The Project Gutenberg EBook of La terre promise, by Paul Bourget

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Title: La terre promise

Author: Paul Bourget

Release Date: August 30, 2008 [EBook #26489]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TERRE PROMISE ***




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                              PAUL BOURGET

                                   La
                             Terre promise

                             SEPTIEME MILLE

                             [FAC ET SPERA]

                                _PARIS_
                       ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
                     23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

                              M DCCC XCII




OEUVRES DE PAUL BOURGET

dition elzvirienne

  POSIES (1872-1876). Au bord de la Mer. -- La Vie inquite.
      -- Petits Pomes. 1 vol.                                   6  
  POSIES (1876-1882). Edel. -- Les Aveux. 1 vol.                6  
  L'IRRPARABLE. -- L'Irrparable. -- Deuxime Amour.
      -- Profils perdus. 1 vol.                                  6  
  CRUELLE NIGME. 1 vol.                                         6  

dition in-18

_ROMAN_

  L'IRRPARABLE. -- L'Irrparable. -- Deuxime Amour.
      -- Profils perdus. 1 vol.                                  3 50
  PASTELS (Dix portraits de femmes). 1 vol.                      3 50
  NOUVEAUX PASTELS (Dix portraits d'hommes). 1 vol.              3 50
  CRUELLE NIGME. 1 vol.                                         3 50
  UN CRIME D'AMOUR. 1 vol.                                       3 50
  ANDR CORNLIS. 1 vol.                                         3 50
  MENSONGES. 1 vol.                                              3 50
  LE DISCIPLE. 1 vol.                                            3 50
  UN COEUR DE FEMME. 1 vol.                                      3 50
  PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE. 1 vol.                         3 50
  LA TERRE PROMISE. 1 vol.                                       3 50

  ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (Baudelaire. -- M.
      Renan. -- Flaubert. -- M. Taine. -- Stendhal.) 1 vol.      3 50
  NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. -- (M. Dumas
      fils. -- M. Leconte de Lisle. -- MM. de Goncourt. --
      Tourguniev. -- Amiel.) 1 vol.                             3 50
  TUDES ET PORTRAITS. (I. Portraits d'crivains. -- II.
      Notes d'esthtique. -- III. tudes Anglaises. -- IV.
      Fantaisies.) 2 vol.                                        7  
  SENSATIONS D'ITALIE. 1 vol.                                    3 50

_SOUS PRESSE_

  COSMOPOLIS, roman. 1 vol. in-8, illustr par Duez,
      Jeanniot et Myrbach. Broch 10 fr., reli 15 fr.

_EN PRPARATION_

  LES NOSTALGIQUES, posies                                    1 vol.
  TROIS MES D'ARTISTES, roman                                 1 vol.

_Tous droits rservs._




_PRFACE_


_Si un pareil titre n'et point paru trop ambitieux, ce livre se serait
appel: _le Droit de l'Enfant_. Le problme particulier qui s'y trouve
pos se rattache en effet  cet autre plus gnral: Jusqu' quel point
le fait d'avoir donn volontairement la vie  un autre tre nous
engage-t-il envers cet tre? Dans quelle mesure notre personnalit
est-elle oblige d'abdiquer l'indpendance de son dveloppement devant
cette existence nouvelle? Ne vous y trompez pas. Cette question si vague
devient terriblement prcise dans la pratique, et la porte en est
infinie. Suivant la rponse que vous y ferez, vous serez pour ou contre
le divorce, pour ou contre les seconds mariages des veufs et des veuves,
pour ou contre l'ducation par l'internat, pour ou contre la recherche
de la paternit, pour ou contre l'absolution des froces vengeances
conjugales qualifies si complaisamment de crimes passionnels. Ces
quelques exemples peuvent tre multiplis  son gr par le lecteur
qu'intressent ces sortes d'tudes. Ils suffisent  montrer la
complexit singulire de ce problme de l'enfant qui ne rsume rien
moins que toute la moralit de l'amour. C'est dire que les cas de
conscience qui en dcoulent sont innombrables. Celui qui fait la matire
de _Terre promise_ est probablement un des plus communs, un de ceux
aussi que l'honntet courante rsout avec le moins d'hsitation. Un
homme a t l'amant d'une femme marie  un autre. Il a eu de cette
femme un enfant inscrit sous le nom de cet autre. Mais il ne saurait
douter, il ne doute pas qu'il ne soit le vritable pre. Garde-t-il des
devoirs envers cet enfant, et quels devoirs? Garde-t-il des droits, et
quels droits? Est-il coupable de continuer sa vie propre sans en tenir
aucun compte? Le lien mystrieux du sang implique-t-il ncessairement
une obligation, latente, si l'on peut dire, et que telle ou telle
circonstance dcouvrira? Je ne crois pas exagrer en affirmant que neuf
hommes sur dix feront  cette srie de nouvelles questions une rponse
ngative. C'est pour le dixime qu'est crit ce roman, pour celui dans
le coeur duquel les passions et l'exprience n'ont pas entirement aboli
le noble sens du scrupule, et  qui ce n'est point assez, pour s'estimer
tout  fait, d'avoir concili son intrt avec les convenances et son
plaisir avec la correction mondaine ou bourgeoise. Peut-tre celui-l
jugera-t-il que ce drame de la paternit dans l'adultre demeure un des
plus tragiques et des plus humains parmi ceux que prsente
quotidiennement la vie relle, et qu'il vaut toujours la peine d'en
tudier de plus prs les donnes et les pripties._

                   *       *       *       *       *

_J'ai adopt, une fois de plus, pour traiter ce problme, cette forme de
roman trs ancienne dans la tradition franaise que nos pres appelaient
le roman d'analyse, d'un terme trs simple, trs clair et trs exact,
auquel les contemporains ont substitu le nom beaucoup plus pdantesque
et assez quivoque de _psychologique_. Je dis quivoque, -- car cette
appellation semble revendiquer l'tude de l'me humaine au nom d'une
cole spciale, tandis que cette tude est commune  la littrature tout
entire que M. Taine a si profondment dfinie: une psychologie vivante.
Mme la description du paysage la plus rsolument plastique n'est-elle
pas une transcription d'un tat de l'me, et, pareillement, le drame le
plus emmle d'aventures ne comporte-t-il pas  un degr quelconque des
sentiments et des sensations, par consquent de l'me encore? Balzac,
dans des pages de critique trop peu connues, -- car elles sont d'une
porte suprieure, comme tous les fragments de thorie bauchs par ce
grand esprit d'un don philosophique gal  son don vocateur, -- avait
plus finement dnomm les romans d'analyse des _romans d'ides_,
signifiant par l que leurs auteurs sont surtout proccups des
phnomnes de la vie intrieure. L encore pourtant l'quivoque
apparat, car ce terme de romans d'ides convient galement au livre 
thse, et c'est toujours la vieille formule, celle dont se contentait
Sainte-Beuve, qui me parat la plus juste, d'autant mieux qu'elle
rattache cette sorte de livres  la srie des oeuvres correspondantes
parmi les autres espces littraires. Il y a en effet un thtre
d'analyse, dont Racine dans la tragdie et Marivaux dans la comdie,
pour ne citer que des classiques, sont les matres. Il y a une posie
d'analyse qu'ont excute ce mme Sainte-Beuve dans son admirable
_Joseph Delorme_, Baudelaire, Sully Prudhomme. Il y a des mmoires
d'analyse dont les _Confessions_ de saint Augustin demeurent le type
vnrable, et les _Souvenirs_ de M. Renan le type ironique. Toutes ces
oeuvres offrent ce trait commun de s'appliquer surtout  la notation des
petits faits de conscience, dont l'ensemble se manifeste au dehors sous
l'aspect de passions compltes, de volonts dtermines, d'actions
dfinies. Les intelligences trs ingales et trs diverses de ces
crivains apparaissent comme doues galement d'une facult de rflexion
qui leur permet d'apercevoir, dans un dtail extrmement tnu, tout
l'obscur travail cach des plus minuscules ressorts intimes. C'est la
mise  nu de ces ressorts qui les intresse plus peut-tre que le
rsultat du mouvement de ces ressorts. La sonnerie de la pendule les
proccupe moins que l'agencement des pices dont le jeu dlicat aboutit
 cette sonnerie. C'est  la dcomposition des phnomnes de la vie
morale ou sentimentale qu'ils s'ingnient -- sans mme le vouloir, comme
le grand vque Africain dont l'unique ambition tait de s'humilier dans
un coupable pass et non pas d'tonner des lecteurs profanes par la
subtilit de sa vision intrieure._

_Il tait naturel que cet esprit d'analyse, inn  certains tempraments
comme la disposition dramatique l'est  d'autres, trouvt de quoi
s'exercer dans le roman plus encore que dans la tragdie, la comdie ou
le pome lyrique. Quelques-uns des chefs-d'oeuvre de ce genre sont en
effet de purs travaux d'analyse: _la Princesse de Clves_, _Robinson
Crusoe_, _les Liaisons dangereuses_, _Adolphe_, _les Affinits
lectives_, _le Rouge et le Noir_, _Volupt_, _le Lys dans la valle_,
_Louis Lambert_, _La Muse du dpartement_, _Mademoiselle de Maupin_,
_Dominique_. Cette liste, dresse au hasard du souvenir et qui comprend
des oeuvres si diverses qu'elle semble incohrente, suffit  prouver la
souplesse et la vitalit de cette forme d'art. La besogne d'observation
qu'elle reprsente complte la besogne d'observation qu'accomplit le
roman de moeurs. L'enqute sur la vie intrieure et morale doit
fonctionner paralllement  l'enqute sur la vie extrieure et sociale,
-- l'une clairant, approfondissant, corrigeant l'autre. -- Aussi
tait-il  prvoir qu' ct de la grande et fconde pousse du roman de
moeurs issue de Balzac  travers Flaubert, qui s'est appele le
naturalisme, une autre pousse se produirait dans le sens de ce roman
d'analyse, d'autant plus que la science moderne de l'esprit fournit aux
curieux de l'anatomie mentale des documents et des mthodes d'une
incomparable supriorit. C'est aussi le phnomne littraire qui s'est
accompli, mais au milieu d'une malveillance de la critique et de
l'opinion, si constante depuis quelques annes qu'il est impossible
qu'elle ne repose pas sur des motifs trs srieux. Quand un grand nombre
de personnes distingues se rencontrent dans une antipathie manifeste
hautement pour une certaine tentative d'art, elle peuvent certes se
mprendre, -- et il me semble que c'est ici le cas, -- mais leur
opinion, mme errone, n'est pas ngligeable, et c'est pourquoi, sans
relever des pigrammes par trop videmment partiales, ou des reproches
par trop certainement iniques, je voudrais essayer de rpondre aux deux
ou trois des objections les plus habituellement souleves contre le
genre lui-mme par-dessus et  travers ses adeptes._

                   *       *       *       *       *

_Du point de vue purement esthtique, ses adversaires paraissent surtout
persuads que les diverses qualits qui donnent  un rcit imaginaire la
couleur de la vie sont inconciliables avec l'analyse pousse un peu
loin. Ils raisonnent  peu prs ainsi: Vous prtendez copier les
passions. Or le premier caractre des passions est prcisment d'abolir
dans celui qu'elles dominent le reploiement sur soi. Un homme qui aime
vraiment pense  ce qu'il aime et non pas  son amour. Un homme qui
dsire pense  l'objet de son dsir et non pas  son dsir. On l'a dit
souvent aux psychologues de l'cole de Jouffroy, et le mot est encore
plus juste appliqu aux psychologues du roman: on ne se met pas  la
fentre pour se voir passer dans la rue. Quand vous dnombrez
minutieusement les tats d'me qui prparent les actes de vos
personnages, vous vous substituez  eux sans vous en apercevoir, puisque
vous peignez d'eux ce qu'ils ne peuvent eux-mmes ni constater ni
discerner. La vie comporte une demi-obscurit des coeurs, un sourd et
continuel travail de l'instinct aveugle, un jaillissement et un
mouvement de spontanit incompatibles avec cette anatomie continue qui
est votre but et votre mthode. Tout ce que l'on dissque est mort. Je
ne crois pas avoir diminu l'objection en la formulant. Elle est trs
spcieuse. Son grand dfaut est qu'elle s'applique  toute espce de
procd littraire aussi bien qu'au procd analytique. Un romancier de
l'cole impersonnelle, Flaubert, par exemple, -- je choisis le plus
indiscut de tous, -- peint un paysage autour de Madame Bovary ou de
Frdric Moreau. Ne montre-t-il pas ce paysage tel qu'il le voit, lui,
avec ses yeux d'artiste? Lui serait-il possible de reconstituer
autrement que par la plus invrifiable hypothse, ce que les yeux de la
jeune femme ou du jeune homme ont pu rellement saisir, et, par
consquent, le contre-coup que leur sensibilit a pu en recevoir? Toute
narration d'un fait extrieur n'est jamais que la copie de l'impression
que nous produit ce fait, et toujours une part d'interprtation
individuelle s'insinue dans le tableau le plus systmatiquement
objectif. C'est le dosage de cette part qui constitue le principal
effort de l'artiste soucieux de ne pas trop dformer la ralit.
Admettons donc que tous les thmes ne sont pas galement propres  tre
traits, ni tous les caractres  tre tudis par la mthode du roman
d'analyse. Mais de ce qu'il y a une vidente limite  cet outil trs
incomplet, s'ensuit-il que son emploi ne soit pas lgitime et ncessaire
dans telle ou telle occasion? Si la vie se prsente chez certains tres
et dans certaines crises comme un instinct et comme une spontanit,
elle se prsente aussi chez certains autres avec des phnomnes
contraires, et elle n'en est pas moins la vie. Quand Phdre est ronge
d'un criminel dsir qu'elle n'ose avouer, quand Adolphe se dbat entre
l'lan froce de sa jeune indpendance et sa piti pour Ellnore, quand
Amaury,  vingt-deux ans, hsite devant les mondes soudain rvls de
l'action, de la croyance et de l'amour, quand Mme de Mortsauf console
les soupirs de sa chimre touffe par les trompeuses douceurs d'une
amiti toujours trouble, toujours jalouse, ce sont bien pourtant des
tats humains, ce sont des crises de la vie vivante, et dont le roman
d'analyse peut seul noter les nuances et dcrire les dtours. Si la
critique tait entirement quitable, c'est la premire question qu'elle
se poserait  propos des livres de ce genre: l'instrument a-t-il t
employ  son vrai service? Et elle se rjouirait qu'il y ait une forme
d'art restreinte, -- mais efficace, quand elle est dirige par des mains
ingnieuses, -- pour reproduire les mille tragdies taciturnes et
secrtes du coeur, pour tudier la gense, l'closion et la dcadence de
certains sentiments inexprims, pour reconnatre et pour raconter les
situations d'exception, les caractres singuliers, enfin tout un dtail,
inatteignable par le roman de moeurs lequel doit, pour rester fidle 
son rle, viter prcisment ce domaine de la nuance et poursuivre le
type  travers les individualits, les vastes lois d'ensemble  travers
les faits particuliers. Ce dernier roman est  l'autre ce que la fresque
est au portrait. Les analystes ne demandent pas que l'on prfre la
toile o il ne se trouve qu'un ou deux visages copis  la loupe aux
puissantes et hardies vocations de foules nombreuses parmi des scnes
chaudement et largement vivantes. Ils ont le droit, modestes ouvriers
dans un genre illustr par des chefs-d'oeuvre et pratiqu par des
matres, de demander qu'on n'tende pas  ce genre lui-mme les rserves
que leurs dfauts  eux peuvent mriter._

                   *       *       *       *       *

_J'arrive  un autre reproche, plus svre, celui-l, qui est souvent
adress au roman psychologique. Partant de ce principe que l'esprit
d'analyse est funeste  la volont, certains critiques ont considr
l'influence de ce roman comme nervante et dissolvante, particulirement
sur les jeunes gens. L'gosme et le scepticisme leur ont paru tre le
rsultat ncessaire de ce travail de reploiement intrieur. Trop penser
 ses propres joies et  ses propres douleurs, vont-ils rptant,
c'est trop penser  soi-mme, c'est donc hypertrophier peu  peu ce
sentiment du moi, que le premier principe de la morale est au contraire
de subordonner. C'est aussi paralyser sa propre nergie, car l'abus de
la pense, qui aboutit  la multiplication extrme des points de vue, a
pour consquence l'incertitude dans la dcision. Tel est le double et
invitable effet de la littrature d'analyse chez ceux qui s'attardent 
cette dangereuse discipline... Et de l  fltrir loquemment ces
soi-disant professeurs de dfaillances, il n'y a que la distance de
quelques mtaphores. Le malheur est que cette objection-ci repose sur
une de ces formules que l'on oublie de contrler, tant elles sont
courantes. Cette antithse entre l'esprit d'analyse et l'action est en
effet un de ces lieux communs, si chers aux essayistes contemporains que
nous l'avons tous plus ou moins admise sans la vrifier. Quelques
exemples clbres sont encore venus la confirmer, entre autres celui
d'Amiel, cet Hamlet intellectuel qui ne put jamais prendre parti mme
vis--vis de ses propres facults. Mais d'autres exemples, moins souvent
cits, ne serviraient-ils pas  prouver la thse exactement contraire, 
savoir que l'analyse a t chez des personnages beaucoup plus
significatifs encore que l'auteur du _Journal Intime_ une
multiplicatrice d'nergie? Ouvrez le premier volume des _Mmoires_ de
Mme de Rmusat et lisez ces lignes: Les habitudes gomtriques de son
esprit l'ont toujours port  _analyser_ jusqu' ses motions. Il est
l'homme qui a le plus mdit sur les pourquoi qui rgissent les actions
humaines... Pour tirer parti de son caractre, il semblait quelquefois
qu'il n'et pas craint de le soumettre  la plus exacte _analyse_...
Quand on veut essayer de le peindre, il faudrait employer les formes
_analytiques_ pour lesquelles il a tant de got...  propos de qui
cette femme si clairvoyante est-elle amene  prononcer trois fois en
six pages le mot d'analyse, sinon de Bonaparte, c'est--dire du plus
volontaire des hommes du sicle et peut-tre de tous les sicles? Voil
qui donne un dmenti bien inattendu  la thorie du grand hsitant de
Genve sur les consquences paralysantes de cette facult souveraine. Un
autre, et non moins frappant, a t donn par Stendhal. C'est, je crois,
M. Jules Lematre qui a remarqu, trs justement, que l'auteur du
_Rouge_ fut avant tout un homme d'action et d'une nergie gale  celle
des plus braves. -- Il l'a bien prouv en Allemagne et  la retraite de
Russie. -- Homme d'action galement, et de quelle action,  la fois
politique et militaire, l'analyste des _Liaisons_. Homme d'action et
d'une inflexible rigueur dans sa volont, l'analyste des _Affinits_.
Homme d'action et d'une puissance qui n'a pas encore puis son nergie,
cet analyste d'un tout autre ordre, mais un analyste tout de mme, ce
saint Ignace de Loyola dont les _Exercices spirituels_ attestent quelle
minutieuse tude il avait faire du mcanisme intrieur de sa propre
volont. L'extrme disparate de ces diffrents noms n'est-elle pas plus
concluante que tous les raisonnements?_

_L'exprience dmontre donc que l'esprit d'analyse n'est par lui-mme ni
un poison ni un tonique de la volont. C'est une facult neutre, comme
toutes les autres, capable d'tre dirige ici ou l, dans le sens de
notre amlioration ou de notre corruption. Quand on cherche  se rendre
compte de son essence, on trouve qu'elle rside surtout dans un
grossissement assez analogue  celui qui s'accomplit sous le microscope.
L'esprit d'analyse amplifie, en les immobilisant sous notre rflexion,
tous les faits de conscience, importants ou minimes, qui foisonnent en
nous comme une vgtation changeante, frmissante et toujours renouvele
de la flore intrieure. S'il arrive que de regarder ainsi et de
constater des tats coupables de notre me ne nous procure aucun
repentir et aucun dsir d'amendement, la faute n'en est pas  ce regard.
Si Amiel s'est complu  dtailler indfiniment les nuances de sa paresse
intellectuelle au lieu d'en poursuivre et d'en liminer les moindres
traces, ce n'est point cette analyse seule qui en fut la cause, ce fut
surtout la vanit timide et ombrageuse du demi-crivain qui, se sentant
infrieur  son idal, s'abstient de tenter une oeuvre qu'il n'est pas
assur de russir. L'esprit d'analyse a, d'ailleurs, un autre nom hors
de la langue littraire: il s'appelle l'examen de conscience, et, bien
loin d'tre l'oppos de la moralit, c'en est le principe mme,  la
condition qu'une fois cet examen fini, d'autres facults entrent en jeu.
Concluons-en que ce pch de psychologie dont les romanciers d'analyse
ont t si souvent incrimins, ne mrite pas certaines colres. La
critique, proccupe de questions morales, et t plus juste en
rappelant seulement aux romanciers de cette cole que leur
responsabilit est peut-tre plus grande que celle des romanciers de
moeurs, car ils parlent plus directement  ces consciences qu'ils
prtendent anatomiser, et c'est  propos des oeuvres de ce type que l'on
a le droit de dire, quand elles sont russies, le mot de Bossuet sur le
thtre, si loquent et si svre dans son raccourci: que le spectateur
du dehors est au dedans un acteur muet. Peut-tre en examinant avec
plus de soin beaucoup de livres, jugs et suspects un peu lgrement,
aurait-on reconnu que la plupart des romanciers de ce groupe n'ont
jamais cess d'avoir un sentiment trs vif de cette responsabilit._

  Paris, 5 octobre 1892.





La Terre promise




I

EN PLEIN RVE.


La comtesse Louise Scilly avait dit  sa fille Henriette et  Francis
Nayrac, le fianc de cette jolie enfant: -- Marchez un peu et ne vous
inquitez pas de moi, je vous attendrai ici. Je ne veux pas que ma
vieille figure vous gte ce beau matin... Et elle s'tait assise sur un
banc de marbre sculpt, auprs d'un buisson de roses, de ces roses
frles,  peine parfumes, qui fleurissent tout l'hiver les haies de
cette douce Sicile. On tait vers la fin de novembre, et une lumire
d'une divine transparence, si lgrement, si puissamment rchauffante,
enveloppait, baignait, caressait ce jardin, cette oasis plutt de la
villa Tasca, -- fantaisie de grand seigneur hospitalier bien connue de
ceux que le caprice du voyage ou le souci d'une sant compromise ont
exils quelques mois  Palerme. C'tait, ce dernier cas, celui de la
comtesse. Venue de Paris ds les premiers brouillards d'automne pour
achever de gurir les suites d'une fluxion de poitrine quasi mortelle,
une demi-rechute l'avait aussitt emprisonne trois semaines durant dans
sa chambre. Elle ne recommenait gure de sortir que depuis cinq ou six
jours. Aussi laissait-elle avec dlices ce soleil de onze heures vibrer
autour de sa faiblesse. Son visage creus se ranimait de sa pleur. La
vague griserie de la convalescence rajeunissait ses joues maigrissantes,
ses paupires fatigues, son front jauni. Les reflets blonds mls dans
ses cheveux aux reflets d'argent semblaient plus dors, comme si, dans
la femme de cinquante ans, prmaturment puise par les chagrins et par
la maladie, un peu de la grce d'autrefois allait reparatre. Sa bouche
dessche de fivre s'ouvrait  cet air attidi, o flottait, avec
l'arome des roses, la senteur des arbres d'essence rare dont les
bosquets taient plants. Ses yeux bleus, d'un bleu trop brillant, comme
de quelqu'un dont la vie a t atteinte dans ses sources profondes,
erraient sur ces beaux arbres, pins d'Italie ou cdres gigantesques,
autour desquels un fouillis de vgtation tropicale rvlait l'approche
de l'Afrique. Dans les massifs, des alos plissants tordaient leurs
poignards barbels. Des dattiers remuaient lentement leurs palmes d'un
vert sombre. Des cactus tendaient leurs raquettes pineuses o
pointaient des fruits violets. De blanches statues brillaient dans
l'interstice des verdures, et la villa elle-mme, toutes fentres
closes, semblait, parmi cette paix et cette clart de la matine,
retenir, derrire sa faade peinte de couleurs tendres, un rve de
flicit.

                   *       *       *       *       *

Dans ce dcor de solitude, anim uniquement par le frisson des
feuillages ou par le vol d'un cygne dont les ailes mutiles rasaient
l'eau dormante d'un invisible tang, les yeux de la mre revenaient sans
cesse vers la portion du vaste et lumineux jardin o se promenaient les
deux fiancs. Leur pas lent, incertain, distrait, -- ce pas d'un couple
heureux et dont les moindres mouvements s'harmonisent, s'pousent pour
ainsi dire d'un inconscient accord, -- les loignait tour  tour et les
rapprochait. Ils disparaissaient, puis reparaissaient au tournant des
alles. Ils marchaient, s'arrtaient, marchaient de nouveau. Ils se
regardaient, parlaient, se taisaient, si dlicieusement exalts et ravis
par ce ciel bleu, cette clart du jour, ces arbres, ces eaux, ces
fleurs, par eux-mmes surtout, par cette magie de la prsence aime, qui
mettrait le printemps l o rgne l'hiver; et, ajoute  l'enchantement
d'une heure enchante, peu s'en faut qu'elle ne dpasse les forces de
l'me! Henriette et Francis avaient autour de leurs personnes ce
mystrieux rayonnement que projette l'extrme bonheur. Ils taient comme
soutenus, comme soulevs par cet intime esprit de flicit que rvle
chaque geste de deux tres qui se chrissent entirement, absolument.
Jamais la taille souple de la jeune fille n'avait t plus souple, son
fin sourire plus fin, jamais son visage plus dlicat, ses yeux plus
bleus, sa joue plus rose, sa bouche plus spirituelle, l'or de ses
cheveux plus soyeux et plus brillant. Jamais non plus la physionomie,
volontiers concentre et rflchie, de Francis, ne s'tait claire
d'une pense plus radieuse. La flamme noire de ses prunelles
s'adoucissait pour contempler celle qui serait bientt sa femme, dans
des regards follement caressants.  la manire dont il lui donnait le
bras pour la soutenir, tout le gnie protecteur d'un dvouement d'homme
se devinait. Elle tait si jeune, si mince, si fragile, malgr ses
vingt-trois ans, qui en paraissaient  peine dix-huit, au lieu que ses
trente-quatre ans  lui taient bien marqus sur son masque bistr et
creus, si mlancolique parfois au repos, et transfigur  cette minute
par un magntisme de flicit. C'tait comme une vision d'un rve
ralis que cette promenade, pour le tendre tmoin qui contemplait les
deux fiancs, pour cette mre qu'ils n'oubliaient pas mme dans leur
extase, car,  chaque passage prs du banc de marbre, Henriette la
saluait d'un sourire et d'un regard. Elle n'et pas dtourn sa blonde
tte que Mme Scilly ne lui en et certes pas voulu. Mais que sa fille
lui gardt une place dans son bonheur, cette vidence lui tait aussi
rchauffante que ce soleil mridional aux rayons duquel son pauvre corps
se caressait, pour y reprendre un peu de force, quelques annes de vie
encore, et elle songeait:

-- Comme il l'aime, et comme il a raison de l'aimer! Comme elle est
devenue celle que promettait son enfance! Si son pre vivait, qu'il
serait fier d'elle et fier de lui!... Il me dirait qu'il est content de
moi, j'en suis sre. Il me le dira un jour, bientt... Que ce ne soit
pas trop tt, cependant!

                   *       *       *       *       *

En prononant mentalement cette parole, la pauvre femme reculait de
quinze ans en arrire, jusqu' l'automne, si terrible pour elle, de
1871. Au lieu du vert et silencieux jardin o passaient et repassaient
ses deux enfants, -- comme elle les appelait en les bnissant ensemble
dans son coeur, -- elle revoyait une chambre de malade, par un matin de
novembre aussi, mais d'un novembre parisien, froid, sinistre et noir.
Elles taient l toutes deux, Henriette et elle-mme, agenouilles au
pied d'un lit sur l'oreiller duquel se dtachait une face douloureuse et
ple, celle du commandant Scilly, qui venait de mourir. Aprs des mois
et des mois de souffrance, il avait succomb aux suites des blessures
reues dans un des combats sous Metz. Il s'tait conduit l en digne
petit-neveu du fameux comte Scilly, le hros de Leipsick, celui qui
avait mrit d'tre lieutenant dans un de ces rgiments d'officiers sans
rgiments, que Napolon forma en Russie avec le titre d'escadrons
sacrs. Quoique tous les Scilly aient t dans l'arme depuis ce hros
du premier Empire jusqu' l'actuel divisionnaire de ce nom, et qu'une
femme de soldat doive tre prpare  ces cruels sacrifices, la comtesse
avait cru devenir folle d'inquitudes ds les premiers jours qui avaient
suivi la dclaration de guerre. Puis, ayant rejoint son mari en
Allemagne, elle l'avait ramen  Paris pour le disputer  la mort avec
une passion qui l'avait, en quelques semaines, vieillie de dix ans.  ce
chevet du lit de mort du seul homme qu'elle et aim, elle n'avait
repris le courage de vivre qu'en embrassant sa fille, l'unique enfant
qui lui restt des cinq qu'elle avait eus, pauvre petite crature si
fragile, si sensible, si consciente dj de son sort de demi-orpheline!
Ses larmes le disaient assez, et ses soupirs, et l'treinte dsespre
dont elle saisissait sa mre en lui criant: Ah! garde-moi,
garde-moi!... La veuve avait rendu ses baisers  Henriette, en se
jurant, en jurant au souvenir du pre, de la garder en effet, de lui
remplacer l'absent, et une vie avait commenc tout de suite, -- pour
durer des annes, -- de retraite, de mlancolie et pourtant de douceur.
Une vie de retraite, car la comtesse se trouvait brouille avec toute la
famille de son mari, y compris le gnral Scilly, pour des raisons
personnelles au pre du mort, mais elle les acceptait par scrupule de
fidlit morale comme le commandant les avait acceptes lui-mme, et,
d'autre part, ses relations de monde se trouvaient rduites, par le
grand deuil qu'elle ne cessa de porter que bien tard,  la plus stricte
intimit. Une vie de mlancolie, car elle voulut que rien ne ft chang
autour d'elle, et le petit htel du boulevard des Invalides, choisi
jadis par l'officier comme plus voisin de la rue Saint-Dominique et de
l'cole Militaire, commena de revtir cette physionomie un peu passe
et fane des choses que les mains touchent pieusement, tristement, pour
les caresser et ne pas s'en servir. Une vie de douceur, car la petite
fille qui allait et venait, toujours en noir, elle aussi, de son pas 
peine appuy d'enfant sage,  travers ces meubles dont chacun tait une
relique, ne faisait pas un geste, ne disait pas un mot qui ne traht la
plus jolie dlicatesse de nature. Mme Scilly en jouissait avec ce
mlange de dlices et de souci dont est faite la flicit douloureuse
des mres. Elles les savent si compts, les jours o elles ont leur
enfant auprs d'elles, tout  elles. Tandis qu'Henriette s'occupait
paisiblement au travail de ses leons, celle-ci avait pris l'habitude de
mesurer la fuite de ces douces annes au verdoiement ou au jaunissement
des arbres du jardin de l'archevch, aperus par les hautes fentres
des chambres du premier tage. Tantt ces arbres frmissaient au
renouveau, secouant au vent d'avril des grappes de fleurs, et la mre
calculait combien de printemps reviendraient encore avant que sa fille
et ses dix-neuf ans. D'autres fois, le vent chassait le long des alles
les dbris pars de l'automne, et elle comptait les saisons coules
depuis que le pre tait mort. Elle se perdait devant la petite dans des
contemplations infinies, charme tout ensemble et trouble par
l'accroissement de sa taille, par la mtamorphose de l'enfant en jeune
fille, de la jeune fille presque en jeune femme, admirant sa grce, son
esprit, sa bont, respirant tous les parfums de cette adorable et
virginale fleur qu'elle seule connaissait, et elle prvoyait, avec une
anxit si gnreusement prpare cependant au sacrifice, le moment o
il lui faudrait se sparer d'elle.

-- Penser, se disait-elle, qu'il existe, celui qui doit me la
prendre, qu'il respire, qu'il marche, que nous l'avons peut-tre
rencontr hier, aujourd'hui, dans notre promenade! C'est pour lui que
j'aurai orn ce gracieux esprit d'ides fines, pour lui ce tendre coeur
de sentiments nobles... Si je pouvais l'lever, lui, pour elle, comme je
l'lve, elle, pour lui?... Son pre rptait toujours: Elle pousera
quelqu'un qu'elle aime. Il tait un homme, il savait la vie, il aurait
jug celui qui se prsentera, au lieu que moi?...

C'est par milliers que la veuve inconsole avait prononc tout bas de
ces monologues de sollicitude maternelle plus frquents et plus presss
 mesure que le temps avance. Ils aboutissent alors  des projets
caresss complaisamment, puis djous par une de ces rencontres non
prvues  la suite desquelles un hte nouveau entre en scne,
l'inattendu, l'irrsistible amour. La comtesse Scilly avait, durant ces
annes trop courtes  son gr, dploy son soin le plus constant 
entourer Henriette d'amies irrprochables et pieuses comme elle-mme.
Elle s'tait applique  graduer de son mieux la prudente reprise de ses
relations de monde. Elle avait voulu que pas une des habitudes de fine
aristocratie qu'elle pratiquait  l'poque de ses jeunes lgances ne
ft perdue pour sa fille, et elle avait appel  elle tout le secours de
son exprience premire pour tudier avec une sollicitude passionne les
quelques jeunes gens mls  leur petit cercle de socit. Puis ce fut
d'un inconnu que son enfant se trouva prise, de ce Francis Nayrac au
bras duquel la mre la regardait se promener  prsent avec une
confiance si mue, presque si reconnaissante, -- et dix petits mois plus
tt elle ne connaissait ce nom que pour l'avoir entendu mentionner par
la gnrale de Jardes, qui tait une parente loigne du jeune homme.
C'tait aussi chez Mme de Jardes que la prsentation avait eu lieu, par
hasard,  une visite d'o Francis tait sorti si troubl du charme
d'Henriette, qu'il tait retourn le lendemain en parler  sa parente.
Des incidents avaient suivi, d'un ordre bien simple, bien banal, pareils
 tous ceux dont s'accompagne un mariage ainsi commenc sur le subit
enthousiasme d'un garon lass de sa solitude, et auquel servent de
complices la secrte sympathie de la jeune fille d'une part, de l'autre
la bienveillance d'une commune amie enchante de ce rle
d'intermdiaire. C'est un lieu commun d'observation que toutes les
femmes s'y complaisent, qu'il s'agisse d'un amour lgitime ou
illgitime! De nouvelles rencontres plus ou moins adroitement prpares,
le constant et long loge de Francis fait par Mme de Jardes, la prsence
du jeune homme dans tous les endroits o il pouvait s'approcher de Mlle
Scilly sans que personne commentt ses assiduits, un changement plus
marqu dans les manires d'Henriette, si visiblement proccupe et
bouleverse, -- tels avaient t les ingnus, les nafs pisodes de ce
petit roman. Chacun reprsentait pour la mre une motion profonde, et
une suprme, l'entretien qu'elle s'tait dcide enfin  provoquer avec
sa fille. Cette dernire avait avou le secret nouveau de son coeur,
sans hsiter, mais tremblante comme en ce moment tremblaient au-dessus
du banc de marbre les feuilles d'un frne pleureur agit doucement par
la faible brise. Elle aimait Francis. H quoi! sans rien savoir de lui
davantage? Sans qu'un mot d'entente et t chang entre eux? Par
quelle mystrieuse correspondance de sentiments?... Mme Scilly se
rappelait s'tre pos ces questions avec effroi dans la nuit qui avait
suivi cet aveu, et devant cette premire motion de sa fille qui n'tait
plus  elle seule, elle avait prouv une de ces jalousies morales, si
profondes, si passionnes, -- plaies saignantes des plus nobles mres,
et si profondes qu'elles sont impossibles  gurir, sinon par la vue de
la flicit absolue de leur enfant. Oh! Comme la comtesse avait pri
cette nuit-l! Comme elle avait demand un secours d'en haut qui lui
marqut son devoir! Avec quelle prudence et quel tremblement intrieur,
elle aussi, elle avait, sur le conseil du pre Juvigny, le vieux
Dominicain, son directeur, procd  une enqute comme tous les parents
en ont fait de tous les temps. Hlas! S'il fallait une preuve pour
dmontrer combien le sort des plus prudents est domin par un pouvoir
incomprhensible et ingouvernable, o la trouverait-on mieux que dans
cette incapacit d'un pre et d'une mre, mme bien vigilants, 
connatre avec exactitude la vie et le caractre de celui qui doit faire
tout le bonheur ou tout le malheur d'une enfant idoltre et prserve
pendant des annes? Mme Scilly s'adressa de droite, de gauche, dans des
visites qui furent comme les intermdes comiques de ce drame
sentimental. N'est-ce pas un drame en effet et de l'intrt le plus
poignant qui se joue dans ces entretiens o d'un mot prononc  la
lgre dpendront deux avenirs dont l'un est si dpourvu de dfense? Et
voici le type des rponses obtenues aprs d'infinis dtours de causerie:

-- M. Nayrac?... avait dit  la comtesse Mme d'Avanon, la femme de
l'ancien diplomate, un charmant garon, avec une trs jolie fortune, ce
qui ne gte rien. Il est rest dix ans dans la carrire, il allait
passer premier secrtaire, et il vient de dmissionner comme M.
d'Avanon,  cause de ce gouvernement... C'est dommage... Et la digne
dame, cloue sur son fauteuil  roulettes par une crise de ses douleurs,
avait continu par une tirade sur l'tat de choses actuel, renouvele de
son mari de qui elle adoptait les moindres ides, quoiqu'elle le
dtestt, par une contradiction assez frquente dans les mauvais
mnages. On se hait du fond du coeur et la force de l'accoutumance est
telle qu'on arrive  se ressembler intellectuellement, quelquefois
physiquement. Par quels procds la mre la plus habile pourrait-elle,
sans veiller des dfiances, ramener sur la ligne dsire une
conversation qui dvie ainsi? Et elle n'ose plus formuler aucune
question, mais elle calcule que M. d'Avanon essaye d'oublier l'enfer
conjugal en menant  soixante ans la vie de cercle, et qu'il doit
rencontrer Francis Nayrac dans des endroits o la vrit des moeurs se
dcle mieux que dans le monde, et elle parvient, grce au dveloppement
du plus subtil machiavlisme,  provoquer cette autre dclaration:

-- Francis Nayrac? un charmant garon, une trs jolie fortune. Je le
vois cette anne-ci au petit club. Au moins avec celui-l on peut causer
d'autres sujets que des courses et du tirage  cinq... Et une
dissertation suit, dans laquelle le plus intransigeant de nos vieux
Beaux s'abandonne  sa colrique envie contre la gnration prsente. Il
y entremle de son ct des observations et des ides de sa femme, mais
il oublie compltement Nayrac...  la dixime exprience de ce genre,
force est bien  la pauvre mre de s'avouer que le mieux est encore de
s'en rapporter  ceux qui connaissent son gendre possible depuis
l'enfance, et celle-ci avait fini par chouer chez Mme de Jardes,
laquelle tait trop intresse au bon aboutissement de sa petite
intrigue pour ne pas dfendre son cousin. Mais Mme Scilly la savait trs
honnte femme et elle avait pos  sa loyaut deux questions qui, pour
elle, taient les plus angoissantes:

-- S'il est religieux?... avait rpondu la gnrale. Peut-tre ne
pratique-t-il pas assidment. Vous savez, ma chre Louise, les jeunes
gens se laissent aller. Mais qu'il ait des principes excellents, j'en
rponds, d'abord sa dmission le prouve, et puis j'ai connu sa pauvre
mre et sa soeur. Elles sont mortes comme deux saintes... Pour l'autre
chose? c'est plus dlicat. Vous comprenez qu'il ne m'en a jamais parl.
Mais je suis sre d'abord qu'il est libre. C'est un homme d'honneur et
il n'aurait pas pens  Henriette s'il ne l'tait pas. Je suis sre
aussi qu'il n'a jamais eu de liaison affiche, du moins  Paris. L'cho
m'en serait arriv. Et comme voici des annes qu'il tait 
l'tranger...

Que ces conversations, et d'autres analogues, taient loin! Cependant
elles ne dataient que du printemps. Encore aujourd'hui et quand elle
repassait en esprit les semaines dcisives de juillet qui s'taient
termines par les fianailles de Francis et d'Henriette, Mme Scilly
s'tonnait elle-mme de la rapidit avec laquelle avaient march des
vnements dont elle avait toujours pens qu'ils seraient si lents au
contraire, si compliqus, si rflchis. Mais elle se sentait faible
depuis bien longtemps, et elle apprhendait avec tant d'anxit de
laisser sa fille sans protecteur. Elle la voyait, elle qui connaissait
l'histoire entire de ce coeur depuis sa premire motion, sincrement,
profondment envahie par un amour aussi entier qu'il avait t rapide et
inattendu. Elle savait que chez Henriette les sentiments n'taient pas
chose d'une heure, et, cet amour une fois du, elle tremblait que la
ferveur religieuse de la jeune fille ne la tournt vers quelque autre
rsolution. Elle avait tant de fois devin quel attrait de mystique
asile le couvent exerait sur cette imagination tendre! Elle croyait
deviner d'autre part dans Francis un homme rare, une irrprochable
vrit de coeur. Quoique bien trangre aux proccupations de convenance
mondaine, elle ne pouvait s'empcher de calculer que ses enfants
auraient tout de suite  eux deux plus de soixante mille francs de
rente. Enfin elle avait dit: Oui, et, comme pour donner raison  ses
inquitudes sur sa propre sant,  peine son consentement tait-il
accord, qu'elle tombait malade. Le mdecin, qui avait d'abord parl
d'un simple refroidissement, diagnostiqua bientt les plus dangereuses
complications. Elle s'tait couche dans les derniers jours de juillet,
comptant se relever, comme il lui arrivait pour ses rhumes habituels,
vers la fin de la semaine. Elle tait encore enferme au milieu
d'octobre. Les arbres du jardin de l'archevch, qui avaient si
longtemps tenu compagnie  ses solitudes, taient tout verts lorsque le
premier frisson de fivre l'avait secoue. Quand elle put venir jusqu'
la fentre, elle vit que toutes les feuilles taient touches par
l'automne, comme elle venait d'tre touche elle-mme par la mort. Mais
comment se plaindre de cette maladie qui lui avait permis de juger
dfinitivement Francis? Quand les docteurs avaient formul la ncessit
pour elle d'un sjour d'hiver dans le Midi, et le plus lointain, -- le
Caire, Alger, Madre ou Palerme, -- avec quelle dlicatesse le jeune
homme avait effac ses droits devant les nouveaux devoirs que cette
situation crait  sa fiance! Cette dernire lui avait demand que le
mariage ft recul jusqu'au printemps prochain, afin de pouvoir
consacrer ce dernier hiver sans partage  l'entier rtablissement de sa
mre, et il avait mis tant de grce  y consentir! C'tait lui qui avait
conseill Palerme qu'il connaissait, lui qui tait venu prparer un
appartement pour la comtesse, lui qui l'avait installe, puis il tait
retourn  Paris pour ne reparatre que rappel par la malade, et si
dvou, si scrupuleusement attentif  ne jamais mettre leur amour entre
Henriette et sa mission filiale! Et, par ce beau et clair matin o elle
se sentait renatre, la malade laissait s'panouir en elle, avec un
espoir de ne pas s'en aller encore, une infinie reconnaissance pour ce
qu'elle avait pu lire dans ce coeur de jeune homme:

-- Mon Dieu! puiss-je vivre, se rptait-elle, et ne les quitter que
plus tard!

                   *       *       *       *       *

Elle les regardait de nouveau marcher dans l'alle, tandis que les
vertes palmes semblaient s'incliner sur eux pour les protger, et que le
vent veillait dans les pins le vague murmure d'un ocan endormi. Son
me s'chappait d'elle pour les suivre, pour leur souhaiter un ciel
intrieur aussi caressant toujours, aussi bleu que celui qui les
enveloppait  cet instant de son lumineux azur. Elle savait, quoiqu'elle
n'entendt pas mme le bruit de leurs chres voix, qu'ils l'associaient
de leur ct au charme de cette promenade, et c'tait vrai qu'en se
parlant d'eux, ils se parlaient d'elle. Ils la mlaient si naturellement
 l'avenir dans lequel ils avaient cette confiance enivre de ceux qui
s'aiment d'un amour permis. Oui, quel rve ils ralisaient dans ce cadre
de paradis, elle si tendre, si fire, n'ayant connu de la vie que ses
heures pures, lui encore assez jeune pour ne pas craindre de vieillir
avant elle, assez prouv par les passions pour savoir le prix de ce
qu'il avait rencontr dans cet tre pour lui unique! Et ils causaient,
ou mieux, ils pensaient, ils sentaient tout haut, ne cherchant pas leurs
paroles, mais chaque phrase avait pour eux la secrte, la pntrante
magie de l'intimit toute prochaine. Rien que le son de leur voix leur
faisait savourer d'avance d'innombrables minutes d'amour, comme en
allant et en venant dans le jardin ils respiraient l'arome de toutes les
fleurs et de tous les feuillages qu'ils ne voyaient pas.

-- Comme Mme Scilly a dj chang depuis les huit jours que je suis
ici! disait-il. Quand je l'ai retrouve de nouveau si ple, si faible,
j'ai t bien troubl... Je venais d'avoir une telle dception en
revoyant Palerme du bateau, toute grise sous une pluie battante.

-- C'est vrai, reprit Henriette en regardant devant elle avec des yeux
o Francis put lire le ressouvenir de cette rcente angoisse, vous
n'avez gure t favoris pour votre voyage. Aprs les premiers beaux
jours que nous avions eus, nous tions si tourmentes quand nous
voyions, par nos fentres, la mer si mauvaise avec ses normes vagues...
Maman et moi nous ne nous disions rien, mais je savais que nous avions
la mme ide. Elle tait encore trop souffrante. C'est cette inquitude
qui l'avait rendue plus malade la veille de votre arrive... Elle est si
sensible et elle vous aime tant...

-- Chre mre, dit le jeune homme en serrant le bras de la jeune
fille.

-- Si seulement nous avions su o vous envoyer une dpche  Naples,
continua-t-elle. Quand on nous a remis la vtre, j'ai eu un clair
d'espoir que vous reculiez votre dpart  cause de la tempte... J'avais
bien envie de vous revoir cependant... C'tait neuf heures. Vous tiez
en mer. Que le vent de cette nuit-l m'a paru terrible! Je l'coutais et
je priais... Je pensais aussi  ma pauvre maman et  ce qu'elle a d
prouver pendant cette affreuse guerre...

-- Oubliez cela, dit-il en l'interrompant. Il avait si peur qu'elle
n'voqut des souvenirs d'enfance demeurs vivaces en elle et qui lui
mettaient toujours un tremblement mouill au bord des paupires. --
Oui, insistait-il, oubliez cela, comme je vous promets que nous
ferons oublier  votre mre tous ses chagrins, les lointains et les
rcents, les grands et les petits... Si elle m'aime un peu, vous savez
que moi je l'aime beaucoup. Je lui garde une telle reconnaissance de
vous avoir faite celle que vous tes... Je l'aurais trouve hostile 
notre mariage que je la lui vouerais encore, cette reconnaissance, rien
que pour avoir rencontr en vous ce que j'y ai rencontr, la vivante
preuve que les rves les plus beaux de la jeunesse ne mentent pas
toujours...

-- Taisez-vous, interrompit-elle  son tour en rougissant, et elle lui
mit sur la bouche sa main demeure libre qu'il baisa  travers le gant,
vous allez recommencer de me flatter, ce qui n'est pas bien, et vous
oubliez de regarder ces beaux pins d'Italie dont j'aime tant la
silhouette et ce sombre bouquet que font leurs branches l-haut, ce _bel
vaso_, comme nous disait le jardinier qui m'a montr la villa le premier
jour. Est-ce assez cela et comme ils sont ingnument artistes, dans cet
trange pays!... Mais la Sicile est trop loin. Si nous pouvions trouver
l'anne prochaine, pour y passer l'hiver, une proprit qui et un parc,
avec des arbres comme ceux-ci et cette lumire, mais plus prs de Paris,
pour que le voyage ft moins fatigant, en Provence ou sur la cte de
Gnes!...

-- Je vous ai promis de m'arrter l quand je retournerai en France et
de chercher, repartit Nayrac. Je suis si heureux que vous aimiez la
mme espce de nature que moi et de la mme faon... Mais avez-vous
remarqu, l'autre jour encore, au Muse, quand je me suis arrt devant
l'Hercule qui tue la pauvre Amazone, et sans que vous m'en eussiez
parl, comme nous avons ainsi les mmes gots en toutes choses, si
instinctivement?

-- C'est encore vrai, dit Henriette, les mmes, tout  fait les
mmes... Mais je le savais si bien ds le premier jour que je vous ai
vu...

-- Et  quoi? demanda-t-il.

-- Est-ce qu'on se rend compte? fit la jeune fille. Mais j'tais
sre, quand je suis venue dans ce jardin pour la premire fois, que vous
le prfreriez  tous les autres... Je n'ai pas lu beaucoup et je ne
suis qu'une ignorante. Je suis certaine que du premier coup je saurais
d'un livre si vous l'aimerez...

-- C'est si pnible, reprit-il, a lorsque entre deux tres il n'y a
pas cette harmonie, cet intime accord... Au lieu qu'il m'est si doux de
penser que vous tes ma femme, vraiment ma femme, vous comprenez, un
coeur fait justement  la ressemblance de mon coeur...

-- Et vous mon fianc, rpondit-elle  mi-voix, mon cher fianc...

-- Et pourtant, continua-t-il, ce profond accord me rend quelquefois
presque triste...  quoi cela tient-il que nous soyons ici? Je pense que
j'ai si bien failli ne pas vous connatre! Si je n'avais pas quitt ma
carrire? Si en la quittant j'tais venu m'tablir en Italie comme j'en
avais l'intention? Si je n'tais pas all chez Mme de Jardes ce
mercredi? Si nous ne nous tions pas rencontrs ce jour-l?...

-- Je n'admets pas tous ces _si_, interrompit-elle en riant avec une
mutinerie de son joli visage; nous ne pouvions pas ne pas nous
rencontrer...

-- Si cependant?... reprit-il.

-- Je comprends bien que c'est insens, rpondit-elle avec une bouche
redevenue srieuse et songeuse; mais je sais que je ne me serais jamais
marie...

Ils s'arrtrent pour changer un long regard. Il lut  travers ces
beaux yeux bleus jusqu'au fond de cette me qui tait  lui. Dans cette
chre me tout tait candeur et vrit. Il n'y avait pas un repli o il
ne devint la plus irrprochable, la plus passionne des tendresses. Sur
ce coeur virginal rien n'avait jamais pass, pas un frisson, pas une
ombre. Autour de leur silence les palmes continuaient de palpiter, le
vent de murmurer dans les pins, les buissons de roses et les
citronnelles d'exhaler un lger parfum vaguement musqu, l'ombre des
feuillages de trembler sur les marbres, le cygne d'errer sur l'eau
dormante, le soleil de rayonner dans le vaste ciel. Ils taient si seuls
dans ce tournant d'alle, -- si loyalement, presque pieusement seuls,
avec la prsence bnie de la meilleure des mres  ct de leur amour
comme pour le sanctifier. Francis attira sa fiance contre son coeur, et
il posa ses lvres sur ce front qu'aucune pense mauvaise n'avait jamais
travers, pas mme effleur. Il se sentit alors si heureux, que ce
bonheur trop complet, trop absolu, dpassa tout d'un coup les puissances
de son tre et lui fit mal pour la premire fois, et tout bas il dit 
sa chre aime, comme elle lui permettait de l'appeler quelquefois 
des minutes pareilles:

-- Nous sommes trop heureux, j'ai peur...

Elle ne rpondit rien d'abord. Mais il vit distinctement une angoisse
passer dans ces douces prunelles, un frmissement courir autour de ces
lvres  demi ouvertes. Les paupires de la jeune fille battirent, son
sein palpita, puis, le regardant de nouveau, bien en face, elle fit un
effort pour dominer son impression et, avec un sourire de courage: --
Moi aussi quelquefois, dit-elle, j'ai peur d'tre si heureuse. Mais
il ne faut pas. Quand on n'a rien sur la conscience, n'est-on pas avec
Dieu?...

                   *       *       *       *       *

Francis Nayrac devait souvent se rappeler par la suite l'trange
impression d'anxit qui l'avait fait tressaillir ce matin-l, -- ce
dernier matin de leur joie complte, -- et qui avait trouv un tel cho
dans sa fiance, alors que toutes choses autour d'eux paraissaient
s'harmoniser entirement, absolument avec leurs coeurs. Ils ne pouvaient
en aucune manire souponner le danger qui menaait cette paix bnie de
leur amour  cette heure mme. Eurent-ils donc l tous deux une de ces
presciences dont notre scepticisme sourit, quoique des hommes qui
s'appelaient Napolon et Goethe aient cru possible cette divination de
l'avenir  de certaines minutes exaltes? Cdrent-ils simplement 
cette angoisse de la joie, phnomne singulier mais indiscutable, o il
entre  la fois de la lassitude nerveuse sous le coup de la sensation
trop forte, et une vue trop juste des retours assurs du sort? Ne
semble-t-il pas que nous portions tous en nous un instinct de cette
grande loi humaine figure dans un symbole tragique de l'antiquit par
la Nmsis, par la funeste puissance des compensations fatales dans
laquelle les Grecs ont incarn moins encore la justice que la jalousie
des Dieux? On peut certes donner une apparence d'explication naturelle 
toutes les apprhensions de cet ordre, et ajouter que d'ailleurs la
plupart des pressentiments sont dmentis par les faits. Mais, lorsque
ces faits au contraire les justifient par une concordance inattendue et
comme foudroyante, le moins superstitieux ne saurait se retenir de
trembler. Nous croyons entrevoir derrire le hasard extrieur des
circonstances le mystre d'une destine, et, si vulgaire que soit la
forme de cette rvlation, nous en demeurons, pendant une seconde,
remus jusque dans la racine de notre tre. Pour Francis, le
saisissement devait tre d'autant plus fort qu'il avait toujours eu 
lutter contre cette disposition au fatalisme qui, claire et dirige
par la foi, aboutit chez les mes d'esprance et de rsignation  la
croyance dans la providence, principe premier de toute vie vraiment
religieuse. Pour le jeune homme, et quoique, lev pieusement, il et
gard ce christianisme d'apparence propre  sa classe et  son temps, la
religion n'tait que la plus noble des hypothses. Sa providence,
c'taient les beaux yeux bleus de sa fiance, et, tandis qu'il marchait
seul, au sortir du jardin de la villa Tasca, par les rues de Palerme,
blanches de raies de soleil et noires de raies d'ombre, il n'eut pas
besoin d'effort pour oublier ce vague frisson de peur devant l'avenir
qui allait le reprendre si vite, mais cette fois caus par le plus
dtermin des motifs. Pour le moment, il ne gardait de sa promenade de
la matine qu'une sensation dlicieuse. Ayant quelques commissions 
excuter, il avait laiss Henriette et Mme Scilly regagner en voiture
l'_Htel Continental_ o ils habitaient tous les trois. Il suivait les
trottoirs d'une des deux longues rues qui se coupent  la place dite des
_Quattro Canti_ et divisent Palerme en quatre segments presque gaux.
Jamais il n'avait got plus vivement le charme exotique de cette ville
qui tient de l'Orient, de l'Espagne et de l'Italie, avec ses fontaines
dans le style rococo charges de statues, avec ses troites boutiques
dont les marchands se tiennent silencieux et indiffrents comme dans les
bazars turcs, avec ses palais brods de sculptures, avec ses Madones et
ses Christs prisonniers de niches qu'claire un lumignon toujours
allum, avec le passage de ses voitures charges de fenouil et peintes
de scnes barbarement colories. Et quelles scnes: Mdor et Anglique,
Godefroy de Bouillon escaladant Jrusalem, Garibaldi haranguant les
Mille!... Jamais non plus le jeune homme, une fois franchi l'arc de
triomphe sans fronton dress pour le char de sainte Rosalie, n'avait
davantage admir la ligne si large et si noble du golfe. Arriv sur la
porte de l'htel qui donne sur ce quai tout contre l'adorable jardin de
la villa Giulia, il se retourna pour regarder par del l'emmlement des
agrs du port cette mer si bleue avec la silhouette nue et rouge du mont
Pellegrino, vou lui aussi  sainte Rosalie. Certes, son pressentiment
tait bien oubli, et il ne se doutait gure que ce regard
d'enthousiasme pour le beau paysage tait aussi un regard d'adieu, --
adieu  ces journes de parfaite tendresse, adieu  cet abandon dans le
plus cher espoir, adieu au rajeunissement de toute son me souhait,
commenc dj, adieu au paradis idal du bonheur permis. Le plus simple
des incidents allait suffire  bouleverser ce chteau de rves o il
s'abritait depuis six mois, et  le remettre en face d'un tourment moral
aussi cruel que ceux dont la trace se reconnaissait trop souvent 
l'expression de sa bouche et de ses yeux. Ce fut rapide et simple comme
un de ces accidents terribles: draillement de chemin de fer,
tremblement de terre, effondrement d'une maison, dont la survenance en
pleine scurit est d'autant plus effrayante qu'elle est plus subite. En
entrant sous la vote de l'htel, Francis Nayrac vit que le concierge
tait en train de classer les lettres arrives par le bateau du matin.
Cet homme, un gigantesque Allemand,  longue barbe blonde, mticuleux et
polyglotte, vtu d'une somptueuse livre et coiff d'une large casquette
flamboyante d'or, maniait les enveloppes comme un joueur manie les
cartes, avec une dextrit de prestidigitateur. Son crayon rouge
griffonnait sur chacune le numro de la chambre du destinataire, et
plusieurs personnes se tenaient autour de lui, attendant qu'il et fini
cette besogne, avec cette avidit inquite et presque maladive de
correspondance qui distingue particulirement les bureaux de poste dans
les les o la raret des courriers en exalte le dsir. Toutes les
figures de ce petit tableautin cosmopolite auquel il tait pourtant trs
habitu, que de fois Francis les revit depuis, associes qu'elles
taient au coup de surprise qui le frappa dans cet instant-l! Au lieu
de monter droit dans sa chambre, il s'arrta machinalement pour attendre
lui-mme ses lettres, et, non moins machinalement, il se mit  parcourir
des yeux la pancarte o se trouvaient affichs les noms des voyageurs
descendus  l'htel. Tout d'un coup il sentit son coeur battre plus
vite. Une motion presque de terreur lui serra la gorge. Ses jambes
tremblrent. Il se rapprocha du tableau pour relire, parmi ces noms
qu'il connaissait presque tous, l'avant-dernier inscrit, celui d'une
personne dbarque sans doute depuis quelques heures ou de la veille:
Mme Pauline Raffraye, avec la petite note: et sa famille, puis,
comme indication du lieu d'origine: Chteau de Molamboz, par Arbois. --
France. Le jeune homme demeura ainsi quelques secondes, comme hypnotis
par ces syllabes auxquelles il paraissait ne pouvoir pas croire; puis,
comme le concierge, enfin dlivr des impatients, sortait de la loge, le
paquet des lettres  la main, pour s'occuper de la distribution, il
l'appela pour lui montrer ce nom. Rien que de le prononcer lui faisait
sans doute un peu de mal car il dit simplement:

-- Je n'avais pas vu que cette dame ft ici encore. Est-ce qu'elle est
arrive aujourd'hui?

-- Elle est venue par le train de Messine, hier, rpondit le gant.

-- C'est bien une Franaise, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Elle n'est pas seule?

-- Non, monsieur. Elle a une petite fille de huit  dix ans, et deux
femmes de chambre avec elle.

-- Je voudrais bien savoir si c'est celle que je connais..., dit
Francis, et, s'apercevant de ce que cet interrogatoire avait d'trange,
il ajouta pour drouter par une fausse demande la curiosit d'ailleurs
peu vraisemblable de son interlocuteur et obtenir cependant son
renseignement: -- C'est une femme ge et trs grande?...

-- ge, non, monsieur, reprit l'Allemand. Trente ou trente-cinq ans
peut-tre. On ne sait pas. Elle a l'air si malade!... Elle est plutt
petite et mince au contraire...

-- Allons, se dit Francis en commenant de monter l'escalier, il faut
avoir le courage de regarder les choses en face. C'est son chteau, son
nom, son prnom, son ge, l'ge de sa fille... C'est elle... Il se
rptait ce nom de Pauline Raffraye en montant les deux tages
d'escaliers qui devaient le conduire  sa chambre. En toute circonstance
il et t troubl profondment par l'annonce qu'il se trouvait sous le
mme toit que cette ancienne matresse, -- car une ancienne matresse
possde seule le pouvoir de bouleverser  ce degr un fianc aussi pris
que l'tait celui-l. -- Mais apprendre cette prsence ainsi, presque 
la minute o Henriette et lui venaient d'tre frapps par cette trange
apprhension d'un malheur inconnu, devait accrotre singulirement ce
trouble, d'autant plus que ce nom de Mme Raffraye ne lui rappelait pas
seulement l'pisode le plus passionn de sa jeunesse. Il lui
reprsentait la crature dans laquelle il avait cru deviner les plus
noirs abmes de perversit, celle qui lui avait t la plus funeste, le
mauvais gnie de tant d'annes de sa vie, celle aussi pour laquelle il
avait t le plus implacablement dur, presque cruel. Et cette femme
venait d'arriver  Palerme, quand il existe tant d'autres villes
d'hiver, dans cet htel, quand,  Palerme mme, il existe tant d'autres
htels et de plus clbres, et  quel moment? Quand il se trouvait l
dans ce coin retir du monde o il avait le droit de se croire bien
cach, auprs d'une jeune fille qu'il aimait, dont il tait aim, qu'il
allait pouser... L'ide d'attribuer cette prsence  quelque plan
d'action inconnue et redoutable devait venir et vint aussitt au jeune
homme, dont la sensibilit naturellement trs vive tait encore
surexcite par le ravissement de cette promenade de la matine. Cette
folle ide s'empara de lui, dans le temps qu'il mit  monter jusque chez
lui, avec la peur et le demi-garement d'une panique irraisonne,
maladive, irrsistible. Ce fut au point qu'il avait le visage tout
altr quand il entra dans le salon particulier o il prenait tous ses
repas, en compagnie de Mme Scilly et de sa fiance. Il lui fallut subir
la sollicitude inquite de cette dernire, -- il lui fallut, pour la
premire fois, dissimuler et attribuer son changement de physionomie et
d'humeur  une migraine cause par le soleil, lui qui, depuis des jours,
vivait avec Henriette coeur  coeur, dans une communion si constante de
leurs penses! Il lui fallut voir sur ce doux et tendre visage la plus
amoureuse inquitude, et l'impression de malaise que lui donna cette
ncessit de mentir jointe  l'anxit dont il se sentait invinciblement
dvor lui fut si insupportable qu'il dut se retirer dans sa chambre
pour toute l'aprs-midi, sous le prtexte de son indisposition
grandissante. Il voulait  tout prix ramasser sa pense et regarder bien
en face les donnes du problme que lui posait, d'une manire pour lui
tragique, cette arrive soudaine et dont il n'admettait pas une minute
qu'elle ne ft point intentionnelle. Mais comment faire cet examen sans
voquer tous les vnements, toutes les sensations aussi d'un pass qui
contrastait trop cruellement avec celui dont la mre d'Henriette avait
caress dans sa rverie, quelques heures plus tt, les dlicates et
naves images? Ah! Quelle tristesse de sentir l'cre amertume d'un
coupable et mauvais amour que l'on a voulu, que l'on a cru fini, nous
inonder  nouveau l'me  l'instant mme o cette me s'enivrait,
jusqu' l'extase, des joies d'un autre amour, tout lumire et tout
esprance!

-- Et cependant, gmissait Francis, une fois seul et libre de
s'abandonner au cours de ses souvenirs, aprs tant d'annes, est-ce que
je ne dois pas tre aussi mort pour elle qu'elle est morte pour moi?...




II

UNE ANCIENNE MATRESSE


Tant d'annes! Les journaux plis sous leur bande, que le coude du jeune
homme froissait durant cette aprs-midi commence sur une impression si
douloureuse, portaient en effet la date de 1886, et c'tait en avril
1877 qu'il avait parl  Pauline Raffraye pour la dernire fois. D'autre
part, il l'avait rencontre pour la premire fois vers la fin de l'hiver
1876. Douze mois de sa vie  peine tenaient dans ce souvenir de femme.
Mais les amours qui laissent aprs eux une cicatrice inefface ne sont
pas toujours ceux qui ont dur le plus longtemps, ni ceux qui abondrent
en incidents romanesques ou tragiques. Quand une matresse a bless une
certaine place profonde et malade de notre coeur, elle a beau n'avoir eu
de nous que quelques semaines, elle nous demeure inoubliable et  jamais
vivante. Nous mettons entre elle et nous la distance, le temps, d'autres
visages, d'autres caresses, d'autres joies, d'autres douleurs. Rien n'y
fait. Nous l'avons dans le sang, comme dit une nergique et si juste
expression du peuple. Il faut ajouter que cette premire rencontre de
Francis Nayrac avec Pauline Raffraye s'tait accomplie dans des
conditions particulirement dangereuses pour lui. Il avait alors
vingt-cinq ans. Ayant perdu trs jeune son pre et sa mre, toutes ses
affections de famille s'taient reportes sur une soeur unique, Mme
Julie Archambault, mal marie et peu heureuse. Cette soeur, son ane de
quatre ans, l'avait lev, dans cette priode difficile de la fin de
l'adolescence o la tendresse ne sert de rien quand elle n'est pas
accompagne par un sens trs juste des lois vraies du monde social.
Julie commena par vouloir garder son frre auprs d'elle. Il fit donc
son droit aussitt  sa sortie du collge, recule d'une anne  cause
de la guerre, et il eut des aventures trs banales, vulgaires, qu'elle
sut et qui lui firent peur. Elle pensa que la fortune et l'oisivet
allaient le perdre, et elle considra comme un grand sacrifice, mais
ncessaire, de l'occuper et de l'occuper loin de Paris. Les tristes
expriences de son mariage lui donnaient ce prjug contre cette
capitale qui est aussi frquent chez certaines femmes trs honntes que
le prjug contraire peut l'tre chez certains boulevardiers. Elle se
trompait. Si la facilit de plaisir qui se rencontre dans cette ville
est funeste  beaucoup de jeunes gens, trop entranables ou trop
vaniteux, la solitude morale et intellectuelle de la province ou de
l'tranger est plus funeste  quelques autres, prdisposs dj aux abus
de la vie imaginative et sentimentale. Ce fut toute l'histoire de
Francis.  Paris, ses premiers dsordres l'eussent vite lass et
l'honntet profonde de sa nature l'aurait pouss aussitt  ranger son
existence dans ce qui reste la chance la plus probable du bonheur: le
mariage jeune. Entr sur les conseils, presque sur l'injonction de sa
soeur, dans la carrire diplomatique pour laquelle il n'avait aucune
espce de got, il fut pour son malheur attach d'abord  une des
lgations les plus retires d'Allemagne. En 1876, il venait donc de
passer deux annes  Munich, presque absolument repli sur lui-mme,
occup  lire,  rver,  attendre la vie au lieu de commencer de vivre,
dans une autre oisivet, celle des chancelleries, o la frquentation
force et continue des collgues exaspre encore l'isolement intrieur
quand elle ne produit pas l'amiti. Ces deux annes eurent pour rsultat
de dvelopper en lui un tat trs particulier qui se rencontre, mais
passagrement, chez un petit nombre de jeunes hommes destins pour la
plupart  devenir des artistes ou des crivains, et, d'une manire plus
fixe, chez beaucoup de jeunes femmes, mcontentes de leur sort ou
dpourvues de stricts devoirs. Cet tat, bien plus redoutable pour la
sage hygine de l'avenir que ne le sont de banales dbauches, a t
profondment dfini d'un mot clbre par le plus humain et le plus
troubl des Pres de l'glise. Il consiste  trop aimer  aimer, --
maladie inoffensive quand elle est courte, prilleuse et fconde en
consquences funestes lorsqu'elle se prolonge. Celui qui aime ainsi 
aimer se complat dans le mirage de romans  vide que la ralit,
semble-t-il, dissipera aussitt. En fait, il s'habitue peu  peu  juger
insignifiant tout ce qui ne se rapporte pas de prs ou de loin aux
passions de l'amour. Les intrts et les devoirs de son mtier reculent
dans sa pense  une place secondaire. Le rve gnreux et viril de
fonder une famille, celui de servir une haute cause idale de science,
d'art ou de politique, celui plus personnel de se distinguer par des
triomphes de carrire, -- ces divers principes de robuste activit
s'affaiblissent, s'tiolent, disparaissent pour laisser la place  la
constante proccupation de l'indfini lendemain sentimental. Quand
arrivera-t-il, ce lendemain, et quel sera-t-il? Celui qui aime  aimer
emploie des journes, des semaines, des mois  prendre et reprendre ce
problme, dramatisant les passions par avance, puisant leurs joies et
leurs douleurs avant de les avoir prouves, se raffinant et se blasant
 la fois, jusqu' ce qu'il parvienne par cette dbauche de la rverie,
par cette folie du libertinage intellectuel,  un mlange unique de
corruption et de navet. Les nuances les plus subtiles de la galanterie
lui sont familires; il n'ignore rien des roueries de la sduction, rien
des complexits dont les thoriciens du coeur ont tal les anatomies.
En mme temps il garde comme une virginit d'motion relle qui tient 
l'ge,  l'innocence physique de ses jours et de ses nuits. Francis en
tait l, de sa crise de jeunesse, complique chez lui du souvenir de
ses sensualits prcoces, lorsque sa soeur Julie Archambault rencontra
Pauline Raffraye, trs mal marie elle aussi, et elles se lirent d'une
de ces amitis enthousiastes, comme la communaut d'un triste destin, le
besoin de confidences et de sympathie, la sensation de l'hostilit ou de
l'indiffrence du monde en crent si aisment, si rapidement entre deux
femmes jeunes, dsoeuvres et dlaisses. Les lettres de Julie taient
pour Francis les grands vnements de son exil. Elle crivait avec tant
de grce dans l'esprit et elle comprenait si bien, avec une telle
indulgence, certaines choses subtiles du coeur de son frre, celles
qu'il pouvait lui dire.  partir de ce moment, ces lettres furent
pleines de Pauline, comme dans les conversations de Julie avec Pauline
sans cesse il tait question de Francis. Le hasard redoubla la curiosit
que Mme Raffraye et Nayrac devaient naturellement ressentir l'un pour
l'autre. Lors des deux voyages que le jeune homme fit  Paris, aprs que
sa soeur fut devenue l'amie prfre de Pauline, cette dernire tait
absente. Puis une circonstance qui et suffi  troubler deux tres
absolument indiffrents les rapprocha. Mme Archambault fut emporte en
quelques jours par une fivre typhode, et dans cette chambre
d'agonisante, Francis, revenu d'Allemagne en toute hte, aperut pour la
premire fois la svelte silhouette de Pauline, ses cheveux chtains, son
beau visage un peu trop ple, mais anim par des yeux clairs presque
gris, d'une si attirante tristesse. De tous temps les potes se sont
accords avec les physiologistes pour marquer le lien mystrieux qui
unit les motions de la mort  celles de l'amour. Est-il besoin de faire
appel aux nigmatiques puissances de la nature pour constater que chez
les femmes vraiment tendres le plus dangereux auxiliaire de la chute est
la piti, comme le dsespoir d'une perte irrparable est pour l'homme le
plus compliqu un irrsistible conseiller d'loquence simple? Francis et
Pauline pleurrent ensemble. Elle le vit souffrir et elle le plaignit.
Il la vit le plaindre et il en fut pntr. Elle tait si jolie, si
fine. Ses rapports taient si tristes avec Raffraye, banal et brutal
viveur, qui, l'ayant pouse pour son argent, tait aussitt retourn
aux filles, aprs un de ces drames d'alcve qui laissent chez une jeune
femme une inexprimable rancune. Trouver alors chez un autre homme de
caressantes, de dlicates manires, une intelligence des nuances du
coeur  demi fminine, voir souvent cet homme dans une familiarit mue
que l'on ne pense pas  se reprocher, parce que le principe en est si
noble, -- c'est une preuve redoutable et un pril trs grand. Julie
tait morte au mois de mars. Au mois de mai, Francis n'avait pas quitt
Paris. Il avait obtenu du ministre un cong illimit. Il tait l'amant
de Mme Raffraye.

