The Project Gutenberg EBook of  travers l'hmisphre sud, ou Mon second
voyage autour du monde, by Ernest Michel

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Title:  travers l'hmisphre sud, ou Mon second voyage autour du monde
       Tome 1; Portugal, Sngal, Brsil, Uruguay, Rpublique
       Argentine, Chili, Prou.

Author: Ernest Michel

Release Date: September 2, 2008 [EBook #26510]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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 TRAVERS L'HMISPHRE SUD

ou

MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE




[Illustration: M. Ernest Michel.]




ERNEST MICHEL


 TRAVERS L'HMISPHRE SUD

OU

MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE

Portugal, Sngal, Brsil, Uruguay,
Rpublique Argentine, Chili, Prou.


[Illustration]




  PARIS
  LIBRAIRIE VICTOR PALM
  (SOCIT GNRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE)
  _76, Rue des Saints-Pres, 76_

          BRUXELLES                         GENVE
  Socit belge de Librairie      Henri Trembley, diteur
    _Rue des Paroissiens, 12._         _4, Rue Corraterie._

  1887




PRFACE


Sur la route de Londres  Brighton, un jeune Anglais monte dans mon
wagon et s'assied en face de moi. Il a l'air press et fatigu, et
accepte volontiers les petites provisions que je lui offre. Qu'est-ce
qui vous rend si essouffl, lui dis-je?--Je viens du Mont-Blanc et j'ai
pass plusieurs nuits en route pour ne pas manquer le navire qui part
demain pour la Nouvelle-Zlande, o je vais m'tablir.--Vous allez donc
chercher fortune?--Non; j'ai mes capitaux, mais ici ils me rapportent
3%, et en Nouvelle-Zlande 10%. Dans mon village je ne suis rien; l-bas
un des premiers. Je viens de parcourir le globe dans un voyage
d'investigation, qui a dur deux ans; j'ai visit tous les pays, je les
ai compars, j'ai pes pour chacun le pour et le contre, et j'ai arrt
mon choix sur la Nouvelle-Zlande. Par son climat tempr, ses terres
fertiles, c'est celui qui prsente en ce moment les plus grandes
ressources et le sjour le plus agrable. Tous les objets de premire
ncessit y sont  bon march, et les capitaux y trouvent un emploi
lucratif. Je viens donc chercher ma famille et nous partons demain; je
ne voulais pas quitter l'Europe sans avoir vu le Mont-Blanc pour le
comparer au Mont-Cook des Alpes New-Zlandaises.

Puis, voyant qu'il parlait  un Franais, il ajoutait: Pour quelle
raison, je l'ignore, mais j'ai constat que vos compatriotes russissent
peu dans les divers pays.

L o ils sont venus avec nous, comme en Chine et au Japon, ils
disparaissent peu  peu, laissant la place aux Anglais et aux Allemands.

Cette dernire observation fut pour moi fort sensible; je rsolus donc
d'aller la vrifier en faisant moi aussi un voyage d'investigation 
travers le globe.

Un premier tour du monde m'a fait connatre le Canada, les tats-Unis,
le Japon, la Chine et les Indes. Il a t publi en 2 volumes, 
l'imprimerie du Patronage Saint-Pierre,  Nice, sous le titre de _Tour
du Monde en 240 Jours_.

Un second tour du monde vient de me faire voir le Sngal, le Brsil,
l'Uruguay, la Rpublique Argentine, le Chili, le Prou, l'quateur,
Panama, les Antilles, le Mexique, les Sandwich, la Nouvelle-Zlande, la
Tasmanie, l'Australie, la Nouvelle-Caldonie, Maurice, la Runion, les
Seychelles, Aden, l'gypte et la Palestine.

Je publie aujourd'hui ce deuxime voyage en trois volumes. Le premier
comprendra l'Amrique du Sud; le second, Panama, les Antilles, et mon
arrive en Californie  travers le Mexique et les tats-Unis.

Le troisime contiendra mes excursions dans les diverses les de
l'Ocanie, et mon retour par Maurice, la Runion, Aden, l'gypte et la
Palestine.

Ces trois volumes pourront tre indpendants; c'est pourquoi je les fais
prcder chacun d'une prface se rapportant aux pays visits.

Dans le rcit de mon premier voyage, j'ai dj parl de l'utilit et de
la ncessit des voyages d'tude; je signale aujourd'hui un moyen de les
populariser. Ce sont les billets circulaires de Tour du monde. Les
Anglais les connaissent. Les compagnies anglaises de navigation,
d'accord avec les compagnies amricaines, donnent pour 3  4,000 fr.,
des billets pour des tours divers, passant soit par le Japon et la
Chine, soit par la Nouvelle-Zlande et l'Australie. Le grand touriste
Cook leur donne des billets d'htel  des prix fixes pour tous les pays
du monde, et conduit tous les ans, par ses employs, des caravanes de
voyageurs dans toutes les contres  un prix fixe, et  forfait.

Le _Bradshow Overland guide_ leur fournit, pour tous les pays, les
renseignements utiles: surface, gouvernement, commerce, industrie,
agriculture, ressources diverses, nombre de nationaux et d'trangers,
moeurs et coutumes, nom et adresse des consuls, etc.

Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? Ce n'est pas que la libert ne
soit prfrable; on peut changer de plan en route, s'arrter plus
longtemps dans tel pays, etc.; mais si la libert a des avantages pour
celui qui est habitu aux voyages, un plan tout trac, une dpense fixe,
un temps limit, sont des choses prcieuses qui peuvent dcider les plus
timides, et surtout ceux qui disposent de peu de temps et de peu
d'argent.

J'indique ici trois tours que nos compagnies et surtout les Messageries
maritimes et la Transatlantique pourraient organiser, en s'entendant
avec les compagnies amricaines.

  1er TOUR.                   NOMS                NOMBRE         PRIX
                              DES COMPAGNIES      approximatif   ACTUEL
                                                  DE JOURS      en 1re cl.

  Du Havre  New-York          Transatlantique         8            500f
  De New-York  San-Francisco  Chemin de fer           7            700
  De San-Francisco  Yokohama  Pacific-Amricaine     18          1,200
  De Yokohama  Marseille,
    par Hong-Kong, Canton,
    Singapor, Ceylan           Messageries maritimes  40          1,800
                                                    ----          ------
                                 TOTAL                73          4,200f

Le prix du billet circulaire pourrait tre rduit  3,000 fr.

  2e TOUR.                    NOMS                NOMBRE         PRIX
                              DES COMPAGNIES      approximatif   ACTUEL
                                                  DE JOURS.     En 1re cl.

  De Bordeaux  Lisbonne,       }
    Dakar, Brsil, Montevideo,  } Messageries ou      }
    Buenos-Ayres.               } Transports maritimes}   20        800f
  De Buenos-Ayres, par Magellan,}
    au Chili et au              }
    Prou                       } Pacific-Anglaise        20      1,000
  De Callao  Panama.             Pacific-Anglaise         8        500
  De Colon aux Antilles et     }
  Saint-Nazaire                 } Transatlantique         18      1,000
                                                         ---      ------
                                                TOTAL     66      3,500f
                                                         ===      ======

Le prix du billet circulaire pourrait tre  2,500 fr.

  3e TOUR.                      NOMS                NOMBRE        PRIX
                                DES COMPAGNIES      approximatif  ACTUEL
                                                    DE JOURS.    En 1re cl.

  De Saint-Nazaire  Vera-Cruz     Transatlantique         17      1,000f
  De Vera-Cruz  Mexico et   }
     San-Francisco          }     Chemin de fer            8      1,000
  De San-Francisco aux Sandwich,}
    Nouvelle-Zlande,           }  Pacific-Amricaine      22      1,050
    Australie                   }
  De Sidney  Nouma (aller   }    Messageries maritimes    8        400
    et retour)                }
  De Sidney  Marseille, par     }
    Maurice, Runion, Seychelles,}
    Aden, Suez.                  } Messageries maritimes   35      1,625
                                                          ---      ------
                                     TOTAL                 90      5,075f
                                                          ===      ======

Le prix du billet circulaire pourrait tre de 4,000 fr.

       *       *       *       *       *

En un mot, les compagnies n'auraient qu' faire un rabais de 20  25%
pour les billets circulaires. En Espagne, en Italie et ailleurs, les
compagnies de chemins de fer font un rabais de 40  45%. On accorderait
un an de temps avec facult d'interrompre le voyage  toutes les escales
pour visiter le pays. Un planisphre indiquant ces trois tours avec prix
et conditions dans le Guide-Chaix hebdomadaire en populariserait la
connaissance. Ce n'est que depuis l'insertion des voyages circulaires
dans l'Indicateur des chemins de fer que l'Algrie et la Tunisie
commencent  tre un peu visites par nos nationaux.

Les compagnies de navigation seraient amplement compenses de leur
sacrifice par le plus grand nombre de passagers, d'autant plus que la
plupart du temps, aujourd'hui, leurs navires s'en vont  moiti vides.

Pour bien tirer parti des voyages, il faut s'y prparer.

La premire prparation consiste  connatre au moins les lments de la
langue parle dans le pays qu'on va visiter. Je dis les lments, car la
pratique ensuite fera le reste. Sans cela on risquerait de parcourir les
villes, de visiter les monuments, d'admirer les scnes de la nature,
mais on ne connatrait pas les hommes, qui sont le pays vivant. Il
importe en effet de les interroger, depuis le gouvernant jusqu' l'homme
du peuple.  cet effet, le voyageur devra se munir de lettres de
recommandation pour les savants, les commerants, les industriels, les
agriculteurs, les missionnaires, les hommes politiques. Sans cette
prcaution, il ne pourrait le plus souvent les aborder, et malgr sa
bonne volont, il ne pourrait connatre ce qui se passe dans le pays.

Lorsqu'on fait partie d'une Socit de Gographie, d'une Confrence de
Saint-Vincent de Paul et autres associations analogues, il est facile
d'avoir les lettres ncessaires, car des associations similaires
existent partout, et il suffit d'aborder quelques personnes bien places
dans un pays, pour que celles-ci vous fassent ouvrir toutes les portes.

La langue espagnole est indispensable dans toute l'Amrique du Sud.
Celui qui la possde se fera bien vite  la langue portugaise, parle
dans tout le Brsil. Pour l'Amrique du Nord, l'Ocanie, l'Hindoustan et
tout l'Extrme-Orient, la langue ncessaire est l'anglaise. Dans le
bassin de la Mditerrane vers l'Orient, la langue europenne la plus en
usage est encore l'italien, mais le franais s'y rpand tous les jours
davantage. L'allemand est ncessaire dans le nord de l'Europe.

Le voyageur devra lire les derniers ouvrages sur les pays qu'il va
visiter, porter avec lui un thermomtre, une boussole, un baromtre
anrode, l'Aide-Mmoire du voyageur de Kaltbruner, ou tout autre
semblable, et se munir des meilleures cartes. Il est regrettable que
jusqu' ce jour les meilleures cartes soient encore celles des Anglais
et des Allemands.

Un des ennuis du voyageur c'est le changement de monnaie, de poids et de
mesures dans chaque pays. Comme on a unifi la poste, il serait utile
d'unifier les monnaies, les poids et les mesures.

Un billet circulaire pris au Comptoir d'Escompte de Paris, ou des
traites circulaires achetes  la Socit gnrale pour le dveloppement
du Commerce et de l'Industrie, permettent au voyageur de se procurer aux
banques correspondantes, dans tous les pays, la monnaie indigne
ncessaire. Ces traites sont fournies au pair et sans frais. Quant  la
dpense qu'on peut faire  terre, elle atteint une moyenne de 30 fr. par
jour, tout compris. Les htels, dans tout l'Extrme-Orient, n'atteignent
pas les prix des htels de l'Europe.

Le voyageur devra se garder de la manie des malles lourdes ou
nombreuses; elles lui coteraient autant que son voyage, sans parler des
ennuis de toute sorte pour veiller sur elles. Un vtement de flanelle de
Chine, deux vtements d't, un d'hiver et un peu de linge de corps avec
un pardessus et un chle suffisent, et le tout tient dans une valise et
une courroie, qu'on peut au besoin porter  la main. Les objets de
curiosit qu'on achte en route sont facilement et conomiquement
expdis en Europe, du premier port qu'on rencontre.

Quelques-uns s'imaginent qu'il faut s'armer jusqu'aux dents. Les armes
sont dangereuses, provoquent la mfiance et exposent  une mauvaise
action. Les meilleures armes sont: la prudence, la bienveillance, la
fermet, la justice envers les populations. Je n'en ai jamais eu
d'autre, soit dans les pays civiliss, soit dans ceux plus primitifs du
Japon, de la Chine, de l'Hindoustan, de l'Araucanie et des Canaques.
J'ai mme travers seul en voiture tout le Mexique, si renomm pour ses
brigands; je n'ai trouv partout que d'honntes gens polis, et aimables
lorsqu'on les traite convenablement.

Enfin, le voyageur devra prendre ses notes aussitt aprs ses
conversations et pendant sa visite aux divers tablissements. Il devra
rdiger jour par jour, ou tout au moins chaque semaine, son journal de
voyage. Les longues journes de navigation lui seront pour cela fort
utiles. Les notes crites sur place sont plus vivantes et conservent la
physionomie des personnes et des lieux. Si on retarde, les impressions
d'une contre effacent celles de la contre visite prcdemment.

Plusieurs croient impossible d'aborder les grands voyages  moins d'une
constitution robuste. Je peux affirmer le contraire. J'ai rencontr
partout les Anglais et les Amricains, de sant dlicate, voyageant
pour la fortifier; je les ai vus, s'en allant aux antipodes avec femme
et enfants; j'en ai rencontr un bon nombre voyageant autour du monde en
voyage de noces.

J'ai cru devoir entrer dans tous ces dtails, parce qu'ils sont utiles
au voyageur. L'essentiel, c'est que notre jeunesse voyage, non en
touriste, pour s'amuser, en gaspillant le temps et l'argent, mais en
observateurs, pour rapporter dans le pays des connaissances tendues,
des faits nombreux, bien tudis. Nous pourrons alors, par la
comparaison de ce qui se passe chez les peuples divers, adopter ce qui
leur russit, prparant ainsi notre rforme, non sur des thories, mais
sur l'exprience.

Dans ce premier volume, aprs un arrt en Portugal et au Sngal, que
nous aurions dj d relier  l'Algrie, le lecteur verra au Brsil
comment des vues courtes et une troitesse d'esprit font que les
ressources prcieuses de cet immense pays demeurent inexploites et
perdues, aussi bien pour les habitants que pour le reste de l'humanit.
Il y remarquera encore l'horrible plaie de l'esclavage.

 l'Uruguay,  la Rpublique argentine, comme dans les autres
rpubliques de race espagnole, il verra  quel triste tat les guerres
civiles priodiques rduisent les populations, qui devraient pourtant
prosprer et se multiplier sur d'immenses terres fertiles.

Au Chili, il trouvera une race plus virile, mais abusant, elle aussi,
des Indiens, qu'elle tient dans un tat bien misrable.

Au Prou, il dplorera la corruption gnrale, fruit de la richesse, et
suivie du dsastre d'une guerre sanglante et malheureuse.

Le lecteur, comme le voyageur, saura tirer parti pour son pays de toutes
ces observations.




CHAPITRE PREMIER

Portugal.

     Le dpart. -- Le Tage. -- Lisbonne. -- La ville. -- Les oeuvres
     catholiques. -- L'glise de Saint-Roch. -- Le clotre de Blem.
     -- La Casa Pia. -- La navigation. -- Un mineur qu'on voudrait
     dtrousser. -- Le steamer _le Niger_. -- Ses dimensions. -- Les
     passagers.


Ce n'est pas sans motion que le voyageur au long cours quitte le sol
natal. Les parents, les amis se prsentent  son esprit et semblent
vouloir le retenir; l'imagination accumule les difficults, les prils,
et s'efforce de l'arrter. Puis la pense de la Providence qui veille
sur toutes ses cratures dissipe ce trouble d'un moment.

C'est dans ces sentiments que le 20 mai 1883,  dix heures du matin, je
quittai Bordeaux pour descendre la Gironde et rejoindre  son embouchure
le _Niger_, steamer de la Compagnie des Messageries maritimes, qui
devait me porter au Brsil.

Trois jours de navigation nous firent franchir les ctes de France et
d'Espagne, et dans la nuit du 23 mai notre navire jetait l'ancre dans le
Tage, en face de Lisbonne, en Portugal.

[Illustration: Type de Paysanne portugaise.]

Cette ville de 300,000 habitants, vue du port, ressemble un peu  Gnes.
Elle est construite en partie sur plusieurs collines que les voitures
ont de la peine  escalader. Aprs les formalits de la sant et de la
douane, je prends terre et me rends  Saint-Louis des Franais. Chemin
faisant, je rencontre de nombreux tramways trans par des mules. Des
paysans en costume pittoresque emmnent sur leurs mulets les denres au
march; mais ce que je trouve de plus coquet, ce sont les vendeuses de
poisson coiffes d'un gracieux chapeau de feutre surmont d'une
corbeille remplie de gros poissons. Elles courent pieds nus, les mains
sur les hanches, se dandinant plus ou moins gracieusement, et poussant
ces cris tranards qui sont la spcialit des poissardes de tous les
pays. Le P. Miel, lazariste, me reoit avec bont, et me prsente au
comte d'Aljsur, Brsilien qui passe les hivers  Lisbonne, o il
prside la confrence de Saint-Vincent de Paul, fonde en 1859 
Saint-Louis des Franais. Une seconde confrence vient d'tre inaugure
le 19 mars dernier chez les RR. PP. dominicains irlandais, et l'on
s'occupe dj de la subdiviser pour tendre plus aisment son action
bienfaisante  chacune des trente-trois paroisses de la ville. En
dehors des deux confrences de Lisbonne, chacune des villes suivantes
possde la sienne: Funchal, Braga, Porto, Marinha Grande, Guimaraens,
Penafiel et Combra; en tout neuf confrences avec 1,182 membres et
souscripteurs, distribuant 25,000 francs de secours en nature  450
familles. C'est bien peu pour un pays qui compte dix mille confrries et
associations de tiers ordres avec leurs hpitaux, leurs asiles et leurs
orphelinats; mais l'abondance mme de ces instituts charitables,
largement pourvus de ressources, explique le peu de dveloppement de
l'oeuvre de Saint-Vincent de Paul. Maintenant qu'une impulsion
vigoureuse lui a t donne, tout fait esprer qu'elle se propagera.

[Illustration: Type de Poissarde portugaise.]

Lisbonne possde soixante-dix belles glises, sans compter les oratoires
et chapelles prives: la plus ancienne est la basilique patriarcale de
_Sainte-Marie Majeure_, dont on attribue la fondation  l'empereur
Constantin; elle tait ds le commencement du IVe sicle le sige d'un
vch, car depuis cette poque les actes des conciles de Tolde portent
la signature d'un _Episcopus Olissiponensis_. En 1394, le Prlat de
Lisbonne fut promu au rang d'archevque, et plus tard, en 1716, lev 
la dignit de patriarche et aux honneurs de la pourpre romaine. Le
titulaire actuel est le cardinal Neto, n en 1841, nomm en 1879 
l'vch d'Angola et du Congo, promu en avril 1883 au patriarcat; il est
le moins g des membres du sacr collge.

Tout prs de la cathdrale on aperoit la jolie petite glise de
_Saint-Antoine_, btie sur l'emplacement de la maison o le saint vint
au monde en 1195. Les Portugais ont une grande dvotion envers leur
compatriote saint Antoine, dit de Padoue, parce qu'il expira dans cette
ville le 13 juin 1231. Grgoire IX le canonisa onze mois aprs, le 30
mai 1232, et on raconte que ce jour-l les cloches de Lisbonne se mirent
d'elles-mmes  carillonner joyeusement, tandis que toute la population
se livrait  la danse, sans que personne souponnt la cause de la
commune allgresse.

Je passe, ensuite  l'Hpital franais: les Soeurs de Saint-Vincent de
Paul y soignent quelques malades et instruisent un grand nombre de
jeunes filles. Je trouve l un jeune abb auquel je demande de quelle
partie de la France il est originaire; il me rpond: Je ne suis pas
Franais, je suis Auvergnat.

L'glise de _Saint-Roch_, ainsi que son vaste couvent, avait t donne
en 1533, par Jean III,  la Socit de Jsus, et saint Franois Borgia
y a prch. Ce qui y attire le plus l'attention c'est la magnifique
chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dans laquelle on a prodigu les marbres
les plus rares, les bronzes les plus artistiques, les mosaques les plus
belles et les pierres prcieuses. L'on raconte qu'en 1718, Jean V
assistant dans cette glise  la fte de saint Ignace de Loyola et
remarquant que toutes les chapelles taient profusment ornes de fleurs
et de lumires,  l'exception de celle de saint Jean, s'enquit de la
cause, et qu'on lui rpondit que toutes les autres chapelles avaient des
confrries qui veillaient  leur entretien, tandis que celle-l n'en
avait point.

--Eh bien! dit le roi, puisque cette chapelle est ddie au saint dont
je porte le nom, je prends sur moi de l'embellir. En effet, ds le
lendemain il commandait  son ambassadeur  Rome une chapelle digne de
son saint patron, et l'ambassadeur ayant confi ce travail  Vanvitelli,
qui s'en acquitta  son honneur, Benot XIV la consacra et y offrit le
saint sacrifice avant qu'elle ne ft expdie  Lisbonne. Le roi envoya
au souverain Pontife, en tmoignage de sa reconnaissance, un calice d'or
massif orn de brillants, de la valeur de 250,000 francs. Cette chapelle
avec ses accessoires a cot cinq millions de francs; mais le pieux
monarque n'eut pas la consolation de la voir, car il se mourait
lorsqu'elle arriva  Lisbonne, et ce fut son fils et successeur Joseph
Ier qui, l'inaugura en 1751.

Dans le couvent attenant  cette glise est tablie l'oeuvre de la
_Misricorde_, qui accueille les enfants trouvs et les protge jusqu'
l'ge de 18 ans. D'aprs le rapport de l'exercice 1881-1882, l'oeuvre
n'en avait pas moins de 7,617 sous sa tutelle, dont 92 dans
l'tablissement mme et 7,525 dehors, c'est--dire en nourrice ou en
apprentissage. L'oeuvre pensionne les nourrices qui, aprs
l'allaitement, consentent  garder les enfants, et pour les encourager 
envoyer ces pauvres petits tres  l'cole, elle leur accorde des prix
lorsque ceux-ci passent de bons examens. Les enfants maintenus hors de
l'tablissement sont assidment surveills, et lorsqu'ils sont malades
ou bien qu'ils se dplacent, ils accourent  la Misricorde pour se
faire soigner ou placer de nouveau.

En dehors de cette oeuvre principale, la Misricorde a servi 2,880
pensions d'allaitement  des mres pauvres; elle a dpens 20,000 francs
pour aider de pauvres familles  payer leurs loyers, et 70,000 francs en
secours  domicile, lesquels--observe le Rapporteur--n'ont t refuss 
aucun besoin lgitime. La recette totale de l'exercice a t de
1,350,000 francs et la dpense de 1,210,000, y compris 200,000 francs
capitaliss. Cette belle oeuvre est prside par le comte de Rio-Maior,
grand matre des crmonies de la Cour, membre hrditaire de la Chambre
des pairs.

Tous les membres, d'ailleurs, de cette noble famille de Rio-Maior,
consacrent leur fortune, leur intelligence et leur activit au
soulagement de toutes les infortunes.--Dom Jos de Saldanha, frre pun
du comte, est le prsident de l'Association catholique et le champion
de la cause religieuse  la Chambre des dputs: il cde son traitement
aux pauvres du district qui l'a lu.--Leur soeur, Doa Theresa de
Saldanha, a fond et dirige personnellement l'_Association protectrice
des jeunes filles pauvres_, laquelle a tabli dans trois anciens
monastres de religieuses, que le gouvernement lui a cds, des
coles-asiles confies aux Soeurs du tiers ordre de Saint-Dominique.

[Illustration: Chteau royal  Cintra.]

La vnrable comtesse douairire de Rio-Maior, leur mre, est la
fondatrice de l'_Association de Notre-Dame Consolatrice des affligs_,
que malgr son grand ge elle prside encore. Cette association a cr,
dans un ancien couvent de Carmlites, un asile o elle maintient vingt
pauvres femmes aveugles, soignes par les Soeurs dominicaines. Le
rapport publi au mois d'avril dernier constate que pendant l'anne
prcdente, en dehors de l'oeuvre des aveugles, l'association avait
distribu  des pauvres honteux 1,312 pensions de 5 jusqu' 50 francs
par mois, qu'elle avait dpens en outre 2,000 francs en bons
alimentaires et en secours pour loyers, et que son vestiaire avait
fourni des vtements, de la literie, etc. La dpense totale a t de
27,000 francs.--Faute de temps pour visiter l'asile, j'ai d me
contenter d'une prire dans sa belle glise, une de celles o l'on fait
quotidiennement  tour de rle, comme  Rome, l'exposition des quarante
heures; et je pousse mon excursion jusqu'au faubourg de Blem.

[Illustration: Couvent de Blem (intrieur du clotre).]

La superbe glise de _Sainte-Marie de Bethlem_ ainsi que son clotre,
qui appartenait aux ermites de saint Jrme, ont t btis en 1500, par
le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle o Vasco da
Gama et ses hardis navigateurs passrent en prires la nuit qui prcda
leur dpart pour la dcouverte des Indes. C'est un remarquable spcimen
du style gothique-flamboyant. L'glise renferme les tombeaux du
fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le cardinal-roi
Henri, qui succda  son petit-neveu, l'infortun Sbastien, mort en
1578, g de 24 ans,  la bataille d'Alcacer-Quibir, o l'arme
portugaise fut compltement dfaite par les Maures.--L'anne dernire on
a transport en grande pompe dans ce monument les cendres du hros dont
il rappelle l'pope, ainsi que celles de son chantre, l'pique
Camoens.

[Illustration: Tour de Blem.]

Aprs la suppression des ordres monastiques en 1834; on a install dans
le clotre la _Casa Pia_, asile o 550 enfants pauvres sont levs
gratuitement jusqu' l'ge de 18 ans, moyennant la dpense annuelle de
350,000 francs.--Un peu plus loin, au bord du Tage, une tour de mme
style architectural tait destine  dfendre le monastre contre les
incursions des pirates.

Mais l'heure du dpart approche; il faut regagner le bord.

Nous voil donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives
couronnes de forts.

Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous ctoyons les les Canaries.
De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le matin, je suis
tonn d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre la vitre pour
recouvrer sa libert. Aprs l'avoir bien caresse, je la renvoie en mer,
o elle a bientt rejoint ses compagnes. Si j'avais su qu'elle se
diriget vers les rives de France, je l'aurais charge d'une dpche.

Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en
causeries.

Un mineur qui s'en va  la Plata dans les Andes, o il a des mines aux
confins du Chili, vient de Paris. Il tait all proposer aux
capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'tonne
d'abord de les trouver dans la plus complte ignorance sur les pays
d'outre-mer. Ils prennent l'Amrique du Sud pour l'Amrique du Nord. Son
tonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour premire condition,
l'entre en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il fallait un
million pour dvelopper les chantiers, et on lui propose alors une
socit par actions au capital de quatre millions, dont un million seul
sera effectif; les autres trois millions seront: un pour l'apport des
mines, les deux autres pour rtribuer le capital. L-dessus notre mineur
s'en va, persuad que dans les dserts qui entourent ses mines il ne
trouvera pas de brigands plus dtrousseurs.

[Illustration: Le Tage  Blem (Portugal).]

Un officier de la marine brsilienne ne cesse de me parler de
l'immensit et de la bont de son pays. Il est du nord ou du bassin de
l'Amazone: cet immense fleuve est maintenant sillonn par des bateaux
 vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Prou, mettant un mois
pour faire le voyage, aller et retour. L, comme presque partout
ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous pavillon brsilien,
exploite cette navigation. L'officier dont je parle vient de faire une
inspection dans les divers pays de l'Europe, dans le but d'amliorer
l'armement de la flotte. Divers bbs lui sont ns durant les trois ans
de sa tourne. Il revenait avec quatre; un est mort en route prs de
Lisbonne, les trois autres font les charmes de la maman et des
passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre son mari dans la Pampa
a aussi deux enfants bruyants qui mettent un peu de vie dans le navire.
Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se faire  la vie conome et
mesquine des personnes de sa condition dans les Pyrnes. Les 10,000
moutons que possde son mari lui rapportent bon an mal an de 30  40
mille francs de rente, et elle peut ainsi se permettre de larges
dpenses. Les officiers du navire sont  leur tour complaisants et
donnent volontiers les renseignements qu'on leur demande. Voici les
dimensions du _Niger_: 125 mtres de long, 12 de large, 15 de haut; la
machine est de la force de 600 chevaux au coefficient de 300
kilogrammtres, et nous pousse avec une vitesse de 11  12 noeuds. Le
dplacement est de 5,000 tonnes, et il porte 2,000 tonnes de marchandise
outre 250 passagers de chambre et 800 d'entrepont lorsqu'il est au
complet. Il fait les voyages de la Plata depuis dix ans. Son personnel
compte 105 individus, dont 35 employs  la machine, 39 servant de
domestiques, bouchers, boulangers, gardes-magasin, et le reste officiers
et matelots.

Le fret, qui s'levait jusqu' 500 et 800 fr. la tonne pour le caf, est
tomb maintenant si bas que c'est  peine si l'on peut former une
moyenne de 30  40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais la
subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque
voyage. La Compagnie importe dans l'Amrique du Sud du vin et des objets
manufacturs, et en exporte le caf, le suif, les cuirs et la laine. Le
plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des Brsiliens, des
Platens, des commis-voyageurs. Un journaliste de Paris s'en va prendre
part  un congrs pdagogique  Rio.--Paris fait le plus souvent le
sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y a vu, ce qu'on y a
fait. Les dsoeuvrs de tous les points du globe viennent y chercher les
distractions, y laisser leur argent; et ils en exportent trop souvent la
frivolit, si ce n'est pire. C'est ainsi que l'influence de cette
capitale se fait sentir partout au loin. Combien meilleur serait le
rsultat, si l'on trouvait  Paris plus de srieux que de futile!

Hier, c'tait dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur
les navires anglais ou amricains, un service du matin rappelle le jour
du Seigneur.

Ces jours derniers nous avons rencontr peu de navires, mais aujourd'hui
nous en avons devanc deux. Nous approchons de la terre d'Afrique.




CHAPITRE II

Sngal.

     Arrive  Dakar. -- Les ngres plongeurs. -- La vgtation. -- Le
     march. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des ngres. --
     L'industrie au Sngal. -- Le couscous. -- Les ngresses. -- Une
     cole indigne. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de
     l'Immacule-Conception. -- Les Pres du Saint-Esprit. -- Les
     Frres de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le
     passage de la ligne. -- Les couchers du soleil.


Vers les six heures et demie du soir, nous commenons  apercevoir les
deux _Mammeles_: rocher ainsi appel  cause de sa forme. Le phare qui
s'lve sur la pointe la plus leve commenait  allumer ses feux. En
continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et vers
huit heures nous mouillons  Dakar. Dj le navire avait lanc ses trois
fuses pour faire connatre son arrive, et l'agent de la sant vient 
bord un peu aprs celui de la Compagnie et celui des postes; mais il
tait trop tard pour descendre  terre. On passa un peu de temps 
causer avec les jeunes mdecins et pharmaciens de la marine monts 
bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en sortir de grand
matin.

En effet, le lendemain, ds cinq heures, les ngres, grands et petits,
faisaient vacarme autour du navire. Ils manoeuvraient avec des palettes
de petits canots rustiques forms d'un tronc d'arbre creus. Je mets ma
tte  la fentre et ils me crient: _Papa, un sou! dis donc dou sou 
moi!_ et cette chanson se rpte comme un cho de canot en canot. Je
jette un double sou dans l'eau, et immdiatement une douzaine plongent
et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; un d'eux arrive
triomphant, le portant entre ses dents. Cette scne se renouvelle toute
la matine, car bien des passagers aiment  voir ainsi plonger ces
pauvres ngres, au risque de les voir enlever par les requins.

Arriv  terre, un bon employ rpond  mes nombreuses questions sur le
pays, et m'accompagne  la poste, puis  l'glise, et enfin chez les
Pres du Saint-Esprit. Le Pre suprieur me confie  un jeune
missionnaire alsacien qui parle le langage des ngres et veut bien se
faire mon cicrone.

[Illustration: Vue de Dakar (Sngal).]

La scheresse rend la vgtation languissante. Le sol est de sable ou
d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais
trouves dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs
rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias et
le banhian ou _ficus_, mais il est loin d'atteindre les dimensions de
ses congnres de l'Inde. Le gant des arbres d'ici est le _baobab_: il
y en a un prs du dbarcadre dont le pied a au moins deux mtres et
demi de diamtre: il produit un fruit de la grosseur et de la couleur
d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de rats d'eau
suspendus par la queue. Les indignes mangent ce fruit aigrelet. Le
singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le nom de pain des
singes. La grande place de Dakar est plante de ficus. Sur le tronc de
quelques-uns une grande affiche porte en grosses lettres: _Conversion de
la rente 5%_: le gouvernement ose-t-il donc parler de conversion aux
ngres!

[Illustration: Type de Femme du Sngal.]

Mon excellent cicrone me conduit au march; chemin faisant nous
rencontrons partout de gentils lzards  robe grise et  tte blanche
qui nous regardent avec curiosit, sans paratre effrays: on les dit
inoffensifs. Au march, je vois une centaine de femmes accroupies 
terre, vendant des lgumes et fruits divers. Elles les tiennent dans
d'immenses moitis de courges dont la contenance varie de 1  40 litres.
Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la viande et
des poules. Les enfants de toute taille grouillent nus ou  peu prs 
leurs cts, mais les plus petits sont envelopps et attachs sur le dos
des mamans,  la mode japonaise. Or, sous ce soleil de feu, la mthode
est dangereuse, car plusieurs enfants,  force de regarder le soleil
avec leur tte  la renverse, ont les paupires brles. Ceci explique
le grand nombre d'aveugles qu'on trouve dans le pays. J'achte quelques
fruits: le _nevo_, espce de pomme douce-amre, dont le got rappelle la
patate; le _ditach_, qu'on suce et dont le noyau brl rpand un doux
parfum; le _cola_, qui vient des ctes de Guine et qu'on me vend trs
cher. Les naturels prtendent qu'il sufft d'en manger un pour tre
affranchi de la faim durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a
pas russi; l'estomac des blancs n'est pas celui des ngres. Si l'essai
avait russi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgr le
prix de 15 centimes pice, raliser encore une grande conomie. J'ai vu
aussi le _popaya_, mais il n'tait pas mr.

Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses.  part les difices du
gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerants et quelques
baraques pour les ouvriers et employs du chemin de fer. Des maisons
prives, quelques-unes imitent le genre anglais avec vrandah: elles ne
sont pas assez entoures de verdure. Le plus grand nombre des
constructions europennes se trouve dans l'le de Gore, qui fait face 
Dakar.

Ma curiosit me portait de prfrence vers les cases des indignes.
Elles sont nombreuses, car il y a ici dix  douze mille ngres. Le bon
missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il allait partout, rien
ne l'arrtait, et partout il tait bien accueilli. Les enfants le
suivaient en criant: _abba pinou_, _abba pinou_: ils demandaient des
pingles. C'est en leur en donnant que le Pre en rassemble quelquefois
un grand nombre et les conduit chez lui, o il leur fait le catchisme.
Ces pingles leur servent pour tirer les pines des pieds, car ils vont
pieds nus.

Tous ces ngres sont musulmans, mais ils aiment les Pres, qui les
traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.

Les cases sont disposes par groupes de huit  dix. Elles entourent une
petite cour commune.  l'un des coins de la cour on voit un rond de
pierre qui sert de temple: c'est l que les familles, en se prosternant
vers l'orient, viennent rciter leur Coran et faire la prire. Ces cases
se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carres et couvertes en
chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau tress: elles
couvrent un espace de 10  20 mtres carrs, et ont souvent deux pices;
une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Elles ont une lgre porte
en bois. Les riches commencent  se donner le luxe de cases en planche
couvertes en tuiles plates de Marseille, ou en zinc. Le mobilier est
fort simple: un lit de planches, quelques courges pour les liquides et
les lgumes, un filet pour la pche, une caisse pour fermer les
vtements et objets prcieux lorsqu'il y en a, une marmite pour cuire
le couscous, un tamis, un mortier et pilon en bois, et un grand nombre
d'amulettes ou cri-cri. Ils consistent en ceintures, en queues, mais le
plus souvent en gros ou petits scapulaires de cuir ou d'toffe,
renfermant des versets du Coran, avec certaines substances
cabalistiques: graines de fruits, fiente de vache, etc. Il y en a qui
doivent prserver des balles, d'autres des cornes de boeufs; il y en a
contre la petite vrole, contre la fivre, contre la mdisance et la
calomnie et contre tous les autres maux qui affligent les ngres comme
le reste des hommes. Les marabouts ou prtres indignes, qui ont seuls
le pouvoir de faire ces _cri-cri_, les vendent fort cher  leurs
ouailles crdules. Ils viennent d'en inventer un contre les locomotives
qu'ils vendent plus cher que les autres. La locomotive en effet vient de
faire ici sa premire apparition, et il fallait tre prserv de ce
diable nouveau.

J'ai voulu acheter quelques-uns de ces _cri-cri_, mais on s'est toujours
refus  me les vendre. Le Pre en a pris un paquet de la main d'un
ngre, et me les a montrs. Il y en a ici pour 500 fr., me dit-il, c'est
au moins ce qu'ont pay ces braves gens: or, cela ne valait pas, cuir
compris, la somme de 2 fr.

Le Pre m'a fait observer les divers procds par lesquels on forme le
_couscous_. Les longs pis du mil ports de l'intrieur sont conservs
dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases,  ct
de la case habite. On en spare la graine pour la piler dans un grand
mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y consacrent
leur matine, comme les femmes arabes, en Orient, qui broyent chaque
matin le bl entre deux pierres. La farine est tamise, puis asperge
d'eau pour la rduire en fines boulettes, le tout plac contre les
parois d'un plat de bois dont le fond est perc de plusieurs trous. Ce
plat est pos sur une marmite d'eau bouillante, et la vapeur qui s'en
dgage, passant  travers les trous, cuit le couscous. Les ngres y
mlangent parfois de petits morceaux de viande ou de poisson et mangent
le tout avec les doigts, comme les Hindous: c'est la fourchette du
grand'pre Adam. Nos pres n'en connaissaient pas d'autre jusqu'au temps
de Franois Ier. Les Chinois, plus habiles, avaient depuis longtemps
trouv les btonnets.

J'ai visit la case d'un forgeron. Deux peaux de chvres formaient la
forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas  un canon de
fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une peau
qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les deux
bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et poussant
en bas, l'air s'en allait sur le feu.  mesure qu'il baissait l'une, il
relevait l'autre, et le jet tait ainsi continu. Le mtal rougi tait
battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pices de 5 francs
et des napolons d'or, faisait les jolis bracelets, colliers et pendants
d'oreille qui ornent le cou, les bras et les oreilles des femmes du
pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais il n'y en avait point de
prt. Donnez-moi deux pices de 5 francs, me dit le ngre, et je vais
vous les transformer en deux bracelets.

[Illustration: Type de Femme du Sngal.]

J'ai visit aussi la case d'un tisserand. Il avait install son mtier
dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame tait attache
au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre ct aux mains du
tisserand. Celui-ci, assis  terre, avait creus un trou dans lequel il
enfonait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bton qui
faisait bascule  un piquet, et en baissant alternativement l'un et
l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait  la navette. Il
n'y a pas de dsert o un semblable mtier ne puisse tre mont en peu
de temps.

Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de
palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes
soignaient les bbs. L'amour maternel m'a paru partout en honneur.

Il est d'usage de faire visite  l'ancien roi de Dakar. Sa case est un
peu plus grande que les autres. Il n'tait pas prsent, mais ses cinq
femmes nous ont reus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir
quelques pices de monnaie.

Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une
ombrelle et mme des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie
galonns d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fte. Les femmes
sont artistement drapes dans des toffes blanches et lgres. Elles
portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines
de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs
oreilles. Leur chevelure est divise en un grand nombre de petits
flocons ressemblant  de petites tresses; on les obtient en entourant un
petit jonc avec une mche de leurs cheveux crpus; le jonc enlev, le
flocon pend uni et gracieux.

Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un
parchemin tendu sur un rameau creus, allong d'un bton  l'un des
bouts. Quatre cordes tendues et pinces en guise de luth donnaient des
sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demand 100 fr.
Sans doute, c'tait le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un
sabre recourb, dont le fourreau en cuir rouge travaill tait d'un bel
effet: on m'en a demand 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le
tenait m'a rpondu: Si mon mari tait l, il vous le donnerait; mais
si je vous le donnais moi, je m'exposerais,  son retour,  recevoir des
coups.

Dans une autre case, j'ai trouv une bonne vieille tendue sur son lit.
Je lui ai demand son ge, et voici sa rponse: Lorsque les Anglais
taient ici, j'tais petite fille. Elle doit avoir quatre-vingt-dix
ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'tais
marabout, et lorsque je rpondais affirmativement, on me faisait un
grand salut.

En parcourant les petites ruelles qui sparent les groupes de cases,
j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arriv
jusqu' lui. C'tait une cole indigne. Les enfants s'exeraient 
crire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils
apprenaient par coeur sur une cantilne monotone. Les tablettes laves
et sches servaient  crire une nouvelle page. J'ai encore demand 
acheter une de ces tablettes, mais sans succs.

L'instruction est donne par les marabouts. Ceux-ci ont pour rtribution
les dons que recueillent les enfants en allant quter chaque matin
auprs des familles.

Les marabouts rendent aussi la justice, et les ngres qui auraient
recours aux juges europens, seraient mis au ban comme infidles.

Aprs la visite aux indignes, nous arrivons aux coles catholiques. Les
Frres de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ
quarante ngrillons externes. Leur tablissement tait en rparation; la
fourmi blanche avait rong presque toutes les boiseries. Les Soeurs de
l'Immacule-Conception de Castres ont cinquante ngresses de tout ge et
internes. Elles leur apprennent les mtiers habituels aux femmes. Comme
presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les
matins bon nombre d'indignes malades viennent leur demander des
remdes. Deux Soeurs visitent aussi  domicile les malades qui ne
peuvent venir jusqu' la pharmacie; rien d'tonnant que les ngres
aiment les Soeurs.

Une cinquantaine de kilomtres de chemin de fer est dj acheve. Les
200 kilomtres qui manquent encore pour unir Dakar  Saint-Louis,
capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'anne. On a d
importer des Pimontais pour ce travail; et quoique venus de leurs
glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brlant au prix
de 60 centimes l'heure. L o il y a un rude travail  faire, sur tous
les points du globe, on est  peu prs sr d'y trouver des Pimontais.

Rentr au navire, je suis avec intrt une discussion du capitaine avec
un Parisien  propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme
pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforait de faire
comprendre  son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en
faisant disparatre des exagrations draisonnables, bientt plusieurs
branches de l'industrie seraient supplantes par les trangers; mais il
n'arrivait pas  convaincre son adversaire, et il finit par lui dire:
On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui
en est encore  croire que Paris est le _nec plus ultra_ de la
perfection du monde!

 deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons  ct de
quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache
olagineuse qu'on rcolte  l'intrieur. Son prix est actuellement de 30
fr. les 100 kilog. Les mmes navires apportent en change des cotonnades
et des liqueurs. Nous voil encore une fois en route, et cette fois nous
allons bien  l'quateur, car la chaleur devient tous les jours de plus
en plus intense.

La traverse a continu dans de bonnes conditions; prs d'atteindre
l'quateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers
onze heures du matin, que nous avons pass la ligne; l'ancienne habitude
de baptiser ceux qui la passent pour la premire fois a disparu.

Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans
l'Ocan: mais ici je les trouve singulirement bizarres. Avant-hier, le
soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui
prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus
tard, lorsqu' la teinte rouge succda la teinte grise, on pouvait voir
une quantit d'les, de montagnes, de golfes, de presqu'les avec
phares: l'imitation tait complte.




CHAPITRE III

Le Brsil.

     Olinda. -- Pernambuco. -- Le dbarquement. -- La ville. -- Les
     monuments. -- Les institutions de charit. -- Le march. -- Les
     environs. -- Baha. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. --
     Les tablissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. --
     Le Brsil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Arme. --
     Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. --
     Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs.
     -- Nicteroy. -- L'htel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La
     Tijuca. -- Le muse. -- Rception de l'Empereur et de
     l'Impratrice.


Le 4 juin ds le matin, nous apercevons des terres basses, puis des
collines couronnes par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les
grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant
nous.--Lorsque les premiers Portugais aperurent le charmant mamelon
baign par la mer et couvert d'une si belle vgtation o s'lve
maintenant Olinda, ils s'crirent: _O linda situaao para edificar una
cidade._ O le bel emplacement pour btir une ville; et le nom d'Olinda
est rest  la ville aujourd'hui clipse par sa voisine Pernambuco.
L'tymologie de ce dernier nom remonte aussi  son fondateur Fernand.
_Buco_ en portugais signifie bateau; les indignes appelrent Fernambuco
l'endroit o Fernand arrta ses navires, et les Hollandais qui
conquirent ensuite et tinrent pour un temps ces possessions,
transformrent le nom en Pernambuco.

Une _jangada_ passe si prs du navire que l'escalier du bord faillit en
dchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau compos de
plusieurs poutres relies ensemble et portant une voile tendue au vent.
Les hommes qui la manoeuvrent sont inonds par les vagues; ils ont un
gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions au haut
d'une perche. Ils placent  une certaine hauteur une petite cabane
couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse dans ces
parages que ces barques insubmersibles sont de toute ncessit.

 midi et demi nous sommes devant la ville parseme de nombreux clochers
et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large  un demi-kilomtre. La
mer est relativement calme, mais bientt nous voyons combien le
dbarquement est difficile. Chaque pirogue a six rameurs ngres aux
muscles solides, et un pilote pour la barre: elles dansent au pied de
l'escalier, s'levant ou s'abaissant alternativement  la hauteur ou
profondeur de plusieurs mtres. L'habilet consiste  choisir le moment
propice pour enjamber. N'ayant pas pris assez de prcautions, ou plutt
n'ayant pas attendu pour observer comment allaient s'y prendre les
habitus, je passai le premier dans la barque, mais je posai le pied au
moment o elle s'enfonait violemment; mon pied porte  faux, et tombant
sur une jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un
parapluie. Un instant aprs, la jambe est fortement enfle, mais la
douleur diminue et je peux continuer l'excursion.

En voyant la force que dployent les rameurs nous revenons sur notre
premire opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demands pour
le dbarquement et le rembarquement sont bien gagns. Aprs avoir t
ballotts durant vingt minutes, nous passons la barre et entrons dans le
port. Celui-ci est form par une jete en pierre et brique que les
vagues battent avec violence en la dpassant souvent. Nous dfilons
devant la _Mdusa_, bateau sur lequel est installe la douane; et peu
aprs nous sommes sur les quais. La ville, qui compte une population
d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville portugaise: rues
assez troites, maisons peinturlures et balcons gracieux. Les tramways
ou _bonds_, comme on les appelle ici, circulent partout, tirs par de
vaillantes mules. Je prends le premier venu, et chemin faisant je me
renseigne sur les curiosits  voir.

Je descends bientt pour visiter l'hospice des enfants trouvs confi
aux Soeurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne suprieure, qui est
Franaise, me fait parcourir tout l'tablissement. Les dortoirs sont
sous le toit, mais celui-ci, form de tuiles plates, sans plafond,
protge contre le soleil: il est superflu ici de se prcautionner contre
le froid. La maison contient environ 250 filles de tout ge: la plupart
sont ngresses ou multresses. Elles sont recueillies dans un Tour et
ensuite places en nourrice  la campagne. Lorsqu'elles retournent 
l'tablissement, elles y sont instruites dans l'criture, lecture,
calcul et tenue du mnage. Arrives  l'ge convenable, on les marie, et
on leur donne une dot de 500 fr. avec un trousseau d'gale somme. Ce
systme m'a paru plus pratique que celui de nos orphelinats d'Europe, o
les jeunes filles sont places comme bonnes d'enfant, couturires ou
cuisinires', et par l voues presque au clibat forc au milieu
d'innombrables dangers. J'aurais voulu visiter encore un collge que les
Soeurs ont  la campagne, et dans lequel elles instruisent plus de 200
jeunes filles de la bourgeoisie; un orphelinat avec 200 orphelins
qu'elles dirigent  Olinda, et l'hpital Pedro II o dix-sept Soeurs
soignent 400 malades; mais le temps tait court.  quatre heures nous
avions rendez-vous sur les quais pour rentrer au bateau, qui repart dans
la soire. Je me dcidai donc  visiter la plus belle des glises de
Pernambuco, celle de la Peigne, de parcourir la ville et de faire en
tramway une excursion  la campagne au quartier de la Maddalena, le plus
pittoresque des environs. Avant tout je rends visite  un avocat mon
confrre qui me reoit dans son bureau avec beaucoup de bont et me
fournit plusieurs renseignements sur le pays et sur les oeuvres de
charit. Je remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau tait
situ au 1er _andar_ ou 1er tage: on y avait accs par un magasin et en
grimpant sur une chelle de bois assez dangereuse.

[Illustration: Brsil (Pernambuco): Ngresses vendant des fruits.]

 la Peigne j'ai trouv des capucins italiens qui ont difi l un
vritable monument,  grands frais. L'glise est surmonte d'une
grande coupole et les bas cts sont soutenus par huit colonnes en
marbre rouge, taill dans les carrires de Vrone. Les cinq autels, en
marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaques qui
ornent la faade sortent des ateliers de Venise.

Non loin de l'glise se trouve le march. Les voitures le traversent
comme aux Halles centrales de Paris.  ct des tomates et des oranges,
je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres fruits et
lgumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont presque tous
ngres ou multres. Enfin le temps s'avance et je m'empresse d'enjamber
le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur de longs ponts
tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la campagne parseme de
jolies villas. Elles sont de tous les styles, depuis l'arabe fantastique
jusqu' l'italien rgulier. Les jardins qui les ornent sont ravissants:
les cocotiers, les palmiers gants lvent aux nues leurs verts plumets;
les arbres et arbustes fleuris occupent le second plan, et les lianes
s'entrecroisent gracieusement. Il me semblait tre  Bandora, dans les
environs de Bombay. C'est bien  regret que je quitte ces lieux
enchanteurs pour regagner le bateau.

Aprs deux jours d'une navigation paisible, par une temprature de 30
centigrades, le 6 juin,  sept heures du matin, nous entrons dans la
magnifique rade de Baha. Elle est vaste et pittoresque.  droite, la
ville perche sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques
palmiers;  gauche, quelques les verdoyantes; en face, une presqu'le
que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicit. Plusieurs
navires sont  l'ancre, entre autre la _Reliance_ de la _Unite State's
mail_, qui a depuis sombr dans un naufrage, et une quantit de barques
couvertes de nattes, probablement maisons flottantes de familles ngres.
Aprs la visite de la douane et de la sant, je descends  terre et me
rends  la poste. Le directeur, don Macedo Costa, pour lequel j'avais
une lettre, me reoit avec bont. Prs de l, j'entre dans un ascenseur
public, et en quelques minutes je me trouve en haut de la ville, sur la
place du gouvernement.  droite, on me montre le palais du gouverneur; 
gauche le palais de ville, et, en face, la Chambre des dputs de la
province.

Je continue ma route, et dix minutes aprs j'entre dans l'glise de
San-Bento. Une assemble de noirs assistait  un service commmoratif.
Sous la coupole, devant un tapis noir orn d'une croix tendue  terre,
le prtre rcitait les prires des morts. Je passe au couvent contigu,
je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et aprs
avoir travers de vastes salons dont la vue domine la ville, j'arrive 
la cellule du _Padre Mestre Gral_. Il me reoit poliment, et nous
parlons de son frre qui habite Paris. Il me fait accompagner chez un
autre de ses frres, professeur de pathologie  la facult de mdecine,
et chez les Pres lazaristes  _Campo do Polvera_.

Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste tablissement, qui
pourrait loger au moins une centaine de moines, en contient
actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en est
de mme des autres nombreux couvents de Baha et du Brsil en gnral.
Il en est de ces institutions comme des hommes: elles dgnrent et
meurent, puis renaissent.

Mon conducteur me mne  travers un labyrinthe de rues plus ou moins
sales, elles sont bordes de vieilles maisons peintes en jaune, en bleu,
en rouge,  la mode gnoise. Le terrain est ingal: on monte des
mamelons et descend des valles. Partout les vaillantes mules tirent les
_bonds_ ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire ou
multre, presque pas de blancs.  la fin, ruisselant de transpiration
sous un soleil de feu, j'arrive au _Campo do Polvere_ chez les Pres
lazaristes. Le P. Sagnet en est le suprieur. Il me retient  djeuner
et me propose la visite des tablissements tenus par les Soeurs de
Charit. C'est toujours avec plaisir que je vois  l'tranger les
tablissements dirigs par nos compatriotes.

 peu de distance de l'habitation des Pres, nous trouvons l'asile _dos
Espostos_. Il contient 215 petites filles. Comme  Pernambuco,
l'administration les marie lorsqu'elles ont l'ge voulu, et remet 
chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet
tablissement contient aussi 68 garons qu'on envoie travailler dans les
ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'ge de 12  14 ans.
Les Soeurs tiennent l aussi une cole externe qui runit une centaine
d'lves. C'est beaucoup pour une matresse. C'tait l'heure du dner,
le plus grand nombre taient rentres chez elles, mais une trentaine
dnaient en classe avec les petites provisions portes dans un panier.

Le jardin de l'tablissement est vaste et bien tenu: des mangoes
sculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les
domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirtres. Je
remarque l le fruit _abiu_ (le caki du Japon); le _pigna_ ou frutto de
Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espce de nfle; le popaja,
arbre  pain, le grand ventail ou arbre du voyageur, et une quantit de
plantes  feuilles rouges et  fleurs varies.

Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes prs de mrir. Si
on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait
bientt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et
abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses
couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.

Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit  la
visite de l'tablissement dont il est aumnier. Les Soeurs y instruisent
environ 200 jeunes filles internes appartenant  la bourgeoisie, et une
quarantaine d'orphelines. Elles construisent une belle glise gothique,
la premire de ce style qu'on voit au Brsil.

[Illustration: Brsil: Entre de Rio-de-Janeiro.--Pain de Sucre.]

Les lves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs
artificielles confectionnes par elles, et nous prenons cong des
bonnes Soeurs toujours heureuses de voir des compatriotes.

Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que
dirigent aussi les Soeurs et visitons la vieille glise des Pres
jsuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est  peu prs copie sur
Saint-Ignace de Rome, et surcharge de sculptures et dorures. De la
sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux panoramas
du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bont de me faire
ouvrir l'glise (car ici elles sont fermes durant le jour) a fait ses
tudes  Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux oeuvres de
dvouement non rtribues.

Mais l'heure avance, et malgr mon dsir de visiter l'hpital et l'cole
de mdecine, je dois y renoncer pour gagner le _Niger_.

Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Baha. Les
uns prononaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le chiffre
de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'tat civil ici, et lorsque le
gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. On
cache surtout les garons pour les soustraire au service militaire.

Je n'ai pu me procurer ni _ordo_, ni un indicateur de chemin de fer; ces
sortes de documents sont inconnus dans le pays.

On m'avait parl de la beaut des environs et surtout des quartiers de
Barra et de Rivermet; mais ces excursions demandaient plus de temps que
je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.

Dans l'intrieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que
dans les missions qu'il va prcher de temps en temps, 15  18,000 mes
sont souvent runies, et il est alors oblig de leur prcher sous la
vote du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne  sucre
et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de tapioca.

 quatre heures et demie le navire amricain lve l'ancre; un quart
d'heure aprs le _Niger_ le suit.

7 juin.--La nuit a t mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des
cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a d stopper
durant une heure pour rparation  la machine. On a peupl le navire de
perroquets; la plupart sont  plumage vert, ailes rouges, bec noir, et
ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros et
rouges avec queue trs longue; ceux-ci, incomparablement plus jolis, ne
parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqu bon nombre
d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un cureuil.

Le lendemain, la navigation est encore pnible. Le 9 juin,  sept heures
du matin, nous apercevons la cte hrisse de montagnes plus ou moins
coniques.  neuf heures, on nous montre au loin un profil de montagnes
ressemblant  la tte de Louis XVI, couch sur son dos.  midi, nous
entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle est vaste et gracieuse,
parseme d'les, et garnie de navires. De nombreuses chaloupes  vapeur
entourent le _Niger_. C'est la sant, la douane et les parents et amis
qui viennent chercher les amis et les parents. Il est toujours touchant
de voir ces scnes de famille aprs une longue absence; mais ici
_touchant_ est d'autant plus le mot que les Brsiliens, comme les
Portugais, s'embrassent en se tapant simplement de la main sur le dos.
Ils ne baisent pas comme les Franais et ne secouent pas la main comme
les Anglais.  deux heures une baleinire me dpose  la place du
Palais, d'o je gagne l'_Htel de France_. Ma premire visite est pour
le banquier, ma seconde  la poste.

De Bordeaux  Rio, nous avons eu 20 jours de navigation.  table, nous
n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes
tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons  Rio en
plein hiver; tout le monde y est vtu de noir. La chaleur est pourtant
aussi forte que chez nous au mois d'aot. La fivre jaune n'a pas encore
entirement disparu.

Le Brsil a une surface de 8,352,000 kilomtres carrs, la France n'en a
que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses
colonies, possde 22,418,400 kilomtres carrs; la Russie, 21,745,000.
La Chine a 11,500,000 kilomtres carrs, les tats-Unis de l'Amrique du
nord 9,333,000; en sorte que le Brsil est le cinquime de tous les
tats du monde quant  la surface. Il confine au nord avec le Venezuela
et la Guyane franaise,  l'est avec l'Atlantique,  l'ouest avec le
Prou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, l'Uruguay et la
Confdration argentine. Il est divis en 20 provinces, et sa population
est value  10 ou 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,300,000
encore esclaves. Il y a, en plus, 500,000 Indiens ou indignes dans
l'intrieur. La forme du gouvernement est une monarchie
constitutionnelle avec un empereur et deux Chambres lectives. Le trne
est hrditaire sans exclusion des filles. L'empereur actuel n'ayant
point de garons, aura pour hritire sa fille ane, marie au comte
d'Eu d'Orlans, fils du duc de Nemours.

C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal),
rgent du Brsil pour son pre Jean VI, d'accord avec celui-ci, proclama
l'indpendance de la colonie. En 1826, il hrita de la couronne de
Portugal, et y renona en faveur de sa fille ane, doa Maria II, mre
du roi actuel.

Il mourut rgent du Portugal en 1834, aprs avoir abdiqu en 1831 la
couronne du Brsil en faveur de son fils don Pedro II, alors g de 6
ans et empereur actuellement rgnant. Il a t couronn  sa majorit, 
16 ans, le 18 juillet 1841, et mari le 4 septembre 1841 
Teresa-Christina-Maria, ne le 14 mars 1822,  Naples, et fille de
Franois I, roi des Deux-Siciles. L'hritire prsomptive, doa
Isabella-Cristina, est ne le 29 juillet 1846. La constitution de 1824,
modifie en 1834, en 1840, et sans cesse amliore, est trs librale.

L'empereur exerce le pouvoir lgislatif avec le concours de deux
Chambres: le Snat et la Chambre des dputs. Les snateurs,
actuellement au nombre de 57, sont nomms  vie par l'empereur sur une
liste triple vote par les lecteurs. Les dputs, au nombre de 122,
rpartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis
deux ans, lus pour trois ans au scrutin direct. Sont lecteurs et
ligibles ceux qui, sachant lire et crire, paient une contribution de
12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de 200,000
reis (400 fr.). La lgislature actuelle est la dix-huitime; elle a
commenc avec la nouvelle loi lectorale en 1882 et finira en 1885.

Le revenu de l'tat est d'environ 250,000,000 de francs. La dpense
excde la recette de plusieurs millions. La dette atteint prs de 2
milliards, dont le quart a t occasionn par la guerre du Paraguay.

Il n'y a pas d'impt foncier: le revenu principal provient des droits de
douane  l'entre et  la sortie. L'importation atteint le chiffre d'un
demi-milliard de francs, l'exportation le dpasse de quelques millions.

Les principaux produits sont: le caf, le sucre, le coton, le mat,
espce de th consomm dans la rpublique argentine; le caoutchouc,
l'or, le diamant, les drogueries et matires mdicinales, les peaux et
le suif.

L'arme compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre gros
et petits, 52 navires, dont 4 cuirasss. Ils portent ensemble 118
canons, jaugent 26,071 tonnes, disposent de la force de 26,140 chevaux;
le tout dirig par 215 officiers et environ 2,000 matelots. Les gros
navires sont construits en Angleterre. On y achve en ce moment un
nouveau cuirass: _le Riachuelo_. Les petits navires sont construits au
Brsil, dans les divers arsenaux de Corte, Baha, Pernambuco, Para,
Mattogrosso. Le matriel de guerre est fourni par la maison Krupp. Le
budget annuel de la marine s'lve  environ 12,000,000,000 de reis,
soit environ 25,000,000 de francs. Les villes principales sont
Rio-de-Janeiro, Baha et Pernambuco. De ces deux dernires j'ai dj
parl, me voici  Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit en franais, signifie
fleuve de janvier. Les Portugais arrivrent ici en janvier, et prenant
la baie pour l'entre d'un fleuve, nommrent l'endroit Rio-de-Janeiro,
et ce premier nom est rest.

La vieille ville, btie sur une langue de terre basse qui s'avance dans
la baie, ressemble  toutes les villes portugaises. Les rues sont
troites et mal paves. La rue la plus frquente, celle d'Ouvidor, qu'
Rome on appellerait le Corso, n'a gure plus de 6  7 mtres de largeur.
De nombreuses glises lvent leurs dmes et leurs clochers, mais elles
sont presque toujours fermes. Il y a peu de vespasiennes, et comme la
chaleur du climat invite  boire, le peuple fait de la ville une
vespasienne gnrale. Or, cela n'augmente pas la salubrit. Il me
semblait tre dbarqu dans une ville chinoise; le mouchoir bien garni
d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette partie de
la ville que se trouvent les banques, la poste, la douane, les
principaux magasins, et que se font les affaires. C'est aussi dans cette
partie que la fivre jaune a lu son quartier gnral. Mais si on pousse
jusqu'aux faubourgs,  Butafogo, Ingenio nuovo, c'est autre chose. L,
de gentilles maisonnettes entoures de jardins sont d'agrables et
saines demeures; toutefois, la forme chalet qu'ont gnralement ces
maisons peut bien convenir aux montagnes de la Suisse, la plupart du
temps couvertes de neige, mais me parat peu adapte  un climat qui
ignore la neige et qui est brlant mme en hiver. Garnir les maisons de
portiques et de vrandas garantirait les murs des rayons du soleil et
rendrait les chambres plus fraches. Les portiques sont aussi fort
commodes pour s'y dlasser le matin et le soir. Le tout devrait tre
cach dans un bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la
luxuriante vgtation de ces lieux. Tel est le systme qu'ont adopt les
Anglais aux Indes et dans l'Extrme-Orient pour se dfendre d'une
chaleur analogue. L'tranger qui n'y est pas encore habitu remarque
aussi le grand nombre de degrs dans la couleur de la peau des
habitants, depuis le noir du ngre jusqu'au blond et au blanc de
l'Europen. Le croisement avec les ngres et avec les Indiens a produit
toutes ces nuances.

