The Project Gutenberg EBook of Ma conversion, by Comte de Mirabeau

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Title: Ma conversion
       ou le libertin de qualit

Author: Comte de Mirabeau

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26808]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: MIRABEAU (Honor Gabriel Riquetti,
comte de Mirabeau) (1749-1791),
_Ma conversion ou le libertin de qualit_ (1783), dition de 1921

A French erotic novel of the 18th Century.]





LES MAITRES DE L'AMOUR


L'oeuvre

du

Comte de Mirabeau


(...)


Ma conversion, ou le Libertin de qualit


(...)


PARIS

BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX

4, RUE DE FURSTENBERG, A

MCMXXI






Le Libertin de Qualit



Monsieur Satan,

Vous avez instruit mon adolescence; c'est  vous que je dois
quantit de tours de passe-passe qui m'ont servi dans mes
premires annes.

Vous savez si j'ai suivi vos leons, si je n'ai pas su nuit
et jour pour agrandir votre empire, vous fournir des sujets
nouveaux.

Mais, Monsieur Satan, tout est bien chang dans ce pays; vous
devenez vieux; vous restez chez vous; les moines mme ne
peuvent vous en arracher. Vos diablereaux, pauvres hres! n'en
savent pas autant que des rcits infidles, parce que nos
femmes les attrapent et les bernent.

Je trouve donc une occasion de m'acquitter envers vous; je
vous offre mon livre. Vous y lirez la gazette de la cour, les
nouvelles  la main des filles, des financiers et des dvotes.
Vous serez instruit de quelques tours de bissac o, tout fin
diable que vous tes, vous auriez eu un pied de nez. Mais que
votre chaste pouse n'y fourre pas le sien; car aussitt
cornes de licornes s'appliqueraient sur votre front
sraphique.

Dfiez-vous surtout de ces grandes manches  gros vit, et ne
laissez pas aller votre femme en confrrie sans une ceinture.
Cependant, que la jalousie ne trouble pas votre repos; car
voyez-vous, Monsieur Satan, si elle le veut, cocu serez, et
quand vous la mettriez en poche, s'y foutrait-elle par la
boutonnire.

Puissent les tableaux que j'ai l'honneur de mettre sous vos
yeux ranimer un peu votre antique paillardise. Puisse cette
lecture faire branler tout l'univers!

Daignez recevoir ces voeux comme un tmoignage du profond
respect avec lequel je suis,

Monsieur Satan,

de votre altesse diabolique

le trs humble, trs obissant

et trs dvou serviteur,

CON-DESIROS.


Jusqu'ici, mon ami, j'ai t un vaurien; j'ai couru les
beauts, j'ai fait le difficile:  prsent, la vertu rentre
dans mon coeur; je ne veux plus foutre que pour de l'argent;
je vais m'afficher talon jur des femmes sur le retour, et je
leur apprendrai  jouer du cul  tant par mois.

Il me semble dj voir une dondon, qui n'a plus que six mois 
passer pour finir sa quarantaine, m'offrir la molle paisseur
d'une ample fressure. Elle est frache encore dans sa courte
grosseur; ses ttons rougissants d'une substance trs
abondante sont d'accord avec ses petits yeux pour exprimer
tout autre chose que de la pudeur; elle me patine la main; car
la financire, comme son mari, patine tout et toujours; je
rougis: ah! voyez comme cela me va, comme mes yeux s'animent,
comme mon pucelage m'touffe; car vous noterez que j'ai mon
pucelage et que je cherche  me faire lever. On m'offre plus
que je ne veux; les agaceries sont de vraies orgies... Foin!
je ne bande point... Je deviens triste; mes malheurs me
tourmentent; des cranciers avides... Pendant ce temps-l, ma
main erre; elle s'anime; quelle lgret! comme la cadence est
brillante! Ma voix exprime l'adagio d'un _presto_ vigoureux et
soutenu. Ah! mon ami, voyez cul de ma dondon, comme il
bondit!... Sa poitrine siffle, son gosier se serre, son con
dcharge, elle est en fureur, elle veut m'entraner... L, l,
tout doux... La douleur me ressaisit... On me fait des offres:
hlas! comment se rsoudre  accepter d'une femme  qui on
voudrait tmoigner le sentiment le plus pur! On redouble; je
pleure: l'or parat. L'or!... Sacredieu! je bande et je la
fous.

Mais ma chaste dondon en paie plus d'un; aussi, bientt aprs
ma facile victoire, je me fais prsenter chez Mme Honesta
(famille presque teinte). Tout y respire la pudeur et
l'honntet; tout prche l'abstinence, jusqu' son visage,
dont la tournure, quoique assez piquante, n'a cependant aucun
de ces dtails qui inspirent la tendresse.

Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait
trop maigre, si toute l'habitude du corps ne s'y
proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, quoiqu'une
gaze qui s'est drange m'ait permis d'entrevoir du lointain;
ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on
pourrait souhaiter une jambe plus rgulire; telle qu'elle
est, un joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des
_nerfs_, des _migraines_, un mari que l'on ne voit qu' table,
des gens discrets, de l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais
quelquefois ne ressemblant qu' soi... Pardieu! allez-vous me
dire, celle-l ne vous paiera pas... Oh! que si! parce qu'elle
est vaniteuse, parce qu'elle se pique de gnrosit, parce
qu'elle veut primer.

D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de
l'esprit, des pointes, des calembours; que madame a raison,
que tout chez elle est au mieux possible... Irai-je  sa
toilette? Pourquoi non?... Je placerai une mouche; je donnerai
 cette boucle tout le jeu dont elle est susceptible... Un
chapeau arrive... Bon dieu! les grces l'ont invent; le dieu
du got lui-mme a plac les fleurs, et tous les zphyrs
jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze
_prune-de-monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais qui
l'a envoy?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi
un coupable ne rougirait-il pas?... Je suis trahi, dconcert,
boud... Victoire, que son emploi de femme de chambre,
quelques baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes
intrts, les plaide en mon absence... Ah! Madame, si vous
saviez ce que l'on me dit de vous!... Combien ce monsieur est
aimable! Il vaut bien mieux que votre chevalier, et je suis
sre qu'il ne vous coterait qu'une misre... Il n'est pas
joueur, je le sais de son laquais; c'est un coeur tout neuf. --
Mais crois-tu que je sois assez aimable pour... -- Ah! Dieu!
Madame, comme ce chapeau est tourn! Vous voil  l'ge de
vingt ans. -- Tais-toi, folle, sais-tu que j'en ai trente, et
passs?... (Pardieu, oui, passs, et il y a dix ans que cela
est public...) Je reviens l'aprs-midi; on est seule: pourquoi
ne le serait-on pas? Je demande pardon en offensant davantage;
on s'attendrit, je me passionne; on se... (foutre! attendez
donc... cette femme-l est d'une prcipitation  me faire
perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez bien que mon
laquais n'est pas assez bte pour ne pas me faire avertir que
le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un
coup d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans
la mienne... Je me relve et je pars.

Pendant ce temps-l, je fais connaissance avec une de ces
femmes qui, blases sur tout, cherchent des plaisirs  quelque
prix que ce soit. Elle me fait des avances, parce que son
honneur, sa rputation, la biensance... Tout cela est aussi
loin que sa jeunesse. Nous sommes bientt arrangs; elle me
paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! pas dcharger...
Mon infante le sait; les tracasseries viennent. Ah! doux
argent! je sens que ton auguste prsence!... Enfin, on se
dtermine; il y a dj quinze mortels jours qu'on languit. Je
fais entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache,
que j'ai des obligations d'un genre... N'est-ce que cela?...
On me paie au double; et ds lors je suis quitte avec ma
messaline; je vole dans les bras qui m'ont combl de bienfaits
nouveaux, et je gote... non pas du plaisir... mais la
satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.

Las! que voulez-vous? Quand on a engraiss la poule, elle ne
pond plus; les honoraires se ralentissent, et je dors. --
Comment! tu dors? -- Oui, la nuit, et, qui plus est, le
matin... Ce matin chri qui anime l'esprance, qui claire les
combats amoureux. On se plaint, je me fche; on me parle de
procds, d'ingratitude, et je dmontre que l'on a tort, car
je m'en vais.

Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparat; mais il n'est
point charg de ses attributs heureux: c'est le dieu du
conseil, le diligent Mercure, il me console et m'envoie chez
M. Doucet. Vous ne le connaissez srement pas: or, coutez.

Une taille qu'une soutane et un manteau long font paratre
dgage; un visage qui rassemble la maturit de l'ge,
l'embonpoint et la fracheur; des yeux de lynx, une perruque
adonise; l'esprit en a trac la coupe; sa physionomie
ouverte, mais dcente, rpand l'clat de la batitude; il ne
se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles
dents... Tel est le directeur  la mode; les troupeaux de
dvotes abondent, les consultations ne tarissent pas.

Mais il existe des privilgies, de ces femmes ensevelies dans
un parfait quitisme de conscience et dont la charnire n'en
est que plus mobile. Le pre en Dieu cache sous un maintien
hypocrite une me ardente et de trs belles qualits
occultes... Vous vous doutez bien que c'est  ces femmes qu'il
faut parvenir. Je m'insinue donc dans la confiance du
bonhomme, je lui dcouvre que je suis presque aussi tartuffe
que lui: il m'prouve; et quand toutes ses srets sont
prises, il m'introduit chez Mme ***.

C'est l que la saintet embaume, que le luxe est solide et
sans faste, que tout est commode, recherch sans
affectation... Mais, quoi! un jeune homme chez une femme de la
plus haute vertu!... Eh! Justement; c'est afin de ne pas
perdre la mienne; car vous noterez que je dois en avoir au
moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la
familiarit s'en mle, et voici une des conversations que nous
aurons, j'en suis sr.

A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais
je serai plac tout auprs, les yeux baisss, jetant vers le
ciel des regards qui ne sont pas pour lui),  la sortie d'un
sermon duquel elle m'a ramen, je commencerai par la critique
de toutes les femmes rassembles autour de nous. Notez que les
questions viennent de ma bate. -- Comment avez-vous trouv Mme
une telle? -- Ah! Bon dieu! elle avait un pied de rouge. --
Pourtant, elle est jolie. -- Elle aurait de vos traits, si elle
ne les dfigurait pas; mais le rouge... cependant, je lui
pardonne; elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (croyez-vous
qu' ces mots elles n'augmenteront pas?) -- Par exemple,
la comtesse n'tait pas habille dment. -- Du dernier
ridicule, elle montre une gorge! Et quelle gorge! Je ne
connais qu'une femme qui et le droit d'taler de pareilles
nudits. Au moins nous verrions des beauts. (remarquez ce
coup d'oeil sur un mouchoir dont les plis laissaient passage 
ma vue... Un autre coup d'oeil me punit, et je deviens timide,
dcontenanc.) -- Que pensez-vous du sermon? -- Moi, je vous
l'avouerai, j'ai t distrait, inattentif. -- Cependant, la
morale tait excellente. -- J'en conviens; mais prsente d'une
manire si froide! une belle bouche est bien plus persuasive.
Par exemple, quel effet ne font pas sur moi vos exhortations!
Je me sens plus anim, plus fort, plus courageux... hlas!
vous me faites aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah!
mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la pleur couvre
mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde, plus
j'exagre ma faute, afin de ne pas tre coupable  demi...) Ma
dvote se remet plus promptement; cependant, elle est encore
mue, elle me propose de lire, et c'est un trait de l'amour
de Dieu. Plac vis--vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt
et l'pie: je paraphrase, je compose; ce n'est plus un sermon,
c'est du Rousseau que je lui dbite... Je saisis l'instant, un
oratoire est mon boudoir, et je suis heureux.

Mais l'argent! l'argent! -- Foutre, un moment; laissez-nous
dcharger... Quelle jouissance qu'une dvote! Que de charmants
riens! Comme cela vous retourne! Quel moelleux! Quels
soupirs!... Ah! ma bonne sainte vierge!... ah! mon doux
Jsus!... Ami, sens-tu cela comme moi?

Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bte pour aller faire
un mauvais march? Nenni...

Quelque sot...

Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret;
il perdrait trop  ne pas l'tre, et c'est lui qui va me
servir; bien entendu qu'il aura son droit de commission.

Depuis trois jours, ma dvote, en abstinence, n'a eu pour
ressource que son godemich. Le pre en Dieu arrive. --Hlas!
ce pauvre jeune homme! il est encore retomb dans le vice! des
femmes perdues l'entranent... (Quel coup de poignard! ) -- Ah!
mon pre, quel dommage! il a un bon fond! -- Madame, ce n'est
pas sa faute; il y a mme en lui une espce de vertu, car il
est franc. "Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes d'honneur,
ma conscience me tourmente; je vais me perdre peut-tre, je
serai la victime de mon devoir... Hlas! ce qui me perce
l'me, c'est de quitter Madame. (Ici elle baisse les yeux.)
Cette femme est adorable; elle possde mon coeur... N'importe,
il faut la fuir... Etoile malheureuse! dplorable destin!"
Voil, madame, ce qu'il m'a dit les larmes aux yeux... On me
plaint; on parle d'autre chose, on revient... -- Mais  quoi
montent ces dettes? -- Trois cents louis...

Et vous croyez qu'une femme qui connat mes caresses et mes
reins, qui est sre du secret, qui ne me trouve pas un butor,
qui aime surtout les variantes, ne me les enverra pas le
lendemain?

Je vous vois d'ici faire le moraliste: _mais cela est odieux;
l'amour pur est gnreux; vous tes un fripon_... Foutre! vous
badinez, vous gteriez le mtier; elle a trente-six ans, j'en
ai vingt-quatre; elle est encore bien, mais je suis mieux;
elle met de son ct du temprament et de l'argent, moi de la
vigueur et du secret... Ne voil-t-il pas compensation?

D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais
l'honneur de l'afficher. Elle quitte sa dvotion; je la rends
 la socit,  elle-mme; elle change d'tat, enfin... Non,
je me trompe, elle ne change que de robe et de coiffure.

Voil ma dvote dans le monde, et par mes soins. -- Mais il
valait bien mieux la laisser dans son obscurit: vous allez la
perdre, on vous l'enlvera. -- J'ai d'autres projets peut-tre;
son argent est consomm, ses diamants sont vendus, mon caprice
est pass... Vous verrez cependant que, pour me faire enrager,
elle s'avisera d'tre fidle; il faut que je prenne la peine
d'avoir des torts avec elle. -- Vous en aurez bientt. -- Non;
car voici ma conclusion: "Madame, je ne rappellerai point vos
bonts, elles me sont chres, et mon coeur aime  vous avoir
des obligations que toute autre ne m'et pas fait contracter;
mais plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me cotera la
vie; c'est le soin de votre gloire qui va dtruire mon
bonheur. Je vous dois de cesser des visites qui vous
compromettraient: hlas! je sais trop qu'en prononant cette
sparation funeste, je dicte mon arrt."

Puissances du ciel! combien vous tes attestes!

A force de singeries, je parviens  m'attendrir; ma dulcine
verse tour  tour les larmes de la douleur et celles du
plaisir: ma fuite est combine par des points d'arrt sur tous
les sophas des appartements, et c'est  sa dernire extase que
je me sauve.


Parbleu! voil bien des faons. -- Pauvre sot tu ne vois donc
pas que cette femme fait ma rputation pour l'ternit; je
n'ai plus besoin de me vanter, je n'ai qu' lui en laisser le
soin, et je suis le phnix des oiseaux de ces bois.
D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tte; elle est amie intime de
la prsidente de ***, et depuis longtemps je lorgne cette
riche veuve; elle ne manquera pas d'tre la confidente de ma
dlaisse, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas
persuad  celle-ci que ce serait un moyen de nous voir
encore;  l'autre, que je ne quitte madame une telle que pour
ses beaux yeux.

Tout russit  mon gr... mais il faut que je les brouille...
allons, discorde, vole  ma voix... On se pique, on se
refroidit, les deux insparables ne se voient plus; la
prsidente exige que j'embrasse son ressentiment; je me fais
valoir, je deviens exigeant  mon tour. Que ne peut le dsir
de la vengeance! on se livre  moi pour faire pice  sa bonne
amie.

La prsidente a trente-cinq ans, et n'en parat pas plus de
vingt-huit; elle est bien conserve, mais sans affectation. Ce
serait une petite-matresse, si le jargon ne l'ennuyait pas.
Elle a de l'esprit avec les femmes, de la gentillesse avec les
hommes, beaucoup de retenue dans le public, un ton de femme de
qualit et des dehors imposants.

Dans le particulier, je n'ai gure connu de temprament plus
vif, plus soutenu, et en mme temps plus vari. Ses caresses
sont sduisantes, parce qu'elles sont franches, et vingt fois
j'ai t tent de l'aimer. Au reste, elle n'est pas sans
dfaut: elle a une profonde vnration pour elle-mme; ses
dcisions sont des oracles, ses prceptes, des lois; je n'ai
rien vu de si imprieux. Il est vrai qu'elle y joint l'adresse
et que souvent vous croyez faire votre volont en ne suivant
que la sienne.

Sa socit, qui nous devine, ne tarde pas  me fter, je suis
le saint du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est
bien si je ne l'ai conseill. Nous passons ainsi six mortelles
semaines. J'oubliais qu'elle veut tre la confidente de mes
affaires. Un jour, j'arrive chez elle; mon oeil est agit. --
"Mais, qu'as-tu donc, mon ami? tu es bien sombre. -- Quoi!
dis-je (en m'efforant de sourire), pourrais-je apporter chez vous
de l'humeur?..." On me perscute, je m'obstine  me taire,
j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper
ne saurait dtruire: on me propose une partie, je la refuse,
et je sors  minuit en m'chappant.

Voil qui est bien simple, direz-vous; qui n'en ferait
autant?... Je vous le donne en dix: coutez seulement.

Est-ce que mon laquais, qui est un crispin des mieux
dgourdis, n'a pas eu l'esprit de foutre la femme de chambre
pour viter l'ennui? Or, ce jour-l, il est presque aussi
triste que moi; sa charmante le presse autant que la mienne,
et comme il est d'un naturel confiant, il avoue que la nuit
dernire j'ai soup chez la duchesse une telle, que l'on m'a
fait, malgr moi, tailler un pharaon; que le jeu tait
diabolique, que j'ai perdu normment, et qu'tant peu riche,
je suis trangement incommod; mais, ce qui me tourmente,
c'est d'avoir t oblig de mettre en gage le diamant que m'a
donn la prsidente. Hlas! cette bague n'a pas mme t
suffisante avec tous mes bijoux pour dgager ma parole, et je
suis sans un sou!

Il retombe ensuite sur lui-mme, car le drle est presque
aussi coquin que moi: on l'a forc aussi de jouer, et sa
montre est avec mes effets chez Madame La Ressource. La pauvre
Adlade, qui aime le pendard, tire de son armoire quarante
cus, qui composent sa petite fortune et sont mme le fruit de
mes dons. Le sclrat les empoche; mais il y a bien un autre
mange.

J'ai aperu des chuchotages de la prsidente  sa femme de
chambre, des alles, des venues: c'est que l'on a cont tout
cela  madame; que madame a fait rpter tout cela  mon
bandit, et que sur-le-champ elle lui a remis cinq cents louis.
-- Douze mille francs? -- En or, vous dis-je, pour aller tout
dgager et fournir le supplment...

Quand je sors, je retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et
nous portons le magot en triomphe chez moi. -- Comment! tout
cela n'tait pas vrai? -- Mais d'o diable viens-tu donc? C'est
incroyable! tu ne te formes point; mais aiguise donc ton
intelligence.

Le lendemain,  sept heures, en dshabill leste, je cours
chez la prsidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai
son diamant au doigt... Je veux la faire parler (car vous
noterez que, sous peine de la vie, mon laquais ne doit m'avoir
rien avou), elle me fait un mensonge avec toute l'adresse,
toute la noblesse de la gnrosit; mais elle voit bien,  la
vivacit de mes caresses, que la reconnaissance les enflamme
et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes transports,
je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant que
si l'on avait t assez heureuse pour me rendre un service,
j'en terais tout l'agrment.

Dieu! comme ma voix est touchante!

Comment, monstre! tant d'amour et de gnrosit ne te touche
pas? Si fait pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu
aussi pour m'en dbarrasser), je la marie avec un homme de ma
connaissance qui la rend la femme la plus heureuse de Paris.
D'amants que nous tions, nous devenons amis, et je vole, non
pas  de nouveaux lauriers, mais  de nouvelles bourses.

Dgot de l'amour parfait, de la jouissance mthodique de la
dvote et de la prsidente, je languissais tristement, quand
mon bon ange me conduisit chez Madame Saint-Just (fameuse
maquerelle pour les parties fines, rue Tiquetonne); je lui
annonce que je suis vacant et surtout que le diable est dans
ma bourse; elle me prsente sa liste; parcourons-la:

1 Mme La Baronne de Conbille... Foutre! voil un beau nom.
Qui est-ce que cette femme-l? -- C'est une petite provinciale
qui est venue  Paris dpenser cinquante ou soixante mille
francs qu'elle amassait depuis dix ans. -- En reste-t-il encore
beaucoup? -- Non. -- Passons; pourquoi cette bougresse-l
s'avise-t-elle de prendre un nom de cour?

2 Mme de Culsouple. -- Combien donne-t-elle? -- Vingt louis par
sance. -- Paie-t-elle d'avance? -- Jamais, et puis ce n'est pas
votre affaire: elle est trop large.

3 Mme de Fortendiable. -- Tenez, voil ce qu'il vous faut.
C'est une amricaine, riche comme Crsus; et si vous la
contentez, il n'y a rien qu'elle ne fasse pour vous. -- Eh
bien! tu me prsenteras. -- Demain, si vous voulez. -- Ici? --
Dans son htel mme. -- Ce nom-l a quelque chose d'infernal
qui me divertit. -- Je rends la liste, quand, d'un air de
mystre, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: "Mon
cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous
gagn? la vrole. Pourquoi ne pas couter les conseils de la
sagesse? J'ai dans ma maison une vraie fortune, une vieille. --
Le diable te foute! -- Eh! que votre souhait s'accomplisse!
Encore mieux vaut lui que rien; mais il ne s'agit pas de cela,
je vous parle d'un trsor: fiez-vous  moi, et nous la
plumerons. -- Allons, je le veux bien: je m'en rapporte  ta
prudence." En attendant, je me rends le lendemain,  sept
heures du soir, chez mon amricaine. Je trouve de la
magnificence, un gros luxe, beaucoup d'or plac sans got, des
ballots de caf, des essais de sucre, des factures, enfin un
got de marin que je n'ai, sacredieu! que trop reconnu dans
mainte occasion.

Ce qui me tourmentait tait d'entendre, dans un cabinet
voisin, une voix d'homme dont les gros clats me mettaient en
souci; enfin, la porte s'ouvre: qui serait-ce? ma desse...
Mais, foutre! quelle femme!

Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux
noirs et crpus ombragent un front court, deux larges sourcils
donnent plus de duret  des yeux ardents, sa bouche est
vaste; une espce de moustache s'lve contre un nez
barbouill de tabac d'Espagne; ses bras, ses pieds, tout cela
est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je prenais pour
celle du mari.

-- Foutre! dit-elle  la Saint-Just, o as-tu pch ce joli
enfant? Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe,
petit homme, belle queue... Pour faire connaissance, elle
m'embrasse  m'touffer. -- Sacredieu! il est timide! Oh! c'est
un garon tout neuf. Nous le ferons... Mais est-ce que tu es
muet? -- Madame, lui dis-je, le respect... (j'tais abasourdi.)
-- Eh! tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just.
Ca, a, je garde mon fouteur: nous soupons et couchons
ensemble.

Nous restons seuls, ma belle se plonge sur un sopha; sans
m'amuser  la bagatelle, je saute dessus; dans un tour de
main, la voil au pillage. Je trouve une gorge d'un rouge-brun,
mais dure comme marbre, un corps superbe, une motte en
dme, et la plus belle perruque... Pendant la visite, ma belle
soupirait comme un beugle; semblable  la cavale en furie, son
cul battait l'appel et son con la chamade... Sacredieu! une
sainte fureur me transporte; je la saisis d'un bras vigoureux,
je la fixe un moment, je me prcipite... O prodige!... Ma
bougresse est troite... En deux coups de reins, j'enfonce
jusqu'aux couillons... Je la mords... Elle me dchire... Le
sang coule... Tantt dessus, tantt dessous, le sopha crie, se
brise, tombe... La bte est  bas; mais je reste en selle; je
la presse  coups redoubls... Va, mon ami... va... foutre!...
ah!... ah!... va fort... ah!... bougre!... ah!... que tu fais
bien a! Ah! Ah! Ah!... sacredieu! ne m'abandonne pas... ho,
ho, ho, encore... encore!... v'l que a vient...  moi, 
moi... enfonce... enfonce!...

Sacre bougresse! son jeanfoutre de cul, qui va comme la
grle, m'a fait dconner... Je cours aprs... mon vit brle...
Je la rattrape par le chignon (ce n'est pas celui du cou), je
rentre en vainqueur. -- Ah! dit-elle, je me meurs. -- Foutue
gueuse (je grince des dents!...) si tu ne me laisses pas
dcharger, je t'trangle... Enfin, haletante, ses yeux
s'amollissent; elle demande grce. -- Non, foutre!... point de
quartier... Je pique des deux... ventre  terre... Mes
couilles en fureur font feu; elle se pme... Je m'en fous, et
je ne la quitte que quand nous dchargeons tous deux le foutre
et le sang ensemble...

Il est temps, je crois, de remettre sa culotte.

Un peu rendus  nous-mmes, ma housarde me flicite en se
_congratulant;_ elle va faire bidet, et moi je relve le sopha
du mieux que je puis. -- Que fais-tu l? me dit-elle en
rentrant. Mon ami, mes gens sont accoutums  cela, et j'ai un
valet de chambre tapissier qui fait la revue tous les matins.
-- Vous pensez bien que nous ne parlons pas sentiment. Est-ce
qu'elle s'embarrasse de ces foutaises-l! Nous voyons sa
maison, son magasin, qui est de l'or en barre; les trsors des
trois parties du monde s'y rassemblent... Enfin, nous arrivons
dans un cabinet; elle ouvre un coffre... Tiens, me dit-elle,
prends ce portefeuille... (Je fais des faons...) Allons,
foutre! quand on bande comme toi, on a le moyen d'acquitter
ces bagatelles... Je le mets dans ma poche, non sans avoir
remarqu qu'il contient pour cinq cents louis de bonnes
lettres de change... Voil ce qui s'appelle des douceurs.

Nous soupons: ma foi, j'en avais besoin. C'est elle qui me
sert des morilles, des truffes au coulis de jambon, des
champignons  la marseillaise; au dessert, les pastilles les
plus chauffantes, sans oublier les liqueurs de Mme Anfou...
De la table nous nous lanons au lit, et de la vie, je crois,
on n'a vu pareille scne.

Rendez-vous pris au surlendemain, j'arrive... Madame est
malade. Hlas! Et c'est tout simple; elle avait excessivement
chaud quelque chose que j'aie dit, elle a voulu que j'ouvrisse
la fentre au mois de janvier. Une fluxion de poitrine
l'enterre en trois jours... O douleur!... Je vais lui dire un
_de profundis_ chez la Saint-Just.

Aprs avoir essuy ses larmes et ses dolances (car elle me
proteste que ma princesse tait une de ses meilleures
pratiques), je l'assure que, trs touch de cet accident
funeste, j'ai fait des rflexions, et qu'ayant toujours honor
la vieillesse, je viens lui demander ses bons offices pour me
consacrer au service de la douairire dont elle m'a parl.
Nous prenons jour, et j'obtiens sous huitaine l'avantage
d'tre introduit chez Mme In Aeternum. On m'avait prvenu
qu'elle tait fort riche, en sorte que la grandeur de l'htel,
la beaut des livres et des ameublements ne me firent pas
d'effet; au contraire, j'en dvorais d'avance la substance...
Eh! sacredieu! la fe ne devait-elle pas s'alimenter de la
mienne?

Le tte--tte tait mnag, l'on m'attendait, j'avais relev
mes appas:  force de vouloir rparer les siens, ma vieille
tait encore  sa toilette, asile impntrable; je suis
introduit, en attendant, dans un boudoir lilas et blanc; des
panneaux placs avec art rflchissaient en mille manires
tous les objets, et des amours dont les torches taient
enflammes clairaient ce lieu charmant. Un sopha large et bas
exprimait l'esprance par les coussins vert anglais dont il
tait couvert; la vue se perdait dans les lointains forms par
les glaces et n'tait arrte que par des peintures lascives
que mille attitudes varies rendaient plus intressantes; des
parfums doux faisaient respirer  longs traits la volupt;
dj mon imagination s'chauffe, mon coeur palpite, il dsire;
le feu qui coule dans mes veines rend mes sens plus actifs...
La porte s'ouvre, une jeune personne s'offre  mes yeux; un
nglig modeste, une simplicit nave, des charmes qui
n'attendent pour clore que les hommages de l'amour, des
dtails dlicieux... Telle se montre la jolie nice de ma
douairire, la belle Julie; elle m'offre les excuses de sa
tante, qu'une affaire arrte, et me prie d'agrer qu'elle me
tienne compagnie. Je rponds  ce compliment par les
politesses d'usage, et nous nous asseyons sur des fauteuils
dans un coin de la chambre; Julie s'loignait du sopha (hlas!
qu'il tait bien plus  craindre pour moi! ), mes yeux
erraient sur elle; je sentais toute la timidit d'un amour
naissant, tous les combats de ma raison contre mon coeur; le
feu de mes regards en imposait  Julie, notre conversation
languissait en apparence, mais dj nos mes s'entendaient.

