The Project Gutenberg EBook of Cration et rdemption, by Alexandre Dumas

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Title: Cration et rdemption
       Deuxime partie: La fille du marquis

Author: Alexandre Dumas

Release Date: August 29, 2008 [EBook #26476]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CRATION ET RDEMPTION

DEUXIME PARTIE

LA FILLE DU MARQUIS

PAR

ALEXANDRE DUMAS

NOUVELLE DITION

PARIS MICHEL LVY FRRES, DITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction rservs




TABLE

TOME I


I. Les Volontaires de 93

II. La Famille Rivers

III. Huit jours trop tard

IV. La Salle Louvois

V. Un Homme d'une autre poque

VI. La Lettre de M. de Chazelay

VII. L'Insufflation

VIII. La Sparation

IX. Le Manuscrit


TOME II



IX.--Suite du manuscrit

X.--Le Retour d'va

XI.--Le Retour de Jacques

XII.--La Cabane de Joseph le braconnier

XIII.--Le Chteau de Chazelay

XIV.--M. Fontaine, architecte

XV.--Ecce ancilla Domini

XVI.--La Corbeille de mariage

XVII.--Le Paradis retrouv

*--Conclusion




CRATION ET RDEMPTION

DEUXIME PARTIE

LA FILLE DU MARQUIS

TOME I




I

LES VOLONTAIRES DE 93


Le 4 juin 1793, sortaient de Paris, par la barrire de la Villette, deux
voitures conduites en poste, l'une  quatre chevaux, l'autre  deux
chevaux.

C'tait un luxe assez extraordinaire, par le temps qui courait, que deux
voitures de poste, pour qu'on ne les laisst point sortir de Paris sans
explication.

Aussi de la seconde voiture, qui tait une espce de calche
dcouverte, ce qui indiquait au reste que les trois personnes qui
l'occupaient n'avaient rien  craindre des investigations de la police,
descendit un homme de quarante-cinq  quarante-six ans, tout vtu de
noir et portant, chose extraordinaire  cette poque, une culotte courte
et une cravate blanche.

Aussi, sa prsence excita-t-elle la curiosit du poste tout entier, qui
se pressa autour de lui, sans s'inquiter des deux autres voyageurs
rests dans la voiture et qui portaient l'un le costume de sergent des
volontaires et l'autre celui d'un homme du peuple, c'est--dire le
bonnet rouge et la carmagnole.

Mais  peine l'homme vtu de noir eut-il montr ses papiers, que le
cercle qui s'tait en quelque sorte nou autour de lui se desserra et
qu'aprs un coup d'oeil jet pour la forme sur la premire voiture, en
soulevant la bche rouge qui la couvrait, permission lui fut accorde de
continuer sa route.

Dans cet homme vtu de noir, on a reconnu M. de Paris, lequel s'en
allait  Chlons, avec le second de ses aides, nomm Legros, et le fils
d'un de ses amis, nomm Lon Milcent, sergent des volontaires, conduire
une belle guillotine toute neuve qu'avaient rclame les maratistes du
dpartement de la Marne, et qu'allait inaugurer et peut-tre mettre en
mouvement le bourreau de Paris en personne.

Son second aide, garon trs-expriment, resterait jusqu' ce que le
bourreau de Chlons ft bien au courant. Quant au fils de son ami, le
sergent de volontaires, il tait en destination de Sarrelouis, dont on
renforait la garnison, nos revers en Belgique faisant craindre une
seconde invasion de la Champagne.

Il devait rallier sur la route une vingtaine de volontaires allant dans
le mme but  Sarrelouis.

Tous ces papiers et tous ces ordres taient mans de la commune,
souverain pouvoir pour le moment, et taient signs: Pache, maire, et
Henriot, gnral.

Un cong avait t demand la veille par _M. de Paris_, qui, au reste,
laissait  sa place son premier aide, un autre lui-mme, et dont la
demande d'ailleurs tait trop patriotique pour qu'on lui ft la moindre
objection.

On lui avait en outre, sans discussion aucune, donn une feuille de
route pour le citoyen Lon Milcent, qui avait dj fait la premire
campagne de 1792, et, la campagne finie, tait rentr dans ses foyers,
mais qui, au nouvel appel de la patrie, s'empressait de courir  la
frontire.

Tout tait vrai, except l'identit de Lon Milcent, qui, comme mes
lecteurs l'ont dj devin, n'tait autre que Jacques Mrey.

M. de Paris s'tait charg non-seulement de faire sortir le fugitif de
Paris, mais encore de le conduire  Chlons, d'o, avec une bonne
feuille de route et la connaissance qu'il avait des localits, il
gagnerait facilement la frontire.

Le lendemain, vers midi, les deux voitures entraient  Chlons.

L toutes relations finissaient entre Jacques Mrey et M. de Paris. M.
de Paris l'exigea, et donna le conseil  Jacques Mrey de se prsenter
immdiatement  la municipalit pour s'informer s'il y avait  Chlons
et dans les environs des volontaires  destination de Sarrelouis.

Il y en avait onze  Chlons, sept ou huit dans les environs, et l'on
devait en rejoindre cinq ou six encore avant d'arriver  Sarrelouis.

Jacques Mrey tait trop au-dessus des prjugs, et en outre il devait
trop  M. de Paris pour ne pas lui faire, en le quittant, les
remerciements les plus sincres et les plus reconnaissants.

Le dpart des volontaires fut fix au surlendemain, et ordre fut donn 
ceux qui habitaient les environs de la ville de se trouver  neuf heures
du matin sur la grande place. Aprs avoir fraternis par un repas
lacdmonien avec la garde nationale, nos dix-huit ou vingt volontaires
se mettraient en route.

Bien entendu que Jacques Mrey fut le premier sous les armes. Son grade
de sergent d'ailleurs lui imposait l'obligation d'tre exact.

La garde nationale, de son ct, compose d'une soixantaine d'hommes,
avait veill aux prparatifs du repas. Une longue table, pouvant runir
cent convives, tait dresse sur la place de la Libert. Les couverts
en plus taient pour les membres de la municipalit qui feraient  la
garde nationale et aux volontaires l'honneur de partager leur repas.

 dix heures tout le monde tait  table.

Le repas fut gai et bruyant.  Chlons, c'est--dire dans la capitale de
la Champagne, les repas, lorsqu'ils tirent  leur fin surtout,
ressemblent  un feu de peloton  volont; seulement les bouteilles de
sillery, d'a, de mot, remplacent les fusils. Ce qui fait que les morts
et les blesss qui restent sur le champ de bataille en sont quittes pour
y dormir une heure ou deux. Aprs quoi ils vont  leurs affaires comme
s'il ne leur tait arriv aucun accident.

Au milieu du feu de la mousqueterie champenoise, beaucoup de toasts
furent ports, auxquels il fut fait honneur, mme par Lon Milcent.
D'abord les toasts  la nation,  la rpublique,  la Convention,
passrent avec un formidable cortge de bravos; puis vinrent les toasts
 Danton,  Robespierre,  Saint-Just.

Ces trois toasts furent acclams par tous, mme par notre sergent de
volontaires. Jacques Mrey tait trop intelligent pour ne pas voir 
travers les nuages que les haines politiques jettent sur les
rputations, quels grands citoyens et quels profonds patriotes c'taient
que Robespierre et que Saint-Just.

Quant  Danton, si l'on n'avait pas port un toast  son honneur,
Jacques Mrey l'et port lui-mme.

Un enthousiaste porta un toast  Marat; les applaudissements furent
modrs, mais tout le monde se leva.

Jacques Mrey se leva comme les autres, mais ne tendit pas son verre,
mais ne but pas.

Un fanatique remarqua cette froideur du sergent; il but  la mort des
girondins.

Un frisson courut parmi les convives. Ils se levrent, mais sans
applaudir.

Jacques Mrey resta assis.

--Eh! sergent, cria celui qui avait port le toast, tes-vous clou 
votre place, par hasard?

Jacques Mrey se leva.

--Citoyen, dit-il, combattant pour la libert depuis cinq ans, je
croyais avoir conquis au moins celle de rester sur ma chaise quand cela
me plaisait.

--Mais pourquoi restes-tu sur ta chaise? pourquoi ne bois-tu pas  la
mort des tratres?

--Parce que je quitte Paris, las de voir des concitoyens s'gorger les
uns les autres, et que je vais  la frontire pour y tuer le plus de
Prussiens que je pourrai.  la place du toast propos, je porterai donc
celui-ci:

 la vie et  la fraternit de tous les hommes de grand coeur et de
bonne volont, et  la mort de tout ennemi franais ou tranger portant
les armes contre la France!

Le toast du sergent fut accueilli par des bravos unanimes, et Jacques
Mrey profita de l'enthousiasme qu'il avait excit, il fit signe qu'il
voulait parler encore.

Tout le monde se tut.

--Aprs le toast que j'ai port, dit-il, aprs la faon dont il a t
accueilli, je ne puis maintenant en proposer qu'un seul:

 notre dpart immdiat et  notre rapide et victorieuse rencontre avec
l'ennemi. Battez, tambour!

On a d remarquer une chose, c'est qu'en temps de rvolution, il n'y a
si petit rassemblement d'hommes arms ou mme dsarms, qui n'ait son
tambour.

Nos volontaires avaient le leur, il se mit  battre la marche,
volontaires et gardes nationaux s'embrassrent, et la petite troupe se
mit en marche en chantant la _Marseillaise_ et au cri de Vive la nation!

En quittant Chlons, le sergent Lon Milcent eut encore la joie de faire
un dernier signe d'adieu et de remerciement  un homme qui se tenait seul
 la fentre d'une petite maison isole.

C'tait son hte de la rue des Marais.

Comme la journe tait dj avance, on ne fit que cinq lieues ce
jour-l, et l'on s'arrta  Somme-Vesle, c'est--dire  la premire
station aprs Chlons.

L le sergent Milcent reut les flicitations bien sincres de tous
ses hommes sur le toast qu'il avait port au djeuner. En gnral les
volontaires n'taient ni des fanatiques ni des nergumnes: c'taient de
vrais patriotes, qui prouvaient leur patriotisme autrement que par de
vaines dclamations.

Lon Milcent leur avait t prsent, nous l'avons dit, comme ayant dj
fait la campagne de 92. Aussi les soldats qui allaient pour la premire
fois rejoindre leur drapeau le prirent de s'arrter  l'endroit d'o
l'on pourrait le mieux dcouvrir le champ de bataille de Valmy.

Le faux sergent le leur promit, et la chose lui tait facile.

La campagne commena en ralit  Pont-Somme-Vesle, car, le village se
composant de deux ou trois maisons seulement, il fallut organiser un
bivac.

Heureusement les gardes nationaux avaient bourr les sacs des
volontaires de toutes sortes de provisions. Les uns tirrent un poulet,
les autres un pt; celui-ci une bouteille de vin, celui-l un
saucisson, de sorte que le dner se ressentit de la prodigalit du
djeuner.

Quant  la nuit (on tait au 5 juin) le temps tait doux; on la passa 
la belle toile, sous les arbres magnifiques qui sont  la gauche de la
route en allant  Sainte-Menehould.

Les volontaires qui taient du pays racontrent aux autres comment
c'tait l, c'est--dire  Pont-Somme-Vesle, que le roi, lors de sa
fuite, avait eu sa premire dception, c'est--dire n'avait point trouv
les hussards qui devaient l'attendre et qui avaient t disperss par
les paysans.

Au reste, toute la lgende de Louis XVI  Varennes est encore vivante
dans le pays.

Dans la soire, un postillon de Sainte-Menehould passa ramenant des
chevaux de la poste de Drouet.

Jacques Mrey l'arrta, lui donna un assignat de cinq francs  la
condition qu'il dirait en passant au matre de l'auberge de la Lune,
d'envoyer sur la route au devant des volontaires, un ne charg de pain,
de vin et de tout ce qu'il aurait de viande rtie.

L'aubergiste tait invit en mme temps  prparer, pour quatre heures,
un dner de vingt personnes.

Le postillon partit en promettant de s'acquitter de la commission.

Le lendemain,  six heures, le tambour rveilla les dormeurs. On se
secoua, on but le reste de l'eau-de-vie que contenaient les bidons, et
l'on se mit en route avec une certaine inquitude.

Il y avait six lieues de Pont-Somme-Vesle  Sainte-Menehould, et nul
n'avait connaissance des mesures prises.

La premire heure de marche s'coula assez gaiement, mais la fin de la
seconde voyait la moiti de nos volontaires lutter contre un
dcouragement croissant, lorsque le sergent Lon Milcent aperut  la
hauteur de la source de l'Aisne un ne conduit par un petit paysan.

--Mes amis, dit-il, si j'tais Mose, que vous fussiez des Hbreux au
lieu d'tre des Franais, et que je vous conduisisse  la terre promise
au lieu de vous conduire  l'ennemi, je croirais avoir besoin d'un
miracle pour soutenir votre courage, et je vous dirais que Jhovah nous
envoie cet ne et ce paysan. Mais j'aime mieux vous dire tout simplement
que c'est le matre de l'htel de la Lune qui nous l'envoie et qu'il
porte notre djeuner. En consquence, comme la place me parat propice,
je me permettrai de vous crier halte! et de vous inviter  mettre les
fusils en faisceaux.

Jamais harangue, si loquente qu'elle ft, ne fut reue par de
semblables acclamations, et jamais conducteur de tribu, ft-il prophte,
n'eut une ovation comparable  celle du faux sergent.

D'abord les volontaires n'y voulaient pas croire; mais le petit paysan,
s'arrtant et arrtant son ne:

--C'est t'y pas vous, dit-il, qui avez command qu'on vous apporte sur
la route un djeuner et qu'on vous prpare l-bas  l'auberge un dner
de vingt personnes.

--Ah! le malheureux, s'cria Lon Milcent, il me fait manquer mon effet!

Puis, se tournant vers les volontaires:

--Mes amis, leur dit-il, vous avez bien voulu me reconnatre pour votre
chef; or c'est au chef de se proccuper de la nourriture de ses
soldats.

--Ah a! c'est bien ici, n'est-ce pas? rpta le paysan.

--Eh! oui, idiot.

--Mais, mon sergent, dit un homme de la troupe aprs s'tre consult
avec deux ou trois de ses camarades, il en est quelques-uns de nous qui
n'ont point d'argent et qui comptaient sur l'argent du gouvernement pour
nous dfrayer en route; nous aimons mieux vous dire cela tout de suite,
sergent, que de vous voir nous traiter en grands seigneurs, quand nous
ne sommes que de pauvres diables.

--Que cela ne vous inquite pas, mes chers camarades, dit Jacques Mrey
qui reprenait sa gaiet au fur  mesure qu'il se rapprochait du moment
o il allait revoir va;--de mme que je suis charg de la nourriture de
ma troupe, je suis charg de sa paye. Quand vous serez arriv 
destination, vous recevrez votre arrir et nous rglerons tout cela. En
attendant,  table!

La table fut un beau tapis vert o chacun se coucha pour manger  la
manire romaine.

Pris  l'improviste, il n'y avait point de profusion dans ce qu'envoyait
l'aubergiste de la Lune, mais il y avait assez.

Le djeuner fut d'autant plus gai qu'il tait plus inattendu; chacun y
puisa des forces pour continuer son chemin. Un boiteux qui s'tait
donn une entorse le matin, prit l'ne et tout alla  merveille.

Le gamin seul se prtendait ls, attendu, disait-il, que c'tait  lui
que l'ne devait appartenir; mais un verre de vin et un assignat de dix
sous lui rendirent sa belle humeur.

On arriva  quatre heures  l'auberge de la Lune, et l'on trouva la
table prte. Selon la recommandation de Jacques Mrey, on l'avait
dresse  l'extrmit du petit jardin de l'auberge qui dominait toute la
plaine de Valmy.

Jacques Mrey et ses volontaires taient juste posts  la place o, le
jour de la bataille, taient placs le roi de Prusse, Brunswick et
l'tat-major.

La plaine tait couverte de moissons.

Des ondulations indiquaient les endroits o les Prussiens morts taient
couchs dans de grandes fosses.

Partout o ces ondulations se manifestaient, une vgtation plus vive
attestait la prsence de cet engrais animal qu'on appelle l'homme, et
qui a seul l'honneur de pouvoir faire concurrence au guano.

Grce  ces jalons, la dmonstration devenait facile pour Jacques Mrey.

 un kilomtre  peu prs, au fond d'une petite valle ayant quelque
ressemblance avec celle de Waterloo, les ondulations s'arrtaient.

Les Prussiens n'avaient pas mme atteint le pied de la colline de
Valmy.

Sur cette colline taient Kellermann, ses seize mille hommes et sa
batterie de canons.

Derrire lui, sur le mont Ivron, les six mille hommes qu'y avait fait
filer Dumouriez pour empcher son collgue d'tre tourn.

 sa gauche, le moulin  vent, derrire lequel un obus mit le feu 
quelques caissons, ce qui jeta un instant de trouble dans les rangs
franais.

--Et vous, demandrent les volontaires, o tiez-vous?

Le faux sergent poussa un soupir et montra de la main l'espace compris
entre Sainte-Menehould et Braux-Sainte-Cubire.

--Alors, dit un des volontaires, tu tais avec Dumouriez?

--Oui, dit Jacques Mrey, je suis de ce pays-ci, et je lui avais servi
de guide dans la fort d'Argonne.

Jacques laissa tomber sa tte dans ses deux mains.

 peine neuf mois s'taient couls depuis Valmy, cette merveilleuse
aurore de la Rpublique et de la libert, et la Rpublique se dchirait
elle-mme, et la libert tait plus que jamais menace par l'ennemi.
Enfin, lui-mme Jacques Mrey, lui qui, au milieu des applaudissements
de la Convention, de Paris, de toute la France, tait venu annoncer les
deux grandes victoires que l'on croyait le salut de la patrie, il avait
t oblig de fuir inaperu de la Convention, de sortir de Paris entre
le bourreau et son aide, comme s'il et march  l'chafaud, et il
traversait la France, fugitif, dguis, proscrit, repassant obscur et
cach sous l'habit d'un volontaire, par ces mmes pays o, neuf mois
auparavant, il avait pass triomphant.

Et Dumouriez...

C'tait celui-l qui devait vraiment tre malheureux.

Victime d'un cataclysme rvolutionnaire, Jacques Mrey reverrait
peut-tre un jour glorieusement la France. Il y reprendrait alors le
rang que son mrite lui assignait. Mais Dumouriez, tratre, matricide,
n'y rentrerait jamais.

Tout cela tira une larme des yeux du faux sergent.

--Tu pleures, citoyen, lui dit un volontaire.

Jacques haussa doucement les paules, montra d'un geste circulaire tout
le champ de bataille.

--Hlas! oui, dit-il, je pleure! Je pleure ces jours que, comme ceux de
la jeunesse, on ne revoit pas deux fois!




II

LA FAMILLE RIVERS


Le dner fini, comme on avait encore deux heures de jour, on ne voulut
point gagner Sainte-Menehould par la grande route, mais faire un
plerinage  Valmy.

On arriverait un peu plus tard  Sainte-Menehould, mais peu importait;
on avait bien dn, la fatigue avait disparu, chaque volontaire tait
dans l'admiration de ce sergent qui pourvoyait  tous les besoins du
corps, et qui suffisait  ceux du coeur et de l'esprit par ses propres
souvenirs.

Tous l'eussent suivi au bout du monde et se fussent fait tuer pour lui.

Et lui, quelque hte qu'il et de rejoindre cette me de sa vie, cette
toile de son coeur que l'on appelait va, il prenait cependant en
patience cette obligation o il tait de gagner la frontire  petites
journes.

Il marchait encore sur la terre de la patrie, que dans trois ou quatre
jours il abandonnerait pour ne plus la revoir jamais peut-tre.

De temps en temps il lui prenait l'envie de se jeter la face contre
terre et de baiser cette mre commune qu'il y a deux mille six cents ans
baisait Brutus comme mre des mres.

Tout lui en paraissait beau, tout lui en semblait prcieux. Il
s'arrtait pour cueillir une fleur, pour entendre chanter un oiseau,
pour voir couler un ruisselet.

Il avait un soupir de regret pour chaque chose.

Il rgla son compte avec l'hte, puis prit, entre un champ d'orge et de
seigle, un petit sentier o l'on ne pouvait marcher qu'un  un, et qui
conduisait  Valmy.

Les habitants du village les virent venir de loin et crurent qu'ils leur
taient envoys, comme cela arrivait souvent  cette poque, en
logement.

Ils vinrent au-devant d'eux.

Mais quand ils surent que c'tait la simple curiosit qui les amenait,
chacun voulait se faire cicrone et s'emparer de son volontaire.

Jacques Mrey alla s'asseoir sur le banc de pierre qui est  la porte du
moulin, et quand un des garons meuniers lui offrit de lui raconter
obligeamment la bataille:

--Inutile, mon ami, lui dit le faux sergent, j'en tais!

--De ceux _d'ici_? demanda le meunier.

--Non, rpondit Jacques en souriant et en montrant le camp de Dumouriez,
de ceux _de l_.

On se remit en route, et par un autre sentier on alla, en longeant un
petit cours d'eau, rejoindre la descente de Sainte-Menehould, l o le
23 juin 1791 M. de Dampierre avait t tu.

Chose bizarre et cependant commune dans les guerres civiles, l'oncle
mourait  la descente de Sainte-Menehould en criant Vive le roi! le
neveu mourait dans le bois de Vicoigne en criant vive la Rpublique!

On entra  Sainte-Menehould  la nuit. Les volontaires reurent  la
municipalit des billets de logement. Jacques Mrey prfra coucher 
l'auberge.

_Avant_ de se sparer de ses compagnons, Jacques Mrey leur proposa de
faire le lendemain grande tape, une tape de neuf lieues, afin d'aller
coucher  Verdun.

On djeunerait  Clermont.

Et comme quelques-uns des volontaires auraient peur  faire cette tape
de neuf lieues, Jacques Mrey se procurerait une charrette  deux
chevaux bien rembourre de paille dans laquelle on mettrait le djeuner
d'abord, puis les fusils, puis les sacs, puis les boiteux.

Moyennant toutes ces prcautions, on arriverait  Verdun vers huit
heures du soir.

Le faux sergent craignait d'tre reconnu  Verdun; il dsirait y arriver
de nuit et en repartir avant le jour.

On djeunerait et on ferait une halte de quatre ou cinq heures, aussi
longue que l'on voudrait enfin, sous les grands arbres qui bordent
l'Aire.

On mangerait, en attendant, un morceau de pain, et l'on boirait la
goutte _aux Islettes_, charmant village situ au coeur mme de la fort
d'Argonne.

On partit de Sainte-Menehould au jour naissant, et l'on arriva au sommet
de la montagne derrire laquelle se cache la fort,  cette heure
charmante de la matine o flotte au sommet des arbres une vapeur bleue
et transparente. Tout  coup la terre semble manquer sous les pieds, et
la vue s'tend sur un ocan de verdure; la route s'enfonce rapide au
milieu de cet ocan qu'elle spare, et dont parfois les vagues de
feuillage se runissent au-dessus de la tte du voyageur.

Les paulements de la batterie de Dillon taient encore debout et
intacts, comme si l'on venait d'en enlever les canons.

Dillon, on se le rappelle, avait tenu jusqu'au dernier moment, et
c'tait sur lui que s'tait repli Dumouriez.

La halte fut gaie; les commencements de route, o chacun est alerte et
repos, sont toujours joyeux.

La journe s'coula selon le programme: on djeuna au bord de l'Aire, on
s'y reposa, on y joua aux cartes, on y dormit sur l'herbe pendant quatre
ou cinq heures.

 huit heures on entrait  Verdun.

Verdun payait cher sa faiblesse. Tous ceux qui avaient pris part  la
trahison de la ville avaient t arrts. On instruisait le procs des
jeunes filles qui avaient t porter des fleurs et des bonbons au roi de
Prusse.

Le reste de la route offrait peu d'intrt. La marche des Prussiens, 
leur entre en France, n'avait prouv d'obstacles qu'au del de
l'Argonne. On coucha  Briey, puis  Thionville.

On n'avait plus qu'une tape pour arriver  destination. Jacques Mrey
donna rendez-vous pour le surlendemain  ses compagnons de route 
Sarrelouis, leur annonant qu'il allait faire une visite  l'un de ses
parents qu'il avait dans un petit village des environs.

Avant de quitter les volontaires, le brave sergent Lon Milcent, qui
avait si paternellement veill sur leurs besoins pendant qu'il avait t
avec eux, s'informa encore de ceux qui en son absence pourraient avoir
besoin de lui.

Une centaine de francs en assignats assurrent la nourriture des plus
ncessiteux, jusqu'au moment o  Sarrelouis ils toucheraient leur
arrir. La Convention accordait, somme norme, quarante sous par jour 
ses volontaires.

Ceux du sergent Lon Milcent quittrent donc leur chef en le remerciant
de tous les soins qu'il avait eus pour eux et en se promettant une fte
de son arrive  Sarrelouis.

Mais ils l'attendirent vainement le lendemain, vainement le jour
suivant, et, comme il n'avait pas dit o il allait, ils ne purent
s'informer de lui.

Cependant ils espraient et attendaient toujours; mais une semaine se
passa; quinze jours, un mois se passrent sans nouvelles, et le temps
s'coula sans que l'on entendt jamais reparler de lui.

Qu'tait-il devenu?

Jacques Mrey, qui, avec raison, croyait n'avoir plus rien  craindre,
prit  Thionville une petite voiture, dont le propritaire, moyennant un
assignat de six livres, s'engagea  le conduire  la ferme des
Trois-Chnes, une des plus belles qui soient situes sur la rive
droite de la Moselle,  une lieue et demie de la frontire.

 dix heures du matin, toujours sous son costume de sergent de
volontaires, Jacques Mrey descendit  la porte de la ferme, et, sous
l'ombrage des trois chnes qui lui avaient fait donner son nom et en
homme qui est sr d'tre bien reu, il paya et renvoya sa voiture.

Puis il regarda avec curiosit les btiments en homme qui cherche 
rappeler ses souvenirs.

Un chien accourut en aboyant contre lui, mais il tendit la main et le
calma.

Aux aboiements du chien un enfant accourut, un beau petit garon blond
comme un rayon de soleil.

--Prenez garde, monsieur, dit-il, Thor est mchant.

Thor tait le nom du chien.

--Pas avec moi, dit le volontaire. Tu vois?

Il fit un signe  Thor et Thor vint le caresser.

--Qui es-tu? demanda le petit garon au volontaire.

--Je n'ai pas besoin de te demander qui tu es, toi: tu es le petit-fils
de Hans Rivers.

--Oui.

--O est ton grand-pre?

--Dans la ferme.

--Conduis-moi  lui.

--Venez.

Il prit la main de l'enfant et s'avana avec lui vers un perron au
haut duquel parut un vieillard d'une soixantaine d'annes.

--Grand-papa, dit l'enfant qui courut  lui, voici un monsieur qui nous
connat.

Le vieillard leva son bonnet de laine, saluant de la main, interrogeant
des yeux.

--Monsieur, lui dit Jacques, j'avais l'ge de cet enfant quand je vins,
et c'est la seule et unique fois que j'y vins. J'tais avec mon pre,
Daniel Mrey; vous signtes avec lui le bail de cette ferme, que je vous
ai renouvel, il y a, je crois, trois ans.

--Dieu me bnisse! s'cria Hans, seriez-vous notre matre Jacques Mrey?

Jacques se mit  rire.

--Je ne suis le matre de personne, dit-il, car,  mon avis, l'homme n'a
d'autre matre que lui-mme. Je suis tout simplement votre propritaire.

--Jeanne, Marie, Thibaud, accourez tous, s'cria le vieillard, un jour
heureux nous arrive! Venez, venez, venez!

Et au fur et  mesure qu'il appelait, les appels accouraient et se
rangeaient autour de lui.

--Regardez bien monsieur, dit-il, vous tous, tant que vous tes, et vous
aussi, dit-il, tendant l'invitation  deux garons de charrue,  un
berger et  une gardeuse de dindons, c'est  lui que nous devons tout,
monsieur, c'est notre bienfaiteur, Jacques Mrey.

Un cri s'chappa de toutes les bouches, les ttes se dcouvrirent.

--Entrez chez vous! dit le vieillard. Du moment o vous avez mis le pied
dans la maison, nous ne sommes plus que vos serviteurs.

Tous se rangrent.

Jacques Mrey entra.

--Allez chercher  la charrue Bernard et aux vaches Rosine... Bah! c'est
aujourd'hui fte, on ne travaille pas.

Bernard et Rosine taient le fils an et la belle-fille du vieillard,
le pre et la mre de l'enfant blond.

Une heure aprs, tout le monde tait runi autour de la table du dner.
Il tait midi.

Hans tait le grand-pre, Jeanne tait la grand-mre, Bernard tait le
fils an, Rosine tait sa femme, Thibaud tait un second fils de
vingt-deux ans, Marie tait une fille de dix-huit, Richard tait
l'enfant blond de dix ans, le fils de Bernard et de Rosine. C'tait
toute la famille.

L'aeul avait cd son fauteuil  Jacques qui prsidait la table.

On en tait arriv au dessert.

--Hans Rivers, dit Jacques, combien y a-t-il de temps que vous tes
fermier dans notre famille?

--Il y a, monsieur Jacques, attendez donc! c'tait entre la naissance de
Thibaud et celle de Marie... il y a vingt et un ans, monsieur Jacques.

--Pendant combien d'annes avez-vous pay vos redevances?

--Tant que votre digne pre, M. Daniel, a vcu, c'est--dire quinze ans.

--Il y a donc sept ans que vous ne m'avez rien pay?

--C'est vrai, monsieur Jacques; mais d'aprs votre ordre.

--Je vous ai dit: Vous tes d'honntes gens, gardez vos redevances,
achetez du bien avec; plus vous serez riches, plus je le serai.

--Vous nous avez dit cela, monsieur Jacques, mot pour mot, et, en nous
disant cela, vous avez commenc notre fortune.

--Et quand on a mis en vente les biens des migrs, c'est--dire de ceux
qui se battent contre la France, je vous ai dit: Vous devez avoir de
l'argent de ct,  moi ou  vous, peu importe; achetez du bien
d'migr, c'est du bon bien qui ne se vendra pas plus de deux ou trois
cents francs l'arpent, et qui vaudra celui qui se vend six et huit.

--Nous avons fait comme vous avez dit, monsieur Jacques, de sorte
qu'aujourd'hui nous avons trois cents arpents de terre  nous. a nous
fait, Dieu nous pardonne! presque aussi riches que notre matre. Il est
vrai que l-dessus nous vous devons, avec les intrts composs, prs de
quarante mille francs. Mais nous sommes prts  vous les rendre, non pas
en mauvais papier, mais en bon argent, comme nous vous le devons.

--Il n'est pas question de cela, mes amis. Je n'ai pas besoin de cet
argent maintenant; mais peut-tre en aurai-je besoin plus tard.

--Vous savez,  ce moment-l vous le direz, monsieur Jacques, et huit
jours aprs, foi de Hans Rivers! vous serez pay.

Jacques se mit  rire.

--Vous auriez un moyen de me payer plus rapide et plus simple, dit-il;
ce serait d'aller me dnoncer. Je suis proscrit. On me couperait le cou,
et vous ne me devriez plus rien.

Le pre et les enfants,  ces mots, jetrent un cri et se levrent
debout.

Puis le pre leva les bras au ciel.

--Ils vous ont proscrit, vous, dit-il, vous le droit, vous la justice,
vous la reprsentation de Dieu sur la terre; mais que veulent-ils donc?

--Ils veulent le bien; ils croient le vouloir du moins. Alors, comme je
suis oblig de quitter la France  mon tour et que je pourrais tre
arrt  la frontire, j'ai pens  vous, Hans Rivers.

--Ah! voil qui est bien! monsieur Jacques.

--J'ai dit, Hans Rivers tient une ferme de mon pre sur la Moselle, 
deux kilomtres de la frontire, il doit tre chasseur.

--Je ne le suis plus, mais mes deux fils Bernard et Thibaud le sont.

--Cela revient au mme; ils doivent avoir un bateau sur la rivire?

--Ah! oui, dit Thibaud, et un joli bateau; c'est moi qui le soigne. Vous
verrez, monsieur Jacques.

--Eh bien, je mettrai les habits du pre Hans ou d'un de ses enfants;
nous monterons dans le bateau, comme des chasseurs de gibier d'eau. La
chasse est toujours ouverte sur la rivire. Nous nous laisserons aller 
la drive jusqu' Trves, et, une fois l, une fois hors de France, je
serai sauv.

--Ce sera  votre loisir, monsieur Jacques, dit le pre Hans. Tout de
suite si vous voulez.

--Ma foi, non! mon brave ami, rpliqua Jacques Mrey; il sera temps
demain matin. Vous croiriez que j'ai eu peur de passer une nuit sous
votre toit.

Le lendemain, au point du jour, trois hommes vtus de costumes de
chasseur et accompagns de deux chiens nageurs, dtachaient une barque
retenue par une chane au pied d'un saule, dans une petite anse de la
Moselle, et descendaient dans la barque.

Deux de ces trois hommes allaient se mettre aux rames, lorsque le
troisime, qui tait assis au gouvernail, leur fit signe de les laisser
en repos.

Puis, avec un triste sourire:

--Elle ira toujours assez vite, dit-il.

Ces trois hommes, c'taient les deux fils de Hans Rivers et Jacques
Mrey.

Jacques Mrey avait recommand avec grand soin aux deux jeunes gens de
lui dire exactement o finissait la frontire de France.

Au bout d'un quart d'heure de navigation, ils lui montrrent un poteau:
c'tait la frontire. D'un ct, le Luxembourg; de l'autre, le
Palatinat. En de du poteau, la patrie; au del, la terre trangre.

La barque s'arrta au pied du poteau. Jacques Mrey voulait une fois
encore toucher du pied le sol sacr de la France.

Il enveloppa le poteau de son bras, comme si ce morceau de bois inerte
tait un homme, un concitoyen, un frre.

Il appuya sa tte contre lui, comme il et fait sur l'paule d'un ami.

Sa douleur tait double, quitter la France, et la laisser dans l'tat o
elle tait.

Toute une arme assige dans Mayence, presque prisonnire. L'ennemi 
Valenciennes, notre dernire barrire. L'arme du Midi en retraite;
l'Espagnol dbordant sur la France; la Savoie, notre fille d'adoption,
retourne contre nous  la voix des prtres; notre arme des Alpes
affame; Lyon en pleine rvolte tirant  mitraille sur les commissaires
de la Convention, qui, hlas! le lui rendront bien; enfin les Vendens
victorieux  Fontenay et prts  marcher sur Paris.

Jamais nation sans se perdre ne fut si prs de sa perte. Pas mme
Athnes se jetant  la mer pour fuir Xercs et gagnant  la nage son
radeau de Salamine.

Jacques Mrey, tout matrialiste que la science l'et rendu, sentit
cependant que les vnements qui se succdaient sur la terre devaient
obir  une mystrieuse puissance cache dans les profondeurs de
l'ternit et devant avoir, au point de vue de notre monde, un but
intelligent et humanitaire.

Il leva les yeux au ciel, et murmura ces paroles:

--Toi qui me sers  nommer le mot que je cherche: Zeus, Uranus,
Jhova,--Dieu,--crateur invisible et inconnu des mondes, essence
cleste ou matire immortelle, je ne crois pas que l'homme
individuellement ait droit  un de tes regards; mais je crois que tu
couvres toute l'espce de ta protection toute-puissante, et que de mme
que les flottes subissent les vents, les grands vnements des peuples
se courbent sous ta puissante impulsion. De quelque faon qu'il ait t
cr, l'homme vient de toi; et si tu l'as cr seul, pauvre et nu,
c'tait pour lui laisser le mrite et lui donner l'exprience de crer 
son tour la famille d'abord, la tribu ensuite, et enfin la socit. La
socit constitue, restait  l'enrichir matriellement par le travail,
 l'clairer par l'intelligence. Depuis six mille ans chacun coopre 
ce but selon sa force et selon son gnie. Or, quel est le rsultat que
tu as d esprer de tant d'efforts? la plus grande somme de bonheur
possible rpandue sur le plus grand nombre d'individus. Qui a le plus
fait pour accomplir cette oeuvre immense, ou des monarchies de toute
espce qui se succdent depuis mille ans  partir de la monarchie
fodale de Hugues Capet jusqu' la monarchie constitutionnelle de Louis
XVI, ou des cinq annes de rvolution qui viennent de s'couler? qui a
donn des droits gaux  l'homme? qui lui a donn le pain de l'esprit
par l'ducation, le pain du corps par le partage des terres? C'est notre
sainte rvolution, c'est notre bien-aime Rpublique. La France est ton
lue,  mon Dieu! puisque tu l'as choisie en quelque sorte comme victime
et offerte comme exemple au genre humain. Eh bien! que son sang coule et
le mien tout le premier; qu'elle soit le Christ des nations comme Jsus
a t le Christ des hommes, et que ces trois mots: LIBERT, GALIT,
FRATERNIT, prononcs par lui et adopts par lui, deviennent le lumineux
soleil de l'avenir!

Adieu, patrie! adieu, patrie! adieu, patrie!

--Et maintenant, dit Jacques Mrey en se laissant tomber dans la barque
plutt qu'il n'y descendit, jetez-moi o vous voudrez; tout lieu m'est
indiffrent, puisque ce n'est plus la France.




III

HUIT JOURS TROP TARD


Les deux frres Rivers dposrent Jacques Mrey sur la berge de la
Moselle,  un kilomtre  peu prs de la ville de Trves.

Jacques les embrassa tendrement; c'taient les deux bras de la France
qui le dposaient sur la terre trangre.

Jacques, debout, appuy sur son fusil, les regarda s'loigner
tristement; puis, au premier dtour de la Moselle, ils le salurent de
leurs avirons, lui de son chapeau, la barque disparut et tout fut dit.

Jacques remit son chapeau sur sa tte, salua la France d'un long et
dernier adieu, jeta son fusil sur son paule, et suivit tte basse le
petit chemin trac par les pitons qui longe les rives de la Moselle, ce
petit chemin qui conduit  Trves.

Jacques Mrey parlait allemand comme un Allemand. Il avait  son
carnier, suspendus par le col, quelques petits oiseaux de marais
qu'avaient eu la prcaution d'y suspendre ses deux compagnons de route.
Il ne lui fut fait aucune question. Aux portes, il fut pris pour un
bourgeois de la ville revenant de faire une promenade cyngtique.

Mais, la porte franchie, il s'empressa de demander qu'on lui indiqut la
demeure du bourgmestre.

Arriv chez le magistrat, Jacques Mrey se nomma; on savait la
catastrophe du 31 mai. Sans avoir le temps de devenir clbre, le nom de
Jacques Mrey avait eu celui de ne pas demeurer inconnu. Le bourgmestre
s'inclina, comme tout homme de coeur s'incline devant un proscrit. Dans
tous les pays du monde civilis,  l'honneur de l'humanit et du
progrs,  la honte des gouvernements, la proscription est une majest.

Le bourgmestre demanda, en entourant sa question de toutes les
dlicatesses de l'homme du monde, s'il avait besoin de ces secours que
les gouvernements trangers avaient mis  la disposition des autorits
pour aider  la fuite des migrs. Mais Jacques Mrey dclara que, tant
proscrit et non pas migr, ses biens n'taient pas saisis, et que,
outre les dix ou douze mille francs qu'il avait sur lui, il laissait une
fortune en France.

Ce qu'il dsirait, c'tait donc tout simplement un passe-port pour
Vienne.

Seulement,  cause des circonstances, il fut oblig de tracer le chemin
qu'il voulait suivre pour aller  Vienne.

--C'tait le plus direct: Carlsruhe, Stuttgart, Augsbourg, Munich et
Vienne.

Une fois hors de France, et lorsqu'il ne resta plus dans le coeur de
Jacques Mrey que le spectre de la patrie, la vivante image d'va reprit
peu  peu sa puissance; le souvenir momentanment effac par les
vnements, ces vnements du pass redeviennent une aurore, et, de mme
que l'aube se lve derrire les montagnes, ils se lvent derrire la
silhouette aride et dcharne du pass, pour clairer un nouvel avenir.

Maintenant qu'il tait sur le sol tranger, maintenant qu'il ne marchait
plus sur cette terre de France sur laquelle Danton voulut mourir, ne
pouvant l'emporter  _la semelle de ses souliers_, il sentit sa pense
s'imprgner de nouveau de son amour, et cet amour, comme une sve
rparatrice, ruisseler par tout son corps.

Il n'avait point reu de lettre d'va; mais ce silence ne l'inquitait
aucunement, il savait que les lettres d'va taient confisques au
passage.

Mais ce qui l'inquitait, c'est qu'va, sans soupon contre sa femme de
chambre, devait s'tonner de son silence  lui. Sans doute dans les
lettres qu'elle lui crivait et qu'va croyait lui tre parvenues, elle
lui donnait l'adresse  laquelle il devait rpondre.

Comment ne lui rpondait-il pas?

Ne se croirait-elle pas oublie et se croyant oublie...?

Mais le coeur d'va n'tait pas un coeur vulgaire; elle connaissait
l'amour immense que Jacques Mrey ressentait pour elle; elle l'avait vu
renoncer pour elle  toute ambition politique, refuser cette dputation
qu'il avait accept ensuite comme une vengeance, et dont les divisions
intestines l'avaient empch de se faire l'arme qu'il esprait pour
dfendre la Rpublique et frapper ses ennemis. va aurait meilleure
pense de son ami et d'elle-mme; elle n'avait pas pu se croire oublie.

Jacques avait constamment port la lettre d'va, qui, extraite du
dossier du marquis de Chazelay, lui avait t donne par le jeune aide
de camp du gnral de Custine.

Cette lettre, il la savait par coeur, mais ce n'tait point assez de se
la redire, la parole est impalpable, et les objets matriels ont, par la
vue et par le toucher, une puissance qu'elle n'aura jamais.

Cette lettre il la tirait de la poche la plus secrte de son
portefeuille; il la regardait, il la touchait, il la baisait.  trente
ans, Jacques, par la faon dont il avait vcu, avait retrouv toutes les
illusions d'un jeune homme; il n'avait jamais eu que deux amours: la
science et va, et encore avait-il consacr le premier au second.

Rien au reste n'est favorable  la rverie comme le mouvement d'une
voiture. Le bruit monotone des roues vous isole des autres bruits, et
tandis que vous avancez toujours, vous enferme avec votre pense.

Et alors Jacques repassait dans son esprit cette suite d'vnements 
laquelle il allait devoir le bonheur de retrouver va et de la retrouver
libre.

Non, Dieu n'tait point un Dieu personnel se mlant  la vie de l'homme
et influent sur l'homme. Mais Jacques croyait, nous l'avons dit, 
l'influence et mme  la volont de Dieu sur la conduite des grands
vnements des nations, se dgageant des petits vnements de la vie
humaine; et c'tait ainsi que, par un fil invisible qui le rapprochait
des croyances communes, il ramenait en ralit tout  Dieu, mais sans
imposer  cette suprme majest qu'elle s'appelt Dieu, Nature,
Providence, la responsabilit des petits accidents de mort et de vie,
qu'elle jette en pture  ces deux divinits qui se disputent l'homme:
la fatalit et le hasard.

Ainsi, quelque service qu'ait rendus Jacques  va et par contre-coup au
marquis de Chazelay, en faisant retrouver la sant, l'intelligence et la
raison  sa fille, il ne pouvait combler l'abme qui, dans cette poque
de prjugs sociaux, le sparait de celle qu'il aimait, mme en jetant
le service rendu dans l'abme.

Mais si Jacques et t un de ces chrtiens gostes qui rapportent tout
 eux, se font le centre de tout et croient que Dieu est prt  faire
choir une toile du ciel pour qu'ils y allument leur lampe, il se ft
dit:

La France a fait une rvolution pour que le marquis de Chazelay
m'enlevt sa fille, que sans indlicatesse je ne pouvais prendre
mystrieusement pour ma matresse ou pour ma femme; pour qu'il migrt
avec elle, en la laissant sous la direction de sa tante; pour qu'il se
ft tuer en servant contre son pays, ce qui prive non-seulement va d'un
pre, mais lui fait perdre toute sa fortune, puisque la confiscation des
biens suit immdiatement la mort de l'migr pris les armes  la main,
et pour que sans pre et sans fortune, chappant  toute tutelle,
redevenant matresse d'elle-mme, elle retrouve en moi l'appui et la
fortune qu'elle a perdus.

Et, sans faire ces rflexions  ce point de vue, Jacques Mrey n'en
suivait pas moins avec cet tonnement croissant de l'homme de gnie
qui, sans voir l'arbre, ramasse les fruits, toutes ces ramifications
tranges qui servent de trame  la vie de l'homme.

Et il ne sortait de son rve, remontant ternellement du connu 
l'inconnu et redescendant sans cesse du matriel  l'idal, que pour
crier au postillon:

--Vite, plus vite!

Une fois en voiture, Jacques avait jur de n'en plus descendre, et de
faire sans s'arrter les cent soixante lieues qui le sparaient de
Vienne; mais il avait compt sans les difficults que les vnements
politiques mettaient au voyage des Franais en Allemagne. Pour tous les
princes allemands, en opposition complte avec nos principes, tout
Franais tait un incendiaire prt  mettre le feu  ses tats.

Or,  chaque frontire de principaut, si invisible qu'elle ft sur la
carte, il fallait descendre de voiture, subir un interrogatoire et
justifier de son identit.

C'est ce que faisait Jacques, et il perdait trois ou quatre heures par
jour  ces formalits. Il est vrai que, une fois arriv  Salzbourg,
tout fut dit pour le reste de l'Autriche. La frontire franchie, la
route tait libre jusqu' Vienne.

Enfin, toujours pressant de la voix chevaux et postillon, on arriva aux
portes de Vienne vers cinq heures de l'aprs-midi.

L le voyageur eut  subir un nouvel interrogatoire, une nouvelle visite
des papiers.

On lui donna ensuite un permis de sjour d'une semaine, aprs laquelle
il devait faire renouveler sa carte et dire combien de temps il comptait
rester dans la capitale de l'Autriche.

Comme il remontait en voiture, le postillon lui demanda o il le devait
conduire.

Jacques tait dcid  tout brusquer. Il rpondit donc:

--Josephplatz, n 11.

Le postillon s'engagea dans un rseau de petites rues et dboucha enfin
en face de la statue de l'empereur qui a fait donner son nom  cette
place.

Jacques, la tte passe par la portire, cherchait des yeux laquelle de
toutes ces maisons qui forment la place pouvait tre celle qu'occupait
va.

Une seule parmi toutes avait ses portes, ses fentres, ses contrevents
ferms comme un tombeau.

Il vit avec une angoisse qui dgnra bientt en terreur, que le
postillon dirigeait la voiture de ce ct.

Enfin il s'arrta  la porte de cette maison aveugle et muette.

--Eh bien? lui cria Jacques.

--Eh bien! monsieur, rpondit le postillon, c'est ici.

--Ici le n 11?

--Oui.

Jacques sauta hors de la voiture, se recula pour bien voir si c'tait en
effet la maison dsigne, fouilla dans sa poche, rouvrit pour la
centime fois le billet de Danton.

Le billet disait bien:

Josephplatz, maison n 11.

Jacques se jeta comme un fou sur le marteau et la sonnette, et tout  la
fois sonna et frappa.

Personne ne rpondit.

Le son revenant mat et sourd indiquait que tout tait ferm au dedans
comme au dehors.

--Ah! mon Dieu, mon Dieu! murmurait Jacques, qu'est-il donc arriv?

Et il tirait le cordon de la sonnette plus violemment et frappait plus
fort. On commenait  s'arrter.

Enfin un craquement se fit entendre  la maison  ct, une fentre
s'ouvrit, une tte passa.

C'tait celle d'un homme d'une soixantaine d'annes.

--Pardon, monsieur, dit-il en bon franais avec la politesse viennoise;
mais pourquoi vous acharnez-vous  frapper  cette maison o il n'y a
personne?

--Comment, personne? s'cria Jacques.

--Non, monsieur, depuis huit jours, du moins.

--Cette maison n'tait-elle pas habite par deux dames?

--Oui, monsieur.

--Deux dames franaises?

--Oui.

--Une vieille et une jeune.

--Une vieille et une jeune! C'est bien cela  ce que je crois, du moins,
ne sortant pas de ma bibliothque et ne m'occupant pas de mes voisins.

--Pardon, pardon, excusez-moi si j'abuse de votre bont, dit Jacques
d'une voix perdue, mais... mais ces dames, que sont-elles devenues?

--Je crois avoir entendu dire que l'une des deux tait morte; oui,
c'tait mme une catholique. Je me rappelle avoir entendu le chant des
prtres, qui m'a drang dans mes recherches.

--Laquelle, monsieur? dit Jacques Mrey en joignant les mains; pour
l'amour de Dieu, laquelle?

--Comment, laquelle?

--Oui, laquelle, laquelle des deux est morte? la jeune ou la vieille?

--Oh! cela, dit le vieillard, je ne sais pas.

--Mon Dieu! mon Dieu! sanglota Jacques Mrey.

--Mais, reprit le vieillard, si cela vous intresse, je vais le demander
 ma femme; elle se mle de tout ce qui ne la regarde pas... elle doit
le savoir.

--Allez, allez, monsieur, cria Jacques Mrey; allez; je vous en
supplie.

Un instant aprs, le vieillard reparut, Jacques n'avait point respir
pendant son absence.

--Eh bien?

--C'tait la vieille.

Jacques chercha un appui contre la voiture et respira lentement.

--Et l'autre, et l'autre? demanda-t-il d'une voix  peine intelligible.

--L'autre?

--Oui, l'autre femme, celle qui n'est pas morte, la jeune, qu'est-elle
devenue?

--Je ne sais pas. Il faut que je demande  ma femme.

Et le vieillard s'apprta  faire un nouveau voyage  la source.

--Monsieur! monsieur! lui cria Jacques. Ne pourrais-je parler
directement  votre femme? Il me semble que ce serait plus court.

--Ce serait plus court, en effet, dit le vieillard; mais allez  la
troisime fentre  partir de celle-ci, c'est celle de la chambre de
madame Haal. Je ne lui permets pas de venir dans mon cabinet.

Il disparut, et Jacques alla  la troisime fentre.

Pendant ce temps un grand cercle de curieux s'tait amass autour du
voyageur, et, comme les deux interlocuteurs avaient constamment parl
franais, ceux des auditeurs qui comprenaient le franais expliquaient
la situation  ceux qui ne le comprenaient pas.

La fentre s'ouvrit et madame Haal paru:

C'tait une petite vieille, toute coquette et toute bichonne, qui
commena par renvoyer son mari  son cabinet, et de l'air le plus
aimable se mit  la disposition de Jacques.

Ceux qui connaissent l'admirable bonhomie des Viennois ne s'tonneront
point de ces dtails. Ils sont dans les moeurs de cette population, l'une
des meilleures et des plus obligeantes qu'il y ait au monde.

Jacques ne laissa point  la petite vieille le temps de parler, et en
excellent allemand:

--Madame, lui dit-il, j'ai le plus grand intrt  savoir le plus tt
possible ce qu'est devenue la plus jeune des deux dames franaises qui
habitaient dans la maison qui touche  la vtre.

--Monsieur, rpondit madame Haal, je puis vous le dire pertinemment; la
plus jeune des deux dames, qui s'appelait mademoiselle va de Chazelay,
est partie aprs les derniers devoirs rendus  sa tante, pour tcher de
retrouver en France un homme qu'elle aimait.

--Oh! murmura Jacques Mrey, pourquoi ne suis-je pas rest avec mes amis
pour mourir comme eux et avec eux!

Et, sans s'inquiter de la foule qui l'entourait, sentant son coeur se
briser, il clata en sanglots.




IV

LA SALLE LOUVOIS


Le 30 pluvise an IV (19 fvrier 1796), jour de fte, o l'on venait de
briser publiquement la planche des assignats, aprs une mission de
quarante-cinq milliards cinq cents millions, mesure qui n'empchait
point le louis d'or de valoir sept mille deux cents francs en
papier,--ce soir, disons-nous, il y avait grande illumination au thtre
Louvois, illumination que faisait d'autant mieux ressortir la masse
sombre du thtre des Arts, achet un an auparavant  la Montansier, qui
l'avait fait btir,  la grande terreur des gens de lettres, des savants
et des bibliophiles,  cinquante pas de la bibliothque nationale, sur
la place o l'on ne voit plus aujourd'hui que des arbres ombrageant une
belle fontaine, imitation des trois Grces de notre grand sculpteur
manceau Germain Pilon.

Ce thtre, que l'on appelait d'abord le thtre Montansier, avait pris
ensuite le nom de thtre des Arts, puis il devint le thtre de
l'Opra, jusqu'au moment o, le 13 fvrier 1820, le duc de Berri fut
assassin sur ses marches par le sellier Louvel; assassinat qui fit
dcrter sa dmolition.

Une longue file de voitures, qui s'tendait dans la rue de Richelieu
jusqu' la maison qui a fait place  la fontaine Molire, dposait la
foule des lgantes  la porte du thtre Louvois, splendidement clair
comme nous l'avons dit, et disparaissaient par la rue Sainte-Anne, au
milieu des cris des commissionnaires se disputant avec les laquais pour
ouvrir les portires des carrosses.

Car, avec les matres, les laquais et les carrosses avaient reparu.

--_Faut-il une voiture, notre bourgeois?_ avait cri  la porte de la
Comdie-Franaise, le soir mme de l'excution de Robespierre, un gamin
qui, se faisant le hraut de l'aristocratie, saluait de ces quelques
mots l'arrive de la contre-rvolution.

Et depuis ce jour les voitures avaient reparu plus nombreuses
qu'auparavant. Nous ne dirons cependant pas, comme beaucoup
d'historiens, qu'aprs cette terrible journe la vieille France avait
relev la tte. Non, la vieille France avait disparu dans l'migration,
sur la place de la Concorde, comme on l'appelle maintenant, et la
barrire du Trne, qui avait repris son ancien nom.

Une seule guillotine tant insuffisante sur la place de la Rvolution,
on sait qu'une seconde avait t tablie  la barrire du Trne.

C'tait, au contraire, une France toute nouvelle qui apparaissait, si
nouvelle, que, connue des Parisiens, qui l'avaient vu natre, elle tait
demeure  peu prs inconnue au reste de la France.

Costumes, moeurs, tournures, cette France nouvelle n'avait rien gard de
l'ancienne, pas mme la langue. Racine et Voltaire, ces deux grands
modles du beau et du bon franais, revenant en ce monde, se fussent
demand quel tait le patois que parlaient les incroyables et les
merveilleuses.

Qui avait amen cette transformation dans les moeurs, dans les costumes,
dans la tournure, dans le langage?

D'abord le besoin qu'avait la France de jeter du sable et d'tendre des
tapis sur les taches de sang qu'avait laisses partout le rgne de la
terreur.

Puis, comme dans toutes les rnovations, un homme s'tait fait
l'incarnation des besoins du moment: avidit de vivre, de jouir,
d'aimer.

Cet homme, c'tait Louis-Stanislas Frron, filleul du roi Stanislas et
fils d'lie-Catherine Frron, fondateur aprs Renaudot du journalisme en
France.

Stanislas Frron, au milieu des excentricits sanglantes de cette
poque, au milieu des Hbert, des Marat, des Collot-d'Herbois, fut une
espce de monstre  part.

Nous ne croyons pas  ces caprices spontans de la nature. Pour que
l'homme devienne ce qu'ont t les Collot-d'Herbois, les Hbert, les
Marat; pour que, pareils  des fous furieux, ils frappent au hasard dans
la socit, il faut que, justement ou injustement, la socit ait
d'abord frapp sur eux; il faut que, comme le comdien Collot-d'Herbois,
ils aient t blesss dans leur orgueil par les hues et les sifflets de
toute une salle; il faut que, comme le marchand de contre-marques
Hbert, ils aient t laquais au service de gens injustes et violents,
marchands de contre-marques et aboyeurs  la porte des thtres, sans
que ce double mtier leur ait rapport de quoi assouvir leur faim; il
faut que, comme Marat, disgracis de la nature, raills par tout ce qui
les entourait sur la laideur de leur visage, ils aient t vtrinaires
quand ils voulaient tre mdecins, et aient saign des chevaux quand ils
avaient la vocation de saigner des hommes.

Stanislas Frron avait t courb sous une de ces fatalits. Fils d'un
des critiques les plus intelligents du dix-huitime sicle, qui avait
jug Diderot, Rousseau, d'Alembert, Montesquieu, Buffon, il avait vu son
pre commettre l'imprudence de s'attaquer  Voltaire.

On ne s'attaquait pas impunment  ce gigantesque esprit. Voltaire avait
saisi le journal que publiait Frron, l'_Anne littraire_, dans ses
mains osseuses; mais lui, qui avait dchir sinon ananti la Bible, ne
put ni dchirer ni anantir un journal.

Il se rejeta sur l'homme.

Tout le monde sait comment s'est exhale cette immense colre de
l'_cossaise_. Tout ce qu'un homme put supporter et souffrir d'injures
et d'insultes, Voltaire les fit supporter et souffrir  Frron. Il fut
frapp comme un laquais, humili dans sa personne, dans ses enfants,
dans sa femme, dans son honneur, dans sa probit littraire, dans ses
moeurs calmes, dans son foyer domestique irrprochable. Il fut tran sur
le thtre, chose qui ne s'tait pas faite depuis Aristophane,
c'est--dire depuis deux mille quatre cents ans.

L chacun put le siffler, le huer, lui cracher au visage.

Frron avait vu tout cela de l'orchestre sans se plaindre, sans dire un
mot; il avait vu le comdien qui le jouait, et qui, par le vol d'un
valet, c'tait procur un de ses habits, il avait vu le comdien qui le
jouait, imiter sa figure, et, s'avanant jusqu' la rampe, dire de
lui-mme:

--_Je suis un sot, un voleur, un misrable, un mendiant, un folliculaire
vnal._

Mais, au cinquime acte, une pauvre femme tomba vanouie aux premires
loges, en jetant un cri.

 ce cri, Frron se retourna et s'cria:

--Ma femme! ma femme!

Un homme aida Frron  sortir de l'orchestre, au milieu des rires, des
hues, des sifflets; cet homme c'tait ce mme Malesherbes, cet athe
honnte homme qui dfendit Louis XVI, et qui, payant de sa vie sa
gnreuse intervention dans le procs, remontait comme d'habitude sa
montre  midi, quoiqu'il dt tre guillotin  une heure.

Malgr tout cela, malgr la lettre mprisante de Rousseau, qui cette
fois-l donna dans sa haine la main  Voltaire, Frron tint bon.--Il
continua d'exalter Corneille, Racine, Molire, aux dpens de Crbillon,
de Voltaire et de Marivaux. Mais, dans cette lutte qu'il soutenait  lui
seul contre toute l'_Encyclopdie_, il tomba malade de fatigue; alit,
sans force, mais dictant encore, il apprit que le garde des sceaux
Miromnil, venait de supprimer le privilge de l'_Anne littraire_, et
que, par consquent, il tait non-seulement ruin, mais dsarm.

Il laissa retomber sa tte sur l'oreiller, poussa un soupir, et mourut.

Grce  l'influence de quelques protecteurs qui lui taient rests, la
veuve de Frron fit rendre  son fils le privilge de l'_Anne
littraire_.

L'enfant n'avait que dix ans, et ce furent son oncle Royou et l'abb
Geoffroy qui rdigrent le journal, tout en lui attribuant une partie du
produit. Berc par le souvenir des souffrances de son pre, il avait
pris, tout jeune encore, la socit en haine. Le hasard fit qu'il fut 
Louis-le-Grand le condisciple de Robespierre, de sorte que, quand la
rvolution clata, la place de l'homme corrompu par excellence se trouva
prs de l'incorruptible.

Le journal, qui n'avait t jusque l qu'une puissance littraire, tait
devenu dans les mains de Marat une puissance politique.  ct de l'_Ami
du peuple_, Frron publia l'_Orateur du peuple_. Il se livra dans cette
feuille  tous les excs de l'homme timide qui ne sait pas s'arrter
dans la cruaut parce qu'il ne sait pas s'arrter dans la faiblesse.
Nomm membre de la Convention, il avait vot la mort du roi, puis avait
t envoy avec Barras  Marseille.

On sait ce qu'il y fit. On connat ses mitraillades; l'histoire a
enregistr ces mots terribles, aprs une canonnade:

--Que ceux qui ne sont pas morts se relvent, la patrie leur pardonne!

Et quand, sur la foi de cette promesse, sains et saufs, les blesss se
relevrent, ce mot plus terrible encore, car il tait un mensonge
sanglant:

--Feu!

Et cette seconde fois, personne ne se relevait.

Eh bien! nous le disons, pour qu'il y ait eu une semblable haine contre
les hommes dans le coeur de l'impitoyable proconsul, il fallait que
l'enfant, lev dans le cabinet de son pre, se souvnt que, pour prix
d'un travail acharn, de son dvouement  tous les principes
conservateurs, son pre n'avait recueilli que les insultes et
l'ingratitude de ceux-l mme qu'il dfendait.

Ce fut cet clectisme dans le crime qui lui fit abandonner le parti de
Robespierre et prendre celui de Tallien, se faire thermidorien de
terroriste qu'il tait, dnoncer Fouquier-Tinville et tous ses complices
les uns aprs les autres, et,  la tte de la raction antijacobine,
crer cette jeunesse dore  laquelle il donna son nom et que nous
appellions tout  l'heure une France nouvelle.

Ce qui l'attirait, cette jeunesse, au thtre Louvois, le 19 fvrier
1796, c'tait sa rouverture, sous la direction de la clbre
mademoiselle Raucourt, qui avait runi quelques-uns de ses camarades du
Thtre-Franais, et qui tentait avec eux de ramener les esprits  la
belle littrature dont elle s'tait faite l'interprte.

Tout avait son ct politique  cette poque; mademoiselle Raucourt
avait le sien. Belle  faire damner la moiti des spectateurs, aprs
avoir reu des conseils de Brizard, elle avait paru pour la premire
fois en 1772 sur la scne du Thtre-Franais, dans le rle de Didon.

Mais tout  coup des bruits tranges s'taient rpandus sur l'emploi
qu'elle faisait de sa beaut, et, malgr les petits vers de Voltaire qui
lui promettaient la royaut de la scne, malgr l'crin que lui avait
fait remettre madame du Barry en lui recommandant d'tre sage, elle
avait bientt vu, sous les coups de la calomnie ou de la
mdisance,--nous ne saurions, nous faire juge dans un pareil
procs,--ses admirateurs les plus ardents l'abandonner et ses
dtracteurs les plus acharns la siffler.

Crible de dettes, ne croyant plus  cet avenir prdit par Voltaire, la
belle dbutante s'tait rfugie dans l'enclos du Temple, asile ouvert
aux dbiteurs insolvables.

Pousse comme elle l'tait par le dmon de la tragdie, Raucourt ne
pouvait demeurer inconnue; elle s'vada une nuit, gagna la frontire,
donna des reprsentations devant les souverains du nord, et revint en
France, o Marie-Antoinette,--la chose ne contribua pas peu  accrditer
les premires rumeurs,--o Marie-Antoinette paya ses dettes, et la fit
rentrer  la Comdie-Franaise dans ce mme rle de Didon qui lui avait
valu ses premiers succs.

Ce fut alors que, se livrant  des tudes srieuses, elle reconquit 
force de talent la faveur du public.

Lorsque,  la suite de la reprsentation de _Pamla_, la Convention
ordonna l'incarcration en masse de la Comdie-Franaise, elle fut
incarcre aux Madelonnettes avec Saint-Phal, Saint-Prix, Larive,
Naudet, mesdemoiselles Lange, Devienne, Joly et Contat.

Le 11 thermidor, elle sortit de prison, joua quelque temps  l'Odon;
mais, se trouvant trop loigne du centre de la ville, elle entrana ses
compagnons  la salle Louvois.

La salle Louvois s'ouvrait donc, comme nous l'avons dit, sous ses
auspices, par la pastorale de _Pygmalion et Galate_, qui permettait 
mademoiselle Raucourt de faire admirer ses formes magnifiques dans le
rle de la statue, et par _Britannicus_, qui lui permettait de faire
admirer son gnie dans le rle d'Agrippine.

L'emprisonnement de mademoiselle Raucourt, sous prtexte d'attachement 
l'ancien rgime, lui assurait la sympathie de toute cette jeunesse
folle qui allait encombrer la salle, et qui ne faisait qu'apparatre
en passant sous le pristyle.

Mais si le lecteur veut suivre un des deux escaliers qui montent 
l'orchestre, s'il veut entrer dans la salle, soit du ct cour, soit du
ct jardin, il pourra alors jeter un coup d'oeil sur l'ensemble de cette
admirable ruche, qu'au premier abord on croirait peuple, grce au
chatoiement des taffetas et des satins, grce aux feux des diamants et
des pierreries, d'oiseaux des tropiques et de papillons de l'quateur.

Pour donner une ide de l'ensemble des toilettes de toute cette jeunesse
dore, hommes et femmes, il nous suffira de peindre, en hommes, les deux
ou trois incroyables, et, en femmes, les deux ou trois merveilleuses qui
donnaient le style  l'poque.

Les trois femmes taient, l'une dans une avant-scne, et les deux autres
dans les loges d'entre-colonnes de la salle. Les loges d'entre-colonnes
taient, aprs les avant-scnes, les loges les plus recherches.

Ces trois femmes, au nom desquelles l'admiration publique avait ajout
l'pithte de belles, taient la belle madame Tallien, la belle madame
Visconti et la belle marquise de Beauharnais.

Ce sont les trois desses qui se partagent l'Olympe, ce sont les trois
grces qui rgnent au Luxembourg.

La belle madame Tallien,--Trsia Cabarrus,--occupait l'avant-scne 
droite des spectateurs; elle reprsentait la Grce personnifie dans
Aspasie; elle tait vtue d'une robe de linon blanc tombant  longs plis
sur un transparent rose. Sur cette robe elle portait une espce de
pplum comme Andromaque. Deux bandeaux en feuilles de laurier d'or
soutenaient son voile; malgr la robe de linon blanc, malgr le
transparent rose, malgr le pplum jet sur le tout, on pouvait voir 
la base d'un cou de cygne le haut d'une poitrine admirablement modele.
Un collier de perles  quatre rangs faisait valoir son cou d'un blanc
mat, comme son cou faisait valoir les perles d'un blanc ros. Les mmes
bracelets de perles taient nous au haut du bras, au-dessus de mitaines
roses montant jusqu'au coude.

Un journaliste avait dit quelques jours auparavant:

--Il y a deux mille ans que l'on porte des chemises, cela commence 
devenir ennuyeux.

La belle madame Visconti, qui reprsentait la Romaine, comme son nom lui
en imposait l'obligation, avait compris la vrit de cette critique et
avait en effet supprim la chemise.

Elle portait, comme madame Tallien, une robe de mousseline trs-claire 
longues manches, ouvertes de manire  laisser voir ses bras mouls sur
l'antique; son front tait surmont d'un diadme de cames; son cou
entour d'un collier pareil, ses jambes et ses pieds taient nus,  part
des sandales de pourpre qui lui permettaient de porter autant de
bagues aux doigts de ses pieds qu'aux doigts des mains; une fort de
cheveux noirs et boucls s'chappaient de son diadme et retombaient sur
ses paules. C'tait ce qu'on appelait une coiffure  la Caracalla.

Dans la loge en face de celle de madame Visconti, la marquise de
Beauharnais, avec sa grce crole, reprsentait la France. Elle portait
une robe onde rose et blanc garnie d'effils noirs. Elle n'avait point
de fichu; des manches courtes en gaze de la couleur de ses effils, et
de longs gants caf au lait se nouant au-dessus du coude. Elle tait
chausse de bas de soie blancs  coins verts, portait des souliers de
maroquin rose, et tait coiffe  l'trusque. Elle n'avait pas un bijou
sur elle, mais ses deux enfants  ct d'elle, et, comme Cornlie,
semblait dire en les regardant:

--Voil mes pierreries,  moi.

C'est  tort que nous lui avons laiss le nom de marquise de
Beauharnais. Depuis quelques jours elle venait d'pouser un jeune chef
de brigade d'artillerie appel Napolon Bonaparte. Mais, comme on
regardait ce mariage au-dessous d'elle, ses bonnes amies, qui ne
pouvaient s'habituer  l'appeler madame Bonaparte tout court, profitant
du retour des titres, continuaient de l'appeler tout bas marquise.

Les autres femmes qui fixent tous les yeux, qui attirent  elles toutes
les lorgnettes, sont mesdames de Noailles, de Fleurieu, de Gervasio, de
Stal, de Lansac, de Puysgur, de Perregaux, de Choiseul, de Morlaix,
de Rcamier, d'Aiguillon.

Les trois hommes qui donnaient le ton  Paris, et qui tous trois aussi
avaient reu l'pithte de beaux, taient le beau Tallien, le beau
Frron, et le beau Barras.

Il y en avait un quatrime  la Convention, qui tait non-seulement
aussi beau, mais encore plus beau qu'eux. Lui aussi on l'appelait le
beau; mais sa tte tait tombe en mme temps que celle de Robespierre.

C'tait le beau Saint-Just.

Tallien, qui allait de loge en loge, pour revenir sans cesse  celle de
sa femme, dont il tait amoureux comme un fou, portait ses cheveux
relevs avec un peigne d'caille entre deux oreilles de chien tombant
jusqu'au bas des joues; il tait vtu d'un habit brun  collet de
velours bleu de ciel, une cravate blanche avec un noeud norme tait
roule autour de son cou; il portait le gilet de basin blanc orn de
broderies, pantalon de nankin collant avec la double chane de montre en
acier, des souliers pointus et dcouverts, des bas de soie rays en
travers, blanc et rose; un claque sous son bras avait remplac le bonnet
phrygien du 31 mai, et un bton noueux, tordu,  pomme et  extrmit
dores, remplaait dans sa main le poignard de thermidor.

Le beau Frron, qui, comme Tallien, papillonnait de loge en loge,
portait un chapeau  bateau avec une cocarde tricolore, un habit brun
carr, boutonn,  petit collet de velours noir, les cheveux courts  la
Titus, mais poudrs, un pantalon collant noisette, avec des bottes 
retroussis par-dessus. Contre son habitude, au lieu du bton noueux, il
portait, ce soir-l, un lger jonc dont une perle informe faisait le
pommeau.

Barras avait lou l'avant-scne en face de madame Tallien. Il portait un
habit bleu clair avec boutons de mtal, culottes de nankin  rubans, bas
chins, bottes molles  revers jaune, cravate blanche norme, gilet 
transparent rose et des gants verts.

Cette furibonde toilette tait complte par un chapeau  panache
tricolore et par un sabre  fourreau dor.

N'oublions pas que le beau vicomte de Barras tait en mme temps le
gnral Barras, qui venait de faire le 13 vendmiaire, aid du jeune
Bonaparte, dont la figure sombre comme une mdaille antique se dessinait
dans la loge de madame de Beauharnais, o il venait d'entrer.

Les autres beaux taient les Lameth, les Benjamin Constant, les
Coster-Saint-Victor, les Boissy-d'Anglas, les Lanjuinais, les
Talleyrand, les Ouvrard, les Antonelle.

Le spectacle que donnait la salle faisait prendre en patience celui que
promettait l'affiche.




V

UN HOMME D'UNE AUTRE POQUE


Ce spectacle semblait surtout veiller la curiosit d'un spectateur
plac  l'orchestre, et qui de son ct tait l'objet de l'attention de
toute la salle.

Au milieu de cette foule de jeunes gens portant des habits de soie et de
velours, aux couleurs brillantes, taills  la mode de 96, tait apparu
tout  coup, mritant tout aussi bien que Tallien, que Frron et que
Barras, et peut-tre  plus juste titre, l'pithte de beau, un homme de
trente  trente-deux ans, vtu du costume svre que l'on portait en 93.
Il avait les cheveux coups  la Titus, mais assez longs cependant pour
qu'ils flottassent en boucles soyeuses sur son front ple et
retombassent aux deux cts de ses joues; il avait la cravate blanche,
mais sans exagration dans le noeud et les ornements; il portait le gilet
de piqu blanc  larges revers dit  la Robespierre, la redingote grenat
fonc tombant jusqu'aux genoux avec un collet flottant, et la culotte
chamois avec des bottes montant jusqu'aux jarretires. Son chapeau tait
de feutre prenant la forme qu'on voulait lui imprimer, et portant comme
tout le reste de l'habillement cette date de 93 que chacun s'efforait
d'oublier.

Il tait entr  l'orchestre, non pas avec la dsinvolture des jeunes
gens  la mode, mais gravement, tristement, poliment; il avait pri ceux
qu'il tait oblig de dranger, de lui faire place, dans les meilleurs
termes d'une langue oublie.

On s'tait rang devant lui, en le regardant avec un certain tonnement,
car, nous l'avons dit, il tait le seul de toute la salle qui portt ce
costume d'un autre temps.

Quelques clats de rire des galeries et des balcons avaient accueilli
son entre; mais, lorsque, en levant son chapeau, il s'tait adoss au
rang de fauteuils plac devant lui pour embrasser la salle d'un coup
d'oeil, les rires avaient cess et les femmes avaient remarqu la beaut
calme et froide du nouvel arrivant, ses yeux fermes, limpides et
profonds, ses mains clatantes de blancheur; si bien, comme nous l'avons
dit, qu'il avait attir  lui une attention presque gale  celle qu'il
portait lui-mme  ce spectacle qu'il paraissait voir pour la premire
fois.

Ses voisins furent les premiers  s'apercevoir de cette suprme
distinction; ils essayrent de nouer conversation avec lui; mais, sans
refuser de rpondre, le nouveau venu rpondit de faon  faire
comprendre qu'il n'tait point causeur.

--Le citoyen est tranger? lui avait demand son voisin de droite.

--J'arrive ce matin mme d'Amrique, avait-il rpondu.

--Monsieur veut-il que je lui nomme les notabilits qui sont dans cette
salle? avait demand son voisin de gauche.

--Merci, monsieur, avait-il rpondu avec la mme politesse, mais je dois
les connatre  peu prs tous.

Et ses yeux s'taient fixs tour  tour, avec une trange expression,
sur Tallien, sur Frron et sur Barras.

Barras paraissait inquiet dans sa loge, qu'il n'avait point quitte un
seul instant comme l'avaient fait les autres lgants. Il semblait
attendre quelqu'un, et d'o il tait il avait salu les dames et les
hommes de sa connaissance.

Deux ou trois fois la porte de sa loge s'tait ouverte, et chaque fois
il avait fait un mouvement pour s'lancer vers la porte; mais chaque
fois on avait pu voir que ce n'tait pas la personne attendue au nuage
rapide qui avait pass sur son visage.

Les trois coups annoncrent enfin que le rideau allait se lever.

En effet la toile se leva, et le public sentit venir  lui cette
fracheur qui s'lance du thtre, et qui va porter un instant de
bien-tre dans l'atmosphre bouillante de la salle.

Le thtre reprsentait l'atelier de Pygmalion, avec des groupes de
marbre, des statues bauches, et dans le fond une statue cache sous
un voile d'une toffe lgre et brillante; Pygmalion-Larive tait en
scne, Galate-Raucourt tait cache sous le voile.

Toute voile qu'elle tait, mademoiselle Raucourt fut salue par un
tonnerre d'applaudissements.

On connat le libretto; sorti de la plume de Jean-Jacques Rousseau, il
est  la fois naf et passionn comme son auteur. Pygmalion dsespre de
jamais galer ses rivaux et jette avec ddain ses outils. La scne n'est
qu'un long monologue, dans lequel le sculpteur se reproche sa vulgarit;
puis enfin, rassur sur sa renomme  venir par celui de tous ses
chefs-d'oeuvre que l'on ne voit pas, il s'approche de la statue voile,
porte la main au voile, hsite, finit par le soulever en tremblant, et
tombe  genoux devant son ouvrage, en disant:

-- Galate! recevez mon hommage; oui, je me suis tromp, j'ai voulu
vous faire nymphe, et je vous ai faite desse; Vnus mme est moins
belle que vous!

Puis le monologue continue, jusqu' ce qu'au souffle de son amour la
statue s'anime, descende de son pidestal et parle.

Quoique mademoiselle Raucourt n'et que quelques mots  dire, grce  sa
foudroyante beaut et  la grce majestueuse de ses mouvements, du
moment qu'elle commenait de s'animer elle tait crase
d'applaudissements et la toile tombait, on peut vritablement le dire,
sur le triomphe de la beaut physique.

Elle se releva pour que les deux grands artistes vinssent de nouveau
jouir de leur popularit. Puis, aprs quelques secondes d'enthousiasme,
la toile retomba, sparant Pygmalion et Galate de cette salle encore
frmissante sous l'impression toute sensuelle de la scne qu'elle venait
d'applaudir.

Ce fut en ce moment que la porte de la loge de Barras s'ouvrit et que,
comme si elle et craint de porter ombrage  l'incomparable Raucourt,
une femme inconnue, d'une beaut sans comparaison, mme avec les plus
belles, apparut dans la pnombre de l'avant-scne et s'avana lentement,
timidement et comme  regret, sur le devant de la loge.

Tous les yeux se dirigrent sur cette nouvelle venue, dont on ne fit, en
quelque sorte, qu'entrevoir, perdu dans les plis de son voile de gaze,
le visage cleste. Ses yeux se portrent tout autour de la salle,
s'abaissrent sur l'orchestre, o son regard se croisa comme s'il y
avait t attir par une force invincible avec le regard de l'inconnu.

Tous deux en mme temps jetrent un cri, tous deux s'lancrent vers la
porte, l'un de l'orchestre, l'autre de la loge, et se trouvrent dans le
corridor.

Mais au moment o l'tranger arrivait au bas de l'escalier, une femme
qui semblait en descendre les marches sans les toucher, vint tomber
dans ses bras et se laissa glisser jusqu' ses genoux, qu'elle baisa
avec fureur en clatant en sanglots.

L'inconnu la regarda et la laissa faire, puis, d'une voix
douloureusement tire des cavits de sa poitrine:

--Qui tes-vous? dit-il, et que me voulez-vous?

--Oh! mon bien-aim Jacques, lui dit la jeune femme, ne reconnais-tu pas
ton va?

--Ce qui est dans la loge de Barras est  Barras! rpondit froidement
l'tranger, et n'est pas  moi, n'est plus  moi, n'a jamais t  moi!

En ce moment Barras parut au haut de l'escalier; il s'tait tonn de
cette fuite d'va et l'avait suivie.

--Citoyen Barras, dit Jacques Mrey, voil une femme que je crois folle;
invitez-la, je vous prie,  reprendre dans votre loge la place qu'elle
doit y occuper.

Mais  ces mots va, avec le mme rugissement de douleur que si elle et
reu un coup de poignard  travers la poitrine, saisit Jacques 
bras-le-corps, puis, le regardant avec une expression  laquelle il n'y
avait pas  se mprendre.

--Tu sais, lui dit-elle, que si tu rptes les paroles que tu viens de
dire, je me tue avec la premire arme que je rencontre.

--C'est bien, dit Jacques. Le sang purifie. Morte, peut-tre
redeviendras-tu mon va.

va se redressa, et, se retournant vers Barras, mais sans lcher le
bras de Jacques qu'elle tenait avec la force d'un homme.

--Citoyen Barras, dit-elle, cet homme est celui que j'aimais, que tu
m'as dit mort au 31 mai, retrouv poignard dans les landes de Bordeaux,
 moiti mang par les btes sauvages; cet homme est vivant, le voil,
je l'aime! N'essaye pas de me reprendre  lui, ou je t'accuse, ou je dis
tout haut de quelle ruse tu t'es servi pour me perdre, ou je crie  la
violence. Et toi, Jacques, pour l'amour de Dieu, emmne-moi, et si je
meurs, que ce soit sous tes yeux!

--Vous tes Jacques Mrey? dit Barras.

--Oui, citoyen.

--Cette femme a dit vrai; elle a toujours affirm son amour pour vous,
elle vous a cru mort; j'atteste que je le croyais aussi lorsque je le
lui ai dit.

--Et qu'importait que je fusse mort ou vivant, rpondit Jacques,
puisqu'elle croit  un ciel o les mes se runissent!

--Monsieur, dit Barras, je reconnais n'avoir aucun droit sur cette
femme. Sa fortune est  elle, la maison qu'elle habite est achete de
son bien, et, comme je n'ai jamais eu son coeur, elle n'aura pas besoin
de le reprendre.

Puis, avec un ct chevaleresque dont il n'tait point exempt, il salua,
disparut dans le corridor et rentra dans son avant-scne.

va se retourna vivement vers Jacques.

--Tu l'as entendu, n'est-ce pas, Jacques? Cet homme m'avait dit que tu
tais mort, j'ai voulu mourir, je n'ai pas pu, je te conterai tout cela;
j'ai t sur la charrette jusqu'au pied de la guillotine, la guillotine
n'a pas voulu de moi, j'ai t sauve malgr moi; je ne voulais pas
sortir de prison, c'est madame Tallien qui est venue me chercher et m'a
emmene de force. Ah! si tu savais combien de larmes verses! combien de
nuits sans sommeil! combien de cris pousss pour te rappeler de chez les
morts!...

Et elle se laissa de nouveau glisser  ses genoux qu'elle baisa.

--Tu me pardonnerais!

Jacques fit un mouvement.

--Non, dit va, tu ne me pardonnerais pas. Je ne te demande pas de me
pardonner, je ne suis pas digne de pardon! Mais tu peux me faire mourir
lentement sous tes reproches; si je me tue, je mourrai trop vite, je
n'expierai pas; tu comprends. Dis-moi que tu ne m'aimes plus, que tu ne
m'aimeras jamais. Tue-moi avec des paroles; j'ai vcu par toi; je
demande  mourir par toi.

--Le citoyen Barras a dit que vous aviez votre htel  vous, madame; o
faut-il vous conduire?

--Je n'ai pas d'htel  moi, je n'ai rien  moi. Tu m'as prise sur un
peu de paille, dans une misrable cabane de paysan; rejette-moi sur la
paille o tu m'as prise. Oh! mon pauvre Scipion, mon pauvre chien, si
je t'avais l, tu m'aimerais encore, toi!

Jacques abaissa ses yeux sur va, mais sans que ces yeux fixes et
terribles changeassent d'expression. La jeune femme tait abme  ses
pieds comme la Madeleine aux pieds de Jsus.

Mais Jsus, planant au-dessus des passions humaines, avait la mansutude
d'un Dieu, tandis que Jacques avait l'invincible orgueil d'un homme.

Il avait dit vrai. Il et prfr retrouver morte celle qu'il avait tant
aime que la retrouver vivante dans les conditions o elle tait. La
terre de sa tombe lui et sembl douce  baiser, et il frissonnait rien
qu' l'ide de sentir les lvres d'va sur son visage ou sur ses mains.

--J'attends toujours, lui dit-il.

Elle sembla sortir de l'agonie, renversa la tte, le regarda de ses yeux
mourants.

--- Quoi? dit-elle, qu'attendez-vous? Je ne comprends pas.

--J'attends que vous me disiez o vous demeurez, afin que je vous fasse
reconduire chez vous.

Elle se redressa sur un genou, et, se reprenant  la fois  la douleur
et  la vie:

--Et moi, je t'ai dit que je ne demeurais nulle part, rpliqua-t-elle;
je t'ai dit que je ne demandais que le cercueil des suicids dans la
fosse commune, avec les derniers misrables, ou une botte de paille 
tes pieds pour y vivre de pain et d'eau, et pour y mourir de faim en
te regardant; ce chien, ce malheureux chien enrag qui avait mordu des
hommes, tu n'as pas voulu qu'on le tut, tu l'as emmen avec toi, tu lui
as permis de t'aimer; je suis donc pour toi moins que ce chien!

Jacques ne rpondit point, mais essaya de se dbarrasser des liens dont
l'enveloppait va.

Elle sentit l'effort qu'il faisait pour l'loigner.

--Soit, dit-elle en se dtachant de lui. Puisque tu as une telle horreur
de moi, te voil libre; mais tu ne peux pas m'empcher de te suivre,
n'est-ce pas? Eh bien! je te jure, par la paille o tu m'as trouve et
que je te redemande inutilement, je te jure que,  dfaut d'arme, je
pose ma tte sous la roue de la premire voiture qui passera.

--Venez donc, dit Jacques Mrey, j'oubliais d'ailleurs que j'ai une
lettre de votre pre  vous remettre.

Et il lui tendit le bras.

Mais,  son accent, va sentit bien que ce n'tait pas un pardon, mais
une piti, peut-tre mme un simple devoir. N'avait-il pas dit qu'il ne
l'emmenait que parce qu'il avait une lettre de son pre  lui donner?

--Non, dit-elle en secouant la tte, je ne veux pas abuser de votre
bont; marchez devant, je vous suivrai.

Jacques Mrey marcha devant, va le suivit, un mouchoir sur les yeux.

Jacques fit approcher une voiture, et montra de la main  la jeune
femme la portire ouverte.

va y monta.

--Une dernire fois, vous ne voulez pas me dire votre adresse? demanda
Jacques.

va fit un cri de profonde douleur, un mouvement pour se prcipiter hors
de la voiture.

--Ah! dit-elle, je croyais que vous en aviez fini avec cette torture.

Jacques l'arrta.

--Place du Carrousel, htel de Nantes! dit-il au cocher.

Il monta dans le fiacre, qui s'branla et roula dans la direction
indique, et s'assit sur la banquette de devant.

va se laissa glisser des coussins o elle tait assise, et, tombant sur
ses genoux, embrassa en pleurant ceux de Jacques Mrey.

Elle ne quitta point cette humble position dans le trajet, assez court
du reste, de la place Louvois  la place du Carrousel, o le fiacre
s'arrta.




VI

LA LETTRE DE M. DE CHAZELAY


Jacques Mrey tait philosophe, mais en amour il n'y a pas de
philosophie.

Le coeur de l'homme est ainsi fait. Lorsqu'il souffre par la femme qu'il
aime, plus il l'aime, plus il prouve le besoin de la faire souffrir 
son tour; et dans cette souffrance qu'il lui impose il trouve une amre
et inpuisable douceur.

Jacques Mrey et t dsespr qu'va lui donnt cette adresse qu'il
lui demandait.

Qu'aurait-il fait, que serait-il devenu quand elle n'aurait plus t l
pour qu'il enfont dans son coeur les griffes de fer de sa jalousie?

Il aurait pass la nuit  errer comme un insens dans les rues de Paris.

 qui et-il t dire la rage qui le dvorait?

Tous ceux qu'il aimait d'amiti taient morts; toutes les ttes aux
joues desquels il avait appuy ses lvres taient tombes.

Danton tait mort, Camille Desmoulins tait mort, Vergniaud tait mort.

Il n'y avait point jusqu'au pre Sanson,  qui il avait demand un asile
et qui l'avait sauv, il n'y avait pas jusqu' ce brave royaliste qui
tait mort du douleur d'avoir t forc de tuer le roi.

Jacques Mrey s'tait rfugi en Amrique, de l'autre ct de l'Ocan.
Il avait suivi les vnements qui se passaient en France; il avait vu
Marat frapp dans sa baignoire; il avait vu Danton, Camille Desmoulins,
Fabre d'glantine, Hrault de Schelles, marcher  l'chafaud; il avait
vu la chute de Robespierre au 9 thermidor; il avait vu les progrs de la
raction; il avait vu les dputs proscrits comme lui revenir prendre
leur place sur les bancs de la Convention; enfin il avait vu le 13
vendmiaire constituer un nouveau gouvernement; alors, sans avoir aucune
certitude pour sa sret personnelle, il tait parti, emport par son
dsir de revoir va.

Les vents contraires, la mer mauvaise l'avaient jet sur les bancs de
Terre-Neuve et lui avaient fait une traverse de quarante-neuf jours.
Enfin il tait arriv le matin mme du Havre, tait descendu  l'htel
de Nantes, tout naturellement, comme le livre revient  son lancer. Et
le soir, ayant entendu parler de la solennit thtrale qui
s'accomplissait rue Louvois, il s'y tait rendu dans l'espoir de trouver
quelqu'un de connaissance qu'il pt interroger.

Le hasard l'avait servi au del de ses souhaits.

Nous l'avons vu tout  la fois faible courage et mchant coeur, ne
pouvant chapper  sa misrable condition d'homme, ramener chez lui va,
heureuse d'y venir, sous le prtexte de lui donner la lettre de son
pre, mais en ralit pour la torturer plus longtemps.

Plus grand il voyait son amour, plus grand tait son besoin de la faire
souffrir.

Il rentra chez lui, et tandis que le garon de l'htel, en allumant les
bougies, regardait avec tonnement cette belle crature, mise avec une
suprme lgance, qui restait anantie sur le fauteuil o elle tait
tombe, il alla droit au secrtaire et y prit le portefeuille qui
renfermait tous les souvenirs chers  son coeur.

Il revint alors s'asseoir prs d'un guridon de marbre sur lequel tait
pos un candlabre, et tira du portefeuille plusieurs papiers.

Le garon tait sorti et avait referm la porte.

Son plan de douleur tait dress.

Il semblait que, non pas au point de l'amour, mais au point de vue
humain, ce qu'il faisait tait mal, mais une incroyable puissance le
poussait  chercher dans ce coeur en lambeaux une preuve d'amour plus
grande que les plaintes, les larmes et les sanglots.

--Puis-je parler, demanda-t-il d'une voix ferme  force de volont, et
m'coutez-vous?

va joignit les mains, tourna ses beaux yeux baigns de larmes vers
Jacques.

--Oh oui! je t'coute, dit-elle, comme j'couterais l'ange du jugement
dernier.

--Je ne suis pas votre juge, dit Jacques, mais seulement le messager
charg de vous faire connatre quelques dtails qu'il est important que
vous connaissiez.

--Sois pour moi ce que tu voudras tre dit-elle, j'coute.

--Inutile de vous dire que j'ignorais o ceux qui vous avaient enleve 
moi vous avaient conduite. J'appris en mme temps l'migration et la
mort de votre pre, que, dans une nuit de combat, au feu de la
mousqueterie, j'avais cru reconnatre dans la fort d'Argonne.

Esprant apprendre quelque chose de vous dans les papiers laisss par
votre pre, je me fis autoriser  visiter ces papiers, et je partis pour
Mayence dans ce but. Le quartier gnral franais tait  Francfort. Je
poussai jusqu' Francfort. L je trouvai un aide de camp du gnral
Custine; j'ai eu l'ingratitude d'oublier son nom.

--Le citoyen Andr Simon, murmura va.

--Oui, c'est cela.

--Je m'en souviens, moi, dit va en levant les yeux au ciel.

--Il me laissa prendre connaissance des papiers.

Jacques Mrey s'arrta un instant, il sentait que sa voix s'altrait.

--Au nombre de ces papiers, continua-t-il, il y avait une lettre de vous
qui m'tait adresse et qui avait t envoye par votre tante  votre
pre. J'eusse donn beaucoup  cette poque pour pouvoir dire ou faire
savoir que votre femme de chambre vous trahissait. Voici cette lettre,
je vous la rends; cette lettre n'a plus de raison d'tre.

--Oh! dit va tombant  genoux, garde-l! garde-l!

-- quoi bon? dit Jacques en l'ouvrant, vous avez donc oubli ce qu'elle
disait?

Et il lut  haute voix les premires lignes.

Mon ami, mon matre, mon roi, je dirais mon dieu si je ne devais pas
garder Dieu pour le supplier de me runir  toi.

--Dieu vous a exauce, dit Jacques avec un accent d'une profonde
amertume, puisque nous sommes runis.

Et il approcha la lettre de la flamme des bougies pour la brler.

Mais va se prcipita sur elle et la lui arracha des mains, teignant
entre ses mains un commencement de flamme qui s'emparait d'elle.

--Oh! non, dit-elle, puisque tu l'as garde trois ans, c'est que tu
m'aimais, c'est que tu l'as lue et relue, c'est que tu l'as baise cent
mille fois, c'est que tu l'as porte sur ton coeur. Je n'ai pas de lettre
de toi, celle-l m'en tiendra lieu. Je mourrai avec cette lettre sur les
lvres, on la mettra dans ma tombe, et, si Dieu m'interroge, je lui
montrerai cette lettre, en disant: Vois comme je l'aimais!

Et, couvrant la lettre de baisers et de pleurs, elle l'enfona dans sa
poitrine.

--Continue, dit-elle, tu me tues; cela me fait du bien.

Et elle se laissa aller couche sur le tapis.

