The Project Gutenberg EBook of Edouard, by Madame de Duras

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Title: Edouard

Author: Madame de Duras

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26814]

Language: French

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[Transcriber's note: Madame de Duras (Claire-Louisa-Rose-Bonne Lechal
de Kersaint, duchesse de) (1778-1828), _Edouard_ (1825), dition de 1879]





MME DE DURAS




EDOUARD




PRECEDE D'UNE PREFACE

PAR

OCTAVE UZANNE


PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honor, 338

M CCCC LXXIX


(...)




INTRODUCTION


J'allais rejoindre  Baltimore mon rgiment, qui faisait
partie des troupes franaises employes dans la guerre
d'Amrique; et, pour viter les lenteurs d'un convoi, je
m'tais embarqu  Lorient sur un btiment marchand arm en
guerre. Ce btiment portait avec moi trois autres passagers.
L'un deux m'intressa ds le premier moment que je l'aperus:
c'tait un grand jeune homme d'une belle figure, dont les
manires taient simples et la physionomie spirituelle; sa
pleur et la tristesse dont toutes ses paroles et toutes ses
actions taient comme empreintes veillaient  la fois
l'intrt et la curiosit. Il tait loin de les satisfaire; il
tait habituellement silencieux, mais sans ddain; on aurait
dit, au contraire, qu'en lui la bienveillance avait survcu 
d'autres qualits teintes par le chagrin. Habituellement
distrait, il n'attendait ni retour ni profit pour lui-mme de
rien de ce qu'il faisait. Cette facilit  vivre, qui vient du
malheur, a quelque chose de touchant: elle inspire plus de
piti que les plaintes les plus loquentes.

Je cherchais  me rapprocher de ce jeune homme; mais, malgr
l'espce d'intimit force qu'amne la vie d'un vaisseau, je
n'avanais pas. Lorsque j'allais m'asseoir auprs de lui et
que je lui adressais la parole, il rpondait  mes questions,
et, si elles ne touchaient  aucun des sentiments intimes du
coeur, mais aux rapports vagues de la socit, il ajoutait
quelquefois une rflexion; mais, ds que je voulais entrer
dans le sujet des passions, ou des souffrances de l'me, ce
qui m'arrivait souvent dans l'intention d'amener quelque
confidence de sa part, il se levait, il s'loignait, ou sa
physionomie devenait si sombre que je ne me sentais pas le
courage de continuer. Ce qu'il me montrait de lui aurait suffi
de la part de tout autre, car il avait un esprit
singulirement original; il ne voyait rien d'une manire
commune, et cela venait de ce que la vanit n'tait jamais
mle  aucun de ses jugements. Il tait l'homme le plus
indpendant que j'aie connu; le malheur l'avait rendu comme
tranger aux autres hommes; il tait juste parce qu'il tait
impartial, et impartial parce que tout lui tait indiffrent.
Lorsqu'une telle manire de voir ne rend pas fort goste,
elle dveloppe le jugement et accrot les facults de
l'intelligence. On voyait que son esprit avait t fort
cultiv; mais, pendant toute la traverse, je ne le vis jamais
ouvrir un livre; rien en apparence ne remplissait pour lui la
longue oisivet de nos jours. Assis sur un banc  l'arrire du
vaisseau, il restait des heures entires appuy sur le bordage
 regarder fixement la longue trace que le navire laissait sur
les flots. Un jour il me dit: "Quel fidle emblme de la vie!
ainsi nous creusons pniblement notre sillon dans cet ocan de
misre qui se referme aprs nous. -- A votre ge, lui dis-je,
comment voyez-vous le monde sous un jour si triste? -- On est
vieux, dit-il, quand on n'a plus d'esprance. -- Ne peut-elle
donc renatre? lui demandai-je. -- Jamais," rpondit-il. Puis,
me regardant tristement: "Vous avez piti de moi, me dit-il,
je le vois; croyez que j'en suis touch, mais je ne puis vous
ouvrir mon coeur; ne le dsirez mme pas: il n'y a point de
remde  mes maux, et tout m'est inutile dsormais, mme un
ami." Il me quitta en prononant ces dernires paroles.

J'essayai peu de jours aprs de reprendre la mme
conversation; je lui parlai d'une aventure de ma jeunesse; je
lui racontai comment les conseils d'un ami m'avaient pargn
une grande faute. "Je voudrais, lui dis-je, tre aujourd'hui
pour vous ce qu'on fut alors pour moi." Il prit ma main: "Vous
tes trop bon, me dit-il; mais vous ne savez pas ce que vous
me demandez; vous voulez me faire du bien, et vous me feriez
du mal: les grandes douleurs n'ont pas besoin de confidents;
l'me qui peut les contenir se suffit  elle-mme; il faut
entrevoir ailleurs l'esprance pour sentir le besoin de
l'intrt des autres. A quoi bon toucher  des plaies
ingurissables? Tout est fini pour moi dans la vie, et je suis
dj,  mes yeux, comme si je n'tais plus." Il se leva, se
mit  marcher sur le pont, et bientt alla s'asseoir  l'autre
extrmit du navire.

Je quittai alors le banc que j'occupais pour lui donner la
facilit d'y revenir: c'tait sa place favorite, et souvent
mme il y passait les nuits. Nous tions alors dans le
parallle des vents alizs,  l'ouest des Aores, et dans un
climat dlicieux. Rien ne peut peindre le charme de ces nuits
des Tropiques: le firmament, sem d'toiles, se rflchit dans
une mer tranquille. On se croirait plac, comme l'Archange de
Milton, au centre de l'univers, et pouvant embrasser d'un seul
coup d'oeil la cration tout entire.

Le jeune passager remarquait un soir ce magnifique spectacle:
"L'infini est partout, dit-il: on le voit l (en montrant le
ciel), on le sent ici (en montrant son coeur); et cependant
quel mystre! qui peut le comprendre! Ah! la mort en a le
secret; elle nous l'apprendra peut-tre, ou peut-tre nous
fera-t-elle tout oublier. Tout oublier! rpta-t-il d'une voix
tremblante. -- Vous n'entretenez pas une pense si coupable?
lui dis-je. -- Non, rpondit-il: qui pourrait douter de
l'existence de Dieu en contemplant ce beau ciel? Dieu a
rpandu ses dons galement sur tous les tres; il est
souverainement bon; mais les institutions des hommes sont
toutes-puissantes aussi, et elles sont la source de mille
douleurs. Les anciens plaaient la fatalit dans le ciel;
c'est sur la terre qu'elle existe, et il n'y a rien de plus
inflexible dans le monde que l'ordre social tel que les hommes
l'ont cr." Il me quitta en achevant ces mots. Plusieurs fois
je renouvelai mes efforts: tout fut inutile; il me repoussait
sans me blesser, et cette me inaccessible aux consolations
tait encore gnreuse, bienveillante, leve; elle aurait
donn le bonheur qu'elle ne pouvait plus recevoir.

Le voyage finit; nous dbarqumes  Baltimore. Le jeune
passager me demanda de l'admettre comme volontaire dans mon
rgiment; il y fut inscrit, comme sur le registre du vaisseau,
sous le seul nom d'Edouard. Nous entrmes en campagne, et, ds
les premires affaires que nous emes avec l'ennemi, je vis
qu'Edouard s'exposait comme un homme qui veut se dbarrasser
de la vie. J'avoue que chaque jour m'attachait davantage 
cette victime du malheur; je lui disais quelquefois: "J'ignore
votre vie, mais je connais votre coeur; vous ne voulez pas me
donner votre confiance, mais je n'en ai pas besoin pour vous
aimer. Souffrir profondment appartient aux mes distingues,
car les sentiments communs sont toujours superficiels."

"Edouard, lui dis-je un jour, est-il donc impossible de vous
faire du bien?" Les larmes lui vinrent aux yeux. "Laissez-moi,
me dit-il; je ne veux pas me rattacher  la vie." Le lendemain
nous attaqumes un fort sur la Skulkill. S'tant mis  la tte
d'une poigne de soldats, Edouard emporta la redoute l'pe 
la main. Je le suivais de prs; je ne sais quel pressentiment
me disait qu'il avait fix ce jour-l pour trouver la mort
qu'il semblait chercher. En effet, je le vis se jeter dans les
rangs des soldats ennemis qui dfendaient les ouvrages
intrieurs du fort. Proccup de l'ide de garantir Edouard,
je ne pensais pas  moi-mme: je reus un coup de feu tir de
fort prs et qui lui tait destin. Nos gens arrivrent et
parvinrent  nous dgager. Edouard me souleva dans ses bras,
me porta dans le fort, banda ma blessure, et, soutenant ma
tte, il attendit ainsi le chirurgien. Jamais je n'ai vu une
physionomie exprimer si vivement des motions si varies et si
profondes: la douleur, l'inquitude, la reconnaissance, s'y
peignaient avec tant de force et de fidlit qu'on aurait
voulu qu'un peintre pt en conserver les traits. Lorsque le
chirurgien pronona que mes blessures n'taient pas mortelles,
des larmes coulrent des yeux d'Edouard. Il me pressa sur son
coeur. "Je serais mort deux fois," me dit-il. De ce jour il ne
me quitta plus; je languis longtemps: ses soins ne se
dmentirent jamais; ils prvenaient tous mes dsirs. Edouard,
toujours srieux, cherchait pourtant  me distraire; son
esprit piquant amenait et faisait natre la plaisanterie: lui
seul n'y prenait aucune part; seul il restait tranger  cette
gaiet qu'il avait excite lui-mme. Souvent il me faisait la
lecture; il devinait ce qui pouvait soulager mes maux. Je ne
sais quoi de paisible, de tendre, se mlait  ses soins et
leur donnait le charme dlicat qu'on attribue  ceux des
femmes: c'est qu'il possdait leur dvouement, cette vertu
touchante qui transporte dans ce que nous aimons ce _moi_,
source de toutes les misres de nos coeurs, quand nous ne le
plaons pas dans un autre.

Edouard cependant gardait toujours sur lui-mme ce silence qui
m'avait longtemps afflig; mais chaque jour diminuait ma
curiosit, et maintenant je craignais bien plus de l'affliger
que je ne dsirais le connatre. Je le connaissais assez:
jamais un coeur plus noble, une me plus leve, un caractre
plus aimable, ne s'taient montrs  moi. L'lgance de ses
manires et de son langage montrait qu'il avait vcu dans la
meilleure compagnie. Le bon got forme entre ceux qui le
possdent une sorte de lien qu'on ne saurait dfinir. Je ne
pouvais concevoir pourquoi je n'avais jamais rencontr
Edouard, tant il paraissait appartenir  la socit o j'avais
pass ma vie. Je le lui dis un jour, et cette simple remarque
amena ce que j'avais si long-temps sollicit en vain. "Je ne
dois plus vous rien refuser, me dit-il; mais n'exigez pas que
je vous parle de mes peines. J'essayerai d'crire et de vous
faire connatre celui dont vous avez conserv la vie aux
dpens de la vtre." Bientt je me repentis d'avoir accept
cette preuve de la reconnaissance d'Edouard: en peu de jours
il retomba dans la profonde mlancolie dont il s'tait un
moment efforc de sortir. Je voulus l'engager  interrompre
son travail. "Non, me dit-il; c'est un devoir, je veux le
remplir." Au bout de quelques jours, il entra dans ma chambre,
tenant dans sa main un gros cahier d'une criture assez fine.
"Tenez, me dit-il, ma promesse est accomplie; vous ne vous
plaindrez plus qu'il n'y a pas de _pass_ dans notre amiti.
Lisez ce cahier, mais ne me parlez pas de ce qu'il contient;
ne me cherchez mme pas aujourd'hui: je veux rester seul. On
croit ses souvenirs ineffaables, ajouta-t-il, et cependant
quand on va les chercher au fond de son me, on y rveille
mille nouvelles douleurs." Il me quitta en achevant ces mots,
et je lus ce qui va suivre.




EDOUARD


Je suis le fils d'un clbre avocat au parlement de Paris; ma
famille est de Lyon, et depuis plusieurs gnrations elle a
occup les utiles emplois rservs  la haute bourgeoisie de
cette ville. Un de mes grands-pres mourut victime de son
dvouement dans la maladie pidmique qui dsola Lyon en 1748.
Son nom rvr devint dans sa patrie le synonyme du courage et
de l'honneur. Mon pre fut de bonne heure destin au barreau;
il s'y distingua et acquit une telle considration qu'il
devint d'usage de ne se dcider sur aucune affaire de quelque
importance sans la lui avoir soumise. Il se maria, dj vieux,
 une femme qu'il aimait depuis longtemps; je fus leur unique
enfant. Mon pre voulut m'lever lui-mme, et lorsque j'eus
dix ans accomplis il se retira avec ma mre  Lyon et se
consacra tout entier  mon ducation. Je satisfaisais mon pre
sous quelques points; je l'inquitais sous d'autres. Apprenant
avec une extrme facilit, je ne faisais aucun usage de ce que
je savais. Rserv, silencieux, peu confiant, tout s'entassait
dans mon esprit et ne produisait qu'une fermentation inutile
et de continuelles rveries. J'aimais la solitude, j'aimais 
voir le soleil couchant; je serais rest des journes
entires, assis sur cette petite pointe de sable qui termine
la presqu'le o Lyon est bti,  regarder se mler les eaux
de la Sane et du Rhne, et  sentir ma pense et ma vie comme
entranes dans leur courant. On m'envoyait chercher; je
rentrais, je me mettais  l'tude sans humeur et sans dgot;
mais on aurait dit que je vivais de deux vies, tant mes
occupations et mes penses taient de nature diffrente. Mon
pre essayait quelquefois de me faire parler; mais c'tait ma
mmoire seule qui lui rpondait. Ma mre s'efforait de
pntrer dans mon me par la tendresse; je l'embrassais, mais
je sentais, mme dans ces douces caresses, quelque chose
d'incomplet au fond de mon me.

Mon pre possdait au milieu des montagnes du Forez, entre
Bon et Saint-Etienne, des forges et une maison. Nous allions
chaque anne passer  ces forges les deux mois de vacances. Ce
temps dsir et savour avec dlices s'coulait toujours trop
vite. La position de ce lieu avait quelque beaut: la rivire
qui faisait aller la forge descendait d'un cours rapide et
souvent bris par les rochers; elle formait au-dessous de la
forge une grande nappe d'eau plus tranquille; puis elle se
dtournait brusquement et disparaissait entre deux hautes
montagnes recouvertes de sapins. La maison d'habitation tait
petite; elle tait situe au-dessus de la forge, de l'autre
ct du chemin, et place  peu prs au tiers de la hauteur de
la montagne. Environne d'une vieille fort de sapins, elle ne
possdait pour tout jardin qu'une petite plate-forme dessine
avec des buis, orne de quelques fleurs, et d'o l'on avait la
vue de la forge, des montagnes et de la rivire. Il n'y avait
point l de village; il tait situ  un quart de lieue plus
haut, sur le bord du torrent, et chaque matin la population,
qui travaillait aux forges presque tout entire, passait sous
la plate-forme en se rendant aux travaux. Les visages noirs et
enfums des habitants, leurs vtements en lambeaux, faisaient
un triste contraste avec leur vive gaiet, leurs chants, leurs
danses et leurs chapeaux orns de rubans. Cette forge tait
pour moi,  la campagne, ce qu'taient  Lyon la petite pointe
de sable et le cour majestueux du Rhne: le mouvement me
jetait dans les mmes rveries que le repos. Le soir, quand la
nuit tait sombre, on ne pouvait m'arracher de la plate-forme:
la forge tait alors dans toute sa beaut; les torrents de feu
qui s'chappaient de ses fourneaux clairaient ce seul point
d'une lumire rouge sur laquelle tous les objets se
dessinaient comme des spectres; les ouvriers, dans l'activit
de leurs travaux, arms de leurs grands pieux aigus,
ressemblaient aux dmons de cette espce d'enfer; des
ruisseaux d'un feu liquide coulaient au dehors; des fantmes
noirs coupaient ce feu et en emportaient des morceaux au bout
de leur baguette magique, et bientt le feu lui-mme prenait
entre leurs mains une nouvelle forme. La varit des
attitudes, l'clat de cette lumire terrible dans un seul
point du paysage, la lune qui se levait derrire les sapins et
qui argentait  peine l'extrmit de leur feuillage, tout ce
spectacle me ravissait. J'tais fix sur cette plate-forme
comme par l'effet d'un enchantement, et, quand on venait m'en
tirer, on me rveillait comme d'un songe.

Cependant je n'tais pas aussi tranger aux jeux de l'enfance
que cette disposition pourrait le faire croire; mais c'tait
surtout le danger qui me plaisait. Je gravissais les rochers
les plus inaccessibles, je grimpais sur les arbres les plus
levs; je croyais toujours poursuivre je ne sais quel but que
je n'avais encore pu atteindre, mais que je trouverais au del
de ce qui m'tait dj connu. Je m'associais d'autres enfants
dans mes entreprises; mais j'tais leur chef, et je me
plaisais  les surpasser en tmrit. Souvent je leur
dfendais de me suivre, et ce sentiment du danger perdait tout
son charme pour moi si je le voyais partag.

J'allais avoir quatorze ans; mes tudes taient fort avances,
mais je restais toujours au mme point pour le fruit que je
pouvais en tirer, et mon pre dsesprait d'veiller en moi ce
feu de l'me sans lequel tout ce que l'esprit peut acqurir
n'est qu'une richesse strile, lorsqu'une circonstance, lgre
en apparence, vint faire vibrer cette corde cache au fond de
mon me et commena pour moi une existence nouvelle. J'ai
parl de mes jeux: un de ceux qui me plaisaient le plus tait
de traverser la rivire en sautant de rocher en rocher par-dessus
ses ondes bouillonnantes; souvent mme je prolongeais
ce jeu prilleux, et, non content de traverser la rivire, je
la remontais ou je la descendais de la mme faon. Le danger
tait grand, car, en approchant de la forge, la rivire
encaisse se prcipitait violemment sous les lourds marteaux
qui broyaient la mine et sous les roues que le courant faisait
mouvoir. Un jour, un enfant un peu plus jeune que moi me dit:
"Ce que tu fais n'est pas difficile. -- Essaye donc," rpondis-je.
Il saute, fait quelques pas, glisse et disparat dans les
flots. Je n'eus pas le temps de la rflexion: je me prcipite,
je me cramponne aux rochers, et l'enfant, entran par le
courant, vient s'arrter contre l'obstacle que je lui
prsente. Nous tions  deux pas des roues, et, les forces me
manquant, nous allions prir, lorsqu'on vint  notre secours.
Je fondis en larmes quand le danger fut pass. Mon pre, ma
mre accoururent et m'embrassrent; mon coeur palpita de joie
en recevant leurs caresses. Le lendemain, en tudiant, je
croyais lire des choses nouvelles; je comprenais ce que
jusque-l je n'avais fait qu'apprendre; j'avais acquis la
facult d'admirer; j'tais mu de ce qui tait bien, enflamm
de ce qui tait grand. L'esprit de mon pre me frappait comme
si je ne l'eusse jamais entendu: je ne sais quel voile s'tait
dchir dans les profondeurs de mon me. Mon coeur battait dans
les bras de ma mre, et je comprenais son regard. Ainsi un
jeune arbre, aprs avoir langui longtemps, prend tout  coup
l'essor; il pousse des branches vigoureuses, et on s'tonne de
la beaut de son feuillage: c'est que sa racine a enfin
rencontr le filon de terre qui convient  sa substance;
j'avais rencontr aussi le terrain qui m'tait propre, j'avais
dvou ma vie pour un autre!

De ce moment je sortis de l'enfance. Mon pre, encourag par
le succs, m'ouvrit les voies nouvelles qu'on ne parcourt
qu'avec l'imagination. En me faisant appliquer les sentiments
aux faits, il forma  la fois mon coeur et mon jugement.
"Savoir et sentir, disait-il souvent, voil toute
l'ducation."

Les lois furent ma principale tude; mais, par la manire dont
cette tude tait conduite, elle embrassait toutes les autres.
Les lois furent faites en effet pour les hommes et pour les
moeurs de tous les temps; elles suivirent les besoins.
Compagnes de l'histoire, elles sont le mot de toutes les
difficults, le flambeau de tous les mystres; elles n'ont
point de secret pour qui sait les tudier, point de
contradiction pour qui sait les comprendre.

Mon pre tait le plus aimable des hommes; son esprit servait
 tout, et il n'en avait jamais que ce qu'il fallait; il
possdait au suprme degr l'art de faire sortir la
plaisanterie de la raison. L'opposition du bon sens aux ides
fausses est presque toujours comique: mon pre m'apprit 
trouver ridicule ce qui manquait de vrit. Il ne pouvait
mieux en conjurer le danger.

C'est un danger pourtant et un grand malheur que la passion
dans l'apprciation des choses de la vie, mme quand les
principes les plus purs et la raison la plus saine sont vos
guides. On ne peut har fortement ce qui est mal sans adorer
ce qui est bien, et ces mouvements violents sont-ils faits
pour le coeur de l'homme? Hlas! ils le laissent vide et
dvast comme une ruine, et cet accroissement momentan de la
vie amne et produit la mort.

Je ne faisais pas alors ces rflexions; le monde s'ouvrait 
mes yeux comme un ocan sans bornes. Je rvais la gloire,
l'admiration, le bonheur; mais je ne les cherchais pas hors de
la profession qui m'tait destine. Noble profession, o l'on
prend en main la dfense de l'opprim, o l'on confond le
crime et fait triompher l'innocence! Mes rveries, qui avaient
alors quelque chose de moins vague, me reprsentaient toutes
les occasions que j'aurais de me distinguer, et je crais des
malheurs et des injustices chimriques pour avoir la gloire et
le plaisir de les rparer.

La rvolution qui s'tait faite dans mon caractre n'avait
produit aucun changement dans mes gots. Comme aux jours de
mon enfance, je fuyais la socit; je ne sais quelle
dplaisance s'attachait pour moi  vivre avec des gens,
respectables sans doute, mais dont aucun ne ralisait ce type
que je m'tais form au fond de l'me, et qui, au vrai,
n'avait que mon pre pour modle. Dans l'intimit de notre
famille, entre mon pre et ma mre, j'tais heureux; mais, ds
qu'il arrivait un tranger, je m'en allais dans ma chambre
vivre dans ce monde que je m'tais cr, et auquel celui-l
ressemblait si peu.

Ma mre avait beaucoup d'esprit, de la douceur et une raison
suprieure; elle aimait les ides reues, peut-tre les ides
communes, mais elle les dfendait par des motifs nouveaux et
piquants. La longue habitude de vivre avec mon pre et de
l'aimer avait fait d'elle comme un reflet de lui; mais ils
pensaient souvent les mmes choses par des motifs diffrents,
et cela rendait leurs entretiens  la fois paisibles et
anims. Je ne les vis jamais diffrer que sur un seul point.
Hlas! je vois aujourd'hui que ma mre avait raison.

Mon pre avait d la plus grande partie de son talent et de sa
clbrit comme avocat  une profonde connaissance du coeur
humain. Je lui ai ou dire que les pices d'un procs
servaient moins  tablir son opinion que le tact qui lui
faisait pntrer jusqu'au fond de l'me des parties
intresses. Cette sagacit, cette pntration, cette finesse
d'aperus, taient des qualits que mon pre aurait voulu me
donner; peut-tre mme la solitude habituelle o nous vivions
avait-elle pour but de me prparer  tre plus frapp du
spectacle de la socit qu'on ne l'est lorsque graduellement
on s'est familiaris avec ses vices et ses ridicules, et qu'on
arrive blas sur l'impression qu'on en peut recevoir. Mon pre
voulait montrer le monde  mes yeux, lorsqu'il se serait
assur que le got du bien, la solidit des principes, et la
facult de l'observation seraient assez mris en moi pour
retirer de ce spectacle le profit qu'il se plaisait  en
attendre.

