The Project Gutenberg EBook of Le roman d'un jeune homme pauvre (Play), by 
Octave Feuillet

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Title: Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)

Author: Octave Feuillet

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26816]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE ***




Produced by Daniel Fromont










[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Le roman d'un jeune homme
pauvre - comdie_ (1858), dition 1885]





THEATRE COMPLET

DE

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


I


LE ROMAN

D'UN JEUNE HOMME PAUVRE

COMEDIE

Reprsente pour la premire fois  Paris, sur le THEATRE DU
VAUDEVILLE

le 22 novembre 1858.


CALMANN LEVY, EDITEUR


OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

Format grand in-18.


LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.

BELLAH 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.

HISTOIRE D'UNE PARISIENNE 1 vol.

HONNEUR D'ARTISTE 1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.

UN ROMAN PARISIEN 1 vol.

SCENES ET COMEDIES 1 vol.

SCENES ET PROVERBES 1 vol.

LA VEUVE 1 vol.


L'ACROBATE, comdie en un acte.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comdie en cinq actes.

LE CAS DE CONSCIENCE, comdie en un acte.

LE CHEVEU BLANC, comdie en un acte.

CIRCE, proverbe en un acte.

LA CRISE, comdie en quatre actes.

DALILA, drame en quatre actes, six parties.

LA FEE, comdie en un acte.

JULIE, drame en trois actes.

MONTJOYE, comdie en cinq actes.

PERIL EN LA DEMEURE, comdie en deux actes.

LE POUR ET LE CONTRE, comdie en un acte.

REDEMPTION, comdie en cinq actes.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comdie en cinq actes.

UN ROMAN PARISIEN, pice en cinq actes.

LE SPHINX, drame en quatre actes.

LA TENTATION, comdie en cinq actes, six tableaux.

LE VILLAGE, comdie en un acte.


_Paris. -- Imp. N.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier_




LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE


COMEDIE

EN CINQ ACTES EN SEPT TABLEAUX


PAR

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


NOUVELLE EDITION


PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

3, RUE AUBER, 3


1885

Droits de reproduction et de traduction rservs.


PERSONNAGES


MAXIME ODIOT, marquis de Champcey. M. LAFONTAINE.

M. DE BEVALLAN, 38 ans. M. FELIX.

M. LAROQUE, octognaire. M. PARADE.

LAUBEPIN, notaire honoraire. M. CHAUMONT.

ALAIN, vieux domestique. M. GALABERT.

LE DOCTEUR DESMARETS. M. LINGE.

GASTON DE LUSSAC. M. NERTANN.

VAUBERGER, concierge. M. BASTIEN.

CHAMPLEIN. M. ROGER.

YVONNET. M. SCHAUBB.

MARGUERITE, fille de madame LAROQUE. Mme JANE ESSLER.

MADAME LAROQUE, belle-fille de M. Laroque, 56 ans. Mme
GUILLEMIN.

MADEMOISELLE HELOUIN, institutrice. Mme SAINT-MARC.

MADAME AUBRY, parente ruine, recueillie dans le chteau. Mme
CAYOT.

CHRISTINE. Mme PIERSON.

MADAME VAUBERGER. Mme ALEXIS.

JEUNES FILLES.


La scne se passe  Paris et en Bretagne.


Les indications de mise en scne sont prises de la salle: le
premier personnage inscrit occupe la gauche du spectateur.


LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE




ACTE PREMIER


1ER TABLEAU


L'intrieur d'une mansarde dans l'htel de Champcey  Paris.
Ameublement trs-simple: commode, secrtaire, une petite
table, une tagre, un vieux fauteuil en velours d'Utrecht.
Porte au fond.


SCENE I.


MADAME VAUBERGER, tenant un poussetoir et entr'ouvrant la
porte avec prcaution.

Il n'est pas rentr, j'en tais sre. (Elle entre.) Il faut
absolument que j'en aie le coeur net. (Regardant sur la
chemine.) Une bourse... vide... (S'approchant du secrtaire.)
Il a laiss la clef; c'est dj mauvais signe... (Elle ouvre
le secrtaire et les tiroirs.) Comme dans la bourse, rien et
rien, pas l'ombre d'un centime... Vauberger a beau dire: c'est
clair... (Entendant du bruit, elle referme le secrtaire  la
hte et se met  pousseter les meubles; Maxime entre, il est
ple, vtu de noir.)


SCENE II.


MADAME VAUBERGER, MAXIME.


MAXIME, l'observant d'un air mcontent.

Qu'est-ce que vous faites l, madame Vauberger?


MADAME VAUBERGER.

Vous voyez, monsieur Maxime, je nettoie, je range...


MAXIME.

Vous avez dj nettoy et rang ce matin; il me semble que
vous prenez beaucoup trop de peine.


MADAME VAUBERGER.

Pardon, monsieur Maxime, je croyais bien faire; je m'en
vais...


MAXIME.

Allez, Madame, allez. (Elle sort.)


SCENE III.


MAXIME seul, puis MADAME VAUBERGER.


MAXIME

Est-ce que cette misrable femme m'espionne? son oeil ne me
quitte pas... et il me semble avoir vu son fils acharn  me
suivre dans les rues hier soir et ce matin... Quel intrt
pourrait-elle avoir? Bah! un intrt de curiosit, un intrt
de commre... La chute du puissant, l'humiliation du riche,
n'est-ce pas de tout temps le plus doux objet d'entretien pour
ces gens-l?... et cependant cette femme, elle a t comble
des bienfaits de ma mre; elle m'a vu natre; elle affichait
une passion exalte pour ma famille... Enfin il faut me faire
 ces choses-l! (Madame Vauberger rentre.) Encore!... Qu'y a-t-il?


MADAME VAUBERGER.

C'est un monsieur  qui je n'ai pas pu dire que vous n'y tiez
pas, il vous a vu rentrer; voici sa carte.


MAXIME, regardant la carte.