-- Mademoiselle fait srement le bonheur de sa tante,
puisqu'elle est sa compagne? -- Monsieur, ma tante a de
l'amiti pour moi. -- La foule qui abonde chez elle a sans
doute de quoi vous plaire, et vos plaisirs (Julie soupire)...
mille adorateurs... (le feu me monte au visage). -- Ah!
Monsieur! combien de ces adorateurs mritent d'tre valus ce
qu'ils sont en effet! -- Quoi! vous n'en auriez pas trouv dont
l'hommage et su vous intresser? (elle se trouble...)
Pardon... bon dieu! j'allais commettre une indiscrtion...
Mais, mademoiselle, me condamnerez-vous  le dsirer?

Nous entendons du bruit; un regard assez expressif est toute
la rponse de Julie.

La tante avait fini sa toilette; elle s'avance... Peignez-vous,
mon ami, un vilain enfant de soixante ans. Sa figure est
un ovale renvers; une perruque artistement mle, avec un
reste de cheveux, reteints en noir, en ombrage la pointe; des
yeux rouges et qui louchent pour se donner un regard en
coulisse; une bouche norme, mais que Bourdet a fort bien
meuble; du blanc, du rouge, du vermillon, du bleu, du noir,
arrangs avec un art, une symtrie que des yeux connaisseurs
et un odorat exerc peuvent seuls dcouvrir.

Une robe  l'anglaise puce et blanche se rattache par des
noeuds de gaze, d'o s'chappent des _coulants de perles_, qui,
retombant en ondes, se terminent par des glands d'un got
exquis; un _coutil_ couvre la place o pouvait tre une gorge il
y a quarante ans; voil ce que je dmlai au premier coup
d'oeil... Heureux si je n'en eusse vu ni senti davantage!

-- Mon dieu, mon cher coeur, me dit-elle en minaudant et se
laissant aller sur le sopha o elle m'entrane, je suis
dsole de vous avoir laiss ennuyer avec une petite fille
(Julie s'est clipse); c'est ma nice, et cela connat si peu
le monde! -- Comment, madame, votre nice? Mais on ne le
croirait pas  l'ge dont elle parat. -- Cela est vrai; mais
sa mre est infiniment mon ane... Puis saisissant une de mes
mains... La Saint-Just, mon cher, m'a parl de vous, mais
d'une manire extraordinaire, elle raconte des choses!... Oh!
pour cela, incroyables. -- Ces sortes de femmes nous vantent
quelquefois; mais si je lui eus jamais une obligation, c'est
de m'avoir mis  porte de vous offrir mes hommages. -- Tiens,
mon coeur, bannissons la crmonie; ton air me prvient; tu es
joli, sois sage, et srement tu ne t'en repentiras pas. Il est
temps de passer dans mon salon: j'ai du monde, tu souperas...
Une rvrence est ma rponse; un baiser me ferme la bouche...
(Ah! sacredieu! c'est du vernis tout pur.) Ne joue pas,
continua-t-elle; cause avec ma nice, tu sembleras tre son
amant... (ah! charmante vieille, l'aurore de l'amour vient me
luire! que je t'embrasse de bon coeur!... Mais, foutre! la
peinture!)... et nous nous rejoindrons quand ces importuns
seront bannis.

Mon supplice est donc retard... Nous entrons au salon:
nombreuse compagnie s'y rassemble, et pendant que Julie et sa
tante arrangent les parties, moi je rflchis.

Amour! amour! tu viens donc encore me dcevoir, m'garer, me
percer! Dieu cruel! N'ai-je donc pas t assez longtemps ta
victime? Veux-tu te venger? Quel rle vas-tu m'imposer?...
Objet du caprice d'une hideuse vieille, la beaut, les grces
feront mon tourment. Hlas!... enfant trop aimable! Si j'ai
jamais su conqurir des coeurs, en soumettre  ton empire, si
j'ai fait fumer sur tes autels un encens qui te fut agrable,
ah! protge-moi!... Je suis exauc; une ardeur nouvelle
m'embrase; Julie, la belle Julie, recevra mon coeur, mes
transports, et sa tante abuse n'aura de moi qu'un tribut
chrement achet.

Le jeu fait rgner le silence; tout le monde est occup.
Julie, au bout du salon, tient un ouvrage par convenance, et
je suis auprs d'elle; -- elle est inquite, je suis timide. --
Quoi! me dit-elle, on vous a dj assign votre personnage? --
Ah! mademoiselle, si vous daignez lire dans mon coeur, vous
verrez combien il m'est cher. -- Je l'avoue, monsieur, quelque
accoutume que je sois  ces propos et au motif qui les fait
tenir, j'aurais plus de peine  les supporter de vous que de
tout autre. -- Vous me les dfendez donc, mademoiselle?... Ah!
je ne le vois que trop, vous me confondez dans la foule des
lches que votre tante entretient  ses gages; vous me croyez
revtu d'un masque trompeur; je l'ai bien mrit!...
N'importe, il faut vous dlivrer d'un objet qui vous dplat;
peut-tre vous ferai-je m'estimer... Ah! belle Julie! vous
saurez un jour que je ne me suis expos  votre haine... mais
vous ne voudrez pas m'entendre vous m'abhorrez, me mprisez...
et je ne pourrai pas soutenir longtemps vos ddains... (je me
lve.) -- Mon dieu! Monsieur, me dit-elle, tout effraye,
qu'allez-vous faire? Je serais perdue, ma tante
m'accuserait... que sais-je?... peut-tre de l'avoir trahie. --
Non, non, elle aurait tort, vous la servez trop bien... Vous,
la servir, Julie!... Dieu! quelle ide... Et pour votre amant!
(Julie se trouble et fait un effort pour sourire...) -- Mon
amant, y pensez-vous? Vous tes cependant arriv sous des
auspices... -- Je vous entends, mademoiselle. Et si ce moyen
et t le seul pour parvenir auprs de vous, me trouveriez-vous
si condamnable? Depuis six mois je vous adore (vous vous
doutez, mon cher ami, que je n'en savais pas un mot); je suis
partout vos pas, je brle en secret, je m'informe, on
m'instruit sur l'humeur de votre argus, et je suis oblig de
couvrir du voile le plus dshonnte le sentiment le plus pur
qui ft jamais. -- (la pauvre petite, comme elle est oppresse!
comme son sein s'lve! Quel sein, grand dieu!... chienne de
vieille! il faudra donc que je te donne ce profit-l!...) --
Vous ne rpondez pas... De grce, Julie, nous n'avons qu'un
moment, dcidez de mon sort. Pourquoi me rendre la double
victime de vos rigueurs et des faveurs de votre tante? (ce mot
faveurs fut prononc d'un ton si triste qu'il tait persuasif;
la petite en sourit.) -- Eh bien! je vous crois, me dit-elle;
pourquoi me tromperiez-vous?... Je suis dj si malheureuse!
Hlas! il ne tient qu' vous de me le rendre bien davantage...

Je ne vous dtaillerai pas le reste d'une conversation gne
par les observateurs; mais, pour tout dire en un mot, nous
convnmes que je serais l'amant de la tante et que nous
saisirions tous les moments favorables pour nous voir, en
affectant, la petite et moi, beaucoup d'indiffrence l'un pour
l'autre.

On soupe. Aprs souper, je fais un brelan avec ma chre tante;
tout le monde dfile. Julie, ds minuit, s'tait retire; je
reste seul. C'est alors que la vieille, par ses tendres
caresses, me montre toute la rigueur de mon sort; cependant
j'y rponds en grimaant; elle sort pour se rendre  sa
chambre  coucher, et moi pour faire ma toilette de nuit.
Enfin, l'heure du berger, l'heure fatale sonne; une femme de
chambre m'appelle, j'arrive, cherchant partout ce que tu sais,
et ne trouvant rien. -- Rien? -- Rien, ou le diable m'emporte:
devine o il tait all se nicher. A ct d'une grosse bourse
bien remplie, place entre deux bougies sur la table de nuit
de madame; je le repris en passant. Ma desse tait en
cornette... Sacredieu! qu'elle avait d'appas! Son lit  la
turque, de damas jonquille, semblait assorti  son teint (car
celui du jour tait rpandu sur dix mouchoirs qui invoquaient
la blanchisseuse); un sourire qu'elle grimace me fait
apercevoir qu'elle ne mord point. Enfin, je grimpe sur
l'autel. -- Bandais-tu? -- Hlas! il fallait bien bander de
misre, ou renoncer  Julie et  cette bourse devenue
ncessaire, car le maudit brelan m'avait arrach les derniers
louis qui fussent en ma possession... Que parlai-je de
possession!... J'en ai, sacredieu bien une autre. Regarde, mon
cher ami, c'est pour toi que je n'abaisse pas la toile.

Je parcours des mains et des pieds les vieux charmes de ma
dulcine... De la gorge... je lui en prterais au besoin...
Des bras longs et dcharns, des cuisses grles et dessches,
une motte abattue, un con fltri et dont l'ambre qui le
parfume  peine affaiblit l'odeur naturelle... Enfin,
n'importe, je bande; je ferme les yeux; j'arpente ma haridelle
et j'enfourne. Ses deux jambes sont passes par-dessus mes
paules; d'un bras vigoureux, je la chausse sur mon vit. Une
bosse de grandeur honnte que je viens de dcouvrir me sert de
point d'appui pour l'autre main. Son cou tendu m'allonge un
dplaisant visage qui, gueule bante, m'offre une langue
appesantie, que j'vite par une forte contraction de tous les
muscles de ma tte. Enfin, je prends le galop... Ma vieille
sue dans son harnais; sa charnire enrouille s'lectrise et
me rend presque coup sur coup; ses bras perdent de leur
raideur, ses yeux se tournent; elle les ferme  demi, et
rellement ils deviennent insupportables... Sacredieu!
j'enrage, cela ne vient pas; je la secoue... Et tout  coup la
bougresse m'chappe... Foutre! la fureur me prend, je
m'chauffe; le talon tendu contre une colonne, je la presse,
je l'enlve; la voil qui marche... Ah! mon ami! mon petit!
Ah! mon cher coeur!... je me meurs... Ah! je n'y comptais
plus... Il y a si longtemps... Ah! Ah! Ah!... je dcharge, mon
cher ami, je dcharge!... Le diable m'emporte! ses convulsions
me tiennent cinq minutes dans l'illusion; la vieille coquine
avait une jouissance comme  trente ans; elle fut longtemps 
se remettre; elle tait puise dans toute la force du terme.
Moi, j'tais en eau... Mais voici une bien autre histoire. En
m'essuyant je trouve une double perruque: c'tait celle de ma
ribaude qui, n'tant que colle, se joignait  la mienne par
esprit de sympathie. Le dsordre de la bonne dame tait
risible; son bonnet et la toison qui lui tenait lieu de
chevelure, tout tait au diable... Elle avait l'air honteux. --
Tiens, ma bonne, lui dis-je, entre nous, point de faons; je
t'aime mieux tout naturellement et, pour preuve de cela, je
veux te recommencer. A ces mots, je la ressaute, et j'amne
l'aventure  bien. Pour cette fois, elle n'avait point de
dents, dieu merci! car j'eusse t dvor.

Aprs cette seconde reprise, elle sonne... Mlle Macao, qui
nous servait d'eunuque noir, lui arrange ses affaires. Tandis
que je me rhabille, la bonne vieille ne tarissait pas sur mon
loge... Deux fois, ma chre... Deux fois! Oh! ce petit ange-l
est un prodige; les autres me faisaient bien venir l'eau 
la bouche; mais lui... Mets la main l, j'en suis pleine.

Il tait quatre heures du matin, je m'approche pour prendre
cong; la vieille, en m'embrassant (foutre! ce n'tait pas l
le plaisant de l'histoire), m'offre deux bourses au lieu d'une
et m'accuse qu'elles contiennent deux cents louis, tandis
qu'elle n'en donne ordinairement que cent. -- Non, madame, lui
dis-je avec gnrosit, si j'ai t plus heureux qu'un autre,
je n'aspire point  une rcompense double; j'accepte le
tmoignage ordinaire de vos bonts, mais je ne veux m'ter ni
la possibilit de revenir plus souvent, ni  vous celle de
contenter un got qui parat vous satisfaire. -- Ma foi! je
l'aurais prise au mot. -- Nigaud, qui ne sais pas que voil
comme on ruine ces bougresses-l... A la preuve: transporte,
elle tire de son doigt un beau brillant (je l'ai, pardieu!
vendu deux mille cus) et le met au mien; alors je me retire
avec une permission indfinie pour toutes les heures du jour
et de la nuit, et la consigne de paratre amoureux de Julie,
afin de cacher notre intrigue... Je fais le difficile; mais la
sublime tante me dmontre si bien cette ncessit que je me
rends pour l'amour d'elle.

Revenu chez moi, dois-je y trouver du repos? Non, Julie...
Julie, ton image me trouble; je te vois: hlas! Dans cet
instant, en proie  des dsirs inconnus jusqu'alors, tu
m'accuses et tu gmis; moi-mme je soupire... vile soif de
l'or! A quelle horrible divinit me forces-tu de sacrifier du
sang!... Bien plus encore, c'est la substance la plus pure qui
s'panchera sans fruit sur cet autel odieux... Mais ne suis-je
pas ddommag? O trouverai-je une enfant plus jolie? Julie,
que l'amour me peigne dans tes rves, et que l'attrait d'un
songe te prpare au charme de la ralit!... Allons, ma
valeur,  mon secours, qu'tes-vous devenue?... De l'or,
morbleu! de l'or; c'est le nerf de la guerre: front partout;
que les feux de l'amour embrasent mon courage, me rendent
cette vigueur premire qui fit tomber sous le couteau sanglant
tant de vierges dans Isral... Et toi, Priape, patron des
fouteurs! je t'invoque: qu'une ivresse lubrique me saisisse
auprs de ma vieille! Je t'offre le sacrifice de toutes ses
perfections... Qu'elle crve en foutant!... c'est un
holocauste digne de toi.

On s'imagine bien que la matine ne se passe pas sans que je
me rende chez ma bonne. On m'introduit au petit jour. La
fidle Macao me donne des conseils pour plaire  madame, et je
lui sacrifie une parcelle de mon or pour en gagner un monceau.
Ma vieille me reoit avec toutes les grces possibles... Mais,
 surprise!... avez-vous jamais vu une pomme qu'on place sur
le rcipient d'une machine pneumatique? Chaque coup de piston
semble lui rendre sa fracheur, sa peau ride devient lisse,
et les rayons du jour qui s'y rflchissent lui donnent un
vermeil qu'elle avait perdu... Voil l'tat de ma vieille; ses
yeux sont drougis, elle semble souffle, et si elle avait des
cheveux, de la gorge et des dents, elle serait foutable... Ma
main batifole, un sourire enfantin la ranime... quand elle me
chasse trs srieusement pour mettre ordre  ses affaires.

Mlle Macao est gouvernante en chef de ma Julie; son nom
d'heureux prsage n'est point dmenti par son caractre; cette
fille qui, dans sa jeunesse, a frquent les seigneurs dans
les lieux o tout est gal, est compatissante pour
l'innocence; elle a mme fourni  Julie les lments d'un jeu
de mains, badinage renouvel des grecs, et trs utile, mme
aux franaises.

Somme toute, je lui fais comprendre que Julie est appele 
changer d'tat, et je lui prouve par un argument irrsistible
que je suis tomb de l-haut tout exprs pour oprer ce grand
oeuvre: elle devient donc ma confidente, et j'entre chez
Julie, que je trouve  sa toilette.

Ma foi! Je ne sais, mais la timidit me reprend... Qu'elle est
belle! mon ami... De grands cheveux blond cendr, des yeux
noirs et bien fendus, des traits que j'aimerais moins s'ils
taient plus rguliers... Nous restons seuls: pour dbuter, je
me prosterne et j'embrasse l'idole. -- Foutre! quelle timidit!
-- Srement, en voil la preuve... Quand j'ai bien peur, je me
jette  corps perdu tout au milieu du danger. -- Mais Julie
doit se fcher? -- Oui, si elle en avait le temps... Et puis,
Julie est franche, sa pudeur rpugne sans doute  mes
caresses; mais elle est bien aise de les recevoir. Enfin,
aprs quelques petites faons, je reste en possession de ma
place  ses genoux et de tous les petits larcins que me
fournit le dsordre d'une toilette et le drangement d'un
peignoir qui voile seul ses hmisphres enchanteurs, sur
lesquels je n'ose encore voyager que des yeux.

Nos jours coulent ainsi pendant quelque temps dans la paix.
J'avance en grade auprs de Julie. La tante me comble de
bienfaits: cela veut dire que je les mrite. Enfin je me rends
un samedi saint pour dner. Ma chre tante m'annonce qu'elle
est force de sortir et qu'elle ne reviendra qu' huit heures
et demie; qu'une assemble de charit, un sermon, une qute et
toute la simagre sont pour elle d'une obligation
indispensable (car, par contenance, la bonne dame place
l'ordre dans le temple de Dagon). Je peste, je me fche... On
se flatte d'un jour de bonheur... On est cruellement abus. --
La bonne dame me console avec attendrissement... Eh bien! mon
petit, ne te fche pas; je m'arrangerai pour souper avec toi,
et puis... Hein?... dis donc, petit fripon!... Mais je ne veux
pas que tu sortes. Julie restera avec toi, et vous ferez de la
musique... Mademoiselle, j'espre que vous ne laisserez pas
ennuyer monsieur! -- Non, ma tante (et l'embarras et la
rougeur). Moi, je fronce le sourcil; j'ai des affaires...
Bref, Mlle Macao est charge trs expressment de m'excuter;
la vieille part et nous laisse seuls, Julie et moi, dans le
joli boudoir.

Puissances du ciel! Vous dont mane ce feu cleste qui nous
lve au-dessus des mortels, vous vtes mon bonheur!...
Curieux, indiscret ami, tu veux donc aussi pntrer les
mystres de Paphos?... Eh bien! lis, dvore et branle-toi.

Tout favorisait mes feux; la beaut du jour, dont les rayons,
amollis par une gaze diaphane, attendrissaient pour nous les
objets; le printemps, son influence, l'innocence de Julie; mon
exprience qui l'chauffe pour la dtruire; des tableaux
lascifs que je lui explique d'une manire plus lascive encore;
des voeux prononcs  ses pieds, reus par sa tendresse... Les
dsirs nous animent l'un et l'autre; un tact assur, et qui ne
me trompa jamais, redouble ma hardiesse; dj la bouche de
Julie est en proie  ma bouche qui la presse; son sein trop
soulev s'irrite contre les rubans qui le retiennent... Noeuds
odieux, disparaissez!... Des larmes coulent de ses yeux, je
les sche par mes baisers; mon haleine s'embrase; le feu de
nos coeurs s'exhale et se rpand dans nos poitrines brlantes;
nos mes se confondent... J'entreprends davantage; les bras de
Julie ne semblent me repousser que pour m'attirer mieux; dj
elle ne se dfend plus, son oeil se ferme  demi, sa paupire
vacillante se fixe  peine... Que de trsors je dcouvre et je
parcours!... -- arrte!... tmraire! s'crie la tendre
Julie... Cher amant!... Dieu... je... je... meurs... Et la
parole expire sur ses lvres roses... L'heure sonne  Cythre;
l'amour a secou son flambeau dans les airs; je vole sur ses
ailes, je combats, les cieux s'ouvrent... J'ai vaincu... O
Vnus! couvre-nous de la ceinture des grces!...

Peindrai-je ces extases voluptueuses o l'me semble jouir du
repos, alors mme qu'elle se rpand davantage au dehors!...
Non, non, de telles dlices ne s'expriment pas.

Loin de nous les reproches! Julie ne m'en fera pas; elle me
voulait pour matre, elle dsirait le bonheur, elle renat
pour le goter encore... Mais quel prodige! Notre sopha
s'anime! Une multitude de mouvements combins avec art fait
clore pour la sensible Julie mille motions plus vives, s'il
est possible. Enfin, puiss de plaisirs, de caresses, nous
nous arrtons... Et j'arrte aussi le diable de ressort qui
m'avait prt son secours d'une manire si peu attendue. Je ne
connaissais pas le sopha, et Julie met tous ses plaisirs sur
mon compte... Je me garde bien de la dsabuser.

Je ne reste pas plus longtemps; ma toilette est diablement
drange; d'ailleurs, ma vieille aurait une sotte offrande. --
Sans rpter les dtails monotones, notre commerce dura trois
mois: Julie m'aima constamment; la tte tourna  la tante au
point de dranger ses affaires pour moi. Une assemble de
famille la fit interdire et mettre dans un couvent. On arracha
Julie  ma tendresse et comme on souponna qu'elle avait pu
prendre certaines leons chez sa tante, il y eut des
explications dont le parlement se serait ml sans une
protectrice que je trouvai dans la parent mme. Mme La
Marquise de Vit-au-Conas, place  la cour, accommoda toute
l'affaire. C'est de mes arrangements avec elle qu'il me faut
vous parler.

Un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense. J'eus le
bonheur d'intresser Mme de Vit-au-Conas; elle me demanda les
dtails de mon affaire; je lui peignis mon aventure avec bonne
foi; elle tait femme, pouvait-elle tre bien svre pour un
crime qui, dans le fond, n'tait qu'un hommage  la beaut?
Elle aimait le plaisir; mon double emploi lui parut tre une
preuve de solidit prcieuse: -- Mon dieu, me dit-elle, il y
avait de quoi vous tuer. La modestie et t hors de saison;
je rpondis tout bonnement que ma sant, loin d'tre
affaiblie, exigeait un service au moins aussi fort: ses yeux
s'ouvrirent, les miens s'garrent, nous nous rencontrmes;
elle n'tait pas novice; je lui avais des obligations qu'il
m'tait doux d'acquitter, c'est dire assez que nous nous
entendmes.

Son service la retenait souvent  Versailles; le mien, qui
commenait  cette poque, me rendait assidu:  la cour on est
si dsoeuvr! Le mari de la marquise tait  son rgiment; il
lui laissait du vide. Je m'offris  le remplir.

Les premiers jours de notre connaissance, j'allais passer chez
elle quelques moments pour attendre le coucher du roi. Parmi
les hommes qui composaient le cercle de la marquise, je
remarquai un grand chevalier de Malte, fort maigre, fort ple,
mais qui se donnait des airs de privaut; le ton maussade de
la marquise me convainquit que c'tait mon devancier et qu'il
allait tre congdi. Pour aider  le pousser dehors, je
l'attaquai, je le persiflai; il se dfendit mal. Je sortis, il
me suivit. Aprs le coucher, il me pria de gagner avec lui la
pice des suisses, m'assurant qu'il avait quelque chose  me
confier. La nuit tait belle, nous nous promenmes; arrivs
dans un lieu assez solitaire, il mit brusquement l'pe  la
main; je la saisis, je l'enlve et la jette  vingt pas, du
plus grand sang-froid du monde; mon homme, tout tonn, se
fche, et je n'en ris que davantage. Enfin, je lui dis: "Mon
cher chevalier, je crois entrevoir vos motifs; vous tes bien
avec la marquise, elle vous rejette, vous pensez que je suis
votre successeur, et vous n'avez pas tort; vous voulez vous
couper la gorge avec moi, et je suis bien sensible  cette
marque de votre amiti; mais je vous dirai franchement que je
ne me battrai qu'aprs avoir vu si elle en vaut la peine; ma
rputation est faite, on ne me souponnera pas; nous
prendrons, vous, le temps de la rflexion, moi, le temps de
coucher avec elle; ensuite, si le coeur vous en dit, nous nous
amuserons..." Je cours ramasser son pe, je la lui prsente,
je lui souhaite le bonsoir, et je vais me coucher.

Le chevalier vint chez moi le lendemain; il convint de ses
torts, nous nous embrassmes, et je me rendis chez la
marquise, qui, dj instruite du fond de l'aventure, ne m'en
fit pas plus mauvaise mine, parce qu'elle en ignorait les
dtails.

Enfin, les jours s'accumulaient, la marquise jouait la
coquette, semblait vouloir irriter mes dsirs et me donner un
vritable amour. Nous tions dans la saison des petits
voyages; nous ne nous voyions que des moments, et ces moments
taient perdus pour mes projets. Tout cela m'ennuya; j'tais
oisif, je la pressai; j'obtins un rendez-vous pour le
lendemain, et quelques gestes trs significatifs, de part et
d'autre, m'annoncrent qu'il serait tout ce que je voulais
qu'il ft. Je me rends  l'heure marque; le roi tait  la
chasse; tout le monde dehors; le chteau semblait un dsert.
Mais l'appartement de la marquise n'est-il pas assez peupl?
Nous tions deux: les dsirs accouraient en foule, ils
appelaient les plaisirs... Ma foi! je ne sais pas o l'on
aurait pu trouver meilleure compagnie.

Les feux du midi embrasaient l'atmosphre. Un jour  demi
touff rgnait dans le boudoir: on y respirait la fracheur,
les parfums et la volupt. Reprsentez-vous sur une pile de
carreaux une grande femme bien taille, encore mieux
dcouple; quelques rubans galamment nous sont le seul lien
qui retienne la gaze lgre qui la voile; sa gorge est belle,
sa figure assez commune, mais ses yeux disent ce qu'ils
veulent; d'assez belles dents, des cheveux d'un noir
admirable, tout m'invitait: les prliminaires commencrent;
les mnagements auraient ennuy. Je dtourne sur elle et sur
moi des voiles importuns. En deux tours de mains, j'arrange la
marquise; je me prcipite... Dieu! _le flot qui m'apporta
recule pouvant_. -- Eh! qu'as-tu donc? -- Ce que j'ai... Le
diable peut-tre... Je me signe et je crois que M. Satan s'est
venu planter l en propre personne. -- Mais encore... est-ce
une illusion? -- Foutre! tu n'as qu' juger... Un braquemart de
huit pouces levait sa crte altire et dfendait les
approches. Le coquin avait pens m'ventrer. La marquise,
nullement dconcerte, riait aux larmes. Enfin, je me rassure,
j'examine, puis adressant la parole au papelard: Hlas! lui
dis-je, j'tais venu dans l'intention de le mettre  monsieur
votre frre; mais, beau sire,  tout seigneur tout honneur...
Alors, je me retourne et je lui prsente, bien humblement, ce
que Berlin rvre et ce que l'italien encense. Sacredieu! de
ma vie je ne l'ai chapp si belle. La marquise m'attire 
elle... Un moment plus tard... -- Hein?... -- Oui, pardieu! je
l'tais, et tout vivant.

Cependant, mon tonnement cesse, et aprs avoir rendu ce
tribut d'admiration, je plaai Vit-au-Conas de la manire qui
nous convenait  tous deux. La marquise tait vive sans tre
tendre; un temprament ardent lui commandait, l'entranait;
elle croyait aimer l'objet qu'elle tenait dans ses bras, et,
les sensations effaces, les dsirs satisfaits, son coeur
s'puisait. Dix annes de cour forment bien une femme: elle
tait intrigante, adroite, dissimule; elle avait enfin le
caractre de son tat. Aussi jouissait-elle d'une
considration que la crainte de son esprit malin et mdisant
lui avait attire. Au reste, levant effrontment le masque sur
le chapitre des moeurs, elle m'afficha avec une impudence qui
m'et fait rougir, si l'on rougissait encore. J'affectais de
la discrtion, de la retenue. "Allons, me disait-elle... Mais
tu es un enfant: tout cela est reu, mon ami. Dans les
commencements que j'ai habit ce pays-ci, tout me rvoltait.
Je sortais du couvent, j'tais jeune, assez jolie; j'avais de
la pudeur, j'tais d'un gauche inconcevable. Les femmes m'ont
forme; les hommes m'en ont trouve mieux. J'ai gagn de tous
cts.

"Je vivais chez elle comme chez moi; nous couchions ensemble,
et comme elle me trouvait vigoureux, elle s'en tenait l. Mais
l'argent ne venait point; car comment tirer l'argent d'une
femme de cour encore jeune et jolie?... Le diable y pourvut.
Un jour que, dans le dlire des sens, nous avions fait, ma
foi, toutes les folies que le bon Artin a dpeintes dans son
livre si religieux, la marquise ne prend-elle pas subitement
de l'amour pour mon postrieur? Ma plaisanterie et le
compliment que j'avais fait  son monsieur fortifient cette
ide. A toute force elle en veut venir  l'excution... As-tu
jamais vu, mon ami, un perroquet dfendre sa queue contre un
chat rus et malin?... Me voil, je fais le saut de carpe, des
ptarades... La diablesse ne perd pas la carte... Je le
sens... Ahi, ahi! -- Mais, madame, c'est un pucelage, foi de
chrtien. -- Eh bien! je le paierai cent louis. -- Oh! non, de
par tous les diables, deux cents... Eh, foutre! me voil...
(j'en meurs de honte) me voil enfil!

