Project Gutenberg's Mmoires de Hector Berlioz, by Louis Hector Berlioz

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Title: Mmoires de Hector Berlioz
       comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie
       et en Angleterre, 1803-1865

Author: Louis Hector Berlioz

Release Date: August 20, 2008 [EBook #26370]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_NOUVELLE DITION_

BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE

MMOIRES DE HECTOR BERLIOZ

COMPRENANT

SES VOYAGES EN ITALIE, EN ALLEMAGNE, EN RUSSIE ET EN ANGLETERRE

1803-1865

I

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3


      LIFE'S BUT A WALKING SHADOW, ETC.

     La vie n'est qu'une ombre qui passe;
     un pauvre comdien qui, pendant son heure, se pavane
     et s'agite sur le thtre, et qu'aprs on n'entend plus;
     c'est un conte rcit par un idiot, plein de
     fracas et de furie, et qui n'a aucun sens.

     SHAKESPEARE (_Macbeth._)




TABLE


TOME I

PRFACE

I.--La Cte Saint-Andr.--Ma premire communion.--Premire impression
musicale.

II.--Mon pre.--Mon ducation littraire.--Ma passion pour les
voyages.--Virgile.--Premire secousse potique.

III.--Meylan.--Mon oncle.--Les brodequins roses.--L'hamadryade du
Saint-Eynard.--L'amour dans un coeur de douze ans.

IV.--Premires leons de musique, donnes par mon pre.--Mes essais en
composition.--tudes ostologiques.--Mon aversion pour la
mdecine.--Dpart pour Paris.

V.--Une anne d'tudes mdicales.--Le professeur Amussat.--Une
reprsentation  l'Opra.--La bibliothque du
Conservatoire.--Entranement irrsistible vers la musique.--Mon pre se
refuse  me laisser suivre cette carrire.--Discussions de famille.

VI.--Mon admission parmi les lves de Lesueur.--Sa bont.--La chapelle
royale.

VII.--Un premier opra.--M. Andrieux.--Une premire messe.--M. de
Chateaubriand.

VIII.--A. de Pons.--Il me prte 1,200 francs.--On excute ma messe une
premire fois dans l'glise de Saint-Roch.--Une seconde fois dans
l'glise de Saint-Eustache.--Je la brle.

IX.--Ma premire entrevue avec Cherubini.--Il me chasse de la
bibliothque du Conservatoire.

X.--Mon pre me retire ma pension.--Je retourne  la Cte.--Les ides de
province sur l'art et sur les artistes.--Dsespoir.--Effroi de mon
pre.--Il consent  me laisser revenir  Paris.--Fanatisme de ma
mre.--Sa maldiction.

XI.--Retour  Paris.--Je donne des leons.--J'entre dans la classe de
Reicha au Conservatoire.--Mes dners sur le Pont-Neuf.--Mon pre me
retire de nouveau ma pension.--Opposition inexorable.--Humbert
Ferrand.--R. Kreutzer.

XII.--Je concours pour une place de choriste.--Je l'obtiens--A.
Charbonnel.--Notre mnage de garons.

XIII.--Premires compositions pour l'orchestre.--Mes tudes 
l'Opra.--Mes deux matres, Lesueur et Reicha.

XIV.--Concours  l'Institut.--On dclare ma cantate inexcutable.--Mon
adoration pour Gluck et Spontini.--Arrive de Rossini.--Les
dilettanti.--Ma fureur.--M. Ingres.

XV.--Mes soires  l'Opra.--Mon proslytisme.--Scandales.--Scne
d'enthousiasme.--Sensibilit d'un mathmaticien.

XVI.--Apparition de Weber 
l'Odon.--Castilblaze.--Mozart.--Lachnith.--Les arrangeurs.--Despair and
die!

XVII.--Prjug contre les opras crits sur un texte italien.--Son
influence sur l'impression que je reois de certaines oeuvres de Mozart.

XVIII.--Apparition de Shakespeare.--Miss Smithson.--Mortel
amour.--Lthargie morale.--Mon premier concert.--Opposition comique de
Cherubini.--Sa dfaite.--Premier serpent  sonnettes.

XIX.--Concert inutile.--Le chef d'orchestre qui ne sait pas
conduire.--Les choristes qui ne chantent pas.

XX.--Apparition de Beethoven au Conservatoire.--Rserve haineuse des
matres franais.--Impression produite par la symphonie en _ut_ mineur
sur Lesueur.--Persistance de celui-ci dans son opinion systmatique.

XXI.--Fatalit.--Je deviens critique.

XXII.--Le concours de composition musicale.--Le rglement de l'Acadmie
des Beaux-Arts.--J'obtiens le second prix.

XXIII.--L'huissier de l'Institut.--Ses rvlations.

XXIV.--Toujours miss Smithson.--Une reprsentation  bnfice.--Hasards
cruels.

XXV.--Troisime concours  l'Institut.--On ne donne pas de premier
prix.--Conversation curieuse avec Boeldieu.--La musique qui berce.

XXVI.--Premire lecture du _Faust_ de Goethe.--J'cris ma symphonie
fantastique.--Inutile tentative d'excution.

XXVII.--J'cris une fantaisie sur la _Tempte_ de Shakespeare.--Son
excution  l'Opra.

XXVIII.--Distraction violente.--F. H***.--Mademoiselle M***.

XXIX.--Quatrime concours  l'Institut.--J'obtiens le prix.--La
rvolution de Juillet.--La prise de Babylone.--_La
Marseillaise_.--Rouget de Lisle.

XXX.--Distribution des prix  l'Institut.--Les acadmiciens.--Ma cantate
de _Sardanapale_.--Son excution.--L'incendie qui ne s'allume pas.--Ma
fureur.--Effroi de madame Malibran.

XXXI.--Je donne mon second concert.--La symphonie fantastique.--Liszt
vient me voir.--Commencement de notre liaison.--Les critiques
parisiens.--Mot de Cherubini.--Je pars pour l'Italie.

XXXII.--De Marseille  Livourne.--Tempte.--De Livourne 
Rome.--L'Acadmie de France  Rome.

XXXIII.--Les pensionnaires de l'Acadmie.--Flix Mendelssohn.

XXXIV.--Drame.--Je quitte Rome.--De Florence  Nice.--Je reviens 
Rome.--Il n'y a personne de mort.

XXXV.--Les thtres de Gnes et de Florence.--_I Montecchi ed i
Capuletti_ de Bellini.--Romo jou par une femme.--_La Vestale_ de
Paccini.--Licinius jou par une femme.--L'organiste de Florence.--La
fte _del Corpus Domini_.--Je rentre  l'Acadmie.

XXXVI.--La vie de l'Acadmie.--Mes courses dans les
Abruzzes.--Saint-Pierre.--Le spleen.--Excursions dans la campagne de
Rome.--Le carnaval.--La place Navone.

XXXVII.--Chasses dans les montagnes.--Encore la plaine de
Rome.--Souvenirs virgiliens.--L'Italie sauvage.--Regrets.--Les bals
d'osteria.--Ma guitare.

XXXVIII.--Subiaco.--Le couvent de Saint-Benot.--Une
srnade.--Civitella.--Mon fusil.--Mon ami Crispino.

XXXIX.--La vie du musicien  Rome.--La musique dans l'glise de
Saint-Pierre.--La chapelle Sixtine.--Prjug sur Palestrina.--La
musique religieuse moderne dans l'glise de Saint-Louis.--Les thtres
lyriques.--Mozart et Vacca.--Les pifferari.--Mes compositions  Rome.

XL.--Varits de spleen.--L'isolement.

XLI.--Voyage  Naples.--Le soldat enthousiaste.--Excursion 
Nisita.--Les lazzaroni.--Ils m'invitent  dner.--Un coup de fouet. Le
thtre San Carlo.--Retour pdestre  Rome,  travers les
Abruzzes.--Tivoli.--Encore Virgile.

XLII.--L'influenza  Rome.--Systme nouveau de
philosophie.--Chasses.--Les chagrins de domestiques.--Je repars, pour la
France.

XLIII.--Florence.--Scne funbre.--_La bella sposina_.--Le Florentin
gai.--Lodi.--Milan.--Le thtre de la _Cannobiana_.--Le
public.--Prjugs sur l'organisation musicale des Italiens.--Leur amour
invincible pour les platitudes brillantes et les vocalisations.--Rentre
en France.

XLIV.--La censure papale.--Prparatifs de concerts.--Je reviens 
Paris.--Le nouveau thtre anglais.--Ftis.--Ses corrections des
symphonies de Beethoven.--On me prsente  miss Smithson.--Elle est
ruine.--Elle se casse la jambe.--Je l'pouse.

XLV.--Reprsentation  bnfice et concert au Thtre-Italien.--Le
quatrime acte d'_Hamlet_.--_Antony_.--Dfection de l'orchestre.--Je
prends ma revanche.--Visite de Paganini.--Son alto.--Composition
d'_Harold en Italie_.--Fautes du chef d'orchestre Girard.--Je prends le
parti de toujours conduire l'excution de mes ouvrages.--Une lettre
anonyme.

XLVI.--M. de Gasparin me commande une messe de _Requiem_.--Les
directeurs des beaux-arts.--Leurs opinions sur la musique.--Manque de
foi.--La prise de Constantine.--Intrigues de Cherubini.--Boa
constrictor.--On excute mon _Requiem_. La tabatire d'Habeneck.--On ne
me paye pas.--On veut me vendre la croix.--Toutes sortes d'infamies.--Ma
fureur.--Mes menaces.--On me paye.

XLVII.--Excution du _Lacrymosa_ de mon _Requiem_  Lille.--Petite
couleuvre pour Cherubini.--Joli tour qu'il me joue.--Venimeux aspic que
je lui fais avaler.--Je suis attach  la rdaction du _Journal des
Dbats_.--Tourments que me cause l'exercice de mes fonctions de
critique.

XLVIII.--L'_Esmeralda_ de mademoiselle Bertin.--Rptitions de mon opra
de _Benvenuto Cellini_.--Sa chute clatante.--L'ouverture du _Carnaval
romain_.--Habeneck.--Duprez.--Ernest Legouv.

XLIX.--Concert du 16 dcembre 1838.--Paganini, sa lettre, son
prsent.--lan religieux de ma femme.--Fureurs, joies et calomnies.--Ma
visite  Paganini.--Son dpart.--J'cris _Romo et Juliette_.--Critiques
auxquelles cette oeuvre donne lieu.

L.--M. de Rmusat me commande la Symphonie funbre et triomphale.--Son
excution.--Sa popularit  Paris.--Mot d'Habeneck.--Adjectif invent
pour cet ouvrage par Spontini.--Son erreur  propos du _Requiem_.

LI.--Voyages et concerts  Bruxelles.--Quelques mots sur les orages de
mon intrieur.--Les Belges.--Zanni de Ferranti.--Ftis.--Erreur grave de
ce dernier.--Festival organis et dirig par moi  l'Opra de
Paris.--Cabale des amis d'Habeneck djoue.--Esclandre dans la loge de
M. de Girardin.--Moyen de faire fortune.--Je pars pour l'Allemagne.


Tome II

PREMIER VOYAGE EN ALLEMAGNE (1841-1842)

 M. A. Morel, premire lettre, Bruxelles, Mayence, Francfort.

 M. Girard, deuxime lettre, Stuttgard, Hechingen.

 Liszt, troisime lettre, Manheim, Weimar.

 Stephen Heller, quatrime lettre, Leipzig.

 Ernst, cinquime lettre, Dresde.

 Henri Heine, sixime lettre, Brunswick, Hambourg.

 mademoiselle Louise Bertin, septime lettre. Berlin.

 M. Habeneck, huitime lettre, Berlin.

 M. Desmarest, neuvime lettre, Berlin.

 M. G. Osborne, dixime lettre, Hanovre, Darmstadt.

LII.--Je mets en scne le _Freyschtz_  l'Opra.--Mes rcitatifs, les
chanteurs.--Dessauer.--M. Lon Pillet.--Ravages faits par ses
successeurs dans la partition de Weber.

LIII.--Je suis forc d'crire des feuilletons.--Mon
dsespoir.--Vellits de suicide.--Festival de l'Industrie.--1,022
excutants.--32,000 francs de recette.--800 francs de bnfice.--M.
Delessert prfet de police.--tablissement de la censure des programmes
de concert.--Les percepteurs du droit des hospices.--Le docteur
Amussat.--Je vais  Nice.--Concerts dans le cirque des Champs-lyses.

DEUXIME VOYAGE EN ALLEMANGE, l'Autriche, la Bohme et la Hongrie.-- M.
Humbert Ferrand, premire lettre, Vienne.

 M. Humbert Ferrand, deuxime lettre, Vienne (suite).

 M. Humbert Ferrand, troisime lettre, Pesth.

 M. Humbert Ferrand, quatrime lettre, Prague.

 M. Humbert Ferrand, cinquime lettre, Prague (suite).

 M. Humbert Ferrand, sixime lettre, Prague (suite et fin).

LIV.--Concert  Breslau.--Ma lgende de _la Damnation de Faust_.--Le
livret.--Les critiques patriotes allemands.--Excution de _la Damnation
de Faust_  Paris.--Je me dcide  partir pour la Russie.--Bont de mes
amis.

LV.--VOYAGE EN RUSSIE.--Le courrier prussien.--M. Nernst.--Les
traneaux.--La neige.--Stupidit des corbeaux.--Les comtes
Wielhorski.--Le gnral Lwoff.--Mon premier concert.--L'Impratrice. Je
fais fortune.--Voyage  Moscou.--Obstacle grotesque.--Le grand
marchal.--Les jeunes mlomanes.--Les canons du Kremlin.

LVI.--Retour  Saint-Ptersbourg. Deux excutions de _Romo et Juliette_
au Grand-Thtre.--Romo dans son cabriolet.--Ernst.--Nature de son
talent.--L'action rtroactive de la musique.

SUITE DU VOYAGE EN RUSSIE.--Mon retour.--Riga.--Berlin.--L'excution de
_Faust_.--Un dner  Sans-Souci.--Le roi de Prusse.

LVII.--Paris.--Je fais nommer  la direction de l'Opra MM. Roqueplan et
Duponchel.--Leur reconnaissance.--_La Nonne sanglante._--Je pars pour
Londres.--Jullien, directeur de Drury-Lane.--Scribe.--Il faut que le
prtre vive de l'autel.

LVIII.--Mort de mon pre.--Nouveau voyage  la
Cte-Saint-Andr.--Excursion  Meylan.--Accs furieux
d'isolement.--Encore la Stella del monte.--Je lui cris.

LIX.--Mort de ma soeur.--Mort de ma femme.--Ses obsques.--L'Odon.--Ma
position dans le monde musical.--La presque impossibilit pour moi de
braver au thtre les haines que j'ai suscites.--La cabale de
Covent-Garden.--La coterie du Conservatoire de Paris.--La symphonie
rve et oublie.--Le charmant accueil qu'on me fait en Allemagne.--Le
roi de Hanovre.--Le duc de Weimar.--L'intendant du roi de Saxe.--Mes
adieux.

POST-SCRIPTUM.--Lettre adresse avec le manuscrit de mes mmoires  M***
qui me demandait des notes pour crire ma biographie.

POSTFACE.--J'ai fini.--L'Institut.--Concerts du palais de
l'Industrie.--Jullien.--Le diapason de l'ternit.--_Les
Troyens._--Reprsentation de cet ouvrage  Paris.--_Batrice et
Bndict._--Reprsentations de cet ouvrage  Bade et 
Weimar.--Excursion  Loewenberg.--Les concerts du
Conservatoire.--Festival de Strasbourg.--Mort de ma seconde
femme.--Dernires histoires de cimetire.--Au diable tout!

VOYAGE EN DAUPHIN.--Deuxime plerinage  Meylan.--Vingt-quatre heures
 Lyon.--Je revois madame F******.--Convulsions de coeur.




PRFACE

Londres, 21 mars 1848.


On a imprim, et on imprime encore de temps en temps  mon sujet des
notices biographiques si pleines d'inexactitudes et d'erreurs, que
l'ide m'est enfin venue d'crire moi-mme ce qui, dans ma vie
laborieuse et agite, me parat susceptible de quelque intrt pour les
amis de l'art. Cette tude rtrospective me fournira en outre l'occasion
de donner des notions exactes sur les difficults que prsente,  notre
poque, la carrire des compositeurs, et d'offrir  ceux-ci quelques
enseignements utiles.

Dj un livre que j'ai publi il y a plusieurs annes, et dont l'dition
est puise, contenait avec des nouvelles et des fragments de critique
musicale, le rcit d'une partie de mes voyages. De bienveillants esprits
ont souhait quelquefois me voir remanier et complter ces notes sans
ordre.

Si j'ai tort de cder aujourd'hui  ce dsir amical, ce n'est pas, au
moins, que je m'abuse sur l'importance d'un pareil travail. Le public
s'inquite peu, je n'en saurais douter, de ce que je puis avoir fait,
senti ou pens. Mais un petit nombre d'artistes et d'amateurs de musique
s'tant montrs pourtant curieux de le savoir, encore vaut-il mieux leur
dire le vrai que de leur laisser croire le faux. Je n'ai pas la moindre
vellit non plus de _me prsenter devant Dieu mon livre  la main_ en
me _dclarant le meilleur des hommes_, ni d'crire des _confessions_. Je
ne dirai que ce qu'il me plaira de dire; et si le lecteur me refuse son
absolution, il faudra qu'il soit d'une svrit peu orthodoxe, car je
n'avouerai que les pchs vniels.

Mais, finissons ce prambule. Le temps me presse. La Rpublique passe en
ce moment son rouleau de bronze sur toute l'Europe; l'art musical, qui
depuis si longtemps partout se tranait mourant, est bien mort  cette
heure; on va l'ensevelir, ou plutt le jeter  la voirie. Il n'y a plus
de France, plus d'Allemagne pour moi. La Russie est trop loin, je ne
puis y retourner. L'Angleterre, depuis que je l'habite, a exerc  mon
gard une noble et cordiale hospitalit. Mais voici, aux premires
secousses du tremblement de trnes qui bouleverse le continent, des
essaims d'artistes effars accourant de tous les points de l'horizon
chercher un asile chez elle, comme les oiseaux marins se rfugient 
terre aux approches des grandes temptes de l'Ocan. La mtropole
britannique pourra-t-elle suffire  la subsistance de tant d'exils?
Voudra-t-elle prter l'oreille  leurs chants attrists au milieu des
clameurs orgueilleuses des peuples voisins qui se couronnent rois?
l'exemple ne la tentera-t-il pas? _Jam proximus ardet Ucalegon!..._ Qui
sait ce que je serai devenu dans quelques mois?... je n'ai point de
ressources assures pour moi et les miens... Employons donc les minutes;
duss-je imiter bientt la stoque rsignation de ces Indiens du
Niagara, qui, aprs d'intrpides efforts pour lutter contre le fleuve,
en reconnaissent l'inutilit, s'abandonnent enfin au courant, regardent
d'un oeil ferme le court espace qui les spare de l'abme, et chantent,
jusqu'au moment o saisis par la cataracte, ils tourbillonnent avec le
fleuve dans l'infini.




MMOIRES

DE

HECTOR BERLIOZ





I

La Cte Saint-Andr.--Ma premire communion.--Premire
impression musicale.


Je suis n le 11 dcembre 1803,  la Cte-Saint-Andr, trs-petite ville
de France, situe dans le dpartement de l'Isre, entre Vienne, Grenoble
et Lyon. Pendant les mois qui prcdrent ma naissance, ma mre ne rva
point, comme celle de Virgile, qu'elle allait mettre au monde un rameau
de laurier. Quelque douloureux que soit cet aveu pour mon amour-propre,
je dois ajouter qu'elle ne crut pas non plus, comme Olympias, mre
d'Alexandre, porter dans son sein un tison ardent. Cela est fort
extraordinaire, j'en conviens, mais cela est vrai. Je vis le jour tout
simplement, sans aucun des signes prcurseurs en usage dans les temps
potiques, pour annoncer la venue des prdestins de la gloire.
Serait-ce que notre poque manque de posie?...

La Cte Saint-Andr, son nom l'indique, est btie sur le versant d'une
colline, et domine une assez vaste plaine, riche, dore, verdoyante,
dont le silence a je ne sais quelle majest rveuse, encore augmente
par la ceinture de montagnes qui la borne au sud et  l'est, et derrire
laquelle se dressent au loin, chargs de glaciers, les pics gigantesques
des Alpes.

Je n'ai pas besoin de dire que je fus lev dans la foi catholique,
apostolique et romaine. Cette religion charmante, depuis qu'elle ne
brle plus personne, a fait mon bonheur pendant sept annes entires;
et, bien que nous soyons brouills ensemble depuis longtemps, j'en ai
toujours conserv un souvenir fort tendre. Elle m'est si sympathique,
d'ailleurs, que si j'avais eu le malheur de natre au sein d'un de ces
schismes clos sous la lourde incubation de Luther ou de Calvin,  coup
sr, au premier instant de sens potique et de loisir, je me fusse ht
d'en faire abjuration solennelle pour embrasser la belle romaine de tout
mon coeur. Je fis ma premire communion le mme jour que ma soeur ane,
et dans le couvent d'Ursulines o elle tait pensionnaire. Cette
circonstance singulire donna  ce premier acte religieux un caractre
de douceur que je me rappelle avec attendrissement. L'aumnier du
couvent me vint chercher  six heures du matin. C'tait au printemps, le
soleil souriait, la brise se jouait dans les peupliers murmurants; je ne
sais quel arme dlicieux remplissait l'atmosphre. Je franchis tout mu
le seuil de la sainte maison. Admis dans la chapelle, au milieu des
jeunes amies de ma soeur, vtues de blanc, j'attendis en priant avec
elles l'instant de l'auguste crmonie. Le prtre s'avana, et, la messe
commence, j'tais tout  Dieu. Mais je fus dsagrablement affect
quand, avec cette partialit discourtoise que certains hommes conservent
pour leur sexe jusqu'au pied des autels, le prtre m'invita  me
prsenter  la sainte table avant ces charmantes jeunes filles qui, je
le sentais, auraient d m'y prcder. Je m'approchai cependant,
rougissant de cet honneur immrit. Alors, au moment o je recevais
l'hostie consacre, un choeur de voix virginales, entonnant un hymne 
l'Eucharistie, me remplit d'un trouble  la fois mystique et passionn
que je ne savais comment drober  l'attention des assistants. Je crus
voir le ciel s'ouvrir, le ciel de l'amour et des chastes dlices, un
ciel plus pur et plus beau mille fois que celui dont on m'avait tant
parl.  merveilleuse puissance de l'expression vraie, incomparable
beaut de la mlodie du coeur! Cet air, si navement adapt  de saintes
paroles et chant dans une crmonie religieuse, tait celui de la
romance de Nina: _Quand le bien-aim reviendra_. Je l'ai reconnu dix
ans aprs. Quelle extase de ma jeune me! cher d'Aleyrac! Et le peuple
oublieux des musiciens se souvient  peine de ton nom,  cette heure!

Ce fut ma premire impression musicale.

Je devins ainsi _saint_ tout d'un coup, mais saint au point d'entendre
la messe tous les jours, de communier chaque dimanche, et d'aller au
tribunal de la pnitence pour dire au directeur de ma conscience: Mon
pre, _je n'ai rien fait_.....--Eh bien, mon enfant, rpondait le
digne homme, _il faut continuer_. Je n'ai que trop bien suivi ce
conseil pendant plusieurs annes.




II

Mon pre.--Mon ducation littraire.--Ma passion pour
les voyages.--Virgile.--Premire secousse potique.


Mon pre (Louis Berlioz) tait mdecin. Il ne m'appartient pas
d'apprcier son mrite. Je me bornerai  dire de lui: Il inspirait une
trs-grande confiance, non-seulement dans notre petite ville, mais
encore dans les villes voisines. Il travaillait constamment, croyant la
conscience d'un honnte homme engage quand il s'agit de la pratique
d'un art difficile et dangereux comme la mdecine, et que, dans la
limite de ses forces, il doit consacrer  l'tude tous ses instants,
puisque de la perte d'un seul peut dpendre la vie de ses semblables. Il
a toujours honor ses fonctions en les remplissant de la faon la plus
dsintresse, en bienfaiteur des pauvres et des paysans, plutt qu'en
homme oblig de vivre de son tat. Un concours ayant t ouvert en 1810
par la socit de mdecine de Montpellier sur une question neuve et
importante de l'art de gurir, mon pre crivit  ce sujet un mmoire
qui obtint le prix. J'ajouterai que son livre fut imprim  Paris[1] et
que plusieurs mdecins clbres lui ont emprunt des ides sans le
citer jamais. Ce dont mon pre, dans sa candeur, s'tonnait, en ajoutant
seulement: Qu'importe, si la vrit triomphe! Il a cess d'exercer
depuis longtemps, ses forces ne le lui permettent plus. La lecture et la
mditation occupent sa vie maintenant.

Il est dou d'un esprit libre. C'est dire qu'il n'a aucun prjug
social, politique ni religieux. Il avait nanmoins si formellement
promis  ma mre de ne rien tenter pour me dtourner des croyances
regardes par elle comme indispensables  mon salut, qu'il lui est
arriv plusieurs fois, je m'en souviens, de me faire rciter mon
catchisme. Effort de probit, de srieux, ou d'indiffrence
philosophique, dont, il faut l'avouer, je serais incapable  l'gard de
mon fils. Mon pre, depuis longtemps, souffre d'une incurable maladie de
l'estomac, qui l'a cent fois mis aux portes du tombeau. Il ne mange
presque pas. L'usage constant et de jour en jour plus considrable de
l'opium, ranime seul aujourd'hui ses forces puises. Il y a quelques
annes, dcourag par les douleurs atroces qu'il ressentait, il prit 
la fois trente-deux grains d'opium. Mais je t'avoue, me dit-il plus
tard, en me racontant le fait, que ce n'tait pas pour me gurir. Cette
effroyable dose de poison, au lieu de le tuer comme il l'esprait,
dissipa presque immdiatement ses souffrances et le rendit momentanment
 la sant.

J'avais dix ans quand il me mit au petit sminaire de la Cte pour y
commencer l'tude du latin. Il m'en retira bientt aprs, rsolu 
entreprendre lui-mme mon ducation.

Pauvre pre, avec quelle patience infatigable, avec quel soin minutieux
et intelligent il a t ainsi mon matre de langues, de littrature,
d'histoire, de gographie et mme de musique! ainsi qu'on le verra tout
 l'heure.

Combien une pareille tche, accomplie de la sorte, prouve dans un homme
de tendresse pour son fils! et qu'il y a peu de pres qui en soient
capables! Je n'ose croire pourtant cette ducation de famille aussi
avantageuse que l'ducation publique, sous certains rapports. Les
enfants restent ainsi en relations exclusives avec leurs parents, leurs
serviteurs, et de jeunes amis choisis, ne s'accoutument point de bonne
heure au rude contact des asprits sociales; le monde et la vie relle
demeurent pour eux des livres ferms; et je sais,  n'en pouvoir douter,
que je suis rest  cet gard enfant ignorant et gauche jusqu' l'ge de
vingt-cinq ans.

Mon pre, tout en n'exigeant de moi qu'un travail trs-modr, ne put
jamais m'inspirer un vritable got pour les tudes classiques.
L'obligation d'apprendre chaque jour par coeur quelques vers d'Horace et
de Virgile m'tait surtout odieuse. Je retenais cette belle posie avec
beaucoup de peine et une vritable torture de cerveau. Mes penses
s'chappaient d'ailleurs de droite et de gauche, impatientes de quitter
la route qui leur tait trace. Ainsi je passais de longues heures
devant des mappemondes, tudiant avec acharnement le tissu complexe que
forment les les, caps et dtroits de la mer du Sud et de l'archipel
Indien; rflchissant sur la cration de ces terres lointaines, sur leur
vgtation, leurs habitants, leur climat, et pris d'un dsir ardent de
les visiter. Ce fut l'veil de ma passion pour les voyages et les
aventures.

Mon pre,  ce sujet, disait de moi avec raison: Il sait le nom de
chacune des les Sandwich, des Moluques, des Philippines; il connat le
dtroit de Torrs, Timor, Java et Borno, et ne pourrait dire seulement
le nombre de dpartements de la France. Cette curiosit de connatre
les contres loignes, celles de l'autre hmisphre surtout, fut encore
irrite par l'avide lecture de de tout ce que la bibliothque de mon
pre contenait de voyages anciens et modernes; et nul doute que, si le
lieu de ma naissance et t un port de mer, je me fusse enfui quelque
jour sur un navire, avec ou sans le consentement de mes parents, pour
devenir marin. Mon fils a de trs-bonne heure manifest les mmes
instincts. Il est aujourd'hui sur un vaisseau de l'tat, et j'espre
qu'il parcourra avec honneur la carrire de la marine, qu'il a embrasse
et qu'il avait choisie avant d'avoir seulement vu la mer.

Le sentiment des beauts leves de la posie vint faire diversion  ces
rves ocaniques, quand j'eus quelque temps rumin La Fontaine et
Virgile. Le pote latin, bien avant le fabuliste franais, dont les
enfants sont incapables en gnral, de sentir la profondeur cache sous
la navet, et la science du style voile par un naturel si rare et si
exquis, le pote latin, dis-je, en me parlant de passions piques que je
pressentais, sut le premier trouver le chemin de mon coeur et enflammer
mon imagination naissante. Combien de fois, expliquant devant mon pre
le quatrime livre de l'_nide_, n'ai-je pas senti ma poitrine se
gonfler, ma voix s'altrer et se briser!... Un jour, dj troubl ds le
dbut de ma traduction orale par le vers:

        Atregina gravi jamdudum saucia cura,

j'arrivais tant bien que mal  la priptie du drame; mais lorsque j'en
fus  la scne o Didon expire sur son bcher, entoure des prsents que
lui fit ne, des armes du perfide, et versant sur _ce lit, hlas! bien
connu_, les flots de son sang courrouc; oblig que j'tais de rpter
les expressions dsespres de la mourante, _trois fois se levant
appuye sur son coude et trois fois retombant_, de dcrire sa blessure
et son mortel amour frmissant au fond de sa poitrine, et les cris de
sa soeur, de sa nourrice, de ses femmes perdues, et cette agonie pnible
dont les dieux mmes mus envoient Iris abrger la dure, les lvres me
tremblrent, les paroles en sortaient  peine et inintelligibles; enfin
au vers:

        Qusivit coelo lucem ingemuitque reperta.

 cette image sublime de Didon qui _cherche aux cieux la lumire et
gmit en la retrouvant_, je fus pris d'un frissonnement nerveux, et,
dans l'impossibilit de continuer, je m'arrtai court.

Ce fut une des occasions o j'apprciai le mieux l'ineffable bont de
mon pre. Voyant combien j'tais embarrass et confus d'une telle
motion, il feignit de ne la point apercevoir, et, se levant tout 
coup, il ferma le livre en disant: Assez, mon enfant, je suis fatigu!
Et je courus, loin de tous les yeux, me livrer  mon chagrin virgilien.




III

Meylan.--Mon oncle.--Les brodequins roses.--L'hamadryade
du Saint-Eynard.--L'amour dans un coeur de
douze ans.


C'est que je connaissais dj cette cruelle passion, si bien dcrite par
l'auteur de l'_nide_, passion rare, quoi qu'on en dise, si mal dfinie
et si puissante sur certaines mes. Elle m'avait t rvle avant la
musique,  l'ge de douze ans. Voici comment:

Mon grand-pre maternel, dont le nom est celui du fabuleux guerrier de
Walter Scott, (Marmion) vivait  Meylan, campagne situe  deux lieues
de Grenoble, du ct de la frontire de Savoie. Ce village, et les
hameaux qui l'entourent, la valle de l'Isre qui se droule  leurs
pieds et les montagnes du Dauphin qui viennent l se joindre aux
Basses-Alpes, forment un des plus romantiques sjours que j'aie jamais
admirs. Ma mre, mes soeurs et moi, nous allions ordinairement chaque
anne y passer trois semaines vers la fin de l't. Mon oncle (Flix
Marmion), qui suivait alors la trace lumineuse du grand Empereur, venait
quelquefois nous y joindre, tout chaud encore de l'haleine du canon,
orn tantt d'un simple coup de lance, tantt d'un coup de mitraille
dans le pied ou d'un magnifique coup de sabre au travers de la figure.
Il n'tait encore qu'adjudant-major de lanciers; jeune, pris de la
gloire, prt  donner sa vie pour un de ses regards, croyant le trne de
Napolon inbranlable comme le mont Blanc; et joyeux et galant, grand
amateur de violon et chantant fort bien l'opra-comique.

Dans la partie haute de Meylan, tout contre l'escarpement de la
montagne, est une maisonnette blanche, entoure de vignes et de jardins,
d'o la vue plonge sur la valle de l'Isre; derrire sont quelques
collines rocailleuses, une vieille tour en ruines, des bois, et
l'imposante masse d'un rocher immense, le Saint-Eynard; une retraite
enfin videmment prdestine  tre le thtre d'un roman. C'tait la
villa de madame Gautier, qui l'habitait pendant la belle saison avec ses
deux nices, dont la plus jeune s'appelait Estelle. Ce nom seul et
suffi pour attirer mon attention; il m'tait cher dj  cause de la
pastorale de Florian (_Estelle et Nmorin_) drobe par moi dans la
bibliothque de mon pre, et lue en cachette, cent et cent fois. Mais
celle qui le portait avait dix-huit ans, une taille lgante et leve,
de grands yeux arms en guerre, bien que toujours souriants, une
chevelure digne d'orner le casque d'Achille, des pieds, je ne dirai pas
d'Andalouse, mais de Parisienne pur sang, et des... brodequins roses!...
Je n'en avais jamais vu... Vous riez!!... Eh bien, j'ai oubli la
couleur de ses cheveux (que je crois noirs pourtant) et je ne puis
penser  elle sans voir scintiller, en mme temps que les grands yeux,
les petits brodequins roses.

En l'apercevant, je sentis une secousse lectrique; je l'aimai, c'est
tout dire. Le vertige me prit et ne me quitta plus. Je n'esprais
rien... je ne savais rien... mais j'prouvais au coeur une douleur
profonde. Je passais des nuits entires  me dsoler. Je me cachais le
jour dans les champs de mas, dans les rduits secrets du verger de mon
grand-pre, comme un oiseau bless, muet et souffrant. La jalousie,
cette ple compagne des plus pures amours, me torturait au moindre mot
adress par un homme  mon idole. J'entends encore en frmissant le
bruit des perons de mon oncle quand il dansait avec elle! Tout le
monde,  la maison et dans le voisinage, s'amusait de ce pauvre enfant
de douze ans bris par un amour au-dessus de ses forces. Elle-mme qui,
la premire, avait tout devin, s'en est fort divertie, j'en suis sr.
Un soir il y avait une runion nombreuse chez sa tante; il fut question
de jouer aux barres; il fallait, pour former les deux camps ennemis, se
diviser en deux groupes gaux; les cavaliers choisissaient leurs dames;
on fit exprs de me laisser avant tous dsigner la mienne. Mais je
n'osai, le coeur me battait trop fort; je baissai les yeux en silence.
Chacun de me railler; quand mademoiselle Estelle, saisissant ma main:
Eh bien, non, c'est moi qui choisirai! Je prends M. Hector!  douleur!
elle riait aussi, la cruelle, en me regardant du haut de sa beaut...

Non, le temps n'y peut rien... d'autres amours n'effacent point la trace
du premier... J'avais treize ans, quand je cessai de la voir... J'en
avais trente quand, revenant d'Italie par les Alpes, mes yeux se
voilrent en apercevant de loin le Saint-Eynard, et la petite maison
blanche, et la vieille tour... Je l'aimais encore... J'appris en
arrivant qu'elle tait devenue... marie et... tout ce qui s'ensuit.
Cela ne me gurit point. Ma mre, qui me taquinait quelquefois au sujet
de ma premire passion, eut peut-tre tort de me jouer le tour qu'on va
lire. Tiens, me dit-elle, peu de jours aprs mon retour de Rome, voil
une lettre qu'on m'a charge de faire tenir  une dame qui doit passer
ici tout  l'heure dans la diligence de Vienne. Va au bureau du
courrier, pendant qu'on changera de chevaux, tu demanderas madame F***
et tu lui remettras la lettre. Regarde bien cette dame, je parie que tu
la reconnatras, bien que tu ne l'aies pas vue depuis dix-sept ans. Je
vais, sans me douter de ce que cela voulait dire,  la station de la
diligence.  son arrive, je m'approche la lettre  la main, demandant
madame F***. C'est moi, monsieur! me dit une voix. C'est elle! me dit
un coup sourd qui retentit dans ma poitrine. Estelle!... encore
belle!... Estelle!... la nymphe, l'hamadryade du Saint-Eynard, des
vertes collines de Meylan! C'est son port de tte, sa splendide
chevelure, et son sourire blouissant!... mais les petits brodequins
roses, hlas! o taient-ils?... On prit la lettre. Me reconnut-on? je
ne sais. La voiture repartit; je rentrai tout vibrant de la commotion.
Allons, me dit ma mre en m'examinant, je vois que Nmorin n'a point
oubli son Estelle. Son Estelle! mchante mre!...




IV

Premires leons de musique, donnes par mon pre.--Mes
essais en composition.--tudes ostologiques.--Mon
aversion pour la mdecine.--Dpart pour Paris.


Quand j'ai dit plus haut que la musique m'avait t rvle en mme
temps que l'amour,  l'ge de douze ans, c'est la composition que
j'aurais d dire; car je savais dj, avant ce temps, chanter  premire
vue, et jouer de deux instruments. Mon pre encore m'avait donn ce
commencement d'instruction musicale.

Le hasard m'ayant fait trouver un flageolet au fond d'un tiroir o je
furetais, je voulus aussitt m'en servir cherchant inutilement 
reproduire l'air populaire de Marlborough.

Mon pre, que ces sifflements incommodaient fort, vint me prier de le
laisser en repos, jusqu' l'heure o il aurait le loisir de m'enseigner
le doigt du mlodieux instrument, et l'excution du chant _hroque_
dont j'avais fait choix. Il parvint en effet  me les apprendre sans
trop de peine; et, au bout de deux jours, je fus matre de rgaler de
mon air de Marlborough toute la famille.

On voit dj, n'est-ce pas, mon aptitude pour les grands effets
d'instruments  vent?... (Un biographe pur sang ne manquerait pas de
tirer cette ingnieuse induction...) Ceci inspira  mon pre l'envie de
m'apprendre  lire la musique; il m'expliqua les premiers principes de
cet art, en me donnant une ide nette de la raison des signes musicaux
et de l'office qu'ils remplissent. Bientt aprs, il me mit entre les
mains une flte, avec la mthode de Devienne, et prit, comme pour le
flageolet, la peine de m'en montrer le mcanisme. Je travaillai avec
tant d'ardeur, qu'au bout de sept  huit mois j'avais acquis sur la
flte un talent plus que passable. Alors, dsireux de dvelopper les
dispositions que je montrais, il persuada  quelques familles aises de
la Cte de se runir  lui pour faire venir de Lyon un matre de
musique. Ce plan russit. Un second violon du Thtre des Clestins, qui
jouait en outre de la clarinette, consentit  venir se fixer dans notre
petite ville barbare, et  tenter d'en musicaliser les habitants
moyennant un certain nombre d'lves assur et des appointements fixes
pour diriger la bande militaire de la garde nationale. Il se nommait
Imbert. Il me donna deux leons par jour; j'avais une jolie voix de
soprano; bientt je fus un lecteur intrpide, un assez agrable
chanteur, et je jouai sur la flte les concertos de Drouet les plus
compliqus. Le fils de mon matre, un peu plus g que moi, et dj
habile corniste, m'avait pris en amiti. Un matin il vint me voir,
j'allais partir pour Meylan: Comment, me dit-il, vous partez sans me
dire adieu! Embrassons-nous, peut-tre ne vous reverrai-je plus... Je
restai surpris de l'air trange de mon jeune camarade et de la faon
solennelle avec laquelle il m'avait quitt. Mais l'incommensurable joie
de revoir Meylan et la radieuse _Stella montis_ me l'eurent bientt fait
oublier. Quelle triste nouvelle au retour! Le jour mme de mon dpart,
le jeune Imbert, profitant de l'absence momentane de ses parents,
s'tait pendu dans sa maison. On n'a jamais pntr le motif de ce
suicide.

J'avais dcouvert, parmi de vieux livres, le trait d'harmonie de
Rameau, comment et simplifi par d'Alembert. J'eus beau passer des
nuits  lire ces thories obscures, je ne pus parvenir  leur trouver un
sens. Il faut en effet tre dj matre de la science des accords, et
avoir beaucoup tudi les questions de physique exprimentale sur
lesquelles repose le systme tout entier, pour comprendre ce que
l'auteur a voulu dire. C'est donc un trait d'harmonie  l'usage
seulement de ceux qui la savent. Et pourtant je voulais composer. Je
faisais des arrangements de duos en trios et en quatuors, sans pouvoir
parvenir  trouver des accords ni une basse qui eussent le sens commun.
Mais  force d'couter des quatuors de Pleyel excuts le dimanche par
nos amateurs, et grce au trait d'harmonie de Catel, que j'tais
parvenu  me procurer, je pntrai enfin, et en quelque sorte
subitement, le mystre de la formation et de l'enchanement des accords.
J'crivis aussitt une espce de pot-pourri  six parties, sur des
thmes italiens dont je possdais un recueil. L'harmonie en parut
supportable. Enhardi par ce premier pas, j'osai entreprendre de composer
un quintette pour flte, deux violons, alto et basse, que nous
excutmes, trois amateurs, mon matre et moi.

Ce fut un triomphe. Mon pre seul ne parut pas de l'avis des
applaudisseurs. Deux mois aprs nouveau quintette. Mon pre voulut en
entendre la partie de flte, avant de me laisser tenter la grande
excution; selon l'usage des amateurs de province, qui s'imaginent
pouvoir juger un quatuor d'aprs le premier violon. Je la lui jouai, et
 une certaine phrase:  la bonne heure, me dit-il, ceci est de la
musique. Mais ce quintette, beaucoup plus ambitieux que le premier,
tait aussi bien plus difficile; nos amateurs ne purent parvenir 
l'excuter passablement. L'alto et le violoncelle surtout pateaugeaient
 qui mieux mieux.

J'avais a cette poque douze ans et demi. Les biographes qui ont crit
dernirement encore, _qu'a vingt ans, je ne connaissais pas les notes_,
se sont, on le voit, trangement tromps.

J'ai brl les deux quintettes, quelques annes aprs les avoir faits,
mais il est singulier qu'en crivant beaucoup plus tard,  Paris, ma
premire composition d'orchestre, la phrase approuve par mon pre dans
le second de ces essais, me soit revenue en tte, et se sont fait
adopter. C'est le chant en la bmol expos par les premiers violons, un
peu aprs le dbut de l'allgro de l'ouverture des _Francs-Juges_.

Aprs la triste et inexplicable fin de son fils, le pauvre Imbert tait
retourn  Lyon, o je crois qu'il est mort. Il eut presque
immdiatement  la Cte un successeur, beaucoup plus habile que lui,
nomm Dorant. Celui-ci, Alsacien de Colmar, jouait  peu prs de tous
les instruments, et excellait sur la clarinette, la basse, le violon et
la guitare. Il donna des leons de guitare  ma soeur ane qui avait de
la voix, mais que la nature a entirement prive de tout instinct
musical. Elle aime la musique pourtant, sans avoir jamais pu parvenir 
la lire et  dchiffrer seulement une romance. J'assistais  ses leons;
je voulus en prendre aussi moi-mme; jusqu' ce que Dorant en artiste
honnte et original, vint dire brusquement  mon pre: Monsieur, il
m'est impossible de continuer mes leons de guitare  votre
fils!--Pourquoi donc? vous aurait-il manqu de quelque manire, ou se
montre-t-il paresseux au point de vous faire dsesprer de lui?--Rien de
tout cela, mais ce serait ridicule, il est aussi fort que moi.

Me voil donc pass matre sur ces trois majestueux et incomparables
instruments, le flageolet, la flte et la guitare! Qui oserait
mconnatre, dans ce choix judicieux, l'impulsion de la nature me
poussant vers les plus immenses effets d'orchestre et la musique  la
Michel-Ange!... La flte, la guitare et le flageolet!!!... Je n'ai
jamais possd d'autres talents d'excution; mais ceux-ci me paraissent
dj fort respectables. Encore, non, je me fais tort, je jouais aussi du
_tambour_.

Mon pre n'avait pas voulu me laisser entreprendre l'tude du piano.
Sans cela il est probable que je fusse devenu un pianiste _redoutable_,
comme quarante mille autres. Fort loign de vouloir faire de moi un
artiste, il craignait sans doute que le piano ne vnt  me passionner
trop violemment et  m'entraner dans la musique plus loin qu'il ne le
voulait. La pratique de cet instrument m'a manqu souvent; elle me
serait utile en maintes circonstances; mais, si je considre
l'effrayante quantit de platitudes dont il facilite journellement
l'mission, platitudes honteuses et que la plupart de leurs auteurs ne
pourraient pourtant pas crire si, privs de leur kalidoscope musical,
ils n'avaient pour cela que leur plume et leur papier, je ne puis
m'empcher de rendre grces au hasard qui m'a mis dans la ncessit de
parvenir  composer silencieusement et librement, en me garantissant
ainsi de la tyrannie des habitudes des doigts, si dangereuses pour la
pense, et de la sduction qu'exerce toujours plus ou moins sur le
compositeur la sonorit des choses vulgaires. Il est vrai que les
innombrables amateurs de ces choses-l expriment  mon sujet le regret
contraire; mais j'en suis peu touch.

Les essais de composition de mon adolescence portaient l'empreinte d'une
mlancolie profonde. Presque toutes mes mlodies taient dans le mode
mineur. Je sentais le dfaut sans pouvoir l'viter. Un crpe noir
couvrait mes penses; mon romanesque amour de Meylan les y avait
enfermes. Dans cet tat de mon me, lisant sans cesse l'Estelle de
Florian, il tait probable que je finirais par mettre en musique
quelques-unes des nombreuses romances contenues dans cette pastorale,
dont la fadeur alors me paraissait douce. Je n'y manquai pas.

J'en crivis une, entre autres, extrmement triste sur des paroles qui
exprimaient mon dsespoir de quitter les bois et les lieux _honors par
les pas_, _clairs par les yeux_ et les petits brodequins roses de ma
beaut cruelle. Cette ple posie me revient aujourd'hui, avec un rayon
de soleil printanier,  Londres, o je suis en proie  de graves
proccupations,  une inquitude mortelle,  une colre concentre de
trouver encore l comme ailleurs tant d'obstacles ridicules... En voici
la premire strophe:

    Je vais donc quitter pour jamais
    Mon doux pays, ma douce amie,
    Loin d'eux je vais traner ma vie
    Dans les pleurs et dans les regrets!
    Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide,
    Pour rflchir ses doux attraits,
    Suspendre sa course rapide,
    Je vais vous quitter pour jamais[2].

Quant  la mlodie de cette romance, brle comme le sextuor, comme les
quintettes, avant mon dpart pour Paris, elle se reprsenta humblement 
ma pense, lorsque j'entrepris en 1829 d'crire ma symphonie
fantastique. Elle me sembla convenir  l'expression de cette tristesse
accablante d'un jeune coeur qu'un amour sans espoir commence  torturer,
et je l'acueillis. C'est la mlodie que chantent les premiers violons au
dbut du largo de la premire partie de cet ouvrage, intitul: RVERIES,
PASSIONS; je n'y ai rien chang.

Mais pendant ces diverses tentatives, au milieu de mes lectures, de mes
tudes gographiques, de mes aspirations religieuses et des alternatives
de calme et de tempte dans mon premier amour, le moment approchait o
je devais me prparer  suivre une carrire. Mon pre me destinait  la
sienne, n'en concevant pas de plus belle, et m'avait ds longtemps
laiss entrevoir son dessein.

Mes sentiments  cet gard n'taient rien moins que favorables  ses
vues, et je les avais aussi dans l'occasion manifests avec nergie.
Sans me rendre compte prcisment de ce que j'prouvais, je pressentais
une existence passe bien loin du chevet des malades, des hospices et
des amphithtres. N'osant m'avouer celle que je rvais, ma rsolution
me paraissait pourtant bien prise de rsister  tout ce qu'on pourrait
faire pour m'amener  la mdecine. La vie de Gluck et celle de Haydn que
je lus  cette poque, dans la _Biographie universelle_, me jetrent
dans la plus grande agitation. Quelle belle gloire! me disais-je, en
pensant  celle de ces deux hommes illustres; quel bel art! quel bonheur
de le cultiver en grand! En outre, un incident fort insignifiant en
apparence vint m'impressionner encore dans le mme sens et illuminer mon
esprit d'une clart soudaine qui me fit entrevoir au loin mille horizons
musicaux tranges et grandioses.

Je n'avais jamais vu de grande partition. Les seuls morceaux de musique
 moi connus consistaient en solfges accompagns d'une basse chiffre,
en solos de flte, ou en fragments d'opras avec accompagnement de
piano. Or, un jour une feuille de papier rgl  vingt-quatre portes me
tomba sous la main. En apercevant cette grande quantit de lignes, je
compris aussitt  quelle multitude de combinaisons instrumentales et
vocales leur emploi ingnieux pouvait donner lieu, je et m'criai: Quel
orchestre on doit pouvoir crire l-dessus!  partir de ce moment la
fermentation musicale de ma tte ne fit que crotre, et mon aversion
pour la mdecine redoubla. J'avais de mes parents une trop grande
crainte, toutefois, pour rien oser avouer de mes audacieuses penses,
quand mon pre,  la faveur mme de la musique, en vint  un coup d'tat
pour dtruire ce qu'il appelait mes puriles antipathies, et me faire
commencer les tudes mdicales.

Afin de me familiariser instantanment avec les objets que je devais
bientt avoir constamment sous les yeux, il avait tal dans son cabinet
l'norme Trait d'ostologie de Munro, ouvert, et contenant des gravures
de grandeur naturelle, o les diverses parties de la charpente humaine
sont reproduites trs-fidlement. Voil un ouvrage, me dit-il, que tu
vas avoir  tudier. Je ne pense pas que tu persistes dans tes ides
hostiles  la mdecine; elles ne sont ni raisonnables ni fondes sur
quoi que ce soit. Et si, au contraire, tu veux me promettre
d'entreprendre srieusement ton cours d'ostologie, je ferai venir de
Lyon, pour toi, une flte magnifique garnie de toutes les nouvelles
clefs. Cet instrument tait depuis longtemps l'objet de mon ambition.
Que rpondre?... La solennit de la proposition, le respect ml de
crainte que m'inspirait mon pre, malgr toute sa bont, et la force de
la tentation, me troublrent au dernier point. Je laissai chapper un
oui bien faible et rentrai dans ma chambre, o je me jetai sur mon lit
accabl de chagrin.

tre mdecin! tudier l'anatomie! dissquer! assister  d'horribles
oprations! au lieu de me livrer corps et me  la musique, cet art
sublime dont je concevais dj la grandeur! Quitter l'empire pour les
plus tristes sjours de la terre! les anges immortels de la posie et de
l'amour et leurs chants inspirs, pour de sales infirmiers, d'affreux
garons d'amphithtre, des cadavres hideux, les cris des patients, les
plaintes et le rle prcurseurs de la mort!...

Oh! non, tout cela me semblait le renversement absolu de l'ordre naturel
de ma vie, et monstrueux et impossible. Cela fut pourtant.

Les tudes d'ostologie furent commences en compagnie d'un de mes
cousins (A. Robert, aujourd'hui l'un des mdecins distingus de Paris),
que mon pre avait pris pour lve en mme temps que moi.
Malheureusement Robert jouait fort bien du violon (il tait de mes
excutants pour les quintettes) et nous nous occupions ensemble un peu
plus de musique que d'anatomie pendant les heures de nos tudes. Ce qui
ne l'empchait pas, grce au travail obstin auquel il se livrait chez
lui en particulier, de savoir toujours beaucoup mieux que moi ses
dmonstrations. De l, bien de svres remontrances et mme de terribles
colres paternelles.

Nanmoins, moiti de gr, moiti de force, je finis par apprendre tant
bien que mal de l'anatomie tout ce que mon pre pouvait m'en enseigner,
avec le secours des prparations sches (des squelettes) seulement; et
j'avais dix-neuf ans quand, encourag par mon condisciple, je dus me
dcider  aborder les grandes tudes mdicales et  partir avec lui,
dans cette intention, pour Paris.

* * *

Ici, je m'arrte un instant avant d'entreprendre le rcit de ma vie
parisienne et des luttes acharnes que j'y engageai presque en arrivant
et que je n'ai jamais cess d'y soutenir contre les ides, les hommes et
les choses. Le lecteur me permettra de prendre haleine.

D'ailleurs, c'est aujourd'hui (10 avril) que la manifestation des deux
cent mille chartistes anglais doit avoir lieu. Dans quelques heures
peut-tre, l'Angleterre sera bouleverse comme le reste de l'Europe, et
cet asile mme ne me restera plus. Je vais voir se dcider la question.

(8 heures du soir). Allons, les chartistes sont de bonnes ptes de
rvolutionnaires. Tout s'est bien pass. Les canons, ces puissants
orateurs, ces grands logiciens dont les arguments irrsistibles
pntrent si profondment dans les masses, taient  la tribune. Ils
n'ont pas mme t obligs de prendre la parole, leur aspect a suffi
pour porter dans toutes les mes la conviction de l'inopportunit d'une
rvolution, et les chartistes se sont disperss dans le plus grand
ordre.

Braves gens! vous vous entendez  faire des meutes comme les Italiens 
crire des symphonies. Il en est de mme des Irlandais
trs-probablement, et O'Connell avait bien raison de leur dire toujours:
Agitez! agitez! mais ne bougez pas!

(12 juillet). Il m'a t impossible pendant les trois mois qui viennent
de s'couler de poursuivre le travail de ces mmoires. Je repars
maintenant pour le malheureux pays qu'on appelle encore la France, et
qui est le mien aprs tout. Je vais voir de quelle faon un artiste peut
y vivre, ou combien de temps il lui faut pour y mourir, au milieu des
ruines sous lesquelles la fleur de l'art est crase et ensevelie.
_Farewell England!..._

(France, 16 juillet 1848). Me voil de retour! Paris achve d'enterrer
ses morts. Les pavs des barricades ont repris leur place, d'o ils
ressortiront peut-tre demain.  peine arriv, je cours au faubourg
Saint-Antoine: quel spectacle! quels hideux dbris! Le Gnie de la
Libert qui plane au sommet de la colonne de la Bastille, a lui-mme le
corps travers d'une balle. Les arbres abattus, mutils, les maisons
prtes  crouler, les places, les rues, les quais semblent encore
vibrants du fracas homicide!... Pensons donc  l'art par ce temps de
folies furieuses et de sanglantes orgies!... Tous nos thtres sont
ferms, tous les artistes ruins, tous les professeurs oisifs, tous les
lves en fuite; de pauvres pianistes jouent des sonates sur les places
publiques, des peintres d'histoire balayent les rues, des architectes
gchent du mortier dans les ateliers nationaux... L'Assemble vient de
voter d'assez fortes sommes pour rendre possible la rouverture des
thtres et accorder en outre de lgers secours aux artistes les plus
malheureux. Secours insuffisants pour les musiciens surtout! Il y a des
premiers violons  l'Opra dont les appointements n'allaient pas  neuf
cents francs par an. Ils avaient vcu  grand'peine jusqu' ce jour, en
donnant des leons. On ne doit pas supposer qu'ils aient pu faire de
brillantes conomies. Leurs lves partis, que vont-ils devenir, ces
malheureux? On ne les dportera pas, quoique beaucoup d'entre eux
n'aient plus de chances de gagner leur vie qu'en Amrique, aux Indes ou
 Sydney; la dportation cote trop cher au gouvernement: pour
l'obtenir, il faut l'avoir mrite, et tous nos artistes ont combattu
les insurgs et sont monts  l'assaut des barricades...

Au milieu de cette effroyable confusion du juste et de l'injuste, du
bien et du mal, du vrai et du faux, en entendant parler cette langue
dont la plupart des mots sont dtourns de leur acception, n'y a-t-il
pas de quoi devenir compltement fou!!!

Continuons mon auto biographie. Je n'ai rien de mieux  faire. L'examen
du pass servira, d'ailleurs,  dtourner mon attention du prsent.




V

Une anne d'tudes mdicales.--Le professeur Amussat.--Une
reprsentation  l'Opra.--La bibliothque du Conservatoire.--Entranement
irrsistible vers la musique.--Mon
pre se refuse  me laisser suivre cette carrire.--Discussions
de famille.


En arrivant  Paris, en 1822, avec mon condisciple A. Robert, je me
livrai tout entier aux tudes relatives  la carrire qui m'tait
impose; je tins loyalement la promesse que j'avais faite  mon pre en
partant. J'eus pourtant  subir une preuve assez difficile, quand
Robert, m'ayant appris un matin qu'il avait achet un _sujet_ (un
cadavre), me conduisit pour la premire fois  l'amphithtre de
dissection de l'hospice de la Piti. L'aspect de cet horrible charnier
humain, ces membres pars, ces ttes grimaantes, ces crnes
entr'ouverts, le sanglant cloaque dans lequel nous marchions, l'odeur
rvoltante qui s'en exhalait, les essaims de moineaux se disputant des
lambeaux de poumons, les rats grignotant dans leur coin des vertbres
saignantes, me remplirent d'un tel effroi que, sautant par la fentre de
l'amphithtre, je pris la fuite  toutes jambes et courus haletant
jusque chez moi comme si la mort et son affreux cortge eussent t 
mes trousses. Je passai vingt-quatre heures sous le coup de cette
premire impression, sans vouloir plus entendre parler d'anatomie, ni de
dissection, ni de mdecine, et mditant mille folies pour me soustraire
 l'avenir dont j'tais menac.

Robert perdait son loquence  combattre mes rpugnances et  me
dmontrer l'absurdit de mes projets. Il parvint pourtant  me faire
tenter une seconde exprience. Je consentis  le suivre de nouveau 
l'hospice, et nous entrmes ensemble dans la funbre salle. Chose
trange! en revoyant ces objets qui ds l'abord m'avaient inspir une si
profonde horreur, je demeurai parfaitement calme, je n'prouvai
absolument rien qu'un froid dgot; j'tais dj familiaris avec ce
spectacle comme un vieux carabin; c'tait fini. Je m'amusai mme, en
arrivant,  fouiller la poitrine entr'ouverte d'un pauvre mort, pour
donner leur pitance de poumons aux htes ails de ce charmant sjour. 
la bonne heure! me dit Robert en riant, tu t'humanises!

    Aux petits des oiseaux tu donnes la pture.

    --Et ma bont s'tend sur toute la nature.

rpliquai-je en jetant une omoplate  un gros rat qui me regardait d'un
air affam.

Je suivis donc, sinon avec intrt, au moins avec une stoque
rsignation le cours d'anatomie. De secrtes sympathies m'attachaient
mme  mon professeur Amussat, qui montrait pour cette science une
passion gale  celle que je ressentais pour la musique. C'tait un
artiste en anatomie. Hardi novateur en chirurgie, son nom est
aujourd'hui europen; ses dcouvertes excitent dans le monde savant
l'admiration et la haine. Le jour et la nuit suffisent  peine  ses
travaux. Bien qu'extnu des fatigues d'une telle existence, il
continue, rveur, mlancolique, ses audacieuses recherches et persiste
dans sa prilleuse voie. Ses allures sont celles d'un homme de gnie. Je
le vois souvent; je l'aime.

Bientt les leons de Thnard et de Gay-Lussac qui professaient, l'un la
chimie, l'autre la physique au Jardin des Plantes, le cours de
littrature, dans lequel Andrieux savait captiver son auditoire avec
tant de malicieuse bonhomie, m'offrirent de puissantes compensations; je
trouvai  les suivre un charme trs-vif et toujours croissant. J'allais
devenir un tudiant comme tant d'autres, destin  ajouter une obscure
unit au nombre dsastreux des mauvais mdecins, quand, un soir, j'allai
 l'Opra. On y jouait les _Danaides_, de Salieri. La pompe, l'clat du
spectacle, la masse harmonieuse de l'orchestre et des choeurs, le talent
pathtique de madame Branchu, sa voix extraordinaire, la rudesse
grandiose de Drivis; l'air d'Hypermnestre o je retrouvais, imits par
Salieri, tous les traits de l'idal que je m'tais fait du style de
Gluck, d'aprs des fragments de son _Orphe_ dcouverts dans la
bibliothque de mon pre; enfin la foudroyante bacchanale et les airs de
danse si mlancoliquement voluptueux, ajouts par Spontini  la
partition de son vieux compatriote, me mirent dans un tat de trouble et
d'exaltation que je n'essayerai pas de dcrire. J'tais comme un jeune
homme aux instincts navigateurs, qui, n'ayant jamais vu que les nacelles
des lacs de ses montagnes, se trouverait brusquement transport sur un
vaisseau  trois ponts en pleine mer. Je ne dormis gure, on peut le
croire, la nuit qui suivit cette reprsentation, et la leon d'anatomie
du lendemain se ressentit de mon insomnie. Je chantais l'air de Danas:
Jouissez du destin propice, en sciant le crne de mon _sujet_, et
quand Robert, impatient de m'entendre murmurer la mlodie Descends
dans le sein d'Amphitrite au lieu de lire le chapitre de Bichat sur les
aponvroses, s'criait: Soyons donc  notre affaire! nous ne
travaillons pas! dans trois jours notre _sujet_ sera gt!... il cote
dix-huit francs!... il faut pourtant tre raisonnable! je rpliquais
par l'hymne  Nmsis Divinit de sang avide! et le scalpel lui
tombait des mains.

La semaine suivante, je retournai  l'Opra o j'assistai, cette fois, 
une reprsentation de la _Stratonice_ de Mhul et du ballet de _Nina_
dont la musique avait t compose et arrange par Persuis. J'admirai
beaucoup dans _Stratonice_ l'ouverture d'abord, l'air de Sleucus
Versez tous vos chagrins et le quatuor de la consultation; mais
l'ensemble de la partition me parut un peu froid. Le ballet, au
contraire, me plut beaucoup, et je fus profondment mu en entendant
jouer sur le cor anglais par Vogt, pendant une navrante pantomime de
mademoiselle Bigottini, l'air du cantique chant par les compagnes de ma
soeur au couvent des Ursulines, le jour de ma premire communion. C'tait
la romance Quand le bien-aim reviendra. Un de mes voisins qui en
fredonnait les paroles, me dit le nom de l'opra et celui de l'auteur
auquel Persuis l'avait emprunte, et j'appris ainsi qu'elle appartenait
 la _Nina_ de d'Aleyrac. J'ai bien de la peine  croire, quel qu'ait pu
tre le talent de la cantatrice[3] qui cra le rle de Nina, que cette
mlodie ait jamais eu dans sa bouche un accent aussi vrai, une
expression aussi touchante qu'en sortant de l'instrument de Vogt, et
dramatise par la mime clbre.

Malgr de pareilles distractions, et tout en passant bien des heures, le
soir,  rflchir sur la triste contradiction tablie entre mes tudes
et mes penchants, je continuai quelque temps encore cette vie de
tiraillements, sans grand profit pour mon instruction mdicale, et sans
pouvoir tendre le champ si born de mes connaissances en musique.
J'avais promis, je tenais ma parole. Mais, ayant appris que la
bibliothque du Conservatoire, avec ses innombrables partitions, tait
ouverte au public, je ne pus rsister au dsir d'y aller tudier les
oeuvres de Gluck, pour lesquelles j'avais dj une passion instinctive,
et qu'on ne reprsentait pas en ce moment  l'Opra. Une fois admis dans
ce sanctuaire, je n'en sortis plus. Ce fut le coup de grce donn  la
mdecine. L'amphithtre fut dcidment abandonn.

L'absorption de ma pense par la musique fut telle que je ngligeai
mme, malgr toute mon admiration pour Gay-Lussac et l'intrt puissant
d'une pareille tude, le cours d'lectricit exprimentale, que j'avais
commenc avec lui. Je lus et relus les partitions de Gluck, je les
copiai, je les appris par coeur; elles me firent perdre le sommeil,
oublier le boire et le manger; j'en dlirai. Et le jour o, aprs une
anxieuse attente, il me fut enfin permis d'entendre _Iphignie en
Tauride_, je jurai, en sortant de l'Opra, que, malgr pre, mre,
oncles, tantes, grands parents et amis, je serais musicien. J'osai mme,
sans plus tarder, crire  mon pre pour lui faire connatre tout ce que
ma vocation avait d'imprieux et d'irrsistible, en le conjurant de ne
pas la contrarier inutilement. Il rpondit par des raisonnements
affectueux, dont la conclusion tait que je ne pouvais pas tarder 
sentir la folie de ma dtermination et  quitter la poursuite d'une
chimre pour revenir  une carrire honorable et toute trace. Mais mon
pre s'abusait. Bien loin de me rallier  sa manire de voir, je
m'obstinai dans la mienne, et ds ce moment une correspondance rgulire
s'tablit entre nous, de plus en plus svre et menaante du ct de mon
pre, toujours plus passionne du mien et anime enfin d'un emportement
qui allait jusques  la fureur.




VI

Mon admission parmi les lves de Lesueur.--Sa bont.
La chapelle royale.


Je m'tais mis  composer pendant ces cruelles discussions. J'avais
crit, entre autres choses, une cantate  grand orchestre, sur un pome
de Millevoye (_Le Cheval arabe._) Un lve de Lesueur, nomm Gerono, que
je rencontrais souvent  la bibliothque du Conservatoire, me fit
entrevoir la possibilit d'tre admis dans la classe de composition de
ce matre, et m'offrit de me prsenter  lui. J'acceptai sa proposition
avec joie, et je vins un matin soumettre  Lesueur la partition de ma
cantate, avec un canon  trois voix que j'avais cru devoir lui donner
pour auxiliaire dans cette circonstance solennelle. Lesueur eut la bont
de lire attentivement la premire de ces deux oeuvres informes, et dit en
me la rendant: Il y a beaucoup de chaleur et de mouvement dramatique
l-dedans, mais vous ne savez pas encore crire, et votre harmonie est
entache de fautes si nombreuses qu'il serait inutile de vous les
signaler. Gerono aura la complaisance de vous mettre au courant de nos
principes d'harmonie, et, ds que vous serez parvenu  les connatre
assez pour pouvoir me comprendre, je vous recevrai volontiers parmi mes
lves. Gerono accepta respectueusement la tche que lui confiait
Lesueur; il m'expliqua clairement, en quelques semaines, tout le systme
sur lequel ce matre a bas sa thorie de la production et de la
succession des accords; systme emprunt  Rameau et  ses rveries sur
la rsonnance de la corde sonore[4]. Je vis tout de suite,  la manire
dont Gerono m'exposait ces principes, qu'il ne fallait point en discuter
la valeur, et que, dans l'cole de Lesueur, ils constituaient une sorte
de religion  laquelle chacun devait se soumettre aveuglment. Je finis
mme, telle est la force de l'exemple, par avoir en cette doctrine une
foi sincre, et Lesueur, en m'admettant au nombre de ses disciples
favoris, put me compter aussi parmi ses adeptes les plus fervents.

Je suis loin de manquer de reconnaissance pour cet excellent et digne
homme, qui entoura mes premiers pas dans la carrire de tant de
bienveillance, et m'a, jusqu' la fin de sa vie, tmoign une vritable
affection. Mais combien de temps j'ai perdu  tudier ses thories
antdiluviennes,  les mettre en pratique et  les dsapprendre ensuite,
en recommenant de fond en comble mon ducation! Aussi m'arrive-t-il
maintenant de dtourner involontairement les yeux, quand j'aperois une
de ses partitions. J'obis alors  un sentiment comparable  celui que
nous prouvons en voyant le portrait d'un ami qui n'est plus. J'ai tant
admir ces petits oratorios qui formaient le rpertoire de Lesueur  la
chapelle royale, et cette admiration, j'ai eu tant de regrets de la voir
s'affaiblir! En comparant d'ailleurs  l'poque actuelle le temps o
j'allais les entendre rgulirement tous les dimanches au palais des
Tuileries, je me trouve si vieux, si fatigu, et pauvre d'illusions!
Combien d'artistes clbres que je rencontrais  ces solennits de l'art
religieux n'existent plus! Combien d'autres sont tombs dans l'oubli
pire que la mort! Que d'agitations! que d'efforts! que d'inquitudes
depuis lors! C'tait le temps du grand enthousiasme, des grandes
passions musicales, des longues rveries, des joies infinies,
inexprimables!... Quand j'arrivais  l'orchestre de la chapelle royale,
Lesueur profitait ordinairement de quelques minutes avant le service,
pour m'informer du sujet de l'oeuvre qu'on allait excuter, pour m'en
exposer le plan et m'expliquer ses intentions principales. La
connaissance du sujet trait par le compositeur n'tait pas inutile, en
effet, car il tait rare que ce ft le texte de la messe. Lesueur, qui a
crit un grand nombre de messes, affectionnait particulirement et
produisait plus volontiers ces dlicieux pisodes de l'Ancien Testament,
tels que Nomi, Rachel, Ruth et Booz, Dbora, etc., qu'il avait revtus
d'un coloris antique, parfois si vrai, qu'on oublie, en les coutant, la
pauvret de sa trame musicale, son obstination  imiter dans les airs,
duos et trios, l'ancien style dramatique italien, et la faiblesse
enfantine de son instrumentation. De tous les pomes ( l'exception
peut-tre de celui de Mac-Pherson, qu'il persistait  attribuer 
Ossian), la Bible tait sans contredit celui qui prtait le plus au
dveloppement des facults spciales de Lesueur. Je partageais alors sa
prdilection, et l'Orient, avec le calme de ses ardentes solitudes, la
majest de ses ruines immenses, ses souvenirs historiques, ses fables,
tait le point de l'horizon potique vers lequel mon imagination aimait
le mieux  prendre son vol.

Aprs la crmonie, ds qu' l'_Ite missa est_ le roi Charles X s'tait
retir, au bruit grotesque d'un norme tambour et d'un fifre, sonnant
traditionnellement une fanfare  cinq temps, digne de la barbarie du
moyen ge qui la vit natre, mon matre m'emmenait quelquefois dans ses
longues promenades. C'taient ces jours-l de prcieux conseils, suivis
de curieuses confidences. Lesueur, pour me donner courage, me racontait
une foule d'anecdotes sur sa jeunesse; ses premiers travaux  la
matrise de Dijon, son admission  la sainte chapelle de Paris, son
concours pour la direction de la matrise de Notre-Dame; la haine que
lui porta Mhul; les avanies que lui firent subir les rapins du
Conservatoire; les cabales ourdies contre son opra de _la Caverne_, et
la noble conduite de Cherubini  cette occasion, l'amiti de Paisiello
qui le prcda  la chapelle impriale: les distinctions enivrantes
prodigues par Napolon  l'auteur des _Bardes_[5]; les mots historiques
du grand homme sur cette partition. Mon matre me disait encore ses
peines infinies pour faire jouer son premier opra: ses craintes, son
anxit avant la premire reprsentation; sa tristesse trange, son
dsoeuvrement aprs le succs; son besoin de tenter de nouveau les
hasards du thtre; son opra de _Tlmaque_ crit en trois mois; la
fire beaut de madame Scio vtue en Diane chasseresse, et son superbe
emportement dans le rle de Calypso. Puis venaient les discussions; car
il me permettait de discuter avec lui quand nous tions seuls, et
j'usais quelquefois de la permission un peu plus largement qu'il n'et
t convenable. Sa thorie de la basse fondamentale et ses ides sur les
modulations en fournissaient aisment la matire.  dfaut de questions
musicales, il mettait volontiers en avant quelques thses philosophiques
et religieuses, sur lesquelles nous n'tions pas non plus trs-souvent
d'accord. Mais nous avions la certitude de nous rencontrer  divers
points de ralliement, tels que Gluck, Virgile, Napolon, vers lesquels
nos sympathies convergeaient avec une ardeur gale. Aprs ces longues
causeries sur les bords de la Seine, ou sous les ombrages des Tuileries,
il me renvoyait ordinairement, pour se livrer pendant plusieurs heures 
des mditations solitaires, qui taient devenues pour lui un vritable
besoin.




VII

Un premier opra.--M. Andrieux.--Une premire messe.
M. de Chateaubriand.


Quelques mois aprs mon admission parmi les lves particuliers de
Lesueur, (je ne faisais point encore partie de ceux du Conservatoire) je
me mis en tte d'crire un opra. Le cours de littrature de M.
Andrieux, que je suivais assidment, me fit penser  ce spirituel
vieillard, et j'eus la singulire ide de m'adresser  lui pour le
livret. Je ne sais ce que je lui crivis  ce sujet, mais voici sa
rponse.

Monsieur,

Votre lettre m'a vivement intress; l'ardeur que vous montrez pour le
bel art que vous cultivez, vous y garantit des succs; je vous les
souhaite de tout mon coeur, et je voudrais pouvoir contribuer  vous les
faire obtenir. Mais l'occupation que vous me proposez n'est plus de mon
ge; mes ides et mes tudes sont tournes ailleurs; je vous paratrais
un barbare, si je vous disais combien il y a d'annes que je n'ai mis le
pied ni  l'Opra, ni  Feydeau. J'ai soixante-quatre ans, il me
conviendrait mal de vouloir faire des vers d'amour, et en fait de
musique, je ne dois plus gure songer qu' la messe de _Requiem_. Je
regrette que vous ne soyez pas venu trente ou quarante ans plus tt, ou
moi plus tard. Nous aurions pu travailler ensemble. Agrez mes excuses
qui ne sont que trop bonnes et mes sincres et affectueuses salutations.

ANDRIEUX.

17 juin 1823.

Ce fut M. Andrieux lui-mme, qui eut la bont de m'apporter sa lettre.
Il causa longtemps avec moi, et me dit en me quittant: Ah, moi aussi
j'ai t dans ma jeunesse un fougueux amateur de musique. J'tais enrag
Picciniste... et Gluckiste donc.

Dcourag par ce premier chec auprs d'une clbrit littraire, j'eus
recours modestement  Gerono qui se piquait un peu de posie. Je lui
demandai (admirez ma candeur) de me dramatiser l'Estelle de Florian. Il
s'y dcida et je mis son _oeuvre_ en musique. Personne heureusement
n'entendit jamais rien de cette composition suggre par mes souvenirs
de Meylan. Souvenirs impuissants! car ma partition fut aussi ridicule,
pour ne pas dire plus, que la pice et les vers de Gerono.  cet oeuvre
d'un rose tendre succda une scne fort sombre, au contraire, emprunte
au drame de Saurin, _Bverley ou le Joueur_. Je me passionnai
srieusement pour ce fragment de musique violente crit pour voix de
basse avec orchestre, et que j'eusse voulu entendre chanter par Drivis,
au talent duquel il me paraissait convenir. Le difficile tait de
dcouvrir une occasion favorable pour le faire excuter. Je crus l'avoir
trouve en voyant annoncer au Thtre-Franais une reprsentation au
bnfice de Talma, o figurait Athalie avec les choeurs de
Gossec.--Puisqu'il y a des choeurs, me dis-je, il y aura aussi un
orchestre pour les accompagner; ma scne est d'une excution facile, et
si Talma veut l'introduire dans son programme, certes Drivis ne lui
refusera pas de la chanter. Allons chez Talma! Mais l'ide seule de
parler au grand tragdien, de voir Nron face  face, me troublait au
dernier point. En approchant de sa maison, je sentais un battement de
coeur de mauvais augure. J'arrive;  l'aspect de sa porte, je commence 
trembler; je m'arrte sur le seuil dans une incroyable perplexit.
Oserai-je aller plus avant?... Renoncerai-je  mon projet? Deux fois je
lve le bras pour saisir le cordon de la sonnette, deux fois mon bras
retombe... le rouge me monte au visage, les oreilles me tintent, j'ai de
vritables blouissements. Enfin la timidit l'emporte, et, sacrifiant
toutes mes esprances, je m'loigne, ou plutt je m'enfuis  grands pas.

Qui comprendra cela?... un jeune enthousiaste  peine civilis, tel que
j'tais alors.

Un peu plus tard, M. Masson, matre de chapelle de l'glise Saint-Roch,
me proposa d'crire une messe solennelle qu'il ferait excuter,
disait-il, dans cette glise, le jour des Saints Innocents, fte
patronale des enfants de choeur. Nous devions avoir cent musiciens de
choix  l'orchestre, un choeur plus nombreux encore; on tudierait les
parties de chant pendant un mois; la copie ne me coterait rien, ce
travail serait fait gratuitement et avec soin par les enfants de choeur
de Saint-Roch, etc., etc. Je me mis donc plein d'ardeur  crire cette
messe, dont le style, avec sa coloration ingale et en quelque sorte
accidentelle, ne fut qu'une imitation maladroite du style de Lesueur.
Ainsi que la plupart des matres, celui-ci, dans l'examen qu'il fit de
ma partition, approuva surtout les passages o sa manire tait le plus
fidlement reproduite.  peine termin, je mis le manuscrit entre les
mains de M. Masson, qui en confia la copie et l'tude  ses jeunes
lves. Il me jurait toujours ses grands dieux que l'excution serait
pompeuse et excellente. Il nous manquait seulement un habile chef
d'orchestre, ni lui, ni moi n'ayant l'habitude de diriger _d'aussi
grandes masses_ de voix et d'instruments. Valentino tait alors  la
tte de l'orchestre de l'Opra, il aspirait  l'honneur d'avoir aussi
sous ses ordres celui de la chapelle royale. Il n'aurait garde, sans
doute, de ne rien refuser  mon matre qui tait surintendant[6] de
cette chapelle. En effet, une lettre de Lesueur que je lui portai le
dcida, malgr sa dfiance des moyens d'excution dont je pourrais
disposer,  me promettre son concours. Le jour de la rptition gnrale
arriva, et nos _grandes masses_ vocales et instrumentales runies, il se
trouva que nous avions pour tout bien vingt choristes, dont quinze
tnors et cinq basses, douze enfants, neuf violons, un alto, un
hautbois, un cor et un basson. On juge de mon dsespoir et de ma honte,
en offrant  Valentino,  ce chef renomm d'un des premiers orchestres
du monde, une telle phalange musicale!... Soyez tranquille, disait
toujours matre Masson, il ne manquera personne demain  l'excution.
Rptons! rptons! Valentino rsign, donne le signal, on commence;
mais aprs quelques instants, il faut s'arrter  cause des innombrables
fautes de copie que chacun signale dans les parties. Ici on a oubli
d'crire les bmols et les dises  la clef; l il manque dix pauses;
plus loin on a omis trente mesures. C'est un gchis  ne pas se
reconnatre, je souffre tous les tourments de l'enfer; et nous devons
enfin renoncer absolument, pour cette fois,  mon rve si longtemps
caress d'une excution  grand orchestre.

Cette leon au moins ne fut pas perdue. Le peu de ma composition
malheureuse que j'avais entendu, m'ayant fait dcouvrir ses dfauts les
plus saillants, je pris aussitt une rsolution radicale dans laquelle
Valentino me raffermit, en me promettant de ne pas m'abandonner,
lorsqu'il s'agirait plus tard de prendre ma revanche. Je refis cette
messe presque entirement. Mais pendant que j'y travaillais, mes parents
avertis de ce fiasco, ne manqurent pas d'en tirer un vigoureux parti
pour battre en brche ma prtendue vocation et tourner en ridicule mes
esprances. Ce fut la lie de mon calice d'amertume. Je l'avalai en
silence et n'en persistai pas moins.

La partition termine, convaincu par une triste exprience que je ne
devais me fier  personne pour le travail de la copie, et ne pouvant,
faute d'argent, employer des copistes de profession, je me mis 
extraire moi-mme les parties,  les doubler, tripler, quadrupler, etc.
Au bout de trois mois elles furent prtes. Je demeurai alors aussi
empch avec ma messe que Robinson avec son grand canot qu'il ne pouvait
lancer; les moyens de la faire excuter me manquaient absolument.
Compter de nouveau sur les _masses_ musicales de M. Masson et t par
trop naf; inviter moi-mme les artistes dont j'avais besoin, je n'en
connaissais personnellement aucun; recourir  l'assistance de la
chapelle royale, sous l'gide de mon matre, il avait formellement
dclar la chose impossible[7]. Ce fut alors que mon ami Humbert
Ferrand, dont je parlerai bientt plus au long, conut la pense
passablement hardie de me faire crire  M. de Chateaubriand, comme au
seul homme capable de comprendre et d'accueillir une telle demande,
pour le prier de me mettre  mme d'organiser l'excution de ma messe en
me prtant 1,200 francs. M. de Chateaubriand me rpondit la lettre
suivante:

Paris, le 31 dcembre 1824.

Vous me demandez douze cents francs, Monsieur; je ne les ai pas; je
vous les enverrais, si je les avais. Je n'ai aucun moyen de vous servir
auprs des ministres[8]. Je prends, Monsieur, une vive part  vos
peines. J'aime les arts et honore les artistes; mais les preuves o le
talent est mis quelquefois le font triompher, et le jour du succs
ddommage de tout ce qu'on a souffert.

Recevez, Monsieur, tous mes regrets; ils sont bien sincres!

CHATEAUBRIAND.




VIII

A. de Pons.--Il me prte 1,200 francs.--On excute ma
messe une premire fois dans l'glise de Saint-Roch.--Une
seconde fois dans l'glise de Saint-Eustache.--Je la
brle.


Mon dcouragement devint donc extrme; je n'avais rien de spcieux 
rpliquer aux lettres dont mes parents m'accablaient; dj ils
menaaient de me retirer la modique pension qui me faisait vivre 
Paris, quand le hasard me fit rencontrer  une reprsentation de la
_Didon_ de Piccini  l'Opra, un jeune et savant amateur de musique,
d'un caractre gnreux et bouillant, qui avait assist en trpignant de
colre  ma dbcle de Saint-Roch. Il appartenait  une famille noble du
faubourg Saint-Germain, et jouissait d'une certaine aisance. Il s'est
ruin depuis lors; il a pous, malgr sa mre, une mdiocre cantatrice,
lve du Conservatoire; il s'est fait acteur quand elle a dbut; il l'a
suivie en chantant l'opra dans les provinces de France et en Italie.
Abandonn au bout de quelques annes par sa prima-donna, il est revenu
vgter  Paris en donnant des leons de chant. J'ai eu quelquefois
l'occasion de lui tre utile, dans mes feuilletons du _Journal des
Dbats_; mais c'est un poignant regret pour moi de n'avoir pu faire
davantage; car le service qu'il m'a rendu spontanment a exerc une
grande influence sur toute ma carrire, je ne l'oublierai jamais; il se
nommait Augustin de Pons. Il vivait avec bien de la peine, l'an dernier,
du produit de ses leons! Qu'est-il devenu aprs la rvolution de
Fvrier qui a d lui enlever tous ses lves?... Je tremble d'y
songer...

En m'apercevant au foyer de l'Opra: Eh bien, s'cria-t-il, de toute la
force de ses robustes poumons, et cette messe! est-elle refaite? quand
l'excutons-nous tout de bon?--Mon Dieu, oui, elle est refaite et de
plus recopie. Mais comment voulez-vous que je la fasse
excuter?--Comment! parbleu, en payant les artistes. Que vous faut-il?
voyons! douze cents francs? quinze cents francs? deux mille francs? je
vous les prterai, moi.--De grce, ne criez pas si fort. Si vous parlez
srieusement, je serai trop heureux d'accepter votre offre et douze
cents francs me suffiront.--C'est dit. Venez chez moi demain matin,
j'aurai votre affaire. Nous engagerons tous les choristes de l'Opra et
un vigoureux orchestre. Il faut que Valentino soit content, il faut que
nous soyons contents; il faut que cela marche, sacrebleu!

Et de fait cela marcha. Ma messe fut splendidement excute dans
l'glise de Saint-Roch, sous la direction de Valentino, devant un
nombreux auditoire; les journaux en parlrent favorablement, et je
parvins ainsi, grce  ce brave de Pons,  m'entendre et  me faire
entendre pour la premire fois. Tous les compositeurs savent quelle est
l'importance et la difficult,  Paris, de mettre ainsi le pied 
l'trier.

Cette partition fut encore excute longtemps aprs (en 1827) dans
l'glise de Saint-Eustache, le jour mme de la grande meute de la rue
Saint-Denis.

L'orchestre et les choeurs de l'Odon m'taient venus en aide cette fois
gratuitement et j'avais os entreprendre de les diriger moi-mme.  part
quelques inadvertances causes par l'motion, je m'en tirai assez bien.
Que j'tais loin pourtant de possder les mille qualits de prcision,
de souplesse, de chaleur, de sensibilit et de sang-froid, unies  un
instinct indfinissable, qui constituent le talent du vrai chef
d'orchestre! et qu'il m'a fallu de temps, d'exercices et de rflexions
pour en acqurir quelques-unes! Nous nous plaignons souvent de la raret
de nos bons chanteurs, les bons directeurs d'orchestre sont bien plus
rares encore, et leur importance, dans une foule de cas, est bien
autrement grande et redoutable pour les compositeurs.

Aprs cette nouvelle preuve, ne pouvant conserver aucun doute sur le
peu de valeur de ma messe, j'en dtachai le _Resurrexit_[9] dont j'tais
assez content, et je brlai le reste en compagnie de la scne de
_Bverley_ pour laquelle ma passion s'tait fort apaise, de l'opra
d'_Estelle_ et d'un oratorio latin (le _Passage de la mer Rouge_) que je
venais d'achever. Un froid coup d'oeil d'inquisiteur m'avait fait
reconnatre ses droits incontestables  figurer dans cet auto-da-f.

Lugubre concidence! hier, aprs avoir crit les lignes qu'on vient de
lire, j'allai passer la soire  l'Opra-Comique. Un musicien de ma
connaissance m'y rencontre dans un entr'acte et m'aborde avec ces mots:
Depuis quand tes-vous de retour de Londres?--Depuis quelques
semaines.--Eh bien! de Pons... vous avez su?...--Non, quoi donc?--Il
s'est empoisonn volontairement le mois dernier.--Ah! mon Dieu!--Oui, il
a crit qu'il tait las de la vie; mais je crains que la vie ne lui ait
plus t possible; il n'avait plus d'lves, la rvolution les avait
tous disperss, et la vente de ses meubles n'a pas mme suffi  payer
ce qu'il devait pour son appartement. Oh! malheureux! pauvres abandonns
artistes! Rpublique de crocheteurs et de chiffonniers!...

_Horrible! horrible! most horrible!_ Voici maintenant que le
_Morning-Post_ vient me donner les dtails de la mort du malheureux
prince Lichnowsky, atrocement assassin aux portes de Francfort par des
brutes de paysans allemands, dignes mules de nos hros de Juin! Ils
l'ont lard de coups de couteau, hch de coups de faux; ils lui ont mis
les bras et les jambes en lambeaux! Ils lui ont tir plus de vingt coups
de fusil dirigs de manire _ ne pas le tuer_! Ils l'ont dpouill
ensuite et laiss mourant et nu au pied d'un mur!... Il n'a expir que
cinq heures aprs, sans profrer une plainte, sans laisser chapper un
soupir!... Noble, spirituel, enthousiaste et brave Lichnowsky! Je l'ai
beaucoup connu  Paris; je l'ai retrouv l'an dernier  Berlin en
revenant de Russie. Ses succs de tribune commenaient alors. Infme
racaille humaine! plus stupide et plus froce cent fois, dans tes
soubresauts et tes grimaces rvolutionnaires, que les babouins et les
orangs-outangs de Borno!...

Oh! il faut que je sorte, que je marche, que je coure, que je crie au
grand air!...




IX

Ma premire entrevue avec Cherubini.--Il me chasse
de la bibliothque du Conservatoire.


Lesueur, voyant mes tudes harmoniques assez avances, voulut
rgulariser ma position, en me faisant entrer dans sa classe du
Conservatoire. Il en parla  Cherubini, alors directeur de cet
tablissement, et je fus admis. Fort heureusement, on ne me proposa
point,  cette occasion, de me prsenter au terrible auteur de _Mde_,
car, l'anne prcdente, je l'avais mis dans une de ses rages blmes en
lui tenant tte dans la circonstance que je vais raconter et qu'il ne
pouvait avoir oublie.

 peine parvenu  la direction du Conservatoire, en remplacement de
Perne qui venait de mourir, Cherubini voulut signaler son avnement par
des rigueurs inconnues dans l'organisation intrieure de l'cole, o le
puritanisme n'tait pas prcisment  l'ordre du jour. Il ordonna, pour
rendre la rencontre des lves des deux sexes impossible hors de la
surveillance des professeurs, que les hommes entrassent par la porte du
Faubourg-Poissonnire, et les femmes par celle de la rue Bergre; ces
diffrentes entres tant places aux deux extrmits opposes du
btiment.

En me rendant un matin  la bibliothque, ignorant le dcret moral qui
venait d'tre promulgu, j'entrai, suivant ma coutume, par la porte de
la rue Bergre, la porte fminine, et j'allais arriver  la bibliothque
quand un domestique, m'arrtant au milieu de la cour, voulut me faire
ressortir pour revenir ensuite au mme point en rentrant par la porte
masculine. Je trouvai si ridicule cette prtention que j'envoyai patre
l'argus en livre, et je poursuivis mon chemin. Le drle voulait faire
sa cour au nouveau matre en se montrant aussi rigide que lui. Il ne se
tint donc pas pour battu, et courut rapporter le fait au directeur.
J'tais depuis un quart d'heure absorb par la lecture d'_Alceste_, ne
songeant plus  cet incident, quand Cherubini, suivi de mon
dnonciateur, entra dans la salle de lecture, la figure plus
cadavreuse, les cheveux plus hrisss, les yeux plus mchants et d'un
pas plus saccad que de coutume. Ils firent le tour de la table o
taient accouds plusieurs lecteurs; aprs les avoir tous examins
successivement, le domestique s'arrtant devant moi, s'cria: Le
voil! Cherubini tait dans une telle colre qu'il demeura un instant
sans pouvoir articuler une parole: Ah, ah, ah, ah! c'est vous, dit-il
enfin, avec son accent italien que sa fureur rendait plus comique, c'est
vous qui entrez par la porte qu, qu, qu z ne veux pas qu'on
passe!--Monsieur, je ne connaissais pas votre dfense, une autre fois je
m'y conformerai.--Une autre fois! une autre fois! Qu-qu-qu vnez-vous
faire ici?--Vous le voyez, monsieur, j'y viens tudier les partitions de
Gluck.--Et qu'est-ce qu, qu'est-ce qu-qu-qu vous regardent les
partitions d Gluck? et qui vous a permis d venir -- la
bibliothque?--Monsieur! (je commenais  perdre mon sang-froid) les
partitions de Gluck sont ce que je connais de plus beau en musique
dramatique et je n'ai besoin de la permission de personne pour venir les
tudier ici. Depuis dix heures jusqu' trois la bibliothque du
Conservatoire est ouverte au public, j'ai le droit d'en
profiter.--L-l-l-l droit?--Oui, monsieur.--Z vous dfends d'y
revenir, moi!--J'y reviendrai, nanmoins.--Co-comme-comment-comment vous
appelez-vous? crie-t-il, tremblant de fureur. Et moi plissant  mon
tour: Monsieur! mon nom vous sera peut-tre connu quelque jour, mais
pour aujourd'hui... vous ne le saurez pas!--Arrte, a-a-arrte-le,
Hottin (le domestique s'appelait ainsi), qu-qu-qu-z l fasse zeter
en prison! Ils se mettent alors tous les deux, le matre et le valet, 
la grande stupfaction des assistants,  me poursuivre autour de la
table, renversant tabourets et pupitres, sans pouvoir m'atteindre, et je
finis par m'enfuir  la course en jetant, avec un clat de rire, ces
mots  mon perscuteur: Vous n'aurez ni moi ni mon nom, et je
reviendrai bientt ici tudier encore les partitions de Gluck!

Voil comment se passa ma premire entrevue avec Cherubini. Je ne sais
s'il s'en souvenait quand je lui fus ensuite prsent d'une faon plus
_officielle_. Il est assez plaisant en tous cas, que douze ans aprs, et
malgr lui, je sois devenu conservateur et enfin bibliothcaire de cette
mme bibliothque d'o il avait voulu me chasser. Quant  Hottin, c'est
aujourd'hui mon garon d'orchestre le plus dvou, le plus furibond
partisan de ma musique; il prtendait mme, pendant les dernires annes
de la vie de Cherubini, qu'il n'y avait que moi pour remplacer
l'illustre matre  la direction du Conservatoire. Ce en quoi M. Auber
ne fut pas de son avis.

J'aurai d'autres anecdotes semblables  raconter sur Cherubini, o l'on
verra que s'il m'a fait avaler bien des couleuvres, je lui ai lanc en
retour quelques serpents  sonnettes dont les morsures lui ont cuit.




X

Mon pre me retire ma pension.--Je retourne  la Cte.--Les
ides de province sur l'art et sur les artistes.--Dsespoir.--Effroi
de mon pre.--Il consent  me laisser
revenir  Paris.--Fanatisme de ma mre.--Sa maldiction.


L'espce de succs obtenu par la premire excution de ma messe avait un
instant ralenti les hostilits de famille dont je souffrais tant, quand
un nouvel incident vint les ranimer, en redoublant le mcontentement de
mes parents.

Je me prsentai au concours de composition musicale qui a lieu tous les
ans  l'Institut. Les candidats, avant d'tre admis a concourir, doivent
subir une preuve prliminaire d'aprs laquelle les plus faibles sont
exclus. J'eus le malheur d'tre de ceux-l. Mon pre le sut et cette
fois, sans hsiter, m'avertit de ne plus compter sur lui, si je
m'obstinais  rester  Paris, et qu'il me retirait ma pension. Mon bon
matre lui crivit aussitt une lettre pressante, pour l'engager 
revenir sur cette dcision, l'assurant qu'il ne pouvait point y avoir de
doutes sur l'avenir musical qui m'tait rserv, et que la musique _me
sortait par tous les pores_. Il mlait  ses arguments pour dmontrer
l'obligation o l'on tait de cder  ma vocation, certaines ides
religieuses dont le poids lui paraissait considrable, et qui, certes,
taient bien les plus malencontreuses qu'il pt choisir dans cette
occasion. Aussi la rponse brusque, roide et presque impolie de mon pre
ne manqua pas de froisser violemment la susceptibilit et les croyances
intimes de Lesueur. Elle commenait ainsi: Je suis un incrdule,
monsieur! On juge du reste.

Un vague espoir de gagner ma cause en la plaidant moi-mme me donna
assez de rsignation pour me soumettre momentanment. Je revins donc 
la Cte.

Aprs un accueil glacial, mes parents m'abandonnrent pendant quelques
jours  mes rflexions, et me sommrent enfin de choisir un tat
quelconque, puisque je ne voulais pas de la mdecine. Je rpondis que
mon penchant pour la musique tait unique et absolu et qu'il m'tait
impossible de croire que je ne retournasse pas  Paris pour m'y livrer.
Il faut pourtant bien te faire  cette ide, me dit mon pre, car tu
n'y retourneras jamais!

 partir de ce moment je tombai dans une taciturnit presque complte,
rpondant  peine aux questions qui m'taient adresses, ne mangeant
plus, passant une partie de mes journes  errer dans les champs et les
bois, et le reste enferm dans ma chambre.  vrai dire, je n'avais point
de projets; la fermentation sourde de ma pense et la contrainte que je
subissais semblaient avoir entirement obscurci mon intelligence. Mes
fureurs mme s'teignaient, je prissais par dfaut d'air.

Un matin de bonne heure, mon pre vint me rveiller! Lve-toi, me
dit-il, et quand tu seras habill, viens dans mon cabinet, j'ai  te
parler! J'obis sans pressentir de quoi il s'agissait. L'air de mon
pre tait grave et triste plutt que svre. En entrant chez lui, je me
prparais nanmoins  soutenir un nouvel assaut, quand ces mots
inattendus me bouleversrent: Aprs plusieurs nuits passes sans
dormir, j'ai pris mon parti... Je consens  te laisser tudier la
musique  Paris... mais pour quelque temps seulement; et si, aprs de
nouvelles preuves, elles ne te sont pas favorables, tu me rendras bien
la justice de dclarer que j'ai fait tout ce qu'il y avait de
raisonnable  faire, et te dcideras, je suppose,  prendre une autre
voie. Tu sais ce que je pense des potes mdiocres; les artistes
mdiocres dans tous les genres ne valent pas mieux; et ce serait pour
moi un chagrin mortel, une humiliation profonde de te voir confondu dans
la foule de ces hommes inutiles!

Mon pre, sans s'en rendre compte, avait montr plus d'indulgence pour
les mdecins mdiocres, qui, tout aussi nombreux que les mchants
artistes, sont non-seulement inutiles, mais fort dangereux! Il en est
toujours ainsi, mme pour les esprits d'lite; ils combattent les
opinions d'autrui par des raisonnements d'une justesse parfaite, sans
s'apercevoir que ces armes  deux tranchants peuvent tre galement
fatales  leurs plus chres ides.

Je n'en attendis pas davantage pour m'lancer au cou de mon pre et
promettre tout ce qu'il voulait. En outre, reprit-il, comme la manire
de voir de ta mre diffre essentiellement de la mienne  ce sujet, je
n'ai pas jug  propos de lui apprendre ma nouvelle dtermination, et
pour nous viter  tous des scnes pnibles, j'exige que tu gardes le
silence et partes pour Paris secrtement. J'eus donc soin, le premier
jour, de ne laisser chapper aucune parole imprudente; mais ce passage
d'une tristesse silencieuse et farouche  une joie dlirante que je ne
prenais pas la peine de dguiser, tait trop extraordinaire pour ne pas
exciter la curiosit de mes soeurs; et Nanci, l'ane, fit tant, me
supplia avec de si vives instances de lui en apprendre le motif, que je
finis par lui tout avouer... en lui recommandant le secret. Elle le
garda aussi bien que moi, cela se devine, et bientt toute la maison,
les amis de la maison, et enfin ma mre en furent instruits.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut savoir que ma mre dont les
opinions religieuses taient fort exaltes, y joignait celles dont
beaucoup de gens ont encore de nos jours le malheur d'tre imbus, en
France, sur les arts qui, de prs ou de loin, se rattachent au thtre.
Pour elle, acteurs, actrices, chanteurs, musiciens, potes,
compositeurs, taient des cratures abominables, frappes par l'glise
d'excommunication, et comme telles prdestines  l'enfer.  ce sujet,
une de mes tantes (qui m'aime pourtant aujourd'hui bien sincrement et
m'estime _encore_, je l'espre), la tte pleine des ides _librales_ de
ma mre, me fit un jour une stupfiante rponse. Discutant avec elle,
j'en tais venu  lui dire:  vous entendre, chre tante, vous seriez
fche, je crois, que Racine ft de votre famille?--Eh! mon ami... la
_considration_ avant tout! Lesueur faillit touffer de rire, lorsque
plus tard,  Paris, je lui citai ce mot caractristique. Aussi ne
pouvant attribuer une semblable manire de voir qu' une vieillesse
voisine de la dcrpitude, il ne manquait jamais, quand il tait
d'humeur gaie, de me demander des nouvelles de l'ennemie de Racine, _ma
vieille tante_; bien qu'elle ft jeune alors et jolie comme un ange.

Ma mre donc, persuade qu'en me livrant  la composition musicale (qui,
d'aprs les ides franaises, n'existe pas hors du thtre) je mettais
le pied sur une route conduisant  la dconsidration en ce monda et 
la damnation dans l'autre, n'eut pas plus tt vent de ce qui se passait
que son me se souleva d'indignation. Son regard courrouc m'avertit
qu'elle savait tout. Je crus prudent de m'esquiver et de me tenir coi
jusqu'au moment du dpart. Mais je m'tais  peine rfugi dans mon
rduit depuis quelques minutes, qu'elle m'y suivit, l'oeil tincelant, et
tous ses gestes indiquant une motion extraordinaire; Votre pre, me
dit-elle, en quittant le tutoiement habituel, a eu la faiblesse de
consentir  votre retour  Paris, il favorise vos extravagants et
coupables projets!... Je n'aurai pas, moi, un pareil reproche  me
faire, et je m'oppose formellement  ce dpart!--Ma mre!...--Oui, je
m'y oppose, et je vous conjure, Hector, de ne pas persister dans votre
folie. Tenez, je me mets  vos genoux, moi, votre mre, je vous supplie
humblement d'y renoncer...--Mon Dieu, ma mre permettez que je vous
relve, je ne puis... supporter cette vue...--Non, je reste!... Et,
aprs un instant de silence: Tu me refuses, malheureux! tu as pu, sans
te laisser flchir, voir ta mre  tes pieds! Eh bien! pars! Va te
traner dans les fanges de Paris, dshonorer ton nom, nous faire mourir,
ton pre et moi, de honte et de chagrin! Je quitte la maison jusqu' ce
que tu en sois sorti. Tu n'es plus mon fils! je te maudis!

Est-il croyable que les opinions religieuses aides de tout ce que les
prjugs provinciaux ont de plus insolemment mprisant pour le culte des
arts, aient pu amener entre une mre aussi tendre que l'tait la mienne
et un fils aussi reconnaissant et respectueux que je l'avais toujours
t, une scne pareille?... Scne d'une violence exagre,
invraisemblable, horrible, que je n'oublierai jamais, et qui n'a pas peu
contribu  produire la haine dont je suis plein pour ces stupides
doctrines, reliques du moyen ge, et, dans la plupart des provinces de
France, conserves encore aujourd'hui.

Cette rude preuve ne finit pas l. Ma mre avait disparu; elle tait
alle se rfugier  une maison de campagne nomme le Chuzeau, que nous
avions prs de la Cte. L'heure du dpart venue, mon pre voulut tenter
avec moi un dernier effort pour obtenir d'elle un adieu, et la
rvocation de ses cruelles paroles. Nous arrivmes au Chazeau avec mes
deux soeurs. Ma mre lisait dans le verger au pied d'un arbre. En nous
apercevant, elle se leva et s'enfuit. Nous attendmes longtemps, nous la
suivmes, mon pre l'appela, mes soeurs et moi nous pleurions; tout fut
vain; et je dus m'loigner sans embrasser ma mre, sans en obtenir un
mot, un regard, et charg de sa maldiction!...




XI

Retour  Paris.--Je donne des leons.--J'entre dans la
classe de Reicha au Conservatoire.--Mes dners sur le
Pont-Neuf.--Mon pre me retire de nouveau ma pension.
Opposition inexorable.--Humbert Ferrand.--R. Kreutzer.


 peine de retour  Paris et ds que j'eus repris auprs de Lesueur le
cours de mes tudes musicales, je m'occupai de rendre  de Pons la somme
qu'il m'avait prte. Cette dette me tourmentait. Ce n'tait pas avec
les cent vingt francs de ma pension mensuelle que je pouvais y parvenir.
J'eus le bonheur de trouver plusieurs lves de solfge, de flte et de
guitare, et en joignant au produit de ces leons des conomies faites
sur ma dpense personnelle, je parvins au bout de quelques mois  mettre
de ct six cents francs, que je m'empressai de porter  mon obligeant
crancier. On se demandera sans doute quelles conomies je pouvais faire
sur mon modique revenu?... Les voici:

J'avais lou  bas prix une trs-petite chambre, au cinquime, dans la
Cit, au coin de la rue de Harley et du quai des Orfvres, et, au lieu
d'aller dner chez le restaurateur, comme auparavant, je m'tais mis 
un rgime cnobitique qui rduisait le prix de mes repas  sept ou huit
sous, tout au plus. Ils se composaient gnralement de pain, de raisins
secs, de pruneaux ou de dattes.

Comme on tait alors dans la belle saison, en sortant de faire mes
emplettes gastronomiques chez l'picier voisin, j'allais ordinairement
m'asseoir sur la petite terrasse du Pont-Neuf, aux pieds de la statue
d'Henri IV: l, sans penser  la _poule au pot_ que le bon roi avait
rve pour le dner du dimanche de ses paysans, je faisais mon frugal
repas, en regardant au loin le soleil descendre derrire le mont
Valrien, suivant d'un oeil charm les reflets radieux des flots de la
Seine, qui fuyaient en murmurant devant moi, et l'imagination ravie des
splendides images des posies de Thomas Moore, dont je venais de
dcouvrir une traduction franaise que je lisais avec amour pour la
premire fois. Mais de Pons, pein sans doute des privations que je
m'imposais pour lui rendre son argent, privations que la frquence de
nos relations ne m'avait pas permis de lui cacher, peut-tre embarrass
lui-mme, et dsireux d'tre rembours compltement, crivit  mon pre,
l'instruisit de tout et rclama les six cents francs qui lui restaient
encore dus. Cette franchise fut dsastreuse. Mon pre dj se repentait
amrement de sa condescendance; j'tais depuis cinq mois  Paris, sans
que ma position et chang, et sans que mes progrs dans la carrire
musicale fussent devenus sensibles. Il avait imagin, sans doute, qu'en
si peu de temps je me ferais admettre au concours de l'Institut,
j'obtiendrais le grand prix, j'crirais un opra en trois actes qui
serait reprsent avec un succs extraordinaire, je serais dcor de la
Lgion d'honneur, pensionn du gouvernement, etc., etc. Au lieu de cela,
il recevait l'avis d'une dette que j'avais contracte, et dont la moiti
restait  acquitter. La chute tait lourde, et j'en ressentis rudement
le contre coup. Il rendit  de Pons ses six cents francs, m'annona que
dcidment, si je n'abandonnais ma chimre musicale, il ne voulait plus
m'aider  prolonger mon sjour  Paris, et que j'eusse en ce cas  me
suffire  moi-mme. J'avais quelques lves, j'tais accoutum  vivre
de peu, je ne devais plus rien  de Pons, je n'hsitai point. Je restai.
Mes travaux en musique taient alors nombreux et actifs prcisment.
Cherubini, dont l'esprit d'ordre se manifestait en tout, sachant que je
n'avais pas suivi la route ordinaire au Conservatoire pour entrer dans
la classe de composition de Lesueur, me fit admettre dans celle de
contre-point et de fugue de Reicha, qui, dans la hirarchie des tudes,
prcdait la classe de composition. Je suivis ainsi simultanment les
cours de ces deux matres. En outre, je venais de me lier avec un jeune
homme de coeur et d'esprit, que je suis heureux de compter parmi mes amis
les plus chers, Humbert Ferrand; il avait crit pour moi un pome de
grand opra, les _Francs-Juges_, et j'en composais la musique avec un
entranement sans gal. Ce pome fut plus tard refus par le comit de
l'Acadmie Royale de musique, et ma partition fut du mme coup condamne
 l'obscurit, d'o elle n'est jamais sortie. L'ouverture seule a pu se
faire jour. J'ai employ  et l les meilleures ides de cet opra, en
les dveloppant, dans mes compositions postrieures, le reste subira
probablement le mme sort, ou sera brl. Ferrand avait crit aussi une
scne hroque avec choeurs, dont le sujet, la _Rvolution grecque_,
occupait alors tous les esprits. Sans interrompre bien longtemps le
travail des _Francs-Juges_, je l'avais mise en musique. Cette oeuvre, o
l'on sentait  chaque page l'nergique influence du style de Spontini,
fut l'occasion de mon premier choc contre un dur gosme dont je ne
souponnais pas l'existence, celui de la plupart des matres clbres,
et me fit sentir combien les jeunes compositeurs, mme les plus obscurs,
sont en gnral mal venus auprs d'eux.

Rodolphe Kreutzer tait directeur gnral de la musique  l'Opra; les
concerts spirituels de la semaine sainte devaient bientt avoir lieu
dans ce thtre; il dpendait de lui d'y faire excuter ma scne;
j'allai le lui demander. Ma visite toutefois tait prpare par une
lettre que M. de Larochefoucauld, surintendant des beaux-arts, lui avait
crite  mon sujet, d'aprs la recommandation pressante d'un de ses
secrtaires, ami de Ferrand. De plus, Lesueur m'avait chaudement appuy
verbalement auprs de son confrre. On pouvait raisonnablement esprer.
Mon illusion fut courte. Kreutzer, ce grand artiste, auteur de _la Mort
d'Abel_ (belle oeuvre sur laquelle, plein d'enthousiasme, je lui avais
adress quelques mois auparavant un vritable dithyrambe), Kreutzer que
je supposais bon et accueillant comme mon matre, parce que je
l'admirais, me reut de la faon la plus ddaigneuse et la plus impolie.
Il me rendit  peine mon salut, et, sans me regarder, me jeta ces mots
par-dessus son paule: Mon bon ami (il ne me connaissait pas!), nous ne
pouvons excuter aux concerts spirituels de nouvelles compositions. Nous
n'avons pas le temps de les tudier; Lesueur le sait bien. Je me
retirai le coeur gonfl. Le dimanche suivant, une explication eut lieu
entre Lesueur et Kreutzer  la chapelle royale, o ce dernier tait
simple violoniste. Pouss  bout par mon matre, il finit par lui
rpondre sans dguiser sa mauvaise humeur: Eh! pardieu! que
deviendrions nous si nous aidions ainsi les jeunes gens?... Il eut au
moins de la franchise.




XII

Je concours pour une place de choriste.--Je l'obtiens.--A.
Charbonnel.--Notre mnage de garons.


Cependant l'hiver approchait; l'ardeur avec laquelle je m'tais livr au
travail de mon opra m'avait fait un peu ngliger mes lves; mes
festins de Lucullus ne pouvaient plus avoir lieu dans ma salle ordinaire
du Pont-Neuf, abandonne du soleil et qu'environnait une froide et
humide atmosphre. Il me fallait du bois, des habits plus chauds. O
prendre l'argent ncessaire  cette indispensable dpense?... Le produit
de mes leons  un franc le cachet, bien loin d'y suffire, menaait de
se rduire bientt  rien. Retourner chez mon pre, m'avouer coupable et
vaincu, ou mourir de faim! telle tait l'alternative qui s'offrait 
moi. Mais la fureur indomptable dont elle me remplit me donna de
nouvelles forces pour la lutte, et je me dterminai  tout entreprendre,
 tout souffrir,  quitter mme Paris, s'il le fallait, pour ne pas
revenir platement vgter  la Cte. Mon ancienne passion pour les
voyages s'associant alors  celle de la musique, je rsolus de recourir
aux correspondants des thtres trangers et de m'engager comme premire
ou seconde flte dans un orchestre de New-York, de Mexico, de Sydney ou
de Calcutta. Je serais all en Chine, je me serais fait matelot,
flibustier, boucanier, sauvage, plutt que de me rendre. Tel est mon
caractre. Il est aussi inutile et aussi dangereux pour une volont
trangre de contrecarrer la mienne, si la passion l'anime, que de
croire empcher l'explosion de la poudre  canon en la comprimant.

Heureusement, mes recherches et mes sollicitations auprs des
correspondants de thtres furent vaines, et je ne sais  quoi j'allais
me rsoudre, quand j'appris la prochaine ouverture du Thtre des
Nouveauts o l'on devait jouer, avec le vaudeville, des opras-comiques
d'une certaine dimension. Je cours chez le rgisseur lui demander une
place de flte dans son orchestre. Les places de flte taient dj
donnes. J'en demande une de choriste. Il n'y en avait plus. Mort et
furies!!... Le rgisseur pourtant prend mon adresse, en promettant de
m'avertir si l'on se dcidait  augmenter le personnel des choeurs. Cet
espoir tait bien faible; il me soutint nanmoins pendant quelques
jours, aprs lesquels une lettre de l'administration du Thtre des
Nouveauts m'annona que le concours tait ouvert pour la place objet de
mon ambition. L'examen des prtendants devait avoir lieu dans la salle
des Francs-Maons de la rue de Grenelle-Saint-Honor. Je m'y rendis.
Cinq ou six pauvres diables comme moi attendaient dj leurs juges dans
un silence plein d'anxit. Je trouvai parmi eux un tisserand, un
forgeron, un acteur congdi d'un petit thtre du boulevard, et un
chantre de l'glise de Saint-Eustache. Il s'agissait d'un concours de
basses; ma voix ne pouvait compter que pour un mdiocre baryton; mais
notre examinateur, pensais-je, n'y regarderait peut-tre pas de si prs.

C'tait le rgisseur en personne. Il parut, suivi d'un musicien nomm
Michel, qui fait encore  cette heure partie de l'orchestre du
Vaudeville. On ne s'tait procur ni piano ni pianiste. Le violon de
Michel devait suffire pour nous accompagner.

La sance est ouverte. Mes rivaux chantent successivement,  leur
manire, diffrents airs qu'ils avaient soigneusement tudis. Mon tour
venu, notre norme rgisseur, assez plaisamment nomm Saint-Lger, me
demande ce que j'ai apport.

--Moi? rien.

--Comment rien? Et que chanterez-vous alors?

--Ma foi, ce que vous voudrez. N'y a-t-il pas ici quelque partition, un
solfge, un cahier de vocalises?...

--Nous n'avons rien de tout cela. D'ailleurs, continue le rgisseur d'un
ton assez mprisant, vous ne chantez pas  premire vue, je suppose?...

--Je vous demande pardon, je chanterai  premire vue ce qu'on me
prsentera.

--Ah! c'est diffrent. Mais puisque nous manquons entirement de
musique, ne sauriez-vous point par coeur quelque morceau connu?

--Oui, je sais par coeur _les Danaides_, _Stratonice_, _la Vestale_,
_Cortez_, _OEdipe_, les deux _Iphignie_, _Orphe_, _Armide_...

--Assez! assez! Diable! quelle mmoire! Voyons, puisque vous tes si
savant, dites-nous l'air d'_OEdipe_ de Sacchini: _Elle m'a prodigu_.

--Volontiers.

--Tu peux l'accompagner, Michel?

--Parbleu! seulement je ne sais plus dans quel ton il est crit.

--En mi bmol. Chanterai-je le rcitatif?

--Oui, voyons le rcitatif.

L'accompagnateur me donne l'accord de mi bmol et je commence:

    Antigone me reste, Antigone est ma fille,
    Elle est tout pour mon coeur, seule elle est ma famille.
    Elle m'a prodigu sa tendresse et ses soins,
    Son zle dans mes maux m'a fait trouver des charmes, etc.

Les autres candidats se regardaient d'un air piteux, pendant que se
droulait la noble mlodie, ne se dissimulant pas qu'en comparaison de
moi, qui n'tais pourtant point un Pischek ni un Lablache, ils avaient
chant, non comme des vachers, mais comme des veaux. Et dans le fait, je
vis  un petit signe du gros rgisseur Saint-Lger, qu'ils taient, pour
employer l'argot des coulisses, enfoncs jusqu'au _troisime dessous_.
Le lendemain, je reus ma nomination officielle; je l'avais emport sur
le tisserand, le forgeron, l'acteur, et mme sur le chantre de
Saint-Eustache. Mon service commenait immdiatement et j'avais
cinquante francs par mois.

Me voil donc, en attendant que je puisse devenir un damn compositeur
dramatique, choriste dans un thtre de second ordre, dconsidr et
excommuni jusqu' la moelle des os! J'admire comme les efforts de mes
parents pour m'arracher  l'abme avaient bien russi!

Un bonheur n'arrive jamais seul. Je venais  peine de remporter cette
grande victoire, qu'il me tomba du ciel deux nouveaux lves et que je
fis la rencontre d'un tudiant en pharmacie, mon compatriote, Antoine
Charbonnel. Il allait s'installer dans le quartier Latin pour y suivre
les cours de chimie et voulait, comme moi, se livrer  d'hroques
conomies. Nous n'emes pas plutt fait l'un et l'autre le compte de
notre fortune que, parodiant le mot de Walter dans la _Vie d'un joueur_,
nous nous crimes presque simultanment: Ah! tu n'as pas d'argent! Eh
bien, mon cher, il faut nous associer! Nous loumes deux petites
chambres dans la rue de la Harpe. Antoine, qui avait l'habitude de
manipuler fourneaux et cornues, s'tablit notre cuisinier en chef, et
fit de moi un simple marmiton. Tous les matins nous allions au march
acheter nos provisions, qu' la grande confusion de mon camarade,
j'apportais bravement au logis sous mon bras, sans prendre la peine d'en
drober la vue aux passants. Il y eut mme un jour entre nous,  ce
sujet, une vritable querelle.  pharmaceutique amour-propre!

Nous vcmes ainsi comme des princes... migrs, pour trente francs
chacun par mois. Depuis mon arrive  Paris, je n'avais pas encore joui
d'une pareille aisance. Je me passai plusieurs coteuses fantaisies;
j'achetai un piano[10]... et quel piano! je dcorai ma chambre des
portraits proprement encadrs des dieux de la musique, je me donnai le
pome des _Amours des Anges_, de Moore. De son ct, Antoine, qui tait
adroit comme un singe (comparaison trs-mal choisie, car les singes ne
savent que dtruire), fabriquait dans ses moments perdus une foule de
petits ustensiles agrables et utiles. Avec des bches de notre bois, il
nous fit deux paires de galoches trs-bien conditionnes; il en vint
mme, pour varier la monotonie un peu spartiate de notre ordinaire, 
faire un filet et des appeaux, avec lesquels, quand le printemps fut
venu, il alla prendre des cailles dans la plaine de Montrouge. Ce qu'il
y eut de plaisant, c'est que, malgr mes absences priodiques du soir
(le Thtre des Nouveauts jouant chaque jour), Antoine ignora pendant
toute la dure de notre vie en commun, que j'avais eu le _malheur de
monter sur les planches_. Peu flatt de n'tre que simple choriste, il
ne me souriait gure de l'instruire de mon humble condition. J'tais
cens, en me rendant au thtre, aller donner des leons dans un des
quartiers lointains de Paris. Fiert bien digne de la sienne! J'aurais
souffert en laissant voir  mon camarade comment je gagnais honntement
mon pain, et il s'indignait, lui, au point de s'loigner de moi le rouge
au front, si, marchant  ses cts dans les rues, je portais
ostensiblement le pain que j'avais honntement gagn.  vrai dire, et je
me dois cette justice, le motif de mon silence ne venait point d'une
aussi sotte vanit. Malgr les rigueurs de mes parents et l'abandon
complet dans lequel ils m'avaient laiss, je n'eusse voulu pour rien au
monde leur causer la douleur (incalculable avec leurs ides) d'apprendre
la dtermination que j'avais prise, et qu'il tait en tout cas fort
inutile de leur laisser savoir: je craignais donc que la moindre
indiscrtion de ma part ne vnt  tout leur rvler et je me taisais.
Ainsi qu'Antoine Charbonnel, ils n'ont connu ma _carrire dramatique_
que sept ou huit ans aprs qu'elle fut termine, en lisant des notices
biographiques publies sur moi dans divers journaux.




XIII

Premires compositions pour l'orchestre.--Mes tudes
l'Opra.--Mes deux matres, Lesueur et Reicha.


Ce fut  cette poque que je composai mon premier grand morceau
instrumental: l'ouverture des _Francs-Juges_. Celle de Waverley lui
succda bientt aprs. J'tais si ignorant alors du mcanisme de
certains instruments, qu'aprs avoir crit le solo en r bmol des
trombones, dans l'introduction des _Francs-Juges_, je craignis qu'il ne
prsentt d'normes difficults d'excution, et j'allai, fort inquiet,
le montrer  un des trombonistes de l'Opra. Celui-ci, en examinant la
phrase, me rassura compltement: Le ton de r bmol est, au contraire,
un des plus favorables  cet instrument, me dit-il, et vous pouvez
compter sur un grand effet pour votre passage.

Cette assurance me donna une telle joie, qu'en revenant chez moi, tout
proccup, et sans regarder o je marchais, je me donnai une entorse.
J'ai mal au pied maintenant, quand j'entends ce morceau. D'autres,
peut-tre, ont mal  la tte.

Mes deux matres ne m'ont rien appris en instrumentation. Lesueur
n'avait de cet art que des notions fort bornes. Reicha connaissait
bien les ressources particulires de la plupart des instruments  vent,
mais je doute qu'il ait eu des ides trs-avances au sujet de leur
groupement par grandes et petites masses. D'ailleurs, cette partie de
l'enseignement, qui n'est point encore maintenant reprsente au
Conservatoire, tait trangre  son cours, o il avait  s'occuper
seulement du contre-point et de la fugue. Avant de m'engager au Thtre
des Nouveauts, j'avais fait connaissance avec un ami du clbre matre
des ballets Gardel. Grce aux billets de parterre qu'il me donnait,
j'assistais rgulirement  toutes les reprsentations de l'Opra. J'y
apportais la partition de l'ouvrage annonc, et je la lisais pendant
l'excution. Ce fut ainsi que je commenai  me familiariser avec
l'emploi de l'orchestre, et  connatre l'accent et le timbre, sinon
l'tendue et le mcanisme de la plupart des instruments. Cette
comparaison attentive de l'effet produit et du moyen employ  le
produire, me fit mme apercevoir le lien cach qui unit l'expression
musicale  l'art spcial de l'instrumentation; mais personne ne m'avait
mis sur la voie. L'tude des procds des trois matres modernes,
Beethoven, Weber et Spontini, l'examen impartial des _coutumes_ de
l'instrumentation, celui des formes et des combinaisons _non usites_,
la frquentation des virtuoses, les essais que je les ai amens  faire
sur leurs divers instruments, et un peu d'instinct ont fait pour moi le
reste.

Reicha professait le contre-point avec une clart remarquable; il m'a
beaucoup appris en peu de temps et en peu de mots. En gnral, il ne
ngligeait point, comme la plupart des matres, de donner  ses lves,
autant que possible, la raison des rgles dont il leur recommandait
l'observance.

Ce n'tait ni un empirique, ni un esprit stationnaire; il croyait au
progrs dans certaines parties de l'art, et son respect pour les pres
de l'harmonie n'allait pas jusqu'au ftichisme. De l les dissensions
qui ont toujours exist entre lui et Cherubini; ce dernier ayant pouss
l'idoltrie de l'autorit en musique au point de faire abstraction de
son propre jugement, et de dire, par exemple, dans son _Trait de
contre-point_: Cette disposition harmonique me parat prfrable 
l'autre, mais les anciens matres ayant t de l'avis contraire, _il
faut s'y soumettre_.

Reicha, dans ses compositions, obissait encore  la routine, tout en la
mprisant. Je le priai une fois de me dire franchement ce qu'il pensait
des fugues vocalises sur le mot _amen_ ou sur _kyrie eleison_, dont les
messes solennelles ou funbres des plus grands compositeurs de toutes
les coles sont infestes. Oh! s'cria-t-il vivement, c'est de la
barbarie!--En ce cas, monsieur, pour quoi donc en crivez-vous?--Mon
Dieu, _tout le monde en fait!_ Miseria!...

Lesueur,  cet gard, tait plus logique. Ces fugues monstrueuses, qui
par leur ressemblance avec les vocifrations d'une troupe d'ivrognes,
paraissent n'tre qu'une parodie impie du texte et du style sacrs, il
les trouvait, lui aussi, dignes des temps et des peuples barbares mais
il se gardait d'en crire, et les fugues assez rares qu'il a dissmines
dans ses oeuvres religieuses n'ont rien de commun avec ces grotesques
abominations. L'une de ses fugues, au contraire, commenant par ces
mots: _Quis enarrabit coelorum gloriam!_ est un chef-d'oeuvre de dignit
de style, de science harmonique, et bien plus, un chef-d'oeuvre aussi
d'expression que la forme fugue sert ici elle-mme. Quand, aprs
l'exposition du _sujet_ (large et beau) commenant par la dominante, la
_rponse_ vient  entrer avec clat sur la tonique, en rptant ces
mots: _Quis enarrabit!_ (_qui racontera la gloire des cieux?_), il
semble que cette partie du choeur, chauffe par l'enthousiasme de
l'autre, s'lance  son tour pour chanter avec un redoublement
d'exaltation les merveilles du firmament. Et puis, comme le rayonnement
instrumental colore avec bonheur toute cette harmonie vocale! Avec
quelle puissance ces basses se meuvent sous ces dessins de violons qui
scintillent dans les parties leves de l'orchestre, comme des toiles.
Quelle stretta blouissante, sur la pdale! Certes! voil une fugue
justifie par le sens des paroles, digne de son objet et magnifiquement
belle! C'est l'oeuvre d'un musicien dont l'inspiration a t l d'une
lvation rare, et d'un artiste qui raisonnait son art! Quant  ces
fugues dont je parlais  Reicha, fugues de tavernes et de mauvais lieux,
j'en pourrais citer un grand nombre, signes de matres bien suprieurs
 Lesueur; mais, en les crivant pour obir  l'usage, ces matres,
quels qu'ils soient, n'en ont pas moins fait une abngation honteuse de
leur intelligence et commis un outrage impardonnable  l'expression
musicale.

Reicha, avant de venir en France, avait t  Bonn le condisciple de
Beethoven. Je ne crois pas qu'ils aient jamais eu l'un pour l'autre une
bien vive sympathie, Reicha attachait un grand prix  ses connaissances
en mathmatiques. C'est  leur tude, nous disait-il pendant une de ses
leons, que je dois d'tre parvenu  me rendre compltement matre de
mes ides: elle a dompt et refroidi mon imagination, qui auparavant
m'entranait follement, et, en la soumettant au raisonnement et  la
rflexion, elle a doubl ses forces. Je ne sais si cette ide de Reicha
est aussi juste qu'il le croyait et si ses facults musicales ont
beaucoup gagn  l'tude des sciences exactes. Peut-tre le got des
combinaisons abstraites et des jeux d'esprit en musique, le charme rel
qu'il trouvait  rsoudre certaines propositions pineuses qui ne
servent gure qu' dtourner l'art de son chemin en lui faisant perdre
de vue le but auquel il doit tendre incessamment, en furent-ils le
rsultat; peut-tre cet amour du calcul nuisit-il beaucoup, au
contraire, au succs et  la valeur de ses oeuvres, en leur faisant
perdre en expression mlodique ou harmonique, en effet purement musical,
ce qu'elles gagnaient en combinaisons ardues, en difficults vaincues,
en travaux curieux, faits pour l'oeil plutt que pour l'oreille. Au
reste, Reicha paraissait aussi peu sensible  l'loge qu' la critique;
il ne semblait attacher de prix qu'aux succs des jeunes artistes dont
l'ducation harmonique lui tait confie au Conservatoire, et il leur
donnait ses leons avec tout le soin et toute l'attention imaginables.
Il avait fini par me tmoigner de l'affection; mais, dans le
commencement de mes tudes, je m'aperus que je l'incommodais  force de
lui demander la _raison_ de toutes les rgles; raison qu'en certains cas
il ne pouvait me donner, puisque... elle n'existe pas. Ses quintettes
d'instruments  vent ont joui d'une certaine vogue  Paris pendant
plusieurs annes. Ce sont des compositions intressantes, mais un peu
froides. Je me rappelle, en revanche, avoir entendu un duo magnifique,
plein d'lan et de passion, dans son opra de _Sapho_, qui et quelques
reprsentations.




XIV

Concours  l'Institut.--On dclare
ma cantate inexcutable.--Mon
adoration pour Gluck et Spontini.--Arrive de
Rossini.--Les dilettanti.--Ma fureur.--M. Ingres.


L'poque du concours de l'Institut tant revenue, je m'y prsentai de
nouveau. Cette fois je fus admis. On nous donna  mettre en musique une
scne lyrique  grand orchestre, dont le sujet tait _Orphe dchir par
les Bacchantes_. Je crois que mon dernier morceau n'tait pas sans
valeur; mais le mdiocre pianiste (on verra bientt quelle est
l'incroyable organisation de ces concours) charg d'accompagner ma
partition, ou plutt d'en reprsenter l'orchestre sur le piano, n'ayant
pu se tirer de la Bacchanale, la section de musique de l'Institut,
compose de Cherubini, Par, Lesueur, Berton, Boeldieu et Catel, me mit
hors de concours, en dclarant mon ouvrage _inexcutable_.

Aprs l'gosme plat et lche des matres qui ont peur des commenants
et les repoussent, il me restait  connatre l'absurdit tyrannique des
institutions qui les tranglent. Kreutzer m'empcha d'obtenir peut-tre
un succs dont les avantages pour moi eussent alors t considrables;
les acadmiciens, en m'appliquant la lettre d'un rglement ridicule,
m'enlevrent la chance d'une distinction, sinon brillante, au moins
encourageante, et m'exposrent aux plus funestes consquences du
dsespoir et d'une indignation concentre.

Un cong de quinze jours m'avait t accord par le Thtre des
Nouveauts pour le travail de ce concours; ds qu'il fut expir, je dus
reprendre ma chane. Mais presque aussitt je tombai gravement malade;
une esquinancie faillit m'emporter. Antoine courait les grisettes; il me
laissait seul des journes entires et une partie de la nuit; je n'avais
ni domestique, ni garde pour me servir. Je crois que je serais mort un
soir sans secours, si, dans un paroxysme de douleur, je n'eusse, d'un
hardi coup de canif, perc au fond de ma gorge l'abcs qui m'touffait.
Cette _opration_ peu scientifique fut le signal de ma convalescence.
J'tais presque rtabli quand mon pre, vaincu par tant de constance et
inquiet sans doute sur mes moyens d'existence qu'il ne connaissait pas,
me rendit ma pension. Grce  ce retour inespr de la tendresse
paternelle, je pus renoncer  ma place de choriste. Ce ne fut pas un
mdiocre bonheur, car, indpendamment de la fatigue physique dont ce
service quotidien m'accablait, la stupidit de la musique que j'avais 
subir dans ces petits opras semblables  des vaudevilles, et dans ces
grands vaudevilles singeant des opras, et fini par me donner le
cholra ou me frapper d'idiotisme. Les musiciens dignes de ce nom, et
qui savent quels sont en France nos thtres semi-lyriques, peuvent
seuls comprendre ce que j'ai souffert.

Je pus reprendre ainsi avec un redoublement d'ardeur mes soires de
l'Opra, dont les exigences du triste mtier que je faisais au Thtre
des Nouveauts m'avaient impos le sacrifice. J'tais alors adonn tout
entier  l'tude et au culte de la grande musique dramatique. N'ayant
jamais entendu, en fait de concerts srieux, que ceux de l'Opra, dont
la froideur et la mesquine excution n'taient pas propres  me
passionner bien vivement, mes ides ne s'taient point tournes du ct
de la musique instrumentale. Les symphonies de Haydn et de Mozart,
compositions du genre _intime_ en gnral, excutes par un trop faible
orchestre, sur une scne trop vaste et mal dispose pour la sonorit,
n'y produisaient pas plus d'effet que si on les et joues dans la
plaine de Grenelle; cela paraissait confus, petit et glacial. Beethoven,
dont j'avais lu deux symphonies et entendu un andante seulement,
m'apparaissait bien au loin comme un soleil, mais comme un soleil
obscurci par d'pais nuages. Weber n'avait pas encore produit ses
chefs-d'oeuvre; son nom mme nous tait inconnu. Quant  Rossini et au
fanatisme qu'il excitait depuis peu dans le monde fashionable de Paris,
c'tait pour moi le sujet d'une colre d'autant plus violente, que cette
nouvelle cole se prsentait naturellement comme l'antithse de celles
de Gluck et de Spontini. Ne concevant rien de plus magnifiquement beau
et vrai que les oeuvres de ces grands matres, le cynisme mlodique, le
mpris de l'expression et des convenances dramatiques, la reproduction
continuelle d'une formule de cadence, l'ternel et puril crescendo, et
la brutale grosse caisse de Rossini, m'exaspraient au point de
m'empcher de reconnatre jusque dans son chef-d'oeuvre (_le Barbier_),
si finement instrument d'ailleurs[11], les tincelantes qualits de son
gnie. Je me suis alors demand plus d'une fois comment je pourrais m'y
prendre pour miner le Thtre-Italien et le faire sauter un soir de
reprsentation, avec toute sa population rossinienne. Et quand je
rencontrais un de ces dilettanti objets de mon aversion: Gredin!
grommelais-je, en lui jetant un regard de Shylock, je voudrais pouvoir
t'empaler avec un fer rouge! Je dois avouer franchement qu'au fond j'ai
encore aujourd'hui, au meurtre prs, ces mauvais sentiments et cette
trange manire de voir. Je n'empalerais certainement personne _avec un
fer rouge_, je ne ferais pas sauter le Thtre-Italien, mme si la mine
tait prte et qu'il n'y et qu' y mettre le feu, mais j'applaudis de
coeur et d'me notre grand peintre Ingres, quand je l'entends dire en
parlant de certaines oeuvres de Rossini: C'est la musique d'un
malhonnte homme[12]!




XV

Mes soires  l'Opra.--Mon proslytisme.--Scandales.--Scne
d'enthousiasme. Sensibilit d'un mathmaticien.


La plupart des reprsentations de l'Opra taient des solennits
auxquelles je me prparais par la lecture et la mditation des ouvrages
qu'on y devait excuter. Le fanatisme d'admiration que nous professions,
quelques habitus du parterre et moi, pour nos auteurs favoris, n'tait
comparable qu' notre haine profonde pour les autres. Le Jupiter de
notre Olympe tait Gluck, et le culte que nous lui rendions ne se peut
comparer  rien de ce que le dilettantisme le plus effrn pourrait
imaginer aujourd'hui. Mais si quelques-uns de mes amis taient de
fidles sectateurs de cette religion musicale, je puis dire sans vanit
que j'en tais le pontife. Quand je voyais faiblir leur ferveur, je la
ranimais par des prdications dignes des Saint-Simoniens; je les amenais
 l'Opra bon gr, mal gr, souvent en leur donnant des billets achets
de mon argent, au bureau, et que je prtendais avoir reus d'un employ
de l'administration. Ds que, grce  cette ruse, j'avais entran mes
hommes  la reprsentation du chef-d'oeuvre de Gluck, je les plaais sur
une banquette du parterre, en leur recommandant bien de n'en pas
changer, vu que toutes les places n'taient pas galement bonnes pour
l'audition, et qu'il n'y en avait pas une dont je n'eusse tudi les
dfauts ou les avantages. Ici on tait trop prs des cors, l on ne les
entendait pas;  droite le son des trombones dominait trop;  gauche,
rpercut par les loges du rez-de-chausse, il produisait un effet
dsagrable; en bas, on tait trop prs de l'orchestre, il crasait les
voix; en haut, l'loignement de la scne empchait de distinguer les
paroles, ou l'expression de la physionomie des acteurs;
l'instrumentation de cet ouvrage devait tre entendue de tel endroit,
les choeurs de celui-ci de tel autre;  tel acte, la dcoration
reprsentant un bois sacr, la scne tait trs-vaste et le son se
perdait dans le thtre de toutes parts, il fallait donc se rapprocher;
un autre, au contraire, se passait dans l'intrieur d'un palais, le
dcor tait ce que les machinistes appellent un _salon ferm_, la
puissance des voix tant double par cette circonstance si indiffrente
en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre, afin que les
sons de l'orchestre et ceux des voix, entendus de moins prs, paraissent
plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus harmonieux.

Une fois ces instructions donnes, je demandais  mes nophytes s'ils
connaissaient bien la pice qu'ils allaient entendre. S'ils n'en avaient
pas lu les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du
temps qui nous restait avant le lever de la toile, je le leur faisais
lire, en ajoutant aux principaux passages toutes les observations que je
croyais propres  leur faciliter l'intelligence de la pense du
compositeur; car nous venions toujours de fort bonne heure pour avoir le
choix des places, ne pas nous exposer  manquer les premires notes de
l'ouverture, et goter ce charme singulier de l'attente avant une grande
jouissance qu'on est assur d'obtenir. En outre, nous trouvions beaucoup
de plaisir  voir l'orchestre, vide d'abord et ne reprsentant qu'un
piano sans cordes, se garnir peu  peu de musique et de musiciens. Le
garon d'orchestre y entra le premier pour placer les parties sur les
pupitres. Ce moment-l n'tait pas pour nous sans mlange de craintes;
depuis notre arrive, quelque accident pouvait tre survenu; on avait
peut-tre chang le spectacle et substitu  l'oeuvre monumentale de
Gluck quelque _Rossignol_, quelques _Prtendus_, une _Caravane du
Caire_, un _Panurge_, un _Devin du village_, une _Lasthnie_, toutes
productions plus ou moins ples et maigres, plus ou moins plates et
fausses, pour lesquelles nous professions un gal et souverain mpris.
Le nom de la pice inscrit en grosses lettres sur les parties de
contre-basse qui, par leur position, se trouvent les plus rapproches du
parterre, nous tirait d'inquitude ou justifiait nos apprhensions. Dans
ce dernier cas, nous nous prcipitions hors de la salle, en jurant comme
des soldats en maraude qui ne trouveraient que de l'eau dans ce qu'ils
ont pris pour des barriques d'eau-de-vie, et en confondant dans nos
maldictions l'auteur de la pice substitue, le directeur qui
l'infligeait au public, et le gouvernement qui la laissait reprsenter.
Pauvre Rousseau, qui attachait autant d'importance  sa partition du
_Devin du village_, qu'aux chefs-d'oeuvre d'loquence qui ont immortalis
son nom, lui qui croyait fermement avoir cras Rameau tout entier,
voire le trio des _Parques_[13], avec les petites chansons, les petits
flons-flons, les petits rondeaux, les petits solos, les petites
bergeries, les petites drleries de toute espce dont se compose son
petit intermde; lui qu'on a tant tourment, lui que la secte des
Holbachiens a tant envi pour son oeuvre musicale, lui qu'on a accus de
n'en tre pas l'auteur; lui qui a t chant par toute la France, depuis
Jliotte et mademoiselle Fel[14] jusqu'au roi Louis XV, qui ne pouvait
se lasser de rpter: _J'ai perdu mon serviteur_, avec la voix la plus
fausse de son royaume, lui enfin dont l'oeuvre favorite obtint  son
apparition tous les genres de succs; pauvre Rousseau! qu'et-il dit de
nos blasphmes, s'il et pu les entendre? Et pouvait-il prvoir que son
cher opra, qui excita tant d'applaudissements, tomberait un jour pour
ne plus se relever, sous le coup d'une norme perruque poudre  blanc,
jete aux pieds de Colette par un insolent railleur? J'assistais, par
extraordinaire,  cette dernire[15] reprsentation du _Devin_; beaucoup
de gens, en consquence, m'ont attribu la _mise en scne_ de la
perruque; mais je proteste de mon innocence. Je crois mme avoir t
autant indign que diverti par cette grotesque irrvrence, de sorte que
je ne puis savoir au juste si j'en eusse t capable. Mais
s'imaginerait-on que Gluck, oui, Gluck lui-mme,  propos de ce triste
_Devin_, il y a quelque cinquante ans, a pouss l'ironie plus loin
encore, et qu'il a os crire et imprimer dans une ptre la plus
srieuse du monde, adresse  la reine Marie-Antoinette, que la _France,
peu favorise sous le rapport musical, comptait pourtant quelques
ouvrages remarquables, parmi lesquels il fallait citer le Devin du
village de M. Rousseau?_ Qui jamais se ft avis de penser que Gluck pt
tre aussi plaisant? Ce trait seul d'un Allemand suffit pour enlever aux
Italiens la palme de la perfidie factieuse.

Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les
parties d'orchestre nous annonait que rien n'avait t chang dans le
spectacle, je continuais ma prdication, chantant les passages
saillants, expliquant les procds d'instrumentation d'o rsultaient
les principaux effets, et obtenant d'avance, sur ma parole,
l'enthousiasme des membres de notre petit club. Cette agitation tonnait
beaucoup nos voisins du parterre, bons provinciaux pour la plupart, qui,
en m'entendant prorer sur les merveilles de la partition qu'on allait
excuter, s'attendaient  perdre la tte d'motion, et y prouvaient en
somme plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas ensuite de
dsigner par son nom chaque musicien  son entre dans l'orchestre; en y
ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et son talent.

Voil Baillot! il ne fait pas comme d'autres violons solos, celui-l,
il ne se rserve pas exclusivement pour les ballets; il ne se trouve
point dshonor d'accompagner un opra de Gluck. Vous entendrez tout 
l'heure un chant qu'il excute sur la quatrime corde; on le distingue
au-dessus de tout l'orchestre.

--Oh! ce gros rouge, l-bas! c'est la premire contre-basse, c'est le
pre Chni; un vigoureux gaillard malgr son ge; il vaut  lui tout
seul quatre contre-basses ordinaires; on peut tre sr que sa partie
sera excute telle que l'auteur l'a crite: il n'est pas de l'cole des
simplificateurs.

Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention  M. Guillou, la
premire flte qui entre en ce moment: il prend avec Gluck de
singulires liberts. Dans la marche religieuse d'_Alceste_, par
exemple, l'auteur a crit des fltes dans le bas, uniquement pour
obtenir l'effet particulier aux sons graves de cet instrument; M.
Guillou ne s'accommode pas d'une disposition pareille de sa partie; il
faut qu'il domine; il faut qu'on l'entende, et pour cela il transpose ce
chant de la flte  l'octave suprieure, dtruisant ainsi le rsultat
que l'auteur s'tait promis, et faisant d'une ide ingnieuse, une chose
purile et vulgaire.

Les trois coups annonant qu'on allait commencer, venaient nous
surprendre au milieu de cet examen svre des notabilits de
l'orchestre. Nous nous taisions aussitt en attendant avec un sourd
battement de coeur le signal du bton de mesure de Kreutzer ou de
Valentino. L'ouverture commence, il ne fallait pas qu'un de nos voisins
s'avist de parler, de fredonner ou de battre la mesure; nous avions
adopt pour notre usage, en pareil cas, ce mot si connu d'un amateur:
Le ciel confonde ces musiciens, qui me privent du plaisir d'entendre
monsieur!

Connaissant  fond la partition qu'on excutait, il n'tait pas prudent
non plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutt que de laisser
passer sans rclamation la moindre familiarit de cette nature prise
avec les grands matres. Je n'allais pas attendre pour protester
froidement par crit contre ce crime de lse-gnie; oh! non, c'est en
face du public,  haute et intelligible voix, que j'apostrophais les
dlinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de critique qui porte
coup comme celle-l. Ainsi, un jour, il s'agissait d'_Iphignie en
Tauride_, j'avais remarqu  la reprsentation prcdente qu'on avait
ajout des cymbales au premier air de danse des Scythes en _si mineur_,
o Gluck n'a employ que les instruments  cordes, et que dans le grand
rcitatif d'Oreste, au troisime acte, les parties de trombones, si
admirablement motives par la scne et crites dans la partition,
n'avaient pas t excutes. J'avais rsolu, si les mmes fautes se
reproduisaient, de les signaler. Lors donc que le ballet des Scythes fut
commenc, j'attendis mes cymbales au passage, elles se firent entendre
comme la premire fois dans l'air que j'ai indiqu. Bouillant de colre,
je me contins cependant jusqu' la fin du morceau, et profitant aussitt
du court moment de silence qui le spare du morceau suivant, je m'criai
de toute la force de ma voix:

Il n'y a pas de cymbales l-dedans; qui donc se permet de corriger
Gluck[16]?

On juge de la rumeur! Le public qui ne voit pas trs-clair dans toutes
ces questions d'art, et  qui il tait fort indiffrent qu'on changet
ou non l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien  la fureur de
ce jeune fou du parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisime acte,
la suppression des trombones du monologue d'Oreste, ayant eu lieu comme
je le craignais, la mme voix fit entendre ces mots: Les trombones ne
sont pas partis! C'est insupportable!

L'tonnement de l'orchestre et de la salle ne peut se comparer qu' la
colre (bien naturelle, je l'avoue) de Valentino qui dirigeait ce
soir-l. J'ai su ensuite que ces malheureux trombones n'avaient fait que
se soumettre  un ordre formel[17] de ne pas jouer dans cet endroit; car
les parties copies taient parfaitement conformes  la partition.

Pour les cymbales que Gluck a places avec tant de bonheur dans le
premier _choeur_ des Scythes, je ne sais qui s'tait avis de les
introduire galement dans l'air de danse, dnaturant ainsi la couleur et
troublant le silence sinistre de cet trange ballet. Mais je sais bien
qu'aux reprsentations suivantes, tout rentra dans l'ordre, les cymbales
se turent, les trombones jourent, et je me contentai de grommeler entre
mes dents: Ah! c'est bien heureux!

Peu de temps aprs, de Pons, qui tait au moins aussi enrag que moi,
ayant trouv inconvenant qu'on nous donnt, au premier acte d'_OEdipe 
Colonne_, d'autres airs de danse que ceux de Sacchini, vint me proposer
de faire justice des interminables solos de cor et de violoncelle qu'on
leur avait substitus. Pouvais-je ne pas seconder une aussi louable
intention? Le moyen employ pour _Iphignie_ nous russit galement bien
pour _OEdipe_; et, aprs quelques mots lancs un soir du parterre par
nous deux seuls, les nouveaux airs de danse disparurent pour jamais.

Une seule fois nous parvnmes  entraner le public. On avait annonc
sur l'affiche que le solo de violon du ballet de _Nina_ serait excut
par Baillot, une indisposition du virtuose, ou quelque autre raison,
s'tant oppose  ce qu'il pt se faire entendre, l'administration crut
suffisant d'en instruire le public par une imperceptible bande de papier
colle sur l'affiche de la porte de l'Opra, que personne ne regarde.
L'immense majorit des spectateurs s'attendait donc  entendre le
clbre violon.

Pourtant au moment o Nina, dans les bras de son pre et de son amant,
revient  la raison, la pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini
ne put nous mouvoir au point de nous faire oublier Baillot. La pice
touchait  sa fin. Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez
haut pour tre entendu?--C'est vrai, reprit un homme du public, il
semble qu'on veuille le passer.--Baillot! Baillot! le solo de violon!
En ce moment le parterre prend feu, et, ce qui ne s'tait jamais vu 
l'Opra, la salle entire rclame  grands cris l'accomplissement des
promesses de l'affiche. La toile tombe au milieu de ce brouhaha. Le
bruit redouble. Les musiciens, voyant la fureur du parterre,
s'empressent de quitter la place. De rage alors chacun saute dans
l'orchestre, on lance  droite et  gauche les chaises des concertants;
on renverse les pupitres; on crve la peau des timbales; j'avais beau
crier: Messieurs, messieurs, que faites-vous donc! briser les
instruments!... Quelle barbarie! Vous ne voyez donc pas que c'est la
contre-basse du pre Chni, un instrument admirable, qui a un son
d'enfer! On ne m'coutait plus et les mutins ne se retirrent qu'aprs
avoir culbut tout l'orchestre et cass je ne sais combien de banquettes
et d'instruments.

C'tait l le mauvais ct de la critique en action que nous exercions
si despotiquement  l'Opra; le beau, c'tait notre enthousiasme quand
tout allait bien.

Il fallait voir alors, avec quelle frnsie nous applaudissions des
passages auxquels personne dans la salle ne faisait attention, tels
qu'une belle basse, une heureuse modulation, un accent vrai dans un
rcitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le public nous
prenait pour des claqueurs aspirant au surnumrariat; tandis que le chef
de claque qui savait bien le contraire, et dont nos applaudissements
intempestifs drangeaient les savantes combinaisons, nous lanait de
temps en temps un coup d'oeil digne de Neptune prononant le _quos ego_.
Puis dans les beaux moments de madame Branchu, c'taient des
exclamations, des trpignements qu'on ne connat plus aujourd'hui, mme
au Conservatoire, le seul lieu de France o le vritable enthousiasme
musical se manifeste encore quelquefois.

La plus curieuse scne de ce genre, dont j'aie conserv le souvenir, est
la suivante. On donnait _OEdipe_. Quoique plac fort loin de Gluck dans
notre estime, Sacchini ne laissait pas que d'avoir en nous de sincres
admirateurs. J'avais entran ce soir-l  l'Opra un de mes amis[18],
tudiant parfaitement tranger  tout autre art que celui du
carambolage, et dont cependant je voulais  toute force faire un
proslyte musical. Les douleurs d'Antigone et de son pre ne pouvaient
l'mouvoir que fort mdiocrement. Aussi aprs le premier acte,
dsesprant d'en rien faire, l'avais-je laiss derrire moi, en
m'avanant d'une banquette pour n'tre pas troubl par son sang-froid.
Comme pour faire ressortir encore son impassibilit, le hasard avait
plac  sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il l'tait peu.
Je m'en aperus bientt. Drivis venait d'avoir un fort beau mouvement
dans son fameux rcitatif.

    Mon fils! tu ne l'es plus!
    Va! ma haine est trop forte!

Tout absorb que je fusse par cette scne si belle de naturel et de
sentiment de l'antique, il me fut impossible de ne pas entendre le
dialogue tabli derrire moi, entre mon jeune homme pluchant une orange
et l'inconnu, son voisin, en proie  la plus vive motion:

--Mon Dieu! monsieur, calmez-vous.

--Non! c'est irrsistible! c'est accablant! cela tue!

--Mais, monsieur, vous avez tort de vous _affecter_ de la sorte. Vous
vous rendrez malade.

--Non, laissez-moi... Oh!

--Monsieur, allons, du courage! enfin, aprs tout, _ce n'est qu'un
spectacle_... vous offrirai-je un morceau de cette orange?

--Ah! c'est sublime!

--Elle est de Malte!

--Quel art cleste!

--Ne me refusez pas.

--Ah! monsieur, quelle musique!

--Oui, c'est trs-joli.

Pendant cette discordante conversation, l'opra tait parvenu, aprs la
scne de rconciliation, au beau trio: _ doux moments!_; la douceur
pntrante de cette simple mlodie me saisit  mon tour; je commenai 
pleurer, la tte cache dans mes deux mains, comme un homme abm
d'affliction.  peine le trio tait-il achev, que deux bras robustes
m'enlvent de dessus mon banc, en me serrant la poitrine  me la briser;
c'taient ceux de l'inconnu qui, ne pouvant plus matriser son motion,
et ayant remarqu que de tous ceux qui l'entouraient j'tais le seul qui
part la partager, m'embrassait avec fureur, en criant d'une voix
convulsive:--Sacrrrrre-dieu! monsieur, que c'est beau!!! Sans
m'tonner le moins du monde, et la figure toute dcompose par les
larmes, je lui rponds par cette interrogation:

--tes-vous musicien?...

--Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.

--Ma foi, c'est gal, donnez-moi votre main; pardieu, monsieur, vous
tes un brave homme!

L-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui
faisaient cercle autour de nous, comme  l'air bahi de mon nophyte
mangeur d'oranges, nous changeons quelques mots  voix basse, je lui
donne mon nom, il me confie le sien[19] et sa profession. C'tait un
ingnieur! un mathmaticien!!! O diable la sensibilit va-t-elle se
nicher!




XVI

Apparition de Weber  l'Odon.--Castilblaze.--Mozart.--Lachnith.--Les
arrangeurs.--Despair and die!


Au milieu de cette priode brlante de mes tudes musicales, au plus
fort de la fivre cause par ma passion pour Gluck et Spontini, et par
l'aversion que m'inspiraient les doctrines et les formes rossiniennes,
Weber apparut. Le _Freyschtz_, non point dans sa beaut originale, mais
mutil, vulgaris, tortur et insult de mille faons par un arrangeur,
le _Freyschtz_ transform en _Robin des Bois_, fut reprsent 
l'Odon. Il eut pour interprtes un jeune orchestre admirable, un choeur
mdiocre, et des chanteurs affreux. Une femme seulement, madame
Pouilley, charge du personnage d'Agathe (appele Annette par le
traducteur), possdait un assez joli talent de vocalisation, mais rien
de plus. D'o il rsulta que son rle entier, chant sans intelligence,
sans passion, sans le moindre lan d'me, fut  peu prs annihil. Le
grand air du second acte surtout, chant par elle avec un imperturbable
sang-froid, avait le charme d'une vocalise de Bordogni et passait
presque inaperu. J'ai t longtemps  dcouvrir les trsors
d'inspiration qu'il renferme.

La premire reprsentation fut accueillie par les sifflets et les rires
de toute la salle. La valse et le choeur des chasseurs, qu'on avait
remarqus ds l'abord, excitrent le lendemain un tel enthousiasme,
qu'ils suffirent bientt  faire _tolrer_ le reste de la partition et 
attirer la foule  l'Odon. Plus tard, la chansonnette des jeunes
filles, au troisime acte, et la prire d'Agathe (raccourcie de moiti)
_firent plaisir_. Aprs quoi, on s'aperut que l'ouverture avait une
_certaine verve bizarre_, et que l'air de Max _ne manquait pas
d'intentions dramatiques_. Puis, on s'habitua  trouver _comiques_ les
diableries de la scne infernale, et tout Paris voulut voir cet ouvrage
_biscornu_, et l'Odon s'enrichit, et M. Castilblaze, qui avait saccag
le chef-d'oeuvre, gagna plus de cent mille francs.

Ce nouveau style, contre lequel mon culte intolrant et exclusif pour
les grands classiques m'avait d'abord prvenu, me causa des surprises et
des ravissements extrmes, malgr l'excution incomplte ou grossire
qui en altrait les contours. Toute bouleverse qu'elle ft, il
s'exhalait de cette partition un arme sauvage dont la dlicieuse
fracheur m'enivrait. Un peu fatigu, je l'avoue, des allures
solennelles de la muse tragique, les mouvements rapides, parfois d'une
gracieuse brusquerie, de la nymphe des bois, ses attitudes rveuses, sa
nave et virginale passion, son chaste sourire, sa mlancolie,
m'inondrent d'un torrent de sensations jusqu'alors inconnues.

Les reprsentations de l'Opra furent un peu ngliges, cela se conoit,
et je ne manquai pas une de celles de l'Odon. Mes entres m'avaient t
accordes  l'orchestre de ce thtre; bientt je sus par coeur tout ce
qu'on y excutait de la partition du _Freyschtz_.

L'auteur lui-mme, alors, vint en France. Vingt et un ans se sont
couls depuis ce jour o, pour la premire et dernire fois, Weber
traversa Paris. Il se rendait  Londres, pour y voir  peu prs tomber
un de ses chefs-d'oeuvre (_Obron_) et mourir. Combien je dsirai le
voir! avec quelles palpitations je le suivis, le soir o, souffrant
dj, et peu de temps avant son dpart pour l'Angleterre, il voulut
assister  la reprise d'_Olympie_. Ma poursuite fut vaine. Le matin de
ce mme jour Lesueur m'avait dit: Je viens de recevoir la visite de
Weber! Cinq minutes plus tt vous l'eussiez entendu me jouer sur le
piano des scnes entires de nos partitions franaises; il les connat
toutes. En entrant quelques heures aprs dans un magasin de musique:
Si vous saviez qui s'est assis l tout  l'heure!--Qui donc?--Weber!
En arrivant  l'Opra et en coutant la foule rpter: Weber vient de
traverser le foyer,--il est entr dans la salle,--il est aux premires
loges. Je me dsesprais de ne pouvoir enfin l'atteindre. Mais tout fut
inutile; personne ne put me le montrer.  l'inverse des potiques
apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura invisible pour
un seul. Trop inconnu pour oser lui crire, et sans amis en position de
me prsenter  lui, je ne parvins pas  l'apercevoir.

Oh! si les hommes inspirs pouvaient deviner les grandes passions que
leurs oeuvres font natre! S'il leur tait donn de dcouvrir ces
admirations de cent mille mes concentres et enfouies dans une seule,
qu'il leur serait doux de s'en entourer, de les accueillir, et de se
consoler ainsi de l'envieuse haine des uns, de l'inintelligente
frivolit des autres, de la tideur de tous!

Malgr sa popularit, malgr le foudroyant clat et la vogue du
_Freyschtz_, malgr la conscience qu'il avait sans doute de son gnie,
Weber, plus qu'un autre peut-tre, et t heureux de ces obscures, mais
sincres adorations. Il avait crit des pages admirables, traites par
les virtuoses et les critiques avec la plus ddaigneuse froideur. Son
dernier opra, _Euryanthe_, n'avait obtenu qu'un demi-succs; il lui
tait permis d'avoir des inquitudes sur le sort d'_Obron_, en
songeant qu' une oeuvre pareille il faut un public de potes, un
parterre de rois de la pense. Enfin, le roi des rois, Beethoven,
pendant longtemps l'avait mconnu. On conoit donc qu'il ait pu
quelquefois, comme il l'crivit lui-mme, douter de sa mission musicale,
et qu'il soit mort du coup qui frappa _Obron_.

Si la diffrence fut grande entre la destine de cette partition
merveilleuse et le sort de son an, le _Freyschtz_, ce n'est pas qu'il
y ait rien de vulgaire dans la physionomie de l'heureux lu de la
popularit, rien de mesquin dans ses formes, rien de faux dans son
clat, rien d'ampoul ni d'emphatique dans son langage; l'auteur n'a
jamais fait, ni dans l'un ni dans l'autre, la moindre concession aux
puriles exigences de la mode,  celles plus imprieuses encore des
grands orgueils chantants. Il fut aussi simplement vrai, aussi firement
original, aussi ennemi des formules, aussi digne en face du public, dont
il ne voulait acheter les applaudissements par aucune lche
condescendance, aussi grand dans le _Freyschtz_ que dans _Obron_. Mais
la posie du premier est pleine de mouvement, de passion et de
contrastes. Le surnaturel y amne des effets tranges et violents. La
mlodie, l'harmonie et le rhythme combins tonnent, brlent et
clairent; tout concourt  veiller l'attention. Les personnages, en
outre, pris dans la vie commune, trouvent de plus nombreuses sympathies;
la peinture de leurs sentiments, le tableau de leurs moeurs, motivent
aussi l'emploi d'un moins haut style, qui, raviv par un travail exquis,
acquiert un charme irrsistible, mme pour les esprits ddaigneux de
jouets sonores, et ainsi par, semble  la foule l'idal de l'art, le
prodige de l'invention.

Dans _Obron_, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un
grand rle, le fantastique domine encore; mais le fantastique gracieux,
calme, frais. Au lieu de monstres, d'apparitions horribles, ce sont des
choeurs d'esprits ariens, des sylphes, des fes, des ondines. Et la
langue de ce peuple au doux sourire, langue  part, qui emprunte 
l'harmonie son charme principal, dont la mlodie est capricieusement
vague, dont le rhythme imprvu, voil, devient souvent difficile 
saisir, est d'autant moins intelligible pour la foule que ses finesses
ne peuvent tre senties, mme des musiciens, sans une attention extrme
unie  une grande vivacit d'imagination. La rverie allemande
sympathise plus aisment, sans doute, avec cette divine posie; pour
nous, Franais, elle ne serait, je le crains, qu'un sujet d'tudes
curieux un instant, d'o natraient bientt aprs la fatigue et
l'ennui[20]. On en a pu juger quand la troupe lyrique de Carlsruhe vint,
en 1828, donner des reprsentations au thtre Favart. Le choeur des
ondines, ce chant si mollement cadenc, qui exprime un bonheur si pur,
si complet, ne se compose que de deux strophes assez courtes; mais comme
sur un mouvement lent se balancent des inflexions continuellement
douces, l'attention du public s'teignit au bout de quelques mesures; 
la fin du premier couplet, le malaise de l'auditoire tait vident, on
murmurait dans la salle, et la seconde strophe fut  peine entendue. On
se hta, en consquence, de la supprimer pour la seconde reprsentation.

Weber, en voyant ce que Castilblaze, ce musicien vtrinaire, avait fait
de son _Freyschtz_, ne put que ressentir profondment un si indigne
outrage, et ses justes plaintes s'exhalrent dans une lettre qu'il
publia  ce sujet avant de quitter Paris. Castilblaze eut l'audace de
rpondre: que les modifications dont l'auteur allemand se plaignait
avaient _seules_ pu assurer le succs de _Robin des Bois_, et que M.
Weber tait bien ingrat d'adresser des reproches  l'homme qui l'avait
popularis en France.

 misrable!... Et l'on donne cinquante coups de fouet  un pauvre
matelot pour la moindre insubordination!...

C'tait pour assurer aussi le succs de _la Flte enchante_, de Mozart,
que le directeur de l'Opra, plusieurs annes auparavant, avait fait
faire le beau pasticcio que nous possdons, sous le titre de: _les
Mystres d'Isis_. Le livret est un mystre lui-mme que personne n'a pu
dvoiler. Mais, quand ce chef-d'oeuvre fut bien et dment _charpent_,
l'intelligent directeur appela  son aide un musicien _allemand_ pour
_charpenter_ aussi la musique de Mozart. Le musicien _allemand_ n'eut
garde de refuser cette tche impie. Il ajouta _quelques mesures_  la
fin de l'ouverture (l'ouverture de _la Flte enchante_!!!) il fit un
air de basse avec la partie de soprano d'un choeur[21] en y ajoutant
encore quelques mesures de sa faon; il ta les instruments  vent dans
une scne, il les introduisit dans une autre; il altra la mlodie et
les desseins d'accompagnement de l'air sublime de Zarastro, fabriqua une
chanson avec le choeur des esclaves _O cara armonia_, convertit un duo
en trio, et comme si la partition de _la Flte enchante_ ne suffisait
pas  sa faim de harpie, il l'assouvit aux dpens de celles de _Titus_
et de _Don Juan_. L'air _Quel charme  mes esprits rappelle_ est tir
de _Titus_, mais pour l'andante seulement; l'allgro qui le complte ne
plaisant pas apparemment  notre _uomo capace_, il l'en arracha pour en
cheviller  la place un autre de sa composition, dans lequel il fit
entrer seulement des lambeaux de celui de Mozart. Et devinerait-on ce
que ce monsieur fit encore du fameux _Fin ch'han dal vino_, de cet
clat de verve libertine o se rsume tout le caractre de Don Juan?...
Un trio pour une basse et deux soprani, chantant entre autres
gentillesses sentimentales, les vers suivants:

          Heureux dlire!
          Mon coeur soupire!
    Que mon sort diffre du sien!
    Quel plaisir est gal au mien!
          Crois ton amie,
          C'est pour la vie
    Que mon sort va s'unir au tien.
           douce ivresse
          De la tendresse!
          Ma main te presse,
          Dieu! quel grand bien! (sic)

Puis, quand cet affreux mlange fut confectionn, on lui donna le nom de
_les Mystres d'Isis_, opra; lequel opra fut reprsent, grav et
publi[22] en cet tat, en grande partition; et l'arrangeur mit,  ct
du nom de Mozart, son nom de crtin, son nom de profanateur, son nom de
Lachnith[23] que je donne ici pour digne pendant  celui de Castilblaze.

Ce fut ainsi qu' vingt ans d'intervalle, chacun de ces mendiants vint
se vautrer avec ses guenilles sur le riche manteau d'un roi de
l'harmonie: c'est ainsi qu'habiles en singes, affubls de ridicules
oripeaux, un oeil crev, un bras tordu, une jambe casse, deux hommes de
gnie furent prsents au public franais! Et leurs bourreaux dirent au
public: Voil Mozart, voil Weber! et le public les crut. Et il ne se
trouva personne pour traiter ces sclrats selon leur mrite et leur
envoyer au moins un furieux dmenti!

Hlas! les connt-il, le public s'inquite peu de pareils actes. Aussi
bien en Allemagne, en Angleterre et ailleurs qu'en France, on tolre que
les plus nobles oeuvres dans tous les genres soient arranges,
c'est--dire gtes, c'est--dire insultes de mille manires, par des
gens de rien. De telles liberts, on le reconnat volontiers, ne
devraient tre prises  l'gard des grands artistes (si tant est
qu'elles dussent l'tre) que par des artistes immenses et bien plus
grands encore. Les corrections faites  une oeuvre, ancienne ou moderne,
ne devraient jamais lui arriver de bas en haut, mais de haut en bas,
personne ne le conteste; on ne s'indigne point pourtant d'tre tmoin du
contraire chaque jour.

Mozart a t assassin par Lachnith;

Weber, par Castilblaze;

Gluck, Grtry, Mozart, Rossini, Beethoven, Vogel ont t mutils par ce
mme Castilblaze[24]; Beethoven a vu ses symphonies corriges par
Ftis[25], par Kreutzer et par Habeneck;

Molire et Corneille furent taills par des inconnus, familiers du
Thtre-Franais;

Shakespeare enfin est encore reprsent en Angleterre, avec les
arrangements de Cibber et de quelques autres.

Les corrections ici ne viennent pas de haut en bas, ce me semble; mais
bien de bas en haut, et perpendiculairement encore!

Qu'on ne vienne pas dire que les arrangeurs, dans leurs travaux sur les
matres, ont fait quelquefois d'heureuses trouvailles; car ces
consquences exceptionnelles ne sauraient justifier l'introduction dans
l'art d'une aussi monstrueuse immoralit.

Non, non, non, dix millions de fois non, musiciens, potes, prosateurs,
acteurs, pianistes, chefs d'orchestre, du troisime ou du second ordre,
et mme du premier, vous n'avez pas le droit de toucher aux Beethoven et
aux Shakespeare, pour leur faire l'aumne de votre _science_ et de votre
_got_.

Non, non, non, mille millions de fois non, un homme, quel qu'il soit,
n'a pas le droit de forcer un autre homme, quel qu'il soit, d'abandonner
sa propre physionomie pour en prendre une autre, de s'exprimer d'une
faon qui n'est pas la sienne, de revtir une forme qu'il n'a pas
choisie, de devenir de son vivant un mannequin qu'une volont trangre
fait mouvoir, ou d'tre galvanis aprs sa mort. Si cet homme est
mdiocre, qu'on le laisse enseveli dans sa mdiocrit! S'il est d'une
nature d'lite au contraire, que ses gaux, que ses suprieurs mmes, le
respectent, et que ses infrieurs s'inclinent humblement devant lui.

Sans doute Garrick a trouv le dnoement de _Romo et Juliette_, le
plus pathtique qui soit au thtre, et il l'a mis  la place de celui
de Shakespeare dont l'effet est moins saisissant; mais en revanche, quel
est l'insolent drle qui a invent le dnoement du _Roi Lear_ qu'on
substitue quelquefois, trs-souvent mme,  la dernire scne que
Shakespeare a trace pour ce chef-d'oeuvre? Quel est le grossier rimeur
qui a mis dans la bouche de Cordelia[26] ces tirades brutales, exprimant
des passions si trangres  son tendre et noble coeur? O est-il? pour
que tout ce qu'il y a sur la terre de potes, d'artistes, de pres et
d'amants, vienne le flageller, et, le rivant au pilori de l'indignation
publique, lui dise: Affreux idiot! tu as commis un crime infme, le
plus odieux, le plus norme des crimes, puisqu'il attente  cette
runion des plus hautes facults de l'homme qu'on nomme le _Gnie_! Sois
maudit! Dsespre et meurs! _Despair and die!!_

Et ce _Richard III_, auquel j'emprunte ici une imprcation, ne l'a-t-on
pas boulevers?... n'a-t-on pas ajout des personnages  la _Tempte_,
n'a-t-on pas mutil _Hamlet_, _Romeo_, etc?... Voil o l'exemple de
Garrick a entran. Tout le monde a donn des leons  Shakespeare!!!...