Gaston de Lussac!... Faites monter. (Madame Vauberger sort.)
Gaston! Eh bien, je ne suis pas fch de le voir... c'est un
tourdi, mais un brave coeur, je crois. Il y a si longtemps que
je n'ai touch une main amie... Nous tions trs-lis il y a
deux ans. (Souriant.) S'il me rendait ce que je lui ai
prt... seulement la moiti, il serait deux fois le bienvenu
en ce dur moment. (La porte s'ouvre.) Ah! bonjour, Gaston!


SCENE IV.


MASIME, GASTON.


GASTON, de la porte.

Avant tout, mon ami, rassure-toi, je n'ai pas besoin d'argent!


MAXIME.

Vrai?


GASTON.

Ma parole... je suis riche, mon cher, je viens te dire cela.
Tu vois un homme orn de cinquante mille francs de rente.


MAXIME.

Bah! ton oncle?


GASTON, simplement.

Eh! mon Dieu, oui... Pauvre bonhomme!... Enfin, je ne l'ai pas
tu!... que veux-tu!... Mais d'o arrives-tu donc, toi, cher
ami? J'ai t vingt fois tent depuis deux ans de partir pour
Grenoble et d'aller te relancer au fond de tes forts... J'ai
cru rver quand je t'ai aperu sur le boulevard tout 
l'heure! Que diable es-tu revenu?


MAXIME.

J'ai voyag, mon ami.


GASTON.

Ah! (Il regarde autour de lui.) Tiens! tu es drlement
install ici... Je croyais que vous vous rserviez le
rez-de-chausse de votre htel?


MAXIME.

Autrefois, oui.


GASTON.

Ah ... mais... qu'y a-t-il donc? mon ami! Je te trouve ple,
chang... tu es en grand deuil... est-ce que?...


MAXIME, avec un triste sourire.

Mon ami, tu tombes mal; je suis malheureux; j'ai besoin d'un
confident, tu te prsentes: tant pis pour toi.


GASTON.

Comment, cher ami!... Mais parle bien vite... Je suis une tte
un peu folle... mais tu ne doutes pas de mon coeur, j'espre?


MAXIME.

Non, je n'en doute pas, et je vais te le prouver; mets-toi l.
(Ils s'asseoient1 [1. Gaston, Maxime.].) Le malheur qui me
frappe, mon ami, j'aurais d le prvoir depuis de longues
annes, si l'habitude, la dissipation de ma vie, et surtout le
respect filial, ne m'eussent aveugl... Voyons, toi, tu es
venu deux ou trois fois au chteau passer la saison de chasse,
n'es-tu jamais remarqu rien de mystrieux, rien
d'extraordinaire dans l'intrieur de notre famille?


GASTON.

Mais rien... c'est--dire, j'ai bien remarqu que ta mre
tait un peu bizarre; elle tait charmante, ta mre... mais
elle paraissait triste, elle vivait trs-retire, et affectait
mme dans sa toilette une simplicit extrme, presque
religieuse.


MAXIME.

Oui, et cependant elle avait, dans sa premire jeunesse, aim
le monde avec passion... puis tout  coup nous l'avions vue
s'en dtacher et se vouer  une vie de rclusion, de solitude,
d'o les instances de mon pre, qu'elle adorait pourtant, ne
purent jamais la faire sortir... Tu te rappelles mon pre?


GASTON.

Ton pre? je crois bien! Quel charmant vieillard! quel feu!
quel entrain! toujours le premier au plaisir! un convive
admirable, un cuyer sans gal, un causeur blouissant! un
vrai type de gentilhomme!


MAXIME.

Oui, ces brillantes qualits que j'admirais comme toi
l'attiraient invinciblement dans toutes les ftes de la vie
mondaine dont il tait le hros. Ma mre refusait obstinment
de l'y suivre: elle refusa mme bientt de paratre dans son
propre salon quand on recevait au chteau. J'attribuais  ces
refus, qui exaspraient mon pre, les scnes pnibles,
violentes parfois, dont les chos arrivaient jusqu' moi. Je
croyais la pauvre femme atteinte d'une affection nerveuse,
d'une espce de maladie noire, et mon pre, d'ailleurs, me le
donnait  entendre. Cependant, mon ami... tu sais que j'ai une
soeur beaucoup plus jeune que moi?


GASTON.

Mademoiselle Hlne! Oui.


MAXIME.

Peu de jours aprs sa naissance, il y a sept ans de cela, mon
pre m'appela chez lui et me fit part avec un certain embarras
d'un dsir singulier que manifestait ma mre: c'tait de me
voir suivre un cours de droit. Alors, pour la premire fois,
mon ami, la pense me vint que les gots mondains de mon pre,
sa rpugnance et son ddain pour le ct positif et ennuyeux
de la vie avaient pu introduire dans notre fortune quelque
secret dsordre; peut-tre, me disais-je, ma mre veut-elle
que je sois en tat de suppler  la ngligence de mon pre,
de rparer ses erreurs.


GASTON.

Eh bien?


MAXIME.

Je ne pus m'arrter  cette ide... j'avais bien,  la vrit,
entendu mon pre se plaindre parfois des dsastres que notre
fortune avait subis pendant la rvolution, mais ces plaintes
m'avaient toujours paru assez injustes. Tu as vu toi-mme
quelle tait notre situation, notre genre de vie.


GASTON.

Mais c'tait tout ce qu'il y avait de plus confortable. Un
htel  Paris, un chteau seigneurial, des curies immenses
peuples de chevaux de prix.


MAXIME.

Cependant, j'obis  ma mre, je fis mon droit; mais en mme
temps je commenai, j'avais vingt ans,  la fuir, 
l'viter... elle tait toujours souffrante, et malheur  ceux
qui souffrent toujours! oui, cette pauvre femme qui m'aimait
tant, et que j'aimais aussi, je t'assure, je l'abandonnai
chaque jour davantage; nous nous disions, mon pre et moi,
qu'elle n'tait pas malade, qu'elle avait des manies. Nous
n'tions jamais si heureux que quand nous nous lancions hors
de cette pauvre maison o languissait cette malade ternelle!
Allons, Maxime, criait gaiement mon pre, un temps de
galop!... et nous courions!... Un jour en recevant d'une de
ces courses, nous trouvmes... elle tait morte, mon ami, me
laissant un remords qui ne finira pas! (Il se lve.)


