The Project Gutenberg EBook of La tulipe noire, by Alexandre Dumas

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Title: La tulipe noire

Author: Alexandre Dumas

Release Date: September 1, 2008 [EBook #26504]

Language: French

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Alexandre Dumas

LA TULIPE NOIRE

(1850)


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Table des matires

     I Un peuple reconnaissant

    II Les deux frres.

   III L'lve de Jean de Witt

    IV Les massacreurs.

     V L'amateur de tulipes et son voisin.

    VI La haine d'un tulipier.

   VII L'homme heureux fait connaissance avec le malheur.

  VIII Une invasion.

    IX La chambre de famille.

     X La fille du gelier.

    XI Le testament de Cornlius van Barle.

   XII L'excution.

  XIII Ce qui se passait pendant ce temps-l dans l'me d'un spectateur.

   XIV Les pigeons de Dordrecht

    XV Le guichet

   XVI Matre et colire.

  XVII Premier caeu.

 XVIII L'amoureux de Rosa.

   XIX Femme et fleur.

    XX Ce qui s'tait pass pendant ces huit jours.

   XXI Le second caeu.

  XXII panouissement

 XXIII L'envieux.

  XXIV O la tulipe noire change de matre.

   XXV Le prsident van Herysen.

  XXVI Un membre de la socit horticole.

 XXVII Le troisime caeu.

XXVIII La chanson des fleurs.

  XXIX O van Barle, avant de quitter Loewestein,
       rgle ses comptes avec Gryphus.

   XXX O l'on commence de se douter  quel supplice
       tait rserv Cornlius van Barle.

  XXXI Harlem..

 XXXII Une dernire prire.

XXXIII Conclusion.
*/




I

Un peuple reconnaissant


Le 20 aot 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si
coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville
de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclins sur
ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans
lesquels se refltent ses clochers aux coupoles presque orientales, la
ville de la Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes
ses artres d'un flot noir et rouge de citoyens presss, haletants,
inquiets, lesquels couraient, le couteau  la ceinture, le mousquet sur
l'paule ou le bton  la main, vers le Buitenhof, formidable prison
dont on montre encore aujourd'hui les fentres grilles et o, depuis
l'accusation d'assassinat porte contre lui par le chirurgien Tyckelaer,
languissait Corneille de Witt, frre de l'ex-grand pensionnaire de
Hollande.

Si l'histoire de ce temps, et surtout de cette anne au milieu de
laquelle nous commenons notre rcit, n'tait lie d'une faon
indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes
d'explication que nous allons donner pourraient paratre un
hors-d'oeuvre; mais nous prvenons tout d'abord le lecteur, ce vieil ami,
 qui nous promettons toujours du plaisir  notre premire page, et
auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes;
mais nous prvenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication
est aussi indispensable  la clart de notre histoire qu'
l'intelligence du grand vnement politique dans lequel cette histoire
s'encadre.

Corneille ou Cornlius de Witt, _ruward_ de Pulten, c'est--dire
inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville
natale, et dput aux tats de Hollande, avait quarante-neuf ans,
lorsque le peuple hollandais, fatigu de la rpublique, telle que
l'entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s'prit d'un
amour violent pour le stathoudrat, que l'dit perptuel impos par Jean
de Witt aux Provinces-Unies avait  tout jamais aboli en Hollande.

Comme il est rare que, dans ses volutions capricieuses, l'esprit public
ne voie pas un homme derrire un principe, derrire la rpublique le
peuple voyait les deux figures svres des frres de Witt, ces Romains
de la Hollande, ddaigneux de flatter le got national, et amis
inflexibles d'une libert sans licence et d'une prosprit sans
superflu, de mme que derrire le stathoudrat il voyait le front
inclin, grave et rflchi du jeune Guillaume d'Orange, que ses
contemporains baptisrent du nom de Taciturne, adopt par la postrit.

Les deux de Witt mnageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir
l'ascendant moral sur toute l'Europe, et dont ils venaient de sentir
l'ascendant matriel sur la Hollande par le succs de cette campagne
merveilleuse du Rhin, illustre par ce hros de roman qu'on appelait le
comte de Guiche, et chante par Boileau, campagne qui en trois mois
venait d'abattre la puissance des Provinces-Unies.

Louis XIV tait depuis longtemps l'ennemi des Hollandais, qui
l'insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est
vrai, par la bouche des Franais rfugis en Hollande. L'orgueil
national en faisait le Mithridate de la rpublique. Il y avait donc
contre les de Witt la double animation qui rsulte d'une vigoureuse
rsistance suivie par un pouvoir luttant contre le got de la nation et
de la fatigue naturelle  tous les peuples vaincus, quand ils esprent
qu'un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.

Cet autre chef, tout prt  paratre, tout prt  se mesurer contre
Louis XIV, si gigantesque que part devoir tre sa fortune future,
c'tait Guillaume, prince d'Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils,
par Henriette Stuart, du roi Charles Ier d'Angleterre, ce taciturne
enfant, dont nous avons dj dit que l'on voyait apparatre l'ombre
derrire le stathoudrat.

Ce jeune homme tait g de vingt-deux ans en 1672. Jean de Witt avait
t son prcepteur et l'avait lev dans le but de faire de cet ancien
prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui
l'avait emport sur l'amour de son lve, il lui avait, par l'dit
perptuel, enlev l'espoir du stathoudrat. Mais Dieu avait ri de cette
prtention des hommes, qui font et dfont les puissances de la terre
sans consulter le Roi du ciel; et par le caprice des Hollandais et la
terreur qu'inspirait Louis XIV, il venait de changer la politique du
grand pensionnaire et d'abolir l'dit perptuel en rtablissant le
stathoudrat pour Guillaume d'Orange, sur lequel il avait ses desseins,
cachs encore dans les mystrieuses profondeurs de l'avenir.

Le grand pensionnaire s'inclina devant la volont de ses concitoyens;
mais Corneille de Witt fut plus rcalcitrant, et malgr les menaces de
mort de la plbe orangiste qui l'assigeait dans sa maison de Dordrecht,
il refusa de signer l'acte qui rtablissait le stathoudrat.

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant
seulement  son nom ces deux lettres: V. C. (_vi coactus_), ce qui
voulait dire: _Contraint par la force._

Ce fut par un vritable miracle qu'il chappa ce jour-l aux coups de
ses ennemis.

Quant  Jean de Witt, son adhsion, plus rapide et plus facile,  la
volont de ses concitoyens ne lui fut gure plus profitable.  quelques
jours de l, il fut victime d'une tentative d'assassinat. Perc de coups
de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

Ce n'tait point l ce qu'il fallait aux orangistes. La vie des deux
frres tait un ternel obstacle  leurs projets; ils changrent donc
momentanment de tactique, quitte, au moment donn, de couronner la
seconde par la premire, et ils essayrent de consommer,  l'aide de la
calomnie, ce qu'ils n'avaient pu excuter par le poignard.

Il est assez rare qu'au moment donn, il se trouve l, sous la main de
Dieu, un grand homme pour excuter une grande action, et voil pourquoi
lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l'histoire
enregistre  l'instant mme le nom de cet homme lu, et le recommande 
l'admiration de la postrit.

Mais lorsque le diable se mle des affaires humaines pour ruiner une
existence ou renverser un empire, il est bien rare qu'il n'ait pas
immdiatement  sa porte quelque misrable auquel il n'a qu'un mot 
souffler  l'oreille pour que celui-ci se mette immdiatement  la
besogne.

Ce misrable, qui dans cette circonstance se trouva tout post pour tre
l'agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons dj l'avoir
dit, Tyckelaer, et tait chirurgien de profession.

Il vint dclarer que Corneille de Witt, dsespr, comme il l'avait du
reste prouv par son apostille, de l'abrogation de l'dit perptuel, et
enflamm de haine contre Guillaume d'Orange, avait donn mission  un
assassin de dlivrer la rpublique du nouveau stathouder, et que cet
assassin c'tait lui, Tyckelaer, qui, bourrel de remords  la seule
ide de l'action qu'on lui demandait, aimait mieux rvler le crime que
de le commettre.

Maintenant, que l'on juge de l'explosion qui se fit parmi les orangistes
 la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrter Corneille
dans sa maison, le 16 aot 1672; le ruward de Pulten, le noble frre de
Jean de Witt, subissait dans une salle du Buitenhof la torture
prparatoire destine  lui arracher, comme aux plus vils criminels,
l'aveu de son prtendu complot contre Guillaume.

Mais Corneille tait non seulement un grand esprit, mais encore un grand
coeur. Il tait de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique,
comme leurs anctres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments,
et pendant la torture, il rcita d'une voix ferme et en scandant les
vers selon leur mesure, la premire strophe du _Justum et tenacem_,
d'Horace, n'avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le
fanatisme de ses bourreaux.

Les juges n'en dchargrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et
n'en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dgradait
de toutes ses charges et dignits, le condamnant aux frais de la justice
et le bannissant  perptuit du territoire de la rpublique.

C'tait dj quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intrts
duquel s'tait constamment vou Corneille de Witt, que cet arrt rendu
non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen.
Cependant, comme on va le voir, ce n'tait pas assez.

Les Athniens, qui ont laiss une assez belle rputation d'ingratitude,
le cdaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentrent de bannir
Aristide.

Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frre,
s'tait dmis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-l tait aussi
dignement rcompens de son dvouement au pays. Il emportait dans la vie
prive ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en
gnral aux honntes gens coupables d'avoir travaill pour leur patrie
en s'oubliant eux-mmes.

Pendant ce temps, Guillaume d'Orange attendait, non sans hter
l'vnement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il
tait l'idole, lui et fait du corps des deux frres les deux marches
dont il avait besoin pour monter au sige du stathoudrat.

Or, le 20 aot 1672, comme nous l'avons dit en commenant ce chapitre,
toute la ville courait au Buitenhof pour assister  la sortie de prison
de Corneille de Witt, partant pour l'exil, et voir quelles traces la
torture avait laisses sur le noble corps de cet homme qui savait si
bien son Horace.

Empressons-nous d'ajouter que toute cette multitude qui se rendait au
Buitenhof ne s'y rendait pas seulement dans cette innocente intention
d'assister  un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient 
jouer un rle, ou plutt  doubler un emploi qu'ils trouvaient avoir t
mal rempli.

Nous voulons parler de l'emploi de bourreau.

Il y en avait d'autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions
moins hostiles. Il s'agissait pour eux seulement de ce spectacle
toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l'instinctif
orgueil, de voir dans la poussire celui qui a t longtemps debout.

Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n'tait-il pas
enferm, affaibli par la torture? N'allait-on pas le voir, ple,
sanglant, honteux? N'tait-ce pas un beau triomphe pour cette
bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout
bon bourgeois de la Haye devait prendre part?

Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement mls  toute
cette foule qu'ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant
et contondant  la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buitenhof  la porte
de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres
mme,  ce ruward de Pulten, qui non seulement n'a donn le stathoudrat
au prince d'Orange que _vi coactus_, mais qui encore a voulu le faire
assassiner?

Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on
faisait bien et que si on tait brave  la Haye, on ne laisserait point
partir pour l'exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera
toutes ses intrigues avec la France et vivra de l'or du marquis de
Louvois avec son grand sclrat de frre Jean.

Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent
plutt qu'ils ne marchent. Voil pourquoi les habitants de la Haye
couraient si vite du ct du Buitenhof.

Au milieu de ceux qui se htaient le plus, courait, la rage au coeur et
sans projet dans l'esprit, l'honnte Tyckelaer, promen par les
orangistes comme un hros de probit, d'honneur national et de charit
chrtienne.

Ce brave sclrat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de
son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les
tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes
qu'il lui avait promises et l'infernale machination prpare d'avance
pour lui aplanir,  lui Tyckelaer, toutes les difficults de
l'assassinat.

Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace,
soulevait des cris d'enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des
hourras d'aveugle rage contre les frres de Witt.

La populace en tait  maudire des juges iniques dont l'arrt laissait
chapper sain et sauf un si abominable criminel que l'tait ce sclrat
de Corneille.

Et quelques instigateurs rptaient  voix basse:--Il va partir! il va
nous chapper!

Ce  quoi d'autres rpondaient:

--Un vaisseau l'attend  Scheveningen, un vaisseau franais. Tyckelaer
l'a vu.

--Brave Tyckelaer! honnte Tyckelaer! criait en choeur la foule.

--Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille,
le Jean, qui est un non moins grand tratre que son frre, le Jean se
sauvera aussi.

--Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l'argent de
nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus  Louis XIV.

--Empchons-les de partir! criait la voix d'un patriote plus avanc que
les autres.

-- la prison!  la prison! rptait le choeur.

Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de
s'armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer. Cependant aucune
violence ne s'tait commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait
les abords du Buitenhof demeurait froide, impassible, silencieuse, plus
menaante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l'tait par
ses cris, son agitation et ses menaces; immobile sous le regard de son
chef, capitaine de la cavalerie de la Haye, lequel tenait son pe hors
du fourreau, mais basse et la pointe  l'angle de son trier. Cette
troupe, seul rempart qui dfendit la prison, contenait par son attitude,
non seulement les masses populaires dsordonnes et bruyantes, mais
encore le dtachement de la garde bourgeoise, qui, plac en face du
Buitenhof pour maintenir l'ordre de compte  demi avec la troupe,
donnait aux perturbateurs l'exemple des cris sditieux, en criant:--Vive
Orange!  bas les tratres!

La prsence de Tilly et de ses cavaliers tait, il est vrai, un frein
salutaire  tous ces soldats bourgeois; mais peu aprs, ils s'exaltrent
par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l'on pt
avoir du courage sans crier, ils imputrent  la timidit le silence des
cavaliers et firent un pas vers la prison entranant  leur suite toute
la tourbe populaire.

Mais alors le comte de Tilly s'avana seul au-devant d'eux, et levant
seulement son pe en fronant les sourcils:

--Eh! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi
marchez-vous, et que dsirez-vous?

Les bourgeois agitrent leurs mousquets en rptant les cris de:

--Vive Orange! Mort aux tratres!

--Vive Orange! soit! dit M. de Tilly, quoique je prfre les figures
gaies aux figures maussades. Mort aux tratres! si vous le voulez, tant
que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu'il vous plaira:
Mort aux tratres! mais quant  les mettre  mort effectivement, je suis
ici pour empcher cela, et je l'empcherai.

Puis se retournant vers ses soldats:

--Haut les armes, soldats! cria-t-il.

Les soldats de Tilly obirent au commandement avec une prcision calme
qui fit rtrograder immdiatement bourgeois et peuple, non sans une
confusion qui fit sourire l'officier de cavalerie.

--L, l! dit-il avec ce ton goguenard qui n'appartient qu' l'pe,
tranquillisez-vous, bourgeois; mes soldats ne brleront pas une amorce,
mais de votre ct vous ne ferez point un pas vers la prison.

--Savez-vous bien, monsieur l'officier, que nous avons des mousquets?
fit tout furieux le commandant des bourgeois.

--Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous
me les faites assez miroiter devant l'oeil; mais remarquez aussi de votre
ct que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement 
cinquante pas, et que vous n'tes qu' vingt-cinq.

--Mort aux tratres! cria la compagnie des bourgeois exaspre.

--Bah! vous dites toujours la mme chose, grommela l'officier, c'est
fatigant!

Et il reprit son poste en tte de la troupe, tandis que le tumulte
allait en augmentant autour du Buitenhof.

Et cependant le peuple chauff ne savait pas qu'au moment mme o il
flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre, comme si elle et hte
d'aller au-devant de son sort, passait  cent pas de la place derrire
les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buitenhof.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un
domestique et traversait tranquillement  pied l'avant-cour qui prcde
la prison.

Il s'tait nomm au concierge, qui du reste le connaissait, en disant:

--Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville
mon frre Corneille de Witt, condamn, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espce d'ours dress  ouvrir et  fermer la porte de
la prison, l'avait salu et laiss entrer dans l'difice, dont les
portes s'taient refermes sur lui.

 dix pas de l, il avait rencontr une belle jeune fille de dix-sept 
dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante
rvrence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:

--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frre?

--Oh! monsieur Jean, avait rpondu la jeune fille, ce n'est pas le mal
qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait est
pass.

--Que crains-tu donc, la belle fille?

--Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.

--Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas!

--L'entendez-vous?

--Il est, en effet, fort mu; mais quand il nous verra, comme nous ne
lui avons jamais fait que du bien, peut-tre se calmera-t-il.

--Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en
s'loignant pour obir  un signe impratif que lui avait fait son pre.

--Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis l.

Puis, continuant son chemin:

--Voil, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas
lire et qui par consquent n'a rien lu, et qui vient de rsumer
l'histoire du monde dans un seul mot.

Et toujours aussi calme, mais plus mlancolique qu'en entrant,
l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son
frre.




II

Les deux frres


Comme l'avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa,
pendant que Jean de Witt montait l'escalier de pierre aboutissant  la
prison de son frre Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux
pour loigner la troupe de Tilly qui les gnait.

Ce que voyant, le peuple, qui apprciait les bonnes intentions de sa
milice, criait  tue-tte:--Vivent les bourgeois!

Quant  M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette
compagnie bourgeoise sous les pistolets apprts de son escadron, lui
expliquant de son mieux que la consigne donne par les tats lui
enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses
alentours.

--Pourquoi cet ordre? pourquoi garder la prison? criaient les
orangistes.

--Ah! rpondait monsieur de Tilly, voil que vous m'en demandez tout de
suite plus que je ne peux vous en dire. On m'a dit: Gardez, je garde.
Vous qui tes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir
qu'une consigne ne se discute pas.

--Mais on vous a donn cet ordre pour que les tratres puissent sortir
de la ville!

--Cela pourrait bien tre, puisque les tratres sont condamns au
bannissement, rpondait Tilly.

--Mais qui a donn cet ordre?

--Les tats, pardieu!

--Les tats trahissent.

--Quant  cela, je n'en sais rien.

--Et vous trahissez vous-mme.

--Moi?

--Oui, vous.

--Ah ! entendons-nous, messieurs les bourgeois; qui trahirais-je? les
tats! Je ne puis pas les trahir, puisque tant  leur solde, j'excute
ponctuellement leur consigne.

Et l-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu'il tait
impossible de discuter sa rponse, les clameurs et les menaces
redoublrent; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte
rpondait avec toute l'urbanit possible.

--Mais, messieurs les bourgeois, par grce, dsarmez donc vos mousquets;
il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes
cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont
nous serions bien fchs, mais vous plus encore, attendu que ce n'est ni
dans vos intentions ni dans les miennes.

--Si vous faisiez cela, crirent les bourgeois,  notre tour nous
ferions feu sur vous.

--Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le
premier jusqu'au dernier, ceux que nous aurions tus, nous, n'en
seraient pas moins morts.

--Cdez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

--D'abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui
est bien diffrent; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Franais,
ce qui est plus diffrent encore. Je ne connais donc que les tats, qui
me paient; apportez-moi de la part des tats l'ordre de cder la place,
je fais demi-tour  l'instant mme, attendu que je m'ennuie normment
ici.

--Oui, oui! crirent cent voix qui se multiplirent  l'instant par cinq
cents autres. Allons  la maison de ville! allons trouver les dputs!
allons, allons!

--C'est cela, murmura Tilly en regardant s'loigner les plus furieux,
allez demander une lchet  la maison de ville et vous verrez si on
vous l'accorde, allez, mes amis, allez.

Le digne officier comptait sur l'honneur des magistrats, qui de leur
ct comptaient sur son honneur de soldat,  lui.

--Dites donc, capitaine, fit  l'oreille du comte son premier
lieutenant, que les dputs refusent  ces enrags que voici ce qu'ils
leur demandent, mais qu'ils nous envoient  nous un peu de renfort, cela
ne fera pas de mal, je crois.

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitt montant l'escalier de
pierre aprs son entretien avec le gelier Gryphus et sa fille Rosa,
tait arriv  la porte de la chambre o gisait sur un matelas son frre
Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait
appliquer la torture prparatoire.

L'arrt de bannissement tait venu, qui avait rendu inutile
l'application de la torture extraordinaire. Corneille, tendu sur son
lit, les poignets briss, les doigts briss, n'ayant rien avou d'un
crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, aprs trois
jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la
mort, avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.

Corps nergique, me invincible, il et bien dsappoint ses ennemis si
ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du
Buitenhof, voir luire sur son ple visage le sourire du martyr qui
oublie la fange de la terre depuis qu'il a entrevu les splendeurs du
ciel.

Le ruward avait, par la puissance de sa volont plutt que par un
secours rel, recouvr toutes ses forces, et il calculait combien de
temps encore les formalits de la justice le retiendraient en prison.

C'tait juste  ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise
mles  celles du peuple, s'levaient contre les deux frres et
menaaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit,
qui venait se briser comme une mare montante au pied des murailles de
la prison, parvint jusqu'au prisonnier.

Mais si menaant que ft ce bruit, Corneille ngligea de s'enqurir ou
ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fentre troite et
treillisse de fer qui laissait arriver la lumire et les murmures du
dehors.

Il tait si bien engourdi dans la continuit de son mal que ce mal tait
devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de dlices son
me et sa raison si prs de se dgager des embarras corporels, qu'il lui
semblait dj que cette me et cette raison chappes  la matire,
planaient au-dessus d'elle comme flotte au-dessus d'un foyer presque
teint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

Il pensait aussi  son frre.

Sans doute, c'tait son approche qui, par les mystres inconnus que le
magntisme a dcouvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment mme
o Jean tait si prsent  la pense de Corneille que Corneille
murmurait presque son nom, la porte s'ouvrit; Jean entra, et d'un pas
empress vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses
mains enveloppes de linge vers ce glorieux frre qu'il avait russi 
dpasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine
que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frre sur le front et reposa doucement sur le
matelas ses mains malades.

--Corneille, mon pauvre frre, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce
pas?

--Je ne souffre plus, mon frre, puisque je vous vois.

--Oh! mon pauvre cher Corneille, alors,  votre dfaut, c'est moi qui
souffre de vous voir ainsi, je vous en rponds.

--Aussi, ai-je plus pens  vous qu' moi-mme, et tandis qu'ils me
torturaient, je n'ai song  me plaindre qu'une fois pour dire: Pauvre
frre! Mais te voil, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce
pas?

--Oui.

--Je suis guri; aidez-moi  me lever, mon frre, et vous verrez comme
je marche bien.

--Vous n'aurez pas longtemps  marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse
au vivier, derrire les pistoliers de Tilly.

--Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier?

--Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire
de physionomie triste qui lui tait habituel, que les gens de la Haye
voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte.

--Du tumulte? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frre
embarrass; du tumulte?

--Oui, Corneille.

--Alors c'est cela que j'entendais tout  l'heure, fit le prisonnier
comme se parlant  lui-mme. Puis revenant  son frre:

--Il y a du monde sur le Buitenhof, n'est-ce pas? dit-il.

--Oui, mon frre.

--Mais alors, pour venir ici...

--Eh bien?

--Comment vous a-t-on laiss passer?

--Vous savez bien que nous ne sommes gure aims, Corneille, fit le
grand pensionnaire avec une amertume mlancolique. J'ai pris par les
rues cartes.

--Vous vous tes cach, Jean?

--J'avais dessein d'arriver jusqu' vous sans perdre de temps, et j'ai
fait ce qu'on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi:
j'ai louvoy.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place  la prison. Tilly
dialoguait avec la garde bourgeoise.

--Oh! oh! fit Corneille, vous tes un bien grand pilote, Jean; mais je
ne sais si vous tirerez votre frre du Buitenhof, dans cette houle et
sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la
flotte de Tromp  Anvers, au milieu des bas-fonds de l'Escaut.

--Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tcherons, du moins, rpondit
Jean; mais d'abord un mot.

--Dites.

Les clameurs montrent de nouveau.

--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colre! Est-ce
contre vous? est-ce contre moi?

--Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc,
mon frre, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs
sottes calomnies, c'est d'avoir ngoci avec la France.

--Oui, mais ils nous le reprochent.

--Les niais!

--Mais si ces ngociations eussent russi, elles leur eussent pargn
les dfaites de Rees, d'Orsay, de Vesel et de Rheinberg; elles leur
eussent vit le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire
encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

--Tout cela est vrai, mon frre, mais ce qui est d'une vrit plus
absolue encore, c'est que si l'on trouvait en ce moment-ci notre
correspondance avec M. de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne
sauverais point l'esquif si frle qui va porter les de Witt et leur
fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait  des
gens honntes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de
faire personnellement pour sa libert, pour sa gloire, cette
correspondance nous perdrait auprs des orangistes, nos vainqueurs.
Aussi, cher Corneille, j'aime  croire que vous l'avez brle avant de
quitter Dordrecht pour venir me rejoindre  la Haye.

--Mon frre, rpondit Corneille, votre correspondance avec M. de Louvois
prouve que vous avez t dans les derniers temps le plus grand, le plus
gnreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J'aime la
gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frre, et je me
suis bien gard de brler cette correspondance.

--Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement
l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fentre.

--Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons  la fois le salut du
corps et la rsurrection de la popularit.

--Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors?

--Je les ai confies  Cornlius van Barle, mon filleul, que vous
connaissez et qui demeure  Dordrecht.

--Oh! le pauvre garon! ce cher et naf enfant! ce savant qui, chose
rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et
qu' Dieu qui fait natre les fleurs! Vous l'avez charg de ce dpt
mortel; mais il est perdu, mon frre, ce pauvre cher Cornlius!

--Perdu?

--Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort (car si
tranger qu'il soit  ce qui nous arrive; car, quoique enseveli 
Dordrecht, quoique distrait, que c'est miracle! il saura, un jour ou
l'autre, ce qui nous arrive), s'il est fort, il se vantera de nous; s'il
est faible, il aura peur de notre intimit; s'il est fort, il criera le
secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre
cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frre,
fuyons vite, s'il en est encore temps.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frre, qui
tressaillit au contact des linges:

--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai
pas appris  lire chaque pense dans la tte de van Barle, chaque
sentiment dans son me? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes
s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il
soit! Le principal est qu'il gardera le secret, attendu que ce secret,
il ne le connat mme pas.

Jean se retourna surpris.

--Oh! continua Corneille avec son doux sourire, le ruward de Pulten est
un politique lev  l'cole de Jean; je vous le rpte, mon frre, van
Barle ignore la nature et la valeur du dpt que je lui ai confi.

--Vite, alors! s'cria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui
passer l'ordre de brler la liasse.

--Par qui faire passer cet ordre?

--Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner  cheval et qui
est entr avec moi dans la prison pour vous aider  descendre
l'escalier.

--Rflchissez avant de brler ces titres glorieux, Jean.

--Je rflchis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les
frres de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renomme. Nous morts,
qui nous dfendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris?

--Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?

Jean, sans rpondre  son frre, tendit la main vers le Buitenhof, d'o
s'lanaient en ce moment des bouffes de clameurs froces.

--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs; mais ces
clameurs, que disent-elles?

Jean ouvrit la fentre.

--Mort aux tratres! hurlait la populace.

--Entendez-vous maintenant, Corneille?

--Et les tratres, c'est nous! dit le prisonnier en levant les yeux au
ciel et en haussant les paules.

--C'est nous, rpta Jean de Witt.

--O est Craeke?

-- la porte de votre chambre, je prsume.

--Faites-le entrer, alors.

Jean ouvrit la porte; le fidle serviteur attendait en effet sur le
seuil.

--Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frre va vous dire.

--Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j'crive,
malheureusement.

--Et pourquoi cela?

--Parce que van Barle ne rendra pas ce dpt ou ne le brlera pas sans
un ordre prcis.

--Mais pourrez-vous crire, mon cher ami? demanda Jean,  l'aspect de
ces pauvres mains toutes brles et toutes meurtries.

--Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille.

--Voici un crayon, au moins.

--Avez-vous du papier, car on ne m'a rien laiss ici?

--Cette Bible. Dchirez-en la premire feuille.

--Bien.

--Mais votre criture sera illisible?

--Allons donc! dit Corneille en regardant son frre. Ces doigts qui ont
rsist aux mches du bourreau, cette volont qui a dompt la douleur,
vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frre, la
ligne sera trace sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et crivit.

Alors, on put voir sous le linge blanc transparatre les gouttes de sang
que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes.
La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille crivit:

  Cher filleul,

  Brle le dpt que je t'ai confi, brle-le sans le regarder, sans
  l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu  toi-mme. Les secrets du genre
  de celui qu'il contient tuent les dpositaires. Brle, et tu auras sauv
  Jean et Corneille.

  Adieu et aime-moi.

  CORNEILLE DE WITT.

  20 aot 1672.

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait
tach la feuille, la remit  Craeke avec une dernire recommandation et
revint  Corneille, que la souffrance venait de plir encore, et qui
semblait prs de s'vanouir.

--Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son
ancien sifflet de contrematre, c'est qu'il sera hors des groupes, de
l'autre ct du vivier... Alors nous partirons  notre tour.

Cinq minutes ne s'taient pas coules, qu'un long et vigoureux coup de
sifflet pera de son roulement marin les dmes de feuillage noir des
ormes et domina les clameurs du Buitenhof.

Jean leva les bras au ciel pour le remercier.

--Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.




III

L'lve de Jean de Witt


Tandis que les hurlements de la foule assemble sur le Buitenhof,
montant toujours plus effrayants vers les deux frres, dterminaient
Jean de Witt  presser le dpart de son frre Corneille, une dputation
de bourgeois tait alle, comme nous l'avons dit,  la maison de ville,
pour demander l'expulsion du corps de cavalerie de Tilly.

Il n'y avait pas loin du Buitenhof au Hoogstraat; aussi vit-on un
tranger, qui depuis le moment o cette scne avait commenc en suivait
les dtails avec curiosit, se diriger avec les autres, ou plutt  la
suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tt la
nouvelle de ce qui allait s'y passer.

Cet tranger tait un homme trs jeune, g de vingt-deux ou vingt-trois
ans  peine, sans vigueur apparente. Il cachait--car sans doute il avait
des raisons pour ne pas tre reconnu--sa figure ple et longue sous un
fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d'essuyer son
front mouill de sueur ou ses lvres brlantes.

L'oeil fixe comme celui de l'oiseau de proie, le nez aquilin et long, la
bouche fine et droite, ouverte ou plutt fendue comme les lvres d'une
blessure, cet homme et offert  Lavater, si Lavater et vcu  cette
poque, un sujet d'tudes physiologiques qui d'abord n'eussent pas
tourn  son avantage.

Entre la figure du conqurant et celle du pirate, disaient les anciens,
quelle diffrence trouvera-t-on? Celle que l'on trouve entre l'aigle et
le vautour.

La srnit ou l'inquitude.

Aussi cette physionomie livide, ce corps grle et souffreteux, cette
dmarche inquite qui s'en allaient du Buitenhof au Hoogstraat  la
suite de tout ce peuple hurlant, c'tait le type et l'image d'un matre
souponneux ou d'un voleur inquiet; et un homme de police et certes
opt pour ce dernier renseignement,  cause du soin que celui dont nous
nous occupons en ce moment prenait de se cacher.

D'ailleurs, il tait vtu simplement et sans armes apparentes; son bras
maigre mais nerveux, sa main sche mais blanche, fine, aristocratique,
s'appuyait non pas au bras, mais sur l'paule d'un officier qui, le
poing  l'pe, avait, jusqu'au moment o son compagnon s'tait mis en
route et l'avait entran avec lui, regard toutes les scnes du
Buitenhof avec un intrt facile  comprendre.

Arriv sur la place de Hoogstraat, l'homme au visage ple poussa l'autre
sous l'abri d'un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de
l'Htel de Ville.

Aux cris forcens du peuple, la fentre du Hoogstraat s'ouvrit et un
homme s'avana pour dialoguer avec la foule.

--Qui parat l au balcon? demanda le jeune homme  l'officier en lui
montrant de l'oeil seulement le harangueur, qui paraissait fort mu et
qui se soutenait  la balustrade plutt qu'il ne se penchait sur elle.

--C'est le dput Bowelt, rpliqua l'officier.

--Quel homme est ce dput Bowelt? Le connaissez-vous?

--Mais un brave homme,  ce que je crois du moins, monseigneur.

Le jeune homme, en entendant cette apprciation du caractre de Bowelt
faite par l'officier, laissa chapper un mouvement de dsappointement si
trange, de mcontentement si visible, que l'officier le remarqua et se
hta d'ajouter:

--On le dit, du moins, monseigneur. Quant  moi, je ne puis rien
affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt.

--Brave homme, rpta celui qu'on avait appel monseigneur; est-ce brave
homme que vous voulez dire ou homme brave?

--Ah! monseigneur m'excusera; je n'oserais tablir cette distinction
vis--vis d'un homme que, je le rpte  Son Altesse, je ne connais que
de visage.

--Au fait, murmura le jeune homme, attendons, et nous allons bien voir.

L'officier inclina la tte en signe d'assentiment et se tut.

--Si ce Bowelt est un brave homme, continua l'altesse, il va drlement
recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire.

Et le mouvement nerveux de sa main qui s'agitait malgr lui sur l'paule
de son compagnon, comme eussent fait les doigts d'un instrumentiste sur
les touches d'un clavier, trahissait son ardente impatience si mal
dguise en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l'air
glacial et sombre de la figure.

On entendit alors le chef de la dputation bourgeoise interpeller le
dput pour lui faire dire o se trouvaient les autres dputs ses
collgues.

--Messieurs, rpta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans
ce moment je suis seul avec M. d'Asperen, et je ne puis prendre une
dcision  moi seul.

--L'ordre! l'ordre! crirent plusieurs milliers de voix.

M. Bowelt voulut parler, mais on n'entendit pas ses paroles et l'on vit
seulement ses bras s'agiter en gestes multiples et dsesprs.

Mais voyant qu'il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la
fentre ouverte et appela M. d'Asperen.

M. d'Asperen parut  son tour au balcon, o il fut salu de cris plus
nergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant,
accueilli M. Bowelt.

Il n'entreprit pas moins cette tche difficile de haranguer la
multitude; mais la multitude prfra forcer la garde des tats, qui
d'ailleurs n'opposa aucune rsistance au peuple souverain,  couter la
harangue de M. d'Asperen.

--Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple
s'engouffrait par la porte principale du Hoogstraat, il parat que la
dlibration aura lieu  l'intrieur, colonel. Allons entendre la
dlibration.

--Ah! monseigneur, monseigneur, prenez garde!

-- quoi?

--Parmi ces dputs, il y en a beaucoup qui ont t en relation avec
vous, et il suffit qu'un seul reconnaisse Votre Altesse.

--Oui, pour qu'on m'accuse d'tre l'instigateur de tout ceci. Tu as
raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du
regret qu'il avait d'avoir montr tant de prcipitation dans ses dsirs;
oui, tu as raison, restons ici. D'ici, nous les verrons revenir avec ou
sans l'autorisation, et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un
brave homme ou un homme brave, ce que je tiens  savoir.

--Mais, fit l'officier en regardant avec tonnement celui  qui il
donnait le titre de monseigneur; mais Votre Altesse ne suppose pas un
seul instant, je prsume, que les dputs ordonnent aux cavaliers de
Tilly de s'loigner, n'est-ce pas?

--Pourquoi? demanda froidement le jeune homme.

--Parce que s'ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la
condamnation  mort de MM. Corneille et Jean de Witt.

--Nous allons voir, rpondit froidement l'Altesse; Dieu seul peut savoir
ce qui se passe au coeur des hommes. L'officier regarda  la drobe la
figure impassible de son compagnon, et plit. C'tait  la fois un brave
homme et un homme brave que cet officier.

De l'endroit o ils taient rests, l'Altesse et son compagnon
entendaient les rumeurs et les pitinements du peuple dans les escaliers
de l'Htel de Ville.

Puis on entendit ce bruit sortir et se rpandre sur la place, par les
fentres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM.
Bowelt et d'Asperen, lesquels taient rentrs  l'intrieur, dans la
crainte, sans doute, qu'en les poussant, le peuple ne les fit sauter
par-dessus la balustrade.

Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces
fentres.

La salle des dlibrations s'emplissait.

Soudain le bruit s'arrta; puis, soudain encore, il redoubla d'intensit
et atteignit un tel degr d'explosion que le vieil difice en trembla
jusqu'au fate.

Puis enfin le torrent se reprit  rouler par les galeries et les
escaliers jusqu' la porte, sous la vote de laquelle on le vit
dboucher comme une trombe.

En tte du premier groupe volait, plutt qu'il ne courait, un homme
hideusement dfigur par la joie.

C'tait le chirurgien Tyckelaer.

--Nous l'avons! nous l'avons! cria-t-il en agitant un papier en l'air.

--Ils ont l'ordre! murmura l'officier stupfait.

--Eh bien! me voil fix, dit tranquillement l'Altesse. Vous ne saviez
pas, mon cher colonel, si M. Bowelt tait un brave homme ou un homme
brave. Ce n'est ni l'un ni l'autre.

Puis continuant  suivre de l'oeil, sans sourciller, toute cette foule
qui roulait devant lui.

--Maintenant, dit-il, venez au Buitenhof, colonel; je crois que nous
allons voir un spectacle trange.

L'officier s'inclina et suivit son matre sans rpondre.

La foule tait immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les
cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le mme bonheur et
surtout avec la mme fermet.

Bientt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en
s'approchant ce flux d'hommes, dont il aperut bientt les premires
vagues roulant avec la rapidit d'une cataracte qui se prcipite.

En mme temps, il aperut le papier qui flottait en l'air, au-dessus des
mains crispes et des armes tincelantes.

--Eh! fit-il en se levant sur ses triers et en touchant son lieutenant
du pommeau de son pe, je crois que les misrables ont leur ordre.

--Lches coquins! cria le lieutenant.

C'tait en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reut avec des
rugissements joyeux. Elle s'branla aussitt et marcha les armes basses
et en poussant de grands cris  l'encontre des cavaliers du comte de
Tilly.

Mais le comte n'tait pas homme  les laisser approcher plus que de
mesure.

--Halte! cria-t-il, halte! et que l'on dgage le poitrail de mes
chevaux, ou je commande: En avant!

--Voici l'ordre! rpondirent cent voix insolentes.

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:

--Ceux qui ont sign cet ordre, dit-il, sont les vritables bourreaux de
M. Corneille de Witt. Quant  moi, je ne voudrais pas pour mes deux
mains avoir crit une seule lettre de cet ordre infme.

En repoussant du pommeau de son pe l'homme qui voulait le lui
reprendre:

--Un moment, dit-il. Un crit comme celui-l est d'importance et se
garde.

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps.
Puis se retournant vers sa troupe:--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file
 droite!

Puis  demi-voix, et cependant de faon  ce que ses paroles ne fussent
pas perdues pour tout le monde:--Et maintenant, gorgeurs, dit-il,
faites votre oeuvre.

Un cri furieux, compos de toutes les haines avides et de toutes les
joies froces qui rlaient sur le Buitenhof, accueillit ce dpart.

Les cavaliers dfilaient lentement.

Le comte resta derrire, faisant face jusqu'au dernier moment  la
populace ivre qui gagnait au fur et  mesure le terrain que perdait le
cheval du capitaine.

Comme on voit, Jean de Witt ne s'tait pas exagr le danger quand,
aidant son frre  se lever, il le pressait de partir.

Corneille descendit donc, appuy au bras de l'ex-grand pensionnaire,
l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva
la belle Rosa toute tremblante.

--Oh! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur!

--Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt.

--Il y a que l'on dit qu'ils sont alls chercher au Hoogstraat l'ordre
qui doit loigner les cavaliers du comte de Tilly.

--Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la
position est mauvaise pour nous.

--Aussi, si j'avais un conseil  vous donner... dit la jeune fille toute
tremblante.

--Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'tonnant que Dieu me parlt par ta
bouche?

--Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.

--Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours  leur
poste?

--Oui, mais tant qu'il ne sera pas rvoqu, cet ordre est de rester
devant la prison.

--Sans doute.

--En avez-vous un pour qu'ils vous accompagnent jusque hors la ville?

--Non.

--Eh bien! du moment o vous allez avoir dpass les premiers cavaliers,
vous tomberez aux mains du peuple.

--Mais la garde bourgeoise?

--Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enrage.

--Que faire, alors?

-- votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je
sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue dserte, car
tout le monde est dans la grande rue, attendant  l'entre principale,
et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez
sortir.

--Mais mon frre ne pourra marcher, dit Jean.

--J'essaierai, rpondit Corneille avec une expression de fermet
sublime.

--Mais n'avez-vous pas votre voiture? demande la jeune fille.

--La voiture est l, au seuil de la grande porte.

--Non, rpondit la jeune fille. J'ai pens que votre cocher tait un
homme dvou, et je lui ai dit d'aller vous attendre  la poterne.

Les deux frres se regardrent avec attendrissement, et leur double
regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se
concentra sur la jeune fille.

--Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste  savoir si Gryphus
voudra bien nous ouvrir cette porte.

--Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas.

--Eh bien! alors?

--Alors, j'ai prvu son refus et, tout  l'heure, tandis qu'il causait
par la fentre de la gele avec un pistolier, j'ai pris la clef au
trousseau.

--Et tu l'as, cette cl?

--La voici, monsieur Jean.

--Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien  te donner en change du
service que tu me rends, except la Bible que tu trouveras dans ma
chambre: c'est le dernier prsent d'un honnte homme; j'espre qu'il te
portera bonheur.

--Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, rpondit la
jeune fille. Puis  elle-mme et en soupirant:--Quel malheur que je ne
sache pas lire! dit-elle.

--Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il
n'y a pas un instant  perdre.

--Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intrieur, elle
conduisit les deux frres au ct oppos de la prison.

Toujours guids par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de
marches, traversrent une petite cour aux remparts crnels, et la porte
cintre s'tant ouverte, ils se retrouvrent de l'autre ct de la
prison dans la rue dserte, en face de la voiture qui les attendait, le
marchepied abaiss.

--Eh! vite, vite, vite, mes matres, les entendez-vous? cria le cocher
tout effar.

Mais aprs avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire
se retourna vers la jeune fille.

--Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne
t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons
 Dieu, qui se souviendra, j'espre que tu viens de sauver la vie de
deux hommes.

Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa
respectueusement.

--Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.

Jean de Witt monta prcipitamment, prit place prs de son frre, et
ferma le mantelet de la voiture en criant:--Au Tol-Hek!

Le Tol-Hek tait la grille qui fermait la porte conduisant au petit port
de Scheveningen, dans lequel un petit btiment attendait les deux
frres.

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta
les fugitifs.

Rosa les suivit jusqu' ce qu'ils eussent tourn l'angle de la rue.

Alors elle rentra fermer la porte derrire elle et jeta la clef dans un
puits.

Ce bruit qui avait fait pressentir  Rosa que le peuple enfonait la
porte, tait en effet celui du peuple, qui, aprs avoir fait vacuer la
place de la prison, se ruait contre cette porte.

Si solide qu'elle ft, et quoique le gelier Gryphus--il faut lui rendre
cette justice--se refust obstinment d'ouvrir cette porte, on sentait
qu'elle ne rsisterait pas longtemps; et Gryphus, fort ple, se
demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte,
lorsqu'il sentit qu'on le tirait doucement par l'habit.

Il se retourna et vit Rosa.

--Tu entends les enrags? dit-il.

--Je les entends si bien, mon pre, qu' votre place...

--Tu ouvrirais, n'est-ce pas?

--Non, je laisserais enfoncer la porte.

--Mais ils vont me tuer.

--Oui, s'ils vous voient.

--Comment veux-tu qu'ils ne me voient pas?

--Cachez-vous.

--O cela?

--Dans le cachot secret.

--Mais toi, mon enfant?

--Moi, mon pre, j'y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur
nous et, quand ils auront quitt la prison, eh bien! nous sortirons de
notre cachette.

--Tu as pardieu raison, s'cria Gryphus; c'est tonnant, ajouta-t-il, ce
qu'il y a de jugement dans cette petite tte.

Puis, comme la porte s'branlait  la grande joie de la populace:

--Venez, venez, mon pre, dit Rosa en ouvrant une petite trappe.

--Mais cependant, nos prisonniers? fit Gryphus.

--Dieu veillera sur eux, mon pre, dit la jeune fille; permettez-moi de
veiller sur vous.

Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tte, juste au
moment o la porte brise donnait passage  la populace.

Au reste, ce cachot o Rosa faisait descendre son pre, et qu'on
appelait le cachot secret, offrait aux deux personnages, que nous allons
tre forcs d'abandonner pour un instant, un sr asile, n'tant connu
que des autorits, qui parfois y enfermaient quelqu'un de ces grands
coupables pour lesquels on craint quelque rvolte ou quelque enlvement.

Le peuple se rua dans la prison en criant:

--Mort aux tratres!  la potence Corneille de Witt!  mort!  mort!




IV

Les massacreurs


Le jeune homme, toujours abrit par son grand chapeau, toujours
s'appuyant au bras de l'officier, toujours essuyant son front et ses
lvres avec son mouchoir, le jeune homme immobile regardait seul, en un
coin du Buitenhof, perdu dans l'ombre d'un auvent surplombant une
boutique ferme, le spectacle que lui donnait cette populace furieuse,
et qui paraissait approcher de son dnouement.

--Oh! dit-il  l'officier, je crois que vous aviez raison, van Deken, et
que l'ordre que messieurs les dputs ont sign est le vritable ordre
de mort de monsieur Corneille. Entendez-vous ce peuple? Il en veut
dcidment beaucoup aux MM. de Witt!

--En vrit, dit l'officier, je n'ai jamais entendu de clameurs
pareilles.

--Il faut croire qu'ils ont trouv la prison de notre homme. Ah! tenez,
cette fentre n'tait-elle pas celle de la chambre o a t enferm M.
Corneille?

En effet, un homme saisissait  pleines mains et secouait violemment le
treillage de fer qui fermait la fentre du cachot de Corneille, et que
celui-ci venait de quitter il n'y avait pas plus de dix minutes.

--Hourra! hourra! criait cet homme, il n'y est plus!

--Comment, il n'y est plus? demandrent de la rue ceux qui, arrivs les
derniers, ne pouvaient entrer tant la prison tait pleine.