Mon pre avait t assez heureux, dans sa jeunesse, pour
sauver dans un procs fameux la fortune et l'honneur du
marchal d'Olonne. Les rapports o les avait mis cette affaire
avaient cr entre eux une amiti qui depuis trente ans ne
s'tait jamais dmentie. Malgr des destines si diffrentes,
leur intimit tait reste la mme: tant il est vrai que la
parit de l'me est le seul lien rel de la vie. Une
correspondance frquente alimentait leur amiti; il ne se
passait pas de semaine que mon pre ne ret de lettres de M.
le marchal d'Olonne, et la plus intime confiance rgnait
entre eux. C'est dans cette maison que mon pre comptait me
mener quand j'aurais atteint ma vingtime anne; c'est l
qu'il se flattait de me faire voir la bonne compagnie et de me
faire acqurir ces qualits de l'esprit qu'il dsirait tant
que je possdasse. J'ai vu ma mre s'opposer  ces desseins.
"Ne sortons point de notre tat, disait-elle  mon pre;
pourquoi mener Edouard dans un monde o il ne doit pas vivre,
et qui le dgotera peut-tre de notre paisible intrieur? --
Un avocat, disait mon pre, doit avoir tudi tous les rangs;
il faut qu'il se familiarise d'avance avec la politesse des
gens de la cour pour n'en tre pas bloui. Ce n'est que dans
le monde qu'il peut acqurir la puret du langage et la grce
de la plaisanterie. La socit seule enseigne les convenances
et toute cette science de got qui n'a point de prceptes, et
que pourtant on ne vous pardonne pas d'ignorer. -- Ce que vous
dites est vrai, reprenait ma mre; mais j'aime mieux, je vous
l'avoue, qu'Edouard ignore tout cela et qu'il soit heureux. On
ne l'est qu'en s'associant avec ses gaux:


_Among unequals no society

Can sort_ [1]. [ (1) Milton.]


-- La citation est exacte, rpondit mon pre; mais le pote ne
l'entend que de l'galit morale, et, sur ce point, je suis de
son avis: j'ai le droit de l'tre. -- Oui, sans doute, reprit
ma mre; mais le marchal d'Olonne est une exception.
Respectons les convenances sociales; admirons mme la
hirarchie des rangs: elle est utile, elle est respectable;
d'ailleurs n'y tenons-nous pas notre place? Mais gardons-la,
cette place; on se trouve toujours mal d'en sortir." Ces
conversations se renouvelaient souvent, et j'avoue que le
dsir de voir des choses nouvelles, et je ne sais quelle
inquitude cache au fond de mon me, me mettaient du parti de
mon pre et me faisaient ardemment souhaiter d'avoir vingt ans
pour aller  Paris et pour voir le marchal d'Olonne.

Je ne vous parlerai pas des deux annes qui s'coulrent
jusqu' cette poque. Des tudes srieuses occuprent tout mon
temps: le droit, les mathmatiques, les langues, employaient
toutes les heures de mes journes; et cependant ce travail
aride, qui aurait d fixer mon esprit, me laissa tel que la
nature m'avait cr, et tel sans doute que je dois mourir.

A vingt ans, j'attendais un grand bonheur, et la Providence
m'envoya la plus grande de toutes les peines: je perdis ma
mre. Comme nous allions partir pour Paris, elle tomba malade,
et  cette maladie succda un tat de langueur qui se
prolongea six mois. Elle expira doucement dans mes bras; elle
me bnit, elle me consola. Dieu eut piti d'elle et de moi; il
lui pargna la douleur de me voir malheureux, et  moi celle
de dchirer son me; elle ne me vit pas tomber dans ce pige
que sa raison avait su prvoir, et dont elle avait inutilement
cherch  me garantir. Hlas! puis-je dire que je regrette la
paix que j'ai perdue? voudrais-je aujourd'hui de cette
existence tranquille que ma mre rvait pour moi? Non sans
doute. Je ne puis plus tre heureux, mais cette douleur que je
porte au fond de mon me m'est plus chre que toutes les joies
communes de ce monde; elle fera encore la gloire du dernier de
mes jours, aprs avoir fait le charme de ma jeunesse. A vingt-trois
ans, des souvenirs sont tout ce qui me reste; mais
qu'importe? ma vie est finie, et je ne demande plus rien 
l'avenir.


Dans le premier moment de sa douleur, mon pre renona au
voyage de Paris. Nous allmes en Forez, o nous croyions nous
distraire et o nous trouvmes partout l'image de celle que
nous pleurions. Qu'elle est cruelle, l'absence de la mort!
absence sans retour! Nous la sentions, mme quand nous
croyions l'oublier. Toujours seul avec mon pre, je ne sais
quelle scheresse se glissait quelquefois dans nos entretiens.
C'est par ma mre que la dcision de mon pre et mes rveries
se rencontraient sans se heurter: elle tait comme la nuance
harmonieuse qui unit deux couleurs vives et trop tranches. A
prsent qu'elle n'y tait plus, nous sentions pour la premire
fois, mon pre et moi, que nous n'tions pas toujours
d'accord.

Au mois de novembre, nous partmes pour Paris. Mon pre alla
loger chez un frre de ma mre, M. d'Herbelot, fermier gnral
fort riche. Il avait une belle maison  la Chausse-d'Antin,
o il nous reut  merveille. Il nous donna de grands dners,
me mena au spectacle, au bal, me fit voir toutes les
curiosits de Paris. Mais c'tait M. le marchal d'Olonne que
je dsirais voir, et il tait  Fontainebleau, d'o il ne
devait revenir que dans quinze jours. Ce temps se passa dans
des ftes continuelles. Mon oncle ne me faisait grce d'aucune
faon de s'amuser: les pique-niques, les parties de toute
espce, les comdies, les concerts, Gliot, et Mlle Arnould.
J'tais dj fatigu de Paris, quand mon pre reut un billet
de M. le marchal d'Olonne, qui lui mandait qu'il tait arriv
et qu'il l'invitait  dner pour ce mme jour. "Amenez votre
Edouard," disait-il. Combien cette expression me toucha!

Je vous raconterai ma premire visite  l'htel d'Olonne,
parce qu'elle me frappa singulirement. J'tais accoutum  la
magnificence chez mon oncle M. d'Herbelot; mais tout le luxe
de la maison d'un fermier gnral fort riche ne ressemblait en
rien  la noble simplicit de la maison de M. le marchal
d'Olonne. Le pass, dans cette maison, servait d'ornement au
prsent: des tableaux de famille, qui portaient des noms
historiques et chers  la France, dcoraient la plupart des
pices; de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour
vous annoncer. Je ne sais quel sentiment de respect vous
saisissait en parcourant cette vaste maison, o plusieurs
gnrations s'taient succd, faisant honneur  la fortune et
 la puissance plutt qu'elles n'en taient honores. Je me
rappelle jusqu'au moindre dtail de cette premire visite;
plus tard, tout est confondu dans un seul souvenir. Mais alors
j'examinais avec une vive curiosit ce qui avait fait si
souvent le sujet des conversations de mon pre et cette
socit dont il m'avait parl tant de fois.

Il n'y avait que cinq ou six personnes dans le salon lorsque
nous arrivmes. M. le marchal d'Olonne causait debout auprs
de la chemine; il vint au-devant de mon pre et lui prit les
mains. "Mon ami, lui dit-il, mon excellent ami! enfin vous
voil! Vous m'amenez Edouard... Savez-vous, Edouard, que vous
venez chez l'homme qui aime le mieux votre pre, qui honore le
plus ses vertus et qui lui doit une reconnaissance ternelle?"
Je rpondis qu'on m'avait accoutum de bonne heure aux bonts
de M. le marchal. "Vous a-t-on dit que je devais vous servir
de pre si vous n'eussiez pas conserv le vtre? -- Je n'ai pas
eu besoin de ce malheur pour sentir la reconnaissance,"
rpondis-je. Il prit occasion de ce peu de mots pour faire mon
loge. "Qu'il est bien! dit-il; qu'il est beau! qu'il a l'air
modeste et spirituel!" Il savait qu'en me louant ainsi il
rjouissait le coeur de mon pre. On reprit la conversation.
J'entendis nommer les personnes qui m'entouraient: c'taient
les hommes les plus distingus dans les sciences et dans les
lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition. On
parlait, je m'en souviens, de la jurisprudence criminelle en
Angleterre et de l'institution du jury. Je sentis, je vous
l'avoue, un mouvement inexprimable d'orgueil en voyant
combien, dans ces questions intressantes, l'opinion de mon
pre tait compte. On l'coutait avec attention, presque avec
respect. La supriorit de son esprit semblait l'avoir plac
tout  coup au-dessus de ceux qui l'entouraient, et ses beaux
cheveux blancs ajoutaient encore l'autorit et la dignit 
tout ce qu'il disait. C'est la mode d'admirer l'Angleterre. M.
le marchal d'Olonne soutenait le ct de la question qui
tait favorable aux institutions anglaises, et les personnes
qui se montraient d'une opinion oppose s'taient places sur
un mauvais terrain pour la dfendre. Mon pre, en un instant,
mit la question dans son vritable jour; il prsenta le jury
comme un monument vnrable des anciennes coutumes
germaniques, et montra l'esprit conservateur des Anglais et
leur respect pour le pass dans l'existence de ces
institutions, qu'ils reurent de leurs anctres presque dans
le mme tat o ils les possdent encore aujourd'hui; mais mon
pre fit voir dans notre systme judiciaire l'ouvrage
perfectionn de la civilisation. "Notre magistrature, dit-il,
a pour fondement l'honneur et la considration, ces grands
mobiles des monarchies (1) [(1) Montesquieu.]; elle est comme
un sacerdoce dont la fonction est le maintien de la morale 
l'extrieur de la socit, et elle n'a au-dessus d'elle que
les ministres d'une religion qui, rglant cette socit dans
la conscience de l'homme, en attaque les dsordres  leur
seule et vritable source." Mon pre alla jusqu' dfendre la
vnalit des charges, que l'Anglais attaquait toujours.
"Admirable institution, dit mon pre, que celle qui est
parvenue  faire payer si cher le droit de sacrifier tous les
plaisirs de la vie et d'embrasser la vertu comme une
convenance d'tat. Ne nous calomnions pas nous-mmes, dit
encore mon pre; la magistrature qui a produit Mol,
Lamoignon, d'Aguesseau, n'a rien  envier  personne; et, si
le jury anglais se distingue par l'quit de ses jugements,
c'est que la classe qui le compose en Angleterre est
remarquable surtout par ses lumires et son intgrit. En
Angleterre l'institution repose sur les individus; ici les
individus tirent leur lustre et leur valeur de l'institution.
-- Mais il se peut, ajouta mon pre en finissant cette
conversation, que ces institutions conviennent mieux 
l'Angleterre que ne feraient les ntres. Cela doit tre: les
nations produisent leurs lois, et ces lois sont tellement le
fruit des moeurs et du gnie des peuples qu'ils y tiennent plus
qu' tout le reste; ils perdent leur indpendance, leur nom
mme, avant leurs lois. Je suis persuad que cette expression:
_subir la loi du vainqueur_, a un sens plus tendu qu'on ne lui
le donne en gnral: c'est le dernier degr de la conqute que
de subir la loi d'un autre peuple, et les Normands, qui en
Angleterre ont presque conquis la langue, n'ont jamais pu
conqurir la loi."

Ces matires taient srieuses, mais elles ne le paraissaient
pas. Ce n'est pas la frivolit qui produit la lgret de la
conversation: c'est cette justesse qui, comme l'clair, jette
une lumire vive et prompte sur tous les objets. Je sentis, en
coutant mon pre, qu'il n'y a rien de si piquant que le bon
sens d'un homme d'esprit.

Je me suis tendu sur cette premire visite pour vous montrer
ce qu'tait mon pre dans la socit de M. le marchal
d'Olonne. Ne devais-je pas me plaire dans un lieu o je le
voyais respect, honor comme il l'tait de moi-mme? Je me
rappelais les paroles de ma mre: "sortir de son tat!" Je ne
leur trouvais point de sens... Rien ne m'tait tranger dans
la maison de M. le marchal d'Olonne: peut-tre mme je me
trouvais chez lui plus  l'aise que chez M. d'Herbelot. Je ne
sais quelle simplicit, quelle facilit dans les habitudes de
la vie me rendait la maison de M. le marchal d'Olonne comme
le toit paternel. Hlas! elle allait bientt me devenir plus
chre encore.

"Natalie est reste  Fontainebleau, dit M. le marchal
d'Olonne  mon pre; je l'attends ce soir. Vous la trouverez
un peu grandie, ajouta-t-il en souriant. Vous rappelez-vous le
temps o vous disiez qu'elle ne ressemblerait  nulle autre et
qu'elle plairait plus que toute autre? Elle avait neuf ans
alors. -- Mme la duchesse de Nevers promettait, ds ce temps-l,
tout ce qu'elle est devenue depuis, dit mon pre. -- Oui,
reprit le marchal, elle est charmante; mais elle ne veut pas
se remarier, et cela me dsole. Je vous ai parl de mes
derniers chagrins  ce sujet; rien ne peut vaincre son
obstination." Mon pre rpondit quelques mots, et nous
partmes. "Je suis du parti de Mme de Nevers, me dit mon pre.
Marie  douze ans, elle n'a jamais vu qu' l'autel ce mari,
qui, dit-on, mritait peu une personne aussi accomplie. Il est
mort pendant ses voyages. Veuve  vingt ans, libre et
charmante, elle peut pouser qui elle voudra; elle a raison de
ne pas se presser, de bien choisir et de ne pas se laisser
sacrifier une seconde fois  l'ambition." Je me rcriai sur
ces mariages d'enfants. "L'usage les autorise, dit mon pre;
mais je n'ai jamais pu les approuver."

Ce fut le lendemain de ce jour que je vis pour la premire
fois Mme la duchesse de Nevers! Ah! mon ami! comment vous la
peindre? Si elle n'tait que belle, si elle n'tait
qu'aimable, je trouverais des expressions dignes de cette
femme cleste; mais comment dcrire ce qui tout ensemble
formait une sduction irrsistible? Je me sentis troubl en la
voyant, j'entrevis mon sort; mais je ne vous dirai pas que je
doutai un instant si je l'aimerais: cet ange pntra mon me
de toute part, et je ne m'tonnai point de ce qu'elle me
faisait prouver. Une motion de bonheur inexprimable s'empara
de moi; je sentis s'vanouir l'ennui, le vide, l'inquitude
qui dvoraient mon coeur depuis si long-temps; j'avais trouv
ce que je cherchais, et j'tais heureux. Ne me parlez ni de ma
folie ni de mon imprudence; je ne dfends rien. Je paye de ma
vie d'avoir os l'aimer: eh bien, je ne m'en repens pas; j'ai
au fond de mon me un trsor de douleur et de dlices que je
conserverai jusqu' la mort. Ma destine m'a spar d'elle: je
n'tais pas son gal, elle se ft abaisse en se donnant 
moi; un souffle de blme et terni sa vie; mais du moins je
l'ai aime comme nul autre que moi ne pouvait l'aimer, et je
mourrai pour elle, puisque rien ne m'engage plus  vivre.

Cette premire journe que je passai avec elle, et qui devait
tre suivie de tant d'autres, a laiss comme une trace
lumineuse dans mon souvenir. Elle s'occupa de mon pre avec la
grce qu'elle met  tout; elle voulait lui prouver qu'elle se
souvenait de ce qu'il lui avait autrefois enseign; elle
rptait les graves leons de mon pre, et le choix de ses
expressions semblait en faire des penses nouvelles. Mon pre
le remarqua et parla du charme que les mots ajoutent aux
ides. "Tout a t dit, assurait mon pre; mais la manire de
dire est inpuisable." Mme de Nevers se mlait  cette
conversation. Je me souviens qu'elle dit qu'elle tait ne
dfiante, et qu'elle ne croyait que l'accent et la physionomie
de ceux qui lui parlaient. Elle me regarda en disant ces mots:
je me sentis rougir, elle sourit; peut-tre vit-elle en ce
moment en moi la preuve de la vrit de sa remarque.

Depuis ce jour, je retournai chaque jour  l'htel d'Olonne.
Habituellement peu confiant, je n'eus pas  dissimuler: l'ide
que je pusse aimer Mme de Nevers tait si loin de mon pre
qu'il n'eut pas le moindre soupon; il croyait que je me
plaisais chez M. le marchal d'Olonne, o se runissait la
socit la plus spirituelle de Paris, et il s'en rjouissait.
Mon pre, assurment, ne manquait ni de sagacit ni de finesse
d'observation; mais il avait pass l'ge des passions, il
n'avait jamais eu d'imagination, et le respect des convenances
rgnait en lui  l'gal de la religion, de la morale et de
l'honneur; je sentais aussi quel serait le ridicule de
paratre occup de Mme de Nevers, et je renfermais au fond de
mon me une passion qui prenait chaque jour de nouvelles
forces.

Je ne sais si d'autres femmes sont plus belles que Mme de
Nevers, mais je n'ai vu qu' elle cette runion complte de
tout ce qui plat: la finesse de l'esprit et la simplicit du
coeur, la dignit du maintien et la bienveillance des manires;
Partout la premire, elle n'inspirait point l'envie; elle
avait cette supriorit que personne ne conteste, qui semble
servir d'appui et exclut la rivalit. Les fes semblaient
l'avoir doue de tous les talents et de tous les charmes. Sa
voix venait jusqu'au fond de mon me y porter je ne sais
quelles dlices qui m'taient inconnues. Ah! mon ami!
qu'importe la vie quand on a senti ce qu'elle m'a fait
prouver! Quelle longue carrire pourrait me rendre le bonheur
d'un tel amour?

Il convenait  ma position dans le monde de me mler peu de la
conversation. M. le marchal d'Olonne, par bont pour mon
pre, me reprochait quelquefois le silence que je prfrais
garder, et je ne rsistais pas toujours  montrer devant Mme
de Nevers que j'avais une me et que j'tais peut-tre digne
de comprendre la sienne; mais habituellement c'est elle que
j'aimais  entendre: je l'coutais avec dlices, je devinais
ce qu'elle allait dire, ma pense achevait la sienne, je
voyais se rflchir sur son front l'impression que je recevais
moi-mme, et cependant elle m'tait toujours nouvelle, quoique
je la devinasse toujours.

Un des rapports les plus doux que la socit puisse crer,
c'est la certitude qu'on est ainsi devin. Je ne tardai pas 
m'apercevoir que Mme de Nevers sentait que rien n'tait perdu
pour moi de tout ce qu'elle disait. Elle m'adressait rarement
la parole, mais elle m'adressait presque toujours la
conversation. Je voyais qu'elle vitait de la laisser tomber
sur des sujets qui m'taient trangers, sur un monde que je ne
connaissais pas; elle parlait littrature; elle parlait
quelquefois de la France, de Lyon, de l'Auvergne; elle me
questionnait sur nos montagnes et sur la vrit des
descriptions de d'Urf. Je ne sais pourquoi il m'tait pnible
qu'elle s'occupt ainsi de moi. Les jeunes gens qui
l'entouraient taient aussi d'une extrme politesse, et j'en
tais involontairement bless; j'aurais voulu qu'ils fussent
moins polis, ou qu'il me ft permis de l'tre davantage. Une
espce de souffrance sans nom s'emparait de moi ds que je me
voyais l'objet de l'attention. J'aurais voulu qu'on me laisst
seul, dans mon silence, entendre et admirer Mme de Nevers.

Parmi les jeunes gens qui lui rendaient des soins et qui
venaient assidment  l'htel d'Olonne, il y en avait deux qui
fixaient plus particulirement mon attention: le duc de L...
et le prince d'Enrichemont. Ce dernier tait de la maison de
Bthune et descendait du grand Sully; il possdait une fortune
immense, une bonne rputation, et je savais que M. le marchal
d'Olonne dsirait qu'il poust sa fille. Je ne sais ce qu'on
pouvait reprendre dans le prince d'Enrichemont, mais je ne
vois pas non plus qu'il y et rien  admirer. J'avais appris
un mot nouveau depuis que j'tais dans le monde, et je vais
m'en servir pour lui: ses formes taient parfaites. Jamais il
ne disait rien qui ne ft convenable et agrablement tourn;
mais aussi jamais rien d'involontaire ne trahissait qu'il et
dans l'me autre chose que ce que l'ducation et l'usage du
monde y avaient mis. Cet acquis tait fort tendu et
comprenait tout ce qu'on ne croirait pas de son ressort. Le
prince d'Enrichemont ne se serait jamais tromp sur le
jugement qu'il fallait porter d'une belle action ou d'une
grande faute; mais, jusqu' son admiration, tout tait
factice: il savait les sentiments, il ne les prouvait pas, et
l'on restait froid devant sa passion et srieux devant sa
plaisanterie, parce que la vrit seule touche, et que le
coeur mconnat tout pouvoir qui n'mane pas de lui.

Je prfrais le duc de L..., quoiqu'il et mille dfauts.
Inconsidr, moqueur, lger dans ses propos, imprudent dans
ses plaisanteries, il aimait pourtant ce qui tait bien, et sa
physionomie exprimait avec fidlit les impressions qu'il
recevait. Mobiles  l'excs, elles n'taient pas de longue
dure; mais enfin il avait une me, et c'tait assez pour
comprendre celle des autres. On aurait cru qu'il prenait la
vie pour un jour de fte, tant il se livrait  ses plaisirs;
toujours en mouvement, il mettait autant de prix  la rapidit
de ses courses que s'il et eu les affaires les plus
importantes. Il arrivait toujours trop tard, et cependant il
n'avait jamais mis que cinquante minutes pour venir de
Versailles; il entrait sa montre  la main, en racontant une
histoire ridicule ou je ne sais quelle folie qui faisait rire
tout le monde. Gnreux, magnifique, le duc de L... mprisait
l'argent et la vie; et, quoiqu'il prodigut l'un et l'autre
d'une manire souvent indigne du prix du sacrifice, j'avoue 
ma honte que j'tais sduit par cette sorte de ddain de ce
que les hommes prisent le plus. Il y a de la grce dans un
homme  ne reconnatre aucun obstacle, et, quand on expose
gaiement sa vie dans une course de chevaux ou qu'on risque sa
fortune sur une carte, il est difficile de croire qu'on
n'exposerait pas l'une et l'autre avec encore plus de plaisir
dans une occasion srieuse. L'lgance du duc de L... me
convenait donc beaucoup plus que les manires un peu
compasses du prince d'Enrichemont; mais je n'avais qu' me
louer de tous deux. Les bonts de M. le marchal d'Olonne
m'avaient tabli dans sa socit de la manire qui pouvait le
moins me faire sentir l'infriorit de la place que j'y
occupais. Je n'avais presque pas senti cette infriorit dans
les premiers jours; maintenant elle commenait  peser sur
moi. Je me dfendais par le raisonnement, mais le souvenir de
Mme de Nevers tait encore un meilleur prservatif: il m'tait
bien facile de m'oublier quand je pensais  elle, et j'y
pensais  chaque instant.

Un jour, on avait parl longtemps dans le salon du dvouement
de Mme de B..., qui s'tait enferme avec son amie intime, Mme
d'Anville, malade et mourante de la petite vrole. Tout le
monde avait lou cette action, et l'on avait cit plusieurs
amitis de jeunes femmes dignes d'tre compares  celle-l.
J'tais debout devant la chemine et prs du fauteuil de Mme
de Nevers. "Je ne vous vois point d'amie intime, lui dis-je. --
J'en ai une qui m'est bien chre, me rpondit-elle: c'est la
soeur du duc de L.... Nous sommes lies depuis l'enfance, mais
je crains que nous ne soyons spares pour bien longtemps: le
marquis de C..., son mari, est ministre en Hollande, et elle
est  La Haye depuis six mois. -- Ressemble-t-elle  son frre?
demandai-je. -- Pas du tout, reprit Mme de Nevers; elle est
aussi calme qu'il est tourdi. C'est un grand chagrin pour moi
que son absence, dit Mme de Nevers. Personne ne m'est
ncessaire que Madame de C...: elle est ma raison; je ne me
suis jamais mise en peine d'en avoir d'autre, et  prsent que
je suis seule je ne sais plus me dcider  rien. -- Je ne vous
aurais jamais cru cette indcision dans le caractre, lui
dis-je. -- Ah! reprit-elle, il est si facile de cacher ses dfauts
dans le monde! Chacun met  peu prs le mme habit, et ceux
qui passent n'ont pas le temps de voir que les visages sont
diffrents. -- Je rends grces au Ciel d'avoir t lev comme
un sauvage, repris-je: cela me prserve de voir le monde dans
cette ennuyeuse uniformit; je suis frapp, au contraire, de
ce que personne ne se ressemble. -- C'est, dit-elle, que vous
avez le temps d'y regarder; mais, quand on vient de Versailles
en cinquante minutes, comment voulez-vous qu'on puisse voir
autre chose que la superficie des objets? -- Mais quand c'est
vous qu'on voit, lui dis-je, on devrait s'arrter en chemin. --
Voil de la galanterie, dit-elle. -- Ah! m'criai-je, vous
savez bien le contraire!" Elle ne rpondit rien et se mit 
causer avec d'autres personnes. Je fus mu toute la soire du
souvenir de ce que j'avais dit; il me semblait que tout le
monde allait me deviner.