Et, pour en revenir  la musique, aprs que Kreutzer, lors des derniers
concerts spirituels de l'Opra, eut fait pratiquer maintes coupures dans
une symphonie de Beethoven[27], n'avons-nous pas vu Habeneck supprimer
certains instruments[28] dans une autre du mme matre? N'entend-on pas
 Londres des parties de grosse caisse, de trombones et d'ophiclde
ajoutes par M. Costa aux partitions de _Don Giovanni_, de _Figaro_ et
du _Barbier de Sville_?... et si les chefs d'orchestre osent, selon
leur caprice, faire disparatre ou introduire certaines parties dans des
oeuvres de cette nature, qui empche les violons ou les cors, ou le
dernier des musiciens, d'en faire autant?... Les traducteurs ensuite,
les diteurs et mme les copistes, les graveurs et les imprimeurs,
n'auront-ils pas un bon prtexte pour suivre cet exemple[29]?...

N'est-ce pas la ruine, l'entire destruction, la fin totale de l'art?...
Et ne devons-nous pas, nous tous pris de sa gloire et jaloux des droits
imprescriptibles de l'esprit humain, quand nous voyons leur porter
atteinte, dnoncer le coupable, le poursuivre et lui crier de toute la
force de notre courroux: Ton crime est ridicule; _Despair!!_ Ta
stupidit est criminelle; _Die!!_ Sois bafou, sois conspu, sois
maudit! _Despair and die!!_ Dsespre et meurs!




XVII

Prjug contre les opras crits sur un texte italien.--Son
influence sur l'impression que je reois de certaines oeuvres
de Mozart.


J'ai dit qu' l'poque de mon premier concours  l'Institut j'tais
exclusivement adonn  l'tude de la grande musique dramatique; c'est de
la tragdie lyrique que j'aurais d dire, et ce fut la raison du _calme_
avec lequel j'admirais Mozart.

Gluck et Spontini avaient seuls le pouvoir de passionner. Or, voici la
cause de ma tideur pour l'auteur de _Don Juan_. Ses deux opras le plus
souvent reprsents  Paris taient _Don Juan_ et _Figaro_; mais ils y
taient chants en langue italienne, par des Italiens et au
Thtre-Italien; et cela suffisait pour que je ne pusse me dfendre d'un
certain loignement pour ces chefs-d'oeuvre. Ils avaient  mes yeux le
tort de paratre appartenir  l'cole ultramontaine. En outre, et ceci
est plus raisonnable, j'avais t choqu d'un passage du rle de dona
Anna, dans lequel Mozart a eu le malheur d'crire une dplorable
vocalise qui fait tache dans sa lumineuse partition. Je veux parler de
l'allgro de l'air de soprano (n 22), au second acte, air d'une
tristesse profonde, o toute la posie de l'amour se montre plore et
en deuil, et o l'on trouve nanmoins vers la fin du morceau des notes
ridicules et d'une inconvenance tellement choquante, qu'on a peine 
croire qu'elles aient pu chapper  la plume d'un pareil homme. Dona
Anna semble l essuyer ses larmes et se livrer tout d'un coup 
d'indcentes bouffonneries. Les paroles de ce passage sont: _Forse un
giorno il cielo ancora sentir a-a-a_ (ici un trait incroyable et du
plus mauvais style) _piet di me_. Il faut avouer que c'est une
singulire faon, pour la noble fille outrage, d'exprimer l'_espoir que
le ciel aura un jour piti d'elle_!... Il m'tait difficile de pardonner
 Mozart une telle normit. Aujourd'hui, je sens que je donnerais une
partie de mon sang pour effacer cette honteuse page et quelques autres
du mme genre, dont on est bien forc de reconnatre l'existence dans
ses oeuvres[30].

Je ne pouvais donc que me mfier de ses doctrines dramatiques, et cela
suffisait pour faire descendre  un degr voisin de zro le thermomtre
de l'enthousiasme.

Les magnificences religieuses de _la Flte enchante_ m'avaient, il est
vrai, rempli d'admiration; mais ce fut dans le pasticcio des _Mystres
d'Isis_ que je les contemplai pour la premire fois, et je ne pus que
plus tard,  la bibliothque du Conservatoire, connatre la partition
originale et la comparer au misrable pot-pourri franais qu'on
excutait  l'Opra.

L'oeuvre dramatique de ce grand compositeur m'avait, on le voit, t mal
prsente dans son ensemble, et c'est plusieurs annes aprs seulement
que, grce  des circonstances moins dfavorables, je pus en goter le
charme et la suave perfection. Les beauts merveilleuses de ses
quatuors, de ses quintettes et de quelques-unes de ses sonates furent
les premires  me ramener au culte de l'anglique gnie dont la
frquentation, trop bien constate, des Italiens et des pdagogues
contre-pointistes, a pu seule en quelques endroits altrer la puret.




XVIII

Apparition de Shakespeare.--Miss Smithson.--Mortel
amour.--Lthargie morale.--Mon premier concert.--Opposition
comique de Cherubini.--Sa dfaite.--Premier
serpent  sonnettes.


Je touche ici au plus grand drame de ma vie. Je n'en raconterai point
toutes les douloureuses pripties. Je me bornerai  dire ceci: Un
thtre anglais vint donner  Paris des reprsentations des drames de
Shakespeare alors compltement inconnus au public franais. J'assistai 
la premire reprsentation d'_Hamlet_  l'Odon. Je vis dans le rle
d'_Ophlia_ Henriette Smithson qui, cinq ans aprs, est devenue ma
femme. L'effet de son prodigieux talent ou plutt de son gnie
dramatique, sur mon imagination et sur mon coeur, n'est comparable qu'au
bouleversement que me fit subir le pote dont elle tait la digne
interprte. Je ne puis rien dire de plus.

Shakespeare, en tombant ainsi sur moi  l'improviste, me foudroya. Son
clair, en m'ouvrant le ciel de l'art avec un fracas sublime, m'en
illumina les plus lointaines profondeurs. Je reconnus la vraie grandeur,
la vraie beaut, la vraie vrit dramatiques. Je mesurai en mme temps
l'immense ridicule des ides rpandues en France sur Shakespeare par
Voltaire...

     ..........Ce singe de gnie, Chez l'homme, en mission, par le
     diable envoy[31].

et la pitoyable mesquinerie de notre vieille Potique de pdagogues et
de frres ignorantins. Je vis... je compris... je sentis... que j'tais
vivant et qu'il fallait me lever et marcher.

Mais la secousse avait t trop forte, et je fus longtemps  m'en
remettre.  un chagrin intense, profond, insurmontable, vint se joindre
un tat nerveux, pour ainsi dire maladif, dont un grand crivain
physiologiste pourrait seul donner une ide approximative.

Je perdis avec le sommeil la vivacit d'esprit de la veille, et le got
de mes tudes favorites, et la possibilit de travailler. J'errais sans
but dans les rues de Paris et dans les plaines des environs.  force de
fatiguer mon corps, je me souviens d'avoir obtenu pendant cette longue
priode de souffrances, seulement quatre sommeils profonds semblables 
la mort; une nuit sur des gerbes, dans un champ prs de Ville-Juif; un
jour dans une prairie aux environs de Sceaux; une autre fois dans la
neige, sur le bord de la Seine gele, prs de Neuilly; et enfin sur une
table du caf du Cardinal, au coin du boulevard des Italiens et de la
rue Richelieu, o je dormis cinq heures, au grand effroi des garons qui
n'osaient m'approcher, dans la crainte de me trouver mort.

Ce fut en rentrant chez moi,  la suite d'une de ces excursions o
j'avais l'air d'tre  la recherche de mon me, que, trouvant ouvert sur
ma table le volume des _Mlodies irlandaises_ de Th. Moore, mes yeux
tombrent sur celle qui commence par ces mots: _Quand celui qui
t'adore_ (_When he who adores thee_). Je pris la plume, et tout d'un
trait j'crivis la musique de ce dchirant adieu, qu'on trouve sous le
titre d'_lgie_,  la fin de mon recueil intitul _Irlande_. C'est la
seule fois qu'il me soit arriv de pouvoir peindre un sentiment pareil,
en tant encore sous son influence active et immdiate. Mais je crois
que j'ai rarement pu atteindre  une aussi poignante vrit d'accents
mlodiques, plongs dans un tel orage de sinistres harmonies.

Ce morceau est immensment difficile  chanter et  accompagner; il
faut, pour le rendre dans son vrai sens, c'est--dire, pour faire
renatre, plus ou moins affaibli, le dsespoir sombre, fier et tendre,
que Moore dut ressentir en crivant ses vers, et que j'prouvais en les
inondant de ma musique, il faut deux habiles artistes[32], un chanteur
surtout, dou d'une voix sympathique et d'une excessive sensibilit.
L'entendre mdiocrement interprter serait pour moi une douleur
inexprimable.

Pour ne pas m'y exposer, depuis vingt ans qu'il existe, je n'ai propos
 personne de me le chanter. Une seule fois, Alizard, l'ayant aperu
chez moi, l'essaya sans accompagnement en le transposant (en _si_) pour
sa voix de basse, et me bouleversa tellement, qu'au milieu je
l'interrompis en le priant de cesser. Il le comprenait; je vis qu'il le
chanterait tout  fait bien; cela me donna l'ide d'instrumenter pour
l'orchestre l'accompagnement de piano. Puis rflchissant que de
semblables compositions ne sont pas faites pour le gros public des
concerts, et que ce serait une profanation de les exposer  son
indiffrence, je suspendis mon travail et brlai ce que j'avais dj mis
en partition.

Le bonheur veut que cette traduction en prose franaise soit si fidle
que j'aie pu adapter plus tard sous ma musique les vers anglais de
Moore.

Si jamais cette lgie est connue en Angleterre et en Allemagne, elle y
trouvera peut-tre quelques rares sympathies; les coeurs dchirs s'y
reconnatront. Un tel morceau est incomprhensible pour la plupart des
Franais, et absurde et insens pour des Italiens.

En sortant de la reprsentation d'_Hamlet_, pouvant de ce que j'avais
ressenti, je m'tais promis formellement de ne pas m'exposer de nouveau
 la flamme shakespearienne.

Le lendemain on afficha _Romeo and Juliet_... J'avais mes entres 
l'orchestre de l'Odon; eh bien, dans la crainte que de nouveaux ordres
donns au concierge du thtre ne vinssent m'empcher de m'y introduire
comme  l'ordinaire, aussitt aprs avoir vu l'annonce du redoutable
drame, je courus au bureau de location acheter une stalle, pour
m'assurer ainsi doublement de mon entre. Il n'en fallait pas tant pour
m'achever.

Aprs la mlancolie, les navrantes douleurs, l'amour plor, les ironies
cruelles, les noires mditations, les brisements de coeur, la folie, les
larmes, les deuils, les catastrophes, les sinistres hasards d'Hamlet,
aprs les sombres nuages, les vents glacs du Danemarck, m'exposer 
l'ardent soleil, aux nuits embaumes de l'Italie, assister au spectacle
de cet amour prompt comme la pense, brlant comme la lave, imprieux,
irrsistible, immense, et pur et beau comme le sourire des anges,  ces
scnes furieuses de vengeance,  ces treintes perdues,  ces luttes
dsespres de l'amour et de la mort, c'tait trop. Aussi, ds le
troisime acte, respirant  peine, et souffrant comme si une main de fer
m'et treint le coeur, je me dis avec une entire conviction: Ah! je
suis perdu.--Il faut ajouter que je ne savais pas alors un seul mot
d'anglais, que je n'entrevoyais Shakespeare qu' travers les brouillards
de la traduction de Letourneur, et que je n'apercevais point, en
consquence, la trame potique qui enveloppe comme un rseau d'or ses
merveilleuses, crations. J'ai le malheur qu'il en soit encore  peu
prs de mme aujourd'hui. Il est bien plus difficile  un Franais de
sonder les profondeurs du style de Shakespeare, qu' un Anglais de
sentir les finesses et l'originalit de celui de La Fontaine et de
Molire. Nos deux potes sont de riches continents, Shakespeare est un
monde. Mais le jeu des acteurs, celui de l'actrice surtout, la
succession des scnes, la pantomime et l'accent des voix, signifiaient
pour moi davantage et m'imprgnaient des ides et des passions
shakespeariennes mille fois plus que les mots de ma ple et infidle
traduction. Un critique anglais disait l'hiver dernier dans les
_Illustrated London News_, qu'aprs avoir vu jouer _Juliette_ par miss
Smithson, je m'tais cri: Cette femme je l'pouserai! et sur ce drame
j'crirai ma plus vaste symphonie! Je l'ai fait, mais n'ai rien dit de
pareil. Mon biographe m'a attribu une ambition plus grande que nature.
On verra dans la suite de ce rcit comment, et dans quelles
circonstances exceptionnelles, ce que mon me bouleverse n'avait pas
mme admis en rve, est devenu une ralit.

Le succs de Shakespeare  Paris, aid des efforts enthousiastes de
toute la nouvelle cole littraire, que dirigeaient Victor Hugo,
Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, fut encore surpass par celui de miss
Smithson. Jamais, en France, aucun artiste dramatique n'mut, ne ravit,
n'exalta le public autant qu'elle: jamais dithyrambes de la presse
n'galrent ceux que les journaux franais publirent en son honneur.

Aprs ces deux reprsentations d'_Hamlet_ et de _Romo_, je n'eus pas de
peine  m'abstenir d'aller au thtre anglais; de nouvelles preuves
m'eussent terrass; je les craignais comme on craint les grandes
douleurs physiques; l'ide seule de m'y exposer me faisait frmir.

J'avais pass plusieurs mois dans l'espce d'abrutissement dsespr
dont j'ai seulement indiqu la nature et les causes, songeant toujours 
Shakespeare et  l'artiste inspire,  la _fair Ophelia_ dont tout Paris
dlirait, comparant avec accablement l'clat de sa gloire  ma triste
obscurit; quand me relevant enfin, je voulus par un effort suprme
faire rayonner jusqu' elle mon nom qui lui tait inconnu. Alors je
tentai ce que nul compositeur en France n'avait encore tent.

J'osai entreprendre de donner, au Conservatoire, un grand concert
compos exclusivement de mes oeuvres. Je veux lui montrer, dis-je, _que
moi aussi je suis peintre_! Pour y parvenir, il me fallait trois
choses: la copie de ma musique, la salle et les excutants.

Ds que mon parti fut pris, je me mis au travail et je copiai, en
employant seize heures sur vingt-quatre, les parties spares
d'orchestre et de choeur, des morceaux que j'avais choisis.

Mon programme contenait: les ouvertures de _Waverley_ et des
_Francs-Juges_; un air et un trio avec choeur des _Francs-Juges_; la
scne _Hroque Grecque_ et ma cantate _la Mort d'Orphe_, dclare
inexcutable par le jury de l'Institut. Tout en copiant sans relche,
j'avais, par un redoublement d'conomie, ajout quelques centaines de
francs  des pargnes antrieures, au moyen desquelles je comptais payer
mes choristes. Quant  l'orchestre, j'tais sr d'obtenir le concours
gratuit de celui de l'Odon, d'une partie des musiciens de l'Opra et de
ceux du thtre des Nouveauts.

La salle tait donc, et il en est toujours ainsi  Paris, le principal
obstacle. Pour avoir  ma disposition celle du Conservatoire, la seule
vraiment bonne sous tous les rapports, il fallait l'autorisation du
surintendant des Beaux-Arts, M. Sosthnes de Larochefoucault, et de plus
l'assentiment de Cherubini.

M. de Larochefoucault accorda sans difficult la demande que je lui
avais adresse  ce sujet. Cherubini, au contraire, au simple nonc de
mon projet, entra en fureur.

--Vous voulez donner un concert? me dit-il, avec sa grce ordinaire.

--Oui, monsieur.

--Il faut la permission du surintendant des Beaux-Arts pour cela.

--Je l'ai obtenue.

--M. de Larossefoucault y consent?

--Oui, monsieur.

--Mais, mais, mais z n'y consens pas, moi;  --z m'oppose  ce qu'on
vous prte la salle.

--Vous n'avez pourtant, monsieur, aucun motif pour me la faire refuser,
puisque le Conservatoire n'en dispose pas en ce moment, et que pendant
quinze jours elle va tre entirement libre.

--Mais qu z vous dis que z n veux pas que vous donniez ce concert.
Tout le monde est  la campagne, et vous n ferez pas de recette.

--Je ne compte pas y gagner. Ce concert n'a pour but que de me faire
connatre.

--Il n'y a pas de ncessit qu'on vous connaisse? D'ailleurs pour les
frais il faut de l'arzent! Vous en avez donc?...

--Oui, monsieur.

--A... a... ah!... Et que, qu, qu voulez-vous faire entendre dans ce
concert?

--Deux ouvertures, des fragments d'un opra, ma cantate de _la Mort
d'Orphe_...

--Cette cantate du concours qu z n veux pas! elle est mauvaise,
elle... elle... elle n peut pas s'excuter.

--Vous l'avez juge telle, monsieur, mais je suis bien aise de la juger
 mon tour... Si un mauvais pianiste n'a pas pu l'accompagner, cela ne
prouve point qu'elle soit inexcutable pour un bon orchestre.

--C'est une insulte alors, qu... qu... qu vous voulez faire 
l'Acadmie?

--C'est une simple exprience, monsieur. Si, comme il est probable,
l'Acadmie a eu raison de dclarer ma partition inexcutable, il est
clair qu'on ne l'excutera pas. Si, au contraire, elle s'est trompe, on
dira que j'ai profit de ses avis et que depuis le concours j'ai corrig
l'ouvrage.

--Vous n pouvez donner votre concert qu'un dimansse.

--Je le donnerai un dimanche.

--Mais les employs de la salle, les contrleurs, les ouvreuses qui sont
tous attasss au Conservatoire, n'ont qu c zour-l pour s rposer,
vous voulez donc les faire mourir d fatigue, ces pauvre zens, les...
les... les faire mourir?...

--Vous plaisantez sans doute, monsieur: ces pauvres gens qui vous
inspirent tant de piti, sont enchants, au contraire, de trouver une
occasion de gagner de l'argent, et vous leur feriez tort en la leur
enlevant.

--Z n veux pas, z n veux pas! et z vais crire au surintendant pour
qu'il vous retire son autorisation.

--Vous tes bien bon, monsieur; mais M. de Larochefoucault ne manquera
pas  sa parole. Je vais, d'ailleurs, lui crire aussi de mon ct, en
lui envoyant la reproduction exacte de la conversation que j'ai
l'honneur d'avoir en ce moment avec vous. Il pourra ainsi apprcier vos
raisons et les miennes.

Je l'envoyai en effet telle qu'on vient de la lire. J'ai su, plusieurs
annes aprs, par un des secrtaires du bureau des Beaux-Arts, que ma
lettre dialogue avait fait rire aux larmes le surintendant. La
tendresse de Cherubini pour ces pauvres employs du Conservatoire que je
voulais _faire mourir de fatigue_ par mon concert, lui avait paru
surtout on ne peut plus touchante. Aussi me rpondit-il immdiatement
comme tout homme de bon sens devait le faire, et, en me donnant de
nouveau son autorisation, ajouta-t-il ces mots dont je lui saurai
toujours un gr infini: Je vous engage  montrer cette lettre  M.
Cherubini qui a reu  votre gard les _ordres_ ncessaires. Sans
perdre une minute, aprs la rception de la pice officielle, je cours
au Conservatoire, et, la prsentant au directeur: Monsieur, veuillez
lire ceci. Cherubini prend le papier, le lit attentivement, le relit,
de ple qu'il tait, devient verdtre, et me le rend sans dire un seul
mot.

Ce fut le premier serpent  sonnettes qui lui arriva de ma main pour
rpondre  la couleuvre qu'il m'avait fait avaler, en me chassant de la
Bibliothque lors de notre premire entrevue.

Je le quittai avec une certaine satisfaction, en murmurant  part moi,
et assez irrvrencieux pour contrefaire son doux langage: Allons,
monsieur l directeur, ce n'est qu'un petit serpent bien zentil,
avalez-le agrablement;  d la douceur, d la douceur! Nous en verrons
bien d'autres, peut-tre, si vous n me laissez pas tranquille!




XIX

Concert inutile.--Le chef d'orchestre qui ne sait pas
conduire.--Les choristes qui ne chantent pas.


Les artistes sur lesquels je comptais pour l'orchestre m'ayant
formellement promis leur concours, les choristes tant engags, la copie
termine et la salle arrache _allo burbero Direttore_, il ne me
manquait donc plus que des chanteurs solistes, et un chef d'orchestre.
Bloc, qui tait  la tte de celui de l'Odon, voulut bien accepter la
direction du concert dont je n'osais pas me charger moi-mme; Duprez, 
peine connu, et rcemment sorti des classes de Choron, consentit 
chanter un air des _Francs-Juges_, et Alexis Dupont, quoique indispos,
reprit sous son patronage _la Mort d'Orphe_ qu'il avait essay dj de
faire entendre au jury de l'Institut. Je fus oblig, pour le soprano et
la basse du trio des _Francs-Juges_, de me contenter de deux coryphes
de l'Opra qui n'avaient ni voix, ni talent.

La rptition gnrale fut ce que sont toutes les tudes ainsi faites
_par complaisance_, il manqua beaucoup de musiciens au commencement de
la sance et un plus grand nombre disparurent avant la fin. On rpta
pourtant  peu prs bien les deux ouvertures, l'air et la cantate.
L'introduction des _Francs-Juges_ excita dans l'orchestre de chaleureux
applaudissements, et un effet plus grand encore rsulta du finale de la
cantate. Dans ce morceau, non exig, mais indiqu par les paroles,
j'avais, aprs la Bacchanale, fait reproduire par les instruments  vent
le thme de l'hymne d'Orphe  l'amour, et le reste de l'orchestre
l'accompagnait d'un bruissement vague, comme celui des _eaux de l'Hbre
roulant la tte ple_ du pote; pendant qu'une mourante voix levait 
longs intervalles ce cri douloureux rpt par les rives du fleuve:
Eurydice! Eurydice!  malheureuse Eurydice!!....

Je m'tais souvenu de ces beaux vers des _Gorgiques_:

    Tum quoque, marmorea caput a cervice revulsum
    Gurgite quum medio portans oeagrius Hebrus,
    Volveret, Eurydicen, vox ipsa et frigida lingua
    Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat:
    Eurydicen! toto referebant flumine rip.

Ce tableau musical plein d'une tristesse trange, mais dont l'intention
potique chappait nanmoins ncessairement aux trois quarts et demi des
auditeurs, peu lettrs en gnral, fit natre le frisson dans tout
l'orchestre et souleva une tempte de bravos. J'ai regret maintenant
d'avoir dtruit la partition de cette cantate, les dernires pages
auraient d m'engager  la conserver.  l'exception de la Bacchanale[33]
que l'orchestre rendit avec une fureur admirable, le reste n'alla pas
aussi bien. A. Dupont tait enrou et ne pouvait qu' grand peine se
servir des notes hautes de sa voix; il le fut mme tellement que, dans
la soire, il me prvint de ne pas compter sur lui pour le lendemain.

Je fus ainsi,  mon violent dpit, priv de la satisfaction de mettre
sur le programme du concert: _La Mort d'Orphe, scne lyrique dclare
inexcutable par l'Acadmie des Beaux-Arts de l'Institut, et excute le
*** mai 1828_. Cherubini ne manqua pas, sans doute, de dire que
l'orchestre n'avait pas pu s'en tirer, n'admettant point pour vraie la
raison qui m'avait fait la retirer du programme.

Je remarquai,  l'occasion de cette malheureuse cantate, combien les
chefs d'orchestre qui ne conduisent pas ordinairement le grand opra,
sont inhabiles  se prter aux allures capricieuses du rcitatif. Bloc
tait dans ce cas; on ne jouait  l'Odon que des opras mls de
dialogue. Or, quand vint, aprs le premier air d'Orphe, un rcitatif
entreml de dessins d'orchestre concertants, il ne put jamais venir 
bout d'assurer certaines entres instrumentales. Ce qui fit dire  un
amateur en perruque, prsent  la rptition: Ah! parlez-moi des
anciennes cantates italiennes! C'est de la musique qui n'embarrasse pas
les chefs d'orchestre, elle va toute seule.--Oui, rpliquai-je, comme
les vieux nes qui trouvent tout seuls le chemin de leur moulin!

C'est ainsi que je commenais  me faire des amis.

Quoi qu'il en soit, la cantate ayant t remplace par le _Resurrexit_
de ma messe que les choristes et l'orchestre connaissaient, le concert
eut lieu. Les deux ouvertures et le _Resurrexit_ furent gnralement
approuvs et applaudis; l'air, que Duprez, avec sa voix alors faible et
douce, fit valoir, eut le mme bonheur. C'tait une invocation au
sommeil. Mais le trio avec choeur, pitoyablement chant, le fut en outre
_sans choeur_; les choristes ayant manqu leur entre, se turent
prudemment jusqu' la fin. La scne grecque, dont le style exigeait de
grandes masses vocales, laissa le public assez froid.

Elle n'a jamais t excute depuis lors et j'ai fini par la dtruire.

En somme pourtant, ce concert me fut d'une utilit relle; d'abord en
me faisant connatre des artistes et du public; ce qui, malgr l'avis de
Cherubini, commenait  devenir ncessaire; puis en me mettant aux
prises avec les nombreuses difficults que prsente la carrire du
compositeur, quand il veut organiser lui-mme l'excution de ses oeuvres.
Je vis par cette preuve combien il me restait  faire pour les
surmonter entirement. Inutile d'ajouter que la recette fut  peine
suffisante pour payer l'clairage, les affiches, _le droit des pauvres_,
et mes impayables choristes qui avaient su se _taire_ si bien.

Plusieurs journaux lourent chaudement ce concert. Ftis (qui depuis...)
Ftis lui-mme, dans un salon, s'exprima  mon sujet en termes
extrmement flatteurs et annona mon entre dans la carrire comme un
vritable vnement.

Mais cette rumeur fut-elle suffisante pour attirer l'attention de miss
Smithson, au milieu de l'enivrement que devaient lui causer ses
triomphes?... Hlas! j'ai su ensuite que tout entire  sa brillante
tche, de mon concert, de mon succs, de mes efforts, et de moi-mme,
elle n'avait pas seulement entendu parler.....




XX

Apparition de Beethoven au Conservatoire.--Rserve haineuse
des matres franais.--Impression produite par la
symphonie en _ut_ mineur sur Lesueur.--Persistance de
celui-ci dans son opinion systmatique.


Les coups de tonnerre se succdent quelquefois dans la vie de l'artiste,
aussi rapidement que dans ces grandes temptes, o les nues gorges de
fluide lectrique semblent se renvoyer la foudre et souffler l'ouragan.

Je venais d'apercevoir en deux apparitions Shakespeare et Weber;
aussitt,  un autre point de l'horizon, je vis se lever l'immense
Beethoven. La secousse que j'en reus fut presque comparable  celle que
m'avait donne Shakespeare. Il m'ouvrait un monde nouveau en musique,
comme le pote m'avait dvoil un nouvel univers en posie.

La socit des concerts du Conservatoire venait de se former, sous la
direction active et passionne d'Habeneck. Malgr les graves erreurs de
cet artiste et ses ngligences  l'gard du grand matre qu'il adorait,
il faut reconnatre ses bonnes intentions, son habilet mme, et lui
rendre la justice de dire qu' lui seul est due la glorieuse
popularisation des oeuvres de Beethoven  Paris. Pour parvenir  fonder
la belle institution clbre aujourd'hui dans le monde civilis tout
entier, il eut bien des efforts  faire; il eut  chauffer de son
ardeur un grand nombre de musiciens dont l'indiffrence devenait
hostile, quand on leur faisait envisager dans l'avenir de nombreuses
rptitions et des travaux aussi fatigants que peu lucratifs, pour
parvenir  une bonne excution de ces oeuvres alors connues seulement par
leurs excentriques difficults.

Il eut  lutter aussi, et ce ne fut pas la moindre de ses peines, contre
l'opposition sourde, le blme plus ou moins dguis, l'ironie et les
rticences des compositeurs franais et italiens, fort peu ravis de voir
riger un temple  un Allemand dont ils considraient les compositions
comme des monstruosits, redoutables nanmoins pour eux et leur cole.
Que d'abominables sottises j'ai entendu dire aux uns et aux autres sur
ces merveilles de savoir et d'inspiration.

Mon matre, Lesueur, homme honnte pourtant, exempt de fiel et de
jalousie, aimant son art, mais dvou  ces dogmes musicaux que j'ose
appeler des prjugs et des folies, laissa chapper  ce sujet un mot
caractristique. Bien qu'il vct assez retir et absorb dans ses
travaux, la rumeur produite dans le monde musical de Paris par les
premiers concerts du Conservatoire et les symphonies de Beethoven tait
rapidement parvenue jusqu' lui. Il s'en tonna d'autant plus, qu'avec
la plupart de ses confrres de l'Institut, il regardait la musique
instrumentale comme un genre infrieur, une partie de l'art estimable
mais d'une valeur mdiocre, et qu' son avis Haydn et Mozart en avaient
pos les bornes qui ne pouvaient tre dpasses.

 l'exemple donc de Berton, qui regardait en piti toute la moderne
cole allemande,--de Boeldieu, qui ne savait trop ce qu'il en fallait
penser et manifestait une surprise enfantine aux moindres combinaisons
harmoniques s'loignant tant soit peu des trois accords qu'il avait
plaqus toute sa vie,-- l'exemple de Cherubini, qui concentrait sa bile
et n'osait la rpandre sur un matre dont les succs l'irritaient
profondment et sapaient l'difice de ses thories les plus chres,--de
Par qui, avec son astuce italienne, racontait sur Beethoven qu'il avait
connu, disait-il, des anecdotes plus ou moins dfavorables  ce grand
homme et flatteuses pour le narrateur,--de Catel, qui boudait la musique
et s'intressait uniquement  son jardin et  son bois de rosiers,--de
Kreutzer enfin, qui partageait l'insolent ddain de Berton pour tout ce
qui nous venait d'outre-Rhin; comme tous ces matres, Lesueur, malgr la
fivre d'admiration dont il voyait possds les artistes en gnral, et
moi en particulier, Lesueur se taisait, faisait le sourd et s'abstenait
soigneusement d'assister aux concerts du Conservatoire. Il et fallu, en
y allant, s'y former une opinion sur Beethoven, l'exprimer, tre tmoin
du furieux enthousiasme qu'il excitait et c'est ce que Lesueur, sans se
l'avouer, ne voulait point. Je fis tant, nanmoins, je lui parlai de
telle sorte de l'obligation o il tait de connatre et d'apprcier
personnellement un fait aussi considrable que l'avnement dans notre
art de ce nouveau style, de ces formes colossales, qu'il consentit  se
laisser entraner au Conservatoire un jour o l'on y excutait la
symphonie en _ut mineur_ de Beethoven. Il voulut l'entendre
consciencieusement et sans distractions d'aucune espce. Il alla se
placer seul au fond d'une loge de rez-de-chausse occupe par des
inconnus et me renvoya. Quand la symphonie fut termine, je descendis de
l'tage suprieur o je me trouvais pour aller savoir de Lesueur ce
qu'il avait prouv et ce qu'il pensait de cette production
extraordinaire.

Je le rencontrai dans un couloir; il tait trs-rouge et marchait 
grands pas: Eh bien, cher matre, lui dis-je?...--Ouf! je sors, j'ai
besoin d'air. C'est inou! c'est merveilleux! cela m'a tellement mu,
troubl, boulevers, qu'en sortant de ma loge et voulant remettre mon
chapeau, j'ai cru que je ne pourrais plus _retrouver ma tte_!
Laissez-moi seul.  demain...

Je triomphais. Le lendemain je m'empressai de l'aller voir. La
conversation s'tablit de prime abord sur le chef-d'oeuvre qui nous avait
si violemment agits. Lesueur me laissa parler pendant quelque temps,
approuvant d'un air contraint mes exclamations admiratives. Mais il
tait ais de voir que je n'avais plus pour interlocuteur l'homme de la
veille et que ce sujet d'entretien lui tait pnible. Je continuai
pourtant, jusqu' ce que Lesueur,  qui je venais d'arracher un nouvel
aveu de sa profonde motion en coutant la symphonie de Beethoven, dit
en secouant la tte et avec un singulier sourire: C'est gal, il ne
faut pas faire de la musique comme celle-l.--Ce  quoi je rpondis:
Soyez tranquille, cher matre, on n'en fera pas beaucoup.

Pauvre nature humaine!... pauvre matre!... Il y a dans ce mot
paraphras par tant d'autres hommes en mainte circonstance semblable, de
l'enttement, du regret, la terreur de l'inconnu, de l'envie, et un aveu
implicite d'impuissance. Car dire: Il ne faut pas faire de la musique
comme celle-l, quand on a t forc d'en subir le pouvoir et d'en
reconnatre la beaut, c'est bien dclarer qu'on se gardera soi-mme
d'en crire de pareille, mais parce qu'on sent qu'on ne le pourrait pas
si on le voulait.

Haydn en avait dj dit autant de ce mme Beethoven, qu'il s'obstinait 
appeler seulement _un grand pianiste_.

Grtry a crit d'ineptes aphorismes de la mme nature sur Mozart qui,
disait-il, avait plac _la statue dans l'orchestre et le pidestal sur
la scne_.

Handel prtendait _que son cuisinier tait plus musicien_ que Gluck.

Rossini dit, en parlant de la musique de Weber _qu'elle lui donne la
colique_.

Quant  Handel et  Rossini, leur loignement pour Gluck et pour Weber
ne doit pas tre attribu aux mme motifs; la cause en est, je crois,
dans l'impossibilit o ces deux hommes de ventre se sont trouvs de
comprendre les deux hommes de coeur. Mais la haine qu'excita Spontini
pendant si longtemps dans toute l'cole franaise acharne contre lui,
et chez la plupart des musiciens italiens, fut bien certainement due 
ce sentiment complexe dont je parlais tout  l'heure, sentiment
misrable et ridicule, si admirablement stigmatis par La Fontaine dans
sa fable: _Le Renard et les raisins_.

Cette obstination de Lesueur  lutter contre l'vidence et ses propres
impressions acheva de me faire reconnatre le nant des doctrines qu'il
s'tait efforc de m'inculquer; et je quittai brusquement la vieille
grande route pour prendre ma course par monts et par vaux  travers les
bois et les champs. Je dissimulai pourtant de mon mieux, et Lesueur ne
s'aperut de mon _infidlit_ que beaucoup plus tard, en entendant mes
nouvelles compositions que je m'tais gard de lui montrer.

Je reviendrai sur la socit des concerts et sur Habeneck, quand j'aurai
 parler de mes relations avec cet habile, mais incomplet et capricieux
chef d'orchestre.




XXI

Fatalit.--Je deviens critique.


Je dois maintenant signaler la circonstance qui me fit mettre la main 
la roue d'engrenage de la critique. Humbert Ferrand, MM. Cazals et de
Carn, dont les noms sont assez connus dans notre monde politique,
venaient de fonder  l'appui de leurs opinions religieuses et
monarchiques, un recueil littraire intitul: _Revue europenne_. Afin
d'en complter la rdaction, ils voulurent s'adjoindre quelques
collaborateurs.

Humbert Ferrand proposa de me charger de la critique musicale: Mais je
ne suis pas un crivain, lui dis-je, quand il m'en parla; ma prose sera
dtestable, et je n'ose vraiment......--Vous vous trompez, rpondit
Ferrand, j'ai vu de vos lettres, vous acquerrez bientt l'habitude qui
vous manque; d'ailleurs, nous reverrons vos articles avant de les
imprimer, et nous vous indiquerons les corrections qui pourront y tre
ncessaires. Venez avec moi chez de Carn, vous y connatrez les
conditions auxquelles cette collaboration vous est offerte.

L'ide d'une arme pareille mise entre mes mains pour dfendre le beau,
et pour attaquer ce que je trouvais le contraire du beau, commena
aussitt  me sourire, et la considration d'un lger accroissement de
mes ressources pcuniaires toujours si bornes, acheva de me dcider. Je
suivis Ferrand chez de Carn, et tout fut conclu.

Je n'ai jamais eu beaucoup de confiance en moi, avant d'avoir prouv
mes forces; mais cette disposition naturelle se trouvait augmente ici
par une excursion malheureuse que j'avais dj faite dans le champ de la
polmique musicale. Voici  quelle occasion. Les blasphmes, des
journaux rossinistes de cette poque contre Gluck, Spontini, et toute
l'cole de l'expression et du bon sens, leurs extravagances pour
soutenir et prner Rossini et son systme de musique sensualiste,
l'incroyable absurdit de leurs raisonnements pour dmontrer que la
musique, dramatique ou non, n'a point d'autre but que de charmer
l'oreille et ne peut prtendre exprimer des sentiments et des passions;
tout cet amas de stupidits arrogantes mises par des gens qui ne
connaissaient pas les notes de la gamme, me donnaient des crispations de
fureur.

En lisant les divagations d'un de ces fous je fus pris un jour de la
tentation d'y rpondre.

Il me fallait une tribune dcente; j'crivis  M. Michaud, rdacteur en
chef et propritaire de la _Quotidienne_, journal assez en vogue alors.
Je lui exposai mon dsir, mon but, mes opinions, en lui promettant de
frapper dans ce combat aussi juste que fort. Ma lettre  la fois
srieuse et plaisante lui plut. Il me fit sur-le-champ une rponse
favorable. Ma proposition tait accepte et mon premier article attendu
avec impatience. Ah! misrables! criai-je en bondissant de joie, je
vous tiens! Je me trompais, je ne tenais rien, ni personne. Mon
inexprience dans l'art d'crire tait trop grande, mon ignorance du
monde et des convenances de la presse trop complte, et mes passions
musicales avaient trop de violence pour que je ne fisse pas au dbut un
vritable _pas de clerc_. L'article que je portai  M. Michaud, article
en soi trs-dsordonn et fort mal conu, passait en outre toutes les
bornes de la polmique, si ardente qu'on la suppose. M. Michaud en
couta la lecture, et, effray de mon audace, me dit: Tout cela est
vrai, mais vous cassez les vitres; il m'est absolument impossible
d'admettre dans la _Quotidienne_ un article pareil. Je me retirai en
promettant de le refaire. La paresse et le dgot que m'inspiraient tant
de mnagements  garder survinrent bientt, et je ne m'en occupai plus.

Si je parle de ma paresse, c'est qu'elle a toujours t grande pour
crire de la prose. J'ai pass bien des nuits  composer mes partitions,
le travail mme assez fatigant de l'instrumentation me tient quelquefois
huit heures conscutives immobile  ma table sans que l'envie me prenne
seulement de changer de posture; et ce n'est pas sans effort que je me
dcide  commencer une page de prose, et ds la dixime ligne ( de
trs-rares exceptions prs) je me lve, je marche dans ma chambre, je
regarde dans la rue, j'ouvre le premier livre qui me tombe sous la main,
je cherche enfin tous les moyens de combattre l'ennui et la fatigue qui
me gagnent rapidement. Il faut que je me reprenne  huit ou dix fois
pour mener  fin un feuilleton du _Journal des Dbats_. Je mets
ordinairement deux jours  l'crire, lors mme que le sujet  traiter me
plat, me divertit ou m'exalte vivement. Et que de ratures! quel
barbouillage! il faut voir ma premire copie...

La composition musicale est pour moi une fonction naturelle, un bonheur;
crire de la prose est un travail.

Excit et press par H. Ferrand, je fis nanmoins pour la _Revue
europenne_ quelques articles de critique admirative sur Gluck, Spontini
et Beethoven; je les retouchai d'aprs les observations de M. de Carn;
ils furent imprims, accueillis avec indulgence, et je commenai ainsi
a connatre les difficults de cette tche dangereuse qui a pris avec le
temps une importance si grande et si dplorable dans ma vie. On verra
comment il m'est devenu impossible de m'y soustraire, et les influences
diverses qu'elle a exerces sur ma carrire d'artiste en France et
ailleurs.




XXII

Le concours de composition musicale.--Le rglement de
l'Acadmie des Beaux-Arts.--J'obtiens le second prix.


Ainsi dchir nuit et jour par mon amour shakespearien, dont la
rvlation des oeuvres de Beethoven, loin de me distraire, semblait
augmenter la douloureuse intensit,  peine occup de rares et informes
travaux de littrature musicale, toujours rvant, silencieux jusqu'au
mutisme, sauvage, nglig dans mon extrieur, insupportable  mes amis
autant qu' moi-mme, j'atteignis le mois de juin de l'anne 1828,
poque  laquelle je me prsentai pour la troisime fois au concours de
l'Institut. J'y fus encore admis et j'obtins le second prix.

Cette distinction consiste en couronnes publiquement dcernes au
laurat, en une mdaille d'or d'assez peu de valeur; elle donne en outre
 l'lve couronn un droit d'entre gratuite  tous les thtres
lyriques, et des chances nombreuses pour obtenir le premier prix au
concours suivant.

Le premier prix a des privilges beaucoup plus importants. Il assure 
l'artiste qui l'obtient une pension annuelle de trois mille francs
pendant cinq ans,  la condition pour lui d'aller passer les deux
premires annes  l'acadmie de France  Rome, et d'employer la
troisime  des voyages en Allemagne. Il touche le reste de sa pension 
Paris, o il fait ensuite ce qu'il peut pour se produire et ne pas
mourir de faim. Au reste je vais donner ici un rsum de ce que
j'crivis, il y a quinze ou seize ans, dans divers journaux, sur
l'organisation singulire de ce concours.

Faire connatre chaque anne quels sont ceux des jeunes compositeurs
franais qui offrent le plus de garanties de talent, et les encourager
en les mettant, au moyen d'une pension, dans le cas de pouvoir s'occuper
exclusivement pendant cinq ans de leurs tudes, tel est le double but de
l'institution du prix de Rome; telle a t l'intention du gouvernement
qui l'a fonde. Toutefois, voici les moyens qu'on employait encore il y
a quelques annes pour remplir l'une et parvenir  l'autre.

Les choses ont un peu chang depuis lors, mais bien peu[34].

Les faits que je vais citer paratront sans doute fort extraordinaires
et improbables  la plupart des lecteurs, mais ayant obtenu
successivement le second et le premier grand prix au concours de
l'Institut, je ne dirai rien que je n'aie vu moi-mme, et dont je ne
sois parfaitement sr. Cette circonstance d'ailleurs me permet
d'exprimer toute ma pense, sans crainte de voir attribuer  l'aigreur
d'une vanit blesse ce qui n'est que l'expression de mon amour de l'art
et de ma conviction intime.

La libert dont j'ai dj us  cet gard a fait dire  Cherubini, le
plus acadmique des acadmiciens passs, prsents et futurs, et le plus
violemment froiss en consquence par mes observations, qu'en attaquant
l'Acadmie _je battais ma nourrice_. Si je n'avais pas obtenu le prix,
il n'aurait pu me taxer de cette ingratitude, mais j'aurais pass dans
son esprit et dans celui de beaucoup d'autres pour un vaincu qui venge
sa dfaite. D'o il faut conclure que d'aucune faon je ne pouvais
aborder ce sujet sacr. Je l'aborde cependant et je le traiterai sans
mnagement, comme un sujet profane.

Tous les Franais ou naturaliss Franais, gs de moins de trente ans,
pouvaient et peuvent encore, aux termes du rglement, tre admis au
concours.

Quand l'poque en avait t fixe, les candidats venaient s'inscrire au
secrtariat de l'Institut. Ils subissaient un examen prparatoire, nomm
_concours prliminaire_, qui avait pour but de dsigner parmi les
aspirants les cinq ou six lves les plus avancs.

Le sujet du grand concours devait tre une scne lyrique srieuse pour
une ou deux voix et _orchestre_; et les candidats, afin de prouver
qu'ils possdaient le sentiment de la mlodie et de l'expression
dramatique, l'art de l'instrumentation et les autres connaissances
indispensables pour crire passablement un tel ouvrage, taient tenus de
composer _une fugue vocale_. On leur accordait une journe pour ce
travail. _Chaque fugue devait tre signe._

Le lendemain, les membres de la section de musique de l'Institut se
rassemblaient, lisaient les fugues et faisaient un choix trop souvent
entach de partialit, car un certain nombre de manuscrits _signs_
appartenaient toujours  des lves de MM. les Acadmiciens.

Les votes recueillis et les concurrents dsigns, ceux-ci devaient se
reprsenter bientt aprs pour recevoir les paroles de la scne qu'ils
allaient avoir  mettre en musique, _et entrer en loge_. M. le
secrtaire perptuel de l'Acadmie des beaux-arts leur dictait
collectivement le classique pome, qui commenait presque toujours
ainsi:

     Dj l'aurore aux doigts de rose.

    Ou:

     Dj le jour naissant ranime la nature.
    Ou:

     Dj d'un doux clat l'horizon se colore.

    Ou:

     Dj du blond Phoebus le char brillant s'avance.

    Ou:

     Dj de pourpre et d'or les monts lointains se parent.

    etc., etc.

Les candidats, munis du lumineux pome, taient alors enferms isolment
avec un piano, dans une chambre appele loge, jusqu' ce qu'ils eussent
termin leur partition. Le matin  onze heures et le soir  six, le
concierge, dpositaire des clefs de chaque loge, venait ouvrir aux
dtenus, qui se runissaient pour prendre ensemble leur repas; mais
dfense  eux de sortir du palais de l'Institut.

Tout ce qui leur arrivait du dehors, papiers, lettres, livres, linge,
tait soigneusement visit, afin que les concurrents ne pussent obtenir
ni aide, ni conseil de personne. Ce qui n'empchait pas qu'on ne les
autorist  recevoir des visites dans la cour de l'Institut, tous les
jours de six  huit heures du soir,  inviter mme leurs amis  de
joyeux dners, o Dieu sait tout ce qui pouvait se communiquer, de vive
voix ou par crit, entre le vin de Bordeaux et le vin de Champagne. Le
dlai fix pour la composition tait de vingt-deux jours; ceux des
compositeurs qui avaient fini avant ce temps taient libres de sortir
aprs avoir dpos leur manuscrit, toujours _numrot_ et _sign_.

Toutes les partitions tant livres, le lyrique aropage s'assemblait de
nouveau et s'adjoignait  cette occasion deux membres pris dans les
autres sections de l'Institut; un sculpteur et un peintre, par exemple,
ou un graveur et un architecte, ou un sculpteur et un graveur ou un
architecte et un peintre, ou mme deux graveurs, ou deux peintres, ou
deux architectes, ou deux sculpteurs. L'important tait qu'ils ne
fussent pas musiciens. Ils avaient voix dlibrative, et se trouvaient
l pour juger d'un art qui leur est tranger.

On entendait successivement toutes les scnes crites pour l'orchestre,
comme je l'ai dit plus haut, et on les entendait rduites par un seul
accompagnateur _sur le piano_!... (Et il en est encore ainsi  cette
heure).

Vainement prtendrait-on qu'il est possible d'apprcier  sa juste
valeur une composition d'orchestre ainsi mutile, rien n'est plus
loign de la vrit. Le piano peut donner une ide de l'orchestre pour
un ouvrage qu'on aurait dj entendu compltement excut, la mmoire
alors se rveille, supple  ce qui manque, et on est mu par souvenir.
Mais pour une oeuvre nouvelle, dans l'tat actuel de la musique, c'est
impossible. Une partition telle que l'_OEdipe_ de Sacchini, ou toute
autre de cette cole, dans laquelle l'instrumentation n'existe pas, ne
perdrait presque rien  une pareille preuve. Aucune composition
moderne, en supposant que l'auteur ait profit des ressources que l'art
actuel lui donne, n'est dans le mme cas. Excutez donc sur le piano la
marche de la _communion_ de la messe du sacre, de Cherubini! que
deviendront ces dlicieuses tenues d'instruments  vent qui vous
plongent dans une extase mystique? ces ravissants enlacements de fltes
et de clarinettes d'o rsulte presque tout l'effet? Ils disparatront
entirement, puisque le piano ne peut tenir ni enfler un son.
Accompagnez au piano l'air d'Agamemnon, dans l'_Iphignie en Aulide_ de
Gluck!

Il y a sous ces vers:

    J'entends retentir dans mon sein
    Le cri plaintif de la nature!

un solo de hautbois d'un effet poignant et vraiment admirable. Au piano,
au lieu d'une plainte touchante chacune des notes de ce solo vous
donnera un son de clochette et rien de plus. Voil _l'ide, la pense,
l'inspiration_ ananties ou dformes. Je ne parle pas des grands effets
d'orchestre, des oppositions si piquantes tablies entre les instruments
 cordes et le groupe des instruments  vent, des couleurs tranches qui
sparent les instruments de cuivre des instruments de bois, des effets
mystrieux ou grandioses des instruments  percussion _dans la nuance
douce_, de leur puissance _norme dans la force_, des effets saisissants
qui rsultent de _l'loignement_ des masses harmoniques places 
distance les unes des autres, ni de cent autres dtails dans lesquels il
serait superflu d'entrer. Je dirai seulement qu'ici l'injustice et
l'absurdit du rglement se montrent dans toute leur laideur. N'est-il
pas vident que le piano, anantissant tous les effets
d'instrumentation, nivelle, par cela seul, tous les compositeurs. Celui
qui sera habile, profond, ingnieux instrumentaliste, est rabaiss  la
taille de l'ignorant qui n'a pas les premires notions de cette branche
de l'art. Ce dernier peut avoir crit des trombones au lieu de
clarinettes, des ophicldes au lieu de bassons, avoir commis les plus
normes bvues, ne pas connatre seulement l'tendue de la gamme des
divers instruments, pendant que l'autre aura compos un magnifique
orchestre, sans qu'il soit possible, avec une pareille excution,
d'apercevoir la diffrence qu'il y a entre eux. Le piano, pour les
instrumentalistes, est donc une vraie guillotine destine  abattre
toutes les nobles ttes et dont la plbe seule n'a rien  redouter.

Quoi qu'il en soit, les scnes ainsi excutes, on va au scrutin (je
parle au prsent, puisque rien n'est chang  cet gard). Le prix est
donn. Vous croyez que c'est fini? Erreur. Huit jours aprs, toutes les
sections de l'Acadmie des beaux-arts se runissent pour le jugement
dfinitif. Les peintres, statuaires, architectes, graveurs en mdailles
et graveurs en taille-douce, forment cette fois un imposant jury de
trente  trente-cinq membres dont les six musiciens cependant ne sont
pas exclus. Ces six membres de la section de musique peuvent, jusqu' un
certain point, venir en aide  l'excution incomplte et perfide du
piano, en lisant les partitions; mais cette ressource ne saurait exister
pour les autres acadmiciens, puisqu'ils ne savent pas la musique.

Quand les excuteurs, chanteur et pianiste, ont fait entendre une
seconde fois, de la mme faon que la premire, chaque partition, l'urne
fatale circule, on compte les bulletins, et le jugement que la section
de musique avait port huit jours auparavant se trouve, en dernire
analyse, confirm, modifi ou _cass_ par la majorit.

Ainsi le prix de musique est donn par des gens qui ne sont pas
musiciens, et qui n'ont pas mme t mis dans le cas d'entendre, telles
qu'elles ont t conues, les partitions entre lesquelles un absurde
rglement les oblige de faire un choix.

Il faut ajouter, pour tre juste, que si les peintres, graveurs, etc.,
jugent les musiciens, ceux-ci leur rendent la pareille au concours de
peinture, de gravure, etc., o les prix sont donns galement  la
pluralit des voix, par toutes les sections, runies de l'Acadmie des
beaux-arts. Je sens pourtant en mon me et conscience que, si j'avais
l'honneur d'appartenir  ce docte corps, il me serait bien difficile de
motiver mon vote en donnant le prix  un graveur ou  un architecte, et
que je ne pourrais gure faire preuve d'impartialit qu'en tirant le
plus mritant  la courte paille.

Au jour solennel de la distribution des prix, la cantate prfre par
les sculpteurs, peintres et graveurs est ensuite excute compltement.
C'est un peu tard; il et mieux valu, sans doute, convoquer l'orchestre
avant de se prononcer; et les dpenses occasionnes par cette excution
tardive sont assez inutiles, puisqu'il n'y a plus  revenir sur la
dcision prise; mais l'Acadmie est curieuse; elle veut _connatre_
l'ouvrage qu'elle a couronn... C'est un dsir bien naturel!...




XXIII

L'huissier de l'Institut.--Ses rvlations.


Il y avait de mon temps  l'Institut un vieux concierge nomm Pingard, 
qui tout ceci causait une indignation des plus plaisantes. La tche de
ce brave homme,  l'poque du concours, tait de nous enfermer dans nos
loges, de nous en ouvrir les portes soir et matin, et de surveiller nos
rapports avec les visiteurs aux heures de loisir. Il remplissait, en
outre, les fonctions d'huissier auprs de MM. les acadmiciens, et
assistait, en consquence,  toutes les sances secrtes et publiques,
o il avait fait un bon nombre de curieuses observations.

Embarqu  seize ans comme mousse  bord d'une frgate, il avait
parcouru presque toutes les les de la Sonde, et, oblig de sjourner 
Java, il chappa par la force de sa constitution, et lui neuvime,
disait-il, aux fivres pestilentielles qui avaient enlev tout
l'quipage.

J'ai toujours beaucoup aim les vieux voyageurs, pourvu qu'ils eussent
quelque histoire lointaine  me raconter. En pareil cas, je les coute
avec une attention calme et une inexplicable patience. Je les suis dans
toutes leurs digressions, dans les dernires ramifications des pisodes
de leurs pisodes; et quand le narrateur, voulant trop tard revenir au
sujet principal et ne sachant quel chemin prendre, se frappe le front
pour ressaisir le fil rompu de son histoire en disant: Mon Dieu! o en
tais-je donc?... je suis heureux de le remettre sur la piste de son
ide, de lui jeter le nom qu'il cherchait, la date qu'il avait oublie,
et c'est avec une vritable satisfaction que je l'entends s'crier tout
joyeux: Ah! oui, oui, j'y suis, m'y voil. Aussi tions-nous fort bons
amis, le pre Pingard et moi. Il m'avait estim tout d'abord  cause du
plaisir que j'avais  lui parler de Batavia, de Clbes, d'Amboyne, de
Coromandel, de Borno, de Sumatra; parce que je l'avais questionn
plusieurs fois avec curiosit sur les femmes javanaises, dont l'amour
est fatal aux Europens, et avec lesquelles le gaillard avait fait de si
terribles fredaines, que la consomption avait un instant paru vouloir
rparer  son gard la ngligence du cholra-morbus. Lui ayant un jour,
 propos de la Syrie, parl de Volney, _de ce bon M. le comte de Volney
si simple qui avait toujours des bas de laine bleue_, son estime pour
moi s'accrut d'une manire remarquable; mais son enthousiasme n'eut plus
de bornes quand j'en vins  lui demander s'il avait connu le clbre
voyageur Levaillant.

--M. Levaillant!... M. Levaillant, s'cria-t-il vivement, pardieu si je
le connais!... _Tenez!_ Un jour que je me promenais au Cap de
Bonne-Esprance, en sifflant... j'attendais une petite ngresse qui
m'avait donn rendez-vous sur la grve, parce que, entre nous, il y
avait des raisons pour qu'elle ne vint pas chez moi. Je vais vous
dire...

--Bon, bon, nous parlions de Levaillant.

--Ah! oui. Eh bien! un jour que je sifflais en me promenant au Cap de
Bonne-Esprance, un grand homme basan, qui avait une barbe de sapeur,
se retourne vers moi: il m'avait entendu siffler en franais, c'est
apparemment  a qu'il me reconnut:

--Dis donc, gamin, qu'il me dit, tu es Franais?

--Pardi, si je suis Franais! que je lui dis, je suis de Givet,
dpartement des Ardennes, pays de M. Mhul[35].

--Ah! tu es Franais?

--Oui.

--Ah!...--Et il me tourna le dos. C'tait M. Levaillant. Vous voyez si
je l'ai connu.

Le pre Pingard tait donc mon ami; aussi me traitait-il comme tel en me
confiant des choses qu'il et trembl de dvoiler  tout autre. Je me
rappelle une conversation trs-anime que nous emes ensemble le jour o
le second prix me fut accord. On nous avait donn cette anne-l pour
sujet de concours un pisode du _Tasse_: Herminie se couvrant des armes
de Clorinde et,  la faveur de ce dguisement, sortant des murs de
Jrusalem pour aller porter  Tancrde bless les soins de son fidle et
malheureux amour.

Au milieu du troisime air (car il y avait toujours trois airs dans ces
cantates de l'Institut; d'abord le lever de l'aurore oblig, puis le
premier rcitatif suivi d'un premier air, suivi d'un deuxime rcitatif
suivi d'un deuxime air, suivi d'un troisime rcitatif suivi d'un
troisime air, le tout pour le mme personnage); dans le milieu du
troisime air donc, se trouvaient ces quatre vers.

    Dieu des chrtiens, toi que j'ignore,
    Toi que j'outrageais autrefois,
    Aujourd'hui mon respect t'implore;
    Daigne couter ma faible voix.

J'eus l'insolence de penser que, malgr le titre d'_air agit_ que
portait le dernier morceau, ce quatrain devait tre le sujet d'une
prire, et il me parut impossible de faire implorer le Dieu des
chrtiens par la tremblante reine d'Antioche avec des cris de mlodrame
et un orchestre dsespr. J'en fis donc une prire, et  coup sr s'il
y et quelque chose de passable dans ma partition, ce ne fut que cet
andante.

Comme j'arrivais  l'Institut le soir du jugement dernier pour connatre
mon sort, et savoir si les peintres, sculpteurs, graveurs en mdailles
et graveurs en taille-douce m'avaient dclar bon ou mauvais musicien,
je rencontre Pingard dans l'escalier:

--Eh bien! lui dis-je, qu'ont-ils dcid?

--Ah!... c'est vous, Berlioz... pardieu, je suis bien aise! je vous
cherchais.

--Qu'ai-je obtenu, voyons, dites vite; un premier prix, un second, une
mention honorable, ou rien?

--Oh! _tenez_, je suis encore tout remu. Quand je vous dis qu'il ne
vous a manqu que deux voix pour le premier.

--Parbleu, je n'en savais rien; vous m'en donnez la premire nouvelle.

--Mais quand je vous le dis!... Vous avez le second prix, c'est bon;
mais il n'a manqu que deux voix pour que vous eussiez le premier. Oh!
_tenez_, a m'a vex; parce que, voyez-vous, je ne suis ni peintre, ni
architecte, ni graveur en mdailles, et par consquent je ne connais
rien du tout en musique: mais a n'empche pas que votre _Dieu des
chrtiens_ m'a fait un certain gargouillement dans le coeur qui m'a
boulevers. Et, sacredieu, _tenez_, si je vous avais rencontr sur le
moment, je vous aurais... je vous aurais pay une _demi-tasse_.

--Merci, merci, mon cher Pingard, vous tes bien bon. Vous vous y
connaissez; vous avez du got. D'ailleurs n'avez-vous pas visit la
cte de Coromandel?

--Pardi, certainement; mais pourquoi?

--Les les de Java.

--Oui, mais...

--De Sumatra?

--Oui.

--De Borno?

--Oui.

--Vous avez t _li_ avec Levaillant?

--Pardi, comme deux doigts de la main.

--Vous avez parl souvent  Volney?

-- M. le comte de Volney qui avait des bas bleus?

--Oui.

--Certainement.

--Eh bien! vous tes bon juge en musique.

--Comment a?

--Il n'y a pas besoin de savoir comment; seulement si l'on vous dit par
hasard: quel titre avez-vous pour juger du mrite des compositeurs?
tes-vous peintre, graveur en taille-douce, architecte, sculpteur? Vous
rpondrez: Non, je suis... voyageur, marin, ami de Levaillant et de
Volney. C'est plus qu'il n'en faut. Ah , voyons, comment s'est passe
la sance?

--Oh, _tenez_, ne m'en parlez pas; c'est toujours la mme chose.
J'aurais trente enfants, que le diable m'emporte si j'en mettais un seul
dans les arts. Parce que je vois tout a, moi. Vous ne savez pas quelle
sacre boutique... Par exemple, ils se donnent, ils se vendent mme des
voix entre eux. _Tenez_, une fois au concours de peinture, j'entendis M.
Lethire qui demandait sa voix  M. Cherubini pour un de ses lves.
Nous sommes d'anciens amis, qu'il lui dit, tu ne me refuseras pas a.
D'ailleurs, mon lve a du talent, son tableau est trs-bien.--Non, non,
non, je ne veux pas, je ne veux pas, que l'autre lui rpond. Ton lve
m'avait promis un album que dsirait ma femme, et il n'a pas seulement
dessin un arbre pour elle. Je ne lui donne pas ma voix.

--Ah! tu as bien tort, que lui dit M. Lethire: je vote pour les tiens,
tu le sais, et tu ne veux pas voter pour les miens!--Non, je ne veux
pas.--Alors, je ferai moi-mme ton album, l, je ne peux pas mieux
dire.--Ah! c'est diffrent. Comment l'appelles-tu ton lve? J'oublie
toujours son nom: donne-moi aussi son prnom et le numro du tableau,
pour que je ne confonde pas. Je vais crire tout
cela.--Pingard!--Monsieur!--Un papier et un crayon.--Voil,
monsieur.--Ils vont dans l'embrasure de la fentre, ils crivent trois
mots, et puis j'entends le musicien qui dit  l'autre en repassant:
C'est bon! il a ma voix.

Eh bien! n'est-ce pas abominable? et si j'avais un de mes fils au
concours et qu'on lui fit des tours pareils, n'y aurait-il pas de quoi
me jeter par la fentre?...

--Allons, calmez-vous, Pingard, et dites-moi comment tout s'est termin
aujourd'hui.

--Je vous l'ai dj dit, vous avez le second prix, et il ne vous a
manqu que deux voix pour le premier. Quand M. Dupont a eu chant votre
cantate, ils ont commenc  crire leurs bulletins et j'ai apport _la
hurne_[36]. Il y avait un musicien de mon ct, qui parlait bas  un
architecte et qui lui disait: Voyez-vous, celui-l ne fera jamais rien;
ne lui donnez pas votre voix, c'est un jeune homme perdu. Il n'admire
que le dvergondage de Beethoven; on ne le fera jamais rentrer dans la
bonne route.

--Vous croyez, dit l'architecte? cependant...

--Oh! c'est trs-sur; d'ailleurs demandez  notre illustre Cherubini.
Vous ne doutez pas de son exprience, j'espre; il vous dira comme moi,
que ce jeune homme est fou, que Beethoven lui a troubl la cervelle.

--Pardon, me dit Pingard en s'interrompant, mais qu'est-ce que ce
monsieur Beethoven? il n'est pas de l'Institut, et tout le monde en
parle.

--Non, il n'est pas de l'Institut. C'est un Allemand: continuez.

--Ah! mon Dieu, a n'a pas t long. Quand j'ai prsent _la hurne_ 
l'architecte, j'ai vu qu'il donnait sa voix au n 4 au lieu de vous la
donner, et voil. Tout d'un coup il y a un des musiciens qui se lve et
dit: Messieurs, avant d'aller plus loin, je dois vous prvenir que dans
le second morceau de la partition que nous venons d'entendre, il y a un
travail d'orchestre trs-ingnieux, que le piano ne peut pas rendre et
qui doit produire un grand effet. Il est bon d'en tre instruit.

--Que diable viens-tu nous chanter, lui rpond un autre musicien, ton
lve ne s'est pas conform au programme; au lieu d'_un_ air agit, il
en a crit _deux_, et dans le milieu il a ajout une prire qu'il ne
devait pas faire. Le rglement ne peut tre ainsi mpris. Il faut faire
un exemple.

--Oh! c'est trop fort! Qu'en dit M. le secrtaire perptuel?

--Je crois que c'est un peu svre, et qu'on peut pardonner la licence
que s'est permise votre lve. Mais il est important que le jury soit
clair sur le genre de mrite que vous avez signal, et que l'excution
au piano ne nous a pas laiss apercevoir.

--Non non, ce n'est pas vrai, dit M. Cherubini, ce prtendu effet
d'instrumentation n'existe pas, ce n'est qu'un fouillis auquel on ne
comprend rien et qui serait dtestable  l'orchestre.

--Ma foi, messieurs, entendez-vous, disent de tous cts les peintres,
sculpteurs, architectes et graveurs, nous ne pouvons apprcier que ce
que nous entendons, et pour le reste, si vous n'tes pas d'accord...

--Ah! oui!

--Ah! non!

--Mais, mon Dieu!

--Eh! que diable!

--Je vous dis que...

--Allons donc!

--Enfin, ils criaient tous  la fois, et comme a les ennuyait, voil
M. Regnault et deux autres peintres qui s'en vont, en disant qu'ils se
rcusaient et qu'ils ne voteraient pas. Puis on a compt les bulletins
qui taient dans la _hurne_, et il vous a manqu deux voix. Voil
pourquoi vous n'avez que le second prix.

--Je vous remercie, mon bon Pingard; mais, dites-moi, cela se
passait-il de la mme manire  l'acadmie du Cap de Bonne-Esprance?

--Oh! par exemple! quelle farce! Une acadmie au Cap! un Institut
hottentot! Vous savez bien qu'il n'y en a pas.

--Vraiment! et chez les Indiens de Coromandel?

--Point.

--Et chez les Malais?

--Pas davantage.

--Ah a! mais il n'y a donc point d'acadmie dans l'Orient?

--Certainement non.

--Les Orientaux sont bien  plaindre.

--Ah! oui, ils s'en moquent pas mal!

--Les barbares!

L-dessus je quittai le vieux concierge, gardien-huissier de l'Institut,
en songeant  l'immense avantage qu'il y aurait  envoyer l'Acadmie
civiliser l'le de Borno. Je ruminais dj le plan d'un _projet_ que je
voulais adresser aux acadmiciens eux-mmes, pour les engager  s'aller
promener un peu au Cap de Bonne-Esprance, comme Pingard. Mais nous
sommes si gostes nous autres Occidentaux, notre amour de l'humanit
est si faible, que ces pauvres Hottentots, ces malheureux Malais qui
n'ont pas d'acadmie, ne m'ont pas occup srieusement plus de deux ou
trois heures; le lendemain je n'y songeais plus. Deux ans aprs, ainsi
qu'on le verra, j'obtins enfin le premier grand prix. Dans l'intervalle,
l'honnte Pingard tait mort, et ce fut grand dommage; car s'il et
entendu mon _Incendie_ du palais de Sardanapale, il et t capable
cette fois de me payer _une tasse entire_.




XXIV

Toujours miss Smithson.--Une reprsentation  bnfice.--Hasards
cruels.


Aprs ce concours et la distribution des prix qui le suivit, je retombai
dans la sombre inaction qui tait devenue mon tat habituel. Toujours 
peu prs aussi obscur, plante ignore, je tournais autour de mon
soleil... soleil radieux... mais qui devait, hlas! s'teindre si
tristement... Ah! la belle Estelle, la _Stella montis_, ma _Stella
matutina_, avait bien compltement disparu alors! perdue qu'elle tait
dans les profondeurs du ciel, et clipse par le grand astre de mon
midi, je ne songeais gure  la voir jamais reparatre sur l'horizon...
vitant de passer devant le thtre anglais, dtournant les yeux pour ne
point voir les portraits de miss Smithson exposs chez tous les
libraires, je lui crivais cependant, sans jamais recevoir d'elle une
ligne de rponse. Aprs quelques lettres qui l'avaient plus effraye que
touche, elle dfendit  sa femme de chambre d'en recevoir d'autres de
moi, et rien ne put changer sa dtermination. Le thtre anglais, en
outre, allait tre ferm; on parlait d'une excursion de toute sa troupe
en Hollande, et dj les dernires reprsentations de miss Smithson
taient annonces. Je n'avais garde d'y paratre. Je l'ai dj dit,
revoir en scne Juliette ou Ophlia et t pour moi une douleur
au-dessus de mes forces. Mais une reprsentation au bnfice de l'acteur
franais Huet ayant t organise  l'Opra-Comique, reprsentation dans
laquelle figuraient deux actes du _Romo_ de Shakespeare, jous par miss
Smithson et Abott, je me mis en tte de voir mon nom sur l'affiche, 
ct de celui de la grande tragdienne. J'esprai obtenir un succs sous
ses yeux, et, plein de cette ide purile, j'allai demander au directeur
de l'Opra-Comique d'ajouter au programme de la soire de Huet une
ouverture de ma composition. Le directeur, d'accord avec le chef
d'orchestre, y consentit. Quand je vins au thtre pour la faire
rpter, les artistes anglais achevaient la rptition de _Romeo and
Juliet_; ils en taient  la scne du tombeau. Au moment o j'entrai,
Romo perdu emportait Juliette dans ses bras. Mon regard tomba
involontairement sur le groupe shakespearien. Je poussai un cri et
m'enfuis en me tordant les mains. Juliette m'avait aperu et entendu...
je lui fis peur. En me dsignant, elle pria les acteurs qui taient en
scne avec elle de faire attention  ce gentleman _dont les yeux
n'annonaient rien de bon_.

Une heure aprs je revins, le thtre tait vide. L'orchestre s'tant
assembl, on rpta mon ouverture; je l'coutai comme un somnambule,
sans faire la moindre observation. Les excutants m'applaudirent, je
conus quelque espoir pour l'effet du morceau sur le public et pour
celui de mon succs sur miss Smithson. Pauvre fou!!!

On aura peine  croire  cette ignorance profonde du monde au milieu
duquel je vivais.

En France, dans une reprsentation  bnfice, une ouverture, ft-ce
l'ouverture du _Freyschtz_ ou celle de la _Flte enchante_, est
considre seulement comme un lever de rideau et n'obtient pas la
moindre attention de l'auditoire. En outre, ainsi isole et excute par
un petit orchestre de thtre, tel que celui de l'Opra-Comique, cette
ouverture ft-elle coute avec recueillement, n'amne jamais qu'un
assez mdiocre rsultat musical. D'un autre ct, les grands acteurs
invits en pareil cas par le bnficiaire  prendre part  sa
reprsentation, ne viennent au thtre qu'au moment o leur prsence y
est ncessaire; ils ignorent en partie la composition du programme, et
ne s'y intressent nullement. Ils ont hte de se rendre dans leur loge
pour s'habiller, et ne restent point dans les coulisses  couter ce qui
ne les regarde pas. Je ne m'tais donc pas dit que si, par une exception
improbable, mon ouverture, ainsi place, obtenait un succs
d'enthousiasme, tait redemande  grands cris par le public, miss
Smithson proccupe de son rle, y rflchissant dans sa loge, pendant
que l'habilleuse la costumait, ne serait pas mme informe du fait. Et,
s'en ft-elle aperue, la belle affaire! Qu'est-ce que ce bruit,
et-elle dit en entendant les applaudissements?--Ce n'est rien,
mademoiselle, c'est une ouverture qu'on fait recommencer. De plus, que
l'auteur de cette ouverture lui et t ou non connu, un succs d'aussi
mince importance ne pouvait suffire  changer en amour son indiffrence
pour lui. Rien n'tait plus vident.

Mon ouverture fut bien excute, assez applaudie, mais non redemande,
et miss Smithson ignora tout compltement. Aprs un nouveau triomphe
dans son rle favori, elle partit le lendemain pour la Hollande. Un
hasard (auquel elle n'a jamais cru) m'avait fait venir me loger rue
Richelieu, n 96, presque en face de l'appartement qu'elle occupait au
coin de la rue Neuve-Saint-Marc.

Aprs tre demeur tendu sur mon lit, bris, mourant, depuis la veille
jusqu' trois heures de l'aprs-midi, je me levai et m'approchai
machinalement de la fentre comme  l'ordinaire. Une de ces cruauts
gratuites et lches du sort voulut qu' ce moment mme je visse miss
Smithson monter en voiture devant sa porte et partir pour
Amsterdam..............

Il est bien difficile de dcrire une souffrance pareille  celle que je
ressentis; cet arrachement de coeur, cet isolement affreux, ce monde
vide, ces mille tortures qui circulent dans les veines avec un sang
glac, ce dgot de vivre et cette impossibilit de mourir; Shakespeare
lui-mme n'a jamais essay d'en donner une ide. Il s'est born, dans
_Hamlet_,  compter cette douleur parmi les maux les plus cruels de la
vie.

Je ne composais plus; mon intelligence semblait diminuer autant que ma
sensibilit s'accrotre. Je ne faisais absolument rien... que souffrir.




XXV

Troisime concours  l'Institut.--On ne donne pas de premier
prix.--Conversation curieuse avec Boeldieu.--La
musique qui berce.


Le mois de juin revenu m'ouvrit de nouveau la lice de l'Institut.
J'avais bon espoir d'en finir cette fois; de tous cts m'arrivaient les
prdictions les plus favorables. Les membres de la section de musique
laissaient eux-mmes entendre que j'obtiendrais  coup sr le premier
prix. D'ailleurs je concourais, moi laurat du second prix, avec des
lves qui n'avaient encore obtenu aucune distinction, avec de simples
bourgeois; et ma qualit de tte couronne me donnait sur eux un grand
avantage.  force de m'entendre dire que j'tais sr de mon fait, je fis
ce raisonnement malencontreux dont l'exprience ne tarda pas  me
prouver la fausset: Puisque ces messieurs sont dcids d'avance  me
donner le premier prix, je ne vois pas pourquoi je m'astreindrais, comme
l'anne dernire,  crire dans leur style et dans leur sens, au lieu de
me laisser aller  mon sentiment propre et au style qui m'est naturel.
Soyons srieusement artiste et faisons une cantate distingue.

Le sujet qu'on nous donna  traiter, tait celui de Cloptre aprs la
bataille d'Actium. La reine d'gypte se faisait mordre par l'aspic, et
mourait dans les convulsions. Avant de consommer son suicide, elle
adressait aux ombres des Pharaons une invocation pleine d'une religieuse
terreur; leur demandant si, elle, reine dissolue et criminelle, pourrait
tre admise dans un des tombeaux gants levs aux mnes des souverains
illustres par la gloire et par la vertu.

Il y avait l une ide grandiose  exprimer. J'avais mainte fois
paraphras musicalement dans ma pense le monologue immortel de la
Juliette de Shakespeare:

        _But if when I am laid into the tomb..._

dont le sentiment se rapproche, par la terreur au moins, de celui de
l'apostrophe mise par notre rimeur franais dans la bouche de Cloptre.
J'eus mme la maladresse d'crire en forme d'pigraphe sur ma partition
le vers anglais que je viens de citer; et, pour des acadmiciens
voltairiens tels que mes juges, c'tait dj un crime irrmissible.

Je composai donc sans peine sur ce thme un morceau qui me parat d'un
grand caractre, d'un rhythme saisissant par son tranget mme, dont
les enchanements enharmoniques me semblent avoir une sonorit
solennelle et funbre, et dont la mlodie se droule d'une faon
dramatique dans son lent et continuel crescendo. J'en ai fait, plus
tard, sans y rien changer, le choeur (en unissons et octaves) intitul:
_Choeur d'ombres_, de mon drame lyrique de _Llio_.

Je l'ai entendu en Allemagne dans mes concerts, j'en connais bien
l'effet. Le souvenir du reste de cette cantate s'est effac de ma
mmoire, mais ce morceau seul, je le crois, mritait le premier prix. En
consquence il ne l'obtint pas. Aucune cantate d'ailleurs ne l'obtint.

Le jury aima mieux ne point dcerner de premier prix cette anne-l,
que d'encourager par son suffrage un jeune compositeur chez qui _se
dcelaient des tendances pareilles_. Le lendemain de cette dcision je
rencontrai Boeldieu sur le boulevard. Je vais rapporter textuellement
la conversation que nous emes ensemble; elle est trop curieuse pour que
j'aie pu l'oublier.

En m'apercevant: Mon Dieu, mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit-il.
Vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jet  terre.

--J'ai pourtant fait de mon mieux, monsieur, je vous l'atteste.

--C'est justement ce que nous vous reprochons. Il ne fallait pas faire
de votre mieux; votre mieux est ennemi du bien. Comment pourrais-je
approuver de telles choses, moi qui aime par-dessus tout la musique qui
me berce?...

--Il est assez difficile, monsieur, de faire de la musique qui vous
berce, quand une reine d'gypte, dvore de remords et empoisonne par
la morsure d'un serpent, meurt dans des angoisses morales et physiques.

--Oh! vous saurez vous dfendre, je n'en doute pas; mais tout cela ne
prouve rien; on peut toujours tre gracieux.

--Oui, les gladiateurs antiques savaient mourir avec grce; mais
Cloptre n'tait pas si savante, ce n'tait pas son tat. D'ailleurs
elle ne mourut pas en public.

--Vous exagrez; nous ne vous demandions pas de lui faire chanter une
contredanse. Quelle ncessit ensuite d'aller, dans votre invocation aux
Pharaons, employer des harmonies aussi extraordinaires!... Je ne suis
pas un harmoniste, moi, et j'avoue qu' vos accords de l'autre monde, je
n'ai absolument rien compris.

Je baissai la tte ici, n'osant lui faire la rponse que le simple bon
sens dictait: Est-ce ma faute, si vous n'tes pas harmoniste?...

--Et puis, continua-t-il, pourquoi, dans votre accompagnement, ce
rhythme qu'on n'a jamais entendu nulle part?

--Je ne croyais pas, monsieur, qu'il fallt viter, en composition,
l'emploi des formes nouvelles, quand on a le bonheur d'en trouver, et
qu'elles sont  leur place.

--Mais, mon cher, madame Dabadie qui a chant votre cantate est une
excellente musicienne, et pourtant on voyait que, pour ne pas se
tromper, elle avait besoin de tout son talent et de toute son attention.

--Ma foi, j'ignorais aussi, je l'avoue, que la musique ft destine 
tre excute sans talent et sans attention.

--Bien, bien, vous ne resterez jamais court, je le sais. Adieu, profitez
de cette leon pour l'anne prochaine. En attendant, venez me voir; nous
causerons; je vous combattrai, mais en _chevalier franais_. Et il
s'loigna, tout fier de finir sur une _pointe_, comme disent les
vaudevillistes. Pour apprcier le mrite de cette _pointe_ digne
d'Elleviou[37], il faut savoir qu'en me la dcochant, Boeldieu faisait,
en quelque sorte, une citation d'un de ses ouvrages, o il a mis en
musique les deux mots empanachs[38].

Boeldieu, dans cette conversation nave, ne fit pourtant que rsumer
les ides franaises de cette poque sur l'art musical. Oui, c'est bien
cela, le gros public,  Paris, voulait de la musique qui bert, mme
dans les situations les plus terribles, de la musique un peu dramatique,
mais, pas trop claire, incolore, pure d'harmonies extraordinaires de
rhythmes insolites, de formes nouvelles, d'effets inattendus; de la
musique n'exigeant de ses interprtes et de ses auditeurs ni grand
talent ni grande attention. C'tait un art aimable et galant, en
pantalon collant, en bottes  revers, jamais emport ni rveur, mais
joyeux et troubadour et _chevalier franais_... de Paris.

On voulait autre chose il y a quelques annes: quelque chose qui ne
valait gure mieux. Maintenant on ne sait ce qu'on veut, ou plutt on ne
veut rien du tout.

O diable le bon Dieu avait-il la tte quand il m'a fait natre _en ce
plaisant pays de France_?... Et pourtant je l'aime ce drle de pays, ds
que je parviens  oublier l'art et  ne plus songer  nos sottes
agitations politiques. Comme on s'y amuse parfois! Comme on y rit!
Quelle dpense d'ides on y fait! (en paroles du moins.) Comme on y
dchire l'univers et son matre avec de jolies dents bien blanches, avec
de beaux ongles d'acier poli! Comme l'esprit y ptille! Comme on y danse
sur la phrase! Comme on y _blague_ royalement et rpublicainement!...
Cette dernire manire est la moins divertissante.........
..............................




XXVI

Premire lecture du _Faust_ de Goethe.--J'cris ma symphonie
fantastique--Inutile tentative d'excution.


Je dois encore signaler comme un des incidents remarquables de ma vie,
l'impression trange et profonde que je reus en lisant pour la premire
fois le _Faust_ de Goethe traduit en franais par Grard de Nerval. Le
merveilleux livre me fascina de prime-abord; je ne le quittai plus; je
le lisais sans cesse,  table, au thtre, dans les rues, partout.

Cette traduction en prose contenait quelques fragments versifis,
chansons, hymnes, etc. Je cdai  la tentation de les mettre en musique;
et  peine au bout de cette tche difficile, sans avoir entendu une note
de ma partition, j'eus la sottise de la faire graver...  mes frais.
Quelques exemplaires de cet ouvrage publi  Paris sous le titre de:
_Huit scnes de Faust_, se rpandirent ainsi. Il en parvint un entre les
mains de M. Marx, le clbre critique et thoricien de Berlin, qui eut
la bont de m'crire  ce sujet une lettre bienveillante. Cet
encouragement inespr et venu d'Allemagne me fit grand plaisir, on peut
le penser; il ne m'abusa pas longtemps, toutefois, sur les nombreux et
normes dfauts de cette oeuvre, dont les ides me paraissent encore
avoir de la valeur, puisque je les ai conserves en les dveloppant tout
autrement dans ma lgende _la Damnation de Faust_, mais qui, en somme
tait incomplte et fort mal crite. Ds que ma conviction fut fixe sur
ce point, je me htai de runir tous les exemplaires des _Huit scnes de
Faust_ que je pus trouver et je les dtruisis.

Je me souviens maintenant que j'avais,  mon premier concert, fait
entendre celle  six voix, intitule: _Concert des Sylphes_. Six lves
du Conservatoire la chantrent. Elle ne produisit aucun effet. On trouva
que cela ne signifiait rien; l'ensemble en parut vague, froid et
absolument _dpourvu de chant_. Ce mme morceau, dix-huit ans plus tard,
un peu modifi dans l'instrumentation et les modulations, est devenu la
pice favorite des divers publics de l'Europe. Il ne m'est jamais arriv
de le faire entendre  Saint-Ptersbourg,  Moscou,  Berlin,  Londres,
 Paris, sans que l'auditoire crit _bis_. On en trouve maintenant le
dessin parfaitement clair et la _mlodie_ dlicieuse. C'est  un choeur,
il est vrai, que je l'ai confi. Ne pouvant trouver six bons chanteurs
solistes, j'ai pris quatre-vingts choristes, et l'ide ressort; on en
voit la forme, la couleur, et l'effet en est tripl. En gnral, il y a
bien des compositions vocales de cette espce qui, paralyses par la
faiblesse des chanteurs, reprendraient leur clat, retrouveraient leur
charme et leur force, si on les faisait excuter tout simplement, par
des choristes exercs et runis en nombre suffisant. L o une voix
ordinaire sera dtestable, cinquante voix ordinaires raviront. Un
chanteur sans me fait paratre glacial et mme absurde l'lan le plus
brlant du compositeur; souvent la chaleur moyenne qui rside toujours
dans les masses vraiment musicales, suffit  faire briller la flamme
intrieure d'une oeuvre, et lui laisse la vie, quand un froid virtuose
l'et tue.

Immdiatement aprs cette composition sur _Faust_, et toujours sous
l'influence du pome de Goethe, j'crivis ma symphonie fantastique avec
beaucoup de peine pour certaines parties, avec une facilit incroyable
pour d'autres. Ainsi l'_adagio_ (_scne aux champs_), qui impressionne
toujours si vivement le public et moi-mme, me fatigua pendant plus de
trois semaines; je l'abandonnai et le repris deux ou trois fois. La
_Marche au supplice_, au contraire, fut crite en une nuit. J'ai
nanmoins beaucoup retouch ces deux morceaux et tous les autres du mme
ouvrage pendant plusieurs annes.

Le Thtre des Nouveauts s'tant mis, depuis quelque temps,  jouer des
opras-comiques, avait un assez bon orchestre dirig par Bloc. Celui-ci
m'engagea  proposer ma nouvelle oeuvre aux directeurs de ce thtre et 
organiser avec eux un concert pour la faire entendre. Ils y
consentirent, sduits seulement par l'tranget du programme de la
symphonie, qui leur parut devoir exciter la curiosit de la foule. Mais,
voulant obtenir une excution grandiose, j'invitai au dehors plus de
quatre-vingts artistes, qui, runis  ceux de l'orchestre de Bloc,
formaient un total de cent trente musiciens. Il n'y avait rien de
prpar pour disposer convenablement une pareille masse instrumentale;
ni la dcoration ncessaire, ni les gradins, ni mme les pupitres. Avec
ce sang-froid des gens qui ne savent pas en quoi consistent les
difficults, les directeurs rpondaient  toutes mes demandes  ce
sujet: Soyez tranquille, on arrangera cela, nous avons un machiniste
intelligent. Mais quand le jour de la rptition arriva, quand mes cent
trente musiciens voulurent se ranger sur la scne, on ne sut o les
mettre. J'eus recours  l'emplacement du petit orchestre d'en bas. Ce
fut  peine si les violons seulement purent s'y caser. Un tumulte, 
rendre fou un auteur mme plus calme que moi, clata sur le thtre. On
demandait des pupitres, les charpentiers cherchaient  confectionner
prcipitamment quelque chose qui pt en tenir lieu; le machiniste jurait
en cherchant ses _fermes_ et ses _portants_; on criait ici pour des
chaises, l pour des instruments, l pour des bougies; il manquait des
cordes aux contre-basses; il n'y avait point de place pour les timbales,
etc., etc. Le garon d'orchestre ne savait auquel entendre; Bloc et moi
nous nous mettions en quatre, en seize, en trente-deux; vains efforts!
l'ordre ne put natre, et ce fut une vritable droute, un passage de la
Brsina de musiciens.

Bloc voulut nanmoins, au milieu de ce chaos, essayer deux morceaux,
pour donner aux directeurs, disait-il, une ide de la symphonie. Nous
rptmes comme nous pmes, avec cet orchestre en dsarroi, _le Bal_ et
la _Marche au supplice_. Ce dernier morceau excita parmi les excutants
des clameurs et des applaudissements frntiques. Nanmoins, le concert
n'eut pas lieu. Les directeurs, pouvants par un tel remue-mnage,
reculrent devant l'entreprise. _Il y avait  faire des prparatifs trop
considrables et trop longs; ils ne savaient pas qu'il fallt tant de
choses pour une symphonie_.

Et tout mon plan fut renvers faute de pupitres et de quelques
planches... C'est depuis lors que je me proccupe si fort du matriel de
mes concerts. Je sais trop ce que la moindre ngligence  cet gard peut
amener de dsastres.




XXVII

J'cris une fantaisie sur la _Tempte_ de Shakespeare.--Son
excution  l'Opra.


Girard tait dans le mme temps chef d'orchestre du Thtre-Italien.
Pour me consoler de ma msaventure, il eut l'ide de me faire crire une
autre composition moins longue que ma symphonie fantastique, s'engageant
 la faire excuter avec soin au Thtre-Italien et sans embarras. Je me
mis au travail pour une fantaisie dramatique avec choeurs sur la
_Tempte_ de Shakespeare. Mais, quand elle fut termine, Girard n'eut
pas plus tt jet un coup d'oeil sur la partition, qu'il s'cria: C'est
trop grand de formes, il y a trop de moyens employs, nous ne pouvons
pas organiser au Thtre-Italien l'excution d'une composition
semblable. Il n'y a pour cela que l'Opra. Sans perdre un instant, je
vais chez M. Lubbert, directeur de l'Acadmie royale de musique, lui
proposer mon morceau.  mon grand tonnement, il consent  l'admettre
dans une reprsentation qu'il devait donner prochainement au bnfice de
la caisse des pensions des artistes. Mon nom ne lui tait pas inconnu,
mon premier concert du Conservatoire avait fait quelque bruit, M.
Lubbert avait lu les journaux qui en avaient parl. Bref, il eut
confiance, ne me fit subir aucun humiliant examen de la partition, me
donna sa parole et la tint religieusement. C'tait, on en conviendra, un
directeur comme on n'en voit gure. Ds que les parties furent copies,
on mit  l'tude,  l'Opra, les choeurs de ma fantaisie. Tout marcha
rgulirement et trs-bien. La rptition gnrale fut brillante; Ftis,
qui m'encourageait de toutes ses forces, y assista en manifestant pour
l'oeuvre et pour l'auteur beaucoup d'intrt. Mais, admirez mon bonheur
le lendemain, jour de l'excution, une heure avant l'ouverture de
l'Opra, un orage clate, comme on n'en avait peut-tre jamais vu 
Paris depuis cinquante ans. Une vritable trombe d'eau transforme chaque
rue en torrent ou en lac, le moindre trajet,  pied comme en voiture,
devient  peu prs impossible, et la salle de l'Opra reste dserte
pendant toute la premire moiti de la soire, prcisment  l'heure o
ma fantaisie sur la _Tempte_... (damne tempte!) devait tre excute.
Elle fut donc entendue de deux ou trois cents personnes  peine, y
compris les excutants, et je donnai ainsi un vritable _coup d'pe
dans l'eau_.




XXVIII

Distraction violente.--F. H***.--Mademoiselle M***.


Ces entreprises musicales n'taient pas pour moi les seules causes de
fbriles agitations. Une jeune personne, celle aujourd'hui de nos
virtuoses la plus clbre par son talent et ses aventures, avait inspir
une vritable passion au pianiste-compositeur allemand H*** avec qui je
m'tais li ds son arrive  Paris. H*** connaissait mon grand amour
shakespearien, et s'affligeait des tourments qu'il me faisait endurer.
Il eut la navet imprudente d'en parler souvent  mademoiselle M*** et
de lui dire qu'il n'avait jamais t tmoin d'une exaltation pareille 
la mienne.--Ah! je ne serai pas jaloux de celui-l, ajouta-t-il un
jour, je suis bien sr qu'il ne vous aimera jamais! On devine l'effet
de ce maladroit aveu sur une telle Parisienne. Elle ne rva plus qu'
donner un dmenti  son trop confiant et platonique adorateur.

Dans le cours de ce mme t, la directrice d'une pension de
demoiselles, madame d'Aubr, m'avait propos de professer... la guitare
dans son institution; et j'avais accept. Chose assez bouffonne,
aujourd'hui encore, je figure sur les prospectus et parmi les matres de
la pension d'Aubr comme professeur de ce noble instrument.
Mademoiselle M***, elle aussi, y donnait des leons de piano. Elle me
plaisanta sur mon air triste, m'assura qu'il y avait par le monde
quelqu'un qui _s'intressait bien vivement  moi_..., me parla de H***
qui l'aimait bien, disait-elle, mais qui _n'en finissait pas_...

Un matin je reus mme de mademoiselle M*** une lettre, dans laquelle,
sous prtexte de me parler encore de H***, elle m'indiquait un
rendez-vous secret pour le lendemain. J'oubliai de m'y rendre.
Chef-d'oeuvre de rouerie digne des plus grands hommes du genre, si je
l'eusse fait exprs; mais j'oubliai rellement le rendez-vous et ne m'en
souvins que quelques heures trop tard. Cette sublime indiffrence acheva
ce qui tait si bien commenc, et aprs avoir fait pendant quelques
jours assez brutalement le Joseph, je finis par me laisser _Putipharder_
et consoler de mes chagrins intimes, avec une ardeur fort concevable
pour qui voudra songer  mon ge, et aux dix-huit ans et  la beaut
irritante de mademoiselle M***.

Si je racontais ce petit roman et les incroyables scnes de toute nature
dont il se compose, je serais  peu prs sr de divertir le lecteur d'un
faon neuve et inattendue. Mais, je l'ai dj dit, je n'cris pas des
confessions. Il me suffit d'avouer que mademoiselle M*** me mit au corps
toutes les flammes et tous les diables de l'enfer. Ce pauvre H***,  qui
je crus devoir avouer la vrit, versa d'abord quelques larmes bien
amres; puis reconnaissant que, dans le fond, je n'avais t coupable 
son gard d'aucune perfidie, il prit dignement et bravement son parti,
me serra la main d'une treinte convulsive et partit pour Francfort en
me souhaitant bien du plaisir. J'ai toujours admir sa conduite  cette
occasion.

Voil tout ce que j'ai  dire de cette distraction violente apporte un
moment, par le trouble des sens,  la passion grande et profonde qui
remplissait mon coeur et occupait toutes les puissances de mon me. On
verra seulement dans le rcit de mon voyage en Italie, de quelle manire
dramatique cet pisode se dnoua et comment mademoiselle M*** faillit
avoir une terrible preuve de la vrit du proverbe: _Il ne faut pas
jouer avec le feu_.




XXIX

Quatrime concours  l'Institut.--J'obtiens le prix.--La
rvolution de Juillet.--La prise de Babylone.--_La Marseillaise_.--Rouget
de Lisle.


Le concours de l'Institut eut lieu cette anne-l un peu plus tard que
de coutume; il fut fix au 15 juillet. Je m'y prsentai pour la
cinquime fois, bien rsolu, quoi qu'il arrivt, de n'y plus reparatre.
C'tait en 1830. Je terminais ma cantate quand la rvolution clata.

    Et lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles
       Des ponts et de nos quais dserts,
    Que les cloches hurlaient, que la grle des balles
       Sifflait et pleuvait par les airs;
    Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,
       Le peuple soulev grondait
    Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte
       _La Marseillaise_ rpondait...[39]

L'aspect du palais de l'Institut, habit par de nombreuses familles,
tait alors curieux; les biscaens traversaient les portes barricades,
les boulets branlaient la faade, les femmes poussaient des cris, et
dans les moments de silence entre les dcharges, les hirondelles
reprenaient en choeur leur chant joyeux cent fois interrompu. Et
j'crivais prcipitamment les dernires pages de mon orchestre, au bruit
sec et mat des balles perdues, qui, dcrivant une parabole au-dessus des
toits, venaient s'aplatir prs de mes fentres contre la muraille de ma
chambre. Enfin, le 29, je fus libre, et je pus sortir et polissonner
dans Paris, le pistolet au poing, avec la _sainte canaille_[40] jusqu'au
lendemain.

Je n'oublierai jamais la physionomie de Paris, pendant ces journes
clbres; la bravoure forcene des gamins, l'enthousiasme des hommes, la
frnsie des filles publiques, la triste rsignation des Suisses et de
la garde royale, la fiert singulire qu'prouvaient les ouvriers
d'tre, disaient-ils, matres de la ville et de ne rien voler; et les
bouriffantes gasconnades de quelques jeunes gens, qui, aprs avoir fait
preuve d'une intrpidit relle, trouvaient le moyen de la rendre
ridicule par la manire dont ils racontaient leurs exploits et par les
ornements grotesques qu'ils ajoutaient  la vrit. Ainsi, pour avoir,
non sans de grandes pertes, pris la caserne de cavalerie de la rue de
Babylone, ils se croyaient obligs de dire avec un srieux digne des
soldats d'Alexandre: _Nous tions  la prise de Babylone_. La phrase
convenable et t trop longue; d'ailleurs on la rptait si souvent que
l'abrviation devenait indispensable. Et avec quelle sonorit pompeuse
et quel accent circonflexe sur l'o on articulait ce nom de _Babylone!_ 
Parisiens!... farceurs... gigantesques, si l'on veut, mais aussi
gigantesques farceurs!...

Et la musique, et les chants, et les voix rauques dont retentissaient
les rues, il faut les avoir entendus pour s'en faire une ide!

Ce fut pourtant quelques jours aprs cette rvolution harmonieuse que je
reus une impression ou, pour mieux dire, une secousse musicale d'une
violence extraordinaire. Je traversais la cour du Palais-Royal, quand je
crus entendre sortir d'un groupe une mlodie  moi bien connue. Je
m'approche et je reconnais que dix  douze jeunes gens chantaient en
effet un hymne guerrier de ma composition, dont les paroles, traduites
des _Irish mlodies_ de Moore, se trouvaient par hasard tout  fait de
circonstance[41]. Ravi de la dcouverte comme un auteur fort peu
accoutum  ce genre de succs, j'entre dans le cercle des chanteurs et
leur demande la permission de me joindre  eux. On me l'accorde en y
ajoutant une partie de basse qui, pour ce choeur du moins, tait
parfaitement inutile. Mais je m'tais gard de trahir mon incognito, et
je me souviens mme d'avoir soutenu une assez vive discussion avec celui
de ces messieurs qui battait la mesure,  propos du mouvement qu'il
donnait  mon morceau. Heureusement, je regagnai ses bonnes grces en
chantant correctement ma partie, dans le _Vieux drapeau_ de Branger,
dont il avait fait la musique et que nous excutmes l'instant d'aprs.
Dans les entr'actes de ce concert improvis, trois gardes nationaux, nos
protecteurs contre la foule, parcouraient les rangs de l'auditoire,
leurs schakos  la main, et faisaient la qute pour les blesss des
trois journes. Le fait parut bizarre aux Parisiens, et cela suffit pour
assurer le succs de la recette. Bientt nous vmes tomber en abondance
les pices de cent sous qui, sans doute, fussent restes fort
tranquillement dans la bourse de leurs propritaires, s'il n'y avait eu
pour les en faire sortir que le charme de nos accords. Mais l'assistance
devenait de plus en plus nombreuse, le petit cercle rserv aux Orphes
patriotes se rtrcissait  chaque instant, et la _force arme_ qui nous
protgeait allait se voir impuissante contre cette mare montante de
curieux. Nous nous chappons  grand'peine. Le flot nous poursuit.
Parvenus  la galerie Colbert qui conduit  la rue Vivienne, cerns,
traqus comme des ours en foire, on nous somme de recommencer nos
chants. Une mercire dont le magasin s'ouvrait sous la rotonde vitre de
la galerie, nous offre alors de monter au premier tage de sa maison,
d'o nous pouvions, sans courir le risque d'tre touffs, _verser des
torrents d'harmonie sur nos ardents admirateurs_. La proposition est
accepte, et nous commenons _la Marseillaise_. Aux premires mesures,
la bruyante cohue qui s'agitait sous nos pieds s'arrte et se tait. Le
silence n'est pas plus profond ni plus solennel sur la place
Saint-Pierre, quand, du haut du balcon pontifical, le Pape donne sa
bndiction _urbi et orbi_. Aprs le second couplet, on se tait encore;
aprs le troisime, mme silence. Ce n'tait pas mon compte.  la vue de
cet immense concours de peuple, je m'tais rappel que je venais
d'arranger le chant de Rouget de Lisle  grand orchestre et  double
choeur, et qu'au lieu de ces mots: _tnors_, _basses_, j'avais crit  la
tablature de la partition: _Tout ce qui a une voix, un coeur et du sang
dans les veines_. Ah! ah! me dis-je, voil mon affaire. J'tais donc
extrmement dsappoint du silence obstin de nos auditeurs. Mais  la
4e strophe, n'y tenant plus, je leur crie: Eh! sacredieu! chantez
donc! Le peuple, alors, de lancer son: _Aux armes, citoyens!_ avec
l'ensemble et l'nergie d'un choeur exerc. Il faut se figurer que la
galerie qui aboutissait  la rue Vivienne tait pleine, que celle qui
donne dans la rue Neuve-des-Petits-Champs tait pleine, que la rotonde
du milieu tait pleine, que ces quatre ou cinq mille voix taient
entasses dans un lieu sonore ferm  droite et  gauche par les
cloisons en planches des boutiques, en haut par des vitraux, et en bas
par des dalles retentissantes, il faut penser, en outre, que la plupart
des chanteurs, hommes, femmes et enfants palpitaient encore de l'motion
du combat de la veille, et l'on imaginera peut-tre quel fut l'effet de
ce foudroyant refrain... Pour moi, sans mtaphore, je tombai  terre, et
notre petite troupe, pouvante de l'explosion, fut frappe d'un mutisme
absolu, comme les oiseaux aprs un clat de tonnerre.

Je viens de dire que j'avais arrang _la Marseillaise_ pour deux choeurs
et une masse instrumentale. Je ddiai mon travail  l'auteur de cet
hymne immortel et ce fut  ce sujet que Rouget de Lisle m'crivit la
lettre suivante que j'ai prcieusement conserve:

        Choisy-le-Roi, 20 dcembre 1830.

Nous ne nous connaissons pas, monsieur Berlioz; voulez-vous que nous
fassions connaissance? Votre tte parat tre un volcan toujours en
ruption; dans la mienne, il n'y eut jamais qu'un feu de paille qui
s'teint en fumant encore un peu. Mais enfin, de la richesse de votre
volcan et des dbris de mon feu de paille combins, il peut rsulter
quelque chose. J'aurais  cet gard une et peut-tre deux propositions 
vous faire. Pour cela, il s'agirait de nous voir et de nous entendre. Si
le coeur vous en dit, indiquez-moi un jour o je pourrai vous rencontrer,
ou venez  Choisy me demander un djeuner, un dner, fort mauvais sans
doute, mais qu'un pote comme vous ne saurait trouver tel, assaisonn de
l'air des champs. Je n'aurais pas attendu jusqu' prsent pour tcher de
me rapprocher de vous et vous remercier de l'honneur que vous avez fait
 certaine pauvre crature de l'habiller tout  neuf et de couvrir,
dit-on, sa nudit de tout le brillant de votre imagination. Mais je ne
suis qu'un misrable ermite clop, qui ne fait que des apparitions
trs-courtes et trs-rares dans votre grande ville, et qui, les trois
quarts et demi du temps, n'y fait rien de ce qu'il voudrait faire.
Puis-je me flatter que vous ne vous refuserez point  cet appel, un peu
chanceux pour vous  la vrit, et que, de manire ou d'autre, vous me
mettrez  mme de vous tmoigner de vive voix et ma reconnaissance
personnelle et le plaisir avec lequel je m'associe aux esprances que
fondent sur votre audacieux talent les vrais amis du bel art que vous
cultivez?

        ROUGET DE LISLE.

J'ai su plus tard que Rouget de Lisle, qui, pour le dire en passant, a
fait bien d'autres beaux chants que _la Marseillaise_, avait en
portefeuille un livret d'opra sur Othello, qu'il voulait me proposer.
Mais devant partir de Paris le lendemain du jour o je reus sa lettre,
je m'excusai auprs de lui en remettant  mon retour d'Italie la visite
que je lui devais. Le pauvre homme mourut dans l'intervalle. Je ne l'ai
jamais vu.

Quand le calme eut t rtabli tant bien que mal dans Paris, quand
Lafayette eut prsent Louis-Philippe au peuple en le proclamant la
meilleure des rpubliques, quand _le tour fut fait_ enfin, la machine
sociale recommenant  fonctionner, l'Acadmie des Beaux-Arts reprit ses
travaux. L'excution de nos cantates du concours eut lieu (au piano
toujours) devant les deux aropages dont j'ai dj fait connatre la
composition. Et tous les deux, grce  un morceau que j'ai brl depuis
lors, ayant reconnu ma conversion aux saines doctrines m'accordrent
enfin, enfin, enfin... le premier prix. J'avais prouv de trs-vifs
dsappointements aux concours prcdents o je n'avais rien obtenu, je
ressentis peu de joie quand Pradier le statuaire, sortant de la salle
des confrences de l'Acadmie vint me trouver dans la bibliothque o
j'attendais mon sort, et me dit vivement en me serrant la main: Vous
avez le prix!  le voir si joyeux et  me voir si froid, on et dit que
j'tais l'acadmicien et qu'il tait le laurat. Je ne tardai pourtant
pas  apprcier les avantages de cette distinction. Avec mes ides sur
l'organisation du concours, elle devait flatter mdiocrement mon
amour-propre, mais elle reprsentait un succs officiel dont l'orgueil
de mes parents serait certainement satisfait, elle me donnait une
pension de mille cus, mes entres  tous les thtres lyriques; c'tait
un diplme, un titre, et l'indpendance et presque l'aisance pendant
cinq ans.




XXX

Distribution des prix  l'Institut.--Les acadmiciens.--Ma
cantate de _Sardanapale_. Son excution--L'incendie
qui ne s'allume pas.--Ma fureur.--Effroi de madame Malibran.


Deux mois aprs eurent lieu, comme  l'ordinaire,  l'Institut, la
distribution des prix et l'excution  grand orchestre de la cantate
couronne. Cette crmonie se passe encore de la mme faon. Tous les
ans les mmes musiciens excutent des partitions qui sont  peu prs
aussi toujours les mmes, et les prix, donns avec le mme discernement,
sont distribus avec la mme solennit. Tous les ans, le mme jour,  la
mme heure, debout sur la mme marche du mme escalier de l'Institut, le
mme acadmicien rpte la mme phrase au laurat qui vient d'tre
couronn. Le jour est le premier samedi d'octobre; l'heure, la quatrime
de l'aprs-midi; la marche d'escalier, la troisime; l'acadmicien, tout
le monde le connat; la phrase, la voici:

Allons, jeune homme, _macte animo_; vous allez faire un beau voyage...
la terre classique des beaux-arts... la patrie des Pergolse, des
Piccini... un ciel inspirateur... vous nous reviendrez avec quelque
magnifique partition... vous tes en beau chemin.

Pour cette glorieuse journe, les acadmiciens endossent leur bel habit
brod de vert; ils rayonnent, ils blouissent. Ils vont couronner en
pompe, un peintre, un sculpteur, un architecte, un graveur et un
musicien. Grande est la joie au gynce des muses.

Que viens-je d'crire l?... cela ressemble  un vers. C'est que j'tais
dj loin de l'Acadmie, et que je songeais (je ne sais trop  quel
propos en vrit)  cette strophe de Victor Hugo:

    Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre arme,
    Dont la plume sanglante en cent lieux est seme,
    Dont le tonnerre, un soir, s'teignit dans les flots;
    Toi qui les as couvs dans l'aire maternelle
    Regarde et sois contente, et crie et bats de l'aile,
             Mre, tes aiglons sont clos!

Revenons  nos laurats, dont quelques-uns ressemblent bien un peu  des
hiboux,  ces _petits monstres rechigns_ dont parle La Fontaine, plutt
qu' des aigles, mais qui se partagent tous galement, nanmoins, les
affections de l'Acadmie.

C'est donc le premier samedi d'octobre que leur mre radieuse _bat de
l'aile_, et que la cantate couronne est enfin excute srieusement. On
rassemble alors un orchestre _tout entier_; il n'y manque rien. Les
instruments  cordes y sont; on y voit les deux fltes, les deux
hautbois, les deux clarinettes (je dois cependant  la vrit de dire
que cette prcieuse partie de l'orchestre est complte depuis peu
seulement. Quand l'_aurore_ du grand prix se leva pour moi, il n'y avait
qu'_une clarinette et demie_, le vieillard charg depuis un temps
immmorial de la partie de premire clarinette, n'ayant plus qu'une
dent, ne pouvait faire sortir de son instrument asthmatique que la
moiti des notes tout au plus). On y trouve les quatre cors, les trois
trombones, et jusqu' les cornets  pistons, instruments modernes! Voil
qui est fort. Eh bien! rien n'est plus vrai. L'Acadmie, ce jour-l ne
se connat plus, elle fait des folies, de vritables extravagances;
_elle est contente, et crie et bat de l'aile, ses hiboux_ (ses aiglons,
voulais-je dire) _sont clos_. Chacun est  son poste. Le chef
d'orchestre, arm de l'archet conducteur, donne le signal.

Le soleil se lve; solo de violoncelle... lger crescendo.

Les petits oiseaux se rveillent; solo de flte, trilles de violons.

Les petits ruisseaux murmurent; solo d'altos.

Les petits agneaux blent; solo de hautbois.

Et le crescendo continuant, il se trouve, quand les petits oiseaux, les
petits ruisseaux et les petits agneaux ont t entendus successivement,
que le soleil est au znith, et qu'il est midi tout au moins. Le
rcitatif commence:

        Dj le jour naissant... etc.

Suivent le premier air, le deuxime rcitatif, le deuxime air, le
troisime rcitatif et le troisime air, o le personnage expire
ordinairement, mais o le chanteur et les auditeurs respirent. Monsieur
le secrtaire perptuel prononce  haute et intelligible voix les nom et
prnoms de l'auteur, tenant d'une main la couronne de laurier artificiel
qui doit ceindre les tempes du triomphateur, et de l'autre une mdaille
d'or vritable, qui lui servira  payer son terme avant le dpart pour
Rome. Elle vaut cent soixante francs, j'en suis certain. Le laurat se
lve:

    Son front nouveau tondu, symbole de candeur
    Rougit, en approchant d'une honnte pudeur.

Il embrasse M. le secrtaire perptuel. On applaudit un peu.  quelques
pas de la tribune de M. le secrtaire perptuel se trouve le matre
illustre de l'lve couronn; l'lve embrasse son illustre matre:
c'est juste. On applaudit encore un peu. Sur une banquette du fond,
derrire les acadmiciens, les parents du laurat versent
silencieusement des larmes de joie; celui-ci, enjambant les bancs de
l'amphithtre, crasant le pied de l'un, marchant sur l'habit de
l'autre, se prcipite dans les bras de son pre et de sa mre, qui,
cette fois, sanglotent tout haut: rien de plus naturel. Mais on
n'applaudit plus, le public commence  rire.  droite du lieu de la
scne larmoyante, une jeune personne fait des signes au hros de la
fte: celui-ci ne se fait pas prier, et dchirant au passage la robe de
gaze d'une dame, dformant le chapeau d'un dandy, il finit par arriver
jusqu' sa cousine. Il embrasse sa cousine. Il embrasse quelquefois mme
le voisin de sa cousine. On rit beaucoup. Une autre femme, place dans
un coin obscur et d'un difficile accs, donne quelques marques de
sympathie que l'heureux vainqueur se garde bien de ne pas apercevoir. Il
vole embrasser aussi sa matresse, sa future, sa fiance, celle qui doit
partager sa gloire. Mais dans sa prcipitation et son indiffrence pour
les autres femmes, il en renverse une d'un coup de pied, s'accroche
lui-mme  une banquette, tombe lourdement, et, sans aller plus loin,
renonant  donner la moindre accolade  la pauvre jeune fille, regagne
sa place, suant et confus. Cette fois, on applaudit  outrance, on rit
aux clats; c'est un bonheur, un dlire; c'est le beau moment de la
sance acadmique, et je sais bon nombre d'amis de la joie qui n'y vont
que pour celui-l. Je ne parle pas ainsi par rancune contre les rieurs,
car je n'eus pour ma part, quand mon tour arriva, ni pre, ni mre, ni
cousine, ni matre, ni matresse  embrasser. Mon matre tait malade,
mes parents absents et mcontents; pour ma matresse... Je n'embrassai
donc que M. le secrtaire perptuel et je doute, qu'en l'approchant, on
ait pu remarquer la rougeur de mon front, car, au lieu d'tre _nouveau
tondu_, il tait enfoui sous une fort de longs cheveux roux, qui, avec
d'autres traits caractristiques, ne devaient pas peu contribuer  me
faire ranger dans la classe des hiboux.

J'tais d'ailleurs, ce jour-l, d'humeur trs-peu embrassante; je crois
mme ne pas avoir prouv de plus horrible colre dans ma vie. Voici
pourquoi: la cantate du concours avait pour sujet la _Dernire nuit de
Sardanapale_. Le pome finissait au moment o Sardanapale vaincu appelle
ses plus belles esclaves et monte avec elles sur le bcher. L'ide
m'tait venue tout d'abord d'crire une sorte de symphonie descriptive
de l'incendie, des cris de ces femmes mal rsignes, des fiers accents
de ce brave voluptueux dfiant la mort au milieu des progrs de la
flamme, et du fracas de l'croulement du palais. Mais en songeant aux
moyens que j'allais avoir  employer pour rendre sensibles, par
l'orchestre seul les principaux traits d'un tableau de cette nature, je
m'arrtai. La section de musique de l'Acadmie et condamn, sans aucun
doute, toute ma partition,  la seule inspection de ce finale
instrumental; d'ailleurs, rien ne pouvant tre plus inintelligible,
rduit  l'excution du piano, il devenait au moins inutile de l'crire.
J'attendis donc. Quand ensuite le prix m'et t accord, sr alors de
ne pouvoir plus le perdre, et d'tre en outre excut  grand orchestre,
j'crivis mon incendie. Ce morceau,  la rptition gnrale, produisit
un tel effet que plusieurs de messieurs les acadmiciens, pris au
dpourvu, vinrent eux-mmes m'en faire compliment, sans arrire-pense
et sans rancune pour le pige o je venais de prendre leur religion
musicale.

La salle des sances publiques de l'Institut tait pleine d'artistes et
d'amateurs, curieux d'entendre cette cantate dont l'auteur avait alors
dj une fire rputation d'extravagance. La plupart, en sortant,
exprimaient l'tonnement que leur avait caus l'_incendie_, et par le
rcit qu'ils firent de cette tranget symphonique, la curiosit et
l'attention des auditeurs du lendemain, qui n'avaient point assist  la
rptition, furent naturellement excites  un degr peu ordinaire.

 l'ouverture de la sance, me mfiant un peu de l'habilet de Grasset,
l'ex-chef d'orchestre du Thtre-Italien, qui dirigeait alors, j'allai
me placer  ct de lui, mon manuscrit  la main. Madame Malibran,
attire elle aussi par la rumeur de la veille, et qui n'avait pas pu
trouver place dans la salle, tait assise sur un tabouret, auprs de
moi, entre deux contre-basses. Je la vis ce jour-l pour la dernire
fois.

Mon _decrescendo_ commence.

(La cantate dbutant par ce vers: _Dj la nuit a voil la nature_,
j'avais d faire un _coucher du soleil_ au lieu du _lever de l'aurore_
consacr. Il semble que je sois condamn  ne jamais agir comme tout le
monde,  prendre la vie et l'Acadmie  contre-poil!)

La cantate se droule sans accident. Sardanapale apprend sa dfaite, se
rsout  mourir, appelle ses femmes; l'incendie s'allume, on coute; les
initis de la rptition disent  leurs voisins;

--Vous allez entendre cet croulement, c'est trange, c'est
prodigieux!

Cinq cent mille maldictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs
pauses!!! une partie de cor donnait dans ma partition la rplique aux
timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci  la grosse
caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenait l'explosion
finale! Mon damn cor ne fait pas sa note, les timbales ne l'entendant
pas n'ont garde de partir, par suite, les cymbales et la grosse caisse
se taisent aussi; rien ne part! rien!!!... les violons et les basses
continuent seuls leur impuissant trmolo; point d'explosion! un incendie
qui s'teint sans avoir clat, un effet ridicule au lieu de
l'croulement tant annonc; _ridiculus mus_!... Il n'y a qu'un
compositeur dj soumis  une pareille preuve qui puisse concevoir la
fureur dont je fus alors transport. Un cri d'horreur s'chappa de ma
poitrine haletante, je lanai ma partition  travers l'orchestre, je
renversai deux pupitres; madame Malibran fit un bond en arrire, comme
si une mine venait soudain d'clater  ses pieds; tout fut en rumeur, et
l'orchestre, et les acadmiciens scandaliss, et les auditeurs
mystifis, et les amis de l'auteur indigns. Ce fut encore une
catastrophe musicale et plus cruelle qu'aucune de celles que j'avais
prouves prcdemment.. Si elle et au moins t pour moi la dernire!




XXXI

Je donne mon second concert.--La symphonie fantastique.--Liszt
vient me voir.--Commencement de notre liaison.--Les
critiques parisiens.--Mot de Cherubini.--Je pars
pour l'Italie.


Malgr les pressantes sollicitations que j'adressai au ministre de
l'intrieur pour qu'il me dispenst du voyage d'Italie, auquel ma
qualit de laurat de l'Institut m'obligeait, je dus me prparer 
partir pour Rome.

Je ne voulus pourtant pas quitter Paris sans reproduire en public ma
cantate de _Sardanapale_, dont le finale avait t abm  la
distribution des prix de l'Institut. J'organisai, en consquence, un
concert au Conservatoire, o cette oeuvre acadmique figura  ct de la
symphonie fantastique qu'on n'avait pas encore entendue. Habeneck se
chargea de diriger ce concert dont tous les excutants, avec une bonne
grce dont je ne saurais trop les remercier, me prtrent une troisime
fois leur concours gratuitement.

Ce fut la veille de ce jour que Liszt vint me voir. Nous ne nous
connaissions pas encore. Je lui parlai du _Faust_ de Goethe, qu'il
m'avoua n'avoir pas lu, et pour lequel il se passionna autant que moi
bientt aprs. Nous prouvions une vive sympathie l'un pour l'autre, et
depuis lors notre liaison n'a fait que se resserrer et se consolider.

Il assista  ce concert o il se fit remarquer de tout l'auditoire par
ses applaudissements et ses enthousiastes dmonstrations.

L'excution ne fut pas irrprochable sans doute, ce n'tait pas avec
deux rptitions seulement qu'on pouvait en obtenir une parfaite pour
des oeuvres aussi compliques. L'ensemble toutefois fut suffisant pour en
laisser apercevoir les traits principaux. Trois morceaux de la
symphonie, _le Bal_, _la Marche au supplice_ et _le Sabbat_, firent une
grande sensation. La _Marche au supplice_ surtout bouleversa la salle.
La _Scne aux champs_ ne produisit aucun effet. Elle ressemblait peu, il
est vrai,  ce qu'elle est aujourd'hui. Je pris aussitt la rsolution
de la rcrire, et F. Hiller, qui tait alors  Paris, me donna  cet
gard d'excellents conseils dont j'ai tch de profiter.

La cantate fut bien rendue; l'incendie s'alluma, l'croulement eut lieu;
le succs fut trs-grand. Quelques jours aprs, les aristarques de la
presse se prononcrent, les uns pour, les autres contre moi, avec
passion. Mais les reproches que me faisait la critique hostile, au lieu
de porter sur les dfauts vidents des deux ouvrages entendus dans ce
concert, dfauts trs-graves et que j'ai corrigs dans la symphonie,
avec tout le soin dont je suis capable en retravaillant ma partition
pendant plusieurs annes, ces reproches, dis-je, tombaient presque tous
 faux. Ils s'adressaient tantt  des ides absurdes qu'on me supposait
et que _je n'eus jamais_, tantt  la rudesse de certaines modulations
qui _n'existaient pas_,  l'inobservance systmatique de certaines
rgles fondamentales de l'art que _j'avais religieusement observes_ et
 l'absence de certaines formes musicales qui taient _seules employes_
dans les passages o on en niait la prsence. Au reste, je dois
l'avouer, mes partisans m'ont aussi bien souvent attribu des intentions
que je n'ai jamais eues, et parfaitement ridicules. Ce que la critique
franaise a dpens, depuis cette poque,  exalter ou  dchirer mes
oeuvres, de non sens, de folies, de systmes extravagants, de sottise et
d'aveuglement, passe toute croyance. Deux ou trois hommes seulement ont
tout d'abord parl de moi avec une sage et intelligente rserve. Mais
les critiques clairvoyants, dous de savoir, de sensibilit,
d'imagination et d'impartialit, capables de me juger sainement, de bien
apprcier la porte de mes tentatives et la direction de mon esprit, ne
sont pas aujourd'hui faciles  trouver. En tous cas ils n'existaient pas
dans les premires annes de ma carrire; les excutions rares et fort
imparfaites de mes essais leur eussent d'ailleurs laiss beaucoup 
deviner.

Tout ce qu'il y avait alors  Paris de jeunes gens dous d'un peu de
culture musicale et de ce sixime sens qu'on nomme le sens artiste,
musiciens ou non, me comprenait mieux et plus vite que ces froids
prosateurs pleins de vanit et d'une ignorance prtentieuse. Les
professeurs de musique dont les oeuvres-bornes taient rudement heurtes
et cornes par quelques-unes des formes de mon style, commencrent  me
prendre en horreur. Mon impit  l'gard de certaines croyances
scolastiques surtout les exasprait. Et Dieu sait s'il y a quelque chose
de plus violent et de plus acharn qu'un pareil fanatisme. On juge de la
colre que devaient causer  Cherubini ces questions htrodoxes,
souleves  mon sujet, et tout ce bruit dont j'tais la cause. Ses
affids lui avaient rendu compte de la dernire rptition de
l'_abominable_ symphonie; le lendemain, il passait devant la porte de la
salle des concerts au moment o le public y entrait, quand quelqu'un
l'arrtant, lui dit: Eh bien, monsieur Cherubini, vous ne venez pas
entendre la nouvelle composition de Berlioz?--Z n'ai pas besoin
d'aller savoir comment _il n faut pas faire_! rpondit-il, avec l'air
d'un chat auquel on veut faire avaler de la moutarde. Ce fut bien pis,
aprs le succs du concert: il semblait qu'il _et aval_ la moutarde;
il ne parlait plus, il ternuait. Au bout de quelques jours, il me fit
appeler: Vous allez partir pour l'Italie, me dit-il?--Oui,
monsieur.--On va vous effacer des rzistres du Conservatoire, vos tudes
sont termines. Mais il m semble qu, qu, qu, vous deviez venir m
faire une visite. On-on-on-on n sort pas d'ici comme d'une
curie!...--Je fus sur le point de rpondre: Pourquoi non? puisqu'on
nous y traite comme des chevaux! mais j'eus le bon sens de me contenir
et d'assurer mme  notre aimable directeur que je n'avais point eu la
pense de quitter Paris sans venir prendre cong de lui et le remercier
de ses bonts.

Il fallut donc, bon gr mal gr, me diriger vers l'acadmie de Rome, o
je devais avoir le loisir d'oublier les gracieusets du bon Cherubini,
les coups de lance  fer moulu du _chevalier franais_ Boeldieu, les
grotesques dissertations des feuilletonistes, les chaleureuses
dmonstrations de mes amis, les invectives de mes ennemis, et le monde
musical et mme la musique.

Cette institution eut sans doute, dans le principe, un but d'utilit
pour l'art et les artistes. Il ne m'appartient pas de juger jusqu' quel
point les intentions du fondateur ont t remplies  l'gard des
peintres, sculpteurs, graveurs et architectes; quant aux musiciens, le
voyage d'Italie, favorable au dveloppement de leur imagination par le
trsor de posie que la nature, l'art et les souvenirs talent  l'envi
sous leurs pas, est au moins inutile sous le rapport des tudes
spciales qu'ils y peuvent faire. Mais le fait ressortira plus vident
du tableau fidle de la vie que mnent  Rome les artistes franais.
Avant de s'y rendre, les cinq ou six nouveaux laurats se runissent
pour combiner ensemble les arrangements du grand voyage qui se fait
d'ordinaire en commun. Un _voiturin_ se charge, moyennant une somme
assez modique, de faire parvenir en Italie sa cargaison de grands
hommes, en les entassant dans une lourde carriole, ni plus, ni moins que
des bourgeois du marais. Comme il ne change jamais de chevaux, il lui
faut beaucoup de temps pour traverser la France, passer les Alpes, et
parvenir dans les tats-Romains; mais ce voyage  petites journes doit
tre fcond en incidents pour une demi-douzaine de jeunes voyageurs,
dont l'esprit,  cette poque, est loin d'tre tourn  la mlancolie.
Si j'en parle sous la forme dubitative, c'est que je ne l'ai pas fait
ainsi moi-mme; diverses circonstances me retinrent  Paris, aprs la
crmonie auguste de mon couronnement, jusqu'au milieu de janvier; et
aprs tre all passer quelques semaines  la Cte-Saint-Andr, o mes
parents, tout fiers de la palme acadmique que je venais d'obtenir, me
firent le meilleur accueil, je m'acheminai vers l'Italie, seul et assez
triste.




VOYAGE EN ITALIE

XXXII

De Marseille  Livourne.--Tempte.--De Livourne  Rome.
L'Acadmie de France  Rome.


La saison tait trop mauvaise pour que le passage des Alpes pt m'offrir
quelque agrment; je me dterminai donc  les tourner et me rendis 
Marseille. C'tait ma premire entrevue avec la mer. Je cherchai assez
longtemps un vaisseau un peu propre qui ft voile pour Livourne; mais je
ne trouvais toujours que d'ignobles petits navires, chargs de laine, ou
de barriques d'huile, ou de monceaux d'ossements  faire du noir, qui
exhalaient une odeur insupportable. Du reste, pas un endroit o un
honnte homme pt se nicher; on ne m'offrait ni le vivre ni le couvert;
je devais apporter des provisions et me faire un chenil pour la nuit
dans le coin du vaisseau qu'on voulait bien m'octroyer. Pour toute
compagnie, quatre matelots  face de bouledogue, dont la probit ne
m'tait rien moins que garantie. Je reculai. Pendant plusieurs jours il
me fallut tuer le temps  parcourir les rochers voisins de Notre-Dame de
la Garde, genre d'occupation pour lequel j'ai toujours eu un got
particulier.

Enfin, j'entendis annoncer le prochain dpart d'un brick sarde qui se
rendait  Livourne. Quelques jeunes gens de bonne mine que je rencontrai
 la Cannebire, m'apprirent qu'ils taient passagers sur ce btiment,
et que nous y serions assez bien en nous concertant ensemble pour
l'approvisionnement. Le capitaine ne voulait en aucune faon se charger
du soin de notre table. En consquence, il fallut y pourvoir. Nous
prmes des vivres pour une semaine, comptant en avoir de reste, la
traverse de Marseille  Livourne, par un temps favorable ne prenant
gure plus de trois ou quatre jours. C'est une dlicieuse chose qu'un
premier voyage sur la Mditerrane, quand on est favoris d'un beau
temps, d'un navire passable et qu'on n'a pas le mal de mer. Les deux
premiers jours, je ne pouvais assez admirer la bonne toile qui m'avait
fait si bien tomber et m'exemptait compltement du malaise dont les
autres voyageurs taient cruellement tourments. Nos dners sur le pont,
par un soleil superbe, en vue des ctes de Sardaigne, taient de fort
agrables runions. Tous ces messieurs taient Italiens, et avaient la
mmoire garnie d'anecdotes plus ou moins vraisemblables, mais
trs-intressantes. L'un avait servi la cause de la libert, en Grce,
o il s'tait li avec Canaris; et nous ne nous lassions pas de lui
demander des dtails sur l'hroque incendiaire, dont la gloire semblait
prte  s'teindre, aprs avoir brill d'un clat subit et terrible
comme l'explosion de ses brlots. Un Vnitien, homme d'assez mauvais
ton, et parlant fort mal le franais, prtendait avoir command la
corvette de Byron pendant les excursions aventureuses du pote dans
l'Adriatique et l'Archipel grec. Il nous dcrivait minutieusement le
brillant uniforme dont Byron avait exig qu'il ft revtu, les orgies
qu'ils faisaient ensemble; il n'oubliait pas non plus les loges que
l'illustre voyageur avait accords  son courage. Au milieu d'une
tempte, Byron ayant engag le capitaine  venir dans sa chambre faire
avec lui une partie d'cart, celui-ci accepta l'invitation au lieu de
rester sur le pont  surveiller la manoeuvre; la partie commence, les
mouvements du vaisseau devinrent si violents, que la table et les
joueurs furent rudement renverss.

--Ramassez les cartes, et continuons, s'cria Byron.

--Volontiers, milord!

--Commandant, vous tes un brave!

Il se peut qu'il n'y ait pas un mot de vrai dans tout cela, mais il faut
convenir que l'uniforme galonn et la partie d'cart sont bien dans le
caractre de l'auteur de _Lara_; en outre, le narrateur n'avait pas
assez d'esprit pour donner  des contes ce parfum de couleur locale, et
le plaisir que j'prouvais  me trouver ainsi cte  cte avec un
compagnon du plerinage de Child-Harold, achevait de me persuader. Mais
notre traverse ne paraissait pas approcher sensiblement de son terme;
un calme plat nous avait arrts en vue de Nice; il nous y retint trois
jours entiers. La brise lgre qui s'levait chaque soir nous faisait
avancer de quelques lieues, mais elle tombait au bout de deux heures, et
la direction contraire d'un courant qui rgne le long de ces ctes, nous
ramenait tout doucement pendant la nuit au point d'o nous tions
partis. Tous les matins, en montant sur le pont, ma premire question
aux matelots tait pour connatre le nom de la ville qu'on dcouvrait
sur le rivage, et tous les matins je recevais pour rponse: _ Nizza,
signore. Ancora Nizza.  sempre Nizza!_ Je commenais  croire la
gracieuse ville de Nice doue d'une puissance magntique, qui, si elle
n'arrachait pas pice  pice tous les ferrements de notre brick, ainsi
qu'il arrive, au dire des matelots, quand on approche des ples,
exerait au moins sur le btiment une irrsistible attraction. Un vent
furieux du nord, qui nous tomba des Alpes comme une avalanche, vint me
tirer d'erreur. Le capitaine n'eut garde de manquer une si belle
occasion pour rparer le temps perdu et se _couvrit de toile_. Le
vaisseau, pris en flanc, inclinait horriblement. Toutefois je fus bien
vite accoutum  cet aspect qui m'avait alarm dans les premiers
moments; mais, vers minuit, comme nous entrions dans le golfe de la
Spezzia, la frnsie de cette _tramontana_ devint telle, que les
matelots eux-mmes commencrent  trembler en voyant l'obstination du
capitaine  laisser toutes les voiles dehors. C'tait une tempte
vritable, dont je ferai la description en beau style acadmique, une
autre fois. Cramponn  une barre de fer du pont, j'admirais avec un
sourd battement de coeur cet trange spectacle, pendant que le commandant
vnitien, dont j'ai parl plus haut, examinait d'un oeil svre le
capitaine occup  tenir la barre, et laissait chapper de temps en
temps de sinistres exclamations: C'est de la folie! disait-il... quel
enttement! cet imbcile va nous faire sombrer!... un temps pareil et
quinze voiles tendues! L'autre ne disait mot, et se contentait de
rester au gouvernail, quand un effroyable coup de vent vint le renverser
et coucher presque entirement le navire sur le flanc. Ce fut un instant
terrible. Pendant que notre malencontreux capitaine roulait au milieu
des tonneaux que la secousse avait jets sur le pont dans toutes les
directions, le Vnitien s'lanant  la barre, prit le commandement de
la manoeuvre avec une autorit illgale, il est vrai, mais bien justifie
par l'vnement et que l'instinct des matelots, joint  l'imminence du
danger, les empcha de mconnatre. Plusieurs d'entre eux, se croyant
perdus, appelaient dj la madone  leur aide. Il ne s'agit pas de la
madone, sacredieu! s'crie le commandant, au perroquet! au perroquet!
tous au perroquet! En un instant,  la voix de ce chef improvis, les
mts furent couverts de monde, les principales voiles cargues; le
vaisseau se relevant  demi, permit alors d'excuter les manoeuvres de
dtail et nous fmes sauvs.

Le lendemain, nous arrivmes  Livourne  l'aide d'une seule voile;
telle tait la violence du vent. Quelques heures aprs notre
installation  l'htel de l'_Aquila nera_, nos matelots vinrent en corps
nous faire une visite, intresse en apparence, mais qui n'avait pour
but cependant que de se rjouir avec nous du danger auquel nous venions
d'chapper. Ces pauvres diables qui gagnent  peine le morceau de morue
sche et le biscuit dont se compose leur nourriture habituelle, ne
voulurent jamais accepter notre argent, et ce fut  grand'peine que nous
parvnmes  les faire rester pour prendre leur part d'un djeuner
improvis. Une pareille dlicatesse est chose rare, surtout en Italie;
elle mrite d'tre consigne.

Mes compagnons de voyage m'avaient confi, pendant la traverse, qu'ils
accouraient pour prendre part au mouvement qui venait d'clater contre
le duc de Modne. Ils taient anims du plus vif enthousiasme; ils
croyaient toucher dj au jour de l'affranchissement de leur patrie.
Modne prise, la Toscane entire se soulverait; sans perdre de temps on
marcherait sur Rome; la France d'ailleurs ne manquerait pas de les aider
dans leur noble entreprise, etc., etc. Hlas! avant d'arriver 
Florence, deux d'entre eux furent arrts par la police du grand duc et
jets dans un cachot, o ils croupissent peut-tre encore; pour les
autres, j'ai appris plus tard qu'ils s'taient distingus dans les rangs
des patriotes de Modne et de Bologne, mais qu'attachs au brave et
malheureux Menotti, ils avaient suivi toutes ses vicissitudes et partag
son sort. Telle fut la fin tragique de ces beaux rves de libert.

Rest seul  Florence, aprs des adieux que je ne croyais pas devoir
tre ternels, je m'occupai de mon dpart pour Rome. Le moment tait
fort inopportun, et ma qualit de Franais, arrivant de Paris, me
rendait encore plus difficile l'entre des tats pontificaux. On refusa
de viser mon passe-port pour cette destination; les pensionnaires de
l'Acadmie taient vhmentement souponns d'avoir foment le mouvement
insurrectionnel de la place Colonne, et l'on conoit que le pape ne vt
pas avec empressement s'accrotre cette petite colonie de
rvolutionnaires. J'crivis  notre directeur, M. Horace Vernet, qui,
aprs d'nergiques rclamations, obtint du cardinal Bernetti
l'autorisation dont j'avais besoin.

Par une singularit remarquable, j'tais parti seul de Paris; je m'tais
trouv seul Franais dans la traverse de Marseille  Livourne; je fus
l'unique voyageur que le voiturin de Florence trouva dispos 
s'acheminer vers Rome, et c'est dans cet isolement complet que j'y
arrivai. Deux volumes de Mmoires sur l'impratrice Josphine, que le
hasard m'avait fait rencontrer chez un bouquiniste de Sienne, m'aidrent
 tuer le temps pendant que ma vieille berline cheminait paisiblement.
Mon Phaton ne savait pas un mot de franais; pour moi, je ne possdais
de la langue italienne que des phrases comme celles-ci: _Fa molto
caldo. Piove. Quando lo pranzo?_ Il tait difficile que notre
conversation ft d'un grand intrt. L'aspect du pays tait assez peu
pittoresque et le manque absolu de confortable dans les bourgs ou
villages o nous nous arrtions, achevait de me faire pester contre
l'Italie et la ncessit absurde qui m'y amenait. Mais un jour, sur les
dix heures du matin, comme nous venions d'atteindre un petit groupe de
maisons appel la Storta, le vetturino me dit tout  coup d'un air
nonchalant, en se versant un verre de vin: _Ecco Roma, signore!_ Et,
sans se retourner, il me montrait du doigt la croix de Saint-Pierre. Ce
peu de mots opra en moi une rvolution complte; je ne saurais exprimer
le trouble, le saisissement, que me causa l'aspect lointain de la ville
ternelle, au milieu de cette immense plaine nue et dsole... Tout 
mes yeux devint grand, potique, sublime; l'imposante majest de la
_Piazza del popolo_, par laquelle on entre dans Rome, en venant de
France, vint encore, quelque temps aprs, augmenter ma religieuse
motion; et j'tais tout rveur quand les chevaux, dont j'avais cess de
maudire la lenteur, s'arrtrent devant un palais de noble et svre
apparence. C'tait l'Acadmie.

La _villa Medici_, qu'habitent les pensionnaires et le directeur de
l'Acadmie de France, fut btie en 1557 par Annibal Lippi; Michel-Ange
ensuite y ajouta une aile et quelques embellissements; elle est situe
sur cette portion du _Monte Pincio_ qui domine la ville, et de laquelle
on jouit d'une des plus belles vues qu'il y ait au monde.  droite,
s'tend la promenade du Pincio; c'est l'avenue des Champs-lyses de
Rome. Chaque soir, au moment o la chaleur commence  baiser, elle est
inonde de promeneurs  pied,  cheval, et surtout en calche
dcouverte, qui, aprs avoir anim pendant quelque temps la solitude de
ce magnifique plateau, en descendent prcipitamment au coup de sept
heures, et se dispersent comme un essaim de moucherons emports par le
vent. Telle est la crainte presque superstitieuse qu'inspire aux Romains
le _mauvais air_, que si un petit nombre de promeneurs attards,
narguant l'influence pernicieuse de l'_aria cattiva_, s'arrte encore
aprs la disparition de la foule, pour admirer la pompe du majestueux
paysage dploy par le soleil couchant derrire le _Monte Mario_, qui
borne l'horizon de ce ct, vous pouvez en tre sr, ces imprudents
rveurs sont trangers.

 gauche de la villa, l'avenue du Pincio aboutit sur la petite place de
la Trinita del Monte, orne d'un oblisque, et d'o un large escalier de
marbre descend dans Rome et sert de communication directe entre le haut
de la colline et la place d'Espagne.

Du ct oppos, le palais s'ouvre sur de beaux jardins, dessins dans le
got de Lentre, comme doivent l'tre les jardins de toute honnte
acadmie. Un bois de lauriers et de chnes verts lev sur une terrasse
en fait partie, born d'un ct par les remparts de Rome, et, de
l'autre, par le couvent des Ursulines franaises attenant aux terrains
de la villa Medici.

En face, on aperoit au milieu des champs incultes de la villa Borghse,
la triste et dsole maison de campagne qu'habita Raphal; et, comme
pour assombrir encore ce mlancolique tableau, une ceinture de
pins-parasols, en tous temps couverte d'une noire arme de corbeaux,
l'encadre  l'horizon.

Telle est,  peu prs, la topographie vraiment royale dont la
munificence du gouvernement franais a dot ses artistes pendant le
temps de leur sjour  Rome. Les appartements du directeur y sont d'une
somptuosit remarquable; bien des ambassadeurs seraient heureux d'en
possder de pareils. Les chambres des pensionnaires,  l'exception de
deux ou trois, sont, au contraire, petites, incommodes, et surtout
excessivement mal meubles. Je parie qu'un marchal des logis de la
caserne Popincourt,  Paris, est mieux partag, sous ce rapport, que je
ne l'tais au palais de l'Accademia di Francia. Dans le jardin sont la
plupart des ateliers des peintres et sculpteurs; les autres sont
dissmins dans l'intrieur de la maison et sur un petit balcon lev,
donnant sur le jardin des Ursulines, d'o l'on aperoit la chane de la
Sabine, le Monte Cavo et le camp d'Annibal. De plus une bibliothque,
totalement dpourvue d'ouvrages nouveaux, mais assez bien fournie en
livres classiques, est ouverte jusqu' trois heures aux lves
laborieux, et prsente au dsoeuvrement de ceux qui ne le sont pas une
ressource contre l'ennui. Car il faut dire que la libert dont ils
jouissent est  peu prs illimite. Les pensionnaires sont bien tenus
d'envoyer tous les ans  l'Acadmie de Paris, un tableau, un dessin, une
mdaille ou une partition, mais, ce travail une fois fait, ils peuvent
employer leur temps comme bon leur semble, o mme ne pas l'employer du
tout, sans que personne ait rien  y voir. La tche du directeur se
borne  administrer l'tablissement et  surveiller l'excution du
rglement qui le rgit. Quant  la direction des tudes, il n'exerce 
cet gard aucune influence. Cela se conoit: les vingt-deux lves
pensionns, s'occupant de cinq arts, frres, si l'on veut mais
diffrents, il n'est pas possible  un seul homme de les possder tous,
et il serait mal venu de donner son avis sur ceux qui lui sont
trangers.




XXXIII

Les pensionnaires de l'Acadmie.--Flix Mendelssohn


L'_Ave Maria_ venait de sonner quand je descendis de voiture  la porte
de l'Acadmie; cette heure tant celle du dner, je m'empressai de me
faire conduire au rfectoire, o l'on venait de m'apprendre que tous mes
nouveaux camarades taient runis. Mon arrive  Rome ayant t retarde
par diverses circonstances, comme je l'ai dit plus haut, on n'attendait
plus que moi; et  peine eus-je mis le pied dans la vaste salle o
sigeaient bruyamment autour d'une table bien garnie une vingtaine de
convives, qu'un hourra  faire tomber les vitres, s'il y en avait eu,
s'leva  mon aspect.

--Oh! Berlioz! Berlioz! oh! cette tte! oh! ces cheveux! oh! ce nez! Dis
donc, Jalay, il t'enfonce joliment pour le nez!

--Et toi, il te _recale_ firement pour les cheveux!

--Mille dieux! quel toupet!

--H! Berlioz! tu ne me reconnais pas? Te rappelles tu la sance de
l'Institut, tes sacres timbales qui ne sont pas parties pour
l'_incendie_ de _Sardanapale_? tait-il furieux! Mais, ma foi, il y
avait de quoi! Voyons donc, tu ne me reconnais pas?

--Je vous reconnais bien; mais votre nom....

--Ah, tiens! il me dit _vous_.. Tu te _manires_, mon vieux; on se
tutoie tout de suite ici.

--Eh bien! comment t'appelles-tu?

--Il s'appelle Signol.

--Mieux que a, Rossignol.

--Mauvais, mauvais le calembour!

--Absurde.

--Laissez-le donc s'asseoir!

--Qui? le calembour?

--Non, Berlioz.

--Oh! Fleury, apportez-nous du punch... et du fameux; a vaudra mieux
que les btises de cet autre qui veut faire le malin.

--Enfin, voil notre section de musique au complet!

--H! Monfort[42], voil ton collgue!

--H, Berlioz! voil _ton fort_!

--C'est _mon fort_.

--C'est _son fort_.

--C'est _notre fort_.

--Embrassez-vous.

--Embrassons-nous.

--Ils ne s'embrasseront pas!

--Ils s'embrasseront!

--Ils ne s'embrasseront pas!

--Si!

--Non!

--Ah ! mais pendant qu'ils crient, tu manges tout le macaroni, toi!
aurais-tu la bont de m'en laisser un peu?

--Eh bien! embrassons-le tous et que a finisse!

--Non, que a commence! voil le punch! ne bois pas ton vin.

--Non, plus de vin.

-- bas le vin!

--Cassons les bouteilles! gare, Fleury!

--Pinck, panck!

--Messieurs, ne cassez pas les verres au moins, il en faut pour le
punch: je ne pense pas que vous vouliez le boire dans de petits verres.

--Ah, les petits verres! fi donc!

--Pas mal, Fleury! ce n'est pas maladroit; sans a tout y passait.

Fleury est le nom du factotum de la maison; ce brave homme, si digne 
tous gards de la confiance que lui accordent les directeurs de
l'Acadmie, est en possession depuis longues annes de servir  table
les pensionnaires; il a vu tant de scnes semblables  celle que je
viens de dcrire, qu'il n'y fait plus attention et garde en pareil cas
un srieux de glace, dont le contraste est vraiment plaisant. Quand je
fus un peu revenu de l'tourdissement que devait me causer un tel
accueil, je m'aperus que le salon o je me trouvais offrait l'aspect le
plus bizarre. Sur l'un des murs sont encadrs les portraits des anciens
pensionnaires, au nombre de cinquante environ; sur l'autre, qu'on ne
peut regarder sans rire, d'effroyables fresques de grandeur naturelle
talent une suite de caricatures dont la monstruosit grotesque ne peut
se dcrire, et dont les originaux ont tous habit l'Acadmie.
Malheureusement l'espace manque aujourd'hui pour continuer cette
curieuse galerie, et les nouveaux venus dont l'extrieur prte  la
charge ne peuvent plus tre admis aux honneurs du grand salon.

Le soir mme, aprs avoir salu M. Vernet, je suivis mes camarades au
lieu habituel de leurs runions, le fameux caf Greco. C'est bien la
plus dtestable taverne qu'on puisse trouver: sale, obscure et humide,
rien ne peut justifier la prfrence que lui accordent les artistes de
toutes les nations fixs  Rome. Mais son voisinage de la place
d'Espagne et du restaurant Lepri qui est en face, lui amne un nombre
considrable de chalands. On y tue le temps  fumer d'excrables
cigares, en buvant du caf qui n'est gure meilleur, qu'on vous sert,
non point sur des tables de marbre comme partout ailleurs, mais sur de
petits guridons de bois, larges comme la calotte d'un chapeau, et noirs
et gluants comme les murs de cet aimable lieu. Le _Caf Greco_
cependant, est tellement frquent par les artistes trangers, que la
plupart s'y font adresser leurs lettres, et que les nouveaux dbarqus
n'ont rien de mieux  faire que de s'y rendre pour trouver des
compatriotes.

Le lendemain, je fis la connaissance de Flix Mendelssohn qui tait 
Rome depuis quelques semaines. Je raconterai, dans mon premier voyage en
Allemagne, cette entrevue et les incidents qui en furent la suite.




XXXIV

Drame.--Je quitte Rome.--De Florence  Nice.--Je reviens
 Rome.--Il n'y a personne de mort.

    On a vu des fusils partir qui n'taient
    pas chargs, dit-on. On a vu souvent
    encore, je crois, des pistolets chargs
    qui ne sont pas partis.


Je passai quelque temps  me faonner tant bien que mal  cette
existence si nouvelle pour moi. Mais une vive inquitude, qui, ds le
lendemain de mon arrive, s'tait empare de mon esprit, ne me laissait
d'attention ni pour les objets environnants ni pour le cercle social o
je venais d'tre si brusquement introduit. Je n'avais pas trouv  Rome
des lettres de Paris qui auraient d m'y prcder de plusieurs jours. Je
les attendis pendant trois semaines avec une anxit croissante; aprs
ce temps, incapable de rsister davantage au dsir de connatre la cause
de ce silence mystrieux, et malgr les remontrances amicales de M.
Horace Vernet, qui essaya d'empcher un coup de tte, en m'assurant
qu'il serait oblig de me rayer de la liste des pensionnaires de
l'Acadmie si je quittais l'Italie, je m'obstinai  rentrer en France.

En repassant  Florence, une esquinancie assez violente vint me clouer
au lit pendant huit jours. Ce fut alors que je fis la connaissance de
l'architecte danois Schlick, aimable garon et artiste d'un talent
class trs-haut par les connaisseurs. Pendant cette semaine de
souffrances, je m'occupai  rinstrumenter la scne du Bal de ma
symphonie fantastique, et j'ajoutai  ce morceau la _Coda_ qui existe
maintenant. Je n'avais pas fini ce travail quand, le jour de ma premire
sortie, j'allai  la poste demander mes lettres. Le paquet qu'on me
prsenta contenait une ptre d'une impudence si extraordinaire et si
blessante pour un homme de l'ge et du caractre que j'avais alors,
qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Deux larmes de
rage jaillirent de mes yeux, et mon parti fut pris instantanment. Il
s'agissait de voler  Paris, o j'avais  tuer sans rmission deux
femmes coupables et un innocent[43]. Quant  me tuer, moi, aprs ce beau
coup, c'tait de rigueur, on le pense bien. Le plan de l'expdition fut
conu en quelques minutes. On devait  Paris redouter mon retour, on me
connaissait... Je rsolus de ne m'y prsenter qu'avec de grandes
prcautions et sous un dguisement. Je courus chez Schlick, qui
n'ignorait pas le sujet du drame dont j'tais le principal acteur. En me
voyant si ple:

--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il?

--Voyez, lui dis-je, en lui tendant la lettre; lisez.

--Oh! c'est monstrueux, rpondit-il aprs avoir lu. Qu'allez-vous faire?

L'ide me vint aussitt de le tromper, pour pouvoir agir librement.

--Ce que je vais faire? Je persiste  rentrer en France, mais je vais
chez mon pre au lieu de retourner  Paris.

--Oui, mon ami, vous avez raison, allez dans votre famille; c'est l
seulement que vous pourrez avec le temps, oublier vos chagrins et calmer
l'effrayante agitation o je vous vois. Allons, du courage!

--J'en ai; mais il faut que je parte tout de suite; je ne rpondrais pas
de moi demain.

--Rien n'est plus ais que de vous faire partir ce soir; je connais
beaucoup de monde ici,  la police,  la poste; dans deux heures j'aurai
votre passe-port, et dans cinq votre place dans la voiture du courrier.
Je vais m'occuper de tout cela; rentrez dans votre htel faire vos
prparatifs, je vous y rejoindrai.

Au lieu de rentrer, je m'achemine vers le quai de l'Arno, o demeurait
une marchande de modes franaise. J'entre dans son magasin, et tirant ma
montre:

--Madame, lui dis-je, il est midi; je pars ce soir par le courrier,
pouvez-vous, avant cinq heures, prparer pour moi une toilette complte
de femme de chambre, robe, chapeau, voile vert, etc.? Je vous donnerai
ce que vous voudrez, je ne regarde pas  l'argent.

La marchande se consulte un instant et m'assure que tout sera prt avant
l'heure indique. Je donne des arrhes et rentre, sur l'autre rive de
l'Arno,  l'htel des _Quatre nations_, o je logeais. J'appelle le
premier sommelier:

--Antoine, je pars  six heures pour la France; il m'est impossible
d'emporter ma malle, le courrier ne peut la prendre; je vous la confie.
Envoyez-la par la premire occasion sre  mon pre dont voici
l'adresse.

Et prenant la partition de la scne du Bal[44] dont la _coda_ n'tait
pas entirement instrumente, j'cris en tte: _Je n'ai pas le temps de
finir; s'il prend fantaisie  la socit des concerts de Paris
d'excuter ce morceau en l'_ABSENCE _de l'auteur, je prie Habeneck de
doubler  l'octave basse, avec les clarinettes et les cors, le passage
des fltes plac sur la dernire rentre du thme, et d'crire  plein
orchestre les accords qui suivent; cela suffira pour la conclusion._

Puis, je mets la partition de ma symphonie fantastique, adresse sous
enveloppe  Habeneck, dans une valise, avec quelques hardes; j'avais une
paire de pistolets  deux coups, je les charge convenablement; j'examine
et je place dans mes poches deux petites bouteilles de
rafrachissements, tels que laudanum, strychnine; et la conscience en
repos au sujet de mon arsenal, je m'en vais attendre l'heure du dpart,
en parcourant sans but les rues de Florence, avec cet air malade,
inquiet et inquitant des chiens enrags.

 cinq heures, je retourne chez ma modiste; on m'essaye ma parure qui va
fort bien. En payant le prix convenu, je donne vingt francs de trop: une
jeune ouvrire, assise devant le comptoir s'en aperoit et veut me le
faire observer; mais la matresse du magasin, jetant d'un geste rapide
mes pices d'or dans son tiroir, la repousse et l'interrompt par un:

Allons, petite bte, laissez monsieur tranquille! croyez-vous qu'il ait
le temps d'couter vos sottises! et rpondant  mon sourire ironique
par un salut curieux mais plein de grce: Mille remercments, monsieur,
j'augure bien du succs; vous serez charmante, sans aucun doute, dans
votre petite comdie.

Six heures sonnent enfin; mes adieux faits  ce vertueux Schlick qui
voyait en moi une brebis gare et blesse rentrant au bercail, ma
parure fminine soigneusement serre dans une des poches de la voiture,
je salue du regard le Perse de Benvenuto, et sa fameuse inscription:
_Si quis te lserit, ego tuus ultor ero_[45] et nous partons.

Les lieues se succdent, et toujours entre le courrier et moi rgne un
profond silence. J'avais la gorge et les dents serres: je ne mangeais
pas, je ne parlais pas. Quelques mots furent changs seulement vers
minuit, au sujet des pistolets dont le prudent conducteur ta les
capsules et qu'il cacha ensuite sous les coussins de la voiture. Il
craignait que nous ne vinssions  tre attaqus, et en pareil cas,
disait-il, on ne doit jamais montrer la moindre intention de se dfendre
quand on ne veut pas tre assassin.

-- votre aise, lui rpondis-je, je serais bien fch de nous
compromettre, et je n'en veux pas aux brigands!

Arriv  Gnes, sans avoir aval autre chose que le jus d'une orange, au
grand tonnement de mon compagnon de voyage qui ne savait trop si
j'tais de ce monde ou de l'autre, je m'aperois d'un nouveau malheur:
mon costume de femme tait perdu. Nous avions chang de voiture  un
village nomm _Pietra santa_ et, en quittant celle qui nous amenait de
Florence, j'y avais oubli tous mes atours. Feux et tonnerres!
m'criai-je, ne semble-t-il pas qu'un bon ange maudit veuille m'empcher
d'excuter mon projet! C'est ce que nous verrons!

Aussitt, je fais venir un domestique de place parlant le franais et le
gnois. Il me conduit chez une modiste. Il tait prs de midi; le
courrier repartait  six heures. Je demande un nouveau costume; on
refuse de l'entreprendre ne pouvant l'achever en si peu de temps. Nous
allons chez une autre, chez deux autres, chez trois autres modistes,
mme refus. Une enfin annonce qu'elle va rassembler plusieurs ouvrires
et qu'elle essayera de me parer avant l'heure du dpart.

Elle tient parole, je suis repar. Mais pendant que je courais ainsi les
grisettes, ne voil-t-il pas la police sarde qui s'avise, sur
l'inspection de mon passe-port, de me prendre pour un missaire de la
rvolution de Juillet, pour un co-carbonaro, pour un conspirateur, pour
un librateur, de refuser de viser ledit passe-port pour Turin, et de
m'enjoindre de passer par Nice!

--Eh! mon Dieu, visez pour Nice, qu'est-ce que cela me fait? je
passerai par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe!...

Lequel des deux tait le plus splendidement niais, de la police, qui ne
voyait dans tous les Franais que des missionnaires de la rvolution, ou
de moi, qui me croyais oblig de ne pas mettre le pied dans Paris sans
tre dguis en femme, comme si tout le monde, en me reconnaissant, et
d lire sur mon front le projet qui m'y ramenait; ou, comme si, en me
cachant vingt-quatre heures dans un htel, je n'eusse pas d trouver
cinquante marchandes de modes pour une, capables de me fagoter 
merveille?

Les gens passionns sont charmants, ils s'imaginent que le monde entier
est proccup de leur passion quelle qu'elle soit, et ils mettent une
bonne foi vraiment difiante  se conformer  cette opinion.

Je pris donc la route de Nice, sans dcolrer. Je repassais mme avec
beaucoup de soin dans ma tte, la petite _comdie_ que j'allais jouer en
arrivant  Paris. Je me prsentais chez mes _amis_, sur les neuf heures
du soir, au moment o la famille tait runie et prte  prendre le th;
je me faisais annoncer comme la femme de chambre de madame la comtesse
M... charge d'un message important et press; on m'introduisait au
salon, je remettais une lettre, et pendant qu'on s'occupait  la lire,
tirant de mon sein mes deux pistolets doubles, je cassais la tte au
numro un, au numro deux, je saisissais par les cheveux le numro
trois, je me faisais reconnatre, malgr ses cris, je lui adressais mon
troisime compliment; aprs quoi, avant que ce concert de voix et
d'instruments et attir des curieux, je me lchais sur la tempe droite
le quatrime argument irrsistible, et si le pistolet venait  rater
(cela c'est vu) je me htais d'avoir recours  mes petits flacons. Oh!
la jolie scne! C'est vraiment dommage qu'elle ait t supprime!

Cependant, malgr ma rage condense, je me disais parfois en cheminant:
Oui, cela sera un moment bien agrable! Mais la ncessit de me tuer
ensuite, est assez... fcheuse. Dire adieu ainsi au monde,  l'art; ne
laisser d'autre rputation que celle d'un brutal qui ne savait pas
vivre; n'avoir pas termin ma premire symphonie; avoir en tte d'autres
partitions... plus grandes... Ah!... c'est... Et revenant  mon ide
sanglante: Non, non, non, non, non, il faut qu'ils meurent tous, il le
faut et cela sera! cela sera!... Et les chevaux trottaient, m'emportant
vers la France. La nuit vint, nous suivions la route de la Corniche,
taille dans le rocher  plus de cent toises au-dessus de la mer, qui
baigne en cet endroit le pied des Alpes.--L'amour de la vie et l'amour
de l'art, depuis une heure, me rptaient secrtement mille douces
promesses, et je les laissais dire; je trouvais mme un certain charme 
les couter, quand, tout d'un coup, le postillon ayant arrt ses
chevaux pour mettre le sabot aux roues de la voiture, cet instant de
silence me permit d'entendre les sourds rlements de la mer, qui brisait
furieuse au fond du prcipice. Ce bruit veilla un cho terrible et fit
clater dans ma poitrine une nouvelle tempte, plus effrayante que
toutes celles qui l'avaient prcde. Je rlai comme la mer, et,
m'appuyant de mes deux mains sur la banquette o j'tais assis, je fis
un mouvement convulsif comme pour m'lancer en avant, en poussant un
_Ha!_ si rauque, si sauvage, que le malheureux conducteur, bondissant de
ct, crut dcidment avoir pour compagnon de voyage quelque diable
contraint de porter un morceau de la vraie croix.

Cependant, l'intermittence existait, il fallait le reconnatre; il y
avait lutte entre la vie et la mort. Ds que je m'en fus aperu, je fis
ce raisonnement qui ne me semble point trop saugrenu, vu le temps et le
lieu: Si je profitais du bon moment (le bon moment tait celui o la
vie venait coqueter avec moi; j'allais me rendre, on le voit,) si je
profitais, dis-je, du bon moment pour me cramponner de quelque faon et
m'appuyer sur quelque chose, afin de mieux rsister au retour du
mauvais; peut-tre viendrais-je  bout de prendre une rsolution...
vitale; voyons donc. Nous traversions  cette heure un petit village
sarde[1], sur une plage au niveau de la mer qui ne rugissait pas trop.
On s'arrte pour changer de chevaux, je demande au conducteur le temps
d'crire une lettre; j'entre dans un petit caf, je prends un chiffon de
papier, et j'cris au directeur de l'Acadmie de Rome, M. Horace Vernet,
_de vouloir bien me conserver sur la liste des pensionnaires, s'il ne
m'en avait pas ray; que je n'avais pas encore enfreint le rglement, et
que_ JE M'ENGAGEAIS SUR L'HONNEUR _ ne pas passer la frontire
d'Italie, jusqu' ce que sa rponse me ft parvenue  Nice, o j'allais
l'attendre_.

Ainsi li par ma parole et sr de pouvoir toujours en revenir  mon
projet de Huron, si, exclu de l'Acadmie, priv de ma pension, je me
trouvais sans feu, ni lieu, ni sou ni maille, je remontai plus
tranquillement en voiture; je m'aperus mme tout  coup que... _j'avais
faim_, n'ayant rien mang depuis Florence.  bonne grosse nature!
dcidment j'tais repris.

J'arrivai  cette bienheureuse ville de Nice, grondant encore un peu.
J'attendis quelques jours; vint la rponse de M. Vernet; rponse
amicale, bienveillante, paternelle, dont je fus profondment touch. Ce
grand artiste, sans connatre le sujet de mon trouble, me donnait des
conseils qui s'y appliquaient on ne peut mieux; il m'indiquait le
travail et l'amour de l'art comme les deux remdes souverains contre les
tourmentes morales; il m'annonait que mon nom tait rest sur la liste
des pensionnaires, que le ministre ne serait pas instruit de mon quipe
et que je pouvais revenir  Rome ou l'on me recevrait  bras ouverts.

--Allons, ils sont sauvs, dis-je en soupirant profondment. Et si je
vivais, maintenant! Si je vivais tranquillement, heureusement,
musicalement? Oh! la plaisante affaire!... Essayons.

Voil que j'aspire l'air tide et embaum de Nice  pleins poumons:
voil la vie et la joie qui accourent  tire d'aile, et la musique qui
m'embrasse, et l'avenir qui me sourit; et je reste  Nice un mois entier
 errer dans les bois d'orangers,  me plonger dans la mer,  dormir sur
les bruyres des montagnes de Villefranche,  voir, du haut de ce
radieux observatoire les navires venir, passer et disparatre
silencieusement. Je vis entirement seul, j'cris l'ouverture du _Roi
Lear_, je chante, je crois en Dieu. Convalescence.

C'est ainsi que j'ai pass  Nice les vingt plus beaux jours de ma vie.
 Nizza!

Mais la police du roi de Sardaigne vint encore troubler mon paisible
bonheur et m'obliger  y mettre terme.

J'avais fini par changer quelques paroles au caf avec deux officiers
de la garnison pimontaise; il m'arriva mme un jour de faire avec eux
une partie de billard; cela suffit pour inspirer au chef de la police
des soupons graves sur mon compte.

--videmment, ce jeune musicien franais n'est pas venu  Nice pour
assister aux reprsentations de _Matilde di Sabran_ (le seul ouvrage
qu'on y entendt alors), il ne va jamais au thtre. Il passe des
journes entires dans les rochers de Villefranche... il attend un
signal de quelque vaisseau rvolutionnaire... il ne dne pas  table
d'hte... pour viter les insidieuses conversations des agents secrets.
Le voil qui se lie tout doucement avec les chefs de nos rgiments... il
va entamer avec eux les ngociations dont il est charg au nom de la
_jeune Italie_; cela est clair, la conspiration est flagrante!

 grand homme! politique profond, tu es dlirant, va!

Je suis mand au bureau de police et interrog en formes.

--Que faites-vous ici, monsieur?

--Je me rtablis d'une maladie cruelle; je compose, je rve, je remercie
Dieu d'avoir fait un si beau soleil, une mer si belle, des montagnes si
verdoyantes.

--Vous n'tes pas peintre?

--Non, monsieur.

--Cependant, on vous voit partout, un album  la main et dessinant
beaucoup; seriez-vous occup  lever des plans?

--Oui je _lve le plan_ d'une ouverture du _Roi Lear_, c'est--dire,
j'ai lev ce plan, car le dessin et l'instrumentation en sont termins;
je crois mme que l'entre en sera formidable!

--Comment l'entre? qu'est-ce que ce roi Lear?

--Hlas! monsieur, c'est un vieux bonhomme de roi d'Angleterre.

--D'Angleterre!

--Oui, qui vcut, au dire de Shakespeare, il y a quelque dix-huit cents
ans, et qui eut la faiblesse de partager son royaume  deux filles
sclrates qu'il avait, et qui le mirent  la porte quand il n'eut plus
rien  leur donner. Vous voyez qu'il y a peu de rois...

--Ne parlons pas du roi!... Vous entendez par ce mot instrumentation?...

--C'est un terme de musique.

--Toujours ce prtexte! Je sais trs-bien, monsieur, qu'on ne compose
pas ainsi de la musique sans piano, seulement avec un album et un
crayon, en marchant silencieusement sur les grves! Ainsi donc, veuillez
me dire o vous comptez aller, on va vous rendre votre passe-port; vous
ne pouvez rester  Nice plus longtemps.

--Alors, je retournerai  Rome, en composant encore sans piano, avec
votre permission.

Ainsi fut fait. Je quittai Nice le lendemain, fort contre mon gr, il
est vrai, mais le coeur lger et plein d'_allegria_, et bien vivant et
bien guri. Et c'est ainsi qu'une fois encore on a vu _des pistolets
chargs qui ne sont pas partis_.

C'est gal, je crois que ma _petite comdie_ avait un certain intrt,
et c'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas t reprsente.




XXXV

Les thtres de Gnes et de Florence.--_I Montecchi ed i
Capuletti_ de Bellini.--Romo jou par une femme.--_La
Vestale_ de Paccini.--Licinius jou par une femme. L'organiste
de Florence.--La fte _del Corpus Domini_--Je
rentre  l'Acadmie.


En repassant  Gnes, j'allai entendre l'_Agnese_ de Par. Cet opra fut
clbre  l'poque de transition crpusculaire qui prcda _le lever_ de
Rossini.

L'impression de froid ennui dont il m'accabla tenait sans doute  la
dtestable excution qui en paralysait les beauts. Je remarquai d'abord
que, suivant la louable habitude de certaines gens qui, bien
qu'incapables de rien _faire_, se croient appeles  tout _refaire_ ou
retoucher, et qui de leur coup d'oeil d'aigle aperoivent tout de suite
ce qui manque dans un ouvrage, on avait renforc d'une grosse caisse
l'instrumentation sage et modre de Par; de sorte qu'cras sous le
tampon du maudit instrument, cet orchestre, qui n'avait pas t crit de
manire  lui rsister, disparaissait entirement. Madame Ferlotti
chantait (elle se gardait bien de le jouer) le rle d'Agnse. En
cantatrice qui sait,  un franc prs, ce que son gosier lui rapporte par
an, elle rpondait  la douloureuse folie de son pre par le plus
imperturbable sang-froid, la plus complte insensibilit; on et dit
qu'elle ne faisait qu'une rptition de son rle, indiquant  peine les
gestes, et chantant sans expression pour ne pas se fatiguer.

L'orchestre m'a paru passable. C'est une petite troupe fort inoffensive;
mais les violons jouent juste et les instruments  vent suivent assez
bien la mesure.  propos de violons... pendant que je m'ennuyais dans sa
ville natale, Paganini enthousiasmait tout Paris. Maudissant le mauvais
destin qui me privait de l'entendre, je cherchai au moins  obtenir de
ses compatriotes quelques renseignements sur lui; mais les Gnois sont,
comme les habitants de toutes les ville de commerce, fort indiffrents
pour les beaux-arts. Ils me parlrent trs-froidement de l'homme
extraordinaire que l'Allemagne, la France et l'Angleterre ont accueilli
avec acclamations. Je demandai la maison de son pre, on ne put me
l'indiquer.  la vrit, je cherchai aussi dans Gnes le temple, la
pyramide, enfin le monument que je pensais avoir t lev  la mmoire
de Colomb, et le buste du grand homme qui dcouvrit le Nouveau Monde n'a
pas mme frapp une fois mes regards, pendant que j'errais dans les rues
de l'ingrate cit qui lui donna naissance et dont il fit la gloire.

De toutes les capitales d'Italie, aucune ne m'a laiss d'aussi gracieux
souvenirs que Florence. Loin de m'y sentir dvor de spleen, comme je le
fus plus tard  Rome et  Naples, compltement inconnu, ne connaissant
personne, avec quelques poignes de piastres  ma disposition, malgr la
brche norme que la course de Nice avait faite  ma fortune, jouissant
en consquence de la plus entire libert, j'y ai pass de bien douces
journes, soit  parcourir ses nombreux monuments, en rvant de Dante et
de Michel-Ange, soit  lire Shakespeare dans les bois dlicieux qui
bordent la rive gauche de l'Arno et dont la solitude profonde me
permettait de crier  mon aise d'admiration. Sachant bien que je ne
trouverais pas dans la capitale de la Toscane ce que Naples et Milan me
faisaient tout au plus esprer, je ne songeais gure  la musique, quand
les conversations de table d'hte m'apprirent que le nouvel opra de
Bellini (_I Montecchi ed i Capuletti_) allait tre reprsent. On disait
beaucoup de bien de la musique, mais aussi beaucoup du libretto, ce qui,
eu gard au peu de cas que les Italiens font pour l'ordinaire des
paroles d'un opra, me surprenait trangement. Ah! ah! c'est une
innovation!!! je vais donc, aprs tant de misrables essais lyriques sur
ce beau drame, entendre un vritable opra de _Romo_, digne du gnie de
Shakespeare! Quel sujet! comme tout y est dessin pour la musique!...
D'abord le bal blouissant dans la maison de Capulet, o, au milieu d'un
essaim tourbillonnant de beauts, le jeune Montaigu aperoit pour la
premire fois la _sweet Juliet_, dont la fidlit doit lui coter la
vie; puis ces combats furieux, dans les rues de Vrone, auxquels le
bouillant _Tybalt_ semble prsider comme le gnie de la colre et de la
vengeance; cette inexprimable scne de nuit au balcon de Juliette, o
les deux amants murmurent un concert d'amour tendre, doux et pur comme
les rayons de l'astre des nuits qui les regarde en souriant amicalement;
les piquantes bouffonneries de l'insouciant Mercutio, le naf caquet de
la vieille nourrice, le grave caractre de l'ermite, cherchant
inutilement  ramener un peu de calme sur ces flots d'amour et de haine
dont le choc tumultueux retentit jusque dans sa modeste cellule... puis
l'affreuse catastrophe, l'ivresse du bonheur aux prises avec celle du
dsespoir, de voluptueux soupirs changs en rle de mort, et enfin le
serment solennel des deux familles ennemies jurant, trop tard, sur le
cadavre de leurs malheureux enfants, d'teindre la haine qui fit verser
tant de sang et de larmes. Je courus au thtre de la Pergola. Les
choristes nombreux qui couvraient la scne me parurent assez bons; leurs
voix sonores et mordantes; il y avait surtout une douzaine de petits
garons de quatorze  quinze ans, dont les _contralti_ taient d'un
excellent effet. Les personnages se prsentrent successivement et
chantrent tous faux,  l'exception de deux femmes, dont l'une, _grande
et forte_, remplissait le rle de _Juliette_, et l'autre, _petite et
grle_, celui de _Romo_.--Pour la troisime ou quatrime fois aprs
Zingarelli et Vacca, crire encore Romo pour une femme!... Mais, au
nom de Dieu, est-il donc dcid que l'amant de Juliette doit paratre
dpourvu des attributs de la virilit? Est-il un enfant, celui qui, en
trois passes, perce le coeur du _furieux Tybalt, le hros de l'escrime_,
et qui, plus tard, aprs avoir bris les portes du tombeau de sa
matresse, d'un bras ddaigneux, tend mort sur les degrs du monument
le comte Pris qui l'a provoqu? Et son dsespoir au moment de l'exil,
sa sombre et terrible rsignation en apprenant la mort de Juliette, son
dlire convulsif aprs avoir bu le poison, toutes ces passions
volcaniques germent-elles d'ordinaire dans l'me d'un eunuque?