--Non! non! rptait l'homme furieux, il n'y est plus, il faut qu'il se
soit sauv.

--Que dit donc cet homme? demanda en plissant l'Altesse.

--Oh! monseigneur, il dit une nouvelle qui serait bien heureuse si elle
tait vraie.

--Oui, sans doute, ce serait une bienheureuse nouvelle si elle tait
vraie, dit le jeune homme; malheureusement elle ne peut pas l'tre.

--Cependant, voyez... dit l'officier.

En effet, d'autres visages furieux, grinant de colre, se montraient
aux fentres en criant:

--Sauv! vad! ils l'ont fait fuir.

Et le peuple rest dans la rue, rptait avec d'effroyables
imprcations:

--Sauvs! vads! courons aprs eux, poursuivons-les!

--Monseigneur, il parat que M. Corneille de Witt est bien rellement
sauv, dit l'officier.

--Oui, de la prison, peut-tre, rpondit celui-ci, mais pas de la ville;
vous verrez, van Deken, que le pauvre homme trouvera ferme la porte
qu'il croyait trouver ouverte.

--L'ordre de fermer les portes de la ville a-t-il donc t donn,
monseigneur?

--Non, je ne crois pas, qui aurait donn cet ordre?

--Eh bien! qui vous fait supposer?

--Il y a des fatalits, rpondit ngligemment l'Altesse, et les plus
grands hommes sont parfois tombs victimes de ces fatalits-l.

L'officier sentit  ces mots courir un frisson dans ses veines, car il
comprit que, d'une faon ou de l'autre, le prisonnier tait perdu.

En ce moment, les rugissements de la foule clataient comme un tonnerre,
car il tait bien dmontr que Cornlius de Witt n'tait plus dans la
prison.

En effet, Corneille et Jean, aprs avoir long le vivier, avaient pris
la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de
ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse
n'veillt aucun soupon.

Mais arriv au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille,
quand il sentit qu'il laissait derrire lui la prison et la mort et
qu'il avait devant lui la vie et la libert, le cocher ngligea toute
prcaution et mit le carrosse au galop.

Tout  coup, il s'arrta.

--Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tte par la portire.

--Oh! mes matres, s'cria le cocher, il y a...

La terreur touffait la voix du brave homme.

--Voyons, achve, dit le grand pensionnaire.

--Il y a que la grille est ferme.

--Comment, la grille est ferme? Ce n'est pas l'habitude de fermer la
grille pendant le jour.

--Voyez plutt.

Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille
ferme.

--Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le portier
ouvrira. La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne
poussait plus ses chevaux avec la mme confiance.

Puis en sortant sa tte par la portire, Jean de Witt avait t vu et
reconnu par un brasseur qui, en retard sur ses compagnons, fermait sa
porte  toute hte pour aller les rejoindre sur le Buitenhof.

Il poussa un cri de surprise, et courut aprs deux autres hommes qui
couraient devant lui.

Au bout de cent pas, il les rejoignit et leur parla; les trois hommes
s'arrtrent, regardant s'loigner la voiture, mais encore peu srs de
ceux qu'elle renfermait.

La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.

--Ouvrez! cria le cocher.

--Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison, ouvrir et
avec quoi?

--Avec la clef, parbleu! dit le cocher.

--Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela.

--Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher.

--Non.

--Qu'en avez-vous donc fait?

--Dame! on me l'a prise.

--Qui cela?

--Quelqu'un qui probablement tenait  ce que personne ne sortt de la
ville.

--Mon ami, dit le grand pensionnaire, sortant la tte de la voiture et
risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt et
pour mon frre Corneille, que j'emmne en exil.

--Oh! M. de Witt, je suis au dsespoir, dit le portier se prcipitant
vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a t prise.

--Quand cela?

--Ce matin.

--Par qui?

--Par un jeune homme de vingt-deux ans, ple et maigre.

--Et pourquoi la lui avez-vous remise?

--Parce qu'il avait un ordre sign et scell.

--De qui?

--Mais des messieurs de l'Htel de Ville.

--Allons, dit tranquillement Corneille, il parat que bien dcidment
nous sommes perdus.

--Sais-tu si la mme prcaution a t prise partout?

--Je ne sais.

--Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne  l'homme de faire tout ce
qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.

Puis, tandis que le cocher faisait tourner la voiture:

--Merci de ta bonne volont, mon ami, dit Jean, au portier; l'intention
est rpute pour le fait; tu avais l'intention de nous sauver, et, aux
yeux du Seigneur, c'est comme si tu avais russi.

--Ah! dit le portier, voyez-vous l-bas?

--Passe au galop  travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la
rue  gauche; c'est notre seul espoir.

Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que
nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et
pendant que Jean parlementait avec le portier, s'tait grossi de sept ou
huit nouveaux individus.

Ces nouveaux arrivants avaient videmment des intentions hostiles 
l'endroit du carrosse.

Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en
travers de la rue en agitant leurs bras arms de btons et
criant:--Arrte! arrte!

De son ct, le cocher se pencha sur eux et les sillonna de coups de
fouet.

La voiture et les hommes se heurtrent enfin.

Les frres de Witt ne pouvaient rien voir, enferms qu'ils taient dans
la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis prouvrent
une violente secousse. Il y eut un moment d'hsitation et de tremblement
dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur
quelque chose de rond et de flexible, qui semblait tre le corps d'un
homme renvers, et s'loigna au milieu des blasphmes.

--Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.

--Au galop! au galop! cria Jean.

Mais, malgr cet ordre, tout  coup le cocher s'arrta.

--Eh bien! demanda Jean.

--Voyez-vous? dit le cocher.

Jean regarda.

Toute la populace du Buitenhof apparaissait  l'extrmit de la rue que
devait suivre la voiture, et s'avanait hurlante et rapide comme un
ouragan.

--Arrte et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus
loin; nous sommes perdus.

--Les voil! les voil! crirent ensemble cinq cents voix.

--Oui, les voil, les tratres! les meurtriers! les assassins!
rpondirent  ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui
couraient aprs elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d'un de
leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter  la bride des chevaux, avait
t renvers par eux.

C'tait sur lui que les deux frres avaient senti passer la voiture.

Le cocher s'arrta; mais quelques instances que lui ft son matre, il
ne voulut point se sauver.

En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient aprs
lui et ceux qui venaient au-devant de lui.

En un instant, il domina toute cette foule agite comme une le
flottante.

Tout  coup, l'le flottante s'arrta. Un marchal venait, d'un coup de
masse, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.

En ce moment le volet d'une fentre s'entr'ouvrit et l'on put voir le
visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le
spectacle qui se prparait.

Derrire lui apparaissait la tte de l'officier presque aussi ple que
la sienne.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura
l'officier.

--Quelque chose de terrible bien certainement, rpondit celui-ci.

--Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la
voiture, ils le battent, ils le dchirent.

--En vrit, il faut que ces gens-l soient anims d'une bien violente
indignation, fit le jeune homme du mme ton impassible qu'il avait
conserv jusqu'alors.

--Et voici Corneille qu'ils tirent  son tour du carrosse, Corneille
dj tout bris, tout mutil par la torture. Oh! voyez, donc, voyez
donc.

--Oui, en effet, c'est bien Corneille.

L'officier poussa un faible cri et dtourna la tte.

C'est que, sur le dernier degr du marchepied, avant mme qu'il et
touch terre, le ruward venait de recevoir un coup de barre de fer qui
lui avait bris la tte.

Il se releva cependant, mais pour retomber aussitt.

Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirrent dans la foule, au
milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y traait et
qui se refermait derrire lui avec de grandes hues pleines de joies.

Le jeune homme devint plus ple encore, ce qu'on et cru impossible, et
son oeil se voila un instant sous sa paupire.

L'officier vit ce mouvement de piti, le premier que son svre
compagnon et laiss chapper, et voulant profiter de cet amollissement
de son me:

--Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voil qu'on va assassiner aussi
le grand pensionnaire. Mais le jeune homme avait dj ouvert les yeux.

--En vrit! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le
trahir.

--Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce
pauvre homme, qui a lev Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et
duss-je y perdre la vie...

Guillaume d'Orange, car c'tait lui, plissa son front d'une faon
sinistre, teignit l'clair de sombre fureur qui tincelait sous sa
paupire et rpondit:

--Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin
qu'elles prennent les armes  tout vnement.

--Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins?

--Ne vous inquitez pas de moi plus que je ne m'en inquite, dit
brusquement le prince. Allez.

L'officier partit avec une rapidit qui tmoignait bien moins de son
obissance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du
second des frres.

Il n'avait point ferm la porte de la chambre que Jean, qui par un
effort suprme avait gagn le perron d'une maison situe en face de
celle o tait cach son lve, chancela sous les secousses qu'on lui
imprimait de dix cts  la fois en disant:--Mon frre, o est mon
frre?

Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.

Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-l venait
d'ventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion
d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on tranait au
gibet le cadavre de celui qui tait dj mort.

Jean poussa un gmissement lamentable et mit une de ses mains sur ses
yeux.

--Ah! tu fermes les yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh
bien! je vais te les crever, moi!

Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang
jailli.

--Mon frre! cria de Witt essayant de voir ce qu'tait devenu Corneille,
 travers le flot de sang qui l'aveuglait: mon frre!

--Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son
mousquet sur la tempe et en lchant la dtente. Mais le coup ne partit
point.

Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant  deux mains par le
canon, il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse.

Jean de Witt chancela et tomba  ses pieds.

Mais aussitt, se relevant par un suprme effort:--Mon frre! cria-t-il
d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent
sur lui.

D'ailleurs il restait peu de chose  voir, car un troisime assassin lui
lcha  bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois et lui
fit sauter le crne.

Jean de Witt tomba pour ne plus se relever.

Alors chacun des misrables, enhardi par cette chute, voulut dcharger
son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'pe
ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son
lambeau d'habits.

Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien dchirs, bien
dpouills, la populace les trana nus et sanglants  un gibet
improvis, o des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.

Alors arrivrent les plus lches, qui n'ayant pas os frapper la chair
vivante, taillrent en lambeaux la chair morte, puis s'en allrent
vendre par la ville des petits morceaux de Jean et de Corneille  dix
sous la pice.

Nous ne pourrions dire si  travers l'ouverture presque imperceptible du
volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scne, mais au moment
mme o l'on pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule
qui tait trop occupe de la joyeuse besogne qu'elle accomplissait pour
s'inquiter de lui, et gagnait le Tol-Hek toujours ferm.

--Ah! monsieur, s'cria le portier, me rapportez-vous la cl?

--Oui, mon ami, la voil, rpondit le jeune homme.

--Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapport cette
clef seulement une demi-heure plus tt, dit le portier en soupirant.

--Et pourquoi cela? demanda le jeune homme.

--Parce que j'eusse pu ouvrir aux MM. de Witt. Tandis que, ayant trouv
la porte ferme, ils ont t obligs de rebrousser chemin. Ils sont
tombs au milieu de ceux qui les poursuivaient.

--La porte! la porte! s'cria une voix qui semblait tre celle d'un
homme press. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken.

--C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'tes pas encore sorti de la Haye?
C'est accomplir tardivement mon ordre.

--Monseigneur, rpondit le colonel, voil la troisime porte  laquelle
je me prsente, j'ai trouv les deux autres fermes.

--Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit
le prince au portier qui tait rest tout bahi  ce titre de
monseigneur que venait de donner le colonel van Deken  ce jeune homme
ple auquel il venait de parler si familirement.

Aussi, pour rparer sa faute, se hta-t-il d'ouvrir le Tol-Hek, qui
roula en criant sur ses gonds.

--Monseigneur veut-il mon cheval? demanda le colonel  Guillaume.

--Merci, colonel, je dois avoir une monture qui m'attend  quelques pas
d'ici.

Et, prenant un sifflet d'or dans sa poche, il tira de cet instrument,
qui  cette poque servait  appeler les domestiques, un son aigu et
prolong, au retentissement duquel accourut un cuyer  cheval et tenant
un second cheval en main.

Guillaume sauta sur le cheval sans se servir de l'trier, et piquant des
deux, il gagna la route de Leyde. Quand il fut l, il se retourna. Le
colonel le suivait  une longueur de cheval. Le prince lui fit signe de
prendre rang  ct de lui.

--Savez-vous, dit-il sans s'arrter, que ces coquins-l ont tu aussi M.
Jean de Witt comme ils venaient de tuer Corneille?

--Ah! monseigneur, dit tristement le colonel, j'aimerais mieux pour vous
que restassent encore ces deux difficults  franchir pour tre de fait
le stathouder de Hollande.

--Certes, il et mieux valu, dit le jeune homme, que ce qui vient
d'arriver n'arrivt pas. Mais enfin ce qui est fait est fait, nous n'en
sommes pas la cause. Piquons vite, colonel, pour arriver  Alphen avant
le message que certainement les tats vont m'envoyer au camp.

Le colonel s'inclina, laissa passer son prince devant, et prit  sa
suite la place qu'il tenait avant qu'il lui adresst la parole.

--Ah! je voudrais bien, murmura mchamment Guillaume d'Orange en
fronant le sourcil, serrant ses lvres en enfonant ses perons dans le
ventre de son cheval, je voudrais bien voir la figure que fera Louis le
Soleil, quand il apprendra de quelle faon on vient de traiter ses bons
amis MM. de Witt! Oh! soleil, soleil, comme je me nomme Guillaume le
Taciturne; soleil, gare  tes rayons!

Et il courut vite sur son bon cheval, ce jeune prince, l'acharn rival
du grand roi, ce stathouder si peu solide la veille encore dans sa
puissance nouvelle, mais auquel les bourgeois de la Haye venaient de
faire un marchepied avec les cadavres de Jean et de Corneille, deux
nobles princes aussi devant les hommes et devant Dieu.




V

L'amateur de tulipes et son voisin


Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pices les
cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d'Orange, aprs
s'tre assur que ses deux antagonistes taient bien morts, galopait sur
la route de Leyde suivi du colonel van Deken, qu'il trouvait un peu trop
compatissant pour lui continuer la confiance dont il l'avait honor
jusque-l, Craeke, le fidle serviteur, mont de son ct sur un bon
cheval et bien loin de se douter des terribles vnements qui s'taient
accomplis depuis son dpart, courait sur les chausses bordes d'arbres
jusqu' ce qu'il ft hors de la ville et des villages voisins.

Une fois en sret, pour ne pas veiller les soupons, il laissa son
cheval dans une curie et continua tranquillement son voyage sur des
bateaux qui par relais le menrent  Dordrecht en passant avec adresse
par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels
treignent sous leurs caresses humides ces les charmantes bordes de
saules, de joncs et d'herbes fleuries, dans lesquelles broutent
nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.

Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline
seme de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches,
baignant dans l'eau leur pied de briques, et faisant flotter par les
balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprs de fleurs
d'or, merveilles de l'Inde et de la Chine, et prs de ces tapis, ces
grandes lignes, piges permanents pour prendre les anguilles voraces
qu'attire autour des habitations la sportule quotidienne que les
cuisines jettent dans l'eau par leurs fentres.

Craeke, du pont de la barque,  travers tous ces moulins aux ailes
tournantes, apercevait au dclin du coteau la maison blanche et rose,
but de sa mission. Elle perdait les crtes de son toit dans le feuillage
jauntre d'un rideau de peupliers et se dtachait sur le fond sombre que
lui faisait un bois d'ormes gigantesques. Elle tait situe de telle
faon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait
scher, tidir et fconder mme les derniers brouillards que la barrire
de verdure ne pouvait empcher le vent du fleuve d'y porter chaque matin
et chaque soir.

Dbarqu au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea
aussitt vers la maison dont nous allons offrir  nos lecteurs une
indispensable description.

Blanche, nette, reluisante, plus proprement lave, plus soigneusement
cire aux endroits cachs qu'elle ne l'tait aux endroits aperus, cette
maison renfermait un mortel heureux.

Ce mortel heureux, _rara avis_, comme dit Juvnal, tait le docteur van
Barle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de
dcrire, depuis son enfance; car c'tait la maison natale de son pre et
de son grand-pre, anciens marchands nobles de la noble ville de
Dordrecht.

M. van Barle, le pre, avait amass dans le commerce des Indes trois 
quatre cent mille florins que M. van Barle, le fils, avait trouvs tout
neufs, en 1668,  la mort de ses bons et chers parents, bien que ces
florins fussent frapps au millsime, les uns de 1640, les autres de
1610; ce qui prouvait qu'il y avait florins du pre van Barle et
florins du grand-pre van Barle; ces quatre cent mille florins,
htons-nous de le dire, n'taient que la bourse, l'argent de poche de
Cornlius van Barle, le hros de cette histoire, ses proprits dans la
province donnant un revenu de dix mille florins environ.

Lorsque le digne citoyen, pre de Cornlius, avait pass de vie 
trpas, trois mois aprs les funrailles de sa femme, qui semblait tre
partie la premire pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme
elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit  son fils
en l'embrassant pour la dernire fois:

--Bois, mange et dpense si tu veux vivre en ralit, car ce n'est pas
vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un
fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras 
ton tour et, si tu n'as pas le bonheur d'avoir un fils, tu laisseras
teindre notre nom, et mes florins tonns se trouveront avoir un matre
inconnu, ces florins neufs que nul n'a jamais pess que mon pre, moi et
le fondeur. N'imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui
s'est jet dans la politique, la plus ingrate des carrires, et qui bien
certainement finira mal.

Puis il tait mort, ce digne M. van Barle, laissant tout dsol son
fils Cornlius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son pre.

Cornlius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain
Corneille lui offrit-il de l'emploi dans les services publics; en vain,
voulut-il lui faire goter de la gloire, quand Cornlius, pour obir 
son parrain, se fut embarqu avec de Ruyter sur le vaisseau _les Sept
Provinces_, qui commandait aux cent trente-neuf btiments avec lesquels
l'illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de
l'Angleterre runies. Lorsque, conduit par le pilote Lger, il fut
arriv  une porte du mousquet du vaisseau _le Prince_, sur lequel se
trouvait le duc d'York, frre du roi d'Angleterre, lorsque l'attaque de
Ruyter, son patron, eut t faite si brusque et si habile que, sentant
son btiment prs d'tre emport, le duc d'York n'eut que le temps de se
retirer  bord du _Saint-Michel_; lorsqu'il eut vu _le Saint-Michel_,
bris, broy sous les boulets hollandais, sortir de la ligne; lorsqu'il
eut vu sauter un vaisseau, _le Comte de Sandwick_, et prir dans les
flots ou dans le feu quatre cents matelots; lorsqu'il eut vu qu' la fin
de tout cela, aprs vingt btiments mis en morceaux, aprs trois mille
tus, aprs cinq mille blesss, rien n'tait dcid ni pour ni contre,
que chacun s'attribuait la victoire, que c'tait  recommencer, et que
seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, tait ajout au
catalogue des batailles; quand il eut calcul ce que perd de temps  se
boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut rflchir mme
lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornlius dit adieu 
Ruyter, au ruward de Pulten et  la gloire, baisa les genoux du grand
pensionnaire, qu'il avait en vnration profonde, et rentra dans sa
maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans,
d'une sant de fer, d'une vue perante et plus que de ses quatre cent
mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de
cette conviction qu'un homme a toujours reu du ciel trop pour tre
heureux, assez pour ne l'tre pas.

En consquence et pour se faire un bonheur  sa faon, Cornlius se mit
 tudier les vgtaux et les insectes, cueillit et classa toute la
flore des les, piqua toute l'entomologie de sa province, sur laquelle
il composa un trait manuscrit avec planches dessines de sa main, et
enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout,
qui allait s'augmentant d'une faon effrayante, il se mit  choisir
parmi toutes les folies de son pays et de son poque une des plus
lgantes et des plus coteuses.

Il aima les tulipes.

C'tait le temps, comme on sait, o les Flamands et les Portugais
exploitant  l'envie ce genre d'horticulture, en taient arrivs 
diviniser la tulipe et  faire de cette fleur venue de l'orient ce que
jamais naturaliste n'avait os faire de la race humaine, de peur de
donner de la jalousie  Dieu.

Bientt de Dordrecht  Mons il ne fut plus question que des tulipes de
_mynheer_[1] van Barle; et ses planches, ses fosses, ses chambres de
schage, ses cahiers de caeux furent visits comme jadis les galeries
et les bibliothques d'Alexandrie par les illustres voyageurs romains.

Van Barle commena par dpenser son revenu de l'anne  tablir sa
collection, puis il brcha ses florins neufs  la perfectionner; aussi
son travail fut-il rcompens d'un magnifique rsultat: il trouva cinq
espces diffrentes qu'il nomma la _Jeanne_, du nom de sa mre, la
_Barle_, du nom de son pre, la _Corneille_, du nom de son parrain; les
autres noms nous chappent, mais les amateurs pourront bien certainement
les retrouver dans les catalogues du temps.

En 1672, au commencement de l'anne, Corneille de Witt vint  Dordrecht
pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille; car on
sait que non seulement Corneille tait n  Dordrecht, mais que la
famille des de Witt tait originaire de cette ville.

Corneille commenait ds lors, comme disait Guillaume d'Orange,  jouir
de la plus parfaite impopularit. Cependant, pour ses concitoyens, les
bons habitants de Dordrecht, il n'tait pas encore un sclrat  pendre,
et ceux-ci, peu satisfaits de son rpublicanisme un peu trop pur, mais
fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la
ville quand il entra.

Aprs avoir remerci ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille
maison paternelle, et ordonna quelques rparations avant que madame de
Witt, sa femme, vint s'installer avec ses enfants.

Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul
peut-tre  Dordrecht ignorait encore la prsence du ruward dans sa
ville natale.

Autant Corneille de Witt avait soulev de haines en maniant ces graines
malfaisantes qu'on appelle les passions politiques, autant van Barle
avait amass de sympathies en ngligeant compltement la culture de la
politique, absorb qu'il tait dans la culture de ses tulipes.

Aussi van Barle tait-il chri de ses domestiques et de ses ouvriers,
aussi ne pouvait-il supposer qu'il existt au monde un homme qui voult
du mal  un autre homme.

Et cependant, disons-le  la honte de l'humanit, Cornlius van Barle
avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement froce, bien autrement
acharn, bien autrement irrconciliable, que jusque-l n'en avaient
compt le ruward et son frre parmi les orangistes les plus hostiles de
cette admirable fraternit qui, sans nuage pendant la vie, venait se
prolonger par le dvouement au-del de la mort.

Au moment o Cornlius commena de s'adonner aux tulipes, et y jeta ses
revenus de l'anne et les florins de son pre, il y avait  Dordrecht et
demeurant porte  porte avec lui, un bourgeois nomm Isaac Boxtel, qui,
depuis le jour o il avait atteint l'ge de connaissance, suivait le
mme penchant et se pmait au seul nonc du mot _tulban_, qui, ainsi
que l'assure le _floriste franais_, c'est--dire l'historien le plus
savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du
Chingulais, ait servi  dsigner ce chef d'oeuvre de la cration qu'on
appelle la tulipe.

Boxtel n'avait pas le bonheur d'tre riche comme van Barle. Il s'tait
donc  grand'peine,  force de soins et de patience, fait dans sa maison
de Dordrecht un jardin commode  la culture; il avait amnag le terrain
selon les prescriptions voulues et donn  ses couches prcisment
autant de chaleur et de fracheur que le codex des jardiniers en
autorise.

 la vingtime partie d'un degr prs, Isaac savait la temprature de
ses chssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de faon qu'il
l'accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits
commenaient-ils  plaire. Ils taient beaux, recherchs mme. Plusieurs
amateurs taient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel
avait lanc dans le monde des Linn et des Tournefort une tulipe de son
nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait travers la France, tait
entre en Espagne, avait pntr jusqu'en Portugal, et le roi don
Alphonse VI, qui, chass de Lisbonne, s'tait retir dans l'le de
Terceire, o il s'amusait, non pas comme le grand Cond,  arroser des
oeillets, mais  cultiver des tulipes, avait dit: PAS MAL en regardant
la susdite _Boxtel_.

Tout  coup,  la suite de toutes les tudes auxquelles il s'tait
livr, la passion de la tulipe ayant envahi Cornlius van Barle,
celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l'avons
dit, tait voisine de celle de Boxtel et fit lever d'un tage certain
btiment de sa cour, lequel, en s'levant, ta environ un demi-degr de
chaleur et, en change, rendit un demi-degr de froid au jardin de
Boxtel, sans compter qu'il coupa le vent et drangea tous les calculs et
toute l'conomie horticole de son voisin.

Aprs tout, ce n'tait rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel.
Van Barle n'tait qu'un peintre, c'est--dire une espce de fou qui
essaie de reproduire sur la toile en les dfigurant les merveilles de la
nature. Le peintre faisant lever son atelier d'un tage pour avoir
meilleur jour, c'tait son droit. M. van Barle tait peintre comme M.
Boxtel tait fleuriste-tulipier; il voulait du soleil pour ses tableaux,
il en prenait un demi-degr aux tulipes de M. Boxtel.

La loi tait pour M. van Barle. _Bene sit._

D'ailleurs, Boxtel avait dcouvert que trop de soleil nuit  la tulipe,
et que cette fleur poussait mieux et plus colore avec le tide soleil
du matin ou du soir qu'avec le brlant soleil de midi.

Il sut donc presque gr  Cornlius van Barle de lui avoir bti gratis
un parasoleil.

Peut-tre n'tait-ce point tout  fait vrai, et ce que disait Boxtel 
l'endroit de son voisin van Barle n'tait-il pas l'expression entire
de sa pense. Mais les grandes mes trouvent dans la philosophie
d'tonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.

Mais hlas! que devint-il, cet infortun Boxtel, quand il vit les vitres
de l'tage nouvellement bti se garnir d'oignons, de caeux, de tulipes
en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la
profession d'un monomane tulipier!

Il y avait les paquets d'tiquettes, il y avait les casiers, il y avait
les botes  compartiments et les grillages de fer destins  fermer ces
casiers pour y renouveler l'air sans donner accs aux souris, aux
charanons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de
tulipes  deux mille francs l'oignon.

Boxtel fut fort bahi lorsqu'il vit tout ce matriel, mais il ne
comprenait pas encore l'tendue de son malheur. On savait van Barle ami
de tout ce qui rjouit la vue. Il tudiait  fond la nature pour ses
tableaux, finis comme ceux de Grard Dow, son matre, et de Miris, son
ami. N'tait-il pas possible qu'ayant  peindre l'intrieur d'un
tulipier, il et amass dans son nouvel atelier tous les accessoires de
la dcoration?

Cependant, quoique berc par cette dcevante ide, Boxtel ne put
rsister  l'ardente curiosit qui le dvorait. Le soir venu, il
appliqua une chelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin
Barle, il se convainquit que la terre d'un norme carr peupl nagure
de plantes diffrentes, avait t remue, dispose en plates-bandes de
terreau ml de boue de rivire, combinaison essentiellement sympathique
aux tulipes, le tout contre-fort de bordures de gazon pour empcher les
boulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre mnage
pour tamiser le soleil de midi; de l'eau en abondance et  porte,
exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions compltes, non seulement
de russite, mais de progrs. Plus de doute, van Barle tait devenu
tulipier.

Boxtel se reprsenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille
florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses
ressources morales et physiques  la culture des tulipes en grand. Il
entrevit son succs dans un vague mais prochain avenir, et conut, par
avance, une telle douleur de ce succs, que ses mains se relchant, les
genoux s'affaissrent, il roula dsespr en bas de son chelle.

Ainsi, ce n'tait pas pour des tulipes en peinture, mais pour des
tulipes relles que van Barle lui prenait un demi-degr de chaleur.
Ainsi van Barle allait avoir la plus admirable des expositions solaires
et, en outre, une vaste chambre o conserver ses oignons et ses caeux:
chambre claire, are, ventile, richesse interdite  Boxtel, qui
avait t forc de consacrer  cet usage sa chambre  coucher, et qui,
pour ne pas nuire par l'influence des esprits animaux  ses caeux et 
ses tubercules, se rsignait  coucher au grenier.

Ainsi porte  porte, mur  mur, Boxtel allait avoir un rival, un mule,
un vainqueur peut-tre, et ce rival, au lieu d'tre quelque jardinier
obscur, inconnu, c'tait le filleul de matre Corneille de Witt,
c'est--dire une clbrit!

Boxtel, on le voit, avait l'esprit moins bien fait que Porus, qui se
consolait d'avoir t vaincu par Alexandre justement  cause de la
clbrit de son vainqueur.

En effet, qu'arriverait-il si jamais van Barle trouvait une tulipe
nouvelle et la nommait la _Jean de Witt_, aprs en avoir nomm une la
_Corneille_? Ce serait  en touffer de rage.

Ainsi, dans son envieuse prvoyance, Boxtel, prophte de malheur pour
lui mme, devinait ce qui allait arriver.

Aussi Boxtel, cette dcouverte faite, passa-t-il la plus excrable nuit
qui se puisse imaginer.




VI

La haine d'un tulipier


 partir de ce moment, au lieu d'une proccupation, Boxtel eut une
crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du
corps et de l'esprit, la culture d'une ide favorite, Boxtel le perdit
en ruminant tout le dommage qu'allait lui causer l'ide du voisin.

Van Barle, comme on peut le penser, du moment o il eut appliqu  ce
point la parfaite intelligence dont la nature l'avait dou, van Barle
russit  lever les plus belles tulipes.

Mieux que qui que ce soit  Harlem et  Leyde, villes qui offrent les
meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornlius russit 
varier les couleurs,  modeler les formes,  multiplier les espces.

Il tait de cette cole ingnieuse et nave qui prit pour devise, ds le
VIIe sicle, cet aphorisme dvelopp en 1653 par un de ses adeptes:
C'est offenser Dieu que mpriser les fleurs.

Prmisse dont l'cole tulipire, la plus exclusive des coles, fit en
1653 le syllogisme suivant:

C'est offenser Dieu que mpriser les fleurs.

Plus la fleur est belle, plus en la mprisant on offense Dieu.

La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.

Donc qui mprise la tulipe offense dmesurment Dieu.

Raisonnement  l'aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volont,
les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du
Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l'Inde et de la
Chine, eussent mis l'univers hors la loi, et dclar schismatiques,
hrtiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d'hommes
froids pour la tulipe.

Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique
ennemi mortel de van Barle, n'et march sous le mme drapeau que lui.

Donc van Barle obtint des succs nombreux et fit parler de lui, si bien
que Boxtel disparut  tout jamais de la liste des notables tulipiers de
la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut reprsente par
Cornlius van Barle, le modeste et inoffensif savant.

Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus
fiers, et l'glantier aux quatre ptales incolores commence la rose
gigantesque et parfume. Ainsi les maisons royales ont pris parfois
naissance dans la chaumire d'un bcheron ou dans la cabane d'un
pcheur.

Van Barle, adonn tout entier  ses travaux de semis, de plantation, de
rcolte, van Barle, caress par toute la tuliperie d'Europe, ne
souponna pas mme qu' ses cts il y eut un malheureux dtrn dont il
tait l'usurpateur. Il continua ses expriences, et par consquent ses
victoires, et en deux annes couvrit ses plates-bandes de sujets
tellement merveilleux que jamais personne, except peut-tre Shakespeare
et Rubens, n'avait tant cr aprs Dieu.

Aussi fallait-il, pour prendre une ide d'un damn oubli par Dante,
fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que van Barle sarclait,
amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu'agenouill sur le talus
de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et
mditait les modifications qu'on y pouvait faire, les mariages de
couleurs qu'on y pouvait essayer, Boxtel, cach derrire un petit
sycomore qu'il avait plant le long du mur, et dont il se faisait un
ventail, suivait, l'oeil gonfl, la bouche cumante, chaque pas, chaque
geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il
surprenait un sourire sur ses lvres, un clair de bonheur dans ses
yeux, alors il leur envoyait tant de maldictions, tant de furieuses
menaces, qu'on ne saurait concevoir comment ces souffles empests
d'envie et de colre n'allaient point s'infiltrant dans les tiges des
fleurs y porter des principes de dcadence et des germes de mort.

Bientt, tant le mal, une fois matre d'une me humaine, y fait de
rapides progrs, bientt Boxtel ne se contenta plus de voir van Barle.
Il voulut voir aussi ses fleurs, il tait artiste au fond, et le
chef-d'oeuvre d'un rival lui tenait au coeur.

Il acheta un tlescope,  l'aide duquel, aussi bien que le propritaire
lui-mme, il put suivre chaque volution de la fleur, depuis le moment
o elle pousse, la premire anne, son ple bourgeon hors de terre,
jusqu' celui o, aprs avoir accompli sa priode de cinq annes, elle
arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparat l'incertaine
nuance de sa couleur et se dveloppent les ptales de la fleur, qui
seulement alors rvle les trsors secrets de son calice.

Oh! que de fois le malheureux jaloux, perch sur son chelle, aperut-il
dans les plates-bandes de van Barle des tulipes qui l'aveuglaient par
leur beaut, le suffoquaient par leur perfection!

Alors, aprs la priode d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il
subissait la fivre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui
change le coeur en une myriade de petits serpents qui se dvorent l'un
l'autre, source infme d'horribles douleurs.

Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne
saurait donner l'ide, Boxtel fut-il tent de sauter la nuit dans le
jardin, d'y ravager les plantes, de dvorer les oignons avec les dents,
et de sacrifier  sa colre le propritaire lui-mme s'il osait dfendre
ses tulipes.

Mais, tuer une tulipe, c'est, aux yeux d'un vritable horticulteur, un
si pouvantable crime!

Tuer un homme, passe encore.

Cependant, grce aux progrs que faisait tous les jours van Barle dans
la science qu'il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint  un tel
paroxysme de fureur qu'il mdita de lancer des pierres et des btons
dans les planches de tulipes de son voisin.

Mais comme il rflchit que le lendemain,  la vue du dgt, van Barle
informerait, que l'on constaterait alors que la rue tait loin, que
pierres et btons ne tombaient plus du ciel au XVIIe sicle comme au
temps des Amalcites, que l'auteur du crime, quoiqu'il et opr dans la
nuit, serait dcouvert et non seulement puni par la loi, mais encore
dshonor  tout jamais aux yeux de l'Europe tulipire, Boxtel aiguisa
la haine par la ruse et rsolut d'employer un moyen qui ne le compromt
pas.

Il chercha longtemps, c'est vrai, mais enfin il trouva.

Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrire avec une
ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de
la plate-bande matresse, de la plate-bande princire, de la plate-bande
royale, qui non seulement contenait la _Corneille de Witt_, mais encore
la _Brabanonne_, blanc de lait, pourpre et rouge, la _Marbre_, de
Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin clatant, et la
_Merveille_, de Harlem, la tulipe _Colombin obscur_ et _Colombin clair
terni_.

Les animaux effars, en tombant du haut en bas du mur, se rurent
d'abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son ct, jusqu'
ce que le fil qui les retenait l'un  l'autre ft tendu; mais alors,
sentant l'impossibilit d'aller plus loin, ils vagurent  et l avec
d'affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu
desquelles ils se dbattaient; puis enfin, aprs un quart d'heure de
lutte acharne, tant parvenus  rompre le fil qui les enchevtrait, ils
disparurent.

Boxtel, cach derrire son sycomore, ne voyait rien,  cause de
l'obscurit de la nuit; mais aux cris enrags des deux chats, il
supposait tout, et son coeur, dgonflant de fiel, s'emplissait de joie.

Le dsir de s'assurer du dgt commis tait si grand dans le coeur de
Boxtel, qu'il resta jusqu'au jour pour jouir par ses yeux de l'tat o
la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.

Il tait glac par le brouillard du matin; mais il ne sentait pas le
froid; l'espoir de la vengeance lui tenait chaud.

La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.

Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s'ouvrit;
van Barle apparut, et s'approcha de ses plates-bandes, souriant comme
un homme qui a pass la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rves.

Tout  coup, il aperoit des sillons et des monticules sur ce terrain
plus uni la veille qu'un miroir; tout  coup, il aperoit les rangs
symtriques de ses tulipes dsordonnes comme sont les piques d'un
bataillon au milieu duquel aurait tomb une bombe.

Il accourt tout plissant.

Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacres, ventres,
gisaient les unes courbes, les autres brises tout  fait et dj
plissantes; la sve coulait de leurs blessures; la sve, ce sang
prcieux que van Barle et voulu racheter au prix du sien.

Mais,  surprise!  joie de van Barle!  douleur inexprimable de
Boxtel! pas une des quatre tulipes menaces par l'attentat de ce dernier
n'avait t atteinte. Elles levaient firement leurs nobles ttes
au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C'tait assez pour consoler
van Barle, c'tait assez pour faire crever de rage l'assassin, qui
s'arrachait les cheveux  la vue de son crime commis, et commis
inutilement.

Van Barle, tout en dplorant le malheur qui venait de le frapper,
malheur qui, du reste, par la grce de Dieu, tait moins grand qu'il
aurait pu tre, van Barle ne put en deviner la cause. Il s'informa
seulement et apprit que toute la nuit avait t trouble par des
miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats  la
trace laisse par leurs griffes, au poil rest sur le champ de bataille
et auquel les gouttes indiffrentes de la rose tremblaient comme elles
faisaient  ct sur les feuilles d'une fleur brise, et pour viter
qu'un pareil malheur se renouvelt  l'avenir, il ordonna qu'un garon
jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une gurite, prs
des plates-bandes.

Boxtel entendit donner l'ordre. Il vit se dresser la gurite ds le mme
jour, et trop heureux de n'avoir pas t souponn, seulement plus anim
que jamais contre l'heureux horticulteur, il attendit de meilleures
occasions.

Ce fut vers cette poque que la socit tulipire de Harlem proposa un
prix pour la dcouverte, nous n'osons pas dire pour la fabrication de la
grande tulipe noire et sans tache, problme non rsolu et regard comme
insoluble, si l'on considre qu' cette poque l'espce n'existait pas
mme  l'tat de bistre dans la nature.

Ce qui faisait dire  chacun que les fondateurs du prix eussent aussi
bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose tant
impossible.

Le monde tulipier n'en fut pas moins mu de la base  son fate.

Quelques amateurs prirent l'ide, mais sans croire  son application;
mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en
regardant leur spculation comme manque  l'avance, ils ne pensrent
plus d'abord qu' cette grande tulipe noire rpute chimrique comme le
cygne noir d'Horace, et comme le merle blanc de la tradition franaise.

Van Barle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'ide; Boxtel fut au
nombre de ceux qui pensrent  la spculation. Du moment o van Barle
eut incrust cette tche dans sa tte perspicace et ingnieuse, il
commena lentement les semis et les oprations ncessaires pour amener
du rouge au brun, et du brun au brun fonc, les tulipes qu'il avait
cultives jusque-l.

Ds l'anne suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et
Boxtel les aperut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore
trouv que le brun clair.

Peut-tre serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles
thories qui consistent  prouver que la tulipe emprunte aux lments
ses couleurs; peut-tre nous saurait-on gr d'tablir que rien n'est
impossible  l'horticulteur qui met  contribution, par sa patience et
son gnie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre
et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un trait de la tulipe en
gnral, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons
rsolu d'crire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient
les appts du sujet juxtapos au ntre.

Boxtel, encore une fois vaincu par la supriorit de son ennemi, se
dgota de la culture et,  moiti fou, se voua tout entier 
l'observation.

La maison de son rival tait  claire-voie. Jardin ouvert au soleil,
cabinets vitrs pntrables  la vue, casiers, armoires, botes et
tiquettes dans lesquels le tlescope plongeait facilement; Boxtel
laissa pourrir les oignons sur les couches, scher les coques dans leurs
cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et dsormais usant sa
vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van
Barle; il respira par la tige de ses tulipes, se dsaltra par l'eau
qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que
saupoudrait le voisin sur ses oignons chris.

Mais le plus curieux du travail ne s'oprait pas dans le jardin.

Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Barle montait  son
laboratoire, dans le cabinet vitr o le tlescope de Boxtel pntrait
si bien, et l, ds que les lumires du savant, succdant aux rayons du
jour, avaient illumin murs et fentres, Boxtel voyait fonctionner le
gnie inventif de son rival.

Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destines
 les modifier ou  les colorer. Il devinait, lorsque chauffant
certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec
d'autres par une sorte de greffe, opration minutieuse et
merveilleusement adroite, il enfermait dans les tnbres celles qui
devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou  la lampe
celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un ternel
reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide
reprsentation hermtique de l'lment humide.

Cette magie innocente, fruit de la rverie enfantine et du gnie viril
tout ensemble, ce travail patient, ternel, dont Boxtel se reconnaissait
incapable, c'tait de verser dans le tlescope de l'envieux toute sa
vie, toute sa pense, tout son espoir.

Chose trange! tant d'intrt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas
teint chez Isaac la froce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois,
en tenant van Barle dans son tlescope, il se faisait l'illusion qu'il
l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la
dtente pour lcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que
nous rattachions  cette poque des travaux de l'un et de l'espionnage
de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait
faire  sa ville natale.




VII

L'homme heureux fait connaissance avec le malheur


Corneille, aprs avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son
filleul, Cornlius van Barle, au mois de janvier 1672.

La nuit tombait.

Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste,
Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres,
depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de
l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral _les Sept-Provinces_ pendant
la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donn son nom  une magnifique
tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilit d'un pre pour
son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trsors de van Barle, la
foule stationnait avec curiosit, avec respect mme, devant la porte de
l'homme heureux.

Tout ce bruit veilla l'attention de Boxtel, qui gotait prs de son
feu.

Il s'informa de ce que c'tait, l'apprit et grimpa  son laboratoire.

Et l, malgr le froid, il s'installa, le tlescope  l'oeil.

Ce tlescope ne lui tait plus d'une grande utilit depuis l'automne de
1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se
cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intrieur
de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du
pole. Aussi, tout l'hiver, Cornlius le passait-il dans son
laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement
allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'tait pour y faire entrer
quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forait,
en ouvrant une trappe vitre, de tomber bon gr mal gr chez lui.

Le soir dont nous parlons, aprs que Corneille et Cornlius eurent
visit ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:

--Mon fils, dit Corneille bas  van Barle, loignez vos gens et tchez
que nous demeurions quelques moments seuls.

Cornlius s'inclina en signe d'obissance.

Puis tout haut:

--Monsieur, dit Cornlius, vous plat-il de visiter maintenant mon
schoir de tulipes?

Le schoir, ce _Pandmonium_ de la tuliperie, ce tabernacle, ce _sanctum
sanctorum_ tait, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.

Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme et dit le grand
Racine, qui florissait  cette poque. Cornlius n'y laissait pntrer
que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice,
laquelle, depuis que Cornlius s'tait vou au culte des tulipes,
n'osait plus mettre d'oignons dans les ragots, de peur d'plucher et
d'assaisonner le coeur de son nourrisson.

Aussi,  ce seul mot _schoir_, les valets qui portaient les flambeaux
s'cartrent-ils respectueusement. Cornlius prit les bougies de la main
du premier et prcda son parrain dans la chambre.

Ajoutons  ce que nous venons de dire que le schoir tait ce mme
cabinet vitr sur lequel Boxtel braquait incessamment son tlescope.

L'envieux tait plus que jamais  son poste.

Il vit d'abord s'clairer les murs et les vitrages.

Puis deux ombres apparurent.

L'une d'elles, grande, majestueuse, svre, s'assit prs de la table o
Cornlius avait dpos le flambeau.

Dans cette ombre, Boxtel reconnut le ple visage de Corneille de Witt,
dont les longs cheveux noirs spars au front tombaient sur ses paules.

Le ruward de Pulten, aprs avoir dit  Cornlius quelques paroles dont
l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lvres, tira de
sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cachet, paquet
que Boxtel,  la faon dont Cornlius le prit et le dposa dans une
armoire, supposa tre des papiers de la plus grande importance.

Il avait d'abord pens que ce paquet prcieux renfermait quelques caeux
nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait rflchi bien
vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait gure que
de l'homme, mauvaise plante bien moins agrable  voir et surtout bien
plus difficile  faire fleurir.

Il en revint donc  cette ide que ce paquet contenait purement et
simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.

Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique  Cornlius, qui
non seulement tait, mais se vantait d'tre entirement tranger  cette
science, bien autrement obscure,  son avis, que la chimie et mme que
l'alchimie?

C'tait un dpt sans doute que Corneille, dj menac par
l'impopularit dont commenaient  l'honorer ses compatriotes, remettait
 son filleul van Barle, et la chose tait d'autant plus adroite de la
part du ruward, que certes ce n'tait pas chez Cornlius, tranger 
toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dpt.

D'ailleurs, si le paquet et contenu des caeux, Boxtel connaissait son
voisin; Cornlius n'y et pas tenu, et il et  l'instant mme apprci,
en l'tudiant en amateur, la valeur des prsents qu'il recevait.

Tout au contraire, Cornlius avait respectueusement reu le dpt des
mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un
tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne ft point
vu, ensuite pour qu'il ne prt pas une trop grande partie de la place
rserve  ses oignons.

Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de
son filleul et s'achemina vers la porte.

Cornlius saisit vivement le flambeau et s'lana pour passer le premier
et l'clairer convenablement.

Alors la lumire s'teignit insensiblement dans le cabinet vitr pour
aller reparatre dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans
la rue, encore encombre de gens qui voulaient voir le ruward remonter
en carrosse.

L'envieux ne s'tait pas tromp dans ses suppositions. Le dpt remis
par le ruward  son filleul et soigneusement serr par celui-ci, c'tait
la correspondance de Jean avec M. de Louvois.

Seulement ce dpt tait confi, comme l'avait dit Corneille  son
frre, sans que Corneille le moins du monde en et laiss souponner
l'importance politique  son filleul.

La seule recommandation qu'il lui et faite tait de ne rendre ce dpt
qu' lui, sur un mot de lui, quelle que ft la personne qui vnt le
rclamer.

Et Cornlius, comme nous l'avons vu, avait enferm le dpt dans
l'armoire aux caeux rares.

Puis, le ruward parti, le bruit et les feux teints, notre homme n'avait
plus song  ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui,
pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et
imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.