Rio, capitale du Brsil, pour la population est la premire ville de
l'Amrique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'_Htel de France_
qu'on m'avait indiqu comme le meilleur est loin d'tre confortable.
Aprs la visite rglementaire  la douane, je peux retirer mes bagages,
et je prends un _ferry_, nom qu'on donne ici aux bateaux traversant la
baie, au-del de laquelle s'lve la ville de Nicteroy. Je rservais ma
premire visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait dit habiter 
Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre ct de la baie que je traverse en
une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est  une lieue de distance; je
monte sur une voiture de tramways, et je parcours une valle magnifique
qui me ddommage un peu des odeurs de Rio. Aprs une heure, j'arrive sur
un monticule  une chapelle ferme et la maison attenant ne contient que
des ngres. C'est bien ici la chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en
portugais, mais personne que nous n'y demeure. Aprs avoir demand 
bien des maisons et des passants, on me conduit  une maisonnette cache
dans un bouquet d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la
maison achete pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient dj
sans la fivre jaune; mais l'vque, Mgr Lacerda, a prfr laisser
teindre le terrible flau avant de les y installer. Je reprends le
_bond_ et le steamer et arrive  l'_Htel de France_ bien tard pour le
dner. Je passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il parat
que dans les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis
rien des rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte
que je trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas
du tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la
maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait s'tonner seulement
qu'il n'y et pas de fivre jaune. Aussi ds le lendemain, je me
proccupe de changer de quartier et d'htel, mais le _Grand-Htel_ n'a
point de place, l'_Htel des trangers_ et d'_Angleterre_ n'ont plus que
de petites chambres, et je me sauve  l'htel _Vista Allegra_ sur la
colline de Santa-Tereza. On arrive en tramway au pied d'une colline
qu'on escalade par un chemin de fer  ficelle, et un autre tramway nous
conduit par la colline jusqu'aux grands rservoirs publics ou dpts
d'eau qui alimentent la ville. Cette excursion est magnifique: on domine
la ville, la rade et les environs, le coup d'oeil est ravissant; 
l'htel _Vista Allegra_ on respire un air pur et on jouit du mme
panorama.

Une fois mon domicile fix, je commence mes visites. Le grand sminaire
est tenu par les lazaristes franais, les lves y sont au nombre d'une
vingtaine. Le P. Henh, suprieur, me renseigne sur les oeuvres
charitables du pays.

M. Galvao, directeur de l'cole polytechnique, me reoit avec bont. Il
lutte de son mieux pour infuser un peu d'nergie dans les caractres
indolents; il me parat homme de forte volont, il m'invite  visiter
son cole frquente par 300 lves; et me donne plusieurs
renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour
lesquelles on m'a remis des lettres.

Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est
depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me prsente  son
prsident, et me remet une carte pour tre admis  la lecture des
nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin faisant, il me
fait remarquer le superbe palais de commerce en construction. Quel
dommage de mettre tant de millions en un quartier si malsain! Le
prsident de la Chambre de commerce, avec beaucoup d'amabilit, rpond 
mes nombreuses questions sur le commerce de la capitale, sur la
colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le _Relatorio da
associaco commercial do Rio de Janeiro do anno de 1881_. En le
parcourant je vois que l'association demande instamment au gouvernement
la rforme montaire. Il n'est pas facile, en effet,  l'tranger, de se
reconnatre dans ce labyrinthe de mille et millions de reis, et il lui
faut longtemps pour s'y habituer. L'unit montaire est le reis qui vaut
ici un quart d'un centime,  peu prs la moiti de la sapque chinoise:
en effet, s'il faut 1,200 sapques pour 5 fr., il faut 2,200 reis pour
la mme somme. Heureusement le reis n'est pas montis; on a de petites
monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et valant 100 et 200 reis,
mais le plus souvent ce sont les sales chiffons de papier-monnaie qu'on
reoit et qu'on donne; ils ressemblent  ceux qu'on a vus en Italie et
ailleurs. Les plus petits sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce
papier perd actuellement environ 10%, quand on veut l'changer contre
mtal. Les gouvernements qui ont dj t assez sages pour former
l'union postale, feraient bien de former une union montaire
universelle: tout le monde en profiterait.

Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a vendu
3,286,813 sacs de caf du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 reis (un
peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix tait de 5,603 reis en 1879,
presque le double; que la valeur des marchandises exportes de Rio en
1881 atteint environ 130,000,000 de fr.

Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a import pour environ 80,000,000 de fr.,
la France 32,000,000, les tats-Unis pour 16,000,000, le Portugal pour
12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de fr.

Pour la navigation, en 1880-81, sont entrs et sortis au port de
Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 franais, 232
amricains, 137 brsiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 norwgiens,
77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle vient aprs
le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a import environ 3,300 pipes et
la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a cot environ
200,000,000 de fr., en 1881 a donn une rente brute de environ
26,000,000 de fr.; en dfalquant les frais d'exploitation, environ
11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 de fr.

L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a t de 1,162
immigrants subventionns et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu
aussi 9,434 dparts.

Dans l'aprs-midi, je me rends au petit sminaire au _Palacio piscopal
de Rio Comprido_: il est au loin  la campagne, mais les tramways vont
partout. Une magnifique alle de palmea gigantea conduit  la maison.
Elle a une cour intrieure et parat bien dispose pour l'ducation.
Dans le salon, je vois une espce d'oiseau noir  gros bec; c'est le
_bicudo_, me dit le professeur. Il est ainsi appel  cause de son gros
bec: il n'est pas joli, mais il chante comme le rossignol; la nature ne
donne jamais tout  tous. Quatre-vingts lves sont l instruits dans
les lettres et sciences par les lazaristes franais et plusieurs
prennent plus tard le chemin du grand sminaire. Dans le jardin, je
remarque une magnifique alle plante de bambous; ils sont si serrs
qu'ils forment une barrire impntrable aux rayons du soleil. Un peu
plus loin, une vaste piscine sert aux bains quotidiens des lves. 
ct, un grand potager fournit non seulement tous les lgumes  la
maison, mais encore un revenu locatif. Une glise nouvelle est en
construction; la matire employe est la brique, quoique les pierres ne
manquent pas: les environs de Rio sont remplis de granit.

Un peu plus loin, je visite un collge tenu par les Soeurs de
Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction  80 garons et  100
filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les garons
sortent  l'ge de 12  14 ans. Toutefois, cette facult d'enseigner la
classe riche n'est accorde qu'exceptionnellement aux Soeurs de Charit,
lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point d'autre ordre
enseignant. Saint Vincent de Paul les a spcialement tablies pour se
dvouer  la classe populaire, et pour ne pas l'oublier, les Soeurs
tiennent dans ce mme collge 30 garons et 40 filles pauvres. Je
parcours la maison: classes, dortoirs, cours de rcration, tout est
bien dispos. De nombreux petits rservoirs servent pour les bains des
lves. Sans le bain quotidien, me dit la Soeur, nous aurions dans ce
climat bien des maladies de peau. Le bon lazariste qui m'avait reu au
petit sminaire m'avait donn son domestique pour me conduire chez les
Soeurs; il me conduit encore au palais Imprial  Saint-Sbastiao. Le
baron de Buon Ritiro, chambellan de l'empereur, se trouve de service au
palais: il me reoit avec prvenance, et me promet pour le 13 juin une
audience de Sa Majest.

Poursuivant ma route, aprs plusieurs changements de tramways et une
heure de voiture, j'arrive  la villa Moreau  la Tijuca. La chaleur
tait forte  Rio, je voulais passer une nuit  la campagne.

La _Villa_ ou _Htel Moreau_ est situe au milieu d'un magnifique parc
au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve  table d'hte beaucoup
d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin  leur bureau  Rio
et reviennent le soir  l'air pur. Parmi les convives, je distingue un
jeune couple en lune de miel.

Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. Durant
une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la montagne,
au milieu d'une vgtation tropicale. Le gouvernement rachte ces
montagnes pour laisser repousser la fort et en faire une promenade
publique. Les pics les plus levs ont 1,000 et 1,200 mtres d'altitude:
on les atteint en deux heures de cheval du plateau de la _Cascatella_
ou petite cascade, prs de laquelle passe la voiture. Nous voyons par-ci
par-l quelques fabriques de papier pour lequel on emploie ici les
fibres du bananier. Nous apercevons sur le plateau quelques gracieuses
villas, et aprs une courte descente, nous arrivons  deux htels situs
l'un prs de l'autre, _White Htel_ et _Htel Jourdain_. Les noms
indiquent que l'un est anglais et l'autre franais. Ils occupent deux
maisons ayant fait partie d'une mme _fazzenda_ de caf. L'endroit est
extrmement pittoresque; beaux ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi
c'est un rendez-vous populaire le dimanche.  dix heures et demie
j'tais de retour  l'_Htel Moreau_, et aprs un bon moment de natation
dans la frache piscine, je trouve le djeuner excellent. Un jardinier
franais trs instruit m'accompagne  mon excursion dans le parc. Il le
garnit avec les plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en
dcouvre toujours de nouvelles; mais il a  se dfendre contre les
serpents, peu habitus  tre drangs dans la fort vierge. Le _Copi_,
qui a environ 1m 50 de long, est inoffensif; le _Corail_, ainsi nomm 
cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais il
ne s'en prend  l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le _Churucu_ est
srieusement dangereux; il est noir, gros et court; il n'a que 75
centimtres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, l'attend,
s'lance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. Aussi le
jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions qu'arm d'un
flacon d'alcali.

[Illustration: Brsil: Diverses sortes de Palmiers.]

Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le
jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne
toute l'anne des fruits, ils pendent directement du tronc;
l'incisafoglia ne donne le fruit qu'une fois l'an; ce fruit, saut au
beurre, a le got du pain; c'est pourquoi on appelle cet arbre l'arbre 
pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient colossal et donne des
fruits pesant jusqu' 1 livre 1/2. Le giroflier, dont la tige des
tamines est le clou de girofle, bien connu de nos cuisinires. Presque
tous ces arbres sont couverts de parasites; ce sont des picarnia, des
broumelias verdifolias et autres qui pendent en lianes. Parmi les
palmiers nous voyons le cameodora elegans ou palmaria gigantea qui vient
si bien ici et atteint jusqu' 30 mtres de haut; malheureusement il ne
donne aucun fruit utilisable; puis l'areca rubra ou areca
madagascarensis, avec d'immenses palmes; l'areca bambousa ou palmier
bambou, dont la tige ressemble au bambou. Le cariotta aureus  feuille
trilobe, le felix reclinata, et autres sortes de cocotiers. L'avocatier
donne un fruit excellent en forme de poire, mais rempli d'une espce de
crme ou beurre vgtal. Le treligea regina ou arbre du voyageur,
semblable  un immense ventail, form de feuilles  forme de bananier;
il sort plus d'un litre d'eau de chaque feuille si on la coupe, c'est
pourquoi il a reu le nom d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis
 large feuille donne une espce de nfle du Japon. Le mammea americana
 belles feuilles de magnolia, donne toute l'anne un excellent abricot,
dit de Saint-Domingue. Nous voyons une grande varit de mimosa et
d'acacias parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des
csalpines. Dans la famille des pandanes nous trouvons le pandanus
utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le pandanus
inermis. Dans la famille des sicades, le sicas revoluta, le sicas
circinalis; parmi les dracoenas, le dracoena umbraculifera, le dracoena
rubra terminalis; le poincentia pulcherrima  belles feuilles rouges,
qui commence  faire son apparition en Europe; le califa, etc. Dans les
cucurbitaces, le mamou, qui donne un fruit jaune dont les habitants du
pays font une compote; l'arbuste croton et une infinit d'autres dont
une bonne partie sont utiliss en cuisine ou en pharmacie.

Rentr  Rio dans la soire, je rends visite  M. le vicomte Barbacena,
d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne sur les
principales plantations de caf et de cannes, et m'en facilitera la
visite.

13 juin.-- l'approche de la fte de saint Antoine, on tire force fuses
et ptards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la fte
religieuse.

Au muse on venait de terminer une exposition anthropologique; le
directeur, M. Netto, avec beaucoup de bont, met un employ franais 
ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui
concerne les Indiens: cramique, armes, filets, embarcations, s'y trouve
 profusion; on a mme copi d'aprs nature les principaux types. J'en
ai vu d'absolument identiques  la race jaune, et d'autres de race pure
indo-europenne; preuve certaine que les hommes ont abord ici de divers
lieux et  des poques diverses. Les nombreux vases de terre
ressemblent, par la forme et le travail,  la cramique des trusques.
On peut voir bien des objets qui rappellent l'gypte, entre autres la
momification; mais les momies indiennes ne sont pas couches au long; le
corps est pli, les genoux touchant la poitrine, selon la manire dont
les Japonais disposent leurs morts dans le cercueil avant de les brler.
Les pirogues sont des troncs d'arbres creuss, ou des corces lies: les
lances et les flches ont le bout en pierre ou en os; elles sont parfois
imbibes d'un poison vgtal. Certaines flches lgres taient lances
en soufflant dans un bambou qui les contenait. On trouve aussi des
casse-tte et une quantit d'instruments de pierre absolument identiques
 ceux que j'ai vus en Allemagne, en Norwge, en Russie. L'homme a
certainement abord l'Amrique par le dtroit de Behring, d'o il est
descendu vers l'Amrique centrale; mais,  plusieurs reprises, des
embarcations y ont t entranes par des temptes o des courants, et
on peut ainsi s'expliquer la prsence des diffrentes races et des
diffrentes civilisations.

Le soir,  cinq heures, j'tais  San-Christovao, au Palais imprial. M.
le vicomte de Buon Ritiro me prsente  Sa Majest l'empereur qui
m'accueille avec bont. La conversation roule sur les voyages, sur
l'enseignement, sur la charit: il importe, dit l'empereur, de bien
s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi
beaucoup de ne jamais cacher la vrit. L'empereur m'a paru anim
d'intentions droites et de bonne volont.

[Illustration: Brsil: Palais Imprial.]

Un ingnieur venait aprs moi pour le renseigner sur un chemin de fer de
Pernambuco. Il reoit avec facilit, coute avec attention, et se rend
compte des affaires. On loue sa simplicit et sa charit. On lui
reproche d'un peu trop sacrifier  l'amour de la popularit.

Je prends cong de Sa Majest pour passer chez l'impratrice. Elle est
dans un salon, assiste d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec
bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle
des oeuvres de dom Bosco, saint prtre italien qui renouvelle les
merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majest apprend avec plaisir que
dom Bosco va fonder sa premire maison dans le Brsil. Puisse-t-il,
comme partout ailleurs, y dvelopper, chez les enfants abandonns, le
sentiment chrtien et l'amour du travail.




CHAPITRE IV

     Excursion  Ptropolis. -- Rencontre du comte d'Eu. -- Sa
     famille. -- La colonie allemande. -- L'ingnieur Bonjean. -- La
     filature la Ptropolitana. -- Les bois de construction. --
     Pourquoi on dlaisse l'industrie franaise. -- Le corps
     diplomatique. -- L'internonce et l'administration religieuse. --
     Le tlphone. -- La Chambre des dputs. -- Les chemins de fer.
     -- Le baron de Teff et l'exploration de l'Amazone.


Le 14 juin,  trois heures, j'tais sur le petit steamer qui traverse la
baie pour rejoindre le chemin de fer de Ptropolis. Nous longeons 
gauche une quantit d'les verdoyantes et pittoresques.  mesure que
nous avanons, les montagnes de Ptropolis et de Teresopolis appeles
_de los organos_,  cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues,
nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai prs de
moi un voyageur  physionomie franaise, je lui demande divers
renseignements sur le pays que je vais visiter. Il rpond  mes
questions avec beaucoup de bont; je lui demande aussi si M. le comte
d'Eu est  Ptropolis. Je ne pense pas, me dit-il (et en effet, il n'y
tait pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour Ramiz
Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: Vous tes sans doute M.
Ernest Michel? Sur ma rponse affirmative, il ajoute: Je suis moi-mme
le comte d'Eu; M. le vicomte de Buon Ritiro m'a parl de vous, et M. le
comte de Noiac m'a crit de Paris pour m'annoncer votre visite; je serai
heureux de vous recevoir. J'exprime ma satisfaction et mon tonnement
pour la simplicit des chefs de l'Empire. Dans un sicle o on ne cesse
de parler d'galit, le peuple aime et apprcie cette simplicit.

Le long de la route, l'auguste prince n'a cess de me renseigner sur une
quantit de choses concernant le pays, et notre conversation varie m'a
laiss de lui le meilleur souvenir. Le navire est  la jete et nous
montons dans de larges wagons pour traverser la fort qui spare la baie
du pied des montagnes. Partout d'impntrables fourrs, mais pas
d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a dj fait ici ses
ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit bois soit un
taillis ou _puera_, comme disent les Brsiliens, et quarante ans pour
qu'il soit fort ou _pueran_.

Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place
dans des petits wagons. La large voie de 1m 50 est remplace par la voie
troite d'un mtre. Une locomotive nous pousse lentement sur une voie 
crmaillre  pente de 15%. C'est le systme du chemin de fer du Righi,
mais adouci, car celui-l a une pente de 25%.  mesure que la locomotive
s'lve, la nature alpestre nous apparat dans toute sa beaut: forts,
ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue plonge sur la rade,
sur Rio et les pics environnants. Derrire ces pics, le soleil se couche
envelopp dans un nuage aux riches couleurs. En une demi-heure, nous
atteignons 7  800 mtres d'altitude. Sur le plateau, une locomotive
nouvelle reprend le train  l'avant et nous traversons une charmante
petite valle parseme de blancs chalets alpestres. C'est la demeure des
bonnes familles allemandes venues ici il y a quarante ans. Les
vieillards seuls ont vu la mre patrie, la jeune gnration est
brsilienne. Le terrain qui entoure les chalets est cultiv en potagers:
c'est bien petit pour faire vivre une famille; mais ces bons Allemands
ont apport avec eux leurs industries: ils font le beurre et fabriquent
la bire.

 cinq heures et demie, le train nous dpose  Ptropolis. Une pleine
voiture d'enfants autour de leur mre envoyent avec leurs mains
mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu
qui ont aperu leur pre. Voil pour vous du nouveau, me dit le prince
en me montrant un _bond_ ou tramway tout neuf; j'y monte, et quelques
instants aprs, je suis  _l'Htel d'Orlans_. Ce vaste tablissement 
peine achev ne figurerait pas mal mme au milieu des meilleures
stations hivernales ou balnaires d'Europe.

La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigu. Aprs le dner je
gagne mon lit et le lendemain  sept heures j'inspecte la ville.

Ptropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton  leur dbut, une ville 
la campagne. Partout chalets, villas entoures de parcs gracieux, aux
plantes varies, aux fleurs blouissantes. En passant devant la villa du
comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicit de la famille
rgnante. Je rends visite  M. l'ingnieur Bonjean. N au Brsil, mais
d'origine savoisienne, il est parent du prsident Bonjean, fusill sous
la Commune. Laurat de l'cole centrale  Paris, il s'est occup ici de
chemins de fer et dirige actuellement deux usines de filature et tissage
de coton. Il me donne des dtails trs intressants sur le pays et sur
ses immenses ressources. L'esprit de routine laiss par les Portugais
fait qu'on n'a pas encore bien compris l'importance de l'immigration. On
nglige les moyens de la faire affluer. Les immenses ressources de la
contre sont donc encore perdues pour tout le monde. Les terrains
accessibles sont presque tous proprit prive, et les propritaires
incapables d'en tirer parti en demandent des prix qui loignent tout
acheteur. Les terrains plus loigns appartiennent  l'tat, qui les
donne au prix minime de 15  20 fr. l'hectare, 1 reis par mtre carr,
mais le manque de routes les rend peu abordables  l'immigrant. Les
compagnies qui se formeraient pour construire des chemins de fer
traversant les terrains riches et vierges et recevant comme
gratification une large bande sur les deux cts de la voie, feraient
certainement ici comme aux tats-Unis, d'excellentes affaires. Le
gouvernement, en facilitant l'action de ces compagnies, bnficierait le
premier par l'augmentation de la population, par l'impt direct qui est
minime, et surtout par l'impt indirect qui, par les droits de douane,
est trs productif. Ce sera toujours un mrite pour ceux qui ont la
direction de la chose publique, de sortir de l'horizon troit des
proccupations locales ou personnelles et de regarder les choses du
point de vue lev qui embrasse l'humanit. Or, la nature qui a produit
les immenses terrains encore vierges de l'Amrique du sud, ne les a pas
produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent,
mais pour en faire bnficier l'homme, auquel Dieu a dit: allez,
croissez et remplissez toute la terre. Qu'importe la nationalit et la
race, si on veut bien utiliser le sol  la sueur de son front?  la
longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront
une race qui, pour tre le rsultat du mlange de nombreux lments
actifs, n'en sera pas moins homogne et plus forte.

M. Bonjean veut bien me conduire  la Ptropolitana, fabrique qu'il
dirige depuis peu de temps. Aprs une heure de voiture, le long d'un
charmant cours d'eau, nous arrivons  un point o il se prcipite d'une
vingtaine de mtres en cascade  deux tages le long d'un rocher de
granit: c'est la _cascatella_. On refait le pont de bois qui traverse le
torrent.  cette occasion, M. Bonjean me fait remarquer les jolis bois
de construction de la contre. C'est d'abord le _vignatico_, de la
famille des cdres, dont on fait de beaux meubles, des marches et des
parquets; le tapinhoam  bois jaune; le masananduba,  bois rouge; le
cdre  feuilles larges; le _paineira_ au tronc pineux, qui donne la
_paina_, espce de fruit rempli d'une soie vgtale, qui sert pour
garnir les oreillers; le _pigno_ ou sapin du pays, dont les feuilles
courtes et larges piquent comme des pines.

Il y a actuellement au Brsil 40 filatures de coton, dont 2 
Ptropolis. La plus importante est celle de Macaco, que M. Bonjean
dirige depuis huit ans; la seconde est la Ptropolitana, dont il vient
de prendre la direction en fvrier dernier. La premire donne un
dividende de 15%, la seconde cause encore des pertes, preuve de
l'importance de la direction pour le rsultat d'une affaire.

Le moteur est l'eau du ravin avec une chute de 40 mtres. La toiture,
chelonne en petites bandes en forme de scie, claire  grand jour la
vaste construction. Au rez-de-chausse sont les ateliers de rparation:
forgeron, rabotage, ferrage, tournage de fer, charpentiers et ajusteurs;
puis les ateliers de teinture du fil et les entrepts divers. Au premier
tage sont aligns sur cinq rangs 5,000 broches  filer et 100 mtiers 
tisser, outre les batteuses et les cardeuses de divers degrs. La toile
confectionne atteint environ 6,000 mtres par jour, emballe
mcaniquement en ballots de 340 mtres prts  tre dirigs sur les
marchs du pays. La bonne toile blanche de coton de 0m 90 de largeur
revient  environ 1 fr. le mtre; elle sert au vtement des esclaves.
Celle qui, par les dessins varis et ses teintes brillantes, sert au
vtement du peuple, cote 1 fr. 50 le mtre. On fabrique aussi de la
toile  voiles pour les navires. Le soir, la lumire est fournie par le
gaz de ricin: on met dans les cornues les graines et bois de ricin et on
opre comme avec le charbon. Dj, j'avais vu l'htel clair par un
extrait de ptrole appel la gazotine.

Dans ces pays nouveaux on observe ce qui se produit en Europe en fait
d'invention, et on introduit toujours les dernires dcouvertes. Ainsi,
on voit partout fonctionner ici le tlphone, pendant qu'il est  peine
en usage dans quelques rares tablissements des grandes villes de
France. Sur le steamer, j'ai fait route avec un Portugais qui importe
ici les tramways mus par l'lectricit, pendant qu'on commence  peine 
en parler chez nous.

En examinant les nombreuses machines de la Ptropolitana, je remarque
qu'elles sont presque toutes de construction anglaise et amricaine, et
je demande au directeur s'il n'aurait pas intrt  les commander en
France. Les machines franaises sont plus chres, me dit-il, mais la
fabrication est meilleure, et  la longue elles procurent encore une
conomie; mais il est difficile de traiter avec les maisons franaises,
car elles sont ou lentes ou chicaneuses, et en tout cas elles manquent
d'esprit pratique. Vous voyez ces dessins; ils marquent les machines
montes et les machines dmontes avec les numros d'ordre  chaque
pice. Si j'ai besoin d'une pice de rechange, je n'ai qu' crire 
Manchester en indiquant simplement le numro, et la pice m'arrive par
le premier navire; mais s'il s'agit d'une maison franaise, rien de
semblable. Je suis oblig de dessiner la pice, de bien donner la
dimension, et souvent on aura besoin de nouvelles explications qui font
perdre des mois, et  la fin la pice arrive peut-tre incomplte ou mal
adaptable. J'aurais eu cent fois l'occasion de faire d'importantes
commandes en France, soit pour les chemins de fer, soit pour
l'industrie; j'ai chou: quand je tlgraphiais, on mettait un mois 
me rpondre parce que tel inspecteur ou tel autre tait en voyage, et en
attendant, l'occasion d'une affaire tait manque. Quand je demandais
les prix ou les devis, on me rpondait qu'on ne pouvait les donner de
suite, et on les envoyait six mois aprs. Si je rclame un nouveau
modle, on me rpond qu'on a le leur, et qu'on ne saurait en adopter un
autre. Par contre, lorsque je vais chez l'Amricain du Nord ou chez
l'Anglais, il me montre les modles et je choisis. Si j'en veux un
autre, il me le fait sans retard: il me donne le devis et le prix, et je
puis contracter immdiatement en saisissant l'occasion. Les hommes
intelligents et srieux ne manquent pas en France: il est certain que
s'ils connaissaient ce qui se passe par le monde, ils organiseraient
mieux leurs affaires, s'affranchiraient un peu du fonctionnarisme et de
la routine, et se mettraient en mesure de lutter avantageusement sur les
divers points du globe avec l'industrie de leurs voisins. Jusqu' ce
jour, le Franais reste chez lui, et rduit le monde  l'Europe. Le
personnel consulaire qui devrait le renseigner sur ce qui se passe n'a
pas t prpar par des tudes professionnelles, et pourtant le monde
marche, et celui qui ngligera de se tenir au courant du mouvement de
tous les jours sera ncessairement domin par les plus habiles. Or, il
ne faut pas l'oublier, dans les pays nouveaux, si le champ ouvert au
commerce et  l'industrie devient tous les jours plus vaste par
l'introduction des chemins de fer et des usines, l'Europe entire est l
pour offrir ses services: et non seulement l'Europe, mais encore
l'Amrique du Nord qui, non contente de s'tre en cela mancipe de
l'Europe, lui fait maintenant concurrence.

M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichs  la porte de
l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au
commencement, me dit-il, j'avais introduit les rglements des usines
d'Europe, mais le rsultat n'tait pas satisfaisant. Alors j'ai jet les
rglements au loin, et me suis born  recommander, et au besoin
ordonner ce qui m'a paru bon, et  dfendre ce que je trouvais mauvais.
Je laissais ainsi le rglement se former par lui-mme  la suite des
annes par l'action de la coutume. Ce systme m'a parfaitement russi 
l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai 460 ouvriers  l'autre
usine et je cherche  les attacher  l'tablissement en leur rendant la
vie facile et commode pour eux et pour leur famille. Moyennant une
redevance annuelle, au bout de quelques annes, ils sont propritaires
de la maison qu'ils habitent, d'un lot de terrain prcieux pour les
lgumes, et menus produits qu'il procure  un mnage. Quand j'ai pris la
direction de l'usine, je l'ai trouve entoure de dbits de boissons,
source de dsordres, et je me suis empress de les expulser; mais
sachant que l'ouvrier a besoin de dlassement, j'ai organis pour eux
et par eux une bande musicale, et une salle de gymnastique au moyen
d'une association dont le mdecin est le prsident. Ils ont leur socit
de secours mutuels, et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je
tmoigne  tous une affection paternelle, mais j'vite la familiarit.
Tous les mois cinq rcompenses en somme d'argent sont donnes aux cinq
ouvriers ou ouvrires qui se sont distingus par la conduite et le
travail. La plus grande impartialit prside  ces distributions;
prcaution d'autant plus ncessaire que je suis en prsence de plusieurs
nationalits souvent disposes  se jalouser.

Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par
l'affichage. Le rsultat de ce systme a t la paix et la stabilit
dans le personnel des ouvriers, le relvement du niveau moral, l'aisance
dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot, la
prosprit de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procder par
l'exprience plutt que par la thorie, et s'inspirer de l'amour de
leurs frres: ils recueillent l'affection en mme temps que l'abondance.

La maison du directeur est bien dispose pour le climat, entoure d'un
beau jardin dans lequel je trouve,  ct des fleurs et des fruits des
tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les
asperges, les salades et les choux, et jusqu' une plante de th. Le
tout est encadr par les bois, dans lesquels on retrouve les espces les
plus odorifrantes, depuis le _colosse_, qui produit le clou de
girofle, jusqu'au _canela capitanmor_, dont l'odeur rappelle absolument
les matires fcales.

Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin: il
me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons  une
autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. L, nous
trouvons 180 ouvriers et ouvrires faisant manoeuvrer 5,000 broches et
70 mtiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance, nous explique
comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a t oblig d'tablir une
machine  vapeur  ct de sa roue hydraulique. Je l'engage  remplacer
celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau que la roue: il en
convient, mais la roue, il l'a, et la turbine devrait tre achete.
Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour se rattraper
grassement, il continue de voir passer en combustible une bonne partie
des bnfices. Combien de calculateurs  courte vue on rencontre dans la
vie! M. Bonjean aussi avait trouv  Macaco des turbines insuffisantes,
et n'hsita pas  sacrifier 30,000 fr. en s'imposant un mois de chmage
pour les remplacer par des turbines plus puissantes. Le rsultat a t
une telle augmentation dans la quantit de toile produite
qu'immdiatement les frais furent couverts, et tout le surplus est
maintenant bnfice. Je demandais  M. Bonjean ce qu'il avait fait de
ses ouvriers durant le mois de chmage. Je les ai employs, dit-il, aux
travaux ncessits par le changement des machines et autres travaux
supplmentaires. C'est de l'administration paternelle!

Le corps diplomatique du Brsil passe la plus grande partie de l'anne 
Ptropolis, o il parat subir les atteintes de l'ennui. J'appris trop
tard, pour lui rendre visite, que le charg d'affaires d'Italie tait un
Niois, le comte Deforesta.

Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain
calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait
bon accueil, et me prsente son secrtaire, abb sicilien au regard de
pote. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brsil, et m'assure
que pour lui il ne connat pas l'ennui, vu qu'on le tient constamment
occup par les formalits de dispenses en matire matrimoniale.

Il y a 12 diocses au Brsil pour une population d'environ 12 millions
d'habitants, et une tendue presque aussi grande que celle de l'Europe.
Plusieurs n'ont mme pas de sminaire; mais Dieu supple  ce que les
hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ 500,000, sont
vangliss par des Ordres divers, et surtout par les capucins italiens,
qui dpendent directement de la Propagande. Les vques sont prsents
par l'empereur et confirms par le Pape.

Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothque
publique et prcepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le
comte de Noiac m'avait envoy une lettre pour lui. Nous causons
ducation et instruction, et je peux bientt me convaincre combien mon
interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il occupe. Il comprend
 merveille la haute importance de diriger les premiers pas dans la voie
du savoir de celui qui sera appel plus tard  rgler les destines de
l'Empire. Il sait bien que tout en armant l'intelligence, il faut
surtout cultiver le coeur.

Je ne pouvais quitter Ptropolis sans prsenter mes hommages  Son
Altesse le comte d'Eu; il est Franais, fils du duc de Nemours, et son
oncle le prince de Joinville a pous une des soeurs de l'empereur.
Comme je l'ai dj dit, la loi salique n'tant pas en vigueur au Brsil,
sa femme, fille unique de Pedro II, rgnera aprs lui et aura pour
successeur son fils an g de dix ans actuellement. Le comte d'Eu aura
donc  remplir ici le rle qu'a si bien rempli le prince Albert en
Angleterre.

Je me rends au palais imprial: mme simplicit qu' Rio, auprs de la
Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je
traverse le parc, j'arrive au palais; l aussi la porte est ouverte, et
pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du ct du bruit
de rires enfantins. J'arrive  une chambre o le prince joue avec ses
enfants et guide les premiers pas d'un bb de deux ans. Il interrompt
ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi. Il me parle
d'une exposition pdagogique dont il prside la commission: cela me
rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine sur le steamer _le
Niger_ un journaliste de Paris, dlgu  cette exposition. Est-ce
hasard ou concidence? Deux jours aprs l'arrive du _Niger_, j'aperois
dans la rue Ouvidor, aux vitrines du libraire qui sert de correspondant
au journal dirig par ce dlgu, une exposition de Vnus et de Cupidons
sous lequel on lisait en grandes lettres: _novedades_, nouveauts. C'est
aussi de l'enseignement, mais du mauvais.

Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus
actuellement que 1,346,648 esclaves au Brsil: la loi de 1871 rend libre
tout enfant n d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu' dix-huit
ans sous la tutelle du matre de la mre. Naturellement ils sont un peu
ngligs et Son Altesse projette une association pour s'occuper d'eux,
les patronner et les instruire. L'association est le levier des socits
modernes. Elle sera toujours le plus grand instrument du bien et du mal.
Tous les jours je lis dans les journaux l'annonce d'esclaves rendus  la
libert par leur matre, ou rachets par des associations. On en
affranchit aussi un grand nombre par testament; et Son Altesse me cite
une dame qui vient de lguer sa vaste proprit  ses 400 esclaves,
voulant qu'elle soit partage par familles. Belle et grande pense de
cette propritaire qui fait de ses esclaves ses hritiers! Une
commission a t nomme pour excuter la pense de la noble dame. Tout
le monde s'accorde  croire que dans vingt ans il n'y aura plus
d'esclaves au Brsil et que le travail libre les remplacera avec
avantage. Nous causons enfin de dom Bosco, dont Son Altesse a visit
l'tablissement  Turin; je lui raconte ses succs  Lyon,  Paris, 
Amiens,  Lille, et le prince m'apprend la mort de M. de Laboulaye, chez
lequel j'avais conduit le saint prtre quelques semaines avant. Un
grand nombre d'enfants court dans les rues de ce pays. Les Soeurs de
Saint-Vincent de Paul ont de nombreux tablissements dans lesquels elles
prennent soin des orphelins; mais les garons sont livrs  l'abandon,
et Mgr Lacerda, qui sent la ncessit de s'occuper aussi du sexe
masculin, a appel les missionnaires de dom Bosco.

Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer  l'htel
prendre un repos ncessaire.

J'aurais voulu passer la soire avec un avocat auquel on m'avait
adress. Nous aurions caus sur les lois et la magistrature. Dj je
savais qu'imitant un peu notre code, les lois brsiliennes, en fait de
succession, avaient rduit au tiers la portion disponible, et j'avais
entendu des plaintes  ce sujet. On y voyait un obstacle  la stabilit
des familles. J'aurais voulu connatre l'apprciation d'un homme
comptent  ce sujet, mais les forces taient  bout, et je dus renoncer
 cette visite. Le lendemain matin  six heures je suis sous la douche
froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du soleil, je revois
encore une fois les ttes blondes et les yeux bleus des enfants des
colons, et  sept heures je suis  la gare. Mme la comtesse de Barral,
qui avait t l'institutrice de la princesse, y accompagnait son fils
rcemment mari  Mlle de Paranagua, fille de l'ex-premier ministre.
Elle me parle de la famille Bernis, ses parents qui habitent Nice. Peu
aprs, la locomotive nous entrane sur la pente de la montagne d'o nous
dominons la plaine et la baie couvertes d'pais nuages que nous
atteignons bientt.  neuf heures et demie le bateau me dpose  Rio. Je
me rends au bureau tlgraphique pour voir si par hasard quelque dpche
d'Europe m'y attendait. L'agence Havas a ici son bureau; elle peroit
17,000 reis pour le premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant.
Le bureau anglais peroit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot.
Cette Compagnie, au capital de un million et demi de livres sterlings, a
une recette d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses
affaires.

 la Chambre des dputs pas de sance, mais plusieurs dputs semblent
occups  des travaux et discussions. Grande simplicit dans le monument
et le mobilier. Ces dputs de l'Empire sont moins exigeants sous ce
rapport que ceux de certaines rpubliques. Ils ne laissent pas
quelquefois d'tre irascibles. Je lis en effet qu'il y a peu de jours un
d'entre eux, qui s'est cru insult dans les colonnes d'un journal, a
voulu se faire justice  coups de canne sur le nez du journaliste. Il
est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas toujours sa mission et
qu'elle confond trop souvent la licence avec la libert.

Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la
province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec un
rglement en 5 langues relatif  l'htel des immigrants  Rio-Janeiro.
J'y lis que les immigrants y sont logs et nourris pendant 8 jours, mais
je n'y trouve aucun renseignement sur les conditions auxquelles ils
reoivent les terres et en quelle quantit. Les Yankees sont plus
habiles: ils multiplient les prospectus et les programmes avec gravures
et toute sorte de dtails. On les trouve  tous les htels, dans les
gares, et on les reoit dans les trains. Ici je n'ai mme pu trouver 
la gare un indicateur de chemin de fer. Le chef de gare s'est content
de me dire que l'horaire et les prix sont colls aux murs de l station;
en sorte que je dois aller les consulter toutes les fois que je projette
une excursion. C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait
croire que cela tient au peu d'importance des lignes dans un pays
nouveau.. Erreur! il y a environ 5,000 kilomtres de chemins de fer en
exploitation au Brsil, dont le cot moyen a t d'environ 100,000 fr.
le kilomtre; 15,000 autres kilomtres sont en construction ou concds.

Mais revenons  mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends
aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teff, chef de division 
l'arsenal de marine. M. de Teff est un officier distingu qui revient
de l'expdition organise pour observer le passage de Vnus. Il me donne
sur son travail des dtails intressants: il en envoie les rsultats 
l'Acadmie des sciences  Paris, o se runiront les savants en congrs
pour se mettre d'accord sur les conclusions dfinitives.

M. le baron de Teff me parle longuement de ses explorations dans
l'Amazone, o il a pass deux ans et neuf mois. Il dirigeait la
Commission qui devait, avec celle du Prou, tracer les frontires des
deux pays, pendant que deux autres Commissions traaient celles de la
Bolivie. Une premire Commission pruvienne avait t anantie par les
Indiens. Son chef, amput d'une jambe par le fait de cinq flches
empoisonnes, avait survcu et avait eu le courage de se mettre  la
tte de la seconde expdition; mais, durant les oprations, il fut
enlev par la fivre paludenne. Les rivires dbordent et se retirent
laissant d'immenses marais mortels.

Les Brsiliens aussi furent trs prouvs. Sur 80 personnes, M. de Teff
en perdit 27 de la fivre, parmi lesquelles son propre frre. Les
Indiens leur causrent bien des difficults, mais il avait trouv moyen
d'chapper  leurs flches en couvrant compltement les canots d'une
toile mtallique derrire laquelle se tenaient les rameurs.

La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visit
Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laiss une inscription
enthousiaste pour dclarer que c'tait l un endroit admirable pour une
grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de maisons et
de monuments. Or, M. de Teff, plus de cinquante ans aprs, n'y avait
encore vu que de l'herbe. La prophtie pourra se raliser; mais Humbold
s'tait tromp de date.

De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brsilien que
j'avais connu  Nice, m'avait envoy des lettres nombreuses pour ses
amis du Brsil, et entre autres une pour son fils. Je me rends donc chez
lui, mais,  mon grand tonnement, je trouve le pre en personne. Il
tait arriv de la veille, et nous pouvons ainsi causer, des choses de
l'Europe.

[Illustration: Brsil: Chef indien.]

Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de
l'empereur. Il tait de service au Palais. Il est frre du comte de
Barbacena dont j'ai dj parl. Ils appartiennent  la famille des
Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Aprs s'tre
perptus sans interruption de mle en mle depuis cinq sicles, les
deux frres n'ont maintenant chacun qu'une fille. Aprs ce plerinage,
lorsque nous nous trouverons runis dans le sein de Dieu, nous verrons
qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont Adam est
l'arrire-grand-pre.

Je clos ma srie de visites par celle de M. le comte de Paranagua,
jusqu'au mois dernier prsident du Conseil des ministres. Sa maison est
celle d'un bourgeois. Heureux pays, o les grands savent donner un si
bon exemple! M. de Paranagua comprend le franais et parle le portugais,
mais si clairement que je ne perds rien de la conversation. Elle roule
sur des sujets multiples, et j'admire dans mon interlocuteur l'homme
calme, au jugement clairvoyant, aux apprciations bienveillantes: c'est
l'homme habitu  la conduite des hommes. Il se rend  San-Paulo pour
voir son fils au petit sminaire, et si je puis trouver le temps de
faire cette intressante excursion, il me dirigera dans la visite des
choses intressantes de cette province, la plus avance de l'Empire,
pour l'industrie comme pour l'agriculture.




CHAPITRE V

     Excursion  Copa-Cabana. -- Sauvs par un bambin. -- Le jardin
     botanique. -- L'Hospicio Don Pedro II. -- L'orphelinat de
     Sainte-Thrse. -- Le Casino Fluminense. -- Encore le bureau de
     colonisation. -- Le tlphone. -- Le march. -- Les aumnes
     impriales. -- L'Hospicio de la Misericordia.


Le 17 juin,  six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrire
les montagnes, de l'autre ct de la baie et sur les cimes opposes. La
ville au pied de la colline se rveille, et les gens endimanchs se
meuvent, dans toutes les directions; je descends  _Praja do Framengo_,
chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons  cheval et nous
voil en route pour Copa-Cabana, o l'aimable banquier veut me montrer
le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet endroit. Il est
concessionnaire d'un tramway qui aboutit  une plage superbe. Il se
propose d'lever dans la mer, sur des poteaux de fer, un magnifique
tablissement de bains. Je l'informe de la destruction par le feu de la
Jete-promenade de Nice et l'engage  prendre ses prcautions. Aprs une
heure de marche au pas et au trot, nous laissons  gauche le cimetire,
garni de monuments de marbre, et gravissons une charmante colline que le
tramway traversera en tunnel. Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait
mine de nous barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et
nous offrir caf et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le
retour pour assister  la messe, il nous dit: Voil, sur ce rocher
l-bas, la chapelle; la messe s'y dit  dix heures, il est neuf heures;
vous n'avez que le temps d'arriver.

Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons  la plage,
couverte d'un sable fin et blanc qui blouit nos yeux. Le soleil est
brlant, il faut attirer un peu d'air par la vlocit du galop, et nous
voil galopant, galopant.  dix heures moins cinq minutes nous sommes au
pied du rocher, sur lequel les pcheurs tendent leurs filets. La monte
est rude, au point que mon compagnon voit sa selle retomber en arrire.
 dix heures nous tions  la chapelle, mais la messe avait t dite 
neuf heures. Le docteur, sans doute, n'y tait jamais venu. Dj, en
approchant de Rio, j'avais admir cette gracieuse coupole couronnant le
rocher en dehors de la baie; jamais je n'aurais pens qu'un jour je me
trouverais sur la terrasse de ce petit monument. La vue en est
excessivement gracieuse; les lames de l'Ocan se brisent  ses pieds et
on a en face un lot sur lequel un ingnieur franais lve un phare
lectrique. Mais l'heure avance nous laisse peu de temps pour la
contemplation. Nous saluons deux amazones et leur cavalier qui nous
avaient rejoints, et, pour viter le sable brlant, nous nous engageons
 gauche dans une petite fort, avec l'espoir aussi d'abrger la route
par une diagonale. Mal nous en prit, car, une demi-heure aprs, ayant
perdu le sentier, nous nous trouvons engags dans les broussailles, sans
issue. Les branches menacent nos corps et nos ttes; les chevaux
eux-mmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcs de descendre et de
les conduire  la main, nous errons par des tours et dtours, revenant
sur nos pas, et nous engageant dans toutes les directions, lorsque
enfin, en percevant au loin le toit d'une maison, M. Duvivier pousse 
pleins poumons ce cri: _O di casa_. Une voix rpond, mais on ne voit
personne.  la fin, un enfant de sept ans parat, et nous reconduit
jusqu'au chemin. Sauvs par un bambin!

[Illustration: Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.]

Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait et
un galop effrn nous conduit bientt  _Praja de Buttafogo_. M.
Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les
chevaux, dans une curie pour prendre le tramway.  midi nous rentrions
chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon djeuner redonne
des forces. Mme Duvivier fait les honneurs de la maison avec grce et
simplicit. On fait un peu de rcration avec ses quatre charmants
bbs, puis M. Duvivier prend le chemin de la ville pendant que, dans la
direction oppose, je me rends  l'_Orto botanico_.

Aprs une heure de _bond_ sur une route pittoresque j'arrive  ce
superbe jardin. Une alle de palmea gigantea s'tend jusqu'au pied de la
montagne. Ces vritables gants portent leur plumet  30 mtres dans les
airs; ils n'ont que le dfaut d'tre trop hauts. Le vert gazon qu'on
appelle ici _grama_ forme partout une gracieuse pelouse sur laquelle
s'lvent par-ci par-l des bouquets de bambou, des espces de joucas
dont les feuilles tournent autour du tronc en forme de spirales; des
bouquets de palmiers varis, parmi lesquels je remarque le palmier
bambou et une espce de palmier qui laisse tomber du tronc des racines
qui, venant se souder au sol tout autour forment comme une range de
pieux qui l'tayent. Parmi les gants, je compte le jacquier, le
manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore les noms. Je vois
par-ci par-l de gracieuses pices d'eau, et j'arrive  une charmante
petite cascade  plusieurs tages, ombrage par des gants sculaires.
L-dessous sont disposs des bancs et des tables de pierre sur
lesquelles diverses familles tendent des journaux en guise de nappe et
distribuent la nourriture  de joyeux enfants. Excellent usage que celui
des piques-niques  la campagne, mais je doute que le jardin botanique,
si admirablement dispos pour cela, soit accessible au grand nombre. Il
faut environ deux heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de
400 reis (1 fr.) pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de
10 personnes aura donc  dpenser 20 fr. seulement pour le transport. Il
est bien vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de
7  8 fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce
gain dans la nourriture, le logement et le vtement. C'est pourtant la
famille ouvrire qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air
des champs; de ranimer ses forces  l'atmosphre pure, de relever son
esprit et son coeur aux beauts de la nature.

En face du jardin, une grande affiche, avec le mot _Restaurant_, me fait
croire que j'y trouverai patron ou domestique franais; pas un ne parle
cette langue, et j'ai recours  mon mauvais portugais.  l'ombre des
manguiers, sur une grande table, des mets varis sont tals: un
mcanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se
promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je gote la
bire du pays; elle ressemble bien plutt au cidre de Normandie. Enfin
le _bond_ arrive et me ramne  Buttafogo, d'o je gagne l'hospice don
Pedro II.

Cette immense construction a t commence en 1841, et forme un
vritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la
royaut du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honore, c'est de
l'ordre chrtien. L'tablissement est en effet destin  la plus grande
des misres qui affligent l'humanit: c'est l'hpital des fous. Il a la
forme d'un immense carr coup en deux par la chapelle;  gauche sont
les hommes,  droite les femmes. Les malades tranquilles occupent le
premier tage; les furieux, le rez-de-chausse. Dans le grand salon, je
vois la statue de l'empereur Pedro II, protecteur de l'tablissement: il
a  sa droite le buste de Jos Clment Pereira, et  sa gauche celui de
Ivan de Boles Pinto, les deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi
celui du commendator Thom Rivero de Farias, qui a donn le terrain. On
ne saurait jamais assez honorer la mmoire de ces hommes qui mettent
leur fortune et leur activit au service de leurs frres malheureux; ils
sont les instruments fidles de la bont du Pre cleste, qui a cr le
riche pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux Soeurs de
Charit prennent soin de l'tablissement, et la cornette se tire
d'affaire, mme avec les fous. Le Pre Henh, lazariste, survient avec le
suprieur du petit sminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons
ainsi: une petite caravane pour parcourir les diffrentes salles.

Partout grande lvation des plafonds, aration parfaite; aussi, malgr
la haute temprature, on ne sent ici aucune de ces odeurs ftides
habituelles aux tablissements de cette nature. La maison abrite environ
400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes; mais,
par contre, celles-ci, de l'aveu des Soeurs, donnent plus de fil 
retordre. Il y a 15 pensionnaires de premire classe, logs en chambre;
ils payent 5,000 reis par jour (10  12 fr.); 24 sont dans la deuxime
catgorie, et payent une pension de 3,000 reis par jour; 40 de la
troisime catgorie donnent une pension de 2,500 reis; le reste est
gratuit. Dans la premire et la deuxime classe on compte des personnes
distingues. Dans ce sicle de la vapeur et de l'lectricit, bien des
cervelles sont emportes par le mouvement trop rapide de la vie.

Les bonnes Soeurs se livrent  des tudes comparatives entre les folies
des diverses nationalits, car il y a ici des gens de tous les pays.
Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantt un Allemand,
tantt un Franais, tantt un Portugais ou un Brsilien, et toujours
l'examen de l'individu donne raison  leurs observations. Le Brsilien a
la folie douce; le Franais, furieux ou gai, fait volontiers de
l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas: Vous aimez donc
le miel? lui dis-je; et il rpond: J'aime l'abeille, elle est discrte
et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est morne; l'Allemand,
ttu, et l'Italien dclame: celui qu'on me prsente est Gnois, il
prfre me demander des sous pour acheter des cigares. L'Espagnol est
mchant, et le ngre insolent.

 la chapelle, de beaux chandeliers et candlabres excuts par les fous
ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle d'exposition
contient des fleurs artificielles et des broderies excutes par les
folles et vendues au profit de l'oeuvre. La maison vit de dons et de
legs, et quatre loteries annuelles compltent les sommes ncessaires 
son entretien.

Les Soeurs lvent l 40 orphelines qui sont employes comme domestiques
dans la maison. Nous passons  la cuisine. Au rfectoire nous trouvons
les bols prts  recevoir le th. L'ordinaire est ainsi compos:  sept
heures, caf;  midi et demi, dner avec mets varis et viande frache
cinq fois par semaine;  cinq heures et demie, le th. La pharmacie, les
douches, les bains sont des modles d'ordre. Chez les femmes, une
vieille Espagnole, couronne en tte, se croit l'impratrice et nous
aborde avec une grande dignit; mais, au rez-de-chausse, les pauvres
furieux inspirent des sentiments de profonde piti. Le P. Henh runit
les Soeurs, heureuses de voir un compatriote porter intrt  leurs
oeuvres. Je quitte ce sjour de la douleur pour me rendre, un peu plus
loin, au _Recoglimento das orphas de la Santa Casa_, connu aussi sous le
nom d'orphelinat de Sainte-Thrse. Cet tablissement, confi aux Soeurs
de Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de
l'hpital de la Misricorde. Il est richement dot et contient 200
orphelines de toute nationalit. Ne sont admises que les orphelines de
pre, et nes d'unions lgitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les
marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionn par elles.
La maison n'a qu'un rez-de-chausse; elle est vaste et bien are. J'y
vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit thtre: la
rcration est, aussi bien que la prire, un besoin de la nature
humaine. L encore les bonnes Soeurs se livrent  des tudes sur les
caractres des diverses nationalits: les Brsiliennes et Portugaises
aiment la danse; les Espagnoles excellent dans les castagnettes; les
Anglaises sont masculines; les Italiennes aiment la posie; les
Franaises, la coquetterie; les Allemandes sont enttes; les ngresses
orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et les lves, croyant me
saluer en franais, me disent: Bonjour, Seor; d'autres, plus habiles,
disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces jeunes figures de toutes les
nuances, on lit la joie, la paix, le contentement. Dj, j'avais visit
les tablissements des Soeurs sous tous les climats. En Orient, les
Arabes les appellent les filles du ciel; et la joie, la paix et le
contentement sont en effet des fruits du ciel.

Qui est l'tranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la
suprieure. C'est Michel, rpondis-je. Press par le temps, je les
laisse  deviner qui peut bien tre cet trange Michel et me sauve 
l'htel _Vista Allegre_, o j'arrive aprs deux heures, bien avant dans
la nuit.

Le lendemain fatigu de l'excursion et du soleil de la veille, je reste
 l'htel pour crire aux amis et rdiger mon journal de voyage. Le 19
juin, je rends visite  M. Galvao, directeur de l'cole polytechnique.
Cette cole runit environ 300 lves, mais l'cole de droit en a 700 et
celle de mdecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il y a une seconde
cole de droit  San-Paulo. Les pays gouverns par les avocats en
gnral ont peu prospr.

Je vais prendre cong de M. Netto, directeur du muse; il veut bien
accepter d'envoyer quelques objets  la fte projete par la Socit de
gographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilit, il m'offre de m'envoyer
quelques-uns de ses crits que j'changerai avec mes rcits de voyage.

Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon
Ritiro pour toutes les bonts dont il m'a combl. Il demeure  la
campagne,  2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son
gentil pavillon est cach dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur un
des monticules du quartier _Ingenio nuovo_. Il est  dner, mais
l'tranger ne fera pas antichambre.  peine annonc, il est introduit et
admis  la table de famille, o il reste le temps ncessaire pour
exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore une
fois charm de la bont et de la simplicit des grands de ce pays.

Le soir,  sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour
assister  une runion de charit. J'y trouve des professeurs, des
conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On
m'apprend l'existence d'une association de dames de charit pour la
visite des pauvres. Je leur indique le prcieux concours que ces
associations, en France, trouvent dans les Soeurs de Charit; j'engage
ces messieurs  organiser un cercle de jeunes gens; ils portent au bien
l'ardeur de leur ge, et si on nglige de les diriger vers le bon ct,
ils plieront vers le mal. Leur activit ne pourrait rester sans emploi.
M. Galvao me prsente  M. Lopo Denis et Cardeiro: ce monsieur est un
des administrateurs du Casino Fluminense, et veut me faire visiter ce
magnifique tablissement. Il me montre avec enthousiasme les lambris
dors de la grande salle de bal, les nombreuses glaces, les appartements
pour la toilette de l'impratrice et de ses dames, et celui destin 
l'empereur. Il me fait remarquer quatre grandes amphores, pour les
rafrachissements, qui ont cot 15,000 fr. Ce cercle, le plus important
de Rio, appartient  une Socit d'actionnaires; les actions sont d'un
_conto_ de reis ou million de reis, soit 2,500 fr. On est reu sur
prsentation et moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre
bals dans l'anne; toute la socit distingue du Brsil y assiste, et
la famille impriale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal
d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte
d'invitation; vous pourrez ainsi voir runie toute notre noblesse. Je
remercie M. Lopo, mais oblig de continuer ma route, je ne pourrai
profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe
local  la disposition des oeuvres charitables. Tous les ans, environ
douze concerts de charit ont lieu dans ses vastes salons. M. Lopo est
prsident du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux prochaines
courses; mais j'ai moi-mme une course bien longue qui m'empche de trop
m'arrter dans chaque ville.

Me disposant au dpart, je prends des renseignements auprs des diverses
compagnies de bateaux  vapeur qui vont  Montevideo. Les Messageries
maritimes et le Pacific Steam Co refusent de prendre des passagers pour
cette destination: elles pensent ainsi viter la quarantaine. La
Compagnie brsilienne n'a que de petits navires, qui font escale  tous
les ports du littoral, et mettent dix jours dans le trajet; mais la
Royal-Mail de Southampton a un navire qui doit toucher  Santos le 27,
et je me dispose  gagner ce port qui, cette anne, a t exempt de la
fivre jaune. Cette combinaison me permettra de visiter en route une
_fazzenda_ de sucre et une de caf, de parcourir 700 kilomtres dans
l'intrieur et de voir la ville de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio
sans voir le march et l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer
d'avoir encore des renseignements plus prcis sur la colonisation.
J'tais dj all au bureau de renseignements _das terras_ sans y avoir
appris grand'chose. M. Duvivier me fait observer que je me suis prsent
sans lettre de recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et
me fait esprer meilleure russite: or, il advint que la lettre tait
pour un employ et non pour l'inspecteur. Celui-ci dclare que, ne lui
tant pas adresse, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu tonn de ma
nouvelle dmarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement  me
donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on
vend aux immigrants de 30  60 hectares de terre au prix de 2 reis la
brasse carre (un peu plus de 4 mtres carrs) et qu'ils le paient par
cinq acomptes gaux dans les cinq ans qui suivent les deux premires
annes, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent se librer
avant ce temps, et aussitt le prix pay, ils sont propritaires
dfinitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans ce cas, ils
acquirent les droits politiques et sont ligibles et lecteurs
lorsqu'ils possdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent lire et
crire. Ils peuvent aussi garder leur nationalit, et leurs enfants ns
ici sont traits sur le pied de la rciprocit de leur nation.

Comme j'insiste pour avoir un manuel ou trait indiquant ces choses, il
me fait remettre un opuscule imprim en 1865, ayant soin d'ajouter que
son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait mieux
nomm le bureau de _non-renseignement_. Aux tats-Unis l'immigrant
trouve  ce bureau, non seulement les brochures, mais toutes les
explications verbales qu'il dsire, avec les chantillons des bls,
mas, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il dsire aller visiter les
terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un billet gratuit
pour l'aller et il n'aura que le retour  payer. Rien donc d'tonnant
que l'immigration, qui, aux tats-Unis, s'lve dj  7 ou 800,000
immigrants par an, se chiffre  peine ici par une moyenne annuelle de
27,000 colons, desquels il faut dfalquer les dparts. Mais aux
tats-Unis, le plus souvent l'immigration est provoque par des
compagnies qui ont des terres  la suite de concessions de chemins de
fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif, elles
ont intrt  faire connatre les richesses  exploiter, pendant qu'ici
le soin de l'immigration est confi au gouvernement. Celui-ci n'aura
jamais l'nergie et l'activit de l'intrt priv.

M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde compagnie
de tlphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que depuis trois
mois, et dj elle a plus de 300 abonns. Quatre employs sont occups 
joindre les fils selon les demandes: ils parlent  voix presque basse,
car, obligs de parler du matin au soir, ils ont besoin de mnager leurs
poumons.

Au march je remarque presque tous les fruits et lgumes de l'Europe, 
ct des fruits et lgumes de la zone tropicale. Les lgumes sont un peu
plus chers que chez nous; la viande frache cote 1 fr. le kilo, la
viande sale des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant elle
augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3  4 fr., les
oeufs 2 fr. la douzaine.

En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de
pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumnes.
L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois, mais
il fait tudier  ses frais des garons intelligents appartenant aux
familles nombreuses: une personne bien renseigne m'assure qu'il dpense
ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa dotation. Puisse
l'exemple tre suivi par tous les souverains! Il y aurait moins de
nihilistes!

Dsireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je
parcours un grand nombre de magasins, mais elles sont rares, chres et
d'une excution qui laisse  dsirer. Les Japonais ont fait plus de
chemin dans cet art.

Enfin j'arrive  l'_Hospicio de la Misericordia_. C'est un riche et
vaste palais,  ct duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500
pieds de long et quatre ailes parallles de mme longueur, spares par
jardins et cours Il n'a qu'un tage sur rez-de-chausse, mais la hauteur
des plafonds est au moins de 7 mtres: aussi l'aration est parfaite et
on ne sent pas l'odeur d'hpital.

Soixante Soeurs franaises de Saint-Vincent de Paul servent les 1,200
malades de l'tablissement et distribuent en outre journellement, sur
recette du mdecin, des mdicaments  environ 600 personnes qui viennent
du dehors.

Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pres jsuites
fondateurs de l'oeuvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines, la
pharmacie, les lingeries. Partout propret et ordre parfait. J'aurais
voulu voir les malades de la fivre jaune, mais ils ne sont pas l. Pour
viter la contagion, on envoie les fivreux dans un tablissement
spcial au-del de la baie. Cette anne, les cas ont t nombreux au
fort de l't (dcembre et janvier); ils dpassaient cent par jour et
presque tous taient mortels. Les trangers y sont plus sujets que les
autres, spcialement les natures fortes des Portugais et des Italiens.
Cette horrible maladie, importe de l'Amrique centrale, est connue ici
sous le nom de _febbre amarilla_, ou _vomito negro_. Elle consiste en
un empoisonnement du sang qui se traduit souvent par des vomissements et
des selles noirtres: on en meurt au bout de quelques jours. Si on
traverse le septime jour, on peut en gurir; on la soigne ou par la
glace, qui arrte le vomissement, ou par les sudorifiques et les
purgatifs.

Je crois que le jour viendra o chez toutes les nations on comprendra la
ncessit de ne plus parquer les malades dans les vastes salles
d'immenses tablissements o ils s'empoisonnent mutuellement.

Le systme allemand de les placer  la campagne au milieu des arbres, de
sparer les maladies par maisons isoles, et les degrs de la mme
maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donn
d'excellents rsultats: le nombre des gurisons est bien plus
considrable que dans les anciens hpitaux, et dj il est imit avec
succs au Japon et aux Indes orientales.




CHAPITRE VI

     Dpart pour l'intrieur. -- L'esclavage. -- La filature de
     Macaco. -- La plantation de D. Pedro Paes-Leme. -- Son usine 
     sucre. -- Une famille heureuse. -- J'arrive  Barra do Pirahy. --
     La fazenda de caf du baron de Rio Bonito. -- La fort vierge. --
     La plantation des cafiers. -- Cueillette du caf. --
     Prparation. -- Cot de production et prix de vente. -- Les 800
     esclaves. -- Les fauves et le gibier.


Je devais dans l'intrieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme 
Blem et du baron de Rio Bonito  Barra do Pirahy. Aprs le dner, je
boucle mes malles et recommande au garon de ne pas manquer de
m'veiller le matin pour que j'arrive  la station pour le train de 7
heures. Au milieu de la nuit, il frappe  ma porte en me disant: Le coq
a chant et il fait clair. C'tait le clair de lune, et je l'envoie
dormir. Je dors moi-mme encore quelques heures, et  7 heures je suis 
la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matriel a t construit par
les Amricains du Nord, et il me semble voyager sur une ligne de
New-York.

Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend  son usine de
Macaco: il me prsente M. Oliveira, un des trois propritaires de
l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de
l'esclavage. La loi de 1871, qui a dclar libre tout enfant n d'un
esclave, en a diminu le nombre de 300,000 jusqu' ce jour, soit par
les dcs, soit par l'affranchissement volontaire ou le rachat au moyen
des fonds tablis par la susdite loi. L'empereur et les communauts ont
affranchi 9,000 esclaves; les particuliers, 70,000. Il en reste encore
environ 1,300,000, et on voudrait voir la besogne marcher un peu plus
vite. Le parti libral verrait volontiers la mise en libert immdiate
de tous les esclaves avec ou sans indemnit pour les propritaires. Le
parti conservateur dsire voir cesser au plus tt l'esclavage, mais il
croit atteindre le but en amliorant simplement la loi de 1871. De par
cette loi, tout esclave qui n'a pas t dclar devient libre. On
recherche les omissions de dclaration et on espre arriver ainsi  en
dlivrer une centaine de mille. Peut-tre augmentera-t-on la capitation
ou impt sur chaque tte d'esclave; cela dprcierait la marchandise et
faciliterait le rachat. Entre les impatients et les attards, les sages
trouveront le juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans
causer trop de perturbation et en mnageant une heureuse transition au
travail libre.

M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans la
province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les colons,
en arrivant, y trouvent leur petite maison et reoivent assez de terres
pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs parents et
leurs amis, et la propagande se fait d'elle-mme. Pour que l'migrant
quitte volontiers son pays natal, il faut: qu'il puisse se dire: un tel
que je connais a fait dans tel pays sa fortune, j'y ferai aussi la
mienne.

Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie  Blem. L, un
ngre se prsente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la voiture
qui doit me conduire chez lui est  la gare; mais MM. Bonjean et
Oliveira dsirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je
renvoie donc la voiture, dclarant que dans deux heures j'arriverai dans
la fazenda,  cheval,  travers champs.  Macaco, M. Bonjean me prsente
 un ingnieur franais qui dirige, dans les environs, une fabrique de
dynamite; Cette dangereuse matire est employe, ici pour faire sauter
la roche dans la construction des voies ferres. Deux charmants enfants,
arrivs depuis quatre mois de Paris, semblent regretter les boulevards.
Des vendeurs nous offrent de beaux poissons; ils sont ici si nombreux,
qu'au dire d'un mcanicien, on les tue parfois  coups de bton, et on
en dtruit un grand nombre par la dynamite. L'homme abuse des biens
qu'il a en abondance. Le chemin de fer de Blem  Macaco a t construit
par les propritaires de l'usine, et ils l'ont donn ensuite au
gouvernement, qui l'exploite. Nous montons sur la locomotive pour
franchir le petit trajet entre la gare et l'usine, et bientt nous
sommes en face d'une immense construction en briques,  rez-de-chausse
et 3 tages, ayant une longueur de 130 mtres sur 15 mtres de large.
Deux tours coupent gracieusement la faade. Au rez-de-chausse sont les
magasins, les ateliers, les batteuses et les cardeuses; au premier, les
fileuses  machine automatique, dernier modle; aux deuxime et
troisime fonctionnent 450 mtiers  tisser, dont les plus rapides
battent jusqu' 120 coups  la minute. Les mtiers seront bientt ports
au nombre de 600. Le Brsil consomme annuellement pour 125 millions de
francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en produisent 
peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour de longues
annes, beaucoup d'argent  gagner sur ce produit protg par les droits
de douane.

L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brsil, produit en ce
moment 15,000 mtres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000 fr.
Les 450 ouvriers sont pays partie  la journe, partie  la tche, et
gagnent de 3  8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus dlicatement
du tissage et filage; aussi tendent-elles peu  peu  remplacer les
hommes. Le mouvement est donn  cet ensemble de machines par une chute
d'eau de 78 mtres sur des turbines. Deux machines  vapeur fonctionnent
comme supplment. Les propritaires de l'tablissement, comprenant leur
devoir de paternit sociale, prennent soin de leurs ouvriers et
ouvrires. Les sexes, autant que possible, sont spars, et on donne 
l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit lot de terrain sur lequel il
construit sa case, et o la famille cultive les fruits, les fleurs, les
lgumes. M. Bonjean veut bien s'inscrire  _l'Union de la paix sociale_
et enverra  la Revue la monographie de l'usine de Macaco.

En sortant de l'usine, je trouve un cheval sell, brid, et accompagn
d'un cavalier multre: je trotte  travers champs et forts pour arriver
chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la fort vierge
toujours admirable. Aprs une heure de marche, nous arrivons dans une
plaine couverte d'une espce de roseau sauvage qu'on appelle _matto_; il
est si lev dans ce terrain marcageux, que le cheval disparat
littralement, et c'est  peine si nos ttes surnagent. C'est avec
difficult que nous avanons dans ce fourr, et, aprs une demi-heure de
cette preuve, nous nous trouvons en pleins champs de cannes  sucre. 
midi et demi je descends devant la porte de Don Pedro Paes-Leme.

Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a t dlgu
du gouvernement  l'exposition universelle de Philadelphie. Il a
parcouru en observateur les tats-Unis et a tir de ses voyages grand
profit pour lui et pour son pays. Il me reoit avec bont, et me
prsente  sa jeune dame et  sa gentille famille, compose d'un garon
de sept ans et de 3 jeunes filles. Aprs le djeuner il me conduit  la
visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux proprits ou
fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart plants de cannes 
sucre. C'est par boutures couches dans la terre qu'on la propage: aprs
18 mois elle produit un plumet, elle est mre; alors on la coupe, mais
elle repousse et on la coupe une seconde fois aprs 8 mois; elle
repousse encore et on la coupe une dernire fois aprs 8 autres mois.
Aprs 3 coupes on laboure la terre avec des charrues amricaines et on
la plante  nouveau. 70 personnes suffisent  D. Paes-Leme pour cultiver
sa terre. Sur ce nombre, 20 seulement sont esclaves, les autres sont des
familles de cultivateurs lombards ou vnitiens, ou des Chinois qui
cultivent librement aux conditions suivantes: le propritaire fournit la
terre ncessaire; une famille peut cultiver de 4  5 hectares: ce
qu'elle produit de mas, fruits, grains, lgumes, est sa proprit; la
canne  sucre est vendue au propritaire, qui la paie  raison de 5,000
reis (10  12 fr.) la tonne. Un hectare de canne  sucre donne environ
100 tonnes par an. Ainsi une famille peut gagner 4  5,000 fr. l'an et
vivre bien plus  l'aise que sur les terres d'Italie surcharges
d'impts.

Le prix des terres  cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne
donne de 6  7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour
extraire 6  7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de 150
tonnes de sucre raffin par an, mais il se propose de construire une
nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le
travail libre. Il compte bientt donner la libert  ses derniers
esclaves, qui la dsirent de grand coeur et qui la recevront avec
reconnaissance.

Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donn par une roue
hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne est
broye et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des chaudires, o
il laisse vaporer la partie aqueuse au moyen de l'bullition; le sirop
se cristallise et se blanchit par le soufre et la chaux, et se sche 
la turbine. Tous les jours, des machines perfectionnes arrivent
d'Europe et des tats-Unis.

Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des
oranges de qualits multiples: il y en a de plus grosses que l'espce de
Jaffa. Il me fait remarquer et goter des fruits nouveaux pour moi: le
_cambuca_ et l'_abuticaba_, deux fruits noirs et parfums; le caju,
espce de figue portant au bout une sorte de chtaigne; le caranbola,
gousse blanchtre ayant le got de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki du
Japon. Il me fait remarquer deux espces de manioc: le doux, qui est
inoffensif, et l'autre espce qui, mang frais, est toxique.

Enfin nous retournons  la maison pour la collation. Des fruits de toute
sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les personnes.
Les enfants viennent d'achever leur leon de chant et de musique; ils
entourent avec amour leurs parents, qui les voient grandir avec bonheur.
La vie  la campagne, avec identit de got dans les poux, le temps
partag entre les travaux de l'esprit et celui des champs, les soins de
nombreux enfants, et le dvouement au personnel d'exploitation, telle
m'a toujours paru la meilleure condition pour obtenir la plus haute dose
de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a runi ces conditions.

Mais le temps marche et la voiture est  la porte. C'est une espce de
tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du train
est trs long et les roues poses  grande distance; ces prcautions
sont ncessaires pour viter de tourner dans ces chemins qui n'en sont
pas. Je prends cong de l'aimable dame et des gracieux enfants, et nous
voil en route avec M. Paes-Leme et le professeur de musique. Aprs une
demi-heure, nous arrivons  l'endroit de la proprit cultive par les
Chinois: ils sont six, venus de Cuba; ils n'ont pas ici, comme en
Californie, la queue lgendaire et le costume national; ils sont
habills en Brsiliens, et on ne les distingue qu' leur teint jaune et
 leurs yeux en amande. Un d'eux est malade dans sa case. M. Paes-Leme
ordonne aussitt les remdes ncessaires. Nous quittons l ce bon
propritaire, et la voiture, suivant sa route, nous dpose une heure
aprs  la station de Blem. Chemin faisant, le professeur de musique me
fait remarquer des passants au teint rougetre. Ce sont des Indiens ou
descendants d'Indiens, aborignes du pays.  mes questions sur sa
profession, il rpond qu'il donne environ 10 leons par jour au prix de
3,000 reis la leon (10  12 fr.), et que la leon chez M. Paes-Leme lui
est paye 35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30  40,000 fr.
l'an, plus que nos bacheliers de France.

Enfin,  six heures le train arrive, et aprs deux heures et demie
d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dpose  la station de
Barra do Pirahy. L, un jeune monsieur, teneur de livres chez le baron
de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois quarts
d'heure aprs, la voiture nous dpose  la fazenda. Le baron ne s'y
trouve pas en ce moment, mais il a tlgraphi  son fils, et celui-ci
me reoit  la manire des grands seigneurs. Bientt un copieux souper
est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec les quelques
visiteurs qui sont dj  la fazenda, et  onze heures on va au repos.

Le lendemain matin,  sept heures, les chevaux sont sells. M. de Rio
Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bte, me
dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours  60 kilomtres par
jour. Je monte un cheval fringant d'gale valeur; un vaillant piqueur,
dompteur d'nes sauvages, ouvre la marche; un Corse employ  la fazenda
forme l'arrire-garde. Durant deux heures nous parcourons le flanc des
collines plantes de caf, parsemes d'orangers, de limiers, de
bananiers, d'ananas et de mas; puis nous arrivons  la fort vierge,
avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever
l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment
ils procdent: les arbres de haute futaie sont coups, quarris et mis 
part pour la construction; le reste est coup et brl sur place; ce que
le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre. Sur le
terrain ainsi prpar, un esclave intelligent trace au cordeau et marque
par des piquets les points o seront poss les plants: ils sont
distancs d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et enfoncent
les jeunes plants enlevs au pied des anciens buissons. Trois ans aprs,
le cafier commence  donner sa premire rcolte;  7 ou 8 ans, il
atteint sa plus grande vigueur, et ne s'puise qu'au bout de 20  25
ans, selon les terres et les soins. Alors il perd sa feuille et meurt;
nos vieillards aussi laissent tomber leur chevelure au dclin de la vie.
Lorsqu'une terre est puise, on laisse de nouveau repousser la fort
durant 25 ans, ensuite on la coupe et on replante.

Le buisson de caf est  feuille verte et persistante, de l'paisseur et
grosseur des feuilles moyennes du mrier; il atteint ici la hauteur de 2
 3 mtres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les
proportions d'un arbre, et produit le double. Le cafier donne tous les
ans quantit de petites billes vertes qui, en mrissant, deviennent
rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les ramassent durant
6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars qui les portent 
l'usine. Par-ci par-l nous voyons des hangars o ils prparent les
aliments et s'abritent de la pluie, puis des dortoirs o ils couchent
pendant la semaine, afin d'viter l'aller et le venir, parfois fort
loign de la maison.

La premire chose pour dfricher la fort vierge, c'est d'y construire
un chemin de 3 mtres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les
chars; la construction de ces chemins est donne  forfait aux
Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mtre c{t} (environ 5
fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue
carre). La lieue, au Brsil, est de 6 kilomtres, ce qui forme un carr
ayant 1,500 brasses de ct. La brasse carre quivaut  4m 85 c. et la
brasse linaire  un peu plus de 2 mtres linaires. La sesmaria se
compose de 225 alqueires ou carrs ayant 100 brasses de ct. Dans la
province de San-Paulo les mmes mesures quivalent  la moiti de celles
de Rio-de-Janeiro. La fort vierge vaut environ 225 contos de reis la
sesmaria; le conto de reis, soit 1,000,000 de reis, quivaut  2,500 fr.

Voici le cot du dfrichement de la fort vierge: un planteur peut
aligner 50 pieds de caf par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il
faut donc 60 journes pour planter un alqueire  1,500 reis ou 3 fr. par
jour, y compris

  la nourriture                                         90,000 reis.

  Pour marquer le terrain qui doit recevoir
  les plants                                            20,000

  Abattre le bois, brler le matto (herbe
  sauvage)                                              80,000
                                                      ________
                                                       190,000 reis,

soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare.
Plus le cot des chemins.

Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contigus l'une  l'autre et
actuellement gres par son fils, comprennent environ 6 sesmarias, soit
60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria pour son
compte, il l'a paye 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr.

On calcule que le cot de production du caf est, pour la main-d'oeuvre
(il faut le labourer  la pioche 3 fois l'anne) de 3,000 reis, soit 7
fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport  Rio est de 400 reis,
et le droit d au commissionnaire,  Rio, de 3%, soit 300 reis. En
tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8  9 fr. les 15 kilos. On le vend, en ce
moment, 10,500 reis, soit environ 22 fr. l'aroba de 1re qualit. Les
frais de transport sont plus considrables dans l'intrieur: il faut
payer un droit de province lorsqu'on passe d'une province  l'autre, et
le prix du caf tait tomb l'an dernier  4 ou 5,000 reis, en sorte que
les planteurs de la province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs
frais. Ajoutez  cela que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement
peroit un droit de douane de 10% sur le caf export.

Les trois fazendas du baron de Rio Bonito donnent en moyenne 50,000
arobas de caf par an. Il a environ 3,000,000 de pieds de cafiers; on
calcule que 1,000 pieds de caf produisent de 30  50 arobas l'an; ils
donnent le double dans la province de San-Paulo.

Le Brsil produit le quart du caf consomm dans le monde entier, mais
les java, les ceylan, les moka ont plus de parfum et un prix suprieur.
Aprs deux ou trois heures de cavalcade, nous rentrons  la maison, o
un bon djeuner nous attendait pour refaire nos forces. M. de Rio Bonito
est poux de 4 mois; il me prsente  sa jeune et jolie femme, qui dit
se plaire  la vie champtre, mais qui parat, regretter parfois la vie
plus anime de la ville. Plus tard, la distraction des bbs lui fera
trouver la campagne plus douce. Dans l'intervalle, le dvouement aux
nombreux enfants de la ferme pourra utilement occuper ses loisirs.

Aprs le djeuner, on me fait visiter les dortoirs des ngres: ils sont
800 dans les trois fazendas. Hommes et femmes sont spars: ils couchent
comme les soldats au corps de garde et ont la discipline militaire; les
moins dociles risquent la salle de police.  l'infirmerie, il y a une
vingtaine de malades; ce sont tous des enfants atteints de la rougeole;
leurs mamans les soignent: un pharmacien est attach  la fazenda et un
mdecin est appel toutes les fois qu'on en a besoin. Les maladies
habituelles au pays sont les maladies de coeur, de foie et de poitrine.
On transpire constamment, et les courants d'air tablis pour la
fracheur sont souvent dsastreux. Le rgime journalier est le suivant:
l'esclave se lve  cinq heures, et on lui sert du caf;  neuf heures
et demie, il a un djeuner compos de viande sale, de haricots noirs et
de lgumes;  trois heures et demie, idem. Le soir, _polenta_ ou pte
de mas blanc.  neuf heures et demie les portes sont fermes, tout le
monde est au logis. Les esclaves ont un jour de repos sur sept. Ce jour,
ici, c'est le jeudi. Chaque fazenda prend un jour diffrent, pour viter
le mlange ou les querelles avec le personnel des fazendas voisines.

L'esclave peut, ce jour-l, se reposer, travailler pour le matre au
prix de 1,000 reis, ou pour lui-mme en cultivant le morceau de terre
qui lui est assign. Il sme du mas, plante du caf, lve des poules
et vend le produit au matre. Avec l'argent ainsi gagn, il peut
s'acheter des objets de vtements, ou autres: il a toujours un compte
courant o est marqu son doit et avoir. Le matre le nourrit, le soigne
s'il est malade ou infirme, et lui donne 2 vtements par an. Ce vtement
consiste en une chemise et un pantalon pour les hommes; une chemise et
un jupon pour les femmes, le tout en cotonnade blanche et solide. Le
prix d'un esclave valide est actuellement de 5  6,000 fr.

La famille n'existe pas. Les ngres changent souvent de femmes:
quelques-uns pourtant sont fidles, et M. de Rio Bonito me citait un
maon qui avait eu 7 enfants de la mme femme, formant une famille
modle. Les enfants appartenaient au matre de la mre; maintenant ils
sont libres, mais ils doivent rester avec la mre jusqu' un certain
ge. J'en ai vu un grand nombre qui jouaient gaiement  la ferme ou
grouillaient au soleil. Il est regrettable qu'ils n'aient pas encore
d'coles. Ils sont censs catholiques; le vicaire du village vient leur
dire la messe  la chapelle de la fazenda deux fois le mois et baptiser
les nouveau-ns; la cloche sonne l'anglus trois fois le jour; et la
salutation en usage est: _sia lodato Jesu Cristo_, auquel on rpond
_sempre sia lodato_; c'est ce qui leur reste de l'ancienne
vanglisation par les missionnaires.

 la lingerie, je vois bon nombre de jeunes mres. Elles ne vont pas aux
champs et raccommodent le linge tout en soignant leur ngrillon:
celui-ci souvent est multre, parfois presque blanc.

Prs des usines, s'tendent par-ci par-l d'immenses glacis en ciment:
ce sont les schoirs pour le caf. Nous arrivons au point o les chars
laissent tomber leur cargaison de cerises-caf dans un bassin d'o l'eau
les entrane dans un canal. De grosses pierres y sont poses de distance
en distance. Les cerises se heurtent contre ces obstacles et se
dpouillent de la terre qui se perd dans les grillages placs  courts
intervalles. Elles arrivent ainsi bien propres  l'usine; mais l,
celles qui surnagent s'en vont tomber sur un glacis o elles schent au
soleil; les plus lourdes au fond de l'eau sont entranes dans un
cylindre qui, par le frottement de chevilles, les dpouille de l'corce
rouge. Les deux graines intrieures se sparent, passent  un tamis,
tombent dans un deuxime cylindre qui les roule et les dlivre de la
gomme, et arrivent ainsi sur les schoirs. Aprs 10 jours de soleil,
pendant lesquels les esclaves les tournent et les retournent avec des
rteaux, elles passent sous des pilons qui les dpouillent de la
deuxime corce; une seconde opration spare les graines rondes qui
sont vendues pour moka, puis le tout est port sur de grandes tables, o
les femmes qui ont des bbs enlvent les quelques graines dfectueuses,
et la marchandise est mise en sac pour l'exportation. Le caf ainsi
prpar s'appelle caf _despolpado_. Il est moins fort, plus dlicat et
plus cher; il prend le chemin du Havre. Celui qui est sch en graine
est spar des deux peaux par une machine amricaine, bruni  un
cylindre et envoy de prfrence aux tats-Unis. Il s'appelle caf
_terrero_; il est plus fort que le premier. Le caf s'amliore en
vieillissant: on m'a montr des chantillons de dix ans d'un parfait
arme. M. de Rio Bonito plante aussi la canne et prpare le sucre pour
son nombreux personnel; il opre  peu prs comme M. Paes-Leme, mais il
fait aussi de l'eau-de-vie qu'il donne quelquefois  ses travailleurs;
ils en consomment une centaine d'hectolitres par an.

Dans la mme usine, on pile, pour le blanchir, le riz rcolt  la
fazenda pour les ouvriers, et une machine grne les pis de mas. La
qualit blanche sert pour la nourriture des gens, la jaune pour les
animaux; le bois de l'pi est pass au moulin, et, mlang au son et 
la farine, sert  engraisser les porcs; les feuilles et le rsidu de la
canne  sucre sont convertis en fumier; l'corce de la cerise du caf
donne un excellent combustible, et de ses cendres on extrait 40% de
soude. Un administrateur intelligent sait tirer parti de tout.

Prvoyant la fin prochaine de l'esclavage, le propritaire se proccupe
de prparer graduellement la transition au travail libre et rtribu.
Les esclaves tant bien traits chez lui, il compte qu'ils lui resteront
presque tous comme travailleurs  gages.

Le jeune baron me cite l'exemple d'un employ qui est rest cinquante
ans dans sa maison; il accumulait ses gages, et avait runi une somme de
250,000 fr. En mourant, il a lgu 5 contos de reis (12,500 fr.), 
chacun des enfants de son matre. C'tait le vrai serviteur qui est
considr et se considre comme tant de la famille.

Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et varis des
tropiques; le palmier de Madagascar dploie ses immenses branches et
laisse tomber ses longs pis; l'arbre  cannelle donne son corce de
senteur, et l'arbre  girofle ses clous parfums; le palmito, ou palmier
mince et long, fournit un excellent lgume dans sa partie suprieure, et
le sagou ressemble aux fougres arborescentes. Aprs le dner,
j'interroge encore sur les conditions auxquelles le gouvernement concde
les terres de l'intrieur, et j'apprends qu'il fait des concessions
d'une sesmaria (1/2 lieue carre),  condition qu'on y btisse une
maison et qu'on y place une famille pour la culture. Le prix demand est
minime: 1/2 reis (1/8 de centime) par brasse carre, payable  long
terme. Ces renseignements ne concordent pas avec ceux fournis par le
bureau de la colonisation  Rio-Janeiro; l, en effet, on m'avait
indiqu 2 reis pour prix de la brasse carre; en sorte que je suis en
prsence d'un mystre, lorsque je cherche  m'expliquer la conduite de
ce bureau; voudrait-on loigner l'tranger capitaliste et intelligent,
de l'achat des terres, pour n'avoir que des bras ignorants, afin de
remplacer l'esclave? Il n'y a que le coeur grand et l'esprit large qui
aboutisse aux choses grandes et profitables!

Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore vierge
doit, ncessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici, pour les
amateurs, 4 espces de tigres ou _oncas_, 3 sortes de chats sauvages, 4
qualits de cerfs, 4 qualits de sangliers, une grande quantit de
lapins.

La _Prighizza_ ou le paresseux, animal lent qui met un jour  grimper
sur un arbre, mais qui serre tout  coup ses ongles allongs, et gare si
on est pinc; le _paca_ qui a la face du phoque et le got du mouton; le
_capivara_, le _cutia_, plus petit que le _paca_, et l'_anta_, qui tient
de l'lphant et du mulet, mais plus petit que celui-ci; s'il est
poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la fort vierge: son
cuir, trs pais, est fort recherch.

Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le _macuco_,
espce de dinde sauvage; le _jacu_, sorte de coq de bruyre; le _jao_,
poule sans queue; l'_uru_, un peu plus gros qu'un pigeon; le _mutu_,
espce de coq; le _pavon_, sorte de faisan; le _jaburo_, oiseau
piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le _pattu_
silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres varits de canards;
le _curicaca_, qui ressemble  un oiseau de proie, etc.




CHAPITRE VII

     Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de ngres. -- La fte de
     saint Jean et les ptards. -- Un trange garon. -- La ville. --
     L'hpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambry. -- Un
     vigneron franais. -- Dpart pour Sanctos. -- Les entrepts de
     caf. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la
     Rpublique orientale. -- En quarantaine  l'le de Flors.


Il est dix heures lorsqu'on va au repos.  sept heures je prends cong
de l'aimable hte qui m'a combl d'attentions, et avec son beau-frre,
qui revient d'Espagne, nous montons en voiture.  sept heures et demie,
nous visitons la belle glise de Sainte-Anne,  peine acheve, par les
soins et presque entirement aux frais du baron de Rio Bonito,
propritaire du village; et  huit heures, le train m'emporte vers le
sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la
poussire envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule
 travers de gracieuses collines, bornes au loin,  droite et  gauche,
par deux chanes de montagnes. Partout le caf, la canne et la fort
vierge.  la station de Divisa, une bande compose de noirs joue la
marche nationale italienne pour la rception d'un personnage dont
j'ignore la qualit.  Cocheira, on change de compagnie et de train; la
voie large est remplace par la voie troite. Une autre bande de
musiciens ngres s'en va  Lorena pour rehausser une fte au profit des
pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des ftes des ngres. Nous
quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine o paissent les boeufs
et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons
des _coupis_, espce de gupe. La voie continue  s'lever jusqu'
atteindre une altitude de 700 mtres.  six heures, nous sommes 
San-Paulo. Durant la route, aprs Cocheira, le conducteur du train prend
et arrange  part mes deux valises qui taient venues jusque-l dans mon
wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut
me faire une politesse, mais  San-Paulo il rclame 12,000 reis pour les
rendre et ne me donne pas mme une quittance; il y a donc des compagnies
qui exploitent plus que d'autres!

 San-Paulo, les ptards, les fuses vont leur train, mon garon de
chambre est Napolitain; ils sont donc bien dvots  saint Jean ici, lui
dis-je. Le malicieux garon me rpond: tutto fumo, poco arrosto (tout
de fume, peu de rti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la
Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fuses mme en plein midi. 
table, je remarque l'air distingu de celui qui me sert; il parle le
franais, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il
est le neveu de tel banquier de Milan. Comment tes-vous donc ici 
servir?--En venant dans ce pays, j'tais teneur de livres dans une
compagnie de chemins de fer: aprs un an, elle a fait faillite et j'ai
perdu mes gages. Le sjour au milieu des terrassements m'avait donn la
fivre intermittente, et j'ai pass 7 mois  l'hpital, o les Soeurs de
Saint-Joseph de Chambry m'ont bien soign; je suis ici pour gagner ma
vie, mais peu fait pour ce mtier, je soupire aprs la main secourable
qui m'en tirera. Les preuves sont partout!

Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin  ces belles ftes
de famille qu'en ce jour organisait et prsidait le grand-pre: il me
sembl voir les bouquets et entendre les posies sur saint Jean-Baptiste
que rcitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants:
il y a des joies  ct des preuves dans la famille chrtienne! La
ville compte 40,000 habitants, ses rues sont troites, une partie de ses
maisons en pis.  la _Casa di Misericordia_, les Soeurs de Saint-Joseph
soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais;
sa barbe blanche et son air vnrable l'ont fait surnommer par les
Soeurs le Pre ternel. Une pauvre Franaise est brise par la fivre
tierce. D'o tes-vous, lui dis-je? Elle me rpond: Je suis des
Hautes-Pyrnes. Les ngres sont nombreux, une salle est rserve  la
vieillesse. Les Soeurs ont aussi une cole gratuite avec 100 lves. Les
Ordres enseignants auraient ici bien  faire.  quelques heures de
chemin de fer,  Itu, les Pres jsuites de la Province Romaine ont un
collge avec 400 lves; les riches arrivent encore  faire instruire
leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du
ncessaire, sous ce rapport; aussi les neuf diximes de la population
sont illettrs. Si au moins le clerg pouvait donner l'enseignement
religieux; mais il est insuffisant. Douze vques pour 12 millions
d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la
plupart sans sminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reu la
premire communion: heureusement ce peuple est bon, et le Pre Cleste
demeurera toujours pour tous le Prtre ternel!

M. Judalessio me renseigne sur les oeuvres charitables du pays.

On m'avait dit qu' une heure de la ville, un Franais, le comte de
Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner.  deux
heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse
une plaine marcageuse, et, arriv  un cours d'eau, je demande la
proprit du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute
qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Aprs trois quarts
d'heure, j'ai travers toute la plaine, et au pied des collines je
demande encore: on me dirige  gauche en m'indiquant d'avoir 
traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure.
Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'garant, aprs deux
heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste
maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un mamelon
qui domine la plaine. La vue s'tend au loin jusqu' la ville de
San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Franais, et Mme la comtesse
apprte en quelques instants un petit dner que la course me fait
trouver dlicieux. Une petite fille de dix-huit mois et un autre  la
mamelle sont toute la compagnie des jeunes poux. C'est la vie
cossaise.

Nous parcourons la proprit: elle est d'environ 120 hectares et lui a
cot 5 contos de reis, soit de 10  12,000 fr.; environ 80 fr.
l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espr obtenir des terres
du gouvernement et planter le caf; mais les terres qu'on lui proposait
taient aux confins militaires,  500 lieues dans l'intrieur, sans
communication et sans issue. Il se dcida alors  en acheter et 
planter la vigne. Il a dj 6,000 ceps. Ceux qu'il a plants en
septembre dernier ont pouss de beaux sarments. Aprs trois ans ils
produisent: le raisin mrit en janvier. On plante par boutures dans des
trous de 40 centimtres, et  une distance de 2 mtres, parce qu'ici la
vigne est trs vigoureuse. Un hectare de vigne contient 2,500 pieds
donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de 80 fr.
l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.

La plantation revient  peu prs  1,500 fr. l'hectare: on ne laboure
pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui cote
environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez  cela les frais de vendange,
l'intrt du capital, l'amortissement du matriel, etc., et tout en
calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.

C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns rcoltent
dj plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opration est donc meilleure
qu'en Algrie. La vigne employe est l'amricaine, et la main-d'oeuvre
n'est gure plus chre qu'en France, except la nourriture en plus; mais
ici, avec la viande  16 sous le kilo, les haricots et le mas pour peu
de chose, elle ne cote pas beaucoup. Le foin donne un revenu encore
suprieur  la vigne.

Je m'tonne alors qu'on ne draine pas la plaine marcageuse dont j'ai
parl, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant plus
que cette plaine appartient  la municipalit. Une administration
intelligente le ferait elle-mme, ou cderait la terre avec obligation
de drainage  une compagnie qui, en transformant le marcage en prairie,
raliserait d'immenses bnfices.

Les collines que j'avais traverses taient sans culture, ou _terras de
pastos_, quelques boeufs ou vaches y paissaient, beaucoup de serpents
s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde couche de terre
rouge qui semble fort propre  la culture du bl. Avec ces terres qui ne
demandent qu' produire, ce pays va encore demander le bl et la farine
 Buenos-Ayres et  New-York. Rien d'tonnant que le pain cote 0 fr. 75
le kilog., presque aussi cher que la viande.

La formation et la plantation des haies, malgr l'abondance du bois, est
assez chre: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies de
l't, de novembre  janvier, et si on le plante en terre, il en sort
des arbres.

M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Franais  San-Paulo,
et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler
tous les dialectes de la Pninsule, et j'ai mme trouv un Niois,
pharmacien, dont les fils, naturaliss, sont devenus, l'un, docteur;
l'autre, dput et journaliste.

Je prends cong de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant
les collines, j'arrive  la colonie de Santa-Anna,  la nuit close. Je
le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens
du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez
bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, la
famille travaille  la ville et ils arrivent ainsi  l'aisance. Ajoutez
 cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici,  la montagne, brle
un lot de fort, plante, sme, rcolte, et l'anne suivante s'en va
renouveler l'opration ailleurs. Le pays n'a point d'impt foncier. Si
un impt, aussi minime qu'il ft, venait  grever les terres, les
accapareurs qui la possdent s'empresseraient de s'en dfaire.

Le lendemain,  sept heures et demie du matin, je monte dans le train
qui va  Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous traversons
des plaines, contournons des collines, et, toujours au milieu de la
fort vierge, nous arrivons  _Alto do Serra_,  plus de 700 mtres
d'altitude: de l, pour atteindre la plaine, on a dispos un immense
plan inclin coup en quatre stations. Le train descend au moyen d'un
cble d'acier;  droite, les montagnes;  gauche, de profonds
prcipices; par-ci, par-l, des vallons franchis sur des ponts
mtalliques de 50 mtres de haut. C'est grandiose, on ne se lasse
d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne sais comment
fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de petits
mouvements saccads qui produisent sur l'estomac l'effet d'un fort
tangage. Au _Baiz do serra_, le baromtre anrode me dit que nous
sommes  peu prs au niveau de la mer. La plaine est marcageuse et
couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots
creuss dans un tronc d'arbre. Enfin,  onze heures, nous sommes 
Sanctos. En ville, on manipule le caf dans d'immenses entrepts. La
population est de 18,000 mes, et comprend toutes les nationalits; mais
il n'y a qu'une cinquantaine de Franais.

La Casa di Misericordia est dirige par des laques, et contient une
cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer une
Franaise. D'o tes-vous, lui dis-je?--De la Mayenne; je suis venue
ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi. Et elle pleure....
Je l'engage  s'adresser  sa famille pour tre rapatrie. Je demande
quelles sont les curiosits de Sanctos. On me rpond: Il n'y en a pas,
mais l'ascension de la colline est fort intressante; il faut la faire
le matin. Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous un soleil ardent
les flancs de la montagne, et aprs une demi-heure de marche et deux
litres de transpiration, me voil au sommet, o s'lve une chapelle. La
vue est merveilleusement belle et fait oublier la fatigue: d'une part,
la baie qui s'avance dans les terres en contours bizarrement dcoups
avec les et presqu'les; de l'autre ct, l'Ocan et son immensit; au
pied, la jeune ville; tout autour, les collines et leurs forts vierges.
En descendant, je m'arrte  la prison, dont la faade forme un des
cts du jardin public. Les prisonniers sont bien gards derrire leurs
portes grilles. J'interroge un Amricain: Why are you here?--On
m'accuse de vol, mais c'est  tort. Je demande  un matelot de Brme ce
qui l'a conduit au cachot: J'tais ivre et je me suis battu. Un Belge
m'assure qu'il n'tait qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffr;
enfin, plusieurs ngres sont  l'ombre pour des peccadilles diverses.

Je vais moi-mme me mettre en prison, en me rendant au _Mondego_, navire
de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire  Montevideo.

Je dis prison, car ce navire ne dplace que 2,300 tonnes: il est moiti
plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir aujourd'hui, mais,
d'une part, la douane ferme ici  4 heures, et il faut arrter les
oprations de dchargement; d'autre part, il sait qu'en arrivant 
Montevideo il sera en quarantaine jusqu' l'expiration de 7 jours depuis
son dpart de Rio: il prfre donc attendre ici et ne se presse pas. Le
capitaine m'assure que nous partirons le matin  6 heures. Je profite de
ce temps pour crire mon journal et envoyer des nouvelles aux amis.

Le lendemain en effet,  6 heures,  peine l'aube parat, on commence 
travailler pour tourner le navire; une heure aprs, il prsente la proue
vers l'entre de la baie. Un individu arrive essouffl et me dit: Je
viens de San-Paulo pour rejoindre un dbiteur; il est sur le navire, il
se sauve, je veux le faire arrter par la police. Je l'adresse  un des
officiers, qui lui rpond en anglais; mais le Brsilien n'en comprend
pas un mot, et pendant qu'il se perd en explications, le navire part,
emportant crancier et dbiteur. Heureusement que la baie est longue et
qu'il faut une heure pour en sortir. Pendant ce temps, on peut faire
comprendre la malencontreuse aventure au capitaine, qui fait dposer 
l'entre de la baie le trop empress crancier. Celui-ci s'en retourna
sans argent, trop heureux de ramener sa personne. Le _Mondego_ est
surtout dispos pour les marchandises. Les passagers, toujours en petit
nombre, sont relgus  l'arrire et presque sur l'hlice; les secousses
que celle-ci imprime au navire se communiquent au corps des malheureux
voyageurs et redoublent leur mal de mer.

Nous avons  bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de la
maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brsil et  la Plata;
un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, g de dix
ans, est port au bras depuis qu'il a t mordu  la jambe par un gros
chien,  Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a invent une
manire de conserver la viande. Il vient d'avoir la fivre jaune  Rio,
et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la fivre jaune 
Rio sa jeune femme de 22 ans un mois aprs son arrive: il s'en va avec
son fils  Buenos-Ayres.

Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de
Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 noeuds 1/2, le
tangage rend la promenade impossible.

Les migrants  bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les
Napolitaines vivent un peu trop  la japonaise, et le capitaine soupire
aprs le moment de s'en dbarrasser.

La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers
perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. Les
officiers font la visite rglementaire du navire, et l'quipage, la
manoeuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux migrants. Je trouve
des Espagnols, des Napolitains, des Pimontais, quelques Franaises et
une Nioise. Ils se plaignent du dsordre produit par quelques migrants
et surtout migrantes; ils se rjouissent de voir approcher la fin du
voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, o ils ont t malades
et ont perdu des parents. Je distribue des gteaux aux nombreux enfants,
toujours heureux quand on pense  eux.  propos de chant et de musique,
grande querelle entre un Anglais et un Amricain; l'harmonie n'est pas
parfaite entre ces deux peuples.

1er juillet.--Mer trs calme; mais roulis trs fort, probablement 
cause des courants  l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous avons
toujours la cte  droite, mais elle est si basse qu'elle ne peut tre
vue que de la dunette.

Le 2 juillet.--Durant la nuit, on a ralenti la machine pour arriver 
la pointe du jour.  quatre heures, nous sommes en face de Montevideo.
Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville dort, et les
nombreux navires  l'ancre semblent dormir aussi.  sept heures, le
soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons avec
impatience la visite de la Sant pour connatre notre sort.  neuf
heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour
vingt-quatre heures  l'le de Flors,  douze lieues d'ici. Les
passagers alors ressemblent fort  ces clients qui, au sortir de
l'audience, o ils ont t condamns, ont vingt-quatre heures pour
maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fivre, le
Brsil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va
djeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses de
la Plata pour nous conduire  l'isola de Flors, ainsi appele du nom
d'un des prsidents de la Rpublique orientale.

 midi, nous sommes en face de l'le, mais il faut longtemps pour
dbarquer les migrants et leurs bagages. Le _pursuer_ (conome), qui
fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne
peut tre compris et jette un peu de gaiet parmi ce monde attrist. 
deux heures, notre petit canot nous dpose sur la plage, o nous
trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos effets
prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me dgager et
obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des premires. Pas de
chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin et m'empare d'une
mauvaise table  la salle  manger. Je puis ainsi rdiger mes
correspondances  divers journaux.

Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; je
bnis Dieu d'une prison si bnigne. Le garon qui me sert est Espagnol:
il sait un mot anglais: _all right_, deux de franais, trois d'italien;
il est fort prvenant et veut que je note son nom: Francisco-Fernandes
Martines.

Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les jours!
Dans cette anne, cinq seulement ont eu ici la fivre jaune; trois sont
guris, deux sont morts: un Franais et un Allemand.

 cinq heures, on sonne le dner; il est mauvais, mais l'apptit le rend
dlicieux. Aprs le dner, pendant que mes compagnons jouent au billard,
 la clart du phare, j'inspecte l'le; mais lorsque je me dirige vers
le phare, je me heurte  un fil de fer pos  10 centimtres du sol;
immdiatement la porte de la tour s'ouvre et un soldat sort en criant:
Qui vive?--Se puede visitar el fanal?--No se puede da nuece, convien
tornan a magnana.--Sta bueno.

La nuit tait froide, le vent parlait comme notre mistral.  cinq heures
et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail.  huit heures
sonne le caf, et peu aprs on prsente la note: deux pesos et demi,
environ 14 fr.  onze heures, djeuner et ensuite dpart.




CHAPITRE VIII

L'Uruguay et la Plata.

     Montevideo. -- La Rpublique orientale ou de l'Uruguay. --
     Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. --
     Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de
     viande Liebig. -- Un calcul pour s'tablir dans le pays. -- Forme
     de gouvernement. -- L'arme. -- Rle de la petite rpublique. --
     Villa Colon. -- Le velario. -- Traverse de la Plata. --
     Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. --
     Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. --
     Presse. -- Navigation. -- Postes et tlgraphes. -- Budget. --
     Arme. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie.
     -- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance
     publique. -- Justice.


C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'le de Flors et la
quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dpose sur le quai
de la douane,  Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je
les dpose  l'_Htel Oriental_ et parcours la ville dans toutes les
directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux
banquiers, commerants, missionnaires et hommes de lois.

La ville de Montevideo, sur une presqu'le en colline, est btie
rgulirement; ses rues sont assez larges et se coupent  angle droit;
la partie haute est plate et occupe surtout par les difices publics:
la cathdrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste glise en style romain
 croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le
thtre, le palais du gouvernement de la Rpublique, etc. Les autres
rues descendent  l'est et  l'ouest vers la mer; les maisons ont
gnralement un tage sur rez-de-chausse et sont ornes en style
italien parfois un peu surcharg. On peut dire que Montevideo figurerait
bien parmi les belles villes europennes. Elle est la capitale de la
Rpublique orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom
lui vient de Magellan, qui le premier, dcouvrant le Cero, mont qui fait
face  la ville, dit: _Montem video_; d'o le nom de Montevideo.

[Illustration: Montevideo.--Boulanger portant le pain.]

La majeure partie des habitants sont Europens ou fils d'Europens,
principalement Italiens, Basques, Franais et Espagnols; les Italiens
possdent environ la moiti des immeubles de la ville.

La Rpublique de l'Uruguay est situe entre le 30 et le 35 de latitude
sud et limite  l'est par l'Atlantique,  l'ouest par la Rpublique
argentine, dont elle s'est spare en 1825 aprs des guerres sanglantes;
au nord par le Brsil, au sud par l'estuaire de la Plata, form de la
jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.

La superficie est d'environ 187,000 kilomtres carrs, diviss en 15
dpartements, et la population d'environ 450,000 habitants, mlange
d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Europens. Les principales sources de
produits sont l'agriculture et l'levage du btail. En 1882,
l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de
laine, 456,100 cuirs sals de boeuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles
de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.

Pour les produits agricoles, en 1882, on a export 13,500 kilos de
millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660
moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de
mas, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de
foin, 19,500 sacs de bl, 440 quintaux de luzerne.

L'importation pour 1881 s'est leve  8,514,000 piastres fortes, soit
environ 43,000,000 de francs.

Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit
environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bire, cognac,
sardines, vermouth et vins.

En 1882, les neuf saladeros[1] de Montevideo ont tu 217,984 animaux,
qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres saladeros
situs sur l'Uruguay ont tu 520,300 animaux, qui ont produit 452,000
quintaux de viande. Cette viande, sale et sche au soleil, est
expdie presque par parties gales au Brsil et  Cuba, pour la
nourriture des esclaves.

         [Note 1: On appelle saladeros les usines dans lesquelles on
         tue les animaux pour en saler la viande, prparer la graisse,
         etc.]

Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la
prparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tu 170,300
animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet
tablissement est le plus important du pays. Il possde 76,500 acres de
terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 ttes de btail.
Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ
2,300,000 fr. Pour cette anne, qui a t mauvaise  cause de la chert
des animaux et de leur mauvais tat, il a pu donner aux actionnaires un
intrt de 10% et mettre environ un demi-million de francs  la rserve.
Je comptais visiter cet tablissement sur le fleuve Uruguay,  deux
jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, 
Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que
depuis une semaine tout tait ferm: je dus donc renoncer  cette
visite et me contenter d'en voir les oprations sur le dernier compte
rendu de la Socit, dont j'ai extrait les chiffres que je viens
d'indiquer.

De la _Rivista mercantil de la Republica Oriental_, je relve le calcul
ci-aprs, pour une famille compose de pre, mre et un enfant, qui
voudrait s'tablir dans la Rpublique pour s'occuper d'agriculture sur
un terrain de 15 hectares:

    _Frais d'tablissement._

    Une maison avec cuisine           550 fr.
    Deux boeufs                       230
    Une vache  lait                   70
    Instruments aratoires             100
    Deux charrettes                   110
                                   ----------
                             TOTAL  1,060 fr.

    _Frais de l'anne._

    10%, intrt du capital           110 fr.
    Loyer de 15 hectares               95
    Semences et autres                160
    Travaux                           140
    Nourriture                        650
    Imprvu                            90
                                   ----------
                      TOTAL         1,245 fr.

    _Produits de l'anne._

    5 hectares de bl donnant 60 hectol.  15 fr.   870 fr.
    5 hectares mas donnant 80 hectolitres  6 fr.  440
    3 hectares produits divers                      320
    2 hectares herbe pour les animaux                 
                                                 ----------
                                     TOTAL        1,630 fr.
    Dduire les frais de l'anne                  1,245
                                                 ----------
                           Bnfice de l'anne.     385 fr.

Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilit de ces chiffres!

La forme de gouvernement est la Rpublique avec un prsident et deux
Chambres lectives. Le prsident actuel est le gnral Sanctos, port 
cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays
sait qu'il y a quinze ans il tait charretier. On voit souvent dans
l'histoire des personnes de la plus basse condition leves au fate des
honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurit de leur origine
si, par une grande droiture et honntet et par de vrais talents, ils
font le bien public. L'arme compte de 6  7,000 hommes, costums et
quips  la franaise; mais on dit qu'un trop grand nombre sont
officiers.

L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un
petit tat qui sert de tampon entre des tats plus forts et jaloux.  ce
titre, il rend un vritable service; mais pour conserver son
indpendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et
doit donner une srieuse prosprit  ses habitants. Les troubles
prolongs, les souffrances du peuple seront un facile prtexte  l'un ou
l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rtablissement de
l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.

Mais revenons  l'emploi de mon temps. Aprs avoir vu les diverses
personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends  la station
du _ferro-carril central_, en route pour Villa Colon, chez les
Salsiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le
suprieur du collge, D. Lasagna, que j'avais connu  Nice, et D.
Borghino, nomm chef de la maison qui va tre ouverte  Nycteroy, dans
le Brsil. Aprs trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons
une voiture qui nous conduit au collge par une demi-heure de route dans
un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain achet par
une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas.

 cet effet, on avait trac de magnifiques alles plantes d'eucalyptus,
construit une glise et un collge, dans la pense d'amener l les
familles riches durant l't. La mode ne s'en tant pas mle, la
compagnie a fait faillite, mais le collge est rest et on l'a confi
aux prtres Salsiens. La construction est bien dispose, la chapelle
gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les
classes et les tudes; puis, au rfectoire, aprs le souper, il
prsente le voyageur aux lves, et le voyageur leur parle en langue
franaise, comprise par la plupart d'entre eux.

Nous passons une partie de la soire en causeries. Le Pre m'apprend
qu'il a dans le collge 70 lves des meilleures familles, payant une
pension qui varie de 50  100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les
cours de l'enseignement secondaire jusqu' la philosophie inclusivement.
Ils dirigent en mme temps un Observatoire qui recueille trois fois par
jour les donnes mtorologiques et sera un peu plus tard en tat de
signaler l'approche des temptes. Dans un temps o le monde se montre si
avide des donnes de la science, il est fort habile et fort pratique
pour une Congrgation religieuse de s'imposer le travail facile mais
incessant d'un Observatoire.

 las Piedras,  quelque distance de Montevideo, les Salsiens ont une
paroisse et un collge avec 27 internes pauvres et 90 externes payant 2
fr. 50 par mois.  la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le
catchisme.

[Illustration: Uruguay.--(El Velario). Rjouissances  la mort d'un
enfant.]

 Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des
excursions priodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les
baptmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort loigns
les uns des autres, privs de tout secours spirituel, laissent parfois
pntrer peu  peu certains dsordres ou superstitions. Le Pre me
raconte qu'un jour une femme lui dit: Grondez un peu ma voisine, elle
n'a pas voulu me prter son petit enfant mort pour organiser le bal; et
pourtant je lui avais prt le mien. Renseignement pris, le Pre
apprend qu' la mort d'un jeune enfant on runit la famille, les
voisins, les amis lointains, et, sous prtexte de se rjouir de ce qu'un
ange est entr au ciel, on organise un bal en rgle; puis ils prtent le
petit cadavre  d'autres, qui le colportent et en profitent pour
organiser d'autres bals. Cette rjouissance s'appelle _velario_ dans le
pays. Quoi d'tonnant que nous retrouvions chez les Indiens de ces pays
certains usages qui nous tonnent! L'isolement en produit bientt de
singuliers, mme parmi les civiliss.

Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous
visitons les dortoirs, o les lves dorment du plus profond sommeil, et
allons nous-mmes goter un repos ncessaire.

Le lendemain matin je rentre  Montevideo, o M. Buxareo, un des
protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu' mon retour de la
Rpublique argentine je m'arrterai quelques jours pour qu'il puisse
m'en faire visiter les principales institutions et me conduire 
quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a 
Montevideo cinq associations de charit pour les hommes, et autant pour
les dames. Chez les Soeurs de Charit, dans la ville, je trouve une
belle cole avec 300 lves gratuites, le tout aux frais de la famille
Buxareo. Enfin,  quatre heures et demie, je suis au quai de la Douane,
et  cinq heures,  bord du _Cosmos_, en partance pour Buenos-Ayres. Le
navire porte des plants d'oliviers et d'orangers, et j'y rencontre avec
plaisir plusieurs des passagers du _Mondego_.

La rivire fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures nous
avons pass d'une rive  l'autre de la Plata, large en cet endroit de
200 kilomtres.

Le jeudi 5 juillet,  cinq heures du matin, nous stoppons au large
devant Buenos-Ayres, attendant le jour.  sept heures nous montons sur
des canots qui nous dposent  un mle se prolongeant au large sur des
poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbords sur des
charrettes, que des chevaux tranent dans l'eau, sur le sable, l'espace
d'un kilomtre, pour arriver  terre. Les grands navires sont obligs de
s'arrter  10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le bord de la
rivire.

En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des tramways.
Les rues, larges de 10 mtres, se coupent  angle droit. Les maisons
n'ont en gnral qu'un rez-de-chausse, quelquefois un tage; elles ont
presque toutes un _patio_ ou cour intrieure, garnie de plantes et de
fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues centrales sont mal
paves, et les autres ne le sont pas du tout. Il est impossible d'y
circuler autrement que sur les trottoirs. On voit quelques beaux,
monuments: sur la place Victoria, le palais de justice, que domine un
grand clocher, et la cathdrale,  croix latine, avec haute coupole et
un beau pristyle  douze colonnes. Le _Correo_ ou poste est aussi de
bon got, mais construit pour un climat du nord. La douane, le collge
San-Jos et quelques maisons particulires sont d'un bel effet. Les deux
plus riches monuments sont les banques nationale et provinciale.

[Illustration: Buenos-Ayres.--Place Victoria.]

Buenos-Ayres est la capitale de la Fdration ou Rpublique argentine.
Cet tat, au sud de l'Amrique du Sud, a une surface de 3,027,088
kilomtres carrs; elle est donc six fois plus grande que la France; et
comme ses terrains sont fertiles, le jour o elle sera peuple comme la
France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. Organise sur
le modle de la Fdration des tats-Unis de l'Amrique du Nord, la
Rpublique argentine comprend 14 provinces ou tats autonomes, portant
les noms ci-aprs: Buenos-Ayres, Entre-Rios, Corrientes, Santa-F,
Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, la
Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 territoires destins plus
tard  devenir des provinces; trois sont situs au nord, vers le Brsil
et la Bolivie, et sont les territoires del Bermejo, du grand Chaco et
des Missiones; six sont au sud et s'appellent territoires de la Pampa,
de los Andes, del Rio Negro, de Lima, de Chubut, de la Patagonie.

La population totale, d'aprs la dernire statistique, s'lve
actuellement  2,942,000 habitants, mais elle augmente assez rapidement
par l'immigration; 363,743 sont trangers; sur ce nombre, 123,641 sont
Italiens, 55,432 Franais, 59,022 Espagnols, 8,616 Allemands, 19,950
Anglais et 99,084 de nationalits diverses.

Le prsident est ligible au suffrage direct tous les six ans; les
provinces nomment chacune deux snateurs, et cette lection est faite
par les dputs provinciaux; les dputs au parlement national sont
nomms au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 habitants; les
conditions d'ligibilit pour les snateurs sont: 30 ans d'ge, 10,000
fr. de revenu, tre citoyen argentin depuis six ans au moins, natif de
la province o on est lu, ou l'habiter depuis deux ans au moins. Les
snateurs sont lus pour neuf ans, mais le snat se renouvelle par tiers
tous les trois ans. Les conditions d'ligibilit pour les dputs sont:
25 ans d'ge, tre natif de la province o on est lu ou l'habiter
depuis deux ans, tre depuis quatre ans au moins citoyen argentin. Les
dputs sont lus pour quatre ans, et la Chambre se renouvelle par
moiti tous les deux ans. Pour tre lu prsident, il faut avoir 10,000
fr. de rente, tre n dans la Rpublique argentine ou fils de citoyen,
quoique n en pays tranger, et appartenir  la religion catholique.

Le climat est tempr vers le centre, tropical au nord, froid au sud; le
territoire de la Rpublique s'tend en effet depuis le 22e degr
latitude sud  son confin avec le Brsil jusqu'au 50e au bout de la
Patagonie.  Buenos-Ayres, le thermomtre descend quelquefois en hiver
(juillet et aot) sous le zro, mais ne s'y maintient pas. On y voit
parfois la gele, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se dveloppe
tous les ans et donne des produits divers selon les provinces: ainsi,
dans la province de Tucuman, un hectare de terrain donne 35 hectolitres
de mas, ou bien 15 hectolitres de bl, ou 45 de riz, ou 850 kilog. de
tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou 150,000 kilos de canne  sucre. Dans
la province de Santa-F, un hectare donne 15 hectolitres de bl; dans
celle de Salta, 17 ou bien 30 de mas; dans la province de Catamarca, un
hectare donne 19 hectolitres de bl ou 125 hectolitres de vin; dans
celle de San-Luiz, un hectare ne donne que 24 hectolitres de mas ou 14
de bl.

Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises
prives, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le
Chaco, de deux  Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie,
comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 trangers, et cultivant
93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies tablies par
des particuliers ou des compagnies. Elles possdent ensemble 12,608
maisons, 434,093 ttes de btes  cornes, 132,410 chevaux, 1,687 mules,
162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments aratoires, 7,651
charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout s'levant  une
valeur d'environ 150 millions de francs. Le gouvernement fait son
possible pour mlanger les diverses nationalits, afin de favoriser la
formation d'une population homogne.

Pour l'industrie, une des principales est de prparer et saler la chair
des animaux, opration qui se fait dans les _saladeros_. En 1882, les
sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tu 187,600 boeufs ou
vaches, qui ont produit 275,300 quintaux de viande; et les onze
saladeros de la province d'Entre-Rios ont tu 247,100 boeufs ou vaches,
qui ont produit 314,90.0 quintaux de viande expdis  peu prs en
parties gales au Brsil et  Cuba.

L'industrie sucrire prend aussi un grand dveloppement, et nous aurons
occasion d'en parler. Les mines enfin commencent  prendre de
l'importance dans les Andes, o l'on trouve le cuivre, l'or et l'argent,
surtout dans la province de la Rioja.

Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ
280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de francs.

Les chemins de fer sont en progrs; 2,633 kilomtres sont en
exploitation, et 2,777 en construction ou concds; ils donnent un
revenu qui varie de 2  10%. Leur marche est lente et peu rgulire; la
plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer
appartiennent  des compagnies anglaises.

La presse est grandement rpandue: la seule ville de Buenos-Ayres
possde 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien,
trois en franais, trois en anglais, le reste en castillan.

Pour la navigation extrieure, en 1882 sont entrs dans les ports de la
Rpublique 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont sortis
4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine franaise
concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la navigation
intrieure, sont entrs 21,727 navires, portant 1,829,933 tonnes, et
sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. Le gouvernement
projette une ligne subventionne, desservant la cte sud jusqu' la
Terre de feu, pour aider au dveloppement des ressources de la
Patagonie.

Les postes ont port, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les
tlgraphes ont expdi 438,090 dpches.

Le budget de 1882 a donn  l'entre 40,609,148 piastres fortes de 5 fr.
pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les municipalits. La
sortie a t de 42,544,970 piastres fortes pour la nation, et 4,106,531
piastres pour les municipalits.

L'arme se compose de 57 officiers gnraux, 484 officiers, 6,977
soldats.

La marine compte trois cuirasss, un torpilleur, six canonnires, deux
transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le
service des fleuves.

Le prix de la main-d'oeuvre varie de 5  10 fr. par jour, mais il va en
diminuant,  mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de 30 
80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, pour
les rcoltes, dans leurs pays, aprs avoir conomis ici une petite
somme; ce sont gnralement des Italiens; en venant comme migrants, ils
ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour le retour.

Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur
ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possde 152 kilomtres de
tramways, et un appareil de tlphone pour 173 habitants. Paris n'en
possde qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par 1930 et Londres
un par 2,375 habitants.

La monnaie a pour base le _peso fuerte_, qui vaut un peu plus de 5 fr.;
mais le papier-monnaie, qui a cours forc, abonde et a pour base le
_peso moneta corriente_, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers sont
dgotants de salet. Dans les provinces on se sert des pesos boliviens,
qui valent 3 fr.

La dette consolide de la nation atteint environ 100,000,000 de piastres
fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par 4 vchs,
suffragants de l'archevque de Buenos-Ayres, qui forme le cinquime.
Jusqu' ces dernires annes, un grand nombre de prtres taient
trangers et surtout italiens: plusieurs visaient  faire fortune pour
rentrer chez eux; maintenant les sminaires, sous la direction de
diverses communauts, fonctionnent et donnent un clerg indigne. La
religion catholique est celle de l'immense majorit, mais les cultes
dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de religiosit dans le
pays, et les autorits ne rougissent pas d'invoquer le Trs-Haut; j'ai
sous les yeux le message par lequel le prsident de la Rpublique, 
l'ouverture des Chambres, en mai dernier, rend compte au Congrs des
oprations de l'anne. Il conclut par ces paroles:

Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a
dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras sessiones.--Rendant
grces  la divine Providence pour les bienfaits qu'elle a accords 
la Rpublique, je dclare ouvertes vos sessions. La religion catholique
est encore la religion d'tat, l'art. 2 de la Constitution dit: El
gobierno fdral sostiene el culto catolico, apostolico, romano.--Le
gouvernement fdral professe le culte catholique, apostolique et
romain; et dans la prface de la mme Constitution on lit: Nos los
representantes del pueblo ... invocando la protecion de Dios, fuente de
toda razon i justicia, ordonamas, etc....--Nous, les reprsentants du
peuple ... invoquant la protection de Dieu, source de toute raison et
justice, ordonnons, etc.

Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop frquent dans les
nations latines), qu'on rduit beaucoup trop la religion au culte, qui
est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but;
en sorte que les francs-maons profitent des abus pour dcrier la
religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brche.

L'instruction suprieure est donne  Buenos-Ayres dans une Universit
qui comprend les trois facults de droit, de lettres et de sciences; il
y a aussi quelques autres facults dans les villes de province.
L'instruction secondaire est donne dans des collges nationaux qui sont
loin de professer l'athisme. L'instruction primaire compte dans la
capitale 170 coles publiques subventionnes et frquentes par 33,196
lves; mais dans les provinces, et surtout  la campagne, le besoin
d'coles se fait vivement sentir. Dans la seule province de
Buenos-Ayres, qui est la plus avance en fait d'instruction, sur 116,000
enfants de 6  14 ans,  peine 33,000 reoivent l'instruction, les
autres 88,000 restent dans l'ignorance force, faute d'coles.

L'enseignement libre  tous les degrs est amplement rpandu dans la
capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles,
les hpitaux sont bien tenus et suffisent  tous les besoins.
L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont
comptents jusqu' 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux
ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprme.

Mais assez de digressions sur l'tat et ses diffrents services.
Revenons  l'emploi de mon temps.




CHAPITRE IX

     San Carlo Almagro. -- Dom Bosco et ses institutions. -- Les
     Soeurs de Marie-Auxiliatrice. -- La Socit d'agriculture. --
     Prix des terrains. -- Les oeuvres charitables. -- Les Lazaristes.
     -- Les Soeurs de Charit. -- L'Hospicio de los Mendigos. -- La
     distribution de l'eau. -- La fte nationale. -- La lgislation.
     -- Une stancia modle. -- L'autruche et ses moeurs. -- Dtails
     sur l'agriculture et l'levage.


Nous sommes au 5 juillet: aprs avoir fait de nombreuses visites et reu
partout bon accueil, je prends un tramway et me rends  San-Carlo
Almagro, au collge de los artes y officies, confi  la Congrgation de
dom Bosco. Je trouve l 200 enfants, dont la moiti applique 
apprendre les divers mtiers d'imprimeur, de menuisier, de serrurier,
tailleur, etc.; l'autre moiti suit les classes lmentaires et
secondaires. Parmi ces enfants, j'en distingue quelques-uns au teint
brun, au visage pat,  l'oeil noir, grand et gar: ce sont des
orphelins patagons; ils parlent l'espagnol et je peux causer avec eux.
Ils savent me dire que leur pre tait cacique de telle et telle tribu;
qu'ils ont t pris par les soldats et transports dans cette maison;
mais ils n'en savent pas davantage. Le suprieur m'apprend qu'il y a
quatre ans, lorsque le gnral Rocca, promenant ses 2,000 hommes dans
les terres comprises entre le Rio Negro et le Rio Cbut, a chass
devant lui les Patagons qui l'habitaient, a tu ceux qui rsistaient et
recueilli plusieurs orphelins, les pres de ceux que je vois taient
parmi les morts: il ajoute qu'ils sont intelligents, doux, appliqus, et
tmoignent d'un grand bon sens.

Prs du collge, de l'autre ct de la rue, on a construit un couvent
pour les Soeurs de Marie-Auxiliatrice; elles sont 30 dans la Province et
25 novices, parmi lesquelles plusieurs indignes. La suprieure vient de
mourir: celle qui la remplace est fort jeune; elle me fait parcourir la
maison et me donne avec timidit les renseignements concernant la
Congrgation dans la Rpublique.  la paroisse de la Bocca, 
Buenos-Ayres, les Soeurs ont un externat avec 200 lves, et un
_Oratorio festivo_ frquent par 400 jeunes filles.  Marou, elles ont
un collge et externat;  San-Isidro, externat avec 120 lves et
Oratorio festivo;  Carmen, en Patagonie, un externat de 80 externes, et
100 filles  l'Oratorio; toutes leurs maisons ont la Congrgation des
Enfants de Marie.

Au collge, une magnifique imprimerie a ses presses mues par la vapeur.
Le mme moteur donne le mouvement aux scieries mcaniques et autres
instruments. Les Pres desservent encore  Buenos-Ayres la chapelle
appele Matris Misericordi ou des Italiens;  San-Nicolas, sur le
Parana, ils ont un collge avec 70 internes payant 75 fr. par mois. Dans
la Patagonie, ils ont  Carmen un collge avec 70 internes et un
Oratorio festivo qui runit 100 enfants. De l'autre ct du Rio Negro,
 Biedma, ils desservent une paroisse et dirigent un Oratorio. Ils ont
enfin une dizaine de stations dans l'intrieur de la Patagonie, tels
que: Conessa, Guardia-Pingle, Choelechoel, Rocca, Nahuel, Huapi,
San-Xavier, etc.

Dom Bosco,  Turin, avait t frapp, ds le dbut de sa carrire
sacerdotale, de l'abandon dans lequel taient laisss un grand nombre de
garons pendant qu'abondaient les asiles pour les filles. Il comprit
bientt combien il importait de s'occuper de l'homme. Depuis deux cents
ans, le clerg s'tait plus spcialement adonn au ministre plus facile
auprs de la femme; mais l'homme n'en demeure pas moins le chef de la
famille, et du temps de saint Franois de Sales les efforts taient avec
raison plus ports de son ct. Je lis en effet dans les crits de ce
docteur (_OEuvres compltes de saint Franois de Sales_, tome II. Migne,
1861, p. 427), les conseils que ce saint si doux et si pratique
adressait  un de ses confrres: Comme vque, vous devez surtout
veiller sur deux sortes de personnes, qui sont les chefs des peuples:
les curs et les pres de famille, car d'eux procde tout le bien ou
tout le mal qui se trouve dans les paroisses ou dans les maisons.

M. Wagner, notre consul, est parfaitement au courant des choses du pays
et adresse au gouvernement des rapports qui seront certainement utiles 
la France s'ils ne sont pas enterrs dans les cartons du ministre 
Paris; il a habit divers pays  l'tranger, et en observateur attentif
il a pu voir le bien  imiter, le mal  viter.

M. l'avocat Zeballos, prsident de l'Institut gographique, me donne des
lettres pour le Chili, le Prou et la Bolivie.

 la Socit d'agriculture, j'apprends,  propos de prix de terrains,
qu'on a vendu dans la quinzaine,  Bahia Blanca, pour 40,000 fr. la
lieue carre (2,600 hectares), des terrains qui avaient t achets pour
2,000 fr. en 1880; qu'une compagnie anglaise vient d'acheter 70 lieues
carres de terrain au cinquime mridien; qu'une autre compagnie
anglaise a achet 100 lieues carres  San-Luiz,  raison de 10,000 fr.
la lieue, soit 4 fr. l'hectare, et que Richmond et Cie ont propos au
gouvernement de lui acheter 100 lieues de terrain  Santa-Cruz, en
Patagonie, au prix de 100 fr. la lieue,  condition de la peupler en
cinq ou six ans et d'y tablir 200 familles europennes, 50,000 brebis,
5,000 boeufs et vaches. Plusieurs autres particuliers et compagnies font
des demandes analogues pour tablir des colonies.

M. l'avocat Caranza, qui est  la tte des oeuvres charitables, me
prsente  sa famille et me met au courant de tout ce qui se fait de
bien dans la Rpublique.

Sa Grandeur Mgr l'archevque a la bont de me faire visiter son palais
et sa cathdrale. Le palais est seigneurial, et  la cathdrale les
autels sont orns non de tableaux, mais de statues habilles 
l'espagnole, avec robes brodes. La nef est vaste, et les salles au
service du Chapitre grandes et nombreuses. Sa Grandeur me prsente 
son vicaire gnral, dom Spinoza, qui me renseigne sur l'importance du
diocse: il comprend 300,000 mes, 14 paroisses, 50 glises et
chapelles, 9 Ordres religieux d'hommes de toute nationalit et 13 de
religieuses, dont 4 clotres. Il veut bien me conduire au bout de la
ville,  la Maison mre des Pres lazaristes. Ils sont 6 Pres et 8
novices, dont un Indien; ils font l'cole gratuite  200 externes.

