The Project Gutenberg EBook of Le Roman d'un jeune homme pauvre (Novel), by 
Octave Feuillet

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Title: Le Roman d'un jeune homme pauvre (Novel)

Author: Octave Feuillet

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26815]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE ***




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[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Le Roman d'un jeune homme
pauvre_ (1858) dition de 1891]





LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE





CALMANN LEVY, EDITEUR



OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE



Grand format in-18



LES AMOURS DE PHILIPPE  1 vol.

BELLAH  1 vol.

LE DIVORCE DE JULIETTE  1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE  1 vol.

HISTOIRE D'UNE PARISIENNE  1 vol.

HONNEUR D'ARTISTE  1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME  1 vol.

JULIA DE TRECOEUR  1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS  1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA  1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE  1 vol.

SCENES ET COMEDIES  1 vol.

SCENES ET PROVERBES  1 vol.

LA VEUVE 1 vol.

LA MORTE  1 vol.





LE ROMAN

D'UN JEUNE HOMME PAUVRE



PAR



OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE



CENT TRENTE-CINQUIEME EDITION



PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

3, RUE AUBER, 3



1891

Droits de reproduction et de traduction rservs.





LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE





_Sursum corda!_



Paris, 20 avril 185..



Voici la seconde soire que je passe dans cette misrable
chambre  regarder d'un oeil morne mon foyer vide, coutant
stupidement les murmures et les roulements monotones de la
rue, et me sentant, au milieu de cette grande ville, plus
seul, plus abandonn et plus voisin du dsespoir que le
naufrag qui grelotte en plein Ocan sur sa planche brise. --
C'est assez de lchet! Je veux regarder mon destin en face
pour lui ter son air de spectre: je veux aussi ouvrir mon
coeur, o le chagrin dborde, au seul confident dont la piti
ne puisse m'offenser,  ce ple et dernier ami qui me regarde
dans ma glace. -- Je veux donc crire mes penses et ma vie,
non pas avec une exactitude quotidienne et purile, mais sans
omission srieuse, et surtout sans mensonge. J'aimerai ce
journal: il sera comme un cho fraternel qui trompera ma
solitude, il me sera en mme temps comme une seconde
conscience, m'avertissant de ne laisser passer dans ma vie
aucun trait que ma propre main ne puisse crire avec fermet.

Je cherche maintenant dans le pass avec une triste avidit
tous les faits, tous les incidents qui ds longtemps auraient
d m'clairer, si le respect filial, l'habitude et
l'indiffrence d'un oisif heureux n'avaient ferm mes yeux 
toute lumire. Cette mlancolie constante et profonde de ma
mre m'est explique; je m'explique encore son dgot du
monde, et ce costume simple et uniforme, objet tantt de
railleries, tantt du courroux de mon pre: "Vous avez l'air
d'une servante," lui disait-il.

Je ne pouvais me dissimuler que notre vie de famille ne ft
quelquefois trouble par des querelles d'un caractre plus
srieux: mais je n'en tais jamais directement tmoin. Les
accents irrits et imprieux de mon pre, les murmures d'une
voix qui paraissait supplier, des sanglots touffs, c'tait
tout ce que j'en pouvais entendre. J'attribuais ces orages 
des tentatives violentes et infructueuses pour ramener ma mre
au got de la vie lgante et bruyante qu'elle avait aime
autant qu'une honnte femme peut l'aimer, mais au milieu de
laquelle elle ne suivait plus mon pre qu'avec une rpugnance
chaque jour plus obstine. A la suite de ces crises, il tait
rare que mon pre ne court pas acheter quelques beau bijou
que ma mre trouvait sous sa serviette en se mettant  table,
et qu'elle ne portait jamais. Un jour, elle reut de Paris, au
milieu de l'hiver, une grande caisse pleine de fleurs
prcieuses: elle remercia mon pre avec effusion; mais, ds
qu'il fut sorti de sa chambre, je la vis hausser lgrement
les paules et lever vers le ciel un regard d'incurable
dsespoir.

Pendant mon enfance et ma premire jeunesse, j'avais eu pour
mon pre beaucoup de respect, mais assez peu d'affection. Dans
le cours de cette priode, en effet, je ne connaissais que le
ct sombre de son caractre, le seul qui se rvlt dans la
vie intrieure, pour laquelle mon pre n'tait point fait.
Plus tard, quand mon ge me permit de l'accompagner dans le
monde, je fus surpris et ravi de dcouvrir en lui un homme que
je n'avais pas mme souponn. Il semblait  qu'il se sentt,
dans l'enceinte de notre vieux chteau de famille, sous le
poids de quelque enchantement fatal:  peine hors des portes,
je voyais son front s'claircir, sa poitrine se dilater; il
rajeunissait. "Allons! Maxime, criait-il, un temps de galop!"
Et nous dvorions gaiement l'espace. Il avait alors des cris
de joie juvnile, des enthousiasmes, des fantaisies d'esprit,
des effusions de sentiment qui charmaient mon jeune coeur, et
dont j'aurais voulu seulement pouvoir rapporter quelque chose
 ma pauvre mre, oublie dans son coin. Je commenai alors 
aimer mon pre, et ma tendresse pour lui s'accrut mme d'une
vritable admiration quand je pus le voir, dans toutes les
solennits de la vie mondaine, chasses, courses, bals, dners,
dvelopper les qualits sympathiques de sa brillante nature.
Ecuyer admirable, causeur blouissant, beau joueur, coeur
intrpide, main ouverte, je le regardais comme un type achev
de grce virile et de noblesse chevaleresque. Il s'appelait
lui-mme, en souriant avec une sorte d'amertume, le dernier
gentilhomme.

Tel tait mon pre dans le monde; mais, aussitt rentr au
logis, nous n'avions plus sous les yeux, ma mre et moi, qu'un
vieillard inquiet, morose et violent.

Les emportements de mon pre vis--vis d'une crature aussi
douce, aussi dlicate que l'tait ma mre, m'auraient
assurment rvolt, s'ils n'avaient t suivis de ces vifs
retours de tendresse et de ces redoublements d'attentions dont
j'ai parl. Justifi  mes yeux par ces tmoignages de
repentir, mon pre ne me paraissait plus qu'un homme
naturellement bon et sensible, mais jet quelquefois hors de
lui-mme par une rsistance opinitre et systmatique  tous
ses gots et  toutes ses prdilections. Je croyais ma mre
atteinte d'une affection nerveuse, d'une sorte de maladie
noire. Mon pre me le donnait  entendre, bien qu'observant
toujours sur ce sujet une rserve que je jugeais trop
lgitime.

Les sentiments de ma mre  l'gard de mon pre me semblaient
d'une nature indfinissable. Les regards qu'elle attachait sur
lui paraissaient s'enflammer quelquefois d'une trange
expression de svrit; mais ce n'tait qu'un clair, et
l'instant d'aprs ses beaux yeux humides et son visage
inaltr ne lui tmoignaient plus qu'un dvouement attendri et
une soumission passionne.

Ma mre avait t marie  quinze ans, et je touchais ma
vingt-deuxime anne, quand ma soeur, ma pauvre Hlne, vint
au monde. Peu de temps aprs sa naissance, mon pre, sortant
un matin, le front soucieux, de la chambre o ma mre
languissait, me fit signe de le suivre dans le jardin. Aprs
deux ou trois tours faits en silence:

-- Votre mre, Maxime, me dit-il, devient de plus en plus
bizarre!

-- Elle est si souffrante, mon pre!

-- Oui, sans doute; mais elle a une fantaisie bien singulire
: elle dsire que vous fassiez votre droit.

-- Mon droit! Comment ma mre veut-elle qu' mon ge, avec ma
naissance et dans ma situation, j'aille me traner sur les
bancs d'une cole? Ce serait ridicule!

-- C'est mon opinion, dit schement mon pre; mais votre mre
est malade, et tout est dit.

J'tais alors un fat, trs enfl de mon nom, de ma jeune
importance et de mes petits succs de salon; mais j'avais le
coeur sain, j'adorais ma mre, avec laquelle j'avais vcu
pendant vingt ans dans la plus troite intimit qui puisse
unir deux mes en ce monde: je courus l'assurer de mon
obissance; elle me remercia en inclinant le tte avec un
triste sourire, et me fit embrasser ma soeur endormie sur ses
genoux.

Nous demeurions  une demi-lieue de Grenoble; je pus donc
suivre un cours de droit sans quitter le logis paternel. Ma
mre se faisait rendre compte jour par jour du progrs de mes
tudes avec un intrt si persvrant, si passionn, que j'en
vins  me demander s'il n'y avait pas au fond de cette
proccupation extraordinaire quelque chose de plus qu'une
fantaisie maladive: si, par hasard, la rpugnance et le
ddain de mon pre pour le ct positif et ennuyeux de la vie
n'avaient pas introduit dans notre fortune quelque secret
dsordre que la connaissance du droit et l'habitude des
affaires devraient, suivant les esprances de ma mre,
permettre  son fils de rparer. Je ne pus cependant m'arrter
 cette pense: je me souvenais,  la vrit, d'avoir entendu
mon pre se plaindre amrement des dsastres que notre fortune
avait subis  l'poque rvolutionnaire, mais ds longtemps ces
plaintes avaient cess, et en tout temps d'ailleurs je n'avais
pu m'empcher de les trouver assez injustes, notre situation
de fortune me paraissant des plus satisfaisantes. Nous
habitions en effet auprs de Grenoble le chteau hrditaire
de notre famille, qui tait cit dans le pays pour son grand
air seigneurial. Il nous arrivait souvent,  mon pre et 
moi, de chasser tout un jour sans sortir de nos terres ou de
nos bois. Nos curies taient monumentales, et toujours
peuples de chevaux de prix qui taient la passion et
l'orgueil de mon pre. Nous avions de plus  Paris, sur le
boulevard des Capucines, un bel htel o un pied--terre
confortable nous tait rserv. Enfin, dans la tenue
habituelle de notre maison, rien ne pouvait trahir l'ombre de
la gne ou de l'expdient. Notre table mme tait toujours
servie avec une dlicatesse particulire et raffine 
laquelle mon pre attachait du prix.

La sant de ma mre cependant dclinait sur une pente  peine
sensible, mais continue. Il arriva un temps o ce caractre
anglique s'altra. Cette bouche, qui n'avait jamais eu que de
douces paroles, en ma prsence du moins, devint amre et
agressive; chacun de mes pas hors du chteau fut l'objet d'un
commentaire ironique. Mon pre, qui n'tait pas plus pargn
que moi, supportait ces attaques avec une patience qui de sa
part me paraissait mritoire; mais il prit l'habitude de vivre
plus que jamais hors de chez lui, prouvant, me disait-il, le
besoin de se distraire, de s'tourdir sans cesse. Il
m'engageait toujours  l'accompagner; et trouvait dans mon
amour du plaisir, dans l'ardeur impatiente de mon ge, et,
pour dire tout, dans la lchet de mon coeur, une trop facile
obissance.

Un jour du mois de septembre 185., des courses dans lesquelles
mon pre avait engag plusieurs chevaux devaient avoir lieu
sur un emplacement situ  quelque distance du chteau. Nous
tions partis de grand matin, mon pre et moi, et nous avions
djeun sur le thtre de la course. Vers le milieu de la
journe, comme je galopais sur la lisire de l'hippodrome pour
suivre de plus prs les pripties de la lutte, je fus rejoint
tout  coup par un de nos domestiques, qui me cherchait, me
dit-il, depuis plus d'une demi-heure: il ajouta que mon pre
tait dj retourn au chteau, o ma mre l'avait fait
appeler, et o il me priait de le suivre sans retard.

-- Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel?

-- Je crois que madame est plus mal, me rpondit cet homme.

Et je partis comme un fou.

En arrivant, je vis ma soeur qui jouait sur la pelouse, au
milieu de la grande coeur silencieuse et dserte. Elle
accourut au-devant de moi, comme je descendais de cheval, et
me dit en m'embrassant, avec un air de mystre affair et
presque joyeux:

-- Le cur est venu!

Je n'apercevais portant dans la maison aucune animation
extraordinaire, aucun signe de dsordre ou d'alarme. Je gravis
l'escalier  la hte, et je traversai le boudoir qui
communiquait  la chambre de ma mre, quand la porte s'ouvrit
doucement: mon pre parut. Je m'arrtai devant lui; il tait
trs ple, et ses lvres tremblaient.

-- Maxime, me dit-il dans me regarder, votre mre vous
demande.

Je voulais l'interroger, il me fit signe de la main et
s'approcha rapidement d'une fentre, comme pour regarder au
dehors. J'entrai. -- Ma mre tait  demi couche dans son
fauteuil, hors duquel un de ses bras pendait comme inerte. Sur
son visage, d'une blancheur de cire, je retrouvai soudain
l'exquise douceur et la grce dlicate que la souffrance en
avait nagure exiles: dj l'ange de l'ternel repos
tendait visiblement son aile sur ce front apais. Je tombai 
genoux: elle entr'ouvrit les yeux, releva pniblement sa tte
flchissante, et m'enveloppa d'un long regard. Puis, d'une
voix qui n'tait plus qu'un souffle interrompu, elle me dit
lentement ces paroles:

-- Pauvre enfant!... Je suis use, vois-tu... Ne pleure
pas!... Tu m'as un peu abandonne tout ce temps-ci; mais
j'tais si maussade!... Nous nous reverrons, Maxime, nous nous
expliquerons, mon fils... Je n'en puis plus!... Rappelle  ton
pre ce qu'il m'a promis. Toi, dans ce combat de la vie, sois
fort, et pardonne aux faibles!

Elle parut puise, s'interrompit un moment, puis, levant un
doigt avec effort et me regardant fixement:

-- Ta soeur! dit-elle.

Ses paupires bleutres se refermrent, puis elle les rouvrit
tout  coup en tendant les bras d'un geste raide et sinistre.
Je poussai un cri, mon pre accourut et pressa longtemps sur
sa poitrine, avec des sanglots dchirants, ce pauvre corps
d'une martyre.

Quelques semaines plus tard, sur le dsir formel de mon pre,
qui, me dit-il, ne faisait qu'obir aux derniers voeux de
celle que nous pleurions, je quittais la France et je
commenais  travers le monde cette vie nomade que j'ai mene
presque jusqu' ce jour. Durant une absence d'une anne, mon
coeur, de plus en plus aimant,  mesure que la mauvaise fougue
de l'ge s'amortissait, mon coeur me pressa plus d'une fois de
venir me retremper  la source de ma vie, entre la tombe de ma
mre et le berceau de ma jeune soeur; mais mon pre avait fix
lui-mme la dure prcise de mon voyage, et il ne m'avait
point lev  traiter lgrement ses volonts. Sa
correspondance, affectueuse, mais brve, n'annonait aucune
impatience  l'gard de mon retour; je n'en fus que plus
effray lorsque, dbarquant  Marseille il y a deux mois, je
trouvai plusieurs lettres de mon pre qui toutes me
rappelaient avec une hte fbrile.

Ce fut par une sombre soire de fvrier que je revis les
murailles massives de notre antique demeure se dtachant sur
une lgre couche de neige qui couvrait la campagne. Une bise
aigre et glace soufflait par intervalles; des flocons de
givre tombaient comme des feuilles mortes des arbres de
l'avenue, et se posaient sur le sol humide avec un bruit
faible et triste. En entrant dans la cour, je vis une ombre,
qui me parut tre celle de mon pre, se dessiner sur une des
fentres du grand salon, qui tait au rez-de-chausse, et qui,
dans les derniers temps de la vie de ma mre, ne s'ouvrait
jamais. Je me prcipitai; en m'apercevant, mon pre poussa une
sourde exclamation; puis il m'ouvrit ses bras, et je sentis
son coeur palpiter violemment contre le mien.

-- Tu es gel, mon pauvre enfant, me dit-il, me tutoyant
contre sa coutume. Chauffe-toi, chauffe-toi. Cette pice est
froide, mais je m'y tiens maintenant de prfrence, parce
qu'au moins on y respire.

-- Votre sant, mon pre?

-- Passable, tu vois. -- Et, me laissant prs de la chemine,
il reprit  travers cet immense salon, que deux ou trois
bougies clairaient  peine, la promenade que je semblais
avoir interrompue. Cet trange accueil m'avait constern. Je
regardais mon pre avec stupeur. -- As-tu vu mes cheveux? me
dit-il tout  coup sans s'arrter.

-- Mon pre!...

-- Ah! tiens, c'est juste! tu arrives. -- Aprs un silence: --
Maxime, reprit-il, j'ai  vous parler.

-- Je vous coute, mon pre.

Il sembla ne pas m'entendre, se promena quelque temps, et
rpta plusieurs fois par intervalles:

-- J'ai  vous parler, mon fils.

Enfin il poussa un soupir profond, passa une main sur son
front, et, s'asseyant brusquement, il me montra un sige en
face de lui. Alors, comme s'il et dsir de parler sans en
trouver le courage, ses yeux s'arrtrent sur les miens, et
j'y lus une expression d'angoisse, d'humilit et de
supplication, qui, de la part d'un homme aussi fier que
l'tait mon pre, me toucha profondment. Quels que pussent
tre les torts qu'il avait tant de peine  confesser, je
sentais au fond de l'me qu'ils lui taient bien largement
pardonns, quand soudain ce regard, qui ne me quittait pas,
prit une fixit tonne, vague et terrible: la main de mon
pre se crispa sur mon bras; il se souleva de son fauteuil,
et, retombant aussitt, il s'affaissa lourdement sur le
parquet. -- Il n'tait plus.

Notre coeur ne raisonne point, ne calcule point. C'est sa
gloire. Depuis un moment, j'avais tout devin: une seule
minute avait suffi pour me rvler tout  coup sans un mot
d'explication, par un jet de lumire irrsistible, cette
fatale vrit que mille faits se rptant chaque jour sous mes
yeux pendant vingt annes n'avaient pu me faire souponner.
J'avais compris que la ruine tait l, dans cette maison, sur
ma tte. Eh bien, je ne sais si mon pre me laissant combl de
ses bienfaits m'et cot plus de larmes et des larmes plus
amres. A mes regrets,  ma profonde douleur se joignait une
piti qui, remontant du fils au pre, avait quelque chose
d'trangement poignant. Je revoyais toujours ce regard
suppliant, humili, perdu; je me dsesprais de n'avoir pu
dire une parole de consolation  ce malheureux coeur avant
qu'il se brist, et je criais follement  celui qui ne
m'entendait plus: "Je vous pardonne! je vous pardonne!" Dieu!
quels instants!

Autant que j'ai pu conjecturer, ma mre en mourant avait fait
promettre  mon pre de vendre la plus grande partie de ses
biens, de payer entirement la dette norme qu'il avait
contracte en dpensant tous les ans un tiers de plus que son
revenu, et de se rduire ensuite strictement  vivre de ce qui
lui resterait. Mon pre avait essay de tenir cet engagement:
il avait vendu ses bois et une portion de ses terres; mais, se
voyant matre alors d'un capital considrable, il n'en avait
consacr qu'une faible part  l'amortissement de sa dette, et
avait entrepris de rtablir sa fortune en confiant le reste
aux dtestables hasards de la Bourse. Ce fut ainsi qu'il
acheva de se perdre.

Je n'ai pu encore sonder jusqu'au fond l'abme o nous sommes
engloutis. Une semaine aprs la mort de mon pre, je tombai
gravement malade, et c'est  peine si, aprs deux mois de
souffrance, j'ai pu quitter notre chteau patrimonial le jour
o un tranger en prenait possession. Heureusement un vieil
ami de ma mre qui habite Paris, et qui tait charg autrefois
des affaires de notre famille en qualit de notaire, est venu
 mon aide dans ces tristes circonstances: il m'a offert
d'entreprendre lui-mme un travail de liquidation qui
prsentait  mon inexprience des difficults inextricables.
Je lui ai abandonn absolument le soin de rgler les affaires
de la succession, et je prsume que sa tche est aujourd'hui
termine. A peine arriv hier matin, j'ai couru chez lui: il
tait  la campagne, d'o il ne doit revenir que demain. Ces
deux journes ont t cruelles: l'incertitude est vraiment le
pire de tous les maux, parce qu'il est le seul qui suspende
ncessairement les ressorts de l'me et qui ajourne le
courage. Il m'et bien surpris, il y a dix ans, celui qui
m'et prophtis que ce vieux notaire, dont le langage
formaliste et la raide politesse nous divertissaient si fort,
mon pre et moi, serait un jour l'oracle de qui j'attendrais
l'arrt suprme de ma destine! Je fais mon possible pour me
tenir en garde contre des esprances exagres: j'ai calcul
approximativement que, toutes nos dettes payes, il nous
resterait un capital de cent vingt  cent cinquante mille
francs. Il est difficile qu'une fortune qui s'levait  cinq
millions ne nous laisse pas au moins cette pave. Mon
intention est de prendre pour ma part une dizaine de mille
francs, et d'aller chercher fortune dans les nouveaux Etats de
l'Union; j'abandonnerai le reste  ma soeur.

Voil assez d'criture pour ce soir. Triste occupation que de
retracer de tels souvenirs! Je sens nanmoins qu'elle m'a
rendu un peu de calme. Le travail certainement est une loi
sacre, puisqu'il suffit d'une faire la plus lgre
application pour prouver je ne sais quel contentement et
quelle srnit. L'homme cependant n'aime point le travail:
il n'en peut mconnatre les infaillibles bienfaits; il les
gote chaque jour, s'en applaudit, et chaque lendemain il se
remet au travail avec la mme rpugnance. Il me semble qu'il y
a l une contradiction singulire et mystrieuse, comme si
nous sentions  la fois dans le travail le chtiment et le
caractre divin et paternel du juge.




Jeudi.


Ce matin,  mon rveil, on m'a remis une lettre du vieux
Laubpin. Il m'invitait  dner, en s'excusant de la libert
grande; il ne me faisait d'ailleurs aucune communication
relative  mes intrts. J'ai mal augur de cette rserve.

En attendant l'heure fixe, j'ai fait sortir ma soeur de son
couvent, et je l'ai promene dans Paris. L'enfant ne se doute
pas de notre ruine. Elle a eu, dans le cours de la journe,
diverses fantaisies assez coteuses. Elle s'est approvisionne
largement de gants, de papier rose, de bonbons pour ses amies,
d'essences fines, de savons extraordinaires, de petits
pinceaux, toutes choses fort utiles sans soute, mais qui le
sont moins qu'un dner. Puisse-t-elle l'ignorer toujours!

A six heures, j'tais  rue Cassette, chez M. Laubpin. Je ne
sais quel ge peut avoir notre vieil ami; mais, aussi loin que
remontent mes souvenirs dans le pass, je l'y retrouve tel que
je l'ai revu aujourd'hui, grand, sec, un peu vot, cheveux
blancs en dsordre, oeil perant sous des touffes de sourcils
noirs, une physionomie robuste et fine tout  la fois. J'ai
revu en mme temps l'habit noir d'une coupe antique, la
cravate blanche professionnelle, le diamant hrditaire au
jabot, -- bref, tous les signes extrieurs d'un esprit grave,
mthodique et ami des traditions. Le vieillard m'attendait
devant la porte ouverte de son petit salon: aprs une
profonde inclination, il a saisi lgrement ma main entre deux
doigts, et m'a conduit en face d'une vieille dame d'apparence
assez simple qui se tenait debout devant la chemine: "M. le
marquis de Champcey d'Hauterive!" a dit alors M. Laubpin de
sa voix forte, grasse et emphatique; puis tout  coup, d'un
ton plus humble, en se retournant vers moi: "Madame
Laubpin!"

Nous nous sommes assis, et il y a eu un moment de silence
embarrass. Je m'tais attendu  un claircissement immdiat
sur ma situation dfinitive: voyant qu'il tait diffr, j'ai
prsum qu'il ne pouvait tre d'une nature agrable, et cette
prsomption m'tait confirme par les regards de compassion
discrte dont madame Laubpin m'honorait furtivement. Quant 
M. Laubpin, il m'observait avec une attention singulire, qui
ne me paraissait pas exempte de malice. Je me suis rappel
alors que mon pre avait toujours prtendu flairer dans le
coeur du crmonieux tabellion et sous ses respects affects,
un vieux reste de levain bourgeois, roturier, et mme jacobin.
Il m'a sembl que ce levain fermentait un peu en ce moment, et
que les secrtes antipathies du vieillard trouvaient quelque
satisfaction dans le spectacle d'un gentilhomme  la torture.
J'ai pris aussitt la parole en essayant de montrer, malgr
l'accablement rel que j'prouvais, une pleine libert
d'esprit:

-- Comment, monsieur Laubpin, ai-je dit, vous avez quitt la
place des Petits-Pres, cette chre place des Petits-Pres?
Vous avez pu vous dcider  cela? Je ne l'aurais jamais cru.

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, a rpondu M. Laubpin, c'est
effectivement une infidlit qui n'est point de mon ge; mais,
en cdant l'tude, j'ai d cder le logis, attendu qu'un
panonceau ne se dplace pas comme une enseigne.

-- Cependant vous vous occupez encore d'affaires?

-- A titre amical et officieux, oui, monsieur le marquis.
Quelques familles honorables, considrables, dont j'ai eu le
bonheur d'obtenir la confiance pendant une pratique de
quarante-cinq annes, veulent bien encore quelquefois, dans
des circonstances particulirement dlicates, rclamer les
avis de mon exprience, et je crois pouvoir ajouter qu'elles
se repentent rarement de les avoir suivis.

Comme M. Laubpin achevait de se rendre  lui-mme ce
tmoignage, une vieille domestique est venue annoncer que le
dner tait servi. J'ai eu alors l'avantage de conduire madame
Laubpin dans la salle voisine. Pendant tout le repas, la
conversation s'est trane dans la plus insignifiante
banalit, M. Laubpin ne cessant d'attacher sur moi son regard
perant et quivoque, tandis que madame Laubpin prenait, en
m'offrant de chaque plat, ce ton douloureux et pitoyable qu'on
affecte auprs du lit d'une malade. Enfin on s'est lev, et le
vieux notaire m'a introduit dans son cabinet, o l'on nous a
aussitt servi le caf. Me faisant asseoir alors, et
s'adossant  la chemine:

-- Monsieur le marquis, a dit M. Laubpin, vous m'avez fait
l'honneur de me confier le soin de liquider la succession de
feu M. le marquis de Champcey d'Hauterive, votre pre. Je
m'apprtais hier mme  vous crire, quand j'ai su votre
arrive  Paris, laquelle me permet de vous rendre compte de
vive voix du rsultat de mon zle et de mes oprations.

-- Je pressens, monsieur, que ce rsultat n'est pas heureux.

-- Non, monsieur le marquis, et je ne vous cacherai pas que
vous devez vous armer de courage pour l'apprendre; mais il est
dans mes habitudes de procder avec mthode. Ce fut, monsieur,
en l'anne 1820, que mademoiselle Louise-Hlne Dugald
Delatouche d'Erouville fut recherche en mariage par
Charles-Christian Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive. Investi par
une sorte de tradition sculaire de la direction des intrts
de la famille Dugald Delatouche, et admis en outre ds
longtemps prs de la jeune hritire de cette maison sur le
pied d'une familiarit respectueuse, je dus employer tous les
arguments de la raison pour combattre le penchant de son coeur
et la dtourner de cette funeste alliance. Je dis funeste
alliance, non pas que la fortune de M. de Champcey, malgr
quelques hypothques dont elle tait greve ds cette poque,
ne ft gale  celle de mademoiselle Delatouche; mais je
connaissais le caractre et le temprament, hrditaires en
quelque sorte, de M. de Champcey. Sous les dehors sduisants
et chevaleresques qui le distinguaient comme tous ceux de sa
maison, j'apercevais clairement l'irrflexion obstine,
l'incurable lgret, la fureur du plaisir, et finalement
l'implacable gosme...

-- Monsieur, ai-je interrompu brusquement, la mmoire de mon
pre m'est sacre, et j'entends qu'elle le soit  tous ceux
qui parlent de mon pre devant moi.

-- Monsieur, a repris le vieillard avec une motion soudaine
et violente, je respecte ce sentiment; mais, en parlant de
votre pre, j'ai grand'peine  oublier que je parle de l'homme
qui a tu votre mre, une enfant hroque, une sainte, un
ange!

Je m'tais lev fort agit. M. Laubpin, qui avait fait
quelques pas  travers la chambre, m'a saisi le bras.

-- Pardon, jeune homme, m'a-t-il dit; mais j'aimais votre
mre. Je l'ai pleure. Veuillez me pardonner... Puis, se
replaant devant la chemine: -- Je reprends, a-t-il ajout
du ton solennel qui lui est ordinaire; j'eus l'honneur et le
chagrin de rdiger le contrat de mariage de madame votre mre.
Malgr mon insistance, le rgime dotal avait t cart, et ce
ne fut pas sans de grands efforts que je parvins  introduire
dans l'acte une clause protectrice qui dclarait inalinable,
sans la volont lgalement constate de madame votre mre, un
tiers environ de ses apports immobiliers. Vaine prcaution,
monsieur le marquis, et je pourrais dire prcaution cruelle
d'une amiti mal inspire, car cette clause fatale ne fit que
prparer  celle dont elle devait sauvegarder le repos ses
plus insupportables tourments; -- j'entends ces luttes, ces
querelles, ces violences dont l'cho dut frapper vos oreilles
plus d'une fois, et dans lesquelles on arrachait lambeaux par
lambeaux  votre malheureuse mre le dernier hritage, le pain
de ses enfants!

-- Monsieur, je vous en prie!

-- Je m'incline, monsieur le marquis... Je ne parlerai que du
prsent. A peine honor de votre confiance, mon premier
devoir, monsieur, tait de vous engager  n'accepter que sous
bnfice d'inventaire la succession embarrasse qui vous tait
chue.

-- Cette mesure, monsieur, m'a paru outrageante pour la
mmoire de mon pre et j'ai d m'y refuser.

M. Laubpin, aprs m'avoir lanc un de ces regards
inquisiteurs qui lui sont familiers, a repris:

-- Vous n'ignorez pas apparemment, monsieur, que, faute
d'avoir us de cette facult lgale, vous demeurez passible
des charges de la succession, lors mme que ces charges en
excderaient la valeur. Or j'ai actuellement le devoir pnible
de vous apprendre, monsieur le marquis, que ce cas est
prcisment celui qui se prsente dans l'espce. Comme vous le
verrez dans ce dossier, il est parfaitement constant qu'aprs
la vente de votre htel  des conditions inespres, vous et
mademoiselle votre soeur resterez encore redevables envers les
cranciers de monsieur votre pre d'une somme de quarante-cinq
mille francs.

Je suis demeur vritablement atterr  cette nouvelle, qui
dpassait mes plus fcheuses apprhensions. Pendant une
minute, j'ai prt une attention hbte au bruit monotone de
la pendule, sur laquelle je fixais un oeil sans regard.

-- Maintenant, a repris M. Laubpin aprs un silence, le
moment est venu de vous dire, monsieur le marquis, que madame
votre mre, en prvision des ventualits qui se ralisent
malheureusement aujourd'hui, m'a remis en dpt quelques
bijoux dont la valeur est estime  cinquante mille francs
environ. Pour empcher que cette faible somme, votre unique
ressources dsormais, ne passe aux mains des cranciers de la
succession, nous pouvons user, je crois, du subterfuge lgal
que vais avoir l'honneur de vous soumettre.

-- Mais cela est tout  fait inutile, monsieur. Je suis trop
heureux de pouvoir,  l'aide de cet appoint inattendu, solder
intgralement les dettes de mon pre, et je vous prierai de le
consacrer  cet emploi.

M. Laubpin s'est lgrement inclin.

-- Soit, a-t-il dit; mais il m'est impossible de ne pas vous
faire observer, monsieur le marquis, qu'une fois ce
prlvement opr sur le dpt qui est entre mes mains, il ne
vous restera pour toute fortune,  mademoiselle Hlne et 
vous, qu'une somme de quatre  cinq mille livres, laquelle, au
taux actuel de l'argent, vous donnera un revenu de deux cent
vingt-cinq francs. Ceci pos, monsieur le marquis, qu'il me
soit permis de vous demander,  titre confidentiel, amical et
respectueux, si vous avez avis  quelques moyens d'assurer
votre existence et celle de votre soeur et pupille et quels
sont vos projets?

-- Je n'en ai plus aucun, monsieur, je vous l'avoue. Tous ceux
que j'avais pu former sont inconciliables avec le dnuement
absolu o je me trouve rduit. Si j'tais seul au monde, je me
ferais soldat; mais j'ai ma soeur, et je ne puis souffrir le
pense de voir la pauvre enfant rduite au travail et aux
privations. Elle est heureuse dans son couvent; elle est assez
jeune pour y demeurer quelques annes encore. J'accepterais du
meilleur de mon coeur toute occupation qui me permettrait, en
me rduisant moi-mme  l'existence la plus troite, de gagner
chaque anne le prix de la pension de ma soeur, et de lui
amasser une dot pour l'avenir.

M. Laubpin m'a regard fixement.

-- Pour atteindre cet honorable objectif, a-t-il repris, vous
ne devez pas penser, monsieur le marquis,  entrer,  votre
ge, dans la lente filire des administrations publiques et
des fonctions officielles. Il vous faudrait un emploi qui vous
assurt ds le dbut cinq ou six mille francs de revenu
annuel. Je dois vous dire que, dans l'tat de notre
organisation sociale, il ne suffit nullement d'avancer la main
pour trouver ce desideratum. Heureusement, j'ai  vous
communiquer quelques propositions vous concernant, qui sont de
nature  modifier ds  prsent, et sans grand effort, votre
situation.

Les yeux de M. Laubpin se sont attachs sur moi avec une
attention plus pntrante que jamais, et il a continu:

-- En premier lieu, monsieur le marquis, je serai prs de vous
l'organe d'un spculateur habile, riche et influent; ce
personnage a conu l'ide d'une entreprise considrable dont
la nature vous sera explique ci-aprs, et qui ne peut russir
que par le concours particulier de la classe aristocratique de
ce pays. Il pense qu'un nom ancien et illustre comme le vtre,
monsieur le marquis, figurant parmi ceux des membres
fondateurs de l'entreprise, aurait pour effet de lui gagner
des sympathies dans les rangs du public spcial auquel le
prospectus doit tre adress. En vue de cet avantage, il vous
offre d'abord ce qu'on nomme communment une prime, c'est--dire
une dizaine d'actions  titre gratuit, dont la valeur,
estime ds ce moment  dix mille francs, serait
vraisemblablement triple par le succs de l'opration. En
outre...

-- Tenez-vous-en l, monsieur; de telles ignominies ne valent
pas la peine que vous preniez des les formuler.

J'ai vu briller soudain l'oeil du vieillard sous ses pais
sourcils, comme si une tincelle s'en ft dtache. Un faible
sourire a dtendu les plis rigides de son visage.

-- Si la proposition ne vous plat pas, monsieur le marquis,
a-t-il dit en grasseyant, elle ne me plat pas plus qu' vous.
Toutefois j'ai cru devoir vous la soumettre. En voici une
autre qui vous sourira peut-tre davantage, et qui de fait est
plus avenante. Je compte, monsieur, au nombre de mes plus
anciens clients un commerant honorable qui s'est retir des
affaires depuis peu de temps, et qui jouit dsormais
paisiblement, auprs d'une fille unique et consquemment
adore, d'une _aurea mediocritas_ que j'value  vingt-cinq
mille livres de revenu. Le hasard voulut, il y a trois jours,
que la fille de mon client ft informe de votre situation:
j'ai cru devoir, j'ai mme pu m'assurer, pour tout dire, que
l'enfant, laquelle d'ailleurs est agrable  voir et pourvue
de qualits estimables, n'hsiterait pas un instant  accepter
de votre main le titre de marquise de Champcey. Le pre
consent et je n'attends qu'un mot de vous, monsieur le
marquis, pour vous dire le nom et la demeure de cette
famille... intressante.

-- Monsieur, ceci me dtermine tout  fait: je quitterai ds
demain un titre qui dans ma situation est drisoire, et qui en
outre semble devoir m'exposer aux plus misrables entreprises
de l'intrigue. Le nom originaire de ma famille est Odiot:
c'est le seul que je compte porter dsormais. Maintenant,
monsieur, en reconnaissant toute la vivacit de l'intrt qui
a pu vous engager  vous faire l'interprte de ces singulires
propositions, je vous prierai de m'pargner toutes celles qui
pourraient avoir un caractre analogue.

-- En ce cas, monsieur le marquis, a rpondu M. Laubpin, je
n'ai absolument plus rien  vous dire. En mme temps, pris
d'un accs subit de jovialit, il a frott ses mains l'une
contre l'autre avec un bruit de parchemins froisss. Puis il a
ajout en riant: Vous serez un homme difficile  caser,
monsieur Maxime. Ah! ah! trs difficile  caser. Il est
extraordinaire, monsieur, que je n'aie pas remarqu plus tt
la saisissante similitude que la nature s'est plus  tablir
entre votre physionomie et celle de madame votre mre. Les
yeux et le sourire en particulier... mais ne nous garons pas,
et puisqu'il vous convient de ne devoir qu' un honorable
travail vos moyens d'existence, souffrez que je vous demande
quels peuvent tre vos talents et vos aptitudes?

-- Mon ducation, monsieur, a t naturellement celle d'un
homme destin  la richesse et  l'oisivet. Cependant j'ai
tudi le droit. J'ai mme le titre d'avocat.

-- D'avocat? ah diable! vous tes avocat? Mais le titre ne
suffit pas: dans la carrire du barreau, plus que dans aucune
autre, il faut payer de sa personne... et l... voyons... vous
sentez-vous loquent, monsieur le marquis?

-- Si peu, monsieur, que je me crois tout  fait incapable
d'improviser deux phrases en public.

-- Hum! ce n'est pas l prcisment ce qu'on peut appeler une
vocation d'orateur. Il faudra donc vous tourner d'un autre
ct; mais la matire exige de plus amples rflexions. Je vois
d'ailleurs que vous tes fatigu, monsieur le marquis. Voici
votre dossier que je vous prie d'examiner  loisir. J'ai
l'honneur de vous saluer, monsieur. Permettez-moi de vous
clairer. Pardon... dois-je attendre de nouveaux ordres avant
de consacrer au payement de vos cranciers le prix des bijoux
et joyaux qui sont entre mes mains?

-- Non, certainement. J'entends de plus que vous prleviez sur
cette rserve la juste rmunration de vos bons offices.

Nous tions arrivs sur le palier de l'escalier: M. Laubpin,
dont la taille se courbe un peu lorsqu'il est en marche, s'est
redress brusquement.

-- En ce qui concerne vos cranciers, monsieur le marquis,
m'a-t-il dit, je vous obirai avec respect. Pour ce qui me
regarde, j'ai t l'ami de votre mre, et je prie humblement,
mais instamment, le fils de votre mre de me traiter en ami.

J'ai tendu au vieillard une main qu'il a serre avec force, et
nous nous sommes spars.

Rentr dans la petite chambre que j'occupe sous les toits de
cet htel, qui dj ne m'appartient plus, j'ai voulu me
prouver  moi-mme que la certitude de ma complte dtresse ne
me plongeait pas dans un abattement indigne d'un homme. Je me
suis mis  crire le rcit de cette journe dcisive de ma
vie, en m'appliquant  conserver la phrasologie exacte du
vieux notaire, et ce langage ml de raideur et de courtoisie,
de dfiance et de sensibilit, qui, pendant que j'avais l'me
navre, a fait plus d'une fois sourire mon esprit.