Trouverait-on que l'effet musical de deux voix fminines est le
meilleur?... Alors,  quoi bon des tnors, des basses, des barytons?
Faites donc jouer tous les rles par des soprani ou des contralti, Mose
et Othello ne seront pas beaucoup plus tranges avec une voix flte que
ne l'est Romo. Mais il faut en prendre son parti; la composition de
l'ouvrage va me ddommager...

Quel dsappointement!!! dans le libretto il n'y a point de bal chez
Capulet, point de Mercutio, point de nourrice babillarde, point d'ermite
grave et calme, point de scne au balcon, point de sublime monologue
pour Juliette recevant la fiole de l'ermite, point de duo dans la
cellule entre Romo banni et l'ermite dsol; point de Shakespeare,
rien; un ouvrage manqu. Et c'est un grand pote, pourtant, c'est Flix
Romani, que les habitudes mesquines des thtres lyriques d'Italie ont
contraint  dcouper un si pauvre libretto dans le chef-d'oeuvre
shakespearien!

Le musicien, toutefois, a su rendre fort belle une des principales
situations;  la fin d'un acte, les deux amants, spars de force par
leurs parents furieux, s'chappent un instant des bras qui les
retenaient et s'crient en s'embrassant: Nous nous reverrons aux
cieux. Bellini a mis, sur les paroles qui expriment cette ide, une
phrase d'un mouvement vif, passionn, pleine d'lan et _chante 
l'unisson_ par les deux personnages. Ces deux voix, vibrant ensemble
comme une seule, symbole d'une union parfaite, donnent  la mlodie une
force d'impulsion extraordinaire; et, soit par l'encadrement de la
phrase mlodique et la manire dont elle est ramene, soit par
l'tranget bien motive de cet unisson auquel on est loin de
s'attendre, soit enfin par la mlodie elle-mme, j'avoue que j'ai t
remu  l'improviste et que j'ai applaudi avec transport. On a
singulirement abus, depuis lors, des duos  l'unisson.--Dcid  boire
le calice jusqu' la lie, je voulus, quelques jours aprs, entendre _la
Vestale_ de Paccini. Quoique ce que j'en connaissais dj m'et bien
prouv qu'elle n'avait de commun avec l'oeuvre de Spontini que le titre,
je ne m'attendais  rien de pareil... Licinius tait encore jou par une
femme... Aprs quelques instants d'une pnible attention, j'ai d
m'crier, comme Hamlet: Ceci est de l'absinthe! et ne me sentant pas
capable d'en avaler davantage, je suis parti au milieu du second acte,
donnant un terrible coup de pied dans le parquet, qui m'a si fort
endommag le gros orteil que je m'en suis ressenti pendant trois
jours.--Pauvre Italie!... Au moins, va-t-on me dire, dans les glises,
la pompe musicale doit-tre digne des crmonies auxquelles elle se
rattache. Pauvre Italie!... On verra plus tard quelle musique on fait 
Rome, dans la capitale du monde chrtien: en attendant, voil ce que
j'ai entendu de mes propres oreilles pendant mon sjour  Florence.

C'tait peu aprs l'explosion de Modne et de Bologne; les deux fils de
Louis Bonaparte y avaient pris part; leur mre, la reine Hortense,
fuyait avec l'un d'eux; l'autre venait d'expirer dans les bras de son
pre. On clbrait le service funbre; toute l'glise tendue de noir, un
immense appareil funraire de prtres, de catafalques, de flambeaux,
invitaient moins aux tristes et grandes penses que les souvenirs
veills dans l'me par le nom de celui pour qui l'on priait.........
Bonaparte!... il s'appelait ainsi!... C'tait _son_ neveu!... presque
_son_ petit-fils!... mort  vingt ans... et sa mre, arrachant le
dernier de ses fils  la hache des ractions, fuit en Angleterre... La
France lui est interdite... la France o luirent pour elle tant de
glorieux jours... Mon esprit, remontant le cours du temps, me la
reprsentait, joyeuse enfant crole, dansant sur le pont du vaisseau qui
l'amenait sur le vieux continent, simple fille de madame Beauharnais,
plus tard, fille adoptive du matre de l'Europe, reine de Hollande, et
enfin exile, oublie, orpheline, mre perdue, reine fugitive et sans
tats... Oh! Beethoven!... o tait la grande me, l'esprit profond et
homrique qui conut la _Symphonie hroque_, la _Marche funbre pour la
mort d'un hros_, et tant d'autres grandes et tristes posies musicales
qui lvent l'me en oppressant le coeur? L'organiste avait tir le
registre des _petites fltes_ et foltrait dans le haut du clavier en
sifflottant de _petits airs gais_, comme font les roitelets quand,
perchs sur le mur d'un jardin, ils s'battent aux ples rayons d'un
soleil d'hiver...

La fte _del Corpus Domini_ (la Fte-Dieu) devait tre clbre
prochainement  Rome; j'en entendais constamment parler autour de moi,
depuis quelques jours, comme d'une chose extraordinaire. Je m'empressai
donc de m'acheminer vers la capitale des tats pontificaux avec
plusieurs Florentins que le mme motif y attirait. Il ne fut question,
pendant tout le voyage, que des merveilles qui allaient tre offertes 
notre admiration. Ces messieurs me droulaient un tableau tout
resplendissant de tiares, mitres, chasubles, croix brillantes, vtements
d'or, nuages d'encens, etc.

--_Ma la musica?_

--_Oh! signore, lei sentir un coro immenso!_ Puis ils retombaient sur
les nuages d'encens, les vtements dors, les brillantes croix, le
tumulte des cloches et des canons. Mais Robin en revient toujours  ses
fltes.

--_La musica?_ demandais-je encore, _la musica di questa ceremonia?_

--_Oh! signore, lei sentir un coro immenso!_

--Allons, il parat que ce sera... un choeur immense, aprs tout. Je
pensais dj  la pompe musicale des crmonies religieuses dans le
temple de Salomon; mon imagination s'enflammant de plus en plus,
j'allais jusqu' esprer quelque chose de comparable au luxe gigantesque
de l'ancienne gypte... Facult maudite, qui ne fait de notre vie qu'un
miracle continuel!... Sans elle, j'eusse peut-tre t ravi de l'aigre
et discordant fausset des _castrati_ qui me firent entendre un insipide
contre-point; sans elle, je n'eusse point t surpris, sans doute, de ne
pas trouver  la procession _dei Corpus Domini_, un essaim de jeunes
vierges aux vtements blancs,  la voix pure et frache, aux traits
empreints de sentiments religieux, exhalant vers le ciel de pieux
cantiques, harmonieux parfums de ces roses vivantes; sans cette fatale
imagination, ces deux groupes de clarinettes canardes, de trombones
rugissants, de grosses caisses furibondes, de trompettes saltimbanques,
ne m'eussent pas rvolt par leur impie et brutale cacophonie. Il est
vrai que, dans ce cas, il et fallu aussi supprimer l'organe de l'oue.
On appelle cela  Rome _musique militaire_. Que le vieux Silne, mont
sur un ne, suivi d'une troupe de grossiers satyres et d'impures
bacchantes soit escort d'un pareil concert, rien de mieux; mais le
saint Sacrement, le Pape, les images de la Vierge[46]! Ce n'tait
pourtant que le prlude des mystifications qui m'attendaient. Mais
n'anticipons pas!

Me voil rinstall  la villa Medici, bien accueilli du directeur, ft
de mes camarades, dont la curiosit tait excite, sans doute, sur le
but du plerinage que je venais d'accomplir, mais qui, pourtant, furent
tous,  mon gard, d'une rserve exemplaire.

J'tais parti, j'avais eu mes raisons pour partir; je revenais, c'tait
 merveille; pas de commentaires, pas de questions.




XXXVI

La vie de l'Acadmie.--Mes courses dans les Abruzzes.--Saint-Pierre.--Le
spleen.--Excursions dans la campagne
de Rome.--Le carnaval.--La place Navone.


J'tais dj au fait des habitudes du dedans et du dehors de l'Acadmie.
Une cloche, parcourant les divers corridors et les alles du jardin,
annonce l'heure des repas. Chacun d'accourir alors dans le costume o il
se trouve; en chapeau de paille, en blouse dchire ou couverte de terre
glaise, les pieds en pantoufles, sans cravate, enfin dans le dlabrement
complet d'une parure d'atelier. Aprs le djeuner, nous perdions
ordinairement une heure ou deux dans le jardin,  jouer au disque,  la
paume,  tirer le pistolet,  fusiller les malheureux merles qui
habitent le bois de lauriers ou  dresser de jeunes chiens. Tous
exercices auxquels M. Horace Vernet, dont les rapports avec nous taient
plutt d'un excellent camarade que d'un svre directeur, prenait part
fort souvent. Le soir, c'tait la visite oblige au caf Greco, o les
artistes franais non attachs  l'Acadmie, que nous appelions les
_hommes d'en bas_, fumaient avec nous le _cigare de l'amiti_, en buvant
le _punch du patriotisme_. Aprs quoi, tous se dispersaient... Ceux qui
rentraient vertueusement  la caserne acadmique, se runissaient
quelquefois sous le grand vestibule qui donne sur le jardin. Quand je
m'y trouvais, ma mauvaise voix et ma misrable guitare taient mises 
contribution, et assis tous ensemble autour d'un petit jet d'eau qui, en
retombant dans une coupe de marbre, rafrachit ce portique retentissant,
nous chantions au clair de lune les rveuses mlodies du _Freyschtz_,
d'_Obron_, les choeurs nergiques d'_Euryanthe_, ou des actes entiers
d'_Iphignie en Tauride_, de _la Vestale_ ou de _Don Juan_; car je dois
dire,  la louange de mes commensaux de l'Acadmie, que leur got
musical tait des moins vulgaires.

Nous avions, en revanche, un genre de concerts que nous appelions
_concerts anglais_, et qui ne manquait pas d'agrment, aprs les dners
un peu chevels. Les buveurs, plus ou moins chanteurs, mais possdant
tant bien que mal quelque air favori, s'arrangeaient de manire  en
avoir tous un diffrent; pour obtenir la plus grande varit possible,
chacun d'ailleurs chantait dans un autre ton que son voisin. Duc, le
spirituel et savant architecte, chantait sa chanson de _la Colonne_,
Dantan celle du _Sultan Saladin_, Montfort triomphait dans la marche de
_la Vestale_, Signol tait plein de charmes dans la romance _Fleuve du
Tage_, et j'avais quelque succs dans l'air si tendre et si naf _Il
pleut bergre_.  un signal donn, les concertants partaient les uns
aprs les autres, et ce vaste morceau d'ensemble  vingt-quatre parties
s'excutait en crescendo, accompagn, sur la promenade du Pincio, par
les hurlements douloureux des chiens pouvants, pendant que les
barbiers de la place d'Espagne, souriant d'un air narquois sur le seuil
de leur boutique, se renvoyaient l'un  l'autre cette nave exclamation:
_Musica francese!_

Le jeudi tait le jour de grande rception chez le directeur. La plus
brillante socit de Rome se runissait alors aux soires fashionables
que madame et mademoiselle Vernet prsidaient avec tant de got. On
pense bien que les pensionnaires n'avaient garde d'y manquer. La journe
du dimanche, au contraire, tait presque toujours consacre  des
courses plus ou moins longues dans les environs de Rome. C'taient Ponte
Molle, o l'on va boire une sorte de drogue doucetre et huileuse,
liqueur favorite des Romains, qu'on appelle vin d'Orvieto; la villa
Pamphili; Saint-Laurent hors les murs; et surtout le magnifique tombeau
de Cecilia Metella, dont il est de rigueur d'interroger longuement le
curieux cho, pour s'enrouer et avoir le prtexte d'aller se rafrachir
dans une osteria qu'on trouve  quelques pas de la, avec un gros vin
noir rempli de moucherons.

Avec la permission du directeur, les pensionnaires peuvent entreprendre
de plus longs voyages, d'une dure indtermine,  la condition
seulement de ne pas sortir des tats romains, jusqu'au moment o le
rglement les autorise  visiter toutes les parties de l'Italie. Voil
pourquoi le nombre des pensionnaires de l'Acadmie n'est que fort
rarement complet. Il y en a presque toujours au moins deux en tourne 
Naples,  Venise,  Florence,  Palerme ou  Milan. Les peintres et les
sculpteurs trouvant Raphal et Michel-Ange  Rome, sont ordinairement
les moins presss d'en sortir; les temples de Pestum, Pompi, la Sicile,
excitent vivement, au contraire, la curiosit des architectes; les
paysagistes passent la plus grande partie de leur temps dans les
montagnes. Pour les musiciens, comme les diffrentes capitales de
l'Italie leur offrent toutes a peu prs le mme degr d'intrt, ils
n'ont pour quitter Rome d'autres motifs que le _dsir de voir_ et
_l'humeur inquite_, et rien que leurs sympathies personnelles ne peut
influer sur la direction ou la dure de leurs voyages. Usant de la
libert qui nous tait accorde, je cdais a mon penchant pour les
explorations aventureuses, et me sauvais aux Abruzzes quand l'ennui de
Rome me desschait le sang. Sans cela, je ne sais trop comment j'aurais
pu rsister  la monotonie d'une pareille existence. On conoit, en
effet, que la gaiet de nos runions d'artistes, les bals lgants de
l'Acadmie et de l'Ambassade, le laisser-aller de l'estaminet, n'aient
gure pu me faire oublier que j'arrivais de Paris, du centre de la
civilisation, et que je me trouvais tous d'un coup sevr de musique, de
thtre[47], de littrature[48], d'agitations, de tout enfin ce qui
composait ma vie.

Il ne faut pas s'tonner que la grande ombre de la Rome antique, qui,
seule, potise la nouvelle, n'ait pas suffi pour me ddommager de ce qui
me manquait. On se familiarise bien vite avec les objets qu'on a sans
cesse sous les yeux, et ils finissent par ne plus veiller dans l'me
que des impressions et des ides ordinaires. Je dois pourtant en
excepter le Colyse; le jour ou la nuit, je ne le voyais jamais de
sang-froid. Saint-Pierre me faisait aussi toujours prouver un frisson
d'admiration. C'est si grand! si noble! si beau! si majestueusement
calme!!! J'aimais  y passer la journe pendant les intolrables
chaleurs de l't. Je portais avec moi un volume de Byron, et
m'tablissant commodment dans un confessionnal, jouissant d'une frache
atmosphre, d'un silence religieux, interrompu seulement  longs
intervalles par l'harmonieux murmure des deux fontaines de la grande
place de Saint-Pierre, que des bouffes de vent apportaient jusqu' mon
oreille, je dvorais  loisir cette ardente posie; je suivais sur les
ondes les courses audacieuses du Corsaire; j'adorais profondment ce
caractre  la fois inexorable et tendre, impitoyable et gnreux,
compos bizarre de deux sentiments opposs en apparence, la haine de
l'espce et l'amour d'une femme.

Parfois, quittant mon livre pour rflchir, je promenais mes regards
autour de moi; mes yeux, attirs par la lumire, se levaient vers la
sublime coupole de Michel-Ange. Quelle brusque transition d'ides!!! Des
cris de rage des pirates, de leurs orgies sanglantes, je passais tout 
coup aux concerts des Sraphins,  la paix de la vertu,  la quitude
infinie du ciel... Puis, ma pense, abaissant son vol, se plaisait 
chercher, sur le parvis du temple, la trace des pas du noble pote...

--Il a d venir contempler ce groupe de Canova, me disais-je; ses pieds
ont foul ce marbre, ses mains se sont promenes sur les contours de ce
bronze; il a respir cet air, ces chos ont rpt ses paroles...
paroles de tendresse et d'amour peut-tre... Eh! oui! ne peut-il pas
tre venu visiter le monument avec son amie, madame Guiccioli[49]? femme
admirable et rare, de qui il a t si compltement compris, si
profondment aim!!!... aim!!!... pote!... libre!... riche!... Il a
t tout cela, lui!... Et le confessionnal retentissait d'un grincement
de dents  faire frmir les damns.

Un jour, en de telles dispositions, je me levai spontanment, comme pour
prendre ma course, et, aprs quelques pas prcipits, m'arrtant tout 
coup, au milieu de l'glise, je demeurai silencieux et immobile. Un
paysan entra et vint tranquillement baiser l'orteil de saint Pierre.

--Heureux bipde! murmurai-je avec amertume que te manque-t-il? tu crois
et espres; ce bronze que tu adores et dont la main droite tient
aujourd'hui, au lieu de foudres, les clefs du Paradis, tait jadis un
Jupiter tonnant; tu l'ignores, point de dsenchantement. En sortant, que
vas-tu chercher? de l'ombre et du sommeil; les madones des champs te
sont ouvertes, tu y trouveras l'une et l'autre. Quelles richesses
rves-tu?... la poigne de piastres ncessaire pour acheter un ne ou te
marier, les conomies de trois ans y suffiront. Qu'est une femme pour
toi?... un autre sexe... Que cherches-tu dans l'art?... un moyen de
matrialiser les objets de ton culte et de t'exciter au rire ou  la
danse.  toi, la Vierge enlumine de rouge et de vert, c'est la
peinture;  toi, les marionnettes et Polichinelle, c'est le drame; 
toi, la musette et le tambour de basque, c'est la musique;  moi, le
dsespoir et la haine, car je manque de tout ce que je cherche, et
n'espre plus l'obtenir.

Aprs avoir quelque temps cout rugir ma tempte intrieure, je
m'aperus que le jour baissait. Le paysan tait parti; j'tais seul dans
Saint-Pierre... je sortis. Je rencontrai des peintres allemands qui
m'entranrent dans une osteria, hors des portes de la ville, o nous
bmes je ne sais combien de bouteilles d'orvieto, en disant des
absurdits, fumant, et mangeant crus de petits oiseaux que nous avions
achets d'un chasseur.

Ces messieurs trouvaient ce mets sauvage trs-bon, et je fus bientt de
leur avis, malgr le dgot que j'en avais ressenti d'abord.

Nous rentrmes  Rome, en chantant des choeurs de Weber qui nous
rappelrent des jouissances musicales auxquelles il ne fallait plus
songer de longtemps...  minuit, j'allai au bal de l'Ambassadeur; j'y
vis une Anglaise, belle comme Diane, qu'on me dit avoir cinquante mille
livres sterling de rentes, une voix superbe et un admirable talent sur
le piano, ce qui me fit grand plaisir. La Providence est juste; elle a
soin de rpartir galement ses faveurs! Je rencontrai d'horribles
visages de vieilles, les yeux fixs sur une table d'cart, flamboyants
de cupidit. Sorcires de Macbeth!!! Je vis minauder des coquettes; on
me montra deux gracieuses jeunes filles, faisant ce que les mres
appellent _leur entre dans le monde_; dlicates et prcieuses fleurs
que son souffle desschant aura bientt fltries! J'en fus ravi. Trois
amateurs discoururent devant moi sur l'enthousiasme, la posie, la
musique; ils comparrent ensemble Beethoven et M. Vacca, Shakespeare et
M. Ducis; me demandrent si _j'avais lu Goethe_, si Faust m'avait
_amus_; que sais-je encore? mille autres belles choses. Tout cela
m'enchanta tellement que je quittai le salon en souhaitant qu'un
arolithe grand comme une montagne pt tomber sur le palais de
l'Ambassade et l'craser avec tout ce qu'il contenait.

En remontant l'escalier de la Trinita-del-monte, pour rentrer 
l'Acadmie, il fallut dganer nos grands couteaux romains. Des
malheureux taient en embuscade sur la plate-forme pour demander aux
passants la bourse ou la vie. Mais nous tions deux, et ils n'taient
que trois; le craquement de nos couteaux, que nous ouvrmes avec bruit,
suffit pour les rendre momentanment  la vertu.

Souvent au retour de ces insipides runions, o de plates cavatines,
platement chantes au piano, n'avaient fait qu'exciter ma soif de
musique et aigrir ma mauvaise humeur, le sommeil m'tait impossible.
Alors, je descendais au jardin, et, couvert d'un grand manteau 
capuchon, assis sur un bloc de marbre, coutant dans de noires et
misanthropiques rveries les cris des hiboux de la Villa-Borghse,
j'attendais le retour du soleil. Si mes camarades avaient connu ces
veilles oisives  la belle toile, ils n'auraient pas manqu de
m'accuser de _manire_ (c'est le terme consacr), et les charges de
toute espce ne se seraient pas fait attendre; mais je ne m'en vantais
pas.

Voil avec la chasse et les promenades  cheval[50] le gracieux cercle
d'action et d'ides dans lequel je tournais incessamment pendant mon
sjour  Rome. Qu'on y joigne l'influence accablante du siroco, le
besoin imprieux et toujours renaissant des jouissances de mon art, de
pnibles souvenirs, le chagrin de me voir, pendant deux ans, exil du
monde musical, une impossibilit inexplicable, mais relle de travailler
 l'Acadmie, et l'on comprendra ce que devait avoir d'intensit le
spleen qui me dvorait.

J'tais mchant comme un dogue  la chane. Les efforts de mes camarades
pour me faire partager leurs amusements ne servaient mme qu' m'irriter
davantage. Le charme qu'ils trouvaient aux _joies_ du carnaval surtout
m'exasprait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel
plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle  Rome
comme  Paris les _jours gras_!... fort gras, en effet; gras de boue,
gras de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de
grossires injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques
ignobles, de chevaux reints, d'imbciles qui rient, de niais qui
admirent, et d'oisifs qui s'ennuient.  Rome, o les bonnes traditions
de l'antiquit se sont conserves, on immolait nagure aux jours gras
une victime humaine. Je ne sais si cet admirable usage, o l'on retrouve
un vague parfum de la posie du cirque, existe toujours; c'est probable:
les grandes ides ne s'vanouissent pas si promptement. On conservait
alors pour les _jours gras_ (quelle ignoble pithte!) un pauvre diable
condamn  la peine capitale; on l'engraissait, lui aussi, pour le
rendre digne du dieu auquel il allait tre offert, le peuple romain; et
quand l'heure tait venue, quand cette tourbe d'imbciles de toutes
nations (car, pour tre juste, il faut dire que les trangers ne se
montrent pas moins que les indignes avides de si nobles plaisirs),
quand cette cohue de sauvages en frac et en veste tait bien lasse de
voir courir des chevaux et de se jeter  la figure de petites boules de
pltre, en riant aux clats d'une malice si spirituelle, on allait voir
mourir l'homme; oui, l'_homme!_ C'est souvent avec raison que de tels
insectes l'appellent ainsi. Pour l'ordinaire, c'est quelque malheureux
brigand, qui, affaibli par ses blessures, aura t pris  demi-mort par
les _braves_ soldats du pape, et qu'on aura pans, qu'on aura soign,
qu'on aura guri, engraiss et confess pour les jours gras. Et, certes,
il y a,  mon avis, dans ce vaincu, mille fois plus de l'homme que dans
toute cette racaille de vainqueurs,  laquelle le chef temporel et
spirituel de l'glise (_abhorrens a sanguine_), le reprsentant de Dieu
sur la terre, est oblig de donner de temps en temps le spectacle d'une
tte coupe[51].

Il est vrai que, bientt aprs, ce peuple sensible et intelligent va,
pour ainsi dire, faire ses ablutions  la place Navone et y laver les
taches que le sang a pu laisser sur ses habits. Cette place est alors
inonde compltement; au lieu d'un march aux lgumes, c'est un
vritable tang d'eau sale et puante,  la surface duquel surnagent, au
lieu de fleurs, des tronons de choux, des feuilles de laitue, des
corces de pastques, des brins de paille et des coquilles d'amandes.
Sur une estrade leve, au bord de ce lac enchant, quinze musiciens,
dont deux grosses caisses, une caisse roulante, un tambour, un triangle,
un pavillon chinois, et deux paires de cymbales, flanqus pour la forme
de quelques cors ou clarinettes, excutent des mlodies d'un style aussi
pur que le flot qui baigne les pieds de leurs trteaux; pendant que les
plus brillants quipages circulent lentement dans cette mare, aux
acclamations ironiques du _peuple roi_, dont _la grandeur_ n'est pas la
cause qui _l'attache au rivage_.

--_Mirate!_ _Mirate!_ voil l'ambassadeur d'Autriche!

--Non, c'est l'envoy d'Angleterre!

--Voyez ses armes, une espce d'aigle!

--Du tout, je distingue un autre animal, et d'ailleurs, la fameuse
inscription: _Dieu et mon Droit_.

--Ah! ah! c'est le consul d'Espagne avec son fidle Sancho. Rossinante
n'a pas l'air fort enchant de cette promenade aquatique.

--Quoi! lui aussi? le reprsentant de la France?

--Pourquoi pas? ce vieillard qui le suit, couvert de la pourpre
cardinale est bien l'oncle maternel de Napolon.

--Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut
avoir l'air grave?

C'est un homme d'esprit[52] qui crit sur les arts d'imagination, c'est
le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru oblig par la _fashion_ de
quitter son poste sur la Mditerrane, pour venir se balancer en calche
autour de l'gout de la place de Navone; il mdite en ce moment quelque
nouveau chapitre pour son roman de _Rouge et noir_.

--_Mirate!_ _Mirate!_ voil notre fameuse Vittoria, cette Fornarina au
petit-pied (pas tant petit) qui vient poser aujourd'hui en costume
d'minente, pour se dlasser de ses travaux de la semaine dans les
ateliers de l'Acadmie. La voil sur son char, comme Vnus sortant de
l'onde. Gare! les tritons de la place Navone, qui la connaissent tous,
vont emboucher leurs conques et souffler  son passage une marche
triomphale. Sauve qui peut!

--Quelles clameurs! qu'arrive-t-il donc? une voiture bourgeoise a t
renverse! oui, je reconnais notre grosse marchande de tabac de la rue
Condotti. Bravo! elle aborde  la nage, comme Agrippine dans la baie de
Pouzzoles, et, pendant qu'elle donne le fouet  son petit garon pour le
consoler du bain qu'il vient de prendre, les chevaux, qui ne sont pas
des chevaux marins, se dbattent contre l'eau bourbeuse. Eh! vive la
joie! en voil un de noy! Agrippine s'arrache les cheveux! l'hilarit
de l'assistance redouble! les polissons lui jettent des corces
d'orange, etc., etc. Bon peuple, que tes bats sont touchants! que tes
dlassements sont aimables! que de posie dans tes jeux! que de dignit,
que de grce dans ta joie! oh! oui, les grands critiques ont raison,
l'art est fait pour tout le monde. Si Raphal a peint ses divines
madones, c'est qu'il connaissait bien l'amour exalt de la masse pour le
beau, chaste et pur idal; si Michel-Ange a tir des entrailles du
marbre son immortel Mose, si ses puissantes mains ont lev un temple
sublime, c'tait pour rpondre sans doute  ce besoin de grandes
motions qui tourmente les mes de la multitude; c'tait pour donner un
aliment  la flamme potique qui les dvore que Tasso et Dante ont
chant. Oui, anathme sur toutes les oeuvres que la foule n'admire pas!
car si elle les ddaigne, c'est qu'elles n'ont aucune valeur; si elle
les mprise, c'est qu'elles sont mprisables, si elle les condamne
formellement par ses sifflets, condamnez aussi l'auteur, car il a manqu
de respect au public, il a outrag sa grande intelligence, froiss sa
profonde sensibilit; _qu'on le mne aux carrires_!




XXXVII

Chasses dans les montagnes.--Encore la plaine de Rome.--Souvenirs
virgiliens.--L'Italie sauvage.--Regrets.--Les
bals d'osteria.--Ma guitare.


Le sjour de la ville m'tait devenu vraiment insupportable. Aussi ne
manquais-je aucune occasion de la quitter et de fuir aux montagnes, en
attendant le moment o il me serait permis de revenir en France.

Comme pour prluder  de plus longues courses dans cette partie de
l'Italie, visite seulement par les paysagistes, je faisais frquemment
alors le voyage de _Subiaco_, grand village des tats du Pape, 
quelques lieues de Tivoli.

Cette excursion tait mon remde habituel contre le spleen, remde
souverain qui semblait me rendre  la vie. Une mauvaise veste de toile
grise et un chapeau de paille formaient tout mon quipement, six
piastres toute ma bourse. Puis, prenant un fusil ou une guitare, je
m'acheminais ainsi, chassant ou chantant, insoucieux de mon gte du
soir, certain d'en trouver un, si besoin tait, dans les grottes
innombrables ou les _madones_ qui bordent toutes les routes, tantt
marchant au pas de course, tantt m'arrtant pour examiner quelque
vieux tombeau, ou, du haut d'un de ces tristes monticules dont l'aride
plaine de Rome est couverte, couter avec recueillement le grave chant
des cloches de Saint-Pierre, dont la croix d'or tincelait  l'horizon;
tantt interrompant la poursuite d'un vol de vanneaux pour crire dans
mon album une ide symphonique qui venait de poindre dans ma tte, et
toujours savourant  longs traits le bonheur suprme de la vraie
libert.

Quelquefois, quand, au lieu du fusil, j'avais apport ma guitare, me
postant au centre d'un paysage en harmonie avec mes penses, un chant de
l'_nide_, enfoui dans ma mmoire depuis mon enfance, se rveillait 
l'aspect des lieux o je m'tais gar; improvisant alors un trange
rcitatif sur une harmonie plus trange encore, je me chantais la mort
de Pallas, le dsespoir du bon vandre, le convoi du jeune guerrier
qu'accompagnait son cheval thon, sans harnais, la crinire pendante, et
versant de grosses larmes; l'effroi du bon roi Latinus, le sige du
Latium, dont je foulais la terre, la triste fin d'Amata et la mort
cruelle du noble fianc de Lavinie.

Ainsi, sous les influences combines des souvenirs, de la posie et de
la musique, j'atteignais le plus incroyable degr d'exaltation. Cette
triple ivresse se rsolvait toujours en torrents de larmes verss avec
des sanglots convulsifs. Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que je
commentais mes larmes. Je pleurais ce pauvre Turnus,  qui le cagot ne
tait venu enlever ses tats, sa matresse et la vie; je pleurais sur la
belle et touchante Lavinie, oblige d'pouser le brigand tranger
couvert du sang de son amant; je regrettais ces temps potiques o les
hros, fils des dieux, portaient de si belles armures et lanaient de
gracieux javelots  la pointe tincelante orne d'un cercle d'or.
Quittant ensuite le pass pour le prsent, je pleurais sur mes chagrins
personnels, mon avenir douteux, ma carrire interrompue; et, tombant
affaiss au milieu de ce chaos de posie, murmurant des vers de
Shakespeare, de Virgile et de Dante: _Nessun maggior dolore... che
ricordarsi... oh poor Ophelia!... Good night, sweet ladies... vitaque
cum gemitu... fugit indignata... sub umbras..._ je m'endormais.

* * *

Quelle folie! diront bien des gens. Oui, mais quel bonheur! Les gens
_raisonnables_ ne savent pas  quel degr d'intensit peut atteindre
ainsi le sentiment de l'existence; le coeur se dilate, l'imagination
prend une envergure immense, on vit avec fureur; le corps mme,
participant de cette surexcitation de l'esprit, semble devenir de fer.
Je faisais alors mille imprudences qui peut-tre aujourd'hui me
coteraient la vie.

Je partis un jour de Tivoli, par une pluie battante, mon fusil  pistons
me permettant de chasser malgr l'humidit. J'arrivai le soir  Subiaco,
mouill jusqu'aux os ds le matin, ayant fait mes dix lieues et tu
quinze pices de gibier.

Replong maintenant dans la tourmente parisienne, avec quelle force et
quelle fidlit je me rappelle ce sauvage pays des Abruzzes o j'ai tant
err; villages tranges, mal peupls d'habitants mal vtus, au regard
souponneux, arms de vieux fusils dlabrs qui portent loin et
atteignent trop souvent leur but! Sites bizarres, dont la mystrieuse
solitude me frappa si vivement! je retrouve en foule des impressions
perdues et oublies. Ce sont Subiaco, Alatri, Civitella, Genesano, Isola
di Sora, San-Germano, Arce, les pauvres vieux couvents dserts dont
l'glise est toute grande ouverte.... les moines sont absents.... le
silence seul y habite.... plus tard, moines et bandits y reviendront de
compagnie. Ce sont les somptueux monastres, peupls d'hommes pieux et
bienveillants, qui accueillent cordialement les voyageurs et les
tonnent par leur spirituelle et savante conversation; le palais
bndictin du Monte-Cassino, avec son luxe blouissant de mosaques, de
boiseries sculptes, de reliquaires, etc.; l'autre couvent de
San-Benedetto,  Subiaco, o se trouve la grotte qui reut saint Benot,
o les rosiers qu'il planta fleurissent encore. Plus haut, dans la mme
montagne, au bord d'un prcipice au fond duquel murmure le vieil Anio,
ce ruisseau chri d'Horace et de Virgile, la cellule del Beato Lorenzo,
adosse  un mur de rochers que dore le soleil, et o j'ai vu s'abriter
des hirondelles au mois de janvier. Grands bois de chtaigniers au noir
feuillage, o surgissent des ruines surmontes par intervalles, au soir,
de formes humaines qui se montrent un instant et disparaissent sans
bruit... ptres ou brigands... En face, sur l'autre rive de l'Anio,
grande montagne  dos de baleine, o l'on voit encore  cette heure une
petite pyramide de pierres que j'eus la constance de btir, un jour de
spleen, et que les peintres franais, amants fidles de ces solitudes,
ont eu la courtoisie de baptiser de mon nom. Au-dessous, une caverne o
l'on entre en rampant et dont on ne peut atteindre l'entre qu'en se
laissant tomber du rocher suprieur, au risque d'arriver bris  cinq
cents pieds plus bas.

 droite, un champ o je fus arrt par des moissonneurs tonns de ma
prsence en pareil lieu, qui m'accablrent de questions, et ne me
laissrent continuer mon ascension que sur l'assurance plusieurs fois
donne qu'elle avait pour but l'accomplissement d'un voeu fait  la
madone. Loin de l, dans une troite plaine, la maison isole de la
Piagia, btie sur le bord de l'invitable Anio, o j'allais demander
l'hospitalit et faire scher mes habits, aprs les longues chasses, aux
jours pluvieux d'automne. La matresse du logis, excellente femme, avait
une fille admirablement belle, qui depuis a pous le peintre lyonnais,
notre ami Flacheron. Je vois encore ce jeune drle, demi-bandit,
demi-conscrit, Crispino, qui nous apportait de la poudre et des cigares.
Lignes de madones couronnant les hautes collines, et que suivent, le
soir, en chantant des litanies, les moissonneurs attards qui reviennent
des plaines, au tintement mlancolique de la campanella d'un couvent
cach; forts de sapins que les pifferari font retentir de leurs
refrains agrestes; grandes filles aux noirs cheveux,  la peau brune, au
rire clatant, qui, tant de fois, pour danser, ont abus de la patience
et des doigts endoloris _di questo signore qui suona la chitarra
francese_; et le classique tambour de basque accompagnant mes
_saltarelli_ improviss; les carabiniers, voulant  toute force
s'introduire dans nos bals d'_Osteria_; l'indignation des danseurs
franais et abruzzais; les prodigieux coups de poing de Flacheron;
l'expulsion honteuse de ces _soldats du pape_; menaces d'embuscades, de
grands couteaux!... Flacheron, sans nous rien dire,  minuit, au
rendez-vous, arm d'un simple bton; absence des carabiniers; Crispino
enthousiasm!

* * *

Enfin, Albano, Castelgandolpho, Tusculum, le petit thtre de Cicron,
les fresques de sa villa ruine; le lac de Gabia, le marais o j'ai
dormi  midi, sans songer  la fivre; vestiges des jardins qu'habita
Znobie, la noble et belle reine dtrne de Palmyre. Longues lignes
d'aqueducs antiques fuyant au loin  perte de vue.

Cruelle mmoire des jours de libert qui ne sont plus! Libert de coeur,
d'esprit, d'me, de tout; libert de ne pas agir, de ne pas penser mme;
libert d'oublier le temps, de mpriser l'ambition, de rire de la
gloire, de ne plus croire  l'amour; libert d'aller au nord, au sud, 
l'est ou  l'ouest, de coucher en plein champ, de vivre de peu, de
vaguer sans but, de rver, de rester gisant, assoupi, des journes
entires, au souffle murmurant du tide siroco! Libert vraie, absolue,
immense!  grande et forte Italie! Italie sauvage! insoucieuse de ta
soeur, l'Italie artiste,

        La belle Juliette au cercueil tendue.





XXXVIII

Subiaco.--Le couvent de Saint-Benot.--Une srnade.--Civitella.--Mon
fusil.--Mon ami Crispino.


Subiaco est un petit bourg de quatre mille habitants, bizarrement bti
autour d'une montagne en pain de sucre. L'Anio, qui, plus bas, va former
les cascades de Tivoli, en fait toute la richesse en alimentant quelques
usines assez mal entretenues.

Cette rivire coule, en certains endroits, dans une valle resserre;
Nron la fit barrer par une norme muraille dont on voit encore quelques
dbris, et qui, en retenant les eaux, formait au-dessus du village un
lac d'une grande profondeur. De l, le nom de _Sub-Lacu_. Le couvent de
_San-Benedetto_, situ une lieue plus haut, sur le bord d'un immense
prcipice, est  peu prs le seul monument curieux des environs. Aussi
les visites y abondent. L'autel de la chapelle est lev devant l'entre
d'une petite caverne qui servit jadis de retraite au saint fondateur de
l'ordre des Bndictins.

La forme intrieure de l'glise est d'une bizarrerie extrme; un
escalier d'une dizaine de marches unit les deux tages dont elle est
compose.

Aprs vous avoir fait admirer la _santa spelunca_ de saint Benot et
les tableaux grotesques dont les murailles sont couvertes, les moines
vous conduisent  l'tage infrieur. Des monceaux de feuilles de roses,
provenant d'un bosquet de rosiers plant dans le jardin du couvent, y
sont entasss. Ces fleurs ont la proprit miraculeuse de _gurir des
convulsions_, et les moines en font un dbit considrable. Trois
vieilles carabines brises, tordues et ronges de rouille, sont
appendues auprs de l'odorant spcifique, comme preuves irrfragables de
miracles non moins clatants. Des chasseurs, ayant imprudemment charg
leur arme, _s'aperurent en faisant feu_ du danger qu'ils couraient;
saint Benot _invoqu_ (fort laconiquement sans doute) _pendant que le
fusil clatait_, les prserva non-seulement de la mort, mais mme de la
plus lgre gratignure. En gravissant la montagne l'espace de deux
milles au-dessus de San-Benedetto, on arrive  l'ermitage del Beato
Lorenzo, aujourd'hui inhabit. C'est une solitude horrible, environne
de roches rouges et nues, que l'abandon  peu prs complet o elle est
reste depuis la mort de l'ermite rend plus effrayante encore. Un norme
chien en tait le gardien unique, lorsque je le visitai; couch au
soleil dans une attitude d'observation souponneuse et sans faire le
moindre mouvement, il suivit tous mes pas d'un oeil svre. Sans armes,
au bord d'un prcipice, la prsence de cet Argus silencieux, qui pouvait
au moindre geste douteux trangler ou prcipiter l'inconnu qui excitait
sa mfiance, contribua un peu, je l'avoue,  abrger le cours de mes
mditations. Subiaco n'est pas tellement recul dans les montagnes que
la civilisation n'y ait dj pntr. Il y a un caf pour les politiques
du pays, voire une socit philharmonique. Le matre de musique qui la
dirige remplit en mme temps les fonctions d'organiste de la paroisse. 
la messe du dimanche des Rameaux, l'ouverture de la _Cenerentola_ dont
il nous rgala, me dcouragea tellement, que je n'osai pas me faire
prsenter  l'Acadmie chantante, dans la crainte de laisser trop voir
mes antipathies et de blesser par l ces bons dilettanti. Je m'en tins 
la musique des paysans; au moins a-t-elle, celle-l, de la navet et du
caractre. Une nuit, la plus singulire srnade que j'eusse encore
entendue vint me rveiller. Un _ragazzo_ aux vigoureux poumons criait de
toute sa force une chanson d'amour sous les fentres de sa _ragazza_,
avec accompagnement d'une norme mandoline, d'une musette et d'un petit
instrument de fer de la nature du triangle, qu'ils appellent dans le
pays _stimbalo_. Son chant, ou plutt son cri, consistait en quatre ou
cinq notes d'une progression descendante, et se terminait, en remontant,
par un long gmissement de la note sensible  la tonique, sans prendre
haleine. La musette, la mandoline et le stimbalo, frappaient deux
accords en succession rgulire et presque uniforme, dont l'harmonie
remplissait les instants de silence placs par le chanteur entre chacun
de ses couplets; suivant son caprice, celui-ci repartait ensuite  plein
gosier, sans s'inquiter si le son qu'il attaquait si bravement
discordait ou non avec l'harmonie des accompagnateurs, et sans que
ceux-ci s'en occupassent davantage. On et dit qu'il chantait au bruit
de la mer ou d'une cascade. Malgr la rusticit de ce concert, je ne
puis dire combien j'en fus agrablement affect. L'loignement et les
cloisons que le son devait traverser pour venir jusqu' moi, en
affaiblissant les discordances, adoucissaient les rudes clats de cette
voix montagnarde. Peu  peu la monotone succession de ces petits
couplets, termins si douloureusement et suivis de silences, me plongea
dans une espce de demi-sommeil plein d'agrables rveries: et quand le
galant ragazzo n'ayant plus rien  dire  sa belle, eut mis fin
brusquement  sa chanson, il me sembla qu'il me manquait tout  coup
quelque chose d'essentiel... J'coutais toujours... mes penses
flottaient si douces sur ce bruit auquel elles s'taient amoureusement
unies!... L'un cessant, le fil des autres fut rompu... et je demeurai
jusqu'au matin sans sommeil, sans rves, sans ides...

Cette phrase mlodique est rpandue dans toutes les Abruzzes; je l'ai
entendue depuis Subiaco jusqu' Arce, dans le royaume de Naples, plus ou
moins modifie par le sentiment des chanteurs et le mouvement qu'ils lui
imprimaient. Je puis assurer qu'elle me parut dlicieuse une nuit, 
Alatri, chante lentement, avec douceur et sans accompagnement; elle
prenait alors une couleur religieuse fort diffrente de celle que je lui
connaissais.

Le nombre des mesures de cette espce de cri mlodique n'est pas
toujours exactement le mme  chaque couplet; il varie suivant les
paroles improvises par le chanteur, et les accompagnateurs suivent
alors celui-ci comme ils peuvent. Cette improvisation n'exige pas des
Orphes montagnards de grands frais de posie; c'est tout simplement de
la prose, dans laquelle ils font entrer tout ce qu'ils diraient dans une
conversation ordinaire.

Le jeune gars dont j'ai parl, nomm Crispino, et qui avait l'insolence
de prtendre avoir t brigand, parce qu'il avait fait deux ans de
galres, ne manquait jamais,  mon arrive  Subiaco, de me saluer de
cette phrase de bienvenue qu'il criait comme un voleur:

[Illustration: notation musicale

_Allegretto._

Bongiorno, bongiorno, bongiorno, si--- gno----- re,

-co--- me state e e?]

Le redoublement de la dernire voyelle, en arrivant  la mesure marque
du signe >, est de rigueur. Il rsulte d'un coup de gosier, assez
semblable  un sanglot, dont l'effet est fort singulier.

Dans les autres villages environnants, dont Subiaco semble tre la
capitale, je n'ai pas recueilli la moindre bribe musicale. Civitella, le
plus intressant de tous, est un vritable nid d'aigle, perch sur la
pointe d'un rocher d'un accs fort difficile, misrable et puant. On y
jouit d'une vue magnifique, seul ddommagement  la fatigue d'une telle
escalade, et les rochers y ont une physionomie trange dans leurs
fantastiques amoncellements, qui charme assez les yeux des artistes pour
qu'un peintre de mes amis y ait sjourn six mois entiers.

L'un des flancs du village repose sur des dalles superposes, tellement
normes, qu'il est absolument impossible de concevoir comment des hommes
ont pu jamais exercer la moindre action locomotive sur de pareilles
masses. Ce mur de Titans, par sa grossiret et ses dimensions, est aux
constructions cyclopennes comme celles-ci sont aux murailles ordinaires
des monuments contemporains. Il ne jouit cependant d'aucune renomme, et
quoique vivant habituellement avec des architectes, je n'en avais jamais
entendu parler.

Civitella offre, en outre, aux vagabonds, un prcieux avantage dont les
autres villages semblables sont totalement dpourvus; c'est une auberge
ou quelque chose d'approchant. On peut y loger et y vivre passablement.
L'homme riche du pays, _il signor Vincenzo_, reoit et hberge de son
mieux les trangers, les Franais surtout, pour lesquels il professe la
plus honorable sympathie, mais qu'il assassine de questions sur la
politique. Assez modr dans ses autres prtentions, ce brave homme est
assez insatiable sur ce point. Envelopp dans une redingote qu'il n'a
pas quitte depuis dix ans, accroupi sous sa chemine enfume, il
commence, en vous voyant entrer, son interrogatoire, et, fussiez-vous
extnu, mourant de soif, de faim et de fatigue, vous n'obtiendrez pas
un verre de vin avant de lui avoir rpondu sur Lafayette, Louis-Philippe
et la garde nationale. Vico-Var, Olevano, Arsoli, Genesano et vingt
autres villages dont le nom m'chappe, se prsentent presque
uniformment sous le mme aspect. Ce sont toujours des agglomrations de
maisons gristres appliques, comme des nids d'hirondelles, contre des
pics striles presque inabordables; toujours de pauvres enfants demi-nus
poursuivent les trangers en criant: _Pittore! pittore! Inglese! mezzo
baiocco_[53]! (Pour eux, tout tranger qui vient les visiter est
_peintre_ ou _Anglais_). Les chemins, quand il y en a, ne sont que des
gradins informes,  peine indiqus dans le rocher. On rencontre des
hommes oisifs qui vous regardent d'un air singulier; des femmes,
conduisant des cochons qui, avec le mas, forment toute la richesse du
pays; de jeunes filles, la tte charge d'une lourde cruche de cuivre ou
d'un fagot de bois mort; et tous si misrables, si tristes, si dlabrs,
si dgotants de salet, que, malgr la beaut naturelle de la race et
la coupe pittoresque des vtements, il est difficile d'prouver  leur
aspect autre chose qu'un sentiment de piti. Et pourtant, je trouvais un
plaisir extrme  parcourir ces repaires,  pied, le fusil  la main, ou
mme sans fusil.

Lorsqu'il s'agissait, en effet, de gravir quelque pic inconnu, j'avais
soin de laisser en bas ce bel instrument, dont les qualits excitaient
assez la convoitise des Abruzzais pour leur donner l'ide d'en dtacher
le propritaire, au moyen de quelques balles envoyes  sa rencontre par
d'affreuses carabines embusques tratreusement derrire un vieux mur.

 force de frquenter les villages de ces braves gens, j'avais fini par
tre trs-bien avec eux. Crispino surtout m'avait pris en affection; il
me rendait toutes sortes de services; il me procurait non-seulement des
tuyaux de pipe parfums, d'un got exquis[54], non-seulement du plomb et
de la poudre, mais des capsules fulminantes, mme des capsules! dans ce
pays perdu, dpourvu de toute ide d'art et d'industrie. De plus,
Crispino connaissait toutes les _ragazze_ bien peignes  dix lieues 
la ronde, leurs inclinations, leurs relations, leurs ambitions, leurs
passions, celles de leurs parents et de leurs amants; il avait une note
exacte des degrs de vertu et de temprature de chacune, et ce
thermomtre tait quelquefois fort amusant  consulter.

Cette affection, du reste, tait motive; j'avais, une nuit, dirig une
srnade qu'il donnait  sa matresse; j'avais chant avec lui pour la
jeune louve, en nous accompagnant de la _chitarra francese_, une chanson
alors en vogue, parmi les lgants de Tivoli; je lui avais fait prsent
de deux chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au
derrire un jour qu'il me manquait de respect[55].

Crispino n'avait pas eu le temps d'apprendre  lire, et il ne m'crivait
jamais. Quand il avait quelque nouvelle intressante  me donner hors
des montagnes, il venait  Rome. Qu'tait-ce, en effet qu'une trentaine
de lieues _per un bravo_ comme lui. Nous avions l'habitude, 
l'Acadmie, de laisser ouvertes les portes de nos chambres. Un matin de
janvier (j'avais quitt les montagnes en octobre, je m'ennuyais donc
depuis trois mois), en me retournant dans mon lit, j'aperois devant moi
un grand sclrat basan, chapeau pointu, jambes cordes, qui paraissait
attendre trs-honntement mon rveil.

--Tiens! Crispino! qu'es-tu venu faire  Rome?

--_Sono venuto... per vederlo!_

--Oui pour me voir, et puis?

--_Crederei mancare al pi preciso mio debito, se in questa
occasione..._

--_Quelle occasion_?

--_Per dire la verit... mi manca... il danaro_.

-- la bonne heure! voil ce qui s'appelle dire vraiment la _verit_.
Ah! tu n'as pas d'argent! et que veux-tu que j'y fasse, _birbonnaccio_?

--_Per Bacco, non sono birbone_!

Je finis sa rponse en franais:

--Si vous m'appelez gueux parce que je n'ai pas le sou, vous avez
raison; mais si c'est parce que j'ai t deux ans  Civita-Vecchia, vous
avez bien tort. On ne m'a pas envoy aux galres pour avoir vol, mais
bien pour de bons coups de carabine, pour de fameux coups de couteau
donns dans la montagne  des trangers (_forestieri_).

Mon ami se flattait assurment; il n'avait peut-tre pas tu seulement
un moine; mais enfin, on voit qu'il avait le sentiment de l'honneur.
Aussi, dans son indignation, n'accepta-t-il que trois piastres, une
chemise et un foulard, sans vouloir attendre que j'eusse mis mes bottes
pour lui donner... le reste. Le pauvre garon est mort, il y a deux ans,
d'un coup de pierre reu  la tte, dans une rixe.

Nous reverrons-nous dans un monde meilleur?...




XXXIX

La vie du musicien  Rome.--La musique dans l'glise de
Saint-Pierre.--La chapelle Sixtine.--Prjug sur Palestrina.--La
musique religieuse moderne dans l'glise de
Saint-Louis.--Les thtres lyriques.--Mozart et Vacca.--Les
pifferari.--Mes compositions  Rome.


Il fallait bien toujours revenir dans cette ternelle ville de Rome, et
s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,
il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien tranger,
condamn  l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y
prouve un supplice de tous les instants, dans les premiers temps, en
voyant ses illusions potiques tomber une  une, et le bel difice
musical lev par son imagination, s'crouler devant la plus
dsesprante des ralits; ce sont, chaque jour, de nouvelles
expriences qui amnent constamment de nouvelles dceptions. Au milieu
de tous les autres arts pleins de vie, de grandeur, de majest,
blouissants de l'clat du gnie, talant firement leurs merveilles
diverses, il voit la musique rduite au rle d'une esclave dgrade,
hbte par la misre et chantant, d'une voix use, de stupides pomes
pour lesquels le peuple lui jette  peine un morceau de pain. C'est ce
que je reconnus facilement au bout de quelques semaines.  peine
arriv, je cours  Saint-Pierre... immense! sublime! crasant!... voil
Michel-Ange, voil Raphal, voil Canova; je marche sur les marbres les
plus prcieux, les mosaques les plus rares... Ce silence solennel...
cette frache atmosphre... ces tons lumineux si riches et si
harmonieusement fondus... Ce vieux plerin, agenouill seul, dans la
vaste enceinte... Un lger bruit, parti du coin le plus obscur du
temple, et roulant sous ces votes colossales comme un tonnerre
lointain... j'eus peur... il me sembla que c'tait l rellement la
maison de Dieu et que je n'avais pas le droit d'y entrer. Rflchissant
que de faibles cratures comme moi taient parvenues cependant  lever
un pareil monument de grandeur et d'audace, je sentis un mouvement de
fiert, puis, songeant au rle magnifique que devait y jouer l'art que
je chris, mon coeur commena  battre  coups redoubls. Oh! oui, sans
doute, me dis-je aussitt, ces tableaux, ces statues, ces colonnes,
cette architecture de gants, tout cela n'est que le corps du monument;
la musique en est l'me; c'est par elle qu'il manifeste son existence,
c'est elle qui rsume l'hymne incessant des autres arts, et de sa voix
puissante le porte brlant aux pieds de l'ternel. O donc est
l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand que celui de l'Opra de Paris,
tait _sur des roulettes_; un pilastre le drobait  ma vue. N'importe,
ce chtif instrument ne sert peut-tre qu' donner le ton aux voix, et
tout effet instrumental tant proscrit, il doit suffire. Quel est le
nombre des chanteurs?... Me rappelant alors la petite salle du
Conservatoire, que l'glise de Saint-Pierre contiendrait cinquante ou
soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de _quatre-vingt-dix_
voix y tait employ journellement, les choristes de Saint-Pierre ne
devaient se compter que par milliers.

Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires, et de
_trente-deux_ pour les ftes solennelles. J'ai mme entendu un
_Miserere_  la chapelle Sixtine, chant par _cinq voix_. Un critique
allemand de beaucoup de mrite s'est constitu tout rcemment le
dfenseur de la chapelle Sixtine.

La plupart des voyageurs, dit-il, en y entrant, s'attendent  une
musique bien plus entranante, je dirai mme bien plus amusante que
celle des opras qui les avaient charms dans leur patrie; au lieu de
cela, les chanteurs du Pape leur font entendre un plain-chant sculaire,
simple, pieux, et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti
dsappoints, ne manquent pas alors de jurer  leur retour que la
chapelle Sixtine n'offre aucun intrt musical, et que tous les beaux
rcits qu'on en fait sont autant de contes.

Nous ne dirons pas  ce sujet absolument comme les observateurs
superficiels dont parle cet crivain. Bien au contraire, cette harmonie
des sicles passs, venue jusqu' nous sans la moindre altration de
style ni de forme, offre aux musiciens le mme intrt que prsentent
aux peintres les fresques de Pompi. Loin de regretter, sous ces
accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui
tellement mis  la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et
danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les
applaudissements qu'ils mritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine
tant le seul lieu musical de l'Italie o cet abus dplorable n'ait
point pntr, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre
l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique
allemand que les _trente-deux_ chanteurs du Pape, incapables de produire
le moindre effet et mme de se faire entendre dans la plus vaste glise
du monde, suffisent  l'excution des oeuvres de Palestrina dans
l'enceinte borne de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que
cette harmonie pure et calme jette dans une rverie qui n'est pas sans
charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-mme, et le
prtendu gnie des compositeurs n'en est pas la cause, si toutefois on
peut donner le nom de compositeurs  des musiciens qui passaient leur
vie  compiler des successions d'accords comme celle-ci qui fait partie
des _Improperia_ de Palestrina:


Soprani.

[Illustration: notation musicale

Po-pu-le me-e, quid fe-ci ti bi

aut in quo contristavi te, res-pon-de mi-hi?

Alti.

Tenori.

Bassi.]

Dans ces psalmodies  quatre parties o la _mlodie_ et le _rhythme_ ne
sont point employs, et dont l'_harmonie_ se borne  l'emploi des
_accords parfaits_ entremls de quelques _suspensions_, on peut bien
admettre que le got et une certaine science aient guid le musicien qui
les crivit; mais le gnie! allons donc, c'est une plaisanterie.

En outre, les gens qui croient encore sincrement que Palestrina composa
ainsi  dessein sur les textes sacrs, et m seulement par l'intention
d'approcher le plus possible d'une pieuse idalit, s'abusent
trangement. Ils ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les
paroles frivoles et galantes sont accoles par lui, cependant,  une
sorte de musique absolument semblable  celle dont il revtit les
paroles saintes. Il fait chanter par exemple: _Au bord du Tibre, je vis
un beau pasteur, dont la plainte amoureuse_, etc., par un choeur lent
dont l'effet gnral et le style harmonique ne diffrent en rien de ses
compositions dites religieuses. Il ne savait pas faire d'autre musique,
voil la vrit; et il tait si loin de poursuivre un cleste idal,
qu'on retrouve dans ses crits une foule de ces sortes de logogriphes
que les contre-pointistes qui le prcdrent avaient mis  la mode et
dont il passe pour avoir t l'antagoniste inspir. Sa _missa ad fugam_
en est la preuve.

Or, en quoi ces difficults de contre-point, si habilement vaincues
qu'on les suppose, contribuent-elles  l'expression du sentiment
religieux? en quoi cette preuve de la patience du tisseur d'accords
annonce-t-elle en lui une simple proccupation du vritable objet de son
travail? en rien,  coup sr. L'accent expressif d'une composition
musicale n'est ni plus puissant, ni plus vrai, parce qu'elle est crite
en canon perptuel, par exemple; et il n'importe  la beaut et  la
vrit de l'expression que le compositeur ait vaincu une difficult
trangre  leur recherche; pas plus que si, en crivant, il et t
gn d'une faon quelconque par une douleur physique ou un obstacle
matriel.

Si Palestrina, ayant perdu les deux mains, s'tait vu forc d'crire
avec le pied et y tait parvenu, ses ouvrages n'en eussent pas acquis
plus de valeur pour cela et n'en seraient ni plus ni moins religieux.

Le critique allemand, dont je parlais tout  l'heure, n'hsite pas
cependant  appeler _sublimes_ les _improperia_ de Palestrina.

Toute cette crmonie, dit-il encore, le sujet en lui-mme, la prsence
du Pape au milieu du corps des cardinaux, le mrite d'excution des
chanteurs qui dclament avec une prcision et une intelligence
admirables, tout cela forme de ce spectacle un des plus imposants et des
plus touchants de la semaine sainte.--Oui, certes, mais tout cela ne
fait pas de cette musique une oeuvre de gnie et d'inspiration.

Par une de ces journes sombres qui attristent la fin de l'anne, et que
rend encore plus mlancoliques le souffle glac du vent du nord,
coutez, en lisant _Ossian_, la fantastique harmonie d'une harpe
olienne balance au sommet d'un arbre dpouill de verdure, et vous
pourrez prouver un sentiment profond de tristesse, un dsir vague et
infini d'une autre existence, un dgot immense de celle-ci, en un mot
une forte atteinte de spleen jointe  une tentation de suicide. Cet
effet est encore plus prononc que celui des harmonies vocales de la
chapelle Sixtine; on n'a jamais song cependant  mettre les facteurs de
harpes oliennes au nombre des grands compositeurs.

Mais, au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il
conserv sa dignit et le caractre religieux qui lui convient, tandis
que, infidles aux anciennes traditions, les autres glises de Rome sont
tombes, sous ce rapport, dans un tat de dgradation, je dirai mme de
dmoralisation, qui passe toute croyance. Plusieurs prtres franais,
tmoins de ce scandaleux abaissement de l'art religieux, en ont t
indigns.

J'assistai, le jour de la fte du roi,  une messe solennelle  grands
choeurs et  grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de
Saint-Aulaire, avait demand les meilleurs artistes de Rome. Un
amphithtre assez vaste, lev devant l'orgue, tait occup par une
soixantaine d'excutants. Ils commencrent par s'accorder  grand bruit,
comme ils l'eussent fait dans un foyer de thtre; le diapason de
l'orgue, beaucoup trop bas, rendait,  cause des instruments  vent, son
adjonction  l'orchestre impossible. Un seul parti restait  prendre, se
passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas ainsi; il voulait
faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs tre tortures
jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le
gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon coeur.
Suivant la louable coutume des organistes italiens, il n'employa,
pendant toute la dure de la crmonie, que les jeux aigus. L'orchestre,
plus fort que cette harmonie de petites fltes, la couvrait assez bien
dans les _tutti_, mais quand la masse instrumentale venait  frapper un
accord sec, suivi d'un silence, l'orgue, dont le son trane un peu, on
le sait, et ne peut se couper aussi bref que celui des autres
instruments, demeurait alors  dcouvert et laissait entendre un accord
plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre, produisant ainsi le
gmissement le plus atrocement comique qu'on puisse imaginer.

Pendant les intervalles remplis par le plain-chant des prtres, les
concertants, incapables de contenir leur dmon musical, prludaient
hautement, tous  la fois, avec un incroyable sang-froid; la flte
lanait des gammes en _r_; le cor sonnait une fanfare en _mi bmol_;
les violons faisaient d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le
basson, tout bouffi d'importance, soufflait ses notes graves en faisant
claquer ses grandes clefs, pendant que les gazouillements de l'orgue
achevaient de brillanter ce concert inou, digne de Calliot. Et tout
cela se passait en prsence d'une assemble d'hommes civiliss, de
l'ambassadeur de France, du directeur de l'Acadmie, d'un corps nombreux
de prtres et de cardinaux, devant une runion d'artistes de toutes les
nations. Pour la musique, elle tait digne de tels excutants. Cavatines
avec crescendo, cabalettes, points d'orgue et roulades; oeuvre sans nom,
monstre de l'ordre composite dont une phrase de Vacca formait la tte,
des bribes de Paccini les membres, et un ballet de Gallemberg le corps
et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'oeuvre, les _soli_ de
cette trange musique sacre, chants _en voix de soprano_ par un gros
gaillard dont la face rubiconde tait orne d'une norme paire de
favoris noirs. Mais, mon Dieu, dis-je  mon voisin qui touffait, tout
est donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un
_castrat_ barbu comme celui-ci?

--_Castrato_!... rpliqua vivement, en se retournant, une dame
italienne, indigne de nos rires et de nos observations, _d'avvero non e
castrato_!

--Vous le connaissez, madame?

--_Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quel virtuoso
maraviglioso  il marito mio._

J'ai entendu frquemment, dans d'autres glises, les ouvertures du
_Barbiere di Siviglia_, de la _Cenerentola_ et d'_Otello_. Ces morceaux
paraissaient former le rpertoire favori des organistes; ils en
assaisonnaient fort agrablement le service divin.

La musique des thtres, aussi _dramatique_ que celle des glises est
_religieuse_, est dans le mme tat de splendeur. Mme invention, mme
puret de formes, mme charme dans le style, mme profondeur de pense.
Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison thtrale avaient en
gnral de bonnes voix et cette facilit de vocalisation qui
caractrise[56] spcialement les Italiens; mais  l'exception de madame
Ungher, Prima-donna allemande, que nous avons applaudie souvent  Paris,
et de Salvator, assez bon baryton, ils ne sortaient pas de la ligne des
mdiocrits. Les choeurs sont d'un degr au-dessous de ceux de notre
Opra-Comique pour l'ensemble, la justesse et la chaleur. L'orchestre,
imposant et formidable,  peu prs comme l'arme du prince de Monaco,
possde, sans exception, toutes les qualits qu'on appelle ordinairement
des dfauts. Au thtre _Valle_, les violoncelles sont au nombre de...
_un_, lequel _un_ exerce l'tat d'orfvre, plus heureux qu'un de ses
confrres, oblig, pour vivre, de _rempailler des chaises_.  Rome, le
mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est employ que pour dsigner
un _certain bruit_ que font les orchestres de thtre, avant le lever de
la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber et Beethoven sont
l des noms  peu prs inconnus. Un savant abb de la chapelle Sixtine
disait un jour  Mendelssohn _qu'on lui avait parl d'un jeune homme de
grande esprance nomm Mozart_. Il est vrai que ce digne ecclsiastique
communique fort rarement avec les gens du monde et ne s'est occup toute
sa vie que des oeuvres de Palestrina. C'est donc un tre que sa conduite
prive et ses opinions mettent  part. Quoiqu'on n'y excute jamais la
musique de Mozart, il est pourtant juste de dire que, dans Rome, bon
nombre de personnes ont entendu parler de lui autrement que comme d'_un
jeune homme de grande esprance_. Les dilettanti rudits savent mme
qu'il est mort, et que, sans approcher toutefois de Donizetti, il a
crit quelques partitions remarquables. J'en ai connu un qui s'tait
procur le _Don Juan_; aprs l'avoir longuement tudi au piano, il fut
assez franc pour m'avouer en confidence que cette _vieille musique_ lui
paraissait suprieure au _Zadig_ et _Astartea_ de M. Vacca, rcemment
mis en scne au thtre d'Apollo. L'art instrumental est lettre close
pour les Romains. Ils n'ont pas mme l'ide de ce que nous appelons une
symphonie.

J'ai remarqu seulement  Rome une musique instrumentale populaire que
je penche fort  regarder comme un reste de l'antiquit: je veux parler
des _pifferari_. On appelle ainsi des musiciens ambulants, qui, aux
approches de Nol, descendent des montagnes par groupes de quatre ou
cinq, et viennent, arms de musettes et de _pifferi_ (espce de
hautbois), donner de pieux concerts devant les images de la madone. Ils
sont, pour l'ordinaire, couverts d'amples manteaux de drap brun, portent
le chapeau pointu dont se coiffent les brigands, et tout leur extrieur
est empreint d'une certaine sauvagerie mystique pleine d'originalit.
J'ai pass des heures entires  les contempler dans les rues de Rome,
la tte lgrement penche sur l'paule, les yeux brillants de la foi la
plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte madone, presque
aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette, seconde d'un
grand _piffero_ soufflant la basse, fait entendre une harmonie de deux
ou trois notes, sur laquelle un _piffero_ de moyenne longueur excute la
mlodie; puis, au-dessus de tout cela deux petits _pifferi_ trs-courts,
jous par des enfants de douze  quinze ans, tremblotent trilles et
cadences, et inondent la rustique chanson d'une pluie de bizarres
ornements. Aprs de gais et rjouissants refrains, fort longtemps
rpts, une prire lente, grave, d'une onction toute patriarcale, vient
dignement terminer la nave symphonie. Cet air a t grav dans
plusieurs recueils napolitains, je m'abstiens en consquence de le
reproduire ici. De prs, le son est si fort qu'on peut  peine le
supporter; mais  un certain loignement, ce singulier orchestre produit
un effet auquel peu de personnes restent insensibles. J'ai entendu
ensuite les _pifferari_ chez eux, et si je les avais trouvs si
remarquables  Rome, combien l'motion que j'en reus fut plus vive dans
les montagnes sauvages des Abruzzes, o mon humeur vagabonde m'avait
conduit! Des roches volcaniques, de noires forts de sapins formaient la
dcoration naturelle et le complment de cette musique primitive. Quand
 cela venait encore se joindre l'aspect d'un de ces monuments
mystrieux d'un autre ge connus sous le nom de murs cyclopens, et
quelques bergers revtus d'une peau de mouton brute, avec la toison
entire en dehors (costume des ptres de la Sabine), je pouvais me
croire contemporain des anciens peuples au milieu desquels vint
s'installer jadis vandre l'Arcadien, l'hte gnreux d'ne.

* * *

Il faut, on le voit, renoncer  peu prs  entendre de la musique, quand
on habite Rome; j'en tais venu mme, au milieu de cette atmosphre
antiharmonique  n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit 
l'Acadmie se borne  trois ou quatre morceaux: 1 Une _ouverture de
Rob-Roy_, longue et diffuse, excute  Paris un an aprs; fort mal
reue du public, et que je brlai le mme jour en sortant du concert; 2
_La scne aux champs_ de ma symphonie fantastique, que je refis presque
entirement en vaguant dans la villa Borghse; 3 _Le chant de bonheur_
de mon monodrame Llio[57] que je rvai, perfidement berc par mon
ennemi intime, le vent du sud, sur les buis touffus et taills en
muraille de notre classique jardin; 4e cette mlodie qui a nom _la
Captive_, et dont j'tais fort loin, en l'crivant, de prvoir la
fortune. Encore, me tromp-je, en disant qu'elle fut compose  Rome,
car c'est de Subiaco qu'elle est date. Il me souvient, en effet, qu'un
jour, en regardant mon ami Lefebvre, l'architecte, dans l'auberge de
Subiaco o nous logions, un mouvement de son coude ayant fait tomber un
livre plac sur la table o il dessinait, je le relevai; c'tait le
volume des _Orientales_ de V. Hugo; il se trouva ouvert  la page de _la
Captive_. Je lus cette dlicieuse posie, et me retournant vers
Lefebvre: Si j'avais l du papier rgl, lui dis-je, j'crirais la
musique de ce morceau, car _je l'entends_.

--Qu' cela ne tienne, je vais vous en donner.

Et Lefebvre, prenant une rgle et un tire-ligne, eut bientt trac
quelques portes, sur lesquelles je jetai le chant et la basse de ce
petit air; puis, je mis le manuscrit dans mon portefeuille et n'y
songeai plus. Quinze jours aprs, de retour  Rome, on chantait chez
notre directeur, quand _la Captive_ me revint en tte. Il faut, dis-je
 mademoiselle Vernet, que je vous montre un air improvis  Subiaco,
pour savoir un peu ce qu'il signifie; je n'en ai plus la moindre
ide.--L'accompagnement de piano, griffonn  la hte, nous permit de
l'excuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un mois,
M. Vernet, poursuivi, obsd par cette mlodie, m'interpella ainsi: Ah
a! quand vous retournerez dans les montagnes, j'espre bien que vous
n'en rapporterez pas d'autres chansons, car votre _Captive_ commence 
me rendre le sjour de la villa fort dsagrable; on ne peut faire un
pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans
les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: _Le long
du mur sombre... le sabre du Spahis... je ne suis pas Tartare...
l'eunuque noir_, etc, C'est  en devenir fou. Je renvoie demain un de
mes domestiques; je n'en prendrai un nouveau qu' la condition expresse
pour lui de ne pas chanter _la Captive_.

J'ai plus tard dvelopp et instrument pour l'orchestre cette mlodie
qui est, je crois, l'une des plus colores que j'aie produites.

Il reste enfin,  citer, pour clore cette liste fort courte de mes
productions romaines, une mditation religieuse  six voix avec
accompagnement d'orchestre, sur la traduction en prose d'une posie de
Moore (_Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive_). Elle forme le
numro 1 de mon oeuvre 18, intitule _Tristia_.

Quant au _Resurrexit_  grand orchestre, avec choeurs, que j'envoyai aux
acadmiciens de Paris, pour obir au rglement, et dans lequel ces
messieurs trouvrent un _progrs_ trs-remarquable, une _preuve_
sensible de l'influence du sjour de Rome sur mes ides, et l'abandon
complet de mes fcheuses _tendances musicales_, c'est un fragment de ma
messe solennelle excute  Saint-Roch et  Saint-Eustache, on le sait,
plusieurs annes avant que j'obtinsse le prix de l'Institut. Fiez-vous
donc aux jugements des immortels!




XL

Varits de spleen.--L'isolement.


Ce fut vers ce temps de ma vie acadmique que je ressentis de nouveau
les atteintes d'une cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout
ce qu'on voudra), que j'appellerai _le mal de l'isolement_. J'en avais
prouv un premier accs  l'ge de seize ans, et voici dans quelles
circonstances. Par une belle matine de mai,  la Cte-Saint-Andr,
j'tais assis dans une prairie,  l'ombre d'un groupe de grands chnes,
lisant un roman de Montjoie, intitul: _Manuscrit trouv au mont
Pausilippe_. Tout entier  ma lecture, j'en fus distrait cependant par
des chants doux et tristes, s'pandant par la plaine  intervalles
rguliers. La procession des Rogations passait dans le voisinage, et
j'entendais la voix des paysans qui psalmodiaient les _Litanies des
saints_. Cet usage de parcourir, au printemps, les coteaux et les
plaines, pour appeler sur les fruits de la terre la bndiction du ciel,
a quelque chose de potique et de touchant qui m'meut d'une manire
indicible. Le cortge s'arrta au pied d'une croix de bois orne de
feuillage; je le vis s'agenouiller pendant que le prtre bnissait la
campagne, et il reprit sa marche lente en continuant sa mlancolique
psalmodie. La voix affaiblie de notre vieux cur se distinguait seule
parfois, avec des fragments de phrases:

    . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . Conservare digneris
        (Les paysans.)
    Te rogamus audi nos!

Et la foule pieuse s'loignait, s'loignait toujours.

    . . . . . . . . . . . .
        (Decrescendo).
    Sancte Barnaba
      Ora pro nobis!
        (Perdendo).
    Sancta Magdalena
    Ora pro. . . . .
    Sancta Maria,
    Ora. . . . . . .
    Sancta. . . . . .
    . . . . . . nobis.
    . . . . . . . . .

Silence... lger frmissement des bls en fleur, ondoyant sous la molle
pression de l'air du matin... Cri des cailles amoureuses appelant leur
compagne... l'ortolan, plein de joie, chantant sur la pointe d'un
peuplier... calme profond... une feuille morte tombant lentement d'un
chne... coups sourds de mon coeur... videmment la vie tait hors de
moi, loin, trs-loin...  l'horizon les glaciers des Alpes, frapps par
le soleil levant, rflchissaient d'immenses faisceaux de lumire...
C'est de ce ct qu'est Meylan... derrire ces Alpes, l'Italie, Naples,
le Pausilippe... les personnages de mon roman... des passions
ardentes... quelque insondable bonheur... secret... allons, allons, des
ailes!... dvorons l'espace! il faut voir, il faut admirer!... il faut
de l'amour, de l'enthousiasme, des treintes enflammes, _il faut la
grande vie_!... mais je ne suis qu'un corps lourd clou  terre! ces
personnages sont imaginaires ou n'existent plus... quel amour?... quelle
gloire?... quel coeur?... o est mon toile?... la _Stella montis_?...
disparue sans doute pour jamais... quand verrai-je l'Italie?...

Et l'accs se dclara dans toute sa force, et je souffris affreusement,
et je me couchai  terre, gmissant, tendant mes bras douloureux,
arrachant convulsivement des poignes d'herbe et d'innocentes
pquerettes qui ouvraient en vain leurs grands yeux tonns, luttant
contre l'_absence_, contre l'horrible _isolement_.

Et pourtant, qu'tait-ce qu'un pareil accs compar aux tortures que
j'ai prouves depuis lors, et dont l'intensit augmente chaque jour?...

Je ne sais comment donner une ide de ce mal inexprimable. Une
exprience de physique pourrait seule, je crois, en offrir la
ressemblance. C'est celle-ci: quand on place sous une cloche de verre
adapte  une machine pneumatique une coupe remplie d'eau  ct d'une
coupe contenant de l'acide sulfurique, au moment o la pompe aspirante
fait le vide sous la cloche, on voit l'eau s'agiter, entrer en
bullition, s'vaporer. L'acide sulfurique absorbe cette vapeur d'eau au
fur et  mesure qu'elle se dgage, et, par suite de la proprit qu'ont
les molcules de vapeur d'emporter en s'exhalant une grande quantit de
calorique, la portion d'eau qui reste au fond du vase ne tarde pas  se
refroidir au point de produire un petit bloc de glace.

Eh bien! il en est  peu prs ainsi quand cette ide d'isolement et ce
sentiment de l'absence viennent me saisir. Le vide se fait autour de ma
poitrine palpitante, et il semble alors que mon coeur, sous l'aspiration
d'une force irrsistible, s'vapore et tend  se dissoudre par
expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et
brlante; je rougis de la tte aux pieds. Je suis tent de crier,
d'appeler  mon aide mes amis, les indiffrents mmes, pour me consoler,
pour me garder, me dfendre, m'empcher d'tre dtruit, pour retenir ma
vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.

On n'a pas d'ides de mort pendant ces crises; non, la pense du suicide
n'est pas mme supportable; on ne veut pas mourir, loin de l, on veut
vivre, on le veut absolument, on voudrait mme donner  sa vie mille
fois plus d'nergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui
s'exaspre de rester sans application, et qui ne peut se satisfaire
qu'au moyen de jouissances immenses, dvorantes, furieuses, en rapport
avec l'incalculable surabondance de sensibilit dont on est pourvu.

Cet tat n'est pas le spleen, mais il l'amne plus tard: l'bullition,
l'vaporation du coeur, des sens, du cerveau, du fluide nerveux. Le
spleen, c'est la conglation de tout cela, c'est le bloc de glace.

Mme  l'tat calme, je sens toujours un peu d'_isolement_ les dimanches
d't, parce que nos villes sont inactives ces jours-l, parce que
chacun sort, va  la campagne; parce qu'on est _joyeux au loin_, parce
qu'on est _absent_. Les _adagio_ des symphonies de Beethoven, certaines
scnes d'_Alceste_ et d'_Armide_ de Gluck, un air de son opra italien
de _Telemaco_, les champs lyses de son _Orphe_, font natre aussi
d'assez violents accs de la mme souffrance; mais ces chefs-d'oeuvre
portent avec eux leur contre-poison; ils font dborder les larmes, et on
est soulag. Les _adagio_ de quelques-unes des sonates de Beethoven, et
l'_Iphignie en Tauride_ de Gluck, au contraire, appartiennent
entirement au spleen et le provoquent; il fait froid l-dedans, l'air y
est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gmit sourdement.

Il y a d'ailleurs deux espces de spleen, l'un est ironique, railleur,
emport, violent, haineux; l'autre, taciturne et sombre, ne demande que
l'inaction, le silence, la solitude et le sommeil.  l'tre qui en est
possd tout devient indiffrent; la ruine d'un monde saurait  peine
l'mouvoir. Je voudrais alors que la terre ft une bombe remplie de
poudre, et j'y mettrais le feu pour m'amuser.

En proie  ce genre de spleen, je dormais un jour dans le bois de
lauriers de l'Acadmie, roul dans un tas de feuilles mortes, comme un
hrisson, quand je me sentis pouss du pied par deux de nos camarades:
c'taient Constant Dufeu, l'architecte, et Dantan an, le statuaire,
qui venaient me rveiller.

--Oh! pre la joie! veux-tu venir  Naples? nous y allons.

--Allez au diable! vous savez bien que je n'ai plus d'argent.

--Mais, jobard que tu es, nous en avons et nous t'en prterons! Allons,
aide-moi donc, Dantan, et levons-le de l, sans quoi nous n'en tirerons
rien. Bon! te voil sur pieds!... Secoue-toi un peu maintenant; va
demander  M. Vernet un cong d'un mois, et ds que ta valise sera
faite, nous partirons; c'est convenu.

Nous partmes en effet.

 part un scandale assez joli, mais difficile  raconter, par nous caus
dans la petite ville de Ciprano... aprs dner, je ne me rappelle aucun
incident remarquable de ce trajet bourgeoisement fait en voiturin.

Mais Naples!...




XLI

Voyage  Naples.--Le soldat enthousiaste.--Excursion 
Nisita. Les lazzaroni.--Ils m'invitent  dner.--Un coup
de fouet.--Le thtre San-Carlo.--Retour pdestre 
Rome,  travers les Abruzzes.--Tivoli.--Encore Virgile.


Naples!!! ciel limpide et pur! soleil de ftes! riche terre!

Tout le monde a dcrit, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire,
ce merveilleux jardin. Quel voyageur, en effet, n'a t frapp de la
splendeur de son aspect! Qui n'a admir,  midi, la mer faisant la
sieste et les plis moelleux de sa robe azure et le bruit flatteur avec
lequel elle l'agite doucement! Perdu,  minuit, dans le cratre du
Vsuve, qui n'a senti un vague sentiment d'effroi aux sourds roulements
de son tonnerre intrieur, aux cris de fureur qui s'chappent de sa
bouche,  ce explosions,  ces myriades de roches fondantes, diriges
contre le ciel comme de brlants blasphmes, qui retombent ensuite,
roulent sur le col de la montagne et s'arrtent pour former un ardent
collier sur la vaste poitrine du volcan! Qui n'a parcouru tristement le
squelette de cette dsole Pompia, et, spectateur unique, n'a attendu,
sur les gradins de l'amphithtre, la tragdie d'Euripide ou de
Sophocle pour laquelle la scne semble encore prpare! Qui n'a accord
un peu d'indulgence aux moeurs des lazzaroni, ce charmant peuple
d'enfants, si gai, si voleur, si spirituellement factieux, et si
navement bon quelquefois?

Je me garderai donc d'aller sur les brises de tant de descripteurs;
mais je ne puis rsister au plaisir de raconter ici une anecdote qui
peint on ne peut mieux le caractre des pcheurs napolitains. Il s'agit
d'un festin que des lazzaroni me donnrent, trois jours aprs mon
arrive, et d'un prsent qu'ils me firent au dessert. C'tait par un
beau jour d'automne, avec une frache brise, une atmosphre claire,
transparente,  faire croire qu'on pourrait de Naples, sans trop tendre
le bras, cueillir des oranges  Capre. Je me promenais  la villa
Reale; j'avais pri mes camarades de l'Acadmie romaine de me laisser
errer seul ce jour-l. En passant prs d'un petit pavillon que je ne
remarquais point, un soldat, en faction devant l'entre me dit
brusquement en franais:

--Monsieur, levez votre chapeau!

--Pourquoi donc?

--Voyez!

Et, me dsignant du doigt une statue de marbre place au centre du
pavillon, je lus sur le socle ces deux mots qui me firent  l'instant
faire le signe de respect que l'enthousiaste militaire me demandait:
_Torquato Tasso_. Cela est bien! cela est touchant!... mais j'en suis
encore  me demander comment la sentinelle du pote avait devin que
j'tais Franais et artiste, et que j'obirais avec empressement  son
injonction. Savant physionomiste! Je reviens  mes lazzaroni.

Je marchais donc nonchalamment au bord de la mer, en songeant, tout mu,
au pauvre Tasso, dont j'avais, avec Mendelssohn, visit la modeste tombe
 Rome, au couvent de Sant-Onofrio, quelques mois auparavant,
philosophant,  part moi, sur le malheur des potes qui sont potes par
le coeur, etc., etc. Tout d'un coup, Tasso me fit penser  Cervantes,
Cervantes  sa charmante pastorale Galathe, Galathe  une dlicieuse
figure qui brille  ct d'elle dans le roman et qui se nomme Nisida,
Nisida  l'le de la baie de Pouzzoles qui porte ce joli nom, et je fus
pris  l'improviste d'un dsir irrsistible de la visiter[58].

J'y cours; me voil dans la grotte du Pausilippe; j'en sors, toujours
courant; j'arrive au rivage; je vois une barque, je veux la louer; je
demande quatre rameurs, il en vient six; je leur offre un prix
raisonnable, en leur faisant observer que je n'avais pas besoin de six
hommes pour nager dans une coquille de noix jusqu' Nisida. Ils
insistent en souriant et demandent  peu prs trente francs pour une
course qui en valait cinq tout au plus; j'tais de bonne humeur, deux
jeunes garons se tenaient  l'cart sans rien dire, avec un air
d'envie; je trouvai bouffonne l'insolente prtention de mes rameurs, et
dsignant les deux lazzaronetti:

--Eh bien! oui, allons, trente francs, mais venez tous les huit et
ramons vigoureusement.

Cris de joie, gambades des petits et des grands! nous sautons dans la
barque, et en quelques minutes nous arrivons  Nisida. Laissant mon
_navire_  la garde de l'_quipage_, je monte dans l'le, je la parcours
dans tous les sens, je regarde le soleil descendre derrire le cap
Misne potis par l'auteur de l'_nide_, pendant que la mer qui ne se
souvient ni de Virgile, ni d'ne, ni d'Ascagne, ni de Misne, ni de
Palinure, chante gaiement dans le mode majeur mille accords
scintillants...

* * *

Comme je vaguais ainsi sans but, un militaire parlant fort bien le
franais s'avance vers moi et m'offre de me montrer les diverses
curiosits de l'le, les plus beaux points de vue, etc. J'accepte son
offre avec empressement. Au bout d'une heure, en le quittant, je faisais
le geste de prendre ma bourse pour lui donner la _buona mano_ d'usage,
quand lui, se reculant d'un pas et prenant un air presque offens,
repousse ma main en disant:

--Que faites-vous donc, monsieur? je ne vous demande rien,... que de...
prier le bon Dieu pour moi.

--Parbleu, je le ferai, me dis-je en remettant ma bourse dans ma poche,
l'ide est trop drle, et que le diable m'emporte si j'y manque.

Le soir, en effet, au moment de me mettre au lit, je rcitai
trs-srieusement un premier _Pater_ pour mon brave sergent, mais au
second j'clatai de rire. Aussi je crains bien que le pauvre homme n'ait
pas fait fortune et qu'il soit rest sergent _comme devant_.

* * *

Je serais demeur  Nisida jusqu'au lendemain, je crois, si un de mes
matelots, _dlgu_ par le _capitaine_, ne ft venu me _hler_ et
m'avertir que le vent frachissait, et que nous aurions de la peine 
regagner la terre ferme, si nous tardions encore  _lever l'ancre_, 
_draper_. Je me rends  ce prudent avis. Je descends; chacun reprend sa
place sur le _navire_; le capitaine, digne mule du hros troyen:

  ...........Eripit ensem
  Fulmineum

(_ouvre son grand couteau_)

  strictoque ferit retinacula ferro.

(_et coupe vivement la ficelle_;)

  Idem omnes simul ardor habet; rapiuntque, ruuntque;
  Littora deseruere; latet sub classibus quor;
  Adnixi torquent spumas, et crula verrunt.

(_tous, pleins d'ardeur et d'un peu de crainte, nous nous prcipitons,
nous fuyons le rivage; nos rames font voler des flots d'cume, la mer
disparat sous notre...... canot_.) Traduction libre.

Cependant il y avait du danger, la coquille de noix frtillait d'une
singulire faon  travers les crtes blanches de vagues
disproportionnes; mes gaillards ne riaient plus et commenaient 
chercher leurs chapelets. Tout cela me paraissait d'un ridicule atroce
et je me disais:  propos de quoi vais-je me noyer?  propos d'un soldat
lettr qui admire Tasso; pour moins encore, pour un chapeau; car, si
j'eusse march tte nue, le soldat ne m'et pas interpell; je n'aurais
pas song au chantre d'Armide, ni  l'auteur de Galathe, ni  Nisida;
je n'aurais pas fait cette sotte excursion insulaire, et je serais
tranquillement assis  Saint-Charles en ce moment,  couter la
Brambilla et Tamburini! Ces rflexions et les mouvements de la nef en
perdition me faisaient grand mal au coeur, je l'avoue. Pourtant, le dieu
des mers, trouvant la plaisanterie suffisante comme cela, nous permit de
gagner la terre, et les _matelots_, jusque-la muets comme des poissons,
recommencrent  crier comme des geais. Leur joie fut mme si grande,
qu'en recevant les trente francs que j'avais consenti  me laisser
escroquer, ils eurent un remords, et me prirent avec une vritable
bonhomie, de venir dner avec eux. J'acceptai. Ils me conduisirent assez
loin de l, au milieu d'un bois de peupliers, sur la route de Pouzzoles,
en un lieu fort solitaire, et je commenais  calomnier leur candide
intention (pauvres lazzaroni!), quand nous arrivmes vers une chaumire
 eux bien connue, o mes amphytrions se htrent de donner des ordres
pour le festin.

Bientt apparut un petit monticule de fumants macaroni; ils m'invitrent
 y plonger la main droite  leur exemple; un grand pot de vin du
Pausilippe fut plac sur la table, et chacun de nous y buvait  son
tour, aprs, toutefois, un vieillard dent, le seul de la bande qui
devait boire avant moi, le respect pour l'ge l'emportant chez ces
braves enfants, mme sur la courtoisie, qu'ils reconnaissaient devoir 
leur hte. Le vieux, aprs avoir bu draisonnablement, commena  parler
politique et  s'attendrir beaucoup au souvenir du roi Joachim, qu'il
portait dans son coeur. Les jeunes lazzaroni, pour le distraire et me
procurer un divertissement, lui demandrent avec instance le rcit d'un
long et pnible voyage de mer qu'il avait fait autrefois, et dont
l'histoire tait clbre.

L-dessus, le vieux lazzarone raconta, au grand bahissement de son
auditoire, comment, embarqu  vingt ans sur un _speronare_, il avait
demeur en mer _trois jours et deux nuits_, et comme quoi, _toujours
pouss vers de nouveaux rivages_, il avait enfin t jet dans une _le
lointaine_ o _l'on_ prtend que Napolon, depuis lors, a t exil, et
que les indignes appellent Isola d'Elba. Je manifestai une grande
motion  cet incroyable rcit, en flicitant de tout mon coeur le brave
marin d'avoir chapp  des dangers aussi formidables. De l, profonde
sympathie des lazzaroni pour _mon excellence_; la reconnaissance les
exalte, on se parle  l'oreille, on va, on vient dans la chaumire d'un
air de mystre; je vois qu'il s'agit des prparatifs de quelque surprise
qui m'est destine. En effet, au moment o je me levais pour prendre
cong de la socit, le plus grand des jeunes lazzaroni m'aborde d'un
air embarrass, et me prie, au nom de ses camarades et pour l'amour
d'eux d'accepter un souvenir, un prsent, le plus magnifique qu'ils
pouvaient m'offrir, et capable de faire pleurer l'homme le moins
sensible. C'tait un oignon monstrueux, une norme ciboule, que je reus
avec une modestie et un srieux dignes de la circonstance, et que
j'emportai jusqu'au sommet du Pausilippe, aprs mille adieux, serrements
de mains et protestations d'une amiti inaltrable.

Je venais de quitter ces bonnes gens et je cheminais pniblement  cause
d'un coup que je m'tais donn au pied droit en descendant de Nisida; il
faisait presque nuit. Une belle calche passa sur la route de Naples.
L'ide peu fashionable me vint de sauter sur la banquette de derrire,
libre par l'absence du valet de pied et de parvenir ainsi sans fatigue
jusqu' la ville. Mais j'avais compt sans la jolie petite Parisienne
emmousseline qui trnait  l'intrieur et qui, de sa voix aigre-douce
appelant vivement le cocher: Louis, il y a quelqu'un derrire! me fit
administrer  travers la figure un ample coup de fouet. Ce fut le
prsent de ma gracieuse compatriote.  poupe franaise! Si Crispino
seulement s'tait trouv l, nous t'aurions fait passer un mauvais quart
d'heure!

Je revins donc, clopin-clopant, en songeant aux charmes de la vie de
brigand, qui, malgr ses fatigues, serait vraiment aujourd'hui la seule
digne d'un honnte homme, si dans la moindre bande ne se trouvaient
toujours tant de misrables stupides et puants!

J'allai oublier mon chagrin et me reposer  Saint-Charles. Et l, pour
la premire fois depuis mon arrive en Italie, j'entendis de la musique.
L'orchestre, compar  ceux que j'avais observs jusqu'alors, me parut
excellent. Les instruments  vent peuvent tre couts en scurit; on
n'a rien  craindre de leur part; les violons sont assez habiles, et les
violoncelles chantent bien, mais ils sont en trop petit nombre. Le
systme gnral adopt en Italie de mettre toujours moins de
violoncelles que de contre-basses, ne peut pas mme tre justifi par le
genre de musique que les orchestres italiens excutent habituellement.
Je reprocherais bien aussi au maestro di capella le bruit souverainement
dsagrable de son archet dont il frappe un peu rudement son pupitre;
mais on m'a assur que sans cela, les _musiciens_ qu'il dirige seraient
quelquefois embarrasss pour _suivre la mesure_...  cela il n'y a rien
 rpondre; car enfin, dans un pays o la musique instrumentale est 
peu prs inconnue, on ne doit pas exiger des orchestres comme ceux de
Berlin, de Dresde ou de Paris. Les choristes sont d'une faiblesse
extrme; je tiens d'un compositeur qui a crit pour le thtre
Saint-Charles, qu'il est fort difficile, pour ne pas dire impossible,
d'obtenir une bonne excution des choeurs crits  _quatre parties_. Les
soprani ont beaucoup de peine  marcher isols des tnors, et on est
pour ainsi dire oblig de les leur faire continuellement doubler 
l'octave.

Au _Fondo_ on joue l'opra buffa, avec une verve, un feu, un _brio_, qui
lui assurent une supriorit incontestable sur la plupart des thtres
d'opra comique. On y reprsentait, pendant mon sjour, une farce
trs-amusante de Donizetti, _Les convenances et les inconvenances du
thtre_.

On pense bien, nanmoins, que l'attrait musical des thtres de Naples
ne pouvait lutter avec avantage contre celui que m'offrait l'exploration
des environs de la ville, et que je me trouvais plus souvent dehors que
dedans.

Djeunant, un matin,  Castellamare, avec Munier, le peintre de marine,
que nous avions surnomm Neptune:--Que faisons nous? me dit-il, en
jetant sa serviette, Naples m'ennuie, n'y retournons pas...

--Allons en Sicile.

--C'est cela, allons en Sicile; laissez-moi seulement finir une tude
que j'ai commence, et,  cinq heures, nous irons retenir notre place
sur le bateau  vapeur.

--Volontiers, quelle est notre fortune?

Notre bourse visite, il se trouva que nous avions bien assez pour aller
jusqu' Palerme, mais que, pour en revenir, il et fallu, comme disent
les moines, compter sur la _Providence_; et, en Franais totalement
dpourvus de la vertu _qui transporte les montagnes_, jugeant qu'il ne
fallait pas tenter Dieu, nous nous sparmes, lui, pour aller portraire
la mer, moi pour retourner pdestrement  Rome.

Ce projet tait arrt dans ma tte depuis quelques jours. Rentr 
Naples le mme soir, aprs avoir dit adieu  Dufeu et  Dantan, le
hasard me fit rencontrer deux officiers sudois de ma connaissance, qui
me firent part de leur intention de se rendre  Rome  pied.

--Parbleu! leur dis-je, je pars demain pour Subiaco; je veux y aller en
droite ligne  travers les montagnes, _franchissant rocs et torrents_,
comme le chasseur de chamois; nous devrions faire le trajet ensemble.

Malgr l'extravagance d'une pareille ide, ces messieurs l'adoptrent.
Nos effets furent aussitt expdis par un _vetturino_; nous convnmes
de nous diriger sur Subiaco  vol d'oiseau, et, aprs nous y tre
reposs un jour, de retourner  Rome par la grande route. Ainsi fut
fait. Nous avions endoss tous les trois le costume oblig de toile
grise; M. B... portait son album et ses crayons; deux cannes taient
toutes nos armes.

On vendangeait alors. D'excellents raisins (qui n'approchent pourtant
pas de ceux du Vsuve) firent  peu prs toute notre nourriture pendant
la premire journe; les paysans n'acceptaient pas toujours notre
argent, et nous nous abstenions quelquefois de nous enqurir des
propritaires.

Le soir,  Capoue, nous trouvmes _bon souper, bon gte_, et... un
improvisateur.

Ce brave homme, aprs quelques prludes brillants sur sa grande
mandoline, s'informa de quelle nation nous tions.

--Franais, rpondit M. Kl... rn.

J'avais entendu, un mois auparavant, les _improvisations_ du Tyrtc
campanien; il avait fait la mme question  mes compagnons de voyage,
qui rpondirent:

--Polonais.

 quoi, plein d'enthousiasme, il avait rpliqu:

--J'ai parcouru le monde entier, l'Italie, l'Espagne, la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, la Russie; mais les plus braves
sont les Polonais, sont les Polonais.

Voici la cantate qu'il adressa, en musique galement _improvise_, et
sans la _moindre hsitation_, aux trois prtendus Franais:

[Illustration: notation musicale

_Allegretto._

          Ho gi - rato per tutto il

mondo ho gi - rato per tutto il mondo per la

Francia, per l'Is - pania, per l'I - talia, per la Ger -

mania, per l'Inghil - terra ma li pi bravi ma li pi

beli sono i Fran - ce - si, sono i Fran - ce - si.

]

On conoit combien je dus tre flatt, et quelle fut la mortification
des deux Sudois.

Avant de nous engager tout  fait dans les Abruzzes, nous nous arrtmes
une journe  San-Germano, pour visiter le fameux couvent du
_Monte-Cassino_.

Ce monastre de bndictins, situ, comme celui de Subiaco, sur une
montagne, est loin de lui ressembler sous aucun rapport. Au lieu de
cette simplicit nave et originale qui charme  San-Benedetto, vous
trouvez ici le luxe et les proportions d'un palais. L'imagination recule
devant l'normit des sommes qu'ont cotes tous les objets prcieux
rassembls dans la seule glise. Il y a un orgue avec de petits anges
fort ridicules, jouant de la trompette et des cymbales quand
l'instrument est mis en action. Le parvis est des marbres les plus
rares, et les amateurs peuvent admirer dans le choeur des stalles en
bois, sculptes avec un art infini, reprsentant diffrentes scnes de
la vie monacale.

Une marche force nous fit parvenir en un jour de San-Germano  Isola di
Sora, village situ sur la frontire du royaume de Naples et remarquable
par une petite rivire qui forme une assez belle cascade, aprs avoir
mis en jeu plusieurs tablissements industriels. Une mystification d'un
singulier genre nous y attendait. M. Kl... rn et moi nous avions les
pieds en sang, et tous les trois furieux de soif, harasss, couverts
d'une poussire brlante, notre premier mot, en entrant dans la ville,
fut pour demander la locanda (l'auberge).

--_E...... locanda... non ce n'_, nous rpondaient les paysans avec
un air de piti railleuse. _Ma per per la notte dove si va?_

--_E...... chi lo sa?..._

Nous demandons  passer la nuit dans une mauvaise remise; il n'y avait
pas un brin de paille, et d'ailleurs le propritaire s'y refusait. On
n'a pas d'ide de notre impatience, augmente encore par le sang-froid
et les ricanements de ces manants. Se trouver dans un petit bourg
commerant comme celui-l, obligs de coucher dans la rue, faute d'une
auberge ou d'une maison hospitalire... c'et t fort, mais c'est
pourtant ce qui nous serait arriv indubitablement, sans un souvenir qui
me frappa fort  propos.

J'avais dj pass de jour, une fois,  Isola di Sora; je me rappelai
heureusement le nom de M. Courrier, Franais, propritaire d'une
papeterie. On nous montre son frre dans un groupe; je lui expose notre
embarras, et aprs un instant de rflexion, il me rpond tranquillement
en franais, je pourrais mme dire en dauphinois, car l'accent en fait
presque un idiome:

--Pardi! on vous couchera ben.

--Ah! nous sommes sauvs! M. Courrier est Dauphinois, je suis
Dauphinois, et entre Dauphinois, comme dit Charlet, _l'affaire peut
s'arranger_.

En effet, le papetier qui me reconnut exera  notre gard la plus
franche hospitalit. Aprs un souper trs-confortable, un lit _monstre_,
comme je n'en ai vu qu'en Italie, nous reut tous les trois; nous y
reposmes fort  l'aise, en rflchissant qu'il serait bon, pour le
reste de notre voyage, de connatre les villages qui ne sont pas sans
_locanda_, pour ne pas courir une seconde fois le danger auquel nous
venions d'chapper. Notre hte nous tranquillisa un peu le lendemain,
par l'assurance qu'en deux jours de marche nous pourrions arriver 
Subiaco; il n'y avait donc plus qu'une nuit chanceuse  passer. Un petit
garon nous guida  travers les vignes et les bois pendant une heure,
aprs quoi, sur quelques indications assez vagues qu'il nous donna, nous
poursuivmes seuls notre route.

_Veroli_ est un grand village qui, de loin, a l'air d'une ville et
couvre le sommet d'une montagne. Nous y trouvmes un mauvais dner de
pain et de jambon cru, a l'aide duquel nous parvnmes, avant la nuit, 
un autre rocher habit, plus pre et plus sauvage; c'tait Alatri. 
peine parvenus  l'entre de la rue principale un groupe de femmes et
d'enfants se forma derrire nous et nous suivit jusqu' la place avec
toutes les marques de la plus vive curiosit. On nous indiqua une
maison, ou plutt un chenil, qu'un vieil criteau dsignait comme la
locanda; malgr tout notre dgot, ce fut l qu'il fallut passer la
nuit. Dieu! quelle nuit! elle ne fut pas employe  dormir, je puis
l'assurer; les insectes de _toute espce_ qui foisonnaient dans nos
draps rendirent tout repos impossible. Pour mon compte, ces myriades me
tourmentrent si cruellement que je fus pris au matin d'un violent accs
de fivre.

Que faire?... ces messieurs ne voulaient pas me laisser  Alatri... il
fallait arriver  Subiaco... sjourner dans cette bicoque tait une
triste perspective... Cependant, je tremblais tellement qu'on ne savait
comment me rchauffer et que je ne me croyais gure capable de faire un
pas. Mes compagnons d'infortune, pendant que je grelottais, se
consultaient en langue sudoise, mais leur physionomie exprimait trop
bien l'embarras extrme que je leur causais pour qu'il ft possible de
s'y mprendre. Un effort de ma part tait indispensable; je le fis, et
aprs deux heures de marche au pas de course, la fivre avait disparu.

Avant de quitter Alatri, un conseil des gographes du pays fut tenu sur
la place pour nous indiquer notre route. Bien des opinions mises et
dbattues, celle qui nous dirigeait sur Subiaco, par Arcino et Anticoli
ayant prvalu, nous l'adoptmes. Cette journe fut la plus pnible que
nous eussions encore faite depuis le commencement du voyage. Il n'y
avait plus de chemins frays, nous suivions des lits de torrents,
enjambant a grand'peine les Quartiers dont ils sont  chaque instant
encombrs.

Nous arrivmes ainsi  un affreux village dont le nom m'est inconnu. Les
bouges hideux qui le composent et que je n'ose appeler maisons, taient
ouverts mais entirement vides. Nous ne trouvmes d'autres habitants
dans le village que deux jeunes porcs se vautrant dans la boue noire des
roches dchires qui servent de rues  ce repaire. O tait la
population? C'est le cas de dire: _chi lo sa_?

Plusieurs fois nous nous sommes gars dans les vallons de ce labyrinthe
de rochers; il fallait alors gravir de nouveau la colline que nous
venions de descendre, ou, du fond d'un ravin, crier  quelque paysan:

_Oh!!! la strada d'Anticoli?..._

 quoi il rpondait par un clat de rire, ou par _via! via!_ Ce qui
nous rassurait mdiocrement, on peut le penser. Nous y parvnmes
cependant; je me rappelle mme avoir trouv  Anticoli grande abondance
d'oeufs, de jambon et d'pis de mas que nous fmes rtir,  l'exemple
des pauvres habitants de ces terres striles, et dont la saveur sauvage
n'est pas dsagrable. Le chirurgien d'Anticoli, gros homme rouge qui
avait l'air d'un boucher, vint nous honorer de ses questions sur la
_garde nationale_ de Paris et nous proposer un _livre imprim_ qu'il
avait  vendre.

D'immenses pturages restaient  traverser avant la nuit; un guide fut
indispensable. Celui que nous prmes ne paraissait pas trs-sr de la
route, il hsitait souvent. Un vieux berger, assis au bord d'un tang,
et qui n'avait peut-tre pas entendu de voix humaine depuis un mois,
n'tant point prvenu de notre approche par le bruit de nos pas, que le
gazon touffu rendait imperceptible, faillit tomber  l'eau quand nous
lui demandmes brusquement la direction d'Arcinasso, joli village (au
dire de notre guide), o nous devions trouver toutes _sortes de
rafrachissements_.

Il se remit pourtant un peu de sa terreur, grce  quelques _baiochi_
qui lui prouvrent nos dispositions amicales; mais il fut presque
impossible de comprendre sa rponse qu'une voix gutturale, plus
semblable  un gloussement qu' un langage humain, rendait
inintelligible. Le _joli village d'Arcinasso_ n'est qu'une osteria
(cabaret), au milieu de ces vastes et silencieuses _steppes_. Une
vieille femme y vendait du vin et de l'eau frache. L'album de M. B...t
ayant excit son attention, nous lui dmes que c'tait une bible;
l-dessus, se levant, pleine de joie, elle examina chaque dessin l'un
aprs l'autre, et aprs avoir embrass cordialement M. B...t, nous donna
 tous les trois sa bndiction.

Rien ne peut donner une ide du silence qui rgne dans ces interminables
prairies. Nous n'y trouvmes d'autres habitants que le vieux berger avec
son troupeau et un corbeau qui se promenait plein d'une gravit
triste...  notre approche, il prit son vol vers le nord... Je le suivis
longtemps des yeux... Puis ma pense vola dans la mme direction... vers
l'Angleterre... et je m'abmai dans une rverie shakespearienne...

Mais il s'agissait bien de _rver et de biller aux corbeaux_, il
fallait absolument arriver cette nuit mme  Subiaco. Le guide
d'Anticoli tait reparti, l'obscurit approchait rapidement; nous
marchions depuis trois heures, silencieux comme des spectres, quand un
buisson, sur lequel j'avais tu une grive sept mois auparavant, me fit
reconnatre notre position.

--Allons, messieurs, dis-je aux Sudois, encore un effort! je me
retrouve en pays de connaissance, dans deux heures nous serons arrivs.

Effectivement, quarante minutes s'taient  peine coules quand nous
apermes  une grande profondeur sous nos pieds briller des lumires:
c'tait Subiaco. J'y trouvai Gibert. Il me prta du linge, dont j'avais
grand besoin. Je comptais aller me reposer, mais bientt les cris: _Oh!
signor Sidoro_[59]! _Ecco questo signore francese chi suona la
chitarra_[60]! Et Flacheron d'accourir avec la belle Mariucia[61], le
tambour de basque  la main, et, bon gr, mal gr, il fallut danser la
_saltarello_ jusqu' minuit.

C'est en quittant Subiaco, deux jours aprs, que j'eus la spirituelle
ide de l'exprience qu'on va lire.

MM. Bennet et Klinskporn, mes deux compagnons sudois, marchaient
trs-vite, et leur allure me fatiguait beaucoup. Ne pouvant obtenir
d'eux de s'arrter de temps en temps, ni de ralentir le pas, je les
laissai prendre le devant et m'tendis tranquillement  l'ombre, quitte
 faire ensuite comme le livre de la fable pour les rattraper. Ils
taient dj fort loin, quand je me demandai en me relevant: Serais-je
capable de courir sans m'arrter, d'ici  Tivoli (c'tait bien un trajet
de six lieues)? Essayons!... Et me voil courant comme s'il se ft agi
d'atteindre une matresse enleve. Je revois les Sudois, je les
dpasse; je traverse un village, deux villages, poursuivi par les
aboiements de tous les chiens, faisant fuir en grognant les porcs pleins
d'pouvante, mais suivi du regard bienveillant des habitants persuads
que je venais de faire _un malheur_[62].

Bientt, une douleur vive dans l'articulation du genou vint me rendre
impossible la flexion de la jambe droite. Il fallut la laisser pendre et
la traner en sautant sur la gauche. C'tait diabolique, mais je tins
bon et je parvins  Tivoli sans avoir interrompu un instant cette course
absurde. J'aurais mrit de mourir en arrivant d'une rupture du coeur. Il
n'en rsulta rien. Il faut croire que j'ai le coeur dur.

Quand les deux officiers sudois parvinrent  Tivoli, une heure aprs
moi, ils me trouvrent endormi; me voyant ensuite, au rveil,
parfaitement sain de corps et d'esprit (et je leur pardonne bien
sincrement d'avoir eu des doutes  cet gard), ils me prirent d'tre
leur cicrone dans l'examen qu'ils avaient  faire des curiosits
locales. En consquence, nous allmes visiter le joli petit temple de
Vesta, qui a plutt l'air d'un temple de l'Amour; la grande cascade, les
cascatelles, la grotte de Neptune; il fallut admirer l'immense
stalactite de cent pieds de haut, sous laquelle gt enfouie la maison
d'Horace, sa clbre villa de Tibur. Je laissai ces messieurs se reposer
une heure sous les oliviers qui croissent au-dessus de la demeure du
pote, pour gravir seul la montagne voisine et couper  son sommet un
jeune myrte.  cet gard je suis comme les chvres, impossible de
rsister  mon humeur grimpante auprs d'un monticule verdoyant. Puis,
comme nous descendions dans la plaine, on voulut bien nous ouvrir la
villa Mecena; nous parcourmes son grand salon vot, que traverse
maintenant un bras de l'Anio, donnant la vie  un atelier de forgerons,
o retentit, sur d'normes enclumes, le bruit cadenc de marteaux
monstrueux. Cette mme salle rsonna jadis des strophes picuriennes
d'Horace, entendit s'lever, dans sa douce gravit, la voix mlancolique
de Virgile, rcitant, aprs les festins prsids par le ministre
d'Auguste, quelque fragment magnifique de ses pomes des champs:

    Hactenus arvorum cultus et sidera coeli:
    Nunc te, Bacche, canam, nec non silvestria tecum
    Virgulta, et prolem tarde crescentis oliv.

Plus bas, nous examinmes en passant la villa d'Este dont le nom
rappelle celui de la princesse Eleonora, clbre par Tasso et l'amour
douloureux qu'elle lui inspira.

Au-dessous,  l'entre de la plaine, je guidai ces messieurs dans le
labyrinthe de la villa Adriana; nous visitmes ce qui reste de ses
vastes jardins; le vallon dont une fantaisie toute-puissante voulut
crer une copie en miniature de la valle de Tempe; la salle des gardes,
o veillent  cette heure des essaims d'oiseaux de proie; et enfin
l'emplacement o s'leva le thtre priv de l'empereur, et qu'une
plantation de choux, le plus ignoble des lgumes, occupe maintenant.

Comme le temps et la mort doivent rire de ces bizarres transformations!




XLII

L'influenza  Rome.--Systme nouveau de philosophie.--Chasses.--Les
chagrins de domestiques.--Je repars pour
la France.


Me voil rentr  la caserne acadmique! Recrudescence d'ennui. Une
sorte d'influenza plus ou moins contagieuse dsole la ville; on meurt
trs-bien, par centaines, par milliers. Couvert, au grand divertissement
des polissons romains, d'une sorte de manteau  capuchon dans le genre
de celui que les peintres donnent  Ptrarque, j'accompagne les
charretes de morts  l'glise Transtvrine dont le large caveau les
reoit bant. On lve une pierre de la cour intrieure, et les cadavres,
suspendus  un crochet de fer sont mollement dposs sur les dalles de
ce palais de la putrfaction. Quelques crnes seulement ayant t
ouverts par les mdecins, curieux de savoir pourquoi les malades
n'avaient pas voulu gurir, et les cerveaux s'tant rpandus dans le
char funbre, l'homme qui remplace  Rome le fossoyeur des autres
nations, prend alors _avec une truelle_ ces dbris de l'organe pensant
et les lance fort dextrement au fond du gouffre. Le Gravedigger de
Shakespeare, ce maon de l'ternit, n'avait pourtant pas song  se
servir de la truelle ni  mettre en oeuvre ce mortier humain.

Un architecte de l'Acadmie, Garrez, fait un dessin reprsentant cette
gracieuse scne o je figure encapuchonn. Le spleen redouble.

Bzard le peintre, Gibert le paysagiste, Delanoie l'architecte, et moi,
nous formons une socit appele _les quatre_, qui se propose d'laborer
et de complter le grand systme philosophique dont j'avais, six mois
auparavant, jet les premires bases, et qui avait pour titre: Systme
de l'Indiffrence absolue en matire universelle. Doctrine transcendante
qui tend  donner  l'homme la perfection et la sensibilit d'un bloc de
pierre. Notre systme ne prend pas. On nous objecte: la _douleur_ et le
_plaisir_, les _sentiments_ et les _sensations_! on nous traite de fous.
Nous avons beau rpondre avec une admirable indiffrence:

--Ces messieurs disent que nous sommes fous! qu'est-ce que cela te
fait, Bzard?... qu'en penses-tu, Gibert?... qu'en dis-tu, Delanoie?...

--Cela ne fait rien  personne.

--Je dis que ces messieurs nous traitent de fous.

--Il parat que ces messieurs nous traitent de fous.

On nous rit au nez. Les grands philosophes ont toujours ainsi t
mconnus.

Une nuit, je pars pour la chasse avec Debay, le statuaire. Nous appelons
le gardien de la porte du Peuple, qui, grce aux ordonnances du pape en
faveur des chasseurs, est contraint de se lever et de nous ouvrir, aprs
l'exhibition de notre port d'armes. Nous marchons jusqu' deux heures du
matin. Un certain mouvement dans les herbes voisines de la route nous
fait croire  la prsence d'un livre; deux coups de fusil partent  la
fois... Il est mort... c'est un confrre, un mule, un chasseur qui rend
 Dieu son me et son sang  la terre... c'est un malheureux chat qui
guettait une couve de cailles. Le sommeil vient, irrsistible. Nous
dormons quelques heures dans un champ. Nous nous sparons. Arrive une
pluie battante; je trouve dans une gorge de la plaine un petit bois de
chne, o je vais inutilement chercher un abri. J'y tue un porc-pic
dont j'emporte en trophe quelques beaux piquants. Mais voici un village
solitaire;  l'exception d'une vieille femme lavant son linge dans un
mince ruisseau, je n'aperois pas un tre humain. Elle m'apprend que ce
silencieux rduit s'appelle Isola Farnse. C'est, dit-on, le nom moderne
de l'ancienne Vees. C'est donc l que fut la capitale des Volsques, ces
fiers ennemis de Rome! C'est l que commanda Aufidius et que le fougueux
Marcius Coriolanus vint lui offrir l'appui de son bras sacrilge pour
dtruire sa propre patrie! Cette vieille femme, accroupie au bord du
ruisseau, occupe peut-tre la place o la sublime Veturia[63],  la tte
des matrones romaines, s'agenouilla devant son fils! J'ai march tout le
matin sur cette terre o furent livrs tant de beaux combats, illustrs
par Plutarque, immortaliss par Shakespeare, mais assez semblables en
ralit, par leur dimension et leur importance, a ceux qui rsulteraient
d'une guerre entre Versailles et Saint-Cloud! La rverie m'immobilise.
La pluie continue plus intense. Mes chiens, aveugls par l'eau du ciel,
se cachent le museau dans les broussailles. Je tue un grand imbcile de
serpent qui aurait d rester dans son trou par un pareil temps. Debay
m'appelle, en tirant coup sur coup. Nous nous rejoignons pour djeuner.
Je prends dans ma gibecire un crne que j'avais cueilli sur le haut du
cimetire de Radicoffani, en revenant de Nice l'anne prcdente,
celui-l mme qui me sert de sablier aujourd'hui; nous le remplissons de
tranches de jambon et nous le plaons ensuite au milieu d'un ruisselet,
pour dessaler un peu cette atroce victuaille. Repas frugal assaisonn
d'une froide pluie; point de vin, point de cigares! Debay n'a rien tu.
Quant  moi, je n'ai pu envoyer chez les morts qu'un innocent
rouge-gorge, pour tenir compagnie au chat, au porc-pic et au serpent.
Nous nous dirigeons vers l'auberge de la Storta, le seul bouge des
environs. Je m'y couche, et je dors trois heures, pendant qu'on fait
scher mes habits. Le soleil se montre enfin, la pluie a cess; je me
rhabille  grand'peine et je repars. Debay, plein d'ardeur, n'a pas
voulu m'attendre. Je tombe sur une troupe de fort beaux oiseaux, qu'on
prtend venir des ctes d'Afrique et dont je n'ai jamais pu savoir le
nom. Ils planent continuellement, comme des hirondelles, avec un petit
cri semblable  celui des perdrix; ils sont bigarrs de jaune et de
vert. J'en abats une demi-douzaine. L'honneur du chasseur est sauf. Je
vois de loin Debay manquer un livre. Nous rentrons  Rome aussi
embourbs que dut l'tre Marius quand il sortit des marais de Minturnes.

Semaine stagnante.

Enfin, l'Acadmie s'anime un peu, grce  la terreur comique de notre
camarade L..., qui, amant aim de la femme d'un Italien, valet de pied
de M. Vernet, et surpris avec elle par le mari, se voit toujours au
moment d'tre srieusement assassin. Il n'ose plus sortir de sa
chambre; quand vient l'heure du repas, nous sommes obligs d'aller le
prendre chez lui, et de l'escorter, en le soutenant, jusqu'au
rfectoire. Il croit voir des couteaux briller dans tous les coins du
palais. Il maigrit, il est ple, jaune, bleu; il vient  rien. Ce qui
lui attire un jour,  table, cette charmante apostrophe de Delanoie:

--Eh bien! mon pauvre L... tu as donc toujours des chagrins _de
domestiques_[64]?

Le mot circule avec grand succs.

Mais l'ennui est le plus fort; je ne rve plus que Paris. J'ai fini mon
monodrame et retouch ma symphonie fantastique: il faut les faire
excuter. J'obtiens de M. Vernet la permission de quitter l'Italie avant
l'expiration de mon temps d'exil. Je pose pour mon portrait, qui, selon
l'usage, est fait par le plus ancien de nos peintres et prend place dans
la galerie du rfectoire, dont j'ai dj parl; je fais une dernire
tourne de quelques jours  Tivoli,  Albano,  Palestrina; je vends mon
fusil, je brise ma guitare; j'cris sur quelques albums; je donne un
grand punch aux camarades; je caresse longtemps les deux chiens de M.
Vernet, compagnons ordinaires de mes chasses; j'ai un instant de
profonde tristesse en songeant que je quitte cette potique contre,
peut-tre pour ne plus la revoir; les amis m'accompagnent jusqu'
Ponte-Molle; je monte dans une affreuse carriole; me voil parti.




XLIII

Florence.--Scne funbre.--_La bella sposina._--Le Florentin
gai.--Lodi.--Milan.--Le thtre de la _Cannobiana_.--Le
public.--Prjugs sur l'organisation musicale
des Italiens.--Leur amour invincible pour les platitudes
brillantes et les vocalisations.--Rentre en France.


J'tais fort morose, bien que mon ardent dsir de revoir la France ft
sur le point d'tre satisfait. Un tel adieu  l'Italie avait quelque
chose de solennel, et sans pouvoir me rendre bien compte de mes
sentiments, j'en avais l'me oppresse. L'aspect de Florence, o je
rentrais pour la quatrime fois, me causa surtout une impression
accablante. Pendant les deux jours que je passai dans la cit reine des
arts, quelqu'un m'avertit que le peintre Chenavard, cette grosse tte
crevant d'intelligence, me cherchait avec empressement et ne pouvait
parvenir  me rencontrer. Il m'avait manqu deux fois dans les galeries
du palais Pitti, il tait venu me demander  l'htel, il voulait me voir
absolument. Je fus trs-sensible  cette preuve de sympathie d'un
artiste aussi distingu; je le cherchai sans succs  mon tour, et je
partis sans faire sa connaissance. Ce fut cinq ans plus tard seulement,
que nous nous vmes enfin  Paris et que je pus admirer la pntration,
la sagacit et la lucidit merveilleuses de son esprit, ds qu'il veut
l'appliquer  l'tude des questions vitales des arts mmes, tels que la
musique et la posie, les plus diffrents de l'art qu'il cultive.

Je venais de parcourir le dme, un soir en le poursuivant, et je m'tais
assis prs d'une colonne pour voir s'agiter les atomes dans un splendide
rayon du soleil couchant qui traversait la naissante obscurit de
l'glise, quand une troupe de prtres et de porte-flambeaux entra dans
la nef pour une crmonie funbre. Je m'approchai: je demandai  un
Florentin quel tait le personnage qui en tait l'objet: _ una sposina,
morta al mezzo giorno!_ me rpondit-il d'un air gai. Les prires furent
d'un laconisme extraordinaire, les prtres semblaient, en commenant,
avoir hte de finir. Puis, le corps fut mis sur une sorte de brancard
couvert, et le cortge s'achemina vers le lieu o la morte devait
reposer jusqu'au lendemain, avant d'tre dfinitivement inhume. Je le
suivis. Pendant le trajet les chantres porte-flambeaux grommelaient
bien, pour la forme, quelques vagues oraisons entre leurs dents; mais
leur occupation principale tait de faire fondre et couler autant de
cire que possible, des cierges dont la famille de la dfunte les avait
arms. Et voici pourquoi: le restant des cierges devait, aprs la
crmonie, revenir  l'glise, et comme on n'osait pas en voler des
morceaux entiers, ces braves lucioli, d'accord avec une troupe de petits
drles qui ne les quittaient pas de l'oeil, carquillaient  chaque
instant la mche du cierge qu'ils inclinaient ensuite pour rpandre la
cire fondante sur le pav. Aussitt les polissons se prcipitant avec
une avidit furieuse, dtachaient la goutte de cire de la pierre avec un
couteau et la roulaient en boule qui allait toujours grossissant. De
sorte qu' la fin du trajet, assez long (la morgue tant situe  l'une
des plus lointaines extrmits de Florence), ils se trouvaient avoir
fait, indignes frelons, une assez bonne provision de cire mortuaire.
Telle tait la pieuse proccupation des misrables par qui la pauvre
sposina tait porte  sa couche dernire.

Parvenu  la porte de la morgue, le mme Florentin gai, qui m'avait
rpondu dans le dme et qui faisait partie du cortge, voyant que
j'observais avec anxit le mouvement de cette scne, s'approcha de moi
et me dit en espce de franais:

--Vol-vous intrer?

--Oui, comment faire?

--Donnez-moi tr paoli.

Je lui glisse dans la main les trois pices d'argent qu'il me demandait;
il va s'entretenir un instant avec la concierge de la salle funbre, et
je suis introduit. La morte tait dj dpose sur une table. Une longue
robe de percale blanche, noue autour de son cou et au-dessous de ses
pieds, la couvrait presque entirement. Ses noirs cheveux  demi tresss
coulaient  flots sur ses paules, grands yeux bleus demi-clos, petite
bouche, triste sourire, cou d'albtre, air noble et candide... jeune!...
jeune!... morte!... L'Italien toujours souriant, s'exclama: _ bella!_
Et, pour me faire mieux admirer ses traits, me soulevant la tte de la
pauvre jeune belle morte, il carta de sa sale main les cheveux qui
semblaient s'obstiner, par pudeur,  couvrir ce front et ces joues o
rgnait encore une grce ineffable, et la laissa rudement retomber sur
le bois. La salle retentit du choc... je crus que ma poitrine se brisait
 cette impie et brutale rsonnance... N'y tenant plus, je me jette 
genoux, je saisis la main de cette beaut profane, je la couvre de
baisers expiatoires, en proie  l'une des angoisses de coeur les plus
intenses que j'aie ressenties de ma vie. Le Florentin riait toujours...

Mais je vins tout  coup  penser ceci: que dirait le mari, s'il pouvait
voir la chaste main qui lui fut si chre, froide tout  l'heure,
attidie maintenant par les baisers d'un jeune homme inconnu? dans son
pouvante indigne, n'aurait-il pas lieu de croire que je suis l'amant
clandestin de sa femme, qui vient, plus aimant et plus fidle que lui,
exhaler sur ce corps ador un dsespoir shakespearien? Dsabusez donc ce
malheureux!... Mais n'a-t-il pas mrit de subir l'incommensurable
torture d'une erreur pareille?... Lymphatique poux! laisse-t-on
arracher de ses bras vivants la morte qu'on aime!...

_Addio! addio! bella sposa abbandonata! ombra dolente! adesso, forse,
consolata! perdona ad un straniero le pie lagrime sulla pallida mano.
Almen colui non ignora l'amore ostinato ne la religione della belt._

Et je sortis tout boulevers.

Ah a! mais, voici bien des histoires cadavreuses! les belles dames qui
me liront, s'il en est qui me lisent, ont le droit de demander si c'est
pour les tourmenter que je m'entte  leur mettre ainsi de hideuses
images sous les yeux. Mon Dieu non! je n'ai pas la moindre envie de les
troubler de cette faon, ni de reproduire l'ironique apostrophe
d'Hamlet. Je n'ai pas mme de got trs-prononc pour la mort; j'aime
mille fois mieux la vie. Je raconte une partie des choses qui m'ont
frapp; il se trouve dans le nombre quelques pisodes de couleur sombre,
voil tout. Cependant, je prviens les lectrices qui ne rient pas quand
on leur rappelle qu'elles finiront aussi par _faire cette figure-l_,
que je n'ai plus rien de vilain  leur narrer, et qu'elles peuvent
continuer tranquillement  parcourir ces pages,  moins, ce qui est
trs-probable, qu'elles n'aiment mieux aller faire leur toilette,
entendre de mauvaise musique, danser la polka, dire une foule de
sottises et tourmenter leur amant.

En passant  Lodi, je n'eus garde de manquer de visiter le fameux pont.
Il me sembla entendre encore le bruit foudroyant de la mitraille de
Bonaparte et les cris de droute des Autrichiens.

Il faisait un temps superbe, le pont tait dsert, un vieillard
seulement, assis sur le bord du tablier, y pchait  la
ligne.--Sainte-Hlne!...

En arrivant  Milan, il fallut, pour l'acquit de ma conscience, aller
voir le nouvel Opra. On jouait alors  la Cannobiana l'_Elisir d'amore_
de Donizetti. Je trouvai la salle pleine de gens qui parlaient tout haut
et tournaient le dos au thtre; les chanteurs gesticulaient toutefois
et s'poumonaient  qui mieux mieux; du moins je dus le croire en les
voyant ouvrir une bouche immense, car il tait impossible,  cause du
bruit des spectateurs, d'entendre un autre son que celui de la grosse
caisse. On jouait, on soupait dans les loges, etc., etc. En consquence,
voyant qu'il tait inutile d'esprer entendre la moindre chose de cette
partition, alors nouvelle pour moi, je me retirai. Il parat cependant,
plusieurs personnes me l'ont assur, que les Italiens coutent
quelquefois. En tout cas, la musique pour les Milanais, comme pour les
Napolitains, les Romains, les Florentins et les Gnois, c'est un air, un
duo, un trio, tels quels, bien chants; hors de l ils n'ont plus que de
l'aversion ou de l'indiffrence. Peut-tre ces antipathies ne sont-elles
que des prjugs et tiennent-elles surtout  ce que la faiblesse des
masses d'excution, choeurs ou orchestres, ne leur permet pas de
connatre les chefs-d'oeuvre placs en dehors de l'ornire circulaire
qu'ils creusent depuis si longtemps. Peut-tre aussi peuvent-ils suivre
encore jusqu' une certaine hauteur l'essor des hommes de gnie, si ces
derniers ont soin de ne pas choquer trop brusquement leurs habitudes
enracines. Le grand succs de _Guillaume Tell_  Florence viendrait 
l'appui de cette opinion. _La Vestale_, mme, la sublime cration de
Spontini, obtint il y a vingt-cinq ans,  Naples, une suite de
reprsentations brillantes. En outre, si l'on observe le peuple dans les
villes soumises  la domination autrichienne, on le verra se ruer sur
les pas des musiques militaires pour couter avidement ces belles
harmonies allemandes, si diffrentes des fades cavatines dont on le
gorge habituellement. Mais, en gnral, cependant, il est impossible de
se dissimuler que le peuple italien n'apprcie de la musique que son
effet matriel, ne distingue que ses formes extrieures.

De tous les peuples de l'Europe, je penche fort  le regarder comme le
plus inaccessible  la partie potique de l'art ainsi qu' toute
conception excentrique un peu leve. La musique n'est pour les Italiens
qu'un plaisir des sens, rien autre. Ils n'ont gure pour cette belle
manifestation de la pense plus de respect que pour l'art culinaire. Ils
veulent des partitions dont ils puissent du premier coup, sans
rflexion, sans attention mme, s'assimiler la substance, comme ils
feraient d'un plat de macaroni.

Nous autres Franais, si petits, si mesquins en musique, nous pourrons
bien, comme les Italiens, faire retentir le thtre d'applaudissements
furieux, pour un trille, une gamme chromatique de la cantatrice  la
mode, pendant qu'un choeur d'action, un rcitatif oblig du plus grand
style passeront inaperus; mais au moins nous coutons, et, si nous ne
comprenons pas les ides du compositeur, ce n'est jamais notre faute. Au
del des Alpes, au contraire, on se comporte, pendant les
reprsentations, d'une manire si humiliante pour l'art et pour les
artistes, que j'aimerais autant, je l'avoue[65], tre oblig de vendre
du poivre et de la cannelle chez un picier de la rue Saint-Denis que
d'crire un opra pour des Italiens. Ajoutez  cela qu'ils sont
routiniers et fanatiques comme on ne l'est plus, mme  l'Acadmie: que
la moindre innovation imprvue dans le style mlodique, dans
l'harmonie, le rhythme ou l'instrumentation, les met en fureur; au point
que les dilettanti de Rome,  l'apparition du _Barbiere di Siviglia_ de
Rossini, si compltement italien cependant, voulurent assommer le jeune
maestro, pour avoir eu l'insolence de faire autrement que Paisiello.

Mais ce qui rend tout espoir d'amlioration chimrique, ce qui peut
faire considrer le sentiment musical particulier aux Italiens comme un
rsultat ncessaire de leur organisation, ainsi que l'ont pens Gall et
Spurzeim, c'est leur amour exclusif, pour tout ce qui est dansant,
chatoyant, brillant, gai, en dpit des passions diverses qui animent
les personnages, en dpit des temps et des lieux, en un mot, en dpit du
bon sens. Leur musique rit toujours[66], et quand par hasard, domin par
le drame, le compositeur se permet un instant de n'tre pas absurde,
vite il s'empresse de revenir au style oblig, aux roulades, aux
grupetti, aux trilles, aux mesquines frivolits, mlodiques, soit dans
les voix, soit dans l'orchestre, qui, succdant immdiatement  quelques
accents vrais, ont l'air d'une raillerie et donnent  l'_opra sria_
toutes les allures de la parodie et de la charge.

Si je voulais citer, _les exemples fameux ne me manqueraient pas_; mais,
pour ne raisonner qu'en thse gnrale et abstraction faite des hautes
questions d'art, n'est-ce pas d'Italie que sont venues les formes
_conventionnelles et invariables_, adoptes depuis par quelques
compositeurs que Cherubini et Spontini, seuls entre tous leurs
compatriotes, ont repousses, et dont l'cole allemande est reste pure?
Pouvait-il entrer dans les habitudes d'tres bien organiss et sensibles
 l'_expression musicale_ d'entendre, dans un morceau d'ensemble, quatre
personnages, anims de _passions entirement opposes_, chanter
successivement tous les quatre la _mme phrase mlodique_, avec des
paroles diffrentes, et employer le mme chant pour dire:  toi que
j'adore...--Quelle terreur me glace...--Mon coeur bat de plaisir...--La
fureur me transporte. Supposer, comme le font certaines gens, que la
musique est une langue assez vague pour que les inflexions de _la
fureur_ puissent convenir galement  la _crainte_,  la _joie_ et 
_l'amour_, c'est prouver seulement qu'on est dpourvu du sens qui rend
perceptibles  d'autres diffrents caractres de musique expressive,
dont la ralit est pour ces derniers aussi incontestable que
l'existence du soleil. Mais cette discussion, dj mille fois souleve,
m'entranerait trop loin. Pour en finir, je dirai seulement qu'aprs
avoir tudi longuement, sans la moindre prvention, le sentiment
musical de la nation italienne, je regarde la route suivie par ses
compositeurs, comme une consquence force des instincts du public,
instincts qui existent aussi, d'une faon plus ou moins vidente, chez
les compositeurs; qui se manifestaient dj  l'poque de Pergolse, et
qui, dans son trop fameux _Stabat_, lui firent crire une sorte d'air de
bravoure sur le verset:

    _Et moerebat,_
    _Et tremebat,_
    _Cum videbat,_
    _Nati poenas inclyti;_

instincts dont se plaignaient le savant Martini, Beccaria, Calzabigi et
beaucoup d'autres esprits levs; instincts, dont Gluck, avec son gnie
herculen et malgr le succs colossal d'_Orfeo_, n'a pu triompher;
instincts qu'entretiennent les chanteurs, et que certains compositeurs
ont dvelopps  leur tour dans le public, instincts, enfin, qu'on ne
dtruira pas plus, chez les Italiens, que, chez les Franais, la passion
inne du vaudeville. Quant au sentiment harmonique des ultramontains,
dont on parle beaucoup, je puis assurer que les rcits qu'on en a faits
sont au moins exagrs. J'ai entendu, il est vrai,  Tivoli et 
Subiaco, des gens du peuple chantant assez purement  deux voix; dans le
midi de la France, qui n'a aucune rputation en ce genre, la chose est
fort commune.  Rome, au contraire, il ne m'est pas arriv de surprendre
une intonation harmonieuse dans la bouche du peuple; les pecorari
(gardiens de troupeaux) de la plaine, ont une espce de grognement
trange qui n'appartient  aucune chelle musicale et dont la notation,
est absolument impossible. On prtend que ce chant barbare offre
beaucoup d'analogie avec celui des Turcs.

C'est  Turin que, pour la premire fois, j'ai entendu chanter en choeur
dans les rues. Mais ces choristes en plein vent sont, pour l'ordinaire,
des amateurs pourvus d'une certaine ducation dveloppe par la
frquentation des thtres. Sous ce rapport, Paris est aussi riche que
la capitale du Pimont, car il m'est arriv maintes fois d'entendre, au
milieu de la nuit, la rue Richelieu retentir d'accords assez
supportables. Je dois dire, d'ailleurs, que les choristes pimontais
entremlaient leurs harmonies de quintes successives qui, _prsentes de
la sorte_, sont odieuses  toute oreille exerce.

Pour les villages d'Italie dont l'glise est dpourvue d'orgue, et dont
les habitants n'ont pas de relations avec les grandes villes, c'est
folie d'y chercher ces harmonies tant vantes, il n'y en a pas la
moindre trace.  Tivoli mme, si deux jeunes gens me parurent avoir le
sentiment des tierces et des sixtes en chantant de jolis couplets, le
peuple runi, quelques mois aprs, m'tonna par la manire burlesque
dont il _criait  l'unisson_ les litanies de la Vierge.

En outre, et sans vouloir faire en ce genre une rputation aux
Dauphinois, que je tiens, au contraire, pour les plus innocents hommes
du monde en tout ce qui se rattache  l'art musical, cependant je dois
dire que chez eux la mlodie de ces mmes litanies est douce, suppliante
et triste, comme il convient  une prire adresse  la mre de Dieu,
tandis qu' Tivoli elle a l'air d'une chanson de corps de garde.

Voici l'une et l'autre; on en jugera.

[Illustration: notation musicale

CHANT DE TIVOLI

_Allegro._

Stella ma-tu-ti-na, o-ra pro no-]

CHANT DE LA COTE-SAINT-ANDR

(Dauphin) avec la mauvaise prosodie latine adopte en France.

_Poco adagio_

bis. Stella ma-tu-ti-

na, o-ra-pro no-bis.]

Ce qui est incontestablement plus commun en Italie que partout
ailleurs, ce sont les belles voix; les voix non-seulement sonores et
mordantes, mais souples et agiles, qui, en facilitant la vocalisation,
ont d, aides de cet amour naturel du public pour le clinquant dont
j'ai dj parl, faire natre et cette manie de _fioritures_ qui
dnature les plus belles mlodies, et les formules de chant commodes qui
font que toutes les phrases italiennes se ressemblent, et ces cadences
finales sur lesquelles le chanteur peut broder  son aise, mais qui
torturent bien des gens par leur insipide et opinitre uniformit, et
cette tendance incessante au genre bouffe, qui se fait sentir dans les
scnes mmes les plus pathtiques; et tous ces abus enfin, qui ont rendu
la mlodie, l'harmonie, le mouvement, le rhythme, l'instrumentation, les
modulations, le drame, la mise en scne, la posie, le pote et le
compositeur, esclaves humilis des chanteurs.

Et ce fut le 12 mai 1832 qu'en descendant le mont Cenis, je revis, pare
de ses plus beaux atours de printemps, cette dlicieuse valle de
Grsivaudan o serpente l'Isre, o j'ai pass les plus belles heures de
mon enfance, o les premiers rves passionns sont venus m'agiter. Voil
le vieux rocher de Saint-Eynard... Voil le gracieux rduit o brilla la
_Stella montis_... l-bas, dans cette vapeur bleue, me sourit la maison
de mon grand-pre. Toutes ces villas, cette riche verdure,... c'est
ravissant, c'est beau, il n'y a rien de pareil en Italie!... Mais mon
lan de joie nave fut bris soudain par une douleur aigu que je
ressentis au coeur... Il m'avait sembl entendre gronder Paris dans le
lointain.




XLIV

La censure papale.--Prparatifs de concerts.--Je reviens
 Paris.--Le nouveau thtre anglais.--Ftis.--Ses
corrections des symphonies de Beethoven.--On me prsente
 miss Smithson.--Elle est ruine.--Elle se casse
la jambe.--Je l'pouse.


Une autorisation spciale de M. Horace Vernet m'ayant permis, ainsi que
je l'ai dit, de quitter Rome six mois avant l'expiration de mes deux ans
d'exil, j'allai passer la premire moiti de ce semestre chez mon pre,
avec l'intention d'employer la seconde  organiser  Paris un ou deux
concerts, avant de partir pour l'Allemagne o le rglement de l'Institut
m'obligeait de voyager pendant un an. Mes loisirs de la Cte-Saint-Andr
furent employs  la copie des parties d'orchestre du monodrame crit
pendant mes vagabondages en Italie, et qu'il s'agissait maintenant de
produire  Paris. J'avais fait autographier les parties de choeur de cet
ouvrage  Rome o le morceau des _Ombres_ fut l'occasion d'un dml
avec la censure papale. Le texte de ce choeur, dont j'ai dj parl tait
crit en langue _inconnue_[67], langue des morts, incomprhensible pour
les vivants. Quand il fut question d'obtenir de la censure romaine la
permission de l'imprimer, le sens des paroles chantes par les ombres
embarrassa beaucoup les philologues. Quelle tait cette langue et que
signifiaient ces mots tranges? On fit venir un Allemand qui dclara n'y
rien comprendre, un Anglais qui ne fut pas plus heureux; les interprtes
danois, sudois, russes, espagnols, irlandais, bohmes, y perdirent leur
latin! Grand embarras du bureau de censure; l'imprimeur ne pouvait
passer outre et la publication restait suspendue indfiniment. Enfin un
des censeurs, aprs des rflexions profondes, fit la dcouverte d'un
argument dont la justesse frappa tous ses collgues. Puisque les
interprtes anglais, russes, espagnols, danois, sudois, irlandais et
bohmes ne comprennent pas ce langage mystrieux, dit-il, il est assez
probable que le peuple romain ne le comprendra pas davantage. Nous
pouvons donc, ce me semble, en autoriser l'impression, sans qu'il en
rsulte de grands dangers pour les moeurs ou pour la religion. Et le
choeur des ombres fut imprim. Censeurs imprudents! Si c'et t du
sanscrit!...

En arrivant  Paris, l'une de mes premires visites fut pour Cherubini.
Je le trouvai excessivement affaibli et vieilli. Il me reut avec une
affectuosit que je n'avais jamais remarque dans son caractre. Ce
contraste avec ses anciens sentiments  mon gard m'mut tristement; je
me sentis dsarm. Ah mon Dieu! me dis-je, en retrouvant un Cherubini
si diffrent de celui que je connaissais, le pauvre homme va mourir! Je
ne tardai pas, on le verra plus tard,  recevoir de lui des signes de
vie qui me rassurrent compltement.

N'ayant pas trouv libre l'appartement que j'occupais rue Richelieu
avant mon dpart pour Rome, une impulsion secrte me poussa  en aller
chercher un en face, dans la maison qu'avait autrefois occupe miss
Smithson (rue neuve Saint-Marc, n 1); et je m'y installai. Le
lendemain, en rencontrant la vieille domestique qui remplissait depuis
longtemps dans l'htel les fonctions de femme de charge: Eh bien, lui
dis-je, qu'est devenue miss Smithson? Avez-vous de ses
nouvelles?--Comment, monsieur, mais... elle est  Paris, elle logeait
mme ici il y a peu de jours; elle n'est sortie qu'avant-hier de
l'appartement que vous occupez maintenant, pour aller s'installer rue de
Rivoli. Elle est directrice d'un thtre anglais qui commence ses
reprsentations la semaine prochaine. Je demeurai muet et palpitant 
la nouvelle de cet incroyable hasard et de ce concours de circonstances
fatales. Je vis bien alors qu'il n'y avait plus pour moi de lutte
possible. Depuis plus de deux ans, j'tais sans nouvelles de la _fair
Ophelia_, je ne savais si elle tait en Angleterre, ou en cosse, ou en
Amrique; et j'arrivais d'Italie au moment mme o, de retour de ses
voyages dans le nord de l'Europe, elle reparaissait  Paris. Et nous
avions failli nous rencontrer dans la mme maison, et j'occupais un
appartement qu'elle avait quitt la veille.

Un partisan de la doctrine des influences magntiques, des affinits
secrtes, des entranements mystrieux du coeur, tablirait l-dessus
bien des raisonnements en faveur de son systme. Je me bornai 
celui-ci: Je suis venu  Paris pour faire entendre mon nouvel ouvrage
(le Monodrame); si, avant de donner mon concert je vais au thtre
anglais, si je _la_ revois, je retombe infailliblement dans le _delirium
tremens_, toute libert d'esprit m'est de nouveau enleve, et je deviens
incapable des soins et des efforts ncessaires  mon entreprise
musicale. Donnons donc le concert d'abord, aprs quoi qu'Hamlet ou Romo
me ramnent Ophlie ou Juliette, je _la_ reverrai, duss-je en mourir.
Je m'abandonne  la fatalit qui semble me poursuivre; je ne lutte
plus.

En consquence, les noms shakespeariens eurent beau taler chaque jour
sur les murs de Paris leurs charmes terribles, je rsistai  la
sduction et le concert s'organisa.

Le programme se composait de ma _Symphonie fantastique_ suivie de
_Llio_ ou _Le retour  la vie_, monodrame qui est le complment de
cette oeuvre, et forme la seconde partie de l'_pisode de la vie d'un
artiste_. Le sujet du drame musical n'est autre, on le sait, que
l'histoire de mon amour pour miss Smithson, de mes angoisses, de mes
rves douloureux..... Admirez maintenant la srie de hasards incroyables
qui va se drouler.

Deux jours avant celui o devait avoir lieu au Conservatoire ce concert
qui, dans ma pense, tait un adieu  l'art et  la vie, me trouvant
dans le magasin de musique de Schlesinger, un Anglais y entra et en
ressortit presque aussitt. Quel est cet homme, dis-je  Schlesinger?
(singulire curiosit que rien ne motivait.)--C'est M. Schutter, l'un
des rdacteurs du _Galignani's Messenger_? Oh! une ide! dit Schlesinger
en se frappant le front. Donnez-moi une loge, Schutter connat miss
Smithson, je le prierai de lui porter vos billets et de l'engager 
assister  votre concert. Cette proposition me fit frmir de la tte
aux pieds, mais je n'eus pas le courage de la repousser et je donnai la
loge. Schlesinger courut aprs M. Schutter, le retrouva, lui expliqua
sans doute l'intrt exceptionnel que la prsence de l'actrice clbre
pouvait donner  cette sance musicale, et Schutter promit de faire son
possible pour l'y amener.

Il faut savoir que, pendant le temps que j'employais  mes rptitions,
 mes prparatifs de toute espce, la pauvre directrice du thtre
anglais s'occupait, elle,  se ruiner compltement. Elle avait compt,
la nave artiste, sur la constance de l'enthousiasme parisien, sur
l'appui de la nouvelle cole littraire, qui avait port bien au-dessus
des nues, trois ans auparavant, et Shakespeare et sa digne interprte.
Mais Shakespeare n'tait plus une nouveaut pour ce public frivole et
mobile comme l'onde; la rvolution littraire appele par les
romantiques tait accomplie; et non-seulement les chefs de cette cole
ne dsiraient plus les apparitions du gant de la posie dramatique,
mais, sans se l'avouer, ils les redoutaient,  cause des nombreux
emprunts que les uns et les autres faisaient  ses chefs-d'oeuvre, avec
lesquels il tait, en consquence, de leur intrt de ne pas laisser le
public se trop familiariser.

De l indiffrence gnrale pour les reprsentations du thtre anglais,
recettes mdiocres, qui, mises en regard des frais considrables de
l'entreprise, montraient un gouffre bant o tout ce que possdait
l'imprudente directrice allait ncessairement s'engloutir. Ce fut en de
telles circonstances que Schutter vint proposer  miss Smithson une loge
pour mon concert, et voici ce qui s'en suivit. C'est elle-mme qui m'a
donn ces dtails longtemps aprs.

Schutter la trouva dans le plus profond abattement, et sa proposition
fut d'abord assez mal accueillie. Elle avait bien affaire, cela se
conoit, de musique en un pareil moment! Mais la soeur de miss Smithson
s'tant jointe  Schutter pour l'engager  accepter cette _distraction_,
un acteur anglais qui se trouvait l ayant paru de son ct dsireux de
profiter de la loge, on fit avancer une voiture; moiti de gr, moiti
de force, miss Smithson s'y laissa conduire, et Schutter triomphant dit
au cocher: Au Conservatoire! Chemin faisant les yeux de la pauvre
dsole tombrent sur le programme du concert qu'elle n'avait pas encore
regard. Mon nom, qu'on n'avait pas prononc devant elle, lui apprit que
j'tais l'ordonnateur de la fte. Le titre de la symphonie et celui des
divers morceaux qui la composent l'tonnrent un peu; mais elle tait
fort loin nanmoins de se douter qu'elle ft l'hrone de ce drame
trange autant que douloureux.

En entrant dans sa loge d'avant-scne, au milieu de ce peuple de
musiciens, (j'avais un orchestre immense) en but aux regards empresss
de toute la salle, surprise du murmure insolite des conversations dont
elle semblait tre l'objet, elle fut saisie d'une motion ardente et
d'une sorte de crainte instinctive dont le motif ne lui apparaissait pas
clairement. Habeneck dirigeait l'excution. Quand je vins m'asseoir
pantelant derrire lui, miss Smithson qui, jusque-l, s'tait demand si
le nom inscrit en tte du programme ne la trompait pas, m'aperut et me
reconnut. C'est bien lui, se dit-elle; pauvre jeune homme!... il m'a
oublie sans doute,... je... l'espre..... La symphonie commence et
produit un effet foudroyant. C'tait alors le temps des grandes ardeurs
du public, dans cette salle du Conservatoire d'o je suis exclus
aujourd'hui. Ce succs, l'accent passionn de l'oeuvre, ses brlantes
mlodies, ses cris d'amour, ses accs de fureur, et les vibrations
violentes d'un pareil orchestre _entendu de prs_, devaient produire et
produisirent en effet une impression aussi profonde qu'inattendue sur
son organisation nerveuse et sa potique imagination. Alors, dans le
secret de son coeur, elle se dit: S'il m'aimait encore!... Dans
l'entr'acte qui suivit l'excution de la symphonie, les paroles ambigus
de Schutter, celles de Schlesinger qui n'avait pu rsister au dsir de
s'introduire dans la loge de miss Smithson, les allusions transparentes
qu'ils faisaient l'un et l'autre  la cause des chagrins bien connus du
jeune compositeur dont on s'occupait en ce moment, firent natre en elle
un doute qui l'agitait de plus en plus. Mais, quand, dans le Monodrame,
l'acteur Bocage, qui rcitait le rle de Llio[68] (c'est--dire le
mien), pronona ces paroles:

_Oh! que ne puis-je la trouver, cette Juliette, cette Ophlie que mon
coeur appelle! Que ne puis-je m'enivrer de cette joie mle de tristesse
que donne le vritable amour et un soir d'automne, berc avec elle par
le vent du nord sur quelque bruyre sauvage, m'endormir enfin dans ses
bras, d'un mlancolique et dernier sommeil._

Mon Dieu!... Juliette... Ophlie... Je n'en puis plus douter, pensa
miss Smithson, c'est de moi qu'il s'agit... Il m'aime toujours!... 
partir de ce moment, il lui sembla, m'a-t-elle dit bien des fois, que la
salle tournait; elle n'entendit plus rien et rentra chez elle comme une
somnambule, sans avoir la conscience nette des ralits.

C'tait le 9 dcembre 1832.

Pendant que ce drame intime se droulait dans une partie de la salle, un
autre se prparait dans la partie oppose; drame o la vanit blesse
d'un critique musical devait jouer le principal rle et faire natre en
lui une haine violente, dont il m'a donn des preuves, jusqu'au moment
o le sentiment de son injustice envers un artiste devenu critique et
assez redoutable  son tour lui conseilla une rserve prudente. Il
s'agit de M. Ftis et d'une apostrophe sanglante qui lui tait
clairement adresse dans un des passages du Monodrame, et qu'une
indignation bien concevable m'avait dicte.

Avant mon dpart pour l'Italie, au nombre des ressources que j'avais
pour vivre, il faut compter la correction des preuves de musique.
L'diteur Troupenas m'ayant, entre autres ouvrages, donn  corriger
les partitions des symphonies de Beethoven, que M. Ftis avait t
charg de revoir avant moi, je trouvai ces chefs-d'oeuvre chargs des
modifications les plus insolentes portant sur la pense mme de
l'auteur, et d'annotations plus outrecuidantes encore. Tout ce qui, dans
l'harmonie de Beethoven, ne cadrait pas avec la thorie professe par M.
Ftis, tait chang avec un aplomb incroyable.  propos de la tenue de
clarinette sur le mi _b_, au-dessus de l'accord de sixte

Si _b_
Fa
R _b_

dans l'andante de la symphonie en ut mineur, M. Ftis avait mme crit
en marge de la partition cette observation nave: Ce mi _b_ est
videmment un fa: il est impossible que Beethoven ait commis une erreur
aussi grossire. En d'autres termes: Il est impossible qu'un homme tel
que Beethoven ne soit pas dans ses doctrines sur l'harmonie entirement
d'accord avec M. Ftis. En consquence M. Ftis avait mis un fa  la
place de la note si caractristique de Beethoven, dtruisant ainsi
l'intention vidente de cette tenue  l'aigu, qui n'arrive sur le fa que
plus tard et aprs avoir pass par le mi naturel, produisant ainsi une
petite progression chromatique ascendante et un crescendo du plus
remarquable effet. Dj irrit par d'autres corrections de la mme
nature qu'il est inutile de citer, je me sentis exaspr par celle-ci.
Comment! me dis-je, on fait une dition franaise des plus
merveilleuses compositions instrumentales que le gnie humain ait jamais
enfantes, et, parce que l'diteur a eu l'ide de s'adjoindre pour
auxiliaire un professeur enivr de son mrite et qui ne progresse pas
plus dans le cercle troit de ses thories que ne fait un cureuil en
courant dans sa cage tournante, il faudra que ces oeuvres monumentales
soient chtres, et que Beethoven subisse des _corrections_ comme le
moindre lve d'une classe d'harmonie! Non certes! cela ne sera pas.
J'allai donc immdiatement trouver Troupenas et je lui dis: M. Ftis
insulte Beethoven et le bon sens. Ses corrections sont des crimes. Le mi
_b_ qu'il veut ter dans l'andante de la symphonie en ut mineur est d'un
effet magique, il est clbre dans tous les orchestres de l'Europe, le
_fa_ de M. Ftis est une platitude. Je vous prviens que je vais
dnoncer l'infidlit de votre dition et les actes de M. Ftis  tous
les musiciens de la Socit des concerts et de l'Opra, et que votre
professeur sera bientt trait comme il le mrite par ceux qui
respectent le gnie et mprisent la mdiocrit prtentieuse. Je n'y
manquai pas. La nouvelle de ces sottes profanations courroua les
artistes parisiens et le moins furieux ne fut pas Habeneck, bien qu'il
corriget, lui aussi, Beethoven d'une autre manire, en supprimant, 
l'excution de la mme symphonie, une _reprise entire_ du finale et les
_parties de contre-basse_ au dbut du scherzo. La rumeur fut telle que
Troupenas fut contraint de faire disparatre les corrections, de
rtablir le texte original, et que M. Ftis crut prudent de publier un
gros mensonge dans sa _Revue musicale_, en _niant_ que le bruit public
qui l'accusait d'avoir corrig les symphonies de Beethoven et le
moindre fondement.

Ce premier acte d'insubordination d'un lve qui, lors de ses dbuts
avait pourtant t encourag par M. Ftis, parut d'autant plus
impardonnable  celui-ci qu'il y voyait, avec une tendance vidente 
l'hrsie musicale, un acte d'_ingratitude_.

Beaucoup de gens sont ainsi faits. De ce qu'ils ont bien voulu convenir
un jour que vous n'tes pas sans quelque valeur, vous tes par cela seul
tenu de les admirer  jamais, sans restriction, dans tout ce qu'il leur
plaira de faire... ou de dfaire; sous peine d'tre trait d'_ingrat_.
Combien de petits grimauds se sont ainsi imagin, parce qu'ils avaient
montr un enthousiasme plus ou moins rel pour mes ouvrages, que j'tais
ncessairement un mchant homme quand, plus tard, je n'ai parl qu'avec
tideur des plates vilenies qu'ils ont produites sous divers noms,
messes ou opras galement comiques.

En partant pour l'Italie, je laissai donc derrire moi,  Paris, le
premier ennemi intime acharn et actif dont je me fusse pourvu moi-mme.
Quant aux autres plus ou moins nombreux que je possdais dj, je suis
oblig de reconnatre que je n'avais aucun mrite  les avoir. Ils
taient ns spontanment comme naissent les animalcules infusoires dans
l'eau croupie. Je m'inquitais aussi peu de l'un que des autres. J'tais
mme bien plus l'ennemi de Ftis qu'il n'tait le mien, et je ne
pouvais, sans frmir de colre, songer  son attentat (non suivi
d'effet) sur Beethoven. Je ne l'oubliai pas en composant la partie
littraire du Monodrame, et voici ce que je mis dans la bouche de Llio,
dans l'un des monologues de cet ouvrage:

_Mais les plus cruels ennemis du gnie sont ces tristes habitants du
temple de la Routine, prtres fanatiques, qui sacrifieraient  leur
stupide desse les plus sublimes ides neuves, s'il leur tait donn
d'en avoir jamais; ces jeunes thoriciens de quatre-vingts ans, vivant
au milieu d'un ocan de prjugs et persuads que le monde finit avec
les rivages de leur le; ces vieux libertins de tout ge, qui ordonnent
 la musique de les caresser, de les divertir, n'admettant point que la
chaste muse puisse avoir une plus noble mission; et surtout ces
profanateurs qui osent porter la main sur les ouvrages originaux, leur
font subir d'horribles mutilations qu'ils appellent corrections et
perfectionnements, pour lesquels, disent-ils il faut beaucoup de
got[69]. Maldiction sur eux! Ils font  l'art un ridicule outrage!
Tels sont ces vulgaires oiseaux qui peuplent nos jardins publics, se
perchent avec arrogance sur les plus belles statues, et, quand ils ont
sali le front de Jupiter, le bras d'Hercule ou le sein de Vnus, se
pavanent fiers et satisfaits, comme s'ils venaient de pondre un oeuf
d'or._

Aux derniers mots de cette tirade, l'explosion d'clats de rire et
d'applaudissements fut d'autant plus violente, que la plupart des
artistes de l'orchestre et une partie des auditeurs comprirent
l'allusion, et que Bocage, en prononant _il faut beaucoup de got_,
contrefit le doucereux langage de Ftis fort agrablement. Or, Ftis,
trs en vidence au balcon, assistait  ce concert. Il reut ainsi toute
ma borde  bout portant. Il est inutile de dire maintenant sa fureur et
de quelle haine enrage il m'honora  partir de ce jour; le lecteur le
concevra facilement.

Nanmoins l'cre douceur que j'prouvais d'avoir ainsi veng Beethoven
fut compltement oublie le lendemain. J'avais obtenu de miss Smithson
la permission de lui tre prsent.  partir de ce jour, je n'eus plus
un instant de repos;  des craintes affreuses succdaient des espoirs
dlirants. Ce que j'ai souffert d'anxits et d'agitations de toute
espce pendant cette priode, qui dura plus d'un an, peut se deviner,
mais non se dcrire. Sa mre et sa soeur s'opposaient formellement 
notre union, mes parents de leur ct n'en voulaient pas entendre
parler. Mcontentement et colre des deux familles, et toutes les scnes
qui naissent en pareil cas d'une semblable opposition. Sur ces
entrefaites, le thtre anglais de Paris fut oblig de fermer; miss
Smithson restait sans ressources, tout ce qu'elle possdait ne suffisant
point au payement des dettes que cette dsastreuse entreprise lui avait
fait contracter.

Un cruel accident vint bientt aprs mettre le comble  son infortune.
En descendant de cabriolet  sa porte, un jour o elle venait de
s'occuper d'une reprsentation qu'elle organisait  son bnfice, son
pied se posa  faux sur un pav et elle se cassa la jambe. Deux passants
eurent  peine le temps de l'empcher de tomber et l'emportrent  demi
vanouie dans son appartement.

Ce malheur auquel on ne crut point en Angleterre et qui fut pris pour
une comdie joue par la directrice du thtre anglais afin d'attendrir
ses cranciers, n'tait que trop rel. Il inspira au moins la plus vive
sympathie aux artistes et au public de Paris. La conduite de
mademoiselle Mars  cette occasion, fut admirable; elle mit sa bourse,
l'influence de ses amis, tout ce dont elle pouvait disposer au service
de la _poor Ophelia_ qui ne possdait plus rien, et qui nanmoins,
apprenant un jour par sa soeur que je lui avais apport quelques
centaines de francs, versa d'abondantes larmes et me fora de reprendre
cet argent en me menaant de ne plus me revoir si je m'y refusais. Nos
soins n'agissaient que bien lentement; les deux os de la jambe avaient
t rompus un peu au-dessus de la cheville du pied; le temps seul
pouvait amener une gurison parfaite; il tait mme  craindre que miss
Smithson ne restt boiteuse. Pendant que la triste invalide tait ainsi
retenue sur son lit de douleur, je vins  bout de mener  bien la fatale
reprsentation qui avait caus l'accident. Cette soire,  laquelle
Liszt et Chopin prirent part dans un entr'acte, produisit une somme
assez forte, qui fut aussitt applique au payement des dettes les plus
criardes. Enfin, dans l't de 1833, Henriette Smithson tant ruine et
 peine gurie, je l'pousai, malgr la violente opposition de sa
famille et aprs avoir t oblig, moi, d'en venir auprs de mes
parents, aux _sommations respectueuses_. Le jour de notre mariage, elle
n'avait plus au monde que des dettes, et la crainte, de ne pouvoir
reparatre avantageusement sur la scne  cause des suites de son
accident; de mon ct j'avais pour tout bien trois cents francs que mon
ami Gounet m'avait prts, et j'tais de nouveau brouill avec mes
parents...

Mais elle tait  moi, je dfiais tout.




XLV

Reprsentation  bnfice et concert au Thtre-Italien.--Le
quatrime acte d'_Hamlet_.--_Antony._--Dfection de
l'orchestre.--Je prends ma revanche.--Visite de Paganini.--Son
alto.--Composition d'_Harold en Italie_.--Fautes
du chef d'orchestre Girard.--Je prends le parti
de toujours conduire l'excution de mes ouvrages.--Une
lettre anonyme.


Il me restait d'ailleurs une faible ressource dans ma pension de laurat
de l'Institut, qui devait durer encore un an et demi. Le ministre de
l'intrieur m'avait dispens du voyage en Allemagne impos par le
rglement de l'Acadmie des beaux-arts; je commenais  avoir des
partisans  Paris, et j'avais foi dans l'avenir. Pour achever de payer
les dettes de ma femme, je recommenai le pnible mtier de
bnficiaire, et je vins  bout, aprs des fatigues inoues, d'organiser
au Thtre-Italien une reprsentation suivie d'un concert. Mes amis me
vinrent encore en aide  cette occasion, entre autres Alexandre Dumas,
qui toute sa vie a t pour moi d'une cordialit parfaite.

Le programme de la soire se composait de la pice d'_Antony_ de Dumas,
joue par Firmin et madame Dorval, du 4e acte de l'_Hamlet_ de
Shakespeare, jou par Henriette et quelques amateurs anglais que nous
avions fini par trouver, et d'un concert dirig par moi, o devaient
figurer la _Symphonie fantastique_, l'ouverture des _Francs-Juges_, ma
cantate de _Sardanapale_, le _Concert-Stuck_ de Weber, excut par cet
excellent et admirable Liszt, et un choeur de Weber. On voit qu'il y
avait beaucoup trop de drame et de musique, et que le concert, s'il et
fini, n'et pu tre termin qu' une heure du matin.

Mais je dois pour l'enseignement des jeunes artistes, et quoi qu'il m'en
cote, faire le rcit exact de cette malheureuse reprsentation.

Peu au courant des moeurs des musiciens de thtre, j'avais fait avec le
directeur de l'Opra-Italien un march, par lequel il s'engageait  me
donner sa salle et _son orchestre_, auquel j'adjoignis un petit nombre
d'artistes de l'Opra. C'tait la plus dangereuse des combinaisons. Les
musiciens, obligs par leur engagement de prendre part  l'excution des
concerts, lorsqu'on en donne dans leur thtre, considrent ces soires
exceptionnelles comme des corves et n'y apportent qu'ennui et mauvais
vouloir. Si, en outre, on leur adjoint d'autres musiciens, alors pays
quand eux ne le sont pas, leur mauvaise humeur s'en augmente, et
l'artiste qui donne le concert ne tarde gure  s'en ressentir.

trangers aux petits tripotages des coulisses franaises, comme nous
l'tions, ma femme et moi, nous avions nglig toutes les prcautions
qui se prennent en pareil cas pour _assurer_ le succs de l'hrone de
la fte; nous n'avions pas donn un seul billet aux claqueurs. Madame
Dorval, au contraire, persuade qu'il y aurait ce soir-l pour ma femme
une cabale formidable, que tout serait arrang selon l'usage pour lui
assurer un triomphe clatant, ne manqua pas, cela se conoit, de s'armer
pour sa propre dfense, en garnissant convenablement le parterre, soit
avec les billets que nous lui donnmes, soit avec ceux que nous avions
donns  Dumas, soit avec ceux qu'elle fit acheter. Madame Dorval,
admirable du reste dans le rle d'Adle, fut en consquence couverte
d'applaudissements et redemande  la fin de la pice. Quand vint
ensuite le 4e acte d'_Hamlet_, fragment incomprhensible, pour des
Franais surtout, s'il n'est ni amen ni prpar par les actes
prcdents, le rle sublime d'Ophlia, qui, peu d'annes auparavant,
avait produit un effet si profondment douloureux et potique, perdit
les trois quarts de son prestige; le chef-d'oeuvre parut froid.

On remarqua mme avec quelle peine, l'actrice, toujours matresse
nanmoins de son merveilleux talent, s'tait releve, en _s'appuyant
avec la main_ sur le plancher du thtre,  la fin de la scne dans
laquelle Ophlia s'agenouille auprs de son voile noir qu'elle prend
pour le linceul de son pre. Ce fut pour elle aussi une cruelle
dcouverte. Gurie, elle ne boitait pas, mais l'assurance et la libert
de quelques-uns de ses mouvements taient perdues. Puis, quand, aprs la
chute de la toile, elle vit que le public, ce public dont elle tait
l'idole autrefois et qui, de plus, venait de dcerner une ovation 
madame Dorval, ne la rappelait pas... Quel affreux crve-coeur!! Toutes
les femmes et tous les artistes le comprendront. Pauvre Ophlia! ton
soleil dclinait.. j'tais dsol.

Le concert commena. L'ouverture des _Francs-Juges_, trs-mdiocrement
excute, fut nanmoins accueillie par deux salves d'applaudissements,
qui m'tonnrent. Le _Concert-Stuck_ de Weber, jou par Liszt avec la
fougue entranante qu'il y a toujours mise, obtint un magnifique succs.
Je m'oubliai mme dans mon enthousiasme pour Liszt, jusqu' l'embrasser
en plein thtre devant le public. Stupide inconvenance qui pouvait nous
couvrir tous les deux de ridicule, et dont les spectateurs nanmoins
eurent la bont de ne se point moquer.

Dans l'introduction instrumentale de _Sardanapale_, mon inexprience
dans l'art de conduire l'orchestre fut cause que les seconds violons
ayant manqu une entre, tout l'orchestre se perdit et que je dus
indiquer aux excutants, comme point de ralliement, le dernier accord,
en sautant tout le reste. Alexis Dupont chanta assez bien la cantate,
mais le fameux incendie final, mal rpt et mal rendu, produisit peu
d'effet. Rien ne marchait plus; je n'entendais que le bruit sourd des
pulsations de mes artres, il me semblait m'enfoncer en terre peu  peu.
De plus il se faisait tard et nous avions encore  excuter le choeur de
Weber et la _Symphonie fantastique_ tout entire. Les rglements du
Thtre-Italien, dit-on, n'obligent pas les musiciens  jouer aprs
minuit. En consquence, mal disposs pour moi, par les raisons que l'on
connat, ils attendaient avec impatience le moment de s'chapper,
quelles que dussent tre les consquences d'une aussi plate dfection.
Ils n'y manqurent pas; pendant que le choeur de Weber se chantait, ces
lches drles, indignes de porter le nom d'artistes, disparurent tous
clandestinement. Il tait minuit. Les musiciens trangers que je payais,
restrent seuls  leur poste et quand je me retournai pour commencer la
symphonie je me vis entour de cinq violons, de deux altos, de quatre
basses et d'un trombone. Je ne savais quel parti prendre dans ma
consternation. Le public ne faisant pas mine de vouloir s'en aller. Il
en vint bientt  s'impatienter et  rclamer l'excution de la
symphonie. Je n'avais garde de commencer. Enfin, au milieu du tumulte,
une voix s'tant crie du balcon: La Marche au supplice! Je rpondis:
Je ne puis faire excuter la Marche au supplice par cinq violons!... Ce
n'est pas ma faute, l'orchestre a disparu, j'espre que le public...
J'tais rouge de honte et d'indignation. L'assemble alors se leva
dsappointe. Le concert en resta l, et mes ennemis ne manqurent pas
de le tourner en ridicule en ajoutant que ma musique _faisait fuir les
musiciens_.

Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu auparavant d'exemple d'une telle
action amene par d'aussi ignobles motifs. Maudits racleurs! Mprisables
polissons! je regrette de ne pas avoir recueilli vos noms que leur
obscurit protge.

Cette triste soire me rapporta  peu prs sept mille francs; et cette
somme disparut en quelques jours dans le gouffre de la dette de ma
femme, sans le combler encore; hlas! je n'y parvins que plusieurs
annes aprs et en nous imposant de cruelles privations.

J'aurais voulu donner  Henriette l'occasion d'une clatante revanche;
mais Paris ne pouvait lui offrir le concours d'aucun acteur anglais, il
n'y en avait plus un seul; elle et d s'adresser de nouveau  des
amateurs tout  fait insuffisants et ne reparatre que dans des
fragments mutils de Shakespeare. C'et t absurde, elle venait d'en
acqurir la preuve. Il fallut donc y renoncer. Je tentai, moi au moins,
et sur-le-champ, de rpondre aux rumeurs hostiles qui de toutes parts
s'levaient, par un succs incontestable. J'engageai, en le payant
chrement, un orchestre de premier ordre, compos de l'lite des
musiciens de Paris, parmi lesquels je pouvais compter un bon nombre
d'amis, ou tout au moins de juges impartiaux de mes ouvrages, et
j'annonai un concert dans la salle du Conservatoire. Je m'exposais
beaucoup en faisant une pareille dpense que la recette du concert
pouvait fort bien ne pas couvrir. Mais ma femme elle-mme m'y encouragea
et se montra ds ce moment ce qu'elle a toujours t, ennemie des
demi-mesures et des petits moyens, et ds que la gloire de l'artiste ou
l'intrt de l'art sont en question, brave devant la gne et la misre
jusqu' la tmrit.

J'eus peur de compromettre l'excution en conduisant l'orchestre
moi-mme. Habeneck refusa obstinment de le diriger; mais Girard, qui
tait alors fort de mes amis, consentit  accepter cette tche et s'en
acquitta bien. La _Symphonie fantastique_ figurait encore dans le
programme; elle enleva d'assaut d'un bout  l'autre les
applaudissements. Le succs fut complet, j'tais rhabilit. Mes
musiciens (il n'y en avait pas un seul du Thtre-Italien, cela se
devine) rayonnaient de joie en quittant l'orchestre. Enfin, pour comble
de bonheur, un homme quand le public fut sorti, un homme  la longue
chevelure,  l'oeil perant,  la figure trange et ravage, un possd
du gnie, un colosse parmi les gants, que je n'avais jamais vu, et dont
le premier aspect me troubla profondment, m'attendit seul dans la
salle, m'arrta au passage pour me serrer la main, m'accabla d'loges
brlants qui m'incendirent le coeur et la tte; _c'tait Paganini!!_ (22
dcembre 1833.)

De ce jour-l datent mes relations avec le grand artiste qui a exerc
une si heureuse influence sur ma destine et dont la noble gnrosit 
mon gard a donn lieu, on saura bientt comment,  tant de mchants et
absurdes commentaires.

Quelques semaines aprs le concert de rhabilitation dont je viens de
parler, Paganini vint me voir. J'ai un alto merveilleux, me dit-il, un
instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public.
Mais je n'ai pas de musique _ad hoc_. Voulez-vous crire un solo d'alto?
je n'ai confiance qu'en vous pour ce travail.--Certes, lui rpondis-je,
elle me flatte plus que je ne saurais dire, mais pour rpondre  votre
attente pour faire dans une semblable composition briller comme il
convient un virtuose tel que vous, il faut jouer de l'alto; et je n'en
joue pas. Vous seul, ce me semble, pourriez rsoudre le problme.--Non,
non, j'insiste, dit Paganini, vous russirez; quant  moi, je suis trop
souffrant en ce moment pour composer, je n'y puis songer.

J'essayai donc pour plaire  l'illustre virtuose d'crire un solo
d'alto, mais un solo combin avec l'orchestre de manire  ne rien
enlever de son action  la masse instrumentale, bien certain que
Paganini, par son incomparable puissance d'excution, saurait toujours
conserver  l'alto le rle principal. La proposition me paraissait
neuve, et bientt un plan assez heureux se dveloppa dans ma tte et je
me passionnai pour sa ralisation. Le premier morceau tait  peine
crit que Paganini voulut le voir.  l'aspect des pauses que compte
l'alto dans l'allgro: Ce n'est pas cela! s'cria-t-il, je me tais trop
longtemps l dedans; il faut que je joue toujours.--Je l'avais bien dit,
rpondis-je. C'est un _concerto d'alto_ que vous voulez, et vous seul,
en ce cas, pouvez bien crire pour vous. Paganini ne rpliqua point, il
parut dsappoint et me quitta sans parler davantage de mon esquisse
symphonique. Quelques jours aprs, dj souffrant de l'affection du
larynx dont il devait mourir, il partit pour Nice, d'o il revint
seulement trois ans aprs.

Reconnaissant alors que mon plan de composition ne pouvait lui convenir,
je m'appliquai  l'excuter dans une autre intention et sans plus
m'inquiter des moyens de faire briller l'alto principal. J'imaginai
d'crire pour l'orchestre une suite de scnes, auxquelles l'alto solo se
trouverait ml comme un personnage plus ou moins actif conservant
toujours son caractre propre; je voulus faire de l'alto, en le plaant
au milieu des potiques souvenirs que m'avaient laisss mes
prgrinations dans les Abruzzes, une sorte de rveur mlancolique dans
le genre du Child-Harold de Byron. De l le titre de la symphonie
_Harold en Italie._ Ainsi que dans la _Symphonie fantastique_ un thme
principal (le premier chant de l'alto), se reproduit dans l'oeuvre
entire; mais avec cette diffrence que le thme de la _Symphonie
fantastique, l'ide fixe_, s'interpose obstinment comme une ide
passionne pisodique au milieu des scnes qui lui sont trangres et
leur fait diversion, tandis que le chant d'Harold se superpose aux
autres chants de l'orchestre, avec lesquels il contraste par son
mouvement et son caractre, sans en interrompre le dveloppement. Malgr
la complexit de son tissu harmonique, je mis aussi peu de temps 
composer cette symphonie que j'en ai mis en gnral  crire mes autres
ouvrages; j'employai aussi un temps considrable  la retoucher. Dans la
marche des Plerins mme, que j'avais improvise en deux heures en
rvant un soir au coin de mon feu, j'ai pendant plus de six ans
introduit des modifications de dtail qui, je le crois, l'ont beaucoup
amliore. Telle qu'elle tait alors, elle obtint un succs complet lors
de sa premire excution  mon concert du 23 novembre 1834 au
Conservatoire.

Le premier morceau seul fut peu applaudi, par la faute de Girard qui
conduisait l'orchestre, et qui ne put jamais parvenir  l'entraner
assez dans la coda, dont le mouvement doit s'animer du double
graduellement. Sans cette animation progressive la fin de cet allegro
est languissante et glaciale. Je souffris le martyre en l'entendant se
traner ainsi... La marche des Plerins fut redemande.  sa deuxime
excution et vers le milieu de la seconde partie du morceau, au moment
o, aprs une courte interruption, la sonnerie des cloches du couvent se
fait entendre de nouveau, reprsente par deux notes de harpe que
redoublent les fltes, les hautbois et les cors, le harpiste compta mal
ses pauses et se perdit. Girard alors, au lieu de le remettre sur sa
voie, comme cela m'est arriv dix fois en pareil cas (les trois quarts
des excutants commettent  cet endroit la mme faute), cria 
l'orchestre: le dernier accord! et l'on prit l'accord final en sautant
les cinquante et quelques mesures qui le prcdent. Ce fut un
gorgement complet. Heureusement la marche avait t bien dite la
premire fois et le public ne se mprit point sur la cause du dsastre 
la seconde. Si l'accident ft arriv tout d'abord, on n'et pas manqu
d'attribuer la cacophonie  l'auteur. Nanmoins, depuis ma dfaite du
Thtre-Italien, je me mfiais tellement de mon habilet de conducteur,
que je laissai longtemps encore Girard diriger mes concerts. Mais  la
quatrime excution d'_Harold_, l'ayant vu se tromper gravement  la fin
de la srnade o, si l'on n'largit pas prcisment du double le
mouvement d'une partie de l'orchestre, l'autre partie ne peut pas
marcher, puisque chaque mesure entire de celle-ci correspond  une
demi-mesure de l'autre, reconnaissant enfin qu'il ne pouvait parvenir 
entraner l'orchestre  la fin du premier allegro, je rsolus de
conduire moi-mme dsormais, et de ne plus m'en rapporter  personne
pour communiquer mes intentions aux excutants. Je n'ai manqu qu'une
seule fois jusqu'ici  la promesse que je m'tais faite  ce sujet, et
l'on verra ce qui faillit en rsulter.

Aprs la premire audition de cette symphonie, un journal de musique de
Paris fit un article o l'on m'accablait d'invectives et qui commenait
de cette spirituelle faon: Ha! ha! ha!--haro! haro! _Harold!_ En
outre le lendemain de l'apparition de l'article, je reus une lettre
anonyme dans laquelle, aprs un dluge d'injures plus grossires encore,
on me reprochait d'tre assez _dpourvu de courage pour ne pas me brler
la cervelle_.




XLVI

M. de Gasparin me commande une messe de _Requiem_--Les
directeurs des beaux-arts.--Leurs opinions sur la musique.--Manque
de foi.--La prise de Constantine.--Intrigues
de Cherubini.--Boa constrictor.--On excute mon _Requiem_.--La
tabatire d'Habeneck.--On ne me paye pas.--On
veut me vendre la croix.--Toutes sortes d'infamies.--Ma
fureur.--Mes menaces.--On me paye.


En 1836, M. de Gasparin tait ministre de l'intrieur. Il fut du petit
nombre de nos hommes d'tat qui s'intressrent  la musique, et du
nombre plus restreint encore de ceux qui en eurent le sentiment.
Dsireux de remettre en honneur en France la musique religieuse dont on
ne s'occupait plus depuis longtemps, il voulut que, sur les fonds du
dpartement des beaux-arts, une somme de trois mille francs ft alloue
tous les ans  un compositeur franais dsign par le ministre, pour
crire, soit une messe, soit un oratoire de grande dimension. Le
ministre se chargerait, en outre, dans la pense de M. de Gasparin, de
faire excuter aux frais du gouvernement l'oeuvre nouvelle. Je vais
commencer par Berlioz, dit-il, il faut qu'il crive une messe de
_Requiem_, je suis sr qu'il russira. Ces dtails m'ayant t donns
par un ami du fils de M. de Gasparin que je connaissais, ma surprise
fut aussi grande que ma joie. Pour m'assurer de la vrit, je sollicitai
une audience du ministre, qui me confirma l'exactitude des dtails qu'on
m'avait donns. Je vais quitter le ministre, ajouta-t-il, ce sera mon
testament musical. Vous avez reu l'ordonnance qui vous concerne pour le
_Requiem_?--Non, monsieur, et c'est le hasard seul qui m'a fait
connatre vos bonnes intentions  mon gard.--Comment cela se fait-il?
j'avais ordonn il y a huit jours qu'elle vous ft envoye! C'est un
retard occasionn par la ngligence des bureaux. Je verrai cela.

Nanmoins plusieurs jours se passrent et l'ordonnance n'arrivait pas.
Plein d'inquitude, je m'adressai alors au fils de M. de Gasparin qui me
mit au fait d'une intrigue dont je n'avais pas le moindre soupon. M.
XX..., le directeur des Beaux-Arts[70], n'approuvait point le projet du
ministre relatif  la musique religieuse, et moins encore le choix qu'il
avait fait de moi pour ouvrir la marche des compositeurs dans cette
voie. Il savait, en outre, que M. de Gasparin, dans quelques jours, ne
serait plus au ministre. Or, en retardant jusqu' sa sortie la
rdaction de son arrt qui fondait l'institution et m'invitait 
composer mon _Requiem_, rien n'tait plus facile ensuite que de faire
avorter son projet en dissuadant son successeur de le raliser. C'est ce
qu'avait en tte M. le directeur. Mais M. de Gasparin n'entendait pas
qu'on se jout de lui, et, en apprenant par son fils que rien n'tait
encore fait la veille du jour o il devait quitter le ministre, il
envoya enfin  M. XX.. l'ordre trs-svrement exprim de rdiger
l'arrt sur-le-champ et de me l'envoyer; ce qui fut fait.

Ce premier chec de M. XX... ne pouvait qu'accrotre ses mauvaises
dispositions  mon gard, et il les accrut en effet.

Cet arbitre du sort de l'art et des artistes ne daignait reconnatre une
valeur relle en musique qu' Rossini seul. Cependant un jour, aprs
avoir devant moi pass au fil de son apprciation ddaigneuse tous les
matres anciens et modernes de l'Europe,  l'exception de Beethoven
qu'il avait _oubli_, il se ravisa tout d'un coup en disant: Pourtant
il y en a encore un, ce me semble... c'est... comment s'appelle-t-il
donc? un Allemand dont on joue des symphonies au Conservatoire... Vous
devez connatre _a_, monsieur Berlioz...--Beethoven?--Oui, Beethoven.
Eh bien, celui-l n'tait pas sans talent. J'ai entendu moi-mme le
directeur des Beaux-Arts s'exprimer ainsi. Il admettait que Beethoven
_n'tait pas sans talent_.

Et M. XX... n'tait en cela que le reprsentant le plus en vidence des
opinions musicales de toute la bureaucratie franaise de l'poque. Des
centaines de connaisseurs de cette espce occupaient toutes les avenues
par lesquelles les artistes avaient  passer, et faisaient mouvoir les
rouages de la machine gouvernementale avec laquelle devaient  toute
force s'engrener nos institutions musicales. Aujourd'hui..........

Une fois arm de mon arrt, je me mis  l'oeuvre. Le texte du _Requiem_
tait pour moi une proie ds longtemps convoite, qu'on me livrait
enfin, et sur laquelle je me jetai avec une sorte de fureur. Ma tte
semblait prte  crever sous l'effort de ma pense bouillonnante. Le
plan d'un morceau n'tait pas esquiss que celui d'un autre se
prsentait; dans l'impossibilit d'crire assez vite, j'avais adopt des
signes stnographiques qui, pour le _Lacrymosa_ surtout, me furent d'un
grand secours. Les compositeurs connaissent le supplice et le dsespoir
causs par la perte du souvenir de certaines ides qu'on n'a pas eu le
temps d'crire et qui vous chappent ainsi  tout jamais.

J'ai, en consquence, crit cet ouvrage avec une grande rapidit, et je
n'y ai apport que longtemps aprs un petit nombre de modifications. On
les trouve dans la seconde dition de la partition publie par l'diteur
Ricordi,  Milan[71].

L'arrt ministriel stipulait que mon _Requiem_ serait excut aux
frais du gouvernement, le jour du service funbre clbr tous les ans
pour les victimes de la rvolution de 1830.

Quand le mois de juillet, poque de cette crmonie, approcha, je fis
copier les parties spares de choeur et d'orchestre de mon ouvrage, et,
d'aprs l'avis du directeur des Beaux-Arts, commencer les rptitions.
Mais presque aussitt une lettre des bureaux du ministre vint
m'apprendre que la crmonie funbre des morts de Juillet aurait lieu
sans musique et m'enjoindre de suspendre tous mes prparatifs. Le
nouveau ministre de l'intrieur n'en tait pas moins redevable ds ce
moment d'une somme considrable envers le copiste et les deux cents
choristes qui, sur la foi des traits, avaient employ leur temps  mes
rptitions. Je sollicitai inutilement pendant cinq mois le payement de
ces dettes. Quant  ce qu'on me devait  moi, je n'osais mme en parler
tant on paraissait loign d'y songer. Je commenais  perdre patience
quand un jour, au sortir du cabinet de M. XX... et aprs une discussion
trs-vive que j'avais eue avec lui  ce sujet, le canon des Invalides
annona la prise de Constantine. Deux heures aprs, je fus pri en
toute hte de retourner au ministre. M. XX... venait de trouver le
moyen de se dbarrasser de moi. Il le croyait du moins. Le gnral
Damrmont, ayant pri sous les murs de Constantine, un service solennel
pour lui et les soldats franais morts pendant le sige allait avoir
lieu dans l'glise des Invalides. Cette crmonie regardait le ministre
de la guerre, et le gnral Bernard, qui occupait alors ce ministre,
consentait a y faire excuter mon _Requiem_. Telle fut la nouvelle
inespre que j'appris en arrivant chez M. XX...

Mais c'est ici que le drame se complique et que les incidents les plus
graves vont se succder. Je recommande aux pauvres artistes qui me
liront de profiter au moins de mon exprience et de mditer sur ce qui
m'arriva. Ils acquerront le triste avantage de se mfier de tout et de
tous, quand ils se trouveront dans une position analogue, de ne pas
ajouter plus de foi aux crits qu'aux paroles et de se prcautionner
contre l'enfer et le ciel.

 peine la nouvelle de la prochaine excution de mon _Requiem_ dans une
crmonie grandiose et officielle comme celle dont il s'agissait,
fut-elle apporte  Cherubini, qu'elle lui donna la fivre. Il tait
depuis longtemps d'usage qu'on ft excuter l'une de ses messes funbres
(car il en a fait deux), en pareil cas. Une telle atteinte porte  ce
qu'il regardait comme ses droits,  sa dignit,  sa juste illustration,
 sa valeur incontestable, en faveur d'un jeune homme  peine au dbut
de sa carrire et qui passait pour avoir introduit l'hrsie dans
l'cole, l'irrita profondment. Tous ses amis et lves, Halvy en tte,
partageant son dpit, se mirent en course pour conjurer l'orage et le
diriger sur moi; c'est--dire pour obtenir qu'on dpossdt le jeune
homme au profit du vieillard. Je me trouvai mme un soir au bureau du
_Journal des Dbats_,  la rdaction duquel j'tais attach depuis peu
et dont le directeur, M. Bertin, me tmoignait la plus active
bienveillance, lorsque Halvy s'y prsenta. Je devinai du premier coup
l'objet de sa visite. Il venait recourir  la puissante influence de M.
Bertin pour aider  la ralisation des projets de Cherubini. Cependant
un peu dconcert de me trouver l, et plus encore par l'air froid avec
lequel M. Bertin et son fils Armand l'accueillirent, il changea
instantanment la direction de ses batteries. Halvy ayant suivi M.
Bertin le pre dans la chambre voisine, dont la porte resta ouverte, je
l'entendis dire que Cherubini tait extraordinairement affect au point
d'en tre malade au lit; qu'il venait, lui Halvy, prier M. Bertin
d'user de son pouvoir pour faire obtenir  titre de consolation la croix
de commandeur de la Lgion d'honneur  l'illustre matre. La voix
svre de M. Bertin l'interrompit alors par ces paroles: Oui, mon cher
Halvy, nous ferons ce que vous voudrez pour qu'on accorde  Cherubini
une distinction bien mrite. Mais s'il s'agit du _Requiem_, si l'on
propose quelque transaction  Berlioz au sujet du sien, et s'il a la
faiblesse de cder d'un cheveu, _je ne lui reparlerai de ma vie_.
Halvy dut se retirer un peu plus que confus avec cette rponse.

Ainsi le bon Cherubini qui avait voulu dj me faire avaler tant de
couleuvres, dut se rsigner  recevoir de ma main un boa constrictor
qu'il ne digra jamais.

Maintenant autre intrigue, plus habilement ourdie et dont je n'ose
sonder la noire profondeur. Je n'incrimine personne, je raconte les
faits brutalement, sans le moindre commentaire, mais avec la plus
scrupuleuse exactitude.

Le gnral Bernard m'ayant annonc lui-mme que mon _Requiem_ allait
tre excut,  des conditions que je dirai tout  l'heure, j'allais
commencer mes rptitions, quand M. XX... me fit appeler. Vous savez,
me dit-il, que Habeneck a t charg de diriger les grandes ftes
musicales officielles. (Allons! bon! pensai-je, autre tuile qui me tombe
sur la tte!) Vous tes maintenant dans l'habitude de conduire vous-mme
l'excution de vos ouvrages, il est vrai, mais Habeneck est un vieillard
(encore un), et je sais qu'il prouvera une peine trs-vive de ne pas
prsider  celle de votre _Requiem_. En quels termes tes-vous avec
lui?--En quels termes? nous sommes brouills sans que je sache pourquoi.
Depuis trois ans, il a cess de me parler; j'ignore ses motifs, et n'ai
pas, il est vrai, daign m'en informer. Il a commenc par refuser
durement de diriger un de mes concerts. Sa conduite  mon gard est
aussi inexplicable qu'incivile. Cependant, comme je vois bien qu'il
dsire cette fois figurer  la crmonie du marchal Damrmont et que
cela parat vous tre agrable, je consens  lui cder le bton, en me
rservant toutefois de diriger moi-mme une rptition.--Qu' cela ne
tienne, rpondit M. XX..., je vais l'avertir.

Nos rptitions partielles et gnrales se firent en effet avec beaucoup
de soin. Habeneck me parla comme si nos relations n'eussent jamais t
interrompues, et l'ouvrage parut devoir bien marcher.

Le jour de son excution, dans l'glise des Invalides, devant les
princes, les ministres, les pairs, les dputs, toute la presse
franaise, les correspondants des presses trangres et une foule
immense, j'tais ncessairement tenu d'avoir un grand succs: un effet
mdiocre m'et t fatal,  plus forte raison un mauvais effet m'et-il
ananti.

Or, coutez bien ceci.

Mes excutants taient diviss en plusieurs groupes assez distants les
uns des autres, et il faut qu'il en soit ainsi pour les quatre
orchestres d'instruments de cuivre que j'ai employs dans le _Tuba
mirum_, et qui doivent occuper chacun un angle de la grande masse
vocale et instrumentale. Au moment, de leur entre, au dbut du _Tuba
mirum_ qui s'enchane sans interruption avec le _Dies ir_, le mouvement
s'largit du double; tous les instruments de cuivre clatent d'abord 
la fois dans le nouveau mouvement, puis s'interpellent et se rpondent 
distance, par des entres successives, chafaudes  la tierce
suprieure les unes des autres. Il est donc de la plus haute importance
de clairement indiquer les quatre temps de la grande mesure  l'instant
o elle intervient. Sans quoi ce terrible cataclysme musical, prpar de
si longue main, o des moyens exceptionnels et formidables sont employs
dans des proportions et des combinaisons que nul n'avait tentes alors
et n'a essayes depuis, ce tableau musical du jugement dernier, qui
restera, je l'espre, comme quelque chose de grand dans notre art, peut
ne produire qu'une immense et effroyable cacophonie.

Par suite de ma mfiance habituelle, j'tais rest derrire Habeneck et,
lui tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu'il ne
pouvait pas voir, le moment approchant o ils allaient prendre part  la
mle gnrale. Il y a peut-tre mille mesures dans mon _Requiem_.
Prcisment sur celle dont je viens de parler celle o le mouvement
s'largit, celle o les instruments de cuivre lancent leur terrible
fanfare, sur la mesure _unique_ enfin dans laquelle l'action du chef
d'orchestre est absolument indispensable, Habeneck _baisse son bton,
tire tranquillement sa tabatire et se met  prendre une prise de
tabac_. J'avais toujours l'oeil de son ct;  l'instant je pivote
rapidement sur un talon, et m'lanant devant lui, j'tends mon bras et
je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement. Les orchestres
me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu' la fin, et
l'effet que j'avais rv est produit. Quand, aux derniers mots du choeur,
Habeneck vit le _Tuba mirum_ sauv: Quelle sueur froide j'ai eue, me
dit-il, sans vous nous tions perdus!--Oui, je le sais bien, rpondis-je
en le regardant fixement. Je n'ajoutai pas un mot... L'a-t-il fait
exprs?... Serait-il possible que cet homme, d'accord avec M. XX..., qui
me dtestait, et les amis de Cherubini, ait os mditer et tenter de
commettre une basse sclratesse?... Je n'y veux pas songer... Mais je
n'en doute pas. Dieu me pardonne si je lui fais injure.

Le succs du _Requiem_ fut complet, en dpit de toutes les
conspirations, lches ou atroces, officieuses et officielles, qui
avaient voulu s'y opposer.

Je parlais tout  l'heure des conditions auxquelles M. le ministre de la
guerre avait consenti  le faire excuter. Les voici: Je donnerai,
m'avait dit l'honorable gnral Bernard, dix mille francs pour
l'excution de votre ouvrage, mais cette somme ne vous sera remise que
sur la prsentation d'une lettre de mon collgue le ministre de
l'intrieur, par laquelle il s'engagera  vous payer d'abord ce qui vous
est d pour la composition du _Requiem_ d'aprs l'arrt de M. de
Gasparin, et ensuite ce qui est d aux choristes pour les rptitions
qu'ils firent au mois de juillet dernier, et au copiste.

Le ministre de l'intrieur s'tait engag verbalement envers le gnral
Bernard  acquitter cette triple dette. Sa lettre tait dj rdige, il
n'y manquait que sa signature. Pour l'obtenir, je restai dans son
antichambre, avec l'un de ses secrtaires arm de la lettre et d'une
plume, depuis dix heures du matin jusqu' quatre heures du soir. 
quatre heures seulement, le ministre sortit et le secrtaire
l'accrochant au passage, lui fit apposer sur la lettre sa tant prcieuse
signature. Sans perdre une minute, je courus chez le gnral Bernard
qui, aprs avoir lu avec attention l'crit de son collgue, me fit
remettre les dix mille francs.

J'appliquai cette somme tout entire  payer mes excutants; je donnai
trois cents francs  Duprez, qui avait chant le solo du _Sanctus_, et
trois cents autres francs  Habeneck, l'incomparable priseur, qui avait
us si  propos de sa tabatire. Il ne me resta absolument rien.
J'imaginais que j'allais tre enfin pay par le ministre de l'intrieur,
qui se trouvait doublement oblig d'acquitter cette dette par l'arrt
de son prdcesseur, et par l'engagement qu'il venait de contracter
personnellement envers le ministre de la guerre. _Sancta simplicitas_!
comme dit Mphistophls; un mois, deux mois, trois mois, quatre mois,
huit mois se passrent sans qu'il me ft possible d'obtenir un sou. 
force de sollicitations, de recommandations des amis du ministre, de
courses, de rclamations crites et verbales, les rptitions des
choristes et les frais de copie furent enfin pays. J'tais ainsi
dbarrass de l'intolrable perscution que me faisaient subir depuis si
longtemps tant de gens fatigus d'attendre leur d, et peut-tre
proccups  mon gard de soupons dont l'ide seule me fait encore
monter au front la rougeur de l'indignation.

Mais moi, l'auteur du _Requiem_, supposer que j'attachasse du prix au
vil mtal! fi donc! c'et t me calomnier! Consquemment on se gardait
bien de me payer. Je pris la libert grande, nanmoins, de rclamer dans
son entier l'accomplissement des promesses ministrielles. J'avais un
imprieux besoin d'argent. Je dus me rsigner de nouveau  faire le
sige du cabinet du directeur des Beaux-Arts; plusieurs semaines se
passrent encore en sollicitations inutiles. Ma colre augmentait, j'en
maigrissais, j'en perdais le sommeil. Enfin, un matin j'arrive au
ministre, bleu, ple de fureur, rsolu  faire un esclandre, rsolu 
tout. En entrant chez M. XX: Ah a, lui dis-je, il parat que
dcidment on ne veut pas me payer!--Mon cher Berlioz, rpond le
directeur, vous savez que ce n'est pas ma faute. J'ai pris tous les
renseignements, j'ai fait de svres investigations. Les fonds qui vous
taient destins ont disparu, on leur a donn une autre destination. Je
ne sais dans quel bureau cela s'est fait. Ah! si de pareilles choses se
passaient dans le mien!...--Comment! les fonds destins aux beaux-arts
peuvent donc tre employs hors de votre dpartement sans que vous le
sachiez?... votre budget est donc  la disposition du premier venu?...
mais peu m'importe! je n'ai point  m'occuper de pareilles questions. Un
_Requiem_ m'a t command par le ministre de l'intrieur au prix
convenu de trois mille francs, il me faut mes trois mille francs.--Mon
Dieu, prenez encore un peu de patience. On avisera. D'ailleurs il est
question de vous pour la croix.--Je me f... de votre croix! donnez-moi
mon argent.--Mais...--Il n'y a pas de _mais_, criai-je, en renversant un
fauteuil, je vous accorde jusqu' demain  midi, et si  midi prcis je
n'ai pas reu la somme, je vous fais  vous et au ministre un scandale
comme jamais on n'en a vu! Et vous savez que j'ai les moyens de le
faire, ce scandale. L-dessus M. XX boulevers, oubliant son chapeau,
se prcipite par l'escalier qui conduisait chez le ministre, et je le
poursuis en criant: Dites-lui bien que je serais honteux de traiter mon
bottier comme il me traite, et que sa conduite  mon gard acquerra
bientt une rare clbrit[72].

Cette fois, j'avais dcouvert le dfaut de la cuirasse du ministre. M.
XX, dix minutes aprs, revint avec un bon de trois mille francs sur la
caisse des beaux-arts. On avait trouv de l'argent... Voil comment les
artistes doivent quelquefois se faire rendre justice  Paris. Il y a
encore d'autres moyens plus violents que je les engage  ne pas
ngliger...

Plus tard l'excellent M. de Gasparin, ayant ressaisi le portefeuille de
l'intrieur, sembla vouloir me ddommager des insupportables dnis de
justice que j'avais endurs  propos du _Requiem_, en me faisant donner
cette fameuse croix de la Lgion d'honneur que l'on m'avait en quelque
sorte voulu vendre trois mille francs, et dont, alors qu'on me l'offrait
ainsi, je n'aurais pas donn trente sous. Cette distinction banale me
fut accorde en mme temps qu'au grand Duponchel, alors directeur de
l'Opra, et  Bordogui le plus matre de chant des matres de chant de
l'poque.

Quand ensuite le _Requiem_ fut grav, je le ddiai  M. de Gasparin,
d'autant plus naturellement qu'il n'tait plus au pouvoir.

Ce qui rend piquante au plus haut degr la conduite du ministre de
l'intrieur  mon gard dans cette affaire, c'est qu'aprs l'excution
du _Requiem_, quand, ayant pay les musiciens, les choristes, les
charpentiers qui avaient construit l'estrade de l'orchestre, Habeneck et
Duprez et tout le monde, j'en tais encore au dbut de mes
sollicitations pour obtenir mes trois mille francs, certains journaux de
l'opposition me dsignant comme un des favoris du pouvoir, comme un des
vers  soie vivant sur les feuilles du budget, imprimaient srieusement
qu'on venait de me donner pour le _Requiem_ trente mille francs.

Ils ajoutaient seulement un zro  la somme que je n'avais pas reue.
C'est ainsi qu'on crit l'histoire.




XLVII

Excution du _Lacrymosa_ de mon _Requiem_  Lille.--Petite
couleuvre pour Cherubini.--Joli tour qu'il me joue.--Venimeux
aspic que je lui fais avaler.--Je suis attach  la
rdaction du _Journal des Dbats_.--Tourments que me
cause l'exercice de mes fonctions de critique.


Quelques annes aprs la crmonie dont je viens de raconter les
pripties, la ville de Lille ayant organis son premier festival,
Habeneck fut engag pour en diriger la partie musicale. Par un de ces
caprices bienveillants qui taient assez frquents chez lui, malgr
tout, et peut-tre pour me faire oublier, s'il tait possible, sa
fameuse prise de tabac, il eut l'ide de proposer au comit du festival,
entre autres fragments pour le concert, le _Lacrymosa_ de mon _Requiem_.
On avait plac galement dans ce programme le _Credo_ d'une messe
solennelle de Cherubini. Habeneck fit rpter mon morceau avec un soin
extraordinaire et l'excution,  ce qu'il parat, ne laissa rien 
dsirer. L'effet aussi en fut, dit-on, trs-grand, et le _Lacrymosa_,
malgr ses normes dimensions, fut redemand  grands cris par le
public. Il y eut des auditeurs impressionns jusqu'aux larmes. Le comit
lillois ne m'ayant pas fait l'honneur de m'inviter, j'tais rest 
Paris. Mais aprs le concert, Habeneck, plein de joie d'avoir obtenu un
si beau rsultat avec une oeuvre si difficile, m'crivit une courte
lettre ainsi conue ou  peu prs:

     Mon cher Berlioz,

     Je ne puis rsister au plaisir de vous annoncer que votre
     _Lacrymosa_ parfaitement excut a produit un effet immense.

     Tout  vous,

     HABENECK.

La lettre fut publie  Paris par la _Gazette musicale_.  son retour
Habeneck alla voir Cherubini et l'assurer que son _Credo_ avait t
trs-bien rendu. Oui! rpliqua Cherubini d'un ton sec, mais vous n
m'avez pas crit  moi[73]!

Petite couleuvre innocente, qui lui venait encore  propos de ce diable
de _Requiem_ et dont il me fit trs-plaisamment avaler la soeur jumelle
dans la circonstance suivante.

Une place de professeur d'harmonie tant devenue vacante au
Conservatoire, un de mes amis m'engagea  me mettre sur les rangs pour
l'obtenir. Sans me bercer d'un espoir de succs, j'crivis nanmoins 
ce sujet  notre bon directeur Cherubini; au reu de ma lettre, il me
fit appeler:

--Vous vous prsentez pour la classe d'harmonie?... me dit-il de son
air le plus aimable et de la voix la plus douce qu'il put trouver.--Oui,
monsieur.--Ah! c'est qu... vous l'aurez cette classe... votre
rputation maintenant... vos relations...--Tant mieux, monsieur, je l'ai
demande pour l'avoir.--Oui, mais... mais c'est qu a m tracasse...
C'est qu z voudrais la donner  oun autre.--En ce cas, monsieur, je
vais retirer ma demande.--Non, non, z n veux pas, parc qu,
voyez-vous, l'on dirait qu c'est moi qu z souis la cause que vous
vous tes retir.--Alors je reste sur les rangs.--Mais qu z vous dis
qu vous l'aurez, la place, si vous persistez et... z n vous la
destinais pas.--Pourtant comment faire?--Vous savez qu'il faut... il
faut... il faut tre pianiste pour enseigner l'harmonie au
Conservatoire, vous le savez mon ser.--Il faut tre pianiste? Ah!
j'tais loin de m'en douter. Eh bien, voil une excellente raison. Je
vais vous crire que n'tant pas pianiste je ne puis pas aspirer 
professer l'harmonie au Conservatoire, et que je retire ma
demande.--Oui, mon ser. Mais, mais, mais, z n souis pas la cause de
votre...--Non, monsieur, loin de l; je dois tout naturellement me
retirer, ayant eu la btise d'oublier qu'il faut tre pianiste pour
enseigner l'harmonie.--Oui, mon ser. Allons, embrassez-moi. Vous savez
comme z vous aime.--Oh! oui, monsieur, je le sais. Et il m'embrasse en
effet, avec une tendresse vraiment paternelle. Je m'en vais, je lui
adresse mon dsistement et, huit jours aprs, il fait donner la place 
un nomm Bienaim qui ne joue pas plus du piano que moi.

Voil ce qui s'appelle un tour bien excut! Et j'en ai ri le premier de
bon coeur.

Le lecteur doit admirer ma rserve pour n'avoir pas rpondu  Cherubini:
Vous ne pourriez donc vous mme, monsieur, enseigner l'harmonie? Car
le grand matre, lui non plus, n'tait pas du tout pianiste.

J'ai le regret d'avoir bientt aprs, et trs-involontairement, bless
mon illustre _ami_ de la faon la plus cruelle. J'assistais, au parterre
de l'Opra,  la premire reprsentation de son ouvrage, _Ali Baba_.
Cette partition, tout le monde en convint alors, est l'une des plus
ples et des plus vides de Cherubini. Vers la fin du premier acte,
fatigu de ne rien entendre de saillant, je ne pus m'empcher de dire
assez haut pour tre entendu de mes voisins: Je donne vingt francs pour
une ide! Au milieu du second acte, toujours tromp par le mme mirage
musical, je continue mon enchre en disant: Je donne quarante francs
pour une ide! Le finale commence: Je donne quatre-vingts francs pour
une ide! Le finale achev, je me lve en jetant ces derniers mots:
Ah! ma foi, je ne suis pas assez riche. Je renonce! et je m'en vais.

Deux ou trois jeunes gens, assis auprs de moi sur la mme banquette, me
regardaient d'un oeil indign. C'taient des lves du Conservatoire
qu'on avait placs l pour admirer _utilement_ leur directeur. Ils ne
manqurent point, je l'ai su plus tard, d'aller le lendemain lui
raconter mon insolente mise  prix et mon dcouragement plus insolent
encore. Cherubini en fut d'autant plus outrag qu'aprs m'avoir dit:
Vous savez comme z vous aime, il dut sans doute me trouver, selon
l'usage, horriblement _ingrat_. Cette fois il ne s'agissait plus de
couleuvres, j'en conviens, mais d'un de ces venimeux aspics dont les
morsures sont si cruelles pour l'amour-propre. Il m'tait chapp.

Je crois devoir dire maintenant de quelle faon je fus attach  la
rdaction du _Journal des Dbats_. J'avais depuis mon retour d'Italie,
publi d'assez nombreux articles dans la _Revue europenne_, dans
l'_Europe littraire_, dans le _Monde dramatique_ (recueils dont
l'existence a t de courte dure), dans la _Gazette musicale_, dans le
_Correspondant_ et dans quelques autres feuilles aujourd'hui oublies.
Mais ces divers travaux de peu d'tendue, de peu d'importance, me
rapportaient aussi fort peu, et l'tat de gne dans lequel je vivais
n'en tait que bien faiblement amlior.

Un jour, ne sachant  quel saint me vouer, j'crivis pour gagner
quelques francs une sorte de nouvelle intitule _Rubini  Calais_, qui
parut dans la _Gazette musicale_. J'tais profondment triste en
l'crivant, mais la nouvelle n'en fut pas moins d'une gaiet folle; ce
contraste, on le sait, se produit frquemment. Quelques jours aprs sa
publication, le _Journal des Dbats_ la reproduisit, en la faisant
prcder de quelques lignes du rdacteur en chef, pleines de
bienveillance pour l'auteur. J'allai aussitt remercier M. Bertin, qui
me proposa de rdiger le feuilleton musical du _Journal des Dbats_. Ce
trne de critique tant envi tait devenu vacant par la retraite de
Castil-Blaze. Je ne l'occupai pas d'abord tout entier. J'eus seulement 
faire pendant quelque temps la critique des concerts et des compositions
nouvelles. Plus tard quand celle des thtres lyriques me fut dvolue,
le Thtre-Italien resta sous la protection de M. Delcluse o il est
encore aujourd'hui, et J. Janin conserva ses droits du seigneur sur les
ballets de l'Opra. J'abandonnai alors mon feuilleton du
_Correspondant_, et bornai mes travaux de critique  ceux que le
_Journal des Dbats_ et la _Gazette musicale_ voulaient bien accueillir.
J'ai mme  peu prs renonc aujourd'hui  ma part de rdaction dans ce
recueil hebdomadaire, malgr les conditions avantageuses qui m'y ont t
faites, et je n'cris dans le _Journal des Dbats_ que si le mouvement
de notre monde musical m'y oblige absolument[74].

Telle est mon aversion pour tout travail de cette nature. Je ne puis
entendre annoncer une premire reprsentation  l'un de nos thtres
lyriques sans prouver un malaise qui augmente jusqu' ce que mon
feuilleton soit termin.

Cette tche toujours renaissante empoisonne ma vie. Et cependant,
indpendamment des ressources pcuniaires qu'elle me donne et dont je ne
puis me passer, je me vois presque dans l'impossibilit de l'abandonner,
sous peine de rester dsarm en prsence des haines furieuses et presque
innombrables qu'elle m'a suscites. Car la presse, sous un certain
rapport, est plus prcieuse que la lance d'Achille; non-seulement elle
gurit parfois les blessures qu'elle a faites, mais encore elle sert de
bouclier  celui qui s'en sert. Pourtant  quels misrables mnagements
ne suis-je pas contraint!... que de circonlocutions pour viter
l'expression de la vrit! que de concessions faites aux relations
sociales et mme  l'opinion publique! que de rage contenue! que de
honte bue! Et l'on me trouve emport, mchant, mprisant! H! malotrus
qui me traitez ainsi, si je disais le fond de ma pense, vous verriez
que le lit d'orties sur lequel vous prtendez tre tendus par moi,
n'est qu'un lit de roses, en comparaison du gril o je vous rtirais!...

Je dois au moins me rendre la justice de dire que jamais, pour quelque
considration que ce soit, il ne m'est arriv de refuser l'expression la
plus libre de l'estime, de l'admiration ou de l'enthousiasme aux oeuvres
et aux hommes qui m'inspiraient l'un ou l'autre de ces sentiments. J'ai
lou avec chaleur des gens qui m'avaient fait beaucoup de mal et avec
lesquels j'avais cess toute relation. La seule compensation mme que
m'offre la presse pour tant de tourments, c'est la porte qu'elle donne
 mes lans de coeur, vers le grand, le vrai et le beau, o qu'ils se
trouvent. Il me parat doux de louer un ennemi de mrite; c'est
d'ailleurs un devoir d'honnte homme qu'on est fier de remplir; tandis
que chaque mot mensonger, crit en faveur d'un ami sans talent, me cause
des douleurs navrantes. Dans les deux cas, nanmoins, tous les critiques
le savent, l'homme qui vous hait, furieux du mrite que vous paraissez
acqurir en lui rendant ainsi publiquement et chaleureusement justice,
vous en excre davantage, et l'homme qui vous aime, toujours peu
satisfait des pnibles loges que vous lui accordez, vous en aime moins.

N'oublions pas le mal que vous font au coeur, quand on a comme moi le
malheur d'tre artiste et critique  la fois, l'obligation de s'occuper
d'une faon quelconque de mille niaiseries lilliputiennes, et surtout
les flagorneries, les lchets, les rampements des gens qui ont ou
auront besoin de vous. Je m'amuse souvent  suivre le travail souterrain
de certains individus creusant un tunnel de vingt lieues de long pour
arriver  ce qu'ils appellent un _bon_ feuilleton, sur un ouvrage qu'ils
ont l'intention de faire. Rien n'est risible comme leurs laborieux coups
de pioche, si ce n'est la patience avec laquelle ils dblayent la
galerie et construisent la vote; jusqu'au moment o le critique,
impatient de ce travail de taupe, ouvre tout  coup une voie d'eau qui
noie la mine et quelquefois le mineur.

Aussi n'attach-je gure de prix, lorsqu'il s'agit de l'apprciation de
mes oeuvres, qu' l'opinion des gens placs en dehors de l'influence du
feuilleton. Parmi les musiciens, les seuls dont le suffrage me flatte
sont les excutants de l'orchestre et du choeur, parce que le talent
individuel de ceux-l tant rarement appel  subir l'examen du
critique, je sais qu'ils n'ont aucune raison pour lui faire la cour. Au
reste les loges qui me sont ainsi extraits de temps en temps doivent
peu flatter ceux qui les reoivent. La violence que je me fais pour
louer certains ouvrages, est telle, que la vrit suinte  travers mes
lignes, comme dans les efforts extraordinaires de la presse hydraulique,
l'eau suinte  travers le fer de l'instrument.

De Balzac, en vingt endroits de son admirable _Comdie humaine_, a dit
de bien excellentes choses sur la critique contemporaine: mais en
relevant les erreurs et les torts de ceux qui l'exercent, il n'a pas
assez fait ressortir, ce me semble, le mrite de ceux qui restent
honorables, ni apprcier leurs secrtes douleurs. Dans son livre mme
intitul: _La Monographie de la Presse_, malgr la collaboration de son
ami Laurent-Jan (qui est aussi le mien et dont l'esprit est l'un des
plus pntrants que je connaisse) de Balzac n'a pas clair toutes les
facettes de la question. Laurent-Jan a crit dans plusieurs journaux,
mais sans suite, en fantaisiste plutt qu'en critique, et pas plus que
de Balzac, il n'a pu tout savoir, ni tout voir.

* * *

Un jour M. Armand Bertin, qui se proccupait de la gne dans laquelle je
vivais, m'aborda avec ces mots qui me causrent une joie d'autant plus
grande qu'elle tait plus inattendue:

Mon cher ami, votre position est faite maintenant. J'ai parl de vous
au ministre de l'intrieur et il a dcid qu'on vous donnerait, en dpit
de l'opposition de Cherubini, une place de professeur de composition au
Conservatoire, avec quinze cents francs d'appointements et, de plus, une
pension de quatre mille cinq cents francs sur les fonds de son
ministre, destins  l'encouragement des beaux-arts. Avec ces six mille
francs par an, vous serez  l'abri de toute inquitude et vous pourrez
ainsi vous livrer librement  la composition.

Le lendemain soir, me trouvant dans les coulisses de l'Opra, M. XX.
dont on connat les dispositions pour moi et qui tait encore alors chef
de la division des beaux-arts au ministre, m'aperut, vint  ma
rencontre avec empressement et me rpta  peu prs dans les mmes
termes ce que m'avait dit M. Armand Bertin. Je le chargeai de tmoigner
au ministre ma vive gratitude en lui offrant  lui-mme mes
remercments. CETTE PROMESSE FAITE SPONTANMENT A UN HOMME QUI NE
DEMANDAIT RIEN, NE FUT PAS MIEUX TENUE QUE TANT D'AUTRES ET  PARTIR DE
CE MOMENT, IL N'EN A PLUS T QUESTION.




XLVIII

L'_Esmeralda_ de mademoiselle Bertin.--Rptitions de mon
opra de _Benvenuto Cellini_.--Sa chute clatante.--L'ouverture
du _Carnaval romain_.--Habeneck.--Duprez.--Ernest
Legouv.


J'obtins ensuite pour tout bien, et malgr Cherubini toujours, la place
de bibliothcaire du Conservatoire, que j'ai encore, et dont les
appointements sont de cent dix-huit francs par mois. Mais plus tard,
pendant que j'tais en Angleterre, la rpublique ayant t proclame en
France, plusieurs dignes patriotes  qui cette place convenait, jugrent
 propos de la demander, en protestant qu'il ne fallait pas la laisser 
un homme qui faisait comme moi de si longues absences.  mon retour de
Londres, j'appris donc que j'allais tre destitu. Heureusement Victor
Hugo, alors reprsentant du peuple, jouissait  la Chambre d'une
certaine autorit, malgr son gnie; il intervint et me fit conserver ma
modeste place.

Ce fut  peu prs vers le mme temps que celle de directeur des
Beaux-Arts fut occupe par M. Charles Blanc, honnte et savant ami des
arts, frre du clbre socialiste; en plusieurs occasions il me rendit
service avec un chaleureux empressement. Je ne l'oublierai pas.

Voici un exemple des haines impitoyables toujours veilles autour des
hommes de la presse politique ou littraire; haines dont ils sont srs
de ressentir les atteintes ds qu'il leur arrive d'y donner prise mme
indirectement.

Mademoiselle Louise Bertin, fille du directeur-fondateur du _Journal des
Dbats_, et soeur de son rdacteur en chef cultive  la fois les lettres
et la musique avec un succs remarquable. Mademoiselle Bertin est l'une
des ttes de femmes les plus fortes de notre temps. Son talent musical,
selon moi, est plutt un talent de raisonnement que de sentiment, mais
il est rel cependant, et malgr une sorte d'indcision qu'on remarque
en gnral dans le style de son opra d'_Esmeralda_ et les formes de sa
mlodie quelquefois un peu enfantines, cet ouvrage, dont Victor Hugo a
crit le pome, contient certes des parties fort belles et d'un grand
intrt. Mademoiselle Bertin ne pouvant suivre ni diriger elle-mme au
thtre les tudes de sa partition, son pre me chargea de ce soin et
m'indemnisa trs-gnreusement du temps que je dus consacrer  cette
tche. Les rles principaux: Phoebus, Frollo, Esmeralda et Quasimodo,
taient remplis par Nourrit, Levasseur, mademoiselle Falcon et Massol,
c'est--dire parce qu'il y avait de mieux alors en chanteurs-acteurs 
l'Opra.

Plusieurs morceaux, entre autres, le grand duo entre le Prtre et la
Bohmienne, au second acte, une romance, et l'air si caractristique de
Quasimodo, furent couverts d'applaudissements  la rptition gnrale.
Nanmoins, cette oeuvre d'une femme qui n'a jamais crit une ligne de
critique sur qui que ce soit, qui n'a jamais attaqu ni mal lou
personne, et dont le seul tort tait d'appartenir  la famille des
directeurs d'un journal puissant, dont un certain public dtestait alors
la tendance politique cette oeuvre politique, cette oeuvre de beaucoup
suprieure  tant de productions que nous voyons journellement russir
ou du moins tre acceptes, tomba avec un fracas pouvantable. Des
sifflets, des cris, des hues, dont on n'avait encore jamais vu
d'exemple, l'accueillirent  l'Opra. On fut mme oblig  la seconde
preuve, de baisser la toile au milieu d'un acte et la reprsentation ne
put en tre termine.

L'air de Quasimodo, connu sous le nom d'_air des cloches_, fut nanmoins
applaudi et redemand par toute la salle, et comme on n'en pouvait ni
anantir ni contester l'effet, quelques auditeurs plus enrags que les
autres contre la famille Bertin, s'criaient sans vergogne: Ce n'est
pas de mademoiselle Bertin! C'est de Berlioz!... et le bruit que
j'avais crit ce morceau de musique imitative de la partition
d'_Esmeralda_ fut activement propag par ces gens-l. J'y suis pourtant
compltement tranger, comme  tout le reste de la partition, et je jure
sur l'honneur que je n'en ai pas crit une note. Mais la fureur de la
cabale tait trop dcide  s'acharner contre l'auteur, pour ne pas
tirer tout le parti possible du prtexte offert par la part que j'avais
prise aux tudes et  la mise en scne de l'ouvrage; l'air des cloches
me fut dcidment attribu.

Je pus juger par l de ce que j'avais  attendre de mes ennemis
personnels, de ceux que je m'tais faits directement par mes critiques,
runis  ceux du _Journal des Dbats_, quand je viendrais  mon tour, me
prsenter sur la scne de l'Opra, dans cette salle o tant de lches
vengeances peuvent s'exercer impunment.

Voici comment je fus amen  y faire  mon tour une chute clatante.

J'avais t vivement frapp de certains pisodes de la vie de Benvenuto
Cellini; j'eus le malheur de croire qu'ils pouvaient offrir un sujet
d'opra dramatique et intressant, et je priai Lon de Wailly et Auguste
Barbier, le terrible pote des _Iambes_, de m'en faire un livret.

Leur travail,  en croire mme nos amis communs, ne contient pas les
lments ncessaires  ce qu'on nomme un drame _bien fait_. Il me
plaisait nanmoins, et je ne vois pas encore aujourd'hui en quoi il est
infrieur  tant d'autres qu'on reprsente journellement. Duponchel,
dans ce temps-l, dirigeait l'Opra; il me regardait comme une espce de
fou dont la musique n'tait et ne pouvait tre qu'un tissu
d'extravagances. Nanmoins pour tre _agrable au Journal des Dbats_,
il consentit  entendre la lecture du livret de _Benvenuto_, et le reut
en apparence avec plaisir. Il s'en allait ensuite partout disant, qu'il
montait cet opra, non  cause de la musique, qu'il savait bien devoir
tre absurde, mais  cause de la pice, qu'il trouvait charmante.

Il le fit mettre  l'tude en effet, et jamais je n'oublierai les
tortures qu'on m'a fait endurer pendant les trois mois qu'on y a
consacrs. La nonchalance, le dgot vident que la plupart des acteurs,
dj persuads d'une chute, apportaient aux rptitions; la mauvaise
humeur d'Habeneck, les sourdes rumeurs qui circulaient dans le thtre;
les observations stupides de tout ce monde illettr,  propos de
certaines expressions d'un livret si diffrent, par le style, de la
plate et lche prose rime de l'cole de Scribe; tout me dcelait une
hostilit gnrale contre laquelle je ne pouvais rien, et que je dus
feindre de ne pas apercevoir.

Auguste Barbier avait bien, par ci par l, dans les rcitatifs, laiss
chapper des mots qui appartiennent videmment au vocabulaire des
injures et dont la crudit est inconciliable avec notre pruderie
actuelle; mais croirait-on que, dans un duo crit par L. de Wailly, ces
vers parurent grotesques  la plupart de nos chanteurs:

    _Quand je reprit l'usage de mes sens_
    _Les toits luisaient aux blancheurs de l'aurore,_
    LES COQS _chantaient_, etc., etc.

Oh! les coqs, disaient-ils, ah! ah! les coqs! pourquoi pas les poules!
etc., etc.

Que rpondre  de pareils idiots?

Quand nous en vnmes aux rptitions d'orchestre, les musiciens, voyant
l'air renfrogn d'Habeneck, se tinrent  mon gard dans la plus froide
rserve. Ils faisaient leur devoir cependant. Habeneck remplissait mal
le sien. Il ne put jamais parvenir  prendre la vive allure du
_saltarello_ dans et chant sur la place Colonne au milieu du second
acte. Les danseurs ne pouvant s'accommoder de son mouvement tranant,
venaient se plaindre  moi et je lui rptais: Plus vite! plus vite!
animez donc! Habeneck, irrit, frappait son pupitre et cassait
cinquante archets. Enfin aprs l'avoir vu se livrer  quatre ou cinq
accs de colre semblables, je finis par lui dire avec un sang-froid qui
l'exaspra:

--Mon Dieu, monsieur, vous casseriez cinquante archets que cela
n'empcherait pas votre mouvement d'tre de moiti trop lent. Il s'agit
d'un _saltarello_.

Ce jour-l Habeneck s'arrta, et se tournant vers l'orchestre:

--Puisque je n'ai pas le bonheur de contenter M. Berlioz, dit-il, nous
en resterons l pour aujourd'hui, vous pouvez vous retirer.

Et la rptition finit ainsi[75].

Quelques annes aprs, quand j'eus crit l'ouverture du _Carnaval
romain_, dont l'allgro a pour thme ce mme _saltarello_ qu'il n'a
jamais pu faire marcher, Habeneck se trouvait dans le foyer de la salle
de Herz le soir du concert o devait tre entendue pour la premire fois
cette ouverture. Il avait appris qu' la rptition du matin, le service
de la garde nationale m'ayant enlev une partie de mes musiciens, nous
avions rpt sans instruments  vent. Bon! s'tait-il dit, il va y
avoir ce soir quelque catastrophe dans son concert, il faut aller voir
cela! En arrivant  l'orchestre, en effet, tous les artistes chargs de
la partie des instruments  vent m'entourrent effrays  l'ide de
jouer devant le public une ouverture qui leur tait entirement
inconnue.

N'ayez pas peur, leur dis-je, les parties sont correctes, vous tes
tous des gens de talent, regardez mon bton le plus souvent possible,
comptez bien vos pauses et cela marchera.

Il n'y eut pas une seule faute. Je lanai l'allgro dans le mouvement
tourbillonnant des danseurs transtvrins; le public cria bis; nous
recommenmes l'ouverture; elle fut encore mieux rendue la seconde fois;
et en rentrant au foyer o se trouvait Habeneck un peu dsappoint, je
lui jetai en passant ces quatre mots: Voil ce que c'est! auxquels il
n'eut garde de rpondre.

Je n'ai jamais senti plus vivement que dans cette occasion le bonheur de
diriger moi-mme l'excution de ma musique; mon plaisir redoublait en
songeant  ce que Habeneck m'avait fait endurer.

Pauvres compositeurs! Sachez vous conduire, et vous bien conduire! (avec
ou sans calembour) car le plus dangereux de vos interprtes, c'est le
chef d'orchestre, ne l'oubliez pas.

Je reviens  _Benvenuto_.

Malgr la rserve prudente que l'orchestre gardait  mon gard pour ne
point contraster avec la sourde opposition que me faisait son chef,
nanmoins les musiciens  l'issue des dernires rptitions ne se
gnrent pas pour louer plusieurs morceaux, et quelques-uns dclarrent
ma partition l'une des plus originales qu'ils eussent entendues. Cela
revint aux oreilles de Duponchel, et je l'entendis dire un soir: A-t-on
jamais vu un pareil revirement d'opinion? Voil qu'on trouve la musique
de Berlioz charmante et que nos imbciles de musiciens la portent aux
nues! Plusieurs d'entre eux nanmoins taient fort loin de se montrer
mes partisans. Ainsi on en surprit deux un soir qui, dans le finale du
second acte, au lieu de jouer leur partie, jouaient l'air: _J'ai du bon
tabac_. Ils espraient par l faire la cour  leur chef. Je trouvais sur
le thtre le pendant  ces polissonneries. Dans ce mme finale, o la
scne doit tre obscure et reprsente une cohue nocturne de masques sur
la place Colonne, les danseurs s'amusaient  pincer les danseuses,
joignant leurs cris  ceux qu'ils leur arrachaient ainsi et aux voix des
choristes dont ils troublaient l'excution. Et quand dans mon
indignation, pour mettre fin  un si insolent dsordre, j'appelais le
directeur, Duponchel tait toujours introuvable; il ne daignait point
assister aux rptitions.

Bref, l'opra fut jou. On fit  l'ouverture un succs exagr, et l'on
siffla tout le reste avec un ensemble et une nergie admirables. Il fut
nanmoins jou trois fois, aprs quoi, Duprez ayant cru devoir
abandonner le rle de Benvenuto, l'ouvrage disparut de l'affiche et n'y
reparut que longtemps aprs; A. Dupond ayant employ _cinq mois entiers_
 apprendre ce rle qu'il tait courrouc de n'avoir pas obtenu en
premier lieu.

Duprez tait fort beau dans les scnes de violence, telles que le milieu
du sextuor quand il menace de briser sa statue; mais dj sa voix ne se
prtait plus aux chants doux, aux sons fils,  la musique rveuse ou
calme. Ainsi dans son air, _Sur les monts les plus sauvages_, il ne
pouvait soutenir le sol haut  la fin de la phrase; _Je chanterais
gament_, et, au lieu de la longue tenue de trois mesures que j'ai
crite, il ne faisait qu'un sol bref et dtruisait ainsi tout l'effet.
Madame Gras-Dorus et madame Stoltz furent l'une et l'autre charmantes
dans les rles de Trsa et d'Ascanio qu'elles apprirent avec beaucoup
de bonne grce et tous leurs soins. Madame Stoltz fut mme si remarque
dans son rondo du second acte: _Mais qu'ai-je donc_? qu'on peut
considrer ce rle comme son point de dpart vers la position
exorbitante qu'elle acquit ensuite  l'Opra et du haut de laquelle on
l'a si brusquement prcipite.

Il y a quatorze ans[76] que j'ai t ainsi tran sur la claie 
l'Opra; je viens de relire avec soin et la plus froide impartialit ma
pauvre partition, et je ne puis m'empcher d'y rencontrer une varit
d'ides, une verve imptueuse, et un clat de coloris musical que je ne
retrouverai peut-tre jamais et qui mritaient un meilleur sort.

J'avais mis assez longtemps  crire la musique de _Benvenuto_, et, sans
un ami qui me vint en aide, n'euss-je pas pu la terminer pour l'poque
dsigne. Il faut tre libre de tout autre travail pour crire un opra,
c'est--dire il faut avoir son existence assure pendant plus ou moins
longtemps. Or, j'tais fort loin d'tre alors dans ce cas-l; je ne
vivais qu'au jour le jour des articles que j'crivais dans plusieurs
journaux et dont la rdaction m'occupait exclusivement. J'essayai bien
de consacrer deux mois  ma partition dans le premier accs de la fivre
qu'elle me donna; l'impitoyable ncessit vint bientt m'arracher de la
main la plume du compositeur pour y mettre de vive force celle du
critique. Ce fut un crve-coeur indescriptible. Mais il n'y avait pas 
hsiter, j'avais une femme et un fils, pouvais-je les laisser manquer du
ncessaire? Dans le profond abattement o j'tais plong, tiraill d'un
ct par le besoin et de l'autre par les ides musicales que j'tais
oblig de repousser, je n'avais mme plus le courage de remplir comme 
l'ordinaire ma tche dteste d'crivailleur.

J'tais plong dans les plus sombres proccupations quand Ernest Legouv
vint me voir. O en est votre opra, me demanda-t-il?--Je n'ai pas
encore fini le premier acte. Je ne puis trouver le temps d'y
travailler.--Mais si vous aviez ce temps...--Parbleu, alors j'crirais
du matin au soir--Que vous faudrait-il pour tre libre?--Deux mille
francs que je n'ai pas.--Et si quelqu'un... Si on vous les... Voyons,
aidez-moi donc.--Quoi? Que voulez-vous dire?...--Eh bien, si un de vos
amis vous les prtait...-- quel ami pourrais-je demander une pareille
somme?--Vous ne la demanderez pas, c'est moi qui vous l'offre!... Je
laisse  penser ma joie. Legouv me prta en effet, le lendemain, les
deux mille francs, grce auxquels je pus terminer _Benvenuto_. Excellent
coeur! Digne et charmant homme! crivain distingu, artiste lui-mme, il
avait devin mon supplice, et dans son exquise dlicatesse, il craignait
de me blesser en me proposant les moyens de le faire cesser!... Il n'y a
gure que les artistes qui se comprennent ainsi... Et j'ai eu le bonheur
d'en rencontrer plusieurs qui me sont venus en aide de la mme faon.




XLIX

Concert du 16 dcembre 1838--Paganini, sa lettre, son
prsent.--lan religieux de ma femme.--Fureurs, joies
et calomnies.--Ma visite  Paganini.--Son dpart.--J'cris
_Romo et Juliette_.--Critiques auxquelles cette oeuvre
donne lieu.


Paganini tait de retour de son voyage en Sardaigne quand _Benvenuto_
fut gorg  l'Opra. Il assista  cette horrible reprsentation d'o il
sortit navr, et aprs laquelle il osa dire: Si j'tais directeur de
l'Opra, j'engagerais aujourd'hui mme ce jeune homme  m'crire trois
autres partitions, je lui en donnerais le prix d'avance et je ferais un
march d'or.

La chute de celle-ci, et plus encore les fureurs que j'avais prouves
et contenues pendant ses interminables rptitions, m'avaient donn une
inflammation des bronches. Je fus rduit  garder le lit et  ne plus
rien faire. Mais il fallait vivre pourtant moi et les miens. Rsolu  un
effort indispensable, je donnai deux concerts dans la salle du
Conservatoire. Le premier couvrit  peine ses frais. Pour forcer la
recette du second, j'annonai dans le programme mes deux symphonies, _la
Fantastique_ et _Harold_. Malgr le mauvais tat dans lequel mon
obstine bronchite m'avait mis, je me sentis encore la force de diriger
ce concert qui eut lieu le 16 dcembre 1838.

Paganini y assista, et voici le rcit de l'aventure clbre sur laquelle
tant d'opinions contradictoires ont t mises, tant de mchants contes
faits et rpandus. J'ai dit comment Paganini, avant de quitter Paris,
fut l'instigateur de la composition d'_Harold_. Cette symphonie,
excute plusieurs fois en son absence, n'avait point figur dans mes
concerts depuis son retour, en consquence, il ne la connaissait pas et
il l'entendit ce jour-l pour la premire fois.

Le concert venait de finir, j'tais extnu, couvert de sueur et tout
tremblant, quand,  la porte de l'orchestre, Paganini, suivi de son fils
Achille, s'approcha de moi en gesticulant vivement. Par suite de la
maladie du larynx dont il est mort, il avait alors dj entirement
perdu la voix, et son fils seul, lorsqu'il ne se trouvait pas dans un
lieu parfaitement silencieux, pouvait entendre ou plutt deviner ses
paroles. Il fit un signe  l'enfant qui, montant sur une chaise,
approcha son oreille de la bouche de son pre et l'couta attentivement.
Puis Achille redescendant et se tournant vers moi: Mon pre, dit-il,
m'ordonne de vous assurer, monsieur, que de sa vie il n'a prouv dans
un concert une impression pareille; que votre musique l'a boulevers et
que s'il ne se retenait pas il se mettrait  vos genoux pour vous
remercier.  ces mots tranges, je fis un geste d'incrdulit et de
confusion; mais Paganini me saisissant le bras et rlant avec son reste
de voix des _oui! oui!_ m'entrana sur le thtre o se trouvaient
encore beaucoup de mes musiciens, se mit  genoux et me baisa la main.
Besoin n'est pas, je pense, de dire de quel tourdissement je fus pris;
je cite le fait, voil tout.

En sortant, dans cet tat d'incandescence, par un froid trs-vif, je
rencontrai M. Armand Bertin sur le boulevard; je restai quelque temps 
lui raconter la scne qui venait d'avoir lieu, le froid me saisit, je
rentrai et me remis au lit plus malade qu'auparavant. Le lendemain
j'tais seul dans ma chambre, quand j'y vis entrer le petit Achille.
Mon pre sera bien fch, me dit-il, d'apprendre que vous tes encore
malade, et s'il n'tait pas lui-mme si souffrant, il ft venu vous
voir. Voil une lettre qu'il m'a charg de vous apporter. Comme je
faisais le geste de la dcacheter, l'enfant m'arrtant: Il n'y a pas de
rponse, mon pre m'a dit que vous liriez cela quand vous seriez seul.
Et il sortit brusquement.

Je supposai qu'il s'agissait d'une lettre de flicitations et de
compliments, je l'ouvris et je lus:

     _Mio caro amico,_

     _Beethoven spento non c'era che Berlioz che potesse farlo rivivere;
     ed io che ho gustato le vostre divine composizioni degne d'un genio
     qual siete, credo mio dovere di pregarvi a voler accettare, in
     segno del mio omaggio, venti mila franchi, i quali vi saranno
     rimessi dal signor baron de Rothschild dopo che gli avrete
     presentato l'acclusa. Credete mi sempre._

     _il vostro affezionatissimo amico_,

     NICOLO PAGANINI.

     Parigi, 18 dicembre 1838.

Je sais assez d'italien pour comprendre une pareille lettre, pourtant
l'inattendu de son contenu me causa une telle surprise que mes ides se
brouillrent et que le sens m'en chappa compltement. Mais un billet
adress  M. de Rothschild y tait enferm, et sans penser commettre une
indiscrtion, je l'ouvris prcipitamment. Il y avait ce peu de mots
franais:

     _Monsieur le baron,_

     _Je vous prie de vouloir bien remettre  M. Berlioz les vingt mille
     francs que j'ai dposs chez vous hier.

     Recevez, etc._

     PAGANINI.

Alors seulement la lumire se fit, et il parat que je devins fort ple,
car ma femme entrant en ce moment et me trouvant avec une lettre  la
main et le visage dfait, s'cria: Allons! qu'y a-t-il encore? quelque
nouveau malheur? Il faut du courage! Nous en avons support
d'autres!--Non, non, au contraire!--Quoi donc?--Paganini...--Eh
bien?--Il m'envoie... vingt mille francs!...--Louis! Louis! s'crie
Henriette perdue courant chercher mon fils qui jouait dans le salon
voisin, _come here, come with your mother_, viens remercier le bon Dieu
de ce qu'il fait pour ton pre! Et ma femme et mon fils accourant
ensemble, tombent prosterns auprs de mon lit, la mre priant, l'enfant
tonn joignant  ct d'elle ses petites mains...  Paganini!!! quelle
scne!... que n'a-t-il pu la voir!

Mon premier mouvement, on le pense bien, fut de lui rpondre, puisqu'il
m'tait impossible de sortir. Ma lettre m'a toujours paru si
insuffisante, si au-dessous de ce que je ressentais, que je n'ose la
reproduire ici. Il y a des situations et des sentiments qui crasent...

Bientt le bruit de la noble action de Paganini s'tant rpandu dans
Paris, mon appartement devint le rendez-vous d'une foule d'artistes qui
se succdrent pendant deux jours, avides de voir la fameuse lettre et
d'obtenir par moi des dtails sur une circonstance aussi extraordinaire.
Tous me flicitaient; l'un d'eux manifesta un certain dpit jaloux, non
contre moi, mais contre Paganini. Je ne suis pas riche, dit-il, sans
quoi j'en eusse bien fait autant. Celui-l, il est vrai, est un
violoniste. C'est le seul exemple que je connaisse d'un mouvement
d'envie honorable. Puis vinrent au dehors les commentaires, les
dngations, les fureurs de mes ennemis, leurs mensonges, les transports
de joie, le triomphe de mes amis, la lettre que m'crivit Janin, son
magnifique et loquent article dans le _Journal des Dbats_, les injures
dont m'honorrent quelques misrables, les insinuations calomnieuses
contre Paganini, le dchanement et le choc de vingt passions bonnes et
mauvaises.

Au milieu de telles agitations et le coeur gonfl de tant d'imptueux
sentiments, je frmissais d'impatience de ne pouvoir quitter mon lit.
Enfin, au bout du sixime jour, me sentant un peu mieux, je n'y pus
tenir, je m'habillai et courus aux Nothermes, rue de la Victoire, o
demeurait alors Paganini. On me dit qu'il se promenait seul dans la
salle de billard. J'entre, nous nous embrassons sans pouvoir dire un
mot. Aprs quelques minutes, comme je balbutiais je ne sais quelles
expressions de reconnaissance, Paganini, dont le silence de la salle o
nous tions me permettait d'entendre les paroles, m'arrta par
celles-ci:

--Ne me parlez plus de cela! Non! N'ajoutez rien, c'est la plus
profonde satisfaction que j'aie prouve dans ma vie; jamais vous ne
saurez de quelles motions votre musique m'a agit; depuis tant d'annes
je n'avais rien ressenti de pareil!... Ah! maintenant, ajouta-t-il, en
donnant un violent coup de poing sur le billard, tous les gens qui
cabalent contre vous n'oseront plus rien dire; car ils savent que je m'y
connais et _que je ne suis pas ais_!

Qu'entendait-il par ces mots? a-t-il voulu dire: _Je ne suis pas ais 
mouvoir parla musique_; ou bien: _Je ne donne pas aisment mon
argent_; ou: _Je ne suis pas riche?_

L'accent sardonique avec lequel il jeta sa phrase rend inacceptable,
selon moi, cette dernire interprtation.

Quoi qu'il en soit, le grand artiste se trompait; son autorit, si
immense qu'elle ft, ne pouvait suffire  imposer silence aux sots et
aux mchants. Il ne connaissait pas bien la racaille parisienne, et elle
n'en aboya que davantage sur ma trace bientt aprs. Un naturaliste a
dit que certains chiens taient des aspirants  l'tat d'homme, je crois
qu'il y a un bien plus grand nombre d'hommes qui sont des aspirants 
l'tat de chien.

Mes dettes payes, me voyant encore possesseur d'une fort belle somme,
je ne songeai qu' l'employer musicalement. Il faut, me dis-je, que tout
autre travail cessant, j'crive une matresse-oeuvre, sur un plan neuf et
vaste, une oeuvre grandiose, passionne, pleine aussi de fantaisie, digne
enfin d'tre ddie  l'artiste illustre  qui je dois tant. Pendant que
je ruminais ce projet, Paganini, dont la sant empirait  Paris, se vit
contraint de repartir pour Marseille, et de l pour Nice, d'o, hlas,
il n'est plus revenu. Je lui soumis par lettres divers sujets pour la
grande composition que je mditais, et dont je lui avais parl.

_Je n'ai_, me rpondit-il, _aucun conseil  vous donner l-dessus, vous
savez mieux que personne ce qui peut vous convenir._

Enfin, aprs une assez longue indcision, je m'arrtai  l'ide d'une
symphonie avec choeurs, solos de chant et rcitatif choral, dont le drame
de Shakespeare, _Romo et Juliette_, serait le sujet sublime et toujours
nouveau. J'crivis en prose tout le texte destin au chant entre les
morceaux de musique instrumentale; mile Deschamps, avec sa charmante
obligeance ordinaire et sa facilit extraordinaire, le mit en vers, et
je commenai.

Ah! cette fois, plus de feuilletons, ou, du moins presque plus; j'avais
de l'argent, Paganini me l'avait donn pour faire de la musique, et
j'en fis. Je travaillai pendant sept mois  ma symphonie, sans
m'interrompre plus de trois ou quatre jours sur trente pour quoi que ce
ft.

De quelle ardente vie je vcus pendant tout ce temps! Avec quelle
vigueur je nageai sur cette grande mer de posie, caress par la folle
brise de la fantaisie, sous les chaux rayons de ce soleil d'amour
qu'alluma Shakespeare, et me croyant la force d'arriver  l'le
merveilleuse o s'lve le temple de l'art pur!

Il ne m'appartient pas de dcider si j'y suis parvenu. Telle qu'elle
tait alors, cette partition fut excute trois fois de suite sous ma
direction au Conservatoire et trois fois elle parut avoir un grand
succs. Je sentis pourtant aussitt que j'aurais beaucoup  y retoucher,
et je me mis  l'tudier srieusement sous toutes ses faces.  mon vif
regret Paganini ne l'a jamais entendue ni lue. J'esprais toujours le
voir revenir  Paris, j'attendais d'ailleurs que la symphonie ft
entirement paracheve et imprime pour la lui envoyer; et sur ces
entrefaites, il mourut  Nice, en me laissant, avec tant d'autres
poignants chagrins, celui d'ignorer s'il et jug digne de lui l'oeuvre
entreprise avant tout pour lui plaire, et dans l'intention de justifier
 ses propres yeux ce qu'il avait fait pour l'auteur. Lui aussi parut
regretter beaucoup de ne pas connatre _Romo et Juliette_, et il me le
dit dans sa lettre de Nice du 7 janvier 1840, o se trouvait cette
phrase: _Maintenant tout est fait, l'envie ne peut plus que se taire_.
Pauvre cher grand ami! il n'a jamais lu, heureusement, les horribles
stupidits crites  Paris dans plusieurs journaux sur le plan de
l'ouvrage, sur l'introduction, sur l'adagio, sur la fe Mab, sur le
rcit du pre Laurence. L'un me reprochait comme une extravagance
d'avoir tent cette nouvelle forme de symphonie, l'autre ne trouvait
dans le scherzo de la fe Mab qu'un petit bruit grotesque semblable 
celui des _seringues mal graisses_. Un troisime en parlant de la scne
d'amour, de l'adagio, du morceau que les trois quarts des musiciens de
l'Europe qui le connaissent mettent maintenant au-dessus de tout ce que
j'ai crit, assurait que _je n'avais pas compris Shakespeare_!!! Crapaud
gonfl de sottise! quand tu me prouveras cela.

Jamais critiques plus inattendues ne m'ont plus cruellement bless! et,
selon l'usage, aucun des aristarques qui ont crit pour ou contre cet
ouvrage, ne m'a indiqu un seul de ses dfauts, que j'ai corrigs plus
tard successivement quand j'ai pu les reconnatre.

M. Frankoski (le secrtaire d'Ernst) m'ayant signal  Vienne la
mauvaise et trop brusque terminaison du scherzo de la fe Mab, j'crivis
pour ce morceau la coda qui existe maintenant et dtruisis la premire.

D'aprs l'avis de M. d'Ortigue, je crois, une importante coupure fut
pratique dans le rcit du pre Laurence, refroidi par des longueurs o
le trop grand nombre de vers fournis par le pote m'avaient entran.
Toutes les autres modifications, additions, suppressions, je les ai
faites de mon propre mouvement,  force d'tudier l'effet de l'ensemble
et des dtails de l'ouvrage, en l'entendant  Paris,  Berlin,  Vienne,
 Prague. Si je n'ai pas trouv d'autres tches  y effacer, j'ai mis au
moins toute la bonne foi possible  les chercher et ce que je possde de
sagacit  les dcouvrir.

Aprs cela que peut un auteur, sinon s'avouer franchement qu'il ne
saurait faire mieux, et se rsigner aux imperfections de son oeuvre?
Quand j'en arrivai l, mais seulement alors, la symphonie de _Romo et
Juliette_ fut publie.

Elle prsente des difficults immenses d'excution, difficults de toute
espce, inhrentes  la forme et au style, et qu'on ne peut vaincre
qu'au moyen de longues tudes faites patiemment et _parfaitement
diriges_. Il faut, pour la bien rendre, des artistes du premier ordre,
chef d'orchestre, instrumentistes et chanteurs, et dcids  l'tudier
comme on tudie dans les bons thtres lyriques un opra nouveau,
c'est--dire  peu prs comme si on devait l'excuter par coeur.

On ne l'entendra en consquence jamais  Londres, o l'on ne peut
obtenir les rptitions ncessaires. Les musiciens, dans ce pays-l,
n'ont pas le temps de faire de la musique[77].




L

M. de Rmusat me commande la _Symphonie funbre et
triomphale_.--Son excution.--Sa popularit  Paris.--Mot
d'Habeneck.--Adjectif invent pour cet ouvrage par
Spontini.--Son erreur  propos du _Requiem_.


En 1840, le mois de juillet approchant, le gouvernement franais voulut
clbrer par de pompeuses crmonies le dixime anniversaire de la
rvolution de 1830, et la translation des victimes plus ou moins
hroques des trois journes, dans le monument qui venait de leur tre
lev sur la place de la Bastille. M. de Rmusat, alors ministre de
l'intrieur, est par le plus grand des hasards, ainsi que M. de
Gasparin, un ami de la musique. L'ide lui vint de me faire crire, pour
la crmonie de la translation des morts, une symphonie dont la forme et
les moyens d'excution taient entirement laisss  mon choix. On
m'assurait pour ce travail la somme de dix mille francs, sur laquelle je
devais payer les frais de copie et les excutants.

Je crus que le plan le plus simple, pour une oeuvre pareille, serait le
meilleur, et qu'une masse d'instruments  vent tait seule convenable
pour une symphonie destine  tre (la premire fois au moins) entendue
en plein air. Je voulus rappeler d'abord les combats des trois journes
fameuses, au milieu des accents de deuil d'une marche  la fois terrible
et dsole, qu'on excuterait pendant le trajet du cortge; faire
entendre une sorte d'oraison funbre ou d'adieu adresse aux morts
illustres, au moment de la descente des corps dans le tombeau
monumental, et enfin chanter un hymne de gloire, l'apothose, quand, la
pierre funbre scelle, le peuple n'aurait plus devant ses yeux que la
haute colonne surmonte de la libert aux ailes tendues et s'lanant
vers le ciel, comme l'me de ceux qui moururent pour elle.

J'avais  peu prs termin la marche funbre, quand le bruit se rpandit
que les crmonies du mois de juillet n'auraient pas lieu. Bon! me
dis-je, voici la contre-partie de l'histoire du _Requiem_! N'allons pas
plus loin; je connais mon monde. Et je m'arrtai court. Mais peu de
jours aprs, en flnant dans Paris, je me trouvai sur le passage du
ministre de l'intrieur. M. de Rmusat m'apercevant fit arrter sa
voiture et, sur un signe qu'il m'adressa, je m'approchai. Il voulait
savoir o j'en tais de la symphonie. Je lui dis tout crment le motif
qui m'avait fait suspendre mon travail, en ajoutant que je me souvenais
des tourments que m'avait causs la crmonie du marchal Damrmont et
le _Requiem_.

--Mais le bruit qui vous a alarm est compltement faux, me dit-il,
rien n'est chang; l'inauguration de la colonne de la Bastille, la
translation des morts de juillet, tout aura lieu, et je compte sur vous.
Achevez votre ouvrage au plus vite.

Malgr ma mfiance trop bien motive, cette assertion de M. de Rmusat
dissipa mes inquitudes, et je me remis  l'oeuvre sur-le-champ. La
marche et l'oraison funbre termines, le thme de l'apothose trouv,
je fus arrt assez longtemps par la fanfare que je voulais faire
s'lever peu  peu des profondeurs de l'orchestre jusqu' la note aigu
par laquelle clate le chant de l'apothose. J'en crivis je ne sais
combien qui toutes me dplurent; c'tait ou vulgaire, ou trop troit de
forme, ou trop peu solennel, ou trop peu sonore, ou mal gradu. Je
rvais une sonnerie archanglique, simple mais noble, empanache, arme,
se levant radieuse, triomphante, retentissante, immense, annonant  la
terre et au ciel l'ouverture des portes de l'Empyre. Je m'arrtai
enfin, non sans crainte,  celle que l'on connat; et le reste fut
bientt crit. Plus tard, et aprs mes corrections et remaniements
ordinaires, j'ajoutai  cette symphonie un orchestre d'instruments 
cordes et un choeur qui, sans tre obligs, en augmentent nanmoins
normment l'effet.

J'engageai pour la crmonie une bande militaire de deux cents hommes,
qu'Habeneck cette fois encore aurait bien voulu conduire, mais dont je
me rservai prudemment la direction. Je n'avais pas oubli le tour de la
tabatire.

J'eus fort heureusement l'ide d'inviter un nombreux auditoire  la
rptition gnrale de la symphonie, car le jour de la crmonie on
n'et pu la juger. Malgr la puissance d'un pareil orchestre
d'instruments  vent, pendant la marche du cortge on nous entendait peu
et mal.  l'exception de ce qui fut excut quand nous longemes le
boulevard Poissonnire dont les grands arbres, encore existants alors,
servaient de rflecteurs au son, tout le reste fut perdu.

Sur la vaste place de la Bastille ce fut pis encore;  dix pas on ne
distinguait presque rien.

Pour m'achever, les lgions de la garde nationale, impatientes de
rester  la fin de la crmonie l'arme au bras, sous un soleil brlant,
commencrent leur dfil au bruit d'une cinquantaine de tambours, qui
continurent  battre brutalement pendant toute l'excution de
l'apothose, dont en consquence il ne surnagea pas une note. La musique
est toujours ainsi respecte en France, dans les ftes ou rjouissances
publiques, o l'on croit devoir la faire figurer... pour l'oeil.

Mais je le savais, et la rptition gnrale, dans la salle Vivienne,
fut ma vritable excution. Elle produisit un effet tel, que
l'entrepreneur des concerts institus dans cette salle m'engagea pour
quatre soires, o la nouvelle symphonie figura en premire ligne, et
qui rapportrent beaucoup d'argent.

En sortant d'une de ces excutions, Habeneck, avec qui j'tais
rebrouill je ne sais plus pourquoi, dit: Dcidment ce b... la a de
grandes ides. Huit jours aprs probablement il disait le contraire.
Cette fois je n'eus point maille a partir avec le ministre. M. de
Rmusat se conduisit en gentleman: les dix mille francs me furent
promptement remis. Le compte de l'orchestre et du copiste sold, il me
resta deux mille huit cents francs. C'est peu, mais le ministre tait
content, et le public me prouvait  chacune des excutions de ma
nouvelle oeuvre, qu'elle avait le don de lui plaire plus que toutes ses
anes et de l'exalter mme jusqu' l'extravagance. Un soir, dans la
salle Vivienne, aprs l'apothose, quelques jeunes gens s'avisrent de
prendre les chaises et de les briser contre terre en poussant des cris.
Le propritaire donna immdiatement ses ordres pour qu'aux soires
suivantes on et  empcher la propagation de cette nouvelle manire
d'applaudir.

Au sujet de cette symphonie excute longtemps aprs dans la salle du
Conservatoire avec les deux orchestres, mais sans le choeur, Spontini
m'crivit une longue et curieuse lettre, que j'ai eu la sottise de
donner  un collectionneur d'autographes, et dont je regrette de ne
pouvoir ici produire une copie. Je sais seulement qu'elle commenait
ainsi: _Encore sous l'impression de votre branlante musique_, etc.,
etc.

C'est la seule fois, malgr son amiti pour moi, qu'il ait accord des
loges  mes compositions. Il venait toujours les entendre sans m'en
parler jamais. Mais non, cela lui arriva encore aprs une grande
excution de mon _Requiem_ dans l'glise de Saint-Eustache. Il me dit ce
jour-l:

--Vous avez tort de blmer l'envoi  Rome des laurats de l'Institut:
vous n'eussiez pas conu un tel _Requiem_ sans le _Jugement dernier_ de
Michel-Ange.

Ce en quoi il se trompait trangement, car cette fresque clbre de la
chapelle Sixtine n'a produit sur moi qu'un dsappointement complet. J'y
vois une scne de tortures infernales, mais point du tout l'assemble
suprme de l'humanit. Au reste, je ne me connais point en peinture et
je suis peu sensible aux beauts de convention.




LI

Voyage et concerts  Bruxelles.--Quelques mots sur les orages
de mon intrieur.--Les Belges.--Zanni de Ferranti.--Ftis.--Erreur
grave de ce dernier.--Festival organis
et dirig par moi  l'Opra de Paris.--Cabale des
amis d'Habeneck djoue.--Esclandre dans la loge de
M. de Girardin.--Moyen de faire fortune.--Je pars pour
l'Allemagne.


Ce fut vers la fin de cette anne (1840) que je fis ma premire
excursion musicale hors de France, c'est--dire que je commenai 
donner des concerts  l'tranger. M. Snel, de Bruxelles, m'ayant invit
 venir faire entendre quelques-uns de mes ouvrages dans la salle de la
_Grande harmonie_, o se tiennent les sances de la socit musicale de
ce nom, dont il tait le directeur, je me dcidai  tenter l'aventure.

Mais il fallait, pour y parvenir, faire dans mon intrieur un vritable
coup d'tat. Sous un prtexte ou sous un autre, ma femme s'tait
toujours montre contraire  mes projets de voyages, et si je l'eusse
crue, je n'aurais point encore,  l'heure qu'il est, quitt Paris. Une
jalousie folle et  laquelle, pendant longtemps, je n'avais donn aucun
sujet, tait au fond le motif de son opposition. Je dus donc, pour
raliser mon projet, le tenir secret, faire adroitement sortir de la
maison mes paquets de musique, une malle, et partir brusquement en
laissant une lettre qui expliquait ma disparition. Mais je ne partis pas
seul, j'avais une compagne de voyage qui, depuis lors, m'a suivi dans
mes diverses excursions.  force d'avoir t accus, tortur de mille
faons, et toujours injustement, ne trouvant plus de paix ni de repos
chez moi, un hasard aidant, je finis par prendre les bnfices d'une
position dont je n'avais que les charges, et ma vie fut compltement
change.

Enfin, pour couper court au rcit de cette partie de mon existence et ne
pas entrer dans de bien tristes dtails, je dirai seulement qu' partir
de ce jour et aprs des dchirements aussi longs que douloureux, une
sparation  l'amiable eut lieu entre ma femme et moi. Je la vois
souvent, mon affection pour elle n'a t en rien altre et le triste
tat de sa sant ne me la rend que plus chre.

Ce que je dis l doit suffire  expliquer ma conduite postrieure 
cette poque, aux personnes qui ne m'ont connu que depuis lors; je
n'ajouterai rien, car, je le rpte, je n'cris pas des confessions.

Je donnai deux concerts  Bruxelles; l'un dans la salle de la Grande
Harmonie, l'autre dans l'glise des Augustins (glise depuis longtemps
enleve au culte catholique). L'une et l'autre de ces salles sont d'une
sonorit excessive et telle que tout morceau de musique un peu anim et
instrument nergiquement y devient ncessairement confus. Les morceaux
doux et lents, dans la salle de la Grande Harmonie surtout, sont les
seuls dont les contours ne sont point altrs par la rsonnance du local
et dont l'effet reste ce qu'il doit tre.

Les opinions sur ma musique furent au moins aussi divergentes 
Bruxelles qu' Paris. Une discussion assez curieuse s'leva, m'a-t-on
dit, entre M. Ftis qui m'tait toujours hostile, et un autre critique,
M. Zani de Ferranti artiste et crivain remarquable, qui s'tait
dclar mon champion. Ce dernier citant, parmi les pices que je venais
de faire excuter, la Marche des plerins d'_Harold_, comme une des
choses les plus intressantes qu'il et jamais entendues, Ftis
rpliqua: Comment voulez-vous que j'approuve un morceau dans lequel on
entend presque constamment _deux notes qui n'entrent pas dans
l'harmonie_! (Il voulait parler des deux sons _ut_ et _si_ qui
reviennent  la fin de chaque strophe et simulent une lente sonnerie de
cloches.)

--Ma foi! rpondit Zani de Ferranti, je ne crois pas  cette anomalie.
Mais si un musicien a t capable de faire un pareil morceau et de me
charmer  ce point pendant toute sa dure, avec deux notes qui n'entrent
pas dans l'harmonie, je dis que ce n'est pas un homme mais un Dieu.

Hlas, euss-je rpondu  l'enthousiaste Italien, je ne suis qu'un
simple homme et M. Ftis n'est qu'un pauvre musicien, car les deux
fameuses notes entrent toujours, au contraire, dans l'harmonie. M. Ftis
ne s'est pas aperu que c'est grce  leur intervention dans l'accord
que les tonalits diverses terminant les strophes sont ramenes au ton
principal, et qu'au point de vue purement musical c'est prcisment ce
qu'il y a de curieux et de nouveau dans cette marche, et ce sur quoi un
musicien vritable ne peut ni ne doit se tromper un seul instant? Je fus
tent d'crire dans quelque journal  Zani de Ferranti, quand on m'eut
racont ce singulier malentendu, pour dmontrer l'erreur de Ftis: puis
je me ravisai et me renfermai dans mon systme, que je crois bon, de ne
jamais rpondre aux critiques, si absurdes qu'elles soient.

La partition d'_Harold_ ayant t publie quelques annes aprs, M.
Ftis a pu se convaincre par ses yeux que les deux notes entrent
toujours dans l'harmonie.

Ce voyage hors frontires n'tait qu'un essai, j'avais le projet de
visiter l'Allemagne et de consacrer  cette excursion cinq ou six mois.
Je revins donc  Paris pour m'y prparer et faire mes adieux aux
Parisiens par un concert colossal dont je ruminais le plan depuis
longtemps.

M. Pillet, alors directeur de l'Opra, ayant bien accueilli la
proposition que je lui fis d'organiser dans ce thtre un festival[78]
sous ma direction, je commenai  me mettre  l'oeuvre, sans rien laisser
transpirer de notre projet au dehors. La difficult consistait  ne pas
donner  Habeneck le temps d'agir hostilement.

Il ne pouvait manquer de me voir de mauvais oeil diriger, dans le thtre
o il tait chef d'orchestre, une pareille solennit musicale, la plus
grande qu'on et encore vue  Paris. Je prparai donc en secret toute la
musique ncessaire au programme que j'avais arrt, j'engageai des
musiciens sans leur dire dans quel local le concert aurait lieu, et
quand il n'y eut plus qu' dmasquer mes batteries, j'allai prier M.
Pillet d'apprendre  Habeneck que j'tais charg de la direction de la
fte. Mais il ne put s'y rsoudre et me laissa l'ennui de cette
dmarche; telle tait la peur qu'Habeneck lui inspirait. En consquence
j'crivis au terrible chef d'orchestre, je l'informai des dispositions
que j'avais prises, d'accord avec M. Pillet, et j'ajoutai qu'tant dans
l'habitude de diriger moi-mme mes concerts, j'esprais ne point le
blesser en conduisant galement celui-ci.

Il reut ma lettre  l'Opra, au milieu d'une rptition, la relut
plusieurs fois, se promena longtemps sur la scne d'un air sombre, puis,
prenant brusquement son parti, il descendit dans les bureaux de
l'administration, o il dclara que cet arrangement lui convenait fort,
puisqu'il avait le dsir d'aller passer  la campagne le jour indiqu
pour le concert. Mais son dpit tait visible, et beaucoup de musiciens
de son orchestre le partagrent bientt, avec d'autant plus d'nergie
qu'ils savaient lui faire la cour en le manifestant. D'aprs mes
conventions avec M. Pillet, tout cet orchestre devait fonctionner sous
mes ordres avec les musiciens du dehors que j'avais invits.

La soire tait au bnfice du directeur de l'Opra, qui m'assurait
seulement la somme de cinq cents francs pour mes peines, et me laissait
carte blanche pour l'organisation. Les musiciens d'Habeneck taient en
consquence tenus de prendre part  cette excution sans tre rtribus.
Mais je me souvenais des drles du Thtre-Italien et du tour qu'ils
m'avaient jou en pareille circonstance, ma position tait mme cette
fois bien plus critique  l'gard des artistes de l'Opra. Je voyais
chaque soir les conciliabules tenus dans l'orchestre pendant les
entr'actes, l'agitation de tous, la froide impassibilit d'Habeneck,
entour de sa garde courrouce, les furieux coups d'oeil qu'on me lanait
et la distribution qui se faisait sur les pupitres des numros du
journal _le Charivari_, dans lequel on me dchirait  belles dents. Lors
donc que les grandes rptitions durent commencer, voyant l'orage
grossir, quelques-uns des sides d'Habeneck dclarant qu'ils ne
marcheraient pas _sans leur vieux gnral_, je voulus obtenir de M.
Pillet que les musiciens de l'Opra fussent pays comme les externes. M.
Pillet s'y refusant:

--Je comprends et j'approuve les motifs de votre refus, lui dis-je,
mais vous compromettez ainsi l'excution du concert. En consquence,
j'appliquerai les cinq cents francs que vous m'accordez au payement de
ceux des musiciens de l'Opra qui ne refusent pas leur concours.

--Comment, me dit M. Pillet, vous n'auriez rien pour vous, aprs un
labeur qui vous extnue!...

--Peu importe, il faut avant tout que cela marche; mes cinq cents francs
serviront  calmer les moins mutins; quant aux autres, veuillez ne pas
user de votre autorit pour les contraindre  faire leur devoir, et
laissons-les avec _leur vieux gnral_.

Ainsi fut fait. J'avais un personnel de six cents excutants, choristes
et instrumentistes. Le programme se composait du 1er acte de
l'_Iphignie en Tauride_ de Gluck, d'une scne de l'_Athalie_ de Handel,
du _Dies Ir_ et du _Lacrymosa_ de mon _Requiem_, de l'apothose de ma
_Symphonie funbre et triomphale_, de l'adagio, du scherzo et du finale
de _Romo et Juliette_, et d'un choeur sans accompagnement de Palestrina.
Je ne conois pas maintenant comment je suis venu  bout de faire
apprendre en si peu de temps (en huit jours) un programme aussi
difficile avec des musiciens runis dans de semblables conditions. J'y
parvins cependant. Je courais de l'Opra au Thtre-Italien, dont
j'avais engag les choristes seulement, du Thtre-Italien 
l'Opra-Comique et au Conservatoire, dirigeant ici une rptition de
choeurs, l les tudes d'une partie de l'orchestre, voyant tout par mes
yeux et ne m'en rapportant  personne pour la surveillance de ces
travaux. Je pris ensuite successivement dans le foyer du public, 
l'Opra, mes deux masses instrumentales: celle des instruments  archet
rpta de huit heures du matin  midi, et celle des instruments  vent
de midi  quatre heures. Je restai ainsi sur pieds, le bton  la main,
pendant toute la journe; j'avais la gorge en feu, la voix teinte, le
bras droit rompu; j'allais me trouver mal de soif et de fatigue, quand
un grand verre de vin chaud, qu'un choriste eut l'humanit de
m'apporter, me donna la force de terminer cette rude rptition.

De nouvelles exigences des musiciens de l'Opra l'avaient d'ailleurs
rendue plus pnible. Ces messieurs, apprenant que je donnais vingt
francs  quelques artistes du dehors, se crurent en droit de venir tous
m'interrompre, les uns aprs les autres, pour rclamer un payement
semblable.

--Ce n'est pas pour l'argent, disaient-ils, mais les artistes de
l'Opra ne peuvent tre moins rtribus que ceux des thtres
secondaires.

--Trs-bien! vous aurez vos vingt francs, leur rpondis-je, je vous les
garantis; mais, pour Dieu, faites votre affaire et laissez-moi
tranquille.

Le lendemain, la rptition gnrale eut lieu sur la scne et fut assez
satisfaisante. Tout marcha passablement bien,  l'exception du scherzo
de la fe Mab que j'avais eu l'imprudence de faire figurer dans le
programme. Ce morceau d'un mouvement si rapide et d'un tissu si dlicat,
ne doit ni ne peut tre excut, par un orchestre aussi nombreux. Il est
presque impossible, avec une mesure aussi brve, de maintenir ensemble,
en pareil cas, les extrmits opposes de la masse instrumentale; elle
occupe un trop grand espace, et les parties les plus loignes du chef
finissent bientt par rester en arrire faute de pouvoir suivre
exactement son rhythme prcipit. Troubl comme je l'tais, il ne me
vint pas mme  l'esprit de former un petit orchestre de choix, qui,
group autour de moi sur le milieu du thtre, et pu rendre sans peine
toutes mes intentions; et aprs des peines incroyables il fallut
renoncer au scherzo et l'effacer du programme. Je remarquai  cette
occasion l'impossibilit qu'il y a d'empcher les petites cymbales en
_si b_ et en _fa_ de retarder, si les musiciens chargs de ces parties
sont trop loigns du chef d'orchestre. J'avais sottement laiss ce
jour-l les cymbaliers au bout du thtre,  ct des timbales, et
malgr tous mes efforts ils restaient quelquefois en arrire d'une
mesure entire. J'ai eu soin depuis lors de placer les cymbaliers tout
 ct de moi, et la difficult a disparu.

Le lendemain, je comptais rester tranquille au moins jusqu'au soir: un
ami[79] me prvint de certains projets des partisans d'Habeneck, pour
ruiner en tout ou en partie mon entreprise. On devait, m'crivait-il,
couper avec des canifs la peau des timbales, graisser de suif les
archets de contre-basse, et, au milieu du concert, faire demander _la
Marseillaise_.

Cet avis, on le conoit, troubla le repos dont j'avais tant besoin. Au
lieu d'employer la journe  dormir, je me mis  parcourir les abords de
l'Opra en proie  une agitation fbrile. Comme je circulais ainsi tout
pantelant sur le boulevard, mon bonheur m'amena Habeneck en personne. Je
cours droit  lui et lui prenant le bras:

--On me prvient que vos musiciens mditent diverses infamies pour me
nuire ce soir, mais j'ai l'oeil sur eux.

--Oh! rpond le bon aptre, vous n'avez rien  craindre, ils ne feront
rien, je leur ai fait entendre raison.

--Parbleu, je n'ai pas besoin d'tre rassur, c'est au contraire moi qui
vous rassure. Car si quelque chose arrivait cela retomberait sur vous
assez lourdement. Mais soyez tranquille; comme vous le dites, ils ne
feront rien.

Le soir,  l'heure du concert, je n'tais pourtant pas sans inquitudes.
J'avais plac mon copiste dans l'orchestre pendant la journe pour
garder les timbales et les contre-basses. Les instruments taient
intacts. Mais voil ce que je craignais: dans les grands morceaux du
_Requiem_, les quatre petits orchestres d'instruments de cuivre
contiennent des trompettes et des cornets en diffrents tons (en _si_
_b_, en _fa_, et en _mi_ _b_), or il faut savoir que le corps de
rechange d'une trompette en _fa_ par exemple, diffre trs-peu de celui
d'une trompette en _mi_ _b_, et qu'il est trs-ais de les confondre.
Quelque faux frre pouvait donc me lancer dans le _Tuba mirum_ une
sonnerie en _f_, au lieu d'une sonnerie en _mi_ _b_, comptant, aprs
avoir ainsi produit une cacophonie atroce, s'excuser en disant qu'il
s'tait tromp de _ton_.

Au moment de commencer le _Dies ir_, je quittai mon pupitre, et,
faisant le tour de l'orchestre, je demandai  tous les joueurs de
trompette et de cornet de me montrer leur instrument. Je les passais
ainsi en revue, examinant de trs-prs l'inscription trace sur les tons
divers, _in F, in E _b_, in B_; lorsqu'en arrivant au groupe o se
trouvaient les frres Dauvern, musiciens de l'Opra, l'an me fit
rougir en me disant: Oh, Berlioz! vous vous mfiez de nous, c'est mal!
Nous sommes d'honntes gens et nous vous aimons. Souffrant de ce
reproche que j'tais pourtant trop excusable d'avoir encouru, je ne
poussai pas plus loin mon inspection.

En effet, mes braves trompettes ne commirent pas de faute, rien ne
manqua dans l'excution, et les morceaux du _Requiem_ produisirent tout
leur effet.

Immdiatement aprs cette partie du concert venait un entr'acte. Ce fut
pendant ce moment de repos que les Habeneckistes crurent pouvoir tenter
leur coup le plus facile et le moins dangereux pour eux. Plusieurs voix
s'crirent du parterre: _La Marseillaise! la Marseillaise!_ esprant
entraner ainsi le public et troubler toute l'ordonnance de la soire.
Dj un certain nombre de spectateurs sduits par l'ide d'entendre ce
chant clbre excut par un tel choeur et un tel orchestre, joignaient
leurs cris  ceux des cabaleurs, quand m'avanant sur le devant de la
scne je leur criai de toute la force de la voix: Nous ne jouerons pas
_la Marseillaise_, nous ne sommes pas ici pour cela! Et le calme se
rtablit  l'instant.

Il ne devait pas tre de longue dure. Un autre incident auquel j'tais
tranger vint presque aussitt agiter plus vivement la salle. Des cris:
 l'assassin! c'est infme! arrtez-le! partis de la premire galerie,
firent toute l'assistance se lever en tumulte. Madame de Girardin
chevele s'agitait dans sa loge appelant au secours. Son mari venait
d'tre soufflet  ses cts par Bergeron, l'un des rdacteurs du
_Charivari_, qui passe pour le premier assassin de Louis-Philippe, celui
que l'opinion publique accusait alors d'avoir, quelques annes
auparavant, tir sur le roi le coup de pistolet du pont Royal.

Cet esclandre ne pouvait que nuire beaucoup au reste du concert, qui se
termina sans encombre cependant, mais au milieu d'une proccupation
gnrale.

Quoi qu'il en soit j'avais rsolu le problme, et tenu en chec
l'tat-major de mes ennemis. La recette s'leva  huit mille cinq cents
francs. La somme abandonne par moi pour payer les musiciens de l'Opra
n'y suffisant pas,  cause de ma promesse de leur donner  tous vingt
francs, je dus apporter au caissier du thtre trois cent soixante
francs qu'il accepta, et dont il indiqua la source sur son livre, en
crivant  l'encre rouge ces mots: _Excdant donn par M. Berlioz_.

Ainsi je parvins  organiser le plus vaste concert qu'on et encore
donn  Paris, seul, malgr Habeneck et ses gens, en renonant  la
modique somme qui m'avait t alloue. On fit huit mille cinq cents
francs de recette et ma peine cota trois cent soixante francs.

Voil comme on s'enrichit! J'ai souvent dans ma vie employ ce procd.
Aussi, j'ai fait fortune..... Comment M. Pillet, qui est un gentleman,
souffrit-il cela? Je n'ai jamais pu m'en rendre compte. Peut-tre le
caissier ne l'a-t-il pas inform du fait.

Peu de jours aprs, je partis pour l'Allemagne. Par les lettres que
j'adressai,  mon retour,  plusieurs de mes amis (et mme  deux
individus[80] qui ne mritent pas ce titre), on va connatre mes
aventures dans ce premier voyage et les observations que j'y ai faites.
Ce fut une exploration laborieuse, il est vrai, mais musicale au moins,
assez avantageuse sous le rapport pcuniaire et j'y jouis du bonheur de
vivre dans un milieu sympathique,  l'abri des intrigues, des lchets
et des platitudes de Paris.

Voici ces lettres  peu prs telles qu'elles furent alors publies sous
le titre de _Voyage musical en Allemagne_.

FIN DU PREMIER VOLUME

       *       *       *       *       *




MMOIRES

DE

HECTOR BERLIOZ

II




PREMIER VOYAGE EN ALLEMAGNE

--1841-1842--

 MONSIEUR A. MOREL[81]

PREMIRE LETTRE

Bruxelles.--Mayence.--Francfort.


Oui, mon cher Morel, me voil revenu de ce long voyage en Allemagne,
pendant lequel j'ai donn quinze concerts et fait prs de cinquante
rptitions. Vous pensez qu'aprs de telles fatigues, je dois avoir
besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez
peine  croire combien ce repos et cette inaction me paraissent
tranges! Souvent, le matin,  demi rveill, je m'habille
prcipitamment, persuad que je suis en retard et que l'orchestre
m'attend... puis, aprs un instant de rflexion, revenant au sentiment
de la ralit, quel orchestre, me dis-je? je suis  Paris, o l'usage
est toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs,
je ne donne pas de concert, je n'ai pas de choeurs  instruire, pas de
symphonie  diriger; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marschner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
Mangold, ni les frres Mller, ni aucun de ces excellents artistes
allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donn tant de
preuves de dfrence et de dvouement!... On n'entend gure de musique
en France  cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai t heureux de
revoir, vous avez un air si triste, si dcourag, quand je vous
questionne sur ce qui s'est fait  Paris en mon absence, que le froid me
saisit au coeur avec le dsir de retourner en Allemagne, o
l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses
nous possdons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquites
les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux rsultats on pourrait
obtenir de la runion de tous les moyens dont disposent et le
Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois thtres lyriques, et
les glises, et les coles de chant! Avec ces lments disperss et au
moyen d'un triage intelligent, on formerait, sinon un choeur
irrprochable (les voix ne sont pas assez exerces), au moins un
orchestre sans pareil! Pour parvenir  faire entendre aux Parisiens un
si magnifique ensemble de huit  neuf cents musiciens, il ne manque que
deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour
les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le
thtre de l'Opra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et
des dcors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les
exigences du rpertoire, en occupant la scne presque chaque jour, ne
rendaient  peu prs impossibles les dispositions ncessaires aux
prparatifs d'une telle solennit. Puis trouverait-on les sympathies
collectives, l'unit de sentiment et d'action, le dvouement et la
patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de
grand ni de beau? Il faut l'esprer, mais on ne peut que l'esprer.
L'ordre exceptionnel tabli dans les rptitions de la Socit du
Conservatoire, et l'ardeur des membres de cette socit clbre, sont
universellement admirs. Or, on ne prise si fort que les choses rares...
Presque partout en Allemagne, au contraire, j'ai trouv l'ordre et
l'attention joints  un vritable respect pour le matre ou pour les
matres. Il y en a plusieurs, en effet: l'auteur d'abord, qui dirige
lui-mme presque toujours les rptitions et l'excution de son ouvrage,
sans que l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien bless,--le
matre de chapelle, qui est gnralement un habile compositeur et dirige
les opras du grand rpertoire, toutes les productions musicales
importantes dont les auteurs sont ou morts ou absents,--et le matre de
concert qui, dirigeant les petits opras et les ballets, joue en outre
la partie de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet, en ce
cas, les ordres et les observations du matre de chapelle aux points
extrmes de l'orchestre, surveille les dtails matriels des tudes, a
l'oeil  ce que rien ne manque  la musique ni aux instruments, et
indique quelquefois les coups d'archet ou la manire de phraser les
mlodies et les traits, tche interdite au matre de chapelle, car
celui-ci conduit toujours au bton.

Sans doute, il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
agglomrations de musiciens d'ingale valeur, bien des vanits obscures,
insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas ( une seule
exception prs) de les avoir vues lever la tte et prendre la parole;
peut-tre est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.

Pour les directeurs de choeurs, j'en ai trouv trs peu d'habiles; la
plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai mme rencontr un qui ne
jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur
les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a
encore en Allemagne, comme chez nous, conserv l'habitude de runir
toutes les voix du choeur dans le mme local et sous un seul directeur,
au lieu d'avoir trois salles d'tudes et trois matres de chant pour les
rptitions prliminaires, et d'isoler ainsi pendant quelques jours, les
soprani et les contralti, les basses et les tnors: procd qui
conomise le temps et amne dans l'enseignement des diverses parties
chorales d'excellents rsultats. En gnral, les choristes allemands,
les tnors surtout, ont des voix plus fraches et d'un timbre plus
distingu que celles que nous entendons dans nos thtres; mais il ne
faut pas trop se hter de leur accorder la supriorit sur les ntres,
et vous verrez bientt, si vous voulez bien me suivre dans les
diffrentes villes que j'ai visites, qu' l'exception de ceux de
Berlin, de Francfort et de Dresde peut-tre, tous les choeurs de thtre
sont mauvais ou d'une grand mdiocrit. Les Acadmies de chant doivent,
au contraire, tre regardes comme une des gloires musicales de
l'Allemagne; nous tcherons plus tard de trouver la raison de cette
diffrence.

Mon voyage a commenc sous de fcheux auspices; les contre-temps, les
malencontres de toute espce se succdaient d'une faon inquitante, et
je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'enttement pour
le poursuivre et le mener  fin et  bien. J'tais parti de Paris me
croyant assur de donner trois concerts ds le dbut: le premier devait
avoir lieu  Bruxelles, o j'tais engag par la Socit de la Grande
Harmonie; les deux autres taient dj annoncs  Francfort par le
directeur du thtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance et
mettre le plus grand zle  en assurer l'excution. Et cependant de
toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il
rsult? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu
la bont de me promettre de venir exprs de Paris pour chanter au
concert de Bruxelles. Au moment de commencer les rptitions, et aprs
de pompeuses annonces de cette soire musicale, nous apprenons que la
cantatrice venait de tomber assez gravement malade et qu'il lui tait,
en consquence, impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a
laiss  Bruxelles de tels souvenirs du temps o elle y tait
prima-donna au thtre, qu'on peut dire sans exagration, qu'elle y est
adore; elle y fait fureur, fanatisme, et toutes les symphonies du monde
ne valent pas pour les Belges une romance de Losa Puget chante par
madame Treillet.  l'annonce de cette catastrophe, la Grande Harmonie
tout entire est tombe en syncope, la tabagie attenant  la salle des
concerts est devenue dserte, toutes les pipes se sont teintes comme si
l'air et subitement manqu, les Grands Harmonistes se sont disperss en
gmissant. J'avais beau leur dire pour les consoler: Mais le concert
n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le dsagrment
d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante, je pense,  un
malheur pareil! Rien n'y faisait.

_Leurs yeux fondaient en pleurs de bire, et nolebant consolari_, parce
que madame Treillet ne venait pas. Voil donc le concert  tous les
diables; le chef d'orchestre de cette socit si grandement harmonique,
homme d'un vritable mrite, plein de dvouement  l'art, en sa qualit
d'artiste minent, bien qu'il soit peu dispos  se livrer au dsespoir,
lors mme que les romances de mademoiselle Puget viendraient  lui
manquer, Snel enfin, qui m'avait invit  venir  Bruxelles, honteux et
confus,

        Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Que faire alors? s'adresser  la socit rivale, la Philharmonie,
dirige par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer
un brillant orchestre, en runissant celui du thtre aux lves du
Conservatoire? La chose tait facile, grce aux bonnes dispositions de
MM. Henssens, Mertz, Wry, qui tous, dans une occasion antrieure,
s'taient empresss d'exercer en ma faveur leur influence sur leurs
lves et amis! Mais c'tait tout recommencer sur nouveaux frais, et le
temps me manquait, me croyant attendu  Francfort pour les deux concerts
dont j'ai parl. Il fallut donc partir, partir plein d'inquitude sur
les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin des dilettanti belges, et
me reprochant d'en tre la cause innocente et humilie. Heureusement ce
remords-l est de ceux qui ne durent gure, autant en emporte la vapeur,
et je n'tais pas depuis une heure sur le bateau du Rhin, admirant le
fleuve et ses rives, que dj je n'y pensais plus. Le Rhin! ah! c'est
beau! c'est trs-beau! Vous croyez peut-tre, mon cher Morel, que je
vais saisir l'occasion de faire  son sujet de potiques amplifications?
Dieu m'en garde. Je sais trop que mes amplifications ne seraient que de
prosaques diminutions, et d'ailleurs j'aime  croire pour votre honneur
que vous avez lu et relu le beau livre de Victor Hugo.

Arriv  Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
s'y trouvait l'anne prcdente, et qui avait, au dire de Strauss (le
Strauss de Paris[82]) excut plusieurs de mes ouvertures avec une
verve, une puissance et un effet prodigieux. Le rgiment tait parti,
plus de musique d'harmonie (celle-l tait vraiment une grande
harmonie!), plus de concert possible! (je m'tais figur pouvoir faire
en passant cette farce aux habitants de Mayence.) Il faut essayer
cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des diteurs de musique.
Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir
depuis cent ans, et  toutes mes questions il rpond lentement en
entremlant ses paroles de silences prolongs: Je ne crois pas... vous
ne pouvez... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre, il
n'y a pas de... public... nous n'avons pas d'argent!...

Comme je n'ai pas normment de... patience, je me dirige au plus vite
vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas
quelque chose encore pour complter mon irritation!... Ce chemin de fer,
lui aussi, est tout endormi, il se hte lentement, il ne marche pas, il
flne, et, ce jour-l surtout, il faisait d'interminables points d'orgue
 chaque station. Mais enfin tout adagio a un terme, et j'arrivai 
Francfort avant la nuit. Voil une ville charmante et bien veille! Un
air d'activit et de richesse y rgne partout; elle est en outre bien
btie, brillante et blanche comme une pice de cent sous toute neuve, et
des boulevards plants d'arbustes et de fleurs dans le style des jardins
anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfume. Bien que ce ft au
mois de dcembre, et que la verdure et les fleurs eussent ds longtemps
disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur entre les bras de la
vgtation attriste; et, soit par le contraste que ces alles si
pleines d'air et de lumire offraient avec les rues obscures de Mayence,
soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin mes concerts 
Francfort, soit pour toute autre cause qui se drobe  l'analyse, les
mille voix de la joie et du bonheur chantaient en choeur au dedans de
moi, et j'ai fait l une promenade de deux heures dlicieuse.  demain
les affaires srieuses! me dis-je en rentrant  l'htel.

Le jour suivant donc, je me rendis allgrement au thtre, pensant le
trouver dj tout prpar pour mes rptitions. En traversant la place
sur laquelle il est bti et apercevant quelques jeunes gens qui
portaient des instruments  vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient
sans doute  l'orchestre, de remettre ma carte au matre de chapelle et
directeur Guhr. En lisant mon nom ces honntes artistes passrent tout 
coup de l'indiffrence  un empressement respectueux qui me fit grand
bien. L'un d'eux, qui parlait franais, prit la parole pour ses
confrres:

--Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a depuis
longtemps annonc votre arrive, nous avons excut deux fois votre
ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
Conservatoire; mais peut-tre cependant ne serez-vous pas mcontent!
Guhr arrive. C'est un petit homme,  la figure assez malicieuse, aux
yeux vifs et perants; son geste est rapide, sa parole brve et
incisive; on voit qu'il ne doit pas pcher par excs d'indulgence quand
il est  la tte de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence
et une volont musicales; c'est un chef. Il parle franais, mais pas
assez vite au gr de son impatience, et il l'entremle,  chaque phrase,
de gros jurons, prononcs  l'allemande, du plus plaisant effet. Je les
dsignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:

--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! Vous n'avez donc pas reu ma
lettre?

--Quelle lettre?

--Je vous ai crit  Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...
Attendez... je ne parle pas bien... un malheur!... c'est un grand
malheur!... Ah! voil notre rgisseur qui me servira d'interprte.

Et continuant  parler franais:

--Dites  M. Berlioz combien je suis contrari; que je lui ai crit de
ne pas encore venir; que les petites Milanollo remplissent le thtre
tous les soirs; que nous n'avons jamais vu une pareille fureur du
public, S. N. T. T., et qu'il faut garder pour un autre moment la grande
musique et les grands concerts.

--Le Rgisseur: M. Guhr me charge de vous dire, monsieur, que...

--Moi: Ne vous donnez pas la peine de le rpter; j'ai trs-bien, j'ai
trop bien compris, puisqu'il n'a pas parl allemand.

--Guhr: Ah! ah! ah! j'ai parl franais, S. N. T. T., sans le savoir!

--Moi: Vous le savez trs-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en
retourner, ou poursuivre tmrairement ma route, au risque de trouver
ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore chec et
mt.

--Guhr: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T. T.,
les romances franaises font de l'argent, les vaudevilles franais
attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je
ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu' demain, je
vous ferai entendre _Fidelio_, par Pischek et mademoiselle Capitaine,
et, S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.

--Moi: je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais, mon
cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?

--Ah! ah! S. N. T. T., a se dit en famille. (Il voulait dire
familirement.)

L-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'vanouit, et
lui prenant la main:

--Allons, puisque nous sommes en famille, venez boire quelque vin du
Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
_Fidelio_ et mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de
vouloir tre le lieutenant.

Nous convnmes que je partirais deux jours aprs pour Stuttgard, o je
n'tais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprs de
Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu
les dlirantes motions  eux causes par le violon des deux charmantes
soeurs, que j'avais le premier applaudies et loues  Paris, mais qui
alors,  Francfort, m'incommodaient trangement.

Et le lendemain, j'entendis _Fidelio_. Cette reprsentation est une des
plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la
proposer pour compensation  mon dsappointement; j'ai rarement prouv
une jouissance musicale plus complte.

Mademoiselle Capitaine, dans le rle de Fidelio (Lonore) me parut
possder les qualits musicales et dramatiques exiges par la belle
cration de Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractre spcial qui
la rend parfaitement propre  l'expression des sentiments profonds,
contenus, mais toujours prts  faire explosion, comme ceux qui agitent
le coeur de l'hroque pouse de Florestan. Elle chante simplement,
trs-juste, et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse
scne du pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait,
avec son rire convulsif et nerveux, madame Schroeder-Devrient, quand nous
la vmes  Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle
captive l'attention, elle sait mouvoir par d'autres moyens.
Mademoiselle Capitaine n'est point une cantatrice dans l'acception
brillante du mot; mais de toutes les femmes que j'ai entendues en
Allemagne, dans l'opra de genre, c'est  coup sr celle que je
prfrerais; et je n'avais jamais ou parler d'elle. Quelques autres
m'ont t cites d'avance comme des talents suprieurs, que j'ai
trouves parfaitement dtestables.

Je ne me rappelle pas malheureusement le nom du tnor charg du rle de
Florestan. Il a certes de belles qualits, sans que sa voix ait rien de
bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de
manire  me faire oublier Haitzinger qui s'y levait  une hauteur
prodigieuse, mais assez bien pour mriter les applaudissements d'un
public moins froid que celui de Francfort. Quant  Pischek que j'ai pu
apprcier mieux quelques mois aprs dans le _Faust_ de Spohr, il m'a
rellement fait connatre toute la valeur de ce rle du gouverneur que
nous n'avons jamais pu comprendre  Paris; et je lui dois pour cela seul
une vritable reconnaissance. Pischek est un artiste; il a sans doute
fait des tudes srieuses, mais la nature l'a beaucoup favoris. Il
possde une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
tendue; sa figure est noble, sa taille leve, il est jeune et plein de
feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du
thtre de Francfort m'ont sembl bons, leur excution est soigne,
leurs voix sont fraches, ils laissent rarement chapper des intonations
fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces choeurs
d'une quarantaine de voix rside toujours une certaine pret qu'on ne
trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus  l'tude d'un
nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes francfortois sont
lecteurs et musiciens; je dois reconnatre seulement qu'ils ont rendu
d'une faon trs-satisfaisante le premier choeur des prisonniers, morceau
doux qu'il faut absolument _chanter_, et mieux encore le grand finale o
dominent l'enthousiasme et l'nergie. Quant  l'orchestre, en le
considrant comme un simple orchestre de thtre, je le dclare
excellent, admirable de tout point; aucune nuance ne lui chappe, les
timbres s'y fondent dans un harmonieux ensemble tout  fait exempt de
durets, il ne chancelle jamais, tout frappe d'aplomb; on dirait d'un
seul instrument. L'extrme habilet de Guhr  le conduire, et sa
svrit aux rptitions, sont pour beaucoup, sans doute, dans ce
prcieux rsultat. Voici comment il est compos: 8 premiers violons,--8
seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4 contre-basses,--2 fltes,--2
hautbois, 2 clarinettes,--2 bassons,--4 cors,--2 trompettes,--bois, 3
trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47 musiciens se retrouve, 
quelques trs-petites diffrences prs, dans toutes les villes
allemandes du second ordre; il en est de mme de sa disposition, qui est
celle-ci: Les violons, altos et violoncelles runis, occupent le ct
droit de l'orchestre; les contre-basses sont places en ligne droite,
dans le milieu, tout contre la rampe; les fltes, hautbois, clarinettes,
bassons, cors et trompettes, forment au ct gauche, le groupe rival des
instruments  archets; les timbales et les trombones sont relgus
seuls  l'extrmit du ct droit. N'ayant pas pu mettre cet orchestre 
la rude preuve des tudes symphoniques, je ne puis rien dire de sa
rapidit de conception, de ses aptitudes au style accident,
humoristique, de sa solidit rhythmique, etc., etc., mais Guhr m'a
assur qu'il tait galement bon au concert et au thtre. Je dois le
croire, Guhr n'tant pas de ces pres disposs  trop admirer leurs
enfants. Les violons appartiennent  une excellente cole; les basses
ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur rle
tant assez obscur dans les opras que j'ai vu reprsenter  Francfort.
Les instruments  vent sont exquis dans l'ensemble; je reprocherai
seulement aux cors le dfaut, trs-commun en Allemagne, de faire souvent
cuivrer le son en forant surtout les notes hautes. Ce mode d'mission
du son dnature le timbre du cor; il peut dans certaines occasions, il
est vrai, tre d'un bon effet, mais il ne saurait, je pense, tre adopt
mthodiquement dans l'cole de l'instrument.

 la fin de cette excellente reprsentation de _Fidelio_, dix ou douze
auditeurs daignrent, en s'en allant, accorder quelques
applaudissements... et ce fut tout. J'tais indign d'une telle
froideur, et comme quelqu'un cherchait  me persuader que si l'auditoire
avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas moins les
beauts de l'oeuvre:

--Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T.; il
a raison, c'est un public de bourgeois.

J'avais aperu, ce soir-l, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand
Hiller, qui a longtemps habit Paris, o les connaisseurs citent encore
souvent sa haute capacit musicale. Nous emes bien vite renouvel
connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un
opra pour le thtre de Francfort; il crivit, il y a deux ans, un
oratorio, _la Chute de Jrusalem_, qu'on a excut plusieurs fois avec
beaucoup de succs. Il donne frquemment des concerts, o l'on entend,
avec des fragments de cet ouvrage considrable, diverses compositions
instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit
le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis all  Francfort, il
s'est toujours trouv que les concerts d'Hiller avaient lieu le
lendemain du jour o j'tais oblig de partir, de sorte que je ne puis
citer  son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout  fait 
l'abri du reproche de camaraderie.  son dernier concert il fit
entendre, en fait de nouveauts, une ouverture qui fut chaudement
accueillie et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un
soprano, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalit.

Il y a  Francfort une institution musicale qu'on a cite devant moi
plusieurs fois avec loges: c'est l'Acadmie de chant de Sainte-Ccile.
Elle passe pour tre aussi bien compose que nombreuse; cependant,
n'ayant point t admis  l'examiner, je dois me renfermer,  son sujet,
dans une rserve absolue.

Bien que le bourgeois domine  Francfort dans la masse du public, il me
semble impossible, eu gard au grand nombre de personnes de la haute
classe qui s'occupent srieusement de musique, qu'on ne puisse runir un
auditoire intelligent et capable de goter les grandes productions de
l'art. En tous cas, je n'ai pas eu le temps d'en faire l'exprience.

Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
Lindpaintner et la chapelle de Stuttgard. J'y trouverai le sujet d'une
seconde lettre, mais celle-l ne vous sera point adresse; ne dois-je
pas rpondre aussi  ceux de nos amis qui se sont montrs comme vous
avides de connatre les dtails de mon exploration germanique?

Adieu.

P.-S.--Avez-vous publi quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
partout que du succs de vos dernires mlodies. J'ai entendu hier le
rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez compos sur les paroles
du fils d'Alexandre Dumas. Je vous dclare que c'est fin, coquet,
piquant et charmant. Vous n'crivtes jamais rien de si bien en ce
genre. Ce rondeau aura une vogue insupportable, vous serez mis au pilori
des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mrit.




 MONSIEUR GIRARD

DEUXIME LETTRE

Stuttgard.--Hechingen.


La premire chose que j'avais  faire avant de quitter Francfort pour
m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'tait de bien m'informer
des moyens d'excution que je devais trouver  Stuttgard, de composer un
programme de concert en consquence, et de n'emporter que la musique
strictement ncessaire pour l'excuter. Il faut que vous sachiez, mon
cher Girard, que l'une des grandes difficults de mon voyage en
Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisment prvoir, tait dans
les dpenses normes du transport de ma musique. Vous le comprendrez
sans peine en apprenant que cette masse de parties spares d'orchestre
et de choeurs, manuscrites, lithographies ou graves, pesait normment
et que j'tais oblig de m'en faire suivre  grands frais presque
partout, en la plaant dans les fourgons de la poste[83]. Cette fois
seulement, incertain si aprs ma visite  Stuttgard j'irais  Munich, ou
si je reviendrais  Francfort pour me diriger ensuite vers le nord, je
n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques morceaux de
chant, laissant tout le reste  ce malheureux Guhr, qui devait,  ce
qu'il parat, tre embarrass d'une manire ou d'une autre par ma
musique.

La route de Francfort  Stuttgard n'offre rien d'intressant, et en la
parcourant je n'ai point eu d'impressions que je puisse vous raconter:
pas le moindre site romantique  dcrire, pas de fort sombre, pas de
couvent, pas de chapelle isole, point de torrent, pas de grand bruit
nocturne, pas mme celui des moulins  foulons de Don Quichotte; ni
chasseurs, ni laitires, ni jeune fille plore, ni gnisse gare, ni
enfant perdu, ni mre perdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni
brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les
ronflements du conducteur endormi. Par ci par l quelques laids paysans
couverts d'un large chapeau  trois cornes, et vtus d'une immense
redingote de toile jadis blanche, dont les pans dmesurment longs,
s'embarrassent entre leurs jambes boueuses; costume qui leur donne
l'aspect de curs de village en grand nglig. Voil tout! La premire
personne que j'avais  voir en arrivant  Stuttgard, la seule mme que
de lointaines relations noues par l'intermdiaire d'un ami commun,
pouvaient me faire supposer bien dispose pour moi, tait le docteur
Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages thoriques et critiques
sur l'art musical. Ce titre de docteur, que presque tout le monde porte
en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me figurais
quelque vieux pdant, avec des lunettes, une perruque rousse, une vaste
tabatire, toujours  cheval sur la fugue et le contre-point, ne parlant
que de Bach et de Marpurg, poli extrieurement peut-tre, mais au fond
plein de haine pour la musique moderne en gnral, et d'horreur pour la
mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu musical. Voyez comme
on se trompe; M. Schilling n'est pas vieux, il ne porte pas de lunettes,
il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de vivacit, parle vite
et fort, comme  coups de pistolet; il fume et ne prise pas; il m'a
trs-bien reu, m'a indiqu ds l'abord tout ce que j'avais  faire pour
parvenir  donner un concert, ne m'a jamais dit un mot de fugue ni de
canon, n'a manifest de mpris ni pour les _Huguenots_ ni pour
_Guillaume Tell_, et n'a point montr d'aversion pour ma musique avant
de l'avoir entendue.

D'ailleurs la conversation n'tait rien moins que facile entre nous
quand il n'y avait pas d'interprte. M. Schilling parlant le franais 
peu prs comme je parle l'allemand. Impatient de ne pouvoir se faire
comprendre:

--Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?

--J'en sais quelques mots; et vous?

--Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?

--_Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?_

--Ah! diable! pas parler italien non plus!...

Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse dclar ne comprendre ni
l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec
moi dans ces deux langues, la scne du Mdecin malgr lui: _Arcithuram,
catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?_

Nous en vnmes  essayer du latin, et  nous entendre tant bien que mal,
non sans quelques _arcithuram, catalamus_. Mais on conoit que
l'entretien devait tre un peu pnible et ne roulait pas prcisment sur
les ides de Herder, ni sur la Critique de la raison pure de Kant. Enfin
M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au thtre ou
dans une salle destine aux solennits musicales de cette nature et
qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre l'avantage
norme dans une ville comme Stuttgard, de la prsence du roi et de la
cour, qu'il me croyait assur d'obtenir, j'aurais encore une excution
gratuite, sans avoir  m'occuper des billets, ni des annonces, ni
d'aucun des autres dtails matriels de la soire. Dans le second,
j'aurais  payer l'orchestre,  m'occuper de tout, et le roi ne
viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis
donc le conseil du docteur et m'empressai d'aller prsenter ma requte 
M. le baron de Topenheim, grand marchal de la cour et intendant du
thtre. Il me reut avec une urbanit charmante, m'assurant qu'il
parlerait le soir mme au roi de ma demande et qu'il croyait qu'elle me
serait accorde.

--Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la
Redoute est la seule bonne et bien dispose pour les concerts, et que le
thtre au contraire, est d'une si mauvaise sonorit, qu'on a depuis
longtemps renonc  y faire entendre aucune composition instrumentale de
quelque importance!

Je ne savais trop que rpondre ni  quoi m'arrter. Allons voir
Lindpaintner, me dis-je; celui-l est et doit tre l'arbitre souverain.
Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma premire
entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous
sembla tre lis ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientt
clair sur ma position.

--D'abord, me dit-il, il faut vous dtromper sur l'importance musicale
de notre ville; c'est une rsidence royale, il est vrai, mais il n'y a
ni argent, ni public. (Aye! aye! je pensai  Mayence et au pre Schott.)
Pourtant, puisque vous voil, il ne sera pas dit que nous vous aurons
laiss partir sans excuter quelques-unes de vos compositions, que nous
sommes si curieux de connatre. Voil ce qu'il y a  faire. Le thtre
ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la
prsence du roi n'est d'aucune valeur; Sa Majest n'allant jamais au
concert, ne paratra pas au vtre en quelque lieu que vous le donniez.
Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorit est
excellente et o rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux
musiciens, vous aurez seulement  verser une petite somme de 80 fr. pour
leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir
et un honneur non-seulement d'excuter, mais de rpter plusieurs fois
vos oeuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le
_Freyschtz_; dans un entr'acte je vous prsenterai  la chapelle, et
vous verrez si j'ai tort de vous rpondre de sa bonne volont.

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me prsenta aux
artistes, et aprs qu'il eut traduit une petite allocution que je crus
devoir leur adresser, mes doutes et mes inquitudes disparurent: j'avais
un orchestre.

J'avais un orchestre compos  peu prs comme celui de Francfort, et
jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien  la manire dont
toute la partie instrumentale du chef-d'oeuvre de Weber fut excute. Les
choeurs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu attentifs 
rendre les nuances principales si bien connues cependant, de cette
admirable partition. Ils chantaient toujours mezzo-forte, et
paraissaient assez ennuys de la tche qu'ils remplissaient. Pour les
acteurs ils taient tous d'une honnte mdiocrit. Je ne me rappelle le
nom d'aucun d'eux. La prima-donna (Agathe) a une voix sonore, mais dure
et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise plus aisment, mais
chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je crois, ce que le
thtre de Stuttgard possde de mieux. J'ai entendu ensuite cette troupe
chantante dans _la Muette de Portici_ sans changer d'opinion  son
gard. Lindpaintner, en conduisant l'excution de ces deux opras, m'a
tonn par la rapidit qu'il donnait au mouvement de certains morceaux.
J'ai vu plus tard que beaucoup de matres de chapelle allemands ont, 
cet gard, la mme manire de sentir; tels sont, entre autres,
Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du _Freyschtz_, je ne
puis rien dire, ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
vritables traditions; mais quant  _la Muette_,  _la Vestale_, 
_Mose_ et aux _Huguenots_, qui ont t monts sous les yeux des auteurs
 Paris, et dont les mouvements s'y sont conservs tels qu'ils furent
donns aux premires reprsentations, j'affirme que la prcipitation
avec laquelle j'en ai entendu excuter certaines parties  Stuttgard, 
Leipzig,  Hambourg et  Francfort, est une infidlit d'excution;
infidlit involontaire, sans doute, mais relle et trs-nuisible 
l'effet. On croit pourtant en France que les Allemands ralentissent tous
nos mouvements.

L'orchestre de Stuttgard possde 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles, 4
contre-basses, et les instruments  vent et  percussion ncessaires 
l'excution de la plupart des opras modernes. Mais il a de plus une
excellente harpe, M. Krger, et c'est pour l'Allemagne une vritable
raret. L'tude de ce bel instrument y est nglige d'une faon ridicule
et mme barbare, sans qu'on en puisse dcouvrir la raison. Je penche
mme  croire qu'il en fut toujours ainsi, considrant qu'aucun des
matres de l'cole allemande n'en a fait usage. On ne trouve point de
harpe dans les oeuvres de Mozart; il n'y en a ni dans _Don Juan_, ni dans
_Figaro_, ni dans _la Flte enchante_, ni dans _le Srail_, ni dans
_Idomene_, ni dans _Cos fan tutte_, ni dans ses messes, ni dans ses
symphonies; Weber s'en est galement abstenu partout; Haydn et Beethoven
sont dans le mme cas: Gluck seul a crit dans _Orphe_ une partie de
harpe trs-facile, pour _une main_, et encore cet opra fut-il compos
et reprsent en Italie. Il y a l-dedans quelque chose qui m'tonne et
m'irrite en mme temps!... C'est une honte pour les orchestres
allemands, qui tous devraient avoir au moins deux harpes, maintenant
surtout qu'ils excutent les opras venus de France et d'Italie, o
elles sont si souvent employes.

Les violons de Stuttgard sont excellents; on voit qu'ils sont pour la
plupart lves du concert-meister. Molique, dont nous avons, il y a
quelques annes, admir au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le
style large et svre, bien que peu nuanc, et les savantes
compositions, Molique, au thtre et aux concerts, occupant le premier
pupitre des violons, n'a donc  diriger en grande partie, que ses lves
qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement
motivs. De l une prcieuse exactitude dans l'excution, exactitude due
 l'unit de sentiment et de mthode, autant qu' l'attention des
violonistes.

Je dois signaler, parmi eux, le second matre de concert, Habenheim,
artiste distingu sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une
cantate d'un style mlodique expressif, d'une harmonie pure, et
trs-bien instrumente.

Les autres instruments  archet ont une valeur, sinon gale  celle des
violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons.
J'en dirai autant des instruments  vent: la premire clarinette et le
premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de
premire flte, Krger pre, se sert malheureusement d'un ancien
instrument qui laisse beaucoup  dsirer pour la puret du son en
gnral et pour la facilit d'mission des notes aigus. M. Krger
devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entrane
parfois  faire des trilles et des grupetti l o l'auteur s'est bien
gard d'en crire.

Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de premire force qui
s'attache peut-tre trop  faire parade de grandes difficults; il joue
en outre sur un basson tellement mauvais, que des intonations douteuses
viennent  chaque instant blesser l'oreille et empcher l'effet des
phrases mme les mieux rendues par l'excutant. On distingue parmi les
cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrres de Francfort, un
peu trop cuivrer le son des notes leves. Les cors  cylindres (ou
chromatiques) sont exclusivement employs  Stuttgard. L'habile facteur
Adolphe Sax, actuellement tabli  Paris, a dmontr surabondamment la
supriorit de ce systme sur celui des pistons,  peu prs abandonn 
cette heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres pour
les cors, trompettes, bombardons, bass-tubas, y devient d'un usage
gnral. Les Allemands appellent instruments  soupape (ventil-horn,
ventil-trompetten) ceux auxquels ce mcanisme est appliqu. J'ai t
surpris de ne pas le voir adopt pour les trompettes dans la musique
militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgard; on en est encore l aux
trompettes  deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin pour
la sonorit et la qualit du timbre, des trompettes  cylindres dont on
se sert  prsent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris; nous y
viendrons dans quelque dix ans.

Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit,
il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne,  Paris, a
un vritable talent. Il possde  fond son instrument, se joue des plus
grandes difficults, tire du trombone-tnor un son magnifique; je
pourrais mme dire des sons, puisqu'il sait, au moyen d'un procd non
encore expliqu, produire trois et quatre notes  la fois, comme ce
jeune corniste[84] dont toute la presse musicale s'est rcemment
occupe  Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a
excute en public  Stuttgard, a fait entendre simultanment, et  la
surprise gnrale, les quatre notes de l'accord de septime dominante du
ton de _si _b__, ainsi poses:

_mi b_
_la_
_ut_
_fa_

c'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce
nouveau phnomne de la rsonnance des tubes sonores;  nous autres
musiciens de le bien tudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en
prsente.

Un autre mrite de l'orchestre de Stuttgard, c'est qu'il est compos de
lecteurs intrpides, que rien ne trouble, que rien ne dconcerte, qui
lisent  la fois la note et la nuance, qui  la premire vue ne laissent
chapper ni un P ni un F, ni un mezzo-forte, ni un smorzando, sans
l'indiquer. Ils sont en outre rompus  tous les caprices du rhythme et
de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et savent
sans hsiter accentuer les temps faibles et passer d'une syncope  une
autre sans embarras et sans avoir l'air d'excuter un pnible tour de
force. En un mot, leur ducation musicale est complte sous tous les
rapports. J'ai pu reconnatre en eux ces prcieuses qualits ds la
premire rptition de mon concert. J'avais choisi pour celui-l la
_Symphonie fantastique_ et l'ouverture des _Francs-Juges_. Vous savez
combien ces deux ouvrages contiennent de difficults rhythmiques, de
phrases syncopes, de syncopes croises, de groupes de quatre notes
superposes  des groupes de trois, etc., etc.; toutes choses
qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement  la tte
du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup et
longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs 
diffrents passages de l'ouverture et du finale de la symphonie; je n'en
ai pas eu  relever une seule, tout a t vu et lu et vaincu du premier
coup. Mon tonnement tait extrme. Le vtre ne sera pas moindre, si je
vous dis que nous avons mont cette damne symphonie et le reste du
programme en deux rptitions. L'effet et mme t trs-satisfaisant si
les maladies vraies ou simules ne m'eussent enlev la moiti des
violons le jour du concert. Me voyez-vous, avec quatre premiers violons
et quatre seconds, pour lutter avec tous ces instruments  vent et 
percussion? Car l'pidmie avait pargn le reste de l'orchestre, et il
ne manquait rien, rien que la moiti des violons! Oh! en pareil cas, je
ferais comme Max dans le _Freyschtz_, et pour obtenir des violons, je
signerais un pacte avec tous les diables de l'enfer. C'tait d'autant
plus navrant et irritant, que, malgr les prdictions de Lindpaintner,
le roi et la cour taient venus. Nonobstant cette dfection de quelques
pupitres, l'excution fut, sinon puissante (c'tait chose impossible) au
moins intelligente, exacte et chaleureuse. Les morceaux de la _Symphonie
fantastique_ qui produisirent le plus d'effet furent l'adagio (la _Scne
aux champs_,) et le finale (le _Sabbat_). L'ouverture fut chaudement
accueillie; quant  la Marche des plerins d'_Harold_, qui figurait
aussi dans le programme, elle passa presque inaperue. Il en a t de
mme encore dans une autre o j'avais eu l'imprudence de la faire
entendre isolment; tandis que partout o j'ai donn _Harold_ en entier,
ou au moins les trois premires parties de cette symphonie, la marche a
t accueillie comme elle l'est  Paris, et souvent redemande. Nouvelle
preuve de la ncessit de ne pas morceler certaines compositions, et de
ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est
propre.

Faut-il vous dire maintenant qu'aprs le concert je reus toutes sortes
de flicitations de la part du roi, de M. le comte Neiperg et du prince
Jrme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en gnral
d'une bienveillance extrme pour les artistes trangers, et je ne
manquerais rellement de modestie que si j'allais vous rpter ce que
m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir mme et les jours suivants.
D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire
grogner quelques mauvais dogues  la chane, qui voudraient mordre
quiconque passe en libert devant leur chenil? Cela vaut bien la peine
d'aller employer de vieilles formules et jouer une comdie dont personne
n'est dupe! La vraie modestie consisterait, non-seulement  ne pas
parler de soi, mais  ne pas en faire parler,  ne pas attirer sur soi
l'attention publique,  ne rien dire,  ne rien crire,  ne rien faire,
 se cacher,  ne pas vivre. N'est-ce pas l une absurdit?... Et puis
j'ai pris le parti de tout avouer, heur et malheur; j'ai commenc dj
dans ma prcdente lettre, et je suis prt  continuer dans celle-ci.
Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est un matre, et dont
j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans tout cela
l'ouverture seulement, n'ait profondment abomin la symphonie; je
parierais que Molique n'a rien approuv. Quant au docteur Schilling, je
suis sr qu'il a tout trouv excrable, et qu'il a t bien honteux
d'avoir fait les premires dmarches pour produire  Stuttgard un
brigand de mon espce, vhmentement souponn d'avoir viol la musique,
et qui, s'il parvient  lui inspirer sa passion de l'air libre et du
vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de bohmienne, moins
Esmeralda qu'Hlna Mac Grgor, virago arme, dont les cheveux flottent
au vent, dont la sombre tunique tincelle de brillants colifichets, qui
bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rve au bruit des vents et
de la foudre, et dont le noir regard pouvante les femmes et trouble les
hommes sans leur inspirer l'amour.

Aussi Schilling, en sa qualit de conseiller du prince de
Hohenzollern-Hechingen, n'a pas manqu d'crire  Son Altesse et de lui
proposer, pour la divertir, le curieux sauvage, plus convenable dans la
Fort-Noire que dans une ville civilise. Et le sauvage, curieux de tout
connatre, au reu d'une invitation rdige en termes aussi obligeants
que choisis par M. le baron de Billing, autre conseiller intime du
prince, s'est achemin,  travers la neige et les grands bois de sapins,
vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiter de ce qu'il
pourrait y faire. Cette excursion dans la Fort-Noire m'a laiss un
confus mlange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pnibles, que je ne
saurais voquer sans un serrement de coeur presque inexplicable. Le
froid, le double deuil noir et blanc tendu sur les montagnes, le vent
qui mugissait sous les pins frissonnants, le travail secret du
ronge-coeur si actif dans la solitude, un triste pisode d'un douloureux
roman lu pendant le voyage... Puis l'arrive  Hechingen, les gais
visages, l'amabilit du prince, les ftes du premier jour de l'an, le
bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir  Paris, et...
les adieux... et le dpart... Oh! je souffre!... Quel diable m'a pouss
 vous faire ce rcit, qui ne prsente pourtant, comme vous l'allez
voir, aucun incident mouvant ni romanesque... Mais je suis ainsi fait,
que je souffre parfois, sans motif apparent, comme, pendant certains
tats lectriques de l'atmosphre, les feuilles des arbres remuent sans
qu'il fasse du vent.

.....Heureusement, mon cher Girard, vous me connaissez de longue date,
et vous ne trouverez pas trop ridicule cette exposition sans priptie,
cette introduction sans allegro, ce sujet sans fugue! Ah! ma foi! un
sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune. Et nous avons
lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujet, sans
compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voil ma
mlancolie qui s'envole, grce  l'intervention de la fugue (vieille
radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), je reprends ma bonne
humeur, et... je vous raconte Hechingen.

Quand je disais tout  l'heure que c'est une petite ville, j'exagrais
gographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
tout au plus un bourg, bti sur une cte assez escarpe,  peu prs
comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore
comme le village de Subiaco dans les tats romains. Au-dessus du bourg,
et place de manire  la dominer entirement, est la villa Eugenia,
occupe par le prince.  droite de ce petit palais, une valle profonde,
et, un peu plus loin, un pic pre et nu surmont du vieux castel de
Hohenzollern, qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse,
aprs avoir t longtemps la fodale demeure des anctres du prince.

Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux
proccupations constantes: le dsir de rendre aussi heureux que possible
les habitants de ses petits tats, et l'amour de la musique.
Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le
monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il
la comprend en pote et en musicien; il compose de charmants lieder,
dont deux: _der Fischer knabe_ et _Schiffers Abendied_, m'ont rellement
touch par l'expression de leur mlodie. Il les chante avec une voix de
compositeur, mais avec une chaleur entranante et des accents de l'me
et du coeur, il a, sinon un thtre, au moins une chapelle (un orchestre)
dirige par un matre minent, Techlisbeck, dont le Conservatoire de
Paris a souvent excut avec honneur les symphonies, et qui lui fait
entendre, sans luxe, mais monts avec soin, les chefs-d'oeuvre les plus
simples de la musique instrumentale. Tel est l'aimable prince dont
l'invitation m'avait t si agrable et dont j'ai reu l'accueil le
plus cordial.

En arrivant  Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
l'avais connu  Paris cinq ans auparavant; il m'accabla chez lui de
prvenances et de ces tmoignages de vritable bont qu'on n'oublie
jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous
pouvions disposer. C'taient huit violons en tout, dont trois
trs-faibles, trois altos, deux violoncelles, deux contre-basses. Le
premier violon, nomm Stern, est un virtuose de talent. Le premier
violoncelle (Oswald) mrite la mme distinction. Le pasteur archiviste
d'Hechingen joue la premire contre-basse  la satisfaction des
compositeurs les plus exigeants. La premire flte, le premier hautbois
et la premire clarinette sont excellents; la premire flte a seulement
quelquefois de ces vellits d'ornementation que j'ai reproches  celle
de Stuttgard. Les seconds instruments  vent sont suffisants. Les deux
bassons et les deux cors laissent un peu  dsirer. Quant aux
trompettes, au trombone (il n'y en a qu'un) et au timbalier, ils
laissent  dsirer, toutes les fois qu'ils jouent, qu'on ne les ait pas
pris de se taire. Ils ne savent rien.

Je vous vois rire, mon cher Girard, et prt  me demander ce que j'ai pu
faire excuter avec un si petit orchestre? Eh bien!  force de patience
et de bonne volont, en arrangeant et modifiant certaines parties, en
faisant cinq rptitions en trois jours, nous avons mont l'ouverture du
_Roi Lear_, la _Marche des plerins_, le _Bal de la Symphonie
fantastique_, et divers autres fragments proportionns, par leur
dimension, au cadre qui leur tait destin. Et tout a march trs-bien,
avec prcision et mme avec verve.

J'avais crit au crayon sur les parties d'alto les notes essentielles et
laisses  dcouvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne pouvions
avoir que le 1er et le 2e); Techlisbeck jouait sur le piano la
1re harpe du _Bal_; il avait bien voulu se charger aussi de l'alto
solo dans la marche d'_Harold_. Le prince d'Hechingen se tenait  ct
du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir  temps;
j'avais supprim dans les parties de trompette, les passages que nous
avions reconnus inaccessibles aux deux excutants. Le trombone seul
tait livr  lui-mme; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui
taient trs-familiers, comme _si bmol_, _r_, _fa_, et vitant avec
soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il
fallait voir dans cette jolie salle de concert, o Son Altesse avait
runi un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient
vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'prouvais
de toutes ces manifestations qu'une joie mle d'impatience; et quand le
prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empcher de lui dire:

--Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des annes qui me
restent  vivre pour avoir l maintenant mon orchestre du Conservatoire,
et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions que vous jugez
avec tant d'indulgence!

--Oui, oui, je sais, m'a-t-il rpondu, vous avez un orchestre imprial,
qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre
 Paris, j'irai, j'irai!

Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont rests sur
le coeur, me semblent un bien mal acquis.

Il y eut aprs le concert, souper  la villa Eugenia. La gaiet
charmante du prince s'tait communique  tous ses convives; il voulut
me faire connatre une de ses compositions pour tnor, piano et
violoncelle; Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la
partie du chant, et je fus, aux acclamations de l'assemble, dsign
pour chanter la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau
et ri presque autant du timbre singulier de ma chanterelle. Les dames
surtout ne revenaient pas de mon _la_.

Le surlendemain, aprs bien des adieux, il fallut retourner  Stuttgard.
La neige fondait sur les grands pins plors, le manteau blanc des
montagnes se marbrait de taches noires... c'tait profondment triste...
le ronge-coeur put travailler encore.

    _The rest is silence...
    Farewell._




 LISZT

TROISIME LETTRE

Manheim.--Weimar.


 mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore  Stuttgard,
en proie  de nouvelles perplexits.  toutes les questions qu'on
m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage 
peine commenc, j'aurais pu rpondre, sans mentir, comme ce personnage
de Molire:

    Non, je ne reviens point, car je n'ai point t;
    Je ne vais point non plus, car je suis arrt,
    Et ne demeure point, car tout de ce pas mme
    Je prtends m'en aller...

M'en aller... o? Je ne savais trop. J'avais crit  Weimar, il est
vrai, mais la rponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre
avant de prendre une dtermination.

Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
savoir si, dans la ville o tu comptes passer, la chapelle est bien
compose, si le thtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre  ta
disposition, etc. En effet,  quoi bon pour toi tant d'informations! Tu
peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance:

L'orchestre, c'est moi! le choeur, c'est moi! le chef, c'est encore moi.
Mon piano chante, rve, clate, retentit; il dfie au vol les archets
les plus habiles; il a, comme l'orchestre, ses harmonies cuivres; comme
lui, et sans le moindre appareil, il peut livrer  la brise du soir son
nuage de feriques accords, de vagues mlodies; je n'ai besoin ni de
thtre, ni de dcor ferm, ni de vastes gradins; je n'ai point  me
fatiguer par de longues rptitions; je ne demande ni cent, ni
cinquante, ni vingt musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas
mme besoin de musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis
matre d'un grand auditoire. Je me prsente, on m'applaudit; ma mmoire
s'veille, d'blouissantes fantaisies naissent sous mes doigts,
d'enthousiastes acclamations leur rpondent; je chante l'_Ave Maria_ de
Schubert ou l'_Adlade_ de Beethoven, et tous les coeurs de tendre vers
moi, toutes les poitrines de retenir leur haleine... c'est un silence
mu, une admiration concentre et profonde.... Puis viennent les bombes
lumineuses, le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du
public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prtre de
l'harmonie frmissant sur son trpied; et les jeunes belles qui, dans
leur garement sacr, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les
hommages sincres obtenus des esprits srieux, et les applaudissements
fbriles arrachs  l'envie; les grands fronts qui se penchent, les
coeurs troits surpris de s'panouir... Et le lendemain, quand le jeune
inspir a rpandu ce qu'il voulait rpandre de son intarissable passion,
il part, il disparat, laissant aprs soi un crpuscule blouissant
d'enthousiasme et de gloire... C'est un rve!... C'est un de ces rves
d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.

Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
produire ses oeuvres,  quelles fatigues, au contraire,  quel labeur
ingrat et toujours renaissant ne doit-il pas s'attendre!... Sait-on ce
que peut tre pour lui la torture des rptitions?... Il a d'abord 
subir le froid regard de tous ces musiciens mdiocrement charms
d'prouver  son sujet un drangement inattendu, d'tre soumis  des
tudes inaccoutumes.--Que veut ce Franais? Que ne reste-t-il chez
lui? Chacun nanmoins prend place  son pupitre; mais au premier coup
d'oeil jet sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnat bien vite
d'inquitantes lacunes. Il en demande la raison au matre de chapelle:
La premire clarinette est malade, le hautbois a une femme en couches,
l'enfant du premier violon a le croup, les trombones sont  la parade;
ils ont oubli de demander une exemption de service militaire pour ce
jour-l; le timbalier s'est foul le poignet, la harpe ne paratra pas 
la rptition, parce qu'il lui faut du temps pour tudier sa partie,
etc., etc. On commence cependant, les notes sont lues, tant bien que
mal, dans un mouvement plus lent du double que celui de l'auteur; rien
n'est affreux pour lui comme cet alanguissement du rhythme! Peu  peu
son instinct reprend le dessus, son sang chauff l'entrane, il
prcipite la mesure et revient malgr lui au mouvement du morceau; alors
le gchis se dclare, un formidable charivari lui dchire les oreilles
et le coeur; il faut s'arrter et reprendre le mouvement lent, et exercer
fragments par fragments ces longues priodes dont, tant de fois
auparavant, avec d'autres orchestres, il a guid la course libre et
rapide. Cela ne suffit pas encore; malgr la lenteur du mouvement, des
discordances tranges se font entendre dans certaines parties
d'instruments  vent: il veut en dcouvrir la cause: Voyons les
trompettes seules!..... Que faites-vous l? Je dois entendre une tierce,
et vous produisez un accord de seconde. La deuxime trompette en _ut_ a
un _r_, donnez-moi votre _r_!... Trs-bien! La premire a un _ut_ qui
produit _fa_, donnez-moi votre _ut_! Fi!... l'horreur! vous me faites un
_mi b_!

--Non, monsieur, je fais ce qui est crit!

--Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!

--Cependant je suis sr de faire l'_ut_!

--En quel ton est la trompette dont vous vous servez?

--En _mi b_!

--Eh! parlez donc, c'est l qu'est l'erreur, vous devez prendre la
trompette en _fa_.

--Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.

--Allons! quel diable de vacarme faites-vous l-bas, vous, le timbalier!

--Monsieur j'ai _un fortissimo_.

--Point du tout, c'est un _mezzo forte_, il n'y a pas deux F, mais un M
et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut
employer l les baguettes  tte d'ponge; c'est une diffrence du noir
au blanc.

--Nous ne connaissons pas cela, dit le matre de chapelle;
qu'appelez-vous des baguettes  tte d'ponge? nous n'avons jamais vu
qu'une seule espce de baguettes.

--Je m'en doutais; j'en ai apport de Paris. Prenez-en une paire que
j'ai dpose l sur cette table. Maintenant, y sommes-nous?... Mon Dieu!
c'est vingt fois trop fort! Et les sourdines que vous n'avez pas
prises!...

--Nous n'en avons pas, le garon d'orchestre a oubli d'en mettre sur
les pupitres; on s'en procurera demain, etc., etc.

Aprs trois ou quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on
n'a pas pu rendre un seul morceau intelligible. Tout est bris,
dsarticul, faux, froid, plat, bruyant discordant, hideux! Et il faut
laisser sur une pareille impression soixante ou quatre-vingts musiciens
qui s'en vont, fatigus et mcontents, dire partout qu'ils ne savent pas
ce que cela veut dire, que cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils
n'ont jamais rien essuy de pareil. Le lendemain le progrs se manifeste
 peine; ce n'est gure que le troisime jour qu'il se dessine
formellement. Alors, seulement, le pauvre compositeur commence 
respirer; les harmonies bien poses deviennent claires, les rhythmes
bondissent, les mlodies pleurent et sourient; la masse unie, compacte,
s'lance hardiment; aprs tant de ttonnements, tant de bgayements,
l'orchestre grandit, il marche, il parle, il devient homme!
L'intelligence ramne le courage aux musiciens tonns; l'auteur demande
une quatrime preuve; ses interprtes, qui,  tout prendre, sont les
meilleures gens du monde, l'accordent avec empressement. Cette fois,
_fiat lux_! Attention aux nuances! Vous n'avez plus peur?--Non!
donnez-nous le vrai mouvement?--Via! Et la lumire se fait, l'art
apparat, la pense brille, l'oeuvre est comprise! Et l'orchestre se
lve, applaudissant et saluant le compositeur; le matre de chapelle
vient le fliciter; les curieux qui se tenaient cachs dans les coins
obscurs de la salle, s'approchent, montent sur le thtre et changent
avec les musiciens des exclamations de plaisir et d'tonnement, en
regardant d'un oeil surpris le matre tranger qu'ils avaient d'abord
pris pour un fou ou un barbare. C'est maintenant qu'il aurait besoin de
repos. Qu'il s'en garde bien, le malheureux! C'est l'heure pour lui de
redoubler de soins et d'attention. Il doit revenir avant le concert,
pour surveiller la disposition des pupitres, inspecter les parties
d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne sont point mlanges. Il doit
parcourir les rangs, un crayon rouge  la main, et marquer sur la
musique des instruments  vent les dsignations de tons usites en
Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en France; mettre partout:
_in C_, _in D_, _in Des_, _in Fis_, au lieu de en _ut_, en _r_, en _r
bmol_, en _fa dise_. Il a  transposer pour le hautbois un solo de cor
anglais, parce que cet instrument ne se trouve pas dans l'orchestre
qu'il va diriger, et que l'excutant hsite souvent  transposer
lui-mme. Il faut qu'il aille faire rpter isolment les choeurs et les
chanteurs, s'ils ont manqu d'assurance. Mais le public arrive, l'heure
sonne; extnu, abm de fatigues de corps et d'esprit, le compositeur
se prsente au pupitre-chef, se soutenant  peine, incertain, teint,
dgot, jusqu'au moment o les applaudissements de l'auditoire, la
verve des excutants, l'amour qu'il a pour son oeuvre le transforment
tout  coup en machine lectrique, d'o s'lancent invisibles, mais
relles, de foudroyantes irradiations. Et la compensation commence. Ah!
c'est alors, j'en conviens, que l'auteur-directeur vit d'une vie aux
virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur
de _jouer de l'orchestre_! Comme il presse, comme il embrasse, comme il
treint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui
revient; il a l'oeil partout; il indique d'un regard les entres vocales
et instrumentales, en haut, en bas,  droite,  gauche; il jette avec
son bras droit de terribles accords qui semblent clater au loin comme
d'harmonieux projectiles: puis il arrte, dans les points d'orgue, tout
ce mouvement qu'il a communiqu; il enchane toutes les attentions; il
suspend tous les bras, tous les souffles, coute un instant le
silence... et redonne plus ardente carrire au tourbillon qu'il a
dompt.

    Luctantes ventos tempestatesque sonoras
    Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat.

Et dans les grands adagio, est-il heureux de se bercer mollement sur son
beau lac d'harmonie! prtant l'oreille aux cent voix enlaces qui
chantent ses hymnes d'amour ou semblent confier ses plaintes du prsent,
ses regrets du pass,  la solitude et  la nuit. Alors souvent, mais
seulement alors, l'auteur-chef oublie compltement le public; il
s'coute, il se juge; et si l'motion lui arrive, partage par les
artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des impressions de
l'auditoire, trop loign de lui. Si son coeur a frissonn au contact de
la potique mlodie, s'il a senti cette ardeur intime qui annonce
l'incandescence de l'me, le but est atteint, le ciel de l'art lui est
ouvert, qu'importe la terre!...

Puis  la fin de la soire, quand le grand succs est obtenu, sa joie
devient centuple, partage qu'elle est par tous les amours-propres
satisfaits de son arme. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous tes
princes et rois par la grce de Dieu, vous naissez sur les marches du
trne; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conqurir pour
rgner. Mais mme les fatigues et les dangers de la lutte ajoutent 
l'clat et  l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-tre
plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.

Voil, mon cher Liszt, une longue digression, et j'allais oublier, en
causant avec toi, de continuer le rcit de mon voyage. J'y reviens.

Pendant les quelques jours que je passai  Stuttgart  attendre les
lettres de Weimar, la socit de la Redoute, dirige par Lindpaintner,
donna un concert brillant o j'eus l'occasion d'observer une seconde
fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en
gnral les conceptions les plus colossales de l'immense Beethoven.
L'ouverture de _Lonore_, morceau vraiment monumental, excut avec une
prcision et une verve rares, fut  peine applaudie, et j'entendis le
soir,  la table d'hte, un monsieur se plaindre de ce qu'on ne donnait
pas les symphonies de Haydn au lieu de cette _musique violente o il
n'y a point de chant!!!_... Franchement, nous n'avons plus de ces
bourgeois-l  Paris!...

Une rponse favorable m'tant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le matre de
chapelle, Strauss[85], m'apprit que j'aurais  attendre pour cela huit
ou dix jours,  cause d'un engagement pris par le thtre avec un
fltiste pimontais. En consquence, plein de respect pour la grande
flte, je me htai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien
froide, bien plane, bien carre. Je ne crois pas que la passion de la
musique empche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse
Acadmie de chant, un assez bon thtre et un petit orchestre
trs-intelligent. La direction de l'Acadmie de chant et celle de
l'orchestre sont confies  Lachner jeune, frre du clbre compositeur.
C'est un artiste doux et timide, plein de modestie et de talent. Il
m'eut bien vite organis un concert. Je ne me souviens plus de la
composition du programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer
ma deuxime symphonie (_Harold_) en entier, et que ds la premire
rptition je dus supprimer le finale (l'_Orgie_)  cause des trombones
manifestement incapables de remplir le rle qui leur est confi dans ce
morceau. Lachner s'en montra tout chagrin, dsireux qu'il tait,
disait-il, de connatre le tableau tout entier. Je fus oblig d'insister
en l'assurant que ce serait folie d'ailleurs, indpendamment de
l'insuffisance des trombones, d'esprer l'effet de ce finale avec un
orchestre si peu fourni de violons. Les trois premires parties de la
symphonie furent bien rendues et produisirent sur le public une vive
impression. La grande duchesse Amlie, qui assistait au concert,
remarqua, m'a-t-on dit, le coloris de la _Marche des plerins_, et
surtout celui de la _Srnade dans les Abruzzes_, o elle crut
retrouver le calme heureux des belles nuits italiennes. Le solo d'alto
avait t jou avec talent par un des altos de l'orchestre, qui n'a
cependant pas de prtentions  la virtuosit.

J'ai trouv  Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
joue mdiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a
pas d'ophiclde; Lachner, pour remplacer cet instrument employ dans
toutes les grandes partitions modernes, s'est vu oblig de faire faire
un trombone  cylindres, descendant  l'_ut_ et au _si_ graves. Il tait
plus simple, ce me semble, de faire venir un ophiclde, et,
musicalement parlant, c'et t beaucoup mieux, car ces deux instruments
ne se ressemblent gure. Je n'ai pu entendre qu'une rptition de
l'Acadmie de chant; les amateurs qui la composent ont gnralement
d'assez belles voix, mais ils sont loin d'tre tous musiciens et
lecteurs.

Mademoiselle Sabine Heinefetter a donn, pendant mon sjour  Manheim,
une reprsentation de _Norma_. Je ne l'avais pas entendue depuis qu'elle
a quitt le Thtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la puissance
et une certaine agilit: elle la force un peu parfois, et ses notes
hautes deviennent bien souvent difficiles  supporter; telle qu'elle
est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi les
cantatrices allemandes; elle sait chanter.

Je me suis beaucoup ennuy  Manheim, malgr les soins et les attentions
d'un Franais, M. Dsir Lemire, que j'avais rencontr quelquefois 
Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est ais de voir aux allures
des habitants,  l'aspect mme de la ville, qu'on est l tout  fait
tranger au mouvement de l'art, et que la musique y est considre
seulement comme un assez agrable dlassement dont on use volontiers aux
heures de loisir laisses par les affaires. En outre, il pleuvait
continuellement; j'tais voisin d'une horloge dont la cloche avait pour
rsonnance harmonique la tierce mineure[86], et d'une tour habite par
un mchant pervier, dont les cris aigus et discordants me vrillaient
l'oreille du matin au soir. J'tais impatient aussi de voir la ville des
potes o me pressaient d'arriver les lettres du matre de chapelle, mon
compatriote Chlard, et celles de Lobe, ce type du vritable musicien
allemand dont tu as pu, je le sais, apprcier le mrite et la chaleur
d'me.

Me voil de nouveau sur le Rhin!--Je rencontre Guhr.--Il recommence 
jurer.--Je le quitte.--Je revois un instant,  Francfort, notre ami
Hiller.--Il m'annonce qu'il va faire excuter son oratorio de la _Chute
de Jrusalem_...--Je pars, nanti d'un trs-beau mal de gorge.--Je
m'endors en route.--Un rve affreux... que tu ne sauras pas.--Voil
Weimar. Je suis trs-malade.--Lobe et Chlard essayent inutilement de me
remonter.--Le concert se prpare.--On annonce la premire
rptition.--La joie me revient.--Je suis guri.

 la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
m'annonce une ville littraire, une ville artiste! Son aspect rpond
parfaitement  l'ide que je m'en tais faite, elle est calme,
lumineuse, are, pleine de paix et de rverie: des alentours charmants,
de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes valles. Comme le
coeur me bat en la parcourant! Quoi! c'est l le pavillon de Goethe! Voil
celui o feu le Grand-Duc aimait  venir prendre part aux doctes
entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription latine
fut trace sur ce rocher par l'auteur de _Faust_! Est-il possible? ces
deux petites fentres donnent de l'air  la pauvre mansarde qu'habita
Schiller! C'est dans cet humble rduit que le grand pote de tous les
nobles enthousiasmes crivit _Don Carlos_, _Marie Stuart_, _les
Brigands_, _Wallestein_! C'est l qu'il a vcu comme un simple tudiant!
Ah! je n'aime pas Goethe d'avoir souffert cela! Lui qui tait riche,
ministre d'tat... ne pouvait-il changer le sort de son ami le pote?...
ou cette illustre amiti n'eut-elle rien de rel!... Je crains qu'elle
ait t vraie du ct de Schiller seulement! Goethe s'aimait trop: il
chrissait trop aussi son damn fils Mphisto; il a vcu trop vieux: il
avait trop peur de la mort.

Schiller! Schiller! tu mritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent
quitter ces troites fentres, cette obscure maison, ce toit misrable
et noir; il est une heure du matin, la lune brille, le froid est
intense. Tout se tait; ils sont tous morts... Peu  peu ma poitrine se
gonfle; je tremble; cras de respect, de regrets et de ces affections
infinies que le gnie  travers la tombe inflige quelquefois  d'obscurs
survivants, je m'agenouille auprs de l'humble seuil, et, souffrant,
admirant, aimant, adorant, je rpte: Schiller!... Schiller!...
Schiller!...

Que te dire maintenant, cher, du vritable sujet de ma lettre? j'en suis
si loin. Attends, je vais, pour rentrer dans la prose et me calmer un
peu, penser  un autre habitant de Weimar,  un homme d'un grand talent,
qui faisait des messes, de beaux septuors, et jouait svrement du
piano,  Hummel... C'est fait, me voil raisonnable!

Chlard, en sa qualit d'artiste d'abord, de Franais et d'ancien ami
ensuite, a tout fait pour m'aider  parvenir  mon but. L'intendant, M.
le baron de Spiegel, entrant dans ses vues bienveillantes, a mis  ma
disposition le thtre et l'orchestre; je ne dis pas les choeurs, car il
n'aurait probablement pas os m'en parler. Je les avais entendus en
arrivant, dans _le Vampire_ de Marschner; on ne se figure pas une telle
collection de malheureux, braillant hors du ton et de la mesure. Je ne
connaissais rien de pareil. Et les cantatrices! oh! les pauvres femmes!
Par galanterie, n'en parlons pas. Mais il y a l une basse qui
remplissait le rle du Vampire; tu devines que je veux parler de Gnast!
N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force du terme?... Il
est surtout tragdien; et j'ai bien regrett de ne pouvoir rester plus
longtemps  Weimar, pour lui voir jouer le rle de Lear, dans la
tragdie de Shakespeare, qu'on montait au moment de mon dpart.