Le lendemain, mon pre se trouva un peu souffrant. Nous
devions dner  l'htel d'Olonne, et, pour ne pas me priver
d'un plaisir, il fit un effort sur lui-mme et sortit. Jamais
son esprit ne parut si libre et si brillant que ce jour-l.
Plusieurs trangers qui se trouvaient  ce dner tmoignrent
hautement leur admiration, et je les entendis qui disaient
entre eux qu'un tel homme occuperait en Angleterre les
premires places. La conversation se prolongea longtemps;
enfin la socit se dispersa. Mon pre resta le dernier, et,
en lui disant adieu, M. le marchal d'Olonne lui fit promettre
de revenir le lendemain. Le lendemain! grand Dieu! il n'y en
avait plus pour lui! En traversant le vestibule, mon pre me
dit: "Je sens que je me trouve mal." Il s'appuya sur moi et
s'vanouit. Les domestiques accoururent: les uns allrent
avertir M. le marchal d'Olonne; les autres transportrent mon
pre dans une pice voisine. On le dposa sur un lit de repos,
et l tous les secours lui furent donns. Mme de Nevers les
dirigeait avec une prsence d'esprit admirable. Bientt un
chirurgien attach  la maison de M. le marchal d'Olonne
arriva, et, voyant que la connaissance ne revenait point  mon
pre, il proposa de le saigner. Nous attendions Tronchin, que
Mme de Nevers avait envoy chercher. Quelle bont que la
sienne! Elle avait l'air d'un ange descendu du Ciel prs de ce
lit de douleur; elle essayait de ranimer les mains glaces de
mon pre en les rchauffant dans les siennes. Ah! comment la
vie ne revenait-elle pas  cet appel? Hlas! tout tait
inutile. Tronchin arriva et ne donna aucune esprance. La
saigne ramena un instant la connaissance. Mon pre ouvrit les
yeux; il fixa sur moi son regard teint, et sa physionomie
peignit une anxit douloureuse. M. le marchal d'Olonne le
comprit; il saisit la main de mon pre et la mienne. "Mon ami,
dit-il, soyez tranquille, Edouard sera mon fils." Les yeux de
mon pre exprimrent la reconnaissance; mais cette vie
fugitive disparut bientt; il poussa un profond gmissement:
il n'tait plus! Comment vous peindre l'horreur de ce moment?
Je ne le pourrais mme pas. Je me jetai sur le corps de mon
pre, et je perdis  la fois la connaissance et le sentiment
de mon malheur. En revenant  moi, j'tais dans le salon; tout
avait disparu. Je crus sortir d'un songe horrible, mais je vis
prs de moi Mme de Nevers en larmes. M. le marchal d'Olonne
me dit: "Mon cher Edouard, il vous reste encore un pre." Ce
mot me prouva que tout tait fini. Hlas! je doutais encore...
Mon ami, quelle douleur! Accabl, ananti, mes larmes
coulaient sans diminuer le poids affreux qui m'oppressait.
Nous restmes longtemps dans le silence; je leur savais gr de
ne pas chercher  me consoler. "J'ai perdu l'ami de toute ma
vie, dit enfin M. le marchal d'Olonne. -- Il vous a d sa
dernire consolation, rpondis-je. -- Edouard, me dit M. le
marchal d'Olonne, de ce jour je remplace celui que vous venez
de perdre: vous restez chez moi. J'ai donn l'ordre qu'on
prpart pour vous l'appartement de mon neveu, et j'ai envoy
l'abb Tercier prvenir M. d'Herbelot de notre malheur. Mon
cher Edouard, je ne vous donnerai pas de vulgaires
consolations; mais votre pre tait un chrtien, vous l'tes
vous-mme: un autre monde nous runira tous." Voyant que je
pleurais, il me serra dans ses bras. "Mon pauvre enfant, dit-il,
je veux vous consoler, et j'aurais besoin de l'tre moi-mme!"
Nous retombmes dans le silence. J'aurais voulu
remercier M. le marchal d'Olonne, et je ne pouvais que verser
des larmes. Au milieu de ma douleur, je ne sais quel sentiment
doux se glissait pourtant dans mon me: les pleurs que je
voyais rpandre  Mme de Nevers taient dj une consolation;
je me la reprochais, mais sans pouvoir m'y soustraire.

Ds que je fus seul dans ma chambre, je me jetai  genoux; je
priai pour mon pre, ou plutt je priai mon pre. Hlas! il
avait fourni sa longue carrire de vertu, et je commenais la
mienne en ne voyant devant moi que des orages. "Je fuyais ses
sages conseils quand il vivait, me disais-je, et que
deviendrai-je maintenant que je n'ai plus que moi-mme pour
guide et pour juge de mes actions! Je lui cachais les folies
de mon coeur; mais il tait l pour me sauver; il tait ma
force, ma raison, ma persvrance; j'ai tout perdu avec lui.
Que ferai-je dans le monde sans son appui, sans le respect
qu'il inspirait? Je ne suis rien, je n'tais quelque chose que
par lui; il a disparu, et je reste seul comme une branche
dtache de l'arbre et emporte par les vents!" Mes larmes
recommencrent; je repassai les souvenirs de mon enfance; je
pleurai de nouveau ma mre, car toutes les douleurs se
tiennent, et la dernire rveille toutes les autres! Plong
dans mes tristes penses, je restai longtemps immobile et dans
l'espce d'abattement qui suit les grandes douleurs: il me
semblait que j'avais perdu la facult de penser et de sentir;
enfin, je levai les yeux par hasard, et j'aperus un portrait
de Mme de Nevers... Indigne fils! en le contemplant, je perdis
un instant le souvenir de mon pre! Qu'tait-elle donc pour
moi? Quoi! dj son seul souvenir suspendait dans mon coeur la
plus amre de toutes les peines! Mon ami, ce sera un sujet
ternel de remords pour moi que cette faute dont je vous fais
l'aveu: non, je n'ai point assez senti la douleur de la mort
de mon pre! Je mesurais toute l'tendue de la perte que
j'avais faite; je pleurais son exemple, ses vertus; son
souvenir dchirait mon coeur, et j'aurais donn mille fois ma
vie pour racheter quelques jours de la sienne; mais, quand je
voyais Mme de Nevers, je ne pouvais pas m'empcher d'tre
heureux.

Mon pre tmoignait par son testament le dsir de reposer prs
de ma mre. Je me dcidai  le conduire moi-mme  Lyon.
L'accomplissement de ce devoir soulageait un peu mon coeur.
Quitter Mme de Nevers me semblait une expiation du bonheur que
je trouvais prs d'elle malgr moi. Mon pre me recommandait
aussi de terminer des affaires relatives  la tutelle des
enfants d'un de ses amis: je voulais lui obir; je me disais
que je reviendrais bientt, que j'habiterais sous le mme toit
que Mme de Nevers, que je la verrais  toute heure; et mon
coupable coeur battait de joie  de telles penses!

La veille de mon dpart, M. le marchal d'Olonne alla passer
la journe  Versailles; je dnai seul avec Mme de Nevers et
l'abb Tercier. Cet abb demeurait  l'htel d'Olonne depuis
cinquante ans; il avait t attach  l'ducation du marchal,
et la protection de cette famille lui avait valu un bnfice
et de l'aisance. Il faisait les fonctions de chapelain, et
tait un meuble aussi fidle du salon de l'htel d'Olonne que
les fauteuils et les ottomanes de tapisseries des Gobelins qui
le dcoraient. Un attachement si long, de la part de cet abb,
avait tellement li sa vie  l'existence de la maison d'Olonne
qu'il n'avait d'intrt, de gloire, de succs et de plaisirs
que les siens; mais c'tait dans la mesure d'un esprit fort
calme et d'une imagination tempre par cinquante ans de
dpendance. Il avait un caractre fort facile: il tait
toujours prt  jouer aux checs ou au trictrac, ou  dvider
les cheveaux de soie de Mme de Nevers, et, pourvu qu'il et
bien dn, il ne cherchait querelle  personne. La veille donc
du jour o je devais partir, voyant que Mme de Nevers ne
voulait faire usage d'aucun de ses petits talents, l'abb
s'tablit aprs dner dans une grande bergre auprs du feu,
et s'endormit bientt profondment. Je restai ainsi presque
tte  tte avec celle qui m'tait dj si chre. J'aurais d
tre heureux, et cependant un embarras indfinissable vint me
saisir quand je me vis seul avec elle. Je baissai les yeux, et
je restai dans le silence. Ce fut elle qui le rompit. "A
quelle heure partez-vous demain? me demanda-t-elle. -- A cinq
heures, rpondis-je; si je commenais ici la journe, je ne
saurais plus comment partir. -- Et quand reviendrez-vous? dit-elle
encore. -- Il faut que j'excute les volonts de mon pre,
rpondis-je; mais je crois que cela ne peut durer plus de
quinze jours, et ces jours seront si longs que le temps ne me
manquera pas pour les affaires. -- Irez-vous en Forez?
demanda-t-elle. -- Je le crois; je compte revenir par l, mais
sans m'y arrter. -- Ne dsirez-vous donc pas revoir ce lieu? me
dit-elle; on aime tant ceux o l'on a pass son enfance! -- Je ne
sais ce qui m'est arriv, lui dis-je; mais il me semble que je
n'ai plus de souvenirs. -- Tchez de les retrouver pour moi,
dit-elle. Ne voulez-vous pas me raconter l'histoire de votre
enfance et de votre jeunesse? A prsent que vous tes le fils
de mon pre, je ne dois plus rien ignorer de vous. -- J'ai tout
oubli, lui dis-je; il me semble que je n'ai commenc  vivre
que depuis deux mois." Elle se tut un instant, puis elle me
demanda si le monde avait donc si vite effac le pass de ma
mmoire. "Ah! m'criai-je, ce n'est pas le monde!" Elle
continua: "Je ne suis pas comme vous, dit-elle; j'ai t
leve jusqu' l'ge de sept ans chez ma grand'mre, 
Faverange, dans un vieux chteau, au fond du Limousin, et je
me le rappelle jusque dans ses moindres dtails, quoique je
fusse si jeune; je vois encore la vieille futaie de
chtaigniers et ces grandes salles gothiques boises de chne
et ornes de trophes d'armes comme au temps de la chevalerie.
Je trouve qu'on aime les lieux comme des amis, et que leur
souvenir se rattache  toutes les impressions qu'on a reues.
-- Je croyais cela autrefois, lui rpondis-je; maintenant je ne
sais plus ce que je crois ni ce que je suis." Elle rougit,
puis elle me dit: "Cherchez dans votre mmoire: peut-tre
trouverez-vous les faits, si vous avez oubli les sentiments
qu'ils excitaient dans votre me. Si vous voulez que je pense
quelquefois  vous quand vous serez parti, il faut bien que je
sache o vous prendre, et que je n'ignore pas, comme 
prsent, tout le pass de votre vie."

J'essayai de lui raconter mon enfance et tout ce que contient
le commencement de ce cahier; elle m'coutait avec attention,
et je vis une larme dans ses yeux quand je lui dis quelle
rvolution avait produite en moi l'accident de ce pauvre
enfant dont j'avais sauv la vie. Je m'aperus que mes
souvenirs n'taient pas si effacs que je le croyais, et prs
d'elle je trouvais mille impressions nouvelles d'objets qui
jusqu'alors m'avaient t indiffrents. Les rveries de ma
jeunesse taient comme expliques par le sentiment nouveau que
j'prouvais, et la forme et la vie taient donnes  tous ces
vagues fantmes de mon imagination.

L'abb se rveilla comme je finissais le rcit des premiers
jours de ma jeunesse. Un moment aprs, M. le marchal d'Olonne
arriva. Mme de Nevers et lui me dirent adieu avec bont. Il me
recommanda de hter autant que je le pourrais la fin de mes
affaires, et me dit que pendant mon absence il s'occuperait de
moi. Je ne lui demandai pas d'explication. Mme de Nevers ne me
dit rien; elle me regarda, et je crus lire un peu d'intrt
dans ses yeux. Mais que je regrettais la fin de notre
conversation! Cependant j'tais content de moi. "Je ne lui ai
rien dit, pensais-je, et elle ne peut m'avoir devin." C'est
ainsi que je rassurais mon coeur. L'ide que Mme de Nevers
pourrait souponner ma passion me glaait de crainte, et tout
mon bonheur  venir me semblait dpendre du secret que je
garderais sur mes sentiments.

J'accomplis le triste devoir que je m'tais impos, et pendant
le voyage je fus un peu moins tourment du souvenir de Mme de
Nevers. L'image de mon pre mort effaait toutes les autres.
L'amour mle souvent l'ide de la mort  celle du bonheur;
mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funbre dont j'tais
environn: c'est l'ide de l'ternit, de l'infini, d'une
ternelle runion, que l'amour cherche dans la mort; il recule
devant un cercueil solitaire.

A Lyon, je retrouvai les bords du Rhne et mes rveries, et
Mme de Nevers rgna dans mon coeur plus que jamais. J'tais
loin d'elle, je ne risquais pas de me trahir, et je n'opposai
aucune rsistance  la passion qui venait de nouveau s'emparer
de toute mon me. Cette passion prit la teinte de mon
caractre. Livr  mon unique pense, absorb par un seul
souvenir, je vivais encore une fois dans un monde cr par
moi-mme et bien diffrent du vritable: je voyais Mme de
Nevers, j'entendais sa voix; son regard me faisait
tressaillir; je respirais le parfum de ses beaux cheveux. Emu,
attendri, je versais des larmes de plaisir pour des joies
imaginaires. Assis sur une pierre au coin d'un bois, ou seul
dans ma chambre, je consumais ainsi des jours inutiles.
Incapable d'aucune tude et d'aucune affaire, c'tait
l'occupation qui me drangeait; et, malgr que je susse bien
que mon retour  Paris dpendait de la fin de mes affaires, je
ne pouvais prendre sur moi d'en terminer aucune. Je remettais
tout au lendemain; je demandais grce pour les heures, et les
heures taient toutes donnes  ce dlice ineffable de penser
sans contrainte  ce que j'aimais. Quelquefois on entrait dans
ma chambre, et on s'tonnait de me voir impatient et contrari
comme si l'on m'et interrompu. En apparence, je ne faisais
rien; mais, en ralit, j'tais occup de la seule chose qui
m'intresst dans la vie. Deux mois se passrent ainsi. Enfin,
les affaires dont mon pre m'avait charg finirent, et je fus
libre de quitter Lyon.


C'est avec ravissement que je me retrouvai  l'htel d'Olonne;
mais cette joie ne fut pas de longue dure. J'appris que Mme
de Nevers partait dans deux jours pour aller voir  La Haye
son amie Madame de C... Je ne pus dissimuler ma tristesse, et
quelquefois je crus remarquer que Mme de Nevers aussi tait
triste; mais elle ne me parlait presque pas, ses manires
taient srieuses; je la trouvais froide, je ne la
reconnaissais plus, et, ne pouvant deviner la cause de ce
changement, j'en tais au dsespoir.

Aprs son dpart, je restai livr  une profonde tristesse.
Mes rveries n'taient plus, comme  Lyon, mon occupation
chrie; je sortais, je cherchais le monde pour y chapper.
L'ide que j'avais dplu  Mme de Nevers, et l'impossibilit
de deviner comment j'tais coupable, faisaient de mes penses
un tourment continuel. M. le marchal d'Olonne attribuait  la
mort de mon pre l'abattement o il me voyait plong. "Notre
malheur a fait une cruelle impression sur Natalie, me dit un
jour M. le marchal d'Olonne; elle ne s'en est point remise,
elle n'a pas cess d'tre triste et souffrante depuis ce
temps-l. Le voyage, j'espre, lui fera du bien. La Hollande
est charmante au printemps; Madame de C... la promnera, et
des objets nouveaux la distrairont."

Ce peu de mots de M. le marchal d'Olonne me jeta dans une
nouvelle anxit. Quoi! c'tait depuis la mort de mon pre que
Mme de Nevers tait triste! Mais qu'tait-il arriv? qu'avais-je
fait? Elle tait change pour moi: voil ce dont j'tais
trop sr et ce qui me dsesprait.

M. le marchal d'Olonne, avec sa bont accoutume, s'occupait
de me distraire. Il voulait que j'allasse au spectacle et que
je visse tout ce qu'il croyait digne d'intrt ou de
curiosit; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait
avec moi comme l'aurait fait mon pre, et, pour m'encourager 
la confiance, il me disait que ces conversations l'amusaient
et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le
marchal d'Olonne, quoiqu'il ne ft point ministre, avait
cependant beaucoup d'affaires. Ami intime du duc d'A..., il
passait pour avoir plus de crdit qu'en ralit il ne s'tait
souci d'en acqurir; mais les grandes places qu'il occupait
lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services.
Toute la Guyenne, dont il tait gouverneur, affluait chez lui.
Pendant la plus grande partie de la matine, il recevait
beaucoup de monde. Quatre fois par semaine il s'occupait de sa
correspondance, qui tait fort tendue. Il avait deux
secrtaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il
me demandait souvent de rester dans celui o il crivait
lui-mme; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une
entire confiance; il me faisait quelquefois crire un mmoire
sur une chose secrte, ou des notes relatives aux affaires
qu'il m'avait confies, et dont il ne voulait pas que personne
et connaissance. J'aurais t bien ingrat si je n'eusse t
touch et flatt d'une telle prfrence. Je devais  mon pre
les bonts de M. le marchal d'Olonne, mais ce n'tait pas une
raison pour en tre moins reconnaissant. Je cherchais  me
montrer digne de la confiance dont je recevais tant de
marques, et M. le marchal d'Olonne me disait quelquefois,
avec un accent qui me rappelait mon pre, qu'il tait content
de moi.

Il est singulirement doux de se sentir  son aise avec des
personnes qui vous sont suprieures. On n'y est point si l'on
prouve le sentiment de son infriorit; on n'y est pas non
plus en apercevant qu'on l'a perdu: mais on y est si elles
vous le font oublier. M. le marchal d'Olonne possdait ce don
touchant de la bienveillance et de la bont; il inspirait
toujours la vnration, et jamais la crainte; il avait cette
sorte de scurit sur ce qui nous est d qui permet une
indulgence sans bornes; il savait bien qu'on n'en abuserait
pas et que le respect pour lui tait un sentiment auquel on
n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement
pour lui crotre chaque jour, et il paraissait touch du
dvouement que je lui montrais.

J'allais quelquefois chez mon oncle M. d'Herbelot, et j'y
retrouvais la mme gaiet, le mme mouvement qui m'avaient
tant dplu  mon arrive  Paris. Mon oncle ne concevait pas
que je fusse heureux dans cet intrieur grave de la famille de
M. le marchal d'Olonne, et moi je comparais intrieurement
ces deux maisons tellement diffrentes l'une de l'autre.
Quelque chose de bruyant, de joyeux, faisait de la vie, chez
M. d'Herbelot, comme un tourdissement perptuel. L on ne
vivait que pour s'amuser, et une journe qui n'tait pas
remplie par le plaisir paraissait vide; l on s'inquitait des
distractions du jour autant que de ses ncessits, comme si
l'on et craint que le temps qu'on n'occupait pas de cette
manire ne se ft pas coul tout seul. Une troupe de
complaisants, de commensaux, remplissaient le salon de M.
d'Herbelot et paraissaient partager tous ses gots; ils
exeraient sur lui un empire auquel je ne pouvais m'habituer:
c'tait comme un appui que cherchait sa faiblesse. On aurait
dit qu'il n'tait jamais sr de rien sur sa propre foi: il lui
fallait le tmoignage des autres. Toutes les phrases de M.
d'Herbelot commenaient par ces mots: "Luceval et Bertheney
trouvent... Luceval et Bertheney disent..." Et _Luceval_ et
_Bertheney_ prcipitaient mon oncle dans toutes les folies et
les ridicules d'un luxe ruineux et d'une vie pleine de
dsordres et d'erreurs. Dans cette maison, toutes les
frivolits taient traites srieusement, et toutes les choses
srieuses l'taient avec lgret. Il semblait qu'on voult
jouir  tout moment de cette fortune rcente et de tous les
plaisirs qu'elle peut donner, comme un avare touche son trsor
pour s'assurer qu'il est l.

Chez M. le marchal d'Olonne, au contraire, cette possession
des honneurs et de la fortune tait si ancienne qu'il n'y
pensait plus; il n'tait jamais occup d'en jouir, mais il
l'tait souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des
assidus, des commensaux, remplissaient aussi trs-souvent le
salon de l'htel d'Olonne; mais c'taient des parents pauvres,
un neveu officier de marine, venant  Paris demander le prix
de ses services; c'tait un vieux militaire couvert de
blessures et rclamant la croix de Saint-Louis; c'taient
d'anciens aides de camp du marchal; c'tait un voisin de ses
terres; c'tait, hlas! le fils d'un ancien ami. Il y avait
une bonne raison  donner pour la prsence de chacun d'eux; on
pouvait dire pourquoi ils taient l, et il y avait une sorte
de paternit dans cette protection bienveillante autour de
laquelle ils venaient tous se ranger.

Les hommes distingus par l'esprit et le talent taient tous
accueillis chez M. le marchal d'Olonne, et ils y valaient
tout ce qu'ils pouvaient valoir: car le bon got qui rgnait
dans cette maison gagnait mme ceux  qui il n'aurait pas t
naturel; mais il faut pour cela que le matre en soit le
modle, et c'est ce qu'tait M. le marchal d'Olonne.

Je ne crois pas que le bon got soit une chose si
superficielle qu'on le pense en gnral. Tant de choses
concourent  le former! La dlicatesse de l'esprit, celle des
sentiments; l'habitude des convenances, un certain tact qui
donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y
a aussi des choses de position dans le got et le ton qui
exercent un tel empire! Il faut une grande naissance, une
grande fortune; de l'lgance, de la magnificence dans les
habitudes de la vie; il faut enfin tre suprieur  sa
situation par son me et ses sentiments, car on n'est  son
aise dans les prosprits de la vie que quand on s'est plac
plus haut qu'elles. M. le marchal d'Olonne et Mme de Nevers
pouvaient tre atteints par le malheur sans tre abaisss par
lui, car l'me du moins ne dchoit point, et son rang est
invariable.

On attendait Mme de Nevers de jour en jour, et mon coeur
palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin
d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse
offense. Je sentais que je l'aimais avec tant de
dsintressement, j'avais tellement conscience que j'aurais
donn ma vie pour lui pargner un moment de peine, que je
finissais par ne plus croire qu'elle ft mcontente de moi, 
force d'tre assur qu'elle n'avait pas le droit de l'tre.
Mais son retour me dtrompa cruellement!

Ds le mme soir, je lui trouvai l'air srieux et glac qui
m'avait tant afflig;  peine me parla-t-elle, et mes yeux ne
purent jamais rencontrer les siens. Bientt il parut que sa
manire de vivre mme tait change: elle sortait souvent, et
quand elle restait  l'htel d'Olonne elle y avait toujours
beaucoup de monde; elle tait depuis quinze jours  Paris, et
je n'avais encore pu me trouver un instant seul avec elle. Un
soir, aprs souper, on se mit au jeu; Mme de Nevers resta 
causer avec une femme qui ne jouait point. Cette femme, au
bout d'un quart d'heure, se leva pour s'en aller, et je me
sentis tout mu en pensant que j'allais rester tte  tte
avec Mme de Nevers. Aprs avoir reconduit Madame de R..., Mme
de Nevers fit quelques pas de mon ct; mais, se retournant
brusquement, elle se dirigea vers l'autre extrmit du salon,
et alla s'asseoir auprs de M. le marchal d'Olonne, qui
jouait au whist, et dont elle se mit  regarder le jeu. Je fus
dsespr. "Elle me mprise! pensai-je; elle me ddaigne!
Qu'est devenue cette bont touchante qu'elle montra lorsque je
perdis mon pre? C'tait donc seulement au prix de la plus
amre des douleurs que je devais sentir la plus douce de
toutes les joies! Elle pleurait avec moi alors;  prsent,
elle dchire mon coeur, et ne s'en aperoit mme pas." Je
pensai pour la premire fois qu'elle avait peut-tre pntr
mes sentiments et qu'elle en tait blesse. "Mais pourquoi le
serait-elle? me disais-je: c'est un culte que je lui rends
dans le secret de mon coeur; je ne prtends  rien, je n'espre
rien. L'adorer, c'est ma vie: comment pourrais-je m'empcher
de vivre?" J'oubliais que j'avais mortellement redout qu'elle
ne dcouvrt ma passion, et j'tais si dsespr que je crois
qu'en ce moment je la lui aurais avoue moi-mme pour la faire
sortir, ft-ce par la colre, de cette froideur et de cette
indiffrence qui me mettaient au dsespoir.