                   *       *       *       *       *

Tristes amours, et qui, commences dans les larmes et dans une
atmosphre de mort, devaient continuer dans les larmes aussi, la torture
intime, les penses amres, et finir sur la haine honteuse que
l'adultre fait trop naturellement sortir de ses tnbres! Aujourd'hui
encore, et aprs des mois et des mois, quand Francis avait su la
prsence inattendue de Pauline, c'est la mmoire de cette haine qui
l'avait secou d'un tel frisson, tant il en avait eu le coeur empoisonn
jusque dans les fibres les plus secrtes, et, en y songeant, comme il
faisait dans cette aprs-midi de solitude, il n'arrivait mme pas 
comprendre la raison profonde des tranges troubles auxquels avait
abouti presque aussitt l'esprance, coupable sans doute, mais pourtant
si haute, lui semblait-il  distance, de ce dbut de tendresse. Malgr
cette perspective du temps qui permet de tout pardonner, parce qu'elle
permet de discerner l'lment de fatalit ml aux plus rflchis de nos
actes, il ne se rendait pas compte qu'un malentendu, en apparence
insignifiant, en ralit irrmdiable, avait vou par avance cet amour
aux crises les plus douloureuses. Pauline et Francis s'taient en effet
aims, idoltrs, possds, avant, pour ainsi dire, de se connatre l'un
l'autre. Leurs coeurs s'taient donns et leurs personnes, avant qu'ils
eussent acquis une notion exacte sur leurs caractres. La jeune femme ne
savait du jeune homme que les traits dont lui avait parl Julie. Elle
avait vu en lui un frre dsespr, un isol sans bonheur, un romanesque
rest sans roman. Il tait tout cela, mais aussi une sensibilit
infiniment complexe et blessable, une imagination corrompue, dfiante
dj et tourmente, un souponneux et un inquiet, un esprit horriblement
gt par l'abus de la rflexion et de la rverie, enfin une me
maladroite au bonheur, dans laquelle une passion mle de sensualit
devait tourner  la jalousie avec une effrayante facilit. Lui-mme,
qu'avait-il vu dans Pauline? La douce confidente d'une soeur chrie, une
enfant lie toute jeune et avant de savoir rien de la vie  une
meurtrire,  une imbrisable chane, une crature froisse et mutile
dans ses meilleures dlicatesses, dans ses plus gnreuses
susceptibilits. Et elle tait bien tout cela, mais aussi une femme du
monde, riche, lgante, touche de frivolit, habitue depuis ses six
annes d'un mauvais mnage  l'tourdissement des sorties continuelles,
dners, visites, spectacles, -- striles plaisirs qui deviennent des
besoins quand ils permettent de fuir un intrieur dtest! Enfin
c'tait, pour avouer la vrit entire, une de ces coquettes navement
vaniteuses, qui veulent briller parce qu'elles veulent plaire, et que
cet innocent dsir entrane trop souvent, dans une socit un peu libre,
 ces riens de familiarit si aiss  calomnier. Il semblait qu'avec
l'invasion d'un sentiment nouveau ces petits dfauts dussent
disparatre, et il en et t ainsi sous l'influence d'un amant plus
logique et plus simple que Francis. Ils s'exagrrent au contraire 
cause de ce qu'il y avait peut-tre de meilleur dans son caractre. Il
n'tait pas fait, malgr la corruption sentimentale o sa rverie
s'tait trop complu, pour tre l'amant de la femme d'un autre. Il avait
t trs chrtien dans sa premire jeunesse, et, par un contraste
trange, mais assez frquent, tout en ne rvant qu' l'amour depuis des
annes, et en ne le concevant gure que sous ses formes dfendues, il
avait gard au fond de lui une espce d'apprhension des choses de la
chair, un intime besoin d'harmonie entre sa conscience et ses passions.
Cette singularit est commune  la plupart des hommes qui furent
vraiment pieux. Ils restent toujours prts  souffrir de la faute que la
femme la plus aime commet, mme en leur faveur. Les compromis
d'honntet que l'adultre suppose leur sont intolrables, et ils ne se
prtent qu'avec une secrte rvolte aux combinaisons commodes qui font
du mnage  trois la solution la plus confortable du problme amoureux
et conjugal. Francis y mla tout de suite un peu de cette folle jalousie
de l'amant pour le mari, sentiment auquel il avait trop pens par avance
pour s'en pargner la torture. S'il consentit donc  venir en visite
chez Mme Raffraye, il lui fut impossible d'accepter une intimit
quelconque avec Albric Raffraye. Il s'arrangea pour ne presque jamais
rencontrer cet homme qu'il trompait en le mprisant, mais qu'il trompait
tout de mme et d'une manire irrparable. Il en rsulta que leur
liaison fut domine par une anomalie que Nayrac jugea trs naturelle et
qui en marquait la condamnation certaine. Cet amour demeura pour
Pauline, qui estima davantage son amant de ses dlicats scrupules,
quelque chose d'-ct, si l'on peut dire. Ce lui fut une oasis de
tendresse o elle entrait comme dans un rve, d'o elle sortait pour
retomber dans une ralit d'autant plus insupportable que le rve avait
t plus doux et plus beau. Il lui arrivait alors ce qui arrive  toutes
les femmes dans cette situation, et c'est bien aussi pourquoi la plupart
des amants ont l'instinct de prfrer la cruelle familiarit du foyer
qu'ils dshonorent  cette prilleuse dualit d'habitudes chez leur
matresse. Au retour de ses rendez-vous avec Nayrac, Mme Raffraye devait
retrouver et retrouvait sa maison avec horreur, le visage et la
vulgarit d'me de son mari avec une pire rancune, et, encore
frmissante des baisers de celui qu'elle aimait, ce devait lui tre et
ce lui fut aussitt un besoin plus irrsistible qu'auparavant de fuir
cette maison, de fuir cet homme, et de se plonger dans ce tourbillon du
monde qui ne touchait  rien de son cher roman. -- Elle le croyait du
moins, l'imprudente! Il n'y avait cependant pas plus de quatre semaines
qu'elle s'tait donne  Francis, et dj ce dernier souffrait de cette
complication force d'existence que sa matresse acceptait sans effort,
o elle se complaisait mme. Car, si elle tait amoureuse, elle tait
jeune aussi, et le bonheur de son amour, en exaltant toutes les forces
de son tre, avait eu pour premier rsultat d'aviver en elle la soif, si
naturelle  vingt-cinq ans, de mouvement et de plaisirs. Il y a deux
manires galement vraies pour une femme de porter dans le monde un cher
et coupable secret: en tre accable et souffrir de tout ce qui n'est
pas lui, en tre enivre et se plaire  tout  cause de la musique
intrieure dont on est enchante. Quoique les hommes se refusent le plus
souvent  croire sincre cette seconde sorte d'amour, elle existe, et
c'tait, pour le malheur de Francis, celle de Pauline. Elle lui tait
donc venue,  un de leurs rendez-vous, un peu migraineuse d'un bal o
elle tait reste assez tard la veille.

-- Pourquoi n'es-tu pas rentre plus tt? lui dit-il, entre deux
baisers, sur un ton d'amical reproche.

-- Que veux-tu? rpondit-elle. Je me suis laiss entraner. Et puis,
ajouta-t-elle en flattant de ses doigts les cheveux du jeune homme, je
savais que je te verrais aujourd'hui, et je ne pouvais pas supporter
l'attente. Elle me donnait la fivre, et j'ai dans, dans... Tu
m'aurais aime. J'tais si jolie, je sentais que l'on me trouvait si
jolie!...

-- Mais, reprit-il en dguisant une motion pnible sous un
demi-sourire et avec un air de plaisanterie, tu n'as pas l'ide que je
pourrais tre jaloux?... Il n'acheva pas. Il venait de la voir en
pense, les paules nues, -- ces paules dont,  cette minute mme, car
ils taient dans les bras l'un de l'autre, il respirait le parfum
intime, dont il caressait la beaut, -- et, dans le mme clair de
vision, il avait aperu des regards, des souffles, des dsirs d'hommes
autour de cette gorge idoltre.

-- Jaloux, et de quoi?... rpondit-elle.

Elle avait, pour poser cette question, des yeux si tendrement
effarouchs, une surprise si videmment sincre, qu'il la serra contre
lui presque avec dlire, comme pour touffer dans cette treinte le
funeste dmon qu'il venait de sentir passer entre la pauvre femme et son
coeur. Quand elle fut partie, ce jour-l, il demeura longtemps le visage
enfonc dans l'oreiller, qui gardait encore la forme imprime de cette
chre tte, l'arome de ses longs et souples cheveux. Il se sentait en
proie  une mortelle tristesse. Le dmon avait dj reparu  la minute
mme de ce dpart. N'avait-elle pas regard l'heure  un moment donn,
et ne s'tait-elle pas arrache d'auprs de lui en disant:

-- Je m'oublie et je dois tre prte si tt aujourd'hui! Nous dnons 
sept heures pour aller au thtre tout de suite aprs...

                   *       *       *       *       *

Qu'ils taient innocents, ces quelques mots! Pourtant Francis n'oubliait
pas comme ils l'avaient laiss, par cette fin d'aprs-midi et dans le
crpuscule, sur une impression pnible. Vainement s'tait-il avou cette
innocence, et que lui-mme avait dsir, exig qu'elle ne changet rien
aux habitudes de sa vie mondaine, afin de ne pas veiller la curiosit
et le soupon. Vainement s'tait-il dmontr combien Pauline avait t
vritable et simple avec lui, combien peu coquette. Vainement avait-il
relu les lettres o Julie lui parlait de son amie, se contraignant de
songer  leurs communes larmes au chevet de leur douce morte. Il avait
dout du coeur de sa matresse, et si le doute sur un coeur de femme est
toujours fatal  l'avenir d'un sentiment, il l'est davantage quand il
s'applique  quelqu'un avec qui l'on ne passe que des heures parses, et
venant de quelqu'un qui s'est noirci  l'avance le coeur par des
rveries et par des lectures dsenchantantes. Et puis, Francis ne s'en
rendait pas compte, comme tous ceux en qui l'imagination a comme mouss
la fleur de la sensibilit, peut-tre avait-il besoin de souffrir pour
sentir. -- Affreuse disposition morale qui conduit ceux qu'elle possde
 exasprer en eux les moindres blessures! -- Il lui avait sembl qu'il
aimait sa matresse plus qu'elle ne l'aimait. Sans s'tre formul cette
premire dfiance avec cette nettet, il s'tait demand si elle
prouvait pour lui une passion aussi profonde qu'elle le disait. Il
avait souffert qu'elle ne ft pas  lui davantage encore, et, tout en
comprenant que de prendre un ombrage pour de pareilles misres tait
insens, il s'tait senti absurdement, injustement, enfantinement jaloux
en effet, jaloux  vide, et sans raison distincte, de ce monde avec
lequel il la partageait. Que la route est rapide d'une dfiance de cet
ordre  d'autres plus prcises, et qu'il faut peu de temps pour
transformer dans un coeur inquiet la vague souffrance d'un
mcontentement sans objet en une douleur positive, la peur d'une
dception en une scheresse, cette scheresse elle-mme en un injurieux
soupon! Francis se rappelait si bien comme il avait lutt contre son
propre orgueil pour ne pas se livrer, dans les semaines suivantes,  une
tentation continue, celle d'une dshonorante enqute sur les personnes
qui formaient la socit de Pauline. Puis il y avait cd, lui posant
tantt une question, tantt une autre: -- O avait-elle dn et avec
qui?... -- Quelles visites avait-elle faites et qui avait-elle
rencontr?... Aujourd'hui qu'il n'tait plus brl de cette honteuse
fivre, il rougissait encore de cette inquisition douloureuse et timide,
par laquelle il avait peu  peu envenim une plaie d'abord si lgre,
jusqu' l'instant o l'invitable conflit avait clat entre eux.
Quoique cette scne n'et pas dur plus de quelques instants, avec
quelle nettet il se la rappelait! Comme un tournant de route change
soudain tout le paysage, il se rendait compte que tout leur amour avait
chang au premier nom propre prononc entre lui et Pauline, qui avait
fix, comme cristallis, les lments flottants de sa dfiance. C'tait
de nouveau  un de leurs rendez-vous, et au coin de sa chemine, dans la
garonnire de hasard qu'il avait  demi installe aprs la mort de sa
soeur. Il ne se doutait gure qu'il n'achverait jamais de la meubler et
qu'il la quitterait si vite pour n'y plus retrouver le spectre de
pareilles heures. Ils avaient t, ce jour-l, particulirement heureux.
Pauline tait gaie et rieuse, avec une enfantine malice dans ses yeux
clairs, et voici que d'elle-mme elle se mit  dtailler sa soire de la
veille. Elle s'tait trouve  table chez une de ses amies  ct d'un
certain baron Armand de Querne qui cherchait sans doute  se rapprocher
d'elle, car il se faisait inviter depuis quelque temps un peu dans tous
les endroits o elle allait.

-- Je crois, dit-elle, qu'il aurait bien l'ide de me faire la cour.
Il n'ose pas, -- et que cela m'amuse de le voir tourner autour de
compliments qu'il ne sait pas finir! Il a de l'esprit, et il ne devine
pas que je suis garde par mon cher bonheur...

-- J'espre, rpondit Francis, que vous n'allez plus le recevoir...

-- Moi, fit-elle, et pourquoi cela? Pour avoir l'air d'en avoir peur
et le rendre tout  fait amoureux? Tu peux en croire mon tact de femme.
Dans ces sortes de choses, le vrai moyen pour nous est de _take no
notice_, comme disent les Anglais... Puis, comme il se taisait, elle le
regarda avec des yeux tristes, cette fois, et ce fut d'une voix un peu
altre qu'elle ajouta: -- Mon ami, est-ce que tu n'as pas confiance en
moi? Et, comme il continuait  se taire, elle reprit, avec un accent
qu'il ne lui connaissait pas: -- Je t'en conjure, mon Francis, ne
m'inflige jamais cet affront... J'ai commis une si grande faute en me
donnant  toi! Ah! Ne me fais jamais penser que tu ne m'estimes pas 
cause de cela. Je souffrirais tant que j'en deviendrais mauvaise. Notre
bonheur est  ce prix: que tu saches bien comme les choses sont et que
je t'aime pour toujours et uniquement. Si tu en doutais, vois-tu, je
serais dsespre, parce que je ne pourrais rien te prouver, spars
comme nous sommes...

-- Si je te demandais pourtant de me sacrifier quelqu'un? avait-il
insist.

-- Te sacrifier quelqu'un? Mais je ne pourrais pas, avait-elle rpondu
en se forant  sourire. Il faudrait que je tinsse  qui que ce ft en
dehors de toi, et ce n'est pas possible...

-- Tu me comprends parfaitement..., avait-il repris, froiss malgr
lui par cette manire d'luder sa question. Ces souplesses fminines, si
voisines de la ruse, irritent tant l'homme qu'elles ne charment pas. Et
il avait continu: -- Je veux dire: si je te demandais de fermer ta
porte  quelqu'un,  ce M. de Querne, par exemple?

-- Naturellement, j'obirais si je pouvais, avait-elle repris en
haussant les paules; mais tu ne me le demanderas pas. Ce serait tant
m'insulter, tant m'humilier...

Devant cette simplicit de dfense, Francis n'avait pas prolong ce
petit combat. Puis il avait, comme tous les jaloux, discut avec
lui-mme, indfiniment, les moindres mots, les moindres intonations de
voix, toutes les nuances du visage de sa matresse, tandis qu'elle se
drobait. Car elle s'tait drobe. Il ne lui faisait pas le crdit de
se mettre  sa place et de se demander ce qu'elle pensait de lui,
comment elle comprenait son caractre  lui, ce qu'elle en savait, et,
par consquent, quel retentissement de semblables paroles veillaient en
elle. Il ne voyait qu'une chose: pourquoi ne lui avait-elle pas rpondu,
tout uniment, qu'il ordonnt et qu'elle obirait? Quand on commence de
souffrir, on a de ces despotismes presque monstrueux auxquels les femmes
qui aiment se soumettent, -- quand elles n'ont pas vingt-six ans. Il
faut avoir vcu pour comprendre qu'il n'y a pas de lgers malentendus en
amour, et il faut avoir vcu ainsi pour se rendre compte du degr o
s'exalte chez certains hommes la folie du soupon, la fivre si
douloureuse de la dfiance. Hlas! Tant qu'il y aura d'imprudentes
Desdmones pour sourire, sans penser  mal,  Cassio qui les salue, il y
aura des Othellos pour dtruire leur commun bonheur  cause de cet
innocent sourire, et il n'est pas besoin pour cela d'un tratre  ct
de nous qui nous injecte le venin de la calomnie. Nous sommes si vite
nos propres Yagos et plus ingnieux que l'autre  nous torturer,  nous
lier sur la roue du supplice. Francis appartenait  cette race
malheureuse d'amants qui ont sans cesse besoin d'vidence. L'ironie du
sort veut qu'ils soient aussi les plus tromps; car, s'ils rencontrent
une coquine, elle excelle  leur donner des preuves matrielles toujours
faciles  combiner, et, s'ils se heurtent  une femme fire, ils la
blessent si profondment qu'elle en devient mauvaise, comme Pauline
l'avait dit dans l'ingnuit de son coeur, sans vraiment savoir quelle
funeste prophtie elle nonait. Le jeune homme tait donc sous
l'impression non dissipe de ce malaise intime, lorsqu'il alla, trois
jours aprs ce pnible entretien, rendre visite  Mme Raffraye, chez
elle. Ces visites taient devenues plus rares depuis qu'elle tait sa
matresse, et il les faisait d'ordinaire aprs le djeuner,  un moment
o il savait que la porte de la jeune femme tait ouverte. Il tait par
consquent trs naturel qu'il ne la rencontrt pas seule. Il n'tait pas
moins naturel, aprs ce qu'elle lui avait dit l'autre jour, que la mme
ide de visite ft venue au baron de Querne. Ce fut  ce dernier que se
heurta par hasard Francis. Un peu d'embarras dans l'attitude et dans le
regard de Pauline, un peu de familiarit dans la conversation de la part
d'Armand, et des allusions  de menus vnements de leur socit que
Nayrac ignorait, -- il n'en fallut pas davantage pour qu'une fois
demeurs en tte--tte, les deux amants se trouvassent vis--vis l'un
de l'autre dans un silence gros de temptes. Pauline essaya de le rompre
la premire en se levant, et, s'approchant de Francis pour lui prendre
la main:

-- Que vous tes gentil d'tre venu! dit-elle. Je ne m'attendais pas
 cette bonne surprise.

-- Je m'en suis bien aperu, rpondit-il durement en se drobant 
cette caresse amicale.

-- Comment me parles-tu ainsi? dit-elle avec tristesse. Je comprends
bien. C'est parce que tu as trouv chez moi M. de Querne? Mais, si
j'avais consign ma porte, on ne t'aurait pas reu non plus et nous
n'aurions pas ces quelques minutes  nous. Ne me les gte pas, ne nous
les gte pas...

-- Pourquoi aviez-vous l'air si troubl alors? reprit-il.

-- Ah! dit-elle, j'ai devin tout de suite que tu serais mcontent,
et injuste, -- si injuste! ajouta-t-elle. Elle frona ses beaux
sourcils bruns. Ses yeux d'un gris si clair plirent encore et lancrent
un regard d'irritation. Un peu de sang colora ses joues, et elle
continua, dure  son tour et avec une visible motion: -- Je vous ai
dj dit qu'il ne fallait pas me faire cet outrage, Francis. Je vous
aime, je n'ai jamais aim que vous. Si je ne vous tais pas fidle, je
serais la dernire des cratures. Je veux, entendez-vous, je veux que
vous m'estimiez, que vous ayez confiance en moi...

-- Ne vous arrangez pas alors pour me rendre cette confiance
impossible, s'tait-il cri.

-- Moi?... avait-elle repris. Moi? C'est moi qui te rends la
confiance impossible?... Voyons, tu ne crois pas que je me laisse faire
la cour par M. de Querne?...

-- Si, avait-il rpondu brutalement, je le crois.

-- Tu le crois! avait-elle rpt, comme crase de stupeur, Tu le
crois!... Et il n'y a pas deux mois que nous nous aimons! H bien!
avait-elle continu avec fureur, croyez ce que vous voudrez. Ah! C'est
trop honteux!

L'arrive d'un autre visiteur avait empch cette explication de se
prolonger. Dans la maladive disposition o il se trouvait, Francis avait
ressenti une impression plus amre encore  voir sa matresse jouer
aussitt son rle de femme du monde, sourire au nouveau venu,
plaisanter, causer avec une affectation o elle soulageait sa colre
nerveuse. Il n'y avait, lui, discern qu'un pouvoir de comdie qui lui
avait fait horreur. Ils se rconcilirent cependant, trs vite, car ils
s'aimaient. Mais la dfiance tait entre trop avant dans le coeur du
jeune homme, et elle continua de grandir avec l'effrayante rapidit que
met cette plante maudite  nous envahir. Ce qu'il y a de terrible dans
l'adultre et son chtiment immdiat, c'est que l'amant ne saurait
lutter contre la preuve constante d'immoralit que lui apporte sa
matresse, par ce simple fait qu'elle est sa matresse. Toutes les
femmes qui se trouvent dans cette situation le sentent bien. La plupart
s'y rsignent d'autant plus aisment que les misres de l'gosme
masculin leur donnent vite beau jeu pour rpondre  ce mpris par un
mpris semblable. D'ailleurs, ce qu'elles demandent aux intrigues
rptes o elles se complaisent, n'est-ce pas l'motion? C'en est une
encore, et palpitante, d'tre brutalise de reproches menaants par
celui que le dsir jettera tout  l'heure dans vos bras. Mais d'autres
ont l'horreur de cette tyrannie et se cabrent aussitt contre elle avec
fureur, soit qu'elles en souffrent sincrement comme d'une insulte, soit
qu'elles aperoivent dans cette rvolte la garantie dernire de leur
libert. Pauline n'avait pas voulu cder au premier assaut de jalousie
que lui avait livr Francis. Elle ne cda pas davantage au second. Quand
ils s'taient rconcilis, il lui avait jur de ne plus lui reparler
d'Armand de Querne. Il lui avait prodigu toutes les promesses de
confiance, affol de la retrouver si douce, si jolie, si frmissante de
volupt sur son coeur. Puis il ne sut pas tenir son serment. Il lui
reparla de son rival, ou de celui qu'il croyait tel, avec insinuation et
sans insister, et il lui en reparla encore, mais brutalement. Et une
seconde fois elle lui tint tte, et  partir de ce moment les scnes
entre eux commencrent de succder aux scnes, lui s'exasprant aux plus
insultantes hypothses, aux plus despotiques exigences, et ne comprenant
pas l'obstination indigne qu'elle opposait au dchanement de sa
frnsie. Quand elle lui eut enfin cd, aprs la plus atroce de ces
discussions, il tait trop tard. Il s'tait prononc entre eux de ces
phrases qui dshonorent  jamais une liaison. L'amant s'y est trop
montr dans la frocit de sa jalousie, la matresse s'y est laiss trop
meurtrir. Trop de rancune a t dpose dans ces deux pauvres coeurs.

                   *       *       *       *       *

Cette excution absolue de son rival, arrache aprs ce trs douloureux
effort, ne fut mme pas suivie pour le jeune homme par quelques semaines
d'un entier repos. Que Mme Raffraye et ferm sa porte  de Querne,
c'tait bien une preuve. Mme si elle avait t coquette avec Armand,
elle prfrait Francis. Mais ces preuves-l emportent toujours avec
elles cette amertume qu'elles n'abolissent pas le doute sur le pass,
sur la priode o nous tions jaloux sans que l'on nous cdt encore.
Nous n'avons pas assist  l'entretien  la suite duquel notre matresse
a consomm une rupture que nous constatons sans tre certains que nous
en connaissons les secrets dtails. Elle nous dit bien les paroles
qu'elle a prononces. Pauline, par exemple, prtendait n'avoir eu qu'
s'adresser  la dlicatesse de M. de Querne en arguant de la jalousie de
son mari. Mais comment savoir si elle ne taisait rien? Mme la
possibilit d'une telle conversation ne supposait-elle pas un mystre
entre elle et Armand? Francis trouva ainsi, comme toutes les victimes de
la misrable manie qui le possdait, un principe nouveau de douleur dans
le triomphe mme de sa tyrannique mfiance. Il ne savait pas, il ne
pouvait pas savoir si Pauline n'avait pas t la matresse de cet homme
qu'il avait tant souponn et qu'elle lui avait sacrifi, -- mais dans
quelles conditions? Quand on en est  cette halte dans le chemin de
croix du soupon, le calvaire devient vraiment trop dur  gravir. Qu'il
vaudrait mieux se fuir l'un l'autre et souffrir du moins spars! C'est
payer trop cher les criminels bonheurs de l'amour dans la faute que de
les acheter au prix d'une torturante incertitude. Et comment en sortir?
On veut se persuader alors que, si l'on suivait sa matresse, jour par
jour, presque heure par heure, si on la regardait vivre et sentir, on
arriverait  un jugement sur elle, motiv, lucide, dfinitif, comme
celui d'un indiffrent, et l'on fait ce que fit Nayrac. Malgr son deuil
encore trop rcent, il retourna dans le monde pour y rencontrer Pauline.
C'tait  peu prs la plus malheureuse imprudence qu'il pt commettre
dans la crise de sensibilit suraigu et morbide qu'il traversait. Aussi
les plus cruels souvenirs de cette cruelle liaison se rapportaient-ils 
cette priode. Il la voyait dans un salon, pare, gaie et souriante,
avec cette espce d'atmosphre d'amabilit autour d'elle que dgage une
femme jeune, jolie, qui plat et qui sent qu'elle plat, qui a des
peines  tourdir et qui les tourdit. Ce lui tait un supplice que ce
spectacle, et un autre que de la trouver au contraire triste et
absorbe. Dans le premier cas, il se sentait en proie  une sorte de
rage irraisonne et indomptable qui avait toujours pour effet de
dvelopper chez Mme Raffraye comme un dlire de coquetterie sombre et
presque dsespr. Dans le second, des remords trop cres noyaient son
coeur d'amant tyrannique et qui voudrait pourtant le bonheur de ce qu'il
martyrise. L'une et l'autre impression exasprait en lui l'inquitude.
L'une et l'autre le portait  enivrer son misrable amour avec ce vin
des sens dont les dernires et funestes gouttes distillent en nous un si
honteux apptit de frocit. Lui, l'amant romanesque, compliqu, qui
avait pass sa premire jeunesse  rver de subtiles motions, il
effrayait sa pauvre amie maintenant par l'pret de sa fougue sensuelle.
 chacun de leurs rendez-vous, c'taient entre eux des treintes sans
paroles, des baisers violents et sans douceur, la palpitation perdue de
deux tres qui cherchent l'oubli, et quel oubli! Celui d'eux-mmes,
celui de l'amour dont ils souffrent en s'en grisant! -- Et ils
oubliaient, en effet, mais pour se rveiller de ces folies avec cette
amertume irritable qui est la ranon fatale de nos dgradations, lui
plus souponneux, elle plus rvolte.  ces minutes-l, les moindres
discussions s'exaltent en querelles, la bravade suit l'outrage et le
provoque. Ce sont des bouffes outrageantes de soupon  propos de tout.
Les plus innocentes gaiets deviennent des crimes: avoir dans deux fois
avec le mme danseur, avoir caus trop longtemps en apart avec
celui-ci, avoir eu celui-l  djeuner. tre sortie plusieurs fois avec
une amie, c'est l'avoir pour complice de quelque intrigue. Ne plus voir
telle autre, c'est avoir eu quelque secrte rivalit avec elle. Depuis
des sicles et des sicles, la verve des auteurs comiques s'exerce sur
les mesquineries infinies des disputes de ce genre. Elle s'exercera des
sicles encore sans gurir la rage des jaloux et sans y accoutumer la
fiert rvolte des femmes qui leur tiennent tte. Et cependant les
prunelles brillent, les lvres tremblent, la voix se fait mordante, et,
aprs s'tre donns l'un  l'autre avec la fougue de deux amants  qui
les heures sont comptes, on se spare sur des cris de rupture, pousss
avec toute la colre de la vengeance. Oui, que de fois s'taient-ils
quitts ainsi, sans mme se toucher la main!

-- Croyez ce que vous voudrez, lui rptait-elle avec les mmes mots,
le mme tragique enttement, le mme regard haineux qu' la premire
insulte; je ne veux plus rien savoir de vous. Vous ne me traiteriez pas
autrement si j'tais une fille...

-- Et moi j'en ai assez de vos mensonges, car vous me mentez, vous me
mentez, vous me mentez toujours...

Elle le regardait sans relever cette nouvelle insulte. Elle rptait: --
Oui, croyez ce que vous voudrez. Et elle s'en allait, pour le rappeler
ou tre rappele presque aussitt. Ces retours, dshonorants pour elle
et pour lui, taient pourtant les seuls touchants souvenirs qu'il gardt
de cette affreuse poque. Il se revoyait ainsi, un soir,  la fin d'une
belle journe de janvier passe bien tristement, et son arrive  elle,
qui, n'ayant pu y tenir, s'tait chappe de sa maison, amaigrie,
frissonnante, si ple, pour implorer une rconciliation, et elle
gmissait:

-- Notre amour est donc maudit!... Je te promets de te cder en tout,
mais crois en moi, je t'en supplie, crois en moi...

                   *       *       *       *       *

De pareilles larmes doivent-elles, et de pareils cris, et des baisers
comme celui qu'elle lui avait donn en tombant sur son coeur, et ces
sanglots et cette visible maladie? Par moments et lorsqu'il n'tait pas
sous l'influence de cette cruelle manie qui lui treignait le cerveau
d'un cercle d'images affolantes et qui lui faisait voir sa matresse le
trahissant avec l'un ou avec l'autre, le dprissement de ce pauvre
corps touchait Francis aux larmes lui aussi. Il n'y avait pas un an que
durait le drame de ces misrables amours, et Pauline lui semblait
quelquefois une autre femme, tant ses yeux s'taient creuss, ses joues
amincies, tant sa pleur s'tait encore dcolore, tant surtout la
facile et enfantine humeur qu'elle avait jadis, mme dans la tristesse,
avait cd la place  je ne sais quoi de sombre, de violent, de presque
tragique. Mais ce n'tait qu'un clair, et l'amant tourment se disait
qu'il avait mal vu sa matresse autrefois, qu'elle lui jouait la comdie
alors, et qu'elle tait maintenant la vraie Pauline, avec un masque de
femme consume, -- par quoi? Et il se rpondait que c'tait sans doute
le remords de ses perfidies, la lutte d'une me en proie  ses sens, le
vice peut-tre. Dans les garements de sa jalousie, il allait jusqu'
lui donner des dix et des quinze amants,  penser d'elle vritablement
comme d'une fille, et, chose affreuse,  l'aimer tout de mme,  la
dsirer davantage, avec une cret de passion qui confinait  la
douleur. Oui, il l'accusait de dportements monstrueux. Et cependant si
elle avait eu des torts positifs vis--vis de lui, 'avait t avec le
seul de Querne, et encore n'avait-il pas tenu les preuves de cette
infamie. Hlas! A-t-on jamais de ces preuves? Et puis, il ne pouvait pas
douter d'une autre intrigue, et qui, celle-l, avait abouti 
l'irrparable rupture. Vers la fin du mois de fvrier de cette fatale
anne 1877, un homme tait revenu  Paris, aprs un long voyage en
Orient, dont le nom avait t souvent prononc entre Pauline et Francis
durant cette absence. Ce personnage, -- mort depuis et connu de quelques
curieux de lettres par des fragments posthumes d'un trange journal
intime, -- s'appelait Franois Vernantes. C'tait un cousin loign de
Raffraye. La jeune femme n'en parlait jamais qu'avec une voix mue et
comme du seul ami qu'elle et rencontr  la plus dtestable priode de
son mariage. Pourquoi Nayrac s'tait-il form de ce consolateur de sa
matresse une image morose, et pourquoi demeura-t-il fort tonn
lorsque, prsent  Vernantes par Mme Raffraye, il se trouva devant un
garon de moins de quarante ans, d'une physionomie et d'une tournure
bien jeunes pour ce rle de confident dsintress? Les relations sont
toujours difficiles entre l'amant d'une femme et un ami trs intime de
cette femme, mme lorsque l'amant se considre comme bien assur que cet
ami n'a jamais t qu'un ami. Lorsque l'amant est  l'gard de sa
matresse dans une crise de doute sans cesse renaissante, comment
tolrerait-il, sans en souffrir jusqu' la folie, une de ces relations
o le degr de l'intimit reste toujours mystrieux? Il tait donc
invitable que Francis Nayrac devnt jaloux de Vernantes. Mais, comme
s'il pressentait que cette jalousie-l marquerait la fin de son amour,
il ne s'y tait pas abandonn tout de suite. Sa matresse avait
d'ailleurs pris soin de devancer cette crise nouvelle en lui parlant, la
veille du retour de son ancien ami, de manire  ne laisser entre eux
aucun point obscur.

-- Il est trs intime dans notre maison, avait-elle dit. Il m'est
bien ncessaire. C'est le seul de mes amis qui soit aussi l'ami de mon
mari. Je vous en prviens, avait-elle ajout avec un sourire triste,
pour que vous m'pargniez et que vous vous pargniez des chagrins  son
sujet...  quoi bon? Vous ne croyez pas en moi. Pourquoi y croiriez-vous
dans cette circonstance?... J'en mourrais que vous n'y croiriez pas...

Francis la revoyait, lui parlant ainsi, et il se revoyait se taisant.
Lorsqu'il tombe entre deux amants de ces phrases que tous deux sentent
trop vraies, c'est comme une lumire qui se rpand  la fois sur leur
pass et sur leur avenir, et ils en demeurent comme pouvants. Tous
deux savent bien que de prvoir les misres vers lesquelles ils sont
entrans ne les empchera pas d'y tre entrans, et ils forment, quand
mme et sincrement, des rsolutions qu'ils tiendraient si les maladies
du coeur ne comportaient pas des lois logiques contre lesquelles les
plus fermes raisonnements demeurent inefficaces. Deux semaines
s'coulrent ainsi, et sans que Nayrac part prendre ombrage de la
visible familiarit qui unissait le nouveau venu ou mieux le revenant 
Mme Raffraye. Sur trois visites pourtant qu'il avait faites  cette
dernire durant cette quinzaine, deux fois il avait rencontr Vernantes.
Sur deux fois qu'il avait dn en ville dans les mmes maisons que
Pauline, les deux fois Vernantes tait un des convives. Il avait eu deux
rendez-vous avec Pauline, et, des questions qu'il lui avaient poses, il
rsultait tantt qu'elle avait eu Vernantes  djeuner chez elle la
veille, tantt qu'elle allait l'avoir le lendemain, qu'elle tait alle
ou qu'elle irait au thtre avec lui.  chacun de ces menus faits, sans
porte isolment, mais bien significatifs dans leur ensemble, Francis
avait senti grandir son antipathie. Elle tait d'autant plus forte qu'il
y avait entre Vernantes et lui une certaine ressemblance de nature, une
communaut de temprament. Ces sortes d'analogies constituent le plus
violent principe de rivalit. Il n'tait pas jusqu' la demi-identit de
leurs prnoms qui ne ft pour Francis un aliment d'irritation
passionne... Bref, l'accs de jalousie avait clat, malgr les
rsolutions prises et les promesses donnes, d'autant plus violent qu'il
avait t plus recul, et il avait abouti  cette mme implacable
alternative pose  Pauline: -- Ou lui, ou moi. Ou vous ne recevrez
plus M. Vernantes, ou je ne mettrai plus les pieds chez vous... Francis
s'tait heurt alors  une rsistance de sa matresse, si invinciblement
exprime qu'une premire rupture avait suivi. Il tait demeur dix jours
sans la voir, sans que Pauline ft l'ombre d'un geste pour se rapprocher
de lui. Il avait cd le premier, -- quelle misre! -- et il tait
revenu pour trouver une femme ulcre et qui lui avait dit: C'est la
dernire fois que je vous pardonne..., qui avait os le lui dire! Un
pardon d'elle,  lui! Son sang bouillonnait encore d'indignation
lorsqu'il se rptait cette parole et que tout de suite il songeait aux
faits qui avaient dtermin enfin son nergie. Le premier tait d'un
ordre trs simple, mais il en est d'un coeur souffrant comme d'un corps
malade o les plus vulgaires accidents provoquent des complications
mortelles. Comme il se trouvait en visite chez une certaine Mme de
Sermoise, cette personne, aussi renomme pour sa mchancet que pour le
ridicule de ses prtentions littraires, se prit  parler assez
longuement de Vernantes, dont le nom venait d'tre prononc, et, aprs
en avoir trac un portrait fort malveillant, elle conclut:

-- Enfin, le voil retomb dans les fers de cette petite Mme Raffraye.
C'tait bien la peine de la fuir si loin pour revenir comme il tait
parti. Mais c'est la vieille histoire des amoureux: on se prend, on se
quitte, on se reprend, on se requitte... Et le mari ne voit jamais rien.
Quelle comdie!...

Des phrases pareilles, il s'en prononce par centaines  Paris et 
chaque heure du jour, depuis le matin o l'on se promne au Bois, en
mdisant, jusqu' l'heure o l'on sort de l'Opra, et ceux qui les
entendent n'y attachent pas plus d'importance que ceux qui les dbitent.
Mais, quand vous souponnez votre matresse d'une perfidie, un pareil
propos tombe sur votre soupon, comme du vitriol sur une plaie. Vous
agonisez de ne pas savoir la vrit, et voici que d'autres ont l'air de
la savoir, eux, cette vrit. D'autres? Mais tous, oui, tous, depuis
cette femme indiffrente qui vient de vous percer le coeur, jusqu'au
_clubman_ qui l'coute sans tonnement. Vous n'y rsistez pas alors. Il
vous faut interroger quelqu'un, au risque de dshonorer votre sentiment
 vos propres yeux par une telle enqute. Vous parlez de votre rival 
celui-ci,  celui-l, d'un air dtach, quand de le nommer fait saigner
en vous les places les plus envenimes du coeur. L'un vous rpond des
phrases qui n'ont aucun rapport avec votre passion. L'autre vous donne
des dtails que vous connaissez dj. Et vous ne vous arrtez qu'aprs
tre tomb sur un mot qui achve de vous dsesprer. C'est ainsi
qu'aprs avoir insinu de son mieux dans dix occasions sa demande:
C'est un bien joli homme que Vernantes, avec qui est-il donc?...
Francis finit par se faire rpondre par un viveur quelconque du cercle
de la rue Royale:

-- Vernantes? Il travaille dans les femmes maries. Je crois qu'il
avait la petite Raffraye  l'poque. On l'a beaucoup dit...

C'tait l pour Francis le second des faits qui avaient contribu  sa
rvolte dfinitive. Le troisime tait d'une autre nature et moins
imaginaire. Une semaine environ aprs s'tre de nouveau convaincu que la
cruaut du monde n'avait pas plus pargn l'intimit de Vernantes et de
Pauline qu'elle n'pargne les autres relations de cet ordre, il avait un
rendez-vous avec la jeune femme. Le matin de ce jour-l, qui tait un
mardi, -- ah! il n'avait rien oubli: ni la date du jour, ni le ciel
brumeux et brouill qu'il faisait, ni l'heure, ni ses sensations amres,
-- il avait reu un billet d'elle, o elle se dgageait sous le prtexte
d'une migraine. Elle allait, disait ce petit mot, se remettre au lit
pour essayer de vaincre le mal, et elle lui demandait de venir la voir
le lendemain. Oui, il se souvenait. Il tait demeur jusqu' cinq heures
 se demander si cette excuse tait vraie ou fausse. Enfin, il tait
sorti. Il s'tait promen un peu au hasard, et une invincible curiosit
l'avait conduit, sans presque qu'il s'en rendt compte,  travers le
parc Monceau, vers la maison de la rue Murillo o habitait son rival. La
pense que sa matresse avait peut-tre souvent pass ce seuil, et
comment, lui causait un chagrin affreux. Par quelle fatalit s'tait-il
attard  regarder cette porte, comme s'il et pressenti qu'il allait
enfin tenir l cette certitude, souhaite depuis des semaines? C'tait
tout simple que, ne croyant qu' demi au prtexte donn par Pauline, il
la souponnt d'avoir dplac leur rendez-vous pour aller  un autre. Et
cependant,  une certaine minute, ce qu'il vit de cet angle de trottoir
o il s'immobilisait dans un honteux et puril espionnage, pensa le
faire mourir de douleur. Un fiacre aux stores  demi baisss, de quoi
cacher le visage sans faire trop remarquer la voiture, venait de
s'arrter devant la maison et d'entrer dans l'alle. Nayrac se prcipita
et il arriva juste  temps pour voir une femme voile d'un double voile,
qui disparaissait par la porte du rez-de-chausse. Quoiqu'il lui et t
impossible de distinguer les traits de cette femme, il avait pu voir
qu'elle tait mince comme Pauline, qu'elle avait la taille de Pauline.
Enfin, dtail insignifiant, mais qui devait, pour Francis, servir de
preuve indiscutable, comme le mouchoir du clbre drame, elle portait un
long manteau de loutre, et il crut reconnatre celui de Pauline. Son
angoisse fut si forte qu'une fois le fiacre parti, il eut l'audace
d'entrer, lui aussi, sous la vote et de marcher jusqu' cette porte du
rez-de-chausse  laquelle il sonna sans qu'on lui rpondt. Dieu! Que
le timbre lui faisait mal  couter! Il allait sonner encore quand il
s'entendit interpeller par le concierge qui, debout sur le pas de sa
loge, lui disait, avec le visage impassible d'un complice infrieur
grassement pay:

-- Monsieur Vernantes n'est pas chez lui...

Ainsi c'tait bien l'appartement de son rival! Il s'tait retrouv sur
le trottoir, en proie  une de ces frnsies de soupon qui dchanent
chez le civilis la bte sauvage, toujours grondante au fond des
troubles du sexe. Son besoin d'agir, d'en savoir un peu plus, avait t
si fort, qu'il avait couru  l'htel de la rue Franois Ier qu'habitait
Pauline. Que devint-il, lorsqu'on lui rpondit:

-- Madame va mieux; elle a pu sortir cette aprs-midi!...

Atterr de cette vidence qui grandissait devant lui de seconde en
seconde, il avait eu la pense de retourner faire le guet rue Murillo.
Puis, il s'tait dit:  quoi bon? Mon coup de sonnette leur aura fait
peur, et elle sera partie aussitt que j'aurai quitt la rue. Le
concierge les aura prvenus. D'ailleurs, que verrais-je? Un fiacre aux
rideaux baisss qui la reprendra comme elle est venue. Il dcida qu'il
valait mieux l'attendre devant la porte de son htel. Il verrait du
moins quelle toilette elle portait... Encore une demi-heure. Comme elle
fut longue!... Un coup dvale le long de la rue, qu'il reconnat pour
tre le coup personnel de Mme Raffraye. Mais quoi! C'est l'_a b c_ de
l'adultre d'avoir quitt, puis repris la voiture officielle  une
entre de magasin ou de passage. Ne faisait-elle pas de mme pour aller
chez lui? Le cocher demande la porte. Les battants s'ouvrent. La voiture
entre. Pauline en descend. Elle porte le mme manteau!...

La scne atroce qui avait clat entre eux le lendemain, l'implacable
audace de ddain qu'elle avait oppose  son accusation, son refus de
rien justifier, sa fureur  lui et la dernire indignation qui l'avait
gar jusqu' lever la main sur elle, -- jusqu' la frapper! -- tout cet
horrible et suprme pisode lui faisait battre le coeur encore
aujourd'hui  seulement s'en souvenir. Et il tait rentr chez lui si
pouvant de lui-mme qu'il s'tait dit: Il faut partir... Et,
sur-le-champ, en vingt-quatre heures, il avait achev les premiers
prparatifs. Il tait mont dans un train, comme un malfaiteur s'enfuit,
rageusement, aveuglment, sans projets, sans calculs, pour tre
ailleurs. Il ne s'arrta qu' Marseille, o il eut sa dernire lchet.
Car il crivit de cette ville  Pauline une lettre encore, un ultimatum,
qu'il mit une demi-journe  composer, griffonnant des pages de
tendresse tour  tour et de maldiction, puis les dchirant pour
n'envoyer enfin qu'une dizaine de phrases dont il ne savait plus rien,
sinon qu'il exigeait de son infme matresse cette preuve insense: un
renoncement  tout, une fuite de chez elle pour venir le rejoindre
immdiatement. Terrible et draisonnable billet qui demeura sans
rponse! Huit jours aprs, le jeune homme tait en gypte. L il
s'embarquait pour faire le tour du monde.

-- Cette femme est mon mauvais gnie, se disait-il; je dois l'oublier
si je veux vivre, et je l'oublierai.

                   *       *       *       *       *

C'est une des ides fausses les plus communment reues sur l'amour
qu'il abolit tout dans un coeur, et d'abord l'orgueil. Heureux les
amants pour lesquels il en est ainsi! Malheureux au contraire ceux chez
lesquels cet orgueil subsiste, vivant et imprieux  ct de la passion
la plus sincre pourtant, la plus violente. Cette coexistence constitue
une des pires maladies qui puissent nous ronger. Le voyage alors, au
lieu de nous tre un remde, empoisonne seulement cette double blessure.
Dans la solitude des soirs, que de larmes nous versons avec la triste
vanit de nous dire: Elle ne les voit pas!... Dans la lumire des
horizons, que d'images s'voquent, l'une nous reprsentant la grce de
celle que nous avons quitte, une autre sa caresse la plus douce, un
geste qu'elle avait entre nos bras, ses cheveux pars sur son front, la
mlancolie tendre de son regard dans les divins moments! Et aussitt,
associant  l'ide d'un rival abhorr ces souvenirs qui tiennent aux
cordes les plus vivantes de notre tre, une douleur nous treint contre
laquelle nous n'avons qu'un soulagement, -- il est si misrable! --
celui de nous rpter que nous avons rompu par notre propre volont. Que
ne donnerions-nous pas pour savoir ce que fait celle que nous croyons
cependant, que nous savons infidle, et nous nous couperions la main
plutt que de recommencer  lui crire. Et les jours s'ajoutent aux
jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois, l'irrparable 
l'irrparable, sans que nous connaissions plus jamais ce que c'est que
la joie, l'abandon  l'heure qui passe,  la sensation prsente et
vivante. La tapisserie bariole des villes et des paysages se droule
devant nous sans gurir notre nostalgie pour un angle de salon intime,
parmi les fleurs, o se tient notre fantme. -- Si nous pouvions n'y
voir que lui! -- Et nous allons, nous allons toujours, multipliant les
distances par les distances, rendant plus profonds encore les
malentendus, ajoutant la rancune  la rancune, sans que ni ce fatal
orgueil ait tu notre amour, ni l'amour notre orgueil, pour revenir,
comme revint Francis, plus ulcr qu' l'instant du dpart et plus
dsarm!

Car il tait revenu, aprs quatorze mois de ce vagabondage  la
poursuite d'une gurison qu'il n'avait pas trouve, et aussitt, une des
femmes chez lesquelles il rencontrait autrefois sa matresse, cette mme
Mme de Sermoise qui lui avait perc le coeur dans une lointaine visite,
-- et il y tait retourn, comme un homme ruin au jeu retourne prs de
la table du baccara, -- lui avait appris d'tranges nouvelles. Mme
Raffraye tait veuve. Elle avait perdu son mari presque subitement,
quelques semaines aprs le dpart de Francis. La seule annonce de ce
veuvage et suffi  bouleverser le jeune homme. En continuant ses
confidences, son interlocutrice lui apprit qu'au moment de cette mort,
Pauline se trouvait enceinte et qu'une fille lui tait ne. La mre
avait failli mourir, elle aussi, puis,  peine rtablie, elle avait
quitt Paris, de mauvaises spculations de feu Raffraye l'ayant  demi
ruine. Elle avait vendu son htel, ses voitures, ses chevaux, et
dclar sa volont de vivre d'une manire dfinitive dans la terre du
Jura o elle avait t leve. Et la cruelle Parisienne, sans se douter
qu'elle enfonait un couteau dans Francis  la place la plus sensible,
-- ou bien en savourant la joie de lui faire ce mal, -- avait ajout
qu'elle ne croyait gure  cette retraite, pour conclure avec un nouveau
sourire:

-- Nous la verrons reparatre un de ces jours, plus coquette que jamais
et devenue Mme Vernantes. Il n'en sortait plus les derniers temps, et il
passe encore des semaines  Molamboz...

-- Et dire, songeait Francis avec une affreuse mlancolie au sortir de
cet entretien, dire que, malgr ce que j'ai vu, j'allais avoir piti
d'elle, lui crire, sans doute! m'humilier... Non. Elle ne m'a jamais
aim. Elle a eu pour moi un caprice de sens et d'imagination... Son
amant n'tait pas l. Ils avaient rompu ensemble sous un prtexte
quelconque, sans doute parce qu'elle l'avait tromp. J'ai fait
l'intrim. Il est revenu. Elle l'a repris et elle a eu l'ide de nous
garder tous les deux... La malheureuse! Si elle m'et aim, cet homme,
qui avait t la cause de notre brouille, lui et fait horreur, et, moi
parti, elle n'et pas pu le recevoir!... Et il pensait encore: -- Que
c'est amer pourtant, de la savoir malade, pauvre peut-tre, et je ne
peux rien pour elle, libre, et je ne voudrais pas lui donner mon nom.

                   *       *       *       *       *

Cette douleur avait t grande. Elle tait finie aujourd'hui. Le jeune
homme en avait port le poids sur son coeur durant des annes, sans
qu'aucun vnement nouveau vnt ni l'accrotre ni la soulager. Il
n'avait plus rien su de Pauline, sinon qu'elle continuait de vivre loin
de Paris et qu'elle n'avait pas pous son rival, puis que ce rival
tait mort.  peine s'il entendait parler d'elle de temps  autre. Elle
avait laiss tomber toutes ses relations, une par une, et le petit clan
mondain dont elle avait fait partie l'avait dj presque oublie, mais
non pas Francis, quoiqu'il se ft impos la rgle de ne plus jamais
prononcer son nom, de fuir systmatiquement leurs connaissances communes
d'autrefois et de s'esquiver si un dtour de causerie faisait allusion 
elle. Les sentiments auxquels les roueries de Pauline se trouvaient
mles avaient t trop intenses. Il en avait trop joui d'abord et trop
souffert ensuite. Il y avait surtout trop pens. Enfin et surtout, mme
en la condamnant et en l'excutant, comme il avait fait, il n'tait pas
absolument sorti du doute. C'est une des singularits les plus tranges
de certaines jalousies que cette gale impuissance  se fixer dans la
certitude de la fidlit et dans celle de la perfidie. Toutes les
prsomptions accumules contre sa matresse n'apparaissaient pas
toujours  Nayrac comme emportant la mme vidence, et, parfois, il lui
arrivait de plaider la cause de cette femme dont le silence  son
endroit lui semblait alors une nouvelle nigme. Si pourtant le monde
avait calomni ses relations avec Vernantes, si ce n'tait pas elle
qu'il avait vue entrer dans le rez-de-chausse de la rue Murillo? Si un
simple hasard l'avait force  sortir ce jour-l, quoique souffrante? Il
avait tt fait de revenir  ce qu'il avait considr autrefois comme une
preuve suffisante pour tout y sacrifier. Mais, malgr lui, durant ces
minutes-l, sa rverie se portait invinciblement et douloureusement sur
cette fille que Pauline levait l-bas dans la solitude. Son angoisse
devenait infinie alors  songer que cette fille _pourrait tre_ son
enfant,  lui, mme aprs la perfidie de sa mre. -- Pourrait tre! --
Qu'une pareille ide est cruelle et que cela fait mal de n'tre pas sr
du sang qui coule dans les veines d'une pauvre petite crature dont on
se dit: -- Si pourtant c'tait bien mon sang  moi! Si j'tais
responsable de sa vie!... Et il faut ajouter tout de suite: -- Je ne
le saurai jamais, jamais... Elle-mme n'est pas sre du pre de cette
enfant!... Quelles sources d'intarissables tristesses une trahison de
femme ouvre autour d'elle! Qu'il est cruel d'tre paralys par cette
ide de mensonge jusque dans ses meilleurs lans! Francis, qui n'avait
plus un seul parent rapproch depuis la mort de sa soeur, se ft dvou
 cette petite fille avec dlices, s'il et cru en la mre. Au lieu de
cela, il prouvait une apprhension presque mortelle, une horreur
d'agonie  penser que telle ou telle circonstance pouvait le mettre en
face de ce mystre vivant qui renouvellerait ses plus douloureuses
crises par sa seule prsence, et il s'tait arrang pour ne mme pas
savoir si cette enfant vivait encore. Cette preuve de se trouver face 
face avec elle ou avec la mre lui avait t pargne, et du moins ce
funeste tat d'anxit intrieure avait eu cet avantage de le prmunir
contre les entranements habituels  son ge et  sa fortune. Comme tous
ceux qui gardent en eux la brlure cuisante d'une passion malheureuse,
il avait pu se livrer de nouveau  l'tourdissement du libertinage: il
et t incapable d'une autre liaison srieuse de monde ou de
demi-monde. Aussi la mdisance n'avait-elle eu aucun nom  prononcer
quand la comtesse Scilly avait qut ses renseignements. Les tristes
plaisirs par lesquels il avait plus ou moins distrait son horrible
mlancolie n'avaient pas eu plus d'chos que sa lointaine et trop courte
histoire dans la socit o il vivait, qu'il traversait plutt, car tout
de suite il avait repris du service et redemand un poste trs lointain,
qu'il avait troqu presque aussitt contre un autre, puis contre un
autre, par cette incapacit de rester en place o se reconnaissent les
lancinantes secousses de l'ide fixe. En revanche, cette ide fixe
elle-mme, la lassitude de cette existence dracine, les rancoeurs de
la dbauche, la sensation trop constante de la solitude morale, tout
avait dvelopp en lui l'infini besoin d'un renouveau, en mme temps que
ses souvenirs lui en taient l'esprance. L'intense chagrin dont il
avait si longtemps souffert avait labor en lui un autre homme, aussi
dgot de l'amour criminel que l'autre en avait t curieux et friand,
aussi dsireux de la paix morale que l'autre avait souhait les temptes
troubles du coeur. 'avait t le secret de son ravissement lorsque,
ayant de nouveau dmissionn, d'une manire dfinitive cette fois, il
avait rencontr Henriette et qu'il s'tait pris  l'aimer. Aprs des
annes de douleur et d'garement, il avait aperu  l'horizon de sa
seconde jeunesse cette Terre Promise, cette flicit inattendue: --
l'amour avec un tre sans pass et dans lequel il crt absolument, lui
qui avait tant souffert du doute et de la dfiance, -- la passion dans
la loyaut, lui qui avait tant remch l'herbe empoisonne de la
trahison, -- la joie du coeur dans une vie rgle, et doucement,
divinement monotone, lui qui avait tant err loin de tout foyer, --
l'orgueil d'une famille, lui qui avait si souvent pleur  l'ide du
chemin qu'et pris sa vie avec une certitude sur l'enfant de sa
hassable matresse... Ah! Qu'elle mritait bien d'tre hae, celle qui
lui avait si longtemps dprav le coeur! En repassant ainsi les phases
diverses de ce long martyre, il s'abandonnait, sans le savoir,  ce
mirage particulier d'imagination qui veut qu'aprs avoir t trs
malheureux  l'occasion d'une femme, nous ne sachions plus discerner
dans ce malheur notre part de responsabilit. Il ne faisait plus 
Pauline Raffraye le crdit de penser qu'aprs tout il n'avait pas tenu
l'indiscutable dmonstration de son infamie. De plus fortes apparences
ont fait condamner tant d'innocents. Il ne se faisait pas  lui-mme le
reproche de ne jamais avoir contrl la cruaut froce de son jugement
sur elle par une enqute sur la manire dont elle vivait dans la
solitude de sa campagne. Il ne savait mme pas si elle restait dans
cette campagne ou si elle voyageait, si elle revenait  Paris maintenant
de temps  autre ou si elle avait renonc tout  fait  ce sjour. Quoi
qu'elle fasse, se disait-il, elle fait le mal. Elle lui apparaissait
comme une crature d'une perversit profonde et implacable. Et voici
qu'il venait d'apprendre qu'elle tait l, -- qu'elles taient l,
toutes deux, elle et son enfant,  deux pas de Mme Scilly et
d'Henriette. Monstrueux voisinage dont l'ide l'affolait davantage 
mesure qu'il prenait et reprenait ces scnes de sa vie de fautes et de
souffrances, presque absolument oublies depuis son entre dans le doux
et frais den de son pur amour! Et toujours il se heurtait  cette
question: -- Que veut-elle?... videmment elle a su mon mariage
prochain et mon sjour ici... Est-ce une vengeance?... La dmence de
son horreur pour cette ancienne matresse tait telle qu'il allait plus
loin: -- Est-ce un projet d'exploitation? En serait-elle descendue 
cette bassesse? Serait-elle venue  Palerme avec la pense d'un chantage
au moyen de l'enfant?... Il ne trouvait plus en lui la force de faire
le raisonnement bien simple que Pauline, s'tant tue des annes, n'avait
aucun motif pour commencer aujourd'hui  le tourmenter. Il ne voyait que
cette prsence et il continuait d'en tre boulevers  la folie, jusqu'
ce qu'ayant pris une photographie d'Henriette, il finit pourtant par se
dire aprs l'avoir contemple:

-- Ah! je l'aime. Elle m'aime. Et rien, non, rien ne pourra nous
sparer!...

Et il baisa ce portrait de son bon Ange, comme pour exorciser son
mauvais gnie, -- longuement, tendrement, religieusement.




III

TROUBLES CROISSANTS


L'tre moral en nous a, comme l'tre physique, son instinct de
conservation, avec des fougues d'inconscience toutes pareilles et de
pareilles frnsies. Le geste soudain par lequel l'homme  demi noy
enlace les membres du nageur qui peut le sauver, cet indomptable geste
o passe l'nergie entire de l'existence, n'est pas plus violent ni
plus irraisonn que le mouvement de coeur qui nous pousse  de certaines
secondes vers une certaine personne, dont il nous faut la prsence comme
il faut un appui  ce malheureux qui sombre, de quoi remonter du fond de
l'abme vers une bouffe d'air respirable. L'envahissement subit de tant
d'images douloureuses en pleine lumire de flicit avait t
prcisment cela pour Francis: -- la chute subite, la descente dans un
gouffre o l'paisseur norme de l'eau sifflante et aveuglante s'croule
sur nous, de tous les cts. Elle nous enveloppe  droite,  gauche;
elle fond sur nos pieds; elle pse sur notre tte. Certains souvenirs
sont ainsi, mme quand les motions qu'ils reprsentent n'ont plus sur
nous qu'une influence toute rflexe et rtrospective. S'abandonner 
eux, c'est descendre trop avant dans sa vie, c'est perdre pied, c'est
presque se sentir mourir au cher prsent,  la saine lucidit de
l'impression actuelle, c'est devenir  demi fou pour quelques instants.
L'lan par lequel le jeune homme sortit de sa chambre, au soir de cette
cruelle aprs-midi, pour aller vers le salon o il tait sr de revoir
Henriette, fut bien cette passionne, cette irrsistible treinte du
salut certain. Par quelle aberration venait-il de repenser, de revivre
toute une portion sombre et maudite de son existence, quand il avait, 
ct de lui, pour s'en purifier, une atmosphre bnie? Il s'chapperait,
il s'arracherait du funeste cauchemar o il venait de rouler, rien qu'en
revoyant les yeux de sa fiance, en coutant sa voix, en prouvant la
sensation de sa ralit, de son souffle, de ses gestes, en la retrouvant
aimante et souriante. Ce pass, dont il avait subi la hantise  nouveau
pour quelques heures, qu'tait-ce que l'ombre d'une ombre, le fantme
d'un fantme? Une femme est morte pour nous quand elle ne remue plus
dans notre coeur ni le dsir ni la jalousie, et Francis n'tait-il pas
bien sr que Pauline n'exerait plus sur lui cette double puissance par
laquelle elle l'avait esclavag autrefois dans ses actions et si
longtemps dans ses souvenirs? Il et vu sur cette affiche de l'htel, 
ct du nom de Mme Raffraye, celui d'un Armand de Querne ou d'un
Franois Vernantes, en et-il souffert une minute? Non, videmment. De
quelle hallucination trange avait-il donc t la victime? Elle ne
pouvait s'expliquer que par le coup de foudre d'une surprise absolument
inattendue, tombant sur des nerfs dj branls. Il avait craint une
vengeance de son ancienne matresse... Et laquelle? Que pouvait la
malheureuse? Rvler  Henriette leur commun pass? Montrer ses lettres
en admettant qu'elle les et gardes? Soit! Qu'apprendrait de la sorte
sa fiance? Qu'il avait aim avec un coeur sincre, droit et loyal mme
dans la faute, une crature de ruse et de trahison. L'honnte, la
gnreuse enfant trouverait l matire  souffrir sans doute,  souffrir
beaucoup, mais non pas  le mpriser. C'tait cependant la pire issue 
laquelle les sclratesses les plus cruelles de Pauline pussent aboutir.
Se servir de l'enfant? Et pourquoi faire? Lui prouverait-elle que la
petite n'tait pas la fille de Vernantes ou de Raffraye? Ce serait un
doute odieux pour lui, mais qui ne le troublerait pas dans ce qu'il
savait, dans ce qu'il avait vu. La mince et sombre silhouette de la
jeune femme voile, descendant de fiacre  la porte du criminel
rez-de-chausse, n'tait pas de celles qu'un serment efface de la
mmoire d'un homme, -- surtout quand cet homme n'aime plus. C'est en
raisonnant de la sorte, ou mieux en se forant  ne plus raisonner sur
ce sujet, tant il prouvait un besoin presque physique d'oublier ces
tristes souillures, qu'il entra dans le salon de Mme Scilly. Son
obsession de terreur panique se transformait en une fivre de tendresse
qui exaltait ses forces aimantes. Il trouva une premire douceur  la
familiarit par laquelle Vincent, le vieux domestique de la comtesse,
ancien soldat d'ordonnance du comte demeur au service de la veuve, lui
demanda de ses nouvelles, avant de lui ouvrir la porte de ce salon,
pice de forme assez bizarre et comme distribue en deux parties
distinctes. Mnag dans la tour romantique dont l'architecte du
_Continental_ avait enjoliv l'angle de cette grande btisse moderne, ce
salon commenait presque en couloir, puis s'panouissait en une large
rotonde. Les trois fentres de ce fond circulaire permettaient, par les
belles journes, de regarder ainsi trois des plus vastes horizons de
Palerme. La mer  droite frmissait toute bleue, avec le passage des
voiles blanches et des fumeux paquebots. En face se profilaient les
palais du quai, les deux ports au del, leur fort de mts et le sauvage
peron rouge du mont Pellegrino. Les toits de la ville,  gauche, les
dmes des glises et les tours des clochers s'tendaient jusqu'
l'horizon ferm par le cercle de montagnes qui a fait donner  la grande
plaine d'orangers et de citronniers o la ville repose le surnom de
Conque d'or.  cette heure du crpuscule o les volets des trois
fentres taient ferms, quelle intime physionomie d'un dlicieux _home_
prenait ce retrait, encore isol du premier couloir d'entre par un
paravent! Trois lampes l'clairaient: la plus grande qui rayonnait au
milieu, et deux petites poses, l'une sur la chemine, l'autre sur une
table mobile auprs du feu paresseusement assoupi. Des toffes
anciennes, drapes de-ci de-l sur les meubles, le rangement mme de ces
meubles, ici des portraits dans leurs cadres, ailleurs des livres dans
un casier mobile, plus loin quelque menu bibelot, partout des fleurs:
des roses, des oeillets, des mimosas dors, un palmier dans un coin,
dans un autre de grands bouquets lustrs de branches d'eucalyptus, --
comme la jeune fille et sa mre avaient su l'art, avec des riens, de
rendre personnel ce gte de passage, trs heureusement choisi dans ce
vaste caravansrail cosmopolite! On oubliait que l'on tait  l'htel,
dans une des cases d'un btiment amnag par la spculation pour une
affluence de voyageurs encore  venir, si bien que de cet asile paisible
les deux femmes n'entendaient aucune de ces rumeurs qui rendent pnible
la promiscuit de sjours pareils. Elles taient assises prs de la
chemine quand Nayrac entra, occupes, Mme Scilly  une lecture,
Henriette  une tapisserie qu'elle poursuivait sur un mtier tendu
devant elle, avec cette activit silencieuse et en apparence absorbe
qui aide les femmes  tromper les plus dvorantes anxits intrieures.
Ni l'une ni l'autre n'avait t avertie par le bruit de la porte assez
loigne qu'touffait la grande portire de velours. Le jeune homme put
donc rester immobile deux ou trois minutes,  contempler ce simple
tableau qui contrastait tant avec les visions d'impurs rendez-vous o il
venait de s'attarder. Si le bonheur n'a gure rencontr de peintres
parmi la foule des potes qui nous droulent depuis des sicles le
monotone roman de la pauvre me humaine, c'est qu'il se contente de
conditions bien navement innocentes. Il lui faut si peu d'lments pour
le dcor de son idylle! Depuis des semaines que Francis tait fianc 
Henriette, il ne s'tait pas blas sur l'intense impression de volupt
d'me prouve le premier soir o il avait eu sa place en tiers dans la
veille de Mme Scilly et de sa fille. Lui qui avait si longtemps err 
travers le monde, si souvent connu la mlancolie des fins de journe 
bord des bateaux ou dans des solitudes d'htel, le cercle de clart
projet par les lampes autour de ces deux femmes lui avait tant
rchauff le coeur, le lui rchauffait tant  cette seconde! Remu comme
il venait de l'tre par de si anciennes amertumes, il et voulu demeurer
des heures sur le seuil de cette porte, -- des heures  se repatre
l'me de cette certitude que sa mauvaise jeunesse tait trs loin, et
qu'il faisait partie de cette vie maintenant, si rgle, si pure, si
simple, -- des heures  lire sur le visage de sa fiance le fervent
amour dont il tait l'objet. Pourquoi cette ombre sur ce beau front
candide, ce voile sur ces chers yeux bleus, ce pli triste de cette
bouche enfantine, sinon parce que la jeune fille le savait souffrant? Et
ce front se leva, ces yeux l'aperurent, cette bouche s'ouvrt dans un
cri lger. Une pleur envahit ce visage, attestant chez sa sensitive,
comme il l'appelait quelquefois par une caressante raillerie, cette
sensibilit trop vive en effet, cette vibration trop forte sous la
moindre secousse. Mais dj Henriette tait debout, elle avait march
vers lui.

-- C'est vous, Francis, lui disait-elle, Comment ne vous ai-je pas
entendu entrer? Il y a longtemps que vous tes ici?...

-- Trs longtemps, rpondit-il, et lui prenant la main: Mais pardon
de vous avoir effraye... Je devrais tant savoir que ces petites
surprises vous font mal...

-- Un doux mal cette fois, dit-elle en riant, si vous tes bien, et
elle insistait: Dites vite comment vous vous sentez maintenant. J'ai eu
peur que vous n'ayez pris ces vilaines fivres dont on nous menace
toujours. Nous vous esprions pour le th et nous n'avons pas mme os
faire demander de vos nouvelles... Vincent est all couter  votre
porte, et, comme vous ne faisiez aucun bruit, il a pens que vous
reposiez. Vous avez le feu aux mains encore...

-- C'tait un peu de fatigue cause sans doute par ce soleil,
rpliqua-t-il. Mais elle est tout  fait passe, et sa voix se fit
insistante pour rpter: tout  fait... Ce n'est mme plus la peine
d'en parler. Laissez-moi m'asseoir auprs de vous et racontez-moi
comment vous avez employ cette aprs-midi, o vous vous tes
promenes...

-- Nulle part, interrompit la comtesse, Henriette n'a jamais voulu
sortir. Elle a recommenc de n'tre pas raisonnable en s'inquitant
comme si vous alliez tre vraiment malade.

-- Vous me calomniez, maman, dit la jeune fille  qui taient revenues
ses fraches couleurs, j'avais ma correspondance en retard et j'ai
crit des lettres toute l'aprs-midi... Voulez-vous les voir?...

Et trs vite, sans attendre la rponse de Francis, elle avait pris, sur
la table troite o elle s'tait arrang un coin  elle auprs d'une des
fentres, plusieurs enveloppes qu'elle lui tendait tout ouvertes. Ds
les premiers jours de leurs fianailles, elle lui avait demand
tendrement, comme une faveur d'affection, de lire les moindres billets
qu'elle envoyait, -- adorable instinct d'enfant amoureuse qui se donnait
ainsi, sans rien rserver, avec cette prodigalit spontane d'une me
pure qui peut tout montrer de ses penses, qui s'enivre d'en tout
montrer  celui qu'elle aime! Elle mit  prsenter  Francis ces pages
par lesquelles elle avait tromp l'inquitude des heures supportes sans
lui, une grce de soumission si jeune, si pntrante, que les mains du
jeune homme tremblaient un peu en ouvrant ces lettres l'une aprs
l'autre. Comme elle savait, sans l'avoir appris, cet art d'aller
au-devant des exigences mme injustes et tyranniques d'un ami, -- cet
art qui veut que l'on soit toujours un peu trop tt l o le moindre
retard ferait souffrir, -- cet art de dire toujours la parole attendue,
justement celle-l et pas une autre, -- cet art de se faire aimer en
aimant, seul bienfait pour une me dj lasse, si facile  la
souffrance, si rebelle  la caresse, -- cet art de plaire sans jamais
blesser, que Pauline autrefois avait tant mconnu! Quelle confiance
cette chre enfant avait  l'gard de son fianc, si entire, si loyale,
si ingnument touchante! Et lui, quels secrets il gardait sur son
esprit, mme  ce moment, surtout  ce moment! Avec quelle navet, dans
ces lettres crites  des amies, elle parlait de son bonheur! Comme les
rappels qu'elle y faisait de son existence de jeune fille, rvlaient
des souvenirs d'une irrprochable candeur! Et il s'y retrouvait si aim,
aperu dans une telle aurole d'estime, presque d'admiration, qu'il ne
put pas continuer cette lecture. De vritables larmes lui vinrent,
irrsistibles.

-- C'est de joie que je pleure, murmurait-il, c'est de voir ce que
vous tes pour moi, de trop le sentir... Toute ma vie pour vous payer de
cette tendresse, ce sera encore trop peu!...

                   *       *       *       *       *

-- Je peux mourir, disait la mre quelques heures plus tard  sa fille
agenouille au pied de son lit, comme chaque soir, pour leur commune
prire, je te laisserai  quelqu'un que je sais vraiment digne de
toi!...

-- C'est  moi d'essayer d'tre digne de lui, rpondait Henriette,
digne de son coeur. Il est si tendre. Vous avez vu comme il a t remu
en lisant mes pauvres lettres...

Elle se tut. Une ide l'avait saisie devant le trouble trange de
Francis, la seule qu'elle ne pt pas avouer  sa mre. Elle s'tait
souvenue du pressentiment de malheur dont il avait parl le matin. Elle
n'avait pas dit  son fianc combien elle croyait elle-mme  ce que la
mysticit enfantine de son langage appelait la double vue du coeur.
Sans doute ce mme pressentiment avait de nouveau troubl le jeune
homme,  la lecture de ces lettres o elle se disait si heureuse. Il
avait prvu pour elle un grand chagrin et il avait pleur. Mais quel
pouvait-il tre, ce chagrin, sinon une aggravation dans l'tat de leur
chre malade, et elle baisait en silence les blanches mains amaigries
que la comtesse allongeait sur la couverture de laine rouge  noeuds de
soie, -- un travail qu'elle avait fini durant les quelques semaines
passes  Palerme seules, et pendant que le vent de la mer environnait
de sa plainte, comme ce soir, la tour du _Continental_. Quelle stupeur
mlange d'une indignation pouvante la pure enfant aurait prouve,
si, perant du regard les murs qui la sparaient de Francis, elle
l'avait vu assis  sa table, le front dans la main, et se prparant 
crire, --  qui?... Lui aussi entendait le vent crotre et dcrotre,
s'en aller, revenir. Il voyait Henriette coutant cette plainte, -- et
une autre femme. Maintenant qu'il avait pu ragir contre la secousse
dont l'avait frapp la premire nouvelle du voisinage de son ancienne
matresse, il commenait de ne plus traduire cette ide uniquement par
des images qui se rapportassent  leur commun pass. La ralit actuelle
et prcise s'imposait a lui, et, au lieu de voir la Mme Raffraye d'il y
a neuf ans, il essayait enfin de se figurer celle d' prsent. Il se
demandait dans quelle portion de l'htel elle habitait, ce qu'elle
faisait  cette heure, quel projet elle remuait dans sa pense? Il tait
entirement remis de cette panique affole qui avait dconcert en lui
toutes les puissances raisonneuses, et, sitt rentr dans sa chambre, il
s'tait retrouv capable de la froide lucidit qui tablit le dcompte
exact d'une situation, si pnible soit-elle. Il avait eu le bon sens de
se dire qu'aprs tout Pauline pouvait n'tre arrive  Palerme et au
_Continental_ que par hasard. De telles rencontres se produisent
rarement, mais elles se produisent, et de plus invraisemblables. Il y
avait donc crois cas  examiner: ou bien Pauline tait venue avec
intention et pour lui faire du mal, c'tait le premier. Ou bien elle
tait venue sans intention, mais une fois qu'elle apprendrait sa
prsence  lui et son bonheur, le dmon de la rancune et de la vengeance
la pousserait  quelque perfide dmarche, c'tait le second. Ou bien
enfin, cette nouvelle la laisserait indiffrente, parce qu'il tait
rellement oubli d'elle. Dans l'une comme dans l'autre de ces trois
hypothses, il tait urgent qu'il prt l'avance et qu'il st avec
certitude si elle voulait la guerre ou la paix. Il parerait le coup si
elle avait jamais l'ide de le frapper, comme elle pouvait le faire, en
torturant sa chre fiance par une dnonciation anonyme ou d'anciennes
lettres de lui communiques. Si au contraire ce dangereux voisinage
devait tre absolument inoffensif, une fois certain de cette innocuit,
il n'y penserait mme plus. C'est alors et devant l'vidente ncessit
d'une explication, que Francis avait conu l'ide de la dmarche la plus
trange, la plus capable de poser tout de suite les relations forces
que lui imposerait la prsence de Mme Raffraye sur leur vrai terrain. Il
s'tait dcid  lui crire. Que risquait-il? viter la cruelle
impression de sa prsence, il ne le pouvait pas. Tt ou tard il lui
faudrait maintenant se trouver face  face avec Pauline. En provoquant
au contraire cette rencontre, il y gagnerait non seulement d'tre fix
lui-mme sur elle, mais de la fixer, elle, sur son pouvoir, si elle
s'imaginait en conserver sur lui. Il y avait encore, dans l'espce de
fivre d'action que prouvait cette dmarche, un autre besoin si secret
et si obscur qu'il ne se l'avouait pas, celui de se convaincre que les
troubles d'incertitude qui avaient grond autrefois en lui  la pense
de la petite fille de Mme Raffraye, n'existaient plus. Il avait donc
pris son papier et sa plume. Mais qu'il tait difficile  composer, ce
billet! Il en avait multipli les brouillons, dans un va-et-vient de
mouvements contradictoires, qui lui rappelait les terribles heures
passes  Marseille, tant d'annes auparavant,  crire une lettre d'une
autre nature, celle aprs laquelle tout avait t fini entre eux. Il
tait une heure du matin quand il s'arrta sur la rdaction suivante,
d'une banalit qu'il jugea tout  la fois simple, digne et habile:

  _Je viens d'apprendre, madame, votre prsence  Palerme. S'il m'tait
  possible de vous tre de quelque utilit, pour ces premiers jours de
  votre arrive dans une ville trangre, vous savez, n'est-ce pas, que
  celle qui fut la meilleure amie de ma soeur Julie me trouvera toujours
  empress  son service? Je vous serais infiniment reconnaissant si
  vous pouviez me fixer l'heure o il me serait permis de me prsenter
  chez vous sans risquer d'tre importun._

Et il signa, non sans que sa plume et hsit une seconde  cet innocent
mensonge de politesse: Votre respectueux... Fallait-il qu'il et
souffert par elle pour garder cette rancune, aprs tant de jours! Ce
billet n'avait pas seulement pour but de dterminer une explication
immdiate avec Pauline. Il rpondait  une autre ncessit que Francis
entrevoyait comme presque aussi immdiate, celle d'avouer  Mme Scilly
et  Henriette qu'il connaissait la jeune femme. Il voulait, sur ce
point aussi, la devancer. Il avait donc arrt avec lui-mme qu'aussitt
aprs avoir fait porter sa lettre chez Mme Raffraye, il parlerait d'elle
 ces deux dames comme d'une amie de sa soeur, arrive inopinment 
Palerme. Le lendemain matin, et aprs qu'une nuit relativement calme eut
succd  cette journe d'agitations contradictoires, il trouva bien en
lui la force d'excuter la premire partie de ce programme, et ds neuf
heures la lettre tait remise chez Mme Raffraye. Mais midi sonnait qu'il
en tait encore  prononcer la phrase qui devait irrparablement mler
son pass  son prsent sous le patronage de la plus sacre mmoire.
Henriette, dans la dlicatesse tendre de son amour, gardait une
reconnaissance presque idoltre  tous ceux qui avaient t bienfaisants
pour  fianc, et elle nourrissait un culte particulier pour la soeur de
Francis. Invitablement elle en reporterait quelque chose sur l'amie de
la morte. Cette ide fit soudain horreur au jeune homme. Et puis, de
prononcer certains noms devant certaines personnes, n'est-ce pas une
vraie profanation? Il recula donc, en se disant qu'il parlerait aprs et
d'aprs la rponse de Pauline. Ayant envoy son billet vers les neuf
heures, il avait compt que cette rponse lui serait remise avant le
djeuner. Le djeuner tait fini, la rponse n'tait pas venue. Les
dames Scilly sortirent en voiture avec lui pour prendre un peu de soleil
et d'air, comme d'habitude, et leur promenade se prolongea dans le vaste
parc royal de la Favorite jusqu' la plage de Mondello,  plus de deux
lieues de la ville. Il tait prs de cinq heures quand ils se
retrouvrent au _Continental_. Pas de rponse encore. Le gong retentit
pour le dner, toujours pas de rponse. Francis tait trop voisin de sa
panique de la veille pour que ce silence ne recomment point de lui
donner un peu d'apprhension. Dans les situations fausses, tout ce qui
est inconnu parat si vite menaant. Que signifiait ce silence? Quel
parti pris d'entire indiffrence ou d'hostilit prmdite? Et voici
qu' cette table du dner, dresse chaque soir dans le salon en rotonde
o tenait toute la vie des deux femmes et toute la sienne, une phrase de
la comtesse lui fit battre le coeur d'un battement presque aussi fort
qu'avait fait la veille la vue du nom de Mme Raffraye sur la liste des
trangers:

-- Il parat, disait-elle sans se douter du contre-coup que chacun de
ses mots veillait dans le coeur du jeune homme, qu'il est arriv une
dame franaise  l'htel, si malade, qu'elle fait peine  voir. Elle est
avec sa petite fille. Elles occupent l'appartement du troisime, juste
au-dessus de nous...