--Quant  celle-ci, dit Jacques d'une voix dont il essayait vainement de
cacher l'altration, elle est du marquis de Chazelay; on l'apportait
chez votre tante  Bourges en mme temps qu'ayant appris que vous tiez
 Bourges, j'tais venu vous y chercher. On me fit observer que, puisque
j'tais  votre recherche, mieux valait que je me chargeasse de la
lettre que de la laisser o le facteur l'avait jete, sous la grande
porte. Je ne vous rejoignis pas quand j'arrivai  Mayence; vous en tiez
partie. J'eus de vos nouvelles par Andr. Il vous avait parl de moi.

Un long sanglot fut la seule rponse d'va.

--Proscrit au 31 mai, j'eus encore un rayon d'espoir, et je bnis ma
proscription; elle me permettait de vous suivre en Autriche o je savais
que vous vous tiez retire. Je traversai la France et gagnai sans
accident la frontire; l, je pris la poste pour Vienne, je marchai jour
et nuit; ma voiture ne s'arrta qu' Josephplatz, n 11. Vous tiez
partie depuis une semaine... Ce fut ma dernire dception; non, je me
trompe, reprit Jacques Mrey, ce ne fut pas la dernire.

Et, laissant tomber son coude sur le guridon et sa tte dans sa main.

--Tenez, madame, dit-il, voici la lettre du marquis de Chazelay, lisez,
ne ft-ce que par respect pour la mmoire de votre pre; elle doit
contenir ses dernires volonts. Elle est  l'adresse de votre tante,
mais, votre tante tant morte, c'est  vous qu'il appartient de la
dcacheter.

va dcacheta machinalement la lettre, et, comme obissant  un ordre
d'une puissance suprieure qui lui et momentanment rendu la force,
elle lut, en se rapprochant du cercle de lumire que jetait le
candlabre.

Mayence, le 1793.

Ma soeur,

Regardez ma dernire lettre comme non avenue, et, si vous n'tes point
partie, restez.

Je suis jug, puis condamn par les rpublicains; dans douze heures
tout sera fini pour moi dans ce monde.

Au moment solennel o je vais paratre devant Dieu, mes regards se
reportent sur vous et sur ma fille.

 votre ge et avec vos principes religieux, vous me laissez peu
d'inquitude. Ou vous vivrez dans la retraite et vous chapperez  la
proscription, ou vous monterez sur l'chafaud et vous y monterez la tte
haute, comme une Chazelay doit y monter.

Mais il n'en est point ainsi de ma pauvre Hlne; elle a quinze ans,
elle entre dans la vie  peine, elle ne saura ni vivre ni mourir.

--Oh! interrompit va en relevant la tte, vous vous trompez, mon pre.

Plac depuis ce matin en face du nant des choses d'ici-bas, je ne
crois pas devoir, au moment de quitter ce monde, prendre mort une
responsabilit qui, moi vivant, ne m'et point pouvant.

Vivant, j'avais sur ma fille une puissance de direction que mort je
n'aurai plus.

Nous deux morts, personne ne l'aime plus ici-bas que cet homme, et de
son ct elle n'aime que lui.

Ce n'est pas un homme de notre caste, mais (vous l'avez entendu dire
vingt fois) un homme honorable et honor; ce n'est pas un noble, mais un
savant, et il parat qu'aujourd'hui mieux vaut tre savant que noble.

va leva les yeux sur Jacques Mrey; il restait impassible.

D'ailleurs, continua va, reprenant sa lecture, si quelqu'un a sur elle
des droits presque gaux aux miens, c'est lui qui l'a prise, masse
inerte et abandonne par moi  de vils paysans, et qui en a fait la
crature belle et intelligente que vous avez sous les yeux.

Hlne trouvera en lui un bon mari et vous, puisqu'il partage les
principes damns qui triomphent en ce moment, un protecteur.

va s'arrta; elle avait lu les lignes suivantes; elle touffait.

--Eh bien, demanda Jacques d'une voix calme.

va fit un effort et continua:

Je donne donc mon consentement  leur mariage, et, les pieds dans la
tombe, je leur envoie ma bndiction paternelle.

Je veux que ma fille, qui n'a pas eu le temps de m'aimer pendant ma
vie, m'aime au moins aprs ma mort.

Votre frre,

MARQUIS DE CHAZELAY.

va laissa chapper la lettre de ses mains et, les bras tendus sur ses
genoux, inclina la tte sur sa poitrine comme la Madeleine de Canova.

Ses longs cheveux, qui s'taient dnous, faisaient un voile autour
d'elle.

Jacques la regarda un instant de cet oeil dur que les hommes ont pour la
femme coupable; puis, comme si,  son compte, elle n'avait point encore
assez souffert:

--Ramassez cette lettre, dit-il, elle est importante.

--En quoi? demanda va.

--C'est son consentement  votre mariage.

--Avec toi, mon bien-aim, dit-elle de sa voix douce et rsigne, mais
non avec un autre.

--Pourquoi cela? demanda Mrey.

--Parce que ton nom y est.

--Bon! dit amrement Jacques, mon nom s'est bien effac de votre coeur,
il s'effacera bien de ce papier.

va se leva chancelante. On entendait le roulement d'un fiacre; elle
alla en se soutenant aux meubles  la fentre et l'ouvrit.

--Oh! c'en est trop! murmura-t-elle.

Et elle jeta un cri rauque qui fit retourner le cocher.

Le cocher vit une fentre ouverte, une forme blanche  cette fentre; il
comprit que c'tait une femme qui l'appelait; il vint et rangea sa
voiture  la porte.

va rentra.

--Adieu, dit-elle  Jacques, adieu pour toujours!

--O allez-vous? demanda Jacques.

--O tu m'as renvoye, chez moi.

Jacques se rangea pour la laisser passer.

--Me donneras-tu une dernire fois la main? dit-elle avec un regard
plein d'angoisse.

Mais Jacques se contenta de saluer.

--Adieu, madame, dit-il.

va se prcipita dans l'escalier en murmurant:

--Dieu sera moins cruel que toi, je l'espre.

Jacques entendit-il ces mots? lui donnrent-ils  penser? entrevit-il le
projet d'va? se crut-il assez veng ou, ne l'tant point assez,
voulut-il savoir o la retrouver pour prolonger le supplice de celle 
qui la veille, pour pargner un soupir, il et donn sa vie? Le fait est
qu'il revint  la fentre, s'effaant de faon  ce que de la fentre de
l'entresol il pt tout voir sans tre vu.

va parut  la porte de l'htel et mit un louis dans la main du cocher.

Un louis d'or, c'tait prs de 8,000 francs en assignats.

Il secoua la tte.

--Comment voulez-vous que je vous rende, ma petite dame? dit le cocher;
je n'ai pas de monnaie d'argent, et en assignats je ne suis pas assez
riche.

--Gardez tout, mon ami, dit va.

--Comment! que je garde tout, vous ne me prenez donc pas  la course?

--Si fait.

--Mais alors...

--Je vous donne la diffrence.

--Il ne faut pas refuser le bien qui nous tombe du ciel.

Et il mit le louis dans sa poche.

va tait monte dans le fiacre, le cocher referma la portire sur elle.

--O faut-il vous conduire, ma petite dame demanda-t-il.

--Au milieu du pont des Tuileries.

--Ce n'est point une adresse, cela?

--C'est la mienne, allez!

Le cocher monta sur son sige et partit dans la direction indique.

Jacques Mrey avait tout entendu. Il resta un instant immobile et comme
hsitant.

Puis tout  coup:

--Oh! non! dit-il, moi aussi je me tuerais!

Et, sans chapeau, il s'lana hors de l'appartement, laissant portes et
fentres ouvertes.




VII

L'INSUFFLATION


Lorsque Jacques Mrey se trouva sur la place du Carrousel, le fiacre
tait prs de disparatre sous les arcades du bord de l'eau.

Il s'lana  sa poursuite avec toute la lgret dont il tait capable;
mais lorsqu'il arriva sur le quai, la voiture tait dj engage sur le
pont. Vers le milieu du pont elle s'arrta. va en descendit et marcha
droit au parapet.

Jacques Mrey calcula qu'il arriverait trop tard pour l'empcher de se
prcipiter. Il se laissa glisser le long du talus et se trouva au bord
de la rivire.

Une forme blanche apparaissait au-dessus du parapet.

Jacques Mrey mit bas son habit et sa cravate, et s'avana le plus qu'il
put vers le milieu de la rivire, sur les bateaux amarrs  la plage.

Tout  coup il entendit un cri, une blanche vision raya l'ombre, un coup
sourd retentit, la rivire se referma.

Jacques s'lana de manire  couper l'eau et  se trouver en avant du
corps; par malheur, la nuit tait sombre; on et dit que la rivire
roulait de l'encre.

Le nageur eut beau ouvrir les yeux, il ne vit rien; mais il sentit 
l'agitation de l'eau qu'il ne devait pas tre loin d'va.

Il lui fallait respirer.

Il remonta sur l'eau, vit quelque chose de blanc tourbillonner  trois
pas de lui,  la surface de la rivire. Il respira profondment et
plongea de nouveau.

Cette fois, ses mains s'embarrassrent dans les vtements d'va; il la
tenait, il pouvait la soulever  la surface de l'eau; mais c'tait sa
tte qu'il fallait amener  l'air respirable.

Ses cheveux flottaient, il la prit par les cheveux et, par un vigoureux
coup de pied, il remonta avec elle, et en ouvrant les yeux vit les
toiles.

va vanouie, compltement inerte, ne l'aidait ni ne le gnait.

Le courant tait rapide. Il les avait entrans tous deux  trente pas
du pont.

Jacques Mrey calculait qu'il pouvait s'aider du courant pour gagner la
berge en coupant l'eau diagonalement, lorsqu'il entendit crier derrire
lui:

--Oh, le nageur!

Jacques tourna la tte et vit une barque qui venait  lui. Il se soutint
et soutint va au-dessus de l'eau. La barque, conduite par le courant,
arriva  la porte de sa main.

Il s'y accrocha et tendit va  l'homme qui la montait.

L'homme tira va  lui, la coucha dans la barque, la tte haute.

Puis il aida Jacques  y monter  son tour.

Jacques s'aperut alors qu'il n'avait pas de rames, mais seulement
l'cope  vider l'eau.

Avec cette cope il avait godill, et en godillant il tait parvenu 
l'endroit o taient la noye et le sauveteur.

Le batelier n'tait autre que le cocher, qui, voyant ce qui se passait,
tait descendu sur la berge, avait saut dans un bateau, avait dtach
la chane, mais, ne trouvant pas les rames, enleves par prcaution,
s'tait servi de l'cope comme d'une godille.

En continuant la mme manoeuvre et au bout d'une minute ou deux, il
accosta.

On tira la barque  terre; les deux hommes transportrent va vanouie
le long de la berge.

Arriv au pont, le cocher alla chercher son fiacre o il l'avait laiss,
l'amena sur le quai,  la naissance de l'arche, puis il souleva par les
paules va soutenue par Jacques Mrey et l'attira  lui.

Jacques escalada le talus  son tour, et, prenant va entre ses bras, il
la transporta dans le fiacre.

Le cocher demanda l'adresse, comme la premire fois; Jacques donna celle
de l'htel, et le fiacre partit au grand trot.

 la porte il s'arrta, Jacques descendit avec va et mit sa main  sa
poche pour rcompenser le cocher; mais celui-ci vit le mouvement, et,
cartant le bras de Jacques:

--Oh! ce n'est pas la peine, dit-il, la petite dame a pay la course, et
bien paye!

Et il partit au petit trot dans la direction de la rue de Richelieu.

Jacques emporta rapidement va et retrouva la porte de sa chambre comme
il l'avait laisse.

Il posa la jeune femme sur un lit et s'assura que la respiration et la
circulation taient suspendues; le sang, ne pouvant plus pntrer dans
les vaisseaux pulmonaires, avait reflu dans les cavits droites du
coeur.

Il commena par poser va sur un plan inclin, puis avec un couteau il
ouvrit sa robe du haut jusqu'en bas, mit le torse  nu, en l'inclinant
sur le ct droit, en lui penchant lgrement la tte et en lui cartant
les mchoires avec la lame du couteau.

Puis, comme il craignait que cette eau glace d'o il l'avait tire
n'empcht la chaleur de revenir, il fit chauffer une couverture de
laine du lit, et tandis qu'elle chauffait  la chemine au dos d'un
fauteuil, il dchira le reste des habits qui couvraient le corps
toujours inerte de l'asphyxie.

Une fois enveloppe d'une couverture bien chaude, Jacques passa aux
moyens plus actifs, c'est--dire  la respiration artificielle.

Il commena par des pressions exerces avec la main sur la poitrine et
l'abdomen, de manire  simuler l'acte respiratoire.

Sans donner encore un signe direct d'existence, va commena de rejeter
une partie de l'eau qu'elle avait prise.

C'tait dj un grand point.

Jacques avait prpar sa trousse. Il tait dcid, si l'immobilit
continuait et si la respiration ne se rtablissait pas,  inciser le
tuyau laryngo-trachal, opration qui n'tait point encore connue 
cette poque, mais qu'il s'tait toujours promis d'appliquer en cas de
ncessit.

Il appliqua son oreille dans la rgion du coeur et s'assura que le coeur
continuait de se contracter; alors il redoubla les pressions
respiratoires, ce qui fit de nouveau rejeter  va une certaine quantit
d'eau.

Alors il eut recours aux moyens suprmes, qu'il semblait avoir hsit
jusque-l  employer.  cette poque o Chaussier n'avait point encore
invent le tube laryngien, on employait l'insufflation pulmonaire,
c'est--dire que, de bouche  bouche, on introduisait de l'air dans les
poumons des noys.

Jacques Mrey approcha ses lvres des lvres d'va, puis, comme il ne
voulait pas lui insuffler un air dj respir, c'est--dire charg
d'acide carbonique, il remplit le plus qu'il put sa bouche d'air
atmosphrique, et, les lvres sur lvres, lui serrant les narines pour
qu'il n'y et point dperdition, il souffla  trois reprises
diffrentes,  petites quantits, d'une faon intermittente, pour rendre
l'lasticit aux poumons.

Un faible mouvement indiqua qu'va commenait  revenir  elle, et qu'en
lui insufflant son haleine Mrey lui avait insuffl la vie.

Le traitement que venait d'employer le docteur, joint  cette suprme
preuve d'amour que venait de lui donner va en voulant mourir parce
qu'il l'abandonnait, influa sur le docteur lui-mme; cette tension
nerveuse, sous l'empire de laquelle il avait agi et qui l'avait si
longtemps rendu impitoyable, s'amollit peu  peu; son coeur contract et
qui ne battait plus qu'au centre se dilata doucement, se gonfla de
soupirs et se mouilla pour ainsi dire de larmes.

Il prit dans sa bouche une cuillere d'eau de mlisse, et, appuyant de
nouveau ses lvres sur celles d'va, non plus pour l'insufflation, mais
pour la distillation, il laissa tomber goutte  goutte la liqueur
astringente, qui, rencontrant un obstacle dans l'oesophage, amena une
lgre toux. Cette toux indiquait le retour  la vie, et en mme temps
un reste d'eau qu'il fallait expulser.

Jacques baissa la tte d'va; l'eau tomba sur le tapis.

Alors il recommena ses insufflations, et nous ne voudrions pas dire que
cette fois la science du mdecin ne ft point un prtexte aux dsirs
sensuels de l'amant.

Tout  coup Jacques sentit la bouche d'va s'animer sous la sienne; il
fit un mouvement pour s'loigner, mais les bras de la jeune femme
l'envelopprent, et il saisit ces mots murmurs par cette bouche qui se
croyait plonge dans la mort au moment mme o elle revenait  la vie:

--Mon Dieu! je te remercie de nous avoir runis au ciel!

Mrey se dgagea vivement. C'tait plus qu'il n'avait voulu. Il tait
loin encore d'avoir pardonn, et, au fur et  mesure qu'va revenait 
la vie, lui rentrait dans sa douleur et dans sa svrit.

Au reste, aprs les quelques mots qu'elle avait prononcs, va avait
laiss retomber sa tte, et avait t prise de cette espce
d'assoupissement qui suit presque toujours les asphyxies et surtout les
asphyxies par l'eau.

Il tta ses pieds. Ses pieds, encore froids, indiquaient que la
circulation n'tait pas compltement rtablie.

Alors il sonna. Une fille de l'hte monta. Jacques lui donna l'ordre de
mettre des draps au lit et de les bassiner chaudement.

La chambrire obit. Jacques enleva va, toujours enveloppe dans sa
couverture, s'assit devant le feu et la mit en travers sur ses genoux
comme on met un enfant.

En sentant la douce chaleur du feu qui pntrait sa couverture, va
rouvrit les yeux; mais craignant ou d'tre sous l'empire d'un songe, ou
que Jacques, en la voyant revenir  elle, ne s'loignt, elle les
referma aussitt sans rien dire, et s'abandonna  cette douce sensation
de se sentir berce dans les bras de l'homme qu'elle aimait.

Le lit refait et bien chauff, Jacques y porta va, laissa tomber la
couverture qui l'enveloppait, posa ce beau corps dans toute sa longueur,
carta aux deux cts de ses bras les cheveux, qui encore mouills
auraient pu les refroidir, regarda un instant avec un frmissement
presque convulsif cette splendide statue, et, n'y pouvant plus tenir,
touffant sous l'action du sang qui se prcipitait vers son coeur, il la
recouvrit rapidement, se jeta dans un fauteuil, et, les mains enfonces
dans les cheveux, moiti colre, moiti douleur, il clata malgr lui en
sanglots.

Au bruit de ces sanglots, va, qui ne feignait le sommeil que pour
prolonger la vague situation dans laquelle elle se trouvait, se souleva
doucement, tendit ses deux beaux bras vers Jacques, resta un moment
immobile, haletante, comme la statue de la prire, et, ne pouvant devant
cette grande douleur demeurer plus longtemps dans une fausse
insensibilit, elle murmura d'une voix  peine perceptible:

--Oh! Jacques, Jacques!

Ces deux mots, si bas qu'ils fussent prononcs, furent entendus par le
coeur de Jacques plus que par son oreille. Il bondit du fauteuil, tout
honteux d'avoir t surpris dans son attendrissement.

Alors seulement va s'aperut que Jacques tait sans cravate et sans
habits; il les avait jets sur la berge de la Seine et n'avait point
song  les reprendre.

Tout proccup de secourir et de sauver va, il n'avait point song 
lui et tait rest avec les mmes vtements qu'il avait en plongeant 
la rivire. Les cheveux taient colls  ses tempes, et sa chemise
fumait sur ses paules et sur sa poitrine.

Elle comprit tout.

--Jacques, dit-elle, coute-moi; je ne viens plus te prier pour moi, je
viens te prier pour toi, pour toi dont la vie est mille fois plus
prcieuse que la mienne, pour toi qui es un aptre de cette grande
religion de l'humanit que j'ai tant entendu prcher et vu si peu
pratiquer. Jacques, ne reste pas ainsi mouill, j'ai entendu dire que
l'on pouvait mourir d'un refroidissement.

--Croyez-vous que ce serait un bien grand malheur pour moi de mourir?
demanda Jacques.

va secoua la tte.

--Du moment o tu m'as sauv la vie, dit-elle, tu n'as plus le droit de
mourir ou de me quitter; car alors pourquoi m'aurais-tu sauv la vie? Si
tu voulais mourir, il fallait mourir avec moi quand nous roulions tous
les deux dans ces eaux noires et glaces. Un instant j'en ai eu l'ide,
quand je t'ai senti pour la premire fois, j'ai devin qui c'tait.
Quel autre misricordieux se serait dvou pour une misrable crature
comme moi? J'avais encore le sentiment. Oui, un instant j'ai voulu
t'envelopper de mes bras et t'entraner avec moi au plus profond de la
rivire. Mais je me suis dit: Peut-tre ce qu'il fait il le fait par
pure humanit, peut-tre ne veut-il pas mourir, lui. En ce moment, j'ai
perdu connaissance, tout a disparu. Je me suis sentie morte, j'ai vu
noir, ou plutt je n'ai plus vu du tout.  part une douleur obstine au
coeur, c'tait un tat assez doux; la sensation gnrale c'tait le
froid. Je me sentais glace, puis j'ai senti dans ma poitrine comme des
coups de lame de feu, des bondissements dans mon coeur, quelque chose
comme une cataracte intrieure qui ruisselait de mon cerveau, puis mon
me s'est concentre sur mes lvres. Je me suis dit: Oh! il m'aime
toujours, il m'embrasse. Je me trompais, ce n'tait pas un baiser  la
femme, c'tait un secours  la noye. Eh bien, la voil revenue  elle,
la noye, et c'est  elle de supplier Jacques de lui obir. Eh, mon
Dieu! il n'y a pas d'amour dans tout cela; tu serais un tranger que je
te supplierais tout de mme. Du moment o tu m'as sauve par piti, du
moment o ce n'est pas un baiser que tu m'as donn, du moment o je ne
reviens pas  la vie la main dans ta main; du moment o tu me dis que ce
ne serait pas pour toi un grand malheur de mourir, c'est que tout est
fini entre nous; mais, mon Dieu Seigneur! en change de ton amour que je
te rends, tu peux bien ne pas mourir.

Jacques Mrey n'avait plus ni soupirs ni sanglots, seulement les larmes
coulaient silencieuses le long de ses joues.

Il sonna. Un garon monta.

--Faites du feu dans la chambre  ct, dit-il, et portez-y mes malles.
Je la prends pour moi. Madame garde celle-ci.

Cinq minutes aprs, on vint lui dire que la chambre tait prte.

Jacques Mrey sortit, et, comprenant le regard suppliant d'va qui
l'accompagnait jusqu' la porte.

--Je reviendrai, dit-il.

Et il sortit.

va respira.

Mais  peine la porte se fut-elle referme sur Jacques et va se
trouva-t-elle seule, que, sans sortir du lit, elle allongea le bras et
reprit sa robe, que, pour la dshabiller plus vite, Jacques avait
ouverte avec un couteau. C'tait dans le corsage de cette robe qu'elle
avait cach la lettre que Jacques voulait brler et qu'elle lui avait
arrache des mains.

Cette lettre, elle tremblait, au milieu des vnements de la soire, de
l'avoir perdue.

Elle chercha avec anxit dans les plis de la robe, dans ceux du corset,
dans ceux de la chemise.

Enfin, elle jeta un cri de joie, elle venait de froisser un papier.

Ce papier c'tait cette lettre bien-aime, qui tant de fois avait t
lue et relue par Jacques, tant de fois avait t baise par lui.

Seulement, dtrempe par l'eau de la Seine, une partie des caractres
s'tait efface.

C'tait un souvenir de plus, souvenir terrible,  ajouter aux doux
souvenirs qu'veillait ce billet.




VIII

LA SPARATION


Lorsque, aprs un quart d'heure d'absence de la chambre d'va, Jacques
Mrey y rentra, il avait chang de vtements, et nous dirons presque de
visage.

Son front tait encore triste, et l'on sentait que, pour longtemps,
sinon pour toujours, il serait perdu dans de sombres nuages; mais sa
physionomie, pendant quelques heures pleine de menace et de haine, avait
secou la tempte et avait pris l'aspect d'une morne srnit.

La jeune femme jeta sur Jacques un regard inquiet; ce fut lui qui le
premier prit la parole.

--va, dit-il, c'tait la premire fois qu'il l'appelait va, elle
tressaillit; va, vous allez crire  votre femme de chambre de vous
envoyer pour demain matin du linge et des robes. Je me chargerai de
faire parvenir votre lettre.

Mais va secoua la tte.

--Non, dit-elle, c'est la seconde fois que vous me sauvez la vie: la
premire fois la vie de l'intelligence, la seconde fois celle du corps;
autrefois comme aujourd'hui, vous m'avez prise nue  la mort. Je ne veux
pas avoir plus de pass aujourd'hui qu'il y a neuf ans; c'est  vous de
m'habiller; ce ne sera pas cher; je n'ai besoin ni de linge fin ni de
belles robes.

--Mais que ferez-vous de votre maison et de tout ce qui est dedans?

--Vous vendrez la maison et tout ce qu'il y a dedans, Jacques, et vous
en emploierez le prix  de bonnes oeuvres. Vous rappelez-vous, mon ami,
que vous disiez toujours que quand vous seriez riche vous feriez btir
un hpital  Argenton; l'occasion est venue, ne la laissez pas chapper.

Jacques regarda va, elle souriait du sourire des anges.

--C'est bien, dit-il, j'approuve votre ide, et ds demain je la mettrai
 excution.

--Je ne vous quitterai jamais, Jacques. (Jacques fit un mouvement. va
sourit tristement.) Jamais un mot d'amour ne sortira de ma bouche,
Jacques, aussi vrai que vous m'avez sauv la vie, et, vous le voyez,
j'ai dj cess de vous tutoyer... Oh! il m'en cote beaucoup,
continua-t-elle en essuyant avec ses draps les grosses larmes qui
coulaient de ses yeux; mais je m'y ferai. Ce n'est point assez de me
repentir, mon ami; il faut que j'expie.

--Ne prenons pas d'engagements ternels, va. Ils sont, vous le savez,
trop difficiles  tenir.

Elle s'arrta un instant; le reproche de Jacques lui avait coup la
parole.

--Je ne vous quitterai que si vous me chassez, Jacques, reprit va;
est-ce mieux ainsi?

Jacques ne rpondit point; il appuyait son front brlant sur la vitre de
la fentre.

--Que vous restiez  Paris ou que vous retourniez  Argenton, vous avez
besoin de quelqu'un prs de vous. Si vous vous mariez et que votre femme
veuille me garder prs d'elle, ajouta-t-elle d'une voix altre, je
serai sa dame de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre.

--Vous, va! n'tes-vous pas riche, ne vous a-t-on pas rendu tous les
biens de votre famille?

--Vous vous trompez, Jacques, je n'ai rien. Si on me les a rendus, c'est
pour les pauvres; moi, je veux vivre du pain que vous me donnerez,
m'habiller de l'argent que vous me donnerez; je veux dpendre en tout de
vous, mon doux matre, comme j'en dpendais dans la petite maison
d'Argenton, sachant que si je dpends de vous, Jacques, vous en serez
meilleur pour moi.

--Nous ferons du chteau de votre pre une maison de refuge pour les
pauvres du dpartement.

--Vous en ferez ce que vous voudrez, Jacques. Pourvu que je trouve ma
petite chambre dans la maison d'Argenton, c'est tout ce que je vous
demande; vous m'apprendrez  soigner les malades, n'est-ce pas? les
pauvres femmes et les petits enfants; puis, s'il y a quelque fivre
contagieuse et que je l'attrape, vous me soignerez  mon tour. Je
voudrais mourir dans vos bras, Jacques, car je suis bien sre d'une
chose, c'est qu'avant que je ne meure, quand vous seriez bien sr que je
n'en puis revenir, vous m'embrasseriez et me pardonneriez.

--va!

--Je ne parle point d'amour, je parle de mort!

En ce moment l'heure sonna  l'horloge des Tuileries.

Jacques compta trois heures.

--Vous rappellerez-vous tout ce que vous venez de dire, va? demanda
Jacques avec une certaine solennit.

--Je n'en oublierai pas une syllabe.

--Vous rappellerez-vous que vous avez ajoute qu'il y avait des fautes
pour lesquelles le repentir ne suffisait pas, pour lesquelles il fallait
l'expiation?

--Je me souviendrai de l'avoir dit.

--Vous rappellerez-vous enfin que vous ferez de la charit mme au
risque de votre vie?

--J'ai touch deux fois la mort de la main. Je n'aurai jamais peur de la
mort.

--Dormez sur cette triple promesse, va, et demain en vous veillant
vous trouverez sur votre lit tout ce dont vous avez besoin.

--Bonne nuit, Jacques, dit doucement va.

Jacques, sans rpondre, passa dans sa chambre; mais une fois la porte
ferme, il rpondit par un soupir, en murmurant:

--Il faut que cela soit ainsi.

Le lendemain va trouva en effet six chemises de fine toile sur une
chaise  ct de son lit, et sur son lit deux peignoirs de mousseline
blanche.

Jacques tait sorti au point du jour, et avait fait les achats lui-mme.

Une bourse contenant cinq cents francs d'or tait dpose sur la table
de nuit.

Pendant toute la matine les marchandes se succdrent: couturires,
faiseuses de mode,--bonnetires,--toutes venaient de la part de la mme
personne, qui envoyait  choisir parmi les objets choisis par elle-mme.

 deux heures de l'aprs-midi le trousseau tait complet; mais, chose
trange, ce qui avait fait le plus de plaisir  va, c'tait l'argent,
l'argent tant un signe de dpendance. Et va,  quelque titre que ce
ft, voulait appartenir  Jacques.

 deux heures, Jacques revint avec une procuration notarie au nom de
mademoiselle Hlne de Chazelay, pour vendre et disposer de tous ses
biens meubles et immeubles,  commencer par la maison et les meubles de
la rue...

Il y avait un blanc.

va n'avait qu' remplir ce blanc et  signer.

Elle ne voulut pas mme lire, rougit en mettant l'adresse, sourit en
signant, et rendit la procuration  Jacques.

--Comment comptez-vous agir avec votre femme de chambre? demanda
Jacques.

--Lui payer son mois, lui donner une gratification et la renvoyer.

--De quel prix est son mois?

--Son mois est de 500 francs en assignats, mais je lui donne d'habitude
un louis d'or.

--Elle s'appelle?

--Artmise.

--C'est bien.

Jacques sortit.

La maison dont l'adresse tait porte  la procuration, tait situe rue
de Provence, n 17.

Le notaire devant qui l'acte avait t pass se nommait le citoyen
Loubou.

Elle avait t paye 400,000 francs en assignats,  une poque o, tant
moins dprcis, les 400,000 francs d'assignats valaient 60,000 francs
en or.

Jacques se rendit immdiatement  la petite maison de la rue de
Provence. Il se fit reconnatre de mademoiselle Artmise, fort inquite
de n'avoir pas vu rentrer sa matresse, lui donna trois louis, un louis
pour ses gages, deux louis de gratification, et lui signifia son cong.

Rest seul dans la maison il en fit l'inventaire. La premire chose
qu'il trouva dans un petit secrtaire de Boule, fut un long manuscrit
avec cette suscription:

Rcit de tout ce que j'ai pens, de tout ce que j'ai fait, de tout ce
qui m'est arriv depuis que je suis spar de mon bien-aim Jacques
Mrey, crit pour tre lu par lui si jamais nous nous revoyons.

Jacques poussa un soupir, essuya une larme en lisant ces mots et mit le
manuscrit  part.

C'tait, de tous les objets que renfermait la maison et de la maison
elle-mme, la seule chose qui dt chapper  la vente.

Jacques envoya chercher un commissaire-priseur.

 cette poque, o le luxe faisait  Paris sa bruyante et fastueuse
rentre, tous les objets d'lgance, au lieu de perdre, augmentaient
chaque jour de valeur. Le commissaire-priseur donna le conseil  Jacques
de faire voir la maison telle qu'elle tait  quelques-uns de ses
fastueux clients, et de la vendre en bloc avec tout ce qu'elle
renfermait.

Il ferait du reste un calcul dtaill qu'il lui prsenterait le
lendemain.

Il se mit  l'instant mme  l'oeuvre.

Jacques, de son ct, son manuscrit sur sa poitrine entre sa redingote
boutonne et son gilet, crivit  va la lettre suivante:

va,

Comme rien ne vous retient  Paris, et qu'il est, j'espre que ce sera
votre avis, inutile que vous y attendiez la fin des affaires qui
m'obligent  y rester, vous pouvez partir ce soir par la diligence de
Bordeaux, et vous arrter  Argenton, o elle passe.

Je ne sais si la vieille Marthe est morte ou vivante; vous sonnerez 
la porte; si elle est vivante elle viendra vous ouvrir; si elle est
morte et que personne ne vous rponde, vous irez chez M. Sergent,
notaire, rue du Pavillon, vous lui montrerez le paragraphe de cette
lettre qui a rapport  lui, vous lui demanderez la clef de la maison et
une femme pour vous servir.

Si enfin M. Sergent tait mort ou n'habitait plus Argenton, vous feriez
venir Baptiste ou Antoine, et, avec l'aide d'un serrurier, vous
ouvririez la porte.

Une fois dans la maison, je n'ai plus de recommandations  vous faire.

Comme j'ai pris  mon compte tous les objets que vous avez choisis,
vous n'avez rien eu  dpenser, il vous reste donc les vingt louis que
je vous ai laisss ce matin. C'est plus qu'il ne vous faut pour vous
rendre  Argenton, o je ne tarderai pas  vous rejoindre.

J'ai trouv le manuscrit, je vais le lire.

JACQUES MREY.

Jacques appela un commissionaire, il lui donna un assignat de 100
francs, et l'envoya porter la lettre  l'htel de Nantes.

Puis il reprit la plume, et crivit  chacun de ses fermiers:

Mon cher Rivers,

En attendant que nous fassions nos comptes, qui,  mon avis et sauf
vrification, vous feraient mon dbiteur d'une soixantaine de mille
francs, envoyez-m'en, si vous le pouvez, trente mille, c'est--dire
moiti,  l'adresse de M. Sergent, notaire  Argenton.

Si cette somme vous parat trop forte et qu'elle vous gne, faites-moi
vos observations. Vous savez que vous avez en moi plus qu'un ami, un
homme  qui vous avez donn l'hospitalit quand il tait proscrit, et
que vos fils ont, au risque de leur vie, conduit hors de France.

Votre dvou et reconnaissant,

JACQUES MREY.

Il crivit  ses deux autres fermiers deux lettres  peu prs dans les
mmes termes, sauf les remerciements qu'il devait  Rivers et qu'il ne
devait pas aux autres.

Il s'tait arrang pour toucher une somme de 80,000 francs, qui, avec le
produit de la vente des meubles et de la maison de la rue de Provence,
devait suffire  tous ses projets.

Aprs un premier coup d'oeil jet sur le tout, le commissaire-priseur
estima la maison 65,000 francs, et ce qu'elle contenait une somme 
peu prs gale, ce qui mettait  sa disposition une somme de 200,000
francs.

Le lendemain, au reste, comme il l'avait dit, il donnerait un rsum
exact de son inspection.

Le commissaire revint avec une rponse.

Elle ne contenait que ces quatre mots:

Je pars.

Merci.

VA

 cinq heures, en effet, la diligence de Bordeaux partait de la rue du
Bouloy; elle avait une excellente place de coup que prit va.

Elle n'emportait absolument rien qui ne vnt de Jacques.

Il ne lui restait que la mmoire incessante et douloureuse du pass
qu'elle n'avait pu laisser au fond de la Seine.

On arriva le lendemain soir  Argenton. La voiture relaya  l'htel de
la Poste, et en relayant descendit va et son bagage  l'htel.

Elle prit un commissionnaire pour porter sa malle et s'achemina  pied
vers la petite maison du docteur.

Il tait huit heures du soir; il tombait une pluie fine; toutes les
portes et tous les contrevents taient ferms.

En quittant Paris, si bruyant  cette poque et si resplendissant de
lumire  cette heure, on et cru en arrivant  Argenton descendre
dans une ncropole.

L'homme marchait devant, son falot  la main, sa malle sur l'paule.

va suivait par derrire en pleurant.

Cette obscurit, ce silence, cette tristesse lui avaient navr le coeur.
Il lui semblait rentrer  Argenton sous un funeste prsage. Elle fit ce
que font tous les coeurs tendres et croyants en pareille occasion: les
coeurs tendres et croyants sont toujours superstitieux.

Elle se posa une question sur son bonheur ou son malheur futur, question
qu'elle chargea le hasard de rsoudre.

Elle se dit:

--Si je trouve Marthe morte et la maison vide, je suis  tout jamais
malheureuse; si Marthe vit, mes malheurs n'auront qu'un temps.

Et elle pressa le pas.

Quoique la nuit ft noire, elle vit comme une masse plus noire se
dresser dans la nuit la maison du docteur termine par son laboratoire.

Le laboratoire tait sombre, les volets des autres fentres taient
ferms, aucun filet de lumire ne passait par une fentre quelconque.

Elle s'arrta, une main sur son coeur, la tte renverse en arrire.

Le commissionnaire, n'entendant plus son pas derrire le sien, s'arrta
aussi.

--Vous tes fatigue, mademoiselle, dit-il, ce n'est pas un beau temps
pour s'arrter en route. Je vous en prviens, une pleursie est bientt
prise.

Ce n'tait pas la fatigue qui retenait va en arrire, c'tait la masse
de souvenirs qui l'crasait.

Puis, plus elle approchait, plus la maison lui apparaissait morne,
sombre et solitaire.

Enfin on atteignit les quelques marches qui conduisaient  la porte.

Le commissionnaire dposa sa malle sur la premire marche.

--Faut-il frapper ou sonner? demanda-t-il.

va se rappela qu'elle avait l'habitude de frapper d'une certaine faon.

--Non, dit-elle, restez l, je frapperai moi-mme.

En montant l'escalier, ses genoux tremblaient; en mettant la main sur le
marteau, sa main tait aussi froide que le marteau.

Elle frappa deux coups rapprochs, puis un coup un peu plus espac, et
elle attendit.

Un hibou qui avait son refuge dans le grenier au-dessus du laboratoire
de Jacques, rpondit seul par son ululement.

-- mon Dieu! murmura-t-elle.

Elle frappa une seconde fois; pour mieux voir, en mme temps, le
commissionnaire levait sa lanterne.

En ce moment, le hibou, attir par la lumire, passa entre la lanterne
et va.

va sentit le vent de son aile.

Elle poussa un faible cri.

Le commissionnaire eut peur, il laissa tomber la lanterne, qui
s'teignit.

Il la ramassa; une lumire brillait  travers une petite fentre troite
et basse.

--Je vais aller rallumer ma lanterne, dit-il.

--Non, restez, fit va en lui mettant la main sur l'paule; il me semble
que j'entends du bruit dans la maison.

En effet, on venait d'entendre le bruit d'une porte qui se refermait;
puis un pas lourd qui descendait lentement l'escalier.

Ce pas s'approcha de la porte. va tait muette et tremblante comme s'il
s'agissait de sa vie.

--Qui est l? demanda une voix tremblante.

--Moi, Marthe, moi! rpondit va d'une voix joyeuse.

-- mon Dieu, notre chre demoiselle! s'cria la vieille femme, qui
avait reconnu la voix d'va aprs trois ans d'absence.

Et elle ouvrit vivement la porte.

--Et le docteur? demanda-t-elle.

--Il vit, rpondit va; il se porte bien. Dans quelques jours il sera
ici.

--Qu'il revienne! Que je le revoie et que je meure! dit la vieille
Marthe. Voil tout ce que je demande  Dieu.

* * *

En quittant la petite maison de la rue de Provence, Jacques Mrey tait
rentr  l'htel de Nantes qu'il avait trouv vide.

Il avait pouss un soupir.

Peut-tre tait-il triste d'avoir t si vite et si bien obi.

Il fit venir une marchande  la toilette, lui donna tous les vtements
qu'va portait sur elle lorsqu'elle s'tait jete  la Seine, jusqu'aux
bas et aux souliers, et lui ordonna en change de donner 10 francs au
premier pauvre qu'elle rencontrerait.

Mais il remit et renferma dans son portefeuille la lettre du marquis de
Chazelay.

Puis il s'enferma dans la chambre d'va, o il s'tait fait servir
d'avance son souper, droula le manuscrit et commena de lire.

Le titre du premier chapitre tait: EN FRANCE.




IX

LE MANUSCRIT


I

Ce fut le 14 aot 1792, jour de cruelle mmoire, que je fus spare de
mon bien-aim Jacques, prs duquel j'tais depuis sept ans, et que
j'adorais depuis le jour o j'eus la connaissance de moi-mme.

Je lui dois tout. Avant lui je ne voyais pas, je n'entendais pas, je ne
pensais pas; j'tais comme ces mes que Jsus a tires des limbes,
c'est--dire des _lieux bas_, pour les conduire au soleil.

Aussi, malheur  moi si j'oubliais jamais, ne ft-ce qu'une seconde,
celui  qui je dois tout!

(Arriv l de sa lecture, Jacques poussa un soupir, laissa tomber sa
tte sur sa main, et une larme glissa de ses paupires sur le manuscrit.
Il l'essuya avec son mouchoir, s'essuya les yeux et se remit  lire.)

Le coup tait d'autant plus violent qu'il tait plus inattendu.

Une heure avant l'arrive du marquis de Chazelay,--je n'ai pas encore le
courage d'appeler mon pre cet homme que je ne connais que par la
douleur,--il n'y avait pas d'tre plus heureux que moi. Une heure aprs
qu'il m'et spare de mon Jacques, il n'y eut pas de crature plus
malheureuse.

J'tais folle de douleur, plus que folle, idiote. On et dit que Jacques
avait gard avec lui toutes les ides que, avec si grand'peine, pendant
sept ans, il m'avait fait entrer dans le cerveau.

On m'emmena au chteau de Chazelay.

Du chteau de Chazelay, de ses appartements immenses, de ses meubles
splendides, de ses portraits de famille, je ne me souviens que d'une
simple peinture.

C'tait le portrait d'une femme en robe de bal.

On me le montra en disant:

--Voil le portrait de ta mre!

--O est-elle, ma mre? demandai-je.

--Elle est morte.

--Comment?

--Un soir qu'elle s'habillait pour aller  une fte, le feu prit  sa
robe; elle se sauva d'appartement en appartement, le vent activa la
flamme, elle tomba touffant quand on vint  elle pour la secourir.

Il y avait une tradition dans les environs que, si quelque malheur
devait arriver  l'un des habitants du chteau, on entendait des cris et
l'on voyait la nuit,  travers les fentres, tournoyer des flammes.

On ne parlait que de la chastet de sa vie, que du bien qu'elle faisait,
que de la reconnaissance des pauvres gens pour elle.

C'tait tout  la fois une sainte et une martyre.

Dans la situation d'esprit o j'tais, ma mre m'apparaissait comme mon
seul refuge; c'tait mon intermdiaire naturel auprs du Seigneur.

Je passais des heures  genoux devant son portrait, et,  force de la
regarder, je croyais voir s'illuminer son aurole.

Puis quand je me levais de devant elle, c'tait pour aller coller mon
visage aux carreaux d'une fentre du mme salon donnant sur la route
d'Argenton. J'esprais toujours, quoique je comprisse la folie de cette
esprance, j'esprais toujours le voir arriver pour me dlivrer.

On avait d'abord ordonn de ne pas me laisser sortir; mais lorsque M. de
Chazelay vit dans quel tat de torpeur je m'enfonais de plus en plus,
il ordonna lui-mme que l'on m'ouvrit toutes les portes. Il y avait tant
de serviteurs au chteau, que l'un d'eux pouvait toujours avoir les yeux
sur moi.

Un jour, voyant les portes ouvertes, je sortis machinalement; puis, 
cent pas du chteau, je m'assis sur une pierre et me mis  pleurer.

Au bout d'un instant, je vis une ombre se projeter sur moi; je levai la
tte: un homme tait debout et me regardait avec une expression de
piti.

Moi je le regardai avec une expression d'effroi, car c'tait le mme
homme qui accompagnait le marquis et le commissaire de police quand le
marquis tait venu me rclamer; le mme qui t'avait fait une visite
quelques jours auparavant, mon bien-aim Jacques, et qui m'avait trouve
si fort embellie: c'tait enfin mon pre nourricier, Joseph le bcheron.

Cet homme me fit horreur; je me levai et voulus m'loigner.

Mais lui:

--Il ne faut pas me har pour ce que j'ai fait, ma chre demoiselle,
car je ne pouvais pas faire autrement. M. le marquis avait une
reconnaissance de ma main constatant que je vous avais reue de lui et
que je m'obligeais  vous rendre  lui  la premire rquisition. Il est
venu et il a exig mon tmoignage. Je l'ai donn.

Il y avait dans la voix de cet homme un tel accent de vrit que je me
contentai de lui dire en me rasseyant:

--Je vous pardonne, Joseph, quoique vous ayez contribu  me rendre bien
malheureuse.

--Il n'y a pas de ma faute, ma chre demoiselle, et, si je puis racheter
cela par des complaisances, ordonnez et je vous obirai de grand coeur.

--Vous iriez  Argenton si je vous en priais?

--Sans doute.

--Et vous lui remettriez une lettre?

--Certainement.

--Attendez. Mais je n'ai ni plume, ni encre, on ne voudra pas m'en
donner au chteau.

--Je vais vous procurer du papier et un crayon.

--O les irez-vous chercher?

--Au prochain village.

--Je vous attends ici.

Joseph partit.

Depuis que j'avais dpass la grande porte du chteau j'entendais des
abois dsesprs.

Je me retournai du cte d'o ils venaient, c'tait Scipion qu'ils
avaient mis  la chane et qui s'lanait de toute la longueur de sa
chane pour venir me rejoindre.

Mon pauvre Scipion, pendant huit jours, comprends-tu, mon bien-aim
Jacques, je l'avais oubli!

Que veux-tu, j'eusse oubli jusqu' ma vie, si je n'avais souffert!

Ce fut pour moi une grande joie que de revoir Scipion. Quant  lui, il
tait fou de bonheur.

Joseph revint avec du papier et un crayon; je t'crivis une lettre
insense au fond de laquelle il n'y avait en ralit que ces deux mois:
je t'aime.

Mon messager partit; le lendemain  la mme heure je devais le retrouver
 la mme place.

J'avais peur que l'on m'empcht d'emmener Scipion dans ma chambre, mais
on n'y fit mme pas attention.

Je ne pouvais me lasser de lui parler et, folle que j'tais de lui
parler de toi, je ne sais si c'tait ton nom qu'il reconnaissait ou
l'accent avec lequel je le prononais; mais,  chaque fois qu'il
l'entendait, il jetait un petit cri tendre, comme si lui aussi avait
dit: _Je l'aime_.

Ds le point du jour j'tais  ma fentre; je pensais que Joseph aurait
pass la nuit chez toi  Argenton, et qu'il arriverait le matin.

Je m'tais trompe, il tait revenu la nuit mme. Quand je sortis du
chteau, je vis,  l'endroit o j'tais assise la veille, un homme qui
tait couch sur l'herbe et qui faisait semblant de dormir.

Je m'approchai; c'tait lui; mais je vis bien, au premier regard que je
jetai sur lui, qu'il n'avait que de mauvaises nouvelles  m'apprendre.

En effet, tu tais parti, mon bien-aim Jacques, et cela sans dire o tu
allais.

Joseph me rapportait ma lettre.

Je la dchirai en morceaux impalpables que je livrai au vent. Il me
semblait dchirer mon coeur lui-mme.

Joseph tait au dsespoir.

--Je ne puis donc rien pour vous? me dit-il.

--Si fait, lui rpondis-je, vous pouvez me parler de lui.

Alors avec des choses relatives  la manire dont tu m'avais trouve et
que tu m'avais racontes toi-mme, il me raconta des choses que je ne
savais point. Ces espces de miracles oprs par toi sur des animaux
furieux; comment tu domptais les chevaux, les taureaux, comment tu avais
dompt Scipion; il me montra la vote du mur o le chien s'tait
rfugi, quand tu le foras de venir rempant  tes pieds; puis des
animaux il passa aux hommes et me raconta les merveilleuses cures que tu
avais faites: un enfant mordu par une vipre que tu avais sauv en
suant la plaie, un chasseur qui s'tait mutil le bras avec son fusil,
 qui on voulut couper le bras, et  qui tu te conservas; que te
dirai-je, mon bien-aim Jacques, les mmes souvenirs que je croyais
toujours nouveaux. Un jour cependant la conversation changea.

--Mademoiselle, me dit Joseph avant que j'eusse eu le temps de lui
adresser la parole, savez-vous une nouvelle?

--Laquelle?

--C'est que M. le marquis part; il migre.

Je songeai aussitt au changement que le dpart du marquis allait faire
dans mon existence,  la libert qu'il allait me donner.

--En tes-vous sr? lui demandai-je avec un mouvement de joie que je ne
pus rprimer.

--Cette nuit, ses amis se ressemblent au chteau; on y tient conseil sur
la faon d'migrer, et, quand chaque fugitif aura arrt son moyen de
fuite, on partira.

--Mais qui vous a dit cela,  vous, Joseph? Vous n'tes pas, il me
semble, des conseils du marquis?

--Non. Mais comme il sait que je tire proprement un coup de fusil, que
je tue un lapin au dboul et une bcassine  son troisime crochet, il
serait bien aise de m'avoir prs de lui.

--Et il vous a fait des offres?

--Oui. Mais je suis du peuple, moi, et par consquent pour le peuple. De
sorte que je lui ai dit: Monsieur le marquis, si nous nous retrouvons
l-bas, ce sera l'un contre l'autre, et non pas l'un avec l'autre.

--Mais, m'a-t-il dit, je sais que tu es honnte homme et que le secret
de mon dpart, que je te confie, tu le garderas. Or, comme ce secret
n'en doit pas tre un pour vous et que vous ne dnoncerez pas votre
pre, je vous le dis pour que, de votre ct, si vous avez des mesures 
prendre, vous les preniez.

--Quelle mesure voulez-vous que je prenne? Je ne dispose de rien et l'on
dispose de moi; je laisserai faire  la Providence.

Le lendemain de cet entretien, mon pre me fit prier de passer chez lui.

Je ne lui avais parl que deux fois depuis qu'il m'avait repris  toi,
mon bien-aim! Il m'avait demand si je voulais manger avec tout le
monde ou dans ma chambre: je m'tais empresse de rpondre: Dans ma
chambre; quand on est spar de celui qu'on aime, tre seule c'est tre
 moiti avec lui.

Je passai chez le marquis.

Il aborda immdiatement la question.

--Ma fille, me dit-il, les circonstances deviennent telles que je dois
songer  quitter la France; d'ailleurs, mon opinion, mon rang dans la
socit, ma position parmi la noblesse de France, me forcent d'aller
offrir mon pe aux princes. Dans huit jours j'aurai rejoint le duc de
Bourbon.

Je fis un mouvement.

--Ne vous inquitez pas de moi, dit-il; j'ai des moyens srs de quitter
la France. Quant  vous, qui ne courez aucun risque et n'avez aucun
devoir  remplir, vous resterez  Bourges avec votre tante: elle vient
vous chercher demain. Avez-vous des observations  me faire?

--Aucune, monsieur, je n'ai qu' vous obir.

--Si notre sjour  l'tranger parat devoir se prolonger, ou si vous
couriez quelque danger en France, je vous crirais de venir me
rejoindre, et nous nous fixerions hors de France pour tout le temps que
durera leur infme rvolution, qui du reste, je l'espre bien, n'en a
pas pour longtemps. Comme nous n'avons plus que trois ou quatre jours 
passer ensemble, si vous voulez pendant ce temps prendre votre dner en
mme temps que nous et avec nous, vous me ferez plaisir.

Je m'inclinai en signe d'assentiment.

Sans doute les jeunes nobles qui s'taient runis au chteau la nuit
prcdente y taient rests, car le marquis avait une douzaine de
convives.

Il me prsenta  eux, et je vis bien vite quel tait le but de cette
prsentation.

Trois ou quatre taient jeunes, lgants, beaux, bien faits. Mon pre
voulait savoir si l'un d'entre eux ne parviendrait pas  attirer mes
regards.

Mon pre n'avait donc jamais aim, qu'une pareille ide lui ait pass
par l'esprit! Douze jours aprs que je t'avais quitt, toi ma vie, toi
mon me, toi mon Jacques bien-aim, penser que mes yeux pouvaient
s'arrter sur un autre homme!

Je ne me fchai mme pas d'une semblable supposition; j'en haussai les
paules.

Le lendemain, ma tante arriva. Je ne l'avais jamais vue.

C'est une grande fille sche, dvote et prude; elle n'a jamais d tre
jolie, et par consquent n'a jamais t jeune.

Son pre, ne pouvant pas la marier, en fit une chanoinesse.

En 1789 elle sortit de son couvent et rentra dans la socit avec six ou
huit mille livres de rentes que lui faisait mon pre. Seulement elle ne
voulut pas quitter Bourges, sa ville chrie, pour venir demeurer au
chteau de Chazelay.

Elle avait donc lou une maison  Bourges.

Elle avait t, quelques annes aprs ma naissance, mise au courant de
ma laideur et de mon idiotisme; puis on n'avait plus jug  propos de
lui parler de moi.

Quand le marquis lui crivit de venir me chercher, elle s'attendait donc
 trouver quelque horrible magote branlant la tte  droite et  gauche
avec des yeux chinois, et exprimant ses dsirs par des mots
inintelligibles.

J'tais depuis une demi-heure en face d'elle qu'elle cherchait encore o
je pouvais tre. Enfin elle demanda qu'on lui ament sa nice, et, quand
on lui dit que c'tait elle qu'elle avait sous les yeux, elle fit un
soubresaut d'tonnement.

Je crois que ma digne tante, force par les obligations qu'elle avait au
marquis de me garder prs d'elle, m'et prfr plus laide et plus
sotte. Mais je lui dis tout bas:

--C'est comme cela qu'il m'aime, ma bonne tante, et, ne vous en
dplaise, je resterai ainsi.

Notre dpart fut fix au lendemain et celui du marquis  la nuit du
surlendemain. Il avait pour tat-major une partie de la noblesse du
Berri et une cinquantaine de paysans, auxquels il promit une solde de
cinquante sous par jour.

Le jour de notre dpart, je dis adieu  Joseph le braconnier, qui me dit
en me quittant:

--Je ne sais pas l'adresse de Jacques Mrey; mais, comme il est de
l'Assemble nationale, en lui adressant vos lettres  la Convention, il
n'y a pas de doute qu'elles ne lui parviennent.

Ce fut le dernier service que cet excellent homme me rendit!


II

Le lendemain de notre dpart du chteau de Chazelay, nous arrivmes 
Bourges. Notre voyage s'tait fait dans une petite voiture des remises
du marquis et avec un cheval de ses curies; un paysan nous conduisait.

Mademoiselle de Chazelay devait renvoyer le paysan et garder la voiture
et le cheval.

Il rsulta de cet arrangement que nous couchmes  Chteauroux.

Je mourais d'envie de t'crire, mon bien-aim Jacques! mais sans doute
le marquis avait renseign sa soeur  ton endroit, car mademoiselle de
Chazelay ne dtourna pas un instant ses yeux de dessus moi, et me fit
coucher dans sa chambre.

J'esprais tre plus libre  Bourges, et, en effet, j'eus ma chambre 
moi, une chambre donnant sur un jardin.

 peine arrive, mademoiselle de Chazelay se hta d'organiser la maison;
elle avait une vieille servante nomm Gertrude qui l'avait suivie au
couvent, mais qui, en me voyant arriver, dclara qu'elle n'admettait
point ce surcrot de travail.

Ma tante fit donc demander par Gertrude une femme de chambre  son
confesseur, qui lui envoya le mme jour une de ses pnitentes nomme
Julie.

Je l'tudiai; mais je connais encore bien peu le coeur humain, mme celui
des femmes de chambre. Je crus le troisime jour pouvoir me fier  elle
et lui donner une lettre pour toi; elle m'assura l'avoir mise  la
poste, ainsi qu'une seconde et qu'une troisime; mais, comme je n'ai
jamais reu de rponse de toi, je commence  croire que j'ai t trop
confiante et que mademoiselle Julie les a remises  ma tante au lieu de
les porter  la poste.

 part ton absence, mon bien-aim Jacques, et le doute o j'tais, non
pas de ton amour, Dieu merci, je sens  mon coeur que tu m'aimas
toujours, mais de notre runion, le mois que je passai  Bourges ne fut
point malheureux; sans m'aimer, ma tante avait des gards pour moi; elle
avait gard le paysan, l'avait habill d'une espce de carmagnole et
en avait fait son cocher. Tous les jours, sous prtexte du soin qu'elle
prenait de ma sant et en mme temps de la sienne, elle nous promenait
deux heures, et le reste du temps,  part l'heure des repas, j'avais
toute libert dans ma chambre.

J'en usais en restant seule.

Depuis que l'ide m'tait venue que Julie avait pu me trahir, je la
dtestais autant que je puis dtester, ce qui n'est pas bien fort; et,
pour ne pas voir une crature qui m'tait dsagrable et  laquelle je
ne voulais pas faire la peine de la renvoyer, je lui interdisais
l'entre de ma chambre.

Ma tante tait abonne au _Moniteur_. Je dvorais tous les jours le
journal dans l'esprance d'y trouver ton nom. Deux ou trois fois mon
esprance fut accomplie. D'abord je vis ton nom parmi les dputs de
l'Indre lors de l'appel nominal, puis je vis que tu avais t envoy en
mission prs de Dumouriez, que tu lui avais servi de guide dans la fort
d'Argonne, enfin que tu avais rapport  la Convention les drapeaux pris
 Valmy.

Mais, huit ou dix jours aprs la bataille de Valmy, nous remes une
lettre du marquis, qui nous disait que les choses politiques n'allaient
point tout  fait selon son espoir, et qu'il nous invitait  nous tenir
prtes  le rejoindre au premier avis que nous recevrions de lui.

Nous fmes nos prparatifs de dpart de manire  n'avoir qu' nous
mettre en route aussitt que le marquis nous appellerait.

Nous le trouverions occup au sige de Mayence.

Quoique l'on comment  tre svre aux migrations des hommes, qui
emportaient un danger avec eux puisqu'ils n'migraient que pour revenir
combattre contre la France, on s'inquitait assez peu des migrations
des femmes. Les autorits de Bourges d'ailleurs, demeures royalistes,
nous munirent de tous les papiers ncessaires pour assurer notre voyage,
et nous partmes en poste dans notre petite voiture.

Nous gagnmes la frontire et nous la traversmes sans avoir couru un
danger rel; mais, un peu au del de Sarrelouis, nous trouvmes des
prisonniers migrs que l'on ramenait  une forteresse ou  une
citadelle pour les faire fusiller.

Nous poussmes jusqu' Kaiserlautern.

L nous apprmes la prise de Mayence par le gnral Custine. Comme deux
femmes  la recherche d'un frre et d'un pre ne courront jamais un
risque quelconque de la part d'un gnral franais, nous poussmes
jusqu' Oppenheim. L les nouvelles devinrent plus prcises et en mme
temps plus inquitantes.

Dans un des derniers combats qui avaient eu lieu quelques jours
auparavant, un certain nombre d'migrs avaient t pris, et, lorsque ma
tante pronona le nom du marquis de Chazelay, celui qu'elle interrogeait
lui dit qu'en effet il croyait avoir entendu ce nom-l. Au reste, les
prisonniers avaient t conduits  Mayence, et, vivants ou morts,
c'tait l seulement que l'on pouvait avoir de leurs nouvelles.

Nous poussmes jusqu' Mayence. Aux portes, on nous arrta.

Il nous fallut crire au gnral Custine. Nous ne lui cachmes rien;
nous lui dmes qui nous tions, et le but sacr qui nous amenait 
Mayence.

Un quart d'heure aprs, un de ses officiers d'ordonnance venait nous
chercher.

--Ah! mon bien-aim Jacques, la nouvelle tait terrible. Mon pre, pris
les armes  la main, avait t condamn et fusill dans les vingt-quatre
heures.

Je n'avais pas de puissantes raisons d'adorer un pre qui m'avait
abandonne dans mon enfance et qui ne m'avait reprise que pour me briser
le coeur. Cependant, au moment o j'appris l'horrible catastrophe, je le
pleurai filialement.

Mais alors un incident compltement imprvu vint faire trve  ma
douleur. Le jeune officier que le gnral nous avait donn pour nous
accompagner, me demanda  m'entretenir d'une chose importante; d'un
regard je sollicitai de ma tante la permission de l'couter. Elle crut,
comme il avait command le dtachement excutionnaire, qu'il avait  me
transmettre de la part du marquis quelques recommandations suprmes et
je le suivis dans un cabinet, tandis que ma tante se faisait donner,
pour constater le dcs, le procs-verbal de l'excution.

--Mais l, chose incroyable, de qui penses-tu que me parla cet inconnu?
De toi, mon bien-aim Jacques. Tu tais venu deux jours avant  Mayence
pour savoir si parmi les papiers trouvs sur mon pre il n'y aurait pas
quelqu'un qui pt t'apprendre notre adresse, et non-seulement tu avais
appris que nous demeurions  Bourges, mais encore tu avais pu lire une
lettre de moi,  toi adresse, soustraite par ma tante et envoye par
elle  son frre. Cette lettre, mon bien-aim Jacques! il me dit avec
quels transports de joie tu l'avais lue; que tu avais demand  la
copier; qu'il t'avait autoris  la prendre en en laissant copie; que,
la copie faite, tu avais pris la lettre, tu l'avais baise, tu l'avais
mise sur ton coeur.

Mon Dieu! que cette voix du sang est peu de chose, mon bien-aim
Jacques, abandonne  elle-mme! que ces mots dits tout  coup,  propos
d'un homme que l'on croyait tranger--_c'est ton pre!_--ont peu de
puissance, puisqu'en face de cette tombe de mon pre  peine referme,
ton nom prononc j'oubliai tout! C'est que tu es mon vritable pre,
toi!  part la vie matrielle, je te dois tout. Je suis ton enfant, je
suis ton oeuvre, je suis ta cration; et avec cela, dans sa suprme
bont, Dieu a voulu que je pusse tre autre chose.

Quand je sortis du cabinet o cet excellent jeune homme venait de
m'apprendre ton passage, j'tais honteuse de moi. J'avais des larmes
dans les yeux; mais, larmes et sourires, tout tait pour toi.

Oh! que l'amour est bien ce que tu m'as dit, l'me de la cration tout
entire, le fluide obstin qui perptue la vie, et qui des parcelles de
temps de notre vie fait l'ternit des tres. Nous rvons Dieu, nous
sentons l'amour; l'amour ne serait-il pas le seul, l'unique, le vrai
Dieu?

Je cachai ma joie dans mon voile. Qu'et dit la rigide chanoinesse en
voyant ces fausses larmes et ce vrai sourire.

Ainsi je m'tais reprise  esprer. Depuis que nous avions t spars,
c'tait la premire fois que j'entendais parler de toi. Le fil de ma vie
presque bris se renouait, plus ardent que jamais,  l'amour et au
bonheur.

Mais toi, de ton ct, qu'allais-tu faire, pauvre bien-aim? courir
aprs une nouvelle dception. Je te voyais reprenant la poste dans
l'espoir de me retrouver  Bourges, te penchant en avant, pressant le
postillon et arrivant dans notre sombre rue, en face de notre triste
maison, pour trouver la maison ferme et apprendre mon dpart.

Mais, n'importe! Je me disais, goste que j'tais, que toutes ces
secousses-l feraient revivre ton amour comme celle que je venais de
recevoir avait galvanis le mien.

Le reste de la journe fut consacr  une visite  la tombe du marquis.
L je retrouvai des larmes. Le gnral nous permit de mettre une pierre
sur la fosse, avec le nom de celui qu'elle recouvrait.

Mademoiselle de Chazelay s'obstinait  vouloir mettre dessus: _Mort pour
son roi_. Mais le gnral lui fit observer qu'une pareille inscription
ferait mettre avant vingt-quatre heures la pierre en morceaux par les
soldats de la Rpublique.

Nous quittmes Mayence dans la mme nuit, et nous prmes la route de
Vienne. C'tait l que mademoiselle de Chazelay voulait fixer sa
rsidence. Elle avait une douzaine de mille francs en or avec elle. Il
ne fallait plus compter sur autre chose. Toute notre fortune tait l.

Il tait vident que la Rpublique hritait des biens du marquis de
Chazelay, migr pris les armes  la main et fusill.

Nous partmes donc pour Vienne, mais nous cessmes de voyager en poste.
Nous prmes nos places  une diligence, et je priai tant qu'on laissa
mon pauvre Scipion monter avec nous.

Scipion, c'tait le dictionnaire de ma vie passe.

Nous arrivmes  Vienne, et nous descendmes d'abord dans le plus beau
quartier de la ville,  l'_Agneau d'or_.

Ma tante confia au matre de la maison qu'elle dsirait louer une petite
maison dans un quartier calme et retir. Trois jours aprs, une vieille
dame venait nous prendre en voiture et nous conduisait  la place de
l'Empereur-Joseph o elle avait une petite maison garnie.

Cette petite maison nous convenait sous tous les rapports. La
propritaire en voulait cent louis par an. Ma tante, aprs longue
discussion l'obtint  deux mille francs, avec facult de renouveler le
bail d'anne en anne tant qu'il lui plairait.

 la fin de chaque anne elle pouvait rsilier, mais l'anne commence
elle devait payer l'anne entire.

Nous nous installmes  Josephplatz.

Aussitt installe, comme je n'avais plus de femme de chambre pour
m'espionner,--ma tante avait jug que nous pouvions nous servir seules,
et que par consquent cette dpense tait inutile,--comme je n'avais
plus de femme de chambre pour m'espionner, je t'crivis une longue
lettre et je la mis moi-mme  la poste.

Ni celle-l ni trois autres que j'crivis n'obtinrent de rponse.

Je me dsesprai. M'avais-tu donc oublie? Cela me semblait impossible.

Hlas! depuis j'ai rflchi.

Il y avait une double raison pour que mes pauvres lettres ne
t'arrivassent point.

Ne sachant point ton adresse, je t'crivais:

 monsieur Jacques Mrey, dput du dpartement de l'Indre  la
Convention.

J'ignorais les dfiances du gouvernement autrichien. Mes lettres taient
dcachetes et lues.

Puis celui qui tait charg de ce triste office de lire les lettres ne
jugeait pas  propos de recacheter mes lettres et de leur faire suivre
leur cours.

C'est si peu important pour un indiffrent des lettres d'amour!

J'eusse donn la moiti de mon sang pour une lettre de toi!

Et, en supposant mme que mes lettres eussent t remises  la poste,
est-ce que la police franaise et fait parvenir  _monsieur_ Jacques
Mrey, dput  la Convention, des lettres de Vienne.

Cette appellation de _monsieur_, compltement abolie  Paris, sentait
son aristocratie d'une lieue.

J'tais bien malheureuse lorsque ces observations que je fais ici me
furent faites par un vieux savant, notre voisin, avec la femme duquel ma
tante allait faire parfois sa partie de whist.

Une chose qui te fera rire, mon cher Jacques, c'est que ce vieux savant
aimait  causer avec moi, disait-il, parce que j'tais savante.

Moi savante! Hlas la chose que j'eusse d savoir avant tout c'est que,
pour que mes lettres t'arrivassent, il ne fallait pas crire 
_monsieur_ Mrey, mais au _citoyen_ Mrey.

Une fois que j'eus trouv la cause de ton silence, mon Jacques, bien
loin de t'en vouloir, je t'en aimai davantage. Mais ce n'tait pas le
tout de t'aimer de mon ct, je voulais que tu m'aimasses du tien.

Or ce point de la cause de ton silence clairci, tu m'aimais toujours;
que m'importait le reste. Ton amour n'tait-il pas tout pour moi.


III

La vie que nous menions, ma tante et moi,  Vienne, ressemblait beaucoup
 celle que nous menions  Bourges.

Nous avions pris une femme pour nous servir; c'tait une vieille
Franaise, dont le mari, domestique d'un attach d'ambassade, tait mort
 Vienne.

Tant qu'il y avait eu ambassade franaise  Vienne, l'ancien matre du
mari de Thrse avait aid la veuve; mais depuis la guerre avec
l'Autriche, l'ambassadeur franais avait pris ses passeports, et Thrse
s'tait mise  faire les mnages de ses compatriotes migrs.

Depuis la mort de mon pre, ma tante, tombe dans une espce de spleen,
ne s'occupait plus ou paraissait ne plus s'occuper de nos amours.

J'tais libre, j'avais ma chambre  moi; j'y demeurais seule tant que je
voulais, et j'avais tout le temps de t'crire.

Pendant le premier mois de mon arrive, je t'crivis toutes les
semaines; seulement ma tristesse tait profonde de voir que quoique je
t'adjurasse, au nom des plus douces heures de notre amour, de me
rpondre, tu ne me rpondais pas; cette fois, je ne pouvais pas mme
concevoir l'ide que mes lettres taient dtournes, puisque deux ou
trois fois j'avais mis mes lettres moi-mme  la poste.

Vers le troisime mois de notre sjour  Vienne, j'eus une grande
douleur; mon pauvre Scipion s'en allait mourant de vieillesse.

C'tait avec toi le seul tre qui m'et vritablement aime; et lui qui
t'avait quitt volontairement pour me suivre quand le marquis m'avait
enleve, lui qui tait venu avec moi en exil, ne m'aimait-il pas mieux
que toi dont le silence incomprhensible accusait l'oubli?

Si ton silence venait de ta fiert blesse, je le comprenais encore tant
que le marquis vivait; mais, le marquis mort, tu n'avais plus aucun
motif pour ne pas m'crire; d'ailleurs, ne savais-je point par
l'officier d'ordonnance du gnral Custine que tu m'aimais toujours?

N'avais-je pas pleur de joie quand il m'avait racont tes transports de
joie  la lecture de ma lettre?

Je me dis que sans doute certaine partie de mon cerveau n'avait pas t
suffisamment dveloppe par toi, que le temps t'avait manqu pour
achever mon entire cration; que de cette partie incomplte venait le
trouble dans lequel je me perdais.

Scipion ne me quittait plus d'un pas; on et dit que la puissance de son
attachement pour moi lui avait inspir la rvlation de sa mort
prochaine.

Et moi, en le voyant s'affaiblir de jour en jour, je le regardais
tristement. Scipion c'tait le catalogue de toute ma vie. Avant que
personne m'aimt, il m'aimait; quand je n'tais qu'une masse inerte, il
me rchauffait; quand j'tais impuissante  percevoir moralement, je le
percevais physiquement. Il fut, quand la vue me fut donne, le premier
tre que je vis, et quand peu  peu je reus le mouvement, il fut mon
premier moyen de locomotion;  tous mes souvenirs de toi, il est ml,
et ce fut  travers lui en quelque sorte que j'arrivai  toi. Depuis que
nous sommes spars, pour parler de toi je n'ai que lui; et aujourd'hui
que la mort s'approche, que son regard trouble m'entrevoit avec peine,
si je lui demande o est notre matre bien-aim  tous deux, il comprend
de qui il est question, et par de douces plaintes arraches  ton nom il
semble me dire: Pas plus que toi je ne sais o il est, mais comme toi,
tu vois bien que je le pleure.

Les journaux franais sont dfendus ici; mais comme, grce  toi,
l'allemand est devenu pour moi une seconde langue maternelle, je lis les
journaux allemands. J'ai vu ton vote dans le procs de ce malheureux roi
dont nous ne nous tions jamais occups ensemble, dont nous avions parl
deux ou trois fois  peine, dont j'ignorais presque l'existence. Quand,
au nom de la patrie, on est venu te chercher pour lutter contre son
pouvoir expirant, tu n'as pas voulu voter la peine de mort, coeur
misricordieux, et tu t'es expos aux murmures et peut-tre  la
vengeance de toute l'Assemble pour rester fidle, non pas dans ta
foi,--car je sais ce que tu pensais,--mais dans ton humanit.

Tu n'as aucune ide de la faon dont on s'illusionne ici. Tous les
migrs passent ici, et dans leur nombre immense nous en voyons
quelques-uns parlant de leur retour en France comme d'une chose
prochaine et sre; selon eux, la mort du roi, loin de gter les affaires
de l'migration, les rend meilleures; si la tte du roi tombe,
disent-ils, toute l'Europe se soulvera, et il me semble impossible que
la France rsiste  toute l'Europe, quoique je dsire bien rentrer en
France, puisque rentrer en France ce sera me rapprocher de toi. Je ne
voudrais pas rentrer  ce prix, il me semble que c'est une impit
d'esprer une pareille chose.

Inutile de te dire que ma tante est au nombre de ceux qui esprent
rentrer en France de cette faon.

Si je n'tais pas si triste, mon bien-aim Jacques, je rirais des
tonnements que causent  ma tante les preuves successives et
inattendues de l'ducation que tu m'as donne.

D'abord, en arrivant en Allemagne, sa grande inquitude tait de savoir
comment elle se ferait comprendre, lorsque tout  coup elle me vit
parler couramment allemand avec les postillons et les aubergistes.

Premier tonnement.

Il y a huit ou dix jours, nous avons visit les serres du palais, qui
sont fort belles. Le jardinier justement est Franais, et, reconnaissant
en moi une compatriote, il voulut me faire lui-mme les honneurs de
son royaume.

Aux premiers mots que nous changemes, il vit que je n'tais point tout
 fait trangre  la botanique. Alors il me fit visiter ses orchides
les plus curieuses; il en avait de magnifiques, dont les fleurs
imitaient des insectes, des papillons, des casques; puis, voyant que je
m'intressais surtout aux choses mystrieuses de la nature, il me fit
voir sa collection d'hybrides.

Mais l'excellent homme ne connaissait que les hybrides naturelles, fruit
et rsultat d'un accident quelconque de la nature; il ne savait point en
faire artificiellement en enlevant les tamines d'une fleur avant sa
fcondation, et en apportant sur le pistil le pollen d'une autre espce.

Il se plaignait aussi que ses hybrides, quoique fcondes, retournassent
spontanment  la tige maternelle, c'est--dire  l'_atavisme_. Je lui
indiquai alors le moyen de combattre ce retour, en redoublant dans les
gnrations subsquentes une nouvelle aspersion du pollen paternel.

Le jardinier tait dans le ravissement; il m'coutait comme il et
cout Koelrenter lui-mme. Quant  ma tante, tu comprends, mon
bien-aim, elle qui est arrive  l'ge de soixante-neuf ans sans savoir
distinguer une anmone d'une tubreuse, elle tait stupfaite.

Mais ce fut bien pis lorsque hier,  propos de mon pauvre Scipion, qui
sera mort demain, je me pris avec le confesseur de ma tante, vieux
prtre franais non asserment, d'une discussion sur l'me des hommes et
sur celle des animaux, et lorsque j'avanai que c'tait l'orgueil humain
qui avait converti en me l'intelligence humaine plus perfectionne
grce  la quantit de matire crbrale plus considrable contenue dans
le crne humain que dans le crne des animaux, et que j'attribuai 
chaque animal une me en harmonie avec son intelligence. J'essayai
vainement de faire comprendre que la nature n'tait rien autre chose
dans son ternelle palpitation que cette chane gnrale des tres, que
la sve de l'arbre tait le sang de l'homme, et que la moindre plante, 
un degr infrieur, avait sa vie sensitive  des degrs de plus en plus
suprieurs, comme le mollusque, comme l'insecte, comme le reptile, comme
le poisson, comme le mammifre, comme l'homme enfin.

Le prtre m'accusa de panthisme, et ma tante, qui ne savait pas ce que
c'tait que le panthisme, dclara simplement que j'tais une athe.

Comment se fait-il,  mon cher matre, comment se fait-il, mon Jacques
bien-aim, que ce soit nous qui voyons Dieu en toutes choses dans les
mondes qui roulent au-dessus de nos ttes, dans l'air que nous
respirons, dans l'ocan que ne peut embrasser notre regard, dans le
peuplier qui plie au vent, dans la fleur qui s'ouvre au soleil, dans la
goutte de rose que secoue l'aurore, dans l'infiniment petit, dans le
visible et dans l'invisible, dans le temps et dans l'ternit, comment
se fait-il que ce soit nous qu'on accuse d'tre des athes, c'est--dire
de ne pas croire en Dieu?

Notre pauvre Scipion est mort ce matin. Il en sait maintenant autant que
nous en saurons un jour sur le grand secret, que le tombeau ne rvlera
jamais du moment o il n'a pas rpondu  la sublime interrogation de
Shakespeare.

Ce matin, ne le voyant pas entrer lorsque l'on ouvrit la porte de ma
chambre, je me doutai ou qu'il tait mort, ou qu'il tait trop malade
pour venir jusqu' moi.

J'allai donc jusqu' sa niche.

Il tait vivant encore, mais trop faible dj pour marcher. Son oeil
tait fix sur la porte par laquelle il s'attendait  me voir paratre.

En m'apercevant, son oeil s'anima. Il fit entendre un petit cri de joie,
sa queue s'agita, il sortit  moiti de sa niche.

Je pris un tabouret et vins m'asseoir prs de lui et, voyant qu'il
faisait effort, je lui pris la tte et la posai sur mon pied.

C'tait cela qu'il voulait.

Une fois l, l'oeil fix sur moi, de temps en temps dtournant son regard
pour le plonger dans le lointain, comme s'il te cherchait, mais le
ramenant aussitt vers moi, il ne s'occupa plus qu' mourir.

En vrit, celui qui donne une me  l'assassin sans piti qui gorge
pour quarante sous des femmes et des enfants  la porte d'une prison, et
la refuse  ce noble animal qui, pareil au pcheur privilgi de
l'criture, aprs avoir fait le mal s'est repenti de l'avoir fait, et a
consacr le reste de sa vie au bien et  l'amour, celui-l me semble
non-seulement hors de raison, mais hors d'intelligence.

Mon bien-aim Jacques, le jour o tu liras ces lignes, si tu les lis
jamais, et que tu te reporteras  leur date, 23 janvier 1793, tu me
trouveras sans doute bien enfantine de m'absorber dans la contemplation
d'un chien qui meurt au moment mme o tu te trouves, toi, en face de
l'chafaud d'un roi, au milieu des dbris d'un trne qui croule. Mais
tout est relatif: l'amour qu'on porte  son roi, c'est--dire  un homme
que l'on n'a jamais vu,  qui l'on n'a jamais parl, est une convention
sociale, une affaire d'ducation, tandis que l'amiti que je porte  la
pauvre bte qui agonise l sous mes yeux en pensant  moi dans la mesure
de son intelligence, est un sentiment presque d'gal  gal, en
supposant mme que Scipion n'ait pas t longtemps mon suprieur.

Quant  ce trne qui croule, il tombe sous la mine incessante de huit
sicles de despotisme, sous la parole de tous les grands philosophes et
de tous les esprits sublimes de notre temps, et ses dbris, symboles de
haine et de vengeance, essayent, en roulant vers l'abme, d'entraner
avec eux tout ce qu'il y a de courageux, de loyal et de patriotique dans
notre poque.

Notre pauvre Scipion est mort.

Un dernier frmissement d'agonie a parcouru tout son corps, ses yeux se
sont ferms, il a pouss un faible gmissement, et tout a t fini pour
lui.

 mort!  ternit! n'est-ce pas que tu es la mme pour tous les tres
crs, ou du moins pour tous ceux dont les coeurs ont battu, pour tous
ceux qui ont souffert, pour tous ceux qui ont aim.

Scipion est enterr dans le jardin, et sur la pierre qui le couvre j'ai
grav le seul mot: FIDELIS.

* * *

L, malgr lui, Jacques Mrey s'arrta. Cet homme qui avait vu tant de
grands vnements d'un oeil sec, avait senti malgr lui les pleurs
obscurcir son regard; une larme d'va avait laiss sa trace sur le
manuscrit; une larme de Jacques tomba prs d'elle.

Puis il regarda tristement le lit o elle avait couch, la chaise o
elle s'tait assise, la table o elle avait mang, fit plusieurs tours
dans la chambre, vint s'asseoir sur son fauteuil, reprit son manuscrit
et se remit  lire.

Mais il y avait une grande lacune entre l'endroit o il tait arriv et
celui o le rcit continuait.

Il reprenait  la date du 26 MAI 1793.

* * *

Je pars pour la France demain soir. C'est le premier usage que je fais
de ma libert. Je ne crois pas courir aucun danger, et, si j'en cours,
je les braverai joyeusement en pensant que c'est pour toi que je les
brave.

Ma pauvre tante est morte hier d'une apoplexie foudroyante. Elle faisait
son whist avec deux vieilles dames et son directeur; c'tait  son tour
 jouer, elle tenait les cartes et ne jouait pas.

--Jouez donc, lui dit son partner.

Mais au lieu de jouer, elle poussa un soupir et se renversa dans son
fauteuil.

Elle tait morte.

Quel bonheur, le 4 juin au plus tard, je serai dans tes bras, car je ne
puis croire que tu m'aies oublie!

Tu trouveras peut-tre tonnant que je n'aie pas une parole de regret
pour la pauvre vieille fille que nous conduirons demain  sa dernire
demeure, quand j'ai employ six pages  te parler de la mort et de
l'agonie de mon chien; mais, que veux-tu, je suis l'enfant de la nature,
je ne sais pleurer que ce que je regrette, et je ne puis, en conscience,
regretter une parente que je n'ai connue que comme ma gelire.

Voici l'pitaphe que j'ai compose pour elle et dont son orgueil
hraldique serait satisfait, je crois, si elle pouvait la lire.

CY GIT
TRS-HAUTE ET TRS-PUISSANTE DEMOISELLE
CLAUDE-LORRAINE-ANASTASIE-LOUISE-ADLAIDE
DE CHAZELAY,
DE SON VIVANT CHANOINESSE ET SUPRIEURE
DES DAMES AUGUSTINES
DE BOURGES.
LE VENT DES RVOLUTIONS L'A EMPORTE
SUR LA TERRE TRANGRE OU ELLE EST
MORTE
LE XXV MAI 1793.
PRIEZ LE SEIGNEUR POUR SON ME.

Au revoir, mon bien-aim, la premire fois que je te dirai _je t'aime_,
ce sera de vive voix!

* * *

Oh! la malheureuse enfant! s'cria Jacques Mrey en laissant tomber le
manuscrit; elle sera arrive le surlendemain du jour o j'aurai quitt
Paris!...

Mais comme l'intrt croissait pour lui, il le ramassa avec un soupir,
et en reprit avidement la lecture.


IV

Oh! dcidment, j'tais maudite avant ma naissance, et la maldiction
carte un instant par toi est retombe plus pesante sur ma tte.

J'arrive  Paris. Je m'arrte  l'htel mme de la diligence. Je dpose
mes malles dans ma chambre. Je cours  la Convention, je me prcipite
dans une tribune, je te cherche des yeux parmi les dputs, je ne te
vois pas; je demande o sont les girondins.

On me montre des bancs vides.

--C'est l qu'ils taient, me dit-on.

--Qu'ils taient?...

--Arrts! prisonniers! en fuite!

Je redescends avec l'intention d'interroger un dput dont la
physionomie m'inspirera quelque confiance.

Je croise un reprsentant dans le corridor: au moment o je le croise,
une voix appelle: Camille!

Il se retourne.

--Citoyen, lui dis-je, on vient de vous appeler Camille.

--Oui, citoyenne, c'est mon nom de baptme.

--Seriez-vous le citoyen Camille Desmoulins, par hasard?

--Trop heureux si je pouvais vous tre bon  quelque chose.

--Vous avez connu le reprsentant Jacques Mrey? lui demandai-je
vivement.

--Quoiqu'il ft d'un parti oppos au mien, nous tions amis.

--Pouvez-vous me dire o il est?

--Savez-vous s'il est arrt ou en fuite?

--Je ne savais pas mme, il y a dix minutes, qu'il ft proscrit.
J'arrive de Vienne. Je suis sa fiance. Je l'aime!

--Ah! pauvre enfant! Vous avez t chez lui?

--Il y a huit mois que nous sommes spars sans nouvelles l'un de
l'autre, je ne sais pas mme o il demeurait.

--Je le sais, moi. Voulez-vous prendre mon bras? nous irons  son htel;
peut-tre le propritaire pourra-t-il nous donner des renseignements; il
saura du moins s'il a t arrt chez lui.

--Ah! vous me sauvez la vie! Allons.

Je pris le bras de Camille, nous traversmes la place du Carrousel, nous
entrmes  l'htel de Nantes.

Nous demandmes le propritaire, Camille Desmoulins se nomma; on nous
introduisit dans un petit cabinet dont le propritaire referma avec soin
la porte.

--Citoyen, lui dit Camille, tu logeais ici un dput qui tait mon ami 
moi et le fianc de la citoyenne.

--Le citoyen Jacques Mrey, dis-je vivement.

--Oui,  l'entresol; mais depuis le 2 juin il a disparu.

--coute, dit Desmoulins, nous ne sommes ni de la police, ni de la
Commune, ni partisans du citoyen Marat, par consquent tu peux te fier 
nous.

--Je le ferais bien volontiers, dit le propritaire, mais j'ignore
compltement ce que le citoyen Mrey est devenu. Le soir du 2 juin, un
gendarme est venu pour l'arrter, et, voyant qu'il n'y tait pas, il est
rest dans sa chambre, en l'attendant toute la journe d'avant-hier et
d'hier; mais, voyant qu'il faisait une faction inutile, il est parti.

--Depuis quand n'avez-vous pas revu Jacques Mrey?

--Depuis le 2 juin au matin. Il est sorti, comme d'habitude, pour aller
 la Convention nationale.

--Je l'ai vu  son banc jusqu' quatre heures, dit Camille.

--Et il n'a pas reparu chez vous? demanda va.

--Je ne l'ai pas revu.

--Si l'on vous en croyait, dit va, il serait parti sans vous payer, ce
qui n'est pas probable.

--Le citoyen Jacques Mrey payait tous les matins sa dpense et son
loyer de la veille, prvoyant justement le cas o viendrait le moment de
fuir sans perdre une minute.

--Un homme qui prend ces prcautions-l, dit Camille, ne les prend pas
pour se laisser arrter. Il se sera probablement dirig vers Caen avec
les autres proscrits.

--Avec lequel de ses amis de la Gironde tait-il particulirement li?

--Avec Vergniaud, dit le matre de l'htel, c'est celui que j'ai vu
venir le visiter le plus souvent.

--Vergniaud doit tre arrt, fit Camille; Vergniaud est trop paresseux
pour avoir essay de fuir.

--Comment s'assurer s'il est ou s'il n'est pas arrt?

--C'est bien facile, dit Camille.

--Comment cela?

--Julie Candeille doit le savoir.

--Qu'est-ce que Julie Candeille?

--C'est une charmante actrice du Thtre-Franais qui a fait avec
Vergniaud la _Belle fermire_.

--Mais mademoiselle Julie Candeille craindra probablement de se
compromettre.

--Oh! pauvre fille, elle passerait dans le feu pour lui.

--Mais de compromettre Vergniaud.

--Je lui ferai cette simple question: Est-il ou n'est-il pas arrt?
Elle me rpondra _oui_ ou _non_, je ne vois rien l dedans qui puisse le
compromettre.

--Allons chez mademoiselle Candeille.

Le propritaire de l'htel appela un fiacre, nous montmes dedans,
Camille lui donna l'adresse de l'actrice. Cinq minutes aprs, il
s'arrtait devant le numro 12 de la rue Bourbon-Villeneuve.

--Montez-vous avec moi, demanda Camille, ou demeurez-vous  m'attendre?
Si rapide que je sois, je vous prviens que vous trouverez le temps
long.

--Je monte avec vous. Mais ma prsence ne l'inquitera-t-elle point?

--Vous m'attendrez dans l'antichambre, dit Camille. Si je suis trop
longtemps  revenir, vous ferez l'inconvenance d'entrer.

Nous montmes rapidement un lgant escalier. Camille sonna. La femme de
chambre vint ouvrir.

--Oh! s'cria-t-elle avant que Camille et mme ouvert la bouche;
mademoiselle a dfendu sa porte; elle a fait prvenir au
Thtre-Franais qu'elle ne jouerait pas. Mademoiselle ne peut pas
recevoir.

--Ma belle Marton, fit Camille sans s'inquiter de la rponse, dites
tout simplement  mademoiselle Candeille: _Le citoyen Camille_.

La femme de chambre entra, et presque aussitt on entendit retentir ces
mots:

--Oh! si c'est Camille, qu'il entre, qu'il entre!

Camille me fit un signe et passa dans la chambre de mademoiselle
Candeille. Cinq minutes aprs on m'appela.

Elle tait au lit, les yeux rougis de larmes; mais comme la coquetterie
ne perd jamais ses droits chez la femme, elle y tait dans un nglig
charmant.

Jamais on n'avait mieux pris ses aises et ses avantages pour pleurer.

--Mademoiselle, me dit la belle artiste, j'apprends que nous souffrons
des mmes craintes, et que la souffrance nous rend soeurs; quoique bien
malheureuse moi-mme, puis-je quelque chose pour vous; alors ce sera un
allgement  mes douleurs.

Et elle me fit signe de venir m'asseoir sur son lit.

J'y allai, elle me prit les deux mains.

--Et maintenant, parlez, dit-elle.

--Hlas! lui dis-je, je n'ai qu'une chose  vous demander. Il parat que
l'homme que j'aime tait li d'amiti avec l'homme que vous aimez;
sont-ils arrts ensemble, ont-ils fui ensemble; en me donnant des
nouvelles de l'un, pouvez-vous me donner des nouvelles de l'autre?
L'homme que j'aime se nomme Jacques Mrey.

--Je le connais, madame; il m'a t prsent par Vergniaud comme un des
hommes les plus distingus du parti. Le 1er juin, c'est--dire il y a
quatre jours, il assista  la dernire sance o les girondins
dcidrent de se retirer en province et de soulever les dpartements.

--Croyez-vous que Jacques ait adopt ce parti? Dans ce cas, je saurais
presque o le retrouver.

--Je ne crois pas, car dans la discussion il a t d'un avis contraire;
il a dclar qu'il ne se croyait pas le droit de se faire  l'extrieur
l'alli de l'Autriche,  l'intrieur celui de la Vende. Cet avis a t
aussi celui de Vergniaud.

--Et depuis lors vous n'avez eu aucune nouvelle?

--Aucune. Je m'attends seulement  apprendre d'un moment  l'autre que
Vergniaud est arrt.

Et mademoiselle Candeille porta  ses yeux, d'o coulaient de vritables
larmes, un mouchoir de batiste brod et parfum.

--D'aprs ce que j'entends et d'aprs ce que je vois, ce qu'il y a de
mieux  faire, dit Camille Desmoulins, c'est que mademoiselle--et il
m'indiquait du regard--prenne un logement bien retir pour ne point
fixer les yeux sur elle. Comme fille d'migr, comme fiance d'un
girondin, sa prsence ne me parat pas sans danger  Paris, et le
tribunal rvolutionnaire en a bientt fini avec ceux qu'il souponne, et
surtout avec ceux qu'il ne souponne pas. Moi, pendant qu'elle se
tiendra bien tranquille, j'irai aux informations, et Lucile ou moi lui
porterons des nouvelles.

Je regardai mademoiselle Candeille en l'interrogeant des yeux.

--C'est en effet ce qu'il y a de plus raisonnable  faire,  mon avis du
moins, dit-elle; si je vois Vergniaud, ce dont je doute, non point que
j'ignore o il est, mais la police doit avoir les yeux sur moi, et la
conviction que j'en ai m'impose la plus grande circonspection; si je
vois Vergniaud, je l'interrogerai, et, si j'apprends quelque chose, vous
le saurez aussitt, mon cher Camille; comptez sur moi dans la mesure de
mes forces, ma jeune et belle amie, continua-t-elle en se tournant de
mon ct. Notre cause est la mme. Pour tre ne dans les larmes, notre
amiti, je l'espre, n'en sera pas moins durable.

Et, m'embrassant une dernire fois, elle se laissa retomber dans une
pose pleine de grce sur son oreiller.

--Que dcidez-vous? demanda Camille quand nous fmes remonts dans notre
fiacre.

--Je suivrai votre avis, lui rpondis-je.

--Eh bien! alors, ne perdons point de temps  le mettre  excution. Je
connais, rue des Grs, un petit appartement qui, je l'espre, vous
conviendra  merveille; prenez vos malles  la diligence et allons le
voir.

--Mais s'il ne me convient pas?

--Nous en chercherons un autre et nous ne descendrons pas du fiacre que
nous ne l'ayons trouv. Dieu merci, les logements ne manquent point 
Paris  cette heure.

Le logement de la rue des Grs me convenait  merveille: c'taient deux
petites chambres et un cabinet trs propres, sur une cour; je m'y
installai sance tenante.

Deux heures aprs j'avais la visite de Lucile, elle venait se mettre 
ma disposition.

Le seul service que j'eusse  rclamer d'elle c'tait de me trouver une
femme de chambre sur laquelle je pusse compter. Le mme soir elle
m'envoya une paysanne d'Arcis-sur-Aube, dont la mre tait soeur de lait
de Danton; elle tait venue  Paris se recommandant de lui; mais Danton
tait  Svres, tout entier  ses nouvelles amours. Le gladiateur
prenait des forces pour les luttes futures.

Camille l'avait remplac prs de sa compatriote, et il la plaait prs
de moi.

Comme elle s'appelait Marie de son nom de baptme, et Le Roy de son nom
de famille, on avait cru par prcaution en l'envoyant  Paris devoir
changer ces deux noms, elle s'appelait Jacinthe Pommier.

Ces deux noms d'une innocence incontestable avaient remplac les deux
noms que les circonstances incriminaient.

C'tait une bonne fille dont je n'eus jamais qu' me louer.