GASTON.

Maxime!


MAXIME.

Deux mois plus tard, sur le dsir formel de mon pre, je
partis pour l'Italie, et je commenai une srie de voyages
dont il avait lui-mme fix le terme. Pendant plusieurs
annes, sa correspondance affectueuse, mais brve, ne tmoigna
jamais la moindre impatience au sujet de mon retour... Je n'en
fus que plus alarm, il y a deux mois, quand je trouvai, en
dbarquant  Marseille, plusieurs lettres de mon pre qui,
toutes, me rappelaient avec une hte fbrile.


GASTON.

Ah! est-ce que vraiment...? il me semble avoir entendu le nom
de ton pre ml  des spculations de Bourse l'an pass?


MAXIME.

J'arrivai le soir: il y avait une lgre couche de neige sur
le sol, et en traversant l'avenue j'entendais les flocons de
givre se dtacher des arbres, et tomber autour de moi comme
des larmes... Comme j'approchais du chteau, je vis derrire
les fentres  demi claires du grand salon une ombre qui me
parut tre celle de mon pre. A peine j'eus franchi le seuil,
il accourut, il me saisit dans ses bras avec une effusion de
sensibilit  laquelle il ne m'avait pas habitu, et je sentis
son coeur battre contre le mien avec une violence effrayante;
il me montra un sige et s'assit brusquement en face de moi.
(Maxime s'asseoit.) Alors comme s'il et dsir de parler sans
en trouver le courage, ses yeux s'arrtrent sur les miens
avec une expression d'angoisse, d'humilit et de prire, qui
de la part d'un homme aussi fier que l'tait mon pre, me
toucha, me navra profondment! Ah! ce tort qu'il avait tant de
peine  confesser, je l'avais compris dj, et Dieu sait que
du fond de l'me j'tais prt  lui crier: Je vous pardonne!
je vous pardonne! quand soudain ce regard qui ne me quittait
pas prit une fixit grave, tonne et terrible; la main se mon
pre se crispa sur mon bras, il se souleva sur son fauteuil et
retomba lourdement sur le parquet, il n'tait plus!


GASTON, se levant.

Pauvre ami... mais quoi?... qu'y a-t-il encore?... parle...
est-ce la ruine?


MAXIME.

Tu l'as dit. (Il se lve1 [1. Maxime, Gaston.].) La Bourse
l'avait achev. De sorte que je me trouve avec ma soeur en face
d'un abme dont je ne connais mme pas le fond, car le
dsordre tait immense, et j'avais  peine, d'ailleurs, essay
de mettre un peu de lumire dans ce chaos que je tombai
gravement malade. J'ai t pendant deux mois entre la vie et
la mort; ds que j'ai pu marcher, je suis accouru  Paris, et
me voil.


GASTON.

Mais tes affaires pendant ce temps? La liquidation...


MAXIME.

Grce  Dieu, un ami s'en tait charg ds la premire heure,
un ami que je connais  peine, mais en qui cependant j'ai
pleine confiance, parce que ma mre l'estimait profondment;
c'est un vieillard, un monsieur Laubpin, autrefois notaire de
notre famille.


GASTON.

Ah! je crois l'avoir vu chez vous, un bouriff un peu
fantasque?


MAXIME.

Oui, un peu... Je l'avais perdu de vue depuis des annes...
mon pre ne l'aimait pas; il se moquait de ses formes
solennelles et respectueuses, sous lesquelles il prtendait
flairer un vieux levain bourgeois, roturier, et mme jacobin,
disait-il. J'ai ri moi-mme plus d'une fois aux dpens de ce
bonhomme, ne me doutant gure que j'attendrais un jour, de sa
bouche, le dernier mot de ma destine.


GASTON.

Mais enfin, vous aviez cent mille francs de rente... Les
morceaux en sont bons, que diable!


MAXIME.

Tu penses, n'est-ce pas, que je sauverai quelque pave? Eh!
mon Dieu, si seulement l'existence de ma soeur tait
assure!... mais cette incertitude est affreuse!...


GASTON.

Et comment n'as-tu pas encore vu ton Laubpin?


MAXIME.

Tu peux croire qu' peine arriv j'ai couru chez lui, mais
bah! il n'y tait pas! Il tait  la campagne, en province, je
ne sais o... aussi je suis l depuis deux jours dans un tat
de misre, de dtresse morale... et physique... dont j'ose 
peine te donner l'ide.


GASTON, avec distraction et embarras.

Pauvre ami! Ah! voil... voil la vie!... c'est atroce! c'est
atroce! (Regardant l'heure  sa montre.) Ah , mon ami, je te
demande mille fois pardon, mais j'ai un rendez-vous au
tattersall pour trois heures; voil trois heures et demie...


MAXIME, froidement.

Va, mon ami, va. (Avec une nuance d'ironie.) Tu reviendras,
n'est-ce pas?


GASTON.

Parbleu, en doutes-tu? Diable! ce n'est pas dans des moments
pareils qu'on abandonne ses amis. (Il tire son porte-cigare.)
Ah , tu vas bien me permettre de t'offrir un cigare, mon
ami, j'en ai d'excellents; il n'y en a plus que deux... nous
allons partager en frres... A revoir, Maxime,  bientt, bon
courage!


MAXIME, qui s'est laiss mettre le cigare dans la main, avec
un sourire triste.

Je vais le fumer!


SCENE V.


MAXIME, MADAME VAUBERGER.


MADAME VAUBERGER.

Monsieur! c'est monsieur Laubpin.


MAXIME.

Laubpin!... Ah! faites entrer! faites entrer! (A part.) Dieu
soit lou! Je vais du moins tre tir de cette angoisse!
(Entre Laubpin.)


SCENE VI.


MAXIME, LAUBEPIN.


MAXIME.

Ah! cher Monsieur, je vous attendais avec impatience...


LAUBEPIN, s'inclinant.

Monsieur le marquis! Votre sant, monsieur le marquis?