Aprs ce bel exploit, la marquise m'apostrophe... _Rodrigue,
qui l'et cru?_... Et moi, en portant la main au pauvre bless,
et faisant piteuse grimace... _Chimne, qui l'et dit?_... Ses
baisers, ses caresses, ses folies, le triomphe qu'elle se
flattait d'avoir remport lui donnaient une gaiet  laquelle
je ne pus rsister... Tiens, lui dis-je, mauvaise, tu m'as
diablement fait du mal, mais je te pardonne. Nous scellmes la
rconciliation de manire  ne pas laisser le plus petit vent
de rancune.

Le bon roi Dagobert avait bien raison: il n'y a si bonne
compagnie qu'il ne faille quitter; mon intrigue avec la
Vit-au-Conas durait depuis six mortelles semaines; d'ailleurs,
j'avais profit de son got htroclite; je lui cotais des
monceaux d'or. "Mon cher, me dit-elle un jour, je vois que
nous ne nous aimons plus. Tu me parais toujours aimable, je
veux te conserver comme connaissance intime, mais prvenons le
dgot; tu ne saurais manquer de femmes; tu es jeune, je ne
veux pas te faire perdre un temps prcieux, et je prtends te
guider. Tiens, je te le dis avec franchise, les femmes de
cour,  commencer par moi, sont dangereuses au del de
l'expression; rien ne leur manque pour plaire, et les hommes
trouvent en nous la socit de la bonne compagnie et tous les
vices de la mauvaise, vices qui, communiqus et rendus, font
entre les deux sexes une circulation dont les effets, varis 
l'infini, ont presque toujours pour base, pour motif et pour
but la perfidie.

"Nous sommes coquettes par ton, vicieuses par caractre; le
plaisir a pour nous de l'attrait, mais nous jouissons par
habitude. Un amant nouveau est sr de nous plaire; cela est au
point qu'il m'arrive tous les hivers de recevoir mon mari avec
une joie incroyable, de lui prodiguer pendant vingt-quatre
heures les caresses de la passion: l'illusion cesse, le
bandeau tombe, je le reconnais, je me reconnais moi-mme, et
nous nous quittons.

"Le sentiment est regard parmi nous comme une chimre, nous
en parlons avec emphase, avec esprit, raffinement mme,
prcisment parce qu'il ne nous a jamais touchs. Tu dois
russir ici par ta complaisance, ta vigueur et surtout ta
science dans l'art de la volupt. Je connais vingt femmes qui
se ruineront pour toi; tu leur creras un temprament ou tu
ranimeras ce qui leur en reste.

"Mais, mon ami, prends garde  certains dsagrments; moins
honntes que les filles, nous donnons sans dlicatesse ce que
l'on nous a communiqu sans scrupule, et souvent nous ne
valons pas le repentir que nous causons. Pour viter ces
prcipices, que les _fleurs_ qui les couvrent rendent plus
dangereux, abandonne la timidit, la dlicatesse: elles te
perdraient, et l'on n'y donnerait ici que des noms ridicules.

"La pudeur est grimace, la dcence hypocrisie, les qualits se
dnaturent, les vertus sont charges des couleurs du vice,
mais la mode, les grces embellissent tout; on ne prise
l'esprit que par le jargon qui l'accompagne; en un mot, c'est
de nous que dpend la fortune, et nous sommes aussi aveugles
qu'elle, parce que souvent un sot ouvre la nuit un avis
important.

"Prends donc un extrieur hardi, impertinent mme, dans le
tte--tte; brusque les aventures, tu ne serais tmraire que
dans le cas de faiblesse, et le seul manque de respect que
nous ne pardonnions pas, c'est une faute d'orthographe. Mais
en public, change de ton, fais ta cour assidment, prodigue
les soins et les loges; ce n'est pas de la discrtion que
l'on te demande. Nous ne craignons, mon ami, la rvlation des
mystres que lorsqu'ils ne sont pas  notre avantage..."

La marquise s'arrta. Son sopha n'tait pas loin, nous nous
fmes des adieux trs circonstancis, et j'obtins, en la
quittant, la permission de renouveler de temps en temps
connaissance... sauf  tre encore empal.

Me voil donc libre; je m'introduis dans les diffrentes
socits de la cour: je jette sur les femmes qui les composent
un oeil curieux et perant. Du plus au moins, je fais mainte
application des peintures de la marquise. La saison des bals
arrive, j'aime la danse  la fureur, mais, n'tant point talon
rouge, elle m'tait interdite chez les hautes puissances;
l'observation m'offrit des ddommagements. J'avais obtenu la
permission de me rendre chez une princesse qui joint  tout
plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible.
Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais
trop sage pour s'afficher aussi.  son ge, avec tous les
moyens de plaire, se fixer!... Eh! que dirait l'amour?

Lui a-t-il confi ses flches pour les laisser oisives ou pour
les ficher sur un seul coeur, comme des pingles sur la pelote
de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu'on ne
pouvait allier plus de gnrosit, de talents et d'adresse. Je
sus encore qu'en prdicateur excellent, ses prceptes ne
nuisaient pas  ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de
contrainte pouvait y ajouter du prix. -- Mais qui est-ce donc?
-- Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand thtre, quand
on jouera la _gouvernante_, vous lui verrez remplir un rle que
son coeur lui rend cher et qui lui mrite tous les
applaudissements.

Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre
critique sur les danseurs. -- Eh! bon dieu! quelle est cette
petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout
bouriffe, son panier penche d'un ct, tout son ajustement
est en dsordre... Je ne l'en trouve, ma foi! que plus jolie;
tous ses attraits sont anims, ses gestes sont violents, tout
ptille en elle. -- C'est la Duchesse de *** me rpond le comte
de Rhdon; vous ne la connaissez pas? Je vous prsenterai;
elle aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme
le comte de sa parole, et nous partons.

A six heures du soir, la duchesse tait en peignoir; de grands
cheveux s'chappaient d'une baigneuse place de travers sur sa
tte. Embrasser le comte, me faire la rvrence, me proposer
vingt questions et me prendre pour rpter le pas de deux de
Roland, ne fut l'affaire que d'un instant. Je fus froid les
premiers pas; une passe trs lascive, qu'elle rendit comme
Guimard, m'enhardit, m'chauffa, me fit... (Ah! mon ami, la
jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte
applaudit  tout rompre; elle s'crie que je danse comme
Vestris, que j'ai un jarret  la Dauberval, me fait promettre
de venir rpter avec elle, et me donne carte blanche pour les
heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je
demeure; elle se coiffe  faire mourir de rire, me demande mon
avis; je touche  l'ajustement, et je lui donne un petit air
de grenadier qu'elle trouve unique... Elle s'habille, sort; je
lui donne la main, et je me retire.

Parbleu! dis-je en moi-mme, celle-l n'a pas le temps d'tre
mchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute
la nuit. Je me lve en raffolant, et je cours chez la duchesse
 dix heures du matin; elle sortait du bain, frache comme la
rose. Une lvite la couvre des pieds  la tte; on apporte du
chocolat; je suis barbouill du haut en bas; elle saute  son
clavecin; sa jolie menotte a toute la vlocite possible; elle
a du got, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de
l'me..., serviteur. Je vois cependant qu'elle est
susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris
malgr elle; elle perd la tte, son coeur se serre: j'en
arrache un soupir; la voix meurt, la main s'arrte; le sein
palpite, mon oeil enflamm saisit tous ses mouvements...
zeste! Elle jette tout au diable; elle plante l le clavecin,
me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
boudant sur un sopha, et se relve par un grand clat de rire.

Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je
remarque cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intrt:
elle me loue avec affectation. Gardel n'a garde de la
contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse,
implore son pardon, me prie de lui imposer sa pnitence; vois
donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main
que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un
baiser plus hardi rpare  l'instant.

Le lendemain, j'y vole sur les ailes du dsir; elle m'avait
demand quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle
tait au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je
parais; un fauteuil plac  ct d'elle me tendait les bras...
J'aime bien mieux m'appuyer contre une console qui me tient de
niveau.

O es-tu, divin Carrache? Prte-moi tes crayons pour esquisser
cette enfant!...

Un bonnet  la paysanne couvre sa tte  moiti; ses traits
n'ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la
plus jolie bouche, un nez retrouss, un front trop petit, mais
ombrag dlicieusement; deux ou trois petits signes noirs
comme jais assassinent leur monde sans rmission; son teint
est moins trs blanc qu'anim, mais le carmin le plus pur
n'gale pas le vermeil de ses joues et de ses lvres.

Aprs quelques folies dbites de part et d'autre, je lui
montre ma musique; elle me prie de chanter... Je dployais
toute la lgret de ma voix, quand tout  coup un drap
soulev me dcouvre un sein de lis et de roses... _et la
cadence chevrote_... Je continue: tantt c'est un bras arrondi
par l'amour, une cuisse frache rebondie, une jambe fine, un
pied charmant qui, tour  tour, se promnent sur le lit et
frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que
je chante...

-- Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je
ne la croyais pas capable. Je recommence, et le mange d'aller
son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et
s'irritent; je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la
mchante, qui m'observe, sourit et cependant soupire... Un
dernier bond la dcouvre tout entire... Sacrebleu! mes yeux
font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui
me gnent, je m'lance dans ses bras; je crie, je mords, elle
me le rend bien, et je ne quitte prise qu'aprs quatre
reprises redoubles.

La duchesse tait vanouie, cela commena  m'inquiter;
j'employai un spcifique qui ne m'a jamais manqu: j'ai la
langue d'une volubilit incroyable; j'applique ma bouche sur
le bouton de rose qui termine un joli globe: un trmoussement
presque subit me rassure sur son tat... -- Dieu! O dieu! me
dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu l'as trouv! -- Et
quoi? lui dis-je tout tonn. -- Hlas! un temprament que l'on
m'avait persuad que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en
jeu, et les pices de mon habillement de couvrir le plancher.
Enfin, nous nous trouvmes, comme dit la prcieuse ridicule,
_l'un vis--vis de l'autre;_ je vous jure que ma petite duchesse
n'tait point de ces prudes qui craignent un homme absolument
nu. Elle avait des doutes; il fallut bien les claircir.
Chaque situation nouvelle me dcouvrait de nouveaux charmes.
C'est bien le corps le mieux fait! Charnue sans tre grasse,
svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne demandait
que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
faons.

J'aime bien foutre; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que
nous trouvassions le mouvement perptuel, il faut s'arrter
enfin, car ce _jeu lasse plus qu'il n'ennuie_.

Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le mme; et
comme j'avais ralenti son feu, ce n'tait plus qu'un petit
tre fort plat, fort monotone. Que j'aime  voir sortir d'une
bouche ces riens que rend si prcieux une femme enivre de
volupt! Qu'un mot plac  propos sait bien relever le prix
d'une caresse et la rendre plus touchante? Otez les prludes
de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
de l'extase, aident si souvent  s'y replonger... _l'ennui
bille avec nous sur le sein de nos belles:_ l'amour fuit,
l'essaim des plaisirs s'envole, et l'on s'endort pour ne
jamais se rveiller.

Voil des dgradations que j'prouvai chez la duchesse pendant
quinze jours: nos commencements furent trop vifs et la satit
amena le dgot. J'en tais l, quand, un soir, en entrant
chez moi, on me remit un crin et ce petit billet.

"Un instant me rendit votre amante, un instant a tout chang;
mais j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je
vous prie de conserver cet crin: il vous reprsentera l'image
d'une femme qui parut vous tre chre et qui se reproche de
n'avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur."

Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la
duchesse tait incapable de l'avoir dict. J'y rpondis: "Vos
bienfaits, madame, ont droit de me toucher, si votre coeur a
daign apprcier le peu que je vaux. J'ai mis dans notre
liaison des procds dont l'nergie paraissait vous plaire; je
n'ai ni dpit, ni colre. C'est bien assez pour moi d'avoir eu
les honneurs du triomphe, sans aspirer  ceux de la retraite:
depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve de mon
respect est de ne les avoir pas prvenus. Votre portrait sera
pour moi le gage de l'estime que vous accordez  mes _talents_.
Puisse, madame, le fortun mortel qui me remplace vous en
porter de _plus heureux!_ Vous m'aurez tous deux une obligation
bien douce: celle de vous avoir mis dans le cas d'en sentir
tout le prix."

Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir comme moi, que
peu de jours; elle l'a remplac par _un prince_, et rellement,
quant au moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut
ses laquais: c'est le pain quotidien d'une duchesse.

Mon billet crit, j'ouvris l'crin, j'y trouvai de fort beaux
diamants et le portrait de la duchesse en baigneuse: il tait
frappant; je l'approchai machinalement de mes lvres.
Avouerai-je ma faiblesse? Je sacrifiai encore une fois  ce
joli automate, et mon caprice s'coula avec la libation que je
venais de rpandre en son honneur.

Je me rendis chez la Vit-au-Conas, elle tait en possession de
mes jours de cong; d'ailleurs nous avons contract une amiti
commode. O que cette femme-l gagne  tre approfondie!
Rellement,  la manire dont elle me reut (la rception dura
deux grandes heures), je crus qu'elle ne me reconnaissait pas.
Quand elle fut en tat d'couter, je lui racontai mon
aventure; le comte de Rhdon lui en avait dit quelque chose;
la catastrophe lui plut, l'gaya, et nous en tions sur la
chronique scandaleuse, quand on annona Mme de Sombreval et
une autre femme chez qui j'avais nglig de me faire
prsenter. Elle m'en fit la guerre avec chaleur; j'y rpondis
avec intrt, et je demandai pour la forme une permission de
faire ma cour qui tait tout accorde.

La visite finie, la chre Vit-au-Conas me dit: -- Mon ami, je
vais te perdre encore: voil un dvolu jet sur toi. Pour
celui-l, c'est une trouvaille: conduis-toi bien... Pousse-la,
pousse... -- Ah! Madame, vous savez comme je le pousse;
tmoin... (vous sentez le geste que je fis). Elle prit au mot,
et le tmoin fut en _con_frontation. Nous nous quittmes; ma
chre marquise me souhaita bonne chance, et je courus me
prparer  la mnager.

Dor comme un calice, pimp, card, musqu, je me rends chez
Mme ***. Le cercle tait nombreux; aprs les premiers
compliments, une minute d'examen me mit au fait de
l'assemble: huit ou dix freluquets pirouettaient sur des
talons rouges; vils adulateurs de la matresse de la maison,
dont ils briguaient un regard, ils honoraient de leurs airs
penchs, de quelques fades polissonneries et de ricanements
pitoyables une douzaine de femmes, hardies dans leur maintien,
impudentes dans leurs propos, et,  ce que j'appris, dans leur
conduite. Mon instituteur tait un _monseigneur_,  qui un bon
vch et deux abbayes affermes cent mille francs donnaient
le privilge de prcher la vertu chez les filles de la
capitale ou chez les titres de la cour, ce qui revient au
mme.

-- Voyez-vous, me disait-il, cette grosse baronne; son visage
est enlumin, ses gros yeux ronds sont surmonts d'un sourcil
noir, pais, dur... Tudieu! c'est une matresse femme:
cochers, laquais, elle met tout sur les dents. Sans tre
mauvaise matresse, elle en change souvent; mais elle leur
fait un sort. La semaine dernire, elle en a plac deux aux
invalides; elle prenait son mari quand elle ne trouvait
personne; elle a rendu le pauvre diable, il est fourbu, et au
moment o je parle, il est aux incurables. -- Quelle est cette
grande blonde fade? -- Quoi! vous ne connaissez pas la comtesse
de Minandon? -- Non, mais elle tourmente cruellement son
ventail. -- Bon, c'est qu'elle joue la mijaure; mais, foutre!
(notez bien que c'est monseigneur qui sacre) bien fou qui s'y
fiera; elle m'a donn, il y a six mois, une chaude-pisse...,
le vit m'en cuit encore. -- Voil ce que c'est, monseigneur,
que de _sortir de son diocse_ (condom)... Quelle est celle qui
lui parle  l'oreille? -- La saute-au-corps: c'est l'auberge
des gardes du roi... Elle deviendra gargote, et gare la
vrole! J'allais en savoir davantage, quand quelqu'un adressa
la parole  monseigneur, et la conversation devenant gnrale,
notre _aparte_ finit.

Un de ces jolis individus qui, avec un minois de poupe, une
voix grle et un ton glapissant, jugent, dcident et
tranchent, tenait le d; on en tait aux spectacles. Des
auteurs furent siffls, berns ou lous d'une manire qui, je
vous assure, devait peu leur importer.

Enfin, l'on en vient  la musique. Mme *** m'apostrophe:
monsieur, ceci est de votre ressort. -- Je ne suis point
musicien; mon seul mrite est de _bien couter_. -- Parbleu! mon
cher, reprend le Marquis de Fier-en-Fat, en ce cas-l,
coutez-moi, et vous vous rendrez  mon avis... _Moi_, je suis
fait pour la musique; j'ai un tact  _moi_ qui ne me trompe
jamais, et il y aurait de la fatuit de tirer vanit d'un
bienfait de la bonne nature. Qui diable s'est jamais vant de
ses oreilles? (j'observerai qu'en cela le marquis tait
modeste.)... Or je n'aime point ce Glck; il n'y a pas le mot
pour rire dans sa musique; pas un pauvre petit air qui aide 
sabler gament son vin de Champagne. Il faut dcomposer cet
homme-l pour y trouver deux ou trois phrases qui fassent un
rondeau. Votre Piccini n'entend point l'harmonie, et sans
l'air de ballet que danse Guimard, j'aurais siffl son Roland
de fond en comble. -- Monsieur n'aime point l'ouverture
d'Iphignie? -- Eh! mon cher, non; cela fait venir la chair de
poule. Parlez-moi de celle du _dserteur;_ voil ce que l'on
appelle une ouverture! Cela se chante tout comme un _pont-neuf_.
Le Floquet vous fait joliment un opra, je le soutiens contre
vent et mare, et, pardieu! Je ne conois pas comment ce
parterre s'est avis de le siffler, tandis que j'applaudissais
du geste et de la voix; ses basses font toujours un second
dessus; il est vrai que le violon dit la mme chose, mais cela
renforce l'harmonie... Ces animaux de danseurs prtendent que
l'on ne saurait danser ses airs de ballets, moi je les dcide
sautillants au dernier point. -- Ils voudraient peut-tre du
fourr, du voluptueux. -- Oui, de l'ennuyeux... Ma passion 
moi, c'est l'_allegro_. -- Monsieur le marquis, on s'y lasse bien
vite. -- Un sourire de Mme de *** et un peu d'embarras chez le
marquis me dmontrrent qu'il pouvait bien en tre  se
reposer. L'arrangement des parties finit la conversation. Je
me retirai avant souper; mais Mme de *** trouva un moment pour
me donner rendez-vous le lendemain  sa toilette.

J'ai oubli de vous tracer sa figure. Mme de *** a trente-huit
ans, elle ne s'en cache pas. Assez blanche, elle a la peau
d'une finesse et d'une galit singulires; l'ovale qui forme
son visage serait arrondi si elle avait plus d'embonpoint; des
yeux assez beaux disent sans minauderie ce qu'elle veut
exprimer; sa bouche est bien; elle est grande, mais sa taille
trop longue n'est pas assez marque; sa poitrine est trop
serre, sa gorge est petite, place en femme de condition,
c'est--dire un peu bas, mais ferme, et surtout d'une
susceptibilit qui la fait tressaillir; le bras et la main
sont trop maigres, la jambe est bien, le pied charmant. Son
discours en public est concis, serr et  prtention... Le roi
lui a dit cela... Cette nouvelle vient de mesdames... Les
ministres sont ses amis. Elle leur donne quelquefois des
leons et toujours des conseils. Racontez-vous une affaire?
Elle en dveloppe les ressorts secrets. Un mariage se fait-il?
C'est elle qui a prsent l'pouse, qui protge le jeune
mari, elle sait tout, pntre tout, a tout vu, tout devin;
elle met en avant sa faveur, offre sa protection, a des
audiences, un secrtaire, des bureaux, un taxateur, un
trsorier et des gens d'affaires. -- Parbleu! tu feras fortune
avec cette femelle-l... Tu attends des grces, bientt tu les
distribueras. -- Je gage que tu vas me demander _l'honneur de ma
protection_... A genoux, sacredieu! et dpchons-nous. Je vais
prendre possession de mon emploi, et je t'offre ma
survivance...

J'arrive chez Mme de ***. On me reoit comme un homme attendu;
la toilette se passe en galanteries de ma part, en dfenses de
la sienne; je fais tourner la tte aux femmes de chambre 
force de contrler; elles finissent par rire, et leur
matresse dride sa gravit.

Enfin, nous restons seuls... Foutre! du coeur! Je crois que la
timidit me gagne... Un sopha reoit Mme de ***; je me place 
ses pieds. (j'ai un grand fonds de tendresse pour les sophas.)
En vrit, me dit-elle, je fais une dmarche bien
extraordinaire. -- Moi, je ne vois rien de si naturel. -- Je me
croyais  l'abri de certaines faiblesses, et le rang que je
tiens... -- En vrit, madame, il est trs favorable  certains
arrangements. -- Mais qu'imaginerait-on? -- Que je vous adore,
et que je suis heureux de ne pas vous dplaire. -- J'ai des
vues sur vous, mon cher ami. -- Mon bonheur sera de les
remplir. -- Vous avez de l'esprit, du feu. -- Ah! Madame,
peut-on en manquer auprs de vous? Vous lectriseriez la nature...
(elle s'lectrise, pardieu! Son front se colore, ses yeux
brillent, sa main tremble... Amour!... Amour!... Viens donc,
petit bougre!) -- Vous avez l un joli habit. -- Cette couleur
m'a paru vous plaire; je la porterai longtemps... Bon dieu!
Voil des rubans d'une nouveaut (et l'chelle se dnoue!) --
Que faites-vous? Que faites-vous donc? Que diront mes femmes?
-- Ah! Madame, nous perdons un temps... Un temps qui pourrait
tre bien mieux employ. -- Bon dieu! Si l'on entrait. -- Tant
pis pour les curieux (et mains de trotter et bouche de
s'appuyer sur un sein qui bondit sous les coups de langue). --
Ah!... ah!... dit-elle en changeant de note, petit dmon, tu
m'as vaincue!... Les grands mots sont lchs, mon Pgase est
dbrid, la ville rendue, et ma charmante foutue; mais c'est
au second coup que je l'attends. Je presse, je pousse, je
lime; elle est, sacredieu! Tortille autour de moi comme un
serpent: il n'y a pas une ligne de perdue... -- Ah!... ah!...
mon ami! le... ah!... le duc ne le fait pas mieux que toi...
le prince m'aurait rate l... l'ambassadeur ne m'a jamais
fait dcharger... (je crus, ou le diable m'emporte! qu'elle
allait me passer toute la cour en revue.)... Quand nous nous
fmes bien convaincus que nous n'avions plus rien  nous
faire, nous renoumes conversation. Mme de *** abandonna cet
air de dignit que je lui avais toujours vu. J'tais amant
heureux; elle m'en accorda toutes les prrogatives.

Comme je ne pouvais mieux faire ma cour qu'en l'entretenant de
son crdit, je sus l'en faire parler; j'avais, d'ailleurs, mon
intrt  pntrer ses secrets, ses ruses, son mange; je ne
perdais point de vue mon objet principal, mon cher argent!...
Mes connaissances devaient me guider dans les manoeuvres qui
pouvaient m'en faire tirer parti. Le premier moment d'une
jouissance que je sais,  mon gr, rendre imptueuse et
brillante avait tourdi mon adorable. Mais les femmes dvores
d'ambition sont insensibles au plaisir; la vanit, l'intrigue
absorbent toutes leurs facults. Sans cesse livres  l'envie,
 la haine, les poisons de l'une, les poignards de l'autre
cartent les amours. Je ne devais donc m'attendre qu' une
jouissance froide, inanime; je ne pouvais me flatter de la
captiver par les sens, mais par ses propos; je lui reconnus de
la suffisance, beaucoup d'estime d'elle-mme, une vanit sans
bornes, par consquent une imagination resserre; point de
vues, ou elles taient courtes, aucun plan fixe... Ds lors,
le mien fut form de l'assujettir, de la matriser, de m'en
servir pour ma fortune, ou de la planter l si elle n'tait
bonne  rien. Quinze jours d'habitude me suffirent pour
russir. Je sus faire goter  Mme de *** mes projets; elle
adopta mes ides en ne croyant suivre que les siennes; son
secret fut dans mes mains sans que je la laissasse disposer du
mien. Ce n'tait pas tout: elle faisait des affaires, il
fallait m'en rendre matre... Je n'avais qu' vouloir... Tout
me fut remis. Ds lors, je devins l'arbitre des traits; je
corrigeai le tarif (non pas, comme vous pensez bien, pour
diminuer), mes honoraires ne furent point oublis, et ma
patronne partageait en outre avec moi ce que ma conscience
assez commode m'engageait  lui restituer.

Trop sage pour me mettre au grand jour, j'avais prvu que tout
cela finirait mal, que Mme de *** porterait la peine de ses
exactions; je ne voulus donc aucune place. Faire et ne point
paratre, c'est l'adresse des gens habiles. Avant de vous
conter la catastrophe, je vous dois deux ou trois aventures
dignes d'tre distingues de la foule de celles qui sont
passes sous mes yeux.

L'abb Ricaneau, connu de toute la terre, postulait depuis
longtemps un bnfice. Le sien tait cependant bon; mais le
cher abb, dou de vertu prolifique, faisait rgulirement
quatre enfants tous les ans, et, par principe de conscience,
il payait les mois de nourrice avant d'enrichir la collection
des enfants trouvs. On lui indiqua notre bureau; il vint me
voir; sa demande me parut simple, ses motifs excellents; je
lui demandai un mmoire bien circonstanci; le lendemain, il
me l'apporta et me tortilla un compliment pour m'offrir une
bourse dont la maigre apparence frona mon sourcil. -- Ceci,
monsieur, lui dis-je en la pesant, est pour les menus frais...
Etrennes de portier, de valet de chambre, de maquereau, de
secrtaire... L'abb, tremblant, n'osa me contredire...
J'examinai le mmoire; j'y trouvai des difficults... Il me
pria d'appuyer, de porter des paroles. -- En ce cas-l, l'abb,
vous prenez le bon parti, vous voulez une abbaye de douze
mille livres de rentes... Vous tes de mes amis... Mille
louis, elle est  vous... Il se rcrie... -- Comment!
Monsieur... -- Mais c'est  rien. J'en suis fch, je ne puis
rien faire pour vous; vous me rompez bras et jambes... (je
sonne...) Le ministre ne m'a-t-il pas demand? La rponse est
connue. Je prends mon chapeau; l'abb me talonne; je le mne
mal; il se fche; je parle plus haut que lui, et je le menace
d'informer le teneur de la feuille de sa conduite... Je
marmotte _lettre de cachet_... Il se sauve; il court encore, et
je garde la bourse, o je trouvai cent misrables louis que le
faquin imaginait devoir payer une femme comme Mme de ***.

Quelques jours aprs, on m'annonce une trs jolie femme; mes
yeux se drident; elle demandait pour son mari une lieutenance
du roi achete par vingt ans de services et des blessures.
Vous croyez que la gnrosit va me parler? Parbleu! vous ne
vous trompez pas; je dbute par tous les signes qui pouvaient
mieux lui marquer ma bienveillance. Elle fut d'abord timide;
elle s'apprivoisa, nous nous apprivoismes et devnmes si
familiers, en moins d'une heure, que nous ne fmes plus qu'une
mme chair. -- Comment, tu l'as foutue? -- Non..., je l'ai
envoye  quelque autre... Sacredieu! ne seras-tu jamais qu'un
sot?... C'est une des plus jolies remueuses que j'aie trouves
dans ma vie... Pour une provinciale, cette femme-l avait un
vrai talent. -- Au moins tu as fait son affaire sans lui
demander de l'argent. -- Oh! cela, c'tait juste, et nous
convnmes seulement qu'elle crirait  son mari de dposer dix
mille livres chez un notaire, qui les remettrait  vue du
brevet. Pour elle, je lui offris une bote d'or, dont un
faquin, qui voulait des lettres de noblesse, m'avait fait
prsent le matin; elle valait vingt-cinq louis. Vous voyez que
je suis gnreux... C'tait plus que l'intrt de son argent.

Nos affaires allaient bien. Sous mon heureuse main le cuivre
devenait or; Mme de *** m'adorait; elle couchait avec
l'univers, mais j'tais le favori, car j'avais la bourse.
Cependant je sentais quelquefois des soulvements de
conscience; elle m'en gurissait bien vite: cela aurait pu
tirer  consquence pour sa cuisine. Je m'appliquai seulement
 la mettre toujours en avant,  ne jamais paratre, afin de
me laver les mains sur tous les vnements.

Bien m'en prit... Voici le fait. Une femme jeune, riche, avait
un amant. -- Beau dbut! Et quelle est la sotte qui n'en a
qu'un? -- Un mari jaloux. -- Allons donc: quel conte! -- Foi
d'homme d'honneur! Ces originaux-l sont rares, mais il y en a
encore quelques-uns pour la conservation de l'espce. Le
susdit animal trouvait mauvais que sa femme coucht avec un
reprsentant. Comme elle ne pouvait le supposer que fou, elle
prit le sage parti de le faire enfermer; elle vint me le
proposer: et surtout d'viter quelques petites formalits
embarrassantes qui auraient pu retarder, mme dranger un
projet aussi bien vu. Mme de *** la loua infiniment, d'autant
plus qu'elle faisait bien les choses; elle assurait  son mari
six cents francs de pension et l'habillait trs proprement.