Et maintenant, voil donc tous les jalons de notre histoire plants dans
cette grasse terre qui s'tend de Dordrecht  la Haye. Les suivra qui
voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant  nous, nous avons
tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt
n'avaient eu si froces ennemis dans toute la Hollande que celui que
possdait van Barle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.

Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son
chemin vers le but propos par la socit de Harlem: il avait pass de
la tulipe bistre  la tulipe caf brl; et revenant  lui, ce mme jour
o se passait  la Haye le grand vnement que nous avons racont, nous
allons le retrouver vers une heure de l'aprs-midi, enlevant de sa
plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes
caf brl, tulipes dont la floraison avorte jusque-l tait fixe au
printemps de l'anne 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la
grande tulipe noire demande par la socit de Harlem.

Le 20 aot 1672,  une heure de l'aprs-midi, Cornlius tait donc dans
son schoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le
tapis, considrant avec dlices trois caeux qu'il venait de dtacher de
son oignon: caeux purs, parfaits, intacts, principes inapprciables
d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis
dans cette combinaison dont la russite devait illustrer  jamais le nom
de Cornlius van Barle.

--Je trouverai la grande tulipe noire, disait  part lui Cornlius, tout
en dtachant ses caeux. Je toucherai les cent mille florins du prix
propos. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette faon,
la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et
je pourrai, sans rien craindre des rpublicains ou des orangistes,
continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux tat. Je ne craindrai
pas non plus qu'un jour d'meute, les boutiquiers de Dordrecht et les
mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs
familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur
revient que j'ai achet un oignon deux ou trois cents florins. C'est
rsolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de
Harlem. Quoique...

Et  ce _quoique_, Cornlius van Barle fit une pause et soupira.

--Quoique, continua-t-il, c'et t une bien douce dpense que celle de
ces cent mille florins appliqus  l'agrandissement de mon parterre ou
mme  un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hlas! il
ne faut plus penser  tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et
proclamations, voil ce qui domine la situation en ce moment.

Van Barle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit
passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces
proclamations, toutes choses propres seulement  troubler l'esprit d'un
honnte homme:

--Voil cependant de bien jolis caeux, dit-il; comme ils sont lisses,
comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mlancolique qui promet
le noir d'bne  ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne
paraissent mme pas  l'oeil nu. Oh! certes, pas une tache ne gtera la
robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on
cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pense? _Tulipa nigra
Barlnsis._

Oui, _Barlnsis_; beau nom. Toute l'Europe tulipire, c'est--dire
toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le
vent aux quatre points cardinaux du globe: LA GRANDE TULIPE NOIRE EST
TROUVE!--Son nom? demanderont les amateurs.--_Tulipa nigra
Barlnsis_.--Pourquoi _Barlnsis_?-- cause de son inventeur van
Barle, rpondra-t-on.--Ce van Barle, qui est-ce?--C'est celui qui dj
avait trouv cinq espces nouvelles: la _Jeanne_, la _Jean de Witt_, la
_Corneille_, etc. Eh bien, voil mon ambition  moi. Elle ne cotera de
larmes  personne. Et l'on parlera encore de la _Tulipa nigra
Barlensis_, quand peut-tre mon parrain, ce sublime politique, ne sera
plus connu que par la tulipe  laquelle j'ai donn son nom.

Les charmants caeux!...

Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornlius, je veux, si la
tranquillit est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres
cinquante mille florins; au bout du compte, c'est dj beaucoup pour un
homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres
florins, je ferai des expriences. Avec ces cinquante mille florins, je
veux arriver  parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais  donner  la
tulipe l'odeur de la rose ou de l'oeillet, ou mme une odeur compltement
nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais  cette reine des
fleurs ce parfum naturel gnrique qu'elle a perdu en passant de son
trne d'Orient sur son trne europen, celui qu'elle doit avoir dans la
presqu'le de l'Inde,  Goa,  Bombay,  Madras, et surtout dans cette
le qui autrefois,  ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on
appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis,
j'aimerais mieux alors tre Cornlius van Barle que d'tre Alexandre,
Csar ou Maximilien.

Les admirables caeux!...

Et Cornlius se dlectait dans sa contemplation, et Cornlius
s'absorbait dans les plus doux rves.

Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement branle que
d'habitude.

Cornlius tressaillit, tendit la main sur ses caeux et se retourna.

--Qui va l? demanda-t-il.

--Monsieur, rpondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.

--Un messager de la Haye... Que veut-il?

--Monsieur, c'est Craeke.

--Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.

--Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en mme temps, forant la consigne, Craeke, se prcipita dans le
schoir. Cette apparition presque violente tait une telle infraction
aux habitudes tablies dans la maison de Cornlius van Barle, que
celui-ci, en apercevant Craeke qui se prcipitait dans le schoir, fit
de la main qui couvrait les caeux un mouvement presque convulsif,
lequel envoya deux des prcieux oignons rouler, l'un sous une table
voisine de la grande table, l'autre dans la chemine.

--Au diable! dit Cornlius, se prcipitant  la poursuite de ses caeux,
qu'y a-t-il donc, Craeke?

--Il y a, monsieur, dit Craeke, dposant le papier sur la grande table
o tait rest gisant le troisime oignon; il y a que vous tes invit 
lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les
symptmes d'un tumulte pareil  celui qu'il venait de laisser  la Haye,
s'enfuit sans tourner la tte.

--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornlius tendant le bras
sous la table pour y poursuivre l'oignon prcieux; on le lira, ton
papier.

Puis, ramassant le caeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour
l'examiner:

--Bon! dit-il; en voil dj un intact. Diable de Craeke, va! entrer
ainsi dans mon schoir! Voyons  l'autre maintenant.

Et sans lcher l'oignon fugitif, van Barle s'avana vers la chemine,
et  genoux, du bout du doigt, se mit  palper les cendres qui
heureusement taient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second caeu.

--Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:--Intact comme le
premier, dit-il.

Au mme instant, et comme Cornlius, encore  genoux, examinait le
second caeu, la porte du schoir fut secoue si rudement et s'ouvrit de
telle faon  la suite de cette secousse, que Cornlius sentit monter 
ses joues,  ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillre que
l'on nomme la colre.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah ! devient-on fou cans?

--Monsieur! monsieur! s'cria un domestique se prcipitant dans le
schoir avec le visage plus ple et la mine plus effare que ne les
avait Craeke.

--Eh bien? demanda Cornlius, prsageant un malheur  cette double
infraction de toutes les rgles.

--Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.

--Fuir, et pourquoi?

--Monsieur, la maison est pleine de gardes des tats.

--Que demandent-ils?

--Ils vous cherchent.

--Pour quoi faire?

--Pour vous arrter.

--Pour m'arrter, moi?

--Oui, monsieur, et ils sont prcds d'un magistrat.

--Que veut dire cela? demanda van Barle en serrant ses deux caeux dans
sa main et en plongeant son regard effar dans l'escalier.

--Ils montent, ils montent! cria le serviteur.

--Oh! mon cher enfant, mon digne matre, cria la nourrice en faisant 
son tour son entre dans le schoir. Prenez votre or, vos bijoux, et
fuyez, fuyez!

--Mais par o veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Barle.

--Sautez par la fentre.

--Vingt-cinq pieds.

--Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.

--Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.

--N'importe, sautez.

Cornlius prit le troisime caeu, s'approcha de la fentre, l'ouvrit,
mais  l'aspect du dgt qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien
plus encore qu' la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:

--Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arrire.

En ce moment, on voyait poindre  travers les barreaux de la rampe les
hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.

Quant  Cornlius van Barle, il faut le dire  la louange, non pas de
l'homme, mais du tulipier, sa seule proccupation fut pour ses
inestimables caeux.

Il chercha des yeux un papier o les envelopper, aperut la feuille de
la Bible dpose par Craeke sur le schoir, la prit sans se rappeler,
tant son trouble tait grand, d'o venait cette feuille, y enveloppa ses
trois caeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.

Les soldats, prcds du magistrat, entrrent au mme instant.

--tes-vous le docteur Cornlius van Barle? demanda le magistrat,
quoiqu'il connt parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se
conformait aux rgles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit,
une grande gravit  l'interrogation.

--Je le suis, matre van Spennen, rpondit Cornlius en saluant
gracieusement son juge, et vous le savez bien.

--Alors! livrez-nous les papiers sditieux que vous cachez chez vous.

--Les papiers sditieux? s'cria Cornlius tout abasourdi de
l'apostrophe.

--Oh! ne faites pas l'tonn.

--Je vous jure, matre van Spennen, reprit Cornlius, que j'ignore
compltement ce que vous voulez dire.

--Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge;
livrez-nous les papiers que le tratre Corneille de Witt a dposs chez
vous au mois de janvier dernier.

Un clair passa dans l'esprit de Cornlius.

--Oh! oh! dit van Spennen, voil que vous commencez  vous rappeler,
n'est-ce pas?

--Sans doute; mais vous parliez de papiers sditieux, et je n'ai aucun
papier de ce genre.

--Ah! vous niez?

--Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil tout le cabinet.

--Quelle est la pice de votre maison qu'on nomme le schoir?
demanda-t-il.

--C'est justement celle o nous sommes, matre van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'oeil sur une petite note place au premier
rang de ses papiers.

--C'est bien, dit-il comme un homme qui est fix.

Puis se retournant vers Cornlius.

--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.

--Mais je ne puis, matre van Spennen. Ces papiers ne sont point  moi:
ils m'ont t remis  titre de dpt, et un dpt est sacr.

--Docteur Cornlius, dit le juge, au nom des tats, je vous ordonne
d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renferms.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisime tiroir d'un bahut
plac prs de la chemine.

C'tait dans ce troisime tiroir, en effet, qu'taient les papiers remis
par le ruward de Pulten  son filleul, preuve que la police avait t
parfaitement renseigne.

--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornlius restait
immobile de stupfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-mme.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord 
dcouvert une vingtaine d'oignons, rangs et tiquets avec soin, puis
le paquet de papiers demeurs dans le mme tat exactement o il avait
t remis  son filleul par le malheureux Corneille de Witt.

Le magistrat rompit les cires, dchira l'enveloppe, jeta un regard avide
sur les premiers feuillets qui s'offrirent  ses regards, et s'cria
d'une voix terrible:

--Ah! la justice n'avait donc pas reu un faux avis!

--Comment! dit Cornlius, qu'est-ce donc?

--Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Barle, rpondit le
magistrat, et suivez-nous.

--Comment! que je vous suive? s'cria le docteur.

--Oui, car au nom des tats, je vous arrte.

On n'arrtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.

Il n'y avait pas assez longtemps qu'il tait stathouder pour cela.

--M'arrter! s'cria Cornlius; mais qu'ai-je donc fait?

--Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos
juges.

--O cela?

-- la Haye.

Cornlius, stupfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance,
donna la main  ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le
magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'tat, et
le fit conduire au grand galop  la Haye.




VIII

Une invasion


Ce qui venait d'arriver tait, comme on le devine, l'oeuvre diabolique de
mynheer Isaac Boxtel.

On se rappelle qu' l'aide de son tlescope, il n'avait pas perdu un
seul dtail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.

On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.

On se rappelle qu'il avait devin l'importance des papiers confis par
le ruward de Pulten  son filleul, en voyant celui-ci serrer
soigneusement le paquet  lui remis dans le tiroir o il serrait les
oignons les plus prcieux.

Il en rsulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup
plus d'attention que son voisin Cornlius, sut que Corneille de Witt
tait arrt comme coupable de haute trahison envers les tats, il
songea  part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot  dire pour faire
arrter le filleul en mme temps que le parrain.

Cependant, si heureux que ft le coeur de Boxtel, il frissonna d'abord 
cette ide de dnoncer un homme que cette dnonciation pouvait conduire
 l'chafaud.

Mais le terrible des mauvaises ides, c'est que peu  peu les mauvais
esprits se familiarisent avec elles.

D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:

Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accus de haute
trahison et arrt.

Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accus de rien au
monde et que je suis libre comme l'air.

Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose
certaine, puisqu'il est accus de haute trahison et arrt, son
complice, Cornlius van Barle est un non moins mauvais citoyen que lui.

Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons
citoyens de dnoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir  moi,
Isaac Boxtel, de dnoncer Cornlius van Barle.

Mais ce raisonnement n'et peut-tre pas, si spcieux qu'il ft, pris un
empire complet sur Boxtel, et peut-tre l'envieux n'et-il pas cd au
simple dsir de vengeance qui lui mordait le coeur, si  l'unisson du
dmon de l'envie n'et surgi le dmon de la cupidit.

Boxtel n'ignorait pas le point o van Barle tait arriv de sa
recherche sur la grande tulipe noire.

Si modeste que ft le Dr. Cornlius, il n'avait pu cacher  ses plus
intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grce 1673
le prix de cent mille florins propos par la socit d'horticulture de
Harlem.

Or cette presque certitude de Cornlius van Barle, c'tait la fivre
qui rongeait Isaac Boxtel.

Si Cornlius tait arrt, cela occasionnerait certainement un grand
trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne
songerait  veiller sur les tulipes du jardin.

Or, cette nuit-l, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait o
tait l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlverait
cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornlius, la tulipe noire
fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille
florins, au lieu que ce ft Cornlius, sans compter cet honneur suprme
d'appeler la fleur nouvelle _tulipa nigra Boxtellensis_, rsultat qui
satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidit.

veill, il ne pensait qu' la grande tulipe noire; endormi, il ne
rvait que d'elle.

Enfin, le 19 aot, vers deux heures de l'aprs-midi, la tentation fut si
forte que mynheer Isaac ne sut point y rsister plus longtemps.

En consquence, il dressa une dnonciation anonyme, laquelle remplaait
l'authenticit par la prcision, et jeta cette dnonciation  la poste.

Jamais papier vnneux gliss dans les gueules de bronze de Venise ne
produisit un plus prompt et un plus terrible effet.

Le mme soir, le principal magistrat reut la dpche;  l'instant mme
il convoqua ses collgues pour le lendemain matin. Le lendemain matin
ils s'taient runis, avaient dcid l'arrestation et avaient remis
l'ordre, afin qu'il ft excut,  matre van Spennen, qui s'tait
acquitt, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et
avait arrt Cornlius van Barle juste au moment o les orangistes de
la Haye faisaient rtir les morceaux des cadavres de Corneille et de
Jean de Witt.

Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas
eu le courage de braquer ce jour-l son tlescope, ni sur le jardin, ni
sur l'atelier, ni sur le schoir.

Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre
docteur Cornlius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva mme
point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques
de Cornlius, non moins amrement que Boxtel enviait le sort du matre,
entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:

--Je ne me lverai pas aujourd'hui; je suis malade.

Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna 
ce bruit; en ce moment, il tait plus ple qu'un vritable malade, plus
tremblant qu'un vritable fivreux. Son valet entra; Boxtel se cacha
dans sa couverture.

--Ah! monsieur, s'cria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout
en dplorant le malheur arriv  van Barle, annoncer une bonne nouvelle
 son matre; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce
moment?

--Comment veux-tu que je le sache? rpondit Boxtel d'une voix presque
inintelligible.

--Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrte votre voisin Cornlius
van Barle, comme coupable de haute trahison.

--Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!

--Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir
entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.

--Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.

--Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et
soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.

Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zle de son valet.
Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure aprs.

--Oh! monsieur, tout ce que je vous ai racont, dit-il, c'tait la
vrit pure.

--Comment cela?

--M. van Barle est arrt, on l'a mis dans une voiture et on vient de
l'expdier  la Haye.

-- la Haye!

--Oui, o, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.

--Et que dit-on? demanda Boxtel.

--Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sr, on dit que les
bourgeois doivent tre  cette heure en train d'assassiner M. Corneille
et M. Jean de Witt.

--Oh! murmura ou plutt rla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir
la terrible image qui s'offrait sans doute  son regard.

--Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit
bien malade pour n'avoir pas saut en bas du lit  une pareille
nouvelle.

En effet Isaac Boxtel tait bien malade, malade comme un homme qui vient
d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassin cet homme dans un
double but; le premier tait accompli; restait  accomplir le second. La
nuit vint. C'tait la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Puis il monta dans son sycomore.

Il avait bien calcul: personne ne songeait  garder le jardin; maison
et domestiques taient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

 minuit, le coeur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide,
il descendit de son arbre, prit une chelle, l'appliqua contre le mur,
monta jusqu' l'avant-dernier chelon et couta.

Tout tait tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumire veillait dans toute la maison.

C'tait celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurit enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrta un instant sur le fate; puis, bien certain
qu'il n'avait rien  craindre, il passa l'chelle de son jardin dans
celui de Cornlius et descendit.

Puis, comme il savait  une ligne prs l'endroit o taient enterrs les
caeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant
nanmoins les alles pour n'tre pas trahi par la trace de ses pas, et,
arriv  l'endroit prcis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains
dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'tre tromp.

Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla  ct: rien.

Il fouilla  droite, il fouilla  gauche: rien.

Il fouilla devant et derrire: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aperut enfin que, dans la matine
mme, la terre avait t remue.

En effet, pendant que Boxtel tait dans son lit, Cornlius tait
descendu dans son jardin, avait dterr l'oignon, et comme nous l'avons
vu, l'avait divis en trois caeux.

Boxtel ne pouvait se dcider  quitter la place. Il avait retourn avec
ses mains plus de dix pieds carrs.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colre, il regagna son chelle, enjamba le mur, ramena l'chelle
de chez Cornlius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta aprs elle.

Tout  coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les caeux taient dans le schoir.

Il ne s'agissait que de pntrer dans le schoir comme il avait pntr
dans le jardin.

L il les trouverait.

Au reste, ce n'tait gure plus difficile.

Les vitrages du schoir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Cornlius van Barle les avait ouverts le matin mme et personne n'avait
song  les fermer.

Le tout tait de se procurer une chelle assez longue, une chelle de
vingt pieds au lieu de douze.

Boxtel avait remarqu dans la rue qu'il habitait une maison en
rparation; le long de cette maison une chelle gigantesque tait
dresse.

Cette chelle tait bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne
l'avaient pas emporte.

Il courut  la maison, l'chelle y tait.

Boxtel prit l'chelle et l'apporta  grand'peine dans son jardin; avec
plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de
Cornlius.

L'chelle atteignait juste au vasistas.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allume dans sa poche, monta 
l'chelle et pntra dans le schoir.

Arriv dans ce tabernacle, il s'arrta, s'appuyant contre la table; les
jambes lui manquaient, son coeur battait  l'touffer.

L, c'tait bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air te
 la proprit ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une
haie ou qui escalade un mur, s'arrte  la porte ou  la fentre d'une
chambre.

Dans le jardin, Boxtel n'tait qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel
tait un voleur.

Cependant, il reprit courage: il n'tait pas venu jusque-l pour rentrer
chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et mme le
tiroir privilgi o tait le dpt qui venait d'tre si fatal 
Cornlius; il trouva tiquetes comme dans un jardin des plantes, la
_Joannis_, la _de Witt_, la tulipe bistre, la tulipe caf brl; mais de
la tulipe noire ou plutt des caeux o elle tait encore endormie et
cache dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des caeux tenu en partie
double par van Barle avec plus de soin et d'exactitude que le registre
commercial des premires maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

Aujourd'hui 20 aot 1672, j'ai dterr l'oignon de la grande tulipe
noire que j'ai spar en trois caeux parfaits.

--Ces caeux! ces caeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le
schoir, o les a-t-il pu cacher?

Puis tout  coup se frappant le front  s'aplatir le cerveau.

--Oh! misrable que je suis! s'cria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel,
est-ce qu'on se spare de ses caeux? Est-ce qu'on les abandonne 
Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans
ses caeux, quand ces caeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il
aura eu le temps de les prendre, l'infme! il les a sur lui, il les a
emports  la Haye!

C'tait un clair qui montrait  Boxtel l'abme d'un crime inutile.

Boxtel tomba foudroy sur cette mme table,  cette mme place o
quelques heures avant l'infortun Barle avait admir si longuement et
dlicieusement les caeux de la tulipe noire.

--Eh bien! aprs tout, dit l'envieux en relevant sa tte livide, s'il
les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...

Le reste de sa hideuse pense s'absorba dans un affreux sourire.

--Les caeux sont  la Haye, dit-il; ce n'est donc plus  Dordrecht que
je puis vivre.  la Haye pour les caeux!  la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il
abandonnait, tant il tait proccup d'une autre richesse inestimable,
Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'chelle,
reporta l'instrument de vol o il l'avait pris, et, pareil  un animal
de proie, rentra rugissant dans sa maison.




IX

La chambre de famille


Il tait minuit environ quand le pauvre van Barle fut crou  la
prison du Buitenhof.

Ce qu'avait prvu Rosa tait arriv. En trouvant la chambre de Corneille
vide, la colre du peuple avait t grande, et si le pre Gryphus
s'tait trouv l sous la main de ces furieux, il et certainement pay
pour son prisonnier.

Mais cette colre avait trouv  s'assouvir largement sur les deux
frres, qui avaient t rejoints par les assassins, grce  la
prcaution qui avait t prise par Guillaume, l'homme aux prcautions,
de fermer les portes de la ville.

Il tait donc arriv un moment o la prison s'tait vide et o le
silence avait succd  l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait
par les escaliers.

Rosa avait profit de ce moment, tait sortie de sa cachette et en avait
fait sortir son pre.

La prison tait compltement dserte;  quoi bon rester dans la prison
quand on gorgeait au Tol-Hek?

Gryphus sortit tout tremblant derrire la courageuse Rosa. Ils allrent
fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal,
car elle tait  moiti brise. On voyait que le torrent d'une puissante
colre tait pass par l.

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit
n'avait rien d'inquitant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit,
c'tait celui des cadavres que l'on tranait et que l'on revenait pendre
 la place accoutume des excutions.

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'tait pour ne pas voir
l'horrible spectacle.

 minuit, on frappa  la porte du Buitenhof, ou plutt  la barricade
qui la remplaait.

C'tait Cornlius van Barle que l'on amenait.

Quand le gelier Gryphus reut le nouvel hte et qu'il eut vu sur la
lettre d'crou la qualit du prisonnier:

--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de
gelier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de
famille; nous allons vous la donner.

Et enchant de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche
orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornlius dans la
cellule qu'avait le matin mme quitte Corneille de Witt pour l'exil tel
que l'entendent, en temps de rvolution, ces grands moralistes qui
disent comme un axiome de haute politique:

--Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prpara donc
 conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il
fallait parcourir pour arriver  cette chambre, le dsespr fleuriste
n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage
d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creuse dans le mur, en secouant une grosse
chane, et il flaira Cornlius afin de le bien reconnatre au moment o
il lui serait ordonn de le dvorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit gmir la rampe de l'escalier
sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle
habitait dans l'paisseur de cet escalier mme; et la lampe  la main
droite, elle claira en mme temps son charmant visage rose encadr dans
d'admirables cheveux blonds  torsades paisses, tandis que de la gauche
elle croisait sur la poitrine son blanc vtement de nuit, car elle avait
t rveille de son premier sommeil par l'arrive inattendue de
Cornlius.

C'tait un bien beau tableau  peindre et en tout digne de matre
Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illumine par le falot
rougetre de Gryphus avec sa sombre figure de gelier; au sommet, la
mlancolique figure de Cornlius qui se penchait sur la rampe pour
regarder au-dessous de lui, encadr par le guichet lumineux, le suave
visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrari peut-tre par la
position leve de Cornlius, plac sur ces marches d'o son regard
caressait vague et triste les paules blanches et rondes de la jeune
fille.

Puis, en bas, tout  fait dans l'ombre,  cet endroit de l'escalier o
l'obscurit faisait disparatre les dtails, les yeux d'escarboucles du
molosse secouant sa chane aux anneaux de laquelle la double lumire de
la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante
paillette.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime matre, c'est
l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit
ce beau jeune homme ple monter l'escalier lentement et qu'elle put lui
appliquer ces sinistres paroles prononces par son pre: _Vous aurez la
chambre de famille_.

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons
mis  la dcrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornlius fut forc
de le suivre, et cinq minutes aprs il entrait dans le cachot, qu'il est
inutile de dcrire, puisque le lecteur le connat dj.

Gryphus, aprs avoir montr du doigt au prisonnier le lit sur lequel
avait tant souffert le martyr qui dans la journe mme avait rendu son
me  Dieu, reprit son falot et sortit.

Quant  Cornlius, rest seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit
point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fix sur l'troite fentre  treillis
de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette faon
blanchir par-del les arbres ce premier rayon de lumire que le ciel
laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

 et l, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galop sur
le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frapp le petit
pav rond de la place, et les mches des arquebuses avaient, en
s'allumant au vent d'ouest, lanc jusqu'au vitrail de la prison
d'intermittents clairs.

Mais quand le jour naissant argenta le fate chaperonn des maisons,
Cornlius, impatient de savoir si quelque chose vivait  l'entour de
lui, s'approcha de la fentre et promena circulairement un triste
regard.

 l'extrmit de la place, une masse noirtre, teinte de bleu sombre
par les brumes matinales, s'levait, dcoupant sur les maisons ples sa
silhouette irrgulire.

Cornlius reconnut le gibet.

 ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'taient plus que des
squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait dchiquet les chairs de ses victimes,
mais rapport fidlement au gibet le prtexte d'une double inscription
trace sur une norme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornlius parvint 
lire les lignes suivantes traces par l'pais pinceau de quelque
barbouilleur d'enseignes:

Ici pendent le grand sclrat nomm Jean de Witt et le petit coquin
Corneille de Witt, son frre, deux ennemis du peuple, mais grands amis
du roi de France.

Cornlius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur
dlirante, frappa des pieds et des mains  sa porte, si rudement et si
prcipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'normes
clefs  la main.

Il ouvrit la porte en profrant d'horribles imprcations contre le
prisonnier qui le drangeait en dehors des heures o il avait l'habitude
de se dranger.

--Ah  mais! est-il enrag, cet autre de Witt! s'cria-t-il; mais ces
de Witt ont donc le diable au corps!

--Monsieur, monsieur, dit Cornlius en saisissant le gelier par le bras
et en le tranant vers la fentre; monsieur, qu'ai-je donc lu l-bas?

--O, l-bas?

--Sur cette pancarte.

Et tremblant, ple et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le
gibet surmont de la cynique inscription. Gryphus se mit  rire.

--Ah! ah! rpondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur,
voil o l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M.
le prince d'Orange.

--MM. de Witt ont t assassins! murmura Cornlius la sueur au front et
en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux ferms.

--MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous
cela assassins, vous? Moi, je dis: excuts.

Et, voyant que le prisonnier tait arriv non seulement au calme, mais 
l'anantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec
violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant  lui, Cornlius se trouva seul et reconnut la chambre o il
se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appele Gryphus,
comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui  une triste mort.

Et comme c'tait un philosophe, comme c'tait surtout un chrtien, il
commena par prier pour l'me de son parrain, puis pour celle du grand
pensionnaire, puis enfin il se rsigna lui-mme  tous les maux qu'il
plairait  Dieu de lui envoyer.

Puis, aprs tre descendu du ciel sur la terre, tre rentr de la terre
dans son cachot, s'tre bien assur que dans ce cachot il tait seul, il
tira de sa poitrine les trois caeux de la tulipe noire et les cacha
derrire un grs sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le
coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'annes! destruction de si douces esprances! sa
dcouverte allait donc aboutir au nant comme lui  la mort! Dans cette
prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de
soleil.

 cette pense, Cornlius entra dans un sombre dsespoir dont il ne
sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle tait cette circonstance?

C'est ce que nous nous rservons de dire dans le chapitre suivant.




X

La fille du gelier


Le mme soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en
ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en
essayant de se retenir. Mais la main portant  faux, il se cassa le bras
au-dessus du poignet.

Cornlius fit un mouvement vers le gelier; mais comme il ne se doutait
pas de la gravit de l'accident:

--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia;
Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit
qu'il avait le bras cass, et cet homme, si dur pour les autres, retomba
vanoui sur le seuil de la porte, o il demeura inerte et froid,
semblable  un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison tait
demeure ouverte, et Cornlius se trouvait presque libre. Mais l'ide ne
lui vint mme pas  l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, 
la faon dont le bras avait pli, au bruit qu'il avait fait en pliant,
qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas  autre
chose qu' porter secours au bless, si mal intentionn que le bless
lui et paru  son endroit dans la seule entrevue qu'il et eue avec
lui.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant,  la plainte qu'il avait
laiss chapper, un pas prcipit se fit entendre dans l'escalier, et 
l'apparition qui suivit immdiatement le bruit de ce pas, Cornlius
poussa un petit cri auquel rpondit le cri d'une jeune fille.

Celle qui avait rpondu au cri pouss par Cornlius, c'tait la belle
Frisonne, qui voyant son pre tendu  terre et le prisonnier courb sur
lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalit,
tait tomb  la suite d'une lutte engage entre lui et le prisonnier.

Cornlius comprit ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille au
moment mme o le soupon entrait dans son coeur.

Mais ramene par le premier coup d'oeil  la vrit, et honteuse de ce
qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux
humides et lui dit:

--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pens, et merci de
ce que vous faites.

Cornlius rougit.

--Je ne fais que mon devoir de chrtien, dit-il, en secourant mon
semblable.

--Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oubli les injures qu'il
vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanit, c'est
plus que du christianisme.

Cornlius leva ses yeux sur la belle enfant, tout tonn qu'il tait
d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole  la
fois si noble et si compatissante.

Mais il n'eut pas le temps de lui tmoigner sa surprise. Gryphus, revenu
de son vanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalit accoutume lui
revenant avec la vie:

--Ah! voil ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du
prisonnier, on tombe en se htant, en tombant on se casse le bras, et
l'on vous laisse l sur le carreau.

--Silence, mon pre, dit Rosa, vous tes injuste envers ce jeune
monsieur, que j'ai trouv occup  vous secourir.

--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.

--C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prt  vous secourir encore.

--Vous? dit Gryphus; tes-vous donc mdecin?

--C'est mon premier tat, dit le prisonnier.

--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?

--Parfaitement.

--Et que vous faut-il pour cela, voyons?

--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras;
c'est une conomie; voyons, aide-moi  me lever, je suis de plomb.

Rosa prsenta au bless son paule; le bless entoura le col de la jeune
fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses
jambes, tandis que Cornlius, pour lui pargner le chemin, roulait vers
lui un fauteuil.

Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.

--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te
demande.

Rosa descendit et rentra un instant aprs avec deux douves de baril et
une grande bande de linge.

Cornlius avait employ ce temps-l  ter la veste du gelier et 
retrousser ses manches.

--Est-ce bien cela que vous dsirez, monsieur? demanda Rosa.

--Oui, mademoiselle, fit Cornlius en jetant les yeux sur les objets
apports; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant
que je vais soutenir le bras de votre pre.

Rosa poussa la table. Cornlius posa le bras cass dessus, afin qu'il se
trouvt  plat, et avec une habilet parfaite, rajusta la fracture,
adapta la clavette et serra les bandes.

 la dernire pingle, le gelier s'vanouit une seconde fois.

--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornlius, nous lui en
frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui tait faite, Rosa,
aprs s'tre assure que son pre tait bien sans connaissance,
s'avanant vers Cornlius:

--Monsieur, dit-elle, service pour service.

--Qu'est-ce  dire, ma belle enfant? demanda Cornlius.

--C'est--dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain
est venu s'informer aujourd'hui de la chambre o vous tiez; qu'on lui a
dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu' cette
rponse, il a ri d'une faon sinistre qui me fait croire que rien de bon
ne vous attend.

--Mais, demanda Cornlius, que peut-on me faire?

--Voyez d'ici ce gibet.

--Mais je ne suis point coupable, dit Cornlius.

--L'taient-ils, eux, qui sont l-bas, pendus, mutils, dchirs?

--C'est vrai, dit Cornlius en s'assombrissant.

--D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez,
coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procs commencera demain;
aprs-demain vous serez condamn: les choses vont vite par le temps qui
court.

--Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?

--J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon pre est
vanoui, que le chien est musel, que rien par consquent ne vous
empche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voil ce que je conclus.

--Que dites-vous?

--Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hlas!
et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voil
la respiration qui revient  mon pre, dans une minute peut-tre il
rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hsitez?

En effet, Cornlius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il
la regardait sans l'entendre.

--Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.

--Si fait, je comprends, fit Cornlius; mais...

--Mais?

--Je refuse. On vous accuserait.

--Qu'importe? dit Rosa en rougissant.

--Merci, mon enfant, reprit Cornlius, mais je reste.

--Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous
serez condamn... condamn  mort, excut sur un chafaud et peut-tre
assassin, mis en morceaux comme on a assassin et mis en morceaux M.
Jean et M. Corneille? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et
fuyez cette chambre o vous tes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux
de Witt.

--Hein! s'cria le gelier en se rveillant. Qui parle de ces coquins,
de ces misrables, de ces sclrats de de Witt?

--Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornlius avec son doux
sourire; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'chauffer le
sang.

Puis, tout bas  Rosa:

--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la
tranquillit et le calme d'un innocent.

--Silence, dit Rosa.

--Silence, et pourquoi?

--Il ne faut pas que mon pre souponne que nous avons caus ensemble.

--O serait le mal?

--O serait le mal? C'est qu'il m'empcherait de jamais revenir ici, dit
la jeune fille.

Cornlius reut cette nave confidence avec un sourire; il lui semblait
qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.

--Eh bien! que marmottez-vous l tous deux? dit Gryphus en se levant et
en soutenant son bras droit avec son bras gauche.

--Rien, rpondit Rosa; monsieur me prescrit le rgime que vous avez 
suivre.

--Le rgime que je dois suivre! le rgime que je dois suivre! Vous
aussi, vous en avez un  suivre, la belle!

--Et lequel, mon pre?

--C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous
y venez, d'en sortir le plus vite possible; marchez donc devant moi, et
lestement!

Rosa et Cornlius changrent un regard.

Celui de Rosa voulait dire:

--Vous voyez bien.

Celui de Cornlius signifiait:

--Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!




XI

Le testament de Cornlius van Barle


Rosa ne s'tait point trompe. Les juges vinrent le lendemain au
Buitenhof et interrogrent Cornlius van Barle. Au reste,
l'interrogatoire ne fut pas long; il fut avr que Cornlius avait gard
chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.

Il ne le nia point.

Il tait seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance
lui et t remise par son parrain, Corneille de Witt.

Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornlius van Barle
n'avait plus rien  mnager, non seulement il ne nia point que le dpt
lui et t confi par Corneille en personne, mais encore il raconta
comment, de quelle faon et dans quelle circonstance le dpt lui avait
t confi.

Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.

Il y avait complicit patente entre Corneille et Cornlius.

Cornlius ne se borna point  cet aveu: il dit toute la vrit 
l'endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarits. Il
dit son indiffrence en politique, son amour pour l'tude, pour les
arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais,
depuis le jour o Corneille tait venu  Dordrecht et lui avait confi
ce dpt, ce dpt n'avait t touch ni mme aperu par le dpositaire.

On lui objecta qu' cet gard il tait impossible qu'il dt la vrit,
puisque les papiers taient justement enferms dans une armoire o
chaque jour il plongeait la main et les yeux.

Cornlius rpondit que cela tait vrai; mais qu'il ne mettait la main
dans le tiroir que pour s'assurer que ses oignons taient bien secs,
mais qu'il n'y plongeait les yeux que pour s'assurer si ses oignons
commenaient  germer.

On lui objecta que sa prtendue indiffrence  l'gard de ce dpt ne
pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu'il tait impossible
qu'ayant reu un pareil dpt de la main de son parrain, il n'en connt
pas l'importance.

Ce  quoi il rpondit: que son parrain Corneille l'aimait trop et
surtout tait un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de
ces papiers, puisque cette confidence n'et servi qu' tourmenter le
dpositaire.

On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il et joint au
paquet, en cas d'accident, un certificat constatant que son filleul
tait compltement tranger  cette correspondance, ou bien, pendant son
procs, lui et crit quelque lettre qui pt servir  sa justification.

Cornlius rpondit que sans doute son parrain n'avait point pens que
son dpt court aucun danger, cach comme il l'tait dans une armoire
qui tait regarde comme aussi sacre que l'arche pour toute la maison
van Barle; que par consquent il avait jug le certificat inutile; que,
quant  une lettre, il avait quelque souvenir qu'un moment avant son
arrestation, et comme il tait absorb dans la contemplation d'un oignon
des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt tait entr dans son
schoir et lui avait remis un papier; mais que de tout cela il ne lui
tait rest qu'un souvenir pareil  celui qu'on a d'une vision; que le
serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-tre le
trouverait-on si on le cherchait bien.

Quant  Craeke, il tait impossible de le retrouver, attendu qu'il avait
quitt la Hollande.

Quant au papier, il tait si peu probable qu'on le retrouverait, qu'on
ne se donna pas la peine de le chercher.

Cornlius lui-mme n'insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en
supposant que ce papier se retrouvt, il pouvait n'avoir aucun rapport
avec la correspondance qui faisait le corps du dlit.

Les juges voulurent avoir l'air de pousser Cornlius  se dfendre mieux
qu'il ne le faisait; ils usrent vis--vis de lui de cette bnigne
patience qui dnote soit un magistrat intress par l'accus, soit un
vainqueur qui a terrass son adversaire, et qui tant compltement
matre de lui, n'a pas besoin de l'opprimer pour le perdre.

Cornlius n'accepta point cette hypocrite protection, et dans une
dernire rponse qu'il fit avec la noblesse d'un martyr et le calme d'un
juste:

--Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n'ai
rien  rpondre, sinon l'exacte vrit. Or, l'exacte vrit, la voici.
Le paquet est entr chez moi par la voie que j'ai dite; je proteste
devant Dieu que j'en ignorais et que j'en ignore encore le contenu;
qu'au jour de mon arrestation seulement, j'ai su que ce dpt tait la
correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je
proteste enfin que j'ignore et comment on a pu savoir que ce paquet
tait chez moi, et surtout comment je puis tre coupable pour avoir
accueilli ce que m'apportait mon illustre et malheureux parrain.

Ce fut l tout le plaidoyer de Cornlius. Les juges allrent aux
opinions.

Ils considrrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en
ce qu'il ressuscite la guerre qu'il est de l'intrt de tous d'teindre.

L'un d'eux, et c'tait un homme qui passait pour un profond observateur,
tablit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait tre trs
dangereux en ralit, attendu qu'il devait cacher sous le manteau de
glace qui lui servait d'enveloppe un ardent dsir de venger MM. de Witt,
ses proches.

Un autre fit observer que l'amour des tulipes s'allie parfaitement avec
la politique, et qu'il est historiquement prouv que plusieurs hommes
trs dangereux ont jardin ni plus ni moins que s'ils en faisaient leur
tat, quoiqu'au fond ils fussent occups de bien autre chose; tmoin
Tarquin l'Ancien, qui cultivait des pavots  Gabies, et le grand Cond,
qui arrosait ses oeillets au donjon de Vincennes, et cela au moment o le
premier mditait sa rentre  Rome et le second sa sortie de prison.

Le juge conclut par ce dilemme:

Ou M. Cornlius van Barle aime fort les tulipes, ou il aime fort la
politique; dans l'un et l'autre cas, il nous a menti; d'abord parce
qu'il est prouv qu'il s'occupait de politique et cela par les lettres
que l'on a trouves chez lui; ensuite parce qu'il est prouv qu'il
s'occupait de tulipes. Les caeux sont l qui en font foi. Enfin--et l
tait l'normit--, puisque Cornlius van Barle s'occupait  la fois de
tulipes et de politique, l'accus tait donc d'une nature hybride, d'une
organisation amphibie, travaillant avec une ardeur gale la politique et
la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractres de l'espce d'hommes
la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutt une
complte analogie avec les grands esprits dont Tarquin l'Ancien et M. de
Cond fournissaient tout  l'heure un exemple.

Le rsultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de
Hollande saurait, sans aucun doute, un gr infini  la magistrature de
la Haye de lui simplifier l'administration des sept provinces, en
dtruisant jusqu'au moindre germe de conspiration contre son autorit.

Cet argument prima tous les autres, et pour dtruire efficacement le
germe des conspirations, la peine de mort fut prononce  l'unanimit
contre M. Cornlius van Barle, coupable et convaincu d'avoir, sous les
apparences innocentes d'un amateur de tulipes, particip aux dtestables
intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la
nationalit hollandaise et  leurs secrtes relations avec l'ennemi
franais.

La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornlius van Barle
serait extrait de la prison du Buitenhof pour tre conduit  l'chafaud
dress sur la place du mme nom, o l'excuteur des jugements lui
trancherait la tte.

Comme cette dlibration avait t srieuse, elle avait dur une
demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait t
rintgr dans sa prison.

Ce fut l que le greffier des tats lui vint lire l'arrt.

Matre Gryphus tait retenu sur son lit par la fivre que lui causait la
fracture de son bras. Ses clefs taient passes aux mains d'un de ses
valets surnumraires, et derrire ce valet, qui avait introduit le
greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'tait venue placer  l'encoignure
de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour touffer ses soupirs et ses
sanglots.

Cornlius couta la sentence avec un visage plus tonn que triste.

La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose 
rpondre.

--Ma foi, non, rpondit-il. J'avoue seulement qu'entre toutes les causes
de mort qu'un homme de prcaution peut prvoir pour les parer, je
n'eusse jamais souponn celle-l.

Sur laquelle rponse le greffier salua Cornlius van Barle avec toute
la considration que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands
criminels de tout genre.

Et comme il allait sortir:

-- propos, M. le greffier, dit Cornlius, pour quel jour est la chose,
s'il vous plat?

--Mais pour aujourd'hui, rpondit le greffier, un peu gn par le
sang-froid du condamn.

Un sanglot clata derrire la porte.

Cornlius se pencha pour voir qui avait pouss ce sanglot, mais Rosa
avait devin le mouvement et s'tait rejete en arrire.

--Et, ajouta Cornlius,  quelle heure l'excution?

--Monsieur, pour midi.

--Diable! fit Cornlius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures
il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps  perdre.

--Pour vous rconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en
saluant jusqu' terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous
plaira.

En disant ces mots, il sortit  reculons, et le gelier remplaant
l'allait suivre en refermant la porte de Cornlius, quand un bras blanc
et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte.

Cornlius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles
blanches, coiffure des belles Frisonnes; il n'entendit qu'un murmure 
l'oreille du guichetier; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la
main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il
s'assit au milieu de l'escalier, gard ainsi en haut par lui, en bas par
le chien.

Le casque d'or fit volte-face, et Cornlius reconnut le visage sillonn
de pleurs et les grands yeux bleus tout noys de la belle Rosa.

La jeune fille s'avana vers Cornlius en appuyant ses deux mains sur sa
poitrine brise.

--Oh! monsieur, monsieur! dit-elle.

Et elle n'acheva point.

--Ma belle enfant, rpliqua Cornlius mu, que dsirez-vous de moi? Je
n'ai pas grand pouvoir dsormais sur rien, je vous en avertis.

--Monsieur, je viens rclamer de vous une grce, dit Rosa tendant ses
mains moiti vers Cornlius, moiti vers le ciel.

--Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier; car vos larmes
m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus
le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et mme avec
joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre
dsir, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser  genoux.

--Pardonnez  mon pre, dit-elle.

-- votre pre! fit Cornlius tonn.

--Oui, il a t si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est
ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particulirement qu'il a
brutalis.

--Il est puni, chre Rosa, plus que puni mme par l'accident qui lui est
arriv, et je lui pardonne.

--Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi,  mon tour,
quelque chose pour vous?

--Vous pouvez scher vos beaux yeux, chre enfant, rpondit Cornlius
avec son doux sourire.

--Mais pour vous... pour vous...

--Celui qui n'a plus  vivre qu'une heure est un grand Sybarite s'il a
besoin de quelque chose, chre Rosa.

--Ce ministre qu'on vous avait offert...?

--J'ai ador Dieu toute ma vie, Rosa, je l'ai ador dans ses oeuvres,
bni dans sa volont. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous
demanderai donc pas un ministre. La dernire pense qui m'occupe, Rosa,
se rapporte  la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chre, je vous en
prie, dans l'accomplissement de cette dernire pense.

--Ah! M. Cornlius, parlez, parlez! s'cria la jeune fille inonde de
larmes.

--Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon
enfant.

--Rire! s'cria Rosa au dsespoir, rire en ce moment! Mais vous ne
m'avez donc pas regarde, M. Cornlius?

--Je vous ai regarde, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux
de l'me. Jamais femme plus belle, jamais me plus pure ne s'tait
offerte  moi; et si je ne vous regarde plus  partir de ce moment,
pardonnez-moi, c'est parce que, prt  sortir de la vie, j'aime mieux
n'avoir rien  y regretter.

Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures
sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornlius comprit.

--Oui, oui, htons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.

Alors tirant de sa poitrine, o il l'avait cach de nouveau depuis qu'il
n'avait plus peur d'tre fouill, le papier qui enveloppait les trois
caeux:

--Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aim les fleurs. C'tait le temps
o j'ignorais que l'on pt aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne
vous dtournez pas, Rosa, duss-je vous faire une dclaration d'amour.
Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas  consquence; il y a l-bas sur le
Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma
tmrit. Donc j'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouv, je le crois
du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible,
et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de
cent mille florins propos par la socit horticole de Harlem. Ces cent
mille florins--et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette--,
ces cent mille florins je les ai l dans ce papier; ils sont gagns avec
les trois caeux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car
je vous les donne.

--Monsieur Cornlius!

--Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort  personne,
mon enfant. Je suis seul au monde; mon pre et ma mre sont morts; je
n'ai jamais eu ni soeur ni frre; je n'ai jamais pens  aimer personne
d'amour, et si quelqu'un a pens  m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous
le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonn, puisque  cette
heure vous seule tes dans mon cachot, me consolant et me secourant.

--Mais, monsieur, cent mille florins...

--Ah! soyons srieux, chre enfant, dit Cornlius. Cent mille florins
feront une belle dot  votre beaut; vous les aurez, les cent mille
florins, car je suis sr de mes caeux. Vous les aurez donc, chre Rosa,
et je ne vous demande en change que la promesse d'pouser un brave
garon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi
j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que
quelques minutes...