Voil donc la pauvret, non plus cette pauvret cache, fire,
potique, que mon imagination menait bravement  travers les
grands bois, les dserts et les savanes, mais la positive
misre, le besoin, la dpendance, l'humiliation, quelque chose
de pis encore, la pauvret amre du riche dchu, la pauvret
en habit noir, qui cache ses mains nues aux anciens amis qui
passent! -- Allons, frre, courage!...




Lundi, 27 avril.


J'ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de M.
Laubpin. J'avoue que je comptais srieusement sur l'intrt
qu'il avait paru me tmoigner. Son exprience, ses
connaissances pratiques, ses relations tendues lui donnaient
les moyens de m'tre utile. J'tais prt  faire, sous sa
direction, toutes les dmarches ncessaires; mais, abandonn 
moi-mme, je ne sais absolument de quel ct tourner mes pas.
Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui
tiennent beaucoup. Je crains de m'tre mpris. Ce matin, je
m'tais dtermin  me rendre chez lui, sous prtexte de lui
remettre les pices qu'il m'avait confies, et dont j'ai pu
vrifier la triste exactitude. On m'a dit que le bonhomme
tait all goter les douceurs de la villgiature dans je ne
sais quel chteau au fond de la Bretagne. Il est encore absent
pour deux ou trois jours. Ceci m'a vritablement constern. Je
n'prouvais pas seulement le chagrin de rencontrer
l'indiffrence et l'abandon o j'avais pens trouver
l'empressement d'une amiti dvoue; j'avais de plus
l'amertume de m'en retourner comme j'tais venu, avec une
bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubpin de
m'avancer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs
qui doivent nous revenir aprs le payement intgral de nos
dettes, car j'ai eu beau vivre en anachorte depuis mon
arrive  Paris, la somme insignifiante que j'avais pu
rserver pour mon voyage est compltement puise, et si
compltement, qu'aprs avoir fait ce matin un vritable
djeuner de pasteur, _castaneae molles et pressi copia lactis_,
j'ai d recourir, pour dner ce soir,  une sorte
d'escroquerie dont je veux consigner ici le souvenir
mlancolique.

Moins on a djeun, plus on dsire dner. C'est un axiome dont
j'ai senti aujourd'hui toute la force bien avant que le soleil
et achev son cours. Parmi les promeneurs que la douceur du
ciel avait attirs cet aprs-midi aux Tuileries, et qui
regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la
face de marbre des sylvains, on remarquait un homme jeune
encore, et d'une tenue irrprochable, qui paraissait tudier
avec une sollicitude extraordinaire le rveil de la nature.
Non content de dvorer de l'oeil la verdure nouvelle, il
n'tait point rare de voir ce personnage dtacher furtivement
de leurs tiges de jeunes pousses apptissantes, des feuilles 
demi droules, et les porter  ses lvres avec une curiosit
de botaniste. J'ai pu m'assurer que cette ressource
alimentaire, qui m'avait t indique par l'histoire des
naufrages, tait d'une valeur fort mdiocre. Toutefois j'ai
enrichi mon exprience de quelques notions intressantes:
ainsi je sais dsormais que le feuillage du marronnier est
excessivement amer  la bouche, comme au coeur; le rosier
n'est pas mauvais; le tilleul est onctueux et assez agrable;
le lilas poivr -- et malsain, je crois.

Tout en mditant sur ces dcouvertes, je me suis dirig vers
le couvent d'Hlne. En mettant le pied dans le parloir, que
j'ai trouv plein comme une ruche, je me suis senti plus
assourdi qu' l'ordinaire par les confidences tumultueuses des
jeunes abeilles. Hlne est arrive, les cheveux en dsordre,
les joues enflammes, les yeux rouges et tincelants. Elle
tenait  la main un morceau de main de la longueur de son
bras. Comme elle m'embrassait d'un air proccup:

-- Eh bien, fillette, qu'est-ce qu'il y a donc? Tu as pleur.

-- Non, non, Maxime, ce n'est rien.

-- Qu'est-ce qu'il y a? Voyons...

Elle a baiss la voix:

-- Ah! je suis bien malheureuse, va, mon pauvre Maxime!

-- Vraiment? conte-moi donc cela en mangeant ton pain.

-- Oh! je ne vais certainement pas manger mon pain; je suis
bien trop malheureuse pour manger. Tu sais bien, Lucie, Lucie
Campbell, ma meilleure amie? eh bien, nous sommes brouilles
mortellement.

-- Oh! mon Dieu!... Mais sois tranquille, ma mignonne, vous
vous raccommoderez, va!

-- Oh! Maxime, c'est impossible, vois-tu. Il y a eu des choses
trop graves. Ce n'tait rien d'abord; mais on s'chauffe et on
perd la tte, tu sais. Figure-toi que nous jouions au volant,
et Lucie s'est trompe en comptant les points: j'en avais six
cent quatre-vingts, et elle six cent quinze seulement, et elle
a prtendu en avoir six cent soixante-quinze. C'tait un peu
trop fort, tu m'avoueras. J'ai soutenu mon chiffre, bien
entendu, elle le sien. "Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit,
consultons ces demoiselles; je m'en rapporte  elles. -- Non,
mademoiselle, m'a-t-elle rpondu, je suis sre de mon chiffre,
et vous tes une mauvaise joueuse. -- Eh bien, vous,
mademoiselle, lui ai-je dit, vous tes une menteuse! -- C'est
bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi, je vous mprise
trop pour vous rpondre!" Ma soeur Sainte-Flix est arrive 
ce moment-l, heureusement, car je crois que j'allais la
battre... Ainsi voil ce qui s'est pass. Tu vois s'il est
possible de nous raccommoder aprs cela. C'est impossible; ce
serait une lchet. En attendant, je ne peux pas te dire ce
que je souffre; je crois qu'il n'y a pas une personne sur la
terre qui soit aussi malheureuse que moi.

-- Certainement, mon enfant, il est difficile d'imaginer un
malheur plus accablant que le tien; mais, pour te dire ma
faon de penser, tu te l'es un peu attir, car, dans cette
querelle, c'est de ta bouche qu'est sortie la parole la plus
blessante. Voyons, est-elle dans le parloir, ta Lucie?

-- Oui, la voil, l-bas, dans le coin. Et elle m'a montr
d'un signe de tte digne et discret une petite fille trs
blonde, qui avait galement les joues enflammes et les yeux
rouges, et qui paraissait en train de faire  une vieille dame
trs attentive le rcit du drame que la soeur Sainte-Flix
avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu
digne du sujet, mademoiselle Lucie lanait de temps  autre un
regard furtif sur Hlne et sur moi.

-- Eh bien, ma chre enfant, ai-je dit, as-tu confiance en
moi?

-- Oui, j'ai beaucoup de confiance en toi, Maxime.

-- En ce cas, voici ce que tu vas faire: tu vas t'en aller
doucement te placer derrire la chaise de mademoiselle Lucie;
tu vas lui prendre la tte comme ceci, en tratre, tu vas
l'embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis
tu vas voir ce qu'elle va faire  son tour.

Hlne a paru hsiter quelques secondes; puis elle est partie
 grands pas, est tombe comme la foudre sur mademoiselle
Campbell, et lui a caus nanmoins la plus douce surprise:
les deux jeunes infortunes, runies enfin pour jamais, ont
confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant
que la vieille et respectable madame Campbell se mouchait avec
un bruit de cornemuse.

Hlne est revenue me trouver toute radieuse.

-- Eh bien, ma chrie, lui ai-je dit, j'espre que maintenant
tu vas manger ton pain?

-- Oh! vraiment, non, Maxime; j'ai t trop mue, vois-tu, et
puis il faut te dire qu'il est arriv aujourd'hui une lve,
une nouvelle, qui nous a donn un rgal de meringues,
d'clairs et de chocolat  la crme, de sorte que je n'ai pas
faim du tout. Je suis mme trs embarrasse, parce que dans
mon trouble j'ai oubli tout  l'heure de remettre mon pain au
panier, comme on doit le faire quand on n'a pas faim au
goter, et j'ai peur d'tre punie; mais, en passant dans la
cour, je vais tcher de jeter mon pain dans le soupirail de la
cave sans qu'on s'en aperoive.

-- Comment! petite soeur, ai-je repris en rougissant
lgrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-l?

-- Ah! je sais que ce n'est pas bien, car il y a peut-tre des
pauvres qui seraient bien heureux de l'avoir, n'est-ce pas,
Maxime?

-- Il y en a certainement, ma chre enfant.

-- Mais comment veux-tu que je fasse? les pauvres n'entrent
pas ici.

-- Voyons, Hlne, confie-moi ce pain, et je le donnerai en
ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu?

-- Je crois bien!

L'heure de la retraite a sonn: j'ai rompu le pain en deux
morceaux que j'ai fait disparatre honteusement dans les
poches de mon paletot.

-- Cher Maxime! a repris l'enfant,  bientt, n'est-ce pas? Tu
me diras si tu as rencontr un pauvre, si tu lui as donn mon
pain, et s'il l'a trouv bon.

Oui, Hlne, j'ai rencontr un pauvre, et je lui ai donn ton
pain, qu'il a emport comme une proie dans sa mansarde
solitaire, et il l'a trouv bon; mais c'tait un pauvre sans
courage, car il a pleur en dvorant l'aumne de tes petites
mains bien-aimes. Je te dirai tout cela, Hlne, car il est
bon que tu saches qu'il y a sur la terre des souffrances plus
srieuses que tes souffrances d'enfant: je te dirai tout,
except le nom du pauvre.




Mardi, 28 avril.


Ce matin,  neuf heures, je sonnais  la porte de M. Laubpin,
esprant vaguement que quelque hasard aurait ht son retour;
mais on ne l'attend que demain. La pense m'est venue aussitt
de m'adresser  madame Laubpin, et de lui faire part de la
gne excessive o me rduit l'absence de son mari. Pendant que
j'hsitais entre la pudeur et le besoin, la vieille
domestique, effraye apparemment du regard affam que je
fixais sur elle, a tranch la question en refermant
brusquement la porte. J'ai pris alors mon parti, et j'ai
rsolu de jener jusqu' demain. Je me suis dit qu'aprs tout
on ne meurt pas pour un jour d'abstinence: si j'tais
coupable en cette circonstance d'un excs de fiert, j'en
devais souffrir seul, et par consquent cela ne regardait que
moi.

L-dessus je me suis dirig vers la Sorbonne, o j'ai assist
successivement  plusieurs cours, en essayant de combler, 
force de jouissances spirituelles, le vide qui se faisait
sentir dans mon temporel; mais l'heure est venue o cette
ressource m'a manqu, et aussi bien je commenais  la trouver
insuffisante. J'prouvais surtout une forte irritation
nerveuse que j'esprais calmer en marchant. La journe tait
froide et brumeuse. Comme je passais sur le pont des Saints-Pres,
je me suis arrt un instant presque malgr moi; je me
suis accoud sur le parapet, et j'ai regard les eaux troubles
du fleuve se prcipiter sous les arches. Je ne sais quelles
penses maudites ont travers en ce moment mon esprit fatigu
et affaibli: je me suis reprsent soudain sous les plus
insupportables couleurs l'avenir de lutte continuelle, de
dpendance et d'humiliation dans lequel j'entrais lugubrement
par la porte de la faim; j'ai senti un dgot profond, absolu,
et comme une impossibilit de vivre. En mme temps, un flot de
colre sauvage et brutale me montait au cerveau, j'ai eu comme
un blouissement, et, me penchant dans le vide, j'ai vu toute
la surface du fleuve se pailleter d'tincelles...

Je ne dirai pas, suivant l'usage: Dieu ne l'a pas voulu. Je
n'aime pas ces formules banales. J'ose dire: Je ne l'ai pas
voulu! Dieu nous a faits libres, et si j'en avais pu douter
auparavant, cette minute suprme o l'me et le corps, le
courage et la lchet, le bien et le mal, se livraient en moi,
si clairement un mortel combat, cette minute et emport mes
doutes  jamais.

Redevenu matre de moi, je n'ai plus prouv vis--vis de ces
ondes redoutables que la tentation fort innocente et assez
niaise d'y tancher la soif qui me dvorait. J'ai rflchi au
surplus que je trouverais dans ma chambre une eau beaucoup
plus limpide, et j'ai pris rapidement le chemin de l'htel, en
me faisant une image dlicieuse des plaisirs qui m'y
attendaient. Dans mon triste enfantillage, je m'tonnais, je
ne revenais pas de n'avoir point song plus tt  cet
expdient vainqueur. Sur le boulevard, je me suis crois tout
 coup avec Gaston de Vaux, que je n'avais pas vu depuis deux
ans. Il s'est arrt aprs un mouvement d'hsitation, m'a
serr cordialement la main, m'a dit deux mots de mes voyages
et m'a quitt  la hte. Puis, revenant sur ses pas:

-- Mon ami, m'a-t-il dit, il faut que tu me permettes de
t'associer  une bonne fortune qui m'est arrive ces jours-ci.
J'ai mis la main sur un trsor: j'ai reu une cargaison de
cigares qui me cotent deux francs chacun, mais qui sont sans
prix. En voici un, tu m'en diras des nouvelles. Au revoir, mon
bon!

J'ai mont pniblement mes six tages, et j'ai saisi, en
tremblant d'motion, ma bienheureuse carafe, dont j'ai puis
le contenu  petites gorges; aprs quoi j'ai allum le cigare
de mon ami, en m'adressant dans ma glace un sourire
d'encouragement. Je suis ressorti aussitt, convaincu que le
mouvement physique et les distractions de la rue m'taient
salutaires. En ouvrant ma porte, j'ai t surpris et mcontent
d'apercevoir dans l'troit corridor la femme du concierge de
l'htel, qui a paru dcontenance de ma brusque apparition.
Cette femme a t autrefois au service de ma mre, qui l'avait
prise en affection, et qui lui donna en la mariant la place
lucrative qu'elle occupe encore aujourd'hui. J'avais cru
remarquer depuis quelques jours qu'elle m'piait, et, la
surprenant cette fois presque en flagrant dlit:

-- Qu'est-ce que vous voulez? lui ai-je dit violemment.

-- Rien, monsieur Maxime, rien, a-t-elle rpondu fort
trouble; j'apprtais le gaz.

J'ai lev les paules, et je suis parti.

Le jour tombait. J'ai pu me promener dans les lieux les plus
frquents sans craindre de fcheuses reconnaissances. J'ai
t forc de jeter mon cigare, qui me faisait mal. Ma
promenade a dur deux ou trois heures, des heures cruelles. Il
y a quelque chose de particulirement poignant  se sentir
attaqu, au milieu de tout l'clat et de toute l'abondance de
la vie civilise, par le flau de la vie sauvage, la faim.
Cela tient de la folie; c'est un tigre qui vous saute  la
gorge en plein boulevard.

Je faisais des rflexions nouvelles. Ce n'est donc pas un vain
mot, la faim! Il y a donc vraiment une maladie de ce nom-l;
il y a vraiment des cratures humaines qui souffrent 
l'ordinaire, et presque chaque jour, ce que je souffre, moi,
par hasard, une fois en ma vie. Et pour combien d'entre elles
cette souffrance ne se complique-t-elle pas encore de
raffinements qui me sont pargns? Le seul tre qui
m'intresse au monde, je le sais du moins  l'abri des maux
que je subis: je vois son cher visage heureux, rose et
souriant. Mais ceux qui ne souffrent pas seuls, ceux qui
entendent le cri dchirant de leurs entrailles rpt par des
lvres aimes et suppliantes, ceux qu'attendent dans leur
froid logis des femmes aux joues ples et des petits enfants
sans sourire!... Pauvres gens!... O sainte charit!

Ces penses m'taient le courage de me plaindre; elles m'ont
donn celui de soutenir l'preuve jusqu'au bout. Je pouvais en
effet l'abrger. Il y a ici deux ou trois restaurants o je
suis connu, et il m'est arriv souvent, quand j'tais riche,
d'y entrer sans scrupule, quoique j'eusse oubli ma bourse. Je
pouvais user de ce procd. Il ne m'et pas t plus difficile
de trouver  emprunter cent sous dans Paris; mais ces
expdients, qui sentaient la misre et la tricherie, m'ont
dcidment rpugn. Pour les pauvres cette pente est
glissante, et je n'y veux mme pas poser le pied: j'aimerais
autant, je crois, perdre la probit mme que de perdre la
dlicatesse, qui est la distinction de cette vertu vulgaire.
Or, j'ai trop souvent remarqu avec quelle facilit terrible
ce sentiment exquis de l'honnte se dflore et se dgrade dans
les mes les mieux doues, non seulement au souffle de la
misre, mais au simple contact de la gne, pour ne pas veiller
sur moi avec svrit, pour ne pas rejeter dsormais comme
suspectes les capitulations de conscience qui semblent les
plus innocentes. Il ne faut pas, quand les mauvais temps
viennent, habituer son me  la souplesse; elle n'a que trop
de penchant  plier.

La fatigue et le froid m'ont fait rentrer vers neuf heures. La
porte de l'htel s'est trouve ouverte; je gagnais l'escalier
d'un pas de fantme, quand j'ai entendu dans la loge du
concierge le bruit d'une conversation anime dont je
paraissais faire les frais, car  ce moment mme le tyran du
lieu prononait mon nom avec l'accent du mpris.

-- Fais-moi le plaisir, disait-il, madame Vauberger, de me
laisser tranquille avec ton Maxime. Est-ce moi qui l'ai ruin,
ton Maxime? Eh bien, qu'est-ce que tu me chantes alors? S'il
se tue, on l'enterrera, quoi!

-- Je te dis, Vauberger, a repris la femme, que a t'aurait
fendu le coeur si tu l'avais vu avaler sa carafe... Et si je
croyais, vois-tu, que tu penses ce que tu dis, quand tu dis
nonchalamment, comme un acteur: "S'il se tue, on
l'enterrera!..." Mais je ne le crois pas, parce qu'au fond tu
es un brave homme, quoique tu n'aimes pas  tre drang de
tes habitudes... Songe donc, Vauberger, manquer de feu et de
pain! Un garon qui a t nourri toute sa vie avec du blanc-manger
et lev dans les fourrures comme un pauvre chat chri!
Ce n'est pas une honte et une indignit, a, et ce n'est pas
un drle de gouvernement que ton gouvernement qui permet des
choses pareilles!

-- Mais a ne regarde pas du tout le gouvernement, a rpondu
avec assez de raison M. Vauberger... Et puis, tu te trompes,
je te dis... il n'en est pas l... il ne manque pas de pain.
C'est impossible!

-- Eh bien, Vauberger, je vais te dire tout: je l'ai suivi,
je l'ai espionn, l, et je l'ai fait espionner par Edouard;
eh bien, je suis sre qu'il n'a pas dn hier, qu'il n'a pas
djeun ce matin, et comme j'ai fouill dans toutes ses poches
et dans tous ses tiroirs, et qu'il n'y reste pas un rouge
liard, bien certainement il n'aura pas dn aujourd'hui, car
il est trop fier pour aller mendier un dner...

-- Eh bien, tant pis pour lui! Quand on est pauvre, il ne faut
pas tre fier, a dit l'honorable concierge, qui m'a paru en
cette circonstance exprimer les sentiments d'un portier.

J'avais assez de ce dialogue; j'y ai mis fin brusquement en
ouvrant la porte de la loge, et en demandant une lumire  M.
Vauberger, qui n'aurait pas t plus constern, je crois, si
je lui avais demand sa tte. Malgr tout le dsir que j'avais
de faire bonne contenance devant ces gens, il m'a t
impossible de ne pas trbucher une ou deux fois dans
l'escalier: la tte me tournait. En entrant dans ma chambre,
ordinairement glaciale, j'ai eu la surprise d'y trouver une
temprature tide, doucement entretenue par un feu clair et
joyeux. Je n'ai pas eu le rigorisme de l'teindre! j'ai bni
les braves coeurs qu'il y a dans le monde; je me suis tendu
dans un vieux fauteuil en velours d'Utrecht que des revers de
fortune ont fait passer, comme moi-mme, du rez-de-chausse 
la mansarde, et j'ai essay de sommeiller. J'tais depuis une
demi-heure environ plong dans une sorte de torpeur dont la
rverie uniforme me prsentait le mirage de somptueux festins
et de grasses kermesses, quand le bruit de la porte qui
s'ouvrait m'a rveill en sursaut. J'ai cru rver encore, en
voyant entrer madame Vauberger orne d'un vaste plateau sur
lequel fumaient deux ou trois plats odorifrants. Elle avait
dj pos son plateau sur le parquet et commenc  tendre une
nappe sur la table avant que j'eusse pu secouer entirement ma
lthargie. Enfin, je me suis lev brusquement.

-- Qu'est-ce que c'est? ai-je dit. Qu'est-ce que vous faites?

Madame Vauberger a feint une vive surprise.

-- Est-ce que monsieur n'a pas demand  dner?

-- Pas du tout.

-- Edouard m'a dit que monsieur...

-- Edouard s'est tromp: c'est quelque locataire  ct;
voyez.

-- Mais il n'y a pas de locataire sur le palier de monsieur...
Je ne comprends pas...

-- Enfin ce n'est pas moi... Qu'est-ce que cela veut donc
dire? Vous me fatiguez! Emportez cela!

La pauvre femme s'est mise alors  replier tristement sa
nappe, en me jetant les regards plors d'un chien qu'on a
battu.

-- Monsieur a probablement dn, a-t-elle repris d'une voix
timide.

-- Probablement.

-- C'est dommage, car le dner tait tout prt; il va tre
perdu, et le petit va tre grond par son pre. Si monsieur
n'avait pas eu dn par hasard, monsieur m'aurait bien
oblige...

J'ai frapp du pied avec violence.

-- Allez-vous-en, vous dis-je!

Puis, comme elle sortait, je me suis approch d'elle:

-- Ma bonne Louison, je vous comprends, je vous remercie; mais
je suis un peu souffrant ce soir, je n'ai pas faim.

-- Ah! monsieur Maxime, s'est-elle crie en pleurant, si vous
saviez comme vous me mortifiez! Eh bien, vous me payerez mon
dner, l, si vous voulez; vous me mettrez de l'argent dans la
main quand il vous en viendra;... mais vous pouvez tre bien
sr que quand vous me donneriez cent mille francs, a ne me
ferait pas autant de plaisir que de vous voir manger mon
pauvre dner! C'est une fire aumne que vous me feriez,
allez! Vous qui avez de l'esprit, monsieur Maxime, vous devez
bien comprendre a, pourtant.

-- Eh bien, ma chre Louison... que voulez-vous? Je ne peux
pas vous donner cent mille francs... mais je m'en vais manger
votre dner... Vous me laisserez seul, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur. Ah! merci, monsieur. Je vous remercie bien,
monsieur. Vous avez bon coeur.

-- Et bon apptit aussi, Louison. Donnez-moi votre main: ce
n'est pas pour y mettre de l'argent, soyez tranquille. L...
Au revoir, Louison.

L'excellente femme est sortie en sanglotant.



J'achevais d'crire ces lignes aprs avoir fait honneur au
dner de Louison, quand j'ai entendu dans l'escalier le bruit
d'un pas lourd et grave; en mme temps j'ai cru distinguer la
voix de mon humble providence s'exprimant sur le ton d'une
confidence htive et agite. Peu d'instants aprs, on a
frapp, et, pendant que Louison s'effaait dans l'ombre, j'ai
vu paratre dans le cadre de la porte la silhouette solennelle
du vieux notaire. M. Laubpin a jet un regard rapide sur le
plateau o j'avais runi les dbris de mon repas; puis,
s'avanant vers moi et ouvrant les bras en signe de confusion
et de reproche  la fois:

-- Monsieur le marquis, a-t-il dit, au nom du ciel! comment ne
m'avez-vous pas...?

Il s'est interrompu, s'est promen  grands pas  travers la
chambre, et s'arrtant tout  coup:

-- Jeune homme, a-t-il repris, ce n'est pas bien; vous avez
bless un ami, vous avez fait rougir un vieillard!

Il tait fort mu. Je le regardais, un peu mu moi-mme et ne
sachant trop que rpondre, quand il m'a brusquement attir sur
sa poitrine, et, me serrant  m'touffer, il a murmur  mon
oreille:

-- Mon pauvre enfant!...

Il y a eu ensuite un moment de silence entre nous. Nous nous
sommes assis.

-- Maxime, a repris alors M. Laubpin, tes-vous toujours dans
les dispositions o je vous ai laiss? Aurez-vous le courage
d'accepter le travail le plus humble, l'emploi le plus
modeste, pourvu seulement qu'il soit honorable, et qu'en
assurant votre existence personnelle, il loigne de votre
soeur, dans le prsent et dans l'avenir, les douleurs et les
dangers de la pauvret?

-- Trs certainement, monsieur; c'est mon devoir, je suis prt
 le faire.

-- En ce cas, mon ami, coutez-moi. J'arrive de Bretagne. Il
existe dans cette ancienne province une opulente famille du
nom de Laroque, laquelle m'honore depuis de longues annes de
son entire confiance. Cette famille est reprsente
aujourd'hui par un vieillard et par deux femmes, que leur ge
ou leur caractre rend tous galement inhabiles aux affaires.
Les Laroque possdent une fortune territoriale considrable,
dont la gestion tait confie dans ces derniers temps  un
intendant que je prenais la libert de regarder comme un
fripon. J'ai reu le lendemain de notre entrevue, Maxime, la
nouvelle de la mort de cet individu: je me suis en route
immdiatement pour le chteau de Laroque, et j'ai demand pour
vous l'emploi vacant. J'ai fait valoir votre titre d'avocat,
et plus particulirement vos qualits morales. Pour le
conformer  votre dsir, je n'ai point parl de votre
naissance: vous n'tes et ne serez connu dans la maison que
sous le nom de Maxime Odiot. Vous habiterez un pavillon spar
o l'on vous servira vos repas, lorsqu'il ne vous sera pas
agrable de figurer  la table de famille. Vos honoraires sont
fixs  six mille francs par an. Cela vous convient-il?

-- Cela me convient  merveille, et toutes les prcautions,
toutes les dlicatesses de votre amiti me touchent vivement;
mais, pour vous dire la vrit, je crains d'tre un homme
d'affaires un peu trange, un peu neuf.

-- Sur ce point, mon ami, rassurez-vous. Mes scrupules ont
devanc les vtres, et je n'ai rien cach aux intresss.
"Madame, ai-je dit  mon excellente amie madame Laroque, vous
avez besoin d'un intendant, d'un grant pour votre fortune:
je vous en offre un. Il est loin d'avoir l'habilet de son
prdcesseur; il n'est nullement vers dans les mystres des
baux et fermages; il ne sait pas le premier mot des affaires
que vous daignerez lui confier; il n'a point de pratique,
point d'exprience, rien de ce qui s'apprend, mais il a
quelque chose qui manquait  son prdcesseur, que soixante
ans de pratique n'avaient pu lui donner, et que dix mille ans
n'auraient pu lui donner davantage: il a, madame, la probit.
Je l'ai vu au feu, et j'en rponds. Prenez-le: vous serez mon
oblige et la sienne." Madame Laroque, jeune homme, a beaucoup
ri de ma manire de recommander les gens, mais finalement il
parat que c'tait une bonne manire, puisqu'elle a russi.

Le digne vieillard s'est offert alors  me donner quelques
notions lmentaires et gnrales sur l'espce
d'administration dont je vais tre charg; il y ajouta, au
sujet des intrts de la famille Laroque, des renseignements
qu'il a pris la peine de recueillir et de rdiger pour moi.

-- Et quand devrai-je partir, mon cher monsieur?

-- Mais,  vrai dire, mon garon (il n'tait plus question de
monsieur le marquis), le plus tt sera le mieux, car ces gens
l-bas ne sont pas capables  eux tous de faire une quittance.
Mon excellente amie, madame Laroque, en particulier, femme
d'ailleurs recommandable  divers titres, est en affaires
d'une incurie, d'une inaptitude, d'une enfance qui dpasse
l'imagination. C'est une crole.

-- Ah! c'est une crole? ai-je rpt avec je ne sais quelle
vivacit.

-- Oui, jeune homme, une vieille crole, a repris schement M.
Laubpin. Son mari tait Breton: mais ces dtails viendront
en leur temps... A demain, Maxime, bon courage!... Ah!
j'oubliais... Jeudi matin, avant mon dpart, j'ai fait une
chose qui ne vous sera pas dsagrable. Vous aviez parmi vos
cranciers quelques fripons dont les relations avec votre pre
avaient t visiblement entaches d'usure: arm des foudres
lgales, j'ai rduit leurs crances de moiti, et j'ai obtenu
quittance du tout. Il vous reste en dfinitive un capital
d'une vingtaine de mille francs. En joignant  cette rserve
les conomies que vous pourrez faire chaque anne sur vos
honoraires, nous aurons dans dix ans une jolie dot pour
Hlne... Ah ! venez demain djeuner avec matre Laubpin,
et nous achverons de rgler cela... Bonsoir, Maxime, bonne
nuit, mon cher enfant.

-- Que Dieu vous bnisse, monsieur!




Chteau de Laroque (d'Arz), 1er mai.


J'ai quitt Paris hier. Ma dernire entrevue avec M. Laubpin
a t pnible. J'ai vou  ce vieillard les sentiments d'un
fils. Il a fallu ensuite dire adieu  Hlne. Pour lui faire
comprendre la ncessit o je me trouve d'accepter un emploi,
il tait indispensable de lui laisser entrevoir une partie de
la vrit. J'ai parl de quelques embarras de fortune
passagers. La pauvre enfant en a compris, je crois, plus que
je n'en disais: ses grands yeux tonns se sont remplis de
larmes, et elle m'a saut au cou.

Enfin je suis parti. Le chemin de fer m'a men  Rennes, o
j'ai pass la nuit. Ce matin, je suis mont dans une diligence
qui devait me dposer cinq ou six heures plus tard dans une
petite ville de Morbihan, situe  peu de distance du chteau
de Laroque. J'ai fait une dizaine de lieues au del de Rennes
sans parvenir  me rendre compte de la rputation pittoresque
dont jouit dans le monde la vieille Armorique. Un pays plat,
vert et monotone, d'ternels pommiers dans d'ternelles
prairies, des fosss et des talus boiss bornant la vue des
deux cts de la route, tout au plus quelques petits coins
d'une grce champtre, des blouses et des chapeaux cirs pour
animer ces tableaux vulgaires, tout cela me donnait fortement
 penser depuis la veille que la potique Bretagne n'tait
qu'une soeur prtentieuse et mme un peu maigre de la
Basse-Normandie. Fatigu de dceptions et de pommiers, j'avais cess
depuis une heure d'accorder la moindre attention au paysage,
et je sommeillais tristement, quand il m'a sembl tout  coup
m'apercevoir que notre lourde voiture penchait en avant plus
que raison: en mme temps l'allure des chevaux se
ralentissait sensiblement, et un bruit de ferrailles,
accompagn d'un frottement particulier, m'annonait que le
dernier des conducteurs venait d'appliquer le dernier des
sabots  la roue de la dernire diligence. Une vieille dame,
qui tait assise prs de moi, m'a saisi le bras avec cette
vive sympathie que fait natre la communaut du danger. J'ai
mis la tte  la portire: nous descendions, entre deux talus
levs, une cte extrmement raide, conception d'un ingnieur
vritablement trop ami de la ligne droite. Moiti glissant,
moiti roulant, nous n'avons pas tard  nous trouver dans un
troit vallon d'un aspect sinistre, au fond duquel un chtif
ruisseau coulait pniblement et sans bruit entre d'pais
roseaux; sur ses rives croules se tordaient quelques vieux
troncs couverts de mousse. La route traversait ce ruisseau sur
un pont d'une seule arche, puis elle remontait la pente
oppose en traant un sillon blanc  travers une lande
immense, aride et absolument nue, dont le sommet coupait le
ciel vigoureusement en face de nous. Prs du pont, et au bord
du chemin s'levait une masure solitaire dont l'air de profond
abandon serrait le coeur. Un homme jeune et robuste tait
occup  fendre du bois devant la porte: un cordon noir
retenait par derrire ses longs cheveux d'un blond ple. Il a
lev la tte, et j'ai t surpris du caractre tranger de ses
traits, du regard calme de ses yeux bleus; il m'a salu dans
une langue inconnue d'un accent bref, doux et sauvage. A la
fentre de la chaumire se tenait une femme qui filait: sa
coiffure et la coupe de ses vtements reproduisaient avec une
exactitude thtrale l'image de ces grles chtelaines de
pierre qu'on voit couches sur les tombeaux. Ces gens
n'avaient point la mine de paysans: ils avaient au plus haut
degr cette apparence aise, gracieuse et grave qu'on nomme
l'air distingu. Leur physionomie portait cette expression
triste et rveuse que j'ai souvent remarque avec motion chez
les peuples dont la nationalit est perdue.

J'avais mis pied  terre pur monter la cte. La lande, que
rien ne sparait de la route, s'tendait tout autour de moi 
perte de vue: partout de maigres ajoncs rampant sur une terre
noire;  et l des ravines, des crevasses, des carrires
abandonnes, quelques rochers affleurant le sol; pas un arbre.
Seulement, quand je suis arriv sur le plateau, j'ai vu  ma
droite la ligne sombre de la lande dcouper dans l'extrme
lointain une bande d'horizon plus lointaine encore, lgrement
dentele, bleue comme la mer, inonde de soleil, et qui
semblait ouvrir au milieu de ce site dsol la soudaine
perspective de quelque rgion radieuse et ferique: c'tait
enfin la Bretagne!

J'ai d frter un voiturin dans la petite ville de *** pour
faire les deux lieues qui me sparaient encore du terme de mon
voyage. Pendant le trajet, qui n'a pas t des plus rapides,
je me souviens confusment d'avoir vu passer sous mes yeux des
bois, des clairires, des lacs, des oasis de frache verdure
caches dans les vallons; mais, en approchant du chteau de
Laroque, je me sentais assailli par mille penses pnibles qui
laissaient peu de place aux proccupations du touriste. Encore
quelques instants, et j'allais entrer dans une famille
inconnue, sur le pied d'une sorte de domesticit dguise,
avec un titre qui m'assurait  peine les gards et le respect
des valets de la maison; ceci tait nouveau pour moi. Au
moment mme o M. Laubpin m'avait propos cet emploi
d'intendant, tous mes instincts, toutes mes habitudes
s'taient insurgs violemment contre le caractre de
dpendance particulire attach  de telles fonctions. J'avais
cru nanmoins qu'il m'tait impossible de les refuser sans
paratre infliger aux dmarches empresses de mon vieil ami en
ma faveur une sorte de blme dcourageant. De plus, je ne
pouvais esprer d'obtenir avant plusieurs annes dans des
fonctions plus indpendantes les avantages qui m'taient faits
ici ds le dbut, et qui allaient me permettre de travailler
sans retard  l'avenir de ma soeur. J'avais donc vaincu mes
rpugnances, mais elles avaient t bien vives, et elles se
rveillaient avec plus de force en face de l'imminente
ralit. J'ai eu besoin de relire dans le code que tout homme
porte en soi les chapitres du devoir et du sacrifice; en mme
temps je me rptais qu'il n'est pas de situation si humble o
la dignit personnelle ne se puisse soutenir et qu'elle ne
puisse relever. Puis je me traais un plan de conduite vis--vis
des membres de la famille Laroque, me promettant de
tmoigner pour leurs intrts un zle consciencieux, pour
leurs personnes une juste dfrence, galement loigne de la
servilit et de la raideur. Mais je ne pouvais me dissimuler
que cette dernire partie de ma tche, la plus dlicate sans
contredit, devait tre simplifie ou complique singulirement
par la nature spciale des caractres et des esprits avec
lesquels j'allais me trouver en contact. Or M. Laubpin, tout
en reconnaissant ce que ma sollicitude sur l'article personnel
avait de lgitime, s'tait montr obstinment avare de
renseignements et de dtails  ce sujet. Toutefois,  l'heure
du dpart, il m'avait remis une note confidentielle, en me
recommandant de la jeter au feu ds que j'en aurais fait mon
profit. J'ai tir cette note de mon portefeuille, et je me
suis mis  en tudier les termes sibyllins, que je reproduis
ici exactement.




Chteau de Laroque (d'Arz).



ETAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU



"1 M. Laroque (Louis-Auguste), octognaire, chef actuel de la
famille, source principale de la fortune; ancien marin,
clbre sous le premier empire en qualit de corsaire
autoris; parat s'tre enrichi sur mer par des entreprises
lgales de diverse nature; a longtemps habit les colonies.
Originaire de Bretagne, il est revenu s'y fixer, il y a une
trentaine d'annes, en compagnie de feu Pierre-Antoine
Laroque, son fils unique, poux de

"2 Madame Laroque (Josphine-Clara), belle-fille du susnomm;
crole d'origine, ge de quarante ans; caractre indolent,
esprit romanesque, quelques manies: belle me;

"3 Mademoiselle Laroque (Marguerite-Louise), petite-fille,
fille et prsomptive hritire des prcdents, ge de vingt
ans; crole et Bretonne; quelques chimres: belle me;

"4 Madame Aubry, veuve du sieur Aubry, agent de change,
dcd en Belgique; cousine au deuxime degr, recueillie dans
la maison: esprit aigri;

"5 Mademoiselle Hlouin (Caroline-Gabrielle), vingt-six ans;
ci-devant institutrice, aujourd'hui demoiselle de compagnie:
esprit cultive, caractre douteux.

"Brlez."



Ce document, malgr la rserve qui le caractrisait, ne m'a
pas t inutile: j'ai senti se dissiper, avec l'horreur de
l'inconnu, une partie de mes apprhensions. D'ailleurs, s'il y
avait, comme le prtendait M. Laubpin, deux belles mes dans
le chteau de Laroque, c'tait assurment plus qu'on n'avait
droit d'esprer sur une proportion de cinq habitants.

Aprs deux heures de marche, le voiturier s'est arrt devant
une grille flanque de deux pavillons qui servent de logement
 un concierge. J'ai laiss l mon gros bagage, et je me suis
achemin vers le chteau, tenant d'une main mon sac de nuit et
dcapitant de l'autre,  coups de canne, les marguerites qui
peraient le gazon. Aprs avoir fait quelques centaines de pas
entre deux rangs d'normes chtaigniers, je me suis trouv
dans un vaste jardin de disposition circulaire, qui parat se
transformer en parc un peu plus loin. J'apercevais,  droite
et  gauche, de profondes perspectives ouvertes entre d'pais
massifs dj verdoyants, des pices d'eau fuyant sous les
arbres, et des barques blanches remises sous des toits
rustiques. -- En face de moi s'levait le chteau,
construction considrable, dans le got lgant et  demi
italien des premires annes de Louis XIII. Il est prcd
d'une terrasse qui forme, au pied d'un double perron et sous
les hautes fentres de la faade, une sorte de jardin
particulier auquel on accde par plusieurs escaliers larges et
bas. L'aspect riant et fastueux de cette demeure m'a caus un
vritable dsappointement, qui n'a pas diminu, lorsqu'en
approchant de la terrasse, j'ai entendu un bruit de voix
jeunes et joyeuses qui se dtachait sur le bourdonnement plus
lointain d'un piano. J'entrais dcidment dans un lieu de
plaisance, bien diffrent du vieux et svre donjon que
j'avais aim  ma figurer. Toutefois ce n'tait plus l'heure
des rflexions; j'ai gravi lestement les degrs, et je me suis
trouv tout  coup en face d'une scne qu'en toute autre
circonstance j'aurais juge assez gracieuse. Sur une des
pelouses du parterre, une demi-douzaine de jeunes filles,
enlaces deux  deux et se riant au nez, tourbillonnaient dans
un rayon de soleil, tandis qu'un piano, touch par une main
savante, leur envoyait,  travers une fentre ouverte, les
mesures d'une valse imptueuse. J'ai eu du reste  peine le
temps d'entrevoir les visages anims des danseuses, les
cheveux dnous, les larges chapeaux flottant sur les paules
: ma brusque apparition a t salue par un cri gnral, suivi
aussitt d'un silence profond; les danses avaient cess, et
toute la bande, range en bataille, attendait gravement le
passage de l'tranger. L'tranger cependant s'tait arrt,
non sans laisser voir un peu d'embarras. Quoique ma pense
n'appartienne gure depuis quelque temps aux prtentions
mondaines, j'avoue que j'aurais en ce moment fait bon march
de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti. Comme je
m'avanais, mon chapeau  la main, vers le double escalier qui
donne accs dans le vestibule du chteau, le piano s'est
interrompu tout  coup. J'ai vu se prsenter d'abord  la
fentre ouverte un norme chien de l'espce des terre-neuve,
qui a pos sur la barre d'appui son mufle lonin entre ses
deux pattes velues; puis, l'instant d'aprs, a paru une jeune
fille d'une taille leve, dont le visage un peu brun et la
physionomie srieuse taient encadrs dans une masse paisse
de cheveux noirs et lustrs. Ses yeux, qui m'ont sembl d'une
dimension extraordinaire, ont interrog avec une curiosit
nonchalante la scne qui se passait au dehors.

-- Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? a-t-elle dit d'une voix
tranquille.

Je lui ai adress une profonde inclination, et, maudissant une
fois de plus mon sac de nuit, qui amusait visiblement ces
demoiselles, je me suis ht de franchir le perron.

Un domestique  cheveux gris, vtu de noir, que j'ai trouv
dans le vestibule, a pris mon nom. J'ai t introduit quelques
minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, o
j'ai reconnu d'abord la jeune personne que je venais de voir 
la fentre, et qui tait dfinitivement d'une extrme beaut.
Prs de la chemine, o flamboyait une vritable fournaise,
une dame d'un ge moyen, et dont les traits accusaient
fortement le type crole, se tenait ensevelie dans un grand
fauteuil compliqu d'dredons, de coussins et de coussinets de
toutes proportions. Un trpied de forme antique, que
surmontait un brasero allum, tait plac  sa porte, et elle
en approchait par intervalles ses mains grles et ples. A
ct de madame Laroque tait assise une dame qui tricotait: 
sa mine morose et disgracieuse je n'ai pu mconnatre la
cousine au deuxime degr, veuve de l'agent de change dcd
en Belgique.

Le premier regard qu'a jet sur moi madame Laroque m'a paru
empreint d'une surprise touchant  la stupeur. Elle m'a fait
rpter mon nom.

-- Pardon!... monsieur?...

-- Odiot, madame.

-- Maxime Odiot, le grant, le rgisseur que M. Laubpin?...

-- Oui, madame.

-- Vous tes bien sr?

Je n'ai pu m'empcher de sourire.

-- Mais oui, madame, parfaitement.

Elle a jet un coup d'oeil rapide sur la veuve de l'agent de
change, puis sur la jeune fille au front svre, comme pour
leur dire "Concevez-vous a?" aprs quoi elle s'est agite
lgrement dans ses coussinets, et a repris:

-- Enfin, veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous
remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous consacrer
vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous
assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur
d'tre fort riches... S'apercevant qu' ces mots la cousine au
deuxime degr levait les paules: -- Oui, ma chre madame
Aubry, a poursuivi madame Laroque, j'y tiens. En me faisant
riche, le bon Dieu a voulu m'prouver. J'tais ne
positivement pour la pauvret, pour les privations, pour le
dvouement et le sacrifice; mais j'ai toujours t contrarie.
Par exemple, j'aurais aim  avoir un mari infirme. Eh bien,
M. Laroque tait un homme d'une admirable sant. Voil comment
ma destine a t et sera manque d'un bout  l'autre...

-- Laissez donc, a dit schement madame Aubry. La pauvret
vous irait bien  vous, qui ne savez vous refuser aucune
douceur, aucun raffinement.

-- Permettez, chre madame, a repris madame Laroque, je n'ai
aucun got pour les dvouements inutiles. Quand je me
condamnerais aux privations les plus dures,  qui ou  quoi
cela profiterait-il? Quand je glerais du matin au soir, en
seriez-vous plus heureuse?

Madame Aubry a fait entendre d'un geste expressif qu'elle n'en
serait pas plus heureuse, mais qu'elle considrait le langage
de madame Laroque comme prodigieusement affect et ridicule.

-- Enfin, a continu celle-ci, heur ou malheur, peu importe.
Nous sommes donc trs riches, monsieur Odiot, et, si peu de
cas que je fasse moi-mme de cette fortune, mon devoir est de
la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s'en
soucie pas plus que moi, n'est-ce pas, Marguerite?

A cette question, un faible sourire a entr'ouvert les lvres
ddaigneuses de mademoiselle Marguerite et l'arc allong de
ses sourcils s'est tendu lgrement, aprs quoi cette
physionomie grave et superbe est rentre dans le repos.

-- Monsieur, a repris madame Laroque, on va vous montrer le
logement que nous vous avons destin, sur le dsir formel de
M. Laubpin; mais, auparavant, permettez qu'on vous conduise
chez mon beau-pre, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous
sonner, ma chre cousine? J'espre, monsieur Odiot, que
vous nous ferez le plaisir de dner aujourd'hui avec nous.
Bonjour, monsieur,  bientt.

On m'a confi aux soins d'un domestique qui m'a pri
d'attendre, dans une pice contigu  celle d'o je sortais,
qu'il et pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait
laiss la porte du salon entr'ouverte, et il m'a t
impossible de ne pas entendre ces paroles prononces par
madame Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui
est habituel:

-- Ah ! comprend-on Laubpin, qui m'annonce un garon d'un
certain ge, trs simple, trs mr, et qui m'envoie un
monsieur comme a?

Mademoiselle Marguerite a murmur quelques mots qui m'ont
chapp,  mon vif regret, je l'avoue, et auxquels sa mre a
rpondu aussitt:

-- Je ne dis pas le contraire, ma fille; mais cela n'en est
pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubpin.
Comment veux-tu qu'un monsieur comme a s'en aille trotter en
sabots dans les terres laboures. Je parie que jamais il n'a
mis de sabots, cet homme-l. Il ne sait pas mme ce que c'est
que des sabots. Eh bien, c'est peut-tre un tort que j'ai, ma
fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans
sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y pense, si tu l'accompagnais
chez ton grand-pre?

Mademoiselle Marguerite est entre presque aussitt dans la
pice o je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu
satisfaite.

-- Pardon, mademoiselle; mais ce domestique m'a dit de
l'attendre ici.

-- Veuillez me suivre, monsieur.

Je l'ai suivie. Elle m'a fait monter un escalier, traverser
plusieurs corridors, et m'a introduit enfin dans une espce de
galerie o elle m'a laiss. Je me suis mis  examiner quelques
tableaux suspendus au mur. Ces peintures taient pour la
plupart des marines fort mdiocres consacres  la gloire de
l'ancien corsaire de l'empire. Il y avait plusieurs combats de
mer un peu enfumes, dans lesquels il tait vident toutefois
que le petit brick _l'Aimable_, capitaine Laroque, vingt-six
canons, causait  John Bull les plus sensibles dsagrments.
Puis venaient quelques portraits en pied de capitaine Laroque,
qui naturellement ont attir mon attention spciale. Ils
reprsentaient tous, sauf de lgres variantes, un homme d'une
taille gigantesque, portant une sorte d'uniforme rpublicain 
grands parements, chevelu comme Klber, et poussant droit
devant lui un regard nergique, ardent et sombre, au total une
espce d'homme qui n'avait rien de plaisant. Comme j'tudiais
curieusement cette grande figure, qui ralisait  merveille
l'ide qu'on se fait en gnral d'un corsaire, et mme d'un
pirate, mademoiselle Marguerite m'a pri d'entrer. Je me suis
trouv alors en face d'un vieillard maigre et dcrpit dont
les yeux conservaient  peine l'tincelle vitale, et qui, pour
me faire accueil, a touch d'une main tremblante le bonnet de
soie noire qui couvrait son crne luisant comme l'ivoire.

-- Grand-pre, a dit mademoiselle Marguerite en levant la
voix, c'est M. Odiot.

Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulev sur son fauteuil
en me regardant avec une expression terne et indcise. Je me
suis assis, sur un signe de mademoiselle Marguerite, qui a
rpt:

-- M.  Odiot, le nouvel intendant, mon pre!

-- Ah! bonjour, monsieur, a murmur le vieillard.

Une pause du plus pnible silence a suivi. Le capitaine
Laroque, le corps courb en deux et la tte pendante,
continuait  fixer sur moi son regard effar. Enfin,
paraissant tout  coup rencontrer un sujet d'entretien d'un
intrt capital, il m'a dit d'une voix sourde et profonde:

-- M. de Beauchne est mort!

A cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune
rponse: j'ignorais absolument qui pouvait tre ce M. de
Beauchne, et mademoiselle Marguerite ne se donnant pas la
peine de me l'apprendre, je me suis born  tmoigner, par une
faible exclamation de condolance, de la part que je prenais 
ce malheureux vnement. Ce n'tait pas assez apparemment au
gr du vieux capitaine, car il a repris, le moment d'aprs, du
mme ton lugubre:

-- M. de Beauchne est mort!

Mon embarras a redoubl en face de cette insistance. Je voyais
le pied de mademoiselle Marguerite battre le parquet avec
impatience; le dsespoir m'a pris, et, saisissant au hasard la
premire phrase qui m'est venue  la pense:

-- Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit.

Cette question ne m'tait pas chappe qu'un regard courrouc
de mademoiselle Marguerite m'avertissait que j'tais suspect
de je ne sais quelle irrvrence railleuse. Bien que je ne me
sentisse rellement coupable que d'une sotte gaucherie, je me
suis empress de donner  l'entretien un tour plus heureux.
J'ai parl des tableaux de la galerie, des grandes motions
qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intrt
respectueux que j'prouvais  contempler le hros de ces
glorieuses pages. Je suis mme entr dans la dtail, et j'ai
cit avec une certaine chaleur deux ou trois combats o le
brick _l'Aimable_ m'avait paru vritablement accomplir des
miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de
bon got, mademoiselle Marguerite,  mon extrme surprise,
continuait de me regarder avec mcontentement et un dpit
manifestes. Son grand-pre cependant me prtait une oreille
attentive: je voyais sa tte se relever peu  peu. Un sourire
trange clairait son visage dcharn et semblait en effacer
les rides. Tout  coup, saisissant des deux mains les bras de
son fauteuil, il s'est redress de toute sa taille; une flamme
guerrire a jailli de ses profondes orbites, et il s'est cri
d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir:

-- La barre au vent! Tout au vent! Feu bbord! Accoste,
accoste! Jetez les grappins! vivement! nous le tenons! Feu
l-haut! un bon coup de balai, nettoyez son pont! A moi
maintenant! ensemble! sus  l'Anglais, au Saxon maudit!
hourra!

En poussant ce dernier cri, qui a rl dans sa gorge, le
vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa
petite-fille, est retomb comme cras dans son fauteuil.
Mademoiselle Laroque m'a fait un signe imprieux, et je suis
sorti. J'ai retrouv mon chemin comme j'ai pu  travers le
ddale des corridors et des escaliers, me flicitant vivement
de l'esprit d'-propos que j'avais dploy dans mon entrevue
avec le vieux capitaine de _l'Aimable_.

Le domestique  cheveux gris qui m'avait reu  mon arrive,
et qui se nomme Alain, m'attendait dans le vestibule pour me
dire, de la part de madame Laroque, que je n'avais plus le
temps de visiter mon logement avant le dner, que j'tais bien
comme j'tais. Au moment mme o j'entrais dans le salon, une
socit d'une vingtaine de personnes en sortait avec les
crmonies d'usage pour se rendre dans la salle  manger.
C'tait la premire fois, depuis le changement de ma
condition, que je me trouvais ml  une runion mondaine.
Habitu nagure aux petite distinctions que l'tiquette des
salons accorde en gnral  la naissance et  la fortune, je
n'ai pas reu sans amertume les premiers tmoignages de la
ngligence et du ddain auxquels me condamne invitablement ma
situation actuelle. Rprimant de mon mieux les rvoltes de la
fausse gloire, j'ai offert mon bras  une jeune fille de
petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule
en arrire de tous les convives, et qui tait, comme je l'ai
suppos, mademoiselle Hlouin, l'institutrice. Ma place tait
marque  ct de la sienne. Pendant qu'on s'asseyait,
mademoiselle Marguerite est apparue comme Antigone, guidant la
marche lente et tranante de son aeul. Elle est venue
s'asseoir  ma droite, avec cet air de tranquille majest qui
lui est propre, et le puissant terre-neuve qui parat tre le
gardien attitr de cette princesse, n'a pas manqu de se
poster en sentinelle derrire sa chaise. J'ai cru devoir
exprimer sans retard  ma voisine le regret que j'prouvais
d'avoir maladroitement provoqu des souvenirs qui semblaient
agiter d'une manire fcheuse l'esprit de son grand-pre.

-- C'est  moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle rpondu;
j'aurais d vous prvenir qu'il ne faut jamais parler des
Anglais devant mon pre... Connaissiez-vous la Bretagne,
monsieur?

J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que
j'tais parfaitement heureux de la connatre, et pour prouver
qu'en outre j'en tais digne, j'ai parl sur le mode lyrique
des beauts pittoresques qui m'avaient frapp pendant la
route. A l'instant o je pensais que cette adroite flatterie
me conciliait au plus haut degr la bienveillance de la jeune
Bretonne, j'ai vu avec tonnement les symptmes de
l'impatience et de l'ennui se peindre sur son front. J'tais
dcidment malheureux avec cette jeune fille.

-- Allons! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une singulire
expression d'ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui
parle  l'imagination et  l'me, la nature, la verdure, les
bruyres, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez 
merveille avec mademoiselle Hlouin, qui adore galement
toutes ces choses, lesquelles, pour mon compte, je n'aime
gure.

-- Mais, au nom du ciel, qu'est-ce donc que vous aimez,
mademoiselle?

A cette question, que je lui adressais sur le ton d'un aimable
enjouement, mademoiselle Marguerite s'est brusquement tourne
vers moi, m'a lanc un regard hautain, et a rpondu schement
:

-- J'aime mon chien. Ici, Mervyn!

Puis elle a plong affectueusement sa main dans la profonde
fourrure du terre-neuve, qui, mt sur ses pieds de derrire,
allongeait dj sa tte formidable entre mon assiette et celle
de mademoiselle Marguerite.

Je n'ai pu m'empcher d'observer avec un intrt nouveau la
physionomie de cette bizarre personne, et d'y chercher les
signes extrieurs de la scheresse d'me dont elle parat
faire profession. Mademoiselle Laroque, qui m'avait paru
d'abord fort grande, ne doit cette apparence qu'au caractre
ample et parfaitement harmonieux de sa beaut. Elle est en
ralit d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu
arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fire, sont
lgrement recouverts d'une teinte d'or sombre. Sa chevelure,
qui marque sur son front un relief pais, jette  chaque
mouvement de tte des reflets onduleux et bleutres: les
narines, dlicates et minces, semblent copies sur le modle
divin d'une madone romaine et sculptes dans une nacre
vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs, le
hle dor des joues se nuance d'une sorte d'aurole plus brune
qui semble une trace projete par l'ombre des cils ou comme
brle par le rayonnement ardent du regard. Je puis
difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par
intervalles, vient animer ce beau visage, et temprer par je
ne sais quelle contraction gracieuse l'clat de ces grands
yeux. Certes la desse mme de la posie, du rve et des
mondes enchants, pourrait se prsenter hardiment aux hommages
des mortels sous la forme de cette enfant qui n'aime que son
chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous
prpare souvent ces cruelles mystifications.

Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis
destin  jouer dans l'imagination de mademoiselle Marguerite
le rle qu'y pourrait jouer un ngre, objet, comme on sait,
d'une mince sduction pour les croles. De mon ct, je me
flatte d'tre aussi fier que mademoiselle Marguerite: le plus
impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait
au soupon d'intrigue et d'industrie. Je ne pense pas au reste
avoir  m'armer d'une grande force morale contre un danger qui
ne me parat pas vraisemblable, car la beaut de mademoiselle
Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de
l'artiste plutt qu'un sentiment d'une nature plus humaine et
plus tendre.

Cependant, sur le nom de Mervyn, que mademoiselle Marguerite
avait donn  son garde du corps, ma voisine de gauche,
mademoiselle Hlouin, s'tait lance  pleines voiles dans le
cycle d'Arthur, et elle a bien voulu m'apprendre que Mervyn
tait le nom authentique de l'enchanteur clbre que le
vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table ronde elle
est remonte jusqu'au temps de Csar, et j'ai vu dfiler
devant moi, dans une procession un peu prolixe, toute la
hirarchie des druides, des bardes et des ovates, aprs quoi
nous sommes tombs fatalement de menhir en dolmen et de galgal
en cromlech.

Pendant que je m'garais dans les forts celtiques sur les pas
de mademoiselle Hlouin,  laquelle il ne manque qu'un peu
d'embonpoint pour tre une druidesse fort passable, la veuve
de l'agent de change, place prs de nous, faisait retentir
les chos d'une plainte continue et monotone comme celle d'un
aveugle: on avait oubli de lui donner un chauffe-pieds; on
lui servait du potage froid; on lui servait des os dcharns;
voil comme on la traitait. Au reste, elle y tait habitue.
Il est triste d'tre pauvre, bien triste. Elle voudrait tre
morte.

-- Oui, docteur, -- elle s'adressait  son voisin, qui
semblait couter ses dolances avec une affectation d'intrt
tant soit peu ironique. -- Oui, docteur, ce n'est pas une
plaisanterie: je voudrais tre morte. Ce serait un grand
dbarras pour tout le monde, d'ailleurs. Songez donc, docteur!
quand on a t dans ma position, quand on a mang dans de
l'argenterie  ses armes... tre rduite  la charit, et se
voir le jouet des domestiques! On ne sait pas tout ce que je
souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a
de la fiert, on souffre sans se plaindre; aussi je me tais,
docteur, mais je n'en pense pas moins.

-- C'est cela, ma chre dame, a dit le docteur, qui se nomme,
je crois, Desmarets; n'en parlons plus: buvez frais, cela
vous calmera.

-- Rien, rien ne me calmera, docteur, que la mort!

-- Eh bien, madame, quand vous voudrez! a rpliqu le docteur
rsolument.

Dans une rgion plus centrale, l'attention des convives tait
accapare par la verve insouciante, caustique et fanfaronne
d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bvallan, et qui
parat jouir ici des droits d'une intimit particulire. C'est
une homme d'une grande taille, d'une jeunesse dj mre, et
dont la tte rappelle assez fidlement le type du roi Franois
Ier. On l'coute comme un oracle, et mademoiselle Laroque
elle-mme lui accorde autant d'intrt et d'admiration qu'elle
parat capable d'en concevoir pour quelque chose en ce monde.
Pour moi, comme la plupart des saillies que j'entendais
applaudir se rapportaient  des anecdotes locales et  des
circonstances de clocher, je n'ai pu apprcier
qu'incompltement jusqu'ici le mrite de ce lion armoricain.

J'ai eu toutefois  me louer de sa courtoisie: il m'a offert
un cigare aprs le dner, et m'a emmen dans le boudoir o
l'on fume. Il en faisait en mme temps les honneurs  trois ou
quatre jeunes gens  peine sortis de l'adolescence, qui le
regardent videmment comme un modle de belles faons et
d'exquise sclratesse.

-- Eh bien, Bvallan, a dit un de ces jeunes sides, vous ne
renoncez donc pas  la prtresse du soleil?

-- Jamais! a rpondu M. de Bvallan. J'attendrai dix mois, dix
ans, s'il le faut; mais je l'pouserai ou personne de
l'pousera.

-- Vous n'tes pas malheureux, vieux drle! l'institutrice
vous aidera  prendre patience.

-- Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune
Arthur? a repris  demi voix M. de Bvallan en s'avanant vers
son interlocuteur et en lui faisant, d'un signe rapide,
remarquer ma prsence.

On a mis alors sur le tapis, dans un ple-mle charmant, tous
les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il
serait  dsirer, par parenthse, que les femmes pussent
assister secrtement, une fois en leur vie,  une de ces
conversations qui se tiennent entre hommes dans la premire
effusion qui suit un repas copieux: elles y trouveraient la
mesure exacte de la dlicatesse de nos moeurs et de la
confiance qu'elle doit leur inspirer. Au surplus, je ne me
pique nullement de pruderie; mais l'entretien dont j'tais le
tmoin avait le tort grave,  mon avis, de dpasser les
limites de la plaisanterie la plus libre: il touchait  tout
en passant, outrageait tout gaiement et prenait un caractre
trs gratuit d'universelle profanation. Or mon ducation, trop
incomplte sans doute, m'a laiss dans le coeur un fonds de
respect qui me parat devoir tre rserv au milieu des plus
vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons
aujourd'hui en France notre jeune Amrique, qui n'est point
contente si elle ne blasphme un peu aprs boire; nous avons
d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni
pre ni mre, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de
Dieu, mais qui paraissent tre le produit brut de quelque
machine sans entrailles et sans me qui les a dposs
fortuitement sur ce globe pour en tre le mdiocre ornement.

Bref, M. de Bvallan, qui ne craint point de s'instituer le
professeur cynique de ces rous sans barbe, ne m'a pas plu, et
je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai prtext un peu
de fatigue, et j'ai pris cong.

Sur ma requte, le vieil Alain s'est arm d'une lanterne et
m'a guid  travers le parc vers le logis qui m'est destin.
Aprs quelques minutes de marche, nous avons travers un pont
de bois jet sur une rivire, et nous nous sommes trouvs
devant une porte massive et ogivale, qui est surmonte d'une
espce de beffroi et flanque de deux tourelles. C'est
l'entre de l'ancien chteau. Des chnes et des sapins
sculaires forment autour de ce dbris fodal une enceinte
mystrieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C'est
dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, compos
de trois chambres trs proprement tendues de perse, se
prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle  l'autre. Ce
sjour mlancolique ne laisse pas de me plaire: il convient 
ma fortune. A peine dlivr du vieil Alain, qui est d'humeur
un peu conteuse, je me suis mis  crire le rcit de cette
importante journe, m'interrompant par intervalles pour
couter le murmure assez doux de la petite rivire qui coule
sous mes fentres et le cri de la chouette lgendaire qui
clbre dans les bois voisins ses tristes amours.




1er juillet.


Il est temps que j'essaye de dmler le fil de mon existence
personnelle et intime qui, depuis deux mois, s'est un peu
perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrive, aprs avoir tudi pendant
quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres
du pre Hivart, comme on nomme ici mon prdcesseur, j'allai
djeuner au chteau, o je ne retrouvai plus qu'une faible
partie des htes de la veille. Madame Laroque, qui a beaucoup
vcu  Paris avant que la sant de son beau-pre l'et
condamne  une perptuelle villgiature, conserve fidlement
dans sa retraite le got des intrts levs, lgants ou
frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac tait le miroir du
temps du turban de madame de Stal. Elle parat en outre avoir
visit la plupart des grandes villes de l'Europe, et en a
rapport des proccupations littraires qui dpassent la
mesure commune de l'rudition et de la curiosit parisiennes.
Elle reoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique 
suivre de loin, autant que possible, le mouvement de cette
civilisation raffine dont les muses et les livres frais
clos sont les fleurs et les fruits plus ou moins phmres.
Pendant le djeuner, on vint  parler d'un opra nouveau, et
madame Laroque adressa sur ce sujet  M. de Bvallan une
question  laquelle il ne put rpondre, quoiqu'il ait
toujours, si on l'en croit, un pied et un oeil sur le
boulevard des Italiens. Madame Laroque se rabattit alors sur
moi, tout en manifestant par son air de distraction le peu
d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires trs au
courant de celles-l; mais prcisment, et malheureusement, ce
sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie
l'opra qu'on venait de jouer en France pour la premire fois.
La rserve mme de mes rponses veilla la curiosit de madame
Laroque, qui se mit  me presser de questions, et qui daigna
bientt me communiquer elle-mme ses impressions, ses
souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne
tardmes pas  parcourir en camarades les thtres et les
galeries les plus clbres du continent, et notre entretien,
quand on quitta la table, tait si anim, que mon
interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras
sans y penser. Nous allmes continuer dans le salon nos
sympathiques effusions, madame Laroque oubliant de plus en
plus le ton de protection bienveillante qui jusque-l m'avait
passablement choqu dans son langage vis--vis de moi.

Elle m'avoua que le dmon du thtre la tourmentait  un haut
degr, et qu'elle mditait de faire jouer la comdie au
chteau. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce
divertissement. Je lui parlai alors avec quelques dtails des
scnes particulires que j'avais eu l'occasion de voir  Paris
et  Saint-Ptersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma
faveur, je me levai brusquement, en dclarant que je
prtendais inaugurer sans retard mes fonctions par
l'exploration d'une grosse ferme qui est situe  deux petites
lieues du chteau. Madame Laroque,  cette dclaration, parut
subitement consterne: elle me regarda, s'agita dans ses
coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin
 demi voix:

-- Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez.

Et, comme j'insistais:

-- Mais, mon Dieu! reprit-elle avec un embarras plaisant,
c'est qu'il y a des chemins affreux... Attendez au moins la
belle saison.

-- Non, madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas une minute
: on est intendant ou on ne l'est pas.

-- Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait l, on pourrait
atteler pour M. Odiot le berlingot du pre Hivart: il n'est
pas suspendu, mais il n'en est que plus solide.

Madame Laroque foudroya d'un coup d'oeil le malheureux Alain,
qui osait proposer  un intendant de mon espce, qui avait t
au spectacle chez la grande-duchesse Hlne, le berlingot du
pre Hivart.

-- Est-ce que l'amricaine ne passerait pas dans le chemin?
demanda-t-elle.

-- L'amricaine, madame? Ma foi, non. Il n'y a pas risque
qu'elle y passe, dit Alain; ou si elle y passe, elle n'y
passera pas tout entire... Et encore je ne crois pas qu'elle
y passe.

Je protestai que j'irais parfaitement  pied.

-- Non, non, c'est impossible, je ne veux pas! Voyons, voyons
donc... Nous avons bien ici une demi-douzaine de chevaux de
selle qui ne font rien... mais probablement nous ne montez pas
 cheval!

-- Je vous demande pardon, madame; mais c'est vraiment
inutile; je vais...

-- Alain faites seller un cheval pour monsieur... Lequel, dis,
Marguerite?

-- Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bvallan, en riant
dans sa barbe.

-- Non, non, pas Proserpine! s'cria vivement mademoiselle
Marguerite.

-- Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle? dis-je alors.

-- Parce qu'elle vous jetterait par terre, me rpondit
nettement la jeune fille.

-- Oh! comment a? vritablement?... Pardon, voulez-vous me
permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette
bte?

-- Oui, monsieur, mais j'ai de la peine.

-- Eh bien, peut-tre en aurez-vous moins, mademoiselle, quand
je l'aurai monte moi-mme une fois ou deux. Cela me dcide.
Faites seller Proserpine, Alain!

Mademoiselle Marguerite frona son noir sourcil, et s'assit en
faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part
de responsabilit dans la catastrophe imminente qu'elle
prvoyait.

-- Si vous avez besoin d'perons, j'en ai une paire  votre
service, reprit alors M. de Bvallan, qui dcidment
prtendait que je n'en revinsse pas.

Sans paratre remarquer le regard de reproche que mademoiselle
Marguerite adressait  l'obligeant gentilhomme, j'acceptai ses
perons. Cinq minutes aprs, un bruit de pitinements
dsordonns annonait l'approche de Proserpine, qu'on amenait
avec assez de difficult au bas d'un des escaliers du jardin
rserv, et qui tait par parenthse un trs beau demi-sang,
noir comme le jais. Je descendis aussitt le perron. Quelques
bonnes gens, M. de Bvallan  leu tte, me suivirent sur la
terrasse, par humanit, je crois, et l'on ouvrit en mme temps
les trois fentres du salon pour l'usage des femmes et des
vieillards. Je me serais volontiers pass de tout cet
appareil, mais enfin il fallait s'y rsigner, et j'tais
d'ailleurs sans grande inquitude sur les suites de
l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un trs
vieil cuyer. Je marchais  peine que mon pauvre pre m'avait
dj plant sur un cheval, au grand dsespoir de ma mre, et,
depuis, il n'avait nglig aucun soin pour me rendre son gal
dans un art o il excellait. Il avait mme pouss mon
ducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant
revtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille,
pour accomplir plus  l'aide mes exercices de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa dbrouiller ses rnes et mme
toucher son encolure sans donner le moindre signe
d'irritation; mais elle ne sentit pas plus tt mon pied se
poser sur l'trier qu'elle se jeta brusquement de ct, en
poussant trois ou quatre ruades superbes par-dessus les grands
vases de marbre qui ornaient l'escalier; puis elle se mta en
faisant l'agrable et en battant l'air de ses pieds de devant,
aprs quoi elle se reposa frmissante.

-- Pas facile au montoir! me dit le valet d'curie en clignant
de l'oeil.

-- Je le vois bien, mon garon, mais je vais bien l'tonner,
va! En mme temps je me mis en selle sans toucher l'trier,
et, pendant que Proserpine rflchissait  ce qui lui
arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'aprs, nous
disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de
chtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de
mains, dont M. de Bvallan avait eu le bon esprit de donner le
signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il ft, ne laissa pas,
comme je pus m'en apercevoir ds le mme soir  la mine des
gens, de relever singulirement mon crdit dans l'opinion.
Quelques autres talents de la mme valeur, dont m'a pourvu mon
ducation, ont achev de m'assurer ici toute l'importance que
j'y souhaite, celle qui doit garantir ma dignit personnelle.
On voit assez, au reste, que je ne prtends nullement abuser
des prvenances et des gards dont je puis tre l'objet pour
usurper dans le chteau un rle peu conforme aux fonctions
modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi
souvent que je le puis, sans manquer formellement aux
convenances; je me tiens, en un mot, strictement  ma place,
afin qu'on ne soit jamais tent de m'y remettre.

Quelques jours aprs mon arrive, comme j'assistais  un de
ces dners de crmonie qui, dans cette saison, sont ici
presque quotidiens, mon nom fut prononc sur un ton
interrogatif par le gros sous-prfet de la petite ville
voisine, qui tait assis  la droite de la dame chtelaine.
Madame Laroque, qui est assez sujette  ces sortes de
distractions, oublia que je n'tais pas loin d'elle, et, bon
gr, mal gr, je ne perdis pas un mot de sa rponse:

-- Mon Dieu! ne m'en parlez pas! il y a l un mystre
inconcevable... Nous pensons que c'est quelque prince
dguis... Il y en a tant qui courent le monde pour le quart
d'heure!... Celui-ci a tous les talents imaginables: il monte
 cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la
perfection... Entre nous, mon cher sous-prfet, je crois bien
que c'est un trs mauvais intendant, mais vraiment c'est un
homme trs agrable.

Le sous-prfet, -- qui est aussi un homme trs agrable, ou
qui du moins croit l'tre, ce qui revient au mme pour sa
satisfaction, -- dit alors gracieusement, en caressant d'une
main potele ses splendides favoris, qu'il y avait assez de
beaux yeux dans le chteau pour expliquer bien des mystres,
qu'il souponnait fort l'intendant d'tre un prtendant, que
du reste l'Amour tait le pre lgitime de la Folie et
l'intendant naturel des Grces... Puis, changeant de ton tout
 coup:

-- Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre
inquitude  l'gard de cet individu, je le ferai interroger
ds demain par le brigadier de gendarmerie.

Madame Laroque se rcria contre cet excs de zle galant, et
la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus
loin; mais elle me laissa trs piqu, non point contre le
sous-prfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais
contre madame Laroque, qui, tout en rendant  mes qualits
prives une justice excessive, ne m'avait point paru
suffisamment pntre de mon mrite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse ds le lendemain  renouveler le
bail d'un fermage considrable. Cette opration se ngociait
avec un vieux paysan fort madr, que je parvins nanmoins 
blouir par quelques termes de jurisprudence adroitement
combins avec les rserves d'une prudente diplomatie. Nos
conventions arrtes, le bonhomme dposa tranquillement sur
mon bureau trois rouleaux de pices d'or. Bien que la
signification de ce versement, qui n'tait point d,
m'chappt tout  fait, je me gardai de tmoigner une surprise
inconsidre; mais, en dveloppant les rouleaux, je m'assurai
par quelques questions indirectes que cette somme constituait
les arrhes du march, en d'autres termes le pot-de-vin que les
fermiers,  ce qu'il parat, sont dans l'usage d'octroyer au
propritaire  chaque renouvellement de bail. Je n'avais
nullement song  rclamer ces arrhes, n'en ayant trouv
aucune mention dans les baux prcdents rdigs par mon habile
prdcesseur, et qui me servaient de modles. Je ne tirai
toutefois pour le moment aucune conclusion de cette
circonstance; mais quand j'allai remettre  madame Laroque ce
don de joyeux avnement, sa surprise m'tonna.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? me dit-elle.

Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit
rpter.

-- Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

-- Oui, madame, toutes les fois que l'on consent un nouveau
bail.

-- Mais il y a eu depuis trente ans,  ma connaissance, plus
de dix baux renouvels... Comment se fait-il que nous n'ayons
jamais entendu parler de chose pareille?

-- Je ne saurais vous dire, madame.

Madame Laroque tomba dans un abme de rflexions, au fond
duquel elle rencontra peut-tre l'ombre vnrable du pre
Hivart; aprs quoi elle haussa lgrement les paules, porta
ses regards sur moi, puis sur les pices d'or, puis encore sur
moi, et parut hsiter. Enfin, se renversant dans son fauteuil
et soupirant profondment, elle me dit avec un simplicit dont
je lui sus gr:

-- C'est bien, monsieur, je vous remercie.

Ce trait de probit grossire, dont elle avait eu le bon got
de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins madame
Laroque  concevoir une grande ide de la capacit et des
vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours aprs.
Sa fille lui lisait le rcit d'un voyage au ple, o il tait
question d'un oiseau extraordinaire qui ne vole pas:

-- Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant!

J'espre fermement m'tre acquis depuis ce temps, par le soin
svre avec lequel je m'occupe de la tche que j'ai accepte,
quelques titres  une considration d'une genre moins ngatif.
M. Laubpin, quand je suis all  Paris rcemment pour
embrasser ma soeur, m'a remerci avec une vive sensibilit de
l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour
moi.

-- Courage, Maxime, m'a-t-il dit; nous doterons Hlne. La
pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperue de rien. Et
quant  vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce
qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en
vous, et, grce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours:
la paix de la conscience et la mle srnit d'une me toute
au devoir.

Ce vieillard a raison, sans doute. Je suis tranquille, et
pourtant je ne me sens gure heureux. Il y a dans mon me, qui
n'est pas assez mre encore pour les austres jouissances du
sacrifice, des lans de jeunesse et de dsespoir. Ma vie,
voue et dvoue sans rserve  une autre vie plus faible et
plus chre, ne m'appartient plus; elle n'a pas d'avenir, elle
est dans un clotre  jamais ferm. Mon coeur ne doit plus
battre, ma tte ne doit plus songer que pour le compte d'un
autre. Enfin, qu'Hlne soit heureuse! Les annes s'approchent
dj pour moi: qu'elles viennent vite! Je les implore; leur
glace aidera mon courage.

Je ne saurais me plaindre, au reste, d'une situation qui, en
somme, a tromp mes plus pnibles apprhensions, et qui mme
dpasse mes meilleurs esprances. Mon travail, mes frquents
voyages dans les dpartements voisins, mon got pour la
solitude, me tiennent souvent loign du chteau, dont je fuis
surtout les runions bruyantes. Peut-tre dois-je en bonne
partie  ma raret l'accueil amical que j'y trouve. Madame
Laroque en particulier me tmoigne une vritable affection:
elle me prend pour confident de ses bizarres et trs sincres
manies de pauvret, de dvouement et d'abngation potique,
qui forment avec ses prcautions multiplies de crole
frileuse un amusant contraste. Tantt elle porte envie aux
bohmiennes charges d'enfants qui tranent sur les routes une
misrable charrette, et qui font cuire leur dner  l'abri des
haies; tantt ce sont les soeurs de charit et tantt les
cantinires dont elle ambitionne les hroques labeurs. Enfin
elle ne cesse de reprocher  feu M. Laroque le fils son
admirable sant, qui n'a jamais permis  sa femme de dployer
les qualits de garde-malade dont elle se sentait le coeur
gonfl. Cependant elle a eu l'ide, ces jours-ci, de faire
ajouter  son fauteuil une espce de niche en forme de gurite
pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai, l'autre
matin, installe triomphalement dans ce kiosque, o elle
attend assez doucement le martyre.

J'ai  peine moins  me louer des autres habitants du chteau.
Mademoiselle Marguerite, toujours plonge comme un sphinx
nubien dans quelque rve inconnu, condescend pourtant avec une
prvenante bont  rpter pour moi mes airs de prdilection.
Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert avec
un art consomm, mais en mme temps une nonchalance et une
froideur qu'on dirait vritablement calcules. Il lui arrive,
en effet, par distraction, de laisser chapper de ses lvres
des accents passionns; mais aussitt elle parat comme
humilie et honteuse de cet oubli de son caractre ou de son
rle, et elle s'empresse de rentrer dans les limites d'une
correction glace.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de
perdre avec M. Laroque, m'ont concili les bonnes grces du
pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent
quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulire. On
dirait alors que quelque songe du pass, quelque ressemblance
imaginaire se rveille  demi dans les nuages de cette mmoire
fatigue, au sein de laquelle flottent les images confuses de
tout un sicle. Mais ne voulait-on pas me rendre l'argent que
j'avais perdu avec lui! Il parat que madame Aubry, partenaire
habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule
d'accepter rgulirement ces restitutions, ce qui ne l'empche
pas de gagner assez frquemment l'ancien corsaire, avec lequel
elle a, dans ces circonstances, des abordages tumultueux.

Cette dame, que M. Laubpin traitait avec beaucoup de faveur
quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire
aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me
suis astreint  gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu
en prtant une oreille complaisante, tantt  ses misrables
lamentations sur sa condition prsente, tantt aux
descriptions emphatiques de sa fortune passe, de son
argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires
de gants.

Il faut avouer que je suis  bonne cole pour apprendre 
ddaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par
leur attitude et leur langage, me prchent loquemment le
mpris des richesses: Madame Aubry d'abord, qu'on peut
comparer  ces gourmands sans vergogne dont la rvoltante
convoitise vous te l'apptit, et qui vous donnent le profond
dgot des mets qu'ils vous vantent; ce vieillard, qui
s'teint sur ses millions aussi tristement que Job sur son
fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blase, qui
rve, au milieu de son importune prosprit, le fruit dfendu
de la misre; enfin, la superbe Marguerite, qui porte comme un
couronne d'pines le diadme de beaut et d'opulence dont le
ciel a cras son front.