MAXIME.

Meilleure, monsieur Laubpin, je vous remercie...


LAUBEPIN.

Et mademoiselle Hlne de Champcey?


MAXIME.

Elle va bien, elle est toujours ici, dans sa pension. La
pauvre enfant ignore nos dsastres; moi-mme, monsieur
Laubpin, vous le savez, je n'en connais pas exactement
l'tendue, et c'est de votre bouche...


LAUBEPIN.

Pardon, monsieur le marquis, mais il entre dans mes habitudes
de procder avec mthode.


MAXIME.

Ah! veuillez vous asseoir, Monsieur. (Ils s'asseoient 
droite1 [1. Laubpin, Maxime.].)


LAUBEPIN.

Ce fut, monsieur, en l'anne 1820, que mademoiselle Louise-Hlne
Dugald Delatouche d'Erouville fut recherche en mariage
par Charles-Christian Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive.
Vous n'ignorez pas, Monsieur, que j'tais enchan  la
famille Dugald Delatouche par les liens d'un dvouement en
quelque sorte hrditaire, et que, de plus, la jeune hritire
de cette maison m'avait inspir, par ses aimables vertus, une
affection aussi profonde que respectueuse. Je dus employer
tous les arguments de la raison pour dtourner mademoiselle
Dugald de la funeste alliance qui lui tait propose. Je dis
funeste alliance, Monsieur, parce que tout en rendant justice
aux qualits chevaleresques et trop sduisantes qui
distinguaient monsieur le marquis de Champcey, comme tous ceux
de sa maison, j'apercevais dj clairement sous ces dehors
brillants l'irrflexion et la frivolit obstines, la fureur
du plaisir, et finalement le barbare gosme...


MAXIME.

Monsieur, la mmoire de mon pre m'est sacre, et j'entends
qu'elle le soit  tous ceux qui parlent de mon pre devant
moi.


LAUBEPIN, avec motion.

Monsieur, je respecte ce sentiment; mais quand je parle de
votre pre, comment oublier, Monsieur, que je parle de l'homme
qui a tu votre mre, une enfant hroque, une martyre!


MAXIME, se levant.

Monsieur Laubpin!


LAUBEPIN, se levant aussi et posant une main sur le bras de
Maxime.

Pardon, jeune homme; mais j'tais l'ami de votre mre... je
l'ai pleure. Veuillez me pardonner!... Au surplus (se
rasseyant), si vous l'exigez, je ne parlerai que du prsent.


MAXIME.

Je vous en prie. (Ils s'asseyent.)


LAUBEPIN.

Monsieur, vous verre le dtail de mes oprations dans le
dossier volumineux que le concierge de cet htel est all
chercher chez moi: mais pour rsumer ces oprations en un mot,
il se trouve qu'aprs la vente de votre chteau, de vos terres
et de cet htel mme,  des conditions inespres, vous
resterez redevable envers les cranciers de Monsieur votre
pre, d'une somme de 45,000 fr.


MAXIME.

Est-il possible!


LAUBEPIN.

Monsieur, cela est certain.


MAXIME.

Comment! non-seulement il ne nous reste rien, mais...


LAUBEPIN.

Vous devez quarante-cinq mille francs...


MAXIME, se levant. Faisant quelques pas dans la chambre. A
part.

Mon Dieu! pauvre Hlne1 [1. Maxime, Laubpin.]!


LAUBEPIN, qui l'observe, se levant.

Maintenant, monsieur le marquis, je dois vous dire que Madame
votre mre, en prvision de ce qui arrive, avait daign me
remettre en dpt quelques bijoux et joyaux d'une valeur de
50,000 francs environ.


MAXIME.

Ah!


LAUBEPIN.

Pour empcher que cette faible somme, votre unique fortune
dsormais, ne tombe aux mains des cranciers, nous pouvons
user d'un subterfuge lgal que je vais avoir l'honneur de vous
soumettre.


MAXIME, simplement.

Comment? mais c'est tout  fait inutile. Je suis trop heureux
de pouvoir,  l'aide de cette somme, dgager entirement
l'honneur de mon pre.


LAUBEPIN, qui ne cesse d'observer Maxime avec une attention
marque.

Ah! -- soit, monsieur le marquis; mais comme en ce cas vous
restez absolument sans ressources, puis-je vous demander, 
titre confidentiel et respectueux, si vous avez avis 
quelque moyen d'assurer votre existence et celle de votre soeur
et pupille?


MAXIME.

Mon Dieu! Monsieur, tous mes projets sont bouleverss, je vous
l'avoue. Je ne m'attendais pas  ce complet dnment. Si
j'tais seul au monde, je me ferais soldat; mais j'ai ma soeur.
Je ne puis souffrir le pense de la voir condamne au travail,
aux privations, aux dangers de la pauvret. Elle est heureuse
dans sa pension; elle est assez jeune pour y demeurer quelques
annes encore. Si je pouvais trouver quelque occupation qui me
permt, en me rduisant moi-mme  l'existence la plus
troite, de payer la pension de ma soeur, et de lui amasser une
dot, je serais heureux!...


LAUBEPIN.

Ah! -- dans notre cadre social, monsieur le marquis, une
occupation assez lucrative pour rpondre  vos honorables
attentions, ne se trouve gure du jour au lendemain...
Heureusement j'ai  vous communiquer quelques propositions
qui, sans aucun effort de votre part, sont de nature 
modifier votre situation. En premier lieu, je serai prs de
vous l'interprte d'un spculateur riche et influent; cet
individu a conu l'ide d'une entreprise considrable qui doit
russir surtout par le concours de la classe aristocratique de
ce pays. Il pense qu'un nom comme le vtre, monsieur le
marquis, figurant en tte de son prospectus, aiderait
puissamment  lancer l'entreprise.


MAXIME.

Oui, vraiment?


LAUBEPIN.

Il vous offre, en retour d'une facile complaisance, d'abord
une forte prime, ensuite...


MAXIME.

En voil assez, monsieur Laubpin; en voil trop1 [1.
Laubpin, Maxime.]!