-- Ce sont elles sans doute, rpondit Henriette, que j'ai remarques
dans le jardin de l'htel hier, une femme que je n'avais jamais vue,
trs ple, avec de grands yeux et si tristes, et une enfant dont je n'ai
pas aperu la figure, mais qui a de beaux cheveux blonds avec des
reflets bruns.

-- Probablement, continua Mme Scilly; c'est bien ainsi que
Marguerite, en m'habillant tout  l'heure, m'en a parl. La femme de
chambre de cette dame et la bonne de la petite qui taient  ct d'elle
 table, deux braves paysannes franaises, affoles d'avoir t
transportes en Italie, lui ont racont toute l'histoire de leur
matresse. Voil des annes que cette pauvre Mme Raffraye, c'est son
nom, n'est pas sortie de la terre o elle s'est retire  l'poque de
son veuvage. La petite fille est ne aprs la mort du pre... S'il est
vrai, comme disait toujours mon mari, que les discours de nos serviteurs
nous jugent, cette dame doit tre une sainte, car ces deux vieilles
filles avaient, parat-il, les larmes aux yeux en racontant que c'est la
providence de ce pays, un coin perdu dans les montagnes du Jura. Comme
on s'attache pourtant au pays le plus sauvage lorsqu'on y rpand du
bien!... Il a fallu que les mdecins lui fissent du sjour dans
l'extrme Midi, comme  moi, une question de vie ou de mort pour qu'elle
consentt  partir...

-- C'est si beau, dit Henriette, ces fidlits dans l'amour plus
fortes que tout, que le temps, que le sort, et qui ne laissent plus de
place qu' la charit!... Chre mre, c'est notre compatriote, et si
nous pouvions lui tre de quelque secours...

-- J'y ai dj pens, reprit Mme Scilly, mais ces grandes douleurs
rendent trs farouches quelquefois ceux qu'elles prouvent!... Je n'ai
plus ton ge, mon enfant, et je ne peux pas dire que j'en approuve
l'excs, surtout quand il y a l une innocente enfant qui n'a pas
demand  vivre et qui n'a que nous. On lui doit de dompter cette folie
de regrets... Mais je comprends ton impression. Ce n'est pas d'une me
vulgaire de pratiquer ainsi le _rien ne m'est plus, plus ne m'est rien_
de cette princesse du moyen-ge qui avait perdu ce qu'elle aimait...
C'est encore plus tonnant lorsqu'il s'agit d'une jeune femme  la mode.
Car il parat, toujours d'aprs Marguerite, qu'autrefois cette Mme
Raffraye vivait  Paris, et tu vas reconnatre son style: elle avait
htel, toilettes, quipages et tout... Traduit en bon franais, cela
signifie sans doute qu'elle tait trs lgante et trs mondaine...

-- Qu'est-ce que psent ces vanits, interrompit Henriette en
regardant devant elle de ce regard par lequel l'enthousiasme des tres
jeunes semble prvoir et dfier la destine, lorsqu'on est frappe si
cruellement? Et quand on n'a plus personne pour qui se parer,  quoi
bon?...

                   *       *       *       *       *

Pouvait-elle mieux s'offrir  Francis, l'occasion de dire qu'il
connaissait la femme dont Mme Scilly et sa fille racontaient, ou plutt
interprtaient l'histoire, avec leur me nave, si dlicate, si prompte
 admettre comme naturelle la plus rare des beauts morales: le
romanesque dans l'honntet? Il ne le saisit pourtant pas, ce prtexte
qui ne devait plus, qui ne pouvait plus se reprsenter, et quoique de le
laisser passer ft dangereux, au cas o une rencontre aurait lieu entre
Henriette et Pauline. Comment expliquerait-il alors son silence si
jamais Mme Scilly savait que Mme Raffraye avait t l'amie intime de Mme
Archambault? Se taire  cet instant, c'tait se condamner  de terribles
difficults peut-tre. C'tait assurment commettre un premier grand
mensonge vis--vis de sa fiance. Mais o et-il pris la force de
parler? D'abord l'motion de cet vnement, cependant bien simple, avait
comme paralys sa prsence d'esprit. Nous sommes ainsi, prvoyant des
complications infinies, et nous ne nous attendons pas  ces humbles, 
ces quotidiennes aventures: le racontar d'une vieille femme de chambre
familire qui a bavard avec une compatriote  la table de l'office et
qui bavarde une seconde fois en babillant sa matresse pour le dner. Ce
saisissement de la premire minute aurait vite pass, et la phrase
naturelle: Mme Raffraye?... Mais j'ai connu une amie de ma soeur qui
portait ce nom... lui serait venue aux lvres si d'entendre l'loge de
sa perfide matresse par ces deux femmes qu'il respectait si
profondment, ne lui et caus une espce d'indignation peu gnreuse,
mais violente, irrsistible et trop naturelle! Qui a pu avoir t trahi
comme il croyait l'avoir t et ne pas touffer de colre intrieure
contre l'hypocrisie de celle qui, ayant trouv le moyen de nous faire si
mal, a trouv aussi celui de se garder un tel masque d'honneur et de
dlicatesse? Il comprit du coup que la rpugnance qu'il avait prouve 
parler de Pauline devant sa fiance n'tait rien  ct de l'horreur que
lui inspirerait l'entre de cette abominable comdienne dans ce salon,
auprs de ces deux naves et saintes cratures. Il ne douta pas, il ne
voulut pas douter une seconde que le langage des deux femmes de chambre
ne ft une leon apprise, lui qui savait combien tait mensonger le
rcit de ces soi-disant douleurs de veuve. Et cependant il avait suffi
pour qu'Henriette, dans son innocence, parlt d'un rapprochement
possible, presque d'une amiti avec cette dangereuse intrigante qui
avait d avoir des motifs pour faire raconter d'elle une pareille
imposture. Quels que fussent ces motifs, Francis possdait un moyen trs
simple de les contrecarrer d'une manire souveraine et dfinitive, s'ils
taient dirigs contre lui. Et quelle folie de n'avoir pas pens tout de
suite  ce procd, brutal mais dcisif, qui le mettait  l'abri de
toutes les roueries de cette femme, que sa prsence  Palerme ft ou non
fortuite! Il n'avait qu' demander un entretien  Mme Scilly et  lui
faire sa confession gnrale. Qu'il avait t peu raisonnable de ne pas
agir ainsi tout de suite, au lieu de trembler comme un criminel,
d'crire  Mme Raffraye comme un enfant et de se prparer des
crve-coeur tels que celui de cette conversation! Une fois la comtesse
instruite de tout, que deviendraient les plans les plus machiavliques,
auxquels elle opposerait la volont d'une mre qui ne veut qu'on touche
au bonheur de sa fille et de son fils? N'tait-il pas son fils en effet?
Ne l'aimait-elle pas d'un amour de mre? Ne le lui prouvait-elle pas 
chaque heure du jour,  ce moment mme, car, l'ayant vu absorb durant
tout le temps du dner et le visage empreint de souci, elle lui demanda,
en lui prenant le bras pour se lever, et comme elle demandait si souvent
 sa fille, avec cette inquitude du moindre dtail qui est la purilit
sublime des affections profondes:

-- J'ai peur que vous ne vous ressentiez encore de votre indisposition
d'hier, mon bon Francis?...

-- Oui, dit Henriette, vous avez l'air si las, si abattu. Quelle
imprudence de ne pas avoir consult le docteur quand il est venu pour
maman, ce soir!...

-- Comme elles m'aiment!... se disait le jeune homme, aprs s'tre
dfendu de se sentir souffrant, avec cette fausse gaiet qui n'a jamais
compltement tromp une vraie sollicitude. Aussi la comtesse et sa fille
ne cessrent-elles pas, durant toute la soire, de jeter les yeux sur
lui  la drobe, et toutes deux taient dj trop habitues  lire dans
sa physionomie pour n'y pas discerner les alles et venues d'une
anxit. C'tait assez pour qu'elles devinssent  leur tour incapables
de cette conversation prise et reprise librement, sans arrire-pense ni
sous-entendus, qui tait la douce habitude de leur intimit. Pour la
premire fois depuis l'arrive de Francis  Palerme, les deux femmes et
le jeune homme sentirent s'abattre dans l'atmosphre du salon o ils
passaient leurs paisibles jours ces tranges, ces imbrisables silences,
qui annoncent  de chers foyers la menace de quelque redoutable crise.
Toutes choses demeurent les mmes autour des mmes visages, et tout
semble chang. Ce sont des heures d'un malaise intense et plus pnible
pour ceux qui en connaissent les causes secrtes. Aussi, lorsque, au
milieu de cette interminable soire, Henriette se mit au piano pour
tromper par un peu de musique l'incomprhensible nervement dont la
contagion la gagnait, Francis fut-il soulag d'un poids bien lourd.
C'tait pour lui d'ordinaire une volupt d'me infinie que d'couter
ainsi sa fiance. Tout l'tre moral de la jeune fille se rvlait, se
faisait comme palpable,  la manire srieuse, simple et pourtant mue
dont elle interprtait les matres qu'elle prfrait. Il y avait dans
son jeu de la conscience, de la loyaut, tant l'tude en avait t
patiente et tant son horreur du mensonge se manifestait rien que par sa
crainte de dpasser son motion en l'exprimant. Certains fragments de
Beethoven, jous de la sorte, semblaient au jeune homme une pit, une
bndiction descendue d'elle, comme si cette crature de noblesse et de
tendresse lui et impos les mains. Mais dans les dispositions o il se
trouvait, ce magntisme d'harmonie le troubla davantage au lieu de
l'enchanter. Il avait pris un grand livre  gravures, la clbre suite
de vues de Sicile du vieux duc de Serra di Falco, et il le feuilletait
avec une apparence d'attention d'autant plus invraisemblable que Mme
Scilly et Henriette lui en avaient montr dix fois toutes les planches.
Cette attitude du moins lui permettait de reprendre le fil de ses
penses, interrompues par la question de ses deux compagnes et par la
ncessit de tromper une sollicitude trop facilement veille. Il en
revenait au projet subitement conu  table, celui d'un aveu  la
comtesse, et il la regardait par-dessus les pages de son livre, occupe
maintenant  continuer la tapisserie commence par sa fille. Il tudiait
ce visage amaigri et comme us, mais o les souffrances de la maladie
n'avaient pas altr la fiert. Comme il arrive lorsque  la veille d'un
entretien difficile on s'en figure  l'avance le dtail, afin de
s'viter toute maladresse, Francis se mit  se reprsenter son
tte--tte avec la noble femme. Il voyait son histoire comme reflte
dans cette intgre conscience. Que dirait pendant cette confession ce
douloureux visage o la rsignation religieuse se lisait  chaque ride?
Que diraient ces yeux surtout, dont les prunelles bleues, du mme bleu
que celles d'Henriette, rvlaient une si pure, une si irrprochable
ferveur? Il s'entendait prononant les premires paroles de son rcit et
dclarant d'abord qu'il connaissait cette Mme Raffraye dont on avait
parl la veille. Comme ce visage et ces yeux seraient  la fois tonns
et indulgents  ce dbut de leur entretien! Comme ils s'assombriraient,
d'tonnement toujours et de mlancolie, quand, ayant marqu l'importance
qu'il attachait  cette confidence, il dtaillerait son aventure! Que
serait-elle pour la conscience rigide de la comtesse, sinon une
abominable histoire d'adultre? Il se dfendrait. Il raconterait la
sincrit de son ardeur. Il ferait comprendre  cette femme qui ne
connaissait de la vie que les devoirs, cet irrsistible attrait exerc
sur la jeunesse par la passion. Certes, cette premire partie de son
rcit lui coterait, mais il tait sr que Mme Scilly s'y laisserait
toucher, surtout quand elle saurait par quelles tortures il avait expi
cette coupable intrigue. Il l'initierait au martyre de sa jalousie. Il
referait avec elle, tape par tape, comme il l'avait fait tant de fois
en souvenir, et la veille encore, son chemin de la croix jusqu' la
station suprme. Il lui expliquerait comment il avait t trahi presque
sous ses yeux, et son dsespoir quand il avait vu descendre de fiacre 
la porte du rez-de-chausse de son rival cette frle forme voile o il
avait reconnu Pauline. Il dirait comment il avait rompu, sans rien
cacher de sa brutalit, puis comment la volont d'assurer  cette
rupture un caractre dfinitif l'avait maintenu si longtemps loin de
Paris dans les tristesses d'une trange existence errante. Le noble
visage et les yeux profonds de la mre d'Henriette le plaindraient
encore de tant de misre. Cette seconde partie de son triste roman
serait donc dlicate, mais possible  raconter. -- Il faudrait arriver 
la troisime, au rcit de l'poque qui avait suivi son retour. Il dirait
son entretien avec Mme de Sermoise et la manire dont il avait appris la
naissance de l'enfant. Les yeux de Mme Scilly, de la chrtienne qui
n'avait jamais failli, se lveraient vers lui. Qu'y lirait-il? Quelle
question lui poserait cette bouche au pli austre? Il en avait si
souvent entendu tomber des phrases de piti, ce soir encore, sur ces
pauvres petits tres  qui l'on doit tout, parce qu'ils n'ont pas
demand  vivre. Elle lui dirait: Comment est cette enfant? Il
rpondrait: Je ne l'ai jamais vue. Les yeux de la comtesse le
regarderaient de nouveau. De quel regard, et comment le supporterait-il?
Non, jamais la duret apparente de son abandon, qui n'tait pourtant
qu'une justice, ne serait comprise par cette me de charit. Cette mre
qui avait vcu uniquement pour sa fille lui dirait: N'y et-il qu'une
chance pour que cette pauvre enfant ft la vtre, vous deviez en tenir
compte. Il est si facile de parler ainsi quand on vit exempt de la
passion et de ses cre morsures! Comment faire entendre  une femme
comme celle-l que cet implacable silence o il s'tait renferm avait
pour principe l'excs mme de son amour? S'il n'avait pas tant aim
Pauline, il n'aurait pas tant souffert du doute, et il n'aurait pas
gard cette rancune des blessures mal guries qui l'avait empch de
jamais se rapprocher d'elle. Mais, si la mre tait morte, dirait de
nouveau le juge, vous auriez donc laiss cette petite fille, votre
petite fille peut-tre, abandonne  n'importe quel hasard?... Il lui
rpondrait: Mais elle n'est pas ma fille... Et la noble femme lui
rpondrait peut-tre cet atroce: Qui sait pourtant?... qu'il se disait
quelquefois  lui-mme et qui lui faisait tant souhaiter de ne jamais
rencontrer cette insoluble et vivante nigme! Avez-vous cherch au
moins, continuerait Mme Scilly,  vous rendre compte de la manire
dont Mme Raffraye usait de sa libert? Un caractre se tient cependant,
et ce que nous avons appris d'elle aujourd'hui n'est pas d'une
malhonnte femme... Protesterait-il? Entreprendrait-il de dmontrer 
cette sainte l'hypocrisie atroce qu'il entrevoyait dans ce rcit
mensonger d'une vieille femme de chambre bien style? De cette
hypocrisie non plus il n'avait pas de preuves... Cet entretien serait
trop pnible, conclut-il au terme de cette soire o les gmissements
et les langueurs de la musique joue par Henriette s'taient traduits
pour lui dans cet trange dialogue. Il en avait presque entendu
certaines phrases, tant l'hallucination intrieure avait t intense,
Trop pnible, se rpta-t-il tout haut, quand il fut seul. Sa chambre
o il s'tait retir lui rappela le billet crit vingt-quatre heures
auparavant... Je serais un fou de provoquer une pareille scne,
pensa-t-il, quand je ne suis pas sr qu'elle ne puisse pas tre vite.
Rentrons dans la ralit positive. Et d'abord Mme Raffraye ne m'a pas
rpondu. Voil le fait indiscutable. Pourquoi? L'ide qui lui avait,
une fois dj, travers l'esprit, revint plus prcise: Aprs tout, elle
peut n'tre venue ici que par hasard, et avoir une horreur de nouvelles
relations avec moi gale  mon horreur de nouvelles relations avec elle.
Ce silence signifierait cela: nous ne nous connaissons plus... S'il en
tait ainsi, quel besoin de parler  Mme Scilly?... Et il en est
ainsi... Il le souhaita soudain si violemment que l'intensit de ce
dsir fit certitude devant son esprit. Que ses domestiques disent du
bien d'elle, qu'est-ce que cela prouve? Qu'elle est assez ruse, assez
fausse pour avoir,  la mort de cet odieux Raffraye, jou la comdie de
la grande douleur. Mais, de cette comdie  une prsentation en rgle,
il y a de la marge. Non, elle ne veut plus me connatre, et, par
consquent, elle ne voudra pas davantage connatre Mme et Mlle Scilly
qu'elle ne peut frquenter sans me voir. Et d'ailleurs o se ferait
cette prsentation? Ces dames mangent dans leur salon. Malade comme elle
doit l'tre pour qu'on l'ait envoye si loin, elle mange certainement
aussi chez elle. Ces dames ne vont jamais dans la salle de lecture. Elle
ne doit pas beaucoup y aller. Nous n'avons aucune relation dans la
ville. Il ne reste plus pour lier connaissance que les hasards du
corridor et de l'escalier. Allons, j'avais eu peur trop tt, et, dans
tous les cas, il vaut mieux attendre.

                   *       *       *       *       *

Il s'encourageait lui-mme de la sorte, et il se croyait de bonne foi.
Vingt-quatre nouvelles heures ne s'taient point passes qu'il ne
pouvait plus garder cette illusion. Ah! Ces rencontres de corridor et
d'escalier, possibles, probables, certaines, malgr l'amplitude de
l'htel, et qu'il avait juges peu dangereuses, il devait vite
comprendre et sentir qu'elles taient prcisment le contraire! Il
semblait bien que la volont dtermine de Mme Raffraye rduirait  cet
unique ennui les relations actuelles de cet inattendu et odieux
voisinage. Non seulement pendant ces vingt-quatre heures elle avait
continu de ne pas rpondre, mais tout de suite ses deux femmes de
chambre avaient cess de manger  l'heure et  la table des domestiques.
Ce petit dtail, par lui-mme insignifiant, prenait pour Francis une
porte singulire. Ne prouvait-il pas que la matresse avait su les
conversations des servantes entre elles et qu'elle entendait qu'aucun
rapport, mme de cet ordre, ne s'tablt entre l'appartement du
troisime tage qu'elle occupait et celui du second o habitait la
comtesse? Tout s'arrangeait donc en apparence pour le mieux des intrts
du jeune homme, et mme le souci que son imprudente anxit de
physionomie durant cette soire tourmente avait veill chez sa
fiance, et qui et pu aboutir  la plus douloureuse inquisition,
s'tait dissip aussitt. Il lui avait suffi de la trouver seule vers
les neuf heures du matin dans le salon o la table  th dj dresse
les attendait. Un mot, un regard, un serrement de main avaient calm la
douce enfant. La plus fausse des situations qu'il et pu imaginer
semblait donc ne pas porter de consquences, et il aurait d par suite
retrouver aussitt le plein quilibre de son bonheur. Mais non, ds ce
matin-l, et rien qu'en se rendant de sa chambre  ce salon, quarante
pas avaient suffi pour lui faire comprendre combien son ancienne
matresse gardait le pouvoir de le bouleverser, mme sans agir, par sa
seule existence. Y aurait-il, dans certaines douleurs trop prolonges,
une vritable lsion de nos nerfs ou de notre cerveau, et qui, mme
cicatrise, laisserait aprs elle la trace sensible que laisse une
blessure ferme trop tard? Ou plutt n'tait-ce pas qu'il ne pouvait
penser  Pauline sans penser  quelqu'un d'autre? Pendant une
demi-minute il s'tait arrt pour regarder les marches de l'escalier
qui montaient entre des bambous et d'autres plantes exotiques vers
l'tage d'en haut, et il n'avait pu se retenir de penser, dans l'clair
de cette seconde: Si pourtant je _les_ voyais descendre... En
imagination deux femmes lui taient apparues. L'une, il la reconnatrait
au premier regard. Ce serait la Pauline d'autrefois, -- celle qu'il
avait laisse si jeune encore, si royalement jeune et belle dans sa
pleur et sa fragilit, -- mais touche, lasse, puise, vaincue par la
vie. Et elle tiendrait par la main la petite fille. Quels yeux
aurait-elle et quels traits, cette enfant dont il ne savait rien, sinon
qu'elle vivait, qu'elle respirait, que ses pieds avaient pos la veille
sur le tapis rouge de ce banal escalier de marbre, que son visage
inconnu avait t encadr par ces feuillages?  cette simple ide il
avait senti comme une main lui serrer le coeur, et cette trange
impression avait t assez cruelle pour qu'il se htt vers le salon.
Lorsqu'il en sortit, vers les dix heures, et qu'il repassa sur le mme
palier, devant les mmes marches du mme escalier, la mme ide lui vint
et la mme impression, puis  midi. Elle fut plus forte encore au moment
du dpart pour la promenade, quand il se trouva passer l avec la
comtesse et sa fiance. Qu'Henriette tait jolie  cette minute, toute
blonde et gaie de sa gaiet heureuse, et que ses yeux bleus se
tournaient vers son aim avec confiance et srnit! Comme la fracheur
rose de son teint riait parmi les arbustes, et qu'il l'aimait! Ah! Qu'il
l'aimait! et comme il lui en donna une preuve qu'elle ne souponna
point, en forant, lui aussi, sa bouche  sourire, au moment mme o
l'apprhension de l'invitable rencontre remuait  une telle profondeur
certaines cordes douloureuses de son me!

Mais dominer sa physionomie, ordonner  son regard de se taire,  ses
lvres de plaisanter, se masquer enfin d'indiffrence ou de bonne
humeur, ce n'est pas vaincre sa pense, et quand, en rentrant de la
promenade et une fois la porte de l'htel franchie, Nayrac l'eut
retrouve l, cette pense, toujours la mme, toujours accompagne de la
mme indomptable motion: Si j'allais les rencontrer?... il acheva de
se convaincre que Pauline Raffraye n'avait pas besoin de le perscuter,
d'intriguer, de s'insinuer dans l'intimit de Mme Scilly pour lui
dtruire toute sa tranquillit, ce que sa fiance appelait, avec une
caressante mivrerie: leur beau fixe. C'tait assez qu'elle ft sous
le mme toit que lui, assez qu'il pt, qu'il dt immanquablement se
rencontrer face  face avec elle. Et, retir de nouveau dans sa chambre,
aprs une soire o cette fois il avait du moins pu continuer sa comdie
de calme, -- Dieu! Quel effort que ces mensonges-l pour un coeur qui
aime! -- il lui fallut se rendre  l'vidence: il ne pouvait pas, il ne
pourrait plus retrouver en lui cette sensation de bonheur absolu qui
tait la sienne, si peu de jours auparavant, lorsqu'il se promenait par
un si clair matin avec Henriette dans les alles enchantes de la villa
Tasca. Il allait et venait dans sa chambre, plus troubl encore par
cette vidence: il ne chrissait pas moins passionnment la jeune fille.
Il ne redoutait aucune embche de la part de Pauline. Il n'prouvait
pour cette dernire aucune de ces secrtes brlures du coeur qui nous
prennent quelquefois, mme dans un amour nouveau et heureux, au souvenir
d'anciennes tendresses, comme pour nous attester que jamais on ne cesse
tout  fait d'aimer ce que l'on a une fois aim  une certaine
profondeur. Non, ces divers principes d'motion taient muets en lui, et
une invincible anxit lui serrait le coeur. En descendant au fond de
lui-mme, il trouvait que cette anxit avait pour premier principe le
malaise caus par les dtails sur la vie de Pauline  la campagne, dont
Mme Scilly avait t le naf cho. Il avait beau se rpter qu'ils
taient mensongers. Ils lui eussent donn un tel accs de remords, s'ils
lui eussent t dmontrs vrais, qu'ils le troublaient,  seulement y
songer! Et il se sentait plus faible pour rsister  l'autre principe de
cette grandissante anxit,  cette chance, -- une sur vingt, sur cent,
sur mille, -- mais cette chance tout de mme, que la fille de Mme
Raffraye ft aussi la sienne. Cette possibilit affreuse, il l'avait
toujours entrevue, elle l'avait obsd, il en avait toujours secou la
pense. Encore hier, et avant-hier, dans les premiers moments qui
avaient suivi l'annonce de la prsence de Pauline, il n'avait pas
compris que par-dessous tout le tumulte de ces folles hypothses,
c'tait le point vraiment malade de son coeur, et que le drame rel
tait l, dans cette certitude d'une confrontation avec cette enfant
qu'il avait toujours fuie; et devant cette certitude et les angoisses
d'attente qu'elle voquait en lui, mme le magntisme sacr de son grand
amour  l'gard d'Henriette demeurait impuissant.




IV

LA PETITE ADLE


Enfer des sentiments doubles! Funeste labyrinthe des complications du
coeur! Le jeune homme vous souhaite,  cet ge, naf mme dans les pires
fautes, o l'orgueil de la vie se manifeste par le rve des motions
rares, par la recherche des joies et des douleurs privilgies. L'homme
qui a pass trente ans vous hait de tout le culte qu'il porte  la
vrit. Son dsir se tourne alors vers le paradis des affections
simples. Il sait que le bonheur rside uniquement dans le don absolu et
loyal de tout notre tre  un seul tre, -- don sans rserve o nous ne
cachions rien de nos penses, o nos moindres ides, nos moindres
impressions aillent naturellement vers cet tre, comme toutes les
gouttes d'eau de tous les fleuves roulent vers la mer. Il sait cela,
mais trop tard. Il le conoit par l'esprit, ce sentiment simple et
complet. Hlas! Pour en jouir il faudrait redevenir l'enfant de
vingt-deux ans qui aime une enfant de dix-huit ans et qui l'pouse, et
tous les deux se prodiguent l'un  l'autre cette mme fracheur de
l'me, cette mme virginit du coeur qui n'a jamais battu, de la bouche
qui n'a jamais menti, des sens qu'aucune fivre coupable n'a brls. Ces
conditions du grand amour, combien d'entre nous en mprisrent les trop
humbles dlices quand ils commencrent de sentir! Combien ont voulu
cueillir le fruit de l'arbre maudit, goter, savourer la science du bien
et du mal! Et ce sont pourtant ces humbles dlices qu'ils essaient de
possder  nouveau, quand ils demandent au mariage ce que les passions
ne leur ont pas donn, affams de vertu, de sincrit, d'innocence
retrouve. Pour quelques-uns, cette rentre dans la voie droite
s'accomplit sans trop d'effort. Pour d'autres, non. Il semble que leurs
fautes d'autrefois les tiennent prisonniers, ceux-l, et qu'une justice
vengeresse leur interdise de reconqurir ce qui fait le lot le plus
commun, presque le plus vulgaire. Ah! Cette honntet dans l'amour,
comme Francis en avait reconnu le prix durant ces quelques mois de sa
nave idylle! Il allait le reconnatre davantage maintenant que, par
prudence, par faiblesse, par honte aussi et par peur devant les
consquences d'un difficile aveu, il avait repris le chemin du mensonge.
Mensonge  l'gard de sa fiance auprs de laquelle il se condamnait 
une comdie de srnit qui constituait un vritable crime de
lse-tendresse. Nourrir au fond de soi une anxit pareille et s'en
taire, n'tait-ce pas manquer  ce contrat sentimental que la race
anglaise, cette race qui a le culte, le fanatisme de la loyaut, a
dfini dans cette formule si profonde de ses mariages: _for better, for
worse_, -- pour le meilleur et pour le pire? Mensonge vis--vis de
lui-mme! Car, en n'adoptant pas une rsolution simple et dfinitive, il
cessait de pouvoir rpondre en toute franchise de l'avenir de ses
motions. En acceptant d'avance cette ide d'une rencontre avec la fille
de Pauline Raffraye, il se prparait  sentir le choc d'vnements
nouveaux que son strict devoir tait d'empcher. Le jour o il s'tait
li  Henriette Scilly, ne s'tait-il pas engag  ce que son pass ft
mort dfinitivement, irrmdiablement? Y rentrer, mme sous cette forme
douloureuse, ds lors qu'il n'en prvenait ni sa fiance, ni,  dfaut
d'elle, la mre, c'tait une trahison qu'aucun sophisme ne justifiait.
D'ailleurs ces vnements nouveaux, au-devant desquels il se laissait
rouler avec un mlange si particulier d'apprhension et de remords, ne
lui donnrent pas le loisir de se livrer au dtail infini de ses
scrupules. Ils furent trop rapides. Il se trouva aussitt secou,
boulevers, entran par des impressions plus fortes qu'il n'avait pu
les prvoir. La premire lui vint d'un incident trop naturel. Francis
n'y avait pas pens cependant, durant ces heures employes  se demander
comment il supporterait de rencontrer Pauline Raffraye et la petite
fille, soit seule, soit avec les dames Scilly. Il n'avait pas imagin
cette troisime hypothse, qu'Henriette et la comtesse connatraient
l'enfant sans lui et avant lui; qu'elles s'y intresseraient, qu'elles
lui en parleraient, et que le premier renseignement exact sur la
douloureuse nigme de cette naissance lui arriverait ainsi, apport par
la voix qui avait rpandu la grande paix heureuse dans son coeur. Douce
voix un peu touffe de jeune fille, si musicale dans son murmure
timide, qu'elle tait chre au jeune homme, et qu'elle allait lui faire
de mal!

                   *       *       *       *       *

Il n'y avait pas deux fois vingt-quatre heures que le malheureux garon,
si troubl, s'tait rendu compte de la vritable raison de son trouble,
et il constatait avec remords qu' son apprhension de voir la fille de
Pauline une maladive curiosit se mlangeait, un secret dsir, presque
un besoin... Ces deux journes et ces deux soires s'taient passes
dans la mme intimit tranquille qu' l'ordinaire, du moins en
apparence, car il n'avait plus commis aucune faute d'attitude. Mais
qu'tait devenue cette vrit du coeur, cette union dans la confiance
rciproque, ce bonheur et cet honneur de ses fianailles, dont il tait
si fier? Il faisait de nouveau une bleue et transparente matine de
Sicile, et comme la vie, malgr le tumulte de nos drames moraux,
continue  nous plier sous les petites exigences des dmarches
quotidiennes, Francis avait d sortir, mais seul, pour une signature 
donner chez le banquier auprs duquel il tait accrdit. Cette
solitude, d'une heure peut-tre, lui avait t un soulagement. Quelle
preuve du ravage aussitt produit dans son amour par l'hypocrisie 
laquelle il s'tait dcid! Comme ce mensonge lui pesait dj et qu'il
regrettait de n'avoir pas suivi son premier projet! S'il et parl,
peut-tre Mme Scilly, qu'il savait capable d'nergiques rsolutions, se
ft-elle dcide  un dpart commun pour une autre ville d'hiver,  un
voyage du moins de plusieurs semaines. Elle l'et arrach  ce malaise
imaginatif que l'absolue dissimulation ne pouvait qu'augmenter, et qu'il
subissait si fort durant cette matine. Il avait d, pour aller  cette
banque et pour en revenir, suivre en partie le mme chemin que l'autre
jour, lorsqu'il rentrait, seul aussi, de la divine promenade  la villa
Tasca. Quel contraste entre ces deux matines! Quelle allgresse alors,
quand il ne souponnait pas l'approche de la femme qui, aprs avoir t
le mauvais gnie de sa premire jeunesse, recommenait tout  coup
d'empoisonner la flicit de la seconde! Le mme adorable paysage se
dveloppait bien autour de lui. Les mmes lames bleues  peine brodes
d'un peu d'cume dferlaient au ras du quai, roulant dans leur
balancement les blanches voiles et les blanches mouettes. La mme range
de palais tageait de seigneuriales terrasses. La mme fort de mts
emplissait les deux ports. C'tait, l-bas, la mme noble forme de la
montagne, dont l'peron rouge protgeait la baie et les mmes palmiers
verdoyants sur les mmes places lumineuses. Dans les rues troites les
mmes dalles tides et claires rsonnaient sous le trot des petits
chevaux et des petits nes attels aux mmes charrettes peintes en rouge
et conduits par les mmes paysans aux faces d'Arabes, avec des yeux de
velours noir dans un teint olivtre. Comme Francis avait chang, lui, en
si peu de temps! Il avait eu l, devant l'vidence du travail de
dsorganisation accompli en quelques jours, presque en quelques heures,
dans sa destine prsente par la tromperie et par l'ide fixe, un
vritable sursaut de rvolte contre lui-mme. Mais quoi! Il tait trop
tard pour se confesser  Mme Scilly. Il serait mort de honte de devoir
avouer par-dessus ses anciennes fautes ce silence menteur de ces
derniers temps. Et puis, tant que l'preuve de la rencontre avec la
petite fille n'aurait pas eu lieu, que pouvait-il savoir de ses
sentiments pour elle? Il avait cette chance qu'elle portt sur son
visage la ressemblance, autrefois dteste, de Franois Vernantes par
exemple. Dieu juste! De quel profond sommeil il dormirait la nuit
suivante, s'il possdait jamais une telle preuve qu'il ne s'tait pas
tromp en condamnant Pauline et que l'enfant n'avait pas une goutte de
son sang  lui dans les veines! L'hrdit a cependant de ces vidences.
Dans sa marche le long des trottoirs, puis dans son assez longue attente
au bureau du banquier, il s'tait complu  cette hypothse qui lui
reprsentait le salut immdiat. Il s'tait rappel certaines petites
filles de sa connaissance nes d'un adultre, et presque identiques 
leur pre vritable par les traits, la structure des membres, la couleur
des cheveux, la nuance des prunelles. Il tait de trop bonne foi avec
lui-mme nanmoins pour ne pas s'avouer qu' ce degr-l de pareilles
vidences sont rares. Cette mme hrdit abonde en mystres
indchiffrables et inextricables qui ne font qu'enfoncer plus avant en
nous la pointe aigu du doute. Seule une mre est absolument,
invinciblement sre de sa fille ou de son fils. Elle les a tirs de ses
entrailles. Elle sait qu'ils sont l'os de ses os, la chair de sa chair.
Elle sait. Elle les embrasse, elle les treint avec cette certitude,
besoin si passionn de notre coeur que la religion l'a mise comme une
base ternelle  la flicit des lus. Lors du dernier jugement toutes
les consciences ne seront-elles pas transparentes les unes aux autres?
Francis s'tait souvenu aussi qu'au cours de leurs entretiens sur les
choses pieuses, Henriette lui avait exprim plusieurs fois son candide
enthousiasme pour ce dogme. Elle avait t si bien partage dans ses
affections, disait-elle, qu'elle pensait  la mort avec une srnit
entire, -- et elle ajoutait, avec un regard de piti, que ce devait
tre au contraire une telle preuve pour ceux qui n'taient pas, comme
elle, bien srs des coeurs qu'ils aimaient... D'habitude le jeune homme
s'enchantait la mmoire  se rpter des phrases pareilles o il
trouvait un motif de plus d'adorer sa fiance. Le souvenir de celles-ci
avait, par ce matin d'anxit et dans ce radieux paysage, achev de lui
percer le coeur, et c'est sur ce coeur saignant, comme corch  vif,
que tombrent, lors de sa rentre dans le salon de l'htel, les phrases
de sa fiance les plus faites pour achever sur un sursaut d'angoisse les
amres mditations de cette matine:

-- Vous nous trouvez un peu remues, dit Mme Scilly aprs les premiers
mots, Henriette surtout... Nous venons d'assister  une toute petite
scne, mais si mlancolique...

-- Vous tes donc sorties? rpondit Francis en se forant  un ton de
gentil, de gai reproche, et s'adressant  Henriette: -- Est-ce bien
raisonnable avec les dispositions que vous aviez  la migraine?...
Aussitt que je ne suis pas l...

-- Ne me grondez pas, interrompit mutinement la jeune fille, maman
avait beaucoup crit. Vous ne rentriez pas. J'tais mieux. Nous sommes
descendues prendre l'air dans le jardin de l'htel... Entre parenthses,
vous savez que nous sommes trs injustes pour ce jardin...

-- Le _tennis_ me le gte, dit le jeune homme, et la chapelle
anglaise et les demoiselles qui sont toujours l, en train de laver une
aquarelle d'aprs le groupe d'eucalyptus, le bouquet de bambous, l'alle
de palmiers et le _tempietto_[1] renouvel des Grecs, comme le jeu de
l'oie.

  [1] Petit temple.

-- Justement, reprit Henriette, il n'y avait pas un visiteur ce
matin, except sur un des bancs, vous savez, dans le coin au fond, prs
de la serre, une petite fille avec sa bonne... Je me souviens que vous
n'aimez pas ce joli nom d'ange, dont toutes les mamans abusent!... Mais
il n'y a pas d'autre mot pour cette enfant, si fine, si dlicate!...
Neuf ou dix ans peut-tre et de longues boucles blondes, de ce blond 
reflets sombres que vos ennemis les Anglais appellent _auburn_. Je l'ai
reconnue,  ces cheveux, pour cette petite fille que j'avais vue l'autre
jour, dans ce mme jardin... Je l'avais prise, vous vous rappelez, pour
la fille de cette dame malade  qui elle donnait la main cette fois-l,
et cette dame elle-mme pour notre nouvelle voisine d'en haut. Il parat
que je ne m'tais pas trompe... Mais cette fois j'ai pu voir son
visage. Vous n'imaginez pas l'adorable crature, et frle, menue,
gracieuse, et des yeux d'un brun doux, tout grands ouverts dans un teint
de la couleur de vos roses... Et elle montra des roses blondes,  peine
roses, avec une nuance d'un jaune dlicat et comme souffrant au pli des
ptales, dont Francis tenait une touffe  la main. Il les avait prises
au marchand de fleurs tabli en plein vent,  l'angle de la place, un
peu par habitude et beaucoup sans doute afin de se mnager une phrase
d'entre. -- Mais, insistait Henriette, vous comprendrez d'un mot
l'intrt particulier qu'elle m'a inspir tout de suite. Elle ressemble
d'une manire frappante  cet idal portrait de votre soeur  dix ans
que nous aimons tant... N'est-il pas vrai, mre?...

-- Il y a un air, dit Mme Scilly, rellement un air... Mais je ne
suis pas hante comme toi du dmon des ressemblances, et puis ces petits
tres trop nerveux, trop sensibles, possdent tous cette mme grce...

-- Non, non, reprit Henriette, c'est mieux qu'un air... Je suis sre
que Francis aura mon impression de cette ressemblance, lorsqu'il verra
l'enfant... Cela aurait suffi, n'est-ce pas, pour que je la regardasse
autrement que les autres petites filles. Mais devinez  quel jeu elle
jouait?... Elle avait entre les bras une poupe presque aussi grande
qu'elle, et elle l'enveloppait de couvertures et de chles pour la
conduire  la promenade. Elle lui parlait en l'empaquetant, et c'tait
un tendre babil de conseils sans fin. Elle plaignait cette poupe d'tre
malade, bien malade. Elle lui rappelait que les mdecins l'avaient
envoye en Sicile pour se gurir, que c'tait bien loin et qu'il fallait
profiter du moins de ce voyage, se garder du vent et surtout du coucher
du soleil. Elle la grondait d'tre reste la veille trop tard dehors,
qu'elle avait touss toute la nuit et qu'Annette avait d se lever, --
Annette, c'est le nom de sa bonne... -- Enfin, toutes les
recommandations, presque avec des termes techniques, qu'elle entend
certainement les docteurs faire  sa mre... Cela nous a touches plus
que je ne peux vous dire, maman et moi, cette petite que de pareilles
images poursuivent jusque dans ses jeux, et elle mettait  ces soins
envers sa grande fille, comme elle l'appelait, une vritable passion...
J'ai eu tant de piti pour cette pauvre enfant que j'ai voulu lui
parler. Nous nous sommes approches, sans qu'elle prt garde  nous, et
j'ai essay de caresser les beaux anneaux de ses boucles fauves. Elle
s'est retourne toute rouge. Un clair de petite biche farouche a brill
dans ses yeux. Elle a serr sa poupe avec emportement, et elle s'est
prcipite dans les jupes de la vieille femme de chambre qui demeurait
toute confuse devant l'aversion que l'enfant nous montrait. Elle est si
sauvage, rptait-elle, et comme j'insistais: Comment vous
appelez-vous, mademoiselle? -- Rponds donc, disait la bonne, Mlle
Adle Raffraye, et dsespre de ce que la petite enfant cachait
davantage sa figure, avec cet _on_ indfini, cher aux gens du peuple et
qu'emploie aussi notre vieille Marguerite: C'est qu'_on_ est si peu
habitu  voir du monde, _on_ a pass tant d'annes  la campagne, _on_
est pourtant bien gentille quand _on_ veut... Moi, qui ai la prtention
d'apprivoiser tout de suite tous les enfants et tous les chiens,
continua Henriette en riant, vous devinez si j'ai t humilie de cet
chec. Et il a fallu partir sans avoir revu les jolis yeux fchs
d'Adle... Puis, avec un nouveau passage d'motion dans sa voix: -- Ne
trouvez-vous pas cela bien mlancolique tout de mme, cette petite fille
qui joue  la poupe malade, malade de la maladie qui la rendra
orpheline elle-mme demain, dans huit jours, dans quelques mois?...

Henriette l'avait raconte, cette enfantine histoire, avec une visible
sincrit d'attendrissement. Elle en avait senti, cr peut-tre la
posie par ce tour d'esprit romanesque qui tait en elle, toujours
dispos  dgager un charme et une grce des petits tableaux que
prsente la vie quotidienne. C'est une facult d'artiste, cette magie
d'interprtation, que certaines femmes possdent par le coeur, comme les
crivains ou les peintres la possdent par le cerveau. Celles qui sont
simples, et c'tait le cas d'Henriette, cachent d'habitude leurs
impressions de cet ordre avec une pudeur infinie. La chre et craintive
crature avait tant aim Francis de ce qu'il ne riait jamais de ses
confidences, comme faisait quelquefois la comtesse, et elle tait trop
habitue  le voir indulgent pour elle, mu souvent avec elle, pour tre
tonne que ce rcit le toucht, lui aussi, vivement. Il en demeurait
saisi en effet, sans trouver d'autres mots  rpter que: Pauvre
petite!... Pauvre petite!...

-- N'est-ce pas, rpta-t-elle, que c'est une chose qui navre?...

-- Oui, qui navre, rpondit-il, et ce mot tait pour lui trop
cruellement vrai. Aprs les rflexions qu'il venait de s'enfoncer, de se
retourner dans le coeur durant la matine, la nouvelle seule d'une
rencontre entre sa fiance et la petite fille l'et certes boulevers.
Mais qu'en lui disant cette rencontre, Henriette lui parlt tout de
suite d'une ressemblance saisissante entre le portrait de sa soeur Julie
et cette enfant, c'tait un coup un peu trop direct, une trop aigu
pntration de pointe  la place la plus blessable de son tre. Affol
d'inquitude et passionnment dsireux de reconqurir la paix intime, il
venait, pendant plus d'une heure, de se complaire dans l'ide de
l'hrdit et de ses mystrieuses rvlations. Il s'tait dit qu'il
gurirait aussitt de cet inexplicable malaise qui l'envahissait si la
physionomie de l'enfant l'aidait  se ressaisir, si, par exemple, il
retrouvait mme la plus lgre empreinte sur ce visage ou sur ce corps
des traits ou des gestes du rival  cause duquel il avait rompu avec la
mre. Et voici qu'il apprenait que cette physionomie portait en effet
l'empreinte d'une autre physionomie, que ce visage rappelait un autre
visage, mais il ne s'agissait plus de Franois Vernantes, ni d'une
vidence libratrice. Ah! Que la comdie de tranquillit  laquelle il
s'exerait depuis plusieurs jours en rougissant lui fut plus difficile 
jouer aprs cette conversation, et comme il se serait vite trahi, si,
par bonheur pour son repos, Henriette n'et pas souffert de ce
commencement de migraine  cause duquel il lui avait fait un amical
reproche de sa sortie matinale. -- Par bonheur! Lui qui d'habitude, pour
un peu de pleur sur les joues de sa fiance, pour un rien de toux, pour
une fatigue, s'inquitait d'une manire presque folle! De la sentir trop
fragile, trop atteignable dans sa vie physique lui tait une motion si
forte, comme  tous ceux qui aiment un de ces tres si dlicats qu'ils
semblent devoir se briser au premier souffle trop pre. Mais cette
lassitude d'Henriette le rendait libre de nouveau, et il avait besoin de
cet isolement pour regarder en face cette nouvelle et inattendue donne
du singulier problme que le hasard semblait se complaire  poser devant
lui. Il eut, retir dans sa chambre, un accs d'anxit aussi violent
que durant la premire aprs-midi o le nuage sombre qui s'paississait
sur sa tte tait apparu dans son ciel bleu. Ce jour-l, il avait trouv
de l'nergie  contempler le portrait de sa fiance. C'tait sur un
autre portrait, celui de sa soeur, que ses yeux et son esprit se
fixaient maintenant, mais pour y boire, au lieu de la force morale, plus
de trouble et plus de dcouragement. Cette photographie,  laquelle
Henriette avait fait une si directe et si foudroyante allusion, datait
de bien loin. Mme Archambault, si elle avait vcu, aurait eu quarante
ans, et, sur le portrait, elle en avait dix  peine. La couleur de
l'incertaine image avait pli. Les traits du visage et les lignes des
mains s'taient fondus, jaunissaient. Les cassures des toffes se
marquaient en nuances aussi anciennes que la coupe de la robe qui
remontait  l'poque o mme les petites filles subissaient la
dformation de la crinoline. Que cette vieille et pauvre chose, humble
relique de leur commune enfance, remuait dans le coeur de Francis de
souvenirs touchants, de tristes rcurrences aussi et d'amers regrets! Le
nom du photographe et celui de l'endroit lui rappelaient un long, un
paisible t pass au bord de la mer avec Julie, avec leur pre et leur
mre qui semblaient pleins de vie, et sur une plage de Bretagne o il
n'tait jamais retourn. Ce temps datait d'hier, et qu'il tait loin
dans l'irrparable nuit! Il revoyait sa grande petite compagne d'alors,
cette jolie soeur ane si srieuse dj, si protectrice, en train de
jouer avec lui, sur les rochers de la grve retentissante,  des jeux
sages, rservs, presque silencieux! Elle hassait les mouvements
brusques, les divertissements bruyants, le dsordre, les visages
nouveaux, et son occupation favorite tait de faire la maman avec lui,
-- de le traiter comme Adle Raffraye traitait son immense poupe. Que
c'tait bien une action dans les gots de Julie, que cet emmaillottement
minutieux de cette poupe malade, comme aussi le reploiement farouche
devant une caresse d'une inconnue! -- Ah! Si la ressemblance dont avait
parl sa fiance tait autre chose qu'une analogie de dlicatesse, si
elle tait vraiment crite dans les traits d'Adle, il n'aurait pas
besoin de voir cette enfant deux fois. Un regard lui suffirait, l'clair
d'une seconde. Il portait sa soeur si prsente dans la mmoire de sa
tendresse, et  tous les ges, depuis cette lointaine poque! Ils
s'taient tant aims! Que ne l'avait-il l pour le conseiller, pour
l'aider  soulever ce poids horrible que les quelques mots d'Henriette
avaient fini de lui mettre sur le coeur, pour lui dire, quand il verrait
la petite: Oui, c'est notre sang, ou bien: Non, elle n'a rien de
nous!... Il la croirait, elle, au lieu qu'il allait tourner et tourner
sans cesse dans le cercle maudit de l'hsitation solitaire et
silencieuse,  moins que cette ressemblance ne ft vraiment trop
loquente pour ne plus permettre le doute. Il y en a cependant de
telles. Il se l'tait encore rpt ce matin. Et dans ce cas... Dans ce
cas?... Est-ce qu'il savait, est-ce qu'il pouvait savoir quelles
seraient ses motions, devant une circonstance  laquelle il n'avait
jamais voulu penser? Il avait tant cru possder la vrit, tant
considr Pauline comme un monstre de duplicit avec lequel la seule
victoire tait l'absence et le silence. Il s'tait si souvent dmontr
que la petite fille n'tait pas sa fille  lui, et que, la ft-elle,
jamais, jamais il n'en aurait la certitude. Il les avait fuies toutes
deux, la mre et l'enfant, pour fuir cet horrible doute. Et maintenant
il suffisait de l'ide de cette enfant toute voisine et de cette
ressemblance immdiatement vrifiable pour que les plus justes rancunes
et les plus srs raisonnements cdassent devant le besoin de connatre
ce qu'il avait voulu ignorer des annes, de le connatre  tout prix et
tout de suite. La fivre de ce dsir fut si forte qu' une minute il
pensa srieusement  monter jusqu'au salon de Mme Raffraye,  entrer,
comme s'il se trompait de porte, pour les voir, elle et la petite fille!

-- Je deviens fou..., se dit-il en repoussant le portrait et en
s'abandonnant dans son fauteuil, la honte au front d'avoir seulement
imagin une pareille dmarche aprs le silence outrageux o Pauline
s'enfermait, aprs surtout la manire inexpiable dont il l'avait
excute. D'ailleurs quelle ncessit y avait-il de recourir  des
procds de drame ou de roman? C'tait si simple, de faire comme avaient
fait Henriette et Mme Scilly, de descendre au jardin vers les onze
heures. Trs probablement la mre, trop souffrante pour une grande
promenade avant le djeuner, et ne voulant pas abandonner Adle avec la
vieille domestique aux hasards d'une ville trangre, les envoyait
prendre le soleil, en bas, sous les hauts palmiers dont les panaches
verdoyaient presque  porte de ses fentres. Oui, c'tait si simple, --
et cependant si compliqu. Depuis son arrive  Palerme, Francis vivait
avec sa fiance dans cette communaut d'emploi du temps, imprudence
tentante des grandes affections. Qui a pu aimer profondment et ne pas
se rjouir d'enchaner sa libert par les innombrables liens des plus
petites habitudes? On ne se rserve pas plus une heure que l'on ne se
rserve une pense, et, quand on a besoin pourtant de se l'assurer,
l'indpendance de cette heure, on se trouve, comme Francis, oblig  de
misrables subterfuges. De telles ruses sont fcondes en rvoltes pour
ceux qui commencent d'aimer moins et sur qui cette obligation de tromper
met une trop pnible chane. Ceux qui sont pris vritablement en
souffrent comme d'un remords, et,  travers ces incohrences d'une
sensibilit soudain touche  un point trop irritable, le jeune homme ne
cessait pas d'aimer passionnment Henriette. Il l'aimait, et il
continuait, avec cette affreuse, cette inluctable logique des
situations fausses,  redoubler la trahison d'me que reprsentait la
dualit de ses motions actuelles par de honteux mensonges non plus de
silence et d'omission, mais de fait, comme celui qu'il imagina le soir
mme pour avoir le droit de hasarder sa descente au jardin ds le jour
suivant:

-- J'ai oubli de vous conter, dit-il  table, que je serai oblig de
vous laisser sortir seules demain matin. Je dois retourner  la banque
pour ce chque au sujet duquel j'ai eu une petite difficult...

-- Nous vous y conduirons, rpondit la mre, voil tout, et nous vous
attendrons en bas dans la voiture...

-- Cela gterait toute votre promenade, reprit Nayrac; ces Siciliens
font quelquefois tant d'embarras. Ils sont capables de me garder encore
une demi-heure...

-- Rien de plus facile que de tout concilier, dit Henriette, nous
vous mnerons  la banque, nous irons marcher dans le Jardin Anglais qui
n'est pas trs loin, nous vous renverrons la voiture et vous nous
rejoindrez aussitt que vos _maffiusi_ vous laisseront libre... Vous
voyez que nos lectures me profitent!...

Certes la douce enfant n'et pas plaisant ainsi  propos de sa nave
rudition sur la terrible _maffia_ sicilienne et les affilis de cette
mystrieuse socit secrte, si elle avait pu penser que son fianc
commettait en ce moment le plus mesquin et le plus triste d'entre les
crimes de l'amour, l'abus de confiance du coeur. Elle tait trop fine et
surtout elle avait un sens trop aiguis des moindres nuances de la voix
du jeune homme pour ne pas s'tre aperue que la combinaison propose
par la comtesse lui dplaisait. Mais n'tait-ce pas bien naturel qu'il
redoutt pour la malade une trop longue sance d'immobilit dans un
landau ouvert, et qu'il dsirt pour elle le bnfice d'une de ces
vraies et longues promenades d'o elle revenait toujours un peu mieux
portante? Francis lui donna d'ailleurs cette explication ds qu'ils
eurent deux minutes  eux. Il n'apprhendait rien tant que l'closion du
soupon dans ce coeur innocent. Il allait prouver,  trop de reprises,
dans la coupable voie o il s'engageait, combien il est  la fois
difficile et facile d'abuser une femme qui aime, -- difficile, parce que
rien ne lui chappe; et facile, parce que les plus draisonnables
prtextes lui paraissent vrais, venant de celui qu'elle aime, jusqu'au
jour o elle dcouvre avec dsespoir qu'il lui a menti une fois, et
alors quelle agonie! Pour le moment, si Francis eut de nouveau honte
devant sa candide fiance, cette honte n'empcha pas qu'une fivre
d'impatience ne l'envaht,  l'ide de sa libert d'action assure pour
le lendemain matin. Pourvu que cette ruse avilissante ne lui ft pas du
moins inutile? Pourvu que la petite fille se trouvt en effet dans le
jardin et qu'elle s'y trouvt seule? Sa nuit se passa dans cette
proccupation, il faut bien le dire, et non pas dans le remords. Nous
nous pardonnons trs vite les compromis de conscience grce auxquels
nous satisfaisons nos passions en pargnant des chagrins autour de nous.
Le sophisme est si tentant qui dguise en devoirs certains mensonges,
lorsque la vrit serait trop cruelle, -- et puis une heure arrive
toujours o nous reconnaissons que cette cruaut et caus moins de
ravages. En attendant, nous nous flicitons de nos hypocrisies ainsi que
d'une dlicatesse, comme Francis le fit lorsque Henriette et la comtesse
l'eurent dpos, suivant le programme, sous le porche d'un vieux palais
jadis construit par un lieutenant de Pierre d'Aragon et sur le fronton
duquel flamboyaient les mots de _Crdit Sicilien Oriental_. Il leur dit
l'au revoir le plus naturel en descendant du landau. Il vit la voiture
disparatre  l'angle de la place, un dernier retournement de la tte
blonde d'Henriette, un sourire d'adieu sur ce doux visage, et dj, il
hlait une victoria qui passait, il donnait le nom du _Continental_ au
cocher et il lui recommandait de presser son cheval. Huit minutes d'une
course  fond de train, et il tait dans le vestibule de l'htel, il
traversait le salon commun, il dbouchait dans le jardin. Son coeur
n'et pas battu plus vite s'il et march, dans un duel, au-devant d'un
canon de pistolet braqu sur lui.

                   *       *       *       *       *

Le petit jardin de l'_Htel Continental_ justifiait la moquerie que
Francis en avait faite la veille, par un bizarre mlange de nature
mridionale et d'anglomanie o se rvlaient les originales prtentions
de l'htelier. Ancien rvolutionnaire et oblig de s'exiler  Malte en
49, puis jusqu'en Angleterre, cet homme en tait revenu possd de cette
folie britannique qui revtait en lui une forme bien trange, car, en
bon commerant, le cavalier Francesco Renda, ou mieux don Ciccio, tirait
finement parti de ce snobisme vestimentaire qui lui faisait promener sur
les trottoirs de Palerme des redingotes commandes  Londres, un chapeau
envoy de Londres, des cravates cousues  Londres, et une rogue et rouge
figure de gentleman retour des Indes, copie pour la coupe de la barbe
sur une caricature du _Punch_. Il servait  son htel de rclame
vivante, et il apparaissait, portraitur  la plume et au crayon, dans
d'innombrables livres de voyage, dits  Londres eux aussi, qui
constituaient, dans la bibliothque du salon de l'htel, ses vritables
titres de gloire, sans compter que cette bienheureuse anglomanie lui
permettait dans certains cas de substituer le _bill_  la note et de
dtailler les dpenses de ses voyageurs par _shillings_ au lieu de
francs. Avec le tennis en terre foule  ct des palmiers, avec la
coquette chapelle protestante d'architecture gothique profile entre les
bambous, avec la profusion des _rocking-chairs_ et des journaux  huit
pages entasss dans l'espce de vranda qui achevait le salon en serre,
le petit jardin semblait bien un campement anglo-saxon en pays
d'Afrique. Ce matin-l Francis ne pensa pas  exercer son antipathie
contre les singulires disparates de cette conception. Il marcha droit
vers l'alle isole prs du _tempietto_, dicule colori  colonnettes
faussement doriques, auprs duquel Henriette et Mme Scilly avaient
aperu Adle Raffraye la veille et  la mme heure. L'alle tait vide.
Il fit le tour de la chapelle que bordait une haie de coquets alos, de
ceux  qui les longues raies jaunes de leurs ctes donnent comme une
livre de sauvages arbustes domestiqus. Une de ces aquarellistes
d'outre-Manche qui avaient excit sa verve y travaillait  un lavage de
couleurs sur lequel il ne jeta mme pas un coup d'oeil en passant Il
revint  l'autre extrmit,  la place destine au tennis et close d'un
filet de mtal souple. Une partie s'y jouait, engage et pousse entre
deux jeunes Anglais et deux jeunes Anglaises, dont les traditionnels
costumes de flanelle blanche allaient et venaient mthodiquement dans la
lumire du beau soleil sicilien, comme ils auraient fait dans la brume
de quelque _watering-place_ de l'le de Wight ou du Kent... Francis
s'arrta immobile, hallucin, avec un saisissement de tout son tre, tel
qu'il n'en avait jamais prouv, tel qu'il ne devait jamais en prouver
de semblable. Parmi les quelques spectateurs dissmins autour de cette
flegmatique partie de paume, il venait de reconnatre l'enfant qu'il
cherchait.

                   *       *       *       *       *

De la reconnatre, et il ne l'avait jamais vue! Mais Henriette avait eu
trop raison, -- plus raison qu'elle ne le savait elle-mme. Il avait
devant lui, ressuscite et vivante, sa soeur Julie, telle que le
portrait effac la lui reprsentait, telle surtout qu'il la gardait dans
les visions de son souvenir. Adle Raffraye, -- car il n'hsita pas une
seconde sur l'identit de la petite fille, -- se tenait debout, appuye
contre le tronc d'un grand eucalyptus tout dcortiqu, aux feuilles
longues et comme vernisses. Auprs d'elle, sa poupe, -- la poupe
malade, -- tait assise sur une chaise et montrait de grosses joues dont
les vives couleurs contrastaient comiquement avec les divers fichus qui
enveloppaient sa poitrine de porcelaine. Sur une autre chaise, une bonne
ge, Annette sans doute, travaillait  tricoter un bas, et l'acier des
aiguilles miroitait entre les mailles de laine bleue sans que les
paupires baisses de la patiente ouvrire se relevassent. La petite
fille, entirement absorbe par le spectacle du jeu nouveau pour elle,
se tenait comme en extase. Le mouvement de sa tte curieuse accompagnait
le mouvement des balles d'une manire presque aussi exacte que les noms
de nombre prononcs par les joueurs. Plac comme il l'tait lui-mme, 
l'angle oppos du paralllogramme dessin par le champ de tennis,
Francis ne perdait pas un seul de ses clignements de paupires. Ses
souples cheveux blonds  reflets bruns, -- les cheveux de Julie enfant,
-- droulaient une nappe ondule que le vent faisait frissonner sur ses
paules trop minces. Mais la fragilit de tout un pauvre corps trop
nerveux ne se devinait-elle pas sous la robe de laine d'une nuance gros
bleu, qui laissait voir des jambes trop fines dans leurs bas de soie
noire? Un col de dentelle isolait le cou trop mince aussi, et le bord
d'un large chapeau de feutre de la couleur de la robe mettait une ombre
sur le visage aux traits menus, qu'clairaient deux yeux bruns trs
grands, de ces yeux o se lit trop d'me, un veil trop prcoce de la
vie intrieure. Francis regardait tous ces dtails avec la fixit
dvorante et pouvante d'un homme qui semble ne pas croire, qui ne
croit pas  la ralit de ce qu'il voit. Ce ciel bleu, ce jardin vert,
ces gens assembls n'taient qu'un dcor o la petite fille lui
_apparaissait_, si trangement pareille  l'autre,  sa douce morte, que
dans ce premier frisson de sa surprise, tout prpar qu'il y ft par la
phrase d'Henriette, il n'aurait pas su marquer une diffrence entre
elles. La bouche entr'ouverte d'Adle avait dans son joli dessin le mme
gracieux dfaut que celle de Julie, une lvre d'en haut un peu courte et
qui dcouvrait  demi l'mail mouill des dents. La coupe de la joue un
peu longue au contraire et celle du menton rappelaient aussi Julie avec
une identit fantastique. C'tait tout de mme,  l'tudier de plus
prs, une autre crature, une Julie plus fragile, plus dlicate encore.
Dieu! Comme elle tait fragile, la fille vraiment de l'angoisse et du
deuil, l'enfant porte pendant de longs mois par une mre qui se ronge
le coeur de chagrin, de haine, de remords, et qui veut vivre cependant
pour l'tre qu'elle a senti remuer en elle! Elle flottait, cette flamme
fivreuse d'une vie obstine et volontaire, autour de ce jeune visage
trop ple mais dj si expressif, de ces prunelles trop brillantes, o
passait une si intense curiosit  ce moment, et elles ne se doutaient
pas qu'en cessant de suivre le vol des balles, elles auraient rencontr
d'autres prunelles noyes de piti, d'tonnement, de dfiance, de
tendresse, de tout ce qu'un coeur d'homme peut mettre dans le regard par
lequel il a l'vidence, la rvlation de son sang.

Combien de temps dura cette contemplation d'une si souveraine puissance
d'envahissement? Quelques minutes  peine, comme Francis put s'en
convaincre lorsqu'elle eut t interrompue. Mais, au lieu de ces
quelques minutes, il ft demeur l une heure entire qu'il ne s'en
serait pas aperu davantage, tant la sensation de cette terrassante
ressemblance avait tout aboli en lui. Il en oubliait et le rendez-vous
o l'attendaient les dames Scilly, et quelle consquence fatale aurait
le soupon seul de son escapade, si par exemple les domestiques de la
comtesse le surprenaient. Il oubliait mme que Mme Raffraye pouvait
descendre au jardin d'un instant  l'autre, qu'il tait mme probable
qu'elle y descendrait, attire par cette heure chaude et douce, afin de
jouir d'un peu de soleil auprs de la petite fille. Aussi lui fut-ce un
rveil presque affolant de ce demi-hypnotisme lorsqu'il vit s'approcher
du groupe form par Adle, par la bonne Annette et par la grande poupe,
une femme dans laquelle il reconnut, -- avec quelle nouvelle motion! --
son ancienne matresse. Elle avait d venir par l'alle  l'extrmit de
laquelle il se tenait lui-mme, passer prs de lui, le frler sans
doute. Ni l'un ni l'autre ne s'taient regards. Concidence tragique,
de ce tragique familier et ironique  la fois comme l'existence sait en
crer  propos des plus insignifiants vnements, c'tait la petite
fille qui les avait empchs de s'apercevoir l'un l'autre, -- lui, s'y
absorbant comme il le faisait, -- elle, la cherchant tout naturellement.
Quoique l'alle ft bien courte, Pauline marchait d'un pas alangui,
tranant, et gracieux encore dans sa lenteur lasse. Il eut tout le
loisir de constater qu'elle tait demeure la mme, malgr ces neuf
annes et sa maladie. C'tait bien ce profil d'une finesse unique, ces
traits dlicats qu'il avait tant aims, ce ple visage qui l'avait tant
fait souffrir. Ce pauvre visage tait seulement plus ple encore, plus
dcolor, et ces traits s'y marquaient en lignes plus accuses, qui
allaient tre des rides, qui n'en taient pas encore. Il semblait que la
maladie, en touchant  cette beaut autrefois idale, l'avait fane
comme avec piti, tant la mourante gardait de sduction fminine.
C'tait une poitrinaire, une condamne, et c'tait toujours ce charme de
sveltesse lgante qui la faisait comparer par Francis autrefois aux
fragiles statuettes de Tanagra. Triste prsage et trop juste, car ces
statuettes-l taient destines par les anciens aux tombeaux, et
l'enveloppement frileux de tout le corps de Pauline dans sa longue
mante, malgr le soleil, la meurtrissure de ses paupires, le
tremblement de ses lvres, la toux aussi dont elle fut secoue pour
avoir march un peu, disaient assez que ce dernier reste dlicieux de
grce appartenait dj  la mort. Elle-mme le sentait sans doute. Il y
avait une passion trop profonde, comme une fivre dans le regard dont
elle enveloppait sa fille  mesure qu'elle en approchait. Et pourtant
elle avait gard de la jeunesse dans sa maternit douloureuse, car, en
souriant, elle fit un geste de silence  la bonne et elle put ainsi
arriver  ct d'Adle sans que cette dernire l'et entendue venir.
Elle posa sa main sur la chevelure de l'enfant qui se retourna, comme
elle avait fait l'autre jour sous la caresse d'Henriette, d'un mouvement
farouche. Elle vit sa mre, et l'illumination de toute sa physionomie,
la pieuse ardeur avec laquelle elle prit la main amaigrie qui avait
flatt ses cheveux, pour la baiser, l'empressement avec lequel ses
petits bras enlevrent la grande poupe afin de donner la chaise  Mme
Raffraye, tout rvla cette affection exalte que les enfants trop
sensibles portent  ceux qu'ils sont menacs de perdre. Ils ne savent
pas ce que c'est que de mourir, et on dirait que l'instinct de leur
amour devine l'approche des ternelles sparations. Mme Raffraye fut
sans doute une fois de plus touche de cette tendresse que lui montrait
ce petit coeur d'enfant apparu dans ces beaux yeux mouills, car son
sourire se fit mlancoliquement, infiniment doux. Elle s'assit, et
tandis que la petite fille lui commentait la partie de tennis qui
continuait, monotone et impeccable, elle jeta un coup d'oeil circulaire
sur les quelques spectateurs qui faisaient galerie autour du filet.
C'est  cet instant qu'elle aperut Francis Nayrac, qui, lui, n'avait
pas boug, haletant de curiosit douloureuse. Leurs yeux ne mirent pas 
se croiser beaucoup plus de temps qu'une des balles lances par les
joueurs n'en mettait  voler d'une raquette sur l'autre. Ce temps suffit
pour que le regard de Pauline pntrt dans le coeur du jeune homme  la
manire d'une lame aigu et brlante. Ses prunelles grises, d'un gris
plus ple encore dans la pleur de son mince visage, n'avaient cependant
exprim ni la surprise, ni le mpris, ni la haine, ni aucun sentiment
particulier. Sa pleur ne s'tait ni dcolore davantage, ni empourpre
de sang. Ses lvres n'avaient pas frmi. Seulement celle de ses mains
qui, en ce moment, continuait de boucler les cheveux de l'enfant,
s'arrta de ce geste pour les serrer, et, de l'autre, elle l'attira
contre elle, comme pour la dfendre. Il n'est besoin ni de violentes
explosions, ni de grandes phrases, ni d'un dploiement furieux d'nergie
pour que deux tres qui se retrouvent ainsi face  face aprs des
annes, sentent les motions les plus poignantes du drame passer entre
eux. Pauline et Francis s'taient reconnus, -- et cela suffit pour qu'un
quart d'heure plus tard, quand il s'arrta devant la porte du Jardin
Anglais dans le landau de Mme Scilly qu'il tait all reprendre en hte,
le jeune homme et encore un tremblement dans tout son corps.  peine se
tenait-il debout. Qu'elle tait cruellement juste la phrase qu'il se
prononait  lui-mme en descendant de la voiture et lorsqu'il vit la
silhouette de sa fiance se dessiner, souple et gracieuse dans une
toilette claire, entre les fts lancs des verts palmiers: Pauvre,
pauvre Henriette!




V

DANS LA NUIT


Oui, Henriette tait  plaindre, d'accueillir ainsi, par le plus ouvert,
par le plus aimant des sourires, ce fianc, perfide  la fois et
sincre, qui l'aimait, lui aussi, et qui l'avait quitte sur un mensonge
pour la retrouver sur un mensonge. Quel mensonge, gros de quelles
dangereuses consquences, associ  quelles funestes ralits! --
Lui-mme cependant n'tait-il pas  plaindre davantage, subissant, comme
il faisait, l'invasion d'un trouble presque insens, alors qu'il lui
tait interdit d'en rien montrer? Quoique l'hrdit reste soumise  des
singularits bien plus tranges encore et que la reproduction des
physionomies, profonde jusqu' l'identit entre collatraux, devienne,
pour quiconque s'est proccup de ces problmes, un phnomne banal,
quoique Francis Nayrac y et pens le matin encore, en se souvenant de
Vernantes, et comme  une possibilit toute naturelle, quoique enfin il
ft, en sa qualit d'homme de notre poque, assez familiaris avec les
rsultats curieux de la science pour ne pas ignorer la loi constant de
l'atavisme, cette ressemblance si implacablement accusatrice l'avait
frapp d'un coup trop fort, trop subit, dans un pli trop malade dj de
son coeur. Elle avait pris tout de suite pour lui, et sur la place mme,
le caractre d'une sorte d'hallucination, il n'et os dire d'un
miracle. Et cependant il et vu, comme l'aptre incrdule, le Sauveur
lui apparatre et lui prendre les doigts pour les mettre dans la plaie
ouverte par la lance, qu'il n'et pas t remu d'une agitation plus
affolante que celle dont il fut poursuivi toute la journe, -- et cette
motion, il lui fallait la cacher, dt-il en touffer. Qu'elles furent
longues les minutes de ce jour-l, et qu'il dut dployer d'intime
nergie pour tenir jusqu' la nuit son rle d'insouciance heureuse, de
tendresse sans arrire-pense! Quand il se retrouva seul vers les onze
heures, -- seul, libre enfin de s'abandonner au frmissement dont
vibrait tout son tre, son effort volontaire de cette mortelle
aprs-midi l'avait si violemment contract qu'il prouvait un intense
malaise physique. Le besoin de marcher pour apaiser par du grand air et
du mouvement ses nerfs dsquilibrs le prcipita hors de sa chambre, et
aussi le besoin de fuir cette maison o il tait trop prs des quatre
personnes entre lesquelles allait se dbattre, sans qu'elles s'en
doutassent, le drame inattendu de sa vie passe et prsente. Il se
sentit trop prs d'elles encore dans les rues de Palerme, silencieuses 
ce moment de la nuit, mais  ces pierres se rattachaient dj pour lui
tant de souvenirs. Il y avait promen auprs de sa fiance de si douces
nonchalances. Il doubla le pas afin d'arriver plus vite dans la sombre
et vaste campagne.  de certaines heures d'extrme crise morale, il
semble que nous ne puissions respirer, souffrir, penser, que dans la
grande solitude de la nature, comme si elle nous rapprochait de Dieu, de
l'incomprhensible dispensateur des destines, de Celui en qui nous
souhaitons un Pre et un Juge, -- un Juge pour clairer notre
conscience, un Pre pour aider notre faiblesse. Depuis que cette triste
terre va roulant  travers les muets abmes de cet espace infini, en
a-t-il vu, ce Dieu inconnaissable, -- tmoin toujours prsent, toujours
cach, -- en a-t-il vu de ses enfants, tourments, comme celui-l, par
les temptes intrieures! En a-t-il entendu de ces appels qu'il a paru
ne pas couter! Nous saurons plus tard vers quel port ces temptes nous
prcipitent, mais qu'elles sont fortes parfois et que nous nous sentons
voisins du naufrage!