Etrange fille! -- Presque chaque matin, quand le temps est
beau, je la vois passer  cheval sous les fentres de mon
beffroi; elle me salue d'un grave signe de tte qui fait
onduler la plume noire de son feutre, puis s'loigne lentement
dans le sentier ombrag qui traverse les ruines du vieux
chteau. Ordinairement le vieil Alain la suit  quelque
distance; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'norme et
fidle Mervyn, qui allonge le pas aux cts de sa belle
matresse, comme un ours pensif. Elle s'en va en cet quipage
courir dans tout le pays environnant des aventures de charit.
Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de
chaumire  six lieues  la ronde qui ne la connaisse et qui
ne la vnre comme la fe de la bienfaisance. Les paysans
disent simplement, en parlant d'elle "Mademoiselle!" comme
s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs
lgendes, et dont elle leur semble avoir la beaut, la
puissance et le mystre.

Je cherche cependant  m'expliquer le nuage de sombre
proccupation qui couvre sans cesse son front, la svrit
hautaine et dfiante de son regard, la scheresse amre de son
langage. Je me demande si ce sont l les traits naturels d'un
caractre bizarre et ml, ou les symptmes de quelque secret
tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble
coeur. Si dsintress que l'on soit dans la question, il est
impossible qu'on se dfende d'une certaine curiosit en face
d'une personne aussi remarquable. Hier soir, pendant que le
vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas
solitaire:

-- Eh bien, Alain, lui dis-je, voil une belle journe. Vous
tes-vous promen aujourd'hui?

-- Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle.

-- Ah! vraiment?

-- Monsieur nous a bien vus passer?

-- Il est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois
passer... Vous avez bonne mine  cheval, Alain.

-- Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meilleure mine
que moi.

-- C'est une jeune fille trs belle.

-- Oh! parfaite, monsieur, et au dedans comme au dehors, ainsi
que madame sa mre. Je dirai  monsieur une chose. Monsieur
sait que cette proprit appartenait autrefois au dernier
comte de Castennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la
famille Laroque acheta le chteau, j'avouerai  monsieur que
j'eus le coeur un peu gros, et que j'hsitai  rester dans la
maison. J'avais t lev dans le respect de la noblesse, et
il m'en cotait beaucoup de servir des gens sans naissance.
Monsieur a pu remarquer que j'prouvais un plaisir particulier
 lui rendre mes devoirs: c'est que je trouve  monsieur un
air de gentilhomme. Etes-vous bien sr de n'tre pas noble,
monsieur?

-- Je le crains, mon pauvre Alain.

-- Au reste, et c'est ce que je voulais dire  monsieur,
reprit Alain en s'inclinant avec grce, j'ai appris au service
de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien
l'autre, et en particulier celle de M. le comte de Castennec,
qui avait le faible de battre ses gens. Dommage pourtant,
monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse pouser un
gentilhomme d'un beau nom. Il ne manquerait plus rien  ses
perfections.

-- Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu' elle.

-- Si monsieur veut parler de M. de Bvallan, il ne tient qu'
elle en effet, car il l'a demande il y a plus de six mois.
Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait
M. de Bvallan est aprs les Laroque le plus riche du pays;
mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu
prendre le temps de la rflexion.

-- Mais si elle aime M. de Bvallan, et si elle peut l'pouser
quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et
distraite comme on la voit?

-- C'est une vrit, monsieur, que depuis deux ou trois ans
mademoiselle est change. Autrefois c'tait un oiseau pour la
gaiet; maintenant on dirait qu'il y a quelque chose qui la
chagrine: mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son
amour pour ce monsieur.

-- Vous ne paraissez pas fort tendre vous-mme pour M. de
Bvallan, mon bon Alain. Il est d'excellente noblesse
pourtant...

-- Ca ne l'empche pas d'tre un mauvais gars, monsieur, qui
passe son temps  dbaucher les filles du pays. Et si monsieur
a des yeux, il peut voir qu'il ne se gnerait pas pour faire
le sultan dans le chteau, en attendant mieux.

Il y eut une pause silencieuse, aprs laquelle Alain reprit:

-- Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de
mille francs de rente.

-- Et pourquoi cela, Alain?

-- Parce que... dit Alain en hochant la tte d'un air songeur.




25 juillet.


Dans le courant du mois qui vient de s'couler, j'ai gagn une
amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies
sont mademoiselle Marguerite et mademoiselle Hlouin. L'amie
est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il
n'y ait pas compensation.

Mademoiselle Hlouin, avec laquelle je veux d'abord rgler mon
compte, est une ingrate. Mes prtendus torts envers elle
devraient plutt me recommander  son estime; mais elle parat
tre une de ces femmes assez rpandues dans le monde, qui ne
rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles
aiment  inspirer, ou qu'on leur inspire. Ds les premiers
temps de mon sjour ici, une sorte de conformit entre la
fortune de l'institutrice et celle de l'intendant, la modestie
commune  notre tat dans le chteau, m'avaient port  nouer
avec mademoiselle Hlouin les relations d'une bienveillance
affectueuse. En tout temps, je me suis piqu de manifester 
ces pauvres filles l'intrt que leur tche ingrate, leur
situation prcaire, humilie et sans avenir, me paraissent
appeler sur elles. Mademoiselle Hlouin est d'ailleurs jolie,
intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gte un peu
cela par la vivacit d'allures, la coquetterie fivreuse et la
lgre pdanterie qui sont les travers habituels de l'emploi,
j'avais un trs faible mrite, j'en conviens,  jouer prs
d'elle le rle chevaleresque que je m'tais donn. Ce rle
prit  mes yeux le caractre d'une sorte de devoir, quand je
pus reconnatre, ainsi que plusieurs avertissements me
l'avaient fait pressentir, qu'un lion dvorant, sous les
traits du roi Franois Ier, rdait furtivement autour de ma
jeune protge. Cette duplicit, qui fait honneur  l'audace
de M. de Bvallan, est conduite, sous couleur d'une aimable
familiarit, avec une politique et un aplomb qui trompent
aisment les regards inattentifs ou candides. Madame Laroque
et sa fille en particulier sont trop trangres aux
perversits de ce monde et vivent trop loin de toute ralit
pour prouver l'ombre d'un soupon. Quant  moi, fort irrit
contre cet insatiable mangeur de coeurs, je me fis un plaisir
de contrarier ses desseins: plus d'une fois je dtournai
l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforai surtout
de diminuer dans le coeur de mademoiselle Hlouin cet amer
sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en gnral tant
de prise aux consolations qui lui taient offertes. Ai-je
jamais dpass, dans le cours de cette lutte malavise, la
mesure dlicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois
pas, et les termes mmes du court dialogue qui a subitement
modifi la nature de nos relations semblent parler en faveur
de ma rserve. Un soir de la semaine dernire, on respirait le
frais sur la terrasse: mademoiselle Hlouin,  qui j'avais eu
prcisment dans la journe l'occasion de montrer quelques
gards particuliers, prit lgrement mon bras, et, tout en
piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger:

-- Vous tes bon, monsieur Maxime, me dit-elle d'une voix un
peu mue.

-- J'essaye, mademoiselle.

-- Vous tes un vritable ami.

-- Oui.

-- Mais un ami... comment?

-- Vritable, vous l'avez dit.

-- Un ami... qui m'aime?

-- Sans doute.

-- Beaucoup?

-- Assurment.

-- Passionnment?...

-- Non.

Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que
j'appuyai d'un regard ferme, mademoiselle Hlouin jeta
vivement loin d'elle la fleur d'oranger et quitta mon bras.
Depuis cette heure nfaste, on me traite avec un ddain que je
n'ai pas vol, et je croirais bien dcidment que l'amiti
d'un sexe  l'autre est un sentiment illusoire, si ma
msaventure n'et eu le lendemain mme une sorte de contre-partie.

J'tais all passer la soire au chteau: deux ou trois
familles trangres qui venaient d'y sjourner pendant une
quinzaine l'avaient quitt dans la matine. Je n'y trouvai que
les habitus, le cur, le percepteur, le docteur Desmarets, --
enfin le gnral de Saint-Cast et sa femme, qui habitent,
ainsi que le docteur, la petite ville voisine. Madame de
Saint-Cast, qui parat avoir apport  son mari une assez
belle fortune, tait engage, quand j'entrai, dans une
conversation anime avec madame Aubry. Ces deux dames, suivant
leur usage, s'entendaient parfaitement: elles clbraient
tout  tour, comme deux pasteurs d'glogue, les charmes
incomparables de la richesse dans un langage o la distinction
de la forme le disputait  l'lvation de la pense:

-- Vous avez bien raison, madame, disait madame Aubry; il n'y
a qu'une chose au monde, c'est d'tre riche. Quand je l'tais,
je mprisais de tout mon coeur ceux qui ne l'taient pas;
aussi je trouve maintenant tout naturel qu'on me mprise et je
ne m'en plains pas.

-- On ne vous mprise pas pour cela, madame, reprenait madame
de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est
certain que d'tre riche ou d'tre pauvre, cela fait une fire
diffrence. Voil le gnral qui en sait quelque chose, lui
qui n'avait absolument rien, quand je l'ai pous, -- que son
pe, -- et ce n'est pas une pe qui met du beurre dans la
soupe, n'est-ce pas, madame?

-- Non, non, oh! non, madame, s'cria madame Aubry en
applaudissant  cette hardie mtaphore. L'honneur et la
gloire, c'est trs beau dans les romans; mais j'aime mieux une
bonne voiture, n'est-ce pas, madame?

-- Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce
matin mme au gnral en venant ici, n'est-ce pas, gnral?

-- Hon! grommela le gnral, qui jouait tristement dans un
coin avec l'ancien corsaire.

-- Vous n'aviez rien quand je vous ai pous, gnral, reprit
madame de Saint-Cast; vous ne songez pas  le nier, j'espre?

-- Vous l'avez dj dit! murmura le gnral.

-- Ca n'empche pas que sans moi vous iriez  pied, mon
gnral, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures... Ce
n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que
vous pourriez rouler carrosse, mon ami... Je lui disais cela
ce matin, madame,  propose de notre nouvelle voiture, qui est
douce comme il n'est pas possible d'tre douce. Au surplus,
j'y ai mis le prix: cela fait quatre bons mille francs de
moins dans ma bourse, madame!

-- Je le crois bien, madame! Ma voiture de gala m'en cotait
bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds,
qui valait  elle seule cinq cents francs.

-- Moi, reprit madame de Saint-Cast, j'ai t force d'y
regarder un peu, car je viens de renouveler mon meuble de
salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze
mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous
me direz, et c'est bien vrai... Mais toute la ville est 
genoux devant, et on aime  tre respect, n'est-ce pas,
madame?

-- Sans doute, madame, rpliqua madame Aubry, on aime  tre
respect, et on n'est respect qu'en proportion de l'argent
qu'on a. Pour moi, je me console de n'tre plus respecte
aujourd'hui, en pensant que, si j'tais encore ce que j'ai
t, je verrais  mes pieds tous les gens qui me mprisent.

-- Except moi, morbleu! s'cria le docteur Desmarets en se
levant tout  coup. Vous auriez cent millions de rente que
vous ne me verriez pas  vos pieds, je vous en donne ma parole
d'honneur! Et l-dessus je vais prendre l'air... car, le
diable m'emporte! on n'y tient plus.

En mme temps le brave docteur sortit du salon, emportant
toute ma gratitude, car il m'avait rendu un vritable service
en soulageant mon coeur oppress d'indignation et de dgot.

Bien que M. Desmarets soit tabli dans la maison sur le pied
d'un Saint-Jean Bouche d'or,  qui l'on souffre la plus grande
indpendance de langage, l'apostrophe avait t trop vive pour
ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se
traduisit par un silence embarrass. Madame Laroque le rompit
adroitement en demandant  sa fille si huit heures taient
sonnes.

-- Non, ma mre, rpondit mademoiselle Marguerite, car
mademoiselle de Porhot n'est pas encore arrive.

La minute d'aprs, comme le timbre de la pendule se mettait en
branle, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jocelynde de
Porhot-Gal, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans
le salon avec une prcision astronomique.

Mademoiselle de Porhot-Gal, qui a vu cette anne son
quatre-vingt-huitime printemps, et qui a l'apparence d'un long
roseau conserv dans de la soie, est le dernier rejeton d'une
fort noble race dont on croit retrouver les premiers anctres
parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois
cette maison ne prend srieusement pied dans l'histoire qu'au
XIIe sicle, en la personne de Juthal, fils de Conan le Tort,
issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du
sang des Porhot ont coul dans les veines les plus illustres
de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des
Penthivre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'tait
pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'tudiant un
jour, dans un accs de vanit juvnile, l'histoire des
alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de
Porhot, et que mon pre, trs rudit en ces matires, me le
vanta beaucoup. Mademoiselle de Porhot, qui reste aujourd'hui
seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de
conserver le plus longtemps possible, dans le firmament de la
noblesse franaise, la constellation de ces syllabes magiques
: Porhot-Gal.

Le hasard voulut un jour qu'on parlt devant elle des origines
de la maison de Bourbon.

-- Les Bourbons, dit mademoiselle de Porhot en plongeant 
plusieurs reprises son aiguille  tricoter dans sa perruque
blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant
soudain un air modeste) il y a mieux!

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette
vieille fille auguste, qui porte avec une dignit sans gale
la triple et lourde majest de la naissance, de l'ge et du
malheur. Un procs dplorable, qu'elle s'obstine  soutenir
hors de France depuis une quinzaine d'annes, a
progressivement rduit sa fortune, dj trs mince; c'est 
peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de
revenu. Cette dtresse n'a rien enlev  sa fiert, rien
ajout  son humeur: elle est gaie, gale, courtoise: elle
vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite
servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup
d'aumnes. Madame Laroque et sa fille se sont prises pour leur
noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore; elle est
chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond
madame Aubry. J'ai vu souvent mademoiselle Marguerite quitter
la danse la plus anime pour faire le quatrime au whist de
mademoiselle de Porhot: si le whist de mademoiselle de
Porhot ( cinq centimes la fiche) venait  manquer un seul
jour, le monde finirait. Je suis moi-mme un des partenaires
prfrs de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle,
nous ne tardmes pas, le cur, le docteur et moi,  nous
trouver installs autour de la table de whist, en face et aux
cts de la descendante de Conan le Tort.

Il faut savoir qu'au commencement du dernier sicle un
grand-oncle de mademoiselle de Porhot, qui tait attach  la
maison du duc d'Anjou, passa les Pyrnes  la suite du jeune
prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un tablissement
qui prospra. Sa descendance directe parat s'tre teinte il
y a une quinzaine d'annes, et mademoiselle de Porhot, qui
n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se
porta aussitt hritire de leur fortune, que l'on dit
considrable: ses droits lui furent contests, trop
justement, par une des plus vieilles maisons de Castille,
allie  la branche espagnole des Porhot. De l ce procs que
la malheureuse octognaire poursuit  grands frais, de
juridiction en juridiction, avec une persistance qui touche 
la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indiffrents
s'amusent. Le docteur Desmarets, malgr le respect qu'il
professe pour mademoiselle de Porhot, ne laisse pas lui-mme
de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il
dsapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme
consacre en imagination son chimrique hritage, --  savoir
l'rection, dans la ville voisine, d'une cathdrale du plus
beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des
sicles futurs le nom de la fondatrice et d'une grande race
disparue. Cette cathdrale, rve ent sur un rve, est le
jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait
excuter les plans: elle passe ses jours et quelquefois ses
nuits  en mditer les splendeurs,  en changer les
dispositions,  y ajouter quelques ornements; elle en parle
comme d'un monument dj bti en praticable. "J'tais dans la
nef de ma cathdrale; j'ai remarqu cette nuit dans l'aile
nord de ma cathdrale une chose bien choquante; j'ai modifi
la livre du suisse, _et caetera_."

-- Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait
les cartes, avez-vous travaill  votre cathdrale depuis
hier?

-- Mais oui, docteur. Il n'est mme venu une ide assez
heureuse. J'ai remplac le mur plein, qui sparait le choeur
de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvrage, 
l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'glise de
Josselin. C'est beaucoup plus lger.

-- Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'Espagne, en
attendant? Ah ! est-il vrai, comme je pense l'avoir lu ce
matin dans la _Revue des Deux-Mondes_, que le jeune duc de
Villa-Hermosa vous propose de terminer votre procs 
l'amiable, par un mariage?

Mademoiselle de Porhot secoua d'un geste ddaigneux le
panache de rubans fltris qui flotte sur son bonnet:

-- Je refuserais net, dit-elle.

-- Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle: mais que signifie
donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits
sous vos fentres?

-- Bah!

-- Bah! Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on
voit rder dans le pays, et qui soupire sans cesse?

-- Vous tes un foltre, dit mademoiselle de Porhot, qui
ouvrit brusquement sa tabatire. Au reste, puisque vous voulez
le savoir, mon homme d'affaires m'a crit de Madrid, il y a
deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans
aucun doute la fin de nos maux.

-- Parbleu! je crois bien! Savez-vous d'o il sort, votre
homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il
vous tirera votre dernier cu et se moquera de vous. Ah! que
vous seriez avise de planter l une bonne fois cette folie,
et de vivre tranquille!... A quoi vous serviraient des
millions, voyons? N'tes-vous pas heureuse et considre... et
qu'est-ce que vous voulez de plus?... Quant  votre
cathdrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise
plaisanterie.

-- Ma cathdrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux
des mauvais plaisants, docteur Desmarets; d'ailleurs, je
dfends mon droit, je combats pour la justice: ces biens sont
 moi, je l'ai entendu dire cent fois  mon pre, et jamais,
de mon gr, ils n'iront  des gens qui sont aussi trangers 
ma famille en dfinitive que vous, mon cher ami, ou que
monsieur, ajouta-t-elle en me dsignant d'un signe de tte.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqu de la politesse, et
je ripostai aussitt:

-- En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car
ma famille a eu l'honneur d'tre allie  la vtre, et
rciproquement.

En entendant ces paroles normes, mademoiselle de Porhot
rapprocha vivement de son menton pointu les cartes dveloppes
en ventail dans sa main, et, redressant sa taille lance,
elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'tat de ma
raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain,
et, approchant de son nez effil une pince de tabac d'Espagne
:

-- Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.

Honteux de ma ridicule vanterie et trs embarrass des regards
curieux qu'elle m'avait attirs, je m'inclinai gauchement sans
rpondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il tait
dix heures, et je me prparais  m'esquiver, quand
mademoiselle de Porhot me toucha le bras:

-- Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur de
m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvmes
bientt dans le parc. La petite servante, en costume du pays,
marchait la premire, portant une lanterne; puis venait
mademoiselle de Porhot, raide et silencieuse, relevant d'une
main soigneuse et dcente les maigres plis de son fourreau de
soie: elle avait schement refus l'offre de mon bras, et je
m'avanais  ses cts, la tte basse, trs mal satisfait de
mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche
funbre:

-- Eh bien, monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez
donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait t allie
 la vtre, et comme une alliance de cette espce est un point
d'histoire entirement nouveau pour moi, je vous serai trs
oblige de vouloir bien me l'claircir.

J'avais dcid  part moi que je devais  tout prix maintenir
le secret de mon incognito.

-- Mon Dieu! mademoiselle, dis-je, j'ose esprer que vous
excuserez une plaisanterie chappe au courant de la
conversation...

-- Une plaisanterie! s'cria mademoiselle de Porhot. La
matire, en effet, prte beaucoup  la plaisanterie. Et
comment appelez-vous, monsieur, dans ce sicle-ci, les
plaisanteries qu'on adresse bravement  une vieille femme sans
protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un
homme?

-- Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible;
il ne me reste qu' me fier  votre discrtion. Je ne sais,
mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est
connu?

-- Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey
d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du
Dauphin. Quelle conclusion en tirez-vous?

-- Je suis aujourd'hui le reprsentant de cette famille.

-- Vous? dit mademoiselle de Porhot en faisant une halte
subite; vous tes un Champcey d'Hauterive?

-- Mle, oui, mademoiselle.

-- Ceci change la thse, dit-elle; donnez-moi votre bras, mon
cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans l'tat des choses le mieux tait
effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pnible
rcit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvmes
en face d'une maisonnette singulirement troite et basse, qui
est flanque  l'un des angles d'une espce de colombier
cras  toit pointu.

-- Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gal, arrte
sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie.

L'instant d'aprs, j'tais introduit dans un petit salon
tristement pav de briques; sur la tapisserie qui couvrait les
murs se pressaient une dizaine de portraits d'anctres
blasonns de l'hermine ducale; au-dessus de la chemine, je
vis tinceler une magnifique pendule d'caille incruste de
cuivre et surmonte d'un groupe qui figurait le char du
Soleil. Quelques fauteuils  dossier ovale et un vieux canap
 jambes grles compltaient la dcoration de cette pice, o
tout accusait une propret rigide, et o l'on respirait une
odeur concentre d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues
aromates.

-- Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant elle-mme
place sur le canap; asseyez-vous, mon cousin, car, bien
qu'en ralit nous ne soyons point parents et que nous ne
puissions l'tre, puisque Jeanne de Porhot et Hugues de
Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point
faire souche, il me sera agrable, avec votre permission, de
vous traiter de cousin dans le tte--tte, afin de tromper un
instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde.
Ainsi donc, mon cousin, voil o vous en tes: la passe est
rude, assurment. Toutefois, je vous suggrerai quelques
penses qui me sont habituelles, et qui me paraissent de
nature  vous offrir de srieuses consolations. En premier
lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous
ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui
rouler carrosse, il y a dans la pauvret un parfum suprieur
de distinction et de bon got. En outre, je ne suis pas loin
de croire que Dieu a voulu rduire quelques-uns d'entre nous 
une vie troite, afin que ce sicle grossier, matriel, affam
d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre
de mrite, de dignit, d'clat, o l'or et la matire
n'entrent pour rien, -- que rien ne puisse acheter, -- qui ne
soit pas  vendre! Telle est mon cousin, suivant toute
apparence, la justification providentielle de votre fortune et
de la mienne.

Je tmoignai  mademoiselle de Porhot combien je me sentais
fier d'avoir t choisi avec elle pour donner au monde le
noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il parat
si dispos  profiter. Puis elle reprit:

-- Pour mon compte, monsieur, je suis faite  l'indigence, et
j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop
longue un pre de son nom, quatre frres dignes de leur pre,
succomber avant l'ge sous le plomb ou sous l'acier, quand on
a vu prir successivement tous les objets de son affection et
de son culte, il faudrait avoir l'me bien petite pour se
proccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette
plus ou moins frache. Certes, marquis, si mon aisance
personnelle tait seule en cause, vous pouvez croire que je
ferais bon march de mes millions d'Espagne; mais il me semble
convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne
disparaisse point de la terre sans  laisser aprs elle une
trace durable, un monument clatant de sa grandeur et de ses
croyances. C'est pourquoi,  l'imitation de quelques-uns de
nos anctres, j'ai song, mon cousin, et je ne renoncerai
jamais, tant que j'aurai vie,  la pieuse fondation dont vous
n'tes pas sans avoir entendu parler.

S'tant assure de mon assentiment, la vieille et noble fille
parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard
mlancolique sur les images  demi effaces de ses aeux, la
pendule hrditaire troubla seule dans l'obscur salon le
silence de minuit.

-- Il y aura, reprit tout  coup mademoiselle de Porhot d'une
voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines rguliers
attach au service de cette glise. Chaque jour,  matines, il
sera dit dans la chapelle particulire de ma famille une messe
basse pour le repos de mon me et des mes de mes aeux. Les
pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui
formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.

Je m'inclinai avec l'motion d'un visible respect.
Mademoiselle de Porhot prit ma main et la serra doucement.

-- Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on
dise. Mon pre, qui ne mentait point, m'a toujours assur qu'
l'extinction des descendants directs de notre branche
espagnole, nous aurions seuls droit  l'hritage. Sa mort
soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous
donner sur ce sujet des renseignements plus prcis; mais, ne
pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit...
Cependant, ajouta-t-elle aprs une pause et avec un accent de
touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis
vieille, et ces gens de l-bas le savent bien. Ils me tranent
depuis quinze ans de dlais en dlais; ils attendent ma mort,
qui finira tout... Et voyez-vous, ils n'attendront pas
longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien,
mon dernier sacrifice... Cette pauvre cathdrale, -- mon seul
amour, -- qui avait remplac dans mon coeur tant d'affections
brises ou refoules, -- elle n'aura jamais qu'une pierre,
celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains
amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage fltri,
puis ajouta en s'efforant de sourire:

-- Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. --
Excusez-moi... D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me
compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau  la discrtion de
mademoiselle de Porhot le secret que j'avais d lui confier.
Elle me rpondit d'une manire un peu vasive que je pouvais
tre tranquille, qu'elle saurait mnager mon repos et ma
dignit. Toutefois, les jours suivants, je souponnai, au
redoublement d'gards dont m'honorait madame Laroque, que ma
respectable amie lui avait transmis ma confidence.
Mademoiselle de Porhot n'hsita pas du reste  en convenir,
m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa
famille, et que madame Laroque tait d'ailleurs incapable de
trahir, mme vis--vis de sa fille, un secret confi  sa
dlicatesse.

Cependant ma confrence avec la vieille demoiselle m'avait
laiss pntr d'un respect attendri dont j'essayai de lui
donner des marques. Ds le lendemain, dans la soire,
j'appliquai  l'ornementation intrieure et extrieure de sa
chre cathdrale toutes les ressources de mon crayon. Cette
attention,  laquelle elle s'est montre sensible, a pris peu
 peu la rgularit d'une habitude. Presque chaque soir, aprs
le whist, je me mets au travail, et l'idal monument
s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jub.
Mademoiselle Marguerite, qui semble porter  sa voisine une
sorte de culte, a voulu s'associer  mon oeuvre de charit en
consacrant  la basilique des Porhot un album spcial que je
suis charg de remplir.

J'offris en outre  ma vieille confidente de prendre ma part
des dmarches, des recherches et des soins de toute nature que
peut susciter son procs. La pauvre femme m'avoua que je lui
rendais service, qu' la vrit elle pouvait encore tenir sa
correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis
refusaient de dchiffrer les documents manuscrits de son
chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-l se faire
suppler par personne dans ce travail, si important qu'il pt
tre pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise 
la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agra en
qualit de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai
tudi en conscience le volumineux dossier de son procs, et
je suis demeur convaincu que l'affaire, qui doit tre juge
en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue
d'avance. M. Laubpin, que j'ai consult, partage cette
opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher  ma vieille
amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant,
je lui fais le plaisir de dpouiller pice par pice ses
archives de famille, dans lesquelles elle espre toujours
dcouvrir quelque titre dcisif en sa faveur. Malheureusement
ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli
depuis le toit jusqu' la cave.

Hier, je m'tais rendu de bonne heure chez mademoiselle de
Porhot, afin d'y achever avant l'heure du djeuner le
dpouillement de la liasse numro 115, que j'avais commenc la
veille. La matresse du logis n'tant pas encore leve, je
m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicit
de la petite servante, et je me mis solitairement  ma
poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je
parcourais avec une joie extrme le dernier feuillet de la
liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhot tranant
avec peine un norme paquet fort proprement recouvert d'un
linge blanc:

-- Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que
vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu
m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.

Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse
qu'on enferme dans une tour, et  qui une fe ennemie de sa
famille impose coup sur coup une srie de travaux
extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment
mademoiselle de Porhot, malgr toutes ses vertus, me parut
tre proche parente de cette fe.

-- J'ai rv cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse
contenant la clef de mon trsor espagnol. Vous m'obligerez
donc beaucoup de n'en point diffrer l'examen. Ce travail
termin, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste
que je prtends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.

Je me rsignai donc. Il est inutile de dire que la
bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les prcdentes,
que la vaine poussire des sicles. A midi prcis, la vieille
demoiselle vint me prsenter son bras, et me conduisit en
crmonie dans un petit jardin festonn de buis, qui forme,
avec un bout de prairie contigu, tout le domaine actuel des
Porhot. La table tait dresse sous une charmille arrondie en
berceau, et le soleil d'une belle journe d't jetait 
travers les feuilles quelques rayons iriss sur la nappe
clatante et parfume. J'achevais de faire honneur au poulet
dor,  la frache salade et  la bouteille de vieux bordeaux
qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de
Porhot, qui avait paru enchante de mon apptit, fit tomber
la conversation sur la famille Laroque.

-- Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me
plat point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans
ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en
domestique, et avec lequel il semblait s'entendre
parfaitement. Cet animal tait un vraie peste dans le canton,
et il n'y avait qu'un homme sans ducation et sans dcence qui
pt s'en tre affubl. On disait que c'tait un singe, et j'y
consentais; mais au fond je pense que c'tait tout bonnement
un ngre, d'autant plus que j'ai toujours souponn son matre
d'avoir fait le trafic de cette denre sur la cte d'Afrique.
Au surplus, feu M. Laroque le fils tait un homme de bien et
trs comme il faut. Quant  ces dames, parlant bien entendu de
madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry,
qui est une crature de bas aloi, quant  ces dames, dis-je,
il n'y a pas d'loges qu'elles ne mritent.

Nous en tions l quand le pas relev d'un cheval se fit
entendre dans le sentier qui borde extrieurement le mur du
jardin. Au mme instant on frappa quelques coups secs  un
petite porte voisine de la tonnelle:

-- Eh bien, dit mademoiselle de Porhot, qui va l?

Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus
de la crte du mur.

-- Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave
et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France!

-- Comment! c'est vous, ma mignonne! s'cria la vieille
demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis tre renvers par Mervyn, qui se
prcipita  travers mes jambes, et j'aperus mademoiselle
Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rnes de son cheval
aux barres d'une clture.

-- Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre
surprise de me trouver l.

Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe
tranante, elle entra dans le jardin.

-- Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit
mademoiselle de Porhot, et embrassez-moi. Vous avez couru,
jeune folle, car vous avez la visage couvert d'une pourpre
vive, et le feu vous sort littralement des yeux. Que
pourrais-je vous offrir, ma merveille?

-- Voyons! dit mademoiselle Marguerite en jetant un regard sur
la table; qu'est-ce que vous avez l?... Monsieur a donc tout
mang?... Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

-- Je vous dfends bien de boire dans l'tat o vous tes;
mais attendez... il y a encore quelques fraises dans cette
plate-bande...

-- Des fraises! O gioia! chanta la jeune fille... Prenez vite
une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier,
mademoiselle de Porhot, fermant un oeil  demi et suivant de
l'autre avec un sourire de complaisance la fire dmarche de
sa favorite  travers les alles pleines de soleil:

-- Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle
pas digne d'tre des ntres?

Cependant mademoiselle Marguerite, penche sur la plate-bande
et trbuchant  chaque pas dans sa trane, saluait d'un petit
cri d'allgresse chaque fraise qu'elle parvenait  dcouvrir.
Je me tenais prs d'elle, talant dans ma main la feuille de
figuier sur laquelle elle dposant de temps en temps une
fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience.
Quand la moisson fut suffisante  son gr, nous revnmes en
triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut
saupoudr de sucre, puis mang  belles et trs belles dents.

-- Ah! que a m'a fait de bien! dit alors mademoiselle
Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se
renversant contre la clture de charmille. Et maintenant, pour
complter mon bonheur, ma chre demoiselle, vous allez me
conter des histoires du temps pass, du temps o vous tiez
une belle guerrire.

Mademoiselle de Porhot, souriante et ravie, ne se fit pas
prier davantage pour tirer de sa mmoire les pisodes les plus
marquants de ses intrpides chevauches  la suite des Lescure
et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle
preuve de l'lvation d'me de ma vieille amie, quand je
l'entendis rendre hommage en passant  tous les hros de ces
guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait
en particulier du gnral Hoche, dont elle avait t la
captive de guerre, avec une admiration presque tendre.
Mademoiselle Marguerite prtait  ces rcits une attention
passionne qui m'tonna. Tantt,  demi ensevelie dans sa
niche de charmille et ses longs cils un peu baisss, elle
gardait l'immobilit d'une statue; tantt, l'intrt devenant
plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant
sa belle main dans les flots de sa chevelure dnoue, elle
dardait sur la vieille Vendenne l'clair continu de ses
grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus
douces heures de ma triste vie celles que je passai 
contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux
mls aux impressions d'un coeur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse puiss, mademoiselle Marguerite
l'embrassa, et, rveillant Mervyn, qui dormait  ses pieds,
elle annona qu'elle retournait au chteau. Je ne me fis aucun
scrupule de partir en mme temps, convaincu que je ne pouvais
lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrme
insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la
riche hritire, le tte--tte en gnral n'a rien de gnant
pour elle, sa mre lui ayant donn rsolument l'ducation
librale qu'elle a reue elle-mme dans une des colonies
britanniques: on sait que la mthode anglaise accorde aux
femmes avant le mariage toute l'indpendance dont nous les
gratifions sagement le jour o les abus en deviennent
irrparables.

Nous sortmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'trier
pendant qu'elle montait  cheval, et nous nous mmes en marche
vers le chteau. Au bout de quelques pas:

-- Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue l vous
dranger fort mal  propos, il me semble. Vous tiez en bonne
fortune.

-- C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y tais depuis
longtemps, je vous pardonne, et mme je vous remercie.

-- Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine.
Ma mre vous en est trs reconnaissante.

-- Et la fille de madame votre mre? dis-je en riant.

-- Oh! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la
prtention que je vous admire, il faut avoir la bont
d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de
juger lgrement des actions humaines, qui ont gnralement
deux faces. J'avoue que votre conduite  l'gard de
mademoiselle de Porhot a belle apparence; mais... -- Elle fit
une pause, hocha la tte, et reprit d'un ton srieux, amer et
vritablement outrageant: -- Mais je ne suis pas bien sre
que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hriter
d'elle.

Je sentis que je plissais. Toutefois, rflchissant au
ridicule de rpondre en capitan  cette jeune fille, je me
contins, et je lui dis avec gravit:

-- Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincrement.

Elle parut trs surprise.

-- De me plaindre, monsieur?

-- Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la piti
respectueuse  laquelle vous me paraissez avoir droit.

-- La piti! dit-elle en arrtant son cheval et en tournant
lentement vers moi ses yeux  demi clos par le ddain. Je n'ai
pas l'avantage de vous comprendre!

-- Cela est cependant fort simple, mademoiselle; si la
dsillusion du bien, le doute et la scheresse d'me sont les
fruits les plus amers de l'exprience d'une longue vie, rien
au monde ne mrite plus de compassion qu'un coeur fltri par
la dfiance avant d'avoir vcu.

-- Monsieur, rpliqua mademoiselle Laroque avec une vivacit
trs trangre  son langage habituel, vous ne savez pas de
quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus svrement, vous
oubliez  qui vous parlez!

-- Cela est vrai, mademoiselle, rpondis-je doucement en
m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu 
qui je parle; mais vous m'en avez donn l'exemple.

Mademoiselle Marguerite, les yeux fixs sur la cime des arbres
qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur
ironique:

-- Faut-il vous demander pardon?

-- Assurment, mademoiselle, repris-je avec force; si l'un de
nous deux avait ici un pardon  demander, ce serait vous:
vous tes riche, et je suis pauvre: vous pouvez vous
humilier... je ne le puis pas!

Il y eut un silence. Ses lvre serres, ses narines ouvertes,
la pleur soudaine de son front, tmoignaient du combat qui se
livrait en elle. Tout  coup, abaissant sa cravache comme pour
un salut.

-- Eh bien! dit-elle, pardon!

En mme temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au
galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne l'ai pas revue depuis.




30 juillet.


Le calcul des probabilits n'est jamais plus vain que
lorsqu'il s'exerce au sujet des penses et des sentiments
d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitt en
prsence de mademoiselle Marguerite aprs la scne pnible qui
avait eu lieu entre nous, j'avais pass deux jours sans me
montrer au chteau: j'esprais  peine que ce court
intervalle et suffi pour calmer les ressentiments que j'avais
soulevs dans ce coeur hautain. Cependant, avant-hier matin,
vers sept heures, comme je travaillais prs de la fentre
ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout  coup sur
le ton d'un enjouement amical par la personne mme dont je
croyais m'tre fait une ennemie.

-- Monsieur Odiot, tes-vous l?

Je me prsentai  ma fentre, et j'aperus dans une barque,
qui stationnait prs du pont, mademoiselle Marguerite,
retroussant d'une main le bord de son chapeau de paille brune
et levant les yeux vers ma tour obscure.

-- Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.

-- Venez-vous vous promener?

Aprs les justes alarmes dont j'avais t tourment pendant
deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la
formule, d'tre le jouet d'un rve insens.

-- Pardon, mademoiselle;... comment dites-vous?

-- Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et
moi?

-- Certainement, mademoiselle.

-- Eh bien, prenez votre album.

Je me htai de descendre, et j'accourus sur le bord de la
rivire.

-- Ah! ah! me dit la jeune fille en riant, vous tes de bonne
humeur ce matin,  ce qu'il parat?

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but
tait de faire entendre que j'tais toujours de bonne humeur,
ce dont mademoiselle Marguerite parut mal convaincue; puis je
sautai dans le canot, et je m'assis  ct d'elle.

-- Nagez, Alain, dit-elle aussitt, et le vieil Alain, qui se
pique d'tre un matre canotier, se mit  battre
mthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un
oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. -- Il
faut bien, reprit alors mademoiselle Marguerite, que je vienne
vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinment
depuis deux jours.

-- Mademoiselle, je vous assure que la discrtion seule... le
respect... la crainte.

-- Oh! mon Dieu! le respect... la crainte... Vous boudiez,
voil. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mre qui
prtend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous
traiter avec une considration trs distingue, m'a prie de
m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obissante
je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche
reconnaissance.

-- Pour ne pas faire les choses  demi, reprit-elle, j'ai
rsolu de vous donner une fte  votre got: ainsi voil une
belle matine d't, des bois et des clairires avec tous les
effets de lumire dsirables, des oiseaux qui chantent sous la
feuille, une barque mystrieuse qui glisse sur l'onde... Vous
qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez tre content?

-- Je suis ravi, mademoiselle.

-- Ah! ce n'est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon
sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions taient
jonches de foin nouvellement coup qui parfumait l'air. Je
voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le
soleil du matin parsemait de tranes clatantes; des millions
d'insectes s'enivraient de rose dans le calice des fleurs, en
bourdonnant joyeusement. Vis--vis de moi, le bon Alain me
souriait  chaque coup de rame d'un air de complaisance et de
protection; plus prs, mademoiselle Marguerite, vtue de blanc
contre sa coutume, belle, frache et pure comme une pervenche,
secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale
suspendait  la dentelle de son chapeau, et prsentait l'autre
comme un appt au fidle Mervyn, qui nous suivait  la nage.
Vritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me
aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une
des arches qui percent le mur d'enceinte:

-- Vous ne me demandez pas o je vous mne, monsieur? me dit
la jeune crole.

-- Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement gal.

-- Je vous mne dans le pays des fes.

-- Je m'en doutais.

-- Mademoiselle Hlouin, plus comptente que moi en matire
potique, a d vous dire que les bouquets de bois qui couvrent
ce pays  vingt lieues  la ronde sont les restes de la
vieille fort de Brocliande, o chassaient les anctres de
votre amie mademoiselle de Porhot, les souverains de Gal, et
o le grand-pre de Mervyn, que voici, fut enchant, tout
enchanteur qu'il tait, par une demoiselle du nom de Viviane.
Or nous serons bientt en pleine centre de cette fort. Et si
ce n'est pas assez pour vous monter l'imagination, sachez que
ces bois gardent encore mille traces de la mystrieuse
religion des Celtes; ils en sont pavs. Vous avez donc le
droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en
robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or dans chaque
rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a
mme laiss prs d'ici, dans un site solitaire, romantique, et
caetera, un monument devant lequel les personnes disposes 
l'extase ont coutume de se pmer: j'ai pens que vous auriez
du plaisir  le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile 
dcouvrir, j'ai rsolu de vous servir de guide, ne vous
demandant en retour que de m'pargner les explosions d'un
enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

-- Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

-- Je vous en prie!