De l'autre ct de la rue, les Soeurs de Charit tiennent le collge de
la Providence, o 20 Soeurs instruisent 200 externes et 80 internes
payant 100 fr. par mois; elles prennent soin, en outre, de 40
orphelines.

Le dimanche les magasins sont ferms le matin  dix heures, de par la
loi. On respecte donc encore officiellement le repos du septime jour.
Je prends un tramway et me rends  un des bouts de la ville, au parc de
la Recolleta. Il y a l le cimetire _del Norte_, sem de riches
chapelles, tombeaux de familles, remplis d'inscriptions. Sur la plus
leve, je lis _Pantheon de l'Association espanola de socorros mutuos_.
 ct, dans l'ancien couvent des Rcollets, on a tabli _l'hospicio de
los mendigos_, contenant 220 vieillards et 110 femmes aux soins des
Soeurs de la Charit. Elles se louent des bons procds de
l'administration; leurs pauvres sont logs dans de grandes salles  un
seul rez-de-chausse, espaces dans le jardin; ils ont cuisine
bourgeoise et le mat deux fois par jour.  ct de l'hospice s'tend un
petit parc orn de rocailles, et un peu plus loin je trouve les pompes
 vapeur qui pompent l'eau de la rivire dans les rservoirs de
distribution pour toute la ville. Les pompes font trente tours  la
minute, et chaque coup de piston relve 120 litres d'eau. Elles sont
insuffisantes, et on en construit de nouvelles plus puissantes. Je
retourne  l'hospicio de los mendigos; l'ancien aumnier de l'hpital
franais y prche en castillan, puis les vieillards chantent des
litanies et des cantiques avec l'accompagnement de l'orgue, tenu par un
aveugle; les servants ont le vrai type indien.

Le 9 juillet, c'est la fte nationale. En effet, c'est le 25 mai 1810
que les Espagnols furent chasss de ces contres, et c'est le 9 juillet
1816 que fut dclare l'indpendance. Ces deux anniversaires sont fts
tous les ans avec solennit. Les deux gnraux qui, par leurs victoires,
obtinrent ce rsultat, le gnral Saint-Martin et le gnral Belgrano,
taient deux chrtiens. Se considrant comme des instruments de la
Providence, aprs leur victoire, ils envoyrent leurs pes, le premier
 Notre-Dame du Carme,  Mendoza, le second  Mercedes.

Le matin, de ma chambre, je vois dbarquer quelques compagnies de
marins, tranant leurs canons;  midi, des bataillons se rangent sur la
place Victoria; mais bientt une lgre pluie les renvoie  la caserne.
On fait conomie de poudre; pas de coups de canon, pas de cloche: et
pourtant ces bruits sont bien faits pour rveiller chez le peuple les
fortes motions.  une heure, les autorits se rangent  la cathdrale
sur de superbes fauteuils; un immense et riche tapis en couvre le pav.
L'archevque entonne le _Te Deum_, que des artistes chantent en musique;
puis on rentre chez soi. Pour moi, je me rends chez l'avocat Lamarca,
qui veut bien me donner quelques renseignements sur la lgislation du
pays. Le pre peut disposer d'un tiers de ses biens s'il laisse pre et
mre et pas d'enfants; d'un quart, s'il a des enfants. Il y a dans ce
pays des estancieros (propritaires) qui ont jusqu' 400 lieues carres
de terre, et des compagnies qui en possdent jusqu' 700 lieues; il
n'est pas mauvais que d'aussi grandes surfaces se subdivisent. La femme
est protge: elle hrite comme les garons; la recherche de la
paternit n'est pas interdite. L'pouse a droit  la moiti des biens
gagns aprs le mariage. La famille est assez bien constitue; mais,
dans les classes leves, le pre passe trop de temps au club. Les
enfants s'aiment entre eux, mais s'mancipent de bonne heure: ils sont
aussi plus prcoces; les jeunes filles se marient souvent  dix-sept
ans, et au mme ge les garons occupent parfois des places importantes,
qu'on donne tout au plus chez nous aux jeunes gens de vingt-quatre ans.
Les mres n'ont pas toujours une assez forte instruction.

Le soir,  huit heures, la place Victoria est illumine _ giorno_, et
on tire un interminable feu d'artifice, miniature de ceux qu'on voit en
Europe.

Aprs avoir parl avec l'avocat Lamarca de mille et une choses, je lui
dis: La estancia[2] est dans votre pays la chose principale 
visiter, et j'espre que vous trouverez l'occasion de m'en montrer
une. Il appelle un de ses amis, cause un instant avec lui; ils
parlent de lettres et de tlgrammes et il me dit: Demain, vous
pourrez aller visiter,  quelques lieues d'ici, la stancia de
San-Juan, la plus importante de la province de Buenos-Ayres. Elle
appartient  un de mes amis, M. Lonard Pereira. Vous prendrez  la
station centrale le train de huit heures du matin, et vous descendrez
deux heures aprs  la station de Pereyra; mais auparavant, vous
viendrez chez moi chercher la lettre d'introduction. tes-vous lev 
sept heures?--Oui.--L'imprudent! il ne savait pas que je tiendrais
parole malgr le dluge de la nuit.  sept heures, en effet, par une
pluie battante, j'tais  sa porte, mais, sans le renfort du marchand
de lait, malgr la sonnerie lectrique et le marteau, je ne serais pas
parvenu  la faire ouvrir. La lettre tait prte, mais il fallait
prendre le train de dix heures, et on m'avertissait plaisamment
d'avoir  porter une ceinture de sauvetage. La recommandation n'tait
pas de trop, car il pleut depuis trois mois.  peine sorti de la
ville, le train traverse, sur des poutrelles de fer, un long espace
entirement inond.  la station de Baraccas, je vois une ville
compose de maisonnettes de bois toutes surleves de terre d'un mtre
et comme sur pilotis. Les rues sont troites. Quel dommage que sur cet
immense terrain vierge on ne laisse pas, comme dans l'Amrique du
Nord, des avenues de 40 mtres et des petits jardins. La sant des
habitants y gagnerait et les bbs pourraient jouer devant leur
maison, sans courir le risque d'tre crass par les chars. Ces rues
troites sont maintenant couvertes d'une si haute couche de boue,
qu'elles sont impraticables aussi bien aux pitons qu'aux voitures;
c'est  peine si les cavaliers osent s'y aventurer. Il ne reste aux
pitons que les trottoirs.

         [Note 2: Nom qu'on donne aux fermes pour l'levage du
         btail.]

[Illustration: Rpublique Argentine.--Rancho de Pcheurs.--Arbre appel
Ambico.]

La rivire le Riochuelo laisse pntrer d'assez beaux navires anglais,
qui dbarquent ici leurs marchandises pour charger les cuirs et la
laine. Nous traversons encore une petite ville, puis nous voil _nel
campo_, soit en pleine campagne.

La prairie s'tend  perte de vue; pas une colline  l'horizon. Les
arbres sont rares, c'est  peine si on voit par-ci par-l quelques
eucalyptus. La terre est partout si dtrempe, que les pauvres animaux
font piti  voir. Aussi,  tout instant, j'en aperois jonchant le sol,
morts ou mourants. Les boeufs sont corchs sur place, car la peau en
vaut la peine; elle se vend environ 40 fr., mais celle de cheval ne vaut
que 6 fr., et on l'abandonne; le mouton, avec sa fourrure de laine,
semble mieux rsister. L'autruche, avec ses longues jambes et ses plumes
moelleuses, allonge curieusement son cou de chameau et semble se moquer
de l'eau. Les quelques fermes qu'on rencontre ont des maisons en boue
couvertes de chaume; c'est le rancho, et  leur approche on voit la
vigne, le mrier, l'oranger, des champs de bl qui sort de terre, des
choux normes, du mas coup, de jeunes fves, et en gnral tous les
fruits et lgumes de l'Europe. Les poules, dindons, canards, oies et
porcs y sont en abondance. Le btail pat dans la prairie naturelle, o
poussent le chardon et une herbe gramine. On voit aussi de belles
prairies artificielles de sainfoin et de luzerne.

 la station de Quilmes, j'aperois un tramway appelant les voyageurs
avec sa trompette. Cet utile moyen de transport se trouve dans toutes
les rues des villes des deux Amriques; je ne savais pas que je l'aurais
trouv  la campagne. Cela explique comment on peut, de plusieurs lieues
 la ronde, porter les nombreux bidons de lait qu'on voit dans tous les
trains. Par-ci par-l je remarque les gardiens de btail, trottant  la
ronde, couverts d'un vtement jaune cir comme celui des marins; et
presque sur chaque poteau du tlgraphe, le _ornero_, profitant de la
pluie, construit son magnifique nid de boue, que des employs
dmolissent parce qu'il interrompt la transmission des dpches.

Enfin,  midi, je descends  la station de Pereyra, et je demande au
chef de gare s'il n'y a pas l une voiture pour moi; je vois qu'il a de
la peine  s'exprimer en castillan et je comprends bien vite que j'ai
affaire  un Anglais. Tous les employs de la ligne sont des enfants
d'Albion. Il me montre trois chevaux et appelle un grand gaillard bott
portant pantalon  la zouave et lui dit: Voici le monsieur que vous
attendez.

J'enfourche un cheval, et nous voil galopant et trottant dans la boue,
 travers les chemins transforms en rivire, et mieux encore sur les
prairies qui les bordent.

Aprs une demi-heure nous entrons dans un bois d'eucalyptus, nous
traversons un superbe parc et arrivons  la maison du propritaire. Il
n'est pas l, mais une lettre, al _Seor Ruffino administrador_, fait
que je suis le bienvenu. Nous ne vous attendions pas par un tel
dluge, me dit-il. _El tiempo es moeda_, rpondis-je; si j'attends le
beau temps, je pourrais attendre longtemps, car il n'a pas paru depuis
trois mois. On me prpare aussitt un djeuner confortable, et pendant
ce temps j'interroge les deux Ruffino, car ils sont deux frres,
depuis quinze ans attachs  la ferme. Leur bisaeul tait Gnois; un
des frres a le bras droit coup. Est-ce le fruit de vos rvolutions?
lui dis-je.--Non, j'ai reu un coup de fusil d'un voleur
d'animaux.--L'a-t-on attrap?--Non, il s'est sauv avec sa bande.

La estancia de San-Juan comprend environ 15,000 hectares, nourrissant
1,000 chevaux, 8,000 boeufs et vaches, 20,000 moutons et 2,000
autruches. Le cheval du pays ne donne aucun profit. Les estancieros le
vendent au saladero de 20  40 fr., car c'est tout ce qu'on en peut
extraire en graisse et en huile.  San-Juan on prfre le laisser mourir
surplace; mais on entretient des talons pour des chevaux de race.

L'autruche aussi ne rapporte presque rien. On nglige la plume et la
chair, et on ne mange que les oeufs. On en prend l'estomac, qui se vend
5 fr. pour la pepsine. La race amricaine est infrieure, comme volume
et comme ornement de plumes,  la race d'Afrique. Les moeurs de cet
animal, autant que me l'explique le seor Ruffino, sont au moins
curieuses: ils s'organisent par _tropillas_: deux mles et six  sept
femelles: gare aux autres mles qui voudraient s'adjoindre; ils seraient
poursuivis et tus par les deux pachas. Un des mles construit le nid
dans lequel les femelles pondent tous leurs oeufs, de dix  douze
chacune; puis l'autre mle les couve durant quarante jours; mais, comme
il ne peut en couvrir qu'une partie, les autres pourrissent. C'est comme
si l'homme voulait se mler de faire la nourrice! je crois que si les
mles taient moins galants et laissaient faire les femelles, elles se
tireraient mieux d'affaire.  chacun son mtier.

Lorsque le premier poussin parat, le mle pique les oeufs et y dpose
des mouches pour les nouveau-ns. Si l'on touche au nid, le mle dtruit
tout, et s'en va ailleurs former un nid nouveau; en sorte que toucher un
seul oeuf c'est dtruire tout un nid.

C'est au printemps (septembre-octobre dans cette hmisphre) que pondent
ordinairement les femelles. L'autruche se nourrit d'herbe et en consomme
presque autant que le cheval.

Pour les boeufs, M. Pereyra s'applique  l'amlioration de la race; il
ne vend pas ses produits au saladero, mais les porte au march de
Buenos-Ayres. Les boeufs de trois ans sont vendus au prix de 250 fr.
environ; il vend les taureaux pour la reproduction  des prix plus
forts, et jusqu' 1,500 fr., selon la race. Il vend de 800  1,000
boeufs chaque anne pour le march, de 3  4,000 moutons de 18 mois  2
ans, au prix de 10  16 fr., selon la qualit. Les moutons produisent
une moyenne annuelle de laine mrinos d'environ 3  4,000 arrobas, au
prix, de 20 fr. l'arroba; l'arroba quivaut ici  11 kilogrammes
environ.

On calcule qu'une cuadra quadrata, un peu plus d'un hectare et demi,
soit 16,900mc, peut nourrir 5 boeufs ou bien 12 moutons; or, comme le
boeuf vaut 40 fr. et le mouton 10 fr., l'levage du boeuf est plus
productif; toutefois, on tient ensemble moutons et boeufs. Ce qui
rapporte encore plus, c'est l'agriculture. On loue pour cela le terrain
 raison de 80 fr. la cuadra, ce qui revient  environ 50 fr. l'hectare.

Le locataire y sme le mas, qu'il vend  raison de 10 fr. les 100
kilos; il l'avait vendu 16 fr. il y a 2 ans et en avait export pour
10,000,000 de fr., mais l'an dernier il en a produit pour un tiers de
plus, et comme la demande n'a pas augment en Europe, le prix a baiss
d'autant.

Le personnel de la estancia _San-Juan_ se compose de 50 ouvriers
italiens, franais et belges; j'y trouve mme un berger de la Briga,
dans les Alpes-Maritimes. Le salaire est de 80 fr. par mois, plus la
nourriture. Une partie des ouvriers sont maris. La paroisse est fort
loigne; donc pas d'exercice religieux, et ceux qui ont le dimanche
libre le passent au cabaret. Pour les mariages et les baptmes on va 
l'glise, mais on ignore ce que c'est que la dernire communion; car,
en cas de maladie, le pauvre n'a pas 30  60 fr. pour payer la voiture
qui devrait aller au loin chercher le prtre; nanmoins, le seor
Ruffino m'affirme que ses ouvriers sont de bonnes gens, et qu'il n'a
point de coffre-fort ici; il ajoute mme qu'il peut confier  chacun de
ses gens une somme quelconque pour la porter n'importe o, et qu'il la
remettra fidlement  destination.

Quant au prix de la terre dans ces parages, elle est fort chre et vaut
200 patacones (1,000 fr.) la cuadra de 16,900 mtres carrs, soit
environ 600 fr. l'hectare. Ce prix n'est que pour la terre d'agriculture
assez leve pour ne pas craindre les inondations. Cette mme terre qui
se vend maintenant si cher a t donne, ou vendue 0 fr. 75 l'hectare.
La estancia contient encore 50 cuadras de prairies artificielles:
luzerne et sainfoin, et on va les porter  100 cuadras. La partie
rserve  l'agriculture est d'environ une demi-lieue carre.

Aprs le djeuner nous montons en voiture et parcourons le parc. Il
comprend plusieurs hectares; ici des bois, l des jardins, plus loin un
lac avec des cygnes d'Australie et plusieurs espces de canards. Je vois
les auraucarias brasilienses, les poivriers, les cdres du Liban, les
magnolias, les mimosas, les palmiers, les ligustrums, les dathuras, les
grenadiers, les bambous, les lauriers thyms, le tabac, l'abothylum; et
dans deux petites serres, le cafier, les arecas, les bgonias, les
azalas et autres plantes des tropiques; il me semble tre dans un de
nos jardins  Nice, quoique le climat soit ici un peu plus chaud. Par
une longue avenue d'eucalyptus le parc aboutit  une station de chemin
de fer, particulire  la proprit; 20 ouvriers sont occups 
l'entretien du parc.

Le Seor Ruffino me conduit aux animaux de reproduction. Parmi les
taureaux, il m'en fait remarquer un norme venu d'cosse; son museau
ressemble  celui d'un mouton et le poil est laineux; de son corps pend
jusqu' terre une longue peau de graisse; il a cot 5,000 fr. Un autre
plus grand, venu de Bute (cosse), a cot 7,000 fr.; mais les taureaux
de race produits par eux sont vendus par le propritaire 1,500 fr., en
sorte qu'il est bientt couvert de ses frais. Dans la cour est suspendu
un _lazo_, je demande  le voir manoeuvrer; il a environ 25 mtres de
long: un grand berger des Alpes lombardes le prend, le fait tournoyer et
le lance contre un jeune boeuf qui cherche  fuir: il est pris aux
cornes et ramen en un instant.  la guerre contre les Espagnols, et
dernirement  la guerre du Paraguay, on a vu les _Gauchos_ manoeuvrer
habilement cette arme et dsaronner les cavaliers; mais ceux-ci
savaient en dernier lieu couper le lazo avec leur couteau effil. Les
bollas avaient aussi t employes dans cette guerre. Cet instrument
dangereux consiste en trois balles de plomb, de la grosseur d'un oeuf,
attaches  trois lanires de 70 centimtres runies par le bout: le
_gaucho_ prend en main la plus petite boule, et, faisant tournoyer les
deux autres, les lance contre les jambes du cheval  une grande
distance; les boules tournent autour des jambes, les enlacent avec les
lanires et rendent la marche impossible; le cavalier  son tour s'tait
habitu  se retourner lestement et  couper, de la lame effile de son
sabre, d'un seul coup, les dangereuses lanires. Je demande  ce Lombard
s'il est ici depuis longtemps et s'il y a sa famille.--Je suis ici
depuis cinq ans, mais ma femme est reste en Italie.--Fais-la donc
venir, lui dit Ruffino, elle te gagnera comme nourrice 200 fr. par mois.
Ce bonhomme venait de dposer deux gros seaux de lait; je le gote, il
est dlicieux; le vendez-vous?--Non, dit Ruffino, nous avons essay, et
voici encore les bidons qui le portaient  la ville et les machines 
faire le beurre et le fromage, mais nous avons trouv que, pour notre
but, qui est l'amlioration de la race, il est prfrable de laisser le
lait aux veaux.

Au compartiment des chevaux, je remarque de superbes talons anglais,
allemands, andalous. Le mme hangar abrite les moutons; les plus beaux
sont ceux de Rambouillet; je vois aussi de trs beaux mrinos
d'Angleterre et d'Allemagne; on les nourrit avec du foin, du mas cuit
et du son.

Le jardinier est Franais et son aide est Belge; je suis venu ici,
dit-il, il y a vingt ans, avec mon pre; on nous avait placs dans une
colonie  l'intrieur, mais nous y tions tracasss par les Indiens; je
vins donc travailler  Buenos-Ayres, d'o je suis pass ici; nous tions
douze enfants, je n'ai plus qu'un frre vivant; la mort nous dvore
tous.

Mais le jour baisse et je rentre crire ces lignes. Aprs un dner
assaisonn de vin de Mendoza et de Xrs, je trouve doux le repos de la
nuit. M. Pereyra est prsident de la Socit d'agriculture, il commence
par pratiquer ce qu'il veut enseigner  son pays. L'enseignement par
l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reoive ici mes flicitations
et ma reconnaissance pour la bont avec laquelle il a mis  ma
disposition ses serviteurs et sa maison.




CHAPITRE X

     Retour  Buenos-Ayres. -- La nouvelle capitale de la Plata. --
     Les banques. -- Le Muse. -- Dpart pour Rosario. -- Navigation
     intrieure. -- San-Nicolas. -- Le pingoin. -- La guerre du
     Paraguay. -- Rosario. -- San-Juan. -- Mendoza et la viticulture.
     -- Inondation dans l'est, scheresse dans l'ouest. -- Un
     elevator. -- Un Allemand colonisateur.


Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'veilleras demain matin  cinq
heures, car j'ai  crire.--_Bueno, Seor._ Or,  six heures, le silence
n'tait encore interrompu que par le chant des coqs et la pluie
diluvienne. Aprs une heure de travail je vois que le moment de
s'acheminer  la gare est arriv, car elle est assez loigne, et le
train part  huit heures; mais,  mon grand tonnement, je constate que
la porte est ferme  clef, et que, seul habitant de la maison, j'y suis
prisonnier. J'ouvre des fentres aux quatre points cardinaux et
j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je passe
sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la culbute,
et, pour me dbourber, je frappe fortement des mains; ce fut mon salut.
Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le domestique
parat. Viens donc m'ouvrir et mets-moi vite en voiture, car j'ai
affaire  Buenos-Ayres et je ne puis manquer le train. Ce brave homme,
un peu confus, fait des prodiges d'activit, et en quelques minutes il
m'a bross, servi le caf et mis en voiture. Une demi-heure aprs,
j'tais  la station, o le chef de gare me sert gentiment une tasse de
caf qu'apporte sa fillette. Est-ce le changement de pays ou de climat
qui donne ici tant d'amabilit  la froide nature anglaise? Il ne
s'arrte pas l, mais il rpond  mes questions et me fournit des
dtails sur la nouvelle ville de _la Plata_ qu'on est en train de
construire pour servir de capitale  la province de Buenos-Ayres.
Jusqu' ces derniers temps Buenos-Ayres tait capitale de la province et
de la fdration, et s'en prvalait pour imposer sa volont aux autres
tats; mais, en 1880, lors de la dernire lection prsidentielle, les
autres tats conspirrent, cernrent la ville et l'assigrent durant un
mois. Aprs avoir perdu environ 3,000 hommes de part et d'autre en
divers faits d'armes, la ville se rendit, et il fut stipul qu'elle
serait dsormais la capitale de la Confdration, qu' cet effet tout
pouvoir de police et autre dans la ville appartiendrait au pouvoir
fdral, et que la Province aurait  se construire une nouvelle ville et
 y transporter ses autorits. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce
rsultat dans un pays qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais
cette ardeur  guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui,
fuyant le travail, prfrent vivre de la politique, en attendant la
rcompense du parti vainqueur. Soumettre ces gens-l au travail serait
dlivrer le pays de sa plus grande plaie.

La nouvelle ville de la Plata sera assez loigne de la mer et du
fleuve, le terrain tant trop bas  la cte; mais on projette un canal
depuis Encenada, situe  12 milles  l'entre du fleuve. La ville est
trace, les rues sont larges de 20  40 mtres, et le terrain s'y vend
de 1  3 fr. le mtre carr, selon qu'il est plus ou moins central.
Beaucoup de spculateurs l'accaparent et feront probablement de belles
fortunes.

Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez
habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol _ferro-carril_
par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est pas grande (20
kilomtres  l'heure). J'ai encore une fois, le long de la route, le
triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que la perte
s'lve dj  plusieurs millions de ttes, et tous les jeunes agneaux
sont perdus. Le dernier recensement donnait les chiffres suivants pour
le btail vivant sur les terres de la Rpublique: 2,000,000 de chevaux,
6,000,000 de boeufs et 80,000,000 de moutons.

 dix heures je descends  Buenos-Ayres, o ma premire visite est 
_London and River Plate Bank_, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas
regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Franais, faute de
banque franaise, il faille avoir recours  une banque anglaise[3]? Et
pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dpts d'argent
franais dans les diverses banques de la ville, et les Italiens, qui ont
tabli ici une banque avec un capital ne dpassant pas 5,000,000 de
francs, font d'excellentes affaires. Quelques tablissements financiers
franais ont bien envoy des claireurs tudier la situation, mais
c'taient des hommes de bourse, et voyant que les transactions de bourse
avaient ici peu d'importance, ils ont jug que la place ne mritait pas
une succursale. Or, les oprations de bourse ne sont pas le seul aliment
aux banques, ni le meilleur: le commerce et l'industrie devraient mieux
attirer leur attention. Les banques nationale et provinciale ici
attirent des dpts considrables, pour lesquels elles donnent un
intrt de 2  3%, et elles prtent ce mme argent  7% l'an, ralisant
ainsi des millions de bnfices. Le terme du prt est d'un an,
amortissable par quart, chaque trois mois. Contrairement aux usages
financiers, ces banques ont un privilge sur l'hypothque, mais elles
sont obliges de fournir tout renseignement sur le montant des prts,
aux personnes qui en font la demande.

         [Note 3: Depuis que ces lignes ont t crites les journaux
         ont annonc la cration d'une banque franaise.]

De la banque je passe au muse; il est ferm les jours de pluie, mais on
veut bien faire exception pour l'tranger. Les collections ne sont pas
grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre de
squelettes fossiles d'animaux antdiluviens et spcialement de
cryptodons avec leur norme carapace. Une d'elles, celle du panocthus, a
2m 20 de longueur, avec une queue de 1m 20. Les quatre espces de cet
animal, l'asper, l'longatus, le loevis, le clavipes, sont reprsentes
encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les fossiles on voit
aussi un tigre indigne, un scelidotherium leptocephalum  longue tte
et herbivore, un moegatherium, un panochtus tuberculatus et plusieurs
tatous. Dans la collection des animaux indignes, je remarque une espce
d'cureuil volant, la biscacia, espce de lapin; le petit livre de
Patagonie, la lionne, les quatre espces d'onzas ou chats tigres;
l'aguarra agnossou du Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses
espces de singes, et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia,
qui tient du sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue
diverses espces de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des
Cordillires. Les minraux consistent surtout en spcimens de cuivre de
la province de Salta, mais trop pauvres pour mriter l'exploitation. On
peut remarquer encore de beaux tableaux en nacre reprsentant la prise
de Mexico par les Espagnols, et la dfense hroque des Indiens ses
habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tu le gnral Pax.
J'ai dj dit en quoi consiste cet instrument dangereux.

 trois heures j'tais  la station du chemin de fer, en route pour
Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas
rencontr  l'htel, tait venu me rejoindre au dpart pour me remettre
quelques notes et adresses.

En attendant le dpart, nous causons sur la singulire situation faite
aux enfants de Franais ns ici. D'une part la loi argentine les dclare
enfants du pays, et d'autre part la loi franaise les considre comme
Franais et les astreint au service militaire; le rsultat est que, pour
ne pas servir deux pays, ils restent Argentins. Dans la campagne il
arrive mme souvent qu'ils aiment  se dire Argentins pour viter le nom
de _gringo_, pithte de mpris qu'on donne ici  l'tranger. Mais si la
loi argentine dclare Argentin tout fils d'tranger n dans le pays, il
n'en est pas de mme de l'tranger arriv ici; il conserve sa
nationalit, et  21 ans il devra tout quitter pour retourner en France
faire son service militaire; pendant ce temps sa place, parfois
pniblement gagne, sera prise par un autre et le plus souvent par un
Anglais ou un Allemand, et  son retour il aura  se refaire une
situation. La fondation de maisons solides  l'tranger est impossible
dans ces conditions.

On objecte qu'exonrer du service militaire le Franais vivant 
l'tranger serait une prime  l'migration: soit, mais o serait le mal?
Est-ce que le Franais qui s'astreint  vivre loin de son pays ne lui
rend pas d'assez grands services par les dbouchs qu'il ouvre au
travail national?

Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insens de
l'galit, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne
grossiront pas beaucoup votre arme; mais, par contre, leur travail
interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables
richesses au commerce et  l'industrie nationale. Les Allemands mmes,
si intraitables en fait de service militaire, exonrent de cette charge
leurs sujets chefs de maisons tablis  l'tranger.

Mais dj le sifflet a annonc le dpart et nous voici en route.

Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de la
Recolleta, longe la vaste et rcente construction des prisons, et, trois
heures aprs, il atteint la station de Campana, au bord du Parana, un
des affluents de la Plata. L, nous montons sur le _Parana_, navire 
hlice de 600 tonneaux; il appartient  la Compagnie des Chargeurs
Runis du Havre, et est destin aux voyages entre Buenos-Ayres et Bahia
Blanca sur la cte du sud. Il sort tout neuf des chantiers de Glascow et
vient d'arriver du Havre. N'est-il pas regrettable que nous en soyons
encore  faire construire nos navires en Angleterre, mme aprs la prime
 l'armement! Nos armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment
patriotique, de s'entendre pour crer un chantier modle, qui aurait
assez de travail pour atteindre les prix des constructeurs anglais?
D'autres nations demanderaient  leur tour des navires  ces chantiers,
et l'on ne serait pas tributaires de l'tranger dans cette importante
industrie.

Aprs la manoeuvre du dpart, le capitaine laisse la direction du navire
 deux pilotes, toujours habiles  viter les bancs de sable, et durant
le dner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici, excut
directement en vingt-cinq jours.

La Compagnie Navarello, de Gnes, vient d'acqurir le _Sterling Castle_,
qu'elle a baptis le _Sud-America_. Ce navire, sorti des chantiers de
Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mtres de long et une force de
8,599 chevaux effectifs; il file 18 noeuds et franchit en quinze jours
la distance de Buenos-Ayres  Gnes. Les Chargeurs Runis ont maintenant
5 navires en construction, qui pourront filer 21 noeuds; ils sont
destins  la navigation dans le Parana et l'Uruguay; le fret en vaut
encore la peine: il se paye 35 et 40 fr. la tonne entre Corrientes et
Buenos-Ayres, et mme entre Santa-F, Rosario et Buenos-Ayres, pour une
distance de 40  80 lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la
concurrence a fait baisser le fret  12 et 15 fr. la tonne pour un
parcours de 2,000 lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer
les marchandises  Lille ou  Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent
de la Compagnie des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne
pas avilir davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest,  Marseille,
le grand navire _la France_.

Les Chargeurs Runis ne sont pas les seuls  voir les bnfices qu'ils
peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contres: on dit que
les Allemands construisent  leur tour 3 bateaux dans le mme but, et
que dj le planteur et l'leveur de ces provinces se rjouissent en
pensant que bientt la concurrence leur permettra de faire porter  bas
prix leur bl, leur mas, leur sucre et leurs bestiaux.

Pendant que nous causons navigation,  ct de nous quelques jeunes
Argentins font grand vacarme  propos de questions religieuses; il me
semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises avec un
jeune Gnois qui se passionne et sort souvent des limites de la
discussion courtoise;  la fin, au dsespoir de ne pouvoir convaincre
ses adversaires, il se dmonte et part en protestant qu'il voudrait
trangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des moines!
Pauvre insens! combien comme lui sont dupes de doctrines habilement
prsentes pour sduire la jeunesse sans exprience? Je prfre
m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment,  Corrientes,
de la plantation de la canne  sucre. Il est sans capital, mais associ
au gouverneur du pays, qui fournit l'argent ncessaire avec partage des
bnfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels il donne un salaire
de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait quelquefois travailler
les 50 soldats  sa disposition 23 hectares sont dj plants, et
bientt on en aura 100. L'usine est en construction. Il compte que
chaque hectare lui donnera 30  40 tonnes de cannes, au rendement de 6%.
Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe dans ma couchette pour le repos
de la nuit.

Le lendemain,  sept heures, le soleil se lve radieux. Avec quel
plaisir on le salue lorsqu'on le revoit aprs une longue absence!  huit
heures et demie, nous arrivons  San-Nicolas. Cette jeune ville, perche
sur une petite lvation de la rive droite du Parana, compte environ
10,000 habitants. Plusieurs navires sont en chargement, entre autres le
_Frigorifique_ et un navire anglais chargent des viandes pour l'Europe.
Le premier la conserve par le froid, produit au moyen de l'vaporation
par l'ther; le second, par le froid produit par l'irradiation de l'air
comprim, systme australien plus conomique.

Pendant que le _Parana_ dcharge les marchandises  destination de
San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un
rez-de-chausse couvert en terrasse; les rues se coupent  angle droit,
mais elles sont troites; la place, plante d'arbres, a son plus bel
ornement dans la vaste glise de style roman avec superbe coupole.
J'aurais voulu visiter le collge que les Pres de dom Bosco dirigent
dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la circulation
impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me rappelle 
bord.  dix heures, l'hlice recommence  tourner, et tout en remontant
la rivire, je me promne  bord avec un Argentin complaisant qui veut
bien me parler de son pays.  propos des qualits de terre, il me
dveloppe une longue thorie sur le _pasto fuerte_, herbe dure qui
convient aux chevaux, aux boeufs, et sur les pturages tendres
appropris aux brebis; il me rpte le mot du pays: _el pato de la vaca
hace el terren_: le pied de la vache forme le terrain. Il m'apprend
que le bl,  Santa-F, donne de 12  15 pour un, mais il donne le 20 
Rosario, et,  propos de mesure et de prix, il me nomme tant de mesures
et de monnaies argentines et boliviennes que c'est  s'y perdre. Comme
je dplore devant, lui l'absence d'un systme mtrique adopt par le
monde entier, il me dit que ce systme a t introduit par la
Rpublique, mais qu'il faudra encore longtemps avant qu'on ait quitt la
routine des anciennes mesures. Il s'en va  l'Assomption, capitale, du
Paraguay, qu'il atteindra d'ici en cinq jours de navigation.

Ce malheureux pays, aprs avoir essuy la tyrannie de Francia et de
Lopez, fut lanc par ce dernier dans la guerre insense avec le Brsil.
Cette guerre, qui a presque ruin le vainqueur, a dtruit le vaincu:
100,000 Paraguiens ont pri, et, aprs la conclusion de la paix, le pays
ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16 femmes. Il se
repeuple maintenant sous l'administration rparatrice du prsident
Cavaliero, qui a un Franais pour ministre des affaires trangres. Le
capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me parle de la
chasse du pingouin, qui se fait sur les ctes de la Patagonie. Cet
oiseau, assez stupide pour se laisser tuer  coups de bton, donne
beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais il faut attendre
sur place les autres six mois pour complter la cargaison. Quelques-uns
de ses amis y ont fait naufrage dernirement. Jets sur une le, ils ont
russi  gagner la cte, mais pour y servir de pture aux indignes.

 deux heures, le navire stoppe  Rosario. C'est la deuxime ville de la
Rpublique; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mtres de
large; les maisons n'ont qu'un rez-de-chausse couvert en terrasse; les
_patio_ ou cours intrieures sont garnies d'arbres et de plantes. Dans
celle de l'_Htel Universel_, o je descends, je remarque un superbe
araucaria et un beau magnolia. L'glise est en reconstruction; on
l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la seule paroisse pour
40,000 mes. Les protestants ont leur chapelle. Sur la place, on vient
de poser un beau monument en marbre blanc de Carrare; sur une colonne
corinthienne se tient debout la statue de la Rpublique argentine, et
aux quatre angles, au bas de la colonne, on voit les deux gnraux et
les deux juristes fondateurs de l'indpendance.

Le tlphone enlace la ville comme dans une toile d'araigne, pendant
que beaucoup de nos cits de France ne le connaissent encore que par les
journaux.

Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M. Bernard,
notre vice-consul ici, et M. Benausse,  Montevideo, m'avait donn une
lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs n'taient pas
chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir passer la soire
chez moi,  l'htel. J'avais l'intention de poursuivre mon chemin dans
l'intrieur et de gagner le Chili  travers la _Cordillera de los
Andes_. Les correspondances de la Plata insres dans l'_conomiste
franais_ m'avaient fait croire que le chemin de fer tait ouvert
jusqu' Mendoza, au pied des Andes; le renseignement tait faux. Le
chemin de fer andin s'arrte  San-Luiz, et il faudra encore plusieurs
mois pour qu'il soit achev jusqu' Mendoza. D'autre part, il y a un
horaire diffrent pour chaque jour de la semaine, et les trains
s'arrtent le soir pour repartir le lendemain. Sur plusieurs lignes, pas
de train le mardi.

Les Argentins disent: _El martes y el viernes no te casar, no
t'embarcar_. Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi ni
le mardi. Le prjug contre le mardi est encore plus fort que contre le
vendredi! Double preuve de la sottise humaine!

M. Couziers, qui a habit longtemps San-Luiz, m'affirme que le courrier
du Chili passe les Andes, mme en hiver, et, quoique de temps en temps
quelque piton y reste sous la neige, il croit que je peux m'aventurer.
Mais M. Bernard a fait lui-mme ce voyage: parti d'ici pour atteindre
Lima du Prou  travers la Bolivie, il est revenu du Chili par la
Cordillera dans un voyage qui lui a pris prs de deux ans. Or, c'tait
la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et il dut faire la
route  pied, conduisant sa mule par la bride, sur la neige glissante.
De plus, comme la neige se ramollissait pendant le jour, menaant de
l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il m'assure que ces
montagnes, dpourvues de toute vgtation, sont loin de prsenter
l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si amateur d'aventures
pour risquer ma vie sans ncessit, et des deux interlocuteurs je me
rends plus volontiers  celui qui ne rapporte pas des dit-on, mais parle
d'exprience. Je renonce donc  passer la Cordillera, et, rebroussant
chemin, j'irai prendre  Montevideo le navire de la Pacific Steam Cie,
la seule qui a un service priodique pour le Chili  travers le dtroit
de Magellan.

M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Franais  Rosario et 3,000 dans la
province qui a pour capitale Santa-F. Ils sont presque tous Basques ou
Barnais. La ressource principale est toujours l'levage du btail, la
terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carre, soit les 2,500 hectares,
dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr. l'hectare; plus loin,
on l'obtient  15,000 fr. la lieue carre. Plusieurs, au lieu de
l'acheter, la louent: le prix de location reprsente le 6  7% du
capital.

On a install de nombreuses colonies dans cette province: ce sont
ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir mme des
Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantit de
terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit construire
sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et prendre a crdit
chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que l'almacen, par son usure,
lui prend tout le bnfice, et celui-ci,  son tour, dit qu'il se ruine,
parce que plusieurs colons ne peuvent le payer. Toutefois, si le colon
est nergique et persvrant, aprs les dures preuves des premires
annes, si la terre qu'il a reue est bonne, elle le ddommage de ses
fatigues par d'abondantes rcoltes.

[Illustration: Rpublique Argentine.--jeune Indienne.]

Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des Indiens ou
tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre l'indigne, contre
la nature, couchent en plein air, le revolver au poing, mangent quand et
comme ils peuvent; mais ils sont souvent amplement rcompenss. M.
Bernard me cite un Franais qui, venu ici comme maon, aprs avoir gagn
une centaine de mille francs en travaux et spculations diverses, a os,
avec cette petite somme et le crdit qu'il a trouv, entreprendre une
plantation de cannes et la construction d'une usine  sucre. Le bnfice
s'est lev  150%. Il aura cette anne un produit de 7  800,000 fr. Un
autre Franais, garon boulanger, a russi galement  implanter 
Santiago del Estero un tablissement sucrier qui vaut maintenant environ
10,000,000 de francs.

On commence  cultiver l'arachide dans la province de Santa-F, et la
vigne  San-Juan et  Mendoza. Certains propritaires rcoltent dj 7 
800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptis, se
vend ici sous le nom de vin franais; un jeune Franais est mme venu
installer  Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec. On boit
dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait facilement faire
passer pour du Porto, du Xrs ou du Madre.

Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-F souffrent des
inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la
scheresse. La pluie est fort rare  San-Luiz et  Mendoza, et on
n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux
ans, on n'a pas vu une goutte de pluie; la famine menace les habitants,
et on qute pour eux dans les autres provinces.

Rosario vient d'inaugurer une nouveaut dans ce pays: un elevator dans
le genre de ceux de l'Amrique du Nord; M. Schlieper,  qui M. Tornquist
m'avait recommand, veut bien m'y conduire. Il contient 70 caisses de
fer de forme hexagone et disposes comme les briques des pavs de
Marseille. Chaque caisse contient mille hectolitres. Le bl, port au
pied de l'elevator par les bateaux du Parana ou par le railway de
Cordoba, est nettoy au moyen d'une machine  vanner, s'il en a besoin;
puis port  la hauteur de 25 mtres par des godets qui se meuvent dans
des tuyaux en planches. De cette hauteur on le dirige dans une des
caisses aprs avoir t pes et mesur, toujours au moyen de la mme
machine. Pour cela le bl passe dans d'normes cubes d'une capacit
connue; le fond du cube tant une bascule, on a en mme temps la
capacit et le poids. La compagnie donne  l'entreposant un certificat
constatant la quantit et la qualit du bl dpos. Ce certificat peut
tre nominatif ou au porteur. L'tablissement a t fait par des
Amricains du Nord, et a cot 400,000 fr. Il ne fonctionne que depuis
un an, et dj la compagnie a pu baisser les prix de moiti. On paie
maintenant, pour vanner un hectolitre de bl, dix centimes; pour la
rception et le pesage, cinq centimes; pour l'entrept, cinq centimes
durant le premier mois, un peu moins pour le second. Pour remplir un
navire il suffirait d'ouvrir la soupape d'une ou de plusieurs caisses,
mais les navires ne sont pas encore ici organiss pour cela, et la
soupape ne remplit que des sacs qui glissent par des planches jusqu'
fond de cale. Du haut de l'elevator nous dominons la ville, que baigne
le Parana coulant autour d'les gracieuses. Son cours est capricieux et
change assez souvent. L'oeil se perd  l'ouest dans la pampa, plaine qui
s'tend comme une mer sans fin; pas un seul arbre  l'horizon; il me
semblait voir la grande prairie du Far-West dans l'Amrique du Nord.
C'est l que le Gaucho, mi-Indien mi-Espagnol, joue de sa guitare en
gardant les troupeaux.

[Illustration: Rpublique Argentine.--Gaucho jouant de la guitare dans
la pampa.]

Prs de l'elevator se trouve, d'un ct, un moulin  vapeur, en sorte
que ce pays qui, il y a cinq ans, tirait encore de la farine des
tats-Unis, pourra bientt en exporter. Le prix du bl varie de 10  20
fr. l'hectolitre.

De l'autre ct de l'elevator est place la gare du chemin de fer de
Cordoba; elle est encombre de machines et de wagons, et sur les colis
je lis presque constamment Liverpool; j'aurais prfr voir plus souvent
le nom de nos manufactures de France. Ces chemins de fer prennent tous
les jours plus d'importance, surtout depuis le dveloppement de
l'industrie sucrire et vinicole; mais, si le chemin de fer projet
entre Bahia Blanca et les Andes, par un passage plus accessible,  150
lieues au sud de Mendoza, se ralise, le trafic vers le Chili sera en
partie perdu de ce ct-ci. Nanmoins, Rosario, situe sur le Parana, au
point extrme qu'atteignent les navires d'outre-mer, et tte de ligne
du chemin de fer de Cordoba et de Tucuman, centralisera le commerce de
l'immense plaine de la Pampa et aura certainement un grand avenir. Dj
les terrains  btir se vendent 10 francs le mtre carr, et le
vice-consul, pour sa petite maison, paie un loyer de 2,600 fr.

Le navire qui doit me ramener  Buenos-Ayres devait arriver ce matin 
neuf heures.  trois heures il n'a pas encore paru, et le tlgraphe
fait savoir qu'un draillement du train,  Campana, a produit sept
heures de retard. Rien d'tonnant en cela; les pluies continuelles ont
tellement dtremp le terrain, et la plaine  droite et  gauche de la
chausse du chemin de fer est depuis si longtemps inonde, qu'il faut
s'tonner de l'absence de plus grands malheurs.

Le draillement n'a t qu'une perte de temps; les voyageurs n'ont pas
souffert.

 quatre heures le _Diana_ arrive. Je salue notre vice-consul, qui
s'inscrit  la Socit de gographie commerciale de Paris, et j'arrive
au navire, qui lve l'ancre  cinq heures.

Cette fois la compagnie est meilleure: j'ai en face de moi un grand
Allemand  l'air distingu; il parle  droite avec un autre Allemand, 
gauche avec un Anglais. Je lie  mon tour conversation avec lui:
j'apprends que, parti pour Mendoza, il s'est aperu  Rosario de la
disparition de ses malles, et retourne  Campana pour les chercher; mais
on suppose qu'on les aura embarques dans un autre navire qui, par
erreur, les aura transportes dans le Haut-Parana.

Les malles sont une des plaies du voyageur; il faut qu'il les surveille
d'un oeil attentif. Pour moi, il y a longtemps que j'y ai renonc: je
n'ai jamais qu'une valise. Mon interlocuteur me dit qu'il vient examiner
le pays pour y fonder une colonie, mais il rencontre quelques
difficults. Les personnes peu srieuses qui, jusqu' ce jour, se sont
mles de ces entreprises, ont laiss des prventions contre tout
individu qui demande des terrains dans le but de coloniser. Pour lui, il
appartient  une vieille famille de Pomranie, et, tout en se crant une
belle situation, il veut, par l'accomplissement des devoirs de paternit
sociale, faire le bonheur de ses compatriotes qu'il amnera dans le
pays. Il regrette pour l'Allemagne l'absence d'une politique coloniale,
mais il espre qu'aprs la mort de Guillaume, le futur empereur
l'inaugurera. Le gouvernement lui offre gratuitement plusieurs lieues
carres de terrain, dans les environs de Bahia Blanca; mais il lui
impose l'obligation d'y introduire des immigrants dans le dlai de deux
ans,  raison de vingt familles par lieue carre, ce qui donnerait 
chacune un peu plus de 100 hectares. Il s'en va  Mendoza pour visiter
des terres au pied des Andes et se dcider, aprs comparaison. Il a t
frapp de l'incrdulit qui rgne ici parmi les gens venus d'Europe.

Il compte que chaque famille, pour l'entretien, jusqu' la premire
rcolte de pommes de terre, construction de maison, fourniture des
animaux et instruments aratoires, lui cotera  peu prs 1,000 fr., qui
seront rembourss par annuits.

On m'a dit que ce jeune Allemand est un parent de Bismark; j'applaudis 
ses efforts et lui souhaite bon succs.

Il tait prs de minuit, que nous causions encore sur les questions
sociales, recherchant les causes du communisme en France et du
socialisme en Allemagne. Nous gagnons nos cabines, et le matin  cinq
heures, le sifflet de la machine nous apprend l'arrive  Campana, mais
il faut attendre le jour; le draillement de la veille dit combien la
route est dangereuse.

 sept heures, la locomotive se met en marche, nous tranant avec
prcaution  travers la plaine inonde. Sans les barrires de fil de fer
qui sillonnent par ci par-l le terrain, on croirait traverser un lac;
partout le mme spectacle attristant de btes mortes ou mourantes. Enfin
le soleil se montre  l'horizon, et semble porter sur ses rayons
l'esprance.




CHAPITRE XI

     Une sance  la Chambre des dputs. -- Le collge San-Salvador.
     -- L'hpital. -- La charit prive. -- Le collge San-Jos. --
     Penses d'un voyageur. -- Plantation de la canne  sucre dans les
     diverses provinces.


 Buenos-Ayres, je commence mes visites d'adieux, mes prparatifs de
dpart. J'achte des spcimens des curiosits du pays, la conquilia et
le mat, le lazo et le boleador, et des peaux de huanaco.  l'_Officina
national de tierras y colonias_, je me munis des documents ncessaires,
et M. Latsima,  la douane, me donne ses importants travaux de
statistique et une carte pour les tudes gographiques.  trois heures,
je me rends  la Chambre des dputs. Il y avait foule, car on discute
la grave question de l'enseignement. Les gardes loignaient les curieux,
mais, grce au dput-avocat Zeballos, prsident de l'Institut
gographique, je suis admis et plac dans la premire tribune. La salle
n'est pas vaste et ressemble  un thtre de province, dont le parterre
est occup par les siges des dputs et les galeries par le public.
Elle sert alternativement aux snateurs et aux dputs; ils sigent
trois jours par semaine; c'est de l'conomie. Les dputs, lus
directement par le peuple,  raison de un par 20,000 habitants, sont au
nombre de 86; les snateurs sont 30 et lus au nombre de deux par
chaque Chambre des dputs de province.

Au moment o j'entre, un dput ecclsiastique a la parole: il soutient
le projet de loi prsent par la commission et prouve la ncessit de
donner l'enseignement religieux dans les coles; il est souvent
interrompu par un ministre, et  chaque interruption les tribunes
manifestent leur adhsion  l'interrupteur: il y a videmment un vent
rel ou artificiel de _libralisme_ dans le public. Les dputs ne
gardent pas le chapeau sur la tte comme en Angleterre et dans ses
colonies; ils s'adressent au speaker, qu'ils appellent ici Prsident.
Les libraux soutiennent que l'enseignement religieux doit tre banni de
l'cole et qu'il incombe uniquement aux parents et aux ministres des
diffrents cultes; ils reproduisent tous les arguments qui ont t
entendus dans les Chambres franaises sur la matire. Ils semblent
vouloir prendre toutes les prcautions pour russir et demandent que la
Chambre se dclare en permanence jusqu' la solution de la question. La
proposition mise aux voix est rejete par 31 votes contre 30; les
applaudissements d'une partie du public prouvent que plusieurs
voudraient voir aboutir le projet de la Commission qui repousse la loi.

Je passe ma soire chez la famille Carranza, o frres et soeurs jouent
sur violon et piano les sonates de Beethoven. Le lendemain je visite
l'tablissement des Soeurs de la Charit, rue Moreno. Elles ont l 160
internes payantes, 150 gratuites et 20 orphelines internes gratuites.
Partout o il y a des Soeurs de Charit on retrouve l'orpheline; elles
aiment  se faire les mres des pauvres enfants qui n'en ont plus. La
bourgeoisie leur confie volontiers ses enfants. J'ai vu des demoiselles
leves par elles qui parlent parfaitement le franais et l'anglais. 
la fin de leur ducation, elles les groupent en congrgations d'Enfants
de Marie, pour la persvrance dans le bien. Ces jeunes filles ont
tabli  leurs frais une pharmacie o elles distribuent gratuitement les
remdes aux pauvres. Les mamans vont acheter une maison attenante 
l'tablissement pour que les bonnes Soeurs puissent y fonder une cole
professionnelle. Les filles du peuple y apprendront un mtier adapt 
leur sexe, qui les aidera  gagner le pain quotidien. Cette institution
ne semblait gure ncessaire jusqu' ce jour; la femme ne s'occupait que
du mnage, et le travail du mari suffisait  tout; l'abondance tait
grande, la misre inconnue. Mais la fivre jaune qui, en 1871, a enlev
25,000 personnes, a laiss beaucoup d'orphelins, et les rvolutions
priodiques en ont augment le nombre. D'autre part, l'affluence des
trangers pauvres a aussi contribu  apporter la misre, et il faut
maintenant que la fille et la femme apprennent  mieux utiliser leurs
doigts.

M. Lodola veut bien me prendre  l'htel pour me conduire  une
confrence de charit, au collge de San-Salvador. Je profite de
l'occasion pour visiter le collge. Il a un internat avec 415 lves qui
suivent les divers cours de l'enseignement secondaire. Cet
tablissement est dirig par les Pres jsuites espagnols. Au dortoir je
remarque que les lves sont enferms, la nuit, dans de petites cellules
ayant au plafond une toile mtallique; le Pre prtend que dans ce pays
toutes ces prcautions sont ncessaires pour prserver la dcence et la
moralit.

Parlant  un Espagnol, je veux savoir son avis sur les horribles combats
de taureaux.  mon grand tonnement, il trouve des raisons pour les
justifier comme un exercice et un art. Les prjugs de nation sont si
forts qu'ils aveuglent mme ceux de qui on attend la lumire: tout art
ou tout exercice qui aura pour rsultat de torturer les animaux pour le
plaisir de l'homme sera toujours contre nature.

Or ce n'est jamais impunment qu'on enfreint les lois de la nature; et
si, en guerre, le peuple espagnol est le plus cruel des peuples, c'est
que, ds l'enfance, on l'habitue aux spectacles du sang. Heureusement,
la Rpublique argentine a aboli ces jeux qu'on voit encore  Montevideo.

M. Lodola veut bien me conduire  la visite de quelques familles
pauvres; elles habitent les quartiers loigns de la ville. Dans ces
parages, les rues ne sont pas paves, et sans les trottoirs on ne
pourrait circuler; elles ont 0m 40 de boue. Dans un endroit nous trouvons
mme un cheval mort probablement,  la peine pour tirer la charrette ou
la voiture embourbe. Aprs bien des tours et dtours nous voyons une
jeune fille gracieuse et lgante, sur une porte, et nous nous
renseignons auprs d'elle sur l'adresse que nous cherchons; elle nous
fait entrer dans un salon: bientt les frres et soeurs arrivent au
nombre de neuf, puis la mre, veuve depuis quelques annes. Le mobilier
est propre, tous ont des vtements en parfait tat. Je croyais que nous
avions fait erreur, mais c'tait bien la famille que nous cherchions. En
sortant, je tmoigne  mon confrre mon tonnement, mais il me dit;
C'est une famille de pauvres, honteux; c'est l'exception, et nous avons
bien des familles dans la vraie misre. Je tenais  les voir; mais
n'ayant pu russir  trouver les adresses, aprs avoir interpell tous
les _caballeros_ que nous trouvions, et prononc bien des _caramba_,
lorsque nous tions embourbs dans un ddale de rues non encore nommes
ni numrotes, fatigus par les difficults de la circulation, nous
entrons  l'hpital qui se trouve sur nos pas. Nous y trouvons les
Soeurs de Charit franaises, qui soignent 250 malades hommes. Les
femmes sont dans un autre hpital et confies  des Soeurs italiennes.

L'tablissement est nouvellement construit, le terrain est vaste et
plant d'arbres et de fleurs; on a vit ces malheureuses cours qui
enferment l'air vici; les salles sont presque toutes au
rez-de-chausse, mais elles renferment un trs grand nombre de lits. Le
systme allemand, qui ne place que quatre  cinq lits par chambre, fait
mieux viter la pourriture d'hpital. La cuisine fonctionne par la
vapeur, qui, introduite entre les doubles parois des chaudires, chauffe
l'eau en quelques minutes. La mme vapeur chauffe aussi les bains. Le
systme d'hydrothrapie est complet.

En parcourant les salles, j'interroge quelques malades: un bon vieillard
m'apprend que, dserteur de Gnes, en 1848, il est arriv ici comme
cuisinier. Aprs avoir amass un bon pcule, il avait cru l'augmenter en
fondant un _almacen_ (nom qu'on donne ici aux magasins de comestibles);
il aurait russi, mais il faisait facilement des crdits  des familles
pauvres qui ne l'ont pas pay, et il ne lui reste plus que l'hpital. Un
banquier n'en aurait pas fait autant! Un autre a deux ctes brises:
c'est l'effet d'une rencontre de deux trains qui, il y a trois semaines,
a tu plusieurs ouvriers et bless un plus grand nombre. Le pauvre homme
se proccupe de savoir si la compagnie l'indemnisera. Un jeune homme lit
un plus ou moins mauvais journal.--Je m'ennuie, dit-il, j'aimerais bien
avoir des livres pour tuer le temps. Je faisais le gaucho  la campagne;
l'humidit m'a donn un rhumatisme aux jambes et je ne puis me lever.
J'engage M. Lodola  tablir  l'hpital une petite bibliothque et 
faire visiter les malades par ses confrres, qui pourront souvent rendre
 plusieurs de prcieux services: un grand nombre en effet ont leur
famille  l'tranger. Je quitte l'hpital et m'en vais au loin visiter
le collge de San-Jos, tenu par les Pres baionnais; c'est le nom qu'on
donne ici  la congrgation qui tient le collge de Btharam dans les
Pyrnes. Un bon Pre me fait parcourir l'tablissement. On y donne
l'enseignement secondaire  300 internes. Les casernes d'enfants
prcdent celles des soldats. Le jour o les familles sauront lever
elles-mmes leurs enfants, les gouvernements auront moins besoin de
soldats pour garder les citoyens.

[Illustration: Buenos-Ayres.--collge San-jos.]

Au dortoir, je ne vois pas les petites cellules et leur toile
mtallique: le professeur pense qu'il est plus utile d'habituer le jeune
homme  avoir assez de force morale pour se garder lui-mme. Nous
montons au sommet d'une tour qui semble faite pour un observatoire. Les
Pres en effet en projettent la cration. Observer le cours des astres,
se rendre compte des vents, de la pluie, de l'lectricit sont choses
utiles que des moines peuvent faire et enseigner, d'autant plus qu'elles
sont de mode; il est toujours bon d'tre de son temps. Du haut de la
tour on jouit d'un magnifique panorama; la ville est  nos pieds. Avec
ses maisons basses couvertes en terrasse et laissant percer partout les
plantes des _patio_, elle offre l'aspect d'une ville d'Orient. Les
Espagnols ont imit les constructions arabes et en ont port le got
ici. Le Pre me montre au loin la Penitencieria, immense construction o
les prisonniers, installs d'aprs le systme cellulaire, sont
contraints au travail, et en sont privs lorsque leur conduite laisse 
dsirer. Il parat que l'ennui et l'inaction leur est une plus dure
pnitence.

Le 15 juillet, dans une librairie o je vais pour chercher la carte
gographique et la Constitution de la Rpublique argentine, on me
prsente un album sur lequel des prlats et autres personnes distingues
crivent quelques pages ou quelques lignes. Il doit se vendre au profit
d'une oeuvre charitable. On me prie d'inscrire quelques penses. Les
penses d'un voyageur ne peuvent tre que courtes et rapides; les voici
telles que je les consigne  la hte:

I.--L'homme n'est qu'un voyageur sur la terre; il importe qu' sa mort
on puisse dire de lui: il a pass en faisant le bien.

II.--En punition du premier pch, l'homme a t condamn au travail;
mais le juge s'est montr pre en faisant que l'homme trouve dans le
travail accompli sa plus douce satisfaction.

III.--Le but du travail n'est pas la richesse, mais la vertu.

IV.--Il serait facile  Dieu de rendre tous les hommes riches, puisque
la terre et ce qu'elle renferme lui appartient; mais comme l'homme
rsiste difficilement aux dangers de la richesse, c'est par un effet de
sa bont paternelle qu'il tient le plus grand nombre dans la ncessit
de demander le pain de tous les jours.

V.--Celui qui s'applique  remplir le but de la richesse en conome
fidle et distribue dment le superflu, celui-l est sr de voir affluer
vers lui les biens de la terre.

VI.--J'ai visit presque tous les peuples du monde. Je n'en ai trouv
aucun sans religion. La plupart pratiquent la loi de nature, mais tous
ont conserv les principales vrits rvles.

VII.--Les catholiques qui ont reu la vrit tout entire sont obligs 
plus de vertu. Lorsqu'ils se contentent d'numrer leurs privilges sans
correspondre par une exacte fidlit, ils ressemblent aux Juifs qui
allaient disant: Nous sommes les enfants d'Abraham! nous sommes les
enfants d'Abraham! Or, il s'attirrent ce reproche: Si vous tes les
enfants d'Abraham, faites donc les oeuvres d'Abraham!

VIII.--Ceux qui s'appliquent  arracher la religion du coeur des peuples
sont les pires ennemis de l'humanit; ils prparent  leur gnration
des maux sans fin, et ils en seront maudits; mais aprs l'preuve et la
souffrance, l'humanit revient avec bonheur  la religion comme le
pilote ballot par l'ouragan rentre volontiers dans le port.

IX.--Ceux qui prennent le culte pour la religion prennent la partie pour
le tout. Ils sont coupables s'ils s'arrtent au culte qui est le moyen,
et ne vont pas au dcalogue qui est le but.

X.--Celui qui aime son pays s'applique  lui former une jeunesse
vertueuse. Le jeune ge a besoin d'agir: si on ne lui donne le bien 
faire, il fera certainement le mal; mais il ne faut pas prsenter au
jeune homme le travail comme  l'homme mr, il faut savoir se faire tout
 tous.

XI.--J'ai vu souvent des riches se croire les plus malheureux des
hommes, et personne n'est exempt de souffrances; mais j'ai vu ces mmes
riches changer d'opinion au sortir de la mansarde du pauvre ou de la
salle d'hpital. En voyant la misre vraie, et la souffrance relle, ils
trouvaient leur lot lger et en bnissaient la Providence.

XII.--Le vritable bonheur pour un coeur bien fait, c'est de faire le
bonheur des autres.

M. A. Wagner, fils, dont le frre s'occupe au grand Chaco de la
plantation de la canne  sucre, veut bien, sur ma demande, rdiger une
note dtaille que je crois bon d'insrer ici.

Le grand centre de production a t jusqu' prsent la province de
Tucuman.

Il n'existe que quelques fabriques de sucre dans les autres provinces du
nord, Salta et Jujuy. Cependant, dernirement, il s'est fond trois
tablissements importants dans Santiago de l'Estero. Ce sont les
tablissements de San-Yermes, Hileret, et Jaymes Vuira.

Dans toute cette partie de la Rpublique, la canne  sucre a besoin
d'irrigation.

On cultive galement la canne  sucre sur les rives du Parana, dans la
province de Corrientes, dans les Misiones, et enfin au grand Chaco.
Partout la canne vient admirablement.

 Corrientes, les sucreries n'ont pas donn de bons rsultats  cause
des rvolutions incessantes qui ruinent toutes les entreprises agricoles
et industrielles.

Les Misiones sont encore trop peu connues et trop peu peuples pour que
l'on puisse y tablir une industrie quelconque.

Le Chaco se trouve dans de meilleures conditions que Consentes et les
Misiones. Les moyens de communication sont faciles et conomiques, tous
les transports pouvant se faire par le fleuve. La canne n'a pas besoin
d'irrigation, et les terrains sont meilleur march qu' Tucuman. On
commence aussi  s'occuper srieusement du Chaco; malheureusement les
Indiens sont encore fort  craindre dans cette partie de la Rpublique.

Il ne s'est fond qu'une grande sucrerie au Chaco jusqu' prsent. C'est
la colonie d'Ocampo. On doit y travailler l'anne prochaine 50 cuadras;
j'ignore les dimensions de ces cuadras: celles de Tucuman ont 166 mtres
de ct, soit 12,583 mtres carrs, un peu plus d'un hectare.

Toutefois beaucoup de colons de las Toscas, Ocampo, Resistencia et
Formosa, s'occupent activement  planter la canne en prvision du _rush_
qu'il y aura sur les terrains riverains du Parana, aussitt que l'usine
Ocampo aura commenc  travailler; et, comme le terrain utilisable sera
entre les mains des planteurs, les capitalistes seront obligs de les
associer.

Ici la fabrication du sucre rend pour le moment 100 pour cent.

En effet, la production locale tant infrieure  la consommation, les
fabricants peuvent couler leurs produits au mme prix que les sucres
venant d'Europe; ils profitent donc du montant du fret, douane et
commission, qui chargent les sucres trangers.

Terminons par quelques chiffres qui montreront l'essor qu'a pris
l'industrie qui nous occupe, dans les dernires annes.

  En 1874, il existait dans la Rpublique 2,297 hectares de cannes.
  En 1877,    "       "      "      "     2,487 hectares de cannes.
  En 1881,    "       "      "      "     5,403 hectares de cannes.

C'est--dire que, pendant les annes qui se sont coules entre 1874 et
1877, l'on n'a plant que 63 hectares par an, tandis que de 1877  1881
on a plant 729 hectares par an.

Enfin, pour finir, voici le tableau des importations de sucres bruts de
1876  1882 (en tonnes de 1,000 kilos):

  1876           8,699
  1877          11,857
  1878           8,900}
  1879           7,899} annes de rvolution.
  1880           9,080}
  1881           8,726
  1882           7,662

La canne atteint une hauteur moyenne de 4 mtres. Elle se plante en
juin, juillet, aot et septembre, et se rcolte l'anne suivante pendant
les mmes mois.

La canne se plante couche dans les sillons; quelquefois l'on place
trois cannes cte  cte; d'autres fois l'on place les cannes l'une au
bout de l'autre; les deux mthodes donnent le mme rendement par unit
de surface; la seconde mthode exige moins de cannes pour couvrir un
espace donn.

La distance entre les sillons varie galement selon les cultivateurs,
mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon rsultat.

On rcolte de 40  60 tonnes par hectare, qui donnent 5-1/2  6% du
poids brut en sucre et 30  40 barils d'alcool.

Les grands tablissements se sont presque tous outills  la compagnie
Fives-Lille.