"Si j'tais le prince d'Enrichemont ou le duc de L..., me
disais-je, j'oserais m'approcher d'elle, je la forcerais 
s'occuper de moi; mais, dans ma position, je dois l'attendre,
et, puisqu'elle m'oublie, je veux partir. Oui, je la fuirai,
je quitterai cette maison. Mon pre y apportait trente ans de
considration et une clbrit qui le faisait rechercher de
tout le monde; moi, je suis un tre obscur, isol; je n'ai
aucun droit par moi-mme, et je ne veux pas des bonts qu'on
accorde au souvenir d'un autre, mme de mon pre. Personne
aujourd'hui ne s'intresse  moi; je suis libre, je la fuirai,
j'irai au bout du monde avec son souvenir, le souvenir de ce
qu'elle tait il y a six mois! Livr  ces penses
douloureuses, je me rappelais les rveries de ma jeunesse, de
ce temps o je n'tais l'infrieur de personne. "Entour de
mes gaux, pensais-je, je n'avais pas besoin de soumettre mon
instinct  l'examen de ma raison; j'tais bien sr de n'tre
pas _inconvenable_, ce mot cr pour dsigner des torts qui n'en
sont pas. Ah! ce malaise affreux que j'prouve, je ne le
sentais pas avec mes pauvres parents; mais je ne le sentais
pas non plus, il y a six mois, quand Mme de Nevers me
regardait avec douceur, quand elle me faisait raconter ma vie
et qu'elle me disait que j'tais le fils de son pre. Avec
elle je retrouverais tout ce qui me manque. Qu'ai-je donc
fait? en quoi l'ai-je offense?"

Le jeu tait fini; M. le marchal d'Olonne s'approcha de moi
et me dit: "Certainement, Edouard, vous n'tes pas bien...
Depuis quelques jours vous tes fort chang, et ce soir vous
avez l'air tout  fait malade." Je l'assurai que je me portais
bien, et je regardai Mme de Nevers. Elle venait de se
retourner pour parler  quelqu'un. Si j'eusse pu croire
qu'elle savait que je souffrais pour elle, j'aurais t moins
malheureux. Les jours suivants, je crus remarquer un peu plus
de bont dans ses regards, un peu moins de srieux dans ses
manires; mais elle sortait toujours presque tous les soirs,
et, quand je la voyais partir  neuf heures, belle, pare,
charmante, pour aller dans ces ftes o je ne pouvais la
suivre, j'prouvais des tourments inexprimables; je la voyais
entoure, admire; je la voyais gaie, heureuse, paisible, et
je dvorais en silence mon humiliation et ma douleur.

Il tait question depuis quelque temps d'un grand bal chez M.
le prince de L..., et l'on vint tourmenter Mme de Nevers pour
la mettre d'un quadrille russe que la princesse voulait qu'on
danst chez elle et o elle devait danser elle-mme. Les
costumes taient lgants et prtaient fort  la magnificence.
On arrangea le quadrille; il se composait de huit jeunes
femmes, toutes charmantes, et d'autant de jeunes gens, parmi
lesquels taient le prince d'Enrichemont et le duc de L.... Ce
dernier fut le danseur de Mme de Nevers, au grand dplaisir du
prince d'Enrichemont. Pendant quinze jours, ce quadrille
devint l'unique occupation de l'htel d'Olonne: Gardel venait
le faire rpter tous les matins; les ouvriers de tout genre
employs pour le costume prenaient les ordres; on assortissait
des pierreries, on choisissait des modles, on consultait des
voyageurs pour s'assurer de la vrit des descriptions et ne
pas s'carter du type national, qu'avant tout on voulait
conserver. Je savais mauvais gr  Mme de Nevers de cette
frivole occupation, et cependant je ne pouvais me dissimuler
que, si j'eusse t  la place du duc de L..., je me serais
trouv le plus heureux des hommes. J'avais l'injustice de dire
des mots piquants sur la lgret en gnral, comme si ces
mots eussent pu s'appliquer  Mme de Nevers! Des sentiments
indignes de moi, et que je n'ose rappeler, se glissaient dans
mon coeur. Hlas! il est bien difficile d'tre juste dans un
rang infrieur de la socit, et ce qui nous prime peut
difficilement ne pas nous blesser. Mme de Nevers cependant
n'tait pas gaie, et elle se laissait entraner  cette fte
plutt qu'elle n'y entranait les autres. Elle dit une fois
qu'elle tait lasse de tous ces plaisirs; mais pourtant le
jour du quadrille arriva, et Mme de Nevers parut dans le salon
 huit heures en costume et accompagne de deux ou trois
personnes qui allaient avec elle rpter encore une fois le
quadrille chez la princesse avant le bal.

Jamais je n'avais vu Mme de Nevers plus ravissante qu'elle ne
l'tait ce soir-l. Cette coiffure de velours noir, brode de
diamants, ne couvrait qu' demi ses beaux cheveux blonds; un
grand voile brod d'or et trs-lger surmontait cette
coiffure, et tombait avec grce sur son cou et sur ses
paules, qui n'taient caches que par lui; un corset de soie
rouge boutonn, et aussi orn de diamants, dessinait sa jolie
taille; ses manches blanches taient retenues par des
bracelets de pierreries, et sa jupe courte laissait voir un
pied charmant,  peine press dans une petite chaussure en
brodequin, de soie aussi et lace d'or; enfin, rien ne peut
peindre la grce de Mme de Nevers dans cet habit tranger, qui
semblait fait exprs pour le caractre de sa figure et la
proportion de sa taille. Je me sentis troubl en la voyant,
une palpitation me saisit; je fus oblig de m'appuyer contre
une chaise. Je crois qu'elle le remarqua: elle me regarda avec
douceur. Depuis si longtemps je cherchais ce regard qu'il ne
fit qu'ajouter  mon motion. "N'allez-vous pas au spectacle?
me demanda-t-elle. -- Non, lui dis-je, ma soire est finie. --
Cependant, reprit-elle, il n'est pas encore huit heures? --
N'allez-vous pas sortir?" rpondis-je. Elle soupira; puis, me
regardant tristement: "J'aimerais mieux rester," dit-elle. On
l'appela; elle partit. Mais, grand Dieu! quel changement
s'tait fait autour de moi! "J'aimerais mieux rester!" Ces
mots si simples avaient boulevers toute mon me! "J'aimerais
mieux rester!" Elle me l'avait dit, je l'avais entendu; elle
avait soupir, et son regard disait plus encore! Elle aimerait
mieux rester! rester pour moi! O Ciel! cette ide contenait
trop de bonheur: je ne pouvais la soutenir; je m'enfuis dans
la bibliothque; je tombai sur une chaise. Quelques larmes
soulagrent mon coeur. "Rester pour moi!" rptai-je.
J'entendais sa voix, son soupir; je voyais son regard, il
pntrait mon me, et je ne pouvais suffire  tout ce que
j'prouvais  la fois de sensations dlicieuses. Ah! qu'elles
taient loin, les humiliations de mon amour-propre! que tout
cela me paraissait en ce moment petit et misrable! Je ne
concevais pas que j'eusse jamais t malheureux. "Quoi! elle
aurait piti de moi!" Je n'osais dire: "Quoi! elle
m'aimerait!" Je doutais, je voulais douter! Mon coeur n'avait
pas la force de soutenir cette joie! Je le temprais comme on
ferme les yeux  l'clat d'un beau soleil; je ne pouvais la
supporter tout entire. Mme de Nevers se tenait souvent le
matin dans cette mme bibliothque o je m'tais rfugi: je
trouvai sur la table un de ses gants; je le saisis avec
transport; je le couvris de baisers; je l'inondai de larmes.
Mais bientt je m'indignai contre moi-mme d'oser ainsi
profaner son image par mes coupables penses; je lui demandais
pardon de la trop aimer. "Qu'elle me permette seulement de
souffrir pour elle! me disais-je; je sais bien que je ne puis
prtendre au bonheur. Mais est-il donc possible que ce qu'elle
m'a dit ait le sens que mon coeur veut lui prter? Peut-tre
que si elle ft reste un instant de plus elle aurait tout
dmenti." C'est ainsi que le doute rentrait dans mon me avec
ma raison; mais bientt cet accent si doux se faisait entendre
de nouveau au fond de moi-mme. Je le retenais, je craignais
qu'il ne s'chappt; il tait ma seule esprance, mon seul
bonheur: je le conservais comme une mre serre un enfant dans
ses bras!

Ma nuit entire se passa sans sommeil. J'aurais t bien fch
de dormir, et de perdre ainsi le sentiment de mon bonheur. Le
lendemain, M. le marchal d'Olonne me fit demander dans son
cabinet. Je commenai alors  penser qu'il fallait cacher ce
bonheur, qu'il me semblait que tout le monde allait deviner;
mais je ne pus surmonter mon invincible distraction. Je n'eus
pas besoin longtemps de dissimuler pour avoir l'air triste...
Je revis Mme de Nevers; elle vita mes regards, ne me parla
point, sortit de bonne heure et me laissa au dsespoir.
Cependant sa svrit s'adoucit un peu les jours suivants, et
je crus voir qu'elle n'tait pas insensible  la peine qu'elle
me causait. Je ne pouvais presque pas douter qu'elle ne m'et
devin: si j'eusse t sr de sa piti, je n'aurais pas t
malheureux.

Je n'avais jamais vu danser Mme de Nevers, et j'avais un
violent dsir de la voir, sans en tre vu,  une de ces ftes
o je me la reprsentais si brillante. On pouvait aller  ces
grands bals comme spectateur: cela s'appelait aller _en beyeux_.
On tait sur des tribunes ou sur des gradins spars du reste
de la socit; on y trouvait en gnral des personnes d'un
rang infrieur et qui ne pouvaient aller  la cour. J'tais
bless d'aller l, et la pense de Mme de Nevers pouvait seule
l'emporter sur la rpugnance que j'avais d'exposer ainsi 
tous les yeux l'infriorit de ma position. Je ne prtendais 
rien, et cependant me montrer ainsi  ct de mes gaux
m'tait pnible. Je me dis qu'en allant de bonne heure je me
cacherais dans la partie du gradin o je serais le moins en
vue, et que dans la foule on ne me remarquerait peut-tre pas.
Enfin, le dsir de voir Mme de Nevers l'emporta sur tout le
reste, et je pris un billet pour une fte que donnait
l'ambassadeur d'Angleterre et o la reine devait aller. Je me
plaai en effet sur des gradins qu'on avait construits dans
l'embrasure des fentres d'un immense salon. J'avais  ct de
moi un rideau derrire lequel je pouvais me cacher, et
j'attendis l Mme de Nevers, non sans un sentiment pnible,
car tout ce que j'avais prvu arriva, et je ne fus pas plutt
sur ce gradin que le dsespoir me prit d'y tre. Le langage
que j'entendais autour de moi blessait mon oreille; quelque
chose de commun, de vulgaire, dans les remarques, me choquait
et m'humiliait comme si j'en eusse t responsable. Cette
socit momentane o je me trouvais avec mes gaux
m'apprenait combien je m'tais plac loin d'eux. Je m'irritais
aussi de ce que je trouvais en moi cette petitesse de
caractre qui me rendait si sensible  leurs ridicules. "Le
vrai mrite dpend-il donc des manires? me disais-je. Qu'il
est indigne  moi de dsavouer ainsi au fond de mon me le
rang o je suis plac et que je tiens de mon pre! N'est-il
pas honorable ce rang? Qu'ai-je donc  envier?" Mme de Nevers
entrait en ce moment. Qu'elle tait belle et charmante! "Ah!
pensai-je, voil ce que j'envie; ce n'est pas le rang pour le
rang, c'est qu'il me ferait son gal. O mon Dieu! huit jours
seulement d'un tel bonheur, et puis la mort." Elle s'avana,
et elle allait passer prs du gradin sans me voir, lorsque le
duc de L... me dcouvrit au fond de mon rideau et m'appela en
riant. Je descendis au bord du gradin, car je ne voulais pas
avoir l'air honteux d'tre l. Mme de Nevers s'arrta, et me
dit: "Comment! Vous tes ici? -- Oui, lui rpondis-je; je n'ai
pu rsister au dsir de vous voir danser. J'en suis puni, car
j'esprais que vous ne me verriez pas." Elle s'assit sur la
banquette qui tait devant le gradin, et je continuai  causer
avec elle. Nous n'tions spars que par la barrire qui
isolait les spectateurs de la socit, triste emblme de celle
qui nous sparait pour toujours! L'ambassadeur vint parler 
Mme de Nevers, et lui demanda qui j'tais. "C'est le fils de
M. G..., avec lequel je me rappelle que vous avez dn chez
mon pre, il y a environ un an, lui rpondit-elle. -- Je n'ai
jamais rencontr un homme d'un esprit plus distingu," dit
l'ambassadeur. Et, s'adressant  moi: "Je fais un reproche 
Mme de Nevers, dit-il, de ne m'avoir pas procur le plaisir de
vous inviter plus tt... Quittez, je vous prie, cette mauvaise
banquette, et venez avec nous." Je fis le tour du gradin, et
l'ambassadeur, continuant: "La profession d'avocat est une des
plus honores en Angleterre, dit-il; elle mne  tout. Le
grand-chancelier actuel, lord D..., a commenc par tre un
simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang dans
notre pays. Le fils de lord D... a pous une personne que
vous connaissez, Madame, ajouta l'ambassadeur en s'adressant 
Mme de Nevers: c'est lady Sarah Benmore, la fille ane du duc
de Sunderland. Vous souvenez-vous que nous trouvions qu'elle
vous ressemblait?" L'ambassadeur s'loigna. "Comme vous tes
ple! qu'avez-vous? me dit Mme de Nevers. -- Je l'emmne, dit
le duc de L... sans l'entendre; je veux lui montrer le bal, et
d'ailleurs vous allez danser." Le prince d'Enrichemont vint
chercher Mme de Nevers, et j'allai avec le duc de L... dans la
galerie, o la foule s'tait porte, parce que la reine y
tait. Le duc de L..., toujours d'un bon naturel, tait charm
de me voir au bal; il me nommait tout le monde, et se moquait
de la moiti de ceux qu'il me nommait. J'tais inquiet, mal 
l'aise; l'ide qu'on pouvait s'tonner de me voir l m'tait
tout le plaisir d'y tre. Le duc de L... s'arrta pour parler
 quelqu'un; je m'chappai, je retournai dans le salon o
dansait Mme de Nevers, et je m'assis sur la banquette qu'elle
venait de quitter. Ah! ce n'est pas au bal que je pensais! Je
croyais encore entendre toutes les paroles de l'ambassadeur...
Que j'aimais ce pays o toutes les carrires taient ouvertes
au mrite, o l'impossible ne s'levait jamais devant le
talent, o l'on ne disait jamais: "Vous n'irez que jusque-l!"
Emulation, courage, persvrance, tout est rduit par
l'impossible, cet abme qui spare du but et qui ne sera
jamais combl! Et ici l'autorit est nulle comme le talent; la
puissance elle-mme ne saurait franchir cet obstacle, et cet
obstacle, c'est ce nom rvr, ce nom sans tache, ce nom de
mon pre dont j'ai la lchet de rougir! Je m'indignai contre
moi-mme, et, m'accusant de ce sentiment comme d'un crime, je
restai absorb dans mille rflexions douloureuses. En levant
les yeux je vis Mme de Nevers auprs de moi. "Vous tiez bien
loin d'ici, me dit-elle. -- Oui, lui rpondis-je; je veux aller
en Angleterre, dans ce pays o rien n'est impossible. -- Ah!
dit-elle, j'tais bien sre que vous pensiez  cela!... Mais
ne dansez-vous pas? me demanda-t-elle. -- Je crains que cela ne
soit inconvenable, lui dis-je. -- Pourquoi donc? reprit-elle;
puisque vous tes invit, vous pouvez danser, et je ne vois
pas ce qui vous en empcherait... Et qui inviterez-vous?
ajouta-t-elle en souriant. -- Je n'ose vous prier, lui dis-je;
je crains qu'on ne trouve dplac que vous dansiez avec moi. --
Encore! s'cria-t-elle; voil rellement de l'humilit
fastueuse. -- Ah! lui dis-je tristement, je vous prierais en
Angleterre." Elle rougit. "Il faut que je quitte le monde,
ajoutai-je; il n'est pas fait pour moi: j'y souffre, et je m'y
sens de plus en plus isol. Je veux suivre ma profession:
j'irai au Palais. Personne l ne demandera pourquoi j'y suis;
je mettrai une robe noire, et je plaiderai des causes. Me
confierez-vous vos procs? lui demandai-je, je les gagnerai
tous. -- Je voudrais commencer par gagner celui-ci, me dit-elle.
Ne voulez-vous donc pas danser avec moi?" Je ne pus
rsister  la tentation: je pris sa main, sa main que je
n'avais jamais touche! et nous nous mmes  une contredanse.
Je ne tardai pas  me repentir de ma faiblesse: il me semblait
que tout le monde nous regardait; je croyais lire l'tonnement
sur les physionomies, et je passais du dlice de la
contempler, d'tre si prs d'elle, de la tenir presque dans
mes bras,  la douleur de penser qu'elle faisait peut-tre
pour moi une chose inconvenante, et qu'elle en serait blme.
Comme la contredanse allait finir, M. le marchal d'Olonne
s'approcha de nous, et je vis son visage devenir srieux et
mcontent. Mme de Nevers lui dit quelques mots tout bas, et
son expression habituelle de bont revint sur-le-champ. Il me
dit: "Je suis bien aise que l'ambassadeur vous ait pri. C'est
aimable  lui." Cela voulait dire: "Il l'a fait pour
m'obliger, et c'est par grce que vous tes ici." C'est ainsi
que tout me blessait, et que, jusqu' cette protection
bienveillante, tout portait un germe de souffrance pour mon
me et d'humiliation pour mon orgueil.

Je fus poursuivi pendant plusieurs jours aprs cette fte par
les rflexions les plus pnibles, et je me promis bien de ne
plus me montrer  un bal. L'infriorit de ma position m'tait
bien moins sensible dans l'intrieur de la maison de M. le
marchal d'Olonne, ou mme au milieu de sa socit intime,
quoiqu'elle ft compose de grands seigneurs ou d'hommes
clbres par leur esprit. Mais l, du moins, on pouvait valoir
quelque chose par soi-mme, tandis que dans la foule on n'est
distingu que par le nom ou l'habit qu'on porte; et y aller
comme pour y taler son infriorit me semblait insupportable,
tout en ne pouvant m'empcher de trouver que cette souffrance
tait une faiblesse. Je pensais  l'Angleterre: que j'admirais
ces institutions qui du moins relvent l'infriorit par
l'esprance! "Quoi! me disais-je, ce qui est ici une folie
sans excuse serait l le but de la plus noble mulation! l je
pourrais conqurir Mme de Nevers! Sept lieues de distance
sparent le bonheur et le dsespoir. Qu'elle tait bonne et
gnreuse  ce bal! Elle a voulu danser avec moi pour me
relever  mes propres yeux, pour me consoler de tout ce
qu'elle sentait bien qui me blessait. Mais est-ce d'une femme,
est-ce de celle qu'on aime, qu'on devrait recevoir protection
et appui? Dans ce monde factice, tout est interverti, ou
plutt c'est ma passion pour elle qui change ainsi les
rapports naturels; elle n'aurait pas _rendu service_ au prince
d'Enrichemont en le priant  danser. Il prtendait  ce
bonheur, il avait droit d'y prtendre, et moi toutes mes
prtentions sont dplaces, et mon amour pour elle est
ridicule!" J'aurais mieux aim la mort que cette pense; elle
s'empara pourtant de moi au point que je mis  fuir Mme de
Nevers autant d'empressement que j'en avais mis  la chercher;
mais c'tait sans avoir le courage de me sparer d'elle tout 
fait, en quittant, comme je l'aurais d peut-tre, la maison
de M. le marchal d'Olonne, et en suivant ma profession. Mme
de Nevers, par un mouvement oppos, m'adressait plus souvent
la parole, et cherchait  dissiper la tristesse o elle me
voyait plong; elle sortait moins le soir, je la voyais
davantage, et peu  peu sa prsence adoucissait l'amertume de
mes sentiments.

Quelques jours aprs le bal de l'ambassadeur d'Angleterre, la
conversation se mit sur les ftes en gnral; on parla de
celles qui venaient d'avoir lieu, et l'on cita les plus
magnifiques et les plus gaies. "Gaies, s'cria Mme de Nevers;
je ne reconnais pas qu'aucune fte soit gaie; j'ai toujours
t frappe, au contraire, qu'on n'y voyait que des gens
tristes et qui semblaient fuir l quelque grande peine. -- Qui
se serait dout que Mme de Nevers ferait une telle remarque?
dit le duc de L.... Quand on est jeune, belle, heureuse,
comment voit-on autre chose que l'envie qu'on excite et
l'admiration qu'on inspire? -- Je ne vois rien de tout cela,
dit-elle, et j'ai raison; mais, srieusement, ne trouvez-vous
pas comme moi que la foule est toujours triste? Je suis
persuade que la dissipation est ne du malheur: le bonheur
n'a pas cet air agit. -- Nous interrogerons les assistants au
premier bal, dit en riant le duc de L.... -- Ah! reprit Mme de
Nevers, si cela se pouvait, vous seriez peut-tre bien tonn
de leurs rponses! -- S'il y a au bal des malheureux, dit le
duc de L..., ce sont ceux que vous faites, Madame. Voici le
prince d'Enrichemont: je vais l'appeler et invoquer son
tmoignage." Le duc de L... se tirait toujours de la
conversation par des plaisanteries: observer et raisonner
tait une espce de fatigue dont il tait incapable; son
esprit tait comme son corps, et avait besoin de changer de
place  tout moment. Je me demandai aussi pourquoi Mme de
Nevers avait fait cette rflexion sur les ftes, et pourquoi
depuis six mois elle y avait pass sa vie. Je n'osais croire
ce qui se prsentait  mon esprit: j'aurais t trop heureux.

Les jours suivants, Mme de Nevers me parut triste, mais elle
ne me fuyait pas. Un soir, elle me dit: "Je sais que mon pre
s'est occup de vous, et qu'il espre que vous serez plac
avantageusement au ministre des affaires trangres. Cela
vous donnera des moyens de vous distinguer prompts et srs, et
cela vous mettra aussi dans un monde agrable. -- Je tenais 
la profession de mon pre, lui dis-je; mais il me sera doux de
laisser M. le marchal d'Olonne et vous disposer de ma vie."

Peu de jours aprs, elle me dit: "La place est obtenue, mais
mon pre ne pourra pas longtemps vous y tre utile. -- Les
bruits qu'on fait courir sur la disgrce de M. le duc d'A...
sont donc vrais? lui demandai-je. -- Ils sont trop vrais, me
rpondit-elle, et je crois que mon pre la partagera. Suivant
toute apparence, il sera exil  Faverange, au fond du
Limousin, et je l'y accompagnerai. -- Grand Dieu! m'criai-je,
et c'est en ce moment que vous me parlez de place? Vous me
connaissez donc bien peu si vous me croyez capable d'accepter
une place pour servir vos ennemis! Je n'ai qu'une place au
monde: c'est  Faverange, et ma seule ambition, c'est d'y tre
souffert." Je la quittai en disant ces mots, et j'allai,
encore tout mu, chez M. le marchal d'Olonne lui dire tout ce
que mon coeur m'inspirait. Il en fut touch. Il me dit qu'en
effet le duc d'A... tait disgraci, et que, sans avoir
partag ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa
disgrce. "J'ai d le soutenir dans une question o son
honneur tait compromis, dit-il; je suis tranquille, j'ai fait
mon devoir, et la vrit sera connue tt ou tard. J'accepterai
votre dvouement, mon cher Edouard, comme j'aurais accept
celui de votre pre; je vous laisserai ici pour quelques
jours; vous terminerez des affaires importantes, que sans
doute on ne me donnera pas le temps de finir. Restez avec moi,
me dit-il; je veux mettre ordre au plus press, tre prt et
n'avoir rien  demander, pas mme un dlai."