La pauvre fille touffait sous ses sanglots.

Cornlius lui prit la main.

--coutez-moi, continua-t-il; voici comment vous procderez. Vous
prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez 
Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande n 6; vous y
planterez dans une caisse profonde ces trois caeux, ils fleuriront en
mai prochain, c'est--dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur
sur sa tige, passez les nuits  la garantir du vent, les jours  la
sauver du soleil. Elle fleurira noir, j'en suis sr. Alors vous ferez
prvenir le prsident de la socit de Harlem. Il fera constater par le
congrs la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille
florins.

Rosa poussa un grand soupir.

--Maintenant, continua Cornlius en essuyant une larme tremblante au
bord de sa paupire et qui tait donne bien plus  cette merveilleuse
tulipe noire qu'il ne devait pas voir qu' cette vie qu'il allait
quitter, je ne dsire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle _Rosa
Barlensis_, c'est--dire qu'elle rappelle en mme temps votre nom et le
mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez
oublier ce mot, tchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous
l'crive.

Rosa clata en sanglots et tendit un livre reli en chagrin, qui portait
les initiales de C. W.

--Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.

--Hlas! rpondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain,
Corneille de Witt. Il y a puis la force de subir la torture et
d'entendre sans plir son jugement. Je l'ai trouve dans cette chambre
aprs la mort du martyr, je l'ai garde comme une relique; aujourd'hui
je vous l'apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une
force toute divine. Vous n'avez pas eu besoin de cette force que Dieu
avait mise en vous. Dieu soit lou! crivez dessus ce que vous avez 
crire, M. Cornlius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire,
ce que vous crirez sera accompli.

Cornlius prit la Bible et la baisa respectueusement.

--Avec quoi crirai-je? demanda-t-il.

--Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y tait, je l'ai
conserv. C'tait le crayon que Jean de Witt avait prt  son frre et
qu'il n'avait pas song  reprendre.

Cornlius le prit, et sur la seconde page--car, on se le rappelle, la
premire avait t dchire--, prs de mourir  son tour comme son
parrain, il crivit d'une main non moins ferme:

Ce 23 aot 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon me 
Dieu sur un chafaud, je lgue  Rosa Gryphus le seul bien qui me soit
rest de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant t confisqus;
je lgue, dis-je,  Rosa Gryphus trois caeux qui, dans ma conviction
profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire,
objet du prix de cent mille florins propos par la socit de Harlem,
dsirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place
comme mon unique hritire,  la seule charge d'pouser un jeune homme
de mon ge  peu prs, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner  la
grande tulipe noire qui crera une nouvelle espre le nom de _Rosa
Barlensis,_ c'est--dire son nom et le mien runis.

Dieu me trouve en grce et elle en sant!

  Cornlius van Barle.

Puis, donnant la Bible  Rosa:

--Lisez, dit-il.

--Hlas! rpondit la jeune fille  Cornlius, je vous l'ai dj dit, je
ne sais pas lire.

Alors, Cornlius lut  Rosa le testament qu'il venait de faire.

Les sanglots de la pauvre enfant redoublrent.

--Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec
mlancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle
Frisonne.

--Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.

--Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?

--Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.

--Laquelle? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre trait
d'alliance.

--Vous me donnez les cent mille florins  titre de dot?

--Oui.

--Et pour pouser un homme que j'aimerai?

--Sans doute.

--Et bien! monsieur, cet argent ne peut tre  moi. Je n'aimerai jamais
personne et ne me marierai pas.

Et aprs ces mots pniblement prononcs, Rosa flchit sur ses genoux et
faillit s'vanouir de douleur.

Cornlius, effray de la voir si ple et si mourante, allait la prendre
dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres,
retentit dans les escaliers accompagns des aboiements du chien.

--On vient vous chercher! s'cria Rosa en se tordant les mains. Mon
Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose  me
dire?

Et elle tomba  genoux, la tte enfonce dans ses bras, et toute
suffoque de sanglots et de larmes.

--J'ai  vous dire de cacher prcieusement vos trois caeux et de les
soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de
moi. Adieu, Rosa.

--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tte, oh! oui, ce que vous avez dit,
je le ferai. Except de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh!
cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.

Et elle enfona dans son sein palpitant le cher trsor de Cornlius.

Ce bruit qu'avaient entendu Cornlius et Rosa, c'tait celui que faisait
le greffier qui revenait chercher le condamn, suivi de l'excuteur, des
soldats destins  fournir la garde de l'chafaud, et des curieux
familiers de la prison.

Cornlius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reut en amis
plutt qu'en perscuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il
plut  ces hommes pour l'excution de leur office.

Puis, d'un coup d'oeil jet sur la place par sa petite fentre grille,
il aperut l'chafaud, et  vingt pas de l'chafaud, le gibet, du bas
duquel avaient t dtaches, par ordre du stathouder, les reliques
outrages des deux frres de Witt.

Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornlius chercha
des yeux le regard anglique de Rosa; mais il ne vit derrire les pes
et les hallebardes qu'un corps tendu prs d'un banc de bois et un
visage livide  demi voil par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanime, Rosa, pour obir encore  son ami, avait
appuy sa main sur son corset de velours, et mme dans l'oubli de toute
vie, continuait instinctivement  recueillir le dpt prcieux que lui
avait confi Cornlius.

Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts
crisps de Rosa la feuille jauntre de cette Bible sur laquelle
Cornlius de Witt avait si pniblement et si douloureusement crit les
quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornlius les avait
lues, sauv un homme et une tulipe.




XII

L'excution


Cornlius n'avait pas trois cents pas  faire hors de la prison pour
arriver au pied de son chafaud.

Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement;
Cornlius crut mme remarquer dans les yeux du molosse une certaine
expression de douceur qui touchait  la compassion.

Peut-tre le chien connaissait-il les condamns et ne mordait-il que
ceux qui sortaient libres.

On comprend que plus le trajet tait court de la porte de la prison au
pied de l'chafaud, plus il tait encombr de curieux.

C'taient ces mmes curieux qui, mal dsaltrs par le sang qu'ils
avaient dj bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle
victime.

Aussi,  peine Cornlius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea
dans la rue, s'tendit sur toute la surface de la place, s'loignant
dans les directions diffrentes des rues qui aboutissaient  l'chafaud,
et qu'encombrait la foule.

Aussi l'chafaud ressemblait  une le que serait venu battre le flot de
quatre ou cinq rivires.

Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vocifrations,
pour ne pas les entendre, sans doute, Cornlius s'tait absorb en
lui-mme.

 quoi pensait ce juste qui allait mourir?

Ce n'tait ni  ses ennemis, ni  ses juges, ni  ses bourreaux.

C'tait aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit  Ceylan,
soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents 
la droite de Dieu, il pourrait regarder en piti cette terre o on avait
gorg MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pens  la
politique, et o on allait gorger M. Cornlius van Barle pour avoir
trop pens aux tulipes.

--L'affaire d'un coup d'pe, disait le philosophe, et mon beau rve
commencera.

Seulement restait  savoir si, comme  M. de Chalais, comme  M. de Thou
et autres gens mal tus, le bourreau ne rservait pas plus d'un coup,
c'est--dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.

Van Barle n'en monta pas moins rsolument les degrs de son chafaud.

Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en et, d'tre l'ami de cet illustre
Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amasss pour le
voir avaient dchiquets et brls trois jours auparavant.

Il s'agenouilla, fit sa prire, et remarqua non sans prouver une vive
joie qu'en posant sa tte sur le billot et en gardant ses yeux ouverts,
il verrait jusqu'au dernier moment la fentre grille du Buitenhof.

Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornlius posa son
menton sur le bloc humide et froid. Mais  ce moment malgr lui ses yeux
se fermrent pour soutenir plus rsolument l'horrible avalanche qui
allait tomber sur sa tte et engloutir sa vie.

Un clair vint luire sur le plancher de l'chafaud: le bourreau levait
son pe.

Van Barle dit adieu  la grande tulipe noire, certain de se rveiller
en disant bonjour  Dieu dans un monde fait d'une autre lumire et d'une
autre couleur.

Trois fois il sentit le vent froid de l'pe passer sur son col
frissonnant.

Mais,  surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.

Il ne vit aucun changement de nuances.

Puis tout  coup, sans qu'il st par qui, van Barle se sentit relev
par des mains assez douces et se retrouva bientt sur ses pieds, quelque
peu chancelant.

Il rouvrit les yeux.

Quelqu'un lisait quelque chose prs de lui sur un grand parchemin scell
d'un grand sceau de cire rouge.

Et le mme soleil, jaune et ple comme il convient  un soleil
hollandais, luisait au ciel; et la mme fentre grille le regardait du
haut du Buitenhof, et les mmes marauds, non plus hurlants mais bahis,
le regardaient du bas de la place.

 force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'couter, van Barle commena
de comprendre ceci.

C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que
les dix-sept livres de sang que van Barle,  quelques onces prs, avait
dans le corps ne fissent dborder la coupe de la justice cleste, avait
pris en piti son caractre et les semblants de son innocence.

En consquence, Son Altesse lui avait fait grce de la vie. Voil
pourquoi l'pe, qui s'tait leve avec ce reflet sinistre, avait
voltig trois fois autour de sa tte comme l'oiseau funbre autour de
celle de Turnus, mais ne s'tait point abattue sur sa tte et avait
laiss intactes les vertbres.

Voil pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voil pourquoi
encore le soleil continuait  rire dans l'azur mdiocre, il est vrai,
mais trs supportable des votes clestes.

Cornlius, qui avait espr Dieu et le panorama tulipique de l'univers,
fut bien un peu dsappoint; mais il se consola en faisant jouer avec un
certain bien-tre les ressorts intelligents de cette partie du corps que
les Grecs appelaient _trachelos_, et que nous autres Franais nous
nommons modestement le cou.

Et puis Cornlius espra bien que la grce tait complte, et qu'on
allait le rendre  la libert et  ses plates-bandes de Dordrecht.

Mais Cornlius se trompait, comme le disait vers le mme temps madame de
Svign; il y avait un _post-scriptum_  la lettre, et le plus important
de cette lettre tait renferm dans le _post-scriptum_.

Par ce _post-scriptum_, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait
Cornlius van Barle  une prison perptuelle.

Il tait trop peu coupable pour la mort, mais il tait trop coupable
pour la libert.

Cornlius couta donc le _post-scriptum_, puis, aprs la premire
contrarit souleve par la dception que le _post-scriptum_ apportait:

--Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La rclusion perptuelle a du
bon. Il y a Rosa dans la rclusion perptuelle. Il y a encore aussi mes
trois caeux de la tulipe noire.

Mais Cornlius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept
prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher
ailleurs qu' la Haye, qui est une capitale.

Son Altesse Guillaume, qui n'avait point,  ce qu'il parat, les moyens
de nourrir van Barle  la Haye, l'envoyait faire sa prison perptuelle
dans la forteresse de Loewestein, bien prs de Dordrecht, hlas! mais
pourtant bien loin.

Car Loewestein, disent les gographes, est situ  la pointe de l'le
que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.

Van Barle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que
le clbre Grotius avait t renferm dans ce chteau aprs la mort de
Barneveldt, et que les tats, dans leur gnrosit envers le clbre
publiciste, jurisconsulte, historien, pote, thologien, lui avaient
accord une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa
nourriture.

--Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Barle, on me
donnera douze sous  grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je
vivrai.

Puis tout  coup frapp d'un souvenir terrible:

--Ah! s'cria Cornlius, que ce pays est humide et nuageux! et que le
terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas
 Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tte
qu'il avait bien manqu de laisser tomber plus bas.




XIII

Ce qui se passait pendant ce temps-l dans l'me d'un spectateur


Tandis que Cornlius rflchissait de la sorte, un carrosse s'tait
approch de l'chafaud.

Ce carrosse tait pour le prisonnier. On l'invita  y monter; il obit.

Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il esprait voir  la fentre
le visage consol de Rosa, mais le carrosse tait attel de bons chevaux
qui emportrent bientt van Barle du sein des acclamations que
vocifrait cette multitude en l'honneur du trs magnanime stathouder
avec un certain mlange d'invectives  l'adresse des de Witt et de leur
filleul sauv de la mort.

Ce qui faisait dire aux spectateurs:

--Il est bien heureux que nous nous soyons presss de faire justice de
ce grand sclrat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi
la clmence de Son Altesse nous les et bien certainement enlevs comme
elle vient de nous enlever celui-ci!

Parmi tous ces spectateurs que l'excution de van Barle avait attirs
sur le Buitenhof, et que la faon dont la chose avait tourn
dsappointait quelque peu, le plus dsappoint certainement tait
certain bourgeois vtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien
jou des pieds et des mains, qu'il en tait arriv  n'tre spar de
l'chafaud que par la range de soldats qui entouraient l'instrument du
supplice.

Beaucoup s'tait montrs avides de voir couler le sang _perfide_ du
coupable Cornlius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste
dsir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.

Les plus enrags taient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se
garder une meilleure place; mais lui, devanant les plus enrags, avait
pass la nuit au seuil de la prison, et de la prison il tait arriv au
premier rang, comme nous avons dit, _unguibus et rostro_, caressant les
uns et frappant les autres.

Et quand le bourreau avait amen son condamn sur l'chafaud, le
bourgeois, mont sur une borne de la fontaine pour mieux voir et tre
mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:

--C'est convenu, n'est-ce pas?

Geste auquel le bourreau avait rpondu par un autre geste qui voulait
dire:

--Soyez donc tranquille.

Qu'tait donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et
que voulait dire cet change de gestes? Rien de plus naturel; ce
bourgeois tait mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de
Cornlius tait, comme nous l'avons vu, venu  la Haye pour essayer de
s'approprier les trois caeux de la tulipe noire.

Boxtel avait d'abord essay de mettre Gryphus dans ses intrts, mais
celui-ci tenait du bouledogue pour la fidlit, la dfiance et les coups
de crocs. Il avait en consquence pris  rebrousse-poil la haine de
Boxtel, qu'il avait vinc comme un fervent ami s'enqurant de choses
indiffrentes pour mnager certainement quelque moyen d'vasion au
prisonnier.

Aussi, aux premires propositions que Boxtel avait faites  Gryphus, de
soustraire les caeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du
moins dans quelque coin de son cachot, Cornlius van Barle, Gryphus
n'avait rpondu que par une expulsion accompagne des caresses du chien
de l'escalier.

Boxtel ne s'tait pas dcourag pour un fond de culotte rest aux dents
du molosse. Il tait revenu  la charge; mais cette fois, Gryphus tait
dans son lit, fivreux et bras cass. Il n'avait donc pas admis le
ptitionnaire, qui s'tait retourn vers Rosa, offrant  la jeune fille,
en change des trois caeux, une coiffure d'or pur. Ce  quoi la noble
jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui
proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoy
le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le
dernier hritier du condamn.

Ce renvoi fit natre une ide dans l'esprit de Boxtel.

Sur ces entrefaites, le jugement avait t prononc; jugement expditif,
comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il
s'arrta en consquence  l'ide que lui avait suggre Rosa; il alla
trouver le bourreau.

Isaac ne doutait pas que Cornlius ne mourt avec ses tulipes sur le
coeur.

En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:

Rosa, c'est--dire l'amour; Guillaume, c'est--dire la clmence.

Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux taient exacts.

Moins Guillaume, Cornlius mourait.

Moins Rosa, Cornlius mourait, ses caeux sur son coeur.

Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna  cet homme comme
un grand ami du condamn, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il
laissait  l'excuteur, il acheta toute la dfroque du futur mort pour
la somme un peu exorbitante de cent florins.

Mais qu'tait-ce qu'une somme de cent florins pour un homme  peu prs
sr d'acheter pour cette somme le prix de la socit de Harlem?

C'tait de l'argent prt  mille pour un, ce qui est, on en conviendra,
un assez joli placement.

Le bourreau, de son ct, n'avait rien ou presque rien  faire pour
gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'excution finie, laisser
mynheer Boxtel monter sur l'chafaud avec ses valets pour recueillir les
restes inanims de son ami.

La chose au reste tait en usage parmi les fidles quand un de leurs
matres mourait publiquement sur le Buitenhof.

Un fanatique comme l'tait Cornlius pouvait bien avoir un autre
fanatique qui donnt cent florins de ses reliques.

Aussi le bourreau acquiesa-t-il  la proposition. Il n'y avait mis
qu'une condition, c'est qu'il serait pay d'avance.

Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait
n'tre pas content et par consquent ne pas vouloir payer en sortant.

Boxtel paya d'avance, et attendit.

Qu'on juge aprs cela si Boxtel tait mu, s'il surveillait gardes,
greffier, excuteur, si les mouvements de van Barle l'inquitaient.
Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant
n'craserait-il pas dans sa chute les inestimables caeux? Avait-il eu
soin au moins de les enfermer dans une bote d'or, par exemple, l'or
tant le plus dur de tous les mtaux?

Nous n'entreprendrons pas de dcrire l'effet produit sur ce digne mortel
par l'empchement apport  l'excution de la sentence.  quoi perdait
donc son temps le bourreau  faire flamboyer son pe ainsi au-dessus de
la tte de Cornlius au lieu d'abattre cette tte? Mais quand il vit le
greffier prendre la main du condamn, le relever tout en tirant de sa
poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grce
accorde par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du
tigre, de l'hyne et du serpent clata dans ses yeux, dans son cri, dans
son geste; s'il et t  porte de van Barle, il se ft jet sur lui
et l'et assassin.

Ainsi donc, Cornlius vivrait, Cornlius irait  Loewestein; l, dans sa
prison, il emporterait les caeux, et peut-tre se trouverait-il un
jardin o il arriverait  faire fleurir la tulipe noire.

Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre crivain ne peut
dcrire, et qu'il est oblig de livrer  l'imagination de ses lecteurs
dans toute la simplicit du fait.

Boxtel, pm, tomba de sa borne sur quelques orangistes mcontents comme
lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant
que les cris pousss par mynheer Isaac taient des cris de joie, le
bourrrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas t mieux donns
de l'autre ct du dtroit.

Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing  la douleur que
ressentait Boxtel?

Il voulut alors courir aprs le carrosse qui emportait Cornlius avec
ses caeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pav, trbucha,
perdit son centre de gravit, roula  dix pas et ne se releva que foul,
meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut pass
sur le dos.

Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui tait en veine de malheur,
en fut donc pour ses habits dchirs, son dos meurtri et ses mains
gratignes.

On aurait pu croire que c'tait assez comme cela pour Boxtel.

On se serait tromp.

Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et
les jeta en holocauste  cette divinit farouche et insensible qu'on
appelle l'Envie.

Ce fut une offrande sans doute agrable  cette desse qui n'a, dit la
mythologie, que des serpents en guise de coiffure.




XIV

Les pigeons de Dordrecht


C'tait dj certes un grand honneur pour Cornlius van Barle que
d'tre enferm justement dans cette mme prison qui avait reu le savant
M. Grotius.

Mais une fois arriv  la prison, un honneur bien plus grand
l'attendait. Il se trouva que la chambre habite par l'illustre ami de
Barneveldt tait vacante  Loewestein, quand la clmence du prince
d'Orange y envoya le tulipier van Barle.

Cette chambre avait bien mauvaise rputation dans le chteau depuis que,
grce  l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en tait enfui dans le
fameux coffre  livres qu'on avait oubli de visiter.

D'un autre ct, cela parut de bien bon augure  van Barle, que cette
chambre lui ft donne pour logement; car enfin, jamais, selon ses ides
 lui, un gelier n'et d faire habiter  un second pigeon la cage d'o
un premier s'tait si facilement envol.

La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps  en
consigner ici les dtails. Sauf une alcve qui avait t pratique pour
madame Grotius, c'tait une chambre de prison comme les autres, plus
leve peut-tre; aussi, par la fentre grille, avait-on une charmante
vue.

L'intrt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain
nombre de descriptions d'intrieur. Pour van Barle, la vie tait autre
chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-del
de sa machine pneumatique deux choses dont la pense seulement, cette
libre voyageuse, pouvait dsormais lui fournir la possession factice:

Une fleur et une femme, l'une et l'autre  jamais perdues pour lui.

Il se trompait par bonheur, le bon van Barle! Dieu qui l'avait, au
moment o il marchait  l'chafaud, regard avec le sourire d'un pre,
Dieu lui rservait au sein mme de sa prison, dans la chambre de M.
Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en
partage.

Un matin,  sa fentre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du
Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrire une fort de
chemines, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons
accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout
frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.

--Ces pigeons, se dit van Barle, viennent de Dordrecht et par
consquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot 
l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses
nouvelles  Dordrecht, o on le pleure.

Puis, aprs un moment de rverie:

--Ce quelqu'un-l, ajouta van Barle, ce sera moi. On est patient quand
on a vingt-huit ans et qu'on est condamn  une prison perptuelle,
c'est--dire  quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours
de prison.

Van Barle, tout en pensant  ses trois caeux--car cette pense battait
toujours au fond de sa mmoire comme bat le coeur au fond de la
poitrine--, van Barle, disons-nous, tout en pensant  ses trois caeux,
se fit un pige  pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les
ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de
France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une
femelle.

Il mit deux autres mois  prendre un mle; puis il les enferma ensemble,
et vers le commencement de l'anne 1673, ayant obtenu des oeufs, il lcha
la femelle, qui, confiante dans le mle qui les couvait  sa place, s'en
alla toute joyeuse  Dordrecht avec son billet sous son aile.

Elle revint le soir.

Elle avait conserv le billet.

Elle le garda ainsi quinze jours, au grand dsappointement d'abord, puis
ensuite au grand dsespoir de van Barle.

Le seizime jour enfin elle revint  vide.

Or, van Barle adressait ce billet  sa nourrice, la vieille Frisonne,
et suppliait les mes charitables qui le trouveraient de le lui remettre
le plus srement et le plus promptement possible.

Dans cette lettre, adresse  sa nourrice, il y avait un petit billet
adress  Rosa.

Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les
murailles des vieux chteaux et qui les fait fleurir dans un peu de
pluie, Dieu permit que la nourrice de van Barle reut cette lettre.

Et voici comment:

En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac
Boxtel avait abandonn non seulement sa maison, non seulement son
domestique, non seulement son observatoire, non seulement son tlescope,
mais encore ses pigeons.

Le domestique, qu'on avait laiss sans gages, commena par manger le peu
d'conomies qu'il avait, puis ensuite se mit  manger les pigeons.

Ce que voyant, les pigeons migrrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit
de Cornlius van Barle.

La nourrice tait un bon coeur qui avait besoin d'aimer quelque chose.
Elle se prit de bonne amiti pour les pigeons qui taient venus lui
demander l'hospitalit, et quand le domestique d'Isaac rclama, pour les
manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mang les douze ou
quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de
Hollande la pice.

C'tait le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique
accepta-t-il avec une grande joie.

La nourrice se trouva donc lgitime propritaire des pigeons de
l'envieux.

C'taient ces pigeons mls  d'autres qui dans leurs prgrinations
visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du
bl d'une autre nature, du chnevis d'un autre got.

Le hasard, ou plutt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute
chose, Dieu avait fait que Cornlius van Barle avait pris justement un
de ces pigeons-l.

Il en rsulta que si l'envieux n'et pas quitt Dordrecht pour suivre
son rival  la Haye d'abord, puis ensuite  Gorcum ou  Loewestein,
comme on voudra, les deux localits n'tant spares que par la jonction
du Wahal et de la Meuse, c'et t entre ses mains et non entre celles
de la nourrice que ft tomb le billet crit par van Barle; de sorte
que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, et perdu
son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir  raconter les vnements
varis qui, pareils  un tapis aux mille couleurs, vont se drouler sous
notre plume, nous n'eussions eu  dcrire qu'une longue srie de jours
ples, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.

Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Barle.

Aussi vers les premiers jours de fvrier, comme les premires heures du
soir descendaient du ciel laissant derrire elles les toiles
naissantes, Cornlius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix
qui le fit tressaillir.

Il porta la main  son coeur et couta.

C'tait la voix douce et harmonieuse de Rosa.

Avouons-le, Cornlius ne fut pas si tourdi de surprise, si extravagant
de joie qu'il l'et t sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait,
en change de sa lettre, rapport l'espoir sous son aile vide, et il
s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa,  avoir, si le billet
lui avait t remis, des nouvelles de son amour et de ses caeux.

Il se leva, prtant l'oreille, inclinant le corps du ct de la porte.

Oui, c'taient bien les accents qui l'avaient mu si doucement  la
Haye.

Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye  Loewestein,
Rosa qui avait russi, Cornlius ne savait comment,  pntrer dans la
prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement  pntrer jusqu'au
prisonnier?

Tandis que Cornlius,  ce propos, chafaudait pense sur pense, dsirs
sur inquitudes, le guichet plac  la porte de sa cellule s'ouvrit, et
Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait
pli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de
Cornlius en lui disant:

--Oh! monsieur! monsieur, me voici.

Cornlius tendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.

--Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.

--Silence! parlons bas, mon pre me suit, dit la jeune fille.

--Votre pre?

--Oui, il est l dans la cour au bas de l'escalier, il reoit les
instructions du gouverneur, il va monter.

--Les instructions du gouverneur?...

--coutez, je vais tcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder
a une maison de campagne  une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas
autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les
animaux qui sont enferms dans cette mtairie. Ds que j'ai reu votre
lettre, que je n'ai pu lire, hlas! mais que votre nourrice m'a lue,
j'ai couru chez ma tante; l je suis reste jusqu' ce que le prince
vnt  la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon pre
troqut ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye
contre les fonctions de gelier  la forteresse de Loewestein. Il ne se
doutait pas de mon but; s'il l'et connu, peut-tre et-il refus; au
contraire, il accorda.

--De sorte que vous voil?

--Comme vous voyez.

--De sorte que je vous verrai tous les jours?

--Le plus souvent que je pourrai.

-- Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornlius, vous m'aimez donc un peu?

--Un peu... dit-elle, oh! vous n'tes pas assez exigeant, M. Cornlius.

Cornlius lui tendit passionnment les mains, mais leurs doigts seuls
purent se toucher  travers le grillage.

--Voici mon pre! dit la jeune fille.

Et Rosa quitta vivement la porte et s'lana vers le vieux Gryphus qui
apparaissait au haut de l'escalier.




XV

Le guichet


Gryphus tait suivi du molosse.

Il lui faisait faire sa ronde pour qu' l'occasion il reconnut les
prisonniers.

--Mon pre, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'o M. Grotius s'est
vad; vous savez, M. Grotius?

--Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce sclrat de Barneveldt,
que j'ai vu excuter quand j'tais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de
cette chambre qu'il s'est vad. Eh bien, je rponds que personne ne
s'en vadera aprs lui.

Et, en ouvrant la porte, il commena dans l'obscurit son discours au
prisonnier.

Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier,
comme pour lui demander de quel droit il n'tait pas mort, lui qu'il
avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.

Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint  elle.

--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tcher de projeter un
peu de lumire autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau gelier.
Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance.
Je ne suis pas mchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui
concerne la discipline.

--Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le
prisonnier en entrant dans le cercle de lumire que projetait la
lanterne.

--Tiens, tiens, c'est vous, M. van Barle, dit Gryphus; ah! c'est vous;
tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!

--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois
que votre bras va  merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez
la lanterne.

Gryphus frona le sourcil.

--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes.
Son Altesse vous a laiss la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.

--Bah! demanda Cornlius; et pourquoi cela?

--Parce que vous tes homme  conspirer de nouveau; vous autres savants,
vous avez commerce avec le diable.

--Ah ! matre Gryphus, tes-vous mcontent de la faon dont je vous ai
remis le bras, ou du prix que je vous ai demand? fit en riant
Cornlius.

--Au contraire, morbleu! au contraire! maugra le gelier, vous me
l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie l-dessous:
au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui ft rien
arriv.  telles enseignes que le mdecin du Buitenhof qui sait son
affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les
rgles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir
m'en servir.

--Et vous n'avez pas voulu?

--J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce
bras-l (Gryphus tait catholique), tant que je pourrai faire le signe
de la croix avec ce bras-l, je me moque du diable.

--Mais si vous vous moquez du diable, matre Gryphus,  plus forte
raison devez-vous vous moquer des savants.

--Oh! les savants, les savants! s'cria Gryphus sans rpondre 
l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires 
garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils
s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de
l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer,
s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, a ne dpense rien, a garde sa
tte frache pour conspirer. Mais je commence par vous dire que a ne
vous sera pas facile  vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de
papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est
sauv.

--Je vous assure, matre Gryphus, reprit van Barle, que peut-tre j'ai
eu un instant l'ide de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai
plus.

--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
autant. C'est gal, c'est gal, Son Altesse a fait une lourde faute.

--En ne me faisant pas couper la tte?... Merci, merci, matre Gryphus.

--Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles
maintenant.

--C'est affreux ce que vous dites-l, M. Gryphus, dit van Barle en se
dtournant pour cacher son dgot. Vous oubliez que l'un tait mon ami,
et l'autre... l'autre mon second pre.

--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs.
Et puis c'est par philanthropie que je parle.

--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne
comprends pas bien.

--Oui. Si vous tiez rest sur le billot de matre Harbruck...

--Eh bien?

--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas
que je vais vous rendre la vie trs dure.

--Merci de la promesse, matre Gryphus.

Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux gelier, Rosa
derrire la porte lui rpondait par un sourire plein d'anglique
consolation. Gryphus alla vers la fentre. Il faisait encore assez jour
pour qu'on vt sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans
une brume gristre.

--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le gelier.

--Mais, fort belle, dit Cornlius en regardant Rosa.

--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.

En ce moment les deux pigeons, effarouchs par la vue et surtout par la
voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effars
dans le brouillard.

--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le gelier.

--Mes pigeons, rpondit Cornlius.

--Mes pigeons! s'cria le gelier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier
a quelque chose  lui?

--Alors, dit Cornlius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prts?

--Voil dj une contravention, rpliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune
homme, jeune homme, je vous prviens d'une chose, c'est que, pas plus
tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.

--Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, matre Gryphus, dit van
Barle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore
bien moins les vtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.

--Ce qui est diffr n'est pas perdu, maugra le gelier, et pas plus
tard que demain, je leur tordrai le cou.

Et, tout en faisant cette mchante promesse  Cornlius, Gryphus se
pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
temps  van Barle de courir  la porte et de serrer la main de Rosa,
qui lui dit:

-- neuf heures ce soir.

Gryphus, tout occup du dsir de prendre ds le lendemain les pigeons
comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et
comme il avait ferm la fentre, il prit sa fille par le bras, sortit,
donna un double tour  la serrure, poussa les verrous, et s'en alla
faire les mmes promesses  un autre prisonnier.  peine eut-il disparu,
que Cornlius s'approcha de la porte pour courter le bruit dcroissant
des pas; puis, lorsqu'il se fut teint, il courut  la fentre et
dmolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les
chasser  tout jamais de sa prsence que d'exposer  la mort les gentils
messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.

Cette visite du gelier, ses menaces brutales, la sombre perspective de
sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put
distraire Cornlius des douces penses et surtout du doux espoir que la
prsence de Rosa venait de ressusciter dans son coeur.

Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
Loewestein.

Rosa avait dit:  neuf heures, attendez-moi.

La dernire note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornlius
entendit dans l'escalier le pas lger et la robe onduleuse de la belle
Frisonne, et bientt le grillage de la porte sur laquelle Cornlius
fixait ardemment les yeux s'claira.

Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.

--Me voici, dit Rosa encore tout essouffle d'avoir gravi l'escalier, me
voici!

--Oh! bonne Rosa!

--Vous tes content de me voir?

--Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!

--coutez, mon pre s'endort chaque soir presque aussitt qu'il a soup;
alors je le couche un peu tourdi par le genivre; n'en dites rien 
personne car, grce  ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer
une heure avec vous.

--Oh! je vous remercie, Rosa, chre Rosa.

Et Cornlius avana, en disant ces mots, son visage si prs du guichet
que Rosa retira le sien.

--Je vous ai rapport vos caeux de tulipe, dit-elle.

Le coeur de Cornlius bondit. Il n'avait point os demander encore  Rosa
ce qu'elle avait fait du prcieux trsor qu'il lui avait confi.

--Ah! vous les avez donc conservs?

--Ne me les aviez-vous pas donns comme une chose qui vous tait chre?

--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donns, il me semble
qu'ils taient  vous.

--Ils taient  moi aprs votre mort et vous tes vivant, par bonheur.
Ah! comme j'ai bni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume
toutes les flicits que je lui ai souhaites, certes le roi Guillaume
sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute
la terre. Vous tiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de
votre parrain Corneille, j'tais rsolue de vous rapporter vos caeux;
seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la
rsolution d'aller demander au stathouder la place de gelier de
Loewestein pour mon pre, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre.
Ah! nous pleurmes bien ensemble, je vous en rponds. Mais votre lettre
ne fit que m'affermir dans ma rsolution. C'est alors que je partis pour
Leyde; vous savez le reste.

--Comment, chre Rosa, reprit Cornlius, vous pensiez, avant ma lettre
reue,  venir me rejoindre?

--Si j'y pensais! rpondit Rosa laissant prendre  son amour le pas sur
sa pudeur, mais je ne pensais qu' cela!

Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois,
Cornlius prcipita son front et ses lvres sur le grillage, et cela
sans doute pour remercier la belle jeune fille.

Rosa se recula comme la premire fois.

--En vrit, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le coeur de
toute jeune fille, en vrit, j'ai bien souvent regrett de ne pas
savoir lire; mais jamais autant et de la mme faon que lorsque votre
nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui
parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'tais, tait muette
pour moi.

--Vous avez souvent regrett de ne pas savoir lire? dit Cornlius; et 
quelle occasion?

--Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que
l'on m'crivait.

--Vous receviez des lettres, Rosa?

--Par centaines.

--Mais qui vous les crivait donc?...

--Qui m'crivait? Mais d'abord tous les tudiants qui passaient par le
Buitenhof, tous les officiers qui allaient  la place d'armes, tous les
commis et mme les marchands qui me voyaient  ma petite fentre.

--Et tous ces billets, chre Rosa, qu'en faisiez-vous?

--Autrefois, rpondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et
cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps,  quoi bon perdre
son temps  couter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les
brle.

--Depuis un certain temps! s'cria Cornlius avec un regard troubl tout
 la fois par l'amour et la joie.

Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas
s'approcher les lvres de Cornlius qui ne rencontrrent hlas! que le
grillage, mais qui, malgr cet obstacle, envoyrent jusqu'aux lvres de
la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.

 cette flamme qui brla ses lvres, Rosa devint aussi ple, plus ple
peut-tre qu'elle ne l'avait t au Buitenhof, le jour de l'excution.
Elle poussa un gmissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le
coeur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les
palpitations de son coeur.

Cornlius, demeur seul, en fut rduit  aspirer le doux parfum des
cheveux de Rosa, rest comme un captif entre le treillage.

Rosa s'tait enfuie si prcipitamment qu'elle avait oubli de rendre 
Cornlius les trois caeux de la tulipe noire.




XVI

Matre et colire


Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, tait loin de partager la bonne
volont de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.

Il n'avait que cinq prisonniers  Loewestein; la tche de gardien
n'tait donc pas difficile  remplir, et la gele tait une sorte de
sincure donne  son ge.

Mais, dans son zle, le digne gelier avait grandi de toute la puissance
de son imagination la tche qui lui tait impose. Pour lui, Cornlius
avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il
tait en consquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il
surveillait chacune de ses dmarches, ne l'abordait qu'avec un visage
courrouc, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son
effroyable rbellion contre le clment stathouder.

Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Barle, croyant le
surprendre en faute, mais Cornlius avait renonc aux correspondances
depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il tait mme
probable que Cornlius, et-il obtenu sa libert entire et permission
complte de se retirer partout o il et voulu, le domicile de la prison
avec Rosa et ses caeux lui et paru prfrable  tout autre domicile
sans ses caeux et sans Rosa.

C'est qu'en effet chaque soir  neuf heures, Rosa avait promis de venir
causer avec le cher prisonnier, et ds le premier soir, Rosa, nous
l'avons vu, avait tenu parole.

Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le mme mystre et les
mmes prcautions. Seulement elle s'tait promis  elle-mme de ne pas
trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier
coup dans une conversation qui pt occuper srieusement van Barle, elle
commena par lui tendre  travers le grillage ses trois caeux toujours
envelopps dans le mme papier.

Mais, au grand tonnement de Rosa, van Barle repoussa sa blanche main
du bout de ses doigts.

Le jeune homme avait rflchi.

--coutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute
notre fortune dans le mme sac. Songez qu'il s'agit, ma chre Rosa,
d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme
impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons
donc toutes nos prcautions, afin, si nous chouons, de n'avoir rien 
nous reprocher. Voici comment j'ai calcul que nous parviendrions 
notre but.

Rosa prta toute son attention  ce qu'allait lui dire le prisonnier, et
cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que
pour l'importance qu'elle y attachait elle-mme.

--Voil, continua Cornlius, comment j'ai calcul notre commune
coopration  cette grande affaire.

--J'coute, dit Rosa.

--Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin,  dfaut de
jardin une cour quelconque,  dfaut de cour une terrasse.

--Nous avons un trs beau jardin, dit Rosa; il s'tend le long du Wahal
et est plein de beaux vieux arbres.

--Pouvez-vous, chre Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin
afin que j'en juge.

--Ds demain.

--Vous en prendrez  l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux
qualits sous les deux conditions de scheresse et d'humidit.

--Soyez tranquille.

--La terre choisie par moi et modifie s'il est besoin, nous ferons
trois parts de nos trois caeux, vous en prendrez un que vous planterez
le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira
certainement si vous le soignez selon mes indications.

--Je ne m'en loignerai pas une seconde.

--Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'lever ici dans ma
chambre, ce qui m'aidera  passer ces longues journes pendant
lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour
celui-l, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifi  mon
gosme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai
artificieusement parti de tout, mme de la chaleur et de la cendre de ma
pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutt vous tiendrez en rserve le
troisime caeu, notre dernire ressource pour le cas o nos deux
premires expriences auraient manqu. De cette manire, ma chre Rosa,
il est impossible que nous n'arrivions pas  gagner les cent mille
florins de notre dot et  nous procurer le suprme bonheur de voir
russir notre oeuvre.

--J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous
choisirez la mienne et la vtre. Quant  la vtre, il me faudra
plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu  la fois.

--Oh! nous ne sommes pas presss, chre Rosa; nos tulipes ne doivent pas
tre enterres avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons
tout le temps; seulement pour planter votre caeu, vous suivrez toutes
mes instructions, n'est-ce pas?

--Je vous le promets.

--Et une fois plant, vous me ferez part de toutes les circonstances qui
pourront intresser notre lve, tels que changements atmosphriques,
traces dans les alles, traces sur les plates-bandes. Vous couterez la
nuit si notre jardin n'est pas frquent par des chats. Deux de ces
malheureux animaux m'ont  Dordrecht ravag deux plates-bandes.

--J'couterai.

--Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chre enfant?

--La fentre de ma chambre  coucher y donne.

--Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent
point des rats. Les rats sont des rongeurs fort  craindre, et j'ai vu
de malheureux tulipiers reprocher bien amrement  No d'avoir mis une
paire de rats dans l'arche.

--Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...

--Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Barle, devenu
souponneux depuis qu'il tait en prison; ensuite, il y a un animal bien
plus  craindre encore que le chat et le rat!

--Et quel est cet animal?

--C'est l'homme! vous comprenez, chre Rosa, on vole un florin, et l'on
risque le bagne pour une pareille misre; et  plus forte raison peut-on
voler un caeu de tulipe qui vaut cent mille florins.

--Personne que moi n'entrera dans le jardin.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure!

--Bien, Rosa! merci, chre Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de
vous!

Et, comme les lvres de van Barle se rapprochaient du grillage avec la
mme ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite
tait arrive, Rosa loigna la tte et allongea la main.

Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout
particulier, tait le caeu.

Cornlius baisa passionnment le bout des doigts de cette main. tait-ce
parce que cette main tenait un des caeux de la grande tulipe noire?
tait-ce parce que cette main tait la main de Rosa?

C'est ce que nous laissons deviner  de plus savants que nous. Rosa se
retira donc avec les deux autres caeux, les serrant contre sa poitrine.

Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'taient les caeux de la
grande tulipe noire, ou parce que les caeux lui venaient de Cornlius
van Barle?

Ce point, nous le croyons, serait plus facile  prciser que l'autre.

Quoi qu'il en soit,  partir de ce moment, la vie devint douce et
remplie pour le prisonnier.

Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caeux.

Chaque soir, elle lui apportait poigne  poigne la terre de la portion
du jardin qu'il avait trouve la meilleure et qui en effet tait
excellente.

Une large cruche que Cornlius avait casse habilement lui donna un fond
propice, il l'emplit  moiti et mlangea la terre apporte par Rosa
d'un peu de boue de rivire qu'il fit scher et qui lui fournit un
excellent terreau.

Puis, vers le commencement d'avril, il y dposa le premier caeu.

Dire ce que Cornlius dploya de soins, d'habilet et de ruse pour
drober  la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y
parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un sicle de sensations et de
penses pour un prisonnier philosophe.

Il ne se passait point de jour que Rosa ne vnt causer avec Cornlius.

Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond
de la conversation; mais si intressant que soit ce sujet, on ne peut
pas toujours parler tulipes.

Alors on parlait d'autre chose, et  son grand tonnement le tulipier
s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la
conversation.

Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage
invariablement  six pouces du guichet, car la belle Frisonne tait sans
doute dfiante d'elle-mme, depuis qu'elle avait senti  travers le
grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brler le coeur d'une
jeune fille.

Il y a une chose surtout qui inquitait  cette heure le tulipier
presque autant que ses caeux et sur laquelle il revenait sans cesse:
c'tait la dpendance o tait Rosa de son pre.

Ainsi la vie de van Barle, le docteur savant, le peintre pittoresque,
l'homme suprieur, de van Barle qui le premier avait, selon toute
probabilit, dcouvert ce chef-d'oeuvre de la cration que l'on
appellerait, comme la chose tait arrte d'avance, _Rosa Barlensis_,
la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dpendait du plus
simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'tait un tre d'un
esprit infrieur, d'une caste infime; c'tait un gelier, quelque chose
de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le
verrou qu'il tirait. C'tait quelque chose du Caliban de _la Tempte_,
un passage entre l'homme et la brute.

Eh bien, le bonheur de Cornlius dpendait de cet homme; cet homme
pouvait un beau matin s'ennuyer  Loewestein, trouver que l'air y tait
mauvais, que le genivre n'y tait pas bon, et quitter la forteresse, et
emmener sa fille, et encore une fois Cornlius et Rosa taient spars.
Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses cratures, finirait peut-tre
alors par ne plus les runir.

--Et alors  quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornlius  la jeune
fille, puisque, chre Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous
crirai, ni m'crire ce que vous aurez pens?

--Eh bien! rpondait Rosa, qui au fond du coeur craignait la sparation
autant que Cornlius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la
bien.

--Mais il me semble, reprit Cornlius, que nous ne l'employons pas mal.

--Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi  lire et
 crire; je profiterai de vos leons, croyez-moi, et de cette faon
nous ne serons plus jamais spars que par notre volont  nous-mmes.

--Oh! alors, s'cria Cornlius, nous avons l'ternit devant nous.

Rosa sourit et haussa doucement les paules.

--Est-ce que vous resterez toujours en prison? rpondit-elle. Est-ce
qu'aprs vous avoir donn la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la
libert? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce
que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous
daignerez-vous regarder, quand vous passerez  cheval ou en carrosse, la
petite Rosa, une fille de gelier, presque une fille de bourreau?

Cornlius voulut protester, et certes il l'et fait de tout son coeur et
dans la sincrit d'une me remplie d'amour. La jeune fille
l'interrompit.

--Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.

Parler  Cornlius de sa tulipe, c'tait un moyen pour Rosa de tout
faire oublier  Cornlius, mme Rosa.

--Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de
fermentation a commenc, les veines du caeu s'chauffent et
grossissent; d'ici  huit jours, avant peut-tre, on pourra distinguer
les premires protubrances de la germinaison... Et la vtre, Rosa?

--Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'aprs vos indications.

--Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Cornlius, les yeux presque aussi
ardents, l'haleine presque aussi haletante que le soir o ces yeux
avaient brl le visage, et cette haleine le coeur de Rosa.

--J'ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du coeur elle ne
pouvait s'empcher d'tudier ce double amour du prisonnier pour elle et
pour la tulipe noire), j'ai fait les choses en grand: je me suis prpar
dans un carr nu, loin des arbres et des murs, dans une terre lgrement
sablonneuse, plutt humide que sche, sans un grain de pierre, sans un
caillou, je me suis dispos une plate-bande comme vous me l'avez
dcrite.

--Bien, bien, Rosa.

--Le terrain prpar de la sorte n'attend plus que votre avertissement.
Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caeu, et je le
planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les
chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres.

--C'est vrai, c'est vrai! s'cria Cornlius en frappant avec joie ses
mains, et vous tes une bonne colire, Rosa, et vous gagnerez
certainement vos cent mille florins.

--N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre colire, puisque vous
m'appelez ainsi, a encore autre chose  apprendre que la culture des
tulipes.

--Oui, oui, et je suis aussi intress que vous, belle Rosa,  ce que
vous sachiez lire.

--Quand commencerons-nous?

--Tout de suite.

--Non, demain.

--Pourquoi demain?

--Parce qu'aujourd'hui notre heure est coule, et qu'il faut que je
vous quitte.

--Dj! mais dans quoi lirons-nous?

--Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espre, nous portera
bonheur.

-- demain donc?

-- demain.

Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.




XVII

Premier caeu


Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de
Witt.

Alors commena entre le matre et l'colire une de ces scnes
charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les
rencontrer sous la plume.

Le guichet, seule ouverture qui servt de communication aux deux amants,
tait trop lev pour que des gens qui s'taient jusque-l contents de
lire sur le visage l'un de l'autre tout ce qu'ils avaient  se dire
pussent lire commodment sur le livre que Rosa avait apport.