Les procds de fabrication ne diffrent en rien de ceux des autres pays
sucriers.




CHAPITRE XII

     Retour  Montevideo. -- Le bassin de radoub. -- Les saladeros au
     Cerro. -- Leur fonctionnement et leurs produits. -- La
     forteresse. -- La Socit d'agriculture. -- Un Parisien leveur.
     -- La famille Jackson-Buxareo et ses oeuvres. -- L'hpital. --
     L'Hospicio de los Mendicos. -- Le mat. -- Le manicomio. -- Une
     soire chez le prsident du conseil des ministres. --
     L'embarquement sur l'_Aconcagua_. -- La navigation le long des
     ctes de la Patagonie. -- Le dtroit de Magellan. -- La Terre de
     feu. -- Arrive au Chili.


Le 16 juillet, aprs avoir salu les amis,  cinq heures je suis  bord
du _Jupiter_, de la Compagnie Platense, qui me porte  Montevideo. Le P.
Revellire, suprieur des lazaristes, m'avait annonc qu'un de leur
jeunes Pres chiliens se trouverait  bord, et qu'il ferait route avec
moi jusqu' Valparaiso; il me l'avait mme prsent.

Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et
brun vient  moi et me prsente sa carte: je reconnus bientt mon
lazariste en bourgeois. La rivire fut calme et la nuit courte; au lever
du soleil, nous tions devant la capitale de l'Uruguay. Aprs avoir
envoy ma valise  la douane et  l'_Htel de Paris_, nous prenons, le
lazariste et moi, un bateau  voile pour traverser la rade et atteindre
la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientt nous arrivons au
bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on me donne sur
ce magnifique travail, un des plus beaux du genre que j'aie jamais vu.
Ce travail se dveloppe sous l'aspect d'une vaste cuvette aux parois en
gradins. Commenc il y a quatre ans seulement, ce bassin, de 137 mtres
de longueur, creus en plein roc, est situ  l'extrmit sud-ouest de
la baie qui forme le port de Montevideo. Il est dfendu contre les lames
venant du sud-ouest, d'abord par une chane de rcifs, puis par un
brise-lames qui forme jete avec nuisoir pour protger plus efficacement
et par tous les temps l'entre et la sortie des navires. Ce brise-lames,
de 115 mtres de long sur 18 de large, est constitu par un
amoncellement de blocs en bton agglomr, de la forme d'normes ds 
jouer, pesant chacun 10,000 kilogrammes.

Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du
bassin est revtu d'une muraille d'un mtre d'paisseur, construite en
matriaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et du
ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maonnerie sur lesquels
s'appuient les portes et les arcs renverss qui forment contre-forts
pour quilibrer les pousses, sont  chanes et  bordures de granit
taill. L'ensemble de toute la muraille est telle que l'on croirait le
bassin taill au ciseau dans un bloc norme de rocher parfaitement
homogne. Le plafond en quille est en ciment agglomr et le berceau sur
lequel doivent se poser les navires est construit en solives de fer d'un
modle nouveau et brevet. Le bassin est divis en deux compartiments
gaux, par des portes semblables  celles que l'on voit fonctionner
dans tous les ports, c'est--dire constitues par des ailes ou battants
en bois de teck et de chne, assujettis et consolids par des tirants de
fer. Ces portes tournent sur gonds logs dans des piliers en granit. La
division du bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub
et l'autre comme bassin flottant pour le chargement ou le dchargement
des navires.

La grande porte, celle qui donne accs de la mer dans le bassin, est un
caisson ou bateau de tle construit d'aprs le systme d'un ingnieur
anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de facilit sur un
double rang de galets monts au fond de la passe d'entre, qu'elle peut
s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gner en rien le passage des
navires, elle se loge d'elle-mme dans une rserve taille  coups de
dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il devenait ncessaire, dans
une circonstance donne, par exemple la rception d'un grand
transatlantique, de donner au bassin son maximum de longueur, le
bateau-porte peut glisser jusqu' un point distant de 10 mtres de sa
position normale, et il est dispos pour maintenir au besoin l'eau de ce
bassin  un niveau plus lev que celui de la mer. Soumis  des essais
rpts, le bateau-porte du dock de Montevideo s'est montr solide,
parfaitement tanche et rapide dans ses manoeuvres.

Les pompes du dock sont de systme centrifuge de MM. Guynne et Cie.
Elles sont fournies de vapeur par des chaudires de 40 chevaux et
aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent, d'aprs les
expriences faites, vider le bassin en moins de huit heures. Les
dimensions principales de ce travail sont de 137 mtres dans son maximum
de longueur, se subdivisant  78 pour le plus grand des deux
compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur de la passe
d'entre est de 16 mtres 76 centimtres; la largeur au plafond ou  la
quille est de 12 mtres.

 mare basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5 mtres;
elle est d'un peu plus de 6 mtres  mare haute; son entre en droite
ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accs des plus aiss.

Par sa proximit du mouillage des vapeurs transatlantiques et la grande
tendue de terrain qu'il possde, le dock Cibils et Jackson offre une
grande conomie pour la charge et dcharge, pour toutes sortes de
dpts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc.

Il est aussi pourvu de puissantes grues  vapeur qui parcourent toute la
longueur du mle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.

Prs du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand
parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prpare de 50  70,000 boeufs
par an, durant les quelques mois d't o le btail est en bon tat.
Voici comment on procde.  deux lieues environ du Cerro se tient le
march des bestiaux; on y mne les animaux de tous les points du
territoire, au nombre de plusieurs milliers par jour. Chaque
saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les boeufs
achets sont conduits au saladero. Pousss dans un enclos troit, le
lazo les prend un  un par les cornes. La corde du lazo est passe  une
poulie et son bout attach  un cheval qui, en marchant, force le boeuf
 avancer jusqu' ce qu'il serre sa tte contre une barre de bois: l se
tient l'excuteur; il plante un stylet entre les cornes de l'animal, qui
tombe foudroy. Immdiatement il est tran plus loin, dpouill de sa
peau et dpec; la chair est spare des os et passe  ceux qui
l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel. On forme ainsi de
grandes piles sur lesquelles on pose des planches et des pierres; le
lendemain on retourne ces couches de viande pour les saler du ct
oppos, et, aprs vingt-quatre heures sous la mme presse primitive,
elles sont poses sur des schoirs de bois, analogues  ceux de nos
lessiveuses, pour tre sches au soleil. Le schage requiert de 30  40
jours en hiver; il se fait plus rapidement l't; mais alors, pour
viter l'action trop rapide du soleil, on retire la viande pour la
remettre en pile, et cela pendant trois  quatre fois,  intervalle de
quatre  cinq jours.  l'approche de l'hiver, on entasse la viande
frachement sale dans une immense pile cylindrique o elle se conserve
sans se gter durant trois ou quatre mois. On la sche  l'approche de
l't. La pile qu'on me montre au saladero Cibils a un diamtre de 8 
10 mtres et 3 mtres de haut; elle contient 13,000 quintaux de viande.

C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux pousss  la
mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse impitoyablement les
masses humaines vers le point o l'inexorable mort les fauche sans
piti!

La peau de l'animal est mise  scher: les os, les entrailles, la
graisse sont jets dans de grandes chaudires de fer chauffes  la
vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer o elle
est travaille, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900
livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe  faire les bougies. La
moelle des os forme une graisse raffine qui est mise en botes de fer
blanc pour l'usage culinaire. Les os retirs des cuves servent de
combustible pour produire la vapeur.

On les retire calcins et on les exporte pour le noir animal. Les cornes
sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes, etc. Le
sang coule dans un ruisseau et s'en va  la mer, qui en est rougie. On
sche galement au soleil une quantit de viande douce, c'est--dire non
sale, qu'on appelle _tajado_: elle se conserve quelques mois et on
l'expdie surtout au Chili.

Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, o on opre  peu
prs de la mme manire. Le terrain qui l'entoure est couvert de
lambeaux d'entrailles et de foetus de vache que les cochons dvorent;
mais il en reste encore assez pour empester l'air et dvelopper des
miasmes dangereux. La municipalit est bien imprudente de laisser
subsister de tels foyers d'infection.

Pour distraire la vue et la pense d'un spectacle si triste, nous
montons  la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de garde nous
y laisse pntrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un panorama
merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux navires; de
l'autre ct, la ville de Montevideo avec ses clochers, ses coupoles,
ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'le de Flors, et  l'horizon le
Cerro du pain de sucre, chane de montagnes qui s'tend jusqu'au Brsil.

Aprs avoir fait le tour de la citadelle, remarqu son phare 
ptroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salu son peloton
de soldats, nous redescendons la colline et nous arrtons au saladero de
Barraca Blanca, o son propritaire, M. Charles Clausole, veut bien me
donner de nombreux dtails sur l'industrie des saladeristes. Les boeufs
sont achets au prix moyen de 20  22 patacons (de 100  120 fr.) et
donnent environ 155 livres de viande chaque. La viande grasse, dite
_taxaco_, ou _carne gorda_, est mise en sacs et expdie par paquebots
au Brsil, o elle sert  la nourriture des esclaves. La viande maigre,
dite _havanera_, se conserve plus longtemps; elle est mise sur bateaux 
voiles et expdie  Cuba, o elle sert galement  nourrir les
esclaves.

Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la _carne
gorda_, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brsil, et de 20  23 fr.
le quintal pour la _carne havanera_. La peau de boeuf (noviglio) pse de
68  70 livres, celle des vaches pse de 52  54 livres; leur prix est
de 34 fr. les 75 livres. Le boeuf donne en outre de 37  40 livres de
graisse, et la vache de 40  45; on la vend au saladero 10 fr. les 25
livres; la graisse raffine pour cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr.
l'aroba de 12 kilos. Les os calcins se vendent 110 fr. la tonne de
1,000 kilos. Les cornes de premire qualit valent 500 fr. le mille ou
10 sous pice; celles de vache et celles dont les bouts sont coups se
vendent moiti prix.

Le prix de la main-d'oeuvre varie selon l'emploi: en gnral, les
travailleurs sont pays  la pice et le salaire moyen est d'environ 5
fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent  tuer et 
prparer environ 60 boeufs par heure, un  la minute: il lui en faut 30
autres pour le schage de la viande et la prparation des graisses. Le
sel est apport sur lest de Cadix et lui cote 3 fr. la fanega de 3
quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le mme sel passe deux fois
sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal lui
cote en moyenne 5 fr. pour l'abattage, prparation et schage, et que
le bnfice net se rduit de 3 ou 4 fr. par tte d'animal; mais la
concurrence entre les saladeristes a pouss les prix si loin que souvent
on est en perte.

Les saladeristes prparent aussi les chevaux; ils les achtent au prix
modique de 10  20 fr.; le cuir vaut de 6  10 fr., et chaque cheval
produit de 1  2 arobas d'huile, du prix de 7  8 fr. l'aroba de 12
kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congle pas; elle sert  la
savonnerie et  oindre les machines. Le crin est mis  part et vendu
pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert  engraisser les
cochons. M. Clausole prpare ainsi dans son saladero environ 10,000
chevaux par an.

Pendant qu'on nous explique tous ces dtails, notre embarcation  voile
arrive du bassin Cibils, o nous l'avons laisse, et, par un vent
favorable, nous ramne, rapide comme l'clair, vers Montevideo. En
route, j'aperois le drapeau national  l'arrire d'un navire: c'est
l'aviso de guerre _le Second_. Ce n'est jamais sans motion qu'on voit
flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe  ct de nous
avec son canot. Nous descendons ensemble  terre, et je suis heureux de
reconnatre en lui le jeune Fouet, marin distingu, et qui porte un nom
bni dans ces contres. Il y a vingt ans, son pre, lui aussi officier
de marine, y a fond les confrences de Saint-Vincent de Paul, qui se
sont dveloppes et font beaucoup de bien dans les deux rpubliques
argentine et orientale.

L'aprs-midi se passe  prendre des renseignements,  me ravitailler 
la banque anglaise faute d'une banque franaise, et  diverses visites.
En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on donne ici 
la cathdrale), j'entre au palais de la lgislature locale. L se
runissent dans de belles salles et occupent de riches fauteuils de
damas les dputs et les snateurs du dpartement de Montevideo.

M. Aurelio Berro, ancien ministre de la Rpublique de l'Uruguay, m'avait
donn des lettres pour M. Enrique Maciel, sous-secrtaire des finances,
et pour Carlo de Castro, ministre de l'intrieur.

Je me rends au palais du pouvoir excutif et aussitt je suis reu sans
faire antichambre. M. Maciel m'engage  visiter la estancia de M.
Lenguas, situe  six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je
pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la Rpublique
argentine avec une autre de la Rpublique orientale. M. de Castro quitte
les nombreux personnages runis en son cabinet pour me recevoir au
salon: il pousse la complaisance jusqu' me faire remettre  l'instant
un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la estancia. Il
m'invite  dner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour de fte
nationale pour la Rpublique.

Il m'envoie aussi  l'_Htel de Paris_ de nombreux documents historiques
et lgislatifs, ainsi que les diverses et dernires statistiques de son
pays. Je me propose de les examiner dans les longues journes de
navigation.

Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher  l'_Htel de Paris_, et me
donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'levage
des animaux. Quoique bien jeune, il dirige dj une des nombreuses
_estancias_ de sa famille et parat fort entendu dans les affaires. Il
vient d'acheter une quantit de vaches maigres qu'il paye  raison de 9
piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double aprs
les avoir laiss patre dans ses champs environ quatre mois. Pour les
terrains, le prix varie selon la qualit et la proximit des centres. 
Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de la Rpublique, ou
vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., une surface de
2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mtres de ct; forme une
surface de 7,569 mtres carrs, ce qui porte le terrain  environ 40 fr.
l'hectare.

Elle vaut  peu prs 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le
prix des terrains  btir en ville varie de 20  100 fr. le mtre carr,
selon la position; les loyers sont encore trs chers, quoiqu'ils aient
baiss presque de moiti. L'_Htel de Paris_ paye pour sa modeste maison
1,500 fr. par mois. L'_Htel espagnol_ paie  M. Buxareo, son
propritaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'annes, le pays, ayant fait
de bonnes affaires, ne sut point tre sage; la plupart des familles
riches gaspillrent beaucoup d'argent en maisons, villas et objets de
luxe, et elles sont maintenant dans la gne.

M. Buxareo me conduit  la salle de la Socit d'agriculture, o je
trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a runi aussi une
collection de livres de tous les points du globe, des chantillons de
belle soie indigne et des chantillons de minerais et de marbres de la
Rpublique; la collection des insectes et des serpents du pays, parmi
lesquels je remarque le serpent  sonnette et autres varits
venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de boeuf qui
porte douze marques abmant compltement le cuir.

Chaque propritaire doit marquer ses btes au fer rouge, et lorsqu'il
les vend, le nouveau propritaire pose aussi deux fois sa marque: il en
rsultait une grande dprciation pour les cuirs, et une loi vient de
dfendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et au cou de
l'animal.

On me prsente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces pays
pour faire de l'levage: il a dj parcouru la Rpublique orientale, et
trouvant les terrains trop chers, il s'en va  l'argentine. Je ne puis
lui cacher mon tonnement: Comment, lui dis-je, avez-vous pu vous
rsoudre  quitter vos boulevards pour venir ici chercher par un travail
pnible  multiplier vos capitaux?--J'ai vcu, rpond-il, en Angleterre,
et j'ai vu comment font les Anglais. Alors tout s'explique.

M. Buxareo me fait connatre  M. Lenguas, dont je dois visiter la
estancia: il me remet aussitt une lettre pour son majordome, lui
indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister  un
_rodeo_. Je pourrai voir ainsi les boeufs runis de toute part par les
gardiens  cheval, pousss vers certaines barrires et chasss au lazo
lgendaire ou arrts par le terrible bolleador.

Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire  l'Union de la
paix sociale et  la Socit de gographie commerciale de Paris.

Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo pre
vient me chercher  l'htel. Il me fait abandonner ce projet
d'excursion, et me propose de me faire visiter lui-mme les principaux
tablissements charitables et scolaires de la ville et des environs. La
proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge lui-mme de
prsenter mes excuses  M. Lenguas. Voir les hommes, les soins qu'on met
 soulager leurs souffrances ou  les instruire, est plus intressant,
sinon plus amusant, qu'une cavalcade  courir les boeufs. Je cde donc
au dsir de M. Buxareo, et nous partons pour l'hpital gnral. Il est
construit pour 600 malades et confi aux soins de vingt-quatre Soeurs
italiennes, de la congrgation de N.-D. dell'Orto. Je remarque qu'elles
sont presque toutes des deux Rivires de Gnes. La construction est
magnifique, mais dans l'ancien style. Les nombreuses cours laissent
pntrer la lumire dans les vastes salles, mais arrtent l'air qui se
corrompt et produit la pourriture d'hpital. Je m'aperois bientt que
M. Buxareo est l comme chez lui; il connat toutes les Soeurs et
presque tous les malades; quelques-uns y sont pensionnaires  ses frais.

Nous allons  l'autre extrmit de la ville, et chemin faisant, je vois
la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de
Sanctos, prsident de la Rpublique, me dit mon guide. Ce sont les
militaires qui le ftent  l'occasion de la solennit nationale: tout le
monde sait ici qu'il y a quinze ans il tait encore charretier.

Je parcours la campagne garnie de villas  rez-de-chausse, couvertes en
terrasses; partout des orangers, des mriers, des pommiers et des
poiriers. Aprs une demi-heure de tramway, je fais comme les Brsiliens
et les indignes, je prononce un _tcu_, son analogue  celui qu'on fait
chez nous lorsqu'on veut chasser un chat ou une poule; et le tramway
s'arrte au faubourg de Colonia, o je trouve l'_Hospicio de los
Mendigos_. C'est un hospice de vieillards,  peu prs dans le genre de
ceux de nos Petites Soeurs des Pauvres. Il est confi aux Soeurs de
Charit franaises, qui y soignent 180 vieillards et 120 femmes. La
suprieure, qui est Nmoise, me dit que les Soeurs qui dirigent les
femmes ont plus de peine que les autres: si  une infirme on donne
quelque chose de plus, les autres vieilles sont jalouses et grognent.
Les hommes encore valides sont appliqus  divers mtiers de
ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont trangers et sans
famille. Quelques Franais me prennent pour le consul et me demandent 
tre rapatris.

Les Soeurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite 
300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur cole de belles
cartes de gographie et beaucoup de dessins de plantes, de fleurs et
d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants la gographie
et l'histoire naturelle.  midi, on donne aux plus petites la soupe aux
frais de l'administration; la famille Jackson-Buxareo paie aux plus
pauvres les livres scolaires. La bonne Soeur a remarqu dans le
caractre de la femme de l'Uruguay plus d'nergie que chez l'Argentine:
elle ne se contente pas d'tre le plus beau meuble et le meilleur
joujou de la maison; elle sait s'y faire sa place; mais elle n'arrive
pas encore  l'activit des Europennes. Les Soeurs dell'Orto ont
remarqu  leur noviciat qu'il faut deux Soeurs indignes pour le
travail d'une Soeur italienne. Les maladies d'anmie sont frquentes
dans le pays: elles sont souvent le rsultat du _mat_, qu'on prend
continuellement, surtout  la campagne. Voici comment on le prpare: on
achte  l'almacen (droguiste) l'herbe rcolte dans le Paraguay, pile
et rduite en poudre; on en remplit une petite courge appele _mat_,
dans laquelle on place la _conquilia_, petit tuyau d'argent termin en
boule perce de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et
on suce par le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin.
Lorsque la courge est puise, on remet l'eau chaude.

On m'a souvent offert le mat dans diverses maisons; c'est une boisson
amre, mais agrable,  laquelle on s'habitue facilement; elle agit sur
l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vrit est qu'elle teint
l'apptit et cause l'anmie, faute d'aliments.

Les maladies de poitrine sont aussi trs frquentes. Les Soeurs de
Charit,  ct des vieillards et des lves, ont encore 40 orphelines
gratuites et internes. L o l'on voit la cornette, on est sr de
retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'tre mre.

Au milieu du vaste tablissement s'lve une haute tour, construite
jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je
jouis d'une vue magnifique sur la campagne; le terrain est ondul, ce
qui le prserve des inondations, et chaque petite lvation est
couronne d'un moulin  vent qui manoeuvre ses grandes ailes. Au loin,
on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, 
l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je distingue
un vaste amphithtre que je reconnais bientt pour tre un cirque de
taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu barbare
n'est pas encore sorti de l'tat sauvage. En rentrant en ville, je
rencontre une troupe de voyageurs rcemment dbarqus d'Europe. Voyant
les magasins ferms, ils en demandent la raison; on leur apprend que
c'est la fte nationale. Alors un d'eux dit en langue franaise:
Puisque c'est la fte nationale, il doit y avoir jeux, foire,
saltimbanques; qu'on nous y mne.

Pendant que je djeune, M. Buxareo assiste  la bndiction de la cloche
que donne l'vque  l'glise des dominicaines. Ces Soeurs ont t
tablies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au tiers ordre
de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Aprs le djeuner, il
vient me prendre avec sa voiture et il me conduit  sa proprit de
l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il me montre un
joli parc de 18 hectares orn de palmiers, de bambous et d'orangers,
qu'il possde dans ces quartiers.

 l'Aragnaga une magnifique glise gothique a t construite pour servir
de tombeau  un des membres de la famille Jackson. Elle est orne de
beaux vitraux et de superbes tableaux, parmi lesquels je remarque la
Vierge des Douleurs. Prs de l 5 Soeurs dell'Orto prennent soin de 40
orphelines internes, et instruisent gratuitement 60 externes.
L'tablissement et son entretien sont l'oeuvre de M. Buxareo. Nous
parcourons un autre superbe parc de 3 hectares, et  la maison nous
trouvons les professeurs du grand Sminaire et leurs lves qui y sont
venus dner. Les nombreuses villas de la famille Jackson-Buxareo servent
ainsi  la rcration du personnel des divers tablissements qu'ils ont
crs ou aids. Ils viennent de temps en temps  tour de rle y prendre
leurs bats. La voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste
btiment, ou plutt un grand palais avec portiques, cours, jardins, le
tout tenu aussi proprement que possible par les Soeurs dell'Orto.  la
lingerie elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon
guide semble partout chez lui.  la cuisine, la Soeur cuisinire lui
demande des nouvelles de sa femme malade: Priez pour elle, dit-il,
elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.

Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je
remarque plusieurs Italiens, et je dis  la Soeur qu'elle a bien des
compatriotes  soigner. Elle riposte: _Ve ne sono anche molti fuori che
starebbero meglio qui_. Allons, ma Soeur, ne faites pas de politique,
cela vous est dfendu, mme  l'tranger.

Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le
jardin comprend 18 hectares; de nombreux malades y sont occups; ils
trouvent au travail soulagement et distraction.

Nous allons  l'autre bout de la ville,  la visite d'une magnifique
glise  coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du XVIe
sicle qui se trouvait  Gnes dans l'glise de Saint-Sbastien, aprs
la dmolition a t transport ici. La famille Jackson-Buxareo a
construit l'glise et le couvent pour y installer les Pres capucins
italiens chasss d'Italie et les y occuper  l'enseignement. Ils ont 200
lves. Je voudrais voir partout vos communauts en faire autant.
dis-je au Pre gardien: la socit s'en trouverait mieux. Il me
rpond: Nous n'avons pas t crs pour l'enseignement; mais ici on ne
nous a accepts qu' cette condition. La ncessit est souvent bonne
conseillre! Mon cicrone aurait encore voulu me conduire plus loin  la
campagne, chez les Soeurs du Bon-Pasteur d'Angers: il les a installes
dans une proprit de 5 hectares, et pourvoit  leur entretien. Elles
prennent soin de 40 jeunes filles retires du danger, et ont une cole
avec 60 externes. Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations
de la mme famille, confies aux Soeurs dell'Orto, c'est--dire trois
coles maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garons et filles
reoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous
arrtons au cimetire voisin. Il est garni de superbes monuments en
marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthon aux
hommes illustres du pays.

Nous passons devant le grand Sminaire, vaste palais, en partie
construit par la famille de mon guide, et nous venons  une autre de ses
fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au nombre de 40, se
dvouent  l'ducation et  l'instruction des filles riches.

Nous arrivons enfin  la maison mre des Soeurs dell'Orto, appeles et
tablies par les soins de la mme famille: 40 religieuses et 7 novices
instruisent 30 internes et 60 externes. Dj,  mon premier passage,
j'avais visit l'cole des Soeurs de Charit appeles par la famille
Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; elles ont 300
lves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. La famille
Jackson prpare aussi  ses frais une colonie agricole pour les
orphelins pauvres, et dj le terrain et la maison sont prts  recevoir
les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. Enfin elle
construit  ses frais une maison et glise destine aux Pres
lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un collge  la
Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et Jackson la
bourse ouverte lorsqu'ils sont obrs de dettes; et toutes les oeuvres y
trouvent leur plus sre ressource.

Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si
amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et lve des
asiles pour toutes les misres?

M. Jackson tait Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses
compatriotes, il s'tait expatri et tait venu dans ce pays, o il
avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et ses enfants se sont
convertis au catholicisme: son fils unique est mari et sans enfants.
Des trois filles, une est morte aprs avoir renonc au mariage pour
consacrer ses biens et sa personne au soulagement des pauvres. Une autre
a pous M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la troisime est marie
aussi et a de la famille. Ensemble ils possdent 9 tablissements  la
campagne, comprenant plus de 100 lieues carres, soit 250,000 hectares,
et un grand nombre de maisons en ville. Tous les ans ils font donner
pour leurs gens une mission dans toutes leurs terres, et les personnes
qui, de prs ou de loin, veulent venir profiter des exercices, sont
loges et nourries  leurs irais durant 13 jours. Il serait facile 
cette famille de vivre de ses rentes, et de croire que l'administration
de sa fortune suffit  son activit; mais tous travaillent. Nous avons
vu le fils Buxareo acheter et vendre les vaches; le pre est tous les
jours  sa Baracca (c'est le nom qu'on donne ici  l'entrept des
marchandises), constamment occup  recevoir et expdier les cuirs et la
laine. M. Cibils, son beau-frre, possde le plus important saladero du
Cerro, et a construit  ct le bassin de radoub pour lequel les navires
en rparation lui paient un loyer souvent de plusieurs milliers de
francs par jour. De toutes ces rentes et de tout ce gain, ils prennent
le ncessaire pour une vie aise, et le reste va  l'instruction et au
soulagement des pauvres. Elle est donc l'conome fidle auquel Dieu se
plat  confier toujours des biens plus nombreux.  son gard se vrifie
cette parole: On se servira pour vous de la mme mesure que vous aurez
employe pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu' ce
qu'elle dverse. Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des biens
de la terre et de leur propre activit le mme usage que la famille
Jackson, verront se vrifier pour eux les mmes promesses, car elles
sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manire de bien jouir de
ses rentes est peu pratique. En me quittant, M. Buxareo me laisse sa
voiture pour aller faire ma toilette  l'htel et me conduire chez le
ministre.

M. de Castro, avec beaucoup d'amabilit, me prsente  sa femme et  sa
nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait runi quelques amis, parmi
lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que
Montevideo possde 15 journaux quotidiens crits en langue espagnole et
5 en langues trangres.. Parmi les convives, je distingue aussi deux
jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur pre avait
command dans ces mers la station navale, et aprs sa retraite il est
venu y faire du commerce.

Le dner fut gai et la conversation varie. Mme de Castro faisait avec
grce les honneurs de la table. On but  la sant de la France et  la
prosprit de la Rpublique orientale. Viennent ensuite la musique et
les chants; et plusieurs invits arrivent pour la soire. Un d'eux me
parle de son systme de colonisation. Il prpare des terrains avec
chemins, cltures, maisons, chapelle, police, coles, juges de paix, et
vend les lots aux colons  raison de 50 fr. l'hectare, payables en cinq
ans: il a ainsi runi des Suisses, des Allemands, des Italiens, qui ont
facilement prospr.

Le lendemain  dix heures j'tais au mle de la douane, conformment aux
instructions reues au Bureau de la _Pacific Steam C{y}_; mais  dix
heures et demie le vapeur qui doit nous porter  bord n'a pas encore
paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je monte
sur une barque  voiles pour rejoindre l'_Aconcagua_, ancre  3 milles
au large. Cette impatience risque de me faire manquer le dpart. Notre
nacelle tait prs de toucher le navire, et dj un de nos marins
napolitains demandait  lancer un cble pour nous amarrer; les matelots
de l'_Aconcagua_ refusent de le recevoir.  ce moment le vent change,
et, aid de la mare, nous emporte au loin. En vain on cherche  lutter
avec les rames. Nous perdons toujours plus de terrain, et  la fin nous
jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit vapeur pourra voir nos signes
de dtresse et viendra nous remorquer. Heureusement, peu aprs, le vent
devient favorable, et nous pouvons aborder le navire. Quoi de plus
changeant que le vent? Les Grecs avaient dit le temps, et les Romains la
femme; mais ne calomnions pas, et remercions Dieu d'tre arrivs 
temps.

On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les
passagers de premire sont  peine une quinzaine, parmi lesquels
quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de commerce.
Je remarque aussi 4 Soeurs de Charit qui s'en vont aux coles et
hpitaux du Chili, et 4 Soeurs de la Merced, Espagnoles  mme
destination. La mer est calme, le soleil radieux, le ciel pur.  une
heure on lve l'ancre et on marche vers le sud.  table je retrouve la
peu agrable cuisine anglaise avec ses soupes au poivre, ses lgumes
sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans sucre.  mon ct, un
jeune Anglais imberbe remplit la charge de sous-commissaire; il est
dlicat de la poitrine, et pour se fortifier il a pris la mer; mais en
gens pratiques, sa famille lui a procur une place qui lui permet de
voyager en mer tout en gagnant son pain et en faisant son instruction.
Je le vois souvent se promener avec d'autres jeunes gens, et demander 
celui-ci une parole espagnole,  celui-l un mot de franais, les noter
et se les rpter, en sorte qu'il commence  se faire comprendre dans
ces deux langues.

20 juillet.--La mer est houleuse, le vent glac, le tangage oblige 
mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles
remplacent les ficelles que les marins franais appellent le violon.
Tout le monde est malade: les pauvres Soeurs espagnoles ont surtout
l'air bien contrit.

21 juillet.--Mme mer, mme froid, mais le soleil parat, et ses rayons
nous rchauffent mdiocrement. Dans l'aprs-midi, trois baleines lancent
des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer  porte de fusil,
sortant  demi leur dos noirtre. Le soir on chante, on joue, on fait de
la musique; les plus bouillants sont deux poux franais; le mari est
Toulousain et la femme de Marseille. Ils vont s'tablir au Chili comme
commerants. Qui sait si Madame ne sera pas tonne de ne pas y voir la
Cannebire! Un officier du bord se montre aussi fort gai: il est
Irlandais.

22 juillet.--La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des
montagnes, qui soulvent le navire et les estomacs.

23 juillet.-- sept heures, le _steward_ (domestique) m'appelle: _your
bath is ready, sir_; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne parat
qu' huit heures. Le froid _pampero_ se calme, la mer devient plus
douce; les religieuses de la Merced sortent de leur _coma_ (lit), mais
elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: Vous avez fait
une longue et facile mditation, mes Soeurs. Mais elles ne comprennent
pas le franais, et une d'elles, la plus jolie, me dit en espagnol:
_Wousted no se marea_; traduction libre, je croyais qu'elle me demandait
si je ne me mariais pas, et j'allais rpondre: Je ne puis vous pouser,
lorsqu'un voisin, s'apercevant de la mprise, me dit: Cette expression
en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez pas du mal de
mer?--Par contre, les 4 Soeurs cornettes sont vaillantes et se
promnent en rang comme un peloton de soldats.

[Illustration: Dtroit de Magellan.]

24 juillet.-- cinq heures du matin le navire stoppe  l'entre du
dtroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du
soleil, scne magnifique. Nous avons  droite la cte de la Patagonie,
sur laquelle se dessinent quelques montagnes, et  gauche la Terre de
feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige et de glace.
Sur le pont le thermomtre est  zro. Le jeune couple marseillais
continue  nous donner son vaudeville.  table, il est fort embarrass
pour demander les plats; il ne connat pas l'anglais. Souvent,  la
suite des mprises, il tmoigne son tonnement  la marseillaise par des
phrases provenales. Une jeune Chilienne nous fait de la bonne musique
et accompagne son frre  voix de tnor.

Vers cinq heures du soir, nous arrivons  Punta-Arena; deux fuses sont
lances pour annoncer l'arrive, et appeler les agents et les autorits.
Plusieurs Patagons montent  bord et talent leurs peaux de huanacos, de
loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont suprieurs  ceux
de Buenos-Ayres.

La petite ville de Punta-Arena tale au bord de la mer ses maisonnettes
de bois occupes par 3,000 habitants. Les environs sont des forts
blanchies par la neige. Bientt le phare allume son feu, et  sept
heures le navire lve l'ancre, marchant lentement et avec prcaution
dans le dtroit, par une nuit obscure.

25 juillet.--Le jour n'arrive qu' huit heures et claire une magnifique
scne d'hiver. Le dtroit n'a en cette partie qu'environ 2 kilomtres de
large;  droite et  gauche des collines et des montagnes couvertes de
neige, les valles sont occupes par des glaciers. Par-ci par-l, des
phoques au teint roux ou noir lvent leur tte et regardent avec
curiosit. La neige tombe, il fait froid: la navigation continue  tre
calme, mme aprs la sortie du dtroit.

26 juillet.--La mer a t en tempte toute la nuit et continue  faire
danser le navire: le soleil parat par intervalles; nous marchons droit
au nord, longeant les ctes montagneuses du Chili, que nous apercevons
dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers noirs qu'on a
baptiss les 4 vanglistes.

Vendredi 27.--Vent favorable, nous filons 14 noeuds; le roulis est fort,
on a peine  se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux jouir du
balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du grand mt;
on la regarde avec des jumelles.

28.--Le capitaine tire  balle sur les golands et les mouettes; elles
ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! d'autres
s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour les saisir
au vol, malgr le roulis. Nous sommes en face de l'le de Mocha,
couverte d'un tapis vert et de forts. Cette nuit, nous arriverons 
Coronel, o je descendrai pour visiter Lota et atteindre Santiago par
voie de terre.




CHAPITRE XIII

Le Chili.

     Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Population. --
     Revenu. -- Dpense. -- Importation. -- Exportation. -- Arme. --
     Marine. -- Instruction publique. -- Chemins de fer. -- Guano. --
     Minerai. -- Histoire. -- Constitution. -- La guerre avec le Prou
     et la Bolivie. -- Dbarquement  Coronel. -- Les Basques. -- De
     Coronel  Lota. -- Les ranchos. -- Types. -- Lutte  cheval. --
     Lota. -- Les mines de charbon. -- La fonderie de cuivre. -- La
     verrerie. -- Le parc Cuscino. -- La population ouvrire. --
     Retour  Coronel. -- La fonderie Schwaga. -- Les mines de charbon
     au Maule. -- Un fou. -- Dpart pour Concepcion.


Le Chili, situ entre le 25 et le 54 latitude sud, comprend le
territoire long et troit, entre la Cordillera de los Andes et le
Pacifique, y compris la plus grande partie du dtroit de Magellan, de la
Terre de feu et de l'archipel de Chilo. Sa longueur dpasse donc les
1,500 lieues, mais sa largeur atteint  peine 50 lieues. Sa surface est
de 535,000 kilomtres carrs, soit 5,000 kilomtres carrs plus grande
que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 habitants.

Des statistiques qu'a eu la bont de m'envoyer M. Cuadra, ministre des
finances, je relve que le budget, en 1882, a eu une entre de
42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du
cours forc du papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 fr. 70),
qui se dcomposent ainsi:

  Douanes                     29,080,210
  Trsorerie                   5,681.749
  Poste                          378,478
  Chemins de fer               5,026,771
  Entres extraordinaires      1,849,825

avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.

Les dpenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont leves 
41,620,137 pesos, laissant un excdant de recette de 396,896 pesos. Dans
les dpenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, pour
retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intrt de la dette. M. le
ministre a aussi eu la bont de me donner la statistique de la douane,
o je relve que le mouvement commercial, en 1882, a atteint le chiffre
de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de 15,995,177 piastres
sur 1881, qui avait dj dpass de 21,682,245 le mouvement commercial
de 1880, et celui-ci avait dpass de 21,779,734, celui de 1879. Ces
augmentations se sont rvles depuis la guerre avec le Prou et la
Bolivie, puisque l'augmentation de l'anne 1879 sur 1880 n'est que de
1,487,109.

Ce mouvement se dcompose ainsi:

    Importation par mer         51,441,372}   53,502,214 p.
      --         par terre       2,060,842}

    Exportation:
    Produit des mines          56,137,670 }
      --    de l'agriculture   11,638,413 }
            divers                313,083 }
    Articles nationaliss         997,674 }   71,371,126
    En transit                  1,092,779 }
    Numraire                   1,191,507 }
                                             -----------
                                      TOTAL  124,873,340 p.

Pour l'importation, l'Angleterre vient en tte avec 17,076,031. Puis
l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisime lieu la France, avec
6,911,479 pesos.

Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les mtaux,
reoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707,
puis le Prou avec 3,702,900, les tats-Unis avec 3,182,979, et
l'Allemagne avec 2,940,636.

Dans l'exportation, le salptre figure pour 489,346,345 kilogrammes, de
la valeur de 28,698,364 piastres.

L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le
borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379
piastres. Les navires employs  ce commerce comprennent ensemble 89,625
tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la Compagnie
maritime du Pacifique, est franaise. En 1882, sont entrs dans les 14
ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 tonnes, avec
45,274 passagers, et en sont sortis 7,894 navires avec 6,335,773 tonnes
et 41,052 passagers. La marine de guerre compte 15 navires, soit 2
blinds, 1 monitor, 2 corvettes, 2 canonnires, 2 croiseurs, 2 vapeurs,
1 transport et 3 pontons, jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant
2,065 hommes d'quipage. L'arme, qui en temps de paix ne compte que
quelques mille hommes, a t porte  50,000  l'occasion de la guerre
avec le Prou. Elle se recrute par engagements volontaires; la
conscription n'existe pas.

L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit,
671 coles de garons, 434 de filles, et 87 mixtes frquentes par
82,257 lves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 coles et 15
lyces, frquents par 3,460 lves.

Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomtres. Presque tous les
ports sont relis avec l'intrieur par un petit embranchement; et une
ligne parallle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago
jusqu' Angol, et doit se prolonger jusqu' Valdivia, vers le sud.

La Socit d'agriculture, installe depuis 6 ans  Santiago, a beaucoup
contribu  faire sortir le pays de sa routine,  abandonner la charrue
de bois, et  rpandre partout les machines et les mthodes
perfectionnes.

Le gouvernement vient de nommer une commission pour tudier et
dvelopper l'industrie minire, et a runi les documents pour former 
Valparaiso une Chambre de commerce.

Les dpts de guano qui restent  exploiter tant trop pauvres pour
donner des bnfices, on propose de les enrichir avec les prparations
de salptre, qui abonde dans le dsert d'Atacama.

On sait que le Chili a t dcouvert par l'Espagnol Almagro, vers 1535,
et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, taient venus au Prou,
qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvrent
Atahualpa, roi des Incas, qui les reut sans dfiance, mais Almagro et
Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier.
Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir sa
prison, jusqu'au point o atteindrait le bout de sa main leve; l'offre
fut accepte, et l'or apport; mais, nanmoins, le malheureux Atahualpa
fut immol. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et plusieurs autres
chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant entre eux.

Le Chili, comme le Prou et la plupart des colonies sud-amricaines,
avait t pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardrent environ 300
ans; mais au commencement de ce sicle, les patriotes se soulevrent de
toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir  l'Espagne, et
s'rigea en rpublique indpendante. D'aprs la Constitution aujourd'hui
en vigueur, le gouvernement se compose d'un Prsident lectif, qui
choisit ses ministres, et de deux Chambres lues: le Snat et la Chambre
des dputs. Sont lecteurs les citoyens de 25 ans, ou de 21 ans s'ils
sont maris, et sachant lire et crire; mais les domestiques sont exclus
de la facult de voter. La libert d'enseigner, les droits de runion,
d'association et de ptition, sont assurs. Les dputs sont lus pour 3
ans,  raison de un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un
revenu de 500 piastres. Les snateurs sont lus pour 6 ans directement
par les provinces,  raison d'un snateur par 3 dputs. Chaque province
lit en outre un snateur supplant. Le Snat se renouvelle par moiti
tous les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour tre nomm
snateur, il faut tre citoyen, avoir 30 ans rvolus, n'avoir jamais t
condamn pour dlit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La runion
des deux Chambres forme le Congrs. Celui-ci approuve ou rejette les
dclarations de guerre proposes par le Prsident, et dicte les lois
qui, en cas de ncessit, restreignent la libert de la presse et de
runion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.

Les lois sur les finances et les contributions sont rserves 
l'initiative de la Chambre des dputs; celles sur la rforme de la
Constitution sont rserves  l'initiative du Snat.

Le Snat approuve ou rejette les candidats  l'piscopat prsents par
le Prsident.

Chaque anne, avant de se sparer, le Congrs nomme une commission
_Conservadora_ qui le reprsente jusqu' l'ouverture du Congrs suivant.

Le Prsident doit tre n au Chili, et avoir les qualits requises pour
tre dput. Il est lu pour 5 ans par des lecteurs nomms directement
par le peuple. Ces lecteurs sont en nombre triple des dputs. Aprs 5
ans, le Prsident ne peut tre rlu; mais il le peut aprs une autre
priode de 5 ans. En prenant possession de sa charge, il prononce le
serment ci-aprs:

Yo N. N. juro por Dios nuestro Senr y estos santos Evanjelios, que
desempenare fielmente el cargo de Prsidente de la Republica, que
observar i protejr la religion Catlica, Apostolica, Romana, que
conservar la integridad e indipendencia de la Republica; i que guardar
i har guardar la Constitucion, i las ljes. Asi Dios me ayude, i sea in
mi defensa,  si no, me lo demande.

Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints vangiles, que je
remplirai fidlement la charge de Prsident de la Rpublique, que
j'observerai et protgerai la religion catholique, apostolique et
romaine, que je conserverai l'intgrit et l'indpendance de la
Rpublique, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les
lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma dfense, et sinon, qu'il
m'en demande compte.

Tout citoyen en tat de porter les armes est de droit inscrit dans la
garde nationale. L'inviolabilit du domicile et de la correspondance
pistolaire est garantie, et l'article 132 dclare qu'au Chili il n'y a
pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il dfend
aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable d'acqurir le
droit de citoyen l'tranger qui s'y est livr.

Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en
vigueur entre les tats du Pacifique.

En 1878, la Bolivie et le Chili taient en dsaccord,  propos de la
proprit d'une partie des terrains du dsert d'Atacama. On sait que cet
immense, dsert s'tend depuis Caldera, sous le 27 latitude sud,
jusqu'au 22. La question prit fin au moyen d'une transaction. Le Chili
renonait  la proprit des terrains contests, mais comme les minerais
nombreux et le guano qui s'y trouvent taient gnralement exploits par
des Compagnies chiliennes, la Bolivie s'interdisait la facult de les
imposer  la sortie. En 1879,  la suite d'une importante concession, la
Bolivie mit un droit de 50 centimes sur chaque quintal de salptre
export. Le Chili rclama et envoya un navire de guerre sur les lieux.
La Bolivie avait, avec le Prou, un trait d'alliance offensive et
dfensive, et le Prou se mit en campagne avec son allie. La fortune
des armes fut favorable aux Chiliens; ils vainquirent par mer et par
terre, et rclamrent, comme ranon de guerre, la proprit de la
province de Tarapac, qui comprend les terrains auparavant contests, et
la plus grande partie du dsert d'Atacama. Les allis refusrent; mais
plusieurs prsidents ou prtendants s'levrent au Prou: Calderon,
Montero, Caceres, Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant  la droute,
ils finirent par mettre le pays dans un triste tat. Une dernire
bataille sur les hauteurs de Huamachuco, gagne par les Chiliens sur les
troupes de Caceres, a rduit les allis  discrtion; et on peut croire
la paix prochaine. D'aprs les renseignements donns par les journaux, 
la suite des conventions dbattues et acceptes, il semblerait que le
Chili deviendrait absolu propritaire du dpartement de Tarapac; et,
quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la porte de la
Bolivie, le Chili se rserve le droit de l'administrer pendant dix ans,
aprs quoi aura lieu un plbiscite, et le pays appartiendra
dfinitivement au Chili ou au Prou, suivant le choix des populations.
Celui auquel il appartiendra donnera  l'autre 10,000,000 de piastres.
Restent en vigueur plusieurs rglements dj convenus, pour partager les
revenus des dpts de guano en exploitation. Ainsi, la Bolivie, restant
sans issue sur le Pacifique, est force de s'ouvrir des voies vers
l'Atlantique; et la Rpublique argentine, aussi bien que le Brsil, sont
heureux de lui tendre les bras. Mais je reviens  mon journal de voyage,
et  l'emploi de mon temps.

C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'_Aconcagua_ jette l'ancre
dans la baie de Coronel. Immdiatement, je descends  terre, et dpose
mes effets  l'htel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de M.
Castaing, me retient chez lui  djeuner. Nous parcourons la petite
ville de Coronel; elle contient 6  7,000 habitants. Ses rues, larges de
10 mtres, sont bien alignes et coupes  angle droit; les maisons sont
en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et  un seul
rez-de-chausse. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les collines
qui limitent la ville  l'est, avec leurs _ranchos_ rappellent la
Suisse; la vgtation est d'un vert tendre, mais presque morte: nous
sommes en plein hiver. Nous suivons la musique municipale, qui fait le
tour de la ville. Un peu plus loin, quelques centaines d'hommes aligns
sont passs en revue: c'est la garde nationale; enfin nous arrivons 
l'glise. Elle est en bois,  trois nefs. C'est dimanche et dix heures;
la messe va commencer et j'en profite. Les femmes du pays arrivent
enveloppes dans leurs mantas noires, espce de chle qui les couvre
depuis la tte. Elles ont toutes un petit tapis carr  la main, elles
le placent sur le pav de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent
dessus,  la manire japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans
l'glise, et pour ne point rester debout, je grimpe  la tribune o je
partage le banc de l'organiste. Une femme arrive, se met  genoux  la
porte; elle allume deux cierges et les porte  l'autel, en marchant 
genoux. Les hommes sont peu nombreux, mais les bbs et les chiens ont
droit d'entre et partagent le tapis de la maman ou de la matresse;
moins patients et moins dvots, ils parcourent souvent l'glise, pour
revenir  leur place.  l'vangile, le cur en fait la lecture, la
traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de
publications de mariage. Aprs la messe, on entonne quelques chants
liturgiques, et tout le monde se retire.

Au djeuner sont runis plusieurs Basques franais; lorsqu'ils parlent
leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie avec
les langues occidentales, et par sa construction et la signification des
mots, emprunts  la nature, semble se rapprocher des langues
orientales.  ce propos, j'ai entendu un Basque me raconter que
Belzebub (le diable) envoya un jour de nombreux compagnons au pays
basque pour tenter les bons montagnards; aprs plusieurs mois de sjour,
ils retournrent  leur matre sans avoir pu tromper personne; ils
n'avaient jamais pu comprendre leur langue.

[Illustration: Chili.--Type de Femme Indienne.]

Aprs le djeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota,  trois
lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la mer
ou le tlgraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court droit 
la plage, il sait que le sable mouill est plus rsistant et plus
commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin l'le
Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds du
cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent  mon
me et l'invitent  rver. Va, vague mobile, de couche en couche,
jusqu' la cte de l'ancien monde, et dpose sur la plage qui m'a vu
natre, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai
laisss! Tout  coup, mon cheval quitte le bord de la mer, et comme
j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une lagune nous
barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis nous gravissons
des collines, par un chemin impossible; il n'est pas empierr, et les
dernires pluies ont laiss 40 centimtres de boue. Par-ci, par-l,
quelques pauvres _ranchos_ (nom qu'on donne aux habitations des champs)
de boue ou simplement de feuillages, sont habits par de nombreuses
familles. Les femmes ont souvent les cheveux noirs et l chair rougetre
des Indiennes; et, comme elles, portent leur bb ficel sur le dos. Je
redescends sur une plage rocailleuse, o des paysannes ramassent
certains objets, dont elles remplissent des paniers. Je m'approche de
deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles cueillent; elles s'enfuient,
et mettant pied  terre, j'ai de la peine  les rassurer: elles
rcoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons le sable, et l, des
jeunes gens  cheval se livrent  un singulier combat: ils lancent leurs
btes au grand galop, et se rencontrent, cherchant, hommes et chevaux, 
se renverser. Ils sautent les fosss, escaladent les talus, et sont 
leur aise sur leur bte, comme un bon patineur sur ses patins. Enfin,
aprs avoir gravi une dernire colline, et aprs deux heures de marche,
j'arrive  Lota. C'est le pays du charbon. De nombreuses mines occupent
2,000 ouvriers, qui extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines
appartiennent  la famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs
manires: d'abord elle vend sur place de 20  25 fr. la tonne, le
charbon qui lui revient  moiti de ce prix mis abord; puis elle en
fait une grande consommation sur place, pour une verrerie et une
fonderie de cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart
m'avait fait accompagner par un de ses jeunes gens, qui me prsente  un
employ de l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la srie des
oprations. Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant  la
compagnie, vont sur les ctes du Prou, de la Bolivie et du Chili,
spcialement dans la province de Tarapac; y portent le charbon
ncessaire aux usines de salptre, de borax et autres, et en rapportent
le minerai de cuivre. Il y en a de plusieurs espces, donnant de 15 
35% de minerai, et 50% aprs une premire cuisson. Ce minerai est plac
dans des fours, o aprs cinq  six heures, il est fondu et coul sur la
terre. La scorie est mise de ct et le mtal, aprs avoir t roul
dans d'autres fours, pour sparer le soufre et l'antimoine, est broy et
pulvris, puis mlang  des agents chimiques, et fondu une seconde
fois en lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90%
de mtal pur. Dans cet tat, ils sont exports en Angleterre, et une
petite partie au Havre. Les ctes du Pacifique de l'Amrique du Sud
produisent les trois quarts du cuivre consomm dans le monde entier. On
fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et qu'on
raffine alors par une troisime fonte. Les directeurs et les
contre-matres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils
gagnent de 3  5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont
presque le mme prix qu'en Europe, et leur nourriture se rduit aux
haricots et  la pomme de terre. Leurs maisons sont en terre, rarement
crpies, toujours sans pavs; la propret y est impossible, la moralit
difficile. Ce lamentable tat du logement des familles ouvrires est
gnral au Chili et cause la mortalit des deux tiers des enfants.

La ville contient 5  6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule suit
un charlatan  cheval, qui renouvelle les scnes des bouffons du moyen
ge. Je monte au parc Cuscino, qui s'tend sur un promontoire, d'o la
vue embrasse la baie, la ville et la mer. L,  grands frais, on a runi
des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a compos des
grottes feriques, des lacs artificiels, une serre avec toutes les
plantes tropicales, des jets d'eau; on a runi des animaux du pays:
llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des violettes,
des camlias, acacias, et autres plantes recherches. Le visiteur est
tonn, charm, ravi: il se rappelle les belles descriptions que
l'Arioste fait des jardins enchants.

[Illustration: Chili.--Lota.--Fonderies de Cuivre.--Parc Cuscino.]

Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, de
sa lumire rougetre, l'le de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. Je
pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. Mais
lorsque le crpuscule a fait place aux tnbres, il faut marcher 
ttons, sans autre point de repaire que les faibles lumires de quelques
_ranchos_, espacs sur la route. Dans la plupart, j'entends des chants
au son de la guitare, et quelques-uns sont assez harmonieux; mais je
me garde bien de m'arrter ou d'adresser la parole. Que sais-je si ce
sont l tous de bonnes gens, et si en s'apercevant  l'accent, qu'un
tranger est perdu dans ces solitudes, ils ne voudraient pas en
profiter. Enfin, ma vaillante bte sort de la boue et de tous les
mauvais pas, et sur le sable elle reprend le galop.  huit heures nous
sommes rentrs, et je m'aperois alors, mais un peu tard, que j'ai t
imprudent!

Durant la nuit, des veilleurs sifflent  toutes les heures, et me
rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la crcelle.
De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller  la mer, me
dit-on. Par une temprature de 6 degrs, c'est peu agrable. Un jeune
employ de M. Darmandrail me conduit  la visite d'une fonderie de
cuivre de M. Schwaga,  ct de la ville, puis nous passons au Maule
pour les mines de charbon. Aprs une heure et demie de marche, nous
arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il s'avance sous la
mer, par un plan inclin d'un demi-kilomtre de long, et de l partent
les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons viennent de se
dtacher de la chane et sont partis en bas avec une vitesse
vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait rpar le
mal; je me contente donc des renseignements que me donne le
contre-matre. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de
charbon par jour. Ils sont pays de 3  4 fr. par tonne; la couche a
actuellement moins d'un mtre d'paisseur. On creuse deux autres puits,
dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de l, se trouvent
deux galeries qui s'avanaient au loin dans la mer: il y a deux ans, la
mer les a inondes, et il est impossible de les vider. Heureusement, la
rupture a eu lieu le jour de la fte nationale; les mille ouvriers et
les nombreux chevaux taient tous dehors.

Dans la chambre du contre-matre, je vois une quantit d'objets pendus 
une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, etc.,
et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les contre-marques des
ouvriers. Ils ne savent ni lire ni crire, mais ils ont tous leur marque
spciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent chacun dans leur wagon,
et je la prends pour la poser ici  leur place, et marquer ainsi la
quantit de charbon fait par chacun. Singulire, mais ingnieuse mthode
de suppler l'criture!

Je me dcide  partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour
atteindre la voiture qui passe  Coronel. M. Ducasseau, qui habite le
Maule, a la bont d'envoyer son homme avec un lazo, et bientt il ramne
un cheval sell  la mode du pays, avec grands triers de bois. Je pars
au galop sur la chausse du chemin de fer; mais  un certain point, un
homme s'avance, un grand bton  la main, contrefaisant le galop du
cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine  le ramener.
J'ai encore plus de peine  loigner le malencontreux. Un peu plus loin,
je demande  des passants ce que me voulait l'homme au bton: _es un
loco_, me dit-on, c'est un fou.

Aprs avoir de nouveau travers les lagunes, o l'on prend les sangsues
et o l'on pche les grenouilles, j'arrive  temps pour le djeuner, et
 dix heures et demie je suis en voiture.




CHAPITRE XIV

     De Coronel  Conception. -- La diligence. -- Le paysage. -- Arrt
      la Posada. -- Le Bio-Bio. -- La ville de Concepcion. -- Encore
     le mat. -- Le testament de Mgr Salas. -- Le sorto. --
     L'organisation judiciaire. -- Les oeuvres charitables. -- Les
     magasins. -- Appellations chiliennes des trangers. -- L'hpital.
     -- La fille singe. -- La suprieure de Talca. -- Excursion en
     Araucanie. -- La ville d'Angol. -- Les Basques, leur commerce,
     leur organisation, leur hospitalit. -- Croyances religieuses. --
     Offrande des prmices. -- Une invitation. -- La Chambre arsenal.
     -- Exploits des Araucans. -- Conqute et colonisation.


La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une
grossire voiture  6 places entoure de rideaux de cuir, et suspendue
sur des lames de bois comme en Sibrie. Aucun ressort ne saurait
rsister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en
apercevons bientt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque qu'il
serait prudent de numroter nos os. Pour voir la campagne, je m'tais
plac sur le sige: un bton qui sert  la mcanique menace  tout
instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi en
voyage.

[Illustration: Chili.--Types d'Araucaniens.]

Nous traversons une plaine sablonneuse, o ne croissent que quelques
buissons et le _cobo_, espce de chne aux feuilles odorifrantes. Nos
7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent l'eau
froide tout baigns de sueur. Pour viter les mauvais pas, le cocher
les lance hors la route,  travers champs. Par-ci par-l, quelques
boeufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un _penco_; espce de
corbeau gris qui se nourrit de vers. Aprs trois heures de ce galop,
nous arrivons au bord d'un lac,  la Posada, htel primitif tenu par un
Allemand.

C'est l qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'htel est
garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait de
l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a mme un vieux
piano, le premier peut-tre qui ait t fait. Le jardin renferme tous
les lgumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le verger,
les fruits des zones tempres. Sur le lac, nous voyons plusieurs canots
rustiques, creuss dans un tronc d'arbre, et par-ci par-l, les gens
ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il faut bien qu'ils se mlent au
monde polic. On vient d'envahir leur territoire, et le gouvernement le
vend par parcelles aux enchres. Il n'y a pas longtemps, ces Indiens
pouvaient disposer eux-mmes de leurs terres. Lorsqu'ils prouvaient par
tmoins qu'ils taient possesseurs depuis plus de trente ans, ils
vendaient, pour quelques milliers de piastres, d'immenses terrains, 
des spculateurs qui les payaient en nature et cotaient  1,000 piastres
un baril d'eau-de-vie.

Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnat plus de semblables contrats,
et se dclare lui-mme propritaire. Nous remontons en voiture, et aprs
deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du Bio-Bio, la
plus grande des nombreuses rivires du Chili. Elle a environ 2
kilomtres de large en face Concepcion. L, on nous offre des tapis en
peau de huanacos; mais le prix en est plus lev que de l'autre ct des
Andes. Nous passons la rivire en bac; une autre voiture nous reoit sur
le bord oppos, et peu aprs nous dpose  Concepcion,  l'_Htel
Coddon_.

Concepcion, troisime ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au
centre, une place de 140 mtres de ct, plante d'arbres, a la
cathdrale, la banque, la mairie, pour principaux difices. Plusieurs
statues de marbre et de bronze y ont t rcemment installes. On me dit
qu'elles ont t prises au Prou, comme trophe de guerre. Les rues sont
larges et paves, les maisons basses, mais bien dcores. Elles ont au
centre une cour ou _patio_ orn d'orangers. Fatigu par l'horrible
route, je demande  prendre un bain. Le matre d'htel me fait
accompagner chez un docteur qui me renvoie  un autre, et celui-ci  un
troisime. Je demande pourquoi,  propos d'un bain, on me fait ainsi
courir les docteurs de la ville. On me rpond qu'ici on ne prend des
bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls ont le ncessaire.
Je dus faire mon deuil du bain jusqu' mon arrive  Santiago. 
l'htel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un cur  mine joyeuse
allait quitter. Je le trouve suant le mat, et aussitt il m'offre la
_bombilla_ pour sucer  mon tour; puis il m'explique, qu'ayant t cur
pendant 23 ans en divers endroits, il en a assez, que la responsabilit
des mes est dure, et que maintenant il se repose dans le ministre
libre.

Monseigneur Salas, l'vque de Concepcion, venait de mourir. La
cathdrale tait drape de noir, la ville en deuil. Tous les partis
rendaient hommage aux qualits minentes du saint et savant prlat. Il
recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laiss aprs sa mort.
Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est mort en
offrant sa vie pour l'glise et pour son pays. Lutteur infatigable, il
n'a cess de combattre le mal par l'exemple, par la plume, par la
parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, que publient
les journaux, je lis ces paroles:

La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion del reino
social de Jsus, a quien se quiere alejar i desterrar de las
instituciones sociales.

El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso
cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena
voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion
del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Dicesis a
su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles de mi
Dicesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en bienes
de todo jnero.

La grande hrsie du temps prsent est la ngation du rgne social de
Jsus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le
monde, soit les socits humaines, marchent ainsi  un cataclysme
pouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne
volont travaillent sans relche au soutien et  la propagation du rgne
social de Jsus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacr ce diocse 
son sacr Coeur, et je demande avec toute mon me, aux prtres et aux
fidles de mon diocse, de cultiver et de dfendre cette dvotion, trs
fconde en biens de toute sorte.

Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des magasins
que leur matre ait termin ses affaires: les uns sont libres, les
autres ont des entraves aux pieds. J'en vois mme qui ont la tte
enveloppe d'un linge, pour les forcer  garder leur poste. De
nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la
ville, moyennant 50 centimes la course. Quelques-unes portent cette
inscription: _Sorteo_; renseignements pris, c'est un matre voiturier
qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses confrres, donne
une contre-marque numrote  tous ceux qui font une course dans ses
voitures.  la fin du mois, il tire au sort, et le numro sorti donne 
la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. environ). Mthode  signaler!

Je passe la soire chez M. Risopatron, prsident de la Cour d'appel. Ce
digne magistrat prside aussi une confrence de Saint-Vincent de Paul,
qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde parmi
les lves du Collge. Il me renseigne sur l'organisation judiciaire au
Chili. Le tribunal de premire instance compte un seul juge, la Cour
d'appel cinq. On peut avoir encore recours  la Cour suprme, sigeant 
Santiago, qui connat du droit et du fait.

Je djeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux magasins
d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les articles
sont nombreux et varis, depuis la malle et le parapluie jusqu'
l'orfvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les villages,
les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables et
inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens
regardent parfois l'tranger qui se fixe ici comme un intrus, et
appellent en termes de mpris _gringo_ les Anglais et les Allemands,
_Bacicia_ les Italiens, _godos_ les Espagnols, _gavachos_ les Franais.
On peut voir par leur nom que plusieurs des principales familles du
pays descendent d'trangers, et surtout d'Anglais. Ceux-ci arrivent,
comme partout, avec un capital et accaparent bientt les bonnes
affaires, puis se marient dans le pays, et leurs enfants sont Chiliens.

Selon mon habitude, je fais une visite  l'hpital: on apprend toujours
beaucoup en voyant et en interrogeant les malades.  Concepcion, 15
Soeurs de Charit soignent l 240 malades, et dans un autre
tablissement de l'autre ct de la rue, elles ont 124 malheureux de
toute sorte: vieillards, imbciles, idiots et enfants trouvs, et une
petite fille de huit ans, grande de 40  50 centimtres, ayant la figure
humaine, mais, pour le reste, en parfaite ressemblance avec le singe.
Elle ne parle pas, et tous ses mouvements sont ceux du singe. Elle a t
apporte de la campagne, o elle a un frre prsentant le mme
phnomne. Tous les mdecins sont venus la voir et cherchent la cause de
ce fait.

Les bonnes Soeurs me parlent de la suprieure de l'hpital de Talca, qui
est revenue de France dans le navire l'_Aconcagua_. Fille unique d'une
riche famille, elle est alle recueillir l'hritage paternel, et aprs
l'avoir distribu aux pauvres, elle retourne soigner les malades aux
antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments de la
nature ne sont pas dtruits, mais fortifis; un horizon plus large les
tend  l'humanit et au-del du temps; la vie pour eux n'est qu'un
voyage, les biens un embarras; la famille va avec les pauvres, et avec
la patrie, le ciel!

De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientt en Araucanie. Je
ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez eux les Indiens,
d'autant plus que le chemin de fer va jusqu' Angol. Je me rends donc 
la gare, o,  une heure aprs midi, la locomotive siffle et nous
emporte. Les wagons sont ceux de l'Amrique du Nord; la gare est
luxueuse, la voie a 1 mtre 40; elle remonte le Bio-Bio sur la rive
droite. La nature prsente le tableau de notre mois de dcembre; les
arbres sont sans feuilles et le bl commence  peine  sortir de terre;
la vgtation est pauvre.

Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller ses
terres  Roblria, prs Angol. Il m'aborde et me dit: Ma mre m'a
annonc que nous ferions route ensemble.--Je me rjouis, lui dis-je,
mais j'aurais d vous voir hier chez vous.--Il rpond: Je passe mes
soires chez ma fiance, je dois me marier dans un mois. Je montre 
mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramen de l'autre rive du
fleuve, et il me dit: Vous n'tes au Chili que depuis trois jours, et
vous avez dj pass le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis n 
Concepcion, je ne l'ai pas encore pass.--Cela m'tonne, peu:
l'tranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hte de le
parcourir et de l'tudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays se
dit toujours qu'il aura le temps.

[Illustration: Pont de lianes dans le sud du Chili.]

Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomtres 
l'heure. Nous passons en face d'une grande carrire o de nombreux
ouvriers sont occups  extraire les pierres qui servent  paver les
rues de Concepcion, et bientt nous arrivons au Lecha, affluent du
Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de fer. L, on
s'arrte dix minutes pour prendre le th, puis la route entre dans une
rgion plus productive et mieux cultive. Les ranchos, nanmoins, sont
toujours de misrables cabanes de chaume ou de branchages. Nous voyons
quelques plantations de vignes, mais maigres et sans force. Les
troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons agriculture, et M.
Risopatron m'engage  aller passer, le lendemain, la moiti de la
journe avec lui, pour voir son genre d'exploitation. Il n'y a qu'un
train par jour sur la ligne, me dit-il, mais adressez-moi un tlgramme,
et je vous enverrai un cheval qui, dans deux heures, vous amnera chez
moi. Vous y dormirez et prendrez le train du lendemain.--_Bueno_,
j'accepte, mais si vous ne recevez pas de tlgramme, ce sera une preuve
que ma visite aux Indiens aura pris tout mon temps.

 quatre heures et demie, le train entre en gare  Angol, et une voiture
m'amne  travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. Darmendrail
m'avait remis une lettre. Soyez le bienvenu, me dit-il, les Franais
chez nous sont toujours chez eux. Je lui explique le but de ma visite
et lui demande  parcourir la ville avant qu'il fasse nuit.

Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6  7,000
habitants. Ses rues sont larges, sa place vaste et plante d'arbres,
avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans tous les pays
nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et couvertes en tuiles
rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chausse. Chemin faisant, nous
entendons les sons de la guitare accompagnant des voix fminines. Nous
nous arrtons pour couter. Devant une fentre on tire le rideau, et
nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre de sept ans,
chantant sur la guitare une espce de cantilne, fort semblable aux
chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en Corse. Elles
conservent la mesure en se regardant mutuellement de leurs grands yeux
noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats costums  la
franaise. Nous visitons quelques maisons et rentrons pour le souper.

M. Ducasseau est  la tte de la plus importante maison de commerce
d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des
campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour
l'aider, et ils peuvent  peine suffire  la besogne. Il va s'en aller 
Temuco,  45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, qui
prendra un grand dveloppement aussitt que le chemin de fer aura
atteint cette rgion.

Tout en dnant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux et
sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amrique du
Sud, ils ont ici la majorit dans la colonie franaise; ils s'aiment et
se soutiennent. Ils ont plusieurs Socits indpendantes, mais elles
s'unissent pour l'achat. Un d'eux est charg de fournir  toutes, les
marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 piastres  la fois, ils
obtiennent des faveurs qui leur permettent de vendre meilleur march que
les autres. Les jeunes gens qui arrivent des Pyrnes viennent parfois
pour viter le rude mtier du soldat. Ils sont reus ici et installs
dans les maisons  titre d'apprenti. Ils n'ont d'autre paye que le
logement, le vtement, la table et un peu d'argent de poche: mais aprs
quelques annes, s'ils sont intelligents et appliqus, ils sont associs
et reoivent tant pour cent sur les bnfices. Ils se marient peu dans
le pays; le Franais est habitu aux femmes travailleuses et mnagres
et va gnralement se marier en France.

Aprs le dner, nous allons  la recherche d'un cacique indien, salari
par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de bonne heure
nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: quelques
rares lampions au ptrole nous servent de points de repaire.  chaque
coin de rue, un soldat quip monte la garde. Il y a peu de temps, la
vie tait peu en sret, soit  cause des Indiens en rvolte, soit 
cause de Belamino Mendoza, audacieux et clbre brigand, qu'on vient de
tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons  la maison du cacique. Il n'y
est pas; sa femme nous donne un enfant, qui vient nous montrer la maison
o nous devons le rencontrer.

Il vient avec nous, et nous l'installons devant une bouteille de
cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est vtu 
l'europenne: pantalon et _macferlan_, chapeau calabrais, grand, fort,
figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un brigand des
Calabres.

Je dsire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me
conduire chez eux. Je dsire les voir dans leurs foyers, pour en parler
 mes compatriotes.--Bueno, tes compatriotes les verront, car il vient
d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, qu'un
Franais est venu chercher pour les conduire  Paris.--Paris n'est pas
leur pays; pour moi, je dsire les voir chez eux, avec leurs vieillards,
leurs femmes et leurs enfants; connatre leur travail, leur cuisine,
leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur naturel.--Bueno,
demain matin, nous irons  leurs ranchos, au bord de la
rivire.--Comment t'appelles-tu?--Juan Colipi Ancamilla est mon nom:
Colipi me vient de mon pre et signifie: _Aqua colorada_; Ancamilla me
vient de ma mre. Colipi est un grand nom dans ma nation. Mon pre tait
fort respect. Nous tions vingt frres et je suis le cadet; un de mes
frres tait lieutenant, en 1839, dans une insurrection au Prou.

Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?--Nous croyons au
Dieu crateur de toutes choses, et  la vie future; nous honorons Dieu,
non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur une
montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui
offrons les prmices de ce qu'il nous envoie.--Peux-tu me montrer
comment vous faites pour l'honorer?--L-dessus, Colipi se lve, prend
son verre, et dans une attitude grave et solennelle, prononce ces mots,
que j'cris d'aprs le son qui en vient  mon oreille: Enema-pu a
peomain enimy vl vatemu tuvac--Enema-pou putuama gu mi mi vl
ustral imoguen. Puis il lve les yeux au ciel, et vide son verre sur
le sol.--Peux-tu m'expliquer en espagnol ce que tu viens de dire en
indien?--Ce que je viens de dire signifie  peu prs ceci: Grand Dieu,
pre de toutes les cratures, tu es bon en me donnant aujourd'hui cette
excellente boisson, et je t'en offre les prmices. Puis il ajoute: Pour
ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; ma femme doit m'attendre pour le
souper. Je viendrai demain vous chercher  sept heures. Aprs le dpart
du cacique, M. Ducasseau et moi faisons une visite  l'htel d'Angol, o
nous trouvons de nombreux officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais n au
Chili, qui s'en va au fort de Chiguahu, sur ses terres. En apprenant
le but de mon excursion, il me dit: Venez chez moi,  cinq lieues
d'ici, j'ai une vaste proprit, o j'emploie environ 200 Indiens; nous
irons chez eux et vous pourrez les voir  votre aise.--Bueno, j'accepte,
nous partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le
cacique.

 onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait
prparer, et se retire. Une rapide inspection  mon nouveau domicile me
fait bientt dcouvrir des fusils, des revolvers, des poignards, des
coutelas; videmment nous sommes en pays d'Indiens. Dj M. Ducasseau
m'avait dit que deux de ses jeunes gens,  tour de rle, dormaient dans
le magasin, o ils, avaient  leur disposition un petit chien pour
aboyer, et un norme bull-dog, pour tuer sans aboyer, l'audacieux qui
voudrait pntrer dans la maison. On lui a coup la queue et les
oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, il ne soit pas
pris  ces parties sensibles.

Le matin, je tmoigne un peu ma surprise de me trouver dans un arsenal,
mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un an; que
l'an dernier ils avaient encore form une runion de mille cavaliers, et
qu'ils avaient brl trois villages chiliens, volant le btail et tuant
les habitants; qu' la suite de ces faits, le gouvernement a envoy des
troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au fleuve Cautin et tabli partout
des forts pour tenir en respect les guerriers; que, par suite, on a pu
reconstruire dans l'intrieur la ville de Villarica,  trois journes de
cheval au pied du volcan de Villarica, ville qui, fonde il y a trois
sicles,  l'poque de la conqute, avait t dtruite ensuite par les
Indiens.

 la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de
coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000
familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le btail,
les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles
remboursent les avances en cinq annuits, et sont propritaires aprs
dix ans.




CHAPITRE XV

     Les prisonniers. -- Les ranchos indiens. -- Vtement. --
     Mobilier. -- Nourriture. -- Les femmes. -- Les enfants. -- Les
     bijoux. -- Les armes. -- L'industrie. -- Les funrailles. -- Le
     calendrier ficelle. -- L'excursion au fort de Chiguahu. -- Un
     fort abandonn. -- Apostrophe  deux cavaliers. -- Les frres
     Mackay. -- La chasse. -- Un camp indien. -- La chasse au mauvais
     esprit. -- Musique. -- Danse indienne. -- Dtails sur la ferme.
     -- Le bl. -- Le btail. -- Le tabac. -- Les forts. -- La
     main-d'oeuvre. -- Les machines. -- Le gibier. -- La petite
     araigne. -- Son ennemie, la mouche. -- La Samo-cueca. -- Les
     btiments. -- Les ateliers de rparations. -- Le petit Indien. --
     Le Cacique et sa famille. -- Un jugement plus facile que celui de
     Salomon. -- Le mariage chez les Araucans. -- La naissance. -- La
     mdecine. -- La sorcellerie. -- Une grande partie de Chuenca. --
     Retour  Angol. -- Les franciscains. -- Le pater Araucan.


Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la
rue, les prisonniers arrangent la chausse, et sont gards par quelques
soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possde la prison centrale.
C'est l que rside le gouverneur avec pouvoir civil et militaire; il a
un bataillon de 300 soldats.

Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Aprs avoir travers
quelques champs de bl et des terrains incultes, nous arrivons bientt
au pied de gracieux monticules, baigns par la rivire. L sont
plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine 
croire que des gens y demeurent; mais,  ma grande surprise, en entrant
dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, toutes accroupies
 terre. Les hommes fument la pipe, les femmes prparent la nourriture.
Les unes brlent le bl ou l'orge dans un chaudron, les autres le
broyent sur une pierre, comme nos peintres le font pour les couleurs.
Une vieille passe la farine au tamis, et une troisime la dlaie dans
une grande marmite pose sur le feu.

[Illustration: Chili.--Types d'Araucaniens en voyage.]

L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air
moiti tonn, moiti fch. Je remarque que notre cacique, aprs avoir
prononc le salut habituel: _Mari mari Compagnero_, se tenait au
dehors. Serait-il considr par les siens comme un transfuge, et sa
prsence serait-elle cause que nous sommes moins bien reus? Toutes ces
questions se pressaient dans ma pense, et je trouvai prudent de ne
perdre de l'oeil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un noir
d'bne et coupe  la hauteur du cou; les pieds et les bras sont nus.
Une toffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux jambes.
Ils portent sur leurs paules un _puncho_ ray de rouge, de bleu et de
blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils s'entourent la
tte d'un cerceau form par un mouchoir,  la manire des ouvriers
espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en laissant qu'une
ligne au bord de la lvre suprieure. Les femmes jeunes sont fraches et
roses: leurs bras sont nus, et jetant en arrire le manteau de laine
bleue li au cou, elles laissent voir une partie des paules. La mme
laine bleue entoure leur corps, et pend en jupon serr, jusqu'aux
pieds toujours nus. Les oreilles portent de gros pendants en argent,
minces et larges de 10 centimtres, longs de 7. Le cou est orn d'un
collier dur de 4 centimtres de haut et couvert de perles ou jets
d'argent. Sur la poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.

Les enfants sont entours de linge, et emmaillotts dans une litire de
bois, qu'on prsente souvent devant le feu pour les chauffer. Je cherche
les lits: on me montre des peaux de boeuf, de cheval et de mouton, qu'on
tend  terre. Je vois aussi dans un coin un petit plancher lev de 20
centimtres, et qui doit certainement servir de lit  un des nombreux
couples.

Les objets de mnage sont varis: des marmites en terre cuite, des plats
et des cuillres en bois, des verres en corne, des vases en peau
d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il dtache
du plafond une lance longue de 7 mtres. Le fer, en forme de baonnette,
est attach au moyen de lanires de cuir ou tendons d'animal,  une
longue perche dure et lgre de la famille des cannes  sucre. Il me
montre aussi un coutelas.

Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur
nourriture, nous leur disons: Mari mari compagnero et nous allons plus
loin  un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peupl; la fume
empche la vue et fait pleurer les yeux.--Mari mari compagnero, que
Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique leur explique que je viens
les voir pour parler  mes compatriotes des bons Araucans. L aussi on
prpare la nourriture; mais  ct de la soupe de farine brle, je vois
une femme qui met dans une marmite des moitis de pches sches au
soleil. Prs de l, dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon
demande au cacique: Es caballo? Il lui rpond: No, es vaca.

 un troisime rancho, un Indien, avec un bout de fer attach  un bois,
prpare des cuillres avec une grande habilet. Une vieille femme, dans
un coin, tousse et semble prs de sa fin. Dans le quatrime rancho, je
remarque un mtier vertical et mobile, sur lequel on a tendu les fils
de la trame. Je prie l'Indienne de travailler devant moi; elle le fait
avec beaucoup de grce. Ne se servant que des mains, l'opration est
longue et difficile. Elle passe une rgle de bois entre les fils, et la
dresse sur le ct pour former le vide; elle y passe les fils avec la
main, et frappe dessus avec une autre rgle pour serrer la toile.

Je demande  voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement propre
et bien carde. Un long et grand fuseau qu'on tourne  la main reoit le
fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite teinte en
bleu fonc dans l'eau bouillante et colore avec une certaine pierre
bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande caisse, et je
demande ce qu'elle contient: C'est mon pre, dit un guerrier; il
vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les funrailles dans
une semaine. Plus le dcd est plac en dignit, plus on l'honore en
retardant la spulture. S'il s'agit d'un cacique, on l'expose sur les
branches d'un arbre, et les caciques voisins viennent lui rendre
honneur. Colipi demande  boire, il parle depuis longtemps; on lui
prsente une corne de boeuf pleine d'eau, dans laquelle on a dlay de
la farine; puis je lui dis: Conduis-moi au cimetire des Indiens. Dans
un coin peu loign, au bord de la rivire, on a choisi un petit
monticule, sur lequel diverses surlvations indiquent plusieurs
enterrements. C'est ici, me dit-il, que mes compatriotes enterrent
leurs morts. Dans la caisse, on place des vtements, de l'argent, des
comestibles, de l'eau, du sel pour le grand voyage. Si c'est un cacique,
on tue un cheval et on l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver
dans l'autre monde  cheval.

Nous visitons un sixime rancho, o je vois deux petits emmaillotts; un
de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux noirs
et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent rchapper
de cette fume et de ce manque de soins ne peuvent tre que solidement
constitus. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de millet et de
lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de l'huile. J'ai
trouv le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi une ficelle 
noeuds; elle sert  compter les jours. Lorsqu'une runion de caciques
dcide un soulvement ou une expdition, on donne  chacun une ficelle,
avec le mme nombre de noeuds. Rentrs chez eux, les chefs runissent
les guerriers; et chaque jour ils dnouent un des noeuds. Lorsqu'ils
sont au bout, on part pour l'endroit fix au rendez-vous; et ainsi tous
y arrivent ensemble.

Nous disons aux Indiens un dernier _mari mari_, et revenons chez M.
Ducasseau, o nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sells. Nous
faisons un rapide djeuner et l'on prpare la toilette: longues bottes,
perons d'argent massif forme moyen ge, ceinture d'o pend  droite le
revolver,  gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les paules et
lazo suspendu  la selle. Nous avons l'air de trois brigands calabrais.
Un domestique nous suit, et nous voil trottant, galopant dans l'eau,
dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval est solide, son trot
est doux, mais il ne veut pas tre au-dessous des autres, et saute aprs
eux les fosss, manoeuvre un peu nouvelle pour moi.

Le temps est sombre, la temprature  quelques degrs sur le zro. La
nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans feuilles
et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et les
collines qui nous entourent portent par-ci par-l des bouquets d'arbres
et des forts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort abandonn. Sa
construction est bien simple: un foss, de quatre mtres de large et
autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux mille mtres
carrs, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour cinquante
hommes. Un peu plus loin, deux hommes  cheval s'avancent vers nous, et
M. Mackay les arrte et les interpelle:  qui sont ces chevaux?--Ils
sont  moi, rpond l'un d'eux.--Qui es-tu et d'o viens-tu?--Je suis un
tel et demeure en tel endroit, d'o je suis parti pour aller 
Angol.--Bueno, fais ton chemin.--Un peu surpris de cette manire de
haranguer les passants, j'en demande la raison. Il y a ici bien des
voleurs d'animaux, me dit-il, il est bon de les surveiller; si cet
homme m'avait vol ces btes, j'aurais pu le reconnatre  l'embarras de
ses rponses.

Nous arrivons  un deuxime fort aussi abandonn, puis la route devient
tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans les
prairies voisines. Enfin, aprs une heure trois quarts de trot et de
galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de
Chiguahu. Des chiens de toute race viennent fter leur matre; puis
nous entrons dans la maison, o M. Mackay nous prsente  son frre
Brownlow, ingnieur. Celui-ci nous a prpar une bonne chambre et un
excellent djeuner. Comment avez-vous pu savoir que nous venions trois
au lieu d'un, lui dis-je?--Le tlgraphe m'a tout dit. Mon frre, qui
remplit ici les fonctions de _subdelegado_, ou reprsentant du
gouvernement, l'a  sa disposition. Durant le djeuner, on essaie
d'tablir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile,
et on parle un mlange de franais, d'anglais et d'espagnol, qui excite
au plus haut point notre gaiet, dj stimule par les meilleurs vins du
pays. Aprs le repas, on monte  cheval et l'on prend le fusil, car le
gibier abonde. Pour ma part, j'ai un autre excellent cheval, selle
anglaise, triers de bois enfermant tout le pied, et perons dont la
roue a 6 centimtres de diamtre. Un excellent chien d'arrt nous
prcde. Au bord d'une _lagune_, on tire plusieurs fois les canards.
Plus loin, le chien s'arrte; on tire une perdrix, et ainsi de suite,
jusqu' ce qu'aprs deux heures de trot, nous arrivons au bord d'un
ruisseau vers le pied d'une colline, au campement des indiens. Nous
visitons d'abord le rancho du cacique. Mari mari, patron. Que Dieu te
garde, patron.--Mari mari, senores. Que Dieu vous garde,
Messieurs.--Nous venons voir tes terres et tes Indiens, permets-tu que
nous entrions dans les ranchos?--Allez et voyez Caballeros.--Nous
entrons dans plusieurs cabanes: mmes types, mmes ustensiles, mme
manire de vivre et de se tenir, que j'avais vus le matin. Les jeunes
gens des deux sexes sont parfaitement constitus. Les jeunes mres
soignent leurs bbs avec amour, et tout en fumant la pipe, elles
portent sur leur dos leur bb ficel  son berceau. Quelques-unes font
de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, en gnral, regardent
travailler les femmes. Les petits enfants qui commencent  marcher
s'enfuient  notre approche; mais, rassurs par les parents, ils
reviennent jusqu' nous prendre des pices de monnaie. M. Ducasseau
s'adresse  une femme:--Quelle est ta religion?--Celui qui a cr le
ciel et la terre est mon Dieu, et je l'appelle mon Pre; il y a un autre
monde o nous allons tous aprs la mort. Comme je montre mon tonnement
de la longueur des lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile
 cheval, M. Mackay donne sa monture  un jeune indien, qui la monte
arm de sa lance: sans triers, il la pousse au grand galop dans la
plaine,  la colline, faisant tournoyer le bton de la lance au-dessus
de sa tte, poussant des pointes en avant, de ct, en arrire, parant
les coups avec une agilit extrme, toujours en poussant des cris qui
effrayent l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'oprent les
guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent
autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces
guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs en
portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mchoire
traverse par une balle.

Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments sont
la _fanfornia_, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; une
sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on la dit
gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle pour galoper
vers la maison. Le vent tait froid et nous jetait dans la face une eau
glace. Je bnis le _puncho_ qui me garantit comme une cuirasse.  la
nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me donner quelques
dtails sur sa ferme. Il la possde depuis quatre ans, et elle lui cote
environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient 8,000 hectares
achets au gouvernement. On paie  l'tat le tiers comptant, et les deux
autres tiers en dix annuits sans intrts. Il sme en bl 550 hectares,
et laisse ensuite le terrain reposer plusieurs annes. Il met deux
hectolitres de semence  l'hectare, et en rcolte en moyenne 40. Il
emploie 60 charrues amricaines. L'Indien les conduit mieux que le
Chilien. Il loue 40 Indiens par jour l'hiver, et 140 l't, pour la
rcolte. Il emploie toute l'anne 60 Chiliens, pour les cltures en
bois, ateliers de rparations, surveillance des animaux et autres
travaux. Le salaire est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l't; et pour
les femmes, de 1 fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de
farine et haricots, dont le cot est de 8 sous par homme et par jour. La
main-d'oeuvre lui revient  environ 6 fr. par hectolitre de bl, et il
le vend  Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de
Talcahuano lui cote 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour viter la maladie du
charbon, il lave le bl dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure
trois fois la terre, puis la sme  raison de 28 hectolitres par jour.
Pour la rcolte, 6 Indiens coupent un hectare de bl dans un jour; mais
avec la machine Wood, trane par des boeufs, un seul homme coupe 6
hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine
amricaine, avec un moteur mobile  vapeur, de la force de 8 chevaux. Il
peut ainsi sparer de l'pi et de la paille 300 hectolitres par jour. Le
district a donn 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 l'an
dernier et ce chiffre sera doubl cette anne. M. Mackay a essay aussi
avec succs la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la vigne et
de l'exploitation de ses belles forts. Pour le moment; il soigne
l'levage du btail; il a dj 1,000 boeufs et en aura bientt 5,000.
Il a achet les vaches maigres  30 piastres (150 fr.), et les boeufs
maigres  50 piastres (250 fr.); et aprs les avoir engraisss durant
quatre mois dans ses beaux pturages, il les revend avec 30% de
bnfice. Les boeufs pour la boucherie sont vendus  l'ge de 4  5 ans.

[Illustration: Chili.--La Samo-Cueca: Danse nationale.]

L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au fort.
Mais, il y a deux ans, il tait encore en lutte. M. Mackay avait vu tuer
un soldat dans sa proprit, par un coup de lance; il avait lui-mme tu
deux Indiens et avait manqu d'en tre tu, lorsqu'il en poursuivait une
vingtaine qui lui avaient vol du btail. Maintenant ils travaillent
volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils n'avaient
l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en eau-de-vie,
et leur plaisir  se soler.

En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la perdrix,
la grive et la bcasse. On a aussi un petit lion, mais pas de loups, pas
de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; toutefois, une petite
araigne est trs dangereuse; elle a le derrire rouge, et c'est l
qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement ses pattes, les porte 
la bouche; s'lance et mord. Si l'on ne cicatrise immdiatement avec
l'alcali volatil, la personne mordue se tord dans d'affreuses douleurs,
et reste comme folle pendant huit jours; puis elle revient  elle, et
quelquefois elle en meurt. Durant la rcolte, plusieurs hommes sont
piqus tous les jours. Heureusement, cette araigne a trouv son
ennemie dans une petite mouche qui, elle aussi, a le derrire rouge.
Elle saute sur l'araigne, la pique et s'envole; elle revient  la
charge plusieurs fois, jusqu' ce que l'ennemie vaincue tombe et meurt.

Pendant que nous causons, l'heure du dner arrive; puis on organise la
danse nationale ou la _samo-cueca_. Don Manoel, le majordome, est
introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de
15  18 ans. La _samo-cueca_ commence: M. Brownlow, avec la plus jeune
des demoiselles, chacun un mouchoir  la main, s'avancent, pirouettent,
s'loignent et reviennent, pendant que la guitare joue un pas de valse,
que l'excutante accentue encore par le chant, et que d'autres battent
des mains en cadence. Le symbole de la danse semble tre l'attention que
le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se dfend et finit par
laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met  ses genoux. M.
Brownlow excute ses mouvements avec vivacit et brio; la jeune fille,
avec grce et modestie. Puis vient le tour de M. Thomas, qui, plus grave
et avec des regards pntrants, ressemble un peu  un magntiseur. M.
Ducasseau vient s'essayer aussi avec l'imposante matrone, mre des deux
jeunes filles, et montre que, dans les montagnes basques, on est aussi
gracieux danseur. La danse se retrouve chez tous les peuples; la
_samo-cueca_ m'a paru bien plus convenable et moins dangereuse que les
genres de danse o la danseuse est dans le bras du danseur.

 onze heures, je quitte le bal et me rfugie dans mon lit, o, sous
une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle comme le
Pampero, et amne une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au matin. Je me
lve de bonne heure, pour rdiger  la hte mon journal de voyage. Vers
neuf heures, tout le monde est lev, et aprs le th, pendant que M.
Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, avec M. Mackay, les
btiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus qu' recevoir les
animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et un mamelon, vers le
_Malieco_, rivire qui coule au bas dans la valle, tait rserv 
l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le bureau du tlgraphe, tenu
par une gentille Chilienne, qui le fait manoeuvrer devant nous. Nous
inspectons les charrues, les machines, les ateliers de rparation. M.
Mackay va construire lui-mme ses chars, avec le bois d'un arbre
indigne appel _litre_, sorte de bois de fer. Ses feuilles, ou
seulement la rose qui y sjourne, fait pousser des boutons  celui qui
les touche, comme l'arbre de croton. Le bois est blanc, trs lourd et
trs dur. En rentrant, nous rencontrons un petit Indien de 12 ans,
trottant gaiement sur son cheval. Il a pour triers de petits anneaux de
fer, o il pose deux doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de
cigarettes, o la feuille de mas remplace le papier; dans l'autre, il
porte une bouteille d'eau-de-vie. Il pense  la noce que va faire son
_rancho_. Un cavalier nous rejoint et nous dit: J'tais  votre
recherche, le cacique est chez vous et dsire vous parler. En effet, 
peine rentrs, nous trouvons sous la vrandah le cacique avec toute sa
famille, en habits de fte. Le vieillard a la figure respectable, laisse
tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses habits sont propres et 
vives couleurs. Il est accompagn de ses deux fils, grands garons de
vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses deux filles ont mis leurs
plus beaux ornements, les longs cheveux noirs tombent par derrire, en
deux longues tresses entoures et recouvertes de perles, ne laissant
voir que le bout sur une longueur de 0m 10. Pour l'une d'elles, ce bout
est un mlange de cheveux noirs et de cheveux rouges. Les pendants
d'oreille sont en argent et de 0m 10 de large; le collier, d'argent et de
perles, est aussi large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine
brillent, au centre, de larges plaques d'argent, et sur les cts
pendent des ornements du mme mtal, portant au bout de nombreux petits
cnes de 0m 04, faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans
contredit, la beaut du type, la fracheur de la jeunesse. L'ane des
filles a l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses
larmes. Sur un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le
salut d'usage: _Mari mari, seor subdelegado._ Que Dieu te garde,
Monsieur le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens 
toi pour que tu protges ma fille. Il parle l'indien; les paroles sont
monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales,
exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et
chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup au type
japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune.
L'interprte traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien
les rponses du subdelegado.--Mari mari cacique, explique-moi ta
pense--Tu vois cette pauvre fille, et il montre son ane; elle est
jolie comme les toiles et douce comme un agneau; je l'avais marie  un
guerrier de la tribu, mais c'tait un mchant homme: il la battait tous
les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs fois la
tuer. Sa patience a endur longtemps les mauvais traitements, mais un
jour elle s'est enfuie  la maison paternelle, et depuis je l'ai garde
chez moi. Or, deux enfants sont ns de cette malheureuse union; un
garon et une fille, qui sont chez le pre; et je viens te demander que
tu fasses rendre la fille  sa mre, parce qu'elle pourra mieux
l'lever. Tu laisseras le garon au pre, parce que les hommes sont
mieux levs par les hommes. J'ai confiance que tu rendras justice  ma
malheureuse fille.--Bueno, cacique, dis-moi le nom et la demeure du mari
de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait  comparatre devant
moi. Je ne puis juger qu'aprs avoir entendu les deux parties.--Le
cacique donne le nom et l'adresse, et il s'loigne; mais je retiens
l'interprte, et flicite le subdelegado de ce que, dans ce nouveau
genre de jugement de Salomon, sa tche sera plus facile. Ayant 
partager non un seul, mais deux enfants entre pre et mre, il pourra
les contenter tous les deux. Je pose  l'interprte demi-indien,
demi-chilien, diverses questions sur la famille indienne.--Quelles
sont les crmonies du mariage?--Le mariage se fait de deux manires:
lorsque le jeune homme et la jeune fille sympathisent et s'entendent,
ils concertent la fuite. Une belle nuit l'poux arrive, enlve l'pouse
et l'emporte  cheval dans la fort, o ils font la noce durant
plusieurs jours. Au retour, l'poux prie les parents d'accepter le fait
accompli, et leur remet des cadeaux. La seconde manire a lieu, lorsque
la jeune fille n'est pas dcide  se laisser enlever. Alors le jeune
homme l'achte  ses parents, en leur faisant des cadeaux. Ces cadeaux
consistent en vtements, chevaux, boeufs, moutons et ornements. Chaque
membre de la famille doit recevoir quelque chose, et souvent les jeunes
gens donnent tout ce qu'ils ont, et s'appauvrissent  l'occasion du
mariage. Si celui qui a enlev l'pouse refusait les cadeaux, on ferait
une expdition contre lui.

Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il peut
les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une.

Quelles sont les crmonies  la naissance?--On runit tous les parents
pour donner le nom  l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom toujours
transmis dans la famille. Le parrain et le pre se font mutuellement des
cadeaux; on finit par un grand repas.--Quels remdes emploie-t-on pour
soigner les malades?--Des herbes diverses; on combat le mauvais esprit
avec la lance, et on a recours  la vieille devineresse, qui dcouvre
l'auteur de l'influence malfaisante sur le malade. Alors on le
recherche, on le bat pour qu'il enlve cette influence, et s'il ne le
fait pas, parfois on le tue. Pour les crmonies,  la mort, il confirme
ce que j'avais appris la veille.--La jeune mre qui est ici venue
rclamer justice contre son mari peut-elle se remarier  un autre?--Elle
peut se remarier.

Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe  deux Indiens la
petite boule de bois et les btons de la _Chuenca_. C'est le grand jeu
des Indiens. Ils le jouent  pied et quelquefois  cheval. Nos joueurs
s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux chefs,
bientt on se dfie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une part, dix
de l'autre, ils font de leur _punchos_ un monticule que gardent les
femmes, puis,  une distance de 100 mtres, ils posent une ligne de
piquets  droite, et une  gauche, enserrant une bande large de 20
mtres, longue de 100. La petite boule, de 0m 07 de diamtre, est pose
au milieu, et on la tape avec des btons, sorte de bambous nous et
recourbs vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de pousser la boule
du ct de l'adversaire, et s'il russit  lui faire passer la limite du
bout, il gagne un point. Si la boule sort des limites latrales, on la
replace au centre et on recommence. Il est beau de voir ces vingt jeunes
gens, anims par leur chef, s'chelonner, arrter la boule au passage,
la repousser en l'air, la faire sauter avec force, parfois contre les
bras et les jambes des adversaires. Dans ce cas, la blessure est
soigne sur l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire
sortir le mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux
gagnants: la partie tait en quatre points. Au bout d'une heure les
vainqueurs arrivent les btons en l'air. Ils ont gagn la piastre; quel
malheur qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'pargne sont 
crer en Araucanie. Aprs le djeuner nous passons encore un peu de
temps  voir jouer les Indiens. J'achte la pipe du cacique, entirement
en bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay
me donne la boule et deux des btons qui ont servi  la partie, et un
domestique viendra  cheval porter tous ces objets. C'est la vie large,
c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que j'aime.
Je flicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la bonne et
gnreuse hospitalit qu'ils ont donne au voyageur; puis nous montons
en selle. Les chemins, inonds par la pluie, sont convertis en lacs,
mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et y lance son cheval au
galop. Le mien suit, et bientt ils se couvrent de boue et nous en
couvrent. M. Ducasseau dcharge son fusil sur des perdrix, mais le
mouvement du cheval rend difficile une telle chasse. Il tire aussi
plusieurs coups de revolver sur une espce de grive  collier rouge qui
ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie arrive, et nous
poussons nos vaillantes btes, qui nous font franchir les cinq lieues en
moins de temps que la veille.

 Angol, je change de vtement et m'en vais chez les Pres
franciscains. Je les trouve occups  faire l'cole  une vingtaine
d'Indiens. Un vieux Pre de Porto-Maurizio (Rivire de Gnes), a perdu
l'usage de sa langue natale. Il me parle moiti italien, moiti latin,
moiti espagnol, et me confirme,  propos des Indiens, les
renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une
grammaire indienne et castillane, d'o j'extrais la traduction du
_Pater_ ci-aprs:

_Inchi tai chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghy; eymi tami
reyno inchi, meu cpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu
meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoi tai ant covque:
perdonanmamoin tai huerilcam chumgechi inchi perdonaquevi tai
huerilcaeteu, lelmoquili, tai huerilcanoam: hueluquemay vill huera
dugu, meu montulmoi. Amen._

Aprs le souper, un employ de M. Ducasseau me conduit au Mont-de-pit,
o j'espre acheter des ornements indiens. J'en vois en effet plusieurs,
mais leur prix est lev, parce que les dtenteurs les revendent 
d'autres Indiens.




CHAPITRE XVI

     D'Angol  Santiago. -- La grande Cordillera de los Andes. -- La
     cordillera ctire. -- La ville de Talca. -- L'hpital. -- Les
     maladies rgnantes. -- Les Soeurs du Sacr-Coeur. -- Le thtre.
     -- Le clerg. -- Le march. -- Les bains de Cauqunes. --
     Msaventure  Gultro. -- L'hospitalit du chef de gare. --
     Dtails sur la viticulture. -- Prix des terrains. -- L'ouvrier.
     -- La Chica. -- Une scierie de marbre. -- Le Mapu. -- Arrive 
     Santiago. -- Le garon d'htel et le tarif. -- La cathdrale. --
     Le cerro de Santa-Lucia. -- La ville. -- Le thtre. L'Alameda.
     -- L'hpital. -- Les quatre Soeurs de l'Aconcagua. -- Les statues
     des grands hommes. -- Les sifflets de nuit. -- La plaa de arme.
     -- Les jeunes filles et les tramways. -- Les oeuvres charitables.
     Les talleres de San-Vincente. -- Le Snat. -- La Lgation de
     France. -- Les capucins. -- Don Benjamin. -- L'hospitalit
     chilienne. -- L'lection prsidentielle.


Le 3 aot, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne hospitalit,
je dis adieu  ses jeunes gens, et  huit heures, je suis  la gare pour
le dpart.  la station de Roblria, M. Risopatron me surprend en venant
me serrer la main dans le train. Il regrette que le dfaut de temps ne
m'ait pas permis de m'arrter chez lui. Je descends le Bio-Bio jusqu'
la station de bifurcation, o j'attends une heure, pour prendre le train
du nord qui arrive de Concepcion.

Je profite de l'intervalle pour djeuner avec un Basque, Jean
Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le nord, la route suit
une magnifique valle, qui s'largit et se restreint tour  tour, depuis
trois lieues jusqu' trente. Elle est borde par deux chanes de
montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer, l'autre vers
l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes, aboutissant sur
l'autre versant  la vaste plaine des Pampas. L'une et l'autre sont
couvertes de neige. La plaine est tantt cultive, tantt inculte.
Par-ci, par-l, de misrables ranchos, en adobe ou en chaume. Quelques
orangers sont chargs de fruits; mais les oranges ne sont pas plus
douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux voyageurs
la soupe, divers plats de viande, des pts et des conserves de fruits.

 Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une foule
nombreuse, portant des bouquets de camlias. C'est le cur qui conduit
son peuple faire ovation aux quatre Soeurs espagnoles de la Merced, qui
se trouvent dans le train. Elles occupent aux premires un compartiment
rserv, et je suis tonn de reconnatre en elles les quatre Soeurs que
j'avais eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_.  cinq heures,
nous arrivons  Talca, o je descends  l'_Htel anglais_. Aprs le
dner, je parcours la ville. Elle est chef-lieu de province et contient
25,000 habitants. Elle parat moins riche que Conception. Dans les
parties loignes, les maisons en adobe ne sont ni paves ni crpies. Au
centre, elles sont en meilleur tat.  l'hpital, je trouve les Soeurs
de Charit franaises. Elles me font parcourir les salles, o elles
soignent 120 malades.  la salle de chirurgie des hommes je vois
plusieurs blesss: le Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme
le Pimontais, et se laisse aller souvent  la frocit.  la salle de
chirurgie des femmes sont aligns de nombreux lits occups par les
femmes de mauvaise vie. La police des moeurs n'existe pas, et il en
rsulte de graves inconvnients. Les maladies rgnantes sont: les
rhumatismes, causs par l'humidit des _ranchos_ et des maisons non
paves; les maladies de foie, causes par les grandes chaleurs de l't;
les maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite
vrole, appele ici _peste_, et qui svit partout, faute de vaccination.
Les Soeurs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette
terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison, appele
Lazaret. De l'hpital je passe  la paroisse. Elle est situe sur une
grande place plante d'arbres, avec une fontaine au milieu, dans le
genre de la place de Concepcion. L'glise a trois nefs avec une coupole
leve, et peut contenir 2,000 personnes. On fait l'exercice du premier
vendredi du mois. Les femmes, accroupies  terre sur leur petit tapis,
rpondent au chapelet que rcite le prtre du haut de la chaire. Ce
murmure en cadence de centaines de lvres a son charme, et rappelle le
bruit des vagues de l'ocan, lorsqu'il est calme. Les hommes se groupent
de prfrence dans les bas cts, prs des confessionnaux. Aprs les
litanies, le prtre droule un long discours, que les bbs ne peuvent
supporter. Pour se distraire, quelques-uns prchent  leur tour et 
leur manire.  huit heures, je rentre  l'htel. Le 4 aot, c'est
l'anniversaire de la naissance de M. Santa-Maria, prsident de la
Rpublique du Chili. Toutes les coles chment en son honneur. De bon
matin, je suis chez les Soeurs du Sacr-Coeur, et je demande la Mre
suprieure. Quoique Franaise,  la suite d'un long sjour au Chili,
elle a presque oubli sa langue natale. Les Soeurs du Sacr-Coeur ont de
nombreux pensionnats au Chili et au Prou. Le gouvernement leur a mme
confi,  Santiago, la direction de l'cole normale.  Talca, le
pensionnat compte 70 lves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les
enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former 
l'esprit d'ordre et de propret. Elles aiment le thtre et la danse,
mais ces deux sortes de rcration n'ont pas encore dgnr ici autant
que dans d'autres pays. Le thtre a t invent pour instruire en
amusant, et n'est dangereux que lorsque, dviant de son but, comme il
arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des lves viennent
des campagnes; les coles l n'existent pas, et le clerg est
insuffisant. Beaucoup de prtres de bonne famille trouvent plus commode
de rester dans ce qu'ils appellent le ministre libre ou sans emploi, ou
bien d'occuper des chapelanies,  Santiago. En face du Sacr-Coeur
s'lve un vaste march couvert, rempli de viandes, de poissons, de
lgumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des moules d'une
grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux articles, et suis
tonn de voir que les prix sont  peu prs ceux de chez nous: la
viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50 centimes le kilo, le vin 10 sous le
litre, et le reste  l'avenant.  neuf heures, je suis  la gare pour le
dpart.

Le chemin de fer suit toujours la valle, qui tantt s'largit, tantt
se rtrcit. Les Andes commencent  se relever; leur altitude, qui
n'tait que de 3,000 mtres environ au volcan Chillan vers le 37,
dpasse maintenant 5,000 mtres au volcan Mapu. Bientt, au 33, elle
atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, prs de Santiago,
dont l'altitude est de 6,797 mtres, dpassant ainsi d'environ 2,000
mtres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le pic le plus lev
des deux Amriques. Vers le sud, aprs le 42, la Cordillre des Andes
va en baissant jusqu'au 52, o elle n'atteint que 1,000 mtres; mais, 
son extrmit, au 55, le pic Darwin au cap Horn a encore 2,071 mtres
d'altitude.

J'avais pris mon billet pour la station de Cauqunes dans le dsir de
visiter les bains de ce nom, aussi renomms pour leurs eaux sulfureuses
que par le site pittoresque. On m'avait assur que, si l'tablissement
des bains sulfureux de Chillan tait ferm en hiver parce qu'il tait
alors enseveli sous la neige, par contre, celui de Cauqunes, moins
lev, tait ouvert toute l'anne, et des voitures partant  l'arrive
de chaque train franchissaient en 3 heures les sept lieues entre la
station et les bains. J'avais pri le conducteur du train de me prvenir
 la station de Cauqunes, o nous arrivons vers deux heures de
l'aprs-midi. Mais le bonhomme oublie ma demande, et comme  Cauqunes
il n'y a qu'un arrt, le train ne fait que ralentir; puis il continue et
me dpose  la station suivante,  Gultro. L, le chef de gare, M.
Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon embarras, cherche aussitt un
cheval pour moi, et un pour mes bagages, afin que je puisse rejoindre
ainsi la station de Cauqunes, o j'esprais trouver une voiture pour
les bains. Tout tait prt, lorsque survient le cocher habituel de la
voiture des bains, qui assure que l'tablissement est ferm, qu'il n'y a
point de voiture pour s'y rendre, et que mme, voudrait-on y aller 
cheval, les chemins sont dfoncs et l'on trouverait l-haut porte
close. Dans cette situation, je prie le chef de gare de me faire
conduire  l'htel du village, pour attendre le train qui passe  neuf
heures, le lendemain, pour Santiago. Il me rpond qu'il n'y a l ni
htel ni village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je
veux bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalit. Je n'avais pas de
choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, Mme Tarraxo
a prpar sa meilleure chambre, et je m'y installe pour rdiger mon
journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois intrieures sont en
toile tapisse et la toile du plafond est crevasse, mais que
pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens,  l'tranger, puisqu'ils
donnent tout ce qu'ils ont!  cinq heures, ils m'admettent  leur table
servie d'un copieux dner. Un petit garon de cinq ans fait la joie des
parents, une fillette de douze ans nous sert et la matresse de maison
a l'oeil  tout. On m'avait peint la femme chilienne comme molle,
indolente et aimant  se faire servir. Celle que j'ai sous les yeux
dment ces renseignements. Aprs le dner, nous faisons une longue
promenade sur la voie ferre, jusqu' une grande ferme, o nous causons
avec le seigneur de l'endroit. Un mariage dans les environs attire de
nombreux invits. C'est par troupes que les cavaliers galopent  ct
des amazones. Si je n'tais press, je serais all moi-mme  la noce;
on m'assure que j'y aurais t reu avec l'hospitalit des anciens
temps. Je renonce  mon dsir, et je rentre  ma chambrette pour
continuer mon travail jusque assez avant dans la nuit.

[Illustration: Chili.--Cataracte ou Salto Del Laja.]

Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie
torrentielle; j'eus de la peine  me rchauffer.

Le matin, un soleil resplendissant clairait une scne grandiose. La
pluie de la plaine tait de la neige dans les montagnes; elles en
taient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chane ouest que la
grande chane. Elles paraissent plus imposantes dans leur blouissante
toilette. Aprs le djeuner, je demande  payer ma note. Ces braves gens
refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tir d'embarras.
Exemple de plus  ajouter  l'esprit hospitalier des Chiliens!  neuf
heures, le train arrive, et je reprends ma route. Bientt la valle se
rtrcit pour un instant, jusqu' ne laisser passage qu' la petite
rivire; ce point est appel _Augustura_. Deux Basques franais sont
dans le train et parlent viticulture; excellente occasion pour me
renseigner  bonne source sur ce genre de produits agricoles, qui tend 
se multiplier dans le pays. Chacun, en effet, veut maintenant avoir sa
vigne, mais comme les indignes sont encore peu experts dans ce genre de
culture, ils recherchent les vignerons franais. Si vous pouviez m'en
donner une vingtaine, me disait un grand propritaire, je les placerais
 l'instant au prix de 4  500 fr. par mois, avec logement et un peu de
terre  cultiver pour les besoins de leur famille. Je donne au mien 600
fr. par mois. On me cite un Franais qui, de vendeur d'allumettes, avec
de la conduite et de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant
une fortune de plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer 
droite et  gauche de belles plantations. Elles sont entoures d'un mur
de terre, pour les prserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me
dit-il, distinguer les cultures indignes des cultures franaises; dans
les premires, les vignes poussent  l'avenant sans chalas; dans les
autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer
galvanis. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit
arrosable; car, durant les six mois d't, il ne pleut jamais, et il
faut les arroser souvent. Le propritaire indigne donne volontiers la
terre au viticulteur franais, pour neuf ans,  condition que celui-ci
la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location,
aprs les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propritaire, qui
l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opration, le
vigneron, au bout des neuf ans, a gagn environ 2,000 piastres, soit
10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie nominale, car la
piastre ou peso-papier, qui est cens valoir 5 fr., ne vaut actuellement
que 3 fr. 70,  cause du change et du cours forc du papier-monnaie.

Une cuadra est un carr de 150 varras de ct, soit 22,500 varras
carres. La varra quivaut  0m 86, en sorte qu'une cuadra quivaut 
18,769mc, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de 200  500
pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximit de Santiago; et
demande environ 2,000 pesos de frais de plantation, intrt du capital
jusqu' la rcolte, etc. La terre tant trs mobile et sablonneuse, il
suffit d'un bon labour  la charrue; et on plante dans le sillon, soit 
bouture, soit  barbeau. Dans le premier cas, on a  peu prs 20% de
pieds secs  remplacer; dans le second,  peine 3%. Les indignes
labourent mme avec une charrue entirement de bois, portant parfois un
petit morceau de fer au bout.

Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu  la ferme. On les
paie de 25  30 sous par jour en hiver, et presque le double  la
rcolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des
haricots  midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades
font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne
recommencent  travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci
rvle un dsordre social auquel les classes dirigeantes devraient se
hter de porter remde. Une cuadra de terre reoit environ 7,000 pieds
de vigne. La vigne produit au bout de trois ans et donne environ 58
arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu' donner 300
arobas. L'aroba ici n'est plus la mme que de l'autre ct des Andes;
elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle n'est que
d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin, depuis les
droits levs mis  l'importation, vaut 3 pesos (de 12  15 fr.), soit
de 0 fr. 30  0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouv plus de
bnfice  convertir sa rcolte en _chica_, boisson spciale au pays;
et, pour l'obtenir, voici comment il procde. Il crase le raisin,
chauffe le jus et cume, puis il met dans les cuves deux poignes de
cendre, pour clarifier, et cuit ensuite  12 ou 15 degrs et met en
barrique. Aprs cinq ou six jours vient la fermentation, et il vend ce
produit 3 pesos l'aroba, ou de 10  20 sous la bouteille, suivant la
qualit. J'ai bu souvent la _chica_; on la trouve dans toutes les
maisons, elle tient du vin et de la bire. Elle est jauntre et agrable
au got, mais elle est laxative.

L'autre Franais, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis
longtemps au Chili, et s'est occup d'industries diverses. En dernier
lieu il avait tran de lourdes machines par des chemins de chvre, dans
les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait assur que
le chemin voiturable suivrait bientt, et il avait voulu prendre le
devant; mais le chemin ne fut point achev, et il ne put tirer parti de
ses marbres, par l'impossibilit de les transporter. Il abandonna donc
l'entreprise et les machines, avec une perte de 9,000 pesos: un
indigne aurait attendu que le chemin promis ft excut.

Tout en causant, le train marche, et bientt il passe le Mapu, sur un
pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille
dans lequel furent dfaits les Espagnols. La blanche muraille des Andes
s'lve toujours  notre droite avec majest, et,  notre gauche, la
chane centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me montre, 
droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette  vrandah.
C'est de l que la Commission scientifique franaise a fait ses
observations sur le passage de Vnus, pendant que les astronomes
chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici 
l'avant-dernire station,  San-Bernardo, qu'aime  frquenter le
peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare  Santiago, vers onze
heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher:  l'_Htel
Ingles_. Il tenait bien dans sa voiture le tarif rglementaire, mais il
avait dchir les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me
renseigner  l'htel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui
vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois  la voiture: un
_peso, Seor_, fut sa rponse, et je donne un peso (5 fr.), mais
j'apprends bientt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la remarque
au bureau de l'htel. Le secrtaire exprime ses regrets, mais il ajoute
que l'htel ne peut rpondre de ses domestiques: bon  savoir!

Ma premire visite est pour la poste, o je parcours les longues listes
des lettres en souffrance, toujours affiches  l'entre; mon nom ne s'y
trouve pas. Le voyageur est alors dsappoint, car, depuis la dernire
station, il pense  la station suivante, o il pourra trouver les
nouvelles des parents et des amis.

J'entre  la cathdrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste et
belle glise semble avoir servi de modle  la plupart de celles du
Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de
calcaire, soutiennent les votes en bois; prcaution ncessaire ici 
cause des frquents tremblements de terre. Les autels sont orns de
statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les
ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les
vases d'albtre, les lampes placs avec got, donnent au monument un
aspect imposant et agrable.

De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte d'entre;
deux orgues plus petites lui rpondent  l'autre extrmit de l'glise.
Il parat que les paresseux sont nombreux ici; l'glise est comble pour
la messe de midi. Les femmes, enveloppes dans leur noire mantilla, se
tiennent accroupies sur leur petit tapis, et ressemblent  autant de
_nonnes_. On voit pourtant quelques bancs, quelques chaises et
prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse, mais, selon l'usage
d'ici, on ne se lve pas  la lecture des vangiles.

[Illustration: Chili.--Calle de Las Delicias ou Alameda a Santiago.]

Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de
Santa-Lucia. Ce rocher lev a t converti en lieu de plaisance: des
statues, des crneaux, des grottes, des jets d'eau, surprennent  tout
instant le visiteur; mais il est encore plus surpris de lire sur un
ensemble d'arceaux: _Aqueduc romain_. Vraiment, si on ne l'avait crit,
il ne serait venu  l'ide de personne qu'il pt y avoir en Amrique un
aqueduc romain; c'est porter un peu loin l'amour de l'imitation. Aprs
une longue ascension  travers un labyrinthe d'alles et d'escaliers,
j'arrive au sommet, couronn d'un petit kiosque, et je vois  mes pieds
toute la ville et la campagne, borne par la superbe muraille des Andes,
toute blanche de neige.

Santiago, capitale du Chili, est situe au pied des Andes, au milieu
d'un amphithtre de montagnes,  700 mtres d'altitude et par 33 27
latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont
basses, ordinairement  un seul rez-de-chausse. Elles sont construites
en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus lastiques pour
rsister aux tremblements de terre; les toitures sont en tuiles rondes.
Les rues ont environ 10 mtres de large.  l'est, la _Calle de las
delicias_, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers l'ouest court une
rivire un peu  sec, comme le Paillon de Nice. Les clochers sont
nombreux. Quelques difices publics et privs, assez jolis, s'lvent
au-dessus des maisons. Au loin, des _quintas_, ou maisons de campagne.
Aprs avoir vu la ville de haut, je descends pour la voir de prs. Le
premier difice sur mes pas est le thtre; j'y entre pour voir la
salle. Elle est assez vaste,  trois rangs de loges ou plutt de
galeries, car les sparations ne sont qu' hauteur d'appui. Le parterre
est fortement inclin. Le prix d'entre est de 10 fr., celui des loges
de 100 fr. Une troupe italienne joue _Lucrecia Borgia_.  l'hpital
Saint-Jean; je trouve 20 Soeurs de Charit, soignant 400 malades hommes,
rpartis en plusieurs salles au rez-de-chausse et au premier tage;
toujours beaucoup de blesss par suite de l'ivrognerie. Une salle est
remplie d'enfants; ils mangent ici trop de fruits verts. Les Soeurs ont,
ailleurs, l'hpital des femmes et l'hpital Saint-Vincent. Elles ont ici
une maison mre, et un noviciat qui leur a dj form plus de 100 Soeurs
chiliennes. Elles donnent en outre l'instruction  de nombreuses lves,
dans plusieurs coles. Je suis heureux de retrouver les quatre Soeurs
que j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. Une d'elles
restera  Santiago, deux iront  l'hpital de Talca, et la quatrime 
l'hpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la
consigne et sont toujours prtes  partir. Ceci nous ddommage un peu du
mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours
patriotes, elles voient volontiers un Franais. Elles se runissent et
veulent que je leur parle de notre chre France. J'eus de la peine  les
quitter. Que leurs prires et leurs mrites accompagnent le voyageur!

[Illustration: Chili.--Santiago.--La Plaa de Arme.--L'Htel Ingles. Vue
des Andes dans le lointain.]

Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers d'Italie
dont elle est plante, arbre qui en espagnol s'appelle alamede. Le nom
de _Calle de las delicias_ qu'on lui a donn serait bien adapt, si elle
tait mieux entretenue. Elle se divise en 5 larges alles et a
plusieurs: kilomtres de long. Les statues des grands hommes du pays en
compltent l'ornement. On ne peut qu'applaudir  l'ide de mettre sous
les yeux des gnrations l'image des hommes qui ont illustr la patrie.
Le bon exemple est aussi contagieux; mais il faut viter que les
coteries ou l'esprit de parti ne faufilent des hommes petits parmi les
grands hommes.

J'arrive  une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le
snateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frre de
l'administrateur du diocse. Il est prsident du Conseil des Confrences
de Saint-Vincent de Paul, et me donne des dtails sur cette institution
charitable au Chili et  Santiago. Dans la capitale, les Confrences
sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres, elles s'occupent de la
visite des coles, des catchismes, et ont fond une maison d'arts et
mtiers, o l'on apprend le travail  200 orphelins. M. Larrain m'invite
 la visiter le lendemain.

Le soir,  chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des
inspecteurs  cheval passent frquemment. Ils sifflent  tout instant
pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit, jusqu'au
matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La _plaa_ de _arme_ ou place
centrale, dont l'_Htel anglais_ occupe une des faces, est fort jolie.
D'un ct la cathdrale, de l'autre la mairie et l'intendance. Le
passage San-Carlos, sur un des cts, et un autre passage en forme de
croix, derrire l'htel, laissent voir les talages de superbes
magasins; la plupart franais.

De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en
porte: la fraude est  l'ordre du jour, et le moyen le plus sr d'avoir
le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les
_carritos_ (nom qu'on leur donne) vont partout; je suis tonn de voir
une demoiselle venir me demander les 5 sous rglementaires. Depuis
quelques mois, ce sont les jeunes filles qui font ce service dans les
tramways; mais videmment ce n'est pas l leur place. On me dit que
c'est pour leur donner du travail, dont elles manquent. Les dames de la
haute socit sont partout les protectrices de la fille du peuple. Il
serait sage qu'elles s'associent pour procurer  ces jeunes filles un
travail de couture et de broderie qui leur vient maintenant tout fait
d'Europe. Elles teraient ainsi le prtexte  un mtier peu fait pour
favoriser la pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme.

J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, o je
trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrres. Les Frres de la
Doctrine chrtienne, venus de France, dirigent l'tablissement. Nous
parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le
rfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les
agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, bl et
pommes de terre. Durant l't, la scheresse est telle, qu'il faut tout
arroser, aussi bien le bl que le reste. Ces 200 enfants, en quittant
l'tablissement, connaissent un mtier qui ne les laissera pas manquer
de pain:

M. Larrain me donne rendez-vous au Snat pour l'aprs-midi, et je m'en
vais chez les lazaristes. Le Pre suprieur, homme calme, fin
observateur, et habitant le pays depuis longues annes, me donne des
dtails nombreux. Le gouvernement l'avait charg d'ouvrir en Araucanie
plusieurs coles diriges par des Soeurs de Charit, mais la guerre
survenant, il fallut courir au plus press; et les bonnes Soeurs, au
lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dvouer  panser les
blesss dans les 7 ambulances qui leur furent confies. On calcule que
les morts de la guerre, pour le Chili, se sont levs  environ 20,000.
M. le suprieur pense, avec raison, qu'un tablissement agricole ou
ferme modle, confi aux Trappistes, ferait le plus grand bien en
Araucanie. Il importe en effet d'apprendre  ces bons Indiens
l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur sol productif.

 deux heures et demie, je suis au Snat. M, Larrain me fait visiter
l'tablissement, qui est rellement monumental: d'un ct, le Snat avec
de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une garnie d'un
excellent buffet; de l'autre, la Chambre des dputs, et au centre la
vaste salle o le Congrs, compos des deux Chambres, se runit d'office
une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part  la sance. J'assiste 
la discussion dans la loge des journalistes. Une vingtaine de snateurs
sont prsents, quelques-uns fument. Ils parlent de leur place et assis,
en s'adressant au Prsident, selon le systme anglais. Il s'agit d'abord
d'une loi sur le personnel des chemins de fer, puis on passe  la
nomination du Prsident et des Vice-Prsidents du Snat; et enfin on
fait retirer le public pour procder secrtement  la nomination d'un
gnral. Je fais passer ma carte et une lettre au snateur Don Benjamin
Vicua Mackenna; il parat un instant et me dit: Je suis en ce moment
occup  la discussion; venez dner chez moi ce soir,  cinq heures;
nous pourrons alors causer  notre aise.

Je quitte le Snat pour me rendre  la Lgation de France. Le
secrtaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bont, et m'invite  dner
pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les capucins
pour remettre une lettre au Pre gardien. Ce vnrable vieillard me met
au courant des travaux de sa Congrgation auprs des Indiens
d'Araucanie. Ils ont l 20 missions, et vont en crer deux nouvelles. Le
gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire maison, glise et
cole dans chaque station. Hier, me dit-il, deux fils du cacique de
Roboa sont venus de la part de leur pre me demander des missionnaires,
et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont pas toujours montrs aussi
faciles; et pas plus loin que l'anne dernire, dans une insurrection o
les Indiens de l'autre ct des Andes taient venus  leur secours, ils
ont brl tout devant eux.  _Imprial_, les deux Pres de la mission,
ayant perdu jusqu' leurs chevaux, durent se sauver  pied, et rejoindre
par cinq jours de marche la station la plus rapproche.

Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pres qui ne
peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore aux
missions des campagnes. Comme je me montrais press par le rendez-vous
chez Don Vicua Mackenna, le bon vieillard me dit: Venez demain  midi
djeuner avec nous, nous pourrons causer. Puis il me fait parcourir le
jardin, couvert en partie par de belles treilles de vignes. Nous
traversons les cours plantes de grands orangers, et  l'glise je
remarque de magnifiques tableaux, scnes de l'vangile copies par un
Italien sur les parchemins d'un ancien brviaire.  cinq heures et demie
j'tais  la quinta de Don Benjamin. C'est ainsi qu'on appelle ici ce
snateur. Il est fort populaire et connu de tout le monde. Il me reoit
avec beaucoup de bont et me fait parcourir son magnifique jardin. Un
pavillon isol contient sa riche bibliothque, et lui sert de maison de
retraite pour ses nombreuses compositions. Travailleur infatigable, il a
dj publi plus de cent volumes, et  l'heure actuelle il crit quatre
ouvrages en mme temps, dits  New-York, et en Europe.

M. Vicua Mackenna me prsente  sa femme, qui avec lui a visit
l'Europe, et  ses 4 charmants enfants. L'hospitalit antique est en
honneur dans le pays.

Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place ce
soir, et, sur mon dsir, on me fait, goter les plats et la boisson
nationale, la _casuela_, le _haricot_ et la _chica_. La conversation est
pour moi fort instructive. M. Vicua Mackenna a t candidat  la
prsidence de la Rpublique, en concurrence avec M. Pinto, prdcesseur
de Santa-Maria, prsident actuel. Le Prsident sortant prsente un
candidat, et le peuple un autre, et le suffrage dcide; mais la
sincrit ne prside pas toujours  toutes les oprations, et la libert
n'est gure assure qu'au plus fort. M. Mackenna a mme t bless par
certains missaires pendant qu'il prorait  Angol, et a failli tre
accus de cacher des munitions, parce qu'on avait vu ses domestiques
transportant les livres de sa bibliothque. Il croit qu'il est trs
difficile  un candidat indpendant de lutter contre un candidat
officiel, arm de toutes les forces du gouvernement. C'est regrettable;
car la force provoque la force, et l'on roule ainsi dans le cercle
destructeur des rvolutions.

Aprs le dner, l'ane des jeunes filles nous distrait par quelques
morceaux de piano, et enfin je prends cong de cette bonne famille;
mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: Demain,  une heure, j'irai
vous prendre  l'htel, et nous visiterons ensemble les principaux
tablissements de notre capitale.




CHAPITRE XVII

     Le collge des jsuites. -- L'piscopat. -- La Saint-Albert. --
     La Monnaie. -- Le ministre des finances. -- Le papier-monnaie. --
     Incendie de l'glise de la Compaia. -- La bibliothque. --
     L'Universit. -- Lutte  propos des cimetires. -- Les Cercles
     catholiques. -- La Quinta normal. -- Les Pres de Picpus. -- Un
     dner diplomatique. -- De Santiago  Valparaiso. -- La hacienda
     de Limache. -- L'Urmaneta. -- Le huasso. -- Une vacherie. -- Une
     porcherie. -- L'levage. -- Salaires. -- Logements. -- La ville
     de Valparaiso. -- Le port. -- Le gaz. -- Don Mariano Sarratea. --
     Le code civil. -- Le gouverneur ecclsiastique. -- L'hpital. --
     Le logement des pauvres. -- Los padres frances. -- Les docks. --
     Les grues Amstrong. -- La belle Elne. -- Le sminaire. -- Les
     Soeurs de la Providence. -- L'enseignement par les yeux. -- Le
     club franais. -- Guerre barbare.


Au collge des Pres jsuites, l'glise, sur le type de Saint-Ignace de
Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reoit 300 lves; les
dortoirs sont diviss en petits compartiments; les cabinets d'histoire
naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est en adobe et en
bois. M. le suprieur, homme d'esprit et de tact, me renseigne sur
l'organisation ecclsiastique dans le pays. Il est divis en trois
vchs, dpendant de l'archevch de Santiago; mais,  l'heure
actuelle, l'archevque de Santiago est mort, et, par suite d'un conflit,
entre le Saint-Sige et le gouvernement, il n'a encore pu tre remplac.
 la vacance d'un sige, les Chambres dsignent trois candidats et le
prsident propose un des trois  la nomination du Pape. L'vque de
Concepcion vient de mourir, celui de Ancud est mort aussi, et il ne
reste que celui de la Serena, qui est compltement sourd. Les
Congrgations religieuses se recrutent spcialement dans la classe
infrieure. Les grandes familles donnent des membres au clerg, mais ils
prennent rarement une charge, et gardent la situation de prtres libres.
Dans les campagnes, le clerg est absolument insuffisant. Chemin
faisant, je visite encore quelques familles franaises, et  midi, je
suis chez les capucins. C'est le jour de sant' Alberto, fte du
suprieur. Plusieurs laques sont invits et placs  ct des moines.
Les tables, ordinairement si frugales, sont couvertes aujourd'hui de
mets abondants. Il fait beau voir ces vieillards, dont la barbe a
blanchi dans les montagnes d'Araucanie! Celui qui est  ct de moi
parle l'espagnol avec un accent tranger, et j'apprends qu'il est des
Abruzzi, en Italie. Je le plaisante alors de ce qu'il est venu si loin
vangliser des Indiens, pendant qu'il avait tant de brigands 
convertir dans son pays. Press par le temps, je porte un toast au
suprieur et  la Communaut et je me sauve  l'htel, o je trouve une
invitation pour dner, le soir mme, chez le snateur Concha. Peu aprs,
survient l'avocat Risopatron, fils du prsident de la Cour d'appel qui
m'avait reu  Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail
fort utile pour son pays: il rdige le dictionnaire des lois chiliennes,
avec commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait
m'avoir jeudi au thtre, mais je pars jeudi matin.

Il me conduit au palais de Moeda, o sont les divers ministres, et me
prsente  son ami Don Pedro Cuadra, ministre de Hacienda (du commerce).
Je trouve en lui l'homme doux, aimable, intelligent. Il se met  ma
disposition pour tout renseignement, et fait porter chez moi les
dernires statistiques, pour me donner une ide exacte du mouvement
industriel, agricole et commercial du pays.