L'ordre d'exil arriva dans la soire, et rpandit la douleur
et la consternation  l'htel d'Olonne. M. le marchal
d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres prcis,
et, en fixant une occupation  chacun, suspendit les plaintes
inutiles.

Le duc de L..., le prince d'Enrichemont et les autres amis de
la famille accoururent  l'htel d'Olonne au premier bruit de
cette disgrce. M. le marchal d'Olonne eut toutes les peines
du monde  contenir le bouillant intrt du duc de L..., 
enchaner son zle inconsidr et  temprer la violence de
ses discours. Le prince d'Enrichemont, au contraire, toujours
dans une mesure parfaite, disait tout ce qu'il fallait dire,
et je ne sais comment, en tant si convenable, il trouvait le
moyen de me choquer  tout moment. Quelquefois, en coutant
ces phrases si bien tournes, je regardais Mme de Nevers, et
je voyais sur ses lvres un lger sourire, qui me prouvait que
le prince d'Enrichemont n'avait pas auprs d'elle plus de
succs qu'auprs de moi. J'eus  cette poque un chagrin
sensible. M. d'Herbelot se conduisit envers M. le marchal
d'Olonne de la manire la plus indlicate. Ils avaient eu 
traiter ensemble une affaire relative au gouvernement de
Guienne, et, aprs des contestations assez vives, mon oncle
avait eu le dessous. Il restait quelques points en litige; mon
oncle crut le moment favorable pour le succs; il intrigua et
fit dcider l'affaire en sa faveur. Je fus bless au coeur de
ce procd.

Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientt les
vestibules et les cours de l'htel d'Olonne, quelques chariots
partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le
marchal d'Olonne et Mme de Nevers quittrent Paris le
lendemain, ne voulant tre accompagns que de l'abb Tercier.
Tout Paris tait venu dans la soire  l'htel d'Olonne; mais
M. le marchal d'Olonne n'avait reu que ses amis. Il
ddaignait cette insulte au pouvoir, dont les exemples taient
alors si communs; il trouvait plus de dignit dans un
respectueux silence. Je l'imite, mais je ne doute pas qu'
cette poque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le
marchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de
pouvoir fond sur la plus trange erreur.


Les affaires de M. le marchal d'Olonne me retinrent huit
jours  Paris. Je partis enfin pour Faverange, et mon coeur
battit de joie en songeant que j'allais me trouver presque
seul avec celle que j'adorais. Joie coupable! indigne
personnalit! J'en ai t cruellement puni, et cependant le
souvenir de ces jours orageux que j'ai passs prs d'elle sont
encore la consolation et le seul soutien de ma vie.

J'arrivai  Faverange dans les premiers jours de mai. Le
marchal d'Olonne se mprit  la joie si vive que je montrai
en le revoyant; il m'en sut gr, et je reus ses loges avec
embarras. S'il et pu lire au fond de mon coeur, combien je lui
aurais paru coupable! Lorsque j'y rflchis, je ne comprends
pas que M. le marchal d'Olonne n'et point encore devin mes
sentiments secrets; mais la vieillesse et la jeunesse manquent
galement de pntration: l'une ne voit que ses esprances, et
l'autre que ses souvenirs.

Faverange tait ce vieux chteau o Mme de Nevers avait t
leve et dont elle m'avait parl une fois. Situ  quelques
lieues d'Uzerches, sur un rocher, au bord de la Corrze, sa
position tait ravissante. Un grand parc fort sauvage
environnait le chteau; la rivire qui baignait le pied des
terrasses fermait le parc de trois cts. Une fort de vieux
chtaigniers couvrait un espace considrable, et s'tendait
depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivire. Ces
arbres vnrables avaient donn leur ombre  plusieurs
gnrations. On appelait ce lieu la Chtaigneraie. La rivire,
les campagnes, les collines bleutres qui fermaient l'horizon,
tout me plaisait dans cet aspect; mais tout m'aurait plu dans
la disposition actuelle de mon me. La solitude, la vie que
nous menions, l'air de paix, de contentement de Mme de Nevers,
tout me jetait dans cet tat si doux o le prsent suffit, o
l'on ne demande rien au pass ni  l'avenir, o l'on voudrait
faire durer le temps, retenir l'heure qui s'chappe et le jour
qui va finir.

M. le marchal d'Olonne, en arrivant  Faverange, avait tabli
une rgularit dans la manire de vivre qui laissait du temps
pour tout. Il avait annonc qu'il recevrait trs-peu de monde,
et, avec le bon esprit qui lui tait propre, il s'tait cr
des occupations qui avaient de l'intrt, parce qu'elles
avaient un but utile. De grands dfrichements, la construction
d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie
de ses matines; d'autres heures taient employes dans son
cabinet  crire des mmoires sur quelques parties de sa vie
plus consacres aux affaires publiques. Le soir, tous runis
dans le salon, M. le marchal d'Olonne animait l'entretien par
ses souvenirs ou ses projets; les gazettes, les lectures,
fournissaient aussi  la conversation, et jamais un moment
d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand
seigneur exil, ni le dpit dans la victime d'une injustice.
Cette simplicit, cette galit d'me, n'taient point un
effort dans M. le marchal d'Olonne: il tait si naturellement
au-dessus de toutes les prosprits et de tous les revers de
la fortune qu'il ne lui en cotait rien de les ddaigner, et
si la faiblesse humaine, se glissant  son insu dans son coeur,
y et fait entrer un regret de la vanit, il l'aurait racont
navement et s'en serait moqu le premier. Cette grande bonne
foi d'un caractre lev est un des spectacles les plus
satisfaisants que l'homme puisse rencontrer; il console et
honore ceux mmes qui ne sauraient y atteindre.

Je parlais un jour avec admiration  Mme de Nevers du
caractre de son pre. "Vous avez, me dit-elle, tout ce qu'il
faut pour le comprendre. Le monde admire ce qui est bien, mais
c'est souvent sans savoir pourquoi; ce qui est doux, c'est de
retrouver dans une autre me tous les lments de la sienne,
et, quoi qu'on fasse, dit-elle, ces mes se rapprochent: on
veut en vain les sparer! -- Ne dites pas cela! lui rpondis-je;
je vous prouverais trop aisment le contraire. -- Peut-tre
ce que vous me diriez fortifierait mon raisonnement, reprit-elle;
mais je ne veux pas le savoir." Elle se rapprocha de
l'abb Tercier, qui tait sa ressource pour ne pas rester
seule avec moi.

Il tait impossible qu'elle ne vt pas que je l'adorais:
quelquefois j'oubliais l'obstacle ternel qui nous sparait.
Dans cette solitude, le bonheur tait le plus fort. La voir,
l'entendre, marcher prs d'elle, sentir son bras s'appuyer sur
le mien, c'taient autant de dlices auxquelles je
m'abandonnais avec transport. Il faut avoir aim pour savoir
jusqu'o peut aller l'imprvoyance; il semble que la vie soit
concentre dans un seul point, et que tout le reste ne se
prsente plus  l'esprit que comme des images effaces. C'est
avec effort que l'on appelle sa pense sur d'autres objets,
et, ds que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la
passion, dans l'oubli de tout ce qui n'est pas elle.

Quelquefois je croyais que Mme de Nevers n'tait pas
insensible  un sentiment qui ressemblait si peu  ce qu'elle
avait pu inspirer jusqu'alors; mais, par la bizarrerie de ma
situation, l'ide d'tre aim, qui aurait d me combler de
joie, me glaait de crainte. Je ne mesurais qu'alors la
distance qui nous sparait; je ne sentais qu'alors de combien
de manires il tait impossible que je fusse heureux. Le
remords aussi entrait dans mon me avec l'ide qu'elle pouvait
m'aimer. Jusqu'ici je l'avais adore en secret, sans but, sans
projets, et sachant bien que cette passion ne pouvait me
conduire qu' ma perte; mais enfin je n'tais responsable 
personne du choix que je faisais pour moi-mme. Mais, si
j'tais aim d'elle, combien je devenais coupable! Quoi! je
serais venu chez M. le marchal d'Olonne, il m'aurait trait
comme un fils, et je n'aurais us de la confiance qui
m'admettait chez lui que pour adorer sa fille, pour m'en faire
aimer, pour la prcipiter peut-tre dans les tourments d'une
passion sans espoir! Cette trahison me paraissait indigne de
moi, et l'ide d'tre aim, qui m'enivrait, ne pouvait
pourtant m'aveugler au point de voir une excuse possible  une
telle conduite; mais l encore l'amour tait le plus fort: il
n'effaait pas mes remords, mais il m'tait le temps d'y
penser. D'ailleurs, la certitude d'tre aim tait bien loin
de moi, et le temps s'coulait comme il passe  vingt-trois
ans, avec une passion qui vous possde entirement.

Un soir, la chaleur tait touffante; on n'avait pu sortir de
tout le jour; le soleil venait de se coucher, et l'on avait
ouvert les fentres pour obtenir un peu de fracheur. M. le
marchal d'Olonne, l'abb et deux hommes d'une petite ville
voisine assez instruits taient engags dans une conversation
sur l'conomie politique; ils agitaient depuis une heure la
question du commerce des grains, et cela faisait une de ces
conversations pesantes o l'on parle longuement, o l'on suit
un raisonnement, o les arguments s'enchanent et o
l'attention de ceux qui coutent est entirement absorbe;
mais rien aussi n'est si favorable  la rverie de ceux qui
n'coutent pas: ils savent qu'ils ne seront pas interrompus et
qu'on est trop occup pour songer  eux. Mme de Nevers s'tait
assise dans l'embrasure d'une des fentres pour respirer l'air
frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce ct
du chteau montait dans la fentre et s'entrelaait dans le
balcon. Debout  deux pas derrire elle, je voyais son profil
charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore dor par les
derniers rayons du couchant; l'air tait rempli de ces petites
particules brillantes qui nagent dans l'atmosphre  la fin
d'un jour chaud de l't; les coteaux, la rivire, la fort,
taient envelopps d'une vapeur violette qui n'tait plus le
jour et qui n'tait pas encore l'obscurit. Une vive motion
s'empara de mon coeur. De temps en temps un souffle d'air
arrivait  moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce
souffle embaum semblait s'exhaler de celle qui m'tait si
chre! Je le respirais avec avidit. La paix de ces campagnes,
l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort
en harmonie avec ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour.
Mais bientt mille rflexions douloureuses se prsentrent 
moi. "Je l'adore, pensai-je, et je suis pour jamais spar
d'elle! Elle est l, je passe ma vie prs d'elle, elle lit
dans mon coeur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-tre
sans colre: eh bien! jamais, jamais, nous ne serons rien
l'un  l'autre! La barrire qui nous spare est
insurmontable... Je ne puis que l'adorer; le mpris la
poursuivrait dans mes bras! Et cependant nos coeurs sont crs
l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas l peut-tre ce qu'elle a
voulu dire l'autre jour!" Un mouvement irrsistible me
rapprocha d'elle; j'allai m'asseoir sur cette mme fentre o
elle tait assise, et j'appuyai ma tte sur le balcon. Mon
coeur tait trop plein pour parler. "Edouard, me dit-elle,
qu'avez-vous? -- Ne le savez-vous pas?" lui dis-je. Elle fut un
moment sans rpondre; puis elle me dit: "Il est vrai, je le
sais; mais, si vous ne voulez pas m'affliger, ne soyez pas
ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous;
ne le savez-vous pas aussi? -- Je devrais tre heureux de ce
que vous me dites, rpondis-je, et cependant je ne le puis. --
Quoi! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons
pass ces deux mois, vous seriez malheureux?" je n'osai lui
dire que oui; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui
l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu' peine; je les
lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes
baisers et de mes larmes. Bientt j'entendis qu'elle pleurait,
et je fus au dsespoir. "Si vous tes malheureuse, lui dis-je,
combien je suis coupable! Dois-je donc vous fuir? -- Ah! dit-elle,
il est trop tard." On apporta des lumires, je m'enfuis
du salon; je me trouvais si  plaindre! et pourtant j'tais si
heureux que mon me tait entirement bouleverse.

Je sortis du chteau, mais sans pouvoir m'en loigner;
j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui
renfermaient Mme de Nevers, et je m'abandonnais  tous les
transports de mon coeur. Etre aim, aim d'elle! Elle me
l'avait presque dit, mais je ne pouvais le croire. Elle a
piti de moi, me disais-je: voil tout; mais n'est-ce pas
assez pour tre heureux! Elle n'tait plus  la fentre; je
vis de la lumire dans une tour qui formait l'un des angles du
chteau. Cette lumire venait d'un cabinet d'tude qui
dpendait de l'appartement de Mme de Nevers. Un escalier
tournant, pratiqu dans une tourelle, conduisait de la
terrasse  ce cabinet. La porte tait ouverte, je m'en
rapprochai involontairement; mais  peine eus-je franchi les
premires marches que je m'arrtai tout  coup. "Que vais-je
faire? pensai-je; lui dplaire peut-tre, l'irriter!" Je
m'assis sur les marches; mais bientt, entran par ma
faiblesse, je montai plus haut. "Je n'entrerai pas, me disais-je;
je resterai  la porte, je l'entendrai seulement, et je me
sentirai prs d'elle." Je m'assis sur la dernire marche, 
l'entre d'une petite pice qui prcdait le cabinet. Mme de
Nevers tait dans ce cabinet! Bientt je l'entendis marcher,
puis s'arrter, puis marcher encore. Mon coeur, plein d'elle,
battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai,
je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce
moment sa porte s'ouvrit: "Agathe, dit-elle, est-ce vous? --
Non, rpondis-je; me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumire
dans ce cabinet... j'ai pens que vous y tiez... Je ne sais
comment je suis ici. -- Edouard, dit-elle, venez. J'allais vous
crire; il vaut mieux que je vous parle, et peut-tre que
j'aurais d vous parler plus tt." Je vis qu'elle avait
pleur. "Je suis bien coupable, lui dis-je; je vous offense en
vous aimant, et cependant que puis-je faire? Je n'espre rien,
je ne demande rien: je sais trop bien que je ne puis tre que
malheureux. Mais dites-moi seulement que, si le sort m'et
fait votre gal, vous ne m'eussiez pas dfendu de vous aimer?
-- Pourquoi ce doute? me dit-elle; ne savez-vous pas, Edouard,
que je vous aime? Nos deux coeurs se sont donns l'un  l'autre
en mme temps; je ne me suis fait aucune illusion sur la folie
de cet attachement; je sais qu'il ne peut que nous perdre.
Mais comment fuir sa destine? L'absence et guri un
sentiment ordinaire: j'allai prs de mon amie chercher de
l'appui contre cette passion qui fera, Edouard, le malheur de
tous deux. Eugnie employa toute la force de sa raison pour me
dmontrer la ncessit de combattre mes sentiments. Hlas!
vous n'ignorez pas tout ce qui nous spare! Je crus qu'elle
m'avait persuade; je revins  Paris arme de sa sagesse bien
plus que de la mienne. Je pris la rsolution de vous fuir; je
cherchai la distraction dans ce monde o j'tais sre de ne
pas vous trouver. Quelle profonde indiffrence je portais dans
tous ces lieux o vous n'tiez pas, o vous ne pouviez jamais
venir! Ces portes s'ouvraient sans cesse, et ce n'tait jamais
pour vous! Le duc de L... me plaisantait souvent sur mes
distractions. En effet, je sentais bien que je pouvais obir
aux conseils d'Eugnie et conduire ma personne au bal; mais,
Edouard, n'avez-vous jamais senti que mon me tait errante
autour de vous, que la meilleure moiti de moi-mme restait
prs de vous, qu'elle ne pouvait pas vous quitter?" Je tombai
 ses pieds. Ah! si j'avais os la serrer dans mes bras! Mais
je n'avais que de froides paroles pour peindre les transports
de mon coeur. Je lui redis mille fois que j'tais heureux; que
je dfiais tous les malheurs de m'atteindre; que ma vie se
passerait prs d'elle  l'aimer,  lui obir; qu'elle ne
pouvait rien m'imposer qui ne me part facile. En effet, mes
chagrins, mes remords, son rang, ma position, la distance qui
nous sparait, tout avait disparu; il me semblait que je
pouvais tout supporter, tout braver, et que j'tais
inaccessible  tout ce qui n'tait pas l'ineffable joie d'tre
aim de Mme de Nevers. "Je ne vous impose qu'une loi, me
dit-elle: c'est la prudence. Que mon pre ne puisse jamais
souponner nos sentiments: vous savez assez que, s'il en avait
la moindre ide, il se croirait profondment offens; son
bonheur, son repos, la paix de notre intrieur, seraient
dtruits sans retour. C'est de cela que je voulais vous
parler, ajouta-t-elle en rougissant. Voyez, Edouard, si je
dois ainsi rester seule avec vous? Je vous ai dit tout ce que
je ne voulais pas vous dire. Hlas! nous ne savons que trop
bien  prsent ce qui est au fond de nos coeurs! Ne nous voyons
plus seuls. -- Je vais vous quitter, lui dis-je; ne m'enviez
pas cet instant de bonheur... Est-il donc dj fini?"

L'enchantement d'tre aim suspendit en moi pour quelques
jours toute espce de rflexion: j'tais devenu incapable d'en
faire. Chacune des paroles de Mme de Nevers s'tait grave
dans mon souvenir et y remplaait mes propres penses; je les
rptais sans cesse, et le mme sentiment de bonheur les
accompagnait toujours. J'oubliais tout: tout se perdait dans
cette ide ravissante que j'tais aim; que nos deux coeurs
s'taient donns l'un  l'autre en mme temps; que, malgr
tous ses efforts, elle n'avait pu se dtacher de moi; qu'elle
m'aimait; qu'elle avait accept mon amour; que ma vie
s'coulerait prs d'elle; que la certitude d'tre aim me
tiendrait lieu de tout bonheur. Je le croyais de bonne foi, et
il me paraissait impossible que la flicit humaine pt aller
au del de ce que Mme de Nevers venait de me faire prouver
lorsqu'elle m'avait dit que, mme absente, son me tait
errante autour de moi.

Cet enivrement aurait peut-tre dur longtemps si M. le
marchal d'Olonne, qui se plaisait  louer ceux qu'il aimait,
n'et voulu un soir faire mon loge. Il parlait  quelques
voisins qui avaient dn  Faverange; j'avais essay de sortir
ds le commencement de la conversation, mais il m'avait forc
de rester. Ah! quel supplice il m'imposait! M'entendre vanter
pour ma dlicatesse, pour ma reconnaissance, pour mon
dvouement! Il n'en fallait pas tant pour rappeler ma raison
gare et pour faire rentrer le remords dans mon me. Il s'en
empara avec violence, et me dchira d'autant plus que j'avais
pu l'oublier un moment; mais, par une bizarrerie de mon
caractre, j'prouvai une sorte de joie de voir pourtant que
je sentais encore ce que devait sentir un homme d'honneur; que
la passion m'entranait sans m'aveugler, et que du moins Mme
de Nevers ne m'avait pas encore t le regret des vertus que
je perdais pour elle. J'essayai de me dire qu'un jour je la
fuirais. Fuir Mme de Nevers! m'en sparer! Je ne pouvais en
soutenir la pense, et cependant j'avais besoin de me dire que
dans l'avenir j'tais capable de ce sacrifice. Non, je ne
l'tais pas; j'ai senti plus tard que m'arracher d'auprs
d'elle, c'tait aussi m'arracher la vie.

Il tait impossible qu'un coeur dchir comme l'tait le mien
pt donner ni recevoir un bonheur paisible. Mme de Nevers me
reprochait l'ingalit de mon humeur. Elle qui n'avait besoin
que d'aimer pour tre heureuse, tout tait facile de sa part:
c'tait elle qui faisait les sacrifices; mais moi, qui
l'adorais et qui tais certain de ne la possder jamais,
dvor de remords, oblig de cacher  tous les yeux cette
passion sans espoir, qui ferait ma honte si le hasard la
dvoilait  M. le marchal d'Olonne! Que me dirait-il? que je
devais fuir? Il aurait raison, et je sentais que je n'avais
d'autre excuse qu'une faiblesse indigne d'un honnte homme,
indigne de mon pre, indigne de moi-mme; mais cette faiblesse
me matrisait entirement: j'adorais Mme de Nevers, et un de
ses regards payait toutes mes douleurs. Grand Dieu! je n'ose
dire qu'il effaait tous mes remords.

On passait ordinairement les matines dans une grande
bibliothque, que M. le marchal d'Olonne avait fait arranger
depuis qu'il tait  Faverange. On venait de recevoir de Paris
plusieurs caisses remplies de livres, de gravures, de cartes
gographiques, et un globe fort grand et fort beau
nouvellement trac d'aprs les dcouvertes rcentes de Cook et
de Bougainville. Tous ces objets avaient t placs sur des
tables, et M. le marchal d'Olonne, aprs les avoir examins
avec soin, sortit, emmenant avec lui l'abb Tercier.

Je demeurai seul avec Mme de Nevers, et nous restmes quelque
temps, debout devant une table,  faire tourner ce globe avec
l'espce de rverie qu'inspire toujours l'image, mme si
abrge, de ce monde que nous habitons. Mme de Nevers fixa ses
regards sur le grand Ocan pacifique et sur l'archipel des
les de la Socit, et elle remarqua cette multitude de petits
points qui ne sont marqus que comme des cueils. Je lui
racontai quelque chose du voyage de Cook que je venais de
lire, et des dangers qu'il avait courus dans ces rgions
inconnues par ces bancs de corail que nous voyons figurs sur
le globe, et qui entourent cet archipel comme pour lui servir
de dfense contre l'Ocan. J'essayai de dcrire  Mme de
Nevers quelques-unes de ces les charmantes; elle me montra du
doigt une des plus petites, situe un peu au nord du tropique,
et entirement isole. "Celle-ci, lui dis-je, est dserte;
mais elle mriterait des habitants: le soleil ne la brle
jamais, de grands palmiers l'ombragent; l'arbre  pain, le
bananier, l'ananas, y produisent inutilement leurs plus beaux
fruits; ils mrissent dans la solitude, ils tombent, et
personne ne les recueille. On n'entend d'autre bruit, dans
cette retraite, que le murmure des fontaines et le chant des
oiseaux; on n'y respire que le doux parfum des fleurs; tout
est harmonie, tout est bonheur dans ce dsert. Ah! lui dis-je,
il devrait servir d'asile  ceux qui s'aiment. L, on serait
heureux des seuls biens de la nature, on ne connatrait pas la
distinction des rangs, ni l'infriorit de la naissance; l,
on n'aurait pas besoin de porter d'autres noms que ceux que
l'amour donne, on ne serait pas dshonor de porter le nom de
ce qu'on aime!" Je tombai sur une chaise en disant ces mots;
je cachai mon visage dans mes mains, et je sentis bientt
qu'il tait baign de mes larmes. Je n'osais lever les yeux
sur Mme de Nevers. "Edouard, me dit-elle, est-ce un reproche?
Pouvez-vous croire que j'appellerais un sacrifice ce qui me
donnerait  vous? Sans mon pre, croyez-vous que j'eusse
hsit?" Je me prosternai  ses pieds; je lui demandai pardon
de ce que j'avais os lui dire: "Lisez dans mon coeur, lui
dis-je; concevez, s'il est possible, une partie de ce que je
souffre, de ce que je vous cache... Si vous me plaignez, je
serai moins malheureux."

Cette le imaginaire devint l'objet de toutes mes rveries.
Dupe de mes propres fictions, j'y pensais sans cesse; j'y
transportais en ide celle que j'aimais. L, elle
m'appartenait; l, elle tait  moi, toute  moi! Je vivais de
ce bonheur chimrique; je la fuyais elle-mme pour la
retrouver dans cette cration de mon imagination, ou, loin de
ces lois sociales, cruelles et impitoyables, je me livrais 
de folles illusions d'amour, qui me consolaient un moment,
pour m'accabler ensuite d'une nouvelle et plus poignante
douleur.