Je lui demandai quelques petites attestations faites par ces
mains habiles qui ne rougissent pas plus que le papier
qu'elles emploient, et nous fixmes tous les frais  dix mille
cus; assurment, c'tait  grand march. Enfin, huit jours
aprs, mon vilain fut enlev sans bruit, coffr et crou par
ordre du gouvernement. Sa femme pleura, rclama, fit le diable
 quatre, mais de loin. Je lui rendis le service de lui faire
imposer le silence, et elle n'eut pas de peine  le garder.

Qui diable n'aurait pas cru cette affaire finie! Ce vieux
coquin devait crever, au moins devenir fou: il avait le diable
au corps, il n'en fit rien. Certain magistrat (M. L. N.,
lieutenant gnral de police) fut visiter la prison; je ne
l'avais pas mis du complot. Cet homme-l est du vieux temps,
il s'avise d'tre vertueux, d'avoir dans le coeur cette
humanit que les autres n'ont qu' la bouche; il comptit aux
souffrances du coupable, mais il donnerait sa vie pour sauver
celle d'un innocent. Il instruisit le ministre; celui-ci, dans
un moment d'indignation, peut-tre de crainte, nomma Mme de
***, cria  la tromperie (pourquoi ne l'aurait-il pas fait? Je
criais bien, moi!) elle fut sacrifie, perdit sa place et
courut ensevelir dans ses terres sa honte et nos amours.

Vous croyez peut-tre, mon cher, que je vais me pendre?...
Nenni, je vais compter mon argent... Vingt mille cus en
espces sonnantes, des diamants, des bijoux... Ma foi, je suis
fch du sort de cette pauvre femme; elle m'aurait valu
beaucoup... Paierai-je mes dettes?... Fi donc! Cela porte
malheur; d'ailleurs ces coquins d'usuriers s'imaginent-ils que
je leur donnerai mon sang, ma plus pure substance, 
dvorer?... Qu'ils attendent mon mariage ou mon testament.

Pardieu! Ces ides tristes ont abattu mon courage... Allons,
allons, volons au Potosi, cherchons quelque mine nouvelle, et
que l'or couronne mes ardeurs!

Une fte d'apparat avait runi la cour et la ville; mes yeux,
errant sur l'assemble, cherchaient un objet qui les fixt;
ils furent distraits quelques instants par des figures
friponnes et agaantes... O Satan! _vade retro_... Dj je
sentais mon coeur s'vanouir et ma bourse se vider... Enfin
arrive avec bruit Mme de Cul-Gratulos; son tat l'oblige
d'assister au spectacle, sans cela, elle est trop rgulire
pour chercher le plaisir en public. Plac dans la loge o elle
entrait, je fus assez heureux pour que mes prvenances ne
restassent pas sans effet. Ce n'est pas que sa figure me
tentt... Reprsentez-vous, mon ami, une tte, un cou, un
corps et un cul tout d'une pice; faites de tout cela un
paquet mal fagott; ajoutez-y des bras grossiers et de couleur
bleu pourprin; attachez-y de grosses cuisses, de vilaines
jambes, percez  son visage des trous bizarrement placs pour
faire des yeux, mais dont l'un, immense, annonce pour ailleurs
la grande mesure; barbouillez cela de rouge et de tabac;
coiffez-le d'une perruque bouriffe; et puis par l-dessus
des plumes, de la gaze, du ruban, des diamants... Voil la
comtesse physique. -- Et la comtesse morale? -- Foutre! ne
parlons pas si haut... Savez-vous bien que c'est une grande
dame? Elle est haute comme le temps (quoiqu'elle ne soit pas
si ancienne), ses valets sont aussi ventre--terre devant elle
qu'elle-mme devant les puissances; elle _monseigneurise_ son
carrosse, ses chevaux, son mari, son pre, son grand-pre
mme; mais elle ne remonte pas plus haut, car elle craint les
chutes; au reste, mchante, hargneuse, impudente avec
effronterie, opinitre avec emportement et toujours avec
btise, dvote avec ostentation... Chacun de ses valets met 
la qute un cu qu'elle leur distribue; pour elle, l'or brille
toujours dans son offrande hypocrite... -- Mais que veux-tu
faire d'un pareil monstre? -- Ce que j'en veux faire? Parbleu,
la belle demande! La piller, la gruger, et me foutre d'elle
tout en la foutant...

Le spectacle finit tard; elle m'invita  souper du ton dont on
donne un ordre. J'tais au fait, je m'humiliai, je me
confondis sans lui offrir ma main, je lui fis faire place  la
sortie; je la vis entrer dans sa chaise qu'escortaient quatre
valets, chapeau bas, et je me rendis chez elle.

L'assemble tait crmonieuse, par consquent fort triste; le
souper fut d'un compass assommant; on y mangea peu, on y
parla moins, le lever, la chasse, le coucher, quelques
nouvelles rebattues, dbites d'une voix tranante... Des
hommages  madame terminrent la sance, mais non pour moi.
Comme tout, chez la comtesse, se fait dans l'ordre, un valet
de chambre m'avait prvenu que Mlle Branlinos avait  me
parler avant que je sortisse (ne vous tonnez pas de ce nom;
c'est la premire femme de la comtesse).

Aprs avoir fait mon compliment  celle-ci, je me rendis chez
la susdiste, qui, sans dtour, m'annona que j'tais destin
pour cette nuit aux plaisirs de madame, et qu'elle avait reu
ordre de me prparer. -- Pardieu! lui dis-je, ma charmante, je
ne m'attendais pas  tant d'honneur; mais soit fait comme vous
le voulez... Nous entrons dans un cabinet de bains o j'en
trouve un tout prt. Branlinos ferme la porte sur nous et
m'aide  me dshabiller. J'hsitais  me mettre absolument nu
devant cette fille trs jolie et qui n'avait pas plus de vingt
ans, quand elle me dit: -- Eh! Monsieur, dpchons-nous, il
faut que je vous prpare. -- Ah! foutre! Mademoiselle, et moi
que je vous essaie... Je la campe sur le lit de bain, et je la
fous... Le jeu ne lui dplut pas; il m'amusait assez... Il
fallut cependant songer  la prparation... Branlinos entra
dans le mme bain que moi, en me disant que je l'avais
souille, et en m'avertissant qu'elle couchait en tiers avec
nous... Ce procd me parut nouveau; mais la diablesse garda
le _tacet_, en touffant de rire... Enfin, bien lavs, bien
essuys, bien parfums tous deux, elle se sauva, de crainte de
nouvelle pollution, et cinq minutes aprs vint me prendre.

J'arrive dans la chambre  coucher; la comtesse tait dj au
lit, elle me tend une main que je baise avec autant d'ardeur
que si elle et t jolie. Je me place d'un ct, Branlinos de
l'autre.

La comtesse tait plus humanise; mais le _dcorum_ subsistait
toujours... A preuve. -- Mon coeur, dit-elle  Branlinos, voyez
s'il bande. (La petite me touche... Et sacredieu! je dresse au
mme instant...) -- Ah! Madame, comme un ange! s'crie
Branlinos... Alors Cul-Gratulos fait demi-tour  droite et me
prsente... Devinez. -- Quoi donc? -- Sacredieu, que tu es bte!
-- Ma foi, je ne sais pas. -- Son cul.-- son cul? -- Oui, foutre!
son cul.-- Amas norme de chairs mollasses et tombantes... Je
dbande net... Branlinos, qui sans doute, d'une main me prte
son secours, de l'autre entr'ouvre le gouffre, je m'y jette en
grinant des dents... Et j'tais au milieu que je ne m'en
doutais pas encore... _O altitudo!_... Branlinos s'tait remise
 son poste; sa main agile branlait madame  toute treinte,
pendant que je la limais  suer dans mon harnais... Le moment
de la dcharge approche... Avez-vous jamais t rveill par
le grondement d'une porte mal graisse sur ses gonds
rouills?... Voil la passion de ma belle, et les douceurs
qu'elle me dbitait... Cependant, quand cela fut fini et
qu'elle fut retourne, elle me fit la grce de m'embrasser...
Pouah!... Ma foi! j'aimais mieux l'autre, encore tait-il
parfum; mais la bouche avait usurp son got.

Aprs un moment de conversation, il fallut recommencer; mme
crmonie: sa faon  elle est uniforme, et le diable
m'emporte! Depuis le baiser, je ne la trouvais plus si
ridicule. Mais voici bien une autre histoire: elle me place
entre elle et Branlinos, me tourne, tout comme  Berlin,
admire ma chute de reins... Je crus tre au second tome de la
Vit-au-Conas... Non, j'en fus quitte pour la peur... Tout 
coup, par une inspiration: -- Mon chat, me dit-elle, veux-tu
foutre Branlinos?... Pardieu! je tope  la proposition... Mais
je sens que l'on me farfouille... Sacredieu! la bougresse me
donnait le postillon; son gros vilain doigt me sondait
d'importance. C'tait pour me faire avaler la pilule qu'elle
me laissait foutre la petite, et, dans le fait, cela ne
nuisait pas. Cul-Gratulos ne se lassa que quand je fus rendu
de fatigue; le jour paraissait; je lui laissai prendre du
repos en me retirant. Le secret me fut recommand de la
manire la plus forte, et je l'ai bien gard.

Les jours suivants furent marqus par les mmes aventures.
L'or me ddommageait, car elle en rpandait  foison.
Branlinos soutenait mon courage et me faisait bander. Au
reste, la comtesse n'en tait pas moins dvote, ni moins
impertinente, mme vis--vis de moi.

Mon quartier fini, elle partit pour les eaux de Barges, en me
comblant de prsents, mais avec cet air qui en te tout le
mrite; je revins  Paris.

Rendu dans cette Babylone, qui ne renferme plus de corruption
qu'ailleurs que parce qu'il y a plus de monde (car les vices
plus rassembls en produisent de nouveaux), pendant huit jours
je fatiguai chevaux et valets  faire inscrire mon nom chez
toutes les coquettes et les coquines de Paris.

Quinze jours se passrent sans aventures curieuses. L'ennui me
gagnait; je jouai, je perdis, et ds lors j'abandonnai ce
moyen de conservation qui m'aurait dvor mon or. Pour le
conserver, il n'y avait qu'un moyen, la fuite. C'tait un
parti violent, et je balanais.

Dj le soleil dorait les moissons; les grces se retiraient
aux bocages; toutes les femmes volaient  la campagne, les
unes par dsoeuvrement, d'autres par habitude, celles-ci pour
oprer une rvolution. De si grands exemples me dterminrent;
quelques lgres excursions prparrent ma retraite; je
voltigeai, mais souvent, bien diffrent de l'abeille
industrieuse, je ne pompai que des sucs soporifiques, encore
l'ennui me fit-il biller sans m'endormir.

Vous connaissez comme moi ces palais enchants que la Seine
voit sur ses bords dans sa course tranquille... Hlas! un art
cruel nous y poursuit encore, il touffe la nature en croyant
l'embellir. L'ennuyeuse symtrie a dessin ces parterres
maills de sables striles, et ces tristes gazons dpouills
de leur verdure... Des murailles de charmille ne permettent
point aux zphirs de caresser le sein de Flore, la rose se
fltrit sans honneurs dans ces vases qui la gnent, pour la
rassembler en bouquets. De longues alles ne semblent m'offrir
un point de vue dlicieux que pour l'isoler et le rendre
monotone. -- J'entre dans un bosquet, des arbustes fatigus y
prtent  regret leur ombrage; des entraves de fer
asservissent leurs branches courbes; le chvrefeuille n'y
rampe point parmi le feuillage; la tulipe y est sans couleur,
la violette sans parfum... Je me sauve dans un bois... Eh
quoi! toujours de l'industrie, jamais de surprises... La main
de l'architecte a dcor ces salles tristement superbes; la
rgle imprieuse a trac leurs contours; la serpe, la faulx
ont mutil les dryades gmissantes pour arrondir des colonnes
ou former des amphithtres. -- J'entends le bruissement des
eaux... Hlas! la naade en pleurs n'y roule point ses flots
argents; mille canaux emprisonnent son onde; des formes
bizarres, des bouches d'airain l'lancent dans les airs; elle
retombe brise dans ces bassins, o elle se perd sans pouvoir
arroser le bocage qui la dsire... O hommes! votre despotisme
rduira donc tout  l'esclavage!... J'erre dans les dtours
d'un labyrinthe compass; la fauvette lgre, le pinson joyeux
n'y trouvent point d'asile pour leurs amours. Philomle seule
y fait quelquefois entendre les sons de sa douleur; et la
nuit, quand Phb fait rgner le calme et le silence, le
triste coucou prsage au matre de ces lieux ses hautes
destines.

Que je suis loin, grand dieu! de cette douce mlancolie o
l'me attendrie perd le sentiment douloureux de ses peines! o
des larmes involontaires, mais prcieuses, dgonflent la
poitrine oppresse et rafrachissent la paupire!... Je suis
sombre: mes penses tumultueuses s'agitent, se choquent, se
confondent; je reviens  pas lents, l'air rveur, la tte
penche... Je rentre dans un salon brillant d'or et de glaces;
elles me retracent vingt personnes que fixe un tapis vert... O
source nouvelle d'ennui, de consomption!... Je reviens  la
ville. Toute la vitesse de mes chevaux ne me sert pas  mon
gr: je suis  peine arriv que je voudrais tre ailleurs; je
cherche avec ardeur des objets nouveaux... Ah! Il n'en est
point qui puissent gurir un coeur blas sur tout!

Essayons du moins de le distraire... Fuyons, fuyons la
perfidie des cours, le tumulte des villes! Cherchons une
retraite... Je l'ai trouve; j'y vole sur les ailes de
l'esprance et du dsir.

Au milieu de ces riches contres que la Marne indocile
fertilise dans son cours s'lvent des murs btis par nos
aeux. Leur superbe apparence semble annoncer la demeure des
rois... non, c'est le sjour tranquille des pouses chries du
Dieu de paix... C'est l'abbaye de ***; la tante d'un de mes
amis en est abbesse. Je suis annonc par lui comme un homme
aimable. Je suis dsir, j'arrive... Le bruit d'une voiture
qui vient au galop, plus encore celui des valets, qui croient
honorer leur matre par leur tapage, avaient fait vnement.
Tout dans le couvent se met sous les armes. La discrte se
prpare  exercer sa langue... Un homme de cour! Qu'il va m'en
conter de belles!... La nonnette jolie rattache sa guimpe
lgre avec art, avec coquetterie... Toutes veulent plaire;
toutes volent au parloir. Mme la dpositaire est dpute pour
me faire les honneurs: un compliment agrable et bnin me
montre que l'on est prvenu en ma faveur.

Enfin, Mme l'abbesse arrive  la grille, et l'essaim disparat
par discrtion et par respect. -- Sacredieu! la charmante
figure!... Lis son portrait, lis, et meurs d'envie.

Elle achve  peine son cinquime lustre: la fleur de la sant
s'unit sur son visage  celle de la jeunesse. Un teint
brillant, les yeux les plus beaux du monde et noirs comme
jais, la bouche mignonne et borde de roses, des dents
d'ivoire qu'un sourire enchanteur laisse admirer... Au reste,
un genre de coquetterie inconnu dans le monde, rserv pour le
clotre. Sa robe, tissue d'une gaze diaphane, se drape en
longs replis; une ceinture dore semble moins faite pour
marquer sa dignit que pour faire valoir une taille divine. La
batiste la plus blanche forme son bandeau; sa guimpe se replie
pour dessiner les tempes et arrondir davantage un ovale
dlicieusement trac, elle s'chappe ensuite et voltige au gr
des zphirs: mille amours nichs  et l rentrent, sortent,
bouriffent tout, et tout ne va que mieux. -- Est-ce que tu
t'aviserais de faire le second tome d'Ablard? -- Ma foi! je
n'en sais rien... Mais duss-je chanter clair, je foutrai ma
charmante abbesse, ou nous verrons pourquoi... Les compliments
furent ce qu'ils devaient tre, joliment tourns de la part de
la nonne et galamment de la mienne. La connaissance fut
bientt faite; j'apporte des nouvelles, et l'abbesse tait
trop instruite pour ne pas s'apercevoir que mon me tait dans
mes yeux... Mais elle n'tait, sacredieu! pas morte autre
part, et je bandais  crier... Sublime effet de la vertu!
Vierges immacules! Les corpuscules saints qui s'exhalent de
vos blancs ttons ont agit, pntr tous mes sens... Puiss-je
rassembler toute la vigueur d'un carme dans ses premires
annes et retracer  vos cons pourfendus la valeur et les
assauts du pre Tapedru!

Je ne parlerai pas des ftes qui me furent donnes, des
concerts o je tins ma partie. Ma voix mle et sonore, mes
accents prononcs se mlrent  ceux de ces filles timides...
Tel un satyre effront, se glissant au milieu des nymphes,
commence par les tonner; en vain elles veulent fuir, un
attrait puissant retient leurs pas; s'ils deviennent plus
chancelants, c'est l'ouvrage du dsir... Et les cris que les
belles poussent ensuite ne sont pas d'effroi.

O mon ami! la jolie chose que d'tre au milieu d'un srail o
vingt nonnettes se disputent le prix de la beaut! Leurs yeux,
moins agaants que ceux de nos femmes, respirent une tendre
langueur. Plusieurs mme, innocentes encore, prouvent des
mouvements jusqu'alors inconnus... Dieux! quelle expression
touchante!... Foutons, foutons!  mon vit! dploie tes
ressorts de fer! que tout cde  ton impulsion puissante!...
Evo, amour!... Evo, Priape!

Je me couchai, roulant  part ces vastes projets. La moire
tapissait ma chambre, le got l'avait assortie; la simplicit,
la propret scrupuleuse y rgnaient, et la mollesse y reposait
sur le duvet le plus fin. Je ne dormis point; j'tais
enchant, enivr... Une lgre indisposition, peut-tre de
commande, retint le lendemain Mme l'abbesse au lit. J'eus
permission d'aller lui faire ma cour dans son appartement...
Que devins-je! O ciel! que devins-je!... Elle tait belle
comme un ange, et de la beaut la plus touchante... J'oubliai
jusqu'au motif qui m'amenait; elle me tendit la main, en
s'informant de ma sant; je baisai cette main avec un feu, une
ardeur... L'abbesse soupira... Un soupir fut ma rponse...
Nous tions seuls; ses yeux  demi clos, ses longues paupires
abattues, le gonflement, la palpitation d'un sein d'albtre
que couvrait encore un voile inopportun, tout semblait
m'enhardir... Hlas! j'tais timide... Julie! Julie! Ainsi
jaillirent les premiers transports de nos feux... Je me jetai
 ses genoux; mes lvres brlantes couvrirent cette main que
je n'avais pas quitte, que l'on ne s'tait pas efforc de
m'arracher... Dieu! elle se pme... Elle se meurt... Le
premier mouvement m'emporte... Je m'crie... Ses femmes
arrivent... Des sels, des eaux, des senteurs!... Tout est sous
mes mains. -- Ce sont les vapeurs de madame! s'crie une
assistante. -- Ah! foutue bte! me dis-je  moi-mme... Mais,
foutre! ce n'est pas son dernier accs... Au bout d'un demi-quart
d'heure, elle revient  elle; elle est ple... Mais
c'est de la pleur des amantes... Quelques larmes ont mouill
ses beaux yeux... Qu'ils sont touchants! Ils semblent
implorer... Nous redevenons libres: -- Hlas! dit-elle, je suis
bien malheureuse: ces spasmes violents m'anantissent... Et
l'on ne peut en deviner la cause... Je vois la rougeur qui
colore ses joues; son pouls est plus anim; mon coeur bat; je
m'approche davantage... Quelques coussins drangs m'offrent
un prtexte; j'ose avancer ma main pour la replacer, pour la
soutenir. Un mouvement me livre sa gorge... C'est celle de
Polignac... L'ivresse me saisit; je presse sa bouche de ma
bouche amoureuse (ma langue lui fait prouver des
tressaillements voluptueux); j'avance vers le sanctuaire; un
doigt y pntre... Il tremble, et ce tremblement l'meut
davantage... C'en est fait!... Je l'ai remplac... Dieux!
Dieux! Quelle jouissance!... -- O mon sauveur, dit-elle, ah!...
ah!... O bonheur!... Je puis mourir... Mon doux Jsus!... Ah!
cher ami!... Je meurs... Les sensations taient trop vives,
trop multiplies, trop nouvelles... Mon me ne pouvait y
suffire, je m'vanouis trs srieusement... Mon abbesse,
effraye, sonna sans doute sa confidente; je me retrouvai dans
leurs bras. Les baisers de ma charmante abbesse me rappelrent
 la vie; mais en mme temps ils me remirent dans un tat si
ferme que la discrte jugea prudemment que je n'avais plus
besoin de sa prsence. Nous nous ritrmes plus d'une fois,
l'abbesse et moi, des serments de nous aimer toujours, et
toujours la conviction suivait de prs.

Les coulis, les restaurants les plus actifs me furent
prodigus. Je passai la journe comme la matine, et la nuit
fut aussi heureuse. Les jours suivants, des amusements sans
nombre me furent prpars: la chasse, la pche, mille et mille
jeux... Tant de plaisirs m'attachaient encore  mon abbesse:
elle tait voluptueuse, mais sans art, sans raffinement; mes
conseils lui plaisaient; mes leons l'enflammaient; elle y
gagnait beaucoup, et je n'y perdais pas. Son beau corps svelte
et flexible, ses membres dlicats s'enlaaient, se pliaient
sur les miens, et ce n'tait que dans mes bras qu'elle gotait
le repos... De bonne foi, je lui aurais gard fidlit; mais
l'humanit s'y opposait. De jeunes coeurs soupiraient en
secret pour moi: fallait-il les laisser se consumer, se
fltrir?... Non, je suis trop compatissant. Mon commerce avec
l'abbesse s'tait rgl: je lui donnais les nuits et
j'employais les jours ailleurs. Dortoir, cellules, tout
m'tait ouvert, et j'en profitai.

S'il m'en souvient, la premire que j'ai foutue fut une
discrte. -- Une discrte? Tu badines. -- Non, pardieu! c'tait
notre confidente; fille mre de quinze  cinquante-cinq ans...
voici le fait. Elle s'tait charge de mes djeuners. Un jour
que, emport par la chasse, j'avais manqu mon heure
ordinaire, je revins au moment o la bonne mre Saint-Franois
ne m'attendait plus... J'entre sans bruit; elle tait tendue
dans un grand fauteuil, le dos tourn vers la porte et
retrousse jusqu'au nombril, les cuisses cartes, et remuait
de toute sa force... Devine. -- Belle demande! Un godmich? --
Tout juste... Je ferme la porte avec prcipitation; elle n'a
que le temps de baisser ses cottes et laisse le fer dans la
plaie... Rouge comme un chrubin, elle se lve, fait deux pas,
serre les cuisses, et moi, que le diable inspire, je la prends
par dessous les bras si lestement que le Priape quitte prise
et tombe au beau milieu de la chambre: Ah! ma mre en Dieu,
n'tes-vous pas blesse?... Peste! dis-je en ramassant le
poupon, voil une rude fausse couche... Eh, foutre! ma
bonne... ne vous tonnez pas, j'ai tout vu; je vous ai fait
rater, il faut que je vous achve... Je la campe sur son lit
et je lui fais deux fois la douce affaire: c'tait autant
qu'il lui restait de dents: -- Le bon Dieu vous le rende! me
dit-elle avec attendrissement. Je ris, et j'aperois au fond
de sa bouche un petit chicot: je me rappelle la vieille
histoire; une noble mulation m'enflamme, d'ailleurs j'avais
besoin d'elle: elle tait matresse des novices... J'arrachai
le chicot, mais il tenait diablement fort. Je crois n'avoir eu
de ma vie autant de peine.

Passons sous silence quelques aventures communes; je baisai la
soeur Saint-Jean Porte-Lapine, soeur Magdelon, mre
Saint-Bonaventure, _et coetera_. Le dortoir, le jardin, la dpense et
l'apothicairerie furent tour  tour mes thtres; mais parlons
des novices.

Elles taient cinq, et parmi elles, soeur Agathe, soeur Rose
et soeur Agns se faisaient distinguer. C'taient les plus
jolies enfants du monde. Les deux premires, veilles petites
commres, s'aimaient  la fureur et se caressaient de mme,
faute de mieux. Soeur Agns tait amoureuse de moi, ne disait
rien et pleurait d'autant. Un jour de grande rcration, je
trouve le moyen de la chambrer. -- Qu'avez-vous, belle Agns? --
Hlas! je n'en sais rien. -- Depuis huit jours, vous tes toute
change; vous que l'on voyait sans cesse rire, foltrer, vous
rvez. -- Hlas! -- Vous soupirez... Agns! Agns! Vous n'avez
point de confiance en moi... Moi qui vous aime tant. (ses
joues se colorent.) -- Vous m'aimez! Oh! mon dieu! si cela
tait! Agns, serait-ce vous offenser? -- Hlas! ce n'est pas
ma faute, vous tes si aimable. (je prends sa main.) -- Oh!
laissez-moi... sainte Vierge! (elle se lve.) -- Ma soeur, je
le vois, vous avez peur de moi; je vous suis odieux... Eh
bien! Je me retire. -- Comment, tu t'en vas? -- Foutue bte!...
La pauvre enfant! elle est  moi; je n'aurais pas le temps de
la pousser  bout;  la premire sance, elle est dans mon
sac.

La matresse des novices me fournit quelques jours aprs une
bonne occasion. (vous savez qu'elle est de mes amies.) On
devait chanter un motet au choeur; le matre de musique
n'tait pas venu; elle me confia Agns, pour la faire rpter
et sortit en tirant la porte sur nous. -- Eh bien! ma belle
Agns, tes-vous toujours aussi cruelle? (elle baisse les
yeux.) -- Que je suis malheureuse! Oh! le bon Dieu le sait (et
ses mains s'lvent vers le ciel). -- Agns, vous m'avez fait
rpandre bien des larmes. -- Et moi!... Ah! comme j'ai pleur
(et ses pleurs coulent encore). -- Si vous vouliez, hlas! Nous
nous consolerions... Ou, sans cela, il faut que je meure. -- O
mon Jsus! vous, mourir... Non, non, ce sera moi. -- Vous,
Agns, vous que j'aime plus que ma vie. (je la saisis, je
l'attire sur mes genoux... Vois, ah! vois donc son col coll
contre moi, sa tte penche sur mon visage, ses beaux yeux
bleus pleins de larmes.) Agns, mon seul amour! Ah! dis-moi
que tu m'aimes! -- Mchant! vous en doutez... Sa bouche me
caresse: l'innocent ne connat aucun mal aux lans de son
coeur... Son heure est arrive: je la couvre de baisers; je
fais passer dans son sein l'ardeur qui me dvore; je l'enivre
de caresses et d'amour; j'carte tous les voiles; que de
trsors me sont livrs!... La pudeur ne gmit point... Elle ne
se connat plus... Rapide comme l'clair, je dchire la nue...
Et le cri qu'Agns laisse chapper est le signe de ma
victoire.

Tu vas btement croire qu'elle fera des grimaces, des
simagres, qu'elle me traitera de monstre, de sducteur... Eh!
laisse cela  nos pucelages rajeunis du sicle... La pauvre
enfant! Elle me remercie de mes bonts... Il est vrai que j'ai
eu diablement de mrite, car la place tait rudement forte 
emporter.

Agns, aprs cette ouverture d'esprit, acquit une intelligence
infinie pour son motet, et, au retour de la matresse, elle le
chanta  ravir.

Heureusement pour moi, mon abbesse,  cause de certaines
visites, faisait lit  part, car pardieu! J'tais corch vif
et en sang; douze heures de repos me cicatrisrent. -- Hon!...
Beaux passe-temps! -- Eh! pourquoi, diable, grondes-tu, je te
prie? -- Je gronde, parce que tu perds ton temps et que
l'argent ne vient point. -- C'est ma faute, j'en conviens...
ton esprit financier me charme; mais je devais te dire que
l'abbesse, aussi gnreuse que belle, me comblait de
prsents... Ainsi, calme-toi pour couter de nouveaux
exploits.

Soeur Agathe et soeur Rose appellent mes hommages; la plus
ge n'a pas ses dix-huit ans. La premire, vive, ptulante,
est un petit dmon; elle a de l'esprit comme un lutin, de
jolies rparties, une adresse incroyable. Rose est plus douce,
plus tendre, mais gaie... Ces deux enfants sont lies par une
troite sympathie et plus encore par le temprament;
l'abbesse, dont elles sont les bijoux, m'a confi qu'elles
s'en donnaient avec excs, et qu'elle-mme les avait reues
plus d'une fois dans son lit, pour du moins tromper ses
dsirs.

J'tais libre avec elles; je leur montrais  danser, et nous
faisions mille folies. -- Parbleu!