                   *       *       *       *       *

Mais c'est mon enfant, c'est ma fille... Cette phrase qui s'tait
prononce toute seule dans son coeur devant la terrassante, l'invincible
vidence de l'hrdit, Francis se la rpta soudain  voix haute et 
plusieurs reprises. Il s'coutait la prononcer, et une corde
tressaillait dans les profondeurs de sa personne, qui n'avait jamais t
touche avec cette force: Ma fille!... C'taient deux mots bien clairs
cependant et bien simples. Il se les tait dits et redits bien souvent,
depuis des annes, chaque fois qu'il pensait  la possibilit, malgr
tout, que le sang de cette enfant inconnue ft son sang  lui. Mais
cette possibilit tait demeure pour son esprit une ide inefficace,
une irrelle et vague abstraction qu'il ne ralisait pas plus en une
image concrte et positive que nous ne ralisons la mort de quelque cher
malade. Tant que nous n'avons pas vu, inanime et raide sur son lit
d'agonie, cette forme autour de laquelle palpitait notre esprance,
cette mort ne nous est pas vraie. Nous savions trop que ce malade
pouvait, qu'il devait mourir; puis notre dconcertement confine  la
stupeur devant une fin qui nous surprend comme si nous ne l'eussions
jamais pressentie. C'est qu'il s'accomplit dans le passage de la pense
 la ralit prsente, immdiate, indiscutable, dans la mtamorphose
d'une hypothse en fait positif, d'un doute flottant en vidence, comme
un dplacement total du plan intrieur de notre me. Nous ressemblons, 
ces moments-l, et pour un temps qui varie suivant le degr d'importance
de la rvlation, aux aveugles oprs de la cataracte. Dans le dsarroi
de leur veil  la lumire, n'ayant pas adapt leurs mouvements aux
impressions qui les entourent, ils hsitent, ils trbuchent, ils tombent
 terre. Francis Nayrac tait ainsi. D'avoir contempl de ses yeux Adle
Raffraye au lieu de la rver, d'avoir constat ce qu'il avait constat
au lieu de le supposer, avait subitement dconcert toutes ses anciennes
manires de sentir vis--vis de cette enfant. Si huit jours auparavant,
si la veille mme on ft venu lui raconter un tragique accident survenu
 cette petite, qu'elle avait t, par exemple, brle dans un incendie,
broye dans le draillement d'un train, noye dans la perte d'un bateau,
il aurait sans nul doute frissonn d'un frisson trs particulier. Mais
quoi? C'et t un fait divers un peu plus troublant que beaucoup
d'autres, voil tout, -- au lieu qu' prsent, et tandis qu'il allait
cheminant dans la campagne, entre les oliviers et les alos, de se
rappeler seulement la pleur d'Adle, sa dlicatesse de traits, la
fragilit de ses membres, lui causait une souffrance presque
insupportable. Si le pre avait dormi en lui pendant trop longtemps,
comme il s'tait rveill depuis cette rencontre du matin! L'appel de
tendresse qui grondait maintenant dans son coeur, sortait des fibres les
plus vivantes de sa chair. Un apptit irrsistible, passionn, sauvage,
le possdait: celui d'treindre la petite fille, de la serrer contre
lui, de toucher ses cheveux, de la couvrir de ses caresses, de la
protger. Qu'elle tait devenue soudain vivante pour lui, et comme, sans
raisonner, sans discuter, il la croyait, il la sentait sa fille plutt,
aprs avoir tant pens qu'il douterait davantage encore, si jamais il la
voyait!... Un regard avait suffi. L'vidence tait entre jusqu'au coeur
de son coeur. Il n'y a pas de preuve qui l'tablisse, cette vidence.
Elle s'impose ou ne s'impose pas. Celle-ci l'avait pris et retourn en
quelques minutes et pour toujours. Ah! Ces annes passes  fuir Adle
et sa mre systmatiquement, comme il les payait durant cette nuit o il
marchait dans l'ombre, droit devant lui, poursuivi, vaincu par cette
voix du sang qu'il avait nie, lui comme tant d'autres, lorsqu'il lisait
dans un livre quelque allusion  ce phnomne mystrieux, trs rare et
trs trange, mais, quand il se produit, aussi rapide, aussi farouche et
aussi souverain que l'amour lui-mme.  deux ou trois reprises et
pendant cette course affole, il essaya bien de se dbattre encore
contre cet envahissement.  quoi bon? Il avait beau se rappeler ses trop
justes griefs contre Pauline, que prouvaient-ils? Qu'ayant un mari et
deux amants, cette hassable femme se prostituait  trois hommes, et
qu'elle avait risqu galement d'tre mre entre les bras de chacun
d'eux? Soit. Mais qu'elle fut devenue mre dans ses bras  lui, le
visage de l'enfant le lui avait cri, ce visage o l'hrdit de la race
tait crite d'une indniable criture. Il essayait aussi de se
dmontrer qu'il y a de ces caprices de ressemblance qui ne dmontrent
rien. N'arrive-t-il point, par exemple, que l'enfant du second lit d'une
veuve ressemble au premier mari? Non. Pas comme cela. Pas avec cette
identit de corps, d'me, de nature. Il avait vu de ses yeux le fantme
de sa soeur devant lui, sa soeur de nouveau vivante, -- hlas! de quelle
pauvre, de quelle faible vie de fantme en effet! Il avait vu _son
enfant_. De mme qu'autrefois aucun raisonnement n'avait prvalu en lui
contre le soupon, quand il se rappelait sa station devant le
rez-de-chausse fatal, la femme voile descendant du fiacre, -- et le
reste, -- de mme aucun raisonnement ne prvalait  cette heure contre
cette nouvelle certitude. C'tait la tristesse des tristesses qu'elle ne
fut pas contradictoire avec la premire. Mme Raffraye l'avait trahi pour
Vernantes, comme elle avait trahi d'abord pour lui son mari. C'tait une
malheureuse, et qui avait peut-tre eu encore d'autres amours, des
galanteries de hasard. Que savait-il? Mais galante, sensuelle, avilie,
quelque mpris qu'elle mritt, elle avait conu par lui, Francis. Dans
ce cher et fragile petit tre, aperu sous les arbres pendant un quart
d'heure, il avait senti, il sentait frmir une parcelle de lui, un peu
de sa chair et un peu de son sang. Cela ne se nie pas plus qu'une
fivre, qu'une blessure, qu'une motion quelconque. Ah! cher, ah!
fragile tre et dont il n'empcherait pas que subitement elle ne ft
devenue pour lui une crature  part de toutes les autres, quelque chose
d'aussi unique au monde que cette soeur autrefois  qui elle ressemblait
tant ou que leur mre!

                   *       *       *       *       *

 travers ces penses, il s'tait engag, sans y prendre garde, dans le
chemin qui, par la Rocca, mne  Monreale, magnifique route de montagne
qu'il avait suivie dj plus d'une fois dans des sentiments si autres,
pour aller avec sa fiance visiter la vieille basilique normande,
rayonnante de mosaques, avec ce clotre aux fines colonnettes arabes,
o chante un jet d'eau intarissablement panch dans sa vasque sculpte.
Il s'arrta presque  mi-cte pour respirer, tant cette marche folle
l'avait puis. D'un geste machinal il se retourna, et il demeura saisi,
mme dans son trouble, du spectacle de beaut qu'offrait cette nuit d'un
dcembre mridional.  ses pieds, des cordons de lumire marquaient la
place o dormait la ville, baigne, comme la blanche mer l-bas, comme
les montagnes bleues, comme la valle tnbreuse, par une lune  demi
pleine et dont le croissant s'achevait en cercle avec une mince et
brillante ligne d'or. Cette lumire de la lune mettait au ciel la
douceur de son profond reflet. Elle en nuanait le velours sombre et
violet o les diamants des toiles brillaient d'un feu plus large, et,
tout prs du promeneur, elle dessinait les formes confuses des grands
alos dentels, des cactus rongs par la dent des bestiaux, des oliviers
frmissants et gristres, des orangers immobiles et noirs. Un infini
silence enveloppait ce paysage de songe qui frappa le jeune homme 
cette minute, comme et fait l'entre dans cette cathdrale dont la
masse imposante surplombait derrire lui la pointe de la colline. Le
fait d'avoir donn la vie agite les plus gostes d'un trange frisson.
Mais chez beaucoup ce premier saisissement est suivi d'un retour de cet
gosme, et ils ne veulent plus penser  l'enfant qui drangerait les
combinaisons de leur existence. Ils y parviennent vite. Chez d'autres,
l'veil de la paternit n'a pas lieu tout de suite, et un enfant qu'ils
ne connaissent pas, ft-il bien certainement le leur, ne les intresse
qu' demi Il en est, au contraire, que cette ide d'une existence issue
de leur existence, d'une crature jete par leur faute sur ce sol de
douleurs remue d'une motion suprme et sainte, et qui en tremblent
jusque dans le fond du fond de leur moralit. Soit que la trace trop
marque d'anciennes blessures rendt Francis plus sensible, soit que la
ressemblance avec sa soeur et attendri son tre intime, soit que les
circonstances particulirement dlicates o il avait retrouv Adle et
Mme Raffraye le prdisposassent  des troubles de cet ordre, il fut
saisi de cette grande motion-l, du tremblement sacr de la
responsabilit paternelle. La majest religieuse de ce ciel immense, de
ces astres immortels, de cette mer lointaine se mla malgr lui  sa
rverie. Il sentit sourdre de son coeur et monter  ses lvres une
espce de prire inarticule pour cette douce et faible petite crature,
ne d'une femme deux fois adultre, mais elle-mme si purement
innocente, et qui dormait l-bas, dans une des maisons de cette ville
tendue sous la transparence bleue de cette nuit, au pied de la montagne
et sur le bord de la mer. Elle dormait, ses frais yeux clos, sa bouche
demi-ouverte, de ce paisible sommeil des enfants autour desquels flotte
une destine qu'ils ne souponnent pas. Que ne pouvait-il veiller sur ce
sommeil, et lui murmurer, pendant qu'elle ne les entendait pas, ces
mots: Ma fille... qui lui jaillissaient de l'me toujours et toujours
plus brlants! Il lui semblait qu' cette heure il ne se rassasierait
pas de promener ses regards sur les lignes de ce visage qu'il s'tait
interdit de seulement rencontrer pendant des annes. S'il avait su quels
traits il y retrouverait, aurait-il eu la force de cette abstention? Il
le savait  prsent et il redisait tout haut: Mon enfant!... Ma
fille!... Mais  qui? Au vent, qui passait et qui n'emportait mme pas
son soupir; aux feuillages, qui ne l'entendaient point; aux toiles
insensibles;  la nature muette et sourde;  tout, -- except  celle
qui dormait l-bas. Non. Le soin de veiller sur ce sommeil, le droit de
murmurer de tendres mots  cette oreille si dlicate parmi ces cheveux
si blonds, le privilge d'carter de ce lit d'enfant les coups de la
destine, tout cela appartenait  une autre personne qui peut-tre, 
cette minute mme, se penchait sur Adle dans son prit lit, pour la
contempler, pour la caresser, pour l'aimer. Et Francis aperut dans sa
pense le ple visage de Pauline. Il la revit telle qu'elle lui tait
apparue, elle aussi, le matin, consume et mourante. Il revit
l'amaigrissement de ces joues dont il avait autrefois idoltr la ligne,
le dprissement de ce svelte corps auquel il s'tait enlac dans de si
brlantes treintes, la fltrissure commenante de cette beaut dont il
avait t si follement, si crement jaloux. Cette vocation suffit pour
que sa pieuse, sa tendre piti cdt de nouveau la place  un sursaut
d'amre rancune. S'il ne s'tait pas trouv au berceau de la petite
fille, ds le lendemain de sa naissance,  qui la faute?  cette femme
qui s'tait conduite de manire  lui rendre impossible toute certitude
sur l'enfant, sinon par ce double hasard d'une ressemblance et d'une
rencontre galement extraordinaires. S'il avait laiss grandir Adle
sans jamais avoir qu'un frmissement d'pouvante quand il y pensait, 
qui la faute, sinon  cette femme encore?  qui la faute, s'il avait
associ cette pauvre petite fille  d'infmes souvenirs de perfidie, 
de honteux soupons,  des visions abominables de luxure, s'il n'tait
mme pas assur d'tre pareil demain  ce qu'il tait aujourd'hui, s'il
n'tait dj plus celui de tout  l'heure? Qu'elle avait bien mrit, la
misrable, les tortures de son agonie prsente et qu'elle avait t
sclrate  son gard! Ne s'tait-elle pas rendu justice d'ailleurs, et
s'il avait pu conserver quelques doutes sur la trahison de jadis, quelle
preuve, aprs tant d'autres, que ce fait de ne s'tre jamais rapproche
de lui quand elle savait, elle aussi, par cette ressemblance, ayant
connu Julie comme elle l'avait connue, de qui tait cette fille! Elle
n'avait pas os. Et, sentant  cette ide ses pires colres se rveiller
douloureusement, il jeta ce cri qu'il avait jet si souvent  d'autres
horizons, durant son premier voyage, et qui contrastait avec la srnit
de cette douce nuit Sicilienne, moins encore qu'avec la mystique
lvation dont il avait eu, quelques minutes plus tt, le coeur
transport:

-- Comme je la hais! Ah! Comme je la hais, et comme j'ai le droit de la
har!...

                   *       *       *       *       *

Francis regardait de nouveau Palerme, dans cet accs de frnsie
intrieure, comme pour y chercher la nfaste crature  laquelle il
lanait cette maldiction d'un imprissable ressentiment. C'tait 
l'extrmit du quai, et dans une place plus sombre  cause du voisinage
immdiat du jardin ferm de la villa Giulia, que devait se dresser la
tour du _Continental_. Il se remit  marcher, lentement cette fois, et
en redescendant, du ct de cette ville qu'il avait fuie avec une fivre
si folle tout  l'heure. Il venait de penser  l'autre habitante de
cette tour,  cette pure et sincre Henriette qui dormait, elle aussi,
dans le silence de cette heure, qui rvait peut-tre de lui, et, 
travers ce rve, elle ne le voyait certes pas errer le long des sentiers
baigns de nuit, en proie au tumulte de passions qu'il lui avait caches
toute la journe, qu'il lui cacherait tant qu'il vivrait. Les secousses
trop fortes de tout  l'heure avaient-elles puis sa maladive
exaltation, ou bien est-il vrai que nos sentiments soutiennent entre eux
comme une lutte pour l'existence, si bien qu' chaque effort de l'un
correspond une plus vigoureuse raction d'un autre? Jamais il n'avait
compris davantage que dans ce subit reflux de souvenirs combien sa
fiance lui tait chre. Son esprit se dtacha de lui tout d'un coup
pour aller vers elle, dans cette chambre de jeune fille entrevue une
fois depuis qu'il tait  Palerme, -- chambre sacre et sur le seuil de
laquelle ses songes les plus amoureux s'taient toujours arrts, pour
n'en point profaner le virginal mystre. Il en passait la porte par
l'imagination  cette seconde, comme il aurait le droit de la passer
dans plusieurs semaines, rellement. Il se voyait par avance au soir o
il se glisserait ainsi auprs d'elle pour la premire fois. Le parfum
qu'elle prfrait, un doux et faible arome  peine perceptible
flotterait autour d'eux. Comme elle l'attendrait avec une sublime
simplicit de son jeune coeur!... Cette vision le remua, non plus
seulement dans sa sensibilit, mais dans les plus nobles, les plus
intimes portions de sa conscience. Elle tait demeure, cette
conscience, et malgr la vie, celle d'un trs honnte homme. Il n'avait
pas laiss abolir en lui ce loyal scrupule qui nous montre, dans le fait
d'accepter l'amour d'une vraie jeune fille, un engagement d'honneur  ne
pas dcevoir cette me si dpourvue de dfense, si candidement simple et
confiante. Le respect religieux de l'innocence tait demeur intact en
lui, et de mme qu'une sduction lui ft apparue ce qu'elle est, le plus
lche des crimes, le plus inexpiable, de se marier sans tre sr de son
sentiment pour sa fiance lui et sembl une affreuse faute, presque une
sclratesse. Quand il avait constat, avec ravissement et avec terreur
 la fois, qu'il aimait Henriette, moins d'une anne auparavant, quelle
lutte il avait soutenue contre lui-mme! Comme il avait sond son coeur
afin de savoir s'il gardait, dans ce coeur puis de trente-quatre ans,
assez d'ardeur morale et une dlicatesse assez fervente! Il avait voulu
s'assurer que, malgr ses souvenirs et ses dchances, il n'tait pas
absolument indigne de cette crature si chaste, si droite, si intacte,
dans laquelle il devinait cette fire vertu de l'honnte femme, fille
d'une honnte femme, et qui sera, si elle est mre, la mre d'honntes
femmes: -- l'incapacit d'aimer deux fois. Puis, quand il avait su qu'il
tait aim en effet, et pour toujours, comme il avait t triste, mme
dans son extase, de penser qu'il portait, sur sa mmoire, la cicatrice
d'une premire passion et creuse si avant! Comme devant ce don
ineffable et irrparable d'une me toute neuve, il s'tait jur de
mriter ce bonheur par une vrit de dvouement qui ne connatrait pas
de dfaillance!... Il n'y avait pas beaucoup plus de cinq mois qu'ils
taient fiancs, et dj il trahissait Henriette. Il lui avait menti en
paroles, menti en actions. Il lui mentait en ce moment mme, puisqu'il
ne lui avouerait jamais l'emploi de sa nuit, quand elle causerait avec
lui demain, familirement, au rveil. Mentir! Toujours mentir! Hideuse
et dgradante habitude qu'il avait tant pratique autrefois quand il
tait dans l'adultre et qu'il avait crue si bien finie pour lui avec
les affreux compromis des passions coupables! Pouvait-il s'attendre,
lorsqu'il avait voulu refaire sa vie, qu'une fatalit presque folle le
remettrait si brusquement en face d'un pass qu'il avait eu le droit de
dclarer mort? Comment surtout aurait-il prvu qu'un prodige d'hrdit
dtruirait du coup ses doute les plus justifis et le contraindrait de
reconnatre sa fille, quoiqu'il en et, dans l'enfant d'une femme qui, 
sa connaissance, avait un autre amant que lui, en mme temps que lui?
tait-il coupable d'avoir subi, de subir avec un tel bouleversement de
sa personne l'veil foudroyant d'une paternit impose par la plus
irrsistible vidence? Henriette elle-mme le condamnerait-elle, si,
prenant la petite fille, il lui tait permis de la lui porter, de lui
dire: Elle n'a que moi, et sans vous elle ne peut pas m'avoir?...
Insens! Il tait entr dans le fatal chemin de l'hypocrisie et de la
trahison, prcisment parce que cette dmarche lui tait interdite,
qu'elle lui serait interdite toujours. Qu'Adle ft ou non son enfant,
il n'en avait ni plus ni moins de droits sur elle. Il ne pouvait pas
faire pour cette fille, qui lgalement portait le nom de l'homme qu'il
avait tromp, ce qu'il et fait pour la fille d'une femme libre. En
parler  Henriette maintenant, mme si la pudeur de la jeune fille lui
permettait cette confidence, ce serait percer ce coeur virginal, pour
quoi? Pour rien. Mais, comment expliquer mme  cette honnte crature
tous les mystres coupables que supposaient cette naissance de l'enfant
et cette horrible histoire de ses relations avec Pauline Raffraye? Il
n'en avait pas le droit. Ce serait la fltrir dans la virginit de sa
nave imagination, lui souiller la pense, lui dflorer le coeur! Dieu!
qu'il est difficile parfois de connatre son devoir, presque plus
difficile que de l'accomplir!

                   *       *       *       *       *

Elle tait cependant apparue devant sa pense, sous une forme
singulire, tardive, et pourtant vidente, cette ide du devoir, seul
principe d'un peu d'apaisement dans certaines crises trop douloureuses.
Quand toute douceur semble dfendue  l'me par la cruaut du sort,
s'estimer un peu lui est une consolation, -- bien faible et bien
chtive, quoi qu'en aient dit les philosophes de tous les temps, car le
bonheur se passe aisment de cette estime, mais c'est une consolation
tout de mme. Si Francis Nayrac devait se rappeler plus tard sans trop
d'amertume la fin de cette trange promenade nocturne, commence et
continue sur un tel tourment intrieur, c'est qu' partir de la minute
o cette ide de sa responsabilit vis--vis d'Henriette l'eut ressaisi,
il eut le courage de ne pas s'aveugler de sophismes. La honte subitement
prouve devant les mensonges de ces derniers jours et le sentiment du
respect vis--vis de tant de puret l'avaient rappel  lui-mme. Il
avait des devoirs envers Mlle Scilly, et, tout d'abord, une dette
d'honneur, qui ne comportait pas de moyen terme. En se fianant, il
avait sign un pacte de loyaut. Il lui fallait ou renoncer  sa fiance
ou agir avec elle honntement, c'est--dire en homme qui n'a rien 
cacher de ses actes.  la lumire de ce jugement, la lettre crite 
Pauline et le prtexte imagin afin de guetter la petite Adle dans le
jardin du _Continental_ constituaient, pour ne prendre que ces deux
actions, deux lchets et deux flonies. Et-il pardonn  celle qui
devait porter son nom un seul mensonge quivalent? D'autre part il avait
dcouvert d'une faon aussi trange qu'inattendue, mais qui ne lui
permettait plus un doute sincre, que cette petite Adle tait sa fille.
Cette certitude lui imposait-elle un devoir envers l'enfant? Il se
rpondit oui, en principe, sans hsiter. Il eut alors une autre minute
d'angoisse qui le fora de nouveau  s'arrter. Une question venait de
se poser  lui: Ces devoirs envers ma fiance et envers mon enfant
sont-ils conciliables? Ils ne l'taient pas. Pour s'occuper d'Adle, il
fallait qu'il acceptt ce premier fait qu'elle appartenait  sa mre de
par la loi et de par la nature, de par l'ducation aussi et de par ses
longues annes d'abandon  lui. Se rapprocher de cette enfant tait donc
impossible sans implorer quoi? le pardon de la mre? Il irait, aprs les
infamies dont elle s'tait rendue coupable  son gard, s'humilier
devant elle?... Et qu'exigerait certainement cette femme? Qu'il
sacrifit Mlle Scilly, lui qui savait combien il tait aim de cette
noble crature et qu'elle avait mis sur ce mariage toutes ses
esprances, toutes ses illusions, toute sa jeunesse! D'ailleurs il ne
s'agissait pas de sacrifices plus ou moins pnibles. La question tait
tout autre: que pourrait-il pour l'enfant, mme si Pauline ne lui tait
pas hostile? Cette enfant avait grandi sans lui. Elle n'avait pas eu
besoin de lui. Elle n'en aurait pas besoin, puisqu'elle ignorait,
puisqu'elle ignorerait toujours le criminel lien qui l'unissait  elle,
puisque enfin, si la fatalit d'un conseil de mdecin n'avait pas amen
Mme Raffraye  Palerme, jamais ils ne se seraient vus. Ne pas s'occuper
d'Adle, c'tait donc touffer un instinct de tendresse, soudain
rveill, ce n'tait pas faire un tort  l'enfant, au moins immdiat.
Rompre son engagement avec Henriette, c'tait briser aussitt un coeur.
Tel tait cependant le choix que la circonstance lui imposait. Ne
venait-il pas de se dmontrer  lui-mme que parler  sa fiance en
toute vrit tait impossible, et se confesser maintenant  Mme Scilly,
de quoi cela servirait-il? Que lui conseillerait-elle, sinon ce que lui
conseillait sa conscience?  savoir que c'tait  lui de souffrir seul,
puisqu'il tait seul coupable. Souffrir seul!... C'est dans ces termes
que se rsuma pour lui ce devoir dont il cherchait l'vidence. Oui,
souffrir seul, -- accepter cette incapacit de faire quoi que ce ft
pour son enfant comme une grande preuve, l'accepter et n'en tendre le
contre-coup  personne en dehors de lui. Il le sentait trop par avance,
aucune agonie ne serait comparable  celle qu'il s'imposerait en
s'interdisant de mme regarder cette petite Adle alors qu'elle venait
de pntrer si avant dans son amour, rien qu'en lui montrant son doux et
jeune visage, -- ce visage trop pareil  celui de sa plus chre morte!
Il se l'interdirait cependant. Il aurait cette nergie. Il se
comporterait de manire que toutes les heures de ses journes pussent
tre mises devant sa fiance, sans qu'elle y trouvt un geste sur lequel
l'interroger. Comme il s'enfonait cette rsolution dans le coeur avec
la sorte d'ardeur du martyre que de semblables volonts mettent en nous,
il s'aperut que sa course de retour l'avait amen tout auprs de ce
jardin Tasca, o il avait t si heureux l'autre matin, si heureux et si
trangement troubl d'une crainte superstitieuse. Il reconnut l'endroit
avec une indicible motion, et, franchissant une premire haie, au
risque d'tre pris par les gardiens pour un malfaiteur, il voulut aller
jusqu' la grille, ferme maintenant. Il posa son front contre le fer
des barreaux et il regarda longtemps les massifs obscurs des grands
arbres qui projetaient leurs noires ombres immobiles sur le sable clair
des alles, blanchi par la lune. Cette froide lune blanchissait aussi le
marbre incertain des statues, qui prenaient, parmi les cdres et les
cyprs, comme un aspect fantastique de tombeaux. Ce jardin taciturne
n'tait-il pas en effet un cimetire pour lui, le _Campo Santo_, comme
disent noblement les Italiens, o gisait ensevelie sa dernire minute
d'entier bonheur?... Il eut l un instant d'infinie dtresse,
l'impression aigu du coup meurtrier que son amour venait de subir, la
vision que leur commun pressentiment,  Henriette et  lui, avait eu
trop raison. Jamais, avec la certitude qu'il tait le pre d'Adle et
qu'il ne pouvait rien pour elle, il ne serait heureux auprs de sa
fiance, plus tard de sa femme, comme il l'et t s'il et acquis la
preuve du contraire, s'il et pu croire que l'enfant tait de son ancien
rival. Il allait porter en lui une plaie qui saignerait longtemps,
longtemps. Mais l'avait-il mrit, ce bonheur dont il avait savour les
premires dlices pendant ces quelques mois, les plus doux qu'il et
connus sur la terre? Depuis qu'il vivait auprs d'Henriette et de la
comtesse, il s'tait familiaris de nouveau avec cette sublime ide de
la Providence qui nous montre un dessein mystrieux derrire les
vnements en apparence attribuables au seul hasard. Ces coups
successifs qui l'avaient frapp, cette soudaine rentre de Pauline
Raffraye dans son cercle d'existence, cette certitude de paternit
inflige juste  ce moment, cette ncessit de se mutiler le coeur, pour
rester, honnte homme, du sentiment le plus naturel, le plus instinctif,
son angoisse prsente et celle qu'il prvoyait, oui, tout cela tait une
grande preuve. Pouvait-il dire qu'elle ft injuste? N'tait-il pas puni
prcisment l o il avait pch? Qu'tait cette nouvelle douleur aprs
les autres, sinon une consquence toute naturelle de ce pch d'adultre
que le monde accueille avec une si souriante indulgence, vers lequel
nous marchons si allgrement, presque si firement, lorsque nous rvons
de romans vcus et de passions dangereuses? Il est crit cependant que
c'est la plus criminelle d'entre les oeuvres de chair, celle  qui les
livres saints donnent pour chtiment la mort. Si quelqu'un a possd la
femme d'un autre, qu'ils meurent tous deux, et l'homme qui a commis
l'adultre et la femme avec laquelle il l'a commis... Par une
invincible association d'ides et  cette place o il avait got la
joie si pure de l'amour permis, Francis se rappela quelques-uns de ses
amis de jeunesse qu'il avait connus, engags comme lui dans des
aventures de cet ordre, et il demeura pouvant  la pense qu'une
mystrieuse et invitable expiation les avait tous atteints tt ou
tard... Celui-ci tait mort avant l'ge,  l'heure o riche, amoureux,
heureux, de quitter la vie lui tait si amer. Cet autre, mari depuis,
tait misrable dans ses enfants, en ayant perdu deux dj, qu'il
adorait. Un troisime avait roul de dgradation en dgradation et il se
trouvait en ce moment sous le coup du plus dshonorant procs... Et les
femmes? La funeste issue de vingt scandaleuses existences, longtemps
envies, lui apparut tout d'un coup. Quoiqu'il n'et gard du
Christianisme qu'un soupir nostalgique vers la foi complte, sans cesse
corrompu par le scepticisme, Francis eut rellement  cette seconde et
devant cette intuition d'une surnaturelle et sre justice manifeste par
tant d'exemples le mme frisson qu'il et prouv si les croyances de sa
quinzime anne fussent demeures intactes en lui. Il avait commis, lui
aussi, l'inexpiable pch, et dans quelles circonstances, avec une femme
si jeune et dont il s'tait cru le premier amant! Il s'tait servi, pour
la sduire, de la plus dlicate des motions, d'une amiti exalte pour
une mourante. Il devait s'estimer heureux si le chtiment se bornait 
son actuelle douleur, et, une phrase de l'criture que citait souvent
Mme Scilly lui revenant  la mmoire, il la redit comme s'il et cru
absolument, tandis qu'il reprenait sa marche vers la ville, et il
sentait pour la premire fois ce que cet ordre du Rdempteur renferme de
beaut sainte et de tendre esprance de pardon:

-- Prenez votre croix et suivez-moi...

                   *       *       *       *       *

Cette rsolution, sur laquelle il se coucha enfin, au terme de cette
trange promenade, d'accepter l'preuve, de souffrir, de se laisser
souffrir sans plus manquer  un seul de ses devoirs prsents, parce que
cette souffrance tait juste, aurait eu besoin, pour durer, d'une
croyance plus positive et plus fervente. Le sentimentalisme religieux
abonde en sublimes lans, mais la foi seule nous maintient fermes et
droits dans des projets presque contraires  la nature, comme celui-ci:
savoir tout d'un coup que l'on est le pre d'une enfant qui va, qui
vient  quelques pas de vous, -- le savoir, le penser, le sentir et
s'interdire de mme regarder cette enfant. Cette atroce volont soutint
cependant cet homme tourment plus de jours qu'il ne l'et espr
lui-mme,  cause de l'implacable rigueur avec laquelle il s'y conforma
aussitt. Comme il l'avait bien compris dans ses heures de torturante
mditation, le moindre compromis devait le perdre. Oui, il fallait qu'il
et le courage de ne plus mme regarder l'enfant, s'il la rencontrait.
-- Le monstrueux, le triste courage! -- Car la paternit, une fois
veille en nous, ne s'endort pas plus que la faim et la soif. Elle
rclame son aliment, la prsence d'abord et la contemplation  dfaut de
la caresse, le son de la voix  dfaut des paroles tendres. Il n'avait
jamais entendu parler de sa fille, depuis qu'il l'avait sentie telle.
Cette pauvre joie, cette goutte d'eau dans son ardente fivre, il
n'avait pas le droit de se la permettre, s'il voulait demeurer dans la
logique de son honntet absolue vis--vis de sa fiance; et, pendant
des jours qui lui parurent bien longs, il ne se la permit pas. Ils
passrent pourtant, ces jours, et deux, et trois, et huit, et quinze, et
vingt, comme le temps passe, alors que nous avons fait avec nous-mme le
pacte d'un de ces intimes sacrifices qui sont une amputation quotidienne
d'un vivant morceau de notre coeur. Il semblait  Francis que chaque
matin il lui fallait mettre de nouveau le fer  la place charcute la
veille. Voici comment il y parvenait et l'emploi de ses douloureuses
journes: -- il se levait, dcid  ne pas dvier d'une ligne hors de la
voie qu'il s'tait trace. Vers les neuf heures, il passait, comme
c'tait son habitude depuis sa venue  Palerme, dans le salon en rotonde
o sa douce fiance l'attendait. Par les fentres se dessinait toujours
le lumineux paysage d'un ciel couleur de turquoise et d'une mer couleur
de saphir. Les blancs palais alternaient avec de verts jardins, et les
deux rades animes de voiles papillotaient dans l'ombre de la rouge
montagne nue. C'tait le dcor qui avait servi de cadre  sa flicit et
qui continuait de mettre un mme fond d'horizon sublime au visage aim
de sa madone. Ainsi, dans les tableaux de pit, les matres anciens
dploient derrire le sourire et les yeux de la Vierge les lointains
dmesurs d'un monde qu'elle ennoblit par sa seule existence. Cette
comparaison, qu'il l'avait faite de fois dans ses matines heureuses! Il
la faisait encore. Hlas! Rien qu' retrouver la jeune fille  cette
premire rencontre, il prouvait combien est vrai le commun, le touchant
plonasme populaire: aimer de tout son coeur. Il n'aimait plus sa chre
Henriette de tout son coeur, quoiqu'il l'aimt avec une passion que la
souffrance avivait encore. Mais il gardait dans ce coeur une passion 
ct de cette passion, une blessure ouverte, saignante, enflamme, et
qu'il ne montrait pas. Cela suffisait pour que le ravissement
d'autrefois lui ft impossible, impossible cette dtente dans l'motion
heureuse qui fait que la prsence adore absorbe entirement notre
pouvoir de sentir. Non, ce pouvoir de jouir de son bonheur tait, au
contraire, sinon paralys en lui, du moins comme diminu, presque
endolori. Il avait compar aussitt son effort pour ne pas s'occuper
d'Adle  une mutilation, et il tait comme un bless, en effet, qui ne
peut faire un mouvement sans rencontrer la douleur cause par sa plaie.
Lui aussi, ds cette entrevue du matin, et dans ce mouvement d'me qu'il
avait comme autrefois vers Henriette, il rencontrait tout de suite la
douleur de son ide fixe. Il imaginait, malgr lui, le salon d'en haut,
pareil  celui-ci, avec le mme horizon, et il voyait la petite Adle
djeunant seule avec sa vieille bonne, tandis que la mre se reposait de
ce sommeil accabl que les malades comme elle subissent d'ordinaire dans
la lassitude du jour commenant. Le contraste entre ces deux
appartements d'htels, si voisins et si distants, le dchirait. Il se
tendait  la chasser, cette cruelle ide fixe. Il y russissait un
moment. Puis comme elle revenait vite! Un peu avant les onze heures,
presque chaque jour, ils sortaient, la comtesse, Henriette et lui. En
passant sous les murs du jardin de l'htel, il voyait frmir le grand
feuillage lustr de l'eucalyptus dtach en vert ple sur sa ramure
d'une nuance teinte, comme mauve, et les panaches sombres des hauts
palmiers remuaient au-dessus du toit gothique de la chapelle anglaise.
Il pensait que l'enfant tait l, sans doute, qui jouait dans les alles
de ce jardin, au pied de ces arbres. Il tombait alors dans le silence
d'une si mlancolique rverie, mme sous les beaux yeux caressants de
son aime! L'ide fixe se faisait plus fixe encore et plus obsdante,
lors de la seconde promenade, celle de l'aprs-midi, car il subissait,
dans ces instants-l, cette apprhension de se trouver subitement en
prsence de la petite fille, qui l'avait treint ds l'arrive de Mme
Raffraye  Palerme. L'angoisse en tait pire, aujourd'hui qu'il savait
ce qu'il savait. Qu'ils lui semblaient interminables alors, ces sentiers
du parc de la Favorite, o ils marchaient d'habitude, Henriette et lui,
pendant que Mme Scilly, reste dans la voiture, les suivait de son
indulgent sourire! Mme dans ce mois avanc de dcembre, comme cet
immense parc est plant d'arbres et d'arbustes toujours verts, ce
n'tait pas un horizon dfeuill qui se dveloppait autour des trois
promeneurs. Mais qui ne sait combien ces verdures imprissables, avec
leurs obscurs reflets, attristent le paysage? Sur celui-ci, et comme
pour en redoubler la mlancolie en faisant mieux sentir, par contraste,
son vaste silence sans oiseaux, des sonneries de clairon passaient sans
cesse. Venues d'un champ de manoeuvres voisin et rpercutes par les
chos de la montagne rouge, de l'aride et rocheux Pellegrino, elles
prolongeaient indfiniment leur plainte monotone dont la tristesse
navrante s'ajoutait pour Francis  celle que lui infligeaient si
aisment certaines phrases de la conversation d'Henriette. La jeune
fille, dans sa tendre ingnuit, parlait longuement  son fianc de ses
rves d'avenir, de leur installation, de leur commune existence. Tous
les projets de cette me candide et loyale supposaient la fondation
d'une famille. Lui-mme, quand il avait caress le roman de son mariage,
avec quelle simplicit il s'tait abandonn au dsir de renatre dans
des enfants qui mleraient dans leur fragile personne un peu de son tre
et de l'tre de sa chre femme! Pourquoi cette chimre de son foyer de
demain ne pouvait-elle plus s'voquer devant lui sans qu'il penst 
l'autre enfant, qui tait la sienne cependant et dont jamais il n'aurait
la grce  ce foyer? Jamais il ne lui dirait les mots qui l'avaient tant
poursuivi durant sa cruelle veille sur la route de Monreale, ce Ma
fille... qu'il prononcerait pour d'autres; et ces autres n'y auraient
pas un droit plus assur que cette charmante et fragile Adle. La
certitude entre en lui sur sa paternit ne faiblissait pas plus en
effet que sa volont de ne pas dserter la ligne de conduite maintenant
prise. Les alternatives de croyance et de dfiance dont il avait t si
constern neuf ans plus tt n'taient plus possibles. Il avait vu, et il
croyait. Par quelle ironie de fatalit, quand de douter lui et paru une
douceur, au lieu qu'il avait tant dout quand il lui et t si doux de
croire?... Ces penses le traversaient, le remuaient, le torturaient. Il
regardait Henriette pour triompher de cette torture, et il n'arrivait
qu' sentir davantage la coexistence en lui d'motions cruellement
contraires. Et ces motions le poursuivaient, une fois de retour  la
maison, durant les longues heures de la paisible soire. Soit qu'il
s'assit, comme autrefois, sur une chaise basse aux pieds de sa fiance,
pour lire  voix haute, soit qu'elle se mit, elle, au piano, pour lui
jouer un fragment d'un musicien prfr, soit qu'ils causassent tous
trois lentement, tranquillement, intimement, toujours  une minute
l'ide fixe reparaissait... Que faisait Adle  ce mme instant? Et il
la voyait, comme il l'avait vue le matin, accourant auprs de Mme
Raffraye, avant d'aller dormir, et regardant la malade avec de grands
yeux d'ignorante o se lisait nanmoins la divination d'une mystrieuse
menace. Pour que la petite fille penst, mme dans ses jeux,  la toux
douloureuse de sa mre, il fallait que chacun des accs de cette toux
lui rsonnt trop avant dans le coeur. Pressentait-elle qu' un jour
prochain ce seul appui qu'elle et au monde lui manquerait? Et son pre
le savait, lui. Son pre vivait. Son pre possdait les viriles nergies
protectrices dont l'enfant aurait peut-tre besoin bientt, et ce pre
ne pouvait rien pour elle. Il devait multiplier les obstacles entre eux,
pour continuer de s'estimer. L'honneur voulait qu'il se conduisit
vis--vis de sa fille comme s'il ne souponnait mme pas la vrit sur
cette naissance. Dieu! la cruelle fin de cruelles amours!

                   *       *       *       *       *

Combien de temps aurait dur l'nergie de renoncement ainsi dploye par
Francis? -- Des mois peut-tre, si un accident inattendu n'avait surgi
pour bouleverser derechef l'difice paradoxal de sa rsolution. Il tait
de si bonne foi que pendant ces jours, les plus troubls qu'il et
connus depuis sa rupture, deux fois il se trouva face  face dans
l'escalier avec Mme Raffraye et l'enfant, -- et deux fois,  peine la
silhouette de son ancienne matresse reconnue, il eut le courage de
dtourner la tte et de ne pas regarder. Mais, s'il luttait avec une
courageuse tnacit contre les faits, il n'en tait pas de mme dans
l'ordre des sentiments. Car  travers tout cela, il n'essayait point, ce
qui et t plus sincre encore, de draciner l'amour maladif qu'il
sentait grandir en lui pour sa fille. Le pouvait-il, d'ailleurs? Il
appartenait  cette race trs particulire de passionns  principes,
qui se croient quittes avec leur conscience lorsqu'ils se sont impos
une certaine manire d'agir, et ils s'abandonnent intrieurement aux
pires fantaisies, aux plus coupables frnsies de leurs motions. Ces
hommes-l sont capables de persvrer, comme avait fait Nayrac, des
annes durant; dans une rupture avec une femme qu'ils aiment  la folie,
et ils sont incapables de dominer une minute les dsordres mentaux que
cet amour produit en eux. Ils ont la moralit de la vie sans avoir la
moralit du coeur, -- anomalie singulire qui, tt ou tard, aboutit a
l'gale immoralit du coeur et de la vie. Nos actions finissent toujours
par ressembler  nos penses, et ce sont ces dernires qu'il importe de
gouverner d'abord. Si Francis avait procd avec la petite Adle, comme
autrefois avec sa matresse, par la fuite et par l'absence, peut-tre se
ft-il abandonn sans danger au drglement de son coeur, sr que nulle
occasion ne viendrait tenter  nouveau ce coeur puis de trop sentir.
Cette absence tait rendue trs difficile par les circonstances
particulires o il se trouvait pris. Il ne se dissimulait pas qu'elle
valait mieux pour la dfinitive excution de son plan de conduite. Mais
il se disait que son dpart pour la France tait fix pour le 25
janvier, et n'aurait-il pas la force de supporter son chagrin jusque-l,
d'autant plus que la fin de dcembre approchait  travers ces dsordres
cachs de sa sensibilit, et dj le futur Nol tait annonc dans toute
la ville par des bandes de papier colles aux vitres des moindres
boutiques, avec cette nave inscription: _Viva Ges bambino!..._
C'tait, pour le jeune homme, une nouvelle raison de mlancolie que les
images rveilles par cette fte des enfants. Pouvait-il se douter
qu'elle ne passerait pas sans qu'il et manqu  l'engagement pris avec
lui-mme, et cela tout simplement  cause de l'Anglomane qui dirigeait
le _Continental_ et dont il se moquait si souvent? -- Si j'avais jamais
eu le ridicule de me faire blanchir  Londres, quelle leon et quel
ilote!... disait-il; mais cet ilote allait devenir, par une de ces
ironies auxquelles il semble que se complaise parfois le sort, la cause
dterminante d'une rechute terrible du malheureux dans le mensonge et la
trahison. Le cavalier Francesco Renda avait en effet l'habitude de
clbrer chaque anne le _Christmas_, pour la joie de sa clientle
britannique et autrichienne, en faisant dresser dans le plus vaste de
ses salons un colossal arbre de Nol, illumin de ses plus basses
branches  ses plus hautes. Une reprsentation d'un caractre plus ou
moins local compltait la fte. Il avait, cette anne-ci, engag pour la
circonstance une de ces troupes de chanteurs napolitains que connaissent
trop ceux qui ont pass une saison  Sorrente ou aux Capucins d'Amalfi.
Quand Henriette avait montr les trois billets que le diplomatique Don
Ciccio avait apports pendant l'absence du jeune homme, contre la
moquerie duquel sa finesse mridionale le mettait en garde, Francis
n'avait pu s'empcher de dire:

-- H bien! nous allons encore entendre _funiculi, funicula_... Ce sera
trs gai!...

-- Voulez-vous que nous ne descendions pas?... avait rpondu Henriette
avec la cline soumission d'une femme aimante qui souffre de ne pouvoir
pargner mme le plus lger ennui  celui qu'elle chrit. Pourquoi
Francis insista-t-il au contraire pour qu'ils se rendissent tous trois 
l'invitation du gentleman-htelier? il devait cependant penser que cet
arbre de Nol (_X-mas tree_ sur l'affiche du vestibule!...) tant
surtout prpar pour les enfants, Mme Raffraye y conduirait sans doute
Adle. Il le pensa et il se crut assez fort pour que cette possibilit
ne l'effrayt point. Il en serait quitte pour dtourner de nouveau les
yeux, et il ne priverait pas sa fiance du pauvre plaisir qu'elle
paraissait si dispose  lui sacrifier, mais qu'elle avait accept si
joyeusement. Quand donc il entra par ce soir de fte dans le petit salon
rempli d'habits noirs et de toilettes cosmopolites, au centre duquel
resplendissait l'arbre gigantesque parmi son aurole de bougies roses et
vertes et de lanternes colories, il s'tait dispos  souffrir de
nouveau. Il ne prvoyait pas que le cavalier Renda, dans son dsir de
grouper ensemble des compatriotes, aurait plac les siges rservs 
Mme Scilly prcisment  ct des siges rservs  qui? --  Pauline et
 sa fille!... Oui, l-bas, dans le coin  gauche,  ct de ces trois
fauteuils vides vers lesquels le rayonnant Don Ciccio, vtu comme le
plus correct des membres du _Carlton_, un bouquet de muguet et de
fougres  la boutonnire, conduisait la comtesse et Henriette, une
enfant tait assise, tout hypnotise par la vue de l'arbre grandiose, et
 ct de cette enfant une femme de chambre endimanche, la vieille et
fidle bonne que Francis avait vue tricotant au pied de l'eucalyptus,
par la matine inoubliable. Et la petite fille tait Adle Raffraye, son
Adle! Et dj Henriette s'asseyait sur le fauteuil qui touchait celui
de l'enfant; Mme Scilly lui faisait signe,  lui, de s'asseoir  ct de
sa fiance; elle se mettait elle-mme auprs de lui; -- et Pauline,
retenue sans doute dans sa chambre par une crise, n'tait pas l pour
lui donner, grce  l'aversion de sa prsence, la force de lutter contre
la dangereuse, la terrible tentation que reprsentait ce voisinage.




VI

AUTOUR D'UN ARBRE DE NOL


Le bruit que venaient de faire les nouveaux arrivs en s'installant
n'avait pu dtacher la petite Adle du tableau merveilleux que formait
pour sa jeune imagination l'arbre de Nol, avec les centaines de globes
coloris qui brillaient sur ses branches sombres et le groupe des
Napolitains assis par terre. Les bonnets rays des hommes, leurs
ceintures rouges, jaunes et bleues, la fantaisie de leur accoutrement
thtral, la singularit de leurs instruments de musique, la coiffure
des femmes, leurs normes pingles de mtal et leurs jupes de velours
clatant, tous ces dtails d'un si conventionnel exotisme la ravissaient
au mme degr que sa bonne; et toutes les deux formaient  leur insu un
tableau bien plus charmant encore, l'une, pauvre face ride d'humble
servante, l'autre, jeune et tendre visage si neuf  la vie. Une nave
extase les transportait qui eut pour la petite fille son soudain rveil
et trs pnible.  une minute, en effet, elle regarda autour d'elle, et
de voir occups les fauteuils qu'elle croyait vides, sans qu'elle et
entendu personne venir, lui causa un sursaut presque convulsif de
timidit. Elle rougit et brusquement, involontairement, elle se retira
vers sa bonne avec le geste de petit animal farouche qui lui tait
familier. Dans ces instants-l elle penchait sa jolie tte, ses grands
yeux bruns exprimaient une crainte anxieuse sous leurs sourcils froncs.
Il y avait dans ce recul hostile de son front un peu de la grce sauvage
d'une antilope qui va se dfendre, et, devant cette dfiance
instinctive, Mlle Scilly, qui venait de faire  la vieille Annette un
geste complaisant de demi-reconnaissance, se tourna vers Francis Nayrac
pour lui dire:

-- Mais c'est ma petite amie de l'autre matin, vous savez, celle qui
jouait si gentiment  la poupe malade... Regardez-la, sans trop en
avoir l'air, pour ne pas la dconcerter tout  fait, et dites si elle ne
ressemble pas au portrait de votre soeur enfant, d'une ressemblance
surprenante?... Plus encore aujourd'hui qu'elle n'a pas de chapeau...

-- Surprenante..., rpta Francis d'une voix altre. Irrsistiblement
il avait tourn la tte du ct de sa fille. Hlas! Tant qu'il y aura
des tres qui aiment, quelle sagesse pourra prvaloir en eux contre ce
besoin du regard, dont le plus tendre des potes a fait le crime
inexpiable de son Orphe? Il se retourna, dit ce plaintif Virgile, le
coeur vaincu... et c'est le coeur vaincu, lui aussi, que Francis jeta
les yeux sur l'enfant. L'motion qui l'avait saisi ds l'entre en
constatant  quelle place dangereuse il allait passer la soire et d
paratre trs trange  ses deux compagnes. Mais Henriette et sa mre
avaient t elles-mmes comme tourdies dans ce premier moment par le
brouhaha des conversations, l'clat des lumires, le pittoresque aussi
de cette salle de spectacle improvise. Maintenant que Mlle Scilly
pouvait remarquer le trouble extraordinaire de son fianc, il tait trop
naturel qu'elle l'expliqut par le souvenir de la chre morte. Et
c'tait bien vrai que ce souvenir le bouleversait de nouveau, tandis
qu'il se laissait aller  cette douloureuse volupt de contemplation
qu'il s'tait si scrupuleusement interdite. Pose devant lui en profil
perdu, la petite fille lui montrait la silhouette de son fin visage
comme encadre dans les annelures d'or de ses cheveux. Elle tait vtue
de blanc, une troite fraise de simple mousseline serrait son cou
fragile et faisait encore ressortir la nuance si particulirement
dlicate de ce teint qu'Henriette avait compar le premier jour  la
pleur dore de l'intrieur d'une rose blonde. Ce teint souffrant
s'harmonisait d'une manire attendrissante avec l'expression rveuse,
presque amre de la bouche au repos. Il semblait, lorsque le rire
n'animait pas ces lvres si fraches, qu'une inconsciente mlancolie
sommeillait dans ce petit tre. Les enfants ns de l'adultre portent
souvent dans leur physionomie de ces expressions de dtresse prmature.
Un reste de l'angoisse dans laquelle ils furent conus, entre deux
remords et sous la menace d'un danger, repose dans l'arrire-fond de
leurs prunelles. On croirait parfois que leur instinct pressent, qu'il
devine la tristesse cache de leur coupable naissance et son mensonge.
Et pourtant, avec cette profondeur quelquefois inquitante de son
regard, Adle avait bien son ge, cette facilit  vibrer gaiement au
moindre plaisir, cette joie de vivre irrflchie, spontane, presque
animale. Car les musiciens napolitains n'eurent pas plus tt commenc de
jouer et de chanter, s'accompagnant, celui-ci du violon, cet autre de la
mandoline, un troisime des castagnettes, un quatrime dansant, un
cinquime grimaant, -- les joues de la petite commencrent, elles
aussi, de se roser, ses prunelles de briller, sa bouche de sourire, tout
son tre de frmir, de se transformer.  mesure qu'elle s'abandonnait de
la sorte au passage de ses impressions, et que les faces diverses de sa
jeune nature se rvlaient en se succdant, Francis constatait davantage
encore quelle analogie d'me aussi bien que de visage unissait sa soeur
enfant  cette petite. Cette ressemblance aboutissait  une espce
d'identit grce au mirage du souvenir, et voici qu'il subissait de
nouveau ce sentiment qui l'avait envahi dans le jardin, d'une apparition
 demi fantastique Le fantme de la morte, avec laquelle il avait jou
doucement dans des soirs de Nol trs lointains, lui revenait, pour se
mler, pour se juxtaposer  la forme vivante de la frle et jolie
crature qu'il continuait de contempler, qu'il treignait du regard
comme il et voulu l'treindre de ses bras. Mais entre elle et lui,
entre cette treinte et ce corps o coulait cependant un peu de son
sang, il y avait matriellement  cette seconde une autre personne, --
symbole exact jusqu' la torture de sa destine actuelle. Ce qu'il
aimait le plus au monde tait l auprs de lui, incarn dans deux ttes
passionnment chries. Que ne pouvait-il les pencher l'une vers l'autre,
donner ces deux existences l'une  l'autre, unir ces deux coeurs, faire
de l'une la fille de l'autre, et les aimer plus en les aimant ensemble
de ce qu'elles s'aimeraient entre elles! Rve insens,  la fois si naf
et si coupable dans sa folie, qui avait dj travers son esprit en
dmence!... Il en fut hant dans ce salon de fte avec une intensit
accrue par son effort de ces dernires semaines, au point d'oublier o
il se trouvait, quelle surveillance inquite il avait  redouter, enfin
qu'il tait un fianc assis entre sa fiance et la mre de cette
fiance, et ce lui fut comme un rveil d'entendre la voix d'Henriette
lui dire tout bas, tandis que ce pur visage de vierge o il avait si
longtemps lu l'esprance d'une vie nouvelle se tournait vers lui:

-- Je vois bien que vous souffrez. Cette petite fille vous rappelle
trop votre pauvre soeur. Voulez-vous que nous nous en allions?

-- Non, rpondit-il en se forant  un sourire, c'est dj fini. Vous
savez, c'est toujours une plaie un peu malade que ce souvenir...

-- Cher Francis!... dit Henriette, avec une piti si dlicate dans ses
beaux yeux d'un bleu loyal, qu'il dtourna les siens. Il tait donc
rentr, malgr ses rsolutions, dans le chemin maudit du mensonge. Car
c'tait deux fois mentir que d'attribuer son trouble  la noble cause
qu'Henriette croyait deviner, et d'accepter cette charit dont il et d
avoir horreur, et qui pourtant lui fut douce. Il avait tant besoin
d'tre plaint, et tant besoin en mme temps de s'abandonner aux
sensations qui le remuaient, qu'il refusa une seconde fois l'offre de
remonter dans l'appartement que Mme Scilly lui renouvela:

-- Ne restez pas pour moi, fit-elle; ces chansons de Naples m'amusent
toujours, mais qui en a entendu une en a entendu cent...

-- Celles-ci sont par extraordinaire  peu prs indites, rpondit le
jeune homme, et les musiciens sont assez bons, ce qui est plus
extraordinaire encore. -- Et puis quels mimes incomparables, il faut que
je l'avoue moi-mme!... Voyez ce gros, quelle bonne et large face
d'honnte canaille, et ce maigre, quelle bouffonnerie dans le srieux de
son masque immobile!... Je suis sr qu'ils ont chant et dans dans des
htels semblables  celui-ci plusieurs milliers de fois, et ils
s'amusent vraiment pour leur propre compte... Et le public vaut les
acteurs... Des Anglais regardant parader des Napolitains, c'est toute
l'admiration et tout le mpris  la fois que le Nord prouve pour le
Midi... Il y a une vieille lady en bonnet, l-bas,  droite, avec des
joues o il tient quatre gnrations de buveurs de porto. Comme sa
respectabilit s'panouit au contact de ces bohmiens!... C'est
dlicieux...

Il parla ainsi longtemps, avec une verve force, afin de bien prouver
que son trouble de tout  l'heure tait fini. Avec cette excitation de
causerie, il essayait de tromper, non seulement ses confiantes voisines,
mais lui-mme, mais le battement de coeur qu'il continuait de subir.
Sans cesse, cependant, et tandis qu'il causait, ses yeux se tournaient
du ct de la petite fille, qui tout d'un coup, et par hasard, tourna
aussi les yeux vers lui. Pour la premire fois, ces prunelles d'un brun
si frais dans ce teint si finement ros le regardrent, comme avait fait
Pauline l'autre matin, -- tout naturellement, tout tranquillement. Puis
ce regard passa, avec le mme naturel, avec la mme tranquillit, sur la
ligne des spectateurs rangs derrire eux, pour revenir  l'arbre de
Nol et aux musiciens, toujours aussi tranquille, aussi naturel Francis
le savait trop, qu'il n'tait que cela pour Adle: une personne
quelconque  laquelle la mmoire de l'enfant n'attachait, ne pouvait
attacher aucune ide particulire. Pourquoi cette absolue indiffrence
lui serra-t-elle le coeur comme la plus triste des preuves qu'il et
supportes depuis ces trois dures semaines? Qu'esprait-il donc de cette
pauvre petite fille, aprs avoir dploy une nergie de plusieurs annes
 la mettre systmatiquement en dehors de sa vie? S'imaginait-il qu'une
suggestion de tendresse manerait de son regard capable d'veiller chez
elle le cri du sang qu'il coutait gronder plus fortement que jamais
dans son coeur? Son instinct de paternit, si violemment, si
soudainement veill, venait de souffrir d'une souffrance presque
physique. Il n'avait, sans doute il n'aurait jamais de sa fille mme la
sympathie d'trangre apprivoise qu'elle montrait maintenant  Mlle
Scilly! Cette dernire avait eu raison de dire l'autre jour qu'elle
possdait un sortilge pour se faire aimer des tres simples. N'ayant
pas commis la faute de la premire rencontre dans le jardin, celle
d'approcher trop vite l'enfant, elle avait laiss  la jolie sauvage le
temps de l'examiner  la drobe, de la juger et de subir ce charme
souverain, insinuant tout ensemble et irrsistible, la grce et la
douceur dans la beaut. L'envahissement de ce charme fut rendu comme
perceptible par la dtente de la dfiance physique qui s'accomplit dans
Adle. Peu  peu elle avait cess de se replier vers le coin du
fauteuil, o elle s'tait,  l'entre des dames Scilly, comme rfugie
sous la protection de sa bonne. Son petit corps avait repris la libre
facilit de ses mouvements. On sentait qu'elle respirait plus  l'aise.
Deux ou trois fois, devant quelque pantalonnade par trop drlatique d'un
des chanteurs, elle rit en mme temps que riait sa voisine, et il vint
une seconde o la jeune fille et l'enfant commencrent de causer
ensemble. Ce fut le simple mouvement par lequel une fine antilope
d'abord pouvante broute dans la main tendue qui la faisait fuir une
verte poigne de feuillages. Quel bienfait cette mystrieuse magie de
sduction et t pour Francis si elle s'tait exerce dans d'autres
circonstances! Elle ne pouvait qu'augmenter sa misre en lui montrant ce
qui aurait pu tre, et en le prcipitant davantage dans le gouffre des
motions contradictoires. Sentir  ce degr la grce de cette enfant,
c'tait boire une dose nouvelle du poison qui enfivrait dj tout son
tre, c'tait perdre de sa force morale, perdre de son honneur, --
perdre de son amour aussi. C'tait du moins laisser se diminuer encore
en lui son pouvoir d'tre heureux par cet amour. Et il coutait, avec
ravissement, avec dsespoir, avec curiosit, avec pouvante, le dialogue
plus familier  chaque rplique qui s'changeait entre les deux
voisines:

-- Est-ce que vous n'avez jamais vu un aussi bel arbre de Nol? avait
demand Mlle Scilly.

-- Oh! non! s'tait empresse de rpondre la vieille Annette, qui
demeura tonne de constater que le mutisme habituel de sa petite
matresse devant les trangers cessait tout d'un coup, car Adle
rpondait, elle aussi, au mme moment:

-- Non. Pas d'aussi beau, mais j'en ai vu de bien beaux tout de mme...
L'anne dernire, maman a fait un arbre pour cinquante petites filles.
Je l'aimais encore mieux que celui-l... D'abord, ajouta-t-elle en
fixant un point imaginaire, c'tait chez nous, et il y avait de la
neige...

-- Et puis vous aviez vos petites amies..., dit Henriette.

-- Oui, rpondit vivement l'enfant, j'avais Franoise, la nice
d'Annette.

-- Et les autres? interrogea Mlle Scilly.

-- Les autres sont des amies pour jouer, reprit la petite, au lieu
que Franoise, c'est comme maman et comme Annette... Elle n'a pas pu
venir avec nous. Elle est si pauvre. Il faut qu'elle travaille aux
champs... Quand elle sera grande, elle habitera au chteau et je la
prendrai toujours en voyage.

Ses yeux avaient brill tandis que sa bouche rieuse prononait ces mots
purils, mais tout remplis de la gnrosit nave qui dans cette aube de
la vie annonce les premiers linaments d'une large manire de sentir, la
magnanimit  venir d'un noble coeur. Henriette se retourna vers Francis
pour lui dire  mi-voix: Comme on voit bien que c'est la fille d'une
bonne mre!... et elle prit dans sa main la main de sa petite voisine
qui rougit doucement  cette caresse. Elle sourit d'un sourire
embarrass toujours, mais si amical, et dj Henriette lui demandait:

-- J'espre que, si votre maman n'est pas venue, elle n'est pas plus
souffrante pour cela...

Le sourire de la petite fille s'arrta aussitt  cette question. Une
ombre passa sur son visage mobile o chaque pense transparaissait comme
le sang  travers le rseau de veines bleutres dessin au coin de sa
fine tempe. Elle dit:

-- Je vous remercie, madame, maman tait bien ces jours-ci. Elle a
repris un peu froid hier et aujourd'hui elle s'est sentie fatigue. Elle
n'a pas voulu me garder auprs d'elle. Elle a toujours peur que je ne
m'ennuie  Palerme et que je ne regrette Molamboz. C'est vrai. J'aime
bien notre campagne, mais j'aime encore mieux tre ici avec elle...

-- Vous verrez comme ce beau soleil la gurira vite, dit Henriette,
qui regretta d'avoir voqu l'image de Mme Raffraye, en voyant comme ce
coeur de neuf ans tait sensible aux moindres nuances: Maman tait trs
malade aussi quand elle est venue. Maintenant, vous voyez, elle est tout
 fait bien portante... Puis elle voulut quitter ce sujet par peur de
blesser  nouveau la petite, et elle ajouta: Il faut aussi que je vous
dise de ne pas m'appeler madame, mais mademoiselle Henriette.
Voulez-vous?...

Adle semblait ne pas avoir cout la fin de la phrase, tant elle
s'absorbait dans le visage de Mme Scilly qu'elle regardait, qu'elle
tudiait plutt en ce moment avec une curiosit passionne. Il tait
trop ais de deviner pourquoi. Sa tte raisonneuse d'enfant comparait la
physionomie de la comtesse  la physionomie de l'tre qu'elle aimait le
plus au monde. Son affection l'clairait, comme il arrive quelquefois 
cet ge, sur des prils de sant dont son intelligence ne pouvait pas se
rendre compte. Pourtant elle avait bien tout entendu, car elle reprit,
aprs un silence;

-- Pardon, mademoiselle, est-ce que votre maman a d garder le lit
longtemps?...

-- Des semaines, dit Henriette.

-- Pardon encore, continua l'enfant, c'tait un froid ici?... et
elle montra sa poitrine.

-- Oui, rpondit Henriette.

-- Et elle toussait beaucoup la nuit?

-- Beaucoup.

-- Et elle est reste combien de temps  Palerme avant d'tre
gurie?...

-- Mais il n'y a pas deux mois que nous avons quitt Paris...

Une seconde fois Adle se tut.  quel travail se livrait son
imagination, tandis que les chanteurs continuaient de faire courir, sur
cette banale assemble de touristes, de dsoeuvrs et de malades,
l'ardent frisson de vitalit populaire que dgagent, malgr tout, les
moindres romances closes dans le sable fumeux du Vsuve? La petite
fille paraissait s'tre en alle loin de cette salle, de ce spectacle,
de ce public et de ces chanteurs. Mais comme c'est l'habitude lorsque
nous entendons de la musique sans l'couter, les mlodies se
mlangeaient  sa rverie, pour en redoubler l'inconsciente exaltation,
comme elles redoublaient la piti d'Henriette, tout mue d'avoir touch
 une place trop tendre de cette sensibilit prcocement vulnrable. Ces
mlodies achevaient aussi de troubler profondment Francis. N'ayant pas
perdu une syllabe de ce court entretien, il demeurait effray de
constater chez cette enfant cette prcocit de coeur. Il l'avait sentie
sentir, et, domin comme il tait par les ides d'hrdit, comment
n'aurait-il pas reconnu en elle le don fatal qu'il lui avait transmis
avec les traits de sa famille, celui d'une morbide dlicatesse de
sentiment? Sa soeur et lui en avaient tant souffert, quand ils avaient
l'ge d'Adle, mais pas plus l'me de leur ge qu'elle n'avait, elle,
l'me du sien. Et vers qui allait-elle, cette tendresse prmaturment
maladive? Vers une mre qui, pour tre aime de la sorte, avait d
vraiment le mriter. Francis le savait par sa propre exprience, les
enfants les plus sensibles ne sont pas ceux qui s'attachent le plus. Ils
sont si aisment froisss et blesss. Une parole vive, une injustice,
une impatience suffisent  les faire se replier sur eux-mmes, et, quand
vous voulez vous rapprocher d'eux, votre prsence leur renouvelant cette
cruelle motion, il vous devient presque impossible de les reconqurir.
L'idoltrie d'Adle pour Mme Raffraye tait un tmoignage de plus, et
celui-l irrfutable, du dvouement que cette femme avait montr  sa
fille. Francis n'aurait-il pas d tre heureux qu'il en ft ainsi?
N'tait-ce pas un soulagement pour sa conscience de constater que
l'existence de la pauvre petite avait ranim dans Pauline le sens aboli
des devoirs et des responsabilits? S'il et reconnu  l'attitude
d'Adle ce secret malaise des enfants trs aimants et peu aims, cette
meurtrissure intime des mauvais traitements, qui dforme l'me pour
toujours, n'aurait-il pas maudit son ancienne matresse plus encore pour
cette injustice dnature que pour les perfidies de jadis? Pourquoi
donc, durant tout ce dialogue et pendant le silence qui suivit,
restait-il si pniblement affect, quand il venait d'avoir la seule
vidence qui puisse consoler et rassurer un pre, spar  jamais d'avec
sa fille? Et il coutait cette torturante conversation recommencer:

-- Nous, disait Adle, nous sommes ici depuis presque quatre
semaines. En fvrier cela fera deux mois. Cette phrase tait pour elle
la visible traduction de cette autre: En fvrier maman sera gurie...,
car un clair de joie s'tait rallum dans ses prunelles brunes, tandis
qu'Henriette lui demandait:

-- C'est la premire fois que vous voyagez?

-- Non, dit la petite, je suis alle souvent  Besanon voir ma
tante...

-- Et  Paris?...

-- Jamais. Nous avons d y aller quand maman tait si malade, pour
consulter un autre mdecin. Et puis elle n'a pas voulu... Annette m'a
dit qu'elle dteste cette ville depuis que mon pauvre papa y est mort...
Est-ce que le vtre est  Palerme?... ajoutait-elle.

-- J'ai perdu mon pre, moi aussi, rpondit Henriette, il y a bien
longtemps...

-- Mais vous l'avez vu, interrogea l'enfant, vous vous le rappelez?

-- Oui, dit Henriette, j'avais neuf ans...

-- Juste comme moi maintenant, reprit la petite. Elle regarda de
nouveau Mlle Scilly, avec le geste de quelqu'un qui va parler d'un sujet
trs intime et qui hsite.

-- Mademoiselle..., et comme Henriette la regardait de ses beaux yeux
si tendres, je voudrais vous demander une chose...

-- Laquelle? dit la jeune fille.

-- Lorsqu'on se retrouve au ciel, aprs la mort, et qu'on ne s'est
jamais vus vivants, comment se reconnat-on?

-- C'est le secret du bon Dieu, rpondit Henriette. Elle tait trop
ingnument pieuse elle-mme pour sourire  la question de la petite
fille, qu'elle rpta presque aussitt  son fianc, et elle ajouta:
Quelle trange et touchante enfant!... Elle ne se doutait pas que
cette phrase d'Adle ainsi transmise par elle  Francis prenait une
signification bien plus trange encore. Mais, comme elle se retournait
pour continuer cette causerie qui l'intressait dj si
particulirement, elle put voir que, si sa petite amie de cette
demi-heure tait en effet trs touchante, elle tait aussi trs enfant.
Une expression nouvelle avait remplac sur ce mobile visage les trop
fortes anxits de tout  l'heure. Il avait suffi qu'un personnage
inattendu entrt dans la salle, qui tait simplement le concierge
polyglotte, mais rendu presque mconnaissable par une perruque blanche
et la poudre seme  profusion sur sa longue barbe. Grim en Bonhomme
Nol ou plutt en reprsentant de la gnrosit de Don Ciccio, il
portait dans sa hotte une collection de menus objets destins  tre
offerts aux nombreux enfants pars de-ci de-l dans l'assemble. Encore
dans l'attente de cette simple surprise, l'excessive sensibilit d'Adle
devint trop visible. Ses yeux brillaient d'un clat trop vif. Ses fines
mains s'ouvraient d'un mouvement trop nerveux. Son sang courait trop
vite sur ses joues maintenant pourpres d'esprance, et, quand elle reut
son cadeau des mains de l'htelier qui prsidait lui-mme  la
distribution de ces _Christmas presents_, ses mains tremblaient d'un
trop passionn plaisir. Pauvre cadeau et qui n'tait qu'une toute petite
poupe habille en paysanne sicilienne! Mais l'enfant, aprs l'avoir
regarde avec adoration, dit  sa bonne, pensant  sa grande poupe, 
la prfre:

-- Tu comprends, ce sera la Franoise de l'autre.

Elle se levait en prononant ces mots, dont la purilit contrastait
comiquement avec ses phrases prcoces de tout  l'heure. La vieille
bonne avait consult sa montre et avait fait signe qu'il tait temps de
remonter. Un peu intimide, Adle se tourna vers Henriette pour lui dire
bonsoir, et la jeune fille ayant rpondu  ce geste par une caresse sur
la joue et les cheveux de l'enfant, cette dernire lui fit un sourire o
se devinait toute l'amiti dont ces petits tres sont capables, et qui
leur envahit le coeur si promptement. Devant Francis et devant Mme
Scilly, elle passa avec la mme grce effarouche qui lui tait
naturelle, puis elle disparut entre les fauteuils, tandis que, la hotte
du concierge distributeur une fois puise, les musiciens reprenaient
leurs mlodies interrompues et que Mlle Scilly rsumait d'une manire
saisissante son impression de la soire, en disant  sa mre et  son
fianc:

-- Quand on pense qu'avec cette sensibilit-l cette pauvre petite sera
peut-tre orpheline et seule dans la vie avant un an, c'est trop
triste!...

                   *       *       *       *       *

-- Henriette a raison, se rptait Francis  lui-mme une heure plus
tard. C'est trop triste... Seulement ces mots, qui pour la jeune fille
ne reprsentaient rien de prcis, se traduisaient pour lui en des images
d'une affreuse nettet. Il voyait Pauline mourir. Quoique, depuis le
moment o il s'tait rencontr avec Adle, son ancienne matresse et
recul comme au second plan de ses proccupations, cette ide lui
donnait une sorte de frisson unique, celui qui nous prend devant
l'agonie d'une chair que nous sentmes palpiter contre notre chair avec
les profondes nergies mystrieuses de l'amour. Oui, Pauline mourrait
bientt, trs tt, sans doute l-bas,  son retour au pays, aprs
quelqu'une de ces fausses convalescences que le tide soleil du Midi
donne aux poitrinaires. La petite Adle serait l, qui verrait, elle,
rellement, ce spectacle horrible, qu'il avait contempl lui aussi,
encore si jeune, au chevet du lit de mort de sa mre. Comme elles sont
courtes, ces heures o nous avons devant nos yeux le masque ple,
immobile, muet, de ce qui fut un visage vivant et tendre, le miroir pour
nous d'une me qui nous chrissait! Comme elles sont courtes, et quelle
place elles prennent dans notre souvenir, dans cette lgende de
mlancolie qui nous accompagne ensuite  travers nos joies les plus
heureuses! Qu'il est dur que cette lgende commence si vite et par une
vision semblable!... On ne laisserait certainement pas Adle seule dans
cette campagne dserte avec sa vieille Annette et les autres
domestiques. On l'emmnerait... Mais o, et qui? Quels personnages
inconnus se cachaient derrire cet on, indfini et menaant comme le
sort? Sans doute cette tante de Besanon,  laquelle la petite avait
fait allusion, la recueillerait. Cette parente serait-elle une bonne
seconde mre? Mme si elle tait bonne, comprendrait-elle ce coeur
d'enfant auquel les gteries d'autrefois auraient donn un tel besoin
d'une caresse continue, d'une atmosphre constamment douce et chaude? Et
si cette tante n'tait pas bonne, si Adle tombait tout  coup, du
paradis d'affection o elle avait grandi, dans ce pire des enfers,
l'hostilit de la famille?... Francis venait de trop intimement, de trop
profondment s'unir en pense  la vibrante et passionne nature de sa
fille, il l'avait sentie trop pareille  lui, pour que toutes les
souffrances probables d'une telle transplantation ne lui fussent pas
rendues immdiatement perceptibles. Ce frle organisme y rsisterait-il?
Tout ne lui serait-il pas meurtrissure et blessure? La petite irait et
viendrait, gardant au fond de ses yeux bruns, agrandis encore par la
maigreur de son pauvre visage, cette horrible expression de martyre qui
devrait faire se relever de sa tombe une mre ou un pre. Et la mre ne
se relverait pas!... -- Et le pre?... -- Si Adle vivait malgr cette
preuve, si elle atteignait ainsi ses dix-huit ans, qui se chargerait de
la marier, de lui choisir un compagnon d'avenir vraiment digne d'elle?
En admettant que cette tante ft une bonne, une trs bonne tutrice, elle
n'aurait qu'une pense, tablir sa pupille le plus tt possible. C'est
une trop lourde responsabilit qu'une orpheline, et dont les meilleurs
se dbarrassent avec un tel soulagement. Adle pouserait donc n'importe
qui, un Raffraye peut-tre, quelque homme brutal, cynique et dur, qui
ferait d'elle ce que l'autre avait fait de sa mre... Cette suite
d'imaginations fut si cruelle  Francis, qu'il se prit la tte dans ses
mains, et il se mit  pleurer,  pleurer sa fille,  se pleurer, -- elle
d'tre ainsi la victime expose  de si tragiques hasards, l'enfant
endormie sur le bord du redoutable abme de la vie, -- lui-mme d'tre
son pre, de le croire, de le savoir, de le sentir et de ne rien pouvoir
pour elle.