LAUBEPIN, haussant la voix.

Si la proposition ne vous plat pas, monsieur le marquis, elle
ne me plat pas plus qu' vous. Mais j'ai cru devoir vous la
soumettre. En voici une autre qui, j'espre, vous sourira
davantage: j'ai parmi mes anciens clients un honorable
commerant qui s'est retir des affaires avec une fortune
assez ronde: sa fille, monsieur le marquis, fille unique et
consquemment adore, a t par hasard informe de votre
situation, et je sais, je suis certain qu'elle serait prte et
dispose  recevoir de votre main le titre de marquise de
Champcey. Le pre consent, et je n'attends qu'un mot de vous
pour vous dire le nom et la demeure de cette famille
intressante.


MAXIME.

Mon nom n'est pas plus  vendre qu' louer. D'ailleurs, dans
l'tat de ma fortune, mon titre est drisoire, et comme il
parat devoir en outre m'exposer  toutes les entreprises de
l'intrigue, je suis dtermin  le quitter; le nom originaire
de ma famille est Odiot: c'est le seul que je porterai
dsormais.


LAUBEPIN.

Ah! (se frottant les mains gaiement et amicalement.) Savez-vous
que vous serez difficile  caser, trs-difficile  caser,
jeune homme, avec ces ides-l? C'est tonnant, Monsieur,
comme je suis frapp depuis un moment de votre ressemblance
avec madame votre mre.


MAXIME, souriant tristement.

Avec ma mre? Je ne pensais pas... On m'a toujours dit que
j'tais le portrait vivant de mon aeul paternel... Jacques de
Champcey.


LAUBEPIN.

Oh!... cependant... les yeux et le sourire... Mais c'est assez
abuser de vos instants. Monsieur le marquis... je vous laisse.


SCENE VII.


LES MEMES, VAUBERGER.


VAUBERGER.

Voil les papiers, Monsieur.


LAUBEPIN.

Ah! c'est votre dossier que j'ai envoy prendre; il y a encore
deux ou trois pices importantes qui sont dposes chez le
notaire, chez mon successeur. C'est  deux pas d'ici. Si vous
voulez venir les prendre, vous donneriez en mme temps
quelques signatures indispensables.


MAXIME.

Soit. Je vous accompagne. (A Vauberger.) Rangez ces papiers
sur cette tagre. Allons, Monsieur. (Ils sortent aprs
quelques crmonies de Laubpin.)


SCENE VIII.


VAUBERGER, puis MADAME VAUBERGER.


VAUGERGER, rangeant les papiers1 [1. Vauberger, madame
Vauberger.] .

Il ne me remercierait pas seulement de la peine.


MADAME VAUBERGER.

Dis donc, Vauberger, sais-tu si le vieux l'a invit  dner?


VAUBERGER.

Je n'en sais rien, je n'ai pas entendu... qu'est-ce que a me
fait, d'ailleurs!


MADAME VAUBERGER.

Pauvre M. Maxime!


VAUBERGER.

T'y voil encore! Ecoute, tu m'ennuies  la fin avec ton
Maxime! Est-ce ma faute  moi s'il est ruin, tiens!


MADAME VAUBERGER.

Tu verras, Vauberger, tu verras qu'un de ces matins il se
tuera, ce garon-l.


VAUBERGER.

Eh bien! s'il se tue, on l'enterra, quoi!


MADAME VAUBERGER.

Je te dis, Vauberger, que a t'aurait fendu le coeur si tu
l'avais vu, comme je l'ai vu ce matin, avaler sa carafe d'eau
claire pour djeuner. Songe donc, Vauberger, manquer de feu et
de pain! un garon qui a t lev dans des fourrures et
nourri toute sa vie avec du blanc-manger! Ca n'est pas une
honte et une indignit, a! et a n'est pas un drle de
gouvernement que ton gouvernement qui permet des choses
pareilles!...


VAUBERGER, avec un profond ddain.

Mais a ne regarde pas du tout le gouvernement! Mon Dieu! que
les femmes sont btes! et puis, c'est pas vrai, il n'en est
pas l, il ne manque pas de pain... ce n'est pas possible.


MADAME VAUBERGER.

Puisque j'en suis sre! puisqu'il n'a plus un sou, puisque
Edouard l'a espionn... Je te dis qu'il n'a pas djeun ce
matin,  preuve que ses pauvres jambes ne peuvent plus le
soutenir... et je parie qu'il ne va pas encore dner ce
soir... car il est trop fier pour mendier un dner!


VAUBERGER.

Eh bien, tant pis pour lui! Quand on est pauvre, faut pas tre
fier!


MADAME VAUBERGER, indigne.

Vauberger! tu es un concierge, tu veux qu'on t'appelle
concierge... eh bien, tu as les sentiments d'un portier!


VAUBERGER.

Madame Vauberger! (Maxime parat au fond.)


SCENE IX.


LES MEMES, MAXIME.


VAUBERGER, servilement.

Monsieur le marquis, je rangeais ces papiers... Monsieur le
marquis n'a pas d'autre ordre  nous donner?


MAXIME, froidement.

Allez-vous-en.


VAUBERGER.

Oui, monsieur le marquis. (Se retournant prs de sortir.)
Ruin, va!


SCENE X.


MAXIME, seul.

Je n'ai pas os... je n'ai pas os lui demander l'aumne... et
pourtant ce n'et pas t une aumne, puisqu'il a de l'argent
 moi... mais je n'ai pas os... Je le verrai demain matin, et
j'espre qu'il m'offrira de lui-mme... on ne meurt pas pour
un jour de jene... Ah! si je pche par orgueil, je suis
puni... car rellement je souffre... Si j'allais dner tout
bonnement n'importe o... on me connat... je pourrais dire
que j'ai oubli ma bourse... j'ai fait cela cent fois, sans
scrupule, dans d'autres temps... Non! tous ces expdients, qui
sentent la misre et la tricherie, me rpugnent trop... Pour
les pauvres, cette pente est glissante; je n'y mettrai pas le
pied! Si je pouvais dormir. (Il s'asseoit dans le fauteuil.)
La faim! ce n'est donc pas un vain mot... la faim! Il y a donc
vraiment une maladie de ce nom-l... il y a vraiment des
cratures humaines qui souffrent presque chaque jour ce que je
souffre en ce moment?... et encore, moi, je souffre seul; le
seul tre qui m'intresse au monde, ma soeur, je vois son cher
visage, heureux, souriant... Mais ceux qui entendent le cri
dchirant de leurs entrailles rpt par des voix aimes,
suppliantes... ceux qu'attendent dans leur froid logis des
femmes aux joues ples et des petits enfants sans sourire...
pauvres gens... O sainte charit! (Il sommeille. -- Musique
jusqu'au rveil de Maxime.)