-- C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monument?

-- Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres; les
antiquaires l'appellent, les uns simplement un _dolmen_, les
autres, plus prtentieux, un _cromlech;_ les gens du pays le
nomment, sans expliquer pourquoi, la _migourdit_(1). [(1). Dans le
bois de Cadoudal (Morbihan).]

Cependant nous descendions doucement le cours de l'eau, entre
deux bandes de prairies humides; des boeufs de petite taille,
 la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acres,
se levaient  et l au bruit des rames, et nous regardaient
passer d'un air farouche. Le vallon, o serpentait la rivire
qui allait s'largissant, tait ferm des deux cts par une
chane de collines, les unes couvertes de bruyres et d'ajoncs
desschs, les autres de tailles verdoyants. De temps  autre
un ravin transversal ouvrait entre deux coteaux une
perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir
le sommet bleu d'une montagne loigne. Mademoiselle
Marguerite, malgr son incomptence, ne laissait pas de
signaler successivement  mon attention tous les charmes de ce
paysage svre et doux, ne manquant pas toutefois
d'accompagner chacune de ses remarques d'une rserve ironique.

Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer
le voisinage d'une chute d'eau, quand la valle se resserra
tout  coup et prit l'aspect d'une gorge retire et sauvage. A
gauche se dressait une haute muraille de roches plaques de
mousse; des chnes et des sapins, entremls de lierre et de
broussailles pendantes, s'tageaient dans les crevasses
jusqu'au fate de la falaise, jetant une ombre mystrieuse sur
l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant
nous,  quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait,
cumait, puis disparaissait soudain, la ligne brise de la
rivire se dessinant  travers une fume blanchtre sur un
fond lointain de confuse verdure. A notre droite, la rive
oppose  la falaise ne prsentait plus qu'une faible marge de
prairie en pente, sur laquelle les collines charges de bois
marquaient une frange de velours sombre.

-- Accoste! dit la jeune crole.

Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule:

-- Eh bien, monsieur, reprit-elle en sautant lgrement sur
l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal? vous n'tes pas
renvers, ptrifi, foudroy? On dit pourtant que c'est trs
joli, cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait
toujours frais... Mais suivez-moi dans ces bois, -- si vous
l'osez, -- et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

Mademoiselle Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne
l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit
un sentier qui s'enfonait dans la futaie en gravissant les
coteaux. Alain et moi nous la suivmes en file indienne. Aprs
quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice
s'arrta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis
sparant dlibrment deux branches entrelaces, elle quitta
le chemin trac et se lana en peine taillis. Le voyage devint
alors moins agrable. Il tait trs difficile de se frayer
passage  travers les jeunes chnes dj vigoureux dont se
composait ce taillis, et qui entre-croisaient, comme les
palissades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux
touffus. Alain et moi du moins, nous avancions  grand'peine,
courbs en deux, nous heurtant la tte  chaque pas, et
faisant tomber sur nous,  chacun de nos lourds mouvements,
une pluie de rose; mais mademoiselle Marguerite, avec
l'adresse suprieure et la souplesse fline de son sexe, se
glissait sans aucun effort apparent  travers les interstices
de ce labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant
ngligemment se dtendre derrire elle les branches flexibles
qui venaient nous fouetter les yeux.

Nous arrivmes enfin dans une clairire trs troite qui
parat couronner le sommet de cette colline: l j'aperus,
non sans motion, la sombre et monstrueuse table de pierre,
soutenue par cinq ou six blocs normes qui sont  demi engags
dans le sol, et y forment une caverne vraiment pleine d'une
horreur sacre. Au premier aspect, il y a dans cet intact
monument des temps presque fabuleux et des religions
primitives, une puissance de vrit, une sorte de prsence
relle qui saisit l'me et donne le frisson. Quelques rayons
de soleil, pntrant la feuille, filtraient  travers les
assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre et
prtaient une grce d'idylle  cet autel barbare. Mademoiselle
Marguerite elle-mme parut pensive et recueillie. Pour moi,
aprs avoir pntr dans la caverne et examin le _dolmen_ sous
toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce
travail, sans me proccuper de ce qui pouvait se passer autour
de moi, quand mademoiselle Marguerite me dit tout  coup:

-- Voulez-vous une Vellda pour animer le tableau?

Je levai les yeux. Elle avait enroul autour de son front un
pais feuillage de chne, et se tenait debout  la tte du
_dolmen_, lgrement appuye contre un faisceau de jeunes arbres
: sous le demi-jour de la rame, sa robe blanche prenait
l'clat du marbre, et ses prunelles tincelaient d'un feu
trange dans l'ombre projete par le relief de sa couronne.
Elle tait belle, et je crois qu'elle le savait. Je la
regardais sans trouver rien  lui dire, quand elle reprit:

-- Si je vous gne, je vais m'ter.

-- Non, je vous en prie.

-- Eh bien, dpchez-vous: mettez aussi Mervyn, il sera le
druide, et moi la druidesse.

J'eus le bonheur de reproduire assez fidlement, grce au
vague d'une bauche, la potique vision dont j'tais favoris.
Elle vint avec une apparence d'empressement examiner mon
dessin.

-- Ce n'est pas mal, dit-elle. Puis elle jeta sa couronne en
riant, et ajouta: -- Convenez que je suis bonne.

J'en convins: j'aurais mme avou en outre, si elle l'et
dsir, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie;
mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est
hassable: il fallait aux desses elles-mmes, pour tre
aimes, quelque chose de plus que leur immortelle beaut.

Nous regagnmes,  travers l'inextricable taillis, le sentier
trac dans le bois, et nous redescendmes vers la rivire.

-- Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous
montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner 
mon tour un petit divertissement. Venez, Mervyn! Venez, mon
bon chien! Que tu es beau, va!

Nous nous trouvmes bientt sur la berge en face des rcifs
qui barraient le lit de la rivire. L'eau se prcipitait d'une
hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin
profondment encaiss et de forme circulaire, que paraissait
borner de toutes parts un amphithtre de verdure parsem de
roches humides. Cependant quelques ravines invisibles
recevaient le trop plein du petit lac, et ces ruisseaux
allaient se runir de nouveau un peu plus loin dans un lit
commun.

-- Ce n'est pas prcisment le Niagara, me dit mademoiselle
Marguerite en levant un peu la voix pour dominer le bruit de
la chute; mais j'ai entendu dire  des connaisseurs,  des
artistes, que c'tait nanmoins assez gentil. Avez-vous
admir? Bien! Maintenant j'espre que vous accorderez  Mervyn
ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mervyn!

Le terre-neuve vint se poster  ct de sa matresse, et la
regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors,
ayant lest son mouchoir de quelques cailloux, le lana dans
le courant un peu au-dessus de la chute. Au mme moment,
Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin infrieur, et
s'loignait rapidement du bord; le mouchoir cependant suivit
le cours de l'eau, arriva aux rcifs, dansa un instant dans un
remous, puis, passant tout  coup comme une flche par-dessus
la roche arrondie, il vint tourbillonner dans un flot d'cume
sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et
sre. Aprs quoi Mervyn regagna firement la rive, o
mademoiselle Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvel plusieurs fois avec le
mme succs. On en tait  la sixime reprise, quand il
arriva, soit que le chien ft parti trop tard, soit que le
mouchoir et t lanc trop tt, que le pauvre Mervyn manqua
la passe. Le mouchoir, entran par le remous des cascades,
fut port dans des broussailles pineuses qui se montraient un
peu plus loin au-dessus de l'eau.  Mervyn alla l'y chercher;
mais nous fmes trs surpris de le voir tout  coup de
dbattre convulsivement, lcher sa proie, et lever la tte
vers nous en poussant des cris lamentables.

-- Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'cria mademoiselle
Marguerite.

-- Mais on croirait qu'il s'est emptr dans ces broussailles.
Au reste, il va se dgager, n'en doutez pas.

Bientt cependant il fallut en douter, et mme en dsesprer.
Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se
trouvait pris comme au pice mergeait directement au-dessous
d'un vasement du barrage qui versait sans relche sur la tte
de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bte, 
demi suffoque, cessa de faire le moindre effort pour rompre
ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent
trangl du rle. En ce moment, mademoiselle Marguerite saisit
mon bras, et dit presque  mon oreille d'une voix basse:

-- Il est perdu... Venez, monsieur... Allons-nous-en.

Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte,
bouleversaient ses traits ples et creusaient au-dessous de
ses yeux un cercle livide.

-- Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la
barque; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu
nager, et je m'en vais aller tendre la patte  ce monsieur.

-- Non, non, n'essayez pas... Il y a trs loin jusque-l... Et
puis j'ai toujours entendu dire que la rivire tait profonde
et dangereuse sous la chute.

-- Soyez tranquille, mademoiselle; je suis trs prudent.

En mme temps, je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai
dans le petit lac, en prenant la prcaution de me tenir  une
certaine distance de la chute. L'eau tait trs profonde, en
effet, car je ne trouvai pied qu'au moment o j'approchai de
l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu l autrefois
quelque lot qui se sera croul et affaiss peu  peu, ou si
quelque crue de la rivire aura entran et dpos dans cette
passe des fragments arrachs de la berge; ce qu'il y a de
certain, c'est qu'un pais enchevtrement de broussailles et
de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospre. Je
posai les pieds sur une des souches d'o paraissent surgir les
buissons, et je parvins  dlivrer Mervyn, qui, aussitt
matre de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en
servit sans retard pour nager vers la rive, m'abandonnant de
tout son coeur. Ce trait n'tait point trs conforme  la
rputation chevaleresque qu'on a faite  son espce; mais le
bon Mervyn a beaucoup vcu parmi les hommes, et je suppose
qu'il y est devenu un peu philosophe. Quand je voulus prendre
mon lan pour le suivre, je reconnus avec ennui que j'tais
arrt  mon tour dans les filets de la naade jalouse et
malfaisante qui rgne apparemment en ces parages. Une de mes
jambes tait enlace dans des noeuds de liane que j'essayai
vainement de rompre. On n'est point  l'aise dans une eau
profonde et sur un fond visqueux, pour dployer toute sa
force; j'tais d'ailleurs  demi aveugl par le
rejaillissement continuel de l'onde cumante. Bref, je sentais
que ma situation devenait quivoque. Je jetai les yeux sur la
rive: mademoiselle Marguerite, suspendue au bras d'Alain,
tait penche sur le gouffre et attachait sur moi un regard
d'anxit mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-tre qu'
moi en ce moment d'tre pleur par ces beaux yeux, et de
donner  une existence misrable une fin digne d'envie. Puis
je secouai ces molles penses: un violent effort me dgagea,
je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui tait en
lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais, mademoiselle Marguerite me tendit sa main,
qui tremblait un peu. Cela me sembla doux.

-- Quelle folie! Vous pouviez mourir l! et pour un chien!

-- C'tait le vtre, lui rpondis-je  demi voix, comme elle
m'avait parl.

Ce mot parut la contrarier; elle retira brusquement sa main,
et, se retournant vers Mervyn, qui se schait au soleil en
billant, elle se mit  le battre:

-- Oh! le sot! le gros sot! dit-elle. Qu'il est bte!

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne
savais trop que faire de ma personne, quand la jeune fille,
revenant  moi, reprit avec bont:

-- Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien
vite. Vous vous rchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en
retournerai avec Alain par les bois, Le chemin est plus court.

Cet arrangement me paraissant le plus convenable  tous
gards, je n'y fis aucune objection. Je pris cong, j'eus pour
la seconde fois le plaisir de toucher la main de la matresse
de Mervyn, et je me jetai dans la barque. Rentr chez moi, je
fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour
de mon cou le petit mouchoir dchir, que j'avais tout  fait
oubli de rendre  mademoiselle Marguerite. Elle le croyait
certainement perdu, et je me  dcidai sans scrupule  me
l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. J'allai le
soir au chteau; mademoiselle Laroque m'accueillit avec cet
air d'indolence ddaigneuse, de distraction sombre et d'amer
ennui qui la caractrise habituellement, et qui formait alors
un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la
vivacit enjoue de ma compagne du matin. Pendant le dner,
auquel assistait M. de Bvallan, elle parla de notre
excursion, comme pour en ter tout mystre; elle lana, chemin
faisant, quelques brves railleries  l'adresse des amants de
la nature, puis elle termina en racontant la msaventure de
Mervyn; mais elle supprima de ce dernier pisode toute la
partie qui me concernait. Si cette rserve avait pour but,
comme je le crois, de donner le ton  ma propre discrtion, la
jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en
soit, M. de Bvallan,  l'audition de ce rcit, nous assourdit
de ses cris de dsespoir. -- Comment! mademoiselle Marguerite
avait souffert ces longues anxits, et lui, Bvallan, ne
s'tait point trouv l! Fatalit! il ne s'en consolerait
jamais; il ne lui restait plus qu' se prendre, comme Crillon!

-- Eh bien! s'il n'y avait que moi pour le dpendre, me dit le
vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps!

La journe d'hier ne commena pas pour moi aussi gaiement que
celle de la veille. Je reus ds le matin une lettre de
Madrid, qui me chargeait d'annoncer  mademoiselle de Porhot
la perte dfinitive de son procs. L'agent d'affaires
m'apprenait, en outre, que la famille contre laquelle on
plaidait parat ne pas devoir profiter de son triomphe, car
elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est
veille au bruit de ces millions, et qui soutient que la
succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. --
Aprs de longues rflexions, il m'a sembl qu'il serait
charitable de cacher  ma vieille amie la ruine absolue de ses
esprances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicit de
son agent en Espagne; il prtextera de nouveaux dlais: de
mon ct, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je
ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue,
jusqu' son dernier jour, de nourrir ses chres illusions. Si
lgitime que soit la caractre de cette tromperie, j'prouvai
toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque
conscience dlicate. Je me rendis au chteau dans l'aprs-midi,
et je fis ma confession  madame Laroque: elle approuva
mon plan, et me loua mme plus que l'occasion ne paraissait le
demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis
terminer notre entretien par ces mots:

-- C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis
profondment reconnaissante de vos soins, et que je prends
chaque jour plus de got pour votre compagnie, plus d'estime
pour votre personne. Je voudrais, monsieur, -- je vous en
demande pardon, car vous ne pouvez gure partager ce voeu, --
je voudrais que nous ne fussions jamais spars... Je prie
humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient
ncessaires pour cela... car il faudrait des miracles, je ne
me le dissimule pas.

Je ne pus saisir le sens prcis de ce langage, pas plus que je
ne m'expliquai l'motion soudaine qui brilla dans les yeux de
cette excellente femme. -- Je remerciai, comme il convenait,
et je m'en allai  travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, -- peu singulier, pour tre franc, -- me conduisit,
au bout d'une heure de marche, dans un vallon retir, sur les
bords du bassin qui avait t le thtre de mes rcentes
prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe
le petit lac ralise l'idal mme de la solitude. On est
vraiment l au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine,
o l'on veut. Je m'tendis sur la bruyre, et je refis en
imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles
qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue
vie. Dj je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais
elle m'tait offerte une seconde fois, n'aurait plus 
beaucoup prs le mme charme imprvu, de srnit, et, pour
trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce
frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pense, ne pouvait
avoir qu'un chapitre, qu'une page mme, et je l'avais lue.
Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son
nom, avait t souverainement douce, parce qu'elle n'avait pas
t prmdite, parce que je n'avais song  lui donner son
nom qu'aprs l'avoir puise, parce que j'avais eu l'ivresse
sans la faute! Maintenant ma conscience tait veille: je me
voyais sur la pente d'une amour impossible, ridicule, -- pis
que cela, -- coupable! Il tait temps de veiller sur moi,
pauvre dshrit que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, -- et il
n'et pas t grandement ncessaire de venir l pour me les
adresser, -- quand un murmure de voix me tira soudain de ma
distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une
socit de quatre ou cinq personnes qui venaient de dbarquer.
C'tait d'abord mademoiselle Marguerite s'appuyant sur le bras
de M. de Bvallan, puis mademoiselle Hlouin et madame Aubry,
que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait
t couvert par le grondement des cascades; ils n'taient plus
qu' deux pas, je n'avais pas le temps de faire retraite, et
il fallut me rsigner au dsagrment d'tre surpris dans mon
attitude de beau tnbreux. Ma prsence en ce lieu ne parut
toutefois veiller aucune attention particulire; seulement je
crus voir passer un nuage de mcontentement sur le front de
mademoiselle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une
raideur marque.

M. de Bvallan, plant sur les bords du bassin, fatigua
quelque temps les chos des clameurs banales de son admiration:

-- Dlicieux! pittoresque! Quel ragot!... La plume de George
Sand... le pinceau de Salvator Rosa! -- le tout accompagn de
gestes nergiques, qui semblaient tour  tour ravir  ces deux
grands artistes les instruments de leur gnie.

Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse o
Mervyn avait failli prir. Mademoiselle Marguerite raconta de
nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la mme discrtion au
sujet de la part que j'avais prise au dnouement. Elle insista
mme avec une sorte de cruaut, relativement  moi, sur les
talents, la vaillance et la prsence d'esprit que son chien
avait dploys, suivant elle, dans cette circonstance
hroque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance
passagre et le service que j'avais eu le bonheur de lui
rendre avaient d faire monter  mon cerveau quelques fumes
de prsomption qu'il tait urgent de rabattre.

Cependant, mademoiselle Hlouin et madame Aubry ayant
manifest un vif dsir de voir se renouveler sous leurs yeux
les exploits tant vants de Mervyn, la jeune fille appela le
terre-neuve, et lana, comme la veille, son mouchoir dans le
courant de la rivire; mais,  ce signal, le brave Mervyn, au
lieu de se prcipiter dans le lac, prit sa course le long de
la rive, allant et venant d'un air affair, aboyant avec
fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un
intrt puissant, mais en mme temps d'une excellente mmoire.
Dcidment la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut
en vain que mademoiselle Marguerite, courrouce et confuse,
employa tout  tour les caresses et les menaces pour vaincre
l'obstination de son favori: rien ne put persuader 
l'intelligente bte de confier de nouveau sa prcieuse
personne  ces ondes redoutables. Aprs des annonces si
pompeuses, la prudence opinitre de l'intrpide Mervyn avait
rellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre
j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas
faute. Au surplus, l'hilarit fut bientt gnrale, et
mademoiselle Marguerite finit elle-mme par y prendre part,
quoique faiblement.

-- Avec tout cela, dit-elle, voil encore un mouchoir perdu!

Le mouchoir, entran par le mouvement constant du remous,
tait all s'chouer naturellement dans les branches du
buisson fatal,  une assez courte distance de la rive oppose.

-- Fiez-vous  moi, mademoiselle, s'cria M. de Bvallan. Dans
dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou je ne serai plus!

Il me parut que mademoiselle Marguerite, sur cette dclaration
magnanime, me lanait  la drobe un regard expressif, comme
pour me dire: "Vous voyez que le dvouement n'est point si
rare autour de moi!" Puis elle rpondit  M. de Bvallan:

-- Pour Dieu! ne faites point de folie! l'eau est trs
profonde... Il y a un vrai danger...

-- Ceci m'est absolument gal, reprit M. de Bvallan. Dites-moi,
Alain, vous devez avoir un couteau?

-- Un couteau! rpta mademoiselle Marguerite avec l'accent de
la surprise.

-- Oui. Laissez-moi faire, laissez-moi faire!

-- Mais que prtendez-vous faire d'un couteau?

-- Je prtends couper une gaule, dit M. de Bvallan.

La jeune fille le regarda fixement.

-- Je croyais, murmura-t-elle, que vous alliez vous mettre 
la nage!

-- Oh!  la nage! dit M. de Bvallan; permettez,
mademoiselle... D'abord je ne suis pas en costume de
natation... ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager.

-- Si vous ne savez pas nager, rpliqua la jeune fille d'un
ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume
de natation!

-- C'est parfaitement juste, dit M. de Bvallan avec une
amusante tranquillit; mais vous ne tenez pas particulirement
 ce que je me noie, n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir,
voil la but. Du moment que j'y arriverai, vous serez
satisfaite, n'est-il pas vrai?

-- Eh bien, allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec
rsignation; -- allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bvallan, qu'il n'est pas trs facile de dcontenancer,
disparut alors dans un fourr voisin, o nous entendmes
pendant un moment craquer des branchages; puis il revint arm
d'un long jet de noisetier qu'il se mit  dpouiller de ses
feuilles.

-- Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce
bton, par hasard? dit mademoiselle Marguerite, dont la gaiet
commenait manifestement  s'veiller.

-- Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu! reprit
l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de prparer sa gaule, aprs quoi
il se dirigea vers la barque. Nous comprmes alors que son
dessein tait de traverser la rivire en bateau au-dessus de
la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le
mouchoir, qui n'en tait pas trs loign. A cette dcouverte,
il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les
dames en gnral aimant fort, comme on sait, les entreprises
dangereuses -- pour les autres.

-- Voil une belle invention vraiment! Fi! fi! monsieur de
Bvallan!

-- Ta, ta, ta, mesdames, c'est comme l'oeuf de Christophe
Colomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expdition d'apparence
si pacifique ne devait se terminer ni sans motions ni mme
sans prils. M. de Bvallan, en effet, au lieu de gagner
l'autre rive directement en face de la petite anse o la
barque avait t amarre, eut l'ide malencontreuse d'aller
descendre sur quelque point plus voisin de la cataracte. Il
poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa
driver pendant un moment; mais il ne tarda pas  s'apercevoir
qu'aux approches de la chute, la rivire, comme attire par le
gouffre et prise de vertige, prcipitait son cours avec une
inquitante rapidit. Nous emes la rvlation du danger en le
voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer 
battre des rames avec une fivreuse nergie. Il lutta contre
le courant pendant quelques secondes avec un succs trs
incertain. Cependant, il se rapprochait peu  peu de la berge
oppose, bien que la drive continut  l'entraner avec une
imptuosit effrayante vers les cataractes, dont les
menaantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il
n'en tait plus qu' quelques pieds, lorsqu'un effort suprme
le porta assez prs du rivage pour que son salut du moins ft
assur. Il prit alors un lan vigoureux, et sauta sur le talus
de la rive, en repoussant du pied, malgr lui, la barque
abandonne, qui fut culbute aussitt par-dessus les rcifs,
et vint nager dans le bassin, la quille en l'air.

Tant que le pril avait dur, nous n'avions eu, en face de
cette scne, d'autre impression que celle d'une vive
inquitude; mais nos esprits,  peine rassurs, devaient tre
vivement saisis par le contraste qu'offrait le dnouement de
l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui
qui en tait le hros. Le rire est, d'ailleurs, aussi facile
que naturel aprs des alarmes heureusement apaises. Aussi n'y
eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnt  une franche
gaiet, aussitt que nous vmes M. de Bvallan hors de la
barque. Il faut dire qu' ce moment mme son infortune se
compltait par un dtail vraiment affligeant. La berge sur
laquelle il s'tait lanc prsentait une pente escarpe et
humide: il n'y eut pas plus tt pos le pied qu'il glissa et
retomba en arrire; quelques branches solides se trouvaient
heureusement  sa porte, et il s'y cramponna des deux mains
avec frnsie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux
rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui
baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu,
le spectacle de ce combat tait purement ridicule, et je
suppose que cette cruelle pense ajoutait aux efforts de M. de
Bvallan une maladroite prcipitation qui en retardait le
succs. Il russit cependant  se soulever et  reprendre pied
sur le talus; puis subitement nous le vmes glisser de nouveau
en dchirant les broussailles sur son passage, aprs quoi il
recommena dans l'eau, avec un dsespoir vident, sa pantomime
dsordonne. C'tait vritablement  n'y pas tenir. Jamais, je
crois, mademoiselle Marguerite n'avait t  pareille fte.
Elle avait absolument perdu tout souci de sa dignit, et,
comme une nymphe ivre de raisin, elle remplissait le bocage
des clats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans
ses mains  travers ses rires, criant d'une voix entrecoupe:

-- Bravo! bravo! monsieur de Bvallan! trs joli! dlicieux!
pittoresque! Salvator Rosa!

M. de Bvallan cependant avait fini par se hisser sur la terre
ferme: se tournant alors vers les dames, il leur adressa un
discours que le fracas de la chute ne permettait point
d'entendre distinctement; mais,  ses gestes anims, aux
mouvements descriptifs de ses bras et  l'air gauchement
souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous
donnait une explication apologtique de son dsastre.

-- Oui, monsieur, oui, reprit mademoiselle Marguerite,
continuant de rire avec l'implacable barbarie d'une femme,
c'est un trs beau succs! Soyez heureux!

Quand elle eut repris un peu de srieux, elle m'interrogea sur
les moyens de recouvrer la barque chavire, qui par
parenthse, est la meilleure de notre flottille. Je promis de
revenir le lendemain avec des ouvriers et de prsider au
sauvetage; puis nous nous acheminmes gaiement  travers les
prairies, dans la direction du chteau, tandis que M. de
Bvallan, n'tant pas en costume de natation, devait renoncer
 nous rejoindre, et s'enfonait d'un air mlancolique
derrire les rochers qui bordent d'autre rive.




20 aot.


Enfin cette me extraordinaire m'a livr le secret de ses
orages. Je voudrais qu'elle l'et gard  jamais!

Dans les jours qui suivirent les dernires scnes que j'ai
racontes, mademoiselle Marguerite, comme honteuse des
mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'tait
abandonne un instant, avait laiss retomber plus pais sur
son front son voile de fiert triste, de dfiance et de
ddain. Au milieu des bruyants plaisirs, des ftes, des danses
qui se succdaient au chteau, elle passait comme une ombre,
indiffrente, glace, quelquefois irrite. Son ironie
s'attaquait avec une amertume inconcevable tantt aux plus
pures jouissances de l'esprit,  celles que donnent la
contemplation et l'tude, tantt mme aux sentiments les plus
nobles et les plus inviolables. Si l'on citait devant elle
quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait
aussitt pour y chercher la face de l'gosme: si l'on avait
le malheur d'allumer en sa prsence le plus faible grain
d'encens sur l'autel de l'art, elle l'teignait d'un revers de
main. Son rire bref, saccad, redoutable, pareil sur ses
lvres  la moquerie d'un ange tomb, s'acharnait  fltrir,
partout o elle en voyait trace, les plus gnreuses facults
de l'me humaine, l'enthousiasme et la passion. Cet trange
esprit de dnigrement prenait, je le remarquais, vis--vis de
moi, un caractre de perscution spciale et de vritable
hostilit. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore
trs bien, comment j'avais pu mriter ces attentions
particulires, car s'il est vrai que je porte en mon coeur la
ferme religion des choses idales et ternelles, et que la
mort seule l'en puisse arracher (eh! grand Dieu! que me
resterait-il, si je n'avais cela!), je ne suis nullement
enclin aux extases publiques, et mes admirations, comme mes
amours, n'importuneront jamais personne. Mais j'avais beau
observer avec plus de scrupule que jamais l'espce de pudeur
qui sied aux sentiments vrais, je n'y gagnais rien: j'tais
suspect de posie. On me prtait des chimres romanesques pour
avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les
mains je ne sais quelle harpe ridicule pour se donner le
divertissement d'en briser les cordes.

Bien que cette guerre dclare  tout ce qui s'lve au-dessus
des intrts positifs et des sches ralits de la vie ne ft
pas un trait nouveau du caractre de mademoiselle Marguerite,
il s'tait brusquement exagr et envenim au point de blesser
les coeurs qui sont le plus attachs  cette jeune fille. Un
jour, mademoiselle de Porhot, fatigue de cette raillerie
incessante, lui dit devant moi:

-- Ma mignonne, il y a en vous depuis quelque temps un diable
que vous ferez bien d'exorciser le plus tt possible;
autrement vous finirez par former le saint trfle avec madame
Aubry et madame de Saint-Cast, je veux bien vous en avertir;
pour mon compte, je ne me pique pas d'tre ni d'avoir t
jamais une personne trs romanesque, mais j'aime  penser
qu'il y a encore dans le monde quelques mes capables de
sentiments gnreux: je crois au dsintressement, quand ce
ne serait qu'au mien; je crois mme  l'hrosme, car j'ai
connu des hros. De plus, j'ai du plaisir  entendre chanter
les petits oiseaux sous ma charmille, et  btir ma cathdrale
dans les nuages qui passent. Tout cela peut tre fort
ridicule, ma charmante; mais j'oserai vous rappeler que ces
illusions sont les trsors du pauvre, que monsieur et moi nous
n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularit de
ne pas nous en plaindre.

Un autre jour, comme je venais de subir avec mon impassibilit
ordinaire les sarcasmes  peine dguiss de mademoiselle
Marguerite, sa mre me prit  part:

-- Monsieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un
peu; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son
caractre s'est altr depuis quelque temps.

-- Mademoiselle votre fille parat tre plus proccupe que de
coutume.

-- Mon Dieu! ce n'est pas sans raison; elle est sur le point
de prendre une rsolution trs grave, et c'est un moment o
l'humeur des jeunes personnes est livre aux brises folles.

Je m'inclinai sans rpondre.

-- Vous tes maintenant, reprit madame Laroque, un ami de la
famille;  ce titre, je vous serai oblige de me dire ce que
vous pensez de M. de Bvallan?

-- M. de Bvallan, madame, a, je crois, une trs belle
fortune, -- un peu infrieure  la vtre, -- mais trs belle
nanmoins, cent cinquante mille francs de rente environ.

-- Oui; mais comment jugez-vous sa personne, son caractre?

-- Madame, M. de Bvallan est ce qu'on nomme un trs beau
cavalier. Il ne manque pas d'esprit; il passe pour un galant
homme.

-- Mais croyez-vous qu'il rende ma fille heureuse?

-- Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n'est pas
une me mchante.

-- Que voulez-vous que je fasse, mon Dieu? Il ne me plat pas
absolument... mais il est le seul qui ne dplaise pas
absolument  Marguerite... et puis il y a si peu d'hommes qui
aient cent mille francs de rente. Vous comprenez que ma fille,
dans sa position, n'a pas manqu de prtendants... Depuis deux
ou trois ans, nous en sommes littralement assigs... Eh
bien! il faut en finir... Moi, je suis malade... je puis m'en
aller d'un jour  l'autre... Ma fille resterait sans
protection... Puisque voil un mariage o toutes les
convenances se rencontrent, et que le monde approuvera
certainement, je serais coupable de ne pas m'y prter. On
m'accuse dj de souffler  ma fille des ides romanesques...
la vrit est que je ne lui souffle rien. Elle a une tte
parfaitement  elle. Enfin, qu'est-ce que vous me conseillez?

-- Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est
l'opinion de mademoiselle de Porhot? C'est une personne
pleine de jugement et d'exprience, et qui de plus vous est
entirement dvoue.

-- Eh! si j'en croyais mademoiselle de Porhot, j'enverrais M.
de Bvallan trs loin... Mais elle en parle bien  son aise,
mademoiselle de Porhot... Quand il sera parti, ce n'est pas
elle qui pousera ma fille!

-- Mon Dieu, madame, au point de vue de la fortune, M. de
Bvallan est certainement un parti rare, il ne faut pas vous
le dissimuler, -- et si vous tenez rigoureusement  cent mille
livres de rente?...

-- Mais je ne tiens pas plus  cent mille livres de rente qu'
cent sous, mon cher monsieur. Seulement il ne s'agit pas de
moi, il s'agit de ma fille... Eh bien, je ne peux pas la
donner  un maon, n'est-ce pas? Moi, j'aurais assez aim tre
la femme d'un maon; mais ce qui aurait fait mon bonheur ne
ferait peut-tre pas celui de ma fille. Je dois, en la
mariant, consulter les ides gnralement reus, non les
miennes.

-- Eh bien, madame, si ce mariage vous convient, et s'il
convient pareillement  mademoiselle votre fille...

-- Mais non... il ne me convient pas... et il ne convient pas
davantage  ma fille... C'est un mariage... mon Dieu! c'est un
mariage de convenance, voil tout!

-- Dois-je comprendre qu'il est tout  fait arrt?

-- Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'tait, ma
fille serait plus tranquille... Ce sont ses hsitations qui la
bouleversent, et puis...

Madame Laroque se plongea dans l'ombre du petit dme qui
surmonte son fauteuil, et ajouta:

-- Avez-vous quelque ide de ce qui se passe dans cette
malheureuse tte?

-- Aucune, madame.

Son regard tincelant se fixa sur moi pendant un moment. Elle
poussa un soupir profond et me dit d'un ton doux et triste:

-- Allez, monsieur... je ne vous retiens plus.

La confidence dont je venais d'tre honor m'avait caus peu
de surprise. Depuis quelque temps, il tait visible que
mademoiselle Marguerite consacrait  M. de Bvallan tout ce
qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour l'humanit.
Ces tmoignages toutefois portaient plutt la marque d'une
prfrence amicale que celle d'une tendresse passionne. Il
faut dire au reste que cette prfrence s'explique. M. de
Bvallan, que je n'ai jamais aim et dont j'ai, malgr moi,
dans ces pages, prsent la caricature plutt que le portrait,
runit le plus grand nombre des qualits et des dfauts qui
enlvent habituellement le suffrage des femmes. La modestie
lui manque absolument; mais c'est  merveille, car les femmes
ne l'aiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse
et tranquille, que rien n'intimide, qui intimide facilement,
et qui garantit partout  celui qui en est dou une sorte de
domination et une apparence de supriorit. Sa taille leve,
ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa
renomme de coureur et de chasseur, lui prtent une autorit
virile qui impose au sexe timide. Il a enfin dans les yeux un
esprit d'audace, d'entreprise et de conqute, que ses moeurs
ne dmentent point, qui trouble les femmes et remue dans leurs
mes de secrtes ardeurs. Il est juste d'ajouter que de tels
avantages n'ont, en gnral, toute leur prise que sur les
coeurs vulgaires; mais le coeur de mademoiselle Marguerite,
que j'avais t tent d'abord, comme il arrive toujours,
d'lever au niveau de sa beaut, semblait faire talage,
depuis quelque temps, de sentiments d'un ordre trs mdiocre,
et je la croyais trs capable de subir, sans rsistance comme
sans enthousiasme, avec la froideur passive d'une imagination
inerte, le charme de ce vainqueur banal et le joug subsquent
d'un mariage convenable.

De tout cela il fallait bien prendre mon parti, et je le
prenais plus facilement que je ne l'aurais cru possible un
mois plus tt, car j'avais employ tout mon courage 
combattre les premires tentations d'un amour que le bon sens
et l'honneur rprouvaient galement, et celle mme qui, sans
le savoir, m'imposait ce combat, sans la savoir aussi, m'y
avait aid puissamment. Si elle n'avait pu me cacher sa
beaut, elle m'avait dvoil son me, et la mienne s'tait 
demi referme. Faible malheur sans doute pour la jeune
millionnaire, mais bonheur pour moi!

Cependant je fis un voyage  Paris, o m'appelaient les
intrts de madame Laroque et les miens. Je revins il y a deux
jours, et, comme j'arrivais au chteau, on me dit que le vieux
M. Laroque me demandait avec insistance depuis le matin. Je me
rendis  la hte dans son appartement. Ds qu'il m'aperut, un
ple sourire effleura ses joues fltries; il arrta sur moi un
regard o je crus lire une expression de joie maligne et de
secret triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et
caverneuse:

-- Monsieur! M. de Saint-Cast est mort!

Cette nouvelle,  que le singulier vieillard avait tenu 
m'apprendre lui-mme, tait exacte. Dans la nuit prcdente,
le pauvre gnral de Saint-Cast avait t frapp d'une attaque
d'apoplexie, et une heure plus tard il tait enlev 
l'existence opulente et dlicieuse qu'il devait  madame de
Saint-Cast. Aussitt l'vnement connu au chteau, madame
Aubry s'tait fait transporter, dare dare chez son amie, et
ces deux compagnonnes, nous dit le docteur Desmarets, avaient
tout le jour chang sur la mort, sur la rapidit de ses
coups, sur l'impossibilit de les prvoir ou de s'en garantir,
sur l'inutilit des regrets, qui ne ressuscitent personne, sur
le temps qui console, une litanie d'ides originales et
piquantes.

Aprs quoi, s'tant mises  table, elles avaient repris des
forces tout doucement.

-- Allons! mangez, madame; il faut se soutenir, Dieu le veut,
disait madame Aubry.

Au dessert, madame de Saint-Cast avait fait monter une
bouteille d'un petit vin d'Espagne que le pauvre gnral
adorait, en considration de quoi elle priait madame Aubry d'y
goter. Madame Aubry refusant obstinment d'y goter seule,
madame de Saint-Cast s'tait laiss persuader que Dieu voulait
encore qu'elle prt un verre de vin d'Espagne avec une crote.
On n'avait point port la sant du gnral.

Hier matin, madame Laroque et sa fille, strictement vtues de
deuil, montrent en voiture: je pris place prs d'elles. Nous
tions rendus vers dix heures dans la petite ville voisine.
Pendant que j'assistais aux funrailles du gnral, ces dames
se joignaient  madame Aubry pour former autour de la veuve le
cercle de circonstance. La triste crmonie acheve, je
regagnai la maison mortuaire, et je fus introduit, avec
quelques familiers, dans le salon clbre dont le mobilier
cote quinze mille francs. Au milieu d'un demi-jour funbre,
je distinguai, sur un canap de douze cents francs, l'ombre
inconsolable de madame de Saint-Cast, enveloppe de longs
crpes, dont nous ne tarderons pas  connatre le prix. A ses
cts se tenait madame Aubry, prsentant l'image du plus grand
affaissement physique et moral. Une demi-douzaine de parentes
et d'amies compltaient ce groupe douloureux. Pendant que nous
nous rangions en haie  l'autre extrmit du salon, il y eut
un bruit de froissements de pieds et quelques craquements du
parquet; puis un morne silence rgna de nouveau dans le
mausole. De temps  autre seulement il s'levait du canap un
soupir lamentable, que madame Aubry rptait aussitt comme un
cho fidle.

Enfin parut un jeune homme, qui s'tait un peu attard dans la
rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait
allum en sortant du cimetire. Comme il se glissait
discrtement dans nos rangs, madame de Saint-Cast l'aperut.

-- C'est vous, Arthur? dit-elle d'une voix pareille  un
souffle.

-- Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avanant en vedette
sur le front de notre ligne.

-- Eh bien, reprit la veuve du mme ton plaintif et tranant,
c'est fini?

-- Oui, ma tante, rpondit d'un accent bref et dlibr le
jeune Arthur, qui paraissait un garon assez satisfait de lui-mme.

Il y eut une pause, aprs laquelle madame de Saint-Cast tira
du fond de son me expirante cette nouvelle srie de questions
:

-- Etait-ce bien?

-- Trs bien, ma tante, trs bien.

-- Beaucoup de monde?

-- Toute la ville, ma tante, toute la ville.

-- La troupe?

-- Oui, ma tante; toute la garnison, avec la musique.

Madame de Saint-Cast fit entendre un gmissement, et elle
ajouta:

-- Les pompiers?

-- Les pompiers aussi, ma tante, trs certainement.