                   *       *       *       *       *

Mais ne pouvait-il vraiment rien? Les nombreux raisonnements dont il
s'tait fortifi contre toutes ses tentations pendant sa nuit de
Monreale et au cours de son pnible examen de conscience s'appuyaient
sur un seul point, admis aussitt: les devoirs que sa paternit soudain
reconnue lui imposait envers l'enfant n'taient pas conciliables avec
les devoirs que ses fianailles lui avaient fait contracter envers
Henriette. Il fallait choisir. Il avait choisi ceux qui lui paraissaient
emporter avec eux la moindre souffrance pour ces deux tres si chers.
Mais ces devoirs n'taient-ils vraiment pas conciliables? L'image lui
revint du tableau qu'il avait eu sous les yeux ce soir mme: Henriette
prenant la main d'Adle et leur sourire chang. Que disait-il, ce
sourire donn et rendu, sinon que ces deux cratures taient faites pour
s'aimer, ces deux mes pour se comprendre, la jeune fille pour tre la
grande amie de la petite fille? Elles s'taient connues, et aussitt
elles avaient commenc de se plaire. Avait-il t coupable de ne pas se
jeter immdiatement au travers de cette sympathie naissante, en
demandant par exemple  Henriette de quitter le salon aussitt, comme
elle le lui avait offert? videmment non. Serait-il coupable s'il ne
s'opposait pas davantage  ce que cette sympathie grandt, s'il laissait
les circonstances accomplir leur jeu invitable? La vie commune de
l'htel ne manquerait pas d'amener d'autres rencontres. Henriette et
Adle se reverraient. Elles se plairaient plus encore. Durant sa nuit
d'honntet intransigeante, Francis se ft dit qu'il devait  tout prix
empcher cette intimit. Maintenant qu'il s'tait trop rapproch de
l'enfant, il coutait la voix du sophisme, toujours prte  plaider dans
les intelligences incertaines. Cette voix dangereuse, la savante
complice de nos faiblesses sentimentales, lui murmurait le terrible mot
qui sert de prtexte  tant de lchets et d'hypocrisies: Est-ce mentir
que de se taire?... Ce silence suffisait cependant pour que des
relations s'tablissent entre sa fille et sa fiance, o il n'entrerait
pour rien et qui lui seraient d'une telle douceur. Il contemplerait
l'enfant, il l'approcherait, il lui parlerait sans avoir  s'en cacher
comme d'un crime!... Mais un pareil tat de choses entranait une autre
consquence ncessaire: si Adle devenait,  un degr quelconque, la
familire des dames Scilly, Pauline Raffraye les connatrait aussi...
Quelle rpulsion cette ide avait souleve en lui la premire fois qu'il
avait imagin ce spectacle pour lui monstrueux: cette criminelle
complice de son adultre assise auprs d'Henriette et de la comtesse,
ces deux honntes femmes s'intressant  cette malheureuse, lui parlant,
la plaignant, l'embrassant peut-tre!... Fallait-il que cette soire
passe auprs de la petite Adle et jet le dsarroi dans tout son
coeur, pour qu'il plaidt en ce moment contre cette rpulsion, prouve
encore tout  l'heure quand il avait constat combien l'enfant
chrissait sa mre! Mais Pauline, en effet, n'tait-elle pas estimable
en tant que mre? Sa tendresse de neuf annes pour la douce petite fille
ne mritait-elle point qu'il oublit ses noires trahisons, qu'il les lui
pardonnt enfin?... Ah! Que ne pardonnerait-il pas pour tre certain
qu'il acquerrait la possibilit de ne jamais perdre de vue l'enfant?
C'tait le rsultat qu'il entrevoyait par del toutes ces arguties de sa
conscience. Si des relations se nouaient  Palerme entre les deux
familles, ces relations continueraient, du moins par correspondance, une
fois de retour en France. Il aurait une chance de savoir comment vivrait
Adle, quoi qu'il arrivt, une chance par consquent de diminuer sa
souffrance si elle souffrait, de l'aider si elle avait besoin d'aide. Il
tait si sr d'avance que la noblesse de ce but excuserait aux yeux
d'Henriette ce qu'il y aurait eu d'un peu incorrect dans les moyens,
quand elle saurait la vrit. Car, une fois maris, il la lui dirait, il
se donnait sa parole de la lui dire, trouvant dans cette volont bien
arrte une absolution devant lui-mme. S'il et t moins enivr du
roman insens qu'il se racontait ainsi par avance, il aurait reconnu
qu'il raisonnait comme ces infidles dpositaires qui dpensent une
somme prise dans une caisse en se jurant de la rendre ce soir, demain,
dans huit jours. En toute matire, qu'il s'agisse d'argent ou de
sentiment, la probit se reconnat  ce signe qu'elle ne comporte ni les
transactions ni les nuances. Il l'avait bien senti dans sa mditation du
premier soir. Mais la fibre paternelle venait d'tre touche trop
fortement, et cela, aprs des journes trop complaisamment passes  se
regarder souffrir. Il n'avait plus la force de marcher dans le droit et
simple chemin, et il s'en justifiait, comme nous nous justifions tous,
avec cette excuse du moins qu'il tait pris entre deux des plus
puissants sentiments du coeur de l'homme, et qui ne s'excluent pas l'un
l'autre: la paternit et l'amour. Et il continuait de caresser le projet
chimrique qui devait lui permettre de les satisfaire tous les deux. Il
se demandait ce que penserait Mme Raffraye quand elle saurait qu'Adle
avait caus durant cette soire avec Henriette. Il s'tait  ce point
livr aux folies de sa vision d'avenir, que ce lui fut comme le sursaut
d'un rveil de se dire: Pauline a dj refus de me rpondre. Elle a
interdit  ses femmes de chambre de dner  la mme table que les
domestiques de Mme Scilly. Elle ne veut aucune espce de rapport avec
nous. Elle dfendra  la bonne de laisser la petite nous parler. -- Il
disait dj nous, en pensant aux relations possibles avec Adle! --
Et puis, ajouta-t-il, si elle accepte de faire la connaissance de Mme
Scilly et si elle raconte, mme sans mauvais calcul, qu'elle a t
l'amie de ma soeur?... Ces rflexions, la longue suite de ces rveries,
l'angoisse de perdre l'unique occasion qu'il et de mieux revoir la
petite fille, le dsir de prouver  son ancienne matresse que sa
rancune n'existait plus, les mille sentiments confus enfin qui
l'agitaient se rsolurent dans la dcision qu'il et certes prvue le
moins, quelques heures plus tt. Il voulut faire une nouvelle tentative
pour se rapprocher, non plus de la femme qui lui avait fait si mal ou
dont il redoutait la vengeance, mais de la mre inquite et tendre qui
ne pourrait pas refuser pour sa fille si jeune, si dpourvue de dfense,
le plus dsintress, le plus sincre des dvouements, le plus lgitime.
Il essaya de mettre un peu de tout cela entre les lignes d'un billet
adress  Mme Raffraye, -- billet plus difficile  composer que le
premier, et il n'eut cependant aucun brouillon  dchirer ni  raturer.
Un trop puissant dsir le dominait  cette minute pour qu'il ne trouvt
pas aussitt le mot le plus juste, le plus capable de toucher celle 
laquelle il avait la draisonnable inconsquence d'crire. Fallait-il
que la dmence de l'motion ressentie et t et ft profonde pour que
sa main n'hsitt pas  tracer les phrases suivantes:

    24 dcembre.

  _C'est encore moi qui vous cris, bien que le premier billet que je
  vous ai envoy, voici des semaines, soit demeur sans rponse. J'ai
  trop compris ce que signifiait ce silence, et vous savez avec quel
  scrupule j'ai respect votre volont. Vous savez aussi, vous ne pouvez
  pas ne pas savoir qu'entre mon premier billet et celui-ci des
  rencontres ont survenu, dont je ne chercherai pas  vous cacher
  qu'elles m'ont profondment boulevers. Vous avez t l'amie de ma
  chre Julie, et c'est au nom de cette douce morte que je me mettais si
  loyalement, si simplement l'autre jour  votre disposition pour vous
  pargner les menus soucis d'une arrive en terre trangre. C'est
  encore en son nom que je vous supplie de me recevoir, comme elle vous
  en supplierait elle-mme, en son nom et en celui du charmant petit
  tre en qui j'ai retrouv sa grce, sa dlicatesse, sa sensibilit
  trop fine, toute son enfance, jusqu' ses traits. -- Ce que j'ai 
  vous dire, votre gnie de mre l'a sans doute devin dj. coutez
  votre coeur qui vous affirme certainement que la pense d'une fragile,
  d'une innocente et attendrissante crature comme est Adle ne peut pas
  tre mle  des souvenirs d'irritation et d'amertume. Les vrais
  dvouements sont toujours rares. Vous ne voudrez pas, en refusant de
  me voir, risquer d'en repousser un qui ne rclame aucun droit, sinon
  celui de vous assurer que sous les mots de ce billet il tient plus
  d'motion que ne vous en exprime votre respectueux_

    FRANCIS NAYRAC.

Le jeune homme lut et relut cette page, nigmatique pour toute autre,
mais dont chaque syllabe devait avoir pour la mre d'Adle une
signification aussi claire que s'il lui et crit en toutes lettres la
vrit de leur situation rciproque. Ne connaissant plus rien de Pauline
depuis des annes que les sentiments d'amre rancune qu'il lui gardait,
persuad qu'elle l'avait trahi et qu'elle mritait les pires durets, il
se trouva navement trs gnreux d'effacer ainsi ses griefs, et il ne
douta point qu'elle n'en ft touche. Il relut ce billet le lendemain
matin, en se rveillant d'un sommeil hant par des rves o il avait
revu la petite fille mle  mille scnes inexprimablement troubles et
confuses. Il eut de nouveau l'impression que sa dmarche remuerait la
mre, qu'elle en serait attendrie, vaincue, et, comme le remords de nos
duplicits ne s'tourdit pas aussi vite que le voudrait notre
conscience, il s'empressa de faire mettre l'enveloppe au nom de Mme
Raffraye chez le concierge du _Continental_ avant d'avoir revu sa
fiance. Il avait cependant la conscience de ne rien lui prendre. Il ne
l'avait jamais plus aime que depuis qu'il l'avait vue qui regardait
l'enfant avec des yeux si doux, si tendres. Ne lui pardonnaient-ils
point, ces yeux, par avance, ce qu'il ferait pour tre bon  cette
pauvre petite, -- qui n'avait pas demand  vivre?




VII

PAULINE RAFFRAYE


Tandis que cette scne trs simple dans ses dtails, et presque tragique
par son retentissement sur un coeur d'homme dj si branl, se jouait
au rez-de-chausse de l'htel, parmi le brouhaha des conversations, sous
la lumire confondue des globes lectriques et des innombrables bougies
de l'arbre de Nol, chef-d'oeuvre de Don Ciccio, Pauline Raffraye,
couche et plus souffrante qu' l'ordinaire, attendait sa fille, sans se
douter qu'un nouvel pisode actuellement imprvu s'ajoutait soudain  ce
qui avait t,  ce qui restait le drame meurtrier de sa vie. Rien dans
cette chambre de hasard ne dnonait, la terrible maladie contre
laquelle la jeune femme tait venue demander des forces au soleil
africain de Palerme. La fine nature de la mourante, rvle dj par les
traits dlicats de son visage, en ce moment immobiles de fatigue et de
songerie au milieu de ses oreillers, se reconnaissait encore dans cet
art de dissimuler l'odieux appareil de ses misres physiques. Bien
qu'elle ne ret aucune autre visite dans cette chambre que celles de sa
petite Adle et du docteur, elle gardait la coquetterie de ce qu'elle
appelait en plaisantant son coin d'hpital. Les tresses toujours
paisses de ses cheveux chtains, comme rayes par places de touffes
blanches, taient aussi soigneusement nattes et noues de rubans, la
transparente batiste de ses coussins se doublait d'une soie aussi
joliment rose ou bleue, elle drapait ses maigres paules d'un crpe de
Chine aussi souple, aussi parfum, enfin la dentelle qui terminait ses
manches retombait sur ses pauvres poignets fragiles en plis aussi
coquettement disposs que si elle et t, non plus la condamne
d'aujourd'hui, mais l'amoureuse et l'lgante d'autrefois.  la place du
hideux dploiement de fioles et de linges souills qui dshonore des
chambres pareilles, le marbre de la table, auprs d'elle, se voilait
d'un tapis de soie et montrait une lampe voile elle-mme d'un abat-jour
souple. Une photographie d'Adle dans un cadre d'mail tait auprs, des
anmones dans un vase d'argent cisel et un vaporisateur  moiti vide,
dont la prsence expliquait le lger arome ambr de l'atmosphre. On et
devin,  ces riens, un de ces tendres esprits de femme dont la
rsistance  la douleur se hausse jusqu' l'hrosme par le dsir
passionn de ne pas abdiquer la royaut du charme, -- instinct si
touchant, comme toutes les impuissantes protestations de la faiblesse et
de la beaut contre la barbarie de la vie! Il l'tait plus encore ici,
car c'tait la mre qui se sentait mortellement atteinte, et elle
voulait laisser  son enfant, au lieu d'une vision de laideur et
d'pouvante, cette image de souffrance et de grce  la fois, le
souvenir d'une femme plissante, consume, mais sans dgradation. Et
combien elle l'aimait, cette enfant, les cinq ou six portraits pars
dans la chambre, sans compter celui qu'elle gardait prs d'elle, le
disaient assez. C'tait encore de sa fille qu'elle s'occupait durant
cette veille de Nol employe en partie  prparer des cadeaux destins
aux petits souliers qu' son retour Adle poserait dans le coin de la
chemine. Elle venait d'envelopper ainsi et de confier  Catherine,
celle des deux femmes de chambre demeure auprs d'elle, toute une suite
de menus paquets lis de faveurs. Ils contenaient  la fois des gteries
de jeune fille, telles qu'une pendule de voyage, et de toute petite
fille, telles qu'une chaise  bascule, pour une poupe. Mais Adle,
leve dans des conditions si particulires, n'tait-elle pas un peu une
grande personne par sa sensibilit prcocement veille et par ses
soucis, qui la rendaient parfois trop pensive, en mme temps que la
spontanit de son naturel y mlangeait l'enfantillage de la neuvime
anne? Sans doute, ces petits soins de tendresse avaient veill chez la
mre une de ces crises du souvenir comme nous en subissons  de
certaines dates, car elle avait demand  Catherine un coffret qui ne la
quittait jamais, et elle en avait tir deux grandes enveloppes de cuir
fermes avec une serrure. De feuilleter seulement les lettres que
contenaient ces enveloppes avait fait passer dans ses beaux yeux gris
cerns d'un tel halo de lassitude une tristesse plus grande, et elle
avait referm cette correspondance pour ouvrir tour  tour les deux
volumes qu'elle gardait  son chevet, -- et l'un tait le _Nouveau
Testament_, l'autre l'_Imitation_! Certes, Francis Nayrac, avec le
mpris froce qu'il se croyait le droit de porter  son ancienne
matresse, et t bien tonn de la voir en train de chercher dans ces
pages d'austre consolation les phrases qui versent un baume sur les
blessures saignantes du coeur. Elle relisait les versets divins: Je
vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez
des afflictions dans le monde, mais ayez confiance, j'ai vaincu le
monde... Elle se rptait avec le solitaire: Les malheureux! Ils
sentiront  la fin combien tait vil, combien n'tait rien ce qu'ils ont
aim!... Elle les avait souvent redits, ces mots qui sonnent le glas de
toutes les affections mortelles, depuis des annes. Ce fut sur eux, ce
soir encore, qu'elle posa le livre. L'cho lui en avait rsonn trop
avant dans le coeur. Elle y avait trouv ramasses, en un cri trop aigu,
les motions de sa jeunesse si horriblement due, que lui infligeait
toujours un simple coup d'oeil jet sur ces papiers d'autrefois. Elle ne
pouvait cependant se dcider ni  les dtruire ni  les relguer hors de
sa porte! Ah! ces feuilles, si souvent manies, avec leur criture dj
jaunie, comme Francis fut demeur pouvant s'il en avait seulement lu
quelques-unes, au hasard!... C'taient d'abord ses lettres  lui, puis
quelques mots d'Armand de Querne, enfin une longue correspondance avec
Franois Vernantes, -- bref toutes les pices du procs d'infamie qu'il
avait fait  la Pauline Raffraye de 1877. Mais ce dossier de leur
commune histoire, au lieu de prouver les trahisons dont il s'tait cru
si sr, attestait que l'imprudente et malheureuse femme ne lui avait
jamais menti. Non, elle n'avait pas eu d'amant avant lui. Elle n'en
avait pas eu d'autre pendant leur liaison. Elle n'en avait pas eu aprs
leur rupture. Les sept ou huit billets d'Armand dmontraient qu'il n'y
avait eu rellement entre eux qu'une lgre, qu'une innocente
familiarit de monde. Les frquentes et longues lettres de Vernantes
rvlaient une amiti romanesque, sans la moindre nuance de passion ou
de galanterie, toute en estime et en tendres respects de la part de
l'ami, en reconnaissance mue et en fine direction spirituelle de la
part de l'amie. C'tait la condamnation de Francis que ces pages, et la
rhabilitation de Pauline, une preuve, hlas! aprs tant d'autres, que
la jalousie torturante d'un homme et la rvolte d'une femme outrage
sont de tout puissants artisans de malentendus entre les tres les plus
sincrement pris. Elles disaient cela, ces lettres, et qu'en
suppliciant cette femme par ses dgradantes dfiances, en la souponnant
sur des tourderies d'attitude, en l'outrageant sur des racontars de
salon, en l'abandonnant enfin sur l'quivoque ressemblance d'une
silhouette aperue  une porte, Nayrac avait commis la plus atroce, la
plus irrparable des iniquits. Si elle avait refus de consigner de
Querne  sa porte ds la premire sommation, 'avait t par une trop
naturelle ignorance du danger vers lequel elle courait. Si, plus tard,
elle avait tenu tte  son amant  l'occasion de Vernantes, 'avait t
par cette rancune exaspre qu'un excs d'injustice veille chez une
crature passionne. Si elle ne s'tait dfendue que par l'indignation
et par le silence quand Francis tait venu, l'insulte  la bouche,
proclamer qu'il l'avait vue, la veille, entrer voile chez ce mme
Vernantes, 'avait t par horreur contre cette cruelle, cette froce
partialit qui ne lui faisait pas une seconde le crdit d'admettre
qu'elle pt tre innocente. Elle l'tait cependant. Elle avait d,
quoique indispose, sortir ce jour-l qui s'tait trouv aussi celui o
une matresse quelconque,  peu prs de sa taille et portant comme elle
le manteau de la saison, avait eu un rendez-vous dans le rez-de-chausse
de la rue Murillo. Une aussi misrable rencontre de circonstances, une
analogie de lignes et de mise, -- voil donc d'o avaient dpendu son
honneur et son bonheur! Oui, ce peu avait suffi pour que celui qui
prtendait l'aimer s'avilt et l'avilt jusqu' la frapper. Elle en
frissonnait de haine en y pensant et en remettant dans leurs enveloppes
ces feuillets, qu'il lui et suffi de montrer pour se justifier.
Pourquoi ne l'avait-elle pas fait? Pourquoi, si elle n'tait pas
coupable, l'avait-elle laiss partir, cet amant qu'elle aimait? Pourquoi
ne l'avait-elle pas rappel, alors que, devenue veuve, elle s'tait
trouve enceinte, et sre, bien sre que la petite fille tait de lui?
Pourquoi n'avait-elle jamais, avec les annes qui passaient, tent une
autre dmarche qui lavt du moins son lgitime orgueil d'amante des
affronts qu'elle avait d subir?...

Ah! Pourquoi? La rponse  cette question tait tout entire dans les
lettres de Francis, dans la frnsie de brutalit morale qu'elles
manifestaient, dans l'injustice presque barbare qui s'y respirait 
chaque ligne. S'il en et relu quelques-unes seulement, comme Pauline
venait de le faire, il et compris par quels degrs cette femme, martyre
de sa folle jalousie, en tait arrive  ce point de rbellion
intrieure o l'on ne se dfend plus. On n'en a plus ni la force ni mme
le dsir. Il y a dans le soupon, port jusqu' un certain point et
prolong pendant une certaine priode, une sorte de puissance meurtrire
et paralysante pour l'tre qui en est l'objet. Ce n'tait pas une fois,
c'tait vingt que Nayrac avait dit devant sa matresse des phrases
telles que celles-ci: Une correspondance? Qu'est-ce que cela prouve?
Quel est l'homme qui refuse  une coquine de lui crire une trentaine de
pages plus ou moins antidates, si elle les lui demande, pour un mari ou
pour le prochain amant?... Lorsqu'une femme conserve dans la place la
plus douloureuse de sa mmoire la pointe empoisonne de paroles
semblables, lorsqu'elle a vu la source de la dfiance jaillir sans
cesse, aux moindres occasions, dans un coeur implacable, lorsqu'elle a
constat qu'elle ne gagnait aucun terrain sur cette dfiance et que
c'tait toujours, toujours  recommencer, un infini dcouragement la
terrasse, qui ne la quitte que pour cder le champ aux pires fureurs de
la rancune et de l'indignation. Tel tait le secret de l'imbrisable
silence o se renfermait Pauline depuis la terrible dernire scne qui
avait consomm une rupture commence tant de jours auparavant. Elle ne
s'tait plus dfendue.  quoi bon? Si elle gardait cette correspondance,
si elle l'avait feuillete par ce soir de Nol, c'tait uniquement pour
y retremper sa haine toujours vivante contre ce misrable qu'elle avait
retrouv sur son chemin, par le plus inattendu, par le plus dur des
hasards. Et il allait se marier, prendre la vie de cette charmante Mlle
Scilly, qu'il suffisait presque d'avoir aperue au passage pour l'aimer!
Si pourtant cette jeune fille et sa mre savaient la vrit de ce
caractre, si elles connaissaient l'infamie de sa conduite envers la
pauvre matresse de sa vingt-cinquime anne, et dans quelles conditions
d'affreuse angoisse morale il l'avait abandonne,  la veille
d'accoucher, et si malheureuse, que penseraient ces deux femmes du coeur
de cet homme? Il suffirait cependant, pour les clairer, de leur montrer
ces lettres qu'elle avait eu le tort de relire ce soir, non point
qu'elle ft tente une seconde par une si basse vengeance; mais, aprs
des annes, elle ne pouvait, sans un sursaut de dgot, penser au
traitement que lui avait inflig son bourreau, et elle redisait, en
repoussant le coffret, la phrase amre:

-- Combien tait vil, combien n'tait rien ce qu'ils ont aim!... Elle
ajoutait:  quoi me sert de reprendre tous ces souvenirs?... C'est le
voisinage de cet homme qui en est la cause. Heureusement, ce sont les
tout derniers jours...

Ds la premire heure, en effet, o elle avait su la prsence de son
ancien amant dans l'htel, de rester sous le mme toit lui avait paru
insupportable.  ce moment mme, -- oh! la triste ironie des ignorances
rciproques sur lesquelles se terminent presque tous les amours! -- le
jeune homme se demandait par quels procds il djouerait la
sclratesse et les ruses qu'il apprhendait de sa part,  elle. Un
sentiment avait empch Pauline Raffraye de changer d'htel, qui
s'expliquait par la suite entire de cette tragdie morale. Il se
reproduit chez tous ceux qui ont subi comme elle une trop outrageante
mconnaissance de leur caractre. Elle avait jug qu'en s'en allant elle
paratrait rougir devant celui qu'elle considrait comme son mortel
ennemi. Il lui avait sembl que de se retirer ainsi constituait une
espce de honteux aveu, une lche dsertion, et elle tait reste. Puis,
la rencontre avec Francis dans le jardin du _Continental_ et le regard
jet par lui sur l'enfant avaient fait peur  la mre. Elle n'avait pas
dout une minute qu'il n'et retrouv sur le visage d'Adle cette
ressemblance effrayante qui faisait qu'elle-mme enfermait sous clef les
portraits de son amie morte. Devant une si indiscutable vidence
d'hrdit, -- une de ces vidences qui sont quelquefois le supplice
d'une femme adultre durant une longue vie, -- Francis avait d
reconnatre son sang. Il se savait le pre de la petite fille. Pauline
avait prvu, ds le premier jour, que cette confrontation aurait lieu.
Puis elle avait conclu, avec une grande tristesse: Cela non plus ne lui
fera rien. Elle n'avait chang qu'un coup d'oeil avec le jeune homme
et elle avait compris qu'il tait boulevers. Une apprhension
affreusement pnible l'avait saisie alors,  la pense que ce trouble
pouvait aboutir  une tentative de rapprochement. Quoique ni le
lendemain de cette rencontre, ni pendant les jours qui suivirent, Nayrac
n'et manifest par un signe quelconque une pareille intention, la mre
s'tait sentie si mal  l'aise sous le coup de cette menace, que la
rancunire fiert de la femme avait cd. Elle s'tait rsolue  quitter
l'htel et  louer, pour le reste de l'hiver, une petite villa que son
mdecin, la seule personne qu'elle vt  Palerme, lui avait indique 
une extrmit du Jardin Anglais, dans le quartier par consquent le plus
loign du bord de la mer et du _Continental_. La ncessit de quelques
rparations indispensables et le renouvellement partiel du mobilier
avaient seuls retard son installation, qui aurait lieu avant la fin de
la semaine. Une fois chez elle, garde par ses deux servantes et par un
mnage du pays que le docteur lui procurait pour la cuisine et la
voiture, aucune sorte de rapports ne serait plus possible entre elle et
Francis, elle en tait bien certaine, ni surtout entre Francis et
l'enfant. Sa crainte que le jeune homme parlt seulement  la petite
fille tait si forte, qu'empche par sa faiblesse d'accompagner cette
dernire, elle avait hsit  la laisser descendre au _Christmas-tree_
du cavalier Renda. Puis elle s'tait dit que Francis Nayrac, s'il
assistait aussi  cette runion, s'y trouverait enchan par la prsence
de sa fiance et de Mme Scilly. Elle avait vu Adle si dsireuse de
cette fte, et les occasions de divertissement taient si rares dans
leur mlancolique existence, qu'elle avait consenti  l'envoyer.
Maintenant il tait dix heures. L'enfant allait remonter et la mre
souriait d'avance au plaisir qu'aurait got sa fille, en se rptant:

-- Nous aurons eu toutes les deux notre Nol, un peu de distraction
pour elle, et pour moi sa gaiet...

                   *       *       *       *       *

Elle en tait l de ses rveries, gares entre les rminiscences de son
triste pass et l'espoir d'un sjour plus calme dans la villa Cyan, --
c'tait le nom que le propritaire avait donn  cette petite maison,
par souvenir de Syracuse, sa patrie, et de la source ddie  la nymphe
aux yeux couleur du bleu des bluets, qui fut change en fontaine pour
avoir trop pleur Proserpine. Cette dlicate lgende de l'antiquit
romanesque avait tant plu  Pauline Raffraye!... -- Elle entendit la
porte de l'troit vestibule qui prcdait sa chambre  coucher s'ouvrir
de ce mouvement doux, si contraire  l'habituelle brusquerie des
enfants, et elle y reconnut la manire d'Adle. Une prcoce sollicitude
pour sa mre faisait de cette petite fille, dans cet ge de vivacit o
le geste suit la pense avec une violence toute spontane, une mignonne
fe silencieuse, une elfe au pas  peine appuy, qui allait, qui venait,
sans jamais rvler sa prsence par un bruit trop fort et dont pussent
souffrir les nerfs de la malade. Cette surveillance continue, presque
involontaire, de ses moindres gestes, tait une caresse dj pour la
mre. Il semblait que l'enfant prt comme un soin d'annoncer son
approche par une grce d'attention et de mnagement. Un coup presque
timide frapp  la seconde porte, et Adle entra dans la chambre 
coucher, avec une tendresse que disaient et ses prunelles brunes et son
fin visage, et son sourire et tout son tre d'o il manait comme une
idoltrie.  cette expression, dont elle s'illuminait chaque fois
qu'elle revenait aprs une absence longue ou courte, il tait visible
qu'elle ne vivait pas seulement pour sa mre. Elle vivait de sa mre.
Quoiqu'elle arrivt d'un spectacle qui l'avait intresse sincrement et
qu'elle tnt dans ses bras la poupe sicilienne dont elle tait
amoureuse, son premier instinct ne fut pas de parler d'elle-mme ni des
sensations qu'elle venait d'prouver. Elle alla droit au lit en courant
 peine; elle prit la blanche main que Mme Raffraye lui tendait, --
cette main comme vide de sang et si amaigrie que les bagues trop larges
glissaient autour des doigts fluets, -- elle y appuya un long, un
passionn baiser, tandis que son regard aimant fixait, caressait le ple
visage o sa rentre avait ramen comme un reflet de jeunesse, et elle
interrogeait:

-- Nous ne sommes pas restes trop longtemps?... Tu ne t'es pas ennuye
aprs moi?... Demande  Annette si je ne suis pas partie aussitt
qu'elle m'a dit l'heure?...

-- Aussitt, insista la vieille bonne qui tait entre avec l'enfant.
Son immobilit familire prouvait qu'elle tait habitue  passer des
heures en tiers entre la mre et la fille, non pas comme une servante,
mais comme une humble amie, comme le chien qui se couche  vos pieds
sans que vous y fassiez presque attention. Ce droit  la prsence est le
seul prix du dvouement qui claire son obscur regard, -- dvouement
instinctif, animal, silencieux!... Ce sont les seuls que supportent
auprs d'elles les destines brises. Et la petite continuait:

-- Dis, si tu te sens tout  fait bien? As-tu dj dormi un peu?...

-- Je suis trs bien, rpondit la mre. Que je t'embrasse d'abord, et
puis assieds-toi l pour me raconter ta soire. T'es-tu amuse?...

-- Oh! beaucoup! beaucoup!... reprit l'enfant, et ses yeux quittrent
la malade pour fixer dans l'espace l'image du tableau qu'elle venait de
contempler en ralit, et qui se transformait dj en une grandiose
vision de ferie, grce  la magie de son enfantine mmoire.
Figure-toi, racontait-elle, qu'il y avait une foule, mais une foule,
mille personnes peut-tre... et au milieu du salon un arbre aussi haut
que le vieux sapin du parc  Molamboz, et des bougies sur cet arbre, je
ne sais pas, moi, plus de mille aussi, et des musiciens, de vrais
acteurs, mis comme des pantins, qui dansaient en chantant, et un
bonhomme Nol qui ressemblait au pre Jean-Claude de chez nous et qui
m'a apport cette fille... Je vais la mettre  dormir avec l'autre cette
nuit. Comme cela je serai sre qu'elles seront bonnes amies demain... Et
puis... Elle s'arrta quelques secondes. Ce mot d'amie, par une
naturelle association d'ides, lui rappelait tout  coup le souvenir de
sa voisine. J'oubliais de te dire, ajouta-t-elle, que j'tais  ct
d'une demoiselle si gentille!... tu te souviendras, je t'en ai parl
l'autre jour, celle que j'avais vue dans le jardin...

-- Oui, interrompit Annette avec un lger embarras. Elle savait trop
que Mme Raffraye n'aimait gure les connaissances de hasard. Madame l'a
bien rencontre aussi. C'est cette demoiselle de Paris qui passe l'hiver
ici avec sa mre et son prtendu... On s'est trouv plac  ct d'elle,
parce qu'il faut dire  Madame qu'on vous donnait vos fauteuils et qu'on
ne pouvait pas changer comme on voulait...

-- J'espre que tu n'as pas t indiscrte? questionna Pauline en
s'adressant  la petite fille. Elle venait de sentir comme une main lui
serrer physiquement le coeur. L'image de la fiance de Francis Nayrac,
assise auprs d'Adle, lui fut une impression si douloureuse et si
imprvue, que sa voix trembla dans cette simple demande, et la petite
fille rpondit avec une soudaine rougeur  ses joues trop minces:

-- Je crois que non, maman. Mais... Et elle s'arrta, comme
embarrasse.

-- Cette demoiselle t'a parl? interrogea de nouveau la mre.

-- Oui, dit Adle, je sais que ce n'est pas bien de causer avec des
personnes que l'on ne connat pas... Seulement, celle-l, c'est comme si
on l'avait toujours connue...

-- Et que t'a-t-elle demand? continua Mme Raffraye.

-- Comment tu allais, d'abord, dit l'enfant de plus en plus trouble.
Par quelle mystrieuse correspondance prouvait-elle, sans qu'elle s'en
rendt compte, le contre-coup immdiat des moindres motions que
subissait sa mre? Cette dernire la comparait souvent  ces larges
anmones violettes qu'elle affectionnait entre toutes et dont elle avait
un bouquet auprs de sa lampe en ce moment encore, frles et vivantes
fleurs ouvertes ou refermes selon que le soleil les enveloppe ou les
abandonne. Elle tait, elle, la lumire dont s'panouissait son enfant.
Sauf ce petit tremblement quasi imperceptible de la voix, rien n'avait
trahi son dplaisir. Sa main avait continu de boucler les cheveux de la
petite, sa bouche de lui sourire, ses yeux de la regarder avec leur
tendresse accoutume, et Adle avait devin que cette conversation avec
sa voisine durant la fte d'en bas causait  la malade une contrarit
profonde. Elle continuait cependant:

-- Et puis elle m'a parl de Molamboz et de notre arbre de Nol,
l'anne passe, et puis de Franoise et d'Annette, et puis nous avons
parl de sa mre,  elle, qui tait l. Elle m'a racont qu'en deux mois
Palerme l'avait gurie... Elle se tut. Sa dlicatesse lui faisait
craindre d'en dire plus long, car le souvenir de son pre -- de celui
qu'elle croyait son pre -- lui paraissait, dans ses timides divinations
d'enfant trop tendre, devoir tre de nouveau pnible  sa chre malade.
Elle tait trop franche cependant pour mentir, et elle ajouta, donnant,
avec une cline finesse de petite femme, un tour plus touchant  une
ide trop triste: Nous avons aussi caus du paradis et de ceux qui nous
y attendent... Tu comprends?... Et, prenant de ses deux mains la main
qui flattait toujours ses boucles: Tu n'es pas fche, maman?...
conclut-elle.

-- Non, mon petit tre..., dit Pauline, et malgr son trouble elle se
sentit prise de piti pour l'anxit de ces tendres yeux qui lui
rvlaient, une fois de plus, une me visionnaire  force d'amour. Mais
cette conversation avec Mlle Scilly n'tait rien encore  ct d'une
autre qu'elle redoutait trop, et elle insista: Tu n'as parl qu' cette
demoiselle?...

-- Rien qu' elle, rpondit l'enfant, Pourquoi me demandes-tu cela?

-- Pour tre sre que tu as t trs sage, fit la mre, et maintenant
va coucher ta nouvelle fille et te coucher toi-mme... Elle souriait de
nouveau en renvoyant Adle sur cette phrase de badinage. Aussitt seule,
l'motion remplaa ce rire trompeur sur sa bouche redevenue amre, et
elle dit presque  voix haute: Allons, il n'a pas os. Une fois de plus
j'aurai eu peur pour rien... Mais si elle avait pris, comme cela lui
arrivait quelquefois, pour suivre les progrs de sa misre physique, le
miroir  main cach sous les oreillers, elle y et aperu des traits
dcomposs qui dmentaient ce soupir de soulagement et cette fausse
scurit. Pensive, elle teignit sa lampe pour dormir, et  peine dans
les tnbres son imagination commena de travailler sur le simple rcit
qu'elle venait d'entendre, avec une intensit qui ne lui permit pas le
sommeil. Ses dix annes de solitude lui avaient trop supprim cette
sensation de l'vnement inattendu, qui rend la vie sociale presque
intolrable  ceux qui s'en sont une fois affranchis. Elle se dmontra
bien que ce nouveau hasard de rencontre n'tait qu'une consquence
naturelle de cet autre hasard autrement extraordinaire, quoique au
demeurant trs naturel aussi: sa prsence dans le mme htel que son
ancien amant, dans ce caravansrail cosmopolite o ils s'taient
retrouvs. Inquite comme elle tait depuis trois semaines sur les
intentions possibles de Nayrac, au point de s'tre dcide  ce fatigant
dmnagement, elle se demanda soudain si cette conversation de Mlle
Scilly avec Adle ne marquait pas la premire tape d'un plan de
campagne calcul. Cet homme qui avait t son bourreau et qui la savait
si rvolte contre lui, n'tait-il pas capable d'avoir tout amnag pour
que Mlle Scilly rencontrt la petite fille, -- et dans quel but?... Ici
sa raison se confondait, pauvre raison trouble par le souvenir d'une
injustice de tant d'annes, envahie par la fivre, puise par l'abus de
la rverie, branle surtout par l'pouvante irrite que la prsence de
son ancien amant, presque  ct d'elle, lui infligeait depuis ces
dernires semaines. Elle entrevoyait des complications de projets aussi
extravagantes que tnbreuses, allant jusqu' concevoir comme probable
que Francis tenterait de lui enlever son enfant. Tel tait l'excs de
son anxit, qu'elle ne put dompter qu'au matin, grce 
l'empoisonnement du chloral, honteux esclavage qu'elle avait subi
autrefois, dans l'agonie de ses mauvais jours. Le passionn dsir de
vivre pour Adle l'en avait arrache, et elle s'y sentait retomber
depuis que la cruaut de ce voisinage lui tait impose quotidiennement.
Que devint-elle, lorsque, au sortir de cet obscur et presque douloureux
sommeil, on lui remit son courrier du matin et qu'elle aperut
l'criture de Francis sur une enveloppe? Par la fentre qu'une des
femmes de chambre ouvrait en ce moment, le jour entrait et le soleil, et
un morceau de l'azur du vaste ciel clair. Adle se prcipitait, elle
aussi, portant dans ses bras, ple-mle, la pendule, la chaise, les dix
petits cadeaux trouvs  ct de ses souliers. Elle riait de son joli
rire, gai comme cette lumire et comme cette matine. Que pouvaient et
ce ciel bleu et ce radieux soleil, et la joie mme de la petite fille,
contre l'motion  la fois effraye et indigne qu'prouvait la malade 
la lecture de ce billet, o Nayrac avait cru mettre du tact et de la
gnrosit?

-- Mon instinct de mre ne m'avait pas trompe, pensa-t-elle. Il veut
se rapprocher de sa fille. Mais elle est  moi,  moi seule... Il ne
l'aime pas. Il n'a pas le droit de l'aimer. Il ne s'en fera pas aimer.
Je ne veux pas qu'il l'aime... Et, prenant tout  coup Adle dans ses
bras, et la serrant contre son coeur d'une treinte affole, elle se mit
 la couvrir de baisers, et elle lui disait: Tu m'aimes, n'est-ce pas?
Rpte-le-moi. Rpte que tu es heureuse d'tre avec moi ici, que tu
seras plus heureuse encore quand nous serons toutes deux seules, dans
une maison rien qu' nous, avec un jardin rien qu' nous. Et puis, quand
je serai gurie, n'est-ce pas que cela te fera plaisir de rentrer 
Molamboz avec moi, toujours avec moi, rien qu'avec moi?...

-- Toujours avec toi, rpondit l'enfant, dont le visage exprima une
joie profonde, et qui, achevant de monter du fauteuil o elle s'tait
agenouille jusqu'au lit de sa mre, s'y assit, et, tapie contre la
maigre paule de la malade, elle reprit  voix basse: -- Quand je serai
grande, tu sais bien que je ne me marierai pas, pour rester avec toi
toujours, rien qu'avec toi... En rptant textuellement les paroles de
sa mre, elle semblait comprendre ce qu'elle ne pouvait ni savoir, ni
mme souponner, que la pauvre femme redoutait une troisime prsence
entre elles deux. Jamais Pauline n'avait mieux senti par quel magntisme
cette prcoce et singulire enfant lui tait unie ni quel miracle
d'amour faisait se rpercuter les moindres mouvements de son coeur
vieilli dans ce tout jeune coeur. Elle cessa de parler, mais elle pressa
de nouveau Adle d'une treinte prolonge et passionne qui embrassait 
la fois, dans la grande fille d'aujourd'hui, tous les tres qu'elle
avait connus et aims dans cet tre si  elle. Oui, elle embrassait
ainsi la chtive et misrable crature d'abord, triste rejeton d'un
triste amour, dont elle s'tait dit avant sa naissance qu'elle allait la
har de la haine qu'elle portait au pre. Puis elle avait entendu
l'enfant gmir, elle lui avait donn son sein, et  la premire goutte
de son lait que cette petite bouche avait aspire, elle avait senti une
communion sacre unir cette chair sortie d'elle  sa chair. Elle avait
revcu pour pouvoir soutenir cette fragile vie!... Et elle embrassait
encore, dans ce baiser du matin de Nol, l'Adle de trois ans qui
commenait de parler et de courir, et qui, jouant au printemps dans le
vaste parc de Molamboz, avait toujours le gracieux instinct de tendre 
sa mre les fraches fleurs qu'elle cueillait, comme pour offrir, comme
pour rendre  l'abandonne,  la vaincue, la jeunesse, l'esprance, la
joie, tout ce qui sourit, tout ce qui enchante, tout ce qui promet...
Elle embrassait l'Adle de six ans qui dj priait auprs d'elle et pour
elle, et qui, les mains jointes, le soir,  genoux dans sa longue
chemise blanche, ressemblait  ces statuettes d'anges que la navet de
la foi n'a jamais cess d'voquer sur les tombeaux. La douce petite
n'tait-elle pas agenouille en effet sur le tombeau d'une Pauline
Raffraye  jamais morte, de la femme qui avait cherch le bonheur dans
la passion et qui n'avait rencontr sur les mauvais chemins que honte et
que dsespoir? Toutes ces filles qu'elle avait aimes l'une aprs
l'autre dans sa fille, la malade les treignait dans ce baiser, comme
pour s'assurer que personne ne pouvait les lui prendre. Elle les serrait
contre elle, avec cette plnitude de la complte possession d'une autre
me, -- chimre que nous poursuivons tous  travers toutes les
tendresses. La ralisons-nous jamais, sinon auprs de nos enfants
lorsque nous ne les avons jamais quitts? De telles sensations sont trop
puissantes pour ne pas nous donner le courage de dfendre contre
n'importe quel danger ces chres cratures pendant qu'elles sont  nous.
Quand, aprs avoir encore caus quelques minutes, Adle sortit de la
chambre, Pauline avait reconquis le sang-froid qu'il lui fallait pour
discuter la conduite  tenir envers Francis, longuement, prcisment,
lucidement.

-- Il ne peut rien faire, conclut-elle aprs une mditation
dbarrasse cette fois de la fivre hallucinante qui l'avait, durant la
nuit, harcele de folles hypothses. Ma fille est  moi de par les
lois, comme ma maison, comme mon argent. Si cet homme est pris de
remords maintenant, tant mieux. Qu'il souffre  son tour, ce n'est que
justice. Je n'ai mme pas  lui rpondre. La vraie rponse c'est
d'activer notre dmnagement... Si celle-l ne suffit pas, s'il
s'acharne  notre poursuite, je lui montrerai qu'il n'a plus devant lui
la femme faible d'il y a neuf ans... C'est une mre contre laquelle il
lui faudra lutter, et, s'il ne sait pas ce que vaut la volont d'une
mre, je le lui apprendrai...

Le coup de fouet de cette rsolution, o l'intensit de l'amour maternel
avait pour auxiliaire les profondes rancunes de la femme autrefois
outrage, rendit  la malade cette nergie physique qui lui manquait
depuis des jours. Elle voulut, le matin mme, aller en personne  la
villa Cyan pour constater de ses yeux l'avancement des travaux. Elle
et pu s'y installer dans les vingt-quatre heures, n'tait le retard de
la fte. Aprs avoir parl  l'homme charg de la garde et lui avoir
donn des instructions plus pressantes encore, elle rentra pour
recommander aux femmes de chambre qu'elles prparassent les malles
aussitt, afin de n'attendre pas mme une matine de plus, mme une
heure dans cet htel maintenant dtest, quand la villa serait prte. Ni
ce jour-l, ni le lendemain, elle ne quitta sa fille d'un pas, sous ce
prtexte justement qu'Annette et Catherine se trouvaient occupes  ce
htif emballage. Elle la conduisit elle-mme  la promenade, bien sre
qu'en sa compagnie personne n'aborderait, ne regarderait seulement son
enfant. Elle devait avoir trop vite la preuve que ses forces ne lui
permettaient pas cette surveillance quotidienne, dont sa jalousie
maternelle de ce moment lui faisait presque un besoin. Cette fte de
Nol, dont les premires heures avaient t marques pour elle d'une
telle motion,  cause de la lettre de Francis Nayrac, tait tombe un
mercredi. Elle devait entrer dans sa villa dfinitivement le samedi.
D'tre sortie, deux jours de suite, le matin et aprs le djeuner,
l'avait puise  un tel point que le vendredi elle se sentit trop
faible, ft-ce pour une promenade en voiture, d'autant plus qu'un
Sirocco s'tait lev, un de ces vents que le voisinage trop proche de
l'Afrique rend si cruels en Sicile. Ils semblent rouler avec eux toute
l'asphyxie brlante du dsert. Aprs avoir gard Adle la matine
entire dans sa chambre, et la trouvant un peu ple, elle pensa qu'elle
ne l'exposerait  aucune rencontre si elle l'envoyait avec le coup
jusqu' la villa sous la conduite des deux servantes, qui devaient y
donner un dernier coup d'oeil. Elle eut cependant la prcaution de
prvenir Annette,  qui elle dit son mcontentement pour la conversation
de l'autre soir, et elle ajouta:

-- J'ai mes raisons pour que vous ne permettiez pas  ces dames en
particulier de parler avec Adle...

-- J'obirai  Madame, rpondit la vieille fille avec une physionomie
de caniche grond. L'apprhension d'une nouvelle faute  confesser se
mlangeait dans la brave crature au regret de la premire. Mais
alors, continua-t-elle, Madame sera peut-tre fche. On ne savait
pas. Ces dames avaient l'air si bien... Enfin il faut que je dclare 
Madame que je n'ai pas cru mal faire en disant  la femme de chambre de
ces dames que nous quittons demain...

                   *       *       *       *       *

Quoique cet innocent bavardage lui ft en effet souverainement
dsagrable, parce que l'cho pouvait en parvenir jusqu' Francis et lui
apprendre trop tt leur dpart, Pauline calma de son mieux le remords de
la fidle bonne. Il rvlait une si absolue soumission. Elle se reprocha
de n'avoir point, ds le premier jour de son arrive et par un morbide
scrupule, donn cet ordre prcis  la vieille fille. Elle tait si sre
de ce dvouement qui ne discutait pas, qui ne cherchait pas de motifs
aux instructions reues. Mais quand il s'agit de volonts qui touchent
de trop prs aux mystres les plus douloureux de notre vie, de seulement
les noncer devient quelquefois un effort auquel nous ne nous rsignons
qu' la dernire extrmit. Depuis la lettre reue l'autre matin,
Pauline tait arrive  cette extrmit. Du moins elle vit partir sa
fille et ses deux gardiennes sans la moindre apprhension. Elle tait
bien certaine que son dsir, cette fois, serait accompli, et que, dans
une heure, la petite lui reviendrait, ayant pris un peu d'air dans
l'assez vaste jardin attenant au villino. Et elle-mme, elle commena
d'utiliser cette heure de complte solitude, en procdant  de petits
arrangements plus personnels. Elle allait, enveloppant des cadres,
dchirant des factures, jetant au feu quelques papiers et ne
s'apercevant pas du temps qui passait, quand il lui sembla entendre que
l'on frappait  la porte du salon, puis que cette porte s'ouvrait et se
refermait. Elle se dit que sans doute quelque domestique apportait un
paquet ou bien une lettre. De sa chambre elle demanda qui tait l, et,
comme on ne rpondait point, cette ide absurde lui traversa l'esprit,
que Francis Nayrac, ne recevant pas de rponse  sa lettre et ayant
appris qu'elle quittait l'htel, avait vu sortir la petite et les deux
bonnes, puis qu'il avait voulu profiter de sa solitude pour la forcer 
une explication. Mais non! Une pareille audace et si contraire  ce que
doit un homme bien lev n'tait pas possible, mme de lui. Elle haussa
les paules  la chimre de sa propre imagination, et elle demanda de
nouveau: Qui est l?... Pas de rponse encore. Elle pensa que, bien
plutt, un des locataires de l'htel s'tait, comme il arrive, tromp de
chambre, et que, s'apercevant de son erreur, il avait referm la porte
aussitt aprs l'avoir ouverte.  tout hasard, elle voulut vrifier par
elle-mme et elle passa dans le salon... -- Francis Nayrac tait devant
elle!...

                   *       *       *       *       *

Le jeune homme se tenait debout, la main appuye sur une table o la
petite Adle avait dispos les cadeaux reus trois jours auparavant. Si
Pauline avait gard  travers le saisissement dont elle tait secoue
toute entire la force d'observer et de raisonner, elle aurait trouv
dans un dtail bien vulgaire, mais bien significatif, la preuve du coup
de folie qui l'avait prcipit  cette dmarche insense. Il tait mont
chez elle sans chapeau. videmment il avait su le trs prochain dpart
de Mme Raffraye. Il avait aperu les deux femmes de chambre s'en allant
avec la petite fille, et il tait venu, sr de la trouver seule, non pas
pour la menacer, comme elle pouvait s'y attendre, et pas davantage pour
engager avec elle une conversation d'habilet ou de diplomatie. Son
visage contract, ses yeux douloureux, ses lvres tremblantes, tout dans
sa personne disait qu'il ne voulait rien, qu'il ne projetait rien. Une
irrsistible impulsion lui avait fait prendre le seul moyen d'obtenir,
d'arracher  Pauline... quoi? Un aveu, une promesse, une esprance? Il
l'ignorait lui-mme.  un certain degr de fivre intrieure, l'on
devient malade si l'on n'agit point, si quelque dmarche frntique ne
traduit point au dehors le mouvement d'ides dont on est comme dvor.
La passion paternelle, si trangement entre dans ce coeur par le coup
de foudre d'une saisissante reconnaissance, l'avait dj exalt jusqu'
ce degr-l. Mais cette passion soudaine et ses ravages, cette solitaire
et silencieuse agonie d'une me dchire entre la plus chre esprance
d'avenir et l'apparition d'un grand devoir mconnu dans le pass, tous
les pisodes follement rapides de cette silencieuse tragdie intrieure,
Pauline ne pouvait pas les deviner rien qu' la vue de cet homme qu'elle
avait tant appris  redouter. Elle comprit seulement qu'il se permettait
la plus monstrueuse violation de sa libert, et ce fut d'un accent o
vibraient toutes les nergies de la colre et de la fiert qu'elle lui
dit:

-- Vous allez sortir, monsieur, et tout de suite... Ou bien je sonne.
Je suis ici chez moi et je ne veux pas vous recevoir...
Allez-vous-en...

Tandis qu'elle lanait cette brutale injonction qu'accompagnait un
regard plus dur encore, Francis avait frissonn, comme si, arriv dans
cet appartement sous le coup d'un vritable accs de somnambulisme,
cette violence l'et soudain rappel  la sensation de la ralit. Il
serra le bord de la table sur laquelle il s'appuyait, pour s'empcher de
tomber. Mais il continua de se taire et il ne fit pas un mouvement du
ct de la porte. Avec une nergie plus implacable, Pauline rpta: --
Vous allez sortir... -- et, sans le quitter de ses terribles yeux, la
main tendue, d'un pas dcid, elle marcha vers le coin de la chambre o
se trouvait le timbre lectrique. Quelques secondes de plus, et elle
sonnait. Cette fois, il ne lui laissa pas le temps d'agir, et, d'un
geste tout ensemble brusque et suppliant, il lui prit le bras pour
l'arrter:

-- Non, disait-il, vous n'appellerez pas. Vous ne me dfendrez pas de
vous parler. De quoi avez-vous peur?... Vous voyez bien que je ne suis
pas venu ici dans des ides de vengeance... Cinq minutes seulement, je
ne vous demande que cinq minutes et puis je m'en irai... Mais pas avant
de vous avoir parl!... C'est vrai que je n'avais pas le droit de forcer
votre porte... Vous partez. Vous n'avez pas rpondu  ma lettre. Je n'ai
pas pu supporter de ne pas m'tre expliqu avec vous avant ce dpart. Il
faut que vous m'coutiez. Il le faut... Vous m'avez fait tant de mal
dans ma vie. Vous ne me ferez pas encore celui de me refuser cet
entretien... Vous me le devez, voyez-vous, quand ce ne serait que par
justice et pour que je vous pardonne toutes mes misres...

Au moment o le jeune homme avait saisi le bras de Mme Raffraye, cette
dernire s'tait dgage, en reculant de quelques pas, comme si ce
contact lui infligeait un trop douloureux frmissement d'horreur. Puis
elle tait demeure immobile, sans plus essayer de couper court
immdiatement  cette conversation. Elle avait pourtant t d'une
entire bonne foi en menaant Francis et en s'lanant pour sonner. Elle
et sans doute contraint le jeune homme  partir, comme elle le lui
avait enjoint tout de suite, soit par quelque cri, soit en se retirant
dans sa chambre, dont la porte restait ouverte derrire elle, s'il
s'tait content de la supplier. Mais il avait ml  cette supplication
des phrases qui touchaient ce coeur de femme  une place trop ulcre et
depuis trop d'annes. Il avait parl comme une victime, lui, le
bourreau; comme un juge, lui, le coupable! Je ne viens pas avec des
ides de vengeance!... Vous m'avez fait tant de mal!... Pour que je vous
pardonne!... Il avait os profrer ces mots.  les entendre, Pauline
avait senti tressaillir et palpiter en elle cet imprieux, cet
irrsistible apptit d'quit qui soulve toute crature humaine contre
la calomnie. Cette rvolte fut plus forte en elle que la prudence et que
le parti pris, et elle rpondit:

-- Ainsi, vous en tes encore l,  me parler de vengeance, du mal que
je vous ai fait, de pardon, -- de votre pardon!... Vous le voyez bien
que nous n'avons rien  nous dire. Quand un homme a trait une femme
comme vous m'avez traite, il s'est pour toujours interdit tout rapport
avec elle... Si je mritais vos outrages, je suis une misrable et vous
n'avez rien  faire chez moi. Si je ne les mritais pas, c'est vous qui
tes un misrable, et je ne veux pas de vous ici. Mais allez-vous-en,
monsieur. Je vous rpte que je vous ordonne de vous en aller...

Elle s'tait anime en parlant, et un peu de sang avait ros son ple
visage. L'clat redoubl de ses yeux gris avait clair sa physionomie
d'ordinaire comme ternie par la souffrance. Francis eut un instant
l'hallucination d'avoir devant lui la Pauline Raffraye d'autrefois, dont
l'orgueil affrontait si prement le sien. Lui-mme, le flot de haine qui
l'inondait de fiel la veille encore, faillit lui rejaillir aux lvres en
paroles atroces. Mais sa pense lui reprsenta l'enfant, et il rpondit,
il eut le courage de rpondre:

-- Pardonnez-moi si je vous ai froisse en quelque chose. Dieu m'est
tmoin que je ne suis pas venu rveiller ce qui doit tre mort pour nous
deux. Ma lettre vous le disait, et je vous le rpte. Ce n'est ni de
vous ni de moi que je voulais vous entretenir. C'est d'une autre
personne... et il ajouta, presque  voix basse; C'est d'Adle, c'est
de notre fille...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Le cri de la mre
l'interrompit. Elle s'avanait vers lui d'un mouvement si sauvage, qu'
son tour il recula, malgr lui.

-- Taisez-vous, lui disait-elle, taisez-vous. Ne prononcez pas ce
nom. Je vous le dfends. Ma fille est  moi,  moi seule, entendez-vous?
C'est moi qui l'ai nourrie, c'est moi qui l'ai leve, c'est moi qu'elle
aime... Est-ce qu'elle vous connat, vous? Est-ce qu'elle vous a vu
seulement, vous? Est-ce que pendant dix ans vous avez essay une seule
fois de vous rapprocher d'elle, vous? Qu'est-ce que vous venez faire
dans notre vie, maintenant?... Et, avec une ironie plus pre encore:
Vous oubliez ce que vous avez cru, ce que vous croyez encore de moi, ce
que vous m'offriez de me pardonner tout  l'heure avec tant de
gnrosit. Quand une femme sort de chez un amant pour courir chez un
autre, et quand on le sait comme vous l'avez su, de manire  la jeter
l, comme une chose qui dgote, sans un regret, sans un remords, est-ce
qu'on s'intresse  l'enfant de cette femme? On les laisse toutes deux
dans la boue, comme vous m'avez crit de Marseille. Et j'y reste, dans
cette boue, mais avec ma fille...

-- Ah! reprit Francis, d'une voix plus basse encore et avec l'accent
d'un infini dcouragement, la haine encore, toujours la haine! Ah! Que
c'est triste!... Et moi, j'arrive  vous le coeur plein de cette
certitude que j'ai lue sur le visage de cette pauvre enfant qui devrait
tre en dehors de toutes ces rancunes, tout effacer entre nous, tout
apaiser... Car c'est ma fille aussi,  moi. Je vous dfie de le nier, et
vous le nieriez que je saurais que vous mentez. Mais vous ne le nierez
pas. Il y a des vidences qui ne permettent pas le doute. Et vous me
parlez comme  un ennemi, comme  un bourreau!... Est-ce d'un mchant
homme, cependant, je vous le demande, d'avoir cd du premier jour 
cette voix du sang contre laquelle je n'ai pas discut une heure, je
vous jure? Est-ce d'un homme cruel, d'avoir ouvert tout mon tre  ce
sentiment de paternit, lorsque, dans ce jardin, j'ai reconnu sur cette
chre petite figure cette ressemblance, cette identit avec Julie?...
Mon Dieu! Il et t presque naturel que, dans les circonstances o je
me trouvais, o je me trouve, je voulusse demeurer tranger, absolument
tranger,  son avenir, mme en la sachant ma fille. Je l'aurais d, je
crois. Je l'ai tent... Je n'ai pas pu. Je ne peux pas. C'est cela que
j'ai tenu  vous dire tout simplement... Et j'ajouterai: nous nous
sommes bien misrablement aims, nous nous sommes bien dchirs, bien
dtruits l'un l'autre. Si je vous ai fait souffrir, j'ai tant souffert
par vous!... Oublions-le, pour ne plus rien savoir, sinon que vous avez
t une trs bonne mre et que je suis prt, moi, non pas  revendiquer
mes droits de pre, mais  en accepter le plus humble devoir, celui de
ne plus jamais perdre Adle de vue. Si c'est un rve que d'avoir
souhait des relations possibles entre nous, ce n'est pas celui d'un
homme vindicatif, avouez-le... Oui, je rvais que cette rencontre en
Sicile, si trange qu'elle m'a donn l'impression d'une destine, d'une
Providence, servt de point de dpart  des rapports nouveaux entre nous
et vraiment dignes de ce que doit apporter de rconciliation la prsence
innocente d'une enfant. Ce voisinage les rendait si faciles, ces
rapports! Il m'aurait tout naturellement permis d'tre l plus tard,
dans l'ombre, si jamais Adle avait besoin d'un protecteur... Sa grce
est si unique! N'avez-vous pas compris qu'elle n'a pas touch que mon
coeur?...

-- Ainsi, c'est vrai, c'est bien vrai, vous avez rv cela!... fit
Pauline. Elle avait maintenant dans la voix, non plus la colre de tout
 l'heure, mais une amertume affreuse, et Francis y et discern, s'il
et pu lire jusqu'au fond de cette me en dtresse, la haine
irrflchie, instinctive, passionne, qu'elle portait  son mariage, --
la preuve, par consquent, que tant de rancune accumule ne l'avait pas
gurie entirement de lui. -- ... Vous avez os rver cela, cette
monstruosit, ma fille et moi entre vous et... Elle ne pronona pas de
nom, mais, tragique, les coins de ses lvres relevs et comme jouissant
de venger ses propres blessures en enfonant un couteau dans le coeur de
son ancien amant: Jamais, insista-t-elle, cela ne sera jamais,
jamais, entendez-vous? Oui, elle est votre fille, et elle est morte pour
vous. Oui, c'est le vivant portrait de Julie, je le sais comme vous, et
je sais aussi que vous ne la reverrez plus jamais, jamais. Et tant mieux
si vous tes sincre, car vous souffrirez. Oui, il y a une destine dans
notre rencontre. Oui, la Providence a voulu que justice se ft. Comment!
Vous auriez eu derrire vous, dans votre pass, ce crime d'avoir gorg
une malheureuse qui croyait en vous, elle, avec toute sa jeunesse, avec
toute sa navet, de l'avoir sduite pour l'insulter ensuite, la
brutaliser, la calomnier, l'abandonner. Vous auriez t l'assassin de ma
vie, de mon bonheur, de ma conscience, de tout ce que j'avais en moi de
noble et de tendre, et vous auriez t heureux!... Non! Non! cela ne
sera pas. De nous deux c'est moi qui ai trop souffert, c'est  votre
tour...

-- Et moi je vais vous dire aussi de vous taire et que vous n'avez pas
le droit de me parler de la sorte, s'cria Francis. Cette attitude de
martyre qu'il considrait comme la plus abominable des hypocrisies
l'indignait de nouveau, au point de lui ter la matrise de lui-mme,
et, mlangeant ses anciennes fureurs d'amant trahi  ses tendresses
paternelles d' prsent, il continuait: Ah! Que vous tes bien la mme
que j'ai connue, toute en orgueil, et toute en mensonges! Et vous ne
comprenez pas qu'en me repoussant de cette manire, c'est  l'enfant que
vous risquez de faire du tort?... Vous lui en avez fait pourtant assez
en la privant, par vos trahisons, d'un pre qui n'et t pour elle que
dvouement et qu'amour. Et s'il ne l'a pas t, s'il lui a fallu pour
reconnatre sa fille presque un miracle,  qui la faute?...

--  vous, rpondit Pauline,  vous seul... Vous me dites que je suis
toujours la mme, et vous ne vous apercevez pas que c'est vous qui
n'avez pas chang, vous dont l'infme brutalit d'homme vient encore me
martyriser, m'outrager, sans que vous ayez seulement pour excuse cette
honteuse jalousie d'autrefois... Et j'aurai vcu dix ans comme j'ai
vcu, abme de dsespoir dans ma solitude, usant ma jeunesse  pleurer,
pour retrouver devant moi cette mme horrible calomnie... Non. Ce n'est
pas vrai. Je ne vous ai pas trahi. Non, je n'ai pas mrit cette
insulte!... Mais regardez-moi donc en face, si vous l'osez. Est-ce que
j'ai les yeux, la voix, la figure d'une femme qui ment? Cela se
reconnat pourtant, la vrit. Cela doit se reconnatre, ou Dieu ne
serait pas Dieu... Est-ce que j'ai intrt  vous mentir, aujourd'hui,
puisque c'est la dernire fois que nous nous serons parl et que je vous
chasse, entendez-vous, que je vous chasse?... Mais je la dirai, je la
gmirai, je la crierai, cette vrit. Non, je ne vous ai jamais menti;
non, je n'avais jamais t coquette mme avec de Querne. Non, mon amiti
pour ce pauvre Vernantes n'tait pas coupable. Non, je ne suis pas alle
chez lui comme vous m'en avez accuse. Non, non. Ce n'tait pas moi la
femme que vous avez vue descendre  sa porte. Ce n'tait pas moi! Ce
n'tait pas moi!... rpta-t-elle, et elle ajouta avec une sombre
mlancolie: Je suis bien malade, je peux m'en aller demain, dans six
mois, dans un an. On ne ment pas si prs de la mort. Je vous le jure,
j'tais innocente...

Il y a dans les affirmations d'une crature humaine aussi voisine en
effet de l'autre rivage, du mystrieux et redoutable pays o nous attend
le Juge que l'on ne trompe pas, lui, une solennit et comme une force
souveraine contre laquelle on peut se redresser plus tard. Sur le moment
on la subit, quelque preuve qu'on ait  lui opposer. Francis venait tout
 l'heure encore d'accabler Pauline sous le poids d'un mpris qu'il
croyait absolument justifi. C'tait l'honneur mme de sa vie
sentimentale qui tait en jeu, et cependant la sincrit de cette femme
lui apparut comme si vidente, comme si terrassante, qu'il ne trouva
rien  rpondre, sinon, avec une angoisse redouble et qu'il ne
dissimula point, ces quelques mots:

-- Si c'tait vrai, comment m'avez-vous laiss partir? Comment ne
m'avez-vous pas rpondu? Comment ne m'avez-vous pas rappel? Comment ne
m'avez-vous pas parl il y a neuf ans comme vous me parlez
aujourd'hui?...

-- Comment? gmit-elle, Mais est-ce que je pouvais? Mais vous avez
donc tout oubli, et cet outrage quotidien de vos soupons pendant des
mois, et votre doute meurtrier, et le reste!... Vous avez oubli que
vous m'avez frappe, oui, frappe comme une fille!... On perd courage
devant un certain excs de cruaut. Et puis, est-ce que vous m'auriez
crue? Est-ce que vous me croyez? Est-ce que vous me croirez dans une
heure? Est-ce qu'il y a des preuves? Est-ce qu'on lutte contre des
fatalits comme celle qui m'a fait sortir le jour mme o vous avez vu
cette crature entrer chez l'ami dont vous aviez la folie d'tre jaloux?
Une ressemblance de dmarche et un manteau!... Voil les raisons qui
vous ont suffi,  vous, pour m'accuser du plus ignoble dvergondage,
pour mpriser, pour fouler aux pieds mon pauvre amour... J'ai dsespr,
voil tout. Et lorsque je me suis vue sur le point d'tre mre, et
seule, toute seule,  jamais seule, est-ce que je pouvais m'abaisser 
vous rappeler? Vous n'auriez pas cru  votre sang... Vous y croyez,
dites-vous aujourd'hui. Ah! C'est trop tard... Vous avez tout souill,
tout bris, tout fltri, tout tu... Par piti, allez-vous-en... Je vous
en supplie, allez-vous-en. Je ne peux plus le supporter...

Elle avait pli en prononant ces dernires paroles, d'une pleur de
morte. Elle mit les deux mains sur sa poitrine, comme si elle voulait en
arracher rellement un couteau dont la pointe la dchirait. Elle dit:
Que je me sens mal!... Francis n'eut que le temps de se prcipiter
pour la soutenir. Elle s'tait vanouie. Les secousses de cet entretien
avaient t trop fortes pour cet organisme puis. Le jeune homme affol
la prit dans ses bras pour la soulever de terre et la porter sur son
lit. Mme dans son trouble pouvant, ce lui fut une impression navrante
que de sentir le dprissement de ce pauvre corps qu'il avait port de
la mme manire  d'autres heures, si jeune alors, si souple, si
frmissant de passion et de volupt. Il entra dans la chambre de la
malade avec ce fardeau d'agonie, et il tait dans l'alcve  disposer
des oreillers sous ces cheveux dont il maniait les masses plissantes, 
battre les paumes de ces mains moites d'une humidit froide,  frotter
ces tempes jaunies et maigries, quand il entendit, lui aussi, ce mme
bruit d'une porte ouverte et referme dans le salon, qui  son entre
avait fait peur  Pauline et qui lui fit  lui une peur pire encore. Qui
tait-ce? Il avait vu Adle et les deux femmes de chambre sortir, et la
certitude de trouver Mme Raffraye seule l'avait dcid  l'audace de
cette dangereuse dmarche. Il eut une seconde cette affreuse inquitude
qu'Henriette avait su qu'il tait l et qu'elle tait monte. Il l'avait
quitte sur le prtexte si gauche d'une lettre  crire, et elle l'avait
suivi d'un si trange regard. Mais non, c'tait la petite Adle qui
avait raccourci un peu sa promenade  cause de la violence du Sirocco et
de la poussire aveuglante que ce vent soulve. Elle arrivait toute
joyeuse de rentrer plus tt, accompagne d'Annette. Elle passa en
courant du salon dans la chambre  coucher dont la porte tait demeure
ouverte. Elle vit Mme Raffraye sur le lit, au chevet le jeune homme
qu'elle reconnut pour l'avoir eu presque  ct d'elle dans la soire de
l'avant-veille. Elle jeta un cri de terreur et elle appela sa mre en se
prcipitant vers elle, avec des baisers passionns que la malade sentit
 travers sa dfaillance, car ils lui rendirent la force de se relever 
demi. Elle prit, elle aussi, sa fille entre ses bras, par un geste de
protection jalouse, et ce rveil de la maternit fut si puissant qu'il
lui donna l'nergie de sauver ce qu'elle pouvait sauver d'une situation
tragique. Car, regardant en face Francis, dont les traits dcomposs
trahissaient l'angoisse, elle lui dit, pour lui donner la force de se
dominer et lui fournir un prtexte qui expliqut sa prsence:

-- Je vous remercie, monsieur, de m'avoir aide  rentrer. Sans votre
aide je n'aurais jamais pu remonter cet escalier... Annette, voulez-vous
reconduire Monsieur?...

                   *       *       *       *       *

Et elle eut l'nergie de sourire et d'incliner sa tte en signe de
remerciement et d'adieu, -- quel sourire, quel remerciement et quel
adieu!




VIII

LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE


Quand Francis tait entr dans l'appartement de Mme Raffraye, il
comprenait bien qu'il marchait au-devant d'une scne terrible, et il
n'esprait gure que cette scne s'achevt sur cette rconciliation
qu'avait propose sa lettre. Il s'tait dcid  cette dmarche,
instinctivement, follement, un peu comme un duelliste qui, lass d'une
attente trop longue, fonce en avant au risque de se clouer lui-mme au
fer de son ennemi, beaucoup comme un malade d'esprit qui veut, cote que
cote, secouer une intolrable obsession. Il traversait une de ces
crises o l'on touffe de silence, o l'me et presque le corps
prouvent une soif de parole gale  cette soif d'air, angoisse horrible
des commencements d'asphyxie. Quoiqu'il ne doutt pas que la petite
Adle ne ft sa fille, un imprieux besoin le consumait de se le faire
dire par celle qui, seule, le savait absolument, et peut-tre cet autre
besoin contradictoire d'infliger  cette femme, dont il n'avait jamais
vaincu l'orgueil, l'aveu des anciennes trahisons. Et puis, qui sait? 
voir combien il tait sincre, quel dvouement il apportait  la petite
fille, combien discret, combien rsign  l'effacement, la mre ne se
laisserait-elle pas toucher? Or voici qu'il sortait de cet entretien,
bless, lui, d'une nouvelle blessure. Voici que cette porte de la
chambre de Pauline se refermait sur une vidence plus douloureuse que
celle de l'autre jour, lorsqu'il tait venu dans le jardin regarder
Adle et qu'une ressemblance aussi effrayante qu'inattendue lui avait
arrach ce cri intrieur: C'est ma fille!... Certes, il avait alors
senti comme un poids de fatalit s'abattre sur lui, mais sa conscience
ne lui avait rien reproch. Il avait eu, il s'tait cru du moins le
droit de rejeter sur sa perfide matresse l'entire responsabilit de
l'abandon o il avait laiss leur enfant. Si, au contraire, Pauline
tait rellement innocente, s'il l'avait accuse, juge, excute en se
trompant, qu'tait-il lui-mme? Quelle besogne de bourreau
accomplissait-il depuis tant d'annes, avec cette excuse sans doute que,
bourreau de sa propre destine d'abord, il ne frappait sa victime qu'
travers son propre coeur? Est-ce une excuse quand on assassine? C'tait
cette impression d'un assassinat que lui donnait le souvenir de ce corps
dtruit qu'il avait tenu entre ses bras si affreusement lger et
consum, -- squelette misrable en qui palpitait encore juste assez
d'existence pour souffrir et pour agoniser! Cette image allait devenir
la forme vivante de son remords. Elle l'tait dj tandis qu'il
descendait l'escalier du ct de l'tage d'en bas, la tte nue, les
jambes flageolantes, et les conditions particulirement cruelles o se
jouait cette tragdie intime voulaient qu'il ft  peine  deux pas de
sa fiance, que cette fiance l'attendt  ce moment mme. Cette fois
l'preuve tait trop forte. Cette conversation avec Pauline ne lui avait
pas laiss une nergie qui lui permt de dissimuler. Il lui sembla que
la jeune fille, si nave ft-elle, lirait dans tout son tre le
bouleversement dont il tait secou, que Mme Scilly le devinerait aussi.
chapper aux interrogations pressantes de ces deux femmes,  cette
minute, il ne le pouvait plus. Il et t bien simple de leur rpter le
rcit que Pauline avait eu la prsence d'esprit, presque hroque,
d'imaginer par amour pour sa fille. N'avait-il pas accumul de nouveau,
depuis ces quelques jours, trahisons sur trahisons, rticences sur
rticences? Il faut rendre  ce malheureux homme, perfide par faiblesse,
mais loyal par nature, cette justice que ce dernier mensonge lui fit
horreur. C'et t mler d'une manire trop honteuse les relations qu'il
venait de reprendre avec son ancienne matresse au roman trop fltri,
trop souill dj de son nouvel amour. Hlas! Cette dlicatesse devait
tre la cause de sa perte, tant il est vrai qu'une fois entr dans les
chemins de la ruse, on ne s'arrte pas  moiti route. Il faut ou ne
tromper jamais ou tromper toujours et partout. Pour l'instant il prfra
avoir recours au procd le moins courageux, le plus naturel aussi  une
me puise d'motions comme tait la sienne. Il s'enfuit, afin de
reculer l'invitable explication. Le temps de gagner sa chambre, d'y
prendre son chapeau, de descendre l'escalier du premier tage, et il
tait dj hors de l'htel. Il trouverait un motif plausible  son
absence dans une heure, dans deux heures, quand il rentrerait, matre
enfin de sa sensibilit. Tout lui semblait prfrable  une
confrontation immdiate avec sa fiance, alors qu'il avait la voix de
l'autre dans les oreilles, devant les yeux ce ple visage, dans ses bras
le frisson de l'treinte par laquelle il avait soutenu la pauvre
crature, et dans son me cette pouvante d'un irrsistible, d'un
violent assaut de remords.