Mes soeurs, leur dis-je un jour, vous devriez bien m'apprendre
ce jeu que vous jouiez hier ensemble. -- Quel jeu? rpond
Agathe pendant que Rose rougit. -- Ma foi! si je le savais
bien, je ne vous le demanderais pas. -- Bon, Rose, il veut
_cache cache_... (et la friponne d'clater de rire). -- _Cache
cache_... Ah! vous mentez, espigles, il n'y avait rien de
cach; je l'ai bien vu. -- Quoi! vous l'avez vu? dit Rose...
Agathe, nous sommes perdues (la petite pleure et sa compagne
est dconcerte). -- Eh! mon coeur, ne pleurez pas... Rose,
vous tes une enfant; je n'en dirai, ma foi! mot  personne...
(cela les tranquillise un peu: _au clotre comme ailleurs,
pch cach n'est rien_.) -- Mais, comment l'avez-vous vu?
reprend Agathe plus timidement. -- Je vous trompais, je ne l'ai
pas vu, mais mon gnie me l'a dit. -- Un gnie! -- Un gnie!
rpte Rose. -- Oui, un gnie qui me visite tous les jours...
(et mes folles de rire  gorge dploye.) Pardieu! petites
incrdules, je vous le ferai voir... mais  condition que vous
m'apprendrez votre jeu et que vous couterez ce qu'il vous
dira. -- Comment, il parle? -- Sans doute; mais c'est par
signes, et je vous les expliquerai. -- Ah! voyons. -- Voyons,
dit Rose. -- Doucement... Diable! comme vous y allez...
Attendez donc que je l'appelle... Si vous vouliez toujours me
montrer votre jeu?... (j'avais, sacredieu! mes raisons; jamais
mon gnie ne fut si bte; j'avais beau le talonner, ce bougre-l
n'arrivait point... Pardon, pardon, le voil qui vient.)
Ecoutez... que la plus incrdule passe dans ce coin-l, et
quand elle l'aura vu, qu'elle le tienne bien, de peur qu'il ne
s'en aille, car il est un peu farouche... (ainsi fut fait, je
tire _monseigneur;_ ma folle d'Agathe saute dessus.) -- Ah! Rose,
viens donc vite, je le tiens... (nous nous approchons au
jour.) Oh! le drle de gnie, comme il est fait! Mais il n'a
point de nez! -- (Rose le prend.) Ah! comme il est chaud! --
C'est qu'il est venu fort vite. -- Eh! Mais, dit Agathe, il
tient!... (et la petite bougresse le tire  le dmancher.) --
Sacredieu! mesdemoiselles, un moment donc; vous ne voyez pas
que c'est un escargot. Il est dans sa coquille. -- C'est vrai,
c'est vrai, dit Rose, voil le bourrelet... (elle saisit les
voisines, qui, ramasses en dessous, taient dures comme
pierre... Agathe y porte la main et revient au personnage.) --
Un escargot! Je n'en ai jamais vu comme a. -- C'est qu'il est
de la Chine. -- Montre-t-il ses cornes? -- Eh! non, ils n'en ont
point dans ce pays-l; mais ce sont eux qui les apportent aux
maris... Ah ! il est press. (je mourais de peur que le
gnie ne s'mancipt dans leurs mains.) -- Votre jeu,
mesdemoiselles?... -- Oh! Il faut qu'il parle. -- Allons, je le
veux bien... Il faut convenir que je suis trop complaisant...
Mais je vous avertis que c'est  chacune en particulier qu'il
faut vous laisser faire des signes, sans dire mot, ou bien,
serviteur! Plus d'esprit, et s'il se fche, il ne reviendra
plus... Allons, Agathe,  vous; mais surtout motus... (je la
prends, je la jette sur le lit.) --Ah! dit-elle, je ne vois
plus l'esprit. -- Soyez tranquille: il ne s'en ira que si vous
n'tes pas sage... Je la trousse; tu te doutes du reste et du
langage de l'esprit. La petite fut courageuse et ne dit pas un
mot... Mais, ami, peins-toi Rose tournant de tous cts,
examinant, plissant, rougissant, trpignant. -- Agathe,
parle-t-il? -- Ah! oui... Ah! mon dieu!... Ah! comme il parle! le
joli esprit... Mon dieu!... Rose je n'en puis plus... --
Agathe! Agathe! qu'est-ce qu'il te dit donc?... Elle avait,
pardieu! Autre chose  faire que de rpondre. Ma foi, la
petite diablesse se remuait si vivement et me serrait si ferme
que j'allais recommencer, quand tout  coup Rose, ennuye, me
tire par mon habit, et l'esprit sort tout en sueur, tout
chauff du carnage... Je n'ai que le temps d'tendre Agathe
sur un fauteuil, et je travaille sa compagne. Celle-ci tait
moins vive, mais ptrie par la volupt. Elle avait surtout
cette qualit si prcieuse que j'avais dj trouve  quelques
femmes, et toujours avec un nouveau ravissement: le sanctuaire
se refermait aprs le sacrifice, et pressait sans laisser le
temps de dbander. Mais voyez combien l'esprit avait donn de
rflexions  Agathe; elle ne me faisait plus de questions. Les
deux amies, penches l'une sur l'autre, taient dans une
extase dont rien ne pouvait les tirer. Pour moi, je jouissais
de leur trouble ingnu, et je le partageais... nous ne
parlmes plus du jeu; elles reconnurent ma tromperie sans m'en
savoir mauvais gr, et l'esprit, de temps en temps, leur donna
de nouvelles leons.

J'tais au comble du bonheur,  un peu de fatigue prs; mais
le diable, qui veille toujours, s'tait fourr dans la tte de
me dbusquer d'un si bon gte. L'habitude amne la scurit,
la scurit endort; on ne se prcautionne plus et l'on devient
soi-mme l'artisan de son malheur; d'ailleurs, une pomme pour
trois desses les fit battre; un homme pour vingt
religieuses... Il y a de quoi, j'imagine, les faire trangler.

Vous ne connaissez pas, mon ami, les rpubliques femelles,
dont l'abbesse est comme le doge. La plupart des filles qui
les composent ont t enrles malgr elles dans la milice
cleste; on les a faites pouses d'un tre immatriel, et les
charmes de la contemplation ne dtruisent pas en elles la
_corporalit_. Il en rsulte dans la jeunesse une rvolte des
esprits charnels, un conflit de juridiction entre les sens et
la raison, entre le crateur et la crature, o souvent la
faiblesse humaine est oblige, comme Pilate, de _s'en laver les
mains_. Tout cela ne fait que tromper les passions, irriter les
dsirs, les allumer davantage... De l les nerfs, les spasmes,
etc., etc. Dans la vieillesse, on est pie-griche, colre,
pre, grondeuse. De l encore les inspirations, les
apparitions et toutes les folies que les uns ont brles, les
autres canonises... Cela n'est point de mon grave sujet.

On ne peut pas toujours prier, il faut mdire, pendre son
prochain par les pieds et par la tte, le tout pour son bien
et la plus grande gloire de Dieu. Les confesseurs sont surtout
un grand objet. S'ils sont deux, le bercail est partag et
chaque parti hait cordialement son adversaire; s'il n'y en a
qu'un, jalousies, rivalits, fureurs. -- Quoi! pour un vieux
moine? -- Oui, pour un vieux moine; car, avec sa figure de
singe, toujours est-il du bois dont on les fait; on se mange,
on se dvore, on s'empoisonnerait pour lui... Enfin, mon cher,
dans ces sjours de paix et d'innocence, on gote en paradis
les douceurs de l'enfer.

Que serait-ce donc si je peignais les amours des
jardiniers?... Les ruses pour faire entrer des amants? Les
horreurs du despotisme que les vieilles discrtes exercent sur
les pauvres enfants qu'on leur a livres? Que serait-ce si, te
racontant mille scnes dignes de l'Artin, je t'effrayais de
la corruption que ces demoiselles vont puiser, jusqu'au moment
o on les marie, dans ces lieux consacrs  la vertu et
prostitus aux vices?

Et que serait-ce encore si je te traais les scnes de
dsespoir qui se passent dans le secret et le silence? Les
brigues, les trahisons, les complots, tout ce que doit
ncessairement enfanter la contrainte, la servitude et la
barbarie?... Non, tu m'accuserais d'humeur... A la vrit,
j'eus quelque sujet d'en prendre.

Dj l'on murmurait; le conseil des discrtes s'tait
assembl; on glosait sur l'abbesse, qui, trop absolue peut-tre,
voulait que l'on respectt ses gots et ses plaisirs.
Les rvrendes mres, sans cesse aux coutes, gnaient les
miens. Toute la jeunesse, rigoureusement observe, n'osait
plus se livrer  mes empressements; je m'aperus que ces
vieilles bougresses me regardaient comme le bouc missaire. Le
pre en Dieu conduisait tout, mais sourdement, depuis que
j'avais menac sa rvrence de la faire rouer de coups par mes
valets, sauf  la gurir par six mois de sminaire; des
lettres anonymes, pchs mignons des prtres, se rpandirent.
L'abbesse faisait tte  l'orage; je lui devenais plus cher
par la crainte de me perdre... Hlas! le coup tait port. On
avait fait passer des plaintes  _monseigneur;_ il tait bte,
portait un large chapeau, des cheveux plats comme sa figure,
et cachait sous un maintien double et cafard une me
ecclsiastique et tratresse; sa rponse fut tonnante: il
annonait sa venue pour _remettre l'ordre dans une maison o
l'esprit de Blial s'tait introduit_... Je voulais l'attendre;
ma chre abbesse me fit concevoir que je la perdrais, et je
partis charg d'or et de sucre.

Depuis six semaines, je n'avais pas vu mes gens; ils s'taient
arrangs avec les tourires, et je leur trouvai un embonpoint
difiant; je tournai mes regards vers les clochers o je
laissais bien des yeux en pleurs... ils se perdirent dans les
airs ainsi que mes regrets.

Je ne fis que passer  Paris, pour dposer tous les prsents
dont j'tais combl, et repartis pour la Picardie, afin
d'achever en province la belle saison. N'attendez pas, mon
ami, que j'aille dans quelque ville; non, je les ai
frquentes autrefois, et ma curiosit est rassasie; j'y ai
trouv les mmes vices que dans la capitale, avec cette
diffrence qu'ils sont plus ridicules et moins aimables. L
c'est un conseiller d'lection, si vous voulez, qui joue la
gravit d'un chancelier; les honneurs du pav lui sont dus.
Dans le cercle, on ambitionne de faire sa partie; il sourit
aux femmes, ddaigne les hommes, ricane, tranche, dcide... Il
veut tre fat, il n'est qu'un sot.

Ici, monsieur le receveur du grenier  sel, ou quelque
seigneur de l'intendance, fait le petit fermier gnral,
appelle tout le monde _mon ami_, vante son cuisinier, fait
grosse chre, rit aux clats, patine ses voisines, dbite des
nouvelles qu'il tient de la cour, et promet sa protection
auprs des valets de chambre d'un ministre qu'il appelle
secrtaires.

On y voit, tout comme  Paris, la femme d'un marchand mettre
en diamants sur sa tte des fonds presque aussi forts que ceux
qu'il a dans le commerce, taler un pied de rouge, porter des
plumes, des chapeaux, dire _piseons_ et grasseyer.

On y voit des prcieuses, des dvotes, des femmes 
prtentions, et tout cela putains comme chez nous. On y voit
enfin tout ce que je me suis lass d'y voir, et qui ne me
paierait pas de mon ennui... je vais donc dans des lieux
champtres prendre la nature sur le fait, dvaliser quelque
chteau, et dmanteler quelque dame de paroisse  croupe large
et rebondie.

Un de mes amis, chez lequel j'arrive, tient un assez grand
tat; il a une chasse superbe, de beaux droits; sa maison est
ancienne; il en a soutenu l'clat au service avec honneur; sa
femme a t belle, il y parat encore... Mais, pour ce couple-l,
c'est Philmon et Baucis. Ne croyez pas qu'elle soit
dvote; non, la plaisanterie l'amuse; elle recevra des vers
galants, parce qu'elle sait y rpondre; une gaiet douce, qui
fait son caractre, la rend l'me des socits; elle y inspire
le sentiment et le respect... Voil, sur mon honneur, un
portrait vrai, et vous savez que
je suis un peu pangyriste; elle est trop modeste pour me
lire, mais du moins son mari lui rendra tmoignage que j'ai
trouv  Villers ce que j'ai cherch vainement dans beaucoup
d'endroits: la runion des talents et des vertus.

La socit qui se rassemble au chteau me fournit bientt des
occasions de m'en carter; je voltigeai, et tout en courant,
je pensai jouer, malgr moi, un rle dans une scne trs
singulire, qui, me faisant croire aux jaloux et les craindre,
ne me ramnera qu'un peu plus tt au sjour des maris
commodes. Pour la raret du fait, je veux te conter cette
aventure.

M. et Mme d'Obricourt vivaient trs bien ensemble: aucun
soupon ne troublait l'esprit du mari. Cependant, madame avait
une intrigue, jouait monsieur, et, qui plus est, se moquait de
lui avec son amant. Une imprudence dtruisit la scurit de
l'poux. Tout le monde avait t  la chasse, et j'tais rest
seul dans la maison avec madame. Elle passe dans son boudoir
pour crire, je prends un livre et l'attends au salon. Tout 
coup elle sort, une lettre  la main; son mari, revenu sur ses
pas, je ne sais pourquoi, entre en mme temps. -- Ah! Monsieur,
lui dit-elle, qu'avez-vous? vous tes ple  faire peur... Il
dtourne sa vue sur la glace. Pour le malheur de la dame,
cette glace me rflchissait en entier, et le mari voit trs
distinctement qu'elle me glisse une lettre que je cache de mon
mieux... La jalousie lui monte au cerveau. Il avait son fusil
 la main; il me couche en joue, et me dit d'un air furieux:
"La lettre, ou tu es mort. -- Vous tes fou, lui dis-je, et
quand mme j'en aurais une, une imprudence coupable pourrait
seul vous la donner, car cet crit ne vous serait pas destin,
et vous devriez vous pargner de le voir. -- Point de conseils;
la lettre, ou trois balles dans le corps." Je n'avais rien mis
dans celui de la dame: je ne crus pas devoir attendre les
reprsailles du mari... Je me lve, je lui prsente la lettre,
et je pousse la femme dans son cabinet, car elle avait
l'imprudence de ne pas bouger.

La lecture en apprit au mari plus qu'il n'aurait voulu, et il
se reconnut de la manire la plus claire chevalier du
croissant. C'tait un homme trs violent avec les dehors les
plus flegmatiques. Il prit sur-le-champ son parti et me
demanda le secret. Les chasseurs arrivrent; on ne s'aperut
de rien: il donna  sa femme tous les noms d'amiti qu'il lui
prodiguait dans la conversation... Je ne revenais pas de mon
tonnement.

Cependant, je n'ai jamais aim les colres froides, et vous
allez voir que j'avais raison de craindre. Partout o monsieur
rencontrait ma dame seule, les chaises, les fauteuils lui
servaient d'armes pour l'assommer. Rentrait-on dans le
salon... "Mon coeur, m'amour, mon ange!..." Comme sa digne
moiti ne s'accommodait nullement de ce jeu-l, qu'elle
n'tait point borne et qu'elle ne manquait pas d'esprit, elle
nous fit cacher un beau matin dans sa chambre  coucher, trois
femmes de ses amies, et moi troisime homme. Monsieur arriva,
la battit comme pltre... A ses cris nous sortmes, et comme
les femmes se soutiennent, je vous laisse  penser si la scne
fut complte... Sur-le-champ l'on monte en carrosse, et l'on
conduit madame chez la mre de son mari. Cette mre, vieille
jansniste, avait un faible infini pour sa belle-fille et fort
peu d'amiti pour monsieur son fils qui n'avait pas l'honneur
de penser comme elle.

C'tait sur cette connaissance que la petite diablesse avait
form son plan. "Maman, lui dit-elle, je viens me jeter entre
vos bras. Depuis un an, je souffre le martyre avec mon mari;
il faut vous l'avouer, je suis ce qu'il appelle _jansniste;_ il
me maltraitait continuellement, enfin, il a saisi une lettre
que j'crivais  un saint ecclsiastique qui m'entretient dans
mes bons sentiments. Comme je parle  coeur ouvert  mon
directeur, les plaintes que je faisais ont irrit mon mari; il
a port l'audace jusqu' m'accuser d'un commerce criminel.
Depuis ce malheureux jour, il m'assomme de coups en
particulier, et pousse l'hypocrisie jusqu' m'embrasser en
public. Ces trois dames en sont tmoins; trois hommes
d'honneur le sont de mme; si vous ne me sauvez pas, je suis
perdue, je n'ai plus qu' me livrer  mon dsespoir... (les
larmes coulent et arrosent le rcit, que les dames
confirment.) -- Ah! le coquin, l'infme! rpond la
belle-mre... Ma fille, restez chez moi; je me charge de votre
affaire, et si le malheureux est assez hardi... Il suffit." Ce
n'tait pas tout. Il fallait retirer la lettre des mains du
mari; elle faisait preuve trs convaincante. La jeune femme le
persuade  sa belle-mre, qui mande  son fils de la lui
envoyer par le mme exprs qui lui porte son ordre ou qu'il
sera dshrit dans les vingt-quatre heures. Il connaissait sa
mre; il en attendait quarante mille livres de rente; il
fallut obir, mais il accompagna le texte d'une glose
fulminante... Vaine prcaution! La vieille crut faire la plus
belle action du monde de remettre tout  sa belle-fille.
(comment se mfier d'une jansniste!) Celle-ci voulut lire; on
lui imposa silence. "Eh bien! ma bonne maman, jetons tout cela
au feu. -- Quoi, ma fille, anantir ces sottises! Vous avez
trop d'gards pour ce drle-l. -- Maman, il est votre fils, il
est mon mari et je l'aime toujours." D'Obricourt, furieux,
invoque mon tmoignage; moi, je dis que je ne savais rien, que
j'avais bien eu une lettre, mais que j'ignorais ce qu'elle
contenait... Ce ne fut pas tout; il y eut sparation, et la
mre, qui vient de mourir, assure vingt mille livres de rente
 sa belle-fille, indpendante de monsieur son poux.

Las de fesser des livres et de tuer des lapins, plus fatigu
encore du ton des campagnards, je m'enfuis sur les bords de la
Somme. L, un antique chteau bien noir, bien triste, bien
vilain, atteste que depuis l'an treize cent, il est le logis
des hibous et des chouettes du canton. Le vieux baron qui
l'habite ne droge point  si bonne compagnie; son humeur est
revche, sa figure hideuse, son corps us... Pour de l'esprit,
son arbre gnalogique l'a dispens d'en avoir. Grand liseur
de gazettes, grand _politiqueur_, se faisant _monseigneuriser_
par ses valets, par un cur, qui, ainsi que lui, sait, pour toute
rudition, marquer un cent de piquet, mangeant peu, dormant
moins, et jaloux comme un tigre d'une jolie personne que trois
mots de latin avaient _baronise_.

La baronne, comme dit la chanson, _voudrait bien qu'on la
ramone_. Le baron, qui ne le peut, dit qu'il ne le veut; et
c'est pour cette bonne oeuvre que j'arrive cans. Je veux bien
t'avouer encore, _ toi de mes secrets le grand dpositaire_,
que l'on m'a dit que le vieux coquin avait de l'or, mais
beaucoup, et que l'esprance d'en palper quelque portion me
fait braver ennui, dgots, temptes.

Le baron me reoit mal et j'agis comme si je le trouvais bien.
Sa femme joue la dignit, fait la prcieuse et tant soit peu
l'ours; mais le mari, qui m'observait, me traita bientt
mieux. Je lui apportais vingt recueils de nouvelles; pendant
qu'il les feuilletait, je puis te peindre la belle.

Une brune piquante, un teint color, de jolis yeux bien noirs
o le foutre ptille; la bouche trs frache, des dents que le
pain de seigle rend fort blanches; ni grande ni petite; la
taille ramasse en jument poulinire de l'avant-main; un peu
ttonnire, mais cela est dur, blanc et bien tourn; la croupe
normande; point trop de boyau; le montoir facile; la jambe
fine comme une biche et le sabot charmant. Tous ces appas-l
n'ont pas vingt ans; en consquence, cela est trs foutable.
Au reste, ridicule dans sa parure, gauche dans son maintien,
guinde dans ses propos, mais ses regards promettent du
ddommagement et elle prouve dans le tte--tte qu'elle n'est
sotte que par contrainte.

A dner, je fais tomber la conversation sur les femmes; le
baron en mdit; je renchris, j'abonde dans son sens, et il en
est si transport qu'il veut m'enivrer par reconnaissance. Un
coup d'oeil avait mis la femme au fait (quand il s'agit
d'attraper un mari, aucune n'est novice); elle fait mine
d'tre fort pique et sort au dessert. Alors, le baron me
conte ses chagrins, m'apprend qu'il s'est msalli, dplore sa
faiblesse, etc. J'applaudis; je lui promets de faire entendre
raison  sa femme (c'tait, foutre, bien mon projet). Ds
lors, il me laissa pleine et entire libert; j'avais annonc
mon dpart pour le lendemain; il me demande en grce une
quinzaine et me promet compagnie. "Allons donc, mon cher
baron, la vtre me suffit; qui diable nous amnerez-vous? Des
gentilltres ou des bgueules. Vous tes, pardieu! le seul
galant homme que j'aie trouv dans ces cantons. -- En vrit,
dit-il, en s'adressant au cur, il me raccommoderait avec la
jeunesse; jamais,  cet ge, on n'eut tant de raison!"

Le mme jour, je tins compagnie  la baronne dans une
promenade. Son mari ne put pas tre en tiers,  cause d'un
catarrhe, et il fut presque oblig de se fcher pour me forcer
 lui aller prparer des cornes. Je ne perdis pas de temps.
Aprs quelques propos vagues, j'en vins  ma dclaration.

-- Ce ne sera pas vous offenser, ma belle dame, que de vous
plaindre. Ma conduite, depuis que je suis chez vous, a d vous
faire comprendre que je ne suis pas venu sans dessein. Ce
dessein est de vous plaire; je vous aime, je dsire que vous
m'aimiez. Si je vous conviens, arrangeons-nous. Vengez-vous du
maroufle qui vous tyrannise; je vous offre des consolations,
des secours, des plaisirs, un coeur dont les sentiments seront
prouvs avec force... Votre rponse, belle baronne, dcidera
de mon sort. L'tat o vous gmissez doit vous ter une
indcision qui nous nuirait  tous deux. Si je suis assez
malheureux pour vous dplaire, je pars...

-- Mais, que diable! on ne brusque pas ainsi une femme de
qualit. -- Sans doute; je filerai le parfait amour!... Seras-tu
donc ternellement incorrigible?... Elle est bien moins
bte que toi, car, aprs quelques petites faons
prliminaires, elle accepte la proposition et nous scellons le
tout d'un baiser. Ensuite, elle prend ses arrangements pour
venir coucher avec moi, ce qui lui tait beaucoup plus facile
que de me recevoir.

As-tu jamais eu quelques jouissances de campagne? C'est une
bte  dormir dessus. Cela n'a ni charnire, ni mouvement.
Cela ne sait pas placer un petit foutre!  propos... Pour les
mots consacrs  l'amour, _ce sont pour ces beauts grands
termes de chimie;_ mais, en revanche, cela dcharge... Ah!
sacredieu! j'tais confit, et par l-dessus pas un sacr
bidet. Je me donnais au diable... "Excusez, c'est que le cur
l'avait dfendu. -- Mais, madame, si ce bougre-l en avait
autant dans la bouche, croyez-vous qu'il ne la laverait pas? --
Ah! dit-elle, cela expose  la tentation. (le scrupule tait
bon l! ) -- Eh! morbleu! lave toujours, et si je trouve
l'ennemi, je lui fais sauter la cervelle."

Je la reprends dans mes serres; en une heure de temps, je la
mis en eau. Levrette, brouette, amricaine, hollandaise...
Pardieu! Je t'assure qu'elle vit du pays. L'heureux naturel! A
deux heures de l, elle me grimpait dj sur le corps toute
seule. Enfin, nous nous sparmes avec promesse de nous
rejoindre le soir, sans prjudice de la journe, et en
convenant de nos rles.

Le baron resta dans une scurit parfaite, que mon ton avec sa
femme sut entretenir; elle jouit des moments les plus doux et
me donna de l'or plus que je n'en devais attendre d'une femme
de province. -- Mais comment pouvait-elle l'avoir? -- Comment?
La chose est simple. Les maris de campagne ne mettent pas
leurs femmes en pension. Celui-ci d'ailleurs tait jaloux et
brutal, mais amoureux; madame avait, ainsi que lui, la clef du
coffre-fort. La petite ruse ouvrit trois ou quatre sacs d'or,
afin qu'il ne pt s'apercevoir d'aucune diminution, et me
remit deux cents louis, que je voulus bien accepter pour les
frais du voyage. Mon bail expir, je me retirai trs bien avec
le baron que je laissai cocu et content, et mieux avec sa
femme, qui rpandit de grosses larmes; mais l'ordre du destin
m'arrachait de ses bras et je partis.

Ma dernire excursion champtre fut  Salency, o je me
trouvai le jour mme de la fte de la rosire; la simplicit
touchante de ce spectacle, fait pour la candeur et
l'innocence, porte jusque dans l'me de nous autres libertins
un attendrissement auquel on ne rsiste pas... Sublime effet
des sages rflexions, des rvolutions salutaires qu'il
m'inspira!... Je n'eus pas plus tt vu celle qui venait de
remporter la rose qu'il me prit envie de l'effeuiller... Cette
paysanne avait seize ans, tait nave, sensible et jolie. Je
connus avec elle le prix de l'amour; c'tait pour moi-mme
qu'elle m'aimait (car je n'aurais pas voulu acheter ses
faveurs), et je gotais pour la premire fois peut-tre un
plaisir si doux... Il y avait si longtemps que je n'avais rien
fait pour mon coeur!

-- Ah! te voil sur les bords du Lignon? -- Tu crains des
bergeries, et que je ne te fasse biller en m'affadissant le
coeur... Bourreau! ne puis-je donc pas me dlasser un moment
dans les bras de l'innocence?... Qu'elle est jolie, cette
enfant! Son teint hl, mais tout en feu quand je l'approche,
ses yeux, que je la force  lever sur moi, sont si
touchants!... Sa bouche sans artifice reoit et rend le baiser
avec cette ardeur ingnue que je sais rchauffer encore. Elle
n'a que l'loquence de la nature; mais combien elle est vive
lorsqu'elle n'est pas corrompue!... Nous parlons peu, nous
agissons davantage. Mets ta main dans ce corset. Eh bien! as-tu
trouv beaucoup de gorges pareilles? Comme cela est spar,
blanc, ferme, lastique! Veux-tu que je te dcouvre son corps
d'albtre? Celui-l n'est pas estropi par des baleines ou des
tailles  l'anglaise... Voil les vraies proportions de la
Vnus de Mdicis. Comme ces contours sont gracieux, amollis 
l'oeil! Quelle fracheur de carnation! Quel coloris pur!...
Bandes-tu? Quelle jouissance!... Son premier cri fut: "Ah! que
a fait mal...", le second fut: "Ah! que a fait plaisir..."
Et le joli petit cul de remuer; avantage inapprciable de
l'ducation villageoise: elle n'est ni puise, ni nerve.
Son rein vigoureux craque sous moi; bientt elle me rend
secousse pour secousse, elle ne se bat pas les flancs pour
s'vanouir, mais quand elle dcharge, chaque fibre est mue,
son spasme mme est anim... Dj ses caresses prennent plus
d'nergie; elle ose appuyer sur ma langue une langue plus
agile... Tous les lieux sont pour nous le sanctuaire de
l'amour; la plaine au coucher du soleil, le bocage au midi, au
matin la prairie; sans se masquer d'une feinte pudeur, elle
laisse parler ses dsirs; elle sait qu'ils sont innocents et
que je partage son plaisir  les satisfaire.

-- Ma Nanette, lui disais-je un jour, l'ambition de la rose
tait donc bien forte en toi pour te faire craindre l'amour et
ses caresses. -- Bon, me rpondit-elle, si j'ai t sage, c'est
que je n'y pensais pas; j'tais tranquille; tous nos garons
ne me donnaient aucune motion. -- Mais, Nanette, ton coeur? --
Ah! c'est vous qui lui avez appris  parler. -- (je
l'embrasse.) Tu m'aurais donc sacrifi ta gloire? -- Mais,
dame! est-ce que vous ne valez donc pas mieux qu'une rose?...
Et puis, je ne l'aurais pas perdue pour a. -- Comment,
comment, petite ruse! -- Bah! bah! quand on est un peu jolie
et qu'on est des notables, ils n'y regardent pas de si prs.
(eh bien! Qu'en dis-tu? L'aropage paysan vaut-il mieux que
celui d'Athnes?...) Tenez, ma cousine Nicole... Oh! comme
elle aimait Michaut... Ils taient tous deux comme de la
braise; ils allaient comme nous dans le bois, et ma cousine me
disait qu'il lui faisait tant de plaisir!... (elle rougit, la
friponne). -- Eh bien? -- Eh bien, elle a eu la rose l'anne
dernire:  tout cela il n'y a qu' se bien cacher. Quand on
ne sait rien, on ne peut pas vous accuser. -- Mais toi, tu le
savais? -- Oh! moi, j'aime trop ma cousine; et puis elle
m'avait promis de me tout dire quand j'aurais la rose.