SCENE XI.


MAXIME, MADAME VAUBERGER.


Elle entre doucement, portant quelques plats sur un plateau.
Elle pose le plateau sur la chemine, approche une petite
table et la couvre d'une nappe.


MAXIME, s'veillant  demi.

Triste sommeil! Je fais de vrais rves de naufrag... je ne
vois que des mirages de festins, de banquets! (Apercevant le
plateau.) Tiens! (Il voit madame Vauberger.) Qu'est-ce que
c'est? qu'est-ce que vous faites?


MADAME VAUBERGER, affectant la surprise.

Est-ce que Monsieur n'a pas demand  dner?


MAXIME.

Pas du tout.


MADAME VAUBERGER.

Edouard m'a pourtant dit que Monsieur...


MAXIME.

Edouard s'est tromp: c'est quelque locataire  ct; voyez.


MADAME VAUBERGER.

Il n'y a pas de locataire sur le palier de Monsieur... Je ne
comprends pas...


MAXIME.

Enfin, ce n'est pas moi! Qu'est-ce que cela veut donc dire?...
Vous me fatiguez! Emportez cela!...


MADAME VAUBERGER. Elle replie tristement la nappe, et reprend
timidement aprs une pause.

Monsieur a probablement dn?


MAXIME.

Probablement.


MADAME VAUBERGER.

C'est dommage, car le dner est prt... il va tre perdu, et
le petit va tre grond par son pre... Si Monsieur n'avait
pas dn, par hasard, il m'aurait vraiment bien oblige...


MAXIME, violemment.

Allez-vous-en, vous dis-je! sortez!... (Il se lve et
s'approche d'elle avec douceur.) Louison... je vous
comprends... je vous remercie: mais je suis un peu souffrant
ce soir: je n'ai pas faim.


MADAME VAUBERGER, avec motion. Elle se rapproche, portant le
plateau qu'elle dpose doucement sur la table devant Maxime.

Ah! monsieur Maxime! si vous saviez comme vous me mortifiez!
Eh bien, vous me paierez mon dner, l; vous me mettrez de
l'argent dans la main quand il vous en reviendra; mais vous
pouvez tre bien sr que quand vous me donneriez cent mille
francs, a ne me ferait pas autant de plaisir que de vous voir
manger mon pauvre dner! Ce serait une fire charit que vous
me feriez, allez! vous devez pourtant bien comprendre a,
monsieur Maxime, vous qui avez de l'esprit.


MAXIME.

Eh bien, ma chre Louison, que voulez-vous? je ne peux pas
vous donner cent mille francs... mais je vais manger votre
dner. (Il s'asseoit brusquement devant la table.)


MADAME VAUBERGER.

Oh! merci, monsieur Maxime, merci... vous avez bon coeur.


MAXIME.

Et bon apptit aussi, Louison, je vous jure... mais laissez-moi,
n'est-ce pas?...


MADAME VAUBERGER

Oui, monsieur Maxime... merci, Monsieur.


MAXIME, la rappelant.

Louison... donnez-moi votre main... soyez tranquille, ce n'est
pas pour y mettre de l'argent... (Lui prenant la main.) L...
 revoir. (Madame Vauberger sort en pleurant.)


SCENE XII.


MAXIME, puis LAUBEPIN.


MAXIME, portant son mouchoir  ses yeux.

Allons! pas d'enfantillage! et dnons puisque dner il y a!...
Ce que c'est que le fruit dfendu! j'ai moins faim que tout 
l'heure! Cette pauvre femme, que j'accusais, cette portire...
c'est un ange!... Enfin me voil toujours assur de vivre
jusqu' demain... c'est quelque chose. (On entend Madame
Vauberger qui parle  Laubpin dans l'escalier. La porte
s'ouvre. Laubpin parat conduit par Madame Vauberger qui se
retire aussitt. Maxime se lve un peu interdit.)


LAUBEPIN, d'un air constern.

Au nom du ciel, monsieur le marquis, comment ne m'avez-vous
pas dit...? (S'avanant.) Jeune homme, c'est mal; vous avez
bless un ami! vous faites rougir un vieillard!...


MAXIME, mu.

Monsieur!


LAUBEPIN, l'attirant sur sa poitrine.

Mon pauvre enfant! Allons! n'y pensons plus! Dnez, mon ami,
et dnez gaiement... car Dieu merci, je vous apporte une bonne
nouvelle...


MAXIME.

Bah! (Il lui donne une chaise1 [1. Laubpin, Maxime.].)


LAUBEPIN.

J'ai un emploi  vous offrir.


MAXIME.

Un emploi?


LAUBEPIN.

Mais, dame! je ne sais s'il vous agrera. Je suis arriv ce
matin de Bretagne, comme vous savez, mon ami. Il y a l, au
fond du Morbihan, une famille considrable et trs-opulente,
la famille Laroque d'Arz dont je possde toute la confiance.
Les Laroque avaient, depuis vingt ans, un homme d'affaires, un
intendant, nomm Yvart, qui tait un fripon. J'ai appris ces
jours-ci que cet individu tait fort malade; je suis
immdiatement parti pour le chteau de Laroque, et j'ai
demand pour un ami  moi, que je n'ai point nomm, l'emploi
qui, suivant toute apparence, allait devenir vacant.


MAXIME.

Mais tantt vous ne m'aviez pas dit un mot...