En consquence, la jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tte
penche, le livre  la hauteur de la lumire qu'elle tenait de la main
droite, et que, pour la reposer un peu, Cornlius imagina de fixer par
un mouchoir au treillis de fer. Ds lors Rosa put suivre avec ses doigts
sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait peler
Cornlius, lequel, muni d'un ftu de paille en guise d'indicateur,
dsignait ces lettres par le trou du grillage  son colire attentive.

Le feu de cette lampe clairait les riches couleurs de Rosa, son oeil
bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui,
ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes; ses doigts
levs en l'air et dont le sang descendait, prenaient ce ton ple et rose
qui resplendit aux lumires et qui indique la vie mystrieuse que l'on
voit circuler sous la chair.

L'intelligence de Rosa se dveloppait rapidement sous le contact
vivifiant de l'esprit de Cornlius, et, quand la difficult paraissait
trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, ces cils qui
s'effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, dtachaient des tincelles
lectriques capables d'clairer les tnbres mmes de l'idiotisme.

Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leons
de lecture, et en mme temps dans son me les leons non avoues de
l'amour.

Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.

C'tait un trop grave vnement qu'une demi-heure de retard pour que
Cornlius ne s'informt pas avant toute chose de ce qui l'avait caus.

--Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute.
Mon pre a renou connaissance  Loewestein avec un bonhomme qui tait
venu frquemment le solliciter  la Haye pour voir la prison. C'tait un
bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires,
en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un cot.

--Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Cornlius tonn.

--Non, rpondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que
mon pre s'est affol de ce nouveau venu si assidu  le visiter.

--Oh! fit Cornlius en secouant la tte avec inquitude, car tout nouvel
vnement prsageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre
de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble
prisonniers et gardiens.

--Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme pie
quelqu'un, ce n'est pas mon pre.

--Qui est-ce alors?

--Moi, par exemple.

--Vous?

--Pourquoi pas? dit en riant Rosa.

--Ah! c'est vrai, fit Cornlius en soupirant, vous n'aurez pas toujours
en vain des prtendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.

--Je ne dis pas non.

--Et sur quoi fondez-vous cette joie?

--Dites cette crainte, M. Cornlius.

--Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte...

--Je la fonde sur ceci...

--J'coute, dites.

--Cet homme tait dj venu plusieurs fois au Buitenhof,  la Haye;
tenez, juste au moment o vous y ftes enferm. Moi sortie, il en sortit
 son tour; moi venue ici, il y vint.  la Haye il prenait pour prtexte
qu'il voulait vous voir.

--Me voir, moi?

--Oh! prtexte, assurment, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire
valoir la mme raison, puisque vous tes redevenu le prisonnier de mon
pre, ou plutt que mon pre est redevenu votre gelier, il ne se
recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais hier dire 
mon pre qu'il ne vous connaissait pas.

--Continuez, Rosa, je vous prie, que je tche de deviner quel est cet
homme et ce qu'il veut.

--Vous tes sr, M. Cornlius, que nul de vos amis ne se peut intresser
 vous?

--Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice: vous la
connaissez et elle vous connat. Hlas! cette pauvre Zug, elle viendrait
elle-mme et ne ruserait pas, et dirait en pleurant  votre pre ou 
vous: Cher monsieur ou chre demoiselle, mon enfant est ici, voyez
comme je suis dsespre, laissez-moi le voir une heure seulement et je
prierai Dieu toute ma vie pour vous. Oh! non, continua Cornlius, oh!
non,  part ma bonne Zug, non, je n'ai pas d'amis.

--J'en reviens donc  ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au
coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande o je dois planter
votre caeu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se
glissait derrire les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de
regarder, c'tait notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et,
certes, c'tait bien moi qu'il avait suivie, c'tait bien moi qu'il
piait. Je ne donnai pas un coup de rteau, je ne touchai pas un atome
de terre qu'il ne s'en rendt compte.

--Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Cornlius. Est-il jeune, est-il
beau?

Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa rponse.

--Jeune, beau! s'cria Rosa clatant de rire. Il est hideux de visage,
il a le corps vot, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder
en face ni parler haut.

--Et il s'appelle?

--Jacob Gisels.

--Je ne le connais pas.

--Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient.

--En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous
voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous?

--Oh! non certes!

--Vous voulez que je me tranquillise, alors?

--Je vous y engage.

--Eh bien! maintenant que vous commencez  savoir lire, Rosa, vous lirez
tout ce que je vous crirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la
jalousie et sur ceux de l'absence?

--Je lirai si vous crivez bien gros.

Puis, comme la tournure que prenait la conversation commenait 
inquiter Rosa:

-- propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe,  vous?

--Rosa, jugez de ma joie: ce matin je la regardais au soleil, aprs
avoir cart doucement la couche de terre qui couvre le caeu, j'ai vu
poindre l'aiguillon de la premire pousse; ah! Rosa, mon coeur s'est
fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchtre, qu'une aile de
mouche corcherait en l'effleurant, ce soupon d'existence qui se rvle
par un insaisissable tmoignage, m'a plus mu que la lecture de cet
ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrtant la hache du
bourreau, sur l'chafaud du Buitenhof.

--Vous esprez, alors? dit Rosa en souriant.

--Oh! oui, j'espre!

--Et moi,  mon tour, quand planterai-je mon caeu?

--Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez
point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret 
qui que ce soit au monde; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien
qu' l'inspection de ce caeu, de reconnatre sa valeur; et surtout,
surtout, ma bien chre Rosa, serrez prcieusement le troisime oignon
qui vous reste.

--Il est encore dans le mme papier o vous l'avez mis et tel que vous
me l'avez donn, M. Cornlius, enfoui tout au fond de mon armoire et
sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu,
pauvre prisonnier.

--Comment, dj?

--Il le faut.

--Venir si tard et partir si tt!

--Mon pre pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir;
l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.

Et elle couta inquite.

--Qu'avez-vous donc? demanda van Barle.

--Il m'a sembl entendre.

--Quoi donc?

--Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.

--En effet, dit le prisonnier, ce ne peut tre Gryphus, on l'entend de
loin, lui.

--Non, ce n'est pas mon pre, j'en suis sre, mais...

--Mais...

--Mais ce pourrait tre M. Jacob.

Rosa s'lana dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui
se fermait rapidement avant que la jeune fille et descendu les dix
premires marches. Cornlius demeura fort inquiet, mais ce n'tait pour
lui qu'un prlude. Quand la fatalit commence d'accomplir une oeuvre
mauvaise, il est rare qu'elle ne prvienne pas charitablement sa victime
comme un spadassin fait  son adversaire pour lui donner le loisir de se
mettre en garde. Presque toujours, ces avis manent de l'instinct de
l'homme ou de la complicit des objets inanims, souvent moins inanims
qu'on ne le croit gnralement; presque toujours, disons-nous, ces avis
sont ngligs. Le coup a siffl en l'air, et il retombe sur une tte que
ce sifflement et d avertir, et qui, avertie, a d se prmunir. Le
lendemain se passa sans que rien de marquant et lieu. Gryphus fit ses
trois visites. Il ne dcouvrit rien. Quand il entendait venir son
gelier (et dans l'esprance de surprendre les secrets de son
prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mmes heures), quand il
entendait venir son gelier, van Barle,  l'aide d'une mcanique qu'il
avait invente, et qui ressemblait  celles  l'aide desquelles on monte
et descend les sacs de bl dans les fermes, van Barle avait imagin de
descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et
ensuite de pierres, qui rgnait au-dessous de sa fentre. Quant aux
ficelles  l'aide desquelles le mouvement s'oprait, notre mcanicien
avait trouv un moyen de les cacher avec les mousses qui vgtent sur
les tuiles et dans le creux des pierres.

Gryphus n'y devinait rien.

Ce mange russit durant huit jours.

Mais un matin que Cornlius, absorb dans la contemplation de son caeu,
d'o s'lanait dj un point de vgtation, n'avait pas entendu monter
le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-l, et tout craquait
dans la tourelle), la porte s'ouvrit tout  coup, et Cornlius fut
surpris sa cruche entre ses genoux.

Gryphus, voyant un objet inconnu, et par consquent dfendu, aux mains
de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidit
que ne fait le faucon sur sa proie.

Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois
aux tres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout
d'abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau
dpositaire du prcieux oignon, cette main brise au-dessus du poignet
et que Cornlius van Barle lui avait si bien remise.

--Qu'avez-vous l? s'cria-t-il. Ah! je vous y prends!

Et il enfona sa main dans la terre.

--Moi? Rien, rien! s'cria Cornlius tout tremblant.

--Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! Il y a quelque secret
coupable cach l-dessous!

--Cher M. Gryphus! supplia van Barle, inquiet comme la perdrix  qui le
moissonneur vient de prendre sa couve.

En effet, Gryphus commenait  creuser la terre avec ses doigts crochus.

--Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Cornlius plissant.

-- quoi? mordieu!  quoi? hurla le gelier.

--Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir!

Et d'un mouvement rapide, presque dsespr, il arracha des mains du
gelier la cruche, qu'il cacha comme un trsor sous le rempart de ses
deux bras. Mais Gryphus, entt comme un vieillard, et de plus en plus
convaincu qu'il venait de dcouvrir une conspiration contre le prince
d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bton lev, et voyant
l'impassible rsolution du captif  protger son pot de fleurs, il
sentit que Cornlius tremblait bien moins pour sa tte que pour sa
cruche. Il chercha donc  la lui arracher de vive force.

--Ah! disait le gelier furieux, vous voyez bien que vous vous rvoltez.

--Laissez-moi ma tulipe! criait van Barle.

--Oui, oui, tulipe, rpliquait le vieillard. On connat les ruses de
messieurs les prisonniers.

--Mais je vous jure...

--Lchez, rptait Gryphus en frappant du pied; lchez, ou j'appelle la
garde.

--Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec
ma vie.

Gryphus, exaspr, enfona ses doigts pour la seconde fois dans la
terre, et cette fois en tira le caeu tout noir, et tandis que van
Barle tait heureux d'avoir sauv le contenant, ne s'imaginant pas que
son adversaire possdt le contenu, Gryphus lana violemment le caeu
amolli qui s'crasa sous la dalle et disparut presque aussitt broy,
mis en bouillie, sous le large soulier du gelier.

Van Barle vit le meurtre, entrevit les dbris humides, comprit cette
joie froce de Gryphus et poussa un cri de dsespoir qui attendrit ce
gelier assassin, qui, quelques annes plus tt, avait tu l'araigne de
Pellisson.

L'ide d'assommer ce mchant homme passa comme un clair dans le cerveau
du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montrent au front,
l'aveuglrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute
l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait
retomber sur le crne chauve du vieux Gryphus.

Un cri l'arrta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que
poussa derrire le grillage du guichet la pauvre Rosa, ple, tremblante,
les bras levs au ciel, et place entre son pre et son ami.

Cornlius abandonna la cruche qui se brisa en mille pices avec un
fracas pouvantable.

Et alors, Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir et s'emporta
 de terribles menaces.

--Oh! il faut, dit Cornlius, que vous soyez un homme bien lche et bien
mchant, pour arracher  un pauvre prisonnier sa seule consolation, un
oignon de tulipe!

--Fi! mon pre, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre.

--Ah! c'est vous, pronnelle! s'cria en se retournant vers sa fille le
vieillard bouillant de colre, mlez-vous de ce qui vous regarde, et
surtout descendez au plus vite.

--Malheureux! malheureux! continuait Cornlius au dsespoir.

--Aprs tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On
vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j'en ai trois cents
dans mon grenier.

--Au diable vos tulipes! s'cria Cornlius. Elles vous valent et vous
les valez. Oh! cent milliards de millions! Si je les avais, je les
donnerais pour celle que vous avez crase l.

--Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas  la
tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux
oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-tre avec
les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grce. Je le disais bien,
qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.

--Mon pre! mon pre! s'cria Rosa.

--Eh bien! tant mieux! tant mieux! rptait Gryphus en s'animant, je
l'ai dtruit, je l'ai dtruit. Il en sera de mme chaque fois que vous
recommencerez! Ah! je vous avais prvenu, mon bel ami, que je vous
rendrais la vie dure.

--Maudit! maudit! hurla Cornlius tout  son dsespoir en retournant
avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caeu, cadavre
de tant de joies et de tant d'esprances.

--Nous planterons l'autre demain, cher M. Cornlius, dit  voix basse
Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta, coeur
saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure
saignante de Cornlius.




XVIII

L'amoureux de Rosa


Rosa avait  peine jet ces paroles de consolation  Cornlius que l'on
entendait dans l'escalier une voix qui demandait  Gryphus des nouvelles
de ce qui se passait.

--Mon pre, dit Rosa, entendez-vous?

--Quoi?

--M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.

--On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'et-on pas dit qu'il
m'assassinait, ce savant! Ah! que de mal on a toujours avec les savants!

Puis, indiquant du doigt l'escalier  Rosa:

--Marchez devant, mademoiselle! dit-il.

Et, fermant la porte:

--Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.

Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa
douleur amre le pauvre Cornlius qui murmurait:

--Oh! c'est toi qui m'as assassin, vieux bourreau. Je n'y survivrai
pas!

Et en effet le pauvre prisonnier ft tomb malade sans ce contrepoids
que la Providence avait mis  sa vie et que l'on appelait Rosa.

Le soir, la jeune fille revint.

Son premier mot fut pour annoncer  Cornlius que dsormais son pre ne
s'opposait plus  ce qu'il cultivt des fleurs.

--Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier  la
jeune fille.

--Je le sais parce qu'il l'a dit.

--Pour me tromper peut-tre?

--Non, il se repent.

--Oh! oui, mais trop tard.

--Ce repentir ne lui est pas venu de lui-mme.

--Et comment lui est-il donc venu?

--Si vous saviez combien son ami le gronde!

--Ah! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob?

--En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.

Et elle sourit de telle faon que ce petit nuage de jalousie qui avait
obscurci le front de Cornlius se dissipa.

--Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.

--Eh bien! interrog par son ami, mon pre  souper a racont l'histoire
de la tulipe ou plutt du caeu, et le bel exploit qu'il avait fait en
l'crasant.

Cornlius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gmissement.

--Si vous eussiez vu en ce moment matre Jacob! continua Rosa. En
vrit, j'ai cru qu'il allait mettre le feu  la forteresse, ses yeux
taient deux torches ardentes, ses cheveux se hrissaient, il crispait
ses poings, un instant j'ai cru qu'il voulait trangler mon pre.

--Vous avez fait cela, s'cria-t-il, vous avez cras le caeu?

--Sans doute, fit mon pre.

--C'est infme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous
avez commis l! hurla Jacob.

Mon pre resta stupfait.

--Est-ce que vous aussi vous tes fou? demanda-t-il  son ami.

--Oh! digne homme que ce Jacob, murmura Cornlius; c'est un honnte
coeur, une me d'lite.

--Le fait est qu'il est impossible de traiter un homme plus durement
qu'il n'a trait mon pre, ajouta Rosa; c'tait de sa part un vritable
dsespoir; il rptait sans cesse:

--cras, le caeu cras; oh! mon Dieu, mon Dieu, cras!

Puis, se tournant vers moi:

--Mais ce n'tait pas le seul qu'il et? demanda-t-il.

--Il a demand cela? fit Cornlius, dressant l'oreille.

--Vous croyez que ce n'tait pas le seul? dit mon pre. Bon, l'on
cherchera les autres.

--Vous chercherez les autres, s'cria Jacob en prenant mon pre au
collet.

Mais aussitt il le lcha.

Puis, se tournant vers moi:

--Et qu'a dit le pauvre jeune homme? demanda-t-il.

Je ne savais que rpondre, vous m'aviez bien recommand de ne jamais
laisser souponner l'intrt que vous portiez  ce caeu. Heureusement
mon pre me tira d'embarras.

--Ce qu'il a dit? Il s'est mis  cumer.

Je l'interrompis.

--Comment n'aurait-il pas t furieux, lui dis-je, vous avez t si
injuste et si brutal.

--Ah ! mais tes-vous fous? s'cria mon pre  son tour; le beau
malheur d'craser un oignon de tulipe! On en a des centaines pour un
florin au march de Gorcum.

--Mais peut-tre moins prcieux que celui-ci, eus-je le malheur de
rpondre.

--Et  ces mots, lui, Jacob? demanda Cornlius.

-- ces mots, je dois le dire, il me sembla que son oeil lanait un
clair.

--Oui, fit Cornlius, mais ce ne fut pas tout; il dit quelque chose?

--Ainsi, belle Rosa, dit-il d'une voix mielleuse, vous croyez cet
oignon prcieux?

Je vis que j'avais fait une faute.

--Que sais-je, moi? rpondis-je ngligemment, est-ce que je me connais
en tulipes? Je sais seulement, hlas! puisque nous sommes condamns 
vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout
passe-temps a son prix. Ce pauvre M. van Barle s'amusait de cet oignon.
Eh bien! je dis qu'il y a de la cruaut  lui enlever cet amusement.

--Mais d'abord, fit mon pre, comment s'tait-il procur cet oignon?
Voil ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble.

Je dtournai les yeux pour viter le regard de mon pre. Mais je
rencontrai les yeux de Jacob.

On et dit qu'il voulait poursuivre ma pense jusqu'au fond de mon
coeur.

Un mouvement d'humeur dispense souvent d'une rponse. Je haussai les
paules, tournai le dos et m'avanai vers la porte.

Mais je fus arrte par un mot que j'entendis, si bas qu'il ft
prononc.

Jacob disait  mon pre:

--Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu!

--Comment cela?

--C'est de le fouiller; et s'il a les autres caeux, nous les
trouverons, car ordinairement, il y en a trois.

--Il y en a trois! s'cria Cornlius. Il a dit que j'avais trois caeux!

--Vous comprenez, le mot m'a frappe comme vous. Je me retournai.

Ils taient si occups tous deux qu'ils ne virent pas mon mouvement.

--Mais, dit mon pre, il ne les a peut-tre pas sur lui, ses oignons.

--Alors, faites-le descendre sous un prtexte quelconque; pendant ce
temps je fouillerai sa chambre.

--Oh! oh! fit Cornlius. Mais c'est un sclrat que votre M. Jacob.

--J'en ai peur.

--Dites-moi, Rosa, continua Cornlius tout pensif.

--Quoi?

--Ne m'avez-vous pas racont que le jour o vous aviez prpar votre
plate-bande, cet homme vous avait suivie?

--Oui.

--Qu'il s'tait gliss comme une ombre derrire les sureaux?

--Sans doute.

--Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de rteau?

--Pas un.

--Rosa, fit Cornlius plissant.

--Eh bien!

--Ce n'tait pas vous qu'il suivait.

--Qui suivait-il donc?

--Ce n'est pas de vous qu'il est amoureux.

--De qui donc, alors?

--C'tait mon caeu qu'il suivait; c'tait de ma tulipe qu'il tait
amoureux.

--Ah! par exemple! cela pourrait bien tre, s'cria Rosa.

--Voulez-vous vous en assurer?

--Et de quelle faon?

--Oh! c'est chose bien facile.

--Dites!

--Allez demain au jardin; tchez, comme la premire fois, que Jacob
sache que vous y allez! tchez, comme la premire fois, qu'il vous
suive; faites semblant d'enterrer le caeu, sortez du jardin, mais
regardez  travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.

--Bien! mais aprs?

--Aprs? comme il agira, nous agirons.

--Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M.
Cornlius.

--Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre
pre a cras ce malheureux caeu, il me semble qu'une portion de ma vie
s'est paralyse.

--Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?

--Quoi?

--Voulez-vous accepter la proposition de mon pre?

--Quelle proposition?

--Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.

--C'est vrai.

--Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons,
vous pourrez lever le troisime caeu.

--Oui, ce serait bien, dit Cornlius le sourcil fronc, si votre pre
tait seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous pie...

--Ah! c'est vrai; cependant rflchissez! vous vous privez l, je le
vois, d'une grande distraction. Et elle pronona ces paroles avec un
sourire qui n'tait pas entirement exempt d'ironie.

En effet, Cornlius rflchit un instant, il tait facile de voir qu'il
luttait contre un grand dsir.

--Eh bien! non! s'cria-t-il avec un stocisme tout antique, non ce
serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lchet! Si je
livrais ainsi  toutes les mauvaises chances de la colre et de l'envie
la dernire ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de
pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une rsolution  l'endroit
de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au
troisime caeu--Cornlius soupira profondment--quant au troisime,
gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa premire
ou sa dernire pice d'or, comme la mre garde son fils, comme le bless
garde la suprme goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque
chose me dit que l est notre salut, que l est notre richesse!
Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa,
qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce
beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que
vous emporteriez ce dernier caeu, qui renferme ma tulipe noire.

--Soyez tranquille, M. Cornlius, dit Rosa avec un doux mlange de
tristesse et de solennit; soyez tranquille, vos dsirs sont des ordres
pour moi.

--Et mme, continua le jeune homme s'enfivrant de plus en plus, si vous
vous aperceviez que vous tes suivie, que vos dmarches sont pies, que
vos conversations veillent les soupons de votre pre ou de cet affreux
Jacob que je dteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi
qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde,
sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

Rosa sentit son coeur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent
jusqu' ses yeux.

--Hlas! dit-elle.

--Quoi? demanda Cornlius.

--Je vois, une chose.

--Que voyez-vous?

--Je vois, dit la jeune fille clatant en sanglots, je vois que vous
aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre coeur pour une
autre affection.

Et elle s'enfuit. Cornlius passa ce soir-l et aprs le dpart de la
jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il et jamais passes. Rosa
tait courrouce contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait
plus voir le prisonnier peut-tre, et il n'aurait plus de nouvelles, ni
de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce
bizarre caractre aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en
ce monde? Nous l'avouons,  la honte de notre hros et de
l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornlius se sentit le
plus enclin  regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois
heures du matin il s'endormit harass de fatigue, harcel de craintes,
bourrel de remords, la grande tulipe noire cda le premier rang, dans
les rves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.




XIX

Femme et fleur


Mais la pauvre Rosa, enferme dans sa chambre, ne pouvait savoir  qui
ou  quoi rvait Cornlius.

Il en rsultait que, d'aprs ce qu'il lui avait dit, Rosa tait bien
encline  croire qu'il rvait plus  sa tulipe qu' elle, et cependant
Rosa se trompait.

Mais comme personne n'tait l pour dire  Rosa qu'elle se trompait,
comme les paroles imprudentes de Cornlius taient tombes sur son me
comme des gouttes de poison, Rosa ne rvait pas, elle pleurait.

En effet, comme Rosa tait une crature d'esprit lev, d'un sens droit
et profond, Rosa se rendait justice, non point quant  ses qualits
morales et physiques, mais quant  sa position sociale.

Cornlius tait savant, Cornlius tait riche, ou du moins l'avait t
avant la confiscation de ses biens; Cornlius tait de cette bourgeoisie
de commerce, plus fire de ses enseignes de boutiques traces, formes
en blason, que l'a jamais t la noblesse de race de ses armoiries
hrditaires. Cornlius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une
distraction, mais  coup sr quand il s'agirait d'engager son coeur, ce
serait plutt  une tulipe, c'est--dire  la plus noble et  la plus
fire des fleurs qu'il l'engagerait, qu' Rosa, humble fille d'un
gelier.

Rosa comprenait donc cette prfrence que Cornlius donnait  la tulipe
noire sur elle, mais elle n'en tait que plus dsespre parce qu'elle
comprenait.

Aussi Rosa avait-elle pris une rsolution pendant cette nuit terrible,
pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passe.

Cette rsolution, c'tait de ne plus revenir au guichet.

Mais comme elle savait l'ardent dsir qu'avait Cornlius d'avoir des
nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle,
 revoir un homme pour lequel elle sentait sa piti s'accrotre  ce
point qu'aprs avoir pass par la sympathie, cette piti s'acheminait
tout droit et  grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas
dsesprer cet homme, elle rsolut de poursuivre seule les leons de
lecture et d'criture commences, et heureusement elle tait arrive 
ce point de son apprentissage qu'un matre ne lui et plus t
ncessaire si ce matre ne se ft appel Cornlius.

Rosa se mit donc  lire avec acharnement dans la Bible du pauvre
Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la
premire depuis que l'autre tait dchire, sur la seconde feuille de
laquelle tait crit le testament de Cornlius van Barle.

--Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais
sans qu'une larme, perle d'amour, ne roult dans ses yeux limpides sur
ses joues plies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il
m'aimait.

Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait t
plus rel qu'arriv au moment o nous sommes parvenus, puisque, nous
l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et
Rosa, c'tait la grande tulipe noire qui avait succomb.

Mais Rosa, nous le rptons, ignorait la dfaite de la grande tulipe
noire.

Aussi, sa lecture finie, opration dans laquelle Rosa avait fait de
grands progrs, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un
acharnement non moins louable  l'oeuvre bien autrement difficile de
l'criture.

Mais enfin, comme Rosa crivait dj presque lisiblement le jour o
Cornlius avait si imprudemment laiss parler son coeur, Rosa ne
dsespra point de faire des progrs assez rapides pour donner dans huit
jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.

Elle n'avait pas oubli un mot des recommandations que lui avait faites
Cornlius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait
Cornlius, mme lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de
la recommandation.

Lui, de son ct, se rveilla plus amoureux que jamais. La tulipe tait
encore lumineuse et vivante dans sa pense; mais enfin, il ne la voyait
plus comme un trsor auquel il dt tout sacrifier, mme Rosa, mais comme
une fleur prcieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de
l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa matresse.

Cependant toute la journe une inquitude vague le poursuivait. Il tait
pareil  ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier
momentanment qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La
proccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire.
Seulement, de temps en temps, ce danger oubli leur mord le coeur tout 
coup de sa dent aigu. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont
tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oubli:

--Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!

Le _cela_ de Cornlius, c'tait la crainte que Rosa ne vnt pas ce
soir-l comme d'habitude. Et au fur et  mesure que la nuit s'avanait,
la proccupation devenait plus vive et plus prsente, jusqu' ce
qu'enfin cette proccupation s'empart de tout le corps de Cornlius, et
qu'il n'y et plus qu'elle qui vct en lui. Aussi fut-ce avec un long
battement de coeur qu'il salua l'obscurit;  mesure que l'obscurit
croissait, les paroles qu'il avait dites la veille  Rosa, et qui
avaient tant afflig la pauvre fille, revenaient plus prsentes  son
esprit; et il se demandait comment il avait pu dire  sa consolatrice de
le sacrifier  sa tulipe, c'est--dire de renoncer  le voir si besoin
tait, quand chez lui la vue de Rosa tait devenue une ncessit de sa
vie. Dans la chambre de Cornlius, on entendait sonner les heures 
l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures
sonnrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondment au fond
d'un coeur que ne le fit le marteau frappant le neuvime coup marquant
cette neuvime heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornlius appuya
la main sur son coeur pour en touffer les battements, et couta. Le
bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de
l'escalier, lui taient si familiers que, ds le premier degr mont par
elle, il disait:

--Ah! voil Rosa qui vient.

Ce soir-l aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge
marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons diffrents neuf heures
et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave
annona non seulement aux htes de la forteresse, mais encore aux
habitants de Loewestein, qu'il tait dix heures.

C'tait l'heure  laquelle Rosa quittait d'habitude Cornlius. L'heure
tait sonne, et Rosa n'tait pas encore venue.

Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas tromp: Rosa, irrite,
se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.

--Oh! j'ai bien mrit ce qui m'arrive, disait Cornlius. Oh! elle ne
viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir;  sa place, j'en ferais
autant.

Et malgr cela, Cornlius coutait, attendait, et esprait toujours.

Il couta et attendit ainsi jusqu' minuit; mais  minuit il cessa
d'esprer, et, tout habill, alla se jeter sur son lit.

La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour
n'apportait aucune esprance au prisonnier.

 huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornlius ne dtourna
mme pas la tte; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le
corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.

Il ne regarda mme pas du ct du gelier. Et cependant il et bien
voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur
le point, si trange qu'et d paratre cette demande  son pre, de lui
faire cette demande. Il esprait, l'goste, que Gryphus lui rpondrait
que sa fille tait malade.

 moins d'vnement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la
journe. Cornlius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en
ralit. Cependant,  ses tressaillements subits,  son oreille tendue
du ct de la porte,  son regard rapide interrogeant le guichet, on
voyait que le prisonnier avait la sourde esprance que Rosa ferait une
infraction  ses habitudes.

 la seconde visite de Gryphus, Cornlius, contre tous ses antcdents,
avait demand au vieux gelier et cela de sa voix la plus douce, des
nouvelles de sa sant; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate,
s'tait born  rpondre:

--a va bien.

 la troisime visite, Cornlius varia la forme de l'interrogation.

--Personne n'est malade  Loewestein? demanda-t-il.

--Personne! rpondit plus laconiquement encore que la premire fois
Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.

Gryphus, mal habitu  de pareilles gracieusets de la part de
Cornlius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de
tentative de corruption.

Cornlius se retrouva seul; il tait sept heures du soir; alors se
renouvelrent  un degr plus intense que la veille les angoisses que
nous avons essay de dcrire.

Mais, comme la veille, les heures s'coulrent sans amener la douce
vision qui clairait,  travers le guichet, le cachot du pauvre
Cornlius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumire pour tout le
temps de son absence.

Van Barle passa la nuit dans un vritable dsespoir. Le lendemain,
Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus dsesprant encore que
d'habitude: il lui tait pass par l'esprit ou plutt par le coeur, cette
esprance que c'tait lui qui empchait Rosa de venir.

Il lui prit des envies froces d'trangler Gryphus; mais Gryphus
trangl par Cornlius, toutes les lois divines et humaines dfendaient
 Rosa de jamais revoir Cornlius.

Le gelier chappa donc, sans s'en douter,  un des plus grands dangers
qu'il et jamais courus de sa vie.

Le soir vint, et le dsespoir tourna en mlancolie; cette mlancolie
tait d'autant plus sombre que, malgr van Barle, les souvenirs de sa
pauvre tulipe se mlaient  la douleur qu'il prouvait. On en tait
arriv juste  cette poque du mois d'avril que les jardiniers les plus
experts indiquent comme le point prcis de la plantation des tulipes. Il
avait dit  Rosa:

--Je vous indiquerai le jour o vous devez mettre le caeu en terre.

Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer  la soire suivante. Le
temps tait bon, l'atmosphre, quoique encore un peu humide, commenait
 tre tempre par ces ples rayons du soleil d'avril qui, venant les
premiers, semblent si doux, malgr leur pleur. Si Rosa allait laisser
passer le temps de la plantation! Si  la douleur de ne pas voir la
jeune fille se joignait celle de voir avorter le caeu, pour avoir t
plant trop tard, ou mme pour n'avoir pas t plant du tout!

De ces deux douleurs runies, il y avait certes de quoi perdre le boire
et le manger.

Ce fut ce qui arriva le quatrime jour.

C'tait piti que de voir Cornlius, muet de douleur et ple
d'inanition, se pencher en dehors de la fentre grille, au risque de ne
pouvoir retirer sa tte d'entre les barreaux, pour tcher d'apercevoir 
gauche le petit jardin dont lui avait parl Rosa, et dont le parapet
confinait, lui avait-elle dit,  la rivire, et cela dans l'esprance de
dcouvrir,  ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la
tulipe, ses deux amours brises.

Le soir, Gryphus emporta le djeuner et le dner de Cornlius;  peine
celui-ci y avait-il touch.

Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les
comestibles destins  ces deux repas parfaitement intacts.

Cornlius ne s'tait pas lev de la journe.

--Bon, dit Gryphus en descendant aprs la dernire visite; bon, je crois
que nous allons tre dbarrasss du savant.

Rosa tressaillit.

--Bah! fit Jacob, et comment cela?

--Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lve plus, dit Gryphus.
Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre
sera une bire.

Rosa devint ple comme la mort.

--Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.

Et se levant tout oppresse, elle rentra dans sa chambre, o elle prit
une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exera  tracer des
lettres.

Le lendemain, en se levant pour se traner jusqu' la fentre, Cornlius
aperut un papier qu'on avait gliss sous la porte.

Il s'lana sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une criture qu'il eut
peine  reconnatre pour celle de Rosa, tant elle s'tait amliore
pendant cette absence de sept jours:

Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.

Quoique ce petit mot de Rosa calmt une partie des douleurs de
Cornlius, il n'en fut pas moins sensible  l'ironie. Ainsi, c'tait
bien cela, Rosa n'tait point malade, Rosa tait blesse; ce n'tait
point par force que Rosa ne venait plus, c'tait volontairement qu'elle
restait loigne de Cornlius.

Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volont la force de ne pas venir
voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.

Cornlius avait du papier et un crayon que lui avait apports Rosa. Il
comprit que la jeune fille attendait une rponse, mais que cette rponse
elle ne la viendrait chercher que la nuit. En consquence il crivit sur
un papier pareil  celui qu'il avait reu:

Ce n'est point l'inquitude que me cause ma tulipe qui me rend malade;
c'est le chagrin que j'prouve de ne pas vous voir.

Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la
porte et couta.

Mais, avec quelque soin qu'il prta l'oreille, il n'entendit ni le pas
ni le froissement de sa robe.

Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une
caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:

-- demain.

Demain, c'tait le huitime jour. Pendant huit jours Cornlius et Rosa
ne s'taient point vus.




XX

Ce qui s'tait pass pendant ces huit jours


Le lendemain en effet,  l'heure habituelle, van Barle entendit gratter
 son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons
jours de leur amiti.

On devine que Cornlius n'tait pas loin de cette porte,  travers le
grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue
depuis trop longtemps.

Rosa, qui l'attendait sa lampe  la main, ne put retenir un mouvement
quand elle vit le prisonnier si triste et si ple.

--Vous tes souffrant, M. Cornlius? demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle, rpondit Cornlius, souffrant d'esprit et de corps.

--J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon pre m'a
dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai crit pour vous
tranquilliser sur le sort du prcieux objet de vos inquitudes.

--Et moi, dit Cornlius, je vous ai rpondu. Je croyais, vous voyant
revenir, chre Rosa, que vous aviez reu ma lettre.

--C'est vrai, je l'ai reue.

--Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas
lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez
normment profit sous le rapport de l'criture.

--En effet, j'ai non seulement reu, mais lu votre billet. C'est pour
cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de
vous rendre  la sant.

--Me rendre  la sant! s'cria Cornlius, mais vous avez donc quelque
bonne nouvelle  m'apprendre?

Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux
brillants d'espoir.

Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voult pas le
comprendre, la jeune fille rpondit gravement:

--J'ai seulement  vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la
plus grave proccupation que vous ayez.

Rosa pronona ce peu de mots avec un accent glac qui fit tressaillir
Cornlius.

Le zl tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de
l'indiffrence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la
tulipe noire.

--Ah! murmura Cornlius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit,
mon Dieu! que je ne songeais qu' vous, que c'tait vous seule que je
regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre
absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumire, la vie.

Rosa sourit mlancoliquement.

--Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.

Cornlius tressaillit malgr lui, et se laissa prendre au pige si c'en
tait un.

--Un si grand danger! s'cria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?

Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle
voulait tait au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait
accepter celui-l avec sa faiblesse.

--Oui, dit-elle, vous aviez devin juste, le prtendant amoureux, le
Jacob, ne venait pas pour moi.

--Et pour qui venait-il donc? demanda Cornlius avec anxit.

--Il venait pour la tulipe.

--Oh! fit Cornlius plissant  cette nouvelle plus qu'il n'avait pli
lorsque Rosa, se trompant, lui avait annonc quinze jours auparavant que
Jacob venait pour elle.

Rosa vit cette terreur, et Cornlius s'aperut  l'expression de son
visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.

--Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bont et
l'honntet de votre coeur. Vous, Dieu vous a donn la pense, le
jugement, la force et le mouvement pour vous dfendre, mais  ma pauvre
tulipe menace, Dieu n'a rien donn de tout cela.

Rosa ne rpondit point  cette excuse du prisonnier et continua:

--Du moment o cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais
reconnu pour Jacob, vous inquitait, il m'inquitait bien plus encore.
Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour o je vous ai
vu pour la dernire fois et o vous m'aviez dit...

Cornlius l'interrompit.

--Pardon, encore une fois, Rosa, s'cria-t-il. Ce que je vous ai dit,
j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai dj demand mon pardon, de cette
fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?

--Le lendemain de ce jour-l, reprit Rosa, me rappelant ce que vous
m'aviez dit... de la ruse  employer pour m'assurer si c'tait moi ou la
tulipe que cet odieux homme suivait...

--Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le hassez bien cet homme.

--Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert
depuis huit jours!

--Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole,
Rosa.

--Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc
au jardin, et m'avanai vers la plate-bande o je devais planter la
tulipe, tout en regardant derrire moi si, cette fois comme l'autre,
j'tais suivie.

--Eh bien? demanda Cornlius.

--Eh bien! la mme ombre se glissa entre la porte et la muraille, et
disparut encore derrire les sureaux.

--Vous ftes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda
Cornlius, se rappelant dans tous les dtails le conseil qu'il avait
donn  Rosa.

--Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bche
comme si je plantais le caeu.

--Et lui... lui... pendant ce temps?

--Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre  travers les
branches des arbres.

--Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornlius.

--Puis, ce semblant d'opration achev, je me retirai.

--Mais derrire la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte
qu' travers les fentes ou la serrure de cette porte vous ptes voir ce
qu'il fit, vous une fois partie.

--Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais
pas, puis il sortit  pas de loup de sa cachette, s'approcha de la
plate-bande par un long dtour, puis arriv enfin  son but,
c'est--dire en face de l'endroit o la terre tait frachement remue,
il s'arrta d'un air indiffrent, regarda de tous cts, interrogea
chaque angle du jardin, interrogea chaque fentre des maisons voisines,
interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il tait bien seul,
bien isol, bien hors de la vue de tout le monde, il se prcipita sur la
plate-bande, enfona ses deux mains dans la terre molle, en enleva une
portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caeu s'y
trouvait, recommena trois fois le mme mange, et chaque fois avec une
action plus ardente, jusqu' ce qu'enfin, commenant  comprendre qu'il
pouvait tre dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le
dvorait, prit le rteau, galisa le terrain pour le laisser  son
dpart dans le mme tat o il se trouvait avant qu'il ne l'et fouill,
et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant
l'air innocent d'un promeneur ordinaire.

--Oh! le misrable, murmura Cornlius, essuyant les gouttes de sueur qui
ruisselaient sur son front. Oh! le misrable, je l'avais devin. Mais le
caeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hlas! il est dj un peu tard pour
le planter.

--Le caeu, il est depuis six jours en terre.

--O cela? comment cela? s'cria Cornlius. Oh! mon Dieu, quelle
imprudence! O est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal
expos? Ne risque-t-il pas de nous tre vol par cet affreux Jacob?

--Il ne risque pas de nous tre vol,  moins que Jacob ne force la
porte de ma chambre.

--Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornlius un peu
tranquillis. Mais dans quelle terre, dans quel rcipient? Vous ne le
faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de
Dordrecht qui s'enttent  croire que l'eau peut remplacer la terre,
comme si l'eau, qui est compose de trente-trois parties d'oxygne et de
soixante-six parties d'hydrogne, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce
que je vous dis l, moi, Rosa!

--Oui, c'est un peu savant pour moi, rpondit, en souriant, la jeune
fille, je me contenterai donc de vous rpondre, pour vous tranquilliser,
que votre caeu n'est pas dans l'eau.

--Ah! je respire.

--Il est dans un bon pot de grs, juste de la largeur de la cruche o
vous aviez enterr le vtre. Il est dans un terrain compos de trois
quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un
quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent  vous et  cet
infme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la
tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!

--Ah! maintenant, reste l'exposition.  quelle exposition est-il, Rosa?

--Maintenant il a le soleil toute la journe, les jours o il y a du
soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus
chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornlius. Je
l'exposerai sur ma fentre au levant de huit heures du matin  onze
heures, et sur ma fentre du couchant depuis trois heures de
l'aprs-midi jusqu' cinq.

--Oh! c'est cela, c'est cela! s'cria Cornlius, et vous tes un
jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma
tulipe va vous prendre tout votre temps.

--Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma
fille. Je lui donne le temps que je donnerais  mon enfant, si j'tais
mre. Il n'y a qu'en devenant sa mre, ajouta Rosa en souriant, que je
puisse cesser de devenir sa rivale.

--Bonne et chre Rosa! murmura Cornlius en jetant sur la jeune fille un
regard o il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui
consola un peu Rosa.

Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornlius
avait cherch par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:

--Ainsi, reprit Cornlius, il y a dj six jours que le caeu est en
terre?

--Six jours, oui, M. Cornlius, reprit la jeune fille.

--Et il ne parat pas encore?

--Non, mais je crois que demain il paratra.

--Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des
vtres, n'est-ce pas? Je m'inquite bien de la fille, comme vous disiez
tout  l'heure; mais je m'intresse bien autrement  la mre.

--Demain, dit Rosa en regardant Cornlius de ct, demain, je ne sais
pas si je pourrai.

--Eh! mon Dieu! dit Cornlius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas
demain?

--M. Cornlius, j'ai mille choses  faire.

--Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornlius.

--Oui, rpondit Rosa,  aimer votre tulipe.

-- vous aimer, Rosa.

Rosa secoua la tte.

Il se fit un nouveau silence.

--Enfin, continua van Barle, interrompant ce silence, tout change dans
la nature: aux fleurs du printemps succdent d'autres fleurs, et l'on
voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les
girofles, se poser avec le mme amour sur les chvrefeuilles, les
roses, les jasmins, les chrysanthmes et les graniums.

--Que veut dire cela? demanda Rosa.

--Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aim  entendre le
rcit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caress la fleur de
notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fane  l'ombre. Le jardin
des esprances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce
n'est pas comme ces beaux jardins  l'air libre et au soleil. Une fois
la moisson de mai faite, une fois le butin rcolt, les abeilles comme
vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux
diaphanes ailes, passent entre les barreaux, dsertent le froid, la
solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les
tides exhalaisons... le bonheur, enfin!

Rosa regardait Cornlius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il
avait les yeux au ciel.

Il continua avec un soupir:

--Vous m'avez abandonn, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre
saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel
droit avais-je d'exiger votre fidlit?

--Ma fidlit! s'cria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de
cacher plus longtemps  Cornlius cette rose de perles qui roulait sur
ses joues; ma fidlit! je ne vous ai pas t fidle, moi?

--Hlas! est-ce m'tre fidle, s'cria Cornlius, que de me quitter, que
de me laisser mourir ici?

--Mais, M. Cornlius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui
pouvait vous faire plaisir? ne m'occup-je pas de votre tulipe?

--De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mlange que
j'ai eue en ce monde.

--Je ne vous reproche rien, M. Cornlius, sinon le seul chagrin profond
que j'aie ressenti depuis le jour o l'on vint me dire au Buitenhof que
vous alliez tre mis  mort.

--Cela vous dplat, Rosa, ma douce Rosa, cela vous dplat que j'aime
les fleurs.

--Cela ne me dplat pas que vous les aimiez, M. Cornlius; seulement
cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-mme.

--Ah! chre, chre bien-aime, s'cria Cornlius, regardez mes mains
comme elles tremblent, regardez mon front comme il est ple, coutez,
coutez mon coeur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma
tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me
souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est
parce que--je ne sais si cela est vrai--, c'est parce qu'il me semble
que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la
chaleur de vos belles joues derrire le froid grillage. Rosa, mon amour,
rompez le caeu de la tulipe noire, dtruisez l'espoir de cette fleur,
teignez la douce lumire de ce rve chaste et charmant que je m'tais
habitu  faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux
grces lgantes, aux caprices divins, tez-moi tout cela, fleur jalouse
des autres fleurs, tez-moi tout cela, mais ne m'tez point votre voix,
votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'tez pas le
feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui
caressait perptuellement mon coeur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien
que je n'aime que vous.

--Aprs la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tides
et caressantes consentaient enfin  se livrer  travers le grillage de
fer aux lvres de Cornlius.

--Avant tout, Rosa...

--Faut-il que je vous croie?

--Comme vous croyez en Dieu.

--Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?

--Trop peu malheureusement, chre Rosa, mais cela vous engage, vous.

--Moi, demanda Rosa, et  quoi cela m'engage-t-il?

-- ne pas vous marier d'abord.

Elle sourit.

--Ah! voil comme vous tes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez
une belle: vous ne pensez qu' elle, vous ne rvez que d'elle; vous tes
condamn  mort, et en marchant  l'chafaud vous lui consacrez votre
dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le
sacrifice de mes rves, de mon ambition.

--Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornlius
cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme  laquelle
Rosa pt faire allusion.

--Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire  la taille
souple, aux pieds fins,  la tte pleine de noblesse. Je parle de votre
fleur, enfin.

Cornlius sourit.

--Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre
amoureux, ou plutt mon amoureux Jacob, vous tes entoure de galants
qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit
des tudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, 
Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point
d'tudiants?

--Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup mme, dit Rosa.

--Qui crivent?

--Qui crivent.

--Et maintenant que vous savez lire...

Et Cornlius poussa un soupir en songeant que c'tait  lui, pauvre
prisonnier, que Rosa devait le privilge de lire les billets doux
qu'elle recevait.

--Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornlius, qu'en lisant les
billets qu'on m'crit, qu'en examinant les galants qui se prsentent, je
ne fais que suivre vos instructions.

--Comment! mes instructions?

--Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant  son
tour, oubliez-vous le testament crit par vous, sur la Bible de M.
Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais
lire, je le relis tous les jours, et plutt deux fois qu'une. Eh bien!
dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'pouser un beau jeune
homme de vingt-six  vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et
comme toute ma journe est consacre  votre tulipe, il faut bien que
vous me laissiez le soir pour le trouver.

--Ah! Rosa, le testament est fait dans la prvision de ma mort, et,
grce au ciel, je suis vivant.

--Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six 
vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.

--Ah! oui, Rosa, venez! venez!

--Mais  une condition.

--Elle est accepte d'avance!

--C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.

--Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.

--Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et,
comme par mgarde, elle approcha sa joue frache, si proche du grillage
que Cornlius put la toucher de ses lvres. Rosa poussa un petit cri
plein d'amour et disparut.




XXI

Le second caeu


La nuit fut bonne et la journe du lendemain meilleure encore.

Les jours prcdents, la prison s'tait alourdie, assombrie, abaisse;
elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs taient
noirs, son air tait froid, les barreaux taient serrs  laisser passer
 peine le jour.

Mais lorsque Cornlius se rveilla, un rayon de soleil matinal jouait
dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes tendues,
tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la
fentre encore ferme.

Cornlius courut  cette fentre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie,
la joie, presque la libert, entraient avec ce rayon de soleil dans la
sombre chambre.

C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour
de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement
parfume que toutes les fleurs de la terre.

Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver
morose et couch comme les autres jours, il le trouva debout et chantant
un petit air d'opra.

--Hein! fit celui-ci.

--Comment allons-nous, ce matin? dit Cornlius.

Gryphus le regarda de travers.

--Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?

Gryphus grina des dents.

--Voil votre djeuner, dit-il.

--Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive  temps, car j'ai
grand faim.

--Ah! vous avez faim? dit Gryphus.

--Tiens, pourquoi pas? demanda van Barle.

--Il parat que la conspiration marche, dit Gryphus.

--Quelle conspiration? demanda van Barle.

--Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez
tranquille, on veillera.

--Veillez, ami Gryphus! dit van Barle, veillez! ma conspiration, comme
ma personne, est toute  votre service.

--On verra cela  midi, dit Gryphus.

Et il sortit.

-- midi, rpta Cornlius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; 
midi nous verrons. C'tait facile  Cornlius d'attendre midi: Cornlius
attendait neuf heures.

Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de
Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.

La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la
porte derrire eux.

--L! Maintenant, cherchons.

On chercha dans les poches de Cornlius, entre sa veste et son gilet,
entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne
trouva rien.

On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit;
on ne trouva rien.

Ce fut alors que Cornlius se flicita de ne point avoir accept le
troisime caeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'et bien
certainement trouv, si bien cach qu'il ft, et il l'et trait comme
le premier.

Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein  une
perquisition faite dans son domicile.

Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de
papier blanc que Rosa avait donns  Cornlius; ce fut le seul trophe
de l'expdition.

 six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornlius voulut l'adoucir;
mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la
bouche, et sortit  reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le
force.

Cornlius clata de rire.

Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria  travers
la grille:

--C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.

Celui qui devait rire le dernier, ce soir-l du moins, c'tait
Cornlius, car Cornlius attendait Rosa. Rosa vint  neuf heures; mais
Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumire, elle
savait lire.

Puis la lumire pouvait dnoncer Rosa, espionne plus que jamais par
Jacob.

Puis enfin,  la lumire on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa
rougissait.

De quoi parlrent les deux jeunes gens ce soir-l? Des choses dont
parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de
l'autre ct d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en
Orient.

Ils parlrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures,
qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.

Ils parlrent de tout, except de la tulipe noire.

Puis  dix heures, comme d'habitude, ils se quittrent.

Cornlius tait heureux, aussi compltement heureux que peut l'tre un
tulipier  qui on n'a point parl de sa tulipe.

Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait
bonne, gracieuse, charmante.

Mais pourquoi Rosa dfendait-elle qu'on parlt tulipe?

C'tait un grand dfaut qu'avait l Rosa.

Cornlius se dit, en soupirant, que la femme n'tait point parfaite.

Une partie de la nuit, il mdita sur cette imperfection. Ce qui veut
dire que tant qu'il veilla il pensa  Rosa.

Une fois endormi, il rva d'elle.

Mais la Rosa des rves tait bien autrement parfaite que la Rosa de la
ralit. Non seulement celle-l parlait tulipe, mais encore celle-l
apportait  Cornlius une magnifique tulipe noire close dans un vase de
Chine.

Cornlius se rveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:

--Rosa, Rosa, je t'aime.

Et comme il faisait jour, Cornlius ne jugea point  propos de se
rendormir.

Il resta donc toute la journe sur l'ide qu'il avait eue  son rveil.

Ah! si Rosa et parl tulipe, Cornlius et prfr Rosa  la reine
Smiramis,  la reine Cloptre,  la reine lisabeth,  la reine Anne
d'Autriche, c'est--dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du
monde.

Mais Rosa avait dfendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait
dfendu qu'avant trois jours on caust tulipe.

C'tait soixante-douze heures donnes  l'amant, c'est vrai; mais
c'tait soixante-douze heures retranches  l'horticulteur.

Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six taient dj
passes.

Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit  attendre,
dix-huit au souvenir.

Rosa revint  la mme heure; Cornlius supporta hroquement sa
pnitence. C'et t un pythagoricien trs distingu que Cornlius, et
pourvu qu'on lui et permis de demander une fois par jour des nouvelles
de sa tulipe, il ft bien rest cinq ans, selon les statuts de l'ordre,
sans parler d'autre chose.

Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un
ct, il faut cder de l'autre. Rosa laissait Cornlius tirer ses doigts
par le guichet; Rosa laissait Cornlius baiser ses cheveux  travers le
grillage.

Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour taient bien autrement
dangereuses pour elle que de parler tulipe.

Elle comprit cela en rentrant chez elle, le coeur bondissant, les joues
ardentes, les lvres sches et les yeux humides.

Aussi, le lendemain soir, aprs les premires paroles changes, aprs
les premires caresses faites, elle regarda Cornlius  travers le
grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit
pas:

--Eh bien! dit-elle, elle a lev!

--Elle a lev! quoi? qui? demanda Cornlius, n'osant croire que Rosa
abrget d'elle-mme la dure de son preuve.

--La tulipe, dit Rosa.

--Comment, s'cria Cornlius, vous permettez donc...?

--Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mre tendre qui permet une joie  son
enfant.

--Ah! Rosa! dit Cornlius en allongeant ses lvres  travers le
grillage, dans l'esprance de toucher une joue, une main, un front,
quelque chose enfin.

Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lvres entr'ouvertes.

Rosa poussa un petit cri.

Cornlius comprit qu'il fallait se hter de continuer la conversation;
il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouch Rosa.

--Lev bien droit? demanda-t-il.

--Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.

--Et elle est bien haute?

--Haute de deux pouces au moins.

--Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.

--Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu' elle.

--Qu' elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais tre jaloux  mon
tour.

--Eh! vous savez bien que penser  elle c'est penser  vous. Je ne la
perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'veillant, c'est le
premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je
perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille prs d'elle, car
depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.

--Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.

--Oui, et grce  elle je pourrai pouser un jeune homme de vingt-six ou
vingt-huit ans que j'aimerai.

--Taisez-vous, mchante.

Et Cornlius parvint  saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit,
sinon changer de conversation, du moins succder le silence au dialogue.
Ce soir-l, Cornlius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa
main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout  son
aise.  partir de ce moment, chaque jour amena un progrs dans la tulipe
et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'taient les feuilles
qui s'taient ouvertes, l'autre fois c'tait la fleur elle-mme qui
s'tait noue.  cette nouvelle, la joie de Cornlius fut grande, et ses
questions se succdrent avec une rapidit qui tmoignait de leur
importance.

--Noue! s'cria Cornlius, elle est noue?

--Elle est noue, rpta Rosa.

Cornlius chancela de joie et fut forc de se retenir au guichet.

--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

Puis revenant  Rosa:

--L'ovale est-il rgulier? le cylindre est-il plein? les pointes
sont-elles bien vertes?

--L'ovale a prs d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre
gonfle ses flancs, les pointes sont prtes  s'entr'ouvrir.

Cette nuit-l, Cornlius dormit peu: c'tait un moment suprme que celui
o les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours aprs, Rosa annonait
qu'elles taient entr'ouvertes.

--Entr'ouvertes, Rosa! s'cria Cornlius, l'involucrum est entr'ouvert!
Mais alors on voit donc, on peut distinguer dj...?

Et le prisonnier s'arrta haletant.

--Oui, rpondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur
diffrente, mince comme un cheveu.

--Et la couleur? fit Cornlius en tremblant.

--Ah! rpondit Rosa, c'est bien fonc.

--Brun!

--Oh! plus fonc.

--Plus fonc, bonne Rosa, plus fonc! merci. Fonc comme l'bne, fonc
comme...

--Fonc comme l'encre avec laquelle je vous ai crit.

Cornlius poussa un cri de joie folle.

Puis s'arrtant tout  coup:

--Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse
vous tre compar, Rosa.

--Vraiment! dit Rosa, souriant  cette exaltation.

--Rosa, vous avez tant travaill, Rosa, vous avez tant fait pour moi;
Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa,
vous tes ce que Dieu a cr de plus parfait sur la terre!

--Aprs la tulipe cependant?

--Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par piti, ne me gtez pas ma
joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est  ce point, dans deux
ou trois jours au plus tard elle va fleurir?

--Demain ou aprs-demain, oui.

--Oh! et je ne la verrai pas, s'cria Cornlius, en se renversant en
arrire, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit
adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux,
comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent  porte du
guichet.

Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volont; les
lvres du jeune homme s'y collrent avidement.

--Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.

--Ah! non! non! Sitt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien  l'ombre,
Rosa, et  l'instant mme,  l'instant, envoyez  Harlem prvenir le
prsident de la socit d'horticulture que la grande tulipe noire est
fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous
trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa?

Rosa sourit.

--Oh oui! dit-elle.

--Assez? demanda Cornlius.

--J'ai trois cents florins.

--Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il
vous faut envoyer, c'est vous-mme, vous-mme, Rosa, qui devez aller 
Harlem.

--Mais pendant ce temps, la fleur?...

--Oh! la fleur, vous l'emporterez. Vous comprenez bien qu'il ne faut pas
vous sparer d'elle un instant.

--Mais en ne me sparant point d'elle, je me spare de vous, M.
Cornlius, dit Rosa attriste.

--Ah! c'est vrai, ma douce, ma chre Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont
mchants! Que leur ai-je donc fait? et pourquoi m'ont-ils priv de la
libert? Vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh
bien, vous enverrez quelqu'un  Harlem, voil; ma foi, le miracle est
assez grand pour que le prsident se drange; il viendra lui-mme 
Loewestein chercher la tulipe.

Puis, s'arrtant tout  coup et d'une voix tremblante:

--Rosa! murmura Cornlius, Rosa! si elle allait ne pas tre noire?

--Dame! vous le saurez demain ou aprs-demain soir.

--Attendre jusqu'au soir pour savoir cela, Rosa!... Je mourrai
d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal?

--Je ferai mieux.

--Que ferez-vous?

--Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous
le dire moi-mme. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous
glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre
la premire et la deuxime inspection de mon pre.

--Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annonant cette nouvelle,
c'est--dire un double bonheur.

--Voil dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte.

--Oui! oui! dit Cornlius, oui! allez, Rosa, allez!

Rosa se retira presque triste.

Cornlius l'avait presque renvoye.

Il est vrai que c'tait pour veiller sur la tulipe noire.




XXII

panouissement


La nuit s'coula bien douce, mais en mme temps bien agite pour
Cornlius.  chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa
l'appelait; il s'veillait en sursaut, il allait  la porte, il
approchait son visage du guichet; le guichet tait solitaire, le
corridor tait vide.

Sans doute Rosa veillait de son ct; mais plus heureuse que lui, elle
veillait sur la tulipe; elle avait l sous ses yeux la noble fleur,
cette merveille des merveilles, non seulement inconnue encore, mais crue
impossible.

Que dirait le monde lorsqu'il apprendrait que la tulipe noire tait
trouve, qu'elle existait, et que c'tait van Barle le prisonnier qui
l'avait trouve?

Comme Cornlius et envoy loin de lui un homme qui ft venu lui
proposer la libert en change de sa tulipe!

Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'tait pas fleurie encore.

La journe passa comme la nuit.

La nuit vint, et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa lgre comme un oiseau.

--Eh bien? demanda Cornlius.

--Eh bien! tout va  merveille. Cette nuit sans faute votre tulipe
fleurira!

--Et fleurira noire?

--Noire comme du jais.

--Sans une seule tache d'une autre couleur?

--Sans une seule tache.

--Bont du Ciel! Rosa, j'ai pass la nuit  rver,  vous d'abord...

Rosa fit un petit signe d'incrdulit.

--Puis  ce que nous devions faire.

--Eh bien?

--Eh bien! voil ce que j'ai dcid. La tulipe fleurie, quand il sera
constat qu'elle est noire et parfaitement noire, il vous faut trouver
un messager.

--Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouv.

--Un messager sr?

--Un messager dont je rponds, un de mes amoureux.

--Ce n'est pas Jacob, j'espre?

--Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un garon
alerte, de vingt-cinq  vingt-six ans.

--Diable!

--Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'ge, puisque
vous-mme vous avez fix l'ge de vingt-six  vingt-huit ans.

--Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme?

--Comme sur moi, il se jetterait de son bateau dans le Wahal ou dans la
Meuse,  mon choix, si je le lui ordonnais.

--Eh bien, Rosa, en dix heures ce garon peut tre  Harlem; vous me
donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de
l'encre, et j'crirai, ou plutt vous crirez, vous; moi, pauvre
prisonnier, peut-tre verrait-on, comme voit votre pre, une
conspiration l-dessous. Vous crirez au prsident de la socit
d'horticulture, et, j'en suis certain, le prsident viendra.

--Mais s'il tarde?

--Supposez qu'il tarde un jour, deux jours mme; mais c'est impossible,
un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une
minute, pas une seconde  se mettre en route pour voir la huitime
merveille du monde. Mais, comme je le disais, tardt-il un jour,
tardt-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La
tulipe vue par le prsident, le procs-verbal dress par lui, tout est
dit, vous gardez un double du procs-verbal, Rosa, et vous lui confiez
la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mmes, Rosa, elle n'et
quitt mes bras que pour passer dans les vtres; mais c'est un rve
auquel il ne faut pas songer, continua Cornlius en soupirant; d'autres
yeux la verront dfleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que ne la voie le
prsident, ne la laissez voir  personne. La tulipe noire, bon Dieu! si
quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!...

--Oh!

--Ne m'avez-vous pas dit vous-mme ce que vous craignez  l'endroit de
votre amoureux Jacob? On vole bien un florin, pourquoi n'en volerait-on
pas cent mille?

--Je veillerai, allez, soyez tranquille.

--Si pendant que vous tes ici elle allait s'ouvrir?

--La capricieuse en est bien capable, dit Rosa.

--Si vous la trouviez ouverte en rentrant?

--Eh bien?

--Ah! Rosa, du moment o elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura
pas un moment  perdre pour prvenir le prsident.

--Et vous prvenir, vous. Oui, je comprends.

Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence  comprendre
une faiblesse, sinon  s'y habituer.

--Je retourne auprs de la tulipe, M. van Barle, et aussitt ouverte,
vous tes prvenu; aussitt vous prvenu, le messager part.

--Rosa, Rosa, je ne sais plus  quelle merveille du ciel ou de la terre
vous comparer.

--Comparez-moi  la tulipe noire, M. Cornlius, et je serai bien
flatte, je vous jure; disons-nous donc au revoir, M. Cornlius.

--Oh! dites: Au revoir, mon ami.

--Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu console.

--Dites: Mon ami bien-aim.

--Oh! mon ami...

--Bien-aim, Rosa, je vous en supplie, bien-aim, bien-aim, n'est-ce
pas?

--Bien-aim, oui, bien-aim, fit Rosa palpitante, enivre, folle de
joie.

--Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aim, dites aussi bienheureux,
dites heureux comme jamais homme n'a t heureux et bni sous le ciel.
Il ne me manque qu'une chose, Rosa.

--Laquelle?

--Votre joue, votre joue frache, votre joue rose, votre joue veloute.
Oh! Rosa, de votre volont, non plus par surprise, non plus par
accident, Rosa. Ah!

Le prisonnier acheva sa prire dans un soupir; il venait de rencontrer
les lvres de la jeune fille, non plus par accident, non plus par
surprise, comme cent ans plus tard Saint-Preux devait rencontrer les
lvres de Julie.

Rosa s'enfuit. Cornlius resta l'me suspendue  ses lvres, le visage
coll au guichet. Cornlius touffait de joie et de bonheur, il ouvrit
sa fentre et contempla longtemps, avec un coeur gonfl de joie, l'azur
sans nuages du ciel, la lune qui argentait le double fleuve, ruisselant
par-del les collines. Il se remplit les poumons d'air gnreux et pur,
l'esprit de douces ides, l'me de reconnaissance et d'admiration
religieuse.

--Oh! vous tes toujours l-haut, mon Dieu! s'cria-t-il  demi
prostern, les yeux ardemment tendus vers les toiles; pardonnez-moi
d'avoir presque dout de vous ces jours derniers; vous vous cachiez
derrire vos nuages, et un instant j'ai cess de vous voir, Dieu bon,
Dieu ternel, Dieu misricordieux! Mais aujourd'hui, mais ce soir, mais
cette nuit, oh! je vous vois tout entier dans le miroir de vos cieux et
surtout dans le miroir de mon coeur.

Il tait guri, le pauvre malade, il tait libre, le pauvre prisonnier!

Pendant une partie de la nuit Cornlius demeura suspendu aux barreaux de
sa fentre, l'oreille au guet, concentrant ses cinq sens en un seul, ou
plutt en deux seulement: il regardait et coutait.

Il regardait le ciel, il coutait la terre.

Puis, l'oeil tourn de temps en temps vers le corridor:

--L-bas, disait-il, est Rosa, Rosa qui veille comme moi, comme moi
attendant de minute en minute. L-bas, sous les yeux de Rosa, est la
fleur mystrieuse, qui vit, qui s'entr'ouvre, qui s'ouvre; peut-tre en
ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts dlicats
et tidis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-tre touche-t-elle de
ses lvres son calice entr'ouvert. Effleure-le avec prcaution, Rosa.
Rosa, tes lvres brlent. Peut-tre en ce moment, mes deux amours se
caressent-ils sous le regard de Dieu.

En ce moment, une toile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui
sparait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein.

Cornlius tressaillit.

--Ah! dit-il, voil Dieu qui envoie une me  ma fleur. Et comme s'il
et devin juste, presque au mme moment, le prisonnier entendit dans le
corridor des pas lgers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une
robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui
disait:

--Cornlius, mon ami, mon ami bien-aim et bien heureux, venez, venez
vite.

Cornlius ne fit qu'un bon de la croise au guichet. Cette fois encore
ses lvres rencontrrent les lvres murmurantes de Rosa, qui lui dit
dans un baiser:

--Elle est ouverte, elle est noire, la voil!

--Comment, la voil! s'cria Cornlius, dtachant ses lvres des lvres
de la jeune fille.

--Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande
joie: la voil, tenez.

Et, d'une main, elle leva  la hauteur du guichet, une petite lanterne
sourde, qu'elle venait de faire lumineuse; tandis qu' la mme hauteur
elle levait, de l'autre, la miraculeuse tulipe.

Cornlius jeta un cri et pensa s'vanouir.

--Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me rcompensez de mon
innocence et de ma captivit, puisque vous avez fait pousser ces deux
fleurs au guichet de ma prison.

--Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrasse tout  l'heure.

Cornlius retenant son haleine toucha du bout des lvres la pointe de la
fleur, et jamais baiser donn aux lvres d'une femme, ft-ce aux lvres
de Rosa, ne lui entra si profondment dans le coeur.

La tulipe tait belle, splendide, magnifique; sa tige avait plus de
dix-huit pouces de hauteur; elle s'lanait du sein de quatre feuilles
vertes, lisses, droites comme des fers de lance; sa fleur tout entire
tait noire et brillante comme du jais.

--Rosa, dit Cornlius tout haletant, Rosa, plus un instant  perdre, il
faut crire la lettre.

--Elle est crite, mon bien-aim Cornlius, dit Rosa.

--En vrit!

--Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'crivais, moi, car je ne voulais
pas qu'un seul instant ft perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous
la trouvez bien.

Cornlius prit la lettre et lut, sur une criture qui avait encore fait
de grands progrs depuis le petit mot qu'il avait reu de Rosa:

    Monsieur le prsident,

La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-tre. Aussitt
ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous-mme
en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la
fille du gelier Gryphus, presque aussi prisonnire que les prisonniers
de mon pre. Je ne pourrai donc vous porter cette merveille. C'est
pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-mme.

Mon dsir est qu'elle s'appelle _Rosa Barlensis_.

Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire... Venez M. le
prsident, venez.

J'ai l'honneur d'tre votre humble servante.

    ROSA GRYPHUS.

--C'est cela, c'est cela, chre Rosa. Cette lettre est  merveille. Je
ne l'eusse point crite avec cette simplicit. Au congrs, vous donnerez
tous les renseignements qui vous seront demands. On saura comment la
tulipe a t cre,  combien de soins, de veilles, de craintes, elle a
donn lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant  perdre... Le
messager! le messager!

--Comment s'appelle le prsident?

--Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer
van Herysen, le bourgmestre de Harlem... Donnez, Rosa, donnez.

Et, d'une main tremblante, Cornlius crivit sur la lettre:

   mynheer Peters van Herysen, bourgmestre et prsident de la Socit
   horticole de Harlem.

--Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Cornlius; et mettons-nous sous
la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gards.




XXIII

L'envieux


En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d'tre gards par
la protection directe du Seigneur.

Jamais ils n'avaient t si prs du dsespoir que dans ce moment mme o
ils croyaient tre certains de leur bonheur.

Nous ne douterons point de l'intelligence de notre lecteur  ce point de
douter qu'il n'ait reconnu dans Jacob, notre ancien ami, ou plutt notre
ancien ennemi, Isaac Boxtel.

Le lecteur a donc devin que Boxtel avait suivi du Buitenhof 
Loewestein l'objet de son amour et l'objet de sa haine:

La tulipe noire et Cornlius van Barle.

Ce que tout autre tulipier et qu'un tulipier envieux n'et jamais pu
dcouvrir, c'est--dire l'existence des caeux et les ambitions du
prisonnier, l'envie l'avait fait, sinon dcouvrir, du moins deviner 
Boxtel.

Nous l'avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom
d'Isaac, faire amiti avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et
l'hospitalit pendant quelques mois avec le meilleur genivre que l'on
et jamais fabriqu du Texel  Anvers.

Il endormit ses dfiances; car nous l'avons vu, le vieux Gryphus tait
dfiant; il endormit ses dfiances, disons-nous, en le flattant d'une
alliance avec Rosa.

Il caressa en outre ses instincts de gelier, aprs avoir flatt son
orgueil de pre. Il caressa ses instincts de gelier en lui peignant
sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait
sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait pass un pacte
avec Satan pour nuire  Son Altesse le prince d'Orange.

Il avait d'abord aussi bien russi prs de Rosa, non pas en lui
inspirant des sentiments sympathiques--Rosa avait toujours fort peu aim
mynheer Jacob--, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait
d'abord teint tous les soupons qu'elle et pu avoir.

Nous avons vu comment son imprudence  suivre Rosa dans le jardin
l'avait dnonc aux yeux de la jeune fille, et comment les craintes
instinctives de Cornlius avaient mis les deux jeunes gens en garde
contre lui.

Ce qui avait surtout inspir des inquitudes au prisonnier--notre
lecteur doit se rappeler cela--c'est cette grande colre dans laquelle
Jacob tait entr contre Gryphus,  propos du caeu cras.

En ce moment, cette rage tait d'autant plus grande, que Boxtel
souponnait bien Cornlius d'avoir un second caeu, mais n'en tait rien
moins que sr.

Ce fut alors qu'il pia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais
encore dans les corridors. Seulement, comme cette fois il la suivait
dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu, except cette fois
o Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans
l'escalier.

Mais il tait trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche mme du
prisonnier, l'existence du second caeu.

Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l'enfouir dans la
plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comdie n'et t joue
pour le forcer  se trahir, il redoubla de prcautions et mit en jeu
toutes les ruses de son esprit pour continuer  pier les autres sans
tre pi lui-mme.

Il vit Rosa transporter un grand pot de faence de la cuisine de son
pre dans sa chambre.

Il vit Rosa laver,  grande eau, ses belles mains pleines de terre
qu'elle avait ptrie pour prparer  la tulipe le meilleur lit possible.

Enfin il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la
fentre de Rosa, assez loigne pour qu'on ne pt pas le reconnatre 
l'oeil nu, mais assez proche pour qu' l'aide de son tlescope il pt
suivre tout ce qui se passait  Loewestein dans la chambre de la jeune
fille, comme il avait suivi  Dordrecht tout ce qui se passait dans le
schoir de Cornlius.

Il n'tait pas install depuis trois jours dans son grenier, qu'il
n'avait plus aucun doute.

Ds le matin au soleil levant, le pot de faence tait sur la fentre,
et pareille  ces charmantes femmes de Miris et de Metzu, Rosa
apparaissait  cette fentre encadre par les premiers rameaux
verdissants de la vigne vierge et du chvrefeuille.

Rosa regardait le pot de faence d'un oeil qui dnonait  Boxtel la
valeur relle de l'objet renferm dans le pot.

Ce que renfermait le pot, c'tait donc le deuxime caeu, c'est--dire
la suprme esprance du prisonnier.

Lorsque les nuits menaaient d'tre trop froides, Rosa rentrait le pot
de faence.

C'tait bien cela: elle suivait les instructions de Cornlius, qui
craignait que le caeu ne ft gel.

Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faence
depuis onze heures du matin jusqu' deux heures de l'aprs-midi.

C'tait bien cela encore: Cornlius craignait que la terre ne ft
dessche.

Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu
tout  fait; elle n'tait pas haute d'un pouce que, grce  son
tlescope, l'envieux n'avait plus de doute.

Cornlius possdait deux caeux, et le second caeu tait confi 
l'amour et aux soins de Rosa.

Car, on le pense bien, l'amour des deux jeunes gens n'avait point
chapp  Boxtel.

C'tait donc ce second caeu qu'il fallait trouver moyen d'enlever aux
soins de Rosa et  l'amour de Cornlius.

Seulement, ce n'tait pas chose facile.

Rosa veillait sa tulipe comme une mre veillerait son enfant; mieux que
cela, comme une colombe couve ses oeufs.

Rosa ne quittait pas la chambre de la journe; il y avait plus, chose
trange! Rosa ne quittait plus sa chambre le soir.

Pendant sept jours, Boxtel pia inutilement Rosa; Rosa ne sortit point
de sa chambre.

C'tait pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornlius si
malheureux, en lui enlevant  la fois toute nouvelle de Rosa et de sa
tulipe.

Rosa allait-elle bouder ternellement Cornlius? Cela et rendu le vol
bien autrement difficile que ne l'avait cru d'abord mynheer Isaac.

Nous disons vol, car Isaac s'tait tout simplement arrt  ce projet de
voler la tulipe; et, comme elle poussait dans le plus profond mystre,
comme les deux jeunes gens cachaient son existence  tout le monde,
comme on le croirait plutt, lui, tulipier reconnu, qu'une jeune fille
trangre  tous les dtails de l'horticulture ou qu'un prisonnier
condamn pour crime de haute trahison, gard, surveill, pi, et qui
rclamerait mal du fond de son cachot; d'ailleurs, comme il serait
possesseur de la tulipe et qu'en fait de meubles et autres objets
transportables, la possession fait foi de la proprit, il obtiendrait
bien certainement le prix et serait bien certainement couronn en place
de Cornlius, et la tulipe, au lieu de s'appeler _tulipa nigra
Barlnsis_, s'appellerait _tulipa nigra Boxtellensis_ ou _Boxtellea_.

Mynheer Isaac n'tait point encore fix sur celui de ces deux noms qu'il
donnerait  la tulipe noire; mais comme tous deux signifiaient la mme
chose, ce n'tait point l le point important.

Le point important, c'tait de voler la tulipe.

Mais, pour que Boxtel pt voler la tulipe, il fallait que Rosa sortt de
sa chambre.

Aussi, ft-ce avec une vritable joie que Jacob ou Isaac, comme on
voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutums du soir.

Il commena par profiter de l'absence de Rosa pour tudier sa porte.

La porte fermait bien et  double tour, au moyen d'une serrure simple,
mais dont Rosa seule avait la clef.

Boxtel eut l'ide de voler la clef  Rosa, mais outre que ce n'tait pas
chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa
s'apercevant qu'elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne
sortait pas de sa chambre que la serrure ne ft change, et Boxtel avait
commis un crime inutile.

Mieux valait donc employer un autre moyen.

Boxtel runit toutes les clefs qu'il put trouver, et pendant que Rosa et
Cornlius passaient au guichet une de leurs heures fortunes, il les
essaya toutes.

Deux entrrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne
s'arrta qu'au second.

Il n'y avait donc que peu de chose  faire  cette clef.

Boxtel l'enduisit d'une lgre couche de cire et renouvela l'exprience.

L'obstacle que la clef avait rencontr au second tour avait laiss son
empreinte sur la cire.

Boxtel n'et qu' suivre cette empreinte avec le mordant d'une lime  la
lame troite comme celle d'un couteau.

Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef  la perfection.

La porte de Rosa s'ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva
dans la chambre de la jeune fille, seul  seul avec la tulipe.

La premire action condamnable de Boxtel avait t de passer par-dessus
un mur pour dterrer la tulipe; la seconde avait t de pntrer dans le
schoir de Cornlius par une fentre ouverte; la troisime de
s'introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef.

On le voit, l'envie faisait faire  Boxtel des pas rapides dans la
carrire du crime.

Boxtel se trouva donc seul  seul avec la tulipe.

Un voleur ordinaire et mit le pot sous son bras et l'et emport.

Mais Boxtel n'tait point un voleur ordinaire, et il rflchit.

Il rflchit en regardant la tulipe,  l'aide de sa lanterne sourde,
qu'elle n'tait pas encore assez avance pour lui donner la certitude
qu'elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute
probabilit.

Il rflchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle
fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile.

Il rflchit que le bruit de ce vol se rpandrait, que l'on
souponnerait le voleur, d'aprs ce qui s'tait pass dans le jardin,
que l'on ferait des recherches, et que, si bien qu'il cacht la tulipe,
il serait possible de la retrouver.

Il rflchit que, cacht-il la tulipe de faon  ce qu'elle ne ft pas
retrouve, il pourrait, dans tous les transports qu'elle serait oblige
de subir, lui arriver malheur.

Il rflchit enfin que mieux valait, puisqu'il avait une clef de la
chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il rflchit qu'il
valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu'elle
s'ouvrt, ou une heure aprs qu'elle serait ouverte, et partir 
l'instant mme sans retard pour Harlem, o, avant qu'on et mme
rclam, la tulipe serait devant les juges.

Alors, ce serait celui ou celle qui rclamerait que Boxtel accuserait de
vol.

C'tait un plan bien conu et digne en tout point de celui qui le
concevait.

Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens
passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la
jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginit, mais pour
suivre les progrs que faisait la tulipe noire dans sa floraison.

Le soir o nous sommes arrivs, il allait entrer comme les autres soirs;
mais, nous l'avons vu, les jeunes gens n'avaient chang que quelques
paroles, et Cornlius avait renvoy Rosa pour veiller sur la tulipe.

En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes aprs en tre sortie,
Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir.

C'tait donc pendant cette nuit-l que la grande partie allait se jouer;
aussi Boxtel se prsenta-t-il chez Gryphus avec une provision de
genivre double de coutume, c'est--dire avec une bouteille dans chaque
poche.

Gryphus gris, Boxtel tait matre de la maison  peu prs.

 onze heures, Gryphus tait ivre mort.  deux heures du matin, Boxtel
vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses
bras un objet qu'elle portait avec prcaution.

Cet objet, c'tait sans aucun doute la tulipe noire qui venait de
fleurir.

Mais qu'allait-elle en faire?

Allait-elle  l'instant mme partir pour Harlem avec elle?

Il n'tait pas possible qu'une jeune fille entreprt seule, la nuit, un
pareil voyage.

Allait-elle seulement montrer la tulipe  Cornlius? C'tait probable.

Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied.

Il la vit s'approcher du guichet.

Il l'entendit appeler Cornlius.

 la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme
la nuit dans laquelle il tait cach.

Il entendit tout le projet arrt entre Cornlius et Rosa d'envoyer un
messager  Harlem.

Il vit les lvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit
Cornlius renvoyer Rosa.

Il vit Rosa teindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa
chambre.

Il la vit rentrer dans sa chambre.

Puis il la vit, dix minutes aprs, sortir de sa chambre et en fermer
avec soin la porte  double clef.

Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin? C'est que derrire
cette porte elle enfermait la tulipe noire.

Boxtel, qui voyait tout cela cach sur le palier de l'tage suprieur 
la chambre de Rosa, descendit une marche de son tage  lui, lorsque
Rosa descendait une marche du sien.

De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernire marche de l'escalier, de
son pied lger, Boxtel, d'une main plus lgre encore, touchait la
serrure de la chambre de Rosa avec sa main.

Et dans cette main, on doit le comprendre, tait la fausse clef qui
ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie.

Voil pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les
pauvres jeunes gens avaient bien besoin d'tre gards par la protection
directe du Seigneur.




XXIV

O la tulipe noire change de matre


Cornlius tait rest  l'endroit o l'avait laiss Rosa, cherchant
presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son
bonheur.

Une demi-heure s'coula.

Dj les premiers rayons du jour entraient, bleutres et frais, 
travers les barreaux de la fentre dans la prison de Cornlius,
lorsqu'il tressaillit tout  coup  des pas qui montaient l'escalier et
 des cris qui se rapprochaient de lui.

Presque au mme moment, son visage se trouva en face du visage ple et
dcompos de Rosa.

Il recula, plissant lui-mme d'effroi.

--Cornlius! Cornlius! s'cria celle-ci haletante.

--Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier.

--Cornlius! la tulipe...

--Eh bien?...

--Comment vous dire cela?

--Dites, dites, Rosa.

--On nous l'a prise, on nous l'a vole.

--On nous l'a prise, on nous l'a vole! s'cria Cornlius.

--Oui, dit Rosa en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui,
prise, vole!

Et, malgr elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses
genoux.

--Mais comment cela? demanda Cornlius. Dites-moi, expliquez-moi...

--Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami. Pauvre Rosa! elle n'osait plus
dire: Mon bien-aim.

--Vous l'avez laisse seule! dit Cornlius avec un accent lamentable.

--Un seul instant, pour aller prvenir notre messager qui demeure 
cinquante pas  peine, sur le bord du Wahal.

--Et pendant ce temps, malgr mes recommandations, vous avez laiss la
clef  la porte, malheureuse enfant!

--Non, non, non, la clef ne m'a point quitte; je l'ai constamment tenue
dans ma main, la serrant comme si j'eusse eu peur qu'elle ne m'chappt.

--Mais alors comment cela se fait-il?

--Le sais-je moi-mme? J'avais donn la lettre  mon messager; mon
messager tait parti devant moi; je rentre, la porte tait ferme;
chaque chose tait  sa place dans ma chambre, except la tulipe qui
avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procur une clef de ma
chambre, ou en ait fait faire une fausse.

Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Cornlius, immobile,
les traits altrs, coutait presque sans comprendre, murmurant
seulement:

--Vole, vole, vole! Je suis perdu.

--Oh! M. Cornlius, grce! grce! criait Rosa, j'en mourrai.

 cette menace de Rosa, Cornlius saisit les grilles du guichet, et les
treignant avec fureur:

--Rosa, s'cria-t-il, on nous a vols, c'est vrai, mais faut-il nous
laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mais rparable
peut-tre, Rosa; nous connaissons le voleur.

--Hlas! comment voulez-vous que je vous dise positivement?

--Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infme Jacob. Le laisserons-nous
porter  Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles,
l'enfant de notre amour. Rosa, il faut le poursuivre, il faut le
rejoindre!

--Mais comment faire tout cela, mon ami, sans dcouvrir  mon pre que
nous tions d'intelligence? Comment, moi, une femme si peu libre, si peu
habile, comment parviendrai-je  ce but, que vous-mme n'atteindriez
peut-tre pas?

--Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins
pas. Vous verrez si je ne dcouvre pas le voleur; vous verrez si je ne
lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier
grce!

--Hlas! dit Rosa en clatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je
les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis
longtemps?

--Votre pre les a; votre infme pre, le bourreau qui m'a dj cras
le premier caeu de ma tulipe. Oh, le misrable, le misrable! il est
complice de Jacob.

--Plus bas, plus bas, au nom du Ciel!

--Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'cria Cornlius au paroxysme de
la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans
la prison.

--Mon ami, par piti.

--Je vous dis, Rosa, que je vais dmolir le cachot pierre  pierre.

Et l'infortun, de ses deux mains, dont la colre dcuplait les forces,
branlait la porte  grand bruit, peu soucieux des clats de sa voix qui
s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier.

Rosa, pouvante, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse
tempte.

--Je vous dis que je tuerai l'infme Gryphus, hurlait van Barle; je
vous dis que je verserai son sang, comme il a vers celui de ma tulipe
noire.

Le malheureux commenait  devenir fou.

--Eh bien, oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui,
je lui prendrai ses clefs, oui, je vous ouvrirai; oui, mais calmez-vous,
mon Cornlius.

Elle n'acheva point, un hurlement pouss devant elle interrompit sa
phrase.

--Mon pre! s'cria Rosa.

--Gryphus! rugit van Barle, ah! sclrat!

Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, tait mont sans qu'on pt
l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet.

--Ah! vous me prendrez mes clefs, dit-il d'une voix touffe par la
colre. Ah! cet infme, ce monstre, ce conspirateur  pendre est votre
Cornlius! Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'tat. C'est
bon!

Rosa frappa dans ses deux mains avec dsespoir.

--Oh! continua Gryphus, passant de l'accent fivreux de la colre  la
froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah!
monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon
sang! Trs bien! rien que cela! Et de complicit avec ma fille! Jsus!
mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une
caverne de voleurs! Ah! M. le gouverneur saura tout ce matin, et Son
Altesse le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi:
Quiconque se rebellera dans la prison (article 6). Nous allons vous
donner une seconde dition du Buitenhof, monsieur le savant, et la bonne
dition celle-l. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et
vous, la belle, mangez des yeux votre Cornlius. Je vous avertis, mes
agneaux, que vous n'aurez plus cette flicit de conspirer ensemble. ,
qu'on descende, fille dnature. Et vous, monsieur le savant, au revoir;
soyez tranquille, au revoir!

Rosa, folle de terreur et de dsespoir, envoya un baiser  son ami;
puis, sans doute illumine d'une pense soudaine, elle se lana dans
l'escalier en disant:--Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon
Cornlius.

Son pre la suivit en hurlant.

Quant au pauvre tulipier, il lcha peu  peu les grilles que retenaient
ses doigts convulsifs: sa tte s'alourdit, ses yeux oscillrent dans
leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en
murmurant:--Vole! on me l'a vole!

Pendant ce temps, Boxtel sortit du chteau par la porte qu'avait ouverte
Rosa elle-mme. Boxtel, la tulipe noire enveloppe dans un large
manteau, Boxtel s'tait jet dans une carriole qui l'attendait  Gorcum,
et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de
son dpart prcipit.

Et maintenant que nous l'avons vu monter dans sa carriole, nous le
suivrons, si le lecteur y consent, jusqu'au terme de son voyage.

Il marchait doucement; on ne fait pas impunment courir la poste  une
tulipe noire.

Mais Boxtel, craignant de ne pas arriver assez tt, fit fabriquer 
Delft une bote garnie tout autour de belle mousse frache, dans
laquelle il encaissa sa tulipe; la fleur s'y trouvait si mollement
accoude de tous les cts avec de l'air par en haut, que la carriole
put prendre le galop, sans prjudice possible.

Il arriva le lendemain matin  Harlem, harass mais triomphant, changea
sa tulipe de pot, afin de faire disparatre toute trace de vol, brisa le
pot de faence dont il jeta les tessons dans un canal, crivit au
prsident de la socit horticole une lettre dans laquelle il lui
annonait qu'il venait d'arriver  Harlem avec une tulipe parfaitement
noire, s'installa dans une bonne htellerie avec sa fleur intacte.

Et l attendit.




XXV

Le prsident van Herysen


Rosa, en quittant Cornlius, avait pris son parti.

C'tait de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne
jamais le revoir.

Elle avait vu le dsespoir du pauvre prisonnier, double et incurable
dsespoir.

En effet, d'un ct, c'tait une sparation invitable, Gryphus ayant 
la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous.

De l'autre, c'tait le renversement de toutes les esprances d'ambition
de Cornlius van Barle, et ces esprances, il les nourrissait depuis
sept ans.

Rosa tait une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines
de force contre un malheur suprme, trouvent dans le malheur mme
l'nergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le rparer.

La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre,
pour voir si elle ne s'tait pas trompe, et si la tulipe n'tait point
dans quelque coin o elle et chapp  ses regards. Mais Rosa chercha
vainement, la tulipe tait toujours absente, la tulipe tait toujours
vole.

Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui taient ncessaires, elle
prit ses trois cents florins d'pargne, c'est--dire toute sa fortune,
fouilla sous ses dentelles o tait enfoui le troisime caeu, le cacha
prcieusement dans sa poitrine, ferma sa porte  double tour pour
retarder de tout le temps qu'il faudrait pour l'ouvrir le moment o sa
fuite serait connue, descendit l'escalier, sortit de la prison par la
porte qui, une heure auparavant, avait donn passage  Boxtel, se rendit
chez un loueur de chevaux et demanda  louer une carriole.

Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'tait justement celle
que Boxtel lui avait loue depuis la veille et avec laquelle il courait
sur la route de Delft.

Nous disons sur la route de Delft, car il fallait faire un norme dtour
pour aller de Loewestein  Harlem;  vol d'oiseau la distance n'et pas
t de moiti.

Mais il n'y a que les oiseaux qui puissent voyager  vol d'oiseau en
Hollande, le pays le plus coup de fleuves, de ruisseaux, de rivires,
de canaux et de lacs qu'il y ait au monde.

Force fut donc  Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confi
facilement: le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du
concierge de la forteresse.

Rosa avait un espoir, c'tait de rejoindre son messager, bon et brave
garon qu'elle emmnerait avec elle et qui lui servirait  la fois de
guide et de soutien.

En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aperut allongeant
le pas sur l'un des bas-cts d'une charmante route qui ctoyait la
rivire.

Elle mit son cheval au trot et le rejoignit.

Le brave garon ignorait l'importance de son message, et cependant
allait aussi bon train que s'il l'et connue. En moins d'une heure il
avait dj fait une lieue et demie.

Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle
avait de lui. Le batelier se mit  sa disposition, promettant d'aller
aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permt d'appuyer la main
soit sur la croupe de l'animal, soit sur son garrot.

La jeune fille lui permit d'appuyer la main partout o il voudrait,
pourvu qu'il ne la retardt point.

Les deux voyageurs taient dj partis depuis cinq heures et avaient
dj fait plus de huit lieues, que le pre Gryphus ne se doutait point
encore que la jeune fille et quitt la forteresse.

Le gelier d'ailleurs, fort mchant homme au fond, jouissait du plaisir
d'avoir inspir  sa fille une profonde terreur.

Mais tandis qu'il se flicitait d'avoir  conter une si belle histoire
au compagnon Jacob, Jacob tait aussi sur la route de Delft.

Seulement, grce  sa carriole, il avait dj quatre lieues d'avance sur
Rosa et sur le batelier.

Tandis qu'il se figurait Rosa tremblant ou boudant dans sa chambre, Rosa
gagnait du terrain.

Personne, except le prisonnier, n'tait donc o Gryphus croyait que
chacun tait.

Rosa paraissait si peu chez son pre depuis qu'elle soignait sa tulipe,
que ce ne fut qu' l'heure du dner, c'est--dire  midi, que Gryphus
s'aperut qu'au compte de son apptit, sa fille boudait depuis trop
longtemps.

Il la fit appeler par un de ses porte-clefs; puis comme celui-ci
descendit en annonant qu'il l'avait cherche et appele en vain, il
rsolut de la chercher et de l'appeler lui-mme.

Il commena par aller droit  sa chambre; mais il eut beau frapper, Rosa
ne rpondit point.

On fit venir le serrurier de la forteresse; le serrurier ouvrit la
porte, mais Gryphus ne trouva pas plus Rosa que Rosa n'avait trouv la
tulipe.

Rosa, en ce moment, venait d'entrer  Rotterdam.

Ce qui fait que Gryphus ne la trouva pas plus  la cuisine que dans sa
chambre, pas plus au jardin que dans la cuisine.

Qu'on juge de la colre du gelier, lorsqu'ayant battu les environs, il
apprit que sa fille avait lou un cheval, et, comme Bradamante ou
Clorinde, tait partie en vritable chercheuse d'aventures, sans dire o
elle allait.

Gryphus remonta furieux chez van Barle, l'injuria, le menaa, secoua
tout son pauvre mobilier, lui promit le cachot, lui promit le cul de
basse-fosse, lui promit la faim et les verges.

Cornlius, sans mme couter ce que disait le gelier, se laissa
maltraiter, injurier, menacer, demeurant morne, immobile, ananti,
insensible  toute motion, mort  toute crainte.

Aprs avoir cherch Rosa de tous les cts, Gryphus chercha Jacob, et
comme il ne le trouva pas plus qu'il n'avait retrouv sa fille, il
souponna ds ce moment Jacob de l'avoir enleve.

Cependant, la jeune fille, aprs avoir fait une halte de deux heures 
Rotterdam, s'tait remise en route. Le soir mme elle couchait  Delft,
et le lendemain elle arrivait  Harlem, quatre heures aprs que Boxtel y
tait arriv lui-mme.

Rosa se fit conduire tout d'abord chez le prsident de la socit
horticole, matre van Herysen.

Elle trouva le digne citoyen dans une situation que nous ne saurions
omettre de dpeindre, sans manquer  tous nos devoirs de peintre et
d'historien.

Le prsident rdigeait un rapport au comit de la socit.

Ce rapport tait sur grand papier et de la plus belle criture du
prsident.

Rosa se fit annoncer sous son simple nom de Rosa Gryphus; mais ce nom,
si sonore qu'il ft, tait inconnu du prsident, car Rosa fut refuse.
Il est difficile de forcer les consignes en Hollande, pays des digues et
des cluses.