La chapelle est bien compose; mais pour me faire fte, Chlard et Lobe
se mirent en qute d'instruments  cordes qu'on pouvait ajouter  ceux
qu'elle possde, et ils me prsentrent un actif de vingt-deux violons,
sept altos, sept violoncelles et sept contre-basses. Les instruments 
vent taient au grand complet; j'ai remarqu parmi eux une excellente
premire clarinette et une trompette  cylindres (Sachce) d'une force
extraordinaire. Il n'y avait pas de cor anglais:--j'ai d transposer sa
partie pour une clarinette; pas de harpe:--un trs-aimable jeune homme,
M. Montag, pianiste de mrite et musicien parfait, a bien voulu arranger
les deux parties de harpe pour un seul piano et les jouer lui-mme; pas
d'ophiclde:--on l'a remplac par un bombardon assez fort. Plus rien
alors ne manquait et nous avons commenc les rptitions. Il faut te
dire que j'avais trouv  Weimar, chez les musiciens, une passion
trs-dveloppe pour mon ouverture des _Francs-Juges_ qu'ils avaient
dj excute quelquefois. Ils taient donc on ne peut mieux disposs;
aussi ai-je t rellement heureux, contre l'ordinaire, pendant les
tudes de la _Symphonie fantastique_, que j'avais encore choisie,
d'aprs leur dsir. C'est une joie extrme, mais bien rare, d'tre ainsi
compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent
sur la chapelle et quelques amateurs assistant  la rptition, le
premier morceau (_Rveries-Passions_) et le troisime (_Scne aux
champs_). Celui-ci surtout semblait,  sa proraison, avoir oppress
toutes les poitrines, et aprs le dernier roulement de tonnerre,  la
fin du solo du ptre abandonn, quand l'orchestre rentrant semble
exhaler un profond soupir et s'teindre, j'entendis mes voisins soupirer
aussi sympathiquement, en se rcriant, etc., etc. Chlard, lui, se
dclara partisan de la _Marche au supplice_ avant tout. Quant au public,
il parut prfrer le _Bal_ et la _Scne aux champs_. L'ouverture des
_Francs-Juges_ fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est
bien aise de revoir. Bon, me voil encore sur le point de manquer de
modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs
applaudissements, des rappels, des chambellans qui viennent complimenter
le compositeur de la part de Leurs Altesses, des nouveaux amis qui
l'attendent  la sortie du thtre pour l'embrasser et qui le gardent
bon gr mal gr jusqu' trois heures du matin; si je te dcris enfin un
succs, on me trouvera fort inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens,
malgr ma philosophie, cela m'pouvante, et je m'arrte l. Adieu.




 STPHEN HELLER,

QUATRIME LETTRE

Leipzig


Vous avez ri, sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma
dernire lettre, au sujet de la grande duchesse Stphanie que j'ai
appele Amlie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me dsole pas trop
des reproches d'ignorance et de lgret que cette erreur va m'attirer.
Si j'avais appel Franois ou Georges l'empereur Napolon,  la bonne
heure! mais il est bien permis,  la rigueur, de changer le nom, tout
gracieux qu'il soit, de la souveraine de Manheim.--D'ailleurs
Shakespeare l'a dit:

    What's in a name? that we call a rose
    By any other name would smell as sweet!

_Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose n'exhalerait
pas, sous un autre nom, de moins doux parfums._

En tous cas, je demande humblement pardon  Son Altesse, et, si elle me
l'accorde, comme je l'espre, je me moquerai bien de vos moqueries.

En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisment
visiter tait Leipzig. J'hsitais pourtant  m'y prsenter, malgr la
dictature dont y tait investi Flix Mendelssohn et les relations
amicales qui nous lirent ensemble,  Rome, en 1831. Nous avons suivi
dans l'art, depuis cette poque, deux lignes si divergentes, que je
craignais, j'en conviens, de ne pas trouver en lui de bien vives
sympathies. Chlard, qui le connat, me fit rougir de mon doute, et je
lui crivis. Sa rponse ne se fit pas attendre; la voici:

Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de coeur de votre bonne lettre
et de ce que vous avez encore conserv le souvenir de notre amiti
_romaine_! Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me rjouis de pouvoir
vous le dire bientt de vive voix. Tout ce que je puis faire pour rendre
votre sjour  Leipzig heureux et agrable, je le ferai comme un plaisir
et comme un devoir. Je crois pouvoir vous assurer que vous serez content
de la ville, c'est--dire des musiciens et du public. Je n'ai pas voulu
vous crire sans avoir consult plusieurs personnes qui connaissent
Leipzig mieux que moi, et toutes m'ont confirm dans l'opinion o je
suis que vous y ferez un excellent concert. Les frais de l'orchestre, de
la salle, des annonces, etc., sont de 110 cus: la recette peut s'lever
de 6  800 cus. Vous devrez tre ici et arrter le programme, et tout
ce qui est ncessaire au moins dix jours d'avance. En outre, les
directeurs de la socit des concerts d'abonnement me chargent de vous
demander si vous voulez faire excuter un de vos ouvrages dans le
concert qui sera donn le 22 fvrier au bnfice des pauvres de la
ville. J'espre que vous accepterez leur proposition aprs le concert
que vous aurez donn vous-mme. Je vous engage donc  venir ici aussitt
que vous pourrez quitter Weimar. Je me rjouis de pouvoir vous serrer la
main et vous dire: _Willkommen_ en Allemagne. Ne riez pas de mon
mchant franais comme vous faisiez  Rome, mais continuez d'tre mon
bon ami[87], comme vous l'tiez alors et comme je serai toujours votre
dvou.

FLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY.

Pouvais-je rsister  une invitation conue en pareils termes?... Je
partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis
que j'y laissais.

Ma liaison avec Mendelssohn avait commenc  Rome d'une faon assez
bizarre.  notre premire entrevue, il me parla de ma cantate de
_Sardanapale_, couronne  l'Institut de Paris, et dont mon co-laurat
Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant manifest
moi-mme une vritable aversion pour le premier allegro de cette
cantate:

-- la bonne heure, s'cria-t-il plein de joie, je vous fais mon
compliment... sur votre got! J'avais peur que vous ne fussiez content
de cet allegro; franchement il est bien misrable!

Nous faillmes nous quereller le lendemain, parce que j'avais parl avec
enthousiasme de Gluck, et qu'il me rpondit d'un ton railleur et
surpris:

--Ah! vous aimez Gluck!

Ce qui semblait vouloir dire: Comment un musicien tel que vous tes,
a-t-il assez d'lvation dans les ides, un assez vif sentiment de la
grandeur du style et de la vrit d'expression, pour aimer Gluck? J'eus
bientt l'occasion de me venger de cette petite incartade. J'avais
apport de Paris l'air d'_Asteria_ dans l'opra italien de _Telemaco_;
morceau admirable, mais peu connu! J'en plaai sur le piano de Montfort
un exemplaire manuscrit sans nom d'auteur, un jour o nous attendions la
visite de Mendelssohn. Il vint. En apercevant cette musique qu'il prit
pour un fragment de quelque opra italien moderne, il se mit en devoir
de l'excuter, et, aux quatre dernires mesures,  ces mots: _O giorno!
o dolce sguardi! o rimembranza! o amor!_ dont l'accent musical est
vraiment sublime, comme il les parodiait d'une faon grotesque en
contrefaisant Rubini, je l'arrtai, et d'un air confondu d'tonnement:

--Ah! vous m'aimez pas Gluck, lui dis-je.

--Comment Gluck!

--Hlas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini,
ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je le connais mieux que vous,
et que je suis de votre opinion... plus que vous-mme!

Un jour, je vins  parler du mtronome et de son utilit.

--Pourquoi faire le mtronome? se rcria vivement Mendelssohn, c'est un
instrument trs-inutile. Un musicien qui,  l'aspect d'un morceau n'en
devine pas tout d'abord le mouvement, est une ganache.

J'aurais pu lui rpondre qu'il y avait beaucoup de ganaches; mais je me
tus.

Je n'avais encore alors presque rien produit. Mendelssohn ne connaissait
que mes _Mlodies Irlandaises_ avec accompagnement de piano. M'ayant
demand un jour  voir la partition de l'ouverture du _Roi Lear_ que je
venais d'crire  Nice, il la lut d'abord attentivement et lentement,
puis au moment de mettre les doigts sur le piano pour l'excuter (ce
qu'il fit avec un talent incomparable):

--Donnez-moi bien votre mouvement, me dit-il.

--Pourquoi faire? Ne m'avez-vous pas dit hier que tout musicien qui, 
l'aspect d'un morceau, n'en devinait pas le mouvement, tait une
ganache?

Il ne voulait pas le laisser voir, mais ces ripostes, ou plutt ces
bourrades inattendues lui dplaisaient fort[88].

Il ne prononait jamais le nom de Sbastien Bach sans y ajouter
ironiquement _votre petit lve_! Enfin, c'tait un porc-pic, ds
qu'on parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne
pas se blesser. Dou d'un excellent caractre, d'une humeur douce et
charmante, il supportait aisment la contradiction sur tout le reste, et
j'abusais  mon tour de sa tolrance dans les discussions philosophiques
et religieuses que nous levions quelquefois.

Un soir, nous explorions ensemble les thermes de Caracalla, en dbattant
la question du mrite ou du dmrite des actions humaines et de leur
rmunration pendant cette vie. Comme je rpondais par je ne sais quelle
normit  l'nonc de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le
pied vint  lui manquer, et le voil roulant, avec force contusions et
meurtrissures, dans les ruines d'un trs-raide escalier.

--Admirez la justice divine, lui dis-je en l'aidant  se relever, c'est
moi qui blasphme, et c'est vous qui tombez.

Cette impit, accompagne de grands clats de rire, lui parut trop
forte apparemment, et depuis lors les discussions religieuses furent
toujours cartes. C'est  Rome que j'apprciai pour la premire fois
ce dlicat et fin tissu musical, diapr de si riches couleurs, qui a
nom: Ouverture de la _Grotte de Fingal_. Mendelssohn venait de le
terminer, et il m'en donna une ide assez exacte; telle est sa
prodigieuse habilet  rendre sur le piano les partitions les plus
compliques. Souvent, aux jours accablants de sirocco, j'allais
l'interrompre dans ses travaux (car c'est un producteur infatigable); il
quittait alors la plume de trs-bonne grce, et me voyant tout gonfl de
spleen, cherchait  l'adoucir en me jouant ce que je lui dsignais parmi
les oeuvres des matres que nous aimions tous les deux. Combien de fois
hargneusement couch sur son canap, j'ai chant l'air d'_Iphignie en
Tauride_: _D'une image, hlas! trop chrie_ qu'il accompagnait,
dcemment assis devant son piano. Et il s'criait: C'est beau cela!
c'est beau! Je l'entendrais sans me lasser du matin au soir, toujours,
toujours! Et nous recommencions. Il aimait aussi beaucoup  me faire
murmurer, avec ma voix ennuye et dans cette position horizontale, deux
ou trois mlodies que j'avais crites sur des vers de Moore, et qui lui
plaisaient. Mendelssohn a toujours eu une certaine estime pour mes...
chansonnettes. Aprs un mois de ces relations, qui avaient fini par
devenir pour moi si pleines d'intrt, Mendelssohn disparut sans me dire
adieu, et je ne le revis plus. Sa lettre, que je viens de vous citer,
dut en consquence me causer, et me causa rellement, une trs-agrable
surprise. Elle semblait rvler en lui une bont d'me, une amnit de
moeurs que je ne lui avais pas connues; je ne tardai pas  reconnatre,
en arrivant  Leipzig, que ces qualits excellentes taient devenues les
siennes en effet. Il n'a rien perdu toutefois de l'inflexible rigidit
de ses principes d'art, mais il ne cherche point  les imposer
violemment, et il se borne, dans l'exercice de ses fonctions de matre
de chapelle,  mettre en vidence ce qu'il juge beau, et  laisser dans
l'ombre ce qui lui parat mauvais ou d'un pernicieux exemple. Seulement
il aime toujours un peu trop les morts.

La Socit des concerts d'abonnement dont il m'avait parl est fort
nombreuse et on ne peut mieux compose; elle possde une magnifique
Acadmie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle du
Gewandhaus, d'une sonorit parfaite. C'tait dans ce vaste et beau local
que je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant de
voiture; et je tombai prcisment au milieu de la rptition gnrale de
l'oeuvre nouvelle de Mendelssohn (_Walpurgis Nacht_). Je fus rellement
merveill de prime abord du beau timbre des voix, de l'intelligence des
chanteurs, de la prcision et de la verve de l'orchestre et surtout de
la splendeur de la composition.

J'incline fort  regarder cette espce d'oratorio (_la Nuit du Sabbat_)
comme ce que Mendelssohn a produit de plus achev jusqu' ce jour[89].
Le pome est de Goethe et n'a rien de commun avec la scne du Sabbat de
_Faust_. Il s'agit des assembles nocturnes que tenait sur les
montagnes, aux premiers temps du christianisme, une secte religieuse
fidle aux anciens usages, alors mme que les sacrifices sur les hauts
lieux eurent t interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits
destines  l'oeuvre sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en
grand nombre, des sentinelles armes, couvertes de dguisements
tranges.  un signal convenu, et quand le prtre, montant  l'autel,
entonnait l'hymne sacr, cette troupe, d'aspect diabolique, agitant d'un
air terrible ses fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes
sortes de bruits et de cris pouvantables, pour couvrir la voix du
choeur religieux et effrayer les profanes qui eussent t tents
d'interrompre la crmonie. C'est de l sans doute qu'est venu l'usage
dans la langue franaise d'employer le mot sabbat comme synonyme de
grand bruit nocturne. Il faut entendre la musique de Mendelssohn pour
avoir une ide des ressources varies que ce pome offrait  un habile
compositeur. Il en a tir un parti admirable. Sa partition est d'une
clart parfaite, malgr sa complexit; les effets de voix et
d'instruments s'y croisent dans tous les sens, se contrarient, se
heurtent, avec un dsordre apparent qui est le comble de l'art. Je
citerai surtout, comme des choses magnifiques en deux genres opposs, le
morceau mystrieux du placement des sentinelles, et le choeur final, o
la voix du prtre s'lve par intervalles, calme et pieuse, au-dessus du
fracas infernal de la troupe des faux dmons et des sorciers. On ne sait
ce qu'il faut le plus louer dans ce finale, ou de l'orchestre ou du
choeur, ou du mouvement tourbillonnant de l'ensemble!

Au moment o Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait
du pupitre, je m'avanai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne
pouvait tre mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant,
aprs les premiers mots changs, la mme pense triste nous frappa tous
les deux simultanment:

--Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rv ensemble
dans la plaine de Rome!

--Oui, et dans les thermes de Caracalla!

--Oh! toujours moqueur! toujours prt  rire de moi!

--Non, non, je ne raille plus gure; c'tait pour prouver votre
mmoire, et voir si vous m'aviez pardonn mes impits. Je raille si
peu, que, ds notre premire entrevue, je vais vous prier
trs-srieusement de me faire un cadeau auquel j'attache le plus grand
prix.

--Qu'est-ce donc?

--Donnez-moi le bton avec lequel vous venez de conduire la rptition
de votre nouvel ouvrage.

--Oh! bien volontiers,  condition que vous m'enverrez le vtre.

--Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens.

Et aussitt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apport. Le
lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chne avec la
lettre suivante, que _le dernier des Mohicans_, je l'espre, n'et pas
dsavoue:

Au chef Mendelssohn!

Grand chef! nous nous sommes promis d'changer nos tomahawcks[90];
voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws[91]
seules et les visages ples[92] aiment les armes ornes. Sois mon frre!
et quand le Grand Esprit nous aura envoys chasser dans le pays des
mes, que nos guerriers suspendent nos tomahawcks unis  la porte du
conseil.

Tel est dans toute sa simplicit le fait qu'une malice bien _innocente_
a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn, lorsqu'il s'est
agi, quelques jours aprs, d'organiser mon concert, s'est en effet
comport en frre  mon gard. Le premier artiste qu'il me prsenta
comme son _fidus Achates_, fut le matre de concert David, musicien
minent, compositeur de mrite et violoniste distingu. M. David, qui
parle d'ailleurs parfaitement le franais, me fut d'un trs-grand
secours.

L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de
Francfort et de Stuttgard; mais comme la ville ne manque pas de
ressources instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre
des violons fut en consquence port  vingt-quatre, innovation qui, je
l'ai su plus tard, a caus l'indignation de deux ou trois critiques dont
le _sige tait dj fait_. Vingt-quatre violons au lieu de seize qui
avaient suffi jusque-l  l'excution des symphonies de Mozart et de
Beethoven! Quelle insolente prtention!... Nous essaymes en vain de
nous procurer encore trois instruments indiqus et mis en vidence dans
plusieurs de mes morceaux (autre crime norme): il fut impossible de
trouver le cor anglais, l'ophiclde et la harpe. Le cor anglais
(l'instrument) tait si mauvais, si dlabr, et par suite si
extraordinairement faux, que, malgr le talent de l'artiste qui le
jouait, nous dmes renoncer  nous en servir, et donner son solo  la
premire clarinette.

L'ophiclde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me
prsenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicldes franais; il
n'avait presque point de son. Il fut donc considr comme non avenu; on
le remplaa tant bien que mal par un quatrime trombone. Pour la harpe,
on n'y pouvait songer; car six mois auparavant, Mendelssohn, ayant voulu
faire entendre  Leipzig des fragments de son _Antigone_, fut oblig de
faire venir des harpes de Berlin. Comme on m'assurait qu'il en avait t
mdiocrement satisfait, j'crivis  Dresde, et Lipinski, un grand et
digne artiste dont j'aurai bientt l'occasion de parler, m'envoya le
harpiste du thtre. Il ne s'agissait plus que de trouver l'instrument.
Aprs des courses inutiles chez divers facteurs et marchands de musique,
Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur possdait une harpe, et il obtint
de lui qu'elle nous ft prte pour quelques jours. Mais, admirez mon
malheur, la harpe apporte et bien garnie de cordes neuves, il se trouva
que M. Richter (le harpiste de Dresde qui s'tait si obligeamment rendu
 Leipzig sur l'invitation de Lipinski) tait un pianiste trs-habile,
qu'il jouait en outre fort bien du violon, mais qu'il ne jouait presque
pas de la harpe. Il en avait tudi le mcanisme depuis dix-huit mois
seulement, et pour parvenir  excuter les arpges les plus simples, qui
servent communment  l'accompagnement du chant dans les opras
italiens. De sorte qu' l'aspect des traits diatoniques et des dessins
chantants qui se rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui
manqua tout  fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du
concert pour reprsenter les solos de la harpe, et assurer ses entres.
Quel embarras pour si peu de chose!

Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvnients,
les rptitions commencrent. La disposition de l'orchestre dans cette
belle salle est si excellente, les rapports de chaque excutant avec le
chef sont si aiss, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont
t accoutums par Mendelssohn et David  apporter aux tudes une telle
attention, que deux rptitions suffirent  monter un long programme, o
figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du _Roi
Lear_, des _Francs-Juges_ et la _Symphonie fantastique_. David avait en
outre consenti  jouer le _solo_ de violon (_Rverie et Caprice_) que
j'crivis il y a deux ans pour Artt, et dont l'orchestration est assez
complique. Il l'excuta suprieurement aux grands applaudissements de
l'assemble.

Quant  l'orchestre, dire qu'il fut irrprochable, aprs deux
rptitions seulement, dans l'excution des pices que je viens de
citer, c'est en faire un grand loge. Tous les musiciens de Paris et
bien d'autres encore, seront, je crois, de cet avis.

Cette soire jeta le trouble dans les consciences musicales des
habitants de Leipzig, et, autant qu'il m'a t permis d'en juger par la
polmique des journaux, des discussions en sont rsultes aussi
violentes, tout au moins, que celles dont les mmes ouvrages furent le
sujet  Paris, il y a quelque dix ans. Pendant qu'on dbattait ainsi la
moralit de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient
de belles actions, les autres de crimes prmdits, je fis le voyage de
Dresde, que j'aurai bientt  raconter. Mais pour ne pas scinder le
rcit de mes expriences  Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire
ce qu'il advint,  mon retour, du concert au bnfice des pauvres, dont
Mendelssohn m'avait parl dans sa lettre, et auquel j'avais promis de
prendre part.

Cette soire tant organise par la Socit des concerts tout entire,
j'avais  ma disposition la riche et puissante Acadmie de chant dont je
vous ai fait dj un loge si mrit. Je n'eus garde, vous le pensez
bien, de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux
directeurs de la socit le finale  trois choeurs de _Romo et
Juliette_, dont la traduction allemande avait t faite  Paris par le
professeur Duesberg. Il y avait  mettre seulement cette traduction en
rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un long et pnible
travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas t bien observe par
les copistes dans leur distribution de syllabes longues et brves, il en
rsulta pour les chanteurs des difficults telles que Mendelssohn fut
oblig de perdre son temps  la rvision du texte et  la correction de
ce que ces fautes prsentaient de plus choquant. Il eut, en outre, 
exercer le choeur pendant prs de huit jours. (Huit rptitions d'un
choeur aussi nombreux coteraient  Paris 4,800 francs. Et l'on me
demande quelquefois pourquoi, dans mes concerts, je ne donne pas _Romo
et Juliette_!) Cette Acadmie, o figurent, il est vrai, quelques
artistes du thtre et les lves de la chapelle de Saint-Thomas, est
compose dans sa presque totalit d'amateurs appartenant aux classes
leves de la socit de Leipzig. Voil pourquoi, ds qu'il s'agit
d'apprendre quelque oeuvre srieuse, on peut en obtenir plus aisment un
grand nombre de rptitions. Quand je revins de Dresde, les tudes
cependant taient loin d'tre termines, le choeur d'hommes surtout
laissait beaucoup  dsirer. Je souffrais de voir un grand matre et un
grand virtuose tel que Mendelssohn, charg de cette tche subalterne de
matre de chant, qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience
inaltrable. Chacune de ses observations est faite avec douceur et une
politesse parfaite, dont on lui saurait plus de gr, si on pouvait
savoir combien, en pareil cas, ces qualits sont rares. Quant  moi,
j'ai t souvent accus d'ingalanterie par nos dames de l'Opra; ma
rputation,  cet gard, est parfaite. Je la mrite, je l'avoue; ds
qu'il s'agit des tudes d'un grand choeur, et avant mme de les
commencer, une sorte de colre anticipe me serre la gorge, ma mauvaise
humeur se manifeste, bien que rien encore n'y ait pu donner lieu, et je
fais comprendre du regard  tous les choristes l'ide de ce Gascon qui,
ayant donn un coup de pied  un petit garon passant inoffensif auprs
de lui, et sur l'observation de celui-ci, _qu'il ne lui avait rien
fait_, rpliqua: Juge un peu, si tu m'avais fait quelque chose!

Cependant aprs deux sances encore, les trois choeurs taient appris, et
le finale, avec l'appui de l'orchestre, et sans aucun doute,
parfaitement march, si un chanteur du thtre, qui, depuis plusieurs
jours, se rcriait sur les difficults du rle du pre Laurence, dont on
l'avait charg, ne ft venu dmolir tout notre difice harmonique lev
 si grand'peine.

J'avais dj remarqu aux rptitions au piano, que ce monsieur (j'ai
oubli son nom) appartenait  la classe nombreuse des musiciens qui ne
savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas 
temps, il se trompait d'intonation, etc.; mais je me disais: Peut-tre
n'a-t-il pas eu le temps d'tudier sa partie, il apprend pour le thtre
des rles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas  bout de
celui-l? Je pensais pourtant bien souvent  Alizard, qui a toujours si
bien dit cette scne, en regrettant fort qu'il ft  Bruxelles et ne st
pas l'allemand. Mais  la rptition gnrale, la veille du concert,
comme ce monsieur n'tait pas plus avanc, et que, de plus, il
grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprcations tudesques,
chaque fois qu'on tait oblig d'arrter l'orchestre  cause de lui, ou
quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience
m'chappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus
s'occuper de mon ouvrage, dont ce rle de basse rendait videmment
l'excution impossible. En rentrant je faisais cette triste rflexion:
Deux compositeurs qui ont appliqu pendant de longues annes ce que la
nature leur a dparti d'intelligence et d'imagination  l'tude de leur
art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et
capables, se seront fatigus pendant huit jours inutilement et auront d
renoncer  la production de l'oeuvre qu'ils avaient adopte,  cause de
l'insuffisance d'un seul homme!  chanteurs qui ne chantez pas, vous
donc aussi vous tes des dieux!... L'embarras de la Socit tait grand
pour remplacer sur le programme ce finale dont la dure est d'une
demi-heure; au moyen d'une rptition supplmentaire, que l'orchestre et
les choeurs voulurent bien faire le matin mme du jour du concert, nous
en vnmes  bout. L'ouverture du _Roi Lear_, que l'orchestre possdait
bien, et l'Offertoire de mon _Requiem_, o le choeur n'a que quelques
notes  chanter, furent substitus au fragment de _Romo_, et excuts
le soir de la faon la plus satisfaisante. Je dois mme ajouter que le
morceau du _Requiem_ produisit un effet auquel je ne m'attendais pas, et
me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un des
compositeurs critiques les plus justement renomms de l'Allemagne[93].

Quelques jours aprs, ce mme Offertoire m'attira un loge sur lequel je
devais bien moins compter; voici comment. J'tais retomb malade 
Leipzig, et quand, au moment de mon dpart, j'en vins  demander ce que
je lui devais au mdecin qui m'avait soign, il me rpondit:

--crivez pour moi sur ce carr de papier le thme de votre Offertoire,
avec votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau
de musique ne m'a autant frapp!

J'hsitais un peu  m'acquitter des soins du docteur d'une semblable
manire, mais il insista, et le hasard m'ayant fourni l'occasion de
rpondre  son compliment par un autre mieux mrit, croiriez-vous que
j'eus la simplicit de ne pas la saisir. J'crivis en tte de la page:
_ M. le docteur Clarus._

--_Carus_, me dit-il, vous mettez  mon nom une _l_ de trop.

Je pensai aussitt: _Patientibus_ Carus _sed_ Clarus _inter doctos_, et
n'osai l'crire[94]...

Il y a des instants o je suis d'une rare stupidit.

Un compositeur virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intresse
vivement  tout ce qui se rattache  son art; je trouve donc fort
naturel que vous m'ayez adress tant de questions au sujet des richesses
musicales de Leipzig; je rpondrai laconiquement  quelques-unes. Vous
me demandez si la grande pianiste madame Clara Schuman a quelque rivale
en Allemagne qu'on puisse dcemment lui opposer?

Je ne crois pas.

Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses ttes de
Leipzig est bon, ou tout au moins port vers ce que vous et moi nous
appelons le beau?

Je ne veux pas.

S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prtend aimer l'art lev
et srieux soit celui-ci: Il n'y pas d'autre Dieu que Bach, et
Mendelssohn est son prophte?

Je ne dois pas.

Si le thtre est bien compos, et si le public a grand tort de s'amuser
aux petits opras de Lortzing qu'on y reprsente souvent?

Je ne puis pas.

Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes  cinq voix,
avec basse continue, qu'on prise si fort  Leipzig?

Je ne sais pas.

Adieu, continuez  crire de beaux caprices comme vos deux derniers, et
que Dieu vous garde des fugues  quatre sujets sur un choral.




 ERNST

CINQUIME LETTRE

Dresde


Vous m'aviez bien recommand, mon cher Ernst, de ne pas m'arrter dans
les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les
capitales seulement m'offriraient les moyens d'excution ncessaires 
mes concerts.

D'autres que vous encore et quelques critiques allemands m'avaient parl
dans le mme sens, et m'ont reproch plus tard de n'avoir pas suivi
leurs avis, et de n'tre pas all d'abord  Berlin ou  Vienne. Mais
vous savez qu'il est toujours plus ais de donner de bons conseils que
de les suivre; et, si je ne me suis pas conform au plan de voyage qui
paraissait a tout le monde le plus raisonnable, c'est que je n'ai pas
pu. D'abord, je n'tais pas le matre de choisir le moment de mon
voyage. Aprs avoir fait  Francfort une visite inutile, comme je l'ai
dit je ne pouvais pas revenir sottement  Paris. J'aurais voulu partir
pour Munich, mais une lettre de Baerman m'annonait que mes concerts ne
pouvaient avoir lieu dans cette ville qu'un mois plus tard, et
Meyerbeer, de son ct m'crivait que la reprise de plusieurs
importants ouvrages allait occuper le thtre de Berlin assez longtemps
pour rendre ma prsence en Prusse inutile  cette poque. Je ne devais
pourtant pas rester oisif; alors, plein du dsir de connatre ce que
possde d'institutions musicales votre harmonieuse patrie, je formai le
projet de tout voir, de tout entendre, et de rduire beaucoup mes
prtentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi me faire
entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes du second
ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exig par la forme et par
le style de quelques-unes de mes partitions; mais je rservais celles-l
pour la fin du voyage, elles devaient former le _forte_ du _crescendo_;
et je pensais qu' tout prendre, cette marche lentement progressive ne
manquait ni de prudence ni d'un certain intrt. En tout cas, je n'ai
pas  me repentir de l'avoir suivie.

Maintenant parlons de Dresde.

J'y tais engag pour deux concerts, et j'allais trouver l choeur,
orchestre, musique d'harmonie, et de plus un clbre tnor: depuis mon
entre en Allemagne, je n'avais point encore vu runies des richesses
pareilles. Je devais en outre rencontrer  Dresde un ami chaud, dvou,
nergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu 
Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur
cet excellent homme mit  me seconder. Sa position de premier matre de
concert, et l'estime gnrale dont jouissent en outre sa personne et son
talent, lui donnent une grande autorit sur les artistes de la chapelle;
et certes il ne se fit pas faute d'en user. Comme j'avais une promesse
de l'intendant M. le baron de Ltichau, pour deux soires, le thtre
tout entier tait  ma disposition, et il ne s'agissait plus que de
veiller  l'excellence de l'excution. Celle que nous obtnmes fut
splendide, et pourtant le programme tait formidable; il contenait:
l'ouverture du _Roi Lear_, la _Symphonie fantastique_, l'_Offertoire_,
le _Sanctus_ et le _Qurens me_ de mon _Requiem_, les deux dernires
parties de ma _Symphonie funbre_, crite, vous le savez, pour deux
orchestres et choeur, et quelques morceaux de chant. Je n'avais pas de
traduction du choeur de la symphonie, mais le rgisseur du thtre, M.
Winkler, homme  la fois spirituel et savant, eut l'extrme obligeance
d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands dont nous avions
besoin, et les tudes du finale purent commencer. Quant aux solos de
chant, ils taient en langues latine, allemande et franaise.
Tichatchek, le tnor dont je parlais tout  l'heure, possde une voix
pure et touchante, qui, chauffe par l'action dramatique, devient en
scne d'une rare nergie. Son style de chant est simple et de bon got,
il est musicien et lecteur consomm. Il se chargea, de prime-abord, du
solo de tnor dans le _Sanctus_, sans mme demander  le voir, sans
rticences, sans grimaces, sans faire le dieu; il aurait pu, comme tant
d'autres en pareil cas, accepter le _Sanctus_ en m'imposant, pour son
succs particulier, quelque cavatine  lui connue; il ne le fit pas; 
la bonne heure, voil qui est tout  fait bien!

Mais la cavatine de _Benvenuto_ qu'il me prit fantaisie d'ajouter au
programme, me donna plus de peine  elle seule que tout le reste du
concert. On n'avait pu la proposer  la prima-donna, madame Devrient, le
tissu mlodique du morceau tant trop haut, et les vocalises trop
lgres pour elle; mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse,  qui
Lipinski l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise,
l'_andante_ trop haut et trop long, l'_allegro_ trop bas et trop court,
elle demandait des coupures, des changements, elle tait enrhume, etc.,
etc.; vous savez par coeur la comdie de la cantatrice qui ne peut ni ne
veut.

Enfin, madame Schubert, femme de l'excellent matre de concert et habile
violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en acceptant,
non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie lui
exagrait les difficults. Elle y fut trs-applaudie. En vrit, il
semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter _Fleuve du
Tage_ que de monter la _Symphonie_ en _ut mineur_.

Lipinski avait tellement excit les amours-propres des musiciens, que
leur dsir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que
ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalit musicale entre les deux
villes) nous fit normment travailler. Quatre longues rptitions
parurent  peine suffisantes, et la chapelle en et elle-mme volontiers
demand une cinquime si le temps ne nous et manqu. Aussi l'excution
s'en ressentit; elle fut excellente. Les choeurs seuls m'avaient effray
 la rptition gnrale; mais deux leons encore avant le concert leur
firent acqurir l'assurance qui leur manquait, et les fragments du
_Requiem_ furent aussi bien rendus que tout le reste. La _Symphonie
funbre_ produisit le mme effet qu' Paris. Le lendemain matin les
musiciens militaires qui l'avaient excute, vinrent pleins de joie me
donner une aubade, qui m'arracha de mon lit, dont j'avais pourtant grand
besoin, et m'obligea, souffrant que j'tais d'une nvralgie  la tte et
de mon ternel mal de gorge, d'aller vider avec eux une petite cuve de
punch.

C'est  ce concert de Dresde que j'ai vu pour la premire fois se
manifester la prdilection du public allemand pour mon _Requiem_;
cependant nous n'avons pas os (le choeur n'tait pas assez nombreux)
aborder les grands morceaux, tels que le _Dies ir_, le _Lacrymosa_,
etc. La _Symphonie fantastique_ plut beaucoup moins  une partie de mes
juges. La classe lgante de l'auditoire, le roi de Saxe et la cour en
tte, fut trs-mdiocrement charme, m'a-t-on dit, de la violence de ces
_passions_, de la tristesse de ces _rves_, et de toutes les
monstrueuses hallucinations du finale. Le _Bal_ et la _Scne aux champs_
seulement trouvrent, je crois, grce devant elle. Quant au public
proprement dit, il se laissa entraner au courant musical, et applaudit
plus chaudement la _Marche au supplice_ et le _Sabbat_ que les trois
autres morceaux. Cependant il tait ais de voir, en somme, que cette
composition, si bien accueillie  Stuttgard, si parfaitement comprise 
Weimar, tant discute  Leipzig, tait peu dans les moeurs musicales et
potiques des habitants de Dresde, qu'elle les dsorientait par sa
dissemblance avec les symphonies  eux connues, et qu'ils en taient
plus surpris que charms, moins mus qu'tourdis.

La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi
et de l'illustre auteur du _Freyschtz_, est maintenant dirige par MM.
Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons gure,  Paris, de
Reissiger, que la douce et mlancolique valse publie sous le titre de:
_Dernire pense de Weber_; on a excut, pendant mon sjour  Dresde,
une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus
grands loges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la
crmonie o cette oeuvre figurait, de cruelles souffrances me retenaient
au lit, et je fus ainsi malheureusement priv de l'entendre. Quant au
jeune matre de chapelle, Richard Wagner, qui a longtemps sjourn 
Paris sans pouvoir parvenir  se faire connatre autrement que par
quelques articles publis dans la _Gazette musicale_, il eut  exercer
pour la premire fois son autorit en m'assistant dans mes rptitions;
ce qu'il fit avec zle et de trs-bon coeur. La crmonie de sa
prsentation  la chapelle et de sa prestation du serment avait eu lieu
le lendemain de mon arrive, et je le retrouvais dans tout l'enivrement
d'une joie bien naturelle. Aprs avoir support en France mille
privations et toutes les douleurs attaches  l'obscurit, Richard
Wagner, tant revenu en Saxe, sa patrie, eut l'audace d'entreprendre et
le bonheur d'achever la composition des paroles et de la musique d'un
opra en cinq actes (_Rienzi_). Cet ouvrage obtint  Dresde un succs
clatant. Bientt aprs suivit le _Vaisseau hollandais_, opra en trois
actes, dont il fit galement la musique et les paroles. Quelle que soit
l'opinion qu'on ait du mrite de ces ouvrages, il faut convenir que les
hommes capables d'accomplir deux fois avec succs ce double travail
littraire et musical ne sont pas communs, et que M. Wagner donnait une
preuve de capacit plus que suffisante pour attirer sur lui l'attention
et l'intrt. C'est ce que le roi de Saxe a parfaitement compris: et le
jour o, donnant  son premier matre de chapelle Richard Wagner pour
collgue, il a ainsi assur l'existence de celui-ci, les amis de l'art
ont d dire  Sa Majest ce que Jean Bart rpondit  Louis XIV annonant
 l'intrpide loup de mer qu'il l'avait nomm chef d'escadre: Sire,
vous avez bien fait!

L'opra de _Rienzi_, excdant de beaucoup la dure assigne
ordinairement aux opras en Allemagne, n'est plus maintenant reprsent
en entier; on joue un soir les deux premiers actes, et un autre soir les
trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu
reprsenter; je n'ai pu la connatre assez  fond, en l'entendant une
fois, pour pouvoir mettre  son sujet une opinion arrte; je me
souviens seulement d'une belle prire chante au dernier acte par Rienzi
(Tichatchek), et d'une marche triomphale bien modele, sans imitation
servile, sur la magnifique marche d'_Olympie_. La partition du _Vaisseau
hollandais_ m'a sembl remarquable par son coloris sombre et certains
effets orageux parfaitement motivs par le sujet; mais j'ai d y
reconnatre aussi un abus du _trmolo_, d'autant plus fcheux qu'il
m'avait dj frapp dans _Rienzi_, et qu'il indique chez l'auteur une
certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en
garde. Le _trmolo_ soutenu est de tous les effets d'orchestre celui
dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention
de la part du compositeur, quand il n'est accompagn en dessus ni en
dessous par aucune ide saillante.

Quoi qu'il en soit, il faut, je le rpte, honorer la pense royale qui,
en lui accordant une protection complte et active a, pour ainsi dire,
sauv un jeune artiste dou de prcieuses facults.

L'administration du thtre de Dresde n'a rien nglig pour donner tout
l'clat possible  la reprsentation des deux ouvrages de Wagner; les
dcors, les costumes et la mise en scne de _Rienzi_, approchent de ce
qu'on a fait de mieux dans ce genre  Paris. Madame Devrient, dont
j'aurai occasion de parler plus longuement  propos de ses
reprsentations  Berlin, joue dans _Rienzi_ le rle d'un jeune garon;
ce vtement ne va plus gure aux contours tant soit peu maternels de sa
personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement place dans le
_Vaisseau hollandais_, malgr quelques poses affectes et les
interjections _parles_ qu'elle se croit oblige d'introduire partout.
Mais un vritable talent bien pur et bien complet, dont l'action sur moi
a t trs-vive, c'est celui de Wechter, qui remplissait le rle du
Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des plus belles que j'aie
entendues, et il s'en sert en chanteur consomm; elle a un de ces
timbres onctueux et vibrants en mme temps dont la puissance expressive
est si grande, pour peu que l'artiste mette de coeur et de sensibilit
dans son chant; et ces deux qualits, Wechter les possde  un degr
trs-lev. Tichatchek est gracieux, passionn, brillant, hroque et
entranant dans le rle de Rienzi, o sa belle voix et ses grands yeux
pleins de feu le servent  merveille. Mademoiselle Wiest reprsente la
soeur de Rienzi, elle n'a presque rien  dire. L'auteur, en crivant ce
rle, l'a parfaitement appropri aux moyens de la cantatrice.

Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec dtails de
Lipinski; mais ce n'est pas  vous, le violoniste tant admir, tant
applaudi d'un bout  l'autre de l'Europe,  vous, l'artiste si attentif
et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent
de ce grand virtuose qui vous prcda dans la carrire. Vous savez aussi
bien et mieux que moi, comme il chante, comme il est, dans le haut
style, touchant et pathtique, et vous avez depuis longtemps log, dans
votre imperturbable mmoire, les beaux passages de ses concertos.
D'ailleurs Lipinski a t, pendant mon sjour  Dresde, si excellent, si
chaleureux, si dvou pour moi, que mes loges, aux yeux de beaucoup de
gens, paratraient dpourvus d'impartialit; on les attribuerait, (bien
 tort, je puis le dire,)  la reconnaissance plutt qu' un vritable
lan d'admiration. Il s'est fait normment applaudir  mon concert,
dans ma romance de violon, excute quelques jours auparavant  Leipzig
par David, et dans l'alto solo de ma deuxime symphonie (_Harold_).

Le succs de cette seconde soire a t suprieur  celui de la
premire; les scnes mlancoliques et religieuses d'_Harold_ ont paru
runir de prime-abord toutes les sympathies, et le mme bonheur est
arriv aux fragments de _Romo et Juliette_ (l'_adagio_ et la _Fte chez
Capulet_). Mais ce qui a plus vivement touch le public et les artistes
de Dresde, c'est la cantate du _Cinq mai_, admirablement chante par
Wechter et le choeur, sur une traduction allemande que l'infatigable M.
Winkler avait encore eu la bont d'crire pour cette occasion. La
mmoire de Napolon est chre aujourd'hui au peuple allemand, presque
autant qu' la France, et c'est sans doute la cause de l'impression
profonde constamment produite par ce chant dans toutes les villes o je
l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout a donn lieu, maintes fois, 
de singulires manifestations:

     Loin de ce roc nous fuyons en silence, L'astre du jour abandonne
     les cieux...

J'ai fait la connaissance,  Dresde, du prodigieux harpiste anglais
Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularit qu'il mrite. Il
arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout
ce qu'il est parvenu  produire d'effets gracieux ou nergiques, de
traits originaux, de sonorits inoues, avec son instrument si born
sous certains rapports. Sa fantaisie sur _Mose_, dont la forme a t
imite et applique au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses
variations en sons harmoniques sur le choeur des Naades d'_Obron_, et
vingt autres morceaux de la mme nature, m'ont caus un ravissement que
je renonce  dcrire. L'avantage inhrent aux nouvelles harpes, de
pouvoir, au moyen du double mouvement des pdales, accorder deux cordes
 l'unisson, lui a donn l'ide de combinaisons, qui,  les voir
crites, paraissent absolument inexcutables.

Toute leur difficult cependant ne consiste que dans l'emploi ingnieux
des pdales, produisant ces doubles notes appeles _synonymes_. Ainsi il
fait avec une rapidit foudroyante des traits  quatre parties procdant
par sauts de tierces mineures, parce que, au moyen des synonymes, les
cordes de sa harpe au lieu de reprsenter, comme  l'ordinaire, la gamme
diatonique d'_ut bmol_, donnent pour srie, dans leur ordre de
succession descendante:

  _ut bcarre ut bcarre_, la bcarre,
   ---------------------
  _sol bmol sol bmol_, _mi bmol mi bmol_.
   ---------------------  -----------------

Parish-Alvars a form quelques bons lves pendant son sjour  Vienne.
Il vient de se faire entendre  Dresde,  Leipzig,  Berlin, et dans
beaucoup d'autres villes o son talent extraordinaire a constamment
excit l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir  Paris?...

On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes minents que
j'ai cits, l'excellent professeur Dotzauer; il est  la tte des
violoncelles, et doit prendre seul la responsabilit des attaques du
premier pupitre des basses, car le contre-bassiste qui lit avec lui est
trop vieux pour pouvoir excuter quelques notes de sa partie, et n'a que
tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai
rencontr souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu
pour les vieillards, qui porte les matres de chapelle  leur laisser
des fonctions musicales devenues depuis longtemps suprieures  leurs
forces physiques, et  les leur laisser, malheureusement, jusqu' ce que
mort s'ensuive. J'ai d plus d'une fois m'armer de toute mon
insensibilit, et demander avec une cruelle insistance le remplacement
de ces pauvres invalides. Il y a  Dresde un trs-bon cor anglais. Le
premier hautbois a un beau son mais un vieux style, et une manie de
faire des _trilles_ et des _mordants_, qui m'a, je l'avoue, profondment
outrag. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du
commencement de la _Scne aux champs_. J'exprimai trs-vivement,  la
seconde rptition, mon horreur pour ces gentillesses mlodiques; il
s'en abstint malicieusement aux rptitions suivantes, mais ce n'tait
qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois bien sr
que je n'irais pas arrter l'orchestre et l'interpeller, lui
personnellement, devant la cour et le public, recommena ses petites
vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber
 la renverse d'indignation et de fureur.

On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une
belle rputation. Il se sert, ainsi que ses confrres du cor  cylindres
que la chapelle de Leipzig,  peu prs seule parmi les chapelles du nord
de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes de Dresde sont 
cylindres galement; elles peuvent avantageusement tenir lieu de nos
cornets  pistons qu'on n'y connat pas.

La bande militaire est trs-bonne, les tambours mmes sont musiciens;
mais les instruments  anches que j'ai entendus ne me paraissent pas
irrprochables; ils laissent  dsirer pour la justesse, et le chef de
musique de ces rgiments devrait bien demander  notre incomparable
facteur Adolphe Sax, quelques-unes de ses clarinettes.

Il n'y a pas d'ophicldes; la partie grave est tenue par des bassons
russes, des serpents et des tubas.

J'ai bien souvent song  Weber en conduisant cet orchestre de Dresde
qu'il a dirig pendant quelques annes et qui tait alors plus nombreux
qu'aujourd'hui.

Weber l'avait tellement exerc qu'il lui arrivait quelquefois, dans
_l'allgro_ de l'ouverture du _Freyschtz_ d'indiquer le mouvement des
quatre premires mesures, laissant ensuite l'orchestre marcher tout seul
jusqu'aux points d'orgue de la fin. Les musiciens doivent tre fiers,
qui voient en pareille occasion leur chef se croiser ainsi les bras.

Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai
passes dans cette ville si musicale, personne ne s'est avis de me
parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle tait  Dresde?
J'eusse t si heureux de la connatre et de lui exprimer un peu de ma
respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son
nom!... J'ai su trop tard que j'avais manqu cette occasion prcieuse et
je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas douter
des regrets que j'en ai ressentis.

On m'a montr  Dresde quelques partitions du clbre Hasse, dit le
Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des
destines de cette chapelle. Je n'y ai rien trouv, je l'avoue, de bien
remarquable; un _Te Deum_ seulement, compos exprs pour une
commmoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et clatant
comme une sonnerie de grandes cloches lances  toute vole. Ce _Te
Deum_, pour ceux qui se contentent en pareil cas d'une puissante
sonorit, devra paratre beau; quant  moi cette qualit ne me semble
pas suffisante. Ce que je voudrais connatre surtout, mais connatre par
une bonne reprsentation, ce sont quelques-uns des nombreux opras que
Hasse crivit pour les thtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre,
et qui lui valurent son immense rputation. Pourquoi n'essaye-t-on pas 
Dresde d'en remonter au moins un? C'est une exprience curieuse  faire;
ce serait peut-tre une rsurrection. La vie de Hasse a d tre fort
_incidente_; j'ai cherch inutilement  la connatre. Je n'ai rien
trouv  son sujet que de vulgaires biographies, qui rptaient ce que
je savais dj, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu apprendre.
Il a tant voyag, tant vcu sous la zone torride et aux ples,
c'est--dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux
roman dans ses relations avec le Vnitien Marcello, dans ses amours avec
la Faustina, qu'il pousa, et qui chantait les principaux rles de ses
opras; dans leurs disputes conjugales, guerre d'auteur  cantatrice, o
le matre tait l'esclave, o la raison avait toujours tort. Peut-tre
aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu vivre en
diva trs-humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse pouse, bonne
musicienne, fidle  son mari, fidle  ses rles, disant son chapelet
et tricotant des bas quand elle n'avait rien  faire. Hasse crivait,
Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup d'argent qu'ils
ne dpensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; si vous vous mariez,
c'est ce que je vous souhaite.

Quand je quittai Dresde pour retourner  Leipzig, Lipinski apprenant que
Mendelssohn montait pour le concert des pauvres, mon finale de _Romo et
Juliette_, m'annona son intention de venir l'entendre, si l'intendant
voulait lui accorder deux ou trois jours de cong. Je ne pris cette
promesse que pour un trs-aimable compliment; mais jugez de mon chagrin,
quand le jour du concert, o par suite de l'incident que j'ai racont
dans ma prcdente lettre, le finale ne put tre excut, je vis arriver
Lipinski... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre ce
morceau!... Voil un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est pas
vous, mon cher Ernst, que ce trait tonnera; vous en feriez autant, j'en
suis sr; vous tes un _artiste_!

Adieu, adieu.




 HENRI HEINE

SIXIME LETTRE

Brunswick.--Hambourg.


Il m'est arriv toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'ide de rgaler de ce rcit un de
mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!... tandis, qu' vous,
mon cher Heine, le tableau de cette fte harmonique fera peut-tre de la
peine. Les immoralistes prtendent _que dans tout ce qu'il nous arrive
d'heureux il y a quelque chose de dsagrable pour nos meilleurs amis_;
mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infme, et je puis jurer que
des fortunes inattendues autant que brillantes, tant survenues 
quelques-uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout!

Assez! n'entrons pas dans le champ pineux de l'ironie, o fleurissent
l'absinthe et l'euphorbe  l'ombre des orties arborescentes, o vipres
et crapauds sifflent et coassent, o l'eau des lacs bouillonne, o la
terre tremble, o le vent du soir brle, o les nuages du couchant
dardent des clairs silencieux! car  quoi bon se mordre la lvre,
drober sous des paupires mal closes de verdtres prunelles, grincer
tout doucement des dents, prsenter  son interlocuteur un sige arm
d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir
dans l'me quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la
pense, quand on sent son coeur plein de reconnaissance et de nave joie,
quand on voudrait avoir cent renommes aux trompettes immenses pour dire
 tout ce qui nous est cher: je fus heureux un jour. C'est un petit
mouvement de vanit purile qui m'avait port  commencer ainsi; je
cherchais sans m'en apercevoir,  vous imiter, vous l'inimitable
ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regrett dans notre
conversation, de ne pouvoir vous obliger au style srieux ni arrter le
mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mmes o vous croyez
le mieux faire pattes de velours, chat-tigre que vous tes, _leo qurens
quem devoret_. Et pourtant que de sensibilit, que d'imagination sans
fiel, rpandues dans vos oeuvres! comme vous chantez quand il vous plat,
dans le mode majeur! comme votre enthousiasme se prcipite et coule 
pleins bords quand l'admiration vous saisit  l'improviste et que vous
vous oubliez! quelle tendresse infinie respire dans un des plis secrets
de votre coeur pour ce pays que vous avez tant raill, pour cette terre
fconde en potes, pour la patrie des gnies rveurs, pour cette
Allemagne enfin que vous appelez votre vieille grand'mre et qui vous
aime tant malgr tout!

Je l'ai bien vu  l'accent tristement attendri qu'elle a mis  me parler
de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentr en
vous toutes ses affections. Ses fils ans sont morts, ses grands fils,
ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en
souriant son mchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et
romantiques dont elle a berc vos premiers ans, qui vous ont inspir un
sentiment pur et lev de l'art musical; et c'est quand vous l'avez
quitte, c'est en courant le monde, c'est aprs avoir souffert que vous
tes devenu impitoyable et railleur.

Il vous serait ais, je le sais, de faire une norme caricature du rcit
que je vais entreprendre de mon passage  Brunswick, et pourtant, voyez
quelle confiance j'ai dans votre amiti, ou comme la crainte de l'ironie
s'en va, c'est prcisment  vous que je l'adresse:

.....Au moment de quitter Leipzig, je reus une lettre de Meyerbeer
m'annonant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper de mes
concerts. Le grand matre m'engageait  utiliser ce retard en allant 
Brunswick, o je trouverais, disait-il, _un orchestre d'honneur_. Je
suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais tant  me louer
de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne  Brunswick, j'ignorais
compltement et les dispositions des artistes  mon gard, et le got du
public. Mais l'ide seule que les frres Mller taient  la tte de la
chapelle, aurait suffi pour me donner toute confiance, indpendamment de
l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je les avais entendus  leur
dernier voyage  Paris, et je regardais l'excution des quatuors de
Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme l'un des prodiges les plus
extraordinaires de l'art moderne.

La famille Mller, en effet, reprsente l'idal du quatuor de Beethoven,
comme la famille Bohrer l'idal du trio. On n'a jamais encore, en aucun
lieu du monde, port  ce point la perfection de l'ensemble, l'unit du
sentiment, la profondeur de l'expression, la puret du style, la
grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprtation de
ces oeuvres sublimes nous donne, je le crois, l'ide la plus exacte de ce
que pensait et sentait Beethoven en les crivant. C'est l'cho de
l'inspiration cratrice! c'est le contre-coup du gnie!

Cette famille musicale des Mller est d'ailleurs plus nombreuse que je
ne croyais; j'ai compt sept artistes de ce nom, frres, fils et neveux,
dans l'orchestre de Brunswick. Georges Mller est matre de chapelle;
son frre an, Charles, n'est que premier matre de concert, mais on
voit  la dfrence de chacun  l'couter quand il fait une observation,
qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second
_concert-meister_ est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de
mrite. J'avais prvenu Charles Mller de mon arrive; en descendant de
voiture,  Brunswick, je fus abord par un trs-aimable jeune homme, M.
Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant franais
comme vous et moi, qui m'attendait  la poste pour me conduire chez le
_capell-meister_, au dbott. Cette attention et cet empressement me
parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois  Paris et
me reconnut, malgr l'tat pitoyable o j'tais rduit par le froid; car
j'avais pass la nuit dans un coup  peu prs ouvert  tout vent, pour
viter l'odeur et la fume de six horribles pipes fonctionnant sans
relche dans l'intrieur. J'admire les rglements de police tablis en
Allemagne: il est dfendu, sous peine d'amende, de fumer dans les rues
ou sur les places publiques, o cet aimable exercice ne peut incommoder
personne; mais si vous allez au caf, on y fume;  table d'hte, on y
fume; en poste, on y fume; partout, enfin, l'infernale pipe vous
poursuit.--Vous tes Allemand, mon cher Heine, et vous ne fumez pas! ce
n'est pas l, croyez-moi, le moindre de vos mrites, la postrit ne
vous en tiendra pas compte, mais bien des contemporains et toutes les
contemporaines vous en sauront gr.

Charles Mller me reut avec cet air srieux et calme qui m'a
quelquefois effray en Allemagne, croyant y trouver l'indice de
l'indiffrence et de la froideur; il n'y a pourtant pas  s'en mfier
autant que de nos dmonstrations franaises, si pleines de sourires et
de belles paroles, quand nous accueillons un tranger  qui nous ne
pensons plus cinq minutes aprs. Loin de l: le _concert-meister_,
aprs m'avoir demand de quelle faon je voulais composer mon orchestre,
alla immdiatement s'entendre avec son frre pour aviser aux moyens de
runir la masse d'instruments  cordes que j'avais juge ncessaire et
faire un appel aux amateurs et aux artistes indpendants de la chapelle
ducale, et dignes de se runir  elle. Ds le lendemain, ils m'avaient
form un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'Opra de
Paris et compos de musiciens non-seulement trs-habiles, mais encore
anims d'un zle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe,
de l'ophiclde et du cor anglais se prsenta de nouveau, comme elle
s'tait prsente  Weimar,  Leipzig,  Dresde. (Je vous parle de tous
ces dtails pour vous faire une rputation de musicien). L'un des
membres de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, trs-vers dans
la littrature musicale, s'tait, depuis un an seulement appliqu 
l'tude de la harpe et redoutait fort, en consquence, l'preuve o
l'allait mettre ma deuxime symphonie. Il n'a d'ailleurs qu'une harpe
ancienne, dont les pdales  mouvement simple ne permettent pas
l'excution de tout ce qu'on crit aujourd'hui pour cet instrument.
Heureusement la partie de harpe d'_Harold_ est d'une extrme facilit,
et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq  six jours, qu'il en
vint  son honneur.....  la rptition gnrale. Mais le soir du
concert, saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrta
court dans l'introduction et laissa jouer seul Charles Mller qui
excutait la partie d'alto principal.

Ce fut le seul accident que nous emes  regretter, accident dont au
reste le public ne s'aperut point, et que M. Leibrock se reprochait
encore amrement plusieurs jours aprs, malgr mes efforts pour le lui
faire oublier. Quant  l'ophiclde, il n'y en avait d'aucune espce
dans Brunswick; on me prsenta successivement pour le remplacer, un
bass-tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai  parler au sujet
des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne
me paraissait pas en possder trs-bien le mcanisme, il en ignorait
mme la vritable tendue; puis un basson russe, que l'excutant
appelait un contre-basson. J'eus beaucoup de peine  le dsabuser sur la
nature et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est crit
et qui se joue avec une embouchure comme l'ophiclde; tandis que le
contre-basson, instrument transpositeur  anche, n'est autre qu'un grand
basson qui reproduit presque en entier la gamme du basson  l'octave
infrieure. Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopt pour tenir
lieu tant bien que mal de l'ophiclde. Il n'y avait pas de cor anglais,
on arrangea ses solos pour un hautbois, et nous commenmes les
rptitions d'orchestre pendant que le choeur tudiait dans une autre
salle. Je dois dire ici que jamais jusqu' ce jour, en France, en
Belgique, ni en Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes minents
 ce point dvous, attentifs et passionns pour la tche qu'ils avaient
entreprise. Aprs la premire rptition, o ils avaient pu se faire une
ide des principales difficults de mes symphonies, le mot d'ordre fut
donn pour les rptitions suivantes: on convint de me tromper sur
l'heure  laquelle elles taient censes devoir commencer, et chaque
matin (je ne l'ai su qu'aprs) l'orchestre se runissait une heure avant
mon arrive, pour tudier les traits et les rhythmes les plus dangereux.
Aussi allais-je d'tonnements en tonnements en voyant les
transformations rapides que l'excution subissait chaque jour, et
l'assurance imptueuse avec laquelle la masse entire se ruait sur des
difficults que mon orchestre de Paris, cette jeune garde de la grande
arme, n'a longtemps abordes qu'avec de certaines prcautions. Un seul
morceau inquitait beaucoup Charles Mller, c'tait le _scherzo de
Romo et Juliette_ (la reine Mab). Cdant aux sollicitations de M.
Zinkeisen, qui avait entendu ce scherzo  Paris, j'avais os, pour la
premire fois depuis mon arrive en Allemagne, le placer dans le
programme du concert.

Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons  bout!
Il ne prsumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la
reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte
bourdonnant des nuits d't et lance au triple galop de ses chevaux
atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espiglerie et les
mille caprices de ses volutions. Mais vous comprendrez mon inquitude 
son sujet, vous, le pote des fes et des willis; vous, le frre naturel
de ces gracieuses et malicieuses petites cratures; vous savez trop de
quel fil dli est tissue la gaze de leur voile, et de quelle srnit
le ciel doit tre pour que leur essaim diapr puisse se jouer librement
dans le ple rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgr nos craintes,
l'orchestre, s'identifiant compltement avec la ravissante fantaisie de
Shakespeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si doux, que
jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus heureuse parmi
de plus silencieuses harmonies.

Dans le finale d'_Harold_, au contraire, dans cette furibonde orgie o
concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la
rage, o le rhythme parat tantt trbucher, tantt courir avec furie,
o des bouches de cuivre semblent vomir des imprcations et rpondre par
le blasphme  des voix suppliantes, o l'on rit, boit, frappe, brise,
tue et viole, o l'on s'amuse enfin; dans cette scne de brigands,
l'orchestre tait devenu un vritable pandoemonium; il y avait quelque
chose de surnaturel et d'effrayant dans la frnsie de sa verve; tout
chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques,
violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto
solo, le rveur Harold, fuyant pouvant, faisait encore entendre au
loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir. Ah! quel roulement
de coeur! quels frmissements sauvages en conduisant alors cet tonnant
orchestre, o je croyais trouver plus ardents que jamais tous mes jeunes
lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil, vous autres,
potes, vous n'tes jamais emports par de tels ouragans de vie!
J'aurais voulu embrasser toute la chapelle  la fois, et je ne pouvais
que m'crier, en franais il est vrai, mais l'accent devait me faire
comprendre: Sublimes! je vous remercie, messieurs, et je vous admire!
Vous tes des brigands parfaits!

Les mmes qualits violentes se firent remarquer dans l'excution de
l'ouverture de _Benvenuto_ et pourtant, dans le style oppos,
l'introduction d'_Harold_, la _Marche des plerins_ et la _Srnade_ ne
furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse
srnit. Pour le morceau de _Romo_ (la _Fte chez Capulet_) il rentre
un peu par son caractre dans le genre tourbillonnant; il fut donc
aussi, selon notre expression parisienne, vritablement _enlev_.

Il fallait voir dans les haltes des rptitions, l'aspect enflamm de
tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante
contre-basse), s'tait arrach la peau de l'index de la main droite au
commencement du passage pizzicato de l'orgie; mais sans songer 
s'arrter pour si peu et malgr le sang qu'il rpandait, il avait
continu en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle en
termes militaires ne pas bouder au feu.

Pendant que nous nous livrions  ces _dlassements_, le choeur, de son
ct, tudiait  grand'peine aussi, mais avec des rsultats diffrents,
les fragments de mon _Requiem_. L'_Offertoire_ et le _Qurens me_
avaient fini par marcher; pour le _Sanctus_, dont le solo devait tre
chant par Schmetzer, le premier tnor du thtre, excellent musicien,
il y avait un obstacle insurmontable. L'andante de ce morceau, crit 
trois voix de femmes, prsente quelques modulations en harmoniques que
les choristes de Dresde avaient fort bien comprises, mais qui dpassent,
 ce qu'il parat, l'intelligence musicale de celles de Brunswick. En
consquence, aprs avoir inutilement essay pendant trois jours d'en
saisir le sens et les intonations, ces pauvres dsespres m'envoyrent
une dputation pour me conjurer de ne pas les exposer  un affront en
public et obtenir que le terrible _Sanctus_ ft ray de l'affiche. Je
dus y consentir, mais avec regret, surtout  cause de Schmetzer, dont le
tnor trs-haut convient parfaitement  cet hymne sraphique, et qui se
faisait en outre un plaisir de le chanter.

Maintenant tout est prt, et malgr les terreurs de Ch. Mller au sujet
du scherzo, qu'il voudrait rpter encore, nous allons au concert
tudier les impressions qui vont natre de cette musique. Il faut vous
dire auparavant que, d'aprs le conseil du matre de chapelle, j'avais
invit aux rptitions une vingtaine de personnes formant la tte de
colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'tait chaque jour une rclame
vivante qui, en se rpandant par la ville excitait au plus haut degr la
curiosit du public; de l l'intrt singulier que les gens du peuple
mme prenaient aux prparatifs du concert et les questions qu'ils
adressaient aux excutants et aux auditeurs privilgis:--Que s'est-il
pass  la rptition de ce matin?... Est-il content?... Il est donc
Franais?... Mais les Franais ne composent pourtant que des opras
comiques?... Les choristes le trouvent bien mchant!... Il a dit que les
femmes chantaient comme des danseuses!... Il savait donc que les
_soprani_ du choeur sortent du corps de ballet?... Est-il vrai qu'au
milieu d'un morceau il a salu les trombones?... Le garon d'orchestre
assure qu' la rptition d'hier, il a bu deux bouteilles d'eau, une
bouteille de vin blanc et trois verres d'eau-de-vie? Pourquoi donc,
dit-il si souvent au concert-meister: Csar! Csar! (c'est a, c'est
a!), etc.

Tant il y a que longtemps avant l'heure fixe le thtre tait plein
jusqu'aux combles d'une foule impatiente et prvenue dj en ma faveur.
Maintenant, mon cher Heine, retirez tout  fait vos griffes, car c'est
ici que vous pourriez cder  la tentation de me les faire sentir.
L'heure arrive, l'orchestre tant en place, j'entre en scne; et
traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez
de mon effroi en le voyant entour du haut en bas d'une grande girandole
de feuillage. Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront compromis.
Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de l'avoir mis 
terre! et si le public n'est pas de leur avis, me voil dans de beaux
draps! Cette manifestation suffirait  perdre un artiste  Paris.
Pourtant de grandes acclamations accueillent l'ouverture; on fait
rpter la _Marche des plerins_; l'_Orgie_ enfivre toute la salle;
l'_Offertoire_ avec son choeur sur deux notes le _Qurens me_ paraissent
toucher beaucoup les mes religieuses; Ch. Mller se fait applaudir dans
la romance de violon; la _Reine Mab_ cause une surprise extrme; un lied
avec orchestre est redemand, et la _Fte chez Capulet_ termine
chaleureusement la soire.  peine le dernier accord tait-il frapp,
qu'un bruit terrible branla toute la salle: le public en masse criait,
au parterre, dans les loges, partout; les trompettes, cors et trombones
 l'orchestre, sonnaient qui dans un ton, qui dans un autre, de
discordantes fanfares accompagnes de tous les fracas possibles par les
archets sur le bois des violons et des basses, et par les instruments 
percussion.

Il y a un nom dans la langue allemande pour dsigner cette singulire
manire d'applaudir. En l'entendant  l'improviste, ma premire
impression fut de la colre et de l'horreur; on me gtait ainsi l'effet
musical que je venais d'prouver, et j'en voulais presque aux artistes
de me tmoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen
de n'tre pas profondment mu de leur hommage, quand le matre de
chapelle Georges Mller, s'avanant charg de fleurs, me dit en
franais:

--Permettez-moi, monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom de la
chapelle ducale, et souffrez que je les dpose sur vos partitions!

 ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de recommencer
ses fanfares... le bton me tomba des mains, je ne savais plus o j'en
tais.

Riez donc un peu, voyons, ne vous gnez pas. Cela vous fera du bien et
ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous
en coterait trop d'entendre, sans m'gratigner, mon dithyrambe jusqu'au
bout... Allons, vous n'tes pas trop mchant aujourd'hui; je continue.

 peine sorti du thtre suant et fumant, comme si je venais d'tre
tremp dans le Styx, tourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au
milieu de tous ces fliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent
cinquante couverts, command  mon htel, m'tait offert par une socit
d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux
applaudissements, nouvelles acclamations  mon arrive; les toasts, les
discours franais et allemands se succdent; je rplique de mon mieux 
ceux que je comprends, et,  chaque sant porte, cent cinquante voix
rpondent par un hourra en choeur du plus bel effet. Les basses les
premires commencent sur la note _r_, les tnors entrent sur le _la_,
et les dames, entonnant ensuite le _fa dise_, tablissent l'accord de
_r majeur_, bientt aprs suivi des quatre accords de sous-dominante,
tonique, dominante et tonique, dont l'enchanement forme ainsi cadence
plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans
son mouvement large, clate avec pompe et majest; c'est trs-beau: ceci
au moins est vraiment digne d'un peuple musical.

Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naf et
primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrmement
heureux. Ce bonheur-l sans doute n'approche pas, pour le compositeur,
de celui de diriger un magnifique orchestre excutant avec inspiration
une de ses oeuvres chries; mais l'un va bien avec l'autre, et aprs un
tel concert, une veille pareille ne gte rien. Je suis trs-redevable,
vous le voyez, aux artistes et aux amateurs de Brunswick; je dois
beaucoup aussi  son premier critique musical M. Robert Griepenkerl,
qui, dans une brochure savante crite  mon sujet, a engag une
vhmente polmique avec une gazette de Leipzig et donn une ide juste,
je crois, de la force et de la direction du courant musical qui
m'entrane.

Donnez-moi donc la main, et chantons un grand hourra pour Brunswick sur
ses accords favoris:

[Illustration: notation musicale

_Moderato_

Ha! Ha! Ha! Ha!

Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!

Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!]

vivent les villes artistes!

J'en suis fch, mon cher pote, mais vous voil compromis comme
musicien.

C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette
cit dsole comme l'antique Pompia, mais qui renat puissante de ses
cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'
m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales; socits
de chant, socits philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre
du thtre a t rduit, par conomie,  des proportions
ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions
avec le directeur, et on me prsenta un orchestre tout  fait beau sous
les rapports du nombre et du talent des artistes, grce  un riche
supplment d'instruments  cordes et au cong que j'obtins pour deux ou
trois invalides presque centenaires,  qui le thtre est attach. Chose
trange, que je signale tout de suite, il y a  Hambourg un excellent
harpiste, arm d'un trs-bon instrument! je commenais  dsesprer de
revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouv aussi un vigoureux
ophiclde, mais il a fallu se passer du cor anglais.

La premire flte (Cantal) et le premier violon (Lindenau), sont deux
virtuoses de premire force. Le matre de chapelle (Krebs) remplit ses
fonctions avec talent et avec une svrit que j'aime  trouver chez les
chefs d'orchestre. Il m'a trs-amicalement assist pendant nos longues
rptitions. La troupe chantante du thtre tait,  l'poque de mon
passage, assez bien compose; elle possdait trois artistes de mrite;
un tnor dou, sinon d'une voix exceptionnelle, au moins de got et de
mthode; un soprano agile, mademoiselle.... mademoiselle... Ma foi, j'ai
oubli son nom (cette jeune divinit m'aurait fait l'honneur de chanter
 mon concert si j'eusse t plus connu.--Hosanna in excelsis!) et enfin
Reichel, la formidable basse qui, avec un volume de voix norme et un
timbre magnifique, possde une tendue de deux octaves et demie! Reichel
est de plus un homme superbe, il reprsente  merveille les personnages
tels que Zarastro, Mose et Bertram. Madame Cornet, femme du directeur
musicienne acheve et dont le soprano, d'une grande tendue, a d avoir
un clat peu commun, n'tait point engage; elle figurait dans quelques
reprsentations seulement o sa prsence tait ncessaire. Je l'ai
applaudie dans la Reine de la nuit de la _Flte enchante_, rle
difficile, crit dans le registre suraigu que trs-peu de cantatrices
possdent.

Le choeur, assez faible et peu nombreux, se tira bien, cependant, des
morceaux que je lui avais confis.

La salle de l'Opra de Hambourg est trs-vaste; j'en redoutais les
dimensions, l'ayant trouve vide trois fois aux reprsentations de _la
Flte enchante_, de _Mose_ et de _Linda di Chamouni_. Aussi
prouvai-je une agrable surprise en la voyant pleine le jour o je me
prsentai devant le public hambourgeois.

Une excution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et
trs-chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donns en
Allemagne. _Harold_ et la cantate du _Cinq mai_, chante avec un profond
sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Aprs ce morceau, deux
musiciens voisins de mon pupitre m'adressrent  voix basse, en
franais, ces simples paroles qui me touchrent beaucoup:

Ah! monsieur! notre respect! notre respect!... Ils n'en savaient pas
dire davantage. En somme l'orchestre de Hambourg est rest fort de mes
amis, ce dont je ne suis pas mdiocrement fier, je vous jure. Krebs seul
a mis dans son suffrage une singulire rticence; Mon cher, me
disait-il, dans quelques annes votre musique fera le tour de
l'Allemagne; elle y deviendra populaire, et ce sera un grand malheur!
Quelles imitations elle amnera! quel style! quelles folies! il
vaudrait mieux pour l'art que vous ne fussiez jamais n!

Esprons pourtant que ces pauvres symphonies ne sont pas aussi
_contagieuses_ qu'il veut bien le dire, et qu'il n'en sortira jamais ni
fivre jaune ni cholra-morbus.

Maintenant, Heine, Henri Heine, clbre banquier d'ides, neveu de M.
Salomon Heine, l'auteur de tant de prcieux pomes en lingots, je n'ai
plus rien  vous dire, et je vous... salue.




 Mlle LOUISE BERTIN

SEPTIME LETTRE

Berlin.


Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, mademoiselle, pour la
lettre que je prends la libert de vous crire; j'ai trop lieu de
craindre de la disposition d'esprit o je suis. Un accs de philosophie
noire m'a saisi depuis quelques jours, et Dieu sait  quelles ides
sombres,  quels jugements saugrenus,  quels tranges rcits il va
infailliblement me porter... s'il continue. Vous ne savez peut-tre pas
encore bien exactement ce que c'est que la philosophie noire?... C'est
le contraire de la magie blanche, ni plus ni moins.

Par la magie blanche, on arrive  deviner que Victor Hugo est un grand
pote; que Beethoven tait un grand musicien; que vous tes  la fois
musicienne et pote; que Janin est un homme d'esprit; que si un bel
opra bien excut tombe, le public n'y a rien compris; que s'il
russit, le public n'y a pas compris davantage, que le beau est rare;
que le rare n'est pas toujours beau; que la raison du plus fort est la
meilleure; qu'Abd-el-Kader a tort, O'Connell aussi; que dcidment les
Arabes ne sont pas des Franais: que l'agitation pacifique est une
btise; et autres propositions aussi embrouilles.

Par la philosophie noire on en vient  douter,  s'tonner de tout; 
voir  l'envers les images gracieuses et dans leur vrai sens les objets
hideux; on murmure sans cesse, on blasphme la vie, on maudit la mort;
on s'indigne comme Hamlet que _la cendre de Csar puisse servir 
calfeutrer un mur_; on s'indignerait bien davantage si la cendre des
misrables tait seule propre  cet ignoble emploi; on plaint le pauvre
_Yorick_ de ne pouvoir mme rire de la sotte grimace qu'il fait aprs
quinze ans passs sous terre, et l'on rejette sa tte avec horreur et
dgot; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une coupe et le
pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert  tancher la soif des
amateurs de vin du Rhin, qui se moquent de lui.

Ainsi, dans votre solitude des Roches, o vous vous abandonnez
paisiblement au cours de vos penses, je n'prouverais, moi,  cette
heure de philosophie noire[95], qu'un mcontentement et un ennui
mortels. Si vous me faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais
capable de lui prfrer l'clairage au gaz de l'avenue des
Champs-lyses; si vous me montriez sur le lac vos cygnes et leurs
formes lgantes, je vous dirais: Le cygne est un sot animal, il ne
songe qu' barboter et  manger, il n'a de chant qu'un rle stupide et
affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre
quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa[96], je vous
interromprais peut-tre avec humeur, trouvant qu'il est bientt temps
d'en finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opras se
ressemblent tous, et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!...
Quant  Cimarosa, j'enverrais au diable son ternel et unique _Mariage
secret_, presque aussi ennuyeux que le _Mariage de Figaro_, sans tre 
beaucoup prs aussi musical; je vous prouverais que le comique de cet
ouvrage rside seulement dans les pasquinades des acteurs; que
l'invention mlodique en est assez borne; que la cadence parfaite,
revenant  chaque instant, forme  elle seule prs des deux tiers de la
partition; enfin, que c'est un opra bon pour le carnaval et les jours
de foire. Si, choisissant un exemple du style oppos, vous aviez recours
 quelque oeuvre de Sbastien Bach, je serais capable de prendre la fuite
devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa _Passion_.

Voyez les consquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand
elle vous possde, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni
politique, ni rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'normits, et
qui pis est, on pense ce qu'on dit, on se compromet, on perd la tte.

Foin de la philosophie noire! l'accs est pass; je suis assez sage
maintenant pour vous parler raisonnablement; et voici, mademoiselle, ce
que j'ai vu et entendu  Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait
entendre.

Je commence par le thtre lyrique;  tout seigneur tout honneur!

Feu la salle de l'Opra allemand, si rapidement dtruite, il y a trois
mois  peine, par un incendie, tait assez sombre et malpropre, mais
trs-sonore et bien dispose pour l'effet musical. L'orchestre n'y
occupait pas, comme  Paris, une place si avance dans les rangs des
auditeurs; il s'tendait beaucoup plus  droite et  gauche, et les
instruments violents, tels que les trombones, trompettes, timbales et la
grosse caisse, un peu abrits par les premires loges, perdaient ainsi
de leur excessif retentissement. La masse instrumentale, l'une des
meilleures que j'aie entendues, est ainsi compose aux jours des grandes
reprsentations: quatorze premiers, quatorze seconds violons, huit
altos, dix violoncelles, huit contre-basses, quatre fltes, quatre
hautbois, quatre clarinettes, quatre bassons, quatre cors, quatre
trompettes, quatre trombones, un timbalier, une grosse caisse, une paire
de cymbales et deux harpes.

Les instruments  archet sont presque tous excellents; il faut signaler
 leur tte les frres Ganz (premier violon et premier violoncelle d'un
grand mrite) et l'habile violoniste Ries. Les instruments  vent, de
bois, sont aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui
que nous avons  l'Opra de Paris. Cette combinaison est
trs-avantageuse: elle permet de faire entrer deux fltes, deux
hautbois, deux clarinettes et deux bassons _ripienni_ dans le
_fortissimo_, et adoucit singulirement alors l'pret des instruments
de cuivre qui, sans cela, dominent toujours trop. Les cors sont d'une
belle force et tous  cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui a
conserv l'opinion que j'avais, il y a peu de temps encore, au sujet de
ce mcanisme nouveau. Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au
cor  cylindres, parce qu'ils croient que son timbre n'est plus le mme
que celui du cor simple. J'ai fait plusieurs fois l'exprience, et en
coutant les notes ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor
chromatique ou  cylindres alternativement, j'avoue qu'il m'a t
impossible de dcouvrir entre les deux la moindre diffrence de timbre
ou de sonorit. On a fait en outre au nouveau cor une objection fonde
en apparence, mais qu'il est facile de dtruire cependant. Depuis
l'introduction, dans les orchestres, de cet instrument (selon moi
perfectionn), certains cornistes, employant les cylindres pour jouer
des parties de cor ordinaire, trouvent plus commode de produire en _sons
ouverts_, par ce mcanisme, les notes _bouches_, crites avec intention
par l'auteur. Ceci est en effet un abus trs-grave, mais il doit tre
imput aux excutants et non point  l'instrument. Loin de l, puisque
le cor  cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre
non-seulement tous les sons bouchs du cor ordinaire, mais mme la gamme
entire sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure
de tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans
le pavillon, comme si le mcanisme des cylindres n'existait pas et que
les compositeurs devront dornavant indiquer dans leurs partitions, par
un signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent
tre faites _bouches_, l'excutant ne devant alors produire _ouvertes_
que celles qui ne portent aucune indication.

Le mme prjug a combattu pendant quelque temps l'emploi des trompettes
 cylindres aujourd'hui gnral en Allemagne, mais avec moins de force
cependant qu'il n'en avait apport  combattre les nouveaux cors. La
question des sons bouchs, dont aucun compositeur ne faisait usage sur
les trompettes, se trouvait naturellement carte. On s'est born 
dire que le son de la trompette perdait, par le mcanisme des cylindres,
beaucoup de son clat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or,
s'il faut une oreille plus fine que la mienne pour percevoir une
diffrence entre les deux instruments, ou conviendra, j'espre, que
l'inconvnient rsultant de cette diffrence pour la trompette 
cylindres n'est pas comparable  l'avantage que ce mcanisme lui donne
de pouvoir parcourir, sans difficult et sans la moindre ingalit de
sons, toute une chelle chromatique de deux octaves et demie d'tendue.
Je ne puis donc qu'applaudir  l'abandon  peu prs complet o les
trompettes simples sont aujourd'hui tombes en Allemagne. Nous n'avons
presque point encore en France de trompettes chromatiques (ou 
cylindres); la popularit incroyable du cornet  pistons leur a fait une
concurrence victorieuse jusqu' ce jour, mais injuste,  mon avis: le
timbre du cornet tant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de
celui de la trompette. Ce ne sont pas, en tout cas, les instruments qui
nous manquent; Adolphe Sax fait  cette heure des trompettes 
cylindres, grandes et petites, dans tous les tons possibles, usits et
inusits, dont l'excellente sonorit et la perfection sont
incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingnieux artiste a mille
peines  se faire jour et  se maintenir  Paris? On renouvelle contre
lui des perscutions dignes du moyen ge et qui rappellent exactement
les faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On
lui enlve ses ouvriers, on lui drobe ses plans, on l'accuse de folie,
on lui intente des procs; avec un peu plus d'audace on l'assassinerait.
Telle est la haine que les inventeurs excitent toujours parmi ceux de
leurs rivaux qui n'inventent rien. Heureusement la protection et
l'amiti dont M. le gnral de Rumigny a constamment honor l'habile
facteur, l'ont aid  soutenir jusqu' prsent cette misrable lutte;
mais suffiront-elles longtemps?... C'est au ministre de la guerre qu'il
appartiendrait de mettre un homme aussi utile et d'une spcialit si
rare dans la position dont il est digne par son talent, par sa
persvrance et par ses efforts. Nos bandes de musique militaire n'ont
point encore de trompettes  cylindres, ni de bass-tubas (le plus
puissant des instruments graves). Une fabrication de ces instruments va
devenir invitable pour mettre les orchestres militaires franais au
niveau de ceux que possdent la Prusse et l'Autriche; une commande de
trois cents trompettes et de cent bass-tubas, adresse  Ad. Sax par le
ministre, le sauverait.

Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visites) o l'on
trouve le grand trombone basse (en si bmol). Nous n'en possdons point
encore  Paris, les excutants se refusant  la pratique d'un instrument
qui leur fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont apparemment
plus robustes que les ntres. L'orchestre de l'Opra de Berlin possde
deux de ces instruments, dont la sonorit est telle qu'elle crase et
fait disparatre compltement le son des autres trombones, alto et
tnor, excutant les parties hautes. Le timbre rude et prdominant d'un
trombone basse suffirait  rompre l'quilibre et  dtruire l'harmonie
des trois parties de trombones qu'crivent partout aujourd'hui les
compositeurs. Or,  l'Opra de Berlin, il n'y a point d'ophiclde, et
au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les opras venus de France
et qui contiennent presque tous une partie d'ophiclde, on a imagin de
faire jouer cette partie par un deuxime trombone basse. Il en rsulte
que la partie d'ophiclde, crite souvent  l'octave infrieure du
troisime trombone, tant ainsi excute, l'union de ces deux terribles
instruments produit un effet dsastreux. On n'entend plus que le son
grave des instruments de cuivre; c'est tout au plus si la voix des
trompettes peut surnager encore. Dans mes concerts, o je n'avais
pourtant employ (pour les symphonies) qu'un trombone basse, je fus
oblig, remarquant qu'on l'entendait seul, de prier l'artiste qui le
jouait de rester assis, de manire que le pavillon de l'instrument ft
tourn contre le pupitre, qui lui servait en quelque sorte de sourdine,
pendant que les trombones, tnor et alto, au contraire, jouaient debout,
leur pavillon passant en consquence par dessus la planchette du
pupitre. Alors, seulement, on put entendre les trois parties. Ces
observations ritres, faites  Berlin m'ont conduit  penser que la
meilleure manire de grouper les trombones dans les thtres, est, aprs
tout, celle qu'on a adopte  l'Opra de Paris, et qui consiste 
employer ensemble trois trombones tnors. Le timbre du petit trombone
(l'alto) est grle, et ses notes hautes ne prsentent que peu d'utilit.
Je voterais donc aussi pour son exclusion dans les thtres, et ne
dsirerais la prsence d'un _trombone basse_ que si l'on crivait 
_quatre_ parties, et avec _trois tnors_ capables de lui rsister.

Si je ne parle pas d'_or_, au moins parl-je beaucoup de cuivre;
cependant je suis sr, mademoiselle, que ces dtails d'instrumentation
vous intresseront beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes
histoires de ttes de mort. Vous tes mlodiste, harmoniste, et fort peu
verse, du moins que je sache, en ostologie. Ainsi donc, je continue
l'examen des forces musicales de l'Opra de Berlin.

Le timbalier est bon musicien, mais il n'a pas beaucoup d'agilit dans
les poignets; ses roulements ne sont pas assez serrs. D'ailleurs, ses
timbales sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connat
qu'une seule espce de baguettes d'un effet mdiocre et tenant le milieu
entre nos baguettes  tte de peau et celles  tte d'ponge. On est 
cet gard, dans toute l'Allemagne, fort en arrire de la France. Sous le
rapport mme de l'excution, et en exceptant Wiprecht, le chef des corps
d'harmonie militaire de Berlin, qui joue des timbales comme un tonnerre,
je n'ai pas trouv un artiste qu'on puisse comparer, pour la prcision,
la rapidit du roulement et la finesse des nuances,  Poussard,
l'excellent timbalier de l'Opra. Faut-il vous parler des cymbales? Oui,
et pour vous dire seulement qu'une paire de cymbales intactes,
c'est--dire qui ne sont ni fles ni cornes, qui sont entires enfin,
est chose fort rare, et que je n'ai trouve ni  Weimar, ni  Leipzig,
ni  Dresde, ni  Hambourg, ni  Berlin. C'tait toujours pour moi un
sujet de trs-grande colre, et il m'est arriv de faire attendre
l'orchestre une demi-heure et de ne vouloir pas commencer une rptition
avant qu'on m'et apport deux cymbales bien neuves, bien frmissantes,
bien turques comme je les voulais, pour montrer au matre de chapelle si
j'avais tort de trouver ridicules et dtestables les fragments de plats
casss qu'on me prsenterait sous ce nom. En gnral, il faut
reconnatre l'infriorit choquante o certaines parties de l'orchestre
ont t maintenues en Allemagne jusqu' prsent. On ne semble pas se
douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en tire effectivement
ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les excutants sont loin
d'en connatre toutes les ressources. Telles sont les timbales, les
cymbales, la grosse caisse mme; tels sont encore le cor anglais,
l'ophiclde et la harpe. Mais ce dfaut tient videmment  la manire
d'crire des compositeurs, qui n'ayant jamais rien demand d'important 
ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui crivent d'une
autre faon, n'en peuvent presque rien obtenir.

Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont suprieurs pour
les instruments de cuivre en gnral et les trompettes en particulier!
Nous n'en avons pas d'ide. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les
ntres: il n'en est pas de mme pour les hautbois; il y a je crois, 
cet gard, galit de mrite entre les deux coles; quant aux fltes,
nous les surpassons; on ne joue nulle part de la flte comme  Paris.
Leurs contre-basses sont plus fortes que les contre-basses franaises,
leurs violoncelles, leurs altos et leurs violons ont de grandes
qualits; on ne saurait pourtant, sans injustice, les mettre au niveau
de notre jeune cole d'instruments  archet. Les violons, les altos et
les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire  Paris n'ont point de
rivaux. J'ai prouv surabondamment, ce me semble, la raret des bonnes
harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception  la rgle
gnrale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques
lves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualits de
prcision d'ensemble, de force et de dlicatesse sont minentes, est
plac sous la direction de Meyerbeer, directeur gnral de la musique du
roi de Prusse. C'est Meyerbeer (je crois que vous le connaissez!!!...):
de Hennig (premier matre de chapelle) homme habile, dont le talent est
en grande estime auprs des artistes; et de Taubert (deuxime matre de
chapelle) pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (excut par
lui et les frres Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une
facture excellente, d'un style neuf et plein de verve. Taubert vient
d'crire et de faire entendre avec succs, les choeurs de la tragdie
grecque _Mde_ rcemment mise en scne  Berlin.

MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de matre de
concert.

Montons sur la scne maintenant.

Le choeur, au jour des reprsentations ordinaires, se compose de
soixante voix seulement; mais lorsqu'on excute les grands opras en
prsence du roi, la force du choeur est alors double, et soixante autres
choristes externes sont adjoints  ceux du thtre. Toutes ces voix sont
excellentes, fraches, vibrantes. La plupart des choristes, hommes,
femmes et enfants, sont musiciens, moins habiles lecteurs cependant que
ceux de l'Opra de Paris, mais beaucoup plus qu'eux exercs  l'art du
chant, et plus attentifs et plus soigneux, et mieux pays. C'est le plus
beau choeur de thtre que j'aie encore rencontr. Il a pour directeur
Elssler, frre de la clbre danseuse. Cet intelligent et patient
artiste pourrait s'pargner beaucoup de peine et faire plus rapidement
avancer les tudes des choeurs, si au lieu d'exercer les cent vingt voix
toutes  la fois dans la mme salle, il les divisait prliminairement en
trois groupes (les soprani et contralti, les tnors, les basses),
tudiant isolment, en mme temps, dans trois salles spares, sous la
direction de trois sous-chefs choisis et surveills par lui. Cette
mthode analytique, qu'on ne veut pas absolument admettre dans les
thtres, pour de misrables raisons d'conomie et d'habitude
routinire, est la seule cependant qui puisse permettre d'tudier  fond
chaque partie d'un choeur, et d'en obtenir l'excution soigne et bien
nuance; je l'ai dit ailleurs, je ne me lasserai pas de le rpter.

Les chanteurs-acteurs du thtre de Berlin n'occupent pas dans la
hirarchie des virtuoses, une place aussi leve que celle o le choeur
et l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spcialit, parmi les
masses musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des
talents remarquables, parmi lesquels il faut citer:

Mademoiselle Marx, soprano expressif et trs-sympathique, dont les
cordes extrmes dans le grave et l'aigu, commencent dj malheureusement
 s'altrer un peu; Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre
assez pur et agile;

Mademoiselle Hhnel, contralto bien caracteris;

Boeticher, excellente basse, d'une grande tendue et d'un beau timbre;
chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consomm;

Zsische, basse chantante, d'un vrai talent, dont la voix et la mthode
semblent briller au concert plus encore qu'au thtre.

Mantius, premier tnor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas
trs-tendue;

Madame Schroeder-Devrient, engage depuis quelques mois seulement:
soprano us dans le haut, peu flexible, clatant et dramatique
cependant. Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois
qu'elle ne peut pousser la note avec force. Ses ornements sont de
trs-mauvais got, et elle entremle son chant de phrases et
d'interjections parles, comme font nos acteurs de vaudeville dans leurs
couplets, d'un effet excrable. Cette cole de chant est la plus
antimusicale et la plus triviale qu'on puisse signaler aux dbutants
pour qu'ils se gardent de l'imiter.

Pischek, l'excellent baryton dont j'ai parl  propos de Francfort,
vient aussi, dit-on, d'tre engag par M. Meyerbeer. C'est une
acquisition prcieuse, dont il faut fliciter la direction du thtre de
Berlin.

Voil, mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possde la
musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu
une seule reprsentation du thtre italien, je m'abstiendrai donc de
vous en parler.

Dans une prochaine lettre et avant de m'occuper du rcit de mes
concerts, j'aurai  rassembler mes souvenirs sur les reprsentations des
_Huguenots_ et d'_Armide_ auxquelles j'ai assist, sur l'Acadmie de
chant et sur les bandes militaires, institutions d'un caractre
essentiellement oppos, mais d'une valeur immense, et dont la splendeur
compare  ce que nous possdons en ce genre, doit profondment humilier
notre amour-propre national.




 M. HABENECK

HUITIME LETTRE

Berlin.


Je faisais dernirement  mademoiselle Louise Bertin, dont vous
connaissez la science musicale et le srieux amour de l'art,
l'numration des richesses vocales et instrumentales du grand Opra de
Berlin. J'aurais  parler  prsent de l'Acadmie de chant et des corps
de musique militaire, mais puisque vous tenez  savoir avant tout ce que
je pense des reprsentations auxquelles j'ai assist, j'intervertis
l'ordre de mon rcit, pour vous dire comment j'ai vu fonctionner les
artistes prussiens dans les opras de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et
de Weber.

Il y a malheureusement  Berlin, comme  Paris, comme partout, certains
jours o il semble que, par suite d'une convention tacite, existant
entre les artistes et le public, il soit permis de ngliger plus ou
moins l'excution. On voit alors bien des places vides dans la salle et
bien des pupitres inoccups dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces
soirs-l, dnent en ville, ils donnent des bals; ils sont  la chasse,
etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant les _notes_ de leur
partie; quelques-uns mme ne jouent pas du tout: ils dorment, ils
lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises
plaisanteries  leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin
de vous dire tout ce qui se pratique  l'orchestre en pareil cas...

Quant aux acteurs, ils sont trop en vidence pour se permettre de telles
liberts (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes
s'en donnent  coeur-joie. Ils entrent en scne les uns aprs les autres,
par groupes incomplets; plusieurs d'entre eux, arrivs tard au thtre,
ne sont pas encore habills, quelques-uns, ayant fait dans la journe un
service fatigant dans les glises, se prsentent extnus et avec
l'intention bien arrte de ne pas donner un son. Tout le monde se met 
son aise; on transpose  l'octave basse les notes hautes, ou bien on les
laisse chapper tant bien que mal  demi-voix; il n'y a plus de nuances;
le _mezzo forte_ est adopt pour toute la soire, on ne regarde pas le
bton de mesure, il en rsulte trois ou quatre fausses entres et autant
de phrases disloques; mais qu'importe! Le public s'aperoit-il de cela?
Le directeur n'en sait rien, et si l'auteur se plaint, on lui rit au nez
et on le traite d'intrigant. Ces dames surtout ont de charmantes
distractions. Ce ne sont que sourires et correspondances tlgraphiques,
changs soit avec les musiciens de l'orchestre, soit avec les habitus
du balcon. Elles sont alles le matin au baptme de l'enfant de
mademoiselle ***, une de leurs camarades; on en a rapport des drages
qu'on mange en scne, en riant de la mine grotesque du parrain, de la
coquetterie de la marraine, de la figure rjouie du cur. Tout en
causant on distribue quelques taloches aux enfants de choeur qui
s'mancipent:

--Veux-tu finir, polisson, ou j'appelle le matre de chant!

--Vois donc, ma chre, la belle rose que M. *** porte  sa boutonnire;
c'est Florence qui la lui a donne.

--Elle est donc toujours folle de son _argent de change_?

--Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des
_avous_.

--Ah! joli calembour!  propos, pour rimer, vas-tu au concert de la
cour?

--Non, j'ai quelque chose  faire ce jour-l.

--Quoi donc?

--Je me marie.

--Tiens! quelle ide!

--Prends garde, voil la toile.

L'acte est ainsi termin, le public mystifi et l'ouvrage abm. Mais,
quoi! il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours tre
sublime et ces reprsentations en grand dbraill servent  faire
ressortir celles o l'on met du soin, du zle, de l'attention et du
talent. J'en conviens; pourtant vous m'avouerez qu'il y a quelque chose
de triste  voir des chefs-d'oeuvre traits avec cette extrme
familiarit. Je conois qu'on ne brle pas nuit et jour de l'encens
devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas courrouc
de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employ comme tte 
perruque dans la boutique d'un coiffeur?...

Ne faites pas le philosophe, je suis sr que cela vous indignerait.

Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne  ce point du bon
temps dans certaines reprsentations de l'Opra de Berlin; non, on y va
plus modrment: sous ce rapport comme sous quelques autres, la
supriorit nous reste. Si par hasard il nous arrive  Paris de voir un
chef-d'oeuvre reprsent en _grand dbraill_, comme je disais tout 
l'heure, on ne se permet jamais en Prusse de le montrer qu'en _petit
nglig_. C'est ainsi que j'ai vu jouer _Figaro_ et le _Freyschtz_. Ce
n'tait pas mal, sans tre tout  fait bien. Il y avait un certain
ensemble un peu relch, une prcision un peu indcise, une verve
modre, une chaleur tide, on et dsir seulement le coloris et
l'animation qui sont les vrais symptmes de la vie, et ce luxe qui, pour
la bonne musique, est rellement le ncessaire; et puis encore quelque
chose d'assez essentiel.... l'inspiration.

Mais quand il s'est agi d'_Armide_ et des _Huguenots_, vous eussiez vu
une transformation complte. Je me suis cru  une de ces premires
reprsentations de Paris o vous arrivez de bonne heure, pour avoir le
temps de voir un peu tout votre monde et faire vos dernires
recommandations, o chacun est d'avance  son poste, o l'esprit de tous
est tendu, o les visages srieux expriment une forte et intelligente
attention, o l'on voit enfin qu'un vnement musical d'importance va
s'accomplir.

Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments  vent
doubls, le grand choeur avec ses 120 voix taient prsents, et Meyerbeer
dominait au premier pupitre. J'avais un vif dsir de le voir diriger, de
le voir surtout diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette tche comme
si elle et t la sienne depuis vingt ans; l'orchestre est dans sa
main, il en fait ce qu'il veut. Quant aux mouvements qu'il prend pour
les _Huguenots_, ce sont les mmes que les vtres,  l'exception de ceux
de l'entre des moines au quatrime acte et de la marche qui termine le
troisime; ceux-l sont un peu plus lents. Cette diffrence a lgrement
refroidi pour moi l'effet du premier morceau; j'aurais prfr un peu
moins de largeur, tandis que je l'ai trouve tout  fait  l'avantage du
second, jou sur le thtre par la bande militaire; il y gagne sous tous
les rapports.

Je ne puis pas analyser scne par scne l'excution de l'orchestre dans
le chef-d'oeuvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru, d'un
bout  l'autre de la reprsentation, magnifiquement belle, parfaitement
nuance, d'une prcision et d'une clart incomparables, mme dans les
passages les plus compliqus. Ainsi le finale du second acte, avec ses
traits roulants sur des sries d'accords de septime diminu et ses
modulations enharmoniques, a t rendu, jusque dans ses parties les plus
obscures, avec une extrme nettet et une justesse de sons
irrprochable. J'en dois dire autant du choeur. Les traits vocaliss, les
doubles choeurs contrastants, les entres en imitations, les passages
subits du _forte_ au _piano_, les nuances intermdiaires, tout cela a
t excut proprement, vigoureusement, avec une rare chaleur et un
sentiment de la vritable expression plus rare encore. La _stretta_ de
la bndiction des poignards m'a frapp comme un coup de foudre, et j'ai
t longtemps  me remettre de l'incroyable bouleversement qu'elle m'a
caus. Le grand ensemble du _Pr aux clercs_, la dispute des femmes, les
litanies de la vierge, la chanson des soldats _huguenots_ prsentaient 
l'oreille un tissu musical d'une richesse tonnante, mais dont
l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans que la pense
complexe de l'auteur lui restt voile un seul instant. Cette merveille
de contre-point dramatis est aussi demeure pour moi, jusqu' prsent,
la merveille de l'excution chorale. Meyerbeer, je le crois, ne peut
esprer mieux en aucun lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la mise en
scne est dispose d'une faon minemment ingnieuse. Dans la chanson du
_rataplan_, les choristes miment une espce de marche de tambours avec
certains mouvements en avant et en arrire qui animent la scne et se
lient bien d'ailleurs  l'effet musical.

La bande militaire, au lieu d'tre place, comme  Paris, au fond du
thtre, d'o, spare de l'orchestre par la foule qui encombre la
scne, elle ne peut voir les mouvements du matre de chapelle ni suivre
consquemment la mesure avec exactitude, commence  jouer dans les
coulisses d'avant-scne  droite du public; elle se met ensuite en
marche et parcourt le thtre en passant auprs de la rampe et
traversant les groupes du choeur. De cette faon les musiciens se
trouvent presque jusqu' la fin du morceau, trs-rapprochs du chef; ils
conservent rigoureusement le mme mouvement que l'orchestre infrieur,
et il n'y a jamais la moindre discordance rhythmique entre les deux
masses.

Boeticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le
rle de Marcel, sans possder toutefois les qualits d'_humour_
dramatique qui font de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai.
Mademoiselle Marx montre de la sensibilit et une certaine dignit
modeste, qualits essentielles du caractre de Valentine. Il faut
pourtant que je lui reproche deux ou trois monosyllabes parls qu'elle a
eu le tort d'emprunter  l'cole de madame Devrient. J'ai vu cette
dernire dans le mme rle quelques jours aprs, et si, en me prononant
ouvertement contre sa manire de le rendre, j'ai tonn et mme choqu
plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude sans doute,
admirent sans restriction la clbre artiste, je dois ici dire pourquoi
je diffre si fort de leur opinion. Je n'avais point de parti pris,
point de prvention pour, ni contre madame Devrient. Je me souvenais
seulement qu'elle me parut admirable  Paris, il y a bien des annes
dans le _Fidelio_ de Beethoven, et que tout rcemment, au contraire, 
Dresde, j'avais remarqu en elle de fort mauvaises habitudes de chant et
une action scnique souvent entache d'exagration et d'affterie. Ces
dfauts m'ont frapp d'autant plus vivement, ensuite dans les
_Huguenots_, que les situations du drame sont plus saisissantes, et que
la musique en est plus empreinte de grandeur et de vrit. Ainsi donc,
j'ai svrement blm la cantatrice et l'actrice, et voici pourquoi:
dans la scne de la conjuration o Saint-Bris expose  Nevers et  ses
amis le plan du massacre des Huguenots, Valentine coute en frmissant
le sanglant projet de son pre, mais elle n'a garde de laisser
apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-Bris, en effet, n'est pas
homme  supporter chez sa fille de pareilles opinions. L'lan
involontaire de Valentine vers son mari, au moment o celui-ci brise son
pe et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus beau, que la
timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son trouble a
t plus pniblement contenu. Eh bien! au lieu de drober son agitation
et de rester presque passive, comme font dans cette scne toutes les
tragdiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force de
la suivre au fond du thtre, et l, marchant  grands pas  ses cts,
semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit
rpondre  Saint-Bris. D'o il suit que l'poux de Valentine s'criant;

        Parmi mes illustres aeux,
    Je compte des soldats, mais pas un assassin!

perd tout le mrite de son opposition; son mouvement n'a plus de
spontanit, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui rpte la
leon que lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux
thme: _ cette cause sainte_, madame Devrient s'oublie jusqu' se jeter
bon gr, mal gr, dans les bras de son pre, qui toujours cependant est
cens ignorer les sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le
supplie, elle le tracasse enfin par une pantomime si vhmente, que
Boeticher, qui ne s'attendait pas, la premire fois,  ces emportements
intempestifs, ne savait comment faire pour conserver la libert d'agir
et de respirer, et paraissait dire, par l'agitation de sa tte et de son
bras droit: Pour Dieu, madame, laissez moi donc tranquille, et
permettez que je chante mon rle jusqu'au bout! Madame Devrient montre
par l  quel point elle est possde du dmon de la personnalit. Elle
se croirait perdue si dans toutes les scnes,  tort ou  raison, et par
quelques manoeuvres scniques que ce soit, elle n'attirait sur elle
l'attention du public. Elle se considre videmment comme le pivot du
drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs. Vous
coutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce choeur vous intresse!
Niais que vous tes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le
pome, je suis la posie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce
soir d'autre objet intressant que moi, et vous ne devez tre venus au
thtre que pour moi! Dans le prodigieux duo qui succde  cette
immortelle scne, pendant que Raoul se livre  toute la fougue de son
dsespoir, madame Devrient, la main appuye sur une causeuse, penche
gracieusement la tte pour laisser pendre en libert du ct gauche, les
belles boucles de sa blonde chevelure: elle dit quelques mots, et
pendant la rplique de Raoul, se posant incline d'une autre faon, elle
fait admirer le doux reflet de ses cheveux du ct droit. Je ne crois
pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie purile soient
prcisment ceux qui doivent occuper l'me de Valentine en un pareil
moment.

Quant au chant de madame Devrient, je l'ai dj dit, il manque souvent
de justesse et de got. Les points d'orgue et les changements nombreux
qu'elle introduit maintenant dans ses rles sont d'un mauvais style, et
maladroitement amens. Mais je ne connais rien de comparable  ses
interjections parles. Madame Devrient ne _chante_ jamais les mots:
Dieu!  mon Dieu! oui! non! est-il vrai! est-il possible! etc. Tout cela
est parl et cri  pleine voix. Je ne saurais dire l'aversion que
j'prouve pour ce genre antimusical de dclamation.  mon sens, il est
cent fois pis de parler l'opra que de chanter la tragdie.

Les notes dsignes dans certaines partitions par ces mots: _Canto
parlato_, ne sont point destines  tre lances de la sorte par les
chanteurs; dans le genre srieux, le timbre de voix qu'elles exigent
doit toujours se rattacher  la tonalit; cela ne sort pas de la
musique. Qui ne se souvient de la manire dont mademoiselle Falcon
savait dire, en _chant parl_, les mots de la fin de ce duo: Raoul! ils
te tueront! Certes, cela tait  la fois naturel et musical, et
produisait un effet immense.

Loin de l, quand rpondant aux supplications de Raoul, madame Devrient
parle et crie par trois fois avec un crescendo de force, _nein! nein!
nein!_ je crois entendre madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un
mlodrame, et je me demande pourquoi l'orchestre continue de jouer,
puisque l'opra est fini. Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas
entendu le cinquime acte, furieux que j'tais d'avoir vu le
chef-d'oeuvre du quatrime dfigur de cette faon. Est-ce vous
calomnier, mon cher Habeneck, d'affirmer que vous en eussiez fait
autant? J'ai peine  le croire. Je connais votre manire de sentir en
musique: quand l'excution d'un bel ouvrage est tout  fait mauvaise,
vous en prenez bravement votre parti; et mme alors, plus c'est
dtestable et plus vous tes courageux! Mais qu' une seule exception
prs tout marche  souhait au contraire, oh! alors cette exception vous
irrite, vous crispe, vous exaspre; vous entrez dans une de ces rages
indignes qui vous feraient voir de sang-froid, avec joie mme,
l'extermination de l'individu discordant, et pendant que les bourgeois
s'tonnent de votre colre, les vrais artistes la partagent, et je
grince avec vous de toutes mes dents.

Madame Devrient a certes des qualits minentes: ce sont la chaleur,
l'entranement; mais ces qualits fussent-elles suffisantes, ne m'ont
pas d'ailleurs toujours sembl contenues dans les limites que leur
assignent la nature et le caractre de certains rles. Valentine, par
exemple, mme en mettant  part les observations que j'ai faites plus
haut, Valentine la jeune marie de la veille, le coeur fort mais timide,
la noble pouse de Nevers, l'amante chaste et rserve qui n'avoue son
amour  Raoul que pour l'arracher  la mort, s'accommode mieux d'une
passion modeste, d'un jeu dcent et d'un chant expressif que de toutes
les bordes  triple charge de madame Devrient et de son personnalisme
endiabl.

Quelques jours aprs les _Huguenots_, j'ai vu jouer _Armide_. La reprise
de cet ouvrage clbre avait t faite avec tout le soin et le respect
qui lui sont dus; la mise en scne tait magnifique, blouissante, et le
public s'est montr digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de
tous les anciens compositeurs, Gluck est celui dont la puissance me
parat avoir le moins  redouter des rvolutions incessantes de l'art.
Jamais il ne sacrifia ni aux caprices des chanteurs, ni aux exigences de
la mode, ni aux habitudes invtres qu'il eut  combattre en arrivant
en France, encore fatigu de la lutte qu'il venait de soutenir contre
celles des thtres d'Italie. Sans doute cette guerre avec les
_dilettanti_ de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de l'affaiblir,
avait doubl ses forces en lui en rvlant l'tendue; car en dpit du
fanatisme qui tait alors dans nos moeurs franaises en matire d'art, ce
fut presque en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misrables
entraves qu'on lui opposait. Les criailleries des critiques parvinrent
une fois  lui arracher un mouvement d'impatience; mais cet accs de
colre, qui lui fit commettre l'imprudence de leur rpondre, fut le seul
qu'il eut  se reprocher: et depuis lors, comme auparavant, il marcha
silencieusement droit  son but. Vous savez quel tait celui qu'il
voulait atteindre, et s'il a jamais t donn  un homme d'y parvenir
mieux que lui. Avec moins de conviction ou moins de fermet il est
probable que malgr le gnie dont la nature l'avait dou, ses oeuvres
abtardies n'auraient pas survcu de beaucoup  celles de ses mdiocres
rivaux, aujourd'hui si compltement oublis. Mais la vrit
d'expression, qui entrane avec elle la puret du style et la grandeur
des formes, est de tous les temps; les belles pages de Gluck resteront
toujours belles. Victor Hugo a raison: le coeur n'a pas de rides.

Mademoiselle Marx, dans _Armide_, me parut noble et passionne, bien
qu'un peu accable cependant de son fardeau pique. Il ne suffit pas, en
effet, de possder un vrai talent pour reprsenter les femmes de Gluck,
comme pour les femmes de Shakespeare, il faut pour elles de si hautes
qualits d'me, de coeur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y
a point exagration  affirmer que ces rles exigent en outre de la
beaut et... du gnie.

Quelle heureuse soire me fit passer cette reprsentation d'_Armide_,
dirige par Meyerbeer! L'orchestre et les choeurs, inspirs  la fois par
deux matres illustres, l'auteur et le directeur, se montrrent dignes
de l'un et de l'autre. Le fameux finale: _Poursuivons jusqu'au trpas_,
produisit une vritable explosion. L'acte de la haine, avec les
admirables pantomimes composes, si je ne me trompe, par Paul Taglioni,
matre des ballets du grand thtre de Berlin, ne me parut pas moins
remarquable par une verve, en apparence dsordonne, mais dont tous les
lans cependant taient pleins d'une infernale harmonie. On avait
supprim l'air de danse  6/8 en _la_ majeur que nous excutons ici, et
rtabli en revanche, la grande chaconne en _si_ bmol, qu'on n'entend
jamais  Paris. Ce morceau trs-dvelopp a beaucoup d'clat et de
chaleur. Quelle conception que cet acte de la haine! Je ne l'avais
jamais  ce point compris et admir. J'ai frissonn  ce passage de
l'vocation:

    Sauvez-moi de l'amour,
    Rien n'est si redoutable!

Au premier hmistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle
dissonance de septime majeure, cri fminin o se dclent la terreur et
ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant:

        Contre un ennemi trop aimable.

comme ces deux mmes voix, s'unissant en tierces, gmissent tendrement!
quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi
regrett sera le plus fort! En effet,  peine la haine, accourue avec
son affreux cortge, a-t-elle commenc son oeuvre, qu'_Armide_
l'interrompt et refuse son secours. De l le choeur:

    Suis l'amour, puisque tu le veux,
      Infortune Armide,
      Suis l'amour qui te guide
      Dans un abme affreux!

Dans le pome de Quinault, l'acte finissait l: Armide sortait avec le
choeur sans rien dire. Ce dnoement paraissant vulgaire et peu naturel 
Gluck, il voulut que la magicienne demeure seule un instant, sortt
ensuite en rvant  ce qu'elle vient d'entendre, et un jour, aprs une
rptition, il improvisa, paroles et musique,  l'Opra, cette scne
dont voici les vers:

     ciel! quelle horrible menace!
    Je frmis! tout mon sang se glace!

  Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,
  Et prends piti d'un coeur qui s'abandonne  toi!

La musique en est belle de mlodie, d'harmonie, de vague inquitude, de
tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale
peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux
premiers vers, sous une sorte de trmolo intermittent des seconds
violons, les basses droulent une longue phrase chromatique qui gronde
et menace jusqu'au premier mot du troisime vers: Amour, o la plus
suave mlodie, s'panouissant lente et rveuse, dissipe, par sa tendre
clart, la demi-obscurit des mesures prcdentes. Puis tout s'teint...
Armide s'loigne les yeux baisss, pendant que les seconds violons,
abandonns du reste de l'orchestre, murmurent encore leur trmolo isol.
Immense, immense est le gnie crateur d'une pareille scne!!!...

Parbleu! je suis vraiment naf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas
l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beauts de la partition de
Gluck? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme
nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du
Conservatoire et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.

Je ferai une observation sur la mise en scne  Berlin de ce morceau:

Le machiniste fait tomber la toile trop tt; il doit attendre que la
dernire mesure de la ritournelle finale se soit fait entendre; sans
cela on ne peut voir Armide s'loigner  pas lents jusqu'au fond du
thtre, pendant les palpitations et les soupirs de plus en plus faibles
de l'orchestre. Cet effet tait fort beau  l'Opra de Paris, o, 
l'poque des reprsentations d'_Armide_, la toile ne se baissait jamais.
En revanche, bien que je ne sois pas, vous le savez, partisan des
modifications quelconques apportes par le chef d'orchestre dans la
musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement rechercher la
bonne excution, je complimenterai Meyerbeer sur l'heureuse ide qu'il
a eue relativement au trmolo intermittent dont je parlais tout 
l'heure. Ce passage des seconds violons tant sur le _r_ bas,
Meyerbeer, pour le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux
cordes  l'unisson (le _r_  vide et le _r_ sur la quatrime corde).
Il semble naturellement alors que le nombre des seconds violons soit
subitement doubl, et de ces deux cordes d'ailleurs rsulte une
rsonnance particulire qui produit ici le plus heureux effet. Tant
qu'on ne fera  Gluck que des corrections de cette nature, il sera
permis d'y applaudir[97]. C'est comme votre ide de faire jouer prs du
chevalet, en crasant la corde, le fameux trmolo continu de l'oracle
d'_Alceste_. Gluck ne l'a pas exprime, il est vrai, mais il _a d_
l'avoir.

Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvais encore
suprieure  tout le reste l'excution des scnes du _Jardin des
plaisirs_. C'tait une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse
fascinatrice, qui me transportait dans ce palais de l'amour rv par les
deux potes (Gluck et Tasso), et semblait me le donner pour demeure
enchante. Je fermais les yeux, et en entendant cette divine gavotte
avec sa mlodie si caressante, et le murmure doucement monotone de son
harmonie, et ce choeur: _Jamais dans ces beaux lieux_, dont le bonheur
s'panche avec tant de grce, je voyais autour de moi s'enlacer des bras
charmants, se croiser d'adorables pieds, se drouler d'odorantes
chevelures, briller des yeux diamants, et rayonner mille enivrants
sourires. La fleur du plaisir, mollement agite par la brise mlodique
s'panouissait, et de sa corolle ravissante s'chappait un concert de
sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien terrible,
qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui peignit la
plage dsole de la Tauride et les sauvages moeurs de ses habitants,
c'est lui qui sut ainsi reproduire en musique cette trange idalit de
la volupt rveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non? N'avait-il
pas dj auparavant ouvert les champs lyses?... N'est-ce pas lui qui
trouva ce choeur immortel des ombres heureuses:

    Torna, o bella, al tuo consorte
    Che non vuol che pi diviso
    Sia di te pietoso il ciel!

Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand pote
moderne, les forts qui sont les plus doux?

Mais je m'aperois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces
belles choses m'a entran trop loin, et que je ne pourrai pas encore
aujourd'hui parler des institutions musicales non dramatiques florissant
 Berlin. Elles seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me
serviront de prtexte pour ennuyer quelque autre que vous de mon
infatigable verbiage.

Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?

En tout cas, adieu!




 M. DESMAREST

NEUVIME LETTRE

Berlin.


Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais
tudier en dtail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il
en est toutefois, qui puissent s'enorgueillir de trsors d'harmonie
comparables aux siens. La musique y est dans l'air, on la respire, elle
vous pntre. On la trouve au thtre,  l'glise, au concert, dans la
rue, dans les jardins publics, partout; grande et fire toujours, et
forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure, l'air noble et
srieux, belle ange arme qui daigne marcher quelquefois, mais les ailes
frmissantes, et prte  reprendre son vol vers le ciel.

C'est que la musique  Berlin est honore de tous. Les riches et les
pauvres, le clerg et l'arme, les artistes et les amateurs, le peuple
et le roi, l'ont en gale vnration. Le roi surtout apporte  son culte
cette ferveur relle dont il est anim pour le culte des sciences et des
autres arts, et c'est dire beaucoup. Il suit d'un oeil curieux les
mouvements, je dirai mme les soubresauts progressifs de l'art nouveau,
sans ngliger la conservation des chefs-d'oeuvre de l'cole ancienne. Il
a une mmoire prodigieuse, embarrassante mme pour ses bibliothcaires
et ses matres de chapelle, quand il leur demande  l'improviste
l'excution de certains fragments des vieux matres que personne ne
connat plus. Rien ne lui chappe dans le domaine du prsent ni dans
celui du pass; il veut tout entendre et tout examiner. De l le vif
attrait qu'prouvent pour Berlin les grands artistes; de l
l'extraordinaire popularit en Prusse du sentiment musical; de l les
institutions chorales et instrumentales que sa capitale possde, et qui
m'ont paru si dignes d'admiration.

L'Acadmie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme
toutes les autres acadmies semblables existant en Allemagne, elle se
compose presque entirement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes
et femmes, attachs aux thtres en font partie galement; et les dames
du grand monde ne croient point droger en chantant un oratorio de Bach
 ct de Mantius, de Boeticher ou de mademoiselle Hhnel.--La plupart
des chanteurs de l'Acadmie de Berlin sont musiciens, et presque tous
ont des voix fraches et sonores; les soprani et les basses surtout
m'ont paru excellents. Les rptitions, en outre, se font patiemment et
longuement sous la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les
rsultats obtenus, quand une grande oeuvre est soumise au public,
sont-ils magnifiques et hors de toute comparaison avec ce que nous
pouvons entendre en ce genre  Paris.

Le jour o, sur l'invitation du directeur, je suis all  l'Acadmie de
chant, on excutait la _Passion_ de Sbastien Bach. Cette partition
clbre que vous avez lue sans doute, est crite pour deux choeurs et
deux orchestres. Les chanteurs, au nombre de trois cents au moins,
taient disposs sur les gradins d'un vaste amphithtre absolument
semblable  celui que nous avons au Jardin des Plantes, dans la salle
des cours de chimie; un espace de trois ou quatre pieds seulement
sparait les deux choeurs. Les deux orchestres, peu nombreux,
accompagnaient les voix du haut des derniers gradins, derrire les
choeurs, et se trouvaient en consquence assez loigns du matre de
chapelle, plac en bas sur le devant et  ct du piano. Ce n'est pas
piano, c'est clavecin qu'il faudrait dire; car il a presque le son des
misrables instruments de ce nom, dont on se servait au temps de Bach.
Je ne sais si on fait un pareil choix  dessein, mais j'ai remarqu dans
les coles de chant, dans les foyers des thtres, partout o il s'agit
d'accompagner les voix, que le piano destin  cet usage est toujours le
plus dtestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn 
Leipzig dans la salle du Gewand-Haus fait seul exception.

Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir  faire
_pendant l'excution_ d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point
employ cet instrument! Il accompagne en mme temps que les fltes,
hautbois, violons et basses, et sert probablement  maintenir au
diapason les premiers rangs du choeur qui _sont censs_ ne pas bien
entendre dans les _tutti_ l'orchestre trop loign d'eux. En tout cas
c'est l'habitude. Le clapotement continuel des accords plaqus sur ce
mauvais clavier produit bien un assommant effet en rpandant sur
l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans
doute pour n'en pas dmordre. C'est si sacr un vieil usage, quand il
est mauvais!

Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lvent au
moment de chanter. Il y a, je pense, un vritable avantage pour la bonne
mission de la voix  chanter debout, il est malheureux seulement que
les choristes, cdant trop aisment  la fatigue de cette posture,
veuillent s'asseoir aussitt que leur phrase est finie; car dans une
oeuvre comme celle de Bach, o les deux choeurs dialoguant frquemment
sont en outre coups  chaque instant par des solos rcitants, il
s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se lve ou quelque autre
qui s'assied, et  la longue cette succession de mouvements de bas en
haut et de haut en bas finit par tre assez ridicule; elle te
d'ailleurs  certaines entres des choeurs tout leur imprvu, les yeux
indiquant d'avance  l'oreille le point de la masse vocale d'o le son
va partir. J'aimerais encore mieux laisser toujours assis les choristes,
s'ils ne peuvent rester debout. Mais cette impossibilit est de celles
qui disparaissent instantanment si le directeur sait bien dire: _Je
veux_ ou _je ne veux pas_.

Quoi qu'il en soit, l'excution de ces masses vocales a t pour moi
quelque chose d'imposant, le premier _tutti_ des deux choeurs m'a coup
la respiration; j'tais loin de m'attendre  la puissance de ce grand
coup de vent harmonique. Il faut reconnatre cependant qu'on se blase
sur cette belle sonorit beaucoup plus vite que sur celle de
l'orchestre, les timbres des voix tant moins varis que ceux des
instruments. Cela se conoit, il n'y a gure que quatre voix de natures
diffrentes, tandis que le nombre des instruments de diverses espces
s'lve  plus de trente.

Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de
la grande oeuvre de Bach, ce travail sortirait tout  fait des limites
que j'ai d m'imposer. D'ailleurs, le fragment qu'on en a excut au
Conservatoire, il y a trois ans, peut tre considr comme le type du
style et de la manire de l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands
professent une admiration sans bornes pour ses rcitatifs, et leur
qualit minente est prcisment celle qui a d m'chapper n'entendant
pas la langue sur laquelle ils sont crits, et ne pouvant en consquence
apprcier le mrite de l'expression.

Quand on vient de Paris et qu'on connat nos moeurs musicales, il faut,
pour y croire, tre tmoin de l'attention, du respect, de la pit avec
lesquels un public allemand coute une telle composition. Chacun suit
des yeux les paroles sur le livret; pas un mouvement dans l'auditoire,
pas un murmure d'approbation ni de blme, pas un applaudissement; on est
au prche, on entend chanter l'vangile, on assiste en silence non pas
au concert, mais au service divin. Et c'est vraiment ainsi que cette
musique doit tre entendue. On adore Bach, et on croit en lui, sans
supposer un instant que sa divinit puisse jamais tre mise en question;
un hrtique ferait horreur, il est mme dfendu d'en parler. Bach,
c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu.

Quelques jours aprs l'excution du chef-d'oeuvre de Bach, l'Acadmie de
chant annona celle de la _Mort de Jsus_ de Graun. Voil encore une
partition consacre, un saint livre, mais dont les adorateurs se
trouvent  Berlin spcialement, tandis que la religion de S. Bach est
professe dans tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intrt que
m'offrait cette seconde soire, surtout aprs l'impression que j'avais
reue de la premire, et de l'empressement que j'aurais mis  connatre
l'oeuvre de prdilection du matre de chapelle du grand Frdric! Voyez
mon malheur! je tombe malade prcisment ce jour-l; le mdecin (un
grand amateur de musique pourtant, le savant et aimable docteur Gaspard)
me dfend de quitter ma chambre; vainement on m'engage encore  venir
admirer un clbre organiste; le docteur est inflexible; et ce n'est
qu'aprs la semaine sainte, quand il n'y a plus ni oratorio, ni fugues,
ni chorals  entendre, que le bon Dieu me rend  la sant. Voil la
cause du silence que je suis oblig de garder sur le service musical des
temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je retourne en
Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique de Graun,
et je l'entendrai, soyez tranquille, duss-je en mourir. Mais dans ce
cas, il me serait encore impossible de vous en parler... Ainsi donc, il
est dcid que vous n'en saurez jamais rien _par moi_; alors faites le
voyage, et ce sera vous qui m'en direz des nouvelles.

Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise
volont pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisque, 
toutes les heures du jour,  pied ou  cheval, elles parcourent les rues
de Berlin. Ces petites troupes isoles ne sauraient toutefois donner une
ide de la majest des grands ensembles que le directeur-instructeur des
bandes militaires de Berlin et de Postdam (Wiprecht) peut former quand
il veut. Figurez-vous qu'il a sous ses ordre une masse de six cents
musiciens et plus, tous bons lecteurs, possdant bien le mcanisme de
leur instrument, jouant juste, et favoriss par la nature de poumons
infatigables et de lvres de cuir. De l l'extrme facilit avec
laquelle les trompettes, cors et cornets donnent les notes aigus que
nos artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des rgiments de musiciens et
non des musiciens de rgiment. M. le prince de Prusse, allant au-devant
du dsir que j'avais d'entendre et d'tudier  loisir ses troupes
musicales, eut la gracieuse bont de m'inviter  une matine organise
chez lui  mon intention, et de donner  Wiprecht des ordres en
consquence.

L'auditoire tait fort peu nombreux; nous n'tions que douze ou quinze
tout ou plus. Je m'tonnais de ne pas voir l'orchestre, aucun bruit ne
trahissait sa prsence, quand une phrase lente en _fa mineur_,  vous et
 moi bien connue, vint me faire tourner la tte du ct de la plus
grande salle du palais dont un vaste rideau nous drobait la vue. S. A.
R. avait eu la courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture
des _Francs-Juges_, que je n'avais jamais entendue ainsi arrange pour
des instruments  vent. Ils taient l trois cent vingt hommes dirigs
par Wiprecht, et ils excutrent ce morceau difficile avec une prcision
merveilleuse et cette verve furibonde que vous montrez pour lui, vous
autres du Conservatoire, aux grands jours d'enthousiasme et d'entrain.

Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout
foudroyant, excut par quinze grands trombones basses, dix-huit ou
vingt trombones tnors, et altos, douze bass-tubas et une fourmilire de
trompettes.

Le bass-tuba, que j'ai dj nomm plusieurs fois dans mes prcdentes
lettres, a dtrn compltement l'ophiclde en Prusse, si tant est, ce
dont je doute, qu'il y ait jamais rgn. C'est un grand instrument en
cuivre, driv du bombardon et pourvu d'un mcanisme de cinq cylindres
qui lui donne au grave une tendue immense.

Les notes extrmes de l'chelle infrieure sont un peu vagues, il est
vrai; mais redoubles  l'octave haute par une autre partie de
bass-tuba, elles acquirent une rondeur et une force de vibration
incroyables. Le son du mdium et du haut de l'instrument est d'ailleurs
trs-noble, il n'est point mat, comme celui de l'ophiclde, mais
vibrant et trs-sympathique au timbre des trombones et trompettes dont
il est la vraie contre-basse, et avec lequel il s'unit on ne peut mieux.
C'est Wiprecht qui l'a propag en Prusse. A. Sax en fait maintenant
d'admirables  Paris.

Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre;
elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille
compose pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de
Westmoreland.

Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de
cuivre seuls, crit pour les ftes de la cour par Meyerbeer, sous ce
titre: _la Danse aux flambeaux_, et dans lequel se trouve un long
trille sur le _r_, que dix-huit trompettes  cylindres ont soutenu, en
le battant aussi rapidement qu'eussent pu le faire des clarinettes,
pendant seize mesures.

Le concert a fini par une marche funbre trs-bien crite et d'un beau
caractre, compose par Wiprecht. On n'avait fait qu'une rptition!!!

C'est dans les intervalles laisss entre les morceaux par ce terrible
orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame
la princesse de Prusse, dont le got exquis et les connaissances en
composition rendent le suffrage si prcieux. S. A. R. parle en outre
notre langue avec une puret et une lgance qui intimidaient fort son
interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien
de la princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voile de sa
douce beaut; je l'oserais peut-tre... si j'tais un grand pote.

J'ai assist  l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano;
il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'taient autres que ceux
du thtre dont j'ai dj parl. Vers la fin de la soire, Meyerbeer,
qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-tre mme  cause de cela, se
trouvait fatigu de sa tche d'accompagnateur, cda sa place;  qui? je
vous le donne  deviner... au premier chambellan du roi,  M. le comte
de Roedern, qui accompagna en pianiste et en musicien consomm, le _Roi
des aulnes_, de Schubert,  madame Devrient! Que dites-vous de cela?
Voil bien la preuve d'une tonnante diffusion des connaissances
musicales. M. de Roedern possde en outre un talent d'une autre nature,
dont il a donn des preuves brillantes en organisant le fameux bal
masqu qui agita tout Berlin, l'hiver dernier, sous le nom de _Fte de
la cour de Ferrare_, et pour lequel Meyerbeer a crit une foule de
morceaux.

Ces concerts d'tiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve
agrables quand ils sont finis, parce qu'ils runissent ordinairement
quelques auditeurs avec lesquels on est fier et heureux d'avoir un
instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouv chez le roi de
Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette blouissante illustration de la
science lettre, ce grand anatomiste du globe terrestre.

Plusieurs fois dans la soire, le roi, la reine et madame la princesse
de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au
Grand-Thtre, me demander mon avis sur les principaux artistes
prussiens, me questionner sur mes procds d'instrumentation, etc., etc.
Le roi prtendait que j'avais mis le diable au corps de tous les
musiciens de sa chapelle. Aprs le souper, S. M. se disposait  rentrer
dans ses appartements, mais venant  moi tout d'un coup et comme se
ravisant:

-- propos, monsieur Berlioz, que nous donnerez-vous dans votre prochain
concert?

--Sire, je reproduirai la moiti du programme prcdent, en y ajoutant
cinq morceaux de ma symphonie _Romo et Juliette_.

--De _Romo et Juliette_! et je fais un voyage! Il faut pourtant que
nous entendions cela! Je reviendrai.

En effet, le soir de mon second concert, cinq minutes avant l'heure
annonce, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.

Maintenant faut-il vous parler de ces deux soires? Elles m'ont donn
bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont habiles,
leurs dispositions taient des plus bienveillantes, et Meyerbeer, pour
me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le service
journalier d'un grand thtre comme celui de l'Opra de Berlin a des
exigences toujours fort gnantes et incompatibles avec les prparatifs
d'un concert; et, pour tourner et vaincre les difficults qui
surgissaient  chaque instant, Meyerbeer a d employer plus de force et
d'adresse,  coup sr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter pour
la premire fois les _Huguenots_. Et puis j'avais voulu faire entendre 
Berlin les grands morceaux du _Requiem_, ceux de la _Prose_ (_Dies ir_,
_Lacrymosa_, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder dans les autres
villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et instrumental
ils ncessitent. Heureusement j'avais prvenu Meyerbeer de mon
intention, et dj avant mon arrive il s'tait mis en qute des moyens
d'excution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits orchestres
d'instruments de cuivre, il fut ais de les trouver, on en aurait eu
trente s'il l'et fallu; mais les timbales et les timbaliers donnrent
beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wiprecht aidant, on vint  bout
de les runir.

On nous plaa pour les premires rptitions dans une splendide salle de
concert appartenant au second thtre, dont la sonorit est telle
malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite ce que nous
allions avoir  souffrir. Les sons, se prolongeant outre mesure,
produisaient une insupportable confusion et rendaient les tudes de
l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut mme un morceau (_le
scherzo_ de _Romo et Juliette_) auquel nous fmes obligs de renoncer,
n'ayant pu parvenir, aprs une heure de travail,  en dire plus de la
moiti. L'orchestre pourtant, je le rpte, tait on ne peut mieux
compos. Mais le temps manquait, et nous dmes remettre le _scherzo_ au
second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme que nous
faisions, et  dmler dans ce chaos de sons ce qui tait bien ou mal
rendu par les excutants; nous poursuivmes donc nos tudes sans tenir
compte de l'effet fort diffrent, heureusement, de celui que nous
obtnmes ensuite dans la salle de l'Opra. L'ouverture de _Benvenuto_,
_Harold_, l'_Invitation  la valse_ de Weber, et les morceaux du
_Requiem_ furent ainsi appris par l'orchestre seul, les choeurs
travaillant  part dans un autre local.  la rptition particulire que
j'avais demande pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du
_Dies ir_ et du _Lacrymosa_, j'observai pour la troisime fois un fait
qui m'est rest inexplicable, et que voici:

Dans le milieu du _Tuba mirum_ se trouve une sonnerie des quatre groupes
de trombones sur les quatre notes de l'accord de _sol majeur_
successivement. La mesure est trs-large; le premier groupe doit donner
le _sol_ sur le premier temps; le second, le _si_ sur le second; le
troisime, le _r_ sur le troisime et le quatrime, le _sol octave_ sur
le quatrime. Rien n'est plus facile  concevoir qu'une pareille
succession, rien n'est plus facile  entonner aussi que chacune de ces
notes. Eh bien! quand ce _Requiem_ fut excut pour la premire fois
dans l'glise des Invalides  Paris, il fut impossible d'obtenir
l'excution de ce passage. Lorsque j'en fis ensuite entendre des
fragments  l'Opra, aprs avoir inutilement rpt pendant un quart
d'heure cette mesure unique, je fus oblig de l'abandonner; il y avait
toujours un ou deux groupes qui n'attaquaient pas; c'tait
invariablement celui du _si_, ou celui du _r_, ou tous les deux. En
jetant les yeux,  Berlin, sur cet endroit de la partition, je pensai
tout de suite aux trombones rtifs de Paris:

--Ah, voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront 
enfoncer cette porte ouverte!

Hlas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! impossible
d'obtenir l'entre du second ni du troisime groupe; le quatrime mme,
n'entendant pas sa rplique qui devait tre donne par les autres, ne
part pas non plus. Je les prends isolment, je demande au n 2 de donner
le _si_.

Il le fait trs-bien:

M'adressant au n 3, je lui demande son _r_.

Il me l'accorde sans difficult;

Voyons maintenant les quatre notes les unes aprs les autres, dans
l'ordre o elles sont crites!... Impossible! tout  fait impossible! et
il faut y renoncer!... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de quoi
aller donner de la tte contre un mur?...

Et quand j'ai demand aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi
ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me rpondre,
ils n'en savaient rien eux-mmes; ces deux notes les fascinaient[98].

Il faut que j'crive  H. Romberg qui a mont cet ouvrage 
Saint-Ptersbourg pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le
charme.

Pour tout le reste du programme, l'orchestre a suprieurement compris et
rendu mes intentions. Bientt nous avons pu en venir  une rptition
gnrale dans la salle de l'Opra, sur le thtre dispos en gradins
comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a march 
souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du _Requiem_, panique
gnrale, les choeurs que je n'avais pas pu faire rpter moi-mme,
avaient t exercs dans des mouvements diffrents des miens, et quand
ils se sont vus tout d'un coup mls  l'orchestre avec les mouvements
vritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait  faux,
ou sans assurance: et dans le _Lacrymosa_ les tnors ne chantaient plus
du tout. Je ne savais  quel saint me vouer. Meyerbeer, trs-souffrant
ce jour-l, n'avait pu quitter son lit; le directeur des choeurs,
Elssler, tait malade aussi; l'orchestre se dmoralisait en voyant la
dbcle vocale...

Un instant je me suis assis, bris ananti, et me demandant si je devais
tout planter l et quitter Berlin le soir mme. Et j'ai pens  vous
dans ce mauvais moment, en me disant:

--Persister, c'est folie! Oh! si Desmarest tait ici, lui qui n'est
jamais content de nos rptitions du Conservatoire, et s'il me voyait
dcid  laisser annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il
ferait; il m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la clef dans sa
poche, et irait bravement annoncer  l'intendant du thtre que le
concert ne peut avoir lieu.

Vous n'y auriez pas manqu, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu tort.
En voil la preuve. Aprs le premier tremblement pass, la premire
sueur froide essuye, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:

--Il faut que cela marche.

Ries et Ganz, les deux matres de concert, taient auprs de moi, ne
sachant trop que dire pour me remonter: je les interpelle vivement:

--tes-vous srs de l'orchestre?

--Oui! il n'y a rien  craindre pour lui, nous sommes trs-fatigus;
mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.

--Or donc, il n'y a qu'un parti  prendre: il faut convoquer les choeurs
pour demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque Elssler est
malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, viendrez avec votre violon,
et nous ferons rpter le chant pendant trois heures, s'il le faut.

--C'est cela; nous y serons, les ordres vont tre donns.

En effet, le lendemain matin nous voil  l'oeuvre, Ries,
l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les
femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers tnors,
les seconds tnors, les premires et les secondes basses, nous les
faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; aprs quoi nous
runissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et
comme le Phaton de la fable je m'crie enfin:

        Qu'est-ce ceci? Mon char marche  souhait?

Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet,
phrase par phrase, en allemand; et voil tous nos gens ranims, pleins
de courage, et ravis de n'avoir point perdu cette grande bataille o
leur amour-propre et le mien taient en jeu. Loin de l, nous l'avons
gagne, et d'une clatante manire encore. Inutile de dire que, le soir,
l'ouverture, la symphonie et la cantate du _Cinq mai_ ont t royalement
excutes. Avec un pareil orchestre et un chanteur comme Boeticher, il
n'en pouvait pas tre autrement. Mais quand est venu le _Requiem_, tout
le monde tant bien attentif, bien dvou et dsireux de me seconder,
les orchestres et le choeur tant placs dans un ordre parfait, chacun
tant  son poste, rien ne manquant, nous avons commenc le _Dies ir_.
Point de faute, point d'indcision; le choeur a soutenu sans sourciller
l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a clat aux quatre coins du
thtre qui tremblait sous les roulements des dix timbaliers, sous le
_trmolo_ de cinquante archets dchans: les cent vingt voix, au milieu
de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits de l'autre monde, ont
lanc leur terrible prdiction:

    Judex ergo cm sedebit
    Quidquid latet apparebit!

Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris
l'entre du _Liber scriptus_, et nous sommes arrivs aux derniers
accords _sotto voce_ du _Mors stupebit_, frmissants mais vainqueurs.
Et quelle joie parmi les excutants, quels regards changs d'un bout 
l'autre du thtre! Quant  moi, j'avais le battant d'une cloche dans la
poitrine, une roue de moulin dans la tte, mes genoux
s'entre-choquaient, j'enfonais mes ongles dans le bois de mon pupitre,
et si,  la dernire mesure, je ne m'tais efforc de rire et de parler
trs-haut et trs-vite avec Ries, qui me soutenait, je suis bien sr
que, pour la premire fois de ma vie j'aurais, comme disent les soldats,
_tourn de l'oeil_ d'une faon fort ridicule. Une fois le premier feu
essuy, le reste n'a t qu'un jeu, et le _Lacrymosa_ a termin, 
l'entire satisfaction de l'auteur, cette soire apocalyptique.

 la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me flicitaient, me
serraient la main: mais je restais l sans comprendre... sans rien
sentir... le cerveau et le systme nerveux avaient fait un trop rude
effort; je me _crtinisais_ pour me reposer. Il n'y eut que Wiprecht,
qui, par son treinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir 
moi. Il me fit vraiment craquer les ctes, le digne homme, en
entremlant ses exclamations de jurements tudesques, auprs desquels
ceux de Guhr ne sont que des _Ave Maria_.

Qui et alors jet la sonde dans ma joie pantelante, certes, n'en et
pas trouv le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de
faire une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'et pas
eu lieu, et les travaux du thtre taient pour longtemps rgls de
manire  ne pas permettre de recommencer les tudes du _Requiem_.

Pour le second concert j'annonai, comme je l'ai dit plus haut, cinq
morceaux de _Romo et Juliette_. _La Reine Mab_ tait du nombre. Pendant
les quinze jours qui sparrent la seconde soire de la premire, Ganz
et Taubert avaient tudi attentivement la partition de ce _scherzo_,
et quand ils me virent dcid  le donner, ce fut leur tour d'avoir
peur:

--Nous n'en viendrons pas  bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne
pouvons faire que deux rptitions, il en faudrait cinq ou six, rien
n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araigne
musicale, et sans une dlicatesse de tact extraordinaire, on la mettra
en lambeaux.

--Bah! je parie qu'on s'en tirera encore; nous n'avons que deux
rptitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux 
apprendre, dont quatre ne prsentent pas de grandes difficults.
D'ailleurs, l'orchestre a dj une ide de ce _scherzo_ par la premire
preuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parl au
roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce
que c'est, et il marchera.

Et il a march presque aussi bien qu' Brunswick. On peut oser beaucoup
avec de pareils musiciens, avec des musiciens, qui, d'ailleurs, avant
d'tre dirigs par Meyerbeer, furent pendant si longtemps sous le
sceptre de Spontini.

Ce second concert a eu le mme rsultat que le premier, les fragments du
_Romo_ ont t fort bien excuts. _La Reine Mab_ a beaucoup intrigu
le public, et mme des auditeurs savants en musique, tmoin madame la
princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment j'avais
produit l'effet d'accompagnement de l'_allegretto_ et ne se doutait pas
que ce ft avec des sons harmoniques de violons et de harpes  plusieurs
parties. Le roi a prfr le morceau de la _Fte chez Capulet_ et m'en a
fait demander une copie; mais je crois que les sympathies de l'orchestre
ont t plutt pour la _scne d'amour_ (l'adagio). Les musiciens de
Berlin auraient, en ce cas, la mme manire de sentir que ceux de Paris.
Mademoiselle Hhnel avait chant simplement  la rptition les
couplets de contralto du prologue: mais au concert elle crut devoir, 
la fin de ces deux vers:

     O se consume
    Le rossignol en longs soupirs!

orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh!
mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air d'une si bonne
personne!

Eh bien! au _Dies ir_, au _Tuba mirum_, au _Lacrymosa_, 
l'_Offertoire_ du _Requiem_, aux ouvertures de _Benvenuto_ et du _Roi
Lear_,  _Harold_,  sa _Srnade_,  ses _Plerins_ et  ses
_Brigands_,  _Romo et Juliette_, au concert et au bal de _Capulet_,
aux espigleries de la _Reine Mab_,  tout ce que j'ai fait entendre 
Berlin, il y a des gens qui ont prfr tout bonnement le _Cinq mai_!
Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le sais; mais
quand on me disait cela je devais faire une singulire grimace.
Heureusement que je cite l des opinions tout  fait exceptionnelles.

Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne 
rciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire: ramenez-moi
vos seize violoncelles, les grands chanteurs, je serai bien heureux de
les rentendre et de vous voir  leur tte. Il y a si longtemps que nous
n'avons chant ensemble! Et pour leur faire fte, dites-leur que je les
conduirai avec le bton de Mendelssohn.

Tout  vous.




 M. G. OSBORNE

DIXIME LETTRE

Hanovre.--Darmstadt.


Hlas! hlas! mon cher Osborne, voil que mon voyage touche  sa fin! Je
quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai
reu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont tmoigne les artistes,
pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais bris, mais
accabl de fatigue par cette vie d'une activit exorbitante, par ces
continuelles rptitions avec des orchestres toujours nouveaux.
Tellement que je renonce pour cette fois  visiter Breslau, Vienne et
Munich. Je retourne en France; et dj,  une certaine agitation vague,
 une sorte de fivre qui me trouble le sang,  l'inquitude sans objet
dont ma tte et mon coeur se remplissent je sens que me voil rentr en
communication avec le courant lectrique de Paris. Paris! Paris! comme
l'a trop fidlement dpeint notre grand A. Barbier.

    . . . . . . Cette infernale cuve,
    Cette fosse de pierre aux immenses contours,
    Qu'une eau jaune et terreuse enferme  triples tours;
    C'est un volcan fumeux et toujours en haleine
    Qui remue  long flot de la matire humaine.
    . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . .
    L personne ne dort, l toujours le cerveau
    Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau.

C'est l que notre art tantt sommeille platement et tantt bouillonne;
c'est l qu'il est  la fois sublime et mdiocre, fier et rampant,
mendiant et roi; c'est l qu'on l'exalte et qu'on le mprise, qu'on
l'adore et qu'on l'insulte; c'est  Paris qu'il a des sectateurs
fidles, enthousiastes, intelligents et dvous, c'est  Paris qu'il
parle trop souvent  des sourds,  des idiots,  des sauvages. Ici il
s'avance et se meut en libert; l ses membres nerveux emprisonns dans
les liens gluants de la routine, cette vieille dente, lui permettent 
peine une marche lente et disgracieuse. C'est  Paris qu'on le couronne
et qu'on le traite en dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est  Paris aussi
qu'on inonde ses temples de prsents magnifiques  la condition pour le
dieu de se faire homme et quelquefois baladin.  Paris, le frre
scrofuleux et adultrin de l'_art_, le _mtier_, couvert d'oripeaux,
tale  tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-mme,
l'Apollon pythien, dans sa divine nudit, daigne  peine, il est vrai,
interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _mtier_
un regard et un sourire mprisants. Mais quelquefois,  honte! le btard
importune son frre au point d'obtenir de lui d'incroyables faveurs;
c'est alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumire, saisir les
rnes et vouloir faire rtrograder le quadrige immortel; jusqu'au moment
o surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de
son sige, le prcipite et l'oublie...

Et c'est l'argent qui amne alors cette passagre et horrible alliance;
c'est l'amour du lucre rapide, immdiat, qui empoisonne ainsi
quelquefois des mes d'lite:

    L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,
    Les prend par les cheveux, les secoue  deux mains,
    Les pousse dans le mal, et pour un vil salaire
    Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur pre.

Et ces nobles mes ne tombent d'ordinaire que pour avoir mconnu ces
tristes, mais incontestables vrits: que dans nos moeurs actuelles et
avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus il
en doit souffrir, plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il en
doit tre svrement puni par les consquences que son travail entrane;
plus le vol de sa pense est lev et rapide, et plus il est hors de la
porte des faibles yeux de la foule.

Les Mdicis sont morts. Ce ne sont pas nos dputs qui les remplaceront.
Vous savez le mot profond de ce Lycurgue de province qui coutant lire
des vers  l'un de nos plus grands potes, a celui qui fit _la Chute
d'un Ange_, dit en ouvrant sa tabatire d'un air paterne: Oui, j'ai un
neveu qui cri-z-aussi des petites c...nades[99] comme a! Allez donc
demander des encouragements pour les artistes  ce _collgue du pote_.

Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
n'crivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des
vastes salles et des choeurs nombreux, vous avez moins  craindre du
contact des moeurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en
ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les
diteurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le
malheur de dvelopper une ide srieuse sous une grande forme, alors
vous tes srs de votre affaire, l'oeuvre vous reste, ou tout au moins,
si elle est publie, on ne l'achte pas.

Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le
constitutionnalisme, qu'il en est de mme presque partout.  Vienne,
comme ici, on paye 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs 
la mode, et Beethoven a t oblig de donner la symphonie en _ut mineur_
pour moins de 100 cus.

Vous avez publi  Londres des trios et diverses compositions pour piano
seul d'une facture trs-large, d'un style plein d'lvation; et mme,
sans aller chercher votre grand rpertoire, vos chants pour une voix,
tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore
_Such things were_, que madame Hampton, votre soeur, chante si
potiquement, sont des choses ravissantes. Rien n'excite plus vivement
mon imagination, je l'avoue, en la faisant voler aux vertes collines de
l'Irlande, que ces virginales mlodies d'un tour naf et original qui
semblent apportes par la brise du soir sur les ondes doucement mues
des lacs de Kellarney, que ces hymnes d'amour rsign qu'on coute,
attendri sans savoir pourquoi, en songeant  la solitude,  la grande
nature, aux tres aims qui ne sont plus, aux hros des anciens ges, 
la patrie souffrante,  la mort mme _rveuse et calme comme la nuit_,
selon l'expression de votre pote national, Th. Moore. Eh bien! mettez
toutes ces inspirations, toute cette posie au mlancolique sourire, en
balance avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans coeur, tel
que les marchands de musique vous en commandent souvent sur les thmes
plus ou moins vulgaires des opras nouveaux, o les notes s'agitent, se
poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poigne de
grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel ct sera
le succs d'argent.

Non, il faut en prendre son parti,  moins de quelques circonstances
produites par le hasard,  moins de certaines associations avec les arts
infrieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est
pas productif dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop
exclusivement aux exceptions des socits intelligentes, il exige trop
de prparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit
donc y avoir ncessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les
esprits qui le cultivent sans proccupation aucune des intrts qui lui
sont trangers. Les plus grands peuples mmes sont,  l'gard des
artistes purs, comme le dput dont je parlais tout  l'heure, ils
comptent toujours,  ct des colosses du gnie humain _des neveux qui
crivent aussi_, etc.

On trouve dans les archives d'un des thtres de Londres une lettre
adresse  la reine lisabeth par une troupe d'acteurs, et signe de
vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William
Shakespeare, avec cette dsignation collective: _Your poor players_.
Shakespeare tait l'un de ces _pauvres acteurs_... Encore l'art
dramatique tait-il, au temps de Shakespeare, plus apprciable par la
masse que ne l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont
le plus de prtention  en possder le sentiment. La musique est
essentiellement aristocratique; c'est une fille de race que les princes
seuls peuvent doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et
vierge plutt que de se msallier. Toutes ces rflexions vous les avez
faites mille fois, sans doute, et vous me saurez bon gr, j'imagine, d'y
mettre un terme, pour en venir au rcit des deux derniers concerts que
j'ai donns en Allemagne aprs avoir quitt Berlin.

Ce rcit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien
intressant quant  ce qui me concerne; je serai oblig de citer encore
des ouvrages dont j'ai peut-tre dj trop parl dans mes lettres
prcdentes; toujours l'ternel _Cinq mai_, _Harold_, les fragments de
_Romo et Juliette_, etc. Toujours les mmes difficults pour trouver
certains instrumentistes, mme excellence des autres parties de
l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre ancien,
l'orchestre de Mozart; et toujours aussi les mmes fautes se
reproduisant invariablement,  la premire preuve, aux mmes endroits,
dans les mmes morceaux, pour disparatre enfin aprs quelques tudes
attentives.

Je ne me suis pas arrt  Magdebourg, o m'attendait cependant un
succs assez original. J'y ai t  peu prs insult pour avoir eu
l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employ de la poste
qui, en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription
qu'ils portaient, me demanda d'un air souponneux:

--Berlioz? componist?

--Ia!

L-dessus, grande colre de ce brave homme, cause par l'impertinence
que j'avais de me faire passer pour Berlioz le compositeur. Il s'tait
imagin, sans doute, que cet tourdissant musicien ne devait voyager que
sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au
moins environn d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable.
De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et dfait comme tous les
gens qui ont t  la fois gels et enfums dans les diligences d'un
chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-mme, qui
marchait lui-mme, qui parlait lui-mme franais, et ne savait dire que
_ia_ en allemand, il en a conclu tout de suite que j'tais un imposteur.
Comme bien vous le pensez, ses murmures et ses haussements d'paules me
ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient mprisants, et
plus je me rengorgeais: s'il m'et battu, sans aucun doute je l'aurais
embrass. Un autre employ, parlant fort bien ma langue, se montra plus
dispos  m'accorder le droit d'tre moi-mme; mais les gracieusets
qu'il me dit me flattrent infiniment moins que l'incrdulit de son
naf collgue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez pourtant, un
demi-million m'et priv de ce succs-l! J'aurai bien soin  l'avenir
de n'en pas porter avec moi et de voyager toujours de la mme manire.
Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et spirituel censeur
dramatique, Perpignan, qui,  propos d'un homme dont une pice de cent
sous place dans son gilet, avait, dans un duel, arrt la balle de son
adversaire, s'cria: Il n'y a d'heureux que ces gens riches! j'eusse
t tu raide sur le coup!

J'arrive  Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
avait eu la bont de mettre la chapelle et le thtre  ma disposition,
et j'allais commencer mes rptitions, quand la mort du duc de Sussex,
parent du roi, ayant motiv le deuil de la cour, le concert dut tre
retard d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire
connaissance avec les principaux artistes qui allaient bientt avoir 
souffrir du mauvais caractre de mes compositions.

Je n'ai pu me lier trs-particulirement avec le matre de chapelle
Marschner; la difficult qu'il prouve  s'exprimer en franais, rendait
nos conversations assez pnibles; il est d'ailleurs extrmement occup.
C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
apprciez, comme nous tous, le mrite minent de ses partitions du
_Vampire_ et du _Templier_. Quant  A. Bohrer, je le connaissais dj:
les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact 
Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brls l'un et l'autre
ne s'tait pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui
m'ont paru le mieux comprendre, et sentir celles des oeuvres de Beethoven
rputes excentriques et inintelligibles. Je le vois encore aux
rptitions des quatuors o son frre Max (le clbre violoncelliste,
aujourd'hui en Amrique), Claudel, le second violon, et Urhan, l'alto,
le secondaient si bien. En coutant, en tudiant cette musique
transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie, il avait l'air d'tre
dans son atmosphre naturelle et d'y respirer avec bonheur. Urhan
adorait la silence et baissait les yeux comme devant le soleil; il
paraissait dire: Dieu a voulu qu'il y et un homme aussi grand que
Beethoven, et qu'il nous ft permis de le contempler; Dieu l'a voulu!!!
Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant  Antoine
Bohrer, le premier violon, c'tait la passion  son apoge, c'tait
l'amour extatique. Un soir dans un de ces adagios surhumains, o le
gnie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal
des cimes neigeuses du Chimborao, le violon de Bohrer, en chantant la
mlodie sublime, semblait anim du souffle pique; sa voix redoublait de
force expressive, clatait en accents  lui-mme inconnus; l'inspiration
rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos
coeurs se gonflaient, quand A. Bohrer s'arrtant tout  coup, dposa son
brlant archet et s'enfuit dans la chambre voisine. Madame Bohrer
inquite, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit:

--Ce n'est rien, il n'a pu se contenir; laissons-le se calmer un peu et
nous recommencerons. Il faut lui pardonner!

Lui pardonner... cher artiste!

Antoine Bohrer remplit  Hanovre les fonctions de matre de concert: il
compose peu maintenant; son occupation la plus chre consiste  diriger
l'ducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
l'organisation prodigieuse inspire  tout ce qui l'entoure des alarmes
qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus
extraordinaires d'abord, et sa mmoire est telle ensuite, que dans les
concerts qu'elle a donns  Vienne, l'an dernier, son pre, au lieu de
programme, prsentait au public une liste de soixante-douze morceaux,
sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, tudes, de
Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de
Thalberg, de Chopin, de Dhler, etc., que la petite Sophie sait par
coeur, et qu'elle pouvait, sans hsitation, jouer de mmoire au gr de
l'assemble. Il lui suffit d'excuter trois ou quatre fois un morceau,
de quelque tendue et de quelque complication qu'il soit, pour le
retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature se
graver ainsi dans ce jeune cerveau! N'y a-t-il pas l quelque chose de
monstrueux et de fait pour inspirer autant d'effroi que d'admiration?

Il faut esprer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
reviendra dans quelques annes, et que le public parisien pourra
connatre alors ce talent phnomnal dont il n'a encore qu'une
trs-faible ide.

L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments  cordes.
Il ne possdent en tant que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4
violoncelles et 3 contre-basses. Il y a quelques violons infirmes; les
violoncelles sont habiles; les altos et les contre-basses sont bons. Il
n'y a que des loges  donner aux instruments  vent, surtout  la
premire flte, au premier hautbois (douard Rose), qui joue on ne peut
mieux le _pianissimo_, et  la premire clarinette dont le son est
exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose
cruellement rare. Les cors ne sont pas de premire force, mais ils vont;
les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a
une excellentissime trompette  cylindres; l'artiste qui joue cet
instrument se nomme comme celui de Weimar son rival, Sachse; je ne sais
auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor
anglais, mais son instrument est trs-faux.

Il n'y a pas d'ophiclde; on peut tirer bon parti des bass-tubas de la
bande militaire. Le timbalier est mdiocre; le _musicien_ charg de la
partie de grosse caisse n'_est pas musicien_; le cymbalier n'est pas
sr, et les cymbales sont brises au point qu'il ne reste plus que le
tiers de chacune.

Il y a une harpe assez bien joue par une dame des choeurs. Ce n'est pas
une virtuose, mais elle possde son instrument, et forme, avec les
harpistes de Stuttgard, de Berlin et de Hambourg, les seules exceptions
que j'aie rencontres en Allemagne, o les harpistes, en gnral, ne
savent pas jouer de la harpe. Malheureusement elle est trs-timide et
assez faible musicienne; mais quand on lui donne quelques jours pour
tudier sa partie, on peut se fier  son exactitude. Elle fait
suprieurement les sons harmoniques; sa harpe est  double mouvement et
fort bonne.

Le choeur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
voix, qui a de la valeur cependant tout cela chante juste; les tnors
sont en outre prcieux par la qualit de leur timbre. La troupe
chantante est plus que mdiocre;  l'exception de la basse, Steinmller,
excellent musicien, dou d'une belle voix qu'il conduit habilement en la
forant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me part digne d'tre
cit.

Nous ne pmes faire que deux rptitions; encore on trouva cela
extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurrent
hautement. C'est la seule fois que ce dsagrment me soit arriv en
Allemagne, o les artistes m'ont constamment accueilli en frre, sans
jamais plaindre le temps ni la peine que les tudes de mes concerts leur
demandaient. A. Bohrer se dsesprait, il aurait voulu qu'on rptt
quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'excution fut
passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, trois
contre-basses! et, de chaque ct, six violons et demi!!! Le public se
montra poli, voil tout; je crois qu'il en est encore  se demander ce
que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl tait venu de
Brunswick exprs pour y assister: il dut constater entre l'esprit
artiste des deux villes une notable diffrence. Nous nous amusions, lui,
quelques militaires brunswickois et moi,  tourmenter ce pauvre Bohrer,
en lui racontant la fte musicale qu'on m'avait donne  Brunswick trois
mois auparavant; ces dtails lui fendaient le coeur. M. Griepenkerl me
fit alors prsent de l'ouvrage qu'il avait crit  mon sujet, et me
demanda en retour le bton avec lequel je venais de conduire l'excution
du _Cinq mai_.

Esprons que ces btons, ainsi plants en France et en Allemagne,
prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
quelque jour...

Le prince royal de Hanovre assista  ce concert: j'eus l'honneur de
l'entretenir quelques instants avant mon dpart, et je m'estime heureux
d'avoir pu connatre la gracieuse affabilit de ses manires et la
distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue)
n'a point altr la srnit.

Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe  Cassel  sept heures du
matin.

Spohr dort[100], il ne faut pas le rveiller.

Continuons. Je rentre pour la quatrime fois  Francfort. J'y retrouve
Parish-Alvars, qui me magntise en me jouant sa fantaisie en sons
harmoniques sur le choeur des _Naades d'Obron_. Dcidment cet homme
est sorcier: sa harpe est une sirne au beau col inclin, aux longs
cheveux pars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous
l'treinte passionne de ses bras puissants. Voil Guhr, fort empch
par les ouvriers qui restaurent son thtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi
de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots a ce tant redout
_capell-meister_, dont le nom vient encore se prsenter sous ma plume,
je reviens  vous  l'instant.

Mon cher Guhr,

Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir la
crainte de vous voir mal accueillir les drleries que je me suis
permises  votre sujet, en racontant notre premire entrevue! J'en
doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
chagrinait. Bravo! J'apprends que loin d'tre fch des dissonances que
j'ai prtes  l'harmonie de votre conversation vous en avez ri le
premier, et que vous avez fait imprimer dans un des journaux de
Francfort la traduction allemande de la lettre qui les contenait.  la
bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et d'ailleurs on n'est pas
perdu pour jurer un peu. Vivat! _terque quaterque vivat_! S. N. T. T.
Tenez-moi bien rellement pour un de vos meilleurs amis: et recevez
mille nouveaux compliments sur votre chapelle de Francfort, elle est
digne d'tre dirige par un artiste tel que vous.

Adieu, adieu, S. N. T. T.

Me voil!

Ah a! voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y
trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le _concert-meister_
qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son sjour 
Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de
Francfort, pour le prince mile qui me fit le plus charmant accueil, et
obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais os esprer.
Dans la plupart des villes d'Allemagne o je m'tais fait entendre
jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des thtres avait
t  peu prs toujours le mme; l'administration supportait presque
tous les frais, et je recevais la moiti de la recette brute. (Le
thtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette
entire. Je l'ai dj dit: Weimar est une ville artiste et la famille
ducale sait honorer les arts.)

Eh bien!  Darmstadt, le grand-duc m'accorda non seulement la mme
faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espce de frais.  coup
sr, ce gnreux souverain n'a pas de _neveux qui crivent aussi des_,
etc., etc.

Le concert fut promptement organis, et l'orchestre loin de se faire
prier pour rpter, aurait voulu qu'il me ft possible de consacrer aux
tudes une semaine du plus. Nous fmes cinq rptitions. Tout marcha
bien,  l'exception cependant du double choeur des jeunes _Capulets
sortant de la fte_ au dbut de la scne d'amour dans _Romo et
Juliette_. L'excution de ce morceau fut une vritable droute vocale;
les tnors du second choeur baissrent de prs d'un demi-ton, et ceux du
premier manqurent leur entre au retour du thme. Le matre de chant
tait dans une fureur d'autant plus facile  concevoir, que, pendant
huit jours il s'tait donn, pour instruire les choristes, une peine
infinie.

L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre:
il possde exceptionnellement un excellent ophiclde. La partie de
harpe est confie  un _peintre_, qui, malgr tous ses efforts et sa
bonne volont, n'est jamais sr de donner beaucoup de _couleur_  son
excution. Le reste de la masse instrumentale est bien compos et anim
du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme
Mller, mais n'appartient point cependant  la clbre famille des
Mller, de Brunswick. Sa taille presque colossale, lui permet de jouer
de la vraie contre-basse  quatre cordes avec une aisance
extraordinaire. Sans chercher comme il le pourrait,  excuter des
traits ni des arpges d'une difficult inutile et d'un effet grotesque,
il chante gravement et noblement sur cet instrument norme, et sait en
tirer des sons d'une grande beaut, qu'il nuance avec beaucoup d'art et
de sentiment. Je lui ai entendu _chanter_ un fort bel _adagio_ compos
par Mangold jeune, frre du _capell-meister_, de manire  mouvoir
profondment un svre auditoire. C'tait dans une soire donne par M.
le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans
sa sphre, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire  Londres dans
la sienne, et dont l'influence est grande, par consquent, sur l'esprit
musical du public. Mller est une conqute qui doit tenter bien des
compositeurs et des chefs d'orchestre; mais le grand-duc la leur
disputera de toutes ses forces, trs-certainement.

Le matre de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en
grande partie son ducation musicale  Paris, o il a compt parmi les
meilleurs lves de Reicha. C'tait donc pour moi un condisciple, et il
m'a trait comme tel. Quant  Schlosser, le _concert-meister_ dj
nomm, il s'est montr si bon camarade, il a mis tant d'ardeur  me
seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilit de parler comme il
conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la
lecture; j'aurais l'air de reconnatre son hospitalit, quand je ne
ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vrit de
l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!

Il y a  Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je
l'ai bien envie au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et
possde un sentiment du rhythme qui donne de l'intrt mme aux parties
de tambours.

Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile  Hambourg) se
trouvait,  mon arrive, depuis quelque temps  Darmstadt, o, dans le
rle de Marcel des _Huguenots_, il avait obtenu un vritable triomphe.
Il eut encore l'obligeance de chanter le _Cinq mai_, mais avec un talent
et une sensibilit de beaucoup au-dessus des qualits qu'il avait
montres en excutant ce morceau la premire fois. Il fut admirable
surtout  la dernire strophe, la plus difficile a bien nuancer:

    Wie? Sterben er? o Ruhm, wie verwaist bist du!
    Quoi! lui mourir!  gloire, quel veuvage!

Ensuite l'air du _Figaro_ de Mozart _Non pi andrai_, que nous avions
ajout au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant
briller sous une face nouvelle, lui valut un _bis_ de toute la salle, et
le lendemain un engagement trs-avantageux au thtre de Darmstadt. Je
me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-l on
vous dira seulement que j'ai eu la vanit nave de trouver le public et
les artistes trs-intelligents.

Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce plerinage, le
plus difficile peut-tre qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le
souvenir, je le sens doit planer sur le reste de ma vie. Je viens, comme
les hommes religieux de l'ancienne Grce, de consulter l'oracle de
Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa rponse? Faut-il croire ce
qu'elle parat contenir de favorable  mes voeux?... N'y a-t-il pas
d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en dcidera. Quoi qu'il
en soit, je dois rentrer en France et adresser enfin mes adieux 
l'Allemagne, cette noble seconde mre de tous les fils de l'harmonie.
Mais o trouver des expressions gales  ma gratitude,  mon
admiration,  mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui ft
digne de sa grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la
quittant, que m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix mue:

        Vale, Germania, alma parens!




LII

Je mets en scne la _Freyschtz_  l'Opra.--Mes rcitatifs.--Les
chanteurs.--Dessauer.--M. Lon Pillet.--Ravages
faits par ses successeurs dans la partition de Weber.


Je revenais de cette longue prgrination en Allemagne, quand M. Pillet,
directeur de l'Opra, forma le projet de mettre en scne le
_Freyschtz_. Mais dans cet ouvrage les morceaux de musique sont
prcds et suivis d'un dialogue en prose, comme dans nos
opras-comiques, et les usages de l'opra exigeant que tout soit chant,
dans les drames ou tragdies lyriques de son rpertoire, il fallait
mettre en rcitatifs le texte parl. M. Pillet me proposa cette tche.

--Je ne crois pas, lui rpondis-je, qu'on dt ajouter au _Freyschtz_
les rcitatifs que vous me demandez; cependant, puisque c'est la
condition sans laquelle il ne peut tre reprsent  l'Opra, et comme
si je ne les crivais pas vous en confieriez la composition  un autre
moins familier, peut-tre, que je ne le suis avec Weber, et certainement
moins dvou que moi  la glorification de son chef-d'oeuvre, j'accepte
votre offre,  une condition: le _Freyschtz_ sera jou absolument tel
qu'il est, sans rien changer dans le livret ni dans la musique.

--C'est bien mon intention, rpliqua M. Pillet; me croyez-vous capable
de renouveler les scandales de _Robin des Bois_?

--Trs-bien. En ce cas je vais me mettre  l'oeuvre. Comment comptez-vous
distribuer les rles?

--Je donnerai le rle d'Agathe  madame Stoltz, celui d'Annette 
mademoiselle Dobr, Duprez chantera Max.

--Je parie que non, dis-je en l'interrompant.

--Pourquoi donc ne le chanterait-il pas?

--Vous le saurez bientt.

--Bouch fera un excellent Gaspard.

--Et pour l'Ermite qui avez-vous?

--Oh!... rpondit M. Pillet avec embarras, c'est un rle inutile, qui
fait longueur, mon intention serait de faire disparatre toute la partie
de l'ouvrage dans laquelle il figure.

--Rien que cela? C'est ainsi que vous entendez respecter le _Freyschtz_
et ne pas imiter M. Castil-Blaze!... Nous sommes fort loin d'tre
d'accord; permettez que je me retire, il m'est impossible de me mler en
rien  cette nouvelle _correction_.

--Mon Dieu! que vous tes entier dans vos opinions! Eh bien! on gardera
l'Ermite, on conservera tout, je vous en donne ma parole.

milien Paccini qui devait traduire le livret allemand, m'ayant, lui
aussi, donn cette assurance, je consentis, non sans mfiance,  me
charger de la composition des rcitatifs. Le sentiment qui m'avait port
 exiger la conservation intgrale du _Freyschtz_, sentiment que
beaucoup de gens qualifiaient de ftichisme, enlevait ainsi tout
prtexte aux remaniements, drangements, suppressions et corrections
auxquels on n'et pas manqu de se livrer avec ardeur. Mais il devait
aussi rsulter de mon inflexibilit un inconvnient grave: le dialogue
parl, mis tout entier en musique, parut trop long, malgr les
prcautions que j'avais prises pour le rendre aussi rapide que possible.
Jamais je ne pus faire abandonner aux acteurs leur manire lente, lourde
et emphatique de chanter le rcitatif; et dans les scnes entre Max et
Gaspard principalement, le dbit musical de leur conversation
essentiellement simple et familire, avait toute la pompe et la
solennit d'une scne de tragdie lyrique. Cela nuisit un peu  l'effet
gnral du _Freyschtz_, qui nanmoins obtint un clatant succs. Je ne
voulus pas tre nomm comme auteur de ces rcitatifs, o les artistes et
les critiques trouvrent pourtant des qualits dramatiques, un mrite
spcial, _celui du style_, qui disaient-ils, s'harmoniait parfaitement
avec le style de Weber, et une rserve dans l'instrumentation que mes
ennemis eux-mmes furent forcs de reconnatre.