Il tait impossible que ces violentes agitations n'altrassent
pas ma sant: je me sentais dprir et mourir; d'affreuses
palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais 
la fin de ma vie, et j'tais si malheureux que j'en voyais le
terme avec joie. Je fuyais Mme de Nevers; je craignais de
rester seul avec elle, de l'offenser peut-tre en lui montrant
une partie des tourments qui me dchiraient.

Un jour, elle me dit que je lui tenais mal la promesse que je
lui avais faite d'tre heureux du seul bonheur d'tre aim
d'elle. "Vous tes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je,
et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas
fait pour moi, je n'y prtends pas; mais dites-moi seulement,
dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai
plus, que ce tombeau qui me renfermera bientt attirera
quelquefois vos pas; dites que vous eussiez souhait qu'il n'y
et pas d'obstacle entre nous." Je la quittai sans attendre sa
rponse; je n'tais plus matre de moi; je sentais que je lui
dirais peut-tre ce que je ne voulais pas lui dire, et la
crainte de lui dplaire rgnait dans mon me autant que mon
amour et que ma douleur. Je m'en allais dans la campagne; je
marchais des journes entires, dans l'esprance de fuir deux
penses dchirantes qui m'assigeaient tour  tour: l'une, que
je ne possderais jamais celle que j'aimais; l'autre, que je
manquais  l'honneur en restant chez M. le marchal d'Olonne.
Je voyais l'ombre de mon pre me reprocher ma conduite, me
demander si c'tait l le fruit de ses leons et de ses
exemples; puis  cette vision terrible succdait la douce
image de Mme de Nevers: elle ranimait pour un moment ma triste
vie; je fermais les yeux pour que rien ne vnt me distraire
d'elle. Je la voyais, je me pntrais d'elle; elle devenait
comme la ralit, elle me souriait, elle me consolait, elle
calmait par degr mes douleurs, elle apaisait mes remords.
Quelquefois je trouvais le sommeil dans les bras de cette
ombre vaine; mais, hlas! j'tais seul  mon rveil! O mon
Dieu! si vous m'eussiez donn seulement quelques jours de
bonheur! Mais jamais, jamais! tout tait inutile; et ces deux
coeurs forms l'un pour l'autre, ptris du mme limon, pntrs
du mme amour, le sort impitoyable les sparait pour toujours!

Un soir, revenant d'une de ces longues courses, je m'tais
assis  l'extrmit de la Chtaigneraie, dans l'enceinte du
parc, mais cependant fort loin du chteau. J'essayais de me
calmer avant que de rentrer dans ce salon o j'allais
rencontrer les regards de M. le marchal d'Olonne, lorsque je
vis de loin Mme de Nevers qui s'avanait vers moi. Elle
marchait lentement sous les arbres, plonge dans une rverie
dont j'osai me croire l'objet: elle avait t son chapeau, ses
beaux cheveux tombaient en boucles sur ses paules; son
vtement lger flottait autour d'elle; son joli pied se posait
sur la mousse si lgrement qu'il ne la foulait mme pas; elle
ressemblait  la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec
dlices; jamais je ne m'tais encore senti entran vers elle
avec tant de violence; le dsespoir auquel je m'tais livr
tout le jour avait redoubl l'empire de la passion dans mon
coeur. Elle vint  moi, et, ds que j'entendis le son de sa
voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur
moi-mme. "O avez-vous donc pass la journe? me demanda-t-elle;
ne craignez-vous pas que mon pre ne s'tonne de ces longues
absences? -- Qu'importe! lui rpondis-je; mon absence bientt
sera ternelle. -- Edouard, me dit-elle, est-ce donc l les
promesses que vous m'aviez faites? -- Je ne sais ce que j'ai
promis, lui dis-je; mais la vie m'est  charge: je n'ai plus
d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi
s'en effrayer? Lui dis-je; elle sera plus bienfaisante pour
moi que la vie. Il n'y a pas de rangs dans la mort, je n'y
retrouverai pas l'infriorit de ma naissance, qui m'empche
d'tre  vous, ni mon nom obscur: tous portent le mme nom
dans la mort! Mais l'me ne meurt pas, elle aime encore aprs
la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne
serions nous pas unis? -- Nous le serons dans celui-ci, me
dit-elle. Edouard, mon parti est pris: je serai  vous, je serai
votre femme. Hlas! c'est mon bonheur aussi bien que le vtre
que je veux! Mais dites-moi que je ne verrai plus votre visage
ple et dcompos comme il l'est depuis quelque temps;
dites-moi que vous reviendrez  la vie,  l'esprance; dites-moi que
vous serez heureux. -- Jamais! m'criai-je avec dsespoir.
Grand Dieu! c'est donc quand vous me proposez le comble de la
flicit que je dois me trouver le plus malheureux de tous les
hommes!... Moi, vous pouser! Moi, vous faire dchoir! vous
rendre l'objet du mpris! changer l'clat de votre rang contre
mon obscurit! vous faire porter mon nom inconnu! -- Eh!
qu'importe? dit-elle; j'aime mieux ce nom que tous ceux de
l'histoire; je m'honorerai de le porter, il est le nom de ce
que j'aime. Edouard! ne sacrifiez pas notre bonheur  une
fausse dlicatesse. -- Ah! ne me parlez pas de bonheur, lui
dis-je; point de bonheur avec la honte! Moi, trahir l'honneur!
trahir M. le marchal d'Olonne! Je ne pourrais seulement
soutenir son regard! Dj je voudrais me cacher  ses yeux! De
quelle juste indignation ne m'accablerait-il pas! Le
dshonneur! c'est comme l'impossible; rien  ce prix! -- Eh
bien, Edouard, dit-elle, il faudra donc nous sparer?" Je
demeurai ananti. "Vous voulez ma mort, lui dis-je; vous avez
raison, elle seule peut tout arranger. Oui, je vais partir; je
me ferai soldat, je n'aurai pas besoin pour cela de prouver ma
noblesse; j'irai me faire tuer. Ah! que la mort me sera douce!
Je bnirais celui qui me la donnerait en ce moment." Je ne
regardais pas Mme de Nevers en prononant ces affreuses
paroles. Hlas! la vie semblait l'avoir abandonne. Ple,
glace, immobile, je crus un moment qu'elle n'existait plus;
je compris alors qu'il y avait encore d'autres malheurs que
ceux qui m'accablaient! A ses pieds, j'implorai son pardon; je
repris toutes mes paroles, je lui jurai de vivre, de vivre
pour l'adorer, son esclave, son ami, son frre; nous
inventions tous les doux noms qui nous taient permis. "Viens,
me dit-elle en se jetant  genoux; prions ensemble; demandons
 Dieu de nous aimer dans l'innocence, de nous aimer ainsi
jusqu' la mort!" Je tombai  genoux  ct d'elle; j'adorai
cet ange presque autant que Dieu mme; elle tait un souffle
man de lui; elle avait la beaut, l'anglique puret des
enfants du Ciel. Comment un dsir coupable m'aurait-il atteint
prs d'elle? elle tait le sanctuaire de tout ce qui tait
pur. Mais loin d'elle, hlas! je redevenais homme, et j'aurais
voulu la possder ou mourir.

Nous entrmes bientt dans la lutte la plus singulire et la
plus pnible, elle pour me dterminer  l'pouser, et moi pour
lui prouver que l'honneur me dfendait cette flicit que
j'eusse paye de mon sang et de ma vie. Que ne me dit-elle pas
pour me faire accepter le don de sa main! Le sacrifice de son
nom, de son rang ne lui cotait rien; elle me le disait, et
j'en tais sr. Tantt elle m'offrait la peinture sduisante
de notre vie intrieure. "Retirs, disait-elle, dans notre
humble asile, au fond de nos montagnes, heureux de notre
amour, en paix avec nous-mmes, saurons-nous seulement si l'on
nous blme dans le monde?" Et elle disait vrai, et je
connaissais assez la simplicit de ses gots pour tre certain
qu'elle et t heureuse, sous notre humble toit, avec mon
amour et l'innocence. Quelquefois elle me disait: "Il se peut
que j'offense, en vous aimant, les convenances sociales; mais
je n'offense aucune des lois divines: je suis libre, vous
l'tes aussi, ou plutt nous ne le sommes plus ni l'un ni
l'autre. Y a-t-il, Edouard, un lien plus sacr qu'un
attachement comme le ntre? Que ferions-nous dans la vie,
maintenant, si nous n'tions pas unis? Pourrions-nous faire le
bonheur de personne?" Je ne puis dire ce que me faisait
prouver un pareil langage: je n'tais pas sduit, je n'tais
pas mme branl; mais je l'coutais comme on prte l'oreille
 des sons harmonieux qui bercent et endorment les douleurs.
Je n'essayais pas de lui rpondre; je l'coutais, et ses
paroles enchanteresses tombaient comme un baume sur mes
blessures. Mais, par une bizarrerie que je ne saurais
expliquer, quelquefois ces mmes paroles produisaient en moi
un effet tout contraire, et elles me jetaient dans un profond
dsespoir. Inconsquence des passions! le bonheur d'tre aim
me consolait de tout ou mettait le comble  mes maux. Mme de
Nevers quelquefois feignait de douter de mon amour. "Vous
m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas des
mpris du monde. -- J'oublierais tout  vos pieds, lui disais-je,
hors le dshonneur, hors le blme dont je ne pourrais pas
vous sauver. Je le sais bien, que les maux de la vie ne vous
atteindraient pas dans mes bras; mais le blme n'est pas comme
les autres blessures, sa pointe aigu arriverait  mon coeur
avant que de passer au vtre; mais elle vous frapperait malgr
moi, et j'en serais la cause. De quel nom ne fltrirait-on pas
le sentiment qui nous lie? Je serais un vil sducteur, et vous
une fille dnature. Ah! n'acceptons pas le bonheur au prix de
l'infamie! Tchons de vivre encore comme nous vivons, ou
laissez-moi vous fuir et mourir. Je quitterai la vie sans
regret: qu'a-t-elle qui me retienne? Je dsire la mort plutt;
je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis
aprs la mort, qu'elle sera le commencement de notre ternelle
union."

Nos larmes finissaient ordinairement de telles conversations;
mais, quoique le sujet en ft si triste, elles portaient en
elles je ne sais quelle douceur qui vient de l'amour mme. Il
est impossible d'tre tout  fait malheureux quand on s'aime,
qu'on se le dit, qu'on est prs l'un de l'autre. Ce bien-tre
ineffable que donne la passion ne saurait tre dtruit que par
le changement de ceux qui l'prouvent, car la passion est plus
forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-mme.

Cependant nous sentions la ncessit de nous distraire
quelquefois de ces penses douloureuses pour conserver la
force de les supporter. Nous essaymes de lire ensemble, de
fixer sur d'autres objets que nous-mmes nos ides et nos
rflexions; mais l'imagination proccupe par l'amour
ressemble  cette fort enchante que nous peint le Tasse, et
dont toutes les issues ramenaient toujours dans le mme lieu.
La passion rpond  tout, et tout ramne  elle. Si nous
trouvions dans nos lectures quelques sentiments exprims avec
vrit, c'est qu'ils nous rappelaient les ntres; si les
descriptions de la nature avaient quelque charme pour nous,
c'est qu'elles retraaient  nos coeurs l'image de la solitude
o nous eussions voulu vivre. Je trouvais  Mme de Nevers la
beaut et la modestie de l'Eve de Milton, la tendresse de
Juliette, et le dvouement d'Emma.

La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est
cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est
grand, noble, lev. Il nous semblait quelquefois que nous
tions capables de tout ce que nous lisions de sublime: rien
ne nous tonnait, et l'idal de la vie nous semblait l'tat
naturel de nos coeurs, tant nous vivions facilement dans cette
sphre leve des sentiments gnreux. Mais quelquefois aussi
un mot qui nous rappelait trop vivement notre propre
situation, ou ces tableaux touchants de l'amour dans le
mariage, qu'on rencontre si frquemment dans la posie
anglaise, me prcipitaient du fate de mes illusions dans un
violent dsespoir. Mme de Nevers alors me consolait, essayait
de nouveau de me convaincre qu'il n'tait pas impossible que
nous fussions heureux, et la mme lutte se renouvelait entre
nous et apportait avec elle les mmes douleurs et les mmes
consolations.


Il y avait environ six mois que M. le marchal d'Olonne tait
 Faverange, et nous touchions aux derniers jours de
l'automne, lorsqu'un soir, comme on allait se retirer, on
entendit un bruit inaccoutum autour du chteau: les chiens
aboyaient, les grilles s'ouvraient, les chanes des ponts
faisaient entendre leur claquement en s'abaissant, les fouets
des postillons, le hennissement des chevaux, tout annonait
l'arrive de plusieurs voitures en poste. Je regardai Mme de
Nevers: le mme pressentiment nous avait fait plir tous deux,
mais nous n'emes pas le temps de nous communiquer notre
pense. La porte s'ouvrit, et le duc de L... et le prince
d'Enrichemont parurent. Leur prsence disait tout, car M. le
marchal d'Olonne avait annonc qu'il ne voulait recevoir
aucune visite tant que durerait son exil, et il n'tait venu 
Faverange que deux ou trois vieux amis, qui mme n'y avaient
fait que peu de sjour. M. le marchal d'Olonne tait en effet
rappel. Le duc de L... le lui annona avec le bon coeur et la
bonne grce qu'il mettait  tout, et le prince d'Enrichemont
recommena  dire toutes ces choses convenables que Mme de
Nevers ne pouvait lui pardonner. Il en avait toujours de
prtes pour la joie comme pour la douleur, et il n'en fut
point avare en cette occasion. Il s'adressait plus
particulirement  Mme de Nevers. Elle rpondait en
plaisantant. La conversation s'animait entre eux, et je
retrouvais ces anciennes souffrances que je ne connaissais
plus depuis six mois; seulement elles me paraissaient encore
plus cruelles par le souvenir du bonheur dont j'avais joui
prs de Mme de Nevers, seul en possession du moins de ce
charme de sociabilit qui n'appartenait qu' elle:  prsent
il fallait le partager avec ces nouveaux venus, et, pour que
rien ne me manqut, je retrouvais encore leur politesse,
crmonieuse de la part du prince d'Enrichemont, cordiale de
la part du duc de L..., mais enfin me faisant toujours
ressouvenir et de ce qu'ils taient et de ce que j'tais moi-mme.

La conversation s'tablit sur les nouvelles de la socit, sur
Paris, sur Versailles. Il tait simple que M. le marchal
d'Olonne ft curieux de savoir mille dtails que personne
depuis longtemps n'avait pu lui apprendre; mais j'prouvais un
sentiment de souffrance inexprimable en me sentant si tranger
 ce monde dans lequel Mme de Nevers allait de nouveau passer
sa vie. Le prince d'Enrichemont conta que la reine avait dit
qu'elle esprait que Mme de Nevers serait de retour pour le
premier bal qu'elle donnerait  Trianon. Le duc de L... parla
du voyage de Fontainebleau, qui venait de finir. Je ne pouvais
m'tonner que Mme de Nevers s'occupt de personnes qu'elle
connaissait, de la socit dont elle faisait partie; mais
cette conversation tait si diffrente de celles que nous
avions ordinairement ensemble qu'elle me faisait l'effet d'une
langue inconnue, et j'prouvais une sensation pnible en
voyant cette langue si familire  celle que j'aimais. Hlas!
j'avais oubli qu'elle tait la sienne, et le doux langage de
l'amour que nous parlions depuis si longtemps, avait effac
tout le reste.

Le duc de L..., qu'on ne fixait jamais longtemps sur le mme
sujet, revint  parler de Faverange, et s'engoua de tout ce
qu'il voyait, de l'aspect du chteau par le clair de lune, de
l'escalier gothique, surtout de la salle o nous tions. Il
admira la vieille boiserie de chne, noir et poli comme
l'bne, qui portait dans chacun de ses panneaux un chevalier
arm de toutes pices, sculpts en relief, avec le nom et la
devise du chevalier, sculpts aussi au bas du panneau. Le duc
de L... lut les devises et plaisanta sur la dlivrance de Mme
de Nevers, enferme dans ce donjon gothique comme une
princesse du temps de la chevalerie. Il lui demanda si elle ne
s'tait pas bien ennuye depuis six mois. "Non sans doute,
dit-elle, je ne me suis jamais trouve plus heureuse, et je
suis sre que mon pre quittera Faverange avec regret. -- Oui,
dit M. le marchal d'Olonne, le souvenir du temps que j'ai
pass ici sera toujours un des plus doux de ma vie. Il y a
deux manires d'tre heureux, ajouta M. le marchal d'Olonne:
on l'est par le bonheur qu'on prouve ou par celui qu'on fait
prouver. S'occuper du perfectionnement moral et du bien-tre
physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source
des jouissances les plus pures et les plus durables, car le
plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire le bien,
et surtout un bien qui doit nous survivre." Je fus frapp au
dernier point de ce peu de paroles. Une pense traversa mon
esprit. Quoi! M. le marchal d'Olonne, si je lui ravissais sa
fille, aurait encore une autre manire d'tre heureux; et moi,
grand Dieu! en perdant Mme de Nevers, je sentais que tout
tait fini pour moi dans la vie! Avenir, repos, vertu mme,
tout me devenait indiffrent; et jusqu' ce fantme d'honneur
auquel je me sacrifiais, je sentais qu'il ne me serait plus
rien si je me sparais d'elle. La mort seule alors deviendrait
ma consolation et mon but: rien n'tait plus rien pour moi
dans le monde; le monde lui-mme n'tait plus qu'un dsert et
un tombeau. Cette ide que M. le marchal d'Olonne serait
heureux sans sa fille tait le pige le plus dangereux qu'on
et encore pu m'offrir.

Deux jours aprs l'arrive des deux amis, M. le marchal
d'Olonne quitta Faverange. Avec quelle douleur je m'arrachai
de ce lieu o Mme de Nevers m'avait avou qu'elle m'aimait! Je
ne partis que quelques heures aprs elle; je les employai 
dire un tendre adieu  tout ce qui restait d'elle. J'entrai
dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet o elle n'tait
plus; je me mis  genoux devant le sige qu'elle occupait; je
baisais ce qu'elle avait touch; je m'emparais de ce qu'elle
avait oubli; je pressais sur mon coeur ces vestiges qu'avait
laisss sa prsence. Hlas! c'tait tout ce qu'il m'tait
permis de possder d'elle, mais ils m'taient chers comme
elle-mme, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui
l'avaient entoure, de ce sige o elle s'tait assise, de cet
air qu'elle avait respir. Je savais bien que je serais moins
avec elle o j'allais la retrouver que je ne l'tais en ce
moment dans cette solitude remplie de son image: un triste
pressentiment me disait que j'avais pass  Faverange les
seuls jours heureux que le ciel m'et destins.

En arrivant  l'htel d'Olonne, j'prouvai un premier chagrin:
Mme de Nevers tait sortie. Je parcourus ces grands salons
dserts avec une profonde tristesse. Le souvenir de la mort de
mon pre se rveilla dans mon coeur. Je ne sais pourquoi cette
maison semblait me prsager de nouveaux malheurs. J'allai dans
ma chambre: j'y retrouvai le portrait de Mme de Nevers enfant.
Sa vue me consola un peu, et je restai  le contempler jusqu'
l'heure du souper. Alors je descendis dans le salon: je le
trouvai plein de monde. Mme de Nevers faisait les honneurs de
ce cercle avec sa grce accoutume, mais je ne sais quel nuage
de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperut, il se
dissipa tout  coup. Magie de l'amour! j'oubliai toutes mes
peines; je me sentis fier de ses succs, de l'admiration qu'on
montrait pour elle. Si j'eusse pu lui ter une nuance de ce
rang qui nous sparait pour toujours, je n'y aurais pas
consenti. En ce moment, je jouissais de la voir au-dessus de
tous encore plus que je ne souhaitais de la possder, et
j'prouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'tais
incapable pour moi-mme. Si j'avais pu ainsi m'oublier
toujours, j'aurais t moins malheureux; mais cela tait
impossible: tout me froissait, tout blessait ma fiert. Ce que
j'enviais le plus dans une position leve, c'est le repos que
je me figurais qu'on devait y prouver; c'tait de ne compter
avec personne et d'tre  sa place partout. Cette inquitude,
ce malaise d'amour-propre, aurait t un vritable malheur si
un sentiment bien plus fort m'et laiss le temps de m'y
livrer; mais je pensais trop  Mme de Nevers pour que les
chagrins de ma vanit fussent durables, et je les sentais
surtout parce qu'ils taient une preuve de plus de
l'impossibilit de notre union. Tout ce qui me rabaissait
m'loignait d'elle, et cette rflexion ajoutait une nouvelle
amertume  des sentiments dj si amers.

J'occupai,  mon retour de Faverange, la place que M. le
marchal d'Olonne m'avait fait obtenir aux affaires
trangres, et qu'on m'avait conserve par considration pour
lui. Le travail n'en tait pas assujettissant, et cependant je
le faisais avec ngligence. La passion rend surtout incapable
d'une application suivie: c'est avec effort qu'on carte de
soi une pense qui suffit au bonheur, et tout ce qui distrait
d'un objet ador semble un vol fait  l'amour. Cependant ces
sortes d'affaires sont si faciles qu'on tait content de moi
et que je recueillais de ma place  peu prs tout ce qu'elle
avait d'agrable; elle me donnait des relations frquentes
avec les hommes distingus qui affluaient  Paris de toutes
les parties de l'Europe, et je prenais insensiblement un peu
plus de consistance dans le monde,  cause des petits services
que je pouvais rendre. Je logeais toujours  l'htel d'Olonne;
j'y passais toutes mes journes, et ce nouvel arrangement
n'avait rien chang  ma vie que de crer quelques rapports de
plus. Les trangers qui venaient chez M. le marchal d'Olonne,
me connaissant davantage, me montraient en gnral plus
d'obligeance et de bont.

J'avais bien prvu qu' Paris je verrais moins Mme de Nevers;
mais je me dsesprais des difficults que je rencontrais  la
voir seule. Je n'osais aller que rarement dans son
appartement, de peur de donner des soupons  M. le marchal
d'Olonne, et dans le salon il y avait toujours du monde. Elle
tait oblige d'aller assez souvent  Versailles, et
quelquefois d'y passer la journe. Il me semblait que je
n'arriverais jamais  la fin de ces jours o je ne devais pas
la voir: chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon
coeur; il s'coulait un temps norme avant qu'une autre minute
vnt remplacer celle-l. Lorsque je pensais qu'il faudrait
supporter ainsi toutes les heures de ce jour ternel, je me
sentais saisi par le dsespoir, par le besoin de m'agiter du
moins et de me rapprocher d'elle  tout prix. J'allais 
Versailles; je n'osais entrer dans la ville, de peur d'tre
reconnu par les gens de M. le marchal d'Olonne; mais je me
faisais descendre dans quelque petite auberge d'un quartier
loign, et j'allais errer sur les collines qui entourent ce
beau lieu. Je parcourais les bois de Satory ou les hauteurs de
Saint-Cyr. Les arbres, dpouills par l'hiver, taient tristes
comme mon coeur. Du haut de ces collines je contemplais ces
magnifiques palais dont j'tais  jamais banni. Ah! je les
aurais tous donns pour un seul regard de Mme de Nevers! Si
j'avais t le plus grand roi du monde, avec quel bonheur
j'aurais mis  ses pieds toutes mes couronnes! Qu'il est
heureux, l'homme qui peut lever  lui la femme qu'il aime, la
parer de sa gloire, de son nom, de l'clat de son rang, et,
quand il la serre dans ses bras, sentir qu'elle tient tout de
lui, qu'il est l'appui de sa faiblesse, le soutien de son
innocence! Hlas! je n'avais rien  offrir  celle que
j'aimais qu'un coeur dchir par la passion et par la douleur!
Je restais longtemps abm dans ces pnibles rflexions, et,
quand le jour commenait  tomber, je me rapprochais du
chteau; j'errais dans ces bosquets dserts qui semblent
attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois,
assis aux pieds d'une statue, je contemplais ces jardins
enchants, crs par l'amour; ils ne dplaisaient pas  mon
coeur: leur tristesse, leur solitude, taient en harmonie avec
la disposition de mon me. Mais, quand je tournais les yeux
vers ce palais qui contenait le seul bien de ma vie, je
sentais ma douleur redoubler de violence au fond de mon me.
Ce chteau magique me paraissait dfendu par je ne sais quel
monstre farouche. Mon imagination essayait en vain d'en forcer
l'entre; elle tentait toutes les issues: toutes taient
fermes, toutes se terminaient par des barrires
insurmontables, et ces voies trompeuses ne menaient qu'au
dsespoir. Je me rappelais alors ce qu'avait dit l'ambassadeur
d'Angleterre. Ah! si j'avais eu une seule carrire ouverte 
mon ambition, quelles difficults auraient pu m'effrayer?
J'aurais tout vaincu, tout conquis. L'amour est comme la foi
et partage sa toute-puissance; mais l'impossible fltrit toute
la vie! Bientt la triste vrit venait faire vanouir mes
songes; elle me montrait du doigt cette fatalit de l'ordre
social qui me dfendait toute esprance, et j'entendais sa
voix terrible qui criait au fond de mon coeur: "Jamais, jamais
tu ne possderas Mme de Nevers!" La mort alors m'et sembl
douce en comparaison des tourments qui me dchiraient. Je
retournais  Paris dans un tat digne de piti, et cependant
je prfrais ces agitations  la longue attente de l'absence,
o je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.