Quelques jours aprs Camille vint me voir, il avait des nouvelles de
Caen. Il savait que Guadet, Gensonn, Pthion, Barbaroux, et deux ou
trois autres proscrits avaient trouv asile dans cette ville; mais
Jacques Mrey n'tait point avec eux.

Quelques jours aprs, Jacinthe m'annona Danton. Il tait enfin revenu 
Paris. Je savais qu'il avait t le meilleur ami de Jacques, et Camille
Desmoulins m'avait mme dit qu'il lui avait offert un asile qu'il avait
refus.

Je courus ouvrir moi-mme la porte de la chambre o je me tenais
d'habitude, mais, si bien que je fusse prvenue de cette laideur lonine
de Danton, je fis un pas en arrire.

--Bon, dit-il en riant, c'est encore un tour de ma figure.

Et comme je voulais m'excuser.

--N'en faites rien, me dit-il, j'y suis habitu. Puis, en prenant la
chaise que je lui offrais:

--Savez-vous, me dit-il, ce qui m'a rendu athe? c'est ma laideur. Je me
suis dit que si Dieu entrait pour quelque chose, ne ft-ce que comme
conseil, dans la composition de la race humaine, il y aurait trop
d'injustice  vous faire, vous, si belle, et moi si laid. Non, j'aime
mieux mettre cela sur le compte du hasard, c'est--dire de la matire
inintelligente qui produit sans s'occuper de la production. Et quand on
pense qu'il y a un homme plus laid que moi encore, c'est Marat;
connaissez-vous Marat?

--Non, citoyen; je ne l'ai jamais vu.

--Voyez-le, et je vous rponds qu'aprs vous me recevrez sans broncher.

--Mais je vous jure, citoyen..., lui dis-je en rougissant.

--Ne parlons plus de cela, parlons de Jacques Mrey.

--Vous venez m'en donner des nouvelles, m'criai-je en lui pressant les
mains.

--Ah! voil que j'embellis, dit en riant Danton.

--Je vous en supplie, citoyen, dites-m'en ce que vous savez.

--Je n'en sais rien, sinon qu'il vous aime comme un fou, et il a, ma
foi! bien raison, il n'y a rien de bon que l'amour. Tel que vous me
voyez, et avec cette figure-l, je suis amoureux, amoureux de ma femme,
que je viens d'pouser. Un ange comme vous, pas si belle que vous, mais
digne cependant de porter avec vous la queue de la robe de la Vierge.
Vous savez que pour me marier j'ai reconnu tout cela, la Vierge, le
Saint-Esprit, Dieu le pre, la sainte Trinit, tout le bataclan. Je me
suis confess des pieds  la tte. Si Marat savait cela, il y aurait
de quoi me faire couper le cou; mais vous ne le lui direz point,
n'est-ce pas, et en change je vous dirai que, probablement  cette
heure, s'il est parvenu  gagner la frontire, Jacques Mrey bouleverse
Vienne pour vous trouver.

--Mais qui lui a dit que j'tais  Vienne?

--Moi. Josephplatz, maison n 11. tait-ce bien cela?

--Oh! oui, mon Dieu!

--Eh bien, si vous aviez eu la patience de l'attendre, il est probable
qu' l'heure qu'il est il vous serrerait contre son coeur.

--Pour l'amour du ciel! citoyen Danton, m'criai-je, mettez un peu
d'ordre dans ce que vous me dites ou vous me rendrez folle.

--Eh bien! voyons, je ne demande pas mieux; vous connaissez la
catastrophe du 31 mai.

--Vous voulez parler de la proscription des girondins.

--Qui n'a eu lieu en ralit que le 2 juin, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! depuis longtemps Jacques m'avait confi son amour pour vous
et m'avait pri de chercher  savoir o vous demeuriez. Il est inutile
que je vous dise par quel moyen j'ai eu votre adresse; le 30 mai elle
m'est arrive; de sorte que le 2 juin, en prenant cong de lui et en lui
offrant un asile chez moi, qu'il m'a refus sous prtexte qu'il en avait
un plus sr, mais en ralit, je crois, pour ne pas me compromettre,
j'ai pu, pour dernier adieu, lui laisser dans la main, _Josephplatz_,
11, _Vienne_.

--Et alors il est parti?

--Je le crois.

--Sauv, alors?

--N'ayez pas trop grande confiance sous ce rapport; la Providence est
bonne fille, mais elle a ses caprices; dans tous les cas nous n'avons
aucune nouvelle de lui. Vous connaissez le proverbe, _Pas de nouvelles,
bonnes nouvelles_.

--Mais, ajoutai-je en hsitant.

--Parler.

--Par le mme moyen que vous vous tes procur l'adresse, pourra-t-on
avoir des nouvelles?

--Je l'espre.

--Que dois-je faire?

--Ce que vous faisiez l-bas quand vous tiez l-bas et qu'il tait ici,
attendre.

--Attendre; c'est bien long d'attendre.

--Quel ge avez-vous?

--Pas encore dix-sept ans.

--Vous pouvez attendre un an ou deux, mme trois, sans qu'il vous trouve
trop vieille  son retour.

--Vous croyez donc que tout sera fini dans deux ou trois ans?

--Dame! quand il n'y aura plus personne  guillotiner, il faudra bien
que cela finisse, et du train dont nous y allons, la besogne marche.

--Mais lui...

--Oui, je comprends, il n'y a que lui qui vous inquite.

--Vous esprez qu'il aura gagn la frontire.

--Nous sommes aujourd'hui le 20 juin, s'il tait pris, on le saurait;
s'il tait tu, et l'on ne se tue pas quand on aime, on le saurait
encore. Il y a donc bien des chances pour qu'il ait gagn l'tranger. Je
vais mettre ma police en campagne, et aux premires nouvelles vous me
reverrez,  moins que...

Il se mit  rire.

--Monsieur Danton, lui dis-je, voulez-vous me laisser vous embrasser en
rcompense des bonnes nouvelles que vous m'avez apportes?

--Moi? fit-il tout tonn.

--Oui, vous.

Il approcha du mien son terrible visage, que j'embrassai sur les deux
joues.

--Ah! par ma foi! dit-il, il faut que vous l'aimiez bien!

Et il sortit en riant.

Oh! oui, je t'aime, mon bien-aim, et je ferais bien autre chose que
d'embrasser Danton pour te revoir.

Quelques jours plus tard je vis entrer Danton.

Sa figure avait une expression remarquable de tristesse.

--Pauvre enfant! dit-il, aujourd'hui vous ne m'embrasseriez pas...

Je restai debout, muette et plissante.

Puis, aprs un effort:

--Oh mon Dieu! m'criai-je, est-il mort?

--Non; mais il a quitt l'Europe. Il s'est embarqu  Stettin.

--Pour o?

--Pour l'Amrique.

--Il ne court plus aucun risque alors.

--Except celui d'tre nomm prsident des tats-Unis.

Je poussai un grand soupir, et, tendant la main  Danton.

--Puisque je n'ai plus rien  craindre pour sa vie, tout est bien, lui
dis-je. Aujourd'hui je ne vous embrasserai pas, c'est vous qui
m'embrasserez.

Deux larmes lui vinrent aux yeux.

Ah! mon bien-aim Jacques, quel coeur il y a sous cette rude enveloppe!


V

 mon Jacques bien-aim, je viens de voir une horrible chose qui me
restera bien longtemps prsente aux yeux et  la pense!

Je t'ai dit que j'avais pris un petit logement rue des Grs.

La rue des Grs donne dans la rue des Fosss-Monsieur-le-Prince, qui
donne elle-mme dans la rue de l'cole-de-Mdecine.

Ce soir, comme Jacinthe venait de dresser la table et de servir mon
souper, j'entendis un grand tapage dans la rue, et au milieu des cris de
haine et de colre qui montaient jusqu' moi.

--Les girondins! ce sont les girondins!

Je savais que Vergniaud et Valaz avaient t arrts. Je crus que de
nouvelles arrestations venaient d'tre faites; et, malgr ce que m'avait
dit Danton, je te vis aux mains des gendarmes, tran, dchir, mis en
morceaux par le peuple. Je descendis comme une folle, je me prcipitai
dans la rue, et je courus o l'on courait.

Un immense rassemblement tait form en face d'une grande et triste
maison n 20[*] de la rue de l'cole-de-Mdecine, attenant  celle de la
tourelle qui fait le coin de la rue.

[note *: Aujourd'hui 18.]

Les cris furieux, les menaces sanglantes se croisaient; les cris de
meurtre, d'assassinat faisaient retentir l'air. Tous les yeux taient
fixs sur les fentres du premier tage; mais les rideaux tirs avec
soin empchaient les regards curieux d'y pntrer.

Tout  coup une des fentres s'ouvrit et une femme ple, chevele,
furieuse, tache de sang, parut  la fentre en criant:

--Plus d'espoir, il est mort! L'ami du peuple est mort! Marat est
mort!... Vengeance, vengeance!

--C'est Catherine vrard, c'est madame Marat! cria la foule.

Et elle voulut forcer la porte que gardaient deux sentinelles.

Au milieu de tout ce tumulte, j'entendis sonner l'heure, le timbre vibra
sept fois.

Les sentinelles allaient tre forces quand le commissaire de police
arriva, avec six hommes pris au prochain corps-de-garde.

Un perruquier parut prs de cette malheureuse crature qui continuait de
crier en se tordant les bras.

--Tenez, dit-il en brandissant le couteau ensanglant; tenez, voil le
couteau avec lequel elle l'a tu!

--Ce sont les girondins! cria la femme; elle vient de Caen! la
malheureuse! ce sont eux qui l'ont envoye pour l'gorger!

Cependant, par la fentre ouverte, les regards avaient plong, et des
exclamations s'chappaient de la foule.

--Oh! je le vois.

--O?

--Dans sa baignoire.

--Mort?

--Oui, ses bras pendent; il est tout rouge de sang!

Puis, comme des rafales de vent, passaient des bouffes de voix
furieuses criant:

--Mort aux girondins! mort aux tratres! mort aux amis de Dumouriez!

La foule devenait tellement compacte que je commenais  avoir peur
d'tre touffe, et que, voyant qu'il n'tait pas question de toi et que
tu ne courais aucun danger, je cherchais une issue par o me retirer,
lorsque je sentis une main qui se posait sur mon paule.

Je me retournai et reconnus Danton.

--Que faites-vous dans une pareille foule, me dit-il, vous voulez donc
tre crase?

--Non, lui dis-je tout bas, mais j'ai entendu crier: _ mort les
girondins!_ j'ai eu peur, et je suis accourue.

--Est-il vraiment mort? me demanda-t-il.

--Il parat que oui. Cette femme a ouvert la fentre et a annonc sa
mort au peuple.

--C'est un grand vnement que cette mort, dit Danton, et qui va nous
replonger dans le sang.

--Mais il me semble qu'au contraire Marat ne demandait que cela.

--Non, il commenait  se lasser. D'autres vont venir qui prendront sa
coupe vide et qu'il faudra abreuver  leur tour. Cette mort de Marat,
voyez-vous, mon enfant, c'est notre mort  nous.

--Votre mort! m'criai-je.

--La mienne surtout. Cet homme tait entre moi et Robespierre.
Robespierre frappait sur lui quand il n'osait frapper sur moi. J'en
faisais autant de mon ct. Maintenant, plus de Marat, nous allons
nous trouver en face, moi et l'incorruptible; plus personne pour
recevoir les coups. Il faudra que l'un de nous deux tombe, et, quel que
soit celui de nous deux qui tombera, la Rpublique est finie. Vous
reverrez Jacques Mrey plus tt que je ne croyais, mon enfant! En
attendant, voulez-vous voir Marat?

--Grand Dieu! que me proposez-vous l?

--Vous avez tort, c'est un spectacle curieux que vous ne reverrez
jamais. On dit qu'il a t assassin par une jeune fille de votre ge,
aussi belle que vous.

--Une jeune fille! m'criai-je, impossible!

--Ne croyez-vous donc plus aux Judiths et aux Jahels.

--Une jeune fille! et quel motif a pu la porter  un pareil acte?

--L'amour de la patrie; elle a vu que la rance avait donn sa dmission,
elle a pris la place de la France. Venez, vous dis-je, je vous promets
que vous ne vous en repentirez pas.

--Mais comment entrerez-vous?

--Comme entrent en ce moment Drouet, Chabot et Legendre; j'entrerai
comme dput.

--Et moi, comment entrerai-je?

--Vous entrerez comme tant au bras de Danton. Oh! avant que nous
tombions l'un ou l'autre, Robespierre ou moi, nous avons encore 
grandir tous les deux.

Danton fit un mouvement pour m'entraner. Je frissonnai de tout mon
corps.

--Oh! jamais! lui dis-je.

--Et moi, reprit-il, je veux que vous racontiez ce spectacle  votre, ou
plutt  notre ami, quand Robespierre et moi ne serons plus pour le lui
raconter.

Je me laissai entraner, j'tais prise d'une irrsistible curiosit.

Et cependant  la porte je fis un mouvement pour chapper  mon
conducteur.

--Bon, dit Danton en riant, quand ce ne serait que pour vous assurer
qu'il y a,--je me trompe,--qu'il y a eu au monde des hommes encore plus
laids que moi!

Je me laissai entraner. Je savais que ce que j'allais voir serait
hideux; mais l'horrible a son vertige, l'horrible m'attirait.

Je montai dix-sept degrs, de ces escaliers moiti bois moiti brique,
avec une grosse rampe carre; puis nous nous trouvmes sur le palier.

Deux soldats gardaient la porte de l'appartement. Nous traversmes une
premire chambre, o avaient pntr quelques curieux, chambre donnant
par un dgagement sur des pices obscures donnant sur la cour, et o
l'on composait et pliait le journal.

--Tout droit, tout droit, me dit Danton, a c'est le domaine du prote et
des ouvriers.

De la premire chambre nous passmes dans un petit salon, non-seulement
fort propre, mais fort coquet, qu'on tait tout tonn de trouver chez
Marat; il est vrai que ce salon n'tait pas _chez Marat_, Marat n'avait
point de chez lui; ce salon tait  la pauvre crature qui lui donnait
un asile. Cet homme de sang et de tnbres, ce sombre oiseau de l'meute
qui ne faisait que glapir la mort sur tous les tons, tant Dieu est bon,
tant la nature est immense, cet homme avait trouv une femme qui
l'aimait.

C'tait elle qui avait ouvert la fentre pour crier maldiction sur son
assassin.

Ce n'tait point encore dans le salon qu'tait Marat.

Dans le salon taient les familiers de la maison, les protes, les
compositeurs, les plieuses, les ouvriers qui vivaient de cet autre
ouvrier plus pauvre qu'eux.

Puis enfin on arrivait  une pice petite, obscure, claire par deux
chandelles seulement et par un reste de jour blafard venant de la
fentre.

Lorsque nous apparmes sur le seuil, Danton, dominant tout de sa haute
stature, moi appuy  son bras, ta vieille femme s'lana vers nous les
ongles en avant comme pour me dchirer le visage.

--Une femme! encore une femme! s'cria-t-elle, et jeune et belle! Sortez
d'ici, ce n'est point votre place, pronnelle!

Je voulus fuir, Danton me retint en serrant mon bras sous le sien.

Puis cartant de la main cette furie qui, sentant depuis quelque temps
la mort  la porte de Marat, n'avait laiss entrer Charlotte Corday qu'
son corps dfendant.

--Je suis Danton, dit-il.

--Ah! vous tes Danton, dit Catherine, et vous avez voulu voir, n'est-ce
pas? Je comprends, le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.

Et elle alla s'asseoir, brise, dans un coin.

Alors je me trouvai en face de cet horrible spectacle qui m'avait
attire.

Sur une petite table place  la tte de la baignoire, un peu  gauche,
un greffier crivait sous la dicte du commissaire de police, qui
achevait de dresser son procs-verbal.

 la tte de la baignoire tait une belle jeune fille de vingt-quatre 
vingt-cinq ans, avec des cheveux superbes contenus par un ruban vert,
coiffe du bonnet bien connu des femmes du Calvados: malgr une chaleur
intense, malgr la lutte qu'elle venait de soutenir, sa poitrine tait
couverte d'un pais fichu de soie solidement renou derrire la taille,
sa robe tait blanche, mais tache d'un jet de sang. Deux soldats lui
tenaient les mains, lui disant  demi-voix des injures et des menaces,
qu'elle coutait calme, les joues roses; plutt avec le sourire de la
femme contente d'elle qu'avec le calme mlancolique de la martyre.

Cette femme c'tait l'assassin, c'tait Charlotte Corday.

C'tait  ses pieds, dans la baignoire, qu'tait le spectacle hideux.

Marat dans sa baignoire, dont l'eau tait devenue couleur de sang,
Marat, recouvert  moiti d'un drap sale, la tte renverse en arrire,
la bouche encore plus tordue que de coutume, le bras pendant hors de la
baignoire, les cheveux coiffs d'une serviette grasse, Marat, avec sa
peau jaune, ses membres grles, semblait un de ces monstres sans nom que
les bateleurs exposent dans les foires!

--Eh bien? me dit tout bas Danton.

--Silence! rpondis-je. coutez.

Le greffier disait  l'accuse:

--Vous vous reconnaissez donc coupable de la mort de Jean-Paul Marat?

--Oui, monsieur, rpondit la jeune fille d'une voix ferme, vibrante,
presque enfantine.

--Qui vous inspira la haine que vous avez manifeste contre lui d'une si
terrible faon?

--Personne. Je n'avais pas besoin de la haine des autres, j'avais assez
de la mienne.

--Cet acte a d vous tre suggr?

Charlotte secoua doucement la tte, et avec un sourire:

--On excute mal, dit-elle, ce qu'on n'a pas conu soi-mme.

--Que hassiez-vous dans le citoyen Marat?

--Ses crimes.

--Qu'entendez-vous par l?

--Les plaies de la France.

--Qu'espriez-vous en le tuant?

--Rendre la paix  mon pays.

--Croyez-vous donc avoir tu tous les Marats?

--Celui-l mort, les autres auront peur, peut-tre!

--Depuis quand avez-vous form ce dessein?

--Depuis le 31 mai.

--Racontez-nous les circonstances qui ont prcd l'assassinat?

--Aujourd'hui, en traversant le Palais-Royal, j'ai cherch un coutelier
et j'ai achet un couteau tout frais moulu  manche d'bne.

--Combien l'avez-vous pay?

--Deux francs.

--Qu'avez-vous fait ensuite?

--Je l'ai cach dans ma poitrine; j'ai pris une voiture rue
Notre-Dame-des-Victoires, et je me suis fait conduire ici.

--Continuez.

--Cette femme ne voulait pas me laisser entrer.

--Oh! non, interrompit Catherine vrard, j'avais comme un pressentiment.
C'est lui, le pauvre homme, qui a cri: Laissez-la entrer, je veux
qu'elle entre.

--Ah! continua-t-elle en sanglotant, on n'chappe pas  sa destine.

Et elle se laissa retomber sur sa chaise.

--Pauvre femme! murmura Charlotte en la regardant tristement; j'ignorais
qu'un pareil monstre _pt tre aim_.

--Que se passa-t-il, demanda le commissaire de police, entre vous et le
citoyen Marat quand vous ftes entre?

--Je fus effraye de la laideur de cet homme et je m'arrtai prs de la
porte.

--C'est vous, me dit-il, qui m'avez crit pour m'offrir des nouvelles de
la Normandie?

--Oui, rpondis-je.

--Approchez et donnez-m'en. Les girondins sont arrivs  Caen?

--Oui.

--Et ils y ont t bien reus?

-- bras ouverts.

--Combien sont-ils?

--Sept.

--Nommez-les.

--Il y a Barbaroux, il y a Pthion, il y a Louvet, il y a Roland, il y
a...

Il ne me laissa point achever.

--C'est bien, dit-il, avant huit jours ils iront  la guillotine.

Ce fut son arrt de mort. Je le frappai. Il ne dit que ces mots:

-- moi! ma chre amie.

Et il expira.

--Vous avez frapp de haut en bas? demanda le commissaire de police.

--Ma position m'y forait.

--Puis, ajouta le commissaire de police, en frappant horizontalement,
vous pouviez rencontrer une cte et ne pas le tuer.

--Puis, dit avec son mauvais sourire le capucin Chabot qui tait l,
elle s'y tait sans doute exerce  l'avance.

--Oh! le misrable moine, dit Charlotte, je crois qu'il me prend pour un
assassin!

Les soldats crurent devoir venger Chabot et secourent cruellement
Charlotte.

Danton fit un mouvement pour marcher sur eux. Je le retins.

--Venez, lui dis-je, vous avez vu tout ce que vous vouliez voir,
n'est-ce pas?

--Et vous aussi? me rpondit-il.

--Oh! moi, j'en ai vu plus que je ne voulais.

--Eh bien! allons-nous-en.

En regagnant la porte, sous vmes Camille Desmoulins, qui tait venu
comme les autres curieux.

--Eh bien, lui dit  demi-voix Danton, que penses-tu de cela?

--Je pense, dit Camille en plaisantant selon son habitude, qu'il est
bien malheureux de ne prendre qu'un bain dans sa vie et qu'il tourne si
mal.

--Incorrigible! murmura Danton. Il ne se fera pas couper le cou pour un
principe; il se fera couper le cou pour une plaisanterie.


VI

On peut s'loigner matriellement de pareils spectacles, mais la
pense s'y acharne; on n'arrive pas  les fuir.

Ramene chez moi par Danton, reste seule, je revis dans un angle de ma
chambre, comme par une ouverture de thtre on voit une dcoration, je
revis toute cette scne: la femme vrard affaisse sur sa chaise; ce
commissaire de police appuy des deux poings sur la table et dictant; ce
greffier impassible crivant; cette belle jeune fille debout, maintenue
et maltraite par deux soldats, pareille  la statue de la justice
arrache  sa base; puis ce capucin immonde la regardant avec des yeux
de haine et de luxure.

Toutes les autres figures formaient un deuxime et troisime plan au
tableau, mais indistinctes et  peine esquisses.

Et malgr moi je tendais les bras  cette belle hrone, et malgr moi
je l'appelais ma soeur.

 trois heures il se fit un grand bruit; les rues n'avaient pas un
instant cess d'tre pleines de curieux. Au milieu de la foule, des
hommes aux bras nus criaient, hurlaient, demandaient qu'on leur livrt
l'assassin.

C'tait Charlotte Corday que l'on conduisait  la prison de l'Abbaye.

Contre toute attente, elle y arriva sans tre mise en morceaux.

Le lendemain,  mon grand tonnement, je vis arriver chez moi Danton
avec sa femme, belle enfant blonde, de mon ge  peine, qu'il poussa
dans mes bras.

Il l'amenait passer la matine avec moi,  la condition qu'ils
m'emmneraient dner  la campagne, o je resterais quelques jours avec
elle.

Ma solitude tait si triste, mon cher bien-aim, que j'acceptai; puis ce
me serait une occasion de parler de toi avec une femme, avec un coeur
jeune qui me comprendrait.

D'ailleurs tu aimais Danton; ne pouvant aimer Danton, je voulais aimer
sa femme.

Danton sortit pour aller aux nouvelles; depuis le matin le jour s'tait
fait sur cette jeune fille. Ce n'tait point la premire venue, comme on
et pu le croire; ce n'tait point une passion amoureuse pour un
girondin fugitif qui l'avait fait sortir de sa retraite et de son
obscurit; c'tait l'amour profond de la patrie. La France lui tait
apparue comme une dormeuse haletante sur le sein de laquelle est
accroupi ce monstre qu'on appelle le cauchemar. Elle avait pris un
couteau et avait frapp le monstre.

Elle se nommait Marie-Charlotte de Corday d'Armans.

Chose bizarre, son pre tait rpublicain, elle tait rpublicaine, ses
deux frres taient  l'arme de Cond.

Il n'y a que les rvolutions pour faire de pareils cartlements dans
les familles.

C'tait l'arrire-petite-nice de Corneille, la soeur d'milie, de
Chimne et de Camille.

leve au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, fonde par la comtesse
Mathilde, la femme de Guillaume le Conqurant, o l'on recevait les
filles de la noblesse pauvre, elle s'tait rfugie,  la suppression
des maisons religieuses, chez une vieille tante nomme mademoiselle de
Bretevelle.

Elle ne voulut point accomplir une pareille oeuvre, qui la conduisait
droit  l'chafaud, sans tre munie de la bndiction de son pre; elle
donna tous ses livres, sauf un volume de Plutarque qu'elle emporta avec
elle, passa par Argenton, o tait M. de Corday, s'agenouilla devant
lui, et, bnie et embrasse par lui, reprit sa place dans la diligence,
arriva  Paris le 11, et descendit rue des Vieux-Augustins, n 17, 
l'htel de la Providence.

Le prtexte de son voyage avait t le besoin de retirer du ministre de
l'intrieur des pices utiles  une amie migre, mademoiselle de
Forbin; elle s'tait fait donner en consquence une lettre de Barbaroux
pour son collgue Duperret.

Elle avait employ la journe du 12  ses dmarches. Son interrogatoire
nous avait dit que le 13, jour du meurtre, une heure avant le meurtre,
elle avait achet au Palais-Royal le couteau qui devait l'accomplir.

Ah! j'ai oubli de te dire, mon Jacques bien-aim, que le seul moment de
faiblesse qu'elle ait manifest, pendant l'interrogatoire auquel nous
assistmes, fut quand on lui prsenta le couteau sanglant, en lui
demandant si c'tait bien celui-l dont elle s'tait servi.

--Oui, avait-elle dit en dtournant les yeux et en l'cartant de la
main, je le reconnais.

Voil ce que l'on savait d'elle le 14,  une heure de l'aprs-midi.

Elle avait t interroge pendant la nuit par les membres du comit de
sret gnrale et par plusieurs dputs, et c'tait le rsultat de ses
interrogatoires qui se rpandait dans Paris.

Quant  Marat, il tait tout simplement question pour lui du Panthon.

Je restai toute la journe avec madame Danton. Je lui parlai de toi;
elle me parla de son mari.

Elle me dit la peur qu'il lui avait d'abord inspire, et comment elle
s'tait aperue bientt que sous cette rude enveloppe battait un coeur
toujours prt  dborder, et que la moiti de son gnie tait fait de
bont.

Non certes elle ne l'aimait pas comme je t'aime, elle l'aimait comme une
pouse honnte doit aimer son mari. Tandis que toi je t'aime comme un
ami, comme un frre, comme un poux, comme un amant, comme mon matre,
comme mon Dieu!

Oh! o es-tu, mon bien-aim? penses-tu  moi avec cette pense qui
dvore, qui me fait me tordre les bras et t'appeler en criant sans le
savoir au milieu de la nuit, rveillant la pauvre Jeannette qui accourt
tout perdue et me demande ce que je veux?

--Rien, lui dis-je, je rve.

Danton revint nous chercher  six heures.

Il tait dans l'enthousiasme de Charlotte. Jamais il n'avait vu,
disait-il, coeur  la fois plus naf et plus fortement tremp.

On avait en la fouillant trouv sur elle son d  coudre, des aiguilles
et du fil.

--Pourquoi avez-vous ces objets sur vous? lui avait-on demand.

--J'avais pens qu'aprs la mort de Marat je serais probablement fort
maltraite, que quelques-uns de mes vtements seraient dchirs, et, une
fois en prison, je voulais avoir le moyen de les recoudre.

--N'est-ce pas toi, lui avait demand le boucher Legendre, qui t'es
prsente chez moi, vtue en religieuse, pour m'assassiner?

--Le citoyen se trompe, rpondit-elle avec un sourire; je n'estimais
point que sa vie ou sa mort importt au salut de la Rpublique.

Et comme avec son d  coudre, son fil et ses aiguilles, on avait trouv
dans sa poche sa bourse et sa montre, et que Chabot ayant demand  les
voir, les gardait trop longtemps  son avis entre ses mains:

--Je croyais, dit-elle, que les capucins avaient fait voeu de pauvret?

Chabot semblait s'tre attach  elle avec une ide obscne: il voulait
la fouiller; il prtendait que son fichu n'tait si bien ferm que parce
qu'elle y cachait quelque chose, et, profitant de ce qu'elle avait les
mains lies, il se jeta sur elle et glissa sa main dans sa gorge.

Mais au contact de l'impur la chaste jeune fille prouva un tel dgot,
qu'elle brisa les liens qui lui retenaient les mains; mais par l'effort
mme son fichu ouvert laissa voir son sein.

Les larmes en vinrent aux yeux des geliers; ils achevrent de lui
dlier les mains pour qu'elle pt se rajuster.

En outre, on lui avait permis de rabattre ses manches et de mettre des
gants sous ses chanes.

C'taient toutes les nouvelles de la journe.

Ah! j'oubliais: un peintre nomm David, ami de Marat, a pass la journe
prs de sa baignoire,  faire son portrait, juste dans la mme pose o
nous l'avons vu.

Demain on doit proposer  l'Assemble de porter le corps de Marat au
Panthon.

 six heures, nous partmes pour la campagne de Danton. C'est l qu'il
habite avec sa femme.

Pendant les huit premiers jours de son mariage, il ne l'a pas quitte un
seul instant. Mme devant moi il n'y peut tenir et l'accable de
caresses. Elle, de son ct, me parat prouver plus d'tonnement et de
peur que d'amour. Le lion a beau limer ses dents, rogner ses griffes,
elle ne me parat pas le moins du monde rassure devant le monstre
sublime.

Il y a sance de nuit  la Convention. La spulture de Marat doit y tre
discute.

Louise elle-mme a pouss son mari  aller  Paris.

--J'espre bien, lui a-t-elle dit, que vous ne laisserez pas profaner le
Panthon en permettant que le cadavre de ce vampire y entre.

Imagine-toi, cher Jacques, que ton ami Danton, c'est--dire la
rvolution faite homme, a pous une jeune fille royaliste. J'ai vu cela
dans la soire que je viens de passer avec elle sur une colline qui
domine la Seine, et d'o l'on voit toute la valle de Saint-Cloud.

Quel calme admirable! quelle majest douce dans toute cette nature! Se
douterait-on qu'on est  deux lieues  peine de ce volcan qui rugit et
qui jette des flammes qu'on appelle Paris? Non. Le soir son
bourdonnement immense, mlange de cris, de hues, d'imprcations, arrive
comme un doux murmure de feuilles agites, de ruisseaux pleurants,
d'oiseaux amoureux.

Nous nous demandions avec la pauvre petite Louise, comment, lorsque
l'homme peut vivre si calme, si heureux sous la vote diamante du ciel,
couch sur un gazon doux et frais, avec un ruisseau  ses pieds, et
l'ombre des feuilles tremblant sur son front, nous nous demandions
comment il leur prfre les luttes de la tribune, les haines des partis,
la boue sanglante des rues.

Puis l'ombre de Charlotte de Corday passait devant nous. Elle aussi
tait doucement blottie dans un nid de mousse; elle aussi avait des
ruisseaux, du gazon, de l'ombre, dans sa belle Normandie, le pays des
grands ormes. Eh bien, elle femme, elle a quitt tout cela, et elle a
fait cinquante lieues, un couteau  la main, pour venir le plonger dans
le coeur d'un homme qu'elle n'avait jamais vu, contre lequel elle n'avait
pas de rancune personnelle et qu'elle ne hassait que de toute la
violence de son amour pour la patrie.

 mon bien-aim! si jamais les rvolutions s'apaisent, si Dieu permet
que les coeurs spars se rejoignent, si, au lieu de ces jours terribles
qu'on appelle le 20 juin, le 10 aot, le 2 septembre, le 21 janvier, le
31 mai, on a des jours sans date, calmes et mlangs d'ombre et de
soleil, oh! nous aurons, nous aussi, une maison, une chaumire, une
cabane sur une colline du haut de laquelle nous puissions voir couler
l'eau, blondir les moissons, frissonner les arbres; nous nous y
asseoirons au crpuscule, et nous verrons se coucher le soleil, tirant
aprs lui le crpe mystrieux de la nuit, et nous saluerons chaque
beaut de la nature qui passera  son tour devant nous par un regard,
par un sourire, par un baiser.

Nous restmes l bien avant dans la soire; nous entendmes
successivement s'teindre tous les bruits du jour, le roulement des
voitures sur les routes, le retentissement de la hache du bcheron dans
la fort, le chant du vigneron dans sa vigne, le gazouillement des
oiseaux dans les arbres, les derniers cris du merle dans les cpes.
Puis nous vmes s'allumer  et l des points d'or, toiles de la terre,
avec elles le silence se rpandit et plana sur la campagne, et la seule
rumeur qui traversa l'espace et veilla l'cho fut l'aboi inattendu,
prolong parfois, mais plus souvent s'teignant aussitt, de quelque
chien veillant dans sa niche  la porte d'une ferme, en faisant sa garde
autour d'un parc de moutons.

Oh! que nous tions loin en coutant ce monde qui s'endormait de penser
 l'assemble tumultueuse,  Marat posant dans sa baignoire pour le
peintre David, et  Charlotte Corday, attendant en crivant  Barbaroux,
l'chafaud dans sa prison.

Danton revint  minuit; la sance avait t orageuse, les cordeliers
avaient demand le Panthon pour Marat, les jacobins accueillirent
froidement cette demande, Robespierre se dclara contre, la motion fut
repousse.

Le lendemain Charlotte Corday devait tre transporte  la Conciergerie,
et Marat devait tre enterr au cimetire de la vieille glise des
cordeliers, prs du caveau o si longtemps il avait crit.

Il y avait  propos de cette mort un grand mouvement dans le peuple. Les
pauvres gens savaient qu'il avait t leur dfenseur, qu'il avait, toute
sa vie, crit pour eux, et, sans qu'ils eussent lu ses journaux, ils lui
taient reconnaissants. La pompe eut lieu de six heures  minuit. Danton
y assista et nous emmena avec lui. Marat fut dpos,  la lueur des
torches, sous un des saules qui poussaient  et l dans le cimetire.

Il tait prs d'une heure du matin quand le dernier discours fut achev.

Aprs chaque discours, les cris de Vive Marat! Mort aux jacobins!
s'lanaient de dix mille bouches et venaient me frapper au coeur.

Beaucoup demandaient que Charlotte Corday ft amene et gorge sur la
tombe frache. Danton avait beau me rassurer,  chaque mouvement dans
les groupes je me figurais que c'tait _elle_ qu'on tait all chercher
 l'Abbaye et que l'on amenait victime expiatoire.

Nous rentrmes  Svres au jour. J'tais brise de terreur.


VII

Nous tions au 18 juillet; depuis quatre jours Marat tait mort, depuis
quatre jours Charlotte tait arrte.

On commenait  crier dans les rues de Paris que le procs tait bien
long; on se demandait ce que faisaient les juges.

La nouvelle qu'elle avait t conduite  la Conciergerie avait donn
bonne esprance aux maratistes. On savait que le sjour que faisaient
les prisonniers  la Conciergerie n'tait jamais bien long.

Charlotte devait comparatre ce jour mme devant le tribunal
rvolutionnaire.

Danton s'tait pris d'enthousiasme pour cette me romaine; il voulut
assister au jugement.

On savait dj qu'elle avait crit  un jeune dput, neveu de l'abbesse
de Caen. La lettre ne le trouva point chez lui ou il n'osa point y
rpondre et cda l'honneur de la dfense  un autre.

On lui donna pour avocat d'office un jeune homme encore inconnu, le
citoyen Chauveau-Lagarde.

Danton revint merveill.

--Eh bien? lui demandmes-nous quand il revint.

--C'est elle qui les a jugs tous, nous rpondit-il, et elle les a
condamns au bagne de l'histoire.

Nous lui demandmes des dtails, mais tout s'tait rsum pour lui dans
le majestueux ensemble de son apparition. Seulement il avait remarqu
que pendant l'interrogatoire de l'accuse, un jeune peintre allemand
qu'il connaissait, nomm Hauer, avait fait son portrait.

Elle aussi l'avait remarqu, avait souri et s'tait pose du mieux
qu'elle avait pu, pour lui faciliter sa tche.

En rentrant dans sa prison, elle avait trouv un prtre qui l'attendait.
Mais, rpublicaine jusqu'au bout, elle avait refus le secours de celui
qui tait venu lui offrir le soutien de sa parole.

--J'ai la voix d'en haut, et j'espre qu'elle me suffira, avait-elle
rpondu.

Tout cela est bien beau, n'est-ce pas, mon ami? mais il me semble que
cela dpasse la taille de la femme.

L'excution aura lieu ce soir  huit heures. Danton veut que nous y
assistions, j'ai fait quelques difficults, mais Danton a dit:

--Cette femme donnera une leon de mort, mme aux hommes, et, dans les
temps o nous sommes, il est bon de prendre de ces sortes de leons.
Puis d'ailleurs, a-t-il ajout, c'est un dernier hommage  lui rendre
que d'aller la voir mourir.

J'irai, mon bien-aim Jacques; dans le cas o je serais condamne, moi
aussi, je veux apprendre  bien mourir, afin de ne point te faire honte.

* * *

Oh! mon ami, comment te raconterai-je cela? Danton avait raison: c'est
un grand et sublime spectacle que celui d'une crature qui meurt
noblement pour sa conviction.

La hache n'tait point encore tombe que Charlotte Corday en tait dj
 la lgende. On rptait de bouche en bouche parmi les spectateurs ce
qu'elle avait fait.

Le peintre, qui tait commandant au second bataillon des cordeliers,
avait, grce  son grade probablement, obtenu d'achever dans le cachot
de la condamne le portrait qu'il avait commenc d'elle  l'audience. Il
tait en consquence revenu avec elle  la Conciergerie.

Ne sachant pas qu'elle serait juge, condamne et probablement excute
dans la journe, Charlotte avait promis aux concierges de djeuner avec
eux.

Il parat que ce sont d'excellentes gens que l'on appelle Richard.

--Madame Richard, dit-elle en rentrant, vous m'excuserez si je ne
djeune pas demain avec vous, comme je vous l'ai promis, mais mieux que
personne vous saurez qu'il n'y a pas de ma faute.

Charlotte, rentre dans son cachot, posa de nouveau et causa
tranquillement avec le peintre, lui faisant promettre d'excuter pour sa
famille une copie de son portrait.

Le peintre y donnait les dernires touches lorsque le bourreau ouvrit
une petite porte place derrire elle.

Elle se retourna; il tenait  la main les ciseaux destins  lui couper
les cheveux, et sur son bras la chemise rouge qu'elle devait revtir.

La chemise des parricides  cette martyre! Quelle profanation!

 cette vue Charlotte tressaillit.

--Eh quoi, dj? dit-elle.

Puis, comme honteuse de ce mouvement de faiblesse:

--Monsieur, demanda-t-elle au bourreau, de sa plus douce voix et avec
son meilleur sourire, voulez-vous me prtez vos ciseaux, s'il vous
plat?

Le bourreau les lui tendit.

Alors, coupant elle-mme une boucle de ses longs cheveux, elle la donna
au peintre.

--Je n'ai que cette boucle de cheveux  vous offrir, dit-elle, gardez-la
en mmoire de moi.

On disait que le bourreau s'tait dtourn et que les gendarmes
eux-mmes pleuraient.

En effet, mon bien-aim, il s'tait, en l'honneur de l'humanit, fait
dans les masses un heureux changement.

Pendant les quatre jours qui s'taient couls, le bruit de la srnit
de la prisonnire s'tait tellement rpandu, l'nergie et la prcision
de ses rponses avaient fait un tel effet, que l'admiration commenait 
succder au premier mouvement d'horreur qu'inspire toujours un assassin.
De sorte qu'au moment o  sept heures du soir, sous la sombre arcade de
la Conciergerie, on vit sous un ciel orageux  la lueur des clairs
apparatre la belle victime drape dans son manteau rouge, on crut que
la tempte n'clatait au ciel que pour reprocher  la terre le crime
qu'elle allait commettre.

Des cris s'levrent accusant deux fanatismes contraires, des cris de
haine et des cris d'admiration.

L'orage sembla fuir devant elle; lorsqu'elle arriva au pont Neuf, il
avait disparu. Une grande clart se faisait sur la place de la
Rvolution, o le firmament avait repris toute sa limpidit.  la rue
Saint-Honor, le dernier nuage qui couvrait le soleil se dissipa et il
put caresser de ses plus onduleux rayons la vierge qui allait mourir.

Danton dposa sa femme au palais qui donne sur la place de la
Rvolution, soit qu'il craignt pour elle un accident, soit qu'il lui
crt le coeur trop faible pour assister au terrible spectacle de plus
prs.

Et comme je voulais rester avec elle:

--Non, dit-il, vous tes une me vaillante, vous, vous viendrez avec
moi. Quand une femme comme celle-l va mourir, on ne la regarde pas de
la loge d'un cirque ou du balcon du garde-meuble, on va se placer prs
d'elle, et on lui dit des yeux:

--Meurs tranquille, tu ne mourras pas tout entire, sainte victime, ton
souvenir restera dans nos coeurs!

Et nous allmes nous placer sur le flanc droit de la guillotine.

J'avoue que je marchais machinalement, subissant l'impulsion que je
recevais; mes jambes tremblaient, mes yeux ne voyaient plus qu' travers
un nuage; je n'entendais qu'un bruissement confus.

J'tais dans le mme tat qu'une crature qui s'vanouit quand son
esprit, n'ayant pas encore quitt le jour, n'est pas encore non plus
compltement entr dans les tnbres.

De grands cris me tirrent de ma torpeur. J'ouvris les yeux, mes pieds
se cramponnrent au sol, je me tournai du ct d'o venait le bruit; la
charrette apparaissait  la porte Saint-Honor et se dirigeait vers
l'chafaud.

 mon bien-aim, non, rien de plus beau, rien de plus saint, rien de
plus sublime n'est apparu  des yeux mortels depuis le commencement des
sicles, que cette autre Judith offrant son sang pour racheter les
pchs de Bthanie et ayant sur la premire l'avantage d'tre immacule!

De ce moment mes yeux se fixrent sur elle et ne purent plus s'en
dtacher.

Un rayon de soleil brilla sur le couteau et se reflta dans ses yeux.

 cet clair prcurseur de la mort il me sembla qu'elle plissait; mais
ce moment de faiblesse eut la rapidit de l'clair mme.

Charlotte se dressa debout dans la charrette, s'appuya aux traverses et
sourit doucement, sans ostentation comme sans ddain.

Elle descendit seule du tombereau, monta seule les degrs de l'chafaud;
le bourreau et ses aides la suivaient comme des serviteurs suivent une
reine.

Arrive sur la plate-forme, elle regarda lentement tout autour d'elle.

C'tait un ange;  cette excution qui devait surtout soulever des flots
de peuple, c'tait le peuple qui manquait.

Ce n'taient point des curieux qui entouraient l'chafaud, c'taient des
observateurs srieux, des hommes graves; c'taient des mdecins,
c'taient des dputs, c'taient des philosophes.

Puis une foule de femmes douces, sympathiques, bien mises, qui taient
venues l comme on vient aux funrailles d'une soeur, d'une parente ou
d'une amie.

Au lieu du tumulte habituel, il se faisait sur la place de la Rvolution
un sombre silence.

Ce silence fut interrompu par un cri de la patiente. Le bourreau, en lui
arrachant son fichu, lui avait mis le sein  dcouvert.

Ce cri, ce n'tait pas la crainte, c'tait la pudeur qui l'avait pouss.

--Dpchons, dit-elle en voyant sa gorge  demi nue.

Elle se jeta d'elle-mme sur la bascule.

Un grand cri retentit. On avait vu le couperet passer comme un clair
vertical.

Au moment o la belle tte virginale tomba, un aide de l'excuteur,
nomm Legros, la prit par les cheveux et la montra au peuple.

Puis il eut l'indignit de lui donner un soufflet.

Les yeux se rouvrirent et les joues, dj plies, reprirent leur
rougeur.

Un murmure d'horreur et d'indignation s'leva de la foule.

--Arrtez cet homme pour insulte  l'humanit! s'cria Danton.

--Oui, oui! crirent mille voix, arrtez-le!

Les gendarmes qui avaient accompagn Charlotte Corday montrent sur
l'chafaud et l'arrtrent.

Danton avait dit vrai, mon bien-aim; s'il me fallait mourir maintenant,
je crois, grce  l'exemple que je viens d'avoir sous les yeux, que la
chose me serait facile.

Et en effet j'avais admirablement support ce spectacle, si terrible
qu'il ft; il m'avait exalte au lieu de m'abattre.

Je me disais:

--Si j'apprenais la mort de mon bien-aim, moi aussi j'achterais un
couteau, j'irais chez Robespierre, je le tuerais, et je mourrais comme
vient de mourir Charlotte.

Le croirais-tu, un instant j'enviai le sort de cette belle vierge,
dcapite, soufflete par un valet de bourreau, et j'eusse voulu tre 
sa place.

Mais serais-je aussi belle qu'elle? Le soleil ferait-il pour moi ce que
pour elle il a fait, m'enverrait-il, pour me faire comme  elle une
aurole, son plus beau, son plus doux, son dernier rayon?

Je n'ai qu'une peur, bien-aim, c'est que votre vieux Brutus paen ne
soit dtrn, et qu'il ne se fonde une religion dans le sang de
Charlotte Corday:

La religion du poignard!

Nous allmes chercher madame Danton au balcon du garde-meuble. La pauvre
femme m'avoua qu'elle avait profit de ce que son mari n'tait plus l
pour se rfugier dans l'intrieur de l'appartement.

Elle n'avait rien vu.

Nous prmes une voiture dcouverte pour nous reconduire  Svres.
L'orage avait compltement pur le ciel; on respirait cette vivifiante
odeur qui flotte dans l'air aprs les temptes.

Danton tait devenu rveur.

Le courage simple et grandiose de cette jeune fille l'avait profondment
impressionn.

--Je croyais bien  sa fermet, dit-il, mais je ne croyais pas  sa
douceur. C'est beau  son ge de ne pas plus en vouloir  la mort. Je ne
croyais pas  ces regards pntrants,  ces vives et humides tincelles
jaillissant de ses beaux yeux jusque sur l'chafaud. Tout ce qu'elle
hassait est mort dans la personne de Marat. Elle est partie sans mme
penser  pardonner  ses bourreaux. Son me planait au-dessus des
petites inspirations terrestres; je crois que, si j'tais jeune homme,
j'prouverais une sombre volupt  la suivre et  la chercher dans le
monde inconnu o elle vient de descendre.

Ordinairement les condamns se soutiennent par l'animation, par des
chants patriotiques, par des injures qu'ils changent avec leurs
ennemis, par des sourires que leur envoient leurs amis.

Elle n'a eu besoin de rien de tout cela, elle avait la foi. La foi a t
son pilier d'airain.

Dieu sait comment je mourrai, mais je voudrais mourir comme elle!

Madame Danton pleurait; moi je serrais la main de Danton.


VIII

L'anniversaire du 10 aot arrivait. Te rappelles-tu, mon bien-aim
Jacques, que ce fut ce jour-l mme o parvinrent  Argenton les dtails
de cette terrible journe, de laquelle date notre sparation.

La date peut tre glorieuse pour la rvolution, mais,  coup sr, elle
est fatale pour moi...

Les nouvelles du dehors taient mauvaises; les Anglais continuaient
d'assiger Dunkerque; les armes coalises marchaient sur Paris; la fte
se donnait sous les yeux des Prussiens et des Autrichiens; en quatre
jours de marches forces ils eussent pu y assister.

Les nouvelles de l'intrieur taient pires. Marat mort, le journal le
_Pre Duchesne_ avait succd  l'_Ami du peuple_, et comme Hbert
disposait du ministre de la guerre et de la Commune, il puisait  deux
mains dans la double caisse, et, selon qu'il le jugeait ncessaire  ses
intrts,  sa haine ou  son amiti, faisait tirer son journal  six
cent mille exemplaires.

 tout moment des incendies clataient dans les ports; on les attribuait
aux Anglais; Pitt vient d'tre dclar par la Convention l'ennemi du
genre humain; les clubs ne parlent que de tuer. On va tuer la reine  la
premire occasion; on va tuer les girondins au premier caprice; on
veut tuer la royaut jusque dans le pass; on vient d'ordonner la
destruction des tombeaux de Saint-Denis.

Danton s'est puis  leur crier: Crez un gouvernement! Et, en effet,
personne ne gouverne et tout le monde tue.

Danton est sombre et inquiet; il sent qu'il n'a plus les mmes moyens
d'action sur le peuple qu'il avait en 92, l'enthousiasme a disparu; il
est vrai que le dvouement continue.

--Mais des hommes ne suffisent plus, dit Danton; il faut des soldats.

Nos fdrs de 93 n'ont rien  ce qu'il parat des volontaires de 92;
ils sont soucieux, mis humblement, ils donnent leurs bras, ils donnent
leur vies, mais froidement, tristement, comme des hommes qui
accomplissent un devoir.

Puis ce n'est plus cette entranante _Marseillaise_ qui les pousse en
avant: c'est le _Chant du dpart_ qui les guide. La musique de Mhul est
vritablement splendide; il y a dans ce chant des coups de trompette qui
doivent percer l'Europe  jour.

On dit que la Convention a dpens un million deux cent mille francs 
la fte qu'elle vient de nous donner.

On a ouvert deux muses. Danton nous y a conduites, sa femme et moi.

L'un est celui du Louvre; le monde artiste tout entier a contribu  sa
composition; l'cole flamande et italienne surtout y sont richement
reprsentes.

M. Danton, qui de son ct est un excellent juge, a bien voulu s'tonner
de mes connaissances en peinture.

L'autre muse, celui des monuments franais, est un admirable trsor
archologique. Les couvents, les glises, les palais, ont contribu  le
peupler. David, l'ordonnateur de la fte, le mme qui a fait le portrait
de Marat mort dans sa baignoire, a class toute cette grande chronologie
de la France par sicle, presque par rgne.

Tous ces dormeurs de marbre, tendus sur leurs tombes avec la double
rigidit de la mort et du granit, offrant, de la croix de Dagobert
jusqu'aux bas-reliefs de Franois Ier, l'histoire de douze sicles,
parlent  l'imagination avec la voix de la science. L encore, par ma
connaissance exacte des costumes, j'ai mrit l'loge de M. Danton. Il
parat que tu as fait de moi, cher bien-aim, une femme plus complte
que je ne croyais; la pauvre petite madame Danton, qui ne sait rien de
tout cela et qui n'a jamais entendu parler d'art ni de sciences dans sa
famille, est encore plus tonne que son mari; elle me regarde presque
avec admiration, ce qui me fait rougir, mais en mme temps me rappelle
que c'est  toi que je dois tout cela.

Je m'attendais  voir paratre dans la fte quelque effigie gigantesque
de Marat. Je me trompais. Danton dit que c'est Robespierre qui s'y est
oppos.

Je vais te raconter la fte telle que Danton me l'a explique.

Peut-tre un jour liras-tu ce manuscrit. Alors tu sauras que je n'ai pas
t un instant sans songer  toi.

Voici ce qu'il m'a dit:

David, pour cette occasion, s'est fait  la fois historien, architecte
et auteur dramatique.

Il a fait une pice en cinq actes de la Rvolution.

D'abord, sur la place de la Bastille, il a dress une statue colossale
de la Nature, quelque chose comme une Isis aux cent mamelles, jetant par
chacune d'elles, dans un bassin immense, l'eau de la rgnration.

La libert, colosse de la mme taille, qu'il a mise sur la place de la
Rvolution.

Enfin un troisime Titan, le peuple, Hercule terrassant devant l'htel
des Invalides le Fdralisme sous les traits de la Discorde.

Pour arriver  ce dernier groupe, il faut passer sous un arc de triomphe
tenant toute la largeur du boulevard d'Italie; puis, du groupe des
Invalides, on va  l'autel de la Patrie, situ au milieu du Champ de
Mars.

Sur chacun de ces points, dsigns  l'avance comme des reposoirs le
jour de la Fte-Dieu, s'arrtait et accomplissait un acte patriotique le
cortge parti de la place de la Bastille.

Danton, qui tait oblig de marcher avec la Convention, nous avait remis
sa femme et moi, pour ce jour-l,  la garde de Camille Desmoulins et
de Lucile.

Camille Desmoulins, quoique membre de la Convention, ne tenait aucune
place oblige dans toutes ces ftes. Curieux comme un gamin de Paris, il
voulait tout voir pour tout critiquer. Lucile riait comme une folle des
saillies de son mari; moi, je l'avoue, ce spectacle avait un ct de
grandeur qui m'impressionnait normment.

C'est Hrault de Schelles qui, en sa qualit de prsident de la
Convention, menait la tte du cortge; si on l'avait choisi pour sa
beaut, on ne pouvait faire un meilleur choix. C'est bien l'homme des
crmonies nationales, et je me le figurais avec la robe grecque ou avec
la toge romaine; il monta sur les dbris de la Bastille, tendit une
coupe trusque, la remplit d'eau, la porta  ses lvres, et la passa aux
quatre-vingt-six vieillards reprsentant les quatre-vingt-six
dpartements, dont chacun portait une bannire, et chacun d'eux, buvant
 son tour, disait aprs avoir bu:

--Nous nous sentons renatre avec le genre humain.

Le cortge descendit le boulevard; la terrible socit des jacobins
marchait en tte avec sa bannire, symbole de sa police universelle,
montrant un oeil ouvert dans les nuages. Derrire la socit des jacobins
marchait la Convention.

David, pour symboliser la fraternit du peuple avec ses mandataires,
avait dpouill les reprsentants de leur costume; habills en
bourgeois, il n'y avait aucune diffrence de vtements entre eux et les
gens qui les avaient nomms. Seulement ils taient enferms d'un ruban
tricolore, que tenaient les envoys des assembles primaires.

Camille ne put s'empcher de rire.

--Voyez donc, nous dit-il, la Convention mene en laisse par les
jacobins!

Les seuls juges rvolutionnaires portaient un panache noir, indice de
leur terrible mission de deuil.

Tous les autres, la Commune, les ministres, les ouvriers, marchaient
ple-mle. Seulement, comme parure et comme signe de la noblesse du
travail, les ouvriers portaient leurs outils.

Les rois de la fte taient les humbles et les malheureux de la socit.
Les aveugles, les vieillards, les enfants trouvs allaient sur des
chars. Les tout petits qui ne pouvaient se tenir debout taient trans
dans leurs berceaux. Deux vieillards, un homme et une femme, taient,
comme Clobis et Biton, trans dans une petite charrette par leurs
quatre enfants.

Une urne sur un char tait cense contenir les cendres des hros. Huit
chevaux blancs avec des panaches rouges, relevant et secouant la tte 
chaque coup de trompette, tranaient le char. Les parents de ceux qui
avaient t tus dans cette grande journe marchaient derrire, le front
joyeux et couronns de fleurs, indiquant qu'ils ne sont point 
regretter ceux-l qui sont morts pour la patrie.

Une charrette ressemblant  celle du bourreau emportait les trnes, les
couronnes et les sceptres.

L'chafaud avait disparu de la place de la Rvolution. Au pied de la
statue de la Libert, le prsident fit verser le tombereau contenant les
insignes de la royaut. Le bourreau y mit le feu.

Trois mille oiseaux dlivrs en mme temps, s'envolrent dans toutes les
directions comme un joyeux nuage.

Deux colombes allrent se reposer dans les plis de la robe de la
Libert.

Le lendemain, l'chafaud, de retour  son poste, devait les faire
envoler.

De la place de la Rvolution on se rendit au Champ de Mars; la statue
d'Hercule crasant le Fdralisme tait place sur un rocher lev
devant lequel on avait mnag une plate-forme. Au pied de la montagne
tait plac le niveau de l'galit.

Tout le monde passa dessous.

Arrivs sur la plate-forme, les quatre-vingt-six vieillards remirent
chacun  son tour, au prsident, la pique qu'ils tenaient  la main.

Le prsident les relia toutes avec un ruban tricolore, proclamant ainsi
l'alliance des dpartements avec la capitale. Ils taient debout, et 
la vue de tous, et en face de l'autel fumant d'encens.

Hrault de Schelles lut l'acceptation de la loi nouvelle, proclamant
l'galit.

 ses dernires paroles le canon clata.

Mon ami, je ne suis qu'une femme, mais je vous jure qu'en ce moment
j'prouvai un si profond sentiment d'enthousiasme, que mes larmes
coulrent malgr moi. Ah! si vous eussiez t l! Oh! si j'eusse t
appuye  votre bras au lieu d'tre appuye  celui d'un tranger! Ah!
comme je me serais jete dans votre poitrine, et comme j'y eusse pleur
tout  mon aise!

La Rpublique franaise, fonde sur la base de l'galit! Le char
portant la cendre des victimes du 10 aot s'avana jusqu'au temple qui
tait lev  l'extrmit du Champ de Mars; l, on prit l'urne, on la
dposa sur l'autel, et tous s'agenouillant, le prsident baisa l'urne et
on l'entendit dire  haute voix ces paroles:

--Cendres chries! urne sacre, je vous embrasse au nom du peuple!

Un homme s'approcha de Camille Desmoulins et lui demanda:

--Citoyen, peux-tu me dire pourquoi je ne vois plus ici, comme en 92, ce
glaive de justice couvert de crpes que portaient des hommes couronns
de cyprs?

--Parce que, rpondit Desmoulins, quand on sent le glaive partout, il
est inutile de le montrer.

J'ai oubli de te dire, mon bien-aim Jacques, que l'arc de triomphe des
Italiens tait consacr aux femmes des 5 et 6 octobre, qui ramenrent de
Versailles le roi, la reine et la royaut.

Seulement j'ai entendu raconter que ces hrones taient de vraies mres
de famille, qui s'taient arraches mourantes de faim  leurs enfants;
de belles jeunes filles, chastes, qui n'osrent parler lorsqu'elles se
trouvrent en face du roi, et qui s'vanouirent en face de la reine,
tandis qu'ici le peintre les a remplaces par des modles hardis et
effronts.

Les femmes de l'arc de triomphe des Italiens sont plus belles, mais les
autres, j'en suis sre, taient plus touchantes.

Aux premires ombres du soir, toute la foule s'parpilla; les uns, parmi
ceux qui la composaient, entrrent calmes et paisibles dans Paris; les
autres, non moins calmes et paisibles, s'assirent sur l'herbe dj
fltrie du mois d'aot et dnrent en famille de ce qu'ils avaient
apport.

Nous tions  moiti chemin de Svres, o Danton devait nous rejoindre;
Camille et Lucile y dnaient avec nous. Nous prmes une voiture, et en
une demi-heure, du Champ de Mars nous fmes  la maison de campagne de
Danton.

Danton ramena avec lui un homme que je ne connaissais pas, mais que tu
dois connatre, toi; il se nomme Carnot; c'est un petit homme en
culottes courtes, coiff  la Jean-Jacques Rousseau, avec un habit gris.
Il a l'air d'un sous-chef de ministre. C'est sur lui que l'on compte
pour faire face  la fois aux Anglais qui sont devant Dunkerque et aux
Prussiens qui ont pris Valenciennes, ou plutt  qui Valenciennes a t
livre.

Par sa position au ministre de la guerre, il sait toutes les
nouvelles, et les nouvelles sont dplorables  ce qu'il parat. Danton a
une grande confiance en lui; mais il parat que Robespierre ne l'aime
pas. C'est un travailleur obstin, qui passe, quand il est  Paris, sa
vie  aller de la rue Saint-Florentin aux Tuileries, o il fouille les
anciens cartons. Quand il va  l'arme, il te son habit gris pour
prendre un habit de gnral, puis la bataille gagne, il reprend son
habit gris et revient faire son plan  Paris.

Ce qui l'inquite surtout c'est Valenciennes, qui est devenu un foyer de
raction et de fanatisme. On y chante, sur la terre de France, le
_Salvum fac imperatorem_; les femmes pleurent de joie, remercient Dieu;
les migrs tirent leurs pes et crient:-- Paris!  Paris!

Je m'merveille quand je pense que ce petit homme, qui a  peine cinq
pieds deux pouces et qui ne boit que de l'eau, va aller avec sa culotte
courte et son habit gris combattre le duc d'York, frre du roi
d'Angleterre, qui a six pieds de haut et qui boit dix bouteilles de vin
aprs son dner. Il parat qu'il aurait bien voulu rester tranquille 
Valenciennes, n'aimant pas  se dranger; mais qu'il a t tellement
tourment par les belles dames, qui raffolent de lui et par les migrs
qui le comparent  Marlborough, qu'il a fini par tirer son pe comme
les autres et par crier:--_or now, or never!_ Maintenant ou jamais!

Ses dernires nouvelles lui annonaient que les avant-postes ennemis
taient  Saint-Quentin.

Danton a rdig un dcret de leve en masse que l'homme  l'habit gris
proposera et fera adopter demain  la Convention, et qui me parat un
chef-d'oeuvre.

Tous les Franais sont en rquisition permanente... Les jeunes gens
iront au combat, les hommes maris forgeront des armes et transporteront
des subsistances, les femmes feront des tentes, des habits et serviront
les hpitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards, sur les
places, animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unit
de la rpublique.

Ds demain nous nous mettons au travail, madame Danton et moi.


IX

Oh! mon bien-aim, je suis brise. Comment vivre? comment mourir? Mourir
me parat bien plus facile que de vivre, et ce n'est pas la premire
fois que l'envie me prend d'aller t'attendre ou d'aller te rejoindre 
ce rendez-vous de la mort o nul n'a jamais manqu.

Ton nom vient d'tre rpt dix fois, vingt fois, cent fois; tu leur
manquais pour leur chiffre; il leur fallait vingt-deux ttes. Ils ont
remplac la tienne par celle d'un certain Mainvielle, connu et clbre
par les assassinats de la Glacire,  Avignon. Toi, disent-ils, tu es
mort de fatigue dans je ne sais quelle grotte du Jura avec Louvet, ou
dvor par les loups avec Roland.

Mais pour eux tu es mort, et ce n'est qu' cette condition que tu n'as
pas t jug avec eux.

Oh! si j'tais sre que ce ft vrai, comme j'en finirais vite au profit
de l'me avec cette maladie du corps qu'on appelle la vie!

Depuis quelque temps, je voyais Danton passer par des alternatives de
douleur et de colre. Il avait toujours espr que le procs des
girondins n'aurait pas lieu. N'taient-ce pas les girondins qui avaient
pris l'initiative de la rvolution? n'taient-ce pas les girondins qui
avaient fait le 10 aot? n'taient-ce point les girondins qui avaient
dclar la guerre  tous les rois!

Mais voil que tout  coup, tandis que les Anglais, au nord, assigent
Dunkerque, voil qu'au midi les royalistes livrent Toulon aux Anglais.

C'tait trop de clmence envers la reine et envers les girondins.
N'accusait-on pas les girondins de complicit avec la reine, et, par
consquent, avec les royalistes?

Le jour o l'on sut  Paris la prise de Toulon, Robespierre, matre de
la situation, ordonna de commencer deux procs qu'on n'avait point os
attaquer jusque-l: le procs des girondins, le procs de la reine.

Aux Prussiens entrant en France par la Champagne on avait oppos le
massacre des prisons.

Aux royalistes faisant la Vende  l'ouest; aux Anglais achetant Toulon
au midi, on opposait la tte de la reine et celles des vingt-deux
girondins.

Comprends-tu, mon bien-aim? quoique douze de tes amis seulement fussent
aux mains du tribunal rvolutionnaire, les autres tant ceux-ci morts,
ceux-l en fuite, on avait promis au peuple les vingt-deux girondins, il
fallait les lui donner.

On ajouta des dputs qui n'avaient jamais vot avec la Gironde. On
avait voulu faire entrer Danton au comit de salut public; en y entrant
il sauvegardait sa vie. Qui et os toucher  un membre de ce terrible
comit?

Oui, mais pour y entrer il fallait accepter deux conditions terribles:

La mort des girondins!

Les massacres de la Vende!

Nous vmes rentrer Danton, un soir, plus abattu que jamais.

--Je suis las de toutes ces boucheries d'hommes! nous dit-il.

Puis  sa femme:

--Prpare-toi  venir demain avec moi  Arcis-sur-Aube, lui dit-il.

Arcis-sur-Aube c'tait son lieu de naissance. Comme Ante qui reprenait
des forces en touchant sa terre natale, Danton allait redemander aux
sources de sa vie sa vigueur perdue.

--Venez-vous avec nous? me demanda-t-il.

--Oh! non, lui rpondis-je. Vous devez comprendre que si j'ai une
chance d'apprendre quelque nouvelle de _lui_, ce sera en suivant minute
 minute le procs des girondins.

--Nous avons tort tous les deux, me dit-il; je devrais rester; vous
devriez partir.

Le mme soir, Garat vint le voir. C'est celui, tu te le rappelles, qui a
t ministre de la justice aprs lui.

Il le trouva malade; plus que malade, constern.

Il fit tout ce qu'il put pour obtenir qu'il restt  Paris; il lui
montra Robespierre profitant de son absence pour draciner tour  tour
Hbert et Chaumette; quand il reviendrait, ses amis seraient ceux de
Robespierre et se tourneraient contre lui, comme les amis des Girondins
s'taient tourns contre eux.

--Ton dpart, lui dit-il enfin, c'est tout simplement un suicide; tu
n'oses pas te tuer, tu veux mourir.

--Peut-tre! fit Danton. Mais la ruine de mon parti, mais la perte de
mon influence, mais ma popularit anantie! Tout cela n'est rien! Ce qui
m'anantit, ce qui me perce le coeur, c'est de ne pouvoir les sauver.
Vergniaud, l'loquence mme; Pthion, l'honneur; Valaz, la loyaut;
Ducos et Fonfrde, le dvouement.

Et de grosses larmes tombaient de ses yeux.

--Et c'est moi, dit-il, c'est moi qui, le 31 mai, ai frapp le coup
terrible! Je voulais les carter de mon chemin, je ne voulais pas les
tuer.

Garat quitta son ami sans avoir rien obtenu de lui.

Camille et Lucile me restaient; mais j'tais bien loin d'tre lie avec
eux comme avec Danton et sa femme. J'avais pour Danton l'amiti
confiante et respectueuse que l'on a pour l'homme de gnie. Mme dans
ses faiblesses je le trouve immense.

Le 13 octobre il partit. Le volcan tait teint. Se rallumera-t-il
jamais? J'en doute.

Le 16, la reine mourut sur l'chafaud.

Sa mort ne fit pas  Paris tout l'effet qu'on en pouvait attendre.

On savait que le gnral Jourdan livrait  Wattignies une bataille de
laquelle dpendait le salut de la France.

Le petit homme  l'habit gris et  la culotte courte avait quitt Paris.
Il tait arriv  l'arme; il avait mis son habit de gnral, s'tait
battu deux jours.

La premire journe avait t perdue; mais avec son arme, que l'ennemi
croyait en retraite, il avait attaqu l'ennemi et l'avait battu.

Puis il avait remis son habit gris, tait revenu  Paris le 19, et avait
annonc que le gnral Jourdan venait de remporter une grande victoire.

De lui-mme il n'avait pas un dit un mot.

Cette victoire donnait une force norme  Robespierre,  qui, dans un
moment de dfaillance, Danton avait cd la place, et qui, tant rest
seul matre, s'tait fait gouvernement.

Le lendemain de cette victoire, Fouquier-Tinville demanda les pices
pour faire le procs de tes malheureux amis. Toutes les mesures avaient
t prises non-seulement pour les tuer, mais pour les dshonorer.

Leur procs vint immdiatement aprs celui d'un misrable nomm Perrin,
voleur de deniers publics, condamn aux galres et  l'exposition, qu'il
avait subies sur la guillotine. Entre lui et les nobles girondins on eut
soin de ne trancher la tte  personne, il fallait que l'chafaud restt
pilori.

On les avait d'abord enferms  la prison des Carmes, encore toute
sanglante des massacres de septembre; on les plaa dans un quartier
distinct du reste de la prison. Un seul de ces cachots contenait
dix-huit lits.

Vergniaud, dj depuis plusieurs mois en prison, n'avait rien voulu
demander  personne; ses vtements tombaient en lambeaux et, depuis
longtemps, son dernier assignat tait pass dans la main d'un prisonnier
plus pauvre que lui.

Son beau-frre, M. Alluaud, revint de Limoges, lui apportant un peu
d'argent et des habits. Il obtint de voir Vergniaud, et entra dans sa
prison avec son fils, enfant de dix ans.

L'enfant, en voyant son oncle trait comme un sclrat, le visage ple
et amaigri, les cheveux pars, la barbe inculte et les habits dchirs,
se mit  pleurer et, au lieu d'aller embrasser son oncle qui lui
tendait les bras, il se rfugia entre les genoux de son pre.

Mais Vergniaud l'attira  lui, lui disant:

--Rassure-toi, et regarde-moi bien; quand tu seras grand, quand la
France sera libre, quand on ne rencontrera plus dans les rues de Paris
cette hideuse machine qu'on appelle la guillotine, tu diras:

--Quand j'tais enfant, j'ai vu Vergniaud, le fondateur de la
Rpublique, dans le plus beau temps et dans le plus glorieux costume de
sa vie; celui o, perscut par des misrables, il se prparait  mourir
pour les hommes libres.

Mais l'aptre parmi eux, le martyr heureux du supplice, c'tait Valaz,
que son grade dans l'arme avait familiaris avec la mort. Celui-l a la
foi et prtend qu' toutes les religions nouvelles il faut du sang. On
sentait qu'il tait heureux d'offrir le sien en sacrifice.

--Valaz, lui dit un jour Ducos, comme on te punirait si on ne te
condamnait pas!

Le 22 octobre on leur communiqua leur acte d'accusation, le 26 leur
procs commena.

 midi, ils furent introduits devant le tribunal rvolutionnaire. Chacun
d'eux avait un gendarme prs de lui.

J'tais au bras de Camille, Lucile tait au mien. Nous les vmes tous
s'asseoir l'un aprs l'autre au banc des accuss, ces nobles martyrs sur
la figure desquels on et cherch vainement un de ces signes qui font
dire:

--Voil un coupable!

Il n'y eut pas d'hypocrisie dans le procs au moins. Tout le monde vit
bien que tout ce qui prcderait l'chafaud ne serait qu'une forme, et
qu'il ne s'agissait que de tuer. Les accusateurs Hbert et Chaumette
furent reus comme tmoins. Pas d'avocat pour les dfendre.

On leur reprochait des choses tranges: les assassinats de septembre,
dont ils avaient toujours poursuivi la punition; on leur reprochait
d'avoir t les amis de Lafayette, de d'Orlans et de Dumouriez. Et
cependant les juges avaient honte de condamner sur de pareilles
accusations et sur de pareils tmoignages.

Le procs dura sept jours, et le septime jour il tait moins avanc que
le premier.

Il fallut que les jacobins s'en mlassent; une dputation vint sommer
l'assemble de dcrter que le troisime jour, ne le ft-il pas, le jury
pouvait se dclarer suffisamment clair.

Camille m'a dit qu'on avait retrouv la minute du dcret tout entire
crite de la main de Robespierre, car Robespierre voulait leur mort 
tout prix.

Le second jour du procs, et quand on vit clairement tout l'odieux de
l'accusation, Garat, que j'avais vu chez Danton le soir de son dpart,
fit une dmarche prs de Robespierre pour sauver les girondins. Il
avait prpar une espce de plaidoyer pour la clmence; il le lui lut.

Il a racont tout ce que Robespierre avait souffert pour l'couter; son
masque, si froid qu'on et dit un parchemin tendu sur une tte de mort,
tait agit de frmissements musculaires; aux passages pressants, il se
couvrait les yeux de sa main pour qu'on ne vt pas le poignard de la
haine dans ses prunelles. Cependant il le laissa lire jusqu'au bout.
Puis:

--C'est  merveille, dit-il, mais que voulez-vous que j'y fasse? je n'y
puis rien, ni moi, ni personne. Vous dites qu'ils n'ont point d'avocat;
ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils le sont tous, avocats!

Le dcret de la Convention fut apport au tribunal rvolutionnaire 
huit heures du soir.

Grce  ce dcret, le jury se trouva clair tout  coup et dclara
qu'il tait inutile de continuer les dbats. Les jurs ne firent
qu'entrer et sortir dans la salle des dlibrations. Le prsident, sur
son me et conscience, annona que les vingt-deux girondins taient
condamns  mort.

Je sentis frissonner le bras de Camille.

--Oh! malheureux que je suis, murmura-t-il tout bas, c'est mon livre qui
les tue!

Il parat que Camille avait crit un livre contre les girondins.

Cette condamnation tait si inattendue que les spectateurs n'y voulaient
pas croire. Les condamns poussrent un cri de maldiction contre
leurs juges. Les gendarmes taient paralyss; chaque accus et pu
tirer du fourreau le sabre du gendarme plac prs de lui, et poignarder
les juges sans que personne s'y oppost.

En ce moment Valaz sembla s'vanouir et glissa sur le parquet.

--Tu plis, Valaz? lui dit Brissot.

--Non, je meurs, rpondit celui-ci.

Il venait de s'enfoncer la pointe d'un compas dans le coeur.

Il tait onze heures du soir.

Aprs un moment donn  l'motion du public, aux maldictions des
condamns, aux soins inutiles ports  Valaz, qui s'tait tu roide,
les condamns se serrent l'un contre l'autre et crient:

--Nous mourons innocents! Vive la Rpublique!

Le mort et les vivants descendirent du tribunal et prirent l'escalier
qui les conduisait  la Conciergerie. Ils avaient promis aux autres
dtenus de les informer de leur sort; ils trouvrent un moyen bien
simple: ils chantrent le premier couplet de la _Marseillaise_, en
changeant un seul mot au quatrime vers.

    Allons enfants de la patrie!
    Le jour de gloire est arriv!
    Contre nous de la tyrannie
    Le _couteau_ sanglant est lev!

Les autres prisonniers attendaient et coutaient. Ce mot _couteau_
substitu au mot _tendard_ leur dit tout.

On entendit alors par tous les cachots des cris, des pleurs et des
sanglots.

Eux ne pleuraient pas.

Un repas les attendait, envoy par un ami.

Valaz, tout mort qu'il tait, y assista. Le tribunal avait ordonn que
le corps du suicid serait rintgr dans la prison, conduit sur la mme
charrette au lieu du supplice, et inhum avec eux.

Terrible tribunal, auquel on n'chappait point par la mort, et qui
suppliciait la mort.

On dit que c'est le reprsentant Bailleul, proscrit comme eux, mais
chapp  la proscription et cach dans Paris, qui leur a envoy ce
dernier repas qui leur a permis de faire ce que les chrtiens dvous au
cirque appelaient le _repas libre_.

Vergniaud avait t nomm prsident du repas; son visage resta calme et
souriant.

--Ne vous en tonnez pas, dit-il, craignant d'humilier ses amis par sa
srnit. Je ne laisse derrire moi ni pre, ni mre, ni pouse, ni
enfants. J'tais seul dans la vie, je vais vous avoir tous pour frres
dans la mort.

Comme personne n'a assist  ce dernier repas, comme aucun des convives
n'a survcu, on ne saurait dire sur quel sujet roula la conversation.

Cependant un gelier entendit Ducos qui disait:

--Que ferons-nous demain  pareille heure?

--Notre journe sera faite, rpondit Vergniaud, et nous dormirons.

Lorsque le jour descendant par une lucarne dans le cachot des girondins
fit plir les bougies:

--Allons nous coucher, dit Ducos, la vie est si peu de chose qu'elle ne
vaut pas l'heure de sommeil que nous perdons  la regretter.

--Veillons, dit Lassource, l'ternit est si redoutable que mille vies
ne suffiraient pas  nous y prparer.

 dix heures, ceux qui dormaient furent rveills par le bruit des
verrous; ceux qui ne dormaient pas virent entrer les excuteurs, qui
venaient pour prparer leurs ttes au couteau.

Les uns aprs les autres ils vinrent alors, souriants et soumis,
incliner leur tte sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes.

On avait permis  un autre prisonnier, l'abb Lambert, d'entrer prs
d'eux  ce moment suprme, pour prparer  la mort ceux qui
demanderaient les secours de la religion.

Gensonn ramassa une boucle de ses cheveux noirs, et, la donnant 
l'abb:

--Dites  ma femme que c'est tout ce que je puis lui envoyer de mes
restes, mais que je meurs en lui adressant toutes mes penses.

Vergniaud tira sa montre, l'ouvrit et sur la bote d'or grava un chiffre
et la date du 30 avec la pointe d'une pingle; puis il chargea l'abb
Lambert de la remettre  une femme qu'il aimait, mademoiselle
Candeille probablement.

Lorsque la toilette fut termine, on fit descendre les condamns vers la
cour du palais.

Cinq charrettes les attendaient, entoures d'une foule immense. Le jour
s'tait lev, ple et pluvieux, un de ces jours blafards qui ont toute
la dsesprance de l'hiver. On avait dfendu de donner aucun cordial aux
condamns, esprant qu'ils resteraient au-dessous d'eux-mmes.

Ils taient quatre dans chaque charrette; dans la dernire seulement
cinq et le cadavre de Valaz. Sa tte, cahote par les secousses du
pav, ballotait sur les genoux de Vergniaud, destin  mourir le dernier
comme le plus coupable de tous, c'est--dire comme le plus loquent,
comme le plus brave.

Au moment o les cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la
Conciergerie, ils entonnrent tout d'une voix, et comme une marche
funbre, la premire strophe de la _Marseillaise_:

    Allons, enfants de la patrie!

Ce chant choisi par eux n'avait-il pas  la fois la double signification
du patriotisme et du dvouement? Ne signifiait-il pas que partout o
vous pousse la voix de la patrie, mme  la mort, il fallait y aller en
chantant.

Au pied de l'chafaud, la premire charrette versa les quatre
victimes. Ils s'embrassrent en signe de communion dans la libert, dans
la vie, dans la mort.

Puis ils montrent un  un, celui qui montait continuant de chanter
comme les autres.

La pesante masse de fer touffa seule sa voix.

Tous moururent en hros. Seulement le choeur allait diminuant au fur et 
mesure que tombait la hache; les rangs s'claircissaient, la
_Marseillaise_ continuait toujours.

Enfin une seule voix resta pour glorifier l'hymne patriotique.

C'tait celle de Vergniaud, qui, nous l'avons dit, devait mourir le
dernier.

Ses paroles suprmes furent:

    Amour sacr de la patrie!

Puis tout fut dit. Le silence se fit sur la foule comme sur l'chafaud.
Le peuple se retira constern; il comprenait que quelque chose
d'essentiel  la Rvolution venait de mourir.

Pourquoi n'tions-nous pas ensemble sur la dernire charrette?


X

Hlas! je n'ai plus que des excutions  te raconter. Celle des
girondins eut son retentissement jusqu' Arcis-sur-Aube, mais ne suffit
pas cependant pour arracher Danton  sa torpeur.

Sa jeune femme, qui tait enceinte, m'crivait que son mari passait
quelquefois deux ou trois heures de la nuit  la fentre de sa chambre 
coucher qui donnait sur la campagne.

L, les yeux fixs au ciel, coutant chaque bruit, aspirant chaque
brise, Danton, dont toute la religion n'tait qu'un vaste panthisme,
semblait se prparer  rendre  la nature tous les lments qu'il avait
reus d'elle.

Il reparut le 3 dcembre, il reparut retremp par la solitude et par le
repos. Il parla avec une loquence qu'il n'avait jamais eue; mais nul ne
sut de quoi il avait parl.  peine sut-on mme qu'il avait reparu  la
Convention. Le _Moniteur_ avait reu l'ordre de ne pas imprimer son
discours.

Il trouva le vide tout autour de lui; ses amis les plus chauds s'taient
rallis  Robespierre; un ou deux seulement lui taient rests fidles:
Bourdon de l'Oise et Camille.

On se rappelle ce cri pouss par Camille au jugement des girondins:

--Malheureux! c'est moi qui les ai perdus!

Ce cri, le club des jacobins en demanda compte. Camille, qui crivait
trs-bien, parlait trs-mal. Il tait bgue, et Robespierre avait bien
compt qu'il pataugerait dans son bgayement, et ne pourrait se faire
entendre.

Mais voil que pour faire face  l'art que lui a refus la nature, son
coeur lui donna tout  coup la puissance des larmes.

--Oui, s'cria-t-il, oui, je le rpte ici: je me suis tromp. Sept des
vingt-deux taient nos amis. Hlas! soixante amis vinrent  mon mariage,
tous sont morts! Il ne m'en reste que deux, Robespierre et Danton!

Le discours de rentre de Danton qui n'avait point t imprim au
_Moniteur_ tait de sa part une espce d'abdication de toute prtention
politique.

Il avait dit,--ce qui tait parfaitement vrai,--que les deux annes de
lutte qu'il avait soutenues ne lui avaient laiss ni orgueil, ni vanit,
ni vellit de concurrence. Cette fois, comme Camille, il s'tait ralli
 Robespierre, s'tait fait son second; enfin son discours s'tait
termin par un voeu:

--Puisse la rpublique, hors de pril, faire un jour, comme Henri IV,
grce  ses ennemis!

Deux ou trois jours aprs, Robespierre avait demand de sa voix
larmoyante cinq cent mille francs pour les indigents.

Cambon, le vrai ministre des finances de l'poque, le dantoniste Cambon,
qui avait tant de mal  lcher son argent, rpondit de sa voix rude:

--Cinq cent mille francs, ce n'est pas assez. J'offre dix millions.

Les dix millions avaient t mis aux voix et adopts.

Enfin il tait arriv ceci que, le 26 dcembre, le jour mme o
Robespierre rclamait l'acclration des jugements rvolutionnaires,
un dantoniste monta  la tribune, ple et gar, en criant:

--On va guillotiner un innocent, et en voil la preuve!

Il y avait un tel besoin de retour vers la clmence, que la Convention
vota un sursis  l'instant mme, et plus de vingt membres se
prcipitrent alors de la salle, les uns courant au palais de justice,
les autres  la place de la Rvolution, pour empcher que cet _innocent_
ne ft excut.

Cela donna du coeur aux dantonistes. Ils allrent plus loin que Danton
lui-mme n'aurait voulu.

Bourdon de l'Oise, une espce de sanglier  poils roux, rejeta toutes
les prcipitations sur l'agent public du comit de sret, Hron, qui
tait l'agent secret de Robespierre.

L'immacul Robespierre tait cens n'avoir aucune relation avec la
police; jamais il n'avait vu Hron.

Mais du petit htel o se tenait le comit de salut public il y avait un
corridor obscur communiquant avec les Tuileries.

C'tait l que les hommes de Hron venaient remettre  Robespierre des
papiers cachets qui le tenaient au courant de tout ce qui se passait.

Souvent des petites jeunes filles portaient des paquets pareils aux
demoiselles Duplay. Robespierre les trouvait en rentrant chez son
menuisier.

Robespierre, qui une fois sa confiance donne la maintenait jusqu'
l'imprudence, avait assur l'impunit  cet agent, ce qui le rendait
insolent au point d'insulter les dputs.

Comme beaucoup avaient  se plaindre de lui, la proposition de Bourdon
(de l'Oise) fut accepte. L'assemble vota. Hron fut arrt.

Alors tous les robespierristes accourent; ils avaient reu le mot de
Robespierre, la mesure avait t prise en son absence, et, si elle tait
maintenue, Robespierre tait sinon perdu, du moins cruellement entam.

Ce fut d'abord Couthon qui vint demander que l'assemble continut sa
confiance au comit de salut public. Puis Mose Bayle, qui vint
tmoigner que, dans plusieurs affaires, Hron s'tait montr adroit et
hardi. Puis ce fut Robespierre lui-mme qui joua l'attendrissement, qui
parla des mes sensibles et de son ambition d'obtenir la palme du
martyre.

L'arrestation de Hron fut rvoque.

Si Hron et t arrt, c'tait notre ami Danton qui rgnait  la place
de Robespierre; Brune, l'ami de la maison, homme dtermin s'il en ft,
mettait la main sur les satellites de Hron, Westermann sabrait Henriot
et soulevait avec son ami Santerre la grande rue du grand faubourg.

Il venait alors imposer l'homme populaire par excellence, Danton, 
l'assemble qui ne demandait pas mieux.

Robespierre sauv, c'est Danton qui tait mort.

Robespierre avait vu de trop prs l'abme pour ne pas le combler avec
les cadavres des dantonistes. En le voyant tout ple et tout tremblant
du choc, Billaud lui prit la main et lui dit tout bas:

--Il faut tuer Danton, n'est-ce pas?

Robespierre bondit d'tonnement qu'on et os prononcer une semblable
parole.

--Quoi! dit-il, en regardant Billaud les yeux dans les yeux, vous
tueriez donc les premiers patriotes!

--Pourquoi pas? rpondit Billaud.

--Mais vous? dit Robespierre.

--Oui, moi, rpondit celui-ci.

Robespierre fit appeler Saint-Just et Couthon. Il leur dit qu'on se
plaignait de l'immoralit, de la corruption de Danton.

Couthon et Saint-Just applaudirent.

On commena d'en parler au comit de salut public. Lindet, qui tait
dans les bureaux, fit avertir Danton.

Danton haussa les paules.

--Eh bien, soit, dit-il; j'aime mieux tre guillotin que guillotineur.

Et comme nous lui disions au moins de fuir:

--Est-ce que vous croyez, rpondit-il, que l'on emporte la patrie  la
semelle de ses souliers?

--Au moins cachez-vous, lui dis-je.

--Est-ce que l'on cache Danton? dit-il.

Et, en effet, Danton tait difficile  cacher.

Aussi, sans qu'il st mme encore qu'il allait tre accus, dj
crait-on pour lui un nouveau cimetire.

Et cependant Danton semblait avoir un pressentiment de ce qui devait
arriver.

Danton nous racontait lui-mme que, sortant du palais de justice avec
Souberbielle, jur du tribunal rvolutionnaire, et Camille, par une de
ces soires sombres et froides qui prparent aux impressions sinistres
et qui laissent chapper les secrets de l'me, il s'tait arrt sur le
pont Neuf et regarda mlancoliquement couler l'eau. Souberbielle
s'approcha de lui:

--Que fais-tu l? lui demanda-t-il.

--Regarde, dit Danton, est-ce que la rivire ne te fait pas l'effet de
rouler du sang?

--C'est vrai, dit Souberbielle, le ciel est rouge, il y a bien d'autres
pluies de sang derrire ces nuages.

Danton se retourna, et s'adossant au parapet:

--Sais-tu, lui dit-il, que du train dont on y va, il n'y aura plus
bientt de sret pour personne; les meilleurs patriotes sont confondus
sans choix avec les tratres, le sang vers par les gnraux sur le
champ de bataille ne les dispense pas de verser le reste sur l'chafaud;
je suis las de vivre!

--Que veux-tu? dit Souberbielle, ces gens-l ont commenc par demander
des juges inflexibles, et j'ai accept la position de jur; mais ils ne
veulent plus que des bourreaux complaisants. Que puis-je, moi? je ne
suis qu'un patriote obscur. Ah! si j'tais Danton!

Danton lui posa la main sur l'paule:

--Danton dort, tais-toi, lui dit-il; il se rveillera quand il sera
temps. Tout cela commence  me faire horreur.

Je suis un homme de rvolution; je ne suis pas un homme de carnage...
Mais toi, poursuivit Danton en s'adressant  Camille Desmoulins,
pourquoi gardes-tu le silence?

--J'en suis las du silence! rpondit Camille. La main me pse; j'ai
quelquefois envie de faire de ma plume un stylet et d'en poignarder ces
misrables. Mon encre est plus indlbile que leur sang: elle tache pour
l'immortalit.

--Bravo, Camille! reprit Danton. Commence ds demain. C'est toi qui as
lanc la rvolution, c'est  toi de l'enrayer, et, sois tranquille,
cette main t'aidera. Tu sais si elle est forte.

Trois jours aprs le _Vieux cordelier_ parut.

Voici ce qu'il disait dans son numro 6, le lendemain du jour o on
avait arrt le pote Fabre d'glantine, ami de Camille:

Considrant que l'auteur du _Philinte_ vient d'tre mis au Luxembourg
avant d'avoir vu le quatrime mois de son calendrier; voulant profiter
du moment o j'ai encore encre et papier et les deux pieds sur les
chenets pour mettre ordre  ma rputation, je vais publier ma foi
politique, dans laquelle j'ai vcu et mourrai, soit d'un boulet, soit
d'un stylet, soit de la mort des philosophes, comme dit le compre
Mathieu.

Ce numro, dj trs-violent, annonait un numro plus violent encore.

Je vis que Camille se perdait, et, n'oubliant pas qu'il tait un des
deux amis  qui tu m'avais lgue et qui m'avaient accueillie  mon
arrive  Paris, je courus rue de l'Ancienne-Comdie, o j'avais
autrefois t reue par Lucile, au temps de la toute-puissance de Danton
et de Camille, et o leurs amis terrifis venaient prier Camille de
s'arrter pendant qu'il en tait temps encore.

Il y avait l un officier trs-patriote nomm Brune, et qui ne
paraissait nullement timide. Il djeunait avec Camille et lui
conseillait la prudence. Mais Camille tait lanc; il regardait comme
une lchet de faire un pas en arrire.

On lui apporta ses preuves; il les corrigea tranquillement, et, entre
deux filets, il ajouta:

--Miracle! Cette nuit un homme est mort dans son lit!

Puis, comme Brune haussait les paules:

--_Edamus et bibamus_, dit-il en latin, pour n'tre pas entendu de
Lucile, et, croyant que je ne comprenais pas, il continua:

--_Cras enim moriemur._

J'allai  Lucile et je lui dis tout bas ce que je venais d'entendre.
Elle faisait le chocolat.

--Laissez-le, laissez-le, dit-elle; qu'il remplisse sa mission, c'est
lui qui sauvera la France; ceux qui pensent autrement n'auront pas de
mon chocolat.

Le lieu o l'on devait enterrer Danton tant marqu d'avance, il n'y
avait plus qu' l'arrter.

Camille fit dborder le vase en demandant dans son journal un comit de
la clmence.

Le 28 mars, Danton nous annona qui dnait avec Robespierre; des amis
communs avaient tent un dernier effort pour les runir.

Je rsolus de rester  Svres cette nuit-l, afin d'avoir des nouvelles
de cette runion, o le dner n'tait qu'un prtexte.

C'tait chez Panis,  Charenton.

Danton revint vers une heure du matin.

Eh bien! nous crimes-nous en le voyant paratre.

--Rien, dit-il, cet homme est impassible, ce n'est pas un homme, c'est
un spectre. On ne sait par o le prendre, il n'a rien d'humain, je crois
que nous sommes plus brouills que nous ne l'avons jamais t.

--Mais enfin, dit madame Danton, que s'est-il pass? Donne-nous des
dtails.

--Pourquoi faire? Est-ce que je sais moi-mme ce qui s'est dit; est-ce
que l'on peut tirer quelque chose de clair de cette parole terne et
visqueuse de Robespierre? Des rcriminations des deux cts; il m'a
reproch septembre, comme s'il ne savait pas que c'est Marat qui a fait
septembre. Moi je lui ai reproch Lyon et Nantes. Bref, nous nous
sommes quitts au plus mal.

Le lendemain, le bruit s'tait dj rpandu de ce qui s'tait pass.

Robespierre avait dit  Panis:

--Tu le vois, il n'y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement;
dedans il corrompt, dehors il menace. Nous ne sommes pas assez forts
pour mpriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre; nous
voulions la paix, il veut la guerre: il l'aura.

Les amis de Danton accoururent  Svres, le suppliant de conjurer
l'orage qui se prparait, tous le poussaient  la rsistance:

--La Montagne est  toi, lui disait le boucher Legendre.

--Les troupes sont  toi, disait l'Alsacien Westermann.

--Le sentiment public est  nous, disait Camille Desmoulins, qui 
travers les numros du _Vieux cordelier_, sentait palpiter le coeur de la
France.

Mais Danton ne rpondit que par un sourire d'indiffrence et d'orgueil
en disant:

--Ils n'oseront s'attaquer  moi, je suis plus fort qu'eux!

Le lendemain, 31 mars,  six heures du matin, lui et ses amis taient
arrts.

Ce fut le pauvre Camille que cette arrestation frappa le plus
cruellement.

Les gendarmes entrrent justement au moment o il dcachetait une
lettre qui commenait par ces mots:

Ta mre est morte!

Il apprit en mme temps que Danton tait arrt.

--C'est bien, dit-il, o il ira, j'irai.

Il embrassa son fils, le petit Horace, qui dormait dans son berceau, et
se livra aux gendarmes.

On le conduisit  la prison du Luxembourg. Il y arrivait en mme temps
que Danton; ils y entrrent tous deux ensemble, et la premire chose
qu'ils virent fut Hrault de Schelles, qui en attendant la mort, jouait
au bouchon avec les enfants du concierge.

Il courut  Danton et  Camille et les embrassa.

Quand le bruit de leur arrestation se rpandit dans Paris, Paris fut
constern.