Mais Rosa ne se rebuta point, elle s'tait impos une mission et s'tait
jur  elle-mme de ne se laisser abattre ni par les rebuffades, ni par
les brutalits, ni par les injures.

--Annoncez  M. le prsident, dit-elle, que je viens lui parler pour la
tulipe noire.

Ces mots, non moins magiques que le fameux: _Ssame, ouvre-toi_, des
_Mille et une Nuits_, lui servirent de _passe-porte_. Grce  ces mots,
elle pntra jusque dans le bureau du prsident van Herysen, qu'elle
trouva galamment en chemin pour venir  sa rencontre.

C'tait un bon petit homme au corps grle, reprsentant assez exactement
la tige d'une fleur dont la tte formait le calice, deux bras vagues et
pendants simulaient la double feuille oblongue de la tulipe, un certain
balancement qui lui tait habituel compltait sa ressemblance avec cette
fleur lorsqu'elle s'incline sous le souffle du vent.

Nous avons dit qu'il s'appelait M. van Herysen.

--Mademoiselle, s'cria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la
tulipe noire?

Pour M. le prsident de la socit horticole, la _tulipa nigra_ tait
une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualit de reine
des tulipes, envoyer des ambassadeurs.

--Oui, monsieur, rpondit Rosa, je viens du moins pour vous parler
d'elle.

--Elle se porte bien? fit van Herysen avec un sourire de tendre
vnration.

--Hlas! monsieur, je ne sais, dit Rosa.

--Comment! lui serait-il donc arriv quelque malheur?

--Un bien grand, oui, monsieur, non pas  elle, mais  moi.

--Lequel?

--On me l'a vole.

--On vous a vol la tulipe noire?

--Oui, monsieur.

--Savez-vous qui?

--Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser.

--Mais la chose sera facile  vrifier.

--Comment cela?

--Depuis qu'on vous l'a vole, le voleur ne saurait tre loin.

--Pourquoi ne peut-il tre loin?

--Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures.

--Vous avez vu la tulipe noire? s'cria Rosa en se prcipitant vers M.
van Herysen.

--Comme je vous vois, mademoiselle.

--Mais o cela?

--Chez votre matre, apparemment.

--Chez mon matre?

--Oui. N'tes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel?

--Moi?

--Sans doute, vous.

--Mais pour qui donc me prenez-vous, monsieur?

--Mais pour qui me prenez-vous, vous-mme?

--Monsieur, je vous prends, je l'espre, pour ce que vous tes,
c'est--dire pour l'honorable M. van Herysen, bourgmestre de Harlem et
prsident de la socit horticole.

--Et vous venez me dire?

--Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a vol ma tulipe.

--Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous expliquez
mal mon enfant; ce n'est pas  vous, mais  M. Boxtel qu'on a vol la
tulipe.

--Je vous rpte, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M.
Boxtel et que voil la premire fois que j'entends prononcer ce nom.

--Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi une
tulipe noire?

--Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa toute frissonnante.

--Il y a celle de M. Boxtel, oui.

--Comment est-elle?

--Noire, pardieu!

--Sans tache?

--Sans une seule tache, sans le moindre point.

--Et vous avez cette tulipe? Elle est dpose ici?

--Non, mais elle y sera dpose, car je dois en faire l'exhibition au
comit avant que le prix ne soit dcern.

--Monsieur, s'cria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit
propritaire de la tulipe noire...

--Et qui l'est en effet.

--Monsieur, n'est-ce point un homme maigre?

--Oui.

--Chauve?

--Oui.

--Ayant l'oeil hagard?

--Je crois que oui.

--Inquiet, vot, jambes torses?

--En vrit, vous faites le portrait, trait pour trait de M. Boxtel.

--Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de faence bleue et blanche 
fleurs jauntres qui reprsente une corbeille sur trois faces du pot?

--Ah! quant  cela, j'en suis moins sr, j'ai plus regard la fleur que
le pot.

--Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a t vole; monsieur,
c'est mon bien; monsieur, je viens le rclamer ici devant vous,  vous.

--Oh! oh! fit M. van Herysen en regardant Rosa. Quoi! vous venez
rclamer ici la tulipe de M. Boxtel? Tudieu, vous tes une hardie
commre.

--Monsieur, dit Rosa un peu trouble de cette apostrophe, je ne dis pas
que je viens rclamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je viens
rclamer la mienne.

--La vtre?

--Oui: celle que j'ai plante, leve moi-mme.

--Eh bien, allez trouver M. Boxtel  l'htellerie du Cygne blanc, vous
vous arrangerez avec lui; quant  moi, comme le procs me parat aussi
difficile  juger que celui qui ft port devant le feu roi Salomon, et
que je n'ai pas la prtention d'avoir sa sagesse, je me contenterai de
faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et
d'ordonnancer les cent mille florins  son inventeur. Adieu, mon enfant.

--Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa.

--Seulement, mon enfant, continua van Herysen, comme vous tes jolie,
comme vous tes jeune, comme vous n'tes pas encore pervertie, recevez
mon conseil. Soyez prudente en cette affaire, car nous avons un tribunal
et une prison  Harlem; de plus, nous sommes extrmement chatouilleux
sur l'honneur des tulipes. Allez, mon enfant, allez. M. Isaac Boxtel,
htel du Cygne blanc.

Et M. van Herysen, reprenant sa belle plume, continua son rapport
interrompu.




XXVI

Un membre de la socit horticole


Rosa perdue, presque folle de joie et de crainte  l'ide que la tulipe
noire tait retrouve, prit le chemin de l'htellerie du Cygne blanc,
suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de
dvorer  lui seul dix Boxtels.

Pendant la route, le batelier avait t mis au courant; il ne reculait
pas devant la lutte, au cas o une lutte s'engagerait; seulement, ce cas
chant, il avait ordre de mnager la tulipe.

Mais arrive dans le Groote Markt, Rosa s'arrta tout  coup; une pense
subite venait de la saisir, semblable  cette Minerve d'Homre, qui
saisit Achille par les cheveux, au moment o la colre va l'emporter.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute norme, j'ai perdu
peut-tre et Cornlius, et la tulipe et moi!... J'ai donn l'veil, j'ai
donn des soupons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se
liguer contre moi, et alors je suis perdue... Oh! moi perdue, ce ne
serait rien, mais Cornlius, mais la tulipe!

Elle se recueillit un moment.

--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel
n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a
dcouvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a t vole par un autre
que celui que je souponne, ou a dj pass dans d'autres mains, si je
ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que
la tulipe est  moi? D'un autre ct, si je reconnais ce Boxtel pour le
faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons
ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit
du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-tre
en ce moment.

Cette prire faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle
demandait au ciel.

Cependant un grand bruit bourdonnait  l'extrmit du Groote Markt. Les
gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, tait insensible 
tout ce mouvement de la population.

--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le prsident.

--Retournons, dit le batelier.

Ils prirent la petite rue de la Paille qui les mena droit au logis de M.
van Herysen, lequel, de sa plus belle criture et avec sa meilleure
plume, continuait  travailler  son rapport. Partout, sur son passage,
Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille
florins; la nouvelle courait dj la ville. Rosa n'eut pas peu de peine
 pntrer de nouveau chez M. van Herysen, qui cependant se sentit mu,
comme la premire fois, au mot magique de la tulipe noire. Mais quand il
reconnut Rosa, dont il avait dans son esprit, fait une folle, ou pis que
cela, la colre le prit et il voulut la renvoyer.

Mais Rosa joignit les mains, et avec cet accent d'honnte vrit qui
pntre les coeurs:

--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas: coutez, au
contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouvez me faire
rendre justice, du moins vous n'aurez pas  vous reprocher un jour, en
face de Dieu, d'avoir t complice d'une mauvaise action.

Van Herysen trpignait d'impatience; c'tait la seconde fois que Rosa le
drangeait au milieu d'une rdaction  laquelle il mettait son double
amour-propre de bourgmestre et de prsident de la socit horticole.

--Mais mon rapport! s'cria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire!

--Monsieur, continua Rosa avec la fermet de l'innocence et de la
vrit, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposera, si vous ne
m'coutez, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en
supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce M.
Boxtel, que je soutiens, moi, tre M. Jacob, et je jure Dieu de lui
laisser la proprit de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et
son propritaire.

--Pardieu! la belle avance, dit van Herysen.

--Que voulez-vous dire?

--Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus?

--Mais enfin, dit Rosa dsespre, vous tes honnte homme, monsieur. Eh
bien, si non seulement vous alliez donner le prix  un homme pour une
oeuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une oeuvre vole.

Peut-tre l'accent de Rosa avait-il amen une certaine conviction dans
le coeur de van Herysen et allait-il rpondre plus doucement  la pauvre
fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait
purement et simplement tre une augmentation du bruit que Rosa avait
dj entendu, mais sans y attacher d'importance, au Groote Markt, et qui
n'avait pas eu le pouvoir de la rveiller de sa fervente prire.

Des acclamations bruyantes branlrent la maison.

M. van Herysen prta l'oreille  ces acclamations, qui pour Rosa
n'avaient point t un bruit d'abord, et maintenant n'taient qu'un
bruit ordinaire.

--Qu'est-ce que cela? s'cria le bourgmestre, qu'est-ce cela? Serait-il
possible et ai-je bien entendu?

Et il se prcipita vers son antichambre, sans plus se proccuper de Rosa
qu'il laissa dans son cabinet.

 peine arriv dans son antichambre, M. van Herysen poussa un grand cri
en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule.

Accompagn, ou plutt suivi de la multitude, un jeune homme vtu
simplement d'un habit de petit velours violet brod d'argent montait
avec une noble lenteur les degrs de pierre, clatants de blancheur et
de propret.

Derrire lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la
cavalerie.

Van Herysen, se faisant faire place au milieu des domestiques effars,
vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant, qui
causait toute cette rumeur.

--Monseigneur, s'cria-t-il, monseigneur, Votre Altesse chez moi!
honneur clatant  jamais pour mon humble maison.

--Cher M. van Herysen, dit Guillaume d'Orange avec une srnit qui,
chez lui, remplaait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi, j'aime
l'eau, la bire et les fleurs, quelquefois mme ce fromage dont les
Franais estiment le got; parmi les fleurs, celles que je prfre sont
naturellement les tulipes. J'ai ou dire  Leyde que la ville de Harlem
possdait enfin la tulipe noire, et, aprs m'tre assur que la chose
tait vraie, quoique incroyable, je viens en demander des nouvelles au
prsident de la socit d'horticulture.

--Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Herysen ravi, quelle gloire pour
la socit si ses travaux agrent  Votre Altesse.

--Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait dj
d'avoir trop parl.

--Hlas, non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.

--Et o est-elle?

--Chez son propritaire.

--Quel est ce propritaire?

--Un brave tulipier de Dordrecht.

--De Dordrecht?

--Oui.

--Et il s'appelle?...

--Boxtel.

--Il loge?

--Au Cygne blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre Altesse
veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera, sachant que
monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe  monseigneur.

--C'est bien, mandez-le.

--Oui, Votre Altesse. Seulement...

--Quoi?

--Oh! rien d'important, monseigneur.

--Tout est important dans ce monde, M. van Herysen.

--Eh bien, monseigneur, une difficult s'levait.

--Laquelle?

--Cette tulipe est dj revendique par des usurpateurs. Il est vrai
qu'elle vaut cent mille florins.

--En vrit!

--Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.

--C'est un crime cela, M. van Herysen.

--Oui, Votre Altesse.

--Et, avez-vous les preuves de ce crime?

--Non, monseigneur, la coupable...

--La coupable, monsieur?...

--Je veux dire, celle qui rclame la tulipe, monseigneur, est l, dans
la chambre  ct.

--L! Qu'en pensez-vous, M. van Herysen?

--Je pense, monseigneur, que l'appt des cent mille florins l'aura
tente.

--Et elle rclame la tulipe?

--Oui, monseigneur.

--Et que dit-elle, de son ct, comme preuve?

--J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entre.

--coutons-la, M. van Herysen, coutons-la; je suis le premier magistrat
du pays, j'entendrai la cause et ferai justice.

--Voil mon roi Salomon trouv, dit van Herysen en s'inclinant et en
montrant le chemin au prince.

Celui-ci allait prendre le pas sur son interlocuteur, quand s'arrtant
soudain:

--Passez devant, dit-il, et appelez-moi monsieur.

Ils entrrent dans le cabinet.

Rosa tait toujours  la mme place, appuye  la fentre et regardant
par les vitres dans le jardin.

--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et
les jupes rouges de Rosa.

Celle-ci se retourna au bruit, mais  peine vit-elle le prince, qui
s'asseyait  l'angle le plus obscur de l'appartement.

Toute son attention, on le comprend, tait pour cet important personnage
que l'on appelait van Herysen, et non pour cet humble tranger qui
suivait le matre de la maison, et qui probablement ne s'appelait pas
Monsieur.

L'humble tranger prit un livre dans la bibliothque et fit signe  van
Herysen de commencer l'interrogatoire.

Van Herysen, toujours  l'invitation du jeune homme  l'habit violet,
s'assit  son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui
tait accorde:

--Ma fille, dit-il, vous me promettez la vrit, toute la vrit sur
cette tulipe?

--Je vous la promets.

--Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres de
la socit horticole.

--Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous ai point dit
dj?

--Eh bien alors?

--Alors, j'en reviendrai  la prire que je vous ai adresse.

--Laquelle?

--De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais pas
pour la mienne, je le dirai franchement; mais si je la reconnais, je la
rclamerai, duss-je aller devant Son Altesse le stathouder lui-mme,
mes preuves  la main!

--Vous avez donc des preuves, la belle enfant?

--Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.

Van Herysen changea un regard avec le prince, qui, depuis les premiers
mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce
n'tait point la premire fois que cette voix douce frappt ses
oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Herysen
continua l'interrogatoire.

--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous tes la
propritaire de la tulipe noire?

--Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai plante
et cultive dans ma propre chambre.

--Dans votre chambre, et o tait votre chambre?

-- Loewestein.

--Vous tes  Loewestein?

--Je suis la fille du gelier de la forteresse.

Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:--Ah! c'est cela, je
me rappelle maintenant.

Et tout en faisant semblant de lire, il regarda Rosa avec plus
d'attention encore qu'auparavant.

--Et vous aimez les fleurs? continua van Herysen.

--Oui, monsieur.

--Alors, vous tes une savante fleuriste?

Rosa hsita un instant, puis avec un accent tir du plus profond de son
coeur:

--Messieurs, je parle  des gens d'honneur? dit-elle.

L'accent tait si vrai, que van Herysen et le prince rpondirent tous
deux en mme temps par un mouvement de tte affirmatif.

--Eh bien, non, ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non!
moi je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la
Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni crire. Non!
la tulipe n'a pas t trouve par moi-mme.

--Et par qui a-t-elle t trouve?

--Par un pauvre prisonnier de Loewestein.

--Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.

Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit  son tour.

--Par un prisonnier d'tat alors, continua le prince, car  Loewestein,
il n'y a que des prisonniers d'tat?

Et il se remit  lire, ou du moins fit semblant de se remettre  lire.

--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'tat.

Van Herysen plit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil
tmoin.

--Continuez, dit froidement Guillaume au prsident de la socit
horticole.

--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant  celui qu'elle croyait son
vritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravement.

--En effet, dit van Herysen, les prisonniers d'tat doivent tre au
secret  Loewestein.

--Hlas! monsieur.

--Et, d'aprs ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profit
de votre position comme fille du gelier et que vous auriez communiqu
avec lui pour cultiver des fleurs?

--Oui, monsieur, murmura Rosa perdue; oui, je suis force de l'avouer,
je le voyais tous les jours.

--Malheureuse! s'cria M. van Herysen.

Le prince leva la tte en observant l'effroi de Rosa et la pleur du
prsident.

--Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentue, cela ne regarde
pas les membres de la socit horticole; ils ont  juger de la tulipe
noire et ne connaissent pas les dlits politiques. Continuez, jeune
fille, continuez.

Van Herysen, par un loquent regard, remercia au nom des tulipes le
nouveau membre de la socit horticole.

Rosa, rassure par cette espce d'encouragement que lui avait donn
l'inconnu, raconta tout ce qui s'tait pass depuis trois mois, tout ce
qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des
durets de Gryphus, de la destruction du premier caeu, de la douleur du
prisonnier, des prcautions prises pour que le second caeu arrivt
bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur
sparation; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait
plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait prouve  leur
runion, enfin de leur dsespoir  tous deux lorsqu'ils avaient su que
la tulipe qui venait de fleurir leur avait t vole une heure aprs sa
floraison.

Tout cela tait dit avec un accent de vrit qui laissait le prince
impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son
effet sur M. van Herysen.

--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissiez ce
prisonnier.

Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfona dans
l'ombre, comme s'il et voulu fuir ce regard.

--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.

--Parce qu'il n'y a que quatre mois que le gelier Gryphus et sa fille
sont  Loewestein.

--C'est vrai, monsieur.

--Et  moins que vous n'ayez sollicit le changement de votre pre pour
suivre quelque prisonnier qui aurait t transport de la Haye 
Loewestein...

--Monsieur! fit Rosa en rougissant.

--Achevez, dit Guillaume.

--Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier  la Haye.

--Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.

En ce moment l'officier qui avait t envoy prs de Boxtel rentra et
annona au prince que celui qu'il tait all qurir le suivait avec sa
tulipe.




XXVII

Le troisime caeu


L'annonce du retour de Boxtel tait  peine faite, que Boxtel entra en
personne dans le salon de M. van Herysen, suivi de deux hommes portant
dans une caisse le prcieux fardeau, qui fut dpos sur une table.

Le prince, prvenu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se
tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur o
lui-mme avait plac son fauteuil.

Rosa, palpitante, ple, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitt 
aller voir  son tour.

Elle entendit la voix de Boxtel.

--C'est lui! s'cria-t-elle.

Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte
entr'ouverte.

--C'est ma tulipe, s'cria Rosa, c'est elle, je la reconnais.  mon
pauvre Cornlius.

Et elle fondit en larmes. Le prince se leva, alla jusqu' la porte, o
il demeura un instant dans la lumire.

Les yeux de Rosa s'arrtrent sur lui. Plus que jamais elle tait
certaine que ce n'tait pas la premire fois qu'elle voyait cet
tranger.

--M. Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.

Boxtel accourut avec empressement et se trouva face  face avec
Guillaume d'Orange.

--Son Altesse! s'cria-t-il en reculant.

--Son Altesse! rpta Rosa tout tourdie.

 cette exclamation partie  sa gauche, Boxtel se retourna et aperut
Rosa.

 cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna comme au contact d'une
pile de Volta.

--Ah! murmura le prince se parlant  lui-mme, il est troubl.

Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-mme, s'tait dj remis.

--M. Boxtel, dit Guillaume, il parat que vous avez trouv le secret de
la tulipe noire?

--Oui, monseigneur, rpondit Boxtel d'une voix o perait un peu de
trouble.

Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'motion que le tulipier
avait prouve en reconnaissant Guillaume.

--Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui prtend l'avoir
trouv aussi.

Boxtel sourit de ddain et haussa les paules.

Guillaume suivait tous ses mouvements avec un intrt de curiosit
remarquable.

--Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.

--Non, monseigneur.

--Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?

--Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu' Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel
se faisait appeler M. Jacob.

--Que dites-vous  cela, M. Boxtel?

--Je dis que cette jeune fille ment, monseigneur.

--Vous niez avoir jamais t  Loewestein?

Boxtel hsita; l'oeil fixe et imprieusement scrutateur, le prince
l'empchait de mentir.

--Je ne puis nier avoir t  Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir
vol la tulipe.

--Vous me l'avez vole et dans ma chambre! s'cria Rosa indigne.

--Je le nie.

--coutez, niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour o je
prparai la plate-bande o je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie
dans le jardin o j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-l
vous tre prcipit, aprs ma sortie, sur l'endroit o vous espriez
trouver le caeu? Niez-vous avoir fouill la terre avec vos mains, mais
inutilement, Dieu merci! car ce n'tait qu'une ruse pour reconnatre vos
intentions? Dites, niez-vous tout cela?

Boxtel ne jugea point  propos de rpondre  ces diverses
interrogations. Mais laissant la polmique entame avec Rosa et se
retournant vers le prince:

--Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il que je cultive les tulipes 
Dordrecht; j'ai mme acquis dans cet art une certaine rputation: une de
mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai ddie au roi
de Portugal. Maintenant voici la vrit. Cette jeune fille savait que
j'avais trouv la tulipe noire, et de concert avec un certain amant
qu'elle a dans la forteresse de Loewestein, cette jeune fille a form le
projet de me ruiner en s'appropriant le prix de cent mille florins que
je gagnerai, j'espre, grce  votre justice.

--Oh! s'cria Rosa outre de colre.

--Silence, dit le prince.

Puis se tournant vers Boxtel:

--Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites tre l'amant de
cette jeune fille?

Rosa faillit s'vanouir, car le prisonnier tait recommand par le
prince comme un grand coupable.

Rien ne pouvait tre plus agrable  Boxtel que cette question.

--Quel est ce prisonnier? rpta-t-il.

--Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera 
Votre Altesse combien elle peut avoir foi en sa probit. Ce prisonnier
est un criminel d'tat, condamn une fois  mort.

--Et qui s'appelle...?

Rosa cacha sa tte dans ses deux mains avec un mouvement dsespr.

--Qui s'appelle Cornlius van Barle, dit Boxtel et qui est le propre
filleul de ce sclrat de Corneille de Witt.

Le prince tressaillit. Son oeil calme jeta une flamme, et le froid de la
mort s'tendit de nouveau sur son visage immobile.

Il alla  Rosa et lui fit du doigt signe d'carter ses mains de son
visage.

Rosa obit, comme et fait sans voir une femme soumise  un pouvoir
magntique.

--C'est donc pour suivre cet homme que vous tes venue me demander 
Leyde le changement de votre pre?

Rosa baissa la tte et s'affaissa crase en murmurant:

--Oui, monseigneur.

--Poursuivez, dit le prince  Boxtel.

--Je n'ai rien  dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout.
Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire
rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu  Loewestein parce
que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux
Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demande en
mariage, et comme je n'tais pas riche, imprudent que j'tais, je lui ai
confi mon esprance de toucher cent mille florins; et pour justifier
cette esprance, je lui ai montr la tulipe noire. Alors, comme son
amant,  Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il
tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont complot ma
perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a t enleve de
chez moi par cette jeune fille, porte dans sa chambre, o j'ai eu le
bonheur de la reprendre au moment o elle avait l'audace d'expdier un
messager pour annoncer  MM. les membres de la socit d'horticulture
qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas
dmonte pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a
garde dans sa chambre, l'aura-t-elle montre  quelques personnes
qu'elle appellera en tmoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous
voil prvenu contre cette intrigue et ses tmoins.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infme! gmit Rosa en larmes, en se jetant
aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en
piti son horrible angoisse.

--Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour
vous avoir ainsi conseille; car vous tes si jeune et vous avez l'air
si honnte, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous.

--Monseigneur! monseigneur! s'cria Rosa, Cornlius n'est pas coupable.

Guillaume fit un mouvement.

--Pas coupable de vous avoir conseille. C'est cela que vous voulez
dire, n'est-ce pas?

--Je veux dire, monseigneur, que Cornlius n'est pas plus coupable du
second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier.

--Du premier? Et savez-vous quel a t ce premier crime? Savez-vous de
quoi il a t accus et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille
de Witt, cach la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de
Louvois.

--Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il ft dtenteur de cette
correspondance; il l'ignorait entirement. Eh! mon Dieu! il me l'et
dit. Est-ce que ce coeur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'et
cach? Non, non, monseigneur, je le rpte, duss-je encourir votre
colre, Cornlius n'est pas plus coupable du premier crime que du
second, et du second que du premier. Oh! si vous connaissiez mon
Cornlius, monseigneur!

--Un de Witt! s'cria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connat que trop,
puisqu'il lui a dj fait une fois grce de la vie.

--Silence, dit le prince. Toutes ces choses d'tat, je l'ai dj dit, ne
sont point du ressort de la socit horticole de Harlem.

Puis, fronant le sourcil:

--Quant  la tulipe, soyez tranquille, M. Boxtel, ajouta-t-il, justice
sera faite.

Boxtel salua, le coeur plein de joie, et reut les flicitations du
prsident.

--Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli
commettre un crime, je ne vous en punirai pas; mais le vrai coupable
paiera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir
mme... mais il ne doit pas voler.

--Voler! s'cria Rosa, voler! lui, Cornlius, oh! monseigneur, prenez
garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! mais vos paroles le
tueraient plus srement que n'et fait l'pe du bourreau sur le
Buitenhof. S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme
qui l'a commis.

--Prouvez-le, dit froidement Boxtel.

--Eh bien, oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne
avec nergie.

Puis se retournant vers Boxtel:

--La tulipe tait  vous?

--Oui.

--Combien avait-elle de caeux?

Boxtel hsita un instant; mais il comprit que la jeune fille ne ferait
pas cette question si les deux caeux connus existaient seuls.

--Trois, dit-il.

--Que sont devenus ces caeux? demanda Rosa.

--Ce qu'ils sont devenus?... l'un a avort, l'autre a donn la tulipe
noire...

--Et le troisime?

--Le troisime?

--Le troisime, o est-il?

--Le troisime est chez moi, dit Boxtel tout troubl.

--Chez vous? O cela?  Loewestein ou  Dordrecht?

-- Dordrecht, dit Boxtel.

--Vous mentez! s'cria Rosa. Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le prince, la vritable histoire de ces trois caeux, je vais vous
la dire, moi. Le premier a t cras par mon pre dans la chambre du
prisonnier, et cet homme le sait bien, car il esprait s'en emparer, et
quand il vit cet espoir du, il faillit se brouiller avec mon pre qui
le lui enlevait. Le second, soign par moi, a donn la tulipe noire, et
le troisime, le dernier, (la jeune fille le tira de sa poitrine), le
troisime le voici dans le mme papier qui l'enveloppait avec les deux
autres quand, au moment de monter sur l'chafaud, Cornlius van Barle
me les donna tous trois. Tenez, monseigneur, tenez.

Et Rosa, dmaillotant le caeu du papier qui l'enveloppait, le tendit au
prince, qui le prit de ses mains et l'examina.

--Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir vol
comme la tulipe? balbutia Boxtel effray de l'attention avec laquelle le
prince examinait le caeu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait
quelques lignes traces sur le papier rest entre ses mains.

Tout  coup les yeux de la jeune fille s'enflammrent, elle relut
haletante ce papier mystrieux, et poussant un cri en tendant le papier
au prince:

--Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du Ciel, lisez! Guillaume
passa le troisime caeu au prsident, prit le papier et lut.  peine
Guillaume eut-il jet les yeux sur cette feuille qu'il chancela; sa main
trembla comme si elle tait prte  laisser chapper le papier; ses yeux
prirent une effrayante expression de douleur et de piti. Cette feuille,
que venait de lui remettre Rosa, tait la page de la Bible que Corneille
de Witt avait envoye  Dordrecht, par Craeke, le messager de son frre
Jean, pour prier Cornlius de brler la correspondance du grand
pensionnaire avec Louvois. Cette prire, on se le rappelle, tait conue
en ces termes:

  Cher filleul,

  Brle le dpt que je t'ai confi, brle-le sans le regarder, sans
  l'ouvrir, afin qu'il demeure inconnu  toi-mme: les secrets du genre de
  celui qu'il contient tuent les dpositaires. Brle-le, et tu auras sauv
  Jean et Corneille.

  Adieu, et aime-moi.

  CORNEILLE DE WITT.

  20 aot 1672.

Cette feuille tait  la fois la preuve de l'innocence de van Barle et
son titre de proprit aux caeux de la tulipe.

Rosa et le stathouder changrent un seul regard.

Celui de Rosa voulait dire: Vous voyez bien!

Celui du stathouder signifiait: Silence et attends!

Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son
front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard
plonger avec sa pense dans cet abme sans fond et sans ressource qu'on
appelle le repentir et la honte du pass.

Bientt relevant la tte avec effort:

--Allez, M. Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.

Puis au prsident:

--Vous, mon cher M. van Herysen, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune
fille et la tulipe. Adieu.

Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courb sous l'immense bruit
des acclamations populaires.

Boxtel s'en retourna au Cygne blanc, assez tourment. Ce papier, que
Guillaume avait reu des mains de Rosa, qu'il avait lu, pli et mis dans
sa poche avec tant de soin, ce papier l'inquitait.

Rosa s'approcha de la tulipe, en baisant religieusement la feuille, et
se confia tout entire  Dieu en murmurant:

--Mon Dieu! saviez-vous vous-mme dans quel but mon bon Cornlius
m'apprenait  lire?

Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui rcompense les
hommes selon leurs mrites.




XXVIII

La chanson des fleurs


Pendant que s'accomplissaient les vnements que nous venons de
raconter, le malheureux van Barle, oubli dans la chambre de la
forteresse de Loewestein, souffrait de la part de Gryphus tout ce qu'un
prisonnier peut souffrir quand son gelier a pris le parti bien arrt
de se transformer en bourreau.

Gryphus ne recevant aucune nouvelle de Rosa, aucune nouvelle de Jacob,
Gryphus se persuada que tout ce qui lui arrivait tait l'oeuvre du dmon,
et que le docteur Cornlius van Barle tait l'envoy de ce dmon sur la
terre.

Il en rsulta qu'un beau matin--c'tait le troisime jour depuis la
disparition de Jacob et de Rosa--, il en rsulta qu'un beau matin, il
monta  la chambre de Cornlius plus furieux encore que de coutume.

Celui-ci, les deux coudes appuys sur la fentre, la tte appuye sur
ses deux mains, les regards perdus dans l'horizon brumeux que les
moulins de Dordrecht battaient de leurs ailes, aspirait l'air pour
refouler ses larmes et empcher sa philosophie de s'vaporer.

Les pigeons y taient toujours, mais l'espoir n'y tait plus; mais
l'avenir manquait.

Hlas! Rosa surveille ne pourrait plus venir. Pourrait-elle seulement
crire, et si elle crivait, pourrait-elle lui faire parvenir ses
lettres?

Non. Il avait vu la veille et la surveille trop de fureur et de
malignit dans les yeux du vieux Gryphus pour que sa vigilance se
ralentt un moment, et puis, outre la rclusion, outre l'absence,
n'avait-elle pas  souffrir des tourments pires encore. Ce brutal, ce
sacripant, cet ivrogne, ne se vengeait-il pas  la faon des pres du
thtre grec? Quand le genivre lui montait au cerveau, ne donnait-il
pas  son bras, trop bien raccommod par Cornlius, la vigueur de deux
bras et d'un bton?

Cette ide, que Rosa tait peut-tre maltraite, exasprait Cornlius.

Il sentait alors son inutilit, son impuissance, son nant. Il se
demandait si Dieu tait bien juste d'envoyer tant de maux  deux
cratures innocentes. Et certainement dans ces moments-l il doutait. Le
malheur ne rend pas crdule.

Van Barle avait bien form le projet d'crire  Rosa. Mais o tait
Rosa?

Il avait bien eu l'ide d'crire  la Haye pour prvenir de ce que
Gryphus voulait sans doute amasser, par une dnonciation, de nouveaux
orages sur sa tte.

Mais avec quoi crire? Gryphus lui avait enlev crayon et papier.
D'ailleurs, et-il l'un et l'autre, ce ne serait certainement pas
Gryphus qui se chargerait de sa lettre.

Alors Cornlius passait et repassait dans sa tte toutes ces pauvres
ruses employes par les prisonniers.

Il avait bien song  une vasion, chose  laquelle il ne songeait pas
quand il pouvait voir Rosa tous les jours. Mais plus il y pensait, plus
une vasion lui paraissait impossible. Il tait de ces natures choisies
qui ont horreur du commun, et qui manquent souvent toutes les bonnes
occasions de la vie, faute d'avoir pris la route du vulgaire, ce grand
chemin des gens mdiocres, et qui les mne  tout.

--Comment serait-il possible, se disait Cornlius, que je pusse m'enfuir
de Loewestein, d'o s'enfuit jadis M. de Grotius? Depuis cette vasion,
n'a-t-on pas tout prvu? Les fentres ne sont-elles pas gardes? Les
portes ne sont-elles pas doubles ou triples? Les postes ne sont-ils pas
dix fois plus vigilants?

Puis outre les fentres gardes, les portes doubles, les postes plus
vigilants que jamais, n'ai-je pas un Argus infaillible, un Argus
d'autant plus dangereux qu'il a les yeux de la haine, Gryphus?

Enfin n'est-il pas une circonstance qui me paralyse? L'absence de Rosa.
Quand j'userais dix ans de ma vie  fabriquer une lime pour scier mes
barreaux,  tresser des cordes pour descendre par la fentre, ou me
coller des ailes aux paules pour m'envoler comme Ddale... Mais je suis
dans une priode de mauvaise chance! La lime s'moussera, la corde se
rompra, mes ailes fondront au soleil. Je me tuerai mal. On me ramassera
boiteux, manchot, cul-de-jatte. On me classera dans le muse de la Haye,
entre le pourpoint tach de sang de Guillaume le Taciturne et la femme
marine recueillie  Stavoren, et mon entreprise n'aura eu pour rsultat
que de me procurer l'honneur de faire partie des curiosits de la
Hollande.

Mais non, et cela vaut mieux, un beau jour Gryphus me fera quelque
noirceur. Je perds la patience depuis que j'ai perdu la joie et la
socit de Rosa, et surtout depuis que j'ai perdu mes tulipes. Il n'y a
pas  en douter, un jour ou l'autre Gryphus m'attaquera d'une faon
sensible  mon amour-propre,  mon amour ou  ma sret personnelle. Je
me sens, depuis ma rclusion, une vigueur trange, hargneuse,
insupportable. J'ai des prurits de lutte, des apptits de bataille, des
soifs incomprhensibles de horions. Je sauterai  la gorge de mon vieux
sclrat, et je l'tranglerai!

Cornlius,  ces derniers mots, s'arrta un instant, la bouche
contracte, l'oeil fixe.

Il retournait avidement dans son esprit une pense qui lui souriait.

--Eh mais! continua Cornlius, une fois Gryphus trangl, pourquoi ne
pas lui prendre les clefs? Pourquoi ne pas descendre l'escalier comme si
je venais de commettre l'action la plus vertueuse? Pourquoi ne pas lui
expliquer le fait, et sauter avec elle de sa fentre dans le Wahal? Je
sais certes assez bien nager pour deux. Rosa! mais mon Dieu, ce Gryphus
est son pre; elle ne m'approuvera jamais, quelque affection qu'elle ait
pour moi, de lui avoir trangl ce pre, si brutal qu'il ft, si mchant
qu'il ait t. Besoin alors sera d'une discussion, d'un discours pendant
la proraison duquel arrivera quelque sous-chef ou quelque porte-clefs
qui aura trouv Gryphus rlant encore ou trangl tout  fait, et qui me
remettra la main sur l'paule. Je reverrai alors le Buitenhof et
l'clair de cette vilaine pe, qui cette fois ne s'arrtera pas en
route et fera connaissance avec ma nuque. Point de cela, Cornlius, mon
ami; c'est un mauvais moyen! Mais alors que devenir? et comment
retrouver Rosa?

Telles taient les rflexions de Cornlius trois jours aprs la scne
funeste de sparation entre Rosa et son pre, juste au moment o nous
avons montr au lecteur Cornlius accoud sur sa fentre.

C'est dans ce moment mme que Gryphus entra.

Il tenait  la main un norme bton, ses yeux tincelaient de mauvaises
penses; un mauvais sourire crispait ses lvres; un mauvais balancement
agitait son corps, et dans sa taciturne personne tout respirait les
mauvaises dispositions.

Cornlius, rompu comme nous venons de le voir, par la ncessit de la
patience, ncessit que le raisonnement avait mene jusqu' la
conviction, Cornlius l'entendit entrer, devina que c'tait lui, mais ne
se dtourna mme pas.

Il savait que cette fois Rosa ne viendrait pas derrire lui.

Rien n'est plus dsagrable aux gens qui sont en veine de colre que
l'indiffrence de ceux  qui cette colre doit s'adresser.

On a fait des frais, on ne veut pas les perdre.

On s'est mont la tte, on a mis son sang en bullition. Ce n'est pas la
peine si cette bullition ne donne pas la satisfaction d'un petit clat.

Tout honnte coquin qui a aiguis son mauvais gnie dsire au moins en
faire une bonne blessure  quelqu'un.

Aussi Gryphus, voyant que Cornlius ne bougeait point, se mit 
l'interpeller par un vigoureux:

--Hum! hum!

Cornlius chantonna entre ses dents la chanson des fleurs, triste mais
charmante chanson.

     _Nous sommes les filles du feu secret,_
  _Du feu qui circule dans les veines de la terre;_
  _Nous sommes les filles de l'aurore et de la rose,_
     _Nous sommes les filles de l'air,_
     _Nous sommes les filles de l'eau;_
  _Mais nous sommes avant tout les filles du ciel._

Cette chanson, dont l'air calme et doux augmentait la placide
mlancolie, exaspra Gryphus. Il frappa la dalle de son bton en criant:

--Eh! monsieur le chanteur, ne m'entendez-vous pas?

Cornlius se retourna.

--Bonjour, dit-il.

Et il reprit sa chanson.

  _Les hommes nous souillent et nous tuent en nous aimant._
  _Nous tenons  la terre par un fil._
  _Ce fil c'est notre racine, c'est--dire notre vie._
  _Mais nous levons le plus haut que nous pouvons nos bras vers le ciel._

--Ah! sorcier maudit, tu te moques de moi, je pense! cria Gryphus.

Cornlius continua:

    _C'est que le ciel est notre patrie,_
  _Notre vritable patrie, puisque de lui vient notre me,_
     _Puisqu' lui retourne notre me,_
     _Notre me, c'est--dire notre parfum._

Gryphus s'approcha du prisonnier:

--Mais tu ne vois donc pas que j'ai pris le bon moyen pour te rduire et
pour te forcer  m'avouer tes crimes?

--Est-ce que vous tes fou, mon cher M. Gryphus? demanda Cornlius en se
retournant.

Et, comme en disant cela, il vit le visage altr, les yeux brillants,
la bouche cumante du vieux gelier:

--Diable! dit-il, nous sommes plus que fou,  ce qu'il parat; nous
sommes furieux!

Gryphus fit le moulinet avec son bton.

Mais, sans s'mouvoir:

--a, matre Gryphus, dit van Barle en se croisant les bras, vous
paraissez me menacer?

--Oh! oui, je te menace! cria le gelier.

--Et de quoi?

--D'abord, regarde ce que je tiens  la main.

--Je crois que c'est un bton, dit Cornlius avec calme, et mme un gros
bton; mais je ne suppose point que ce soit l ce dont vous me menacez.

--Ah! tu ne supposes pas cela! Et pourquoi?

--Parce que tout gelier qui frappe un prisonnier s'expose  deux
punitions; la premire, art. 9 du rglement de Loewestein:

Sera chass tout gelier, inspecteur ou porte-clefs qui portera la main
sur un prisonnier d'tat.

--La main, fit Gryphus ivre de colre; mais le bton; ah! le bton, le
rglement n'en parle pas.

--La deuxime, continua Cornlius, la deuxime, qui n'est pas inscrite
au rglement mais que l'on trouve dans l'vangile, la deuxime, la
voici:

Quiconque frappe de l'pe prira par l'pe. Quiconque touche avec le
bton sera ross par le bton.

Gryphus de plus en plus exaspr par le ton calme et sentencieux de
Cornlius, brandit son gourdin; mais au moment o il le levait,
Cornlius s'lana sur lui, le lui arracha des mains et le mit sous son
propre bras. Gryphus hurlait de colre.

--L, l, bonhomme, dit Cornlius, ne vous exposez point  perdre votre
place.

--Ah! sorcier, je te pincerai autrement, va! rugit Gryphus.

-- la bonne heure.

--Tu vois que ma main est vide?

--Oui, je le vois, et mme avec satisfaction.

--Tu sais qu'elle ne l'est pas habituellement lorsque le matin je monte
l'escalier.

--Ah! c'est vrai, vous m'apportez d'habitude la plus mauvaise soupe ou
le plus piteux ordinaire que l'on puisse imaginer. Mais ce n'est point
un chtiment pour moi; je ne me nourris que de pain, et le pain, plus il
est mauvais  ton got, Gryphus, meilleur il est au mien.

--Meilleur il est au tien?

--Oui.

--Et la raison?

--Oh! elle est bien simple.

--Dites-la donc, alors.

--Volontiers, je sais qu'en me donnant du mauvais pain, tu crois me
faire souffrir.

--Le fait est que je ne te le donne pas pour t'tre agrable, brigand.

--Eh bien! moi qui suis sorcier, comme tu le sais, je change ton mauvais
pain en un pain excellent, qui me rjouit plus que des gteaux, et alors
j'ai un double plaisir, celui de manger  mon got d'abord, et ensuite
de te faire infiniment enrager.

Gryphus hurla de colre.

--Ah! tu avoues donc que tu es sorcier! dit-il.

--Parbleu! si je le suis. Je ne le dis pas devant le monde, parce que
cela pourrait me conduire au bcher comme Gaufredy ou Urbain Grandier;
mais quand nous ne sommes que nous deux, je n'y vois pas d'inconvnient.

--Bon, bon, bon, rpondit Gryphus, mais si un sorcier fait du pain blanc
avec du pain noir, le sorcier ne meurt-il pas de faim s'il n'a pas de
pain du tout?

--Hein! fit Cornlius.

--Donc, je ne t'apporterai plus de pain du tout et nous verrons au bout
de huit jours.

Cornlius plit.

--Et cela, continua Gryphus,  partir d'aujourd'hui. Puisque tu es si
bon sorcier, voyons, change en pain les meubles de ta chambre; quant 
moi, je gagnerai tous les jours les dix-huit sous que l'on me donne pour
ta nourriture.

--Mais c'est un assassinat! s'cria Cornlius, emport par un premier
mouvement de terreur bien comprhensible, et qui lui tait inspir par
cet horrible genre de mort.

--Bon, continua Gryphus le raillant, bon puisque tu es sorcier, tu
vivras malgr tout.

Cornlius reprit son air riant, et haussa les paules:

--Est-ce que tu ne m'as pas vu faire venir ici les pigeons de Dordrecht?

--Eh bien?... dit Gryphus.

--Eh bien! c'est un joli rti que le pigeon; un homme qui mangerait un
pigeon tous les jours ne mourrait pas de faim, ce me semble?

--Et du feu? dit Gryphus.

--Du feu! mais tu sais bien que j'ai fait un pacte avec le diable.
Penses-tu que le diable me laissera manquer de feu quand le feu est son
lment?

--Un homme, si robuste qu'il soit, ne saurait manger un pigeon tous les
jours. Il y a eu des paris de faits, et les parieurs ont renonc.

--Eh bien! mais, dit Cornlius quand je serai fatigu des pigeons, je
ferai monter les poissons du Wahal et de la Meuse.

Gryphus ouvrit de larges yeux effars.

--J'aime assez le poisson, continua Cornlius; tu ne m'en sers jamais.
Eh bien! je profiterai de ce que tu veux me faire mourir de faim pour me
rgaler de poisson.

Gryphus faillit s'vanouir de colre et mme de peur. Mais se ravisant:

--Eh bien! dit-il en mettant la main dans sa poche, puisque tu m'y
forces.

Et il en tira un couteau qu'il ouvrit.

--Ah! un couteau! fit Cornlius se mettant en dfense avec son bton.




XXIX

O van Barle, avant de quitter Loewestein, rgle ses comptes avec
Gryphus


Tous deux demeurrent un instant, Gryphus sur l'offensive, van Barle
sur la dfensive.

Puis, comme la situation pouvait se prolonger indfiniment, Cornlius
s'enqurant des causes de cette recrudescence de colre chez son
antagoniste:

--Eh bien, lui demanda-t-il, que voulez-vous encore?

--Ce que je veux, je vais te le dire, rpondis Gryphus. Je veux que tu
me rendes ma fille Rosa.

--Votre fille! s'cria Cornlius.

--Oui, Rosa! Rosa que tu m'as enleve par ton art du dmon. Voyons,
veux-tu me dire o elle est?

Et l'attitude de Gryphus devint de plus en plus menaante.

--Rosa n'est point  Loewestein? s'cria Cornlius.

--Tu le sais bien. Veux-tu me rendre Rosa, encore une fois?

--Bon, dit Cornlius, c'est un pige que tu me tends.

--Une dernire fois, veux-tu me dire o est ma fille?

--Eh! devine-le, coquin, si tu ne le sais pas.

--Attends, attends, gronda Gryphus ple et les lvres agites par la
folie qui commenait  envahir son cerveau. Ah! tu ne veux rien dire? Eh
bien! je vais te desserrer les dents.

Il fit un pas vers Cornlius, et lui montrant l'arme qui brillait dans
sa main:

--Vois-tu ce couteau? dit-il; eh bien, j'ai tu avec lui plus de
cinquante coqs noirs. Je tuerai bien leur matre, le diable, comme je
les ai tus eux: attends, attends!

--Mais, gredin, dit Cornlius, tu veux donc dcidment m'assassiner!

--Je veux t'ouvrir le coeur, pour voir dedans l'endroit o tu caches ma
fille.

Et en disant ces mots avec l'garement de la fivre, Gryphus se
prcipita sur Cornlius, qui n'eut que le temps de se jeter derrire sa
table pour viter le premier coup.

Gryphus brandissait son grand couteau en profrant d'horribles menaces.

Cornlius prvit que, s'il tait hors de la porte de la main, il
n'tait pas hors de la porte de l'arme; l'arme lance  distance
pouvait traverser l'espace, et venir s'enfoncer dans sa poitrine. Il ne
perdit donc pas de temps, et du bton qu'il avait prcieusement
conserv, il assena un vigoureux coup sur le poignet qui tenait le
couteau.