Je tombai bientt dans un tat qui tenait le milieu entre le
dsespoir et la folie. En proie  une ide fixe, je voyais
sans cesse Mme de Nevers; elle me poursuivait pendant mon
sommeil; je m'lanais pour la saisir dans mes bras, mais un
abme se creusait tout  coup entre nous deux; j'essayais de
le franchir, et je me sentais retenu par une puissance
invincible; je luttais en vain, je me consumais en efforts
superflus; je sortais puis, ananti, de ce combat qui
n'avait de rel que le mal qu'il me faisait et la passion qui
en tait cause. Mystrieuse alliance de l'me et du corps!
Qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obit  une pense,
que le malheur dtruit et qu'une ide fait mourir! Je sentais
que je ne rsisterais pas longtemps  ces cruelles
souffrances. Mme de Nevers me montrait sans dguisement sa
douleur et son inquitude; elle cherchait  adoucir mes peines
sans pouvoir y parvenir; sa tendresse ingnieuse me prouvait
sans cesse qu'elle me prfrait  tout. Elle, si brillante, si
entoure, elle ddaignait tous les hommages, elle trouvait
moyen de me montrer  chaque instant qu'elle prfrait mon
amour aux adorations de l'univers. Une reconnaissance
passionne venait se joindre  tous les autres sentiments de
mon coeur, qui se concentraient tous en elle seule. Si j'avais
pu lui donner ma vie! mourir pour elle, pour qu'elle ft
heureuse! ajouter mes jours  ses jours, ma vie  sa vie!
Hlas je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trsor
inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner
en retour.

Chaque jour la contrainte o je vivais, la dissimulation 
laquelle j'tais forc, me devenait plus insupportable.
J'avais renonc au bonheur, et il me fallait sacrifier
jusqu'au dernier plaisir des malheureux, celui de s'abandonner
sans rserve au sentiment de leurs maux! il me fallait
composer mon visage et feindre quelquefois une gaiet
trompeuse qui pt masquer les tourments de mon coeur et
prvenir des soupons qui atteindraient Mme de Nevers! La
crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez
d'empire sur moi-mme pour persvrer dans un rle qui m'tait
si pnible.

Je m'apercevais depuis quelque temps que cette bienveillance
dont j'avais eu tant  me louer de la part du prince
d'Enrichemont et du duc de L... avait entirement cess. Le
prince d'Enrichemont me montrait une froideur qui allait
jusqu'au ddain, et le duc de L... avait avec moi une sorte
d'ironie qui n'tait ni dans son caractre ni dans ses
manires habituelles. Si j'eusse t moins proccup, j'aurais
fait plus d'attention  ce changement; mais M. le marchal
d'Olonne me traitait toujours avec la mme bont, me montrait
toujours la mme confiance: il me semblait que je n'avais 
craindre que lui seul, et que, tant qu'il ne souponnerait pas
mes sentiments pour Mme de Nevers, j'tais en sret. La
conduite du prince d'Enrichemont et du duc de L... me blessa
donc sans m'clairer. Je n'avais jamais aim le premier, et je
me sentais  mon aise pour le har; je n'tais pas jaloux de
lui, je savais que Mme de Nevers ne l'pouserait jamais, et
cependant je l'enviais d'oser prtendre  elle et d'en avoir
le droit. Je lui rendais avec usure la scheresse et l'aigreur
qu'il me montrait, et je ne perdais pas une occasion de me
moquer devant lui des dfauts ou des ridicules dont on pouvait
l'accuser, et de louer avec exagration les qualits qu'on
savait bien qu'il ne possdait pas.

Un jour M. le marchal d'Olonne alla souper et coucher 
Versailles: Mme de Nevers devait l'accompagner, mais elle se
trouva souffrante: elle fit fermer sa porte, resta dans son
cabinet, et l'abb et moi nous passmes la soire avec elle.
Jamais je ne l'avais vue si belle que dans cette parure
nglige,  demi couche sur un canap, et un peu ple de la
souffrance qu'elle prouvait. Je lui lus un roman qui venait
de paratre, et dont quelques situations ne se rapportaient
que trop bien avec la ntre. Nous pleurmes tous deux; l'abb
s'endormit. A dix heures, il se rveilla, et mon coeur battit
de joie en voyant qu'il allait se retirer. Il partit et nous
laissa seuls: dangereux tte--tte, pour lequel nous tions
bien mal prpars tous deux! "Edouard, me dit-elle, je veux
vous gronder... Qu'est-ce que ces continuelles altercations
dans lesquelles vous tes avec le prince d'Enrichemont? Hier
vous lui avez dit les choses les plus aigres et les plus
piquantes. -- Prenez-vous son parti? lui demandai-je. Il est
vrai, je le hais; il prtend  vous, et je ne puis le lui
pardonner. -- Je vous conseille d'tre jaloux du prince
d'Enrichemont! me dit-elle; je vous offre ce que je lui
refuse, et vous ne l'acceptez pas! -- Ah! faites-moi le plus
grand roi du monde, m'criai-je, et je serai  vos genoux pour
vous demander d'tre  moi. -- Vous ne voulez pas recevoir de
moi ce que vous voudriez me donner, me dit-elle. Est-ce ainsi
que l'amour calcule? Tout n'est-il pas commun dans l'amour? --
Ah! sans doute, lui dis-je; mais c'est quand on s'appartient
l'un  l'autre, quand on n'a plus qu'un coeur et qu'une me!
Alors, en effet, tout est commun dans l'amour. -- Si vous
m'aimiez comme je vous aime, dit-elle, combien il vous en
coterait peu d'oublier ce qui nous spare!" Je me mis  ses
pieds. "Ma vie est  vous, lui dis-je, vous le savez bien;
mais l'honneur! il faut le conserver: vous m'teriez votre
amour si j'tais dshonor. -- Vous ne le seriez point, me
dit-elle. Le monde nous blmerait peut-tre... Eh! qu'importe?
quand on est  ce qu'on aime, que faut-il de plus? -- Ayez
piti de moi, lui dis-je; ne me montrez pas toujours l'image
d'un bonheur auquel je ne puis atteindre: la tentation est
trop forte. -- Je voudrais qu'elle ft irrsistible, dit-elle.
Edouard! ne refusez pas d'tre heureux!... Va, dit-elle avec
un regard enivrant, je te ferais tout oublier! -- Vous me
faites mourir, lui dis-je. Eh bien, rpondez-moi. Ce sacrifice
que vous me demandez, c'est celui de mon honneur. Le feriez-vous,
ce sacrifice, dites, le feriez-vous,  mon repos? le
feriez-vous, hlas!  ma vie?" Elle ne me comprit que trop
bien. "Edouard, dit-elle d'une voix altre, est-ce vous qui
me parlez?" J'allai me jeter sur une chaise  l'autre
extrmit du cabinet. Je crus que j'allais mourir: cette voix
svre avait perc mon coeur comme un poignard. Me voyant si
malheureux, elle s'approcha de moi et voulut prendre ma main.
"Laissez-moi, lui dis-je; ne me faites pas perdre le peu de
raison que je conserve encore." Je me levai pour sortir; elle
me retint. "Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais
que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter!" Je tombai
 ses genoux. "Ange ador, je te respecterai toujours, lui
dis-je; mais, tu le vois, tu le sens bien toi-mme, que je ne
puis vivre sans toi! Je ne puis tre  toi, il faut donc
mourir!... Ne t'effraye pas de cette pense: nous nous
retrouverons dans une autre vie, bien-aime de mon coeur! Y
seras-tu belle, charmante, comme tu l'es en ce moment?
viendras-tu l te rejoindre  ton ami? lui tiendras-tu les
promesses de l'amour? Dis, seras-tu  moi dans le Ciel? --
Edouard, vous le savez bien, dit-elle toute trouble, si vous
mourez, je meurs... Ma vie est dans ton coeur: tu ne peux
mourir sans moi!" Je passai mes bras autour d'elle; elle ne
s'y opposa point; elle pencha sa tte sur mon paule. "Qu'il
serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! -- Ah! lui dis-je, il
serait bien plus doux d'y vivre! Ne sommes-nous pas libres
tous deux? Personne n'a reu nos serments: qui nous empche
d'tre l'un  l'autre? Dieu aura piti de nous." Je la serrai
sur mon coeur. "Edouard, dit-elle, aie toi-mme piti de moi,
ne dshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas
de forces contre toi. Sauve-moi! sauve-moi! S'il ne fallait
que ma vie pour te rendre heureux, il y a longtemps que je te
l'aurais donne; mais tu ne te consolerais pas toi-mme de mon
dshonneur. Eh quoi! tu ne veux pas m'pouser, et tu veux
m'avilir? -- Je ne veux rien, lui dis-je au dsespoir, je ne
veux que la mort! Ah! si du moins je pouvais mourir dans tes
bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lvres!" Elle
pleurait; je n'tais plus matre de moi: j'osai ravir ce
baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses
larmes, ses sanglots, son dsespoir, me firent payer bien cher
cet instant de bonheur: elle me fora de la quitter. Je
rentrai dans ma chambre le plus malheureux des hommes, et
pourtant jamais la passion ne m'avait possd  ce point.
J'avais senti que j'tais aim; je pressais encore dans mes
bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort,
j'aurais t heureux de ce souvenir. Ma nuit entire se passa
dans d'affreuses agitations; mon me tait entirement
bouleverse; j'avais perdu jusqu' cette vue distincte de mon
devoir qui m'avait guid jusqu'ici. Je me demandais pourquoi
je n'pouserais pas Mme de Nevers; je cherchais des exemples
qui pussent autoriser ma faiblesse; je me disais que dans une
profonde solitude j'oublierais le monde et le blme; que, s'il
le fallait, je fuirais avec elle en Amrique et jusque dans
cette le dserte objet de mes anciennes rveries. Quel lieu
du monde ne me paratrait pas un lieu de dlices avec la
compagne chrie de mes jours, mon amie, ma bien-aime?
Natalie! Natalie! Je rptais son nom  demi-voix pour que ces
doux sons vinssent charmer mon oreille et calmer un peu mon
coeur. Le jour parut, et peu d'instants aprs on me remit une
lettre. Je reconnus l'criture de Mme de Nevers... Jugez de ce
que je dus prouver en la lisant!

"Ne craignez pas mes reproches, Edouard; je ne vous en ferai
point: je sais trop que je suis aussi coupable et plus
coupable que vous; mais que cette leon nous montre du moins
l'abme qui est ouvert sous nos pas: il est encore temps de
n'y point tomber. Plus tard, Edouard, cet abme ensevelirait 
la fois et notre bonheur et notre vertu. Ne trahissons pas les
sentiments qui ont uni nos deux coeurs. C'est par ce qui est
bon, c'est par ce qui est juste, vrai, lev dans la vie, que
nous nous sommes entendus; nous avons senti que nous parlions
le mme langage, et nous nous sommes aims. Ne dmentons pas 
prsent ces qualits de l'me auxquelles nous devons notre
amour, et sachons tre heureux dans l'innocence et nous
contenter du bonheur dont nous pouvons jouir devant Dieu.

"Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous sparer.
Nous sparer! Crois-tu que je pourrais crire ce mot si je ne
savais bien que l'effet en est impossible? o trouverais-tu de
la force pour me fuir? O en trouverais-je pour vivre sans
toi? Toi, moiti de moi-mme, sans lequel je ne puis seulement
supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que
nous sommes insparables? Que peux-tu m'opposer? Un fantme
d'honneur qui ne reposerait sur rien. Le monde t'accuserait de
m'avoir sduite! Eh! quelle sduction y a-t-il, pour deux
tres qui s'aiment, que la sduction de l'amour? N'est-ce pas
moi, d'ailleurs, qui t'ai sduit? Si je ne t'avais montr que
je t'aimais, m'aurais-tu avou ta tendresse? Hlas! tu mourais
plutt que de m'en faire l'aveu! Tu dis que tu ne veux pas
m'abaisser! Mais, pour une femme, y a-t-il une autre gloire
que d'tre aime? un autre rang que d'tre aime? un autre
titre que d'tre aime? Te dfies-tu assez de ton coeur pour
croire qu'il ne me rendrait pas tout ce que tu te figures que
tu me ferais perdre? Imagine, si tu le peux, le bonheur qui
nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l'oses,
ces prtendus avantages que tu m'enlves. Mon pre, Edouard,
est le seul obstacle: je mprise tous les autres, et je les
trouve indignes de nous. Eh bien! je veux t'avouer que je ne
suis pas sans esprance d'obtenir un jour le pardon de mon
pre. Oui, Edouard, mon pre m'aime; il t'aime aussi: qui ne
t'aimerait pas? Je suis sre que mon pre a regrett mille
fois de ne pouvoir faire de toi son fils: tu lui plais, tu
l'entends, tu es le fils de son coeur. Eh! n'es-tu pas celui de
son vieil ami, qui sauva autrefois son honneur et sa fortune?
Eh bien! nous forcerons mon pre d'tre heureux par nos soins,
par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous
admettra  Faverange. L, il osera nous reconnatre pour ses
enfants; l, il sera pre dans l'ordre de la nature, et non
dans l'ordre des convenances sociales, et la vue de notre
amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne
sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois
l'un  l'autre? Crois-moi, il n'y a d'impossible que de cesser
de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Edouard!
ose choisir le bonheur. Ah! ne le refuse pas! Crois-tu n'tre
responsable de ton choix qu' toi seul? Hlas! ne vois-tu pas
que notre vie tient au mme fil? Tu choisirais la mort en
choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne!"

En achevant cette lettre, je tombai  genoux; je fis le
serment de consacrer ma vie  celle qui l'avait crite, de
l'aimer, de l'adorer, de la rendre heureuse. J'tais plong
dans l'ivresse; tous mes remords avaient disparu, et la
flicit du Ciel rgnait seule dans mon coeur. "Mme de Nevers
connat mieux que moi ce monde o elle passe sa vie, me
disais-je; elle sait ce que nous avons  en redouter. Si elle
croit notre union possible, c'est qu'elle l'est. Que j'tais
insens de refuser le bonheur! M. d'Olonne nous pardonnera
d'tre heureux; un jour il nous bnira tous deux. Et Natalie!
Natalie sera ma compagne chrie, ma femme bien-aime; je
passerai ma vie entire prs d'elle, uni  elle." Je
succombais sous l'empire de ces penses dlicieuses, et mes
larmes seules pouvaient allger cette joie trop forte pour mon
coeur, cette joie qui succdait  des motions si amres, si
profondes et souvent si douloureuses.

J'attendais avec impatience qu'il ft midi, heure  laquelle
je pouvais, sans donner de soupons, paratre un instant chez
Mme de Nevers et la trouver seule. Les plus doux projets
remplirent cet intervalle; j'tais trop enivr pour qu'aucune
rflexion vnt troubler ma joie. Mon sort tait dcid; je me
relevais  mes propres yeux de la prfrence que m'accordait
Mme de Nevers, et une pense, une seule pense absorbait
toutes les autres: elle sera  moi! elle sera toute  moi! La
mort, s'il et fallu payer de la mort une telle flicit, m'en
et sembl un lger salaire. Mais penser que ce serait l le
bonheur, le charme, le devoir de ma vie! Non, l'imagination
chercherait en vain des couleurs pour peindre de tels
sentiments, ou des mots pour les rendre! Que ceux qui les ont
prouvs les comprennent, et que ceux qui les ignorent les
regrettent: car tout est vide et fini dans la vie sans eux ou
aprs eux!

Les deux jours qui suivirent cette dcision de notre sort
furent remplis de la flicit la plus pure. Mme de Nevers
essayait de me prouver que c'tait moi qui lui faisais des
sacrifices, et que je ne lui devais point de reconnaissance
d'avoir voulu son bonheur, et un bonheur sans lequel elle ne
pouvait plus vivre. Nous convnmes qu'elle irait au mois de
mai en Hollande. Ce voyage tait prvu; une visite promise
depuis longtemps  Mme de C... en serait le prtexte naturel.
Je devais de mon ct feindre des affaires en Forez, qui me
forceraient de m'absenter quinze jours; j'irais secrtement
rejoindre Mme de Nevers  La Haye, o le chapelain de
l'ambassade devait nous unir: c'tait un vieux prtre qu'elle
connaissait et sur la fidlit duquel elle comptait
entirement. Une fois de retour, nous avions mille moyens de
nous voir et d'viter les soupons.

Lorsque je rflchis aujourd'hui sur quelles bases fragiles
tait construit l'difice de mon bonheur, je m'tonne d'avoir
pu m'y livrer, ne ft-ce qu'un instant, avec une scurit si
entire; mais la passion cre autour d'elle un monde idal. On
juge tout par d'autres rgles; les proportions sont agrandies;
le factice, le commun disparaissent de la vie; on croit les
autres capables des mmes sacrifices qu'on ferait soi-mme,
et, lorsque le monde rel se prsente  vous, arm de sa
froide raison, il cause un douloureux et profond tonnement.


Un matin, comme j'allais descendre chez Mme de Nevers, mon
oncle, M. d'Herbelot, entra dans ma chambre. Depuis l'exil de
M. le marchal d'Olonne, je le voyais peu; ses procds, 
cette poque, avaient encore augment l'loignement que je
m'tais toujours senti pour lui. Croyant qu'il tait de mon
devoir de ne pas me brouiller avec le frre de ma mre,
j'allais chez lui de temps en temps; il me traitait toujours
trs-bien, mais depuis prs de trois semaines je ne l'avais
pas aperu* [*On est pri de lire la note  la fin du
volume.]. Il entra avec cet air jovial et goguenard qui
annonait toujours quelque histoire scandaleuse; il se
plaisait  cette sorte de conversation, et y mlait une
bonhomie qui m'tait encore plus dsagrable que la franche
mchancet: car porter de la simplicit et un bon coeur dans le
vice est le comble de la corruption.

"Eh bien! Edouard, me dit-il, tu dbutes bien dans la
carrire! Vraiment, je te fais mon compliment, tu es pass
matre. Ma foi, nous sommes dans l'admiration, et Luceval et
Bertheney prdisent que tu iras au plus loin. -- Que voulez-vous
dire, mon oncle? lui demandai-je assez srieusement. --
Allons donc! dit-il, vas-tu faire le mystrieux? Mon cher, le
secret est bon pour les sots; mais, quand on vise haut, il
faut de la publicit, et la plus grande. On n'a tout de bon
que ce qui est bien constat; l'une est un moyen d'arriver 
l'autre, et il faudra bientt grossir ta liste. -- Je ne vous
comprends pas, lui dis-je, et je ne conois pas de quoi vous
voulez parler. -- Tu t'y es pris au mieux, continua-t-il sans
m'couter, tu as mis le temps  profit. Que diront les
bgueules et les cagots? Toutes les femmes raffoleront de toi.
-- De moi! rptai-je; qu'est-ce que tout cela signifie? -- Tu
es un beau garon, je ne suis pas tonn que tu leur plaises.
Diable! elles en ont de plus mal tourns. -- Qui donc? de quoi
parlez-vous? -- Comment! de quoi je parle? Eh! mais, mon cher,
je parle de Mme de Nevers. N'es-tu pas son amant? Tout Paris
le dit. Ma foi, tu ne peux pas avoir une plus jolie femme et
qui te fasse plus d'honneur. Il faut pousser ta pointe; nous
tablirons le fait publiquement, et c'est l, Edouard, le
chemin de la mode et de la fortune." Je sentis mon sang se
glacer dans mes veines. "Quelle horreur! m'criai-je; qui a pu
vous dire une si infme calomnie? Je veux connatre l'insolent
et lui faire rendre raison de son crime." Mon oncle se mit 
rire. "Comment donc, dit-il, ne serais-tu pas si avanc que je
croyais? Serais-tu amoureux, par hasard? Va, tu te corrigeras
de cette sottise. Mon cher, on a une femme aujourd'hui, une
autre demain; elles ne sont occupes elles-mmes qu'
s'enlever leurs amants les unes aux autres. Avoir et enlever,
voil le monde, Edouard, et la vraie philosophie. -- Je ne sais
o vous avez vu de pareilles moeurs, lui dis-je indign; grce
au Ciel, elles me sont trangres, et elles le sont encore
plus  la femme anglique que vous outragez. Nommez-moi dans
l'instant l'auteur de cette horrible calomnie!" Mon oncle
clata de rire de nouveau, et me rpta que tout Paris parlait
de ma bonne fortune et me louait d'avoir t assez habile et
assez adroit pour sduire une jeune femme qui tait sans doute
fort garde. "Sa vertu la garde! rpliquai-je dans une
indignation dont je n'tais plus le matre; elle n'a pas
besoin d'tre autrement garde. -- C'est tonnant! dit mon
oncle. Mais o as-tu donc vcu? dans un couvent de nonnes? --
Non, Monsieur, rpondis-je; j'ai vcu dans la maison d'un
honnte homme, o vous n'tes pas digne de rester." -- Et,
oubliant ce que je devais au frre de ma mre, je poussai
dehors M. d'Herbelot et fermai ma porte sur lui.


Je demeurai dans un dsespoir qui m'tait presque l'usage de
la raison. Grand dieu! j'avais fltri la rputation de Mme de
Nevers! La calomnie osait profaner sa vie, et j'en tais
cause! On se servait de mon nom pour outrager l'ange adorable
objet de mon culte et de mon idoltrie! Ah! j'tais digne de
tous les supplices, mais ils taient tous dans mon coeur.
"C'est mon amour qui la dshonore, pensai-je, qui la livre au
blme, au mpris,  cette honte que rien n'efface, qui
reparat toujours comme la tache sanglante sur la main de
Macbeth! Ah! la calomnie ne se dtruit jamais, sa souillure
est ternelle; mais les calomniateurs priront, et je vengerai
l'ange de tous ceux qui l'outragent. Se peut-il qu'oubliant
l'honneur et mon devoir j'aie risqu de mriter ces vils
loges? Voil donc comment ma conduite peut se traduire dans
le langage du vice? Hlas! le pige le plus dangereux que la
passion puisse offrir, c'est ce voile d'honntet dont elle
s'enveloppe." Je voyais  prsent la vrit nue, et je me
trouvais le plus vil comme le plus coupable des hommes. Que
faire? que devenir? Irais-je annoncer  Mme de Nevers qu'elle
est dshonore, qu'elle l'est par moi? Mon coeur se glaait
dans mon sein  cette pense. Hlas! qu'tait devenu notre
bonheur? Il avait eu la dure d'un songe! Mon crime tait
irrparable! Si j'pousais  prsent Mme de Nevers, que
n'imaginerait-on pas? quelle calomnie nouvelle inventerait-on
pour la fltrir? Il fallait fuir! il fallait la quitter! Je le
sentais, je voyais que c'tait mon devoir; mais cette
ncessit funeste m'apparaissait comme un fantme dont je
dtournais la vue. Je reculais devant ce malheur, ce dernier
malheur, qui achevait pour moi tous les autres et mettait le
comble  mon dsespoir. Je ne pouvais croire que cette
sparation ft possible: le monde ne m'offrait pas un asile
loin d'elle; elle seule tait pour moi la patrie, tout le
reste un vaste exil. Dchir par la douleur, je perdais
jusqu' la facult de rflchir. Je voyais bien que je ne
pouvais rester prs de Mme de Nevers; je sentais que je
voulais la venger, surtout sur le duc de L..., que mon oncle
m'avait dsign comme l'un des auteurs de ces calomnies; mais
le dsespoir surmontait tout: j'tais comme noy, abm, dans
une mer de penses accablantes; aucune consolation, aucun
repos, ne se prsentait d'aucun ct; je ne pouvais pas mme
me dire que le sacrifice que je ferais en partant serait
utile: je le faisais trop tard; je ne prenais pas une
rsolution vertueuse; je fuyais Mme de Nevers comme un
criminel, et rien ne pouvait rparer le mal que j'avais fait:
ce mal tait irrparable! Tout mon sang vers ne rachterait
pas sa rputation injustement fltrie! Elle, pure comme les
anges du Ciel, verrait son nom associ  ceux de ces femmes
perdues objets de son juste mpris! et c'tait moi, moi seul,
qui versais cet opprobre sur sa tte! La douleur et le
dsespoir s'taient empars de moi  un point que l'ide de la
vengeance pouvait seule en ce moment m'empcher de m'ter la
vie.