Camille Desmoulins tait comme un fou; il se frappait la tte contre la
muraille, il pleurait, il appelait Lucile.

-- quoi bon ces larmes? demanda Danton; on nous envoie  l'chafaud;
marchons-y gaiement.

Une voix faible arriva d'un cachot voisin.

C'tait celle de Fabre d'glantine.

--Qui es-tu, pauvre malheureux au dsespoir? demanda la voix.

--Je suis Camille Desmoulins, rpondit le prisonnier.

--La contre-rvolution est donc faite? s'cria Fabre.

En entrant au Luxembourg et en baissant sa tte sous la vote qu'on ne
repassait que pour mourir, Danton murmura:

--C'est  pareil temps que j'ai fait instituer le tribunal
rvolutionnaire. J'en demande pardon  Dieu et aux hommes.

Le 2 avril,  onze heures du matin, on amena les accuss.

Madame Danton, malade de sa grossesse, n'avait pas eu le courage
d'assister  la sance; on avait runi deux ou trois hommes salis par
leurs tripotages d'argent, et on les avait adjoints au procs pour que
le public crt Danton, Camille Desmoulins et Hrault de Schelles les
complices de ces misrables.

 la vue de Danton entre ces deux larrons, Delaunay et Despagnac, le
greffier du tribunal n'y put tenir, il jeta sa plume et alla embrasser
Danton.

--Votre ge, votre nom et votre demeure? demanda-t-on  Danton.

--Je suis Danton, rpondit-il; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera
demain le nant, mon nom restera au Panthon de l'histoire.

La mme question fut faite  Camille Desmoulins.

--Je suis Camille Desmoulins, dit-il, j'ai trente-trois ans, l'ge du
sans-culotte Jsus-Christ.

Depuis qu'il tait en prison, Camille avait crit  sa femme deux
lettres qui lui taient parvenues.

Elle errait, perdue de douleur, autour du Luxembourg. Camille, coll
aux barreaux, essayait de la voir, ne pensant qu' elle et  la mort.

Elle s'adressa  Robespierre; elle lui crivit, elle lui rappela que
Camille avait t son ami, qu'il avait t tmoin de son mariage.

Robespierre ne rpondit pas.

Elle vint trouver madame Danton; elle voulait l'entraner chez
Robespierre, que toutes deux ensemble et  genoux lui demandassent la
grce de leurs maris.

Madame Danton s'y refusa obstinment.

--Quand mme je serais sre de sauver mon mari, dit-elle, je ne ferais
pas une pareille dmarche. Quand on s'appelle Danton, on peut mourir,
mais on ne doit pas tre avili.

--Vous tes plus grande que moi, dit Lucile  madame Danton.

Et elle nous quitta dsespre.

Inutile de mentionner leur condamnation.

 quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des
condamns et couper leurs cheveux.

Danton se laissa faire; puis, se regardant dans une glace.

--Ils ont russi, dit-il,  me faire encore plus laid que d'habitude;
heureusement que ce n'est point ainsi que je paratrai devant la
postrit.

Camille Desmoulins n'avait jamais pu croire que Robespierre consentt 
sa mort. Quand il vit paratre les excuteurs, il entra dans un
terrible accs de rage. Il n'attendit point qu'ils vinssent  lui, il
se jeta sur eux, luttant en dsespr.

Il fallut le terrasser pour lui lier les mains et lui couper les
cheveux.

Les mains lies, il pria Danton d'y glisser une boucle de cheveux de
Lucile qu'il portait sur sa poitrine et qu'il voulait serrer en mourant.

Ils taient quatorze dans la mme charrette.

Tout le long de la route, Camille en appela au peuple.

--Peuple, criait-il, tu ne me reconnais donc pas! Je suis Camille
Desmoulins! C'est moi qui ai fait le 14 juillet, c'est moi qui t'ai
donn la cocarde que tu portes!

Et  tous ces cris la foule ne rpondait que par des insultes, tandis
que Danton, essayant de le calmer, lui disait:

--Meurs donc tranquille, et laisse cette vile canaille.

Quand on arriva rue Saint-Honor, devant la maison du menuisier Duplay,
habite par Robespierre, on la trouva portes et volets ferms. La foule
redoubla de cris.

Mais Danton se leva dans la charrette, et l'on se tut.

--Si bien cach que tu sois, cria-t-il, tu entendras ma voix. Je
t'entrane, Robespierre! Robespierre, tu me suis!

Et Robespierre l'entendit en effet, et l'on assure que, baissant la
tte, il dit:

--Oui, tu as raison, Danton, innocents ou coupables, nous donnerons tous
notre tte  la Rpublique. La Rvolution reconnatra les siens de
l'autre ct de l'chafaud.

Hrault de Schelles descendit le premier, mais, avant de descendre, il
se tourna pour embrasser Danton.

L'excuteur ne lui permit pas.

--Imbcile! dit Danton, tu n'empcheras pas nos ttes tout  l'heure de
se baiser dans le panier.

Camille Desmoulins monta ensuite et, reprenant tout son calme sur
l'chafaud, il regarda le couperet ruisselant du sang et dit:

--Voil donc la fin du premier aptre de la libert.

Puis, au bourreau:

--Fais remettre  ma belle-mre les cheveux que tu trouveras dans ma
main.

Danton monta le dernier. Jamais il n'avait t plus superbe et plus
imposant  la tribune; il regarda en piti le peuple  droite et 
gauche, et, s'adressant au bourreau:

--Tu leur montreras ma tte, dit-il, elle en vaut bien la peine.

Lorsque le lendemain je voulus aller  Svres mler mes larmes  celles
de madame Danton, je trouvai portes et fentres fermes; toute la pauvre
famille, dcapite dans la personne de son chef, avait quitt le pays
sans dire o elle allait.

Je revins chez Lucile, elle avait t arrte ce matin mme.

Huit jours aprs, elle montait  son tour sur l'chafaud.

Avec elle je perdis ma seule et ma dernire amie. Paris n'tait plus
qu'un dsert.

Alors les ides les plus dsespres me passrent par l'esprit.

Un instant j'eus l'intention de quitter la France, de partir pour
l'Amrique, de te chercher, de t'appeler dans ce monde nouveau.

Hlas! une chose  laquelle je n'avais pas pens me donna le dernier
coup.

Quelques centaines de francs me restaient seulement: je n'avais pas de
quoi payer ma traverse.


XI

 partir de ce moment, me sentant seule, compltement abandonne, sans
nouvelles de toi, sans certitude de ta vie, je tombai dans une torpeur
dont je ne sortis momentanment que pour y retomber plus profondment
encore.

Je t'ai dit que j'avais prs de moi une fille de la campagne nomme
Jacinthe. Le surlendemain de la mort de Danton, elle me demanda  aller
passer le dimanche chez une tante  elle, qui demeure  Clamart.

Je lui donnai la permission qu'elle dsirait.

Sachant que je n'avais qu'elle pour me servir, elle apprta tout afin
que je ne manquasse de rien pendant les vingt-quatre heures que devait
durer son absence.

Puis elle partit.

Le lendemain, elle revint plus tt que je ne l'attendais. Il s'tait
pass quelque chose d'extraordinaire  Clamart.

Vers neuf heures du matin, un homme jeune encore,  la barbe longue, aux
yeux gars, aux habits mutils par une marche nocturne dans les ronces,
entra au cabaret du _Puits-sans-vin_. Il demanda  manger et mangea
assez avidement pour veiller la curiosit des paysans qui buvaient 
ct de lui et qui faisaient partie du comit rvolutionnaire de
Clamart.

Tout en mangeant il se mit  lire, tournant les pages du livre avec des
mains si blanches et si soignes que les sans-culottes qui taient l ne
doutrent pas un instant qu'il n'eussent affaire  un ennemi de la
Rpublique.

Les paysans l'avaient arrt et l'avaient conduit au district.
Seulement, comme ses pieds taient dchirs et qu'il ne pouvait faire un
pas, on l'avait hiss sur un vieux cheval et on l'avait conduit  la
prison de Bourg-la-Reine.

Je m'empressai de demander quel ge avait le prisonnier.

Jacinthe me rpondit qu'il tait tellement dfait par la fatigue et les
privations qu'il tait impossible de deviner son ge; seulement elle
avait entendu dire que c'tait un de ceux qui, proscrits le 31 mai et
le 2 juin avec les girondins, taient parvenus  se sauver.

Alors il me vint  la fois une esprance et une douleur, c'est que ce
proscrit c'tait toi, mon bien-aim Jacques. J'envoyai chercher une
voiture, je fis monter Jacinthe avec moi, et nous partmes  l'instant
mme pour Clamart, quoique je susse bien qu'il n'y tait pas, mais je ne
voulais perdre aucun des renseignements que je voulais recueillir.

Ds Clamart, je commenai  douter que ce ft toi; le signalement qu'on
me donna du prisonnier tait loin de se rapporter au tien; mais la
souffrance fait de tels ravages en nous que je n'en continuai pas moins
ma recherche.

Nous arrivmes vers le soir  Bourg-la-Reine; le prisonnier tait au
cachot, et il devait tre ramen le lendemain  Paris.

Nous couchmes dans un petit htel, o j'attendis avec impatience le
jour sans me coucher et sans dormir.

L on m'avait confirm la nouvelle que le prisonnier, cach depuis prs
d'un an, soit en France, soit  l'tranger, avait t pris lorsqu'il
essayait de rentrer dans Paris.

Ils se trompaient. C'est au moment o il essayait d'en sortir, au
contraire.

Au point du jour, j'ouvris la fentre. Il y avait un grand tumulte dans
le village; tout le monde courait du ct de la prison.

J'y envoyai Jacinthe. Je sentais que les forces m'auraient manqu.

Jacinthe revint tout effare.

Le prisonnier s'tait empoisonn pendant la nuit; on l'avait trouv mort
dans son lit.

Tant que je le savais vivant, les forces, comme je l'ai dit, m'avaient
manqu; mais lui mort, je n'eus plus un instant d'hsitation.

En arrivant  la prison, nous apprmes son nom. C'tait un nom que
j'avais entendu prononcer bien souvent, et avec respect, par Danton et
par Camille Desmoulins. Il s'appelait Condorcet.

Je voulus le voir.

Nous entrmes dans la prison; il tait couch sur son lit. On et dit
qu'il dormait.

C'tait un homme de cinquante-cinq ans  peu prs; presque chauve; une
figure grave, douce et pleine de noblesse.

Je me penchai sur son lit, et je le regardai longtemps.

C'tait donc cela, la mort!

Pour la seconde fois, je fus prise d'un sentiment de profonde envie. Ce
repos ne valait-il pas mille fois mieux que la vie agite et sans espoir
que je menais! Pourquoi continuer cette vie! Pour apprendre un jour ou
l'autre ta mort, comme madame de Condorcet allait apprendre celle de son
mari. Sans doute c'tait un poison bien doux et bien facile que celui
qui lui avait donn une mort si calme. Il en fallait bien peu aussi;
car on montrait la bague dans laquelle il tait enferm.

--O trouverai-je de ce poison, et pourquoi ne t'avais-je point dit, mon
ami, avant de te quitter, de me prparer une bague pareille, pour le cas
o je serais spare de toi?

Je m'informai si quelqu'un s'tait offert pour veiller prs du mort.
Personne n'avait eu cette pit. Je demandai  rester prs de lui et 
prier.

Je savais que M. de Condorcet avait une femme jeune et belle. Je savais
qu'elle avait un jeune enfant et qu'elle aimait d'une profonde tendresse
cet homme qui et pu tre son pre; je savais encore qu'elle avait, rue
Saint-Honor, n 352, un petit magasin de lingerie. Au-dessus de la
boutique, elle faisait des portraits, et de ce travail, ainsi que de la
vente de son magasin, elle vivait, elle, sa soeur malade, sa vieille
gouvernante et son jeune enfant.

La permission demande par moi m'tant accorde et le cadavre ne devant
tre enterr que le lendemain, je pris une plume et j'crivis  madame
de Condorcet.

Madame,

Je suis comme vous une femme qui pleure l'homme dont elle est spare
peut-tre pour toujours. Le hasard m'a conduite prs du lit de mort d'un
des plus grands hommes de notre poque. Je ne vous le nomme pas, madame;
vous devinerez de qui je veux parler. Je vous envoie ma femme de
chambre et la voiture qui m'a conduite ici; elle vous y amnera; ce
n'est point  moi qu'est rserv l'honneur de rendre les derniers
devoirs  celui pour qui je prie.

Je donnai la lettre  Jacinthe, je lui dis de partir pour Paris et de la
porter  son adresse.

Elle partit.

Vers le soir, les visiteurs, qui avaient entour le lit toute la
journe, devinrent plus rares.

Telle est l'influence des choses pieuses que, parmi tous ces hommes
grossiers, pas un ne songea non-seulement  m'insulter, mais  rire de
moi.

La nuit venue, le gelier apporta deux chandelles, qu'il dposa sur la
chemine, et me demanda si je dsirais quelque chose.

Je demandai un bouillon, qui me fut apport, et je restai seule.

Qui donc peut dire, mon bien-aim Jacques, que la mort est une chose
effrayante? quand l'amour, qui est l'me de la vie, se couche tristement
 l'horizon, comme fait le soleil chaque soir; la vie alors n'est pas
autre chose que la nuit, et la nuit pas autre chose que la soeur de la
mort.

Aussi, pendant les cinq ou six heures que je veillai prs de ce cadavre,
je pris cette rsolution bien arrte.

J'ai encore pour deux mois  peu prs d'argent. Je ne veux pas mendier.
Je ne sais pas travailler; je vivrai encore deux mois, esprant
pendant ces deux mois que la Providence permettra que tu me donnes de
tes nouvelles. Si dans deux mois je n'en ai pas, comme la faim est une
mort trop douloureuse, j'irai, un jour d'excution, sur la place Louis
XV, je crierai: Vive le roi! et en trois jours tout sera fini, et je
dormirai aussi calme et aussi impassible que ce corps prs duquel je
viens de passer la nuit.

Hlas! mon ami, plus je regardais ce corps, plus je m'enfonais  sa vue
dans la fatale croyance du nant. Ce cadavre, c'tait celui d'un homme
de gnie, d'un homme de bien, d'un homme selon le coeur de Dieu. Si
jamais une me manant de l'essence cleste a habit un corps, ce fut
celui-l.

Combien de fois, lui demandai-je pendant une longue veille, seul  seul
avec lui au milieu de la solitude, au milieu du silence, quand moi seule
veillais dans la prison et peut-tre dans le village; combien de fois
lui demandai-je: Cadavre, qu'as-tu fait de ton me?

Il me semble que si l'me existait, quand elle serait adjure ainsi,
dans la solennit de la nuit, elle donnerait un signe quelconque de sa
prsence. Il n'y a que ce qui n'existe pas qui ne rpond pas.

Si l'me et d rpondre, elle et certes rpondu  Shakespeare
interrogeant la mort par la bouche d'Hamlet. Jamais plus sublime
apostrophe, plus pressante prire ne lui avait t adresse.

Aussi que fait Shakespeare? Voyant que la mort est muette, il envoie
Hamlet lui-mme chercher dans la mort le secret de la mort.

Ce secret, si c'tait tout simplement le nant, si l'homme avait vcu
toute une vie d'angoisses et de douleurs, suspendu  cette esprance
vague et fragile, pour voir cette esprance se rompre  son dernier
soupir, pour retomber dans cette nuit sans cho, sans souvenir, sans
lumire, d'o il est sorti le jour de sa naissance!

Alors que deviendraient nos beaux projets, mon Jacques bien-aim, d'une
vie ternelle passe l'un prs de l'autre; aprs les illusions du temps
perdu viendrait la perte des illusions de l'ternit!

Encore si l'on pouvait comprendre quel a t le dessein de Dieu en nous
laissant dans le doute! Mais non, ses actes sont incomprhensibles comme
lui!

Lorsqu'un roi envoie un messager de l'autre ct des mers, de peur que
ce messager ne s'gare en route il lui dit le but de son message.

Louis XVI, lorsqu'il envoyait La Prouse en Ocanie, lui traait la
route qu'il avait  suivre dans ce monde inconnu.

La Prouse y est mort. Mais au moins savait-il dans quel but il avait
t envoy, ce qu'il allait chercher, ce qu'il devait rapporter s'il et
survcu.

Nous, on nous envoie sur un ocan bien autrement orageux que l'ocan
Indien, et l'on ne nous dit pas ce que nous allons y faire, et ce qu'il
adviendra de nous lorsqu'une tempte nous aura engloutis.

Et lorsqu'on pense que les plus grands esprits, crs par ce Dieu muet
et invisible depuis six mille ans, peut-tre le double, qu'ils
s'appellent Homre ou Mose, Solon ou Zoroastre, Eschyle ou Confutze,
Dante ou Shakespeare, ont pos en face du cadavre d'un frre, d'un ami
ou d'un tranger, les questions que je pose  ce cadavre qui devrait
tre d'autant plus dispos  me rpondre qu'il a t de lui-mme
au-devant de la mort, et que pas un n'a vu frissonner une fibre du
cadavre pour lui rpondre oui ou pour lui rpondre non.

Oh! mon ami, quand tu tais l, je croyais, parce qu'il est facile de
croire quand on est pleine d'esprance, d'amour et de joies; mais loin
de toi, dans mon isolement, dans ma solitude, dans ma douleur, je ne
m'arrte pas mme au doute; et je ne crois qu' l'absence du bien et du
mal, qu'au repos ternel, qu' la dissolution de notre tre dans le sein
de cette nature ignorante qui produit, sans plus d'affection pour l'un
que pour l'autre, l'arbre vnneux et la plante bienfaisante, le chien
qui caresse son matre, le serpent qui mord celui qui l'a rchauff.

* * *

 trois heures du matin, j'entendis une voiture rouler sur le pav du
village et s'arrter  la porte de la prison.

On frappa, les portes s'ouvrirent, et, conduite par le gelier et par
Jacinthe, qui resta  la porte, entrait madame de Condorcet.

Son premier mouvement fut de se jeter  corps perdu sur le lit o tait
tendu le corps de son mari.

Je profitai de la douleur dans laquelle elle tait plonge, pour sortir
de la chambre, redescendre dans la rue et m'loigner rapidement.

 six heures du matin, j'tais rentre chez moi et je m'endormais
tranquillement.

Ma rsolution tait prise.


XII

Mon premier soin en m'veillant fut de compter le peu d'argent qui me
restait.

Il me restait deux cent dix francs en argent,  peu prs trente ou
quarante mille francs en assignats. Mais la chose revenait au mme,
puisqu'un pain qui cotait douze sous en argent cotait quatre-vingts
francs en assignats.

Je devais un mois  Jacinthe; je lui payai ce mois et deux autres
d'avance, en tout soixante-quinze francs.

Il me resta cent trente-cinq francs.

Je ne dis rien  la pauvre fille de ma rsolution et continuai de vivre
comme d'habitude.

Hlas! personne ne vivait plus comme d'habitude; nous tions sinon dans
la nuit ternelle, du moins dans le crpuscule qui y conduit. 93 tait
un volcan, mais sa flamme tait une lumire.  cette poque, on vivait
et l'on mourait; aujourd'hui l'on agonise.

Il y avait des cris dans les rues: on criait l'_Ami du peuple_,

L'ami du peuple est mort;

On criait le _Pre Duchesne_,

Le pre Duchesne est mort;

On criait le _Vieux cordelier_,

Le vieux cordelier est mort.

On disait: voil Danton qui passe! Et l'on courait pour voir Danton.

Aujourd'hui l'on dit: Voil Robespierre qui passe! et l'on ferme sa
porte pour ne pas voir Robespierre.

Je l'ai vu pour la premire fois et je l'ai reconnu tout de suite.

J'tais alle au cimetire Monceaux, je ne dirai pas prier, sur les
tombes de Danton, de Desmoulins et de Lucile,--tu ne m'as pas appris 
prier--mais les consulter.

J'esprais que les tombes des tribuns seraient plus loquentes que le
cadavre du philosophe.

La mort c'est non-seulement la nuit, c'est surtout le silence.

Les fosses de nos amis sont prs du mur qui spare le cimetire du parc
rserv de Monceaux.

J'entendis parler de l'autre ct du mur. J'eus la curiosit de savoir
qui osait d'une parole si leve venir troubler les morts.

Le mur est bas, une pierre tombe du mur me permit de regarder
par-dessus.

Je regardai. C'tait lui, Robespierre.

Il parat que tous les jours il a besoin d'une promenade de deux heures,
et qu'il a choisi le parc rserv de Monceaux.

Sait-il que la mort est  deux pas de lui?

Sait-il qu'un mauvais petit mur le spare seul de l'enclos aride du lit
de chaux vive et dvorante o il a couch Danton, Camille Desmoulins,
Hrault de Schelles, Fabre d'glantine? Est-ce un dfi qu'il jette aux
morts comme il l'a jet aux vivants?

Il marchait vite, ses compagnons avaient peine  le suivre. Les yeux
clignotant, les muscles de la face agits, puis, maigri, o va-t-il
donc ainsi et quand s'arrtera-t-il?

Il est temps cependant.  force de voir guillotiner des femmes et des
enfants, la peur de la guillotine a pass.

Le journal de Prudhomme, le seul qui reste, et qui aprs avoir cess
vient de reparatre, racontait, il y a quelques jours, qu'un curieux, en
revenant de voir fonctionner l'chafaud, demandait  son voisin:

--Que pourrais-je bien faire pour tre guillotin?

L'autre jour, un des condamns lisait quand on l'appela. Il se laissa
faire sa toilette tout en lisant, continua de lire jusqu' l'chafaud,
au pied de la guillotine, mit le signet, posa le livre sur le banc de la
charrette, puis donna ses bras  lier.

Avant-hier, c'est Jacinthe qui m'a racont cela, cinq prisonniers
chappent aux gendarmes, non pas pour se sauver, mais pour aller une
fois encore au Vaudeville.

L'un des cinq revient au tribunal qui l'a condamn:

--Pouvez-vous me dire o sont mes gendarmes? je les ai perdus.

Un homme est trouv endormi dans une des tribunes de la Convention.

--Que faites-vous ici? lui demande-t-on.

--J'tais venu pour tuer Robespierre; mais, comme il parlait, je me suis
endormi.

* * *

J'ai eu la visite de madame de Condorcet, qui est venue me faire ses
remerciements.

C'est une virginale figure, que Raphal aurait prise pour type de la
mtaphysique. Elle a trente-trois ans. Elle a d'abord t chanoinesse.
Ce n'est pas pour revenir prs d'elle que Condorcet s'est expos  tre
pris, c'tait pour s'en loigner, au contraire; il tait cach rue
Servandoni, et, une fois par semaine, tremblante et le coeur bris, elle
allait le voir.

Il s'effraya des dangers que courait sa femme. Il s'tait fait donner
par Cabanis un poison sr. Comme moi, il avait fix un terme  son
supplice. Il devait terminer son livre du _Progrs de l'esprit humain_.
Le 6 avril, il crivit la dernire ligne dans la nuit, et, au point du
jour, il partit.

Il n'alla pas loin, comme on voit.  Clamart, il fut reconnu; 
Bourg-la-Reine, il s'empoisonna.

Il tait rserv  cette pauvre femme _triste jusqu' la mort_, comme
dit l'vangile, de me donner un moment de joie.

Elle sait qu'il reste encore quatre girondins cachs, deux  Bordeaux,
deux dans la grotte de Saint-milion.

Elle ne sait pas leur nom; elle aura de leurs nouvelles et m'en donnera.

Oh! mon bien-aim Jacques, qu'y aurait-il d'tonnant que tu fusses un de
ces quatre rservs!

D'ici  un mois, d'ici  deux mois, tout peut changer. On hait bien
Robespierre, je te jure.

Depuis la mort de Danton, tout est retomb sur lui. On n'oublie pas que
c'est leur appel  la clmence qui a pouss nos amis dans la tombe.

Robespierre a tu les femmes, les femmes le tueront, non dans le sens
matriel de Charlotte Corday, mais moralement.

La mort de Charlotte Corday, calme, intrpide, sublime, a fond une
religion, la religion de l'admiration.

Celle de la Dubarry, pauvre crature criant sur l'chafaud. Un instant
encore, monsieur le bourreau, un instant encore, a fond la religion de
la piti.

Mais l'excution de notre pauvre Lucile a fait plus que tout cela. Il
n'y a pas eu une crature humaine, de quelque opinion qu'elle soit, qui
n'ait eu le coeur arrach de cette mort.

Qu'avait-elle fait? Elle avait voulu sauver son amant; elle avait err
autour de la prison; elle avait pri, pleur; elle avait crit 
Robespierre: Vous m'avez aime, vous avez voulu m'pouser.

L peut-tre tait le crime, surtout si mademoiselle Cornlie Duplay
avait lu la lettre.

 Lucile, tout le monde a dit: Oh! ceci c'est trop!

* * *

Et voici la preuve de ce que je te disais, mon bien-aim Jacques. Comme
je l'ai dit plus haut, madame de Condorcet tient un petit magasin de
lingerie et a son atelier de peinture  quelques maisons de celle
qu'habite Robespierre; un grand rassemblement et beaucoup de bruit l'ont
attire  sa fentre.

Ce bruit se faisait devant la maison du menuisier Duplay.

Voil ce qui est arriv: une jeune fille royaliste, fille d'un
papetier de la Cit, s'est prsente trois fois pour voir Robespierre.

 la troisime fois son insistance a inspir des soupons  mademoiselle
Cornlie, qui a appel les ouvriers et a arrt la jeune fille.

Elle avait deux petits couteaux dans un panier.

Interroge sur la cause de son insistance, elle n'a rpondu autre chose,
sinon qu'elle avait voulu voir ce que c'tait qu'un tyran.

Elle a t conduite  la Force, et fera partie d'une grande fourne que
l'on prpare, sous le titre des assassins de Robespierre.

Le soir, aux jacobins, Legendre et Rousselin ont demand, en pleurant de
crainte, que l'on donnt une garde  Robespierre.

Ainsi, quand un homme est condamn, et celui-l l'est, amis et ennemis
se runissent pour le perdre.

La pauvre petite Renaud, son ennemie, l'appelle tyran en voulant le
tuer.

Rousselin et Legendre, ses amis, l'ont proclam tyran en demandant une
garde pour lui.

J'ai pass toute la nuit  rver, mon bien-aim, et  me demander,
puisque j'tais dcide  mourir, si mieux ne valait pas utiliser ma
mort.

Ainsi il doit faire,  ce que l'on raconte, une grande solennit, une
fte  l'tre suprme, dans laquelle il se symbolisera lui-mme comme le
rdempteur du monde.

Ce n'est pas assez pour cet homme d'tre matre, il veut tre Dieu.

Je me demandais si ce ne serait pas un grand exemple  donner que de le
frapper au milieu de son triomphe.

Mais si c'est un grand exemple  donner, pourquoi Dieu ne le donne-t-il
pas?

Du moment o un pareil homme existe, c'est que Dieu permet son
existence. Du moment o Dieu permet son existence, c'est qu'il le sert
dans ses vues.

Vit-il comme instrument de punition divine?

Non, car il ne frapperait que les mauvais; non, car il pargnerait les
femmes et les enfants.

Vit-il par oubli ou par indulgence?

Est-ce  l'homme en ce cas de corriger les dfaillances de Dieu?

Non, mon bien-aim, je n'ai l'me ni d'une Jahel, ni d'une Judith, ni
d'une Charlotte Corday. J'aime mieux me prsenter  l'tre inconnu qui
me recevra de l'autre ct de la vie les mains pures de sang.

J'aurai assez  rendre compte du mien.

* * *

Sa fameuse fte a eu lieu. Jamais tant de fleurs n'ont jonch le chemin
que, le jour de sa fte, Dieu lui-mme parcourait autrefois. On dit que
le rgne du sang est fini, que celui de la clmence lui succde.
Robespierre a offici comme pontife de l'tre suprme.

La guillotine a disparu de la place de la Rvolution?

* * *

Oui, mais comme disparat le soleil pour reparatre le lendemain, comme
le soleil elle s'est couche  l'occident et s'est releve  l'orient.

Les excutions se feront dsormais au faubourg Saint-Antoine, voil ce
que Paris aura gagn  la fte de l'tre suprme.

Les charrettes n'auront plus  traverser le Pont-Neuf, la rue du Roule
et la rue Saint-Honor.

Robespierre veut bien condamner, mais il ne veut pas que les condamns
crient en passant, comme Danton, devant la maison du menuisier Duplay:

--Je t'entrane, Robespierre! Robespierre, tu me suis!

C'est pourtant une belle fte que celle qu'on lui prpare.

Cinquante-quatre personnes pour un jour, dont sept ou huit femmes jolies
et deux ou trois toutes jeunes.

Si le procs pouvait tarder un peu, j'aurais l'espoir d'en tre.

On raconte tous les jours des choses horribles et qui font monter la
colre publique comme la lave d'un volcan.

Voil ce qui s'est pass hier au Plessis:

Un condamn nomm Osselin, nom d'une triste clbrit, au moment o on
l'appela pour le faire monter sur la charrette,  dfaut d'autre arme,
s'enfona un clou dans le coeur.

On le prit et on le trana. Lui poussait toujours le clou, mais ne
parvenait pas  se tuer. Les geliers en avaient piti et le tiraient en
arrire, disant:

--Il est mort.

Les aides du bourreau le tiraient en avant, en disant:

--Il vit!

Ils furent les plus forts. On mit la charrette au trot, et l'on put le
guillotiner vivant encore.

Ne trouves-tu pas, mon bien-aim, que de pareilles choses souillent la
lumire de Dieu, et qu'on est honteux de vivre encore quand on les a
vues!

J'ai envie de jeter les deux ou trois louis qui me restent dans la Seine
afin d'en finir plus vite.

Habituons-nous  la mort en parlant un peu cimetire.

Te rappelles-tu, mon bien-aim, cette magnifique scne d'_Hamlet_ o,
les fossoyeurs plaisantant entre eux, l'un demande  l'autre quel est le
monument qui dure le plus longtemps, et qui, voyant son interlocuteur
s'garer de plus en plus, lui dit:

--Imbcile! c'est une fosse, puisque le jugement dernier doit seul en
voir la fin.

Eh bien! mon ami, dans notre poque o rien n'est solide, la fosse a
atteint la fragilit de toutes les choses humaines.

Cette grande piti inspire par la mort des femmes, et qui aprs la mort
de Lucile s'est crie: _C'est trop!_

Eh bien! elle s'est teinte.

Comment n'en serait-il pas ainsi? Les charrettes, jusqu' Danton et
Lucile, taient de vingt ou vingt-cinq condamns; aujourd'hui elles sont
de soixante.

C'est une maladie aigu qui est devenue chronique.

La guillotine a l'habitude de prendre son repas de deux  six heures du
soir; on vient la voir manger comme les animaux froces du Jardin des
Plantes.  une heure, les charrettes se mettent en route pour lui
apporter sa viande.

Au lieu de quinze  vingt bouches qu'elle faisait, elle en fait
cinquante ou soixante, voil tout: l'apptit lui est venu en mangeant.

Aujourd'hui c'est une sorte de routine, une mcanique arrange.

Fouquier-Tinville tourne la roue et se grise en la tournant. Il y a deux
jours, il a propos de mettre la guillotine dans le thtre mme.

Mais tout cela fait des morts, et aux morts il faut des cimetires.

La plthore cadavrique a commenc par la Madeleine. Il est vrai que le
roi, la reine et les girondins sont l.

Les voisins ont dit: Assez! et l'on a ferm le cimetire pour ouvrir
celui de Monceaux.

Danton, Desmoulins, Lucile, Fabre d'glantine, Hrault de Schelles,
etc., etc., l'ont inaugur.

Puis, comme il n'a que vingt-neuf toises de long sur dix-neuf de large,
il a t bientt plein. La guillotine changea de place.

On lui donna le cimetire Sainte-Marguerite. Il tait dj comble 
soixante cadavres par jour. Il ne tarda point  dborder.

Il y et eu un remde, c'et t de jeter un pied de chaux sur chaque
mort; mais les supplicis taient ple-mle avec les autres morts. Il
fallait tout brler, morts des faubourgs et morts de la ville.

Par une pit qui se comprend, le faubourg ne voulut pas laisser brler
ses morts.

On transporta les supplicis  l'abbaye Saint-Antoine, mais voil qu'
sept ou huit pieds de profondeur on trouve l'eau, et que tous les puits
du quartier risquent d'tre empoisonns.

Les hommes se taisent mais la terre parle, elle dit qu'on la surmne;
elle se plaint qu'on lui donne plus de morts qu'elle n'en peut
dcomposer.

Je t'avoue, mon bien-aim, que plus j'approche du terme que je me suis
fix  moi-mme, plus je pense  mon pauvre corps. Que va dire mon me,
qui en a toujours eu un si grand soin, quand elle va planer au-dessus de
lui et le voir, repouss par l'argile, se fondre et bouillonner au
soleil. J'ai envie d'crire  la Commune, qui me parat
trs-embarrasse, et de proposer de brler les corps comme  Rome.

Seulement il ne faut pas que je perde de temps; nous sommes au 9 juin,
et dans quelques jours.....


XIII

 la bonne heure, on a rtabli la guillotine sur la place de la
Rvolution. Cela m'a rendu toute ma tranquillit.

J'tais horriblement contrarie de ne pas mourir sur la place des gens
comme il faut.

Que veux-tu, mon bien-aim Jacques, le sang ne ment pas, et quoiqu'il ne
me reste de mes terres, de mes chteaux, de mes maisons, de mes fermes,
de mes cent mille francs de rentes enfin, que huit francs dans mon
tiroir, je n'en suis pas moins mademoiselle de Chazelay!

Il y a du moins un point sur lequel je suis tranquillise, c'est
l'immortalit de l'me. Du moment o Robespierre l'a reconnue au nom du
peuple franais, c'est qu'elle existe. Un peuple tout entier et aussi
intelligent que le ntre n'aurait pas unanimement reconnu une chose qui
ne lui serait pas matriellement prouve.

La fte des chemises rouges approche. On dit que ce sera pour le 17 de
ce mois.

C'est probablement le dernier spectacle de ce genre que je verrai.

Les deux principaux personnages de ce terrible drame sont la mre et la
fille.

Madame et mademoiselle de Saint-Amarante.

La mre est veuve, dit-elle, d'un garde du corps tu au 6 octobre.

La fille est marie au fils de M. de Sartines.

Ces deux dames, royalistes d'opinion, recevaient beaucoup; elles
habitaient la maison qui fait l'angle de la rue Vivienne.

Elles avaient dans leur salon, o l'on jouait, beaucoup de portraits du
roi et de la reine.

Robespierre jeune tait un des habitus de la maison.

Je t'ai dit l'espce de raction qui commence  s'organiser contre
Robespierre an.

On arrta les deux femmes et tous les habitus de leur maison.

On esprait que Robespierre jeune sauvegarderait ses deux amies. Alors
Robespierre an revenait  la clmence. Mais il y revenait par des
femmes royalistes et par des cratures tares.

La calomnie avait un beau champ  exploiter.

Mais Robespierre n'avait pas la fibre fraternelle tellement tendre qu'il
ne tombt dans le pige. Il ordonna encore qu'on leur adjoignt la fille
Renaud, qui s'tait prsente chez lui pour voir ce que c'tait qu'un
tyran, et cet homme qui, venu pour l'assassiner, s'tait endormi dans
les tribunes.

Puis, comme  plus juste raison il tait le pre de la patrie, il fut
convenu que la fourne de ses assassins marcherait  l'chafaud en
chemises rouges.

Ce sera une grande fte, d'autant mieux que le 17 juin concidera
justement avec la fin de mes ressources.

* * *

Mon bien-aim, j'ai eu hier dix-sept ans; pendant dix ans, je n'ai t
ni heureuse ni malheureuse, n'ayant ni le sentiment de la joie ni celui
de la tristesse; pendant quatre ans, j'ai t aussi parfaitement
heureuse qu'une femme peut l'tre; j'ai aim, j'ai t aime.

Depuis deux ans ma vie se passe en alternatives d'esprances et
d'angoisses; comme je n'ai jamais fait de mal  personne, je ne suppose
pas que Dieu veuille m'prouver et  plus forte raison me punir.
Peut-tre vaudrait-il mieux pour moi  cette heure, au lieu de
l'ducation philosophique que j'ai reue de toi, avoir reu d'un prtre
l'ducation catholique qui dispose le chrtien  recevoir le bien comme
le mal en bnissant Dieu; mais ma raison se refuse  un autre
raisonnement que celui-ci:

Ou Dieu est bon ou Dieu est mauvais.

Si Dieu est bon, il ne peut envoyer le mal  qui n'a point fait de mal.

Si Dieu est mauvais, je le renie; ce n'est pas mon Dieu.

Rien ne pourra me faire croire qu'une chose injuste sorte d'une essence
cleste.

J'aime mieux en revenir, mon bien-aim,  cette grande et intelligente
philosophie qui n'admet pas un Dieu personnel, s'occupant des individus
quand il a  rgler l'ordre universel de la nature.

Il faut l'ordre de Dieu pour qu'un passereau tombe, dit Hamlet.

Mais Dieu a dit une fois pour toutes: les passereaux tomberont;--et les
passereaux tombent.

Quand, o, comment, Dieu ne s'en inquite.

Il en est de nous, mon bien-aim, comme des passereaux. Dieu a peupl
notre globe de toutes les races vivantes, depuis le monstrueux lphant
jusqu' l'invisible infusoire; lphant ou infusoire ne lui ayant pas
plus cot  crer l'un que l'autre, il n'aime pas plus l'un que
l'autre. Il a pris ses mesures pour la conservation des races.

Pourquoi la race humaine croit-elle particulirement avoir un Dieu pour
elle? Est-ce parce qu'elle est la plus insoumise, la plus vindicative,
la plus froce, la plus orgueilleuse des races? Aussi vois le Dieu
qu'elle s'est fait, le Dieu des armes, le Dieu des vengeances, le Dieu
des tentations; n'a-t-elle pas introduit ce blasphme dans sa plus
sainte prire: _ne nos inducas in tentationem_? Vois-tu, mon bien-aim,
Dieu s'ennuyant dans sa grandeur ternelle, dans sa majest inoue, et
s'amusant  quoi?

 nous induire en tentation.

Et l'on nous ordonne de prier Dieu le soir et le matin, de lui demander
de nous pardonner nos offenses.

Demandons-lui d'abord de nous pardonner nos prires quand elles sont une
offense.

Et puis cet orgueil  nous autres pygmes, de croire que nous pouvons
offenser Dieu!

En quoi? Comment?--En le mconnaissant?

Nous ne le mconnaissons pas, nous le cherchons.

S'il et voulu tre connu, il se ft rvl.

Comprends-tu Dieu se faisant nigme et se donnant  deviner  l'homme
pendant l'ternit.

De sorte que chaque peuple s'est fait un Dieu  sa guise, qui n'est bon
que pour lui seul et qui ne peut pas servir aux autres.

Les Hindous se sont fait un Dieu  quatre ttes et  quatre mains,
tenant dans ses quatre mains la chane qui soutient les mondes, le livre
de la loi, le poinon  crire et le feu du sacrifice.

Les gyptiens se sont fait un Dieu mortel, et dont l'me,  sa mort,
passe dans le corps d'un boeuf.

Les Grecs se sont fait un Dieu parricide; tantt cygne, tantt taureau,
jetant d'un coup de pied du ciel sur la terre le seul fils lgitime
qu'il ait eu.

Les Juifs se sont fait un Dieu jaloux et vindicatif, qui noie la terre
pour rendre les hommes meilleurs, et qui s'aperoit qu'ils sont plus
mauvais aprs qu'auparavant.

Seuls les Mexicains se sont fait un Dieu visible, le soleil.

Nous, les privilgis de la cration, nous avons eu l'Homme-Dieu  la
morale sainte; il nous a donn une religion faite d'amour et de
dvouement.

Mais allez la chercher, perdue qu'elle est dans les dogmes de l'glise,
avec le prtre--roi de Rome--qui, au lieu, comme le divin fondateur, de
rendre  Csar ce qui appartient  Csar, fait commerce de trnes, lui
dont le royaume n'est pas de ce monde!

Seigneur! Seigneur! au moment o je vais paratre devant vous, je ferais
peut-tre mieux de prier, de m'humilier, de croire, de soumettre mon
intelligence  la foi, c'est--dire de ne pas croire  ce que je vois et
de croire  ce que je ne vois pas. Mais si vous m'avez donn cette
intelligence, c'est pour que je m'en serve. Vous l'avez dit: La lumire
n'est pas faite pour tre mise sous le boisseau. Le soleil est fait pour
clairer la terre.

Non, Seigneur, non, me du monde, non, crateur de l'infini, non, matre
de l'ternit, non je ne croirai jamais que ta suprme jouissance soit
d'tre ador par ce troupeau vulgaire qui le reoit tout fait des mains
de ses prtres et qui t'enferme dans le dogme troit de la croyance
irraisonne, quand l'univers tout entier n'est pas assez large pour te
contenir!

* * *

C'est aujourd'hui que se clbre la messe rouge au grand autel de la
rvolution.

Hier, madame de Condorcet est venue pour me voir; elle avait quelque
chose  m'apprendre.

J'tais alle dire adieu  mes tombes du cimetire Monceaux.

J'irai aujourd'hui vers deux heures chez madame de Condorcet; elle
demeure rue Saint-Honor, 352. Je serai  merveille pour voir passer le
cortge.

Maintenant, mon ami, je ne sais pas moi-mme ce qui va se passer, je ne
sais pas si ce manuscrit te sera jamais remis, car j'ignore ce que tu es
devenu, j'ignore si tu vis, j'ignore si tu es mort.

Madame de Condorcet est la seule personne que je connaisse au monde; si
tu n'est qu'exil et que tu rentres en France, elle est plus  mme que
personne de savoir ton retour: c'est donc entre ses mains que je dpose
mon manuscrit.

Pourrai-je le continuer en prison? pourrai-je jusqu'au moment o je
monterai sur la fatale charrette te dire: je t'aime? Non; t'crire je
t'aime; te le dire, je le pourrai toujours, et ce sera le dernier mot
que je jeterai au vent sur l'chafaud, et la hache le coupera en deux
dans ma gorge.

Au reste, je l'emporte avec moi; peut-tre ce qu'elle avait  me dire
a-t-il quelque importance, et peut-tre chez elle aurai-je encore le
temps d'ajouter quelque chose.

* * *

J'avais bien fait de l'emporter, tu sauras du moins que je ne suis
morte, mon bien-aim, qu'aprs avoir perdu ma dernire esprance.

On a lu hier  la Convention cette lettre de l'agent de Robespierre 
Bordeaux.

Bordeaux, 13 juin, au soir.

Vive la Rpublique une et indivisible.

Les deux girondins que l'on savait cachs  Bordeaux ont t dnoncs
et arrts. Un d'eux s'est poignard et est mort sur le coup.

Les deux autres sont dans les grottes de Saint-milion, o on les
chasse avec des chiens.

Huit heures du soir.

J'apprends  l'instant qu'on vient de les prendre. Malheureusement l'un
des deux a t trangl dans la lutte.

Les deux survivants ont refus de dire leurs noms; ils sont inconnus 
Bordeaux.

Demain soir la guillotine en aura fait justice.

Vive la Rpublique!

Il y a quatre jours que la lettre est crite, par consquent ils sont
morts!

Si tu tais une de ces quatre victimes, comment ton me n'est-elle pas
venue me dire adieu!

Une fois mort, tu as su o j'tais, les morts savent tout.

Ou tu n'tais point parmi eux, ou il n'y a pas d'me.

Oh! moi, si tu vis, j'irai te dire adieu partout o tu seras,  moins
que...

* * *

Voici le cortge des assassins de Robespierre.

C'est vraiment trs-beau cinquante-quatre chemises rouges, pense donc!
Dix charrettes, elles ont mis deux heures pour venir de la Conciergerie
ici.

Et la maison du menuisier Duplay qui est ferme comme le jour de
l'excution de Danton et de Camille Desmoulins!

Je comprends les fentres fermes ce jour-l, c'taient des amis.

Mais aujourd'hui, Robespierre, ce sont tes assassins, est-ce que tu n'en
serais pas bien sr, est-ce que tu n'y croirais pas?

En ce cas, tends une chane en travers de la rue, et que le cortge
d'innocents n'aille pas plus loin que ta porte.

Ne peux-tu pas faire une fois grce, toi qui tues tous les jours.

Voil une belle occasion de jouer le dieu.

Allons, souverain pontife, tends la main, et prononce le fameux _quos
ego_! de Neptune.

Ah! cette fois l'offrande est digne de la divinit.

On t'a glan cette gerbe humaine sur tous les degrs de l'chelle
sociale. Voil madame Sainte-Amarante et sa fille; voici quatre
municipaux: Marino, Souls, Froidiez et Daug; voici mademoiselle de
Grandmaison, une artiste des Italiens; voici Louise Giraud, qui a voulu
voir ce que c'tait qu'un tyran.

Elle l'a vu.

Et cette pauvre petite fille de seize ans, cette malheureuse Nicole, qui
n'a rien fait que porter  manger  sa matresse.

Oh! que cela va tre beau  voir; l'excution durera au moins une heure.

Puis des canons, des soldats. On n'a rien vu de pareil depuis
l'excution de Louis XVI.

Adieu, mon ami, adieu, mon bien-aim, adieu, ma vie, adieu, mon me,
adieu, tout ce que j'ai aim, tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai
jamais... Adieu!

Je vais voir tout cela et jeter ma maldiction  cet homme.


XIV

(SUITE DU MANUSCRIT D'EVA SUR FEUILLES VOLANTES).

La Force, 17 juin 1794, au soir.

Je suis  la Force, dans la chambre longtemps occupe par Vergniaud.

Voil ce qui est arriv.

Voulant assister  l'excution, je suis descendue de chez madame de
Condorcet, et je me suis mise non pas  suivre, mais  prcder la
charrette.

Un homme en grand uniforme de gnral, couvert de plumes et de panaches,
faisant le moulinet avec un grand sabre, frayait le chemin  la
charrette.

C'tait le gnral de la commune, Henriot. On eut soin de me dire qu'il
ne se faisait le marchal des logis de la guillotine que dans les
occasions solennelles.

Celui qui me donna ces explications tait une espce de bourgeois de
quarante-cinq ans, large d'paules, et fort connu,  ce qu'il parat, du
peuple de Paris, car sans qu'il et besoin de se servir de sa force, la
foule s'ouvrait devant lui en saluant.

--Monsieur, lui dis-je, j'ai le plus grand intrt  voir ce qui va se
passer; voulez-vous me permettre de marcher prs de vous, afin que je
profite de votre force et mme de votre popularit.

--Faites mieux que cela, ma petite citoyenne, me dit le gros homme,
prenez mon bras, mais ne m'appelez pas _monsieur_; c'est une anse qui,
ajoute au nom, sent un peu trop l'aristocrate pour un faubourien comme
moi; prenez mon bras, et, si vous voulez bien voir, vous serez servie 
souhait.

Je pris son bras. Ce que je voulais, c'tait voir, mais surtout tre
vue.

Il n'avait pas promis plus qu'il ne pouvait tenir. Quoique trs-paisse,
la foule continuait  s'ouvrir devant lui avec force coups de chapeau,
et, au bout de dix minutes, nous nous trouvmes placs au mme endroit
o j'tais avec Danton le jour de l'excution de Charlotte Corday,
c'est--dire sur le ct droit de la guillotine.

Derrire moi tait la fameuse statue de la Libert, sculpte par David
pour la fte du 10 aot.

Seulement, qu'taient devenues les deux colombes rfugies dans les plis
de sa robe?

Les charrettes s'arrtrent dans l'ordre o elles taient sorties de la
cour de la Conciergerie, au milieu des cris des insulteurs.

On n'avait point rang les condamns par plus ou moins coupables, afin
de commencer par ceux-ci et de finir par ceux-l; non, l'on savait bien
que cette fois tous les coupables taient innocents.

Tu ne pourras jamais te faire une ide, mon bien-aim Jacques, de
l'aspect que prsentait cette effroyable boucherie.

Une heure, une heure durant, pendant une longue heure, l'horrible
machine fonctionna, retombant cinquante-quatre fois, et chaque fois
tranchant une vie avec toutes ses illusions, toutes ses esprances.

C'taient les bourreaux qui taient las; c'taient les patients qui les
pressaient.

Je sentais l'homme au bras duquel j'tais appuye qui, chaque fois que
le couteau tombait, serrait d'un mouvement convulsif et en frissonnant
mon bras sur sa poitrine, et qui murmurait tout bas:

--Oh! c'est trop, c'est trop! Des hommes passe encore! Mais des femmes!
oh! des femmes!

Enfin il ne resta plus que la pauvre petite fille, la petite ouvrire,
qui n'avait fait que porter  manger  mademoiselle de Grandmaison. Le
mouchard qui l'avait arrte racontait que, lorsqu'il arrivait au
septime tage o elle logeait, sous le toit, sans autre meuble qu'une
paillasse, les larmes lui taient venues aux yeux et qu'il avait dit au
comit qu'il tait impossible de faire mourir cette enfant. Mais ses
observations n'avaient point t coutes, elle avait t juge,
condamne, mise sur la charrette avec les autres. Elle avait vu, la
pauvre crature, guillotiner ses cinquante-trois compagnons, elle tait
morte cinquante-trois fois en eux avant de mourir.

Enfin son tour tait venu.

--Oh! murmurait mon protecteur, et celle-l aussi, et celle-l aussi!
Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est infme? et devant tant d'hommes
qui ne disent rien! Oh! voil qu'ils la prennent, voil qu'ils la font
monter sur l'chafaud! n'ont-ils pas de honte! Tenez! tenez! elle
s'arrange d'elle-mme sur la planche...

On entendit alors une voix douce qui dit:

--Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela!

Puis la planche bascula, on entendit un coup sourd.

L'homme auquel je m'appuyais tomba comme foudroy; moi, au milieu de ce
lugubre silence, je criai:

--Ah! maudit soit Robespierre et le jour o il a donn ce spectacle  la
terre et au ciel!... Maudit! maudit! maudit!

Il se fit un grand mouvement: je me sentis emporte, et, tandis qu'on
m'emportait, j'entendis ces mots:

--Le citoyen Santerre qui s'est trouv mal! C'est pourtant un homme,
celui-l.

Quand j'eus assez repris mes sens pour me rendre compte de ce qui se
passait, je me vis dans un fiacre avec deux agents de police qui me
conduisaient en prison.

Seulement, ne connaissant pas du tout le quartier de Paris o j'tais,
n'y tant jamais venue, je demandai o l'on me conduisait.

Un des agents me rpondit:

-- la Force.

Au moment d'arriver, je lus  l'angle du carrefour, _rue Pave_, puis
une porte massive s'ouvrit. Je me trouvai dans une cour; on me fit
descendre et entrer dans une gele.

L on me demanda mon nom.

--va, rpondis-je.

--Votre nom de famille?

--Je n'ai pas de famille.

--Qu'a-t-elle fait? demanda le gelier.

--Elle a pouss des cris sditieux.

Mon crou fut promptement fait.

--C'est bien, dit le gelier; maintenant vous pouvez vous retirer.

Les deux hommes sortirent.

Le concierge me fit monter au deuxime. Arriv au corridor, il siffla un
norme chien.

--N'ayez pas peur, me dit-il, il n'a jamais fait de mal  personne.

Il me fit flairer par lui.

--L! dit-il; maintenant, voici votre vritable gardien. Si jamais vous
essayez de fuir, ce dont je doute que vous ayez envie, c'est lui qui
sera charg de vous en empcher. Mais il ne vous fera aucun mal,
tranquillisez-vous. N'est-ce pas, Pluton? L'autre jour un prisonnier a
tent de s'vader; Pluton l'a pris par le poignet et me l'a amen sans
que sa main et la moindre gratignure.

Arrive  ma chambre,

--Est-ce que vous croyez que j'en ai pour bien longtemps? lui
demandai-je.

--Pour trois ou quatre jours, peut-tre.

--C'est bien long, murmurai-je.

Le gelier me regarda avec tonnement.

--Seriez-vous presse, par hasard?

--normment.

--En effet, dit-il philosophiquement, lorsqu'il faut en finir...

--Autant en finir tout de suite, rpondis-je.

--Si vous tes bien rsolue, nous recauserons de cela.

--Comment ferez-vous?

--Je vous donnerai un tour de faveur, comme on dit au thtre. C'est ici
la prison des comdiens: nous avons eu ce qu'il y avait de mieux 
l'Opra; nous avons dans ce moment-ci une partie de la
Comdie-Franaise. En attendant, comment vivrez-vous?

--Comme on vit ici; c'est la premire fois que j'y viens, ajoutai-je en
souriant, et je ne connais pas les habitudes de la maison.

--Je veux dire, avez-vous de l'argent pour que l'on vous fasse la
cuisine seule, ou mangerez-vous  la gamelle?

--Je n'ai pas un denier, lui rpondis-je, mais voici une bague; vous me
nourrirez sur cette bague: elle rpondra bien de deux ou trois jours
de nourriture.

Le gelier examina la bague en homme qui se connaissait en bijoux. En
effet, depuis dix ans qu'il tait  la Force, il lui en tait pass
quelques-uns entre les mains.

--Oh! dit-il, je vous nourrirais deux mois sur cette bague que je ne
ferais pas encore une mauvaise affaire.

Puis, appelant sa femme:

--Madame Ferney, dit-il.

Madame Ferney arriva.

--Voici la citoyenne va que je vous recommande, dit-il. croue sous
inculpation de cris sditieux. Donnez-lui une bonne chambre et tout ce
qu'elle vous demandera.

--Mme du papier, de l'encre, et des plumes? demandai-je.

--Mme du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que nous demandent
toutes nos prisonnires en arrivant.

--Allons, dis-je, je vois que je n'aurai pas le temps de m'ennuyer ici.

--J'en ai peur, fit le gelier; j'aimerais cependant bien  vous garder
le plus longtemps possible.

--Mme plus longtemps que ne durerait la bague? lui demandai-je en
riant.

--Aussi longtemps que Dieu voudrait.

Cette douceur du gelier, cette politesse de sa femme, ce mot _Dieu_
vibrant sous la vote d'une prison, tout cela ne laissait pas que de
m'tonner un peu.

Il y tait pass tant d'aristocrates dans ces prisons que la rudesse des
geliers avait fini par s'user  leur frottement.

Au reste, chose que je ne savais pas et que j'ai apprise, c'est que les
Ferney avaient une rputation de bont dj faite parmi les prisonniers.

La bonne madame Ferney, tout en balayant ma chambre, tout en mettant des
draps blancs  mon lit, tout en me promettant de l'encre, des plumes et
du papier pour le mme soir, me demanda ce que j'avais fait pour avoir
t mise en prison.

--Mais, lui dis-je, vous le savez par mon crou. J'ai profr des
paroles sditieuses contre le roi Robespierre.

--Chut! mon enfant, me dit-elle, taisez-vous. Nous avons ici une foule
de gens qui font l'horrible mtier d'espion. Ils viendront  vous, ils
vous avoueront des crimes supposs pour tirer de vous des crimes
vritables. Il y en a pour les femmes comme pour les hommes.
Dfiez-vous; nous sommes obliges de recevoir cette vermine-l, mais
autant que nous pouvons nous prvenons les prisonniers comme d'honntes
gens que nous sommes.

--Oh! moi, je n'ai rien  craindre.

--Ah! ma pauvre enfant, les innocents eux-mmes doivent trembler.

--Mais moi je suis coupable, moi j'ai cri  bas Robespierre!  bas le
monstre! Je l'ai maudit.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

--Pour mourir.

--Pour mourir? rpta la bonne femme tonne.

Et, prenant la lumire, elle revint me regarder en face, ce qu'elle
n'avait pas encore fait:

--Mourir? vous! Quel ge avez-vous donc?

--Je viens d'avoir dix-sept ans.

--Vous tes jolie.

Je haussai les paules.

--Votre mise annonce que vous tes riche.

--Je l'ai t.

--Et vous voulez mourir?

--Oui.

--Allons donc, patience! fit-elle en baissant la voix; a ne peut pas
durer longtemps, voyez-vous.

--Peu m'importe que cela dure longtemps ou que cela cesse bientt.

--Je vois la chose, fit la mre Ferney en reposant sa lumire sur la
table et en continuant son nettoyage. Pauvre jeunesse, ils lui ont
guillotin son amant, et elle veut mourir!

Je ne rpondis rien, la gelire continua sa besogne.

Puis, la besogne acheve, elle me demanda ce que je voulais pour souper.

Je lui demandai une tasse de lait.

Un instant aprs, elle remonta avec une tasse de lait, du papier, de
l'encre et une plume.

--Vous ne savez pas qui l'on vient d'amener? dit-elle.

--Non.

--Santerre, mon enfant, le fameux Santerre, le roi du faubourg
Saint-Antoine. Ah! celui-l, par exemple, on ne le guillotinera pas sans
que l'on crie. Voulez-vous le voir?

--Je le connais.

--Bah!

--Non-seulement j'tais  son bras quand on m'a arrte, mais je suis
probablement cause de son arrestation. Je voudrais qu'il me pardonnt,
voil tout. Puis-je lui parler?

--Je vais le dire  Ferney, il ne demandera pas mieux. Ah! ici du moins,
les prisonniers peuvent se voir et se consoler, ils ne sont pas au
secret.

Elle sortit. Je restai pensive en me faisant cette ternelle question
ternellement sans rponse:

Qu'est-ce donc que la destine?

Voil un patriote bien connu plutt par son exagration que par son
indiffrence. Il a pris part  tout ce qui s'est pass depuis la prise
de la Bastille jusque aujourd'hui. Il a tenu son faubourg comme un lion
 la chane; il a rendu d'normes services  la rvolution. Il a la
curiosit comme moi de voir cette dernire excution. Je le rencontre;
la crainte d'tre crase me fait m'appuyer  son bras. La vue du mme
spectacle nous produit un effet oppos. Il l'anantit et m'exaspre. Du
haut de son corps j'envoie une maldiction au bourreau, et nous voil
tous les deux dans la mme prison, destins probablement  la mme
charrette et au mme chafaud. Si je ne l'avais pas rencontr, la mme
chose arrivait de moi, puisque c'tait un parti pris. Mais la mme chose
arrivait-elle de lui?

En ce moment ma porte s'ouvrit, et j'entendis la grosse voix du brasseur
qui disait:

--O est-elle donc la jolie petite citoyenne qui veut que je lui
pardonne? Je n'ai rien  lui pardonner.

--Si fait, lui dis-je, c'est moi probablement qui suis cause de votre
arrestation.

--Qu'est-ce que vous dites l? c'est moi qui me suis vanoui comme une
femme. C'est un crime que de s'vanouir. Mais qui va penser qu'un
lphant comme moi s'vanouira? Double, double brute que je suis!
Cependant avouez que cette petite Nicole, qui de sa voix douce dit au
bourreau: Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela? avouez que
cela vous arrache l'me. Vous n'avez pas pu avaler votre maldiction;
vous la lui avez jete  la face et vous avez bien fait; qu'elle dchire
les entrailles de ceux qui n'ont point os la lui cracher au visage. Oh!
ces morts de femme, voyez-vous, ces morts de femme, c'est ce qui le
tuera!

--Alors vous me pardonnez?

--Ah! je crois bien! Mais je vous loue! mais je vous admire! J'ai une
fille de votre ge, pas si belle que vous; eh bien, je voudrais qu'elle
et fait ce que vous avez fait, dt-elle mourir comme vous mourrez, et
duss-je la conduire  l'chafaud et y monter avec elle!

--Vous me faites du bien, monsieur Santerre. Sachant que vous aviez t
arrt  cause de moi, je ne serais pas morte tranquille.

--Morte! vous ne l'tes pas encore. Ah! quand on va savoir dans le
faubourg que je suis arrt, cela va faire une rude bacchanale. Je
voudrais tre l pour voir mes ouvriers.

--Oui, mais arrtons d'avance une chose, monsieur Santerre, c'est que,
quelque chose qu'il arrive, vous ne ferez rien pour me sauver, attendu
que je veux mourir.

--Mourir, vous?

--Oui, et, si je vous en prie, vous m'y aiderez mme, n'est-ce pas?

Santerre secoua la tte.

--Dites encore une fois que vous me pardonnez et rentrez chez vous; la
citoyenne Ferney me fait signe qu'il est temps de nous sparer.

--Je vous pardonne de grand coeur, dit-il, quand notre connaissance
devrait me conduire sur l'chafaud.-- demain!

--Comme vous dites cela:  demain!

Je me tournai vers madame Ferney:

--Pourrons-nous nous voir demain?

--Aux heures des promenades, oui.

--Alors je dirai comme vous, citoyen Santerre,  demain.

Il sortit. Je pris ma tasse de lait, et je me mis  t'crire.

J'entends deux heures qui sonnent  l'Htel-de-ville. Tu n'as pas ide
de la tranquillit que me donne la certitude de mourir demain ou
aprs-demain.

 la Force, 18 juin 1794.

Mon ami, je crois que je viens d'avoir de la mort l'ide la plus
complte que l'on puisse avoir. J'ai dormi six heures d'un sommeil
profond, sans rve, avec toute absence du sentiment de la vie.

Et cependant, quelque comparaison qu'on lui cherche, rien ne peut
ressembler  la mort que la mort.

Si la mort n'tait qu'un sommeil comme celui dont je sors, personne ne
craindrait la mort plus qu'on ne craint le sommeil.

Lavoisier a dit que l'homme tait un _gaz solidifie_, on ne peut pas
rduire l'homme  une plus simple expression.

Le couperet vous tombe sur le cou et le gaz est fondu.

Mais le gaz qui a constitu l'homme,  quoi sert-il, que devient-il ml
de nouveau au grand tout, c'est--dire retourn  sa source?

Ce qu'il tait avant de natre?

Non, car avant de natre il n'avait pas t.

La mort est ncessaire, aussi ncessaire que la vie. Sans la mort,
c'est--dire sans la succession des tres, il n'y aurait pas de progrs,
il n'y aurait pas de civilisation. C'est en montant les unes sur les
autres que les gnrations largissent leurs lointains.

Sans la mort le monde resterait stationnaire.

Mais que fait la mort des morts?

L'engrais des ides, le fumier des sciences.

Il n'est vraiment pas gai de penser que ce soit la seule chose 
laquelle nos corps soient bons une fois devenus cadavres.

Fumier cette sublime Charlotte Corday! fumier cette bonne Lucile! fumier
cette pauvre petite Nicole!

Oh! que le pote anglais est bien autrement consolateur quand il met
dans la bouche du prtre bnissant Ophlie sur sa couche funbre, les
quatre vers suivants!

     toi qui de tes jours n'as pu porter le faix,
    Dans cet humble tombeau, vierge, repose en paix,
    Pour que le Seigneur fasse, en ses mtamorphoses,
    Avec ton me un ange, avec ton corps des roses.

Hlas! la science moderne admet encore que le corps fasse des roses,
mais elle n'admet plus que l'me fasse un ange.

Cet ange une fois fait, o le loger?

Tant que l'ignorance astronomique a cru  l'existence d'un ciel, on le
loge au ciel; mais la science moderne a fait tout ensemble disparatre
l'empyre des Grecs, le firmament des Hbreux, le ciel des chrtiens.

Quand la terre tait le centre du monde; quand, selon Thals, elle tait
porte sur les eaux comme un grand navire; quand, selon Pindare, elle
tait soutenue par des colonnes de diamant; quand, selon Mose, c'tait
le soleil qui tournait autour d'elle; quand, selon Aristote, nous avions
huit cieux au-dessus de nous, le ciel de la Lune, celui de Mercure,
celui de Vnus, celui du Soleil, celui de Mars, celui de Jupiter, celui
de Saturne, et enfin le firmament, vote solide o taient enchsses
les toiles, on pouvait, quoique ce ft le ciel paen, placer l Dieu,
les anges, les sraphins, les dominations, les saints, les saintes,
comme on place un conqurant dans le royaume qu'il a conquis. Maintenant
que la terre est aprs la lune la plus petite plante, que c'est la
terre qui marche et le soleil qui est fixe, que les huit ciels ou les
huit cieux, comme on voudra, ont disparu pour faire place  l'infini,
dans quelle portion de l'infini placerons-nous vos anges, Seigneur?

 mon ami, pourquoi m'as-tu appris toutes ces choses, arbre de la vie,
arbre de la science, arbre du doute?

* * *

Ferney et sa femme m'ont dit que,  moins que les agents n'aient t me
dnoncer directement au tribunal rvolutionnaire, il tait possible
que l'on m'oublit ici sans me faire mon procs.

Ce serait jouer de malheur, tu en conviendras.

Je suis tellement lasse de la vie, plus dserte, plus silencieuse, plus
muette pour moi que la mort, que tous les moyens me seront bons pour en
sortir.

Voil ce que j'ai trouv.

Puisqu'il parat que l'on ne veut pas me faire mon procs, je m'en
passerai.

Il y a ici deux rcrations par jour;

 toutes deux il est permis aux prisonniers de prendre part:

La promenade dans le prau; voir partir les condamns pour la place de
la Rvolution.

 la premire fourne, nous descendrons, Santerre et moi, pour voir
partir les condamns. J'aurai les mains lies derrire le dos, les
cheveux nous sur le haut de la tte.

Je me glisserai parmi les condamns, et je monterai dans la charrette.
Et alors, ma foi! j'aurai bien du malheur si la guillotine ne veut pas
de moi.

Seulement il faut dcider Santerre; je crois que ce sera l la
difficult.

* * *

C'est vraiment un bien brave homme que ce digne brasseur. Lorsque je lui
ai dit que c'tait toi que j'aimais, quand je lui ai dit que l'on
venait de chasser  courre les deux derniers girondins dans les grottes
de Saint-milion; quand je lui ai dit que l'un de ces deux martyrs tait
probablement toi, et qu'il se fut rappel qu'on le lui avait dit aussi;
quand enfin je lui ai dit qu' lui seul je pouvais me fier, qu' lui
seul je pouvais demander ce service, il y a consenti en pleurant; mais
enfin il y a consenti.

Demain il doit y avoir excution. On a annonc trois charrettes, ce qui
indique au moins dix-huit personnes.

Une de plus, une de moins, nul n'y fera attention, pas mme la mort!

Je t'ai dit tout ce que j'avais  te dire, mon bien-aim: je vais
employer la nuit  tcher de bien dormir.

Comme le chevalier de Canolles:

Je m'essaye.

* * *

Quelle bonne nuit j'ai passe, mon bien-aim! Puisse la premire tre
aussi douce! J'ai rv de notre maison d'Argenton, j'ai rv du jardin,
de la tonnelle, de l'arbre de vie, de la source; j'ai revu enfin tout
notre pass en rve.

Est-ce un avant-got de votre ternit, Seigneur? Si vous me faites
ainsi, grces vous soient rendues!

L'heure de l'arrive des charrettes va sonner, je ne veux pas faire
attendre.

Adieu, mon bien-aim, adieu. Cette fois, c'est bien la dernire. Je vais
donc cette fois voir le spectacle du thtre au lieu de le voir du
parterre.

Jamais, mon bien-aim, je n'ai eu le coeur si calme et si joyeux. Encore
une fois, je te redis:

Si tu es mort, je vais te rejoindre; si tu es vivant, je vais
t'attendre. Oh! mais... le nant! le nant!

Les charrettes entrent dans la cour, adieu.

Santerre vient me chercher.

J'y vais.

Je t'aime.

TON VA

Dans la vie et dans la mort.


XV

L'chafaud ne veut pas de moi. En vrit, je suis maudite!

J'esprais si bien,  l'heure o j'cris ces lignes, me reposer des
lassitudes de ce monde dans les bras du Seigneur, ou tout au moins sur
le sein de la terre!

Serais-je donc oblige de me tuer pour mourir?

Je t'cris  tout hasard. Ma conviction est que tu es mort, mon
bien-aim Jacques. J'ai encore cherch  savoir le nom des quatre
girondins morts sur l'chafaud  Bordeaux ou dchirs par les chiens
dans les grottes de Saint-milion.

Impossible de savoir leurs noms; les journaux constatent leur mort,
voil tout.

Enfin il se peut que tu vives, et ce n'est peut-tre que pour cela que
Dieu n'a pas voulu me laisser mourir.

Tout s'est pass comme je l'esprais, except le dnoment.

Je m'tais vtue de blanc; n'allais-je pas te rejoindre, mon cher
fianc!

Arrive dans la cour, je trouvai des charrettes chargeant les condamns
et Santerre m'attendant.

Une fois encore il me supplia de renoncer  mon projet; j'insistai en
souriant.

Je ne puis te dire quelle profonde srnit s'tait infiltre en moi; on
et dit que l'azur du ciel coulait dans mes veines.

La journe tait magnifique, c'tait une de ces belles journes de juin
 la fin desquelles, ma main dans ta main, nous coutions sous la
tonnelle de notre paradis perdu, chanter le rossignol dans ses massifs
de syringas.

Sur mon ordre exprs, il me lia les mains. Un rosier montait contre la
muraille tout charg de fleurs. Je te demande un peu, mon bien-aim, o
vont fleurir les rosiers?

Il est vrai que les fleurs de celui-ci taient rouges comme du sang.

--Cassez ce bouton, dis-je  Santerre, et donnez-le-moi.

Il cassa le bouton et me le passa entre les dents. Je penchai mon front
vers lui, il y posa doucement les lvres. Comprends-tu, mon bien-aim,
la dernire hritire des Chazelay recevant pour son dernier adieu sur
la terre le baiser du brasseur du faubourg Saint-Antoine!

Je montai dans la dernire charrette. On ne me fit aucune difficult. Il
est si rare de voir les hommes courtiser la mort que nul ne se douta que
je n'tais point condamne.

Nous tions trente sur cinq charrettes; je faisais la trente et unime.
Je cherchai inutilement, parmi mes malheureux compagnons, quelque figure
sympathique, mais je n'en trouvai point. La guillotine devenait de plus
en plus avide, et les aristocrates de plus en plus rares.

L'avant-dernire journe, celle de madame Sainte-Amarante, avait fourni
avec bien de la peine vingt-cinq nobles sur cinquante-quatre
guillotins. La dernire fourne, qui tait de trente-quatre, n'avait
pour toute illustration qu'un fils naturel de M. de Sillery, et le
pauvre reprsentant Osselin, condamn pour avoir cach une femme qu'il
aimait. Encore celui-ci tait-il un patriote et non un aristocrate.

Mes compagnons  moi taient trente galriens, de ces voleurs serruriers
devant lesquels aucune porte ne tient, qui avaient mrit le bagne
seulement, et que, faute de mieux, on levait  la hauteur de
l'chafaud. Pauvre guillotine, elle avait mang son pain blanc le
premier.

Je crus un instant que les gendarmes allaient me faire descendre, tant
le contraste tait grand entre moi et mes compagnons; mais les
charrettes se mirent en route; j'envoyai un dernier regard de
remerciement  Santerre et nous partmes.

La population qui nous suivait ou que nous refoulions, entasse sur
notre route, paraissait aussi tonne que les gendarmes de me voir au
milieu de ces tranges compagnons; d'autant plus que, place en septime
dans la charrette qui n'avait que six places, tous les condamns taient
assis, moi seule me tenais debout.

En gnral ma prsence excitait des murmures, mais des murmures de
piti. Le peuple lui-mme commenait  se lasser de voir transporter sur
les places publiques ces abattoirs humains. J'entendais des voix dans la
foule qui disaient:

--Voyez donc comme elle est belle!

Et d'autres:

--Je parie qu'elle n'a pas seize ans.

Un homme cria en se dtournant:

--Je croyais que depuis la Sainte-Amarante, on en avait fini avec les
femmes.

Et les murmures recommenaient, se mlant aux insultes dont on
accompagnait les autres condamns.

Au coin de la rue de la Ferronnerie la foule devint plus paisse et
les marques de sympathie plus grandes.

C'est trange comme l'approche de la mort donne une suprme acuit aux
sens. J'entendais tout ce qu'on disait, je voyais tout ce qu'on faisait.

Une femme cria:

--C'est une sainte qu'on gorge avec des brigands pour les racheter.

--Vois donc, disait une jeune fille, elle tient une fleur  sa bouche.

--C'est une rose que lui aura donne son amant en se sparant d'elle,
rpondait sa compagne, et elle veut mourir avec cette rose.

--Si ce n'est pas un meurtre de tuer des enfants de cet ge! qu'est-ce
que a peut avoir fait, je vous le demande?

Ce concert de misricorde qui s'levait en ma faveur me faisait un
singulier effet; il me soulevait pour ainsi dire matriellement
au-dessus de mes compagnons, et, me prcdant au ciel, semblait m'en
ouvrir les portes.

Un beau jeune homme de vingt ans fendit les flots du peuple, arriva au
premier rang, et, posant la main sur l'arrire de la charrette:

--Promettez-moi de m'aimer, dit-il, et je risquerai ma vie pour vous
sauver.

Je secouai doucement la tte et levai en souriant mes yeux au ciel.

--Allez dans votre gloire! dit-il.

Les gendarmes qui l'avaient vu me parler, voulurent l'arrter, mais il
se dfendit, et, aid par la foule, il disparut au milieu d'elle.

J'tais dans un tat de bien-tre que je n'avais jamais prouv
qu'appuy contre ton coeur. Il me semblait qu'au fur et  mesure que je
m'avanais vers la place de la Rvolution, je me rapprochais de toi. 
force de regarder le ciel, il s'tait form par blouissement une espce
d'aurole  travers laquelle je voyais Dieu dans sa redoutable et
sublime majest.

Il me semblait qu'outre les bruits et les mouvements de la terre je
commenais de voir et d'entendre des choses que seule je voyais et
entendais; j'entendais les sons d'une harmonie lointaine et cleste; je
voyais des tres lumineux et transparents tout  la fois glisser sur le
firmament.

Au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Lombards, je fus tire
de mon extase par un encombrement de voitures. Un tombereau venant soit
de la Roquette, soit de Saint-Lazare, soit de Bictre, conduisait de
l'autre ct de la Seine une douzaine de prisonniers entasss entre ses
planches.

Cette fois le comit de salut public avait eu la main heureuse:
c'taient bien des aristocrates.

Quatre gendarmes escortaient les prisonniers; notre charrette accrocha
le tombereau; le choc attira mes yeux vers la terre.

Parmi les prisonniers tait une jeune femme, de mon ge  peu prs,
brune, avec des yeux noirs, splendide de beaut.

Nos regards se fixrent les uns sur les autres, nos mes changrent je
ne sais quelle effluve sympathique; elle me tendit les bras; les miens
taient lis derrire mon dos... Je roulai mon bouton de rose entre mes
lvres et je le lui lanai de toute la force de mon souffle. Il tomba
sur ses genoux. Elle le prit et le porta  sa bouche.

Puis le tombereau et la charrette se dcrochrent; le tombereau continua
sa route vers le pont Notre-Dame et la charrette son chemin vers la
place de la Rvolution.

Cet pisode du voyage avait forc mon esprit  redescendre des hauteurs
sublimes o la contemplation l'avait transport sur les choses communes
de la terre.

Je jetai les yeux sur mes malheureux compagnons.

J'avais autour de moi l'amour de la vie et la terreur de la mort sous
tous ses aspects.

Ces misrables, en effet, sans vertus, sans conscience, sans remords,
n'ayant pas mme la foi politique qui soutenait les condamns de cette
poque, ces misrables n'avaient d'appui ni sur la terre ni au ciel.

Ils n'osaient relever la tte, ils n'osaient regarder autour d'eux;
d'une voix sourde, de temps en temps, l'un ou l'autre demandait, pour
savoir combien de minutes lui restaient  vivre:

--O sommes-nous?

Je leur rpondis d'abord, esprant les consoler:

--Sur la route du ciel, mes frres!

Mais l'un d'eux, brutalement:

--Nous ne demandons pas cela, nous demandons s'il y a encore loin.

--Nous entrons dans la rue Saint-Honor, rpondis-je.

Puis plus tard, et deux fois encore  la mme question:

--Barrire des Sergents,--palais galit.

Et eux rpondaient par des grincements de dents et par des blasphmes o
le nom de Dieu se trouvait machinalement ml.

La charrette arriva devant le magasin de lingerie de madame de
Condorcet. J'essayai de la voir une dernire fois; mais tout tait ferm
chez elle, au rez-de-chausse comme au premier.

--Adieu, soeur de mon deuil, lui dis-je en passant; je vais porter de tes
nouvelles  l'homme de gnie qui t'a aime  la fois comme un pre et
comme un poux.

Un de mes compagnons m'entendit, celui qui tait le plus rapproch de
moi; il se laissa glisser sur ses genoux et tomba  mes pieds.

--Tu crois donc  une autre vie? demanda-t-il.

--Si je n'y crois pas, du moins, j'y espre.

--Et moi je ne crois ni n'espre, dit-il.

Et il se frappa convulsivement la tte contre le banc sur lequel un
instant auparavant il tait assis.

--Que fais-tu, malheureux? lui demandai-je.

Il rit convulsivement:

--Je me prouve par la douleur que je vis encore, et toi?

--La mort me prouvera tout  l'heure par le repos que j'ai cess de
vivre.

Un autre releva la tte et me regarda d'un air gar et d'un oeil
sanglant:

--Tu sais donc ce que c'est que la mort? me demanda-t-il?

--Non, mais dans un instant je vais le savoir.

--Quel crime as-tu commis pour qu'on te fasse mourir avec nous?

--Aucun.

--Et tu meurs, cependant!

Puis, comme si ce blasphme pouvait atteindre le crateur de toutes
choses:

--Il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu!
cria-t-il.

Pauvre misrable humanit qui croit un Dieu individuel, et qui, dans son
orgueil, pense que ce Dieu n'a autre chose  faire que de la suivre de
sa naissance  sa mort! et qui,  chaque instant, pour satisfaire un
caprice ou pour lui pargner une souffrance, le prie... de dranger par
un miracle l'ordre immuable de la nature.

--Mais, dit un des condamns,  dfaut de la justice divine il devrait y
avoir une justice humaine. J'ai vol, j'ai bris des fentres, enfonc
des portes, forc des caisses, escalad des murailles; j'ai mrit le
bagne, mais non l'chafaud. Qu'on m'envoie  Rochefort,  Brest, 
Toulon, on en a le droit; mais on n'a pas celui de me tuer!

--Tiens, lui dis-je, crie cela  Robespierre, nous passons devant la
porte de son menuisier, il t'entendra peut-tre.

Le forat poussa un gmissement sourd, et, se dressant sur ses pieds:

--Tigre d'Arras! dit-il, que fais-tu donc de toutes les ttes que l'on
coupe pour toi et de tout le sang qu'on verse en ton nom?

Un concert de maldictions se leva de toutes les voitures et se mla aux
cris de la foule, o le nom de Robespierre commenait  se
dpopulariser.

--Je te remercie, roi de la terreur, tu me runis  ce que j'aime.

Puis, cette explosion passe, les condamns retombrent dans leur
torpeur, et le silence plana de nouveau sur les charrettes. Au reste, un
tiers  peine de ces misrables avait eu la force de se relever et de
crier.

Celui qui s'tait frapp le front contre le banc et qui tait rest 
genoux, me dit:

--Sais-tu des prires?

--Non, lui rpondis-je, mais je sais prier.

--Alors, prie pour nous.

--Que voulez-vous que je demande  Dieu?

--Ce que tu voudras; tu sais mieux que nous ce qu'il nous faut.

Je me rappelai ces vierges du cirque qui consolaient les mourants dont
elles taient entoures, avant que ces mourants eussent le bonheur
d'tre des martyrs.

Je levai les yeux au ciel.

-- genoux, vous autres, dit le forat; elle va prier.

Les six forats s'inclinrent; ceux des autres charrettes, qui ne
pouvaient nous entendre, roulaient comme des animaux qu'on conduit au
march.

--Mon Dieu! dis-je, si vous existez autrement que comme immensit
impalpable, que comme toute-puissance invisible, que comme ternelle
manifestation de l'oeuvre sublime de la nature; si, comme les dogmes de
notre glise le disent, vous vous tes incarn dans une apparence
humaine, si vous avez des yeux pour voir nos douleurs, si vous avez des
oreilles pour entendre nos prires; si enfin vous vous tes, dans un
monde suprieur, rserv la rcompense des vertus et le chtiment des
crimes de ce monde-ci, daignez vous rappeler, en voyant ces hommes
devant vous, que la justice humaine a empit sur vos droits, que, dj
punis et au del de leurs crimes sur la terre, ils ne peuvent encore
tre punis dans ce royaume inconnu que la science cherche vainement et
que les livres saints appellent le ciel! Qu'ils reposent donc l pour
l'ternit, dans le mrite de leur expiation et dans la gloire de votre
misricordieuse justice!

--Amen! murmurrent deux ou trois voix.

--Mais si, au contraire, continuai-je, la porte sous laquelle nous
allons passer tous est celle du nant, si nous tombons du mme coup dans
la nuit, dans l'insensibilit et dans la mort, si rien n'est aprs la
vie comme rien n'tait avant elle, alors, mes amis, remercions encore
Dieu, car l'absence du sentiment amne l'absence de la douleur, et nous
dormirons alors pendant l'ternit de ce sommeil sans rve dont la
fatigue d'une journe pnible nous a parfois donn un avant-got en ce
monde.

--Oh! non, s'crirent les forats, que Dieu nous punisse plutt par
d'ternelles souffrances que par le nant ternel!

--Seigneur! Seigneur! m'criai-je, ils ont clam  vous du fond de
l'abme; coutez-les, Seigneur!

FIN DU TOME PREMIER



CRATION ET RDEMPTION

DEUXIME PARTIE

LA FILLE DU MARQUIS

TOME II




IX

SUITE DU MANUSCRIT


XVI

Nous fmes quelques pas en silence. Puis tout  coup un grand frisson
courut parmi cette foule et gagna les condamns eux-mmes, car, comme
les charrettes tournaient la porte Saint-Honor, quoiqu'ils fussent
assis  reculons et qu'ils ne pussent par consquent voir l'instrument
de leur supplice, ils devinrent qu'ils taient arrivs en face de lui.

Moi, au contraire, j'prouvai un sentiment de joie; je me dressai sur la
pointe des pieds et je vis la guillotine levant au-dessus de toutes
les ttes ses deux grands bras rouges vers le ciel, o tendent toutes
choses. J'en tais arrive  prfrer mme le nant, qui effrayait tant
ces malheureux, au doute dans lequel je vivais depuis plus de deux ans.

--Nous y sommes, n'est-ce pas? demanda un forat d'une voix sombre.

--Nous allons y tre dans cinq minutes.

--On nous guillotinera les derniers, puisque nous sommes dans la
dernire charrette, dit un autre de ces malheureux se parlant 
lui-mme. Nous sommes trente, un par minute, c'est encore une demi-heure
que nous avons  vivre.

La foule continuait  hurler contre eux et  me plaindre; elle tait
devenue si paisse que les gendarmes qui prcdaient les charrettes ne
purent leur ouvrir un chemin. Il fallut que de la place de la
Rvolution, o il veillait prs de l'chafaud, le gnral Henriot en
personne se dtacht, le sabre  la main, et, suivi de cinq ou six
gendarmes, ouvrt la voie avec des jurements terribles.

Son cheval tait lanc si brutalement que, de l'lan que lui avait donn
son cavalier, renversant femmes et enfants, il pntra jusqu' la
dernire charrette.

Il me vit debout au milieu de tous ces hommes agenouills.

--Pourquoi n'es-tu pas  genoux comme les autres? me demanda-t-il.

Le forat qui m'avait dit de prier pour eux entendit la question et se
redressa:

--Parce que nous sommes coupables et qu'elle est innocente, parce que
nous sommes faibles et qu'elle est forte, parce que nous pleurons et
qu'elle nous console.

--Bon! cria Henriot, encore quelque hrone comme Charlotte Corday ou
madame Roland; je croyais pourtant bien que nous tions dbarrasss de
toutes ces viragos.

Puis aux charretiers:

--Allons, dit-il, le chemin est libre, marchez!

Et les charrettes se remirent en marche.

Cinq minutes aprs, la premire charrette s'arrtait au pied de
l'chafaud.

Les autres s'arrtrent d'un mouvement successif qui s'tendit de la
premire  la cinquime.

Un homme en carmagnole et en bonnet rouge tait au pied de l'chafaud,
entre l'escalier de la guillotine et les charrettes qui, l'une aprs
l'autre, apportaient leur chargement.

Il appela  voix haute le numro et le nom du condamn.

Le condamn descendait seul, ou soutenu par les aides, montait sur la
plate-forme, s'y agitait un instant, puis disparaissait. On entendait un
coup mat, puis tout tait fini.

L'homme  la carmagnole appelait le numro suivant.

Le forat qui avait calcul qu'il y en avait encore pour une
demi-heure, comptait ces coups sourds, et  chacun de ces coups
tressaillait et gmissait.

Au bout de six coups il y eut une interruption.

Il poussa un soupir et secoua la tte pour en faire tomber la sueur
qu'il ne pouvait essuyer.

--C'est fini avec la premire charrette, murmura-t-il.

En effet, la seconde charrette prit la place de la premire, puis la
troisime celle de la seconde; le mouvement parvint ainsi jusqu' nous,
et nous approchmes de l'chafaud de toute la longueur de la premire
charrette vide.

Puis les coups continurent  retentir, et le malheureux continua de
compter en plissant et en frissonnant de plus en plus.

Au sixime coup, mme interruption, mme mouvement.

Les coups recommencrent, plus perceptibles seulement  mesure que nous
nous rapprochions.

Le forat continuait de compter; mais, au numro 18, la parole
s'teignit sur ses lvres, il s'affaissa sur lui-mme, et l'on
n'entendit plus qu'une espce de rle.

Les coups continuaient  retentir avec une effrayante rgularit. La
charrette que l'on vidait sparait seule la ntre de l'chafaud.

Le forat qui m'avait dit de prier releva la tte.

--Notre tour vient, dit-il, sainte enfant, bnis-moi!

--Le puis-je, avec mes mains lies? lui demandai-je.

--Tourne-moi le dos, dit-il.

Je fis le mouvement qu'il dsirait, et avec les dents je sentis qu'il
dnouait la corde qui me liait les mains.

Une fois dlies, je les levai au-dessus de sa tte.

--Que Dieu vous soit misricordieux, lui dis-je, et autant qu'il est
permis de bnir  une pauvre crature qui aurait besoin de bndiction
pour elle-mme, je vous bnis!

--Et moi! et moi! dirent deux ou trois voix.

Et les autres forats se soulevaient avec effort.

--Et vous aussi, leur dis-je. Du courage, mourez en hommes et en
chrtiens!

Les hommes se redressrent sous ma parole, et comme la dernire
charrette tait vide, la ntre fit un tour sur elle-mme et alla prendre
sa place.

Alors le funbre appel commena.

Mes compagnons, nomms tour  tour, descendirent les uns aprs les
autres. Celui qui avait compt les coups tait le vingt-neuvime: il
fallut l'emporter, il tait sans connaissance.

Le trentime se leva de lui-mme avant qu'on l'et appel.

On l'appela.

--Priez pour moi, dit-il; et il descendit, calme et ferme.

Sous ma parole, il tait revenu du dsespoir  la srnit.

Avant de se coucher sur la fatale bascule, il me jeta un dernier regard.

Je lui montrai le ciel.

Sa tte tomba, je descendis  mon tour.

L'homme  la carmagnole me barra le chemin.

--O vas-tu? me demanda-t-il tonn.

--Je vais mourir, lui rpondis-je.

--Comment te nommes-tu?

--va de Chazelay.

--Tu n'es pas sur ma liste, dit-il.

J'insistai pour passer.

--Citoyen excuteur, cria l'homme  la carmagnole, voil une jeune fille
qui n'est pas sur ma liste et qui n'a pas de numro; que faut-il faire?

Le bourreau se rapprocha de la balustrade, et, me regardant:

--La reconduire en prison, dit-il, ce sera pour un autre jour.

--Pourquoi remettre la chose  un autre jour puisqu'elle est l? cria
Henriot. Allons, finissons-en tout de suite, je suis attendu  dner.

--Pardon, citoyen Henriot, dit l'excuteur avec une certaine dfrence,
mais d'une voix ferme; l'autre jour, pour la pauvre petite Nicole, j'ai
t injuri et menac, et cependant elle avait son numro et elle tait
sur la liste; avant-hier, pour Osselin, qui tait  moiti mort et qu'on
aurait bien pu laisser mourir tout  fait et tranquillement, on m'a
jet des pierres, et cependant il avait son numro et tait sur la
liste. Aujourd'hui, pour cette jeune femme, qui n'a pas de numro, qui
n'est pas sur la liste, on me mettrait en morceaux! Merci! c'tait bon
dans les commencements, mais aujourd'hui on se lasse. Tenez,
entendez-vous comme la foule commence  gronder!

Et, en effet, il se faisait dans la peuple ce mouvement de houle qui se
fait sur les flots au moment de la tempte.

--Mais puisque je consens  mourir! criai-je  l'excuteur, qu'importe
que je sois sur la liste ou que je n'y sois pas!

--Il m'importe,  moi, la belle enfant! dit le bourreau; je ne fais pas
mon mtier par enthousiasme.

--Diable! et  moi aussi, dit l'homme  la carmagnole. Je dois mes
comptes au tribunal rvolutionnaire; ma demande est de trente ttes, et
non de trente et une. Les bons comptes font les bons amis.

--Misrable! cria Henriot en brandissant son sabre et en s'adressant 
l'excuteur, je t'ordonne d'en finir avec cette aristocrate! Et, si tu
ne m'obis pas, tu auras affaire  moi.

--Citoyens, cria l'excuteur s'adressant au peuple, j'en appelle  vous!
On m'ordonne d'excuter une enfant qui n'est pas sur ma liste. Dois-je
le faire?

--Non! non! non! crirent des milliers de voix.

-- bas Henriot!  bas les guillotineurs! crirent quelques spectateurs.

Henriot,  demi ivre comme toujours, poussa son cheval dans la foule, du
ct d'o venaient les menaces.

Alors les pierres commencrent  pleuvoir et les btons  se lever.

--Prends mon bras, citoyenne, dit l'homme  la carmagnole.

Le tumulte augmentait. Le peuple se jetait sur l'chafaud pour le
dmolir; les gendarmes accouraient au secours de leur chef. Je voulais
bien mourir, mais je ne voulais pas tre mise en pices ni crase sous
les pieds des chevaux.

Je me laissai entraner.

Le peuple, qui me reconnaissait et qui croyait qu'on voulait me sauver,
s'ouvrit de lui-mme devant moi en criant:

--Passez! passez!

Au coin du quai des Tuileries, nous trouvmes une voiture.

L'homme  la carmagnole en ouvrit la porte, m'y poussa et monta aprs
moi.

--Aux Carmes! cria-t-il au cocher.

La voiture partit au grand trot, longea le quai des Tuileries, gagna le
pont aussi vite qu'elle put et s'enfona dans la rue du Bac. Au bout
d'une course d'un quart d'heure, elle s'arrta devant le couvent des
Carmes, chang en prison depuis deux ans.

Mon compagnon descendit de fiacre et frappa  une petite porte devant
laquelle se promenait une sentinelle.

La sentinelle s'arrta, regarda curieusement dans l'intrieur du fiacre,
vit une femme seule, ne jugea point qu'il y et rien l d'inquitant, et
continua sa promenade.

La porte s'ouvrit, le concierge parut accompagn de deux chiens.

Ces chiens me rappelrent ceux de la Force, auxquels le brave Ferney
m'avait fait reconnatre le jour de mon arrive dans la prison.

--Ah! c'est toi, citoyen commissaire! dit le concierge; qu'y a-t-il de
nouveau?

--Une pensionnaire que je t'amne, dit l'homme  la carmagnole.

--Tu sais que nous regorgeons, citoyen commissaire, rpondit le
concierge.

--Bon! c'est une ci-devant, tu peux la mettre dans le mme cachot que
les deux aristocrates que je t'ai envoyes aujourd'hui.

--Qu'elle vienne, dit le concierge en haussant les paules; une de plus,
une de moins...

--Viens! me cria l'homme  la carmagnole.

Je descendis du fiacre et j'entrai. La porte se referma derrire moi.

--Passe  la gele, me dit le concierge.

--Prenez un faux nom, me dit tout bas l'homme  la carmagnole.

J'tais tout tourdie de tout ce qui venait de se passer autour de moi.
J'obis sans me rendre compte de ce que je faisais... Ce fut ton nom,
mon bien-aim, qui se prsenta  ma bouche.

--Comment te nommes-tu? me demanda le concierge.

--Hlne Mrey, rpondis-je.

--Sous quelle accusation es-tu conduite ici?