Tandis qu'il s'en allait, par cette aprs-midi, le long des rues de la
ville si lumineuse d'ordinaire, et qu'enveloppait en ce moment un
aveuglant et mobile nuage de chaleur poussireuse, l'inquitude
grandissait de minute en minute dans le coeur de celle qu'il fuyait de
cette fuite imprudente et passionne. Il ne s'tait pas tromp en
croyant observer que Mlle Scilly le suivait, lors de sa sortie du salon,
avec une expression trange dans son ardent regard. Mais, si l'ide fixe
l'et moins absorb depuis le fatal matin o il avait lu le nom de Mme
Raffraye sur la liste des voyageurs dans le vestibule du _Continental_,
ce n'est pas un regard pareil  celui-l, c'est vingt, c'est trente
qu'il aurait surpris dans les prunelles bleues d'Henriette. Ces beaux
yeux si clairs, si transparents, lui eussent t un douloureux miroir o
il aurait lu l'veil progressif d'un sentiment si nouveau pour celle qui
l'prouvait, qu'elle le subissait sans l'admettre. Il s'tait calomni
en s'applaudissant durant ces derniers jours pour son triste talent 
jouer la comdie devant cette chre me  lui. Il n'tait pas plus
capable d'une pareille perfection d'hypocrisie, qu'elle n'tait capable
de ce complet aveuglement. Il l'aimait trop et elle l'aimait trop. Ce
sentiment qui grandissait en elle depuis ces quelques semaines, ce
n'tait pas le soupon. Elle tait simple et droite. Elle avait toujours
vcu dans un milieu simple et droit. O aurait-elle appris  se dfier?
Non. C'tait une pouvante anxieuse devant une altration de ses
rapports avec son fianc si relle et si indfinissable  la fois! Elle
en demeurait douloureusement confondue et dconcerte, comme il arrive
dans les crises d'amour aux vraies jeunes filles, chez lesquelles la
sensibilit est aussi vive que celle d'une femme, et l'ignorance des
dessous de la vie aussi totale que celle d'un enfant. Mais est-il besoin
de comprendre quelles causes profondes changent le coeur de ce que l'on
aime pour souffrir de cette mtamorphose? Henriette Scilly ne savait pas
que la jeunesse de presque tout homme a subi l'preuve de quelque
passion coupable, elle ignorait que les plus dlicats sont justement
ceux qui engagent dans leurs fautes le plus d'eux-mmes et qui gardent
les cicatrices les plus profondes, les plus aises  se rouvrir. Mais
elle savait que, durant des mois, elle avait vu la physionomie de
Francis rayonnante de sincrit heureuse, et que maintenant il flottait
sans cesse dans son regard une flamme de fivre, dans son sourire une
inquitude et dans tout son tre une visible souffrance. Elle ne savait
pas qu'un homme peut mentir  une femme qu'il aime et l'aimer autant,
l'aimer davantage, avec une ardeur avive par le remords. Mais elle
savait que depuis quelque temps la tendresse de son ami n'avait plus
cette douceur gale, cette manifestation harmonieuse, ce je ne sais quoi
de constant et de paisible qui l'enveloppait comme une atmosphre. Il
lui semblait que, depuis ces dernires semaines, tantt il tait absent
d'elle auprs d'elle, et tantt proccup d'elle avec une frnsie qui
lui faisait presque peur. C'taient les moments o le malheureux
essayait, avec le plus de bonne foi, de mettre sa douce fiance entre
lui et ses fantmes, en se la rendant plus prsente, plus vivante
encore, par des serrements de mains plus prolongs, par une
contemplation plus fixe, par une caresse plus enveloppante. Henriette ne
savait pas non plus qu'une certaine amertume de langage, une certaine
cruaut de jugement dans l'interprtation des caractres veulent que
l'on plaigne celui qui cause et qui pense ainsi, parce qu'elles
attestent d'ordinaire l'lancement cach d'une plaie intrieure. Mais
elle savait que l'adorable communaut d'ides et d'impressions, dont
elle et Francis avaient parl durant leur dernire promenade heureuse de
la villa Tasca, tait comme suspendue. Ils ne pensaient plus, ils ne
sentaient plus  l'unisson. Sans cesse maintenant elle discernait dans
sa manire de plaisanter, quand il se forait  jouer la gaiet, un
filet d'ironie qui lui faisait mal. Autrefois, quand le nom d'une de
leurs connaissances parisiennes tombait dans la conversation, il
l'accueillait avec une indulgence qu'elle avait prise pour un signe
d'infinie bont, quoique ce n'et jamais t que la souriante
indiffrence habituelle aux heureux et aux amoureux. Aujourd'hui les
mots persifleurs ou svres lui arrivaient naturellement, et dans sa
faon aigu de souligner, ici un ridicule, l une quivoque d'intention,
il laissait transparatre le libertin dsenchant qu'il tait avant le
renouveau de son pur amour, qu'il redevenait par un rappel trop puissant
de Pauline et des anciennes douleurs. Il semblait alors  Henriette que
derrire le Francis Nayrac qu'elle connaissait, qu'elle aimait, en se
complaisant dans cet amour, en s'y caressant toute l'me, un autre
Francis se dissimulait qu'elle ne connaissait pas, et contre le coeur de
qui elle allait se meurtrir, elle se meurtrissait dj... Mais toutes
ces menues impressions taient restes des impressions. Elles n'avaient
pas dpass ce vague et incertain domaine des nuances du coeur, dont
nous ne saurions affirmer qu'il n'est pas imaginaire. Aucun fait concret
n'tait survenu que la jeune fille et pu articuler s'il lui avait fallu
dire  son fianc qu'il avait chang pour elle et en quoi. Aussi, dans
sa grande loyaut, s'appliquait-elle  se dmontrer qu'elle avait tort
de sentir comme elle sentait, que cette impression de changement tait
une chimre maladive et produite par l'excs de son amour. Il y a une
cause  tous les effets, et elle n'en voyait aucune  une pareille
modification de ses rapports avec Francis. Il ne pouvait pas avoir
d'inquitudes secrtes sur la sant de Mme Scilly, qui s'amliorait
visiblement. Elle-mme ne s'tait jamais aussi bien porte. Quant  lui,
le mdecin qu'elle avait consult en secret, dans une heure
d'inquitude, l'avait pleinement rassure. Il n'avait laiss en France
ni parents trs proches, ni amis trop chers desquels il dt se
proccuper. Quelques conversations d'intrt, tenues devant elle ces
derniers temps encore, prouvaient que le jeune homme n'tait tourment
par aucun souci du ct de sa fortune. Il n'tait pas moins pris
d'elle, pas moins dsireux de voir s'approcher l'poque de leur mariage.
Ses moindres paroles l'attestaient. Tout cela tait indiscutable.
Henriette se le rptait, obstinment, rsolument. Elle appliquait sa
force d'esprit  rduire  nant ses folles craintes. Puis, quand elle
avait excut ce travail avec la plus entire bonne foi, elle retombait
dans une invincible mlancolie devant l'vidence d'une mtamorphose
qu'elle ne pouvait ni dfinir, ni expliquer, ni comprendre, et qui tait
cependant.

Dans une pareille disposition d'me, et quand nous nous rongeons ainsi
d'anxit  vide, le moindre vnement positif et indiscutable tend 
prendre des proportions presque tragiques. C'est la pointe de bistouri
qui ouvre le libre passage  l'humeur accumule dans l'abcs, --
comparaison cruellement vulgaire, mais trop juste. Rien ne ressemble au
travail fivreux de tout un corps autour d'un point malade, comme le
travail douloureux de toute une pense autour d'une ide fixe. La
conduite singulire de Francis durant cette aprs-midi de la terrible
scne avec Mme Raffraye, fut cet vnement dcisif pour la pauvre
Henriette, tendre enfant, qui devait payer si cher les mois d'extase
presque surhumaine traverss depuis ses fianailles! Dieu juste! Est-il
vrai cependant que trop de bonheur soit un pch, quand c'est un bonheur
permis, un bonheur dont on accepte par avance chaque devoir? Tout nous
atteste pourtant qu'il en est ainsi dans ce monde de la chute o mme
les plus purs semblent porter ds leur naissance le poids d'une
expiation. Quoique la jeune fille ft habitue depuis ces dernires
semaines aux ingalits de son fianc, elle avait d'abord t
bouleverse de le voir entrer brusquement dans le salon commun, aller et
venir, sans presque rpondre  ce qu'elle lui disait, le visage
contract, les yeux comme hagards. Il venait de rencontrer Adle
Raffraye et les deux bonnes dans le vestibule, et il se demandait s'il
monterait ou non chez Pauline. -- Puis il tait parti aussi brusquement,
en allguant une correspondance en retard, d'une telle manire
qu'Henriette avait senti qu'il lui mentait. Une demi-heure s'tait
passe, une heure, une heure et demie, deux heures. Il ne rentrait pas.
Elle pria Vincent d'aller l'appeler. Le valet de chambre revint dire que
M. Nayrac tait sorti. L'inquitude d'Henriette s'exalta au point
qu'elle envoya demander au concierge depuis combien de temps. Elle
esprait que Francis, en s'en allant, aurait laiss une recommandation
peut-tre oublie. Non. Il avait quitt l'htel  pied, sans rien dire,
dans la direction de la ville, vers les deux heures et demie, et il en
tait plus de quatre. Ce qui ajoutait  l'inquitude de la jeune fille,
c'tait de voir cette inquitude partage par sa mre, qui avait demand
 plusieurs reprises dj ce que faisait Francis. Mme  travers son
trouble, la gracieuse enfant chrissait trop passionnment son fianc
pour ne pas souffrir une souffrance de plus  l'ide qu'il aurait 
subir un interrogatoire de Mme Scilly, et son amour lui suggra de
rpondre enfin:

-- Nous sommes  la veille du jour de l'an... Il aura sans doute voulu
nous prparer quelque surprise... Puis, caressante: Je vous en prie,
mre, ne lui laissez pas voir que nous avons t tourmentes. Vous savez
comme il en serait pein...

-- Sois tranquille, rpondit Mme Scilly, je ne le gronderai pas, bien
qu'il le mrite, avec ou sans surprise... Ah! dit-elle encore sans se
douter de l'ironie contenue dans ces derniers mots, comme tu l'aimes,
et que c'est heureux qu'il t'aime aussi! Tu souffrirais trop!...

Grce  ce dlicat dvouement de sa fiance, qu'il ne devait jamais
savoir, une scne pnible fut donc pargne  Nayrac, quand vers les six
heures il se retrouva dans le petit salon o tout son bonheur avait tenu
si longtemps. Rien n'avait chang du tableau d'intimit qui suffisait,
quelques semaines plus tt,  exorciser les funestes images souleves
par l'arrive de Pauline Raffraye  Palerme. Les mmes lampes poses aux
mmes places clairaient de leur clart doucement attnue le mme
retrait en rotonde protg par le haut paravent, et ce dcor d'toffes
aux nuances passes, de plantes vertes, de fleurs mridionales,
encadrait les deux mmes visages de femme, sur lesquels le jeune homme
pouvait lire la mme tendre sollicitude. Mais le charme n'tait plus
assez fort pour triompher maintenant de ses tumultes intrieurs. Hlas!
Il ne la sentit mme pas en ce moment-l, cette magie de sa rcente et
dj si lointaine flicit. Il revenait de sa longue et folle promenade
 travers la ville et la campagne, ayant pris une rsolution qui lui
interdisait ces attendrissements. Il avait compris que, s'il voulait
chapper  ce cauchemar dont la fivre augmentait pour lui  chaque
journe, il devait quitter Palerme, et tout de suite. Il ne pouvait
plus, honntement, sincrement, rpondre de lui-mme aprs sa dmarche
de l'aprs-midi, et, surtout, ayant entendu le cri de rvolte qu'il
avait entendu. Ce cri lui avait perc le coeur trop avant pour qu'il
n'prouvt pas ce besoin de souffrir seul et en libert, -- unique
soulagement de certaines misres morales qui sont sans remde. Lors de
son arrive en Sicile, il avait t  peu prs convenu que son sjour se
prolongerait jusqu'au 20 ou 25 janvier. On tait au 27 dcembre. Il
fallait que le 2 janvier, aussitt la fte du nouvel an passe, il ft
en mer, et arrach  une situation aussi dgradante que douloureuse, en
attendant qu'elle devnt tragique. Une fois loin, les choses
reprendraient leur place naturelle dans sa pense. C'en tait du moins
la seule chance. Cette ncessit d'un dpart immdiat lui tait apparue
si vidente, qu'il avait donn  ce projet un commencement d'excution,
en allant aussitt chez le mdecin de Mme Scilly arracher  cet homme un
ordre de changement de climat, si c'tait possible. Il avait racont l
les quelques symptmes qu'il avait jugs les plus propres  dterminer
une indication pareille. Le docteur avait-il t sa dupe? C'est ce qu'il
ne devait jamais savoir, ce personnage tant un de ces Siciliens 
l'nigmatique et subtil visage, o le flegme oriental se mlange  toute
la finesse italienne. Mais il frmit d'entendre cette phrase par
laquelle se termina cette mensongre consultation: -- Vous aurez
d'autant moins de peine  faire accepter  ces dames la ncessit de
votre dpart, que Mlle Scilly tait trs inquite de votre sant. Elle
m'en a parl encore l'autre matin...

Ainsi Henriette s'apercevait des crises d'agitation qu'il subissait. Il
n'tait que temps d'abandonner Palerme, avant qu'elle songet  les
expliquer par leur vritable cause ou par une cause seulement
approchante. Pour le moment, cette observation de la jeune fille avait
l'avantage de faciliter la mise en oeuvre de sa ruse. Il avait donc
pleine confiance dans la russite lorsque,  son arrive dans le salon,
o l'attendaient ces deux femmes dont il se savait tant aim, il
commena:

-- Vous avez d tre bien inquites de moi? Il faut me pardonner... Je
me suis senti trs souffrant, j'ai cru que l'air me remettrait, j'ai
voulu marcher. J'ai march, march... Mon malaise ne passait pas, et
comme il dure depuis plusieurs jours, je vous ai obi. Il se tourna
vers Henriette pour dire cette fin de phrase: Je suis all chez le
professeur Teresi. Il devait rentrer, m'a dit son domestique, d'un
moment  l'autre, et puis je l'ai attendu plus d'une heure...

-- Avez-vous pu le voir, au moins, et bien causer avec lui? demanda
Mme Scilly.

-- Heureusement, reprit le jeune homme, ou plutt, ajouta-t-il,
malheureusement!... La mre et la fille levrent toutes deux la tte
avec une apprhension qui augmenta son remords, et il continuait,
s'adressant cette fois  la comtesse:

-- Tranquillisez-vous, il ne m'a pas trouv de maladie grave... Mais je
crois bien que c'est pire... Il parat que je suis seulement sous une
mauvaise influence, comme ils disent ici, et que, dans ces climats, il
ne faut pas trop jouer avec cela de peur de prendre les fivres. Enfin,
le docteur est d'avis que je devrais abrger plutt mon sjour ici...

-- Vous allez partir!... s'cria Henriette.

-- Je crois qu'il le faut..., rpondit-il.

-- Et quand? demanda-t-elle.

-- Naturellement pas avant le 1er janvier, je n'ai pas voulu entendre
parler de commencer cette anne sans vous; mais le mdecin pense que le
2, le 3 au plus tard, ce serait sage de me dcider, plus que sage,
indispensable...

La jeune fille le regardait tandis qu'il parlait. Il ne put soutenir la
plainte muette de ces deux beaux yeux o il n'avait jamais lu tant
d'angoisse. Ce fut une impression physique, pareille  celle qu'il et
prouve s'il avait tordu le bras de la dlicate crature, et si l'os
avait cri en se brisant. Cette volont de dpart, qui, tout  l'heure
et dans le tourbillonnement de sa pense solitaire, lui tait apparue
comme le devoir mme, lui sembla cette fois si dure, si cruelle, qu'il
se fit horreur. Mais le coup tait port, il ne pouvait plus reculer. Il
ne lui restait qu' rassurer de son mieux les inquitudes d'Henriette.
Que serait-il devenu s'il avait devin que ces inquitudes n'taient pas
causes par une crainte au sujet de sa sant? Pour la premire fois
depuis qu'il avait pass  cette main confiante la bague de fiance,
elle venait de douter de lui. Elle ne le croyait pas, et il tait
cependant bien sincre en insistant:

-- C'est si triste pour moi de perdre ces quelques beaux jours. Ce
n'est qu'une sparation de deux mois. Comme elle est dure!...

                   *       *       *       *       *

Non, Henriette ne le croyait pas. Il eut beau prodiguer durant toute la
soire des phrases pareilles et lui tmoigner une tendresse qui, elle du
moins, n'tait pas feinte, il n'arriva pas  dissiper le reflet de
mlancolie dont ce transparent visage s'tait comme teint  la nouvelle
de ce dpart inattendu. Il n'arriva pas davantage  teindre la premire
petite flamme de lucidit qui s'tait allume dans ce coeur et qui
allait s'y dvelopper en un incendie soudain de passion et de jalousie.
Et, durant toute cette soire, il continua de ne pas s'apercevoir qu'il
avait devant lui le premier soupon et le premier silence de la jeune
fille. L'instinct de l'amour est si fort, ses intuitions irraisonnes
sont si puissantes, qu'Henriette avait lu le mensonge dans la
physionomie et sur les lvres de Francis aussi certainement que si elle
avait assist  sa dlibration intime de toute l'aprs-midi. Elle
savait qu'il ne lui disait pas la vrit. Elle savait qu'il s'en allait
de Palerme pour un motif tout autre que cette prtendue maladie. Mais
lequel? Quand elle fut rentre dans sa chambre, livre  elle-mme, avec
toute sa nuit pour tourner et retourner ce problme qui venait de
s'imposer  son coeur d'une manire si foudroyante, comme elle pleura!
Comme elle lutta contre ce qui tait dj pour elle une irrfutable
vidence! Comme elle voulut se persuader qu'elle calomniait son aim en
le supposant capable d'une telle duplicit! Ah! Ces rvoltes contre le
soupon, qui a pu aimer et ne pas les connatre? Elles n'empchent pas
que l'on ne continue  souponner une fois que l'on a t conduit de
dceptions en dceptions sur la route de la dfiance,  ce carrefour
fatal o l'on _sait_ que l'on est tromp. Et quand nous savons cela, par
cette divination qui ressemble au flair d'un animal, tant elle est
inconsciente et irrsistible, il nous faut  tout prix savoir aussi
_comment_ nous sommes tromps, dussions-nous en mourir. Certes,
l'innocente et candide jeune fille tait entirement dpourvue des armes
qu'une telle dfiance trouve d'ordinaire  son service. L'art des
questions adroites et des savantes enqutes n'tait pas le sien, et elle
tait encore moins capable de ces procds brutaux qui dshonorent la
passion en assouvissant du moins cette frnsie de vrit; pier des
dmarches, violer le secret d'une correspondance, faire parler des
infrieurs. Elle n'avait pour servir sa jalousie que cette sensibilit
dj si vive, avive encore par de longues journes de malaise, cet art
douloureux de percevoir par le coeur des nuances que son esprit n'et
pas discernes, qu'il tait impuissant  interprter et  mme admettre.
La nuit qui suivit l'annonce du tout prochain dpart de son fianc se
passa donc pour elle  se dmontrer que, dans l'espace de cette
aprs-midi, aucun vnement nouveau n'avait pu dcider Francis  ce
dpart,  moins qu'il n'et t rappel par une dpche dont il n'avait
point parl. Les lettres, en effet, taient arrives le matin. On les
avait apportes comme d'habitude ple-mle au salon. Comme d'habitude,
le jeune homme avait ouvert les siennes aussitt, et visiblement sans y
prendre le moindre intrt. Visiblement aussi, ce matin-l, il tait,
sinon gai, du moins trs calme. Il avait chang dans l'clair d'un
instant que le souvenir d'Henriette prcisait  cinq minutes prs, comme
si, dans l'intervalle qui avait spar leur djeuner et sa rentre au
commun salon, le coup d'une nouvelle inattendue l'avait boulevers.
Cette hypothse d'un tlgramme tait si logique, elle cadrait si
compltement avec les autres donnes, que la jeune fille s'y tait
arrte malgr elle. Francis tait ressorti pour rpondre. Il avait
voulu porter lui-mme cette rponse au bureau de la via Macqueda.
C'tait justement dans cette rue que demeurait le professeur Teresi, ce
mme docteur qui quelques jours auparavant la rassurait sur la sant de
son fianc, avec une bonne humeur si confiante. Et en deux fois
quarante-huit heures, sans qu'aucun symptme nouveau se ft produit, il
dclarait que le jeune homme devait quitter Palerme immdiatement!
tait-ce possible cependant qu'une semblable entente et eu lieu entre
deux personnes qu'elle tait habitue  tant estimer? Henriette eut beau
se rpondre: Non, avec l'nergie d'une crature jeune et sincre, pour
qui le doute sur une me humaine quelconque est une douleur et un
dsespoir le doute sur une me aime, elle ne triompha point de cette
souveraine vidence du coeur qui lui avait fait se dire  l'entre de
Francis dans le salon: Il va mentir, et  sa premire phrase: Il
ment. Lorsqu'elle le retrouva le lendemain, aprs cette nuit de
torturante insomnie, le premier regard qu'ils changrent lui renouvela
cette vidence de la trahison de son fianc avec une intensit plus
cruelle encore. Il lui mentait. Comment? En quoi? Pourquoi? Cette
seconde intuition lui devint si affreuse qu'elle et certainement dit
son agonie  Francis s'il ne se ft pas appliqu toute la journe 
viter le tte--tte avec elle. La malheureuse enfant se borna donc,
durant les longues heures de ce jour,  tudier le visage de celui
qu'elle aimait tant, avec cette attention passionne d'une femme qui se
sent trompe. Elle avait cette surexcitation de tout l'tre qui erre,
pour ainsi dire, sur le bord de la vrit, qui la devine, qui la
respire, qui n'aura de repos qu'aprs l'avoir vue, aprs l'avoir palpe.
Il semble que dans des moments pareils la dlicatesse des sens soit
porte  un degr presque surnaturel, tant ils sont aigus. Une jeune
fille alors, et la plus ignorante, a le coup d'oeil d'un observateur
professionnel, d'un physiologiste ou d'un confesseur, pour saisir le
moindre passage d'ide ou d'motion sur le masque de la personne qu'elle
observe ainsi. Mais jusqu' l'instant o ils s'assirent tous les trois,
sa mre, Francis et elle,  la table du dner, Henriette n'avait rien
surpris dans l'attitude et sur la physionomie de son fianc, sinon un
souci constant de lui adoucir l'amertume de la brutale sparation, et
voici que, vers le milieu de ce dner, commenc, pour elle, dans la
persistante angoisse de cette nigme qui la fuyait, la fuyait toujours,
un incident se produisit, trs simple, trs naturel, dont la porte
devait tre incalculable. Il venait de passer entre les trois convives
quelques minutes d'un de ces silences comme il en tait tant tomb sur
leur intimit depuis ces quelques jours. La comtesse le rompit en
disant:

-- Il parat que la mre de cette jolie petite Adle est au plus mal...
Elle avait lou une villa au Jardin Anglais, et elle devait s'y
installer aujourd'hui... Elle n'a pas pu...

 toute autre minute, le tressaillement dont Francis fut secou  cette
phrase n'et probablement pas t remarqu de la jeune fille. Mais dans
la disposition nerveuse o elle se trouvait, il tait impossible que ce
signe d'un trouble profond lui chappt. Les mains du jeune homme
avaient trembl. Les traits de son visage s'taient comme crisps. Il
avait fix Mme Scilly d'un regard trangement scrutateur. Enfin, pour
ceux qui connaissaient comme Henriette les moindres inflexions de sa
voix, il y avait un touffement d'motion dans l'accent dont il
rpondit. Car il voulut rpondre, tant il lui importait de couper court
au moindre veil de soupon, quelque invraisemblable que ft cet veil.
Il tait si sr que Pauline, telle qu'il la connaissait, s'tait
arrange pour que sa femme de chambre ne racontt devant personne
l'vnement de la veille. Mais, c'est une remarque banale, depuis qu'il
y a des coupables et qu'ils se cachent, la conscience de la faute pousse
celui qui l'a commise  des excs de dissimulation toujours voisins de
l'imprudence. Qu'il et mieux valu pour Francis se taire que de
prononcer, avec l'accent dont il les pronona, ces mots insignifiants:
-- Pauvre femme! Est-ce qu'on vous a dit quand elle a t reprise?...
La petite fille n'avait-elle pas prtendu l'autre jour que sa mre
allait mieux?...

-- Au degr o elle est malade, fit la comtesse, quelques jours
suffisent pour tout changer...

-- A-t-elle du moins un bon mdecin? interrogea-t-il encore.

-- Je ne sais pas, reprit Mme Scilly, elle a eu Teresi dans les tout
premiers commencements de son sjour. Puis elle l'a quitt brusquement
pour l'Anglais que recommande votre ennemi Don Ciccio...

Ce nom de l'htelier anglomane servit de prtexte  Francis pour
dtourner d'un autre ct cette conversation dont chaque mot, presque
chaque syllabe, lui tait cruelle. Il avait repris la pleine possession
de lui-mme. Mais l'ombre projete soudain sur tout son tre par la
phrase de la comtesse, avait t aussi visible  Henriette que l'tait,
sur la blanche nappe brillante de cristaux, l'ombre du bras de Vincent
en train de faire le service de la table. D'entendre mentionner Mme
Raffraye et sa maladie avait boulevers le jeune homme. C'tait l
pourtant un fait si nouveau, si peu en rapport avec ses plus folles
penses des derniers temps, que la jeune fille l'observa sans en rien
conclure. Si elle avait t une femme, cette remarque se ft aussitt
associe au souvenir de la ressemblance singulire constate ds le
premier jour entre la petite Adle et le portrait de Julie Nayrac au
mme ge. Une tincelle et sans doute jailli de ce rapprochement qui
lui et illumin les tnbreux dessous de la tragdie o elle jouait 
son insu le rle d'une innocente victime, d'une Iphignie voue au
martyre pour l'expiation de fautes qui n'ont pas t les siennes! Mais
elle n'tait femme encore que par sa dlicate susceptibilit
d'impression, et, si l'moi o le nom de leur voisine inconnue avait
jet Francis lui parut un mystre  joindre aux autres mystres dont
elle se sentait enveloppe, oppresse plutt et accable, il n'en fut
pas davantage pour ce soir-l.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain elle se leva aprs une autre nuit d'anxit, si pniblement
trouble de nouveau qu'elle se rsolut d'employer le seul remde que sa
pieuse navet imagint au chagrin dont elle tait remplie. Elle voulut
se confesser et communier. Elle avait pour directeur  Palerme un
missionnaire franais qui se trouvait  la cathdrale chaque matin. Elle
se rendit donc au Dme avec sa femme de chambre ds les sept heures et
demie, comptant tre rentre assez tt pour le rveil de sa mre. Dans
son dsarroi intrieur, elle n'avait pas rflchi que c'tait le
dimanche, et le seul jour o le pre Mongeron ne ft pas l. Cette
contrarit fut assez forte pour qu'elle assistt  la messe dans des
dispositions qui ne lui procurrent pas la tranquillit habituelle dont
s'accompagnait l'accomplissement de ses devoirs religieux. Elle revenait
donc, peu contente d'elle-mme, et, afin de tromper par un peu d'air
l'nervement qui la gagnait, elle s'tait dcide  marcher, d'autant
plus que le vent de ces derniers jours ayant nettoy le ciel de ses
nuages, le commencement de cette matine s'annonait comme splendide. La
jeune fille suivait le bord de la Marina et elle regardait l'horizon du
golfe qui, encore boulevers de la veille, crispait ses innombrables
vagues crtes d'cume. Mais elle ne pouvait pas plus s'absorber dans ce
paysage qu'elle n'avait pu tout  l'heure s'absorber dans sa prire. La
nave facilit qu'elle avait  l'ordinaire de s'harmoniser avec les
choses, de ne faire qu'un, pour ainsi dire, avec elles, tait comme
paralyse par cette proccupation continue de son fianc, de ce
changement inexplicable d'humeur, de ce dpart. Aussi fut-elle rveille
comme d'un songe par la voix de la vieille Marguerite, qui lui dit tout
d'un coup:

-- Nous allons avoir des nouvelles de cette pauvre Mme Raffraye. Voici
Mlle Adle qui vient sur notre trottoir avec Annette...

Henriette aperut en effet l'enfant qui tait environ  trente pas, et
aussitt elle vit avec stupeur la bonne prendre la main de la petite et
l'entraner  travers la chausse sur l'autre trottoir, celui qui longe
la divine terrasse du palais Butera. Ce mouvement si brusque avait une
si indiscutable signification, que Marguerite s'arrta une seconde comme
stupfie, et elle dit  sa matresse:

-- On croirait qu'elles ont peur de nous...

-- Es-tu sre qu'elles nous aient vues?... dit Henriette.

-- Sre comme vous tes l, mademoiselle, rpondit la femme de
chambre, qui ajouta: Peut-tre que Mme Raffraye est plus mal et que a
les ennuie de donner des nouvelles, ou qu'elles sont presses d'arriver
pour leur messe...

Quoique ni l'une ni l'autre de ces deux raisons ne part valable 
Henriette, elle ne les releva point. Dj si pniblement dispose, elle
avait prouv devant l'trange procd de la bonne d'Adle Raffraye une
surprise qui tout de suite lui avait suggr cette ide: Cette fille
n'agirait pas ainsi d'elle-mme. Elle obit  des ordres... Mme Raffraye
serait donc mcontente que l'enfant ait caus avec nous l'autre
soir?... Elle tomba alors dans une de ces profondes rveries o il
s'labore dans notre esprit d'inconscients raisonnements fonds sur
d'inconscientes mais invincibles associations d'ides. L'observation de
la veille sur le trouble o le nom de cette femme avait jet Francis lui
revint  la mmoire. Quoiqu'elle n'imagint en aucune manire quel lien
pouvait unir ces deux faits, leur coexistence dans son esprit aboutit 
un accroissement bien particulier de son malaise moral. Car une fois
revenue auprs de sa mre et de son fianc, elle n'osa pas mentionner ce
petit pisode comme elle et fait dans toute autre circonstance. Si on
l'avait interroge, elle n'et peut-tre pas su dire devant quoi elle
reculait. En ralit, il lui et t presque insupportable de
surprendre,  cette occasion, un nouveau tressaillement de Francis, et,
sans s'expliquer pourquoi, elle tait sre qu'elle le surprendrait.
Cette matine se passa pour elle ainsi, jusque vers les onze heures et
demie,  lutter contre la draisonnable obsession des indistinctes, des
confuses mfiances souleves dans sa pense. Vers ce moment, comme elle
se trouvait seule, Mme Scilly tant alle de son ct  la messe
accompagne de Francis, il lui arriva, tout naturellement, de mettre le
front pour rver contre celle des fentres du salon qui donnait sur le
jardin. Elle aperut dans une des alles la petite Adle qui jouait,
selon son habitude des belles matines. Les boucles des cheveux de
l'enfant brillaient sous le clair soleil qui souriait sur les palmiers
toujours verts et sur les roses toujours nouvelles du verdoyant enclos.
Comme Henriette avait aim ce pur rayonnement de lumire autour de son
bonheur, comme elle en sentait dj l'ironie indiffrente autour de son
inquitude! Mais ce n'est pas  la mlancolie de ce contraste qu'elle
s'arrta  cette minute. Tandis qu'elle suivait d'un regard distrait les
mouvements de la petite fille, cette ide la saisit subitement qu'elle
pouvait du moins vrifier une de ses impressions pnibles, celle de ce
matin, si singulire et qui l'avait tant trouble. Elle n'avait qu'
descendre dans ce jardin pour savoir aussitt si elle s'tait trompe ou
si rellement Mme Raffraye avait dfendu  sa fille de lui parier. Le
simple fait qu'un pareil projet se prsentt de lui-mme  cet esprit,
instinctivement trs rserv et trs calme, tmoignait du travail
accompli dj par cette imagination de l'inconnu, parmi toutes les
douleurs de l'amour la plus meurtrire. Peut-tre aussi Henriette se
sentait-elle dvore par cet imprieux besoin d'agir, qui  de certains
moments d'extrme tension nerveuse nous prcipite vers n'importe quelle
dmarche, comme si l'application de toute notre volont sur un point
quelconque, mais positif et prcis, devait soulager notre angoisse. 
coup sr, si elle n'et pas t entrane par un intime mouvement d'une
grande violence, elle et hsit trs longtemps avant de se hasarder,
comme elle fit tout d'un coup,  descendre seule en bas. Comme si elle
avait voulu se donner une excuse  elle-mme, elle prit sur un rayon de
l'tagre un volume de roman anglais emprunt  la bibliothque de
l'htel. Deux minutes plus tard, elle entrait dans le grand salon vide,
o se trouvait cette bibliothque. Dans un des coins, l'arbre de Nol
tendait ses branches aujourd'hui teintes. Le temps de poser le livre
sur un rayon et elle franchit la porte-fentre qui donnait sur le
jardin. Adle tait justement dans la grande alle en face, occupe  un
jeu qui l'absorbait si compltement, qu'elle n'entendit pas cette
approche. Henriette, elle aussi, se rappela s'tre amuse avec la mme
folle ardeur  ce jeu des pingles connu de toutes les petites filles,
et qui consiste  les chasser, ces pingles, hors d'un cercle trac par
terre,  coups de balle lastique. La balle rebondissait, leste et
agile, sous la paume de la main ouverte d'Adle, et la petite suivait
cette balle de tout son joli corps, et ses yeux brillaient, ses minces
narines s'ouvraient, tout son visage exprimait une joie de vivre qui se
changea en un sursaut de demi-terreur lorsqu'elle aperut Mlle Scilly
debout devant elle. Trs rouge et sans rien dire, elle se baissa pour
ramasser les divers outils de son jeu, en jetant un regard afin
d'implorer une protection du ct de sa bonne, qui n'tait pas la fidle
Annette, malheureusement, -- car celle-l et certes empch le
dangereux entretien qui se prparait, au lieu que Catherine n'avait reu
de Mme Raffraye aucune recommandation spciale. Un peu sourde d'ailleurs
et abme comme elle l'tait dans son ouvrage, elle n'observait mme pas
que sa petite matresse causait avec Henriette, et cette dernire
disait:

-- Bonjour, mademoiselle Adle. J'ai su que votre maman avait t plus
souffrante. J'espre qu'elle est mieux aujourd'hui...

-- Beaucoup mieux, je vous remercie, mademoiselle, dit l'enfant. Le
souvenir du mcontentement de sa mre l'autre soir et des admonestations
d'Annette le matin l'auraient empche de rpondre, si elle n'avait pas
ressenti pour la jeune fille cette sympathie d'admiration qui lui
rendait la froideur trop difficile. Son embarras tait tel que les
pingles chappaient de ses petits doigts tremblants  mesure qu'elle
les saisissait.

-- Voulez-vous que je vous aide? reprit Henriette.  moins que vous
n'ayez encore peur de moi. Je croyais que nous tions devenues amies le
soir de Nol...

Sa voix s'tait faite si douce que l'enfant ne put se retenir de lever
les yeux. Son tendre petit coeur tait visiblement remu de sentiments
contradictoires, et comme elle ne savait pas mentir, elle rpondit avec
une simplicit touchante:

-- C'est que je serai gronde quand je raconterai que nous nous sommes
parl... Maman n'aime pas que je cause comme l'autre soir...

-- H bien! dit Henriette, il faut obir  votre maman... Adieu!
Elle savait ce qu'elle voulait savoir et elle n'tait pas plus avance!
Que Mme Raffraye interdt  sa fille toute familiarit avec des
trangers, quel rapport y avait-il entre cette dfense trop naturelle et
le dpart de Francis? Elle ne se doutait gure qu'elle avait t trop
bien servie par son funeste instinct en voulant  tout prix se
rapprocher d'Adle. Elle allait l'apprendre trop tt. Comme elle faisait
mine de s'en aller aprs avoir rpt: Adieu! la douce petite lui prit
la main comme pour la retenir quelques secondes encore, et elle lui dit
avec une insistance cline:

-- Vous tes fche?...

-- Pas du tout, rpondit Henriette avec un sourire un peu forc.

-- Si, vous tes fche, insista l'enfant. Puis, aprs une hsitation,
elle ajouta: Il ne faut pas en vouloir  maman. Elle ne vous
connaissait pas... Maintenant ce sera peut-tre chang, et tendrement:
alors j'aimerais bien tre votre amie...

Il y avait dans cette phrase un tour trop nigmatique pour que la jeune
fille n'en ft point frappe. Elle rpondit:

-- Pourquoi chang? Votre maman ne nous connat pas davantage, et comme
vous vous en allez?...

-- Oui, dit finement Adle, mais maman sait bien que vous tes sa
fiance... Le souvenir du jeune homme qu'elle avait vu pench sur le
lit de sa mre vanouie et que cette dernire avait remerci comme un
sauveur ne quittait plus sa pense depuis ces deux derniers jours, et
dans son ingnuit confiante elle demanda: Est-ce que vous l'attendez?
Il va venir?...

Il y a pour toute me dlicate un scrupule insurmontable  surprendre
sur la bouche d'un enfant des secrets dont cette innocence ne souponne
pas la porte. Mais, si Henriette Scilly tait d'une nature trop fine
pour ne pas prouver ce scrupule, elle tait aussi trop tourmente
d'incertitudes depuis des jours et des jours, et il lui tait impossible
de ne pas dsirer connatre, n'importe comment,  quelles circonstances,
d'elle ignores, la petite venait de faire allusion.

-- Je ne sais pas bien de qui vous voulez parler, dit-elle: vous me
demandez si j'attends mon fianc, M. Francis Nayrac?...

-- Oui, rpliqua la petite fille, qui se rpta deux ou trois fois 
elle-mme tout bas comme pour se graver ces syllabes dans la tte:
Francis Nayrac, Francis Nayrac...

-- Je ne l'attends pas, reprit Henriette, et elle ajouta, le coeur
dchir par sa propre question: Alors vous avez fait sa connaissance?
Vous lui avez parl?...

-- Oh! non, dit Adle, j'ai t trop effraye quand je suis rentre
et que j'ai vu maman sur son lit, si ple, si ple, comme ceci... et
elle abaissa ses paupires sur ses jolis yeux qui avaient vu cette scne
dont la rvlation bouleversait celle qui l'coutait, et elle continuait
avec l'inconsciente cruaut de son ignorance et de son ge: Et lui, il
tait aussi effray que moi, il tremblait comme ceci... Il doit tre
bien bon...

-- C'tait avant-hier, n'est-ce pas?... demanda Henriette.

-- Oui, avant-hier, dit la petite fille, qui, toute saisie de la voix
altre avec laquelle cette question lui fut pose, reprit  son tour:
Vous tes encore fche, et contre moi?...

-- Vers deux heures?... continua Mlle Scilly.

-- Puisque vous le savez, pourquoi me le demandez-vous?... Maintenant
vous me faites peur..., dit Adle de plus en plus tonne par
l'inexplicable trouble o son rcit jetait la fiance de Francis. Malgr
l'intensit de ce trouble, cette dernire eut le sentiment que la
conversation ne pouvait se prolonger. Elle allait, ou fondre en larmes,
l, devant la petite, ou lui poser des questions honteuses. Elle eut
l'nergie de se dominer, et doucement:

-- Non, je ne suis pas fche... Si on vous gronde, dites bien que
c'est moi qui vous ai parl... Et puis profitez de ce beau matin...

Elle ne put pas prononcer une parole de plus. Elle avait trop mal. Ce
qu'elle venait d'apprendre sur Francis dpassait trop follement toutes
ses imaginations. L'ide qu'il s'tait trouv au chevet de Mme Raffraye
vanouie, tremblant d'pouvante, et qu'il s'en tait tu, lui paraissait
si invraisemblable, si monstrueuse plutt, enfin la concidence entre
cette aventure qu'il avait tenue si trangement cache et son dpart
subit l'angoissait d'une manire si pnible, qu'elle fut sur le point de
sortir, d'aller au-devant de lui, pour provoquer une explication tout de
suite. Et cependant, cette explication dont elle avait besoin comme de
respirer, elle l'attendit jusqu' deux heures, par cet instinct de
dlicatesse qui atteste, dans les crises de passion, une naturelle
magnanimit. Tout inintelligible, toute douloureuse que lui ft la
dissimulation de son fianc, dont elle venait d'acqurir une preuve
aussi soudaine qu'irrfutable, elle l'estimait trop compltement pour
croire qu'il et eu de coupables raisons de se taire. Une crature jeune
et vraie comme elle tait, porte en elle-mme une vertu de confiance qui
la rend quelquefois dupe, mais cette confiance la prserve des vilenies
et la revt d'une beaut morale si suprieure aux misres de la prudence
humaine, qu'il vaut mieux tre tromp ainsi. Durant le temps qui
s'coula entre sa rentre dans le salon et celle de Francis, Henriette
rflchit que le motif qu'il avait eu de se taire devait tenir  des
fibres bien intimes de son coeur. Elle le chrissait, ce coeur, autant
qu'elle l'estimait. Elle sentit que ce serait une duret affreuse de
forcer le jeune homme  parler devant la comtesse. Elle eut le courage
de contenir sa fivre intrieure quand elle le vit, et elle s'assit 
table comme tous les jours, avec un visage qu'elle s'effora de rendre
paisible, et elle dut subir de la part de son fianc et de sa mre ces
petites gronderies amicales sur un plat refus ou un verre de vin non
touch, qui sont le tendre enfantillage des intimits de ce genre. --
Quelle ironie encore quand on a sur l'me le poids qu'elle y avait! --
Elle dut surtout couter, sans crier, ce dialogue chang  une certaine
minute,  ct d'elle qui savait ce qu'elle savait: -- Marguerite m'a
donn de meilleures nouvelles de notre pauvre voisine..., disait Mme
Scilly.

-- Est-ce qu'elle pourra s'installer bientt dans sa villa?...
demandait Francis. Que cette indiffrence avec laquelle il parlait de
cette femme, comme si elle lui et t absolument inconnue, dchira le
coeur d'Henriette! Une pareille comdie est le pire des mensonges, le
mensonge en actions, le mensonge de tout l'tre. Et regarder mentir ce
qu'on aime, savoir que derrire ces yeux idoltrs habite une pense que
l'on vous cache, derrire ce front ador une me qui vous trahit, et
assister  cette hypocrisie sans un mot de protestation, quel martyre!
Ce ne fut que bien tard aprs le djeuner et quand sa mre se fut
retire pour mettre sa correspondance au courant, qu'elle put enfin
donner libre cours  sa passion, et elle dit  Francis qui se prparait,
lui aussi,  sortir:

-- Restez, j'ai  vous parler...




IX

LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE (_Suite_)


La passion avec laquelle Henriette venait de prononcer ces mots l'avait
secoue tout entire. Elle dut s'asseoir, tant ses pauvres jambes
tremblaient. Francis, debout devant elle, la regardait, en proie
lui-mme  la sensation la plus amre pour les hommes comme lui, pour
ces tres faibles et tendres qui n'ont ni le courage des entires
loyauts, ni celui des trahisons sans remords. Il voyait, il sentait
souffrir un coeur dvou, un coeur perc par lui et qui allait se
montrer, il le comprenait, dans la sincrit ingnue de cette
souffrance. Lorsque cette sensation nous vient d'une femme que nous
n'aimons plus, elle est dj si intolrable que beaucoup, parmi les
amants de cette race, ont recul des annes une rupture qu'ils
dsiraient avec les cruelles nergies de la jeunesse, plutt que
d'entendre ce cri d'une agonie dont ils taient les bourreaux. Mais
quand nous l'aimons, cette femme qui souffre par nous, et d'un amour
passionn, quand la voix qui gmit vers nous est celle d'une crature
idoltre, cette plainte va chercher dans l'arrire-fond de notre
personne la plus secrte fibre et la plus blessable. Il n'est pas de
rsolution alors, si raisonne soit-elle, qui tienne contre le besoin
fou d'apaiser ce soupir, d'essuyer ces larmes, de panser cette plaie que
nous ne pouvons pas supporter de voir saigner. Ce ne fut qu'une minute,
et dj Francis s'tait mis  genoux devant sa fiance, il lui prenait
les mains, il les lui serrait, il la suppliait:

-- Calmez-vous, Henriette, disait-il, si vous m'aimez. Vous me faites
trop de mal... Mon Dieu! Comme je vous sens tremblante et tourmente et
 cause de moi!... Regardez-moi, voyez comme je vous aime cependant.
coutez comme je vous parle avec tout mon coeur. Parlez-moi aussi avec
le vtre... C'est mon dpart qui vous dsespre? Mais croyez-vous qu'il
ne me dsespre pas moi-mme? D'tre loin de vous me sera si dur, que je
ne pourrai jamais m'y dcider si je dois penser que je vous laisse dans
un pareil chagrin... Mon Dieu! Elle ne me rpond pas! s'cria-t-il
comme elle continuait de se taire et qu'elle tremblait davantage encore.
Et oubliant ses rflexions de la veille oubliant ses conflits intimes,
ses combats, son martyre, oubliant ses rcentes fautes et la certitude
de ses fautes prochaines pour ne plus apercevoir que la possibilit de
rallumer dans ces prunelles douloureusement fixes un clair de joie:
Voulez-vous que je ne parte pas, reprit-il, que je demeure avec vous
jusqu' la date que nous avions fixe?... Aprs tout, je ne suis pas
malade. Je ne le serai pas. Pourvu que vous soyez heureuse, que vous me
souriiez comme autrefois, je retrouverai toute ma force, toute ma
sant... Si c'est cela que vous vouliez me demander, prononcez un mot,
un seul, et c'est promis. Je reste... Mais ne tremblez plus, ne souffrez
plus. Ne souffre plus, mon unique amour...

Il avait parl, non pas avec tout son coeur comme il avait dit, mais
avec les parties les plus humaines de son coeur et les plus nobles.
Spontanment, presque involontairement, follement, il s'tait jet
au-devant de la prire qu'il avait cru lire sur la bouche d'Henriette
sans mme qu'elle l'et formule. Dlicate et frmissante bouche et qui
lui donna le sourire qu'il implorait, il ne souponnait pas quelle
rponse allait en sortir! Les deux mains d'Henriette se dgagrent. 
son tour elle saisit Francis, lui prenant la tte et se penchant sur lui
pour le regarder, elle aussi, avec la sauvage ardeur que les premires
souffrances et l'veil de la passion avaient allume dans son tre,
jusque-l si quilibr, si harmonieux. Une infinie reconnaissance
manait de son visage mu pour la preuve qu'elle recevait et que sa
navet prenait pour une preuve de tendresse. Puis avec la douceur de
cette gratitude dans sa voix et dans son geste:

-- Merci, Francis, mon Francis, dit-elle enfin. Ah! Quel poids vous
m'avez enlev de l. Et elle montra sa poitrine. Comme vous tes bon
pour moi! Comme vous m'aimez! C'est donc vrai? Vous n'aviez pas pour me
quitter une autre raison que vous ne vouliez pas que je sache?... Mais
vous partirez comme le docteur vous a prescrit de partir,
insista-t-elle en souriant de nouveau, et, avec un rien de coquetterie
fire, elle ajouta: Je ne suis pas une femme si peu courageuse, et du
moment que votre sant exige que vous vous en alliez, je me croirais
bien lche de ne pas accepter bravement cette sparation... Vous vous
tes tromp sur moi si vous avez pens que je vous ai retenu pour vous
demander de vous sacrifier  ce qui serait le plus misrable des
gosmes... Ce n'est pas tant de ce dpart que je souffrais. C'tait
surtout de ne pas en savoir le vrai motif, de croire du moins que je ne
le savais pas. C'tait surtout de ne pas vous comprendre... C'est trop
affreux de douter quand on aime!...

--  mon tour je ne vous comprends pas, interrompit le jeune homme.
L'vidence venait de s'imposer  lui que des soupons avaient travers
l'esprit d'Henriette. Il en frmit tout d'un coup jusque dans la racine
de son tre. Il n'eut pas le temps, d'ailleurs, d'hsiter sur la nature
de ces soupons, car la loyale jeune fille, et qui n'avait jamais menti,
n'essaya pas une seconde de ruser avec son fianc.

-- Naturellement vous ne pouvez pas me comprendre, rpondit-elle 
l'interjection de Francis avec un nouveau sourire, j'ai t folle... Je
le sens maintenant que je vous ai retrouv. Car je vous ai retrouv...
Vous m'avez fait chaud  tout le coeur en me parlant comme vous m'avez
parl. Vous avez dchir ce voile que je sentais flotter entre nous
depuis quelques jours. C'est si trange  dire: il me semblait que vous
n'tiez plus vous. Enfin, je savais que vous ne me disiez pas toute la
vrit, mais vous me la direz maintenant, n'est-ce pas? Vous
m'expliquerez ce que vous m'avez cach et pourquoi vous me l'avez cach?
Et c'en sera fini de ce cauchemar... Il m'a tant tourment ces derniers
jours, que si vous aviez d vous en aller sans que nous eussions eu
cette conversation, je ne sais ce que je serais devenue. Je souffrais
trop!...

-- Que faut-il que je vous explique? dit Francis d'une voix presque
teinte, et il ajouta: Interrogez-moi, avec un trouble trop
significatif pour que la jeune fille ne sentt pas se briser du coup
l'lan passionn qui l'avait souleve vers l'esprance d'un complet
renouveau de leur intimit.

-- Comme vous venez encore de me parler autrement! dit-elle. Puisque
vous m'aimez, ne pouviez-vous m'pargner cette douleur de vous
questionner?... C'est si dur d'avoir l'air de se dfier... Et, mettant
 ce discours une nergie o se rvlait la force de caractre que les
tres trs droits trouvent toujours  leur service dans les moments
difficiles: Mais c'est vrai que je me suis dfie. J'ai pass la
journe d'hier  vous regarder comme je ne vous avais jamais regard,
tant cette ide que vous n'tiez pas sincre avec moi me bouleversait!
Vous m'aviez quitte si mal ce vendredi. Vous tiez rentr si tard avec
un visage... qui mentait... Sa voix se fit forte pour prononcer le mot
terrible et pour continuer: Ah! pardonnez-moi, il faut que je vous dise
tout ce que j'ai l, toutes les misres auxquelles cette impression m'a
entrane... Tout d'un coup maman a parl devant vous de notre voisine
d'en haut..., de cette Mme Raffraye, la mre de notre adorable petite
amie. J'ai cru vous voir tressaillir. Vous savez, j'tais dans une de
ces dispositions o les moindres choses vous semblent des signes et
grandissent, grandissent... Je suis demeure trs tonne que vous
parussiez troubl par le nom de cette femme que vous ne connaissiez pas.
Je n'y aurais pourtant pas pens davantage si je n'avais, ce matin,
rencontr cette petite Adle avec sa bonne. Il m'a sembl cette fois
qu'elle m'vitait, comme si Mme Raffraye avait recommand que son enfant
ne me parlt point... C'tait une ide insense. Je ne sais pas comment
j'ai mis ensemble cette dfense et l'motion que j'avais observe ou cru
observer en vous... Enfin, tout  l'heure j'tais seule... J'ai vu cette
enfant qui jouait dans le jardin et je n'ai pas pu me retenir de
descendre afin de lui parler, afin de savoir... Dieu! Que j'ai honte!
ajouta-t-elle en se prenant le front dans ses deux mains. Oui, je suis
descendue, je lui ai parl, et ce qu'elle m'a dit a fini de m'affoler au
point que j'ai voulu avoir cette conversation avec vous, l, tout de
suite. Je vous en conjure, Francis, ne me laissez pas dans cette
angoisse! Quelle que soie la raison que vous ayez eue pour nous cacher,
 maman et  moi, que vous connaissiez Mme Raffraye, que vous l'aviez
secourue dans sa crise, dites-la-moi, cette raison... Pensez que je suis
votre fiance, que je vais tre votre femme, que j'ai le droit de tout
savoir de vous, comme vous avez celui de tout savoir de moi... Mais ce
n'est pas au nom de ce droit que je vous parle, c'est au nom de notre
amour, au nom de notre chre intimit, au nom de ma peine... Je vous le
rpte, j'en ai eu trop quand je vous ai souponn de me mentir...

 mesure qu'elle racontait, avec cette loquence de l'accent qui prte
de l'loquence aussi aux termes les plus simples, cette touchante et
nave histoire, ses douloureuses susceptibilits de coeur, ses luttes,
ses trop perspicaces divinations, cette dmarche pour elle presque
coupable, elle pouvait voir la pleur de la mort envahir le visage de
Francis et une invincible terreur dcomposer ses traits si contracts
depuis quelques jours. Ce qu'il avait le plus redout, la dcouverte par
Henriette d'une relation quelconque entre lui et Pauline, s'tait donc
ralis. Et cette dcouverte, si prilleuse pour l'avenir de son
bonheur, quel en avait t l'instrument? Cette innocente enfant,
abandonne par lui depuis tant d'annes, cette gracieuse et tendre
petite fille, -- sa fille, -- dont la seule prsence sous le mme toit
que lui l'avait boulevers, dont la seule vue l'avait comme dracin de
la rsolution  laquelle il se tenait si nergiquement attach depuis
tant d'annes. Qu'elle ft encore la cause inconsciente de cet pisode
dcisif dans la tragdie o il se trouvait engag, c'tait de quoi lui
infliger d'une manire trop forte ce frisson d'une fatalit expiatrice
qui le remuait  chaque nouvel incident depuis plusieurs semaines. --
Ah! Jamais comme aujourd'hui! -- Non, jamais il n'avait senti  ce degr
son impuissance  s'chapper de ce pass qui refluait sur lui toujours,
comme la mare reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le
renversant d'un coup de lame quand il se relve, l'enveloppant de houle
quand il court, l'aveuglant d'cume quand il cherche un rocher o
s'appuyer, l'assourdissant de clameurs quand il appelle. Fut-ce
l'impression subie ainsi d'une invitable destine, qui paralysa chez le
jeune homme l'nergie d'une dernire dfense? Fut-ce la mortelle
lassitude de l'hypocrisie, qui, devant certaines enqutes trop
pressantes, nous fait renoncer en quelques minutes au bnfice de longs
et savants mensonges? Fut-ce l'horreur de tromper davantage un tre
aussi droit, aussi loyal, aussi dsarm que venait de se montrer
Henriette? Fut-ce l'impossibilit de se dfendre sans mler Pauline 
cette dfense? Fut-ce enfin l'vidence d'une catastrophe certaine et
dans laquelle il pouvait du moins sauver, par un suprme retour de
franchise, ce qui lui restait d'honneur sentimental? Toujours est-il
qu'au lieu de s'acharner  d'inutiles et dgradantes protestations, il
rpondit d'une voix devenue sourde, pre et brve:

-- Il est parfaitement vrai que je connais la personne dont vous venez
de me parler, parfaitement vrai que je me suis trouv dans sa chambre
avant-hier, occup  la secourir, et parfaitement vrai aussi que je
devais vous le dire,  votre mre et  vous... Quant  la raison qui
m'en a empch, n'insistez pas pour que je vous la donne. Je ne vous la
donnerai pas. Je ne peux pas vous la donner...

-- Vous ne pouvez pas!... rpta Henriette. Et c'est vous qui
tremblez maintenant, vous qui plissez, vous qui avez peur!... Il faut
donc qu'elle soit bien grave, cette raison? Elle vous touche de bien
prs pour que je vous voie dans cet tat?... Mon Dieu! ajouta-t-elle,
cette folie me reprend. Je vous en supplie, Francis,  mains
jointes!... Jurez-moi du moins que vous ne connaissiez pas cette
personne avant ce jour-l, que vous ne l'aviez pas rencontre autrefois.
Jurez-le-moi. Je vous croirai. Je ne vous demanderai plus rien... Je
supporterai tout, mais pas cette ide...

-- Je vous ai dj dit que je ne pouvais pas vous rpondre, fit le
jeune homme.

-- Ainsi, vous la connaissiez!... continua Henriette avec garement,
Elle est arrive ici. Nous en avons parl devant vous et vous vous tes
tu. Nous avons rencontr sa fille, j'ai caus de sa mre avec cette
enfant devant vous et vous vous tes tu... Je me le rappelle maintenant,
c'est depuis le sjour de cette femme  Palerme que vous avez commenc
de changer... Ah! mon bon Dieu, s'cria-t-elle en serrant ses mains
l'une contre l'autre dans un geste de dsespoir, faites-moi la grce
que je ne devienne pas jalouse... C'est trop honteux...

-- Dominez-vous, Henriette, interrompit le jeune homme avec pouvante,
je vous en supplie. J'entends votre mre qui ouvre la porte. Je ferai
tout mon possible pour vous parler, je vous le promets... Mais, par
grce, pas devant elle!...

Ce coupable cri par lequel il invitait la jeune fille  se cacher de sa
mre, fut la dernire lchet que Francis devait avoir  se reprocher.
Il faut dire,  son excuse, qu'il tait physiquement et moralement 
bout de forces et qu'il se sentait incapable de repousser en ce moment
l'inquisition de la comtesse ajoute  celle d'Henriette. Il ne s'tait
pas tromp, c'tait bien Mme Scilly qui entrait, tenant  la main une
lettre qu'elle venait d'crire. Elle croyait Francis et sa fille retirs
chacun dans sa chambre, comme c'tait l'habitude, presque la rgle de
leur intimit  cet instant de la journe. Elle demeura donc surprise de
les trouver silencieux en face l'un de l'autre, visiblement gns par
elle, et haletants sous l'motion de leur entretien bris. Elle n'avait
pas entendu leurs dernires paroles, mais leur attitude suffisait pour
lui faire comprendre qu'elle arrivait au milieu d'une scne. Et quel
motif avait pu la provoquer, cette scne, sinon une plainte d'Henriette
sur le dpart prcipit de Francis? Mme Scilly les en gronda tous les
deux, et aussitt, avec d'autant plus de tendresse qu'elle avait, dans
son caressant esprit de mre indulgente, imagin un moyen de rendre  sa
fille ces deux ou trois semaines qu'elle semblait tant regretter:

-- Je vois que mes deux enfants n'ont pas t sages, dit-elle en
secouant sa tte grisonnante. Dans quel tat je vous retrouve, pour un
quart d'heure que je vous ai laisss, et vous saviez que vous ne deviez
pas rester seuls. Votre punition sera de vous confesser... De quoi
parliez-vous, ou plutt sur quoi vous querelliez-vous?... Tu ne rponds
pas, Henriette, et vous, Francis, vous vous taisez... Comme si je
n'avais pas dj devin ce que vous n'osez pas me dire! Toi, Henriette,
tu faisais ce que je t'ai tant dfendu l'autre jour. Tu n'tais pas
raisonnable et tu lui reprochais son dpart, et lui, il te dsesprait
davantage en se dsesprant de son ct, et vous aviez tort tous les
deux... Je voulais vous faire une petite surprise, continua-t-elle en
montrant sa lettre, et je venais d'crire  Girgenti afin d'y retenir
un appartement pour le 3... Vous ne comprenez point? Quand je vous ai
vus tous deux si malheureux de ce dpart, ds avant-hier, j'ai voulu
parler, moi aussi, au docteur Teresi. Je l'ai fait causer ce matin mme.
Il m'a dit que vous tiez souffrant, mon pauvre Francis, mais que
l'imagination entrait pour la moiti dans votre souffrance. Il est
d'avis qu'un dplacement, quel qu'il soit, suffira amplement pour vous
remettre. Au lieu de vous laisser partir seul pour Paris, c'est nous qui
partons avec vous pour ce tour de Sicile qui nous a dj tents et que
le docteur me permet. Nous voyons Girgenti, Catane, Taormina, Syracuse,
et nous gagnons de la sorte le 20 ou le 25. Vous ne serez ni l'un ni
l'autre frustrs d'un jour. Si cette combinaison ne remet pas un peu de
gaiet sur ces deux figures d'enterrement, c'est que vous avez bien
envie de vous faire souffrir l'un l'autre. Allons, souriez-vous en me
souriant et que ce soit fini...

Le contraste tait trop poignant entre l'tat moral des deux fiancs et
le ton de simple bonhomie avec lequel la comtesse avait formul cette
proposition d'un voyage, autrefois leur secret dsir, puis dont ils
n'avaient pas voulu parler par gard pour la sant de leur chre malade.
Pour Francis surtout, ce discours de celle qui l'appelait son enfant fut
trop cruel  couter. Il venait d'y retrouver cette simplicit familiale
d'esprit, de coeur et d'existence qui lui tait, depuis six mois, un
enchantement; comme il retrouva tous les dangers de sa situation
prsente dans l'accs de sensibilit nerveuse par laquelle Henriette
rpondit aux phrases si tendres de sa mre. Elles avaient touch trop
profondment la pauvre fille, encore affole par la conversation de tout
 l'heure. Elle se prit soudain  clater en sanglots, et elle se jeta
dans les bras de la comtesse en criant de dsespoir  travers ses
brlantes larmes:

-- Que vous tes bonne, maman, et que je vous aime!... Mais je ne peux
pas supporter plus longtemps ce chagrin... Ah! je suis trop, trop
malheureuse...

-- Quel chagrin? disait la mre. Trop malheureuse? Qu'as-tu donc?
Francis, qu'a-t-elle donc?... Et elle pressait, elle berait sa fille
contre son coeur. Elle lui prodiguait les mots de tendresse, jusqu' ce
qu'elle vit que cette crise de larmes et de douleur menaait de se
prolonger. Elle dit alors  Nayrac, en forant Henriette  marcher, en
la portant plutt qu'elle ne la soutenait: Ouvrez-moi, mon ami. Je vais
la conduire  sa chambre et la faire un peu reposer sur son lit... Vous
m'attendez, n'est-ce pas?...

Quand il eut referm la porte qui du salon conduisait  la chambre de
Mme Scilly, laquelle communiquait elle-mme avec la chambre d'Henriette,
le jeune homme se laissa tomber comme vaincu sur une chaise, et il
songea, le coude appuy  la table o tant de fois il avait contempl
Henriette en train de se pencher sur un billet ou sur un livre, avec
l'or de ses beaux cheveux blonds qui brillait dans le soleil. Et
maintenant elle tait dans une pice toute voisine, qui se serrait sans
doute avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait en sa prsence contre
le coeur de sa mre, et elle lui racontait,  cette mre soudain
pouvante,  la suite de quel entretien d'un si trange mystre ce
dsespoir l'avait prise. Encore quelques battements de la pendule que
Francis entendait en ce moment remplir de son bruit rgulier le silence
du salon, et la comtesse serait l devant lui qui l'interrogerait comme
Henriette l'avait interrog. Que rpondrait-il? Refuserait-il une
seconde fois de s'expliquer ou bien imaginerait-il un nouveau mensonge?
Il y en avait un qui le sauverait, mais bien infme. Il pouvait dire
qu'il avait connu Mme Raffraye autrefois, qu'il la savait une femme peu
recommandable, qu'il n'avait jamais voulu renouer ses relations avec
elle  cause de cela, et pour ne point lui permettre d'entrer elle-mme
en relations avec Mme Scilly. Il accuserait ainsi Pauline, alors
prcisment qu'il venait d'tre boulevers jusqu'au fond de son tre par
son cri de rvolte et d'innocence! Et serait-il seulement sauv? Ne
devrait-il pas, et tout de suite, greffer sur ce mensonge un autre
mensonge? Il faudrait expliquer pourquoi et comment il s'tait trouv
dans la chambre de la malade. Qu'il tait las de ces tromperies dont
chacune produisait  son tour une nouvelle ncessit de tromper encore!
Qu'il tait las surtout de sentir qu'il ne doublerait ce cap dangereux,
s'il le doublait, que pour retrouver de l'autre ct la tempte de son
propre coeur! Depuis qu'il avait pris sa rsolution de partir, il
l'avait trop prouv, la plaie dont il souffrait ne se fermerait pas par
la distance, cette plaie ouverte en lui par la subite et foudroyante
sensation de sa paternit. Il avait dj en pense, et ds la premire
minute de cette rsolution, amrement souffert  l'ide qu'il ne
reverrait plus jamais la petite Adle, comme il avait souffert, comme il
souffrait, de l'trange remords dont l'avait accabl la protestation
d'innocence si poignante de son ancienne matresse. On dit cependant que
tout s'abolit dans un coeur qui aime, -- oui, tout, except cet amour.
Il l'avait cru, lui aussi, autrefois, dans la priode enivre de ses
chres fianailles, et voici qu' cet instant mme o il se demandait,
avec une angoisse affole, comment il allait dfendre son amour, il ne
pouvait s'empcher de tenir compte d'autres motions, inconciliables
avec cet amour. Il eut alors, devant l'vidence du dsarroi de son tre
moral, un sursaut d'horreur pour lui-mme. Il se rappela qu'
quarante-huit heures de distance il avait vu pleurer avec un dsespoir
pareil Pauline et Henriette, la misrable complice de ses garements
d'autrefois et la virginale amie de ses nouveaux jours. Et il gmit en
se prenant le visage dans ses mains: Je ne sais donc que faire
souffrir!... Quelles conditions pour se dbattre et dissimuler quand la
comtesse reviendrait lui poser les invitables questions qui mettraient
au jour l'incohrence douloureuse de ces dernires semaines! Mais dj
le temps avait march. La porte du salon se rouvrait et Mme Scilly tait
devant le jeune homme qui relevait la tte pour l'couter parler de sa
voix toujours indulgente et si confiante, encore  ce moment:

-- Henriette est plus calme. J'ai pu la laisser seule... Mais, Francis,
comme je vous gronderais, si je ne vous voyais pas si remu vous-mme!
Je vous l'ai rpt souvent: vous ne la mnagerez jamais assez. Elle est
si follement sensible, et pas trs forte... Que lui aviez-vous dit qui
ait pu la mettre dans cet tat?...

-- Elle ne vous l'a donc pas racont elle-mme?... interrogea Francis.

-- Non, rpondit la mre. Je n'ai pas obtenu d'elle un seul mot,
sinon parmi des sanglots,  croire qu'elle allait tre brise, cette
phrase toujours et toujours: -- C'est fini. Mon Dieu! c'est fini... --
Qu'est-ce qui est fini? questionnais-je, et pourquoi? -- Alors elle
s'arrtait de me parler. Je voyais qu'elle faisait un effort surhumain
pour se dominer, et, quand je l'ai quitte, toute sa pense n'tait que
pour vous. Elle m'a supplie de ne rien vous reprocher, de ne rien vous
demander... Comme elle vous aime et comme vous seriez coupable si vous
la rendiez malheureuse!...

Ainsi, mme dans cette agonie de son chagrin, la tendre enfant avait
trouv la force de se proccuper de lui. Elle avait obi  son
injonction de ne pas livrer son secret  sa mre. Et cette mre, quelle
inpuisable bont, quelle croyance en lui elle lui montrait, quand il
mritait si peu l'une et l'autre! Aucun soupon qu'il pt tre coupable
d'une faute un peu grave n'avait seulement effleur son esprit, et il
tait si coupable cependant, il avait manqu d'une manire si perfide au
pacte de loyaut conclu entre eux par ses fianailles! Mais elle
continuait tout simplement:

-- Voyons, Francis, vous ne devez pas tous les deux finir cette anne,
votre premire anne, sur des scnes semblables... S'il y a un
malentendu de vous  elle, il faut qu'il s'efface... Il le faut aussi
pour moi. ajouta-t-elle d'une voix plus mue. De voir Henriette comme
je l'ai laisse et de vous voir comme je vous retrouve m'aurait bien
vite fait perdre ce que j'ai repris de force par vous autant que par ce
soleil, parce que je vous savais, que je vous sentais heureux. Je vous
aime tant, elle et vous. Je vous unis dans une affection si vraie. J'ai
un peu droit  votre bonheur... Allons, confessez-vous, conclut-elle en
prenant la main du jeune homme et en la lui serrant.

-- Si je pouvais!... s'cria-t-il avec un accent dchirant. Lorsqu'on
touffe de silence comme lui et depuis des jours, une sympathie exprime
avec cette dlicatesse nous remue trop profondment! Elle nous entre
trop avant dans le coeur. Nous avons un tel besoin d'tre plaints, que
ce coeur s'ouvre tout entier pour recevoir cette piti qui lui arrive,
et, ainsi ouvert, l'aveu que nous voulions le plus retenir s'en chappe,
comme les larmes tombent des yeux, irrsistiblement. Quant a Mme Scilly,
ce cri jet par Francis acheva de lui faire comprendre qu'il ne
s'agissait pas entre les deux jeunes gens d'une de ces querelles
d'amoureux, dont les chagrins purils font sourire et soupirer  la fois
les personnes de son ge. Un drame intime se jouait entre eux, qu'elle
ne souponnait mme pas. Elle s'assit auprs du jeune homme sans lcher
sa main et elle insista, car elle sentait, avec son instinct de femme,
qu'il allait s'abandonner,  condition qu'elle trouvt, pour lui prendre
son secret, les mots vraiment justes:

-- Si vous pouviez!... Mais n'tes-vous pas mon fils? Ne suis-je pas
votre mre?... J'en ai pour vous toute la tendresse. J'en aurai pour
vous toute l'indulgence. Si elle tait l, votre vritable mre,
garderiez-vous ce pli sur votre front, cette tristesse dans vos yeux, ce
silence sur votre bouche, ce poids sur votre coeur?... Non, vous lui
diriez: Mre, je souffre, et elle vous panserait, elle vous bercerait,
elle vous gurirait.

-- Ne me parlez pas ainsi, dit le jeune homme en se levant et en
dgageant sa main, cela me fait trop de mal. Vous ne savez pas ce que
vous me demandez. Vous ne me connaissez pas, ni la nature de ces secrets
que vous croyez pouvoir plaindre... Laissez-moi m'en-aller, fuir
Palerme, fuir Henriette, vous fuir, tout fuir. C'est ma seule chance de
rester un homme d'honneur...

-- Non, rpondit la comtesse en se levant  son tour, vous n'agiriez
pas en homme d'honneur si vous ne me parliez pas maintenant avec
franchise. Et moi aussi j'ai trop mal, et vous ne pouvez pas me laisser
avec cette inquitude que vous venez d'veiller en moi... Quand vous
m'avez demand la main d'Henriette et que je vous ai dit oui,
rappelez-vous avec quelle estime je vous ai accueilli, avec quelle
confiance. Vous ai-je questionn sur quoi que ce soit? J'tais sre,
comme je suis sre maintenant, que s'il y avait eu quelque obstacle 
l'honntet absolue de votre mariage, vous me l'auriez dit. Si un
vnement quelconque est survenu, capable de vous arracher des cris
comme celui que vous avez jet, vous devez le dclarer aujourd'hui  la
mre de votre fiance. On ne se marie pas avec des secrets sur la
conscience d'une si douloureuse gravit... Vous parlez d'honneur. Il est
tout entier, cet honneur, dans la franchise absolue  certaines heures
et dans certaines situations. C'est cette franchise que j'ai le droit de
rclamer de vous et je la rclame...

Elle avait parl avec l'autorit d'une mre soudainement atteinte dans
ce qu'elle a de plus prcieux au monde, l'avenir de sa fille. Car les
paroles insenses de Francis avaient fini de l'pouvanter. Le rappel
qu'elle avait fait de leur entretien six mois auparavant,  l'poque de
la demande en mariage, alla frapper le jeune homme dans les portions les
plus dlicates de son sens moral. Cette me, obsde de sentiments
contradictoires, agonisante d'incertitude, bourrele de remords, se
retourna tout entire d'un coup, comme il arrive aux caractres 
portions faibles et  portions nobles dont ces volte-face subites sont
la dernire fiert. Tandis que Mme Scilly parlait, il s'tait mis 
marcher dans le salon. Il s'arrta tout d'un coup, et tristement:

-- Vous avez raison, dit-il, l'honneur est tout entier dans la
franchise, et voil prs d'un mois que j'y manque vis--vis de vous et
d'Henriette. C'est pour n'y pas manquer davantage que je voulais partir.
Mais aujourd'hui c'est vrai, vous ne pouvez pas me laisser m'en aller et
je ne peux pas m'en aller ainsi. Vous venez de me parler d'un jour sacr
pour moi, celui o je vous ai demand Henriette. Ce jour-l, du moins,
sachez-le, je n'ai pas manqu  cet honneur. Je l'aimais. Elle m'aimait.
Je sentais palpiter en moi toutes les forces de l'esprance et du
dvouement. Je me croyais libre de recommencer ma vie. Il ajouta, avec
un visible et douloureux effort: Je ne l'tais pas... Il se tut, puis
sur un geste de Mme Scilly: Oh! continua-t-il, je ne trahissais, je
n'abandonnais personne en voulant me marier. Croyez que je me suis trop
respect, que j'ai trop respect votre fille pour avoir, dans un si
court espace de temps, pass d'une rupture  des fianailles... Je
n'avais eu dans ma vie, avant de rencontrer Henriette, qu'un seul
sentiment digne de ce nom d'amour. Oui, j'avais aim passionnment,
follement, une femme qui ne m'tait plus de rien, que je croyais ne
m'tre plus de rien. Il y avait des annes entre cette passion et moi...
J'tais sincre, bien sincre, en me croyant dgag de tout devoir
envers elle, surtout aprs ce qu'elle m'avait fait souffrir...