Accourez tous, enthousiastes! Voil donc ces tablissements de
vertus! ces conservatoires de pucelages! Bon Saint Mdard! mon
pauvre bougre, quand votre rvrence proposa cette rose, elle
radota, ou le diable m'enlve! Quoi! de simples paysannes, 
quinze ans, savent dj tromper! -- Sexe enchanteur! Vous tes
partout le mme; et si le serpent n'et tent Eve, elle lui
et d'elle-mme propos la douce affaire.

Quelles haines dans ces sjours champtres, o devrait habiter
la paix! Quoi! les mres instruisent leurs fillettes  la
dlation,  la mdisance,  la calomnie! Bel apprentissage de
vertus! Pour qu'une fille en accuse une autre, il faut qu'elle
sache qu'il y a du mal  se laisser baiser par les garons...
Et l'innocence! Croit-on qu'une femme oublie en grandissant
qu'une telle lui a fait manquer la rose, peut-tre
injustement? Les parents n'embrasseront-ils pas la querelle de
leurs enfants? Les juges?... Vous avez vu comme ils sont
impartiaux, et puis qui vous dira que le lendemain de son
triomphe, la rosire, pour viter l'orgueil, ne s'humilie pas
sous un robuste villageois?... Nanette et moi serions-nous un
phnomne? La belle institution qui contient les filles
jusqu' seize ou dix-huit ans!... comme si l'on ne foutait
qu' cet ge!... Pour moi, n'en dplaise aux amateurs et aux
sots imitateurs qui pullulent chaque jour, je sduirai 
Salency autant de paysannes qu'ailleurs.

Il fallut quitter ce joli sjour; je revins  Villers, et
bientt aprs  Paris... Pardieu! l'air qu'on y respire a une
salubre influence: je repris  sa porte toute ma sclratesse.

Que diable! on se rouille  la campagne: on y parle moeurs,
vertu, honntet, honneur. On y trouve jusqu' des femmes
estimables; ces gens-l m'auraient gt... Ah! vive le grand
thtre! Je ne me sens pas de joie. Que de dupes je vais faire
encore! Que d'or je vais amasser! Que de foutre va couler!...
Mais quelles seront mes victimes?... Pardieu! je veux faire un
acte de justice: il faut que je dpouille nos soeurs de
l'opra... Bien dit; j'aurai du plaisir et de l'argent... Et
puis, c'est reprsailles, c'est bonne guerre: pillons qui nous
vole et foutons qui nous fout.

Plein de cette ardeur gnreuse, je vole  l'opra; trois mois
font bien du changement, et j'avais besoin de me remettre au
fait; je grimpe au march aux chevaux... Toutes les nymphes
m'environnent, me baisent, me dchirent, m'touffent; je
riposte  droite,  gauche; je prends des culs, des ttons. --
D'o diable viens-tu? de la lune? -- Non, c'est de Mercure. --
On t'a dit mort, mang des loups, chtr ou converti, ce qui
revient au mme. -- Pour converti, j'en conviens... (je me
dgage un peu pour accoster une charmante danseuse.) Bonjour,
Mimi. -- Non, je suis fche. -- Tiens, faisons la paix; je veux
te donner mon pucelage. -- Non, j'aime mon entreteneur. --
Eh!... foutre! tu te moques de moi, affaire de style, cela
s'entend; me prends-tu pour une recrue? -- Je suis fidle. --
Qui diable te parle d'infidlit?... Ah ! nous couchons
demain ensemble! -- (elle rit.) Mais s'il le sait? -- Tu es donc
devenue bien bte? -- Il est vieux et jaloux. -- Deux raisons
pour l'attraper. -- C'est un grand seigneur. -- Pardieu! il n'en
sera que plus sot... Ecoute, le tour du cadran si tu veux, ou
je le donne  Rosette!... La raison tait dterminante; elle
accepte; moi, je fus souper chez un financier qui rassemblait
vingt hommes de grand nom et de mauvaise compagnie, et quinze
filles qui l'augmentaient.

-- Peste de l'animal. Quoi! te voil encore retomb!... C'est
une horreur! Tu m'avais tant promis de renoncer  ces
cratures! -- Eh bien! je te tiens parole, je n'y vais qu'
mauvaise intention. N'est-ce pas y renoncer? Je veux gagner de
l'argent et pressurer la sangsue. -- Mais le mtier est
malhonnte. -- Apprenez monsieur le bougre, qu'il n'y a point
de sot mtier quand il nourrit son matre, et que de grands
noms dans la France ne tirent leur illustration ou leur
fortune que du cul d'une putain... Eh! ces drlesses-l ne
nous doivent-elles pas tout? Qui les forme dans le grand art
de la coquinerie, de la perfidie, des noirceurs, si ce n'est
nous autres, gens de cour? Nous dbauchons une fille:
l'attrait du plaisir, la coquetterie, la vanit, nous
intressons tout; nous l'enlevons de chez ses parents; le pre
veut le trouver mauvais; c'est un coquin qu'il faudrait
enfermer  Bictre. Mais non, une sage institution sait
arracher ces tendres plantes  la tyrannie paternelle; on la
fait recevoir  l'_acadmie de musique;_ alors elle peut
librement lever une tte effronte, faire marcher le vice et
la bassesse sous les couleurs du luxe et les livres de
l'opulence. Son coeur est neuf encore. Quelle jouissance il
nous offre! Le corrompre est un de nos jeux les plus doux:
pourvu de tous les talents de l'homme aimable, il faut bien en
faire usage. Quel diable de parti voudrais-tu tirer dans un
souper d'une mijaure qui s'avise d'avoir de la pudeur? Que
tous les raffinements de la dbauche viennent investir sa
jeune me, qu'elle soit ivrognesse, crapuleuse; que les plus
sales propos assaisonnent les actions les plus dbordes...
Voil un sujet, cela! On applaudit l'colire, tout le monde
la court, se l'enlve, se l'arrache, et l'on lve le matre
aux nues.

Mais ce n'est encore l que l'corce; l'effervescence des
sens, des liqueurs traitresses peut en faire autant des
autres, et si elle n'avait que cet avantage, elle ne serait
pas distingue, mon ducation manque ne mriterait pas
d'loges. Je veux donc corroder tous les germes de vertu qui
pourraient s'lever encore, dtruire les principes de la
sensibilit, ajouter, s'il est possible,  la vilet du sang
dont elle est sortie; qu'elle devienne arabe, corsaire, sans
piti; que son coeur soit plus avide encore que ses mains;
qu'insensible  l'amour, mais ptrie de caprices, elle ne
connaisse de la jouissance que des dsirs effrns, des
plaisirs brutaux; que tous ses gots portent l'empreinte de
son caractre; que le mortel le plus indigne soit toujours le
prfr! Jamais elle ne saura ce qu'est la reconnaissance;
sirne dangereuse, elle n'enchantera que pour dvorer; mais je
veux aussi que la dissimulation profonde, naturelle  son
sexe, exalte par mes soins, soit le voile de tant de
perfections; qu'aux charmes d'une figure dcevante elle joigne
l'extrieur le plus attrayant, que ses talents agrandissent
les blessures que ses yeux auront faites. Je veux enfoncer
dans son me toute la sclratesse de la mienne; je veux
qu'elle sache abuser jusque dans ces moments o l'on est sans
dfense; je veux enfin la rendre une femme de cour pour le
fond, en lui conseillant seulement plus de dcence en public.
Alors elle pourra voler de ses propres ailes, arracher des
fils de famille  la tendresse de leurs pres, aux
embrassements de leurs mres plores, leur inspirer des
forfaits, mais avec assez d'astuce pour n'y jamais tremper;
elle sera en tat de rduire  l'indigence ce ngociant que
son commerce, sa probit, ses richesses avaient rendu
recommandable, cet poux qui lui sacrifie la substance la plus
pure de sa femme, de ses enfants; elle causera des ruines, des
deuils, des supplices peut-tre... Et nous en rirons ensemble,
nous partagerons les dpouilles, en insultant aux dupes prises
dans nos filets... Mais voil trop de comptes que j'ai la
bont de te rendre. Je croyais coucher avec Mimi: une partie a
drang la ntre; elle tait de femmes (car la bougresse est 
deux mains). Pour me ddommager un peu, elle me rendit tmoin
de la clbration des mystres de la grande desse.

Imaginez-vous un salon dcor, bien clair, les portes
fermes; trente femmes (parmi lesquelles je pourrais vous en
citer du plus grand monde), jeunes ou vieilles, se mettent
nues comme la main. Le premier coup d'oeil fut charmant. Que
de trsors se dvelopprent  mes yeux! L'une, grasse,
potele, offre  mes regards avides une gorge blouissante;
l'autre, dans une attitude molle, couverte de ses blonds
cheveux, ressemble  la Vnus du Titien. Une troisime, svelte
et lgre, parat une nymphe dans son gentil corsage... Mais
que devins-je au signal donn!... Chacun empoigne sa chacune:
le premier temps de l'exercice est un branlement gnral!
(foutre! je me branle aussi, et ce ne devait, sacredieu! pas
tre la dernire fois.) Tout  coup, la scne s'chauffe; la
volupt se reproduit sous mille formes diffrentes; le bruit
des baisers, le murmure des soupirs, les sons entrecoups se
font entendre... Dj les sophas gmissent; de tendres pleurs
coulent, le tremblement les saisit; elles s'vanouissent,
elles nagent dans des torrents de sensations.

Quel tableau! Comment te peindre trente femmes qui dchargent?
Je manquai enfoncer la fentre qui me couvrait et sauter dans
la salle... Tout  coup elles renaissent... Que vois-je?...
Sont-ce des satyres?... Non, non, j'y suis: je reconnais ma
chre Vit-au-Conas  son braquemard. Trois autres, montes
comme elle, se prcipitent sur nos jeunes tendrons; elles
passent tout le srail  la ronde. "-- Viande creuse, foutre!
Mesdames, viande creuse! leur criai-je; ces engins-l sont
mous, ou le diable m'emporte!..." Personne ne m'entendit, que
cette pauvre veuve _Poignet_ qui vint  mon secours.

La ronde acheve, l'orgie commence; des flots de vin de
Champagne coulent bientt. L'ivresse s'en mle; mes tribades
deviennent de vraies bacchantes. Vois ces deux couches l'une
sur l'autre en sens inverse, et se gamahuchant toutes deux;
vois ce groupe pli en mille postures diffrentes; plus loin,
Vit-au-Conas occupe seule six de ses compagnes; elle est
tendue sur un sopha  jour; elle tient la langue dans le con
de la premire, qui, suspendue au-dessus de sa tte, inonde
son visage de foutre, se baisse pour lui branler la gorge; ses
mains branlent  droite et  gauche; une quatrime,  cheval
sur elle, est enfile par son braquemard; une cinquime, 
genoux, la tte entre les jambes, la gamahuche de toute sa
force, la sixime enfin lui enfonce dans le cul un petit
godmich qu'un ressort fait dcharger... Tout  coup les cris,
les imprcations, la fureur s'lvent du sein de leurs
plaisirs; leurs traits s'altrent; elles ne se connaissent
plus; elles se frappent l'une l'autre; leurs seins sont
meurtris, livides, pantelants; leur chevelure jonche la
terre... Eh bien! leurs forces ne rpondent pas  leur rage;
elles tombent puises sur le tapis, qu'elles souillent de
sang, de vin et d'aliments... Eperdu, rempli d'horreur, je me
sauve de ce bordel infernal, en jurant bien de n'y remettre
les pieds de ma vie.

Oblig de me coucher seul sur cette dgotante scne, les
songes me la retracrent... Ma foi! ce n'tait qu'une horreur
de plus au bout du compte: les actrices taient femmes de
cour, de quoi, diable! Pouvais-je m'tonner? Je pris donc le
parti d'en rire en me rveillant et d'en faire quelques gorges
chaudes par charit chrtienne. Je fus le soir chez Mimi;
j'arrive  onze heures, comme un homme qui devait tre
attendu; je la trouve couche, je me dshabille, je lui vois
un peu d'embarras, mes caresses le dissipent, et cette Las,
franche du moins et faisant son mtier de bonne grce, me
procure une jouissance trs vive, trs agrable et trs
varie. Sais-tu bien que c'est du fruit nouveau? Comment,
diable! il y a un an que je suis au rgime. Je n'eus gure que
le temps de courir mes douze postes et, foi de fouteur! Elle
n'eut pas mme besoin d'employer main-forte; le couvent
m'avait remont. De temps en temps, j'tais interrompu par des
frmissements contre les parois de l'alcve. -- Mais, foutre!
ton chat est enferm. -- Eh! non. -- Pardieu! je te dis que si;
je l'entends qui gratte. -- Eh bien! qu'il y reste. -- Soit...
Nous n'emes, en vrit, pas le temps de nous ennuyer. Sur les
huit heures, je me levai pour laisser dormir mon adorable;
j'tais dans son cabinet de toilette; bientt j'entends rire 
gorge dploye, j'y cours, et je trouve le chevalier de ***,
le beau, le beau de la cour, comme Saint Roch, en simple
chemise, l'air piteux, gel et morfondu. -- Ah! me dit-il en
m'embrassant, mon ami, je suis mort. -- Quoi donc? -- J'ai eu
diablement froid; mais, tiens, j'en tremble encore; j'ai
mesur cent fois, cette infernale nuit, la hauteur des
fentres... Mimi me donne rendez-vous hier; j'tais couch
avec elle depuis une demi-heure; nous entendons du bruit... --
Ah! dit-elle, c'est mon entreteneur: je suis perdue; au nom de
dieu, chevalier, sauve-toi! Je me jette  bas du lit, je
ramasse mes habits et je me fourre dans une petite armoire au
bas de l'alcve. (foutre! voil mon chat, coutons.) Les
compliments commenaient  devenir longs, comment sortir?
J'tais nu, sans armes; elle me l'avait dit vieux; mais ses
valets... Misricorde! je l'entends qui se couche... Au moins
pendant qu'il dormira... Point; le sapajou avait, je crois,
mang dix livres de diabolino: il l'a foutue douze fois. --
Allons donc, cela n'est pas possible!... Eh! mordieu! c'est
tout ce que je pourrais faire. -- Douze fois, te dis-je,
foutre! Je les ai bien comptes peut-tre. Encore le vieux
coquin criait-il au _chat_, et voulait-il venir me visiter: juge
de ma situation! Tantt sur un pied, tantt sur un autre,
grelottant; une maudite cloison qui rendait tous mes
mouvements... Enfin, il part; je sors, et mademoiselle se fout
de moi, rit aux clats. -- Ma foi! lui dis-je en clatant de
rire, elle n'a pas tort; mais, tiens, chevalier, quand on a
peur, on n'y voit pas bien; tu nous fais l des contes, et je
parie que tu as rv tout ce fracas... Il se dpite, il jure,
il cume, me fait mille dtails: -- Je crois mme, ajoute-t-il,
qu'il l'a foutue en cul. -- Oh! pour le coup, halte-l!
Chevalier, je ne suis pas bougre. -- Eh! qui parle de toi? --
Toi. -- Moi? -- Sans doute, et tu racontes mon histoire. -- Par
le sang! par la mort! par... Mais il n'acheva pas, car il
avait l'me trop bonne. Mimi avait oubli mon rendez-vous, et
la peur, ou le diable de la malice, lui avait fait pousser
jusqu'au bout l'aventure.

Notre liaison allait son train; mais il me fallait autre chose
que des coups de cul. La petite tait fort bien en diamants,
en quipages, en argenterie; mille cus par mois sans les
cadeaux; elle tait  la _grande pension_, et puis le casuel et
le travail des mains, car cette fille-l fuit l'oisivet, de
peur des tentations. Bon an, mal an, si cela dure, cela fait
cinquante mille francs... Et moi, je n'aurais rien!... La
socit serait lonine. _Primo_,  quoi bon ces diamants-l? ce
n'est plus la mode... Les emprunter pour les vendre?... Non,
cela n'est pas neuf. Il y a un comte en l'air qui a ce vilain
tour sur la conscience... Les empocher et nier la dette?...
tel marquis que je nommerais bien m'accuserait de le copier...
On a bougrement de peine aujourd'hui  tre un coquin
original. MM. les gens de qualit ont puis les modles.
Soyons donc honnte homme.

Faisons-lui tenir maison; qu'elle paraisse donner tous les
soupers; pendant que j'inviterai, que je ferai tous les
honneurs, elle paiera: les diamants, l'argenterie, tout y
passera, et quand elle n'aura plus rien... Oh! pardieu! je
suis trop scrupuleux pour vivre sur ses crochets.

Le plan pris, nous marchons: la cour et la ville abondent  la
petite maison qui devient _ntre;_ il n'est bruit que de nos
soupers. Les plus jolies filles s'y rassemblent; que de
couples bizarrement appareills! L, c'est un commandeur de
Malte qui n'a rapport de ses caravanes que les vices et la
mollesse de l'Asie, qui joint  la dbauche outre le scandale
d'un religieux et la licence d'un militaire au dbordement de
la cour. Il a soixante ans passs et n'aime que les enfants;
le duvet mme d'une motte rebondie, qui commence  fleurir, le
choque. Que prtend-il? Forcer des obstacles imaginaires!...
Dbile athlte, en vain les fouets travaillent ses fesses
dcharnes: il n'aboutit qu' pleurer tristement  la porte du
sanctuaire que sa main tremblante a fatigu.

Prs de lui, voyez cet abb... Quoi! vous rougissez pour lui!
Il a l'intrieur d'un infme, l'extrieur d'un sacripant, mais
il est rampant comme un valet; il porte le vit d'un mulet; il
sera mitr: pour cross, vingt fois il le fut dans sa vie.
Voyez les bubons qui couvrent son front, son nez tachet de
rubis... Fruit de la guerre! s'crie-t-il en embrassant
Martin, qui sait bien que souris qui n'a qu'un trou est
bientt prise. Eh bien! Eh bien! Turcaret qui devient
tendre... Eh! foutre! un instant, attendez donc qu'on teigne
les bougies... Le jeanfoutre allait monter sur Quincy; il
vient de le lui mettre dans la main. -- Fi donc! -- Que diable!
tu as toujours peur. Ecoute... c'est tout le produit d'une
confiscation de tabac d'Espagne.

-- Je suppose, me dit Mylord B, qui est  ct de moi, Mme
Rosette prter son tripe  moi pour deux guines? -- Milord,
vous parlez d'or; mais, sacrebleu! prenez-y garde; je crains
qu'il ne soit farci.

Ah! million de _devil_, laisse-moi donc rire... Un provincial
qui assure Colombe de son trs profond respect; elle tient son
srieux  ravir... Mais la bougresse fait les yeux mourants...
Foutre! je crois bien: d'Orbigny la branle pendant ce temps-l.

-- Ecoute, Hortense, dit le comte, qui va  Rome (il est un peu
saoul pour son voyage), tu m'as donn la chaude-pisse; c'est
en rgle... Non, je ne m'en plains pas, c'est le bonbon du
mtier; mais, foutre! tu l'as donne  mes laquais; ces
bougres-l me font des reprsentations, et cela me ruine...
Elle joue la dsole, lui donne un dmenti; il tait prs
d'elle; ma foi! il lui arrache un chauffoir qui portait les
livres du printemps... Pouah! nous nous sauvons, et ils se
raccommodent.

Mimi donna des bals; on joua; les chevaliers d'industrie
abondrent; on ruina des jeunes gens et de vieux enfants. Mimi
ne fut pas heureuse; enfin, en deux mois, nous mangemes
bijoux, vaisselle, diamants, argent, meubles, jusqu'aux
chevaux, quoiqu'ils fussent bien maigres.

Sur ces entrefaites, un matre boucher demanda  l'entretenir;
ce gaillard-l tait fait aux btes  cornes; je ne voulus pas
nuire  ma charmante; je me retirai pour m'attacher  la
Violette.

Tu connais cette jolie petite; elle est faite comme un ange,
ptrie de la main des Grces, le plus beau teint, la peau la
plus fine, la gorge ravissante.  toutes ces perfections, elle
joint le talent de tromper un entreteneur mieux que personne
qui vive, un gentil jargon, un air enfantin... Fiez-vous-y!

Cette bougresse-l s'tait laisse _encaser_ l't dernier; je
lui fis comprendre que son Landre, n'ayant pour toute fortune
que du gazon (encore tait-il mont en herbe), le produit ne
valait pas le diable. Ils se quittrent mal, comme c'est
l'usage; un financier la prit, la meubla. Pour le pansement,
il n'y entendait rien. Que diable! il fallait bien que
quelqu'un s'en charget; ce quelqu'un-l fut moi. Le monsieur
tait asthmatique et goutteux: il avait les doigts  _nodus et
crocus:_ c'est l'tiquette; au reste, magnifique seigneur, laid
comme un diable, mais parlant d'or. Chaque visite annonait un
prsent. Ma foi! dans peu nous devnmes opulents. Ma desse
voulait un carrosse: je ne fus point de cet avis (il aurait
fallu mettre  bas le mien), mais nous ne nous refusions
aucune des petites commodits du luxe, le tout aux dpens du
vilain. J'tais trs fal commensal du mnage. De crainte
d'accident, je convins avec Violette qu'elle me prsenterait
comme son frre, selon l'usage. Un jour donc que notre Crsus
avait dn chez elle, j'entre en frac, veste et culotte
blanches, bien retap, et avec un air dcontenanc, comme un
laquais qui cherche condition.

-- Ah! bonjour, mon ami. -- J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, le
vtre. -- Que fais-tu? -- (je crus que le bougre allait me
demander o j'avais port la livre.) Monsieur, je suis
tapissier, pour vous servir. -- Sais-tu bien lire et crire? --
Oh! monsieur, j'ai t trois ans  l'cole, et, sans me
flatter... -- J'ai des bonts pour ta soeur; sois sage, et j'en
aurai pour toi... -- (il me met deux louis dans la main...) Il
est rellement joli, ma reine; il a tes yeux... Ca n'est pas
dgourdi! -- Oh! pour cela, non, dit-elle; il est d'un neuf 
m'impatienter. -- As-tu une matresse?... (vois comme je branle
la jambe en tournant mon chapeau et rougissant...) -- Monsieur,
vous avez bien de la bont: j'aimerais bien la fille  notre
matre; mais c'est qu'il y a un vieux singe qui lui donne dans
les yeux parce qu'il a des cus. -- iI est donc bien vieux? --
Ah! monsieur, presque autant que vous. -- Hou! dit-il, en
grondant, ton frre n'est qu'un sot... C'est bon; c'est bon,
adieu... Je me retire, et, foutre! au bout de trois jours mon
nom tait inscrit sur le livre des femmes.

Violette se donnait cependant au diable, son monsieur
l'ennuyait horriblement; je cherchais  la ddommager les
nuits, car monsieur ne dcouchait jamais  cause de sa chaste
pouse, bonne diablesse d'ailleurs, mais qui le rossait tant
soit peu. Deux manires de fouterie divertissaient surtout ma
princesse, et comme j'en suis l'inventeur, je veux te les
dtailler.

Aprs les deux premiers coups, car il faut que l'on soit bien
en train, saisissez votre belle  travers le corps, couchez-la
sur vous en diagonale trs peu incline; vous passerez votre
bras gauche dans le vide que sa position produira
ncessairement et la main replie vient branler le tton
gauche; elle sera foutue en levrette, cela est clair, mais sa
tte, penche sur la vtre, vous donnera le moyen de lui tenir
langue en bouche, et la main droite s'appuiera sur le
clitoris... Imagine-toi tout cela qui part  la fois; le
mouvement parallle des deux charnires, celui des deux
poignets, la langue qui trotte, les dents qui mordent... Les
femmes les plus froides partent, c'est un fait; juge d'une
jeune salamandre! Je puis dire sans vanit que peu de putains
sont manges comme Violette, et qu'elle a fait honneur  mon
invention.

Et je ne passerais pas  la postrit!... Ingrats mortels!
vous accordez  des bavards qui vous ennuient des prix, des
lauriers immortels... Et moi, rien? Un plat faiseur de
pangyriques, un fastidieux dissertateur se place dans un
fauteuil... Ah! pardieu! si ce n'est que cela, je le laisse
entre ses bras pour me jeter dans ceux de Violette... Mais, 
la honte de la France, il n'y a point de prix pour ceux qui
foutent le mieux. Partisans de la population, bande--l'aise
conomistes, est-ce un foutu calcul de morts et de naissances
qui donnera des enfants  l'Etat? Tous vos abbs, ennuyeux
raisonneurs, et qui manquent de couilles, ont des pensions,
tandis que j'use mon vit sans fruits et sans honneur. J'ai vu
la guerre au pain dans ma triste patrie; j'ai vu (chose
incroyable! ) six mille soldats rduire cinquante paysans
arms de sacs  farine. Qui avait ameut tous ces gens-l? Qui
avait fait descendre des _montagnes du nord ces nouveaux
sicambres?_... Vos livres, vos foutus livres! Eh! mordieu! si,
au lieu d'un matre d'cole, on et mis dans chaque village un
jur en fouterie, les paysans, grimps sur leurs btes,
n'auraient point pens  venir manger les petits pains de la
capitale... Autrefois Apollon touchait sa lyre avec un vit.
Hlas! il ne bande plus, sa main l'a remplac!... Eh! que me
foutent  moi cent volumes de fadaises acadmiques,
magnifiquement relis en veau, comme leurs auteurs, enterrs
dans une poussire froide et soporifique? Mon livre est un
con, je le feuillette de mille manires, et le rsultat de mes
problmes est aussi gai que glorieux... Je propose donc une
acadmie, moi qui ne respire que la gloire de ma patrie.
Chaque rcipiendaire doit tre inventeur d'une posture au
moins; je fonde dix places ecclsiastiques en faveur d'un beau
cardinal et des prlats amateurs; le bas clerg et les moines
seront reus comme associs libertins; chaque anne, il y aura
un prix accord  la plus belle manire de foutre et une
mdaille d'or pour celui qui l'aura le mieux employe; les
juges seront une duchesse, une intendante, une fille d'opra,
toutes trois putains, comme il est ordinaire et convenable.
Les modles ne manqueront pas... Alors on verra fleurir le
priapisme, qui vaut bien le disme. Le secrtaire ne s'avisera
pas d'tre impuissant, et l'on fera des contes physiques au
lieu de contes moraux... Mais, foutre! revenons  nos moutons;
il y a de l'analogie, c'est toujours un animal  toison.

Violette a les plus beaux cheveux de la terre, et la manie de
se les faire foutre. -- Foutre en cheveux? -- Oui, mon doux
bougre, cela vous tonne?... Mme en aisselles, en yeux... en
oreilles... Pour en ttons, elle a beau faire, sa gorge est
trop dure et trop spare; c'est bon pour Aim. Mais la perle,
la voici. La petite messaline s'tendait tout de son long, les
jambes bien ouvertes, et moi, mettant les pieds o je devais
avoir la tte, je la foutais en bouche, puis, la tte entre
ses cuisses, je la gamahuchais d'importance; pardieu! tu
rirais si tu pouvais tre tmoin de cette scne; ce mouvement
double de tte et de culs est impayable.