--Elle ne le sait pas elle-mme, se hta de dire le commissaire; mais
tout s'claircira sous deux ou trois jours. Je vais m'occuper d'elle, et
je reviendrai.

Puis tout bas:

--Vous, dit-il, ne songez qu' une chose, c'est  vous faire oublier.

Et il sortit en me faisant un signe d'espoir. Il croyait sans doute que
je tenais  la vie.

Je restai seule avec le concierge.

--As-tu de l'argent, citoyenne? demanda-t-il.

--Non, lui rpondis-je.

--Alors, tu vivras au rgime de la prison.

--Au rgime que vous voudrez.

--Viens.

--Je vous suis.

Nous traversmes la cour, puis par un corridor humide il me conduisit 
un cachot troit et sombre dans lequel on descendait par deux marches et
qui ouvrait par une lucarne grille sur le jardin de l'ancien monastre.
Il y avait dj dans ce cachot, comme j'en avais t prvenue 
l'avance, deux femmes: l'une des deux femmes tait cette belle personne
que j'avais rencontre dans le tombereau des prisonniers au coin de la
rue Saint-Martin; elle tenait encore  la bouche le bouton de rose que
je lui avais envoy.

Elle me reconnut, poussa un cri de joie et vint  moi les bras ouverts.

Je rpondis par un cri pareil et la pressai contre mon coeur.

--C'est elle! comprends-tu, chre Josphine? c'est elle! Quelle bonheur
de la revoir quand je la croyais guillotine.

Cette belle crature  qui j'avais jet mon bouton de rose tait Terezia
Cabarrus.

L'autre tait Josphine Tascher de la Pagerie, veuve du gnral
Beauharnais.


XVII

Quelqu'un m'aimait encore dans ce monde; j'tais rattache  la vie.

Cette amiti naissante s'tendit par des fils imperceptibles  mon amour
pour toi. Je ne sais comment il me revint au coeur un peu de cet espoir
compltement perdu.

De temps en temps, au fond de ma poitrine, une voix sourde murmure:

--S'il n'tait pas mort cependant!

Mes deux nouvelles compagnes me demandrent d'abord le rcit de mes
aventures. Mon retour avait t non-seulement quelque chose d'tonnant
mais de fabuleux. Comme Eurydice, je revenais du pays de la mort.

Aprs m'avoir vu sur la charrette des condamns, aprs avoir reu mon
dernier hritage, ce bouton de rose cueilli au mur d'une prison, Terezia
me revoyait vivante.

J'avais pass sous la guillotine au lieu de passer dessus.

Je leur racontai tout.

Elles taient jeunes toutes deux, toutes deux aimaient, toutes deux se
consumaient de souvenirs, d'impatience, de soif de vivre. Chaque fois
qu'on frappait  la porte, elles se regardaient tremblantes, sentant
passer jusqu' leur coeur les affres de la mort.

Elles m'coutrent avec un tonnement qui touchait  l'incrdulit.
J'avais seize ans, j'tais belle, et cependant, fatigue de la vie,
j'avais aspir  la mort.

 cette seule ide de voir les condamns diminuer un  un, d'entendre
trente fois de suite le bruit du couperet mordant dans la chair, elles
taient prtes  tomber en convulsions.

 leur tour elles me dirent leur vie.

Je ne sais pourquoi il me semble que ces deux femmes sont trop belles et
trop distingues pour ne pas tre appeles un jour  jouer un grand rle
dans le monde. Voil pourquoi je vais m'occuper d'elles un peu
longuement.

Puis, si c'tait moi qui mourusse et toi qui revinsses, il est bon que
tu saches les deux femmes  qui tu peux demander les derniers secrets de
mon coeur. Puis que ferais-je si je ne t'crivais pas? T'crire c'est
essayer de me persuader encore que tu es vivant. Je me dis qu'il n'est
pas probable, mais qu'il est possible qu'un jour tu lises ce manuscrit;
 chaque page tu verras que je pense  toi, et que pas un instant seul
je n'ai cess de t'aimer.

Terezia Cabarrus est la fille d'un banquier espagnol; elle a t marie
 quatorze ans  M. le marquis de Fontenay.

C'tait un vritable ci-devant, comme on appelle maintenant un marquis,
entich de son blason et de ses girouettes, croyant 
l'imprescriptibilit de ses droits fodaux, vieux, joueur et libertin.

Ds les premiers jours de son mariage, Terezia se sentit mal marie.

Les sentiments du marquis de Fontenay se rattachaient corps et me 
l'ancien rgime, et, lorsque la loi des suspects parut, il se rendit
justice  lui-mme et se trouva tellement suspect qu'il rsolut
d'migrer en Espagne.

Il partit emmenant avec lui Terezia.

 Bordeaux, les fugitifs s'arrtrent chez un oncle de Terezia, portant
comme son pre le nom de Cabarrus.

Pourquoi s'arrtrent-ils  Bordeaux au lieu de continuer leur route?

Pourquoi? Que de fois j'ai vu se dresser cette interrogation sur le
chemin de la vie humaine.

Parce que c'tait leur destine d'tre arrts  Bordeaux, et que toute
leur existence peut-tre devait dcouler de cette arrestation.

Pendant qu'elle est chez son oncle, Terezia apprend qu'un capitaine de
vaisseau anglais, qui devait mettre  la voile emportant trois cents
migrs, refuse de lever l'ancre parce que la somme qui devait lui tre
compte n'est point complte. Il manque trois mille francs  cette
somme, et, ni par eux, ni par leurs amis, les fugitifs ne peuvent la
faire.

Depuis trois jours ils attendent dans l'espoir et dans l'angoisse.

Terezia, qui ne dispose pas de sa fortune, demande trois mille francs 
son mari, qui lui dit que, fugitif lui-mme, il ne peut se dessaisir
d'une si forte somme.

Trois mille francs en or,  cette poque, c'tait une fortune.

Elle s'adresse  son oncle, qui fait une partie de la somme; elle vend
des bijoux pour le reste et va porter les trois mille francs au
capitaine anglais, qui attendait dans une auberge de la ville.

Le capitaine demande  l'aubergiste quelle est cette jolie femme qui
sort de chez lui et qui n'a pas voulu dire son nom.

L'aubergiste la regarde s'loigner; il ne la connat pas; elle n'est pas
de Bordeaux.

Le capitaine raconte  son hte qu'elle vient de lui apporter les trois
mille francs qu'il attendait et qu'il va partir.

Et, en effet, il rgle son compte et part.

L'aubergiste tait robespierriste; il court au comit et dnonce la
citoyenne ***. Il voudrait bien dire son nom, mais il ne le sait pas. Il
sait seulement qu'elle est trs-jeune et trs-jolie.

En revenant du comit, il traverse la place du Thtre et voit la
marquise de Fontenay se promener au bras de son oncle Cabarrus. Il
reconnat la femme mystrieuse, il confie le secret  trois ou quatre
amis terroristes comme lui, et tous se mettent  suivre Terezia en
criant:

--La voil! la voil celle qui donne de l'argent aux Anglais pour sauver
les aristocrates!

Les terroristes se jettent sur elle et l'arrachent au bras de son oncle.

Peut-tre allait-on la mettre en morceaux sur place, sans forme de
procs, lorsqu'un jeune homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, beau,
portant admirablement le costume des dputs en mission, voit du balcon
de son appartement ce qui se passe sur la place, se prcipite dehors,
fend la foule, arrive  Terezia, lui prend le bras et dit:

--Je suis le reprsentant Tallien. Je connais cette femme. Si elle est
coupable, elle appartient  la justice; si elle ne l'est pas, frapper
une femme, et une femme innocente, serait un double crime; sans compter,
ajoute-t-il, ce qu'il y a de lche  maltraiter une femme!

Et Tallien, remettant la marquise de Fontenay au bras de son oncle
Cabarrus, qu'il reconnat, lui dit tout bas:

--Fuyez! vous n'avez pas de temps  perdre.

Mais Tallien avait compt sans le prsident du tribunal rvolutionnaire,
Lacombe. Lacombe, qui avait appris ce qui venait de se passer, avait
ordonn d'arrter la marquise de Fontenay.

On l'arrta comme elle faisait mettre les chevaux  la voiture pour
partir.

Le lendemain de son arrestation, Tallien se prsenta au greffe.

Tallien n'avait-il pas rellement reconnu madame de Fontenay ou avait-il
fait semblant de ne pas la reconnatre?

L'amour-propre de la belle Terezia voulait qu'il et fait semblant.

Je n'avais jamais vu Tallien  cette poque; je reus donc sur lui les
impressions que voulut me faire partager la belle prisonnire.

Ses relations jusque-l avec Tallien avaient t tout un roman;
seulement ce roman tait-il fait par un caprice du hasard ou par un
calcul de la Providence?

Le dnouement donnera raison  l'un ou  l'autre.

Voil ce que m'a racont Terezia, voil ce que j'cris sous sa dicte:

Madame Lebrun tait alors le peintre  la mode pour les femmes; elle
voyait la nature sous son ct le plus beau et le plus gracieux. Il en
rsultait que la plus jolie femme tait encore embellie et gracieuse
par elle.

Le marquis de Fontenay voulut avoir, plus pour montrer  ses amis que
pour le voir lui-mme, un portrait de sa femme. Il la conduisit chez
madame Lebrun, qui, en extase devant la beaut du modle, s'engagea 
faire le portrait, mais  la condition qu'on lui donnerait autant de
sances qu'elle en demanderait.

Quand madame Lebrun, en effet, avait une femme d'une beaut mdiocre 
peindre, une fois qu'elle l'avait embellie, tout tait dit; le modle
n'en pouvait demander davantage.

Mais quand le modle tait lui-mme une beaut parfaite, c'tait madame
Lebrun qui recevait sa leon de la nature au lieu de la lui donner, et
alors elle ne ngligeait rien pour atteindre  la reproduction parfaite
de l'original qu'elle avait sous les yeux.

Madame Lebrun dans ce cas, et lors des dernires sances, prenait avis
de tout le monde, si bien que M. de Fontenay, dsireux de tenir enfin le
portrait qu'on lui faisait tant attendre, avait un jour invit
quelques-uns de ses amis  assister  la dernire ou tout au moins 
l'avant-dernire sance du portrait que madame Lebrun tait en train de
faire de sa femme.

Rivarol tait un de ses amis.

Comme presque tous les hommes dont l'esprit touche au gnie, mais n'y
atteint pas, Rivarol, tincelant dans la conversation, perdait
normment la plume  la main, et surchargeait de ratures une criture
dj indchiffrable par elle-mme.

Il avait fait pour le libraire Panckoucke le prospectus d'un nouveau
journal que celui-ci venait de publier.

Les compositeurs et le prote s'taient extnus sur le prospectus de
Rivarol, et n'taient point arrivs  le lire.

Tallien, qui tait correcteur chez l'illustre libraire, proposa de
porter le prospectus  M. Rivarol, de le lire avec lui, et, aprs cette
espce de traduction, de revenir le faire composer.

En consquence, il s'tait prsent chez Rivarol, avait insist pour le
voir, et avait obtenu de sa servante cette confidence qu'il tait chez
madame Lebrun, c'est--dire dans la maison  ct.

Tallien se prsenta, trouva la porte de l'appartement ouverte, chercha
vainement quelqu'un pour l'annoncer, entendit parler dans l'atelier, et
usant du privilge qui commenait  mettre toutes les classes sur le
mme pied, il ouvrit la porte et entra.

Tallien, en homme d'esprit qu'il tait, eut trois mouvements
parfaitement distincts et parfaitement apprciables: le premier, pour
madame Lebrun, mouvement de respect; le second pour madame de Fontenay,
mouvement d'admiration; le troisime, pour Rivarol, mouvement de
condescendance envers l'homme d'esprit et de rputation.

Puis se tournant vers madame Lebrun avec beaucoup d'aisance et de
grce:

--Madame, lui dit-il, j'ai un avis fort press  demander sur un de ses
ouvrages  M. de Rivarol... M. de Rivarol est fort difficile  trouver
chez lui. On m'a renvoy chez vous, et je me suis hasard, autant par le
dsir de connatre un peintre clbre que par le besoin de trouver M.
Rivarol, je me suis hasard  commettre cette indiscrtion.

Tallien avait vingt ans  peine  cette poque; lui aussi, comme
Terezia, tait dans toute la fleur de la jeunesse et de la beaut; de
longs cheveux noirs, boucls naturellement et se sparant sur le front,
encadraient un visage clair par des yeux magnifiques, o brillait le
germe de toutes les ambitions.

Madame Lebrun, admiratrice du beau, comme nous l'avons dit, salua
Tallien, et, tendant la main vers Rivarol:

--Faites comme chez vous, dit-elle, voici celui que vous cherchez.

Rivarol, un peu bless du procs fait  son criture, voulut traiter
Tallien en petit prote d'imprimerie. Mais Tallien, trs-fort sur le
latin et sur le grec, releva avec beaucoup d'esprit deux fautes faites
par M. de Rivarol, l'une dans la langue de Cicron, l'autre dans celle
de Dmosthnes. Rivarol, qui avait cru faire rire aux dpens de Tallien,
comprit que Tallien venait de faire rire aux siens et se tut.

Tallien allait se retirer lorsque madame Lebrun l'arrta.

--Monsieur, lui dit-elle, vous venez de signaler si heureusement deux
erreurs de langue  M. de Rivarol, que je ne doute pas que vous n'ayez
tudi Apelle et Phidias comme vous avez tudi Cicron et Dmosthnes.
Vous n'tes pas flatteur, monsieur, et c'est ce qu'il me faut, car tous
ceux qui m'entourent ne sont occups, quelque chose que je puisse leur
dire, qu' me cacher les dfauts de mes oeuvres.

Tallien se rapprocha sans embarras, et comme acceptant cette fonction de
juge qui lui tait dvolue.

Puis il regarda le portrait longuement et longuement l'original.

--Madame, dit-il enfin, il vous arrive  vous ce qui arrive aux peintres
du plus grand talent, aux van Dyck, aux Velasquez, aux Raphal mme.
Toutes les fois que l'art peut atteindre la nature, l'art triomphe; mais
quand la nature dpasse la porte de l'art, c'est l'art qui est vaincu.
Je ne crois pas qu'il reste rien  faire  la figure, vous n'atteindrez
jamais  la perfection de l'original; mais vous pourriez placer la tte
sur une teinte plus fonce, ce qui lui donnerait toute sa valeur. Cette
lgre correction faite, je crois, madame, que vous pourrez rendre le
portrait  la personne qu'il reprsente. Toutes les fois qu'il sera loin
d'elle, il sera parfait; seulement, quelque chose que vous fassiez,
quelque artifice artistique que vous employiez, le rapprochement lui
nuira toujours.

Deux ans s'taient passs. Tallien avait grandi, il tait devenu le
secrtaire particulier d'Alexandre de Lameth.

Un soir que la marquise de Fontenay avait dn chez son amie, madame de
Lameth, Tallien, sans doute dans le but de revoir une seconde fois celle
dont l'image tait reste profondment empreinte dans sa poitrine, prit
des lettres et vint demander si M. Alexandre de Lameth n'tait point l.

Les deux dames prenaient le frais sur une terrasse toute garnie de
massifs de fleurs.

--Alexandre n'est point l, dit la comtesse, mais j'allais sonner pour
que l'on coupt pour madame de Fontenay cette branche de rosier toute
charge de rose blanches; vous n'tes pas un serviteur, M. Tallien,
aussi c'est  titre de service que je vous prie de couper cette branche.

Tallien la brisa entre ses doigts et la prsenta  la comtesse.

--Ce n'tait pas pour moi que je vous demandais ces fleurs, dit madame
de Lameth, mais puisque vous avez eu la peine de briser la branche, ayez
au moins le plaisir de l'offrir  celle  qui elle est destine.

Tallien s'approcha de madame de Fontenay, et, tout en lui offrant la
branche, brisa du bout du doigt une des rose, qui tomba sur les genoux
de la marquise.

La marquise comprit tout ce qu'il y avait de dsirs dans les yeux du
jeune homme; elle prit la rose et la lui donna.

Tallien s'inclina, rouge de bonheur, et sortit.

Madame de Fontenay avait donc tout droit de croire, lorsqu'on lui
annona dans sa prison de Bordeaux que le proconsul Tallien dsirait lui
parler, que le proconsul l'avait reconnue, tout en faisant semblant de
ne pas la reconnatre.


XVIII

Je me suis interrompue pour t'crire ce charmant roman de Tallien et de
Terezia Cabarrus. Le lendemain Tallien se prsenta au greffe.

Ne trouves-tu pas, mon bien-aim, que, de tous les systmes
philosophiques et sociaux, le systme des atomes crochus de Descartes
soit encore le plus spcieux?

Tallien fit appeler madame de Fontenay.

Madame de Fontenay fit rpondre qu'il lui tait impossible de marcher et
qu'elle priait le citoyen Tallien de descendre dans son cachot.

Le proconsul se fit conduire.

Le gelier marchait devant lui, honteux de n'avoir pas donn une
meilleure chambre  une prisonnire que le citoyen Tallien _estimait_ au
point de la venir voir dans sa prison.

Ce n'tait pas une chambre que le gelier avait donne  Terezia; il
l'avait jete dans une vritable fosse.

Il y a des gens qui naissent tellement ennemis de l'lgance et de la
beaut, qu'il suffit d'tre riche et belle pour avoir droit  toute leur
haine.

Le gelier tait un de ces hommes-l.

Tallien trouva Terezia accroupie sur une table au milieu de son cachot,
et, comme il lui demandait ce qu'elle faisait sur cette table:

--Je fuis les rats, dit-elle, qui m'ont mordu les pieds toute la nuit.

Le proconsul se retourna vers le gelier; son oeil lana un rayon qui
brilla dans la nuit comme un clair.

Le gelier eut peur.

--On peut mettre la citoyenne dans une meilleure chambre, dit-il.

--Non, fit Tallien, ce n'est point la peine; laissez ici votre lanterne
et envoyez chercher mon aide de camp.

Le gelier tenta de s'excuser de nouveau; mais Tallien le congdia d'un
geste qui paralysait l'ide de toute rsistance.

Le misrable sortit.

--Voil donc, citoyen Tallien, comment nous devions nous voir pour la
troisime fois, dit amrement Terezia. Sur ma parole, nos deux premires
entrevues me donnaient une meilleure ide de la troisime.

--Je n'ai su votre arrestation que ce matin, dit Tallien, et, l'euss-je
sue hier soir, je n'eusse os venir. Je ne puis, au milieu des espions
qui m'entourent, faire quelque chose pour vous qu' la condition que
l'on ignorera que nous nous connaissons.

--Eh bien! soit, nous ne nous connaissons pas; mais vous allez me faire
sortir d'ici.

--De ce cachot, oui,  l'instant mme.

--Non pas de ce cachot, de cette prison.

--De cette prison, cela m'est impossible. Vous tes dnonce, vous tes
arrte, il faut que vous passiez devant le tribunal rvolutionnaire.

--Comparatre devant votre tribunal, non; je serais condamne d'avance.
Une pauvre crature comme moi, fille d'un comte, femme d'un marquis, qui
manque mourir de peur pour avoir couch une nuit avec une douzaine de
rats! mais je suis par le temps qui court un vrai gibier de guillotine.

Tallien se frappa le front.

--Mais aussi de quoi vous mlez-vous, je vous le demande, de venir 
Bordeaux pour payer  un capitaine anglais le passage des ennemis de la
nation!

--Je ne suis pas venue pour cela. Trois cents malheureux se sont trouvs
sur mon chemin que j'ai pu racheter de l'chafaud pour trois poignes
d'or. Supposez qu'au lieu d'avoir ce chapeau  panache et cette ceinture
tricolore, vous fussiez simple citoyen, vous en feriez autant que moi.

--Mais ce n'est pas le tout que de favoriser l'migration des autres,
vous migrez vous-mme.

--Moi, oh! par exemple! je vais voir en Espagne mon pre, que je n'ai
pas vu depuis quatre ans. Vous appelez a migrer! Voyons, faites-nous
rendre bien vite la libert,  mon mari et  moi, et que nous partions.

-- votre mari? Je croyais que vous tiez divorce.

--Peut-tre le suis-je en effet, mais ce n'est pas au moment o il est
en prison, o sa tte est menace, que je m'en souviendrai.

--coutez, dit Tallien, je ne suis pas matre absolu, je ne puis lcher
que l'un de vous deux, l'autre restera en otage. Voulez-vous partir? je
garde votre mari; voulez-vous que votre mari parte? je vous garde.

--Et la vie est-elle garantie  celui qui reste? dit madame de Fontenay.

--Oui, autant que ma propre tte tiendra sur mes paules.

--En ce cas, faites partir mon mari, je reste, dit madame de Fontenay
avec un charmant abandon.

--Votre main en signe de pacte.

--Oh! non, vous n'tes pas digne de baiser ma main, aprs l'abandon o
vous m'avez laisse; mon pied tout au plus, ou plutt ce que les rats en
ont laiss.

Et elle dchaussa son pied charmant, son pied d'Espagnole, grand comme
la main, sur lequel tait visible la trace des dents des rongeurs
nocturnes, et le lui donna  baiser.

Tallien le prit tout entier dans ses deux mains, l'appuya contre ses
lvres.

--Je joue ma tte, dit-il; mais que m'importe! je suis pay d'avance.

En ce moment la porte se rouvrit et l'aide de camp reparut suivi du
gelier.

--Amaury, dit Tallien, attends ici l'ordre de sortie de la citoyenne
Fontenay. Je vais chercher cet ordre au tribunal, et, lorsque tu l'auras
reu, elle-mme te dira o il faut la conduire.

Un quart d'heure aprs l'ordre arrivait; madame de Fontenay se faisait
conduire chez Tallien, et le gelier crivait  Robespierre:

La rpublique est trahie de tous les cts; le citoyen Tallien vient de
faire grce, de son autorit prive,  la ci-devant marquise de Fontenay
arrte par ordre du comit de salut public, avant mme qu'elle ait t
interroge.

Terezia avait tenu sa parole: son mari parti, elle tait reste en
otage, non-seulement  Tallien, mais chez Tallien.

 partir de ce moment, Bordeaux respire. Il est bien rare qu'une femme
jeune et dans la fleur de sa beaut soit cruelle; Terezia,  la fois la
grce, la douceur et la persuasion, avait captiv Tallien, elle captiva
Isabeau, elle captiva Lacombe.

C'tait une de ces natures comme les Cloptre et les Thodora, sous la
main desquelles la nature se plat  courber la tte des tyrans.

Bordeaux bientt comprit tout ce qu'elle devait  la belle Terezia. Aux
thtres, aux revues, aux socits populaires, le peuple
l'applaudissait; il croyait voir en elle l'grie de la Montagne, le
gnie de la rpublique.

Terezia avait compris qu'elle n'avait qu'une excuse  son amour, c'tait
d'adoucir le reprsentant farouche, l'homme implacable; c'tait
d'arracher les dents et de couper les griffes du lion. Le repos de la
guillotine tait sa gloire; si elle frquentait les clubs, si elle y
prenait la parole, c'tait pour faire tourner sa popularit au profit de
la misricorde.

Elle se souvenait, pour une nuit passe dans un cachot de la prison de
Bordeaux, d'y avoir vu ses jolis pieds mordus par les rats: elle se
faisait donner par Tallien les listes des prisonniers. Qu'a fait
celui-ci? Qu'a fait celle-l? demandait-elle. Suspects, et moi aussi
j'tais suspecte. Voyons, la rpublique en serait-elle plus forte quand
vous m'auriez guillotine?

Une larme tombait sur un nom et l'effaait.

Cette larme levait l'crou.

Mais la dnonciation du gelier porta ses fruits. Un matin arriva 
Bordeaux l'homme de Robespierre. Tallien tait remplac par le nouveau
venu. Il partit pour Paris avec Terezia.

Robespierre fut tromp dans son attente; le vent, un vent inconnu,
soufflait la clmence. Tallien, que Robespierre croit dpopularis par
son indulgence, est nomm prsident de la Convention.

 partir de ce moment ce sera entre ces deux hommes une haine
inextinguible.

L'homme de Robespierre lui avait crit de Bordeaux:

--Prends garde  toi, Tallien aspire  jouer un grand rle.

Robespierre, n'osant attaquer Tallien en face, donna ordre au comit de
salut public de faire arrter Terezia.

L'arrestation eut lieu  Fontenay-aux-Roses.

Terezia fut conduite  la Force.

C'tait quinze jours  peu prs avant que j'y fusse conduite moi-mme.

Elle fut jete dans un cachot noir et humide qui lui rappela les rats de
Bordeaux. Elle y dormit accroupie sur une table, le dos appuy au mur.

Deux ou trois jours aprs on leva le secret et on la mit dans une grande
chambre, avec huit femmes.

Devine, mon bien-aim,  quoi s'amusaient ces femmes pour abrger les
longues nuits sans sommeil?

Elles jouaient au tribunal rvolutionnaire.

L'accuse tait toujours condamne, on lui liait les mains, on lui
faisait passer la tte entre les barreaux d'une chaise, on lui donnait
une chiquenaude sur le cou, et tout tait dit.

Cinq des huit femmes qui avaient habit cette chambre partirent
successivement pour jouer en ralit sur la place de la Rvolution le
rle qu'elles avaient rpt dans la chambre de la Force.

Pendant ce temps Tallien, envelopp d'un manteau, errant autour de la
prison o tait enferme Terezia, cherchait  voir sa silhouette chrie
 travers les barreaux d'une fentre.

Il finit par louer une mansarde de laquelle il plongeait dans la cour o
les prisonniers avaient permission de se promener.

Un soir, au moment o elle allait rentrer, et o, par grce spciale, le
brave Ferney l'avait laisse un instant seule aprs les autres, une
pierre tomba  ses pieds.

Tout est vnement pour les prisonniers; il lui sembla que cette pierre
avait une signification quelconque; elle la ramassa et trouva un petit
billet li  la pierre.

Elle cacha soigneusement la pierre ou plutt le billet qui y tait
attach. Elle ne pouvait le lire puisqu'il faisait nuit et que la
lumire n'tait pas permise; elle dormit tenant le billet dans sa main,
et le lendemain au point du jour elle s'approcha de la fentre et lut
aux premiers rayons du matin:

Je veille sur vous; tous les soirs, allez dans la cour; vous ne me
verrez pas, mais je serai prs de vous.

L'criture tait dguise, il n'y avait pas de signature; mais quel
autre que Tallien et pu crire ce billet?

Elle attendit avec impatience le moment o montait le pre Ferney; elle
fit tout ce qu'elle put pour le faire parler, mais sa seule rponse fut
de mettre le doigt sur ses lvres.

Huit jours de suite, Terezia, par le mme moyen, eut des nouvelles de
son protecteur.

Mais sans doute Robespierre fut averti par sa police que Tallien avait
lou une chambre prs de la Force. Ordre fut donn de conduire Terezia
aux Carmes avec huit ou dix autres prisonniers.

Elle partait de la grande Force en mme temps que je partais de la
petite Force.

Seulement la charrette des condamns tait sortie par la porte de la rue
du Roi-de-Sicile, tandis que le tombereau des prisonniers tait sorti
par la porte de la rue des Rosiers.

Ils s'taient rejoints  la rue des Lombards, forc qu'tait le
tombereau de traverser la rue Saint-Honor pour gagner le pont
Notre-Dame.

C'est l o j'avais vu Terezia; c'est l o je lui avais envoy mon
bouton de rose.

En arrivant aux Carmes, on l'avait mise dans la chambre de madame de
Beauharnais, dont on venait d'enlever madame d'Aiguillon.

Madame de Beauharnais tait une femme de vingt-neuf  trente ans, ne 
la Martinique, o son pre tait gouverneur de port. Elle tait venue en
France  l'ge de quinze ans, et avait pous le vicomte Alexandre de
Beauharnais.

Le gnral de Beauharnais (car son mari a servi d'abord la rvolution,
qui l'a dpass comme tant d'autres) venait de mourir sur l'chafaud.

Quoique assez malheureuse avec son mari comme madame de Fontenay, comme
madame de Fontenay elle avait fait ce qu'elle avait pu pour le sauver,
mais ses dmarches n'avaient abouti qu' la compromettre elle-mme. Elle
avait t arrte, conduite aux Carmes, et s'attendait d'un jour 
l'autre  tre traduite au tribunal rvolutionnaire.

Elle avait eu deux enfants du gnral Beauharnais, l'un nomm Eugne,
l'autre Hortense; mais sa misre tait si grande qu'Eugne tait entr
comme apprenti chez un menuisier et Hortense pour sa nourriture chez une
lingre.

La veille de l'arrive de Terezia, on tait venu enlever le lit de
sangle de madame d'Aiguillon.

--Mais que faites-vous donc l? avait dit Josphine au gelier.

--Vous le voyez bien, j'enlve le lit de votre amie.

--Mais o couchera-t-elle demain?

Le gelier s'tait mis  rire.

--Demain, dit-il, elle n'aura plus besoin de lit.

En effet, on tait venu chercher madame d'Aiguillon, qui n'avait point
reparu.

Il tait rest un matelas jet  terre.

Il devait nous servir  toutes trois,  moins que deux ne prfrassent
coucher sur des chaises.

Il faut dire que l'aspect de notre chambre n'est pas gai, mon bien-aim;
elle a t, au 2 septembre, le thtre de l'assassinat de plusieurs
prtres, et le sang, en plusieurs endroits, avait tach les murailles.

En outre, plusieurs inscriptions lugubres couvraient les murs,--dernier
cri d'esprance ou de dsespoir.

Le soir vint, et avec la nuit les ides plus sombres. Nous nous assmes
toutes trois sur le matelas, et comme j'tais la seule qui ne
frissonnait pas:

--Tu n'as donc pas peur? me dit Terezia.

--Ne t'ai-je pas racont, lui rpondis-je, que j'avais voulu mourir?

--Voulu mourir  ton ge,  seize ans?

--Hlas! j'ai plus vcu que telle femme morte  quatre-vingts ans.

--Oh! moi, dit Terezia, j'avoue que je tremble  chaque bruit. Mon Dieu!
tu as vu guillotiner trente personnes avant toi; tu as senti le vent du
couteau qui passait comme un clair devant tes yeux, et tes cheveux
n'ont pas blanchi!

--Comme Juliette voyait Romo couch sous son balcon, il me semblait
voir mon bien-aim couch dans la tombe. Je ne mourais pas, j'allais 
lui, voil tout. Vous avez tout dans la vie vous autres, fiancs,
enfants, voil pourquoi vous voulez vivre. J'ai tout dans la mort, moi,
voil pourquoi je veux mourir.

--Mais maintenant, me dit-elle d'un ton caressant, maintenant que tu as
trouv deux amies, veux-tu mourir toujours?

--Oui, si vous mourez.

--Mais si nous ne mourons pas?

Je haussai les paules.

--Je ne demande pas mieux que de vivre, rpondis-je.

--Et par exemple, dit Terezia en me serrant contre son coeur et en
m'embrassant sur les yeux, si tu pouvais nous sauver la vie!

--Oh! m'criai-je, je le ferais avec bonheur, mais comment?

--Comment?

--Oui. Je suis prisonnire comme vous.

--Seulement, d'aprs ce que tu m'as racont, tu pourrais sortir si tu
voulais.

--Moi! de quelle faon?

--N'es-tu pas protge par un commissaire?

--Suis-je protge?

--Certainement. Ne t'a-t-il pas fait crouer sous un faux nom?

--Oui.

--Ne t'a-t-il pas dit que tu le reverrais?

--Quand? voil la question.

--Je ne sais; mais il faut que ce soit le plus tt possible.

--Les jours vont vite.

--Si seulement tu savais son nom!

--Je ne le sais pas.

--On pourrait le savoir par le concierge.

--Ne vaudrait-il pas mieux le laisser revenir? puisqu'il a dit qu'il
reviendrait.

--Oui, mais si d'ici l...?

--Je puis sauver l'une de vous, dis-je, en rpondant pour elle et en
montant sur la charrette  sa place.

--Mais laquelle? demanda vivement Terezia.

--Il serait juste que ce ft celle qui a des enfants, madame de
Beauharnais.

--Vous tes un ange, me dit celle-ci en m'embrassant; mais je
n'accepterai jamais un pareil sacrifice.

--coutez, mes bonnes amies, leur dis-je, combien y a-t-il de temps que
vous tes arrtes?

--Moi, dit Terezia, voil vingt-deux jours.

--Et, moi, dit madame de Beauharnais, en voil dix-sept.

--Eh bien! il est probable que ce n'est ni demain ni aprs-demain que
l'on pensera  vous. Nous avons donc trois ou quatre jours pour faire
revenir notre commissaire, s'il ne revient pas de lui-mme; dormons en
attendant, la nuit porte conseil.

Et nous nous couchmes sur notre seul matelas, dans les bras l'une de
l'autre.

Mais je crois bien que moi seule dormis.


XIX

Les jours se passaient et n'apportaient aucun changement  notre
situation. Nous n'apprenions aucune nouvelle du dehors. Nous ne savions
pas  quel degr d'irritation ou de lutte en taient arrivs les
partis.

Mes deux malheureuses compagnes tremblaient et plissaient au moindre
bruit qui se faisait dans les corridors.

Un matin, la porte s'ouvrit et le concierge me dit que l'on me demandait
 la gele.

Mes deux compagnes me regardrent avec terreur.

--Ne craignez rien pour moi, leur dis-je; je ne suis pas juge, pas
condamne, et ne puis par consquent tre excute.

Elles ne m'embrassrent pas moins comme si elles ne devaient pas me
revoir.

Mais je leur jurai que je ne quitterais pas les Carmes sans leur dire
adieu.

Je descendis. Comme je m'en doutais, j'tais attendue par mon
commissaire.

--J'ai  interroger cette jeune fille, dit-il; laissez-moi seul au
parloir avec elle.

Il avait le mme costume que la premire fois, l a carmagnole et le
bonnet rouge lui donnaient, au premier abord, un aspect froce; mais
sous ce masque on retrouvait des yeux bons et francs, et des lignes
douces aboutissant  une bouche bienveillante.

--Tu vois, citoyenne, me dit-il, que je ne t'ai pas oublie?

Je m'inclinai en signe de remerciement.

--Maintenant traite-moi en homme qui te veut du bien, et dis-moi ton
secret.

--Je n'en ai pas.

--Comment te trouvais-tu sur la charrette des condamns quand il n'y
avait contre toi ni arrt ni condamnation?

--Je voulais mourir.

--Ce que l'on m'a dit  la Force tait donc vrai, que tu t'tais fait
lier les mains, et que tu tais monte sur la charrette par surprise?

--Qui t'a dit cela?

--Le citoyen Santerre lui-mme.

--Il ne lui arrivera pas malheur pour le service qu'il m'a rendu?

--Non.

--Eh bien! il t'a dit la vrit.  mon tour  parler.

--J'coute.

--Quel intrt prends-tu  moi?

--Je te l'ai dit, je suis commissaire de section. C'est moi qui ai t
charg de l'arrestation de la pauvre petite Nicole; les larmes me sont
venues aux yeux en l'arrtant. Son excution m'a donn les premiers
remords que j'aie eus de ma vie. Alors je me suis jur que si l'occasion
se prsentait de pouvoir sauver une pauvre innocente comme elle, je ne
la laisserais pas chapper. La Providence vous a conduite sur mon chemin
et je viens vous dire: Voulez-vous la vie?

Je tressaillis; la vie m'tait indiffrente pour moi-mme, mais je
rflchis combien comptaient sur elle les deux pauvres cratures que
j'allais laisser derrire moi en prison.

--Comment vous y prendrez-vous, lui demandai-je, pour me tirer d'ici?

--C'est bien simple. Il n'y a aucune charge contre vous; je me suis
renseign  la Force; vous tes croue ici sous un faux nom. Je viens
vous chercher pour vous transporter dans une autre prison. Je vous
laisse en passant sur le pont Neuf ou le pont des Tuileries, et vous
allez o vous voudrez.

--J'ai promis de dire adieu  mes deux compagnes de chambre.

--Comment les appelez-vous?

--Je puis vous dire leurs noms sans danger pour elles?

--Ne voyez-vous point que vous m'offensez?

--Madame Beauharnais, madame Terezia Cabarrus.

--La matresse de Tallien?

--Elle-mme.

--Toute la question est aujourd'hui entre son amant et Robespierre. Si
Tallien triomphe, vous me recommanderez  elle?

--Soyez tranquille.

--Remontez  votre chambre et descendez vite. Nous sommes dans un temps
o l'on peut faire attendre la mort, mais pas la vie.

Je remontai toute joyeuse.

--Oh! dirent mes deux amies en m'apercevant, bonne nouvelle, n'est-ce
pas?

--Oui, dis-je, j'ai revu mon commissaire, il offre de me faire sortir.

--Accepte, s'cria Terezia en me sautant au cou, et sauve-nous!

--Comment?

Elle tira de sa poitrine un poignard espagnol fin comme une aiguille,
mortel comme une vipre; puis, avec de petits ciseaux que madame
d'Aiguillon avait laisss  madame de Beauharnais, elle coupa une boucle
de ses cheveux et en enveloppa le poignard.

--Tiens, dit-elle, tu iras trouver Tallien; tu lui diras que tu me
quittes, que tu m'as demand mes commissions pour lui, que je t'ai remis
ces cheveux et ce poignard, en te disant: Donne ce poignard  Tallien,
et dis-lui de ma part que je suis appele aprs-demain devant le
tribunal rvolutionnaire, que si dans vingt-quatre heures Robespierre
n'est pas mort, c'est un lche!

Je comprenais cette furia espagnole.

--C'est bien, rpliquai-je, je le lui dirai. Et vous, madame,
continuai-je en me retournant vers madame de Beauharnais, n'avez-vous
pas de votre ct quelque recommandation  me faire?

--Moi! dit-elle de sa douce voix crole, je n'ai que Dieu pour me
dfendre et pour veiller sur moi. Mais si vous passez dans la rue
Saint-Honor, entrez au magasin de lingerie du n 362, et embrassez sur
le front ma chre Hortense, qui rendra ce baiser  son frre. Dites-lui
que je me porte aussi bien qu'on peut le faire en prison et avec un
coeur rong d'inquitudes. Ajoutez que je mourrai en disant son nom et en
la recommandant  Dieu.

Nous nous embrassmes. Terezia me tira  elle.

--Tu n'as pas d'argent, me dit-elle, et peut-tre pour notre salut t'en
faudra-t-il. Partageons.

Elle mit dans ma main vingt louis.

Je voulus faire quelques observations.

--Pardon, pardon, dit-elle, mais je ne me soucie pas que dans une
affaire de cette importance, o il est question de nos trois ttes, tu
sois arrte par un louis ou deux.

Elle avait raison; je pris les vingt louis de Terezia, je les mis dans
ma poche. Je cachai son poignard dans ma poitrine et j'allai rejoindre
mon protecteur au parloir.

Pendant mon absence, il avait tout arrang avec le concierge.

Il me donna le bras; nous sortmes. Un fiacre nous attendait.

Pendant la course, mon commissaire de police, qui ne me paraissait pas
bien sr de l'inamovibilit de Robespierre, me mit au courant des
vnements.

Robespierre, qui, depuis l'excution des chemises rouges, s'tait retir
sous sa tente, laissant en apparence la France aller au hasard, mais
maintenant toujours la main sur le comit de salut public auquel il
faisait signer des listes par Herman, Robespierre tait revenu le 5
thermidor.

Il attendait Saint-Just pour clater. Saint-Just revenait les mains
pleines de dnonciations. Quand le triumvirat Saint-Just, Couthon et
Robespierre serait runi, on demanderait les dernires ttes qu'il tait
indispensable de sacrifier  la Terreur.

C'taient celles de Fouch, de Collot-d'Herbois, de Cambon, de
Billaud-Varennes, de Tallien, de Barrre, de Lonard Bourdon, de
Lecointre, de Merlin de Thionville, de Frron, de Panis, de
Dubois-Cranc, de Bentabole, de Barras...

Quinze ou vingt ttes, voil tout.

Aprs quoi on en viendrait  la clmence.

Restait  savoir si ceux dont on allait demander les ttes les
laisseraient prendre. En effet, de leur ct ils avaient prpar une
accusation contre celui qu'ils appelaient le _dictateur_.

Seulement le dictateur leur donnerait-il le temps d'accuser?

Pendant le mois o il tait rest absent, Robespierre avait rdig son
apologie.

Homme de la lgalit, il croyait n'avoir  rpondre qu' la lgalit.

On tait au 8 thermidor, tout se dnouerait certainement avant trois ou
quatre jours.

Je demandai  mon commissaire o je pourrais trouver Tallien.

Il m'indiqua son domicile, rue de la Perle, n 460, au Marais.

Je me fis descendre  la porte Saint-Honor.

L, mon protecteur prit cong de moi. Je lui demandai son nom.

--Inutile, me dit-il; si vous russissez, vous me reverrez, et je
viendrai demander moi-mme ma rcompense. Si vous chouez, vous ne
pourrez rien pour moi, je ne pourrai rien pour vous. Nous ne nous
connaissons pas.

Il partit avec son fiacre du ct des boulevards.

J'entrai dans la rue Saint-Honor, et gagnai le n 352.

J'entrai dans le magasin de lingerie. On se rappelle que c'tait celui
de madame de Condorcet.

Je demandai mademoiselle Hortense.

On me montra une charmante petite fille d'une dizaine d'annes, avec des
cheveux et des yeux magnifiques.

_Elle travaillait pour sa nourriture!_

Je demandai la permission de lui parler en particulier: la permission me
fut accorde. Je l'entranai dans une arrire-boutique, et je lui dis
que je venais de la part de sa mre.

La pauvre enfant clata en sanglots, tout en se jetant  mon cou et en
m'embrassant.

Je lui donnai deux louis pour sa petite toilette. Elle en avait grand
besoin.

Je demandai  voir madame Condorcet.

Elle tait  son atelier de l'entresol.

J'y montai.

Elle jeta un cri en m'apercevant et se prcipita dans mes bras.

--Oh! me dit-elle, je vous croyais bien morte; on m'avait dit vous avoir
vue passer sur la charrette.

En deux mots je lui racontai tout.

--Qu'allez-vous faire? me demanda-t-elle.

--Je n'en sais rien, rpondis-je en sourient. Peut-tre suis-je la
montagne renfermant la souris dans son sein; peut-tre suis-je le grain
de sable o versera bris le char de la Terreur.

--En tout cas, vous restez ici, dit-elle.

--Aprs ce que je vous ai dit, n'avez-vous pas peur de moi? lui
demandai-je.

Elle sourit et me tendit la main.

Je la prvins que j'aurais une course  faire la nuit mme, et lui
demandai si je pouvais avoir une clef de son appartement pour y rentrer
et en sortir quand je voudrais.

--Cela est d'autant plus facile, me dit-elle, que je couche  ma maison
d'Auteuil et que vous serez matresse ici.

Et elle me remit la clef  l'instant mme.

La sance de la Convention avait t orageuse. L'apologie de Robespierre
n'avait pas eu le succs qu'il en attendait. Son dbut avait t de la
plus grande maladresse. La sance s'tait ouverte par Barrre annonant
la reprise d'Anvers, c'est--dire la reprise de la Belgique tout
entire.

Or, c'tait contre Carnot, qui venait de reprendre Anvers, que
Robespierre, qui ne se doutait pas de cette reprise, avait dirig son
attaque.

Par malheur, Robespierre n'tait point assez habile improvisateur pour
se tirer d'un pareil embarras, et, ne changeant rien  son discours, il
avait dbut par ces mots:

L'Angleterre, tant maltraite par nos discours, est mnage par nos
armes.

Le discours dura deux heures.

Lecointre, l'ennemi de Robespierre, voyant le peu d'effet que le
discours de Robespierre avait fait, demanda  grands cris l'impression.

Un robespierriste n'et pas os la demander.

Cependant l'assemble vota par habitude l'impression.

Alors un homme s'tait lanc  la tribune. C'tait Cambon, l'homme
intgre par excellence. Robespierre l'avait appel fripon, comme il
avait appel Carnot tratre.

--Un instant, dit-il, ne nous htons pas. Avant d'tre dshonor, je
parlerai.

Et il exposa clairement et en peu de mots son systme de finances.
Terminant par ces mots:

--C'est l'heure de dire la vrit. Un homme paralyse  lui seul toute la
Convention. Cet homme, c'est Robespierre. Jugez-nous.

Alors Billaud s'tait cri:

--Oui, tu as raison, Cambon, il faut arracher les masques. S'il est vrai
que nous n'ayons plus la libert d'opinion, j'aime mieux que mon cadavre
serve de trne  un ambitieux que de devenir par mon silence le complice
de son crime.

--Moi, dit Panis, je lui demande seulement si mon nom est sur la liste
de proscription. Qu'ai-je gagn  la rvolution? pas de quoi acheter un
sabre  mon fils et une jupe  ma fille.

Les cris: _Rtracte-toi! rtracte-toi!_ clatrent alors dans la salle.

Mais Robespierre avec calme:

--Je ne rtracte rien, dit-il. J'ai jet mon bouclier; je me suis
prsent  dcouvert  mes ennemis; je n'ai flatt personne, je n'ai
calomni personne, je ne crains personne! Je persiste et ne prends
aucune part  ce que dcidera la Convention pour l'impression ou la
non-impression de mon discours.

De toutes les parties de la salle des voix crirent:

--Rvoquons l'impression!

L'impression fut rvoque.

L'chec tait terrible.

Du moment o la Convention n'acceptait pas les accusations de
friponnerie, de trahison, de conspiration, portes par Robespierre
contre les comits et les reprsentants du peuple en mission, la Chambre
accusait Robespierre de calomnies contre les reprsentants du peuple et
les comits.

C'tait aux jacobins que Robespierre comptait prendre sa revanche. Cette
socit, qui lui devait sa fondation, sa force et son clat, tait son
pilier d'airain.

Je rsolus d'assister  la sance. J'tais prvenue que je ne trouverais
Tallien chez lui qu' minuit.

Je m'enveloppai d'une mante de femme du peuple que me prta madame
Condorcet.

On touffait dans l'espce de cave o les jacobins tenaient leurs
sances.

La Commune tait dj prvenue de l'chec qu'avait prouv son hros; on
voyait passer Henriot ivre, chancelant sur son cheval, comme cela lui
arrivait dans les grandes occasions. Il donnait des ordres pour que la
garde nationale prit les armes le lendemain.

Vers neuf heures, Robespierre entre au milieu des acclamations
gnrales. Sa tte ple se roidit sur ses paules, ses yeux verts
s'illuminrent. Il monta  la tribune tenant, pour la lire aux jacobins,
son apologie qu'il avait dj lue  la Convention.

Mais Robespierre n'tait jamais las de lire ses discours.

Il fut cout avec la religion d'aptres pour leur dieu, applaudi avec
enthousiasme.

Puis, lorsqu'il eut fini, lorsque la triple salve d'applaudissements se
fut teinte.

--Citoyens, dit-il, c'est mon testament de mort que je vous apporte. Je
vous laisse ma mmoire, vous la dfendrez. S'il me faut boire la cigu,
vous me verrez calme.

--Je la boirai avec toi! cria David.

--Tous,--nous la boirons tous!--crirent les assistants, en se jetant
dans les bras l'un de l'autre.

Et ce ne furent plus que larmes et sanglots.

L'enthousiasme atteignait la frnsie.

Couthon monta  la tribune et demanda qu'on rayt de la Convention les
membres qui avaient vot contre l'impression du discours de Robespierre.

Les jacobins votrent d'une seule voix.

Ils ne s'apercevaient pas que ce refus d'impression ayant t vot  la
majorit, ils venaient de voter la destitution de la majorit de la
chambre.

Les Robespierristes ardents entourrent alors leur aptre.

Ils demandaient un mot de lui pour faire un second 31 mai.

Robespierre, press, entour, laissa tomber ces paroles:

--Eh bien! essayez encore, dlivrez la Convention, sparez les bons des
mchants.

En ce moment une grande rumeur se fit entendre dans la partie la plus
sombre de la salle. Les jacobins venaient de reconnatre parmi eux
Collot-d'Herbois et Billaud, ces deux grands ennemis de Robespierre qui
venaient d'entendre tout ce qui avait t dit contre la Convention,
ainsi que l'autorisation donne par Robespierre  ses sides de sparer
les mchants des bons.

Des cris de mort se firent entendre contre eux, les couteaux se
levrent.

Quelques jacobins, qui ne voulaient pas que leur salle ft tache de
sang, les entourrent, les protgrent, les aidrent  fuir.

Le prsident annona que la sance tait leve.

Les deux partis n'avaient pas trop de la nuit pour se prparer au combat
du lendemain.

Je sortis avec la foule. Il tait plus de onze heures du soir. C'tait
donc le moment de trouver Tallien chez lui.

Je me trouvais derrire Robespierre.

Il sortait appuy sur Coffinhal. Le menuisier Duplay passait prs de
lui.

On parlait de la sance du lendemain. Le triomphe des jacobins ne
rassurait pas compltement les amis de Robespierre.

--Je n'attends plus rien de la Montagne, disait-il; mais la majorit est
jeune, la masse de la Convention m'entendra.

La femme Duplay et ses deux filles attendaient Robespierre  la porte de
la rue.

Elles coururent  lui en l'apercevant. Il les rassura. Tous rentrrent
dans l'alle qui conduisait  la maison du menuisier. La porte se
referma sur eux.

Je revins sur mes pas; la curiosit m'avait entrane  la suite de cet
homme, et je repris la rue Saint-Honor, marchant cette fois du ct du
palais galit.

Quoiqu'il ft tard, les rues n'taient point dsertes. Une fivre
ardente courait dans les veines de la capitale. Des gens sortaient
mystrieusement de chez eux; d'autres y rentraient non moins
mystrieusement; on changeait des paroles d'un ct  l'autre de la
rue, des signaux d'une fentre  l'autre; arrive au bout de la rue de
la Ferronnerie, je pris la rue du Temple et j'atteignis la rue de la
Perle.

La rue tait mal claire; j'avais peine  lire les numros. Je croyais
cependant me trouver devant le numro 460.

Mais j'hsitais  frapper  la porte d'une alle troite qui me
paraissait la seule entre de cette maison sombre, sur la faade de
laquelle aucune lumire ne transparaissait.

Tout  coup la porte de l'alle s'ouvrit, et un homme vtu d'une
carmagnole et arm d'un gros bton, parut.

J'eus peur, et je fis un pas en arrire.

--Que veux-tu, citoyenne? demanda cet homme en frappant le pav de son
bton.

--Je veux parler au citoyen Tallien.

--D'o viens-tu?

--De la prison des Carmes.

--De la part de qui viens-tu?

--De la part de la citoyenne Terezia Cabarrus.

L'homme tressaillit.

--Dis-tu vrai? demanda-t-il.

--Conduis-moi prs de lui et tu verras.

--Viens.

L'homme entr'ouvrit la porte. Je me glissai dans l'alle. Il prit les
devants, monta un escalier faiblement clair.

Ds les premires marches j'avais entendu le bruit d'un grand nombre de
voix qui paraissaient discuter.

La discussion tait violente, et  mesure que je montais les marches le
bruit me parvenait plus distinct.

J'entendais les noms de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just,
d'Henriot.

Ces voix venaient du second tage.

L'homme au bton s'arrta devant une porte et l'ouvrit.

Un flot de lumire envahit l'escalier, mais  sa vue la discussion
cessa; toutes les voix se turent.

--Qu'y a-t-il? demanda Tallien.

--Une femme qui vient des Carmes, dit mon guide, et qui apporte,
dit-elle, des nouvelles de la citoyenne Terezia Cabarrus.

--Qu'elle entre! dit vivement Tallien.

L'homme au bton s'effaa. Je laissai tomber ma mante sur la rampe de
l'escalier, et je m'avanai dans cette chambre o chacun avait gard la
pose dans laquelle je l'avais surpris.

--Lequel de vous tous est le citoyen Tallien? demandai-je.

--Moi, rpondit le plus jeune de tous ces hommes.

Je m'avanai vers lui.

--Je quitte la citoyenne Terezia Cabarrus. Porte cette boucle de
cheveux et ce poignard  Tallien, et dis-lui que je suis appele au
tribunal rvolutionnaire aprs-demain, et que si dans vingt-quatre
heures Robespierre n'est pas mort, c'est un lche!

Tallien sauta sur la boucle de cheveux et sur le poignard.

Il baisa la boucle de cheveux, et, levant ce poignard:

--Vous avez entendu, citoyens, dit-il; libre  vous de ne pas dcrter
demain Robespierre d'accusation; mais si vous ne le dcrtez pas
d'accusation, je le poignarde, et  moi seul sera la gloire d'avoir
dlivr la France de son tyran.

D'un seul geste, tous ceux qui taient prsents tendirent la main
au-dessus du poignard de Terezia Cabarrus.

--Nous jurons, dirent-ils, que demain nous serons morts ou que la France
sera libre!

Alors Tallien se tournant de mon ct:

--Si tu veux voir quelque chose de grand comme la chute d'Appius ou la
mort de Csar, viens  la sance de demain, jeune fille, et tu pourras
aller dire  Terezia ce que tu auras vu!...

--Oui; mais si vous voulez russir, dit une voix, ne vous lancez pas
dans les discussions, ne lui donnez pas la parole. _La mort sans
phrases!_

--Bravo, Sieys! crirent toutes les voix; tu es homme de bon conseil et
ton conseil sera suivi.


XX

Tallien voulut absolument me faire reconduire par l'homme au bton, qui
n'tait autre que son garde du corps.

Je revins chez Madame Condorcet par le mme chemin que j'avais pris pour
aller chez le citoyen Tallien. J'prouvais une singulire sensation. Je
venais peut-tre d'tre l'intermdiaire entre le bras qui doit frapper
et la poitrine qui doit tre frappe.

J'avais pris, en me laissant entraner, une part active  ce qui se
passerait le lendemain; que le poignard servt  frapper Robespierre,
que le poignard servt  frapper Tallien lui-mme, dans l'un et l'autre
cas c'tait moi qui avais remis le poignard.

Tant qu'il avait t entre mes mains, tant que j'avais t pousse par
le dsir de sauver mes deux amies, je n'y avais pas song; mais du
moment o il tait dans la main de Tallien, je devenais sa complice. La
fivre qui m'avait soutenue tant que ma mission n'tait pas accomplie,
m'avait abandonne du moment o j'tais redescendue dans la rue. Le
bruit s'tait calm: mais cependant, dans cette grande artre
Saint-Honor, si passagre, on rencontrait encore un grand nombre de
personnes, seulement pas de groupes. Ces personnes passaient seule 
seule. J'eus la curiosit d'aller jusqu' la porte du menuisier Duplay.
Tout tait ferm, pas un rayon ne filtrait au dehors. Dormait-on dans
le calme des consciences pures? Veillait-on silencieusement dans le
trouble des imaginations agites?

Je remerciai l'homme au bton; je lui donnai une monnaie d'argent. Il la
prit en disant:

--C'est par curiosit que je la prends, ma petite citoyenne; il y a si
longtemps que je n'en ai vu.

Je remontai dans mon entresol; je fermai mes jalousies, mais je regardai
au travers, laissant mes fentres ouvertes; je ne pouvais pas dormir.
J'tais dans une grande inquitude pour mes deux amies.

Le lendemain soir, tout serait dcid. Moi qui n'avais pas craint pour
moi, qui avais vu sans plir le couteau de la guillotine, moi qui avais
regard sans cligner des yeux le rayon de soleil qui se rflchissait
sur ce couteau, rouge du sang de trente personnes, je tremblais pour ces
deux femmes que je connaissais depuis quelques jours  peine, qui
m'taient trangres, mais qui m'avaient ouvert les bras quand tous les
bras taient ferms.

D'aprs ce que j'avais vu le soir  la sance des cordeliers, j'avais pu
juger de l'ascendant que Robespierre avait sur la multitude.

--Je boirai la cigu, avait-il dit, calme comme Socrate.

Et tout un choeur de fanatiques avait rpondu:

--Nous la boirons avec toi!

Nos amis, ou plutt nos allis, auraient, je n'en doutais pas, le
courage d'entamer le combat, mais auraient-ils celui de le poursuivre?
Auraient-ils, surtout, la force de se bien imprgner de ce conseil de
Sieys:

--La mort sans phrases.

Combien peu de mots il faut au gnie pour exprimer sa pense! pour la
faire comprendre au prsent et  l'avenir; pour la mouler en bronze,
enfin.

videmment, Sieys tait l'homme de gnie de cette runion; mais il ne
pouvait tre l'homme d'excution, tant prtre.

Vers trois heures, je refermai ma fentre et je me couchai.

Mais je ne pus dormir que de ce sommeil fivreux qu'habitent les rves
insenss.

La seule chose qui continut  battre dans mon cerveau comme le
balancier d'une pendule c'tait la phrase de Sieys. C'tait dans cette
phrase qu'tait la vritable condamnation de Robespierre.

Le jour vint comme je commenais de m'endormir. Vers huit ou neuf heures
je m'veillai. J'entendis du bruit dans la rue; je me levai promptement,
j'entre-baillai ma fentre.

Il y avait dj un groupe de jacobins (et par jacobins j'entends des
habitus du club)  la porte du menuisier Duplay. Beaucoup de gens
entraient et sortaient; ils allaient videmment prendre le mot d'ordre
de Robespierre.

Au milieu de toute cette foule un homme s'arrta, deux yeux se fixrent
sur moi, un regard passa par l'entrebillement de ma jalousie. Je la
refermai rapidement; mais il tait trop tard, j'avais t reconnue.

Deux minutes aprs on frappait  ma porte, et j'allais ouvrir sans trop
d'inquitude.

De mon ct, j'avais reconnu mon commissaire de police; je l'invitai 
entrer et  se reposer.

--Ce n'est pas de refus, dit-il. Je suis bris, j'ai t toute la nuit
sur pied. Les partis sont dcidment en prsence et le combat aura lieu
aujourd'hui.

--Oh! dis-je, je vous avoue que je voudrais assister  cette bataille.
O croyez-vous qu'elle aura lieu? aux jacobins ou  la Convention?

-- la Convention, videmment. C'est l qu'est la lgalit, et
Robespierre est l'homme de la lgalit.

--Comment faire pour assister  la sance? On se battra aux portes de la
Convention, et je suis seule.

--Prenez cette carte, me dit-il. La sance s'ouvrira  onze heures;
mangez vite quelque chose qui vous permette de rester jusqu' la fin de
la discussion. En sortant, vous me trouverez, si vous avez besoin de
moi; vous savez bien que je suis  vos ordres.

--Si vous aviez une heure devant vous, vous devriez bien me rendre un
service trs-grand. Ce serait d'aller jusqu'aux Carmes, et par un moyen
quelconque, de faire dire  Terezia Cabarrus que sa commission est
faite.

--Je vais faire mieux que cela, me dit-il; je vais, pour drouter nos
limiers, la faire changer de prison; si Tallien choue, le premier ordre
donn par Robespierre sera, pour se venger, de faire mettre la main sur
sa matresse. Eh bien, pendant qu'on la cherchera aux Carmes, pendant
qu'on sera en qute de l'endroit o elle aura t transporte, il
s'coulera deux ou trois jours. Et, dans les circonstances o nous
sommes, c'est quelque chose d'avoir plusieurs jours devant soi.

--Oh! si nous russissons, lui dis-je, que pourrais-je donc faire pour
vous?

--Quand nous en serons l, rpliqua-t-il, comme tout passera entre les
mains de Tallien, de Barras et de ses amis, la chose ne sera pas
difficile.

--Eh bien, c'est convenu, lui dis-je, partez, ne perdez pas un instant,
songez qu'elles doivent tre dans les angoisses de l'agonie.

--Vous n'avez personne pour vous servir? me demanda-t-il.

--Personne.

--Eh bien, en descendant, je vais vous envoyer quelque chose du caf:
deux oeufs frais et un bouillon.

--Vous me rendrez service... Faites.

--N'oubliez pas, aussitt votre djeuner fini, d'aller  la Convention,
si vous voulez ne rien perdre de ce qui s'y passera aujourd'hui.

Une demi-heure aprs j'tais installe dans la tribune la plus proche du
prsident.  onze heures, la salle s'ouvrit; les tribunes s'encombrrent
comme je l'avais prvu; mais, chose qui indiquait l'inquitude profonde
des membres de l'assemble, c'est qu'ils n'arrivaient pas, ou pour mieux
dire qu'ils n'arrivaient qu'en petit nombre.

Et d'abord, sur les sept cents dputs qui avaient proclam la
Rpublique le 21 septembre 1792, plus de deux cents manquaient, tombs
sur l'chafaud.

Sur tous les bancs, chose terrible  voir, il y avait des vides qui
n'taient autre chose que des tombes.

Au centre, d'abord, vaste comme une fosse commune, la place des
girondins.

Sur la Montagne, le banc de Danton, le banc de Hrault de Schelles et
de Fabre d'glantine.

Puis, a et l, des caprices de la mort, o, depuis qu'elles taient
libres, personne n'osait plus s'asseoir.

Tous ces vides accusateurs qui les avait faits?

Un seul homme.

Qui avait frapp les vingt-deux girondins, par la voix de Danton?

Qui avait frapp les vingt-cinq cordeliers par la voix de Saint-Just?

Qui avait frapp Chaumette?

Qui avait frapp Hbert?

Le mme homme toujours.

Que l'on interroge tous ces vides, toutes ces fosses, soit
simultanment, soit l'une aprs l'autre, toutes ne rejetteront qu'un
seul nom:

Robespierre!

C'taient de terribles complices pour les conjurs que ces tombes
bantes. J'ai toujours vu, au jour sanglant des reprsailles, que la
main invisible des morts faisait plus que la main des vivants.

Et la veille, aux Jacobins, il avait eu la faiblesse de promettre, ou la
force d'ordonner une puration.

Combien en proscrivait-il par cette puration?

Il l'ignorait lui-mme. Comme Sylla, il pouvait rpondre: _Je ne sais
pas_.

Et cependant, peu  peu, les dputs se rendaient  leur poste. Ils
taient fatigus, plus inquiets encore que fatigus.

On voyait que peu de ces hommes avaient pass la nuit dans leur lit. Les
uns, parce qu'ils faisaient partie de quelque projet de conspiration,
les autres, parce qu'ils avaient eu peur d'tre arrts.

Leurs yeux cherchaient... Quoi?... Ce que cherchent les yeux, quand un
grand vnement s'approche, quand une tempte s'amasse au ciel, quand un
tremblement de terre s'apprte  secouer le sol:

L'inconnu!

J'avais vu en revenant le peuple ondoyer dans la rue avec le
dsoeuvrement menaant de l'attente.

Midi venait de sonner et Robespierre n'tait pas encore arriv. Bless
de son chec de la veille, disait-on, il ne rentrerait dans la
Convention qu' la tte de la Commune arme et ce qui venait  l'appui
de ce dire, c'est qu'Henriot, ivre comme toujours, venait de mettre ses
canons en batterie sur la place du Carrousel.

Tallien non plus n'avait point paru dans la chambre des sances. Mais on
savait qu'il tait dans la salle de la Libert avec tous ses amis, et
que, comme il fallait passer par cette salle pour entrer dans celle de
la Convention, il arrtait tous les dputs au passage, en gardait
quelques-uns avec lui, et envoyait les autres  leurs places avec leur
leon faite.

Attendait-il Robespierre comme Brutus, Cassius et Casca attendaient
Csar? Allait-il le poignarder l, _sans phrases_, comme avait dit
Sieys?

Enfin un murmure annona l'entre de celui qu'on attendait avec tant
d'impatience, et quelques-uns peut-tre avec plus de crainte que
d'impatience encore.

Le chimiste qui et pu dcomposer ce murmure y et trouv un peu de
tout, depuis un commencement de menace jusqu' un reste de lutterie.

Jamais, mme le fameux jour de la fte de l'tre Suprme, Robespierre
n'avait mis un pareil soin  sa toilette. Il portait l'habit bleu
barbeau; la culotte claire, le gilet de piqu blanc avec des effils; il
avait la dmarche lente et assure. Lebas, Robespierre jeune, Couthon,
ses fidles, marchaient du mme pas que lui. Ils s'assirent autour de
lui, ne regardant personne, ne saluant personne. Et cependant ils
voyaient de leur place, avec un certain ddain qu'ils n'taient pas
matres de cacher, les chef de la Plaine et de la Montagne,
irrconciliables jusqu' ce jour, et qui ce jour-l, entraient, chose
menaante, au bras l'un de l'autre, se soutenant l'un  l'autre.

Il y eut un instant de silence.

Saint-Just entra  son tour, tenant  la main le discours qu'il allait
lire, discours qui devait amener la chute des comits et leur
renouvellement par des hommes dvous  Robespierre.

La veille, le parti jacobin, craignant l'emportement de ce jeune homme,
avait exig qu'il lt ce discours  une commission avant de le
prononcer. Mais il n'avait pas eu le temps. Il venait d'en crire la
dernire ligne  peine. Sa pleur de cendre, ses yeux cercls de noir,
disaient le mal qu'il y avait eu.

Il alla droit  la tribune; un flot de reprsentants,  la tte desquels
tait Tallien, entra derrire lui. Collot-d'Herbois, l'ennemi personnel
de Robespierre, tenait le fauteuil du prsident. Il avait t choisi
tout exprs, et  ses cts se tenait pour prendre sa place, si le
courage lui manquait, un homme auquel on tait sr que le courage ne
manquerait pas, un dogue du parti de Danton, Thuriot, qui avait vot,
tu te le rappelles, la mort du roi avec tant d'acharnement que depuis ce
temps on ne l'appelle plus Thuriot, mais Tue-roi.

Soit ngligence, soit mpris, Saint-Just, oubliant de demander la
parole, monta droit  la tribune et commena son discours.

Mais  peine avait-il prononc les premires phrases, que Tallien,
tenant sa main dans sa poitrine, et probablement dans sa main le
poignard de Terezia, fit un pas en avant et dit:

--Prsident, je demande la parole, qu'a oubli de demander Saint-Just.

Un frisson courut parmi les assistants. Ces paroles, on le sentait,
taient une dclaration de guerre.

Qu'allait dire Collot-d'Herbois? Allait-il laisser la tribune 
Saint-Just? Allait-il la donner  Tallien?

--La parole est  Tallien, dit Collot-d'Herbois.

Il se fit un silence profond. Tallien monta  la tribune, sortit sa main
encore crispe de sa poitrine.

--Citoyens, dit Tallien, dans le peu que vient de nous dire Saint-Just,
j'ai entendu qu'il se vantait de n'tre d'aucun parti. J'ai la mme
prtention, et c'est pour cela que je vais faire entendre la vrit. On
s'en tonnera, sans doute. La vrit tonnera, je n'en doute point, car
partout autour de nous depuis quelques jours on ne sme que troubles et
mensonges. Hier, un membre du gouvernement s'est isol et a prononc un
discours en son nom particulier. Aujourd'hui, un autre fait de mme.
Tous ces individualismes viennent encore aggraver les maux de la patrie,
la dchirer et la prcipiter dans l'abme; je demande que le rideau soit
entirement dchir.

--Oui, cria de sa place Billaud-Varennes, plus ple et plus sombre
encore que d'habitude; oui, hier la socit des jacobins a vot
l'puration de la Convention. On a vot quoi? c'est  ne pas croire, on
a vot d'gorger la majorit qui a refus de voter l'impression du
discours du citoyen Robespierre. Or, cette puration, cette majorit,
c'est tout simplement 250 d'entre nous.

--Impossible! impossible! cria-t-on de toutes parts.

--Collot-d'Herbois et moi tions l, citoyens et nous n'avons que par
miracle chapp aux couteaux des assassins. Et l! l! dit-il en
allongeant le poing avec un geste menaant, l, sur la Montagne, je vois
un des hommes qui ont lev le couteau sur moi.

 ces mots toute la Convention se lve, et les cris:

--Arrtez-le! arrtez l'assassin! retentissent.

Billaud le nomme; c'est un nom inconnu des auditeurs, mais connu des
huissiers, qui se jettent sur lui et l'arrtent.

Mais, aprs son arrestation, il reste dans l'air un de ces frmissements
qui planent sur les assembles tumultueuses et dans lesquelles il va se
passer de grands vnements.

--L'assemble, continue Billaud, ne doit pas se dissimuler qu'elle est
entre deux gorgements. Une heure de faiblesse, et elle est perdue!

--Non! non! s'crirent tous les membres en montant sur leur banc et en
agitant leur chapeau; non! c'est elle, au contraire, qui crasera ses
ennemis! Parle, Billaud, parle! Vive la Convention! vive le Comit de
salut public!

--Eh bien! puisque nous en sommes  l'heure des claircissements,
continua Billaud, je demande que tous les membres de cette assemble que
l'assemble interrogera s'expliquent. Vous frmirez d'horreur quand vous
saurez la situation o vous tes, quand vous saurez que la force arme
est confie  des mains parricides, qu'Henriot est le complice des
conspirateurs; vous frmirez quand vous saurez qu'il y a ici un
homme,--et il lana un regard sanglant  Robespierre,--qui, lorsqu'il
fut question d'envoyer des reprsentants du peuple dans les
dpartements, compulsa comme un dictateur la liste des conventionnels,
et, sur plus de sept cents membres que nous tions, n'en trouva pas
vingt qui fussent dignes de cette mission.

Un murmure d'orgueil bless, le plus menaant de tous les murmures,
s'leva de tous les bancs.

--Et c'est Robespierre, continue Billaud, qui vient nous dire hier 
nous, qui ose nous dire qu'il s'est loign du comit parce qu'il y
tait opprim. N'en croyez rien, il s'est loign, parce qu'aprs avoir
domin seul pendant six mois le comit, le comit s'est rvolt de cette
domination et a organis la rsistance contre lui. Heureusement pour
nous, car c'est au moment o il voulait faire adopter le dcret du 22
prairial, ce dcret de mort qui a fait que le plus pur de nous a
instinctivement port sa main  sa tte.

Des clats de voix interrompent Billaud de tous cts; non pas pour
l'arrter dans ses accusations, mais pour l'y affermir.

Un instant le silence se fait; mais un de ces silences qui contiennent
autant de menaces que le silence qui prcde la tempte qui va clater.


XXI

Et ce silence est tellement celui qui prcde la tempte, que les
regards fulgurants de tous ces hommes se croisent comme des clairs.

--Oui, citoyens, poursuit Billaud-Varennes, sachez que le prsident du
tribunal rvolutionnaire, lui  qui toute initiative devrait tre
dfendue, a propos hier aux Jacobins,  cette assemble non-seulement
ennemie, mais illgale, de chasser de la Convention et de proscrire les
membres qui ont os rsister  Robespierre.

Mais le peuple est l, continue Billaud en se tournant vers les
tribunes. N'est-ce pas, peuple, que tu veilles sur tes reprsentants?

--Oui, oui, le peuple est l, crient les tribunes d'une seule voix.

--Nous avons vu depuis quelque temps un trange spectacle, en vrit;
c'est que ce sont ces mmes hommes qui sans cesse parlent de vertu et de
justice, qui sans cesse foulent aux pieds la justice et la vertu. Quoi!
des hommes qui sont isols, qui ne connaissent personne, qui ne se
mlent d'aucune intrigue, qui sauvent la France en organisant la
victoire, ces hommes sont des conspirateurs; et c'est le jour mme o,
sur des conseils et grce  un plan donn par eux, qu'Anvers est repris
par la France aux Anglais, que des conspirateurs viennent les accuser de
trahir la France!

Mais l'abme est sous nos pas, mais les vritables tratres sont devant
nous: il faut que l'abme soit combl par leurs cadavres ou par les
ntres.

Le coup a t frapper Robespierre en pleine poitrine; il n'y a plus 
reculer; ple et convulsif, il s'lance  la tribune:

-- bas le tratre!  bas le tyran!  bas le dictateur! crie-t-on de
tous cts.

Mais Robespierre a compris que l'heure suprme tait venue; qu'il
fallait, comme le sanglier, faire face  toute cette meute hurlant
contre lui. Il saisit la rampe de la tribune, il s'y cramponne; il monte
malgr tout le monde; il touche  la plate-forme. L'eau coule sur son
front; il est ple jusqu' la lividit; un dernier pas et il a remplac
Billaud. Il ouvre la bouche pour parler au milieu d'un effroyable
tumulte, mais peut-tre qu'aussitt que sa voix aigre se fera entendre
le tumulte cessera.

Tallien voit que la tribune va tre conquise; il comprend le danger, il
s'lance, carte brutalement Robespierre du coude.

C'est un nouvel ennemi, c'est un nouvel accusateur. Le silence se fait 
l'instant mme.

Robespierre regarde avec tonnement autour de lui; il ne reconnat plus
cette assemble qu'il est habitu depuis trois ans  ptrir sous sa
main.

Il commence seulement  comprendre le danger qu'il court et dans quelle
lutte mortelle il s'est engag.

Tallien profite du silence et s'crie:

--Je demandais tout  l'heure que l'on dchirt le rideau, c'est chose
faite; les conspirateurs sont dmasqus, la libert triomphera?

--Oui, crie toute la salle en se levant. Elle triomphe dj. Achve,
Tallien, achve!

--Tout prsage, continue Tallien, que l'ennemi de la reprsentation
nationale va tomber sous nos coups: jusqu'ici je m'tais impos le
silence; je le laissais tranquillement dresser dans l'ombre sa liste de
proscriptions, je ne pouvais pas dire: _J'ai vu, j'ai entendu!_ Mais moi
aussi j'tais hier aux Jacobins, et _j'ai vu et entendu_ et frmi pour
la patrie.

Un nouveau Cromwell recrutait son arme, et ce matin j'ai pris ce
poignard, qui dormait derrire le buste de Brutus, pour lui percer le
coeur, si la Convention n'a pas le courage de le dcrter d'accusation.

Et Tallien mit le poignard de Terezia sur la poitrine de Robespierre. Un
rayon de soleil en fit briller la lame.

Robespierre ne fit pas un mouvement pour viter le coup; mais  l'clat
de l'acier ses yeux clignotrent comme ceux des oiseaux de nuit a
l'clat du jour.

--Mais non, dit Tallien en cartant son poignard de la poitrine qu'il
menaait; nous sommes des reprsentants du peuple et non des assassins;
et ce tyran ple et chtif n'a ni la puissance ni le gnie de Csar. La
France a remis entre nos mains le glaive de sa justice et non le
poignard de ses vengeances. Accusons le tratre, jugeons-le, ne
l'assassinons pas! Plus de 31 mai, plus de proscriptions, mme contre
celui qui a fait le 31 mai et les proscriptions!

 la justice nationale Robespierre!

Jamais pareil tonnerre d'applaudissements n'avait branl les votes de
la Convention nationale.

--Et maintenant, ajouta Tallien, je demande l'arrestation du misrable
Henriot, qui  cette heure et pour la troisime fois trane ses canons
contre nous. Dsarmons le dictateur avant tout, enlevons-lui sa garde
prtorienne d'abord, et nous le jugerons aprs.

Une espce de rugissement se fit entendre dans toute l'assemble;
c'taient deux ans de haine et de terreur qui se faisaient jour et qui
grondaient par cette soupape que venait d'ouvrir Tallien.

--Je demande, continua-t-il, que nous dcrtions la permanence de notre
sance jusqu' ce que le glaive de la loi ait assur l'existence de la
Rpublique en frappant ceux qui conspirent contre elle.

Toutes les propositions de Tallien sont mises aux voix et votes
d'enthousiasme.

Robespierre veut parler, il n'a pas abandonn la tribune, il y est rest
cramponn, les lvres palpitantes, les muscles des joues contracts.

Le rictus de sa bouche est  peine visible tant ses dents sont serres.

Mais de tous cts les cris s'levrent:  bas le tyran!!!

Le mot d'ordre donn par Sieys a t tenu. Robespierre ne parlera pas.
Donc il ne fera _pas de phrases_.

Tallien reprend:

--Il n'est pas un de nous qui ne puisse citer de cet homme un acte
d'inquisition ou de tyrannie; mais c'est sur sa conduite d'hier aux
Jacobins que j'appelle toute votre horreur. C'est l que le tyran s'est
dcouvert! c'est par l que je veux le terrasser. Ah! si je voulais
rappeler tous les actes d'oppression qui ont eu lieu, je prouverais que
c'est depuis que Robespierre a t charg de la police gnrale qu'ils
ont t commis tous.

Robespierre fait un effort, arrive presque face  face avec Tallien, et
s'crie en tendant la main:

--C'est faux! je...

Mais le tumulte recommence plus terrible qu'auparavant.

Robespierre alors voit que jamais il ne pourra s'emparer de la tribune,
qu'une conspiration la lui enlve; il cherche un endroit d'o sa voix
puisse dominer l'assemble. Il voit la Montagne, descend rapidement les
escaliers de la tribune, s'lance parmi ses anciens amis, et d'une place
vide veut parler.

--Tais-toi! lui crie une voix; tu es  la place de Danton?

Robespierre redescend au centre:

--Ah! vous ne voulez pas me laisser parler, montagnards, dit-il, eh
bien, c'est  vous, hommes purs, que je viens demander asile et non 
ces brigands.

--Arrire! crie une voix du centre, tu es  la place de Vergniaud.

Robespierre bondit hors des rangs de la Gironde, comme s'il tait en
effet poursuivi par les ombres de ceux qu'il a fait dcapiter.

 moiti foudroy, il s'lance de nouveau  la tribune, et, montrant le
poing au prsident:

--Prsident d'une assemble d'assassins, lui crie-t-il, pour la dernire
fois veux-tu me donner la parole?

-- ton tour tu l'auras, rpond Thuriot qui a remplac au fauteuil
Collot-d'Herbois bris.

--Non! non! crient les conjurs; il se dfendra, comme les autres,
devant le tribunal rvolutionnaire.

Mais lui s'obstine; on entend au-dessus de tous ces bruits, de tout ce
tumulte, de tous ces cris, les glapissements de la voix de Robespierre
qui tout  coup s'teignent dans un enrouement subit.

--C'est le sang de Danton qui l'touffe! crie une voix  ses cts.

Sous ce dernier coup de poignard, Robespierre tressaille et se tort
comme sous la pile voltaque.

--L'accusation! crie une voix de la Montagne.

--L'arrestation! crie une voix du Centre.

L'assemble tout entire appuie.

Robespierre ananti,  bout de force,  bout d'esprance, tombe sur un
banc.

--Puisqu'on accuse et qu'on juge Robespierre, s'crient ensemble deux
voix, je demande  tre accus et jug avec lui!

L'une de ces deux voix est celle de Lebas; l'autre est celle de
Robespierre jeune.

--Mon frre! s'crie Robespierre en se relevant, qui se dvoue pour moi.

Si on l'et laiss parler, peut-tre sortait-il de l'accusation par
cette porte ouverte sur la piti; mais non, ces deux mots;
l'_accusation_! l'_arrestation_! retombent sur lui comme le rocher de
Sisyphe.

--Ah! qu'un tyran est dur  abattre! hurle Frron, qui demande vengeance
pour le sang de Camille Desmoulins et celui de Lucile.

L'arrestation est mise aux voix par le prsident Thuriot, et dcrte 
l'unanimit.

--Maintenant ce n'est pas le tout de la voter, dit une voix: qu'on
l'excute.

Thuriot, pour la seconde fois, donne l'ordre d'excuter le dcret, qui
comprend Robespierre, Lebas et Robespierre jeune. Couthon et Saint-Just
vont se ranger prs de lui. Ils sont au premier banc de la Plaine, et un
grand vide s'tablit autour d'eux.

Les huissiers hsitent  faire leur devoir; comment oseront-ils porter
la main sur ces rois de l'assemble dont ils ont si longtemps reu les
ordres?

Enfin ils se dcident  s'approcher d'eux et leur signifient le dcret
de la Convention.

Les cinq accuss se lvent et sortent lentement, pour tre conduits
devant les comits.

Toute l'assemble respire. Cette lutte de quatre cents dputs contre un
seul homme, indique  quel point cet homme tait puissant. Tant qu'il
tait l, chacun se demandait: Est-ce fini? Moi aussi je respire, moi
aussi je m'lance.

Dj le bruit de l'arrestation de Robespierre s'est rpandu dans la cour
du Carrousel, et de la cour du Carrousel a plan sur tout Paris.

Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble que tous les coeurs
sont joyeux, que toutes les bouches sourient; des gens qui ne se
connaissent pas courent les uns aux autres en criant:

--Eh bien! vous savez?

--Non... quoi?

--Robespierre est arrt!

--Impossible!

--Je l'ai vu conduire aux comits.

Et celui qui vient de recevoir la nouvelle court la rpandre.

Mais  travers les portes de chne,  travers les barreaux de fer des
prisons, les nouvelles sont lentes  passer. Je cherche des yeux mon
commissaire, qui m'a promis de se tenir dans la cour du Carrousel.

Mes yeux se fixent sur un homme qui semble attendre que je le regarde.
Je jette un cri: c'est lui.

Seulement il a devanc l'opinion publique; il ne porte plus son bonnet
rouge, il a mis bas sa carmagnole, il est habill comme tout le monde.
C'est qu'il a assist de la tribune  la chute de Robespierre.

Il s'approche de moi sans affectation:

--Avez-vous besoin de mes services? me dit-il.

--Je voudrais bien annoncer le triomphe de Tallien  mes pauvres amies,
rpondis-je.

--Faites-y attention, me dit-il, et ne vous lancez pas trop avant dans
le domaine de l'esprance; les comits devant lesquels il est amen
peuvent dclarer qu'il n'y a pas motif  l'accusation et rendre une
ordonnance de non-lieu. Le tribunal rvolutionnaire devant lequel il va
tre conduit et qui lui appartient entirement, peut dclarer qu'il
n'est pas coupable et lui faire un triomphe comme celui de Marat. En
somme, ce n'est qu'une premire manche.

--N'importe! rpondis-je, elle est gagne, n'est-ce pas? Maintenant, 
la seconde.

--Marchez doucement, me dit-il, traversez le pont, entrez dans la rue du
Bac,  la hauteur de la rue de Lille, je vous rejoindrai avec une
voiture.

Je m'acheminai sans rpondre vers la rue du Bac. Au moment o
j'atteignais la rue de Lille, j'entendis un fiacre qui s'arrtait
derrire moi. J'y montai. Le commissaire m'y attendait.

Il ordonna au cocher de suivre la rue de Lille, de prendre les quais
jusqu' la Grve et de nous conduire  la Force.

Il avait ramen les prisonnires d'o elles taient parties.

Je retrouvai mon brave concierge Ferney; je retrouvai Santerre qui jeta
les hauts cris, il me croyait guillotine. Je leur appris l'arrestation
de Robespierre.

Chose bizarre! celui qui me parut le plus content fut le gelier.

Aussi ne fit-il aucune difficult lorsque mon conducteur, se faisant
reconnatre, lui ordonna de me conduire  la chambre des deux nouvelles
prisonnires.

En m'apercevant elles jetrent un cri. Mon sourire leur disait que
j'apportais de bonnes nouvelles.

--Triomphe! leur criai-je, triomphe! Robespierre est accus et arrt.

--Et Tallien, demanda Terezia, comment a-t-il t?

--Magnifique de courage et surtout d'amour.

--Le fait est que s'il ne s'tait agi que de lui il se serait laiss
couper le cou: il est si paresseux!

--Allons, allons, tu vas porter un beau nom, citoyenne Tallien, dit
madame de Beauharnais.

--J'en ambitionne un plus beau encore, dit Terezia avec sa fiert tout
espagnole.

--Lequel?

--Celui de Notre-Dame-de-Thermidor!

Mais, comme l'avait dit trs-judicieusement mon commissaire, nous n'en
tions qu' la premire manche, et Robespierre pouvait sortir de l plus
puissant que jamais.

Nous convnmes avec mes deux amies que le lendemain je suivrais dans
tous leurs dtails les vnements, non moins importants  coup sr que
ceux qui venaient de s'accomplir.

Terezia pensa alors combien il serait difficile de suivre les
vnements, qui peut-tre allaient se passer au milieu de foules
immenses, avec un costume de femme.

Elle m'offrit d'aller prendre dans sa maison des Champs-lyses un de
ses costumes d'homme, qu'elle avait l'habitude de prendre pour suivre
son premier mari dans ses courses  cheval et  la chasse; elle me donna
une lettre pour sa vieille nourrice qui la gardait. Je devais en mme
temps donner  la bonne femme de ses nouvelles et la rassurer sur son
compte. Je lui racontai tout ce que je devais au brave homme qui m'avait
pris sous sa protection, tout en prvenant d'avance que si nous tions
victorieux c'tait un protg  ne point oublier. Elle promit tout ce
que je voulus.

L'heure s'avanait, il fallait quitter la prison. Je ne promis pas de
revenir le lendemain, attendu que si nous tions vainqueurs je comptais
aller droit  Tallien, et, pour lui pargner toute recherche inutile,
lui dire o il trouverait son amie. Mais je promis de lui crire, mot
par mot, heure par heure, tout ce que j'aurais vu. Grce 
l'intermdiaire de mon brave commissaire, j'tais sre que ma lettre lui
serait remise.

Nous nous embrassmes troitement, madame Beauharnais, Terezia et moi,
et je descendis, lgre et pleine d'esprance, cet escalier que la
dernire fois j'avais descendu croyant aller  l'chafaud.


XXII

Nous rencontrmes la voiture et nous allmes droit  la maison de
Terezia, situe alle des Veuves. L je trouvai la vieille Espagnole qui
l'avait leve. Je commenai par lui donner de bonnes nouvelles de sa
matresse, puis la lettre par laquelle elle lui ordonnait de me laisser
choisir parmi ses habits d'homme celui qui irait le mieux  mon got et
 ma taille. Je choisis une redingote marron  collet rabattu; un
chapeau  larges bords qui abritait compltement mon visage, avec une
boucle d'acier et un large ruban noir, sans plume; deux chemises 
jabot, deux gilets, un blanc, l'autre chamois; une culotte de couleur
claire et des bottes venant au-dessus du genou.

Nous remontmes en voiture, et mon commissaire me reconduisit chez moi.
Nous emes grand'peine  traverser la rue. Il y avait un rassemblement
norme devant la maison des Duplay. On venait d'y apprendre
l'arrestation de Robespierre, et les cris de M. Duplay et de la vieille
mre avaient attir les voisins d'abord, puis ceux qui passaient, puis
enfin ceux que la curiosit clouait  cette place, comptant que ce
serait l qu'on aurait les plus fraches et les meilleures nouvelles.

J'tais aussi curieuse qu'aucune des personnes runies aux lamentations
de ces braves gens; car, il faut le dire, dans tout le quartier, la
famille passait pour la plus honnte qu'il y et au monde. Comme mon
entresol n'tait qu' quelques pas de leur magasin, je remontai
rapidement et je jugeai que c'tait le moment d'utiliser le costume de
Terezia. J'tais peu accoutume aux costumes masculins, mais cependant
au bout de dix minutes j'tais assure, grce au manteau qui
m'enveloppait tout entire, de pouvoir traverser les groupes sans tre
reconnue pour une femme. Je descendis et j'allai me mler aux curieux.
Madame Duplay, fanatique de son locataire, en appelait  l'inattaquable
rputation de Robespierre comme honnte homme, comme citoyen
incorruptible;  ceux qui doutaient ou qui avaient l'air de douter, elle
disait:

--Ah! vous pouvez entrer, citoyens, vous pouvez visiter l'appartement
qu'il habite, et, si vous y trouvez une pice d'argent, un bijou ou un
assignat de cinquante francs, je reconnais mes torts et j'avouerai que
Robespierre tait un homme vnal.

Et en effet on entrait comme  un plerinage, et ds l'entre on sentait
que c'tait bien la maison de l'incorruptible. Ds le seuil, la cour
avec son hangar, ses tablis chargs de scies, de varlopes, de rabots,
tout disait: Vous tes ici chez l'ouvrier honnte et travailleur. Puis,
si l'on montait  la mansarde habite par Robespierre, c'tait l o se
droulait vritablement la preuve de cette vie de labeur, pauvre et
occupe. Les papiers, rangs sur les planches de sapin, entasss les uns
sur les autres, disaient ces travaux infatigables. Et cependant on
sentait qu'on avait mis l, comme dans le tabernacle d'un Dieu, les
meilleurs meubles de la maison, un beau lit bleu et blanc comme un lit
de jeune fille, avec quelques bonnes chaises; un bureau, en sapin, c'est
vrai, mais fait par le matre de la maison, sur un plan donn
certainement et avec toutes les exigences de son locataire, tait
tourn de faon  ce que celui-ci pt, en travaillant, plonger son
regard dans la cour et se distraire  la vue des quatre jeunes filles,
du fils et du neveu, qui formaient la famille du brave menuisier.

Dans une petite bibliothque de sapin, bibliothque non ferme, il y
avait un Rousseau et un Racine, et, sur tous les murs, la main fanatique
de madame Duplay et la main passionne de sa fille Cornlie avaient
suspendu tous les portraits que l'on avait pu se procurer de l'idole; de
sorte que, de quelque ct que Robespierre se tournt, il avait toujours
devant lui un portrait de Robespierre. Un de ces portraits le
reprsentait avec une rose  la main; et, tour  tour, la vieille mre
Duplay, la femme du menuisier et ses filles, faisant passer les curieux,
disaient:

--Est-ce l la demeure du mchant homme qu'on veut faire croire un tyran
et qui visait, disent ses misrables ennemis,  la dictature ou  la
royaut?

Une des quatre filles de madame Duplay ne disait rien, ne se mlait 
rien, sanglotant dans un coin, assise sur une chaise; c'tait la femme
de Lebas, dont le mari venait de se sacrifier pour Robespierre et avait
t arrt avec lui. Au moment o je sortais, deux soldats gardaient la
porte et deux autres entraient: ils venaient arrter toute la famille du
menuisier.

J'avoue que la vue de cet intrieur presque pauvre, l'inspection de
cette chambre modeste, me produisit une profonde impression.

Est-ce que je m'tais trompe? Est-ce que ces gens qui avaient accus
Robespierre ne m'avaient pas dit la vrit? Je me rappelais, ce que tant
de fois, mon bien-aim Jacques, tu m'avais rpt de cet homme, de la
voie dans laquelle il marchait. Inflexible, mais incorruptible, me
disais-tu; son inflexibilit l'a conduit trop loin, elle en a fait
l'homme sanglant, ha de tous, et,  l'heure qu'il est, il faut qu'il
meure ou que des milliers de ttes tremblent.

On emmena madame Lebas comme les autres. Elle ne se dfendit point, elle
ne se lamenta point de son arrestation; elle continua de pleurer celle
de son mari, voil tout.

Je rentrai chez moi; j'avais le coeur profondment serr; j'avais sans
cesse devant les yeux cette chambre si modeste o les Duplay dsiraient
qu'on trouvt une pice d'argent, un bijou ou un assignat de cinquante
francs. Cet homme qui avait si peu de besoins, de quoi pouvait-il donc
tre ambitieux? D'or? On voyait partout, crit en toutes lettres, son
mpris de l'argent. De puissance peut-tre. D'orgueil  coup sr. Tous
ces portraits dans sa chambre, ce cortge de Robespierres entourant
Robespierre criait tout haut que c'tait au besoin de bruit,  l'avidit
de renomme, que cette apparence si modeste avait tout sacrifi. C'tait
cet orgueil si longtemps froiss, c'tait cette bile extravase au fond
du coeur qui lui avait fait abattre toute tte dpassant la sienne.

Il rptait sans cesse, disait la mre Duplay, que l'homme, quel qu'il
ft, n'avait pas besoin de plus de trois mille francs par an pour vivre.
Que de souffrances avait d prouver ce coeur envieux chaque fois qu'il
avait regard au-dessus de lui!

Toute la nuit il se fit grand bruit dans la rue; il n'tait rest dans
la maison que la plus jeune des filles de Duplay et une vieille
servante; elles ne fermrent pas la porte; c'tait inutile; il leur
aurait fallu l'ouvrir trop souvent. L'enfant et la vieille femme
s'endormirent brises de fatigue, laissant la maison vide  la merci de
ceux qui voulaient y entrer.

Il s'tait pass une chose terrible que je ne sus que le lendemain. Au
moment o le bruit de l'arrestation de Robespierre se rpandit par la
ville, le cri qui sortit de toutes les bouches, cri unanime, en joyeux,
fut:

--Robespierre est mort, plus d'chafaud!

Tant, dans ce terrible mois de messidor qui venait de s'couler, il
avait identifi son nom avec celui de la guillotine!

Et cependant, comme si Robespierre n'et pas t arrt, le tribunal
rvolutionnaire continuait de juger. Une accuse, en s'asseyant sur son
banc, fut prise d'un accs d'pilepsie; la violence de l'accs fut telle
que les juges eux-mmes lui demandrent si elle tait affecte
habituellement de ce mal.