Le couteau tomba par terre, et Cornlius appuya son pied dessus. Puis,
comme Gryphus paraissait vouloir s'acharner  une lutte que la douleur
du coup de bton et la honte d'avoir t dsarm deux fois auraient
rendue impitoyable, Cornlius prit un grand parti.

Il roua de coups son gelier avec un sang-froid des plus hroques,
choisissant l'endroit o tombait chaque fois le terrible gourdin.

Gryphus ne tarda point  demander grce.

Mais avant de demander grce, il avait cri, et beaucoup; ses cris
avaient t entendus et avaient mis en moi tous les employs de la
maison. Deux porte-clefs, un inspecteur et trois ou quatre gardes
parurent donc tout  coup et surprirent Cornlius oprant le bton  la
main, le couteau sous le pied.

 l'aspect de tous ces tmoins du mfait qu'il venait de commettre, et
dont les circonstances attnuantes, comme on dit aujourd'hui, taient
inconnues, Cornlius se sentit perdu sans ressources.

En effet, toutes les apparences taient contre lui.

En un tour de main, Cornlius fut dsarm; et Gryphus entour, relev,
soutenu, put compter, en rugissant de colre, les meurtrissures qui
enflaient ses paules et son chine, comme autant de collines diaprant
le piton d'une montagne.

Procs-verbal fut dress, sance tenante, des violences exerces par le
prisonnier sur son gardien, et le procs-verbal souffl par Gryphus ne
pouvait pas tre accus de tideur; il ne s'agissait de rien moins que
d'une tentative d'assassinat, prpare depuis longtemps et accomplie sur
le gelier, avec prmditation par consquent, et rbellion ouverte.

Tandis qu'on instrumentait contre Cornlius, les renseignements donns
par Gryphus rendant sa prsence inutile, les deux porte-clefs l'avaient
descendu dans sa gele, moulu de coups et gmissant.

Pendant ce temps, les gardes qui s'taient empars de Cornlius
s'occupaient  l'instruire charitablement des us et coutumes de
Loewestein, qu'il connaissait du reste, aussi bien qu'eux, lecture lui
ayant t faite du rglement au moment de son entre en prison, et
certains articles du rglement lui taient parfaitement entrs dans la
mmoire.

Ils lui racontaient en outre comment l'application de ce rglement avait
t faite  l'endroit d'un prisonnier nomm Mathias, qui, en 1668,
c'est--dire cinq ans auparavant, avait commis un acte de rbellion bien
autrement anodin que celui que venait de se permettre Cornlius.

Il avait trouv sa soupe trop chaude et l'avait jete  la tte du chef
des gardiens, qui,  la suite de cette ablution, avait eu le dsagrment
en s'essuyant le visage de s'enlever une partie de la peau.

Mathias dans les douze heures, avait t extrait de sa chambre; puis
conduit  la gele, o il avait t inscrit comme sortant de Loewestein;
puis men  l'esplanade, dont la vue est fort belle et embrasse onze
lieues d'tendue. L on lui avait li les mains; puis band les yeux,
rcit trois prires.

Puis on l'avait invit  faire une gnuflexion; et les gardes de
Loewestein, au nombre de douze, lui avaient, sur un signe fait par un
sergent, log fort habilement chacun une balle de mousquet dans le
corps.

Ce dont Mathias tait mort incontinent.

Cornlius couta avec la plus grande attention ce rcit dsagrable.

Puis, l'ayant cout:

--Ah! ah! dit-il dans les douze heures, dites-vous?

--Oui, la douzime heure n'tait pas mme encore sonne,  ce que je
crois, dit le narrateur.

--Merci, dit Cornlius. Le garde n'avait pas termin le sourire gracieux
qui servait de ponctuation  son rcit qu'un pas sonore retentit dans
l'escalier. Des perons sonnaient aux artes uses des marches. Les
gardes s'cartrent pour laisser passer un officier. Celui-ci entra dans
la chambre de Cornlius au moment o le scribe de Loewestein verbalisait
encore.

--C'est ici le n 11? demanda-t-il.

--Oui, colonel, rpondit un sous-officier.

--Alors, c'est ici la chambre du prisonnier Cornlius van Barle?

--Prcisment, colonel.

--O est le prisonnier?

--Me voici, monsieur, rpondit Cornlius en plissant un peu malgr tout
son courage.

--Vous tes M. Cornlius van Barle? demanda-t-il, s'adressant cette
fois au prisonnier lui-mme.

--Oui, monsieur.

--Alors suivez-moi.

--Oh! oh! dit Cornlius, dont le coeur se soulevait, press par les
premires angoisses de la mort, comme on va vite en besogne  la
forteresse de Loewestein, et le drle qui m'avait parl de douze heures!

--Hein! qu'est-ce que je vous ai dit? fit le garde historien  l'oreille
du patient.

--Un mensonge.

--Comment cela?

--Vous m'aviez promis douze heures.

--Ah! oui. Mais l'on vous envoie un aide de camp de Son Altesse, un de
ses plus intimes mme, M. van Deken. Peste! on n'a pas fait un pareil
honneur au pauvre Mathias.

--Allons, allons, fit Cornlius, en renflant sa poitrine avec la plus
grande quantit d'air possible; allons, montrons  ces gens-l qu'un
bourgeois, filleul de Corneille de Witt, peut, sans faire la grimace,
contenir autant de balles de mousquet qu'un nomm Mathias.

Et il passa firement devant le greffier qui, interrompu dans ses
fonctions, se hasarda  dire  l'officier:

--Mais, colonel van Deken, le procs-verbal n'est pas encore termin.

--Ce n'est point la peine de le finir, rpondit l'officier.

--Bon! rpliqua le scribe en serrant philosophiquement ses papiers et sa
plume dans un portefeuille us et crasseux.

--Il tait crit, pensa le pauvre Cornlius, que je ne donnerai mon nom
en ce monde ni  un enfant, ni  une fleur, ni  un livre, ces trois
ncessits dont Dieu impose une au moins,  ce que l'on assure,  tout
homme un peu organis qu'il daigne laisser jouir sur terre de la
proprit d'une me et de l'usufruit d'un corps.

Et il suivit l'officier le coeur rsolu et la tte haute. Cornlius
compta les degrs qui conduisaient  l'esplanade, regrettant de ne pas
avoir demand au gardien combien il y en avait; ce que, dans son
officieuse complaisance, celui-ci n'et certes pas manqu de lui dire.

Tout ce que redoutait le patient dans ce trajet, qu'il regardait comme
celui qui devait dfinitivement le conduire au but du grand voyage,
c'tait de voir Gryphus et de ne pas voir Rosa. Quelle satisfaction, en
effet, devait briller sur le visage du pre! Quelle douleur sur le
visage de la fille!

Comme Gryphus allait applaudir  ce supplice,  ce supplice, vengeance
froce d'un acte minemment juste, que Cornlius avait la conscience
d'avoir accompli comme un devoir!

Mais Rosa, la pauvre fille, s'il ne la voyait pas, s'il allait mourir
sans lui avoir donn le dernier baiser ou tout au moins le dernier
adieu; s'il allait mourir enfin, sans avoir aucune nouvelle de la grande
tulipe noire, et se rveiller l-haut, sans savoir de quel ct il
fallait tourner les yeux pour la retrouver!

En vrit, pour ne pas fondre en larmes dans un pareil moment, le pauvre
tulipier avait plus d'_oes triplex_ autour du coeur qu'Horace n'en
attribue au navigateur qui le premier visita les infmes cueils
acrocrauniens.

Cornlius eut beau regarder  droite, Cornlius eut beau regarder 
gauche, il arriva sur l'esplanade sans avoir aperu Rosa, sans avoir
aperu Gryphus.

Il y avait presque compensation.

Cornlius, arriv sur l'esplanade, chercha bravement des yeux les gardes
ses excuteurs, et vit en effet une douzaine de soldats rassembls et
causant; mais rassembls et causant sans mousquets, rassembls et
causant sans tre aligns; chuchotant mme entre eux plutt qu'ils ne
causaient, conduite qui parut  Cornlius indigne de la gravit qui
prside d'ordinaire  de pareils vnements.

Tout  coup Gryphus clopinant, chancelant, s'appuyant sur une bquille,
apparut hors de sa gele. Il avait allum pour un dernier regard de
haine tout le feu de ses vieux yeux gris de chat. Alors il se mit 
vomir contre Cornlius un tel torrent d'abominables imprcations que
Cornlius, s'adressant  l'officier:

--Monsieur, dit-il, je ne crois pas qu'il soit bien sant de me laisser
ainsi insulter par cet homme, et cela surtout dans un pareil moment.

--coutez donc, dit l'officier en riant, il est bien naturel que ce
brave homme vous en veuille: il parat que vous l'avez rou de coups.

--Mais, monsieur, c'tait  mon corps dfendant.

--Bah! dit le colonel en imprimant  ses paules un geste minemment
philosophique; bah! laissez-le dire. Que vous importe  prsent?

Une sueur froide passa sur le front de Cornlius  cette rponse, qu'il
regardait comme une ironie un peu brutale, de la part surtout d'un
officier qu'on lui avait dit tre attach  la personne du prince.

Le malheureux comprit qu'il n'avait plus de ressource, qu'il n'avait
plus d'amis, et se rsigna.

--Soit, murmura-t-il en baissant la tte; on en a fait bien d'autres au
Christ, et si innocent que je sois, je ne puis me comparer  lui. Le
Christ se ft laiss battre par son gelier et ne l'et point battu.

Puis, se retournant vers l'officier, qui paraissait complaisamment
attendre qu'il et fini ses rflexions:

--Allons, monsieur, demanda-t-il, o vais-je?

L'officier lui montra un carrosse attel de quatre chevaux, qui lui
rappela fort le carrosse qui dans une circonstance pareille avait dj
frapp ses regards au Buitenhof.

--Montez l-dedans, dit-il.

--Ah! murmura Cornlius, il parat qu'on ne me fera pas les honneurs de
l'esplanade,  moi!

Il pronona ces mots assez haut pour que l'historien qui semblait
attach  sa personne l'entendt.

Sans doute crut-il que c'tait un devoir pour lui de donner de nouveaux
renseignements  Cornlius, car il s'approcha de la portire, et tandis
que l'officier, le pied sur le marchepied, donnait quelque ordres, il
lui dit tout bas:

--On a vu des condamns conduits dans leur propre ville, et, pour que
l'exemple ft plus grand, y subir leur supplice devant la porte de leur
propre maison. Cela dpend.

Cornlius fit un signe de remerciement.

Puis  lui-mme:

--Eh bien, dit-il,  la bonne heure! voici un garon qui ne manque
jamais de placer une consolation quand l'occasion s'en prsente. Ma foi,
mon ami, je vous suis bien oblig. Adieu!

La voiture roula.

--Ah! sclrat! ah! brigand! hurla Gryphus en montrant le poing  sa
victime qui lui chappait. Et dire qu'il s'en va sans me rendre ma
fille!

--Si l'on me conduit  Dordrecht, dit Cornlius, je verrai, en passant
devant ma maison, si mes pauvres plates-bandes ont t bien ravages.




XXX

O l'on commence de se douter  quel supplice tait rserv Cornlius
van Barle


La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht  gauche, traversa
Rotterdam, atteignit Delft.  cinq heures du soir, on avait fait au
moins vingt lieues.

Cornlius adressa quelques questions  l'officier qui lui servait  la
fois de garde et de compagnon; mais, si circonspectes que fussent ses
demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans rponse.

Cornlius regretta de n'avoir plus  ct de lui ce garde si complaisant
qui parlait, lui, sans se faire prier.

Il lui et sans doute offert sur cette tranget, qui survenait dans sa
troisime aventure, des dtails aussi gracieux et des explications aussi
prcises que sur les deux premires.

On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornlius
se trouva au-del de Leyde, ayant la mer du Nord  sa gauche et la mer
de Harlem  sa droite.

Trois heures aprs, il entrait  Harlem.

Cornlius ne savait point ce qui s'tait pass  Harlem, et nous le
laisserons dans cette ignorance jusqu' ce qu'il en soit tir par les
vnements.

Mais il ne peut pas en tre de mme du lecteur, qui a le droit d'tre
mis au courant des choses, mme avant notre hros.

Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux soeurs et comme deux
orphelines, avaient t laisses, par le prince d'Orange, chez le
prsident van Herysen.

Rosa ne reut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour o
elle l'avait vu en face.

Vers le soir, un officier entra chez van Herysen; il venait de la part
de Son Altesse inviter Rosa  se rendre  la maison de ville.

L, dans le grand cabinet des dlibrations o elle fut introduite, elle
trouva le prince qui crivait.

Il tait seul et avait  ses pieds un grand lvrier de Frise qui le
regardait fixement, comme si le fidle animal et voulu essayer de faire
ce que nul homme ne pouvait faire, lire dans la pense de son matre.

Guillaume continua d'crire un instant encore; puis, levant les yeux et
voyant Rosa debout prs de la porte:

--Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il crivait.

Rosa fit quelques pas vers la table.

--Monseigneur, dit-elle en s'arrtant.

--C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.

Rosa obit, car le prince la regardait. Mais  peine le prince eut-il
report les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse.

Le prince achevait sa lettre.

Pendant ce temps, le lvrier tait all au-devant de Rosa et l'avait
examine et caresse.

--Ah! ah! fit Guillaume  son chien, on voit bien que c'est une
compatriote; tu la reconnais.

Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur
et voil en mme temps:

--Voyons, ma fille, dit-il.

Le prince avait vingt-trois ans  peine, Rosa en avait dix-huit ou
vingt; il et mieux dit en disant ma soeur.

--Ma fille, dit-il avec cet accent trangement imposant qui glaait tous
ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.

Rosa commena de trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait
rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.

--Monseigneur, balbutia-t-elle.

--Vous avez un pre  Loewestein?

--Oui, monseigneur.

--Vous ne l'aimez pas?

--Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait
aimer.

--C'est mal de ne pas aimer son pre, mon enfant, mais c'est bien de ne
pas mentir  son prince.

Rosa baissa les yeux.

--Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre pre?

--Mon pre est mchant.

--De quelle faon se manifeste sa mchancet?

--Mon pre maltraite les prisonniers.

--Tous?

--Tous.

--Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulirement
quelqu'un?

--Mon pre maltraite particulirement M. van Barle, qui...

--Qui est votre amant.

Rosa fit un pas en arrire.

--Que j'aime, monseigneur, rpondit-elle avec fiert.

--Depuis longtemps? demanda le prince.

--Depuis le jour o je l'ai vu.

--Et vous l'avez vu...?

--Le lendemain du jour o furent si terriblement mis  mort le grand
pensionnaire Jean et son frre Corneille.

Les lvres du prince se serrrent, son front se plissa, ses paupires se
baissrent de manire  cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant
de silence, il reprit:

--Mais que vous sert-il d'aimer un homme destin  vivre et  mourir en
prison?

--Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison,  l'aider 
vivre et  mourir.

--Et vous accepteriez cette position d'tre la femme d'un prisonnier?

--Je serai la plus fire et la plus heureuse des cratures humaines
tant la femme de M. van Barle; mais...

--Mais quoi?

--Je n'ose dire, monseigneur.

--Il y a un sentiment d'esprance dans votre accent; qu'esprez-vous?

Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une
intelligence si pntrante qu'ils allrent chercher la clmence endormie
au fond de ce coeur sombre, d'un sommeil qui ressemblait  la mort.

--Ah! je comprends.

Rosa sourit en joignant les mains.

--Vous esprez en moi, dit le prince.

--Oui, monseigneur.

--Hum!

Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'crire et appela un de ses
officiers.

--M. van Deken, dit-il, portez  Loewestein le message que voici; vous
prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui
vous regarde, vous les excuterez.

L'officier salua, et l'on entendit retentir sous la vote sonore de la
maison le galop d'un cheval.

--Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fte de la tulipe,
et dimanche c'est aprs-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents
florins que voici; car je veux que ce jour-l soit une grande fte pour
vous.

--Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vtue? murmura Rosa.

--Prenez le costume des pouses frisonnes, dit Guillaume, il vous sira
fort bien.




XXXI

Harlem


Harlem, o nous sommes entrs il y a trois jours avec Rosa et o nous
venons d'entrer  la suite du prisonnier, est une jolie ville, qui
s'enorgueillit  bon droit d'tre une des plus ombrages de la Hollande.

Tandis que d'autres mettaient leur amour-propre  briller par les
arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars,
Harlem mettait toute sa gloire  primer toutes les villes des tats par
ses beaux ormes touffus, par ses peupliers lancs, et surtout par ses
promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en vote, le
chne, le tilleul, et le marronnier.

Harlem, voyant que Leyde sa voisine, et Amsterdam sa reine, prenaient,
l'une, le chemin de devenir une ville de science, et l'autre celui de
devenir une ville de commerce, Harlem avait voulu tre une ville
agricole ou plutt horticole.

En effet, bien close, bien are, bien chauffe au soleil, elle donnait
aux jardiniers des garanties que toute autre ville, avec ses vents de
mer ou ses soleils de plaine, n'et point su leur offrir.

Aussi avait-on vu s'tablir  Harlem tous ces esprits tranquilles qui
possdaient l'amour de la terre et de ses biens, comme on avait vu
s'tablir  Rotterdam et  Amsterdam tous les esprits inquiets et
remuants, que possde l'amour des voyages et du commerce, comme on avait
vu s'tablir  la Haye tous les politiques et les mondains.

Nous avons dit que Leyde avait t la conqute des savants.

Harlem prit donc le got des choses douces, de la musique, de la
peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres.

Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.

Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons
ainsi, fort naturellement comme on voit,  parler de celui que la ville
proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans
tache et sans dfaut, qui devait rapporter cent mille florins  son
inventeur.

Harlem ayant mis en lumire sa spcialit, Harlem ayant affich son got
pour les fleurs en gnral et les tulipes en particulier, dans un temps
o tout tait  la guerre ou aux sditions, Harlem ayant eu l'insigne
joie de voir fleurir l'idal de ses prtentions et l'insigne honneur de
voir fleurir l'idal des tulipes, Harlem, la jolie ville pleine de bois
et de soleil, d'ombre et de lumire, Harlem avait voulu faire de cette
crmonie de l'inauguration du prix une fte qui durt ternellement
dans le souvenir des hommes.

Et elle en avait d'autant plus le droit que la Hollande est le pays des
ftes; jamais nature plus paresseuse ne dploya plus d'ardeur criante,
chantante et dansante que celle des bons rpublicains des Sept-Provinces
 l'occasion des divertissements.

Voyez plutt les tableaux des deux Teniers.

Il est certain que les paresseux sont de tous les hommes les plus
ardents  se fatiguer, non pas lorsqu'ils se mettent au travail, mais
lorsqu'ils se mettent au plaisir.

Harlem s'tait donc mise triplement en joie, car elle avait  fter une
triple solennit: la tulipe noire avait t dcouverte; puis le prince
Guillaume d'Orange assistait  la crmonie, en vrai Hollandais qu'il
tait; enfin, il tait de l'honneur des tats de montrer aux Franais, 
la suite d'une guerre aussi dsastreuse que l'avait t celle de 1672,
que le plancher de la rpublique batave tait solide  ce point qu'on y
pt danser avec accompagnement du canon des flottes.

La socit horticole de Harlem s'tait montre digne d'elle en donnant
cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu
rester en arrire, et elle avait vot une somme pareille, qui avait t
remise aux mains de ses notables pour fter ce prix national.

Aussi tait-ce, au dimanche fix pour cette crmonie, un tel
empressement de la foule, un tel enthousiasme des citadins, que l'on
n'et pu s'empcher, mme avec ce sourire narquois des Franais, qui
rient de tout et partout, d'admirer le caractre de ces bons Hollandais,
prts  dpenser leur argent aussi bien pour construire un vaisseau
destin  combattre l'ennemi, c'est--dire  soutenir l'honneur de la
nation, que pour rcompenser l'invention d'une fleur nouvelle destine 
briller un jour et destine  distraire pendant ce jour les femmes, les
savants et les curieux.

En tte des notables et du comit horticole, brillait M. van Herysen,
par de ses plus riches habits.

Le digne homme avait fait tous ses efforts pour ressembler  sa fleur
favorite par l'lgance sobre et svre de ses vtements, et htons-nous
de dire  sa gloire qu'il y avait parfaitement russi.

Noir de jais, velours scabieuse, soie pense, telle tait, avec du linge
d'une blancheur blouissante, la tenue crmoniale du prsident, lequel
marchait en tte de son comit, avec un norme bouquet pareil  celui
que portait, cent vingt et un ans plus tard, M. de Robespierre, 
la fte de l'tre-Suprme.

Seulement, le brave prsident,  la place de ce coeur gonfl de haine et
de ressentiments envieux du tribun franais, avait dans la poitrine une
fleur non moins innocente que la plus innocente de celles qu'il tenait 
la main.

On voyait derrire ce comit, diapr comme une pelouse, parfum comme un
printemps, les corps savants de la ville, les magistrats, les
militaires, les nobles et les rustres.

Le peuple, mme chez MM. les rpublicains des Sept-Provinces, n'avait
point son rang dans cet ordre de marche; il faisait la haie.

C'est, au reste, la meilleure de toutes les places pour voir... et pour
avoir.

C'est la place des multitudes, qui attendent, philosophie des tats, que
les triomphes aient dfil, pour savoir ce qu'il en faut dire, et
quelquefois ce qu'il en faut faire.

Mais cette fois, il n'tait question ni du triomphe de Pompe, ni du
triomphe de Csar. Cette fois, on ne clbrait ni la dfaite de
Mithridate ni la conqute des Gaules. La procession tait douce comme le
passage d'un troupeau de moutons sur terre, inoffensive comme le vol
d'une troupe d'oiseaux dans l'air.

Harlem n'avait d'autres triomphateurs que ses jardiniers. Adorant les
fleurs, Harlem divinisait le fleuriste.

On voyait au centre du cortge pacifique et parfum, la tulipe noire,
porte sur une civire couverte de velours blanc frang d'or. Quatre
hommes portaient les brancards et se voyaient relays par d'autres,
ainsi qu' Rome taient relays ceux qui portaient la mre Cyble,
lorsqu'elle entra dans la ville ternelle, apporte d'trurie au son des
fanfares et aux adorations de tout un peuple.

Cette exhibition de la tulipe, c'tait un hommage rendu par tout un
peuple sans culture et sans got, au got et  la culture des chefs
clbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavs fangeux du
Buitenhof, sauf plus tard  inscrire les noms de ses victimes sur la
plus belle pierre du panthon hollandais.

Il tait convenu que le prince stathouder distribuerait certainement
lui-mme le prix de cent mille florins, ce qui intressait tout le monde
en gnral, et qu'il prononcerait peut-tre un discours, ce qui
intressait en particulier ses amis et ses ennemis.

En effet, dans les discours les plus indiffrents des hommes politiques,
les amis ou les ennemis de ces hommes veulent toujours y voir reluire et
croient toujours pouvoir interprter par consquent un rayon de leur
pense.

Comme si le chapeau de l'homme politique n'tait pas un boisseau destin
 intercepter toute lumire.

Enfin, ce grand jour tant attendu du 15 mai 1673 tait donc arriv, et
Harlem tout entire, renforce de ses environs, s'tait range le long
des beaux arbres du bois, avec la rsolution bien arrte de n'applaudir
cette fois ni les conqurants de la guerre, ni ceux de la science, mais
tout simplement ceux de la nature, qui venaient de forcer cette
inpuisable mre  l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la
tulipe noire.

Mais rien ne tient moins chez les peuples que cette rsolution prise de
n'applaudir que telle ou telle chose. Quand une ville est en train
d'applaudir, c'est comme lorsqu'elle est en train de siffler, elle ne
sait jamais o elle s'arrtera.

Elle applaudit donc d'abord van Herysen et son bouquet, elle applaudit
ses corporations, elle s'applaudit elle-mme; et enfin, avec toute
justice cette fois, avouons-le, elle applaudit l'excellente musique que
les musiciens de la ville prodiguaient gnreusement  chaque halte.

Tous les yeux cherchaient, aprs l'hrone de la fte, qui tait la
tulipe noire, le hros de la fte, qui, tout naturellement, tait
l'auteur de cette tulipe.

Ce hros paraissant  la suite du discours que nous avons vu le bon van
Herysen laborer avec tant de conscience, ce hros et produit certes
plus d'effets que le stathouder lui-mme.

Mais, pour nous, l'intrt de la journe n'est ni dans ce vnrable
discours de notre ami van Herysen, si loquent qu'il ft, ni dans les
jeunes aristocrates endimanchs croquant leurs lourds gteaux, ni dans
les pauvres petits plbiens,  demi nus, grignotant des anguilles
fumes, pareilles  des btons de vanille. L'intrt n'est mme pas dans
ces belles Hollandaises, au teint rose et au sein blanc, ni dans les
mynheer gras et trapus qui n'avaient jamais quitt leurs maisons, ni
dans les maigres et jaunes voyageurs arrivant de Ceylan ou de Java, ni
dans la populace altre qui avale, en guise de rafrachissement, le
concombre confit dans la saumure. Non, pour nous, l'intrt de la
situation, l'intrt puissant, l'intrt dramatique n'est pas l.

L'intrt est dans une figure rayonnante et anime qui marche au milieu
des membres du comit d'horticulture, l'intrt est dans ce personnage
fleuri  la ceinture, peign, liss, tout d'carlate vtu, couleur qui
fait ressortir son poil noir et son teint jaune.

Ce triomphateur rayonnant, enivr, ce hros du jour destin  l'insigne
honneur de faire oublier le discours de van Herysen et la prsence du
stathouder, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui,  sa
droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa prtendue fille;
 sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle
monnaie d'or reluisante, tincelante, et qui a pris le parti de loucher
en dehors pour ne pas les perdre un instant de vue.

De temps en temps, Boxtel hte le pas pour aller frotter son coude 
celui de van Herysen. Boxtel prend  chacun un peu de sa valeur, pour en
composer une valeur  lui, comme il a vol  Rosa sa tulipe, pour en
faire sa gloire et sa fortune.

Encore un quart d'heure, au reste, et le prince arrivera, le cortge
fera halte au dernier reposoir, la tulipe tant place sous son trne,
le prince, qui cde le pas  sa rivale dans l'adoration publique,
prendra un vlin magnifiquement enlumin sur lequel est crit le nom de
l'auteur, et il proclamera  haute et intelligible voix qu'il a t
dcouvert une merveille; que la Hollande, par l'intermdiaire de lui,
Boxtel, a forc la nature  produire une fleur noire, et que cette fleur
s'appellera dsormais _tulipa nigra Boxtellea_.

De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la
tulipe et la bourse et regarde timidement dans la foule, car dans cette
foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la ple figure de la belle
Frisonne.

Ce serait un spectre, on le comprend, qui troublerait sa fte, ni plus
ni moins que le spectre de Banco troubla le festin de Macbeth.

Et, htons-nous de le dire, ce misrable, qui a franchi un mur qui
n'tait pas son mur, qui a escalad une fentre pour entrer dans la
maison de son voisin, qui, avec une fausse clef, a viol la chambre de
Rosa, cet homme, qui a vol enfin la gloire d'un homme et la dot d'une
femme, cet homme ne se regarde pas comme un voleur.

Il a tellement veill sur cette tulipe, il l'a suivie si ardemment du
tiroir du schoir de Cornlius jusqu' l'chafaud du Buitenhof, de
l'chafaud du Buitenhof  la prison de la forteresse de Loewestein, il
l'a si bien vue natre et grandir sur la fentre de Rosa, il a tant de
fois rchauff l'air autour d'elle avec son souffle, que nul n'en est
plus l'auteur que lui-mme; quiconque  cette heure lui prendrait la
tulipe noire la lui volerait.

Mais il n'aperut point Rosa.

Il en rsulta que la joie de Boxtel ne fut pas trouble.

Le cortge s'arrta au centre d'un rond-point dont les arbres
magnifiques taient dcors de guirlandes et d'inscriptions; le cortge
s'arrta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem
parurent pour escorter la tulipe jusqu'au sige lev qu'elle devait
occuper sur l'estrade,  ct du fauteuil d'or de Son Altesse le
stathouder.

Et la tulipe orgueilleuse, hisse sur son pidestal, domina bientt
l'assemble, qui battit des mains et fit retentir les chos de Harlem
d'un immense applaudissement.




XXXII

Une dernire prire


En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient
entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait
lentement son chemin  cause des enfants refouls hors de l'avenue
d'arbres par l'empressement des hommes et des femmes.

Ce carrosse, poudreux, fatigu, criant sur ses essieux, renfermait le
malheureux van Barle,  qui, par la portire ouverte, commenait de
s'offrir le spectacle que nous avons essay, bien imparfaitement sans
doute, de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines
et naturelles, blouirent le prisonnier comme un clair qui serait entr
dans son cachot.

Malgr le peu d'empressement qu'avait mis son compagnon  lui rpondre
lorsqu'il l'avait interrog sur son propre sort, il se hasarda 
l'interroger une dernire fois sur tout ce remue-mnage, qu'au premier
abord il devait et pouvait croire lui tre totalement tranger.

--Qu'est-ce cela, je vous prie, M. le lieutenant? demanda-t-il 
l'officier charg de l'escorter.

--Comme vous pouvez le voir, monsieur, rpliqua celui-ci, c'est une
fte.

--Ah! une fte! dit Cornlius de ce ton lugubrement indiffrent d'un
homme  qui nulle joie de ce monde n'appartient plus depuis longtemps.

Puis, aprs un instant de silence et comme la voiture avait roul
quelques pas:

--La fte patronale de Harlem? demanda-t-il, car je vois bien des
fleurs.

--C'est en effet une fte o les fleurs jouent le principal rle,
monsieur.

--Oh! les doux parfums! oh! les belles couleurs! s'cria Cornlius.

--Arrtez, que monsieur voie, dit avec un de ces mouvements de douce
piti qu'on ne trouve que chez les militaires, l'officier au soldat
charg du rle de postillon.

--Oh! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit mlancoliquement
van Barle; mais ce m'est une bien douloureuse joie que celle des
autres: pargnez-la-moi donc, je vous prie.

-- votre aise; marchons, alors. J'avais command qu'on arrtt, parce
que vous me l'aviez demand, et ensuite parce que vous passiez pour
aimer les fleurs, celles surtout dont on clbre la fte aujourd'hui.

--Et de quelles fleurs clbre-t-on la fte aujourd'hui, monsieur?

--Celle des tulipes.

--Celle des tulipes! s'cria van Barle; c'est la fte des tulipes
aujourd'hui?

--Oui monsieur; mais puisque ce spectacle vous est dsagrable,
marchons.

Et l'officier s'apprta  donner l'ordre de continuer la route.

Mais Cornlius l'arrta; un doute douloureux venait de traverser sa
pense.

--Monsieur, demanda-t-il d'une voix tremblante, serait-ce donc
aujourd'hui que l'on donne le prix?

--Le prix de la tulipe noire, oui.

Les joues de Cornlius s'empourprrent, un frisson courut par tout son
corps, la sueur perla sur son front. Puis, rflchissant, que, lui et sa
tulipe absents, la fte avorterait sans doute faute d'un homme et d'une
fleur  couronner.

--Hlas! dit-il, tous ces braves gens seront aussi malheureux que moi,
car ils ne verront pas cette grande solennit  laquelle ils sont
convis, ou du moins ils la verront incomplte.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Je veux dire que jamais, dit Cornlius en se rejetant au fond de la
voiture, except par quelqu'un que je connais, la tulipe noire ne sera
trouve.

--Alors, monsieur, dit l'officier, ce quelqu'un que vous connaissez l'a
trouve; car ce que tout Harlem contemple en ce moment, c'est la fleur
que vous regardez comme introuvable.

--La tulipe noire! s'cria van Barle en jetant la moiti de son corps
par la portire. O cela? o cela?

--L-bas, sur le trne, la voyez-vous?

--Je vois!

--Allons! monsieur, dit l'officier, maintenant, il faut partir.

--Oh! par piti, par grce, monsieur, dit van Barle, oh! ne m'emmenez
pas! laissez-moi regarder encore! Comment, ce que je vois l-bas est la
tulipe noire, bien noire... est-ce possible? Oh! monsieur, l'avez-vous
vue? Elle doit avoir des taches, elle doit tre imparfaite, elle est
peut-tre teinte en noir seulement; oh! si j'tais l je saurais bien le
dire, moi, monsieur, laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de prs,
je vous prie.

--tes-vous fou, monsieur? Le puis-je?

--Je vous en supplie.

--Mais vous oubliez que vous tes prisonnier?

--Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d'honneur; et
sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas; je ne tenterai pas de
fuir; laissez-moi seulement regarder la fleur!

--Mais, mes ordres, monsieur?

Et l'officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se
remettre en route. Cornlius l'arrta encore.

--Oh! soyez patient, soyez gnreux, toute ma vie repose sur un
mouvement de votre piti. Hlas! ma vie, monsieur, elle ne sera
probablement pas longue maintenant. Ah! vous ne savez pas, monsieur, ce
que je souffre; vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui se combat dans
ma tte et dans mon coeur; car enfin, continua Cornlius avec dsespoir,
si c'tait ma tulipe  moi, si c'tait celle que l'on a vole  Rosa.
Oh! monsieur, comprenez-vous bien ce que c'est que d'avoir trouv la
tulipe noire, de l'avoir vue un instant, d'avoir reconnu qu'elle tait
parfaite, que c'tait  la fois un chef-d'oeuvre de l'art et de la nature
et de la perdre, de la perdre,  tout jamais? Oh! il faut que j'aille la
voir, vous me tuerez aprs si vous voulez, mais je la verrai, je la
verrai.

--Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car
voici l'escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la vtre, et si
le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c'en serait fait
de vous et de moi.

Van Barle, encore plus effray pour son compagnon que pour lui-mme, se
rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les
vingt premiers cavaliers taient  peine passs qu'il se remit  la
portire, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment
o celui-ci passait.

Guillaume, impassible et simple comme d'ordinaire, se rendait  la place
pour accomplir son devoir de prsident. Il avait  la main son rouleau
de vlin, qui tait, dans cette journe de fte, devenu son bton de
commandement.

Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi
peut-tre l'officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder
donna l'ordre d'arrter.

 l'instant mme, ses chevaux frmissant sur leurs jarrets d'acier
firent halte  six pas de van Barle encag dans son carrosse.

--Qu'est-ce cela? demanda le prince  l'officier qui, au premier ordre
du stathouder, avait saut en bas de la voiture, et qui s'approchait
respectueusement de lui.

--Monseigneur, dit-il, c'est le prisonnier d'tat que, par votre ordre,
j'ai t chercher  Loewestein, et que je vous amne  Harlem, comme
Votre Altesse l'a dsir.

--Que veut-il?

--Il demande avec instance qu'on lui permette d'arrter un instant ici.

--Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Barle en joignant
les mains, et aprs, quand je l'aurai vue, quand j'aurai su ce que je
dois savoir, je mourrai, s'il le faut, mais en mourant je bnirai Votre
Altesse misricordieuse, intermdiaire entre la divinit et moi; Votre
Altesse, qui permettra que mon oeuvre ait eu sa fin et sa glorification.

C'tait, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes,
chacun  la portire de son carrosse, entour de leurs gardes; l'un
tout-puissant, l'autre misrable; l'un prs de monter sur son trne,
l'autre se croyant prs de monter sur son chafaud.

Guillaume avait regard froidement Cornlius et entendu sa vhmente
prire. Alors, s'adressant  l'officier:

--Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son
gelier  Loewestein?

Cornlius poussa un soupir et baissa la tte. Sa douce et honnte figure
rougit et plit  la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient,
cette infaillibilit divine qui, par quelque messager secret et
invisible au reste des hommes, savait dj son crime, lui prsageaient
non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus.

Il n'essaya point de lutter, il n'essaya point de se dfendre: il offrit
au prince ce spectacle touchant d'un dsespoir naf bien intelligible et
bien mouvant pour un si grand coeur et un si grand esprit que celui qui
le contemplait.

--Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu'il
aille voir la tulipe noire, bien digne d'tre vue au moins une fois.

--Oh! fit Cornlius prs de s'vanouir de joie et chancelant sur le
marchepied du carrosse, oh! monseigneur!

Et il suffoqua; et sans le bras de l'officier qui lui prta son appui,
c'est  genoux et le front dans la poussire que le pauvre Cornlius et
remerci Son Altesse.

Cette permission donne, le prince continua sa route dans le bois au
milieu des acclamations les plus enthousiastes. Il parvint bientt  son
estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l'horizon.




XXXIII

Conclusion


Van Barle, conduit par quatre gardes qui se frayaient un chemin dans la
foule, pera obliquement vers la tulipe noire, que dvoraient ses
regards de plus en plus rapprochs.

Il la vit, enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons
inconnues de chaud, de froid, d'ombre et de lumire, apparatre un jour
pour disparatre  jamais. Il la vit  six pas; il en savoura les
perfections et les grces; il la vit derrire les jeunes filles qui
formaient une garde d'honneur  cette reine de noblesse et de puret. Et
cependant, plus il s'assurait par ses propres yeux de la perfection de
la fleur, plus son coeur tait dchir. Il cherchait tout autour de lui
pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages
inconnus; partout l'attention s'adressant au trne sur lequel venait de
s'asseoir le stathouder.

Guillaume, qui attirait l'attention gnrale, se leva, promena un
tranquille regard sur la foule enivre, et son oeil perant s'arrta tour
 tour sur les trois extrmits d'un triangle form en face de lui par
trois intrts et par trois drames bien diffrents.

 l'un des angles, Boxtel, frmissant d'impatience et dvorant de toute
son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l'assemble.

 l'autre, Cornlius haletant, muet, n'ayant de regard, de vie, d'amour,
que pour la tulipe noire, sa fille.

Enfin, au troisime, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem,
une belle Frisonne vtue de fine laine rouge brode d'argent et couverte
de dentelles tombant  flots de son casque d'or; Rosa, enfin, qui
s'appuyait dfaillante et l'oeil noy, au bras d'un des officiers de
Guillaume.

Le prince, alors, voyant tous ses auditeurs disposs, droula lentement
le vlin, et, d'une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas
une note ne se perdait, grce au silence religieux qui s'abattit tout 
coup sur les cinquante mille spectateurs et enchana leur souffle  ses
lvres:

--Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez t runis ici.

Un prix de cent mille florins a t promis  celui qui trouverait la
tulipe noire.

La tulipe noire!--et cette merveille de la Hollande est l expose 
vos yeux--; la tulipe noire a t trouve, et cela dans toutes les
conditions exiges par le programme de la socit horticole de Harlem.

L'histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au
livre d'honneur de la ville.

Faites approcher la personne qui est propritaire de la tulipe noire.

Et en prononant ces paroles, le prince, pour juger de l'effet qu'elles
produiraient, promena son clair regard sur les trois extrmits du
triangle.

Il vit Boxtel s'lancer de son gradin.

Il vit Cornlius faire un mouvement involontaire.

Il vit enfin l'officier charg de veiller sur Rosa, la conduire, ou
plutt la pousser devant son trne.

Un double cri partit  la fois  la droite et  la gauche du prince.

Boxtel foudroy, Cornlius perdu, avaient tous deux cri:

--Rosa! Rosa!

--Cette tulipe est bien  vous, n'est-ce pas, jeune fille? dit le
prince.

--Oui, monseigneur! balbutia Rosa, qu'un murmure universel venait de
saluer en sa touchante beaut.

--Oh! murmura Cornlius, elle mentait donc, lorsqu'elle disait qu'on lui
avait vol cette fleur. Oh! voil donc pourquoi elle avait quitt
Loewestein! Oh! oubli, trahi par elle, par elle que je croyais ma
meilleure amie!

--Oh! gmit Boxtel de son ct, je suis perdu!

--Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son
inventeur, et sera inscrite au catalogue des fleurs sous le titre de
_tulipa nigra Rosa Barlensis_,  cause du nom de van Barle, qui sera
dsormais le nom de femme de cette jeune fille.

Et en mme temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main
d'un homme qui venait de s'lancer, ple, tourdi, cras de joie, au
pied du trne, en saluant tour  tour son prince, sa fiance et Dieu
qui, du fond du ciel azur, regardait en souriant le spectacle de deux
coeurs heureux.

En mme temps aussi tombait aux pieds du prsident van Herysen un autre
homme frapp d'une motion bien diffrente.

Boxtel, ananti sous la ruine de ses esprances, venait de s'vanouir.

On le releva, on interrogea son pouls et son coeur; il tait mort.

Cet incident ne troubla point autrement la fte, attendu que ni le
prsident ni le prince ne parurent s'en proccuper beaucoup.

Cornlius recula pouvant: dans son voleur, dans son faux Jacob, il
venait de reconnatre le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que dans la
puret de son me, il n'avait jamais souponn un seul instant d'une si
mchante action.

Ce fut, au reste, un grand bonheur pour Boxtel que Dieu lui et envoy
si  propos cette attaque d'apoplexie foudroyante, qu'elle l'empcha de
voir plus longtemps des choses si douloureuses pour son orgueil et son
avarice.

Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu'il y
et rien de chang dans son crmonial, sinon que Boxtel tait mort et
que Cornlius et Rosa, triomphants, marchaient cte  cte et la main de
l'un dans la main de l'autre.

Quand on fut rentr  l'htel de ville, le prince, montrant du doigt 
Cornlius la bourse aux cent mille florins d'or:

--On ne sait trop, dit-il, par qui est gagn cet argent, si c'est par
vous ou si c'est par Rosa; car si vous avez trouv la tulipe noire, elle
l'a leve et fait fleurir; aussi ne l'offrira-t-elle pas comme dot, ce
serait injuste. D'ailleurs, c'est le don de la ville de Harlem  la
tulipe.

Cornlius attendait pour savoir o voulait en venir le prince. Celui-ci
continua:

--Je donne  Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagns et
qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son
courage et de son honntet. Quant  vous, monsieur, grce  Rosa
encore, qui a apport la preuve de votre innocence--et en disant ces
mots, le prince tendit  Cornlius le fameux feuillet de la Bible sur
lequel tait crite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi 
envelopper le troisime caeu--, quant  vous, l'on s'est aperu que
vous aviez t emprisonn pour un crime que vous n'aviez pas commis.
C'est vous dire, non seulement que vous tes libre, mais encore que les
biens d'un homme innocent ne peuvent tre confisqus. Vos biens vous
sont donc rendus. M. van Barle, vous tes le filleul de M. Corneille de
Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confi l'un sur
les fonts de baptme, et de l'amiti que l'autre vous avait voue.
Conservez la tradition de leurs mrites  tous deux, car ces MM. de
Witt, mal jugs, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, taient
deux grands citoyens dont la Hollande est fire aujourd'hui.

Le prince, aprs ces deux mots qu'il pronona d'une voix mue, contre
son habitude, donna ses deux mains  baiser aux deux poux, qui
s'agenouillrent  ses cts.

Puis, poussant un soupir:

--Hlas! dit-il, vous tes bien heureux vous, qui peut-tre rvant la
vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez 
lui conqurir que de nouvelles couleurs de tulipes.

Et jetant un regard du ct de la France, comme s'il et vu de nouveaux
nuages s'amonceler de ce ct-l, il remonta dans son carrosse et
partit.

De son ct, Cornlius, le mme jour, partit pour Dordrecht avec Rosa,
qui, par la vieille Zug, qu'on lui expdia en qualit d'ambassadeur, fit
prvenir son pre de tout ce qui s'tait pass.

Ceux qui, grce  l'expos que nous avons fait, connaissent le caractre
du vieux Gryphus, comprendront qu'il se rconcilia difficilement avec
son gendre. Il avait sur le coeur les coups de bton reus, il les avait
compts par les meurtrissures; ils montaient, disait-il,  quarante et
un; mais il finit par se rendre, pour n'tre pas moins gnreux,
disait-il, que Son Altesse le stathouder.

Devenu gardien de tulipes, aprs avoir t gelier d'hommes, il fut le
plus rude gelier de fleurs qu'on et encore rencontr dans les
Pays-Bas. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux,
tuant les mulots et chassant les abeilles trop affames.

Comme il avait appris l'histoire de Boxtel et qu'il tait furieux
d'avoir t la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui dmolit l'observatoire
lev jadis par l'envieux derrire le sycomore; car l'enclos de Boxtel,
vendu  l'encan, s'enclava dans les plates-bandes de Cornlius, qui
s'arrondit de faon  dfier tous les tlescopes de Dordrecht.

Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante; et au bout
de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et crire, qu'elle put
se charger seule de l'ducation de deux beaux enfants, qui lui taient
pousss au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui
avaient donn bien moins de mal que la fameuse fleur  laquelle elle
devait de les avoir.

Il va sans dire que l'un tant garon et l'autre une fille, le premier
reut le nom de Cornlius, et la seconde, celui de Rosa.

Van Barle resta fidle  Rosa, comme  ses tulipes; toute sa vie, il
s'occupa du bonheur de sa femme et de la culture des fleurs, culture
grce  laquelle il trouva un grand nombre de varits qui sont
inscrites au catalogue hollandais.

Les deux principaux ornements de son salon taient dans deux grands
cadres d'or, ces deux feuillets de la Bible de Corneille de Witt; sur
l'un, on se le rappelle, son parrain lui avait crit de brler la
correspondance du marquis de Louvois; sur l'autre, il avait lgu  Rosa
le caeu de la tulipe noire,  la condition qu'avec sa dot de cent mille
florins elle pouserait un beau garon de vingt-six  vingt-huit ans,
qui l'aimerait et qu'elle aimerait, condition qui avait t
scrupuleusement remplie, quoique Cornlius ne ft point mort, et
justement parce qu'il n'tait point mort.

Enfin pour combattre les envieux  venir, dont la Providence n'aurait
peut-tre pas eu le loisir de le dbarrasser comme elle avait fait de
mynheer Isaac Boxtel, il crivit au-dessus de sa porte ce vers, que
Grotius avait grav, le jour de sa fuite, sur le mur de sa prison:

On a quelquefois assez souffert pour avoir le droit de ne jamais dire:
_Je suis trop heureux_.

[1] Mynheer: monsieur





End of the Project Gutenberg EBook of La tulipe noire, by Alexandre Dumas

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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