-- Ne continuez pas, interrompit la comtesse, c'est l'ternelle
histoire des jeunes gens. Vous avez eu une liaison indigne de vous.
Cette crature a su que vous alliez vous marier. Elle avait des lettres
de vous entre les mains. Elle vous a menac de me les envoyer, de les
envoyer  Henriette. Vous savez cette chre petite infiniment sensible.
Vous me croyez trs svre. Vous avez pris peur. Vous avez perdu la tte
et vous avez voulu courir  Paris lui racheter votre correspondance...
Vous ai-je racont votre histoire, ou presque?... Ce sont de tristes
faiblesses que celles de la vingt-cinquime anne, pour vous autres
hommes. Mais vous n'aviez ni votre mre, ni votre pre, et du moment
qu'il n'y a pas d'enfant, pas d'tre innocent qui porte le poids de
cette faute... Car s'il y avait eu un enfant, vous me l'auriez dit, cela
je le sais...

Elle affirmait ainsi, la noble femme, une certitude qu'elle tait loin
d'avoir  ce degr, car elle avait fix Francis avec angoisse en
prononant ces derniers mots. Il secoua la tte avec une mlancolie plus
grande encore, et il reprit:

-- Vous voudriez m'viter le chagrin d'un aveu dtaill, je vous en
remercie. Mais j'ai commenc, j'irai jusqu'au bout. Il y a un enfant,
une petite fille, et la mre tait marie... Vous voyez bien que j'avais
raison de vous dire tout  l'heure que vous ne souponniez pas la nature
du secret que vous me demandiez. Vous voyez bien que vous ne me
connaissiez pas, ni mon pass. Une pareille aventure est simple et
banale dans le monde o j'ai vcu. Je comprends que les mensonges et les
trahisons qu'elle suppose fassent horreur  une sainte comme vous
l'tes. Et pourtant si je pouvais vous raconter par le dtail ces
funestes amours, leurs amertumes, les dfiances et les jalousies dont
j'ai t empoisonn pendant des annes, les scnes sur lesquelles ma
matresse et moi nous sommes spars, je vous le jure, vous me
plaindriez plus encore que vous ne me condamneriez. J'ai dout d'elle.
Je suis arriv  la persuasion qu'elle m'avait trahi. Je l'ai quitte.
Je vous le rpte, des annes taient tombes sur cette passion. Je ne
dirai pas que je l'avais oublie, mais certes j'tais de bien bonne foi
en la croyant pour toujours finie...

-- Et vous venez de dire qu'il y a une enfant? interrompit la
comtesse.

-- Je vous ai dit que j'avais dout de la mre, rpondit-il, j'ai
dout de l'enfant, ou plutt non, j'ai t persuad que je n'tais pas
son pre.

-- Et maintenant?...

-- Maintenant, je sais que je suis son pre...

-- Et c'est dernirement que vous avez acquis la preuve de cette
paternit?...

-- Il y a quelques semaines.

-- Ici, alors?...

-- Ici...

-- Vous tes donc entr de nouveau en relations avec cette femme?...

-- Oui, rpondit le jeune homme.

-- Et vous avez pu faire cela! s'cria Mme Scilly en joignant ses
mains, quand vous viviez auprs de nous, auprs de moi qui vous ai
donn ce que j'ai de plus cher au monde, auprs de cet ange de puret
qui vous a donn, elle, tout son coeur!... Mais quel homme tes-vous en
effet pour n'avoir pas compris qu' la premire lettre reue de cette
femme vous deviez me parler?...

-- Elle ne m'a pas crit, dit Francis.

-- Alors... elle est venue  Palerme... Vous l'avez vue?...

-- Oui, rpondit-il.

-- Dans cet htel?...

-- Dans cet htel...

Ils se regardrent une minute de nouveau, sans plus parler, lui, avec
des yeux presque suppliants, qui lui demandaient de deviner ce qu'il
souffrait trop de dire, elle, avec un regard pouvant de deviner
rellement. La comtesse rompit la premire ce cruel silence:

-- Non, dit-elle, ce n'est pourtant pas possible... Vous n'auriez pas
laiss Henriette parler  cette petite comme elle a fait, si 'avait t
votre fille... Et comme Francis baissait la tte, elle s'cria: Ainsi,
cette femme, c'est Mme Raffraye. Cette enfant, c'est... Ah! la
malheureuse!...

-- Vous savez tout maintenant, rpondit le jeune homme, et vous
pouvez comprendre mon agonie de ces dernires semaines. Quand j'ai vu ce
nom: Pauline Raffraye, sur la liste des trangers affichs dans le
vestibule de l'htel, j'ai pens devenir fou de terreur. J'ai cru
qu'elle venait ici pour se jeter entre Henriette et moi, pour m'arracher
 mes saintes,  mes pures amours, au nom de ce triste pass. Aprs
tout, elle avait t ma matresse et je l'avais quitte brutalement...
Elle pouvait vouloir se venger. J'ai eu l'ide de vous parler alors
comme je vous parle aujourd'hui. Je n'ai pas os. Vous me disiez tout 
l'heure que je vous croyais svre. C'est vrai, et c'est vrai surtout
que je vous respectais trop profondment. La pense seule de vous
raconter l'histoire de cet horrible adultre me rpugnait tant!... Puis
j'ai vu que Mme Raffraye vous vitait. J'ai compris qu'elle se trouvait
 Palerme et dans notre htel par un de ces invraisemblables hasards qui
vous font croire  une destine. Elle en souffrait videmment autant que
moi. J'ai jug l'aveu inutile. Je me sentais si fort de mon culte pour
Henriette! D'ailleurs, je n'avais jamais vu l'enfant. Cette petite fille
tait ne aprs notre rupture. Je vous rpte que je ne me croyais pas
son pre. Toutefois, c'est vrai, je n'tais pas absolument sr que je ne
l'tais pas... Et voici qu'un jour j'ai su, par Henriette mme, que
cette petite fille, dont je n'avais jamais voulu m'occuper,  cause de
ce doute et de cette horrible possibilit, ressemblait  ma soeur d'une
ressemblance frappante. Vous pensez si j'ai t remu. Je l'ai vue,
cette petite fille. J'ai vu mon sang. 'a t une de ces rvlations
foudroyantes qui envahissent d'un coup tout le coeur. Vous ne pouvez pas
vous rappeler. Je vous avais quittes sur le prtexte d'aller  la
Banque, je me suis fait conduire droit au jardin de l'htel en bas...
J'y suis entr haletant d'une curiosit dfiante, j'en suis sorti
convaincu. C'tait ma fille!... Depuis ce moment, c'en a t fait de mon
bonheur. J'ai lutt, lutt afin de ne pas revoir cette enfant, pour qui
je ne pouvais rien. Je l'ai revue. J'ai voulu revoir la mre. Quelle
scne et dans laquelle j'ai entendu, avec une agonie de remords qui a
fini de m'affoler, cette femme que j'ai aime, ah! perdument, protester
de son innocence, avec quel accent!... Si elle n'a pas t coupable, si
je l'ai condamne sur des apparences, qu'ai-je fait?... Cette ide m'a
t un nouveau couteau enfonc dans la place la plus blesse de mon
coeur... C'est alors que je me suis dcid  m'en aller. Et je serais
parti, et sauv peut-tre, si cette invitable destine n'avait voulu
que ce matin mme Henriette, pendant que nous tions  la messe, caust,
avec qui? avec la petite Adle qui lui a tout navement rvl ma
prsence chez sa mre... Quand je l'ai entendue l, tout  l'heure, qui
me demandait pourquoi je lui ai cach cette visite, quand j'ai vu que
l'instinct de son amour avait pntr mon trouble de ces cinq affreuses
semaines, quand j'ai constat que tous ces mensonges, tous ces dbats
intrieurs, toutes ces luttes n'avaient pas empch la rencontre fatale
et irrparable entre mon prsent et mon pass, entre ma chre fiance et
celle que vous appels si bien la malheureuse, alors j'ai perdu la force
de me dfendre davantage... J'ai encore eu le courage, par dernire
honntet, de ne pas mentir tout en refusant de rpondre... Ah! madame,
aidez-moi. Maintenant que vous savez toutes mes fautes et toutes mes
douleurs, que votre gnie de mre empche du moins que le contre-coup
n'arrive jusqu' Henriette!...

-- Hlas! est-ce que je le peux? rpondit Mme Scilly avec un vritable
dsespoir, elle aussi. Quand elle m'interrogera, que trouverai-je  lui
rpondre? Et vous n'avez pas compris cela, que votre premier devoir,
dans une pareille situation, tait justement de tout faire pour que
votre fiance l'ignort, que moi seule j'avais qualit pour vous y
aider... Seigneur! Que vous tes coupable! Ah! ma pauvre, ma pauvre
enfant!...

Tandis qu'elle traduisait par ces mots entrecoups, -- elle si dcide
d'ordinaire, si matresse d'elle-mme et si nergique quand il
s'agissait des choses essentielles, -- le bouleversement o l'avait
jete cette atroce et si soudaine confession, elle vit que la
physionomie de Francis se dcomposait, que ses yeux devenaient fixes et
que de la main il lui montrait un objet d'pouvante. Elle se retourna
dans la direction de ce geste, et elle s'aperut que la porte qui
sparait sa chambre du salon tait entr'ouverte. Elle se souvint
distinctement de l'avoir referme en entrant, avec le soin d'une
personne qui se prpare  un entretien confidentiel. Puis cet entretien
avait commenc, et ils avaient t envelopps, elle et Francis, dans un
de ces tourbillons d'motion qui abolissent presque l'usage des sens.
Quelle main avait ouvert cette porte pendant qu'ils prononaient des
phrases dont la moindre pouvait tre meurtrire pour une personne 
laquelle ils pensrent tous deux en se regardant, mais sans dire son
nom? Tous deux avaient eu au mme moment cette mme imagination
sinistre... Henriette arrivant pour empcher tout reproche trop svre
de la comtesse  Francis, tournant le bouton de cette porte, et puis
entendant les terribles aveux de son fianc. Mais si elle les avait
couts, ces aveux, elle, la dlicatesse mme, et  qui un pareil
procd pour savoir la vrit faisait certainement horreur, c'est que le
saisissement des premiers mots surpris de la sorte l'avait frappe au
point de lui interdire le moindre cri, le moindre geste, et tous deux,
la mre innocente et le fianc coupable, aperurent, dans un mme
clair, la possibilit d'un tragique dnouement qui les fit frmir d'une
inexprimable angoisse. Cela arrive pourtant dans la ralit, qu'une
certaine phrase vous tue d'un coup, aussi srement qu'une balle de
pistolet ou qu'une pointe de poignard. Enfin, la pauvre mre fut la plus
courageuse. Elle dit: J'y vais, et elle marcha vers cette porte. Elle
la tira d'une main qui tremblait, comme si elle avait eu quatre-vingts
ans, et elle vit l'image de la douleur, de l'pouvante, presque de la
folie, dans la jeune fille qui se tenait appuye contre le mur, comme
paralyse d'horreur, incapable de bouger, de parler, les yeux hagards et
fixes, la bouche ouverte. La mre jeta un cri et, la saisissant dans ses
bras, elle l'emporta dans sa chambre avec une force soudain revenue et
dcuple par l'amour. Au premier moment, le jeune homme n'essaya pas de
les suivre. Il tait lui-mme comme rendu insensible par l'excs de son
anxit. Il entendit des bruits de sonnette, des portes ouvertes puis
fermes, des pas rapides. Il ne reprit la pleine conscience de ce qui se
passait qu'en voyant entrer dans le salon la femme de chambre affole et
qui cherchait un flacon de sels. Il demanda:

-- Que se passe-t-il?...

-- Mademoiselle est bien souffrante et Vincent vient de courir chez le
mdecin, lui rpondit-on.

Dieu juste!... Elle n'tait pas morte!




X

UNE CONSCIENCE PURE


Il y a dans la survenue d'un terrible accident, lorsqu'on y avait trop
pens, comme une stupeur et une sorte d'apaisement. Francis l'avait
prouv  cette minute o il voyait disparatre le groupe de ces deux
femmes inities d'une manire si cruelle et si soudaine aux chagrins et
aux fautes de son pass. Cette trange impression de dtente, presque de
repos dans l'extrme malheur, est tellement inhrente  la nature
humaine qu'elle se retrouve dans les plus illustres catastrophes de
l'histoire, comme dans les plus humbles misres des destines prives.
L'empereur n'en a-t-il pas donn un exemple aussi saisissant que le
comportait sa magnifique personnalit, en dormant comme il fit et de si
longues heures aprs Waterloo? C'est que l'me la plus forte ne peut
supporter indfiniment l'agonie de l'incertitude, et les irrmdiables
dsastres ont ce bienfait momentan qu'ils nous en affranchissent. 
quel prix? hlas! Plus tard, demain, dans quelques instants, nous la
regretterons, cette incertitude qui laissait place  l'espoir. Nous
dirons avec d'autres mots ce que disait ce mme empereur, assis sur le
rocher de Sainte-Hlne: -- Il y a tant d'annes,  pareil jour, je
dbarquais de l'le d'Elbe. Il y avait des nuages au ciel... Je
gurirais si je voyais ces nuages. Cri sublime o s'exhale toute
l'amertume et toute l'impuissance de la plus grande nostalgie qui fut
jamais!... Francis, lui aussi, toutes proportions gardes entre
l'croulement du Csar colossal et la chute d'un modeste songe de
bonheur intime, devait plus tard regretter bien souvent les cres
journes au terme desquelles il entrevoyait la possibilit au moins de
garder pour lui seul le secret de ses remords et de ses angoisses. Sur
le moment mme il se sentit soulag d'un poids immense. Il ne mentirait
plus. Il avait quitt, pour n'y plus rentrer, le labyrinthe des
honteuses hypocrisies. Il n'avait plus rien  cacher ni  la comtesse,
ni  sa fiance. Rest seul dans le salon, il se promenait de long en
large et il s'tonnait du calme subit avec lequel il regardait en face
une situation affreuse, mais qui avait cela pour elle d'tre nette et
franche. L'arrive du professeur Teresi, qui dut traverser le salon
avant d'tre introduit dans la chambre d'Henriette, commena de le
rendre au sentiment aigu des nouveaux dangers dont il tait menac
maintenant. Le regard pntrant du docteur Sicilien lui fut une gne
presque insupportable ds le premier abord et davantage au sortir de la
consultation. Cet homme tait trop fin, et trop d'indices l'avaient
averti dj pour qu'il n'et pas devin qu'un drame se jouait entre les
deux fiancs.

-- Comment avez-vous trouv Mlle Scilly? lui demanda Francis afin de
devancer toute question, elle est seulement indispose, n'est-ce
pas?...

-- Je ne pourrai me prononcer que demain, dit le docteur. Il y a l
un tat nerveux qui me dconcerte... Sur ces natures qui sont toute
sensibilit, les secousses morales trop fortes agissent comme un
vritable poison. Mme la comtesse m'a dit que la crise prsente avait
t dtermine par une mauvaise nouvelle annonce inopinment. J'insiste
auprs de vous, monsieur, comme j'ai insist auprs de sa mre. Il faut
pargner  cette enfant les plus lgres motions, s'il est possible.
Sinon, vous la verriez s'en aller, jour par jour, heure par heure, je
vous le rpte, comme si vous l'empoisonniez...

Ce n'taient, ces mots, qu'une allusion vague, et ils ne dpassaient pas
la limite des avertissements qu'un docteur intress par une malade peut
se permettre de donner aux personnes appeles  surveiller cette malade.
La physionomie et l'accent dont ils furent prononcs ne laissrent aucun
doute  Francis. Le mdecin le croyait la cause de cette crise contre
laquelle se dbattait Henriette et il jugeait sa conduite avec svrit,
sans mme bien la connatre. Que serait-ce de Mme Scilly qui, elle,
savait exactement  quoi s'en tenir? Quelle scne allait avoir 
soutenir le fianc flon qui s'tait engag, en demandant la jeune
fille,  la rendre heureuse, et il avait dj perc le coeur de cette
pauvre crature. Cette mre si tendre qui lui avait dit une heure plus
tt qu'elle tait aussi sa mre  lui, par affection, presque par
reconnaissance pour les sentiments qu'il inspirait  sa fille, avec
quelles paroles lui parlerait-elle maintenant et de quel visage? Il
n'eut pas longtemps  se poser cette redoutable question. Le professeur
Teresi n'tait pas sorti du salon depuis un quart d'heure que la
comtesse y rentrait. Ce fut pour Nayrac la premire impression douce
qu'il lui et t donn de recevoir depuis ces douloureuses semaines. Ce
qu'il lut en effet sur ce visage pourtant bien soucieux, ce fut, 
travers ce souci, une piti, une profonde et gnreuse piti de femme
pour l'homme coupable, mais malheureux, qu'elle avait devant elle. Non,
elle n'avait pas menti en lui disant qu'elle l'aimait vraiment comme une
mre aime son fils, puisque ayant le droit, presque le devoir, de le
condamner d'une manire si implacable, elle trouvait encore en elle de
quoi lui faire la charit, si ce n'est d'un pardon, au moins d'une
sympathie, et son premier mot la lui annonait, cette sympathie, tout
simplement, tout dlicatement.

-- J'ai quitt Henriette pour quelques minutes, dit-elle, parce que
j'ai pens que vous deviez tre bien tourment, et que cela me faisait
mal, mme dans mon inquitude... Et puis il faut que j'obtienne de vous
une promesse...

-- Ah! tout ce que vous demanderez, tout ce qu'elle demandera!...
rpondit le jeune homme. Je suis prt  vous obir en tout. J'y tais
prt avant que vous m'eussiez parl comme vous venez de faire, avec
cette bont dont je vous serai reconnaissant toute ma vie... Il prit la
main de Mme Scilly pour la baiser, et, sur cette blanche et sainte main,
ses larmes tombrent, tandis qu'il continuait: Je vous en conjure,
soyez bonne encore davantage. Ne me cachez rien. Dites-moi tout ce
qu'elle vous a dit. Qu'a-t-elle entendu? Que sait-elle? Que
pense-t-elle?

-- Hlas! rpliqua la mre, je voudrais bien qu'elle m'et parl. Je
ne serais pas en proie moi-mme  cette fivre d'inquitude...
Qu'a-t-elle entendu de votre confession? Assez pour tout savoir, j'en
suis sre. Le tremblement de tout son corps qui n'a pas cess depuis que
je l'ai prise l, dans mes bras, me le prouve trop... Que pense-t-elle?
Dieu! si je le savais moi-mme!... Quand j'ai essay de l'interroger
avant l'arrive de Teresi, elle s'est mise  sangloter au lieu de me
rpondre, avec une telle exaltation que je me suis arrte, et cet
excellent homme a mis tant d'insistance  prescrire le calme le plus
absolu autour d'elle que je n'ai plus os faire seulement la plus lgre
allusion  ce qu'elle a compris... Il n'y a que moi, voyez-vous, qui
connaisse la profondeur de son innocence. Telle elle tait au matin de
sa premire communion, telle elle tait, ce matin, il y a deux heures,
avant que nous eussions le malheur, vous de vous confesser  moi, et moi
de vous couter, sans nous souvenir que nous tions trop voisins
d'elle... J'tais si fire de cette innocence, si fire de l'avoir
garde si blanche, si pure, si digne d'tre aime pieusement. Et quand
je songe que la rvlation des plus cruelles ralits de la vie lui a
t inflige ainsi, quels reproches je me fais de ne pas avoir devin
qu'elle voudrait  tout prix empcher que je ne vous questionne, et
qu'elle viendrait... Ah! je la verrai toujours, comme je l'ai vue,
derrire cette porte qu'elle n'avait pas eu la force de franchir aprs
l'avoir ouverte... Nous l'aurions seulement entendue l'ouvrir! Mais non.
C'et t dj trop tard. Un mot, un seul mot suffit pour qu'une me
soit trouble jusque dans son fond. Et je vous le rpte, c'est toute
votre confession qu'elle a entendue. Je l'ai lu dans ses yeux. Seigneur!
Qu'en a-t-elle compris?...

-- Mais quand vous avez prononc mon nom, elle a rpondu,
cependant?... demanda le jeune homme timidement. Cette plainte de la
comtesse lui tait un reproche plus cruel que si elle lui avait prodigu
les pires affronts, et il essayait de l'interrompre en mme temps qu'il
essayait de savoir quels sentiments Henriette gardait pour lui. Tout son
avenir de coeur n'en dpendait-il pas?

-- Ce qu'elle m'a rpondu quand j'ai prononc votre nom? rpta la
mre. Rien non plus. Elle a seulement ferm les yeux avec une
expression de souffrance qui ne m'a pas davantage permis d'insister...
Et c'est  cause de cela, continua-t-elle avec une visible gne, 
cause des motions dont votre prsence serait le principe dans la crise
actuelle, que je voudrais vous voir prendre une rsolution
momentane...

-- Laquelle? interrompit Francis en tressaillant. Vous ne me demandez
pas de partir, n'est-il pas vrai? Rentrer  Paris et vous laisser dans
cette situation me serait trop pnible...

--  Paris, non, dit la comtesse. Mais il faut que vous quittiez
Palerme et que vous attendiez ailleurs le rsultat de l'entretien que
j'aurai avec Henriette. Ici nous ne pouvons ni changer nos habitudes, ni
les continuer dans les conditions o nous nous trouvons aujourd'hui.
Gagnez Catane demain par le premier express. Vous tes  quelques
heures. Je puis vous faire revenir du matin au soir. Voyez-vous
Henriette vous sachant  deux pas d'elle, expose  vous rencontrer si
elle vient dans ce salon, proccupe peut-tre de l'ide que vous avez
revu cette femme?... Pardon de vous parler si franchement, mais nous
devons tout prvoir. Jamais elle ne reprendrait son quilibre. Faites ce
que mon instinct de mre m'inspire de vous demander. Partez... Je
n'ignore pas que c'est un grand, un dur sacrifice, mais vous y
consentirez par amour pour elle...

-- Ainsi vous esprez me rappeler, rpondit-il, vous esprez qu'elle
me pardonnera, vous ne croyez pas que j'aie perdu tous mes droits sur
son coeur?... Avec cette ide, moi aussi, j'aurai la force de tout
supporter. Je partirai demain, bien triste, bien anxieux, mais confiant
tout de mme dans ce pardon possible, puisque vous, sa mre, vous ne
m'avez pas condamn...

-- Non mon pauvre ami, reprit la comtesse en secouant sa tte
blanchie, ne vous faites pas de chimre et ne jugez pas ma fille
d'aprs moi. Je n'ai ni  vous condamner, ni  vous absoudre. Je
mentirais si je ne vous disais pas que vous me semblez bien coupable.
Mais je vous ai trop senti souffrir pour ne pas croire que vous vous
repentez d'abord, et puis que vous aimez Henriette. Qu'elle vous aime
aussi avec une passion qui intresse l'essence mme de sa vie, je viens
d'en avoir encore la preuve. C'est pour cela que je ne peux pas, si
graves qu'aient t vos confidences, non, je ne peux pas prendre sur moi
de rompre votre mariage... Par tout ce que vous m'avez dit, j'ai d
constater avec bien de la tristesse, je vous l'avoue encore, qu'en effet
je ne vous connaissais pas tout entier. Si j'avais su ce que je sais, la
veille du jour o vous m'avez demand Henriette, je vous aurais rpondu
sans doute alors plus svrement qu'aujourd'hui, o ma pauvre fille vous
a donn toute son me avec une ardeur qu'elle ne souponne pas
elle-mme... Tout  l'heure, quand je la regardais en attendant le
mdecin, je l'ai trop compris, je l'ai trop vu... S'il y avait un devoir
entre vous, continua-t-elle aprs un silence, je crois que cette
douleur de ma fille ne m'empcherait pas de vous dire  tous deux: il
faut que ce devoir s'accomplisse, -- et j'userais de toute mon autorit
pour vous sparer. Mais ce devoir, j'avoue que je ne l'aperois pas.
Vous ne pouvez rien pour cette pauvre petite Adle, que d'empcher 
tout prix qu'elle ne souponne un jour la faute de sa mre. Cette mre
l'a senti comme moi, puisqu'elle ne veut plus rien savoir de vous. Il ne
reste donc de ce pass que le souvenir des fautes trs graves que vous
avez commises, autrefois par passion et tout rcemment par faiblesse. Je
crois que votre sentiment pour Henriette est assez vrai, assez fort,
assez noble pour racheter ces fautes et faire de vous un loyal, un
honnte mari... Je le crois, mais je ne suis pas elle. Quand je vous
disais tout  l'heure de ne pas vous forger de chimre, de ne pas juger
ma fille d'aprs moi-mme, je vous exprimais d'un mot tout ce que je
viens d'essayer de vous faire comprendre sans vous blesser. Des fautes
comme les vtres, une femme de mon ge a trop vcu pour ne pas savoir
qu'elles restent conciliables avec de belles qualits de coeur, dans
notre triste socit et avec l'ducation d'aujourd'hui... Henriette n'a
pas mon ge...

-- Alors, vous pensez qu'elle ne me pardonnera pas? interrogea Francis
en tremblant.

-- Je n'ai pas dit cela, rpondit la comtesse, et j'espre au
contraire que si... Mais je dois, pour tre loyale avec vous, prvoir
aussi le cas o il se serait fait dans ce jeune coeur un revirement
irrparable, une de ces dsillusions dans lesquelles tout sombre. Si
elle me disait d'une certaine manire qu'elle ne veut plus tre votre
femme, je sens que je ne pourrais rien sur cette rsolution...

-- Mais vous me rappelleriez, s'cria Francis, pour me permettre de
plaider ma cause, pour que je lui explique...

-- C'est mon rle de mre que cette explication, interrompit Mme
Scilly. Je vous ai montr assez de sympathie et je vous en montre
encore assez en ce moment pour que vous soyez bien sr de ma sincrit
quand je vous affirme que je lui dirai en votre faveur tout ce qui peut,
tout ce qui doit tre dit, et que vous ne pouvez pas, que vous ne devez
pas dire vous-mme. De vous  elle, il ne saurait y avoir que son pardon
et que votre repentir, sans une parole...

-- Je vous obirai, fit le jeune homme aprs un silence. Il reprit la
main de la noble femme et il ajouta en la lui baisant de nouveau: En
vous confiant toutes mes chances de bonheur, je les confie  ce que je
respecte le plus au monde...

-- Ah! s'cria la mre, si vous l'aviez eue plus tt, cette
confiance, si vous m'aviez parl ds le premier jour, que de douleurs
vous auraient t pargnes, mes pauvres enfants!...

Un pareil entretien n'tait pas pour rendre facile ce dpart que le
jeune homme avait promis. Si entire que ft sa foi dans l'affection
loquente de Mme Scilly, il lui tait bien dur de laisser ainsi se jouer
la partie dont le rsultat menaait d'tre pour lui si tragique, sans
agir lui-mme. Mais les raisons que lui avait donnes la comtesse
exprimaient trop videmment les ncessits de sa situation pour qu'il ne
s'y soumt point. En prparant sa valise, seul, afin d'viter les
commentaires dj trop certains du fidle Vincent et des autres
domestiques, il creusait dans sa pense les phrases essentielles de
cette conversation, et plus il les creusait, plus il en reconnaissait la
vrit absolue. Non, les habitudes matrielles de leur vie commune ne
lui permettaient pas de rester sous le mme toit qu'Henriette malade,
sans qu'il risqut de la rendre plus malade encore. Non, il ne pouvait
pas plaider sa cause auprs d'elle sans prononcer des mots que sa bouche
se refuserait  dire  cet tre, devant l'innocence duquel il avait
toujours prouv un religieux tremblement. Mme Scilly avait vu juste sur
ces deux points et aussi sur cet autre, que ses sentiments  elle
n'avaient rien de commun avec ceux qui agitaient Henriette. Dans cette
me virginale et farouche, une fois blesse  une certaine profondeur,
l'amour devait plaider contre le pardon, au lieu que la comtesse avait
trouv en elle, toute chaude et jaillissante, cette source d'indulgence
que les mres gardent en rserve pour ceux qu'elles savent profondment
dvous  leur fille. C'taient ces cts inconnus dans les sentiments
de sa fiance qui rendaient plus impossible encore la prsence de
Francis en ce moment. Mais c'taient eux aussi qui achevaient de
dsesprer son dpart. -- Et puis, ce dpart ne le sparait pas que
d'Henriette. Assis dans sa chambre, une fois ses prparatifs finis, il
songea qu'il ne reverrait sans doute plus jamais l'enfant qui venait
d'tre l'occasion de sa dernire et plus douloureuse faiblesse. Si Mlle
Scilly lui pardonnait, l'invitable condition de ce pardon serait
assurment qu'ils quittassent Palerme tous ensemble et qu'il considrt
Pauline Raffraye ainsi que la petite Adle comme mortes pour lui. La
comtesse le lui avait dit assez clairement, et que le devoir tait l
dans cette rupture absolue des moindres relations avec son ancienne
matresse. Hlas! cette mme voix du sang, qui avait parl si haut en
lui dans le jardin lorsqu'il avait subi l'vidence effrayante de sa
paternit, protestait de nouveau  cette heure mme. Il y avait place
dans son coeur pour le chagrin de ne plus voir son enfant,  ct de
celui de ne plus voir sa fiance, et quand, le lendemain matin, vers les
cinq heures, la voiture qui l'emportait vers la gare doubla au trot lent
de ses deux chevaux la tour du _Continental_, le jeune homme sentit
qu'aucune n'tait change parmi les motions contradictoires qui
l'avaient accul  cette tragique impasse. La pense de sa fille venait
de lui faire autant de mal que le souvenir d'Henriette.

-- Toutes les deux!... gmissait-il en s'enveloppant contre le froid
de cette aube de dcembre. Est-ce un crime de les aimer toutes les
deux? En serait-ce un si j'avais t mari avec Pauline, puis veuf, et
si je me remariais avec Henriette? Non. Le crime n'est pas dans les
conflits de ces deux sentiments. Il est ailleurs. Et ce conflit n'est
qu'une expiation. Comme elle est dure! De plus coupables que moi sont
pourtant sortis d'un mauvais pass! Et moi, voici que ce pass me
poursuit, qu'il me ressaisit, qu'il m'assige... N'en gurirai-je
jamais? Non, jamais. Et  quoi bon tant souffrir, puisque je ne peux
rien pour ma pauvre petite Adle, rien, absolument rien. Mon Dieu!
pourvu qu'il me soit permis du moins de pouvoir encore quelque chose
pour Henriette!...

                   *       *       *       *       *

Pour avoir la rponse  cette question qu'il se posait plus anxieusement
tandis que le train courait loin de Palerme, et que ce matin voil
clairait la mer mouvante, violette ou grise tour  tour, les montagnes
nues et bruntres, les vastes plaines peuples de citronniers et
d'oliviers, il lui et fallu entrer, avec Mme Scilly,  cette mme
heure, dans la chambre d'Henriette. La lumire de ce jour mlancolique
-- un de ces jours o il y a comme de l'adieu dans l'air --
s'harmonisait  la pleur du visage souffrant de la jeune fille. Ses
beaux yeux bleus brlaient de ce feu d'une sombre fivre, qui dcelait
mieux que cette pleur la rvolution morale  laquelle le pauvre tre se
trouvait en proie. La comtesse, qui s'tait demand toute la nuit quelle
phrase assez tendre elle prononcerait pour faire parler sa douce malade,
se sentit incapable, comme la veille, de provoquer cette confidence
lorsqu'elle eut rencontr ces yeux. Le regard d'Henriette avait chang.
Vingt-quatre heures plus tt les saintes clarts de la plus entire
ignorance rayonnaient dans ces prunelles. D'autres penses s'en
chappaient maintenant. La mre s'assit au chevet o reposait cette tte
blonde sur laquelle sa sollicitude avait veill des annes, et elle
n'osait seulement pas en scruter la souffrance! Comme elle l'avait dit
la veille  celui qu'elle esprait toujours continuer d'appeler son
fils, elle se rendait compte que sa fille avait tout entendu, sans
deviner ce que cette jeune, cette candide intelligence avait compris. Et
comment ne pas hsiter devant des paroles  prononcer, si diffrentes de
celles qui s'taient depuis des annes changes entre elles deux? Elles
taient pourtant invitables, ces paroles, car le caractre incomplet 
la fois et dfinitif de la rvlation inflige si soudainement  la
jeune fille ne lui permettait pas de demeurer sur cette affolante et
indistincte vidence. Mme Scilly ne s'tait pas trompe, la pauvre
enfant tait bien incapable de venir surprendre par un espionnage
clandestin les secrets mme qui intressaient le plus vivement sa
passion pour son fianc. Si elle s'tait arrte, sans avancer, derrire
le battant entr'ouvert de la porte du salon, c'est qu'elle avait
entendu,  ce moment mme, la voix de l'homme  qui l'engageait la plus
sainte des promesses, prononcer ces terribles mots: J'ai dout de
l'enfant, j'ai cru que je n'tais pas son pre... et le reste avait
suivi, ne lui permettant aucun doute sur le mensonge continu o cet
homme l'avait fait vivre depuis ces dernires semaines. Mais ce qui
l'avait comme foudroye de cette horreur dont ses yeux continuaient
d'exprimer la fivre intense, 'avait t ce brutal, cet affreux contact
de son naf esprit avec les ralits de la vie passionnelle qui
demeurent une indchiffrable nigme pour la fille la moins rserve,
tant qu'elle est vierge,  plus forte raison pour une jeune personne
garde comme elle l'avait t. Seulement elle avait plus de vingt ans,
et  cet ge, l'innocence la plus entire n'est pas une ignorance
absolue. C'est l un phnomne de demi-lueur si dlicat, si indtermin,
qu'il en est presque indfinissable. Comment traduire en termes prcis
ce vague instinct du sexe, ce retentissement obscur veill dans le
cerveau par tout un travail inconscient qui s'accomplit  travers cet
organisme encore endormi et cependant complet? Comment doser par une
analyse assez subtile chacun des lments d'initiation que reprsente
autour de la crature la plus enveloppe de modestie le mariage d'une
amie intime, par exemple, chez laquelle elle continue d'aller en visite
comme auparavant, dans la chambre de laquelle elle entre, avec qui elle
cause en libre et pleine confiance, qu'elle voit devenir mre enfin?
Tout cet ensemble de choses fminines se rsume pour la jeune fille en
un pressentiment qui va quelquefois jusqu' l'pouvante. Cela fait dans
ces mes trop tendres, trop vibrantes, comme un frisson autour de l'ide
de ces rapports mystrieux entre l'homme et la femme d'o natra une
nouvelle existence, cet enfant qui veille  l'avance le coeur de la
mre dans le sein de la vierge. Quant aux garements de l'amour hors du
mariage, la plupart ne les souponnent mme pas, ou si quelque hasard
dangereux de conversation et de lecture leur a fait comprendre qu'une
femme peut manquer  ses devoirs, ce sont bien plutt des imprudences de
coquetterie qu'elles imaginent, et non pas des aventures du genre de
celle que Francis avait rsume en quelques phrases, trop lucides pour
laisser place au doute, et cependant trop charges de signification
cache pour que la pense d'Henriette ne recult pas d'pouvante. Ce qui
ajoutait  cette pouvante, c'tait le souvenir du cri de douleur par
lequel sa mre avait rpondu  la confession de Francis: Si elle
m'interroge, que lui rpondrai-je?... Ce gmissement de Mme Scilly
poursuivait la jeune fille. Elle en tait  ce point o l'on ne peut
physiquement supporter l'ide que ceux qui nous entourent nous mentent
pour nous mnager. Et cependant,  qui s'adresser pour comprendre tout 
fait cette horrible confidence qu'elle avait surprise, sinon  cette
loyale et bonne mre qu'elle voyait, par cette matine de brumes, assise
silencieusement  ct de son lit? Un tel silence tait rempli de cette
tendresse dont Henriette avait eu d'innombrables preuves. N'en tait-ce
pas une de plus que ce respect de sa douleur, que cette piti caressante
qui l'enveloppait sans vouloir toucher  aucun des points meurtris de
son tre? Et voici que la comtesse vit avec une indicible motion ces
yeux bleus, dont la muette dtresse l'effrayait tant, se tourner vers
elle avec une expression qu'elle n'y avait plus retrouve depuis la
veille. Elle ne s'y mprit pas une minute: la subite rougeur revenue sur
ce visage tourment annonait que ce coeur comme nou de chagrin allait
s'ouvrir. Que rpondrait-elle? Dans ses mditations de la nuit et de ce
commencement de matine sa volont s'tait fixe sur le seul parti qui
pt lui permettre d'influencer cette me malade. Elle s'tait dcide 
rpondre simplement et franchement  toutes les questions que lui
poserait la jeune fille. Elle ne les aurait pas provoques, car les
rponses allaient beaucoup lui coter. Mais c'tait son devoir de ne pas
s'y drober si elle voulait secourir avec efficacit cette crature si
cruellement branle.

-- Maman, avait commenc Henriette, vous n'avez pas cru, n'est-ce
pas, que j'aie manqu  la dlicatesse?... Vous m'aviez laisse seule.
J'ai eu peur de la conversation qui allait se tenir si prs de moi, 
cause de moi. J'ai voulu l'empcher... Je suis alle jusqu' la porte
que j'ai ouverte sans frapper, comme toujours. Vous ne m'avez pas
entendue, et alors il m'a t impossible d'avancer... Je tremblais
tellement que je me suis appuye contre le mur. Mes jambes taient comme
brises...

Elle avait de nouveau ferm les yeux, et sa bouche avait frmi au
souvenir que cette scne voquait en elle. La mre lui caressa ses
blonds cheveux d'une main lente et douce, en lui disant:

-- Tu n'as pas besoin de te justifier. Je te connais trop bien pour
avoir jamais pens que tu avais cd  un mouvement bas... Et puis, tu y
aurais cd, que je ne me sentirais gure la force de te gronder. Tu en
aurais t dj trop punie. Mon Dieu! ajouta-t-elle, je savais que je
t'aimais plus que tout au monde. Je ne savais pas combien, avant de
t'avoir prise contre moi sur le seuil de cette chambre o tu venais
d'tre frappe... Tu vois, je ne t'ai rien demand. J'ai respect ta
peine. Je la respecterai encore. Je ne veux que te soigner comme tu le
dsires. Souviens-toi seulement que je suis l...

-- Chre mre, rpondit la jeune fille en prenant entre ses mains
brlantes la main de celle qui lui parlait ainsi. Puis, aprs un
silence, d'une voix basse, comme honteuse et de nouveau avec la pourpre
de l'motion sur sa joue: Chre mre, il a dt que cette petite Adle
tait sa fille...

-- Tu l'as entendu, fit la comtesse qui voyait que la pauvre crature
n'osait pas formuler la question qui lui brlait le coeur. C'est une
chose affreuse qu'une femme puisse tre marie et devenir ainsi mre
d'un enfant qui n'est pas l'enfant de son mari... Mais quand tu seras
entre dans le monde, tu verras que cette chose affreuse se rencontre
trop souvent. Toi qui es si bonne chrtienne, rappelle-toi et
aujourd'hui et dans l'avenir le mot que Notre-Seigneur a dit  la femme
adultre: Je ne vous condamne pas non plus...

-- Cependant, reprit Henriette, cette petite Adle porte le nom d'un
autre homme. Elle m'a parl de lui, ce soir de Nol, quand elle m'a
demand si je croyais qu'elle le reconnatrait aprs la mort... Si cet
homme vivait, il la croirait sa fille?...

-- Sans doute, dit Mme Scilly.

-- Et la mre saurait que cet homme n'est pas le pre de cette enfant,
et elle ne le lui dirait pas? Elle laisserait cet homme embrasser cette
petite fille devant elle? Quand l'enfant fait sa prire du soir
maintenant, elle doit lui dire de prier pour son pre, comme vous me
disiez  moi de prier pour le mien?... Elle n'a pas peur de Dieu qui
sait tout... Quelle horrible femme!...

-- Elle en souffre sans doute beaucoup, rpondit la comtesse, comme
elle souffrirait beaucoup de voir le mari qu'elle a trahi embrasser
cette petite fille. Tu vois bien qu'elle n'est pas vraiment mauvaise,
puisqu'elle a men, depuis qu'elle est veuve et libre, une vie qui
semble avoir t irrprochable. Si tu savais combien de malheureuses
s'engagent sur le chemin de l'amour dfendu avec un aveuglement qui leur
vient de leur milieu, des fausses maximes de la socit, d'une absence
de religion, d'un mauvais exemple, des durets de leur mari aussi?... Et
puis, quand elles ouvrent les yeux sur les consquences de leur
faiblesse, elles sont perdues, et c'est trop tard...

-- Elles ne peuvent pourtant pas s'aveugler au point de ne pas se
rendre compte qu'il leur faudra mentir..., rpondit Henriette. Et
quand une femme aurait ces excuses que vous dites, est-ce qu'un homme
les a?... Mme Raffraye n'avait pas quitt son mari, n'est-ce pas?...

-- Non, reprit la mre.

-- Et lui, demanda la jeune fille  voix tout  fait basse, est-ce
qu'il connaissait ce mari?...

-- Il n'en a point parl, dit la mre, mais c'est bien certain...

-- Il allait chez lui? Il lui donnait la main? Il s'asseyait  sa
table?...

-- Ne te torture pas  de pareilles imaginations, reprit Mme Scilly,
tu sais qu'il a t trs coupable, que cela te suffise. N'attache pas
ton esprit  tous ces dtails qui ne sauraient que te faire du mal en
t'empchant d'tre charitable et d'tre juste...

-- Je ne peux pas, s'cria la jeune fille avec un accent o se
rvlait la sombre ardeur de la passion la plus douloureuse. Je ne peux
pas. Je les vois trop... Je les vois se disant qu'ils s'aimaient... Je
les vois... Elle ferma les yeux avec un battement affol de ses
paupires. La seule image physique dont son innocence pt nourrir sa
jalousie venait de s'offrir  sa pense: celle de Francis embrassant
Pauline, et elle rptait: Il lui disait qu'il l'aimait, comme  moi.
Et il savait qu'elle trahissait, qu'elle mentait. Comment peut-on aimer
ce que l'on mprise? Et il l'aimait cependant, il l'a dit. Ah! je ne
m'tonne plus s'il a t capable de me mentir comme il l'a fait pendant
des jours, puisqu'il a t capable de ressentir des sentiments si bas,
si honteux, si vils...

-- Si douloureux aussi..., interrompit la mre. Ce mpris dans
l'amour, dont tu parles, c'est le chtiment des passions criminelles, et
un chtiment terrible. Tu l'as entendu aussi confesser que ce mpris
l'avait amen  douter de cette femme et le doute sur cette femme l'a
conduit  douter de l'enfant, de son enfant... Il s'est dit qu'ayant
trahi son mari pour lui, elle devait le trahir lui-mme. -- Il n'a pas
cru qu'il ft le pre de cette fille qui porte sur son visage cette
ressemblance si tonnante qu'elle t'a saisie, comme elle l'a saisi quand
il l'a vue. Mais c'est un hasard qu'une telle ressemblance et si
terrassante. C'est un hasard que cette rencontre aprs tant d'annes.
Pense  ces annes et au poignard qu'il avait dans le coeur chaque fois
qu'il se souvenait de cette petite fille et qu'il lui fallait se dire:
je ne saurai jamais si elle est ma fille. Pense  ses remords quand il
l'a su et ce qu'a t pour lui cette rencontre, quel supplice quand
'aurait pu, quand 'aurait d tre une telle joie. Souviens-toi de son
trouble dans ce soir de Nol auquel tu viens de faire allusion... Ce
n'est pas pour le dfendre que je te rappelle tout cela, c'est pour te
montrer que si ses fautes ont t grandes, l'expiation a t grande
aussi et qu'il a droit  la piti que je voudrais te voir lui donner
comme je la lui ai donne. C'est avoir pay pleinement sa dette, je te
le jure, que d'avoir acquis l'vidence de sa paternit comme il l'a
acquise...

-- Ah! maman, s'cria Henriette avec plus de douleur encore, vous
venez de toucher  la place la plus malade... Cela me dsespre qu'il
m'ait menti, cela me dsespre qu'il ait pu aimer une femme indigne. Je
lui pardonnerais et l'un et l'autre. J'admettrais qu'il a voulu
m'pargner un chagrin. J'admettrais qu'il a subi dans sa jeunesse des
entranements que je ne comprends pas. Je suis une ignorante, je le
sais. J'admettrais qu'en le jugeant avec trop de svrit je suis
injuste. Mais sur ce point je ne peux pas tre injuste. Non. Je ne suis
pas injuste. Il n'y a pas d'entranement qui explique cette monstrueuse
chose que pendant ces annes il n'ait seulement jamais vu, jamais essay
de voir cette petite fille. Vous avez prononc un mot terrible contre
lui. Vous avez dit que le hasard l'a fait se rencontrer avec elle... Le
hasard! Est-ce qu'il n'aurait pas d puiser toutes les chances de
savoir la vrit plutt que de courir ce risque pouvantable
d'abandonner son enfant? Lui que je mettais si haut! Lui que je croyais
la dlicatesse et la noblesse mmes, devoir penser de lui qu'il a sur la
conscience cette cruaut vis--vis d'un pauvre petit tre!... Il y a des
gens du peuple qui adoptent des enfants dposs dans la rue par des
parents barbares, et lui, il n'a mme pas cherch  vrifier des doutes
qu'un regard aurait dissips! Il vous l'a dclar lui-mme que ce regard
avait suffi.

-- Il a encore cette excuse, dit la mre, que cette petite fille
n'avait pas besoin de lui, que mme il n'avait pas, qu'il n'a pas le
droit de s'en occuper. La mre tait l...

-- Et si cette mre avait t mauvaise pour cette enfant? Si elle avait
t ruine et toutes deux rduites  la misre? Si elle tait morte et
la petite livre  des trangers cruels? Si...

-- Tu n'as pas le droit d'imaginer des hypothses pareilles,
interrompit Mme Scilly. Nous ignorons absolument ce qu'il aurait fait
si cette enfant, au lieu d'tre riche et gte, avait t pauvre et
malheureuse...

-- Ah! dit Henriette, il ne l'aurait mme pas su.

Cette fois la comtesse ne rpondit pas. Les jugements ainsi ports par
sa fille avaient cette rigueur intransigeante contre laquelle il est
trs difficile de protester, mme quand on la trouve excessive, par
scrupule de toucher  cette fleur de moralit qui fait la force et la
grce en mme temps des mes vraiment droites. La mre savait ce qu'elle
voulait savoir. Henriette avait bien tout entendu de la confession de
son fianc, tout entendu et tout compris dans la mesure o son ignorance
de la vie physiologique le lui permettait, et la rvolte de sa jeune
loyaut la rendait implacable pour les compromis de sens moral que cette
triste aventure supposait. L'amour seul, avec sa gnrosit
irrsistible, pouvait triompher de cette indignation et seul gurir une
conscience pure atteinte au plus vif, au plus profond de son rve de
noblesse et de loyaut. Mais en ce moment cet amour ne se faisait sentir
 ce coeur bless que par la souffrance. Mme Scilly en eut la preuve
lorsqu'elle voulut reprendre cet entretien aprs un silence, non plus
afin de dfendre Francis auprs de la jeune fille, mais pour la prvenir
de la rsolution qu'elle avait cru devoir adopter:

-- Ne remuons pas toute cette misre, recommena-t-elle. Laisse-moi
seulement te mettre au courant de ce que j'ai fait... Le docteur Teresi
avait ordonn de t'viter la plus lgre motion. J'ai pens qu'il
valait mieux pour M. Nayrac et pour toi de ne pas vous rencontrer dans
les conditions particulirement troites de notre vie d'htel, et je lui
ai demand de s'en aller...

-- Il est parti..., dit Henriette, et ses traits traduisirent un
surcrot d'motion qui fut pour la mre une premire esprance de ce
pardon auquel sa sagesse avait souhait aussitt amener sa fille. Elle
lui rpondit en la calmant d'une nouvelle caresse:

-- Il n'est pas retourn  Paris, bien entendu. Il est  Catane, o il
attend ce que tu dcideras de vos relations  venir... Je lui ai dit que
je te parlerais comme je t'ai parl, et que tu resterais libre de rompre
votre mariage si tu ne peux plus retrouver en toi les sentiments qui
t'ont porte vers lui. Quoique ce soit une chose bien grave que de
dnoncer des fianailles aussi avances que les tiennes, je te le rpte
 toi aussi, tu en restes libre, absolument libre... Je ne ferai que lui
transmettre ta rponse, devant laquelle il s'incline d'avance sans
protester, comme je m'inclinerai moi-mme... Je te demande seulement que
cette rponse ne soit pas immdiate. Quand il s'agit d'un parti 
prendre qui psera sur toute l'existence, la rflexion n'est jamais trop
mrie. Tu rflchiras... Aujourd'hui, ajouta-t-elle en embrassant sa
fille tendrement, ne parlons plus de ce qui ne peut que nous peiner
davantage en y revenant toujours... Tu es trop souffrante, je ne veux
que te soigner, te dorloter, t'aimer comme si tu tais encore la petite
fille qui travaillait sagement  sa table devant la fentre de la salle
d'tudes. Te la rappelles-tu, et comme tu m'obissais quand je te disais
d'avoir du courage pour tes leons? Et je te dis maintenant avec la mme
tendresse d'avoir un peu de courage pour ta sant. Ne m'obiras-tu pas
comme autrefois?...

-- Je l'aurai, chre mre, ce courage, rpondit la jeune fille en
mettant son front contre la bouche de sa mre et en l'y appuyant comme
pour prolonger l'influence bienfaisante de ce baiser, je vous obirai
en tout, mais vous ne pouvez cependant pas vouloir que je ne sois point
dsespre de devoir penser ce que je pense de celui que j'ai tant
aim?...




XI

LA VOIE DOULOUREUSE


Malgr cette exhortation de vaillance que Mme Scilly avait adresse 
Henriette, la pauvre femme ne fut pas beaucoup moins triste que sa fille
durant l'aprs-midi et la journe qui suivirent. D'abord elle ne voyait
aucun changement survenu dans cet trange tat nerveux de la malade qui
n'avait, depuis le commencement de sa crise, ni mang, ni dormi, ni
pleur. Il semblait que toutes les fonctions fussent suspendues dans cet
organisme, comme frapp d'un coup trop fort par la soudainet de la
funeste rvlation. Mme Scilly demeurait pouvante devant le visible
dconcertement du mdecin, et elle apprhendait que cette secousse aussi
cruelle qu'inattendue n'et atteint la vie de son enfant dans sa source
profonde. Elle savait, pour avoir eu tant de peine  reconqurir un peu
d'nergie lors de sa plus grande preuve, que le chagrin tue
quelquefois, d'une manire aussi lente, aussi sre que le plus meurtrier
poison. Puis la date elle-mme augmentait sa mlancolie, cette fin
d'anne qu'elle s'tait attendue  passer dans le rayonnement d'un
bonheur qui lui manquait autant que le soleil, -- car la pluie s'tait
mise  tomber, une de ces pluies comme il en tombe dans ces contres de
l'extrme Midi, une cataracte d'eau dmesure et intarissable. -- Quel
accompagnement que cette monotone rumeur de dluge aux impressions
qu'infligeait  la mre inquite la correspondance du jour de l'an qui
commenait d'arriver! C'taient des lettres de leurs amies de Paris,
toutes pleines de ces souhaits dont la simplicit n'est que banale
lorsque nous nous trouvons les recevoir dans une situation d'esprit et
de coeur ordinaire. Mais quand nous portons au dedans de nous une plaie
cache, ces voeux de flicit nous sont une ironie qui la fait si
aisment saigner! Ces lettres parlaient  Mme Scilly de la paix morale
qu'assurait  sa convalescence la joie profonde des deux fiancs. Elles
l'enviaient, ces lettres imprudentes, d'avoir pu donner  sa fille le
cadre lumineux de ce tide pays autour de ses saintes amours. Dans ces
lettres comme dans les dpches qui les accompagnaient, le mot de
bonheur passait et repassait sans cesse. Le monde, que les misanthropes
accusent d'tre si complaisamment cruel, ne l'est jamais plus qu'aux
heures o il ne souponne pas sa cruaut? La comtesse l'prouva durant
ces deux journes avec une telle force qu'elle voulut pargner cette
motion  sa fille en ne lui donnant rien  lire encore de ces billets
ou des tlgrammes. D'ailleurs Henriette ne les demanda pas. Il semblait
que la sensation du temps ft abolie en elle, et le regard fixe qui
continuait de brler dans ses yeux ne voyait mme pas un crin au
chiffre F N pos sur sa commode et qui enfermait le cadeau qu'elle avait
voulu tenir tout prpar pour Francis. Quoique cet trange oubli des
dates ft en un certain sens un bienfait, il augmentait l'pouvante de
la comtesse. Elle en tait, au matin du 1er janvier,  se demander si
elle devait ou non rappeler sa fille au sentiment de la ralit en lui
souhaitant elle-mme cette fte, ou bien la laisser dans cette sorte
d'oubli absorb de toutes choses, quand un incident facile  prvoir
vint la dcider  une nouvelle tentative en faveur du jeune homme. Elle
reut de lui, ds la premire heure, une lettre qu'il avait d envoyer
de Catane par un messager spcial, car elle ne portait pas le timbre de
la poste. Avec cette lettre toute remplie des plaintes que Mme Scilly
avait pu pressentir, tait une bote longue et plate, sur laquelle il
avait inscrit le nom et l'adresse de celle dont il ne savait mme plus
si elle tait encore sa fiance. La mre enleva le couvercle d'une main
tremblante  la fois et curieuse. Un arome de fleurs emplit la chambre,
et elle vit, couche dans un lit de larges violettes, une de ces frles
statuettes de terre cuite, chef-d'oeuvre de l'art antique, comme elle se
rappela en avoir admir quelques-unes en compagnie des deux jeunes gens
au muse de Palerme. C'tait l'image d'une femme drape et qui penchait,
avec une grce dlicate, presque souffrante, sa tte un peu petite et
charge d'une couronne. La ligne mince du svelte corps apparaissait 
travers le voile. Un demi-sourire flottait autour de la joue et des
fines lvres. Des traces d'un coloris presque effac nuanaient les plis
du vtement de leurs teintes douces, et cette forme exquise, qui
rvlait un songe de beaut caress par des yeux ferms depuis plus de
vingt sicles, semblait plus touchante encore, soutenue, enveloppe,
berce par les sombres et odorantes corolles de ces fleurs toutes
jeunes. Il y avait dans cette simple manire d'offrir cet objet si rare
un rappel si tendre des heures les plus pures d'une intimit dj bien
lointaine! Mme Scilly, qui n'avait eu pourtant de cette intimit que son
rchauffant reflet, sentit profondment cette tendresse. Elle resta
longtemps  relire la lettre tour  tour et  regarder la fragile
statuette Sicilienne. Enfin elle dit  voix haute: Il faut essayer...
Et prenant la bote et son couvercle, elle vint les dposer sans rien
dire dans la chambre et sur le lit d'Henriette. Cette dernire reconnut
sur un de ces deux objets l'criture de Francis. En mme temps, elle
aperut la couleur claire de la terre cuite dans son linceul de fleurs,
et le sourire de la fine tte un peu penche lui arriva presque  la
mme seconde que le parfum des violettes. Le souvenir se fit trop
prsent des bonheurs qu'elle avait gots avec son fianc dans cette
douce Sicile. C'tait leur symbole si discret, si humble, si pntrant!
Les paisses et fraches violettes lui parlaient de leurs promenades
dans les jardins, du sortilge dont les avait enlacs la magie de cet
hiver mridional, et la fragile statuette y mlangeait l'vocation de
l'veil qui s'tait fait dans son intelligence de jeune fille, 
rencontrer pour la premire fois dans cette le, o Platon fut esclave,
les reliques toujours vivantes de l'art le plus noble qui ait jamais
par d'idal la vie humaine. Comme elle avait aim cette nature, cet
art, ces jardins fleuris de violettes pareilles  celles-ci, de roses,
de mimosas, de narcisses, et ces salles de muse dans lesquelles
s'amoncellent les bas-reliefs, les bronzes, les dbris des temples,
fragments sacrs o palpite toujours une me de beaut! Oui, comme elle
avait aim ce pays de lumire! Comme elle l'avait aim, parce qu'elle y
aimait celui qu'elle s'tait choisi pour compagnon de toute sa vie! Et
maintenant c'en tait fait de ce bonheur. Elle eut alors, devant
l'vidence du contraste entre ce pass si rcent et ses chagrins
actuels, un tel accs de tristesse que les larmes lui vinrent pour la
premire fois depuis ces deux cruelles journes, et,  travers ces
larmes, toujours elle voyait la gracieuse statuette lui sourire et
toujours elle respirait l'arome des caressantes fleurs, jusqu' ce
qu'elle repoussa le funeste cadeau en gmissant:

-- Ah! cela fait trop mal! C'est trop souffrir!...

-- Pleure, mon enfant, rpondait Mme Scilly, pleure et n'essaye pas
de retenir tes larmes... Pleure sur toi, pleure sur lui, et tu le
plaindras et tu lui pardonneras, et vous serez sauvs...

                   *       *       *       *       *

En disant ces mots, la mre avait presque un clair de joie sur son
visage. Elle sentait qu'avec ces larmes l'affolement s'en allait de ce
coeur nou d'une si cruelle contraction intime. La vie revenait, comme
elle revient aprs une chute de cinquante pieds, quand l'homme, d'abord
tourdi, hbt, comme tu de la secousse, recommence  se remuer; le
premier cri que lui arrache la douleur de son mouvement est aussi un cri
de renaissance...  quoi comparer, en effet, sinon  une subite et
mortelle descente au fond d'un abme, ces heurts que la ralit inflige
 l'me, prcipite par une rvlation soudaine de toute la hauteur de
son idal? Entre le Francis qu'avait imagin, admir, aim Henriette et
celui qu'une brutale confidence lui avait montr si faible, si coupable,
si lche, entre le monde de chimres o elle avait plan et la misre
morale o elle se dbattait maintenant, n'y avait-il pas toute la
distance qui spare l'illusion et l'exprience, l'enthousiasme et le
dgot, l'exaltation et le dsenchantement, profondeur d'abme aussi
terrible que celles des plus monstrueux gouffres des Alpes? C'est notre
histoire commune et notre grande preuve  tous que ce passage, quand il
nous faut quitter l'univers de visions sublimes o se complut notre lan
premier pour descendre dans cet univers de conditions mdiocres o nous
devons agir. Mais d'ordinaire cette chute nous est mnage par une srie
de menues dceptions successives, et ce n'est pas d'un rve trs lev
que nous tombons. Le sort n'avait pas voulu qu'il en ft ainsi pour
Henriette, qu'aucune transition n'avait prpare  voir son horizon
d'esprance disparatre tout entier d'un coup. Ce qu'elle pleurait en ce
moment, la joue appuye sur la main de sa mre, longuement,
indfiniment, c'tait un de ces songes qui eussent fait sourire, mme
dans son honnte et simple milieu, ses plus innocentes compagnes de
visite et de bals de l'anne prcdente, tant il enveloppait de navet.
Mais s'il y a une navet enfantine et qui mrite ce sourire parce
qu'elle suppose la prsomption, il en est une autre qui mriterait de
s'appeler autrement parce qu'elle est faite d'une modeste croyance 
l'absolue bonne foi de ceux qui nous entourent. C'tait ce songe que
pleurait Henriette, celui d'un mariage avec un homme qui n'et jamais
aim qu'elle, comme elle n'avait jamais aim, comme elle n'aimerait
jamais que lui; -- le songe de lentes, de douces annes, passes,
jusqu' la mort, auprs d'un ami qui n'et pour elle de secret, ni dans
le prsent, ni dans le pass, comme elle-mme n'avait et n'aurait aucun
secret pour lui; -- le songe d'un constant abandon  une conscience qui
guiderait la sienne,  un esprit dont toutes les ides seraient aussi
ses ides, dans les moindres penses duquel elle trouverait sans cesse
une raison de l'aimer davantage. Ce songe, elle avait cru le raliser,
elle l'avait ralis, tant Francis s'tait, sincrement et par besoin de
lui plaire, model tout entier sur les dsirs de sa fiance. L'apptit
d'motion sentimentale qui tait le trait dominant de ce singulier
caractre l'avait instinctivement pli aux manires d'tre grce
auxquelles Henriette et lui prouveraient les plus compltes, les plus
profondes volupts d'me. Hlas! Plus il avait t accompli dans l'art
de lui plaire, plus elle devait pleurer maintenant, plus elle devait
apercevoir cette nature d'homme, qu'elle avait juge si conforme  son
rve, sous un jour affreux de monstruosit morale.  toute la hideur que
prenait pour ses yeux virginaux cette triste mais banale histoire d'un
adultre et d'une rupture, une autre hideur se joignait, celle d'une
comdie infme joue par celui qui, continuant son rle d'hypocrite,
imaginait cette dlicate manire de se rappeler  elle en lui envoyant
cette fine statuette parmi ces fleurs. Et  sa mre qui continuait de la
bercer avec des paroles de piti consolante elle rpondait, manifestant
par le seul cri de rvolte qu'elle dt jamais profrer, le tragique
branlement dont nous secoue notre premire forte impression de
l'iniquit de la vie:

-- Non. C'est trop souffrir, et je ne l'ai pas mrit... Si j'avais t
une mauvaise fille, si j'avais voulu me fiancer malgr vous, maman, ou
bien si je m'tais marie pour une fortune, pour un titre, avec cette
unique ide d'aller dans le monde et de m'amuser, alors j'aurais t
punie, et c'tait juste!... Mais le bon Dieu, qui sait tout, sait aussi
que j'avais un si ferme propos de faire mon devoir. Il n'est donc pas le
bon Dieu puisqu'il me frappe si durement?...

-- Que je suis peine de t'entendre parler ainsi, interrompit la mre,
ou plutt de te voir sentir d'une manire pareille! Et sais-tu si, tout
au contraire, l'preuve que tu traverses en ce moment n'est pas un
bienfait? Oui, un bienfait... Suppose que vous eussiez rencontr cette
femme et cette petite fille, Francis et toi, une fois maris, et que tu
eusses appris alors ce que tu as appris avant-hier? Ne te plaindrais-tu
point de n'avoir pas eu cette triste rvlation quand tu tais libre
encore, avant de t'tre engage pour toujours?...

-- Avant ou aprs, dit la jeune fille, en quoi l'injustice
serait-elle moindre? Qu'ai-je fait pour mriter d'tre atteinte dans ce
que j'avais de plus cher au monde, dans cet amour qui tait tout mon
orgueil, toute ma joie de vivre, toute mon esprance?...

-- Il l'tait trop sans doute, ma pauvre enfant, rpondit la mre
d'une voix profonde. Que serais-je devenue, que serais-tu devenue
toi-mme, si j'avais eu le malheur, il y a quinze ans, de penser ce que
tu penses aujourd'hui, lorsque j'tais au chevet du lit de mort de qui
tu sais? Et lui aussi, il tait tout mon orgueil, toute ma joie de
vivre, toute mon esprance. Il tait davantage encore puisque tu tais
sa fille, et que j'avais besoin de son appui pour t'lever... J'ai
triomph du dsespoir cependant, parce que je croyais, et quelle
diffrence y a-t-il, en effet, entre croire et ne pas croire, entre
avoir de la religion et n'en avoir pas, si cette religion ne nous sert
de rien dans nos peines? Lorsque tu dis le matin et le soir: Notre
Pre, que signifient pour toi ces mots, si tu ne penses pas que celui 
qui tu parles ainsi s'occupe de toi avec une sollicitude gale  celle
qu'aurait ton pre, s'il vivait? Quand tu dis: Que votre volont soit
faite... qu'est-ce que cela signifie encore, si tu te rvoltes  la
premire preuve, et si tu t'tablis comme le juge de cette volont
divine? Quand tu lis dans l'vangile que tous les cheveux de notre tte
sont compts, quel sens attaches-tu  cette phrase, si tu n'admets pas
que rien n'arrive qui n'ait t permis, pes, ordonn l-haut?... Je te
disais de te laisser aller  pleurer tout  l'heure, et je te dis
maintenant de te laisser aller  prier. Oui, prions ensemble pour que tu
ne sentes plus jamais comme je viens de te voir sentir. Prions pour que
tu comprennes de nouveau que la main de Dieu est dans tout cela... Elle
est partout, et tu le sais bien. Prions pour qu'il te fasse la grce de
seulement t'en souvenir...

En faisant ainsi appel aux sentiments religieux de sa fille, la comtesse
manquait  un programme qu'elle s'tait impos depuis des annes. La
diffrence qui sparait leurs deux caractres ne s'tait nulle part
manifeste plus vivement que sur ce point si personnel et si intime.
Chez Mme Scilly, le principe constant de la vie tait la raison. Trs
sincrement croyante et trs pieuse, elle ne connaissait pas cette
fivre de tout l'tre qui donne aux croyants qu'elle possde une soif et
une faim de martyre. Pour elle, la religion tait une rgle, un soutien
de son existence morale, une fortifiante et consolante esprance. Chez
Henriette, qui tenait cette disposition de son pre, de cet hroque
soldat, petit-fils lui-mme d'un hros, le principe tait
l'enthousiasme. Elle appartenait  la race de ces mes qui transportent
toute leur sensibilit dans les ides auxquelles elles se donnent. Le
mysticisme est la forme que la religion revt presque ncessairement
dans de telles mes, car c'est en cela qu'il consiste par essence, dans
le pouvoir d'aimer de tout notre coeur ce que nous croyons avec tout
notre esprit. Quoique Mme Scilly n'et pas dml aussi nettement cette
diversit de structure mentale qui la sparait de sa fille, elle avait
constat chez cette dernire et vers la quinzime anne des symptmes
d'exaltation trop significatifs pour n'en avoir pas t un peu effraye.
 cette poque-l Henriette n'avait-elle pas caress le projet de
prendre le voile, avec une telle insistance que la comtesse s'tait
depuis lors efforce sans cesse de modrer, ou plutt d'assagir en elle
cette trop brlante ardeur de pit? 'avait t une des raisons pour
lesquelles elle s'tait tant rjouie des fianailles qui cartaient
dfinitivement cette perspective toujours redoute de l'entre au
couvent. Quelle mre,  moins d'appartenir  cette tribu sacre o se
recrutent les Monique, a jamais donn sa fille  Dieu, mme quand elle
croit absolument, sans la lui disputer par une invincible rvolte de la
tendresse humaine? Mais comment la comtesse aurait-elle retrouv ses
craintes de jadis en entendant s'chapper de la poitrine touffe de son
enfant ce cri de doute, presque de blasphme, arrach par la douleur?
Elle n'avait donc pas hsit  toucher, pour la premire fois, au
ressort de l'motion religieuse, si puissant dans cette nature. Elle ne
comprit pas quel danger il y avait  diriger de ce ct, dans un pareil
moment, les brlantes nergies de cette me romanesque, soudain
bouleverse dans ce qui faisait depuis dix mois l'axe de son existence
morale. Quand elle eut parl, au contraire, elle se flicita tout bas de
voir l'effet immdiat qu'avait produit sur ce coeur malade cet appel au
seul sentiment qui pt lutter contre un tel chagrin d'amour bless. Elle
voulut augmenter cette impression en joignant l'acte aux paroles, et
elle fit ce que sa fille faisait chaque soir auprs de son lit  elle,
depuis des annes. Elle s'agenouilla et elle dit  haute voix la sublime
prire dont elle avait rappel le dbut, puis la _Salutation anglique_,
et cette litanie o il est demand au Sauveur de nous soulager au nom de
ses travaux et de ses langueurs, au nom de son agonie et de sa passion,
au nom de sa croix et de son abandon, et elle-mme, la mre, elle
sentait s'insinuer dans les replis de son tre tourment la grande paix
reposante qu'elle souhaitait  sa fille, d'autant plus qu'au moment o
elle se relevait de cette prire, celle-ci lui dit:

-- Que vous m'avez fait de bien, maman! Vous m'avez sauve de
moi-mme... Je sens que vous avez eu raison de me remettre en face de
celui qui ne trompe pas...

-- Et moi, s'cria la mre en l'embrassant, j'ai retrouv ma
fille...

La joie profonde que la comtesse traduisait par ce cri et par ce baiser
ne devait pas durer longtemps. Ds l'aprs-midi de ce premier jour de
l'an, commenc sur cette esprance d'un dcisif apaisement, elle put
distinguer dans l'arrire-fond du regard de la malade quelque chose
d'impntrable qui lui fit demander, avec un renouveau d'inquitude:

-- Tu ne te sens pas plus mal?

-- Non, maman, rpondit Henriette, et elle ajouta: Au contraire, je
n'ai jamais t aussi bien depuis des jours...

Ces mots nigmatiques, bien loin de rassurer la comtesse, veillrent sa
dfiance au point qu'elle ne perdit pas de vue un seul des mouvements,
une seule des expressions de physionomie de sa fille, ni pendant cette
fin de journe, ni le lendemain qu'Henriette put passer hors de son lit.
Quoique le docteur et diagnostiqu une disparition dfinitive de
fivre, et quoique toutes les phrases de la jeune fille, comme toute sa
personne, respirassent une espce de srnit, la mre continuait
d'avoir peur devant cette flamme allume dans l'arrire-fond de ces
yeux, et devant cette sensation d'inexplicable contre laquelle elle se
heurtait d'autant plus qu'ayant voulu reparler de Francis, le soir de ce
second jour, elle n'avait obtenu que des paroles vasives:

-- Je vous en conjure, maman, ne touchons pas  ce sujet. Vous m'avez
demand de vous donner une rponse rflchie. Quand ma rsolution sera
prise, je vous la dirai; mais d'en reparler maintenant, ce serait trop
risquer de m'enlever ce calme que vous m'avez rendu...

                   *       *       *       *       *

Mme Scilly n'osa pas dire que c'tait prcisment ce calme qui
l'effrayait et l'trange soudainet d'une volte-face qu'elle n'avait ni
espre si complte, ni redoute si mystrieuse. Une fois de plus son
instinct maternel avait raison, en lui faisant pressentir dans cette me
passionne une rsolution contraire  ce pardon que tout lui faisait
dsirer. Elle avait appris le dmnagement de Mme Raffraye, et, d'autre
part, une nouvelle lettre venue de Francis lui montrait dans le jeune
homme une si profonde mlancolie, une si vraie tendresse pour Henriette.
-- Mais elle avait touch une corde dont les vibrations n'taient pas
aussi faciles  gouverner qu'elle l'avait suppos, et elle allait s'en
apercevoir trop tard. Les paroles loquentes qu'elle avait prononces
pour rappeler  la rvolte ce qui fait l'essence mme et comme la
moelle du dogme chrtien,  savoir la confiance en un Pre cleste,
avaient tout de suite dtermin chez la jeune fille ce mouvement de
repentir si naturel aux coeurs qui croient absolument lorsque la passion
les a, pour un instant, gars hors de leur foi. Henriette avait donc
appliqu toute sa force  prier avec sa mre, non pas seulement des
lvres, mais de tout son tre. C'est avec une sensibilit branle
jusque ds sa plus intime profondeur qu'elle avait rcit la suite de
ses supplications  l'homme de douleurs, derrire lesquelles se cache
cet autre dogme: le rachat des pchs du monde par l'holocauste de
l'agneau, l'expiation des fautes et des crimes par le sang de
l'innocente et volontaire hostie, le salut de l'impuret par le martyre
de celui qui fut la puret mme. Tandis que la litanie se droulait si
mlancolique et si consolante, voici que l'aube d'une ide s'tait leve
sur cette me meurtrie, qui allait grandir et l'illuminer tout entire.
Il lui avait sembl tout d'un coup entrevoir une interprtation
surnaturelle aux vnements qui venaient de la torturer. De quoi
s'tait-elle plainte avec la colre d'une rvolte impie, sinon d'tre
frappe quoique innocente et pour des fautes qu'elle n'avait pas
commises? Que lui avait-on enseign au contraire depuis qu'elle avait
commenc de recevoir le bienfait de la doctrine chrtienne? Que notre
premier devoir est de nous modeler sur la haute victime, sur
l'exemplaire d'humanit divinise dont le Crucifi a voulu tre
l'incarnation toujours imitable, et c'est  cet instant que cette lueur,
dont sa mre s'pouvanta, avait commenc de s'allumer dans son coeur et
au fond de ses yeux. Elle avait conu la possibilit d'un projet, grce
auquel tout s'clairerait des tnbres o elle venait de se dbattre si
douloureusement, et la possibilit d'_expier_ pour ce fianc qu'elle
jugeait si coupable, si criminel -- et qu'elle aimait!