J'ignore ce que ce dernier dtail pouvait avoir de
particulirement dchirant pour le coeur de madame de
Saint-Cast; mais elle n'y rsista point: une pmoison subite,
accompagne d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle
toutes les ressources de la sensibilit fminine, et nous
fournit l'occasion de nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi,
de n'en pas profiter. Il m'tait insupportable de voir cette
ridicule mgre excuter ses hypocrites momeries sur la tombe
de l'homme faible, mais bon et loyal, dont elle avait
empoisonn la vie et trs vraisemblablement ht la fin.

Quelques instants plus tard, madame Laroque me fit proposer de
l'accompagner  la mtairie de Langoat, qui est situe cinq ou
six lieues plus loin, dans la direction de la cte. Elle
comptait y aller dner avec sa fille: la fermire, qui a t
la nourrice de mademoiselle Marguerite, est malade en ce
moment, et ces dames projetaient depuis longtemps de lui
donner ce tmoignage d'intrt. Nous partmes  deux heures de
l'aprs-midi. C'tait une des plus chaudes journes de cette
chaude saison. Les deux portires ouvertes laissaient entrer
dans la voiture les effluves pais et brlants qu'un ciel
torride versait  flots sur les landes dessches.

La conversation souffrit de la langueur de nos esprits. Madame
Laroque, qui se prtendait en paradis et qui s'tait enfin
dbarrasse de ses fourrures, restait plonge dans une douce
extase. Mademoiselle Marguerite jouait de l'ventail avec une
gravit espagnole. Pendant que nous gravissions lentement les
ctes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur
les roches calcines des lgions de petits lzards cuirasss
d'argent, et nous entendions le ptillement continu des ajoncs
qui ouvraient leurs gaines mres au soleil.

Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une voix cria
soudain du bord de la route:

-- Arrtez, s'il vous plat!

En mme temps une grande fille aux jambes nues, tenant une
quenouille  la main et portant le costume antique et la
coiffe ducale des paysannes de cette contre, franchit
rapidement le foss: elle culbuta en passant quelques moutons
effars, dont elle paraissait tre la bergre, vint se camper
avec une sorte de grce debout sur le marchepied, et nous
prsenta dans le cadre de la portire sa figure brune,
dlibre et souriante.

-- Excusez, mesdames, dit-elle de ce ton bref et mlodieux qui
caractrise l'accent des gens du pays; me feriez-vous bien le
plaisir de me lire cela?

Elle tirait de son corsage une lettre plie  l'ancienne mode.

-- Lisez, monsieur, me dit madame Laroque en riant, et lisez
tout haut, s'il y a lieu.

Je pris la lettre, qui tait une lettre d'amour. Elle tait
adresse trs minutieusement  mademoiselle Christine Oyadec,
du bourg de ***, commune de ***,  la ferme de ***. L'criture
tait d'une main fort inculte, mais qui paraissait sincre. La
date annonait que mademoiselle Oyadec avait reu cette
missive deux ou trois semaines auparavant: apparemment la
pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant point livrer
son secret  la malignit de son entourage, avait attendu que
quelque tranger de passage,  la fois bienveillant et lettr,
vnt lui donner la clef de ce mystre qui lui brlait le sein
depuis quinze jours. Son oeil bleu et largement ouvert se
fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable,
pendant que je dchiffrais pniblement les lignes obliques de
la lettre, qui tait conue en ces termes:



"Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour o nous
nous sommes parl sur la lande aprs vpres, mes intentions
n'ont pas chang, et que je suis en peine des vtres; mon
coeur, mademoiselle, est tout  vous, comme je dsire que le
vtre soit tout  moi, et si a est, vous pouvez bien tre
sre et certaine qu'il n'y a pas me vivante plus heureuse sur
la terre ni au ciel que votre ami, -- qui ne signe pas; mais
vous savez bien qui, mademoiselle."



-- Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je
en lui rendant la lettre.

-- Ca se pourrait bien, dit-elle en nous montrant ses dents
blanches et en secouant gravement sa jeune tte illumine de
bonheur. Merci, mesdames et monsieur!

Elle sauta  bas du marchepied, et disparut bientt dans le
taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores
de quelque chanson bretonne.

Madame Laroque avait suivi avec un ravissement manifeste tous
les dtails de cette scne pastorale, qui caressait
dlicieusement sa chimre; elle souriait, elle rvait, devant
cette heureuse fille aux pieds nus, elle tait charme.
Cependant, lorsque mademoiselle Oyadec fut hors de vue, une
ide bizarre s'offrit soudain  la pense de madame Laroque:
c'tait qu'aprs tout elle n'et pas trop mal fait de donner
une pice de cinq francs  la bergre, en outre de son
admiration.

-- Alain! cria-t-elle, rappelez-la.

-- Pourquoi donc, ma mre? dit vivement mademoiselle
Marguerite, qui jusque-l n'avait paru accorder aucune
attention  cet incident.

-- Mais, mon enfant, peut-tre cette fille ne comprend-elle
pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais, -- et qu'elle
devrait avoir elle-mme, --  courir pieds nus dans la
poussire: je crois convenable,  tout hasard, de lui laisser
un petit souvenir.

-- De l'argent! reprit mademoiselle Marguerite; oh! ma mre,
ne faites pas cela! ne mettez pas d'argent dans le bonheur de
cette enfant!

L'expression de ce sentiment raffin, que la pauvre Christine,
par parenthse, n'aurait peut-tre pas apprci infiniment, ne
laissa pas de m'tonner dans la bouche de mademoiselle
Marguerite, qui ne se pique pas en gnral de cette
quintessence. Je crus mme qu'elle plaisantait, bien que son
visage n'indiqut aucune disposition  l'enjouement. Quoi
qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris trs au
srieux par sa mre, et il fut dcid d'enthousiasme qu'on
laisserait  cette idylle son innocence et ses pieds nus.

A la suite de ce beau trait, madame Laroque, videmment fort
contente d'elle-mme, retomba dans son extase souriante, et
mademoiselle Marguerite reprit son jeu d'ventail avec un
redoublement de gravit. Une heure aprs, nous arrivions au
terme de notre voyage. Comme la plupart des fermes de ce pays,
o les hauteurs et les plateaux sont couverts de landes
arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un
vallon que traverse un cours d'eau. La fermire, qui se
trouvait mieux, s'occupa sans retard des prparatifs du dner,
dont nous avions eu soin d'apporter les principaux lments.
Il fut servi sur la pelouse naturelle d'une prairie,  l'ombre
d'un norme chtaignier. Madame Laroque, installe dans une
attitude extrmement incommode sur un des coussins de la
voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre runion,
disait-elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on
voit en t se presser  l'abri des haies, et dont elle
n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques
banquets. Pour moi, j'aurais trouv peut-tre en d'autres
temps une douceur singulire dans l'troite et facile intimit
que ce repas sur l'herbe, comme toutes les autres scnes de ce
genre, ne manquait pas d'tablir entre les convives; mais
j'loignais avec un pnible sentiment de contrainte un charme
trop sujet au repentir, et le pain de cette fugitive
fraternit me semblait amer.

Comme nous finissions de dner:

-- Etes-vous quelquefois mont l-haut? me dit madame Laroque
en dsignant le sommet d'une colline trs leve qui dominait
la prairie.

-- Non, madame.

-- Oh! mais, c'est un tort. On a de l un trs bel horizon. Il
faut voir cela. -- Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous
y conduire; n'est-ce pas, Marguerite?

-- Moi, ma mre? Je n'y suis alle qu'une fois, et il y a
longtemps... Au reste, je trouverai bien. Venez, monsieur, et
prparez-vous  une rude escalade.

Nous nous mmes aussitt, mademoiselle Marguerite et moi, 
gravir un sentier trs raide qui serpentait sur le flanc de la
montagne, en perant  et l un bouquet de bois. La jeune
fille s'arrtait de temps  autre dans son ascension lgre et
rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante
de sa course, elle me souriait sans parler. Arriv sur la
lande nue qui formait le plateau, j'aperus  quelque distance
une glise de village dont le petit clocher dessinait sur le
ciel ses vives artes.

-- C'est l, me dit ma jeune conductrice en acclrant le pas.

Derrire l'glise tait un cimetire enclos de murs. Elle en
ouvrit la porte, et se dirigea pniblement,  travers les
hautes herbes et les ronces tranantes qui encombraient le
champ de repos, vers une espce de perron en forme d'hmicycle
qui en occupe l'extrmit. Deux ou trois degrs disjoints par
le temps et orns assez singulirement de sphres massives,
conduisent sur une troite plate-forme leve au niveau du
mur; une croix en granit se dresse au centre de l'hmicycle.

Mademoiselle Marguerite n'eut pas plus tt atteint la
plate-forme, et jet un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors
devant elle, que je la vis placer obliquement sa main
au-dessus de ses yeux, comme si elle prouvait un subit
blouissement. Je me htai de la rejoindre. Ce beau jour,
approchant de sa fin, clairait de ses dernires splendeurs
une scne vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai
jamais. En face de nous et  une immense profondeur au-dessous
du plateau, s'tendait  perte de vue une sorte de marcage
parsem de plaques lumineuses, et qui offrait l'aspect d'une
terre  peine abandonne par le reflux d'un dluge. Cette
large baie s'avanait jusque sous nos pieds au sein des
montagnes chancres. Sur les bancs de sable et de vase qui
sparaient les lagunes intermittentes, une vgtation confuse
de roseaux et d'herbes marines se teignait de mille nuances,
galement sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient
avec la surface clatante des eaux. A chacun de ses pas
rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans
l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui marquetaient le
golfe  demi dessch: il semblait puiser tour  tour dans
son crin cleste les plus prcieuses matires, l'argent,
l'or, le rubis, le diamant, pour les faire tinceler sur
chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha
le terme de sa carrire, une bande vaporeuse et onde qui
bordait au loin la limite extrme des marcages s'empourpra
soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la
transparence irradie d'un nuage que sillonne la foudre.
J'tais tout entier  la contemplation de ce tableau vraiment
empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un
rayon de plus, le souvenir de Csar, quand une voix basse et
comme oppresse murmura prs de moi:

-- Mon Dieu! que c'est beau!

J'tais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion
sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement
d'une surprise qui ne diminua point quand l'altration de ses
traits et le lger tremblement de ses lvres m'eurent attest
la sincrit profonde de son admiration.

-- Vous avouez que c'est beau? lui dis-je.

Elle secoua la tte; mais, au mme instant, deux larmes se
dtachaient lentement de ses grands yeux; elle les sentit
couler sur ses joues, fit un geste de dpit; puis, se jetant
tout  coup sur la croix de granit dont la base lui servait de
pidestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement
sa tte contre la pierre, et je l'entendis sangloter
convulsivement.

Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette
motion soudaine, et je m'loignai de quelques pas avec
respect. Aprs un moment, la voyant relever le front et
replacer d'une main  distraite ses cheveux dnous, je me
rapprochai.

-- Que je suis honteuse! murmura-t-elle.

-- Soyez heureuse plutt, et renoncez, croyez-moi,  desscher
en vous la source de ces larmes; elle est sacre. D'ailleurs,
vous n'y parviendrez jamais.

-- Il le faut! s'cria la jeune fille avec une sorte de
violence. Au reste, c'est fait! Cet accs n'a t qu'une
surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable...
je veux le har, -- je le hais!

-- Et pourquoi, grand Dieu?

Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fiert et
de douleur indicibles:

-- Parce que je suis belle, et que je ne puis tre aime!

Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses
digues, elle continua avec un entranement extraordinaire:

-- C'est vrai, pourtant!

Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante.

-- Dieu a mis dans ce coeur tous les trsors que je raille,
que je blasphme  chaque heure du jour! Mais quand il m'a
inflig la richesse, ah! il m'a retir d'une main ce qu'il me
prodiguait de l'autre! A quoi bon ma beaut,  quoi bon le
dvouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens
consume? Ah! ce n'est pas  ces charmes que s'adressent les
hommages dont tant de lches m'importunent. Je le devine, --
je le sais, -- je le sais trop! Et si jamais quelque me
dsintresse, gnreuse, hroque, m'aimait pour ce que je
suis, non pour ce que je vaux... je ne le saurais pas... je ne
le croirais pas! La dfiance toujours! voil ma peine, -- mon
supplice! Aussi cela est rsolu... je n'aimerai jamais! Jamais
je ne risquerai de rpandre dans un coeur vil, indigne, vnal,
la pure passion qui brle mon coeur. Mon me mourra vierge
dans mon sein!... Eh bien, j'y suis rsigne; mais tout ce qui
est beau, tout ce qui fait rver, tout ce qui me parle des
cieux dfendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles,
-- je l'carte, je le hais, je n'en veux pas!

Elle s'arrta, tremblante d'motion; puis, d'une voix plus
basse:

-- Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherch ce moment... je
n'ai pas calcul mes paroles... je ne vous avais pas destin
toute cette confiance; mais enfin j'ai parl, vous savez
tout... et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilit,
maintenant je crois que vous me pardonnerez.

Elle me tendit sa main. Quand ma lvre se posa sur cette main
tide et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur
mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle
dtourna la tte, attacha un regard sur l'horizon assombri,
puis, descendant lentement les degrs:

-- Partons! dit-elle.

Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpe de
la montagne, nous ramena dans la cour de la ferme, sans qu'un
seul mot et t prononc entre nous. Hlas! qu'aurais-je dit?
Plus qu'un autre j'tais suspect. Je sentais que chaque parole
chappe de mon coeur trop rempli n'et fait qu'largir encore
la distance qui me spare de cette me ombrageuse -- et
adorable!

La nuit dj tombe drobait aux yeux les traces de notre
motion commune. Nous partmes. Madame Laroque, aprs nous
avoir encore exprim le contentement qu'elle emportait de
cette journe, se mit  y rver. Mademoiselle Marguerite,
invisible et immobile dans l'ombre paisse de la voiture,
paraissait endormie comme sa mre; mais, quand un dtour de la
route laissait tomber sur elle un rayon de ple clart, ses
yeux ouverts et fixes tmoignaient qu'elle veillait
silencieusement en tte  tte avec son inconsolable pense.
Pour moi, je puis  peine dire ce que je pensais: une trange
sensation, mle d'une joie profonde et d'une profonde
amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais
comme on s'abandonne quelquefois  un songe dont on a
conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.

Nous arrivmes vers minuit. Je descendis de voiture  l'entre
de l'avenue, pour gagner mon logis par le plus court chemin 
travers le parc. Comme je m'engageais dans une alle obscure,
un faible bruit de pas et de voix rapprochs frappa mon
oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les
tnbres. L'heure tait assez avance pour justifier la
prcaution que je pris de demeurer cach dans l'paisseur du
massif et d'observer ces rdeurs nocturnes. Ils passrent
lentement devant moi: je reconnus mademoiselle Hlouin
appuye sur le bras de M. de Bvallan. Au mme instant, le
roulement de la voiture leur donna l'alarme, et, aprs un
serrement de main, ils se sparrent  la hte, mademoiselle
Hlouin s'esquivant dans la direction du chteau, et l'autre
du ct des bois.

Rentr chez moi, et encore proccup de mon aventure, je me
demandai avec colre si je laisserais M. de Bvallan
poursuivre librement ses amours en partie double et chercher
en mme temps, dans la mme maison, une fiance et une
matresse. Assurment je suis trop de mon ge et de mon temps
pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse
d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais
je pense que la moralit la plus libre et la plus relche
sous ce rapport admet encore quelques degrs de dignit,
d'lvation et de dlicatesse. On marche plus ou moins droit
dans ces chemins de traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour,
c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de
Bvallan en exclut toute apparence d'entranement et de
passion. De telles amours ne sont plus mme des fautes; elles
n'en ont pas la valeur morale: ce ne sont que des calculs et
des gageures de maquignon hbt. Les divers incidents de
cette soire, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me
prouver  quel point extrme cet homme tait indigne de la
main et du coeur qu'il osait convoiter. Cette union serait
monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais
user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard
venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier des
moyens bas, et il n'est pas de dlation honorable... Ce
mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des
plus nobles cratures qu'il a formes entre les bras de ce
froid libertin! Il souffrira cette profanation! Hlas! il en
souffre tant d'autres!

Puis je cherchai  concevoir par quel garement de fausse
raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je
crus le deviner. M. de Bvallan est fort riche; il doit
apporter ici une fortune  peu prs gale  celle qu'il y
trouve, cela parat tre une sorte de garantie; il pourrait se
passer de ce surcrot de richesse: on le prsume plus
dsintress parce qu'il est moins besogneux. Triste argument!
mprise norme que de mesurer sur le degr de la fortune le
degr de vnalit des caractres! les trois quarts du temps
l'avidit s'enfle avec l'opulence -- et les plus mendiants ne
sont pas les plus pauvres!

N'y avait-il cependant aucune apparence que mademoiselle
Marguerite pt d'elle-mme ouvrir les yeux sur l'indignit de
son choix, trouver dans quelque inspiration secrte de son
propre coeur le conseil qu'il m'tait dfendu de lui suggrer?
Ne pouvait-il s'lever tout  coup dans ce coeur un sentiment
nouveau, inattendu, qui vnt souffler sur les vaines
rsolutions de la raison et les mettre  nant? Ce sentiment
mme n'tait-il pas n dj, et n'en avais-je pas recueilli
des tmoignages irrcusables? Tant de caprices bizarres,
d'hsitations, de combats et de larmes dont j'avais t depuis
quelque temps l'objet ou le tmoin, dnonaient sans doute une
raison chancelante et peu matresse d'elle-mme. Je n'tais
pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scne
comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soire
mme le confident et presque le complice -- si peu prmdite
qu'elle puisse tre, -- n'clate point dans une atmosphre
d'indiffrence. De telles motions, de tels branlements,
supposent deux mes dj troubles par un orage commun, ou qui
vont l'tre.

Mais s'il tait vrai, si elle m'aimait, comme il tait trop
certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce
qu'elle disait de sa beaut: "A quoi bon?" car je ne pouvais
esprer qu'il et jamais assez de force pour triompher de la
dfiance ternelle qui est le travers et la vertu de cette
noble fille, dfiance dont mon caractre, j'ose le dire,
repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de
tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles
ombrages et la rserve plus grande qu'ils me commandent, quel
miracle pourrait combler l'abme?

Et enfin, ce miracle intervenant, daignt-elle m'offrir cette
main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne
demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne
devrais-je pas craindre tt ou tard dans cette imagination
inquite quelque sourd rveil d'une dfiance mal touffe?
Pourrais-je me dfendre moi-mme de toute arrire-pense
pnible au sein d'une richesse emprunte? Pourrais-je jouir
sans malaise d'un amour entach d'un bienfait? Notre rle de
protection vis--vis des femmes nous est si formellement
impos par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut tre
interverti un seul instant, mme en toute probit, sans qu'il
se rpande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et
suspecte. A la vrit, la richesse n'est pas un tel avantage
qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espce de
compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte  sa
femme, en change de quelques sacs d'or, un nom qu'il a
illustr, un mrite minent, une grande situation, un avenir,
ne doit pas tre cras de gratitude; mais, moi, j'ai les
mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de prsent; de tous
les avantages que le monde apprcie, je n'en ai qu'un seul:
mon titre, et je serais trs rsolu  ne le point porter, afin
qu'on ne pt dire qu'il est le prix du march. Bref, je
recevrais tout et ne donnerais rien: un roi peut pouser une
bergre, cela est gnreux et charmant, et on l'en flicite 
bon droit; mais un berger qui se laisserait pouser par une
reine, cela n'aurait pas tout  fait aussi bonne figure.

J'ai pass la nuit  rouler toutes ces choses dans mon pauvre
cerveau, et  chercher une conclusion que je cherche encore.
Peut-tre devrais-je sans retard quitter cette maison et ce
pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir.
Que de mortels chagrins on s'pargnerait souvent par une seule
minute de courage et de dcision! Je devrais du moins tre
accabl de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh
bien, je ne puis!... Au fond de mon esprit boulevers et
tortur, il y a une pense qui domine tout et qui me remplit
d'une allgresse surhumaine. Mon me est lgre comme un
oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce
petit cimetire, cette mer lointaine, cet immense horizon et
sur ce radieux sommet cet ange de beaut baign de pleurs
divins! Je sens encore sa main sous ma lvre: je sens ses
larmes dans mes yeux, dans mon coeur! Je l'aime! Eh bien,
demain, s'il le faut, je prendrai une rsolution. Jusque-l,
pour Dieu! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je
n'abuse pas du bonheur... Cet amour, j'en mourrai peut-tre:
je veux en vivre en paix tout un jour!




26 aot.


Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m'a pas t donn.
Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui
sera longue. Comment l'avais-je oubli? Dans l'ordre moral,
comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons
jamais impunment, et dont les effets certains forment en ce
monde l'intervention permanente de ce qu'on nomme la
Providence. Un homme faible et grand, crivant d'une main
presque folle l'vangile d'un sage, disait de ces passions
mmes qui firent sa misre, son opprobre et son gnie:
"Toutes sont bonnes, quand on reste le matre; toutes sont
mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est
dfendu par la nature, c'est d'tendre nos attachements plus
loin que nos forces; ce qui nous est dfendu par la raison,
c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous
est dfendu par la conscience n'est pas d'tre tents, mais de
nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dpend pas de nous
d'avoir ou de n'avoir pas de passions: il dpend de nous de
rgner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont
lgitimes; tous ceux qui nous dominent sont criminels...
N'attache ton coeur qu' la beaut qui ne prit point; que ta
condition borne tes dsirs; que tes devoirs aillent avant tes
passions; tends la loi de la ncessit aux choses morales;
apprends  perdre ce qui peut t'tre enlev, apprends  tout
quitter quand la vertu l'ordonne!" Oui, telle est la loi; je
la connaissais; je l'ai viole: je suis puni. Rien de plus
juste.

J'avais  peine pos le pied sur le nuage de ce fol amour, que
j'en tais prcipit violemment, et j'ai  peine recouvr,
aprs cinq jours, le courage ncessaire pour retracer les
circonstances presque ridicules de ma chute. -- Madame Laroque
et sa fille taient parties ds le matin pour aller faire une
visite nouvelle  madame de Saint-Cast et ramener ensuite
madame Aubry. Je trouvai mademoiselle Hlouin seule au
chteau. Je lui apportais un trimestre de sa pension: car,
bien que mes fonctions me laissent en gnral tout  fait
tranger  la tenue et  la discipline intrieures de la
maison, ces dames ont dsir, par gard sans doute pour
mademoiselle Caroline comme pour moi, que ses appointements et
les miens fussent pays exceptionnellement de ma main. La
jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est
contigu au salon. Elle me reut avec une douceur pensive qui
me toucha. J'prouvais moi-mme en ce moment cette plnitude
de coeur qui dispose  la confiance et  la bont. Je rsolus,
en vrai don Quichotte, de tendre une mains secourable  cette
pauvre isole.

-- Mademoiselle, lui dis-je tout  coup, vous m'avez retir
votre amiti, mais la mienne vous est reste tout entire; me
permettez-vous de vous en donner une preuve?

Elle me regarda, et murmura un oui timide.

-- Eh bien! ma pauvre enfant, vous vous perdez.

Elle se leva brusquement.

-- Vous m'avez vue cette nuit dans le parc! s'cria-t-elle.

-- Oui, mademoiselle.

-- Mon Dieu!...

Elle fit un pas vers moi.

-- ... Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnte
fille!

-- Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous dire que dans
ce petit roman, sans doute trs innocent de votre part, mais
qui l'est peut-tre moins de l'autre, vous aventurez trs
gravement votre rputation et votre repos. Je vous supplie d'y
rflchir, et je vous supplie en mme temps d'tre bien
assure que personne autre que vous n'entendra jamais un mot
de ma bouche sur ce sujet.

J'allais me retirer: elle s'affaissa sur ses genoux prs d'un
canap et clata en sanglots, le front appuy sur ma main,
qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de
temps, des larmes plus belles et plus dignes; cependant
j'tais mu.

-- Voyons, ma chre demoiselle, lui dis-je, il n'est pas trop
tard, n'est-ce pas?

Elle secoua la tte avec force.

-- Eh bien, ma chre enfant, prenez courage. Nous vous
sauverons, allez! Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il
entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre
que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi
comme d'un frre.

Elle quitta ma main avec colre.

-- Ah! que vous tes dur! dit-elle. Vous parlez de me
sauver... c'est vous qui me perdez! Aprs avoir feint de
m'aimer, vous m'avez repousse... vous m'avez humilie,
dsespre... Vous tes la cause unique de ce qui arrive!

-- Mademoiselle, vous n'tes pas juste: je n'ai jamais feint
de vous aimer; j'ai eu pour vous une affection trs sincre,
que j'ai encore. J'avoue que votre beaut, votre esprit, vos
talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux
qui vivent prs de vous quelque chose de plus qu'une
fraternelle amiti; mais ma situation dans le monde, les
devoirs de famille qui me sont imposs, ne me permettaient pas
de dpasser cette mesure vis--vis de vous sans manquer 
toute probit. Je vous dis franchement que je vous trouve
charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour
vous dans la limite que la loyaut me commandait, je n'ai pas
t sans mrite. Je ne vois rien l de fort humiliant pour
vous: ce qui pourrait  plus juste titre vous humilier,
mademoiselle, ce serait de vous voir aime trs rsolument par
un homme trs rsolu  ne pas vous pouser.

Elle me jeta un mauvais regard.

-- Qu'en savez-vous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des
coureurs de fortunes!

-- Ah! est-ce que vous seriez une mchante petite personne,
mademoiselle Hlouin? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela
tant, j'ai l'honneur de vous saluer.

-- Monsieur Maxime! s'cria-t-elle en se prcipitant tout 
coup pour m'arrter. Pardonnez-moi! ayez piti de moi! Hlas!
comprenez-moi, je suis si malheureuse! Figurez-vous donc ce
que peut tre la pense d'une pauvre crature comme moi,  qui
on a eu la cruaut de donner un coeur, une me, une
intelligence... et qui ne peut user de tout cela que pour
souffrir... et pour har! Quelle est ma vie? quel est mon
avenir? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvret, exalt sans
cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure! Mon
avenir, ce sera de regretter, de pleurer un jour amrement
cette vie mme, -- cette vie d'esclave, tout odieuse qu'elle
est!... Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes
talents... Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent
que de casser des pierres sur les routes! Je serais plus
heureuse!... Mes talents, j'aurai pass le meilleur temps de
la vie  en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus
belle, plus adore et plus insolente encore!... Et quand le
plus pur de mon sang aura pass dans les veines de cette
poupe, elle s'en ira au bras d'un heureux poux prendre sa
part des plus belles ftes de la vie, tandis que moi, seule,
vieille, abandonne, j'irai mourir dans quelque coin avec une
pension de femme de chambre... Qu'est-ce que j'ai fait au ciel
pour mriter cette destine-l, voyons? Pourquoi moi plutt
que ces femmes? Est-ce que je ne les vaux pas? Si je suis si
mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcre, c'est que
l'injustice m'a noirci l'me... J'tais ne comme elles, --
plus qu'elles peut-tre, -- pour tre bonne, aimante,
charitable... Eh! mon Dieu, les bienfaits cotent peu quand on
est riche, et la bienveillance est facile aux heureux! Si
j'tais  leur place, et elles  la mienne, elles me
haraient, -- comme je les hais! -- On n'aime pas ses
matres!.... Ah! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce
pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achve... Je sens
mon abjection, j'en rougis... et je la garde! Hlas! vous
allez me mpriser maintenant plus que jamais, monsieur... vous
que j'aurais tant aim si vous l'aviez souffert! vous qui
pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'esprance, la
paix, la bont, l'estime de moi-mme!... Ah! il y a eu un
moment o je me suis crue sauve... o j'ai eu pour la
premire fois une pense de bonheur, d'avenir, de fiert...
Malheureuse!...

Elle s'tait empare de mes deux mains; elle y plongea sa
tte, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura
follement.

-- Ma chre enfant, lui dis-je, je comprends mieux que
personne les ennuis, les amertumes de votre condition, mais
permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en
nourrissant dans votre coeur les tristes sentiments que vous
venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le
cache pas, et vous finirez par mriter toute la rigueur de
votre destine; mais, voyons, votre imagination vous exagre
singulirement cette rigueur. Quant  prsent, vous tes
traite ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie,
et, dans l'avenir, je ne vois rien qui empche que vous ne
sortiez de cette maison, vous aussi, au bras d'un heureux
poux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de
votre affection; mais, je veux vous le dire encore une fois
pour en finir  jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs
auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.

Elle me regarda tout  coup.

-- Mme avec Marguerite? dit-elle.

-- Je ne vois pas ce que le nom de mademoiselle Marguerite
vient faire ici.

Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son
visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace:

-- Vous l'aimez! dit-elle d'une voix sourde, ou plutt vous
aimez sa dot; mais vous ne l'aurez pas!

-- Mademoiselle Hlouin!

-- Ah! reprit-elle, vous tes passablement enfant si vous avez
cru abuser une femme qui avait la folie de vous aimer. Je lis
clairement dans vos manoeuvres, allez! D'ailleurs je sais qui
vous tes... Je n'tais pas loin quand mademoiselle de Porhot
a transmis  madame Laroque votre politique confidence...

-- Comment! vous coutez aux portes, mademoiselle?

-- Je ne soucie peu de vos outrages... D'ailleurs je me
vengerai, et bientt... Ah! vous tes assurment fort habile,
monsieur de Champcey! et je vous fais mon compliment... Vous
avez jou  merveille le petit rle de dsintressement et de
rserve que votre ami Laubpin n'a pas manqu de vous
recommander en vous envoyant ici... Il savait  qui vous aviez
affaire... Il connaissait assez la ridicule manie de cette
fille. Vous croyez dj tenir votre proie, n'est-ce pas? De
beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-on,
mais qui seraient fort propres toutefois  recrpir un
marquisat et  redorer un cusson... Eh! vous pouvez ds ce
moment y renoncer... car je vous jure que vous ne garderez pas
votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous
l'arrachera!

-- Mademoiselle Hlouin, il est grandement temps de mettre fin
 cette scne, car nous touchons au mlodrame. Vous m'avez
fait beau jeu pour vous prvenir sur le terrain de la dlation
et de la calomnie; mais vous pouvez y descendre en pleine
scurit, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai
pas. L-dessus, je suis votre serviteur.

Je quittai cette infortune avec un profond sentiment de
dgot, mais aussi de piti. Quoique j'eusse toujours
souponn que l'organisation la mieux doue dt tre, en
proportion mme de ses dons, irrite et fausse dans la
situation quivoque et mortifiante qu'occupe ici mademoiselle
Hlouin, mon imagination n'avait pu plonger jusqu'au fond de
l'abme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux.
Certes, -- quand on y songe, -- on ne peut gure concevoir un
genre d'existence qui soumette une me humaine  de plus
venimeuses tentations, qui soit plus capable de dvelopper et
d'aiguiser dans le coeur les convoitises de l'envie, de
soulever  chaque instant les rvoltes de l'orgueil,
d'exasprer toutes les vanits et toutes les jalousies
naturelles de la femme. Il n'y a pas  douter que le plus
grand nombre des malheureuses filles que leur dnuement et
leurs talents ont voues  cet emploi, si honorable en soi,
n'chappent par la modration de leurs sentiments, ou  l'aide
Dieu, par la fermet de leurs principes, aux agitations
dplorables dont mademoiselle Hlouin n'avait pas su se
garantir; mais l'preuve est redoutable. Quant  moi, la
pense m'tait venue quelquefois que ma soeur pouvait tre
destine par nos malheurs  entrer dans quelque riche famille
en qualit d'institutrice: je fis serment alors, quelque
avenir qui nous ft rserv, de partager plutt avec Hlne
dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du travail,
que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonn de
cette opulente et haineuse servilit.

Cependant, si j'avais la ferme dtermination de laisser le
champ libre  mademoiselle Hlouin, et de n'entrer,  aucun
prix, de ma personne, dans les rcriminations d'une lutte
dgradante, je ne pouvais envisager sans inquitude les
consquences probables de la guerre dloyale qui venait de
m'tre dclare. J'tais videmment menac dans tout ce que
j'ai de plus sensible, dans mon amour et dans mon honneur.
Matresse du secret de mon coeur, mlant avec l'habilet
perfide de son sexe la vrit au mensonge, mademoiselle
Hlouin pouvait aisment prsenter ma conduite sous un jour
suspect, tourner contre moi jusqu'aux prcautions, jusqu'aux
scrupules de ma dlicatesse, et prter  mes plus simples
allures la couleur d'une intrigue prmdite. Il m'tait
impossible de savoir avec prcision quel tour elle donnerait 
sa malveillance; mais je me fiais  elle pour tre assur
qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle
connaissait mieux que personne les points faibles des
imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possdait sur
l'esprit de mademoiselle Marguerite et sur celui de sa mre
l'empire naturel de la dissimulation sur la franchise, de
l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprs d'elles de
toute la confiance qui nat d'une longue habitude et d'une
intimit quotidienne, et ses matres, pour employer son
langage, n'avaient garde de souponner, sous les dehors
d'enjouement gracieux et d'obsquieuse prvenance dont elle
s'enveloppe avec un art consomm, la frnsie d'orgueil et
d'ingratitude qui ronge cette me misrable. Il tait trop
vraisemblable qu'une main aussi sre et aussi savante
verserait ses poisons avec plein succs dans des coeurs ainsi
prpars. A la vrit, mademoiselle Hlouin pouvait craindre,
en cdant  son ressentiment, de replacer la main de
mademoiselle Marguerite dans celle de M. de Bvallan et de
hter un hymen qui serait la ruine de sa propre ambition; mais
je savais que la haine d'une femme ne calcule rien, et qu'elle
hasarde tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, 
la plus prompte comme  la plus aveugle des vengeances, et
j'avais raison.

Je passai dans une pnible anxit les heures que j'avais
voues  de plus douces penses. Tout ce que la dpendance
peut avoir de plus poignant pour une me fire, le soupon de
plus amer pour une conscience droite, le mpris de plus
navrant pour un coeur qui aime, je le sentis. L'adversit,
dans mes plus mauvais jours, ne m'avait jamais servi une coupe
mieux remplie. J'essayai cependant de travailler comme de
coutume. Vers cinq heures, je me rendis au chteau. Ces dames
taient rentres dans l'aprs-midi. Je trouvai dans le salon
mademoiselle Marguerite, madame Aubry et M. de Bvallan, avec
deux ou trois htes de passage. Mademoiselle Marguerite parut
ne pas s'apercevoir de ma prsence: elle continua de
s'entretenir avec M. de Bvallan sur un ton d'animation qui
n'tait pas ordinaire. Il tait question d'un bal improvis
qui devait avoir lieu le soir mme dans un chteau voisin.
Elle devait s'y rendre avec sa mre, et elle pressait M. de
Bvallan de les y accompagner: celui-ci s'en excusait, en
allguant qu'il tait sorti de chez lui le matin avant d'avoir
reu l'invitation, et que sa toilette n'tait pas convenable.
Mademoiselle Marguerite, insistant avec une coquetterie
affectueuse et empresse dont son interlocuteur lui-mme
semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le
temps de retourner chez lui, de s'habiller et de revenir les
prendre. On lui garderait un bon petit dner. M. de Bvallan
objecta que tous ses chevaux de voiture taient sur la
litire, et qu'il ne pouvait revenir  cheval en toilette de
bal:

-- Eh bien, reprit mademoiselle Marguerite, on va vous
conduire dans l'amricaine.

En mme temps elle dirigea pour la premire fois ses yeux sur
moi, et me couvrant d'un regard o je vis clater la foudre:

-- Monsieur Odiot, dit-elle d'une voix de bref commandement,
allez dire qu'on attelle!

Cet ordre servile tait si peu dans la mesure de ceux qu'on a
coutume de m'adresser ici et qu'on peut me croire dispos 
subir, que l'attention et la curiosit des plus indiffrents
en furent aussitt veilles. Il se fit un silence embarrass
: M. de Bvallan jeta un coup d'oeil tonn sur mademoiselle
Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva.
Si l'on s'attendait  quelques folle inspiration de colre, il
y eut dception. Certes, les insultantes paroles qui venaient
de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aime -- et si
barbare -- avaient  fait pntrer le froid de la mort
jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute qu'une lame
d'acier, se frayant passage  travers mon coeur, m'et caus
une pire sensation; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre
dont se sert habituellement madame Laroque pour appeler ses
gens tait sur une table  ma porte: j'y appuyai le doigt.
Un domestique entra presque aussitt.

-- Je crois, lui dis-je, que mademoiselle Marguerite a des
ordres  vous donner.

Sur ces mots qu'elle avait couts avec une sorte de stupeur,
la jeune fille fit violemment de la tte un signe ngatif et
congdia le domestique. J'avais grande hte de sortir de ce
salon, o j'touffais; mais je ne pus me retirer devant
l'attitude provocante qu'affectait alors M. de Bvallan.

-- Ma foi! murmura-t-il, voil quelque chose d'assez
particulier!

Je feignis de ne pas l'entendre. Mademoiselle Marguerite lui
dit deux mots brusques  voix basse.

-- Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus
lev, qu'il me soit permis seulement d'exprimer le regret
sincre que j'prouve de n'avoir pas le droit d'intervenir
ici.

Je me levai aussitt.

-- Monsieur de Bvallan, dis-je en me plaant  deux pas de
lui, ce regret est tout  fait superflu, car si je n'ai pas
cru devoir obir aux ordres de mademoiselle, je suis
entirement aux vtres... et je vais les attendre.

-- Fort bien, fort bien, monsieur; rien de mieux, rpliqua M.
de Bvallan en agitant la main avec grce pour rassurer les
femmes.

Nous nous salumes, et je sortis.

Je dnai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage,
par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'antichambre avaient
sans doute instruit de ce qui s'tait pass, car il ne cessa
d'attacher sur moi des regards lamentables, poussant par
intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa
coutume, un silence morne. Seulement, sur ma demande, il
m'apprit que ces dames avaient dcid qu'elles n'iraient pas
au bal ce soir-l.

Mon bref repas termin, je mis un peu d'ordre dans mes papiers
et j'crivis deux mots  M. Laubpin. A toutes prvisions, je
lui recommandais Hlne. L'ide de l'abandon o je la
laisserais en cas de malheur me navrait le coeur, sans
branler le moins du monde mes immuables principes. Je puis
m'abuser, mais j'ai toujours pens que l'honneur, dans notre
vie moderne, domine toute la hirarchie des devoirs. Il
supple aujourd'hui  tant de vertus  demi effaces dans les
consciences,  tant de croyances endormies, il joue, dans
l'tat de notre socit, un rle tellement tutlaire, qu'il
n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits,
d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son
caractre indfini, est quelque chose de suprieur  la loi et
 la morale; on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une
religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons
la folie de l'honneur!

Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondment entr dans
l'me humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionn par la
raison. Mieux vaut,  tout risque, une fille ou une femme
seule au monde que protge par un frre ou par un mari
dshonor.

J'attendais d'un instant  l'autre un message de M. de
Bvallan. Je m'apprtais  me rendre chez le percepteur du
bourg, qui est un jeune officier bless en Crime, et 
rclamer son assistance, quand on heurta  ma porte. Ce fut M.
de Bvallan lui-mme qui entra. Son visage exprimait, avec une
faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et
joyeuse.