--Non, rpondit-elle, mais vous m'avez fait asseoir juste  la mme
place o vous avez fait asseoir hier mon fils, et le malheureux enfant
vous l'avez condamn!

Comme la sance de la Convention avait t termine  trois heures,
comme  trois heures et demie tout le monde savait dans Paris la chute
de Robespierre, le peuple esprait (car, nous l'avons dit, c'tait le
peuple surtout qui tait las de ces boucheries), le peuple esprait
qu'il n'y aurait plus d'excution. Le bourreau lui-mme rpondait  ceux
qui l'interrogeaient en secouant la tte, et lorsque, selon son
habitude, le tribunal rvolutionnaire eut prpar sa fourne
quotidienne, lorsque les lourdes et pesantes charrettes vinrent 
l'heure accoutume rouler dans la cour du palais de justice, l'excuteur
demanda  Fouquier-Tinville:

--Citoyen accusateur public, n'avez-vous pas d'ordre  me donner?

Fouquier ne se donna mme pas la peine de rflchir, et rpondit
schement:

--Excute la loi.

C'est--dire: Continue de tuer!

Ce jour-l, il y avait quarante-cinq condamns, et ce qui rendait la
mort plus cruelle encore, c'est qu'ils avaient tout entendu dire, tout
raconter, qu'ils savaient Robespierre arrt et qu'ils avaient eu
l'esprance que cette arrestation tait leur salut.

Mais non, on vit sortir de la noire arcade cinq charrettes charges de
condamns qu'on conduisait  la barrire du Trne pour y tre excuts.

Ces malheureux criaient grce, levaient au ciel leurs mains lies,
demandant comment, puisqu'on allait faire le procs de leur ennemi,
leurs procs  eux pouvaient tre bons, condamns qu'ils taient par
celui qu'on tait en train de condamner.

La foule commena de gronder; elle trouva que ces pauvres gens avaient
bien raison, et, comme eux, elle criait grce. Quelques-uns sautrent 
la bride des chevaux, arrtrent les charrettes, voulurent les faire
rtrograder; mais Henriot, sur lequel on n'avait pu excuter l'ordre
d'arrestation donn par l'assemble, arriva au galop avec ses gendarmes,
sabra tout, condamns et librateurs, et la foule se dispersa en jetant
au ciel une dernire maldiction et en disant:

--Ce n'tait donc pas vrai, cette bonne nouvelle qu'on nous avait
annonce, que Robespierre tait arrt et que nous tions dlivrs de
l'chafaud?

Vers sept heures du soir j'entendis battre le rappel de tous cts; mon
dguisement m'encourageant, j'allais sortir au risque de ce qui pouvait
m'arriver, lorsque, dans l'escalier, je rencontrai mon brave
commissaire. Il tait trs-ple.

--Vous n'allez pas sortir, me dit-il; ce que j'avais prvu est arriv.
La Commune se met en insurrection contre l'assemble. Henriot, arrt au
Palais-Royal,  son retour de l'excution de la barrire du Trne, a
t presque immdiatement dlivr; le gelier de la prison du
Luxembourg, o l'on conduisait Robespierre et ses amis, a refus
d'ouvrir la porte de la prison, disant qu'il agissait d'aprs un ordre
de la commune. Robespierre, au contraire, insistait pour tre crou: le
tribunal rvolutionnaire c'tait pour lui le connu, tous les membres en
avaient t nomms par lui et taient  sa dvotion; au contraire,
l'insurrection de la Commune, la lutte qui en serait la suite, le combat
qu'il faudrait soutenir contre la Convention, c'tait l'inconnu.

C'tait plus que l'inconnu pour lui, c'tait l'illgalit. Avocat comme
Vergniaud, il tait prt  sacrifier sa vie, et, comme Vergniaud, il
voulait mourir dans la lgalit.

Voyant que le Luxembourg ne voulait pas ouvrir ses portes pour lui,
Robespierre ordonna  ses gardiens de le conduire  l'administration de
la police municipale; ils obirent. Il leur et ordonn de le laisser
libre qu'ils eussent obi de mme. Tout prisonnier qu'il tait, son
immense pouvoir contre-balanait le pouvoir excutif de la Convention.

Voil o l'on en tait; il y aurait certainement un conflit pendant la
nuit. Mon commissaire me supplia de me tenir renferme au moins jusqu'au
lendemain matin, o il viendrait me dlivrer et m'annoncer ce qui serait
arriv pendant la nuit. J'tais une chose si prcieuse pour lui, qu'il
m'et volontiers mise sous clef. Et, en effet, Robespierre triomphant,
on ignorait tout ce qu'il avait fait pour moi, il se retrouvait sur ses
pieds. Robespierre abattu, les services qu'il nous avait rendus taient
pour lui une source de fortune.

J'tais trs-fatigue; sa position lui permettait d'tre mieux renseign
que moi: je lui promis de ne pas sortir, mais  la condition que le
lendemain ds le matin je connatrais par lui tous les renseignements de
la nuit.

Il m'offrit de me faire monter  souper; j'acceptai: je n'avais rien
pris depuis le matin, et il tait prs de minuit.

Je dormis mal, au milieu de soubresauts continuels: moi qui avais voulu
mourir, moi qui avais t poser ma tte sous la hache, moi qui croyais
n'avoir plus un seul motif d'intrt dans ce monde, moi dont la
guillotine enfin n'avait pas voulu, je tressaillais au moindre bruit,
mon coeur battait au galop des chevaux qui passaient.

trange chose que cet amour de la vie! la mienne,  dfaut de l'homme
que j'aimais, s'tait rattache  deux femmes inconnues; j'eusse donn
ma vie pour les sauver certainement encore, mais je ne l'eusse pas
donne sans regrets.

Quelques minutes aprs le dpart du commissaire, on m'apporta mon
souper. Depuis quelque temps dj le tocsin de la Commune sonnait, et
comme mes fentres taient ouvertes et mes jalousies seules fermes,
j'entendais ses vibrations qui m'annonaient que quelque chose de grave
venait de se passer.

Je demandai au garon de caf ce que signifiait ce tocsin. Il me dit que
le bruit courait que Robespierre tait dlivr.

--Mais, lui dis-je, dlivr!... Je croyais que Robespierre ne voulait
pas l'tre.

--Bon, dit le garon, on ne lui a pas demand son avis. La Commune a
tout simplement envoy un Auvergnat nomm Coffinhal, qui lverait les
tours de Notre-Dame, avec ordre de lui apporter Robespierre.

Coffinhal n'a fait ni une, ni deux, il a t  la mairie, et, quand il a
vu que Robespierre ne voulait pas venir avec lui, il a pris Robespierre
et l'a emport.

Ses amis le suivirent tout joyeux. Ils n'avaient pas le regard perant
de Robespierre; mais lui savait bien qu'on l'arrachait  la prison pour
le porter  la mort, et il criait  cette foule:

--Vous me perdez, mes amis, vous perdez la Rpublique!

Si bien qu' l'heure qu'il est, continua le garon de caf, le citoyen
Robespierre est matre de Paris s'il n'en est pas le roi!

Je me couchai sur cette nouvelle, qui ne laissa pas de m'inquiter
pendant le reste de la nuit.

Le matin, mon commissaire fut fidle au rendez-vous. Ds huit heures, il
frappait  ma porte. Depuis deux heures j'tais leve et habille,
regardant  travers mes jalousies.

La nuit s'tait passe dans une singulire situation. La Convention
tait reste calme et digne, s'arrangeant pour mourir avec dignit, et
Collot-d'Herbois, au fauteuil de prsident, disait:

--Citoyens, sachons mourir  notre poste!

La Commune attendait comme la Convention; son secours principal lui
devait venir de la socit des jacobins, et aucune dputation srieuse
n'arrivait de la socit: Robespierre et Saint-Just se regardaient comme
abandonns. Couthon, cul-de-jatte, qui, dans les grands vnements, se
considrait plutt comme un embarras que comme un aide, s'tait retir
chez lui avec sa femme et ses enfants. Comme c'tait l'homme minent des
jacobins, Robespierre et Saint-Just lui crivirent de l'Htel-de-Ville:

* * *

Couthon,

Les patriotes sont proscrits; le peuple entier s'est lev: ce serait le
trahir que de ne pas te rendre  la Commune, o nous sommes.

* * *

Couthon vint, et, Robespierre lui tendant la main, tandis que
Collot-d'Herbois disait  la Convention: Sachons mourir  notre poste,
Robespierre disait  Couthon: Sachons supporter notre sort.

Trois mois auparavant, un pareil vnement et boulevers Paris. Les
partis se fussent arms, se fussent rus les uns sur les autres et
eussent combattu. Mais les partis taient puiss. Tous avaient perdu le
meilleur de leur sang, la vie publique tait anantie.

Ce que tout le monde ressentait, c'tait une lassitude immense, un ennui
universel. Paris avait sembl revivre un instant dans ces repas publics
qui paraissaient le repas libre de la pauvre ville agonisante. La
Commune les avait dfendus.

La nuit tout entire s'tait donc passe  des mesures sans efficacit.
Un dput inconnu, nomm Beaupr, avait fait voter la cration d'une
commission de dfense, laquelle se contentait de chauffer les comits.
Les comits se rappelrent un certain Barras, qui avait t collgue de
Frron lors de la reprise de Toulon sur les Anglais; ils le nommrent
gnral. Mais, gnral sans arme, Barras ne put que faire quelques
reconnaissances autour des Tuileries.

Comme mon narrateur en tait l de son rcit, nous entendmes un grand
bruit de cavalerie, de caissons et de canons roulants. Nous nous mmes 
la fentre: c'tait la section de l'_Homme-Arm_ qui, convoque pendant
la nuit  son de caisse, avait dcid que ses canons seraient envoys 
l'assemble.

Tallien tait cause de ce mouvement. Comme il demeurait rue de la Perle,
au Marais, il avait couru  cette section et avait annonc que la
Convention tait en danger, que la municipalit se mettait au-dessus de
la Convention nationale en donnant asile aux dputs dcrts par elle
d'arrestation. La section de l'_Homme-Arm_ envoyait ses canons aux
Tuileries et se chargeait de courir de quartier en quartier afin
d'entraner les quarante-sept autres sections de Paris.

Les choses commenaient  se dessiner en faveur de la Convention.
J'obtins de mon guide qu'il me conduirait jusqu' la Commune afin que je
pusse juger par mes yeux de quel ct pencherait la fortune de la
journe.


XXIII

La Convention tait parvenue  grand'peine  runir  peu prs dix-huit
cents hommes dans la cour du Carrousel. Elle les avait mis sous les
ordres de Barras, son gnral. Nous les vmes en passant aux Tuileries.
Barras tait occup  les aligner sur les quais.

C'tait un jeune gendarme de dix-neuf ans qui, la veille, avait arrt
Henriot. Il avait manqu tre assassin quand Henriot avait t dlivr,
et il avait couru au comit de salut public pour annoncer la dlivrance
d'Henriot.

Il y trouva Barrre et lui apprit que le gnral de la Commune tait en
libert.

--Comment, lui dit Barrre, tu le tenais et tu ne lui as pas brl la
cervelle! Je devrais te faire fusiller.

Le jeune homme se le tint pour dit. Son ambition tait de faire dans la
journe quelque grand coup qui le distingut de ses camarades et lui
ouvrit la carrire militaire. Arm de son sabre et de deux pistolets
chargs de plusieurs balles, il prit le chemin de l'Htel-de-Ville, o
taient Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas et Robespierre jeune.

En arrivant quai Le Peletier, nous vmes un immense rassemblement qui
arrtait toute circulation. Nous demandons ce que c'est, et l'on nous
rpond d'une voix effare:

--Ce sont eux!

--Qui eux?

--Les dputs hors la loi, Robespierre, Couthon.

 ces mots nous redoublons d'efforts pour pntrer jusqu'au centre
occup par la compagnie de la section des Gravilliers. L,  terre, sur
le pav, taient deux hommes couchs, perdant leur sang par d'horribles
blessures. L'un de ces hommes tait tellement dfigur par un coup de
pistolet qui lui avait bris la mchoire, que nous ne le reconnmes
point. Il fallut que l'on nous dt que c'tait Robespierre.

Nous n'en voulions rien croire, jusqu' ce que mon compagnon, lui ayant
lev la tte, se tourna de mon ct et me dit pouvant:

--C'est bien lui!

Comment une telle catastrophe avait-elle pu s'oprer? comment
trouvions-nous dans un ruisseau, entours d'hommes froces qui
criaient: Jetons ces charognes  la Seine! deux hommes dont le regard,
trois jours auparavant, faisait trembler tout Paris.

--coutez, me dit mon compagnon, il ne s'agit point ici de faire les
aristocrates. Vous tes en homme, nous allons entrer dans le cabaret le
plus proche, vous vous assoirez  une table. Je commanderai le djeuner,
et, tandis que vous m'attendrez, vous, je me glisserai parmi tous ces
hommes et je reviendrai avec la clef de cette nigme qui nous parat
impossible. Comme ils sont l tous les deux, Couthon et Robespierre,
c'est--dire les deux gros bonnets du parti, on ne fera rien sans eux.
Si on les emmne, suivez-les; je saurai toujours bien o on les aura
conduits, et je vous rejoindrai.

Comme ce qu'il me proposait tait ce qu'il y avait de mieux  faire,
j'acceptai. Nous trouvmes un petit cabaret. Je montai  l'entresol; une
table tait dans l'embrasure de la fentre, et, assise prs de cette
table, je pourrais voir tout ce qui se passerait dans la rue.

--Allez et revenez vite, dis-je  mon compagnon.

Il partit. J'appelai le tavernier sous prtexte de lui donner la carte
de notre djeuner, mais en ralit pour lui demander l'explication de
toute cette terrible tragdie. Il n'en savait pas beaucoup plus que
nous. Robespierre, au moment d'tre arrt, disait-il, s'tait tir un
coup de pistolet dans l'intention de se brler la cervelle, mais il
s'tait manqu ou plutt il avait atteint le bas de sa figure au lieu
d'en atteindre la haut.

D'autres disaient que c'tait un gendarme qui avait voulu l'arrter, et
que, comme Robespierre se dfendait, il avait tir sur lui le coup de
pistolet qui l'avait mis hors de combat.

Au bout d'un quart d'heure, mon compagnon revint. Il avait t  la
source, c'est--dire  l'Htel-de-Ville, et il apportait des
renseignements exacts.

Le jeune gendarme qui, la veille, avait arrt Henriot et que Barrre
avait menac de faire fusiller pour l'avoir laiss chapper, avait
rsolu, comme nous l'avons dit, de faire un coup d'tat, et nous l'avons
vu partir avec son sabre et ses pistolets chargs pour se rendre 
l'Htel-de-Ville.

Son intention tait d'arrter Robespierre.

En arrivant sous l'Htel-de-Ville, il trouva la place de Grve  peu
prs vide. La moiti des canons d'Henriot tait tourne contre la
Commune; les autres ouvraient leurs gueules dans toutes les directions;
mais rien n'indiquait l'intelligence de la dfense ou de l'attaque dans
ceux qui les avaient abandonns ainsi.

Il y avait deux sentinelles  la porte de la Commune, et, sur les
escaliers, les jacobins les plus fanatiques et les plus obstins.

On veut empcher de passer le jeune gendarme.

--Ordonnance secrte, rpond-il.

Devant ce mot, tout s'carte. Il franchit le perron, monte l'escalier,
passe la salle du conseil, entre dans un corridor, o tant de gens se
pressent qu'il ne sait plus comment faire pour passer.

Mais l il avise un homme qu'il reconnat pour appartenir  Tallien.
C'est Dulac, l'homme  la canne, le mme qui m'a reconduite la
surveille. Le gendarme et lui changent deux mots.

Ils arrivent ensemble  la porte du secrtariat. Dulac frappe plusieurs
fois; la porte s'entr'ouvre; il pousse le gendarme par
l'entrebillement, tire la porte  lui et regarde par les carreaux ce
qui va se passer.

C'tait dans cette salle qu'taient Robespierre et ses amis.

Le jeune gendarme cherche un instant des yeux, voit Couthon assis 
terre  la manire turque, Saint-Just debout tambourinant contre un
carreau, Lebas et Robespierre jeune causant ensemble de la faon la plus
anime, Robespierre an au fond, assis dans un fauteuil, les coudes sur
les genoux et la tte appuye sur sa main.

 peine l'a-t-il reconnu qu'il tire son sabre, court  lui, lui en met
la pointe sur le coeur et lui crie:

--Rends-toi, tratre!

Robespierre, qui ne s'attendait pas  cette agression, fait un
soubresaut, regarde le gendarme en face, et lui dit tranquillement:

--C'est toi qui es un tratre, et je vais te faire fusiller!

 peine ces mots sont-ils prononcs qu'on entend un coup de pistolet,
que le groupe sur lequel tous les yeux taient tourns se perd dans la
fume, et que Robespierre roule sur le parquet.

La balle l'avait pris au menton et lui avait bris la mchoire gauche
infrieure. Un grand tumulte se fait alors, que dominent les cris de
Vive la rpublique! Les gendarmes et les grenadiers qui accompagnaient
l'assassin entrent violemment dans la salle. La terreur se rpand parmi
les conjurs qui se dispersent; tous fuient, except Saint-Just, qui se
prcipite sur Robespierre gisant  terre, le relve et le rassied dans
le fauteuil duquel le coup de pistolet l'a fait tomber.

 ce moment on vient dire au jeune homme qui a caus tout ce tumulte que
Henriot se sauve par un escalier drob.

Il lui restait encore un pistolet arm et charg; il court  cet
escalier, atteint un fuyard, croit que c'est Henriot, tire sur le groupe
d'hommes qui emportait Couthon; ces hommes s'enfuient, abandonnant celui
qu'ils essayaient de sauver. Les grenadiers et les gendarmes tranent
Couthon par les pieds jusque dans la salle du conseil gnral; on
fouille Robespierre, on lui prend son portefeuille et sa montre; et
comme on croit Couthon et Robespierre morts, que Robespierre est trop
bless et Couthon trop fier pour se plaindre, on les trane hors de
l'Htel-de-Ville, jusqu'au quai Le Peletier. L on va les jeter  l'eau,
lorsque Couthon, de sa voix calme que n'avaient pu altrer toutes les
douleurs qu'il venait de souffrir:

--Un instant, citoyens, dit-il, je ne suis pas encore mort.

Alors la colre des assassins s'tait tourne en curiosit; ils avaient
appel les passants, criant:

--Venez voir Couthon; venez voir Robespierre.

Des grenadiers de la section des Gravilliers avaient alors entour les
deux agonisants, le quai s'tait encombr de curieux. C'est dans ce
moment que nous tions arrivs.

Il tait inutile de chercher d'autres dtails que ceux que m'apportait
mon compagnon; ils devaient tre vrais, et nous fmes confirms en cette
certitude lorsque nous vmes apporter un cadavre et des blesss.

Le cadavre tait celui de Lebas. Au moment o les gendarmes firent
invasion dans la salle, au moment o il vit tomber Robespierre frapp
d'une balle, il tira un pistolet de sa poche, l'appuya contre sa tempe
et se fit sauter la cervelle.

Robespierre jeune essaya de fuir; il croyait son frre mort et ne
pouvait plus donner l'exemple d'amour fraternel qui lui avait fait
demander de mourir avec lui. Il avait t ses souliers, il avait pass
par la fentre et march pendant quelques secondes, tenant ses souliers
 la main, sur le fronton de pierre qui rgne autour du monument. Puis
alors, voyant la place de l'Htel-de-Ville compltement abandonne, et
que, gagnt-il la fentre voisine, et que cette fentre le
conduisit-elle  un escalier, il n'avait aucune chance de fuite et de
salut, il se laissa tomber du deuxime tage et se brisa sur le pav,
mais sans se tuer du coup.

C'taient ces pauvres dbris, cadavres ou agonisants, que l'on avait
ramasss et que, par le quai Le Peletier, on conduisait  la Convention,
qui rallirent en passant Robespierre bless et Couthon mourant.

Saint-Just seul, la tte haute et sans blessure, suivait ses amis,
attach  l'extrmit d'une corde. Robespierre tait port sur une
planche; le mort et les autres blesss taient trans dans une voiture
de commissionnaire  bras.

Nous suivmes ce triste cortge.

Robespierre fut dpos sur une table dans la salle du comit de salut
public. On lui mit par piti, sous la tte, une bote de sapin qui avait
renferm des pains de munition.

Tout le monde disait qu'il tait mort.

Si horrible que ft ce spectacle, comme je voulais porter des nouvelles
sres  nos prisonnires, je parvins  pntrer avec mon compagnon dans
la salle d'audience, juste au moment o il commenait  ouvrir les yeux.
Il tait sans chapeau; sans doute avait-il t lui-mme sa cravate, qui
devait l'touffer. Sa mchoire gauche pendait jusque sur sa poitrine,
dgouttante de sang et montrant ses dents brises. Un chirurgien, que
l'on appela, le pansa, remit la mchoire  peu prs  sa place, banda
sa blessure, et fit placer  ct de lui une cuvette remplie d'eau.

J'assistai  ce pansement, qui dut lui causer des douleurs atroces; il
ne jeta pas un cri, ne poussa pas une plainte; seulement son teint avait
dj pris la lividit de la mort.

Tout tait fini de ce ct, il n'y avait plus rien  craindre.

Je pensai que le plus press tait de rassurer mes deux belles amies.
Mon protecteur n'avait plus de raison, dans l'tat o tait Robespierre,
de cacher la protection qu'il m'accordait. Il ne fit donc aucune
difficult pour monter en fiacre avec moi et venir  la Force, o
j'tais attendue, comme on le comprend, avec toute l'impatience de deux
coeurs qui ne demandent qu' vivre et  aimer et qui ont peur de mourir.

Nous arrivmes  la prison vers onze heures du matin. Les prisonniers,
sans savoir prcisment ce qui tait arriv, en avaient quelque ide et
taient en pleine rvolte. Il et t difficile de les conduire 
l'chafaud comme on avait encore fait la veille. Chacun s'tait fait une
arme de ce qu'il avait pu trouver; presque tous avaient bris leurs
lits, et des pieds s'taient fait des espces de massue. On n'entendait
que cris et hurlements, et l'on se serait cru non pas dans une prison
politique, mais dans une maison de fous.

Je trouvai mes deux compagnes enfermes dans leur chambre, tremblantes
de tout ce vacarme dont elles ignoraient la vritable cause, se tenant
embrasses et serres l'une contre l'autre.

 ma vue,  la joie qui clatait sur mon visage, elles jugrent qu'elles
n'avaient plus rien  craindre, jetrent un cri d'espoir et se
prcipitrent dans mes bras.

Mais  peine eus-je prononc le mot sauves! que madame de Beauharnais
tomba  genoux, criant:

--Mes enfants!

Et que Terezia s'vanouit.

J'appelai du secours, la porte s'ouvrit, mon commissaire accourut; il
avait un flacon de vinaigre qu'il fit respirer  Terezia qui revint
bientt  elle. Je profitai de ce moment pour leur prsenter mon
compagnon et leur dire tous les services qu'il nous avait rendus.

--Ah! monsieur, vous pouvez tre tranquille, dit Terezia, qui avait
renonc bien vite  l'appellation de _citoyen_; si nous sommes quelque
chose, et si nous pouvons quelque chose dans le gouvernement qui va
s'tablir, nous n'oublierons pas vos services. va va me dire votre nom
et me donner votre adresse, et c'est Tallien que je chargerai
d'acquitter ma dette envers vous.

Je ne pus m'empcher de rire.

--Le nom et l'adresse de monsieur? lui dis-je. Il tait trop prudent
pour me les donner avant de savoir comment les choses tourneraient;
mais maintenant je crois qu'il n'a plus aucun motif pour nous les
cacher.

Notre homme sourit  son tour, alla  une table sur laquelle il y avait
de l'encre, du papier et des plumes et crivit:

Jean Munier, commissaire de police de la section du Palais-galit.

--Maintenant, mes bonnes amies, leur dis-je, il est probable que le
citoyen Tallien va courir aux Carmes pour vous dlivrer. Aux Carmes on
ne saura pas lui dire o vous tes, mais seulement qu'on est venu vous
enlever hier dans la matine; je crois que l'important serait de le
rejoindre et de vous l'amener le plus vite possible. Il doit avoir une
foule de choses  dire  Terezia, qui, de son ct, ne sera pas fche,
je le prsume, qu'il lui rapporte son poignard.

Terezia se jeta  mon cou.

--Je vais donc me mettre  sa recherche, continuai-je, et vous ne me
reverrez qu'avec lui, ou, si au milieu de cet effroyable bouleversement
il lui tait impossible de venir, qu'avec votre ordre de mise en
libert.

J'allais sortir; madame de Beauharnais s'tait accroche  mon bras et
me regardait suppliante.

--Que puis-je faire pour vous, chre Josphine? demandai-je.

--Oh! dit-elle, bonne va, j'ai deux enfants; est-ce que je ne pourrais
pas voir mes enfants avant de sortir d'ici? Ou tout au moins est-ce que
vous ne pourriez pas leur donner de mes nouvelles?

--Oh! grand Dieu! m'criai-je avec bonheur. Dites-moi o ils sont, et je
courrai  eux.

--Mon fils Eugne est chez un menuisier de la rue de l'Arbre-Sec, la
troisime ou quatrime maison  gauche en entrant par la rue
Saint-Honor. Ma fille est presque en face, chez une grande lingre  la
barrire des Sergents. Et comme on pourrait refuser de vous les confier
parce qu'on ne vous connat pas, je vais vous donner un mot qui tout au
moins les rassure, si vous ne pouvez me les amener.

Et Josphine, en effet, me donna quelques lignes qui devaient me faire
reconnatre comme une amie du menuisier et de la lingre o ses deux
enfants taient en apprentissage.

Comme il tait probable que le citoyen Jean Munier trouverait le citoyen
Tallien plus tt que moi, il fut convenu qu'il allait se mettre en qute
de lui et que je les attendrais tous les deux rue Saint-Honor, 
l'entresol de madame Condorcet.

Je pris cong avec de nouveaux embrassements de mes deux amies, et nous
traversmes les corridors et descendmes les escaliers en criant:

--Plus de Robespierre! plus d'chafaud!

Santerre, que je rencontrai sur les degrs du perron, me retint quelques
secondes; mais en dix paroles je le mis au fait.

Nous sautmes dans notre voiture.

La rue Saint-Honor tait pleine de monde, tout ce monde avait un air
de fte et de joie que la population parisienne n'avait pas prsent
depuis longtemps.  peine si l'on pouvait se faire jour, tant chacun se
pressait de demander des nouvelles et de savoir o en taient les
vnements.

Mon commissaire, que je pouvais dsormais appeler par son nom, ce qui me
donnait une grande facilit pour dialoguer avec lui, me remit  ma porte
et me promit de m'amener Tallien.

Quant  faire entrer  la Force les deux enfants de madame de
Beauharnais, il s'en chargeait comme d'une chose facile  lui.

Je remontai  mon entresol, n'ayant plus aucune raison de me cacher;
j'ouvris en consquence mes persiennes toutes grandes et je me mis  la
fentre.

La porte de la maison des Duplay avait t ferme, soit qu'on et enlev
les deux personnes qui y restaient encore, soit que, lasses d'insultes
et de grossires injures, elles s'y fussent enfermes.

Je ne m'attendais  l'excution que pour le lendemain; je fus donc bien
tonne lorsque, vers quatre heures, j'entendis de grands cris du ct
du palais galit, je vis la foule se heurter, se ruer, se culbuter. La
tte et le buste des gendarmes apparaissaient au-dessus de la foule, et
dans les mains de ces archers de la mort leurs sabres flamboyaient comme
l'pe de l'ange exterminateur.

C'tait la hideuse exhibition dont Fouquier-Tinville et ses juges
gratifiaient une fois encore le public.

Les cris: Les voil! les voil! se firent entendre.

Et, en effet, c'taient les guillotineurs qui allaient  leur tour, hus
et maudits, subir la terrible loi du talion.


XXIV

Ne remarques-tu pas, mon bien-aim Jacques, combien il semble que le
caprice de mon gnie, bon ou mauvais, me fait voir tout ce qui se passe,
soit que moi-mme j'aille au-devant des vnements, soit que les
vnements viennent au-devant de moi.

Aussi je ne saurais moi-mme me rendre compte de l'branlement trange
qui secoue mon cerveau. Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me
semble que je ne suis plus compltement matresse de moi-mme, et qu'il
y a en moi une fatalit plus forte que ma volont qui,  un moment
donn, me poussera malgr moi sur la pente de quelque grand malheur.

J'ai parfois des espces d'hallucinations pendant lesquelles il me
semble que, le jour o j'ai pris place dans la charrette, j'ai t
vritablement guillotine. Je crois parfois en rve que je sens la
douleur de la hache passant entre les vertbres de mon cou; je me dis
que depuis ce jour je suis morte et que c'est mon ombre qui croit vivre
et s'agite encore sur la terre.

Dans ces moments de visions spulcrales, je te cherche partout. Il me
semble que nous ne sommes spars que par des brouillards pais, dans
lesquels nous errons tous les deux, et dans lesquels, en punition de
quelque faute que je cherche  me rappeler en vain, nous sommes
condamns  errer continuellement sans nous retrouver jamais.

Dans ces moments-l, je crois que mon pouls ne bat plus que quinze ou
vingt fois  la minute, que mon sang se refroidit, que mon coeur
s'endort; dans ces moments-l, je serais aussi incapable de me dfendre
d'un homme qui en voudrait  ma vie, que d'un homme qui en voudrait 
mon honneur. Je suis comme ces malheureux tombs en catalepsie, que l'on
croit morts, devant lesquels on discute la question de leurs
funrailles, dans quel cercueil on les mettra, de plomb ou de chne, qui
entendent tout, dont le coeur bondit de terreur, mais qui cependant ne
peuvent s'opposer  rien.

Eh bien! j'tais en voyant apparatre les fatales charrettes, dans un de
ces moments-l: je croyais faire un rve; tout ce que j'avais accompli
depuis huit jours n'tait point des actions de la vie, mais des actes de
la mort.

Allons donc! si j'tais pour quelque chose dans les blessures, dans
l'agonie, dans le supplice de tous ces gens-l, est-ce que je me le
pardonnerais jamais?

Voil une chose hideuse. Voil des morts, des mourants; voil des tres
humains, des frres, oui, des frres,--car nul ne peut renier la
fraternit humaine,--que l'on conduit  la guillotine. Ils sont casss,
briss, disloqus; l'un deux est dj entr dans la mort, les autres y
ont un pied. Et je suis pour quelque chose dans cette horreur?...
Impossible!

Moi, ton va, Jacques, comprends-tu? moi que tu appelais ta fleur, ton
fruit, ton oiseau chanteur, ton ruisseau, ta goutte de rose, ton
souffle d'air!

Si fait! Je me rappelle. Mon destin m'a jete dans une prison. Dans
cette prison j'ai connu deux femmes, belles comme des anges de lumire.
Elles aimaient. L'une tait mre et avait des enfants; l'autre, d'un
amour moins pur, aimait un homme qui n'tait pas son mari. Toutes deux
avaient peur de mourir; moi, qui n'avais pas peur pour moi, j'eus peur
pour elles. Je me jetai, dans ce terrible labyrinthe politique o je
n'avais jamais mis le pied.--Et moi aussi, alors, la soif du sang m'a
prise; j'ai dit: Je voudrais que ces hommes-l mourussent pour que ces
femmes-l ne mourussent point; et je vais aider  faire mourir les uns
pour faire vivre les autres.

Et ds lors j'ai oubli que j'tais une jeune fille, une femme timide;
j'ai couru les rues de Paris la nuit; j'ai port un poignard qui
parlait; il disait: je demande  tuer! et un rhteur lui rpondait: Tue
sans phrases!

Ce poignard, le lendemain je l'ai vu briller dans la main d'un homme sur
la poitrine d'un autre homme. Il n'a pas tu, c'est vrai, mais il a dit:
Prenez garde, si vous ne tuez pas avec la voix, je tuerai avec le fer.

Et l'on a tu avec la voix. Voil pourquoi le poignard que j'avais port
n'a pas tu avec le fer.

Mais au reste celui que je poussais  tuer tait un homme maudit, un
homme excr, un homme dont la mort sera comme un source de vie pour des
milliers de personnes qui, s'il vivait, peut-tre allaient mourir.

Mais c'est lui qui va mourir, et le voil qui vient  moi.

Horrible! horrible! horrible! comme dit Shakespeare. Il a la tte
enveloppe d'un linge sale tach d'un sang noir. Le voil qui vient,
cras, pliant le front sous sa douleur et sous les maldictions qui
courbent sa tte. Ah! tu sens donc le remords!

Mais non; sa roide attitude est la mme; son oeil sec est fix sur moi.
Grand Dieu! l'approche de la mort le rend-elle voyant? Devine-t-il, sous
ce dguisement o je me cache, que c'est moi qui ai cri: Sus au
tyran! que c'est moi qui ai port le poignard? Mais dtourne donc les
yeux de moi, dmon! ne me regarde donc plus, fantme!!!

Ah! par bonheur, voil quelque chose qui dtourne ses yeux de moi. Il
regarde la maison de Duplay; cette maison qu'il a habite et o sa vue,
qui partout ailleurs rpandait la crainte, rpandait la joie;--l on
attendait son retour avec des palpitations d'orgueil, on l'coutait avec
dlices, on l'applaudissait avec enthousiasme. Cette maison a vu les
seules heures heureuses de sa vie. La regardera-t-il en passant et ne se
rappellera-t-il pas que Dante, ce peintre des grandes douleurs, a dit:

Le plus grand supplice qu'il y ait au monde est de se rappeler les
jours heureux pendant les jours d'infortune!

Non-seulement il la regarde, mais les charrettes font halte. Ah! l'on va
faire pour Robespierre ce que l'on a fait pour Philippe-Egalit, on va
lui montrer une dernire fois son palais.

Ce fut alors seulement que je m'aperus de l'effroyable affluence de
monde qui s'tait agglomre sur ce point. Sans doute on avait lanc
d'avance le programme de la funbre comdie qui devait tre joue 
cette place, et les spectateurs y taient accourus en foule. Pas une
fentre qui ne ft occupe, beaucoup avaient t loues des prix
insenss. Des parents des victimes attendaient l Robespierre pour jouer
autour de sa charrette et jusqu'au pied de l'chafaud le rle du choeur
de la vengeance antique.

Il me passa comme un blouissement: non-seulement j'tais pour quelque
chose dans le supplice de ces malheureux, j'tais le grain de sable,
c'est vrai, qui avait fait pencher la balance, mais encore j'tais pour
quelque chose dans l'vocation de tout ce monde qui sortait on ne sait
d'o, de ces hommes  cheveux poudrs,  habits et  culottes de soie,
qui jusque-l s'taient contents d'errer la nuit, comme des phalnes,
dans les rues de Paris, et qui, pour la premire fois, osaient s'y
montrer le jour; de ces femmes barbouilles de rouge, coiffes de
fleurs,  quatre heures de l'aprs-midi, demi-nues, accoudes aux
fentres comme au jour de la Fte-Dieu, sur des tapis de velours et sur
des chles de pourpre; si mon mauvais gnie ne m'et point conduite  la
prison des Carmes, si je n'eusse point port ce poignard rue de la Perle
 Tallien, tout ce monde ne serait point l, ce seraient ceux qui vont 
l'chafaud en ce moment qui y en enverraient d'autres.

Mais enfin ne pourrait-on pas les y conduire,  cet chafaud dont ils
ont fray le chemin, sans cette augmentation de supplice? La peine de
mort est la privation de la vie, voil tout, mais non une vengeance.

On s'tait arrt pour faire exhibition des patients; ces mmes
gendarmes, ces sbires d'Henriot qui sabraient la veille ceux qui
voulaient sauver les condamns, piquaient aujourd'hui les condamnateurs
d'hier de la pointe de leurs sabres et disaient  Couthon, affaiss sur
ses jambes paralyses: Lve-toi donc, Couthon! et  Robespierre, bris
par une horrible blessure: Tiens-toi donc droit, Robespierre! Et, en
effet, la fatigue avait fait retomber celui-ci sur son banc. Mais, au
premier appel  son orgueil, il s'tait redress, avait promen sur la
foule ce regard terrible, dont j'eus ma part: il m'avait revue.

Mais aussi pourquoi n'avais-je pas quitt ma fentre? Qui me tenait
cloue  cette fentre?

Un pouvoir plus fort que ma volont.

Je devais voir ce qui allait se passer: c'tait ma punition  moi.

Cette sanglante ferie devait avoir son ballet: c'tait pour cela que
l'on s'tait arrt devant la maison Duplay. Une ronde se forma. Des
femmes, si cela peut s'appeler des femmes, se mirent  danser en rond en
criant:

 la guillotine, Robespierre!  la guillotine, Couthon!  la
guillotine, Saint-Just!

Je n'oublierai jamais de quel calme et fier regard le beau jeune homme,
le seul qui n'et point essay d'chapper  la mort ou qui n'et point
attent  sa vie, regarda cette ronde de furies et couta ces cris de
maldictions. C'tait  tout remettre en doute; on voyait la conscience
transparatre dans ces grands yeux mprisants et pleins de ddain de la
vie.

Mais ce n'tait pas le tout, et la fte devait avoir son dnoment
immonde comme le reste. Un de ces horribles gamins qui sortent des
gouts, un de ces btards du ruisseau, que l'on ne voit, comme certains
reptiles, que les jours de pluie, tait l avec un seau plein de sang
pris  l'abattoir. Il trempa un balai dans le sang, et se mit  peindre
en rouge l'innocente maison de Duplay.

Oh! cette dernire injure, il ne put la supporter; il plia la tte, et,
qui sait! de cet oeil fixe et sec peut-tre une larme tomba-t-elle!

Mais lorsque les charrettes se remirent en mouvement au cri de:  la
guillotine!  la guillotine! cette tte livide dont on ne voyait plus
que les yeux se redressa, et ses yeux se fixrent sur moi.

Alors, tu te rappelles, mon Jacques bien-aim, cette ballade allemande
que nous lmes ensemble, o un fianc mort enleva sa fiance vivante,
dont le crime a t de blasphmer en apprenant sa mort, partout o ils
passent,  un cri que jette le sombre cavalier, tous les morts soulvent
la pierre de leur tombeau et le suivent, contraints par une force
magique. Eh bien! ce fut ainsi que son regard me dracina pour ainsi
dire de l'endroit o j'tais, et m'entrana par une force contre
laquelle ma volont ne pouvait rien,  la suite de ce spectre vivant.

Je quittai ma fentre, je descendis dans la rue, je suivis le cortge.
J'avais les yeux sur la charrette, je ne pouvais pas les en dtourner;
il y avait une foule  faire trembler, elle m'emportait avec elle sans
que je sentisse son touffante pression. Je marchais et cependant il me
semblait que mes pieds ne touchaient pas la terre.

Arrive  la place de la Rvolution, je me trouvai, je ne sais comment
cela se fit, une des _mieux places_.

Je vis porter Couthon, je vis monter Saint-Just. Celui-ci mourut le
sourire aux lvres. Lorsque le bourreau montra sa tte au peuple, le
sourire n'tait pas encore effac.

Le tour de Robespierre vint. Certes cet homme ne pouvait plus aspirer
qu' une chose:  mourir! La tombe, c'tait le port o devait jeter
l'ancre ce vaisseau bris. Il monta calme et ferme. Il me sembla que son
oeil me cherchait et jetait une tincelle de haine en me rencontrant. Mon
Dieu! mon Dieu! mon Dieu! permettrez-vous que ce regard d'un mourant me
porte malheur?

Mais alors, au moment o je m'en doutais le moins, il se passa sur
l'chafaud une chose odieuse, infme, inoue.

Un des aides du bourreau, une bte froce,--il y a des hommes indignes
du nom d'homme,--voyant cette rage, entendant ces maldictions, voulut
jouer son rle dans la symphonie infernale: il saisit par un de ses
angles cette serviette qui soutenait sa mchoire et l'arracha.

C'tait plus de douleur que la machine humaine n'en pouvait supporter.
La mchoire brise retomba comme celle d'un squelette.

Robespierre poussa un rugissement.

Je ne vis plus rien.

J'entendis un coup sourd qui frappait dans l'ombre.

J'tais vanouie.


XXV

Lorsque je revins  moi, j'tais seule dans ma chambre et couche sur
mon lit.

Je me levai sur mon sant, je laissa glisser mes jambes hors de mon lit
et me trouvai assise.

--Oh! murmurai-je, quel abominable rve!

En effet, tout ce que j'avais vu en ralit se reprsentait  moi sous
la forme d'un rve.

J'tais au milieu de l'obscurit la plus complte, mais je voyais se
dessiner sur la muraille tout l'effrayant spectacle auquel j'avais
assist.

Les charrettes fatales dfilaient devant moi avec ces misrables,
mutils, disloqus, briss. Au milieu d'eux, seul, Saint-Just sain et
sauf, la tte haute et le sourire ddaigneux, puis cette halte  la
porte du menuisier, ce misrable gamin barbouillant la porte de sang,
enfin, sur la place de la Rvolution, ce valet de bourreau arrachant 
Robespierre cet appareil qui conservait seul  son visage une forme
humaine. J'entendais ce cri, ce rugissement sous lequel j'tais tombe
crase, me demandant par quelle fatalit,  la mme place, mon coeur
avait dfailli devant la victime et devant le bourreau.

Je fus tire de cette hallucination par le bruit de ma porte qui
s'ouvrait. J'ignorais compltement o j'tais; je me crus dans un cachot
et qu'on venait me chercher pour me conduire  mon tour  la mort.

Je jetai un cri et demandai:

--Qui va l?

--Moi, me rpondit la voix bien connue de Jean Munier.

--De la lumire! de la lumire! demandai-je.

Il alluma une bougie. Je m'assis sur mon lit, la main sur mes yeux
d'abord, puis je regardai o j'tais, et je reconnus mon entresol.

Alors tout me revint en mmoire.

--Ah! dis-je, eh bien! le citoyen Tallien?

--Je l'ai vu, je l'ai rassur sur sa belle Terezia, mais je lui ai dit
que par vous seule il pouvait savoir o elle tait, ne voulant pas vous
priver du bonheur de le runir  votre amie. Par malheur il est
prsident de la Convention. La Convention s'est dclare en permanence;
jusqu' minuit il est au fauteuil; si  minuit il est parvenu  faire
remplacer ou  modifier dans son sens le comit de salut public, il aura
l'ordre de libert.

--Mais l bas! m'criai-je, nos deux malheureuses amies?

--Elles savent qu'elles ne seront pas guillotines, c'est le principal.
Je retourne  la Convention, Tallien m'a fait promettre d'y revenir; je
l'attends, et,  quelque heure que ce soit, je viens vous prendre ici
avec lui. Pendant ce temps, rhabillez-vous en femme et allez chercher
votre garon menuisier et votre apprentie lingre; avec votre habit
d'homme, peut-tre ne vous les confierait-on point.

Il me sembla que mon brave commissaire pouvait bien avoir raison;
aussitt son dpart, je me htai de me transformer, et je descendis pour
prendre un fiacre et aller chercher les deux enfants.

Mais il n'tait plus question de fiacre; la rue Saint-Honor tait en
fte et les voitures n'y circulaient pas. Il y avait des feux de joie de
vingt en vingt pas, et devant ces feux, autour de ces feux de joie, des
danseurs de toutes les classes de la socit.

D'o sortaient tous ces jeunes gens en habit de velours, en culotte de
nankin, en bas de soie chins? D'o sortaient toutes ces femmes
barbouilles de rouge comme des roues de carrosse, dcolletes jusqu'
la ceinture! Qui avait dict les paroles, qui avait fait la musique de
ces carmagnoles royalistes plus dhanches que la carmagnole
rpublicaine? Jamais je n'eusse imagin pareille folie.

Je traversai toute cette saturnale repoussant vingt bras qui voulaient
m'entraner dans ces rondes insenses. Sur la place du Palais-galit on
ne savait o mettre le pied; les fuses vous inondaient, les ptards
vous clataient dans les jambes, la population tait, aux flambeaux et
aux torches, visible comme s'il et t grand jour.

Sans cette circonstance j'eusse bien certainement trouv les portes de
mes deux magasins fermes; mais elles taient toutes grandes ouvertes,
et matres, matresses et commensaux de la maison prenaient part  la
fte. De vieilles servantes qui ne pouvaient trouver de cavaliers
dansaient avec leurs balais.

J'entrai au magasin des Deux-Sergents; on me prit pour une pratique qui,
malgr l'heure avance, venait acheter quelque objet de lingerie, et
l'on me remit au lendemain. On avait bien le temps de vendre, la terreur
tait finie, le commerce allait refleurir.

Je me fis reconnatre; je dis le motif de ma visite. J'appris, chose
qu'on ne savait pas, que madame de Beauharnais n'avait point t
excute pendant les derniers jours, qu'elle vivait encore et qu'elle
attendait ses enfants.

La joie de ces braves gens fut grande. Ils adoraient la petite Hortense.
On l'appela  grands cris; elle s'tait retire dans sa chambre et
pleurait pendant que les autres se rjouissaient; mais  peine eut-elle
su que sa petite mre vivait toujours et qu'il ne lui tait rien arriv,
qu'elle se mit  sauter et  rire. C'tait une charmante enfant de dix 
onze ans, avec une peau satine, de beaux cheveux blonds, de grands yeux
bleus transparents comme l'ther.

On ne fit sur le billet aucune objection, et l'on s'apprta  me
remettre l'enfant; mais pour une pareille solennit la matresse de la
maison voulut absolument qu'on la fit belle. On vtit Hortense de sa
plus jolie robe et on lui mit un bouquet  la main, et pendant ce temps
j'allai chercher son frre.

Le menuisier, sa femme et tous les apprentis dansaient et chantaient
autour d'un grand feu qui brlait dans la rue de l'Arbre-Sec; je
m'informai du jeune Beauharnais et on me le montra accoud  une borne
et regardant tristement toute cette joie  laquelle il ne prenait aucune
part.

Mais lorsque j'eus t  lui, quand je me fus fait reconnatre, que je
lui eus dit de quelle part je venais, lui, au lieu d'clater en rires
joyeux, il se mit  pleurer, ne prononant que ces deux mots: Ma mre!
ma mre!

Lequel des deux enfants aimait le mieux sa mre; autant l'un que
l'autre, mais tous deux l'aimaient avec un caractre diffrent.

En un instant Eugne eut fait sa toilette. C'tait un grand jeune homme
de seize ans, avec de beaux yeux noirs, de beaux cheveux noirs tombant
sur ses paules. Il m'offrit son bras, je le pris, et nous nous htmes
de traverser la rue pour aller prendre sa soeur.

Elle nous attendait tout habille, son bouquet  la main; elle avait une
robe de mousseline blanche, une ceinture blanche et un chapeau de paille
rond avec un ruban bleu; de son chapeau de paille s'chappaient des
flots de cheveux blonds. Elle tait charmante.

Nous reprmes en courant la rue Saint-Honor.

Onze heures sonnaient  l'horloge du Palais-galit; les feux
commenaient de s'teindre et l'on circulait un peu plus librement. Tout
le long de la route, je n'tais occupe,  droite et  gauche, qu'
rpondre aux questions des deux enfants sur leur mre.

Nous arrivmes  mon entresol,  la porte duquel j'avais laiss la clef,
mais mon commissaire n'tait pas encore de retour. J'expliquai aux deux
enfants que j'tais oblige d'attendre le citoyen Tallien, qui pouvait
seul ouvrir les portes de la prison de leur mre. Ils le connaissaient
de nom, mais ni l'un ni l'autre n'tait fort au courant de l'histoire de
la rvolution, qui ne leur tait venue que tamise par le milieu
commercial dans lequel ils vivaient.

Il y avait deux fentres  ma chambre, les enfants se mirent  l'une,
moi  l'autre; nous attendmes.

Il faisait un temps magnifique, un de ces temps qui font croire,
lorsqu'il arrive de grands vnements, que pour leur accomplissement le
ciel donne la main  la terre. J'entendais le jeune homme, qui avait
quelques notions d'astronomie, dire  sa soeur le nom des toiles.

Puis tout  coup, un peu aprs minuit sonn, le roulement d'un fiacre se
fit entendre, venant par la petite rue qui longe la grille de
l'Ascension, et il s'arrta  notre porte.

La portire s'ouvrit, deux hommes sautrent sur le pav.

C'taient Tallien et le commissaire.

Celui-ci leva le nez, m'aperut  la fentre, arrta Tallien qui allait
se lancer dans l'alle, et m'appela.

Puis, se retournant vers Tallien:

--Inutile de perdre son temps  monter, dit-il, elle descend.

En effet, je descendais avec les deux enfants.

--Ah! mademoiselle, me dit Tallien, je sais tout ce que je vous dois.
Croyez que Terezia et moi ne l'oublierons jamais.

--Vous vous aimez, vous allez vous revoir, vous allez tre heureux, lui
dis-je, ce sera pour moi une bien douce rcompense.

Il serra mes mains dans les siennes et me montra la portire du fiacre
ouverte; j'y montai, pris Hortense sur mes genoux, mais notre
complaisant commissaire dclara que, pour ne pas nous gner, il montait
sur le sige avec le cocher.

Peut-tre n'tait-il pas fch de me laisser le temps de causer avec
Tallien au moment o le feu de la reconnaissance n'avait pas encore eu
le temps de s'attidir.

Si c'tait l son intention; il devina juste.  peine la portire
referme, le cocher et-il pris au galop le chemin de la Force, que
j'entamai le chapitre des faits et gestes de messire Jean Munier.--Un
mot que je dirais tout bas  Terezia, lui ferait ajouter ses
recommandations aux miennes.

Les chevaux ne cessaient d'aller au galop, et cependant Tallien, passant
sa tte  la portire, criait  chaque instant:

--Plus vite! plus vite!

Nous arrivmes  la Force. Il y avait  la porte les restes d'un
rassemblement qui s'y tait tenu toute la journe; c'taient des parents
et des amis dont les amis et les parents taient enferms dans la
prison. On avait craint que, comme la veille, les charrettes ne
continuassent de fonctionner, et chacun tait venu avec une arme
quelconque pour s'opposer en ce cas au dpart des prisonniers. L'heure
passe, le rassemblement avait continu d'avoir lieu la nuit sans que
l'on st pourquoi et par la seule raison qu'il avait eu lieu le jour.

On regarda curieusement les personnes qui descendaient du fiacre, et
j'entendis tout bas murmurer le nom de Tallien par une personne qui
avait reconnu l'ex-proconsul de Bordeaux.

Mais comme Tallien avait frapp en matre  la porte de la Force, la
porte s'tait ouverte rapidement, et rapidement s'tait referme.

Le commissaire nous servait de guide. J'eusse pu en faire autant, car je
commenais  tre familire avec la prison, et le pre Ferney m'appelait
en riant sa _petite pensionnaire_.

Tallien laissa au guichet le commissaire avec les papiers ncessaires 
l'largissement des prisonniers, et s'lana par les escaliers, ne
voulant pas tre retard par ces formalits.

Le pre Ferney nous donna un guichetier; mais, comme je connaissais le
chemin aussi bien que lui et que j'tais plus lgre, j'tais avant lui
 la porte.

--C'est nous! criai-je en frappant trois coups.

Deux cris me rpondirent, et des pas lgers s'lancrent vers la porte
accourant au devant de moi.

--Et Tallien? dit la voix de Terezia.

--Il est l, rpondis-je.

--Et mes enfants? demanda la voix de Josphine.

--Eux aussi, ils y sont!

Une double exclamation monta au ciel.

Je dmasquai la porte.

La clef grina dans la serrure, la porte roula sur ses gonds, le flot se
prcipita dans la chambre, l'amant vers l'amante, les enfants vers la
mre.

Je n'tais ni amante ni mre. J'allai m'asseoir sur le lit, je m'aperus
que seule j'tais seule! et je pleurai.

--O tais-tu? mon Jacques bien-aim!

Pendant quelques secondes on n'entendit que des baisers, des cris de
joie, des mots entrecoups: Ma mre! Mes enfants! Ma Terezia! Mon
Tallien!

Puis, gostes  force d'amour, ne voyant plus qu'eux au monde, les
prisonniers sortirent en deux groupes, sans s'inquiter de celle qui
restait derrire eux.

La chambre demeura vide. Oh! elle avait vu sans doute de grandes
tristesses cette chambre, elle avait entendu sans doute de bien
douloureux sanglots; elle avait vu des enfants s'arracher aux bras de
leur mre, des femmes  ceux de leur poux, des pres  ceux de leurs
filles. Eh bien! elle n'avait rien entendu de pareil, j'en suis sre, au
soupir que je poussai en me renversant sur ce lit.

Je fermai les yeux; j'aurais voulu me croire morte. Sous cette terre
insensible j'avais plus de parents et plus d'amis que dans ce monde
d'oublieux et d'ingrats.

C'tait la seconde fois que je regrettais que la guillotine n'et pas
voulu de moi.

Je tombai dans un tat de torpeur impossible  dcrire.

Une voix connue me tira de mon abattement.

Elle disait:

--Eh bien! vous ne venez donc pas, vous?

Je rouvris les yeux; c'tait mon commissaire qui venait me chercher.

Il ne m'avait pas oublie, lui!

Il avait encore besoin de moi.


XXVI

Je le suivis la mort dans l'me!

 la porte nous cherchmes vainement une voiture, celle qui nous avait
amens avait disparu. Tallien, qui, je l'ai dit, avait t reconnu en
entrant, avait trouv en sortant une foule immense. On savait la part
qu'il avait eue  la chute de Robespierre; on lui avait prpar une
ovation. La voiture qui contenait les cinq prisonniers et leur
librateur fut escorte aux flambeaux; elle traversa Paris au cri de:
Mort au dictateur! vive Tallien! vive la rpublique! Ce fut le
commencement de ses triomphes!

Rien ne laisse aprs soi plus d'obscurit que la lumire; rien ne laisse
plus de silence que le bruit.

Nous avions l'air, Jean Munier et moi, de deux ombres errant dans une
ville morte.

De temps en temps nous entendions au loin devant nous les hourras
pousss par la foule.

Comme elle devait tre heureuse cette amante qui revenait  la vie au
milieu des cris du triomphe de son amant! Qu'elle devait tre heureuse
cette mre qui ressuscitait dans les bras de ses enfants, qu'elle avait
cru ne revoir jamais.

Nous traversmes Paris dans la moiti de sa longueur, de la Force 
l'Ascension. L je pris cong de mon compagnon, et je remontai chez moi,
seule et dsespre.

Je me jetai tout habille sur mon lit. Je ne m'y couchais point pour
dormir, mais pour pleurer.

Le sommeil ou plutt l'vanouissement de mes facults vint au milieu des
larmes et sans que je m'en aperusse. Je continuais de pleurer en
dormant.

Le lendemain, il me sembla entendre quelque bruit dans ma chambre, et,
au milieu d'un rayon de soleil, je vis, me regardant, une crature si
belle, que je la pris pour un ange du ciel.

C'tait Terezia.

Elle s'tait souvenue de moi; elle accourait me chercher, m'enlever de
bonne volont ou de force, me dire que je ne la quitterais plus.

Je crois que d'abord je me dtournai de ses baisers; je secouai la tte.

--Seule je suis, lui dis-je, seule je dois rester.

Mais alors cette crature toute de flamme se jeta sur moi, me pressa
contre son coeur, rit, pleura, pria, ordonna, mit au service de son coeur
toutes les ressources de son esprit, et finit enfin par me soulever de
mon lit et me porter devant ma glace.

--Regarde-toi, mais regarde-toi donc, me dit-elle; est-ce que l'on est
seule, est-ce que l'on a le droit de rester seule quand on est belle
comme toi? Oh! comme les larmes te vont bien, comme tes yeux sont beaux
dans ce cercle de bistre! Moi aussi j'ai eu des yeux comme cela, moi
aussi j'ai t seule et bien seule! Regarde-moi, est-ce qu'il y a trace
de douleur sur mon visage? Non, une nuit de bonheur a tout effac, et
toi aussi tu auras une nuit de bonheur qui effacera tout.

--Ah! moi, m'criai-je, tu le sais bien, Terezia, celui-l seul qui
pouvait me donner le bonheur est mort.  quoi bon attendre un voyageur
qui ne peut revenir? Mieux vaut l'aller rejoindre o il est, dans la
tombe.

--Oh! les vilains mots! dit Terezia, est-ce que de pareils mots peuvent
sortir d'une bouche jeune et frache comme la tienne. La tombe, dans
soixante ans nous y penserons. Ah! vivons, ma belle va, tu vas voir
dans quel paradis nous allons vivre. D'abord, tu vas quitter cette
chambre, o tu ne peux respirer.

--Cette chambre n'est pas  moi, dis-je.

-- qui est-elle donc?

-- madame de Condorcet.

--Mais toi, o vivais-tu avant d'tre ici?

--Je te l'ai dit:  bout de toutes ressources, j'avais pour mourir
moi-mme cri: Mort  Robespierre!

--Eh bien! raison de plus, tu vas venir avec moi. Ta chambre ou plutt
ton appartement est prpar  la chaumire. Tu m'as dit que tu tais
riche avant la rvolution?

--Trs-riche, je le crois du moins, ne m'tant jamais occupe d'argent.

--Eh bien! nous te ferons rendre tes rentes, tes terres, tes maisons; tu
redeviendras riche, nous allons rentrer dans une priode de la socit
o les femmes seront reines; toi, belle comme tu es, tu seras
impratrice; d'abord tu vas me laisser t'habiller, te parer, t'embellir
ce matin; nous djeunons chez moi avec Barras, Frron et Chnier, quel
malheur que son frre Andr ait t guillotin il y a quatre jours,
quels beaux vers il t'aurait faits. Il t'aurait appele Nre, il
t'aurait compare  Galate, il t'aurait dit:

    Nre, ne va te confier aux flots,
    De peur d'tre desse et que les matelots
    N'invoquent au milieu de la tourmente amre
    La blanche Galate et la blanche Nre.

Et au milieu de ce flot de paroles, de promesses, de louanges, elle
m'embrassait, me caressait, me serrait sur son coeur; elle voulait me
faire croire que je n'tais pas seule et que la reconnaissance ferait
pour moi d'elle une soeur.

Hlas! puisque je vivais encore, je ne demandais pas mieux que de me
laisser persuader et de prendre la vie en patience.

Je souris.

Terezia surprit ce sourire; elle avait vaincu.

--Voyons, dit-elle, qu'allons-nous mettre qui puisse t'embellir encore?
Je veut que tu blouisses mes convives.

--Mais que voulez-vous que je mette. Je n'ai rien  moi. Tout ce qui est
ici est  madame de Condorcet, et, en vrit, je ne puis sortir avec la
robe que j'ai sur moi, souille et fripe comme elle est.

--Et les robes d'une femme philosophe de quarante ans ne peuvent point
t'aller. Non, il te faut les robes d'une folle comme moi. M. Munier?
dit-elle.

Je me retournai.

Mon brave commissaire tait debout sur le seuil de ma porte.

--M. Munier, dit-elle, descendez, prenez ma voiture; allez  ma petite
maison qui fait le coin de l'alle des Veuves et du Cours-la-Reine, et
dites  ma vieille Marceline de vous donner une de mes robes du matin,
qu'elle choisira parmi les plus lgantes.

--Vous tes folle, Terezia, lui dis-je; pourquoi me donner les
apparences d'une fortune que je n'ai pas. Faites de moi votre humble
dame de compagnie, mais n'en faites pas une rivale en richesse et en
beaut.

--Faites ce que je vous dis, Munier.

Le commissaire avait dj disparu pour obir  la belle dictatrice.

--Oh! mais, dit Terezia, allons-nous les faire enrager, toutes ces
femmes, car nous sommes plus jeunes et plus belles qu'elles!

--Josphine est bien jolie, et vous tes injuste pour elle, Terezia!

--Oui, mais elle a vingt-neuf ans, et elle est crole. Tu en as seize,
toi; et moi, moi... J'en ai  peine dix-huit. Tu verras madame Rcamier,
elle est trs-belle certainement, mais, pauvre femme, dit-elle avec un
rire singulier,  quoi cela lui servira-t-il d'tre belle; tu verras
madame Krdner, elle est belle aussi, peut-tre  la rigueur mme plus
belle que madame Rcamier, mais une beaut allemande. Oh! et puis, c'est
une prophtesse qui prche une religion nouvelle, le no-christianisme
ou quelque chose comme cela. Je ne suis pas forte sur les questions
religieuses. Toi qui sais tout, tu verras bientt  travers tout cela.
Tu verras madame de Stal; elle n'est point belle, mais c'est l'arbre de
la science.

Je mis mes mains sur mes yeux et cessai d'couter ce qu'elle disait. Oh!
mon bel arbre de la science! le roi de mon paradis d'Argenton, des
racines duquel coulait le ruisseau qui avivait tous les jardins, o
buvaient la tige de mes iris et les racines de mes roses.

Oh! depuis longtemps je n'coutais plus ce qu'elle disait, lorsque le
bruit de la voiture traversa ma rverie et que le citoyen Munier rentra
avec les robes de Terezia.

--Attendez-nous en bas, Munier, dit Terezia; vous viendrez avec nous, et
je vous prsenterai au citoyen Barras, qui sera probablement quelque
chose dans le gouvernement qui succdera  celui-ci, et qui, aid de
Tallien, pourra faire pour vous ce que vous dsirez.

Elle salua de la tte, et Munier, dj dress  obir, s'inclina jusqu'
terre et disparut.

Terezia fut quelque temps  choisir dans ses deux robes celle qui me
conviendrait le mieux; les femmes vraiment belles ne craignent pas les
belles femmes et sont d'avis au contraire que la beaut fait valoir la
beaut.

Je suis force de dire que, lorsque je sortis des mains de Terezia,
j'tais aussi belle que je pouvais tre.

Nous montmes en voiture, nous traversmes la place de la Rvolution.
Robespierre n'y tait plus, mais la guillotine y tait toujours.

Je cachai ma tte dans la poitrine de Terezia.

--Qu'as-tu? me demanda-t-elle.

--Ah! si vous aviez vu, lui dis-je, ce que j'ai vu hier.

--Ah! c'est vrai, tu les as vu guillotiner!

--Et je les verrai toujours. Pourquoi cette affreuse machine est-elle
encore l?

--C'est nous autres femmes que cela regarde; ce matin  djeuner, nous
allons commencer  la dmolir, ce sont nos mains  nous qui renversent
les choses auxquelles les hommes n'osent toucher.

Nous arrivmes  une petite maison cache dans un massif de lilas
au-dessus duquel se balanaient quelques peupliers.

On l'appelait la Chaumire; elle tait en effet couverte de chaume, mais
peinte  l'huile, orne de bois grume, et tout enguirlande de roses,
comme une chaumire  l'Opra-Comique.

C'tait la demeure de Terezia.

Il tait un peu plus de dix heures du matin quand nous arrivmes; le
djeuner tait pour onze heures.

Pour une maison abandonne par sa matresse depuis six semaines, elle
tait parfaitement tenue par la vieille Marceline. Seulement le
cuisinier et le cocher avaient t congdis. Les voitures taient sous
la remise, prtes  tre atteles; les chevaux  l'curie, prts  tre
mis aux voitures; la cuisine teinte, prte  tre rallume.

Le djeuner devait tre apport tout servi de chez un des traiteurs en
renom.

Terezia me conduisit d'abord  _mon appartement_: il se composait d'un
petit boudoir, d'une chambre et d'un cabinet de toilette.

Tout cela ravissant de got et d'lgance.

Je voulus refuser, je demandai  quel titre j'irais, en m'installant
chez elle, me mler  son existence et prendre une partie de sa maison.

Elle me rpondit tout simplement:

--Ma chre va, tu m'as sauv la vie; si je ne t'avais pas rencontre
sur ma route, c'tait moi que l'on guillotinait hier, selon toute
probabilit,  la place de Robespierre. Je suis ton oblige, j'ai donc
droit absolu sur toi. Puis, j'ose te rpondre que ce ne sera pas long,
que dans quinze jours toute ta fortune te sera rendue, et que ce sera
toi qui pourras m'offrir un appartement chez toi.

Alors elle me conduisit dans sa chambre; tandis qu'elle mettait la
dernire main  sa toilette, Tallien entra doucement sur la pointe du
pied. Tourne vers la porte, je le vis entrer.

Elle le vit, elle, dans la glace de la psych o elle se regardait.

Elle se retourna vivement et lui ouvrit les bras.

--Lui aussi m'a sauv la vie, dit-elle, mais aprs toi, va.

--Je veux bien accepter la place secondaire que tu me donnes, chre
Terezia, enchant que je serai toujours de cder le pas  une jolie
femme, rpliqua Tallien, mais elle vous dira que, lorsqu'elle est entre
chez moi venant de votre part, la mort de Robespierre tait jure.

--Oui, mais avouez que mon poignard et l'avis que je vous ai donn ont
t pour quelque chose dans la rsolution que vous avez prise?

--Pour tout, Terezia, pour tout! L'ide que si je tardais d'un jour,
d'une heure, d'un moment, vous pouviez tre la victime de ce monstre,
m'a dcid non pas  renverser Robespierre, mais  hter sa chute. C'est
 toi que la France doit de respirer trois ou quatre jours plus tt.

--Nous l'aimerons bien, n'est-ce pas? dit en me montrant Terezia 
Tallien. Puis, le plus tt possible, il faut lui faire rendre ses biens.
C'est une Chazelay. La maison tait noble et riche. Noble, ils n'ont pas
pu lui ter cela. Mais ils pouvaient la ruiner, et ils l'ont fait.

--Eh bien! rien de plus facile; elle n'est pas migre, elle a t
victime de la terreur, puisqu'elle a failli mourir sur l'chafaud. J'en
parlerai  Barras et nous arrangerons cela ensemble. Seulement,
ajouta-t-il en riant, comme c'est une chose juste, ce sera un peu plus
long et plus difficile que si c'tait une chose arbitraire.

La vieille Marceline annona que le citoyen Barras venait d'arriver.

--Va le recevoir, dit Terezia, nous descendons.

Tallien descendit aprs avoir chang avec elle un coup d'oeil
d'intelligence dans lequel il tait incontestablement question de moi.

Quelques minutes aprs lui, nous descendmes  notre tour.

Le salon tait plein de fleurs, et l'on y arrivait par des corridors
fleuris comme le reste de la maison. Tallien avait en quelques heures
chang le voile de tristesse jet sur la maison pendant l'absence de
Terezia en une robe de fte.

On sentait que la joie et l'amour venaient d'en ouvrir les fentres au
splendide soleil de juillet.

Comme je l'ai dit, Barras tait au salon et nous attendait.

Il tait vraiment beau, plutt lgant que beau, avec son costume de
gnral de la rvolution,  grands revers bleus brods d'or, avec son
gilet de piqu blanc, sa ceinture tricolore, son pantalon collant et ses
bottes  retroussis. En apercevant Terezia, il lui tendit les bras.

Terezia lui sauta au cou comme  un ami intime, et s'effaa pour me
faire place.

Barras demanda la permission de baiser la belle main qui savait si bien
tirer les verrous des prisons. Tallien lui avait en deux mots racont
tout ce que j'avais fait.

Il me parla de la reconnaissance de son ami, qu'il avait pris  tche
d'acquitter envers moi, et le remercia d'avoir bien voulu le charger de
ce rle. Puis il me dit de lui faire une note de ce qu'tait ma fortune
avant la rvolution.

--Hlas! citoyen, lui dis-je, vous me demandez l tout simplement une
chose impossible. Je n'ai point t leve chez mes parents; je sais
seulement que mon pre tait riche. Mais il me serait impossible de
donner sur cette fortune aucun dtail.

--Il n'est pas ncessaire que l'on tienne ces dtails de vous,
citoyenne; mieux vaut mme qu'ils nous arrivent envoys par une main
tierce; vous avez bien un homme de confiance que vous puissiez envoyer 
Argenton et qui puisse s'entendre avec le notaire de votre famille.

J'allais rpondre non, lorsque je pensai  mon brave commissaire, Jean
Munier. C'tait de tout point l'homme intelligent qu'il me fallait, et
ce serait en mme temps le moyen de lui offrir le payement des services
rendus.

--Je chercherai, citoyen, rpondis-je avec une rvrence de remerciement,
et j'aurai l'honneur de vous envoyer l'homme, afin qu'il puisse, grce 
un sauf-conduit de vous, accomplir tranquillement sa mission, dans
laquelle il pourrait tre troubl s'il n'y tait soutenu par vous.

Barras, en homme du monde, comprit que ma rvrence signifiait que la
conversation avait dur assez longtemps. Il me salua et alla au devant
de Josphine et de ses enfants, qui venaient d'arriver.

Hlas! ils taient vtus tous trois de noir.

Madame de Beauharnais avait appris en sortant de sa prison seulement, et
le lendemain mme de sa sortie que, huit jours auparavant, son mari
avait t excut; elle venait faire  Terezia sa visite de veuvage,
mais se dgager de l'invitation qui lui avait t faite la veille.

Barras et Tallien savaient la nouvelle, mais n'avaient pas jug  propos
de la lui apprendre.

Elle reut les compliments de condolances de Barras et de Terezia, puis
elle vint  moi.

--Oh! ma chre va, dit-elle, que de pardons pour l'abandon o nous vous
avons laisse hier. Je croyais vous voir toujours avec nous, tant vous
m'aviez jet du bonheur plein les yeux. Le bonheur aveugle. Quand je me
suis aperue que vous n'tiez plus avec nous, nous tions trop loin. Et
puis, chre va, que pouvais-je vous offrir, moi, l'hospitalit de
l'auberge? Nous avons t coucher, mes enfants et moi, rue de la Loi, 
l'htel de l'galit.

--Ainsi, lui dis-je, vous voil dans la mme situation que moi. J'ai
perdu mon pre, fusill comme migr, vous avez perdu votre mari,
dcapit comme aristocrate.

--Compltement. Les biens de M. le vicomte de Beauharnais sont sous le
squestre; toute ma fortune personnelle est aux Antilles; je vais vivre
d'emprunts jusqu' ce que le citoyen Barras arrive  me faire rendre les
proprits de mon mari. Croyez-vous que s'il n'y et pas eu ncessit
absolue, j'aurais mis mes chers enfants, l'un chez un menuisier,
l'autre chez une lingre. Oh non! mais les voil, ils ne me quitteront
plus.

Josphine fit signe  Hortense et  Eugne, qui accoururent  elle et se
grouprent de manire  faire d'elle la Cornlie antique.

Ils restrent ainsi un instant embrassant et embrasss au milieu des
larmes; puis, s'excusant encore une fois sur la tristesse que mettait
parmi nous leur prsence, ils se retirrent, croisant Frron, qui, lui
aussi, connaissait la mort du gnral et s'inclina devant cette triple
douleur.


XXVII

On devine ce que dut tre comme lgance un djeuner servi par
Beauvillers  trois sybarites comme Barras, Tallien et Frron.

Dans ces sortes de runions, o les femmes ne comptent pas, tout est
fait pour elles cependant, jusqu' l'esprit qui ptille de tous cts.
L'esprit est au moral ce que le parfum des fleurs est au physique.
Quoique je n'aie aucune ide de ce que c'est que la gourmandise, je
compris ds les premiers mots la diffrence de saveur qu'il y a entre un
djeuner vulgaire et un djeuner entre trois femmes jeunes et belles et
trois hommes qui passaient alors comme les plus spirituels de Paris.

On disait le beau Barras, le beau Tallien, l'lgant Frron.

Frron, on se le rappelle, allait donner son nom  toute une jeunesse
qui allait s'appeler la jeunesse dore de Frron.

J'entrais dans un ct de la vie que j'ignorais compltement, dans la
vie sensuelle.

Le djeuner tait servi avec toute la finesse qui devait succder  la
brutale poque dont nous sortions. Les vins taient verss dans des
verres de mousseline qui laissaient presque les lvres se toucher en
buvant. Le caf tait vers dans des tasses du Japon frles comme des
coquilles d'oeufs, et ornes de figures et de plantes des couleurs les
plus capricieuses et les plus brillantes.

Il y a dans les excs du luxe une espce d'ivresse. Je n'eusse bu que de
l'eau dans ces verres et dans ces tasses, au milieu de cet air parfum,
que je n'en eusse pas moins eu l'esprit un peu troubl.

J'tais place entre Barras et Tallien.

Tallien fut tout  Terezia; mais Barras n'eut  s'occuper que de moi.

Comme il y avait entre les deux femmes un complot pour me rendre Barras
favorable, c'tait  qui me ferait valoir aux yeux du futur dictateur.

Les parfums ont une immense influence sur moi. Lorsqu'on se leva aprs
le djeuner, j'tais ple, et malgr ma pleur mes yeux tincelaient.

Je passai devant une glace; je me regardai et m'arrtai tonne de
l'trange expression de mon visage. Ma narine se dilatait pour sentir,
mes yeux s'ouvraient pour voir, comme si ces parfums taient une chose
saisissable. J'tendis les bras et les rapprochai de moi comme pour
presser sur mon coeur l'arme de toutes ces plantes, de tous ces vins, de
toutes ces liqueurs, de tous ces mets auxquels j'avais  peine touch.

J'allai sans y songer m'asseoir devant un piano. Terezia en souleva le
couvercle et je me trouvai le doigt sur les touches; alors je ne sais
pas comment il se fit que je me reportai  ce jour o, excite par
l'orage, je rptai de moi-mme les premires mlodies que tu m'avais
fait entendre; mes doigts coururent sur l'ivoire, je ne dirai pas avec
une science, mais je dirais tout  la fois avec une vigueur, une
lgret et une morbidezza qui m'tonnrent moi-mme. Je me sentais
frissonner et frmir  ces mlodies inconnues qui s'veillaient sous mes
doigts; ce n'taient plus des notes, c'taient des pleurs, des soupirs,
des sanglots, des retours  la joie,  la vie, au bonheur, un hymne de
reconnaissance  Dieu; je ne vivais plus de ma vie ordinaire, mais d'une
vie convulsive et fivreuse o se rsumait comme sensation tout ce que
j'avais prouv, ressenti, souffert depuis un mois. J'improvisai en
quelque sorte avec les doigts le rcit terrible des vnements qui
venaient de s'couler.

J'tais  moi seule le choeur et les personnages d'une tragdie antique.

Enfin je fermai les yeux, je jetai un cri et m'vanouis entre les bras
de Terezia.

Je revins  moi par un clat de rire nerveux; on avait fait sortir les
hommes pour me donner les soins que ncessitait mon vanouissement.
J'tais  moiti dshabille; je tenais Terezia presse contre mon coeur
et ne voulais pas la lcher. Il me semblait qu'en la lchant je
tomberais dans un prcipice.

Je haletai longtemps avant de reprendre compltement et ma connaissance
d'abord et mon pouvoir sur moi-mme ensuite; puis enfin, au lieu d'une
indisposition, me sentant noye dans un bien-tre trange, je demandai
moi-mme o taient nos convives.

En un instant je fus rajuste et on les fit rentrer.

Ils avaient parfaitement vu qu'il n'y avait rien de jou dans mon
vanouissement; que j'avais succomb sous le poids d'une excitation
nerveuse plus forte que moi.

Barras vint  moi et me tendit les deux mains en me demandant si
j'allais mieux; elles taient froides et tremblantes. On voyait que
lui-mme avait t fortement mu; la mme motion, mais  des degrs
diffrents, se peignait sur les visages de Tallien et de Frron.

--Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc eu, mademoiselle? me demanda Barras.

--Je ne sais moi-mme. Ces dames viennent de me dire que je m'tais
trouve mal aprs avoir jou je ne sais quelle fantaisie sur le piano.

--Vous appelez a une fantaisie, mademoiselle? Mais c'est une symphonie
comme jamais dans ses plus beaux jours Beethoven n'en a compos une.
Ah! s'il y avait eu l un stnographe musical, de quel chef-d'oeuvre vous
eussiez enrichi ce rpertoire si restreint, qui, au lieu de parler 
l'me avec la voix seule, lui parle par le coeur  tous les sens!

--Je ne sais, lui dis-je en haussant lgrement les paules. Je ne me
souviens de rien.

--De sorte que si l'on vous priait de recommencer?... demanda Barras.

--Ce serait impossible, rpondis-je. J'ai improvis, je le prsume du
moins, et pas une des notes que vous avez entendues n'est reste dans
mon souvenir.

--Oh! mademoiselle, dit Tallien, nos salons, avec la tranquillit qui
est revenue, je l'espre, vont se reformer. Nous ne sommes point une
socit de tigres comme ont pu vous le faire croire les six ou huit
derniers mois qui viennent de s'couler. Nous sommes un peuple lettr;
spirituel; accessible  toutes les sensations; il faut que vous ayez t
leve dans le meilleur monde. Quel est votre matre? qui vous a appris
 composer de pareils chefs-d'oeuvre?

Je souris tristement, car je pensais  vous, mon Jacques bien-aim.

J'clatai en sanglots.

--Ah! m'criai-je, mon matre, mon bon matre chri est mort.

Et je me jetai dans les bras de Terezia.

--Laissez-la tranquille, messieurs, dit-elle; ne voyez-vous pas que
c'est encore une enfant, qu'elle n'a eu de matre encore en rien,
qu'une nature exubrante et prodigue qui lui a donn avec la beaut le
sentiment du beau. Donnez-lui un pinceau, elle peindra; hlas! c'est une
de ces cratures rserves  toutes les dlices de la vie ou  toutes
ses douleurs.

-- toutes ses douleurs, oh! oui! m'criai-je.

--Imaginez-vous, dit Terezia, qu'elle s'est trouve, jeune et belle,
tellement abandonne de tout, qu'elle a voulu mourir, et que, ne voulant
pas se tuer sans doute par respect pour ce chef-d'oeuvre que la cration
avait fait en elle, elle a cri,  l'excution de la Sainte-Amarante: 
bas le tyran! Mort  Robespierre! Imaginez-vous que, ne trouvant pas la
mort assez lente dans la prison o elle tait enferme, elle est monte
sur la charrette de l'chafaud. C'est l qu'elle m'a rencontre sur la
charrette o on me conduisait moi-mme aux Carmes; c'est l qu'elle m'a
souffl le bouton de rose qu'elle tenait  la bouche, et que j'ai reu
comme le dernier prsent d'un ange qui va mourir. Descendue la dernire
de la charrette fatale, il s'est trouv qu'elle faussait le compte de
ttes donnes au bourreau. Il l'a chasse de l'chafaud. Un brave homme
que nous allons vous prsenter tout  l'heure l'a conduite aux Carmes,
o nous tions dj runies Josphine et moi. L, elle nous a racont sa
vie, un roman sublime comme celui de Paul et Virginie. Vous savez les
services qu'elle nous a rendus; c'est elle qui a t mon messager prs
de vous, Tallien, et hier soir, pour la remercier, ingrates que nous
tions, Josphine et moi, nous l'oublions dans la prison de la Force.
C'est moi qui, ce matin, ai t la chercher dans le petit entresol de
madame Condorcet. Cette enfant, qui est ne avec quarante ou cinquante
mille livres de rentes, n'avait point une robe  elle, et vous la voyez
avec une robe  moi.

--Oh! madame! murmurai-je.

--Laissez-moi dire tout cela, enfant. Il faut bien qu'ils le sachent,
puisque c'est  eux de rparer les torts de la fortune. Son pre a t
fusill comme migr  Mayence, un Chazelay, une noblesse des croisades.
De quoi tait-elle accuse? D'avoir cri:  bas le tyran!  bas
Robespierre! Tout cela, qui tait un crime digne de mort il y a huit
jours, est aujourd'hui un acte de vertu digne de rcompense. Eh bien!
Barras; eh bien! Tallien; eh bien! Frron, il faut que vous fassiez
rendre ses biens  celle qui m'a rendue  vous. Ses terres et son
chteau sont situs dans le Berri, prs de la petite ville d'Argenton.
Vous ferez faire un rapport sur tout cela, n'est-ce pas, Barras? afin
qu'elle sorte promptement de cette position de mon htesse que j'ai eu
toutes les peines du monde  lui faire accepter et dont elle rougit.

--Oh! non, madame, je ne rougis pas, m'criai-je, et je ne demande pas
qu'on me rende toute cette grande fortune, mais seulement de quoi vivre
dans cette petite ville d'Argenton o j'ai t leve et dans ma petite
maison, que j'achterai, si elle est  vendre.

--Il faut, mademoiselle, dit Barras, il faut nous occuper de cela le
plus tt possible; il va y avoir une foule de rclamations du genre de
la vtre, pas si sacres, je le sais, mais il ne faut pas nous laisser
prvenir. Vous avez quelque homme d'affaires, n'est-ce pas,  qui nous
pourrions nous adresser pour aller faire l-bas le relev de vos
proprits, pour savoir si elles sont toujours sous le squestre ou si
elles ont t vendues?

--J'ai, monsieur, rpondis-je, le brave homme qui m'a recueillie sur la
place de la Rvolution au moment o le bourreau m'a repousse. Il
m'avait vu jeter  Terezia la fleur que je tenais dans ma bouche; il
avait cru que je la connaissais, tandis que ce n'tait point  une
femme, mais  la statue de la beaut, que je jetais cette fleur. Il
tait commissaire de police; il m'a conduite aux Carmes sans m'y faire
crouer, pensant qu'une prison tait l'asile le plus sr pour mol. C'est
lui qui, depuis ce temps, ne m'a pas quitte, qui m'a ramene hier soir
de la Force  l'entresol de madame Condorcet; c'est lui qui m'a aide 
aller trouver M. Tallien avec la mission que j'avais de Terezia pour
vous; c'est lui qui tait enfin ce matin chez moi quand Terezia est
venue me chercher; et c'est  lui que j'ai pens quand cette bonne amie
m'a dit qu'il me faudrait un homme intelligent pour aller  Argenton
relever la liste de mes biens.

--Et o est cet homme? demanda Barras.

--Il est ici, mon cher citoyen, rpondit Terezia.

--Eh bien, dit Barras, si vous le permettez, nous allons le faire monter
et causer avec lui de cette affaire.

On appela Jean Munier, qui monta aussitt.

Barras, Tallien et Frron l'examinrent tour  tour et trouvrent en lui
un homme plein d'intelligence.

C'tait tout  fait l'homme qu'il fallait pour une semblable commission.

--Maintenant, dit Barras, que pouvons-nous faire? nous n'avons aucune
position constitue, nous ne pouvons donner des ordres.

--Oui, mais vous pouvez donner un certificat de civisme  un homme
charg par vous d'aller faire une enqute dans le dpartement de la
Creuse. Vos trois noms sont aujourd'hui le meilleur passe-port que l'on
puisse emporter avec soi.

Barras regarda ses deux amis, qui lui firent chacun un signe d'adhsion.

Il prit alors sur le petit secrtaire de Terezia une feuille de papier
parfume sur laquelle il crivit:

Nous, soussigns, recommandons aux bons patriotes, amis de l'ordre et
ennemis du sang, le nomm Jean Munier, qui nous a prt aide et
assistance dans la dernire rvolution qui vient de s'oprer, et qui a
conduit  la fin Robespierre  l'chafaud.

Il s'agit tout simplement de faire des recherches sur la fortune
relle de l'ex-marquis de Chazelay, et de savoir si cette fortune a t
squestre simplement ou si les biens mobiliers et immobiliers ont t
vendus.

Nous prions les magistrats, en les assurant de notre reconnaissance, de
vouloir bien aider le citoyen Jean Munier dans ses recherches.

Paris, ce 11 thermidor an II.

Et ils signrent tous trois.

N'tait-il pas tonnant que ce ft Frron, l'homme de Lyon; Tallien,
l'homme de Bordeaux; et Barras, l'homme de Toulon, qui fissent un appel
aux bons patriotes ennemis du sang vers.

Jean Munier partit ds le lendemain.

 trois heures, un cocher en livre bourgeoise amena deux magnifiques
chevaux que l'on attela  une calche. Frron avait affaire, il nous
quitta; Terezia, Tallien, Barras et moi y montmes seuls.

Il faisait un temps magnifique, les Champs-lyses taient pleins de
monde, les femmes tenaient  la main des bouquets de fleurs, les hommes
des branches de laurier, en souvenir de la victoire remporte quatre
jours auparavant.

Il et t difficile de dire d'o sortait la quantit innombrable de
voitures que l'on rencontrait, quand huit jours auparavant on et pu
croire qu'il n'y avait plus dans Paris que la charrette du bourreau.

Paris avait un aspect si diffrent de celui que je lui avais vu quelques
jours auparavant, que l'on ne pouvait s'empcher de partager
l'enivrement gnral.

Au milieu de tous les quipages, le ntre tait assez lgant pour tre
remarqu.

Bientt il fut non-seulement remarqu, mais ceux qui l'occupaient furent
reconnus.

Alors les noms de Barras, de Tallien, de Terezia Cabarrus se rpandirent
dans la foule qui gronda aussitt.

Il y a quelque chose du tigre dans la foule; elle gronde d'amour comme
de colre.

Cinq minutes aprs, la voiture tait enveloppe et ne pouvait plus
marcher qu'au pas.

Alors les cris de Vive Barras! Vive Tallien! Vive madame Cabarrus!
clatrent, et au milieu de tous ces cris une voix retentit, c'tait une
voix de femme, qui cria:

Vive Notre-Dame de thermidor!

Le nom resta  la belle Terezia.

Nous fmes reconduits jusqu' la chaumire de l'alle des Veuves par ces
cris frntiques, car il nous fut impossible de continuer notre
promenade.

Mais ce ne fut point tout; la foule stationna devant la porte et
continua ses cris jusqu' ce que Barras, Tallien et madame Cabarrus se
fussent montrs  elle.

Cela dura jusqu' ce qu'on et demand un peu de repos pour Terezia, qui
se trouvait, disait-on, un peu indispose.

Quant  moi, j'tais ivre d'un sentiment singulier, qui tenait encore
plus de l'tonnement que de l'enthousiasme.

Barras ne me quitta pas un instant de toute la soire, sans qu'il me ft
possible, lui parti, de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'avait dit
ou de ce que je lui avais rpondu.


XXVIII

Lorsque Barras fut parti, Terezia s'empara de moi.

La conversation tomba sur Barras. Comment l'avais-je trouv? N'tait-il
pas gai, spirituel, charmant?

C'est vrai, il tait tout cela.

Terezia me conduisit  ma chambre; elle ne voulut pas me quitter qu'elle
n'et fait ma toilette de nuit, comme elle avait fait ma toilette de
jour.

Aux lumires, ma chambre tait encore plus coquette que dans la journe.
Tout servait de rflecteur aux bougies: les cristaux des chandeliers,
les potiches du Japon et de la Chine, les glaces de Venise et de Saxe
semes le long de la muraille.

Mon lit, tout en toffe de soie gris-perle avec des boutons de rose,
faisait un si grand contraste avec la paille des Carmes et de la Force,
le lit de madame Condorcet, celui de ma petite chambre que j'avais
quitt faute de pouvoir la payer plus longtemps, que je le caressais de
la main et des yeux comme les enfants font d'un joujou.

Puis, au milieu de toutes ces richesses, cette crature si belle, si
lgante, si courageuse, que tout un peuple avait acclame lorsqu'elle
s'tait montre  lui, et qui avait voulu dteler sa voiture; qui disait
vouloir faire de moi son amie, ne plus me quitter, vivre continuellement
avec moi, me faire rendre ma fortune, joindre son luxe au mien pour
mener une grande existence, tout cela, je l'avoue, tait si oppos aux
mauvais jours que je venais de traverser,  mon dgot de la vie, aux
tentatives que j'avais faites pour mourir, que lorsque je pensais  mon
pass, je croyais sortir d'un rve fivreux et insens, ou plutt tre
entre dans une nouvelle vie qui n'avait aucune raison d'tre et qui
allait s'vanouir comme les dcorations de jardins enchants et de
palais splendides dans les contes de fes.

Je m'endormis sous les caresses de Terezia.

Des songes charmants les continurent.

En me rveillant, je vis des fleurs, des arbres, j'entendis chanter les
oiseaux: tais-je encore  Argenton?

Hlas! non; j'tais  Paris, alle des Veuves, aux Champs-lyses.

Une jeune femme de chambre, vraie soubrette d'opra-comique, entra chez
moi, riante, coquette, marchant sur la pointe du pied, pour me demander
mes ordres.

On djeunerait  onze heures, mais d'ici l que prendrais-je, caf ou
chocolat?

Je demandai du chocolat.

Combien cette vie de prison, si douloureuse pour moi, avait d peser sur
ces femmes habitues  ce luxe quotidien! et je compris que Terezia me
ft reconnaissante de l'avoir aide  reconqurir tout cela.

Nous tions encore  table aprs le djeuner, lorsque Barras, sous
prtexte de parler des affaires publiques avec Tallien, se fit annoncer.

Il nous fit ses compliments ordinaires, et prtendit que j'tais plus
belle en nglig du matin qu'en toilette du soir.

--Ah! mon ami, je n'tais point habitue  ce langage, jamais vous ne
m'aviez parl ainsi, vous; jamais vous n'aviez lou ni ma beaut ni mon
esprit; il vous suffisait de me dire:

--Je suis content de toi, va.

Puis de temps en temps vous me preniez la main, vous me regardiez et
vous me disiez:

--Je vous aime.

Oh! si je vous voyais, mme en rve, me regarder ainsi; si je vous
sentais me serrer la main ainsi; si je vous entendais me dire ainsi: Je
vous aime; tout ce mirage qui m'enveloppe s'vanouirait, et je serais
sauve.

En sortant de chez Tallien, Barras entra.

--Je me suis dj occup de vous, me dit-il, et je crois vous avoir
trouv, dans un des quartiers lgants de Paris, une petite maison telle
qu'elle vous conviendra sous tous les rapports.

--Mais, citoyen Barras, lui dis-je, il me semble que vous allez bien
vite.

--Quelque chose qu'il arrive, reprit Barras, vous restez toujours 
Paris, et il faudra bien que vous y logiez.

--D'abord, rpondis-je, je ne sais si je resterai  Paris, et, dans tous
les cas, pour que j'y achte une maison et pour que j'y demeure, il me
faut une fortune indpendante; je n'en ai pas encore.

--Oui, mais vous aurez bientt la vtre, dit Barras. Je viens de voir
Sieys et de le consulter; c'est, comme vous le savez, un jurisconsulte
habile; il m'a dit que rien ne s'opposerait  la restitution de vos
biens, et je vais tout tenir prt pour que, une fois vos biens rendus,
vous n'ayez pas de temps  attendre. Non pas que Terezia ne tienne pas 
vous garder chez elle le plus longtemps possible, mais je comprends
votre gne dans une maison qui n'est pas la vtre.

Barras avait cinquante raisons pour une de venir trois ou quatre fois
par jour chez Tallien; et quand il n'en avait pas, il en inventait.

Les journes passaient rapidement, et je me liais de plus en plus avec
Terezia, abandonne par madame de Beauharnais que les premiers jours de
son veuvage laissaient toute  sa douleur.

Son mariage avec le vicomte n'avait point t heureux, mais elle le
perdait si douloureusement, au moment o il allait tre sauv comme les
autres par la mort de Robespierre, que, ne connaissant pas les dcrets
de la Providence sur elle, et qu'il fallait pour qu'ils s'accomplissent
que son mari la laisst veuve, elle prouvait dans son amour pour ses
enfants plutt que dans son amour pour lui un grand regret du prsent,
un grand doute de l'avenir.

Quinze jours se passrent ainsi sans qu'un seul jour Barras manqut de
se faire voir deux ou trois fois.

Comme on l'avait prsum, les thermidoriens taient prts d'hriter de
la puissance qu'ils avaient abattue. Il tait vident que, au premier
changement qui se ferait dans la forme du gouvernement, ils arriveraient
au pouvoir.

Tallien et Barras restaient en ce cas chefs de parti.

Au bout de huit jours, j'avais des nouvelles de Jean Munier. Il crivait
que les biens avaient t mis sous squestre, mais non vendus. Il
relevait maintenant leur valeur et promettait d'arriver aussitt que ce
relev serait fait par l'arpenteur et le notaire.

En effet, le quinzime jour, il arriva.

Les biens, qui taient en maisons, en chteaux, en plaines et en forts,
pourraient monter  la valeur d'un million et demi, dans ce temps de
dprciation. Dans tout autre, ils eussent valu deux millions,
c'est--dire une soixantaine de mille livres de rente.

C'tait l d'excellentes nouvelles, et j'avoue que j'en bondis de joie.
Du degr d'esprance o j'tais arrive, s'il m'avait fallu redescendre
au niveau de cette douleur, de cet oubli de tout, de cet abandon de
soi-mme qui m'avaient fait chercher la mort, je ne sais si j'aurais eu
le mme courage.