La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de l'argent
et du cuivre, laminoir, dcoupage, coulage, le tout ressemble  ce qu'on
voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut actuellement ici 715
pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso, valeur nominale, 5 fr.)
Dans le mme tablissement, on fait le papier-monnaie, sous la direction
d'un Franais. Pour viter la dprciation de ce papier, le gouvernement
donne un intrt aux banquiers qui le dposent dans ses caisses, mais,
comme plusieurs banques ont t autorises  mettre du papier-monnaie,
jusqu' concurrence de 150% de leur capital, elles dposent le papier de
l'tat, qui leur donne un intrt, et mettent en cours le leur. Elles
arrivent ainsi  donner des dividendes de 20%. On me dit que le
papier-monnaie mis par le gouvernement, ne dpasse pas 12 millions de
pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixime d'alliage, le
gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or fait
prime, mais il pse 6% de moins que l'or franais, 8% de moins que l'or
anglais, et 11% de moins que l'or amricain.

En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du gouvernement, qui
nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilit de voir la paix signe
prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de remporter dans le
nord,  Huamachuco, une grande victoire sur les Pruviens, qui se sont
retirs en perdant un millier d'hommes; et on espre qu'ils accepteront
les dures conditions du vainqueur.

[Illustration: Chili.--Santiago.--Monument commmoratif de l'incendie de
l'glise de la Compaia.]

Mon cicrone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'glise de
la _Compaia_, o 2  3,000 personnes trouvrent la mort. Il me trace
les dtails de l'effroyable drame: l'glise tait comble, c'tait la
fte de l'Immacule-Conception. Le feu se communique aux tentures et la
panique fait perdre la tte aux assistants. Ils se prcipitent vers les
portes, mais les premiers rangs sont culbuts et forment une muraille
humaine, impossible  franchir. Les quelques-uns qui se sauvent passent
par la porte de derrire. J'interromps M. Mackenna pour lui demander si
le dtail donn par plusieurs rcits que j'ai lus, concernant la
fermeture des portes de derrire, pour prserver du vol les objets du
culte, tait vrai. Il me rpond qu'il est absolument faux; qu'il tait
prsent, et que tous ceux qui se sont sauvs sont passs par cette
porte. Parmi les sauvs on me cite Mlle Rodriguez, jeune fille
appartenant  une des premires familles, fort jolie et trs rpandue
dans le monde. Elle fut retire nue, mais sans blessures, et le
lendemain elle entrait novice au couvent du Sacr-Coeur, o elle fait
encore l'dification des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la
Compaia est maintenant occup par le Palais du Congrs, et  l'endroit
o s'levait l'glise, on a construit un square, au milieu duquel se
dresse une statue de l'Immacule-Conception. Sur le pidestal on lit
cette inscription:

  A LA MEMORIA
  DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO
  EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII
  EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES
  DEL PUEBLO DE SANTIAGO
  DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII

  _ la mmoire
  des victimes immoles par le feu
  le 8 dcembre 1863
  l'amour et le deuil inextinguibles
  du peuple de Santiago
  8 dcembre 1873._

Nous entrons au Snat, o M. Vicua dicte  un secrtaire diverses
lettres qui doivent me servir au Prou; puis nous passons  la
Bibliothque, o le bibliothcaire me fait cadeau de quelques livres sur
le Chili. Nous allons ensuite  l'Universit. Elle runit les quatre
facults de lettres, sciences, droit et thologie. Pour les crmonies
de la proclamation des grades, on a lev une grande salle surmonte
d'une coupole.  ct, se trouve le Collge national pour l'enseignement
secondaire; le latin et le grec ont t supprims et remplacs par deux
langues vivantes. Sur mes questions concernant les divers professeurs,
M. Vicua m'en cite un, M. Barros d'Araa, homme de grand talent, mais
qui a pass sa vie  inspirer l'athisme  la nouvelle gnration. Il a
fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui avait fait perdre plusieurs
batailles; car une gnration athe aura beaucoup  souffrir et ne sera
ramene  la foi que par la souffrance.

Nous passons  la mairie; dans la grande salle, parmi les mdaillons
retraant les portraits des divers maires, je remarque celui de mon
guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui annonce un grand
malheur: le fils unique de M. Barros d'Araa, dit-il, vient de tomber de
l'escalier de sa maison et il est mort, le pre est inconsolable. Je
vous quitte, me dit M. Vicua, je vais essayer de soulager ce pauvre
pre.

Le soir, M. Concha avait runi  sa table de nombreux amis. On cause sur
les questions du jour. La loi sur les cimetires laques vient d'tre
approuve par le prsident et jette le trouble dans les consciences
catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetire exclusif; les
catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcs de porter leurs
morts au cimetire civil. Il y a dj tant de peine  conduire les
vivants, pourquoi va-t-on rveiller les morts? La loi sur le mariage
civil est  l'ordre du jour; les catholiques se groupent pour rsister.
Une socit civile s'est forme au capital de 300,000 pesos (2,500,000
fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va acheter pour un
million de francs un terrain central, pour y construire un Cercle
destin  la classe dirigeante. Le reste, du capital sera employ 
lever sept Cercles catholiques d'ouvriers, dans les divers quartiers de
la ville, et la jeunesse catholique en formera les comits. M. Concha
reoit la _Revue_, l'_Association catholique_ et toutes les publications
du Comit des Cercles catholiques de France. Je signale  ces messieurs
la ncessit d'amliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le
Chili, et l'utilit de prendre en main la direction du mouvement
irrsistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle.

Le lendemain, M. Terrier, matre de l'_Htel anglais_, revenu d'une
partie de chasse, veut bien m'accompagner  la _Quinta normal_, et me
prsenter au directeur, M. Lefvre. La Socit d'agriculture a fond
cette ferme modle il y a cinq  six ans, et la subventionne. La vente
des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. L se trouve
le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il est
transform maintenant en muse et cole agricole. On y voit une
collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont
lieu deux fois par jour: ils sont thoriques et pratiques.  la suite
d'un examen et lev d'un plan de ferme,  la fin du cours, les lves
reoivent le diplme d'ingnieur agricole. Dans les jardins, nous voyons
de belles ppinires et des vergers, o les lves s'exercent  la
taille. M. Lefvre a organis des haies vives de vignes, d'acacias et de
saules d'un bel effet.

Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indignes:
llamas, huanacos, vicuas, diverses sortes de renards, le condor, et un
grand oiseau aquatique  longues pattes,  long cou, avec plumes
blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un superbe
lion emport de Lima, comme trophe de guerre. M. Lefvre me fait
remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La tte est
celle du mouton, le poil celui de la chvre. Ces animaux se
reproduisent pour quelques gnrations, mais leur fcondit est limite.

La _Quinta normal_ a encore un enseignement vtrinaire, confi  un
professeur franais. On voit l un hpital de vaches et chevaux pour
l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de magnifiques
taureaux de Durham, de superbes mrinos et autres animaux imports 
grands frais pour l'amlioration des races.

Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal
Duprat, qui me donne rendez-vous  la Lgation, dans l'aprs-midi; ne
l'y ayant point trouv, je visite la principale des tanneries du pays,
appartenant  M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains
des Franais. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de
moutons; prpare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a utilis
la vapeur pour la plupart de ses oprations; mais cette industrie
languit, parce que le dbit est restreint au pays, les droits tant
presque prohibitifs en France.

Je me rends chez les Pres de Picpus, connus ici sous le nom de Pres
franais. Leur internat compte 220 lves, suivant les divers cours
jusqu' la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire naturelle
sont bien monts, la chapelle est enrichie de statues venant de
Belgique, de vitraux faits en Angleterre.

Le soir, M. Bourgarel, notre secrtaire d'ambassade, me prend  l'htel
et m'emmne chez lui. Il avait invit  sa table M. Magliano, Turinais,
charg d'affaires d'Italie, et nous donne en miniature un vritable
dner diplomatique. M. Magliano a connu plusieurs de mes amis; M.
Bourgarel a occup plusieurs postes, et habit deux ans la Chine. Nous
avons des souvenirs communs; la conversation fut intressante, et nous
nous sparmes bien avant dans la nuit, en nous donnant rendez-vous en
France; car M. Bourgarel attend un cong de six mois.

 huit heures, je suis  la gare pour le train direct de Valparaiso, et
m'installe dans un wagon  l'europenne, bien rembourr, mais mal
suspendu. Il y a 180 kilomtres de Santiago  Valparaiso; le train
direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la
plaine, d'o l'on continue  voir la blanche et imposante muraille des
Andes; puis on atteint bientt la Cordillre centrale, que la voie
traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs tunnels.
Sur les monts, o paissent les vaches, on voit d'normes _cactus
gigantea_  plusieurs branches, et, par-ci par-l, quelques maigres
oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier tait trs rpandu dans son
pays, mais une maladie l'a presque ananti. Vers neuf heures et demie, 
la station de Llala, nous djeunons et quittons les montagnes. La voie
suit maintenant une riche valle couverte de prairies et de bl, mais
les _ranchos_ y sont toujours misrables. Aux stations on nous prsente
de magnifiques bouquets de violettes, de roses et d'hliotrope. Les
pchers sont fleuris: videmment l'hiver s'en va et le printemps
approche. Nous avons aussi quitt l'altitude de Santiago o je voyais la
glace dans la rue, et nous approchons de la mer. M. le snateur Vicua
Mackenna m'avait donn une lettre d'introduction auprs des frres
Eastman, qui ont  Limache une importante hacienda. Je savais que c'est
de l que sort le bon vin d'Urmaneta que je buvais  Santiago. Je tenais
 voir de prs ce genre de culture, et je m'arrte  la station de
Limache.

Non loin de la gare, j'arrive  un superbe chteau entour d'un
magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'gards, et, apprenant que
je dsire aller le soir mme  Valparaiso, il prend de suite les
dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux parties,
sur une tendue de 10,000 hectares. Une est plante de vignes; il vient
de l'acheter  sa belle-mre: l'autre sert au btail, et il vient de la
vendre  son frre an, ingnieur de chemin de fer, pre de huit
enfants. Carlos, le plus jeune frre, est grant des deux proprits et
peroit un tant pour cent sur le revenu; il est install avec sa famille
dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient de lui donner.
C'est bien l faire les affaires en famille.

Les vignes sont tenues par un vigneron franais. La plantation occupe
environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans
une moyenne de 6  7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le
phylloxera n'a pas paru, et l'odium est vaincue par le souffre. Les
vignes sont bien tailles et alignes sur fil de fer galvanis. Nous
parcourons la vaste cave  deux tages. Le vin reste pendant trois ans
en ft, et on le transvase trois  quatre fois l'an en le clarifiant
avec la poudre _Appert_. Au bout de trois ans on le tire, et on le vend
aprs un an de bouteille. J'en gote de trois qualits: l'Urmaneta
ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais; l'Urmaneta blanc, tient du
Chablis; l'Urmaneta cavern de 1877, qu'on prendrait pour du Porto. Les
deux premires qualits sont vendues 9 pesos la caisse de 12 bouteilles,
environ 3 fr. la bouteille; la troisime 15 pesos la caisse.

Les chevaux sont sells, et nous partons pour l'autre ferme. Un _huasso_
(le mme qu'on appelle _gaucho_ dans la Rpublique argentine), sur une
selle forme de plusieurs peaux de mouton superposes, et, arm de son
lazo, nous prcde. Nous arrivons au compartiment des vaches; elles sont
maintenant au nombre de 200, et de 500 pendant l't. Les 200 produisent
environ 1,000 litres de lait, qu'on vend  Valparaiso, au prix de six
sous le litre. Une vingtaine de femmes sont occupes  traire, et on les
paie trois pesos par mois. Le matin, aprs qu'on a pris le lait, on
laisse les vaches dans la prairie avec leurs veaux; vers midi on les
spare.

On fait devant nous le _rodeo_: des hommes  cheval poussent tous ces
animaux, mres et enfants, dans une vaste cour, d'o ils doivent passer
dans une seconde, mais,  la porte, les veaux sont arrts, et enferms
dans un compartiment  part o ils trouvent de la farine et de l'herbe.
Ces vaches produisent en outre 50 livres de beurre par jour, vendu 3 fr.
la livre.

Nous parcourons les prairies, divises par des ranges de peupliers
d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de chnes
pour que les vaches puissent s'abriter  l'ombre durant l't. Nous
arrivons  une porcherie, o 440 porcs sont engraisss par les rsidus
du lait et la farine de mas.  l'heure des repas, on sonne le
_tam-tam_, et ils s'empressent de courir des bords de la rivire
Limache, qui coule tout prs. Nous cherchons un gu pour la traverser,
et nous avons de la peine  sortir des buissons odorants qui la bordent;
enfin nous arrivons  un endroit o les chevaux n'ont de l'eau que
jusqu'au ventre, et ils avancent prcds du chien de chasse, qui nage 
ravir.

De l'autre ct de la rivire, M. Eastman me fait remarquer les travaux
de canalisation par lesquels son frre se propose d'arroser 200 hectares
de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles paissent 2,500
moutons, que le propritaire vend au prix de 3 pesos  l'ge de 10 mois.
Il reoit aussi dans la ferme les chevaux des tramways de Valparaiso, ce
qui lui donne encore un revenu de quelques milliers de francs par mois.
Les ouvriers employs sont au nombre de 40 environ. On sme aussi la
pomme de terre, le mas et le bl, mais seulement pour l'usage de la
ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25  2 fr. 25 par jour, nourriture en
plus. Les frres Eastman, quoique protestants, en hommes intelligents et
chrtiens, ont tabli, pour leur personnel et les paysans des environs,
une chapelle catholique et des coles gratuites. Ils ont aussi commenc
 leur construire des maisons dcentes, o la propret sera possible et
la moralit sauvegarde. Elles leur cotent 250 pesos, 1,200 fr. chaque.
C'est un bon exemple.

 trois heures dix minutes, je reprends le train, et  cinq heures, je
descends  Valparaiso,  l'_Htel Colon_.

Valparaiso est la deuxime ville et le port principal du Chili. Elle est
btie au bord de la mer, mais limite de toute part par des _cerros_ ou
collines. On a pu construire  peine deux ou trois rues au bord de
l'eau, et la population ouvrire se loge dans des maisons de bois sur la
pente des _cerros_. Il serait facile d'utiliser cette situation et de
tracer un plan rgulier sur les plateaux des collines, avec tramways 
corde sans fin, comme on a fait  San-Francisco de Californie. La
population compte maintenant 180,000 mes. On vient de la fournir d'eau
au moyen d'une canalisation, mais elle est assez chre. Le gaz cote
aussi O fr. 75 le mtre cube, et les trois compagnies qui le fabriquent
donnent des dividendes de 40%. On fait des essais pour l'lectricit.
Aprs une visite  la poste, je passe la soire chez M. Mariano
Sarratea, qui, au nom de la Rpublique argentine, a ngoci avec le
Chili le trait de dlimitation de la frontire vers la Patagonie. M.
Sarratea, Argentin, mais fix depuis 40 ans au Chili, connat bien ce
pays, et nous pouvons en causer longuement. Il me fait cadeau du Code
civil chilien. J'y remarque, qu'en fait de succession, le pre dispose
toujours de la moiti, et l'poux survivant hrite toujours du quart, ou
d'une portion gale  celle d'un des fils; mais, contrairement aux
dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre
lgislation en lait de sduction. La recherche de la paternit est
interdite; la fille sduite n'a d'autre droit que de dfrer serment au
sducteur, pour lui faire confesser s'il croit tre le pre: remde
drisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers du
manque absolu de protection pour la femme.

M. Sarratea m'avait donn rendez-vous chez les Pres de Picpus. Ils
desservent une vaste glise et tiennent un externat qui runit 200
lves pour les tudes secondaires. M. le suprieur me fait visiter
l'tablissement. Au muse, je remarque des cordes en cheveux tresss,
des flches et des lances en pierre, hameons en os, et autres objets
que les Pres ont apports de leurs missions dans les diverses les de
l'Ocanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des condors,
un bel albatros de Magellan, le _flamengo_, grand oiseau aquatique au
plumage rose; le _loco_, espce de merle  gorge rouge; le _tenca_, qui
chante comme le rossignol; le _tordo_ noir  bec noir; le _piccaflor_,
dont le bec fin a 10 centimtres de long; le _loro-bruto_, espce de
perroquet du Sud qui dvore le bl et le raisin. Parmi les quadrupdes,
on me montre le _chingue_, qui, poursuivi par les chiens, les met en
fuite en lanant, des glandes qu'il tient derrire, une matire ftide
insupportable. Parmi les vgtaux, je remarque le _cochayuyo_ et la
_luce_, deux herbes marines qu'on mange ici. Les Pres m'invitent 
dner pour le soir. Je les quitte pour djeuner chez M. Sarratea. Les
grands du pays ont toujours table servie.  l'hpital, 21 Soeurs de
Charit soignent 500 malades, et desservent l'hpital militaire contigu.
Je rencontre l une des 4 Soeurs du navire l'_Aconcagua_, tout mue de
revoir un Franais, qui lui rappelle la patrie absente. La Soeur
suprieure me fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de
malheureuses jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police
des moeurs. Devant l'hpital, on a lev une statue  M. Antonera, qui a
lgu 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque
deux _dique_ ou docks flottants. Un est occup par un immense steamer en
rparation. Je vois aussi de belles dragues  vapeur, et sur le mle
rcemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues, systme
Amstrong, mues par l'eau comprime; 8 sont mobiles et courent sur 4
pieds  roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises. La plus
grande est fixe et soulve 45,000 kilogrammes  la fois. Un grand
steamer allemand est accost au mle, et les nombreuses grues puisent
les marchandises, qu'elles dposent sur des wagonnets, les emmenant aux
entrepts de la douane. On vient de construire encore 8 de ces entrepts
 cinq tages, de 50 mtres de long sur 20 de large. Des ascenseurs
hydrauliques montent les colis  tous les tages. Dans aucun de nos
ports je n'ai vu un systme aussi bien imagin pour dcharger et
emmagasiner rapidement la marchandise. L'_Aconcagua_, steamer de 4,500
tonnes, a t dcharg et recharg en trois jours et demi, et il
contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux navires, je remarque une
corvette et un aviso de guerre.

Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pntre dans un fort. Il y
en a 22 autour de la rade, arms de canons Amstrong et Parrot, avec
boulets de 450 kilos. La vue s'tend au loin jusqu'aux Andes, derrire
lesquelles le soleil se couche en lanant une lueur rougetre sur les
hauts pics couverts de neige.

 cinq heures et demie j'tais chez les Pres de Picpus. Ils avaient
runi  leur table le gouverneur ecclsiastique et autres notables du
pays. Un des Pres prside une des deux Confrences de Saint-Vincent de
Paul, et un des membres s'offre  me faire visiter le lendemain quelques
familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient pour la
visite du sminaire et autres tablissements. La conversation fut anime
et intressante.  huit heures je quitte les convives pour passer la
soire dans la famille Barthels, que j'avais eue pour compagne de voyage
dans l'_Aconcagua_. Elle avait t bonne pour moi, et une des
demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donn des leons
d'espagnol. Gracieuse Hlne, que Dieu veille sur ton avenir!

Le lendemain matin, un confrre vient me prendre  l'htel, et nous
grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres; partout grande
misre et maisons dlabres. La premire que nous visitons a, comme
presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis est tendu sur la
terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans un lit, une vieille
 bout de forces; dans un autre, une femme qui tousse comme les
poitrinaires au dernier degr. Un troisime lit est rserv  une jeune
femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de 20 ans et une de 7 ans
couchent  terre; elles prendront certainement la phtisie ou le mal
caduc, si elles ne sont paralyses par le rhumatisme. Une petite cabane
prs de la porte sert de cuisine. Je demande  mon confrre ce qu'on
paie d'ordinaire un tel logement. Il vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me
dit-il.

Dans la deuxime maison, compose aussi d'une chambre non pave et
dlabre, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants sont
 l'cole: l'an a 18 ans et fait le menuisier, mais il a dj donn
signe de phtisie. Presque partout dans ces misrables huttes, nous
voyons le linge des gens aiss qu'on donne  laver et  repasser. Bien
souvent les mdecins se creusent la tte pour savoir comment les
maladies de poitrine ou autres pntrent dans des familles qui n'en ont
jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des
lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe
aise souffre elle-mme d'une triste situation faite  la classe
populaire, et qu'il serait de son devoir de changer.

 neuf heures j'arrive au sminaire, o m'attendait le gouverneur
ecclsiastique. Cet tablissement renferme 70 lves, et on construit
une aile  part pour ceux qui se destinent  la prtrise. Il y a 6 ans,
le directeur tait encore laque, et parmi les plus mondains de la
ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzime heure.

Du sminaire, nous passons chez les Soeurs de la Providence. Nous voyons
le pensionnat des Soeurs franaises du Sacr-Coeur, et un orphelinat que
construit  ses frais la famille Edwards. Cette famille a donn aussi
500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel hpital. Les Soeurs de
la Providence appartiennent  la Congrgation canadienne que j'avais vue
 Qubec et  Montral. Elles ont ici un externat avec 600 lves, et un
internat avec 50 pensionnaires  50 fr. par mois. Elles sont charges
des enfants trouvs et en runissent une moyenne de 10 par mois,
qu'elles placent  la campagne. Elles ont 8 maisons au Chili, et
instruisent 1,000 lves  Santiago. Leur systme d'instruction m'a paru
remarquable: pour les premires classes, l'enseignement se fait
principalement par les yeux, au moyen de nombreux tableaux. C'est ainsi
qu'elles apprennent facilement et vite aux petites filles, la religion,
l'histoire, l'histoire naturelle et mme le calcul, car un ingnieux
systme de boulettes et de compartiments leur permet de faire faire
facilement aux lves les principales oprations.

J'avais dj remarqu aux tats-Unis de l'Amrique du Nord cet excellent
systme d'enseigner par les yeux. Il serait important de le gnraliser
chez nous. On viterait ainsi bien du mauvais sang aux matres et aux
matresses, et bien des maux de tte aux jeunes intelligences, encore
incapables d'ides abstraites.

M. le gouverneur ecclsiastique avait runi  sa table les suprieurs du
sminaire et des Pres franais et autres personnes notables. Aprs le
djeuner, je rends visite  M. Abel Schmid, notre consul, avec lequel
nous causons longuement sur le Chili et sur les 700 compatriotes qui
forment notre colonie  Valparaiso. M. Devs, un des principaux
ngociants, m'introduit au Club franais et m'inscrit dans ses
registres. Divers ngociants franais et chiliens me donnent des lettres
pour le Prou, et je viens au port. Une quantit de fer encombre une
partie des quais. Ce sont des ponts dmonts et des rails. Je demande 
un Chilien d'o vient cette ferraille. C'est tel chemin de fer, me
dit-il, que nous avons dmont au Prou; nous allons l'tablir chez
nous,  tel endroit. On m'avait fait une rponse analogue  Concepcion,
 Talca,  Santiago, lorsque je demandais la provenance de belles
statues de marbre ou de bronze. Mme  la Quinta normal, en voyant un
beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait t apport de Lima.

Les Chiliens en cela se montrent arrirs d'un sicle: ils en sont
encore  l'poque de Napolon Ier, qui enlevait les objets d'art. Si les
Chiliens qui voyagent en Europe remarquaient un peu l'effet que produit
la mme cantilne rpte  tous les monuments d'Italie ou d'Espagne, ou
d'ailleurs: Il y avait ici un trsor, mais il fut emport par Napolon;
telle statue, tel tableau a t envoy  Paris par le conqurant, mais
il a t restitu aprs la paix, ils se persuaderaient qu'il est plus
sage de ne pas semer derrire soi des souvenirs de haine qui se
transmettent aux gnrations.




CHAPITRE XVIII

     Dpart pour le Prou. -- Le steamer _La Serena_. -- Mes
     compagnons de voyage. -- Navigation. -- L'arche de No. --
     Coquimbo. -- Les fonderies de Guayacano. -- Un dner politique.
     -- La ville la Serena. -- L'intendant. -- L'vque. -- La garde
     nationale. -- Huasco. -- Carrizal-Bajo. -- La fonderie Gibbs et
     Cie. -- Main-d'oeuvre. -- Logements. -- Les forces de la nature.
     -- Le maestranza. -- Encore la Samo-cueca. -- La posie et la
     musique. -- Caldera. -- Le dsert d'Atacama. -- Le chemin de fer
     de Copiap. -- Le borax. -- Chaaral.


Un petit bateau me porte au navire de guerre _Le Blanco_, corvette de
2,500 tonnes, portant six gros canons Armstrong. Les officiers chiliens
me le font visiter avec bienveillance, et de l je passe  la _Serena_.

Ce navire de la _Pacific steam Company_ dplace 1,900 tonnes et a une
machine de 250 chevaux effectifs. Les cabines sont sur le pont o il y a
plus d'air; mais, au dessous on vient d'installer 200 boeufs, des
moutons, des poules; c'est l'arche de No, par trop parfume sans doute.
Je suis heureux de rencontrer des voyageurs de l'_Aconcagua_, qui vont
au Callao, et j'ai pour compagnons de navigation le bon Don Mariano
Casanova, gouverneur ecclsiastique de Valparaiso, et deux de ses amis:
M. Jean Walker Martinez, qui s'en va  Antofagasta, pour inspecter
certaines mines dont il dirige la Socit; et son cousin, M. C. Walker
Martinez, avocat, ancien dput et ex-ministre du Chili auprs de la
Rpublique bolivienne. C'est lui qui a ngoci et sign avec la Bolivie
le trait dont la violation vient de faire natre la terrible guerre qui
dure encore entre le Chili d'une part, et le Prou et la Bolivie de
l'autre.

La nuit, le roulis fut trs fort; les 200 taureaux, au-dessous des
cabines, ne pouvant tenir debout, roulaient et glissaient tantt sur
leurs jambes de devant, tantt sur leurs jambes de derrire, et
faisaient un bruit peu commode. Les agneaux et les brebis blaient, et
parfois on sentait le besoin de se cramponner  la couchette pour ne pas
tre renvers. Un bb, dans la cabine voisine, ajoutait ses pleurs aux
gmissements de la maman. C'est toujours la mme scne durant les
premires quarante-huit heures de l'embarquement; ensuite les estomacs
s'habituent, et tout le monde retrouve la gaiet. Le lendemain,  la
pointe du jour, je demande mon bain, mais on ne donne ici que des bains
froids. Le soleil levant nous laisse voir dans la brume une cte
dnude, puis il se voile toute la journe dans les brouillards. Vers
une heure nous passons entre des rochers, et peu aprs on jette la
sonde. Ce n'est pas superflu:  quelques pas de nous, on voit dans la
baie la carcasse en fer d'un steamer chou il y a quelque temps. Enfin,
 deux heures, le canon annonce que nous sommes arrivs  Coquimbo, et
on jette l'ancre  200 mtres de terre. Le capitaine nous dit qu'on ne
repartira qu' sept heures du soir; nous avons donc le temps de
dbarquer.

La baie de Coquimbo, fort gracieuse, est occupe en ce moment par de
nombreux navires qui viennent y chercher le minerai de cuivre. J'y vois
aussi une frgate espagnole, portant le nom de _Navas de Tolosa_. Elle
vient ici pour saluer les drapeaux du Chili  l'occasion de l'hommage
rendu par celui-ci aux soldats espagnols tombs dans la dernire guerre
entre les deux pays, et faciliter ainsi la signature d'un trait de
paix.

 droite, on voit fumer les hautes chemines des fonderies de cuivre de
Guayacano, qui travaillent avec le charbon de pierre port des mines de
Lebu, entre Lota et Valdivia;  gauche, nous apercevons la fume des
fonderies Lambert, qui a gagn dans ses mines plus de 50 millions de
francs et qui a construit un chemin de fer entre ses fonderies et le
port de Coquimbo.

M. Casanova et ses deux amis m'invitent  descendre  terre dans le mme
bateau, et  les suivre. Nous parcourons quelques rues fort propres, et
arrivons  un estaminet clbre pour la prparation de la _casuela_,
sorte de soupe chilienne, dans laquelle on dcoupe de la viande et une
poule. La matresse vient au-devant de nous, et nous montre la table
mise. Avertie par dpche, elle avait tout prpar. Elle est grande,
forte, active, et cause politique comme un ministre. Elle s'est
vaillamment battue  la guerre, me dit M. Martinez, qui lui remet
plusieurs prospectus  distribuer. On parle de celui-ci et de celui-l,
et je suis tout tonn de me trouver  un dner politique, dans lequel
l'agent principal semble tre la matrone. Parmi les bonnes choses qu'on
me sert, je remarque plusieurs sortes de fruits spciaux au pays: la
_popaja_, la _lucuma_, de la grosseur d'une pomme, corce verte,
intrieur jaune, moelleux et got de marron. Elle a pour noyau une
chtaigne qu'on dit vnneuse, la _palta_, qui a la forme d'une poire
verte: on la coupe en deux, l'intrieur est  demi-creux. On saupoudre
de sel et on mange la chair avec une cuiller  caf; elle a le got de
l'olive mre prise  l'olivier. Aprs le dner on monte en voiture et,
_fouette cocher!_ car le temps nous presse. Nous voulons en effet
visiter Serena, capitale de la province, ville de 20,000 habitants. Elle
est situe  une lieue et demie au bout du cap qui forme la baie. Les
chevaux suivent la plage sur le sable mouill; il me semble refaire le
trajet de Caffa  Saint-Jean d'Acre. Un autre cocher, parti aprs nous,
nous devance; mais le ntre, piqu d'orgueil, fouette et dpasse  son
tour le rival. Cela dure si bien, que nous courons risque de prendre un
bain dans les vagues. Enfin, nous arrivons sains et saufs  la
magnifique Alameda de la Serena.

La voiture nous conduit chez l'intendant, M. Domingo de Toro, qui
commande la Province. Il a fait la campagne du Prou comme colonel, et
nous accueille avec bont. Il nous fait passer  la salle  manger,
toujours servie chez les grands, et aprs quelques libations, il me
montre une belle collection des minerais que fournit la contre; il me
donne une grande pierre de cuivre du poids de plusieurs kilogrammes.
Ayant sa femme malade, il exprime son regret de ne pouvoir
m'accompagner, et me signale comme tablissements dignes d'tre visits,
le sminaire, le collge et l'hpital. Nous passons devant les btiments
des deux premiers de ces tablissements, et rendons visite  Monseigneur
l'vque de la Serena, le seul survivant des quatre vques du Chili. Il
nous fait bon accueil, mais il est compltement sourd, et il faut
recourir  l'ardoise pour lui parler. Pour rpondre, il relve la voix
d'une manire pnible. Il aurait voulu aller consulter quelques
spcialistes en Europe, mais le gouvernement l'en a empch, en lui
imposant des conditions humiliantes. Il nous remet le dcret qu'il vient
de publier pour excrer les cimetires laciss de son diocse. On ne
pourra plus y faire aucune crmonie religieuse.

Nous prenons cong de Monseigneur, et en traversant la place, nous
voyons dfiler le bataillon de la garde nationale, musique en tte.
C'est dimanche, les magasins sont ferms; le matin, on va  la messe,
mais l'aprs-midi les vpres sont remplaces par l'exercice militaire.
Il n'y a pas de conscription au Chili; les enrlements sont volontaires.
Lorsque le besoin presse, ils se font un peu comme en Angleterre. Les
enrleurs reoivent tant par homme, et emploient une partie de leur gain
 enivrer les candidats pour leur faire signer l'engagement. Ceux-ci,
aprs avoir cuv leur vin, sont tout tonns de se rveiller  la
caserne; mais, s'il n'y a pas de conscription, par contre, tout homme
valide doit porter les armes, et fait partie de la garde nationale.

 l'hpital, les Soeurs de Charit soignent une centaine de malades et
donnent l'instruction  40 lves internes qui paient 50 fr. par mois. 
six heures, nous sommes  la gare, et montons dans un wagon amricain; 
six heures trois quarts nous rentrons au port de Coquimbo, et  sept
heures  bord. Quelques passagers, pour tuer le temps, avaient abus du
Champagne, et ils abusent de la parole. Un peu de sommeil les gurira.

La nuit a t plus calme; le matin,  sept heures et demie, le canon
annonce que nous arrivons  Huasco, et le navire y jette l'ancre. On
fait grande profusion du canon: son bruit se fait sentir  chaque port;
or, nous touchons  treize dans le trajet de Valparaiso au Callao, et
mettons ainsi dix jours  parcourir un espace de 1,500 milles, qu'on
franchirait aisment en quatre ou cinq jours, si l'on suivait
directement. La cte est toujours aride, mais l'embouchure de la rivire
le Huasco laisse voir un tapis de verdure entour de forts
d'eucalyptus. Cet arbre, import d'Australie, est devenu ici  la mode.
On l'a plant et on le plante partout; son bois sert, dans ces contres
minires,  tayer les galeries. Le Huasco est utilis pour
l'irrigation, et la valle nourrit de nombreux troupeaux. On y rcolte
aussi un raisin  gros grains et  peau tendre qu'on fait scher et
qu'on vend dans des petites botes sous le nom de _pasas_; une vingtaine
de filles sont venues  bord et nous poursuivent aux cris de _pasas
caballero_!

Le port de Huasco a t construit le deuxime aprs la conqute. Il n'a
pas progress, on n'y voit que quelques petites maisons de bois ou de
boue. La plupart des toitures, ici comme sur le reste de la cte, vers
le nord, sont en terre. L'eau les fond difficilement, parce qu'on les
enduit d'une couche de mortier, compos de sable et de chaux de
coquillages.  ct du village, on voit quatre chemines qui indiquent
la prsence d'une usine, fonderie de cuivre, abandonne depuis
longtemps. Le minerai, qu'on extrait de l'autre ct de la montagne,
arrive par une autre valle plus facilement au port de Pegna-Blanca. Ces
mines, qu'on me dit appartenir  M. Dickenson Benett Montt, donnent
25,000 quintaux de cuivre net par an.

 dix heures, le navire a dcharg la farine et la bire destines 
Huasco, et nous suivons notre route.

 deux heures, le canon nous annonce un nouvel arrt; nous sommes 
Carrizal-Bajo, et nous n'en repartirons qu' la nuit.

Nous pouvons donc aller visiter les fonderies de cuivre dont nous voyons
fumer les hautes chemines; une d'elles, en effet, a 134 pieds de haut.
M. Aniceto Yzaga est parmi les passagers: il se rend  son tablissement
des mines de _Chaarcitos_,  six lieues de la cte; il connat donc 
merveille choses et gens de ces lieux, et s'offre  tre mon cicrone.
MM. Casanova et Martinez veulent bien tre de la partie, et nous montons
dans une petite barque. Ce n'est pas sans peine, car les vagues sont
hautes, et comme  Jaffa, il faut saisir le moment propice. Nous
arrivons  un mle prolong sur poutrelles en bois; un insecte, qui
aime  vivre dans la mer, les a littralement ronges  fleur d'eau, et
on a d les doubler de fer.  terre, M. Yzaga nous prsente aux
directeurs de la fonderie Gibbs and C{y}, qui travaillent le minerai de
cuivre, amen des mines de Cerro-Blanco,  quelques lieues d'ici. Ces
messieurs nous font visiter l'usine. Il n'y a que deux fours, mais ils
sont hermtiquement ferms, et la mme chaleur qui fond le minerai, par
une habile combinaison, sert aussi  calciner le minerai plus fin,
opration ncessaire avant la fonte. Puis, par divers conduits
souterrains, le calorique va oprer la concentration de l'eau de mer
pour la transformer en eau douce. L'eau manque en effet ici: il ne pleut
presque jamais sur cette partie de la cte, et l'eau qu'on amne par le
chemin de fer se vend quatre sous l'aroba. Les deux fours fondent
ensemble 40 tonnes de minerai par jour. Le minerai plus gros est calcin
 part dans des compartiments spciaux, o il brle par lui-mme durant
28  30 jours. Il contient, en effet, 45% de souffre, de l'antimoine et
10 marcs d'argent par _cajones_ de 64 quintaux mtriques. Ce minerai,
aprs la calcination et la fonte, perd le souffre, et donne un minerai
nouveau appel _mates_, et dans le pays _eges de cobre_, et contient 50%
de cuivre, de l'argent et de l'antimoine. Il est ainsi transport en
Angleterre, o l'usine Charles Lambert,  Swansea, fait les dernires
oprations pour sparer les trois mtaux. Le charbon est pris en
Angleterre, et mlang avec partie de charbon de Lota. On paie ici ce
dernier 10 pesos la tonne, le charbon anglais 33 schellings. Cent
ouvriers sont employs'  l'usine; ils reoivent de 3  4 fr. par jour;
leur logement, comme presque tous ceux du peuple, au Chili, se compose
d'une seule pice pour toute la famille. C'est trop peu pour l'hygine
et la moralit. Les directeurs se proposent de l'amliorer. La
charbonnire m'a paru fort ingnieuse pour viter la main-d'oeuvre. Les
grues prennent le charbon au navire et le jettent dans un vaste
compartiment de bois dont le pav est  plan inclin, et surlev de
terre d'environ deux mtres. Au centre un chemin de fer conduit les
wagonnets sous la charbonnire, et on n'a qu' ouvrir des trappes pour
qu'ils se remplissent seuls: exactement le mme systme que celui des
elevators de Chicago pour le maniement des bls. Ainsi, la seule force
de gravit fait le travail de centaines de bras; il est bon de mettre 
profit les forces de la nature. Il restera toujours bien du travail pour
les bras; le difficile est de mnager les transitions.

Les directeurs me munissent de beaux spcimens de mtal, nous
rchauffent avec le Xrs et nous rafrachissent avec de la bire; puis
nous visitons le village, qui compte 1,200 habitants. Il a t plus
peupl autrefois, lorsque les mines donnaient plus de produits et plus
de travail. Les mines sont et seront toujours une loterie. Les maisons
sont en bois; on peut ainsi les dmolir et les transporter lorsqu'une
plus grande production de nouvelles mines appelle la population
ailleurs.

M. Yzaga nous conduit  la Maestranza (ateliers du chemin de fer); les
tours, les rabots, les laminoirs travaillent le fer comme s'il tait de
bois.  ct, un vaste magasin contient tous les approvisionnements
ncessaires aux machines; et, un peu plus loin, on voit une usine pour
fondre le plomb argentifre.  la plage, nous recueillons diverses
herbes marines qu'ici on mange comme au Japon, et nous retournons  bord
pour le dner.

Le soir, M. Robertson, agent de la Compagnie minire, tient la guitare
et joue  merveille, en accompagnant de sa voix la plus belle
_samo-cueca_ du pays. Le capitaine donne l'exemple, et immdiatement on
organise cette danse moresque que j'ai dj dcrite en parlant de mon
sjour en Araucanie. Les assistants battent des mains en cadence pour
aider  l'animation de la musique; et les gens du pays sont tonns de
voir et d'entendre des _gringos_ excuter si bien leur musique et leur
danse. M. Robertson nous chante aussi avec bonne expression plusieurs
des chansons locales. Ce sont des amourettes, des chants de dpart, des
demandes en mariage; toutes gracieuses et morales. Je regrette de
n'avoir pu retenir plusieurs strophes qui m'ont parues remarquables de
posie et de sentiment. Dans une, le jeune homme, avec beaucoup de
compliments, s'adresse  une jeune fille, et lui demande sa main.
Celle-ci le toise et lui dit: Votre tenue n'est pas complte, vos gains
insuffisants. C'est en vain que vous pensez  vous marier: il vous faut
avant acqurir plus d'ordre et plus d'amour pour le travail. Vous
perdrez donc votre peine en vous adressant  mon pre, il sait que le
mari doit tre un modle d'application et de vertu. Dans une autre,
l'amant part pour la guerre, et les adieux  sa belle sont pleins de
nobles aspirations. Voici  peu prs le refrain: La patrie m'appelle,
je ne puis tre sourd. Ton souvenir me suit, je ne peux vivre sans toi,
je reviendrai, je reviendrai plein d'amour et d'honneur, je serai
toujours digne de toi.

Chez tous les peuples, la posie et la musique ont toujours t un grand
moyen pour exprimer les sentiments de l'me. Un peuple qui sait encore
les retracer d'une manire si digne prouve qu'il a en lui des lments
srieux de solidit. Par contre, les peuples qui abaissent la posie et
la musique pour en faire des instruments de vains plaisirs ou de
corruption sont sur la voie de la dcadence.  neuf heures, M. Robertson
nous quitte, et le navire se met en marche.

14 aot.-- sept heures du matin, nous jetons l'ancre dans le port de
Caldera. Plusieurs navires viennent y chercher le minerai de Capiap et
des environs, car nous sommes ici dans un des principaux districts
miniers du Chili.  terre, nous ne voyons que du sable, et, par-ci
par-l, quelques petits buissons. C'est le Sahara ou un des dserts de
l'gypte: c'est ici, en effet, que commence proprement le dsert
d'Atacama. L'eau fconderait ce sable, mais on peut dire qu'il ne pleut
jamais dans ces contres, et on distille l'eau de la mer pour le service
des habitants de la cte. Toutefois, si la nature n'a pas donn la
beaut  ces sites, elle leur a prodigu la richesse dans ses minerais
d'or, d'argent, de cuivre, de charbon, de borax, de salptre et de
guano. Comme une bonne mre, la nature ne donne jamais tout  tous, et
partage ses dons; le paon a reu la plus belle toilette et la plus laide
voix; le rossignol, le moins bien vtu des oiseaux, donne les sons les
plus harmonieux.

La petite ville de Caldera compte environ 2,000 habitants. Elle est un
peu en dcadence en ce moment, parce que la plupart des mines ont des
filons moins riches et donnent peu de dividendes. La place est identique
 celle des autres villes chiliennes, les rues sont larges, les maisons
en bois, l'glise gracieuse. J'y vois une statue de la madone du Carme,
au pied de laquelle s'lve un trophe de drapeaux, armes et tambours;
c'est la patronne des armes du pays. Les Chiliens aiment  lui
rapporter leurs succs et leurs victoires. Vers la plage s'lve la
_Maestranza_, nom qu'on donne ici aux ateliers de rparation et
construction de machines, et du matriel de chemins de fer. Ils sont
plus importants que les ateliers de Carrizal-Bajo, que nous avons vus
hier. Ce chemin de fer a t le premier construit dans le Chili, et date
de 1852. La plupart des actionnaires sont en Angleterre, quelques-uns 
Capiap. Depuis son installation jusqu' ce jour, il a transport plus
de 2,000,000 de quintaux mtriques de charbon, plus de 2,000,000 1/2 de
minerai, et autant d'autres marchandises diverses, ce qui, avec le
matriel du chemin de fer et autres, forme un total de presque un
milliard de quintaux mtriques. Il a en outre transport 650,000
passagers. Son cot a t de 1,600,000 piastres; les frais
d'exploitation se sont levs, durant les trente ans,  7,400,000
piastres, mais le produit a t de 18,300,000 piastres, laissant ainsi
un bnfice net d'environ 11,000,000 de piastres; soit environ
50,000,000 de francs. Ce chemin de fer conduit en deux heures  Capiap;
et un peu plus haut,  Papote, il se divise en deux branches: l'une va
 Puquios, et reoit le borax qui vient par charrettes des dpts de
Quebrada, au pied des Andes. Il porte aussi le minerai d'or de
Cachiyuyo, de cuivre de Puquios et ciel Chulo, de charbon de Sierra de
la Ternera, et le minerai d'argent des mines de Garin. L'autre branche
va  Pabellon, prenant les minerais de cuivre de Ojancas et de Lirios,
et le minerai d'argent de Pampa-larga, de Cabeza de Vaca et del
Romanero.  Potrero Seco, il se divise encore en deux branches; l'une va
 San-Antonio et reoit des minerais d'argent des mines de Lomas Bayas,
de los Bardos, et del Sacramento; l'autre va  Godoy, et dessert les
mines d'argent de Chaacillo de Pajonales et de plomb de Baudurrias. Son
tendue est d'environ 250 kilomtres, et partant de la mer  Caldera, il
atteint  Puquios l'altitude de 1,400 mtres.

M. Walker nous conduit chez son frre, qui dirige ici la seule usine de
borax existant au Chili. Cette matire s'emploie pour la fabrication du
verre et de la porcelaine. On vient de trouver le moyen de s'en servir
pour la conservation des viandes, et on l'utilise encore pour la fonte
des minerais prcieux, d'or et d'argent. Ce minerai est trs rare; on
ne l'obtient qu'en Toscane, en condensant les vapeurs d'acide borique,
et dans la mer de Marmara, o l'on trouve le tinkal ou borax de soude.
Les gisements qui fournissent le borax  l'usine Walker sont  plus de
200 kilomtres,  Quebrada, au pied des Andes, et ont une paisseur qui
varie de six pouces  un mtre. Les pierres blanches et lgres, portes
 l'usine, sont broyes sous la meule et places dans de grandes cuves,
par quantit de 30  40 quintaux mtriques par cuve; l le borax bout 2
 3 heures dans un mlange d'eau mre et d'acide sulfurique, puis on
laisse reposer une heure pour que les parties impures se dposent au
fond. Le borax s'en va alors par des canaux dans 12 grands rservoirs,
o il se cristallise, et on le retire pour le scher au soleil. On le
met alors en caisses et on l'expdie  Liverpool, o il se paie de 60 
65 livres sterling la tonne, selon qu'il contient plus ou moins de 83%
d'acide borique. Chaque rservoir donne une moyenne de 2 tonnes. L'usine
produit 1,000 tonnes par an. L'acide sulfurique, qu'on emploie jusqu'
concurrence de 1,000 kilogrammes par jour, est aussi produit: dans
l'tablissement. Dans de grands rservoirs de plomb, on introduit le gaz
sulfureux produit dans des fours par la crmation de minerais de cuivre
et de fer sulfureux. On mlange avec l'acide nitrique, produit du
nitrate de soude, et ces deux gaz, mlangs  la vapeur d'eau, donnent
le gaz sulfurique.

M. Walker nous prsente  sa jeune femme, qui arrive entoure de ses
nombreux enfants, puis nous fait remarquer dans la cour de son
habitation de nombreuses plantes d'agrment, vritable luxe dans ce pays
de sable. Dans une seconde cour nous voyons une vigogne, espce de
huanaco, mais plus petit. Elle est apprivoise et se laisse volontiers
caresser. Je remarque deux magnifiques mules. Celle-ci, me dit M.
Walker, m'a port plusieurs fois en 20 jours au-del du dsert, et est
reste jusqu' trois jours sans boire. Or, je pse 104 kilogrammes. 
toute exposition, cette bte mriterait certainement un premier prix.
Aprs la visite de l'tablissement, nous aurions voulu visiter  ct
une fonderie de plomb argentifre, mais le temps presse. Mme Walker nous
invite  prendre place  sa table: elle nous sert gracieusement un
copieux djeuner, puis nous montons sur un wagon primitif qui nous
conduit  la plage, et nous revenons  notre bateau. Le soir,  cinq
heures et demie, le canon nous dit encore que nous touchons  un autre
port. C'est celui de Chaaral, en tout semblable aux prcdents.
Quelques maisons de bois sur des rochers nus et quelques chemines
fumantes indiquent la prsence de fonderies. Le navire charge et
dcharge et repart  huit heures du soir.




CHAPITRE XIX

     Le 15 aot  Tantal. -- L'glise et le Pasteur. -- La
     Marseillaise au dsert. -- Encore l'_Aconuagua_. -- Antofogasta.
     -- Le salptre. -- L'iode. -- La Socit Beneficiadora de
     metales. -- Le salaire. -- Le guano. -- La laguna d'Acostan. --
     Encore l'incendie de l'glise de la Compaia. -- pisodes
     mouvants. -- Capture de Huescar. -- Les marsouins. -- Iquique.
     -- Les incendies. -- Combat naval. -- L'eau distille. -- Le
     vicaire ecclsiastique. -- L'cole. -- La prison. -- Prix divers.
     -- Pisagua. -- Arica. -- Les effets de la guerre. -- Un
     tremblement de mer. -- La Bolivie. -- Tacna. -- La Pax. -- La
     corvette _Le Camus_. -- Mollendo et le chemin de fer do Pisco. --
     Les les de Chinca. -- Une lettre de Pascal Duprat  propos de
     Voltaire. -- Rponse du dput Don Ambrosio Montt.


Le matin du 15 aot,  six heures et demie, notre steamer jette l'ancre
 Tantal. L'aspect est toujours le mme: rochers nus percs de quelques
trous de mine, aucune vgtation; c'est le vrai dsert. Don Mariano
Casanova nous rappelle que l'Assomption est fte de prcepte, et nous
invite  le suivre pour la messe. Nous cherchons l'glise, et nous
trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytre encore plus
pauvre. Le cur nous reoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles,
mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'tudes: _Donoso Corts_,
_Gaume_, _La cit de Dieu_, etc. L'glise est vraiment une bonne mre. 
peine se forme un groupe de population, qu'elle tablit auprs d'elle un
homme pour en avoir soin et lui enseigner la vrit. Elle lui dfend
mme d'avoir une famille, afin qu'il puisse mieux se consacrer 
l'instruction des enfants, aux soins des infirmes, au bien de toutes les
familles. C'est le vritable pasteur, et s'il sait tre encore le bon
pasteur, son troupeau ne manquera pas de bien-tre. Pour la commodit de
ses paroissiens, le cur de Tantal clbre deux messes, une  huit
heures, l'autre  dix heures. Mais le sexe dvot est sans contredit le
plus nombreux. Aprs la messe nous djeunons  l'htel de la _Bolsa_,
tenu par un Franais. Nous passons devant une baraque de planches, et je
lis sur l'affiche: _Teatro, Jueves 16, la Marsellesa._ Thtre, jeudi
16, la _Marseillaise_. Nous laissons de ct deux distilleries d'eau de
mer, qui alimentent d'eau douce la population, et en retournant au
bateau nous passons devant l'_Aconcagua_, qui est ici en chargement. Ses
officiers, sur le pont, reconnaissent le voyageur du dtroit de
Magellan, et nous nous saluons avec bonheur. Ils avaient t si gais et
si bons durant le trajet! Le reste de la journe sera pour la rdaction
et pour le repos.

Jeudi 16 aot.-- six heures et demie, le navire stoppe  Antofagasta,
et bientt nous allons  terre. Don Mariano continue  souffrir du
gosier et dcide de s'arrter ici. MM. Walker Martinez s'y arrtent
aussi pour se rendre dans l'intrieur inspecter des mines dans
lesquelles ils ont des intrts; mais avant de nous quitter ils
redoublent d'gards, et veulent me faire connatre les deux
tablissements importants d'Antofagasta. Ils me prsentent  M. Eugne
de Rurange, Franais qui dirige l'exploitation des Barateras de Ascotan,
 8 lieues vers les Andes, et nous passons  l'tablissement de
salptre, le plus important du monde en son genre. Il occupe 800
ouvriers  l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous sommes ici dans
l'tablissement qui a t cause de la guerre entre le Chili et la
Bolivie et son alli le Prou. M. l'avocat Walker Martinez m'explique
que c'est lui-mme qui, en 1875, en sa qualit de ministre du Chili, 
la Pax, a rdig et sign avec M. Baptista, reprsentant de la Bolivie,
le trait en vertu duquel le Chili renonait  ses prtentions sur le
territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie. En retour, celle-ci
s'engageait  ne jamais frapper d'aucun droit les produits de salptre
et autres minraux exploits sur le territoire contest. Or, la Bolivie
ayant voulu plus tard imposer un droit de dix sous par quintal 
l'exportation, il s'en est suivi la guerre.

Le minerai appel salitre par les indignes, salptre par les Franais,
et nitrate par les Anglais, est amen par chemin de fer de la Pampa
centrale  150 kilomtres vers les Andes. La Compagnie anonyme des
salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de 5,000,000 de pesos,
possde l une surface de 23 hectares, o le salptre se trouve par
couches de 1  2 pieds d'paisseur.  l'usine, les pierres passent dans
une machine  broyer, et sous des cylindres qui la pulvrisent. Cette
poudre est leve par une courroie  godets  une hauteur de 15 mtres,
d'o elle tombe dans des chaudires. L, par l'eau chaude et par la
vapeur d'eau, elle se fond, et aprs 4  6 heures de cuisson, elle s'en
va dans 280 rservoirs de fer, o elle se cristallise et est mise 
scher sur des plates-formes. Le directeur, M. variste Soublette, qui
nous guide, nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient 
l'usine. L'iode vient solidifi, en forme d'iodure de cuivre, et on en
fait ici 200 quintaux par mois. Il est vendu  Londres au prix de 4
pence l'once, et sert pour la mdecine, pour la photographie et comme
fondant en diverses industries. Le salptre produit  l'usine atteint
3,000 quintaux mtriques par jour, et on l'exporte aussi  Londres, o
il se paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la
fonte du fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre  canon.
L'usine donne aux actionnaires un dividende de 10  15% l'an. M. Juan
Walker m'accompagne  l'usine de la Socit anonyme _Beneficiadora de
metales_ au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le
grant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicrone, et nous montre le
minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de
Caracoles en Bolivie,  35 lieues de la cte. Ce minerai est amen sous
des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et
l'envoient dans des rservoirs, o il se convertit en pte terreuse
jaune. Cette pte, tendue au soleil, sche, puis est passe sous une
autre machine, qui la rduit en poussire, et dans cet tat on la met
dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute des
agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau, et de
4  8 quintaux de mercure, suivant le mtal. Aprs une cuisson qui
varie de 4  12 heures, la pulpe qui en rsulte est amene avec de l'eau
froide dans des rservoirs cylindriques, o l'argent et le mercure se
sparent des matires terreuses, et le minerai est mis  couler. Le
mercure tombe  travers un linge, et l'amalgame qui reste contient un
sixime d'argent. On le presse alors dans des moules cylindriques, et on
le place pendant 10 heures dans des fours, o le mercure s'vapore et va
se condenser ailleurs. Le rsidu forme un minerai d'argent appel
_pigna_ dans le pays, et pour dernire opration on le place durant 2 
3 heures dans un four, o il fond, et on le coule dans des moules, en
lingots de 70 kilogrammes chaque. Il est ainsi expdi en Angleterre, o
on le vend en ce moment 46 pesos[4] le kilogramme. L'usine emploie
environ 200 ouvriers,  raison de 1 1/2, 2 et 3 pesos. La main-d'oeuvre
est plus chre ici, parce que le dsert ne donne rien, et il faut tirer
de loin par bateau tout le ncessaire  la vie. Le moteur est de la
force de 100 chevaux, systme amricain excut  Glascow. Toute la
vapeur employe pour les diverses oprations est concentre par de
nombreux tubes immergs dans un rservoir, et se transforme ainsi en eau
douce pour la boisson et autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous
les 30 litres, et il n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit
pour les nombreux voiliers qui viennent chercher le minerai. L'usine
rtribue le capital par un dividende de 30%. Le mercure est achet 
Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon de
34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent produit
dans chaque opration. L'usine, donne de 20  30,000 marcs d'argent par
mois (le marc quivaut  230 grammes).

         [Note 4: Le peso chilien vaut en ce moment 3 fr. 70.]

M. Mandiola, qui est en mme temps commandant des deux batteries qui
gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos, envoys
par les canons du _Huascar_, le fameux monitor des Pruviens. Il y
rpondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de mme
calibre.

La ville, semblable  Tantal, compte 5  6,000 mes. Les maisons sont
des cabanes de bois  toiture lgre. Il ne pleut jamais ici. Une vaste
glise de bois est en construction. Dans la montagne, les soldats ont
crit en lettres blanches colossales: Soldados Chillenos 8e bataillon,
marco 1882, et les marins ont peint en blanc une grande ancre qu'on
voit de la mer.

Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble
d'ossements et oeufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano
pris au dpt de Solar del Carmen,  26 lieues au nord-est
d'Antofagasta. L, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve une
couche de 3 pieds de guano. Qui a dpos l cette matire, et de quoi
est-elle compose? Les uns disent que ce sont des excrments que les
oiseaux aquatiques ont accumuls avec les sicles. D'autres dclarent
la chose impossible, et ajoutent que c'est l une composition chimique
comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me remet un opuscule sur
la laguna de Ascotan, d'o la compagnie qu'il dirige retire le borax.
Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de large, et on y trouve
plusieurs sources d'eau chaude  45 degrs. L'paisseur du borax qui le
recouvre varie de 5  85 centimtres. D'aprs les calculs longuement
tudis dans la brochure, on relve que le capital, employ sera
rtribu au 100 pour 100, puisque le quintal de borax, qui se vend en
Europe 8  9 pesos, reviendra  la compagnie  la moiti de ce prix,
tous frais compris, jusqu'au lieu de vente.

M. de Bourange me prsente sa femme, ses belles-soeurs et ses nombreux
enfants, et nous prenons tous place  sa table. Vers le milieu du repas,
je porte la sant du Chili et je pars  la hte, car le capitaine du
port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on n'attend plus que vous.
J'emporte les nombreux spcimens de minerai que m'ont donns M. Juan
Walker et les divers directeurs des usines visites, et bientt je suis
sur la _Serena_. Et maintenant, pendant que le bateau suit sa marche, en
longeant la cte o sont les dpts de guano, j'aime  relater ici la
conversation que j'ai eue hier au soir avec l'avocat Walker Martinez et
dom Mariano, sur l'incendie de l'glise de la Compaia  Santiago. Le
premier tait prsent, le second a t charg de faire l'enqute, et a
d entendre des centaines de tmoins oculaires. L'glise tait
richement, mais imprudemment pare. Un ensemble de lampes  ptrole au
matre-autel ont caus le premier feu, et brl l'autel. Alors la foule
s'est prcipite par les 5 grandes portes, 3 sur la faade et 2
latrales, qui taient non fermes, mais grandes ouvertes. La pousse a
t telle, que les premiers sortants, prcipits  terre, ont arrt les
autres qui se sont amoncels, formant une muraille humaine de 1 mtre
1/2 de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette
muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le
suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des
lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brlaient
les lazos. Ils couprent alors de petits arbres, prs de l, et les
tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne purent
quand mme se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir de les
suivre, s'accrochaient  elles.

Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers la
porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce ct, 
cause du feu au matre-autel, la foule ne se pressait pas.

L'difice fut consum en trs peu de temps, le plafond tait en bois
peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'tait form par elle un grand
courant d'air comme par une chemine. Les deux tours servant de clochers
ne tardrent pas, elles aussi,  s'crouler. Dom Mariano ajoute que,
d'aprs l'enqute, le nombre des morts s'est lev  1,870, la plupart
femmes, et appartenant  la haute socit; il n'y eut presque pas de
famille  Santiago qui ne fut en deuil. Tous affirment que les rcits
rpandus, dans lesquels on parle de portes fermes, sont compltement
faux.

Vers le soir, nous passons prs la pointe d'Angamos Mejillones, o fut
pris le _Huascar_ par deux frgates chiliennes, aprs la mort de son
commandant. Prs de l sont de nombreux dpts de guano, et le
gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes  une maison
franaise.

Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'normes sauts
hors de l'eau; c'est leur _samo-cueca_. Aprs le dner, on danse encore
bien avant dans la soire.

17 Aot.-- huit heures, nous stoppons  Iquique, chef-lieu de la
province de Tarapac. Elle appartenait au Prou, mais le Chili la
dtient et ne la lchera pas. Iquique est maintenant le second port
aprs Valparaiso, et sert d'entrept au salptre qui vient de
l'intrieur. Le gouvernement chilien a relev les droits 
l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de
salptre export (de 7  8 fr.), ce qui donne au trsor un revenu de 8 
10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000
habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires sont
dans le port pour charger le salptre: on m'en montre un en fer qui a
brl dernirement. La moiti de la ville est en reconstruction. Le
mois dernier, elle a brl pour la troisime fois en deux ans, et les
compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que moyennant une
prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et couvertes en forme de
terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la reconstruction on laisse des
rues larges de 20 mtres, pour diminuer la propagation du feu.

Avec le ciment import, le sable et les petites pierres qui forment ce
dsert, il serait facile de btir des maisons incombustibles.

C'est  Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le _Huascar_ et
l'_Indipendencia_ d'une part, et l'_Esmeralda_ et la _Covadanga_ d'autre
part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands pruviens. Le
commandant de l'_Esmeralda_ prfra couler plutt que de se rendre. Sur
la place, un monument en bois porte au centre le buste de ce hros
chilien avec cette inscription:

  ARTURO PRATT
  EL PUEPLO DE IQUIQUE
  A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879.

  _Arturo Pratt
  Le peuple de Iquique
  Aux hros du 21 mai 1879._

Sur le pidestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont
pri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien
garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux _cinos_ vtus
 l'europenne et vendant les ths, vases, laques, broderies et autres
marchandises de leur pays. Le march est bien garni de toutes sortes de
fruits et lgumes venant du nord et du sud, car il ne pousse pas un seul
brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que l'eau de mer distille. Un
chemin de fer conduit dans l'intrieur, aux nombreuses salptrires, et
les ateliers de rparation et construction de machines sont assez
complets.

Dom Mariano Casanova m'avait recommand de saluer en son nom le vicaire
ecclsiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bont, et nous
montons en voiture pour aller voir l'cole rcemment construite. C'est
la premire que je vois en ce genre. Au centre, une vaste salle ou
rotonde surmonte d'une coupole sert  runir les 300 lves pour
l'instruction religieuse. Vers le sud se dtachent en rayons 4 grandes
salles, formant 4 classes entirement ouvertes sur la rotonde, en sorte
que l'oeil embrasse tous les lves  la fois. Vers le nord, rayonnent 4
autres corps de btiment, qui sont les maisons des professeurs et de
leur famille. Autour de la rotonde,  l'tage suprieur, on runit un
muse d'histoire naturelle. Les espaces entre les btiments forment des
cours couvertes en roseaux pour tamiser les rayons du soleil. Les lves
arrivent  huit heures du matin et vont djeuner  onze heures. Ils
retournent  midi et sortent  quatre heures. Ainsi six heures de
travail par jour, car  chaque heure, le travail est interrompu par dix
minutes de rcration dans les cours. Systme excellent, car l'attention
de l'enfant ne peut se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est
fatigu, il ne peut s'appliquer. Une cour est rserve aux bains
aliments par l'eau de mer, et les lves, en t, en usent tous les
jours.

Nous passons  un autre tablissement, lui aussi tout neuf. C'est la
prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La
construction est en tle de fer galvanis  double paroi. L'espace entre
les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en sorte que,
si les prisonniers venaient  enlever une plaque de fer, le bruit que
feraient les coquillages en tombant avertirait les surveillants.

Le plan de la construction est semblable  celui de l'cole. Un octogone
au centre, d'o rayonnent 4 salles et 4 cours fermes avec portes
grilles; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde sous les
yeux. Un compartiment est rserv aux femmes, un a des cellules pour les
malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge d'instruction veut
mettre au secret: les simples prvenus, les condamns  une courte
dtention ont aussi leur compartiment. Les condamns exercent divers
mtiers, et ont tous deux heures d'cole par jour. Le temps de leur
prison n'est donc pas perdu, et plusieurs pourront en sortir meilleurs.
Le dimanche, un autel est lev  l'octogone, et tous les prisonniers
entendent la messe. Les sentinelles sur le mur de clture surveillent le
toit et correspondent entre elles par un appareil lectrique.

Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est trs cher.
Les moindres photographies cotent de 5  10 fr.; d'une petite corne de
boeuf qui sert de verre aux Indiens, on me demande 6 fr., et dans une
boutique d'_organelli_ tenue par un Italien, on demande 1,000 fr. pour
un mchant petit orgue qui a dj servi. M. le vicaire ajoute que les
loyers sont aussi fort chers, et que pour une maisonnette de 7 pices,
il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers gagnent de 10  25 fr. par
jour; ceux qui chargent les navires gagnent de 40  50 fr., mais tout le
gain s'en va en boisson. Je lui demande combien le gouvernement paie le
clerg: lui, vicaire ecclsiastique, reoit 3,000 pesos (15,000 fr.
l'an), le cur, 2,000 pesos, et le sous-cur, 1,500 pesos.