-- Monsieur, me dit-il pendant que je le considrais avec une
assez vive surprise, voil une dmarche un peu irrgulire;
mais, ma foi! j'ai des tats de service qui mettent, Dieu
merci, mon courage  l'abri du soupon. D'autre part, j'ai
lieu d'prouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune
place chez moi  l'hostilit ou  la rancune. Enfin j'obis 
des ordres qui doivent m'tre plus sacrs que jamais. Bref, je
viens vous tendre la main.

Je le saluai avec gravit, et je pris sa main.

-- Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voil fort 
l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. Mademoiselle
Marguerite vous a tantt, monsieur, dans un moment de
distraction, donn quelques instructions qui assurment
n'taient pas de votre ressort. Votre susceptibilit s'en est
mue trs justement, nous le reconnaissons, et ces dames m'ont
charg de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient
dsespres que ce malentendu d'un instant les privt de vos
bons offices, dont elles apprcient toute la valeur, et rompt
des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour
moi, monsieur, j'ai acquis ce soir,  ma grande joie, le droit
de joindre mes instances  celles de ces dames: les voeux que
je formais depuis longtemps viennent d'tre agrs, et je vous
serai personnellement oblig de ne pas mler  tous les
souvenirs heureux de cette soire celui d'une sparation qui
serait  la fois prjudiciable et douloureuse  la famille
dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer.

-- Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'tre trs sensible aux
tmoignages que vous voulez bien me rendre au nom de ces dames
et au vtre. Vous me pardonnerez de n'y pas rpondre
immdiatement par une dtermination formelle qui demanderait
plus de libert d'esprit que je n'en puis avoir encore.

-- Vous me permettrez au moins, dit M. de Bvallan, d'emporter
une bonne esprance... Voyons, monsieur, puisque l'occasion
s'en prsente, rompons donc  jamais l'ombre de glace qui a pu
exister entre nous deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suis
trs dispos. D'abord madame Laroque,  sans se dnantir d'un
secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laiss ignorer
que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent
sous l'espce de mystre dont vous vous entourez. Ensuite, je
vous dois une reconnaissance particulire: je sais que vous
avez t consult rcemment au sujet de mes prtentions  la
main de mademoiselle Laroque, et que j'ai eu  me louer de
votre apprciation.

-- Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mrit...

-- Oh! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abond
follement dans mon sens; mais enfin vous ne m'avez pas nui.
J'avoue mme que vous avez fait preuve d'une sagacit relle.
Vous avez dit que si mademoiselle Marguerite ne devait pas
tre absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus
malheureuse. Eh bien, le prophte Daniel n'aurait pas mieux
dit. La vrit est que la chre enfant ne serait absolument
heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le
monde entier un mari qui lui parlt en vers du matin au
soir... Il n'y en a pas! Je ne suis pas plus qu'un autre de ce
calibre-l, j'en conviens; mais, -- comme vous m'avez fait
encore l'honneur de le dire, -- je suis un galant homme.
Vritablement, quand nous nous connatrons mieux, vous n'en
douterez pas. Je ne suis pas un mchant diable; je suis un bon
garon... Mon Dieu! j'ai des dfauts... j'en ai eu surtout!
J'ai aim les jolies femmes... a, je ne peux le nier! Mais
quoi? c'est la preuve qu'on a un bon coeur. D'ailleurs, me
voil au port... et mme j'en suis ravi, parce que, -- entre
nous, -- je commenais  me roussir un peu. Bref, je ne veux
plus penser qu' ma femme et  mes enfants. D'o je conclus
avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est--dire
autant qu'elle peut l'tre en ce monde avec une tte
comme la sienne: car enfin je serai charmant pour elle, je ne
lui refuserai rien, j'irai mme au-devant de tous ses dsirs.
Mais si elle me demande la lune et les toiles, je ne peux pas
aller les dcrocher pour lui tre agrable!... a, c'est
impossible!... L-dessus, mon cher ami, votre main encore une
fois.

Je la lui donnai. Il se leva.

-- L, j'espre que vous nous resterez, maintenant... Voyons,
claircissez-moi un peu ce front-l... Nous vous ferons la vie
aussi douce que possible mais il faut vous y prter un peu,
que diable! Vous vous complaisez dans votre tristesse... Vous
vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous tes une
sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas!... Secouez-moi donc
a! Vous tes jeune, beau garon, vous avez de l'esprit et des
talents; profitez un peu de toutes ces choses... Voyons,
pourquoi ne feriez-vous pas un doigt de cour  la petite
Hlouin? Cela vous amuserait... Elle est trs gentille et elle
irait trs bien... Mais, diantre! j'oublie un peu ma promotion
aux grandes dignits, moi!... Allons adieu, Maxime! et 
demain, n'est-ce pas?...

-- A demain, certainement.

Et ce galant homme, -- qui est, lui, une sorte d'Espagnol
comme on voit beaucoup, -- m'abandonna  mes rflexions.




1er octobre.


Un singulier vnement! -- Quoique les consquences n'en
soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien.
Aprs le rude coup qui m'avait frapp, j'tais demeur comme
engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de
la vie, et pour la premire fois depuis trois longues semaines
j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de prendre la plume.

Toutes satisfactions m'tant donnes, je pensai que je n'avais
plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une
position et des avantages qui me sont aprs tout ncessaires,
et dont j'aurais grand'peine  trouver l'quivalent du jour au
lendemain. La perspective des souffrances tout  fait
personnelles qui me restaient  affronter, et que je m'tais
d'ailleurs attires par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser 
fuir des devoirs o mes intrts ne sont pas seuls engags. En
outre, je n'entendais pas que mademoiselle Marguerite pt
interprter ma subite retraite par le dpit d'une belle partie
perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer
jusqu'au pied de l'autel un front impassible; quant au coeur,
elle ne le verrait pas. -- Bref, je me contentai d'crire  M.
Laubpin que certains cts de ma situation pouvaient d'un
instant  l'autre me devenir intolrables, et que
j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rtribu et plus
indpendant.

Ds le lendemain, je me prsentai au chteau, o M. de
Bvallan m'accueillit avec cordialit. Je saluai ces dames
avec tout le naturel dont je pus disposer. Il n'y eut, bien
entendu, aucune explication. Madame Laroque me parut mue et
pensive, mademoiselle Marguerite encore un peu vibrante, mais
polie. Quant  mademoiselle Hlouin, elle tait fort ple et
tenait les yeux baisss sur sa broderie. La pauvre fille
n'avait pas  se fliciter extrmement du rsultat final de sa
diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au
triomphant M. de Bvallan un regard charg de ddain et de
menace; mais dans cette atmosphre orageuse, qui et
passablement inquit un novice, M. de Bvallan respirait,
circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet
aplomb souverain irritait manifestement mademoiselle Hlouin:
mais en mme temps il la domptait. Toutefois, si elle n'et
risqu que de se perdre avec son complice, je ne doute pas
qu'elle ne lui et rendu immdiatement, et avec plus de
raison, un service analogue  celui dont elle m'avait gratifi
la veille; mais il tait probable qu'en cdant  sa jalouse
colre et en confessant son ingrate duplicit, elle se perdait
seule, et elle avait toute l'intelligence ncessaire pour le
comprendre. M. de Bvallan, en effet, n'tait pas homme 
s'tre avanc vis--vis d'elle sans se rserver une garde
svre dont il userait avec un sang-froid impitoyable.
Mademoiselle Hlouin pouvait se dire  la vrit qu'on avait
ajout foi la veille, sur sa seule parole,  des dnonciations
autrement mensongres; mais elle n'tait pas sans savoir qu'un
mensonge qui flatte ou qui blesse le coeur trouve plus
facilement crance qu'une vrit indiffrente. Elle se
rsignait donc, non sans prouver amrement, je suppose, que
l'arme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s'en
sert.

Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis  un
genre de supplice que j'avais prvu, mais dont je n'avais pu
calculer tous les poignants dtails. Le mariage tait fix 
un mois de l. On en dut faire sans retard et  la hte tous
les prparatifs. Les bouquets de madame Prvost arrivrent
rgulirement chaque matin. Les dentelles, les toffes, les
bijoux afflurent ensuite, et furent tals chaque soir dans
le salon sous les yeux des amies affaires et jalouses. Il
fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils.
Mademoiselle Marguerite les sollicitait avec une sorte
d'affection cruelle. J'obissais de bonne grce; puis je
rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le
petit mouchoir dchir que j'avais sauv au pril de ma vie,
et j'en essuyais mes yeux. Lchet encore! mais qu'y faire? Je
l'aime! La perfidie, l'inimiti, des malentendus irrparables,
sa fiert et la mienne, nous sparent  jamais: soit! mais
rien n'empchera ce coeur de vivre et de mourir plein d'elle!

Quant  M. de Bvallan, je ne me sentais pas de haine contre
lui: il n'en mrite pas. C'est une me vulgaire, mais
inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir
les dmonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec
tranquillit ma main dans la sienne; mais si sa personnalit
fruste chappait  ma haine, je n'en ressentais pas moins avec
une angoisse profonde, dchirante, combien cet homme tait
indigne de la crature choisie qu'il possderait bientt, --
qu'il ne connatrait jamais. Dire le flot de penses amres,
de sensations sans nom que soulevait en moi -- qu'y soulve
encore -- l'image prochaine de cette odieuse msalliance, je
ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour vritable a quelque
chose de sacr qui imprime un caractre plus qu'humain aux
douleurs comme aux joies qu'il nous donne. Il y a dans la
femme qu'on aime je ne sais quelle divinit dont il me semble
qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu' vous, et dont
une main trangre ne peut toucher le voile sans vous faire
prouver une horreur qui ne ressemble  aucune autre, -- un
frisson de sacrilge. Ce n'est pas seulement un bien prcieux
qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un
mystre qu'on viole, un dieu qu'on outrage! Voil la jalousie!
Du moins, c'est la mienne. Trs sincrement, il me semblait
que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelligence, un
coeur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes
ses perfections la beaut de cet ange, qu'avec tout autre elle
serait comme gare et perdue, qu'elle m'tait destine  moi
seul corps et me de toute ternit! J'avais cet orgueil
immense, assez expi par une immense douleur.

Cependant un dmon railleur murmurait  mon oreille que,
suivant toutes les prvisions de l'humaine sagesse, Marguerite
trouverait plus de paix et de bonheur rel dans l'amiti
tempre du mari raisonnable qu'elle n'en et rencontr dans
la belle passion de l'poux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce
donc possible? Moi, je ne le crois pas! -- Elle aura la
paix, soit; mais la paix, aprs tout, n'est pas le dernier mot
de la vie, le symbole suprme du bonheur. S'il suffisait de ne
pas souffrir et de se ptrifier le coeur pour tre heureux,
trop de gens le seraient qui ne le mritent pas. A force de
raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dgrader son
oeuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants!
Oui, il y a dans la vie,  ct de la vulgarit des intrts
courants et quotidiens  laquelle je n'ai pas l'enfantillage
de prtendre chapper, il y a une posie permise -- que
dis-je? -- commande! C'est la part de l'me doue d'immortalit.
Il faut que cette me se sente et se rvle quelquefois,
ft-ce par des transports au del du rel, par des aspirations au
del du possible, ft-ce par des orages ou par des larmes.
Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou
plutt qui est le bonheur mme, celle d'une crature vivante
qui connat tous les troubles du coeur et toutes les chimres
de la pense, et qui partage ces nobles tourments avec un
coeur gal et une pense fraternelle! Voil le roman que
chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre
dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut
justifier.

Au surplus, cette paix mme tant vante, la pauvre enfant ne
l'aura pas. Que le mariage de deux coeurs inertes et de deux
imaginations glaces engendre le repos du nant, je le veux
bien; mais l'union de la vie et de la mort ne peut se soutenir
sans une contrainte horrible et de perptuels dchirements.

Au milieu de ces misres intimes dont chaque jour redoublait
l'intensit, je ne trouvais un peu de secours qu'auprs de ma
pauvre et vieille amie mademoiselle de Porhot. Elle ignorait
ou feignait d'ignorer l'tat de mon coeur; mais, dans des
allusions voiles, peut-tre involontaires, elle posait
lgrement sur mes plaies saignantes la main dlicate et
ingnieuse d'une femme. Il y a, d'ailleurs, dans cette me,
vivant emblme du sacrifice et de la rsignation, et qui dj
semble flotter au-dessus de la terre, un dtachement, un
calme, une douce fermet qui se rpandaient sur moi. J'en
arrivais  comprendre son innocente folie, et mme  m'y
associer avec une sorte de navet. Pench sur mon album, je
me clotrais avec elle pendant de longues heures dans sa
cathdrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums
d'une idale srnit.

J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de
la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a
point de travail auquel l'habitude ne prte quelque charme.
Pour ne pas laisser souponner  mademoiselle de Porhot la
perte dfinitive de son procs, je poursuivais rgulirement
l'exploration de ses archives de famille. Je dcouvrais par
intervalles -- dans ce fouillis -- des traditions, des
lgendes, des traits de moeurs qui veillaient ma curiosit,
et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps
passs, loin de l'accablante ralit. Mademoiselle de Porhot,
dont ma persvrance entretenait les illusions, m'en
tmoignait une gratitude que je mritais peu, car j'avais fini
par prendre  cette tude, dsormais sans utilit positive, un
intrt qui me payait de mes peines et qui faisait  mes
chagrins une diversion salutaire.

Cependant,  mesure que le terme fatal approchait,
mademoiselle Marguerite perdait la vivacit fbrile dont elle
avait paru anime depuis le jour o le mariage avait t
dfinitivement arrt. Elle retombait, du moins par instants,
dans son attitude autrefois familire d'indolence passive et
de sombre rverie. Je surpris mme une ou deux fois ses
regards attachs sur moi avec une sorte de perplexit
extraordinaire. Madame Laroque, de son ct, me regardait
souvent avec un air d'inquitude et d'indcision, comme si
elle et dsir et redout en mme temps d'aborder avec moi
quelque pnible sujet d'entretien. Avant-hier, le hasard fit
que je me trouvai seul avec elle dans le salon, mademoiselle
Hlouin tant sortie brusquement pour donner un ordre. La
conversation indiffrente dans laquelle nous tions engags
cessa aussitt comme par un accord secret.

Aprs un court silence:

-- Monsieur, me dit madame Laroque d'un accent pntr, vous
placez bien mal vos confidences!

-- Mes confidences, madame! Je ne puis vous comprendre. A part
mademoiselle de Porhot, personne ici n'a reu de moi l'ombre
d'une confidence.

-- Hlas! reprit-elle, je veux le croire... je le crois...
mais ce n'est pas assez!...

Au mme instant, mademoiselle Hlouin rentra, et tout fut dit.

Le lendemain, -- c'tait hier, -- j'tais parti  cheval ds
le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les
environs. Vers quatre heures de soir, je revenais dans la
direction du chteau, quand,  un brusque dtour du chemin, je
me trouvai subitement face  face avec mademoiselle
Marguerite. Elle tait seule. Je me disposais  passer en la
saluant; mais elle arrta son cheval.

-- Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle.

-- Oui, mademoiselle. Vous vous promenez?

-- Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments
d'indpendance, et mme j'en abuse, car je me sens un peu
embarrasse de ma solitude... Mais Alain est ncessaire
l-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le
remplacer, par hasard?

-- Avec plaisir. O allez-vous?

-- Mais... j'avais presque l'ide de pousser jusqu' la tour
d'Elven.

Elle me dsignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui
s'levait  droite de la route.

-- Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce
plerinage.

-- C'est vrai. Il m'a souvent tent, mais je l'ai ajourn
jusqu'ici, je ne sais pourquoi.

-- Eh bien, cela se trouve parfaitement; mais il est dj
tard, il faut nous hter un peu, s'il vous plat.

Je tournai bride, et nous partmes au galop.

Pendant que nous courions, je cherchais  me rendre compte de
cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paratre un
peu prmdite. Je supposai que le temps et la rflexion
avaient pu attnuer dans l'esprit de mademoiselle Marguerite
l'impression premire des calomnies dont on l'avait troubl.
Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur
la vracit de mademoiselle Hlouin, et elle s'tait entendue
avec le hasard pour m'offrir, sous une forme dguise, une
sorte de rparation qui pouvait m'tre due.

Au milieu des proccupations qui m'assigeaient alors,
j'attachais une faible importance au but particulier que nous
nous proposions dans cette trange promenade. Cependant
j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Elven
comme une des ruines les plus intressantes du pays, et jamais
je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de
Josselin, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un oeil
avide cette masse indcise qu'on voit pointer au milieu des
landes lointaines comme une norme pierre leve; mais le temps
et l'occasion m'avaient manqu.

Le village d'Elven, que nous traversmes en ralentissant un
peu notre allure, donne une reprsentation vraiment
saisissante de ce que pouvait tre un bourg du moyen ge. La
forme des maisons basses et sombres n'a pas chang depuis cinq
ou six sicles. On croit rver quand on voit,  travers les
larges baies cintres et sans chssis qui tiennent lieu de
fentres, ces groupes de femmes  l'oeil sauvage, au costume
sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et
s'entretiennent  voix basse dans une langue inconnue. Il
semble que tous ces spectres gristres viennent de quitter
leurs dalles tumulaires pour excuter entre eux quelque scne
d'un autre ge dont vous tes le seul tmoin vivant. Cela
cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique
autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le mme
caractre d'archasme et d'tranget fidlement retenu d'un
monde vanoui.

A peu de distance d'Elven, nous prmes un chemin de traverse
qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De l
nous apermes distinctement, quoique  une assez grande
distance encore, le colosse fodal dominant en face de nous
une hauteur boise. La lande o nous nous trouvions
s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies
marcageuses encadres dans d'pais taillis. Nous en
descendmes le revers, et nous fmes bientt engags dans les
bois. Nous suivions alors une troite chausse dont le pav
disjoint et raboteux a d rsonner sous le pied des chevaux
bards de fer. J'avais cess depuis longtemps de voir la tour
d'Elven, dont je ne pouvais mme plus conjecturer
l'emplacement, quand elle se dgagea soudain de la feuille,
et se dressa  deux pas de nous avec la soudainet d'une
apparition. Cette tour n'est point ruine: elle conserve
aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dpasse cent
pieds, et les assises irrgulires de granit qui en composent
le magnifique appareil octogonal lui donnent l'aspect d'un
bloc formidable taill d'hier par le plus pur ciseau. Rien de
plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux
donjon impassible au milieu des temps et isol dans
l'paisseur de ces bois. Des arbres ont pouss de toute leur
taille dans les douves profondes qui l'environnent, et leur
fate touche  peine l'ouverture des fentres les plus basses.
Cette vgtation gigantesque, dans laquelle se perd
confusment la base de l'difice, achve de lui prter une
couleur de fantastique mystre. Dans cette solitude, au milieu
de ces forts, en face de cette masse d'architecture bizarre
qui surgit tout  coup, il est impossible de ne pas songer 
ces tours enchantes o de belles princesses dorment un
sommeil sculaire.

-- Jusqu' ce jour, me dit mademoiselle Marguerite,  qui
j'essayais de communiquer cette impression, voici tout ce que
j'en ai vu; mais, si vous tenez  rveiller la princesse, nous
pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours
dans ces environs un berger ou une bergre qui est muni -- ou
munie -- de la clef. Attachons nos chevaux l, et mettons-nous
 la recherche, vous du berger, et moi de la bergre.

Les chevaux furent parqus dans un petit enclos voisin de la
ruine, et nous nous sparmes un moment, mademoiselle
Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les
environs. Nous emes le regret de ne rencontrer ni berger ni
bergre. Notre dsir de visiter l'intrieur de la tour
s'accrut alors tout naturellement de tout l'attrait du fruit
dfendu, et nous franchmes  l'aventure un pont jet sur les
fosss. A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon
n'tait point ferme: nous n'emes qu' la pousser pour
pntrer dans un rduit troit, obscur et encombr de dbris,
qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde; de l nous
passmes dans une vaste salle  peu prs circulaire, dont la
chemine montre encore sur son cusson les besans de la
croisade; une large fentre, ouverte en face de nous, et que
traverse la croix symbolique nettement dcoupe dans la pierre
clairait pleinement la rgion infrieure de cette enceinte,
tandis que l'oeil se perdait dans l'ombre incertaine des
hautes votes effondres. Au bruit de nos pas, une troupe
d'oiseaux invisibles s'envola de cette obscurit, et secoua
sur nos ttes la poussire des sicles. En montant sur les
bancs de granit qui sont disposs de chaque ct du mur en
forme de gradins, dans l'embrasure de la fentre, nous pmes
jeter un coup d'oeil au dehors sur la profondeur des fosss et
sur les parties ruines de la forteresse; mais nous avions
remarqu ds notre entre les premiers degrs d'un escalier
pratiqu dans l'paisseur de la muraille, et nous prouvions
une hte enfantine de pousser plus avant nos dcouvertes. Nous
entreprmes l'ascension; j'ouvris la marche, et mademoiselle
Marguerite me suivit bravement, se tirant de ses longues jupes
comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est
immense et dlicieuse. Les douces teintes du crpuscule
estompaient en ce moment mme l'ocan de feuillage  demi dor
par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes,
les horizons aux pentes entre-croises, qui se mlaient et se
succdaient sous nos yeux jusqu' l'extrme lointain. En face
de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la
paix de la solitude, le silence du soir, la mlancolie des
temps passs, descendre  la fois, comme un charme puissant,
dans nos esprits et dans nos coeurs. Cette heure de
contemplation commune, d'motions partages, de profonde et
pure volupt, tait sans doute la dernire qu'il dt m'tre
donn de vivre prs d'elle et avec elle, et je m'y attachais
avec une violence de sensibilit presque douloureuse. Pour
Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle: elle
s'tait assise sur le rebord du parapet, elle regardait au
loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu
prcipit de son haleine.

Je ne pourrais dire combien d'instants s'coulrent ainsi.
Quand les vapeurs s'paissirent au-dessus des prairies basses
et que les derniers horizons commencrent  s'effacer dans
l'ombre croissante, Marguerite se leva.

-- Allons, dit-elle  demi voix et comme si un rideau ft
tomb sur quelque spectacle regrett, c'est fini!

Puis elle commena  descendre l'escalier, et je la suivis.

Quand nous voulmes sortir du donjon, grande fut notre
surprise d'en trouver la porte ferme. Apparemment le jeune
gardien, ignorant notre prsence, avait tourn la clef pendant
que nous tions sur la plate-forme. Notre premire impression
fut celle de la gaiet. La tour tait dfinitivement une tour
enchante. Je fis quelques efforts vigoureux pour rompre
l'enchantement; mais le pne norme de la vieille serrure
tait solidement arrt dans le granit, et je dus renoncer 
le dgager. Je tournai alors mes attaques contre la porte
elle-mme; mais les gonds massifs et les panneaux de chne
plaqus de fer m'opposrent la rsistance la plus invincible.
Deux ou trois moellons que je pris dans les dcombres et que
je lanai contre l'obstacle, ne parvinrent qu' branler la
vote et  en dtacher quelques fragments qui vinrent tomber 
nos pieds. Mademoiselle Marguerite ne voulut pas me laisser
poursuivre une entreprise videmment sans espoir et qui
n'tait pas sans danger. Je courus alors  la fentre, et je
poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne rpondit.
Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant en
instant avec le mme insuccs. En mme temps nous profitions 
la hte des dernires lueurs du jour pour explorer
minutieusement tout l'intrieur du donjon; mais,  part cette
porte, qui tait comme mure pour nous, et la grande fentre
qu'un abme de prs de trente pieds sparait du fond des
fosss, nous ne pmes dcouvrir aucune issue.

Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne, et les
tnbres avaient envahi la vieille tour. Quelques reflets de
lune pntraient seulement dans le retrait de la fentre et
blanchissaient obliquement la pierre des gradins. Mademoiselle
Marguerite, qui avait perdu peu  peu toute apparence
d'enjouement, cessa mme de rpondre aux conjectures plus ou
moins vraisemblables par lesquelles j'essayais de tromper
encore ses inquitudes. Pendant qu'elle se tenait dans
l'ombre, silencieuse et immobile, j'tais assis en pleine
clart sur le degr le plus rapproch de la fentre: de l je
tentais encore par intervalles un appel de dtresse; mais,
pour tre vrai,  mesure que la russite de mes efforts
devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un
sentiment d'allgresse irrsistible. Je voyais en effet se
raliser pour moi tout  coup le rve le plus ternel et le
plus impossible des amants: j'tais enferm au fond d'un
dsert et dans la plus troite solitude avec la femme que
j'aimais! Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et
moi au monde, que sa vie et la mienne! Je songeais  tous les
tmoignages de douce protection, de tendre respect que
j'allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer; je me
reprsentais ses terreurs calmes, sa confiance, son sommeil;
je me disais avec un ravissement profond que cette nuit
fortune, si elle ne pouvait me donner l'amour de cette chre
crature, allait du moins m'assurer pour jamais sa plus
inbranlable estime.

Comme je m'abandonnais avec tout l'gosme de la passion  ma
secrte extase, dont quelque reflet peut-tre se peignait sur
mon visage, je fus rveill tout  coup par ces paroles qui
m'taient adresses d'une voix sourde et sur un ton de
tranquillit affecte:

-- Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de
lches dans votre famille avant vous?

Je me soulevai, et je retombai aussitt sur le banc de pierre,
attachant un regard stupide sur les tnbres o j'entrevoyais
vaguement le fantme de la jeune fille. Une ide me vint, une
ide terrible, c'tait que la peur et le chagrin lui
troublaient le cerveau, -- qu'elle devenait folle.

-- Marguerite! m'criai-je, sans savoir mme que je parlais.

Ce mot acheva sans doute de l'irriter.

-- Mon Dieu! que c'est odieux! reprit-elle. Que c'est lche!
oui, je le rpte, lche!

La vrit commenait  luire dans mon esprit. Je descendis un
des degrs.

-- Eh! qu'est-ce qu'il y a donc? dis-je froidement.

-- C'est vous, rpliqua-t-elle avec une brusque vhmence,
c'est vous qui avez pay cet homme, -- ou cet enfant, -- je ne
sais, pour nous emprisonner dans cette misrable tour! Demain,
je serai perdue... dshonore dans l'opinion... et je ne
pourrai plus appartenir qu' vous!... Voil votre calcul,
n'est-ce pas? Mais celui-l, je vous l'atteste, ne vous
russira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore
bien imparfaitement, si vous croyez que je ne prfrerai pas
le dshonneur, le clotre, la mort, tout,  l'abjection de
lier ma main, -- ma vie  la vtre!... Et quand cette ruse
infme vous et russi, quand j'aurais eu la faiblesse, -- que
certes je n'aurai pas, -- de vous donner ma personne, -- et,
ce qui vous importe davantage, ma fortune, -- en change de ce
beau trait de politique, -- quelle espce d'homme tes-vous
donc? Voyons, de quelle fange tes-vous fait pour vouloir
d'une richesse et d'une femme acquises  ce prix-l? Ah!
remerciez-moi encore, monsieur, de ne pas cder  vos voeux.
Vos voeux sont imprudents, croyez-moi; car si jamais la honte
et la rise publique me jetaient dans vos bras, j'aurais tant
de mpris pour vous, que j'en craserais votre coeur! Oui,
ft-il aussi dur, aussi glac que ces pierres, j'en tirerais
du sang... j'en ferais sortir des larmes!

-- Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver,
je vous supplie de revenir  vous,  la raison. Je vous
atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. Veuillez y
rflchir. Vos soupons ne reposent sur aucune vraisemblance.
Je n'ai pu prparer en aucune faon la perfidie dont vous
m'accusez, et quand je l'aurais pu enfin, comment vous ai-je
jamais donn le droit de m'en croire coupable?

-- Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'cria-t-elle
en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous
dise une fois ce que j'ai dans l'me depuis trop longtemps.
Qu'tes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous
un caractre emprunts?... Nous tions heureuses, nous tions
tranquilles, ma mre et moi... Vous nous avez apport un
trouble, un dsordre, des chagrins que nous ne connaissions
pas. Pour atteindre votre but, pour rparer les brches de
votre fortune, vous avez usurp notre confiance... vous avez
fait litire de notre repos... vous avez jou avec nos
sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrs...
vous avez froiss et bris nos coeurs sans piti. Voil ce que
vous avez fait... ou voulu faire, peu importe! Eh bien, je
suis profondment lasse et ulcre de tout cela, je vous le
dis! Et quand,  cette heure, vous venez m'offrir en gage
votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis dj tant de
choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, -- et
je n'y crois pas!

J'tais hors de moi; je saisis ses deux mains dans un
transport de violence qui la domina:

-- Marguerite! ma pauvre enfant... coutez bien! Je vous aime,
cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus dsintress,
plus saint n'entra dans le coeur d'un homme!... Mais vous
aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse! et vous me
tuez!... Vous parlez de coeur froiss et bris... Ah! que
faites-vous donc du mien?... Mais il vous appartient, je vous
l'abandonne... Quant  mon honneur, je le garde... il est
entier!... et avant peu je vous forcerai bien de le
reconnatre... Et sur cet honneur je vous fais serment que si
je meurs, vous me pleurerez, que si je vis, jamais, -- tout
adore que vous tes, -- fussiez-vous  deux genoux devant
moi, -- jamais je ne vous pouserai, que vous ne soyez aussi
pauvre que moi ou moi aussi riche que vous! Et maintenant
priez, priez; demandez  Dieu des miracles, il en est temps.

Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je
m'lanai sur les gradins suprieurs: j'avais conu un projet
dsespr que j'excutai aussitt avec la prcipitation d'une
dmence vritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des htres
et des chnes qui poussent dans les fosss de la tour
s'levait au niveau de la fentre.  A l'aide de ma cravache
ploye, j'attirai  moi l'extrmit des branches les plus
proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller
dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tte mon nom:
"Maxime!" profr soudain avec un cri dchirant. -- Les
branches auxquelles je m'tais attach se courbrent de toute
leur longueur vers l'abme; puis il eut un craquement
sinistre, elles clatrent sous mon poids, et je tombai
rudement sur le sol.

Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence
du choc, car je me sentis vivant, quoique bless. Un de mes
bras avait port sur le talus maonn de la douve, j'y
prouvai une douleur tellement aigu que le coeur me
dfaillit. J'eus un court tourdissement. -- J'en fus rveill
par la voix perdue de Marguerite:

-- Maxime! Maxime! criait-elle, par grce, par piti! au nom
du bon Dieu, parlez-moi! pardonnez-moi!

Je me levai, et je la vis dans la baie de la fentre au milieu
d'une aurole de ple lumire, la tte nue, les cheveux
tombants, la main crispe sur la barre de la croix, les yeux
ardemment fixs sur le sombre prcipice.

-- Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez
seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps
d'aller jusqu'au chteau, c'est le plus sr. Soyez certaine
que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre
honneur comme je viens de sauver le mien.

Je sortis pniblement des fosss et j'allai prendre mon
cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer
mon bras gauche, qui ne m'tait plus d'aucun usage, et qui me
faisait beaucoup souffrir. Grce  la clart de la nuit, je
retrouvai aisment ma route. Une heure plus tard, j'arrivais
au chteau. On me dit que le docteur Desmarets tait dans le
salon. Je me htai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une
douzaine de personnes dont la contenance accusait un tat de
proccupation et d'alarme.

-- Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient
d'avoir peur de son ombre, il m'a jet bas sur la route, et je
crains d'avoir le bras gauche foul. Voulez-vous voir?

-- Comment, foul? dit M. Desmarets aprs qu'il et dtach le
mouchoir; mais vous avez le bras parfaitement cass, mon
pauvre garon!

Madame Laroque poussa un faible cri et s'approcha de moi.

-- Mais c'est donc une soire de malheur? dit-elle.

Je feignis la surprise.

-- Qu'y a-t-il encore? m'criai-je.

-- Mon Dieu! j'ai peur qu'il ne soit arriv quelque accident 
ma fille. Elle est sortie  cheval vers trois heures, il en
est huit, et elle n'est pas encore rentre!

-- Mademoiselle Marguerite! mais je l'ai rencontre...

-- Comment! o?  quel moment?... Pardon, monsieur, c'est
l'gosme d'une mre.

-- Mais je l'ai rencontre vers cinq heures sur la route. Nous
nous sommes croiss. Elle m'a dit qu'elle comptait pousser sa
promenade jusqu' la tour d'Elven.

-- A la tour d'Elven! Elle se sera gare dans les bois... Il
faut y aller promptement... Qu'on donne des ordres!

M. de Bvallan commanda aussitt des chevaux. J'affectai
d'abord de vouloir me joindre  la cavalcade; mais madame
Laroque et le docteur me le dfendirent nergiquement, et je
me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, 
dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, aprs avoir
appliqu un premier pansement sur mon bras bless, monta en
voiture avec madame Laroque, qui allait attendre au bourg
d'Elven le rsultat des perquisitions que M. de Bvallan
devait diriger dans les environs de la tour.

Il tait dix heures environ, quand Alain vint m'annoncer que
mademoiselle Marguerite tait retrouve. Il me conta
l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun dtail,
sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions
seuls connatre. L'aventure me fut confirme bientt par le
docteur, puis par madame Laroque elle-mme, qui vinrent
successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de
voir qu'il n'tait entr dans les esprits aucun soupon de ce
qui tait arriv.

J'ai pass tout ma nuit  renouveler avec la plus fatigante
persvrance, et au milieu des bizarres complications du rve
et de la fivre, mon saut dangereux du haut de la fentre du
donjon. Je ne m'y habituais pas. A chaque instant, la
sensation du vide me montait  la gorge, et je me rveillais
tout haletant. Enfin le jour est arriv et m'a calm. Ds huit
heures, j'ai vu entrer mademoiselle de Porhot, qui s'est
installe prs de mon chevet, son tricot  la main. Elle a
fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont
succd tout le jour: madame Laroque est venue la premire
aprs ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression
prolonge la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes
glisser sur ses joues. A-t-elle donc reu les confidences de
sa fille?

Mademoiselle de Porhot m'a appris que le vieux M. Laroque est
alit depuis hier. Il a eu une lgre attaque de paralysie.
Aujourd'hui il ne parle plus, et son tat donne des
inquitudes. On a rsolu de hter le mariage. M. Laubpin a
t mand de Paris; on l'attend demain, et le contrat sera
sign le jour suivant, sous sa prsidence.

J'ai pu me tenir lev ce soir pendant quelques heures; mais si
j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'crire avec ma fivre,
et je suis une grande bte.




3 octobre.


Il semble vritablement qu'une puissance maligne prenne 
tche d'inventer les preuves les plus singulires et les plus
cruelles pour les proposer tour  tour  ma conscience et 
mon coeur!

M. Laubpin n'tant pas arriv ce matin, madame Laroque m'a
fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin
pour arrter les bases pralables du contrat, lequel, ainsi
que je l'ai dit, doit tre sign demain. Comme je suis
condamn  garder ma chambre quelques jours encore, j'ai pri
madame Laroque de m'envoyer les titres et les documents
particuliers qui sont en la possession de son beau-pre, et
qui m'taient indispensables pour rsoudre les difficults
qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitt deux ou
trois tiroirs remplis de papiers qu'on avait enlevs
secrtement du cabinet de M. Laroque, en profitant d'une heure
o le vieillard jaloux tait endormi, car il s'est toujours
montr trs jaloux de ses archives secrtes. Dans la premire
pice qui m'est tombe sous la main, mon nom de famille
plusieurs fois rpt a brusquement saisi mes yeux et a
sollicit ma curiosit avec une irrsistible puissance. Voici
le texte littral de cette pice:



A MES ENFANTS



"Le nom que je vous lgue, et que j'ai honor, n'est pas le
mien. Mon pre se nommait Savage. Il tait rgisseur d'une
plantation considrable sise dans l'le, franaise alors, de
Sainte-Lucie, et appartenant  une riche et noble famille du
Dauphin, celle des Champcey d'Hauterive. En 1793, mon pre
mourut, et j'hritai, quoique bien jeune encore, de la
confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de
cette anne funeste, les Antilles franaises furent prises par
les Anglais, ou leur furent livres par les colons insurgents.
Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques-Auguste), que les
ordres de la Convention n'avaient pas encore atteint,
commandait alors la frgate _la Thtis_, qui croisait depuis
trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons
franais rpandus dans les Antilles taient parvenus 
raliser leur fortune, chaque jour menace. Ils s'taient
entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une
flottille de lgers transports sur laquelle ils avaient fait
passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier
sous la protection des canons de _la Thtis_. Ds longtemps, en
prvision de dsastres imminents, j'avais reu moi-mme
l'ordre et le pouvoir de vendre  tout prix la plantation que
j'administrais aprs mon pre. Dans la nuit du 14 novembre
1793, je montais seul dans un canot  la pointe du Morne-au-Sable,
et je quittais furtivement Sainte-Lucie, dj occupe
par l'ennemi. J'emportais en papier anglais et en guines le
prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de Champcey,
grce  la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces
parages, avait pu tromper la croisire anglaise et se rfugier
dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait
ordonn de l'y rallier cette nuit mme, et il n'attendait que
mon arrive  bord pour sortir de cette passe avec la
flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur la France.
Dans le trajet, j'eus le malheur de tomber aux mains des
Anglais. Ces matres en trahison me donnrent le choix d'tre
fusill sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million
dont j'tais porteur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de
la passe o s'abritait la flottille... J'tais jeune... La
tentation fut trop forte... Une demi-heure plus tard _la
Thtis_ tait coule, la flottille capture, et M. de Champcey
grivement bless!... Une anne se passa, une anne sans
sommeil... Je devenais fou... Je rsolus de faire payer 
l'Anglais maudit les remords qui me dchiraient. Je passai 
la Guadeloupe; je changeai de nom; je consacrai la plus grande
partie du prix de mon forfait  l'achat d'un brick arm, et je
courus sus aux Anglais. J'ai lav pendant quinze ans dans leur
sang et dans le mien la tache que j'avais faite dans une heure
de faiblesse au pavillon de mon pays. Bien que ma fortune
actuelle ait t acquise pour plus des trois quarts dans de
glorieux combats, l'origine n'en reste pas moins ce que j'ai
dit.

"Revenu en France dans ma vieillesse, je m'informai de la
situation des Champcey d'Hauterive: elle tait heureuse et
opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me
pardonnent! Je n'ai pu trouver le courage, tant que j'ai vcu,
de rougir devant eux; mais ma mort doit leur livrer ce secret,
dont ils useront suivant les inspirations de leur conscience.
Pour moi, je n'ai plus qu'une prire  leur adresser: il y
aura tt ou tard une guerre finale entre la France et sa
voisine d'en face; nous nous hassons trop: on aura beau
faire, il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent!
Si cette guerre clatait du vivant de mes enfants ou de mes
petits-enfants, je dsire qu'ils fassent don  l'Etat d'une
corvette arme et quipe,  la seule condition qu'elle se
nommera la Savage, et qu'un Breton la commandera. A chaque
borde qu'elle enverra sur la rive carthaginoise, mes os
tressailliront d'aise dans ma tombe!



"RICHARD SAVAGE, dit LAROQUE."



Les souvenirs que rveilla soudain dans mon esprit la lecture
de cette confession effroyable m'en confirmrent l'exactitude.
J'avais entendu conter vingt fois par mon pre, avec un
mlange de fiert et d'amertume, le trait de la vie de mon
aeul auquel il tait fait allusion. Seulement on croyait dans
ma famille que Richard Savage, dont le nom m'tait
parfaitement prsent, avait t la victime et non le promoteur
de la trahison ou du hasard qui avait livr le commandant de
_la Thtis_.