Ainsi que je l'avais prvu, Duprez qui, dix ans auparavant, avec sa
petite voix de _tnor lger_, avait chant Max (Tony) dans le pasticio
de _Robin des Bois_  l'Odon, ne put adapter  sa grande voix de
premier tnor ce mme rle crit, il est vrai, un peu bas en gnral. Il
proposa les plus singulires transpositions entremles ncessairement
des modulations les plus insenses, des soudures les plus grotesques...
Je coupai court  ces folies en dclarant  M. Pillet que Duprez ne
pouvait chanter ce rle, sans, de son propre aveu, le dfigurer
compltement. Il fut alors confi  Mari, second tnor dont la voix ne
manque pas de caractre au grave, trs-bon musicien, mais chanteur lourd
et empt.

Madame Stoltz, elle non plus, ne put chanter Agathe sans transposer ses
deux principaux airs: je dus mettre en _r_ le premier qui est en _mi_
et baisser d'une tierce mineure la prire en _la bmol_ du troisime
acte, ce qui lui fit perdre les trois quarts de son ravissant coloris.
Elle put, en revanche, conserver en _si_ le sextuor de la fin, dont elle
chanta le soprano avec une verve et un enthousiasme qui faisaient
chaque soir clater en applaudissements toute la salle.

Il y a un quart de difficult relle, un quart d'ignorance, et une bonne
moiti de caprice dans la cause de toutes ces rsistances de chanteurs 
rendre certains rles tels qu'ils sont crits.

Je me rappelle que Duprez, pour la romance de mon opra de _Benvenuto
Cellini_ La gloire tait ma seule idole, se refusa obstinment 
chanter un _sol_ du mdium, la plus aise des notes de sa voix _et de
toutes les voix_.  _sol r_ placs sur le mot _protge_, et qui
conduisent  la cadence finale d'une manire gracieuse et piquante, il
prfrait _r r_ qui constituent une grosse platitude. Dans l'air
Asile hrditaire de _Guillaume Tell_, il n'a jamais voulu donner le
_sol bmol_ enharmonique de _fa dise_, plac l avec tant d'adresse et
d'-propos par Rossini, pour amener la rentre du thme dans le ton
primitif. Il a toujours substitu un _fa_ qui produit une plate duret
et dtruit tout le charme de la modulation.

Un jour je revenais de la campagne avec Duprez; plac  ct de lui dans
la voiture qui nous ramenait, l'ide me vint de murmurer  son oreille
la phrase de Rossini avec le _sol bmol_. Duprez rougissant lgrement
me regarda en face et me dit:

--Ah! vous me critiquez!

--Eh! certes oui, je vous critique. Pourquoi diable n'excutez-vous pas
ce passage tel qu'il est?...

--Je ne sais... cette note me gne, m'inquite...

--Allons donc! vous vous moquez. De quel droit vous gnerait-elle quand
elle ne gne point des artistes qui n'ont ni votre voix, ni votre
talent?

--Peut-tre avez-vous raison...

--Je suis parbleu bien certain d'avoir raison.

--Eh bien! je ferai le _sol bmol_ dsormais _pour vous_.

--Non pas, faites-le pour vous-mme et pour l'auteur et pour le bon sens
musical qu'il est trange de voir offenser par un artiste tel que vous.

Bah! ni pour moi, ni pour lui, ni pour Rossini, ni pour la musique, ni
pour le sens commun, Duprez, aux reprsentations de _Guillaume Tell_,
n'a jamais fait le _sol bmol_. Les diables ni les saints ne le feraient
pas renoncer  son abominable _fa_. Il mourra dans l'impnitence finale.

Serda, la basse, qui dans _Benvenuto Cellini_ avait t charg du rle
du cardinal, prtendait ne pouvoir donner le _mi bmol_ haut dans son
air  tous pchs pleine indulgence, et transposant cette note 
l'octave infrieure, il faisait un saut de sixte en descendant au lieu
d'un mouvement ascendant de tierce; ce qui dnaturait absolument la
mlodie. Un jour, il se trouva dans l'impossibilit d'assister  une
rptition: on pria Alizard de l'y remplacer. Celui-ci, avec sa
magnifique voix dont on ne voulait pas encore reconnatre la puissance
expressive et la beaut, chanta mon air sans le moindre changement, 
premire vue, et de telle sorte que l'auditoire de choristes qui
l'entourait l'applaudit chaleureusement. Serda apprit ce succs et le
lendemain il trouva le _mi bmol_. Remarquez que ce mme Serda, qui
prtendait ne pouvoir donner cette note dans mon air, atteignait
non-seulement au _mi naturel_, mais au _fa dise_ haut dans son rle de
Saint-Bris des _Huguenots_.

Quelle race que celle des chanteurs!

Je reviens au _Freyschtz_.

On ne manqua pas de vouloir y introduire un ballet. Tous mes efforts
pour l'empcher tant inutiles, je proposai de composer une scne
chorgraphique, indique par Weber lui-mme dans son rondeau de piano,
_l'Invitation  la valse_, et j'instrumentai pour l'orchestre ce
charmant morceau. Mais le chorgraphe, au lieu de suivre le plan tout
trac dans la musique, ne sut trouver que des lieux communs de danse,
des combinaisons banales, qui devaient fort mdiocrement charmer le
public. Pour remplacer alors la qualit par la quantit, on exigea
l'addition de trois autres pas. Or, voil les danseurs qui se fourrent
dans la tte que j'avais dans mes symphonies des morceaux
trs-convenables  la danse et qui complteraient on ne peut mieux le
ballet. Ils en parlent  M. Pillet; celui-ci abonde dans leur sens et
veut me demander d'introduire dans la partition de Weber le bal de ma
_Symphonie fantastique_ et la fte de _Romo et Juliette_.

Le compositeur allemand Dessauer se trouvait alors  Paris et
frquentait assidment les coulisses de l'Opra.  la proposition du
directeur je me bornai  rpondre:

--Je ne puis consentir  introduire dans le _Freyschtz_ de la musique
qui ne soit pas de Weber, mais pour vous prouver que ce n'est point par
un respect exagr et draisonnable pour le grand matre, voil Dessauer
qui se promne l-haut au fond de la scne, allons lui soumettre votre
ide; s'il l'approuve je m'y conformerai; sinon je vous prie de ne m'en
plus parler.

Aux premiers mots du directeur, Dessauer se tournant vivement vers moi,
me dit:

--Oh! Berlioz, ne faites pas cela.

--Vous l'entendez, dis-je  M. Pillet.

En consquence il n'en fut plus question. Nous prmes des airs de danse
dans _Obron_ et dans _Preciosa_, et le ballet fut ainsi complt avec
des compositions de Weber. Mais aprs quelques reprsentations les airs
de _Preciosa_ et d'_Obron_ disparurent; puis on coupa  tort et 
travers dans l'_Invitation  la valse_, qui, ainsi transforme en
morceau d'orchestre, avait pourtant obtenu un trs-grand succs. Quand
M. Pillet eut quitt la direction de l'Opra et pendant que j'tais en
Russie, on en vint pour le _Freyschtz_  retrancher une partie du
finale du troisime acte; on osa supprimer enfin dans ce mme troisime
acte tout le premier tableau, o se trouvent la sublime prire d'Agathe
et la scne des jeunes filles, et l'air si romantique d'Annette avec
alto solo.

Et c'est ainsi dshonor qu'on reprsente aujourd'hui le _Freyschtz_ 
l'Opra de Paris. Ce chef-d'oeuvre de posie, d'originalit et de passion
sert de lever de rideau aux plus misrables ballets et doit en
consquence se dformer pour leur faire place. Si quelque nouvelle oeuvre
chorgraphique vient  natre plus dveloppe que ses devancires, on
rognera le _Freyschtz_ de nouveau, sans hsiter. Et comme on excute ce
qu'il en reste! quels chanteurs! quel chef d'orchestre! quelle lche
somnolence dans les mouvements! quelle discordance dans les ensembles!
quelle interprtation plate, stupide et rvoltante de tout par tous!...
Soyez donc un inventeur, un porte-flambeau, un homme inspir, un gnie,
pour tre ainsi tortur, sali, vilipend! Grossiers vendeurs! En
attendant que le fouet d'un nouveau Christ puisse vous chasser du
temple, soyez assurs que tout ce qui en Europe possde le moindre
sentiment de l'art vous a en trs-profond mpris.




LIII

Je suis forc d'crire des feuilletons.--Mon dsespoir.--Vellits
de suicide.--Festival de l'Industrie.--1022 excutants.--32,000
francs de recette.--800 francs de bnfice.--M.
Delessert prfet de police.--tablissement de
la censure des programmes de concert.--Les percepteurs
du droit des hospices.--Le docteur Amussat.--Je vais 
Nice.--Concerts dans le cirque des Champs-lyses.


Mon existence aprs cette poque ne prsente aucun vnement musical
digne d'tre cit. Je restai  Paris, occup presque uniquement de mon
mtier, je ne dirai pas de _critique_, mais de feuilletoniste, ce qui
est bien diffrent. Le critique (je le suppose honnte et intelligent)
n'crit que s'il a une ide, s'il veut clairer une question, combattre
un systme, s'il veut louer ou blmer. Alors, il a des motifs qu'il
croit rels pour exprimer son opinion, pour distribuer le blme ou
l'loge. Le malheureux feuilletoniste oblig d'crire sur tout ce qui
est du domaine de son feuilleton (triste domaine, marcage rempli de
sauterelles et de crapauds!) ne veut rien que l'accomplissement de la
tche qui lui est impose; il n'a bien souvent aucune opinion au sujet
des _choses_ sur lesquelles il est forc d'crire; ces _choses_-l
n'excitent ni sa colre, ni son admiration, elles ne _sont pas_. Et
pourtant, il faut qu'il ait _l'air_ de croire  leur existence, l'air
d'avoir une raison pour leur accorder son attention, l'air de prendre
parti pour ou contre. La plupart de mes confrres savent sans peine,
souvent mme avec une facilit charmante, se tirer de ce mauvais pas.
Pour moi, quand je parviens  en sortir, c'est avec des efforts aussi
longs que douloureux. Je suis demeur une fois trois jours entiers
enferm dans ma chambre, pour crire un feuilleton sur l'Opra-Comique
sans pouvoir le commencer. Je ne me souviens pas de _l'oeuvre_ dont
j'avais  parler (une semaine aprs sa premire reprsentation, j'en
avais oubli le nom pour jamais), mais les tortures que j'prouvai
pendant ces trois jours avant de trouver les trois premires lignes de
mon article, certes! je me les rappelle. Les lobes de mon cerveau
semblaient prts  se disjoindre. J'avais comme des cendres brlantes
dans les veines. Tantt je restais accoud sur ma table, tenant ma tte
 deux mains; tantt je marchais  grands pas comme un soldat en
sentinelle par un froid de vingt-cinq degrs. Je me mettais  la
fentre, regardant les jardins environnants, les hauteurs de Montmartre,
le soleil couchant... aussitt la rverie m'emportait  mille lieues de
mon maudit opra-comique. Et quand en me retournant, mes yeux
retombaient sur son maudit titre, crit en tte de la maudite feuille de
papier, blanche encore et attendant obstinment les autres mots dont je
devais la couvrir, je me sentais envahir par le dsespoir. J'avais une
guitare appuye contre ma table, d'un coup de pied je lui crevai le
ventre... Sur ma chemine, deux pistolets me regardaient avec leurs yeux
ronds... je les considrai trs-longtemps... puis j'en vins  me
bosseler le crne  grands coups de poing. Enfin, comme un colier qui
ne peut pas faire son thme, je pleurai avec une indignation furieuse
en m'arrachant les cheveux. Cette eau sale sortie de mes yeux sembla me
soulager un peu. Je tournai contre le mur les canons de mes pistolets
qui me regardaient toujours. J'eus piti de mon innocente guitare, et la
reprenant, je lui demandai quelques accords qu'elle me donna sans
rancune. Mon fils, g de six ans, vint en ce moment frapper  ma porte;
par suite de ma mauvaise humeur je l'avais injustement grond le matin.
Comme je n'ouvrais pas.

--Pre, me cria-t-il, veux-tu _tre-z-amis_?

Et courant lui ouvrir:

--Oui, mon garon, soyons-z-amis! viens!

Je le pris sur mes genoux, j'appuyai sa blonde tte sur ma poitrine et
nous nous endormmes tous les deux. Je venais de renoncer  trouver le
dbut de mon article: c'tait le soir du troisime jour. Le lendemain je
parvins enfin, je ne sais comment,  crire je ne sais quoi, sur je ne
sais qui.

* * *

Il y a quinze ans de cela!..... et mon supplice dure encore......
Extermination! En tre toujours l! qu'on me donne donc des partitions 
crire, des orchestres  conduire, des rptitions  diriger; qu'on me
fasse rester huit heures, dix heures mme, debout, le bton  la main,
exercer des choristes sans instrument pour les accompagner, leur
chantant moi-mme leurs rpliques tout en marquant la mesure, jusqu' ce
que je crache le sang et que la crampe m'arrte le bras; qu'on me fasse
porter des pupitres, des contre-basses, des harpes, dplacer des
estrades, clouer des planches, comme un commissionnaire ou un
charpentier; qu'on m'oblige ensuite, pour me reposer,  corriger pendant
la nuit des graveurs ou des copistes; je l'ai fait, je le fais, je le
ferai; cela tient  ma vie musicale et je le supporte sans me plaindre,
sans y songer mme, comme le chasseur endure le froid, le chaud, la
faim, la soif, le soleil, les averses, la poussire, la boue et les
mille fatigues de la chasse! Mais sempiternellement feuilletoniser pour
vivre! crire des riens sur des riens! donner de tides loges 
d'insupportables fadeurs! parler ce soir d'un grand matre et demain
d'un crtin avec le mme srieux, dans la mme langue! employer son
temps, son intelligence, son courage, sa patience  ce labeur, avec la
certitude de ne pouvoir au moins tre utile  l'art en dtruisant
quelques abus, en arrachant des prjugs, en clairant l'opinion, en
purant le got du public, en mettant hommes et choses  leur rang et 
leur place! oh! c'est le comble de l'humiliation! mieux vaudrait tre...
ministre des finances d'une rpublique.

Que n'ai-je le choix!

Je subissais avec moins de rsignation que jamais les inconvnients de
ma position, quand, en 1844, eut lieu  Paris l'Exposition des produits
de l'industrie. Elle allait tre termine. Le hasard (ce dieu inconnu
qui joue un si grand rle dans ma vie), me fit rencontrer dans un caf
Strauss, le directeur des bals fashionables. La conversation s'engagea
sur la clture prochaine de l'Exposition et la possibilit de donner
dans l'immense btiment o elle avait lieu et qui bientt deviendrait
libre, un vritable festival ddi aux industriels exposants.

--J'y ai longtemps song, dis-je  Strauss, mais aprs avoir fait tous
mes calculs de statistique musicale, une difficult m'a arrt, celle
d'obtenir la disposition du local.

--Cette difficult n'est point insurmontable, rpliqua vivement Strauss,
je connais beaucoup M. Snac le secrtaire du ministre du commerce,
c'est lui qui dirige toutes les affaires de l'industrie franaise; il
peut nous donner les moyens d'excuter ce projet.

Malgr l'enthousiasme de mon interlocuteur, je demeurai assez froid. Il
fut convenu seulement avant de nous quitter, que nous irions ensemble,
le lendemain, voir M. Snac et que, s'il nous laissait entrevoir la
possibilit de disposer du btiment de l'Exposition, nous examinerions
la question plus srieusement.

Sans s'engager tout  fait, M. Snac,  l'nonc de notre demande, ne
nous dcouragea point. Il promit une prochaine rponse, que nous remes
en effet au bout de quelques jours et qui fut favorable. Restait 
obtenir l'autorisation du prfet de police, M. Delessert.

Nous lui fmes connatre notre plan qui consistait  donner dans le
btiment de l'Exposition un festival en trois journes. Ces ftes
devaient se composer d'un concert, d'un bal, et d'un banquet
d'industriels exposants. L'ide de Strauss, de faire aprs le concert,
danser, manger et boire, nous et sans aucun doute rapport beaucoup
d'argent; mais M. Delessert, en prfet toujours proccup d'meutes et
de complots, ne voulut ni festin, ni bal, ni musique, et interdit
purement et simplement le festival.

Cette prudence me parut exalte jusqu' l'absurde. J'en parlai  M.
Bertin, il fut du mme avis et sut le faire partager  M. Duchtel,
ministre de l'intrieur. Ce dernier envoya aussitt au prfet l'ordre de
nous laisser faire au moins de la musique, et M. Delessert se vit
contraint d'autoriser un grand concert srieux pour le premier jour, et
un concert dit populaire sous la direction de Strauss pour le second;
concert-promenade dans lequel on excuterait de la musique de danse,
valses, polkas et galops, mais o l'on ne danserait point.

C'tait nous ter le bnfice certain de l'entreprise. M. Delessert
redoutait pourtant encore le danger que nos orchestres, nos choeurs et
les amateurs qui pour les entendre, allaient se porter au centre des
Champs-lyses, en plein jour, pouvaient faire courir  l'tat.
Savait-on mme si Strauss et moi nous n'tions pas des conspirateurs
dguiss en musiciens!... Nanmoins je me tenais pour satisfait de
pouvoir organiser et diriger un concert gigantesque, et je bornais mes
voeux  russir musicalement dans l'entreprise, sans y perdre tout ce que
je possdais.

Mon plan fut bientt trac. Laissant Strauss s'occuper de son orchestre
de danse destin  ne pas faire danser, j'engageai pour le grand concert
 peu prs tout ce qui, dans Paris, avait quelque valeur comme choriste
et instrumentiste, et je parvins  runir un personnel de mille
vingt-deux excutants. Tous taient pays,  l'exception des chanteurs
(non choristes) de nos thtres lyriques. J'avais fait un appel 
ceux-ci dans une lettre o je les priais de se joindre  mes niasses
chantantes _pour les guider de l'me et de la voix_.

Duprez, madame Stolz et Chollet furent les seuls qui s'y refusrent;
mais leur absence fut remarque le jour du concert et hautement blme
par la presse le lendemain. Presque tous les membres des concerts du
Conservatoire crurent galement devoir s'abstenir, et bouder encore une
fois avec leur _vieux gnral_. Habeneck, tout naturellement, voyait du
plus mauvais oeil cette grande solennit _qu'il ne dirigeait pas_...

Pour ne pas tre forc d'lever les frais jusqu' une somme exorbitante,
je ne demandai aux artistes que deux rptitions, dont l'une devait tre
partielle et l'autre gnrale. Je fis ainsi rpter d'abord
successivement, dans la salle de Herz que nous avions loue pour cela:

Les violons,
Les altos et violoncelles,
Les contre-basses,
Les instruments  vent en bois,
Les instruments  vent en cuivre,
Les harpes,
Les instruments  percussion,
Les femmes et les enfants du choeur,
Les hommes du choeur.

Ces neuf rptitions auxquelles chaque individu ne prit part qu'une
fois, produisirent des rsultats merveilleux, et qu'on n'et
certainement pas obtenus avec cinq rptitions d'ensemble. Celle des
trente-six contre-basses, surtout, fut curieuse. Quand nous en vnmes au
trait du _scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur de Beethoven, qui
figurait dans le programme, il nous sembla entendre les grognements
d'une cinquantaine de porcs effarouchs: telle tait l'incohrence et le
dfaut de justesse de l'excution de ce passage. Peu  peu cependant
elle devint meilleure, l'ensemble s'tablit et la phrase apparut
nettement dans toute sa sauvage rudesse.

    D'abord on s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
        Puis enfin il n'y manqua rien.

Nous l'avions recommence dix-huit ou vingt fois, ce qu'on n'et pas pu
faire si l'orchestre entier et t prsent. Voil l'avantage des
rptitions partielles. On passe alors rapidement sur les portions du
programme qui, pour le fragment du choeur ou de l'orchestre dont on
s'occupe, ne prsentent aucune difficult et l'on donne au contraire
tout le temps et toute l'attention ncessaires  l'tude des passages
embarrassants et malaiss. Il en rsulte seulement une fatigue excessive
pour le chef d'orchestre. Mais, je crois l'avoir dit, en pareil cas je
trouve des forces exceptionnelles, et ma vigueur dfie celle d'un cheval
de labour.

J'avais, on le pense bien, compos mon programme de manire qu'il ne
contnt que des morceaux d'un style trs-large ou dj connus des
excutants. C'taient:

L'ouverture de _la Vestale_ (Spontini),

La prire de _la Muette_ (Auber),

Le scherzo et le finale de la _Symphonie en ut mineur_ (Beethoven),

La prire de _Mose_ (Rossini),

L'_Hymne  la France_, que j'avais compos exprs pour la circonstance,

L'ouverture du _Freyschtz_ (Weber),

L'hymne  Bacchus d'_Antigone_ (Mendelssohn),

La marche au supplice de ma _Symphonie fantastique_,

Le chant des _Industriels_, crit pour cette fte par M. Adolphe Dumas
et mis en musique par M. Mraux.

Un choeur de _Charles VI_ (Halvy),

Le choeur de la bndiction des poignards, des _Huguenots_ (Meyerbeer),

La scne du jardin des plaisirs d'_Armide_ (Gluck),

L'apothose de ma _Symphonie funbre et triomphale_.

Nous devions faire la rptition gnrale dans le btiment de
l'Exposition, dont j'avais choisi pour le concert, le grand carr
central nomm salle des machines. La veille mme de cette importante
preuve, pendant que les charpentiers travaillaient  la construction de
mon estrade, la salle n'tait pas encore libre. Un grand nombre de
machines en fer encombraient l'emplacement destin au public. On n'avait
pas mme pris les mesures ncessaires  l'enlvement de ce monstrueux
attirail.

Je n'essayerai pas de dcrire mon anxit  cet aspect.

Les murs de Paris taient couverts d'affiches annonant le festival;
j'tais engag pour une somme considrable, et je me voyais arrt dans
mon entreprise par l'obstacle le plus insurmontable et le plus imprvu!
Nous ne pouvions retarder le concert d'un seul jour, l'ordre de dmolir
l'difice, au plus tard le 5 aot, tait dj donn, et les
propritaires des matriaux entrant dans sa construction ayant le droit
de commencer sa dmolition le 1er aot, jour du premier concert, ne
consentaient qu' force d'argent  le laisser subsister quelques heures
de plus. Ils taient les vrais matres du local et nous prouvaient d'une
faon premptoire que le ministre du commerce nous avait prt ce qui ne
lui appartenait plus. J'eus un instant de vertige et je m'lanai  la
course pour aller faire placarder une affiche contremandant le festival.
Strauss m'arrta presque de force, en m'assurant que le lendemain
cinquante voitures viendraient dblayer le terrain. Comme je me voyais
perdu de toutes manires, je laissai les choses suivre leur cours. Le
lendemain, mes mille artistes se rendirent  la rptition gnrale, qui
se fit au milieu des cris des charretiers, des claquements de leurs
fouets et des hennissements de leurs chevaux. Mais enfin, les
charretiers y taient, les chevaux peu  peu emportaient les machines,
le terrain devenait libre et je sentais l'oppression de ma poitrine
diminuer. Aprs la rptition, autre cauchemar. Les auditeurs nombreux
qui y avaient assist s'approchent de moi dclarant,  l'unanimit, que
l'estrade est  refaire et que, par suite de la position du choeur plac
au-devant de l'orchestre, il est _impossible_ d'entendre un son des
instruments. Se figure-t-on un orchestre de cinq cents instrumentistes
_qu'on n'entend pas_! Aussitt soixante ouvriers se mettent  l'oeuvre et
coupant en deux l'estrade, dont le plan n'tait pas de moiti assez
inclin, baissent de trois mtres la partie antrieure rserve au
choeur, et dmasquent ainsi l'orchestre dont ils lvent encore,
d'ailleurs, les derniers gradins. Cette nouvelle disposition devait
ncessairement permettre d'entendre les instruments, malgr le peu de
sonorit du local, dfaut irrmdiable et qu'on ne pouvait plus
mconnatre. Ds que ce deuxime sujet d'inquitudes eut  peu prs
disparu, un troisime non moins grave se prsenta. Strauss et moi
profitant de quelques heures de rpit qui nous taient laisses au
milieu de tant de fracas, nous courmes en cabriolet chez les divers
marchands de musique, dpositaires des billets du concert, pour
connatre l'tat de la vente qu'ils en avaient d faire. Aprs
l'addition, nous reconnmes avec effroi que la somme de 12,000 francs,
qui en tait le produit, ne couvrait pas la moiti des frais gnraux.
Nous devions maintenant compter sur une recette extraordinaire pour le
lendemain,  la porte de la salle, ou nous prparer, si elle manquait, 
payer le dficit.

Quelle nuit nous avons passe l'un et l'autre  la suite de cette
exploration!

Mais il n'y avait plus  reculer.

Le lendemain 1er aot, je me rends au btiment de l'Exposition vers
midi. Le concert tait annonc pour une heure. Je remarque d'abord avec
une joie  laquelle je n'ose me livrer, le nombre extraordinaire de
voitures qui se dirigent vers le centre des Champs-lyses. J'entre, je
trouve tout dans un ordre parfait, mes instructions ayant t suivies 
la lettre. Les musiciens, les choristes, les sous-chefs d'orchestre et
de choeur, vont sans tumulte occuper le poste qui leur est assign. Je
consulte de l'oeil mon bibliothcaire, M. Rocquemont, homme d'une rare
intelligence, et d'une activit infatigable, et dont l'amiti pour moi
aussi relle que la mienne pour lui, l'a fait, en maintes circonstances
analogues, me rendre de ces services qu'on n'oublie jamais: il m'assure
que la musique est _place_ et qu'il ne _manque rien_. La fivre
musicale commence  courir dans mes veines; je ne pense plus au public,
ni  la recette, ni au dficit. Je vais donner le signal pour attaquer
l'ouverture, quand un violent craquement de bois se fait entendre,
accompagn d'un long hurlement.

C'tait la foule, qui, brisant une barrire et arme des billets qu'elle
venait d'acheter au bureau, faisait invasion dans la salle en poussant
des cris de joie.

--Voyez cette inondation! dit un musicien, en me montrant la salle qui
se remplissait tout d'un coup.

--Ah!!! nous sommes sauvs! criai-je, en frappant mon pupitre du plus
joyeux coup de bton que j'aie jamais donn. Nous allons faire
maintenant quelque chose de beau!

Nous commenons; l'introduction de _la Vestale_ droule ses larges
priodes; et  partir de ce moment, la majest, la puissance et
l'ensemble de cette norme masse d'instruments et de voix, deviennent de
plus en plus remarquables. Mes mille vingt-deux artistes marchaient unis
comme eussent fait les concertants d'un excellent quatuor. J'avais deux
seconds chefs d'orchestre: Tilmant, chef d'orchestre de l'Opra-Comique,
dirigeant les instruments  vent, et mon ami Auguste Morel, aujourd'hui
directeur du Conservatoire de Marseille, conduisant les instruments 
percussion. De plus, cinq matres de chant, placs l'un au centre et les
autres aux quatre coins de la masse chorale, taient chargs de
transmettre mes mouvements aux chanteurs qui, me tournant le dos, ne
pouvaient les voir. Il y avait ainsi sept batteurs de mesure, qui ne me
quittaient jamais de l'oeil, et nos huit bras, quoique placs  de
grandes distances les uns des autres, se levaient simultanment avec la
plus incroyable prcision. De l ce miraculeux ensemble qui tonna si
fort le public.

Les plus grands effets furent produits par l'ouverture du _Freyschtz_,
dont l'andante fut chant par vingt-quatre cors; par la prire de
_Mose_ qu'on fit rpter et dans laquelle les harpistes, au nombre de
vingt-cinq, au lieu d'excuter des arpges en notes simples, jourent
des arpges forms d'accords  quatre parties, ce qui, quadruplant le
nombre de cordes mises en vibrations, semblait porter  _cent_ le nombre
des harpes; par l'_Hymne  la France_ qu'on redemanda galement, mais
que je m'abstins de rpter; et enfin par le choeur de la bndiction
des poignards des _Huguenots_, qui foudroya l'auditoire. J'avais
redoubl vingt fois les _soli_ de ce morceau sublime, il y avait en
consquence, quatre-vingts voix de basse employes pour les quatre
parties des trois moines et de Saint-Bris. L'impression qu'il produisit
sur les excutants et sur les auditeurs les plus rapprochs de
l'orchestre dpassa toutes les proportions connues. Quant  moi, je fus
pris, en conduisant, d'un tremblement nerveux tel, que mes dents
s'entre-choquaient, comme dans les plus violents accs de fivre. Malgr
la non-sonorit du local, je ne crois pas qu'on ait souvent entendu
d'effet musical comparable  celui-l, et j'ai regrett alors que
Meyerbeer n'ait pas pu en tre tmoin. Ce terrible morceau, qu'on dirait
crit avec du fluide lectrique par une gigantesque pile de Volta,
semblait accompagn par les clats de la foudre et chant par les
temptes.

J'tais dans un tel tat aprs cette scne qu'il fallut suspendre assez
longtemps le concert. On m'apporta du punch et des habits. Puis sur
l'estrade mme, runissant une douzaine de harpes revtues de leur
fourreau de toile, on en forma une sorte de petite chambre dans
laquelle, en me baissant un peu, je pus me dshabiller et changer mme
de chemise en face du public, sans tre vu.

Parmi les autres morceaux du programme, ceux qui ensuite russirent le
mieux, furent l'_Oraison funbre_ et l'apothose de ma _Symphonie
funbre et triomphale_, dont Dieppo joua avec un talent remarquable le
solo de trombone, et la scne d'Armide, dont le calme voluptueux causa
un ravissement gnral.

Ma _Marche au supplice_, dont l'instrumentation est si violente et
l'effet si nergique dans les salles de concerts ordinaires, parut d'une
sonorit sourde et faible. Il en fut de mme du scherzo et du finale de
la symphonie en _ut_ mineur de Beethoven. L'_Hymne  Bacchus_, de
Mendelssohn, sembla lourd et terne; un journal, quelques jours aprs,
dit que les prtres de ce Bacchus avaient sans doute bu de la bire et
non du vin de Chypre.

Le chant des _Industriels_ fut trs-mal accueilli, surtout par les
excutants. Je m'tais engag  faire la musique de ces paroles
d'Adolphe Dumas; mais il me fut impossible d'en venir  bout, et je dus
consentir, pour que ses vers ne fussent pas perdus et lui prouver ma
bonne volont,  les laisser mettre en musique par le compositeur qu'il
choisirait lui-mme. Il dsigna son beau-frre, Amde Mreaux,
professeur de piano  Rouen.

L'ouverture de _la Vestale_ fut vivement applaudie, ainsi que le choeur
sans accompagnement de _la Muette_. Quant au chant de _Charles VI_ que
les sollicitations de Schlesinger, diteur de cet ouvrage d'Halvy,
m'avaient fait introduire aprs coup dans le programme, il produisit un
effet spcial. Il rveilla les stupides instincts d'opposition qui
fermentent toujours dans le peuple de Paris; et au refrain si connu:

    Guerre aux tyrans, jamais en France,
    Jamais l'Anglais ne rgnera!

les trois quarts de l'auditoire se mirent  chanter avec le choeur. Ce
fut une protestation plbienne et d'un nationalisme grotesque contre la
politique suivie  cette poque par le roi Louis-Philippe, et qui sembla
donner raison aux prventions de M. le prfet de police contre le
festival. Ce ridicule incident eut des suites dont je parlerai tout 
l'heure.

Enfin mon _Exposition musicale_ eut lieu, non-seulement sans accident,
mais encore avec un succs brillant et l'approbation de l'immense public
qui y assistait. En sortant, j'eus la douce satisfaction de voir MM. les
_percepteurs du droit des hospices_ occups  compter sur une vaste
table le produit de ma recette. Elle s'levait  trente-deux mille
francs; ils prirent le huitime de cette somme c'est--dire _quatre
mille francs_. La recette du concert de musique de danse dirig par mon
associ Strauss, deux jours aprs, fut plus que mdiocre; pour couvrir
les frais de cette dernire fte, qui n'eut aucun succs, il fallut
prendre ce qui manquait sur le bnfice du grand concert, et, en
dernire analyse, aprs tant de peines essuyes, tant de dangers courus,
un si grand labeur accompli, j'eus pour ma part un reu de _quatre mille
francs_ de M. le percepteur du droit des hospices et un bnfice net de
_huit cents francs_...

Charmant pays de libert, o les artistes sont serfs, reois leurs
bndictions sincres et l'hommage de leur admiration, pour tes lois
_gales_, _nobles_ et _librales_!

Nous avions  peine achev, Strauss et moi, de payer nos musiciens,
copistes, imprimeurs, luthiers, maons, couvreurs, menuisiers,
charpentiers, tapissiers, buralistes, inspecteurs de salle, quand M. le
prfet de police, qui nous avait fait payer la modeste somme de 1,238
francs  ses agents et  ses gardes municipaux (le service de police
pour l'Opra ne cote que 80 francs), nous pria de nous rendre chez lui
pour affaire pressante.

--De quoi s'agit-il? dis-je  Strauss. En avez-vous une ide?

--Pas la moindre.

--M. Delessert aurait-il des remords de nous avoir si chrement fait
payer le service de ses inutiles agents? Va-t-il nous rembourser quelque
portion de la somme?

--Oui, comptons l-dessus!

Nous arrivons  la prfecture de police.

--Monsieur, me dit M. Delessert, je suis fch d'avoir  vous adresser
un grave reproche!

--Lequel donc, monsieur, rpliquai-je, trangement surpris?

--Vous avez introduit clandestinement dans le programme de votre grand
concert un morceau propre  exciter des passions politiques que le
gouvernement cherche  teindre et  rprimer. Je veux parler du choeur
de _Charles VI_ qui ne figurait pas dans les premires annonces du
festival. M. le ministre de l'intrieur a lieu d'tre fort mcontent des
manifestations que ce chant a provoques, et je partage entirement ses
sentiments  ce sujet.

--Monsieur le prfet, lui dis-je, avec tout le calme que je pus appeler
 mon aide, vous tes dans une erreur complte. Le choeur de _Charles VI_
n'tait point, il est vrai, port sur mes premiers programmes; mais
apprenant que M. Halvy se trouvait bless de ne pas figurer dans une
solennit o les oeuvres de presque tous les grands compositeurs
contemporains allaient tre entendues, je consentis, sur la proposition
qui m'en fut faite par son diteur,  admettre le choeur de _Charles VI_
 cause de la facilit de son excution par de grandes masses musicales.
Cette raison seule dtermina mon choix. Je ne suis pas le moins du monde
partisan de ces lans de nationalisme qui se produisent en 1844  propos
d'une scne du temps de Charles VI; et j'ai si peu song  introduire
clandestinement ce morceau dans mon programme, que son titre a figur
pendant plus de huit jours sur toutes les affiches du festival, affiches
placardes contre les murs mmes de la prfecture de police. Veuillez,
monsieur le prfet, ne conserver aucun doute  cet gard et dsabuser M.
le ministre de l'intrieur.

M. Delessert, un peu confus de son erreur, se dclara satisfait de
l'explication que je venais de lui donner et s'excusa mme de m'avoir
adress un reproche dont il reconnaissait l'injustice.

 partir de ce jour, nanmoins, la censure des programmes de concert fut
tablie, et l'on ne peut plus maintenant chanter une romance de Brat ou
de mademoiselle Puget, dans un lieu public, sans une autorisation
mane du ministre de l'intrieur et vise par un commissaire de
police.

Je venais de terminer cette folle entreprise, que je me garderais de
tenter aujourd'hui, quand mon ancien matre d'anatomie, mon excellent
ami, le docteur Amussat, vint me voir. Il recula d'un pas en
m'apercevant.

--Ah ! qu'avez-vous, Berlioz? vous tes jaune comme un vieux
parchemin, tous vos traits portent l'expression d'une fatigue et d'une
irritation extraordinaires.

--Vous parlez d'irritation, lui dis-je; quel sujet aurais-je donc d'tre
irrit? Vous avez assist au festival, vous savez comment tout s'y est
pass: j'ai eu le plaisir de payer quatre mille francs  MM. les
percepteurs du droit des hospices, il m'est rest huit cents francs; de
quoi me plaindrais-je? Tout n'est-il pas dans l'ordre?

(Amussat me ttant le pouls):

--Mon cher, vous allez avoir une fivre typhode. Il faudrait vous
saigner.

--Eh bien, n'attendons pas  demain, saignez-moi!

Je quitte aussitt mon habit, Amussat me saigne largement et me dit.

--Maintenant, faites-moi le plaisir de quitter Paris au plus vite.
Allez  Hyres,  Cannes,  Nice, o vous voudrez, mais allez dans le
midi respirer l'air de la mer, et ne pensez plus  toutes ces choses qui
vous enflamment le sang et exaltent votre systme nerveux dj si
irritable. Adieu, il n'y a pas  hsiter.

Je suivis son conseil; j'allai passer un mois  Nice, grce aux _huit
cents francs_ que le festival m'avait rapports, et pour rparer autant
que possible le mal qu'il avait fait  ma sant.

Je ne revis pas sans motion les lieux o je m'tais trouv treize ans
auparavant, lors d'une autre convalescence, au dbut de mon voyage
d'Italie... Je nageai beaucoup dans la mer; je fis de nombreuses
excursions aux environs de Nice,  Villefranche,  Beaulieu,  Cimis,
au Phare. Je recommenai mes explorations des rochers de la cte, o je
retrouvai, toujours dormant au soleil, de vieux canons de ma
connaissance; je revis des anses fraches et riantes, tapisses d'algues
marines, o je me baignais autrefois. La chambre o j'avais, en 1831,
crit l'ouverture du _Roi Lear_, tant occupe par une famille anglaise,
j'tais all me nicher dans une tour applique contre le rocher des
Ponchettes, au-dessus de la maison.

J'y jouis avec dlices d'une vue admirable sur la Mditerrane et d'un
calme dont je sentais plus que jamais le prix. Puis, guri tant bien que
mal de ma jaunisse, et  bout de mes huit cents francs, je quittai cette
ravissante cte de Sardaigne qui a toujours pour moi un si puissant
attrait, et je revins  Paris reprendre mon rle de Sisyphe.

Quelques mois aprs ce voyage de Nice, le directeur du thtre Franconi,
sduit par le chiffre extraordinaire auquel s'tait leve la recette du
Festival de l'Industrie, me proposa de donner une srie de grandes
excutions musicales dans son cirque des Champs-lyses.

Je ne me souviens pas des arrangements que nous prmes ensemble  ce
sujet. Je sais seulement que ce fut une mauvaise affaire pour lui. Il y
eut quatre concerts pour lesquels nous avions engag cinq cents
musiciens; et les dpenses ncessites par cet norme personnel ne
purent tre entirement couvertes par les recettes. En outre le local,
cette fois encore, ne valait rien pour la musique. Le son roulait dans
cet difice circulaire avec une lenteur dsesprante, d'o rsultaient,
pour toutes les compositions d'un style un peu charg de dtails, les
plus dplorables mlanges d'harmonies. Un seul morceau y produisit un
trs-grand effet, ce fut le _Dies ir_ de mon _Requiem_. La largeur de
son mouvement et de ses accords le rendait moins dplac que tout autre
dans cette vaste enceinte retentissante comme une glise. Le succs
qu'il obtint nous obligea de le faire figurer dans le programme de tous
les concerts.

Cette entreprise non lucrative pour moi me causa des fatigues
excessives. L'occasion s'offrit d'aller me restaurer de nouveau dans les
bienfaisantes eaux de la Mditerrane, grce  deux concerts qu'on
m'engageait  venir donner  Marseille et  Lyon, et dont le produit ne
pouvait manquer de couvrir au moins les frais du voyage. Je fus ainsi
amen pour la premire fois  faire entendre mes compositions dans
quelques provinces de France.

Les lettres que j'adressai en 1848, dans la _Gazette musicale_,  mon
collaborateur, douard Monnais, contiennent, malgr le ton peu srieux
de leur rdaction, le rcit exact de ce qui m'arriva dans cette
excursion mridionale, et dans une autre que je fis  Lille bientt
aprs. Elles se trouvent sous le titre de _Correspondance acadmique_,
dans mon volume des _Grotesques de la musique_.

Quelques mois plus tard, j'allai pour la premire fois parcourir
l'Allemagne du Sud, c'est--dire l'Autriche, la Hongrie et la Bohme.
Voici le rcit que je fis de ce voyage  mon ami Humbert Ferrand dans le
_Journal des Dbats_.




DEUXIME VOYAGE EN ALLEMAGNE

L'AUTRICHE, LA BOHME ET LA HONGRIE

 M. HUMBERT FERRAND

PREMIRE LETTRE

Vienne.


Je reviens encore d'Allemagne, mon cher Humbert, et  peine arriv,
j'prouve le besoin de vous rendre compte de ce que j'y ai fait. Vous
m'avez tant de fois soutenu dans l'ardeur de la lutte, raffermi aux
heures de dcouragement, rassur sur l'avenir en lui comparant le pass;
vous avez un si vif et si noble sentiment du beau, un respect si
religieux pour le vrai, une telle conviction de la grandeur et de la
puissance de l'art, que le rcit de mes explorations, de mes dcouvertes
et de mes expriences en Europe, vous intressera, je l'espre, et ne
saurait tre plac sous un patronage plus sympathique que le vtre, ni
plus intelligent. Malgr les passions srieuses que votre coeur enferme,
malgr les travaux que vous accomplissez dans ce coin du monde o une
bienveillance royale vous a mnag une si douce retraite, la posie et
la musique ne sont jamais, je le sais, oublies de vous un seul jour.
Votre amour pour ces deux soeurs divines fut trop profond et trop pur
pour n'tre pas inaltrable et je suis sr que souvent, du haut des
montagnes de votre le, vous prtez l'oreille aux rumeurs musicales et
littraires que le vent du nord peut vous apporter de Paris. Et pourtant
que Paris me parat triste et morne, depuis ce dernier voyage surtout!
Et que j'envie, pendant ces ardeurs caniculaires, vos rveries parfumes
sous les grands bois d'orangers de l'le de Sardaigne, et les concerts
nocturnes de la Mditerrane, et mme les chansons naves de vos
laboureurs sardes, Africains d'Europe, hommes antiques du temps prsent!
_Non nobis Deus hc otia fecit._

Je retrouve notre capitale proccupe avant tout des intrts matriels,
inattentive et indiffrente  ce qui passionne les potes et les
artistes, amoureuse du scandale et de la raillerie, riant d'un rire
strident et sec aux occasions qu'elle a de satisfaire cet amour trange;
je retrouve la puanteur de ses infernales chaudires d'asphalte,
tempre par les cres parfums de ses mauvais cigares de la rgie, ses
figures ennuyes, ses visages ennuyeux, ses artistes dcourags, ses
hommes d'esprit fatigus, ses imbciles fourmillant, ses thtres
extnus, affams, mourants ou morts; le mme orgue de Barbarie vient
comme autrefois  la mme heure me jouer le mme air de Barbarie,
j'entends mettre et soutenir les mmes opinions de Barbarie, prner les
mmes oeuvres et les mmes hommes de Barbarie.

En somme, tout cela me parat former un ensemble assez triste, et
d'ailleurs je ne suis pas dans une disposition d'esprit qui puisse me le
montrer sous les couleurs de l'arc-en-ciel. Vous souvenez-vous des
mlancolies dsolantes dont nous tions affects dans notre adolescence,
le lendemain des bals ou des ftes quelconques auxquels nous avions
assist? Un certain malaise de l'me, une souffrance vague du coeur, un
chagrin sans objet, des regrets sans cause, des aspirations ardentes
vers l'inconnu, une inquitude inexprimable de l'tre tout entier, c'est
ce que nous prouvions. J'ai honte de l'avouer, mais c'est ce que
j'prouve. Je suis comme au lendemain d'une fte, que m'auraient donne
les trangers. Les grands orchestres, les grands choeurs dvous,
ardents, chaleureux, que je dirigeais chaque jour avec tant de joie, me
manquent; ce beau public, si courtois, si brillant, si attentif et si
enthousiaste me manque; ces rudes motions des grands concerts o, en
dirigeant, l'on parle soi-mme  la foule par les mille voix de
l'orchestre et des choeurs, me manquent; cette tude des impressions
diverses que produisent sur un auditoire sans prventions les tentatives
rcentes de l'art moderne, me manque; en un mot j'prouve un tel malaise
de cette immobilit aprs tant de clameurs harmonieuses, que je n'ai
qu'une ide depuis mon retour, ide qui m'obsde et que je repousse jour
et nuit, celle de m'embarquer sur un navire au long cours et de faire le
tour du monde. Et prcisment, comme si le hasard voulait conspirer
aussi contre mes bonnes rsolutions, ne m'envoie-t-il pas avant-hier la
tentation de l'exemple, en me faisant rencontrer un de nos anciens amis,
Halma le virtuose, qui arrive tout droit de Canton! Vous jugez si je
l'ai questionn sur la Chine, sur les les Malaises, sur le cap Horn, le
Brsil, le Chili, le Prou, qu'il a visits; avec quelle avidit j'ai
examin tous les objets rares et curieux qu'il en a rapports! Je
palpitais rellement et si j'avais eu un royaume, j'eusse  coup sr
parodi le mot de Richard III, en criant: Mon royaume pour un
vaisseau! Mais n'ayant ni vaisseau, ni royaume, je reste dans cette
petite ville qui s'tend, au dire de notre charmant pote Mry, depuis
la rue du Mont-Blanc jusqu'au faubourg Montmartre, et qu'on nomme
Paris, et je m'y promne chaque soir en rptant sur tous les tons et
sur tous les rhythmes imaginables ce vers de Ruy-Blas:

        Ah , mais on s'ennuie horriblement ici!

Heureusement le no-proverbe n'a pas tort, _l'ennui porte conseil_, il
m'a suggr un moyen d'oublier Paris sans en sortir; c'est de revoir par
la pense les lieux loigns que j'ai parcourus, les artistes trangers
que j'ai connus, les monuments que j'ai visits, les institutions que
j'ai tudies, c'est enfin, de vous crire, en choisissant toutefois les
heures et les jours o le _spleen_ m'oublie, afin de vous ennuyer
vous-mme le moins possible. Mais qui sait si vous me lirez seulement?
Je vous vois d'ici, dormant  l'ombre d'un bosquet de citronniers, comme
l'heureux vieillard du pote romain, au doux murmure des abeilles
laborieuses, qui butinent sur les fleurs autour de vous; un Virgile ou
un Horace ouvert est dans votre main, cette immortelle posie berce
votre sommeil, et vous n'avez que faire de ma prose. Par bonheur, je
sais le moyen de vous veiller sans encourir de reproches coutez: Je
veux vous parler de... Gluck, de Gluck, entendez-vous? de son pays que
je viens de voir, et de Mozart et de Haydn, et de Beethoven, qui tous
comme Gluck ont vcu longtemps  Vienne... Je savais bien que ces noms
magiques me feraient pardonner mon interpellation intempestive.
Maintenant je commence.

Il ne m'est rest de mon voyage de Paris  Vienne que deux souvenirs
remarquables, celui d'une douleur violente (ce n'est pas une douleur
morale, il n'y a point de roman l dedans, ainsi ne cherchez pas 
deviner; il s'agit d'une fort prosaque douleur de ct) qui m'obligea
de m'arrter  Nancy, o je pensai mourir, incident fort ordinaire,
car, en vrit, on ne vit que pour cela, et celui d'un Dieu que
j'aperus par la fentre d'une auberge d'Augsbourg. Ce brave homme qui
vient de fonder une sorte de no-christianisme assez en vogue dj en
Bavire et en Saxe montait en voiture au moment o, ple d'motion
l'aubergiste me le montra: j'ai oubli son nom, mais il me parut avoir
une figure vive, intelligente, et en somme l'air d'un assez bon diable.
Ce voyage fait en voiturin comme les voyages d'Italie, fut d'autant plus
long que le dernier bateau  vapeur tait parti de Ratisbonne quand j'y
arrivai, et qu'oblig de sjourner deux jours dans cette grande petite
ville, j'eus ensuite le crve-coeur d'tre brouett lourdement le long
des bords du Danube jusqu' Lintz, au lieu de descendre rapidement le
cours du fleuve emport par un nuage. Combien de sicles sparent ces
deux manires de voyager? En quittant Ratisbonne, je pouvais me croire
contemporain de Frdric Barberousse;  Lintz, en mettant le pied sur le
pont d'un lgant et rapide navire  vapeur, je me retrouvais en 1845.
Le nom de ces deux villes me rappelle une observation que j'ai faite
souvent sur la sotte manie que nous avons en Europe de dnaturer ou de
changer les noms de certaines villes en les faisant passer d'une langue
dans une autre. Par exemple, disons-nous Londres au lieu de London, et
quel besoin ont les Italiens de dire Parigi au lieu de Paris? J'avais
dans ce voyage une carte d'Allemagne que je consultais souvent: j'y
trouvais bien Lintz, parce que nous avons la bont, en France, de
prononcer et d'crire ce nom comme les Allemands, mais je ne pus jamais
dcouvrir Ratisbonne, par la raison bien simple que ce nom est de notre
composition et n'offre aucun rapport avec Regensburg, vritable
dnomination de la ville que je cherchais. Nous faisons  certains noms,
et des plus difficiles  prononcer, l'honneur de les conserver, et nous
en dnaturons d'autres sans savoir pourquoi. Nous disons les noms de
Stuttgard, de Karlsruhe, de Darmstadt, du royaume de Wurtemberg, comme
ceux qui les ont invents, et l'instant d'aprs, au lieu de Baiern, nous
dirons Bavire, au lieu de Munchen, Munich, au lieu de Donau, Danube!
Mais au moins y a-t-il quelque analogie loigne entre ces traductions
franaises et les mots originaux, tandis qu'il n'en existe aucune entre
Regensburg et Ratisbonne. Nous trouverions cependant passablement
absurdes les Allemands, s'ils s'taient aviss d'appeler Lyon Mittenberg
et Paris Triffenstein.

En dbarquant  Vienne, j'eus tout de suite une ide de la passion des
Autrichiens pour la musique: l'un des douaniers en examinant les ballots
et les malles qui sortaient du bateau  vapeur, aperut mon nom et
s'cria aussitt (en franais bien entendu):

--O est-il? o est-il?

--C'est moi, monsieur.

--Oh! mon Dieu! monsieur Berlioz, que vous est-il donc arriv? Depuis
huit jours nous vous attendions: tous nos journaux ont annonc votre
dpart de Paris et vos prochains concerts  Vienne. Nous tions fort
inquiets de ne pas vous voir.

Je remerciai de mon mieux l'honnte douanier, en me disant  part moi
que j'tais bien sr de ne jamais donner d'inquitudes pareilles aux
prposs de l'octroi des portes de Paris.

J'tais  peine install dans cette joyeuse cit de Vienne, que je fus
invit  assister au premier concert annuel du Mange. Ce concert est
donn au profit du Conservatoire, et la troupe immense des excutants
(ils sont plus de mille) est presque entirement compose d'amateurs. Le
gouvernement faisant trs-peu ou presque rien pour soutenir le
Conservatoire, il tait raisonnable que les vrais amis de la musique
vinssent en aide  cette institution; mais c'est justement parce que
cela me paraissait raisonnable et beau que j'en fus profondment tonn.
Tous les ans,  pareille poque, l'Empereur met  la disposition de la
Socit des amateurs l'immense local du Mange. Une liste d'inscription
est ouverte pour les excutants, chez les marchands de musique, et tel
est  Vienne le nombre des amateurs plus ou moins habiles,
instrumentistes ou chanteurs, qu'on est oblig chaque anne d'en refuser
plus de cinq cents, et qu'on n'a que l'embarras du choix pour former ce
choeur de six cents chanteurs et cet orchestre de quatre cents
instrumentistes. La recette de ces concerts gigantesques (il y en a
toujours deux) est fort considrable, la salle du Mange pouvant
contenir prs de quatre mille personnes, malgr la place norme que
prend l'amphithtre sur lequel sont levs les excutants. Les billets
ne sont d'ordinaire tous pris cependant qu'au premier concert; le second
est moins frquent, le programme de cette deuxime sance n'tant que
la reproduction de celui de la premire. Un grand nombre de Viennois
seraient-ils donc incapables d'entendre sans ennui les mmes
chefs-d'oeuvre deux fois de suite en huit jours?...

Tous les publics du monde se ressemblent  cet gard. Il est vrai de
dire que les morceaux dont se compose le programme de ces ftes
musicales sont presque toujours tirs des partitions les plus connues
des vieux matres, et que le public viendrait trs-probablement avec
autant d'empressement  la seconde sance qu' la premire, si on devait
y entendre quelque oeuvre nouvelle crite spcialement pour ces
concertants et pour la masse d'excutants qu'on y runit. Et ce serait
mme l une proposition musicale trs-digne d'intrt. Sans doute les
morceaux de musique largement crits, comme les oratoires de Handel, de
Bach, de Haydn et de Beethoven gagnent beaucoup  tre rendus par des
masses puissantes; mais il ne s'agit aprs tout, en ce cas, que d'un
plus ou moins grand redoublement des parties; tandis que, en crivant en
vue d'un orchestre colossal et d'un choeur immense, comme ceux dont il
s'agit, un compositeur, qui connatrait les ressources multiples d'une
pareille agglomration de moyens d'excution, devrait ncessairement
produire quelque chose d'aussi neuf dans les dtails que de grandiose
dans l'ensemble. C'est ce qu'on n'a pas encore fait. Dans toutes les
oeuvres dites monumentales, la forme et le tissu sont rests les mmes.
On les excute en pompe dans de vastes locaux, mais on pourrait les
faire entendre dans un local moindre, avec une petite quantit
d'excutants, sans qu'elles perdissent beaucoup de leur effet. Elles
n'exigent pas imprieusement un concours inusit de voix et
d'instruments; et quand ce concours a lieu, ces oeuvres n'en reoivent
qu'une accentuation plus forte et ne produisent rien d'extraordinaire ni
d'inattendu. Nanmoins, j'avoue que ce concert m'mut profondment, par
l'effet des choeurs surtout. La beaut des voix de soprano me parut
incomparable, et l'ensemble gnral excellent. En voyant sur le
programme l'ouverture de la _Flte enchante_ de Mozart, je craignis que
ce merveilleux morceau, d'un mouvement si rapide, d'une trame si serre
et si dlicatement ouvrage, ne pt tre bien rendu par un orchestre
aussi vaste; mais mon inquitude fut de courte dure, et l'orchestre (un
orchestre d'amateurs) l'excuta avec une prcision et une verve qu'on ne
trouve pas souvent mme parmi les artistes.

Un motet de Mozart, un autre de Haydn, un air de la _Cration_,
l'ouverture que je viens de citer, et l'oratorio du _Christ au mont des
Oliviers_, de Beethoven, formaient le programme. Staudigl et madame
Barthe-Hasselt chantaient les _soli_. Staudigl a une basse veloute,
onctueuse, suave et puissante  la fois, d'une tendue de deux octaves
et deux notes (du _mi_ grave au _sol_ haut), qu'il ne pousse jamais,
mais qu'il laisse sortir, s'exhaler et se rpandre sans le moindre
effort, et qui remplit mme une salle dmesure comme celle du Mange.
Cette voix a en soi un principe d'motion trs-actif, bien que l'artiste
soit en gnral peu mu lui-mme; elle vous pntre et vous charme.
Staudigl, d'ailleurs, tout enchantant avec cette simplicit de bon got
qui est le propre des virtuoses parfaitement matres du style large,
excute aisment les vocalisations et les traits d'une certaine
rapidit. Enfin il sait la musique  fond et lit  premire vue tout ce
qu'on lui prsente avec un aplomb si imperturbable, que cette facilit
excessive amne quelquefois mme des rsultats fcheux. Staudigl met un
peu d'amour-propre  en faire parade, et ne jette, en consquence,
jamais un regard sur un morceau qu'il n'est pas tenu de chanter par
coeur, avant de se prsenter devant l'orchestre. Quand donc une
rptition gnrale est annonce, il arrive, prend son cahier qu'il n'a
pas encore vu, et chante couramment paroles et musique sans se tromper
d'un mot ni d'une intonation. Il lit cela comme un livre qu'on lui
mettrait pour la premire fois entre les mains, mais il ne le lit pas
mieux, et c'est ce mieux qui est indispensable dans une rptition
gnrale, o il s'agit non-seulement d'une exactitude littrale, mais
aussi d'une reproduction intelligente, vive, anime, de l'oeuvre du
compositeur. Or, comment mettre ce feu, cette me, cette vie dans une
lecture pareille, o rien n'a t prpar par l'excutant, o l'esprit
gnral, les nuances et mme les mouvements de la composition lui sont
encore inconnus? Cette lgre critique, non pas du talent, mais des
habitudes de ce grand artiste, a t faite  Vienne devant moi, par des
compositeurs qu'elle avait maintes fois inquits dans des circonstances
importantes. Louis XVIII disait: Il ne faut pas tre plus royaliste que
le roi! On pourrait dire  Staudigl: Il ne faut pas vouloir tre plus
musicien que la musique. L'air en _r_ majeur de la _Cration_ qu'il
chanta au concert du Mange enthousiasma tout l'auditoire, et Staudigl,
dj sur le point de sortir de la salle o sa prsence aprs son air
n'tait plus ncessaire, se vit forc d'y rentrer pour le recommencer.
Staudigl est  la fois premier sujet et rgisseur du thtre de la
Vienne, que dirige avec autant de talent que de probit M. Pockorny. Sa
magnifique voix de basse, malgr la beaut exquise de son timbre, n'est
pas de ces voix dlicates qui exigent des prcautions hyginiques et un
rgime particulier chez les artistes qui en sont dous: loin de l,
Staudigl se permet, aux poques les plus rigoureuses de l'hiver, de
chasser dans la neige des journes entires, le col nu, suivant son
habitude, et revient le soir chanter Bertram, Marcel ou Gaspard sans le
moindre embarras vocal. Ce thtre de la Vienne, ainsi appel parce
qu'il se trouve sur le bord de la petite rivire de ce nom, est ouvert
depuis trois ans  peine, et dj il marche de faon  donner  son
rival, celui de Kerntnerthor, de graves embarras; c'est vers lui que se
dirigent presque tous les artistes clbres qui veulent se faire
entendre  Vienne; c'est sur ce thtre que dbutrent Pischek pendant
l'hiver de 1846, et Jenny Lind quelque temps aprs. Et Dieu sait la
furie d'enthousiasme qu'ils y excitrent l'un et l'autre, et les
recettes fabuleuses qu'ils y ont fait faire.

Le choeur, sans tre trs-nombreux a beaucoup de force; il est presque
entirement compos de jeunes sujets, hommes et femmes, dont les voix
sont fraches et d'un beau timbre. Ils ne sont pas tous trs-bons
lecteurs. L'orchestre, qu'on avait fort calomni auprs de moi, ds mon
arrive, ne saurait tre mis sans doute  la hauteur de celui du thtre
de Kerntnerthor, dont je parlerai bientt, mais il marche bien
cependant, et les jeunes artistes qui le composent sont pleins de cette
chaleur et de cette bonne volont qui, dans l'occasion enfantent des
miracles. J'ai remarqu dans la troupe chantante, une femme d'un talent
prcieux pour les rles tendres et passionns, dont j'ai le regret de ne
pouvoir citer le nom, qui m'chappe malgr tous mes efforts pour le
retrouver. Elle excellait dans le rle d'Agathe du _Freyschtz_.

Je dois citer en outre mademoiselle Treffs, cantatrice gracieuse, et
mademoiselle Marra, prima donna, dont le talent a tout  la fois de
l'clat et de la gentillesse, dont la voix est brillante et lgre,
quoique rebelle  certaines vocalises, mais qui, par malheur, est
trs-peu musicienne, et commet en consquence, parfois, de graves
erreurs de mesure, capables de mettre en dsarroi un morceau d'ensemble,
malgr toute la sagacit et la prestesse des chefs d'orchestre.
Mademoiselle Marra excelle dans la _Lucie_ de Donizetti; elle vient
d'obtenir cet hiver encore de beaux succs dans le nord de l'Allemagne
et dans quelques villes de Russie.

Mais les tnors! les tnors! voil le ct faible du thtre de la
Vienne comme de presque tous les thtres du monde en ce moment; et je
crains bien que, malgr ses efforts, M. Pockorny ne puisse parvenir de
sitt  combler cette lacune dans son personnel chantant.

Le thtre de Kerntnerthor est plus heureux sous ce rapport, il possde
Erl, tnor haut,  la voix blanche, un peu froid, russissant mieux dans
les morceaux calmes que dans les scnes passionnes, et dans le chant
purement musical que dans le chant dramatique. Ce thtre est dirig par
un Italien, M. Balochino; la ville et la cour, les artistes et les
amateurs jugent trs-svrement son administration. Je ne puis apprcier
les motifs de cette rprobation: elle m'a paru avoir pour effet
d'loigner le public de Kerntnerthor, malgr les efforts intelligents de
l'minent artiste, M. Nicola, qui y dirige toute la partie musicale, 
laquelle M. Balochino, en sa qualit de directeur d'un thtre lyrique,
est ncessairement tranger. C'est dj beaucoup que M. Balochino n'ait
pas pris des tailleurs[101] pour jouer de la basse, et qu'il ait eu
l'ide d'engager des violonistes pour jouer du violon. En France on
subit aussi cette cruelle ncessit de recourir presque toujours  des
musiciens pour faire de la musique; mais on s'occupe  rsoudre le
problme qui permettrait de s'en affranchir compltement.

Outre une trs-belle basse profonde et vibrante, M. Balochino possde
encore dans sa troupe la cantatrice dont j'ai cit le nom plus haut,
madame Barthe-Hasselt. C'est un talent de premier ordre, musicalement et
dramatiquement parlant. La voix de madame Hasselt manque un peu de
fracheur, mais elle est d'une grande tendue, d'une force peu commune,
trs-juste et d'un timbre mouvant, peut-tre par cela mme qu'il est un
peu voil. J'ai entendu chanter  madame Hasselt, et d'une triomphante
manire, la scne si difficile et si belle du soprano dans _Obron_. Je
ne crois pas que sur cent prime donne il y en ait une capable
d'interprter avec autant de fidlit, de feu, de grandeur et d'audace
cette page brlante de Weber.  la fin du dernier allegro, aprs
l'explosion de joie de l'amante d'Huon, une vritable lutte s'tablit
entre l'orchestre et la cantatrice. Madame Hasselt en est sortie  son
honneur, sa voix stridente dominait l'orage instrumental et semblait le
dfier sans jamais cependant laisser chapper un son exagr ou d'une
nature douteuse. L'impression que je reus de cette scne d'_Obron_,
ainsi excute dans un concert, est une des plus vives dont j'aie
conserv le souvenir. Quelque temps aprs l'occasion se prsenta pour
moi de connatre le mrite de madame Hasselt comme tragdienne: ce fut
dans l'opra de Nicola, _le Proscrit_, dont le dernier acte, admirable
sous tous les rapports, place  mon avis, Nicola trs-haut parmi les
compositeurs.

Dans cet opra tir d'un drame de Frdric Souli, une femme croyant son
mari mort en exil, a pous un autre homme qu'elle aimait et se voit, au
retour de son premier poux, qu'elle respecte sans l'avoir jamais aim
d'amour, contrainte de quitter le second pour lui. Ses forces ne
suffisent point  l'accomplissement de ce terrible devoir. Rsolue de
s'y soustraire, la malheureuse s'empoisonne, aprs avoir rconcili les
deux rivaux, et meurt en pressant sur son coeur leurs deux mains unies.
Madame Hasselt joua et chanta ce rle en tragdienne lyrique consomme,
et je retrouvai en elle les beaux lans de l'me, les savantes
combinaisons unies  des inspirations soudaines qui firent si justement
en France, il y a quarante ans, la gloire de madame Branchu.

Hlas! mon cher Humbert, elles disparaissent aussi peu  peu comme les
tnors, ces cantatrices tragdiennes, sans lesquelles le drame lyrique
est perdu. Il semble,  voir la raret toujours croissante des artistes
capables de reproduire avec les moyens de notre art les grandes et
nobles passions du coeur humain, que ces passions soient une invention
des potes et des musiciens, et que la nature ayant cr par exception
quelques tres dous de la facult de les comprendre et de les exprimer,
se refuse maintenant  en crer de nouveaux, les considrant comme des
objets de luxe en dehors de la race humaine.




 M. HUMBERT FERRAND

DEUXIME LETTRE

Vienne. (Suite)


Quand je vous disais dernirement que les cantatrices dramatiques
devenaient aussi rares que les tnors, et que la nature semblait n'en
plus vouloir produire, ce n'est pas que les voix de soprano puissantes
et tendues soient, comme les vritable tnors, des diamants hors de
prix. Non, les belles voix de femme se rencontrent encore, les voix mme
trs-exerces, mais que faire de ces instruments si la sensibilit,
l'intelligence et l'inspiration ne les animent? C'est des talents
dramatiques rels et complets que je voulais parler. Nous trouvons un
assez bon nombre de cantatrices aimes du public parce qu'elles chantent
d'une faon brillante de brillantes niaiseries, et dtestes des grands
matres parce qu'elles seraient incapables d'interprter dignement leurs
oeuvres. Elles ont la voix, le savoir musical, un larynx agile: il leur
manque l'me, le cerveau et le coeur: de telles femmes sont de vritables
monstres, et d'autant plus redoutables pour les compositeurs que,
souvent, ces monstres-l sont charmants. Ceci explique la faiblesse
qu'ont bien des matres d'crire des rles d'un sentiment faux, qui
sduisent le public par l'clat de leur apparence, et les oeuvres
btardes que nous voyons natre, et l'abaissement gradu du style,
l'anantissement du sens de l'expression, l'oubli des convenances
dramatiques, le mpris du vrai, du grand, du beau, et le cynisme et la
dcrpitude de l'art dans certains pays.

Je ne vous ai point encore parl de l'orchestre ni des choeurs du thtre
de Kerntnerthor: ils sont de premire force; l'orchestre surtout,
choisi, disciplin et dirig par Nicola, a des gaux, mais n'a pas de
suprieurs. Outre l'aplomb, la verve et une extrme habilet de
mcanisme, cet orchestre est d'une sonorit exquise, qui tient sans
doute  la rigoureuse justesse de l'accord des divers instruments entre
eux, autant qu' l'absence de toute intonation fausse dans chacune des
excutions individuelles dont l'ensemble se compose. On ne sait pas
combien cette qualit est peu commune et quels dsastres les
imperfections de justesse, si rares qu'on les suppose, produisent dans
les masses instrumentales, mme les meilleures sous d'autres rapports.
L'orchestre de Kerntnerthor sait accompagner le chant dans tous les
styles, il sait dominer quand le rle principal lui est dvolu; ses
_forte_ ne sont jamais du bruit,  moins qu'il n'ait  excuter
quelques-uns de ces misrables tissus de notes qui le contraignent alors
d'tre aussi mauvais que leur auteur. Il est parfait dans l'opra,
triomphant dans la symphonie, et, pour achever enfin d'en faire l'loge,
cet orchestre ne contient point de ces artistes boursoufls de vanit,
qui repoussent les justes observations, regardent tout parallle tabli
entre eux et les virtuoses trangers comme une insulte, et croient faire
honneur  Beethoven quand ils daignent l'excuter. Nicola compte des
ennemis  Vienne; c'est fcheux pour les Viennois, car je le regarde
comme un des plus excellents directeurs d'orchestre que j'aie jamais
rencontrs, et comme un de ces hommes dont l'influence suffit  donner
une supriorit musicale vidente  la ville qu'ils habitent, quand on
les entoure des lments dont ils ont besoin pour rendre manifestes leur
force et leur intelligence. Nicola possde,  mon avis, les trois
conditions indispensables pour former un chef d'orchestre accompli.
C'est un compositeur savant, exerc, et susceptible d'enthousiasme; il a
le sentiment de toutes les exigences du rhythme, et possde un mcanisme
de mouvement parfaitement clair et prcis: enfin c'est un organisateur
ingnieux et infatigable ne plaignant ni son temps, ni sa peine aux
rptitions, et qui sait ce qu'il fait parce qu'il ne fait que ce qu'il
sait. De l les dispositions morales et matrielles excellentes, la
confiance, la soumission, la patience, et enfin l'assurance merveilleuse
et l'unit d'action de l'orchestre de Kerntnerthor.

Les concerts spirituels que Nicola organise et dirige tous les ans dans
la salle des Redoutes, font le digne pendant de nos concerts du
Conservatoire de Paris. C'est l que j'entendis la scne d'_Obron_ dont
je vous ai parl dans ma lettre prcdente, avec l'air d'_Iphignie en
Tauride_: _Unis ds la plus tendre enfance_, assez tristement chant
par Erl, une belle symphonie de Nicola, et la merveilleuse,
l'incomparable symphonie en _si bmol_ de Beethoven. Tout cela fut
excut avec cette fidlit chaleureuse, ce fini dans les dtails et
cette puissance d'ensemble qui font, pour moi du moins, d'un pareil
orchestre ainsi dirig, le plus beau produit de l'art moderne et la plus
vritable reprsentation de ce que nous appelons _la musique_
aujourd'hui.

C'est dans cette grande et belle salle des Redoutes que Beethoven
faisait entendre, il y a trente ans, ses chefs-d'oeuvre adors maintenant
de toute l'Europe, et accueillis alors des Viennois avec le plus mortel
ddain. M. le comte Michel Wielhorski m'a dit y avoir assist, en 1820,
et lui cinquantime,  l'excution de la symphonie en _la_!!! Les
Viennois se pressaient alors aux reprsentations des opras de
Salieri!... Pauvres petits hommes,  qui un colosse tait n!... Ils
aimaient mieux les nains.

Vous concevrez, mon cher Humbert, que les jambes m'aient trembl quand
je suis mont pour la premire fois sur cette estrade o s'appuya
nagure son pied puissant. Rien n'y est chang depuis Beethoven, le
pupitre-chef dont je me servais fut le sien: voil la place occupe par
le piano sur lequel il improvisait; cet escalier conduisant au foyer des
artistes est celui par lequel il redescendait quand, aprs l'excution
de ses immortels pomes, quelques enthousiastes clairvoyants se
donnaient la joie de le rappeler en l'applaudissant avec transports, au
grand tonnement des autres auditeurs, amens l par une curiosit
dsoeuvre, et qui ne voyaient, dans les sublimes lans de son gnie, que
les mouvements convulsifs et les brutales excentricits d'une
imagination en dlire. Quelques-uns approuvaient tout bas les
enthousiastes, mais n'osaient se joindre  eux. Ils ne voulaient pas
heurter de front l'opinion publique. Il fallait attendre. Et cependant,
Beethoven souffrait. Sous combien de Ponce-Pilate ce Christ a-t-il ainsi
t crucifi!!!

La vaste salle des Redoutes est trs-belle pour la musique. C'est un
paralllogramme, mais ses angles ne produisent pas d'chos. Il n'y a
qu'un parquet et une galerie. Ce fut dans un des concerts que j'y
donnais que le clbre chanteur Pischek voulut se faire entendre pour la
premire fois  Vienne. Je fus ravi de sa proposition, l'ayant connu et
admir  Francfort trois ans auparavant. Il choisit pour ce jour-l une
ballade de Uhland intitule: _Des Sngers Fluch_, mise en musique par
Esser et qui lui est trs-favorable. Ce morceau tant avec piano oblig,
je priai Seymour-Schiff, un habile et vigoureux pianiste allemand, de
l'accompagner; en vritable artiste qu'il est, Seymour-Schiff y
consentit. Nous allmes donc ensemble chez Pischek pour rpter sa
ballade. Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne s'agit pas l d'une de ces
babioles musicales que nous nommons ballades  Paris, celle de Uhland
est un pome d'une certaine tendue que le musicien a trait largement 
la manire de Schubert, et l'oeuvre d'Esser, essentiellement varie,
forte et dramatique, ne ressemble en aucune faon  nos petits couplets
plus ou moins bien recouverts d'un vernis gothique. Je ne saurais vous
dire, mon cher Humbert, l'impression que fit sur moi la voix
incomparable et la verve frmissante de Pischek, tant depuis trois ans
il avait fait de progrs. Ce fut une sorte d'ivresse assez semblable 
celle que produisit Duprez sur le public de l'Opra le jour de son dbut
dans _Guillaume Tell_. On n'a pas d'ide de la beaut de ce baryton, de
sa force, de sa plnitude dans les sons de poitrine, de sa douceur
ravissante dans les notes de tte, de son agilit et de sa puissance.
Son tendue est d'ailleurs considrable; elle embrasse, en voix franche
de poitrine, deux octaves, du _la_ bmol grave au _la_ bmol aigu. Et
quel souffle brlant anime ce rare instrument! quelle passion, tantt
savamment contenue, tantt clatant sans contrainte! Comme, en coutant
Pischek, on reconnat vite l'artiste, le vrai musicien! Il agite son
auditeur et le calme  son gr; il le fascine, il l'entrane. Son
enthousiasme, en chantant sa ballade, me saisit ds les premires
mesures; je me sentis rougir jusqu'aux yeux; mes artres battaient  se
rompre, et, fou de joie, je m'criai: Voil don Juan, voil Romo,
voil Corte! Pischek est en outre dou d'un extrieur avantageux; sa
taille est haute et bien prise, sa physionomie vive et anime. Il est
lecteur intrpide, pianiste d'une grande force, et assez fort
contre-pointiste pour improviser sans peine dans le style fugu, sur le
premier thme venu. Il faut vraiment dplorer, pour notre Opra de Paris
que Pischek ne sache pas un mot de franais. N  Prague en 1810, je
crois, la premire langue qu'il parla fut le bohme; il apprit ensuite
l'allemand, plus tard l'italien, c'est de l'tude de l'anglais qu'il
s'occupe  cette heure; et c'est en anglais qu'il chantera  Londres cet
hiver.

Son succs dans la ballade d'Esser  mon concert fut spontan et
gnral. Une romance, qu' la demande du public, il chanta, en outre, en
s'accompagnant lui-mme, acheva de faire dlirer l'auditoire. On ne
pouvait, en effet, rien entendre de plus dlicieux. Peu de jours aprs,
il parut au thtre de la Vienne, d'abord dans le _Zimmerman_, de
Lortzing, puis dans les _Puritains_, o le fameux duo lui fournit
l'occasion de lutter avec Staudigl. Il devait jouer _Don Juan_ quand je
partis pour Prague; je regrettai vivement de ne pouvoir l'entendre dans
le rle de ce hros de la sduction et de l'audace, dont il est, j'en
suis convaincu, l'idal personnifi. Pischek, cependant, a trouv 
Vienne, et parmi d'excellents esprits, des critiques svres qui
reprochaient  son chant de l'affectation et de la manire. J'avoue
n'avoir jamais rien observ en lui qui me part de nature  mriter ce
grave reproche, qui du reste a t souvent aussi adress  Rubini. Et je
rpte que si Pischek parvenait  savoir tout  fait bien le franais
(ce que je ne crois plus possible aujourd'hui) et que si l'on crivait
pour lui un rle  la fois brillant et passionn, il bouleverserait 
plaisir le public de l'Opra et les Parisiens seraient ses esclaves.

La salle des Redoutes doit ce nom  de grands bals qu'on y donne
frquemment dans la saison d'hiver. C'est l que la jeunesse viennoise
se livre  sa passion pour la danse, passion relle et charmante, qui a
amen les Autrichiens  faire de la danse des salons un art vritable,
aussi au-dessus de la routine de nos bals, que les valses et l'orchestre
de Strauss sont suprieurs aux polkas et aux racleurs des guinguettes de
Paris. J'ai pass des nuits entires  voir tourbillonner ces milliers
d'incomparables valseurs,  admirer l'ordre chorgraphique de ces
contredanses  deux cents personnes disposes sur deux rangs seulement,
et la piquante physionomie des pas de caractre, dont je n'ai vu qu'en
Hongrie surpasser l'originalit et la prcision. Et puis Strauss est l,
dirigeant son bel orchestre; et quand les valses nouvelles qu'il crit
spcialement pour chaque bal fashionable ont du succs, les danseurs
s'arrtent parfois pour l'applaudir, les dames s'approchent de son
estrade lui jettent leurs bouquets, et l'on crie _bis_, et on le
rappelle  la fin des quadrilles. Ainsi la danse n'est pas jalouse et
fait  la musique sa part de joie et de succs. C'est justice, car
Strauss est un artiste. On n'apprcie pas assez l'influence qu'il a dj
exerce sur le sentiment musical de toute l'Europe, en introduisant dans
les valses les jeux de rhythmes contraires, dont l'effet est si piquant,
que les danseurs eux-mmes ont dj voulu l'imiter, en crant la valse 
deux temps, bien que la musique de cette valse ait conserv le rhythme
ternaire. Si l'on parvient hors de l'Allemagne  faire concevoir au gros
public le charme singulier qui rsulte, dans certains cas, de
l'opposition et de la superposition des rhythmes contraires, c'est 
Strauss qu'on le devra. Les merveilles de Beethoven en ce genre sont
trop haut places, et n'ont agi jusqu' prsent que sur des auditeurs
exceptionnels: Strauss, lui, s'est adress aux masses, et ses nombreux
imitateurs ont t forcs, en l'imitant, de le seconder.

L'emploi simultan des diverses divisions de la mesure et des
accentuations syncopes de la mlodie, mme dans une forme constamment
rgulire et identique, est au rhythme simple, comme les ensembles 
plusieurs parties diversement dessines sont aux accords plaqus, je
dirai mme comme l'harmonie est  l'unisson et  l'octave. Mais ce n'est
pas ici le lieu d'approfondir cette question; j'osai l'aborder dj, il
y a quelque douze ans, dans une tude sur le rhythme qui me valut les
anathmes d'un foule de gens dont certes la plupart ne pouvaient se
douter de ce que je voulais dire. Vous savez, mon ami, que sans tre
aussi arrire que l'Italie sur ce point, la France est encore le foyer
de la rsistance aux progrs de l'mancipation du rhythme.

Un trs-petit public pars dans Paris commence seulement aujourd'hui, 
force d'avoir entendu au Conservatoire Weber et Beethoven,  souponner
que l'emploi constant d'un seul rhythme amne la monotonie et parfois
mme d'normes platitudes. Mais je n'ai plus la moindre vellit de
tracasser les retardataires  ce sujet. Nos paysans franais ne chantent
qu' l'unisson. Je suis bien convaincu maintenant que si jamais les
partisans enrags du rhythme simple, des phrases de huit mesures et des
coups de grosse caisse sur le temps fort exclusivement, en viennent 
sentir et  aimer les _harmonies de rhythmes_, ce ne sera gure qu'au
jour o ces mmes paysans seront parvenus  chanter  six parties. C'est
dire assez qu'ils n'y arriveront jamais. Laissons-les donc  leurs
jouissances primitives.

Je rvais tristement,  une de ces ftes nocturnes (car les valses de
Strauss, avec leurs ardentes mlodies qui ressemblent  des cris
d'amour, ont le don de m'attrister profondment), je rvais, dis-je,
pendant l'un de ces bals tincelants de radieux sourires, quand un petit
homme d'une figure spirituelle, fendant la foule, s'approcha de moi;
c'tait le lendemain d'un de mes concerts.

--Monsieur, me dit-il vivement, vous tes Franais, je suis Irlandais,
il n'y a donc point d'amour-propre national dans mon suffrage, et (me
saisissant la main gauche) je vous demande la permission de serrer la
main qui a crit la symphonie de _Romo_. Vous comprenez Shakespeare!

--En ce cas, monsieur, rpliquai-je, vous vous trompez de main; j'cris
toujours avec celle-ci.

L'Irlandais souriant, prit la main droite que je lui prsentais, la
secoua trs-cordialement, et s'loigna en disant:

Oh, les Franais! les Franais! il faut qu'ils se moquent de tout, et
de tous, mme de leurs admirateurs!

Je n'ai jamais su quel tait cet aimable insulaire qui prenait mes
symphonies pour des filles de la main gauche.

Je ne vous ai rien dit de cet admirable Ernst qui fit tant de sensation
 Vienne a cette poque; je me rserve de parler de lui dans le rcit de
mon voyage en Russie; car je l'ai retrouv  Saint-Ptersbourg, o son
prodigieux succs est all toujours grandissant. Il se repose en ce
moment sur les bords de la Baltique,  prendre de la mer des leons de
grandiose et d'accents sublimes. J'espre bien le rencontrer encore dans
quelque coin du monde; car Liszt, Ernst et moi nous sommes, je crois,
parmi les musiciens, les trois plus grands vagabonds que le _dsir de
voir et l'humeur inquite_ aient jamais pousss hors de leur pays.

Il faut un talent immense comme celui d'Ernst pour attirer seulement
l'attention dans une ville comme Vienne, o l'on entendit tant de
violonistes suprieurs, et qui en possde encore de si remarquables. Je
citerai d'abord parmi ceux-l, Mayseder, dont la clbrit, ds
longtemps tablie est grande et mrite; le jeune Joachim[102] dont le
nom commence  poindre, et le fils d'Helmesberger (le concert-meister de
Kerntnerthor). Mayseder est un violoniste brillant, correct, lgant,
irrprochable, toujours sr de lui; les deux autres, Joachim surtout,
sont bouillants, tmraires, comme on l'est  leur ge, ambitieux
d'effets nouveaux, d'une nergie indomptable, et ne croient gure 
l'impossible. Mayseder est le chef de l'excellent quatuor du prince
Czartoryski; il a pour second violon Strebinger, pour alto Darst, et
pour violoncelle Borzaga. Tous les trois, ainsi que Mayseder,
appartiennent  la chapelle impriale. Ce quatuor est une des belles
choses qu'on peut entendre  Vienne, et bien digne de l'attention
religieuse avec laquelle le prince et un petit nombre d'auditeurs
d'lite l'coutent chaque semaine interprter les chefs d'oeuvre de
Beethoven, de Haydn et de Mozart. Madame la princesse Czartoryska,
musicienne parfaite par le savoir et par le got, distingue, pianiste
en outre, prend quelquefois aussi une part active  ces concerts de
musique intime. Aprs une quintette de Humel, qu'elle venait d'excuter
avec une supriorit magistrale, quelqu'un me dit:

--Dcidment il n'y a plus d'amateurs!

--Oh!... rpondis-je, en cherchant bien... vous en trouveriez
peut-tre... mme parmi les artistes. Mais en tout cas la princesse est
une exception.

La chapelle impriale, forme d'instrumentistes et de chanteurs choisis
parmi les meilleurs de Vienne, est ncessairement excellente. Elle
possde quelques enfants de choeur dous de fort jolies voix. Son
orchestre est peu nombreux mais exquis; la plupart des solos sont
confis  Staudigl. En somme, cette chapelle m'a rappel celle des
Tuileries en 1828 et 1829, poques de sa plus grande splendeur. J'y ai
entendu une messe compose de fragments de divers matres, tels que
Asmayer, Joseph Haydn et son frre Michel. On faisait aussi quelquefois
 Paris de ces pots-pourris pour le service de la chapelle royale, mais
rarement cependant: je pense qu'il en doit tre de mme  Vienne, et que
le hasard (malgr la beaut remarquable des fragments que j'ai entendus)
m'a mal servi. L'empereur avait alors, si je ne me trompe, trois matres
de chapelle, les savants contre-pointistes Eybler et Asmayer, et Weigl,
qui mourut peu de jours avant mon dpart de Vienne. Ce dernier nous est
connu en France par son opra la _Famille Suisse_, qui fut reprsent 
Paris en 1828. Cet ouvrage eut peu de succs; il parut aux musiciens
fade et incolore, et les mauvais plaisants prtendirent que c'tait une
pastorale crite avec du lait.

Une chose m'a frapp et pniblement affect  Vienne, c'est l'ignorance
incroyable ou l'on est gnralement des oeuvres de Gluck.  combien de
musiciens et d'amateurs n'ai-je pas demand s'ils connaissaient
_Alceste_, ou _Armide_, ou _Iphignie_, toujours la rponse a t la
mme: On ne reprsente jamais  Vienne ces ouvrages, nous ne les
connaissons pas. Mais malheureux! qu'on les reprsente ou non, vous
devriez les savoir par coeur! Il est bien clair que des entrepreneurs
comme MM. Balochino et Pockorny, moins soucieux de belles partitions que
de grosses recettes, n'imiteront pas le roi de Prusse, et ne se
donneront pas le luxe de faire reprsenter des chefs-d'oeuvre anciens,
quand ils peuvent offrir au public des produits nouveaux, tels
qu'_Alessandro Stradella_ ou _Indra_.

On citait mme comme un des vnements remarquables de la saison, la
dcouverte qu'on venait de faire de la tombe de Gluck! La dcouverte!
concevez-vous cela? Elle tait donc inconnue?... Parfaitement. 
Viennois de mon me, vous tes dignes d'habiter Paris! Ce fait pourtant
n'a rien en soi de bien trange, si l'on songe qu' cette heure on
ignore absolument o reposent les restes de Mozart!

J'ai dit quelques mots dans ma premire lettre qui ne doivent pas vous
avoir donn une ide brillante du Conservatoire de Vienne. Malgr tout
le mrite de son directeur M. Preyer, et le talent bien apprci de M.
Joseph Fischhoff, de M. Boehm et de quelques autres excellents
professeurs, le Conservatoire ne rpond pas, par l'importance et le
nombre de ses classes,  ce qu'on s'attend  trouver dans une capitale
musicale telle que Vienne. Il parat mme qu'il fut, il y a quelques
annes, dans un tat de dlabrement tel que sans l'extrme nergie,
l'intelligence et le dvouement du docteur J. Bacher, qui prit en main
sa dfense et parvint  le remettre sur pied, il n'existerait plus. Le
docteur Bacher n'est point un artiste; c'est un de ces amis de la
musique comme on en trouve deux ou trois en Europe, qui entreprennent et
mnent  bien quelquefois les plus rudes tches, mus par le seul amour
de l'art; qui par la puret de leur got, acquirent sur l'opinion une
autorit relle, et en viennent mme souvent  accomplir par leurs
propres forces ce que des souverains devraient faire et ce qu'ils ne
font pas. Actif, persvrant, volontaire et gnreux au del de toute
expression, le docteur Bacher est  Vienne le plus ferme soutien de la
musique et la providence des musiciens.

C'est dans la salle du Conservatoire, petite, mais excellente, qu'ont
lieu les concerts philharmoniques, sous l'habile direction de M. le
baron de Lannoye, et les runions de l'acadmie de chant d'hommes,
prcieuse institution dirige par M. Barthe avec autant d'intelligence
que de zle. J'ai entendu l, cinq ou six fois au moins, et avec un
plaisir toujours nouveau, l'tonnant pianiste Dreyschock; talent jeune,
frais, brillant, nergique, d'une habilet technique immense, dont le
sentiment musical est des plus levs, et qui a introduit dans sa
musique de piano une foule de combinaisons nouvelles d'un effet
charmant.

Je demande pardon  tant d'artistes remarquables du laconisme avec
lequel je me vois contraint de parler d'eux. L'espace me manque; il
faudrait crire un livre pour rendre pleine justice  chacun et numrer
en dtail toutes les richesses musicales de Vienne.

Et pourtant je n'ai rien dit encore de quelques-uns de ses plus minents
esprits: de ceux que la nature de leur talent porte surtout vers les
compositions dites _di camera_, telles que les quatuors et les lieder
avec piano. De ce nombre sont M. Becher, me rveuse et concentre, dont
l'audace harmonique dpasse tout ce qu'on a tent jusqu' prsent, qui
cherche  agrandir la forme du quatuor et  lui donner des allures
nouvelles. M. Becher est d'ailleurs un crivain fort distingu, et sa
critique est en grande estime parmi les matres de la presse
viennoise[103].

M. le conseiller Wesque de Putlingen, qui publie ses oeuvres sous le
pseudonyme de Hoven, m'a fait passer de bien douces heures en chantant
ses lieder d'un tour mlodique si heureux et si plein d'_humour_, et
accompagns d'harmonies si piquantes. J'ai remarqu les mmes qualits
dans les fragments de deux opras de sa composition que je n'ai pu
malheureusement entendre qu'au piano.

M. Dessauer nous est plus connu,  cause du sjour qu'il fit  Paris
pendant deux ans, de 1840  1842, je crois. Il y mit en musique une
foule de morceaux de nos premiers potes. Il continue  grossir sa
collection de lieder, dont la plupart obtiennent dans les salons
dlicats un incontestable succs. Dessauer est tout entier acquis 
l'lgie; il n'est  son aise que dans les malaises de l'me; les
souffrances du coeur sont sa plus douce jouissance, et les larmes toute
sa joie. Dessauer,  Vienne comme  Paris, me faisait toujours une
guerre courtoise. Son ide fixe est de me convertir  une doctrine
musicale que je ne connais pas encore, car il n'a jamais pu se dcider 
me la dvoiler. Toutes les fois que l'occasion s'est prsente pour nous
de _causer  fond_, comme il disait, au moment de commencer son homlie,
si je le regardais bien en face avec mon air le plus srieux, il en
concluait que j'allais me moquer de lui, et, retombant dans son silence,
remettait ma conversion  des temps plus heureux. Si tous les
prdicateurs avaient fait ainsi, nous croupirions encore dans les
tnbres du paganisme.

Je ne dois pas oublier de signaler ici la cordialit avec laquelle m'ont
accueilli  Vienne la plupart des crivains qui labourent, comme je l'ai
fait jusqu' ce jour, l'pre et rocailleux terrain de la critique, pour
y voir pousser trop souvent chardons et orties. Ils m'ont trait en
confrre, et je les en remercie. L'un d'eux, M. Saphir, donne tous les
ans une acadmie littraire et musicale dans laquelle, en dpit des
entraves de la censure, son tincelant esprit trouve le moyen de
flageller les hommes et les choses  la grande joie de son auditoire,
qui, semblable  tous les auditoires du monde, est toujours ravi si l'on
reinte quelqu'un.

Je ne vous parle pas du bton de mesure[104] que m'offrirent si
gracieusement dans un souper, mes amis de Vienne, aprs mon troisime
concert, ni du beau prsent que me fit l'Empereur, ni de beaucoup
d'autres choses, dont les journaux du temps vous ont rebattu les
oreilles. Vous n'ignorez rien de tout ce qui m'arriva d'heureux dans ce
voyage, il serait donc au moins inutile d'y revenir.




 M. HUMBERT FERRAND

TROISIME LETTRE

Pesth.


Quand on voyage en Autriche, il faut absolument visiter au moins trois
de ses capitales: Vienne, Pesth et Prague.  la vrit, certains esprits
chagrins prtendent bien que Pesth est en Hongrie et que Prague est en
Bohme; mais ces deux tats n'en font pas moins parties intgrantes de
l'empire d'Autriche auquel ils sont attachs et dvous corps, mes et
biens  peu prs comme l'Irlande est dvoue  l'Angleterre, la Pologne
 la Russie, l'Algrie  la France, comme tous les peuples conquis ont
dans tous les temps t attachs  leurs vainqueurs. Ainsi donc partons
pour Pesth, grande ville d'Autriche, en Hongrie. Je ne suis pas heureux
dans mes relations avec le Danube. Ainsi que je vous l'ai dit, il avait
emport son dernier bateau  vapeur quand je voulus m'embarquer 
Ratisbonne pour Vienne; il se couvrit de brouillards pour m'empcher de
descendre son cours jusqu' Pesth, et vous allez voir que le vieux
fleuve ne borna pas l ses mauvais procds  mon gard. Il semble qu'il
ait t tout  fait mcontent de me voir arriver dans ses domaines, et
qu'il ait voulu non-seulement ne pas m'en faciliter l'accs, mais me
l'interdire mme tout  fait. Et pourtant combien je l'ai admir, comme
je l'ai lou ce puissant et majestueux fleuve! Il aurait d tre
sensible  mon admiration. Mais loin de l, plus je m'extasiais devant
ses magnificences, et plus il me devenait hostile; et je pourrais dire
de lui ce que La Fontaine disait de son lion:

    Ce monseigneur du lion-l
    Fut parent de Caligula.

Avant de quitter Vienne, je manifestai le dsir d'tre prsent  M. le
prince de Metternich: ceux mmes de mes amis qui se trouvaient les mieux
placs pour me procurer cet honneur, se montrant alors vraiment
embarrasss de ma demande, je fus sur le point d'y renoncer. Il
s'agissait de voir un officier li avec un conseiller, qui parlerait 
un membre de la chancellerie de cour, assez puissant pour m'introduire
auprs d'un secrtaire d'ambassade, qui obtiendrait de l'ambassadeur
qu'il voult bien parler  un ministre, afin qu'il me prsentt. Je
trouvai le circuit infiniment trop prolong, et l'ide me vint enfin de
remplacer  moi tout seul l'officier, le conseiller, le chancelier, le
secrtaire, l'ambassadeur et le ministre, en me prsentant moi-mme. Mes
amis, en me voyant dtermin  tenter l'aventure, m'ont
trs-probablement, _in petto_, trait de fou, ou tout au moins de
Franais et demi. Quoi qu'il en soit, bravant l'tiquette autrichienne
ou l'opinion que l'on se fait  Vienne de ses rigueurs, je m'acheminai
vers le palais du prince. Je monte, je trouve dans le salon un officier
de garde, je lui prsente ma carte en lui exprimant le dsir qui
m'amenait. Il entre chez le prince, et revient un instant aprs
m'annoncer que Son Altesse allait tre libre dans quelques minutes et
qu'elle voulait bien me recevoir. Je fus admis, en effet, sans autre
prambule. Le prince se montra d'une amabilit parfaite, me fit beaucoup
de questions sur la musique et surtout sur ma musique dont il me parut
que Son Altesse, qui n'en avait point encore entendu alors, s'tait fait
une fort drle d'ide. Je m'efforai de lui en donner une autre. Bref,
je me retirai, enchant de l'accueil que j'avais reu, prodigieusement
tonn qu'il ft si facile de brutaliser ainsi les lois de l'tiquette
allemande, et tout fier d'avoir rempli les fonctions d'officier, de
conseiller, de chancelier, de secrtaire d'ambassadeur et de ministre,
sans embarras, pendant quelques instants. Et voil comment je reconnus
encore une fois la vrit de la parole vanglique: Frappez et il vous
sera ouvert, et le tact exquis avec lequel certains princes savent dire
aussi parfois: _Sinite parvulos venire ad me_.  la condition, bien
entendu, que les _parvuli_ soient trangers, quelque peu clercs, et
appartiennent  cette classe, curieuse  voir de prs, de gens inutiles
qu'on nomme aujourd'hui potes, musiciens, peintres, artistes enfin, et
qu'on dsignait au moyen ge par les dnominations assez malhonntes de
mnestrels, trouvres, histrions et bohmiens.

Vous vous tonnerez peut-tre, mon cher Humbert, que je n'aie point us
de ma puissante influence pour me faire admettre  prsenter mes
hommages  la famille impriale, et vous aurez raison. Il y a eu en
effet  ma rserve une raison d'tat que je m'en vais vous dire
trs-confidentiellement. Il m'tait revenu, ds les premiers temps de
mon sjour  Vienne, que l'Impratrice, cet ange de pit, de douceur et
de dvouement, avait de moi une opinion encore plus extraordinaire que
celle du prince Metternich sur ma musique. Certains passages un peu trop
sauvages de style de mon _Voyage en Italie_, habilement comments en
outre auprs de S. M. par de bons amis (vous savez qu'on est expos 
en avoir partout, mme  la cour d'Autriche), m'avaient valu en si haut
lieu la rputation d'un vritable brigand, tout bonnement. Or, je fus
non pas flatt, c'est trop peu dire, mais vraiment glorieux de ce renom
excentrique qui me tombait du ciel. Je me dis, ce que vous vous fussiez
dit  ma place bien certainement, qu'une lgre aurole de crimes est
chose trop distingue, depuis que Byron l'a mise  la mode, pour ne pas
la conserver prcieusement quand on a le bonheur de la possder;
ft-elle mme pose sur un front tout  fait indigne. Je raisonnai donc
ainsi: _Si je me prsente_  la cour, il est probable que l'Impratrice
daignera m'adresser la parole; je devrai lui rpondre, de mon mieux
ncessairement, et la conversation une fois engage, Dieu sait o elle
peut me conduire. S. M. est capable de perdre en un clin d'oeil l'opinion
originale qu'elle s'est faite de mon individu; elle ne verra plus en moi
qu'un adorateur, comme tant de millions d'autres, de sa grce et de sa
bont; elle ne trouvera rien de sanglant dans mes yeux, rien de fauve
dans mon gard, rien de tigridien dans ma voix; j'aurai bien toujours le
nez un peu aquilin, il est vrai, mais, en somme, je ne paratrai point
du tout avoir le _physique de mon emploi_, et je passerai pour un simple
honnte homme, incapable de _faire un malheur_ et d'arrter seulement
une diligence; me voil donc perdu de rputation. Ah, diable! non!
j'aime mieux rester brigand et partir au plus vite; l'loignement devant
tre surtout favorable au dveloppement de mon aurole, qui ne fera que
crotre et embellir.

Voil pourquoi j'ai obstinment refus de me faire l'honneur de me
prsenter  la cour d'Autriche, et pourquoi je suis ainsi brusquement
descendu en Hongrie un beau matin. C'est ici maintenant que doit avoir
place le rcit de mes dmls avec le Danube. Chaque jour il
s'enveloppait dans un nuage, comme les dieux d'Homre quand ils avaient
 commettre quelque mchante action; de l interruption de la navigation
et ncessit pour les voyageurs de prendre pour Pesth la voie de terre.
C'est bien honnte ce que je dis l. Sachez, mon ami, que sur toute la
surface de cette plaine immense qui s'tend de Vienne  Pesth, les
simples cailloux sont aussi rares que les meraudes; que le sol y est
form d'une fine poussire qu'on dirait tamise et qui, dtrempe par la
pluie, forme des fondrires au travers desquelles il faut se traner 
grand renfort de chevaux, en y enfonant  tout instant au risque de
n'en plus sortir. C'est donc la voie de boue et non la voie de terre que
j'aurais d dire. Vous jugez des charmes d'un pareil voyage. Mais ce
n'est rien encore. Ne voil-t-il pas le Danube qui s'avise de dborder
et de couvrir de ses ondes furieuses le noir foss dans lequel nous
barbotions depuis quinze heures et qu'on s'obstine dans le pays 
appeler la _grande route_.  minuit je fus tir de ma somnolence
rsigne par l'immobilit de la voiture et le bruit des eaux qui
roulaient autour de nous avec fracas. Le cocher, marchant  l'aventure,
nous avait amens dans le lit du fleuve, et n'osait plus faire un
mouvement.

L'eau montait cependant. Un officier hongrois plac dans le coup
m'avait deux ou trois fois adress la parole par une petite fentre
pratique dans la cloison intermdiaire de la malheureuse voiture.

--Capitaine, lui dis-je alors  mon tour.

--Monsieur!

--Ne pensez-vous pas que nous allons nous noyer?

--Oui, monsieur je le pense! Vous offrirai-je un cigare?

Son insolent sang-froid me donnait envie de lui assner un coup de
poing, et de fureur je me mis  accepter son cigare et  le fumer
prcipitamment.

L'eau montait toujours.

Alors le cocher, faisant un effort dsespr, tourne court au risque de
nous verser dans le courant, parvient  gravir la rive droite, dont nous
tions encore heureusement assez rapprochs, se dirige  travers champs,
et nous conduit... droit dans un lac. Cette fois, je crus bien que
c'tait fini, et, appelant de nouveau le militaire:

--Capitaine, avez-vous encore un cigare?

--Oui, monsieur!

--Eh bien, donnez-le moi vite, car, pour le coup, nous allons nous noyer
tout  fait!

Heureusement un brave paysan vint  passer par l (o diable allait-il 
une pareille heure et par de pareils chemins?) nous aida  sortir du lac
et donna  notre malencontreux phaton des indications, grce auxquelles
il parvint  retrouver sa route. Enfin, le lendemain, de cahots en
soubresauts, de fosss en fondrires, passant alternativement de l'eau
dans la boue et de la boue dans l'eau, nous parvnmes  Pesth;
c'est--dire en face de Pesth, sur la rive droite du Danube, qui eut la
bont de nous permettre de le traverser en barque, faute d'un pont. Sur
cette rive droite se trouve une assez grande ville; je demandai son nom
 mon capitaine.

--C'est Buda, me dit-il...

--Comment! Buda? sur ma carte d'Allemagne, la ville place en face de
Pesth porte une tout autre dsignation. Tenez, voyez, elle s'appelle
Ofen.

--Justement, c'est Buda; Ofen est une traduction allemande trs-libre du
mot hongrois.

--J'y suis; les cartes allemandes,  ce qu'il parat sont aussi
ingnieusement rdiges que les cartes franaises. Seulement on devrait
mettre sur les unes: _Ratisbonne_, prononcez _Regensburg_, et sur les
autres: _Ofen_, prononcez _Buda_.

En arrivant je me donnai une partie de plaisir que je m'tais promise
la veille si j'chappais au Danube et  la boue; je pris un bain, je bus
deux verres de tokai et je dormis vingt heures, non sans rver de
noyades et de lacs de boue. Aprs quoi il fallut bien s'occuper des
prparatifs de mon premier concert, faire un arrangement avec les
directeurs, chercher des violons, voir le matre de chapelle, les
chanteurs, etc., etc. Grce  la bienveillante influence de M. le comte
Rada, surintendant du Thtre-National, dans lequel on m'avait engag 
donner mes concerts de prfrence au Thtre-Allemand, les principales
difficults furent bientt leves. J'eus seulement un instant
d'inquitude, pour la composition de mon orchestre; car celui du
Thtre-National est si peu nombreux qu'il n'y avait pas moyen de songer
 monter mes symphonies avec sa petite bande de violons seulement. D'un
autre ct il tait impossible de recourir aux artistes du
Thtre-Allemand,  cause d'un rglement qui vous donnera une ide de la
touchante affection des Hongrois pour tout ce qui leur vient
d'Allemagne. Il est dfendu d'admettre dans le Thtre-National aucun
artiste du Thtre-Allemand, chanteur, choriste ou instrumentiste, quel
que soit le besoin que l'on puisse avoir de son concours. Bien plus, il
est permis de chanter au thtre hongrois dans toutes les langues
anciennes et modernes,  la seule exception de la langue allemande, dont
l'usage est formellement interdit. Cette exclusion trange et hardie,
dans un pays soumis  l'empire d'Autriche, tient  une imitation du
systme continental de Napolon, pratique  l'gard de l'Allemagne en
gnral et de l'Autriche en particulier par la nation hongroise. Ainsi
les produits de l'industrie allemande sont gnralement repousss, et
dans toutes les classes de la population on considre comme un devoir de
n'employer que des objets confectionns en Hongrie par des Hongrois. De
l, sur la plupart des magasins de Pesth, derrire les vitraux mmes
des marchandes de modes, l'inscription en gros caractres du mot _hony_
qui m'avait si fort intrigu le premier jour, et qui signifie
_national_.

Un diteur de musique de Vienne, Henri Mller (le plus serviable des
hommes, qui m'a combl de marques de dvouement pendant mon sjour en
Autriche), m'avait fort heureusement donn une lettre pour un de ses
confrres de Pesth, M. Treichlinger, l'un des grands violonistes qu'a
produits l'ancienne cole d'Allemagne. M. Treichlinger me mit en rapport
avec les principaux membres de la Socit philharmonique de Pesth et
m'obtint promptement un renfort d'une douzaine d'excellents violons  la
tte desquels il me pria de le compter lui-mme. Ils s'acquittrent tous
 merveille de la tche qu'ils avaient si gracieusement accepte et
l'excution de mon programme fut une des meilleures qu'on et, je crois,
entendues  Pesth depuis longtemps. Au nombre des morceaux qui le
composaient se trouvait la marche qui sert maintenant de finale  la
premire partie de ma lgende de _Faust_. Je l'avais crite dans la nuit
qui prcda mon dpart pour la Hongrie. Un amateur de Vienne, bien au
courant des moeurs du pays que j'allais visiter, tait venu me trouver
avec un volume de vieux airs quelques jours auparavant. Si vous voulez
plaire aux Hongrois, me dit-il, crivez un morceau sur un de leurs
thmes nationaux; ils en seront ravis et vous me donnerez au retour des
nouvelles de leurs _Elien_ (vivat) et de leurs applaudissements. En
voici une collection dans laquelle vous n'avez qu' choisir. Je suivis
le conseil et choisis le thme de Rkczy, sur lequel je fis la grande
marche que vous connaissez.

 peine eut-on rpandu dans Pesth l'annonce de ce nouveau morceau de
musique _hony_, que les imaginations commencrent  fermenter
nationalement. On se demandait comment j'aurais trait ce thme fameux
et pour ainsi dire sacr qui, depuis tant d'annes, fait battre les
coeurs hongrois et les enivre de l'enthousiasme de la libert et de la
gloire. Il y avait mme une sorte d'inquitude  ce sujet, on craignait
une profanation... Certes, loin d'tre offens de ce doute, je
l'admirais. Il tait d'ailleurs trop bien justifi par une foule de
pitoyables pots-pourris et arrangements, dans lesquels on a fait
d'horribles outrages  des mlodies dignes de tous les respects.
Peut-tre aussi plusieurs amateurs hongrois avaient-ils t tmoins, 
Paris, de l'impit barbare avec laquelle, aux jours de ftes
nationales, nous tranons dans les gouts musicaux notre immortelle
_Marseillaise_!!

Enfin l'un d'eux, M. Horwath, rdacteur en chef d'un journal hongrois,
incapable de contenir sa curiosit, va chez l'diteur avec lequel je me
trouvais en relations pour l'organisation du concert, s'informe de la
demeure du copiste charg d'extraire les parties d'orchestre de ma
partition, court chez cet homme, demande mon manuscrit et l'examine
attentivement. M. Horwath, peu satisfait de cet examen, ne put, le
lendemain, me dguiser son inquitude.

--J'ai vu votre partition de la _Marche de Rkczy_, me dit-il.

--Eh bien?

--Eh bien! j'ai peur.

--Bah!

--Vous avez expos notre thme _piano_, et nous avons au contraire
l'habitude de l'entendre jouer _fortissimo_.

--Oui, par vos Zingari. D'ailleurs, n'est-ce que cela? Soyez tranquille,
vous aurez un _forte_ comme jamais de votre vie vous n'en avez entendu.
Vous n'avez pas bien lu. En toute chose il faut considrer la _fin_.

Le jour du concert, nanmoins, une certaine anxit me serrait la gorge
quand vint le moment de produire ce diable de morceau. Aprs une
sonnerie de trompettes dessine sur le rhythme des premires mesures de
la mlodie, le thme parat, vous vous en souvenez, excut _piano_ par
les fltes et les clarinettes, et accompagn par un _pizzicato_ des
instruments  cordes. Le public resta calme et silencieux  cette
exposition inattendue; mais quand, sur un long _crescendo_, des
fragments fugus du thme reparurent, entrecoups de notes sourdes de
grosse caisse simulant des coups de canon lointains, la salle commena 
fermenter avec un bruit indescriptible: et au moment o l'orchestre
dchan dans une mle furieuse, lana son _fortissimo_ si longtemps
contenu, des cris, des trpignements inous branlrent la salle; la
fureur concentre de toutes ces mes bouillonnantes fit explosion avec
des accents qui me donnrent le frisson de la terreur; il me sembla
sentir mes cheveux se hrisser, et  partir de cette fatale mesure je
dus dire adieu  la proraison de mon morceau, la tempte de l'orchestre
tant incapable de lutter avec l'ruption de ce volcan dont rien ne
pouvait arrter les violences. Il fallut recommencer, cela se devine; et
la seconde fois ce fut  grand'peine que le public put se contenir deux
ou trois secondes de plus qu' la premire, pour entendre quelques
mesures de la _coda_. M. Horwath se dmenait dans sa loge comme un
possd; je ne pus m'empcher de rire en lui jetant un regard qui
signifiait: Eh bien! avez-vous encore peur? tes-vous content de votre
_forte_? Bien me prit d'avoir plac  la fin du concert la
_Rkczy-indul_ (c'est le titre du morceau en langue hongroise), car
tout ce qu'on aurait voulu faire entendre ensuite et t perdu.

J'tais violemment agit, on peut croire, aprs un ouragan de cette
nature, et je m'essuyais le visage dans un petit salon derrire le
thtre, quand je reus un singulier contre-coup de l'motion de la
salle. Voici comment: je vois entrer  l'improviste dans mon rduit un
homme misrablement vtu, et le visage anim d'une faon trange. En
m'apercevant, il se jette sur moi, m'embrasse avec fureur, ses yeux se
remplissent de larmes, c'est  peine s'il peut balbutier ces mots:

--Ah! monsieur, monsieur! moi Hongrois... pauvre diable... pas parler
franais... un poco l'italiano... Pardonnez... mon extase... Ah! ai
compris votre canon... Oui, oui... la grande bataille... Allemands
chiens! Et se frappant la poitrine  grands coups de poing: Dans le
coeur moi... je vous porte... Ah! Franais... rvolutionnaire... savoir
faire la musique des rvolutions.

Je n'essayerai pas de dpeindre la terrible exaltation de cet homme, ses
pleurs, ses grincements de dents; c'tait presque effrayant, c'tait
sublime!

Vous pensez bien, mon cher Humbert, que la _Rkczy-indul_, aprs cela,
fut de tous les programmes et toujours avec le mme rsultat. Je dus
mme, en partant, laisser  la ville de Pesth mon manuscrit qu'on dsira
garder, et dont je reus une copie  Breslau un mois aprs. On l'excute
maintenant en Hongrie dans les grandes occasions. Mais je dois avertir
ici le matre de chapelle, M. Erckl, que j'ai fait depuis ce temps
plusieurs changements dans l'instrumentation de ce morceau, en ajoutant
 la _coda_ une trentaine de mesures qui, ce me semble, en augmentent
l'effet. Je m'empresserai de lui adresser la partition, revue, corrige
et augmente, ds que mon diteur me le permettra[105]. M. Erckl est un
excellent et digne homme d'un grand talent: j'ai entendu, pendant mon
sjour  Pesth, et sous son habile direction, un opra de lui, intitul
_Hunyady_, dont le sujet est tir des annales hroques de la Hongrie.
Il y a dans cette oeuvre une foule de choses remarquables par leur
originalit et surtout par la profondeur du sentiment qui les a dictes.
C'est d'ailleurs purement crit et instrument d'une faon
trs-intelligente et trs-fine; ce qui ne veut pas dire, loin de l, que
cette instrumentation manque d'nergie. Madame Schodel, vritable
tragdienne lyrique de l'cole de madame Branchu (cole perdue dont je
ne m'attendais pas  trouver un rejeton en Hongrie), joua et chanta
d'une belle manire le rle principal. Je dois encore signaler dans la
troupe hongroise un tnor trs-mritant, nomm Feredy. Il dit surtout 
merveille, en les accentuant d'une faon charmante dans son tranget,
les romances et les chansons nationales si chres aux Hongrois, mais
qui, ainsi chantes, plairaient certes  tous les peuples. Le
concert-meister est un violoniste de beaucoup de talent, nomm Kohne qui
sjourna longtemps  Paris et sort mme, si je ne me trompe des classes
de notre Conservatoire. Pour le choeur du thtre national de Pesth, il
est trs-faible, tant par le nombre que par la nature et le peu
d'exercice des voix. La langue hongroise n'est point dfavorable  la
musique, elle est mme,  mon sens, beaucoup moins dure que l'allemand.
Voil une vraie langue! que personne ne comprend... sans l'avoir
apprise. Il ne faut pas chercher des analogies entre le hongrois et
aucune autre langue connue, ou ne les trouverait pas. Certains termes de
musique mme, venus de l'italien, et conservs  peu prs intgralement
dans tous les idiomes de l'Europe sont remplacs en hongrois par des
termes spciaux, composs ou simples, mais entirement diffrents. Tel
est le mot _concert_ qu'on retrouve  peu prs toujours le mme en
italien, en espagnol, en franais, en allemand, en anglais, en russe.
Devinez ce qu'il devient sur les affiches hongroises _hangverseny_, ni
plus, ni moins. Ce mot trange signifie littralement _concours de
sons_.

Mes proccupations musicales ne m'empchrent point, pendant mon sjour
 Pesth, d'assister  deux bals et  un grand banquet politique donns
par la noblesse hongroise. Je n'ai rien vu d'aussi splendidement
original que ces bals, tant  cause du luxe prodigieux qu'on y tale que
de la singularit pittoresque des costumes nationaux et de la beaut de
cette fire race de Madgyars. Les danses y diffrent essentiellement par
leur caractre de celles qu'on connat dans le reste de l'Europe. Nos
froides contredanses franaises n'y jouent qu'un rle trs-obscur. Les
mazur, les trasalgo, les keringo et les csardas y rgnent en joyeuses
souveraines. La csardas surtout, cette importation perfectionne des
ftes agrestes et que les paysans hongrois dansent avec une exubrance
de joie et un entrain si ravissants, me parut jouir de la faveur
particulire des danseurs aristocratiques; malgr les timides
observations d'un malencontreux critique, lequel, dans un journal,
s'tait avis de trouver un peu lestes les figures et les mouvements de
la csardas, qu'il comparait, bien  tort selon moi, aux excentricits de
la danse _inexprimable_, prohibe par les sergents de ville parisiens.
Aussi Dieu sait par quelle borde de reproches il fut accueilli, et de
quels regards tant de beaux yeux le foudroyrent, quand, aprs la
publication de son article, il osa paratre au bal. L'crivain _hony_
fut honni. Il y a quarante-huit heures que je couvais ce calembour. Le
banquet politique auquel je fus admis me donna l'occasion de voir et
d'entendre le clbre orateur Deak, l'O'Connell de la Hongrie, dont le
nom est dans toutes les bouches et le portrait dans toutes les maisons.
Comme le voulait l'illustre dfenseur de l'Irlande, M. Deak ne veut
arriver aux rformes ncessaires  son pays que graduellement et par des
moyens lgaux; et il a grand'peine  contenir la frmissante impatience
de son parti. Il parla peu et avec beaucoup de calme ce jour-l, et je
compris le sujet de son discours par cette exclamation chappe en forme
d'apart  un de mes voisins  l'air sombre et mcontent _Fabius
cunctator!_

On me montra parmi les convives un jeune homme d'une figure
trs-caractrise. C'est un Atlas, me dit M. Horwath.--Comment, un
Atlas?--Oui, il est pote et porte le nom d'Hugo...

Pendant le dner, un petit orchestre de noirs Zingari excutait  sa
manire, c'est--dire de la faon la plus navement sauvage, des
mlodies nationales, qui, alternant avec les discours et les toasts, et
bien seconds par les vins brlants de Hongrie, surexcitaient encore la
fivre rvolutionnaire des convives.

Le lendemain je dus faire mes adieux  mes htes hongrois. Je partis
donc tout vibrant encore de tant d'motions diverses et plein de
sympathie pour cette ardente, chevaleresque et gnreuse nation. Pendant
mon sjour  Pesth, le Danube s'tait apais, toute expression de
courroux avait disparu de sa face vnrable, et il me permit cette fois
de remonter son cours sans encombre jusqu' Vienne. J'y tais  peine
arriv que je reus la visite de l'amateur dont l'officieux conseil
m'avait persuad d'crire la marche de _Rkczy_. Il tait en proie 
une anxit des plus comiques.

--L'effet de votre morceau sur le thme hongrois, me dit-il, a retenti
jusqu'ici, et j'accours vous conjurer de ne pas dire un mot de moi  ce
sujet. Si l'on savait  Vienne que j'ai contribu d'une faon quelconque
 vous le faire composer, je serais fort compromis, et il pourrait m'en
arriver malheur.

Je lui promis le secret. Si je vous dis son nom maintenant, c'est que
cette grave affaire a eu, je pense, depuis lors, le temps de s'assoupir.
Il s'appelait... Allons, le nommer serait dcidment une indiscrtion;
j'ai voulu seulement lui faire peur.




 M. HUMBERT FERRAND

QUATRIME LETTRE

Prague.


J'avais dj parcouru l'Allemagne dans tous les sens avant que l'ide de
visiter la Bohme me ft venue. Quand elle me vint enfin,  Vienne, je
dus prudemment la repousser d'aprs les conseils de plusieurs personnes
en apparence bien informes. N'allez pas  Prague, me disait-on, c'est
une ville de pdants, o l'on n'estime que les oeuvres des morts; les
Bohmes sont excellents musiciens, il est vrai, mais musiciens  la
manire des professeurs et des matres d'cole; pour eux, tout ce qui
est nouveau est dtestable, et il est  croire que vous n'auriez point 
vous louer d'eux.

J'avais donc pris mon parti de m'abstenir et de renoncer  ce voyage,
quand on m'apporta une _Gazette musicale de Prague_ contenant trois
grands articles sur mon ouverture du _Roi Lear_. Je me les fis traduire,
et bien loin d'y trouver l'humeur malveillante et le pdantisme qu'on
attribuait aux Bohmes, je reconnus avec joie que cette critique avait
au plus haut degr les qualits contraires. L'auteur, M. le docteur
Ambros, me parut unir un vritable savoir  un jugement sain et  une
brillante imagination. Je lui crivis pour le remercier et lui
soumettre mes doutes sur les dispositions de ses compatriotes  mon
gard. Sa rponse les dtruisit compltement, et m'inspira autant
d'envie de visiter Prague que j'avais auparavant de crainte de m'y
montrer. On ne m'pargna pas les plaisanteries  Vienne, quand on sut
que j'tais dcid  partir. Les Pragois prtendent avoir dcouvert
Mozart, ils ne jurent que par lui, ils ne veulent entendre que ses
symphonies, ils vont bien vous arranger, etc.

Mais le docteur Ambros m'avait donn de la confiance, rien ne put
l'branler cette fois; et malgr les tristes prsages des rieurs, je
partis.

N'est-il pas agrable de retrouver,  cinq cents lieues de chez soi, en
descendant de diligence dans une ville trangre, un ami inconnu qui
vous attend au dbarcadre, devine  votre physionomie _admirablement
caractrise_ que vous tes son homme, vous aborde, vous serre la main
et vous annonce dans votre langue que tout est prpar pour vous
recevoir?...

Ceci prcisment m'advint avec le docteur Ambros quand j'arrivai 
Prague. Seulement ma physionomie _admirablement caractrise_ ayant
compltement manqu son effet, il ne me reconnut pas. Ce fut moi, au
contraire, qui, apercevant un petit homme d'une figure vive et
bienveillante, et l'entendant dire en franais  une autre personne qui
l'accompagnait: Mais comment voulez-vous que je dcouvre M. Berlioz
dans cette foule? je ne l'ai jamais vu! ce fut moi, je le rpte, qui
eus la malice inconcevable de deviner en lui M. Ambros, et m'approchant
brusquement des deux interlocuteurs:

--Me voil! leur dis-je.

--C'est M. Berlioz?

--Ni plus, ni moins.

--Bonjour donc! Nous sommes bien aises de vous voir enfin. Venez, venez,
on vous a prpar un appartement et un orchestre bien _chauds_: vous
serez bien content. Reposez-vous ce soir, demain nous nous mettrons 
l'oeuvre.

Ds le jour suivant, en effet, aprs avoir fait connaissance avec les
autorits musicales de la ville, nous commenmes les prparatifs de mon
premier concert. M. Ambros me prsenta au directeur du Conservatoire, M.
Kittl; celui-ci fut mon introducteur auprs des frres Scraub, les
matres de chapelle du thtre et de la cathdrale, et auprs du
concert-meister, M. Mildner. Puis vint le tour des chanteurs, des
journalistes, des amateurs principaux; et quand toutes ces visites
furent faites:

--Si vous me prsentiez maintenant la ville, dis-je  M. Ambros:
j'aperois une montagne littralement couverte d'difices monumentaux,
et, contre mon ordinaire, je me sens extrmement curieux de voir tout
cela de prs.

--Allons-y, rpond l'obligeant docteur.

C'est peut-tre la seule fois que je n'aie pas regrett ma peine, aprs
une pareille ascension. (J'excepte celle du Vsuve, bien entendu; et je
n'ai pas vu l'Etna.) Plaisanterie  part, la monte est rude: mais
quelles merveilles que cette succession continue de temples, de palais,
de crneaux, de clochers, de tourelles, de colonnades, de vastes cours
et d'arceaux! Quelle vue du haut de cette montagne brode de marbre!
D'un ct, une fort descend jusqu' une assez vaste plaine; de l'autre,
un torrent de maisons va se jeter  gros bouillons fumeux dans la Moldau
qui traverse majestueusement la ville, au bruit des moulins et des
ateliers divers qu'elle met en action, franchit une barre que
l'industrie bohme lui a impose pour modifier sur ce point la direction
de ses eaux, laisse derrire elle deux petites les, et va se perdre au
loin,  travers les sinuosits de collines d'un ton rouge et chaud qui
semblent la conduire avec sollicitude jusqu' l'horizon.

--Voil l'le des Chasseurs, me dit mon guide, ainsi nomme sans doute
parce qu'on n'y trouve pas de gibier. Derrire elle, en remontant le
fleuve, vous apercevez l'le de Sophie, au centre de laquelle se trouve
la salle de Sophie o vous allez donner votre concert, et qui est
consacre presque exclusivement aux sances de l'Acadmie de chant,
l'Acadmie de Sophie.

--Et quelle est cette Sophie, dans la salle de l'Acadmie de l'le de
laquelle je vais avoir l'honneur de donner mon concert? Est-ce une
nymphe de la Moldau, l'hrone de quelque roman dont cette le fut le
thtre, ou tout simplement une blanchisseuse aux mains rouges et
gerces, qui, Calypso nouvelle, y aurait fait retentir ses chants et le
bruit de ses battoirs?

--Votre dernire supposition est, je crois, la plus probable. Pourtant
la tradition ne dit pas qu'elle ait eu les mains gerces...

--Ah! docteur, vous m'avez l'air d'avoir jou auprs de Sophie le rle
d'Ulysse! Y a-t-il une Eucharis? Voyons, je me propose pour tre
Tlmaque, et aller  votre recherche dans l'le de Calypso.

La rougeur du docteur fut sa seule rponse, je vis qu'il ne fallait pas
faire vibrer plus longtemps cette corde-l... Et c'est ainsi que je n'ai
rien appris de positif au sujet de cette Sophie, patronne d'une acadmie
de chant, d'une salle de concerts et d'une le.

Malheureusement cette dlicieuse retraite au milieu des eaux vives de la
Moldau, ombrage l't d'une ceinture verdoyante, et couronne de
fleurs, recle, non loin de son temple  l'Harmonie, deux ou trois de
ces tablissements abominables, pour lesquels je n'eus jamais assez de
maldictions, qu'on appelle en franais _guinguettes_, o de mauvais
musiciens font d'excrable musique en plein mauvais air, o des filles
et des garons de mauvaise vie se livrent  des danses de mauvais
caractre, pendant que des oisifs fument de mauvais tabac en buvant de
la bire qui ne vaut pas mieux, et que de mauvaises mnagres tricotent
en donnant carrire a leur mauvaise langue. Quelle dplorable ide de
dpotiser ainsi un tel berceau de fleurs et de feuillage, de mler des
senteurs si nausabondes  ses parfums, et de pareilles rumeurs  ses
douces mlodies!... L'le des Chasseurs n'est-elle pas l avec ses
tavernes, le bruit de ses moulins et le voisinage de ses tanneries? Et
ne convient-elle pas mieux sous tous les rapports  ces joies
populaires? Dcidment, entre nous, je crains bien que Sophie n'ait eu
les mains gerces...

Je reviens brusquement  la musique, en me rservant de divaguer encore,
et de la quitter de nouveau quand bon me semblera. Vous ne prtendez
pas, j'espre, mon cher ami, que je vous crive une dissertation
assommante plus que savante, aussi prtentieuse qu'ennuyeuse, plus
futile qu'utile (je suis pote videmment! admirez un peu avec quelle
facilit les rimes se pressent sous ma plume!) sur les rvolutions de la
musique en Bohme, sur les tendances particulires de l'esprit slave, et
sur l'poque prsume o les anciens matres de ce pays permirent
l'emploi de la septime de dominante sans prparation. Sur ces hautes et
graves questions, il faut avouer mon ignorance incurable; et si ma
paresse mme tait moins obstine  l'endroit de l'tude de l'histoire
ou des _histoires_, j'aimerais certes mieux faire des recherches au
sujet de la fameuse guitare _orne d'ivoire_, dont le philosophe
Koang-fu-Tse, vulgairement dit Confucius, se servit pour moraliser
l'empire de la Chine. Car je joue de la guitare, moi aussi, et pourtant
je n'ai jamais moralis seulement la population d'une chambre  coucher
de dix pieds carrs; au contraire. Ma guitare, il est vrai, est fort
simple, et la dent de l'lphant n'entra pour rien dans ses ornements.
N'importe, le passage suivant que je relisais hier pour la centime fois
au moins, est un bien beau sujet de mditations pour les musiciens
philosophes, (je ne compte pas les philosophes musiciens, on n'en a pas
vu depuis Leibnitz). Voici mon passage, que je crois avoir dj
reproduit quelque part:

Koang-fu-Tse, ayant entendu par hasard le chant Li-P, dont
l'antiquit remontait, de l'avis de tout le monde,  quatorze mille ans
(dites aprs cela que la musique est un art de mode) fut saisi d'un tel
enthousiasme qu'il demeura sept jours et sept nuits, sans dormir, ni
boire ni manger. Il formula aussitt sa sublime doctrine, la rpandit
sans peine en en chantant les prceptes sur l'air de Li-P, et moralisa
ainsi toute la Chine avec une guitare  cinq cordes, orne d'ivoire.
Voyez mon malheur; ma guitare a non-seulement cinq cordes, comme celle
de Confucius, mais mme six bien souvent, et je n'ai pas encore, je vous
le rpte, la moindre rputation de moraliste. Ah! si elle et t
_orne d'ivoire_, que de bienfaits n'euss-je pas rpandus! que
d'erreurs dissipes, que de vrits inculques, quelle belle religion
fonde, et comme nous serions tous heureux  l'heure qu'il est!
Cependant, non, il n'est pas possible qu'un filet d'ivoire de moins ait
pu seul amener d'aussi grands malheurs! Il a d y contribuer, et
beaucoup, je n'en doute pas; mais ces calamits ont encore une autre
cause hors de l'atteinte de ma pntration, et plus digne, sans doute,
que les questions relatives aux Bohmes et  la septime de dominante,
d'une srie d'existences humaines employes  la dcouvrir.

Quoi qu'il en soit, revenons  la musique europenne moderne; elle
n'empche personne de boire, de manger, ni de dormir, comme l'ancienne
mlope chinoise, nanmoins elle a son prix. C'est--dire,
entendons-nous, elle n'empche ni de boire, ni de manger, c'est vrai,
mais j'ai souvent entendu dire, pourtant, par d'excellents musiciens
que, dans la pratique de leur art, il n'y avait pas de l'eau  boire, et
que tel ou tel compositeur ou instrumentiste clbre mourait de faim.
Quant  empcher de dormir, les plus anciennes compositions de nos
anciens matres n'ont videmment jamais eu  ce mrite la moindre
prtention. Maintenant il s'agit d'exprimer mon opinion sur les
institutions musicales de Prague et sur le got et l'intelligence de ses
habitants. Il faudrait avoir habit plus longtemps que je ne l'ai fait
cette belle capitale, pour la connatre  fond sous ce rapport;
cependant je vais tcher de recueillir mes souvenirs, et dire seulement
ce qui m'a sembl vrai. Je vous parlerai donc:

De son thtre, de la troupe chantante, de l'orchestre et des choeurs que
j'y ai entendus;

De son Conservatoire, du compositeur habile qui le dirige, des
professeurs et des lves qu'il m'a t permis d'y connatre;

De l'Acadmie de chant;

De la matrise ou du service religieux de la cathdrale;

Des bandes militaires;

Des virtuoses et compositeurs indpendants des tablissements prcits;

Et enfin du public.

Le thtre, quand je le vis (en 1845), me parut obscur, petit, malpropre
et d'une trs-mauvaise sonorit. Il a t restaur depuis lors, je le
sais, et son nouveau directeur, M. Hoffmann, fait de louables efforts
pour y ramener un tat de prosprit qui semblait s'en loigner
rapidement sous l'administration prcdente. Sa troupe tait alors mieux
compose que ne le sont, en gnral, la plupart des compagnies
chantantes d'Allemagne. Le premier tnor, le baryton (Strackaty),
mesdemoiselles Grosser, Kirchberger, et madame Podhorsky, me parurent
des artistes de mrite, dous de voix prcieuses par leur timbre et leur
justesse, et musiciens en outre... comme des Bohmes; on ne saurait
gure l'tre davantage. Malheureusement le personnel de l'orchestre et
du choeur, tant dans un rapport par trop exact avec les dimensions
exigus de la salle, semblait accuser la parcimonie du directeur. Avec
un si petit nombre d'excutants, il n'est vraiment pas permis de
s'attaquer aux chefs-d'oeuvre du haut style; et cependant c'est ce que le
thtre de Prague faisait de temps en temps. Alors c'taient des
mutilations dplorables et dont tous les artistes gmissaient. Les
dcors taient, en pareil cas, d'une splendeur et d'une fidlit
comparables  la fidlit et  la splendeur de l'excution. Je me
souviens d'avoir vu dans l'_Iphignie en Tauride_ de Gluck, au finale du
quatrime acte, un vaisseau orn d'_une range de canons_, prt  partir
pour la Grce.

Le rpertoire courant tait ordinairement mieux trait pour la mise en
scne, et n'avait que peu ou point  souffrir de la faiblesse des masses
vocales et instrumentales; il se composait en effet de petites vilenies
peu exigeantes traduites du franais, dj noyes dans la profonde
indiffrence parisienne, et ds longtemps effaces de l'affiche de notre
Opra-Comique. Les directeurs sont tous les mmes: rien n'gale leur
sagacit pour dcouvrir des platitudes, si ce n'est l'aversion
instinctive que leur inspirent les oeuvres prvenues de tendances  la
finesse du style,  la grandeur et  l'originalit. Ils se montrent 
cet gard en Allemagne, en Italie, en Angleterre et ailleurs plus
_publics_ que le public. Je ne cite pas la France; on sait que nos
thtres lyriques, sans exception, sont et ont toujours t dirigs par
des hommes suprieurs. Et quand l'occasion s'est prsente de choisir
entre deux productions, dont l'une tait vulgaire et l'autre distingue,
entre un artiste crateur et un misrable copiste, entre une ingnieuse
hardiesse et une sottise prudente et plate, leur tact exquis ne les a
jamais tromps. Aussi, gloire  eux! Tous les amis de l'art professent
pour ces grands hommes une vnration gale  leur reconnaissance.

Je me suis mille fois demand pourquoi la plupart des directeurs de
thtres avaient, presque en tout pays, des prdilections si marques
pour ce que les artistes vritables, les esprits cultivs, et mme une
portion du public, s'obstinent  regarder comme des produits d'une assez
pauvre industrie; produits dont la main-d'oeuvre n'a pas plus de valeur
que la matire premire, et dont la dure est en gnral si limite. Ce
n'est pas que les platitudes obtiennent constamment plus de succs que
les belles oeuvres, on voit mme souvent le contraire; ce n'est pas non
plus que les compositions soignes ncessitent plus de dpenses que les
travaux de pacotille, l'inverse a lieu frquemment. Cela tient,
peut-tre, simplement  ce que les unes exigent de tout le monde dans le
thtre, depuis le directeur jusqu'au souffleur, du soin, de l'tude, de
l'attention, de la patience, et de quelques individus mmes, de
l'esprit, du talent, de l'inspiration; tandis que les autres faites
_spcialement_ pour les paresseux, les mdiocres, les superficiels, les
ignorants et les imbciles, trouvent naturellement un grand nombre de
prneurs. Or un directeur aime, avant tout, les choses qui lui valent
promptement de bonnes paroles, des regards satisfaits de ses
administrs; les choses que chacun sait sans les avoir apprises, qui ne
drangent aucune ide accepte, aucune habitude, qui suivent tout
doucement le courant des prjugs, qui ne blessent aucun amour-propre,
en ne dvoilant aucune incapacit; les choses surtout qui ne demandent
pas trop de temps pour les mettre en oeuvre. Il chrit les compositions
qui ne rsistent pas, les compositions bonnes filles et mme un peu
_filles_.

En outre, il y a des directeurs ambitieux de tout faire, qui, par cela
seul, sont hostiles aux gens assez mal aviss pour prsenter des
ouvrages qu'on ne peut mettre en scne sans l'assistante des auteurs.
L'importance qu'acquirent alors ces auteurs indiscrets tant prise sur
celle du directeur ce dernier en souffre et s'en indigne. Le capitaine
du navire ainsi humili devant son quipage, ne pardonne pas au pilote
qui le rduit  l'inaction, et l'a fait redescendre, sans mme y prendre
garde, au grade de lieu tenant ou de sous-lieutenant. Il maudit en
consquence  toutes les heures du jour et de la nuit, l'imprudence
qu'il a eue de s'aventurer dans des parages dont les cueils ne lui sont
pas connus, et jure de ne plus naviguer  l'avenir hors des eaux en tout
sens sillonnes.

On trouve encore les directeurs monomanes ou, pour parler plus poliment,
monophiles. Ceux-l aiment par-dessus tout une certaine direction
d'ides, un certain ordre de faits, une certaine poque historique,
certains costumes, certains dcors, certains effets de mise en scne, ou
certaine cantatrice, ou certaine danseuse, ou autre chose. Il faut
alors, bon gr mal gr qu'ils cherchent  placer partout leur dada.
Ainsi le dada de M. Duponchel, directeur de l'Opra, fut, est et sera le
cardinal en chapeau rouge sous un dais. Les opras sans dais, sans
cardinal et sans chapeau rouge, et ils sont nombreux, n'ont jamais eu
pour lui le moindre attrait. Et, comme je l'entendais dire un jour  M.
Mry, si le bon Dieu avait un rle dans un ouvrage nouveau, Duponchel,
voudrait encore l'affubler de sa coiffure favorite. Il aurait beau lui
dire: Mais, mon cher directeur, je suis le bon Dieu, il ne convient pas
que je paraisse sous le costume d'un cardinal!--Excusez-moi, ternit,
lui rpondrait M. Duponchel, il faut absolument que votre Immensit
daigne s'enfermer dans ce beau costume, et marcher sous le dais, sans
quoi _mon opra_ n'aurait pas de succs. Et le bon Dieu serait oblig
de se soumettre!!! Je ne parle pas de son amour pour les chevaux, une
passion aussi profonde est trop respectable.

Tout ceci n'a point trait  l'ancien directeur du thtre de Prague,
j'ai peut-tre eu tort de ne pas le dire plus tt. C'tait un honnte
homme, peu vers, comme tous ses confrres, dans les choses musicales,
mais contre l'ordinaire, aim et estim de ses administrs, qui lui
exprimrent trs-vivement leurs regrets, lorsque, par suite du mauvais
tat de ses affaires, il se vit contraint de remettre la direction en
d'autres mains. Il faut compter aussi M. Pockorny, directeur du thtre
An-der-Wien  Vienne, parmi les plus honorables exceptions. Les
directeurs entrepreneurs, tels que ceux-ci, exploitant pour leur compte
et  leurs risques et prils, sont peu nombreux en Allemagne. Je n'en
connais gure que cinq ou six: ce sont ceux de Leipzig, de Prague, de
Vienne, celui du thtre allemand de Pesth, et celui de Hambourg. Les
autres thtres lyriques sont presque tous sous la direction
d'intendants titrs, administrant pour le compte de leur souverain. En
gnral, quelle que soit la nuance de froideur aristocratique avec
laquelle plusieurs d'entre eux traitent leurs subordonns, il faut
convenir que les artistes prfrent de beaucoup ces directeurs, comtes
ou barons, aux industriels qui les exploitent. Les premiers ont souvent
au moins des manires d'une politesse exquise, dont les seconds se
piquent peu; ils possdent en outre les avantages d'une ducation
littraire et quelquefois, musicale, encore plus rares chez les
directeurs entrepreneurs. M. le comte de Roedern, qui eut longtemps entre
les mains les destines de l'Opra de Berlin, en est un exemple.
Toutefois, bien qu'on puisse rencontrer en Allemagne parmi les
directeurs, intendants ou entrepreneurs, des hommes peu intelligents ou
d'une ignorance extrme des choses de l'art, je ne crois pas qu'il s'en
soit jamais trouv de comparables, sous ce rapport,  quelques-uns de
ceux qu'a produits la France depuis trente ans. Noble ou roturier, aucun
directeur allemand, je le parlerais, n'a ignor les noms de Gluck ou de
Mozart, ni ceux de leurs chefs-d'oeuvre. En France, au contraire, on
pourrait citer, en ce genre, bon nombre d'normits plus ou moins
incroyables. Par exemple, un directeur de l'Opra[106] recevant une
visite de Cherubini, lui demanda assez cavalirement, quoique l'illustre
compositeur et dclin son nom, quelle _tait sa profession, s'il
faisait partie du personnel de l'Opra, et s'il tait attach au service
des ballets ou des machines_.  peu prs vers la mme poque, le mme
Cherubini, qui venait de faire excuter avec clat une nouvelle messe,
se trouvant un soir chez le _surintendant des Beaux-Arts_[107], reut de
lui cet trange compliment: Votre messe est fort belle, mon cher
Cherubini, son succs est incontestable; mais pourquoi vous tre
toujours born  la musique religieuse? _Vous auriez d crire un
opra!_ Se figure-t-on l'embarras indign de l'auteur de _Mde_, des
_Deux Journes_, de _Lodoiska_, du _Mont Saint-Bernard_, de _Fnauiska_,
des _Abencrages_, d'_Anacron_, et de tant d'autres oeuvres dramatiques,
 cette bourrade inattendue!

Un directeur du Thtre-Franais[108] demandait bien un jour _de qui
tait_ la comdie intitule _le Mdecin malgr lui_, et s'offensait des
clats de rire de son interlocuteur, quand celui-ci lui eut rpondu
qu'elle tait de Molire...

 Paris, en outre, il y a tel directeur dont le cabinet est plus
difficilement accessible que celui d'un ministre, qui ne rpond pas
quand on lui crit, et qui pousse l'aplomb jusqu' prier les gens _dont
il a besoin_, quels qu'ils soient, de vouloir bien passer _chez lui_. M.
le directeur a un service  leur demander et trouve tout naturel que ce
soient eux qui se drangent. Il ne se vante pas toujours, il est vrai,
des rponses qu'il reoit en pareil cas...

Nous avons eu nanmoins, il faut le reconnatre,  la tte de certains
thtres de Paris, des hommes qui runissaient  une vritable urbanit,
du bon sens, de l'esprit et une incontestable valeur littraire (je ne
dis pas musicale, cela ne s'est jamais vu). Parmi les plus spirituels,
sinon parmi les plus heureux et les plus dsintresss, il faut citer
Harel, mort il y a deux ans, aprs avoir obtenu de l'Acadmie le prix
propos pour l'loge de Voltaire. Ses bons mots jouissaient de quelque
clbrit. Aucun de ces mots, pourtant, ne saurait tre compar  celui
qu'il suggra  Frdrick Lematre, dans la circonstance que je vais
citer. Harel dirigeait le thtre de la Porte-Saint-Martin. Un de nos
crivains _grands seigneurs_ (vieux style), fort riche, trs-pris d'art
et de posie[109], avait fait reprsenter sur ce thtre une
tragdie[110] pour la mise en scne de laquelle des sacrifices d'argent
considrables lui avaient t imposs. Il se trouvait un jour dans le
cabinet d'Harel en mme temps que le clbre acteur; il venait de solder
le compte des dcors, des costumes, des accessoires, etc., et se croyait
enfin libr, quand l'insatiable directeur lui prsenta un compte de
trois ou quatre mille francs pour frais de cordages appliqus au service
des machines. M. de C*** eut beau se rvolter, contre ce qu'il appelait,
non sans apparence de raison, une spoliation, il dut s'excuter; il
paya et sortit indign. Frdrick tudiait en silence cette scne
curieuse; alors frappant vivement sur l'paule du directeur:

Paresseux! lui dit-il, il avait encore sa montre!




 M. HUMBERT FERRAND

CINQUIME LETTRE

Prague (Suite).


Je me sens d'humeur assez srieuse aujourd'hui pour vous parler du
Conservatoire de Prague et, par occasion, des conservatoires en gnral.
Ces institutions, quel que soit encore l'tat d'imperfection o elles se
trouvent, me semblent nanmoins les seules relatives  l'art musical,
qui aient t fondes sous l'influence du bon sens et de la raison. Tous
les conservatoires de l'Europe sont en ce moment (il n'en a pas toujours
t ainsi) dirigs par des musiciens. Il faut s'en tonner et remercier
la Providence. Sous le rgne de cette opinion aujourd'hui fort rpandue,
que _plus une question d'art est importante et difficile  rsoudre,
plus il faut que les hommes  qui les gouvernements en confient la
solution soient trangers  ce mme art_; sous le rgne, dis-je, de ces
doctrines qu'on croirait formules par la folie, si l'oeuvre de l'envie
n'tait si facile  reconnatre, on doit s'applaudir que l'enseignement
des diverses branches de la musique soit confi  des artistes spciaux,
possdant plus ou moins bien les connaissances qu'il s'agit de rpandre.
Beaucoup de gens sans doute,  Paris surtout, ne manqueront pas de dire
que _c'est un malheur_, et qu'il vaudrait infiniment mieux prendre des
mathmaticiens pour enseigner le violon, placer des hommes de lettres 
la tte des classes de composition, ou choisir des mdecins pour matres
de chant. D'autres (l'Acadmie des Beaux-Arts de l'Institut est de cette
opinion) pensent que la musique, en gnral, n'est bien connue, bien
sentie, bien comprise, et partant, bien juge, que par les peintres, les
sculpteurs, les architectes et les graveurs. Plusieurs enfin, c'est
l'immense majorit, mettent le plus touchant accord  poser en principe
que, non-seulement il ne faut pas des musiciens pour enseigner la
musique, pour diriger des conservatoires et des thtres d'opras, mais
que les mathmaticiens, les hommes de lettres, les mdecins, les
graveurs, les peintres, les sculpteurs et les architectes forment encore
une race dangereuse par son intelligence et par un dtestable sentiment
qui lui est propre: le respect de la science et de l'art. Aux yeux des
partisans de ce principe, les meilleurs juges, les meilleurs directeurs
de l'art musical, ceux qui doivent exercer la plus excellente influence
sur son tat prsent et  venir, sont les hommes trangers  toute
science,  tout art,  tout sentiment du beau,  toute aspiration vers
l'idal,  toute oeuvre,  toute pense, qui n'ont jamais rien fait, qui
ne savent rien, ne croient  rien, n'aiment rien, ne veulent ni ne
peuvent rien, et qui runissent  ces indispensables conditions
d'ignorance, d'impuissance et d'indiffrence, une certaine paresse
d'esprit voisine de la stupidit. On voit que le nombre des gens
intresss  soutenir cette belle thse est incalculable, et qu'il ne
faut pas s'tonner de la quantit de proslytes qu'ils font chaque jour.
Je suis surpris seulement que leur triomphe ne soit pas plus complet, et
qu'ils progressent si lentement dans la voie qui leur est ouverte. De l
l'-propos de mon observation sur les conservatoires livrs  cette
heure exclusivement aux musiciens.

Il y a plus: celui de Prague, dont j'ai  parler spcialement ici, est
dirig par un compositeur de talent plein d'amour pour son art, actif,
ardent, infatigable, svre dans l'occasion, prodigue de louanges quand
elles sont mrites,... et jeune. Tel est M. Kittl. On aurait pu
aisment trouver quelque lourde mdiocrit consacre par les annes, car
il y en a en Bohme comme ailleurs, et lui confier la tche de paralyser
peu  peu le mouvement de la musique  Prague. Point du tout; on a fait
le contraire, on a pris M. Kittl, g de trente-cinq ans, et la musique
vit  Prague, et elle se meut et elle grandit. Il faut videmment qu'il
y ait eu quelque vertige dans l'esprit des membres du comit qui a fait
un pareil choix, ou que ce comit ait t compos exclusivement de gens
de coeur et d'esprit.

Un conservatoire de musique,  mon sens, devrait tre un tablissement
destin  _conserver_ la pratique de l'art musical dans toutes ses
parties, les connaissances qui s'y rattachent, les oeuvres monumentales
qu'il a produites, et de plus, se plaant  la tte du mouvement
progressif inhrent  un art aussi jeune que la musique europenne,
maintenir ce que le pass nous a lgu de beau et de bon en marchant
prudemment vers les conqutes de l'avenir. Je ne crois pas cder  un
mouvement de partialit nationale en dclarant que de tous les
conservatoires qui _me sont connus_, celui de Paris est le moins loign
de rpondre  cette dfinition. Le Conservatoire de Prague[111] vient
ensuite; et si l'on tient compte de la diffrence immense qui existe
naturellement entre les ressources d'une ville comme Prague et celles de
la capitale de la France, c'est faire de lui un bel loge que de le
placer au second rang. Il est donc moins riche que le ntre sous tous
les rapports; les professeurs et les lves y sont moins nombreux, et
les efforts que l'autorit fait  Prague pour le soutenir ne sont pas
comparables  l'appui constant et nergique prt au Conservatoire de
Paris par la direction des beaux-arts; mais les tudes y sont bien
faites, et l'esprit de l'cole est excellent. Parmi les professeurs qui
enseignent sous la direction de M. Kittl, je citerai surtout MM. Milner
et Gordigiani. Le premier, violoniste habile, qui remplit aussi, je l'ai
dj dit, les fonctions de concert-meister et de violon solo au thtre
de Prague, a produit un nombre considrable de bons lves. Le second,
qui possde depuis longtemps la rputation d'un des meilleurs matres de
chant envoys  l'Allemagne par l'Italie, est en outre un compositeur de
mrite. Je connais de lui un _Stabat_  deux choeurs d'un trs-beau
style, et un opra, _Consuelo_, dont il a crit les paroles et la
musique, remarquable par le naturel des mlodies, et une sobrit
lgante d'orchestration, dont on trouve bien peu d'exemples
aujourd'hui. On a dit quelquefois, avec raison, je crois, qu'il tait
utile au compositeur de _savoir chanter_; il est peut-tre plus
ncessaire encore  un matre de chant de _savoir composer_. C'est en
effet dans l'apprciation exacte des qualits que le compositeur peut et
doit exiger de ses interprtes, que le matre de chant trouvera son plus
solide point d'appui pour bien diriger les tudes de ses lves. Un
matre de chant compositeur,  moins qu'il ne soit d'une dtestable
mdiocrit, ne donnera pas dans les travers qui menacent aujourd'hui,
dans les trois quarts de l'Europe musicale, de dtruire radicalement
l'art du chant. Il n'enseignera pas  ses lves le mpris du rhythme et
de la mesure; il ne leur laissera jamais prendre l'insolente libert de
broder  tort et  travers les mlodies dont la reproduction exacte est
imprieusement exige par l'expression de la phrase, par le caractre du
personnage et par le style de l'auteur; il ne permettra pas qu'ils
s'habituent  considrer l'intrt priv de leur organe vocal comme le
seul qui doive les guider lorsqu'ils chantent en public; ses lves, par
consquent, ne dnatureront pas les plus belles oeuvres pour viter
quelques notes sourdes de leur voix, ou pour faire un talage aussi long
et aussi ridicule que possible des sons plus avantageux que la nature
leur a donns. Ce matre ne manquera pas de raisonner l'art du chant
avec ses lves, et de les bien convaincre que ce n'est point celui
d'excuter, avec plus ou moins de bonheur, des tours de force dnus de
raison et d'intrt musical, et moins encore celui de faire sortir d'un
larynx humain des sons tranges par leur gravit, leur acuit, leur
violence ou leur dure. Il leur demandera compte de chacun de leurs
_accents_, en leur dmontrant que s'il est choquant de chanter faux
relativement au diapason, il ne l'est pas moins de chanter faux
relativement  l'expression; que si une note trop haute ou trop basse
fait mal  l'oreille, un passage rendu fort quand il doit tre doux, ou
faible quand il doit tre nergique, ou pompeux quand il doit tre naf,
irrite bien plus douloureusement encore la sensibilit des auditeurs
intelligents, fait un tort plus grave  l'oeuvre ainsi interprte 
contre-sens, et prouve jusqu' l'vidence que l'artiste qui chante de la
sorte, ft-il dou d'une voix admirable et d'une vocalisation
exceptionnelle, n'est qu'un idiot. Les lves d'un tel matre
n'abuseront pas, comme on le fait partout aujourd'hui, avec un cynisme
inqualifiable, de la patience des chefs d'orchestre, en leur imposant
l'obligation de suivre les plus grotesques divagations rhythmiques,
d'introduire  chaque instant dans la mesure des temps supplmentaires;
de ralentir du triple la moiti d'une priode et mme d'une mesure
isole, pour en prcipiter follement la seconde moiti; d'attendre le
bras lev que le chanteur ait fini de pousser jusqu' perte d'haleine sa
note favorite; d'tre, en un mot, les complices forcs d'une insulte
faite au bon sens et  l'art, et les esclaves frmissants d'une sottise
arme de poumons despotiques. Un tel matre ne souffrira pas non plus
que ses lves abordent jamais l'tude des belles partitions sans
comprendre le sujet du pome, sans en connatre la partie historique,
sans avoir rflchi aux passions mises en jeu par les auteurs, et tch
d'en bien saisir le caractre. Il sera honteux qu'un chanteur sorti de
sa classe ne respecte pas la langue dans laquelle il chante, et les
rgles imposes par l'essence mme du rhythme et de l'euphonie 
l'enchanement des mots. Il fera bien comprendre en outre  ses
disciples, que s'ils se permettent dans les points d'orgue ou ailleurs
de changer les traits crits par l'auteur, au moins faut-il que ces
changements s'accordent harmoniquement avec les parties accompagnantes,
et que le virtuose correcteur et augmentateur de son rle ne vienne pas
foltrer tourdiment sur les notes de l'accord de sixte et quarte, quand
l'orchestre soutient l'accord de la dominante, et rciproquement.

Les conversations que j'ai eues avec M. Gordigiani, et la mthode de
ceux de ses lves que j'ai entendus, m'ont prouv qu'il tait
entirement dans ces ides-l.

Si, comme je le dmontrerai tout  l'heure, il manque beaucoup de
classes spciales dans le Conservatoire de Paris, il ne faut pas
s'tonner qu'il en soit de mme dans celui de Prague. L'enseignement, en
effet, est loin d'y tre complet. Il a produit nanmoins un assez grand
nombre d'lves capables, pour pouvoir aujourd'hui, avec ses forces
presque seules, excuter d'une manire satisfaisante des oeuvres
difficiles, telles que la symphonie avec choeurs de Beethoven. C'est l
sans doute un des plus beaux rsultats que M. Kittl ait encore obtenus.

Si un conservatoire est un tablissement destin  conserver _toutes les
parties_ de l'art musical et les connaissances qui s'y rattachent
directement, il est trange qu'on ne soit pas encore parvenu, mme dans
celui de Paris,  raliser un semblable programme. Pendant longtemps
notre cole instrumentale ne possdait point de classes pour l'tude des
instruments les plus indispensables, tels que la contre-basse, le
trombone, la trompette et la harpe. Depuis quelques annes ces lacunes
sont combles. Il en reste malheureusement beaucoup d'autres, et je vais
les signaler. Mes observations  ce sujet feront jeter les hauts cris 
beaucoup de gens; on les trouvera folles, ridicules, absurdes... je
l'espre du moins. Je dirai donc:

1 L'tude du violon n'est pas complte; on n'enseigne pas aux lves le
_pizzicato_; d'o il rsulte qu'une foule de passages arpgs sur les
quatre cordes, ou martels avec deux ou trois doigts sur la mme corde,
dans un mouvement vif, passages et arpges parfaitement praticables,
puisque les joueurs de guitare les excutent (sur le violon), sont
dclars impossibles par les violonistes, et, par suite, interdits aux
compositeurs. Il est probable que dans cinquante ans quelque directeur
aura pouss la hardiesse jusqu' exiger l'enseignement du pizzicato dans
les classes du violon. Alors les artistes, matres d'en tirer les effets
neufs et piquants qu'on en peut attendre, se moqueront de nos
violonistes du sicle dernier qui criaient: Gare l'_ut_! et ils auront
raison. L'emploi des _sons harmoniques_ n'est pas non plus tudi d'une
manire officielle et complte. Le peu que nos jeunes violonistes savent
 cet gard, ils l'ont appris seuls depuis l'apparition de Paganini.

2 Il est fcheux qu'on n'ait point de classe spciale d'alto. Malgr
sa parent avec le violon, cet instrument, pour tre bien jou, a besoin
d'tudes qui lui soient propres et d'une pratique constante. C'est un
dplorable, vieux et ridicule prjug qui a fait confier jusqu' prsent
l'excution des parties d'alto  des violonistes de seconde ou de
troisime force. Quand un violon est mdiocre, on dit: Il fera un bon
alto. Raisonnement faux au point de vue de la musique moderne, qui (chez
les grands matres au moins) n'admet plus dans l'orchestre de parties de
remplissage, mais donne  toutes un intrt relatif aux effets qu'il
s'agit de produire, et ne reconnat point que les unes soient  l'gard
des autres dans un tat d'infriorit.

3 On avait eu grand tort jusqu'ici de ne point enseigner le _cor de
basset_ dans les classes de clarinette. Il en rsultait cette
consquence ridiculement dsastreuse qu'une foule de morceaux de Mozart
ne pouvaient tre (en France) excuts intgralement. Aujourd'hui les
perfectionnements apports par Adolphe Sax  la _clarinette-basse_ la
rendant propre  excuter tout ce qu'on a pu crire pour le cor de
basset, et plus encore, puisque son tendue au grave dpasse celle du
cor de basset d'une tierce mineure, le timbre de la clarinette basse
tant, en outre, d'une nature semblable  celui de cet instrument, mais
plus belle seulement, c'est la clarinette basse qu'on devrait tudier
dans les conservatoires, conjointement avec les clarinettes soprani et
les petites clarinettes en _mi bmol_, en _fa_ et en _la bmol_ haut.

4 Le saxophone, nouveau membre de la famille des clarinettes, et d'un
grand prix quand les excutants sauront en faire valoir les qualits,
doit prendre aujourd'hui une place  part dans l'enseignement des
conservatoires, car le moment n'est pas loign o tous les compositeurs
voudront l'employer.

5 Nous n'avons point de classe d'ophiclde, d'o il rsulte que sur
cent ou cent cinquante individus soufflant  cette heure,  Paris, dans
ce difficile instrument, c'est  peine s'il en est trois qu'on puisse
admettre dans un orchestre bien compos. Un seul, M. Caussinus, est
d'une grande force.

6 Nous n'avons point de classe de bass-tuba, puissant instrument 
cylindres, diffrant de l'ophiclde par le timbre, le mcanisme et
l'tendue, et qui remplit trs-exactement, dans la famille des
trompettes, le rle de la contre-basse dans la famille des violons. La
plupart des compositeurs pourtant emploient aujourd'hui dans leurs
partitions soit un ophiclde, soit un bass-tuba et quelquefois l'un et
l'autre.

7 Les sax-horns et les cornets  piston devraient tre galement
enseigns dans notre Conservatoire, puisqu'ils sont maintenant, les
cornets surtout, d'un usage gnral.

8 L'enseignement de la famille entire des instruments  percussion
n'existe pas. Y a-t-il pourtant un seul orchestre en Europe, petit ou
grand, qui n'ait pas un timbalier? Non, tous les orchestres ont un homme
appel de ce nom: mais combien compte-t-on de timbaliers vritables,
c'est--dire d'artistes _musiciens_ familiers avec toutes les
difficults du rhythme, possdant  fond le mcanisme (bien moins ais
qu'on ne le croit) de cet instrument et dous d'une oreille assez
exerce pour pouvoir le _bien accorder_ et en _changer_ l'accord avec
certitude, mme pendant l'excution d'un morceau et au milieu de la
rumeur harmonique de l'orchestre? Combien compte-t-on de pareils
timbaliers? Je dclare qu'aprs celui de l'Opra de Paris, M. Poussard,
je n'en connais pas plus de trois dans toute l'Europe. Et vous savez
combien de diffrents orchestres il m'a t permis d'examiner depuis
neuf ou dix ans. La plupart des timbaliers que j'ai rencontrs ne
savaient pas mme tenir leurs baguettes, et se trouvaient consquemment
dans l'impossibilit d'excuter un vritable trmolo ou roulement. Or,
un timbalier qui ne sait pas faire le roulement serr dans toutes les
nuances, n'est bon  rien.

Il devrait donc y avoir dans les conservatoires une classe d'instruments
 percussion, o de trs-bons musiciens apprendraient  fond l'usage des
timbales, du tambour de basque et du tambour militaire. L'habitude
aujourd'hui intolrable, et que Beethoven et quelques autres ont dj
abandonne, de traiter avec ngligence ou d'une faon grossire autant
qu'inintelligente les instruments  percussion, a sans doute contribu 
maintenir si longtemps une opinion qui leur est dfavorable. De ce que
les compositeurs ne les avaient employs jusqu'ici qu' produire des
bruits, plus ou moins inutiles ou dsagrables, ou  marquer platement
les temps forts de la mesure, on en avait conclu qu'ils n'taient
propres qu' cela, qu'ils n'avaient pas d'autre mission  remplir dans
l'orchestre, pas d'autres prtentions  lever, et qu'il n'tait
ncessaire, par consquent, ni d'en tudier soigneusement le mcanisme,
ni d'tre vritablement musicien pour en jouer. Or, il faut maintenant
des musiciens trs-forts pour excuter mme certaines parties de
cymbales ou de grosse caisse dans les compositions modernes. Et ceci
m'amne directement  signaler une autre lacune, la plus fcheuse,
peut-tre, dans l'enseignement de tous les conservatoires, y compris
celui de Paris.

9 _Il n'y a pas de classe de rhythme_, consacre  rompre tous les
lves sans exception, chanteurs ou instrumentistes, aux difficults
diverses de la division du temps. De l cette insupportable tendance de
la plupart des musiciens franais et italiens  marquer les temps forts
de la mesure, et  tout ramener  une phrasologie monotone; de l
l'impossibilit o la plupart d'entre eux se trouveraient, d'excuter
avec quelque finesse, des compositions crites dans le style syncop,
telles, par exemple, que les airs charmants (dclars bizarres chez
nous), populaires en Espagne. Les chanteurs italiens et franais sont 
mille lieues de pouvoir _jouer avec le rhythme_, et lorsque l'occasion
se prsente pour eux de le tenter, ils prouvent un embarras, ils
montrent une maladresse et une lourdeur, qui font rsulter de leur
tentative un mauvais effet musical au lieu d'un bon. De l leur haine
pour tout ce qui n'est pas carr, disent-ils, c'est--dire,
trs-souvent, _plat_. De l les ides puriles et risibles qu'ils se
font de la _carrure_, et l'tonnement que leur causent toutes les
mlodies dont la forme et l'accent diffrent de l'accent et de la forme
invariablement adopts en France et en Italie. De l cette mollesse des
excutants en gnral, habitus  tre soutenus et guids par des
divisions de temps et une accentuation toujours prvues, comme le sont
les enfants qui ne savent pas encore marcher, par les supports de leur
petit chariot  quatre roues. Les symphonies de Beethoven ont violemment
arrach un grand nombre de nos instrumentistes parisiens  ces puriles
habitudes, en leur donnant en outre du got pour les rhythmes piquants
et originaux. Mais rien de pareil n'ayant t essay pour interrompre le
sommeil des chanteurs, faire circuler le sang dans leurs veines, les
accoutumer  l'_attention_,  l'_adresse_ et  la _vivacit des
mouvements_, il s'ensuit que leur engourdissement continue et qu'il
faudra, pour les en tirer, les soumettre longtemps  un traitement
particulier. C'est donc pour eux surtout qu'il y aurait grand avantage 
crer une classe de _rhythme_, dont un nombre immense d'instrumentistes
d'ailleurs, pourraient aussi faire leur profit.

10 Un conservatoire complet, et _jaloux_ de conserver la tradition des
faits intressants, des oeuvres remarquables que nous a lgus le pass,
et des diverses rvolutions de l'art, devrait avoir une chaire
d'histoire de la musique, qui maintiendrait dans l'cole la
connaissance raisonne des productions de nos devanciers, non-seulement
par un enseignement verbal et crit, mais par des excutions
dmonstratives, fidles et soignes, des belles oeuvres dont il s'agirait
de perptuer le souvenir. On ne verrait pas alors des lves, mme de
mrite, demeurer,  l'gard des plus magnifiques productions de grands
matres encore existants, ignorants comme des Hottentots; et le got des
musiciens ainsi clair serait tout autre, et leurs ides deviendraient
plus grandes, plus leves qu'elles ne le sont, et nous compterions
enfin dans la pratique de la musique plus d'artistes que d'artisans.




 M. HUMBERT FERRAND

SIXIME LETTRE

Prague (Suite et fin).


Une autre classe manque encore a tous les conservatoires existants; elle
me parat d'importance et de jour en jour plus ncessaire: c'est la
classe d'instrumentation. Cette branche de l'art du compositeur a pris
depuis quelques annes de grands dveloppements; elle a produit d'assez
beaux rsultats pour attirer l'attention des critiques et du public;
elle a servi trop souvent aussi  masquer chez certains auteurs la
pauvret des ides,  singer l'nergie,  contrefaire la puissance de
l'inspiration; elle est devenue, mme entre les mains des compositeurs
d'un mrite et d'une valeur incontestables, le prtexte d'inqualifiables
abus, d'exagrations monstrueuses, de contre-sens de non-sens ridicules;
et l'on peut aisment pressentir  quels excs l'exemple de ces matres
a d entraner leurs imitateurs. Mais ces excs mmes constatent l'usage
rgl et drgl que l'on fait aujourd'hui de l'instrumentation; usage
aveugle, en gnral, et guid par la plus pitoyable routine, quand il ne
l'est pas par le hasard. Car pour employer un beaucoup plus grand nombre
d'instruments et les employer plus souvent, il ne s'ensuit pas que la
majeure partie des compositeurs connaissent mieux que leurs devanciers
les forces, le caractre, le mode d'action de chacun des membres de la
famille instrumentale, ni les diffrents liens sympathiques qui les
unissent entre eux. Loin de l, la partie lmentaire de la science,
_tendue_ de beaucoup d'instruments est mme encore inconnue  bien des
compositeurs illustres. J'ai pu me convaincre que l'un d'eux ignorait
celle de la flte. Quant  l'tendue des instruments de cuivre en
gnral, et des trombones en particulier, ils n'en ont qu'une ide
trs-vague; aussi, remarque-t-on, dans presque toutes les partitions
modernes, comme dans les anciennes, la prudente rserve avec laquelle
leurs auteurs se tiennent dans la rgion mitoyenne de ces instruments,
vitant avec un soin gal de les faire monter ou descendre, parce qu'ils
craignent de franchir des limites qui ne leur sont pas exactement
connues, et qu'ils ne souponnent pas le parti qu'on peut tirer de ces
notes graves et aigus, demeures vierges aux deux extrmits de
l'chelle. L'instrumentation est donc aujourd'hui comme une langue
trangre qui serait devenue  la mode, que beaucoup de gens
affecteraient de parler sans l'avoir apprise, et qu'ils parleraient en
consquence sans la bien comprendre et avec force barbarismes.

Une pareille classe dans les conservatoires, serait d'ailleurs utile,
non-seulement aux lves compositeurs, mais encore  ceux qui sont
appels  devenir chefs d'orchestre. On conoit, en effet, qu'un chef
d'orchestre qui ne possde pas  fond toutes les ressources de
l'instrumentation n'ait pas une grande valeur musicale, et qu'il soit de
la plus vidente ncessit pour lui de connatre au moins l'_tendue
exacte et le mcanisme_, de tous les instruments, aussi bien, si ce
n'est mieux, que les musiciens qui s'en servent sous sa direction. Sans
quoi il ne pourra faire  ceux-ci que de bien timides observations,
lorsqu'il s'agira surtout de quelque combinaison inusite, d'un passage
hardi ou difficile, et que la paresse ou l'incapacit de certains
excutants les portera  s'crier: Cela ne peut pas se faire! cette
note n'existe pas! ce n'est pas jouable! et d'autres aphorismes 
l'usage des mdiocrits ignorantes, en pareil cas. Alors le chef
d'orchestre peut rpondre: Vous vous trompez, cela se peut fort bien.
En vous y prenant de telle ou telle manire, vous viendrez  bout de
cette difficult. Ou bien: C'est difficile, il est vrai; mais si, en
travaillant quelques jours, cela demeure impossible pour vous, il en
faudra conclure que votre instrument vous est trs-imparfaitement connu,
et on sera oblig de recourir  un artiste plus habile. Dans le cas
contraire, trop frquent, il faut l'avouer, o le compositeur, faute de
connaissances spciales, tourmente les artistes, les virtuoses mme les
plus familiariss avec les difficults de leur instrument, pour obtenir
d'eux l'excution de choses impraticables, le chef d'orchestre, sr de
son fait, pourra prendre parti pour les musiciens contre le compositeur,
et faire remarquer  celui-ci les graves erreurs dans lesquelles il est
tomb. Disons encore, puisque j'ai t amen  parler des chefs
d'orchestre, qu'il ne serait pas trop hors de propos, dans un
conservatoire bien organis, d'enseigner aux lves de composition
surtout, ce qu'il est possible de dmontrer de l'art difficile de
diriger les masses vocales et instrumentales; afin que, dans l'occasion,
ils pussent au moins conduire eux-mmes l'excution de leurs propres
oeuvres, sans tre ridicules, et sans entraver les musiciens au lieu de
les aider. On suppose gnralement que tout compositeur est chef
d'orchestre n, c'est--dire qu'il connat l'art de diriger l'orchestre
sans l'avoir appris. Beethoven fut un illustre exemple de la fausset de
cette opinion, et nous pourrions citer un grand nombre d'autres matres
dont les compositions jouissent de l'estime gnrale, qui, ds qu'ils
prennent le bton, au lieu de battre la mesure, _battent la campagne_,
ne savent ni marquer les temps, ni dterminer les nuances de mouvement,
et empcheraient littralement les musiciens de marcher, si,
reconnaissant bien vite l'inexprience de leur chef, ceux-ci ne
prenaient le parti de ne plus le regarder, et de ne tenir aucun compte
de l'agitation drgle de son bras. D'ailleurs il y a deux parties bien
distinctes dans la tche du chef d'orchestre: la premire (la plus
aise) consiste seulement  conduire l'excution d'une oeuvre dj connue
des musiciens, d'une oeuvre (pour employer l'expression en usage dans les
thtres) toute _monte_. Dans la seconde, au contraire, il s'agit pour
lui de diriger les tudes d'une partition inconnue aux excutants, de
bien mettre  dcouvert la pense de l'auteur, de la rendre claire et
saillante, d'obtenir des musiciens les qualits de fidlit, d'ensemble
et d'expression, sans lesquelles il n'y a pas de musique, et, une fois
matre des difficults matrielles, de les identifier avec lui-mme, de
les chauffer de son ardeur, de les animer de son enthousiasme, en un
mot, de leur communiquer son inspiration.