LAUBEPIN.

D'abord, mon ami, j'avais  peine l'honneur de vous connatre,
et je tenais  savoir avant tout quelle espce d'homme vous
tiez. Ensuite, c'est en rentrant chez moi seulement qu'une
lettre de mon excellente amie, madame Laroque, m'a appris le
dcs dfinitif du sieur Yvart. Maintenant, voici les
conditions: vous serez uniquement connu dans le chteau sous
le nom de Maxime Odiot; vous habiterez un pavillon
particulier. Quant  vos appointements, ils seront rgls
chaque anne de faon  vous permettre de penser  la dot de
votre soeur. Cela vous convient-il?


MAXIME.

A merveille, et je ne sais comment vous remercier de votre
prvoyante bont... Seulement je crains d'tre un homme
d'affaires un peu neuf.


LAUBEPIN.

N'tes-vous pas avocat, c'est--dire un peu propre  tout? Et
puis, comme je l'cris  madame Laroque, ce qui vous manque
peut s'apprendre en deux mois, et vous avez ce que cinquante
ans d'exprience n'avaient pu apprendre  votre
prdcesseur... la probit... je vous ai vu au feu, j'en
rponds.


MAXIME.

Eh bien, Monsieur, je suis prt. (Il se lve.)


LAUBEPIN.

Prt  partir demain?


MAXIME.

Demain?


LAUBEPIN.

Mon Dieu, il le faut, car ces gens-l sont ne sont pas
capables  eux tous de faire une quittance. Mon excellente
amie madame Laroque en particulier est, en affaires, d'une
enfance... c'est une crole.


MAXIME, vivement.

Ah! c'est une crole!


LAUBEPIN, schement.

Oui, jeune homme, une vieille crole. De son ct, sa fille...


MAXIME.

Ah! elle a une fille?


LAUBEPIN.

Oui, qui est plus jeune.


MAXIME.

Naturellement...


LAUBEPIN.

Au surplus, vous les verrez, vous les jugerez vous-mme.


MAXIME.

Si je pouvais pourtant sans indiscrtion vous demander, pour
ma gouverne, quelques renseignements sur le caractre des
personnes avec qui je vais me trouver en contact?


LAUBEPIN, avec rserve.

Mon Dieu, jeune homme, l'article personnel est toujours fort
dlicat. Cependant, voyons... Il y a dans le chteau, en
rsidence permanente, sans parler des voisins, des amis, il y
a, dis-je, cinq personnes: d'abord monsieur Laroque le pre,
clbre au commencement de ce sicle en qualit de corsaire
autoris, source de la fortune... aujourd'hui plus
qu'octognaire... intelligence un peu flottante; ensuite,
madame Laroque, sa belle-fille, veuve, crole d'origine...
quelques manies... mais belle me; mademoiselle Marguerite, sa
fille, crole et bretonne... une petite tte, quelques
chimres, mais belle me; puis, en sous-ordre, une madame
Aubry, cousine au deuxime degr recueillie dans la maison,
veuve d'une banquier dcd en Belgique... esprit aigri; et
enfin une demoiselle Hlouin, institutrice, demoiselle de
compagnie, esprit cultiv... caractre... (Il hsite et
reprend.) Esprit cultiv!... c'est tout! vous voyez...


MAXIME.

Comment, mais sur cinq habitants il y a deux belles mes...
c'est une proportion magnifique!


LAUBEPIN.

N'est-ce pas? ah ! Maxime, vous penserez  la dot d'Hlne?


MAXIME.

Je ne penserai qu' cela, Monsieur!


LAUBEPIN.

Bien! allons! bon courage, mon ami! Demain matin je vous
attends  djeuner, et demain soir en route pour la Bretagne.
(Srieux.) Mon enfant, je ne vous connais que depuis quelques
heures, et je me porte votre caution, vous voyez: je rponds
de vous...  tous les points de vue: je n'aurai jamais  m'en
repentir, n'est-ce pas?...


MAXIME.

Monsieur, j'ai fait,  la mmoire de celle que j'avais connue
trop tard, un serment que je tiendrai. J'ai jur de ne jamais
commettre aucune action dont aurait pu rougir la sainte qui
fut ma mre.


LAUBEPIN.

Je suis tranquille;  demain.


MAXIME.

A demain... (Seul.) Intendant!... allons, frre, courage!


FIN DU PREMIER TABLEAU




IIe TABLEAU


Un riche salon d't, largement ouvert sur une terrasse orne
de statues et de grands vases: une balustrade ferme, dans le
fond, cette terrasse, d'o l'on descend par un escalier de
deux ou trois marches dans une autre partie des jardins. A
gauche une fentre, un piano. -- A droite une table couverte de
livres et de journaux, jardinires, vases pleins de fleurs, un
brasero allum.


SCENE I.


M. DE BEVALLAN, LE DOCTEUR DESMARETS, MADAME LAROQUE,
MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, MADAME AUBRY.


Au lever de rideau, quelques jeunes filles en toilette d't
se promnent sur la terrasse, M. de Bvallan cause et rit avec
elles. Le docteur Desmarets lit un journal: Madame Laroque,
enveloppe de fourrures et entoure de coussins en velours et
en tapisserie, est assise  droite, lisant et approchant sa
main de temps  autre de la flamme du brasero. Marguerite,
assise prs de sa mre, fait de la tapisserie. Mademoiselle
Hlouin arrange des fleurs dans un vase. Madame Aubry, assise
 gauche, tricote.


BEVALLAN, aprs un cri de joie pouss par les jeunes filles
qui battent des mains, entre dans le salon. -- Aux jeunes
filles en dehors.

Mesdemoiselles, c'est entendu!... (Dans le salon.) Mesdames,
ces demoiselles dsirent faire un tour de valse sur la
terrasse.


MADAME LAROQUE.

Comment? en plein soleil, comme cela?


BEVALLAN.

Oui, Madame, attendu que les fleurs ne craignent pas le
soleil. (Mettant ses gants et s'approchant de Marguerite.)
Mademoiselle Marguerite, oserai-je vous demander?...