Je m'expliquai ds ce moment les singularits qui m'avaient
souvent frapp dans le caractre du vieux marin, et en
particulier son attitude pensive et timide vis--vis de moi.
Mon pre m'avait toujours dit que j'tais le vivant portrait
de mon aeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques
lueurs de cette ressemblance pntraient de temps  autre, 
travers les nuages de son cerveau, jusqu' la conscience
trouble du vieillard.

A peine matre de cette rvlation, je tombai dans une
horrible perplexit. Je ne pouvais, pour mon compte, prouver
qu'une faible rancune contre cet infortun, chez lequel les
dfaillances du sens moral avaient t rachetes par une
longue vie de repentir et par une passion de dsespoir et de
haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais mme
respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui
animait les lignes traces par cette main coupable, mais
hroque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret?
Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pense qu'il
dtruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que
dsormais cette fortune qui nous avait spars devait tre
entre nous un lien presque obligatoire, puisque moi seul au
monde je pouvais la lgitimer en la partageant. A la vrit,
ce secret n'tait point le mien, et quoique le plus innocent
des hasards m'en et instruit, la stricte probit exigeait
peut-tre que je le laissasse arriver  son heure entre les
mains auxquelles il tait destin; mais quoi! en attendant ce
moment, l'irrparable allait s'accomplir! Des noeuds
indissolubles allaient tre serrs! La pierre du tombeau
allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes esprances,
sur mon coeur inconsolable! Et je le souffrirais quand je
pouvais l'empcher d'un seul mot! Et ces pauvres femmes,
elles-mmes, le jour o la fatale vrit viendrait rougir
leurs fronts, partageraient peut-tre mes regrets, mon
dsespoir!

Elles me crieraient les premires:

-- Ah! si vous le saviez, que n'avez-vous parl!

Eh bien, non! ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne
tient qu' moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je
n'achterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce
secret qui n'appartient qu' moi, que ce vieillard, muet
dsormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-mme, ce
secret n'est plus: la flamme l'a dvor.

J'y ai bien pens. Je sais ce que j'ai os faire. C'tait l
un testament, un acte sacr, et je l'ai dtruit. De plus il ne
devait pas profiter  moi seul. Ma soeur qui m'est confie, y
pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai
replonge de ma main dans la pauvret. Je sais tout cela; mais
deux mes pures, leves et fires ne seront pas crases et
fltries sous le fardeau d'un crime qui leur fut tranger. Il
y avait l un principe d'quit qui m'a paru suprieur  toute
justice littrale. Si j'ai commis un crime  mon tour, j'en
rpondrai!... Mais cette lutte m'a broy, je n'en puis plus!



4 octobre.



M. Laubpin tait enfin arriv hier dans la soire. Il vint me
serrer la main. Il tait proccup, brusque et mcontent. Il
me parla brivement du mariage qui se prparait.

-- Opration fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable 
tous gards, o la nature et la socit trouvent  la fois les
garanties qu'elles ont droit d'exiger en pareille occurrence.
Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je
vais m'occuper de dblayer le terrain dlicat des conventions
prliminaires, afin que le char de cet hymen intressant
arrive au but sans cahots.

On se runissait dans le salon aujourd'hui  une heure de
l'aprs-midi, au milieu de l'appareil et du concours
accoutums, pour procder  la signature du contrat. Je ne
pouvais assister  cette fte, et j'ai bni ma blessure qui
m'en pargnait le supplice. J'crivais  ma petite Hlne, 
qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon me tout
entire, quand, vers trois heures, M. Laubpin et mademoiselle
de Porhot sont entrs dans ma chambre. M. Laubpin dans ses
frquents voyages  Laroque, ne pouvait manquer d'apprcier
les vertus de ma vnrable amie, et il s'est form ds
longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique
et respectueux dont le docteur Desmarets s'vertue vainement 
dnaturer le caractre. Aprs un change de crmonies, de
saluts et de rvrences interminables, ils ont pris les siges
que je leur avanais, et tous les deux se sont mis  me
considrer avec un air de grave batitude.

-- Eh bien! ai-je dit, c'est termin?

-- C'est termin! ont-ils rpondu  l'unisson.

-- Cela s'est bien pass?

-- Trs bien! a dit mademoiselle de Porhot.

-- A merveille! a ajout M. Laubpin. Puis, aprs une pause:
-- Le Bvallan est au diable!

-- Et la jeune Hlouin sur la mme route, a repris
mademoiselle de Porhot.

J'ai pouss un cri de surprise:

-- Bon Dieu! qu'est-ce que c'est que tout cela?

-- Mon ami, a dit M. Laubpin, l'union projete prsentait
tous les avantages dsirables, et elle aurait assur,  n'en
point douter, le bonheur commun des conjoints, si le mariage
tait une association purement commerciale; mais il n'en est
point ainsi. Mon devoir, lorsque mon concours a t rclam
dans cette circonstance intressante, tait donc de consulter
le penchant des coeurs et la convenance des caractres, non
moins que la proportion des fortunes. Or j'ai cru observer ds
l'abord que l'hymen qui se prparait avait l'inconvnient de
ne plaire proprement  personne, ni  mon excellente amie
madame Laroque, ni  l'aimable fiance, ni aux amis les plus
clairs de ces dames,  personne enfin, si ce n'est peut-tre
au fianc, dont je me souciais trs mdiocrement. Il est vrai
(je dois cette remarque  mademoiselle de Porhot), il est
vrai, dis-je, que le fianc est gentilhomme...

-- _Gentleman_, s'il vous plat, a interrompu mademoiselle de
Porhot d'un accent svre.

-- _Gentleman_, a repris M. Laubpin, acceptant l'amendement;
mais c'est une espce de _gentleman_ qui ne me va pas.

-- Ni  moi, a dit mademoiselle de Porhot. Ce sont des drles
de cette espce, des palefreniers sans moeurs comme celui-ci,
que nous vmes, au sicle dernier, sous la conduite de M. le
duc de Chartres d'alors, sortir des curies anglaises pour
prluder  la Rvolution.

-- Oh! s'ils n'avaient fait que prluder  la Rvolution, dit
sentencieusement M. Laubpin, on leur pardonnerait.

-- Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur;
mais parlez pour vous! Au reste, il ne s'agit pas de cela;
veuillez continuer.

-- Donc, a repris M. Laubpin, voyant qu'on allait
gnralement  cette noce comme  un convoi mortuaire, je
cherchai quelque moyen  la fois honorable et lgal, sinon de
rendre  M. de Bvallan sa parole, du moins de l'engager  la
reprendre. Le procd tait d'autant plus licite, qu'en mon
absence M. de Bvallan avait abus de l'inexprience de mon
excellente amie madame Laroque et de la mollesse de mon
confrre du bourg voisin, pour se faire assurer des avantages
exorbitants. Sans m'carter de la lettre des conventions, je
russis  en modifier sensiblement l'esprit. Toutefois
l'honneur et la parole donne m'imposaient des limites que je
ne pus franchir. Le contrat, malgr tout, restait encore
suffisamment avantageux pour qu'un homme dou de quelque
hauteur d'me et anim d'une vritable tendresse pour la
future pt l'accepter avec confiance. M. de Bvallan serait-il
cet homme? Nous dmes en courir la chance. Je vous avoue que
je n'tais pas sans motion lorsque j'ai commenc ce matin, en
face d'un imposant auditoire, la lecture de cet acte
irrvocable.

-- Pour moi, a interrompu mademoiselle de Porhot, je n'avais
plus une goutte de sang dans les veines. La premire partie du
contrat faisait mme une part si belle  l'ennemi, que j'ai
cru tout perdu.

-- Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le disons entre
augures,  c'est dans la queue qu'est le venin, _in cauda
venenum!_ Il tait plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de
Bvallan et celle de mon confrre de Rennes qui l'assistait,
lorsque je suis venu brusquement  dmasquer mes batteries.
Ils se sont d'abord regards en silence, puis ils ont chuchot
entre eux, enfin ils se sont levs, et, s'approchant de la
table devant laquelle je sigeais, ils m'ont demand  voix
basse des explications.

"-- Parlez haut, s'il vous plat, messieurs, leur ai-je dit:
il ne faut point de mystre ici. Que voulez-vous?

"Le public commenait  prter l'oreille. M. de Bvallan, sans
hausser la voix, m'a insinu que ce contrat tait une oeuvre
de mfiance.

"-- Une oeuvre de mfiance, monsieur! ai-je repris du ton le
plus lev de mon organe. Que prtendez-vous dire par l? Est-ce
contre madame Laroque, contre moi, ou contre mon confrre
ici prsent, que vous dirigez cette trange imputation?

"-- Chut! silence! point de bruit! a dit alors le notaire de
Rennes de l'accent le plus discret; mais, voyons: il tait
convenu d'abord que le rgime dotal serait cart...

"-- Le rgime dotal, monsieur? Et o voyez-vous qu'il soit
question ici du rgime dotal?

"--Allons, mon confrre, vous savez bien que vous le
rtablissez par un subterfuge!

"--Subterfuge, mon confrre? Permettez-moi, comme  votre
ancien, de vous engager  rayer ce mot de votre vocabulaire!

"-- Mais enfin, a murmur M. de Bvallan, on me lie les mains
de tous cts; on me traite comme un petit garon.

"--Comment, monsieur? Que faisons-nous donc ici  cette heure,
selon vous? est-ce un contrat ou un testament? Vous oubliez
que madame Laroque est vivante, que monsieur son pre est
vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n'hritez
pas... pas encore, monsieur! un peu de patience! que diable!

"Sur ces mots, mademoiselle Marguerite s'est leve.

"-- En voil assez, a-t-elle dit. Monsieur Laubpin, jetez ce
contrat au feu. Ma mre, faites rendre  monsieur ses
prsents.

"Puis elle est sortie d'un pas de reine outrage. Madame
Laroque l'a suivie. En mme temps je lanai le contrat dans la
chemine.

"-- Monsieur, m'a dit alors M. de Bvallan d'un ton menaant,
il y a l une manoeuvre dont j'aurai le secret.

"-- Monsieur, je vais vous le dire, ai-je rpondu. Une jeune
personne qui s'estime elle-mme avec une juste fiert avait
conu la crainte que votre recherche ne s'adresst  sa
fortune; elle a voulu s'en assurer: elle n'en doute plus.
J'ai l'honneur de vous saluer.

"L-dessus, mon ami, je suis all retrouver ces dames, qui
m'ont, ma foi! saut au cou. Un quart d'heure aprs, M. de
Bvallan quittait le chteau avec mon confrre de Rennes. Son
dpart et sa disgrce ont eu pour effet invitable de
dchaner contre lui toutes les langues des domestiques, et
son imprudente intrigue avec mademoiselle de Hlouin a bientt
clat. La jeune demoiselle, dj suspecte  d'autres titres
depuis quelque temps, a demand son cong, et on ne le lui a
pas refus. Il est inutile d'ajouter que ces dames lui
assurent une existence honorable... Eh bien, mon garon,
qu'est-ce que vous dites de tout cela? Est-ce que vous
souffrez davantage? Vous tes ple comme un mort...

La vrit est que ces nouvelles inattendues avaient soulev en
moi tant d'motions  la fois heureuses et pnibles, que je me
sentais prs de perdre connaissance.



M. Laubpin, qui doit repartir demain ds l'aurore, est revenu
ce soir m'adresser ses adieux. Aprs quelques paroles
embarrasses de part et d'autre:

-- Ah ! mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge
pas sur ce qui se passe ici: mais si vous aviez besoin par
hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais
la prfrence.

Je ne pouvais, en effet, m'pancher dans un coeur plus ami, ni
plus sr. J'ai fait au digne vieillard un rcit dtaill de
toutes les circonstances qui ont marqu, depuis mon arrive au
chteau, mes relations particulires avec mademoiselle
Marguerite. Je lui ai mme lu quelques pages de ce journal
pour mieux lui prciser l'tat de ces relations, et aussi
l'tat de mon me. A part enfin le secret que j'avais
dcouvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui
ai rien cach.

Quand j'ai eu termin, M. Laubpin, dont le front tait devenu
trs soucieux depuis un moment, a repris la parole:

-- Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-t-il dit,
qu'en vous envoyant ici, je prmditais de vous unir avec
mademoiselle Laroque. Tout a russi au gr de mes voeux. Vos
deux coeurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre,
n'ont pu se rapprocher sans s'entendre; mais ce bizarre
vnement, dont la tour d'Elven a t le thtre romantique,
me dconcerte tout  fait, je vous l'avoue. Que diantre! mon
jeune ami, sauter par la fentre, au risque de vous casser le
cou, c'tait, permettez-moi de vous le dire, une dmonstration
trs suffisante de votre dsintressement; il tait trs
superflu de joindre  cette dmarche honorable et dlicate le
serment solennel de ne jamais pouser cette pauvre enfant 
moins d'ventualits qu'il est absolument impossible
d'esprer. Je me vante d'tre homme de ressources, -- mais je
me reconnais entirement incapable de vous donner deux cent
mille francs de rente ou de les ter  mademoiselle Laroque!

-- Eh bien, monsieur, conseillez-moi. J'ai confiance en vous
plus qu'en moi-mme, car je sens que la mauvaise fortune,
toujours expose au soupon, a pu irriter chez moi jusqu'
l'excs les susceptibilits de l'honneur. Parlez. M'engagez-vous
 oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant,
qui en ce moment me spare seul, je le crois, du bonheur que
vous aviez rv pour votre fils d'adoption?

M. Laubpin s'est lev; ses pais sourcils se sont abaisss
sur ses yeux, il a parcouru la chambre  grands pas pendant
quelques minutes; puis, s'arrtant devant moi et me saisissant
la main avec force:

-- Jeune homme,  m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme
mon enfant; mais, dt votre coeur se briser, et le mien avec
le vtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut
mieux outrepasser l'honneur que de rester en de: en matire
de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demands sous la
pointe du couteau ou  la bouche d'un pistolet, il ne faut pas
les faire, ou il faut les tenir. Voil mon avis.

-- C'est aussi le mien. Je partirai demain avec vous.

-- Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici... Je ne
crois pas aux miracles, mais je crois  Dieu, qui souffre
rarement que nous prissions par nos vertus. Donnons un dlai
 la Providence... Je sais que je vous demande un grand effort
de courage, mais je le rclame formellement de votre amiti.
Si dans un mois vous n'avez point reu de mes nouvelles, eh
bien, vous partirez.

Il m'a embrass, et m'a laiss la conscience tranquille, l'me
dsole.




12 octobre.


Il y a deux jours, j'ai pur sortir de ma retraite et me rendre
au chteau. Je n'avais pas vu mademoiselle Marguerite depuis
l'instant de notre sparation dans la tour d'Elven. Elle tait
seule dans le salon quand j'y entrai: en me reconnaissant,
elle fit un mouvement involontaire comme pour se lever; puis
elle resta immobile, et son visage se teignit soudain d'une
pourpre ardente. Cela fut contagieux, car je sentis que je
rougissais moi-mme jusqu'au front.

-- Comment allez-vous, monsieur? me dit-elle en me tendant la
main, et elle pronona ces simples paroles d'un ton de voix si
doux, si humble, -- hlas! si tendre, -- que j'aurais voulu me
mettre  deux genoux devant elle.

Cependant il fallut lui rpondre sur le ton d'une politesse
glace. Elle me regarda douloureusement, puis elle baissa ses
grands yeux d'un air de rsignation et reprit son travail.

Presque au mme instant, sa mre la fit appeler auprs de son
grand-pre, dont l'tat devenait trs alarmant. Depuis
plusieurs jours, il avait perdu la voix et le mouvement: la
paralysie l'avait envahi presque tout entier. Les dernires
lueurs de la vie intellectuelles s'taient teintes; la
sensibilit persistait seule avec la souffrance. On ne pouvait
douter que la fin du vieillard ne ft proche; mais la vie
avait pris trop fortement possession de ce coeur nergique
pour s'en dtacher sans une lutte obstine. Le docteur avait
prdit que l'agonie serait longue. Cependant, ds la premire
apparition du danger, madame Laroque et sa fille avaient
prodigu leurs forces et leurs veilles avec l'abngation
passionne et l'entrain de dvouement qui sont la vertu
spciale et la gloire de leur sexe. Avant-hier, dans la
soire, elles succombaient  la lassitude et  la fivre; nous
nous offrmes, M. Desmarets et moi, pour les suppler auprs
de M. Laroque pendant la nuit qui commenait. Elles
consentirent  prendre quelques heures de repos. Le docteur,
trs fatigu lui-mme, ne tarda pas  m'annoncer qu'il allait
se jeter sur un lit dans la pice voisine.

-- Je ne suis bon  rien ici, me dit-il; l'affaire est faite.
Vous voyez, il ne souffre mme plus, le pauvre bonhomme!...
C'est un tat de lthargie qui n'a rien de dsagrable... Le
rveil sera la mort... Ainsi on peut tre tranquille. Si vous
remarquez quelque changement, vous m'appellerez; mais je ne
crois pas que ce soit avant demain. Je crve de sommeil, moi,
en attendant!

Il fit entendre un billement sonore, et sortit. Son langage,
sa tenue en face de ce mourant, m'avaient choqu. C'est
pourtant un excellent homme; mais, pour rendre  la mort le
respect qui lui est d, il ne faut pas voir seulement la
matire brute qu'elle dissout, il faut croire au principe
immortel qu'elle dgage.

Demeur seul dans la chambre funbre, je m'assis vers le pied
du lit, dont on avait relev les rideaux, et j'essayai de lire
 la clart d'une lampe qui tait pose prs de moi sur une
petite table. Le livre me tomba des mains: je ne pouvais
penser qu' la singulire combinaison d'vnements qui, aprs
tant d'annes, donnait  ce vieillard coupable le petit-fils
de sa victime pour tmoin et pour protecteur de son dernier
sommeil. Puis, au milieu du calme protecteur de l'heure et du
lieu, j'voquais malgr moi les scnes de tumulte et de
violences sanguinaires dont avait t remplie cette existence
qui finissait. J'en recherchais l'impression lointaine sur le
visage de cet agonisant sculaire, sur ces grands traits dont
le ple relief se dessinait dans l'ombre comme celui d'un
masque de pltre. Je n'y voyais que la gravit et le repos
prmatur de la tombe. Par intervalles, je m'approchais du
chevet, pour m'assurer que le souffle vital soulevait encore
la poitrine affaisse.

Enfin, vers le milieu de la nuit, une torpeur irrversible me
gagna, et je m'endormis, le front appuy sur ma main. Tout 
coup je fus rveill par je ne sais quels froissements
lugubres; je levai les yeux, et je sentis passer un frisson
dans la moelle de mes os. Le vieillard s'tait dress  demi
dans son lit, et il tenait fix sur moi un regard attentif,
tonn, o brillait l'expression d'une vie et d'une
intelligence qui jusqu' cet instant m'avaient t trangres.
Quand mon oeil rencontra le sien, le spectre tressaillit; il
tendit ses bras en croix, et me dit d'une voix suppliante,
dont le timbre trange, inconnu, suspendit le mouvement de mon
coeur:

-- Monsieur le marquis, pardonnez-moi!

Je voulus me lever, je voulus parler, ce fut en vain. J'tais
ptrifi dans mon fauteuil.

Aprs une silence pendant lequel le regard du mourant,
toujours enchan au mien, n'avait cess de m'implorer:

-- Monsieur le marquis, reprit-il, daignez me pardonner!

Je trouvai enfin la force d'aller vers lui. A mesure que
j'approchais, il se retirait pniblement en arrire, comme
pour chapper  un contact effrayant. Je levai une main, et
l'abaissant doucement devant ses yeux dmesurment ouverts et
perdus de terreur:

-- Soyez en paix! lui dis-je, je vous pardonne!

Je n'eus pas achev ces mots, que sa figure fltrie s'illumina
d'un clair de joie et de jeunesse. En mme temps deux larmes
jaillissaient de ses orbites dessches. Il tendit une main
vers moi, puis tout  coup cette main se ferma violemment et
se raidit dans l'espace par un geste menaant; je vis ses yeux
rouler entre ses paupires dilates, comme si une balle l'et
frappe au coeur.

-- Oh! l'Anglais! murmura-t-il.

Il retomba aussitt sur l'oreiller comme une masse inerte. Il
tait mort.

J'appelai  la hte: on accourut. Il fut bientt entour de
pieuses larmes et de prires. Pour moi, je me retirai, l'me
profondment trouble par cette scne extraordinaire, qui
devait demeurer  jamais un secret entre ce mort et moi.

Ce triste vnement de famille a fait aussitt peser sur moi
des soins et des devoirs dont j'avais besoin pour justifier 
mes propres yeux la prolongation de mon sjour dans cette
maison. Il m'est impossible de concevoir en vertu de quels
motifs M. Laubpin m'a conseill de diffrer mon dpart. Que
peut-il esprer de ce dlai? Il me semble qu'il a cd en
cette circonstance  une sorte de vague superstition et de
faiblesse purile qui n'auraient jamais d ployer un esprit de
cette trempe, et auxquelles j'ai eu tort moi-mme de me
soumettre. Comment n'a-t-il pas compris qu'il m'imposait, avec
un surcrot de souffrance inutile, un rle sans franchise et
sans dignit? Que fais-je ici dsormais? N'est-ce pas
maintenant qu'on pourrait me reprocher  bon droit de jouer
avec des sentiments sacrs? Ma premire entrevue avec
mademoiselle Marguerite avait suffi pour me rvler toute la
rigueur, toute l'impossibilit de l'preuve  laquelle je
m'tais condamn, quand la mort de M. Laroque est venue rendre
pour quelque temps  mes relations un peu de naturel, et  mon
sjour une sorte de biensance.



26 octobre. -- Rennes.



Tout est dit. -- Mon Dieu! que ce lien tait fort, comme il
enveloppait tout mon coeur! comme il l'a dchir en se
brisant!

Hier soir,  neuf heures environ, comme j'tais accoud sur ma
fentre ouverte, je fus surpris de voir une faible lumire
s'approcher de mon logis  travers les alles sombres du parc,
et dans une direction que les gens du chteau n'avaient pas
coutume de suivre. Un instant aprs, on frappa  ma porte, et
mademoiselle de Porhot entra toute haletante.

-- Cousin me dit-elle, j'ai affaire  vous.

Je la regardai en face.

-- Il y a un malheur? dis-je.

-- Non, ce n'est pas exactement cela. Vous allez du reste en
juger. Asseyez-vous... Mon cher enfant, vous avez pass deux
ou trois soires au chteau dans le courant de cette semaine:
n'avez-vous rien observ de nouveau, de singulier dans
l'attitude de ces dames?

-- Rien.

-- N'avez-vous pas au moins remarqu dans leur physionomie une
sorte de srnit inaccoutume?

-- Peut-tre, oui. A part la mlancolie de leur deuil rcent,
elles m'ont sembl plus calmes, et mme plus heureuses
qu'autrefois.

-- Sans doute. D'autres particularits vous auraient frapp,
si vous aviez, comme moi, vcu depuis quinze jours dans leur
intimit quotidienne. Ainsi j'ai souvent surpris entre elles
les signes d'une intelligence secrte, d'une mystrieuse
complicit. De plus leurs habitudes se sont sensiblement
modifies. Madame Laroque a mis de ct son brasero, sa
gurite et toutes ses innocentes manies de crole; elle se
lve  des heures fabuleuses, et s'installe ds l'aurore avec
Marguerite devant la table de travail. Toutes deux se sont
prises d'un got passionn pour la broderie, et s'informent de
l'argent qu'une femme peut gagner chaque jour avec ce genre
d'ouvrage. Bref, il y avait l une nigme dont je m'vertuais
vainement  chercher le nom. Ce mot vient de m'tre rvl,
et, quitte  entrer dans vos secrets plus avant qu'il ne vous
convient, j'ai cru devoir vous le transmettre sans retard.

Sur les protestations d'absolue confiance que je m'empressai
de lui adresser, mademoiselle de Porhot continua, dans son
langage doux et ferme:

-- Madame Aubry est venue me trouver ce soir en catimini; elle
a dbut par me jeter ses vilains bras autour du cou, ce qui
m'a fort dplu; puis,  travers mille jrmiades personnelles
que je vous pargne, elle m'a supplie d'arrter ses parentes
sur le bord de leur ruine. Voici ce qu'elle a appris en
coutant aux portes, suivant sa gracieuse habitude: Ces dames
sollicitent en ce moment l'autorisation d'abandonner tous
leurs biens  une congrgation de Rennes, afin de supprimer
entre Marguerite et vous l'ingalit de fortune qui vous
spare. Ne pouvant vous faire riche, elles se font pauvres. Il
m'a sembl impossible, mon cousin, de vous laisser ignorer
cette dtermination, galement digne de ces deux mes
gnreuses et de ces deux ttes chimriques. Vous m'excuserez
d'ajouter que votre devoir est de rompre ce dessein  tout
prix. Quels repentirs il prpare infailliblement  nos amies,
de quelle responsabilit terrible il vous menace, c'est ce
qu'il est inutile de vous dire: vous le comprenez aussi bien
que moi  vue de pays. Si vous pouviez, mon ami, accepter ds
cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux
du monde; mais vous est li  cet gard par un engagement qui,
tout aveugle, tout imprudent qu'il ait t, n'en est pas moins
obligatoire pour votre honneur. Il ne vous reste donc qu'un
parti  prendre: c'est de quitter ce pays sans dlai et de
couper pied rsolument  toutes les esprances que votre
prsence ici a pour effet invitable d'entretenir. Quand vous
ne serez plus l, il me sera facile de ramener ces deux
enfants  la raison.

-- Eh bien, je suis prt; je vais partir cette nuit mme.

-- C'est bien, reprit-elle. Quand je vous donne ce conseil,
mon ami, j'obis moi-mme  une loi d'honneur bien rigoureuse.
Vous charmiez les derniers instants de ma longue existence:
les plus doux attachements de la vie, perdus pour moi depuis
tant d'annes, vous m'en aviez rendu l'illusion. En vous
loignant, je fais mon dernier sacrifice: il est immense.

Elle se leva et me regarda un moment sans parler.

-- On n'embrasse pas les jeunes gens  mon ge, reprit-elle en
souriant tristement, on les bnit. Adieu, cher enfant, et
merci. Que le bon Dieu vous soit en aide!

Je baisai ses mains tremblantes, et elle me quitta avec
prcipitation.

Je fis  la hte mes apprts de dpart, puis j'crivis
quelques lignes  madame Laroque. Je la suppliais de renoncer
 une rsolution dont elle n'avait pu mesurer la porte, et
dont j'tais fermement dtermin, pour ma part,  ne point me
rendre complice. Je lui donnais ma parole, -- et elle savait
qu'on pouvait y compter, -- que je n'accepterais jamais mon
bonheur au prix de sa ruine. En terminant, pour la mieux
dtourner de son projet insens, je lui parlais vaguement d'un
avenir prochain o je feignais d'entrevoir des chances de
fortune.

A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu
cruel,  ma retraite,  cette vieille tour o j'avais tant
souffert, -- o j'avais tant aim! -- et je me glissai dans le
chteau par une porte drobe dont on m'avait confi la clef.
Je traversai furtivement, comme un criminel, les galeries
vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les tnbres;
j'arrivai enfin dans le salon o je l'avais vue pour la
premire fois. Elle et sa mre l'avaient quitt depuis une
heure  peine; leur prsence rcente s'y trahissait encore par
un parfum doux et tide dont je fus subitement enivr. Je
cherchai, je touchai la corbeille o sa main avait replac,
peu d'instants auparavant, sa broderie commence... Hlas! mon
pauvre coeur!

Je tombai  genoux devant la place qu'elle occupe, et l, le
front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme
un enfant... Dieu! que je l'aimais!

Je profitai des dernires heures de la nuit pour me faire
conduire secrtement dans la petite ville voisine, -- o j'ai
pris ce matin la voiture de Rennes.

Demain soir, je serai  Paris. Pauvret, solitude, dsespoir,
-- que j'y avais laisss, je vais vous retrouver! -- Dernier
rve de jeunesse, -- rve du ciel, adieu!



Paris.



Le lendemain, dans la matine, comme j'allais me rendre au
chemin de fer, une voiture de poste tait dans la cour de
l'htel, et j'en vis descendre le vieil Alain. Son visage
s'claira quand il m'aperut.

-- Ah! monsieur, quel bonheur! vous n'tes point parti! voici
une lettre pour vous.

Je reconnus l'criture de Laubpin. Il me disait en deux
lignes que mademoiselle de Porhot tait gravement malade, et
qu'elle me demandait. Je ne pris que le temps de faire changer
les chevaux, et je me jetai dans la chaise, aprs avoir dcid
Alain, non sans peine,  y prendre place en face de moi. Je le
pressai alors de questions. Je lui fis rpter la nouvelle
qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable.

Mademoiselle de Porhot avait reu la veille, des mains de
Laubpin, un pli ministriel qui lui annonait qu'elle tait
mise en pleine et entire possession de l'hritage de ses
parents d'Espagne.

-- Et il parat, ajoutai Alain, qu'elle le doit  monsieur,
qui a dcouvert dans le colombier de vieux papiers auxquels
personne ne songeait, et qui ont prouv le bon droit de la
vieille demoiselle. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai
l-dedans; mais, si a est, dommage, me suis-je dit, que cette
respectable personne se soit mis tte ses ides de cathdrale,
et qu'elle n'en veuille pas dmordre... Car, notez qu'elle y
tient plus que jamais, monsieur... D'abord, au reu de la
nouvelle, elle est tombe raide sur le parquet, et on l'a crue
morte; mais, une heure aprs, elle s'est mise  parler sans
fin ni trve de sa cathdrale, du choeur et de la nef, du
chapitre et des chanoines, de l'aile nord et l'aile sud, si
bien que, pour la calmer, il a fallu lui amener un architecte
et des maons, et mettre sur son lit tous les plans de son
maudit difice. Enfin, aprs trois heures de conversation
l-dessus, elle s'est un peu assoupie; puis, en se rveillant,
elle a demand  voir monsieur... monsieur le marquis (Alain
s'inclina en fermant les yeux), et on m'a fait courir aprs
lui. Il parat qu'elle veut consulter monsieur sur le jub.

Cet trange vnement me jeta dans une profonde surprise.
Cependant,  l'aide de mes souvenirs et des dtails confus qui
m'taient donns par Alain, je parvins  en trouver une
explication que des renseignements plus positifs devaient
bientt me confirmer. Comme je l'ai dit, l'affaire de la
succession de la branche espagnole des Porhot avait travers
deux phases. Il y avait eu d'abord entre mademoiselle de
Porhot et une grande maison de Castille un long procs que ma
vieille amie avait fini par perdre en dernier ressort; puis un
nouveau procs, dans lequel mademoiselle de Porhot n'tait
pas mme en cause, s'tait lev, au sujet de la mme
succession, entre les hritiers espagnols et la couronne, qui
prtendait que les biens lui taient dvolus par droit
d'aubaine.

Sur ces entrefaites, -- tout en poursuivant mes recherches
dans les archives des Porhot, -- j'avais mis la main, deux
mois environ avant mon dpart du chteau, sur une pice
singulire dont je reproduis ici le texte littral:



"Don Philippe, par la grce de Dieu, roi de Castille, de Lon,
d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jrusalem, de Navarre, de
Grenade, de Tolde, de Valence, de Galice, de Maorque, de
Sville, de Sardaigne, de Cordoue, de Cadix, de Murcie, de
Jan, des Algarves, d'Algsiras, de Gibraltar, des les
Canaries, des Indes orientales et occidentales, les et terres
fermes de l'Ocan, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de
Brabant et de Milan, comte d'Habsbourg, de Flandre, du Tyrol
et de Barcelone, seigneur de la Biscaye et de Molina, etc.

"A toi, Herv-Jean Jocelyn, sieur de Porhot-Gal, comte de
Torre Nuevas, etc., qui m'as suivi dans mes royaumes et servi
avec une fidlit exemplaire, je promets par faveur spciale
qu'en cas d'extinction de ta descendance directe et lgitime,
les biens de ta maison retourneront, mme au dtriment des
droits de ma couronne, aux descendants directs et lgitimes de
la branche franaise des Porhot-Gal, tant qu'il en existera.

"Et je prends cet engagement pour moi et mes successeurs sur
ma foi et parole de roi.



"Donn  l'Escurial, le 10 avril 1716.



"YO EL REY."



A ct de cette pice, qui n'tait qu'une copie traduite,
j'avais trouv le texte original aux armes d'Espagne.
L'importance de ce document ne m'avait pas chapp, mais
j'avais craint de me l'exagrer. Je doutais grandement que la
validit d'un titre, sur lequel tant d'annes et d'vnements
avaient pass, ft admise par le gouvernement espagnol: je
doutais mme qu'il et le pouvoir d'y faire droit, quand il en
aurait la volont. Je m'tais donc dcid  laisser ignorer 
mademoiselle de Porhot une dcouverte dont les consquences
me paraissaient trs problmatiques, et je m'tais born 
expdier le titre  M. Laubpin. N'en recevant aucune
nouvelle, je n'avais pas tard  l'oublier au milieu des
soucis personnels qui m'accablaient alors. Cependant,
contrairement  mon injuste dfiance, le gouvernement espagnol
n'avait pas hsit  dgager la parole du roi Philippe V, et,
au moment mme o un arrt suprme venait d'attribuer  la
couronne la succession immense des Porhot, il la restituait
noblement  l'hritier lgitime.

Il tait neuf heures du soir quand je descendis de voiture
devant le seuil de l'humble maisonnette o cette fortune
presque royale venait d'entrer si tardivement. La petite
servante vint m'ouvrir. Elle pleurait.

J'entendis aussitt sur le haut de l'escalier la voix grave de
M. Laubpin qui dit:

-- C'est lui!

Je gravis les degrs  la hte. Le vieillard me serra la main
fortement et m'introduisit, sans prononcer une parole, dans la
chambre de mademoiselle de Porhot. Le mdecin et le cur du
bourg se tenaient silencieusement dans l'ombre d'une fentre.
Madame Laroque tait agenouille sur une chaise prs du lit;
sa fille, debout prs de chevet, soutenait les oreillers sur
lesquels reposait la tte ple de ma pauvre vieille amie.
Lorsque la malade m'aperut, un faible sourire passa sur ses
traits, profondment altrs; elle dgagea pniblement un de
ses bras. Je pris sa main, je tombai  genoux, et je ne pus
retenir mes larmes.

-- Mon enfant! dit-elle, mon cher enfant!

Puis elle regarda fixement M. Laubpin.

Le vieux notaire prit alors sur le lit un feuillet de papier,
et paraissant continuer une lecture interrompue:



"A ces causes, dit-il, j'institue par ce testament olographe
pour lgataire universel de tous mes biens tant en Espagne
qu'en France, sans aucune rserve ni condition,
Maxime-Jacques-Marie Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive, noble
de coeur comme de race.

"Telle est ma volont.


"JOCELYNDE-JEANNE

"Comtesse de PORHOET-GAEL."


Dans l'excs de ma surprise, je m'tais lev avec une sorte de
brusquerie, et j'allais parler, quand mademoiselle de Porhot,
retenant doucement ma main, la plaa dans la main de
Marguerite. A ce contact soudain, la chre crature
tressaillit; elle pencha son jeune front sur l'oreiller
funbre, et murmura en rougissant quelques mots  l'oreille de
la mourante. Pour moi, je ne pus trouver de paroles: je
retombai  genoux, et je priai Dieu. Quelques minutes
s'taient coules au milieu d'un silence solennel, quand
Marguerite me retira sa main tout  coup et fit un geste
d'alarme. Le docteur s'approcha  la hte: je me levai. La
tte de mademoiselle de Porhot s'tait affaisse subitement
en arrire: son regard tait fixe, rayonnant et tendu vers le
ciel; ses lvres s'entr'ouvrirent, et, comme si elle et parl
dans un rve:

Dieu! dit-elle, Dieu bon! je la vois... l-haut!... Oui... le
choeur... les lampes d'or... les vitraux... le soleil
partout!... Deux anges  genoux devant l'autel... en robes
blanches;... leurs ailes s'agitent... Dieu! ils sont vivants!

Ce cri s'teignit sur sa bouche, qui demeura souriante; elle
ferma les yeux, comme si elle s'endormait, et soudain un air
d'immortelle jeunesse s'tendit sur son visage, qui devint
mconnaissable.



Une telle mort, couronnant une telle vie, porte en soi des
enseignements dont je voulus remplir mon me jusqu'au fond. Je
priai qu'on me laisst seul avec le prtre dans cette chambre.
Cette pieuse veille, je l'espre, ne sera pas perdue pour moi.
Sur ce visage empreint d'une glorieuse paix, et o semblait
vraiment errer je en sais quel reflet surnaturel, plus d'une
vrit oublie ou douteuse m'apparut avec une vidence
irrsistible. Ma noble et sainte amie, je savais assez que
vous aviez eu la vertu du sacrifice: je voyais que vous en
aviez reu le prix!



Vers deux heures aprs minuit, succombant  la fatigue, je
voulus respirer l'air pur un moment. Je descendis l'escalier
au milieu des tnbres, et j'entrai dans le jardin, en vitant
de traverser le salon du rez-de-chausse, o j'avais aperus
de la lumire. La nuit tait profondment sombre. Comme
j'approchais de la tonnelle qui est au bout du petit enclos,
un faible bruit s'leva sous la charmille; au mme instant,
une forme indistincte se dgagea du feuillage. Je sentis un
blouissement soudain, mon coeur se prcipita, je vis le ciel
se remplir d'toiles.

-- Marguerite! dis-je en tendant les bras.

J'entendis un lger cri puis mon nom murmur  demi voix, puis
rien... et je sentis ses lvres sur les miennes. Je crus que
mon me m'chappait!



.           .           .           .           .           .
.           .           .           .           .           .
.



J'ai donn  Hlne la moiti de ma fortune. Marguerite est ma
femme. Je ferme pour jamais ces pages. Je n'ai plus rien 
leur confier. On peut dire des hommes ce qu'on dit des peuples
: Heureux ceux qui n'ont pas d'histoire!



FIN




8733-91 -- CORBEIL. Imprimerie CRETE.




erreurs typographiques corriges silencieusement:


27 avril: =le rosier n'est pas mauvais la tilleul est onctueux=
remplac par =le rosier n'est pas mauvais; le tilleul est
onctueux=

28 avril: =depuis longues annes= remplac par =depuis de
longues annes=

28 avril: =les relations avec votre pre avait t= remplac
par =les relations avec votre pre avaient t=

1er juillet: =approcha ses mains de son brasero, et me dit
enfin  demi voix= remplac par =approcha ses mains de son
brasero, et me dit enfin  demi voix,=

1er juillet: =Odirnairement le vieil Alain= remplac par
=Ordinairement le vieil Alain=

25 juillet: =le percepteur, le docteur Desmarest= remplac par
=le percepteur, le docteur Desmarets=

20 aot: =vous en avertir,= remplac par =vous en avertir;=

20 aot: =tranger depassage= remplac par =tranger de passage=

20 aot: =me dit- madame Laroque= remplac par =me dit madame
Laroque=

20 aot: =moralit la la plus libre= remplac par =moralit la
plus libre=

20 aot: =marquignon= remplac par =maquignon=

20 aot: =besoigneux= remplac par =besogneux=

26 aot: =et  demain, n'est-ce pas?..= remplac par =et 
demain, n'est-ce pas?...=

1er octobre: =un front impassible quant= remplac par =un front
impassible; quant=

3 octobre: =mettre le cap sur France= remplac par =mettre le
cap sur la France=








End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman d'un jeune homme pauvre
(Novel), by Octave Feuillet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE ***

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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