Il rsulte de l, qu'indpendamment des connaissances lmentaires qui
s'acquirent par l'tude et l'exercice, et des qualits de sentiment,
d'instinct, qu'on ne peut inculquer  personne, que la nature seule
donne, et qui font du chef d'orchestre le _premier des interprtes_ du
compositeur ou _son plus redoutable ennemi_, selon qu'il est ou non
pourvu de ces rares qualits, il s'ensuit, dis-je, qu'il y a encore un
talent indispensable pour le conducteur-instructeur-organisateur, le
talent de _lire la partition_.

Celui qui se sert d'une _partition rduite_ ou d'un simple _premier
violon_, comme cela se pratique de nos jours en maint endroit, en France
surtout, d'abord ne peut dcouvrir la plupart des erreurs de
l'excution; il s'expose ensuite, en signalant une faute,  ce que le
musicien auquel il s'adresse, lui rponde: Qu'en savez-vous? ma partie
n'est pas sous vos yeux! Et c'est l le moindre des inconvnients de ce
dplorable systme[112].

D'o je conclus que pour former de vritables et complets directeurs
d'orchestre, il faut, par tous les moyens, les rendre familiers avec la
lecture de la partition; et que ceux qui n'ont pu parvenir  vaincre
cette difficult, fussent-ils, d'ailleurs, savants en instrumentation,
compositeurs mme, et rompus en outre au mcanisme des mouvements
rhythmiques, ne possdent que la moiti de leur art.

J'ai  vous parler maintenant de l'_Acadmie de chant_ de Prague.
Organise  peu prs comme toutes celles d'Allemagne, elle ne se compose
gure que de chanteurs amateurs appartenant  la classe moyenne de la
socit. C'est M. Scraub jeune qui la dirige. Elle forme un choeur de
quatre-vingt-dix voix environ. La plupart de ses membres sont musiciens,
lecteurs et dous de voix fraches et vibrantes. Le but de l'institution
n'est pas, comme celui de plusieurs autres acadmies du mme genre,
l'tude et l'excution des oeuvres anciennes  l'exclusion absolue de
toutes les productions contemporaines. Celles-l, qu'on me pardonne
l'expression, ne sont que des coteries musicales, des consistoires, o,
sous prtexte d'un enthousiasme rel ou simul pour les morts, on
calomnie tout doucement les vivants qu'on ne connat point; o l'on
prche contre Baal en vouant  l'excration tous les prtendus veaux
d'or de l'harmonie et leurs adorateurs. C'est dans ces temples du
protestantisme musical, que se conserve, hargneux, jaloux et intolrant,
le culte, non pas du _beau_ quel que soit son ge, mais du _vieux_
quelle que soit sa valeur. Il y a l une Bible et les oeuvres de deux ou
trois vanglistes que les fidles lisent, relisent exclusivement, sans
relche, commentant, interprtant de mille faons des passages dont le
sens direct et rel est en soi parfaitement clair; trouvant une ide
mystique et profonde l o le reste de l'humanit n'aperoit qu'horreur
et que barbarie, et toujours prts  chanter Hosanna! lors mme que le
dieu de Mose leur ordonne d'_craser la tte des petits enfants contre
la muraille, de faire lcher leur sang par les chiens, et dfend qu'
cet aspect une larme de piti mouille les yeux de son peuple_!

Tenons-nous en garde contre de tels fanatiques, ils suffiraient 
chasser de toutes les mes saintes le respect et l'admiration dus aux
monuments du pass.

L'Acadmie de chant de Prague, je le rpte, n'a rien de commun avec
eux; et son chef est un artiste intelligent. Aussi admet-il dans le
sanctuaire harmonique, non-seulement les modernes, mais mme les
vivants.  ct d'un oratorio de Bach ou de Hndel il met  l'tude le
_Mose_ de M. Marx, le savant critique et thoricien bien vivant 
Berlin, ou un fragment d'opra ou un hymne qui n'ont par leur ge aucun
titre aux gards acadmiques. J'ai mme remarqu, la premire fois que
j'assistai  une sance de la Socit chantante de Prague, une fantaisie
chorale compose par M. Scraub sur des airs nationaux bohmes, qui me
charma par son originalit. Je n'avais point encore, et je n'ai pas
davantage depuis lors, entendu d'aussi piquantes combinaisons vocales
excutes avec autant d'audacieuse verve, d'entrain, de contrastes
imprvus, d'ensemble, de justesse et de belle sonorit. En songeant aux
paisses et lourdes compilations d'accords que j'avais subies trop
souvent en des occasions semblables, cette oeuvre vive ainsi excute
produisit sur mon oreille l'effet que l'air frais et embaum d'une
fort, par une belle nuit d't, produirait sur les poumons d'un
prisonnier rcemment chapp de son cachot et de sa ftide atmosphre.

L'Acadmie de Sophie (j'ai dj dit que tel tait son titre) donne,
chaque anne, un certain nombre de sances publiques diriges par les
deux Scraub; l'orchestre du thtre conduit par l'an, venant alors en
aide aux choristes de son frre. Ces grandes excutions, prpares de
longue main avec un soin et une patience exemplaires, attirent toujours
un nombreux auditoire; auditoire d'lite pour lequel la musique n'est ni
un divertissement, ni une fatigue, mais bien une passion noble et
srieuse  laquelle il livre toutes les forces de son intelligence,
toute sa sensibilit, tous les lans de son coeur.

Je me suis engag  vous parler de la _matrise_, c'est--dire du
service musical de la cathdrale, ainsi que des bandes militaires de
Prague; mais si je les ai fait entrer dans ma nomenclature, c'est tout
simplement, il faut vous l'avouer, pour la rendre plus complte. La
musique religieuse! la musique militaire! ces mots-l figurent on ne
peut mieux dans un compte rendu d'observations musicales tel que
celui-ci. Je n'ai jamais eu l'intention de tenir ma promesse sur ces
deux sources de richesse harmonique des Bohmes, par une bonne raison,
c'est que je ne sais rien de ce qu'il faudrait savoir pour en parler
convenablement. Je n'ai pas encore pu prendre sur moi d'aligner des mots
sur les choses que je ne connais point. Cela viendra peut-tre avec le
temps et les bons exemples. En attendant vous me pardonnerez si je me
tais. Malgr les invitations ritres de M. Scraub, je n'ai pas mis le
pied dans une glise pendant tout le temps de mon sjour  Prague. Je
suis pourtant trs-pieux, on le sait; il faut donc qu'il y ait eu
quelque raison grave dont je ne me souviens pas,  mon apparente
_indiffrence_ en matire de musique religieuse, ou que la terreur des
gigues d'orgue et de fugues sur le mot _amen_ m'ait entirement domin.

Au sujet des bandes militaires, voici ce que je pourrais allguer pour
justifier mon silence: j'ai entendu, un jour de fte, et depuis midi
jusqu' quatre heures, la musique du rgiment alors en garnison 
Prague, jouer l'hymne compos par Haydn pour l'empereur d'Autriche. Ce
chant, plein d'une majest touchante et patriarcale, est d'une telle
simplicit que je n'ai gure pu, en l'coutant, apprcier le mrite des
excutants. Un orchestre qui ne pourrait jouer d'une faon supportable
un pareil morceau serait,  mon avis, compos de musiciens qui ne savent
pas la gamme. Seulement, ceux-ci _jouaient juste_, chose
extraordinairement rare, dans les bandes militaires surtout. En outre,
j'ignore si le rgiment en question tait natif de la Bohme ou d'une
autre partie de l'empire d'Autriche, et il serait par trop naf
d'tablir,  propos de ces musiciens, une thorie que des gens mieux
informs pourraient ridiculiser avec ce peu de mots: Les musiciens
bohmes dont vous parlez sont des Hongrois, des Autrichiens, ou des
Milanais.

Parmi les virtuoses et compositeurs de Prague qui n'appartiennent ni au
Thtre, ni au Conservatoire, ni  l'Acadmie de chant, je citerai
Dreyschock, Pischek et le vnrable Tomaschek. J'ai eu dj souvent
l'occasion de parler des deux premiers dont la rputation est
europenne. Je les ai entendus l'un et l'autre maintes fois  Vienne, 
Pesth,  Francfort et ailleurs, mais jamais  Prague. Ayant t,  ce
qu'il parat, mal accueillis de leurs compatriotes, lorsqu'ils se sont
fait entendre d'eux pour la premire fois, Dreyschock et Pischek ont
rsolu de ne jamais,  l'avenir, exposer leur talent  l'apprciation ou
 la dprciation des Bohmes. Nul n'est prophte chez soi; cette
vrit est de tous les temps et de tous les pays. Nanmoins les Pragois
commencent  prter l'oreille aux rumeurs admiratives qui, sous mille
formes et de mille points de l'horizon, leur rptent ces mots:
Dreyschock est un pianiste admirable! Pischek est l'un des premiers
chanteurs de l'Europe! et ils souponnent qu'ils pourraient bien avoir
t injustes envers eux.

M. Tomaschek est un compositeur fort connu en Bohme et mme  Vienne,
o ses oeuvres sont bien apprcies. N'ayant pas les mmes raisons que
Dreyschock et Pischek pour tenir rigueur aux habitants de Prague, il ne
se refuse jamais  leur faire entendre ses compositions quand l'occasion
s'en prsente. J'ai assist  un concert o sur trente-deux morceaux il
y en avait trente-un de M. Tomaschek. Dans ce nombre on me signala
d'avance, et je l'eusse bien remarque sans cela, une nouvelle musique
du _Roi des Aulnes_, entirement diffrente de celle de Schubert.
Quelqu'un (il y a des gens qui trouvent  redire  tout) comparant
l'accompagnement de ce morceau  celui de l'oeuvre de Schubert qui
reproduit si bien le galop furibond du cheval de la ballade, prtendait
que M. Tomaschek avait imit l'allure paisible d'un bidet de cur; mais
un critique plus intelligent et plus capable que son voisin de juger de
la philosophie des choses d'art, mit  nant cette ironie, et rpondit
avec beaucoup de bon sens: C'est prcisment parce que Schubert a fait
courir si rudement ce malheureux cheval qu'il est devenu fourbu, et
qu'on se voit forc maintenant de le mener au pas! M. Tomaschek crit
depuis trente ans au moins; le catalogue de ses productions doit en
consquence tre formidable.

Il me reste  citer une aimable virtuose dont le talent trop rare en
Allemagne, m'a t personnellement d'un grand secours. Il s'agit de
mademoiselle Claudius, harpiste de premire force, excellente
musicienne et la meilleure lve de Parish-Alvars. Mademoiselle
Claudius, possde en outre une voix remarquable et chante souvent avec
un brillant succs des solos  l'Acadmie de chant dont elle fait
partie.

Que vous dirai-je du _public_?... On rapporte que Louis XIV, voulant
complimenter Boileau au sujet de ses vers sur le passage du Rhin, lui
dit: Je vous louerais beaucoup si vous ne m'aviez pas tant lou. Je
suis dans le mme embarras que le grand roi; je ferais un bel loge de
la sagacit, de la rapidit de conception et de la sensibilit du public
de Prague, s'il ne m'avait pas si bien trait. Je puis dire cependant,
car c'est de notorit publique, que les Bohmes sont, en gnral, les
meilleurs musiciens de l'Europe et que l'amour sincre et le vif
sentiment de la musique sont rpandus chez eux dans toutes les classes
de la socit. Il est venu, non-seulement des gens du peuple de Prague,
mais mme des paysans, au concert que j'ai donn au thtre, la modicit
des prix de certaines places les leur rendant accessibles; et, par les
exclamations d'une navet singulire qui leur chappaient au moment des
effets les plus inattendus, j'ai pu juger de l'intrt que ces auditeurs
prenaient  mes tentatives musicales, et que leur mmoire bien meuble
leur permettait d'tablir des comparaisons entre le connu et l'inconnu,
l'ancien et le nouveau, bon ou mauvais. Vous n'exigerez pas, mon cher
ami, que je fasse ici un expos de mes opinions sur le public en
gnral; un livre ne suffirait pas  l'tude approfondie de cet tre
multiple, juste ou injuste, raisonnable ou capricieux, naf ou
malicieux, enthousiaste ou moqueur, si facile  entraner et si rebelle
parfois, qu'on nomme le public. Et un livre, d'ailleurs, ft-il consacr
tout entier  chercher la solution du problme, on ne serait pas plus
avanc, trs-probablement,  la dernire page qu' la premire.
Voltaire lui-mme y a perdu son ironie; et aprs avoir demand _combien
il faut de sots pour faire un public_, il a fini sa carrire en se
laissant couronner par ces mme sots au Thtre-Franais, et par se
trouver prodigieusement heureux de leurs suffrages. Ainsi donc brisons
l, et laissons le public tre ce qu'il est, une mer toujours plus ou
moins agite, mais dont les artistes doivent redouter le calme plat
mille fois plus que les temptes.

J'ai donn six concerts  Prague, soit au thtre, soit dans la salle de
Sophie. Au dernier, je me souviens d'avoir eu la joie de faire entendre
pour la premire fois  Liszt ma symphonie de _Romo et Juliette_. On
connaissait dj  Prague plusieurs fragments de cet ouvrage, qui ne
donna point lieu  de violentes polmiques, peut-tre parce qu'il en
avait soulev de trs-vives  Vienne, car le fait de la rivalit des
deux villes en matire de got musical est incontestable. L'excution
vocale en fut excellente et grandiose, un seul accident la dpara. La
jeune personne charge de la partie de contralto-solo, n'avait encore
jamais chant en public. Malgr son extrme timidit, tout alla bien
tant qu'elle se sentit soutenue par quelques autres voix ou des
instruments; mais arrive au passage du prologue:

        Le jeune Romo plaignant sa destine

solo vritable, sans aucun accompagnement, sa voix commena  trembler
et  baisser tellement, qu' la fin de la priode, o la harpe rentre
sur l'accord de _mi_ naturel majeur, elle tait arrive dans une
tonalit inconnue, plus basse que _mi_ d'un ton et un quart.
Mademoiselle Claudius, place  ct de mon pupitre, n'osait toucher les
cordes de sa harpe. Enfin, aprs un instant d'hsitation:

--Dois-je donner l'accord de _mi_? me demanda-t-elle  voix basse.

--Sans doute, il faut bien que nous sortions de l.

Et l'accord inexorable jaillit, frmissant et sifflant, comme une
cuillere de plomb fondu vers dans de l'eau froide. La pauvre petite
cantatrice faillit se trouver mal en se sentant si brusquement ramene
sur la bonne route, et comme elle ne comprenait pas le franais, je ne
pouvais recourir  mon loquence pour la rassurer. Heureusement elle
parvint  reprendre son sang-froid avant les strophes: _Premiers
transports_, qu'elle chanta avec beaucoup d'me et une justesse
irrprochable. Strakaty rendit on ne peut mieux le rle du pre
Laurence, il y mit de l'onction et un vritable enthousiasme dans le
finale. Ce jour-l, aprs avoir fait recommencer plusieurs morceaux, le
public en demanda un autre que les musiciens me conjurrent de ne pas
rpter. Mais les cris continuant, M. Mildner tira sa montre et
l'levant ostensiblement devant lui, on comprit que l'heure avance ne
permettrait pas  l'orchestre de rester jusqu' la fin du concert, si le
morceau redemand tait excut une seconde fois: il y avait opra le
soir  sept heures. Cette savante pantomime nous sauva.  la fin de la
sance, comme je priais Liszt de me servir d'interprte pour remercier
ces excellents chanteurs qui, pendant trois semaines, s'taient livrs 
une si scrupuleuse tude de mes choeurs, et les avaient si vaillamment
chants, il fut abord par plusieurs d'entre eux qui venaient, au nom de
leurs camarades, lui faire la proposition inverse. Et aprs quelques
mots changs en allemand, Liszt se tournant vers moi me dit:

--Ma commission n'est plus la mme, ce sont ces messieurs qui me prient
de te remercier du plaisir que tu leur as fait en leur confiant
l'excution de ton ouvrage, et de t'exprimer leur joie de te voir
content.

Ce fut en effet une journe pour moi, j'en compte peu de pareilles dans
mes souvenirs.

 l'exemple du banquet auquel les artistes et les amateurs de Vienne
m'avaient offert le bton de mesure en vermeil dont je vous ai parl, il
y eut ensuite un souper, o ceux de Prague voulurent bien me faire
prsent d'une coupe en argent. La plupart des virtuoses, critiques et
amateurs de la ville s'y trouvaient; j'eus mme le plaisir de voir parmi
ces derniers un compatriote, le spirituel et bienveillant prince de
Rohan. Liszt fut,  l'unanimit, dsign pour porter la parole  la
place du prsident  qui la langue franaise n'tait pas assez
familire. Au premier toast, il me fit, au nom de l'assemble, une
allocution d'un quart d'heure au moins, avec une chaleur d'me, une
abondance d'ides et un choix d'expressions qu'envieraient bien des
orateurs, et dont je fus vivement touch. Malheureusement s'il parla
bien il but de mme; la perfide coupe inaugure par les convives, versa
de tels flots de vin de Champagne que toute l'loquence de Liszt y fit
naufrage. Belloni[113] et moi nous tions encore dans les rues de Prague
 deux heures du matin, occups  le persuader d'attendre le jour pour
se battre (il le voulait absolument) au pistolet,  deux pas, avec un
Bohme qui avait _mieux_ bu que lui. Le jour venu nous n'tions pas sans
inquitude pour Liszt dont le concert avait lieu  midi.  onze heures
et demie il dormait encore, on l'veille enfin, il monte en voiture,
arrive  la salle de concert, reoit en entrant une triple borde
d'applaudissements, et joue comme de sa vie, je crois, il n'avait encore
jou.

Il y a un Dieu pour les... pianistes.

Adieu, mon cher Ferrand, vous ne vous plaindrez pas, je le crains, du
laconisme de mes lettres. Je n'ai pourtant pas dit encore tout ce que je
sens d'affectueux regrets pour Prague et ses habitants; mais j'ai pour
la musique une passion srieuse, vous le savez, et vous pouvez, d'aprs
cela, juger si j'aime les Bohmes. _ Praga! quando te aspiciam!_




LIV

Concert  Breslau.--Ma lgende de la _Damnation de
Faust_.--Le livret.--Les critiques patriotes allemands.--Excution
de la _Damnation de Faust_,  Paris.--Je me
dcide  partir pour la Russie.--Bont de mes amis.


Dans les lettres prcdentes  M. H. Ferrand, je n'ai rien dit de mon
voyage  Breslau. Je ne sais pourquoi je me suis abstenu d'en faire
mention, car mon sjour dans cette capitale de la Silsie me fut  la
fois utile et agrable. Grce au concours chaleureux que me prtrent
plusieurs personnes, entre autres M. Koettlitz, jeune artiste d'un grand
mrite, M. le docteur Naumann, mdecin distingu et savant amateur de
musique, et le clbre organiste Hesse, je parvins  donner, dans la
salle de l'Universit (Aula Leopoldina), un concert dont les rsultats
furent excellents sous tous les rapports. Des auditeurs taient accourus
des campagnes et des bourgs voisins de Breslau; la recette dpassa de
beaucoup celles que je faisais ordinairement dans les villes allemandes,
et le public fit  mes compositions le plus brillant accueil. J'en fus
d'autant plus heureux que, le lendemain de mon arrive, j'avais assist
 une sance musicale pendant laquelle l'auditoire ne s'tait pas un
seul instant dparti de sa froideur, et o j'avais vu le silence le
plus complet succder  l'excution de merveilles, mme, telles que la
symphonie en _ut_ mineur de Beethoven. Comme je m'tonnais de ce
sang-froid, dont je n'ai, il est vrai, jamais vu d'exemple autre part,
et que je me rcriais sur une pareille rception faite  Beethoven:
Vous vous trompez, me dit une dame trs-enthousiaste elle-mme,  sa
manire, du grand matre, le public admire ce chef-d'oeuvre autant qu'il
soit possible de l'admirer; et si on ne l'applaudit pas, _c'est par
respect_! Ce mot, qui serait d'un sens profond  Paris, et partout o
les honteuses manoeuvres de la claque sont en usage, m'inspira, je
l'avoue, de vives inquitudes. J'eus grand'peur d'tre respect.
Heureusement il n'en fut rien; et le jour de mon concert, l'assemble,
au respect de laquelle je n'avais pas, sans doute, de titres suffisants,
crut devoir me traiter selon l'usage vulgaire adopt dans toute l'Europe
pour les artistes aims du public, et je fus applaudi de la faon la
plus irrvrencieuse.

Ce fut pendant ce voyage en Autriche, en Hongrie, en Bohme et en
Silsie que je commenai la composition de ma lgende de _Faust_, dont
je ruminais le plan depuis longtemps. Ds que je me fus dcid 
l'entreprendre, je dus me rsoudre aussi  crire moi-mme presque tout
le livret; les fragments de la traduction franaise du _Faust_ de Goethe
par Grard de Nerval, que j'avais dj mis en musique vingt ans
auparavant, et que je comptais faire entrer, en les retouchant, dans ma
nouvelle partition, et deux ou trois autres scnes crites sur mes
indications par M. Gandonnire, avant mon dpart de Paris, ne formaient
pas dans leur ensemble la sixime partie de l'oeuvre.

J'essayai donc, tout en roulant dans ma vieille chaise de poste
allemande, de faire les vers destins  ma musique. Je dbutai par
l'invocation de Faust  la Nature, ne cherchant ni  traduire, ni mme
 imiter le chef-d'oeuvre, mais  m'en inspirer seulement et  en
extraire la substance musicale qui y est contenue. Et je fis ce morceau
qui me donna l'espoir de parvenir  crire le reste:

    Nature immense, impntrable et fire!
    Toi seule donnes trve  mon ennui sans fin!
    Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misre,
    Je retrouve ma force et je crois vivre enfin.
    Oui, soufflez, ouragans, criez, forts profondes,
    Croulez, rochers, torrents, prcipitez vos ondes!
     vos bruits souverains, ma voix aime  s'unir.
    Forts, rochers, torrents, je vous adore! mondes
    Qui scintillez, vers vous s'lance le dsir
    D'un coeur trop vaste et d'une me altre
    D'un bonheur qui la fuit.

Une fois lanc, je fis les vers qui me manquaient au fur et  mesure que
me venaient les ides musicales, et je composai ma partition avec une
facilit que j'ai bien rarement prouve pour mes autres ouvrages. Je
l'crivais quand je pouvais et o je pouvais; en voiture, en chemin de
fer, sur les bateaux  vapeur, et mme dans les villes, malgr les soins
divers auxquels m'obligeaient les concerts que j'avais  y donner. Ainsi
dans une auberge de Passau, sur les frontires de la Bavire, j'ai crit
l'introduction:

    Le vieil hiver a fait place au printemps.

 Vienne, j'ai fait la scne des bords de l'Elbe, l'air de
Mphistophls:

    Voici des roses,

et le ballet des Sylphes. J'ai dit  quelle occasion et comment je fis
en une nuit,  Vienne galement, la marche sur le thme hongrois de
Rkczy. L'effet extraordinaire qu'elle produisit  Pesth, m'engagea 
l'introduire dans ma partition de _Faust_, en prenant la libert de
placer mon hros en Hongrie au dbut de l'action, et en le faisant
assister au passage d'une arme hongroise  travers la plaine o il
promne ses rveries. Un critique allemand a trouv fort trange que
j'aie fait voyager Faust en pareil lieu. Je ne vois pas pourquoi je m'en
serais abstenu, et je n'eusse pas hsit le moins du monde  le conduire
partout ailleurs s'il en ft rsult quelque avantage pour ma partition.
Je ne m'tais pas astreint  suivre le plan de Goethe, et les voyages les
plus excentriques peuvent tre attribus  un personnage tel que Faust,
sans que la vraisemblance en soit en rien choque. D'autres critiques
allemands ayant plus tard repris cette singulire thse et m'attaquant
avec plus de violence au sujet des modifications apportes dans mon
livret au texte et au plan du _Faust_ de Goethe, (comme s'il n'y avait
pas d'autres _Faust_ que celui de Goethe[114] et comme si on pouvait
d'ailleurs mettre en musique un tel pome tout entier, et sans en
dranger l'ordonnance) j'eus la btise de leur rpondre dans
l'avant-propos de la _Damnation de Faust_. Je me suis souvent demand
pourquoi ces mme critiques ne m'ont adress aucun reproche pour le
livret de ma symphonie de _Romo et Juliette_, peu semblable 
l'immortelle tragdie! C'est sans doute parce que _Shakespeare n'est pas
Allemand_. Patriotisme! Ftichisme! Crtinisme!

 Pesth,  la lueur du bec de gaz d'une boutique, un soir que je m'tais
gar dans la ville, j'ai crit le refrain en choeur de la _Ronde des
paysans_.

 Prague, je me levai au milieu de la nuit pour crire un chant que je
tremblais d'oublier, le choeur d'anges de l'apothose de Marguerite:

    Remonte au ciel, me nave
    Que l'amour gara.

 Breslau, j'ai fait les paroles et la musique de la chanson latine des
tudiants:

    Jam nox stellata velamina pandit.

De retour en France, tant all passer quelques jours prs de Rouen  la
campagne de M. le baron de Montville, j'y composai le grand trio:

    Ange ador dont la cleste image.

Le reste a t crit  Paris, mais toujours  l'improviste, chez moi, au
caf, au jardin des Tuileries, et jusque sur une borne du boulevard du
Temple. Je ne cherchais pas les ides, je les laissais venir, et elles
se prsentaient dans l'ordre le plus imprvu. Quand enfin l'esquisse
entire de la partition fut trace, je me mis  retravailler le tout, 
en polir les diverses parties,  les unir,  les fondre ensemble avec
tout l'acharnement et toute la patience dont je suis capable, et 
terminer l'instrumentation qui n'tait qu'indique  et l. Je regarde
cet ouvrage comme l'un des meilleurs que j'aie produits; le public
jusqu' prsent parat tre de cet avis.

Ce n'tait rien de l'avoir crit, il fallait le faire entendre; et ce
fut alors que commencrent mes dboires et mes malheurs. La copie des
parties d'orchestre et de chant me cota une somme norme; ensuite les
nombreuses rptitions que je fis faire aux excutants et le prix
exorbitant de seize cents francs que je dus payer pour la location du
thtre de l'Opra-Comique, l'unique salle qui ft alors  ma
disposition, m'engagrent dans une entreprise qui ne pouvait manquer de
me ruiner. Mais j'allais toujours, soutenu par un raisonnement spcieux
que tout le monde et fait  ma place. Quand j'ai fait excuter pour la
premire fois _Romo et Juliette_, au Conservatoire, me disais-je,
l'empressement du public  venir l'entendre fut tel qu'on dut faire _des
billets de corridors_ pour placer l'excdant de la foule lorsque la
salle fut remplie; et malgr l'normit des frais de l'excution, il me
resta un petit bnfice. Depuis cette poque mon nom a grandi dans
l'opinion publique, le retentissement de mes succs  l'tranger lui
donne en outre en France une autorit qu'il n'avait pas auparavant; le
sujet de _Faust_ est clbre tout autant que celui de _Romo_, on croit
gnralement qu'il m'est sympathique et que je dois l'avoir bien trait.
Tout fait donc esprer que la curiosit sera grande pour entendre cette
nouvelle oeuvre plus vaste, plus varie de tons que ses devancires, et
que les dpenses qu'elle me cause seront au moins couvertes...
Illusion! Depuis la premire excution de _Romo et Juliette_ des annes
s'taient coules, pendant lesquelles l'indiffrence du public
parisien, pour tout ce qui concerne les arts et la littrature, avait
fait des progrs incroyables. Dj  cette poque il ne s'intressait
plus assez,  une oeuvre musicale surtout, pour aller s'enfermer en plein
jour (je ne pouvais donner mes concerts le soir) dans le thtre de
l'Opra-Comique que le monde _fashionable_ d'ailleurs ne frquente pas.
C'tait  la fin de novembre (1846), il tombait de la neige, il faisait
un temps affreux; je n'avais pas de cantatrice  la mode pour chanter
Marguerite; quant  Roger qui chantait Faust et  Herman Lon charg du
rle de Mphistophls, on les entendait tous les jours dans ce mme
thtre, et ils n'taient pas _fashionables_ non plus. Il en rsulta que
je donnai _Faust_ deux fois avec une demi-salle. Le beau public de
Paris, celui qui va au concert, celui qui est cens s'occuper de
musique, resta tranquillement chez lui, aussi peu soucieux de ma
nouvelle partition que si j'eusse t le plus obscur lve du
Conservatoire; et il n'y eut pas plus de monde  l'Opra-Comique  ces
deux excutions, que si l'on y et reprsent le plus mesquin des opras
de son rpertoire.

Rien dans ma carrire d'artiste ne m'a plus profondment bless que
cette indiffrence inattendue. La dcouverte fut cruelle, mais utile au
moins, en ce sens que j'en profitai, et que, depuis lors, il ne m'est
pas arriv d'aventurer vingt francs sur la foi de l'amour du public
parisien pour ma musique. J'espre bien que cela ne m'arrivera pas non
plus  l'avenir[115], duss-je vivre encore cent ans. J'tais ruin; je
devais une somme considrable, que je n'avais pas. Aprs deux jours
d'inexprimables souffrances morales, j'entrevis le moyen de sortir
d'embarras par un voyage en Russie. Mais pour l'entreprendre, encore
fallait-il de l'argent; il m'en fallait d'autant plus que je ne voulais
pas, en quittant Paris, y laisser la moindre dette. Alors de cette
difficile circonstance surgirent pour moi de bien douces consolations,
que la cordialit de mes amis vint m'apporter. Ds qu'on sut que j'tais
oblig d'aller  Saint-Ptersbourg pour tcher de rparer les pertes que
mon dernier ouvrage m'avait fait prouver  Paris, de toutes parts je
reus des offres de service. M. Bertin me fit avancer mille francs par
la caisse du _Journal des Dbats_; parmi mes amis, les uns me prtrent
cinq cents francs, d'autres six ou sept cents; un jeune Allemand, M.
Friedland, que j'avais connu  Prague,  mon dernier voyage en Bohme,
m'avana douze cents francs; Sax, malgr ses propres embarras, en fit
autant; enfin le libraire Hetzel, qui depuis a jou un rle
trs-honorable dans le gouvernement rpublicain, et qui n'tait alors
pour moi qu'une simple connaissance, me rencontrant par hasard dans un
caf, me dit:

--Vous allez en Russie?

--Oui...

--C'est un voyage fort dispendieux, surtout en hiver; si vous avez
besoin d'un billet de mille francs, permettez-moi de vous l'offrir!...

J'acceptai aussi franchement que l'excellent Hetzel m'offrait, et je pus
ainsi faire face  tout, et fixer le jour de mon dpart.

Je crois avoir dj fait cette remarque, mais je ne crains pas de la
reproduire, que si j'ai rencontr bien des gredins et bien des drles
dans ma vie, j'ai t singulirement favoris en sens contraire, et que
peu d'artistes ont trouv autant que moi de bons coeurs et de gnreux
dvouements.

Chers et excellents hommes, qui, sans doute, avez ds longtemps oubli
votre noble conduite  mon gard, laissez-moi vous la rappeler ici, vous
en remercier avec effusion, vous serrer la main, et vous dire avec quel
bonheur intime je pense aux obligations que je vous ai!!!




VOYAGE EN RUSSIE

Le courrier prussien--M. Nernst.--Les traneaux.--La
neige.--Stupidit des corbeaux.--Les comtes Wielhorski.--Le
gnral Lwoff.--Mon premier concert.--L'Impratrice.--Je
fais fortune.--Voyage  Moscou.--Obstacle
grotesque.--Le grand Marchal.--Les jeunes mlomanes.--Les
canons du Kremlin.


Pour pouvoir donner sans obstacle des concerts tels que les miens 
Saint-Ptersbourg, il faut choisir l'poque du grand carme, pendant
laquelle les thtres sont ferms et qui embrasse tout le mois de mars.
Je partis donc de Paris, le 14 fvrier 1847. Le sol y tait couvert de
six pouces de neige, et jusqu' Saint-Ptersbourg o j'arrivai quinze
jours aprs, je ne la perdis pas un seul instant de vue. Il en tait
mme tomb une telle abondance en Belgique, que le convoi du chemin de
fer sur lequel je me trouvais fut oblig de rester plusieurs heures 
Tirlemont pendant que des ouvriers dblayaient la voie. On juge de ce
que j'eus  souffrir du froid la semaine suivante quand je fus parvenu
de l'autre ct du Nimen.

Je ne m'arrtai que quelques heures  Berlin o je sollicitai du roi de
Prusse une lettre de recommandation pour sa soeur l'Impratrice de
Russie, lettre qu'avec sa bont ordinaire, le roi m'envoya
immdiatement.

J'eus le malheur, en allant en poste de Berlin  Tilsitt, d'avoir un
courrier mlomane, qui me tourmenta beaucoup pendant tout le temps que
je passai dans sa voiture  ct de lui. Cet homme n'eut pas plus tt vu
mon nom sur sa feuille de route, qu'il conut le projet de m'exploiter
chemin faisant, voici comment. Il avait la fureur de composer des polkas
et des valses pour le piano. Il s'arrtait en consquence, et
quelquefois fort longuement, aux stations de la poste, o, pendant qu'on
le croyait occup  rgler ses comptes avec le directeur, il employait
son temps  rgler du papier de musique sur lequel il crivait la
mlodie dansante qu'il avait sifflote entre ses dents pendant les trois
dernires heures. Aprs quoi, remontant en voiture, il daignait donner
l'ordre du dpart, et me prsentait aussitt sa polka ou sa valse avec
un crayon pour que j'en crivisse la basse et l'harmonie. Puis cette
basse crite, c'taient des commentaires sans fin, des pourquoi, des
comment, des tonnements et des ravissements qui m'avaient fort diverti
la premire fois, mais qui,  la seconde et  la troisime, me firent
maudire de bon coeur le peu de notions de mon brave courrier en musique
et en langue franaise. Ce n'est pas en France que j'eusse prouv un
pareil accident! En arrivant  Tilsitt, je demandai le matre de poste
M. Nernst; je dirai tout  l'heure par quel hasard je savais son nom et
comptais sur son obligeance. On m'indique son cabinet, j'entre, je vois
un gros homme, coiff d'une casquette de drap, dont la figure svre
dcelait pourtant de l'esprit et de la bont. Il tait assis sur un
sige lev qu'il ne quitta point  mon entre.

M. Nernst? dis-je en le saluant.

--C'est moi, monsieur;  qui ai-je l'honneur de parler?

-- M. Hector Berlioz.

--Ah! rien que a! s'crie-t-il en bondissant hors de son sige, et
retombant debout devant moi sa casquette  la main.

Et aussitt le digne homme de m'accabler de politesses et de prvenances
de toute espce, qui redoublrent quand je lui eus appris de quelle part
je me prsentais. Ne manquez pas en passant  Tilsitt de demander M.
Nernst, le directeur de la poste, m'avait dit  Paris un de mes amis,
c'est un homme excellent, instruit d'ailleurs et lettr, et qui peut
vous tre fort utile. L'ami qui me faisait cette recommandation la
veille de mon dpart, au coin d'une rue o je l'avais rencontr  onze
heures du soir, tait H. de Balzac, qui, peu de temps auparavant, avait
fait lui-mme le voyage de Russie. En apprenant que j'allais 
Saint-Ptersbourg pour y donner des concerts: Vous en reviendrez avec
cent cinquante mille francs, m'avait dit trs-srieusement de Balzac, je
connais le pays, vous _ne pouvez pas_ en rapporter moins. Ce grand
esprit avait la faiblesse de voir partout des fortunes  faire, fortunes
qu'il et volontiers demand  un banquier de lui escompter, tant il les
croyait assures. Il ne rvait que millions, et les innombrables
dceptions qu'il a essuyes en ce genre toute sa vie n'ont pu le
dsabuser sur ce perptuel mirage. Je souris  une telle apprciation
des rsultats futurs de mon voyage, sans paratre douter de sa justesse.
On verra bientt que si mes concerts de Saint-Ptersbourg et de Moscou
produisirent plus que je n'avais espr, je _pus_ cependant rapporter de
Russie beaucoup moins que les cent cinquante mille francs prdits par de
Balzac.

Ce rare crivain, cet incomparable anatomiste du coeur de la socit
franaise de notre poque, fut, on le pense bien, pour M. Nernst et pour
moi un sujet fcond de conversation. M. Nernst me donna sur de Balzac,
sur ses esprances de mariage et sur ses affections en Gallicie, des
dtails qui m'intressrent vivement. Il est au reste, du petit nombre
d'trangers  qui il est permis d'admirer de Balzac avec passion, car il
sait le franais au point de pouvoir comprendre sa prose. Je me souviens
qu' mon retour en France, comme je racontais dans ma famille cet
pisode de mon voyage,  l'exclamation de _rien que a!_ chappe  M.
Nernst en m'entendant nommer, mon pre partit d'un clat de rire. Il
tait pourtant alors dj bien affaibli, bien souffrant et bien triste.
Mais l'orgueil naf, que lui causait, en dpit de toute sa philosophie,
cette preuve originale de la clbrit de son fils, se dcelait ainsi
presque malgr lui.

--Rien que a! rptait-il, en redoublant de rires. C'est  Tilsitt,
dis-tu?

--Oui, sur le bord du Nimen,  l'extrme frontire de la Prusse.

--Rien que a!

Et ses rires recommenaient.

Aprs quelques heures de repos ainsi employes  Tilsitt, muni des
instructions de M. Nernst et rchauff par quelques verres d'un
excellent curaao qu'il ne se lassait pas de m'offrir, j'entrepris la
partie la plus pnible du voyage. Une voiture de poste me conduisit
jusque sur la frontire russe,  Taurogen; l il fallut m'enfermer dans
un traneau de fer que je ne devais plus quitter jusqu'
Saint-Ptersbourg, et o j'allais prouver pendant quatre rudes journes
et autant d'effroyables nuits des tourments dont je ne souponnais pas
l'existence.

En effet, dans cette bote mtallique hermtiquement ferme, o la
poussire de neige parvient  s'introduire nanmoins et vous blanchit la
figure, on est presque sans cesse secou avec violence, comme sont les
grains de plomb dans une bouteille qu'on nettoie. De l force contusions
 la tte et aux membres, causes par les chocs qu'on reoit  chaque
instant des parois du traneau. De plus on y est pris d'envies de vomir
et d'un malaise que je crois pouvoir appeler _le mal de neige_  cause
de sa ressemblance avec le mal de mer.

On croit gnralement dans nos climats temprs que les traneaux
russes, emports par de rapides chevaux, glissent sur la neige comme ils
feraient sur la glace d'un lac; on se fait en consquence une ide
charmante de cette manire de voyager. Or, voici la vrit l-dessus:
quand on a le bonheur de rencontrer un terrain uni, couvert d'une neige
vierge ou battue partout galement, le traneau court en effet d'une
faon rapide et parfaitement horizontale. Mais on ne trouve pas deux
lieues sur cent de chemin pareil. Tout le reste, boulevers, creus de
petites valles transversales par les chariots des paysans qui,  cette
poque dite du _tranage_ tranent des masses considrables de bois,
ressemble  une mer en tourmente dont les flots auraient t solidifis
par le froid. Les intervalles qui sparent ces vagues de neige forment
de vritables fosss profonds, o le traneau, hiss d'abord avec effort
jusqu'au sommet de la vague, retombe brusquement, avec une rudesse et un
fracas capables de vous dcrocher le cerveau; surtout pendant la nuit,
quand, cdant un instant au sommeil, on n'est plus prpar  recevoir
ces horribles secousses. Si les ondes sont plus gales et moins leves
le traneau peut alors les suivre d'une faon rgulire, montant et
descendant comme un canot sur les flots de la mer. De l les maux de
coeur et mme les vomissements dont j'ai parl. Je ne dis rien du froid
qui, vers le milieu de la nuit, malgr les sacs de fourrures, les
manteaux, les pelisses dont on est couvert et le foin qui remplit le
traneau, devient peu  peu intolrable. On se sent alors tout le corps
piqu comme par un million d'aiguilles, et, quoi qu'on en ait, on
tremble de peur de mourir gel presque autant que de froid.

Quand le brillant soleil de certains jours me permettait d'embrasser
d'un coup d'oeil ce morne et blouissant dsert, je ne pouvais m'empcher
de songer  la trop fameuse retraite de notre pauvre arme disloque et
saignante; je croyais voir nos malheureux soldats sans habits, sans
chaussures, sans pain, sans eau-de-vie, sans forces morales ni
physiques, blesss pour la plupart, se tranant le jour comme des
spectres, tendus la nuit sans abri, comme des cadavres, sur cette neige
atroce, par un froid plus terrible encore que celui qui m'pouvantait.
Et je me demandais comment un seul d'entre eux a pu rsister  de telles
souffrances et sortir vivant de cet enfer glac... Il faut que l'homme
soit prodigieusement dur  mourir.

Puis, je riais de la stupidit des corbeaux affams qui suivaient mon
traneau d'une aile engourdie, se posaient de temps en temps sur la
route pour se gorger de crottin de cheval, se couchaient ensuite sur le
ventre, rchauffant ainsi tant bien que mal leurs pattes  demi geles;
quand, sans efforts et en quelques heures d'un vol dirig vers le sud,
ils eussent trouv doux climat, champs fertiles et pture abondante. Aux
vrais coeurs de corbeaux la patrie est donc chre? Si toutefois, comme le
disaient nos soldats, on peut appeler cela _une patrie_.

Enfin un dimanche soir, quinze jours aprs mon dpart de Paris, et tout
ratatin par le froid, j'arrivai dans cette fire capitale du Nord qu'on
nomme Saint-Ptersbourg. D'aprs ce qu'on m'avait dit en France des
rigueurs de la police impriale, je m'attendais  voir mes ballots de
musique confisqus pour une semaine au moins; ils avaient  peine t
ouverts  la frontire. Loin de l, on ne me demanda pas mme au bureau
de police ce qu'ils contenaient, et je pus immdiatement les emporter 
l'htel avec moi. Ce fut, je l'avoue, une agrable surprise.

Je n'tais pas install depuis une heure dans une chambre chaude, quand
un trs-aimable et savant amateur de musique, M. de Lenz (voyez dans les
_Soires de l'orchestre_ l'analyse que j'ai faite de son livre sur
Beethoven), qui m'avait, quelques annes auparavant, rencontr  Paris,
vint me souhaiter la bienvenue.

--Je sors de chez le comte Michel Wielhorski, me dit-il, o nous avons
appris tout  l'heure votre arrive. Il y a une grande soire chez lui,
toutes les autorits musicales de Saint-Ptersbourg s'y trouvent
runies, et le comte m'envoie vous dire qu'il sera charm de vous
recevoir.

--Mais comment peut-on savoir dj que je suis ici?

--Enfin... on le sait... Venez, venez.

Je pris seulement le temps de me dgeler la figure, de me raser et de
m'habiller, et je suivis mon obligeant introducteur chez le comte
Wielhorski.

Je devrais dire les comtes, car ils sont deux frres, aussi intelligents
et aussi chaleureux amis de la musique l'un que l'autre et qui habitent
ensemble. Leur maison est  Saint-Ptersbourg un petit ministre des
beaux-arts, grce  l'autorit que donne aux comtes Wielhorski leur got
si justement clbre,  l'influence qu'ils exercent par leur grande
fortune et leurs nombreuses relations, grce enfin  la position
officielle qu'ils occupent  la cour auprs de l'Empereur et de
l'Impratrice.

Leur accueil fut d'une charmante cordialit; je fus en quelques heures
prsent par eux aux principaux personnages, aux virtuoses, aux gens de
lettres qui se trouvaient dans leur salon. Je fis l tout de suite
connaissance avec cet excellent Henri Romberg, alors charg des
fonctions de chef d'orchestre au thtre italien, et qui, avec une
obligeance incomparable, s'tablit ds ce moment mon guide musical 
Saint-Ptersbourg et le rgisseur du personnel de mes excutants. Le
jour de mon premier concert ayant t fix ce soir mme, par le gnral
Gudonoff, intendant des thtres impriaux, la salle de l'assemble
des nobles tant choisie, le prix des places dbattu et fix  trois
roubles d'argent (12 francs), je me trouvai ainsi, quatre heures  peine
aprs mon arrive, _in medias res_. Romberg vint me prendre le
lendemain, et je commenai  courir la ville avec lui,  visiter et 
engager les artistes principaux dont le concours m'tait ncessaire. Mon
orchestre fut bientt form. Avec l'aide du gnral Lwoff, aide de camp
de l'Empereur, directeur de la chapelle impriale, compositeur et
virtuose du plus rare mrite, qui m'a donn tout d'abord des preuves de
la plus franche confraternit musicale, nous vnmes aussi promptement 
bout de runir un choeur considrable et bien compos. Il ne me manquait
plus que deux chanteurs solistes, une basse, et un tnor, pour les deux
premires parties de _Faust_, que j'avais places dans le programme.
Versing, basse du thtre allemand se chargea du rle de Mphistophls,
et Ricciardi, tnor italien que j'avais autrefois connu  Paris, accepta
celui de Faust; seulement, il dut chanter en franais pendant que
Mphistophls chantait en allemand. Mais le public russe,  qui ces
deux langues sont galement familires, accepta trs-bien cette
bizarrerie. Pour les choristes qui chantaient en langue allemande, il
fallut recopier toutes les paroles en caractres russes, les seuls qui
leur fussent connus. En outre ds la premire rptition, Romberg me
dclara que la traduction allemande de mon _Faust_, que j'avais fait
faire  grands frais  Paris, tait dtestable et prosodie de telle
sorte qu'il n'y avait pas moyen de la chanter. Il se hta, pour ne pas
retarder mon premier concert, de corriger les grosses bvues de ce
mauvais texte; mais je dus me rsoudre, quelques semaines aprs, 
chercher un nouveau traducteur, et j'eus le bonheur de trouver M.
Minzlaff, qui, en sa qualit d'homme d'esprit musicien, s'acquitta
parfaitement de sa tche, et me tira d'embarras. Ce fut une belle soire
que celle de mon premier concert dans la salle de l'assemble de la
noblesse. L'orchestre et le choeur taient nombreux et bien exercs,
j'avais en outre une bande militaire que le gnral Lwoff m'avait
procure en faisant un choix parmi les musiciens de la garde impriale.
Romberg et Maurer, c'est--dire les deux matres de chapelle de
Saint-Ptersbourg, s'taient mme chargs de la partie des petites
cymbales antiques dans le scherzo de la _Fe Mab_. Il y avait parmi tous
mes artistes, un entrain joyeux, une animation, un zle, qui me
faisaient bien augurer de l'excution, et j'avais, en outre, retrouv au
milieu d'eux un compatriote, l'habile violoncelliste Tajan-Rog, artiste
vritable et chaleureux, qui me secondait de toute son me. Mon
programme, compos de l'ouverture du _Carnaval romain_, des deux
premiers actes de _Faust_, du scherzo de la _Fe Mab_ et de l'apothose
de ma _Symphonie funbre et triomphale_ fut, en effet, trs-bien
excut. L'enthousiasme du public nombreux et blouissant qui
remplissait cette immense salle, dpassa tout ce que j'avais pu rver en
ce genre, pour _Faust_, surtout. Il y eut des applaudissements, des
rappels, des cris de bis  me donner le vertige. Aprs la premire
partie de _Faust_, l'Impratrice, qui assistait au concert, m'envoya
chercher par le comte Michel Wielhorski, et il fallut comparatre devant
Sa Majest dans l'tat peu convenable ou je me trouvais, rouge, suant,
haletant, ma cravate dforme, enfin, en tenue de bataille musicale.
L'Impratrice me fit le plus flatteur accueil, me prsenta aux princes
ses fils, me parla de son frre le roi de Prusse, de l'intrt qu'il me
portait et dont ses lettres faisaient foi, accorda de grands loges  ma
musique, en s'tonnant de l'excution exceptionnelle que j'avais
obtenue. Aprs un quart d'heure de conversation:

--Je vous rends  votre auditoire, me dit-elle, il est tellement exalt
que vous ne devez pas trop lui faire attendre la seconde partie du
concert.

Et je sortis du salon plein de reconnaissance pour toutes ces
gracieusets impriales.

Aprs le choeur des Sylphes, l'motion du public fut vraiment porte 
l'extrme; on ne s'attendait pas  ce genre de musique fine, arienne,
et si douce qu'il faut prter l'oreille pour l'entendre. Ce fut, je
l'avoue, un instant enivrant pour moi. J'tais un peu inquiet au sujet
de ma bande militaire, ne la voyant pas arriver pour l'_apothose_ qui
terminait le concert.

Je craignais qu'en entrant  l'orchestre au milieu d'un morceau, elle ne
produist quelque tumulte capable d'en compromettre l'effet. J'avais
compt sans la discipline... en me retournant aprs le scherzo de la
_Fe Mab_ qui, certes, a besoin d'un profond silence pour tre entendu,
j'aperus, rangs debout, leur instrument  la main, mes soixante
musiciens  leur poste. Ils s'taient introduits et placs sans que
personne les et remarqus.  la bonne heure!...

Enfin le concert termin, les embrassades essuyes, une bouteille de
bire bue, je m'avisai de demander le rsultat financier de
l'exprience: _Dix-huit mille francs_. Le concert en cotait six mille,
il me restait douze mille francs de bnfice net.

J'tais sauv!

Je me tournai alors machinalement vers le sud-ouest, et ne pus
m'empcher, en regardant du ct de la France, de murmurer ces mots:
Ah! chers Parisiens!

Dix jours aprs je donnai un second concert avec les mmes rsultats;
j'tais riche. Puis je partis pour Moscou, o m'attendaient des
difficults matrielles assez tranges, des musiciens du troisime
ordre, des choristes fabuleux, mais un public d'une ardeur et d'une
impressionnabilit au moins gales  la chaleur du public de
Saint-Ptersbourg, et en somme un bnfice de huit mille francs. Je me
tournai encore vers le sud-ouest aprs ce concert, je pensai encore 
mes compatriotes blass et indiffrents, et je dis une seconde fois:
Ah! chers Parisiens! Heureusement ce ne fut pas la dernire.  Londres
depuis lors, j'ai pu souvent aussi me tourner vers le sud-est...

Aux yeux de beaucoup de gens, un musicien est un homme qui joue de
quelque instrument. Il ne leur est jamais venu en tte qu'il y et des
musiciens compositeurs, et surtout des compositeurs donnant des concerts
pour faire connatre leurs oeuvres. Ces gens-l pensent, sans doute, que
la musique se trouve chez les diteurs comme les brioches chez les
ptissiers, et qu'on a seulement la peine de la faire confectionner par
des manoeuvres dont c'est l'tat. Cette opinion, tout excentrique qu'elle
soit, est fonde dans beaucoup de cas, j'en conviens; elle manque
nanmoins parfois de justesse et de justice. Mais rien n'est bouffon
comme l'tonnement de certaines personnes quand on leur parle d'un
compositeur.

J'ai t presque insult un jour  Breslau par un bon pre de famille
qui voulait absolument me contraindre  donner  son fils des leons de
violon. J'avais beau protester que ce serait le plus grand des hasards
si je savais jouer de cet instrument, n'ayant jamais touch un archet de
ma vie; il prenait pour fausse monnaie toutes mes paroles et n'y voulait
voir qu'une sorte de grossire mystification:

--Monsieur, vous croyez parler au clbre violoniste de Briot, dont le
nom en effet ressemble beaucoup au mien.

--Monsieur, je viens de lire votre affiche, vous donnez un concert dans
la salle de l'Universit aprs demain, ainsi...

--Oui, monsieur, je donne un concert, mais je n'y joue pas du violon.

--Qu'y faites-vous donc?

--J'y _fais jouer_ du violon, je dirige l'orchestre; enfin allez-y, vous
le verrez.

Mon homme garda sa colre jusqu'au lendemain, et ce ne fut qu'en sortant
du concert et  force de rflexions qu'il put se rendre compte de la
manire dont un musicien pouvait se produire en public sans figurer
lui-mme comme excutant.

 Moscou, une mprise du mme genre fut sur le point d'avoir pour moi de
graves consquences. La salle de l'assemble de la noblesse pouvait
seule convenir pour donner mon concert. Voulant en obtenir la
disposition, je me fais conduire chez le grand marchal du palais de
l'assemble, respectable vieillard de quatre-vingts ans, et lui expose
l'objet de ma visite.

--De quel instrument jouez-vous? me dit-il tout d'abord.

--Je ne joue d'aucun instrument.

--En ce cas, comment vous y prenez-vous pour donner un concert?

--Je fais excuter mes compositions et je dirige l'orchestre.

--Ah! ah! voil qui est original; je n'ai jamais entendu parler de
concerts semblables. Je vous prterai volontiers notre grande salle;
mais, comme vous le savez sans doute, tout artiste  qui nous permettons
d'en disposer doit, en retour, s'y faire entendre, aprs son concert, 
l'une des runions prives de la noblesse.

--L'assemble a donc un orchestre qu'elle mettra  mes ordres pour
excuter ma musique?

--Point du tout.

--Pourtant, comment la faire entendre? On n'exige pas sans doute que je
dpense trois mille francs pour payer les musiciens ncessaires 
l'excution d'une de mes symphonies dans le concert priv de
l'assemble? Ce serait un loyer de salle bien cher.

--Alors je suis fch, monsieur, de vous refuser; je ne puis faire
autrement.

Et me voil oblig de m'en retourner avec cette trange rponse, et la
perspective d'avoir fait un long voyage que l'obstacle le plus singulier
et le plus imprvu allait rendre inutile. Un artiste franais, M.
Marcou, tabli  Moscou depuis longtemps, se prit  rire au rcit que je
lui fis de ma dconvenue; mais comme il connaissait le grand marchal,
il me proposa de m'accompagner chez lui et de tenter avec moi un nouvel
assaut le lendemain. Seconde visite, second refus; inutiles explications
donnes par mon compatriote; le grand marchal secoue sa tte blanche et
reste inexorable. Pourtant, craignant de ne pas parler assez bien le
franais, et dans le cas o il aurait mal compris quelque terme de ma
proposition, il va chercher sa femme. Madame la marchale, dont l'ge
est presque aussi respectable que celui de son mari, mais dont les
traits expriment moins de bienveillance, arrive, me regarde, m'coute,
et coupe court  la discussion en me disant en franais trs-rapide,
trs-clair et trs-net:

--Nous ne pouvons ni ne voulons contrevenir aux rglements de
l'assemble. Si nous vous prtons la salle, vous jouerez un solo
instrumental  notre prochaine runion. Si vous ne voulez pas le jouer,
on ne vous la prtera pas.

--Mon Dieu, madame la marchale, j'ai possd autrefois un assez joli
talent sur le flageolet, sur la flte et sur la guitare; choisissez
celui de ces trois instruments sur lequel j'aurai  me faire entendre.
Mais, comme il y a prs de vingt-cinq ans que je n'ai touch ni l'un, ni
les autres, je dois vous prvenir que j'en jouerai fort mal. Et, tenez,
si vous vouliez vous contenter d'un solo de tambour, je m'en tirerais
mieux trs-probablement.

Heureusement, un officier suprieur tait entr dans le salon pendant
cette scne; bientt mis au fait de la difficult, il me prit  part et
me dit:

--N'insistez pas, monsieur Berlioz, la discussion deviendrait un peu
dsagrable pour notre digne marchal. Veuillez m'envoyer demain votre
demande par crit et tout s'arrangera, j'en fais mon affaire.

Je suivis ce conseil, et, grce  l'obligeant colonel, on fit _pour
cette fois seulement_ une infraction au rglement; mon concert put avoir
lieu, et je ne fus oblig de jouer  la runion des nobles ni de la
flte, ni du tambour. Ils l'ont parbleu chappe belle, car plutt que
de repasser le Volga sans donner mon concert, j'tais dcid  jouer du
galoubet s'il l'et fallu. Il ne rsulta pas moins pour moi du singulier
rglement du club de la noblesse moscovite, rglement dont je n'avais
malheureusement pas entendu parler  Saint-Ptersbourg, une perte
d'argent assez importante; car, aprs ce concert, annonc comme _le
seul_ que je me proposais de donner, un grand nombre d'amateurs
sautrent sur l'estrade de l'orchestre en criant: Encore un! encore un!
vous ne pouvez pas partir ainsi! Or, si j'en eusse donn un second, il
m'et rapport peut-tre plus que le prcdent. Mais je n'avais point de
salle; en m'accordant celle de l'assemble des nobles la clause tait
formelle, on n'avait fait exception aux usages que pour une fois, en
faveur de mon ignorance du rglement, et  condition que je n'y
reviendrais pas. Aussi un compositeur!... un homme qui ne joue de
rien!... un bon  rien!... Et pourtant, dans d'autres parties de la
socit, dans la classe moyenne surtout, que d'individus plus ou moins
mal dous, dont cette carrire ardue, presque impraticable, est le rve
le plus cher!

Si la persistance de la vocation musicale dans certaines familles
d'artistes s'explique tout naturellement par l'influence de l'ducation
et de l'exemple, par les facilits que trouvent les enfants  parcourir
une route dj trace par leurs parents, et mme par des dispositions
naturelles, qui se transmettent aussi quelquefois, comme les traits du
visage, de gnration en gnration, on ne sait, en revanche, comment
expliquer les singulires fantaisies qui tombent de la lune dans la tte
d'une foule de jeunes gens.

Sans parler de ces amateurs qui s'obstinent  prendre,  un prix
exorbitant, des leons inutiles, pour vaincre une organisation barbare
sur laquelle la patience et le talent des plus savants matres ne
peuvent rien; ni de ces songe-creux persuads que l'on peut apprendre la
musique par le raisonnement seul, comme on apprend les mathmatiques;
sans tenir compte non plus de ces dignes pres qui ont l'ide de faire
leur fils _colonel_ ou grand _compositeur_, on rencontre de bien tristes
exemples de mlomanie chez des tres que tout semblait devoir garantir
des atteintes de cette maladie mentale.

Je n'en veux citer que deux qu'il m'a t donn d'observer; c'taient,
je le crains, des cas de mlomanie incurables. L'un de ces malades est
Franais, l'autre est Russe.

J'tais seul un jour  Paris et fort proccup, quand le premier vint
frapper  la porte de mon cabinet. Je fis entrer. Un jeune homme de
dix-huit ans s'avana tout essouffl et doublement mu de l'ide qu'il
couvait et d'une course violente.

--Monsieur, lui dis-je, donnez-vous la peine de vous asseoir.

--Ce n'est rien... je suis un peu... Je viens... (puis, partant comme un
coup de pistolet): Monsieur, j'ai fait un hritage!

--Un hritage? je vous en flicite.

--Oui, j'ai fait un hritage, et je viens vous demander si je ferais
bien de l'employer  me faire compositeur?

--(J'ouvre des yeux...) Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Mon
Dieu! monsieur, vous me supposez une perspicacit extraordinaire; les
pronostics bass sur des oeuvres mme assez importantes sont souvent bien
trompeurs. Cependant, si vous m'avez apport quelque partition...

--Non, je n'ai pas apport de partition; mais je travaillerai bien, vous
verrez, j'ai tant de got pour la musique!

--Vous avez dj crit quelque chose, sans doute, un fragment de
symphonie, une ouverture, une cantate?...

--Une ouverture?... n... n... non; je n'ai pas fait de cantate non plus.

--Eh bien! avez-vous essay d'crire un quatuor?

--Ah! monsieur! un quatuor!...

--Diable! ne faites pas fi du quatuor, c'est peut-tre de tous les
genres de musique le plus difficile  bien traiter, et le nombre des
matres qui y ont russi est singulirement restreint. Mais, sans
chercher si haut, avez-vous  me montrer une simple romance, une
valse?...

--(D'un air presque offens): Oh! une romance!... non, non, je ne fais
pas de ces choses-l.

--Alors, vous n'avez rien fait?

--Non; mais je travaillerai tant...

--Au moins vous avez termin vos tudes d'harmonie et de contre-point,
vous connaissez l'tendue des voix et des instruments?...

--Quant  cela... quant  cela... non, je ne sais pas l'harmonie, ni le
contre-point, ni l'instrumentation, mais vous verrez...

--Pardonnez-moi, monsieur, vous avez dix-huit ou dix-neuf ans, et il est
bien tard pour commencer avec fruit de pareilles tudes. Enfin, je
suppose que vous savez lire  premire vue la musique, que vous pourriez
l'crire sous la dicte?

--Que je sais le solfge? Ah! par exemple... Eh bien... non, je ne
connais mme pas les notes, je ne sais rien du tout; mais j'ai tant de
got pour la musique, j'aimerais tant  tre compositeur! Si vous
vouliez me donner des leons, je viendrais chez vous deux fois par jour,
je travaillerais la nuit.

Aprs un assez long silence employ  matriser mon envie de rire, je
fis  mon jeune compositeur un tableau exact et fort peu encourageant
des difficults qu'il aurait  surmonter pour arriver au talent le plus
mdiocre, c'est--dire pour parvenir  crire de dtestable musique; je
n'oubliai point l'numration des obstacles qui l'attendaient lors mme
qu'il serait devenu un compositeur d'un ordre trs-lev. Rien n'y fit,
il m'couta d'un air mcontent et impatient, et se retira avec
l'intention vidente de chercher un autre matre pour lui offrir sa
vocation et... son hritage. Dieu veuille qu'il ne l'ait pas trouv!

L'autre exemple de mlomanie que j'ai  citer, n'est point ridicule, au
contraire. Je venais de donner  Moscou le concert dont j'ai parl tout
 l'heure, quand on me remit une lettre crite en excellent franais,
dans laquelle un inconnu me demandait une entrevue. Je m'empressai d'en
fixer le jour et l'heure. Cette fois mon inconnu n'avait pas fait
d'hritage, loin de l. C'tait un grand jeune Russe de vingt-deux ans
au moins, d'une figure remarquable, un peu trange, s'exprimant en
termes choisis et avec cette ardeur fivreuse et concentre qui dcle
les enthousiastes. Ds ses premires paroles, je me sentis vivement
intress.

--Monsieur, me dit-il, j'ai une passion immense pour la musique. Je
l'ai apprise tout seul, mais fort incompltement, ainsi que vous pouvez
le penser. Moscou ne m'offre pas beaucoup de ressources pour mes tudes,
et je ne suis pas assez riche pour voyager. Mes parents ont inutilement
tent de me dtourner de cette voie. Maintenant, un de nos grands
seigneurs moscovites veut bien me venir en aide. Il a dclar  mon pre
que si un musicien en qui l'on puisse avoir confiance me reconnaissait
des dispositions relles pour l'art musical, il se chargerait de tous
les frais de mon ducation et m'enverrait la complter en Allemagne et
en France auprs des meilleurs matres. Je viens donc vous prier
d'examiner mes essais, et de m'crire ensuite franchement l'opinion
qu'ils vous auront donne de mes facults. En tous cas, je vous devrai
une reconnaissance ternelle. Mais, si cette opinion m'est favorable,
vous me rendrez la vie; car, je me meurs, monsieur; la contrainte qu'on
me fait subir me tue. Je me sens des ailes et ne puis les ouvrir. C'est
un supplice que vous devez concevoir.

--Oh! certes, monsieur, je devine ce que vous souffrez, et toutes mes
sympathies vous sont acquises. Disposez de moi.

--Mille remercments. Je vous apporterai demain les ouvrages que je
dsire vous soumettre.

L-dessus il s'loigna les yeux enflamms et brillants d'une joie
extatique.

Le lendemain il revint tout autre. Son regard tait triste, teint, et
les symptmes du dcouragement se lisaient sur son ple visage.

--Je ne vous apporte rien, me dit-il; j'ai pass la nuit  examiner mes
manuscrits, aucun ne me semble digne de vous tre montr, et franchement
aucun non plus ne reprsente ce dont je suis capable. Je vais me mettre
 l'oeuvre pour vous offrir quelque chose de mieux!

--Malheureusement, repris-je, il me faut retourner aprs demain 
Saint-Ptersbourg.

--N'importe, je vous enverrai mon nouveau travail. Ah! monsieur, si vous
saviez de quel feu j'ai l'me brle!... de quelle voix l'inspiration
m'appelle parfois!... Alors, je ne puis tenir dans la ville; quelque
froid qu'il fasse, je sors, je vais au loin dans les bois, et l, seul,
en prsence de la nature, j'entends tout un monde de merveilles
harmoniques se mouvoir et retentir; et les larmes me gagnent, et je
pousse des cris, je tombe dans des extases qui me donnent un avant-got
du ciel... On me traite de fou... mais je ne le suis pas, croyez-le
bien, je vous le prouverai.

Je renouvelai au jeune enthousiaste l'assurance de l'intrt qu'il
m'inspirait et de mon dsir de lui tre utile. Mon Dieu, me disais-je
aprs l'avoir quitt, ne voil-t-il pas des symptmes d'une organisation
exceptionnelle?... C'est peut-tre un homme de gnie!... Ce serait un
crime de ne pas l'aider; certes, je me dvouerai  lui corps et me s'il
le faut; qu'il me donne seulement le moindre point d'appui.

Hlas! j'attendis en vain plusieurs semaines  Saint-Ptersbourg, et il
ne me parvint enfin qu'une lettre dans laquelle le jeune Russe
s'excusait de nouveau de ne point m'envoyer de musique. Mais  son grand
dsespoir, crivait-il, et malgr tous ses efforts, l'inspiration lui
avait fait compltement dfaut.

Qu'est-ce que cette froide et modeste apprciation de ses propres
oeuvres?... cette impuissance avoue d'un homme qui se croit d'ailleurs
inspir et puissant? Quel est l'idal qu'il cherche  atteindre?
qu'a-t-il dj fait pour en approcher? Qu'y a-t-il enfin dans cette me
trouble?... Dieu le sait. Mais aussi qu'y a-t-il de commun entre ces
aspirations ardentes vers la musique, plus ou moins bien justifies et
expliques par le temps, et le calcul mesquin et la prosaque ambition
qui poussent tant de jeunes gens dans les classes des conservatoires
pour y embrasser la profession musicale, comme on apprend le mtier du
tailleur ou du bottier?... Les mlomanes au moins, si voisins qu'ils
soient de la folie, ne nuisent  personne, et leur manie, quand elle
n'est pas risible, est touchante et potique; tandis que les
artisans-musiciens font un tort essentiel  l'art et aux artistes,
donnent lieu  de longues et fcheuses erreurs, et, par leur nombre
autant que par le peu d'lvation de leurs instincts, peuvent corrompre
le got de toute une nation. Le peuple le plus musical n'est pas celui
chez qui l'on compte le plus de musiciens mdiocres, mais bien celui qui
a vu natre le plus de grands matres et dont le sentiment de la beaut
musicale est le plus dvelopp.

Malgr tout ce que la ville  demi asiatique de Moscou offre de curieux
et d'intressant sous le rapport architectural, je l'ai peu tudie
pendant les trois semaines que j'y ai passes. Les prparatifs de mon
concert m'absorbaient compltement. Grce au dgel qui svissait alors
dans toute sa douceur, elle tait d'ailleurs peu visitable. Les rues
n'offraient que des cloaques d'eau et de neige fondante, d'o les
traneaux avaient peine  se tirer. Je n'ai mme vu le Kremlin qu'
l'extrieur. Je me suis born  compter les grains du collier de canons
qui l'entoure... tristes trophes recueillis sur la trace de notre arme
mourante... Il y en a de toutes sortes, de tous calibres, et de toutes
les nations. Des inscriptions _en langue franaise_ (atroce ironie!)
dsignent mme ceux de nos rgiments ou ceux des allis de la France
auxquels ont appartenu les pices de cette funbre collection. L'une de
ces pices a reu une singulire blessure; elle porte sur la lvre
l'empreinte d'un boulet russe, qui, aprs l'avoir frappe  la gueule,
est entr dans le tube, en en labourant l'intrieur. Si la pice tait
charge au moment de l'accident, je laisse  penser l'tonnement de la
gargousse qu'elle contenait, en recevant un si rude coup de refouloir...
elle a d croire, l'orgueilleuse, que, reprenant son ancien mtier
d'artilleur, l'empereur Napolon en personne chargeait.

J'ai entendu  Moscou une reprsentation de l'opra de Glinka: _La vie
pour le Czar_.

L'immense thtre tait vide (est-il jamais plein?... j'en doute) et la
scne reprsentait presque constamment des bois de sapins pleins de
neige, des steppes couverts de neige, des hommes blancs de neige. Je
grelotte encore en y pensant. Il y a de fort lgantes et de fort
originales mlodies dans cet ouvrage, mais je dus presque les deviner,
tant l'excution en tait imparfaite. Au reste, il parat que les tudes
se font d'une trange manire dans ce thtre, malgr le zle et le
savoir musical de son directeur, M. Verstowski. Je m'en aperus quand il
fut question de rpter les choeurs des deux premiers actes de _Faust_
qui figuraient dans mon programme.

M'tant rendu dans un salon, o se faisaient d'ordinaire les tudes
chorales, j'y trouvai une soixantaine d'hommes et de femmes groups
debout en silence, mais sans matre de chant, sans accompagnateur, et
mme sans piano.

--Eh bien, o est le piano? dis-je, o est le pianiste?

--On ne s'en sert pas ici pour apprendre les choeurs, me rpondit-on. On
tudie sans accompagnement,  volont.

--Diable! quels musiciens! vos choristes sont donc les premiers lecteurs
du monde?

--Oh, non! certes, mais c'est l'usage, et on fait comme on peut.

--Ah a! c'est une plaisanterie!... Veuillez faire apporter un piano,
j'y tiens; on me passera cette exigence, je suis tranger. Nous
trouverons bien ensuite un accompagnateur; au besoin, je saurai mme
frapper quelques accords pour guider et soutenir les voix, et ce sera
toujours mieux que rien. Au grand tonnement des choristes, le piano
arriva. M. Genista, excellent professeur allemand qui, par hasard se
trouvait l, ayant bien voulu accepter la tche d'accompagnateur, nous
parvnmes  dchiffrer les choeurs de _Faust_, qui, au bout de quelques
sances semblables, furent appris tant bien que mal. Ma foi, s'il est
vrai que ces choristes parviennent ainsi seuls,  force de ttonnements,
d'nonnements, de temps et de rsignation,  savoir des opras entiers,
il faut supposer les Russes dous de facults particulires, dont les
autres peuples ne souponnent pas l'existence. Ils chantrent encore en
allemand, comme avaient fait leurs confrres de Saint-Ptersbourg. Mais
les soli de Faust et de Mphistophls dont MM. Lonoff et Slavik (deux
chanteurs russes) avaient eu la bont de se charger, furent chants l'un
et l'autre en franais... du nord. C'tait un progrs, les deux hros du
drame dialoguaient au moins dans le mme idiome. M. Grassi, violoniste
sarde tabli en Russie, me fut, ainsi que M. Marcou dont j'ai parl,
d'un grand secours pour l'organisation de ce concert, et Max Bohrer, le
clbre violoncelliste, arriv  Moscou en mme temps que moi, s'offrit
cordialement  jouer dans mon orchestre. Gracieuset prcieuse, vu le
petit nombre de violoncellistes dont je disposais, et la valeur d'un
pareil excutant; simplicit d'artiste dont les virtuoses n'ont garde en
gnral de se rendre coupables en pareil cas.

J'eus maille  partir avec la censure,  propos du programme de mon
concert et de ce couplet de la chanson latine des tudiants dans
_Faust_:

_Nobis subridente lun, per urbem qurentes puellas eamus, uteras
fortunati Csares dicamus: Veni, vidi, vici._

(_Pendant que la lune nous sourit, allons par la ville, cherchant les
jeunes filles, pour que demain, heureux Csars, nous disions: Je suis
venu, j'ai vu, j'ai vaincu_[116].)

M. le censeur dclara ne pouvoir autoriser l'impression d'une chanson
aussi scandaleuse. J'eus beau lui dire que le livret entier de _Faust_
avait t censur  Saint-Ptersbourg et lui en prsenter un exemplaire
revtu de l'approbation officielle, il me rpondit avec humeur: M. le
censeur de Saint-Ptersbourg fait ce qui lui convient, et je ne suis pas
tenu de l'imiter. Le passage en question est immoral, il doit tre
supprim. Et il le fut... dans le livret. Je n'allais pas, on peut le
croire, couper un membre  ma partition pour faire oeuvre pudibonde,
c'et t l une vraie immoralit. On chanta donc nanmoins au concert
le couplet prohib, mais de telle sorte que personne ne le comprit.

Et voil pourquoi la population de Moscou est demeure la plus morale de
l'univers, et comment la nuit, malgr tous les sourires de la lune, les
tudiants ne courent pas la ville, cherchant les jeunes filles... en
hiver.

Il y a  Moscou plusieurs amateurs de musique distingus et des
professeurs d'un remarquable talent; parmi lesquels,  ct de ceux que
j'ai dj nomms, je citerai M. Graziani, fils an de l'un des
meilleurs de notre ancien Opra italien de Paris.

Dans une magnifique institution de jeunes demoiselles, places
directement sous le patronage de l'Impratrice, les lves reoivent
comme complment de leur ducation, une instruction musicale solide et
mme un peu grave. Trois des meilleures pianistes, m'y firent entendre
un vieux triple concerto en _r mineur_ pour le clavecin, de ***, ce qui
est fort grave, on en conviendra. Et pourtant leur matre, M. Reinhart,
est un homme aimable, spirituel et bon musicien. Je suis mme persuad
qu'en faisant excuter ce morceau par ses lves, il n'avait pas
l'intention de m'tre dsagrable.

Il y avait aussi  Moscou,  cette poque, un charmant petit prodige, le
fils de madame la princesse Olga Dolgorouki, g de dix ans, qui
m'effraya par la passion intelligente avec laquelle il chantait des
scnes dramatiques des grands matres et des romances de sa composition.

Combl des politesses de plusieurs familles moscovites et d'une famille
franaise tablie  Moscou, je dus, aussitt aprs le concert, repartir
pour la capitale de l'empire. J'y tais attendu pour diriger les tudes
de ma symphonie de _Romo et Juliette_ que M. Gudonoff m'avait promis
de faire splendidement excuter au grand thtre.




LVI

Retour  Saint-Ptersbourg.--Deux excutions de _Romo et
Juliette_ au grand thtre.--Romo dans son cabriolet.--Ernst.--Nature
de son talent.--L'action rtroactive de la
musique.


En arrivant sur les bords du Volga, je vis pour la premire fois la
dbcle d'un fleuve de Russie au dgel. Il fallut rester cinq heures sur
la rive gauche  attendre que la masse des glaces ft moins compacte; et
quand enfin la traverse fut tente dans une barque qu'on faisait exprs
osciller de droite  gauche et de gauche  droite pour faciliter son
passage au travers des blocs, le mouvement lent mais irrsistible des
glaons, la petite crpitation mystrieuse qu'ils produisaient en
flottant, la charge excessive du bateau encombr de malles, l'air
inquiet et les cris de nos conducteurs me charmrent, je l'avoue,
trs-mdiocrement, et je respirai avec un vritable plaisir en mettant
pied  terre sur l'autre rive.

Le soleil se montrait dj sans trop de rserve, mais malgr sa pleur,
dans les villages que la malle traversait, je vis plusieurs fois des
enfants nus en chemise, jouer et se rouler sur des monceaux de neige,
comme font les ntres en t sur les meules de foin. Les Russes ont
l'enfer au corps.

Aussitt de retour  Saint-Ptersbourg, je commenai, au grand thtre,
les rptitions chorales de _Romo et Juliette_. Quand le projet de
monter cet ouvrage eut t accueilli par M. Gudonoff:

--Combien de rptitions me donnerez-vous? dis-je  Son Excellence.

--Combien? parbleu! autant que vous en voudrez. On rptera chaque jour,
et quand vous viendrez me dire: tout va bien! on annoncera le concert,
mais pas avant.

-- la bonne heure, nous prenons les grands moyens, cela va marcher.
Dans le fait, je l'ai dj dit, cette symphonie ne peut tre rendue,
mme passablement, si l'on n'en fait pas une tude rgulire et suivie,
comme d'un opra qui doit tre chant par coeur. Et voil pourquoi elle a
t rarement excute avec autant d'aplomb, de verve et de grandeur qu'
Saint-Ptersbourg.

J'avais un choeur d'hommes colossal, et, pour les soprani et contralti,
soixante jeunes femmes doues de voix fraches et sonores, assez bonnes
musiciennes, qu'on avait prises dans le choeur de l'Opra italien, de
l'Opra allemand et dans l'cole des thtres, espce de conservatoire
o l'on enseigne aux lves la musique, le franais, et les _habitudes_
dramatiques.

Les _Capulets_ rptaient d'un ct, les _Montaigus_ de l'autre, et le
_Prologue_ tait tudi dans un troisime local. Quand enfin chaque
choriste sut presque par coeur sa partie, je runis les trois choeurs, et
l'ensemble de cette masse de voix dans le grand finale ft on ne peut
plus satisfaisant. J'avais en outre Versing pour le rle du pre
Laurence, Madame Walcker pour les strophes du contralto dans le prologue
et Holland (un spirituel acteur qui _dit_ le dbit musical avec une
rare intelligence) pour le scherzetto de la _Fe Mab_. C'tait
imprialement organis; l'excution devait tre, et elle fut
merveilleuse. Je me la rappelle comme une des grandes joies de ma vie.
De plus j'tais si bien dispos ce jour-l, qu'en dirigeant j'eus le
bonheur de ne pas faire une faute, ce qui m'arrivait alors rarement. Le
grand thtre tait plein; les uniformes, les paulettes, les casques,
les diamants tincelaient, ruisselaient de toutes parts. On me rappela
je ne sais combien de fois. Mais je ne faisais pas grande attention, je
l'avoue, au public, ce jour-l; et l'impression de ce divin pome
shakespearien que je me chantais  moi-mme, fut telle qu'aprs le
finale je courus tout frmissant me rfugier dans une chambre du
thtre, o quelques instants aprs Ernst me trouva pleurant  flots:
Ah! me dit-il, les nerfs! je connais cela! Et s'approchant de moi, il
me soutint la tte, et me laissa pleurer comme une fille hystrique,
pendant un grand quart d'heure. Figurez-vous un bourgeois de la rue
Saint-Denis,  Paris, et un directeur de l'Opra (de Paris toujours)
tmoins d'une crise pareille. Tchez de deviner ce qu'ils comprendront 
cet orage d't clatant avec ses torrents et ses feux lectriques dans
le coeur de l'artiste;  tous ces vagues souvenirs de jeunesse, de
premires amours, de ciel bleu d'Italie, refleurissant dans son me sous
les ardents rayons du gnie de Shakespeare;  cette apparition de la
Juliette toujours rve, toujours cherche, et jamais obtenue;  cette
rvlation de l'infini dans l'amour et dans la douleur;  cette joie
enfin d'avoir veill dans le monde mlodique quelques lointains chos
des voix de ce ciel de la posie..... puis mesurez la rondeur de leurs
yeux et l'bahissement de leur bouche... si vous pouvez!... Seulement le
premier bourgeois dira: Ce monsieur est malade, je vais lui envoyer un
verre d'eau sucre. Et le second: Il se manire, je vais le
recommander au _Charivari_...

Pour tout dire, malgr l'accueil chaleureux que fit le public  ma
grande symphonie, je crois qu'en somme l'ampleur de ses formes et la
solennit triste des scnes finales surtout, le fatigurent un peu, et
qu'il prfra de beaucoup _Faust_  _Romo et Juliette_. J'en eus la
preuve quand nous emes annonc la seconde excution. Le caissier du
thtre fort satisfait du rsultat de la premire soire, m'avoua ses
craintes pour la seconde si je ne donnais, en outre de _Romo_, au moins
deux scnes de _Faust_. Et je dus suivre son conseil.

Parmi les auditeurs de cette deuxime excution, se trouvait, m'a-t-on
dit, une dame habitue du Thtre-Italien, qui s'ennuya avec un courage
exemplaire. Elle ne pouvait souffrir qu'on la suppost incapable de se
plaire  l'audition d'une musique pareille. En sortant de sa loge, toute
fire d'y tre reste jusqu' la fin du concert: C'est une oeuvre
trs-srieuse, il est vrai, dit-elle, mais parfaitement intelligible. Et
dans ce grand effet instrumental de l'introduction, j'ai tout de suite
compris qu'on entendait _Romo arrivant dans son cabriolet_!!!...

La moins heureuse de mes partitions  Saint-Ptersbourg fut l'ouverture
du _Carnaval romain_. Elle passa presque inaperue le soir de mon
premier concert; et le comte Michel Wielhorski (un excellent musicien
pourtant), m'ayant avou qu'il n'y comprenait rien, je ne la redonnai
plus. On dirait cela  un Viennois qu'il aurait peine  le croire; mais,
comme les drames et les livres, comme les roses et les chardons, les
partitions ont leur destin.

J'oubliais de dire qu' une reprsentation au bnfice de Versing, au
grand thtre, je dirigeais aussi l'excution de ma _Symphonie
fantastique_, et qu' cette occasion, Damcke, l'habile compositeur,
pianiste, chef-d'orchestre et critique, eut l'incroyable complaisance de
venir, comme un simple timbalier, sonner sur le piano les deux notes
graves (_ut-sol_) qui reprsentent le glas funbre dans le finale de cet
ouvrage.

De toutes mes compositions, l'ouverture du _Carnaval romain_ a t
longtemps la plus populaire en Autriche, on la jouait partout. Je me
souviens que pendant mon sjour  Vienne, elle causa divers incidents
qui mritent d'tre raconts. L'diteur de musique Haslinger donnait une
soire musicale, dans laquelle, entre autres choses, on devait excuter
cette ouverture arrange pour deux pianos  quatre mains et un
phisharmonica.

Quand le tour de ce morceau fut venu dans le concert, je me trouvais
auprs d'une porte donnant dans le salon o taient les cinq excutants.
Ils commencent le premier allegro dans un mouvement beaucoup trop lent.
L'andante va tant bien que mal. Mais au moment o ils reprennent
l'allgro d'une faon plus tranante encore que la premire fois, le
sang me monte  la tte, je deviens rouge, cramoisi, et incapable de
contenir mon impatience je leur crie: Mais ce n'est pas le carnaval,
c'est le carme, c'est le vendredi saint de Rome que vous jouez l! Je
laisse  penser l'hilarit que cette exclamation excita dans
l'auditoire. On ne put rtablir le silence, et l'ouverture s'acheva au
milieu des rires et des conversations de l'assemble, toujours
tranquillement et sans que rien parvnt  troubler la paisible allure de
mes cinq interprtes.

Quelques jours aprs, Dreyschock donnant un concert dans la salle du
Conservatoire, me pria de diriger l'excution de cette mme ouverture
qui figurait dans son programme.

Je veux vous faire oublier, me dit-il, le _Carme_ de la soire
d'Haslinger. Il avait engag tout l'orchestre de Koerntnerthor. Nous ne
fmes qu'une rptition. Au moment de la commencer, un des premiers
violons qui parlait franais me dit  l'oreille: Vous allez voir la
diffrence qu'il y a entre nous et ces petits drles du thtre an der
Wien (le thtre de Pockorny o je donnais mes concerts). Certes, il
avait raison. Jamais on n'a excut cette ouverture avec plus de feu, de
prcision, de brio, de turbulence bien rgle. Et quelle sonorit
orchestrale! Quelle _harmonie_ harmonieuse! Ce plonasme apparent peut
seul rendre mon ide. Aussi le soir du concert, elle clata comme une
poigne de serpenteaux dans un feu d'artifice. Le public la fit
recommencer avec des cris, des trpignements qu'on n'entend qu' Vienne.
Dreyschock, dont cet enthousiasme intempestif drangeait le succs
personnel, dchirait ses gants de fureur et disait navement: Si jamais
on me rattrape  faire jouer _des ouvertures_ dans mes concerts!... Il
me regardait d'un air courrouc, comme si j'eusse t coupable  son
gard d'un indigne procd. Cette mauvaise humeur comique, je dois le
dire bien vite, fut de courte dure, et ne l'empcha point, quelques
semaines aprs, de se montrer  Prague plein de cordialit  mon gard.

J'ai parl d'Ernst tout  l'heure. Il tait en effet arriv 
Saint-Ptersbourg le mme jour que moi. Nous nous rencontrmes en Russie
par hasard, comme nous nous tions dj trouvs ensemble auparavant 
Bruxelles,  Vienne,  Paris; et comme nous nous sommes depuis lors
rencontrs de nouveau en d'autres endroits de l'Europe o les divers
incidents ou accidents de notre vie d'artiste semblent avoir nou les
liens que la sympathie avait dj tablis entre nous. J'prouve pour lui
la plus vive et la plus affectueuse admiration. C'est un si excellent
coeur, un si digne ami, un si grand artiste!

On a compar Ernst  Chopin. Sous quelques rapports, cette comparaison a
de la justesse; sous beaucoup d'autres et des plus importants, elle en
manque tout  fait. tudis du point de vue purement musical, ces deux
artistes diffrent l'un de l'autre essentiellement. Chopin supportait
mal le frein de la mesure; il a pouss beaucoup trop loin, selon moi,
l'indpendance rhythmique. Ernst, tout en prenant avec la mesure les
liberts raisonnables que l'art admet, et que l'expression passionne
exige souvent, reste un musicien priodique, cadenc, et d'une sret
d'allures imperturbable au milieu de ses caprices les plus oss. Chopin
ne _pouvait_ pas jouer rgulirement; Ernst peut, s'il le veut, sortir
pour un instant de la rgularit, pour en mieux faire sentir la
puissance quand il y rentre. Il faut l'entendre dans les quatuors de
Beethoven pour l'apprcier sous ce rapport.

Dans les compositions de Chopin, tout l'intrt est concentr sur la
partie de piano; l'orchestre de ses concertos n'est rien qu'un froid et
presque inutile accompagnement; les oeuvres d'Ernst se distinguent
surtout par les qualits contraires. Les morceaux qu'il a crits pour
son instrument avec orchestre, sont videmment de ceux qui runissent
les qualits rputes autrefois inconciliables, d'un brillant mcanisme
et d'un intrt symphonique soutenu. Faire rgner l'instrument solo sans
exiger l'abdication de l'orchestre, telle tait la proposition que
Beethoven rsolut victorieusement le premier. Encore Beethoven,
peut-tre, fit-il trop dominer l'orchestre au dtriment du solo, tandis
que la balance me semble en quilibre dans le systme adopt par Ernst,
Vieuxtemps, Liszt et quelques autres.

J'insiste donc l-dessus. Ernst, le plus charmant humoriste que je
connaisse, grand musicien autant que grand violoniste, est un artiste
complet chez qui les facults expressives dominent, mais auquel les
qualits vitales de l'art musical proprement dit ne font jamais dfaut.
Il est dou de cette rare organisation qui permet  l'artiste de
concevoir fortement et d'excuter sans ttonnements ce qu'il conoit; il
cherche le progrs, et use de toutes les provisions de l'art. Il rcite
sur le violon de beaux pomes en langue musicale, et cette langue, il la
possde compltement. Chopin d'ailleurs, tait uniquement le virtuose
des salons lgants, des runions intimes. Ernst ne redoute point les
thtres, les vastes salles, le grand public, la foule; il les aime, au
contraire, et, comme Liszt, il ne parat jamais plus puissant que quand
il a deux mille auditeurs  dompter. Ses concerts au thtre de
Saint-Ptersbourg me l'eussent prouv, si je n'en avais pas eu dj la
certitude. Il fallait l'entendre, quand, aprs avoir excut dans son
grand style ses oeuvres si passionnes, et si magistralement conues, il
venait, cras d'applaudissements, prendre cong de son auditoire, en
lui jouant les variations sur l'air du _Carnaval de Venise_, qu'il a os
crire aprs celles de Paganini et sans les imiter. Dans cette fantaisie
de haut got, les caprices de l'inventeur se mlent d'une faon si
adroite et si rapide aux excentricits d'un prodigieux mcanisme, qu'on
finit par ne plus s'tonner de rien et se laisser bercer par le monotone
accompagnement de l'air vnitien, comme si du violon solo ne
ruisselaient pas en mme temps les cascades mlodiques les plus
diversement colores, aux bonds les plus divertissants et les plus
imprvus. Dans cette curieuse exhibition de tours de force constamment
mlodieux et excuts avec une facilit qui simule la gaucherie et la
ngligence, Ernst blouit toujours et fascine le public. Il joue aux
osselets avec des diamants. Si le conseiller Crespel, le fantastique
possesseur du violon de Cremone, et pu assister  ces bats incroyables
de l'esprit musical, il est  croire que le peu de raison qui restait au
pauvre homme, n'et pas tard  disparatre et qu'il et moins souffert
de la mort d'Antonia.

Ces variations que j'ai souvent entendu jouer par Ernst depuis cette
poque, et dernirement encore  Baden, m'impressionnent maintenant
d'une faon singulire. Ds que le thme vnitien apparat sous le
magique archet, il est minuit pour moi, je me retrouve 
Saint-Ptersbourg dans une vaste salle illumine  jour, je ressens
cette trange et douce fatigue nerveuse qu'on prouve  la fin des
splendides soires musicales; il y a des rumeurs enthousiastes dans
l'air, des reflets de sourires; je tombe dans une mlancolie romanesque
 laquelle il m'est impossible, il me serait mme douloureux de
rsister.

* * *

Aucun autre art que la musique ne jouit de cette puissance rtroactive,
aucun, pas mme l'art de Shakespeare, ne saurait en l'voquant potiser
ainsi le pass. Car seule la musique parle  la fois  l'imagination, 
l'esprit, au coeur et _aux sens_, et de la raction des sens sur l'esprit
et le coeur, et rciproquement, naissent des phnomnes sensibles aux
tres dous d'une organisation spciale, que _les autres_ (les barbares)
ne connatront jamais.




SUITE DU VOYAGE EN RUSSIE

Mon retour.--Riga.--Berlin.--L'excution de _Faust_.--Un
dner  Sans-Souci.--Le roi de Prusse.


Le grand carme tait fini; rien ne me retenait plus a
Saint-Ptersbourg, et je me dcidai, avec de trs-vifs regrets, il faut
le dire,  quitter cette brillante capitale dont la charmante
hospitalit m'a t si prcieuse. En passant  Riga, j'eus l'ide
singulire d'y donner un concert. La recette en couvrit  peine les
frais; mais il me procura la connaissance de plusieurs artistes et
amateurs distingus; celle, entre autres, du matre de chapelle
Schrameck, de M. Martinson et du directeur de la poste. Ce dernier
s'tait montr trs-peu partisan de mon projet de concert: Notre petite
ville ne ressemble gure  Saint-Ptersbourg, me dit-il; nous sommes des
commerants; tout le monde y est occup en ce moment de la vente du bl;
vous n'aurez pour auditoire qu'une centaine de dames tout au plus, et
pas un homme. Il se trompait: j'eus cent trente-deux dames et sept
hommes. Je crois mme qu'en somme, il me resta trois roubles d'argent
(12 francs) de bnfice. Ce mme directeur de la poste me prtendait
dpourvu du physique de mon emploi: Vous ne paraissez pas mchant,
monsieur, disait-il, et d'aprs vos feuilletons, que je lis assidment,
je m'attendais  vous trouver une tout autre physionomie; car, le diable
m'emporte! vous n'crivez pas avec une plume, mais avec un poignard. En
tout cas, la pointe de mon poignard n'est pas empoisonne et les
_Prcious villain_[117] dont on m'attribue si volontiers l'gorgement,
se portent  merveille. J'eus en outre,  Riga, une bonne fortune, 
laquelle j'tais loin de m'attendre; l'excellent acteur allemand
Beaumeister y tait en reprsentations, et je lui vis jouer... _Hamlet_!

Une lettre de M. le comte de Roedern m'tait parvenue  Moscou cinq
semaines auparavant, m'exprimant le dsir du roi de Prusse de connatre
ma lgende de _Faust_, et m'engageant a m'arrter  Berlin,  mon
retour, pour la lui faire entendre. Le roi mettait  ma disposition le
thtre de l'Opra et toutes ses ressources, en m'assurant la moiti de
la recette brute. Je ne pouvais qu'tre fort sensible a cette
gracieuset royale. Je restai donc  Berlin une dizaine de jours pour y
organiser l'excution de _Faust_. Elle fut admirable de la part de
l'orchestre et des choeurs, mais trs-faible sous d'autres rapports. Le
tnor, charg du rle de Faust, et le soprano, cras par celui de
Marguerite, me firent le plus grand tort. On siffla la ballade du roi de
Thul (applaudie partout ailleurs depuis lors), mais je ne pus savoir si
ces manifestations s'adressaient  l'auteur ou  la cantatrice, ou 
tous les deux ensemble. Cette dernire supposition est la plus
vraisemblable. Le parterre tait rempli de gens malveillants, indignes,
m'a-t-on dit, qu'un Franais et eu l'insolence de mettre en musique une
paraphrase du chef-d'oeuvre national allemand, et de partisans du prince
de Ratziville, lequel, avec l'aide d'un assez bon nombre de vritables
compositeurs, a mis en musique les scnes de _Faust_ destines au
chant. Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi burlesquement farouche que
l'intolrance de certains idoltres de la nationalit allemande... En
outre, j'avais contre moi, cette fois-l, une partie de l'orchestre de
l'Opra, dont mes lettres sur Berlin, traduites en allemand par M.
Gathy, et publies  Hambourg, quelques annes auparavant, m'avaient
alin les bonnes grces. Ces lettres, reproduites dans les prsents
mmoires, ne contiennent pourtant, on peut s'en convaincre, rien de
blessant pour les instrumentistes de Berlin. Au contraire, je loue
ceux-ci de toutes faons, en critiquant, avec beaucoup de rserve, dans
leur orchestre, certains dtails accessoires seulement. J'appelle cet
orchestre MAGNIFIQUE, je le dclare dou de qualits _minentes_, de
_prcision_, d'_ensemble_, de _force_ et de _dlicatesse_; mais, et
voil mon crime, j'tablis une comparaison entre certains virtuoses et
ceux de Paris, et j'avoue (frmissez d'indignation!) que, quant aux
fltistes, les ntres les surpassent. Or, ces simples mots avaient
amass dans le coeur de la premire flte de Berlin un trsor de rage; et
il tait parvenu, autant que j'ai pu le comprendre,  faire partager sa
fureur  beaucoup de ses confrres, en leur persuadant que j'avais dit
_mille infamies_ de l'orchestre de Berlin. Nouvelle preuve du danger que
l'on court  crire sur les musiciens, et  se trouver sous le vent de
l'outre de leur amour-propre, quand on a eu le malheur de lui faire la
moindre piqre. En critiquant un chanteur, on ne s'expose gure 
l'inimiti de ses mules; ceux-ci gnralement, trouvent, au contraire,
que vous n'avez pas montr pour lui assez de svrit; mais le virtuose
d'un corps musical en renom, prtend toujours qu'en le critiquant, lui,
vous _insultez_, le corps entier auquel il appartient, et parvient
quelquefois  faire croire cette sottise  ses confrres. Il m'arriva un
jour, pendant les rptitions de _Benvenuto Cellini_  Paris, de faire
remarquer  un second cor (M. Meyfred, un homme d'esprit pourtant),
qu'il se trompait dans un passage important.  cette observation, faite
tranquillement, et avec toute la politesse possible, M. Meyfred, se
levant courrouc et perdant tout son esprit, s'cria: Je fais ce qu'il
y a! pourquoi se _mfier_ ainsi de l'_orchestre_?... Ce  quoi je
rpondis encore plus tranquillement: D'abord, mon cher monsieur
Meyfred, il ne s'agit pas tout  fait de l'_orchestre_, mais de vous
seulement; ensuite je ne me _mfie_ point, car la mfiance suppose un
doute, et je suis parfaitement sr que vous vous trompez. Pour en
revenir  l'orchestre de Berlin, je ne fus pas longtemps  reconnatre
ses mauvaises dispositions  mon gard, pendant les tudes de _Faust_.
L'accueil glacial qu'il me faisait chaque jour  mon entre, son silence
hostile aprs les meilleurs morceaux de la partition, les regards
courroucs lancs sur moi par les fltes surtout, et les rvlations que
je reus enfin des musiciens rests mes amis, ne pouvaient me laisser
aucun doute. Ces derniers, intimids par l'hostilit furibonde de leurs
camarades, n'osaient m'applaudir, et ce fut  voix basse que l'un d'eux,
parlant un peu le franais, me glissa ces mots, en passant prs de moi
sur le thtre, aprs une rptition: Monsieur! la mousik... elle est
souperbe!...  propos de quelques-uns des siffleurs de la ballade, il
m'est donc assez permis de me mfier (c'est le cas de le dire) de leurs
accointances avec les grandes fltes, les fltes immenses, les fltes
incomparables de l'orchestre de Berlin. Quoi qu'il en soit, je le
rpte, l'excution de l'orchestre fut belle et irrprochable, comme
celle des choeurs.

Boeticher chanta en excellent musicien et en vritable artiste le rle de
Mphistophls; le public cria: Da capo! aprs la scne des Sylphes;
mais j'tais de mauvaise humeur et ne voulus point recommencer le
morceau. Madame la princesse de Prusse, qui deux fois tait venue 
huit heures du matin dans la salle froide et obscure de l'Opra,
entendre mes rptitions, me dit toutes sortes de choses aimables, le
roi m'envoya par Meyerbeer la croix de l'Aigle rouge, m'invita  dner 
son chteau de _Sans-Souci_ le surlendemain; et le grand critique
Relstab, l'ennemi si longtemps acharn de Meyerbeer et de Spontini,
aprs m'avoir verbalement donn des marques d'amiti et d'estime,
_m'reinta_ dans la _Gazette d'tat_, on ne peut mieux.--Voil bien des
succs, dont le dernier,  mon sens, n'est pas le moindre. Ce dner 
Sans-Souci fut charmant. M. de Humboldt, le comte Mathieu Wielhorski et
madame la princesse de Prusse se trouvaient parmi les convives.--Aprs
le dessert, on alla prendre le caf dans le jardin. Le roi se promenait
sa tasse  la main; en m'apercevant sur l'escalier d'un pavillon, il
s'cria de loin:

--H! Berlioz, venez donc me donner des nouvelles de ma soeur et me
raconter votre voyage en Russie.

Je m'empressai d'accourir, et je ne sais quelles folies je dbitai  mon
auguste amphitryon, qui le mirent de trs-joyeuse humeur.

--Avez-vous appris le russe? me demanda-t-il.

--Oui, sire, je sais dire: Na prava, na leva ( droite,  gauche) pour
conduire un conducteur de traneau: je sais dire encore: Dourack, quand
le conducteur s'gare.

--Et que veut dire le mot dourack?

--Il veut dire imbcile, sire!

--Ah! ah! ah! imbcile, sire; imbcile, sire! c'est charmant!

Et le roi de rire aux clats avec de tels soubresauts d'abdomen et de
bras, qu'il rpandit sur le sable presque tout le contenu de sa tasse.
Cette hilarit,  laquelle je me mlai sans faons, fit tout  coup de
moi un important personnage. Plusieurs courtisans, officiers,
gentilshommes et chambellans la remarqurent du pavillon o ils taient
rests, et l'on songea aussitt  se mettre bien avec cet homme qui
faisait tant rire le roi et qui riait mme avec lui si familirement.
Aussi en revenant au pavillon l'instant d'aprs, me vis-je entour de
grands seigneurs  moi parfaitement inconnus, qui me faisaient de
profonds saluts, en dclinant modestement leur nom. Monsieur, je suis
le prince de ***, et je m'estime heureux de faire votre
connaissance.--Monsieur, je suis le comte de *****, permettez-moi de
vous fliciter du beau succs que vous venez d'obtenir.--Monsieur, je
suis le baron de ****; j'ai eu l'honneur de vous voir, il y a six ans, 
Brunswick, et je suis enchant de, etc., etc. Je ne comprenais pas d'o
me pouvait natre  l'improviste un tel crdit  la cour de Prusse,
quand enfin je me rappelai la scne du 1er acte des _Huguenots_, o
Raoul, aprs avoir reu la lettre de la reine Marguerite, se voit
environn de gens qui lui chantent en canon sur tous les degrs de la
gamme: Vous savez si je suis un ami sr et tendre! On me prenait pour
un puissant favori du roi. Quel drle de monde qu'une cour!...

Sans tre ni puissant ni favori, je suis au moins profondment
reconnaissant de la bienveillance dont le roi de Prusse m'a donn si
souvent des preuves, et il n'y eut pas l'ombre de flatterie de ma part,
quand je lui dis ce jour-l, dans un moment de conversation srieuse:

--Vous tes le vrai roi des artistes.

--Comment cela? qu'ai-je donc fait pour eux?

-- ne parler que des artistes musiciens, vous avez fait pour eux
beaucoup, sire. Vous avez combl d'honneurs et royalement rcompens
Spontini et Meyerbeer; vous avez fait splendidement excuter leurs
ouvrages; vous avez fait remettre en scne d'une faon grandiose les
chefs-d'oeuvre de Gluck, qu'on n'entend plus nulle part hors de Berlin;
vous avez fait reprsenter l'_Antigone_ de Sophocle et command, pour
cette rsurrection de l'antique, des choeurs  Mendelssohn; vous avez
encore charg ce matre d'crire la musique de la ravissante fantaisie
de Shakespeare: _le Songe d'une nuit d't_, etc., etc. De plus,
l'intrt direct que vous prenez  toutes les nobles tentatives de
l'art, devient un excitant pour l'activit des producteurs, un
encouragement incessant pour leurs travaux; et ce point d'appui que
Votre Majest offre ainsi aux efforts des artistes a d'autant plus de
prix qu'il est le seul de cette nature qu'ils aient en Europe.

--Allons, c'est peut-tre vrai ce que vous dites l; mais il n'en faut
pas tant parler.

Certes, cela tait vrai. Il n'en est plus de mme aujourd'hui; le roi de
Prusse n'est plus le seul souverain de l'Europe qui s'intresse  la
musique. Il y en a deux autres encore: le jeune roi de Hanovre, et le
grand-duc de Weimar. En tout, trois.




LVII

Paris.--Je fais nommer  la direction de l'Opra MM. Roqueplan
et Duponchel.--Leur reconnaissance.--_La Nonne
sanglante._--Je pars pour Londres.--Jullien, directeur
de Drury-Lane.--Scribe.--Il faut que le prtre vive de
l'autel.


 mon retour en France, je me htai d'aller passer quelques jours dans
ma famille, dont j'tais loign depuis si longtemps, et prsenter  mon
pre son petit-fils qu'il ne connaissait pas encore. Pauvre Louis! quel
bonheur pour lui d'tre ainsi tendrement accueilli par tous ses grands
parents, par nos vieux domestiques, de courir les champs avec moi, un
petit fusil  la main! Il m'en parlait avant-hier dans une lettre date
des les Aland, et appelait ces quinze jours passs  la
Cte-Saint-Andr les plus heureux de sa vie... Et le voil marin, sur un
navire de la flotte anglo-franaise, qui bloque les ports russes dans la
Baltique, et toujours  la veille d'une bataille navale, cet enfer sur
l'eau. Cette ide me bouleverse le coeur et la tte... heureux les gens
qui n'aiment rien... C'est lui qui a choisi cette carrire. Pouvais-je
m'y opposer?... Car c'est une noble et belle carrire aprs tout.
D'ailleurs on ne prvoyait pas alors la guerre... Ces innombrables et
affreux moyens de destruction! Il faut esprer qu'il en sortira sain et
sauf... Ces pices de canon normes qu'il est oblig de _servir_! ces
boulets rouges! ces fuses  la congrve! cette pluie de mitraille!
l'incendie! les voies d'eau! les explosions de la vapeur!... Ah! j'en
deviendrai fou!................... je ne puis plus crire!
...................


    DEUX JOURS PLUS TARD

J'y pense toujours. Parlons d'autre chose. Un combat naval... moderne...
mon rcit marche si lentement. C'est si ennuyeux  crire, et sans doute
aussi  lire.  quoi cela servira-t-il?... Abrgeons, autant que
possible, les faits sans rflexions ni commentaires. Pauvre cher enfant!

Aprs cette excursion en Dauphin, je revins  Paris. On bombarde...
Bomarsund... il est peut-tre au milieu du feu en ce moment...

M. Lon Pillet allait quitter la direction de l'Opra. M. Nestor
Roqueplan et l'ternel Duponchel s'taient associs et unissaient leurs
efforts pour obtenir sa succession. Ils vinrent me trouver.

--Vous savez, me dirent-ils que M. Pillet ne peut plus rester a
l'Opra; nous avons des chances pour y entrer (Duponchel pouvait dire:
pour y rentrer); mais le ministre de l'intrieur ne nous est pas
favorable, et vous seul pouvez, par l'intervention du directeur du
_Journal des Dbats_, changer,  notre gard, ses dispositions.
Voulez-vous demander  M. Armand Bertin de faire une dmarche auprs du
ministre? Si, par suite, nous sommes nomms, nous vous offrirons une
belle position  l'Opra; nous vous donnerons la haute direction de la
musique dans ce thtre, et, en outre, la place de chef d'orchestre.

--Pardon, cette place est occupe par M. Girard, un de mes anciens amis,
et  aucun prix je ne voudrais la lui faire perdre.

--Eh bien, il faut deux conducteurs  l'Opra, nous ne voulons pas
conserver le second, qui n'est bon  rien, et nous partagerons alors en
deux parties gales, entre M. Girard et vous, les fonctions de chef
d'orchestre. Laissez faire, tout sera arrang  votre satisfaction.

Sduit par ces belles paroles, j'allai voir M. Bertin. Aprs quelque
hsitation, cause par son peu de confiance dans les deux solliciteurs,
il consentit  parler pour eux au ministre. Ils furent nomms.

Ds les premiers jours de leur installation, les avanies de toute espce
commencrent pour moi  l'Opra. Roqueplan me donnait des rendez-vous et
ne s'y trouvait pas; Duponchel l'imitait. On me faisait faire
antichambre pendant deux heures; puis, quand l'un des directeurs
arrivait enfin, il regrettait l'absence de son associ, dclarant ne
pouvoir parler d'affaires sans lui. Je compris bien vite
l'arrire-pense de ces messieurs. De tels procds me remplissaient
d'une indignation que l'on concevra sans peine, mais je la contenais
cependant, rsolu  voir jusqu'o ils pousseraient la _franchise_. Je
m'obstinai, comme on dit,  les mettre au pied du mur, et j'y parvins.
Aprs je ne sais combien d'alles, de venues, de rendez-vous manqus, il
fallut bien finir par nous trouver tous les trois en prsence, et alors
commena fort clairement la palinodie. _On ne savait comment faire pour
me crer une position  l'Opra, on pourrait peut-tre me confier la
direction des choeurs, mais je ne joue pas du piano, et cela est
ncessaire pour faire les rptitions. Girard ne voulait point admettre
dans la direction de l'orchestre une autorit gale  la sienne_: Un
trne, disait-il, ne se partage pas (Roi d'Yvetot!), etc., etc. Bref,
on tait fort empch. Mais voici le bouquet!

J'avais depuis longtemps commenc la partition d'un grand opra en cinq
actes (_la Nonne sanglante_) que m'avait demand M. Lon Pillet, dont
Scribe avait esquiss le livret, et pour lequel un contrat avait t
sign entre nous et M. Pillet. Croirait-on qu'au milieu de notre
conversation. Roqueplan eut l'audace de me jeter ces paroles  la face:

--Vous avez un pome d'opra de Scribe?

--Oui.

--Eh bien! que voulez-vous en faire?

--Parbleu! ce qu'on fait des pomes d'opras apparemment.

--Mais, vous le savez, par un rglement ministriel, il est interdit aux
artistes employs dans notre thtre, d'y faire reprsenter leurs
ouvrages, et comme vous allez y occuper une place, vous ne pourrez pas
faire des opras.

--Oh! je n'ai pas l'intention d'en crire une douzaine, soyez
tranquille; si j'en pouvais produire deux bons dans ma vie, je
m'estimerais trs-heureux.

--N'importe, il vous sera mme impossible d'en faire jouer un seul.
Votre _Nonne_ sera perdue; _vous devriez nous la donner; nous la ferions
mettre en musique par un autre_.

Je me contins encore et rpondis d'une voix trangle:

--Prenez-la!

 partir de ce moment, la conversation devint de plus en plus
embrouille et inutile. J'avais devin mes hommes. Mes soupons taient
videmment fonds. On visait  se dbarrasser de moi, et non-seulement
on ne voulait tenir aucune des promesses faites, mais, me regardant
comme un absurde et dangereux compositeur, incapable d'autre chose que
de compromettre un thtre, on avait la ferme rsolution de ne jamais
rien faire entendre de ma composition  l'Opra, et on allait jusqu' me
retirer un ouvrage dj commenc et offert  moi par le prcdent
directeur.

Duponchel ne disait mot, assez embarrass du cynisme de son confrre.
Bien qu'il n'et pas plus que lui de confiance en ma valeur musicale, il
semblait sentir pourtant que des directeurs me devant leur place taient
tenus au moins de cacher toute opinion blessante pour moi, sinon de
faire avec empressement un sacrifice en montant mon ouvrage, dont
l'insuccs leur paraissait certain.

L'opinion de ces messieurs, au sujet de mes compositions, n'tait pas,
on peut le croire, ce qui m'indignait; je les avais souvent entendus
exprimer leur mpris souverain pour Beethoven, pour Mozart, pour Gluck
et pour tous les vrais dieux de la musique, et j'eusse t bien honteux
au contraire de trouver chez eux quelque apparence de sympathie. Mais
cette colossale ingratitude dpassait tout ce que j'avais pu connatre
en ce genre jusqu'alors. En consquence, le lendemain de cette
conversation, o rien ne fut conclu, mais o j'appris ce que je voulais
savoir, l'tendue de la reconnaissance de mes deux obligs, j'acceptai
la proposition qui, par hasard, me fut faite alors d'aller diriger
l'orchestre du grand Opra anglais de Londres. J'crivis aussitt  MM.
Duponchel et Roqueplan pour leur apprendre ma dtermination, les
dgageant de toutes leurs promesses et leur souhaitant toutes sortes de
prosprits. Alors ces messieurs, pour se disculper aux yeux des
personnes instruites de ce que j'avais fait pour eux, et rejetant sur
moi l'odieux de leur conduite, allrent partout dire que j'avais exig
la place de premier chef d'orchestre et l'expulsion de M. Girard.
Double calomnie, puisque, ds l'origine, j'avais dclar, au contraire,
ne vouloir rien accepter au dtriment de Girard. Il en rsulta que
celui-ci crut le mensonge; je m'offensai de sa crdulit; et depuis lors
nous sommes demeurs brouills; ce qui est pour moi, j'en conviens, un
assez petit malheur. Au reste, il faut l'avouer, j'eus dans cette
affaire  peu prs ce que je mritais. Je connaissais parfaitement la
moralit musicale de mes aspirants  la direction de l'Opra; ce sont
deux Chinois en fait de musique, et qui plus est, ils se croient dous
de jugement et de got. Ils joignent, en consquence,  la plus complte
ignorance,  la plus profonde barbarie, une entire confiance en eux. Il
tait donc de mon devoir, au lieu de leur aplanir la voie, pour arriver
 notre grande scne lyrique, de les en carter par tous les moyens.

Mais leur promesse de me confier la direction musicale de l'Opra
m'blouit; je pensai tout de suite aux belles choses que l'on peut faire
avec un pareil instrument, quand on sait s'en servir et qu'on se propose
pour but unique la grandeur et le progrs de l'art. Je me dis: ils
administreront les finances, ils se mleront de la danse, des dcors,
etc., et quant  l'Opra proprement dit, j'en serai le vritable
directeur. Et je tombai dans leur nasse, et LES PROMESSES FAITES
SPONTANMENT PAR CES MESSIEURS N'ONT PAS T MIEUX TENUES QUE TANT
D'AUTRES, ET DEPUIS CE MOMENT IL N'EN A PLUS T QUESTION.

J'tais  Londres depuis quelques semaines quand je songeai  mettre
encore une fois _au pied du mur_, mes deux directeurs de _la Nonne
sanglante_.

J'avais bien rpondu  Roqueplan me redemandant cette pice:
Prenez-la! mais c'tait un peu avec l'accent de Lonidas rpondant 
Xerxs qui lui demandait ses armes: Viens les prendre!

D'ailleurs, il s'agissait de ce fameux rglement qui interdit  un
compositeur investi d'un emploi  l'Opra d'crire pour ce thtre; bien
que M. Diestch, directeur des choeurs, y ait fait jouer son _Vaisseau
fantme_ (dont le pome, compos par Richard Wagner, avait t achet
cinq cents francs  ce dernier, et donn  ce mme Diestch, qui
inspirait  M. le directeur beaucoup plus de confiance que Wagner, pour
le mettre en musique!) bien que M. Benoist, accompagnateur du chant, y
ait fait reprsenter son _Apparition_, et malgr l'exemple de M. Halvy,
qui,  l'poque o il remplissait les fonctions de directeur du chant 
l'Opra, y fit nanmoins jouer _la Juive_, _le Drapier_ et _Guido et
Ginevra_. Toutefois Roqueplan avait ainsi une apparence de prtexte en
dclinant la possibilit de la reprsentation de ma _Nonne sanglante_.
Mais me trouvant maintenant fix  Londres, hors de l'atteinte d'un
rglement qui ne m'tait plus appliquable, j'crivis  Scribe pour le
prier d'avoir le dernier mot de nos deux directeurs. S'ils consentent,
lui disais-je,  maintenir le trait que nous avons sign avec M.
Pillet, veuillez les prier de m'accorder le temps dont j'ai besoin pour
terminer ma partition. La direction de l'orchestre de Drury-Lane, ne me
laisse pas le loisir de composer; vous n'avez pas vous-mme termin
votre livret. Je dsire mditer et revoir longuement cet ouvrage, lors
mme qu'il sera entirement achev; et je ne puis m'engager  le laisser
paratre en scne avant trois ans. Si MM. Roqueplan et Duponchel ne
veulent pas nous accorder cette latitude, ou s'ils se refusent, chose
plus probable,  sanctionner notre trait, alors, mon cher Scribe, je
n'abuserai pas davantage de votre patience, et je vous prierai de
reprendre le pome de _la Nonne_ pour en disposer comme il vous plaira.

Ce  quoi Scribe me rpondit, aprs avoir vu les directeurs, que ces
messieurs nous sachant fort loin d'tre prts, acceptaient _la Nonne_,
 condition de pouvoir la mettre  l'tude immdiatement, et termina
ainsi:

Donc, je ne pense pas qu'il y ait chances bien favorables pour nous, et
puisque vous avez la bont et la loyaut de me laisser la disposition de
notre vieux pome, qui attend depuis si longtemps, je vous dirai avec
franchise que j'accepte et que je chercherai ici, soit avec le thtre
National qui vient d'ouvrir, soit ailleurs,  lui trouver un placement.
Ainsi fut fait. Scribe reprit son pome; il l'offrit ensuite, m'a-t-on
dit,  Halvy,  Verdi,  Grisar, qui tous, connaissant cette affaire,
et considrant la conduite de Scribe,  mon gard, comme un assez
mauvais procd, eurent la dlicatesse de refuser son offre. M. Gounod
enfin l'accepta, et sa partition sera trs-prochainement entendue[118].

J'en ai fait deux actes seulement. En tte des morceaux que je crois
bons, dans ma musique, je mettrai le grand duo, contenant la lgende de
_la Nonne sanglante_ et le finale suivant. Ce duo et deux airs sont
entirement instruments; le finale ne l'est pas. Cela ne sera jamais
connu trs-probablement[119].

Quand, de retour  Paris, je vis ensuite Scribe, il sembla un peu confus
d'avoir accept ma proposition et repris son pome de _la Nonne_: Mais,
me dit-il, vous le savez, _il faut que le prtre vive de l'autel_.
Pauvre homme! il ne pouvait pas attendre en effet: il n'a gure que deux
ou trois cent mille francs de revenus, une maison de ville, trois
maisons de campagne, etc.

Liszt trouva un mot charmant, quand je lui rptai celui de Scribe:
Oui, dit-il, il faut qu'il vive de l'htel, comparant ainsi Scribe 
un aubergiste.

Je n'entrerai pas dans de grands dtails sur mon premier sjour en
Angleterre, je n'en finirais pas. D'ailleurs c'est toujours le mme
refrain. J'tais engag par Jullien, le clbre directeur des
concerts-promenades, pour diriger l'orchestre du grand Opra anglais
qu'il avait eu l'trange ambition de fonder au thtre de Drury-Lane.
Jullien, en sa qualit incontestable et inconteste de fou, avait engag
un aimable orchestre, un choeur du premier ordre, une assez convenable
collection de chanteurs, en oubliant seulement le _rpertoire_. Il avait
en perspective pour tout bien, un opra _The Maid of honour_ command
par lui  Balfe; se proposant d'ouvrir sa saison par une traduction
anglaise de la _Lucia di Lammermoor_ de Donizetti. Et il fallait, en
attendant la mise en scne de l'opra de Balfe, que cette _nouveaut_,
la _Lucia_, produist dix mille francs  chaque reprsentation, pour
couvrir les frais seulement.

Le rsultat tait invitable; les recettes de la _Lucia_ n'atteignirent
jamais le chiffre de dix mille francs; l'opra de Balfe obtint un
demi-succs, et, au bout de trs-peu de temps, Jullien fut ruin
compltement. Je n'avais touch que le premier mois de mes honoraires;
aujourd'hui, malgr les belles protestations de Jullien, qui, aprs
tout, est honnte homme, autant qu'on puisse l'tre avec un tel fonds
d'imprudence, je considre ce qu'il me doit encore comme perdu sans
retour.

C'est de lui et de son extravagant thtre qu'il s'agit dans un passage
sur l'Opra anglais de mon livre _les Soires de l'orchestre_. C'est
Jullien que j'ai voulu dsigner en parlant de cet imprsario aux abois
qui me proposa srieusement de faire reprsenter _en six jours_,
l'opra de _Robert le Diable_, dont il ne possdait ni les copies, ni la
traduction anglaise, ni les costumes, ni les dcors et dont le personnel
chantant de son thtre ne savait pas une note. C'tait l seulement de
la folie. Voici une ide bouffonne qui caractrise parfaitement l'homme
habitu  s'adresser toujours aux instincts purils de la foule et 
russir par les plus stupides moyens. Je ne puis m'empcher de la
rapporter ici.

Jullien,  bout de ressources, voyant que l'opra de Balfe ne rapportait
pas d'argent, et reconnaissant  peu prs l'impossibilit de mettre en
scne _Robert le Diable_ en six jours, mme en se reposant le
_septime_, assembla son comit d'administration pour lui demander
conseil. Ce comit se composait de sir Henri Bischop, de sir George
Smart, de M. Planchet (l'auteur du livret de l'_Obron_ de Weber) de M.
Gye (le rgisseur de Drury-Lane), du matre de chant M. Marezzeck, et de
moi. Il exposa son embarras et parla de diffrents opras (non traduits
et non copis comme toujours,) qu'il avait envie de mettre en scne. Il
fallait entendre les ides, les opinions de ces messieurs, sur les
chefs-d'oeuvre mis ainsi sur la sellette!... Je les coutais avec
admiration. Enfin quand on en vint  l'_Iphignie en Tauride_ promise au
public anglais par le prospectus de Jullien, selon l'usage (les
directeurs de Londres annoncent tous les ans cet ouvrage et ne le
donnent jamais), et les membres du comit n'en connaissant pas une note,
ne sachant que dire, Jullien, impatient de mon mutisme, se tourna
vivement vers moi en m'interpellant:

--Que diable! parlez donc, vous devez connatre cela, vous!

--Oh, oui! je connais _cela_, mais vous ne me demandez rien. Que
voulez-vous savoir? dites, je vous rpondrai.

--Je veux savoir en combien d'actes est l'_Iphignie en Tauride_, quels
sont les personnages qui y figurent, quel est leur genre de voix, et
surtout le genre des dcors et des costumes.

--Eh bien, prenez une feuille de papier et une plume; crivez, je vais
vous dicter:

_Iphignie en Tauride_, opra de Gluck (vous le savez sans doute), est
en quatre actes. On y compte trois rles d'homme: Oreste (baryton);
Pylade (tnor); Thoas, (basse montant trs-haut); un grand rle de
femme, Iphignie (soprano); un autre petit rle, Diane (mezzo soprano)
et plusieurs coryphes. Les costumes, malheureusement, ne vous
sembleront pas avantageux; les Scythes et leur roi Thoas sont des
sauvages dguenills des bords de la mer Noire. Oreste et Pylade
paraissent dans le simple appareil de deux Grecs naufrags. Pylade seul
a deux costumes; il revient au quatrime acte, le casque en tte...

--Il a un casque! s'crie Jullien en m'interrompant avec transport. Nous
sommes sauvs! Je vais crire  Paris pour commander un casque dor,
entour d'une couronne de perles et surmont d'un panache de plumes
d'autruche, longues comme mon bras; et nous aurons quarante
reprsentations.

J'ai oubli comment se termina cette mirobolante sance, mais je me
souviendrais encore dans cent ans des yeux enflamms, des gestes
tranges, de l'enthousiasme perdu de Jullien, apprenant que Pylade a un
casque, et de son ide sublime de faire venir ce casque de Paris, aucun
ouvrier anglais n'tant capable, selon lui, d'en confectionner un assez
blouissant, et de son espoir d'obtenir quarante reprsentations
splendides du chef-d'oeuvre de Gluck, grce  la couronne de perles,  la
dorure et  la longueur des plumes du casque de Pylade.

Prodigious! comme dit le bon Dominus Samson... pro-di-gious!...

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'_Iphignie_ ne fut mme pas mise 
l'tude. Jullien avait quitt Londres quelques jours aprs ce savant
concile, laissant son thtre aller  vau-l'eau. D'ailleurs les
chanteurs et le matre de chant s'taient prononcs, comme de raison,
contre cette _vieille partition_, et le dieu tnor(Reeves) avait
beaucoup ri quand on lui parla de chanter le rle de Pylade.




LVIII

Mort de mon pre.--Nouveau voyage  la Cte-Saint-Andr.--Excursion
 Meylan.--Accs furieux d'isolement.--Encore
la Stella del monte.--Je lui cris.


J'ai dit dans l'un des premiers chapitres de ces mmoires, en quel tat
je trouvai Paris  mon retour de Londres, aprs la Rvolution de 1848.

Ce fut une triste impression; mais une autre douleur plus intime, et
incomparablement plus profonde, vint m'y atteindre bientt aprs: je
reus la nouvelle de la mort de mon pre.

J'avais perdu ma mre dix ans auparavant, et cette ternelle sparation
m'avait t cruelle. Mais  l'affection qui existe naturellement entre
un pre et son fils, s'tait ajoute pour nous une amiti indpendante
de ce sentiment, et plus vive peut-tre. Nous avions tant de conformit
d'ides sur beaucoup de questions dont le simple examen lectrise
l'intelligence de certains hommes! Son esprit avait des tendance si
hautes! Il tait si plein de sensibilit, d'une bont, d'une
bienfaisance si parfaites et si naturelles! Il tait si heureux d'avoir
eu tort dans ses pronostics sur mon avenir musical!

 mon retour de Russie, il m'avoua que l'un de ses plus vifs dsirs
tait de connatre mon _Requiem_.

--Oui, je voudrais entendre ce terrible _Dies ir_ dont on m'a tant
parl, aprs quoi je dirais volontiers avec Simon: _Nunc dimittis
servum tuum, Domine._

Hlas! je n'ai jamais pu lui donner cette satisfaction, et mon pre est
mort sans avoir jamais entendu le moindre fragment de mes ouvrages.

Il a laiss de vritables et profonds regrets, surtout parmi nos pauvres
paysans qu'il obligea si souvent et de tant de manires. Mes soeurs, en
m'apprenant sa mort, me donnrent  cet gard de touchants dtails...
Mais que son agonie fut longue!...

Nous ne pouvons regretter pour ce bon pre, m'crivait ma soeur Nanci,
une existence qui lui tait si fort  charge. Son ide fixe tait de
mourir au plus vite. On voyait qu'il ne voulait plus s'intresser 
aucune des choses de ce monde; il avait hte de le quitter. Un glorieux
cortge de tous les pauvres qu'il avait secourus, de tous les malades
qu'il avait soulags, l'a accompagn avec larmes  sa dernire demeure.
Deux discours ont t prononcs sur sa tombe au milieu des pleurs de
tous les assistants, l'un par un jeune mdecin qui a rendu hommage  ses
talents,  sa science et  ses vertus,... l'autre par un homme du peuple
qui tait le naturel interprte de cette classe au milieu de laquelle il
a vcu de cette vie humble et utile dont les exemples deviennent si
rares! Si quelque chose peut adoucir le regret profond que tu prouves
de n'avoir pu, comme nous, recueillir son dernier souffle, c'est la
pense que sa faiblesse extrme l'empchait de sentir vivement aucune
privation. Il dormait presque continuellement et nous parlait  peine...
Pourtant un jour il me demanda si je n'avais pas eu de tes nouvelles et
de celles de Louis...

Je ne puis m'empcher de reproduire ici presque toute entire la lettre
d'Adle, mon autre soeur, o les brlantes affections de son coeur aimant
se dclent avec explosion:

Vienne, samedi 4 aot 1848.

Embrassons-nous, mon frre, dans notre commune douleur... elle est
affreuse... je ne doutais point de la violence du coup que tu
recevrais... je te plaignais de ton isolement... on a besoin de se
serrer les uns contre les autres dans ces moments de dchirements... Tu
ne serais pas arriv  temps pour tre reconnu de notre bien-aim
pre... console-toi donc de notre silence et pardonne-nous de ne pas
t'avoir averti. Nous ignorions si tu tais  Paris, et pendant six jours
nous croyions  chaque instant le voir expirer... nous tions abmes de
douleur depuis le dimanche jusqu'au vendredi (28 juillet) o il a
expir,  midi. Il dlirait sans relche, ne reconnaissant plus
personne, qu' de rares intervalles. Cette agonie des derniers jours a
t horrible... on et dit un cadavre galvanis... Sa tte se balanait
continuellement par une crispation nerveuse... ainsi que ses bras... Ses
yeux, fixes et hagards, cette voix caverneuse nous demandant des choses
impossibles... Nos caresses le calmaient par moment... Je le serrais
dans mes bras avec frnsie dans les crises les plus violentes... Nanci
se sauvait terrifie... mais il ne souffrait pas, nous l'esprions du
moins... le jeune mdecin qui lui donnait des soins le pensait comme
nous. Ces convulsions nerveuses taient, nous disait-il, produites par
l'opium, qu'il a pris jusqu' sa dernire heure. Un jour, ami, notre
bonne Monique lui montra ton portrait: il te nomma, et vite, vite,
voulut du papier, une plume... on le satisfit.--Bien, dit-il, tout 
l'heure j'crirai...--Que voulait-il te dire? nul ne le sait; mais c'est
la seule fois que ton souvenir ait travers sa pense. Il nous
reconnaissait d'instinct plus que de fait, je crois... Un jour, devinant
 son regard errant qu'il dsirait quelque chose, je le questionnai pour
le satisfaire... Rien, ma fille, me rpondit-il, avec un indicible
accent de tendresse, je cherche vos yeux. Ce mot si paternel nous fit
fondre en larmes et ne sortira jamais de notre souvenir... Mon mari est
rest le dernier auprs de lui. Il m'avait promis de lui fermer les
yeux, de te remplacer dans ce douloureux devoir. Il m'a tenu parole, mon
coeur lui en tiendra compte...............................

Ce malheur dut bientt aprs me ramener encore pour quelques jours  la
Cte-Saint-Andr, pour y pleurer avec mes soeurs dans la maison
paternelle... En arrivant je courus dans le cabinet de travail o mon
pre avait pass tant de longues heures en tristes mditations, o il
avait commenc mon ducation littraire, o il me donna les premires
leons de musique avant de m'effrayer par les tudes d'ostologie.

Je tombai  demi vanoui sur son canap, mes soeurs m'embrassaient en
gmissant. Je touchai d'une main tremblante tout ce que j'apercevais:
son Plutarque, son agenda, ses plumes, sa canne, sa carabine (arme
innocente dont il ne se servit jamais), une de mes lettres qui se
trouvait sur son bureau...

Alors Nanci, ouvrant un tiroir:

--Tiens, cher frre, voil sa montre, garde-la... ah! il l'a bien
souvent consulte pendant sa suprme angoisse, pour savoir combien
d'heures lui restaient encore  souffrir...

Je pris la montre: elle marchait, elle vivait... et mon pre ne vivait
plus.

Avant de reprendre le chemin de Paris, je voulus aussi revoir Grenoble,
et la maison de mon grand-pre maternel,  Meylan.

Je voulus (singulire soif de douleurs) saluer le thtre de mes
premires agitations passionnes; je voulus enfin embrasser mon pass
tout entier, m'enivrer de souvenirs, quelle que dt en tre la navrante
tristesse. Mes soeurs, comprenant que je devais dsirer tre seul dans ce
pieux plerinage, o allaient natre pour moi tant d'impressions qui ont
leur pudeur et redoutent mme les plus chers tmoins, restrent  la
Cte. Je sens bondir mes artres  l'ide de raconter cette excursion.
Je veux le faire cependant, ne ft-ce que pour constater la persistance
de certains sentiments anciens, inconciliables en apparence avec des
sentiments nouveaux, et la ralit de leur coexistence dans un coeur qui
ne sait rien oublier.

Cette inexorable action de la mmoire est si puissante chez moi, que je
ne puis aujourd'hui voir sans peine le portrait de mon fils  l'ge de
dix ans. Son aspect me fait souffrir comme si, ayant eu deux fils, il me
restait seulement le grand jeune homme, la mort m'ayant enlev le
gracieux enfant.

J'arrivai  Grenoble  huit heures du matin. Mes cousins et mon oncle
taient  la campagne. Impatient d'ailleurs de revoir Meylan, je ne fis
que traverser le faubourg et je m'acheminai  pied vers ce village... Il
faisait une de ces belles journes d'automne, si pleines de charme
potique et de srnit.

Arriv  Meylan, devant l'habitation de mon grand-pre, vendue depuis
peu  l'un de ses fermiers, j'ouvre la porte, j'entre et n'y trouve
personne. Le nouveau propritaire s'tait install dans une rcente
construction,  l'autre extrmit du jardin.

Je m'introduis alors dans le salon, o se groupait autrefois la famille,
quand nous venions passer quelques semaines auprs de notre aeul. Le
salon tait toujours dans le mme tat, avec ses peintures grotesques
et ses fantastiques oiseaux en papier de toutes couleurs colls contre
le mur.

Voici le sige o dormait mon grand-pre aprs midi, voil son jeu de
trictrac; sur le vieux buffet j'aperois une petite cage d'osier que
j'ai construite dans mon enfance; ici je vis valser mon oncle avec la
belle Estelle... je me hte de sortir.

On a labour la moiti du verger... je cherche un banc sur lequel, le
soir, mon pre restait des heures entires perdu dans ses rveries, les
yeux fixs sur le Saint-Eynard, ce colossal rocher calcaire, fils du
dernier cataclysme diluvien... le banc a t bris, il n'en reste que
les deux pieds vermoulus...

L tait le champ de mas o j'allais,  l'poque de mon premier chagrin
d'amour, drober ma tristesse. C'est au pied de cet arbre que j'ai
commenc  lire Cervantes.

 la montagne maintenant.

Trente-trois ans se sont couls depuis que je l'ai visite pour la
dernire fois. Je suis comme un homme mort depuis ce temps, et qui
ressuscite. Et je retrouve en ressuscitant tous les sentiments de ma vie
antrieure, aussi jeunes, aussi brlants...

Je gravis ces chemins rocailleux et dserts me dirigeant vers la blanche
maison entrevue seulement de loin,  mon retour d'Italie, seize ans
auparavant, la maison o brilla la Stella.

Je monte, je monte, et au fur et  mesure que mon ascension se prolonge,
je sens mes palpitations redoubler. Je crois reconnatre  gauche du
chemin une alle d'arbres je la suis quelque temps; mais cette avenue
aboutissant  une ferme inconnue, n'tait pas celle que je cherchais.

Je reprends la route; elle n'avait pas d'issue et se perdait dans des
vignobles. videmment je m'tais gar. Je voyais encore dans mes
souvenirs le vrai chemin comme si j'y eusse pass la veille; il s'y
trouvait jadis une petite fontaine que je n'avais pas rencontre... o
suis-je donc?... o est la fontaine?... Cette erreur ne faisait
qu'accrotre mon anxit.

Alors je me dcide  aller me renseigner  la ferme aperue tout 
l'heure... J'entre dans la grange o j'interromps le travail des
batteurs. Ils arrtent un instant leurs flaux  mon aspect, et je leur
demande, en tremblant comme un voleur poursuivi par les gendarmes, s'ils
pourraient m'indiquer le chemin de la maison autrefois habite par
madame Gautier.

L'un des batteurs se gratte le front:

--Madame Gautier, dit-il, il n'y a personne de ce nom dans le pays...

--Oui, une vieille dame..., elle avait deux jeunes nices[120] qui
venaient la visiter tous les ans pendant l'automne...

--Je m'en souviens, moi, dit la femme du batteur intervenant; tu ne te
rappelles pas?... Mam'zelle Estelle, si jolie que tout le monde
s'arrtait  la porte de l'glise, le dimanche, pour la voir passer?

--Ah! voil que a me revient... oui, oui, madame Gautier... C'est qu'il
y a longtemps, voyez-vous... sa maison,  cette heure, est  un
commerant de Grenoble... C'est l-haut; il faut suivre encore un peu le
chemin de la fontaine, ici derrire notre vigne; et puis tourner 
gauche.

--La fontaine est l?... Oh!  prsent, je me retrouverai. Merci, merci.
Je suis sr de ne plus m'garer...

Et traversant un champ attenant  la ferme, je tombe enfin dans la bonne
voie.

Bientt j'entends murmurer la petite fontaine... j'y suis... Voil le
sentier, l'alle d'arbres semblable  celle qui m'a tromp tout 
l'heure... Je sens que c'est l... que je vais voir... Dieu!... l'air
m'enivre... la tte me tourne... Je m'arrte un instant comprimant les
pulsations de mon coeur... J'arrive  la porte de l'avenue... Un monsieur
en veste, le prosaque matre de mon sanctum sans doute, est sur le
seuil allumant un cigare...

Il me regarde d'un air tonn.

Je passe sans rien dire et continue  monter... Il faut parvenir  une
vieille tour qui s'levait autrefois au haut de la colline, et d'o je
pourrai tout embrasser d'un coup d'oeil.

Je monte sans me retourner, sans jeter un regard en arrire, je veux
auparavant atteindre le sommet... Mais la tour! la tour! Je ne
l'aperois pas... l'aurait-on dtruite?... Non, la voici... on en a
dmoli la partie suprieure et les arbres voisins, qui ont grandi,
m'empchaient de la dcouvrir.

Je l'atteins enfin.

Ici prs, o verdoient maintenant ces jeunes htres, nous nous sommes
assis, mon pre et moi, et j'ai jou pour lui, sur la flte, l'air de
_la Musette de Nina_.

L, Estelle a d venir... J'occupe peut-tre dans l'atmosphre l'espace
que sa forme charmante occupa... Voyons maintenant... Je me retourne et
mon regard saisit le tableau tout entier... la maison sacre, le jardin,
les arbres et plus bas la valle, l'Isre qui serpente, au loin les
Alpes, la neige, les glaciers, tout ce qu'elle a vu, tout ce qu'elle
admira, j'aspire cet air bleu qu'elle a respir... Ah!... Un cri, un cri
qu'aucune langue humaine ne saurait traduire, est rpt par l'cho du
Saint-Eynard... Oui, je vois, je revois, j'adore... le pass m'est
prsent, je suis jeune, j'ai douze ans! la vie, la beaut, le premier
amour, l'infini pome! je me jette  genoux et je crie  la valle, aux
monts et au ciel: Estelle! Estelle! Estelle! et je saisis la terre
dans une treinte convulsive, je mords la mousse... un accs d'isolement
se dclare... indescriptible... furieux... Saigne, mon coeur... saigne,
mais laisse-moi la force de souffrir encore!...

Je me relve et prends ma cours en fouillant de l'oeil tous les objets
pars sur les coteaux voisins... je vais, flairant de droite et de
gauche, comme un chien gar qui cherche la piste de son matre... Voici
le rebord d'un escarpement o je marchais quand elle s'cria:

Prenez garde! n'allez pas si prs du bord!...

C'est sur ce buisson de ronces qu'elle s'est penche pour cueillir des
mres sauvages... Ah! l-bas, sur ce terre-plein, se trouvait une roche
o se posrent ses beaux pieds, o je la vis debout, superbe,
contemplant la valle...

Ce jour-l, je m'tais dit avec cette niaiserie du sentimentalisme
enfant:

Quand je serai grand, quand je serai devenu un compositeur clbre,
j'crirai un opra sur l'_Estelle_ de Florian, je le lui ddierai...
j'en apporterai la partition sur cette roche, et elle l'y trouvera un
matin, en venant admirer le lever du soleil.

O est la roche?... la roche!... impossible de la trouver... Elle a
disparu... Les vignerons l'ont brise sans doute... ou le vent de la
montagne l'a couverte de sable...

Ce beau cerisier! sur son tronc sa main s'est appuye...

Mais qu'y avait-il encore prs de l?... quelque chose qui semble devoir
me la rappeler plus que tout le reste... quelque chose qui lui
ressemblait en grce... en lgance... quoi donc? ma mmoire accable
faiblit... ah! un plant de pois roses dont elle a cueilli des fleurs...
c'tait au tournant de ce sentier... j'y cours... ternelle nature!...
les pois roses y sont encore et la plante plus riche, plus touffue
qu'autrefois, balance au souffle de la brise sa gerbe parfume!...
Temps... faucheur capricieux!... la roche a disparu et l'herbe
subsiste... Je suis sur le point de tout prendre, de tout arracher...
Mais non, chre plante, reste et fleuris toujours dans ta calme
solitude... sois-y l'emblme de cette partie de mon me que j'y ai
laisse jadis et qui l'habitera tant que je vivrai!... Je n'emporte que
deux de tes tiges avec leurs fleurs-papillons aux fraches couleurs,
papillons constants!... adieu!... adieu!... bel arbre aim, adieu!...
monts et valles, adieu!... vieille tour, adieu!... vieux Saint-Eynard,
adieu!... ciel de mon toile, adieu!... Adieu ma romanesque enfance,
derniers reflets d'un pur amour! Le flot du temps m'entrane; adieu,
Stella!... Stella!...

.......Et triste comme un spectre qui rentre dans sa tombe, je descendis
la montagne. Je repassai devant l'avenue de la maison d'Estelle. Le
monsieur au cigare avait disparu... il ne faisait plus tache sur le
pristyle de mon temple... mais je n'osai pourtant y entrer, malgr mon
anxieux dsir... Je marchais lentement, lentement, m'arrtant  chaque
pas, arrachant avec angoisse mon regard de chaque objet...

Je n'avais plus besoin de comprimer mon coeur... il semblait ne plus
battre... je redevenais mort...

Et partout un doux soleil, la solitude et le silence...

* * *

Deux heures aprs, je traversais l'Isre, et sur l'autre rive, un peu
avant la fin du jour, j'arrivais au hameau de Murianette o je trouvais
mes cousins et leur mre. Le lendemain nous rentrmes ensemble 
Grenoble. J'avais l'air fort proccup, fort trange, on peut le croire.
Rest seul un instant avec mon cousin Victor, celui-ci ne put s'empcher
de me dire:

--Qu'as-tu donc? je ne te vis jamais ainsi...

--Ce que j'ai?... tiens, tu vas me bafouer, mais puisque tu me
questionnes, je rpondrai... D'ailleurs cela me soulagera, j'touffe...
hier j'tais  Meylan...

--Je le sais; qu'y a-t-il l?

--Il y a, entre autres choses, la maison de madame Gautier... connais-tu
sa nice[121], madame F******?

--Oui, celle qu'on appelait autrefois la belle Estelle D*****.

--Eh bien! je l'ai aime perdument quand j'avais douze ans et... je
l'aime encore!...

--Mais, imbcile, me rpondit Victor en clatant de rire, elle a
maintenant cinquante et un ans, son fils an en a vingt-deux... il a
fait son cours de droit avec moi!

Et ses rires de redoubler et les miens de s'y joindre, mais convulsifs,
mais grimaants, mais dsols comme les rayons d'un soleil d'avril 
travers la pluie...

--Oui, c'est absurde, je le sens, et pourtant cela est... c'est absurde
et c'est vrai... c'est puril et immense... Ne ris plus, ou ris si tu
veux, peu importe; o est-elle maintenant? o est-elle? tu dois le
savoir?...

--Depuis la mort de son mari, elle habite Vif...

--Vif! est-ce loin?

-- trois lieues d'ici...

--J'y vais, je veux la voir.

--Perds-tu la tte?

--Je trouverai un prtexte pour me prsenter.

--Je t'en prie, Hector, ne fais pas cette extravagance!

--Je veux la voir.

--Tu n'auras pas le sang-froid qu'il faut pour se tirer convenablement
d'une pareille visite.

--Je veux la voir!

--Tu seras bte, ridicule, compromettant et voil tout.

--Je veux la voir!

--Mais songe donc!...

--Je veux la voir!

--Cinquante et un ans!... plus d'un demi-sicle... que
retrouveras-tu?... ne vaut-il pas mieux garder son souvenir jeune et
frais, conserver ton idal?

-- temps excrable! profanateur affreux! eh bien, je veux au moins lui
crire...

--cris. Mon Dieu, quel fou!

Il me tend une plume et tombe dans un fauteuil, cdant  un nouvel accs
d'hilarit que je partage encore par soubresauts; et j'cris, au milieu
de mon soleil et de ma pluie, cette lettre qu'il fallut recopier  cause
des grosses gouttes d'eau qui en avaient macul toutes les lignes.

Madame,

Il y a des admirations fidles, obstines, qui ne meurent qu'avec
nous... J'avais douze ans quand je vis,  Meylan, mademoiselle Estelle
pour la premire fois. Vous n'avez pu mconnatre alors  quel point
vous aviez boulevers ce coeur d'enfant qui se brisait sous l'effort de
sentiments disproportionns, je crois mme que vous avez eu la cruaut
bien excusable d'en rire quelquefois. Dix-sept ans plus tard (je
revenais d'Italie), mes yeux se remplirent de larmes, de ces froides
larmes que le souvenir fait couler, quand j'aperus, en rentrant dans
notre valle, la maison habite nagure par vous sur la romantique
hauteur que domine le Saint-Eynard. Quelques jours aprs, ne connaissant
pas encore le nouveau nom que vous portiez, je fus pri de remettre 
son adresse, une lettre qui vous tait destine. J'allai attendre madame
F****  une station de la diligence o elle devait se trouver; je lui
prsentai la lettre, un coup violent que je reus au coeur fit trembler
ma main en l'approchant de la sienne... Je venais de reconnatre... ma
premire admiration... la Stella del monte... dont la radieuse beaut
illumina le matin de ma vie. Hier, madame, aprs de longues et violentes
agitations, aprs des prgrinations lointaines dans toute l'Europe,
aprs des travaux, dont le retentissement est peut-tre parvenu jusqu'
vous, j'ai entrepris un plerinage ds longtemps projet. J'ai voulu
tout revoir, et j'ai tout revu; la petite maison, le jardin, l'alle
d'arbres, la haute colline, la vieille tour, le bois qui l'avoisine et
l'ternel rocher, et le paysage sublime digne de vos regards qui le
contemplrent tant de fois. Rien n'est chang.--Le temps a respect le
temple de mes souvenirs. Seulement des inconnus l'habitent aujourd'hui:
vos fleurs sont cultives par des mains trangres et personne au monde,
pas mme vous, n'et pu deviner pourquoi un homme  l'air sombre, aux
traits empreints de fatigues douloureuses, en parcourait hier les plus
secrets rduits... _O quante lagrime_!... Adieu, madame, je retourne
dans mon tourbillon; vous ne me verrez probablement jamais, vous
ignorerez qui je suis, et vous pardonnerez, je l'espre, l'trange
libert que je prends aujourd'hui de vous crire. Je vous pardonne aussi
d'avance de rire des souvenirs de l'homme comme vous avez ri de
l'admiration de l'enfant.

_Despised love_[122]

Grenoble, 6 dcembre 1848.

Et malgr les railleries de mon cousin, j'envoyai la lettre. J'ignore ce
qu'il en est advenu... Je n'ai plus, depuis lors, entendu parler de
madame F*******. Je dois dans quelques mois retourner  Grenoble. Oh!
cette fois, je le sens, je n'y rsisterai pas... j'irai  Vif[123].




LIX

Mort de ma soeur.--Mort de ma femme.--Ses obsques.--L'Odon.--Ma
position dans le monde musical.--La
presque impossibilit pour moi de braver au thtre les
haines que j'ai suscites.--La cabale de Covent-Garden.--La
coterie du Conservatoire de Paris.--La symphonie rve
et oublie.--Le charmant accueil qu'on me fait en Allemagne.--Le
roi de Hanovre.--Le duc de Weimar.--L'intendant
du roi de Saxe.--Mes adieux.


J'ai hte d'en finir avec ces mmoires, leur rdaction m'ennuie et me
fatigue presque autant que celle d'un feuilleton; d'ailleurs quand
j'aurai crit les quelques pages que je veux crire encore, j'en aurai
dit assez, je pense, pour donner une ide  peu prs complte des
principaux vnements de ma vie et du cercle de sentiments, de travaux
et de chagrins dans lequel je suis destin  tourner... jusqu' ce que
je ne tourne plus.

La route qui me reste  parcourir, si longue qu'on la suppose, doit
srement ressembler beaucoup  celle que j'ai parcourue; j'y trouverai
partout les mmes profondes ornires, les mmes cailloux raboteux, les
mmes terrains dfoncs, traverss a et l par quelque clair ruisseau,
ombrags de quelque bosquet paisible, surmonts de quelque roche
sublime que je gravirai  grand'peine, pour aller scher au soleil
couchant la froide pluie subie dans la plaine ds le matin.

Les choses et les hommes changent cependant, il est vrai, mais si
lentement que ce n'est pas dans le court espace de temps embrass par
une existence humaine que ce changement peut tre perceptible. Il me
faudrait vivre deux cents ans pour en ressentir le bienfait.

J'ai perdu ma soeur ane, Nanci. Elle est morte d'un cancer au sein,
aprs six mois d'horribles souffrances qui lui arrachaient nuit et jour
des cris dchirants. Mon autre soeur, ma chre Adle, qui s'tait rendue
 Grenoble pour la soigner et qui ne l'a pas quitte jusqu' sa dernire
heure, a failli succomber aux fatigues et aux cruelles impressions que
lui a causes cette lente agonie.

Et pas un mdecin n'a os avoir l'humanit de mettre fin  ce martyre,
en faisant respirer  ma soeur un flacon de chloroforme. On fait cela
pour viter  un patient la douleur d'une opration chirurgicale qui
dure un quart de minute, et on s'abstient d'y recourir pour le dlivrer
d'une torture de six mois. Quand il est prouv, certain, que nul remde,
rien, pas mme le temps, ne peut gurir un mal affreux; quand la mort
est videmment le bien suprme, la dlivrance, la joie, le bonheur!...

Mais les lois sont l qui le dfendent, et les ides religieuses qui s'y
opposent non moins formellement.

Et ma soeur, sans doute, n'et pas consenti  se dlivrer ainsi si on le
lui et propos. Il faut que la volont de Dieu soit faite. Comme si
tout ce qui arrive n'arrivait pas par la volont de Dieu... et comme si
la dlivrance de la patiente, par une mort douce et prompte, n'et pas
t aussi bien le rsultat de la volont de Dieu que son excrable et
inutile torture...

Quels non-sens que ces questions de fatalit, de divinit, de libre
arbitre, etc.!! c'est l'absurde infini; l'entendement humain y tournoie
et ne peut que s'y perdre.

En tout cas, la plus horrible chose de ce monde, pour nous, tres
vivants et sensibles, c'est la souffrance inexorable, ce sont les
douleurs sans compensation possible arrives  ce degr d'intensit; et
il faut tre ou barbare ou stupide, ou l'un et l'autre  la fois, pour
ne pas employer le moyen sr et doux dont on dispose aujourd'hui pour y
mettre un terme. Les sauvages sont plus intelligents et plus humains.

Ma femme aussi est morte, mais au moins sans grandes douleurs. La pauvre
Henriette paralyse depuis quatre ans, et prive du mouvement et de la
parole, s'est teinte  Montmartre sous mes yeux le 3 mars 1854. Mon
fils avait heureusement pu obtenir un cong et venir de Cherbourg passer
quelques heures auprs d'elle. Il tait reparti depuis quatre jours
seulement quand elle a expir. Cette entrevue a donn quelque douceur 
ses derniers moments, et un hasard favorable a voulu que je ne fusse pas
absent de France  cette poque.

Je l'avais quitte depuis deux heures... une des femmes qui la servaient
court  ma recherche, me ramne... tout tait fini... son dernier soupir
venait de s'exhaler. Elle tait dj couverte du drap fatal que j'ai d
carter pour baiser son front ple une dernire fois. Son portrait, que
je lui avais donn l'anne prcdente, portrait fait au temps de sa
splendeur, me la montrait blouissante de beaut et de gnie,  ct de
ce lit funbre o elle gisait dfigure par la maladie.

Je n'essaierai pas de donner une ide des douleurs que cet arrachement
de coeur m'a fait subir. Elles se compliquaient d'ailleurs d'un sentiment
qui, sans tre jamais arriv auparavant  ce degr de violence, fut
toujours pour moi le plus difficile  supporter--le _sentiment de la
piti_. Au milieu des regrets de cet amour teint, je me sentais prt 
me dissoudre dans l'immense, affreuse, incommensurable, infinie piti
dont le souvenir des malheurs de ma pauvre Henriette m'accablait: sa
ruine avant notre mariage; son accident; la dception cause par sa
dernire tentative dramatique  Paris; son renoncement volontaire, mais
toujours regrett,  un art qu'elle adorait; sa gloire clipse; ses
mdiocres imitateurs et imitatrices, dont elle avait vu la fortune et la
clbrit s'lever; nos dchirements intrieurs; son inextinguible
jalousie devenue fonde; notre sparation; la mort de tous ses parents;
l'loignement forc de son fils; mes frquents et longs voyages; sa
douleur fire d'tre pour moi la cause de dpenses sous lesquelles
j'tais toujours, elle ne l'ignorait pas, prt  succomber; l'ide
fausse qu'elle avait de s'tre, par son amour pour la France, alin les
affections du public anglais; son coeur bris; sa beaut disparue; sa
sant dtruite; ses douleurs physiques croissantes; la perte du
mouvement et de la parole; son impossibilit de se faire comprendre
d'aucune faon; sa longue perspective de la mort et de l'oubli...

Destruction, feux et tonnerres, sang et larmes, mon cerveau se crispe
dans mon crne en songeant  ces horreurs!...

Shakespeare! Shakespeare! o est-il? o es-tu? Il me semble que lui seul
parmi les tres intelligents peut me comprendre et doit nous avoir
compris tous les deux; lui seul peut avoir eu piti de nous, pauvres
artistes s'aimant, et dchirs l'un par l'autre. Shakespeare!
Shakespeare! tu dois avoir t humain; si tu existes encore, tu dois
accueillir les misrables! C'est toi qui es notre pre, toi qui es aux
cieux, s'il y a des cieux.

Dieu est stupide et atroce dans son indiffrence infinie toi seul es le
Dieu bon pour les mes d'artistes; reois-nous sur ton sein, pre,
embrasse-nous! _De Profundis ad te clamo._ La mort, le nant, qu'est-ce
que cela? L'immortalit du gnie!... _What?... Oh fool! fool! fool!_...
...................

Je dus m'occuper seul des tristes devoirs... Le pasteur protestant
ncessaire pour la crmonie et charg du service de la banlieue de
Paris, demeurait  l'autre bout de la ville dans la rue de _M. le
Prince_. J'allai l'avertir  huit heures du soir. Une rue tant barre
par des paveurs, le cabriolet qui me conduisait fut oblig de faire un
dtour et de passer devant le thtre de l'Odon. Il tait illumin, on
y jouait une pice en vogue. C'est l que j'ai vu _Hamlet_ pour la
premire fois, il y a vingt-six ans; c'est l que la gloire de la pauvre
morte clata subitement, un soir, comme un brillant mtore; c'est l
que j'ai vu pleurer une foule brise d'motions,  l'aspect de la
douleur, de la potique et navrante folie d'Ophlia; c'est l que
rappele sur la scne aprs le dnoement d'_Hamlet_ par un public
d'lite et par tous les rois de la pense rgnant alors en France, j'ai
vu revenir Henriette Smithson, presque pouvante de l'normit de son
succs, saluer tremblante ses admirateurs. L j'ai vu Juliette pour la
premire et la dernire fois. Sous ces arcades, j'ai si souvent, pendant
les nuits d'hiver, promen ma fivreuse anxit. Voici la porte par
laquelle je l'ai vue entrer  une rptition d'_Othello_. Elle ignorait
mon existence alors; et si on lui et montr ce jeune inconnu ple et
dfait, qui, accoud contre un des piliers de l'Odon, la suivait d'un
oeil effar, et qu'on lui et dit: Voil votre futur mari, elle et 
coup sr trait d'insolent imbcile ce prophte de malheur.

Et pourtant... c'est lui qui prpare ton dernier voyage, _poor Ophelia_!
c'est lui qui va dire  un prtre comme Lartes: _What ceremonies
else_?... lui qui t'a tant tourmente; lui qui a tant souffert par toi,
aprs avoir tant souffert pour toi, lui qui, malgr ses torts, peut
dire comme Hamlet:

    _Forty thousand brothers._

_Quarante mille frres ne l'eussent pas aime comme je l'aimais!_

Shakespeare! Shakespeare! je sens revenir l'inondation, je sombre dans
le chagrin, et je te cherche encore...

_Father! Father! Where are you?_

* * *

Le lendemain, deux ou trois hommes de lettres, MM. d'Ortigue, Brizeux,
Lon de Wailly, plusieurs artistes conduits par cet excellent baron
Taylor, et quelques autres bons coeurs, vinrent, _par amiti pour moi_,
conduire Henriette  sa dernire demeure. Si elle ft morte vingt-cinq
ans auparavant, tout le Paris intelligent et assist par admiration,
par adoration _pour elle_,  ses obsques; tous les potes, tous les
peintres, tous les statuaires, tous les acteurs  qui elle venait de
fournir de si nobles exemples de mouvements, de gestes, d'attitudes,
tous les musiciens qui avaient senti la mlodie de ses accents de
tendresse, la dchirante vrit de ses cris de douleur, tous les amants,
tous les rveurs, et plus d'un philosophe, eussent march, avec larmes,
derrire son cercueil...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Aujourd'hui, pendant qu'elle s'achemine ainsi,  peu prs seule, vers le
cimetire, l'ingrat et oublieux Paris grouille l-bas dans sa fume;
celui qui l'aima et qui n'a pas le courage de la suivre jusqu' sa
tombe, pleure dans le coin d'un jardin dsert, et son jeune fils
luttant au loin contre la tempte est balanc au haut du grand mt d'un
navire sur le sombre Ocan.

_Hic jacet._ Dans le petit cimetire de Montmartre, au versant de la
colline, elle repose, la face tourne vers le nord, vers l'Angleterre
qu'elle ne voulut jamais revoir. Sa modeste tombe porte cette
inscription:

Henriette-Constance Berlioz-Smithson, ne  Ennis, en Irlande, morte 
Montmartre le 3 mars 1854.

Les journaux annoncrent froidement, en termes vulgaires, cette mort. J.
Janin seul eut du coeur et de la mmoire, et voici les quelques lignes
qu'il crivit dans le _Journal des Dbats_:

Elles passent si vite et si cruellement ces divinits de la fable! Ils
sont si frles, ces frles enfants du vieux Shakespeare et du vieux
Corneille! Hlas! il n'y a pas si longtemps dj, nous tions jeunes et
superbes, qu'un soir d't, assise  son balcon qui donne sur la route
de Vrone, Juliette  ct de Romo, Juliette, enivre et tremblante
coutait... le rossignol de la nuit, l'alouette matinale! Elle coutait
rveuse et si blanche, avec tant de feu charmant dans ce regard  demi
voil! Dans cette voix sombre et pure, une voix d'or rsonnait
triomphante, adore, et pleine de sa vie ternelle, la prose de
Shakespeare et sa posie! un monde entier tait attentif  la grce, 
la voix,  l'enchantement de cette femme.

Elle avait vingt ans  peine, elle s'appelait miss Smithson, elle
conquit, toute-puissante, la sympathie et l'admiration de ce parterre
enchante de la vrit nouvelle! Elle fut ainsi, sans le savoir, cette
jeune femme, un pome inconnu, une passion nouvelle et toute une
rvolution. Elle a donn le signal  madame Dorval, 
Frdrick-Lematre,  madame Malibran,  Victor Hugo,  Berlioz! Elle
s'appelait Juliette, elle s'appelait Ophlie. Elle inspirait Eugne
Delacroix lui-mme lorsqu'il dessinait cette douce image d'Ophlie. Elle
tombe; sa main qui cde tient encore  la branche; de l'autre main, elle
porte sur son beau sein sa douce et dernire couronne; l'extrmit de sa
robe est dj voisine de l'eau qui monte; le paysage est triste et
lugubre; on voit accourir tout au loin le flot qui va l'engloutir; ses
vtements appesantis ont entran la pauvre malheureuse et ses douces
chansons dans la vase et dans la mort!

Elle s'appelait enfin, cette admirable et touchante miss Smithson, d'un
nom que madame Malibran a port; elle s'appelait Desdmone, et le More
lui disait, en l'embrassant:  ma belle guerrire! _Oh my fair
warrior!_ Je la vois encore,  cette distance, aussi blanche, aussi ple
que la Vnitienne d'Angelo, tyran de Padoue! Elle est seule  couter la
pluie et le vent qui gronde au dehors, cette belle fille, maudite et
charmante, que le pote Shakespeare entourait de ses amours et de ses
respects. Elle est seule, elle a peur; elle sent au fond de son me
trouble un indicible malaise; ses bras sont nus, et l'on peut entrevoir
enfin un petit bout de sa blanche paule! Ah! sainte nudit de la femme
qui va mourir! Elle tait merveilleuse ainsi, miss Smithson, et plus
semblable  un fantme de l-haut qu' une femme d'ici-bas!--et
maintenant la voil morte, il y a huit jours, rvant encore  cette
gloire qui vient si vite et qui s'en va si vite!  visions!  regrets! 
douleurs!... On chantait autrefois, dans ma jeunesse, un choeur  la
louange de Juliette Capulet! Cette marche funbre tait d'un effet
dsolant au milieu de ce cri qui revenait sans cesse: _Jetez des fleurs!
jetez des fleurs[124]!_ On descendait ainsi sous la vote sombre o
dormait Juliette, et la sombre mlodie accomplissait son oeuvre en
racontant l'pouvante de ces votes mortuaires. Jetez des fleurs! jetez
des fleurs! Juliette est morte, disait le chant funbre,  la faon
d'un cantique du vieux pre Eschyle; Juliette est morte (jetez des
fleurs!), la mort pse sur elle comme la gele sur le gazon en avril
(jetez des fleurs!). Ainsi les instruments de la danse servent de
cloches funbres; le dner de l'hymen est un repas des morts; les fleurs
de la noce couvrent une spulture!

* * *

Liszt m'crivit bientt aprs de Weimar une lettre cordiale comme il
sait les crire: Elle t'inspira, me disait-il, tu l'as aime, tu l'as
chante, sa tche tait accomplie.

* * *

Je n'ai plus rien  dire maintenant des deux grands amours, qui ont
exerc une influence si puissante et si longue sur mon coeur et sur ma
pense. L'un est un souvenir d'enfance. Il vint  moi radieux de tous
les sourires, par de tous les prestiges, arm de toutes les sductions
d'un paysage incomparable dont l'aspect seul avait dj suffi 
m'mouvoir. Estelle fut vraiment alors l'hamadryade de ma valle de
Tempe, et j'prouvai pour la premire fois, et  la fois,  l'ge de
douze ans, le sentiment du grand amour et celui de la grande nature.

L'autre amour m'apparut avec Shakespeare,  mon ge viril dans le
buisson ardent d'un Sina, au milieu des nues, des tonnerres et des
clairs d'une posie pour moi nouvelle. Il me terrassa, je tombai
prostern, et mon coeur et tout mon tre furent envahis par une passion
cruelle, acharne, o se confondaient, en se renforant l'un par
l'autre, l'amour pour la grande artiste et l'amour du grand art.

On conoit la puissance d'une pareille antithse, si toutefois il y a
antithse l-dedans. Aussi n'avais-je pas fait  Henriette un mystre de
mon idylle de Meylan, ni de la vivacit des souvenirs que j'en
conservais. Qui de nous n'a pas eu une premire idylle telle quelle?
Malgr sa jalousie, elle tait trop intelligente pour en tre blesse.
Elle m'a seulement quelquefois  ce sujet adress de douces railleries.

Les gens qui ne comprennent pas cela, me comprendront bien moins encore,
si j'avoue une autre singularit de ma nature: J'prouve un vague
sentiment de potique amour en respirant une belle rose, et j'en ai
ressenti pendant longtemps un semblable  l'aspect d'une belle harpe. En
voyant cet instrument, il fallait alors me contenir pour ne pas
m'agenouiller et l'embrasser!

Estelle fut la rose qui _a fleuri dans l'isolement_[125], Henriette fut
la harpe mle  tous mes concerts,  mes joies,  mes tristesses, et
dont, hlas, j'ai bris bien des cordes!

Maintenant, me voil, sinon au terme de ma carrire, au moins sur la
pente de plus en plus rapide qui y conduit; fatigu, brl, mais
toujours brlant, et rempli d'une nergie qui se rvolte parfois avec
une violence dont je suis presque pouvant. Je commence  savoir le
franais,  crire passablement une page de partition et une page de
vers ou de prose, je sais diriger et animer un orchestre, j'adore et je
respecte l'art dans toutes ses formes... Mais j'appartiens  une nation,
qui, aujourd'hui, ne s'intresse plus  aucune des nobles manifestations
de l'intelligence, dont le veau d'or est l'unique dieu. Le peuple
parisien est devenu un peuple barbare; sur dix maisons riches, c'est 
peine s'il en est une o l'on trouve une bibliothque. Je ne parle pas
d'une bibliothque musicale... Non, on n'achte plus de livres, on loue,
pour deux sous le volume, de pitoyables romans dans les cabinets de
lecture; cet aliment suffit aux apptits littraires de toutes les
classes de la socit. Comme on s'abonne chez les diteurs de musique,
pour quelques francs par mois, afin de pouvoir choisir dans le nombre
infini des plates productions dont les magasins regorgent, quelque
chef-d'oeuvre du genre que Rabelais a caractris par une si mprisante
pithte.

L'industrialisme de l'art, suivi de tous les bas instincts qu'il flatte
et caresse, marche  la tte de son ridicule cortge, promenant sur ses
ennemis vaincus un regard niaisement superbe et rempli d'un stupide
ddain... Paris est donc une ville o je ne puis rien faire, et o l'on
me regarde comme trop heureux de remplir la seule tche qui me soit
confie, celle du feuilletoniste, la seule,  en croire beaucoup de
gens, pour laquelle je sois venu au monde.

Je sens bien ce que je pourrais produire en musique dramatique, mais il
est aussi inutile que dangereux de le tenter. D'abord, la plupart de nos
thtres lyriques sont d'assez mauvais lieux, musicalement parlant,
l'Opra surtout  cette heure est ignoble. Ensuite je ne pourrais donner
l'essor  ma pense dans ce genre de composition, qu'en me supposant
matre absolu d'un grand thtre, comme je suis matre de mon orchestre
quand je dirige l'excution d'une de mes symphonies. Je devrais disposer
de la bonne volont de tous, tre obi de tous, depuis la premire
chanteuse et le premier tnor, les choristes, les musiciens, les
danseuses et les comparses, jusqu'au dcorateur, aux machinistes et au
metteur en scne. Un thtre lyrique comme je le conois, est, avant
tout, un vaste instrument de musique; j'en sais jouer, mais pour que
j'en joue bien, il faut qu'on me le confie sans rserve. C'est ce qui
n'arrivera jamais. Ensuite les menes, les conspirations, les cabales de
mes ennemis se donneraient l trop aisment carrire. Ils n'osent pas
venir me siffler dans une salle de concerts, ils n'y manquent pas dans
un vaste thtre comme l'Opra; cela arrivera toujours.

J'aurais  subir en pareil cas, non-seulement les coups des haines
souleves par mes critiques thoriques, mais ceux non moins furieux des
colres excites par les tendances de mon style musical; style qui, 
lui seul, est la plus puissante popularit. Ceux-ci se disant avec
raison: le jour o le gros public en sera venu  comprendre ou  goter
seulement des compositions pareilles, les ntres n'auront plus de
valeur. J'ai eu la preuve de ces vrits  Londres, o une bande
d'Italiens est venue rendre presque impossible la reprsentation de
_Benvenuto Cellini_  Covent-Garden. Ils ont cri, chut et siffl du
commencement  la fin; ils ont voulu empcher mme l'excution de mon
ouverture du _Carnaval romain_ qui servait d'introduction au second acte
et qu'on avait applaudie maintes fois  Londres en divers concerts,
entre autres a celui de la Socit philharmonique de Hanovre square,
quinze jours auparavant. L'opinion publique, sinon la mienne, plaait 
la tte de cette cabale comique dans sa fureur, M. Costa, le chef
d'orchestre de Covent-Garden, que j'ai plusieurs fois attaqu dans mes
feuilletons au sujet des liberts qu'il prend avec les partitions des
grands matres, en les taillant, allongeant, instrumentant et mutilant
de toutes faons. Si M. Costa est le coupable, ce qui est fort possible,
il a su, en tous cas, par ses empressements  me servir et  m'aider
pendant les rptitions, endormir ma mfiance avec une rare habilet.

Les artistes de Londres, indigns de cette vilenie, ont voulu
m'exprimer leur sympathie en souscrivant, au nombre de deux cent trente,
pour un _Testimonial concert_, qu'ils m'engageaient  donner avec leur
concours gratuit dans la salle d'Exeter-hall, mais qui nanmoins n'a pu
avoir lieu. L'diteur Beale (aujourd'hui l'un de mes meilleurs amis) m'a
en outre apport un prsent de deux cents guines qui m'tait offert par
une runion d'amateurs, en tte desquels figuraient les clbres
facteurs de piano, MM. Broadwood. Je n'ai pas cru devoir accepter ce
prsent si en dehors de nos moeurs franaises, mais dont une bont et une
gnrosit relles avaient nanmoins suggr l'ide. Tout le monde n'est
pas Paganini.