Expier! -- De la minute o ce mot se fut prononc dans la conscience
d'Henriette, il fit comme point fixe devant sa pense, et toutes ses
ides se mirent  graviter autour de cette vague et flottante formule o
se rsumait une aspiration au sacrifice encore vague et flottante aussi,
mais dont le dveloppement s'accomplit en elle avec la rapide et
irrsistible logique de tels sentiments. Ds l'abord et toute remue
encore du discours que lui avait tenu sa mre, la jeune fille traduisit
ce mot par cet autre: se rsigner. Oui, se rsigner, souffrir ce qu'elle
souffrait courageusement, et offrir cette souffrance  Dieu comme
payement de la dette contracte par Francis! Durant les toutes premires
heures qui suivirent sa conversation avec Mme Scilly, elle s'appliqua 
n'carter aucune des images qui lui faisaient le plus saigner le coeur,
et chaque fois que le va-et-vient de son esprit lui rappelait un des
pisodes de ces derniers jours plus particulirement douloureux, elle
s'efforait de se le reprsenter avec dtails au lieu de l'viter. Elle
s'enfonait, elle se retournait cette pointe dans l'me, et elle
pensait: Dieu me voit. Il sait comme j'ai mal. Il voit comme j'accepte,
comme je bnis ce mal pour que j'efface ce que doit ce malheureux!...
Mentalement, elle faisait alors une prire, et c'taient les minutes o
elle souriait  la comtesse, de ce sourire de martyre dont cette tendre
mre s'pouvanta aussitt. Elle obtint de la sorte une espce de dtente
nerveuse, et elle put dormir, pendant la nuit, de ce sommeil rparateur
qui lui tait refus depuis qu'elle avait entendu la terrible confession
de son fianc. Lorsqu'elle se rveilla pour retrouver dans un sursaut de
souffrance le sentiment exact de sa situation, elle se redit le mme mot
qu'elle s'tait murmur  elle-mme la veille en s'endormant: Expier!
Je dois expier pour lui!... Mais soit que son cerveau repos ft plus
capable d'aller jusqu'au terme de ses ides, soit que la ncessit de
donner bientt  sa mre une rponse positive lui appart plus
clairement, elle ne se contenta point d'interprter d'une manire aussi
confuse cette formule de son sacrifice... Expier? Elle voulait expier?
Suffisait-il pour cela de souffrir? En se contraignant, comme elle avait
fait la veille, de penser aux pisodes qui avaient dtermin la crise
actuelle, son imagination se figura avec plus de nettet les personnes
qui s'y trouvaient associes, cette Mme Raffraye que Francis avait aime
et cette enfant qui tait la leur. Elle vit cette femme avec la maigreur
consume de son visage, sa pleur, la ligne macie de sa silhouette.
Cette ancienne complice de son fianc allait peut-tre mourir, dans
quelle solitude et dans quel dsespoir! Qui l'avait cependant rduite 
cette extrmit de misre, sinon Francis, en la suppliciant comme il
l'avait avou lui-mme, en l'abandonnant ensuite et refusant de croire
qu'il tait le pre de la petite fille? Et cette dernire, cette fragile
et sensible crature, qui s'occuperait d'elle une fois orpheline?  qui
cependant incomberaient les responsabilits de son sort au cas o elle
deviendrait entirement malheureuse, sinon  Francis encore? N'tait-il
pas son pre? Ne lui avait-il pas donn la vie dans des conditions qui
l'engageaient vis--vis d'elle d'une manire d'autant plus troite que
la pauvre enfant tait expose  plus de dangers? En regard de ces
images de mlancolie, Henriette voqua malgr elle une autre image,
celle que serait son intrieur si elle pardonnait  son fianc. Elle se
vit marie, auprs de lui. Elle sentit qu'elle ne goterait certes plus
l'idal bonheur qu'elle s'tait promis autrefois, mais ce serait du
bonheur tout de mme, puisqu'elle l'aurait  elle, et la prsence de
celui qu'on aime, si douloureuse soit-elle, emporte par elle seule une
joie plus forte que les pires soucis. Expier? Que parlait-elle d'une
expiation possible du moment que ni elle, ni son fianc ne rparaient
rien du mal que le jeune homme avait caus? -- Le rparer? Comment? --
Il n'existait au monde qu'un moyen, et Henriette n'eut qu' l'entrevoir,
ce moyen, pour que son coeur se rejett tout entier en arrire et que sa
volont chancelt devant l'normit du plus grand effort qui puisse tre
impos  une me de femme amoureuse.

-- Non, gmissait-elle, je ne peux pas. Vous ne me demandez pas cela,
mon Dieu!... Vous n'auriez pas permis que je l'aimasse comme je l'aime,
pour vouloir que je le donne  une autre!...

Ce qu'elle repoussait, en effet, avec ce mouvement d'horreur, c'tait
cette vision soudain aperue: Francis effaant lui-mme tout ce qu'il
pouvait effacer des funestes consquences de ses anciennes fautes, de
son adultre et de son abandon, -- Francis, son Francis, occupant auprs
de la petite Adle l'unique place qui l'autoriserait  dire  cette
enfant: Ma fille, et  s'inquiter d'elle vraiment comme un pre, --
Francis dvouant sa vie  panser les blessures qu'il avait infliges 
Pauline Raffraye, avec le titre qu'il avait le droit de prendre
maintenant qu'elle tait libre. Cette vision d'un mariage entre cette
femme qu'elle hassait malgr elle, de toute la jalousie rtrospective
d'un amour passionn, et cet homme qu'elle continuait de chrir malgr
le mpris, tait si intolrable qu'Henriette faillit retomber dans ce
dsespoir furieux contre lequel sa foi seule avait prvalu. La visite du
mdecin, qui la trouva cependant assez repose pour lui permettre de se
lever, vint interrompre cette mditation que la jeune fille devait
reprendre, attire prcisment par l'excs de souffrance qu'une pareille
image enveloppait. Le premier signe auquel se reconnat la grande
exaltation mystique est celui-l: cet apptit de se meurtrir, cette
frnsie de mutiler en soi la nature, que le solitaire du moyen-ge
exprimait dans cette parole de sanglante extase: Tout est dans la
croix, et tout consiste  mourir. Quoique Henriette ne ft qu'une
simple jeune fille et qu'elle traverst un drame moral que beaucoup
d'autres ont travers sans y sombrer, elle se trouvait dans une
disposition pareille  celle qui a inspir ce cri sublime  un moine
affam d'agonie. -- Comme je suis lche et faible! se dit-elle tout 
coup. La question n'est pas de savoir si je serai ou non plus
malheureuse encore que je ne le suis. J'ai t choisie pour tre
l'instrument du salut de Francis. Je le serai... C'est dans cette
hypothse d'une prdestination providentielle que cette me exalte
avait dj transform le conseil de simple et pieuse rsignation donn
par sa mre, et elle eut le courage de revenir en pense  cet trange,
 ce douloureux projet contre lequel s'tait une premire fois insurg
tout son coeur. Si je n'tais pas l, cependant, songeait-elle, si
Francis avait rencontr Mme Raffraye et la petite fille, il y a deux ans
par exemple, n'emploierait-il pas lui-mme tous ses efforts pour avoir
le droit de s'occuper d'elle? Ne serait-ce pas son devoir? Entre ce
devoir et lui, qu'y a-t-il maintenant? Une promesse envers moi qu'il
n'aurait jamais faite, que je n'aurais jamais accepte si j'avais su ce
que je sais aujourd'hui... L'amour, qui ne se rend pas  des
raisonnements, levait alors sa voix. Elle se disait: Si je me sacrifie
pourtant, et si ce sacrifice est inutile? Si je me dcide  rompre nos
fianailles irrparablement, afin qu'il puisse se donner tout entier 
cette femme et  cette petite fille retrouves par un miracle, et si
cette femme le repousse, comme elle l'a dj repouss?... Cette ide la
remplit, malgr elle, d'une sorte de joie qui se transforma aussitt en
remords. C'est le second symptme de la fivre mystique, que ce scrupule
pouvant devant l'espoir. La moindre perspective de douceur nous
apparat comme une criminelle concession, quand notre me veut, suivant
cette autre parole de la plus enthousiaste des saintes, souffrir ou
mourir. Henriette et t soumise  la plus coupable des tentations,
qu'elle n'aurait pas lutt contre cette tentation avec plus d'ardeur
qu'elle n'en mit  combattre cet lan si naturel de son coeur, qui
l'avait fait s'attarder un instant avec complaisance  l'ide d'un
obstacle infranchissable dress indpendamment d'elle entre Francis et
Pauline Raffraye. Non, conclut-elle en employant, mais dans un sens
bien diffrent, les termes mmes qu'avait employs sa mre, la main de
Dieu est dans tout cela, et il n'est pas possible que le sacrifice qu'il
m'aura si visiblement inspir soit perdu... C'est  lui que je dois
demander de me soutenir et d'achever l'oeuvre d'expiation qu'il m'a
trace d'une manire trop nette pour que je recule... Que j'aie
seulement la force de sortir afin d'aller me confesser et communier, et
nous serons tous sauvs!...

C'tait encore une des expressions de Mme Scilly, mais prise aussi dans
une bien autre signification. Ce dsir de s'approcher de la sainte table
et la certitude d'y recevoir un secours surnaturel furent tellement
intenses, que le matin du troisime jour le docteur Teresi trouva sa
malade debout, habille de manire  pouvoir sortir, et, quand elle lui
demanda la permission d'aller  l'glise, il la lui accorda  la plus
grande surprise de la comtesse:

-- Elle reviendra gurie, rpondit-il aux objections de cette dernire
lorsqu'ils furent seuls. Elle s'est suggr d'tre malade. Elle va se
suggrer d'tre bien portante. Il ne faut jamais contrarier le systme
nerveux quand il se dcide  se soigner lui-mme...

                   *       *       *       *       *

Pour le physiologiste, le drame moral o avaient failli sombrer la
raison et la foi d'Henriette n'tait que cela: un accident de nvrose en
train de passer ainsi qu'il tait venu, par un phnomne d'hypnotisme
subjectif, comme il et dit certainement si la mre avait t capable de
comprendre les singularits de la terminologie scientifique moderne. La
faiblesse de telles hypothses est qu'elles n'expliquent rien de ce qui
constitue le fond mme de la vie de l'me. Comment certaines ides
possdent-elles une vertu d'ennoblissement et de consolation? Pourquoi
nous tournons-nous vers elles  de certains moments, et non  d'autres?
Quel est le principe de cet hrosme intrieur qui fait les martyrs? Que
se passe-t-il dans la prire et qu'est-ce que cette grce, que ce don de
la paix profonde qui nous rend heureux dans le brisement des instincts
fondamentaux de l'tre humain? La science, de quelque nom qu'elle
s'appelle, qui rduit l'existence morale  un mcanisme, en est encore 
rpondre  ces questions. Elle dtermine des suites d'ides. Elle
prcise des conditions physiques. Puis elle se trouve oblige, en toute
sincrit, de dire qu'elle ignore, devant des phnomnes qui ne tiennent
cependant ni de la folie ni de la maladie, puisqu'ils s'accompagnent de
l'quilibre entier de la raison, de l'absolue lucidit intellectuelle et
quelquefois du complet rtablissement physique, comme ceux que produit
dans les mes croyantes la pratique de certains sacrements. Quand
Henriette se trouva dans le coin de la chapelle du Dme, o elle avait
voulu communier, agenouille, le front dans ses mains, avec cette
impression d'une conscience lave par l'absolution de ses moindres
pchs, avec cette autre, plus forte, souveraine, de s'tre nourrie de
la chair et du sang de son Dieu, il se fit en elle comme un
ruissellement de lumire. Le flot d'une infinie tendresse l'envahit, et
dans cet tat d'indicible ferveur, avec ce sentiment d'une prsence en
elle, trangre  elle et unie  elle, qui la prenait toujours aprs la
communion, elle fut comme ravie dans la joie d'une de ces demi-visions
qui tiennent le milieu entre la pense habituelle et l'extase! Ce fut
dans le champ de son optique intrieure une apparition presque aussitt
vanouie, mais qui devait suffire  donner  cette me la force de ne
plus trembler... Elle vit la face ensanglante du Sauveur, l'paule
sacre qui pliait sous la croix et la marche vers le funeste calvaire.
Le Seigneur se retourna et regarda Pierre, dit une des phrases les
plus touchantes du saint livre, et il lui sembla qu'elle aussi, les yeux
du divin matre se tournaient vers elle et qu'elle y lisait la
_certitude_. Bien qu'ils ne fussent accompagns d'aucune parole, ces
regards parlaient distinctement. Ils lui disaient que le rachat de l'me
de son bien-aim lui tait accord. Ils lui promettaient que ses larmes,
que son amour, que son dvouement ne seraient pas prodigus en vain...
La vision s'effaa. Mais la rsolution de la jeune fille tait prise, et
prise avec une joie si profonde qu'elle trompa, pour une fois, la
perspicacit de sa mre. Quand Henriette rentra de l'glise, un tel
rayonnement manait d'elle que la comtesse l'embrassa en lui disant:

-- Que je suis heureuse, je vois que tu as pardonn!...

-- Oui, maman, c'est vrai, j'ai pardonn.

-- Alors, insista la mre, je peux crire  qui tu sais qu'il
revienne?

-- Vous m'avez laisse la matresse de ma dcision, dit la jeune fille
sans rpondre directement, elle est prise en effet, et pour toujours.
Mais ce n'est pas celle que vous venez de comprendre... J'ai pardonn 
M. Nayrac, mais je ne serai jamais sa femme...

-- C'est impossible que tu me parles de la sorte, s'cria la mre, tu
l'aimes, je l'ai trop constat. Il t'aime. Je l'ai constat aussi. Il
n'y a entre vous qu'une faute de son pass qui ne peut cependant pas
dtruire tout votre avenir...

-- Je vous rpte que je ne serai jamais sa femme, dit Henriette,
aussi vrai que je ne garde rien sur le coeur contre lui. Vous voyez. Je
vous parle sans exaltation, sans fivre, sans rvolte, sans rancune...
Mais c'est une volont irrvocable...

La mre demeura une minute silencieuse. Elle comprenait bien qu'elle
avait devant elle une de ces nergies avec lesquelles on ne discute pas.
Elle en tait tonne  la fois et terrasse, comme il arrive quand on
se heurte  des partis pris dont on sent la profondeur sans en
comprendre le principe. Elle eut peur, si elle questionnait davantage sa
fille, de l'entendre prononcer d'autres paroles, et elle dit:

-- Je t'ai laisse libre en effet, mais si je te demande d'attendre
encore huit jours pour annoncer cette rupture  Francis?...

-- Autant de jours que vous voudrez, maman, rpondit Henriette;
j'aurai seulement plus souffert, parce que j'avoue que de rester 
Palerme au milieu de tant de souvenirs me sera cruel. Mais j'accepte
tout de mme. Je vous demanderai  mon tour deux choses, si vous voulez
m'tre bonne comme toujours...

-- Lesquelles, ma pauvre enfant? dit Mme Scilly. Tu sais si bien que
pour te voir heureuse je donnerais jusqu' la dernire goutte de mon
sang...

-- Eh bien, reprit la jeune fille, la premire est que nous quittions
la Sicile au terme de ces huit jours...

-- Je le veux bien, rpondit la mre; on m'avait donn  choisir
entre Palerme et Alger. Nous prendrons le bateau qui va d'ici  Tunis.
C'est un voyage trs facile, maintenant que je suis remise, et je
comprends trop bien que tu ne puisses plus te plaire ici, o moi-mme je
me sentirais mal  l'aise... Et l'autre demande?...

-- Je voudrais, dit Henriette, joindre une lettre  celle que vous
crirez  M. Nayrac pour lui annoncer que je lui rends sa parole...

-- Il en sera encore comme tu le dsires, rpliqua la comtesse, mais
j'espre, malgr toi, que j'enverrai  Catane une tout autre lettre, et
que nous serons trois  partir pour Alger...

-- Je sais que non, rpondit la jeune fille; et, comme elle prenait la
main de sa mre pour la baiser en signe de remerciement, cette dernire
put voir qu'elle n'avait plus  son doigt le bleu saphir de sa bague de
fianailles.




XII

PARMI LES RUINES


Huit jours! Huit fois vingt-quatre de ces heures comme il en passait
depuis qu'il avait quitt Palerme dans l'agonie de la plus mortelle
inquitude, voil ce qu'annonait  Francis la lettre qu'il reut de Mme
Scilly au lendemain de cette nouvelle explication change entre la mre
et la fille. Mais cette incertitude, c'tait encore de l'esprance, et
le jeune homme tait sincre en rpondant comme il rpondit: Je vous
remercie d'avoir plaid ma cause avec tant d'amiti, que vous m'avez
dj gagn cette semaine. Je sais si bien quel avocat j'aurai en vous
durant ces journes dont je vais essayer de supporter l'horrible
anxit. J'y russirai. On a toujours plus de force qu'on ne croit pour
tre malheureux, surtout quand au terme de ce malheur il y a encore
cette possibilit d'une telle consolation... Tout son coeur tenait dans
ces quelques phrases, avec le mlange de dcouragement et de vaillance,
de rsignation et de fivre, qui lui aurait rendu insupportable tout
autre cadre autour de sa peine que celui de l'trange ville o les
circonstances l'emprisonnaient. Il devait au contraire se rappeler plus
tard, avec une certaine douceur, ses longues et solitaires promenades
dans cette sauvage campagne des environs de Catane, qui se dveloppe
entre le pied du colossal volcan et le bord de la mer. Tant il est vrai
que, mme dans nos plus mortelles crises, nous demeurons sensibles au
mystrieux accord ou au dsaccord de la nature environnante avec notre
tat intrieur. Autant l'horizon de Palerme, si paisible, si riant, lui
avait t un supplice au cours de ses luttes morales et durant ses
obsdantes angoisses, autant cette farouche contre Etnenne
s'harmonisait avec ses penses de maintenant, et dans cette harmonie il
gotait, non pas un apaisement  cette fivre d'attente dont il tait
consum, mais cette sorte d'endormement que procure la solitude devant
un paysage o nous retrouvons le symbole de notre dsolation intime. Il
quittait Catane en voiture et il jetait au cocher un nom quelconque, sr
de rencontrer une place o s'arrter et rver longtemps. Autour de lui,
et sitt la voiture hors de la ville, toutes choses racontaient le drame
formidable des ruptions anciennes et rcentes. C'taient de noirs
cueils, bavure de lave vomie par la montagne jusque dans la mer, contre
lesquels brisait monotonement la lame bleue. C'taient des valles o
des alos et des cactus colossaux poussaient, dans un amas de sombres
rochers, fleuve de feu aujourd'hui refroidi en une coule de scories
dmesures et chaotiques. C'taient des ceps de vigne gros comme de
jeunes chnes et plants dans des carrs de cendre noire. Et toujours ce
sable et la lave, cette lave et le sable alternaient, attestant le
travail ininterrompu du _Mongibello_, comme dit le patois des Siciliens
demeur  demi arabe. Sur ce sol de dsastres, agit sans cesse par le
frisson du tremblement de terre, une vgtation violente d'orangers, de
citronniers et de chtaigniers grandissait de toutes parts, des jardins
fleurissaient, des villas blanchissaient, comme pour rvler la lutte
obstine de la vie contre la formidable et monstrueuse bouche de feu que
le jeune homme apercevait, dans les jours clairs, toute charge de fume
par-dessus l'immacule blancheur des neiges. Durant des lieues et des
lieues il allait ainsi, dispersant son me dans ces horizons toujours
convulss, o il lisait l'oeuvre sculaire des grandes puissances
irrsistibles de la nature, et, par une analogie  laquelle il
s'abandonnait douloureusement, le tragique aspect de ce coin de terre
lui reprsentait l'image gigantesque de ce qu'tait en petit sa propre
destine. Comme sur ces jardins fleuris de roses, sur ces bosquets
d'arbres chargs de fruits, sur ces villas claires, le fleuve de feu
roule tout d'un coup, desschant les plantes et les bois de sa brlante
haleine, noyant les maisons de sa masse liquide, tendant une nappe de
lave strile  la place o le travail humain rvait de se faire un abri
heureux et paisible, ainsi des abmes d'un pass qu'il croyait  jamais
teint, un flot de sentiments destructeurs avait jailli, dvorant tout,
dvastant l'oasis o il souhaitait de reposer sa fin de jeunesse; et les
dserts de roches sauvages o il se plaisait  s'garer n'taient pas
plus dsols que l'avenir qu'il entrevoyait, si le funeste sort achevait
son travail de ruine. Il trouvait, dans la sensation de cette trange et
presque surnaturelle correspondance entre ce pays et ses dsastres de
coeur, une volupt amre qu'il se plaisait  redoubler en s'enfonant
dans une solitude plus farouche encore. Il abandonnait la voiture et il
marchait jusqu' quelque point d'o il pt apercevoir la montagne  la
fois et la ligne de la mer, et l, couch sur un des blocs lancs
autrefois par le volcan, ayant autour de lui ce panorama de destruction,
il songeait, songeait indfiniment.

Que de souvenirs l'assigeaient dans ces minutes-l! Il les regardait
avec cette espce de ddoublement que les vastes horizons de nature
favorisent d'une faon si particulire. Il lui semblait presque assister
en pense aux actions d'un autre, tant il percevait avec une lucidit et
une acuit surprenantes le long enchanement logique de ses actions et
de ses passions. En mme temps il prouvait devant le tableau ainsi
droul de ses jours une sorte de sentiment nouveau pour lui et qui
marque en effet chez tous les hommes le point prcis o la vie tourne,
o nous commenons vraiment de voir la descente fatale, notre jeunesse
finie, la vieillesse si voisine, et l'autre rivage. Il se rendait compte
_qu'il avait vcu_, qu'il avait eu son lot, bon ou mauvais, au jeu
trange de l'existence, qu'il en avait connu ce qu'elle peut donner
d'motions amres ou douces, et surtout qu'il avait amass sur sa tte
assez de responsabilits pour suffire  ce qui lui restait d'annes.
Combien encore? Depuis les quelques mois qu'il aimait Henriette, il
avait oubli, dans l'ivresse de son renouveau intrieur, les expriences
passionnelles traverses autrefois. Son existence d'adultre et de
libertin s'tait vanouie pour laisser la place seulement au fianc
respectueux et ravi,  l'adorateur pieux d'une vierge pieuse. Il avait
cru de bonne foi s'tre dsaltr  une Jouvence libratrice. Quelle
illusion et comment avait-il pu mme la concevoir quand il tait si
vieux, si charg du poids de ces souvenirs qui se faisaient si nets en
ce moment, presque si palpables! Il rflchissait alors aux vnements
qui l'avaient brusquement accul  sa situation actuelle. Ce qu'il y
avait en eux d'impossible  prvoir tait prcisment ce qui lui donnait
la plus forte impression qu'une incomprhensible puissance les avait
dirigs l'un aprs l'autre. Cette sensation subie, durant sa nuit de
Monreale, d'une mystrieuse justice toujours  la veille de frapper les
coupables bonheurs, le reprenait avec plus de force encore. En vain sa
raison se rvoltait-elle contre une semblable ide. On n'est pas
impunment le fils d'une poque o c'est un lieu commun de la
philosophie et de la science que la ngation de toute cause
providentielle dans les affaires du monde. Combien davantage dans les
humbles et obscures destines individuelles! Francis s'appliquait  se
dmontrer que des hasards seuls aprs d'autres hasards avaient gouvern
la suite des circonstances contraires o il s'tait dbattu. C'tait un
hasard que la comtesse Scilly et Mme Raffraye eussent t atteintes
toutes les deux du mme mal; un hasard que deux mdecins,  cent lieues
de distance, eussent choisi le mme sjour d'hiver parmi vingt autres
pour ces deux malades; un hasard que des indications de guide eussent
runi les deux femmes dans le mme htel; un hasard que la ressemblance
de la petite Adle avec sa soeur Julie ft effrayante jusqu'
l'hallucination. C'tait un hasard que les soupons d'Henriette eussent
t provoqus et confirms comme ils l'avaient t par la rencontre dans
le jardin avec la petite fille, puis par cette conversation entre la
comtesse et lui surprise d'une manire si foudroyante. Il ne pouvait
cependant pas supposer que chacune des mailles de ce rseau de faits et
t noue par une volont suprieure en train de veiller  une
distribution de douleurs qui n'tait mme pas quitable, puisque son
innocente fiance n'avait commis, elle, aucune faute. Il raisonnait de
la sorte, puis il retrouvait en lui, aussi invincible et aussi intacte,
cette impression que ce mot de hasard lui servait seulement  dguiser
son ignorance des causes vritables et secrtes dont le jeu avait
gouvern ce dtour subit de son existence. Une fois cart le point
particulier qui concernait Henriette, n'tait-il pas contraint de
reconnatre qu'il n'avait, lui, rien subi que de mrit? Que signifie le
mot de hasard quand, parmi l'innombrable srie des vnements possibles,
ceux-l seulement se produisent qui se produiraient si un juge souverain
tait charg de les rpartir? Qu'avaient-ils fait, ces hasards
successifs, sinon de mettre face  face son prsent et son pass,
l'homme qu'il rvait, qu'il souhaitait de devenir, et l'homme qu'il
avait t? Il n'avait eu devant lui que ses propres actions, incarnes
d'une part dans la femme dont il avait t l'amant et dans la fille
d'autre part qui tait ne de leur liaison. Et cette femme n'avait pas
poursuivi un plan de vengeance, cette fille ignorait qu'il ft son pre.
Elles avaient paru, et leur prsence avait suffi pour que les actions
d'autrefois, et dont il s'tait cru  jamais dgag, se dressassent
aussi devant lui... C'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? C'est
donc vrai que notre pass nous poursuit sans cesse dans notre avenir?
Est-on coupable cependant, lorsqu'on s'est tant condamn soi-mme, tant
dbattu contre la souillure intrieure, oui, est-on coupable de dsirer
se rajeunir en rencontrant dans un tre pur et simple, prcisment ce
que l'on n'a plus, ce que l'on n'aura jamais plus en soi? Quels sont les
hommes qui arrivent au mariage, ayant vcu de manire  ne pas rougir
devant leur fiance si elle est ce qu'tait Henriette, vraiment une
fiance, l'tre  qui l'on peut dire du fond de son coeur: C'est toi
que je cherchais  travers mes garements?... Dans ces mditations
d'une sincrit gale  celle qu'il aurait eue devant la mort, Francis
se rendait compte qu'il n'avait pas le droit de se comparer  ces autres
hommes. Les anomalies de ses fianailles lui taient aussi claires
maintenant qu'elles lui avaient t caches au moment mme o il
s'engageait avec la jeune fille. Sans doute il avait t bien sincre en
s'attachant  Henriette, mais un peu de son pass se cachait dans la
rsolution qu'il avait prise de lier sa jeunesse finissante  cette
jeunesse commenante. Il y avait eu dans la fivre avec laquelle il
s'tait engag  la jeune fille comme une fuite de ses trop vivants
souvenirs. Il l'avait moins aime, qu'il n'avait aim  l'aimer. 'avait
t, avec une fougue qui l'avait tourdi lui-mme, une nouvelle, une
dernire esprance du rveur romanesque qu'il tait au temps o il avait
rencontr Pauline. Il restait bien le mme rveur, malgr ses
trente-cinq ans. Ce qui l'avait prcipit vers Henriette, c'tait bien
le mme apptit d'motion, le mme dsir passionn de sentir qui l'avait
jadis prcipit vers l'autre. Il avait march vers le mariage, comme
jadis vers l'adultre, pouss par cet amour de l'amour qui dans les deux
circonstances avait aboli en lui tout scrupule. Il n'hsitait plus  se
condamner, en reconnaissant qu'il n'avait jamais eu le droit de se
fiancer sans avoir conquis la preuve dfinitive, d'abord qu'il n'avait
plus dans son coeur mme la place pour une rancune ou pour un remords 
l'gard de Pauline, ensuite et surtout qu'il n'avait aucun devoir
vis--vis de la petite Adle. Ah! Comme il avait agi autrement! Son
crime vis--vis d'Henriette tait l, dans cette inconscience o il
avait voulu se plonger. Il avait fait les tnbres en lui sur les
portions misrables de son coeur et qui l'auraient forc  reconnatre
qu'il n'tait pas certain de son absolue indpendance. Hlas! Il n'tait
mme pas certain de son indiffrence. Il le comprenait maintenant, mais
trop tard: certaines maladies morales condamnent ceux qui en sont les
victimes  ne pas en infliger le contre-coup  d'autres tres. Son me
sans discipline morale, dpourvue de volont, flottante  toutes les
impressions, avait perdu ce pouvoir de se dominer qui permet les
contrats loyaux et irrvocables. Il en rsultait que cette me, pareille
 certains organismes consums, tait incapable de refermer ses plaies
comme ils sont incapables de refermer les leurs. Il l'avait trop
constat  la premire preuve:  la place o Pauline l'avait touch
autrefois, la blessure saignait toujours. Aurait-il de mme subi d'une
manire si trange cet veil de sa paternit  la seule vue d'Adle, si
depuis des annes il n'et gard  cette place aussi une autre blessure
toujours saignante? L'incohrence de sa vie sentimentale lui causait
alors, quand il descendait  cette profondeur dans sa conscience, un
frisson d'pouvante. Il reportait ses yeux sur le vaste et formidable
paysage pour s'oublier, et c'tait pour se retrouver encore. Il
regardait la mer de Calabre l-bas, dont la nappe bleue brillait au
soleil. Des vaisseaux s'y dtachaient, ouvrant leur voilure au vent qui
souffle d'Afrique. Ils allaient, remus, battus par les vagues comme sa
jeunesse l'avait t par les passions, et quand il avait voulu descendre
du bateau qui avait tant roul sur la haute mer, pour se construire une
maison sur le rivage, il avait choisi une plage aussitt secoue d'un
tremblement de terre qui avait tout jet  bas, et il tait l, gisant
parmi les dcombres, avec l'attente d'une ruine plus dfinitive, s'il ne
trouvait pas dans le pardon d'Henriette le seul recours qu'il pt
esprer... Un recours, oui, mais non plus mme une gurison! Lui
rendrait-elle, sa pauvre fiance, la paix du coeur vis--vis de la
petite fille dont il se savait le pre? Mme la tte pose sur le coeur
de sa femme, s'il l'pousait, oublierait-il le cri qu'il avait entendu
s'chapper de la poitrine dchire de Pauline, ce cri de l'tre qui va
mourir, qui ne ment pas, qui ne peut pas mentir, et qui proteste n'avoir
pas mrit le coup dont on l'a frapp? Oublierait-il ce maigre, ce
misrable corps, soulev dans cette minute d'agonie et la preuve qu'il
avait tenue de son oeuvre de bourreau? Oublierait-il sa vie passe?
S'oublierait-il?...  flamme cache de l'me de l'homme, la colonne de
feu qui sourd des entrailles profondes du sol et qui rpand la
dvastation autour d'elle, produit plus d'pouvante que toi, qui ne
ravages que le silence d'un coeur solitaire. Tes dsastres taciturnes,
et qui ne laissent pas aprs eux de dcombres visibles, sont pourtant
les plus tragiques, ceux qui protestent le plus contre cet horrible
cauchemar d'un ciel vide o ne serait cach aucun Juge, aucun
Consolateur!

                   *       *       *       *       *

Ils avaient droul leurs tristes heures, les huit jours annoncs par
Mme Scilly,  travers ces penses, et sauf une lettre de cette dernire
qui lui disait encore de s'armer d'esprance et de courage, Francis ne
savait rien de Palerme ni des scnes o se jouait son avenir. Toutes les
rflexions auxquelles il s'abandonnait dans sa solitude l'enveloppaient
de cette vapeur de fatalisme dont certains hommes sont d'autant plus
possds qu'il s'agit pour eux d'intrts plus essentiels. Mais sur quel
champ aurait-il pu appliquer son nergie, maintenant que le drame de sa
destine tait engag comme il l'tait? Quelles paroles aurait-il
prononces, plus touchantes que celles de cette indulgente et sainte
mre de qui le pardon tait pour Henriette le gage le plus sr qu'il
mritait d'tre plaint? Il gardait dans cette intervention de la noble
femme, dont il avait tant redout l'implacable rigueur et qui lui avait
montr cette compatissante charit, une confiance presque
superstitieuse, et quoique le tremblement intime de tout son tre se ft
plus douloureux  mesure que la semaine avanait, il esprait en effet,
dans la mesure o il lui tait permis d'attendre un adoucissement du
sort. Cependant, lorsque le matin du huitime jour eut pass sans qu'il
et reu un tlgramme de la comtesse lui disant de revenir par le train
de l'aprs-midi, il commena de tomber dans une si cruelle apprhension,
qu'il lui fut impossible de ne pas tlgraphier lui-mme pour implorer
une rponse par la mme voie. Que devint-il en ne trouvant dans cette
rponse, qui lui arriva le soir, qu'une prire d'attendre une lettre
partie de Palerme le jour mme? Mme Scilly ne le rappelait pas
immdiatement. Elle ne lui indiquait par aucun mot la solution
dfinitive de ses efforts auprs d'Henriette. Avait-elle donc chou? Ou
bien la jeune fille avait-elle demand un dlai plus long? Quel mystre
cachait ce silence? Certes, Francis croyait s'tre blas depuis six
semaines sur l'odieuse sensation de l'incertitude. Il en avait tant
souffert, mais jamais comme durant cette nuit qui spara cette dpche
de la lettre qu'elle annonait. Quand, au lendemain de cette nuit de
fivre, il tint l'enveloppe entre ses doigts, comme il tremblait en la
dchirant! Il vit qu'elle contenait un billet trs court de Mme Scilly,
et une seconde enveloppe ouverte, sur laquelle n'tait aucune adresse.
Les premiers mots de la mre de sa fiance le bouleversrent au point
qu'il dut s'asseoir, et ce fut avec des yeux brouills de larmes qu'il
lut les quelques phrases, dcisives comme un arrt de mort, dont
l'criture trahissait l'motion avec laquelle la pauvre femme les avait
traces:

  _Je ne peux rien vous crire aujourd'hui, mon cher Francis. Je suis
  dsespre. La lettre ci-jointe et que j'ai promis de vous envoyer
  vous dira dans quelles dispositions j'ai trouv Henriette. Tout ce
  qu'une mre peut dire  une fille dont elle voudrait, au prix de son
  sang, changer la rsolution, je le lui ai dit. Tout a chou. Nous
  partons aprs-demain matin pour Tunis, puis Alger. Avant mon dpart
  j'aurai la force de vous rapporter le dtail de notre dernier
  entretien et les raisons qu'elle m'a donnes d'une rupture que je
  m'obstine  ne pouvoir accepter comme irrvocable, pas plus que je ne
  peux me ranger aux ides que lui inspire une exaltation religieuse
  dont je me reproche d'apprhender l'excs. Ce sont d'autres nouvelles
  que j'esprais vous envoyer, et la pense de ce que vous prouverez au
  moment o celles-ci vous arriveront me donne une motion qui ne me
  permet aujourd'hui de vous dire qu'un mot, mais il est bien vrai: tout
  mon coeur de mre est avec vous._

    LOUISE S.

Le jeune homme resta longtemps  prendre et  reprendre ces lignes si
brves, mais dans lesquelles il sentait rellement la vrit d'une
affection qui devait s'tre heurte  une volont bien inflexible pour
n'avoir pas triomph. Qu'allait-il trouver dans l'autre lettre qu'il
n'osait pas ouvrir, tant il redoutait l'impression qu'allait lui donner
encore, mme dans son chagrin, l'vidence de la mtamorphose des
sentiments d'Henriette  son gard? N'allait-elle pas lui tre rendue
comme perceptible par la manire seule dont sa fiance l'appellerait? Il
finit par se dcider cependant, et voici les pages dont la lecture
acheva d'teindre la faible lueur d'esprance qui aurait pu encore
subsister en lui aprs le billet de la comtesse.

    Palerme, 11 janvier.

  _Je viens de demander  mon crucifix le courage d'crire ce que je
  dois crire  celui dont j'ai rv de porter le nom,  celui que j'ai
  aim comme je n'aimerai jamais plus, et je veux qu'il sache que
  spare de lui par la plus irrvocable des rsolutions, je ne cesserai
  pourtant pas de penser  lui comme  ce que j'ai de plus cher aprs ma
  mre. Je veux qu'il le sache et qu'ayant t sa fiance je ne serai
  plus celle de personne ici-bas. Je lui garderai jusqu'au tombeau la
  foi que je lui ai jure, quoique d'une manire qui n'est pas celle du
  monde. Mais je peux dire de moi-mme ce que disait de ses disciples le
  divin ami, le consolateur dont j'ai l'image devant moi: Je ne suis
  plus du monde. Si je n'avais  remplir mon devoir envers ma sainte et
  douce mre, je pourrais dire ces mots avec plus de ralit encore,
  sinon avec plus de vrit. C'est dans cet esprit que j'essayerai
  d'crire ces pages, et je dsirerais qu'elles fussent lues ainsi par
  la personne  qui elles seront remises dans quelques heures, avec ce
  sentiment particulier qui rend le voeu d'une morte plus respectable et
  plus solennel. Peut-tre ai-je le droit de demander qu'il en soit de
  la sorte, car, si c'est la souffrance qui donne  la mort ce caractre
  sacr pour tous, je crois que j'ai souffert autant qu'une crature
  humaine peut souffrir. Du moins je n'avais ni connu, ni seulement
  imagin une telle douleur._

  _Quoiqu'une telle parole soit dure  entendre et bien dure 
  prononcer, il faut que j'y insiste, car je dois parler comme avec
  moi-mme, comme je parle devant ma conscience. Oui, cette douleur a
  t affreuse, parce que j'ai t contrainte de reconnatre tout d'un
  coup et sans aucune prparation, que je vivais depuis des mois dans
  une chimre, et que je ne connaissais rien du pass de celui que
  j'aimais, je peux presque dire rien de son caractre. Il avait eu,
  durant des annes, des motions, des joies, des chagrins dont
  j'ignorais tout. Il gardait en lui le souvenir d'actions dont je
  jugeais un honnte homme si incapable, qu'encore  l'heure prsente,
  il me faut toutes les tristes vidences dont je suis accable pour
  tre certaine que c'est bien vrai, que je n'ai pas t le jouet d'un
  affreux rve. Je ne le juge pas. Je ne le condamne pas. J'ai compris,
  par les rponses de ma mre, que la jeunesse de la plupart des hommes
  cache des secrets pareils. Je n'ai pas cru qu'il ft pareil  la
  plupart des hommes. J'tais si fire de lui, si fire de sa noblesse
  d'me, si persuade que j'aurais pu tout savoir de sa vie, dans le
  pass comme dans le prsent, heure par heure, minute par minute, --
  tout en savoir et trouver toujours, dans chacune de ces rvlations,
  un motif de l'aimer, de l'estimer, de l'admirer davantage. Ah! J'avais
  lu dans des livres auxquels j'aurais d croire qu'il ne faut attendre
  des affections terrestres que tristesse et dsolation, j'avais lu
  qu'il est insens de mettre dans un autre que le Sauveur sa confiance
  et sa joie. Au lieu de m'appliquer ce conseil, je vous remerciais, mon
  Dieu, chaque jour, d'avoir rencontr uniquement dans mon existence de
  coeur des tres en qui je pouvais avoir cette confiance, de qui je
  n'aurais jamais que de la joie. Mon cher bon Dieu! Si c'tait un
  aveuglement d'orgueil, que j'en ai t punie! J'ai vu mentir celui que
  j'aimais, je l'ai vu me mentir! Je l'ai entendu confesser devant moi
  des actes dont la honte me poursuit avec obsession. J'ai su qu'il me
  trahissait depuis des semaines sans avoir mme cette gnrosit de
  l'aveu qui m'et pargn l'horreur de cette dcouverte. Il feignait de
  vivre de notre simple et paisible vie, tandis qu' ct et en silence
  il en vivait une autre. Chacun de ses sourires, chacune de ses
  paroles, chacun de ses regards pendant plus d'un mois ft une
  hypocrisie. Quand il n'y aurait rien que cela entre nous, que la
  mmoire de ce rle qu'il a pu soutenir des jours et des jours,
  remettre ma main dans la sienne comme auparavant me serait impossible.
  Ce n'est pas de jalousie que je souffre, quoiqu'il soit trop cruel de
  penser que la mme bouche a dit les mmes phrases  une autre, qu'une
  autre a t aime comme l'on s'est crue aime, et que rien, rien ne
  saurait effacer cela. Ma peine la plus profonde n'est pas celle-l.
  Elle est de ne plus estimer celui que je n'ai pas cess d'aimer._

  _Si je me suis laisse aller  me plaindre de cette peine dans ces
  pages destines  la personne qui l'a cause, ce n'est pas que je me
  rvolte. J'ai accept ma croix. C'est par la certitude que seule cette
  personne peut adoucir cette peine en se conduisant de manire que je
  pense  elle, sinon comme je pensais auparavant, du moins autrement
  que je ne pense aujourd'hui. Non, je ne me rvolte pas contre ma
  souffrance, et je crois mme que je la bnirais s'il doit en sortir un
  bien pour trois mes, toutes trois en pril, celles de deux coupables
  et une autre qui est innocente. Quoique en reprenant ma libert
  vis--vis de celui  qui j'tais engage je lui aie rendu la sienne,
  quoiqu'il ait le droit de ne pas tenir compte de ce dernier soupir que
  j'aurai pouss vers lui, je sais cependant que tout n'a pas t
  mensonge dans la tendresse qu'il disait me porter, et je suis sre
  qu'il ne le mprisera pas, ce dernier et profond soupir... Il y a pour
  lui une route  prendre qui n'est plus la mme que la mienne, mais o
  je le suivrais, qu'il le sache bien, de tout mon coeur, de toutes mes
  prires. S'il a pu croire, lorsqu'il a voulu me donner sa vie, que
  cette vie lui appartenait, il ne peut plus le croire aujourd'hui. Il
  existe une pauvre et fragile enfant, qui aurait le droit, si elle
  aussi savait tout, de rclamer son appui. Il existe un malheureux tre
  dont il a t le bourreau. Il ne convient pas que j'en dise davantage,
  mais si j'apprenais un jour que celui qui fut mon fianc a rpar ce
  qu'il pouvait encore rparer de cet horrible pass, je le rpte, je
  bnirais le coup qui, en nous sparant, l'aurait rendu  un absolu, 
  un invitable devoir. J'ai trop de confiance dans la parole: Tout ce
  que vous demanderez  mon pre en mon nom vous sera donn pour n'tre
  pas sre qu'il en sera ainsi, et que deux mes qui se sont fait tant
  de mal seront sauves par le sentiment de leur commune responsabilit
  envers une autre qui est leur preuve et qui peut tre leur rachat.
  Oui, j'ai pri pour qu'il en ft ainsi, malgr des obstacles qui
  semblaient infranchissables. Le seul qui dpendt de moi est dsormais
  lev, puisque notre mariage est dfinitivement rompu. Les autres le
  seront, je n'en veux pas douter, et ce jour-l je ne regretterai pas
  mes larmes. J'en ai pourtant pleur beaucoup et de bien amres. Mais
  l'on donne sa vie pour sauver la vie de celui qu'on aime. Ne peut-on
  donner ses larmes avec une joie pareille, pour sauver ce qui est plus
  prcieux que la vie qui passe si vite? Et c'est  ce salut que j'ai
  voulu que ma douleur servt. Voil pourquoi j'ai cru qu'il me fallait
  crire mes penses et mes sentiments dans toute leur vrit. Je
  remercie Dieu d'en avoir eu la force._

    HENRIETTE SCILLY.

Cette lettre nave o la pauvre enfant avait mis tout ce qu'elle pouvait
mettre de son coeur, ressemblait si peu  ce que Francis attendait,
qu'il dut s'y reprendre  deux fois pour se convaincre, lui aussi, qu'il
n'tait pas le jouet d'un songe. Mais non. C'tait bien l'criture
d'Henriette, c'taient bien ses faons de parler un peu gauches et
embarrasses quand elle avait une ide  exprimer qui lui cotait un
effort. C'tait sa faon de sentir surtout, cette dlicatesse souffrante
qui la rendait si froissable aux moindres nuances. -- Elle n'avait
employ la troisime personne que pour viter au jeune homme ce
changement d'appellation qu'il avait tant apprhend. -- C'tait sa
ferveur religieuse, exalte par la souffrance jusqu' cette folie de la
croix, qui, mle chez elle  son amour bris, l'avait conduite  cette
conception follement romanesque,  cette ide d'un mariage entre celui
qu'elle aimait et son ancienne matresse. Elle avait raison, que de
larmes elle avait d verser pour raliser seulement l'imagination d'un
pareil projet! Quelle tendresse aussi dans cet aveu de sa passion
qu'elle laissait chapper de nouveau  l'instant mme o elle renonait
pour toujours aux bonheurs que cette passion lui avait donns et pouvait
lui donner encore!... Pour toujours?...  la pense que ces pages o se
rvlait le charme souverain de cette me innocente et sublime taient
aussi des pages d'adieu, Francis fut envahi d'un accs de rvolte
dsespre comme nous en avons tous connu devant la mort. Une de ces
indomptables frnsies s'empara de lui, qui prcipitent un homme sur un
bateau, sur un wagon, sur un cheval. Il faut qu'il aille, qu'il dvore
l'espace et le temps, qu'il arrive auprs d'une certaine personne avant
une certaine heure. On marcherait pieds nus et sur des charbons
brlants, dans ces moments-l, pour ne pas manquer cette occasion
d'treindre une main, de jeter ces mots: Ne t'en va pas, ne me laisse
pas!... Cri strile le plus souvent et qui n'empche pas l'invitable
sparation! Mais on veut l'avoir pouss. Francis regarda sa montre. Il
tait prs de midi. Le train qui va de Messine  Palerme et qui s'arrte
 Catane, passait dans deux heures. Il serait au _Continental_  dix.
Les dames Scilly partaient le lendemain matin. C'tait encore de quoi
livrer une dernire bataille... Qu'il les trouva longues ces deux
heures, et lentes les roues du wagon quand il eut pris place dans cet
express Sicilien! Il et voulu le train rapide comme le passage des
oiseaux qu'il regardait voler dans le ciel par la fentre ouverte du
compartiment o il se rongeait. Et surtout, quand la nuit une fois
tombe, il n'eut plus mme le droulement monotone du paysage pour
distraire sa pense, que de funestes pressentiments le tourmentrent,
jusqu' s'imaginer que la fatalit s'acharnant contre lui, le train
draillerait avant qu'il ft arriv, que la voie serait interrompue!
Cette espce d'hallucination d'impatience devint si folle qu'il voulut
voir un prsage de russite dans le fait seul de se retrouver sans
accident sur le quai de la gare de Palerme. Enfin il tait dans la mme
ville qu'Henriette, il allait la voir.

                   *       *       *       *       *

Il y a dans ces insenss voyages entrepris de la sorte, avec l'garement
d'une passion qui ne peut plus supporter l'absence, une minute toujours
affreuse. C'est celle qui succde immdiatement  l'arrive, alors
qu'perdus d'impatience, dvors d'une ardeur qui touche au dlire, nous
nous heurtons  quelqu'un de ces petits obstacles matriels qui mettent
encore une dernire et nouvelle distance entre nous et la personne vers
laquelle l'amour nous prcipita de cette course affole. Pour Francis,
l'nervement de ces derniers petits obstacles fut d'autant plus cruel
que des subalternes s'y trouvaient mls. Ce fut d'abord le concierge du
_Continental_, dont la surprise mal dissimule fit comme une piqre de
plus dans la grande plaie saignante du coeur du jeune homme. Le drame de
sa vie ne pouvait cependant avoir chapp tout entier aux serviteurs de
cet htel, c'est--dire d'une maison ouverte de toutes parts aux
curiosits et aux commentaires. Nayrac le savait d'avance et il en
souffrit. Et davantage de se retrouver devant le vieux Vincent qu'il fit
appeler aussitt pour le prier de remettre  la comtesse un billet
htivement griffonn. Durant ses longues et tendres fianailles, il
avait got une douceur intime  la familiarit de vieux domestique,
avec laquelle le traitait l'ancien soldat. La contrainte et l'tonnement
qu'il lut sur cette physionomie du fidle valet de chambre renouvelrent
son horrible sensation des choses les plus vivantes et les plus
dlicates de son coeur jetes en pture  des racontars d'office. Et
puis quel contraste entre ses habitudes d'autrefois, quand il entrait
dans le salon de Mme Scilly comme si c'et t le sien propre, et cette
obligation aujourd'hui de s'y prsenter comme un tranger! Il avait
regagn sa chambre pour attendre la rponse  son billet. Tandis que la
servante d'tage prparait son lit et que le garon allumait le feu, il
se rappela comment, au matin de sa premire arrive, quand il venait de
Paris rejoindre sa fiance, il avait trouv cette chambre pare de
fleurs, si gaie, si coquette dans la lumire bleue du matin. Qu'elle
tait triste  regarder maintenant  la lueur des bougies, dans le
dsordre de cette rentre improvise! Et pourquoi Vincent tardait-il
tant  revenir? Enfin le brave homme retourna pour l'avertir que la
comtesse l'attendait. Que n'et pas donn Francis pour savoir si
Henriette tait l?... Il ne pouvait pas mme poser cette question! Mais
dj la porte de l'antichambre s'ouvrait devant lui, puis celle du
salon. Cette grande pice vide lui serra le coeur de la mme faon que
tout  l'heure sa chambre, mais plus douloureusement encore. Une seule
lampe en clairait la nudit, affreuse  voir  cause de son luxe
criard, maintenant qu'on en avait retir la masse des petits objets
fminins qui lui donnaient une physionomie vivante. Tout avait disparu:
les toffes qui voilaient de leurs nuances passes l'clat battant neuf
du meuble rouge, les portraits qui rendaient personnel le moindre coin
de table ou de console, les bibelots qui rappelaient dans ce salon de
hasard l'autre salon, celui du vrai _home_, les livres qui aidaient 
charmer la longueur des veilles, les bouquets dont le rangement
rvlait seul le gracieux gnie d'Henriette. Au milieu de ce qui tait
pour Francis un vritable dsert, la comtesse se tenait debout, mais
seule, et le visage boulevers d'inquitude:

-- Ah! mon pauvre enfant, dit-elle en s'avanant vers le jeune homme,
vous n'avez donc pas reu nos lettres?...

-- C'est parce que je les ai reues que je suis venu, rpondit-il. Je
veux parler  Mlle Scilly une fois encore. Je ne peux pas me sparer
d'elle ainsi, et elle ne peut pas non plus ne pas penser qu'un accus a
pourtant le droit de se dfendre... Je vous en supplie, faites qu'elle
m'coute, quand ce ne serait que cinq minutes, ici, devant vous...
Ensuite, je vous en donne ma parole, quoi qu'elle ait dcid, je
n'essayerai plus de la flchir, mais par piti, cette fois encore, cette
dernire fois...

-- Hlas! rpondit la mre en secouant la tte, je viens d'essayer,
moi, tout  l'heure, quand j'ai reu votre petit mot... Vous ne savez
pas contre quelle implacable rsolution je me suis de nouveau brise.
Elle m'a dclar qu'elle ne sortirait plus de sa chambre que pour aller
au bateau. Je ne peux pourtant pas, moi non plus, la contraindre  vous
parler, et vous tes trop honnte homme pour vouloir l'aborder en public
et malgr elle... coutez, Francis, continua-t-elle, si j'ai vraiment
t bonne pour vous comme vous me le disiez encore dans votre dernire
lettre, si vous avez pour moi les sentiments de reconnaissance dont vous
m'assuriez, c'est moi qui vous en supplie, laissez-nous partir sans
tenter un effort pour la revoir, qui n'aboutirait qu'au plus inutile des
scandales. Et j'ajoute au plus dangereux... Elle a t si souffrante!
Elle est encore si nerveuse! -- Ah! Ne me la tuez pas, et pour rien, car
je vous le jure, et j'ai le droit de vous demander de me croire, elle
mourrait avant d'tre revenue sur une volont que le temps seul a
quelque chance d'amollir...

-- Mais, du moins, reprit le jeune homme, m'autorisez-vous  lui
crire?... Puis-je obtenir que vous lui remettiez une lettre avant
qu'elle s'en aille?...

-- J'y ai pens, croyez-le, dit la mre, et je lui ai demand ce
qu'elle ferait si elle recevait une lettre de vous. -- Je la brlerais
sans la lire, a-t-elle rpondu...

-- Mon Dieu, gmit-il en se laissant tomber sur une des chaises de ce
salon o il avait t si heureux, que devenir alors? Depuis ces douze
jours j'ai cruellement souffert, mais je vivais d'esprance. Je
n'acceptais pas cette ide que tout serait rompu entre nous, sans un
mot, rien qu'un mot, un seul...

-- Il faut esprer encore, dit la mre, esprer et avoir confiance en
moi...




XIII

L'AUTRE RIVAGE DE LA TERRE PROMISE


Il y avait dj cinq semaines qu'au lendemain de cet entretien la
_Regina Margherita_, un des paquebots de la Compagnie Sicilienne qui
fait le service entre Naples et Palerme puis Tunis, avait pris la mer,
-- une mer toute grise,  peine frissonnante, froide et comme morte, --
emportant  son bord la comtesse Scilly et sa fille. Il y avait cinq
semaines que Francis avait regard, debout sur le mle, ce bateau
passer, puis s'loigner de ce mouvement uniforme et lent, comme les
jours, comme les heures, et aussi cruellement irrvocable. Dieu! Voir ce
que l'on aime s'en aller ainsi, et sans lui avoir rpt combien on
l'aime, sans un serrement de main, sans une parole! Car Henriette avait
tenu sa rsolution, et c'tait  cette silhouette d'un navire en marche,
de plus en plus diminue jusqu' n'tre qu'un point mouvant entre le
vaste abme des flots et l'immense abme du ciel, c'tait  ce flocon de
fume parpill dans le muet espace que le jeune homme avait d dire un
adieu dsespr qui tait un adieu aussi  ses fianailles bnies,  ce
qu'il appelait sa Terre Promise,  ce paradis une fois aperu!... Et,
aprs ces cinq semaines, il se retrouvait accoud  ce mme parapet de
la mme jete, regardant un mme paquebot sortir du mme port, de ce
mme mouvement uniforme et monotone... C'tait le soir, le soir d'un
jour splendide de fvrier, qui commenait d'assombrir tout le lumineux
paysage, et dans cette fin d'aprs-midi la rumeur des lames brises
contre la pierre du mle se faisait plus retentissante et plus morne,
tandis que sur l'eau violette, d'un violet intense presque noir, le
bateau s'en allait, comme l'autre, parpillant sa fume dans le mme
taciturne espace. Mais  l'horizon l'or et la pourpre du soleil couchant
dployaient la magnificence d'une ferie, -- et quoique le regard dont
le jeune homme accompagnait le paquebot rvlt une motion bien
profonde, il y avait aussi dans le fond de ses prunelles comme un reflet
de cette lointaine lumire de l'horizon, un mirage d'esprance dans une
infinie mlancolie, -- un peu de douceur dans ce frisson de la nuit o
il allait tre plong avec la nature entire quand le jour serait tout 
fait tomb et cette silhouette du bateau en marche tout  fait
disparue...

                   *       *       *       *       *

Francis le regardait s'en aller, ce bateau, s'en aller toujours, comme
il avait regard l'autre, et il coutait se plaindre les lames dont le
sanglot s'accordait si bien au sanglot qui s'exhalait de ses penses 
lui devant ce nouveau dpart, plus tragique encore que l'autre. Car, 
bord de ce svelte vapeur qui dtachait ainsi son fin grement par le
soir de ce glorieux jour de l'hiver achev, il y avait sa fille, sa
jolie et chre Adle qu'il avait vue se tenir longtemps sur le pont,
vtue de noir, entre trois femmes dont deux taient les fidles
servantes de Mme Raffraye. Mais la troisime n'tait pas Mme Raffraye,
et il avait vu aussi, avant le dpart, les hommes qui chargeaient le
bateau hisser sur ce pont, et descendre dans la cale un colis de forme
sinistre que ne remarquait pas la petite fille retenue  cette minute
dans une autre partie du btiment... C'tait le cercueil de cette pauvre
femme dont il avait t l'amant si malheureux, si coupable, par laquelle
il avait tant souffert et qu'il avait tant fait souffrir, de cette femme
qu'il avait condamne avec une cruaut si implacable pendant des annes
et qu'il avait retrouve juste  temps pour l'entendre crier, du bord de
la tombe, vers un peu de justice... Hlas! Que pouvait-il parvenir de
cette justice maintenant  la morte, pour toujours immobile, silencieuse
et sourde entre les planches de ce cercueil? Les lames enveloppaient le
bateau qui l'emportait maintenant, de la mme plainte douce et profonde
que Francis coutait gmir sous ses pieds. Mais cette plainte n'arrivait
pas  la voyageuse qui retournait dormir son sommeil ternel dans le
cimetire du pays natal, -- pas plus que ne lui arriverait la voix de sa
fille quand sa fille l'appellerait, -- pas plus que le soupir de celui
qui avait t son bourreau, et qui, le front dans sa main, le coeur
plein de remords, lui demandait  travers l'espace ce pardon qu'il lui
avait tant refus quand il la croyait perfide. Ah! Pourquoi l'avait-il
retrouve si tard? Il avait, lui,  cette suprme rencontre, perdu son
bonheur, et elle, qu'avait-il pu lui donner sinon un empoisonnement de
ses derniers jours en lui renouvelant dans leur terrible scne tout le
martyre d'autrefois? Certes, elle tait morte venge, puisqu'elle avait
pu savoir que le mariage de son ancien amant tait rompu d'une rupture
irrparable. Mais tait-ce de quoi effacer ces neuf ans passs  se
dvorer le coeur dans la solitude de sa retraite? tait-ce de quoi
compenser tant de douleurs, ces douleurs qui avaient peu  peu consum
sa vie au point de faire d'elle ce frmissant fantme que Francis avait
tenu entre ses bras, dont il croyait sentir encore le contact, en ce
moment mme o il lui disait de par del des flots, toujours et toujours
plus nombreux, cet impuissant adieu d'un inutile repentir?...

                   *       *       *       *       *

Le bateau s'tait loign encore; mais, au lieu de tourner comme avait
fait l'autre, une fois arriv en pleine mer, pour se diriger du ct de
Trapani et de l'Afrique, il allait tout droit vers l'Italie et vers
Naples, de plus en plus envelopp par la pourpre du soleil couchant qui
emplissait maintenant la moiti de l'immense horizon. Le contraste entre
cette splendeur immortelle et la funbre image de ce cercueil de femme
emport ainsi sur les lames sombres ne noyait pas le coeur du jeune
homme de la tristesse qu'il avait prouve cinq semaines auparavant...
Non pas qu'il et cess de sentir la double et saignante blessure de ses
fianailles brises et de son remords, mais une volution s'tait faite
en lui qui lui permettait de se redresser en ce moment et de regarder en
face cet horizon comme il regardait sa destine. Cinq semaines plus tt,
quand il se tenait debout  cette mme place, devant le paquebot qui lui
enlevait Henriette, les plus violentes rvoltes de l'amour mutil
grondaient en lui. Il mditait d'agir, de poursuivre sa fiance, de lui
crire. Il esprait, malgr l'vidence. Aujourd'hui il avait compris, il
avait accept comme une expiation de sa terrible injustice cet abandon
de l'tre si vrai, si tendre, si jeune, dont la lettre dernire tait
devenue son unique lecture depuis cette heure de sparation, -- et il
avait senti peu  peu une contagion de sacrifice maner pour lui de ces
pages sur lesquelles les purs yeux bleus de la jeune fille avaient tant
pleur... Il se souvenait. Aprs avoir vu la _Regina Margherita_
disparatre derrire la pointe rouge du mont Pellegrino, il tait rentr
au _Continental_ o il avait donn l'ordre que tout ft prt pour son
dpart  lui-mme, dcid qu'il tait  ne pas rester une journe de
plus dans ce cadre de sa joie dtruite. Il avait fait porter ses bagages
dans un autre htel. Puis il avait voulu, avant de quitter Palerme,
revoir du moins sa fille une dernire fois. Il tait all  la recherche
de cette villa Cyan dont on lui avait donn le nom  la poste. Il avait
eu tt fait de la dcouvrir, cache parmi les arbres dans le fond du
Jardin Anglais, et il avait guett dans une des alles de ce jardin, une
heure, deux heures, trois heures, jusqu' ce qu'il et aperu l'enfant.
Elle sortait de la maison, tenant de la main droite sa grande poupe et
donnant la gauche  sa bonne. Il s'tait dissimul dans une petite alle
transversale, d'o il avait pu,  travers un rideau de minces et
murmurants bambous, suivre le commencement de leur promenade.  la
dmarche absorbe de l'enfant qui n'avait pas sa vivacit de mouvements
habituelle, au souci empreint sur le visage de la vieille Annette, il
s'tait dit: La mre est-elle plus mal?...  cette question il avait
senti son coeur se serrer et cette mme angoisse prouve durant la
fatale soire de l'arbre de Nol s'emparer de lui. L'ide que sa
charmante et fragile Adle allait peut-tre perdre ici,  tant de lieues
de son pays, la seule protection dont ft entoure son enfance, lui
avait fait trop de mal, et il lui avait t impossible de partir le soir
comme il l'avait rsolu. Il tait rentr dans son nouvel htel, et il
avait relu la lettre de rupture de sa fiance. Il lui avait sembl
entendre la voix de celle dont il avait perdu l'estime, revoir de
nouveau ses yeux, et il avait pris la rsolution de rester, pour tre l
en cas de malheur, comme elle lui et certainement ordonn de le faire.

Et il tait rest, et les journes avaient succd aux journes, plus
tranges encore que celles de Catane. Il n'tait plus soutenu comme
alors par l'attente d'un rappel auprs de cette fiance perdue. Les
lettres qu'il continuait de recevoir de Mme Scilly achevaient de
l'clairer sur la profondeur de la rsolution d'Henriette. Il comprenait
qu'il se trouvait en prsence d'un vritable voeu, c'est--dire de ce
qu'il y a de plus invincible, de plus inbranlable dans une me
religieuse, et s'il ne se rsignait pas  cette certitude d'une absolue
sparation, il commenait d'interprter cette preuve dans le sens de
cette lettre singulire dont il savait par coeur les moindres phrases.
Lui aussi, quoiqu'il ne se hausst point jusqu' la clart purifiante du
dogme chrtien, il commenait de mler un sentiment d'une mystrieuse
indication providentielle  ce frisson de fatalit qui l'avait saisi ds
la minute o il avait aperu le nom de Pauline Raffraye sur la liste des
trangers dans le vestibule de l'htel, au sortir de cette promenade
traverse d'un trop funeste pressentiment. L'ide si fortement exprime
dans la lettre d'Henriette qu'il se devait d'abord et par-dessus tout 
la pauvre petite fille, envahissait peu  peu sa conscience. L'troite
alle du Jardin Anglais, parmi les bambous, les mimosas et les rosiers,
d'o il pouvait surveiller la porte de la villa Cyan sans tre vu,
tait devenue maintenant le terme de toutes ses promenades. Il y allait
ds le matin et il attendait, le coeur battant, que cette porte, -- une
grille de fer revtue  l'intrieur de volets mobiles en bois peint, --
tournt sur ses gonds et que son Adle part. C'tait chaque fois une
nouvelle motion  se demander: Sa mre sera-t-elle avec elle?... Il
en avait peur. Car de revoir Pauline maintenant lui serait si dur!... Il
le dsirait. Car ce serait le signe qu'il y avait un moment de rpit
dans la terrible maladie, et puis son imagination, exalte dans la
solitude, constamment nourrie de la lettre d'Henriette, enveloppe par
une atmosphre obsdante de remords et de mysticit, allait jusqu'
concevoir les songes les plus follement, les plus surhumainement
romanesques. Oui, malgr les paroles changes dans leur dernire
entrevue, malgr tant d'inexprimables rancunes et d'ingurissables
blessures, il concevait la possibilit que son ancienne matresse lui
pardonnt, qu'elle consentt  l'pouser avant de mourir, pour lui
laisser lgalement leur fille, et il pourrait aller auprs d'Henriette
avec l'enfant, purifi par cette acceptation de l'preuve, libre enfin
de s'abandonner aux tendresses qu'il sentait toujours vivantes en lui.
Ah!... Rves de dmence, alors qu'il ne lui tait mme pas permis de se
montrer sur le passage de son enfant, de peur que Pauline ne st cette
rencontre et ne lui interdit jusqu' cette pauvre caresse du regard,
cette joie dernire, cette pture chtive et passionne de sa
paternit...

                   *       *       *       *       *

Le bateau s'loignait toujours... La plaintive mer s'assombrissait
davantage, et Francis revivait en pense les deux toutes dernires
semaines. Il se revoyait rencontrant un jour devant la porte de la villa
Cyan le professeur Teresi, appel en consultation par son collgue, le
mdecin ordinaire de Pauline. Quel effort il lui avait fallu pour
aborder cet homme qui s'tait trouv ml d'une manire si troite aux
dernires scnes du drame de ses fianailles rompues! Il avait triomph
pourtant de cette rpugnance, et 'avait t pour apprendre que le
dnouement fatal approchait et que Mme Raffraye n'avait plus que
quelques jours, quelques heures peut-tre  vivre. Allait-elle mourir
ainsi sans lui avoir pardonn? Que deviendraient ses rapports avec son
enfant, avec cette fille que Pauline savait du moins tre  lui? S'il
pouvait lui parler une fois encore, la supplier, lui jurer qu'il
donnerait toute sa vie  l'orpheline?... Mais comment tre admis auprs
d'une mourante quand il n'tait mme pas reu  faire les visites de la
plus banale politesse dans cette villa autour de laquelle il tournait
maintenant, au risque d'tre aperu, des heures entires?... Il avait
hasard alors la seule tentative qui lui ft permise.  un moment, ayant
vu sortir la vieille Annette, celle des deux femmes de chambre qui
accompagnait Adle lorsque la petite fille l'avait surpris au chevet du
lit de Mme Raffraye, il l'avait aborde pour lui demander des nouvelles
de la malade. La brave crature lui avait rpondu avec des larmes, si
bouleverse par l'agonie de sa matresse qu'elle ne lui avait mme pas,
de son ct, fait de questions sur Mme et Mlle Scilly... Quelle angoisse
il avait prouve ensuite  se dire: Pauline saura que j'ai caus avec
cette domestique, et elle lui dfendra de se laisser aborder
dsormais!... Mais non. Il avait rencontr Annette de nouveau avec
Adle, il leur avait parl  toutes deux cette fois et l'enfant l'avait
reconnu et la vieille femme de chambre avait rpondu  ses demandes. De
quelle motion il avait t remu en touchant, par un geste de
complaisance qui tait pour lui un geste d'amour, les cheveux boucls et
soyeux de l'enfant! Il avait voulu reconnatre une promesse de pardon
dans le fait que la dfense qu'il apprhendait n'et pas eu lieu. Et
c'tait vrai qu'un changement s'tait accompli  son gard dans le coeur
de cette femme  la veille d'aller elle-mme demander le pardon d'un
autre Juge. Il en eut presque tout de suite une preuve, qui devait fixer
dornavant la direction de sa vie et lui donner ce renouveau d'une
esprance qui faisait qu'accoud sur le parapet du mle et regardant le
bateau disparatre, il n'avait pas le coeur tout  fait bris.

                   *       *       *       *       *

Il n'tait plus, ce bateau, qu'un point dans l'espace. Mais en esprit
Francis y tait prsent. Il voyait sa fille tendue sur la couchette de
la grande cabine qu'il avait eu le droit de choisir pour elle. Pour la
premire fois, il lui avait rendu un de ces humbles services qu'il n'et
mme pas os concevoir comme possibles par ce matin d'il y a cinq
semaines o il avait tant senti sa solitude... Et cela s'tait fait bien
simplement, bien tristement aussi! Quelques jours aprs avoir caus avec
la vieille Annette et  la petite fille, il avait su l'arrive  Palerme
de cette tante d'Adle qui habitait Besanon. Il s'tait demand avec
une angoisse o se rsumaient toutes les autres: Qui est-elle? Il
l'avait vue passer dans le Jardin Anglais avec l'enfant, et il n'avait
pu, tant son trouble tait profond, juger de son caractre par sa
physionomie. Mme de Raynal, -- tel tait le nom de cette soeur ane de
Mme Raffraye, -- n'avait ni la sveltesse dlicate, ni la beaut fine de
la matresse torture par Francis, mais un de ces visages unis,
paisibles, presque vulgaires, qui dnoncent les lentes et longues
habitudes d'une existence sans temptes. Derrire leurs rides honntes
les pires troitesses d'esprit peuvent se cacher, comme les plus rares
magnificences du coeur, comme aussi une bonhomie innocente et simple.
Heureusement pour l'avenir de la pauvre petite Adle et heureusement
aussi pour le jeune homme, ce dernier cas tait celui de cette femme
auprs de laquelle il avait os essayer une suprme tentative aussitt
qu'il avait su la catastrophe, -- la mort de Pauline arrive enfin,
aprs cette agonie affreuse de quinze interminables jours. Il tait
all, durant cette dernire priode, ne voyant plus sortir la petite
fille, sonner plusieurs fois  la porte de la villa Cyan pour demander
des nouvelles. Ces visites, qu'autorisait aux yeux des domestiques le
service autrefois rendu  la malade dans son vanouissement, rendaient
lgitime la dmarche qu'il fit au lendemain du tragique vnement. Il
et tant voulu  cette seconde, et maintenant que Pauline tait morte,
se prcipiter vers sa maison, s'agenouiller au pied du lit o elle
reposait, lui demander le pardon auquel tant de souffrances ainsi
acceptes lui donnaient droit et emmener son enfant, la voler, la
reprendre plutt, -- au lieu qu'il avait d se contenter d'crire  la
soeur de la morte un billet de banale politesse, o il se mettait, en
qualit de compatriote,  sa disposition pour l'assister dans les
prparatifs compliqus o elle allait se trouver engage dans ce coin
perdu d'Italie. Que devint-il lorsque la rponse lui arriva qui
commenait par ces mots: Je savais, monsieur, par ma chre morte, que
vous tiez le frre de cette pauvre Julie Archambault que j'ai trop peu
connue... Quelles larmes il avait verses en lisant cette phrase si
simple, mais qui lui apportait le pardon de celle qui n'tait plus! Car
le billet, comme il tait naturel, se terminait par une prire de venir
 la villa Cyan. Il allait pouvoir se rapprocher de sa fille ici
d'abord, et plus tard encore, -- et Pauline mourante l'avait permis...

                   *       *       *       *       *

C'tait cette esprance de ne jamais plus perdre de vue tout  fait
l'orpheline qui le soutenait par ce soir d'une nouvelle sparation. Dans
le dsarroi de ce dpart et de ce deuil confondus, il avait pu tre
assez utile  la soeur de Pauline pour acqurir un droit  sa
reconnaissance. C'tait Mme de Raynal elle-mme qui avait manifest le
dsir qu'il s'arrtt quelque jour  Besanon afin que leurs relations
n'en restassent pas l, elle-mme qui lui avait demand de surveiller
l'expdition des bagages que, dans sa fuite prcipite, elle laissait
derrire elle. Il lui avait t permis au dernier moment de mettre sur
la joue plie de sa fille un baiser dont l'motion ne l'avait pas trahi,
et il apercevait au problme douloureux dont il tait le criminel
martyr, cette solution suprme: l'unique objet de sa vie maintenant
allait tre de se rapprocher de plus en plus de la famille  qui se
trouvait confie Adle. Il saurait s'en faire accepter lentement,
discrtement, comme il convenait pour qu'aucun soupon ne retombt
jamais sur la mmoire de la morte. Il arriverait  dplacer son centre
d'existence, puisqu'il tait libre. Il s'installerait dans le voisinage
de sa fille sous le couvert de quelque achat de campagne. Elle
grandirait et il serait, lui, dans l'ombre, toujours prt  la protger
d'une de ces protections caches qui ne demandent rien que la joie
d'tre utiles... Ce ne serait pas le bonheur d'une famille avoue, -- ce
bonheur qu'il avait rv prs d'Henriette. Ce ne serait pas le noble
orgueil de la paternit ni ses dlices permises. C'tait encore plus
qu'il n'avait mrit... Et voici qu'en regardant le navire qui
s'enfonait plus loin, toujours plus loin, il lui sembla qu' la ligne
extrme de l'horizon color des derniers feux du soleil couchant, un
rivage de lumire apparaissait, -- comme une falaise d'or et de pourpre
vers laquelle marchait ce bateau, et c'tait le symbole du nouveau
rivage, de cette autre Terre Promise vers laquelle il allait marcher
lui-mme. L'hroque sacrifice de la pure Henriette n'avait pas t
perdu. L'homme de dsir et d'motion goste, celui qui ne vivait que
pour sentir, ft-ce au prix de la misre des autres, achevait de mourir
en lui, et, pressant sur ses lvres la lettre reue  Catane, qui lui
avait t un talisman de rdemption, il murmura un merci du fond du
coeur, avec pit,  cette crature de noblesse qui lui avait montr la
voie. Il y avait dans ce baiser une esprance qu'elle consentirait
peut-tre un jour  l'aider de sa prsence. Il y avait la certitude que
si elle restait spare de lui par son voeu, elle lui rendrait du moins
l'estime dont il se sentait digne, aujourd'hui qu'il tait devenu
l'homme de responsabilit et de conscience, qui ne vivrait plus que pour
rparer les douleurs qu'il avait causes.

_Beaulieu, prs Tours, Septembre 1891. -- Rome, Avril 1892._




TABLE


  PRFACE                                                        i
  I.     En plein Rve                                           1
  II.    Une ancienne Matresse                                 33
  III.   Troubles croissants                                    81
  IV.    La petite Adle                                       115
  V.     Dans la nuit                                          146
  VI.    Autour d'un arbre de Nol                             181
  VII.   Pauline Raffraye                                      209
  VIII.  Les Divinations d'une jeune fille                     251
  IX.    Les Divinations d'une jeune fille (_Suite_)           286
  X.     Une Conscience pure                                   316
  XI.    La Voie douloureuse                                   344
  XII.   Parmi les ruines                                      373
  XIII.  L'autre rivage de la Terre Promise                    400




  _Achev d'imprimer_
  le douze octobre mil huit cent quatre-vingt-douze
  PAR
  ALPHONSE LEMERRE
  25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
  _ PARIS_





End of the Project Gutenberg EBook of La terre promise, by Paul Bourget

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