Je balanais si j'irais chez le duc de L... avant de parler 
Mme de Nevers, lorsque j'entendis sonner avec violence les
sonnettes de son appartement. Un mouvement involontaire me fit
courir de ce ct; un domestique m'apprit que Mme de Nevers
venait de se trouver mal et qu'elle tait sans connaissance.
Glac d'effroi, je me prcipitai vers son appartement; je
traversai deux ou trois grandes pices sans savoir ce que je
faisais, et je me trouvai  l'entre de ce mme cabinet o la
veille encore nous avions os croire au bonheur. Mme de Nevers
tait couche sur un canap, ple et sans mouvement. Une jeune
femme que je ne connaissais point la soutenait dans ses bras;
je n'eus que le temps de l'entrevoir. M. le marchal d'Olonne
vint au-devant de moi. "Que faites-vous ici? me dit-il d'un
air svre. Sortez. -- Non, lui dis-je; si elle meurt, je
meurs." Je me prcipitai au pied du canap. M. le marchal
d'Olonne me releva. "Vous ne pouvez rester ici, me dit-il;
allez dans votre chambre... Plus tard je vous parlerai." Sa
scheresse, sa froideur, aurait perc mon coeur, si j'avais pu
penser  autre chose qu' Mme de Nevers mourante; mais je
n'entendais qu' peine M. le marchal d'Olonne; il me semblait
que ma vie tait comme en suspens et ne tenait plus qu' la
sienne. La jeune femme se tourna vers moi; je vis des larmes
dans ses yeux. "Natalie va vous voir quand elle reprendra
connaissance, dit-elle; votre vue peut lui faire du mal. -- Le
croyez-vous? lui dis-je. Alors je vais sortir." J'allai dans
la pice qui prcdait le cabinet; je ne pus aller plus avant,
je me jetai  genoux: "O mon Dieu! m'criai-je, sauvez-la!
sauvez-la!" Je ne pouvais rpter que ces seuls mots: "Sauvez-la!"
Bientt j'entendis qu'elle reprenait connaissance; on
parlait, on s'agitait autour d'elle. Un vieux valet de chambre
de Mme de Nevers, qui la servait depuis son enfance, parut en
ce moment. Me voyant l, il vint  moi. "Il faut rentrer chez
vous, monsieur Edouard, me dit-il. Bon dieu! comme vous tes
ple! Pauvre jeune homme! vous vous tuez. Appuyez-vous sur
moi, et regagnons votre chambre." J'allais suivre ce conseil,
lorsque M. le marchal d'Olonne sortit de chez sa fille.
"Encore ici! dit-il d'une voix altre. Suivez-moi, Monsieur;
j'ai  vous parler. -- Il ne peut se soutenir, dit le
vieillard. -- Oui, je le puis," dis-je en l'interrompant; et,
essayant de reprendre des forces pour la scne que je
prvoyais, je suivis M. le marchal d'Olonne dans son
appartement.

"Les explications sont inutiles entre nous, me dit M. le
marchal d'Olonne: ma fille m'a tout avou. Son amie,
instruite plus tt que moi des calomnies qu'on rpandait sur
elle, est venue de Hollande pour l'arracher de l'abme o elle
tait prte  tomber. Je pense que vous n'ignorez pas le tort
que vous avez fait  sa rputation. Votre conduite est
d'autant plus coupable qu'il n'est pas en votre pouvoir de
rparer le mal dont vous tes cause. Je dsire que vous
partiez sur-le-champ. Je n'abandonnerai point le fils d'un
ancien ami, quelque peu digne qu'il se soit montr de ma
protection: j'obtiendrai pour vous une place de secrtaire
d'ambassade dans une cour du nord, vous pouvez y compter.
Partez sans dlai pour Lyon, et vous y attendrez votre
nomination. -- Je n'ai besoin de rien, Monsieur, lui dis-je;
permettez-moi de refuser vos offres. Demain je ne serai plus
ici. -- O irez-vous? me demanda-t-il. -- Je n'en sais rien,
rpondis-je. -- Quels sont vos projets? -- Je n'en ai point. --
Mais que deviendrez-vous? -- Qu'importe? -- Ne croyez pas,
Edouard, que l'amour soit toute la vie. -- Je n'en dsire point
une autre, lui dis-je. -- Ne perdez pas votre avenir. -- Je n'ai
plus d'avenir. -- Malheureux! que puis-je donc faire pour toi?
-- Rien. -- Edouard, vous me dchirez mon coeur! Je l'avais arm
de svrit, mais je ne puis en avoir longtemps avec vous. Je
n'ai point oubli les promesses que je fis  votre pre
mourant; je ferais tout pour votre bonheur; mais, vous le
sentez vous-mme, Edouard, vous ne pouvez pouser ma fille. --
Je le sais, Monsieur, je le sais parfaitement: je partirai
demain. Me permettez-vous de me retirer? -- Non, pas ainsi...
Edouard, mon enfant, ne suis-je pas ton second pre? -- Ah! lui
dis-je, vous tes celui de Mme de Nevers! Soignez-la, aimez-la,
consolez-la quand je n'y serai plus. Hlas! elle aura
besoin de consolation!" Je le quittai. J'allai chez moi, dans
cette chambre que j'allais abandonner pour toujours! dans
cette chambre o j'avais tant pens  elle, o je vivais sous
le mme toit qu'elle! "Il faudra donc m'arracher d'ici! me
disais-je. Ah! qu'il vaudrait bien mieux y mourir!" J'eus la
pense de mettre un terme  ma vie et  mes tourments. L'ide
de la douleur que je causerais  Mme de Nevers et le besoin de
la vengeance me retinrent.

Ma fureur contre le duc de L... ne connaissait pas de bornes,
car il nous voyait d'assez prs pour avoir pu juger que mon
respect pour Mme de Nevers galait ma passion, et il n'avait
pu feindre de me croire son amant que par une mchancet
rflchie, digne de tous les supplices. Je brlais du dsir de
tirer de lui la vengeance qui m'tait due, et je jetais sur
lui seul la fureur et le dsespoir que tant de causes runies
avaient amasss dans mon sein. Je passai la nuit  mettre
ordre  quelques affaires; j'crivis  Mme de Nevers et  M.
le marchal d'Olonne des lettres qui devaient leur tre
remises si je succombais; je fis une espce de testament pour
assurer le sort de quelques vieux domestiques de mon pre que
j'avais laisss en Forez. Je me calmais un peu en songeant que
je vengerais Mme de Nevers, ou que je finirais ma triste vie
et que je serais regrett par elle. Je me dfendais de
l'attendrissement qui voulait quelquefois pntrer dans mon
coeur, et aussi des sentiments religieux dans lesquels j'avais
t lev et des principes qui, malgr moi, faisaient entendre
leur voix au fond de mon me. A huit heures, je me rendis chez
le duc de L.... Il n'tait pas rveill. Il me fallut
attendre; je me promenais dans un salon avec une agitation qui
faisait bouillonner mon sang. Enfin je fus admis. Le duc de
L... parut tonn de me voir. "Je viens, Monsieur, lui dis-je,
vous demander raison de l'insulte que vous m'avez faite et des
calomnies que vous avez rpandues sur Mme de Nevers  mon
sujet. Vous ne pouvez croire que je supporterai un tel
outrage, et vous vous devez, Monsieur, de m'en donner
satisfaction. -- Ce serait avec le plus grand plaisir, me dit
le duc de L.... Vous savez, Monsieur G..., que je crains peu
ces occasions-l; mais, malheureusement, dans ce cas-ci, c'est
impossible. -- Impossible! m'criai-je; c'est ce qu'il faudra
voir! Ne croyez pas que je vous laisserai impunment calomnier
la vertu et noircir la rputation d'un ange d'innocence et de
puret! -- Quant  calomnier, dit en riant le duc de L..., vous
me permettrez de ne pas le prendre de si haut. J'ai cru que
vous tiez l'amant de Mme de Nevers; je le crois encore, je
l'ai dit... Je ne vois pas, en vrit, ce qu'il y a l
d'offensant pour vous. On vous donne la plus charmante femme
de Paris, et vous vous fchez!... Bien d'autres voudraient
tre  votre place, et moi tout le premier. -- Moi, Monsieur,
je rougirais d'tre  la vtre. Mme de Nevers est pure, elle
est vertueuse, elle est irrprochable. La conduite que vous
m'avez prte serait celle d'un lche, et vous devez me rendre
raison de vos indignes propos. -- Mes propos sont ce qu'il me
plat, dit le duc de L...; je penserai de vous et mme de Mme
de Nevers ce que je voudrai. Vous pouvez nier votre bonne
fortune: c'est fort bien fait  vous, quoique ce soit peu
l'usage aujourd'hui. Quant  me battre avec vous, je vous
donne ma parole d'honneur qu' prsent j'en ai autant d'envie
que vous; mais, vous le savez, cela ne se peut pas... Vous
n'tes point gentilhomme, vous n'avez aucun tat dans le
monde, et je me couvrirais de ridicule si je consentais  ce
que vous dsirez. Tel est le prjug. J'en suis dsespr,
ajouta-t-il en se radoucissant; soyez persuad que je vous
estime du fond du coeur, Monsieur G..., et que j'aurais t
charm que nous pussions nous battre ensemble. Vous plissez!
dit-il; je vous plains, vous tes un homme d'honneur. Croyez
que je dteste cet usage barbare: je le trouve injuste, je le
trouve absurde; je donnerais mon sang pour qu'il me ft permis
de me battre avec vous. -- Grand Dieu! m'criai-je, je croyais
avoir puis toutes les douleurs! -- Edouard, dit le duc, qui
paraissait de plus en plus touch de ma situation, ne prenez
pas un ami pour un ennemi. Ceci me cause, je vous l'assure,
une vritable peine. Quelques paroles imprudentes ne peuvent-elles
se rparer? -- Jamais! rpondis-je. Me refusez-vous la
satisfaction que je vous demande? -- J'y suis forc, dit le
duc. -- Eh bien! repris-je, vous tes un lche, car c'est une
lchet que d'insulter un homme d'honneur et de le priver de
la vengeance!"

Je sortis comme un furieux de la maison du duc de L.... Je
parcourais les rues comme un insens; toutes mes penses me
faisaient horreur. Les furies de l'enfer semblaient s'attacher
sur moi: le mal que j'avais fait tait irrparable, et on me
refusait la vengeance! Je retrouvais l cette fatalit de
l'ordre social qui me poursuivait partout, et je croyais voir
des ennemis dans tous les tres vivants ou inanims qui se
prsentaient  mes regards. Je m'aperus que c'tait la mort
que j'avais cherche chez le duc de L..., car je ne m'tais
occup de rien au del de cette visite. La vie se prsentait
devant moi comme un champ immense et strile o je ne pouvais
faire un pas sans dgot et sans dsespoir. Je me sentais
accabl sous le fardeau de mon existence comme sous un manteau
de plomb. Un instant peut me dlivrer de ce supplice! pensai-je;
et une tentation affreuse, mais irrsistible, me prcipita
du ct de la rivire!

Le duc de L... logeait  l'extrmit du faubourg Saint-Germain,
vers les nouveaux boulevards, et je descendais la rue
du Bac avec prcipitation dans ces horribles penses. J'tais
coudoy et arrt  chaque instant par la foule qui se
pressait dans cette rue populeuse. Ces hommes qui allaient
tranquillement  leurs affaires me faisaient horreur. La
nature humaine se rvolte contre l'isolement; elle a besoin de
compassion: la vue d'un autre homme, d'un semblable,
insensible  nos douleurs, blesse ce don de piti que Dieu mit
au fond de nos mes, et que la socit touffe et remplace par
l'gosme. Ce sentiment amer augmentait encore mon irritation:
on dirait que le dsespoir se multiplie par lui-mme. Le mien
tait au comble, lorsque tout  coup je crus reconnatre la
voiture de Mme de Nevers qui venait vers moi; je distinguai de
loin ses chevaux et ses gens, et mon coeur battit encore une
fois d'autre chose que de douleur en pensant que j'allais la
voir passer. Cependant la voiture s'arrta  dix pas de moi et
entra dans la cour du petit couvent de la Visitation des
filles Sainte-Marie. Je jugeai que Mme de Nevers allait y
entendre la messe, et au mme instant l'ide me vint de l'y
suivre, de prier avec elle, de prier pour elle, de demander 
Dieu des forces pour nous deux, d'implorer des secours, de la
piti, de cette source de tout bien, qui donne des
consolations quand rien n'en donne plus! C'est ainsi que cet
ange me sauva, que sa seule prsence enchana mon dsespoir et
me prserva du crime que j'allais commettre.

Je me jetai  genoux dans un coin obscur de cette petite
glise. Avec quelle ferveur je demandai  Dieu de consoler, de
protger, de bnir celle que j'aimais! Je ne la voyais pas
(elle tait dans une tribune grille), mais je pensais qu'elle
priait peut-tre en ce moment elle-mme pour son malheureux
ami, et que nos sentiments taient encore une fois semblables.
"O mon Dieu! que nos prires se confondent en vous, m'criai-je,
comme nos mes s'y confondront un jour! C'est ainsi que
nous serons unis, pas autrement. Vous n'avez pas voulu que
nous le fussions sur la terre, mais vous ne nous sparerez pas
dans le Ciel. Ne la rendez pas victime de mes imprudences:
alors je pourrai tout supporter; confondez ses calomniateurs.
Je ne suis pas digne de la venger! dit-on... Qu'importe?
Qu'importe ma vie, qu'importe tout, pourvu qu'elle soit
heureuse, qu'elle soit irrprochable? Seul je suis coupable.
Si j'eusse cout la voix de mon devoir, je n'aurais pas
troubl sa vie! Il faut maintenant avoir le courage de lui
rendre l'honneur que ma prsence lui fait perdre; il faut
partir, partir sans dlai." Il me semblait que je retrouvais
dans cette glise une force qui m'tait inconnue, et que le
repentir, au lieu de me plonger dans le dsespoir, m'animait
de je ne sais quel dsir d'expier mes fautes en me sacrifiant
moi-mme, et de retrouver ainsi la paix, ce premier besoin du
coeur de l'homme. Je pris avec moi-mme l'engagement de partir
ce mme jour; mais ensuite je ne pus rsister  l'espoir de
voir encore une fois Mme de Nevers, quand elle monterait en
voiture. Je sortis: hlas! elle n'y tait plus! En quittant le
couvent, je rencontrai un jeune homme que je connaissais un
peu. Il arrivait d'Amrique; il m'en parla. Ce seul mot
d'Amrique m'avait dcid: tout m'tait si gal! Je me rsolus
 partir dans la soire. On fait la guerre en Amrique,
pensai-je; je me ferai soldat, je combattrai les ennemis de
mon pays. Mon pays! hlas! ce sentiment tait pour moi amer
comme tous les autres. Enfant dshrit de ma patrie, elle me
repousse, elle ne me trouve pas digne de la dfendre!
Qu'importe? mon sang coulera pour elle, et, si mes os reposent
dans une terre trangre, mon me viendra errer autour de
celle que j'aimerai toujours. Ange de ma vie! tu as seule fait
battre mon coeur, et mon dernier soupir sera pour toi!

Je rentrai  l'htel d'Olonne comme un homme condamn  mort,
mais dont la sentence ne sera excute que dans quelque temps.
J'tais rsign, et mon dsespoir s'tait calm en pensant que
mon absence rendrait  Mme de Nevers sa rputation et son
repos. C'tait du moins me dvouer une dernire fois pour
elle.

Le vieux valet de chambre de Mme de Nevers vint dans ma
chambre. Il m'apprit qu'elle tait reste  la Visitation avec
son amie Madame de C..., et qu'elles n'en reviendraient que le
lendemain. Je perdais ainsi ma dernire esprance de la voir
encore une fois. Je voulus lui crire, lui expliquer, en la
quittant pour toujours, les motifs de ma conduite, surtout lui
peindre les sentiments qui dchiraient mon coeur. Je n'y
russis que trop bien: ma lettre tait baigne de mes larmes.
A quoi bon augmenter sa douleur? pensai-je; ne lui ai-je pas
fait assez de mal? Et cependant est-ce mon devoir de me
refuser  lui dire une fois, une dernire fois, que je
l'adore? J'ai espr pouvoir le lui dire tous les jours de ma
vie; elle le voulait, elle croyait que c'tait possible!
J'essayai encore d'crire, de cacher une partie de ce que
j'prouvais: je ne pus y parvenir. Autant le coeur se resserre
quand on n'aime pas, autant il est impossible de dissimuler
avec ce qu'on aime... La passion perce tous les voiles dont on
voudrait l'envelopper. Je donnai ma lettre au vieux valet de
chambre de Mme de Nevers; il la prit en pleurant. Cet intrt
silencieux me faisait du bien; je n'aurais pu en supporter un
autre. Je demandai des chevaux de poste  la nuit tombante, et
je m'enfermai dans ma chambre. Ce portrait de Mme de Nevers,
qu'il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui
dis-je point adieu! Je baisais cette toile froide, je reposais ma
tte contre elle; tous mes souvenirs, tout le pass, toutes
mes esprances, tout semblait runi l, et je ne sentais pas
en moi-mme la facult de briser le lien qui m'attachait 
cette image chrie; je m'arrachais  ma propre vie en
dchirant ce qui nous unissait: c'tait mourir que de renoncer
ainsi  ce qui me faisait vivre. On frappa  ma porte. Tout
tait fini... Je me jetai dans une chaise de poste, qui me
conduisit, sans m'arrter,  Lorient, o je m'embarquai le
lendemain sur le btiment qui nous amena ici tous deux.


CONCLUSION


C'est avec effort que je respectai les intentions d'Edouard et
que j'observai la parole que je lui avais donne de ne pas
chercher  le voir le reste du jour. L'amiti reconnat
difficilement son insuffisance: elle croit pouvoir consoler,
et ne sait pas que l'ami dont elle partage les maux, n'est
dans ses bras qu'un vain simulacre priv de sentiment et de
vie. Je prparais cependant une consolation  Edouard: c'tait
de parler avec lui de Mme de Nevers. Je la connaissais, et je
savais combien elle tait digne de la passion qu'elle avait su
inspirer. Je passai la nuit  rflchir au sort d'Edouard, 
cette fatalit dont il tait la victime,  la bizarrerie de
l'ordre social,  ce malheur indpendant des hommes, et
cependant cr par eux. Je cherchais des remdes  la
situation de mon malheureux ami, et j'tais forc de m'avouer
avec douleur qu'elle n'en offrait aucun d'efficace.

Le lendemain, de bonne heure, j'entrai dans la chambre
d'Edouard; elle tait dserte. J'aperus sur sa table quelques
journaux qui venaient d'arriver de France. Personne ne l'avait
vu sortir. Comme je savais qu'on devait attaquer, ce matin
mme, le camp anglais, l'inquitude me prit; je me fis donner
un cheval, et je courus, encore trs-faible, sur les traces de
l'arme. En arrivant, je trouvai une canonnade violente
engage pour une position dont il paraissait presque
impossible de chasser l'ennemi. Je distinguai Edouard au
premier rang, et j'arrivai pour le voir tomber couvert de
blessures. Je le reus dans mes bras; son sang coulait  gros
bouillons: je voulus essayer de l'arrter; il s'y opposa.
"Laissez-moi mourir, me dit-il, et ne me plaignez pas... La
mesure est comble, la vie m'est odieuse: j'ai tout perdu! Ah!
dit-il, la mort vient trop tard." Il expira, sa tte se pencha
sur moi; je reus son dernier soupir. Je revins dans un
dsespoir dont je ne me croyais plus capable.

Les gazettes contenaient cet article:

_Hier, 26 aot,  onze heures du matin, on a clbr en l'glise et
paroisse de Saint-Sulpice les obsques et funrailles de T. H. et
T. P. dame Mme Louise-Adlade-Henriette-Natalie d'Olonne, veuve de
T. H., T. P., et T. Ill. seigneur Mgr le duc de Nevers, prince de
Chtillon, marquis de Souvigny, etc., etc., dcde en son htel,
rue de Bourbon,  l'ge de vingt et un ans, par suite d'une maladie
de langueur. Aprs la crmonie, le convoi s'est mis en marche pour
le Limousin, o Mme la duchesse de Nevers a tmoign le dsir
d'tre enterre. On la conduit en la baronnie de Faverange,
bailliage de gnralit de ***, o elle reposera au caveau de
ses anctres, en l'glise et chapitre abbatial dudit
Faverange, etc., etc._


Vers la fin de cette mme anne, la paix me permit de repasser
en France. Je ramenai avec moi le corps de mon malheureux ami.
Je demandai et j'obtins de M. le marchal d'Olonne la
permission de le dposer dans ce caveau qui contenait l'autre
moiti de lui-mme. Je le fis placer au pied du cercueil de
Mme de Nevers, et alors seulement je sentis le premier
soulagement  ma douleur.

M. le marchal d'Olonne avait quitt le monde et la cour. Il
habita Faverange jusqu' la fin de sa vie, qu'il consacra  la
bienfaisance la plus active et la plus claire; mais, quoique
sa carrire ait t longue et en apparence paisible, il
conserva toujours une profonde tristesse. Il disait souvent
qu'il s'tait tromp en croyant qu'il y avait dans la vie deux
manires d'tre heureux.


FIN


NOTE

DE LA PAGE 122


Je ne sais si les expressions de cette conversation ne
paratront pas un peu force; elles sont copies
textuellement, et on les trouvera toutes dans les mmoires du
temps, dans ceux de Mme d'Epinay, du baron de Bezenval, du duc
de Lauzun; dans les lettres de Mme de Graffigny, etc., etc.;
monuments mmorables d'une poque o le vice tait tellement
entr dans les moeurs d'une portion de la socit qu'on peut
dire qu'il s'y tait tabli comme un ami dont la prsence ne
drange plus rien dans la maison. Dans ces moeurs-l, on tait
bon, gnreux, brave, indulgent et vicieux. A ct des modles
les plus admirables de l'intgrit de la vie, la corruption se
montrait sans voile et semblait faire gloire d'elle-mme; la
perversit tait devenue telle que, dans ce monde nouveau, le
vice n'tait plus qu'un sujet de plaisanterie; l'esprit, abus
par de fausses doctrines, niait presque galement le bien et
le mal, et ne reconnaissait d'autre culte que le plaisir. Une
seule chose avait survcu  ce naufrage de la morale. Cette
chose tait un mot indfinissable dans sa puissance, et qui
n'avait peut-tre chapp  la ruine de toutes les vertus que
par son vague mme: c'tait l'honneur. Il a t pour nous la
planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la
Rvolution, c'est par l'honneur qu'on est rentr dans la
morale; c'est l'honneur qui a fait l'migration; c'est
l'honneur qui a ramen aux ides religieuses. Ds que le
mpris s'est attach  la puissance, on a voulu tre opprim;
ds que le dshonneur s'est attach  l'impit, on a voulu
tre homme de bien: tant il est vrai que les vertus se
tiennent comme les vices, et que, tant qu'on en conserve une,
il ne faut pas dsesprer de toutes les autres.





Erreurs typographiques corriges silencieusement:


=tait  Lyon= remplac par =taient  Lyon=

=charges que, l'Anglais= remplac par =charges, que l'Anglais=

=Mais il se peut= remplac par =-- Mais il se peut=

=m'a fait prouver?= remplac par =m'a fait prouver!=

=Mobile  l'excs= remplac par =Mobiles  l'excs=

=inconcevable= remplac par =inconvenable=

=vivants et inanims= remplac par =vivants ou inanims=









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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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