Ces preuves d'affection m'ont touch beaucoup plus que ne m'avaient
bless les insultes des cabaleurs.

En Allemagne, sans doute, je n'aurais rien de pareil  redouter. Mais je
ne sais pas l'allemand; il faudrait composer sur un texte franais qu'on
traduirait ensuite; c'est un grand dsavantage. Il faudrait aussi, pour
crire un grand opra, y consacrer au moins dix-huit mois sans m'occuper
d'autre chose, sans rien gagner par consquent, et sans ddommagement
possible sous ce rapport, puisque, en Allemagne, les compositeurs
d'opras ne touchent pas d'honoraires. Encore a-t-on vu dans mon rcit
de la premire excution de _Faust_ en Prusse, ce qu'une inoffensive
observation imprime dans le _Journal des Dbats_ m'avait attir
d'inimitis parmi les musiciens de l'orchestre de Berlin.

 Leipzig aussi, bien qu'on entende aujourd'hui ma musique _avec
d'autres oreilles_ qu'au temps de Mendelssohn ( ce que j'ai pu voir, et
 ce que m'assure Ferdinand David) il y a encore quelques petits
fanatiques, lves du Conservatoire, qui, me regardant, sans savoir
pourquoi, comme un destructeur, un Attila de l'art musical, m'honorent
d'une haine forcene, m'crivent des injures et me font des grimaces
dans les corridors de Gewandhaus quand j'ai le dos tourn. Puis certains
matres de chapelle, dont je trouble la quitude, commettent par ci par
l  mon gard, d'assez plates perfidies. Mais cet invitable
antagonisme, joint mme  l'opposition toute naturelle d'une petite
partie de la presse allemande[126], n'est rien en comparaison des
fureurs qui se donneraient carrire  Paris contre moi si je m'y
exposais au thtre.

Depuis trois ans, je suis tourment par l'ide d'un vaste opra dont je
voudrais crire les paroles et la musique, ainsi que je viens de le
faire pour ma trilogie sacre: _l'Enfance du Christ_. Je rsiste  la
tentation de raliser ce projet et j'y rsisterai, je l'espre, jusqu'
la fin[127]. Le sujet me parat grandiose, magnifique et profondment
mouvant, ce qui prouve jusqu' l'vidence que les Parisiens le
trouveraient fade et ennuyeux. Me trompai-je mme en attribuant  notre
public _un got si diffrent du mien_ (pour parler comme le grand
Corneille), je n'aurais pas une femme intelligente et dvoue capable
d'interprter le rle principal, un rle qui exige de la beaut, une
grande voix, un talent dramatique rel, une musicienne parfaite, une me
et un coeur de feu. J'aurais bien moins encore entre les mains le reste
des ressources de toute espce dont je devrais pouvoir disposer  mon
gr, sans contrle ni observations de qui que ce ft. L'ide seule
d'prouver pour l'excution et la mise en scne d'une oeuvre pareille les
obstacles stupides que j'ai d subir et que je vois journellement
opposer aux autres compositeurs qui crivent pour notre grand opra, me
fait bouillir le sang. Le choc de ma volont contre celle des
malveillants et des imbciles en pareil cas, serait aujourd'hui
excessivement dangereux, je me sens parfaitement capable de tout  leur
gard, et je tuerais ces gens-l comme des chiens. Quant  grossir le
nombre des oeuvres agrables et utiles qu'on nomme opras-comiques et qui
se produisent journellement  Paris, par fournes, comme on y produit
des petits pts, je n'en prouve pas la moindre envie. Je ne ressemble
point, sous ce rapport,  ce caporal qui avait _l'ambition d'tre
domestique_. J'aime mieux rester simple soldat[128]. L'influence de
Meyerbeer, je dois le dire aussi, et la pression qu'il exerce par son
immense fortune, au moins autant que par _les ralits_ de son talent
clectique, sur les directeurs, sur les artistes, sur les critiques, et
par suite sur le public de Paris, y rendent  peu prs impossible tout
succs srieux  l'Opra. Cette influence dltre se fera sentir encore
peut-tre dix ans aprs sa mort. Henri Heine prtend qu'il _a pay
d'avance_...[129] Quant aux concerts _musicaux_ que je pourrais donner 
Paris, j'ai dj dit dans quelles conditions je me trouvais plac et
quelle tait devenue l'indiffrence du public pour tout ce qui n'est pas
le thtre. La coterie du Conservatoire a d'ailleurs trouv le moyen de
me faire interdire l'accs de sa salle, et M. le ministre de l'intrieur
est un jour venu,  une distribution de prix, dclarer  tout
l'auditoire que cette salle (la seule convenable qui existe  Paris)
tait la proprit exclusive de la Socit du Conservatoire et qu'elle
ne serait plus dsormais prte  personne pour y donner des concerts.
Or, _personne_, c'tait moi; car,  deux ou trois exceptions prs, aucun
autre que moi n'y avait donn de grandes excutions musicales depuis
vingt ans.

Cette socit clbre, dont presque tous les membres excutants sont de
mes amis ou partisans, est dirige par un chef et par un petit nombre de
_faiseurs_ qui me sont hostiles. Ils se garderaient donc bien d'admettre
dans leurs concerts la moindre de mes compositions. Une seule fois, il y
a six ou sept ans, ils s'avisrent de me demander deux fragments de
_Faust_. Le comit qui avait t alors tant soit peu influenc par
l'opinion de mes partisans de l'orchestre, essaya en revanche de
m'craser en me plaant, dans le programme, entre le finale de _la
Vestale_, de Spontini, et la _Symphonie en ut mineur_, de Beethoven. Le
bonheur voulut que l'crasement n'et pas lieu et que ces messieurs
fussent dus dans leur attente. Malgr les terribles voisins qu'on lui
avait donns, la scne des Sylphes de _Faust_ excita un vritable
enthousiasme et fut bisse. Mais M. Girard, qui en avait fort
maladroitement et fort platement dirig l'excution, feignit de ne pas
pouvoir trouver dans la partition l'endroit o il fallait recommencer,
et, malgr les cris de bis de toute la salle, il ne recommena pas. Le
succs n'en fut pas moins vident. Aussi, depuis cette poque, la
coterie s'est-elle abstenue de mes ouvrages comme de la peste.

Des millionnaires, qui abondent  Paris, pas un seul n'aurait l'ide de
rien faire pour la grande musique. Nous ne possdons pas une bonne salle
de concerts publique; il ne viendrait en tte  aucun de nos Crsus d'en
construire une. L'exemple de Paganini a t perdu, et ce que ce noble
artiste fit pour moi restera un trait unique dans l'histoire.

Il faut donc compter seulement sur soi-mme quand on est compositeur 
Paris, produisant des oeuvres srieuses en dehors du thtre. Il faut se
rsigner  des excutions incompltes, incertaines, et par suite plus ou
moins infidles, faute de rptitions qu'on ne peut payer[130],  des
salles incommodes o les excutants ni l'auditoire ne peuvent tre bien
installs,  des entraves de toute espce suscites, sans mauvais
vouloir, par les thtres lyriques dont on est oblig d'employer le
personnel musical et qui ont ncessairement  veiller aux intrts de
leur rpertoire; il faut subir des spoliations insolentes de la part de
MM. les percepteurs _du droit des hospices_, qui ne tiennent aucun
compte des frais d'un concert, et viennent aggraver les pertes de celui
qui le donne, en prlevant le huitime de la recette brute; des
apprciations htives et ncessairement fausses d'oeuvres vastes et
complexes entendues dans de pareilles conditions, et rarement plus d'une
ou deux fois; et, en dernire analyse, il faut avoir  dpenser beaucoup
de temps et beaucoup d'argent. Sans compter la force d'me et de volont
qu'on a l'humiliation d'user contre de pareils obstacles. L'artiste le
plus puissamment dou de ces qualits, est alors comme un obus charg
qui va droit son chemin, renverse tout ce qu'il rencontre, laisse une
trace, il est vrai, mais ne doit pas moins, au terme de sa course, se
briser en clatant. Je ferais pourtant en gnral, tous les sacrifices
possibles. Mais il est des circonstances o cessant d'tre gnreux, ces
sacrifices deviennent minemment coupables.

Il y a deux ans, au moment o l'tat de la sant de ma femme, qui
laissait encore alors quelque espoir d'amlioration, m'occasionnait le
plus de dpenses, une nuit, j'entendis en songe une symphonie que je
rvais composer. En m'veillant le lendemain je me rappelai presque tout
le premier morceau qui (c'est la seule chose dont je me souvienne) tait
 deux temps (allegro), en _la mineur_. Je m'approchais de ma table pour
commencer  l'crire, quand je fis soudain cette rflexion: si j'cris
ce morceau, je me laisserai entraner  composer le reste. L'expansion 
laquelle ma pense tend toujours  se livrer maintenant, peut donner 
cette symphonie d'normes proportions. J'emploierai peut-tre trois ou
quatre mois exclusivement  ce travail. (J'en ai bien mis sept pour
crire _Romo et Juliette_.) Je ne ferai plus ou presque plus de
feuilletons. Mon revenu diminuera d'autant. Puis, quand la symphonie
sera termine, j'aurai la faiblesse de cder aux sollicitations de mon
copiste; je la laisserai copier, je contracterai ainsi tout de suite une
dette de mille ou douze cents francs. Une fois les parties copies, je
serai harcel par la tentation de faire entendre l'ouvrage, je donnerai
un concert, dont la recette couvrira  peine la moiti des frais; c'est
invitable aujourd'hui. Je perdrai ce que je n'ai pas; je manquerai du
ncessaire pour la pauvre malade, et je n'aurai plus ni de quoi faire
face  mes dpenses personnelles ni de quoi payer la pension de mon fils
sur le vaisseau o il doit monter prochainement. Ces ides me donnrent
le frisson et je jetai ma plume en disant: Bah! demain j'aurai oubli la
symphonie! La nuit suivante, l'obstine symphonie vint se prsenter
encore et retentir dans mon cerveau; j'entendais clairement l'allgro en
_la mineur_, bien plus, il me semblait le voir crit. Je me rveillai
plein d'une agitation fivreuse, je me chantai le thme, dont le
caractre et la forme me plaisaient extrmement; j'allais me lever...
mais les rflexions de la veille me retinrent encore, je me raidis
contre la tentation, je me cramponnai  l'espoir d'oublier. Enfin, je me
rendormis, et le lendemain, au rveil, tout souvenir en effet, avait
disparu pour jamais.

Lche! va dire quelque jeune fanatique  qui je pardonne d'avance son
injure, il fallait oser! il fallait crire! il fallait te ruiner! On n'a
pas le droit de chasser ainsi la pense, de faire rentrer dans le nant
une oeuvre d'art qui en veut sortir et qui implore la vie! Ah! jeune
homme qui me traites de lche, tu n'as pas subi le spectacle que j'avais
alors sous les yeux, sans quoi tu serais moins svre. Je n'ai pas
recul aux jours o l'on pouvait encore douter des consquences de mes
coups d'audace. Il y avait dans ce temps  Paris un petit public
d'lite, il y avait les princes de la maison d'Orlans et la Reine
elle-mme qui s'y intressaient. Ma femme d'ailleurs tait toute vivante
et la premire  m'encourager: Tu dois produire cette oeuvre, me
disait-elle, et la faire grandement et dignement excuter. Ne crains
rien, nous subirons les privations que ces dpenses nous imposeront. Il
le faut! va toujours! Et j'allais. Mais plus tard, quand elle tait l,
 demi morte, ne pouvant plus que gmir, quand il lui fallait trois
femmes pour la soigner, quand le mdecin devait lui faire presque chaque
jour une visite, quand j'tais sr, mais sr comme il l'est que les
Parisiens sont des barbares, de trouver au bout de toute entreprise
musicale le dsastreux rsultat que je viens de signaler, je n'tais pas
lche de m'abstenir, jeune homme, non, j'ai la conscience d'avoir t
seulement humain; et, tout en me croyant aussi dvou  l'art que toi,
et que bien d'autres, je crois l'honorer en ne le traitant pas de
monstre avide de victimes humaines et en prouvant qu'il m'a laiss assez
de raison pour distinguer le courage de la frocit. Si j'ai cd peu 
peu  l'entranement musical, en crivant dernirement ma trilogie
sacre (_l'Enfance du Christ_), c'est que ma position n'est plus la
mme, d'aussi imprieux devoirs ne me sont plus imposs. D'ailleurs j'ai
la certitude de faire aisment et souvent excuter cet ouvrage en
Allemagne o je suis invit  revenir par plusieurs villes importantes.
J'y vais maintenant frquemment, j'y ai fait quatre voyages pendant les
derniers dix-huit mois[131]. On m'y accueille de mieux en mieux; les
artistes m'y tmoignent une sympathie de jour en jour plus vive; ceux de
Leipzig, de Dresde, de Hanovre, de Brunswick, de Weimar, de Carlsruhe,
de Francfort, m'ont combl de marques d'amiti pour lesquelles je manque
d'expressions de reconnaissance. Je n'ai qu' me louer du public aussi,
des intendants des thtres royaux et des chapelles ducales, et de la
plupart des princes souverains. Ce charmant jeune roi de Hanovre et son
Antigone[132] la reine, s'intressent  ma musique au point de venir 
huit heures du matin  mes rptitions et d'y rester jusqu' midi
quelquefois, _pour mieux pntrer_, me disait le roi dernirement, _le
sens intime des oeuvres et se familiariser avec la nouveaut des
procds_! Avec quelle joie, quels mouvements d'enthousiasme, il
m'entretenait de mon ouverture du _Roi Lear_:

C'est magnifique, monsieur Berlioz, c'est magnifique! votre orchestre
parle, vous n'avez pas besoin de paroles. J'ai suivi toutes les scnes:
l'entre du roi dans son conseil, et l'orage sur la bruyre, et
l'affreuse scne de la prison, et les plaintes de Cordelia[133]! Oh!
cette Cordelia! comme vous l'avez peinte! comme elle est timide et
tendre! c'est dchirant, et si beau!

La reine,  ma dernire visite  Hanovre, me fit prier de mettre dans
mon programme, deux morceaux de _Romo et Juliette_, dont l'un surtout,
lui est particulirement cher, la scne d'amour (l'adagio). Le roi m'a
ensuite formellement demand de revenir l'hiver prochain pour organiser
au thtre l'excution de l'oeuvre entire de _Romo et Juliette_, dont
je n'ai donn encore  Hanovre que des fragments. Si vous ne trouvez
pas suffisantes les ressources dont nous disposons, a-t-il ajout, je
ferai venir des artistes de Brunswick, de Hambourg, de Dresde mme, s'il
le faut, vous serez content. De son ct le nouveau grand-duc de Weimar
m'a dit en me quittant,  la dernire visite que je lui ai faite:
Donnez-moi votre main, monsieur Berlioz, que je la serre avec une
sincre et vive admiration; et n'oubliez pas que le thtre de Weimar
vous est toujours ouvert. M. de Lttichau, l'intendant du roi de Saxe,
m'a propos la place de matre de chapelle de Dresde, qui ne tardera pas
 tre vacante. Si vous vouliez (ce sont ses paroles), que de belles
choses nous ferions ici! avec nos artistes que vous trouvez si
excellents, et qui vous aiment tant, vous qui dirigez comme si peu de
gens dirigent, vous feriez de Dresde le centre musical de l'Allemagne!
Je ne sais si je me dciderai  me fixer ainsi en Saxe quand le moment
sera venu... C'est  bien examiner. Liszt est d'avis que je dois
accepter. Mes amis de Paris sont d'un avis contraire. Mon parti n'est
pas pris, et la place d'ailleurs est encore occupe. Il est question de
mettre en scne,  Dresde, mon opra de _Cellini_, que cet admirable
Liszt a dj ressuscit  Weimar.

Certainement alors j'irais en diriger les premires reprsentations. Au
reste, je n'ai pas  m'occuper ici de l'avenir et me suis peut-tre trop
appesanti sur le pass, bien que j'aie laiss dans l'ombre beaucoup de
curieux pisodes et de tristes dtails. Je finis... en remerciant avec
effusion la sainte Allemagne o le culte de l'art s'est conserv pur; et
toi, gnreuse Angleterre; et toi, Russie qui m'as sauv; et vous, mes
bons amis de France: et vous, coeurs et esprits levs de toutes les
nations que j'ai connus. Ce fut pour moi un bonheur de vous connatre:
je garde et je garderai fidlement de nos relations le plus cher
souvenir. Quant  vous, maniaques, dogues et taureaux stupides, quant 
vous mes _Guildenstern_, mes _Rosencranz_[134], mes _Jago_, mes petits
_Osrick_[135], serpents et insectes de toute espce, _farewell my...
friends_[136]; je vous mprise, et j'espre bien ne pas mourir sans vous
avoir oublis.

Paris, 18 octobre 1854.




POST-SCRIPTUM

Lettre adresse avec le manuscrit de mes mmoires  M.***
qui me demandait des notes pour crire ma biographie[137].


Monsieur,

Vous dsirez connatre les causes de l'opposition que j'ai rencontre 
Paris comme compositeur pendant vingt-cinq ans. Ces causes furent
nombreuses; fort heureusement elles ont en partie disparu[138]. La
bienveillance de toute la presse (en exceptant la _Revue des
Deux-Mondes_, dont la critique musicale est confie  un monomane, et
dont le directeur m'honore de sa haine)  l'occasion de mon dernier
ouvrage _l'Enfance du Christ_, semble le prouver. Plusieurs personnes
ont cru voir dans cette partition un changement complet de mon style et
de ma manire. Rien n'est moins fond que cette opinion. Le sujet a
amen naturellement une musique nave et douce, et par cela mme plus en
rapport avec leur got et leur intelligence, qui, avec le temps, avaient
d en outre se dvelopper. J'eusse crit _l'Enfance du Christ_ de la
mme faon il y a vingt ans.

La principale raison de la longue guerre qu'on m'a faite est dans
l'antagonisme existant entre mon sentiment musical et celui du gros
public parisien. Une foule de gens ont d me regarder comme un fou,
puisque je les regarde comme des enfants ou des niais. Toute musique qui
s'carte du petit sentier o trottinent les faiseurs d'opras-comiques
fut ncessairement, pendant un quart de sicle, de la musique de fou
pour ces gens-l. Le chef-d'oeuvre de Beethoven (la neuvime symphonie)
et ses colossales sonates de piano, sont encore pour eux de la musique
de fou.

Ensuite j'ai eu contre moi les professeurs du Conservatoire ameuts par
Cherubini et par Ftis, dont mon htrodoxie en matire de thories
harmoniques et rhythmiques avait violemment froiss l'amour-propre et
rvolt la foi. Je suis un incrdule en musique, ou, pour mieux dire, je
suis de la religion de Beethoven, de Weber, de Gluck, de Spontini, qui
croient, professent et prouvent par leurs oeuvres que _tout est bon_ ou
que _tout est mauvais_; l'effet produit par certaines combinaisons
devant seul les faire condamner ou absoudre.

Maintenant les professeurs mme les plus obstins  soutenir l'autorit
des vieilles rgles s'en affranchissent plus ou moins dans leurs oeuvres.

Il faut compter encore parmi mes adversaires les partisans de l'cole
sensualiste italienne, dont j'ai souvent attaqu les doctrines et
blasphm les dieux.

Aujourd'hui je suis plus prudent. J'abhorre toujours, comme je les
abhorrais autrefois, ces opras proclams par la foule des chefs-d'oeuvre
de musique dramatique, mais qui sont pour moi d'infmes caricatures du
sentiment et de la passion; seulement j'ai la force de n'en plus parler.

Toutefois ma position de critique continue  me faire de nombreux
ennemis. Et les plus ardents dans leur haine sont moins encore ceux dont
j'ai blm les oeuvres, que ceux dont je n'ai pas parl ou que j'ai _mal
lous_. D'autres ne me pardonneront jamais certaines plaisanteries.
J'eus l'imprudence, il y a dix-huit ou vingt ans, de faire la suivante 
propos d'un trs-plat petit ouvrage de Rossini. Ce sont trois cantiques
intituls: _la Foi_, _l'Esprance_ et _la Charit_. Aprs les avoir
entendus, j'crivis je ne sais o, en parlant de l'auteur: _Son
Esprance a du la ntre, sa Foi ne transportera pas des montagnes, et
quant  la Charit qu'il nous a faite elle ne le ruinera pas._

Vous jugez de la fureur des rossinistes; bien que j'eusse crit ailleurs
une longue analyse admirative de _Guillaume Tell_, et rpt  satit
que le _Barbier_ est un des chefs-d'oeuvre du sicle.

M. Panseron m'ayant envoy un prospectus ridicule o il annonait, en
franais de portire, l'ouverture d'un cabinet de consultations
musicales, o les amateurs auteurs de romances pouvaient aller faire
corriger leurs productions pour la somme de cent francs, je publiai la
chose dans le _Journal des Dbats_; j'insrai mme en entier le
prospectus de M. Panseron, mais sous ce titre:


    CABINET DE CONSULTATIONS POUR LES MLODIES SECRTES.

Quelques annes auparavant M. Caraffa, avait fait reprsenter un opra
intitul _la Grande-Duchesse_. Cet ouvrage n'eut que deux
reprsentations. Aprs la deuxime, ayant  en rendre compte, je me
bornai  citer les paroles clbres de Bossuet dans son oraison funbre
d'Henriette d'Angleterre: _Madame se meurt, Madame est morte!_ M.
Caraffa ne m'a pas pardonn. Il faut avouer que je lchais aussi parfois
dans la conversation des paroles qu'on pouvait prendre pour de
vritables coups de poignard. Un soir, j'tais chez mon ami d'Ortigue
avec quelques personnes, parmi lesquelles se trouvaient M. de Lamennais
et un sous-chef du ministre de l'intrieur. La conversation s'tablit
sur le mcontentement que chacun prouve de la condition dans laquelle
il est plac. M. P..., le sous-chef, ne se trouvait pas mcontent de la
sienne: J'aime mieux, dit-il, tre ce que je suis que toute autre
chose.--Ma foi, rpliquai-je tourdiment, je ne suis pas comme vous, et
j'aimerais mieux tre toute autre chose que ce que vous tes.

Mon interlocuteur eut la force de ne rien rpondre, mais je suis bien
sr que nos clats de rire et ceux de M. de Lamennais surtout lui sont
rests sur le coeur.

J'ai, depuis quelques annes, de nouveaux ennemis dus  la supriorit
qu'on veut bien m'accorder dans l'art de diriger les orchestres. Les
musiciens, par le talent exceptionnel qu'ils dploient sous ma
direction, par leurs dmonstrations chaleureuses et par les paroles
qu'ils laissent chapper, m'ont rendu hostiles en Allemagne presque tous
les chefs d'orchestre. Il en fut longtemps ainsi  Paris. Vous verrez
dans mes _Mmoires_ les tranges effets du mcontentement d'Habeneck et
de M. Girard. Il en est de mme  Londres, o M. Costa me fait une
guerre sourde partout o il a le pied.

J'ai d combattre une belle phalange, vous en conviendrez. N'oublions
pas les chanteurs et les virtuoses, que je rappelle a l'ordre d'une
assez rude faon, quand ils se permettent d'irrvrencieuses liberts en
interprtant les chefs-d'oeuvre; ni les envieux, toujours prts  se
courroucer si quelque chose se manifeste avec un certain clat.

Mais cette vie de combat, l'opposition se trouvant rduite, comme elle
l'est aujourd'hui,  des proportions raisonnables, offre un certain
charme. J'aime  faire de temps en temps craquer une barrire, en la
brisant au lieu de la franchir. C'est l'effet naturel de ma passion
pour la musique, passion toujours incandescente et qui n'est jamais
satisfaite qu'un instant. L'amour de l'argent ne s'est en aucune
circonstance alli  cet amour de l'art; j'ai toujours, au contraire,
t prt  faire toute espce de sacrifices pour courir  la recherche
du beau ou me garantir du contact des mesquines platitudes couronnes
par la popularit. On m'offrirait cent mille francs pour certaines
oeuvres dont le succs est immense, que je refuserais avec colre. Je
suis ainsi fait. Il vous sera ais de tirer les consquences d'une
semblable organisation place dans un milieu tel qu'tait, il y a vingt
ans, le monde musical de Paris.

S'il fallait maintenant ici esquisser la contre-partie du tableau, je le
pourrais, en prenant mon parti de manquer carrment de modestie. Les
sympathies que j'ai rencontres en France, en Angleterre, en Allemagne
et en Russie m'ont consol de bien des peines. Je pourrais mme citer
des manifestations d'enthousiasme fort singulires. Ai-je besoin
d'attirer votre attention sur l'pisode du royal prsent de Paganini et
sur la lettre si cordialement artiste qu'il y joignit?...

Je me bornerai  vous faire connatre un joli mot de Lipinski, le
concert-meister du thtre de Dresde. Je me trouvais, il y a trois ans,
dans cette capitale de la Saxe. Aprs un splendide concert o l'on
venait d'excuter ma lgende de _la Damnation de Faust_, Lipinski me
prsenta un musicien dsireux, disait-il, de me complimenter, mais qui
ne savait pas un mot de franais. Or, comme je ne sais pas l'allemand,
lui, Lipinski, s'offrait pour servir d'interprte, quand l'artiste
l'interrompant, s'avance vivement, me prend la main, balbutie quelques
mots et clate en sanglots qu'il ne pouvait plus contenir. Alors
Lipinski, se tournant vers moi et me montrant les larmes de son ami:
Vous comprenez! me dit-il...

Et cet autre encore, un mot antique.  Brunswick, dernirement, on
allait, dans un concert au thtre, excuter plusieurs parties de ma
symphonie avec choeurs de _Romo et Juliette_. Le matin du jour de ce
concert, un inconnu[139] assis  ct de moi  la table d'hte m'apprit
qu'il avait fait un long voyage pour venir entendre  Brunswick cette
partition.

--Vous devriez crire un opra sur ce sujet, me dit-il,  la manire
dont vous l'avez trait en symphonie et dont vous comprenez Shakespeare,
vous feriez quelque chose d'inou, de merveilleux.

--Hlas, monsieur, lui rpondis-je, o sont les deux artistes capables
de chanter et de jouer les deux rles principaux? ils n'existent pas;
et, existassent-ils, grce aux moeurs musicales et aux usages qui rgnent
 cette heure dans tous les thtres lyriques, si je mettais  l'tude
un pareil opra je serais sr de mourir avant la premire
reprsentation.

Le soir, mon amateur va au concert, et, dans un entr'acte, causant avec
un de ses voisins, lui rpte ma rponse du matin  propos d'un opra
_de Romo et Juliette_. Le voisin garde un instant le silence, puis
frappant violemment le rebord de sa loge, s'crie: Eh bien, qu'il
meure! mais qu'il le fasse!

Recevez, monsieur, l'assurance de ma vive gratitude pour la
bienveillance que vous me tmoignez et pour votre dsir de me venger
(selon votre expression) de tant de gens et de tant de choses injustes.
Je crois qu'en fait de vengeance, il faut laisser faire le temps. C'est
le grand vengeur; les gens et les choses dont j'eus et j'ai encore  me
plaindre, ne sont pas d'ailleurs dignes de votre colre.

Je m'aperois que je n'ai rien dit de technique sur ma manire
d'crire, et peut-tre dsirez-vous quelques dtails  ce sujet.

En gnral mon style est trs-hardi, mais il n'a pas la moindre tendance
 dtruire quoi que ce soit des lments constitutifs de l'art. Au
contraire, je cherche  accrotre le nombre de ces lments. Je n'ai
jamais song, ainsi qu'on l'a si follement prtendu en France,  faire
de la musique _sans mlodie_. Cette cole existe maintenant en Allemagne
et je l'ai en horreur. Il est ais de se convaincre que, sans mme me
borner  prendre une mlodie trs-courte pour thme d'un morceau, comme
l'ont fait souvent les plus grands matres, j'ai toujours soin de mettre
un vrai luxe mlodique dans mes compositions. On peut parfaitement
contester la valeur de ces mlodies, leur distinction, leur nouveaut,
leur charme, ce n'est pas  moi qu'il appartient de les apprcier; mais
nier leur existence, c'est, je le soutiens, mauvaise foi ou ineptie.
Seulement ces mlodies tant souvent de trs-grande dimension, les
esprits enfantins,  courte vue, n'en distinguent pas la forme
clairement; ou maries  d'autres mlodies secondaires qui, pour ces
mmes esprits enfantins, en voilent les contours; ou enfin ces mlodies
sont si dissemblables des petites drleries appeles mlodies par le bas
peuple musical, qu'il ne peut se rsoudre  donner le mme nom aux unes
et aux autres.

Les qualits dominantes de ma musique sont l'expression passionne,
l'ardeur intrieure, l'entranement rhythmique et l'imprvu. Quand je
dis expression passionne, cela signifie expression acharne 
reproduire le sens intime de son sujet, alors mme que le sujet est le
contraire de sa passion et qu'il s'agit d'exprimer des sentiments doux,
tendres, ou le calme le plus profond. C'est ce genre d'expression qu'on
a cru trouver dans _l'Enfance du Christ_, et surtout dans la scne du
_Ciel_ de la _Damnation de Faust_ et dans le _Sanctus_ du _Requiem_.

 propos de ce dernier ouvrage, il est bon de vous signaler un ordre
d'ides dans lequel je suis  peu prs le seul des compositeurs modernes
qui soit entr, et dont les anciens n'ont pas mme entrevu la porte. Je
veux parler de ces compositions normes dsignes par certains critiques
sous le nom de musique architecturale, ou monumentale, et qui a fait le
pote allemand Henri Heine m'appeler un _rossignol colossal, une
alouette de grandeur d'aigle, comme il en a exist, dit-on, dans le
monde primitif_. _Oui_, continue le pote, _la musique de Berlioz, en
gnral, a pour moi quelque chose de primitif, sinon d'antdiluvien,
elle me fait songer  de gigantesques espces de btes teintes,  des
mammouths,  de fabuleux empires aux pchs fabuleux,  bien des
impossibilits entasses; ces accents magiques nous rappellent Babylone,
les jardins suspendus de Smiramis, les merveilles de Ninive, les
audacieux difices de Mizraim, tels que nous en voyons sur les tableaux
de l'Anglais Martin._

Dans le mme paragraphe de son livre (_Lutce_), H. Heine, continuant 
me comparer  l'excentrique Anglais, affirme que j'ai _peu de mlodie_
et que je n'ai _point de navet du tout_. Trois semaines aprs la
publication de _Lutce_ eut lieu la premire excution de _l'Enfance du
Christ_; et le lendemain je reus une lettre de Heine o il se
confondait en expressions de regrets de m'avoir ainsi mal jug. _Il me
revient de toutes parts_, m'crivait-il de son lit de douleurs, _que
vous venez de cueillir une gerbe des fleurs mlodiques les plus suaves,
et que dans son ensemble votre oratorio est un chef-d'oeuvre de navet.
Je ne me pardonnerai jamais d'avoir t ainsi injuste envers un ami._
J'allai le voir, et comme il recommenait ses rcriminations contre
lui-mme: Mais aussi, lui dis-je, pourquoi vous tre laiss aller,
comme un critique vulgaire,  exprimer une opinion absolue sur un
artiste dont l'oeuvre entire est si loin de vous tre connue? Vous
pensez toujours au _Sabbat_,  la _Marche au supplice_ de ma _Symphonie
fantastique_, au _Dies ir_ et au _Lacrymosa_ de mon _Requiem_. Je crois
pourtant avoir fait et pouvoir faire des choses d'un tout autre
caractre.........

Ces propositions musicales que j'ai essay de rsoudre et qui ont caus
l'erreur de Heine, sont exceptionnelles par l'emploi de moyens
extraordinaires. Dans mon _Requiem_, par exemple, il y a quatre
orchestres d'instruments de cuivre spars les uns des autres, et
dialoguant  distance autour du grand orchestre et de la masse des voix.
Dans le _Te Deum_ c'est l'orgue qui, d'un bout de l'glise, converse
avec l'orchestre de deux choeurs placs  l'autre bout, et avec un
troisime choeur trs-nombreux de voix  l'unisson, reprsentant dans
l'ensemble le peuple qui prend part de temps en temps  ce vaste concert
religieux. Mais c'est surtout la forme des morceaux, la largeur du style
et la formidable lenteur de certaines progressions dont on ne devine pas
le but final, qui donnent  ces oeuvres leur physionomie trangement
gigantesque, leur aspect colossal. C'est aussi l'normit de cette forme
qui fait, ou qu'on n'y comprend absolument rien, ou qu'on est cras par
une motion terrible. Combien de fois, aux excutions de mon _Requiem_,
 ct d'un auditeur tremblant, boulevers jusqu'au fond de l'me, s'en
trouvait-il un autre ouvrant de grandes oreilles sans rien saisir.
Celui-l tait dans la position des curieux qui montent dans la statue
de saint Charles Borome  Como, et qu'on surprend fort en leur disant
que le _salon_ o ils viennent de s'asseoir est l'intrieur de la _tte_
du saint.

Ceux de mes ouvrages qualifis par les critiques de musique
architecturale, sont: ma _Symphonie funbre et triomphale_ pour deux
orchestres et choeur; le _Te Deum_, dont le finale (_Judex crederis_) est
sans aucun doute ce que j'ai produit de plus grandiose; ma cantate 
deux choeurs _l'Impriale_, excute aux concerts du Palais de
l'Industrie en 1855, et surtout mon _Requiem_. Quant  celles de mes
compositions conues dans des proportions ordinaires, et pour lesquelles
je n'ai eu recours  aucun moyen exceptionnel, ce sont prcisment leur
ardeur interne, leur expression et leur originalit rhythmique qui leur
ont fait le plus de tort,  cause des qualits d'excution qu'elles
exigent. Pour les bien rendre, les excutants, et leur directeur
surtout, doivent _sentir_ comme moi. Il faut une prcision extrme unie
 une verve irrsistible, une fougue rgle, une sensibilit rveuse,
une mlancolie pour ainsi dire maladive, sans lesquelles les principaux
traits de mes figures sont altrs ou compltement effacs. Il m'est en
consquence excessivement douloureux d'entendre la plupart de mes
compositions excutes sous une direction autre que la mienne. Je
faillis avoir un coup de sang en coutant,  Prague, mon ouverture du
_Roi Lear_ dirige par un matre de chapelle dont le talent est pourtant
incontestable. C'tait  peu prs juste... mais ici l' peu prs est
tout  fait faux. Vous verrez au chapitre sur _Benvenuto Cellini_, ce
que les erreurs, mme involontaires, d'Habeneck, pendant le long
assassinat de cet opra aux rptitions, m'ont fait souffrir.

Si vous me demandez maintenant quel est celui de mes morceaux que je
prfre, je vous rpondrai: Mon avis est celui de la plupart des
artistes, je prfre l'adagio (la scne d'amour) de _Romo et Juliette_.
Un jour,  Hanovre,  la fin de ce morceau, je me sens tirer en arrire
sans savoir par qui, je me retourne, c'taient les musiciens voisins de
mon pupitre qui baisaient les pans de mon habit. Mais je me garderais de
faire entendre cet adagio dans certaines salles et  certains publics...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je pourrais vous rappeler encore,  propos des prventions franaises
contre moi, l'histoire du choeur des bergers, de _l'Enfance du Christ_,
excut dans deux concerts sous le nom de Pierre Ducr, matre de
chapelle imaginaire du dix-huitime sicle. Que d'loges pour cette
_simple mlodie_! Combien de gens ont dit: Ce n'est pas Berlioz qui
ferait une pareille chose!

On chanta un soir dans un salon une romance sur le titre de laquelle
tait inscrit le nom de Schubert, devant un amateur pntr d'une
horreur religieuse pour ma musique.  la bonne heure! s'cria-t-il,
voil de la mlodie, voil du sentiment, de la clart et du bon sens! Ce
n'est pas Berlioz qui et trouv cela! C'tait la romance de Cellini,
au second acte de l'opra de ce nom.

Un dilettante se plaignit, dans une assemble, d'avoir t mystifi
d'une faon inconvenante dans la circonstance que voici:

J'entre un matin, dit-il,  une rptition du concert de Sainte-Ccile,
dirige par M. Seghers. J'entends un morceau d'orchestre brillant, d'une
verve extrme, mais essentiellement diffrent, par le style et
l'instrumentation, des symphonies  moi connues. Je m'avance vers M.
Seghers:

--Quel est donc, lui demandai-je, cette entranante ouverture que vous
venez d'excuter?

--C'est l'ouverture du _Carnaval romain_, de Berlioz.

--Vous conviendrez...

--Oh! oui, dit un de mes amis, lui coupant la parole, nous devons
convenir qu'il est indcent de surprendre ainsi la religion des honntes
gens.

On m'accorde sans contestation, en France comme ailleurs, la _maestria_
dans l'art de l'instrumentation, surtout depuis que j'ai publi sur
cette matire un trait didactique. Mais on me reproche d'abuser des
_instruments de Sax_ (sans doute parce que j'ai souvent lou le talent
de cet habile facteur). Or, je ne les ai employs jusqu'ici que dans une
scne de _la Prise de Troie_, opra dont personne encore ne connat une
page. On me reproche aussi l'excs du bruit, l'amour de la grosse
caisse, que j'ai fait entendre seulement dans un petit nombre de
morceaux o son emploi est motiv, et, seul parmi les critiques, je
m'obstine  protester, depuis vingt ans, contre l'abus rvoltant du
bruit, contre l'usage insens de la grosse caisse, des trombones, etc.,
dans les petits thtres, dans les petits orchestres, dans les petits
opras, dans les chansonnettes, o l'on se sert maintenant mme du
tambour.

Rossini, dans _le Sige de Corinthe_, fut le vritable introducteur en
France de l'instrumentation fracassante, et les critiques franais
s'abstiennent,  ce sujet, de parler de lui, de reprocher l'odieuse
exagration de son systme  Auber,  Halvy,  Adam,  vingt autres,
pour me la reprocher  moi, bien plus, pour la reprocher  Weber! (Voyez
la _Vie de Weber_ dans la _Biographie universelle_ de Michaut)  Weber
_qui n'employa_ qu'une fois la grosse caisse dans son orchestre, et usa
de tous les instruments avec une rserve et un talent incomparables!

En ce qui me concerne, je crois cette erreur comique cause par les
festivals o l'on m'a vu souvent diriger des orchestres immenses. Aussi
le prince de Metternich me dit-il, un jour  Vienne:

--C'est vous, monsieur, qui composez de la musique pour cinq cents
musiciens?

Ce  quoi je rpondis:

--Pas toujours, monseigneur, j'en fais quelquefois pour quatre cent
cinquante.

Mais qu'importe?... mes partitions sont aujourd'hui publies; il est
facile de vrifier l'exactitude de mes assertions. Et quand on ne la
vrifierait pas, qu'importe encore!...

* * *

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingus.

HECTOR BERLIOZ.

Paris, 25 mai 1858




POSTFACE

J'ai fini.--L'Institut.--Concerts du palais de l'Industrie.--Jullien.--Le
diapason de l'ternit.--_Les Troyens_.--Reprsentations
de cet ouvrage  Paris.--_Batrice et Bndict_.--Reprsentations
de cet ouvrage  Bade et  Weimar.--Excursion
 Loewenberg.--Les concerts du Conservatoire.--Festival
de Strasbourg.--Mort de ma seconde femme.--Dernires
histoires de cimetires.--Au diable tout!


Il y a maintenant prs de dix ans que j'ai termin ces mmoires. Il
m'est arriv pendant ce temps des choses presque aussi graves que celles
dont j'ai fait le rcit. Je crois donc devoir en consigner ici
quelques-unes en peu de mots, pour ne plus revenir  ce long travail,
sous aucun prtexte.

Ma carrire est finie, _Othello's occupation's gone_. Je ne compose plus
de musique, je ne dirige plus de concerts, je n'cris plus ni vers ni
prose; j'ai donn ma dmission de critique; tous les travaux de musique
que j'avais entrepris sont termins; je ne veux plus rien faire, et je
ne fais rien que lire, mditer, lutter avec un mortel ennui, et souffrir
d'une incurable nvralgie qui me torture nuit et jour.

 ma grande surprise, j'ai t nomm membre de l'Acadmie des beaux-arts
de l'Institut, et si, quand j'y prends la parole de temps en temps, les
observations que je fais sur nos usages acadmiques sont assez inutiles
et restent sans rsultats, je n'ai pourtant avec mes confrres que des
relations amicales et de tout point charmantes.

J'aurais bien des choses  raconter au sujet des deux opras de Gluck,
_Orphe_ et _Alceste_, que j'ai t charg de mettre en scne, l'un au
Thtre-Lyrique et l'autre  l'Opra; mais j'en ai dj beaucoup parl
dans mon volume _ travers chants_ et ce que je pourrais ajouter..... je
ne veux pas le dire.

Le prince Napolon m'a fait proposer d'organiser un vaste concert dans
le palais de l'Exposition des produits de l'industrie, pour le jour o
l'Empereur devait y faire la distribution solennelle des rcompenses.
J'ai accept cette rude tche, mais en dclinant toute responsabilit
pcuniaire. Un entrepreneur intelligent et hardi, M. Ber, s'est
prsent. Il m'a trait gnreusement, et cette fois ces concerts (car
il y en a eu plusieurs aprs la crmonie officielle) m'ont rapport
prs de huit mille francs. J'avais plac, dans une galerie leve
derrire le trne, douze cents musiciens qu'on entendit fort peu. Mais
le jour de la crmonie, l'effet musical tait de si mince importance,
qu'au milieu du premier morceau (la cantate _l'Impriale_ que j'avais
crite pour la circonstance) on vint m'interrompre et me forcer
d'arrter l'orchestre au moment le plus intressant, parce que le prince
avait son discours  prononcer et que la musique durait trop
longtemps..... Le lendemain, le public payant tait admis. On fit
soixante-quinze mille francs de recette. Nous avions fait descendre
l'orchestre qui, bien dispos cette fois dans la partie infrieure de la
salle, produisit un excellent effet. Ce jour-l on n'interrompit pas la
cantate, et je pus allumer le bouquet de mon feu d'artifice musical.
J'avais fait venir de Bruxelles un mcanicien  moi connu, qui
m'installa un mtronome lectrique  cinq branches. Par le simple
mouvement d'un doigt de ma main gauche, tout en me servant du bton
conducteur avec la droite, je pus ainsi marquer la mesure  cinq points
diffrents et fort distants les uns des autres, du vaste espace occup
par les excutants. Cinq sous-chefs recevant mon mouvement par les fils
lectriques, le communiquaient aussitt aux groupes dont la direction
leur tait confie. L'ensemble fut merveilleux. Depuis lors, la plupart
des thtres lyriques ont adopt l'emploi du mtronome lectrique pour
l'excution des choeurs placs derrire la scne, et quand les matres de
chant ne peuvent ni voir la mesure ni entendre l'orchestre. L'Opra seul
s'y tait refus; mais quand j'y dirigeai les rptitions d'_Alceste_,
j'obtins l'adoption de ce prcieux instrument. Il y eut,  ces concerts
du Palais de l'Industrie, de beaux effets produits surtout par les
morceaux dont les harmonies taient larges et les mouvements un peu
lents. Les principaux, autant qu'il m'en souvienne, furent ceux du choeur
d'_Armide_: _Jamais, dans ces beaux lieux_, du _Tibi omnes_ de mon _Te
Deum_, et de l'_Apothose_ de ma _Symphonie funbre et triomphale_.

Quatre ou cinq ans aprs cette espce de congrs musical, Jullien, dont
j'ai dj parl  propos de sa direction de l'opra anglais au thtre
de Drury-Lane, vint  Paris pour y donner une srie de grands concerts
dans le cirque des Champs-lyses. Sa banqueroute l'empchait de signer
certains engagements; je parvins heureusement  lui faire obtenir son
concordat et par suite la libert de contracter. Le pauvre homme en me
voyant renoncer si aisment  ce qu'il me devait, fut pris, au tribunal
du commerce, d'un accs d'attendrissement et m'embrassa en versant des
flots de larmes. Mais  partir de ce moment, son tat mental, dont
personne ne voulait,  Londres ni  Paris, reconnatre la gravit, ne
fit qu'empirer. Depuis nombre d'annes pourtant, il prtendait avoir
fait en acoustique une dcouverte extraordinaire dont il faisait part 
tout venant. Mettant un doigt dans chacune de ses oreilles, il coutait
le bruit sourd que le sang produit alors dans la tte en passant par les
artres carotides, et croyait fermement y reconnatre un _la_ colossal
donn _par le globe terrestre en roulant dans l'espace_. Puis sifflant
avec ses lvres une note aigu quelconque, un _r_, ou un _mi bmol_, ou
un _fa_, il s'criait plein d'enthousiasme: C'est le _la_, le _la_
vritable, le _la_ des sphres! voil le diapason de l'ternit!

Un jour il accourut chez moi: son air tait trange. Il avait _vu Dieu_,
disait-il, _dans une nue bleue_, et Dieu lui avait ordonn de faire ma
fortune. En consquence il venait d'abord m'acheter ma partition des
_Troyens_ rcemment acheve: il m'en offrait trente-cinq mille francs.
Ensuite il voulait, malgr mon dsistement, acquitter sa dette de
Drury-Lane. J'ai de l'argent, j'ai de l'argent, ajouta-t-il en tirant
de sa poche des poignes d'or et de billets de banque, tenez, tenez, en
voil, payez-vous! J'eus beaucoup de peine  lui faire reprendre son or
et ses billets en lui disant: Une autre fois, mon cher Jullien, nous
nous occuperons de cette affaire et de la mission que Dieu vous a
confie. Il faut tre pour cela plus calme que vous n'tes aujourd'hui.
Le fait est qu'il avait dj reu des fonds considrables pour ses
concerts des Champs-lyses, d'un entrepreneur  qui il avait inspir
une grande confiance. La semaine suivante, aprs avoir fait, un scandale
public en jouant de la petite flte dans son cabriolet sur le boulevard
des Italiens, et en invitant les passants  venir  ses concerts,
Jullien mourut d'un transport au cerveau. Combien y a-t-il en Europe 
cette heure, de musiciens que l'on prend au srieux et qui sont aussi
fous que lui!...

J'avais entirement termin  cette poque l'ouvrage dramatique dont je
parlais tout  l'heure et dont j'ai fait mention dans une note d'un des
prcdents chapitres. Me trouvant  Weimar quatre ans auparavant chez la
princesse de Wittgenstein (amie dvoue de Liszt, femme de coeur et
d'esprit qui m'a soutenu bien souvent dans mes plus tristes heures), je
fus amen  parler de mon admiration pour Virgile et de l'ide que je me
faisais d'un grand opra trait dans le systme shakespearien, dont le
deuxime et le quatrime livre de _l'nide_ seraient le sujet.
J'ajoutai que je savais trop quels chagrins une telle entreprise me
causerait ncessairement pour que j'en vinsse jamais  la tenter. En
effet, rpliqua la princesse, de votre passion pour Shakespeare unie 
cet amour de l'antique, il doit rsulter quelque chose de grandiose et
de nouveau. Allons, il faut faire cet opra, ce pome lyrique;
appelez-le et disposez-le comme il vous plaira. Il faut le commencer et
le finir. Comme je continuais  m'en dfendre: coutez, me dit la
princesse, si vous reculez devant les peines que cette oeuvre peut et
doit vous causer, si vous avez la faiblesse d'en avoir peur et de ne pas
tout braver pour Didon et Cassandre, ne vous reprsentez jamais chez
moi, je ne veux plus vous voir. Il n'en fallait pas tant dire pour me
dcider. De retour  Paris, je commenai  crire les vers du pome
lyrique des _Troyens_. Puis je me mis  la partition, et au bout de
trois ans et demi de corrections, de changements, d'additions, etc.,
tout fut termin. Pendant que je polissais et repolissais cet ouvrage,
aprs avoir lu le pome en maint endroit, avoir cout les observations
des uns et des autres et en avoir profit de mon mieux, l'ide me vint
d'crire  l'Empereur la lettre suivante.

Sire,

Je viens d'achever un grand opra dont j'ai crit les paroles et la
musique. Malgr la hardiesse et la varit des moyens qui y sont
employs, les ressources dont on dispose  Paris peuvent suffire  le
reprsenter[140]. Permettez-moi, Sire, de vous en lire le pome et de
solliciter ensuite pour l'oeuvre votre haute protection, si elle a le
bonheur de la mriter. Le Thtre de l'Opra est en ce moment dirig par
un de mes anciens amis[141], qui professe au sujet de mon style en
musique, style qu'il n'a jamais connu et qu'il ne peut apprcier, les
opinions les plus tranges; les deux chefs du service musical placs
sous ses ordres sont mes ennemis. Gardez-moi, Sire, de mon ami, et quant
 mes ennemis, comme dit le proverbe italien, je m'en garderai moi-mme.
Si Votre Majest, aprs avoir entendu mon pome, ne le juge pas digne de
la reprsentation, j'accepterai sa dcision avec un respect sincre et
absolu; mais je ne puis soumettre mon ouvrage  l'apprciation de gens
dont le jugement est obscurci par des prventions et des prjugs, et
dont l'opinion, par consquent, n'est pour moi d'aucune valeur. Ils
prendraient le prtexte de l'insuffisance du pome pour refuser la
musique. J'ai t un instant tent de solliciter la faveur de lire mon
livret des _Troyens_  Votre Majest, pendant les loisirs que lui
laissait son dernier sjour  Plombires; mais alors la partition
n'tait pas termine et j'ai craint, si le rsultat de la lecture n'et
pas t favorable, un dcouragement qui m'et empch de l'achever; et
je voulais l'crire cette grande partition, l'crire compltement, avec
une ardeur constante et les soins et l'amour les plus assidus.
Maintenant, viennent le dcouragement et les chagrins, rien ne peut
faire qu'elle n'existe pas. C'est grand et fort, et, malgr l'apparente
complexit des moyens, trs-simple. Ce n'est pas vulgaire
malheureusement, mais ce dfaut est de ceux que Votre Majest pardonne,
et le public de Paris commence  comprendre que la production des jouets
sonores n'est pas le but le plus lev de l'art. Permettez-moi donc,
Sire, de dire comme l'un des personnages de l'pope antique d'o j'ai
tir mon sujet: _Arma citi properate viro!_ et je crois que je prendrai
le Latium.

Je suis avec le plus profond respect et le plus entier dvouement,
Sire, de Votre Majest le trs-humble et trs-obissant serviteur.

HECTOR BERLIOZ,

_Membre de l'Institut._

Paris, 28 mars 1858.

Eh bien, non, je n'ai pas pris le Latium. Il est vrai que les gens de
l'Opra se sont bien gards de _properare arma viro_; et l'Empereur n'a
jamais lu cette lettre; M. de Morny m'a dissuad de la lui envoyer;
l'Empereur, m'a-t-il dit, l'et trouve _peu convenable_; et quand
enfin _les Troyens_ ont t reprsents tant bien que mal, S. M. n'a pas
seulement daign venir les voir.

Un soir, aux Tuileries, je pus avoir un instant d'entretien avec
l'Empereur, et il m'autorisa  lui apporter le pome des _Troyens_,
m'assurant qu'il le lirait s'il pouvait trouver une heure de loisir.
Mais a-t-on du loisir quand on est Empereur des Franais? Je remis mon
manuscrit  Sa Majest qui ne le lut pas et l'envoya dans les bureaux de
la direction des thtres. L on calomnia mon travail, le traitant
d'absurde et d'insens; on fit courir le bruit que cela durerait huit
heures, qu'il fallait deux troupes comme celle de l'Opra pour
l'excuter, que je demandais trois cents choristes supplmentaires,
etc., etc. Un an aprs, on sembla vouloir s'occuper un peu de mon
ouvrage. Un jour Alphonse Royer me prit  part et me dit: Le ministre
d'tat m'a ordonn de vous annoncer qu'on allait mettre  l'tude, 
l'Opra, votre partition des _Troyens_, et qu'il voulait vous donner
_pleine satisfaction_.

CETTE PROMESSE FAITE SPONTANMENT PAR SON EXCELLENCE NE FUT PAS MIEUX
TENUE QUE TANT D'AUTRES, ET  PARTIR DE CE MOMENT IL N'EN A PLUS, ETC.,
ETC. Et voil comment, aprs une longue attente inutile et las de subir
tant de ddains, je cdai aux sollicitations de M. Carvalho et je
consentis  lui laisser tenter la mise en scne des _Troyens 
Carthage_[142] au Thtre-Lyrique, malgr l'impossibilit manifeste o
il tait de la mener  bien. Il venait d'obtenir du gouvernement une
subvention annuelle de cent mille francs. Malgr cela l'entreprise tait
au-dessus de ses forces; son thtre n'est pas assez grand, ses
chanteurs ne sont pas assez habiles, ni ses choeurs, ni son orchestre
suffisants. Il fit des sacrifices considrables; j'en fis de mon ct.
Je payai de mes deniers quelques musiciens qui manquaient  son
orchestre; je mutilai mme en maint endroit mon instrumentation pour la
mettre en rapport avec les ressources dont il disposait. Madame
Charton-Demeur, la seule femme qui pt chanter le rle de Didon, fit 
mon gard acte de gnreuse amiti en acceptant de M. Carvalho des
appointements de beaucoup infrieurs  ceux que lui offrait le directeur
du thtre de Madrid. Malgr tout, l'excution fut et ne pouvait
manquer d'tre fort incomplte. Madame Charton eut d'admirables moments,
Monjauze qui jouait ne, montra  certains jours de l'entranement et
de la chaleur; mais la mise en scne, que Carvalho avait voulu
absolument rgler lui-mme, fut tout autre que celle que j'avais
indique, elle fut mme absurde en certains endroits et ridicule dans
d'autres. Le machiniste,  la premire reprsentation, faillit tout
compromettre et faire tomber la pice par sa maladresse dans la scne de
la _chasse pendait l'orage_. Ce tableau, qui serait  l'Opra d'une
beaut sauvage saisissante, parut mesquin, et pour changer ensuite de
dcor, il fallut cinquante-cinq minutes d'entr'acte. D'o rsulta le
lendemain la suppression de l'orage, de la chasse et de toute la scne.

Je l'ai dj dit, pour que je puisse organiser convenablement
l'excution d'un grand ouvrage tel que celui-l, il faut que je sois le
matre absolu du thtre, comme je le suis de l'orchestre quand je fais
rpter une symphonie; il me faut le concours bienveillant de tous et
que chacun m'obisse sans faire la moindre observation. Autrement, au
bout de quelques jours, mon nergie s'use contre les volonts qui
contrarient la mienne, contre les opinions puriles et les terreurs plus
puriles encore dont on m'impose l'obsession; je finis par donner ma
dmission, par tomber nerv et laisser tout aller au diable. Je ne
saurais dire ce que Carvalho, tout en protestant qu'il ne voulait que se
conformer  mes intentions et excuter mes volonts, m'a fait subir de
tourments pour obtenir les coupures qu'il croyait ncessaires. Quand il
n'osait me les demander lui-mme, il me les faisait demander par un de
nos amis communs. Celui-ci m'crivait que tel passage tait dangereux,
celui-l me suppliait, par crit galement, d'en supprimer un autre. Et
des critiques de dtail  me faire devenir fou.

--Votre rapsode qui tient  la main une lyre  quatre cordes, justifie
bien, je le sais, les quatre notes que fait entendre la harpe dans
l'orchestre. Vous avez voulu faire un peu d'archologie.

--Eh bien?

--Ah! c'est dangereux, cela fera rire.

--En effet, c'est bien risible. Ha! ha! ha! un ttra-corde, une lyre
antique faisant quatre notes seulement! ha! ha! ha!

--Vous avez un mot qui me fait peur dans votre prologue.

--Lequel?

--Le mot _triomphaux_.

--Et pourquoi vous fait-il peur? n'est-il pas le pluriel de triomphal,
comme chevaux de cheval, originaux d'original, madrigaux de madrigal,
municipaux de municipal?

--Oui, mais c'est un mot qu'on n'a pas l'habitude d'entendre.

--Pardieu, s'il fallait dans un sujet pique n'employer que les mots en
usage dans les guinguettes et les thtres de vaudeville, les
expressions prohibes seraient en grand nombre, et le style de l'oeuvre
serait rduit  une trange pauvret.

--Vous verrez, cela fera rire.

--Ha! ha! ha! triomphaux! en effet c'est fort drle! _triomphaux_! c'est
presque aussi bouffon que _tarte  la crme_ de Molire. Ha! ha! ha!

--Il ne faut pas qu'ne entre en scne avec un casque.

--Pourquoi?

--Parce que Mangin, le marchand de crayons de nos places publiques, lui
aussi, porte un casque; un casque du moyen ge, il est vrai, mais enfin
un casque et les titis de la quatrime galerie se mettront  rire et
crieront: oh! c'est Mangin!

--Ah, oui, un hros troyen ne doit pas porter de casque, il ferait rire.
Ha! ha! ha! un casque! ha! ha! Mangin!

--Voyons, voulez-vous me faire plaisir?

--Qu'est-ce encore?

--Supprimons Mercure, ses ailes aux talons et  la tte feront rire. On
n'a jamais vu porter des ailes qu'aux paules.

--Ah! l'on a vu des tres  figure humaine porter des ailes aux paules!
je l'ignorais. Mais enfin je conois que les ailes des talons feront
rire; ha! ha! ha! et celles de la tte bien plus encore; ha! ha! ha!
comme on ne rencontre pas souvent Mercure dans les rues de Paris,
supprimons Mercure.

Comprend-on ce que ces craintes idiotes devaient me faire prouver? Je
ne dis rien des ides musicales de Carvalho, qui, pour favoriser une
mise en scne qu'il avait imagine, voulait me faire prendre plus
lentement ou plus vite le mouvement de certains morceaux, me faire
ajouter seize mesures, huit mesures, quatre mesures, ou en supprimer
deux, ou trois, ou une.  ses yeux la mise en scne d'un opra n'est pas
faite pour la musique, c'est la musique qui est faite pour la mise en
scne. Comme si d'ailleurs je n'eusse pas longuement calcul ma
partition pour les exigences de thtre que j'tudie depuis quarante ans
 l'Opra. Au moins les acteurs se sont-ils compltement abstenus de me
tourmenter, et je leur dois la justice de dclarer qu'ils ont tous
chant leur rle tel que je le leur ai donn et sans y changer une seule
note. Ceci est peut-tre incroyable, mais cela est, et je les en
remercie. La premire reprsentation des _Troyens  Carthage_ eut lieu
le 4 novembre 1863, ainsi que Carvalho l'avait annonc. L'ouvrage avait
besoin encore de trois ou quatre srieuses rptitions gnrales, rien
ne marchait avec aplomb, sur la scne surtout. Mais le directeur ne
savait de quel bois faire flche pour alimenter son rpertoire, son
thtre tait vide chaque soir, il voulait sortir au plus vite de cette
triste position. En pareil cas, on le sait, les directeurs sont froces.
Mes amis et moi nous pensions que la soire serait orageuse, nous nous
attendions  toutes sortes de manifestations hostiles; il n'en fut rien.
Mes ennemis n'osrent pas se montrer; un coup de sifflet honteux se fit
entendre  la fin lorsqu'on proclama mon nom, et ce fut tout. L'individu
qui avait siffl s'imposa sans doute la tche de m'insulter de la mme
faon pendant plusieurs semaines, car il revint, accompagn d'un
collaborateur, siffler encore au mme endroit, aux troisime, cinquime,
septime et dixime reprsentations. D'autres proraient dans les
corridors avec une violence comique, m'accablant d'imprcations, disant
qu'on ne pouvait pas, qu'on ne devait pas _permettre_ une musique
pareille. Cinq journaux me dirent de sottes injures, choisies parmi
celles qui pouvaient en moi blesser le plus cruellement l'artiste. Mais
plus de cinquante articles de critique admirative, en revanche, parurent
pendant quinze jours, parmi lesquels ceux de MM. Gasperini, Fiorentino,
d'Ortigue, Lon Kreutzer, Damcke, Joannes Weber, et d'une foule
d'autres, crits avec un vritable enthousiasme et une rare sagacit, me
remplirent d'une joie que je n'avais pas prouve depuis longtemps. Je
reus en outre un grand nombre de lettres, les unes loquentes les
autres naves, toutes mues, et qui ne manqurent pas de me toucher
profondment.  plusieurs reprsentations j'ai vu des gens pleurer.
Souvent, pendant les deux mois qui suivirent la premire apparition des
_Troyens_, j'ai t arrt dans les rues de Paris par des inconnus qui
me demandaient la permission de me serrer la main et me remerciaient
d'avoir produit cet ouvrage. N'taient-ce pas l des compensations aux
insultes de mes ennemis? ennemis que je me suis faits moins encore par
mes critiques, que par mes tendances musicales; dont la haine ressemble
 celle des filles publiques pour les femmes honntes et dont on doit se
trouver honor. La muse de ceux-l s'appelle ordinairement Las, Phryn,
trs-rarement Aspasie[143], celle que les nobles natures et les amis du
grand art adorent, s'appelle Juliette, Desdmone, Cordelia, Ophlia,
Imogne, Virgilia, Miranda, Didon, Cassandre, Alceste, noms sublimes qui
veillent des ides de potique amour, de pudeur et de dvouement, quand
les premiers ne rappellent qu'un bas sensualisme et la prostitution.

J'avoue avoir, moi aussi, ressenti  l'audition des _Troyens_ des
impressions violentes de certains morceaux bien excuts. L'air d'ne:
_Ah! quand viendra l'instant des suprmes adieux_ et surtout le
monologue de Didon:

         Je vais mourir,
    Dans ma douleur immense submerge.

me bouleversaient. Madame Charton disait grandement et d'une faon si
dramatique le passage:

       ne, ne!
    Oh! mon me te suit!

et ses cris de dsespoir, sans paroles, en se frappant la poitrine et
s'arrachant les cheveux, comme l'indique Virgile:

    Terque quaterque manu pectus percussa decorum,
    Flaventesque abscissa comas.

Il est singulier qu'aucun des critiques aboyants ne m'ait reproch
d'avoir os crire cet effet vocal; il est pourtant, je le crois, digne
de leur colre. Dans tout ce que j'ai produit de musique
douloureusement passionne, je ne connais de comparable  ces accents de
Didon, dans cette scne et dans l'air suivant, que ceux de Cassandre
dans quelques parties de la _Prise de Troie_ qu'on n'a encore
reprsente nulle part.....  ma noble Cassandre, mon hroque vierge,
il faut donc me rsigner, je ne t'entendrai jamais!..... et je suis
comme le jeune Chorbe.

    ......Insano Cassandr incensus amore.

* * *

On a supprim dans les _Troyens  Carthage_, au Thtre-Lyrique, tant
pendant les tudes qu'aprs la premire reprsentation, les morceaux
suivants:

1 L'entre des constructeurs,

2 Celle des matelots,

3 Celle des laboureurs,

4 L'intermde instrumental (chasse royale et orage),

5 La scne et le duo entre Anna et Narbal,

6 Le deuxime air de danse,

7 Les strophes d'Iopas,

8 Le duo des sentinelles,

9 La chanson d'Hylas,

10 Le grand duo entre ne et Didon: _Errante sur tes pas_.

Pour les entres des constructeurs, des matelots et des laboureurs,
Carvalho en trouva l'ensemble froid; d'ailleurs le thtre n'tait pas
assez vaste pour le dploiement d'un pareil cortge. L'intermde de la
chasse fut pitoyablement mis en scne. On me donna un torrent en
peinture au lieu de plusieurs chutes d'eau relle; les satyres dansants
taient reprsents par un groupe de petites filles de douze ans; ces
enfants ne tenaient point  la main des branches d'arbre enflammes, les
pompiers s'y opposaient dans la crainte du feu; les nymphes ne
couraient pas cheveles  travers la fort en criant: Italie! les
femmes choristes avaient t places dans la coulisse, et leurs cris
n'arrivaient pas dans la salle; la foudre en tombant s'entendait 
peine, bien que l'orchestre ft maigre et sans nergie. D'ailleurs le
machiniste exigeait toujours au moins quarante minutes pour changer son
dcor aprs cette mesquine parodie. Je demandai donc moi-mme la
suppression de l'intermde. Carvalho s'obstina avec un acharnement
incroyable, malgr ma rsistance et mes fureurs,  couper la scne entre
Narbal et Anna, l'air de danse et le duo des sentinelles dont la
familiarit lui paraissait incompatible avec le style pique. Les
strophes d'Iopas disparurent de mon aveu, parce que le chanteur charg
de ce rle tait incapable de les bien chanter. Il en fut de mme du duo
entre ne et Didon; j'avais reconnu l'insuffisance de la voix de madame
Charton dans cette scne violente qui fatiguait l'artiste au point
qu'elle n'et pas eu ensuite la force, au cinquime acte, de dire le
terrible rcitatif: _Dieux immortels! il part!_ et son dernier air et
la scne du bcher. Enfin la chanson d'Hylas, qui avait plu beaucoup aux
premires reprsentations et que le jeune Cabel chantait bien, disparut
pendant que j'tais retenu dans mon lit extnu par une bronchite. On
avait besoin de Cabel dans la pice qui se jouait le lendemain des
reprsentations des _Troyens_ et comme son engagement ne l'obligeait 
chanter que quinze fois par mois, il fallait lui donner deux cents
francs pour chaque soire supplmentaire. Carvalho en consquence, et
sans m'en avertir, supprima la chanson par conomie. Je fus tellement
abruti par ce long supplice, qu'au lieu de m'y opposer de tout ce qui me
restait de forces, je consentis  ce que l'diteur de la partition de
piano, entrant dans la pense de Carvalho qui voulait que cette
partition ft le plus possible conforme  la reprsentation, supprimt,
lui aussi, dans son dition, plusieurs de ces morceaux. Heureusement la
grande partition n'est pas encore publie; j'ai employ un mois  la
remettre en ordre en pansant avec soin toutes ses plaies; elle paratra
dans son intgrit primitive et absolument telle que je l'ai crite.

Oh! voir un ouvrage de cette nature dispos pour la vente, avec les
coupures et les arrangements de l'diteur! y a-t-il un supplice pareil!
une partition dpece,  la vitrine du marchand de musique, comme le
corps d'un veau sur l'tal d'un boucher, et dont on dbite des fragments
comme on vend de petits morceaux de mou pour rgaler les chats des
portires!!

Malgr les _perfectionnements_ et les _corrections_ que Carvalho leur
avait fait subir, les _Troyens  Carthage_ n'eurent que vingt et une
reprsentations. Les recettes qu'ils produisaient ne rpondant pas  ce
qu'il en avait attendu, Carvalho consentit  rsilier l'engagement de
madame Charton qui partit pour Madrid: et l'ouvrage,  mon grand
soulagement, disparut de l'affiche. Cependant, comme les honoraires que
je reus, pendant ces vingt et une reprsentations, taient
considrables, tant l'auteur du pome et de la musique, et comme
j'avais vendu la partition de piano  Paris et  Londres, je m'aperus
avec une joie inexprimable que le revenu de la somme totale galerait 
peu prs le produit annuel de ma collaboration au _Journal des Dbats_,
et je donnai aussitt ma dmission de critique. Enfin, enfin, enfin,
aprs trente ans d'esclavage, me voil libre! je n'ai plus de
feuilletons  crire, plus de platitudes  justifier, plus de gens
mdiocres  louer, plus d'indignation  contenir, plus de mensonges,
plus de comdies, plus de lches complaisances, je suis libre! je puis
ne pas mettre les pieds dans les thtres lyriques, n'en plus parler,
n'en plus entendre parler, et ne pas mme rire de ce qu'on cuit dans
ces gargotes musicales! _Gloria in excelsis Deo, et, in terra pax
hominibus bon voluntatis!!_

C'est aux _Troyens_, au moins que le malheureux feuilletoniste a d sa
dlivrance.

Aprs l'entier achvement de cet opra et avant sa reprsentation, je
fis, sur la demande de M. Bnazet[144], l'opra-comique en deux actes,
_Batrice et Bndict_. Il fut jou avec un grand succs et sous ma
direction, sur le nouveau thtre de Bade, le 9 aot 1862. Quelques mois
aprs, traduit en allemand par M. Richard Pohl, on le mit en scne 
Weimar, et avec le mme bonheur, sur la demande de madame la
grande-duchesse. Leurs Altesses m'avaient invit  venir en diriger les
deux premires reprsentations, et me comblrent, comme toujours, de
gracieusets de toute espce.

Il en fut de mme du prince de Hohenzollern-Hechingen qui, pendant ce
sjour  Weimar, m'envoya son matre de chapelle pour m'inviter  venir
diriger un de ses concerts  Loewenberg o il rside maintenant. En
m'avertissant que son orchestre savait tout mon rpertoire symphonique,
il me demandait de lui faire un programme instrumental compos
exclusivement de mes ouvrages.

Je lui rpondis: Monseigneur, je suis  vos ordres, mais puisque votre
orchestre connat mes symphonies et mes ouvertures, veuillez former
vous-mme le programme, je dirigerai tout ce qu'il vous plaira. En
consquence le prince choisit l'ouverture du _Roi Lear_, la fte et la
scne d'amour de _Romo et Juliette_, l'ouverture du _Carnaval romain_,
et la symphonie entire d'_Harold en Italie_. Comme le prince n'avait
point de harpe, il invita en mme temps que moi la harpiste de Weimar,
madame Pohl, qui voulut bien, suivie de son mari, faire ce voyage. Le
prince tait bien chang depuis mon excursion  Hechingen en 1842; la
goutte le torturait au point qu'il ne pouvait quitter son lit et qu'il
ne put mme pas assister au concert que j'tais venu organiser. Cela lui
causait un chagrin qu'il ne cherchait pas  dissimuler. Vous n'tes pas
un chef d'orchestre, me disait-il, vous tes l'orchestre mme; c'est une
fatalit que je ne puisse profiter de votre sjour ici.

Il a fait construire dans son chteau de Loewenberg une jolie salle de
concerts, d'une sonorit excellente, o il runit, dix ou douze fois par
an, six cents personnes choisies parmi les amateurs les plus sincres et
les plus instruits de l'art musical. Ces concerts sont donc gratuits, on
y vient de tous les environs de la rsidence du prince, on y vient mme
de Bunzlau et de Dresde et d'une foule de chteaux assez loigns.
L'orchestre n'est compos que de quarante-cinq musiciens, mais exercs,
attentifs, intelligents, plus que je ne pourrais dire, et leur chef, M.
Seifrids les dirige et les instruit avec le talent et la patience les
plus rares. Ces artistes, en outre, ne donnent point de leons et ne
sont extnus, comme les ntres, ni par le service des glises, ni par
celui des thtres. Ils sont au prince exclusivement. Le prince m'avait
log chez lui; le premier jour de rptition un domestique vint me dire:
Monsieur, l'orchestre est prt et vous attend. Je suis un corridor,
j'entre dans la salle de concerts que je ne connaissais pas encore, j'y
trouve les quarante-cinq musiciens en silence, leur instrument  la
main; pas de prlude, pas le moindre bruit, ils taient d'accord!! Le
pupitre chef portait la partition du _Roi Lear_. Je lve mon bras, je
commence; tout part avec ensemble, avec verve et prcision; les plus
violentes excentricits rhythmiques de l'allgro sont enleves sans
hsitation, et je me dis, en dirigeant cette ouverture que je n'avais
pas entendue depuis dix ou douze ans Mais c'est foudroyant! comment,
c'est moi qui ai fait cela?... Il en fut de mme pour tout le reste et
je finis par dire aux musiciens: C'est une plaisanterie, messieurs,
nous rptons pour nous amuser, je n'ai pas la moindre observation 
vous faire. Le matre de chapelle jouait l'alto solo d'_Harold_, on ne
peut mieux, avec un beau son et un aplomb rhythmique qui me comblaient
de joie; dans les autres morceaux il reprenait son violon. Richard Pohl
jouait des cymbales. Je puis bien dire en toute vrit que jamais je
n'entendis excuter _Harold_ d'une plus irrsistible manire. Mais
l'adagio de _Romo et Juliette_... Ah! comme ils l'ont chant! nous
tions  Vrone, non  Loewenberg...  la fin de ce morceau que nous
n'avions pas interrompu par la moindre faute, M. Seifrids se leva, resta
un instant immobile cherchant  dominer son motion, puis s'cria en
franais: Non! il n'y a rien de plus beau! Alors tout l'orchestre
d'clater en cris, en applaudissements, sur les violons, sur les basses,
les timbales... Je me mordais la lvre infrieure... Des missaires
allaient de temps en temps rendre compte des incidents de la rptition
au pauvre prince qui se dsolait dans sa chambre. Le jour du concert un
public brillant vint remplir la salle; il se montra d'une chaleur
extrme; on voyait clairement que tous ces morceaux lui taient
familiers depuis longtemps. Aprs la _Marche des Plerins_, un officier
du prince monta sur l'estrade, et, devant l'auditoire, vint attacher 
mon habit la croix de l'ordre de Hohenzollern au milieu du brouhaha. Le
secret de cette faveur avait t bien gard, je n'en avais pas le
moindre pressentiment. Alors cela me mit en joie et je me jouai
rellement pour moi-mme, sans penser au public, l'orgie d'_Harold_, 
ma manire, avec fureur; j'en grinais des dents.

Le lendemain les musiciens me donnrent un grand dner suivi d'un bal.
Il me fallut rpondre  plusieurs toasts; Richard Pohl me servait
d'interprte et reproduisait mes paroles en allemand, phrase par phrase.

J'aurais beaucoup  dire encore sur cette charmante excursion 
Loewenberg; je me bornerai  rappeler la grce exquise avec laquelle tout
l'entourage du prince et surtout la famille du colonel Broderotti, l'un
de ses officiers, m'ont accueilli. J'ajouterai que les dames Broderotti,
et le colonel lui-mme, parlent le franais avec une lgance sans prix,
pour moi qui souffre de l'entendre mal parler et qui ne sais pas un mot
d'allemand. Je dus repartir le surlendemain du bal des artistes, et le
prince, qui n'avait pas pu quitter son lit, me dit en m'embrassant:
Adieu, mon cher Berlioz, vous allez  Paris, vous y trouverez des gens
qui vous aiment, eh bien, dites-leur que je les aime........

Je reviens  l'opra de _Batrice_.

J'avais, pour la pice, pris une partie du drame de Shakespeare _Much
ado about nothing_, en y ajoutant seulement l'pisode du matre de
chapelle et les morceaux de chant. Le duo des deux jeunes filles _Vous
soupirez, madame!_ le trio entre Hro, Batrice et Ursule _Je vais
d'un coeur aimant_ et le grand air de Batrice _Dieu! que viens-je
d'entendre?_ que madame Charton chanta  Bade avec verve, sensibilit,
un grand entranement et une rare beaut de style, produisirent un effet
prodigieux. Les critiques venus de Paris  cette occasion, lourent
chaudement la musique, l'art et le duo surtout. Quelques-uns trouvrent
qu'il y avait dans le reste de la partition beaucoup de broussailles, et
que le dialogue parl manquait d'esprit. Ce dialogue est presque en
entier copi dans Shakespeare...

Cette partition est difficile  bien excuter, pour les rles d'hommes
surtout.  mon sens, c'est une des plus vives et des plus originales que
j'aie produites.  l'inverse des _Troyens_, elle n'exige aucune dpense
pour la mettre en scne. On se gardera nanmoins de me la demander 
Paris. On fera bien, ce n'est pas de la musique parisienne. M. Bnazet,
avec sa gnrosit ordinaire, me la paya deux mille francs par acte,
pour les paroles, et autant pour la musique, c'est--dire huit mille
francs en tout. De plus il me donna encore mille francs pour en venir
diriger la reprsentation l'anne suivante. J'en ai fait graver la
partition de piano. La grande partition paratra plus tard ainsi que les
trois autres, _Benvenuto Cellini_, _la Prise de Troie_ et _les Troyens 
Carthage_, si j'ai assez d'argent pour les publier. L'diteur Choudens,
en achetant mon opra des _Troyens_, s'est bien engag, par crit, 
publier la grande partition un an aprs la partition de piano, mais
CETTE PROMESSE N'A PAS T MIEUX TENUE QUE TANT D'AUTRES, ET,  PARTIR
DE LA SIGNATURE DE CE CONTRAT, IL N'EN A, etc., etc. Le duo des jeunes
filles de _Batrice et Bndict_ est maintenant fort rpandu en
Allemagne o on le chante frquemment. Je me souviens,  propos de ce
duo, que le grand-duc de Weimar,  mon dernier voyage chez lui,
m'invitait quelquefois  souper en trs-petit comit et se plaisait
alors  me questionner sur mon existence  Paris et sur mille dtails.
Je l'ai bien tonn et attrist en lui dvoilant les ralits de notre
monde musical. Mais un soir je le fis rire. Il me demanda dans quelle
circonstance j'avais crit la musique du duo de _Batrice_: _Vous
soupirez, madame!_

--Vous avez d composer cela, me dit-il, au clair de lune dans quelque
romantique sjour...

--Monseigneur, c'est l une de ces impressions de la nature dont les
artistes font provision et qui s'extravasent ensuite de leur me, dans
l'occasion, n'importe o. J'ai esquiss la musique de ce duo un jour 
l'Institut, pendant qu'un de mes confrres prononait un discours.

--Parbleu! dit le grand-duc, cela prouve en faveur de l'orateur! il
devait tre d'une rare loquence!

On a aussi excut ce duo  l'une des sances de la Socit des concerts
de notre Conservatoire et il y a excit des transports dont on voit peu
d'exemples. La salle entire a cri bis avec des applaudissements 
branler l'difice, et mes siffleurs fidles n'ont pas os se faire
entendre. Il faut dire aussi que mesdames Viardot et Vandenheufel-Duprez
l'ont chant d'une dlicieuse manire. Et le merveilleux orchestre,
comme il a t gracieux et dlicat! Voil une de ces excutions qu'on
entend quelquefois... en rve. La Socit des concerts a bien voulu,
cette anne encore, faire figurer dans l'un de ses programmes, la
deuxime partie de ma trilogie sacre _l'Enfance du Christ_; ce
fragment, admirablement rendu, a produit aussi un grand effet; mais le
public, sans que je sache pourquoi, n'a pas redemand le _Repos de la
sainte famille_, ainsi qu'il le fait toujours ailleurs, et mes deux
siffleurs ont daign se montrer ce jour-l et indigner toute la salle.
La Socit du Conservatoire, dirige maintenant par un de mes amis, M.
Georges Hainl, ne m'est plus hostile. Elle se propose d'excuter de
temps en temps des fragments de mes partitions. Je lui ai donn en toute
proprit la masse entire de musique que je possdais, parties spares
d'orchestre et de choeurs, graves et copies, reprsentant ce qui est
ncessaire pour l'excution en grand de tous mes ouvrages, les opras
excepts. Cette bibliothque musicale, qui aura du prix plus tard, ne
saurait tre en meilleures mains.

Je n'aurai garde d'oublier ici le festival de Strasbourg o je fus
invit  venir, il y a dix-huit mois, diriger l'excution de _l'Enfance
du Christ_. On avait construit une salle immense contenant six mille
personnes. Il y avait cinq cents excutants. Cet oratoire, crit dans
un style presque toujours tendre et doux, semblait devoir tre peu
entendu dans ce vaste local.  ma grande surprise, il y produisit une
motion profonde, telle tait l'attention de l'auditoire, et le choeur
mystique sans accompagnement de la fin _ mon me_! provoqua mme
beaucoup de larmes. Oh! je suis heureux quand je vois mes auditeurs
pleurer!... Ce choeur est fort loin de produire autant d'effet  Paris,
o il est d'ailleurs toujours mal excut.

J'apprends qu'on a entendu depuis un an plusieurs de mes partitions en
Amrique, en Russie et en Allemagne; tant mieux! Dcidment ma carrire
musicale finirait par devenir charmante, si je vivais seulement cent
quarante ans.

Je me suis remari... je le _devais_... et au bout de huit ans de ce
second mariage ma femme est morte subitement, foudroye par une rupture
du coeur. Quelque temps aprs son inhumation au grand cimetire
Montmartre, mon excellent ami, douard Alexandre, le clbre facteur
d'orgues, dont la bont pour moi s'est toujours montre infatigable,
trouvant sa tombe trop modeste, voulut absolument acheter pour moi et
les miens un terrain _ perptuit_, dont il me fit don. On y
construisit un caveau et je dus assister  l'exhumation de ma femme et 
son installation dans le caveau neuf. Cela fut d'une tristesse navrante,
je souffris beaucoup. Mais qu'tait-ce en comparaison de ce que le sort
me rservait? Il semble que j'aie d connatre tout ce qu'il peut y
avoir de plus affreux dans une crmonie de ce genre. Peu aprs cette
poque, je fus averti officiellement que le petit cimetire de
Montmartre, o reposait ma premire femme, Henriette Smithson, allait
tre dtruit, et que j'eusse en consquence  faire transporter ailleurs
les restes qui m'taient chers. Je donnai les ordres ncessaires dans
les deux cimetires, et un matin, par un temps sombre, je m'acheminai
seul vers le funbre lieu. Un officier municipal charg d'assister 
l'exhumation m'y attendait. Un ouvrier fossoyeur avait dj ouvert la
fosse.  mon arrive il sauta dedans. La bire enfouie depuis dix ans
tait encore entire, le couvercle seul tait endommag par l'humidit.
Alors l'ouvrier, au lieu de la tirer hors de terre, arracha les planches
pourries qui se dchirrent avec un bruit hideux en laissant voir le
contenu du coffre. Le fossoyeur se baissa, prit entre ses deux mains la
tte dj dtache du tronc, la tte sans couronne et sans cheveux,
hlas! et dcharne, de la _poor Ophelia_, et la dposa dans une bire
neuve prpare _ad hoc_ sur le bord de la fosse. Puis, se baissant une
seconde fois, il souleva  grand'peine et prit entre ses bras le tronc
sans tte et les membres, formant une masse noirtre sur laquelle le
linceul restait appliqu, et ressemblant  un bloc de poix enferm dans
un sac humide... avec un son mat... et une odeur... L'officier
municipal,  quelques pas de l, considrait ce lugubre tableau...
Voyant que je m'appuyais sur le tronc d'un cyprs, il s'cria: Ne
restez pas l, monsieur Berlioz; venez ici, venez ici. Et comme si le
grotesque devait avoir aussi sa part dans cette horrible scne, il
ajouta en se trompant d'un mot: Ah! pauvre _inhumanit_!... Quelques
moments aprs, suivant le char qui emportait les tristes restes, nous
descendmes la montagne et parvnmes dans le grand cimetire Montmartre,
au caveau neuf dj bant. Les restes d'Henriette y furent introduits.
Les deux mortes y reposent tranquillement  cette heure, attendant que
je vienne apporter  ce charnier ma part de pourriture.

* * *

Je suis dans ma soixante et unime anne; je n'ai plus ni espoirs, ni
illusions, ni vastes penses; mon fils est presque toujours loin de
moi; je suis seul; mon mpris pour l'imbcillit et l'improbit des
hommes, ma haine pour leur atroce frocit sont  leur comble; et 
toute heure je dis  la mort: Quand tu voudras! Qu'attend-elle donc?




Voyage en Dauphin.--Deuxime plerinage  Meylan.--Vingt-quatre
heures  Lyon.--Je revois madame F******--Convulsions
de coeur.


J'ai rarement souffert de l'ennui autant que pendant les premiers jours
du mois de septembre dernier, 1864. Presque tous mes amis avaient, selon
l'usage  cette poque de l'anne, quitt Paris. Stepffen Heller, ce
charmant humoriste, musicien lettr, qui a crit pour le piano un si
grand nombre d'oeuvres admirables, dont l'esprit mlancolique et les
ardeurs religieuses pour les vrais dieux de l'art ont pour moi un si
puissant attrait, tait seul rest. Mon fils, par bonheur, arriva
bientt aprs du Mexique et put me donner quelques jours. Il n'tait pas
gai, lui non plus, et nous mettions souvent, Heller, Louis et moi, nos
tristesses en commun. Un jour nous allmes dner ensemble  Asnires.
Vers le soir, en nous promenant au bord de la Seine, nous parlions de
Shakespeare et de Beethoven, et nous arrivmes, il m'en souvient,  une
extrme exaltation; mon fils y prenait part quand il s'agissait de
Shakespeare seulement, Beethoven lui tant encore inconnu. Mais, en
somme, nous convnmes tous les trois qu'il est bon de vivre pour adorer
le beau, et que si nous ne pouvons pas dtruire et anantir le contraire
du beau, il faut nous contenter de le mpriser, et tcher de le
connatre le moins possible. Le soleil se couchait; aprs avoir march
quelque temps, nous allmes nous asseoir dans l'herbe sur le bord de la
rivire, en face de l'le de Neuilly. Comme nous nous amusions  suivre
de l'oeil les capricieuses volutions des hirondelles se jouant au-dessus
des ondes de la Seine, je m'orientai tout d'un coup et je reconnus le
lieu o nous nous trouvions. Je regardai mon fils... je pensai  sa
mre... Je m'tais assis dans la neige et presque endormi au mme
endroit trente-six ans auparavant, pendant un de mes vagabondages
dsesprs autour de Paris. Je me rappelai alors la froide exclamation
d'Hamlet apprenant que la morte dont le convoi entre au cimetire, est
la belle Ophlie qu'il n'aime plus: _What! the fair Ophelia!_ Il y a
bien longtemps, dis-je  mes deux amis, qu'un jour d'hiver je faillis me
noyer ici mme, en voulant traverser la Seine sur la glace. J'errais
sans but dans les champs ds le matin... Louis soupira.....

La semaine suivante mon fils dut me quitter, son cong expirait.--Je me
sentis pris alors d'un vif dsir de revoir Vienne, Grenoble, et surtout
Meylan, et mes nices et... quelqu'un encore, si je pouvais dcouvrir
son adresse. Je partis. Mon beau-frre Suat et ses deux filles, que
j'avais prvenus la veille, me reurent au dbarcadre du chemin de fer
de Vienne, et me conduisirent bientt aprs  Estressin, campagne peu
loigne de la ville, o ils vont passer trois ou quatre mois tous les
ts. C'tait une grande joie pour ces charmantes enfants, dont l'une a
dix-neuf ans et l'autre vingt et un; joie qui fut un peu trouble, au
moment o, entrant dans le salon de la maison de Vienne, j'aperus le
portrait de leur mre, ma soeur Adle, morte quatre ans auparavant. Mon
saisissement fut grand et douloureux. Pour elles et leur pre, ce fut
avec un pnible tonnement qu'ils en furent tmoins. Ce salon, ces
meubles, ce portrait, taient depuis longtemps sous leurs yeux chaque
jour; l'habitude, hlas! avait dj mouss pour eux les traits du
souvenir, le temps avait agi... Pauvre Adle! quel coeur! son indulgence
tait si complte et si tendre pour les asprits de mon caractre, pour
mes caprices mme les plus purils!... Un matin,  mon retour d'Italie,
nous nous trouvions runis en famille  la Cte-Saint-Andr; il pleuvait
 verse; je dis  ma soeur:

--Adle, veux-tu venir te promener?

--Volontiers, cher ami; attends-moi, je vais mettre des galoches.

--Mais voyez donc, dit ma soeur ane, ces deux fous; ils sont capables
d'aller, comme ils le disent, patauger dans la campagne par un pareil
temps.

En effet, je pris un grand parapluie, et, sans tenir compte des
railleries de tous, nous descendmes, Adle et moi, dans la plaine, o
nous fmes prs de deux lieues, serrs l'un contre l'autre sous le
parapluie, sans dire un mot. Nous nous aimions.

Je passai quinze jours assez tranquilles avec mes nices et leur pre,
dans cette solitude d'Estressin. Mais j'avais pri mon beau-frre de
prendre  Vienne des informations sur madame F****** et de dcouvrir son
adresse  Lyon; il y parvint. Aussitt, n'y tenant plus, je partis pour
Grenoble d'o je m'acheminai vers Meylan, comme j'avais fait une
premire fois, seize ans auparavant.

......Une certaine anxit secrte me faisait hter le pas. Voil dj
le vieux Saint-Eynard qui montre  l'horizon au-dessus des autres monts
sa tte demi-chauve. Je vais revoir la petite maison blanche et le
paysage qui l'entoure, et demain... demain... je serai  Lyon et je
verrai Estelle elle-mme! Est-ce bien possible?...

Arriv  Meylan, je ne me trompe pas de chemin cette fois, en gravissant
la montagne: je retrouve bien vite la fontaine, l'alle d'arbres et
enfin la maison. Tout m'tait prsent comme si j'y fusse venu la
veille. Il n'y avait que seize ans. Je passe devant l'avenue et je monte
sans me retourner jusqu' la tour. Une vgtation luxuriante couvrait
les coteaux voisins, les vignes talaient leurs pampres mrs. Arriv 
grand'peine au pied de la tour, je me retourne, comme autrefois, et
j'embrasse encore d'un coup d'oeil la belle valle. Je m'tais assez bien
contenu jusque-l, me bornant  murmurer  voix basse: Estelle! Estelle!
Estelle! mais alors une oppression accablante me fait tomber  terre, o
je reste longtemps tendu, coutant, dans une mortelle angoisse, ces
mots atroces que chaque battement de mes artres fait retentit dans mon
cerveau: Le pass! le pass! le temps!... jamais! jamais!... jamais!

Je me relve, j'arrache au mur de la tour une pierre qui dut _la_ voir,
qu'_elle_ toucha peut-tre; je coupe une branche d'un chne voisin. En
redescendant,  l'angle d'un champ o je n'avais pas pass en 1848, je
reconnais la roche tant cherche alors et sur laquelle je l'avais vue
monter.  surprise! oui, c'est bien cela, un bloc de granit, il ne
pouvait avoir disparu.

J'y monte, mes pieds se posent  la place mme o se posrent ses pieds;
j'en suis bien sr cette fois, _j'occupe dans l'atmosphre l'espace que
sa forme charmante occupa!_ J'emporte un petit fragment de mon autel
granitique. Mais les pois roses?... ce n'est pas sans doute l'poque de
leur floraison; ou bien on les a dtruits; j'ai beau chercher, ils n'y
sont plus. Ah! voil le cerisier! comme il a grossis je dtache un
lambeau de son corce, et je prends son tronc entre mes bras, je le
presse convulsivement contre ma poitrine. Tu te souviens d'elle sans
doute, bel arbre! et tu me comprends!...

Redescendu, sans rencontrer personne,  la porte de l'avenue, je prends
aussitt la rsolution d'entrer, de voir le jardin et la maison. Les
nouveaux propritaires ne me traiteront peut-tre pas comme un
malfaiteur. D'ailleurs qu'importe!--J'entre dans le jardin. Une vieille
dame fait un brusque mouvement de frayeur en m'apercevant, 
l'improviste au dtour d'une alle.

--Excusez-moi, madame, lui dis-je d'une voix  peine intelligible, et
veuillez me permettre... de visiter votre jardin; il... me rappelle...
des souvenirs...

--Entrez, monsieur, promenez-vous.

--Oh, je ne veux qu'en faire le tour.

Aprs quelques pas je trouve une jeune personne monte sur une chelle
et cueillant les fruits d'un poirier. Je la salue en passant. Je
traverse un fouillis d'arbustes qui interceptaient presque la
circulation, tant le petit jardin maintenant est mal entretenu. Je coupe
une branche de seringa que je cache dans mon sein, et je sors. En
passant devant la porte toute grande ouverte de la maison, je m'arrte
sur le seuil  en considrer l'intrieur. La jeune fille, qui tait
descendue de son arbre et que sa mre avait avertie sans doute de la
bizarre visite qui leur tait faite, m'avait suivi. Elle m'aborde et me
dit gracieusement:

--Je vous en prie, monsieur, prenez la peine d'entrer.

--Merci, mademoiselle, j'accepte.

Et me voil dans la petite chambre, dont la fentre s'ouvre sur les
profondeurs de la plaine, et d'o, quand j'avais douze ans, _elle_ me
montra d'un geste fier et ravi la potique valle. Tout y est encore
dans la mme tat; le salon-voisin est garni des mmes meubles... Je
mordais mon mouchoir  belles dents. La jeune personne me regardait d'un
air presque effray.

--Ne soyez pas surprise, mademoiselle, tous ces objets que je revois...
c'est que je ne suis pas... revenu ici depuis... quarante-neuf ans!

Et je m'enfuis clatant en sanglots. Qu'ont d penser ces dames d'une
si trange scne dont elles ne connatront jamais le sens.

Il se rpte, va dire le lecteur. Ce n'est que trop vrai. Toujours des
souvenirs, toujours des regrets, toujours une me qui se cramponne au
pass, toujours un pitoyable acharnement  retenir le prsent qui
s'enfuit, toujours une lutte inutile contre le temps, toujours la folie
de vouloir raliser l'impossible, toujours ce besoin furieux
d'affections immenses! Comment ne pas me rpter? La mer se rpte;
toutes ses vagues se ressemblent.

* * *

Le mme soir j'tais  Lyon. Ce fut une singulire nuit que celle que je
passai sans dormir, en pensant  la visite projete pour le lendemain.
J'allais voir madame F******. Je dcidai de me rendre chez elle  midi.
En attendant cette heure si lente  venir et supposant fort possible
qu'elle ne voult pas d'abord me recevoir, j'crivis la lettre suivante
pour qu'elle la lt avant de connatre le nom de son visiteur:

Madame,

Je reviens encore de Meylan. Ce second plerinage aux lieux habits par
les rves de mon enfance a t plus douloureux que le premier, fait il y
a seize ans et aprs lequel j'osai vous crire  Vif o vous habitiez
alors. J'ose davantage aujourd'hui, je vous demande de me recevoir. Je
saurai me contraindre, ne craignez rien des lans d'un coeur rvolt par
l'treinte d'une impitoyable ralit. Accordez-moi quelques instants,
laissez-moi vous revoir, je vous en conjure.

HECTOR BERLIOZ.

23 septembre 1864.

Je ne pus attendre midi.  onze et demie je sonnais  sa porte et je
donnais  sa femme de chambre la lettre avec ma carte. Elle y tait. Il
et fallu remettre la lettre seulement; mais je ne savais ce que je
faisais. Nanmoins en voyant mon nom, madame F****** donna sans hsiter
l'ordre de m'introduire et vint au-devant de moi. Je reconnus sa
dmarche et son port de desse... Dieu! qu'elle me parut change de
visage! son teint est un peu bronz, ses cheveux grisonnent. Pourtant en
la voyant, mon coeur n'a pas eu un instant d'indcision et toute mon me
a vol vers son idole, comme si elle et encore t clatante de beaut.
Elle me conduit dans son salon, tenant ma lettre  la main. Je ne
respire plus, je ne puis parler. Elle, avec une dignit douce:

--Nous sommes de bien vieilles connaissances, monsieur Berlioz!...
(Silence...) Nous tions deux enfants!... (Silence.)

Le mourant trouvant un peu de voix:

--Veuillez lire ma lettre, madame, elle vous... expliquera ma visite.

Elle l'ouvre, la lit et la dposant ensuite sur la chemine:

--Vous venez encore de Meylan! mais c'est par occasion, sans doute, que
vous vous y tes trouv? Vous n'avez pas fait exprs ce voyage?

--Oh! madame, pouvez-vous le croire? avais-je besoin d'une occasion pour
revoir...? Non, non, il y a longtemps que je dsirais y revenir.
(Silence.)

--Vous avez eu une vie bien agite, monsieur Berlioz.

--Comment le savez-vous, madame?

--J'ai lu votre biographie.

--Laquelle?

--Un volume de Mry, je crois. Je l'ai achet il y a quelques annes.

--Oh! n'attribuez pas  Mry, qui est un de mes amis, un artiste et un
homme d'esprit, cette compilation, ce mlange de fables et d'absurdits
dont je devine maintenant l'auteur. J'aurai une vritable biographie,
celle que j'ai faite moi-mme.

--Oh, sans doute, vous crivez si bien.

--Ce n'est pas  la valeur de mon style que je fais allusion, madame,
mais  l'exactitude et  la sincrit de mon rcit. Quant  mes
sentiments pour vous, j'ai tout dit sans restrictions dans ce livre,
mais sans vous nommer. (Silence.)

--J'ai obtenu aussi, reprend madame F****** bien des dtails sur vous,
d'un de vos amis qui a pous une nice de mon mari.

--Je l'avais en effet pri, quand je pris la libert de vous crire, il
y a seize ans, de s'informer du sort de ma lettre. Je tenais  savoir au
moins si vous l'aviez reue. Mais je ne l'ai plus revu, il est mort
maintenant, et je n'ai rien appris. (Silence.)

Madame F******--Quant  ma vie elle a t bien simple et bien triste;
j'ai perdu plusieurs de mes enfants, j'ai lev les autres, mon mari est
mort quand ils taient encore en bas ge... J'ai rempli de mon mieux mon
rle de mre de famille. (Silence.) Je suis bien touche et bien
reconnaissante, monsieur Berlioz, des sentiments que vous m'avez
gards.

 ces mots bienveillants, je commenais  palpiter plus violemment. Je
la regardai avec des yeux avides, reconstruisant en imagination sa
beaut et sa jeunesse clipses; et je lui dis enfin:

--Donnez-moi votre main, madame.

Elle me la tendit aussitt, je la portai  mes lvres et je crus sentir
mon coeur se fondre et tous mes os frissonner.....

--Dois-je esprer, ajoutai-je aprs un nouveau silence, que vous me
permettrez de vous crire quelquefois et de vous faire de loin en loin
une visite?

--Oh, sans doute; mais je resterai peu de temps  Lyon. Je marie un de
mes fils et je dois aller bientt aprs son mariage, habiter Genve avec
lui.

N'osant prolonger davantage ma visite, je me levai. Elle m'accompagna
jusqu' sa porte o elle me dit encore:

--Adieu, monsieur Berlioz, adieu, je suis profondment reconnaissante
des sentiments que vous m'avez conservs.

En m'inclinant devant elle je pris encore une fois sa main que je gardai
quelque temps appuye sur mon front, et j'eus la force de m'loigner.

J'errais aux environs de sa demeure, tantt me heurtant contre les
arbres des Brotteaux, tantt m'arrtant  contempler, du haut du pont
Morand, le cours tumultueux du Rhne, puis reprenant ma marche
fivreuse, sans savoir pourquoi j'allais d'un ct plutt que de
l'autre, quand je rencontrai M. Strakosch, le beau-frre de la clbre
cantatrice Adelina Patti.

--C'est vous! Quel hasard! Adelina sera bien contente de vous voir;
elle est ici en reprsentations, on donne demain _le Barbier de
Sville_, au Grand-Thtre, voulez-vous une loge pour l'entendre?

--Je vous remercie, je partirai probablement ce soir.

--Eh bien, venez au moins dner avec nous aujourd'hui; vous savez le
plaisir que vous nous faites toujours en pareil cas.

--Je n'ose vous le promettre, cela dpendra... je ne suis pas bien
portant... O demeurez-vous?

--Au Grand-Htel.

--Moi aussi. Eh bien, si je ne suis pas trop insociable ce soir, j'irai
dner avec vous; mais ne m'attendez pas.

Une ide m'tait venue, un prtexte m'tait donn pour retourner chez
madame F******, pour la revoir encore. Je courus chez elle o j'appris
qu'elle venait de sortir. Alors je chargeai sa femme de chambre de lui
dire que j'aurais le jour suivant une loge pour le Grand-Thtre, que si
madame F****** voulait bien l'accepter et venir entendre mademoiselle
Patti, je resterais  Lyon, esprant avoir l'honneur de l'accompagner 
cette reprsentation; que dans le cas contraire je partirais le soir
mme. Que je la priais en consquence de me faire parvenir sa rponse
avant six heures.

Je rentre; vingt minutes se passent. J'essaye de lire. J'avais un volume
de voyages achet  Grenoble. Je ne comprends pas un mot de mon livre.
Je marche dans ma chambre. Je me jette sur mon lit. J'ouvre la fentre.
Je descends. Je sors. Bientt je me retrouve devant le numro 56 de
l'avenue de Noailles o elle demeurait. Mes jambes m'y avaient conduit
machinalement. Je ne me contiens plus, je remonte chez elle. Je sonne.
On ne m'ouvre pas. Une ide funeste vient aussitt me marteler le coeur;
aurait-elle souponn que j'allais revenir et donn l'ordre de ne pas me
recevoir? Ide absurde qui me ronge cependant. Je reviens une heure
aprs et j'envoie cette fois le petit garon de la portire sonner chez
madame F******. On n'ouvre pas non plus  l'enfant. Que devenir? rester
 monter la garde devant la maison? c'est inconvenant, c'est ridicule.
Malheur! m'en aller? o? chez moi? dans le Rhne?... Elle ne veut
peut-tre pas m'viter, on est rellement sorti!... Une heure aprs
nouvelle ascension de son escalier. J'entends au-dessus de ma tte
fermer sa porte et des voix de femmes parlant allemand. Je continue 
monter; je rencontre une dame inconnue qui descendait, puis une seconde,
et enfin une troisime... C'tait elle, tenant une lettre  la main.

--Mon Dieu, monsieur Berlioz, vous venez chercher une rponse?

--Oui, madame.

--Je vous avais crit, et j'allais avec ces dames vous porter ce billet
au Grand-Htel. Je ne pourrai malheureusement accepter demain votre
aimable invitation. On m'attend  la campagne assez loin d'ici et je
partirai  midi. Mille pardons de vous avoir instruit de cela si tard,
mais je ne suis rentre et n'ai connu votre offre que tout  l'heure.

Comme elle faisait le geste de mettre la lettre dans sa poche:

--Veuillez me la donner, m'criai-je.

--Oh! cela ne vaut pas la peine...

--Je vous en prie, vous me la destiniez.

--Eh bien, la voil.

Elle me donna la lettre et je vis son criture pour la premire fois.

--Ainsi je ne vous reverrai pas? lui dis-je dans la rue.

--Vous partez ce soir?

--Oui, madame, adieu.

--Adieu, je vous souhaite un bon voyage. Je lui serre la main et je la
vois s'loigner avec les deux dames allemandes. Alors, le croira-t-on,
je devins presque joyeux; je l'avais revue une seconde fois, je lui
avais parl de nouveau, j'avais encore press sa main, je tenais une
lettre d'elle, lettre qu'elle terminait en m'assurant de ses _sentiments
affectueux_. C'tait un trsor inespr; et je m'acheminai vers le
Grand-Htel avec l'espoir de dner  peu prs tranquillement chez
mademoiselle Patti. En me voyant entrer dans un salon, la virtuose
pousse un cri de joie, battant des mains comme font les enfants: Ah!
quel bonheur! le voil! le voil! et la ravissante diva accourt, selon
sa coutume, prsenter  mes lvres son front virginal. Je me mets 
table avec elle, son pre, son beau-frre et quelques amis. Pendant le
dner elle m'accable de mille adorables clineries, en disant de temps
en temps: Il a quelque chose!  quoi pensez-vous? je ne veux pas que
vous ayez du chagrin. L'heure du dpart venue, on dcide qu'on
m'accompagnera  l'embarcadre: la charmante enfant, une de ses amies et
son beau-frre montent en voiture avec moi. On nous permet d'entrer tous
les quatre dans la gare. Adelina ne veut me laisser qu'au dernier moment
quand le train se mettra en marche. Le signal est donn. Il faut se
quitter. Alors la foltre me saute au cou, m'embrasse: Adieu, adieu, 
la semaine prochaine. Nous retournons  Paris mardi, vous viendrez nous
voir jeudi. C'est entendu, n'est-ce pas? Vous n'y manquerez pas? On
part...

Que n'euss-je pas donn pour recevoir de telles marques d'affection de
madame F****** et n'tre accueilli de mademoiselle Patti qu'avec une
froide politesse!... Pendant toutes ces chatteries de la mlodieuse
Hb, il me semblait qu'un oiseau merveilleux aux yeux de diamant
voltiget autour de ma tte, se posant sur mon paule, becquetant mes
cheveux et me chantant avec des battements d'ailes ses plus joyeuses
chansons. J'tais ravi, mais non mu. C'est que la jeune, belle,
blouissante et clbre virtuose, qui,  vingt-deux ans, a dj vu
l'Europe et l'Amrique musicales  ses pieds, je ne l'aime pas d'amour;
et la femme ge, triste et obscure,  qui l'art est inconnu, possde
mon me, comme elle l'eut autrefois, comme elle l'aura jusqu' mon
dernier jour.

Balzac et Shakespeare lui-mme, ce grand peintre des passions, n'ont
jamais song qu'il pt exister rien de pareil. Un seul pote, un pote
anglais, Thomas Moore, a cru que cela pouvait tre et a su dcrire ce
rare sentiment, en vers admirables qui me reviennent en ce moment  la
pense:

    _Believe me, if all endearing young charms._
        (Irish melodies.)

En voici la traduction:

_Crois-moi, quand tous ces charmes ravissants que je contemple si
passionnment aujourd'hui viendraient  changer demain et  s'vanouir
entre mes bras, comme un prsent des fes, tu serais encore adore
autant que tu l'es en ce moment. Que ta grce se fltrisse, chaque dsir
de mon coeur ne s'enlacera pas moins, toujours verdoyant, autour de la
ruine chrie._

_Ce n'est pas pendant que tu possdes la jeunesse et la beaut, quand
tes joues n'ont pas encore t profanes par une larme, que peuvent tre
connues la ferveur et la foi d'une me  laquelle le temps ne fera que
te rendre plus chre. Non, le coeur qui vraiment aima jamais n'oublie,
mais aime vraiment jusqu' la fin. Comme la fleur du soleil tourne vers
son dieu quand il se couche, le mme regard dont elle a salu son
lever._

* * *

Combien de fois, pendant cette triste nuit en chemin de fer, ne me
suis-je pas rpt: Imbcile! pourquoi es-tu parti? il fallait rester.
Si j'tais rest je la reverrais encore demain matin. Qui m'obligeait 
revenir  Paris? Sans doute, mais la crainte d'tre indiscret, ennuyeux,
importun... Que faire  Lyon pendant ces longues heures o j'eusse t 
quelques pas d'elle, sans la voir? c'et t une torture...

Aprs quelques jours d'angoisses,  Paris, je lui crivis la lettre
suivante. On verra par ces pages et celles qui lui succdrent, comme
aussi par ses rponses, le misrable tat de mon esprit et le calme du
sien. On devinera plus facilement encore ce que je dois prouver
aujourd'hui que je n'ai plus mme la consolation de lui crire. C'et
t terminer ma vie trop doucement, que de cultiver comme une
romanesque amiti cet amour inutile. Non, je devais tre broy et
dchir jusqu' la fin.

1re LETTRE

Paris, 27 septembre 1864.

Madame,

Vous m'avez accueilli avec une bienveillance simple et digne dont bien
peu de femmes eussent t capables en pareil cas. Soyez mille fois
bnie! Depuis que je vous ai quitte je souffre cruellement nanmoins.
J'ai beau me rpter que vous ne pouviez pas me recevoir mieux, que tout
autre accueil et t ou peu convenable ou inhumain, mon malheureux coeur
saigne comme s'il et t bless. Je me demande pourquoi, et voici les
raisons que je trouve: C'est l'_absence_, c'est que je vous ai vue trop
peu, que je ne vous ai pas dit le quart de ce que j'avais  vous dire et
que je suis parti presque comme s'il se ft agi d'une ternelle
sparation. Et pourtant vous m'avez donn votre main, je l'ai presse
sur mon front, sur mes lvres, et j'ai contenu mes larmes, je vous
l'avais promis. Mais j'ai un besoin imprieux, inexorable, de quelques
mots encore, que vous ne me refuserez pas, je l'espre. Songez que je
vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aime depuis
mon enfance, malgr les orages qui ont ravag ma vie. La preuve en est
dans le profond sentiment que j'prouve aujourd'hui; s'il et un seul
jour rellement cess d'tre, il ne se ft pas ranim sans doute dans
les circonstances actuelles. Combien y a-t-il de femmes qui se soient
jamais entendu faire une telle dclaration? Ne me prenez pas pour un
homme bizarre qui est jouet de son imagination. Non, je suis seulement
dou d'une sensibilit trs-vive, allie, croyez-le bien,  une grande
clairvoyance d'esprit, mais dont les affections vraies sont d'une
puissance incomparable et d'une constance  toute preuve. Je vous ai
aime, je vous aime, je vous aimerai, et j'ai soixante et un ans, et je
connais le monde et n'ai pas une illusion. Accordez-moi donc, non comme
une soeur de charit accorde ses soins  un malade, mais comme une noble
femme de coeur gurit des maux qu'elle a involontairement causs, les
trois choses qui seules peuvent me rendre le calme: la permission de
vous crire quelquefois, l'assurance que vous me rpondrez, et la
promesse que vous m'inviterez au moins une fois l'an  venir vous voir.
Mes visites pourraient tre inopportunes et par suite importunes, si je
les faisais sans votre autorisation, je n'irai donc auprs de vous, 
Genve ou ailleurs, que quand vous m'aurez crit: Venez.  qui cela
pourrait-il paratre trange ou malsant? Qu'y a-t-il de plus pur qu'une
liaison pareille? Ne sommes-nous pas libres tous les deux? Qui serait
assez dpourvu d'me et de bon sens pour la trouver blmable? Personne,
pas mme vos fils, ils sont, je le sais, des jeunes gens fort
distingus. J'avoue seulement qu'il serait affreux de n'obtenir le
bonheur de vous voir que devant tmoins. Si vous me dites: Venez! il
faut que je puisse causer avec vous comme  notre premire entrevue de
vendredi dernier, entrevue que je n'ai pas os prolonger et dont je n'ai
pu goter le charme douloureux,  cause des efforts terribles que je
faisais pour refouler mon motion.

Oh! madame, madame, je n'ai plus qu'un but dans ce monde, c'est
d'obtenir votre affection. Laissez-moi essayer de l'atteindre. Je serai
soumis et rserv; notre correspondance sera aussi peu frquente que
vous le voudrez, elle ne deviendra jamais pour vous une tche
ennuyeuse, quelques lignes de votre main me suffiront. Mes voyages
auprs de vous ne pourront tre que bien rares; mais je saurai que votre
pense et la mienne ne sont plus spares, et qu'aprs tant de tristes
annes o je n'ai rien t pour vous, j'ai enfin l'esprance de devenir
votre ami. Et c'est rare un ami dvou comme je le serai. Je vous
environnerai d'une tendresse si profonde et si douce, d'une affection si
complte, o se confondront les sentiments de l'homme et les naves
effusions de coeur de l'enfant. Peut-tre y trouverez-vous du charme,
peut-tre enfin me direz-vous un jour: Je suis votre amie et
voudrez-vous avouer que j'ai bien mrit votre amiti.

Adieu, madame, je relis votre billet du 23 et j'y vois  la fin
l'assurance _de vos sentiments affectueux_. Ce n'est pas une banale
formule, n'est-ce pas? n'est-ce pas?

 vous pour toujours,

HECTOR BERLIOZ.

P.-S.--Je vous envoie trois volumes; vous daignerez peut-tre les
parcourir dans vos moments perdus. Vous comprenez que c'est un prtexte
pris par l'auteur pour vous occuper un peu de lui.

    1re RPONSE DE MADAME F*****


Lyon, 29 septembre 1864.

Monsieur,

Je me croirais coupable envers vous et moi-mme, si je ne rpondais pas
tout de suite  votre dernire lettre, et au rve que vous avez fait
sur les relations que vous dsirez voir s'tablir entre nous. C'est le
coeur sur la main que je vais vous parler.

Je ne suis plus qu'une vieille et bien vieille femme (car, monsieur,
j'ai six ans de plus que vous), au coeur fltri par des jours passs dans
les angoisses, les douleurs physiques et morales de tout genre, qui ne
m'ont laiss sur les joies et les sentiments de ce monde aucunes
illusions. Depuis vingt ans que j'ai perdu mon meilleur ami, je n'en ai
pas cherch d'autre; j'ai conserv ceux que d'anciennes relations
m'avaient faits ainsi que ceux que des liens de famille m'attachaient
naturellement. Depuis le jour fatal o je suis devenue veuve j'ai rompu
toutes mes relations, j'ai dit adieu aux plaisirs, aux distractions,
pour me consacrer tout entire  mon intrieur,  mes enfants. C'est
donc l ma vie depuis vingt ans; c'est une habitude pour moi dont rien
maintenant ne peut rompre le charme; car c'est dans cette intimit du
coeur que je puis trouver le seul repos des jours qu'il me reste  passer
dans ce monde; tout ce qui viendrait en troubler l'uniformit me serait
pnible et  charge.

Dans votre lettre du 27 courant, vous me dites que vous n'avez qu'un
dsir, celui que je devienne _votre amie_  l'aide d'un change de
lettres. Croyez-vous srieusement, monsieur, que cela soit possible? Je
vous connais  peine, depuis quarante-neuf ans je vous ai revu vendredi
pass quelques instants; je ne puis donc apprcier ni vos gots, ni
votre caractre, ni vos qualits, seules choses qui sont la base de
l'amiti. Quand il y a entre deux individus les mmes manires de voir
et de sentir, alors la sympathie peut natre et arriver; mais, quand on
est spars, une correspondance ne peut suffire pour tablir ce que vous
attendez de moi; pour ma part je le crois impossible. Du reste, je dois
vous avouer que je suis extrmement paresseuse pour crire, j'ai
l'esprit aussi engourdi que les doigts; j'ai une peine extrme  remplir
 cet gard mes obligations indispensables. Je ne pourrais donc vous
promettre de commencer avec vous une correspondance qui pt tre suivie,
je manquerais trop souvent  ma promesse pour ne pas vous en avertir
d'avance. S'il vous est agrable de m'crire quelquefois, je recevrai
vos lettres, mais n'attendez pas mes rponses exactement ni promptement.

Vous dsirez aussi que je vous dise venez me voir; cela n'est pas
possible, pas plus que de vous dire vous me trouverez seule. Le
hasard, vendredi, a voulu que je fusse seule pour vous recevoir; quand
je serai  Genve avec mon fils et sa femme, si, quand vous vous
prsenterez chez eux, je suis seule, je vous recevrai, mais s'ils
m'entourent au moment de votre visite, il vous faudra subir leur
prsence, car je trouverais fort inconvenant qu'il en ft autrement.

C'est avec toute la franchise et la sincrit qui sont le fond de mon
caractre que je vous ai trac ce que je pense et ce que je sens. Je
crois devoir encore vous dire qu'il est des illusions, des rves, qu'il
faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivs, et avec
eux le dsenchantement de tous sentiments nouveaux, mme ceux de
l'amiti, qui ne peuvent avoir du charme que lorsqu'ils sont ns de
relations suivies et dans les heureux jours de la jeunesse. Ce n'est
pas, selon moi, au moment o le poids des annes se fait sentir, o leur
nombre nous a apport l'exprience de toutes les dceptions, qu'il faut
commencer des relations. Je vous avoue que pour moi j'en suis l. Mon
avenir se raccourcit tous les jours;  quoi bon former des relations
qu'aujourd'hui voit natre et que demain peut faire vanouir? Ce n'est
que se crer des regretsNe voyez, monsieur, dans tout ce que je viens
de vous dire, aucune intention de ma part de blesser les souvenirs que
vous avez pour moi; je les respecte et je suis touche de leur
persistance. Vous tes encore bien jeune par le coeur; pour moi il n'en
est pas ainsi, je suis vieille tout de bon, je ne suis plus bonne  rien
qu' conserver, croyez-le, une large place pour vous dans mon souvenir.
J'apprendrai toujours avec plaisir les triomphes que vous tes appel 
avoir.

Adieu, monsieur, je vous dis encore: recevez l'assurance de mes
sentiments affectueux.

EST. F******.

J'ai reu hier matin les volumes que vous avez eu la bont de
m'envoyer; je vous en remercie mille fois.

    2e LETTRE

Paris, 2 octobre 1864.

Madame,

Votre lettre est un chef-d'oeuvre de triste raison. J'ai attendu jusqu'
ce jour pour y rpondre, dans l'espoir d'arriver  me rendre matre de
l'accablante motion qu'elle a produite en moi. Oui, vous dites vrai;
_vous ne devez pas former de nouvelles amitis, vous devez viter tout
ce qui pourrait troubler votre existence_, etc. Mais je ne l'eusse pas
trouble, soyez-en certaine, et cette amiti que je sollicitais
humblement pour un temps plus ou moins loign, ne vous ft jamais
devenue _ charge_. (Avouez que ce mot de votre lettre a d me paratre
cruel!) Je me contente de ce que vous daignez m'accorder, _quelques
sentiments affectueux_, _une place dans vos souvenirs_, _et un peu
d'intrt pour les vnements de ma carrire_. Merci, madame. Je suis 
vos pieds, je baise respectueusement vos mains. Vous me dites que je
pourrai quelquefois, irrgulirement, rarement, recevoir une rponse 
mes lettres; merci encore pour votre promesse. Ce que je sollicite avec
instances, avec larmes, c'est la possibilit d'avoir de vos nouvelles.
Vous parlez si courageusement de la vieillesse et des ans, que j'oserai
vous imiter. J'espre mourir le premier; que je puisse avec certitude
vous envoyer un dernier adieu! Si c'est le contraire, que je sache que
vous avez quitt ce triste monde... Que votre fils m'avertisse...
pardon... Mes lettres ne doivent pas tre adresses  l'aventure.
Accordez-moi ce que vous accorderiez  tout indiffrent, votre adresse 
Genve.

Je n'irai pas vous voir ce mois-ci  Lyon; videmment cette visite vous
paratrait indiscrte. Je n'irai pas non plus  Genve avant une anne
au moins; la crainte de vous importuner me retiendra. Mais, votre
adresse, votre adresse! Aussitt que vous la saurez, envoyez-la moi, par
grce. Si votre silence m'indique un impitoyable refus et une intention
formelle de m'interdire la plus timide relation avec vous, si vous me
mettez ainsi rudement  l'cart comme on le fait pour les tres
dangereux ou indignes, vous aurez port  son comble un malheur qu'il
vous et t si facile d'adoucir. Alors, madame, que Dieu et votre
conscience vous pardonnent! je resterai dans la froide nuit o vous
m'aurez plong, souffrant, dsol, et votre dvou jusqu' la mort.

HECTOR BERLIOZ.

(Quel dsordre et quelles contradictions dans cette lettre!)

    2e RPONSE DE MADAME F*****


Lyon, 14 octobre 1864.

Monsieur,

Ne sachant pas quand il me sera possible de vous crire, je viens  la
hte tracer ces quelques lignes, afin que vous ne pensiez pas que j'ai
l'intention de vous traiter comme un tre _dangereux ou indigne_. Mon
fils arrive demain soir chez moi, pour se marier le 19 courant. Je vais
avoir pendant plusieurs jours ma maison remplie de monde, j'aurai mille
proccupations, comme mre et matresse de maison; il me sera donc
impossible d'avoir des instants de libert et de loisir. Aussitt aprs
le mariage de mon fils, je dois songer aux prparatifs de mon dpart
pour Genve, ce qui n'est pas pour moi une petite besogne, car ma sant
ne me permet pas toujours de faire ce que je voudrais. Je partirai vers
les premiers jours de novembre; quand je serai installe dans ma
nouvelle rsidence, je vous donnerai mon adresse, ce que je ne peux
faire aujourd'hui, car je l'ignore. J'aurais attendu l'arrive de mon
fils pour la savoir, si je n'eusse pas craint que vous interprtassiez
en mal mon long silence.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes souvenirs affectueux.

EST. F******.

    3e LETTRE

Paris, 15 octobre 1864.

Madame,

Oh! merci! merci! j'attendrai. Tous mes voeux pour le bonheur des
nouveaux poux! Mille souhaits pour vous. Chre madame, que la joie la
plus douce remplisse votre me dans cette solennelle circonstance. Ah!
vous tes bonne!

N'en doutez pas, mes adorations seront discrtes.

Votre dvou,

HECTOR BERLIOZ.

Aprs douze jours pniblement supports, je reus une lettre de faire
part m'annonant le mariage de M. Charles F******. L'adresse tait de la
main de sa mre, et cela me remplit d'une joie que bien peu de gens
comprendront. J'tais au septime ciel. J'crivis aussitt.

    4e LETTRE

Paris, 28 octobre 1864.

C'est beau la vie, quand certains sentiments l'illuminent!... Je reois
la lettre de faire part; l'adresse t crite par vous, par vous, chre
madame, je reconnais votre main!... C'est une pense que vous avez eue
pour l'exil... Quel ange vous rendra le bien que vous m'avez fait?

Oui, c'est beau la vie, mais la mort serait plus belle; tre  vos
pieds, la tte sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes et finir
ainsi!...

HECTOR BERLIOZ.

Mais les jours se succdaient et je ne recevais pas de nouvelles.
J'avais fait prendre  Lyon des informations, et je savais que madame
F****** tait partie pour Genve depuis prs de trois semaines.
Avait-elle l'intention de me cacher son adresse, qu'elle m'avait
formellement promise, et que je ne voulais pas connatre contre son
gr?... Aurais-je la douleur de la voir ainsi manquer  sa parole?...

Pendant ces derniers jours d'anxit j'en vins  croire, comme je l'ai
dit plus haut, que je n'aurais plus mme la consolation de lui crire,
et je me dcourageai tout  fait. Mais un matin o je rflchissais
tristement au coin de mon feu, on vint m'apporter une carte sur laquelle
je lus ces mots: _M. et madame Charles F******_. C'taient son fils et
sa bru, qu'elle avait engags  me venir voir pendant un voyage qu'ils
avaient d faire  Paris. Quelle surprise! quel bonheur! _Elle_ les
avait envoys! Je fus boulevers  ne savoir quelle contenance faire, en
retrouvant dans le jeune homme le portrait vivant de mademoiselle
Estelle  dix-huit ans... La jeune femme paraissait consterne de mon
motion; son mari semblait moins surpris. videmment ils savaient tout,
madame F****** leur avait montr mes lettres.

--Elle tait donc bien belle? s'cria tout d'un coup la jeune dame.

--Oh!...

Alors M. F****** prenant la parole:

--Oui, un jour,  l'ge de cinq ans, en voyant ma mre pare pour aller
au bal, j'prouvai une sorte d'blouissement dont le souvenir dure
encore.

Je vins pourtant  bout de me dominer et de parler  mes deux aimables
visiteurs  peu prs raisonnablement. Madame Charles F****** est une
crole hollandaise de l'le de Java: elle a habit Sumatra et Borno,
elle sait le malais; elle a vu Brook, le rajah de Sarawak. Que de
questions je lui aurais faites si j'eusse t dans mon tat d'esprit
habituel!

J'eus le plaisir de voir souvent les deux jeunes gens pendant leur
sjour  Paris, et de leur procurer quelques distractions agrables.
Nous parlions toujours d'_elle_, et quand nous fmes un peu
familiariss, la jeune femme en vint  me gronder d'crire  sa
belle-mre comme je le faisais.

--Vous l'effrayez, me dit-elle, ce n'est pas ainsi qu'il faut lui
parler. Souvenez-vous qu'elle ne vous connat presque pas, que vous tes
tous les deux d'un ge... Je conois bien quelle me dise quelquefois
tristement en me montrant vos lettres: Que voulez-vous que je rponde 
cela? Il faut vous accoutumer  plus de calme, alors vos visites 
Genve seront charmantes, et nous serons bien heureux de vous faire les
honneurs de notre ville; car vous viendrez, nous comptons sur vous.

--Ah! certes, pouvez-vous en douter? puisque madame F****** me le
permet.

Je m'tudiai donc  la rserve et ne voulus mme pas, quand les nouveaux
maris repartirent, leur donner une lettre pour leur mre. Seulement,
comme il tait question dans ce moment d'excuter  l'un des concerts du
Conservatoire mon second acte des _Troyens_, je lui envoyai un
exemplaire du pome, en la faisant prier de le lire,  la page marque
par des feuilles mortes, le 18 dcembre,  deux heures et demie, au
moment o l'on excuterait ce fragment  Paris, Madame Charles F*****
devant revenir, pour suivre la marche d'une affaire o son mari, qui ne
pouvait quitter Genve, se trouvait intress, se faisait une fte
d'assister  ce concert dont l'annonce produisait dans le monde musical
une certaine sensation. Quinze jours encore se passrent sans la voir
revenir, sans recevoir de lettre, et je m'obstinai  ne pas crire. Je
n'en pouvais plus, quand enfin le 17, madame Charles F****** revint et
m'apporta la lettre suivante:

Genve, 16 dcembre 1864.

Monsieur,

Je serais venue vous remercier plus tt de l'accueil bienveillant que
vous avez bien voulu faire  mon fils et  sa femme, si je n'avais t
habituellement souffrante et par ce motif fort paresseuse. Cependant je
ne veux pas laisser partir ma belle-fille sans qu'elle vous porte
l'expression de ma gratitude pour tous les plaisirs que vous leur avez
procurs et qui leur ont fait si agrablement passer leurs soires.
Suzanne se charge de vous mettre au courant de notre existence  Genve,
o pour ma part je me trouverais aussi bien qu' Lyon, si je n'avais au
fond du coeur le regret de m'tre loigne de deux de mes fils, et de
vritables amies qui m'affectionnaient, et que de mon ct j'aimais
tendrement. Je vous remercie encore, monsieur, du libretto des _Troyens_
que vous m'avez envoy, et de l'attention dlicate que vous y avez
jointe en m'envoyant des feuilles des arbres de Meylan, qui me
rappellent les beaux jours de ma jeunesse et des joies qui
l'accompagnaient.

Dimanche mon fils et moi, nous nous unirons en lisant votre oeuvre, 
vos succs et au plaisir qu'aura Suzanne d'entendre votre musique.

Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux que je vous
envoie.

EST. F******.

Ce fut moi cette fois qui rpondis:

Paris, lundi 19 dcembre 1864.

En passant  Grenoble, au mois de septembre dernier, j'allai faire une
visite  l'un de mes cousins qui se trouvait  Saint-Georges, hameau
perdu dans les pres montagnes de la rive gauche du Drac, et qu'habite
la plus misrable population. La belle-soeur de mon cousin s'est dvoue
au soulagement de tant de souffrances, elle est la gracieuse providence
du pays. Le jour o j'arrivai  Saint-Georges, elle apprit qu'une
chaumire assez loigne tait sans pain depuis trois semaines. Elle s'y
rendit aussitt, et s'adressant  la mre de famille:

--Comment, Jeanne, vous tes dans la peine et vous ne m'en faites rien
dire! vous savez pourtant que nous avons la bonne volont de vous aider
autant que possible.

--Oh! mademoiselle, nous ne manquons pas. Nous avons encore des pommes
de terre et un peu de choux. C'est les enfants qui n'en veulent pas. Ils
pleurent, ils crient, ils veulent du pain. Vous savez, les enfants, a
n'est pas raisonnable.

--Eh bien, madame! chre madame, vous aussi vous avez fait en
m'crivant une bonne action. Je m'tais impos une rserve absolue pour
ne pas vous fatiguer de mes lettres, et j'attendais toujours le retour
de votre belle-fille, pour avoir de vos nouvelles. Elle n'arrivait pas,
et j'touffais, comme un homme qui a la tte dans l'eau et ne veut pas
l'en tirer... Vous le savez, les tres tels que moi, _a n'est pas
raisonnable_.

Et cependant, je ne sais que trop la vrit, croyez-le, je ne raisonne
que trop, et je n'avais pas besoin des leons que l'on vient de me
donner  grands coups de couteau dans le coeur... Non, je veux avant
tout ne pas vous troubler, ne pas vous causer le moindre ennui; je vous
crirai le plus rarement possible; vous me rpondrez ou vous ne me
rpondrez pas. J'irai vous voir une fois l'an, comme on va faire une
visite agrable seulement. Vous n'ignorez pas ce que je sens, et vous me
saurez gr de tout ce que je pourrai vous cacher................

Il me semble que vous tes triste, et cela me cause un redoublement
de...

Mais je commence ds aujourd'hui  m'interdire un certain langage. Je
vais vous parler de choses indiffrentes.

Vous savez peut-tre dj que l'excution de mon acte des _Troyens_ n'a
pas eu lieu hier au Conservatoire. Le comit, en me tourmentant de
plusieurs manires, en me demandant la suppression tantt d'un morceau,
tantt d'un autre, m'a pouss  bout, ainsi que les chanteurs  qui l'on
tait l'occasion de briller, et j'ai tout retir.

Je vous remercie d'avoir bien voulu  deux heures et demie, vous
transporter en pense dans la salle des concerts et faire des voeux pour
les _Troyens_.

Dans le moment mme o l'on me tracassait ainsi  Paris, on ftait mon
jour de naissance (11 dcembre),  Vienne, o l'on excutait une partie
de mon ouvrage _la Damnation de Faust_; et deux heures aprs, le matre
de chapelle m'envoyait une dpche tlgraphique ainsi conue: _Mille
choses pour votre fte. Choeur des soldats et des tudiants, excut au
concert de Mannergesang Verein. Applaudissements immenses. Rpt._

La cordialit de ces artistes allemands m'a bien plus touch que mon
succs. Et je suis sr que vous le comprenez. La bont, vertu cardinale!

Le surlendemain, un inconnu de Paris, m'crivait une fort belle lettre
sur ma partition des _Troyens_, qu'il qualifie d'une faon que je n'ose
vous redire.

Mon fils vient d'arriver  Saint-Nazaire, de retour d'un pnible voyage
au Mexique, o il a eu l'occasion de se distinguer. Le voil deuxime
capitaine du grand navire _la Louisiane_. Il m'apprend qu'il repartira
prochainement, qu'il lui est impossible de venir  Paris. J'irai en
consquence l'embrasser  Saint-Nazaire. C'est un brave garon, qui a le
malheur de me ressembler en tout, et ne peut prendre son parti des
platitudes et des horreurs de ce monde. Nous nous aimons comme deux
jumeaux.

Voil pour le moment toutes les nouvelles de mon _extrieur_. Ma
vieille belle-mre (que j'ai promis de ne jamais abandonner) est aux
petits soins pour moi et ne me questionne jamais sur la cause de mes
accs d'humeur sombre. Je lis, ou plutt je relis Shakespeare, Virgile,
Homre, _Paul et Virginie_, des relations de voyages; je m'ennuie, je
souffre horriblement d'une nvralgie qui me tient depuis neuf ans et
contre laquelle tous les mdecins ont perdu leur latin. Le soir quand
les douleurs de coeur, de corps et d'esprit sont trop fortes, je prends
trois gouttes de laudanum et je m'endors tant bien que mal. Si je suis
moins malade et s'il me faut seulement la socit de quelques amis, je
vais dans une famille de mon voisinage, celle de M. Damcke, compositeur
allemand d'un rare mrite, professeur savant, dont la femme est d'une
bont d'ange; deux coeurs d'or. Selon l'humeur o l'on me voit, on fait
de la musique, on cause; ou bien on roule auprs du feu un grand canap
o je reste tendu toute la soire sans parler, ruminant mes penses
amres... Voil tout, madame. Je n'cris plus, je crois vous l'avoir
dit, je ne compose plus. Le monde musical de Paris et de bien d'autres
lieux, la faon dont les arts sont cultivs, dont les artistes sont
protgs, dont les chefs-d'oeuvre sont honors, me donnent des nauses ou
des accs de fureur. Cela semblerait prouver que je ne suis pas mort
encore...

J'espre avoir aprs-demain, l'honneur d'accompagner au
Thtre-Italien, madame Charles F****** (si charmante... malgr ses
coups de couteau) et une dame russe de ses amies. Il s'agit d'assister,
jusqu'au bout si l'on peut,  la deuxime reprsentation du _Poliuto_ de
Donizetti. Madame Charton (Paolina) me donnera une loge.

Adieu, madame, puissiez-vous n'avoir que de douces penses, le repos de
l'me, et goter le bonheur que devrait vous donner la certitude d'tre
aime de vos fils et de vos amis. Mais songez quelquefois aussi aux
pauvres enfants _qui ne sont pas raisonnables_.

Votre dvou,

HECTOR BERLIOZ.

_P.-S._--Vous avez t bien gnreuse d'engager les nouveaux maris 
me venir voir. J'ai t frapp de la ressemblance de M. Charles F******
avec mademoiselle Estelle, et je me suis oubli jusqu' le lui dire,
quoiqu'il soit peu convenable d'adresser  un homme de pareils
compliments.

* * *

Quelque temps aprs avoir reu cette lettre, elle m'en crivait une o
se trouvaient ces mots: Croyez que je ne suis pas sans piti pour _les
enfants qui ne sont pas raisonnables_. J'ai toujours trouv que, pour
leur rendre le calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, tait de
les distraire, de leur donner des images. Je prends la libert de vous
en envoyer une, qui vous rappellera la ralit du moment et dtruira les
illusions du pass.

Elle m'envoyait son portrait!... Excellente, adorable femme!

Je m'arrte ici. Je crois maintenant pouvoir vivre plus tranquille. Je
lui crirai quelquefois; elle me rpondra; j'irai la voir; je sais o
elle est; on ne me laissera jamais ignorer les changements qui
pourraient survenir dans son existence, son fils m'en a donn sa parole,
et s'est engag  m'en informer. Peu  peu, malgr sa crainte des
nouvelles amitis, peut-tre verra-t-elle ses sentiments affectueux
grandir lentement pour moi. Dj je puis apprcier l'amlioration
survenue dans ma vie. Le pass n'est pas entirement pass. Mon ciel
n'est plus vide. D'un oeil attendri je contemple mon _toile_ qui semble
au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai, pourquoi
m'aimerait-elle? mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle sait
que je l'adore.

Il faut me consoler d'avoir t connu d'elle trop tard, comme je me
console de n'avoir pas connu Virgile, que j'eusse tant aim, ou Gluck,
ou Beethoven... ou Shakespeare... qui m'et aim peut-tre. (Il est vrai
que je ne m'en console pas.)..........

* * *

Laquelle des deux puissances peut lever l'homme aux plus sublimes
hauteurs, l'amour ou la musique?... C'est un grand problme. Pourtant il
me semble qu'on devrait dire ceci: L'amour ne peut pas donner une ide
de la musique, la musique peut en donner une de l'amour... Pourquoi
sparer l'un de l'autre? Ce sont les deux ailes de l'me.

* * *

En voyant de quelle faon certaines gens entendent l'amour, et ce qu'ils
cherchent dans les crations de l'art, je pense toujours
involontairement aux porcs qui, de leur ignoble grouin, fouillent la
terre au milieu des plus belles fleurs, et au pied des grands chnes,
dans l'espoir d'y trouver les truffes dont ils sont friands.

Mais tchons de ne plus songer  l'art..... Stella! Stella! je pourrai
mourir maintenant sans amertume et sans colre.

1er janvier 1865.


FIN


LA VIE N'EST Q'UNE OMBRE QUI PASSE, ETC.

    Life's but a walking shadow; a poor player,
    That struts and frets his hour upon the stage,
    And then is heard no more; it is a tale
    Told by an idiot, foul of sound and fury,
    Signifying nothing.

       SHAKESPEARE. (_Macbeth._)

       *       *       *       *       *




NOTES:

[1] Mmoire sur les maladies chroniques, les vacuations sanguines et
l'acupuncture. Paris, chez Crouillebois.

[2] La Fontaine, _Les deux pigeons_.

[3] Madame Dugazon.

[4] Qu'il appelle le corps sonore, comme si les cordes sonores taient
les seuls corps vibrants dans l'univers; ou mieux encore, comme si la
thorie de leurs vibrations tait applicable  la rsonnance de tous les
autres corps sonores.

[5] L'inscription grave dans l'intrieur de la bote d'or que reut
Lesueur aprs la premire reprsentation de cet opra est ainsi conue:
L'Empereur Napolon  l'auteur des _Bardes_.

[6] Les surintendants prsidaient seulement  l'excution de leurs
oeuvres; mais ne dirigeaient point personnellement.

[7] Je ne compris point alors pourquoi.  coup sr, Lesueur, demandant 
la chapelle royale tout entire de venir  l'glise de Saint-Roch ou
ailleurs, excuter l'ouvrage d'un de ses lves, et t parfaitement
accueilli.--Mais il craignit sans doute que mes condisciples ne
rclamassent  leur tour une faveur semblable, et ds lors l'abus
devenait vident.

[8] Il parat que j'avais en outre pri M. de Chateaubriand de me
recommander aux puissances du jour. Quand on prend du galon, dit le
proverbe, on n'en saurait trop prendre.

[9] Je l'ai dtruit aussi plus tard.

[10] Il me cota cent dix francs. J'ai dj dit que je ne jouai pas du
piano; pourtant j'aime  en avoir un pour y plaquer des accords de temps
en temps. D'ailleurs, je me plais dans la socit des instruments de
musique, et, si j'tais assez riche, j'aurais toujours autour de moi, en
travaillant, un grand piano  queue, deux ou trois harpes d'rard, des
trompettes de Sax, et une collection de basses et de violons de
Stradivarius.

[11] Et sans grosse caisse.

[12] Cette ressemblance entre mes opinions et celles de M. Ingres, au
sujet de plusieurs _opras srieux_ italiens de Rossini, n'est pas la
seule dont je puisse m'honorer. Elle n'empche pas nanmoins l'illustre
auteur du martyre de Saint-Symphorien de me regarder comme un musicien
abominable, un monstre, un brigand, un antechrist. Mais je lui pardonne
sincrement  cause de son admiration pour Gluck. L'enthousiasme serait
donc le contraire de l'amour; il nous fait aimer les gens qui aiment ce
que nous aimons, mme quand ils nous hassent!

[13] Morceau clbre autrefois et fort curieux d'un opra de Rameau,
_Hippolyte et Aricie_.

[14] Acteur et actrice de l'Opra qui crrent les rles de Colin et de
Colette dans _le Devin_.

[15] _Le Devin du village_, depuis cette soire de joyeuse mmoire, n'a
plus reparu  l'Opra.

[16] Il n'y a des cymbales que dans le choeur des Scythes: Les dieux
apaisent leur courroux. Le ballet en question tant d'un tout autre
caractre, est en consquence, instrument diffremment.

[17] Tant pis pour celui qui avait donne l'ordre.

[18] Lon de Boissieux, mon condisciple au petit sminaire de la Cte.
Il a compt un instant parmi les _illustrations_ du _billard_ de
_Paris_.

[19] Il s'appelait Le Tessier. Je ne l'ai jamais revu.

[20] Depuis que ceci a t crit, la mise en scne d'_Obron_ au
Thtre-Lyrique, est venue me donner un dmenti  cette opinion. Ce
chef-d'oeuvre a produit une trs-grande sensation; le succs en a t
immense.--Le public parisien aurait donc fait en musique de notables
progrs.

[21] Le choeur: _Per voi risplende il giorno._

[22] La partition des _Mystres d'Isis_ et celle de _Robin des Bois_
sont imprimes, elles se trouvent toutes les deux  la bibliothque du
Conservatoire de Paris.

[23] Et non pas Lachnitz; il est important de ne pas mal orthographier
le nom d'un si grand homme.

[24] Il n'y a presque pas une partition de ces matres qu'il n'ait
retravaille  sa faon; je crois qu'il est fou.

[25] Je dirai comment.

[26] La plus jeune des filles du roi Lear.

[27] La 2me symphonie, en r majeur.

[28] Depuis vingt ans on excute au Conservatoire la symphonie en ut
mineur, et jamais Habeneck n'a voulu, au dbut du _scherzo_, laisser
jouer les contre-basses. Il trouve qu'elles n'y produisent pas un bon
effet... Leon  Beethoven...

[29] Et ils n'y manquent pas.

[30] Je trouve mme l'pithte de _honteuse_ insuffisante pour fltrir
ce passage. Mozart a commis l contre la passion, contre le sentiment,
contre le bon got et le bon sens, un des crimes les plus odieux et las
plus insenss que l'on puisse citer dans l'histoire de l'art.

[31] Victor Hugo, _Chants du crpuscule_.

[32] Pischeck s'accompagnant lui-mme, raliserait l'idal de
l'excution de cette lgie.

[33] C'est prcisment dans ce morceau que le pianiste de l'Institut
tait demeur accroch.

[34] Elles sont aujourd'hui changes tout  fait. L'Empereur vient de
supprimer cet article du rglement de l'Institut, et ce n'est plus
maintenant l'Acadmie des Beaux-Arts qui donne le prix de composition
musicale. 1865.

[35] Mhul est en effet de Givet, mais je doute qu'il ft n  l'poque
o Pingard prtend avoir parl de lui  Levaillant.

[36] L'urne. Le brave Pingard s'est toujours obstin  appeler ainsi ce
vase d'lections.

[37] Clbre acteur de l'Opra-Comique qui fut le type des galants
chevaliers franais de l'Empire.

[38] _Jean de Paris_.

[39] Jambes d'Auguste Barbier.

[40] Expression d'Auguste Barbier.

[41]

N'oublions pas ces champs dont la poussire
Est teinte encor du sang de nos guerriers.

[42] Compositeur laurat de l'Institut qui m'avait prcd  Rome.
L'Acadmie, n'ayant point dcern de premier prix en 1829, en donna deux
en 1830. Monfort obtint ainsi le prix arrir qui lui donnait droit  la
pension pendant quatre ans.

[43] Ceci se rapporte, on le devine,  mon aimable consolatrice. Sa
digne mre, qui savait parfaitement  quoi s'en tenir l-dessus,
m'accusait d'tre _venu_ porter le trouble dans sa famille et
m'annonait le mariage de sa fille avec M. P***.

[44] Ce manuscrit est entre les mains de mon ami J. d'Ortigue, avec
l'inscription rature.

[45] Si quelqu'un t'offense, je te vengerai.--Cette statue clbre est
sur la place du Grand-Duc o se trouve aussi la poste.

[46] Barbare! barbare! Le Pape est un barbare comme presque tous les
autres souverains. Le peuple romain est barbare comme tous les autres
peuples.

[47] Les thtres ne sont ouverts  Rome que pendant quatre mois de
l'anne.

[48] La plupart des ouvrages que j'admirais taient alors mis  l'index
par la censure papale.

[49] Je l'ai vue un soir, chez M. Vernet, avec ses longs cheveux blancs
tombant autour de sa figure mlancolique, comme les branches d'un saule
pleureur: trois jours aprs je vis sa charge en terre, dans l'atelier de
Dantan.

[50] Ce fut dans une de ces excursions questres faites dans la plaine
de Rome avec Flix Mendelssohn, que je lui exprimai mon tonnement de ce
que personne encore n'avait song  crire un _scherzo_ sur l'tincelant
petit pome de Shakespeare, _La Fe Mab_. Il s'en montra galement
surpris, et je me repentis aussitt de lui en avoir donn l'ide. Je
craignis ensuite pendant plusieurs annes d'apprendre qu'il avait trait
ce sujet. Il et sans doute ainsi rendu impossible ou au moins fort
imprudente la double tentative* que j'ai faite dans ma symphonie de
_Romo et Juliette_. Heureusement pour moi il n'y songea pas.

Il y a en effet un _scherzetto_ vocal et un _scherzo_ instrumental sur
la fe Mab, dans cette symphonie.

[51] Les Parisiens, sous ce rapport, sont encore bien dignes des Romains
de 1831. M. Lon Halvy, frre du clbre compositeur, vient d'adresser
au journal des _Dbats_ une lettre pleine de bon sens et de bons
sentiments, dans laquelle il demande la suppression de l'ignoble fte
clbre au carnaval autour du _Boeuf gras_ que l'on promne par les rues
pendant trois jours, pour l'amener enfin extnu  l'abattoir, o on
l'gorge en grande pompe.

Cette loquente protestation m'a vivement mu, et je n'ai pu m'empcher
d'crire  l'auteur le billet suivant:

     Monsieur,

     Permettez-moi de vous serrer la main pour votre admirable lettre
     sur le Boeuf gras, publie ce matin par le journal des _Dbats_.
     Non, vous n'tes pas ridicule, gardez-vous de le croire; et en tout
     cas, mieux vaut mille fois paratre ainsi ridicule aux yeux des
     esprits superficiels, que grossier et barbare aux yeux des gens de
     coeur, en restant indiffrent devant des spectacles tels que celui
     si justement stigmatis par vous, et qui font de l'homme soi-disant
     civilis le plus lche et le plus atroce des animaux malfaisants.

     Recevez l'assurance de mes sentiments distingus et de ma
     sympathie.

     7 mars 1865.

[52] M. Beyle, qui a crit une _Vie de Rossini_ sous le pseudonyme de
Stendahl et les plus irritantes stupidits sur la musique, dont il
croyait avoir le sentiment.

[53] Petite monnaie romaine.

[54] Je fumais alors, je n'avais pas encore dcouvert que l'excitation
cause par le tabac est une chose pour moi prodigieusement dsagrable.

[55] Ceci est un mensonge et rsulte de la tendance qu'ont toujours les
artistes  crire des phrases qu'ils croient  effet. Je n'ai jamais
donn de coups de pied  Crispino; Flacheron est mme le seul d'entre
nous qui se soit permis avec lui une telle libert.

[56] Qui _caractrisait_ alors les Italiens.

[57] J'avais crit les paroles parles et chantes de cet ouvrage qui
sert de conclusion  la Symphonie fantastique, en revenant de Nice, et
pendant le trajet que je fis  pied, de Sienne  Montefiascone.

[58] Le vrai nom de l'le est Nisita, mais je l'ignorais alors.

[59] Isidore Flacheron.

[60] Faute de pouvoir prononcer mon nom, les Subiacois me dsignaient
toujours de la sorte.

[61] Aujourd'hui madame Flacheron.

[62] Assassiner quelqu'un.

[63] Que Shakespeare appelle Volumnia.

[64] L*** tait un grand sducteur de femmes de chambre; et il
prtendait qu'un moyen sr de se faire aimer d'elles, _c'tait d'avoir
toujours l'air un peu triste et un pantalon blanc_.

[65] J'aimerais _mieux_.

[66] Il faut en excepter une partie de celle de Bellini et de ses
imitateurs dont le caractre est au contraire essentiellement dsol et
l'accent gmissant ou hurlant. Ces matres ne reviennent au style
absurde que de temps en temps et pour n'en pas laisser perdre
entirement la tradition. Je n'aurai pas non plus l'injustice de
comprendre dans la catgorie des oeuvres dont l'expression est fausse,
plusieurs parties de la _Lucia di Lammermoor_ de Donizetti. Le grand
morceau d'ensemble du finale du deuxime acte et la scne de la mort
d'Edgard sont d'un pathtique admirable. Je ne connais pas encore les
oeuvres de Verdi.

[67] J'y ai depuis lors adapt des paroles franaises, rservant
l'emploi de la langue inconnue pour le pandoemonium de la damnation de
_Faust_ seulement.

[68] On n'excutait pas _Llio_ dramatiquement, ainsi qu'on l'a fait
plus tard en Allemagne, il faut un thtre pour cela, mais seulement
comme une composition de concerts mle de monologues.

[69] C'tait un mot que j'avais recueilli de la bouche mme de Ftis.

[70] Il est mort depuis dix ou douze ans, mais il vaut mieux ne pas le
nommer.

[71] N'est-il pas trange qu' cette poque, pendant que j'crivais ce
grand ouvrage et tant mari avec miss Smithson, j'aie par deux fois
fait le mme rve? J'tais dans le petit jardin de madame Gautier, 
Meylan, assis au pied d'un charmant acacia-parasol; mais seul,
mademoiselle Estelle n'y tait pas; et je me disais: O est-elle? o
est-elle? Qui expliquera cela? Les marins peut-tre, et les savants,
qui ont tudi les mouvements de l'aiguille aimante, et qui savent que
le coeur de certains hommes en a de semblables....

[72] Et pourtant c'tait un excellent homme plein de bonnes intentions.

[73] Je l'avais bien dit qu'il _saurait mon nom quelque jour_.

[74] On m'y donne cent francs par feuilleton,  peu prs quatorze cents
francs par an.

[75] Je ne pouvais conduire moi-mme les rptitions de _Cellini_. En
France dans les thtres, les auteurs _n'ont pas le droit_ de diriger
leurs propres ouvrages.

[76] Il ne faut pas oublier que ceci fut crit en 1850. Depuis lors
l'opra de _Benvenuto Cellini_, un peu modifi dans le pome, a t mis
en scne avec succs  Weimar, o il est souvent reprsent sous la
direction de Liszt. La partition de piano et chant a en outre t
publie avec texte allemand et franais chez Mayer,  Brunswick, en
1858.

Elle a mme t publie  Paris, chez Choudens, en 1865.

[77] Depuis que ceci a t crit, les quatre premires parties de _Romo
et Juliette_ ont pourtant t entendues  Londres sous ma direction; et
jamais plus brillant accueil ne leur fait nulle part par le public.

[78] Ce mot, que j'employai sur les affiches pour la premire fois 
Paris, est devenu le titre banal des plus grotesques exhibitions: nous
avons maintenant des festivals de danse ou de musique dans les moindres
guinguettes, avec trois violons, une caisse et deux cornets  pistons.

[79] Lon Gatayes.

[80] Habeneck et Girard.

[81] M. A. Morel est un de mes meilleurs amis, et l'un des plus
excellents musiciens que je connaisse. Ses compositions ont un mrite
rel.

[82] Le nom de Strauss est clbre aujourd'hui dans toute l'Europe
dansante; il est attach  une foule de valses capricieuses, piquantes,
d'un rhythme neuf, d'une dsinvolture gracieusement originale, qui ont
fait le tour du monde. On conoit donc qu'on tienne beaucoup  ne pas
voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreport.

Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss  Paris, ce Strauss a un
frre; il y a un Strauss  Vienne, mais ce Strauss n'a point de frre!
c'est la seule diffrence qui existe entre les deux Strauss. De l des
quiproquos fort dsagrables pour notre Strauss, qui dirige avec une
verve digne de son nom les bals de l'Opra-Comique et tous les bals
particuliers donns par l'aristocratie. Dernirement,  l'ambassade
d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois  coup sr, aborde
Strauss et lui dit en langue autrichienne: Eh! bonjour, mon cher
Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez
pas!--Non, monsieur.--Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez
un peu engraiss, il n'y a d'ailleurs que vous pour crire de pareilles
valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de
danse, il n'y a qu'un Strauss.--Vous tes bien bon; mais je vous assure
que le Strauss de Vienne a aussi du talent.--Comment! le Strauss de
Vienne? Mais c'est vous; il n'y en pas d'autre. Je vous connais bien;
vous tes ple, il est ple; vous parlez autrichien; il parle
autrichien; vous faites des airs de danse ravissants.--Oui.--Vous
accentuez toujours le temps faible, dans la mesure  trois temps.--Oh!
le temps faible, c'est mon fort!--Vous avez crit une valse intitule
_le Diamant_?--tincelante!--Vous parlez hbreu?--_Very well._--Et
anglais?--_Not at all._--C'est cela mme, vous tes Strauss; d'ailleurs
votre nom est sur l'affiche?--Monsieur, encore une fois, je ne suis pas
le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse
et rhythmer une mlodie  contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris;
mon frre, qui joue trs-bien du violon et que voil l-bas, est
galement Strauss. Le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois
Strauss.--Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.
L-dessus le Viennois incrdule, de laisser notre Strauss fort irrit et
trs en peine de faire constater son identit; tellement qu'il est venu
me trouver afin que je le dbarrasse de cette sosimie. Donc pour cela
faire, j'affirme que le Strauss de Paris, trs-ple, parlant  merveille
l'autrichien et l'hbreu, et assez mal le franais et pas du tout
l'anglais, crivant des valses entranantes, pleines de dlicieuses
coquetteries rhythmiques, instrumentes on ne peut mieux, conduisant
d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre
de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort
longtemps, qu'il a, depuis dix ans, jou de l'alto  tous mes concerts;
qu'il fait partie de l'orchestre du Thtre-Italien; qu'il va tous les
ts gagner beaucoup d'argent  Aix,  Genve,  Mayence,  Munich,
partout except  Vienne, o il s'abstient d'aller par gard pour
l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois  Paris.

En consquence, les Viennois n'ont qu' se le tenir pour dit, garder
leur Strauss et nous laisser le ntre. Que chacun rende enfin  Strauss
ce qui n'est pas  Strauss, et qu'on n'attribue plus  Strauss ce qui
est  Strauss; autrement on finirait, telle est la force des
prventions, par dire que le strass de Strauss, vaut mieux que le
diamant de Strauss, et que le diamant de Strauss n'est que du strass.

[83] Il n'y avait pas alors la multitude de chemins de fer dont
l'Allemagne est sillonne aujourd'hui.

[84] Vivier, le spirituel mystificateur; artiste excentrique, mais
artiste d'un mrite rel et dou de qualits musicales fort rares.

[85] Encore un Strauss! mais celui-l ne fait pas de valses.

[86] J'ai pu faire en Allemagne, beaucoup d'observations sur les
diverses rsonnances des cloches; et j'ai vu,  n'en pouvoir douter, que
la nature se riait encore,  cet gard, des thories de nos coles.
Certains professeurs ont soutenu que les cors sonores ne faisaient tous
rsonner que la tierce majeure; un mathmaticien est venu dans ces
derniers temps, affirmant que les cloches faisaient _toutes_ entendre,
au contraire, la tierce mineure; et il se trouva en ralit qu'elles
donnent harmoniquement toutes sortes d'intervalles. Les unes font
retentir la tierce mineure, les autres la quarte; une des cloches de
Weimar sonne la septime mineure et l'octave successivement (son
fondamental fa, rsonnance fa octave, mi bmol septime); d'autres mme
produisent la quarte augmente. videmment la rsonnance harmonique des
cloches dpend de la forme que le fondeur leur a donne, des divers
degrs d'paisseur du mtal  certains points de leur courbure, et des
accidents secrets de la fonte et du coulage.

[87] (25 mai 1864.) Je viens de voir dans le volume des lettres de Flix
Mendelssohn, publi rcemment par son frre, en quoi consistait son
_amiti romaine_ pour moi. Il dit  sa mre en me dsignant clairement:
*** _est une vraie caricature, sans une tincelle de talent_, etc.
etc..... _j'ai parfois des envies de le dvorer._--Quand il crivit
cette lettre, Mendelssohn avait vingt et un ans, ne connaissait _pas
une_ partition de moi; je n'avais encore produit que la premire
esquisse de ma _Symphonie fantastique_ qu'il n'avait pas lue, et ce fut
seulement peu de jours avant son dpart de Rome que je lui montrai
l'ouverture du _Roi Lear_ que je venais de terminer.

[88] Et voil peut-tre ce qui lui donnait des envies de me dvorer
(1864).

[89] Je ne connaissais pas encore, quand j'crivis ces lignes, sa
ravissante partition _le Songe d'une nuit d't_.

[90] Massues de sauvages.

[91] Les femmes.

[92] Les Europens, les blancs.

[93]  la rptition, Schuman, sortant de son mutisme habituel, me dit:
_Cet offertorium surpasse tout_. Mendelssohn, lui, me fit compliment sur
_une entre de contre-basse_ qui se trouve dans l'accompagnement de ma
romance _l'Absence_, que l'on chantait aussi dans ce concert.

[94] _Cher_ aux malades, mais _illustre_ parmi les savants.

[95] Hier, mademoiselle, en proie  un accs de cette philosophie, je me
trouvais dans une maison o l'on a la manie des autographes. La reine du
salon ne manqua pas de me prier d'crire quelque chose sur son album.
Mais je vous en prie, ajouta-t-elle, pas de banalits. Cette
recommandation m'irrita, et j'crivis aussitt:

_La peine de mort est une trs-mauvaise chose, car, si elle n'existait
pas, j'aurais probablement dj tu beaucoup de gens, et nous n'aurions
pas  l'heure qu'il est tant de ces gredins de crtins, flaux de l'art
et des artistes._

On rit beaucoup de mon aphorisme, croyant que je n'en pensais pas un
mot.

[96] Mademoiselle Bertin m'a assur dernirement que je la calomniais en
comptant Cimarosa parmi ses compositeurs favoris. Je dois donc
reconnatre mon erreur, en regrettant de l'avoir commise. En tout cas,
ce n'est pas, je le suppose, une calomnie bien grave et l'on peut s'en
consoler.

[97] Non, cela ne sera pas permis. J'ai eu tort d'crire cela. Gluck
connaissait aussi bien que Meyerbeer l'effet de deux cordes  l'unisson,
et s'il ne l'a pas voulu employer, personne n'a mission de l'introduire
dans son oeuvre. Au reste Meyerbeer a ajout dans _Armide_ d'autres
effets, tels que celui des trombones du duo: _Esprits de haine et de
rage!_ qu'on ne peut assez blmer; ce sont d'incroyables erreurs.
Spontini les citait un jour devant moi et me reprochait de ne les avoir
pas signales. Et lui aussi pourtant, il a ajout des instruments  vent
 l'orchestre d'_Iphignie en Tauride_... Et oubliant qu'il avait eu
cette faiblesse, il s'criait une autre fois: C'est affreux! on
m'instrumentera donc aussi moi, quand je serai mort?...

[98] Aux deux dernires excutions du _Requiem_ dans l'glise de
Saint-Eustache  Paris, ce passage a pourtant enfin t rendu sans
faute.

[99] En italien _coglionorie_.

[100] Spohr tait matre de chapelle  Cassel.

[101] Il fut tailleur lui-mme, m'a-t-on dit.

[102] Joachim est maintenant le premier violoniste de l'Allemagne,
peut-tre de l'Europe, et un artiste complet.

[103] Malheureux Becher! j'apprends qu'il s'est follement jet dans la
fournaise de la dernire insurrection de Vienne, qu'il a t pris, jug,
condamn et fusill!...

[104] Ce bton est en vermeil; il porte le nom des nombreux
souscripteurs qui me l'offrirent; une branche de laurier l'entoure et
sur ses feuilles sont inscrits les titres de mes partitions. L'Empereur,
aprs avoir assist  l'un de mes concerts que je donnais dans la salle
des Redoutes, m'envoya cent ducats (1,100 francs). En revanche, il
chargea quelqu'un de me transmettre ce singulier compliment:

Dites  Berlioz que je me suis _bien amus_.

[105] (6 mars 1861.) Je viens d'envoyer en Hongrie cette partition. Une
socit de jeunes Hongrois m'a adress il y a quelques semaines une
couronne d'argent d'un travail exquis, portant, sur un cusson aux armes
de la ville de Gior (en allemand Raab) ces mots: _ Hector Berlioz la
jeunesse de Gior_. Ce prsent tait accompagn d'une lettre  laquelle
j'ai rpondu:

    Messieurs,

    J'ai reu votre beau prsent et la lettre flatteuse qui l'accompagnait.
    Ce tmoignage de sympathie, venu d'un pays dont j'ai conserv un si cher
    souvenir, m'a vivement touch. L'effet de mon ouvrage est d sans doute
    aux sentiments que rveille votre thme national en vous, qu'il doit
    conduire _ la vie_ (selon votre potique expression) en vous de qui
    l'on peut dire avec Virgile:

    . . . . . . . . . . . . . ._Furor iraque mente
    Prcipitant, pulchrumque mori succurrit in armis._

    Mais si vous avez trouv dans ma musique une tincelle seulement de
    l'enthousiasme qui brle les nobles mes hongroises, je dois m'estimer
    trop heureux et considrer ce succs comme l'un des plus rares qu'un
    artiste puisse obtenir.

    Recevez, messieurs, avec l'expression de ma gratitude, mes cordiales
    salutations.

    Votre tout dvou,
    HECTOR BERLIOZ.

14 fvrier 1861



[106] M. Duplantys.

[107] M. le vicomte Sosthne de Larochefoucault.

[108] M. Buloz.

[109] M. de Custine.

[110] _Beatrix Cenci._

[111] Je ne connais pas encore l'organisation intrieure du
Conservatoire de Bruxelles, habilement dirig par M. Ftis; je sais
seulement qu'il est un des plus considrables.

[112] Habeneck, en dirigeant les concerts du Conservatoire, se servait
d'une simple partie de premier violon; et, en cela ses successeurs n'ont
pas manqu de l'imiter.

[113] Homme d'affaires de Liszt.

[114] Celui de Marlow par exemple, et l'opra de Spohr, qui ni l'un ni
l'autre, ne ressemblent au _Faust_ de Goethe.

[115] Je n'y ai pas tenu; aprs avoir crit _l'Enfance du Christ_, je
n'ai pas su rsister  la tentation de faire entendre  Paris cet
ouvrage, dont le succs a t spontan, trs-grand et mme calomnieux
pour mes compositions antrieures. J'ai ainsi donn, dans la salle de
Herz, plusieurs concerts qui, au lieu de me ruiner, comme firent les
excutions de _Faust_ m'ont rapport quelques milliers de francs (1858).

[116] En 1854 un critique de Dresde _a protest solennellement_ contre
cette chanson, assurant que les tudiants allemands taient des jeunes
gens de bonnes moeurs, incapables de courir les grisettes au clair de
lune. Ce mme homme naf, dans le mme article, ne m'accusait-il pas de
_calomnier Mphistophls_, en le faisant tromper Faust. Le
Mphistophls allemand, disait-il, est honnte et il remplit les
clauses du trait qu'il a fait signer  Faust; tandis que dans l'ouvrage
de M. Berlioz, il conduit Faust  l'abme en lui faisant croire qu'il le
mne  la prison de Marguerite. C'est une indignit!... N'est-ce pas,
que c'est indigne... de ma part?... ainsi me voil convaincu d'avoir
calomni l'esprit du mal et du mensonge, d'tre pire qu'un dmon, de ne
pas valoir le diable.

Cette charmante critique a fait la joie de la ville de Dresde pendant
longtemps, et je crois qu'on en rit encore  l'heure qu'il est.

[117] Expression d'_Othello_ en parlant d'Iago.

[118] Elle l'a t avec un quart de succs. Quant au pome, achev enfin
par Scribe et Germain Delavigne, il a paru si platement monotone, que je
dois m'estimer heureux de ne l'avoir pas conserv.

[119] Tout cela est dtruit aujourd'hui,  l'exception des deux airs.

[120] Non pas deux nices, je me trompe, mais deux petites-filles.

[121] Sa petite-fille.

[122] _Amour ddaign._ Expression de Shakespeare dans _Hamlet_.

[123] Je n'y suis jamais all. J'ai su seulement, il y a cinq ans, que
madame F****** habitait Lyon. Vit-elle encore?... je n'ose m'en
informer. (Fvrier 1854.)

Elle vit toujours, je le sais. (Aot 1854.)

[124] Allusion de J. Janin au choeur du convoi funbre dans ma symphonie
de _Romo et Juliette_, o ces mots sont en effet constamment
psalmodis.

[125] Tis the last rose of summer left blooming alone. (Thomas Moore.)

[126] Il y a dans cette presse comme dans celle de Paris, des hommes 
ides fixes qui,  l'aspect seul de mon nom sur une affiche ou sur un
journal, entrent en fureur, comme les taureaux quand on leur prsente un
drapeau rouge, m'attribuent un petit monde d'absurdits clos dans leur
petit cerveau, croient entendre dans mes ouvrages ce qui n'y est pas, et
n'entendent pas ce qui s'y trouve, combattent avec une noble ardeur des
moulins  vent, et qui, si on leur demandait leur avis sur l'accord
parfait de _r majeur_ en les prvenant qu'il est crit par moi,
s'crieraient avec indignation: Cet accord est dtestable! Ces pauvres
diables sont des maniaques, il y en a, il y en eut partout et en tout
temps de pareils.

[127] Hlas! non je n'ai pas rsist. Je viens d'achever la pome et la
musique des _Troyens_, opra en cinq actes. Que deviendra cet immense
ouvrage?... (1858.)

[128] J'avais pourtant, il y a quelques annes, consenti  crire une
oeuvre de ce genre. Carvalho le directeur du Thtre-Lyrique et qui est
aujourd'hui fort de mes amis s'tait engag par crit  me donner,  une
poque dsigne, un libretto que je devais mettre en musique pour son
thtre. Un ddit de dix mille francs tait stipul dans le trait.
Quand le moment fut venu, Carvalho ne se souvenait dj plus de cet
engagement, en consquence LA PROMESSE NE FUT PAS MIEUX TENUE QUE TANT
D'AUTRES ET, A PARTIR DE CE JOUR, ETC, ETC.

[129] Je crois l'avoir dit ailleurs, et je le rpte: Meyerbeer a
non-seulement le bonheur d'avoir du talent, mais, au plus haut degr, le
talent d'avoir du bonheur.

[130] La plus ridicule bamboche thtrale est rpte au moins pendant
un mois presque chaque jour, et j'ai d produire en public ma symphonie
de _Romo et Juliette_ aprs quatre rptitions, et tant d'autres
ouvrages aprs deux rptitions seulement.

[131] Depuis que ces lignes furent crites, M. Bnazet, le directeur des
jeux, m'a engag plusieurs fois  venir organiser et diriger le festival
annuel de Bade, en mettant  ma disposition pour excuter mes oeuvres,
tout ce que je pouvais demander. Sa gnrosit en pareil cas, a dpass
de beaucoup ce qu'ont jamais fait pour moi les souverains de l'Europe
dont j'ai le plus  me louer. Je vous donne carte blanche, m'a-t-il dit
encore cette anne, faites venir d'o vous voudrez les artistes dont
vous avez besoin, offrez-leur des appointements qui puissent les
satisfaire, j'approuve tout d'avance.

[132] Le roi de Hanovre est aveugle.

[133] Je n'ai jamais vu Henriette dans ce rle qui fut une des plus
sublimes manifestations de son talent; mais elle m'en a rcit
quelquefois des scnes (!!!!). D'ailleurs, je l'avais devine.

[134] Faux amis d'Hamlet.

[135] Freluquet de cour, dans _Hamlet_.

[136] Adieu, mes... amis!

[137] Il s'est bien gard d'en profiter; son livre est rempli de contes
absurdes et d'extravagantes apprciations.

[138] Elles sont revenues maintenant, et l'opposition est plus acharne
que jamais. (1864.)

[139] C'tait M. le baron de Donop, chambellan du prince de
Lippe-Dettmold.

[140] Le pome lyrique des _Troyens_ n'tait pas encore alors divis en
deux opras, il n'en formait qu'un dont la dure tait de cinq heures.

[141] Alphonse Royer.

[142] Deuxime partie du pome lyrique des _Troyens_,  laquelle
j'ajoutai une introduction instrumentale (_le Lamento_) et un prologue.

[143] Aspasie avait trop d'esprit.

[144] Directeur des jeux de Bade.

       *       *       *       *       *

CALMANN-LVY, DITEURS

OUVRAGES DE HECTOR BERLIOZ

Format grand in-18.

 TRAVERS CHANTS             1 vol.

LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 -

LES SOIRES DE L'ORCHESTRE   1 -

CORRESPONDANCE INDITE       1 -

LETTRES INTIMES              1 -

10963. 12-03.--Imprimerie de Poissy. Lejay fils et Lemoro.





End of Project Gutenberg's Mmoires de Hector Berlioz, by Louis Hector Berlioz

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE HECTOR BERLIOZ ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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