Cependant, M. Duret fournissait aux appointements, et je
mangeais d'autant. Nos socits de dbauche, dont il n'tait
pas, m'amusaient assez. Un beau matin, je vais demander 
djeuner  une jolie coquine de notre intimit. Les valets
sont toujours au diable, et je pntre jusqu' la chambre 
coucher sans obstacle. Un bruit trs significatif m'apprend
qu'on est en affaire. Je me retirais, quand j'entends...
Assez!... Assez!... Ah! Revrend!... Assez! Ah!... foutre!...
Bougre de moine!... Ah! tu me feras mourir. -- Par le cordon de
Saint Franois, rpond le cafard, je veux achever ma
douzaine... Foutre! Il est des ntres. Je saisis une cuelle
pleine de rtie sucre. Je me campe en sentinelle, en
attendant qu'il ait chant sa litanie; alors, ouvrant le
rideau: -- Pre en Dieu, lui dis-je bien humblement, ne
voudrez-vous pas ce julep? Vous me paraissez chauff du
sermon... quel vit, mon ami, quel vit! Ah! Pardieu! celui du
turc n'y ferait rien... Qui fut sot, sinon pre Ambroise,
provincial de son ordre? Il tait charg d'une mission, et
jamais pareil goupillon n'a exorcis Monsieur Satan... --
Ecoute, mon rvrend, lui dis-je, je suis bon diable, soyons
amis, rassure-toi et buvons un coup. Pre Ambroise tope  la
proposition, se remet de son trouble; Alexandrine sonne, et le
djeuner nous apparat. -- Foutre! dit le moine en rut, voil,
mon cher, voil cependant l'effet de nos garces de robes. Sous
ce froc que j'abhorre, nous cachons des vits de fer et des
coeurs de poule, par la crainte des supplices affreux qui nous
attendent. -- Comment! des supplices pour avoir foutu une jolie
femme? -- Eh! foutre! non, c'est pour la btise de se laisser
prendre sur le fait. Nous sommes  peu prs les plus honntes
d'entre les capuchonnaires; toujours pres  grandes manches
furent honors par les femmes, peut-tre moins par les maris,
quoique, sacredieu! nous rendions de grands services dans un
mnage. Tant que la peccadille est secrte, nous n'avons rien
 redouter; le cas mis au jour, on nous squestre. -- Comment,
vous expdiez votre monde? -- Ma foi! autant vaut: nous les
campons _in pace_. Moi-mme, sacredieu! qui suis bon diable,
j'ai enseveli dans un cachot un jeune pre qui s'tait fait
pincer chez la Dumas. Nous ne vivons que d'aumnes.
L'hypocrisie nous est donc salutaire et ncessaire. Mille
plats bougres, autant de vieilles putains qui veulent aimer
Dieu, parce que le monde ne les souffre plus, entretiennent
notre fainantise. Mille fraudes, mille tours de passe-passe
nous aident  leur escroquer de l'or, qui, dcorant les autels
de la superstition, alimente les suppts des vices; car,
foutre! je suis de bon compte:  commencer par moi, nous ne
valons rien. -- Cependant, pre, vous tes avanc pour votre
ge. -- Cela est vrai; mais, coutez pourquoi: j'entrai 
dix-neuf ans dans le clotre, des fanatiques m'avaient mont la
tte; je voyais le diable en propre personne qui me talonnait,
j'avais peur de ses cornes... (j'en ai tant plant depuis que
je me suis familiaris avec les ornements de ce pays-l...) Au
nom de la sainte obissance, on m'encula; j'tais grand et
bien fait, je devins le bardache  la mode de la communaut;
mon vit ne tarda point  se porter  ce degr d'minence o
vous le voyez. Les contrleurs ambulants de la sacre
hirarchie faisaient la recrue pour le collge de Rome; notre
pre gnral se mourait de consomption, on l'avait mis au con
pour se refaire... Foutue viande (n'en dplaise  madame) pour
un italien! Mais il avait puis l'Italie; j'tais beau _a
parte ante et a parte poste_ (cela veut dire de cul et de
tte). Notre gardien me prsenta (le pauvre bougre est mort de
chagrin de ce sacrifice). Le visiteur me prit la mesure, et je
fut agr. Amen  sa rvrence _minente_, elle me tourna le
cul; c'est la marque d'honneur, et j'entrai en exercice.
Sacredieu! c'tait un fier _puant;_ il tait large comme un
muid, mais j'tais de taille; je devins son mignon. Il fut
grand inquisiteur, de Tolde; je le suivis. Ah! foutre, la
bonne vie! C'est l qu'il me fut permis de connatre les cons.
Le bon pays que l'Espagne! Il y a bien des fleurs  cueillir;
souvent elles sont blanches, mais un moine ne doit pas tre si
dlicat. Je ne vous dtaillerai pas tout ce dont je fus
tmoin; combien de jolies filles nous avons enfermes comme
juives et foutues comme chrtiennes! Nos culottes leur
servaient de _san benito_, et l'absolution se donnait  coups de
vit. Ce qui me fche, c'est qu'on en ait fait brler une
douzaine qui s'avisrent de faire les troites ou qui
voulurent jaser... Oh! la discrtion est une belle chose!...
Pre Nicole mourut de la mort des saints: de la vrole; je
rendis quelques services au cardinal Porto-Correro; on me fit
vicaire et de l provincial. La vie de bougre m'ennuyait.
Paris fourmille en cristallines; d'ailleurs, mont en grade,
je n'avais plus rien  craindre; j'ai donc suivi mon got:
j'ai foutu, je fous, je foutrai; voil mon histoire et ma
conclusion.

Nous l'arrosmes. -- Mais, pre, les dvotes vous paient? --
Foutre! sans doute: j'en ai, moi qui vous parle, pour cent
pistoles par mois, sans compter le casuel; je dirige cons et
consciences. -- Comment, la confession?... -- Foutaise! c'est l
qu'on instruit une belle fille, que l'on tranquillise une
scrupuleuse madame, et qu'en sortant de l'glise on lui donne
pour pnitence l'avant-got du bordel. -- (le sacr bougre de
cafard me faisait frmir, malgr ma sclratesse.) Mais, pre,
on ne croit donc  rien chez vous? (je le savais bien, et je
ne crois pas plus qu'eux, apparemment; mais je voulais
approfondir la monstruosit de ces gens-l.) -- Eh! mon ami,
vous tes bougrement bte pour un homme du monde. Qui diable
peut croire aux singeries qu'il invente? Je me fous de Scot
comme de Saint Augustin. Bien intriguer, bien boire, bien
foutre... et vogue la galre! La dvotion nous rapporte, nous
en dgoisons; nous amusons les vieilles, nous branlons les
jeunes. -- Pardieu, pre, c'est bien pens, voil des maximes
trs vangliques; mais vous oubliez un grand point:
l'instruction et l'intendance des familles. -- Foutre! C'est l
o nous brillons; la nation bigote, gent imbcile, quoique
tratresse, nous est dvoue, je vous l'ai dj dit; nos
armes, dans le commencement, sont la persuasion, la douceur,
les inspirations du trs-haut; nous nous insinuons en
serpents, nous levons sur la base de l'humilit le triomphe
de l'orgueil. D'abord complaisants, bientt despotes, nos avis
deviennent des dcisions, des oracles auxquels il n'est pas
permis de rsister; et n'avons-nous pas fabriqu les foudres
du pre ternel pour punir les rfractaires? Voil comment, en
captivant les consciences, en faisant peur de Belzbut (moins
mchant que nous cependant), nous sommes les matres des
secrets, des biens d'une famille. Il y a dans une maison une
jolie fille, je veux la foutre, elle ne le veut pas; son arrt
est prononc, un couvent la fera gmir de son trop de vertu...
On veut marier sa soeur, son amant lui plat, mais il me
dplat  moi, parce qu'il me mprise, ou seulement
quelquefois parce que je veux faire le mal pour le mal: cela
divertit le coeur d'un moine; je rpands des bruits sourds: il
ne croit ni  l'chine de Saint Pantalon, ni  la culotte de
Saint Bonaventure; c'est un impie; il est exclu; il se met 
la raison, il paie, il devient orthodoxe autant que Saint
Dominique. Le fils unique est un jeune homme de la plus belle
esprance; il a de l'esprit, de l'lvation, des talents; son
pre, dur comme tous les dvots (quoiqu'ils ne soient pas les
seuls), le laisse manquer d'argent, le met hors d'tat de se
soutenir; il cherche des moyens, que sais-je? La fougue de
l'ge le pousse  quelques sottises. Je conseille le sceptre
de fer, il le sait, il me dteste: bon! Cela vient  mes vues.
Tout en feignant de l'excuser, je le rends plus coupable; je
le fais dshriter, enfermer, prir, tout cela pour la plus
grande gloire de Dieu, et le barbare idiot, que je bride par
le nez, croit avoir gagn le ciel, qu'il fait frmir ainsi que
la nature... Une femme aimable et jolie est l'pouse d'un
vieux coquin; l'espoir d'assouvir une vengeance dj
criminelle, une haine odieuse par son motif et ses effets, sa
lubricit impuissante, ou tel autre objet aussi louable, l'ont
pouss  son infirme et dbile dcrpitude. Les jours de cette
beaut s'coulent dans les pleurs, ses nuits dans les
privations et les sanglots; trop heureuse encore si elle n'est
oblige de recevoir des caresses dgotantes, qui, en
outrageant ses appas, rvoltent son coeur; de souffrir un
supplice rel en corps comme en esprit, puisque jamais elle
n'embrasse qu'une ombre... Ah! la jolie position pour moi,
cafard effront, libertin audacieux... mon projet est form;
elle se rendra  mes dsirs; je l'immolerai  ma passion, ou
elle est perdue, infme, dshonore. Gots innocents, plaisirs
permis, biensances ncessaires, penses, paroles, actions
mme indiffrentes, gestes, regards, joie ou tristesse, tout
sera empoisonn; si elle n'est pas ma complice, elle sera ma
victime; elle vivra souille  ses propres yeux ou prira dans
les chagrins et couverte d'opprobres publics... Mais, foutre!
buvons un coup. Ami, in _vino veritas_... Sacredieu! n'allez pas
rvler le secret de l'glise, vous vous en repentiriez... --
Qui, moi, mon pre? et comment, s'il vous plat. Je ne dpends
pas de vous autres. -- Vous n'en dpendez pas? Foutre! nous
allons voir... Je suppose un instant que vous ayez t assez
sot ou assez malavis pour nous insulter: vous tes foutu, mon
ami. -- Halte-l! sclrat de moine, s'crie Alexandrine; tu
fous comme un ange, mais ton coeur est atroce; tu me fais
horreur; je me sauve, je ne veux pas t'entendre davantage. --
Morveuse, dit pre Ambroise, cela ne sait pas son pain manger;
va-t'en, va-t'en, je ne bande plus... (nous continuons.)
crois-tu que nous t'attaquerons  force ouverte? Pauvre sot,
tu te sauverais, tu nous dmasquerais. Non, nous commenons
par nous informer de tous les gens estimables que tu connais;
nous choisissons les plus faibles, dont la molle vertu,
soumise aux prjugs, se fait des monstres exprs pour les
combattre. On fait ton loge. C'est bien dommage que tant de
qualits soient gtes par tel et tel dfaut (il sera toujours
dirig suivant la manie de l'auditeur bnvole); on sme ainsi
peu  peu la froideur, on te suit pied  pied, on ne laisse
chapper aucune occasion. -- Mais je ne donnerai aucune prise
sur moi. -- Tu ne sais que a! On te calomniera... Tu veux
obtenir une place, former un tablissement. Lettres anonymes,
inventes par le diable, qui en fit prsent au premier
cnobite, voleront de tous cts. Nos partisans les
rpandront, les proclameront en secret, en les commettant; les
envieux les adopteront avidement et les mettront en crdit;
tes ennemis (tout homme en a, et ceux de mrite plus que les
autres) enchriront. -- Mais je me dfendrai peut-tre. -- Sans
doute, je crois mme que tu persuaderas cent personnes qui te
connatront particulirement, mais la voix publique sera
toujours contre toi, et  peine trente ans de vie te
suffiront-ils pour effacer l'impression qui t'aura perdu...
Va, va, nous suivons  la lettre la maxime que l'ami Machiavel
nous a lgue: _Calomniez toujours, il reste au moins la
cicatrice;_ et la mthode est infaillible. -- Ma foi, pre, je
suis ravi, extasi; je ne vous croyais pas si habiles. -- Bon,
bon, reprend le papelard, ce ne sont l que nos lments... Et
si je te dvoilais les ressorts de cette politique qui nous a
fait pendant si longtemps commander  la terre en rois des
rois, et faire disparatre  notre gr les souverains du trne
ou du sjour des vivants... -- Ah! pre, de grce, apprenez-moi
de si belles choses! Pardieu! Qui sait? peut-tre me ferais-je
cordelier. -- Tu pourrais, foutre! plus mal t'adresser. Mais,
coute...

Tu n'ignores pas qu'il fut un temps o la crasse ignorance
enveloppa le monde; le fanatisme et la superstition rgnrent
en souverains sur ces sicles heureux... Age  jamais
mmorable et fortun o le froc commandait au diadme, o les
Bernard, les Franois, les Dominique, puissants en voix, en
poumons et en sclratesse, savaient mouvoir, exalter la bile
de l'imbcile chrtient! Prophtes audacieux et menteurs, ils
entassrent des millions de croiss dans les sables de
l'Egypte et de la Palestine, et l'Europe,  leur premier signe
branle contre l'Asie, courut y chercher de vastes tombeaux,
tandis que les crdules habitants, devenus nos vassaux,
laissaient dans nos mains assez de dpouilles pour lever la
vraie Jrusalem, la Jrusalem immortelle et puissante, o
devaient pulluler tous les vices de l'oisivet, tous les
crimes de l'ambition et de la cupidit!

Alors tout moine tait saint, tout homme un peu clair,
au-dessus de son sicle, excommuni. La libert n'est plus; nous
poursuivons son ombre jusqu'au fond de l'me, jusqu'au fond de
la pense...

Heureux temps! Ils changrent hlas!...

La philosophie parut; non pas cette tracassire verbeuse qui
se trane encore en rampant dans la poussire de l'cole, mais
cette lumire vive et fatale qui a dissip les vapeurs du
fanatisme et bris les hochets de la superstition; tels que
les oiseaux de nuit, nous fmes blesss de l'clat du jour. Il
nous terrassa, nous courmes nous cacher dans ces asiles que
le vulgaire respectait encore; le rayon vengeur nous y suivit;
on dmla nos trames; on dvoila nos ressorts; on approfondit
notre politique; on dmasqua nos moeurs et nos vices.
L'univers conjur se runit pour nous abattre; nous tions
perdus... Son mpris nous sauva, notre mtropole nous soutint.

Il est une puissance dont l'orgueil excessif et les
prtentions sans bornes en imposent, quoique son autorit soit
prcaire et factice. Artificieuse autant qu'opinitre et
politique, sa force est dans sa faiblesse. L'ignorance lui a
donn l'tre; l'astuce et la fourberie l'ont accrue; les
dissensions des princes et les intrts anarchiques dont elle
a su profiter l'ont rendue formidable; la persvrance et la
hauteur l'ont maintenue; ses excs l'ont affaiblie; l'art et
la souplesse la soutiennent: son chef, longtemps modrateur
imprieux d'une aristocratie puissante, ne doit son crdit
qu' nous, milice enthousiaste, ardente, immortelle et
toujours renaissante; perdus pour la chose publique, isols,
d'esprit et de coeur, du reste des humains, notre unique
intrt est notre agrandissement, qui fait la gloire de ce
vicaire fanatique. C'est sur nous qu'il fonde son empire.
Aussi sommes-nous ses enfants autant chris que dvous.

Fraudes pieuses, spectacles indcents, farces coupables
taient autrefois rvrs; mais leur rgne a pass. Eh bien!
Notre marche en est devenue plus secrte et plus sre. Nous
avions  nous venger; du fond de nos asiles, nous soufflmes
la discorde, nous fomentmes ces guerres civiles qui ont
inond de sang l'Europe dchire; nos libelles, nos sermons
sditieux, les sductions du confessionnal nous suffirent pour
aiguiser les poignards, et grce  nos efforts, il fut
universellement reconnu _qu'il est permis, qu'il est saint de
tuer un hrtique_, c'est--dire notre ennemi: ainsi le pre
massacra son fils; ainsi le fils arracha  son pre la vie
qu'il en avait reue; les forfaits ont produit des martyrs;
nous dvastmes de fertiles contres, nous versmes sans
danger des flots de sang. Nul mortel dvou  notre vengeance
ne put se drober  nos coups. Ici, les fils de Saint
Dominique font prir le dernier des Valois; l, ceux d'Ignace
immolent Henri, que des philosophes osent encore pleurer; les
bchers, le fer, les poisons, nous servent tour  tour; les
victimes s'amoncellent, les bourreaux et les assassins sont
fatigus; les prisons regorgent d'innocents, et nous de sang,
d'or et de volupt... Mais nous ne sommes pas rassasis.
L'esprit de commerce, qui s'est venu joindre  celui de
domination, nous prodigue en vain les trsors du nouveau
monde, dvast par notre art et aussi bien que celui-ci; notre
avidit s'en irrite, et nos moeurs n'en sont pas adoucies; le
calme rgne en apparence, mais il n'est que simul; nous
sentons que nos richesses survivent  notre crdit; les
ambitieux promoteurs du despotisme, qui, cependant, hassaient
les rois, sont anantis; il nous faut bien rester dans le
silence, mais non pas dans l'inaction. Nos complots se lient,
nos trames s'ourdissent, nos ennemis nous attaquent avec les
armes du ridicule, ils s'abusent sur leur prtendue
supriorit: nous nous rservons bien d'autres ressources,
nous minons sans bruit; tu es jeune, tu verras le fruit de nos
travaux. Une rvolution, loigne peut-tre, mais certaine,
menace de nouveau le monde; nous foulerons aux pieds ces
hommes superbes qui osent nous ddaigner, nous commanderons
encore... Puissions-nous replonger les humains dans la
barbarie, anantir les sciences, arracher jusqu'au germe
funeste de cette philosophie perfide qui nous abreuve
d'humiliations, lever enfin sur tant de ruines le nouvel
difice de notre grandeur! Alors un sceptre de fer rgira
l'univers, soumis  nos caprices, dvou  nos plaisirs. Nous
disposerons, en sultans, des mres, des femmes, des filles de
nos esclaves, et nous amnerons ces mes avilies au point de
regarder comme un bien leur dshonneur... Va, ces jours de
gloire et de flicit s'avancent plus rapidement que ne le
croient nos imprudents ennemis. Ils n'osent pas tenter le seul
moyen de les reculer, celui de casser notre sainte milice et
la hirarchie puissante sous les drapeaux de laquelle nous
servons, de nous arracher surtout ces richesses immenses qui
nous rendent tout possible. Non, nous ne craignons rien de ce
sicle vnal; nous payons des protecteurs qui deviendront nos
esclaves: ils nous rendront au centuple ce qu'ils nous auront
cot. -- Par la sambleu! pre, voil qui est sublime! Quelle
immensit de vues! Quelle tendue de sclratesse! Quels
mystres d'iniquits... (je m'arrte, car pre Ambroise
s'apercevait qu'il avait trop parl et fronait le sourcil;
pour le drider, j'attrape Alexandrine, qui dansait au milieu
de la chambre...) Pre, voulez-vous connatre le vrai type de
la destine des empires, l'instrument des rvolutions, la
boussole de l'univers?... Le voil, dis-je, en mettant en
vidence le con rebondi de la belle; c'est l que viennent
aboutir les intrigues du sacerdoce, la morgue du sultan, le
faste du mogol, les caprices du despote, les fureurs du tyran,
les dlires ambitieux du conqurant, les richesses des deux
hmisphres!...

Foutre! je me sauve au milieu de la priode, car pre Ambroise
m'enlve Alexandrine, et la jette sur son lit pour aboutir
aussi.

Je rentre chez Violette; le chagrin m'y attendait: une rgie
avait chass M Duret des fermes gnrales. Nous, nous n'avions
rien  mnager, nous devions (nous, c'est--dire elle). Je lui
conseillai de vendre ses meubles pour payer, et je me retirai
pour ne pas gner le dmnagement.

J'ai toujours aim la musique; je fis le mme soir
connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-l est laide et
joue comme une cuisinire; mais sa voix est belle, et quand
elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; d'ailleurs elle
fout comme une enrage. Ma rputation abrgea le crmonial:
je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages son
porteur d'eau qu'elle avait reint, laissa reposer ses
laquais et son coiffeur, et nous nous accordmes  faire
bourse commune (bien entendu que je n'y mettrais rien). Elle
donnait des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient
en la dtestant, des musiciens d'assez mauvaise compagnie, et
des gens de qualit amateurs qui n'ont pas mme le mrite
d'tre bons.

J'tais  causer un aprs-souper avec un virtuose clbre et
charmant compositeur Cambini; nous parlions de la rvolution
de la musique en France; je l'coutais avec avidit et je
m'instruisais; tout  coup, un de ces messieurs nous aborde.

-- Quoi! vous parlez composition! Pardieu! sans me flatter, je
suis d'une bonne force. -- Je n'en doute point, lui dis-je en
jetant un coup d'oeil sur l'artiste, et je serais fort aise
que vous nous donniez,  monsieur et  moi, quelques leons. --
Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes soins. --
Par exemple, monsieur veut composer un opra, et il me demande
le pome. -- Sa musique est faite, apparemment? -- Non pas. --
Comment? Tant pis, jamais la musique ne va bien, quand on la
compose pour des paroles; cela gne un musicien et l'empche
de peindre; son imagination est refroidie. -- Mais, monsieur,
il me semble... -- Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu!
un orchestre, voil tout ce qu'il faut; suivez le moline, cela
s'appelle faire un opra; les paroles ne sont jamais d'accord
avec la musique; mais aussi cela n'arrte point les effets...
moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini? --
Monsieur le marquis, cependant, quand on veut exprimer un
sentiment, l'amour, par exemple... -- Oui, il faut du
chromatique, beaucoup de fausses quintes; on relve cela par
l'accord parfait; de l on passe dans le ton relatif par la
tierce mineure; appuyez-moi une septime diminue; si le mode
est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bmols, accords
de tierce, dominante, sexte et les doubles octaves... Pardieu!
l'on module dans un tour de main... As-tu de la fureur dans
ton opra? -- Beaucoup, monsieur le marquis. -- Ah! pardieu! tu
vas voir: mesure  quatre temps, battue bien ferme; pour le
rcitatif, _ad libitum_, avec accompagnement oblig; ensuite, un
choeur en fugue,  deux sujets bien sortants l'un et l'autre,
parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on
entende un choeur peut-tre), ensuite un grand silence; c'est
imposant, a, hein?... Un trois-temps bien tendre, pour faire
le contraste, tu m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y
mettre des timbales; ensuite le hros se fche en allgro,
avec quatre bmols  la clef; il faut qu'il fasse une tenue de
dix mesures pour lui rassurer la poitrine; pendant ce temps-l,
l'orchestre va le diable; puis ton hros fait des roulades
pour se reposer; il veut qu'on l'entende... Eh! non, morbleu!
que l'orchestre l'crase! Et si ce diable de Legros perce
encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te
recommande, c'est une basse bien ronflante, que tout cela
marche... -- Et mes airs de danse, monsieur le marquis? -- Oh!
pour cela il nous faut du noble: un beau grand morceau de
flte, avec des variations, pour la commodit de Salentin, et
puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long pour
faire un peu gigoter Gardel... tu ne sais pas comment sortir
de l? -- Ma foi, non. -- Un tambourin, mordieu! un tambourin;
il n'y a que a, pour qu'on s'en aille gaiement... Ah! !
bonsoir... -- Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur,
_coglione, coglione_... -- L, l, tout doux, Cambini, lui
dis-je... Eh bien! mon ami, voil qui vous juge, et sans appel
encore... Nous rejoignmes la compagnie,  qui le marquis
avait dj fait confidence de ses bonts pour nous, en
briguant des voix pour la premire reprsentation, en cas que
l'on suivt ses avis.

Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des
ridicules; mais ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un
charretier; pas la moindre ressource avec elle; elle ne sait
que foutre, encore brutalement. Un dernier trait me la fit
planter l. Un soir, en sortant du spectacle, j'entre chez
elle; elle allait souper en ville, et moi aussi. Peut-on
partir sans faire graisser ses bottes? Je m'asseois sur une
chaise; elle se met sur moi, et je la fous. Dans le plus fort
du plaisir, et feignant de perdre la tte, la gueuse ne la
perdit pas. Ma montre tait superbe, elle en avait envie;
l'escamoter lui parut joli; elle la tire doucement et la met
dans sa poche. Aussi chatouilleux qu'elle, je m'en aperois et
je parviens  lui drober la sienne, qui tait d'un grand
prix; nous nous quittons. Le lendemain, grandes inquitudes de
sa part, plaisanteries de la mienne... pour dnoment: -- Vous
tes une effronte coquine, lui dis-je, je vous rends votre
montre; gardez la mienne, vous l'avez profane; ma seule
vengeance sera de rpandre ce trait odieux; il est neuf et
vous fera honneur... Elle jura; je lui fis la rvrence et je
sortis.

Il faut donc jeter le mouchoir... Allons, Dorville, tu seras
ma sultane. Ma foi! Elle en vaut la peine. Une taille de
nymphe remplie de grces; le plus bel incarnat anime son teint
de blonde; ses grands yeux bleus ne demandent qu' mourir pour
ressusciter... On se retrouve du moins avec celle-l; ma
cuisinire m'avait dgot. Nous commenmes par coucher
ensemble, et ma nuit fut loquente et dcisive. Je m'tablis
matre de la maison. J'avais sous moi un intendant avec qui il
fallait des mnagements, parce qu'il payait la dpense; je
suis bon diable, je lui laissai la chambre libre.

Cette nouvelle jouissance me plaisait beaucoup; tous les
raffinements de la volupt nous enivraient tour  tour. Je la
trouve un matin dans son cabinet de bain; elle en sortait
comme Vnus Anadyomne, pare de sa seule beaut; une jambe
tait encore dans la baignoire; elle appuyait l'autre sur un
fauteuil; ses beaux cheveux flottaient sur ses paules: sa
main caressait une gorge d'albtre; elle contemplait tous ses
charmes avec un doux sourire; plac dans l'embrasure de la
porte que j'avais entr'ouverte, observateur bandant, je
jouissais de ce spectacle dlicieux, et le feu coulait dans
mes veines. Un bruit lger que je fais m'offre un nouveau
tableau. Elle se baisse toute honteuse; la rougeur la colore;
elle cherche  se faire un voile de sa longue chevelure... Un
petit caniche, assis sur le fauteuil, s'lance justement o il
fallait entre ses cuisses, lve la tte, voile le sanctuaire,
jappe de toute sa force, et remplace par sa petite gueule une
autre fente... J'entre en riant  gorge dploye; ma belle fut
bientt console, et devinez comment!

Vous vous imaginez que je devais tre heureux... Eh bien! je
ne l'tais pas. Dans ce beau corps, le temple des grces,
Dorville renferme l'me d'une furie bizarre, capricieuse; elle
n'a de constance que dans le mal et la noirceur; intresse,
avare mme, elle n'attire des amants que pour les dvorer. --
"Je suis fche, me disait-elle un jour, en parlant d'un
malheureux dpouill par elle, perdu, abm sans ressource, je
suis fche de lui avoir laiss les yeux pour pleurer."
Dorville empoisonne tout; sa langue perfide dnature les
choses les plus simples; son esprit artificieux, fcond en
intrigues, cache la dissimulation la plus profonde sous le
voile de la navet la plus ingnue; mchante, comme tous les
faibles, les crimes ne lui coteraient rien sans la crainte
des supplices. -- Eh! pourquoi vivre avec un pareil monstre? --
Je ne la connaissais pas; elle est sduisante; je croyais
qu'elle m'aimait... J'en fus cruellement puni.

Le comte de *** tait mon ami; il venait souvent chez
Dorville, sa prsence ne me gnait pas; je ne l'en croyais pas
amoureux; j'tais tranquille; mais bientt je crus dmler en
lui de la contrainte; il venait plus frquemment, mais sa
gaiet disparaissait. Peu  peu, il se montra sombre et
taciturne, accabla notre socit d'ennui et moi de chagrin. Je
m'efforais de le distraire; il recevait mes avances avec
cette politesse gne qui prsage aux amis le refroidissement
et la rupture. Dorville est adroite, insinuante; je la priai
de tirer de mon ami le secret de ses malheurs; elle parut
entrer dans mes vues... La perfide... Quelques jours aprs,
elle m'inquita par sa profonde tristesse; je la surpris plus
d'une fois versant des larmes qu'elle voulait drober.
Inquiet, alarm, je pressai, je conjurai; enfin, dans ces
moments o, tout entier l'un  l'autre, on ne se refuse rien,
je renouvelai mes efforts; alors, avec cette motion, cet
accent que la vrit seule devrait connatre: -- Oh! mon ami,
me dit-elle, cher amant! je vais navrer ton coeur; mais
j'exige ta parole, cette parole sacre, que tu contiendras une
trop juste fureur. (je promets ce qu'elle me demande...) Tu
croyais le comte ton ami, il n'est qu'un tratre. -- Un
tratre! lui? -- Oui, un tratre bien lche, et il a voulu me
rendre sa complice. Il m'a fait l'aveu de son indigne amour.
J'ai essay de le ramener  l'honneur,  l'amiti; j'ai
employ la douceur, les prires, les larmes... Mais au nom de
l'amiti, son emportement a t extrme: je l'abjure, s'est-il
cri, je l'abjure! Mon rival est mon ennemi! Ajouterai-je les
insultes qu'il t'a faites? Non, non, mon coeur en saigne
encore; tu voudrais te venger, tes jours seraient en pril...
Mais, dieu! que je crains de noirceurs!... Le barbare!... Et
des pleurs inondent son visage, elle en baigne le mien; ses
caresses portent dans mes veines tous les feux de la volupt
et tous les poisons de la jalousie; l'orgueil dveloppe un
amour que je n'avais pas cru sentir... Moi, je perdrais tant
de charmes!... Indigne ami, tu priras, ton sang lavera ton
offense... Dorville ne feint d'apprcier ma fureur que pour
l'attiser davantage; mais elle m'avait li par des serments;
la rage se concentre et fomente dans mon sein.