Avec vous, mon bien-aim Jacques, je me sentais la force de tout
supporter, mais sans vous, mais en votre absence, mon pauvre coeur
perdait toute sa force. Oh! Jacques, Jacques, vous avez plus soign chez
moi le corps que l'me; vous avez eu le temps de faire ce corps d'une
beaut qui, dit-on, blouit les yeux; mais l'me! l'me! vous l'avez
laisse faible, et n'avez pas eu le temps d'y insuffler votre puissante
haleine.

Barras, mes pices de proprit  la main, le procs-verbal de la mort
de mon pre reu de Mayence, commena les dmarches ncessaires. Loin
d'tre antipathique au mouvement qui venait de s'oprer, j'avais tout
perdu et j'avais failli perdre la vie sous le gouvernement des jacobins.

La faveur, comme c'est l'habitude, commenait  revenir aux victimes de
la rvolution, et ceux-l mme qui avaient t les plus furieux entre
les dmagogues commenaient, comme Frron,  se laisser entraner aux
excs les plus opposs.

Quant  moi, je sortais tous les jours avec Terezia et Tallien. En vertu
de la loi du divorce, elle avait pu se remarier, son premier mari vivant
encore, et, chose trange qui caractrise parfaitement l'Espagnole,
elle avait voulu se remarier devant un prtre, et un prtre non
asserment.

Barras n'avait fait qu'augmenter d'attentions pour moi. Il tait facile
de voir qu'il obissait  une irrsistible passion. De mon ct, soit
dans l'esprance des services que j'attendais de lui, soit que je
cdasse peu  peu et malgr moi,  ce charme qui l'entourait, soit
enfin, mon ami, que l'absence oprt son effet habituel sur une me
vulgaire, moi j'avais pris une telle coutume de le voir que, s'il venait
une fois de moins que d'habitude, j'tais inquite le soir et
l'attendais avec impatience.

Deux mois s'coulrent. Un jour Barras vint me chercher dans un joli
coup attel de deux chevaux. Il avait quelque chose  me faire voir,
disait-il.

Au point d'amiti o j'en tais vis--vis de lui, je ne voyais aucune
difficult  sortir en tte  tte.

Il me conduisit dans une petite maison de la rue de la Victoire, situe
entre cour et jardin. Un valet de chambre attendait sur le perron.

Il me fit visiter la maison, du rez-de-chausse au second tage. Il
tait impossible de voir un plus charmant bijou, tout tait d'une
lgance parfaite auquel le luxe avait part sans qu'il ft possible de
le reconnatre, tant il tait dguis sous le bon got qui marche si
rarement avec lui. Il y avait dans le salon deux charmants tableaux de
Greuze. Dans une chambre  coucher, un Christ apparaissant  la
Madeleine, de Prud'hon. La chambre  coucher avait l'air d'un boudoir
taill pour un colibri dans un bouton de rose.

Il ouvrit un secrtaire plac entre les deux fentres et me montra
l'acte qui levait le squestre de mes biens plac sur les titres de
proprit, puis enfin, comme je voulais remonter en voiture pour partir
avec lui.

--Restez, madame, dit-il, cette maison est  vous: elle est  moiti
paye par les quatre annes de revenus que votre pre ni vous n'avez
point touchs. Vous tes riche d'un million et demi, et toutes vos
dettes montent  quarante mille francs qui vous restent  payer sur
cette maison; seulement je fais une rserve: Tallien, sa femme et moi
venons aujourd'hui pendre la crmaillre avec vous. La voiture et les
domestiques sont  vous, il va sans dire que, si nous sommes mcontents
du cuisinier, aprs le dner nous le changerons.

Et, avec la lgret et l'lgance que savaient mettre en toutes choses
ces hommes-l, Barras prit ma main, la baisa et sortit.

Sa voiture l'attendait  la porte.

La mienne restait attele dans la cour.

Une jeune et jolie femme de chambre vint demander mes ordres, et
m'ouvrit deux ou trois armoires pleines de robes les plus lgantes, qui
avaient t commandes par Terezia et dont la mesure avait t prise sur
elle.

Je restai confondue.

Mon premier mouvement fut de rouvrir l'armoire o taient mes papiers
d'affaires. Je trouvai le contrat de la maison pass en mon nom par Jean
Munier, mon procurateur gnral. Elle avait t paye, dans ces jours de
dprciation mobilire, soixante-dix mille francs. Ce n'tait pas la
moiti de ce qu'elle valait.

Elle avait t paye sur les fonds arrirs rests entre les mains des
fermiers, qui n'avaient su  qui rendre leurs comptes depuis quatre ans.

 la suite du contrat d'acquisition taient les mmoires acquitts du
tapissier qui avait fourni l'ameublement complet, lesquels montaient 
quarante mille francs; puis venaient les notes isoles des peintres, des
marchands d'objets de fantaisie, de ces mille riens ravissants qui
parent les chemines et les consoles; tout cela tait parfaitement pay
par moi, comme me l'avait dit Barras, avec l'argent de mes revenus, et
la seule chose qu'il se ft permis de m'offrir tait une montre enferme
dans un bracelet, marquant l'heure  laquelle j'tais entre dans la
maison.

Ce retour  ma fiert native satisfait, je n'eus plus d'hsitation 
accepter une chose que j'avais paye de l'argent de ma famille et de
l'hritage de mon pre; je trouvai de plus une rserve de mille louis
enferms dans un petit coffret sur lequel taient crits ces mots:

Reste des revenus de mademoiselle va de Chazelay pendant les annes
1791, 1792, 1793 et 1794.

Quant aux robes, les factures acquittes se trouvaient  part. Elles me
furent remises par la femme de chambre, qui me renouvela la question:

--Madame a-t-elle des ordres  donner?

--Oui, lui dis-je, habillez-moi et dites au cocher de ne pas dteler.

Elle m'habilla, car j'avais pens que, ayant quitt Terezia sans rien
lui dire, la politesse la moins exigeante voulait que j'allasse lui
renouveler l'invitation que lui avait sans doute faite Barras, de venir
avec son mari pendre, comme il disait, la crmaillre chez moi.

Lorsque je fus habille, je remontai en voiture et donnai l'ordre au
cocher de retourner alle des Veuves  la Chaumire,  la porte mme o
il m'avait prise.

Un concierge, qui n'avait pas la prtention d'tre un suisse, mais qui
n'avait qu' changer d'habit pour le devenir les jours de crmonie,
ouvrit les deux battants de la porte et les chevaux s'lancrent.

Dix minutes aprs j'tais dans les bras de Terezia.

--Eh bien! ma chre, me dit-elle, es-tu contente?

--merveille, lui dis-je, mais surtout de la manire dlicate dont tout
cela a t fait.

--Oh! cela, dit Terezia, je puis t'en rpondre. Dans toutes choses j'ai
t consulte, et dans toutes choses j'ai donn mon avis.

--Mais tu connais la maison? lui demandai-je.

--Ingrate! dit-elle, n'as-tu pas reconnu dans les moindres dtails la
main d'une femme et d'une amie, d'une amie un peu goste, car tu as vu
que ton coup ne contient que deux places. Je ne veux pas, quand nous
irons au bois ensemble, qu'une troisime personne soit entre nous et
nous empche de nous faire nos plus intimes confidences.

--Eh bien, veux-tu que nous commencions? ma voiture est en bas, tu es
habille et moi aussi, allons faire un tour au bois.

Nous montmes en voiture toutes deux et nous partmes.

Je dois avouer que cette premire promenade, dans une charmante voiture
 moi, avec la plus jolie femme de Paris, se fit sous l'empire d'un
charme inexprimable. N'tais-je pas cette mme enfant idiote jusqu'
l'ge de sept ans,  la cration de laquelle vous travailltes heure par
heure, jour par jour, pendant sept autres annes; qui vous fut arrache
un jour pour aller demeurer avec une tante quinteuse, dans une rue
sombre de la vieille ville de Bourges; qui, mande par son pre 
l'tranger, n'arriva  Mayence que pour y lire son procs-verbal
d'excution; qui ne sachant pas qu'au moment de la mort il avait
autoris son mariage avec vous, alla s'enfermer avec sa tante, et
jusqu' la mort de sa tante, dans une triste maison de Vienne; qui
partit aussitt, l'espoir dans le coeur, pour venir vous retrouver et se
mettre sous votre protection en France? Vous tiez parti, vous tiez 
l'tranger, vous tiez mort peut-tre.

Tue  moiti par ces nouvelles, j'ai continu de vivre en me
rapprochant chaque jour de la misre et de la tombe. Nulle me vivante
n'a mis le pied plus avant dans le spulcre que moi. J'en fus tire par
un miracle, et voil que ce mme miracle m'a rendu la libert, la
fortune, la vie et tout ce qui en fait l'clat.

N'y avait-il pas de quoi tourner la tte d'une pauvre enfant idiote,
comme je l'ai dit dj pendant sept annes?

Dieu avait t bien bon pour moi.

Pardonne-moi, Jacques, je me trompe, bien cruel.


XXIX

Je ne sais pas,  mon bien-aim Jacques, lorsque tu liras ces lignes, si
tu comprendras ce qui se passait dans mon me au moment o je les
crivais. Un trouble trange tait dans mon esprit, pareil  celui
qu'prouverait un homme, qui, tant rest dans une chambre o l'on
aurait manipul des liqueurs fortes, se serait gris  leurs vapeurs
sans en avoir approch une goutte de ses lvres.

J'avais quelque chose de vague dans l'esprit et dans les yeux qui me
faisait faire des compliments auxquels je ne comprenais rien.

Le jour o nous avions ft mon entre  ma petite maison de la rue de
la Victoire, on m'avait fait improviser sur le piano des choses qui
m'avaient paru folles  moi-mme, mais qui avaient ravi  l'admiration
ceux qui m'coutaient.

Il n'y a pas de poison plus subtil et qui s'infiltre plus profondment
dans les veines que la louange. Nul ne savait distiller ce poison goutte
 goutte comme Barras. La musique avait sur moi cette influence fatale
qu'elle m'enlevait le reste de ma raison.

Quand je tombais dans cet tat cataleptique qui tait presque toujours
la suite de mes improvisations, j'tais littralement  la merci de ceux
avec qui je me trouvais. Les occupations de la journe au reste ne me
prdisposaient que trop  cet tat dangereux.

Tous les jours se passaient en ftes. Paris tout entier semblait avoir
chapp  l'chafaud et vouloir faire de la vie  venir une jouissance
ternelle. Le matin, les amis se visitaient, se flicitant de se
retrouver vivants.  deux heures, on allait promener au bois; on y
apercevait des gens dont on n'avait pas os demander de nouvelles, on
faisait arrter les voitures l'une prs de l'autre, on passait de l'une
dans l'autre, on se serrait les mains, on s'embrassait, on se promettait
de se revoir beaucoup, on s'invitait  des bals,  des soires, pour
oublier ce qu'on avait souffert.

Tous les soirs il y avait grande runion ou chez madame Rcamier, ou
chez madame de Stal, ou chez madame Krdner, puis des bals o jamais
femme du monde n'avait mis les pieds et qui taient encombrs de femmes
du monde.

On prouvait non-seulement la joie de vivre, mais le besoin absolu
d'tre heureux en vivant. Des femmes, sur la vie desquelles les plus
mauvais esprits n'avaient jamais eu  s'gayer, sortaient en tte--tte
avec des hommes qu'on leur donnait pour amants sans que personne s'en
formalist. Bien des liaisons se formrent  cette poque, desquelles
personne ne s'inquita, et qui, un an plus tt ou un an plus tard,
eussent scandalis tout le monde. Puis l'on s'occupait de littrature,
chose inconnue pendant cinq ans.

D'un amour humain puis dans le sein de Dieu il y avait des hros
nouveaux qui ne ressemblaient  aucun autre, qui s'appelaient _Ren_,
_Chactas_, _Atala_; il y avait des pomes nouveaux qui, au lieu de
s'appeler les _Abencrages_, les _Numa Pompilius_, s'appelaient le
_Gnie du christianisme_ et les _Martyrs_.

L'or, ce mtal peureux qui fuit ou qui se cache  l'approche des
rvolutions, semblait rentrer dans Paris par des chemins nouveaux et
inconnus.  la vue de cet or, les marchands semblaient blouis et pris
de la fivre de vendre; tout en vous cdant les choses aux prix
ordinaires, ils semblaient les donner pour rien. Alors les femmes se
couvraient de bijoux, de dentelles, dfroques inventes pour les
poques de luxe. Il se passait quelque chose de pareil  ce que Juvnal
raconte du temps de Messaline et de Nron.

On demandait tout haut  de jeunes filles et  des femmes maries des
nouvelles de leurs amants. C'tait un mlange singulier de navet et
d'impudeur.

O prirent leur appui les cratures assez heureuses pour avoir chapp 
l'influence de ces jours d'immoralit. Celles-l avaient sans doute des
croyances ou des superstitions qui leur donnrent la force de rsister.

Toute ma force  moi tait en vous. Vous n'tiez plus l. J'ignorais si
je vous reverrais jamais. Je vous aimais toujours, mais d'un amour
solitaire et sans esprance, qui m'irritait plutt qu'il ne me
dfendait. Je me rappelle m'tre veille bien souvent au milieu de la
nuit, au bruit de ma voix qui vous appelait  mon secours. Vous n'tiez
pas l, et je me rendormais brise d'une lutte dont je ne me rendais pas
compte.

Souvent je racontais cet tat trange de mon corps et de mon me 
Terezia; elle souriait, m'embrassait, mais jamais elle ne leva le voile
qui m'empchait de lire en moi-mme, jamais elle ne me donna un conseil
que je puisse lui reprocher.

Tous les hommes lgants de l'poque semblaient s'tre donn rendez-vous
partout o j'allais; partout o je me trouvais, c'tait le mme
bourdonnement d'admiration  mon arrive. Les femmes dont la rputation
n'avait jamais subi la moindre tache se donnaient  cette poque des
plaisirs d'actrices ou de danseuses. Terezia jouait admirablement la
comdie. Madame Rcamier dansait cette fameuse danse du chle qui a t
transporte sur le thtre et qui y a fait fureur. Moi, l'on me faisait
chanter ou improviser sur le piano, mais mes inspirations musicales
seulement pouvaient donner une ide de ce qui se passait en moi. Aucun
chant, aucune parole, aucune posie ne pouvaient rendre l'tat
tumultueux de mon coeur.  tout moment j'entendais dire autour de moi:
Quel malheur qu'une personne si bien organise pour le thtre soit une
femme du monde riche d'un million. Ah! pourquoi vous a-t-on rendu votre
fortune, vous eussiez t oblige d'avoir recours  votre talent, et
alors, au lieu de n'avoir appartenu qu' vous-mme, vous nous eussiez
appartenu  tous.

Moi-mme je commenais  regretter de ne pas m'tre jete dans cette vie
ardente et fougueuse de l'art. Au moins mon me aurait eu quelque chose
 dvorer, j'aurais combattu, j'aurais lutt, j'aurais souffert.
Comprenez-vous cela, mon ami? Moi qui avais tant souffert, j'avais des
besoins de souffrir encore.

Par malheur Terezia vint en aide, sans le savoir,  cette aspiration
d'amour et de souffrance. C'tait la mode  cette poque de jouer la
comdie et mme la tragdie. Barras et Tallien taient lis avec Talma,
elle les pria de lui prsenter le grand artiste,  qui, disait-elle,
elle voulait demander des conseils pour jouer la tragdie.

L'invitation fut faite; Talma ne se fit pas prier.

Il vint chez Terezia d'abord. Il tait alors dans la toute-puissance de
son talent, de sa jeunesse et de sa beaut. C'tait un homme distingu
sous tous les rapports; je n'avais jamais vu de prs un comdien, ce fut
pour moi un objet d'une attention toute particulire.

Mon tonnement fut grand de trouver en lui toute la courtoisie, toute la
politesse, toutes les aptitudes de l'homme du monde.

En voyant deux jeunes femmes comme Terezia et moi, il crut avoir affaire
 deux petites filles capricieuses qui voulaient, en jouant la comdie,
se donner un ridicule de plus.

Madame Tallien tait  sa toilette lorsque Barras l'introduisit au
salon, o je me trouvais seule. Il laissa Talma avec moi et monta pour
hter la toilette de Terezia, ce qui n'tait pas une petite affaire.

J'tais trs mue, non pas de l'ide de me trouver en tte--tte avec
un comdien, mais  celle d'avoir  rpondre  un homme de gnie. Il
s'avana vers moi, me salua gracieusement, et me demanda si c'tait moi
qui voulais prendre de lui des leons.

 un homme comme vous, monsieur Talma, lui rpondis-je, on ne demande
pas des leons, mais des conseils.

Il s'inclina.

--M'avez-vous vu jouer? me demanda-t-il.

--Non, monsieur, lui rpondis-je; je vais mme vous faire un aveu
trange pour une personne de mon ge, avide d'instruction et de
plaisirs; je n'ai jamais t au spectacle.

--Comment! mademoiselle, dit Talma, vous n'avez jamais t au spectacle?
mais si nous ne sortions pas d'une rvolution, je vous demanderais si
vous sortez d'un couvent.

Je me mis  rire.

--Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais os, ignorante comme je suis en
question d'art, dsirer vous voir. C'est Terezia qui est la coupable.
Mon ducation diffre compltement de celle des autres femmes. Je n'ai
jamais t au couvent, et je n'ai jamais t au spectacle. Vous dire que
les chefs-d'oeuvre de nos grands matres me soient trangers, oh! non, je
les sais par coeur, quoiqu'ils ne me satisfassent point.

--Pardon, me-dit Talma, mais vous me paraissez bien jeune encore,
mademoiselle.

--J'ai dix-sept ans.

--Et vous avez dj des ides _faites_?

--Je ne sais pas, monsieur, ce que vous appelez des ides faites; je
juge avec mes sensations. Je crois que les grandes motions viennent, au
thtre, des grandes passions. L'amour,  ce qu'il m'a sembl, tait une
des passions les plus tragiques. Eh bien, je trouve que la faon dont
nos potes dramatiques expriment l'amour contient plus de rhtorique
amoureuse que de vrit du coeur.

--Excusez-moi, mademoiselle, reprit Talma, mais vous parlez d'art comme
si vous professiez l'art vrai.

--Il y a donc un art vrai et un art faux? lui demandai-je.

--J'ose  peine l'avouer, moi qui suis tour  tour appel  reprsenter
Corneille, Racine et Voltaire; mais parlez-vous une autre langue que la
ntre, mademoiselle?

--Je parle l'anglais et l'allemand.

--Mais comment parlez-vous anglais et allemand? comme une pensionnaire.

Je rougis du doute du grand artiste sur ma philologie.

--Je parle anglais et allemand comme une Anglaise et comme une
Allemande, rpondis-je.

--Et vous connaissez les auteurs qui ont crit dans ces deux langues?

--Je connais Shakespeare, Schiller et Goethe.

--Et vous trouvez que Shakespeare ne parle pas bien la langue de
l'amour?

--Oh! au contraire, monsieur, je trouve tant de vrit dans cette langue
chez lui, que cela me rend probablement injuste envers les auteurs qui
l'ont parle aprs lui.

Talma me regarda avec tonnement.

--Eh bien? lui demandai-je.

--Eh bien, dit-il, je suis tout tonn de trouver cette justesse de
raisonnement dans une jeune fille de votre ge; si ce n'tait point trop
indiscret, je vous demanderais si vous avez beaucoup aim?

--Je vous rpondrai, moi, j'ai beaucoup souffert.

--Savez-vous par coeur quelque chose de Shakespeare?

--Je sais tous les morceaux remarquables d'_Hamlet_, d'_Othello_, de
_Romo et Juliette_.

--Pouvez-vous me dire en anglais quelque chose de _Romo_?

--Et vous, entendez-vous l'anglais?

--J'ai jou la tragdie dans cette langue avant de la jouer en franais.

--Eh bien, je vais vous dire alors le monologue de Juliette au moment o
le moine lui remet le narcotique qui doit la faire passer pour morte.

--J'coute, dit Talma.

Je commenai un peu mue d'abord, mais bientt la puissance de la posie
reprit le dessus, et ce fut avec une certaine posie que je dis ces
vers:

    Adieu! le Seigneur sait quand nous nous reverrons.
    La terreur sur mon front agite son vertige
    Et mon sang suspendu dans mes veines se fige.

Elle se retourne du ct o sont sorties la nourrice et la
signora Capulet.

    Si je les rappelais pour calmer mon effroi?
    Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!

    Qu'ont  faire en ces lieux ta mre ou ta nourrice?
    Il faut que sans tmoins la chose s'accomplisse;
     moi breuvage sombre!

    Hsitant.

    Et si tu faiblissais
    Demain je serais donc au comte, non! je sais
    Un moyen d'chapper au terrible anathme.
    Poignard, dernier recours, esprance suprme,
    Repose  mes cts.

    Hsitant de nouveau.

    Si c'tait un poison
    Que le moine en mes mains et mis par trahison,
    Tremblant qu'on dcouvrt mon premier mariage!
    Mais non, chacun le tient pour un saint personnage;
    Et d'ailleurs c'est l'ami de mon cher Romo.
    Qu'ai-je  craindre?

    Un instant pouvante.

    Mais si, dpose au tombeau,
    J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,
    Seule au milieu des morts m'veiller avant l'heure
    O doit mon Romo venir me dlivrer!
    Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,
    Assigeant  la fois ma bouche et ma narine,
    De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,
    Me suffoquant avant que vainqueur du trpas
    Mon bien-aim ne pt m'emporter dans ses bras
    Ou mme si je vis, pour mon oeil quel spectacle!
    Ce caveau n'est-il pas l'antique rceptacle
    O dorment tes dbris des aeux trpasss
    Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entasss?
    O Thybald, le dernier tendu sur sa couche,
    M'attend livide et froid la menace  la bouche.
    Puis quand sonne minuit, mon Dieu! ne dit-on pas
    Qu'veills par l'airain, les htes du trpas,
    Pour s'enlacer hideux dans leurs rondes funbres,
    Se lvent en heurtant leurs os dans les tnbres
    Et poussent dans la nuit de ces cris mouvants
    Qui font fuir la raison du cerveau des vivants.
    Oh! si je m'veillais sous les arcades sombres,
    Justement  cette heure o revivent les ombres;
    Si se tranant vers moi dans le spulcre obscur,
    Ces spectres me souillaient de leur contact impur,
    Et m'entranant aux jeux que la lumire abhorre,
    Me laissaient insense au lever de l'aurore!
    Je sens en y songeant ma raison s'chapper.
    Oh! fuis! fuis! Romo, je vois, pour te frapper,
    Thybald qui lentement dans l'ombre se soulve.
     sa main dcharne tincelle son glaive.
    Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglant,
    Sur sa tombe te faire asseoir  son ct.
    Arrte, meurtrier! au nom du ciel, arrte!

      Portant le flacon  ses lvres.

    Romo, c'est  toi que boit ta Juliette!

Talma ne m'avait point interrompue tant que j'avais parl. Il ne
m'applaudit pas lorsque je me tus; mais, me tendant la main, il me dit:

--C'est tout simplement merveilleux, mademoiselle.

Terezia et Barras entrrent comme Talma achevait de me faire ses
compliments.

--Ah! citoyen Barras, dit-il, citoyenne Tallien, je regrette vivement
que vous ne soyez pas entrs plus tt.

--Est-ce que la leon est dj donne? demanda en riant Terezia.

--Oui, est donne, rpondit Talma, mais  moi. Vous auriez entendu
mademoiselle dire des vers comme j'ai eu rarement l'occasion d'en
applaudir.

--Comment! ma pauvre va, dit Terezia en riant, est-ce que par hasard tu
serais tragdienne sans t'en douter?

--Mademoiselle est tragdienne, comdienne, pote, tout ce que l'on peut
tre avec un coeur lev et une me aimante. Mais je doute qu'elle trouve
jamais en franais les intonations prodigieusement naturelles qu'elle a
trouves en anglais.

--Tu parles donc anglais? demanda Terezia.

--Admirablement, dit Talma. Citoyen Barras, vous m'avez pri de vous
venir voir pour donner des conseils  ces dames; je n'ai rien 
apprendre  mademoiselle, pas de conseils  lui donner; je lui dirai:
Dites comme vous sentez, et vous direz toujours juste. Quant  madame
Tallien, je la prierai d'entendre d'abord son amie, puis ensuite, si
elle veut toujours tudier, je me mettrai  sa disposition.

--Et o et quand entendrons-nous mademoiselle? demanda Terezia.

--Chez moi, quand monsieur Talma voudra.

--Demain soir, dit Talma, je ne joue pas. Vous savez la grande scne de
Romo et Juliette au balcon, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien, je la repasserai; je ne me sens pas assez fort pour la jouer
avec vous sans une tude nouvelle; n'ayez que quelques amis, vous savez
bien qu'on dit que je ne suis pas bon dans les amoureux.

--Alors, dit Barras, nous dnons tous ensemble demain chez mademoiselle?

--Oh! non, dit Talma, quand je joue le soir, je mange  trois heures de
l'aprs-midi et je soupe.

--Eh bien, alors, dit Barras, nous souperons chez mademoiselle.

Et il donna mon adresse  Talma.

J'ai retard autant que j'ai pu, mon bien-aim Jacques, l'aveu terrible
que j'ai  vous faire, mais il faut enfin que je l'aborde;  demain!

Quand il y avait par hasard de ces sortes de ftes chez moi, c'tait
Barras qui en faisait tous les prparatifs. Nul ne s'entendait comme
Barras  prparer ces ftes immenses o l'on recevait cinq cents
personnes dans ses palais et dans ses jardins, ou de ces petites ftes
bien plus difficiles,  mon avis, o l'on recevait seulement quinze ou
vingt amis et o il fallait s'arranger de manire  renvoyer tout le
monde content.

En enlevant une cloison, mon salon et ma chambre  coucher donnaient
l'un dans l'autre; la fentre, place dans un angle de la chambre,
figurait  merveille la fentre au balcon; on avait fait entrer, par
cette fentre qui simulait l'entre de ma chambre, des lierres, des
chvrefeuilles et des jasmins.

Des rflecteurs invisibles, placs qu'ils taient sur le ciel de mon
lit, invisible lui-mme derrire un massif d'orangers, clairaient cette
fentre aussi vivement qu'auraient pu le faire les rayons de la lune.

Un chafaudage dress dans le jardin me permettait de me tenir debout 
cette fentre et de m'appuyer  la barre toute garnie de plantes
grimpantes comme j'aurais pu le faire  un balcon.

 sept heures, on m'apporta un ravissant costume de Juliette dont Isabey
avait fait le dessin. C'tait une attention de Terezia; elle savait
mieux que moi quelles taient la coupe et les couleurs qui
m'avantageaient.

Le rendez-vous tait donn pour huit heures.

Je ne connaissais personne  Paris, c'tait donc Tallien et Barras qui
avaient fait les invitations. Je me rappelle seulement qu'il y avait l
Ducis, qui, vingt-trois ans auparavant, avait fait une traduction de
Romo et Juliette, si toutefois cette faible esquisse de magnifiques
tableaux pouvait s'appeler une imitation.

 huit heures prcises, on annona le citoyen Talma.

En entrant au salon il jeta le manteau dont il tait envelopp et
apparut dans son costume de Romo, emprunt au petit livre vnitien
dessin par le cousin de Titien.

Quoique un peu petit et dj un peu gros pour le personnage, ce costume
lui allait trs-bien.

Barras et Tallien avaient eu soin qu'il trouvt l sa socit
habituelle: Chnier, le citoyen Arnault, Legouv, Lemercier, madame de
Stal, Benjamin Constant, Trnis, le beau danseur, toutes personnes
enfin que je ne connaissais pas et qui se connaissaient entre elles.

J'avais charg madame Tallien de faire les honneurs du salon. J'avais
pour m'habiller l'habilleuse de mademoiselle Mars et de mademoiselle
Raucourt. Toutes deux m'attendaient dans un boudoir donnant sur ma
chambre  coucher.

La porte de communication entre le salon et la chambre  coucher,
c'est--dire entre la salle de spectacle et le thtre, tait ferme par
une simple draperie de velours rouge qui se tirait de chaque ct comme
des rideaux de lit ou de fentre.

Lorsque je fus habille, je descendis par le jardin et montai sur mon
chafaudage.

Il faisait beau comme en t, je fus blouie, en jetant les yeux dans
l'intrieur de ma chambre, de la voir compltement change en un
parterre de fleurs.

Pardon de m'appuyer sur tous ces dtails; mais, sur le point d'avouer
une grande faute, il faut bien que je cherche dans la nature tout
entire des excuses  ma faiblesse.

Une espce de tente accole  la maison figurait ma chambre, peinte  la
manire du commencement du seizime sicle.

On avait substitu  la fentre, une fentre en ogive qui s'adaptait 
merveille sur l'autre.

 mon arrive au balcon, elle tait ferme, mais destine  s'ouvrir de
mon ct, c'est--dire du ct oppos o elle s'ouvrait.

 travers les carreaux peints, je vis entrer Talma. Il s'arrta un
instant, ne sachant o poser le pied, tant le parquet tait couvert de
fleurs, puis il vint prendre sa place au pied de mon balcon.

Une main invisible frappa trois coups.

Les rideaux de la porte s'ouvrirent.

Tous les spectateurs du salon poussrent un cri d'tonnement, personne
ne s'attendait au charmant tableau de Miris que faisait ma fentre,
claire en dedans et toute sillonne de branches de clmatite, de
jasmin et de chvrefeuille.

Ce cri devint un applaudissement gnral qui ne cessa que lorsqu'on vit
ma fentre s'clairer et moi apparatre derrire le vitrail colori.

D'ailleurs Talma allait parler, et tout le monde se taisait pour couter
Talma.

De mme que le grand artiste avait mis une suprme coquetterie dans son
costume, il avait appel  son aide toute la magie de sa voix veloute.

Il commena donc en anglais:

    Quelle clart soudaine  travers la fentre
    S'allume? Est-ce l'Amour ou toi qui va paratre,
    Belle Juliette, ange blond et vermeil
    Qui fait plir Phb? Lve-toi, doux soleil,
    Bien autrement brillant que cette reine ple
    Qui porte sur son front la couronne d'opale.
    Fuis sur ton char nacr, Phb, c'est l'astre d'or.
    Ma vierge, mon amour, mon ange, mon trsor,
    Ta lvre qui s'agite est-elle donc muette,
    Que mon oreille coute en vain,  Juliette?
    Que tes yeux sans ta voix me parlent  leur tour,
    Et je leur rpondrai par un seul mot: Amour
    Tes yeux, qu'ai-je dit l, non, ce sont deux toiles
    Que la nuit veut en vain teindre dans ses voiles,
    Et qui, lanant leurs feux  l'horizon lointain,
    Font chanter les oiseaux qui rvent le matin.
    Voyez comme sa joue avec grce tombe,
    Cherche un flexible appui sur sa main recourbe.
    Que ne suis-je le gant qui couvre cette main,
    Et de sa joue en fleur caresse le carmin.

J'ouvris la fentre au milieu des applaudissements donns  Talma et qui
redoublrent  ma vue.

J'avais  rpondre un seul mot:

Hlas!

    ROMO.


    Elle a parl! Tais-toi, brise inquite,
    Laisse venir  moi la voix de Juliette,
    Messager lumineux, aux paroles de miel,
    Qui de la part de Dieu descend vers moi du ciel
    Et passe plus brillant  travers le nuage
    Que ne le fait l'clair, ce glaive de l'orage!


    JULIETTE.


    Oh! Romo, pourquoi te nommer Romo?
    Oh! renonce  ce nom, si terrible et si beau!
    Renonce  ta famille ou bien dis-moi je t'aime!...
    Et c'est moi qui, ds lors, encourant l'anathme,
    Reniant aussitt le nom qui te dplat,
    C'est moi qui cesserai d'tre une Capulet.


    ROMO,  lui-mme.


    Dois-je  prsent parler? ou dois-je encore me taire?


    JULIETTE.


    C'est ton nom qui te fait un crime involontaire,
    Et cependant, grand Dieu! que m'importe ton nom;
    T'appelant Montaigu, m'aimerais-tu moins?--Non!
    Aucun des lments qui composent notre tre
    N'est dans le nom qu'un pre  son fils doit transmettre.
    Ton nom n'est ni ta main, ni tes yeux, ni ton coeur,
    Ni cette douce voix qui te fait mon vainqueur,
    Car enfin, Romo, si nous nommions la rose,
    Aux baisers du matin sous le buisson close,
    D'un autre nom offrant un autre sens pour nous,
    Le parfum de la rose en serait-il moins doux?
    L'escarboucle qui luit dans la nuit la plus sombre
    Par son nom ou ses feux claire-t-elle l'ombre?
    Si Romo voulait n'tre plus Romo
    En serait-il moins brave, en serait-il moins beau?
    Le fourreau changerait seulement, non la lame,
    Et dans le mme corps survivrait la mme me.


    ROMO., se faisant voir de Juliette.


    Au lieu de m'appeler de ce nom dtest,
    Appelle-moi l'Amour ou la Fidlit.
    Et me venant de toi, je tiendrai le baptme
    Pour tre aussi sacr que venant de Dieu mme.


    JULIETTE.


    Qui donc es-tu qui viens piant mes ennuis
    Si promptement rpondre  mes plaintes?...


    ROMO.


              Je suis
    Un homme dont le nom est maudit, chre sainte,
    Puisque ce nom chez toi n'veille que la crainte,
    Et qui renoncerait  ce nom criminel,
    Ft-il prt d'en signer son bonheur ternel.


    JULIETTE.


     peine ai-je une fois parmi des bruits frivoles,
    Entendu cette voix prononcer vingt paroles
    Que dj de mon coeur son accent est connu,
    N'es-tu pas Romo, le fils de Montaigu?


    ROMO.


    Non, non, je ne suis pas Romo, je te jure.


    JULIETTE.


    Ta prsence en ces lieux, jeune homme, est une injure.
    Que veux-tu? qui t'amne en ce jardin? pourquoi
    Y venir  cette heure et dans la nuit, dis-moi?
    Comment as-tu franchi la muraille, elle est haute.
    S'il t'arrive un malheur, ce sera par ta faute,
    Car si quelqu'un des miens te rencontrait ici,
    De lui tu n'obtiendrais ni piti, ni merci.


    ROMO.


    L'amour de son flambeau m'a prt la lumire;
    Tu sais que pour son aile il n'est point de barrire;
    Son aile m'a port de ce ct des murs
    Et son flambeau guid par les chemins obscurs.
    Quant  craindre des tiens la prsence importune,
    Je risque en ce moment une pire infortune.
    Et bien plus que leur glaive  l'clair furieux,
    Je crains le doux clair qui jaillit de tes yeux.


    JULIETTE.


    Oh! pour le monde entier, si prs de ma demeure,
    Non, je ne voudrais pas qu'on te vt  cette heure.


    ROMO.


    Oh! ne crains rien, te dis-je,  l'oeil qui me poursuit
    J'chappe envelopp du manteau de la nuit!
    Et d'ailleurs une mort regrette et prochaine
    Vaut mieux que de longs jours exposs  ta haine.


    JULIETTE.


    Mais quelle intention sitt avant le jour
    T'a conduit en ces lieux?


    ROMO.


    Juliette, l'amour!
    Qui rgne sur nos coeurs comme le vent sur l'onde
    Et qui pour te revoir  l'autre bout du monde
    M'entranerait bravant les flots et les clairs
    Au sein de la tempte et par del les mers.


    JULIETTE.


    Si le masque des nuits ne couvrait mon visage
    Tu verrais, crois-le bien, de la pudeur sauvage
    La rougeur virginale  cet aveu trop prompt
    S'lancer de mon coeur et monter  mon front.
    Mais pourtant, Romo, si tu m'aimes, coute.
    Dis la main sur ton coeur: _oui, je t'aime!_ Le doute
    Est permis  qui veut aimer sincrement
    Et tout donner, coeur, me et corps  son amant.
    On dit que Jupiter, patron de l'imposture,
    Sourit aux faux amants dont la foi se parjure:
    Mais que nous fait  nous Jupiter, dieu paen.
    Le Dieu qui nous coute et se fait le gardien
    Des serments changs entre deux nobles mes,
    N'est point un Dieu jaloux du dshonneur des femmes.
    C'est un Dieu bon, aimant, misricordieux,
    Que s'il a mis l'amour en mon me et tes yeux,
    L'a mis pour qu'en tes yeux mon me le respire
    Et qu'en mon me alors tes yeux le puissent lire.
    Et si je dis cela si vite, souviens-toi
    Que c'est qu'en ce jardin, t'ignorant prs de moi,
    J'ai laiss de mon coeur comme une onde de l'urne,
    chapper le secret de ma fivre nocturne.
    Ce qui vient  l'instant par toi d'tre entendu
    tait dit  la nuit seule, beau Montaigu.
    Ne va donc pas  tort me croire trop presse
    Par l'blouissement d'une amour insense.


    ROMO.


    Oh! je te jure ici par la reine des cieux
    Qui fuit  l'horizon, croissant silencieux...


    JULIETTE, l'interrompant.


    Oh! non, ne jure pas par la lune infidle
    Qui chaque nuit prsente une face nouvelle.
    Car ton amour serait peut-tre aussi changeant
    Qu'est changeante la reine  la face d'argent.


    ROMO.


    Quelle divinit veux-tu donc que je prenne
     tmoin de l'amour qui brle dans ma veine?


    JULIETTE.


    Aucune! il vaut bien mieux ne pas jurer, crois-moi.
    Dis seulement: Je t'aime! et confiante en toi,
    Pour t'entendre redire une autre fois: Je t'aime!
    Ami, je te dirai: Jure-moi par toi-mme,
    Et je n'ai plus besoin et de prtre et d'anneau,
    Car d'aujourd'hui mon coeur s'appelle Romo.


    ROMO.


    Ange d'amour, merci!


    JULIETTE.


            Maintenant, ma chre me,
    Que mon coeur a jet sa trop subite flamme,
    Ne va pas comparer cette flamme  l'clair
    S'teignant aussitt qu'il a brill dans l'air.
    Non, le bourgeon d'amour que ce soir favorise,
    S'il est tout un printemps caress par la brise,
    Peut par nous doucement, jusqu' l't conduit,
    Aprs sa belle fleur nous donner son beau fruit!
    Et maintenant, ami, que ta nuit soit plus douce
    Que celle que l'oiseau dort dans son lit de mousse!


    ROMO.


    Eh quoi! partir dj?


    JULIETTE.


    Qu'en dis-tu, mon amour?


    ROMO.


    Je dis pour te quitter qu'il est bien loin du jour;
    J'aurais voulu de toi quelque faveur plus grande.


    JULIETTE.


    Voyons, explique-toi, qu'exiges-tu, demande?
    Ne crains pas d'puiser mon amour s'il t'est cher;
    Mon amour est profond et grand comme la mer.


    LA NOURRICE, appelant de l'intrieur.


    Juliette!


    JULIETTE.


    On m'appelle!


    ROMO.


     chre me!


    JULIETTE,  sa nourrice.

             Demeure.
    Nourrice, me voici.


     Romo.


               Je reviens tout  l'heure;
    Je reviens pour te dire encore un mot.


    Elle sort.

    ROMO, seul.


                nuit!
    Par quelque illusion ne m'as-tu pas sduit,
    Et mon bonheur venant  l'heure du mensonge,
    Ne va-t-il pas demain s'envoler comme un songe?


    JULIETTE, revenant.


    Ce mot, cher Romo, c'est je t'aime, aime-moi;
    Et maintenant que j'ai ton amour et ta foi,
    Que cet amour ne veut qu'une issue honorable,
    Demain je t'enverrai, mon cher insparable,
    Quelqu'un; tu fixeras le jour, l'heure, le lieu
    O le prtre unira nos deux mains devant Dieu.
    Et ds lors, te donnant ma fortune et ma vie,
    Je te suivrai partout confiante et ravie.
    Enverrai-je demain?


    ROMO.


                    Sera le bienvenu
    Qui viendra de ta part; ft-ce un mendiant nu,
     mes yeux il aura plus opulente mine
    Qu'un snateur couvert de brocart et d'hermine.


    JULIETTE.


    Merci, mon Romo. Vers quelle heure, dis-moi,
    Du matin ou du soir puis-je envoyer chez toi?


    ROMO.


    Neuf heures du matin; l'heure est-elle propice?


    JULIETTE.


    Oui.


    ROMO.


    Que ta volont, ma reine, s'accomplisse!


    JULIETTE.


    Adieu donc!


    ROMO.


    Te quitter c'est mourir.


    JULIETTE.


           Je voudrais
    Que tu fusses pareil  l'oiseau des forts
    Qui, ne sachant briser le fil qui le dirige,
    Autour de sa matresse incessamment voltige,
    Et ne pouvant jamais sortir du cercle troit,
    Retombe  chaque instant sur sa tte ou son doigt.


    ROMO.


    Le sort d'un tel oiseau serait digne d'envie,
    Oh! prs de toi chanter le bonheur et la vie,
    Et par ta douce main se sentir caresser!


    JULIETTE.


    Non, je t'toufferais en voulant t'embrasser.
    Bonne nuit, bonne nuit, et si je te rappelle,
    Sois plus vaillant que moi contre l'heure cruelle.
    Ne te retourne pas pour me parler d'amour,
    Ou je te redirais bonne nuit jusqu'au jour.

    Elle rentre en lui envoyant des baisers.


    ROMO.


    Que sur toi le sommeil plus doucement se pose
    Que ne le fait le soir l'abeille sur la rose!

Les rideaux se refermrent sur ces deux derniers vers, mais  peine
furent-ils ferms, que les cris Juliette et Romo! retentirent au milieu
des applaudissements. Nous tions rappels comme dans les grands succs
d'acteurs o l'on prouve le besoin de revoir ceux qui viennent de
profondment vous impressionner.

Je me laissai aller  l'enivrement; je n'tais plus va, je n'tais plus
mademoiselle de Chazelay, j'tais Juliette; les vers de Shakespeare
avaient vers en moi tout le vertige de l'amour et du triomphe.

Pas un homme qui ne voult me baiser la main, pas une femme qui ne
voult m'embrasser.

Au milieu de ces dmonstrations, la porte s'ouvrit  deux battants, et
le matre-d'htel cria:

--Madame est servie!

Je pris le bras de Talma, c'tait le moins que je dusse au grand artiste
 qui je devais le seul moment de bonheur parfait que j'eusse prouv
depuis que je t'avais perdu, et nous passmes dans la salle  manger.

Je fis asseoir Barras  ma droite et Talma  ma gauche. Barras, qui
connaissait toutes les sympathies et toutes les antipathies, avait
dsign les autres places de faon  ce que chacun ft content.

Aussi, ne vis-je jamais runion plus spirituelle, fusion plus complte
de sentiments, feu d'artifice plus brillant d'esprit franais. Puis, il
faut le dire,  cette heure de la nuit o chacun a oubli les soucis du
jour, le coeur est plus dilat, l'imagination plus vive, le propos plus
joyeux qu' toute heure de la journe.

Je dois assurer que je n'tais gure  toute cette macdoine de mots, de
doux sentiments et de gracieux propos. J'tais retombe en moi-mme, o,
comme un oiseau chanteur, le souvenir me disait la sduisante symphonie
de la vanit satisfaite; ce fut alors seulement que je m'aperus que
l'assiduit de Barras prs de moi avait t remarque.

Barras le vit aussi, et il craignit que je fusse blesse de ce
commencement d'indiscrtion manant d'elle-mme, et sur un compliment
plus positif du luxe avec lequel la table tait servie:

--Messieurs, dit-il, il faut au moins que vous connaissiez votre htesse
et que je vous raconte la vie extraordinaire de la personne qui vous a
donn ce soir de si vives jouissances d'art, et qui veut bien, pour
complter notre soire, nous donner un si bon souper.

J'ignorais moi-mme qu'il st tous ces dtails de ma vie, qu'il tenait
de madame Cabarrus,  qui j'avais tout racont en prison.

Barras, loquent  la tribune, tait un charmant causeur de salon. Nul
ne racontait avec plus de grce et de dlicatesse que lui. Lgrement
blesse de l'intimit qu'on m'avait laisse entrevoir sur nos relations,
je fus agrablement rafrachie par cette douce pluie de justification
louangeuse qui tombait de la bouche de Barras.

Vingt fois je cachai ma tte dans mes mains, sentant la rougeur ou les
larmes qui l'envahissaient. On ignorait la part que j'avais prise au 9
thermidor. Barras fut terrible en racontant le dsespoir qui m'avait
pousse  monter sur la charrette sans que mon tour ft venu.

Il fut ravissant lorsqu'il raconta notre premire entrevue aux Carmes
entre Teresia, Josphine et moi. Il fut dramatique quand il me suivit
dans l'accomplissement de la mission que Teresia m'avait donne de venir
remettre son poignard aux mains de Tallien.

Et madame Tallien, de son ct, comme si elle et jur de ne laisser
dans mon esprit aucune lueur de raison, appuyait Barras, ajoutait aux
dtails donns par lui de ces riens pleins de sduction qui portent les
sympathies  leur comble.

Que l'on songe  cette runion de potes, d'artistes, de romanciers,
d'historiens, devant lesquels ma vie dans ses accidents les plus intimes
tait ainsi mise au jour, et l'on se fera une ide de ce que j'prouvais
pendant ce rcit, que Barras termina par l'numration des biens de
famille qu'il m'avait fait rendre et qui, explication de mon luxe,
furent plutt exagrs que diminus par lui.

Puis vint l'loge des talents qu'on ne connaissait pas, de cette trange
aptitude  l'improvisation d'une musique qui semblait se former sous
mes doigts, de notes ignores et qu'on entendait pour la premire fois.

J'tais toute tremblante; il prit ma main, la baisa en me disant:

--Oh! si vous vous vanouissez  chaque fois que vous entendrez faire
votre loge, ma jeune et belle amie, vous vous vanouirez souvent, car
nul ne pourra vous voir et vous connatre sans vous adorer.

Toutes les forces que j'avais runies pour me lever, sortir de table,
chapper  ces louanges amollissantes, se fondirent dans un soupir et
dans une larme; je retombai sur la chaise et laissai ma main dans la
sienne.

Oh! ne laissez jamais votre main dans la main d'un homme qui vous aime,
ne l'aimassiez-vous pas. Il y a dans cette puissance masculine une
vigueur magntique qui nerve votre rsistance.

Au bout de dix minutes que ma main tait dans celle de Barras, je n'y
voyais plus.

Le souper tait fini; il me conduisit au salon, et, sans que je m'en
doutasse, il me fit asseoir devant le piano, qu'il dcouvrit.

On sait, du moment que j'tais mise en contact avec cet instrument, dans
quel tat d'exaltation magntique j'entrais. La premire vibration des
touches, si vague qu'elle ft, fit courir dans toutes mes veines un
frisson fivreux. La scne o Romo descend du balcon aprs avoir pass
sa premire nuit d'amour avec Juliette se prsenta  mon esprit, et
c'est sur ce texte, qui s'enchanait  la premire scne du balcon, que
j'entrepris de broder une symphonie d'motions inconnues, puisque je
n'avais jamais eu de nuit pareille  cette nuit des deux amants.

Je ne sais pas moi-mme ce que je jouais; il me serait impossible de
remettre  sa place une des notes de cette improvisation. Or, comme dans
la foudre antique, o Vulcain avait tordu en un seul faisceau le
tonnerre, les clairs et la pluie, j'avais tordu moi, le plaisir, le
bonheur et les larmes.

On m'a reparl tant de fois de cette improvisation qu'il fallait bien
qu'elle et quelque chose d'extraordinaire.

Comme toujours, elle me laissa mourante.

Mais madame Tallien et Barras, qui avaient dj vu deux ou trois fois le
mme effet se reproduire sur moi, loin d'tre inquiets, affirmrent
qu'il fallait me laisser  moi-mme, que les soins de ma femme de
chambre me suffiraient, et que le lendemain je m'veillerais plus
frache et plus belle.

Alors j'entendis le bruit que firent les dames en prenant leurs chles
et leurs chapeaux. Quelques lvres fminines se posrent sur mon front.
Les adieux s'changrent; Barras  son tour me dit adieu en me serrant
la main; je crois que je la lui serrai  mon tour.

J'entendis les voitures qui quittaient l'htel, puis la voix de ma femme
de chambre qui me demandait si je voulais me mettre au lit.

Je m'appuyai  son bras, haletante, la tte renverse, et je gagnai ma
chambre.

Les fleurs en avaient disparu, mais le parfum en tait rest. C'tait un
mlange d'odeurs nervantes; la rose, le jasmin, le chvrefeuille y
avaient ml leurs armes. Ma femme de chambre me dvtit de mon costume
de Juliette et me mit au lit.

Mon lit lui-mme tait imprgn d'odeurs enivrantes. Je continuai mes
rves quoiqu' moiti veille, mes yeux se fixrent sur la fentre par
o Juliette attendait Romo.

Tout  coup la fentre s'ouvrit, je reconnus Barras.

J'tendis la main vers la sonnette, je voulus pousser un cri, mais ma
main fut arrte par une autre main, mon cri fut touff sous la
pression de deux lvres brlantes.

Je retombai inerte et perdue sur mon lit.

Et moi qui disais chaque matin:  mon Dieu! faites que je le revoie un
jour! je m'criais le lendemain, au milieu des larmes et des sanglots:

 mon Dieu! faites que je ne le revoie jamais!

FIN DU MANUSCRIT D'EVA




X

LE RETOUR D'EVA


Nous avons vu dans quelle condition cette rentre avait eu lieu, le
soir, par un temps humide et froid. La vieille Marthe avait reconnu
d'abord va  la voix, puis enfin, la porte ouverte, les deux femmes
s'taient jetes dans les bras l'une de l'autre.

Si c'et t le jour, s'il et fait beau temps, ce premier baiser donn
 d'anciennes sympathies, va se ft lance dans le jardin et et voulu
revoir en ralit tous les objets qu'elle ne voyait plus depuis trois
ans qu'en souvenir.

L'arbre de la science du bien et du mal, le ruisseau qui filtrait 
travers ses racines, la grotte des fes, la tonnelle, etc.

Mais, par cette nuit noire, par cette pluie fine et glace, une pareille
visite tait impossible.

Elle monta droit  sa petite chambre, blanche et pure comme si elle
l'et quitte la veille et comme si elle y et t attendue d'heure en
heure. L, il lui fallut rpondre aux questions qui se pressaient sur
les lvres de Marthe. La vieille femme avait sa passion aussi; elle
aimait Jacques Mrey d'un autre amour qu'va, mais aussi profond et
presque aussi passionn.

Cependant elle s'aperut qu'va, mourante de fatigue et d'insomnie,
avait besoin d'tre seule.

Elle voulut la dshabiller et la mettre au lit comme autrefois.

va, qui ne demandait pas mieux que de reprendre ses anciennes
habitudes, se laissa faire, mais exigea seulement qu'en sortant de sa
chambre Marthe laisst une bougie allume; les yeux d'va avaient besoin
de passer en revue tous les objets familiers  son enfance dont la
chambre tait seme et devant lesquels, en prsence de Marthe, son coeur
n'et point os se rpandre comme dans la solitude et le silence.

Aussi  peine Marthe fut-elle sortie que ses yeux se rouvrirent et
qu'elle revit avec ravissement son buis bnit apport par Baptiste et
son christ d'ivoire autour duquel son buis faisait une espce de crche.

va pensait dans quelle puret d'me elle avait t arrache  cette
chambre bnie, et  tout ce qu'elle avait vu,  tout ce qu'elle avait
prouv,  tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle en tait
sortie.

Pas un souvenir qu'elle et  combattre ou  repousser dans toute cette
chambre; c'tait le ct blanc et radieux de sa vie. Le seuil de cette
chambre dpass, la porte de la rue ferme sur elle, l avait commenc
la vie de douleur, de tristesse et de remords.

Marthe sortie, elle se leva, prit sa bougie, visita tous ces objets qui
 peine avaient un nom et qui taient son univers  elle, les baisa, les
salua comme  un retour, se mit  genoux devant son christ, quoiqu'elle
ne st pas prier les prires ordinaires, mais seulement verser devant
l'homme du dvouement, devant le Dieu de la douleur, le trop-plein de
son me.

Elle voulut ouvrir la fentre et essayer de regarder dans le jardin,
mais le vent s'y engouffra, teignit la bougie, et la pluie qui tombait
toujours paisse et l'absence complte de lune l'empchrent de rien
distinguer, comme si ce pass dans lequel elle essayait de rentrer tait
dsormais ferm pour elle.

Elle repoussa et referma la fentre, gagna son lit  ttons, y rentra
toute mouille et toute grelottante et jeta par-dessus sa tte son drap
pareil  un linceul.

L, dans cette tombe anticipe, les objets commencrent  se fondre les
uns dans les autres et  s'teindre lentement dans son esprit. Elle
ressentit cette sensation glaciale qu'elle avait prouve, quand roule
par les flots de la Seine elle avait cru qu'elle allait mourir, et, dans
une condition pareille d'insensibilit croissante, il lui sembla glisser
sur cette pente rapide de la vie  la mort.

Puis il vint un moment o elle n'prouva plus rien que cette sensation
douloureuse au coeur qui disparut peu  peu, et qui en disparaissant ne
lui laissa mme pas le sentiment de son existence.

Elle crut tre morte: elle dormait.

Le lendemain, n'ayant pas eu le temps de fermer les volets de sa
fentre, elle fut rveille par un doux rayon de soleil qui venait se
jouer sur son visage. Ce soleil, soleil de mars encore ple et maladif,
lui arrivait  travers les branches sans feuillage des arbres encore mal
veills et  peine revenus  la vie. Il y avait entre ces arbres et
elle une ressemblance: c'tait, malgr les souvenirs du pass, une
espce d'hsitation  renatre.

Mais enfin ce soleil, tout ple qu'il ft, tait dj un rayon
d'esprance, une certitude d'exister encore. va ouvrit sa fentre: la
pluie avait cess, il faisait un de ces temps troubles du printemps o
l'air est si charg de vapeurs qu'il a peine  entrer dans les poumons,
et que la poitrine, tout en respirant, reste oppresse par une
atmosphre trop lourde.

Tout tait la mme chose dans le jardin, seulement tout semblait devenu
inculte et avoir pouss au hasard comme la tristesse dans le coeur;
l'herbe tait haute et dtrempe, le ruisseau grossi par la pluie tait
sorti de son lit, l'arbre de la science n'avait plus ni fruits ni
feuilles, et courbait au vent sa tte chevele; la tonnelle, rduite
aux rameaux tortueux de la vigne, semblait un berceau dvast, aux
treillages duquel se suspendaient des sarments languissants et morts, ou
prs de mourir.

Aucun oiseau ne chantait, son beau rossignol et ses douze fauvettes
n'taient point encore revenus, et peut-tre ne reviendraient pas ou,
reviendraient comme elle tristes et silencieux.

De ses beaux jours couls dans cette petite maison bien-aime, va ne
se souvenait que des jours joyeux du printemps, des jours brlants de
l't et des jours potiques de l'automne; elle avait oubli ces jours
mlancoliques d'hiver, o son jardin ne lui donnait ni soleil ni ombre,
et o elle ne l'animait plus elle-mme par ses cris joyeux et sa
jeunesse vagabonde.

Elle fut oblige de refermer sa fentre et de rentrer dans son lit;
bientt elle entendit des pas: c'taient ceux de la vieille Marthe, qui,
dans son empressement de la revoir, venait s'informer si elle tait
veille. Elle lui cria d'entrer.

La vieille femme entra, alla l'embrasser dans son lit, et se prpara
comme autrefois  lui faire son feu.

Hlas! entre cet autrefois et aujourd'hui, rien n'avait pass pour elle,
si ce n'est des jours tellement semblables les uns aux autres, qu'elle
confondait les jours d't, les jours d'hiver, ou plutt qu'il n'y avait
pour elle qu'une espce de crpuscule tendu depuis l'poque o Jacques
et va l'avaient quitte, jusqu' ce jour o elle revoyait va avec la
promesse de revoir Jacques.

Le feu allum, elle se retourna, regarda dans son lit; va rpondit  ce
regard par un triste sourire.

--Ma chre demoiselle, dit-elle en secouant la tte, vous n'tes plus la
mme que lorsque vous tiez ici; vous tes malheureuse; mais qui peut
donc vous rendre malheureuse, puisque notre bon cher matre vit
toujours, que vous l'aimez toujours et que probablement lui vous aime
toujours aussi?

--Ma pauvre Marthe, dit va, les jours sont bien changs.

--Oui, dit la vieille Marthe, nous avons su ici que vous aviez perdu
votre pre et que votre tante tait morte; que,  la suite de ces deux
malheurs, toute votre fortune avait t confisque, car vous tiez, qui
est-ce qui aurait dit a? pauvre enfant si longtemps sans parole et sans
pense, une des plus riches hritires de notre pays. Mais on a dit
aussi que par la protection d'un des nouveaux grands seigneurs qui ont
pouss  la place des anciens, tous vos biens et toute votre fortune
vous avaient t rendus.

--Oh! ne me parle pas de cela, ne m'en parle jamais, chre Marthe. Je
reviens ici plus pauvre, plus malheureuse, plus dnue de tout que je ne
l'ai jamais t.

--Et Scipion? demanda Marthe. Je n'ose pas vous demander de ses
nouvelles. La pauvre bte, elle a tout quitt pour vous suivre. Ah! si
notre pauvre matre avait pu, quoique ce ft un homme, il aurait bien
fait comme elle, allez; car c'tait lui et elle, cette pauvre bte, qui
vous aimaient le mieux, moi aprs.

--Scipion est mort, Marthe, et, j'ai honte de le dire, au milieu de tout
le deuil qui a pes sur moi, celui de mon pauvre Scipion a t un des
plus lourds  porter.

--Mais enfin, dit Marthe aux yeux de laquelle la situation ne se
dbrouillait pas, notre matre, notre cher matre vous aime toujours,
lui?

va clata en sanglots.

--Oh! ne me parle jamais de son amour, s'cria-t-elle. Me verrais-tu
pleurer s'il m'aimait encore? Y a-t-il autre chose dans le monde que son
amour qui vaille la tristesse ou la joie, le sourire ou les larmes? Oh!
s'il m'aimait toujours, si je croyais qu'un jour son coeur pt revenir 
moi, est-ce que je ne serais pas sur la porte de la rue  l'attendre,
puisqu'il doit revenir?

Marthe baissa la tte; on voyait que tout ce qu'il y avait
d'intelligence dans la pauvre vieille se courbait sous cette
incomprhensible parole:

--Il vit encore, et il ne l'aime plus!

Elle qui avait vu  travers le coeur de son matre comme  travers un
cristal, elle ne comprenait pas comment ce coeur que l'amour seul faisait
battre pouvait continuer de vivre sans amour; mais depuis longtemps elle
tait pauvre et, comme toutes les cratures soumises aux volonts des
autres, rsigne. C'tait un nouveau malheur sans raison, comme tant
d'autres qu'elle avait vus frapper la pauvre humanit. Elle courba la
tte et dit en elle-mme:

--Puisque cela est, c'est qu'il fallait que cela ft.

Et comme dans toutes les circonstances de la vie o le malheur l'avait
frappe elle-mme, elle courba encore une fois la tte et encore une
fois se rsigna.

Elle regarda va qui avait son mouchoir sur ses yeux et qui soulevait le
drap des palpitations de son sein, puis pour ne pas peser de sa propre
douleur sur cette douleur bien autrement grande, elle sortit sur la
pointe du pied pour ne pas tre entendue.

Mais aucun de ces sentiments, si dlicats qu'ils fussent, n'avait
chapp  va. Dans la douleur, tous les sens arrivent  la perfection
de l'acuit, et la bonne Marthe et dit ses penses tout haut qu'elles
n'eussent pas t plus claires pour va que caches comme elle les avait
gardes dans le fond de son coeur.

va resta immobile, et peu  peu le ct poignant de sa douleur se
calma; ce ct avait t veill par les questions de Marthe, mais les
larmes sont comme le sang: une fois taries, il faut qu'on leur fasse une
nouvelle ouverture pour qu'elles sortent. va entendit sonner neuf
heures  l'horloge de l'glise.  cette heure, autrefois, Marthe ne
manquait jamais, le dernier coup sonnant, d'entrer dans sa chambre quand
elle n'tait pas encore descendue, et de lui dire:

--Ma chre demoiselle, votre djeuner vous attend.

Le dernier coup sonnait encore qu'va entendit le pas de Marthe, que la
porte de sa chambre s'ouvrit, et que la voix de la bonne femme lui dit,
d'un ton plus triste peut-tre, mais sans changer la formule ordinaire:

--Ma chre demoiselle, votre djeuner vous attend.

--C'est bien, Marthe. J'y vais, rpondit va.

Marthe referma la porte, va s'habilla rapidement et descendit.

Rien n'tait chang  la salle  manger: la table et les chaises taient
 la mme place, la petite table ronde  laquelle, pendant sept ans,
s'tait assise va en face de Jacques!

Cette fois il n'y avait qu'un couvert, mais cette fois encore c'tait le
djeuner ordinaire: du beurre, du miel en rayon, des oeufs et du lait.

Marthe ne s'tait point informe si pendant sa longue absence va avait
chang d'habitudes, elle avait servi son djeuner d'autrefois; pour
elle, va, toujours jeune, toujours belle, tait reste la mme va.

Chacune des choses qu'elle voyait produisait une sensation nouvelle sur
la jeune fille: la vieille femme entrant  la mme heure, lui annonant
avec les mmes paroles que le djeuner tait servi; va descendant par
le mme escalier, entrant dans la mme salle  manger, mais se trouvant
seule  cette table sur laquelle le mme djeuner tait servi! c'tait
un mlange de sentiments doux et cruels  la fois. Quoique ces
sentiments lui tassent cet apptit juvnile avec lequel elle faisait
fte  ce repas frugal, elle ne voulut pas attrister Marthe, se mit 
table comme elle avait coutume de le faire et s'effora de manger.

Marthe la regardait avec bonheur. Chez les esprits vulgaires, l'apptit
ou mme l'apparence de l'apptit est dans les douleurs physiques comme
dans les douleurs morales un symptme de convalescence.

Lorsqu'va eut mang un oeuf, corn son rayon de miel, got son beurre
battu du matin mme et bu la moiti de sa tasse de lait, Marthe, qui ne
s'apercevait pas que c'tait pour elle qu'elle avait fait cet effort, se
disait joyeusement tout bas:

--Allons, allons, tout n'est pas perdu encore.

Quelque envie qu'et va de visiter le jardin, il tait encore
inabordable; mais le soleil, qui allait s'claircissant et s'chauffait
de plus en plus, promettait de le scher avant la fin de la journe.

va, d'ailleurs, avait dans la maison bien d'autres points  revoir et
qui lui taient aussi chers que ceux du jardin; elle avait  revoir,
mais elle n'y songeait pas sans une plus vive motion encore, le
laboratoire de Jacques Mrey...

Ce laboratoire, qui tait sa demeure ordinaire, et dont elle avait
cherch la lueur de la lampe  travers la haute et troite fentre!
c'tait  cette lampe que regardaient ceux qui venaient le soir ou la
nuit pour rclamer les soins du docteur.

Tant que cette lampe brlait, nul n'hsitait  frapper; il est vrai
qu'teinte on frappait encore, mais avec hsitation, quoique le docteur
mt la mme rapidit  rpondre.

C'est dans ce laboratoire qu'tait le piano o va avait pris ses
premires leons de musique et o la premire fois,  la suite d'un
effroyable orage et de la rvolution produite chez elle par le tonnerre
tomb  trente pas d'elle, elle avait jou d'une faon continue et mme
remarquable un air que Jacques essayait depuis trois mois inutilement de
lui faire rpter.

C'est  ce laboratoire que montait rgulirement Baptiste, dont elle
reconnaissait la prsence au son particulier que rendait sa jambe de
bois en frappant sur les marches de l'escalier! et, comme si rien de ses
anciens souvenirs ne devait lui faire dfaut, au moment o monte
elle-mme  ce laboratoire, dont elle n'avait ouvert la porte qu'avec
une anxit superstitieuse, tant il lui semblait qu'elle allait y
retrouver Jacques poursuivant quelqu'une de ses expriences
mystrieuses, va regardait tristement les touches muettes et poudreuses
du piano qui n'avait pas t touch depuis trois ans, elle entendit
frapper  la porte et, un instant aprs, le bruit sur l'escalier de la
jambe de bois de Baptiste qui allait se rapprochant.

Enfin la porte s'ouvrit, et Baptiste parut sur le seuil, toujours le
mme, toujours joyeux, toujours reconnaissant.

--Ah! chre demoiselle, dit-il en joignant les mains et en la regardant
avec son admiration habituelle, il y a cinq minutes que j'ai appris que
vous tiez revenue cette nuit, et j'accours vous demander de vos
nouvelles et de celles de notre cher matre, le citoyen Jacques. Car
s'il tait revenu aprs ce qui s'est pass, ce n'et point t une
preuve que vous dussiez revenir. Mais du moment o c'est vous qui
revenez, rien ne peut empcher, s'il est vivant encore, qu'il revienne 
son tour. Seulement vous avez les yeux bien rouges et vous avez bien
pleur. Est-ce qu'il serait mort?

--Non, mon ami, Dieu merci! rpondit va.

--Ah! c'est qu'on nous avait dit tant de choses dans cette maudite
ville! dit Baptiste. On nous avait dit qu'il avait t tu dans une
meute; puis gorg dans les grottes, je ne sais plus lesquelles; puis
enfin qu'il s'tait rfugi en Amrique. Depuis plus de dix-huit mois
nous n'avions entendu parler de lui. Mais vous voil revenues et avec
vous l'espoir de le revoir. Reviendra-t-il? Dites-nous a, voyons, que
je fasse la joie de tout le pauvre monde qui l'aime toujours. Ah! ce que
les seigneurs appellent la canaille, a a du coeur, a se souvient; c'est
pas comme les aristocrates, qui ne se souviennent que pour faire de la
peine. Je ne dis pas a pour votre pre, mademoiselle, quoique a puisse
s'appliquer  lui.

--Mon pauvre Baptiste! dit va en lui tendant la main et tout en
laissant dans la sienne un louis qui valait,  cette poque, en
assignats sept  huit mille francs.

Baptiste regarda le louis, regarda va, baisa le louis et, d'une voix
triste, il dit:

--Vous tes donc toujours bonne, mademoiselle va?

va porta son mouchoir  ses yeux.

--Et malheureuse, ajouta-t-il, c'est trop juste!

--Mon bon Baptiste, dit va, le docteur va revenir dans trois ou quatre
jours; j'espre que vous reprendrez l'habitude de revenir le voir tous
les matins?

--Oh oui! mademoiselle, et Antoine aussi; comment n'est-il pas encore
ici? je l'ai rencontr dans la rue, il m'a dit qu'il venait.

En effet la porte du laboratoire s'ouvrit et Antoine parut.

Il frappa du pied selon son habitude et s'cria:

--Justice de Dieu! centre de vrit! Vous tes toujours belle et jeune,
mademoiselle va, tant mieux.

--Bonjour, mon cher Antoine, et vous comment vous portez-vous?

--Moi je suis toujours le prophte, dit Antoine, envoy pour porter la
parole du Seigneur.

--Et cette parole du Seigneur que vous m'apportez, quelle est-elle? dit
en soupirant va.

--Les honntes gens aurons leur tour, rpondit Antoine, les malheureux
redeviendront heureux et les affligs seront consols.

--Dieu vous entende! dit va.

Elle lui mit dans la main un louis, comme elle avait fait  Baptiste.

Les deux vieillards tendirent la main vers elle comme pour l'envelopper
de leur double bndiction.

Puis, appuys  l'paule l'un de l'autre, ils descendirent et va put
entendre la jambe de bois de Baptiste s'loigner graduellement, comme
elle l'avait entendue graduellement se rapprocher.

Alors elle tomba assise devant le piano, ses doigts coururent sur les
touches, une douce symphonie courut sous ses doigts; on et dit que
cette prdiction de l'insens avait rveill dans son coeur cette
esprance si prte  s'teindre, et que c'tait cette esprance fugitive
comme la raison de celui qui l'avait donne qui jetait des touches de
lumire sur la sombre mlodie qui venait faire tressaillir l'cho muet
depuis trois ans de ce laboratoire abandonn.

 la suite de ces excitations musicales, va tombait invariablement ou
dans une extase douloureuse ou dans un accs de nerveuse gaiet. Cette
fois, les sons s'teignirent peu  peu sous ses doigts, sa tte
s'inclina mlancoliquement sur sa poitrine et aucun des accidents
ordinaires ne se manifesta.

Lorsqu'elle sortit de cette espce de sommeil, le soleil semblait avoir
repris toute la force des beaux jours, et les gouttes d'eau de la nuit
qui n'taient pas encore sches tincelaient  l'extrmit des herbes
et des feuilles, pareilles  des diamants.




XI

LE RETOUR DE JACQUES


Il n'y a pas de moments plus doux dans la vie morale comme dans la vie
physique que celui o, aprs un dsespoir complet, on recommence 
esprer un peu, et que celui o, aprs l'orage et la foudre, le ciel
commence  s'claircir et  reprendre une teinte d'azur.

Eh bien, va en tait l, la prdiction du fou avait produit l'effet
moral; le retour du soleil produisit l'effet physique. Elle descendit
l'escalier, ouvrit la porte du jardin et hasarda son pied sur les
terrains raffermis.

Comme nous avons dit, quelques gouttes de pluie restaient encore  la
cime des herbes, mais on sentait cette douce odeur qui mane de tous les
objets mouills lorsque la nature et le soleil commencent  triompher du
tonnerre et de la pluie.

Elle s'arrta un instant sur le seuil; de l son regard embrassait toute
la petite enceinte. Dans l'atmosphre claircie on voyait ce virginal je
ne sais quoi qui annonce le retour du printemps. Mars, le mois
prcurseur, malgr ses bourrasques de pluie et de grle, est parfois un
des mois charmants de l'anne.

La pluie et la grle d'octobre annoncent l'hiver; la pluie et la grle
en mars annoncent le retour des douces brises et des jours dors.

va se hasarda sur ces gazons qui deux heures auparavant taient
dtremps, et que deux heures de soleil avaient suffi pour raffermir.

Parmi ces gazons on apercevait, la tte penche, quelques peureuses
pquerettes, quelques craintifs boutons d'or. Les bords du ruisseau,
ravivs, se tapissaient d'une mousse printanire dans laquelle
frmissaient les premiers atomes de la vie vgtale.

Le bassin que formait l'eau tait encore trouble, mais peu  peu l'eau
se filtrait et commenait  transparatre; enfin l'arbre de la science
du bien et du mal, le beau pommier qui faisait le point culminant du
jardin, avant mme ses premiers bourgeons, laissait distinguer ses
premires fleurs.

Si l'on et appuy son oreille contre la terre,  coup sr, dans le sein
de cette mre commune, on et entendu sourdre la vie et se prparer les
fleurs du printemps et les fruits de l't.

va prit son beau pommier entre ses bras et baisa ses branches
rougissantes. Le pommier dont elle avait vu rougir les fruits, le
ruisseau o elle s'tait regarde pour la premire fois en allant y
boire comme _Scipio_, taient ses deux plus vieux amis. Puis elle
regarda dans la grotte des Fes ce bassin d'eau limpide o elle allait
chercher la fracheur du bain pendant les jours brlants de l't, et o
elle avait donn ces premiers signes de pudeur qui annonaient non
seulement qu'elle devenait intelligente, mais encore qu'elle devenait
femme.

Elle descendit de l jusqu' la tonnelle de vigne; l, aucune apparence
de vie ne s'veillait encore: la vigne, qui contient ce sang vgtal qui
a tant de ressemblance avec notre sang, est la dernire qui s'veille
parmi les arbrisseaux; des buissons de syringa o venait chanter le
rossignol taient encore dnuds de toutes leurs feuilles.

Mais  dfaut du rossignol, virtuose du printemps, ils avaient dj
donn asile au rouge-gorge, rustique chanteur charg de consoler la
chaumire, par sa prsence et son babil, de l'absence du soleil et du
silence des autres oiseaux chanteurs.

Souvent va s'tait amuse, pendant les jours anniversaires de ceux qui
passaient sur sa tte,  regarder cet hte familier et amical pour qui
tout semble sujet de curiosit et qui, de son oeil vif et spirituel comme
celui de la fauvette et du rossignol, vient examiner l'homme, dans
lequel il ne peut s'habituer  voir un ennemi.

tait-ce un nouvel habitant du jardin, ou le gentil oiseau l'avait-il
dj connue aux jours de son bonheur? il s'approcha si prs d'elle
qu'elle eut grande envie de croire qu'il la reconnaissait et qu'il
voulait aussi fter son retour.

va avait retrouv son paradis, mais son paradis que sa faute avait
fait triste et dsert, et celui qu'elle y attendait en frissonnant
encore plus de crainte que d'amour, ce n'tait point Adam, le complice
de sa faute, c'tait l'ange  l'pe flamboyante qui venait de la part
de Dieu pour lui pardonner ou la punir.

Ces rayons si doux du soleil, tait-ce le sourire d'un Dieu intelligent
ou la douce et tranquille chaleur d'un astre insensible accomplissant
son oeuvre?

Elle interrogeait tout sur ce grand mystre du pardon: le globe lumineux
qui s'avanait en plissants vers l'occident; le nuage qui s'empourprait
en passant de ses derniers feux; la fleur qui poussait avant la feuille;
tout, jusqu'au petit oiseau qui s'approchait d'elle dans ce moment de
repos et de silence et qui s'loignait d'elle  son moindre mouvement et
 son plus lger soupir.

Nulle part n'tait l'affirmation du bien et du mal, partout le doute.

Le _que sais-je_ de Montaigne tait jet comme un voile sur toute la
nature et s'tendait plus pais  chaque instant entre elle et l'avenir.

Une voix l'appela.

C'tait celle de Marthe; la nuit tait venue, quatre heures sonnaient,
et Marthe, ponctuelle comme l'horloge elle-mme, venait l'avertir que le
dner tait servi.

C'tait l que l'attendait une solitude plus grande. Souvent il
arrivait que, plong dans ses travaux, poursuivant un problme qu'il se
croyait prs de rsoudre et qui lui chappait sans cesse, comme tout ce
que l'homme croit tenir, Jacques faisait prier va de djeuner seule et
ne descendait point; mais, en ce cas, Jacques tait toujours l, et va
savait qu'un simple plancher la sparait de lui.

Mais  dner Jacques tait toujours prsent, c'tait sa vritable heure
de jouissance, l'heure  laquelle il retrouvait va, spare
matriellement de lui par l'absence et intellectuellement par sa pense
qui s'arrtait sur un travail nouveau et exigeant qui appelait toute son
attention.

Alors il la revoyait des yeux, il la retrouvait du coeur, et son visage,
comme celui d'un enfant, un instant troubl par l'tude, reprenait toute
la srnit du bonheur.

Il n'tait plus l; ce n'tait plus un travail absolu, mais sa volont,
qui le retenait loin d'elle. Reviendrait-il? Quand reviendrait-il? Avec
quel sentiment reviendrait-il?

C'tait l'ternelle question qu'va cherchait  rouler hors de son coeur
comme le rocher de Sisyphe, et qui comme le rocher de Sisyphe retombait
ternellement sur son coeur.

Comme elle avait reconnu le djeuner, va reconnaissait le dner. Il
tait exactement le mme que si Jacques et d le partager, le couvert
manquant  sa place indiquait seul qu'il tait absent.

Marthe ne s'en aperut qu'en desservant.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, comme vous avez peu mang, ma chre
demoiselle!

--Ce n'est pas que j'ai peu mang, rpondit va, c'est que j'ai mang
seule.

--Que ferai-je de tout ce qui reste? demanda Marthe.

--Vous appellerez demain une pauvre femme et vous le lui donnerez pour
elle et pour ses enfants.

--Faudra-t-il continuer  vous servir le mme dner?

--Oui! dit va, les pauvres mangeront sa part, et, soyez tranquille,
chre Marthe, il ne se plaindra pas de ce surcrot de dpense, qui,
comme vous le voyez, ne sera point perdu.

--Vous avez raison, mademoiselle, il tait si bon autrefois!

--Il est meilleur encore aujourd'hui, Marthe.

--Oh! cela n'est pas possible! s'cria la bonne femme.

--J'espre cependant que cela est, dit va en levant les yeux au ciel.

Aprs le dner, elle monta au laboratoire et plaa une bougie de manire
 ce qu'elle ft vue du dehors.

--Mais on va croire, dit Marthe, que M. le docteur est arriv!

--Vous direz  ceux qui viendront, Marthe, qu'il n'est pas encore
arriv, mais qu'il va venir, et les pauvres sauront qu'ils vont avoir un
protecteur contre tous les maux dont ils sont menacs et mme contre le
bien qu'ils n'apprcient pas, contre la mort.

--Pourquoi dites-vous des choses pareilles depuis que vous tes revenue,
mademoiselle? demanda Marthe, je ne vous les avais jamais entendue dire
avant votre dpart.

--Marthe, je ne suis point partie, on m'a arrache  lui. Marthe, j'ai
t trois ans sans voir celui qui tait tout pour moi, mon dieu, mon
matre, mon roi, mon idole, le seul homme que j'ai aim, que j'aimerai
jamais!

Elle allait s'crier: et qui ne m'aime plus; mais la pudeur touffa ce
cri.

Elle plaa sa bougie o Jacques plaait sa lampe, puis elle continua de
rver dans ce laboratoire  peine clair.

Et cependant l'toile des pauvres avait dj t vue par eux; avant
qu'va descendt, elle entendit sonner ou frapper deux ou trois fois 
la porte de la rue.

C'taient les pauvres qui accouraient  ce phare sauveur et qui s'en
allaient dj  moiti consols en apprenant qu'il n'tait point encore
arriv, mais qu'il allait bientt venir.

va descendit, laissant brler sa bougie et guide seulement par les
rayons de la lune, splendide ce soir-l, tout au contraire de ce qu'elle
tait la veille. Mais elle trouva Marthe, qui l'attendait dans sa
chambre.

Marthe ne reconnaissait plus la joyeuse et rgulire enfant dans la
jeune fille triste et fantasque qui lui tait revenue.

Deux ou trois fois elle avait failli laisser chapper son secret devant
Marthe. Ce secret tait  coup sr celui de sa tristesse, et Marthe et
voulu le savoir, car elle tait certaine qu'elle la consolerait.

Ce n'tait point va qui n'aimait plus Jacques, son amour pour lui tait
pass au contraire  l'tat de religion, mais ce n'tait pas Jacques non
plus qui pouvait ne plus aimer va. Comment ne pas aimer cette adorable
enfant devenue plus ravissante que jamais?

Marthe s'en remit au temps de lui apprendre ce secret. Ce temps ne
pouvait tre long puisque Jacques devait arriver d'un moment  l'autre.
Seulement va lui parut plus calme que la veille, et la bonne vieille
attribua au retour de Jacques qui approchait ce changement dans le
caractre de sa jeune amie.

va l'interrogea sur ses anciennes connaissances, et surtout sur les
jeunes filles sans fortune et les vieilles femmes pauvres.

C'tait donc toujours la charit comme autrefois qui tait le mobile de
ses actions. Elle s'informa du nombre d'enfants que l'on pourrait runir
dans une double cole gratuite de jeunes filles et de jeunes garons.
Elle s'enquit du nombre de vieillards des deux sexes qui avaient recours
 la charit publique.

Personne mieux que Marthe ne pouvait lui dire cela.

va la pria de rappeler tous ses souvenirs pendant la nuit, et de
l'aider le lendemain  faire une liste des malheureux qui avaient besoin
d'tre secourus.

On le voit, va n'avait pas besoin du retour de Jacques pour commencer 
entreprendre sa pieuse mission.

Marthe la quitta  une heure du matin; son sommeil fut calme, et le
lendemain, sur la mme table o tait servi son djeuner, elle trouva du
papier, une plume et de l'encre pour dresser ses listes.

La journe fut employe  ce travail, ce qui la fit rapidement passer.

Le soir, il fut reconnu qu'il y avait soixante vieillards, hommes et
femmes,  mettre dans un hospice,  peu prs cinquante  cinquante-cinq
enfants  faire lever dans deux pensions, et trente  quarante braves
gens  secourir chez eux.

Ce fut seulement aprs ce travail fait qu'va visita de nouveau son beau
jardin. Il lui sembla que depuis la veille les herbes avaient sch, que
les fleurs de son pommier s'taient ouvertes, que les rives de son
ruisseau avaient reverdi et que son rouge-gorge tait devenu plus joyeux
et plus familier.

Elle avait, comme la veille, reu  l'heure habituelle la visite de
Baptiste et d'Antoine, qui lui avaient annonc qu'il y aurait fte dans
la ville parmi les pauvres gens pour le retour de Jacques Mrey.

va se demanda  elle-mme, mais sans pouvoir rsoudre la question,
pourquoi c'tait toujours les pauvres gens qui aimaient les bonnes gens
et comment il se faisait que les gens qu'on appelait _comme il faut_
n'avaient aucun enthousiasme pour les vritables philanthropes.

Le soir, plus de cinquante personnes attendaient l'arrive de Jacques.
Cette fois encore l'attente fut trompe et la fte remise au lendemain.

va ne jugea point qu'il ft utile d'attendre l'arrive de Jacques pour
commencer son office de dame de charit. Jacques ne lui avait-il pas
laiss une bourse de vingt-cinq louis, et avec la moiti de cette somme
ne pouvait-elle pas dj calmer bien des besoins?

Elle s'enveloppa d'une grande pelisse, et, suivie de Marthe, elle alla
dans une douzaine de maisons o sa prsence devenait bien ncessaire.

L'hiver de 96  97 avait t trs froid, par consquent la misre avait
t plus grande.

Cette premire visite d'va laissa sa trace de bien-tre dans la pauvre
population. Le boulanger reut ordre de porter soixante pains  domicile
et le marchand de vin soixante bouteilles. Elle prit note des enfants
qui n'taient pas suffisamment vtus pour la faiblesse de leur ge et
commanda quinze ou vingt habillements des draps les plus chauds qu'elle
put trouver.

La journe passa ainsi avec une rapidit dont va n'avait aucune ide;
elle commena de s'apercevoir que l'tat de bienfaitrice tait pour le
coeur une des plus grandes distractions qu'il pt se procurer. Elle se
vit avec la direction de deux ou trois maisons d'asile et de charit, et
trouva que ce qu'elle s'tait impos comme une expiation serait un
suprme bonheur. Au milieu de tout cela, elle interrogeait, elle
questionnait, elle apprenait ces rudes secrets de la misre qui font
bondir de joie les coeurs qui peuvent et veulent les soulager.

Comme il ne s'agissait point de lui inspirer une piti rebelle, on
n'essayait pas de la tromper. On lui racontait les choses comme elles
taient, et les choses telles qu'elles taient lui paraissaient presque
toujours dignes de son intrt, presque de ses larmes.

Elle tait arrive depuis la surveille au soir, et il n'y avait dj
plus dans tout Argenton une maison qui ignort que la pupille du docteur
tait revenue et que le docteur  son tour allait revenir.

Ceux qui l'avaient vue disaient qu'elle tait plus jolie que jamais,
mais en mme temps plus triste. En effet, aux yeux de ceux qui
ignoraient dans quelles conditions elle tait revenue, elle avait perdu
son pre et vu sa fortune squestre; c'tait ce squestre surtout qui
jetait dans une foule de conjectures ceux qui lui voyaient faire de
nombreuses aumnes, et tout payer, mme ses aumnes, avec de l'or.

Comme on avait toujours ignor  Argenton la vritable fortune du
docteur, et qu'on l'avait toujours vu vivre avec l'conomie d'un homme
qui aurait une centaine de louis de rentes, on commenait  faire sur
lui les contes les plus bizarres.

On disait, ce qui tait vrai, qu'il avait t en Amrique et qu'il y
avait fait fortune. Il n'y avait pas fait fortune, il y avait seulement
augment la sienne.

On disait qu'il avait trouv un trsor dans les grottes de
Saint-milion, o il avait t oblig de se rfugier lors de la
proscription des girondins.

On disait qu'il tait devenu l'ami d'un riche Yankee qui lui avait
laiss sa fortune. Mais enfin l'avis de tous tait qu'il revenait riche
et qu'il revenait  Argenton pour partager cette fortune avec les
pauvres.

Quant  mademoiselle de Chazelay, comme on avait vu Jean Munier  une
certaine poque venir prendre des renseignements sur ses biens meubles
et immeubles, et qu'on n'avait pas prsum que ce ft pour les rendre 
leur lgitime propritaire, on la regardait comme compltement ruine et
ne vivant que des bienfaits de Jacques Mrey.

Mais du reste ce pouvait tre de Jacques Mrey qu'elle prenait tous les
renseignements ncessaires, et comme on la connaissait bonne on ne
doutait point de ses intentions.

Baptiste et Antoine, qui avaient t consults par elle et qui l'avaient
aide  complter ses listes, concouraient encore  rpandre par leurs
indiscrtions le bruit des futurs projets philanthropiques du docteur et
de sa pupille.

Enfin l'heure de l'arrive de la diligence arriva.

Comme la veille, la surveille et le jour prcdent, une partie de la
population pauvre d'Argenton attendait au relais.

Cette fois l'attente ne fut pas trompe.

Lorsqu'on vit descendre le docteur de la voiture, les cris de Vive
Jacques Mrey! retentirent de tous cts. Antoine d'une part, Baptiste
de l'autre, portant chacun une torche  la main et suivis de toute une
population portant des flambeaux, entourrent le docteur et, toujours
aux mmes cris, le ramenrent  travers les rues d'Argenton jusqu' sa
petite maison.

Depuis longtemps va et Marthe entendaient ces cris, mais va seule
devinait ce qu'ils voulaient dire. Cependant lorsqu'ils approchrent de
la maison, Marthe appela la jeune fille pour qu'elle vint voir de la
porte ce qui se passait.

Mais va avait tout devin; tremblante comme le jour o elle l'avait
revu, n'osant se prsenter  lui, n'osant s'loigner de peur des
conjectures, elle attendait derrire la porte que cette porte s'ouvrit
et que son juge se prsentt  elle.

La vieille Marthe avait enfin compris que c'tait son matre qu'on
acclamait; elle avait ouvert la porte, et, toute joyeuse au seuil de
cette porte, levant les bras au ciel, elle s'criait:

--Oh! c'est notre matre! notre cher matre le docteur! Mais o
tes-vous donc, mademoiselle? mais venez donc, mademoiselle! Que va-t-il
dire en ne vous voyant pas l?

Mais, pour va, cette voix si pleine de tendresse et de joyeuse
sympathie tait la voix de l'archange jetant le cri terrible:

Terre, rends tes morts!

Oh! oui,  ce moment elle et voulu tre confondue parmi ces milliers de
morts qui apparatront  la face du Seigneur plus blancs que les suaires
dont ils seront envelopps.

Elle entendit Jacques faire d'une voie mue ses remerciements  tout ce
brave peuple. Chaque son de cette voix adore remuait une fibre de son
me. Puis la porte se referma. Jacques entra. Au fur et  mesure qu'il
avanait, elle montait une  une et  reculons les marches de
l'escalier.

--N'avez-vous donc pas vu va? demanda-t-il enfin d'une voix qu'il
voulait rendre calme et comme s'il et fait la question la plus
indiffrente du monde.

--Si fait, mon cher matre, dit Marthe, elle tait l tout  l'heure,
c'est elle qui la premire a devin que toutes ces voix annonaient
votre retour, elle a failli s'vanouir et je l'ai vue s'appuyer au mur
pour ne pas tomber. Sans doute, elle se sera trouve mal quelque part,
dans votre laboratoire, qu'elle n'a presque pas quitt depuis son
retour.

Jacques arracha la bougie des mains de Marthe et monta rapidement  son
laboratoire.

Mais, appuye extrieurement  la porte, il trouva va  genoux dans la
posture de la Madeleine de Canova; il s'arrta, mit malgr lui la main
sur son coeur pour la regarder.

--Seigneur! seigneur! dit-elle, je voudrais avoir tous les baumes de
l'Arabie pour en parfumer vos pieds; mais je n'ai que mes larmes.
Acceptez mes larmes.

Et elle saisit  bras le corps les genoux de Mrey, qu'elle baisa dans
un transport o il tait impossible de dire s'il y avait plus d'humilit
que d'amour ou d'amour plus que d'humilit.

Jacques Mrey inclina la tte et la regarda avec une profonde piti;
mais courb qu'elle tenait son front vers la terre, elle ne put pas voir
cette expression de son visage; puis, au bout d'un instant de silence,
lui tendant la main:

--Relevez-vous, dit-il, et allez en paix.

Puis, l'embrassant au front, mais plutt avec les lvres d'un pre
qu'avec celles mme de l'ami, il rentra dans son laboratoire et referma
la porte, la laissant sur l'escalier.

Quoiqu'il y et une grande douceur dans l'accent de sa voix, quoique ses
mouvements fussent plutt tendres qu'irrits, le coeur d'va se gonfla,
et ce fut avec des ruisseaux de larmes qu' son tour elle rentra chez
elle.

Elle ne dormit point les deux ou trois premires heures de la nuit, et,
tout le temps de cette insomnie, elle entendit marcher Jacques Mrey sur
sa tte du pas mesur d'un homme rveur.




XII

LE CABAN DE JOSEPH LE BRACONNIER


Le lendemain la vieille Marthe invita va au nom de Jacques  monter 
son laboratoire.

Au moment de le revoir, son serrement de coeur la reprit, et elle sentit
de nouveau les larmes lui sauter aux yeux; mais elle dompta ce premier
mouvement, essuya ses yeux, les frotta avec son mouchoir et monta
souriante auprs de Jacques.

En la voyant paratre, Jacques alla au-devant d'elle, l'embrassa au
front de ce mme baiser calme et froid qui l'avait glace la veille, et
lui montra un fauteuil.

va jeta les yeux sur le lit de Jacques; elle vit qu'il n'tait pas
dfait.

Jacques ne s'tait pas couch.

Elle s'agenouilla devant son lit, murmura une courte prire, et revint
s'asseoir prs de lui  la place qu'il lui avait indique.

--va, dit Jacques, nous voici de retour  Argenton; vous voici de
nouveau dans cette petite maison qui, dites-vous, vous est plus chre
que tous les pays du monde. J'y suis revenu sur votre promesse. La
tiendrez-vous?

--Je la tiendrai.

--Tout entire?

--Tout entire.

--Vous m'avez autoris  vendre la maison de la rue de Provence, 21.

--Oui.

--Je l'ai vendue.

--Vous avez bien fait, mon ami.

--Vous m'avez autoris  vendre tout ce qu'il y avait dedans.

--Oui.

--J'ai tout vendu.

Jacques garda un moment de silence.

--Vous ne me demandez pas combien j'ai vendu le tout.

--Peu m'importe! dit va. Cet argent n'avait-il pas sa destination?

--Oui, il tait destin  fonder un hpital. Mais vous redeviez quarante
mille francs sur cette maison.

--C'est vrai.

--Ces quarante mille francs pays, il reste quatre-vingt-dix mille
francs net. Ce n'est point assez pour btir et fonder un hpital de
quarante lits.

--Prenez sur une autre portion de mes proprits.

--J'ai pens  une chose; le chteau de Chazelay est debout, il ne vous
rappelle que de sombres souvenirs; un soir de bal, votre mre y a t
brle vive.

va tendit la main comme pour prier Jacques de ne pas rveiller ce
souvenir.

--Vous ne l'avez habit, m'avez-vous dit, du moins, que pour pleurer
notre sparation.

--Oh! je vous le jure!

--Tous nos projets accomplis, il vous restera  peine de quoi vivre. Ce
chteau n'est point celui d'une recluse, c'est celui non-seulement d'une
femme, mais d'une famille du monde. Qu'y feriez-vous seule?

va frissonna.

--Je ne veux habiter rien seule, dit-elle; je veux rester avec vous,
prs de vous.

--va!

--Je vous ai dit que je ne vous parlerais pas d'amour, je vous le
rpte. Faites du chteau de Chazelay ce que vous voudrez.

--Nous y reprendrons le portrait de votre mre, et, quelle que soit la
chambre que vous habitiez, ce portrait sera dans votre chambre.

va saisit la main de Jacques et la baisa avant que celui-ci et eu le
temps de l'en empcher.

--C'est de la reconnaissance, dit-elle, ce n'est pas de l'amour.
N'est-il pas convenu que ce n'est point assez que je me repente, qu'il
faut que je me rachte.

--Il faudra cependant nous quitter un jour, va?

va le regarda avec terreur, mais son regard ne contenait aucun
reproche.