M. Ortuzar a voyag en Europe, aux tats-Unis et en Palestine; sa mre
et 4 de ses frres vivent  Paris. Je l'engage  reconstruire en pierres
artificielles et non en bois son glise incendie. Je le quitte 
l'embarcadre et retourne au bateau. Le soir nous stoppons  Pisagua. Ce
port ressemble  tous ceux que nous avons vus jusqu'ici sur la cte du
dsert. Il est clbre par le combat qui a eu lieu en ces derniers temps
entre Chiliens et Pruviens. Un monument, au sommet de la ville, est
consacr  la mmoire des nombreux braves tombs dans la bataille. Il
n'y a point ici de machines  distiller l'eau; un entrepreneur la porte
d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu trs riche en vendant de
l'eau. Il en est souvent ainsi pour les monopoles.

18 aot.--Le navire reprend sa route  dix heures du soir, et ce matin 
huit heures nous stoppons  Arica. C'est ici la porte de la Bolivie: les
mules en six jours de marche arrivent  la Pax. On aperoit au loin les
pics blancs de neige, et le soleil, que nous voyons  peine pour la
deuxime fois depuis notre dpart de Valparaiso, les rend brillants 
nos yeux.

Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole
d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques
lgumes. On me dit mme qu'au loin la Valle contient de magnifiques
orangers. Le _Puno_, navire de la mme compagnie, vient d'arriver;  son
bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que j'avais eu
pour compagnon de voyage dans l'_Aconcagua_. On vient d'amputer le bras
d'un pauvre marin tomb dans la calle, et on nous le passe pour que nous
le dposions  Callao. Ce n'est que par un miracle d'quilibre que ces
pauvres marins qui guident la chane au chargement et dchargement, ne
tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on imposait la compagnie de
100,000 fr. pour chaque homme tomb, ce serait justice, mais alors elle
prendrait les mesures ncessaires pour viter ces accidents.

Arriv  terre, je vois la ville brle: on relve  peine quelques
maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude
bataille et des milliers de morts: on m'assure mme que les Pruviens,
ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en reprsailles,
fusillrent les hommes arrachs  leurs maisons. L'glise est en fer,
probablement pour mieux rsister aux incendies et aux tremblements de
terre. Ils sont clbres ici. En 1868,  la suite d'un tremblement, la
mer se souleva et transporta au-del de la ville un steamer amricain.
Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore soulev la mer, et le
navire, remis  flot, a t jet  500 mtres plus loin: on vient de le
dmonter, il y a trois mois, pour en prendre le fer. Je n'ai encore
senti aucun _tremblor_ ici; il parat qu'ils sont frquents et peu
commodes. Le capitaine du navire me montre une blessure au nez, qu'il a
reue dans un tremblor qui le jeta  terre.

Le seul tablissement important d'Arica est la douane et ses vastes
entrepts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais
ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie  faire la
paix, le Chili a bloqu le port de Mollendo et mis des droits presque
prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire passer
ses produits et tirer ses provisions par la Rpublique argentine.

Un chemin de fer conduit en deux heures et demie  Tacna, ville de
15,000 mes,  13 lieues d'ici: de l les mules vont  la Pax en six
jours. Le prix de chaque mule d'ici  la Pax est de 30  40 pesos, plus
de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur, l'autre pour
le conducteur, la troisime pour les bagages, en sorte que ce voyage
revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il faut porter ses
provisions de bouche, ses couvertures, et courir le risque d'avoir le
_soroche_, espce de suffocation qu'on prouve au point o la route
atteint 5,000 mtres d'altitude. La population ici a dj entirement
chang de physionomie: ce ne sont plus les types chiliens, mlange de
Basques et d'Araucans, mais le type pruvien, mlange d'Andalous et
d'Incas. On voit mme de nombreuses femmes coiffes d'un panama, avec
longues tresses noires: c'est le vrai type Incas.

 une heure, pendant que je retourne au navire, le _Comus_, corvette
anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'chelle n'tant pas
encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents
gymnastiques, j'hsite, puis je grimpe bravement. Les officiers me
reoivent avec gard et me font visiter le navire. Son blindage d'acier
est de 0m 20; il porte 15 canons, 250 hommes d'quipage, dplace 2,300
tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur.  trois heures le navire
reprend sa marche.

D'aprs l'indicateur, demain nous devrions stopper  Mollendo.

Un chemin de fer conduit de ce port  Arquipa en un jour; d'Arquipa,
le mme chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, aprs deux
jours,  Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau  vapeur
traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence
prend les voyageurs et les conduit en deux heures  la Pax.

Arquipa est encore occupe par Montero, un des nombreux prsidents de
la Rpublique du Prou, et l'arme chilienne projette une expdition
pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par l dans ces
temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent encore leurs
forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je l'ai dit,
Mollendo est bloqu, et le navire ne s'y arrte pas.

Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une cte dsole! Depuis
huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moiti  terre,
moiti sur l'eau.

19 aot.--La Bolivie occupant les montagnes de l'intrieur est encore
peu connue, sa superficie est value  1,300,000 kilomtres carrs, et
sa population  2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est
gouverne par un prsident et deux Chambres lectives, mais sujette aux
troubles intrieurs; maladie commune  la plupart des rpubliques de
l'Amrique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux
idiomes indiens, le _quicha_ et _le guarani_, sont galement rpandus.
Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de
route. Notre navire continue  suivre la cte montagneuse et aride.  un
certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait
couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lance, il y a
quelques annes, par un volcan.

20 aot.--Route semblable  celle d'hier. Sur une des montagnes, prs de
Pisco, nous voyons une immense croix grave dans la montagne par les
Incas, dit-on. Nous voici aux les de Chincas, quatre petits rochers qui
ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien d'annes et de
sicles faudra-t-il aux nombreuses bandes d'oiseaux marins pour les
regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit quelques brins de verdure. La
vue de la ville, avec son clocher, est pittoresque; mais je n'irai pas 
terre: il est tard, et l'on sait qu'il y a la fivre jaune.

Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de
Santiago, le _Ferro-carril_, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre
ministre, Pascal Duprat,  un des chefs du libralisme chilien, Don
Ambrosio Montt,  propos de certains de ses discours, que celui-ci lui
avait envoys. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'loge de Voltaire, et
dclare qu'il en manque un  l'Amrique. Montt lui rpond, par ces
paroles: En vrit, que ferait Voltaire dans notre Amrique? Celle du
Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amrique latine, il
est  craindre qu'un gnie tel que Voltaire dtruirait, comme en Europe,
non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu' affaiblir et
effacer l'ide chrtienne, qui est en mme temps le fondement de notre
socit et le meilleur auxiliaire de nos institutions rpublicaines,
sans fonder en retour une philosophie pour nos penseurs, ni une science
pour nos publicistes, ni une religion pour notre peuple.

Je pensais que nos ministres,  l'tranger, taient chargs de
reprsenter notre pays et de protger nos intrts: il parat que
quelques-uns rduisent leur devoir  la propagande des mauvaises ides
rvolutionnaires; plt  Dieu qu'ils trouvassent partout la rponse de
M. Montt!




CHAPITRE XX

Le Prou.

     Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Justice. -- Les
     Chinois. -- L'instruction. -- Le guano et le salptre. -- La
     guerre avec le Chili. -- Les Incas. -- Leurs croyances. --
     Manco-Ccapec et sa dynastie. -- Les lois et usages. -- Le Callao.
     -- Le port. -- La monnaie. -- Les types.


La Rpublique du Prou, situe entre le 1 et le 22 latitude sud et le
70 et le 84 longitude ouest du mridien de Paris, a une surface de
2,700,000 kilomtres carrs, plus de 5 fois la surface de la France. La
population est de 2,700,000 habitants.  l'est, le Prou confine au
Brsil, avec lequel il est reli par les voies navigables des confluents
de l'Amazone;  l'ouest il est baign par le Pacifique; au nord il a la
Rpublique de l'quateur et de la Nouvelle-Grenade; au sud la Bolivie, 
laquelle le relie le chemin de fer d'Arquipa et Puno. Les chemins de
fer actuellement en exploitation s'lvent  environ 2,500 kilomtres.

Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la Rpublique du Prou
tait gouverne par un Prsident lu pour 4 ans. Le pouvoir lgislatif
tait confi au Congrs, compos de deux Chambres: le Snat et les
dputs. Le pays est divis en 19 dpartements, qui nomment chacun 4
snateurs et 4 supplants. Les dputs sont lus  raison de un pour
30,000 habitants. Les snateurs doivent avoir 30 ans d'ge et justifier
de 1,000[5] soles de rente, les dputs doivent avoir au moins 25 ans et
500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire tait confi 1  une Cour
suprme sigeant  Lima, et dont les membres, proposs par le Congrs,
sont nomms par le Prsident; 2  des Cours suprieures sigeant dans
les chefs-lieux des dpartements, et dont les membres, proposs par le
Prsident, sont nomms par la Cour suprme; et 3  des Cours de 1re
instance sigeant dans les chefs-lieux de province, et nommes par la
Cour suprme.

         [Note 5: Le sole argent vaut nominalement 5 fr., mais
         aujourd'hui (1883), pour le change, il n'est cot que 4 fr.
         20. Le sole papier vaut 29 centimes.]

Pour les finances, le budget, en 1878, s'levait  environ 40,000,000 de
soles pour l'entre, et  peu prs autant pour la sortie; la dette
dpassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique,
romaine, est la dominante. Le pays est divis en 8 diocses, dont 4
actuellement vacants.

Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le nom
de _costa_, qui s'tend des Andes au Pacifique, il ne pleut jamais; mais
un brouillard presque constant mitig les rayons du soleil.  Lima, le
thermomtre dpasse rarement 29 et descend rarement au-dessous de 16.
Dans la Sierra, ou montagnes, la temprature varie selon l'altitude;
elle est toujours trs chaude dans les valles.

L'agriculture commence  faire quelques progrs, surtout pour la canne 
sucre, qui trouve ici un sol privilgi. En effet, la canne produit
2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain plant,  Cuba,  la
Martinique et aux Antilles en gnral; 5,000  la Runion, 6,000 au
Brsil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de 15
mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare plant au
Prou, ce qui correspond  80 tonnes de cannes par hectare.
L'exportation du sucre du Prou dpasse dj 100,000,000 de kilogrammes
par an. La main-d'oeuvre manquant pour cette culture, on a eu recours
aux Chinois, et de 1850  1874 on en a import 87,952, sur lesquels le
dixime est mort durant la traverse. Les autres ont t vendus au
Callao  peu prs comme esclaves, au prix de 300  400 soles, avec
prtendu engagement de 8 ans. Ils ont t si maltraits que la plupart
sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvs. Le Cleste-Empire,
inform des faits, avait dfendu cette nouvelle traite; mais en 1875 le
gouvernement pruvien envoya en Chine un ambassadeur qui russit 
conclure un trait pour le voyage libre des Chinois au Prou, 
condition qu'ils y seraient traits comme les citoyens de toute autre
nation. Cela n'empche pas que les Chinois sont ici mal vus, et qu'ils
reoivent souvent des traitements peu chrtiens; alors ils se rvoltent
et russissent parfois  assassiner leurs bourreaux. Par contre, l o
on les traite bien, ils se conduisent gnralement en braves gens et
s'attachent aux intrts de leur matre. On m'a racont que, pour leur
inspirer de la terreur, dans une ferme, on brlait leurs cadavres dans
un four. On sait que le Chinois croit qu'en mourant sur la terre
trangre, il ressuscitera dans son pays; or la chose; lui parat
impossible si son corps passe par le feu.

Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon
europen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre ct des Andes, il
lui donnait en proprit des terrains, jusqu' concurrence de 15
hectares par personne, les semences et les btes de labour. Cette
colonie, souvent dtruite par les Indiens qui habitent les forts
voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un
meilleur avenir. Le colon europen ne viendra, srieusement que le jour
o des routes assureront le dbouch des produits, et qu'une bonne
administration donnera la paix et la scurit.

L'instruction est primaire, secondaire ou suprieure; celle-ci est
donne par l'universit; les deux premires sont gratuites et
obligatoires; mais malgr cela, surtout dans les campagnes, la gent
illettre est de beaucoup la majorit.

Le Prou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31
petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse plus
de 5 hectares et a cot prs de 10,000,000 de soles. La Socit
gnrale, pour le compte de laquelle ce gigantesque travail a t
excut, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix
stipuls.

Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre,
comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces
chiffres sont de beaucoup rduits depuis les hostilits. Les Italiens
sont une quinzaine de mille.

[Illustration: Prou.--Capeador  cheval dans les jeux de toros.]

La dcouverte du guano et du salptre avait enrichi le Prou d'une
manire extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut rsister  la
richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clerg tait corrompu, la
justice se vendait, le public courait aprs des jeux malsains, et encore
aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les sanglants
combats de taureaux et de coqs, deux spectacles indignes d'un peuple
civilis. Mais ce n'est pas impunment que les peuples comme les
individus provoquent la justice de Dieu. En 1879, une guerre clate avec
le Chili. Le Prou avait avec la Bolivie un trait d'alliance offensive
et dfensive; il dut se mettre en campagne. Il avait des hommes, de
l'argent, des armes et des navires; il se croyait le plus fort; mais,
affaibli par ses divisions, il fut battu sur toute la ligne. L'ennemi
occupe aujourd'hui ses meilleures provinces et en peroit les revenus,
qu'il emploie chez lui en travaux publics. En attendant, la division
rgne encore partout; les uns sont pour Montero, vice-prsident de la
Rpublique, qui occupe Arquipa; les autres pour Caceres, son gnral;
d'autres suivent Garcia Calderon, prsident prisonnier au Chili, et
d'autres Iglesias qui voudraient arriver  la paix. Dans cette
situation, le Chili, ne trouvant avec qui traiter, continue  occuper le
pays. D'autres disent qu'il n'est pas tranger  ces divisions, et que,
puisque l'occupation double ses revenus, il est heureux de la continuer;
quelques-uns vont plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir
l'isthme de Panama qui le placera au bout du monde, serait heureux de se
rapprocher du canal en s'annexant le Prou. Il compte donc fatiguer le
commerce tranger jusqu' ce que les commerants eux-mmes fassent hter
par les puissances un arrangement quelconque, fut-ce mme l'annexion.
Quant aux Chiliens, ils dclarent que c'est pour le bien du pays qu'ils
consentent encore  l'occuper; car, eux partis, il y aurait la Commune;
et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que l'annexion de la province
de Tarapac et ventuellement d'Arica et Tacna.

Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura
beaucoup  faire pour rgnrer les moeurs; et le Saint-Sige encore
plus de besogne pour ramener le clerg  son devoir. Il est la lumire
qui claire et le sel qui sale; lorsqu'il manque  ses devoirs, le
peuple tombe dans les tnbres et dans la pourriture.

J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le Prou
avant la conqute espagnole. Ds les temps prhistoriques, les deux
Amriques taient peuples par des tribus multiples plus ou moins
civilises. Au Prou, ces tribus taient commandes par des chefs
appels _Curacas_ ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les
Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les
Huancas, qui occupaient les dpartements des Aucachs, Junin,
Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les _Chincas_, qui peuplaient la
cte, taient la plus civilise. Ils croyaient  un Dieu, pur esprit,
crateur de l'Univers, qu'ils appelaient _Con_.

Le genre humain s'tant rvolt contre lui, Con le dpouilla de tous ses
dons et convertit les hommes en btes froces. Mais Pachacumac, fils de
Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre humain, et
les hommes lui btirent un grand temple dont on voit encore les
grandioses ruines prs de Lima.

Ils croyaient  l'immortalit de l'me,  la rcompense des bons,  la
punition des mchants et  la rsurrection des corps. C'est pourquoi ils
mettaient dans le cercueil les vtements, la nourriture et la monnaie
qui devaient servir au ressuscit.

Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appel _Supay_, combattu par
Pachacumac.

Vers le milieu du XIe sicle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se
dirent fils du soleil, engendrs dans une le du lac Titicaca, et
envoys pour rgnrer la terre. Il est plus probable que Manco-Ccapec,
fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses contemporains,
aura invent cette fable pour attirer les populations et accaparer le
pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus l'acceptrent pour chef,
il leur donna des lois relativement sages, et surtout le bon exemple
d'une vie honnte; il rprima les vices au moyen d'un code pnal svre,
et organisa une arme qui lui soumit une grande tendue du pays. Ses
successeurs, au nombre de 14, continurent la conqute et possdrent le
pays depuis Quito, sous l'quateur, jusqu' la rivire Maule dans le
Chili. Ils le couvrirent de routes et monuments, et par une habile
organisation qui divisait le peuple en dcades, compagnies et
bataillons, ils taient au courant de tout ce qui se passait et
pouvaient rprimer les abus. L'instruction n'tait donne qu'aux nobles
et aux chevaliers. Ils divisaient l'anne en 12 mois. Les hommes
pratiquaient l'extraction des mtaux, surtout de l'or, de l'argent et du
cuivre, pendant que les femmes faisaient avec la laine de llamas et de
huanacos les vtements pour le peuple, et avec la laine de vicogne et
d'alpaca, les vtements des nobles. La terre tait divise en trois
portions: une pour le Soleil ou le culte, l'autre pour l'Inca, la
troisime pour le peuple; mais lorsque celui-ci croissait en nombre et
n'avait pas assez de terres, on prenait sur les deux premires portions.
Il y avait des terres pour les veuves, pour les orphelins, pour les
infirmes et pour les soldats sous les armes. Toutes ces terres taient
travailles par le peuple. Avant tout, on travaillait les terres du
Soleil, ensuite celles des veuves et autres empchs, puis celles du
roi, et enfin les autres; on ne pouvait ni les acheter ni les vendre.
Elles taient  la communaut.

Des surintendants, aux poques marques, sonnaient de grand matin la
trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et
leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la proprit, fut
aussi absorbe par l'tat. L'Inca faisait les mariages des nobles, et
les magistrats, en province, ceux du peuple. La crmonie avait lieu une
fois l'an: les jeunes filles de 18  20 ans se plaaient en ligne, et
vis--vis s'alignaient les jeunes gens de 24  25 ans. La communaut
construisait la maison des poux; ils devaient la garder toujours et ne
pouvaient sortir de la condition des anctres. La puissance du pre
tait excessive; sa femme tait presque son esclave, et ses enfants sa
richesse.

Parmi les lois, on distinguait la loi _municipale_, qui rgissait les
villages; la loi de _communaut_, qui marquait les travaux  faire en
commun; la loi de _fraternit_, qui numrait les conditions
d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons; la
loi _mitachanacuy_, qui rglait le travail commun aux villages,
provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait
l'entretien, aux frais de l'tat, des aveugles, des boiteux etc.; la loi
de _l'hospitalit_, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public, aux
besoins des voyageurs, en les logeant dans les btiments appels
_Corpahuasis_; et finalement la loi _casera_, et la loi conomique.

Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire har le
vice, telles que celles-ci: Aime.--vite l'oisivet.--Tu ne
mentiras.--Tu ne tueras.--Tu ne commettras adultre.--Tu ne frapperas,
etc.

Les lois pnales taient svres: l'oisif tait flagell; l'homicide,
l'adultre, le voleur, l'incendiaire taient punis de mort. Les
questions civiles taient rgles par l'Incas et par ses magistrats.

[Illustration: Prou.--Callao.--Le port et le mle.]

La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armes de
prtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils taient
tous parents de l'Inca, et leurs fonctions taient  vie. Quand on
prenait une nouvelle province, on y btissait un temple, et on y
envoyait des prtres. Ils avaient aussi des prtresses, choisies parmi
les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la virginit, et
comme les vestales, elles conservaient le feu sacr. Elles filaient
aussi la laine et tissaient les vtements du roi et de sa Cour. Il y
avait, durant l'anne, plusieurs ftes du soleil.-- chaque lune on
sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs, selon, le genre
d'holocauste. Au commencement de chacune des 4 saisons, on clbrait une
grande fte, dont celle de ccapac-raymi, au solstice de dcembre, tait
la plus imposante.

On offrait au soleil, du rgne minral, de petites pierres pointues, de
la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres prcieuses; du rgne
vgtal, du mas diversement prpar, des armes qu'on brlait en
holocauste, de la _coca_, dont la fume tait considre comme trs
agrable  la divinit; du rgne animal, des llamas et autres animaux,
et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au
couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir la
protection du Ciel sur son gouvernement. On vnrait aussi la lune,
soeur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles.

Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait  la
pubert, au mariage,  la mort, on faisait de grandes crmonies, bals
et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement
conserves.

Un gouvernement organis ainsi en communaut, et comme une seule
famille, tel que le rvent encore aujourd'hui certains communards, a pu
traverser plusieurs sicles, grce aux lois morales et paternelles de
son fondateur; mais il ne put rsister  une poigne d'trangers. C'est
en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Prou, et tua
indignement Atahualpa, le dernier des Incas.

Je reviens maintenant  mon journal de voyage.

Le 21 aot 1883,  sept heures du matin, le steamer _La Serena_ tire le
canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose 
entrer dans le dock, je vais  terre, et un des employs de la maison
Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bont de me donner divers
renseignements relatifs aux docks dont j'ai parl. 25 grues mobiles 
vapeur chargent et dchargent les navires qui accostent au mle. Les
droits sont multiples et considrables; 12 centavos ou sous par tonne de
jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2 soles
et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de poids, et
malgr cela la compagnie perd de l'argent tous les jours. Les malheurs
de la guerre loignent les navires et le commerce.

La ville du Callao ressemble assez  une des villes du sud de l'Espagne:
rues de 10 mtres, maisons  un tage, balcons grills ou vitrs en
encorbellement.

Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso
chilien est remplac par le sol pruvien, qui vaut en ce moment 4 fr.
20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, quivalait au sol
argent, ne vaut plus  prsent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols
papier pour 1 sol argent.

Le type pruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien
rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des ngres, des
Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins crois. Les dames
ont parfois un teint absolument blanc, diaphane et incolore. Aprs
avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train, qui, dans une
demi-heure, me conduit  Lima. Le chemin de fer traverse une plaine
arrose qui serait garnie de villas sans l'inscurit du pays.




CHAPITRE XXI

     Lima. -- L'hpital franais. -- Les monuments. -- Le Panthon. --
     L'hpital duo de Mayo. -- L'hacienda l'Infanta. -- La fabrication
     du sucre. -- Les difices religieux. -- Sainte Rose de Lima. --
     L'tablissement de Blem, et, les Congrgations franaises. --
     Excursion  Chicla. -- Le chemin de fer transandin. -- Un oncle
     d'Amrique. -- Les Indiens et la magie. -- Le sorroche. -- Retour
      Lima. -- Payta. -- Navigation vers l'quateur.


La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en
encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi on
a tout dernirement dfendu ces sortes de balcons. Ils empchent le
soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent
ainsi plus frais. La capitale du Prou est en ce moment occupe par les
troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La population,
qui tait de 180,000 habitants, est en dcroissance; le commerce est
paralys, et beaucoup d'trangers, ne faisant plus leurs affaires, s'en
vont. Esprons que tout cela cessera  la conclusion de la paix.

Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le prsident du club franais
et de la Chambre de commerce franaise. M. Jules Fort, avec une extrme
amabilit, se fait mon cicrone et me conduit d'abord  l'hpital
franais, sorte de maison de sant dirige par les Soeurs de
Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce moment qu'environ
500 membres, et la maison qui reoit gratuitement les Franais, reoit,
moyennant 2 soles par jour, les malades des autres nations. Elle est
parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin. Cette oeuvre, qui a cot
 la petite colonie des centaines de mille francs, montre son
patriotisme et sa charit: elle a aussi ouvert une cole franaise pour
les enfants des deux sexes.

Non loin de l, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux
des principaux tablissements de Lima, et arrivons au jardin de
l'Exposition. C'est l que se trouvaient les belles statues, les vases,
les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de Santiago et
des autres villes du Chili.

Nous parcourons les quartiers du centre, orns de beaux magasins; mais
les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a impos de 10,000
soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de l'argent
des banques et la vente des proprits: tout est paralys. Il peroit
pour son compte les droits de douane qu'il a doubls, et l'importateur,
priv du bnfice d'un entrept, est oblig de payer en argent comptant
les droits dans la quinzaine de l'arrive des marchandises.

[Illustration: Prou.--Panorama de Lima.--Plaza de Arme.--La
cathdrale.]

Je passe la soire chez M. Cabral, ministre de la Rpublique argentine.
Ce jeune diplomate, rcemment mari me prsente  sa famille avec la
simplicit des anciens temps. La jeune pouse, dans un dner exquis,
veut bien me faire connatre les principaux plats et fruits du Prou.

Pour se former une ide d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes
et la vie qu'on y mne: il faut savoir encore comment on cultive la
campagne. M. Martinet, grant de la proprit l'Infanta, une des
principales du Prou, veut bien accepter de me la faire visiter
lui-mme. Elle est  trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima; nous
nous donnons rendez-vous  9 heures  la station; mais auparavant M.
Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bont de me conduire au
Panthon. Une voiture nous a bientt transports  l'autre bout de la
cit,  la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de marbre,
vrai chef-d'oeuvre d'art. Des compartiments nombreux reoivent les corps
dans de petites votes superposes jusqu' la hauteur de 2 mtres,
d'aprs le systme des cimetires d'Italie. L'espace intermdiaire est
occup par de riches monuments qui rvlent l'opulence des temps passs.
Je remarque une pauvre _chola_ (Indienne) qui porte sur son sein son
enfant mort et vient l'enterrer de ses mains.

Du cimetire, nous passons  l'_hpital due de Mayo_; il est affect en
ce moment aux malades de l'arme d'occupation. D'un vaste polygone au
centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre les
salles sert de jardins ou promenoirs.--Le tout est enferm par un
btiment formant clture et contenant d'autres salles qui donnent sur un
porticat. Ces portiques mme sont encombrs de malades en ce moment.
Nous y voyons les blesss de la bataille de Huamacuco; de nombreux
fivreux atteints de la typhode; beaucoup de malades syphilitiques. 25
Soeurs de Charit franaises ont la direction de l'tablissement. Elles
dirigent aussi l'hpital civil, les enfants trouvs, les orphelinats et
l'hospice des fous. M. Fort y a conduit dernirement un jeune Franais,
empoisonn par une herbe terrible que connaissent les Indiens. Ce poison
rend fou d'une folie ingurissable, et ne laisse absolument aucune trace
dans l'organisme, en sorte que l'autopsie ne peut le constater.

 9 heures nous sommes  la station, et vers 10 heures  la hacienda
l'Infanta. Elle appartient  MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce
moment  Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plants
en canne  sucre. Un magnifique chteau entour d'un superbe parc
s'offre  nos yeux. La construction est admirablement comprise pour les
besoins du pays: un tage sur rez-de-chausse et sous-sol, grande
lvation de plafond; portiques qui empchent le soleil de chauffer
directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute
sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus lgants
bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et
Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en
planches, recouvertes d'une lgre couche de terre battue; c'est
suffisant pour ce pays, o il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point vu
de marchands de parapluies. Un galinasso vautour _urubus_ vient se
poser sur le pinacle destin  l'horloge. M. Martinet le tire avec son
revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme du
vautour, abonde dans le pays: il est un peu charg de la propret. Dans
le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches  mille couleurs,
voltigent avec grce de fleur en fleur; au verger nous voyons le poirier
et le pommier  ct du bananier; au potager croissent tous nos lgumes
d'Europe; un garon va et vient, criant et faisant du bruit pour
loigner les oiseaux; ces gourmands ont dj pel les feuilles des
choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au compartiment des animaux,
on voit 80 boeufs pour la charrue, des moutons pour le personnel, et de
magnifiques chevaux, dont quelques-uns toujours sells, prts  partir.
Prs de l est le compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler
la proprit. On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres 1/2 de
riz. Ils travaillent de 7 heures du matin  4 heures 1/2 du soir et ont
1 heure 1/2 de repos pour le dner.

Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois
sont parqus dans une vaste cour dont les portes sont fermes le soir;
ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brsil; mais
rcemment M. Martinet les a autoriss  se faire des maisonnettes
spares, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occup par un
petit temple o ces bons Chinois viennent  leur manire remplir leurs
devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur costume; ils
sont vtus ici  l'europenne. Lorsqu'ils sont malades, ils passent 
l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en Chine. Ils n'ont pas de
femmes et finiront par s'teindre. C'est pourtant l une bonne
main-d'oeuvre qu'on aurait d mieux mnager. Quelques-uns sont parvenus
 tablir de beaux magasins o s'talent les marchandises de Chine. Ils
ont,  Lima comme  San-Francisco, un quartier  eux, avec leur thtre
et leur pagode.

L'usine est vaste, bien claire, bien are. Les machines, qui viennent
de la maison Caille de Paris, sont disposes de telle sorte, qu'un seul
surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des oprations.

Un chemin de fer sillonne la proprit, et la locomotive apporte 
l'usine les wagons remplis de cannes. Verses sur un tablier sans fin mu
par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rays qui les
pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant 
travers un filtre mtallique, se dbarrasse des fibres et autres
matires trangres les plus grossires; puis, par la pression de la
vapeur dans un cylindre, il est transport dans un rservoir lev, d'o
il passe dans certaines chaudires; l, par une mixture de chaux, les
autres matires trangres sont prcipites au fond, et le jus clarifi
s'en va dans d'autres chaudires o il perdra l'eau qu'il contient au
moyen de l'vaporation. L'cume est aussi travaille par divers
procds, et rend ce qui lui reste de jus pur.  la suite de toutes ces
oprations, le jus, priv de l'eau et des autres matires trangres,
s'en va dans de grands rservoirs et n'a plus besoin que d'tre spar
de la mlasse pour laisser le sucre pur. Cette opration se fait au
moyen de nombreuses turbines qui font 1,000 tours  la minute. M.
Martinet a supprim la filtration par le noir animal, dont ce jus
n'avait pas besoin. Aprs l'opration, l'usine est lave; l'eau, amene
dans certains rservoirs, donne ce qu'elle peut contenir encore de
matires provenant de la canne, et on en extrait le _rhum_.

L'usine fabrique de 25  30,000 quintaux de sucre par an; la canne
produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de cannes.

Les ateliers de rparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des
meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomtre distille le charbon
pour le gaz  l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le rsidu de
la canne sert de combustible. Les bureaux sont occups par trois jeunes
gens. Chaque champ a sa comptabilit de doit et avoir. M. Martinet
espre que, tous frais dduits, la hacienda donnera encore cette anne
200,000 fr. de bnfice net. Comme administrateur, il a 10% du bnfice
et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de nuit, qui
correspondent au moyen de sifflets, doivent rpondre au sifflet du
matre. Vient enfin l'heure du djeuner, que prside la belle-mre du
propritaire. Cette vnrable matrone voudrait bien aller  Paris, mais
sans passer la mer.

Aprs le repas, nous montons  cheval pour parcourir l'hacienda. Ici on
coupe la canne, l on laboure, on draine un terrain marcageux;
ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le mas.  un certain
point on amne les charretes de canne. Une grue mobile  vapeur, au
moyen d'une chane, lve d'un seul coup le chargement et le dpose sur
les wagons, conomisant ainsi la main-d'oeuvre de 30 hommes. L'habilet
de l'administration et le perfectionnement des moyens sont deux points
essentiels pour la bonne russite dans le rendement d'une hacienda.

M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, nergique,
sait faire rendre des centaines de mille francs  la mme proprit, qui
en d'autres mains donnerait  peine le montant de la dpense. Il vient
d'avoir raison d'une grve de ses Chinois, en renvoyant les meneurs.

Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes  des
Communauts religieuses qui les ont donnes en emphytose pour une ou
plusieurs vies. On appelle vie une priode de 50 ans. La redevance
annuelle est ordinairement trs lgre. Ainsi, l'hacienda que nous
parcourons ne paie  la Communaut propritaire qu'un loyer d'environ 25
fr. par mois. Arrivs au bout de la proprit, M. Martinet nous quitte
et nous laisse nos chevaux qui dvorent la route, galopant  leur aise
dans les cailloux et  travers les fosss. Au bout d'une heure ils nous
dposent  Lima.

Nous visitons la cathdrale, dont la faade occupe un des cts de la
_plaza de arme_ ou place centrale. C'est sur cette faade qu'on pendit,
il y a quelques annes, les deux frres Gouttires, dont un candidat 
la Prsidence, et, aprs les y avoir laisss exposs tout le jour, on
les brla sur place. Pour le Prou, le XIXe sicle n'est pas encore
celui de la civilisation!

[Illustration: Prou.--Rue Valladolid  Lima.]

La cathdrale, vaste et bel difice, renferme les restes de Pizarro, le
premier conqurant du Prou, qui fut assassin sur la place mme. Nous
passons  l'glise de la Merced et  celle de San-Francisco, qu'on dit
la plus belle de Lima. Les sculptures anciennes abondent; les vastes
clotres sont de toute beaut. Ces immenses couvents, jadis, habits par
des centaines de moines, en contiennent aujourd'hui  peine
quelques-uns, et la rforme en cette matire n'est ni la moins pressante
ni la moins ncessaire.  San-Domingo, autre glise trs belle, les
clotres et le monastre sont des habitations royales. C'est dans cette
glise que priait sainte Rose lorsque lui apparut Notre-Seigneur. Une
plaque marque l'endroit o elle se tenait  genoux. On y lit ces paroles
de Notre-Seigneur: _Rosa de mi corazon, io te querro por mi sposa;_ et
la rponse de Rose: _Ve qui esta esclava tuia, o Rey de Eterna majestad,
tuia son y tuia sar._ On sait que sainte Rose naquit  Lima le 30 avril
1586, qu'elle y vcut tertiaire de Saint-Dominique, et y mourut  l'ge
de 31 ans, le 24 aot 1617, aprs avoir difi tout le pays par la
saintet de sa vie. Elle fut batifie le 12 fvrier 1668 par Clment
IX, et canonise par Clment X, le 12 avril 1671.

Voyant que je m'intressais  ces souvenirs, MM. Fort et Carriquiri me
conduisent  l'glise de Santa-Rosa, leve sur l'emplacement de sa
maison. On y prchait, en ce moment,  l'occasion de la neuvaine
prcdant sa fte, fixe au 31 aot. Derrire l'glise actuelle, l o
on a commenc la construction d'une grande basilique, nous voyons le
jardin que Rose aimait  cultiver de sa main. Il est garni de roses et
de liserons; sa cellule est enferme dans des planches, prs d'un puits.
La tradition rapporte que sainte Rose, aprs avoir revtu un cilice
ferm  cadenas, en jeta la clef dans ce puits, afin de le porter toute
sa vie. Dans la sacristie, on nous montre un tronc d'oranger provenant
d'un arbre plant par la sainte; son corps a t rcemment enlev et
cach, pour le soustraire  une profanation toujours possible dans les
troubles de la guerre.

M. Tremouille, photographe, m'invite  visiter sa collection de rarets
indignes. J'y remarque une belle varit d'chantillons de minerais, de
nombreux spcimens de vases et vaisselle indiens. Quelques-uns  sujets
aussi lubriques qu' Pompei. Le plus curieux de la collection sont des
os de prsidents ou prtendants de la Rpublique, brls ou assassins,
des cordes de prsidents pendus, etc. Cela suffit  donner une ide des
moeurs du pays.

Je passe encore la soire chez M. Cabral et chez, son beau-pre, M. de
Tizanos Pinto, ministre plnipotentiaire de San-Salvador. Celui-ci me
fournit l'occasion de connatre Mgr D. Pedro Garcia, lequel a habit
longtemps Rome et l'Europe.

Le 23 aot, de grand matin, M. Carriquiry vient me prendre  l'htel et
me conduit  l'tablissement de Blem, tenu par les Soeurs des
Sacrs-Coeurs de Jsus et de Marie. L'aumnier, des Pres de Picpus, et
la Soeur suprieure nous font parcourir la maison: vastes cours,
dortoirs ars, belles salles d'tude. C'est un tablissement de premier
ordre qui donne l'instruction  plus de 300 lves, dont 160 internes et
140 externes, outre une cole gratuite. La pension, qui tait de 100 fr.
par mois, a t rduite de moiti pour aider les parents prouvs par
les malheurs de la guerre. Une autre Congrgation franaise, celle du
Sacr-Coeur, tient aussi  Lima un pensionnat florissant. Ce sont les
Congrgations qui, ici comme un peu partout, donnant l'instruction et
l'ducation franaise, font connatre et aimer notre pays.

Aprs avoir visit Lima, ses principaux tablissements et ses environs,
je devais pntrer dans l'intrieur du pays; mais par ces temps de
trouble, la chose est peu facile et assez dangereuse. Des bandes de
pillards, sous le nom de Montereros (partisans de Montero), parcourent
le pays, ravageant tout sur leur passage. D'autre part, les chemins
manquent et les moindres distances exigent plusieurs jours de voyage 
cheval par des sentiers difficiles. J'aurais voulu faire une visite  la
colonie de Chanchamayo, au-del des Andes. Il y a l plusieurs Franais
qui s'occupent de la culture de la canne  sucre: celle-ci vient si bien
dans cette partie du Prou, qu'on n'a pas besoin de la replanter. Mais
de Chicla, o s'arrte le chemin de fer, jusqu' Chanchamayo, il y a
encore 3 ou 4 jours de cheval. Je renonce donc aux longues excursions
pour prendre le bateau du 24. Nanmoins, je ne puis rsister au dsir de
gravir les Andes par le chemin de fer transandin, dit de la Oroya. Le
train s'y rend trois fois par semaine; c'est aujourd'hui le jour du
dpart, mais il ne retourne que le lendemain, trop tard pour atteindre
le bateau au Callao. Le directeur, M. Backus, veut bien lever cette
difficult en mettant  ma disposition un homme et un _carrito_ qui, par
la seule pente de la voie, me ramnera demain assez de bonne heure. M.
Backus pousse l'attention jusqu' me donner pour conducteur le plus
ancien employ de la ligne, M. Georges Devani, un vnrable Savoyard, 
figure de saint Franois de Sales, qui me fera remarquer les points
saillants de la route.  8 heures 1/2 nous sommes dans le train, qui
nous emporte rapidement. La voie traverse la ville et suit le Rimac,
espce de Paillon de Nice qui traverse Lima. Le long de la valle on
drive le peu d'eau d'irrigation qui descend des montagnes. On a, dans
ce but, utilis 3 lacs en dversant les eaux de l'un dans l'autre pour
les prcipiter dans le Rimac. On peut ainsi arroser des champs de coton
et de cannes  sucre.

[Illustration: Prou.--Chemin de fer de La Oroya.--Pont de Las
Verrugas.]

 Santa-Clara une importante hacienda, dans le genre de l'Infanta, est
la proprit d'un Amricain du Nord qui la gre avec l'nergie et
l'esprit pratique, propres  sa race. Il sait recueillir de larges
bnfices l o souvent les indignes perdent de l'argent, faute
d'ordre, de mthode, et parce qu'ils se laissent absorber par les
dettes, dont les intrts sont ruineux. Nous voyons mme une fabrique de
tissus entoure de champs de coton, et quelques briqueteries. Le long de
la route abonde le roseau, le lanthana, le poivrier, le figuier, le
cactus gigantea qu'on emploie pour combustible, et une espce de
dracoena, qui laisse pousser une tige de 5 mtres ayant la forme d'une
asperge colossale. Nous laissons derrire nous, au pied des montagnes,
de nombreuses ruines d'anciens villages Incas.

 la station de San-Bartholomeo (4,949 pieds) la voie aborde plus
directement la montagne. Les tranches sont profondes et dans un terrain
friable sujet aux boulements. Les tunnels se succdent au nombre de 40.
Nous passons et repassons le Rimac sur des ponts plus ou moins levs
reposant sur des cages de fer comme dans les railways du nord de
l'Espagne. Le plus lev, celui d'Agua-Verugas, a presque 100 mtres de
haut. On le dirait lev sur d'immenses bquilles. Le torrent qu'il
traverse est ainsi appel parce que son eau fait pousser des verrues.
Devani, qui a assist  tous les travaux de la route, m'affirme qu' ce
point une grande mortalit s'tait dclare parmi les ouvriers,  cause
des verrues, qui leur poussaient sur toutes les parties du corps, sans
excepter les yeux et les oreilles.

La nature devient toujours plus sauvage, les montagnes plus escarpes.
Nous n'apercevons que quelques ptres conduisant leurs chvres. Ils
habitent des cavernes ou des huttes de pierre sche.

[Illustration: Prou.--Chemin de fer de la Oroya.--Tunnel de Parac.]

Dans les gares, des _cholas_ (Indiennes) se montrent avec leur bb
attach sur le dos  la manire japonaise; elles ont le mme costume que
les montagnards de l'Himalaya: une espce de soutane qui les couvre
jusqu'aux pieds. Leur type est celui de la race jaune un peu mlang.
videmment il y a eu des gens que le courant ou les temptes ont amens
ici de divers pays et qui, par la suite, se sont croiss. Les Indiens
d'ici, comme ceux de l'Hindoustan, mchent une feuille appele coca, la
mme que j'avais vue aux Indes, et prpare galement avec un peu de
chaux. J'ai pour compagnon de voyage un aventurier des environs de
Nmes. Il s'en va  certaines mines de l'intrieur et connat
parfaitement ce pays. Chemin faisant, il me raconte que l'amour
d'aventures le poussa  quitter de bonne heure son village; qu'il
parcourut la plupart des pays d'Amrique et de l'Extrme-Orient,
essayant de nombreux mtiers; arrivant plusieurs fois  la fortune, la
perdant et la refaisant encore. En dernier lieu tout son avoir tait
dans un navire qu'il avait charg pour l'Europe, et il a fait naufrage.
Il venait de remettre  la Monnaie de Lima un lingot d'argent de 12,000
fr., et l'employ s'est sauv en l'emportant. Il reprend son courage et
son travail et espre refaire bientt fortune. Il y a quelque temps,
aprs 25 ans d'absence, sans avoir donn signe de vie, le dsir le prend
de revoir son village et ses parents. Il part pour l'Europe et arrive
chez lui: personne ne le reconnat; on le croyait mort, mais aussitt
qu'on sait qu'il vient d'Amrique et qu'il a de l'argent, les frres,
les soeurs, les neveux, les oncles, les grands-oncles sortent de tout
ct; tout le pays veut tre son parent. Un lui demande l'achat d'un
petit champ, l'autre d'un mulet; la mre veut qu'il dote ses soeurs.
Aprs 6 jours, le bonhomme avait puis sa bourse et crut prudent de
reprendre le chemin de l'Amrique. Ici il est encore poursuivi par leurs
lettres; tantt c'est une soeur qui se marie et qui demande un
trousseau; tantt un neveu qui se trouve au rgiment et malade 
l'hpital; tantt une nice qui va monter un magasin et lui demande de
l'aider. Il a envoy de l'argent  plusieurs reprises, mais il craint
maintenant les tromperies et ne rpond plus. Je signale cet oncle
d'Amrique aux amateurs de vaudeville.

Enfin le train arrive  Matucaa,  7,788 pieds. La temprature y est
dlicieuse, nous sortons de la chaleur suffocante que nous avons eue
jusqu'ici. La valle s'largit un peu. Le Rimac bouillonne entre les
roches comme un Gave des Pyrnes laissant sur sa route une agrable
bande de verdure. Matucaa, comme tous les villages que nous avons vus
jusqu'ici, est brl; les soldats chiliens se logent dans l'glise. La
locomotive siffle et reprend sa marche. L'espace manquant pour
dvelopper les courbes, le train revient en sens inverse formant dans la
montagne cinq zigzags, comme dans les anciennes routes voiturables. La
locomotive les parcourt, tantt en tirant le train, tantt en le
poussant par derrire.

[Illustration: Prou.--Chemin de fer de la Oroya.--Station de Chicla.]

Bientt nous arrivons  l'Infernillo: l on a fait dvier la rivire en
la jetant sous un petit tunnel. Les parois de la montagne s'lvent 
pic  une hauteur effrayante. Toujours la mme dsolation: rochers nus,
pas un brin d'herbe.

Je commence  sentir les effets du _sorroche_, maladie des grandes
altitudes. La respiration devient difficile, la tte lourde, on a de la
peine  penser,  parler,  couter; la vie semble manquer. Enfin, 
cinq heures et demie nous nous arrtons  Chicla;  12,200 pieds
d'altitude. Le chemin est trac, mais non fini, jusqu'au mont Meiggs, 
17,574 pieds d'altitude, d'o il descend  Oroya,  12,257 pieds, sur le
versant _est_ des Andes, dans le bassin de l'Amazone. Il m'aurait t
difficile d'aller jusqu'au bout; j'ai de la peine  gravir la petite
rampe et les quelques marches qui montent  l'htel.

La nature est grandiose d'horreur; le soleil claire les derniers
sommets dont quelques-uns blanchis de neige; autour de nous de nombreux
troupeaux de llamas qui seuls portent sans fatigue leur charge d'un
quintal dans ces altitudes.

 table prennent place des Allemands, des Espagnols, des Anglais, des
Franais; on parle une langue qui tient des quatre  la fois. Ces
aventuriers, aprs le dner, se montrent leurs joujoux: des revolvers et
des coutelas, et racontent beaucoup d'histoires sur les Indiens avec
lesquels ils trafiquent. Comme dans tous les pays reculs, ces Indiens
croient aux fes,  la magie, et torturent certains membres d'un crapeau
pour gurir un malade en enlevant le malfice de la sorcire. Je ne sais
pas pourquoi sur tous les points du globe, c'est toujours au crapeau
qu'on s'en prend dans ces circonstances.

[Illustration: Prou.--Chemin de fer de La Oroya.--Rio Blanco.]

Enfin, aprs avoir longtemps admir les toiles, beaucoup plus
brillantes dans cette atmosphre rarfie, j'essaie d'crire, mais les
mains tremblent comme les jambes; je n'ai pas plus de force qu'un
enfant, et je prends le lit. Impossible de dormir, le froid me glace, et
mon voisin, spar par une simple cloison de toile tapisse, fait encore
de plus grands efforts que moi pour respirer. Le matin,  cinq heures et
demie, Georges m'appelle;  six heures nous sommes sur le _carrito_. Je
m'enveloppe comme un ours et nous voil partis. Imaginez un petit char
dcouvert  quatre roues, lanc sur des rails dont la pente varie de 2 
4 pour cent. Il se prcipite avec une rapidit vertigineuse, entre dans
les tnbres des tunnels, en sort, franchit les ponts. On se demande si
on arrivera entier. Mais Georges me rassure. J'ai souvent draill de
nuit, me dit-il, bien des individus ont eu des bras et des jambes
casses, mais je n'ai jamais draill de jour. En effet, il manoeuvre si
bien avec son frein, qu'il vite les chars des travailleurs, et ne tue
mme pas un des nombreux chiens sur la route. Au bas de la montagne, 
Chosica, je veux acheter mon djeuner au restaurant o j'ai dn la
veille; il n'a pas mme de pain. Mais  peine le capitaine chilien qui
commande le dtachement l'apprend-il, qu'il m'en fait apporter du sien.
Ainsi, mme au Prou, je devais encore une fois prouver les effets de
la bont chilienne.

 dix heures nous entrions  Lima, aprs avoir dgringol, en quatre
heures environ, 4,000 mtres d'altitude. Je me suis demand pourquoi on
a dpens presque 100 millions de francs pour conduire la locomotive
pendant 150 kilomtres dans des montagnes arides qu'il faudra
redescendre sur l'autre versant. Il aurait t plus conomique et plus
court de faire un tunnel comme au Mont-Cenis et au Saint-Gothard. Le
chemin de fer transandin m'a paru une simple route carrossable dont les
pentes, ne dpassant pas 4%, peuvent laisser passer sur les rails la
locomotive. On dit qu'il doit atteindre au Cerro de Pasco une rgion
minire qui contient beaucoup d'argent.

 Lima, je me rends chez M. Lavalle, qui, avec le gnral Iglesia,
s'occupe en ce moment de ramener la paix dans son pays, et je regrette
que le temps ne me permette pas de causer longuement avec lui.

 la station, MM. Garcia, Fort et Carriquiry poussent l'amabilit
jusqu' m'accompagner au Callao et ne me quittent qu'au bateau. Que ces
messieurs et tous ceux qui m'ont aid  rendre instructif mon court
sjour au Prou reoivent ici l'expression de ma reconnaissance.

C'est l'_Islay_ de la Pacific steam C{y} qui va me porter  Panama. Ce
vieux navire  roue serait tout au plus bon pour une rivire. Son
service est mal fait, la cuisine dtestable et les prix exorbitants;
mais la _Pacific steam_ n'a pas de concurrent sur cette ligne et laisse
crier les passagers. On dit qu'une compagnie franaise a essay ce
parcours et n'a pas russi; mais on ajoute que l'administration locale
laissait  dsirer, et que ses bateaux taient faits pour d'autres mers
que ces mers tropicales. Dans ces parages, la chaleur exige que les
cabines soient places sur le pont. Une compagnie qui, dans un esprit
pratique, ferait le service rgulier entre Panama et Callao, rendrait
service au public et gagnerait de l'argent: c'est la voix universelle
dans ces contres.

25 aot.--Navigation lente et sans incident, l'air est
extraordinairement frais, quoique nous soyons  peu de degrs de
l'quateur. J'en demande la raison  plusieurs savants qui sont  bord;
aucun ne sait m'en donner une bonne: la science, malgr ses progrs, a
encore bien des choses  trouver et  expliquer.

La cte continue  tre d'une dsolante laideur, pas un brin de verdure,
toujours sables et rochers nus.

Vers le soir, une bande de marsouins vient voltiger autour du navire et
semble se rjouir par ses sauts levs.

26 aot.-- deux heures, nous rencontrons le navire de la mme compagnie
qui vient de Panama. Au moyen d'un canot on change les dpches. Au
retour, le canot, entran par un courant, n'aurait pu rejoindre le
navire, si celui-ci ne ft venu  lui.  quatre heures, nous jetons
l'ancre devant Payta. Deux voiliers marchands et un aviso de guerre
chiliens sont dans la rade. Je vais  terre: la gare du chemin de fer et
la maison de la douane sont brles, tristes fruits de la guerre!
Plusieurs maisons tombent en ruine; la plupart sont de bambous et de
terre; l'glise mme a la toiture en chaume. Les rues sont troites et
sales, les enfants grouillent dans de misrables chambres o, pour tout
mobilier, je vois un hamac sur lequel se balance la mre. Une odeur
infecte sort de partout; je me hte de quitter ce nid  typhus.

27 aot.-- trois heures du matin l'_Islay_ quitte Payta, le dernier
port du Prou vers le nord, et nous marchons vers Guayaquil, dans la
Rpublique de l'quateur, o le lecteur pourra nous suivre dans un autre
volume.




TABLE DES MATIRES


                                                                 PAGES

PRFACE............................................................. I


CHAPITRE Ier.--_Portugal._

Le dpart. -- Le Tage. -- Lisbonne. -- La ville. -- Les oeuvres
catholiques. -- L'glise de Saint-Roch. -- Le clotre de Blem.
-- La Casa Pia. -- La navigation. -- Un mineur qu'on voudrait
dtrousser. -- Le steamer _le Niger_. -- Ses dimensions. -- Les
passagers........................................................... 1


CHAPITRE II.--_Sngal._

Arrive  Dakar. -- Les ngres plongeurs. -- La vgtation. -- Le
march. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des ngres.
-- L'industrie au Sngal. -- Le couscous. -- Les ngresses. --
Une cole indigne. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de
l'Immacule-Conception. -- Les Pres du Saint-Esprit. -- Les
Frres de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le
passage de la ligne. -- Les couchers du soleil..................... 13


CHAPITRE III.--_Le Brsil._

Olinda. -- Pernambuco. -- Le dbarquement. -- La ville. -- Les
monuments. -- Les institutions de charit. -- Le march. -- Les
environs. -- Baha. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. --
Les tablissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. --
Le Brsil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Arme. --
Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. --
Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs.
-- Nicteroy. -- L'htel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La Tijuca.
-- Le muse. -- Rception de l'Empereur et de l'Impratrice........ 25


CHAPITRE IV.

Excursion  Ptropolis. -- Rencontre du comte d'Eu. -- Sa
famille. -- La colonie allemande. -- L'ingnieur Bonjean. -- La
filature la Ptropolitana. -- Les bois de construction. --
Pourquoi on dlaisse l'industrie franaise. -- Le corps
diplomatique. -- L'internonce et l'administration religieuse. --
Le tlphone. -- La Chambre des dputs. -- Les chemins de fer.
-- Le baron de Teff et l'exploration de l'Amazone................. 53


CHAPITRE V.

Excursion  Copa-Cabana. -- Sauvs par un bambin. -- Le jardin
botanique. -- L'Hospicio Don Pedro II. -- L'orphelinat de
Sainte-Thrse. -- Le Casino Fluminense. -- Encore le bureau de
colonisation. -- Le tlphone. -- Le march. -- Les aumnes
impriales. -- L'Hospicio de la Misericordia....................... 73


CHAPITRE VI.

Dpart pour l'intrieur. -- L'esclavage. -- La filature de
Macaco. -- La plantation de D. Pedro Paes-Leme. -- Son usine 
sucre. -- Une famille heureuse. -- J'arrive  Barra do Pirahy. --
La fazenda de caf du baron de Rio Bonito. -- La fort vierge. --
La plantation des cafiers. -- Cueillette du caf. -- Prparation.
-- Cot de production et prix de vente. -- Les 800 esclaves. --
Les fauves et le gibier............................................ 89


CHAPITRE VII.

Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de ngres. -- La fte de
saint Jean et les ptards. -- Un trange garon. -- La ville. --
L'hpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambry. -- Un
vigneron franais. -- Dpart pour Sanctos. -- Les entrepts de
caf. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la
Rpublique orientale. -- En quarantaine  l'le de Flors......... 107


CHAPITRE VIII.--_L'Uruguay et la Plata._

Montevideo. -- La Rpublique orientale ou de l'Uruguay. --
Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. --
Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de
viande Liebig. -- Un calcul pour s'tablir dans le pays. -- Forme
de gouvernement. -- L'arme. -- Rle de la petite rpublique. --
Villa Colon. -- Le velario. -- Traverse de la Plata. --
Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. --
Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. --
Presse. -- Navigation. -- Postes et tlgraphes. -- Budget.
-- Arme. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie.
-- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance
publique. -- Justice.............................................. 121


CHAPITRE IX.

San Carlo Almagro. -- Dom Bosco et ses institutions. -- Les
Soeurs de Marie-Auxiliatrice. -- La Socit d'agriculture. --
Prix des terrains. -- Les oeuvres charitables. -- Les Lazaristes.
-- Les Soeurs de Charit. -- L'Hospicio de los Mendigos. -- La
distribution de L'eau. -- La fte nationale. -- La lgislation.
-- Une stancia modle. -- L'autruche et ses moeurs. -- Dtails
sur l'agriculture et L'levage.................................... 139


CHAPITRE X.

Retour  Buenos-Ayres. -- La nouvelle capitale de la Plata. --
Les banques. -- Le Muse. -- Dpart pour Rosario. -- Navigation
intrieure. -- San-Nicolas. -- Le pingoin. -- La guerre du
Paraguay. -- Rosario. -- San-Juan. -- Mendoza et la viticulture.
-- Inondation dans l'est, scheresse dans l'ouest. -- Un
elevator. -- Un Allemand colonisateur............................. 157


CHAPITRE XI.

Une sance  la Chambre des dputs. -- Le collge San-Salvador.
-- L'hpital. -- La charit prive. -- Le collge San-Jos. --
Penses d'un voyageur. -- Plantation de la canne  sucre dans les
diverses provinces................................................ 177


CHAPITRE XII.

Retour  Montevideo. -- Le bassin de radoub. -- Les saladeros au
Cerro. -- Leur fonctionnement et leurs produits. -- La forteresse.
-- La Socit d'agriculture. -- Un Parisien leveur. -- La famille
Jackson-Buxareo et ses oeuvres. -- L'hpital. -- L'Hospicio de los
Mendicos. -- Le mat. -- Le manicomio. -- Une soire chez le prsident
du conseil des ministres. -- L'embarquement sur l'_Aconcagua_. -- La
navigation le long des ctes de la Patagonie. -- Le dtroit de
Magellan. -- La Terre de feu. -- Arrive au Chili................. 191


CHAPITRE XIII.--_Le Chili._

Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Population. --
Revenu. -- Dpense. -- Importation. -- Exportation. -- Arme. --
Marine. -- Instruction publique. -- Chemins de fer. -- Guano. --
Minerai. -- Histoire. -- Constitution. -- La guerre avec le Prou
et la Bolivie. -- Dbarquement  Coronel. -- Les Basques. -- De
Coronel  Lota. -- Les ranchos. -- Types. -- Lutte  cheval. --
Lota. -- Les mines de charbon. -- La fonderie de cuivre. -- La
verrerie. -- Le parc Cuscino. -- La population ouvrire. --
Retour  Coronel. -- La fonderie Schwaga. -- Les mines de charbon
au Maule. -- Un fou. -- Dpart pour Concepcion.................... 217


CHAPITRE XIV.

De Coronel  Concepcion. -- La diligence. -- Le paysage. -- Arrt
 la Posada. -- Le Bio-Bio. -- La ville de Concepcion. -- Encore
le mat. -- Le testament de Mgr Salas. -- Le sorto. --
L'organisation judiciaire. -- Les oeuvres charitables. -- Les
magasins. -- Appellations chiliennes des trangers. -- L'hpital.
-- La fille singe. -- La suprieure de Talca. -- Excursion en
Araucanie. -- La ville d'Angol. -- Les Basques, leur commerce,
leur organisation, leur hospitalit. -- Croyances religieuses. --
Offrande des prmices. -- Une invitation. -- La Chambre arsenal.
-- Exploits des Araucans. -- Conqute et colonisation............. 235


CHAPITRE XV.

Les prisonniers. -- Les ranchos indiens. -- Mobilier. --
Vtement. -- Nourriture. -- Les femmes. -- Les enfants. -- Les
bijoux. -- Les armes. -- L'industrie. -- Les funrailles. -- Le
calendrier ficelle. -- L'excursion au fort de Chiguahu. -- Un
fort abandonn. -- Apostrophe  deux cavaliers. -- Les frres
Mackay. -- La chasse. -- Un camp indien. -- La chasse au mauvais
esprit. -- Musique. -- Danse indienne. -- Dtails sur la ferme. --
Le bl. -- Le btail. -- Le tabac. -- Les forts. -- La
main-d'oeuvre. -- Les machines. -- Le gibier. -- La petite
araigne. -- Son ennemie, la mouche. -- La Samo-cueca. -- Les
btiments. -- Les ateliers de rparations. -- Le petit Indien. --
Le Cacique et sa famille. -- Un jugement plus facile que celui de
Salomon. -- Le mariage chez les Araucans. -- La naissance. -- La
mdecine. -- La sorcellerie. -- Une grande partie de Chuenca. --
Retour  Angol. -- Les franciscains. -- Le pater Araucan.......... 249


CHAPITRE XVI.

D'Angol  Santiago. -- La grande Cordillera de los Andes. -- La
cordillera ctire. -- La ville de Talca. -- L'hpital. -- Les
maladies rgnantes. -- Les Soeurs du Sacr-Coeur. -- Le thtre.
-- Le clerg. -- Le march. -- Les bains de Cauqunes. --
Msaventure  Gultro. -- L'hospitalit du chef de gare. --
Dtails sur la viticulture. -- Prix des terrains. -- L'ouvrier.
-- La Chica. -- Une scierie de marbre. -- Le Mapu. -- Arrive 
Santiago. -- Le garon d'htel et le tarif. -- La cathdrale. --
Le cerro de Santa-Lucia. -- La ville. -- Le thtre. -- L'Alameda.
-- L'hpital. -- Les quatre Soeurs de l'_Aconcagua_. -- Les
statues des grands hommes. -- Les sifflets de nuit. -- La plaa
de arme. -- Les jeunes filles et les tramways. -- Les oeuvres
charitables. -- Les talleres de San-Vincente. -- Le Snat. -- La
Lgation de France. -- Les capucins. -- Don Benjamin. --
L'hospitalit chilienne. -- L'lection prsidentielle............. 269

CHAPITRE XVII.

Le collge des jsuites. -- L'piscopat. -- La Saint-Albert. --
La Monnaie. -- Le ministre des finances. -- Le papier-monnaie. --
Incendie de l'glise de la Compaia. -- La bibliothque. --
L'Universit. -- Lutte  propos des cimetires. -- Les Cercles
catholiques. -- La Quinta normal. -- Les Pres de Picpus. -- Un
dner diplomatique. -- De Santiago  Valparaiso. -- La hacienda
de Limache. -- L'Urmaneta. -- Le huasso. -- Une vacherie. -- Une
porcherie. -- L'levage. -- Salaires. -- Logements. -- La ville
de Valparaiso. -- Le port. -- Le gaz. -- Don Mariano Sarratea. --
Le code civil. -- Le gouverneur ecclsiastique. -- L'hpital. --
Le logement des pauvres. -- Los padres frances. -- Les docks. --
Les grues Amstrong. -- La belle Elne. -- Le sminaire. -- Les
Soeurs de la Providence. -- L'enseignement par les yeux. -- Le
club franais. -- Guerre barbare.................................. 291


CHAPITRE XVIII.

Dpart pour le Prou. -- Le steamer _La Serena_. -- Mes
compagnons de voyage. -- Navigation. -- L'arche de No. --
Coquimbo. -- Les fonderies de Guayacano. -- Un dner politique.
-- La ville la Serena. -- L'intendant. -- L'vque. -- La garde
nationale. -- Huasco. -- Carrizal-Bajo. -- La fonderie Gibbs et
Cie. -- Main-d'oeuvre. -- Logements. -- Les forces de la nature.
-- Le maestranza. -- Encore la Samo-cueca. -- La posie et la
musique. -- Caldera. -- Le dsert d'Atacama. -- Le chemin de fer
de Copiap. -- Le borax. -- Chaaral.............................. 313


CHAPITRE XIX.

Le 15 aot  Tantal. -- L'glise et le Pasteur. -- La
Marseillaise au dsert. -- Encore l'_Aconcagua_. -- Antofogasta.
-- Le salptre. -- L'iode. -- La Socit Beneficiadora de metales.
-- Le salaire. -- Le guano. -- La laguna d'Acostan. -- Encore
l'incendie de l'glise de la Compaia. -- pisodes mouvants. --
Capture de _Huescar_. -- Les marsouins. -- Iquique. -- Les
incendies. -- Combat naval. -- L'eau distille. -- Le vicaire
ecclsiastique. -- L'cole. -- La prison. -- Prix divers. --
Pisagua. -- Arica. -- Les effets de la guerre. -- Un tremblement
de mer. -- La Bolivie. -- Tacna. -- La Pax. -- La corvette _Le
Camus_. -- Mollendo et le chemin de fer de Pisco. -- Les les de
Chinca. -- Une lettre de Pascal Duprat  propos de Voltaire. --
Rponse du dput Don Ambrosio Montt.............................. 329


CHAPITRE XX.--_Le Prou._

Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Justice. -- Les
Chinois. -- L'instruction. -- Le guano et le salptre. -- La
guerre avec le Chili. -- Les Incas. -- Leurs croyances. --
Manco-Ccapec et sa dynastie. -- Les lois et usages. -- Le Callao.
-- Le port. -- La monnaie. -- Les types........................... 347


CHAPITRE XXI.

Lima. -- L'hpital franais. -- Les monuments. -- Le Panthon.
-- L'hpital due de Mayo. -- L'hacienda l'Infanta. -- La fabrication du
sucre. -- Les difices religieux. -- Sainte Rose de Lima.
-- L'tablissement de Blem, et les Congrgations franaises. --
Excursion  Chicla. -- Le chemin de fer transandin. -- Un oncle
d'Amrique. -- Les Indiens et la magie. -- Le sorroche. -- Retour 
Lima. -- Payta. -- Navigation vers l'quateur..................... 361





End of the Project Gutenberg EBook of  travers l'hmisphre sud, ou Mon
second voyage autour du monde, by Ernest Michel

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     of receipt of the work.

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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