Le comte revint; nous nous agames; je le persiflai;
Dorville, toujours en tiers, empchait toute explication;
cette situation tait trop violente pour durer. Le comte
m'insulta, nous sortmes; la fureur nous guidait l'un et
l'autre; je l'atteignis d'un coup mortel qui l'tendit  mes
pieds... Hlas! le voile affreux qui nous couvrait se dissipe
aussitt; le comte laisse tomber son pe: je me prcipite sur
mon malheureux ami pour arrter son sang: -- C'en est fait, me
dit-il, je meurs... Je l'ai mrit... Ami, je voulais
t'arracher la vie... Dorville me l'avait demand. -- Dorville!
 ciel! -- Ma passion tait au comble... Elle avait mis mon
bonheur  ce prix... Adieu, pardonne-moi... Que je meure du
moins ton ami... Il s'efforce de m'embrasser; il expire... O
terre! engloutis-moi!... Je m'arrache de ce lieu d'horreur;
dsespr, furieux, j'erre en proie aux furies qui me
dchirent. Je ne sais o je vais; mes pas s'arrtent
machinalement devant la maison de l'infme; j'y monte et je
tiens encore le fer fumant du sang de mon ami... -- C'est moi,
c'est moi qui l'ai tu! m'criai-je en hurlant de douleur;
tiens, monstre, assouvis ta rage! Il n'est plus; tu voulais
qu'il verst mon sang; tu m'as demand sa vie, tu lui
demandais la mienne; viens, prends-la, rassasie-toi de
carnage!... Le sang-froid, la srnit rgnent sur son visage;
la joie y perce; elle ose encore me tendre les bras, me
fliciter sur ma victoire... -- Horrible mgre, tremble! Cette
main que tu as rendue criminelle pourrait t'en punir. Un geste
furieux accompagne ces mots; son sein palpite et la pleur le
couvre... Je jette mon pe loin de moi; toute son audace
renat... -- Eh bien! dit-elle, j'ai tout conduit, il est vrai;
je le dtestais, j'ai aliment son amour pour le perdre; je
l'ai anim contre toi; je savais que je ne t'exposais que
faiblement; il m'avait offense autrefois, en me prfrant une
rivale... Je suis venge!..." Je l'entendais  peine. Devenu
plus calme, je m'vanouis et je me retrouvai dans mon lit, au
milieu de mes gens.

Longtemps je fus inconsolable; absorb dans ma douleur, je
fuyais les humains. L'image de mon ami succombant sous mes
coups me suivait sans cesse; je me refusais  toute
distraction; je mourais lentement, j'invoquais le tombeau.

Dans la mme maison, mais dans un corps de logis spar du
mien, la femme d'un colonel vivait trs retire; jusque-l je
lui avais rendu quatre fois par an les simples devoirs de
l'honntet. Ma vie trop dissipe, le genre auquel je m'tais
livr ne m'avaient pas permis de faire beaucoup attention 
elle. Mon valet de chambre, instruit de mon affaire et
dsespr de mon tat, imagina que cette jeune dame pouvait
seule m'en tirer. Mon changement de conduite et d'humeur
avaient fait un vnement dans la maison; il sut se faire
presser d'en dcouvrir la cause; quelques mots lchs  la
femme de chambre excitrent la curiosit de la marquise. Mon
homme lui dtailla ma funeste aventure; elle en fut touche;
chaque matin, ses gens s'informrent par son ordre de ma
sant. L'apathie o j'tais plong ne me permit pas de sentir
que je devais l'en remercier; nous nous rencontrmes un jour
en sortant; elle me fit des reproches de mon humeur sauvage
avec un air d'intrt; je lui marquai de l'empressement de
rparer ma faute, et nous restmes. Ma visite fut courte, mais
le premier pas tait beaucoup; je continuai, je la vis plus
frquemment, bientt je n'en bougeai pas. La marquise tait
douce et complaisante; elle ne se rebutait pas de dtails cent
fois repts; elle s'attendrissait et pleurait avec moi; ma
douleur devint moins amre; le sentiment de ce que je devais 
cette aimable amie me fit une douce habitude de la
reconnaissance... -- Ahi!... gare l'amour! -- Hlas! mon enfant,
tu as raison. Une liaison intime, une confiance sans bornes
entre une femme de vingt-deux ans, charmante, et un jeune
homme, y conduisent infailliblement. D'ailleurs, combien la
douleur dispose  la tendresse! -- Enfin! te voil  l'amour
parfait. Belle chute, mon ami, belle chute! -- Non, je ne ferai
point le langoureux Philinte. La marquise n'est pas de ces
femmes qui se plaisent au merveilleux.

Jolie, sans vouloir le paratre, vraiment bonne et sensible,
aussi sduisante qu'on peut l'tre et toujours gale, cette
femme adorable n'est cependant pas heureuse. Son mari, comme
trop de nos militaires, nglige un trsor qu'il possde pour
courir aprs des guenons. Il ne croit pas  la vertu qu'il
n'est pas digne de connatre, et cependant il est jaloux
jusqu' la brutalit; qui ne sait que c'est le moyen le plus
sr d'accomplir sa destine? Il tait digne de la sienne; mais
combien Euphrosie mritait peu son infortune.

Quelle diffrence,  mon ami, entre les caresses ingnues
d'une femme aimable et nave et les agaceries de nos coquines!
Celles-ci peuvent enivrer nos sens, mais, leur fougue
dissipe, on retombe sur soi-mme; le dgot, l'ennui
empoisonnent jusqu'aux plaisirs passs; il faut s'aiguillonner
pour les goter encore.

La marquise a tout l'clat de la jeunesse joint  une taille
imposante; elle paratrait colossale, si elle tait moins bien
proportionne. Cinq pieds quatre pouces, pieds nus; le plus
beau corps du monde; une gorge ravissante; le bras, la main
potels; une physionomie qui, sans tre la beaut, renferme
mille grces que n'a point une belle; une irrgularit
piquante, des cheveux gros comme le bras et qui lui descendent
jusqu'aux pieds: voil son portrait.

Personne ne sait mieux qu'Euphrosie manier le ridicule; sans
la bont de son coeur, elle serait caustique, mais elle
craindrait de faire de la peine mme  ceux qui l'auraient
offense si le respect qu'elle inspire le permettait 
l'audace. Chaque jour, son esprit m'tonnait davantage. Sa
modestie lui faisait trouver tranges les marques de mon
admiration... -- Mais, mon ami, m'avait-elle dit vingt fois, tu
te rendras ridicule; sans cesse tu me vantes, tu t'extasies
sur des choses si simples. Tout le monde en dirait autant.

Mais son me!... Comment te peindre cette me tout aimante qui
n'a d'existence que pour les sentiments nobles et tendres?
C'est par eux qu'elle sort de ce calme inaltrable et doux qui
la caractrise dans la socit; c'est l qu'elle puise cette
chaleur qui la rend si touchante, si dvoue, si sublime en
amour. Euphrosie est aussi voluptueuse que tendre, mais elle
est toujours dcente; elle est pure, elle est chaste, et voil
pourquoi je ne connus jamais de jouissance gale.

Ne vous attendez pas  m'en voir esquisser le tableau. Que le
voile du mystre couvre  jamais nos plaisirs... Mais que de
combats j'eus  soutenir contre sa vertu! Combien de fois il
me fallut lui rpter que le crime seul faisait la honte, et
que l'amour, un amour tel que le sien, ne pouvait pas tre
criminel!... L'avouerai-je? son devoir fut longtemps plus fort
que moi. Elle sentit le danger; elle eut le noble courage
d'crire  son mari, de lui demander ses soins et sa prsence;
il mprisa cette femme respectable, il rejeta ses prires; une
indiffrence repoussante, un mpris insultant furent le prix
des efforts qu'elle faisait sur elle-mme pour s'arracher  la
tendresse... Je persuadai, je triomphai; Euphrosie ne rougit
plus devant moi, la paix rgna dans son coeur. Eh! quel homme
de fer osera la condamner? Six mois se passrent au milieu des
dlices. Isols du reste de la nature, nous nous suffisions 
nous-mmes. Nos feux sans cesse renaissants avaient toujours
le charme de la nouveaut. Une confiance mutuelle et sans
bornes achevait notre bonheur.

Hlas! peut-il durer longtemps? Vils jouets du destin, que
possdons-nous de stable! Et pour quelques gouttes bien mles
dans l'ocan de maux, faut-il chrir la vie!... La marquise
portait dans son sein un gage de notre amour. Bientt son tat
ne fut plus incertain. J'tais au comble de la joie sans oser
le lui tmoigner, joie insense peut-tre, mais si douce que
je ne pensais pas mme  la combattre. Euphrosie, plus
claire par ses pressentiments, se sentait dvore
d'inquitudes que sa douceur et son amour dguisaient  peine.
Son mari, de retour  Paris, avait aisment dml nos
liaisons, et le lche les avait divulgues. Il nous prodiguait
 tous deux les injures; vingt fois Euphrosie arrta mon bras
prt  la venger; elle sut m'enchaner par des serments, mais
son bonheur fut altr  jamais. Sans cesse je la surprenais
baigne de larmes, et j'y mlais les miennes... -- Euphrosie,
lui dis-je un jour, hlas! Je cause tes douleurs et je ne puis
les adoucir; nos coeurs cessent-ils donc de s'entendre? Ah!
pourrais-tu jamais me har? -- Te har! Ah! jamais tu ne me fus
si cher. Cet enfant infortun que je nourris dans mon sein
natra sous de cruels auspices sans doute, mais il a resserr,
s'il est possible, les noeuds qui m'unissaient  toi. Va, mon
ami, je ne suis point injuste, et je t'ai fait des sacrifices;
ne crois pas que je m'en repente; je t'en ferais de bien plus
pnibles... Cher amant, il m'en reste peut-tre bien peu 
t'offrir... Au moins que cet enfant te rappelle sa mre. --
Cruelle! que veux-tu me faire entendre?... Et voil donc ton
amour!... Ah! si je t'tais cher, paierais-tu d'un tel prix ma
tendresse?... Meurs, meurs, pusillanime amante, mais tu
jouiras, avant d'expirer, du barbare plaisir d'avoir immol
ton amant. Tu vas priver ton enfant de tes embrassements et
des miens, il restera en butte  tous les coups du sort;
inconnu sur la terre, entour d'ennemis peut-tre, il vivra
pour la douleur, et c'est toi, si tendre, si compatissante,
qui, en lui donnant le jour, le voues  de longues infortunes
que n'adoucira jamais notre tendresse... Euphrosie
m'interrompt par ses sanglots, mais le torrent de larmes
qu'elle rpand dans mes bras parat soulager son coeur... --
Oh! mon Euphrosie, lui dis-je alors, quitte, quitte ces
funestes penses. Rappelle ton courage... Conserve-toi pour
l'amour; ne m'as-tu pas dit mille fois que tu ne vivais que
pour moi?

Elle me promit d'tre plus tranquille. Je crois qu'elle le
devint en effet.

Peu de jours aprs, des ordres de la cour me forcrent  me
rendre en Bretagne. Mon voyage devait tre court, mais
Euphrosie avanait dans sa grossesse. Que d'inquitudes
j'allais lui donner, et combien j'en ressentais!... Des
pressentiments affreux nous agitaient. Nos adieux furent
cruels; longtemps presss dans les bras l'un de l'autre, il
nous semblait que c'tait pour la dernire fois. Euphrosie
s'vanouit; on m'arracha d'auprs elle. Il fallut partir.

Dj je me flattais d'un prompt retour; mes affaires allaient
finir; je reois ce billet d'un ami: "Que fais-tu, malheureux?
Tu remplis de striles devoirs et tu ngliges les plus sacrs.
Accours, ne perds pas un instant, viens servir l'amour..." Je
vole, l'me saisie d'effroi, j'arrive... Horrible
spectacle!... Tout est en deuil chez Euphrosie... Ciel! 
ciel! elle n'est plus!... Je veux la voir, je veux l'embrasser
encore, je veux mourir avec mon amante... J'avance, malgr les
efforts de ceux qui me retiennent; ils me parlent, je ne les
entends pas. Ivre de dsespoir, j'allais entrer... -- Arrte,
jeune tmraire, me dit un vieillard vnrable qui sort de la
chambre d'Euphrosie, respecte ces lieux habits par la
douleur... Son accent svre, mais touchant, pntre mon
coeur; je me prcipite  ses genoux, sans le connatre, je
l'embrasse... -- Oh! qui que vous soyez, ayez piti de moi,
laissez-moi revoir mon amante; j'invoque cette seule grce...
Hlas! ne puis-je obtenir une mort plus douce auprs d'elle? --
Relve-toi, me dit-il en pleurant... Jeune insens, tu
prcipites au tombeau ma douloureuse vieillesse. Que t'avais-je
fait? Jusqu'ici rien n'a souill mes cheveux blancs; tu
livres mes derniers jours  la honte, au dsespoir. Dj, ton
funeste amour me cote mon fils et ma fille; l'un tait mon
soutien et l'autre mon bonheur. -- Vous, son pre!... O
dieux!... Vieillard infortun, prenez ma vie; je ne
dsavouerai pas mon amour, et puissiez-vous en vous vengeant
me runir  mon amante. -- J'ai tout perdu; je pourrais
t'imputer tous mes maux; mais je n'ai pas le coeur d'un
barbare, et je ne puis ni ne veux te har... (mes cris, mes
gmissements sont ma seule rponse...) Eh quoi! C'est donc 
moi de te consoler? Calmez-vous, jeune homme trop malheureux;
Euphrosie... -- Eh bien! mon pre... j'attends  vos genoux mon
arrt... -- Euphrosie respire encore. -- Elle respire!... O
dieux! laissez-moi... courons... (je m'arrte avec le sang-froid
et l'garement du dsespoir). Mais non, elle n'est plus;
vous me flattez encore pour savourer plus longtemps votre
vengeance... A ces mots, mes forces m'abandonnent, je tombe
sur un fauteuil; une stupeur mortelle s'empare de moi; j'ai
les yeux ouverts et je ne vois rien.

Le pre d'Euphrosie daigne me prendre la main: -- Je ne vous
trompe point, mais votre sort et le mien n'en sont gure moins
cruels. Croyez ce que je vous dis, et apprenez les malheurs
que vous causez. Huit jours aprs votre dpart, le marquis de
*** vint voir ma fille. Euphrosie venait de lui confier son
tat et son amour. Le marquis, furieux, s'emporte contre sa
femme dans les termes les plus outrageants. En vain mon fils
veut l'apaiser. Le marquis menaa Euphrosie. Il voulut mme la
frapper. Mon malheureux fils se jeta au-devant de sa soeur;
son beau-frre, hors de lui, tire son pe et le force  se
mettre en dfense. La rage l'aveuglait; il se prcipite sur le
fer de son adversaire; mon fils, dsespr, le blesse; le
marquis cachait un pistolet dont il tua mon enfant... A la vue
de ce combat funeste, Euphrosie tait tombe sans
connaissance; les douleurs d'un accouchement prmatur la
rappelrent  la vie et  toute l'horreur de sa destine: elle
a mis au monde un enfant qui n'est plus; on a jusqu'ici
dsespr de la mre, aujourd'hui elle parat moins mal;
comment chapperait-elle  sa douleur?... J'avais dvor ce
terrible rcit, j'tais immobile, mais, dieux! Que de serpents
dchiraient mon coeur!... -- Eh bien! m'criai-je avec
amertume, elle vit... elle vit, mais c'est pour me dtester...
Mais non, Euphrosie ne peut pas me har... O mon pre! ah!
souffrez que je vous donne ce nom, je vous offrais ma vie,
elle vous sera consacre; que je rpare autant qu'il est en
moi vos pertes affreuses, que je devienne votre fils! Oh!
combien les devoirs m'en seront doux!... Mais, mon pre,
laissez-moi sauver votre fille; Euphrosie vivra pour vous
aimer... le bon vieillard s'attendrit; un rayon d'espoir
pntre son me; il pleure sur moi, il daigne me presser
contre son sein... Hlas! nous nous abusions tous deux;
Euphrosie revint  la vie, mais une mlancolie profonde
l'avait empoisonne pour jamais, elle refusa de me voir et
courut s'ensevelir dans un couvent. Je tentai tout pour
vaincre ses rsolutions; son pre seconda mes efforts; tout
fut inutile, elle prit le voile et pronona les voeux.

Mon imagination tait allume, ma tte exalte, mon coeur
inond de tristesse. Je pris un parti violent, et sans
communiquer  qui que ce ft mon dessein, je montai  cheval
et courus chercher la trappe pour y ensevelir le reste de mes
jours.

Le ciel semblait conjur contre moi. Un orage affreux m'oblige
de m'arrter  Versailles; j'tais perc, je n'avais rien pour
changer; je me jette dans une auberge pour me scher, et rendu
de fatigue, je me rsous bientt  y passer la nuit.

Seul dans ma chambre j'y broyais du plus beau noir possible:
l'histoire de l'abb de Ranc me montait au quatrime sicle;
je ne voyais rien de si beau que ces longs cimetires dont
quelques lampes spulcrales peraient  peine les sombres
horreurs; j'entendais cette cloche funbre qui semble appeler
la mort; je la voyais s'avancer  pas lents; Comminge et
Euphmie taient devant mes yeux; je prenais le travail
pnible de mon imagination dlirante pour l'hrosme de la
vertu; j'allais enfin m'enfoncer dans ces demeures funbres,
o gmissent tant de malheureuses victimes des prjugs, des
passions... je le voulais, la providence ne le voulut pas.

Absorb dans mes sombres rflexions, je n'apercevais pas une
trs jolie fille de l'auberge, arrive depuis un quart d'heure
devant moi... J'y prends garde enfin; je sors de ma rverie,
mais pour tomber dans une autre; je lui approche un fauteuil,
la croyant, ma foi, je ne sais qui; je l'oblige  s'asseoir;
elle ne doute plus de ma folie; enfin,  force de me demander
ce que je voulais pour mon souper, elle me rappelle  moi; je
ris, elle clate.

Je donne mes ordres; Madelon descend et revient faire mon lit.
La bont divine veillait sur moi. Ces sortes de filles portent
leurs cotillons fort courts; Madelon, en s'allongeant, me
laissait voir une jambe faite au tour et le bout d'une cuisse
trs blanche... Hlas! me dis-je  moi-mme, je vais
m'enterrer; que cette pauvre fille profite du moins de mon
reste; enfilons-la, c'est le dernier coup que je foutrai de ma
vie... Alors, avec une gravit sans gale, je la prends par
les deux pattes; je la jette sur le lit, je la trousse et je
l'enfourne avant qu'elle eut le temps de voir comment. Elle
fit un peu la revche, mais o est la fille qui ne marche pas
au troisime coup de cul? Seulement, pour me marquer son
dpit, elle remuait comme un diable. Par habitude, je voulais
recommencer; elle me fit convenir que cela ne se pouvait pas;
qu'on attendait aprs elle; mais nous arrtmes qu'elle
viendrait coucher avec moi, et je me dbarrassai en sa faveur
de quelques louis, qui, suivant mon projet, allaient me
devenir inutiles; car je n'en dmordais pas.

Nous passmes la nuit ensemble; je m'en donnai comme pour la
dernire fois; mais admirez l'ouvrage du bon Dieu! Plus
j'allais  ce diable de trou, plus ma tte se calmait; mes
rsolutions s'affaiblissaient d'autant, et je rsolus, sous
prtexte de fatigue, d'attendre encore une nuit pour me
dterminer; je ne fus pas dans cette peine. Une berline de
poste arriva vers l'heure du dner; deux hommes qui taient
dedans me firent demander la permission de partager le mien;
je l'accordai; mais quel fut mon tonnement! C'taient deux de
mes amis intimes qui me galopaient. -- Ah! Ah! monsieur
l'enrag, me dit Saint-Flour, vous faussez donc ainsi
compagnie! Que diable! tu as l'air du chevalier de la triste
figure! Je voulais soutenir contenance, ils m'envoyrent
promener, me persiflrent, me dmontrrent que je n'avais pas
le sens commun; je le crus; je montai en voiture avec eux:
nous arrivmes  Paris.

Pendant quelque temps je fus un peu honteux; d'ailleurs, le
diable m'emporte si je savais o aller, ni quelle liaison
former! Cependant, j'tais endett; mes cranciers, honntes
isralites, venaient m'offrir leur figure patibulaire. Je pris
une rsolution magnanime; je me dcidai  me mettre la corde
au cou,  me marier. --Ah! tu vas faire une fin? -- Oui, une
fin; c'est, pardieu, bien prir avant le temps!

Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,
appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en
lui observant que j'tais press. -- Oui, me dit-elle, la
voulez-vous jolie? -- Ma foi! cela m'est gal; c'est pour en
faire ma femme; je ne m'en soucierai gure, et je ne la prends
pas pour les curieux. -- Il la faut riche? -- Oh! cela, le plus
possible. -- De l'esprit? -- Mais, oui, l, l. -- Je tiens votre
affaire. Connaissez-vous Mme de L'Hermitage? -- Non. -- Je vous
prsenterai; c'est une de mes amies; sa fille a dix-huit ans,
elle est trs riche, et surtout son caractre est excellent. --
(ah! foutre! que cette bougresse-l est laide!...) Mon aimable
dugne part sur-le-champ pour porter les premires paroles,
manigancer mon affaire et me vanter: le soir elle m'crit deux
mots, et deux jours aprs nous nous rendons chez ma future
belle-mre.

Mme de L'Hermitage tient bureau de bel esprit; l, tous nos
demi-dieux, tous nos apollons modernes viennent chercher des
dners qu'ils paient en sornettes. Ds l'antichambre, je
respirai une odeur d'antiquit qui me saisit l'odorat; la
vieille m'avait prvenu qu'il fallait beaucoup admirer.
J'entre dans un salon immense et carr; j'y trouve la
matresse de la maison avec l'air d'une fe, le corps d'un
squelette et le maintien d'une impratrice. Elle m'assomme de
longs compliments; j'y rponds par des rvrences sans nombre;
je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en
donnera!

Diable! il faut que sa chre mre me juge auparavant, et la
biensance permet-elle qu'on expose une fille au regard du
premier occupant?... La dugne et la mre entamrent les
grands mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-l je
toisai le salon. Des tapisseries d'antiques verdures en
couvraient les murailles. Cassandre et Polixne y figuraient,
aussi bien que le roi Priam, nombre de troyens et perfides
grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche
pour la commodit de la conversation. Du plancher pendait une
lampe immense,  sept branches, de bronze dor, qui avait
servi aux festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des
trpieds de vieux laque surmonts d'urnes  l'antique et de
pyramides tronques trouves dans les fosss de Ninive La
Superbe. Des tables de marbre de Paros, portes sur des
piliers de granit, charges de bustes grecs et latins, et d'un
grand mdailler. La chemine, leve  huit bons pieds de
hauteur et surmonte d'un miroir de mtal, environn d'une
bordure immense en filigrane; c'tait, je crois, celui de la
belle Hlne. Les fauteuils paraissaient models sur ceux de
la reine de Saba, couverts de tapisseries, durement rembourrs
pour viter la mollesse, mais magnifiquement dors... Voil,
mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout
dcelait  mes yeux exercs un fonds de richesse qui
chatouillait mon me, et je projetais dj de changer toutes
ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe
moderne. Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du
connaisseur pour applaudir; on accueillit mes loges, et nous
nous retirmes, la dugne et moi.

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et pos
(car il ne m'tait, pardieu! pas chapp un sourire), surtout
mon excessive politesse avaient prvenu en ma faveur, que
probablement je serais invit  dner pour le jeudi, qui tait
le grand jour, et qu'alors je verrais Mlle Euterpe... Foutre!
voil un beau nom; j'ai diablement peur que ma charmante ne
soit aussi quelque antiquaille.

Je fus invit; le dner rpondait  l'ameublement, et je vis
mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future! Elle est faite
 coups de serpe, elle a t modele, ou le diable m'emporte!
sur quelque singe; aussi madame sa chre mre dit-elle que
c'est le vivant portrait de M. de L'Hermitage. Ramasse dans
sa courte paisseur; un teint d'un jaune-vert, de petits yeux
enfoncs, battus jusqu'au milieu de deux joues bouffies; des
cheveux  moiti du front, une bouche norme et meuble de
clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze
envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh!
pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des
pattes que jamais servante ait laves. Au reste, Mlle Euterpe
fait la petite bouche, grimace avec complaisance et n'en est
que plus laide. Ce fut bien pis quand elle eut parl. Ah!
Cathos n'est rien en comparaison... Jour de dieu! pouser
cela! me dis-je  moi-mme. C'est bien dur! -- Eh! fi donc! Tu
ne l'pouseras pas peut-tre? -- Eh! mon ami, quarante mille
livres de rente d'entre, autant de retour; cela n'est pas 
ngliger; elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je
n'ai qu'un beau vit dont elle ne ttera gure. Mes cranciers
me talonnent, il faut s'immoler...

Aprs le dner, Mlle Euterpe fut se camper auprs de sa chre
mre; moi j'allai roucouler d'amoureux hochets qui furent
reus avec humanit et condescendance: somme toute, au bout de
quinze jours, on nous maria, en m'avantageant de vingt mille
livres de rente par contrat. Me voil donc poux d'Euterpe. La
mre donna  sa bien-aime sa bndiction et le baiser de
paix; ma chaste pouse fut se mettre entre deux draps, les
talons dans le cul, comme cela se pratique par modestie. Une
partie de la noce tait dans les chambres voisines; les jeunes
gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment
sur mon bonheur futur, me souhaitrent bonne chance et se
mirent en embuscade.

Je me campai  ct de ma charmante, qui versait de grosses
larmes. -- Madame, lui dis-je, le mariage o nous nous sommes
engags est un tat _pnible_, une voie _troite_, mais qui mne
au bonheur; il n'est point de roses sans pines, et c'est moi,
votre poux, qui doit les arracher. Le crateur nous a runis
pour que nos deux moitis ne fissent qu'un tout. Afin de mieux
consolider son ouvrage, il a fait prsent  l'homme, chef de
son pouse, d'une cheville... Ttez plutt (je lui porte la
main l, et la masque retire la patte comme si elle avait bien
peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou est
en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche...
Alors, d'un bras vigoureux je prends ma chrtienne; elle serre
les cuisses; j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des
coups de poing par manire de rsistance; enfin, elle fait
semblant de se trouver mal; elle allonge les jambes, lve le
cul; je frappe  la porte... Ah! foutre! Ah! sacredieu! Mort
de ma vie! -- Quoi donc? Comment, bourreau! Deux pieds de
cornes... je suis trangl... elle est ouverte,  deux
battants encore! Ah! chienne! Ah! carogne! Et tu dfendais la
brche... Foutue garce!... Je la cogne; elle m'gratigne, elle
hurle, je jure en frappant toujours; la mre arrive, cumant
de rage; je saute  bas du lit, et je me sauve. Mes amis,
rangs en haie, me demandent, avec une maligne inquitude, si
je me trouve mal, si je veux un verre d'eau... Je veux le
diable qui m'emporte loin d'ici!... Un instant aprs, ma
belle-mre rentre, et d'un ton de snateur: mon gendre, je
sais ce que c'est. -- Comment, ventredieu! je le sais bien
aussi, moi, et que trop.

-- Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en
arriva autant. -- Ah! la foutue famille! -- Rassurez-vous, c'est
une enfant qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez
vous remettre auprs d'elle, et prenez-la par la douceur. -- La
rage qui m'touffait m'avait empch de l'interrompre, mais 
cette douce invitation, je m'crie: moi y retourner! Que le
jeanfoutre qui l'a commence la rachve... Ah! foutre! c'est
une nesse ou une jument, tant elle est large. -- (Mme de
L'Hermitage fronce le sourcil). Mon gendre, je comprends,
c'est que vous ne pouvez pas. -- Comment! foutre! madame, je ne
peux pas! Eh! sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y
passerait en carrosse...

La vieille fe se fcha; je manquai la foutre par la fentre,
et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.

O rage!  dsespoir! moi la terreur des maris, moi la perle
des fouteurs, me voil coiff d'un panache  la mode... Coa,
coa! en herbe!... Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par
une guenon, une maritorne!... O fuir? o me cacher?... Les
pigrammes vont m'assassiner.

Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande  me
parler. Au milieu de beaucoup de rvrences, il me signifie un
petit papier... -- Monsieur, vous vous trompez. -- Non,
monsieur, me dit le normand. -- Mais de qui cela vient-il?

De haute et puissante Demoiselle Euterpe de L'Hermitage, votre
lgitime pouse. -- Comment, ce coquin! foutre! si tu ne
sors... Il tait dj parti, et court encore... Eh bien! la
bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
sans quoi l'on m'annonait bnignement que l'on demanderait
sparation. Je cours chez mon procureur; je consulte, nous
plaidons pendant trois mois: on me tympanise; enfin je suis
contraint d'abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt
constitues, et l'on me dclare pre d'un individu (quelque
sapajou sans doute) dont ma bougresse tait grosse; encore
n'tait-ce pas le premier.

Furieux, dsespr, je pars pour le pays tranger, et
j'abandonne  jamais cette terre maudite o je pourrais
rencontrer tant d'objets dplaisants.

Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'prouverai tes
caprices, tes bizarreries! Voil donc le fruit de mes belles
rsolutions! Tous mes projets aboutiraient  la parure de
Mose! Fuyez, foutez le camp, rves atrabilaires, songes creux
de mon imagination bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne
tiendrez point mon chef dans vos cuisses maudites; jamais un
con marital ne m'enverra de vapeurs cornifres. Au foutre la
_conversion!_ Mais, dans mon humeur de vengeance, je foutrai la
nature entire, j'immolerai  mon priape jusqu' des pucelages
(si tant est qu'il en existe); par moi, lgions de cocus
peupleront les palais, les champs et les cits; j'usurperai
jusqu'aux droits de notre bonne mre la sainte glise. Point
de fouteuse de prlat, point de monture de cur que je
n'enfile sur tous les sens (pour leur conserver l'habitude)
jusqu' ce que, rendant dans les bras paternels de M. Satan
mon me clibataire, j'aille foutre les morts!






End of the Project Gutenberg EBook of Ma conversion, by Comte de Mirabeau

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