--Je ne vous quitterai, Jacques, que si vous me chassez. Quand vous
serez las de moi; vous me direz: Va-t'en; et je m'en irai. Seulement,
cherchez-moi ou faites-moi chercher, cela ne vous donnera pas
grand'peine, mon cadavre ne sera pas loin. Mais pourquoi me
chasseriez-vous?

--Si jamais je me marie, dit Jacques.

--N'ai-je pas tout prvu, mme ce cas-l? dit va d'une voix touffe.
N'est-il pas convenu que si votre femme veut me garder, je serai sa dame
de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre. Laissez cela  sa
dcision, je la prierai tant qu'elle me prendra.

--Revenons au chteau de votre pre. Vous ne voyez donc pas
d'inconvnient  ce que nous en fassions une maison de refuge? Il est
tout bti, et, en vendant les meubles, nous aurons certainement assez
pour fonder une rente. On m'a dit qu'il y avait des tableaux d'un grand
prix, un Raphal, un Lonard de Vinci, trois ou quatre Claude Lorrain;
le got du luxe reprend, le got des beaux-arts revient, nous ferons
facilement trois ou quatre cent mille francs rien qu'avec la collection
des tableaux.

--J'ai entendu dire  mon pre qu'il y avait un Hobbema dont on lui
avait offert quarante mille francs, deux ou trois Miris charmants, et
un Ruysdal qui n'a pas son pareil dans les muses de Hollande.

--C'est bien, voil qui est rgl pour le chteau. Si nous n'avons pas
assez de la vente des tableaux, nous prendrons sur la vente des terres.
Vous rappelez-vous que vous m'avez dit que vous ne reculeriez devait
aucun danger; que vous soigneriez les femmes, les petits enfants, et
que, dans un cas de fivre contagieuse, vous feriez de la charit mme
au risque de votre vie.

--Je l'ai dit et j'ai mme ajout que j'esprais en remplissant ce pieux
devoir contracter quelque fivre contagieuse; qu'alors vous me
soigneriez  mon tour, que je mourrais dans vos bras, et qu'une fois
bien sr que je ne pourrais en revenir, vous m'embrasserez et me
pardonnerez.

--Encore? dit Jacques.

--Vous me demandez si je me souviens, il faut bien que je vous prouve
que oui.

--C'est bien! dit Jacques. Il faut que je monte  cheval; ne m'attendez
que pour dner. Si je ne revenais pas aujourd'hui, ne soyez pas
inquite, c'est que je serais retenu.

--Merci, Jacques! dit doucement va.

Elle se leva, se retira en regardant Jacques, et rentra dans sa chambre.

Un instant aprs, elle entendit le galop d'un cheval. Elle se prcipita
vers la fentre et vit Jacques Mrey qui tournait le coin de la petite
ruelle par laquelle on allait au chteau de Chazelay.

va se trompait, ce n'tait que secondairement que Jacques allait au
chteau.

Il allait d'abord  la cabane de Joseph le bcheron. Il eut quelque
peine  pntrer  cheval jusqu' cette cabane, tant le bois avait
grandi, tant les taillis avaient pouss.

Il l'aperut enfin. Joseph tait assis  la porte et rajustait les
batteries de son vieux fusil.

Jacques le reconnut, mais il tait si loin de penser au docteur qu'il
fallut qu'il se nommt pour que sa mmoire revint au cerveau du
braconnier.

--Ah! c'est vous, monsieur le docteur? s'cria le brave homme. Vous me
retrouvez seul, ma pauvre vieille est morte.

--Mais vous vous portez bien, vous, Joseph, et vous me paraissez ne pas
avoir renonc  votre ancien tat?

--Que voulez-vous? Tant que M. le marquis de Chazelay a vcu, j'ai
espr tre le garde gnral de toutes ses proprits, mais le pauvre
diable, il a t fusill, et il n'a pas tenu  lui que je ne fusse
fusill avec lui, il voulait m'emmener faire la guerre; mais faire la
guerre contre mon pays, jamais! Je ne suis qu'un pauvre paysan, mais
j'ai de la France plein le coeur.

--Ainsi vous dites donc, mon ami, demanda Jacques, que l'objet de votre
ambition tait d'tre garde gnral des biens de M. de Chazelay?

--Oui, monsieur le docteur. Maintenant qu'on ne pend plus les
braconniers, si les propritaires sont intelligents, ils feront les
braconniers gardes. Il n'y a pas  nous en conter  nous autres sur la
passe des livres et des lapins, nous savons o les trappes se
pratiquent et o les collets se tendent, et celui qui aurait confiance
en moi aurait un gaillard qui ne se laisserait pas mettre dedans.

-- qui appartient ce petit bois dans lequel vous habitez?

--Je croyais vous avoir dit autrefois qu'il appartenait  M. le marquis.

--Alors, demanda Jacques, il fait partie de sa succession?

--Certainement.

--Mais peut-tre ne voudriez-vous pas quitter ce bois et votre cabane,
mme pour une plus belle?

--Oh! dit le braconnier en secouant la tte d'un air mlancolique,
depuis que la petite Hlne l'a quitte, depuis que Scipion n'y est
plus, depuis que la mre y est morte, je la donnerais pour une pingle.

--Alors tout peut s'arranger, dit Jacques. C'est moi qui suis charg par
mademoiselle de Chazelay de vendre les biens de son pre, et je ferai
une condition  celui qui les achtera de vous nommer son garde. Comme
appointements, quelle serait votre ambition?

--Ah! M. le docteur sait bien, n'est-ce pas, qu'on ne peut pas faire un
tat sans tre pay?

--Oui, je le sais, mon ami, c'est pourquoi je vous demande combien vous
dsirez?

--M. le docteur, un bon garde a n'a pas de prix. Mais nous allons coter
au plus bas. Un bon garde, voyez-vous, a vaut quatre-vingts francs par
mois; il doit tuer deux lapins tous les jours et un livre le dimanche.

--Je me charge de vous obtenir a et de vous faire btir  l'endroit que
vous prfrerez une jolie petite maison en pierres  la place de cette
cabane.

--Je vous l'ai dit, monsieur le docteur, peu m'importe l'endroit. Tous
les endroits me sont indiffrents, celui-ci seulement est plus triste
pour moi que tous les autres, et si j'avais su o aller, je l'aurais
dj quitt. J'tais bien dcid  dcamper d'ici et mme du canton  la
premire chicane qu'on m'aurait faite, mais on me craint dans le pays,
je ne sais pas pourquoi, je ne suis pourtant pas mchant. Il est vrai
que j'ai dit dans un temps que je tuerais comme un chien celui qui
essayerait de me faire sortir de cette cabane, mais dans un autre temps,
quand la petite se roulait l avec mon pauvre Scipion et que la vieille
mre nous faisait la soupe pour tous les trois.

--Combien ce petit bois peut-il avoir environ? demanda Jacques.

--Trois ou quatre arpents, avec des sources magnifiques dont on pourrait
faire une jolie petite rivire, allez!

--Mais il n'y aurait pas de route pour venir ici?

--Il y a la route du chteau, monsieur le docteur, qui passe  un
demi-quart de lieue d'ici. Il y aurait un chemin  caillouter, voil
tout: ce serait l'affaire de quelques centaines de francs.

--Mais, dit Jacques, je croyais vous retrouver riche?

--Moi riche, et comment cela?

--Il me semble bien que le marquis de Chazelay aurait pu vous donner une
dizaine de mille francs pour lui avoir fait retrouver sa fille.

--Oh! il n'aurait pas fallu beaucoup le presser; mais vous me croirez si
vous voulez, monsieur Jacques Mrey, quand j'ai vu revenir la pauvre
enfant au chteau, si malheureuse et si dsole, au lieu de chercher 
rencontrer M. le marquis, quand je le voyais d'un ct je m'en ensauvais
de l'autre. Puis, je vous dis, j'ai refus de partir avec lui, j'ai dit
que j'tais pour le nouvel ordre de choses, a a tout rompu entre nous
et je crois bien avec a qu'il a su que je m'tais charg d'une lettre
de sa fille pour vous: de ce moment-l tout a t fini.

--Oui, dit Jacques, je sais que vous lui avez rendu service  la pauvre
petite, et, tenez, voil une anne de vos appointements, comme garde
gnral, paye d'avance.

Et il lui donna un petit sac de peau dans lequel il avait, avant de
partir d'Argenton, compt mille francs.

--S'il vient ici des gens avec des grands papiers, des cartons et des
pinceaux; que ces gens-l vous disent qu'ils sont architectes, vous les
laisserez faire.

--Tout ce qu'ils voudront, monsieur le docteur.

--Puis, pas un mot, ajouta Jacques, sur ce qui vient de se passer entre
nous, car il n'y aurait rien de fait.

--Mais, si je ne dis pas un mot, c'est arrt comme cela, n'est-ce pas?

--Oui, mon ami.

--Monsieur Jacques, quand on passe un march et qu'on ne signe pas, on
se touche dans la main; entre honntes gens a vaut mieux qu'une
signature. Donnez-moi la main, monsieur le docteur.

--La voil et de grand coeur, dit Jacques en la lui serrant cordialement.
Maintenant la route la plus courte pour aller au chteau?

Joseph marcha devant, et, par un sentier que n'avait jamais vu Jacques,
il le conduisit jusqu' la lisire du bois.

--Tenez, dit-il, vous voyez bien ces girouettes?

--Oui.

--Eh bien! ce sont celles du chteau de Chazelay. Pauvre marquis, y
tenait-il  ses girouettes! Quelle btise! maintenant qu'il est  six
pieds sous terre! il ne les entend mme plus crier, ses girouettes.

Et Joseph haussa les paules avec un geste de profonde philosophie.




XIII

LE CHTEAU DE CHAZELAY.


Le docteur suivit au petit pas de son cheval le sentier que lui avait
indiqu Joseph. Il tait en effet  peine  un quart de lieue du
chteau, et  moiti chemin il rencontra la route ferre qui y
conduisait, et qui ne passait pas en effet  plus de trois ou quatre
cents pas du petit bois.

Celui qui tait gardien du chteau tait ce mme Jean Munier autrefois
commissaire de police, et devenu intendant du domaine de Chazelay.

Au moment o ses biens avaient t rendus  va, elle avait demand au
brave homme s'il prfrait une place tranquille avec six ou sept mille
francs d'appointements  un poste  Paris qu'il pouvait perdre d'un
moment  l'autre. Aussi n'tait-il pas sans inquitude sur cette place
d'intendant, ayant entendu dire que le chteau et toutes ses dpendances
allaient tre vendus.

Il vit donc approcher avec une certaine crainte Jacques Mrey, qu'il
prenait pour un acqureur.

En effet, les premires questions de Jacques, qui demanda  voir le
chteau dans tous ses dtails, n'taient point faites pour le rassurer,
et de ce moment tcha-t-il de se faire du nouvel arrivant un protecteur.

Il questionna  son tour:

--Je ne crois pas, lui dit Jacques, que ce chteau soit vendu, mais il
aura sans doute une autre destination; si mademoiselle de Chazelay vous
a promis de se charger comme vous dites de votre avenir, je lui
rappellerai sa promesse. Dites-moi votre nom et vous n'aurez pas  vous
repentir de m'avoir rencontr sur votre chemin.

--Monsieur, je me nomme Jean Munier. C'tait le nom du commissaire de
police qui avait recueilli va au pied de l'chafaud.

Il le regarda fixement.

--Jean Munier, dit-il; en effet, mademoiselle de Chazelay vous a de
grandes obligations; si vous ne lui avez pas sauv prcisment la vie,
vous la lui avez conserve dans des circonstances terribles.

--Vous savez cela, monsieur?

--Oui... et peut-tre lui avez-vous entendu prononcer mon nom.

Jean Munier regarda l'inconnu avec une nouvelle curiosit.

--Je m'appelle Jacques Mrey, rpondit le docteur en fixant son regard
profond sur l'intendant.

Jean Munier bondit, joignit les mains; puis, avec une expression de joie
 la sincrit de laquelle il n'y avait point  se tromper:

--Ah! monsieur, s'cria-t-il, elle vous a donc retrouv?

--Oui, rpondit froidement Jacques.

--Ah! qu'elle doit tre heureuse, la chre demoiselle! s'cria l'ancien
commissaire de police. Si elle vous a nomm? Ah! je le crois bien! 
tout moment elle vous appelait avec des cris de douleur, avec des
larmes. Savez-vous o je l'ai trouve, monsieur, continua le brave homme
en saisissant le bras du docteur, je l'ai trouve au pied de l'chafaud,
o elle voulait mourir parce qu'elle vous croyait mort. Et c'est un
miracle qu'elle n'y ait pas pass comme les autres. Vingt ttes ont
tomb sous ses yeux! heureusement que le pre Sanson savait son compte
et n'a voulu entendre  rien, elle s'obstinait  mourir. Elle n'est pas
morte, Dieu merci, elle vit, elle est riche, vous allez l'pouser,
n'est-ce pas?

Jacques devint ple comme un mort.

--Montrez-moi le chteau, dit-il.

Jean Munier prit les clefs, et, le chapeau  la main, conduisit Jacques
Mrey  l'escalier d'honneur.

Jacques n'avait jamais vu le chteau de Chazelay qu' l'extrieur. Du
vivant du marquis, il avait toujours refus d'y entrer, quoique trois ou
quatre fois on l'et envoy chercher, soit pour une indisposition des
matres de la maison, soit pour des maladies des gens de M. le marquis.

C'tait un chteau, nous croyons l'avoir dj dit, du seizime sicle,
avec des restes de tours, de remparts et de ponts-levis. Il avait la
formidable assise des chteaux de ce temps de guerre, et l'on et pu 
la rigueur y soutenir un dernier sige.

Comme dans tous les chteaux de cette poque, on dbutait par une salle
des gardes, grande  elle seule  tenir toute une maison moderne; puis
de la salle des gardes on passait dans des salons, dans des chambres,
dans des cabinets, dans des boudoirs s'tendant sur trois faades et
clairs par quatre-vingts fentres. De l une vue magnifique dominait
tous les environs. Une seule de ces chambres, qui paraissait avoir t
autrefois une chambre  coucher, tait compltement dmeuble et ne
conservait pour tout ornement qu'un grand portrait de femme ressemblant
 va.

C'tait la chambre o sa mre avait t brle le soir du bal. Ce
portrait, c'tait celui dont elle parlait dans le manuscrit et devant
lequel, aux jours de sa tristesse, elle s'agenouillait et faisait ses
prires. Puis, aprs cette chambre, continuait la suite des appartements
meubls et, comme nous l'avons dit, somptueusement meubls.

C'est l, c'est dans ces chambres, dans ces cabinets, dans ces boudoirs,
que Jacques retrouva les tableaux dont on lui avait parl, le Raphal
qui reprsentait une sainte Genevive filant au fuseau, entre un mouton
et le chien du troupeau; c'est l qu'il retrouva les Claude Lorrain, les
Hobbema, les Ruysdal, les Miris, un Lonard de Vinci merveilleux;
enfin tout un trsor de peintures italiennes et flamandes.

Il nota tous ces tableaux sur un carnet, donna la liste  Jean Munier et
lui ordonna de les faire mettre dans des caisses. Puis,  toutes les
chemines, des miniatures de Petitot, Latour, d'Isabey et de madame
Lebrun, trois ou quatre Greuze, ravissantes toiles de boudoir, de ces
bijoux de vieux Saxe dont sont charges les chemines des vieux chteaux
des bords du Rhin. Il y avait une fortune rien que dans ces inutilits
qui sont la premire ncessit du luxe. Tout cela fut not par Jacques
avec ordre de les dposer dans des commodes et des secrtaires de Boule
et de bois de rose dont regorgeaient les grands appartements du chteau.

Des girandoles, des glaces de Venise, des lustres avec des milliers de
cristaux taills  facettes, des chandeliers capricieux comme des rves
de la Pompadour ou de la Dubarry; des dessus de porte de Boucher, des
Watteau, des Vanloo, des Joseph Vernet, des collections d'maux de
Limoges, des trsors enfin auxquels va n'avait pu faire attention, soit
qu'elle en ignort la valeur, soit qu'elle ft trop triste pour
s'occuper de pareilles bagatelles.

Au second tage, tout un assortiment de meubles Louis XVI, qui  cette
poque ne valaient que leur prix d'achat, mais qui aujourd'hui eussent
ruin un collectionneur.

Il et fallu non pas un jour, mais un mois pour visiter toutes les
chambres et tous les salons et pour en estimer les richesses; il y avait
des tapisseries de Beauvais et d'Arras merveilleuses, des chambres
entires tendues en toffe de Chine, dont tous les meubles, dont tous
les ornements, dont toutes les porcelaines taient de Chine; il avait
fallu trois gnrations de matres riches et de matresses coquettes
pour runir ce que contenait ce gigantesque crin de granit.

Comme tous les migrs, le marquis de Chazelay croyait faire une absence
de quatre ou cinq mois; il avait donc laiss dans leurs tuis, dans
leurs botes, les objets les plus prcieux; le squestre avait tout
conserv intact. Il y avait de quoi meubler quatre maisons et deux
chteaux comme on commenait  les faire  cette poque-l avec ce que
Jacques Mrey allait recueillir dans le seul chteau de Chazelay.

Les terrains environnant le domaine taient consacrs  des jardins
fruitiers,  des jardins de promenade comme on commenait  les faire en
France, d'aprs la mode anglaise; et enfin  un de ces grands parcs dont
les alles sans fin semblaient conduire au bout de l'univers.

Rien qu' abattre les bois inutiles il y en avait pour plus de cent
mille francs.

Au bas du plateau sur lequel le chteau tait situ s'tendait une
petite rivire, qui, aprs avoir form deux ou trois tangs pleins de
poissons, allait se jeter dans la Creuse.

Rien de plus pittoresque que ces moulins qui ressemblaient  ces
fabriques que l'architecte de la reine Marie-Antoinette avait leves au
petit Trianon et qui avaient donn naissance  la plupart des propos
calomnieux peut-tre qui avaient poursuivi la pauvre reine pendant sa
vie et qui la poursuivaient encore aprs sa mort.

Chacune de ces btisses contenait un petit retrait pour un pote, pour
un peintre, pour un compositeur. Par chacune des fentres mnages avec
beaucoup d'art, on apercevait un point de vue diffrent, toujours bien
choisi, tantt terrible, tantt gracieux.

L'intendant que Jacques avait trouv au chteau, o du reste il montait
tous les jours pour s'assurer que tout tait en bon ordre, habitait un
de ces petits retraits avec sa femme encore jeune et deux petits
enfants.

Jacques lui dit ce qu'il avait fait pour Joseph le bcheron. Jean Munier
connaissait l'homme, mais ne connaissait pas la part qu'il avait eue
dans la vie d'va et de Jacques.

Sans lui en dire plus qu'il n'en savait sur ce point, sans lui laisser
pressentir ce qu'il voulait faire du bois o tait situe la cabane du
bcheron, Jacques lui recommanda d'tre bon pour lui et de le laisser
chasser tant qu'il le voudrait.

 chaque pas de son retour, Jacques rencontrait un souvenir. L il avait
guri un enfant qui tait tomb d'un arbre en dnichant un nid; plus
loin, c'tait une mre qui avait attrap le croup en soignant sa petite
fille; ici, c'tait un vieillard paralytique sur lequel il avait essay
pour la premire fois la cure par les poisons, c'est--dire par la
strychnine et la brucine. Un paysan dont le fusil avait crev  l'afft
s'tait mutil la main, et grce aux soins mticuleux que le docteur
avait pris de lui, il le vit travaillant de cette main qu'un autre et
coupe, et qu'il lui avait conserve, lui, pour l'aider  nourrir sa
famille.

Tous ces gens le reconnaissaient, l'arrtaient, lui parlaient de lui,
sans qu'aucun le quittt sans lui parler aussi d'va, et sans renouveler
pour lui cette douleur toujours croissante de prononcer son nom.

Du reste, ce nom n'tait-il pas plus prsent que jamais  sa pense? Ne
suivait-il pas cette mme route par laquelle il tait revenu le jour o
il rapportait va dans un coin de son manteau? Il y avait bientt dix
ans de cela, et chaque dtail de la route lui tait encore aussi prsent
aujourd'hui que s'il et fait cette route hier, accompagn de Scipion,
courant devant lui, revenant  sa rencontre et sautant aprs le manteau
repli dans lequel tait roule sa jeune matresse.

Tout entier  ses penses, il laissait aller son cheval au pas ordinaire
en reconnaissant que le refus de Dieu  l'homme de souponner l'avenir
tait un suprme bienfait lorsque, dans le but non-seulement de faire
une bonne action, mais de pousser d'un pas la science en avant, il
emportait ce corps inerte et mal form, n'esprant pas mme le voir
arriver  un dveloppement aussi parfait que celui qu'il avait obtenu 
force de soins. Il tait loin de deviner l'influence que cet enfant sans
parole, sans regard, sans intelligence, presque sans souffle, prendrait
sur sa destine.

L'homme avait-il sa page crite d'avance dans le livre de l'univers, ou
l'homme allait-il se heurtant au hasard  tous les accidents de son
chemin dont chacun en le poussant  droite ou  gauche changeait
quelque chose  son avenir inconnu  Dieu comme  lui?

Qu'et-il fait de cet tre informe qui ralentissait sa marche en
l'embarrassant? S'il et su que de lui natrait cette source de douleurs
 laquelle il s'abreuvait et  laquelle pendant six ans il avait cru
boire toutes les dlices de la vie, sans doute il l'et abandonn 
quelque tournant de route ou tout au moins report sur la paille ftide
o il l'avait pris. Eh bien, non, tant le coeur a de sombres mystres! la
curiosit lui et rendu peut-tre cette petite crature plus chre et
plus intressante lorsqu'il l'et sue l'instrument dont le malheur se
servirait pour sonder son inpuisable bont. Non! il l'et garde
vivante et, pour les instants de bonheur que lui avait donns cette
rencontre inattendue, il aurait risqu ces longues tortures, qu'il tait
oblig de s'avouer  lui-mme n'tre pas sans une amre douceur.

C'est plong dans ces penses qu'il rentra  Argenton. Il vit de loin la
petite maison avec son belvdre o l'attendait va, et ce fut avec un
sentiment douloureux, mais qu'il n'et pas voulu ne point prouver,
qu'il se dit qu'il allait retrouver l cette belle fleur issue de la
plante rachitique qu'il y avait apporte.

 vingt-cinq pas de la maison il rencontra Baptiste, qui vint  lui la
figure joyeuse. Il tait all pour voir le docteur, ne l'avait point
trouv, mais avait trouv va.

Il appuya familirement la main sur le cou du cheval de Jacques, et
l'accompagna tout en le remerciant pour la centime fois de lui avoir
sauv la vie.

--Tu es donc heureux, mon pauvre Baptiste? demanda Jacques.

--Ma foi! oui, monsieur le docteur, rpondit celui-ci, et je crois
vraiment qu'il y a une Providence pour les pauvres.

--Pourquoi pour les pauvres, Baptiste?

--Ah! parce que les riches, il faut trop de choses pour contenter leurs
dsirs, monsieur Jacques; tandis que les pauvres, il ne leur faut que
trois ou quatre jours de pain d'avance pour qu'ils soient contents. La
moindre chose qui leur tombe du ciel les satisfait. Il y a trois jours,
je n'avais pas un sou, pas un chiffon de pain  la maison; j'apprends
que mademoiselle va est arrive, je suis heureuse de la nouvelle et
cela me donne  djeuner; je viens la voir, elle me donne un louis, en
voil pour dix ou douze jours et dans dix ou douze Jours j'atteindrai un
des quartiers de la pension que vous m'avez fait avoir.

Mrey poussa un soupir. va commenait donc  exercer d'elle-mme et
sans y tre pousse cette charit dont il comptait lui faire un devoir.

Il donna son cheval  reconduire  Baptiste, tira la clef de sa poche,
ouvrit la porte et rentra.

C'tait l'heure du dner. Jacques Mrey se rendit directement  la salle
 manger.

En passant devant la chambre d'va, il la vit ouverte et l'ombre de la
jeune fille dans sa chambre.

La table tait mise, mais il y avait un seul couvert sur la table.

Il appela Marthe et d'un ton plus brusque que de coutume:

--O est donc va? lui demanda-t-il.

--Dans sa chambre, rpondit Marthe, o sans doute elle attend que vous
la fassiez demander.

--Qui a dit de ne mettre qu'un couvert sur cette table?

--Elle.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'elle a dit qu'elle ne savait si vous lui permettriez de dner
avec vous.

Des larmes vinrent aux yeux du docteur.

--va! cria-t-il d'un mouvement irrflchi.

--Me voil, mon doux matre, dt va en poussant la porte.

--Mettez le couvert de mademoiselle, dit le docteur  Marthe en se
dtournant pour cacher l'altration de son visage.




XIV

M. FONTAINE, ARCHITECTE


Orgueil! fouet de vipre et bouquet de fleurs avec lequel le sort  son
caprice plutt qu' l'ordre d'un matre souverain flagelle ou caresse
l'homme. Mobile de toutes les grandes actions, source de tous les grands
crimes, qui perdit Satan, qui glorifia Alexandre. Tour  tour obstacle,
moyen, que l'on trouvera sur toutes les routes,  tous les instants,
sous toutes les formes pour aider l'homme dans ses esprances et le
contrarier dans ses projets.

Mais de tous les orgueils,  coup sr le plus puissant est celui qui se
cache au fond du coeur comme dans un tabernacle sous le nom sacr
d'amour.

tre aim d'une jolie femme est une supriorit sur les autres hommes;
tre oubli ou ddaign par elle est une chute qui vous renverse
au-dessous d'eux, et la haine qu'inspire la trahison de celle ou celui
qu'on aimait est d'autant plus grande, d'autant plus durable, d'autant
plus persvrante, que tout rapprochement entre les deux coeurs blesss
est un souvenir forc de la faute, disons mieux, de l'ingratitude que
l'un des deux a commise.

Plus les deux corps se rapprochent, plus les deux mes tendent  se
confondre, plus les deux lvres se cherchent, plus une voix intrieure
vous crie:

--L'autre! l'autre! l'autre!

Et alors cet amour qui tait prt  rentrer dans votre tre,  s'emparer
de nouveau de votre personne, se change en un sentiment de haine, et, au
lieu du dictame que vous teniez dj pour appuyer sur votre plaie, vous
met le poignard flamboyant et empoisonn des Malais  la main.

 Othello! sombre miroir que le plus grand pote qui ait jamais exist a
prsent aux regards de l'homme, sois notre ternelle admiration!

Rien ne dsarme la jalousie. Une caresse? Un autre a reu la pareille.
Une larme? Elle a pleur pour un autre. Je t'aime! Elle l'a dit  un
autre comme elle le dit  toi.

Elle est triste? elle se souvient. Elle est gaie? elle oublie. Deux
fautes aussi grandes l'une que l'autre aux yeux du coeur ulcr qui sous
ses regards brlants fait clore l'un aprs l'autre tous les sentiments
du coeur qui l'a tromp.

 cette touchante humilit d'va, Voudra-t-il que je mange  la mme
table que lui? Jacques avait t prs d'clater, de lui ouvrir les bras
et de l'emporter dans une nuit assez sombre pour ne pas mme la voir.
Mais tout en ne la voyant pas, il l'et sentie contre lui appuye  sa
poitrine, et c'et t encore trop, car elle avait t, ne ft-ce qu'une
fois, appuye ainsi  la poitrine d'un autre.

Non, il faut le temps, il faut que la blessure se referme, il faut que
l o elle a t les chairs s'endurcissent par le travail de la
gurison, et que cet endroit qui a t le plus douloureux de tout notre
corps tant que les chairs saignantes ont t au contact de l'air,
devienne le plus insensible sous le calus de la cicatrice.

Il faut le temps.

Le temps qu'ils passrent  table l'un prs de l'autre ne fut qu'une
longue douleur, plus aigu peut-tre, mais plus supportable s'ils
eussent t loin l'un de l'autre.

Jacques Mrey se leva le premier; sans doute c'tait celui qui souffrait
le plus. Il sourit en disant bonsoir  va et sortit.

Il y avait tant de tristesse dans ce sourire, tant de larmes dans cet
adieu, qu' peine la porte fut-elle referme qu'va clata en sanglots.

--Qu'a donc notre matre? s'cria Marthe en entrant toute effare; il
monte chez lui en pleurant et je vous trouve pleurant ici?

va saisit les mains de la bonne vieille femme.

--Pleurait-il? demanda-t-elle. Es-tu sre qu'il pleurait?

--Je l'ai vu comme je vous vois, dit Marthe tonne.

--Oh! moi, je ne pleure pas, dit va.

Et elle essuya ses yeux qui en effet brillaient comme deux toiles
allumes par un clair dans la nuit sombre.

va monta chez elle, heureuse du premier moment de bonheur qu'elle et
eu depuis qu'elle avait retrouv Jacques. L'homme qu'elle adorait, pour
lequel elle et donn sa vie, souffrait autant qu'elle, puisqu'il
pleurait comme elle.

Le lendemain, un homme inconnu, qui avait l'air d'un artiste et qui
tait arriv la veille par la diligence, se fit annoncer par Marthe 
Jacques, sous le nom de M. Fontaine, architecte.

Jacques s'enferma avec lui, se fit servir  djeuner avec lui dans son
laboratoire et passa toute la journe  travailler avec lui.

va djeuna et dna seule, ou plutt ne mangea ni  djeuner ni  dner.
Le moment de joie de la veille tait effac. Ses projets de sparation
tenaient donc plus que jamais, puisque l'homme qui devait y contribuer
tait arriv.

Le lendemain, tous deux sortirent, mais cette fois en voiture.

Ils allaient visiter le bois du braconnier Joseph et le chteau de
Chazelay. Ils allrent en voiture jusqu' l'angle qui se rapprochait le
plus du bois; de l la voiture les attendit, et tous deux se rendirent 
pied  la cabane de Joseph.

Ils y entrrent et trouvrent le braconnier tout joyeux encore de sa
conversation avec l'intendant de mademoiselle de Chazelay, qui lui avait
affirm que, quelque chose qui arrivt, sa place ne pouvait que devenir
meilleure.

Jacques indiqua  M. Fontaine le point prcis o il avait trouv va et
qui devait devenir le point central d'une jolie maison, moiti cottage,
moiti chteau, avec tous ses accidents de rentrants et de sortants que
les Anglais et les Amricains donnent  leurs habitations.

--M. Fontaine, homme classique de l'cole grecque, ne comprenait que la
maison  terrasse avec un fronton comme celui de Jupiter Stator. Il
levait donc difficults sur difficults, lorsque Jacques prit un crayon
et dans un quart d'heure btit sa pense sur le papier; puis,  ct de
ce charmant dessin qui rvlait un habile paysagiste, il fit le plan
gomtral intrieur de cette maison.

--Mais, monsieur Mrey, lui dit l'homme pratique, il fallait donc me
dire que, vous aussi, vous tiez architecte.

--Oui, monsieur, architecte amateur, rpondit en riant Jacques, mais
simple faiseur de croquis, assez habile dans cet art que j'ai beaucoup
exerc, ayant beaucoup couru le monde. Il y a longtemps que j'ai rv
cette petite btisse comme tant la mieux approprie aux besoins d'un
mnage ayant quatre chevaux, deux voitures et six domestiques.

--Et que comptez-vous mettre  cette fantaisie, demanda l'architecte?

--Ce que vous voudrez, monsieur, rpondit Jacques.

L'architecte prit un crayon, aligna des chiffres.

--Cela vous cotera, dit-il au bout de dix minutes, de cent vingt  cent
trente mille francs.

--Soit! rpondit Jacques, maintenant il faut dessiner le parc.

--Eh bien! monsieur, continuez de faire ce que vous avez commenc, dit
l'architecte.

--Volontiers, dit Jacques.

Il tira de sa poche un plan du petit bois, au milieu duquel il plaa sa
btisse, en la proportionnant  la grandeur du plan; puis tout autour de
la maison, les massifs d'arbres qu'il fallait mnager, ceux qu'il
fallait abattre; il se servit des accidents de terrain pour l'envelopper
aux trois quarts de l'eau des sources qui traversaient le bois. Il
mnagea les jours qui donnaient sur chaque point de vue pittoresque,
tira parti du chteau, de la jolie petite ville d'Argenton, et de la
valle de la Creuse qui allait se perdre dans un horizon azur.

--Il y a beaucoup de travaux de terrassements, monsieur, dit
l'architecte.

--Mettons soixante-dix mille francs pour ces travaux, dit Jacques.

--Oh! ce sera plus que suffisant, rpondit M. Fontaine.

--Eh bien! signons un devis de 200,000 francs, dit Jacques, que je n'aie
plus  m'occuper de rien et qu'au mois de juin tout cela soit fait.

--C'est possible, dit M. Fontaine, mais alors comme il faudra payer la
rapidit, nous dpasserons peut-tre de quelque dix mille francs le
devis.

--Mettons dix mille francs pour les imprvus, dit Jacques.

--Ma foi! monsieur, dit l'architecte, vous rglez largement les choses,
et il y a plaisir  traiter avec vous.

Jacques prit une feuille de papier, et crivit dessus:

Je prie M. Ainguerlo de payer  M. Fontaine, architecte, soit en
un seul payement, soit en plusieurs, et  sa volont, la somme de
deux cent dix mille francs  mon compte sur l'argent qu'il a  moi.

JACQUES MREY.

--Maintenant, dit Jacques; vous entendez bien, monsieur, je vais vous
donner le dtail des ornements intrieurs. Je ne veux m'occuper de tout
cela que pour visiter les travaux une fois ou deux par mois. Vous aurez
un homme  vous dont nous rglerons le traitement  part et qui
surveillera les travailleurs.

Puis il crivit sur une autre feuille de papier:

Je m'engage  livrer  M. Jacques Mrey la petite maison du bois de
Joseph, ainsi que le parc dessin  l'anglaise selon le devis qui en a
t fait par moi, dans le dlai de quatre mois, moyennant la somme de
deux cent dix mille francs, que je reconnais avoir reue comptant.

Il passa le papier  M. Fontaine; celui-ci le signa. Jacques Mrey le
plia et le remit dans son portefeuille.

-- prsent, dit-il; nous n'avons plus rien  faire ici, n'est-ce pas?

--Non, rpondit l'architecte.

--Eh bien; alors, allons au chteau.

Tous deux rejoignirent la voiture qui les attendait  l'angle du chemin,
et, cinq minutes aprs, ils taient au chteau de Chazelay.

Ce fut  la vue de ce chteau surtout que la haine classique de M.
Fontaine pour les btisses du moyen ge clata dans toute sa force.

Il s'leva contre les tours, contre les herses, contre les ponts-levis,
contre les portes  plein cintre, contre les fentres ogivales, contre
les murs de dix pieds d'paisseur. Il dmontra qu'avec ce qui tait
entr de matriaux inutiles dans ce chteau, il y avait de quoi en btir
trois autres, et il dplora de la faon la plus loquente du monde, en
sortant des annes, 1793, 94, 95 et 96, ces annes de barbarie o il
fallait que les seigneurs levassent de semblables forteresses, contre
leurs sujets et leurs voisins.

M. Fontaine, de mme qu'il ne comprenait que la btisse grecque, ne
comprenait que l'ameublement antique; il ne comprenait pas qu'on s'asst
sur une chaise si elle n'avait pas la forme curule, sur un fauteuil s'il
n'tait pas taill sur le modle de celui de Csar ou de Pompe. Aussi
tous ces charmants meubles Louis XV et Louis XVI le faisaient-ils entrer
dans des transports de fureur contre le mauvais got de l'poque.

--De ces meubles, ne vous en occupez pas, lui dit Jacques, j'en ai
l'emploi, ils meubleront ma maison du bois Joseph et ma maison de Paris,
car vous aurez, monsieur l'architecte, une maison aussi  me btir 
Paris.

Cette promesse raccommoda un peu M. Fontaine avec le pitoyable spectacle
qu'il avait sous les yeux.

--Et de ceci, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

--Qu'appelez-vous ceci d'abord?

--Mais de ce vieux bahut de chteau.

--De ce vieux bahut de chteau, monsieur Fontaine, nous ferons un
hpital.

--Ah! fit l'architecte; au fait, ce n'est gure bon qu' cela.

--Croyez-vous que les malades seront bien ici?

--Ce n'est pas l'air qui leur manquera, fit l'architecte.

--L'air, dit Jacques, est un de mes moyens curatifs.

--Vous tes donc, mdecin, monsieur?

--Mdecin amateur, oui.

--Vous me donnerez, j'espre, vos dispositions intrieures pour la
construction de cet hpital, dit l'architecte; j'ai bti plus de
chteaux que d'hospices.

--C'est--dire, reprit en souriant Jacques, que vous avez bti plus de
choses inutiles que de choses ncessaires.

--Citoyen et philanthrope? demanda M. Fontaine.

--En amateur, oui, monsieur. Quant aux jardins, je ne crois pas qu'il y
ait quelque chose  y changer, continua Jacques, ils ont de grandes
alles de tilleuls o il fait de l'ombre par le soleil le plus ardent,
et des endroits dcouverts o l'on peut se rchauffer au moindre rayon
de soleil de dcembre ou de janvier.

--Mais cette grande salle d'armes, dans laquelle on ferait entrer le
Louvre avec tous ses portraits de famille et toutes ses cuirasses, qu'en
comptez-vous faire?

--Un promenoir d'hiver, bien chauff, pour mes malades. Trouvez-vous
qu'ils seront mal ici?

--Mais il faudra mettre un pole  chaque coin, fit observer
l'architecte.

--Les poles sont malsains, mais cette immense chemine, demanda
Jacques, croyez-vous qu'elle soit l comme simple ornement?

--Faudrait brler des chnes tout entiers dans votre chemine.

--On en brlera, dit Jacques, le chteau de Chazelay a dix mille arpents
de forts, et par consquent quelque chose comme dix milliers de chnes
 brler. Mais j'aime les choses, vous le savez, qui vont rondement, il
me faut soixante-dix  quatre-vingts cellules pour mes malades.
Trouvez-moi a au rez-de-chausse et trouvez-m'en autant pour mes
pauvres au premier.

L'architecte se mit  l'oeuvre, toisa, arpenta, mesura, et au bout de
deux heures pendant lesquelles Jacques Mrey resta pensif et rveur, les
yeux tourns vers Argenton, il fit son devis.

--En nous servant de tous nos moyens, dit-il, et en faisant nos cloisons
en simple bois blanc ou en pltre, nous arriverons avec soixante ou
soixante-dix mille francs.

--Je vous passe soixante-dix mille francs, cher monsieur Fontaine, dit
Jacques.

Il crivit:

Je prie M. Ainguerlo de payer  M. Fontaine, soit en un payement,
soit en plusieurs,  sa volont, la somme de soixante-dix mille
francs,  la condition que le chteau de Chazelay sera transform
en hospice  la fin de juin de la prsente anne.

Et il signa.

De son ct, M. Fontaine remit  Jacques son engagement d'tre prt 
l'poque fixe.

M. Fontaine tenait  partir le soir mme pour Paris. Jacques Mrey le
reconduisit droit  la diligence.

--Et votre maison de Paris, demanda M. Fontaine, nous n'en disons rien?

--Je vous en crirai, dit Jacques. Je n'en ai besoin que pour cet hiver.

Et sur ces mots, M. Fontaine prit cong de Jacques, monta en voiture et
partit.




XV

ECCE ANCILLA DOMINI


Le mois de mars et la moiti du mois d'avril s'coulrent sans rien
changer  la position des deux jeunes gens vis--vis l'un de l'autre.

De la part de Jacques Mrey surtout, il y avait une fixit remarquable
dans ses rapports avec va. Il tait bienveillant en tout, dans ses
paroles, dans le son de sa voix, dans ses regards; mais jamais ni tendre
ni amoureux. Il avait adopt un diapason duquel il ne se dpartait
jamais.

De la part d'va, c'tait la gamme de l'humilit, de la soumission et de
la tendresse qui servait de base  toutes ses paroles. Elle ne
s'occupait plus ni de musique ni de dessin; aussitt que Jacques
sortait, et il sortait souvent sous le prtexte de ses visites aux
pauvres, elle se mettait  son rouet et filait.

Marthe lui avait appris  filer.

Dvoue comme elle avait promis de l'tre aux misres humaines, elle
avait substitu les travaux utiles de la mnagre aux talents de la
femme du monde, d'un monde o sa place tait efface.

Un jour Jacques Mrey rentra plus tt que de coutume, et la vit comme
Marguerite assise  son rouet. Il s'approcha d'elle, la regarda un
instant avec une attention pleine de bienveillance, puis, avec un lger
mouvement de tte:

--Bien, va! dit-il.

Et il se retira dans son laboratoire sans ajouter un mot.

Les deux mains d'va tombrent  ses cts, sa tte se renversa sur le
dossier de son fauteuil, ses yeux se fermrent et les larmes coulrent
de ses paupires.

Les premiers beaux jours du printemps, sans revenir encore,
apparaissaient dj  l'horizon.  certaines parties du jour, des
teintes roses et azures tamisaient les brouillards fugitifs de l'hiver.
On sentait dans les derniers souffles d'avril passer les douces brises
de mai et dj, sur les arbres plus htifs que les autres, les bourgeons
cotonneux clataient et laissaient passer les pointes vertes de leurs
premires feuilles.

Sous cette haleine tide et amicale, le jardin de la petite maison
reprenait tout son charme et toute sa juvnile virilit. Les fleurs
poussaient, non plus parses  travers les flaques d'eau ou les les de
neige, mais par massifs. L'arbre du bien et du mal, non-seulement tait
couvert de toutes ses fleurs toiles, mais encore son feuillage venait
au secours de ses fleurs contre les geles du printemps.

Le ruisseau avait repris son murmure et sa transparence, et quelques
jours encore la tonnelle allait tendre ses feuilles sur le treillage
encore transparent.

Les premiers chanteurs du printemps, les rouges-gorges, les msanges,
les pinsons, cherchaient les endroits o btir leurs nids; de temps en
temps on entendait deux ou trois notes mlodieuses chappes au gosier
de la fauvette. Le rossignol essayait d'grener ses notes comme des
perles, mais tout  coup il s'arrtait, un reste de froid treignait son
chant mlodieux et le forait de s'arrter.

Les hirondelles avaient reparu.

Pas un des symptmes de ce retour  la vie et  l'amour n'chappait 
va; c'tait bien plus un oiseau qu'une femme, un tre sensitif qu'un
tre raisonneur. Le vent, le soleil, la pluie avaient leur reflet en
elle; elle prouvait une partie des modifications de la nature. Parfois
elle surprenait de son ct Jacques Mrey l'oeil fix sur toutes ces
transformations vgtales et animales qui accompagnent le rveil de la
nature. Sans doute y trouvait-il le mme charme qu'elle, mais, comme
s'il et condamn sa bouche  ne plus sourire aux douces motions, ds
qu'il s'apercevait qu'il tait pi, il poussait un soupir et rentrait
chez lui.

Cependant de temps en temps il reprenait avec va les conversations
longues et suivies. C'tait alors qu'il lui racontait comment il avait
fait du chteau de Chazelay un hospice modle o les vieillards, les
femmes et les enfants pauvres auraient bon air, bonne nourriture et beau
soleil. Alors va demandait  voir et  suivre ces travaux
philanthropiques; mais Jacques lui rpondait toujours:

--Je vous y conduirai lorsqu'il sera temps, et vous aurez tout le loisir
de vous livrer  cette sainte occupation.

Vers la fin du mois de mai, va vit revenir le mme homme au carton qui
tait dj venu une fois. C'tait M. Fontaine, qui venait s'assurer par
ses propres yeux que ses travaux s'excutaient avec ponctualit et
intelligence.

On mit les chevaux  la voiture et Jacques Mrey et lui repartirent
comme ils avaient dj fait.

La petite maison du bois Joseph tait compltement acheve, et Jacques
venait pour recevoir les bouquets qu'offrent les maons aux
propritaires lorsqu'ils n'ont plus rien  faire  l'oeuvre entreprise
par eux.

Jacques n'avait cess d'y donner ses soins, quoi qu'il et dit  M.
Fontaine, aussi n'y avait-il pas un dtail dans la sculpture et
l'architecture qui ft dfaut.

Malgr son horreur pour les toits aigus, l'architecte avait compris que
dans notre belle France, o il neige un tiers de l'anne, o il pleut
l'autre, les toits en terrasse ne sont bons qu' faire des rservoirs au
sommet des maisons.

Comme toutes les boiseries avaient t tailles et sculptes en mme
temps que la maison tait btie, il n'y eut qu' mettre des gonds aux
ouvertures et  y appliquer les portes et fentres. Jacques Mrey
choisit les couleurs des papiers. M. Fontaine se chargea de les envoyer
de Paris avec des ouvriers habitus  coller les tentures, non point par
rouleaux, mais par larges bandes et par larges placards.

Puis il s'en alla enchant de la faon dont la besogne avait march,
promettant de revenir sous quinze jours pour voir la maison dans son
ensemble d'achvement.

Jacques Mrey lui avait fait en mme temps le plan de la maison de Paris
et l'avait charg d'acheter un terrain du ct du faubourg Saint-Honor
ou de la rue de l'Arcade.

Quatre ou cinq jours aprs, ouvriers et tentures arrivaient, si bien
qu'en dix jours, papier, rideaux et portires furent poss.

Jacques avait choisi des papiers foncs pour faire valoir les tableaux,
et, lorsque M. Fontaine revint, il fut forc d'avouer qu'il n'y avait au
monde qu'un seul peintre, nomm Raphal, mais que l'cole flamande, que
l'cole vnitienne, l'cole napolitaine, l'cole florentine, l'cole
espagnole, l'cole hollandaise et mme l'cole franaise ont bien aussi
leur mrite.

Jacques Mrey n'avait pas utilis pour sa maison du bois Joseph les deux
tiers des tableaux que lui fournissait le chteau de Chazelay. Il lui en
restait le double de ce qu'il avait employ et de ce qu'il emploierait
dans sa maison de Paris, tous les tableaux de saintet tant rservs
pour la petite glise de l'hpital. Il y avait surtout une chambre dans
la petite maison du bois Joseph qu'il avait traite avec un soin tout
particulier: c'tait celle o il avait plac en face du lit le portrait
de madame la marquise de Chazelay, la mre d'va, celle-l qui avait si
malheureusement pri par le feu.

Tout ce qu'il y avait de plus jolis meubles en bois de rose et en bne
incrust d'ivoire, tout ce qu'il y avait de plus finement travaill en
meubles de Boule taient runis dans cette chambre. Les vases de la
chemine et la pendule taient du saxe le plus ingnieusement travaill,
les cadres des glaces taient en saxe et la chemine elle-mme en
porcelaine de Dresde.

Tout cela ressortait admirablement, le portrait de la marquise de
Chazelay compris, sur une tenture de velours grenat.

Il va sans dire que les tapis des chambres taient assortis  leurs
tentures.

Cette chambre, qui se trouvait au centre mme du btiment, juste
au-dessus de l'endroit o Jacques, conduit par Scipion, avait trouv la
petite Hlne, avait sa vue sur le charmant paysage que nous avons
dcrit et qui lui donnait le chteau de Chazelay pour son horizon de
gauche et la valle de la Creuse pour son horizon de droite.

En face de ses deux fentres du milieu tait une large ouverture 
travers le bois qui permettait d'apercevoir Argenton et, avec une
lunette d'approche, de distinguer la maison du docteur avec son
laboratoire.

La chambre du docteur, au contraire, attenant  celle que nous venons de
dcrire, d'un ct par un cabinet de toilette et de l'autre par un
corridor, tait d'une svrit tout antique. C'tait celle de Cicron,
excute  Cumes sur le modle des plus belles fabriques retrouves 
Pompi. Elle donnait d'un ct dans une bibliothque et de l'autre dans
un salon moderne meubl tout entier dans le got Louis XV, avec tous les
objets de cette poque que lui avait fournis le chteau de Chazelay. Les
peintures du cabinet, imites de celles de Pompi, taient excutes par
des lves de David.

Il y avait une salle  manger d'hiver, dans une serre toute plante de
fleurs exotiques, et une salle  manger d't donnant sur un charmant
parterre de nos fleurs d'Occident les plus vives et les plus parfumes.

Jacques avait fait enfermer le bois tout entier, de sorte que l'on
passait sans s'en apercevoir du jardin dans la fort.

L'hpital tait non moins avanc que la maison de campagne. Toutes les
sparations taient faites, tout tait peint  la dtrempe en gris perle
avec des encadrements cerise. Dans chaque cellule, il y avait pour tout
ornement un crucifix, que les fentres en s'ouvrant inondaient de
lumire. Des jalousies qui se serraient et se desserraient  volont,
donnaient le degr de jour que le mdecin jugeait ncessaire au malade.

Il y avait place dj pour quarante ou cinquante lits, une vingtaine de
cellules vides s'offraient dans le cas o ces quarante ou cinquante lits
seraient insuffisants.

Le brave Jean Munier surveillait tout cela avec un soin  la fois
goste et reconnaissante.

Les cellules vides renfermaient pour le moment la partie de
l'ameublement et des tableaux qui n'avait pas encore t employe.

Nous avons dit que les tableaux de saintet avaient t rservs pour
l'glise. C'est que, quoique toutes les glises eussent t fermes 
Paris, il n'en tait point ainsi en province. Certaines localits plus
religieuses que les autres, et l'on connat la sincrit des Berrichons
 leur culte, avaient non-seulement conserv leurs glises, mais leurs
prtres.

Ainsi le prtre du chteau de Chazelay, brave homme, fils d'un paysan 
qui M. de Chazelay avait fait donner une ducation religieuse dans un
sminaire de Bourges, ne s'tait point inquit de la proscription des
prtres ni du serment qu'on, avait exig d'eux. Personne n'tait venu
lui demander le serment constitutionnel et il n'avait t l'offrir 
personne; il tait rest avec les serviteurs du, chteau, conservant son
habit moiti ecclsiastique, moiti paysan, et personne n'avait fait
attention  lui. Il n'tait pas assez important en bien ou en mal pour
qu'on songet  le dnoncer, son peu d'importance le sauva.

Lorsqu'on lui dit que les biens du chteau de Chazelay taient rendus
aprs la mort du marquis  sa fille, il vint la fliciter et lui faire
une visite, en demandant de rester attach  la maison au mme titre et
aux mmes conditions o il tait auparavant.

va s'tait parfaitement rappel le digne homme, elle l'avait vu dans le
court sjour qu'elle avait fait au chteau, il s'tait approch d'elle
et lui avait offert les secours de la religion, mais elle l'avait
remerci, elle ignorait en quoi les secours de la religion pouvaient
l'aider  supporter un malheur qu'elle regardait comme irrparable,
puisqu'elle se croyait  tout jamais spare de l'homme qu'elle aimait.

--D'abord, lui avait-elle dit lors de la visite qu'il lui avait faite 
Argenton, le chteau tait destin  devenir un hospice, et dans un
hospice plus encore que dans un chteau on avait besoin d'un bon prtre,
parlant  la fois la langue simple et nave de la religion, puisqu'il
s'adressait  des paysans, c'est--dire  des hommes simples et nafs.

Plusieurs fois Jacques Mrey, dans ses voyages au chteau, avait caus
avec lui et l'avait toujours trouv indulgent et paternel; c'taient les
deux grandes qualits qu' son avis devait avoir un prtre. Il lui avait
donc, comme  Joseph le braconnier, comme  Jean Munier, l'intendant,
promis que rien ne serait chang sinon en mieux  sa position. Il tait
charg de visiter tous les villages environnants et de faire une liste
des gens vraiment pauvres qui devaient recevoir des secours  domicile
et de ceux qui, n'ayant pas de domicile, ne pouvaient en recevoir qu'
l'hospice.

Ce jour-l Jacques Mrey s'enferma avec lui et causa longuement.

C'tait sans doute d'va et de ses projets futurs dont s'entretinrent
ces deux hommes, car, aussitt la conversation termine, le prtre sella
un petit cheval qui lui servait dans ses courses pieuses, et prit le
chemin d'Argenton.

Deux heures aprs, Jacques Mrey partit  son tour, et  une lieue
d'Argenton il rencontra M. Didier, c'tait le nom du brave homme, qui
revenait au chteau.

--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'a-t-elle rpondu?

--Elle a rpondu: Que sa volont et celle de Dieu soient faites, puis
elle a joint les mains et pri. C'est une sainte personne que
mademoiselle va.

--Merci, mon pre, dit Jacques, et il continua son chemin.

Mais il tait facile de voir que s'il avait impos quelque nouvelle
pnitence  va, il supportait lui-mme et douloureusement une portion
de cette pnitence, car, au fur et  mesure qu'il se rapprochait
d'Argenton, son front se rembrunissait; et, quand il mit la main sur le
marteau de la porte de la petite maison, comme s'il et voulu annoncer
sa prsence et ne point paratre tout  coup  l'aide de sa clef, on et
pu voir que sa main tremblait.

Il frappa cependant et Marthe vint ouvrir.

--Il ne s'est rien pass d'extraordinaire en mon absence? demanda
Jacques.

--Non, monsieur, rpondit la vieille Marthe; le cur du chteau, M.
Didier, est venu; il a caus pendant dix minutes avec mademoiselle va;
celle-ci a pleur, je crois, et s'est retire dans sa chambre.

Jacques Mrey fit un signe de la tte, hsita un instant s'il entrerait
dans la chambre d'va ou s'il monterait dans son laboratoire sans y
entrer; mais arriv au premier, il s'avana doucement jusqu' la porte,
couta et frappa:

--Entrez, dit la voix d'va, qui, sachant que Jacques Mrey ne frappait
pas d'habitude  la porte de la rue, ne l'avait pas reconnu et croyait
avoir affaire  un tranger.

Mais  peine et-il ouvert la porte qu'elle jeta un cri, tomba  genoux
et dit en ouvrant les mains et les bras:

--_Ecce ancilla Domini._




XVI

LA CORBEILLE DE MARIAGE


Jacques la releva.

--J'hsitais  vous voir, dit-il.

--Pourquoi cela? demanda va en levant ses grands yeux clairs sur le
docteur.

--Je craignais, rpondit celui-ci, que votre entretien avec M. Didier
n'et fait sur vous une plus vive impression.

--Oh! dit va, vous m'aviez dshabitue des choses cruelles, Jacques!
L'impression, croyez-vous qu'elle soit moins violente parce que je
n'clate pas en sanglots, parce que je ne me roule pas  vos pieds; vous
vous trompez, mon ami. Si vous m'avez trouve  genoux, c'est que je ne
voulais pas vous attendre assise et que je n'tais point assez forte
pour vous attendre debout. D'ailleurs, n'tais-je pas prvenue, n'est-ce
pas moi-mme qui vous ai dit: Si jamais vous vous mariez, ne m'loignez
point pour cela de vous; le prtre est venu m'annoncer votre mariage;
mais il m'a annonc en mme temps que vous me gardiez comme une soeur et
comme une amie. Je n'en esprais pas tant. Vous m'avez parl
d'expiation, jusqu' prsent, Jacques, je n'ai rien expi, je n'ai fait
que suivre au penchant de votre volont la route que j'eusse suivie
seule. Vous avez employ une partie de ma fortune  des oeuvres de
charit, c'est ce que j'eusse fait moi-mme. Aucune grande douleur qui
puisse compenser celle que je vous ai faite n'a vritablement atteint
mon coeur. Je commence d'aujourd'hui  marcher au milieu des ronces et
des pines, sur des cailloux aigus. Mais que vous ai-je dit? que vous ne
vous apercevriez pas de ma souffrance, car j'aurais trop peur de vous
lasser si je me laissais aller  ma douleur par mes plaintes et par mes
sanglots. Je vous sais gr d'avoir choisi un homme de paix et de pardon
pour m'annoncer cette nouvelle; mais, au premier mot qu'il m'a dit, j'ai
tout devin, tout compris, et vous ai remerci du fond du coeur d'avoir
eu pour moi ce dernier mnagement inutile. J'eusse mieux aim tout
apprendre de votre bouche. Vous avez craint mes larmes, vous avez
redout mes gmissements, j'allais dire mes reproches. J'oubliais que je
n'avais pas de reproches  vous faire. Non! j'eusse eu sur moi-mme
cette puissance de vous couter avec le mme sourire que j'ai sur les
lvres en vous coutant  cette heure. J'ai promis, mon ami, je tiendrai
jusqu'au bout.

--Merci, va, dit Jacques.

Et lui prenant la main il la baisa.

Mais  peine ses lvres eurent-elles touch la main de la jeune fille,
que celle-ci jeta un cri, devint ple comme une morte et tomba sans
connaissance sur une chaise.

Elle avait assez de force pour une douleur, pas assez pour une caresse.

Jacques profita de ce qu'elle avait les yeux ferms pour la regarder
avec une incommensurable expression d'amour; peu s'en fallut, car ses
bras s'ouvrirent, qu'il ne la prit entre ses bras et ne la serrt contre
son coeur.

Mais lui aussi avait une puissante volont et avait jur d'aller
jusqu'au bout.

Il tira un flacon de sa poche, et le lui fit respirer.

Si douloureuse qu'et t la blessure, elle portait son baume avec elle.
va rouvrit les yeux, ne pronona pas une parole, mais un double
ruisseau de larmes coula sur ses joues et elle murmura:

--Oh! que je suis heureuse. Qu'est-il donc arriv?

--Je vous laisse seule, va, dit Jacques, rappelez-vous!

Et il sortit.

va et Jacques ne se revirent qu'au dner, et il ne fut plus question
entre eux de la cause qui avait amen M. Didier  Argenton. Seulement de
jour en jour le cercle de bistre qui s'tait form autour des yeux d'va
allait s'largissant. Sa pleur devenait plus mate, et deux ou trois
fois Jacques Mrey, se levant sur la pointe du pied, allait couter  sa
porte et l'entendait pleurer.

Lui-mme alors, voulant ramener la conversation sur cet objet, parut
embarrass devant va, balbutia quelques paroles qu'il n'acheva point,
comme s'il et craint de lui faire une trop grande peine et de lui
demander quelque chose au del de ses forces; aussi ce fut elle-mme qui
vint au secours de ses dsirs.

Un soir qu'il paraissait plus troubl encore que d'habitude, elle
s'agenouilla devant lui et, lui prenant les mains:

--Mon ami, dit-elle, vous avez quelque chose  me dire et vous n'osez
point. Voyons, parlez, dites-moi tout, ft-ce mon arrt de mort. Vous le
savez, tout ce qui viendra de votre bouche me sera cher.

--va, dit Jacques, il va falloir nous sparer pour quelques jours.

Elle tressaillit et sourit tristement.

--Jacques, dit-elle, notre vraie sparation date du jour o vous ne
m'avez plus aime.

--Et cependant, continua Jacques, si vous le vouliez, nous ne nous
sparerions pas, mme pour ces quelques jours.

--Comment cela? dit-elle vivement.

--Je vais  Paris pour faire des achats, _la personne_ est orpheline,
n'a point de parente qui puisse me guider dans l'achat des choses
agrables  une femme.

--Eh bien, Jacques, demanda va, le coeur gonfl de sanglots, mais
commandant encore  son motion, ne suis-je pas l, moi?

--Le fait est, va, reprit Jacques, que, si vous vouliez m'accompagner
dans ce voyage, vous me rendriez un grand service.

--Me voil, partons, plus vous me ferez souffrir, Jacques, plutt je
serai pardonne de Dieu et de vous.

--Si cependant, reprit vivement Jacques, ce sacrifice est au-dessus de
vos forces!

--Il n'y a qu'une chose qui soit au-dessus de mes forces, c'est de ne
plus vous aimer.

--va!

--Pardon, c'est de toutes les promesses que je vous ai faites celle qui
est la plus difficile  tenir; il faut tre indulgent pour moi  cet
gard, mon ami. Quand partons-nous?

--Demain soir, si vous voulez.

--Ma volont est la vtre; demain soir je serai prte.

Jacques envoya retenir les trois places du coup de la diligence, et le
lendemain soir, aprs avoir t jeter dans la journe un regard sur le
chteau de Chazelay et sur la maison du bois Joseph, qui tait prte 
recevoir ses matres, il partit avec va pour Paris.

 cette poque on mettait encore deux jours pour venir d'Argenton 
Paris. Jacques arriva  sept heures du soir.

C'tait du 15 au 20 juin, c'est--dire dans les plus beaux jours de
l'anne; il faisait clair comme en plein midi. Jacques appela un fiacre,
y fit monter va, monta derrire elle et dit au cocher:

--Htel de Nantes.

va tressaillit, elle regarda Jacques d'un oeil qui voulait dire:

Mais vous ne m'pargnerez donc aucune douleur.

Jacques ne parut pas faire attention  ce regard, mais lui prenant la
main, il la serra cordialement en lui disant:

--va, vous tes une bonne crature; on peut se fier  votre parole
comme  celle d'un homme.

Quelque effort que ft va sur elle-mme, au fur et  mesure qu'elle
approchait de l'htel, cette espce de tressaillement qu'elle avait eu
en entendant donner cette adresse se changea en un tremblement dont elle
n'tait plus matresse.

Jacques demanda les deux chambres qu'il avait dj occupes; elles
taient libres.

Au pied de l'escalier, les jambes d'va lui refusrent leur secours.
Comme avait dj fait une fois, Jacques la prit dans ses bras et la
porta jusqu' l'entresol.

--Oh! ici, dit-elle en entrant dans la chambre, ici j'ai t bien
heureuse: j'ai cru mourir.

Et elle alla s'asseoir sur le lit, les mains tendues sur ses genoux, la
tte basse, les yeux pleins de larmes.

--Pardonnez-moi, dit-elle  Jacques; mais pourquoi m'avez-vous conduite
ici?

--Parce que c'est l'htel o je descends toujours, rpondit Jacques, et
que j'y ai mes habitudes.

--Pas pour autre chose, demanda va, pas pour me faire souffrir?

--Pourquoi me dites vous cela, va? ces chambres sont des chambres;
quelles traces ont-elles gardes de ce qui s'est pass?

--Vous avez raison, Jacques, mais vous ne pouvez pas empcher que je me
souvienne. Il y avait un grand feu dans cette chemine, le tapis tait
inond d'eau, il y avait  et l des habits dchirs, vous ne m'aimiez
plus, mais du moins vous ne me hassiez pas encore.

--Je ne vous ai jamais hae, va; je vous ai plainte. Les reproches que
je vous ai faits, je me les adressais  moi-mme. J'ai trop soign
l'admirable perfection de votre corps; je n'ai point assez dvelopp les
forces de votre me. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma
trs-grande faute. Mais ne pensons plus  tout cela. Que voulez-vous
faire ce soir, va? voulez-vous sortir, voulez-vous rester dans cette
chambre  regarder les passants?

--Je veux rester dans cette chambre, dit va,  regarder dans mon me.
Ne craignez pas que je m'y ennuie; elle est peuple de souvenirs pour
des sicles. Mais assez l-dessus, Jacques, je vous fatigue et je me
brise le coeur. Vous avez les mesures prises pour les objets que vous
voulez commander?

--Non, mais je tcherai de trouver une personne qui soit  peu prs de
la mme taille qu'elle.

--Si j'avais le bonheur de ressembler en quelque chose  cette
bienheureuse personne, je vous dirais, Jacques: Prenez-moi, vous tre
utile serait ma plus grande joie.

Jacques regarda va, comme si seulement alors il pensait  cette
possibilit.

--Ah! par ma foi! dit-il, c'est trange, vous tes juste de la mme
taille, et je suis certain qu'une mesure prise sur vous lui irait
admirablement  elle.

--Disposez de moi, Jacques; ne suis-je pas une chose  vous appartenante
et dont vous pouvez user  votre loisir?

--Eh bien, demain je donnerai ici rendez-vous aux tailleuses, aux
couturires et aux marchands de chles et d'toffes.

Le lendemain Jacques sortit ds le matin, en recommandant  va de se
tenir prte pour neuf heures.  huit heures et demie il rentra, fit
servir  djeuner, fut aussi gai et aimable que possible avec va, chez
laquelle les marchands de modes, les tailleuses, les couturires
commencrent  faire irruption vers dix heures du matin.

Alors, le coeur serr, mais le sourire sur les lvres, va choisit les
toffes pour les robes, les formes pour les chapeaux, les cachemires
pour les couleurs, puis vinrent les dtails de peignoirs, de jupons, de
tout ce monde de femmes enfin, comme l'appelle Juvnal.

Puis vint le tour des bijoux, des bagues, des colliers, des montres, des
peignes; puis on passa aux gants, qu'on acheta par douzaines; au linge
que Jacques recommanda  va de choisir le plus beau possible, et va,
avec une petite robe de toile de printemps, sans un seul bijou aux
doigts ni au cou, un de ces bonnets chiffonns comme en portent les
femmes le matin, choisit pour dix mille francs de bijoux, pour vingt
mille francs de chles, pour douze ou quinze mille francs de linge, sans
indiquer un seul instant de tristesse ou de jalousie en voyant passer 
une autre tous ces trsors de toilette.

L'aprs-dne fut employe aux mmes dtails d'une toilette fminine
extrmement lgante: des bas de soie, des jupons, des dentelles, etc.
Il lui fallut assortir tout cela  la blancheur du teint,  la couleur
des yeux,  la nuance des cheveux. Sous ce rapport, Jacques donna tous
les renseignements avec une exactitude qui serra de plus en plus le coeur
d'va, car elle prouvait quel souvenir fidle il avait de la personne
pour qui tous ces achats taient faits, et va, la chose tait visible,
avait hte de quitter Paris; mais il tait impossible que toutes ces
toilettes fussent livres avant trois ou quatre jours.

va se tint constamment enferme dans sa chambre de l'htel de Nantes.

Le troisime jour, tout tait prt. Jacques commanda des caisses.

--O donc emportez-vous tout cela? demanda va.

--Mais en province, rpondit Jacques.

--Ne vous..... mariez-vous point ici? demanda avec hsitation la jeune
fille.

--Non, je me marie  Argenton.

--Habiterez-vous..... Argenton? articula va.

--De temps en temps, rpondit Jacques..... Mais nous avons une maison de
campagne pour l't et une maison de ville  Paris pour l'hiver.

--Il me sera permis de rester  Argenton, n'est-ce pas? demanda va,
dans la petite chambre de notre petite maison.

Et en disant notre petite maison, les larmes jaillirent malgr elle de
ses yeux.

--Vous resterez o vous voudrez, bonne va, lui dit Jacques.

--Oh! bien obscure, bien cache, bien inconnue, mais prs de vous.

--Soyez tranquille, dit Jacques.

Ils repartirent le lendemain pour Argenton, avec toute une corbeille de
mariage dont se ft contente une princesse.




XVII

LE PARADIS RETROUV


 leur retour  Argenton, autant Jacques tait heureux d'avoir t si
bien second dans ses achats par va, autant celle-ci paraissait triste
d'tre si fort ressemblante  la femme qu'allait prendre Jacques que
l'on pt mesurer les habits de l'une  la taille de l'autre.

Tant que le jour de ce mariage avait t loign, va l'avait regard
d'un oeil assez philosophique; mais au fur et  mesure que ce jour
approchait,  l'ide qu'une autre femme allait s'installer dans la
maison et matriellement s'emparer de l'homme qu'elle aimait plus que sa
vie et pour lequel deux fois elle avait voulu mourir, une souffrance
impossible  surmonter s'emparait d'elle. Cette douce quitude qui
tait le fond de son caractre avait peu  peu fait place  une
sensibilit nerveuse qui ne lui permettait pas de se tenir un seul
instant tranquille.

Au moment o on s'y attendait le moins, et o elle s'y attendait le
moins elle-mme, elle bondissait de sa place, allait d'un bout  l'autre
du salon, appuyait sa tte contre un marbre ou contre un carreau de
vitre, se tordait les bras, jetait un cri, s'lanait dans le jardin et,
au pied du pommier ou sous la tonnelle, restait des heures entires
comme abme dans sa douleur.

Avec l't le rossignol avait retrouv sa plus douce voix. Le soir, elle
se levait de la chambre o Jacques tudiait un plan de maison, sortait
comme une insense, allait s'asseoir sous la tonnelle, et, tout  coup,
au milieu de ses plus douces mlodies, comme fatigue de cet hymne au
bonheur, elle se levait, le forait de s'envoler et rentrait en
pleurant.

Mis en demeure de lui dire quel jour arrivait sa fiance, Jacques lui
avait indiqu le 1er juillet, ce qui lui donnait encore huit ou dix
jours de rpit.

Tous les jours en se levant elle prenait une plume et tirait une barre
noire sur le jour o elle venait d'entrer. Trois ou quatre jours
restaient encore  s'couler avant le moment fatal, lorsque l'abb
Didier se prsenta  la petite maison du docteur avec une jeune fille
qui demandait  entrer  l'hospice comme soeur de charit.

Elle tait belle, elle avait seize ans, elle tait orpheline; jamais
elle n'avait senti son coeur battre sous aucune passion, et, heureuse de
la vie qu'elle avait mene jusque-l, elle dsirait continuer de vivre
dans le mme calme et la mme srnit.

Pendant que l'abb Didier et cette jeune fille taient dans le
laboratoire de Jacques, va ouvrit la porte et fit signe  l'abb Didier
qu'elle avait quelque chose  lui dire.

L'abb Didier consulta Jacques des yeux; celui-ci lui donna cong par un
signe et l'abb suivit va dans sa chambre.

Un instant aprs il rentrait et amenait avec lui la jeune soeur qui avait
t agre par Jacques Mrey.

Dans quelques villes, ces douces et inoffensives congrgations avaient
t abolies comme les autres ordres religieux; mais, dans cette pieuse
partie de la France qu'on appelle le Berri, elles avaient continu de
subsister, et les malheureux n'avaient point t privs de ces soins
physiques que donnent de blanches et douces mains et de ces consolations
spirituelles que donnent de jeunes et douces voix.

Sur quatre soeurs qui devaient se partager le soin des pauvres et des
malades de l'hospice de Chazelay, trois avaient dj t arrtes, et
c'tait la troisime qui sortait de chez le docteur avec la promesse
formelle d'tre reue.

Tout le reste de la journe, va parut plus calme. Au lieu de fuir la
prsence de Jacques, elle semblait la chercher;  son tour, on voyait
qu'elle avait quelque chose  lui dire, quelque grce  lui demander,
mais qu'elle n'osait point.

De son ct, Jacques semblait rsolu  ne point l'interroger; il ne
fuirait pas une explication mais il n'irait pas au devant.

La journe et la soire se passrent ainsi.  dix heures, va, ple, la
poitrine haletante, se leva et marcha droit  Jacques dans l'intention
de lui parler; mais elle n'en eut point la force, et se dtournant elle
se contenta de lui tendre la main, de lui dire bonsoir, et de sortir
vivement; mais le sanglot qu'elle emportait avec elle refusa d'aller
plus loin sans clater.

Jacques entendit ce sanglot.

Depuis deux jours il voyait ce qu'elle souffrait, et souffrait autant
qu'elle; mais il voulait que ce ft sa confiance en lui qui lui
desserrt les lvres, et non pas une prire ou un ordre de sa bouche.

Il resta donc l'oeil fixe et l'oreille tendue vers la porte. Il comprit
qu'elle s'tait arrte en entendant le bruit de ses pleurs, qui, au
lieu de s'loigner par l'escalier qui conduisait  sa chambre,
continuait de venir du palier.

--va, demanda-t-il, pourquoi pleurez-vous ce soir plus amrement
qu'hier ou avant-hier?

va rouvrit la porta, rentra toute chancelante et vint s'abattre  ses
pieds.

--Je pleure plus amrement ce soir que les autres jours, dit-elle, parce
que je sens qu'il me sera impossible de tenir jusqu'au bout la promesse
que je vous ai faite. Je voulais, quelque chose qui arrivt, rester prs
de vous, mon bon Jacques, mais je serais pour vous une source d'ennuis.
Quelle femme, ft-ce une sainte, pourrait me souffrir prs de vous,
voyant mes yeux chercher vos yeux, mes mains chercher vos mains? Je vous
connais toujours bon pour votre pauvre amie, vous ne la repousserez pas,
et quelle femme vous aimant ne sera pas jalouse de moi et ne vous rendra
pas malheureux par sa jalousie?

--Vous n'avez rien  craindre sous ce rapport, rpliqua Jacques, je lui
ai tout dit; seulement je n'ai accus que moi. Jamais, vous pouvez tes
certaine, une observation ne vous sera faite de sa part.

--Vous rpondez d'elle, Jacques, et je crois  votre promesse, mais
c'est moi alors qui ne pourrais supporter le spectacle que j'aurais sans
cesse sous les yeux. Je me trompais, je mentais  vous et  moi-mme
quand je vous disais que je pourrais vivre prs d'elle, sous le mme
toit qu'elle, tre sa dame de compagnie, son amie, au besoin son
esclave. S'il y avait une femme capable d'un pareil abandon d'elle-mme,
croyez-le, Jacques, ce serait moi; mais ce que je ne puis pas nul ne le
pourra, non! Il faut sans m'loigner de vous, Jacques, il faut que je
vous quitte.  ma pauvre petite maison!  mon pauvre nid si doux  mon
corps meurtri!  chers objets que mes yeux ont t habitus  voir et
ne verront plus, c'est demain qu'il faudra vous dire adieu, puisqu'elle
arrive aprs-demain.

Et elle baisait le parquet, et en tendant les bras, elle prenait les
pieds du bureau qu'elle serrait contre son front et en faisant deux pas
elle allait jusqu'au piano sur les touches duquel elle appuyait ses
lvres.

Jacques tendit le bras, saisit sa main et l'attira vers lui; elle
retomba  genoux, appuye au bras de son fauteuil.

--Mais du moment o vous me dites a, reprit-il, c'est que vous avez
arrt dans votre esprit un projet quelconque. Quel est ce projet?

--coutez, dit va; cette jeune fille qui est venue aujourd'hui avec
l'abb Didier m'a ouvert les yeux sur ce que j'avais  faire. Je
voudrais, comme elle, revtir le saint costume des servantes; je
voudrais, comme elle, me vouer au service de l'hpital fond sur
l'emplacement du chteau o je suis ne. Exigez de moi ce que je peux
donner, ou demandez-moi ma vie, souffrez que je me rachte, puisque je
n'ai pas le courage d'expier.

--C'est l-dessus que vous avez aujourd'hui consult l'abb Didier,
n'est-ce pas?

--Oui.

--Et que vous a dit ce saint homme?

--Il m'a dit que c'tait une inspiration du ciel, qu'il me soutiendrait,
qu'il m'encouragerait dans la voie du salut. Puis ce qu'il m'a dit
surtout, et ce qui m'a dcide  vous demander grce pour le reste
d'une pnitence que je n'ai pas la force de faire, c'est qu'une fois par
semaine au moins vous viendriez visiter les pauvres et qu'alors je vous
verrais.

--Mais vous savez, va, que les dignes soeurs ne peuvent possder, et
vous tes riche encore de plus d'un million.

--Comment faire, Jacques, pour me dbarrasser de toute cette fortune?
N'avez-vous pas ma procuration gnrale? donnez ou vendez tout, faites
ce que vous voudrez. Ce que vous ferez sera bien fait, pourvu que dans
la solitude je puisse me vouer aux pauvres,  Dieu et  vous.

--Rflchissez bien, va; si vous alliez vous repentir aprs avoir
endoss le saint costume des filles de Dieu, il serait trop tard.

--Je ne me repentirai pas, soyez tranquille. Cette fois, je suis sre de
moi, je veux.

--coutez, rflchissez jusqu' demain cinq heures. Demain  cinq heures
nous monterons en voiture, je vous conduirai au chteau de Chazelay; l
vous prendrez une dernire fois conseil de l'abb Didier et je ferai
ensuite  votre gard ce que vous dsirerez que je fasse.

--Merci, Jacques, merci, dit-elle en saisissant la main de Mrey et en y
appliquant de fivreux baisers.

Puis elle se retira dans sa chambre, passa une partie de la nuit en
prires et ne s'endormit qu'au jour.

Lorsqu'en se rveillant va demanda Jacques Mrey, on lui dit qu'il
tait parti ds le matin, mais en la faisant prvenir qu'il reviendrait
la chercher  cinq heures du soir.

 cinq heures en effet la voiture s'arrtait  la porte de la petite
maison.

La journe s'tait passe pour va  prendre cong de tous ses chers
souvenirs. Elle emportait des feuilles de tous les arbres, des fleurs de
toutes les plantes; elle avait bais l'un aprs l'autre tous les meubles
de sa chambre et du laboratoire de Mrey. Son intention avait t
d'abord de demander d'emporter sa chambre tout entire avec elle. Mais
l'abb Didier avait rpondu que c'tait impossible, attendu que cela
tablirait une distinction entre elle et les autres soeurs. Elle n'avait
donc pas insist et n'avait de toute sa chambre pris que le Christ
d'ivoire que lui avait donn Jacques.

Le moment du dpart fut cruel; elle ne pouvait s'arracher des bras de la
bonne Marthe, qui, de son ct, pleurait toutes les larmes de son corps.
Enfin, son mouchoir sur les yeux, elle s'lana dans la voiture, dont
les deux chevaux prirent aussitt le galop.

Elle n'tait point revenue au chteau depuis l'heure o elle l'avait
quitt avec sa tante pour aller habiter Bourges; il ne lui rappelait
donc que de tristes souvenirs, et elle ne regretta aucun des ornements
seigneuriaux que l'hospice avait enlevs  la chtellenie.

 la porte, deux personnes paraissaient l'attendre; l'une tait Jean
Munier,  qui elle tendit doucement la main; l'autre tait Joseph le
braconnier,  qui elle tendit les deux mains, et  qui elle dit
humblement:

--Embrassez-moi, mon pre, car vous avez t un pre pour moi.

--Et lui? demanda Joseph en montrant Jacques Mrey.

--Lui! dit-elle en lui baisant la main, il a t plus qu'un pre, il a
t un dieu!

Jacques tait dj  terre. Il tendit la main  va qui sauta prs de
lui.

--Voulez-vous visiter l'tablissement dont vous tes la fondatrice, ma
chre va? demanda Mrey.

--Volontiers, rpondit-elle en s'appuyant  son bras, car tant de
sentiments divers s'agitaient en elle que sa tte tournait et que ses
jambes ne pouvaient plus la porter.

Il y avait dj dans l'hpital quinze ou vingt malades, et dans
l'hospice qui faisait le premier tage une dizaine de mres, de veuves
avec leurs enfants. Tous ces malades et tous ces malheureux avaient t
prvenus que celle qui allait les visiter tait l'ancienne propritaire
du chteau, dont elle avait fait un refuge par misricorde et par
renonciation aux biens de ce monde.

Tous alors l'entourrent, ceux des malades qui n'taient pas alits
comme les autres; tous la suivirent en l'accablant de bndictions. Ils
traversrent successivement toutes les salles occupes des deux tages.
va interrogeait les veuves sur leurs malheurs et les malades sur leurs
souffrances.

Elle rencontra la jeune soeur qui tait venue la veille avec l'abb
Didier, elle la reconnut et l'embrassa. Puis elle s'loigna d'elle en
jetant un long regard sur son costume si pittoresque et en mme temps si
triste.

va demanda quel tait le btiment qui tait illumin intrieurement.

On lui rpondit que c'tait l'glise.

--Allons-y, dit-elle.

 l'instant mme les enfants se rpandirent dans le jardin, cueillirent
des fleurs; les mres brisrent des branches pour reprsenter les
rameaux; les enfants semrent leurs fleurs depuis la porte de l'glise
jusqu'au pied de l'autel; les hommes et les femmes formrent un berceau
de feuillage sous lequel passrent va et Jacques.

L'abb Didier, en costume d'officiant, se tenait devant l'autel; il
avait  ses pieds un coussin.

va ne douta point qu'il ne l'attendt pour lui faire un discours sur
les devoirs de l'tat qu'elle allait embrasser par humilit; elle carta
le coussin et se mit  genoux sur la pierre nue.

Alors, au grand tonnement d'va, Jacques s'agenouilla  ses cts.

--Mon pre, dit-il, je vous amne non-seulement une sainte, mais une
martyre. Je l'aime et je dsire qu'en face de toute cette population qui
lui doit le repos et la tranquillit, vous nous unissiez tous deux par
le saint sacrement du mariage.

va poussa un cri qui ressemblait plus  un cri de douleur qu' un cri
de joie; puis, se redressant tout  coup et prenant sa tte entre ses
deux mains:

--Est-ce que je deviens folle? dit-elle. Vous tous ici prsents, est-ce
que cet homme ne vient pas de dire qu'il m'aimait?

--Oui, va, je vous aime, rpta Jacques, non pas comme vous mritez
d'tre aime, mais autant qu'un homme puisse aimer une femme.

-- mon Dieu! mon Dieu! s'cria va.

Et elle plit et s'affaissa sans connaissance sur le pav de l'glise.

Lorsqu'elle revint  elle, elle se trouva dans la sacristie. Jacques
Mrey tait  ses genoux et la serrait contre son coeur.

Et l'air retentissait des cris de:

--Vive le docteur Mrey! vive mademoiselle de Chazelay!




CONCLUSION


Les vanouissements causs par la joie ne sont, quoi qu'on en dise, ni
longs ni dangereux.

Au bout de dix minutes, va tait rentre dans l'entire possession
d'elle-mme,  part le doute qu'elle ne ft pas sous l'empire d'un rve.

 la porte de l'glise, la voiture l'attendait. Mais va tait si faible
que Jacques fut oblig de l'y porter dans ses bras. Le cocher savait o
il devait aller; il ne demanda aucun ordre, et, au milieu des cris Vive
Jacques Mrey! vive mademoiselle de Chazelay, la voiture s'loigna et
tout rentra dans l'obscurit et le silence.

va regarda autour d'elle et prs d'elle, ne vit rien que Jacques; elle
poussa un cri de joie, se jeta dans ses bras et fondit en larmes.

Depuis cette insufflation  la suite de l'asphyxie, insufflation qui
avait fini par un baiser, aucune caresse d'amant n'avait t change
entre Jacques et va.

Ils restrent donc enlacs dans les bras l'un de l'autre, va demandant
au ciel, si c'tait un rve, que ce rve ne fint pas.

Tout  coup la portire s'ouvrit, une vive lumire fora va d'ouvrir
les yeux et elle se trouva au milieu de domestiques tenant des
flambeaux.

Jacques l'aida  descendre de voiture; elle ignorait compltement o
elle tait.

 peine avait-elle calcul que le roulement durait depuis cinq minutes
que la voiture s'tait arrte devant cette maison inconnue qu'elle
n'avait jamais vue aux environs du chteau de Chazelay.

Elle monta sur un perron orn de fleurs, entra dans un vestibule orn de
candlabres et de vases de Chine dont la forme lui tait connue sans
qu'elle pt dire cependant o elle les avait vus, autrement que dans la
profondeur d'un rve.

Puis elle passa dans le salon, tout orn de l'ameublement Louis XV
qu'elle se rappelait aussi avoir vue; du salon par deux portes on
entrait dans deux chambres  coucher.

L'une tait la chambre grenat dont, nous l'avons dit, le seul ornement
tait un grand portrait de femme avec un prie-Dieu au-dessous.

En voyant ce portrait, va s'cria:

--Ma mre!

Et elle se jeta  genoux sur le prie-Dieu.

Jacques l'y laissa prier un instant, puis, l'enveloppant de son bras, il
la souleva  la hauteur de ses lvres:

--Mre, dit-il, je te prends ta fille, mais je m'engage  la rendre
heureuse.

--Mais o sommes-nous donc? demanda va en regardant tout autour d'elle
et en voyant  travers les vitres des fentres tinceler les lumires
d'Argenton.

--Tu es dans la maison du bois Joseph ou dans ta villa Scipion, comme tu
aimeras mieux. Ta chambre  coucher, et tu devines au portrait de ta
mre que c'est ta chambre  coucher  toi, est juste  l'endroit ou
s'levait la cabane du braconnier Joseph, qui est garde gnral de tes
bois.

--Ah! dit va en se jetant au cou de Jacques, tu n'oublies rien, et de
tous les souvenirs tu fais une chose sacre.

On sait que par un corridor les deux chambres  coucher donnaient l'une
dans l'autre. Mrey conduisit va de sa chambre  coucher dans la
sienne.

va n'avait encore rien vu qui ressemblt  cela, c'tait du Pompi tout
pur. Les peintures dont les murailles taient couvertes l'occuprent un
instant, puis elle passa dans deux boudoirs qui semblaient des frres
jumeaux tant ils taient pareils l'un  l'autre, except par les
tableaux dont l'un appartenait  l'cole lombarde et l'autre  l'cole
florentine.

Puis venait une galerie garnie de tableaux appartenant  toutes les
coles.

La visite se termina par les deux salles  manger. Une table  deux
couverts tait servie dans la salle  manger d't, et, comme on tait
aux plus beaux jours, les fentres en taient ouvertes, et de l'endroit
o l'on devait s'asseoir on voyait tout  la fois les fleurs, les
feuilles des arbres et les toiles du ciel.

Jacques fit signe  va de prendre sa place, lui baisa la main et
s'assit devant elle.

Elle soupa sans faire attention qu'elle mangeait. Les motions de la
journe l'avaient affaiblie. Rien ne donne apptit comme les larmes.
Tant qu'ils sont malheureux, les malheureux ne veulent pas en convenir;
mais, une fois qu'ils ne le sont plus, c'est une vrit reconnue mme
par eux.

Ce fut l o Jacques Mrey mit va au courant de leurs affaires.
L'hpital tait bti et fond; la villa Scipion ou la maison du bois
Joseph tait compltement acheve; au mois d'octobre, un htel les
attendrait  Paris, et de la fortune d'va et de celle de Mrey, aussi
considrable l'une que l'autre, il restait encore cent mille livres de
rentes.

va avait voulu fermer l'oreille  tous ces calculs, mais Jacques avait
jug ncessaire de l'informer de toutes choses.

Lorsque le souper fut fini, Jacques reconduisit va  sa chambre.

--Ici, dit-il, vous tes compltement chez vous; les portes ne ferment
que de votre ct. Quand vous les laisserez ouvertes, c'est que
permission me sera accorde d'y entrer.

va le regarda tendrement.

--Jacques, dit-elle, une dernire prire. Retournons ce soir  Argenton.

--Pourquoi cela, chre amie? demanda Jacques.

--Parce qu'il me semble que ce serait une ingratitude de passer la plus
heureuse nuit de ma vie hors de la maison o tu m'as cre et o je me
suis rachete.

Jacques prit va dans ses bras.

--C'est toi qui n'oublies rien, lui dit-il. Partons pour Argenton,
partons  l'instant mme.

Et une heure aprs la porte de la petite maison se refermait sur les
deux tres les plus heureux de la cration.

FIN


  OEUVRES COMPLTES D'ALEXANDRE DUMAS

  PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LVY

  Act.                                                           1
  Amaury.                                                         1
  Ange Pitou.                                                     2
  Ascanio.                                                        2
  Une Aventure d'amour.                                           1
  Aventures de John Davys.                                        2
  Les Baleiniers.                                                 2
  Le Btard de Maulon.                                           3
  Black.                                                          1
  Les Blancs et les Bleus.                                        3
  La Bouillie de la comtesse Berthe.                              1
  La Boule de neige.                                              1
  Bric--Brac.                                                    1
  Un Cadet de famille.                                            3
  Le Capitaine Pamphile.                                          1
  Le Capitaine Paul.                                              1
  Le Capitaine Rhino.                                             1
  Le Capitaine Richard.                                           1
  Catherine Blum.                                                 1
  Causeries.                                                      2
  Ccile.                                                         1
  Charles le Tmraire.                                           2
  Le Chasseur de Sauvagine.                                       1
  Le Chteau d'Eppstein.                                          2
  Le Chevalier d'Harmental.                                       2
  Le Chevalier de Maison-Rouge.                                   2
  Le Collier de la reine.                                         3
  La Colombe.--Matre Adam le Calabrais.                          1
  Les Compagnons de Jhu.                                         3
  Le Comte de Monte-Cristo.                                       6
  La Comtesse de Charny.                                          6
  La Comtesse de Salisbury.                                       2
  Les Confessions de la marquise.                                 2
  Conscience l'Innocent.                                          2
  Cration et Rdemption.--Le Docteur mystrieux.                 2
  Cration et Rdemption.--La Fille du Marquis.                   2
  La Dame de Monsoreau.                                           3
  La Dame de Volupt.                                             2
  Les Deux Diane.                                                 3
  Les Deux Reines.                                                2
  Dieu dispose.                                                   2
  Le Drame de 93.                                                 3
  Les Drames de la mer.                                           1
  Les Drames galants.--La Marquise d'Escoman.                     2
  Emma Lyonna.                                                    5
  La Femme au collier de velours.                                 1
  Fernande.                                                       1
  Une fille du rgent.                                            1
  Filles, Lorettes et Courtisanes.                                1
  Le Fils du forat.                                              1
  Les Frres corses.                                              1
  Gabriel Lambert.                                                1
  Les Garibaldiens.                                               1
  Gaule et France.                                                1
  Georges.                                                        1
  Un Gil Blas en Californie.                                      1
  Les Grands Hommes en robe de chambre: Csar.                    2
  --Henri IV, Louis XIII, Richelieu                               2
  La Guerre des femmes.                                           2
  Hist. de mes btes.                                             1
  Histoire d'un casse-noisette.                                   1
  L'Homme aux contes.                                             1
  Les Hommes de fer.                                              1
  L'Horoscope.                                                    1
  L'Ile de Feu.                                                   2
  Impressions de voyage:
    En Suisse.                                                    3
    --Une Anne  Florence.                                       1
    --L'Arabie Heureuse.                                          3
    --Les Bords du Rhin.                                          2
    --Le Capit. Arena.                                            1
    --Le Caucase.                                                 3
    --Le Corricolo.                                               2
    --Le Midi de la France.                                       2
    --De Paris  Cadix.                                           2
    --Quinze jours au Sina.                                      1
    --En Russie.                                                  4
    --Le Speronare.                                               2
    --Le Vloce.                                                  2
    --La Villa Palmieri.                                          1
  Ingnue.                                                        2
  Isaac Laquedem.                                                 2
  Isabel de Bavire.                                              2
  Italiens et Flamands.                                           2
  Ivanhoe de Walter Scott (traduction).                           2
  Jacques Ortis.                                                  1
  Jacquot sans Oreilles.                                          1
  Jane.                                                           1
  Jehanne la Pucelle.                                             1
  Louis XIV et son Sicle.                                        4
  Louis XV et sa Cour.                                            2
  Louis XVI et la Rvolution.                                     2
  Les Louves de Machecoul.                                        3
  Madame de Chamblay.                                             2
  La Maison de glace.                                             2
  Le Matre d'armes.                                              1
  Les Mariages du pre Olifus.                                    1
  Les Mdicis.                                                    1
  Mes Mmoires.                                                  10
  Mmoires de Garibaldi.                                          2
  Mm. d'une aveugle.                                             2
  Mmoires d'un mdecin: Balsamo.                                 3
  Le Meneur de loups.                                             1
  Les Mille et un Fantmes.                                       1
  Les Mohicans de Paris.                                          4
  Les Morts vont vite.                                            2
  Napolon.                                                       1
  Une Nuit  Florence.                                            1
  Olympe de Clves.                                               3
  Le Page du duc de Savoie                                        2
  Parisiens et Provinciaux.                                       2
  Le Pasteur d'Ashbourn.                                          2
  Pauline et Pascal Bruno.                                        1
  Un Pays inconnu.                                                2
  Le Pre Gigogne.                                                1
  Le Pre la Ruine.                                               1
  Le Prince des Voleurs.                                          2
  Princesse de Monaco.                                            2
  La Princesse Flora.                                             1
  Propos d'Art et de Cuisine.                                     1
  Les Quarante-Cinq.                                              3
  La Rgence.                                                     1
  La Reine Margot.                                                2
  Robin Hood le Proscrit.                                         2
  La Route de Varennes.                                           1
  Le Saltador.                                                   1
  Salvator (suite des Mohicans de Paris).                         5
  La San-Felice.                                                  4
  Souvenirs d'Antony.                                             1
  Souvenirs dramatiques.                                          2
  Souvenirs d'une Favorite.                                       4
  Les Stuarts.                                                    1
  Sultanetta.                                                     1
  Sylvandire.                                                     1
  Terreur prussienne.                                             2
  Le Testament de M. Chauvelin.                                   1
  Thtre complet.                                               25
  Trois Matres.                                                  1
  Les Trois Mousquetaires.                                        2
  Le Trou de l'enfer.                                             1
  La Tulipe noire.                                                1
  Le Vicomte de Bragelonne.                                       6
  La Vie au Dsert.                                               2
  Une Vie d'artiste.                                              1
  Vingt Ans aprs.                                                3

mile Colin.--Imprimerie de Lagny.






End of Project Gutenberg's Cration et rdemption, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CRATION ET RDEMPTION ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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