MARGUERITE.

Oh! moi, je crains le soleil... Je vous remercie, je prfre
jouer. (Elle se lve et se dirige vers le piano.)


BEVALLAN, comme elle passe prs de lui, lui dit  demi-voix.

Toujours barbare! (A mademoiselle Hlouin qui arrange des
fleurs.) Et vous, Mademoiselle, puis-je esprer...?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Volontiers. (Elle prend le bras de Bvallan.)


BEVALLAN,  demi-voix.

Toujours charmante! (Haut, se dirigeant vers la terrasse.)
Allons, Mesdemoiselles, allons! (Marguerite commence  jouer
la valse. Bvallan, mademoiselle Hlouin et les jeunes filles
tourbillonnent et disparaissent.)


MADAME LAROQUE.

Avez-vous vu ma nouvelle serre, docteur?


DESMARETS, se levant1 [1. Marguerite au piano, madame Aubry,
Desmarets, madame Laroque.].

Non, Madame.


MADAME LAROQUE.

Ah! Eh bien, mais il va falloir que je vous montre cela... si
je puis me traner jusque-l.


DESMARETS.

Comment, vous traner?... mais vous tes blouissante de
sant, ce matin, vous tes frache comme la rose!


MADAME LAROQUE.

Frache... c'est--dire que je suis gele... C'est une chose
extraordinaire... Depuis vingt ans que j'ai quitt les
Antilles et que je suis en France, je n'ai pas encore pu me
rchauffer.


DESMARETS.

Tant mieux! Madame, tant mieux! Le froid converse!... (Passant
 gauche.) Et vous, madame Aubry, voyons... la sant?


MADAME AUBRY, dolente.

Oh! toujours bien faible, docteur... j'ai eu des vertiges tout
le matin.


DESMARETS.

Tant mieux! parfait, cela! signe de force!


MADAME AUBRY, confidentiellement.

Oh! le chagrin me mine, voyez-vous, docteur. On me traite si
indignement ici.


DESMARETS.

Encore! comment a?


MADAME AUBRY.

Vous n'avez pas vu encore ce matin au djeuner... du potage
froid... pas de chaufferette... toutes les indignits
possibles... je suis voir le jouet des domestiques... et
songez donc, docteur, quand on a t dans ma position, quand
on a mang dans de l'argenterie  ses armes!... Ah! on ne sait
pas tout ce que je souffre dans cette maison... et on ne le
saura jamais, car quand on a de la fiert on souffre sans se
plaindre; aussi je me tais, docteur, mais je n'en pense pas
moins.


DESMARETS, impatient.

C'est cela, Madame, n'en parlons plus. Et croyez-moi, buvez
frais... cela vous calmera.


MADAME AUBRY.

Ah! rien ne me calmera, docteur... rien que la mort!


DESMARETS.

Eh bien, Madame, quand vous voudrez! (Les danseurs
reparaissent en ce moment. Desmarets se retournant.) Ce diable
de Bvallan est infatigable... Aprs avoir couru  cheval tout
le matin, le voil... (Tout  coup la danse s'interrompt: les
jeunes filles poussent un cri et s'arrtent. On aperoit au
fond Maxime, il porte un album sous le bras et un petit sac de
voyage  la main, et parat assez embarrass de sa contenance.
Alain l'accompagne.)


SCENE II.


LES MEMES, MAXIME, ALAIN.


MARGUERITE, se levant, de sa place.

Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc?


ALAIN, s'avanant seul pendant que Maxime attend au fond.

Madame, c'est M. Odiot, le nouvel intendant.


MADAME LAROQUE, qui s'est souleve pour regarder Maxime.

Comment?... a?


ALAIN.

Oui, Madame,  ce qu'il dit1 [1. Marguerite revient prendre sa
place  ct de sa mre.].


MADAME LAROQUE.

Faites entrer. (Pendant qu'Alain va chercher Maxime et le
dbarrasse de son sac.) Ah , comprend-on ce Laubpin, qui
m'annonce un garon d'un certain ge, trs-simple, trs-mr,
et qui m'envoie un monsieur comme a?


BEVALLAN.

Il est positif que voil un intendant... original.


MADEMOISELLE HELOUIN,  gauche, qui observe Maxime, avec
surprise,  part.

Mais c'est le marquis de Champcey... je l'ai vu dix fois  la
pension... (Maxime entre et salue2 [2. Mademoiselle Hlouin,
madame Aubry, Maxime. -- Desmarets, Bvallan, un peu en
arrire. -- Madame Laroque, Marguerite.].)


MADAME LAROQUE.

Pardon... vous tes, Monsieur...?


MAXIME.

Odiot, Madame.


MADAME LAROQUE, n'en revenant pas.

Maxime Odiot, le rgisseur, l'intendant que monsieur
Laubpin...?


MAXIME.

Oui, Madame.


MADAME LAROQUE.

Vous tes bien sr?


MAXIME, souriant.

Mais oui, Madame, parfaitement.


MADAME LAROQUE.

Enfin, trs-bien, Monsieur! Nous vous remercions beaucoup de
vouloir bien nous consacrer vos talents... nous en avons grand
besoin... car nous avons le malheur d'tre extrmement riches.
(Madame Aubry lve les paules.) Oui, ma chre cousine, je dis
le malheur, vous avez beau lever les paules... La richesse
est pour moi un fardeau, c'est la pure vrit... moi, j'tais
ne pour la pauvret, pour le dvouement, le sacrifice...
j'aurais t, par exemple, une excellente soeur de charit...
ou bien encore j'aurais aim  courir le monde en bohmienne,
comme ces pauvres femmes qu'on voit faire leur pauvre cuisine
 l'abri des haies... C'est potique, a m'aurait plu...
Enfin, Monsieur, le ciel en a dispos autrement; d'ailleurs
cette fortune n'est pas  moi, et mon devoir est de la
conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant n'y tienne
pas plus que moi-mme, n'est-ce pas, Marguerite? (Marguerite
rpond par un mouvement ddaigneux des sourcils.) Alain va
vous montrer, Monsieur, le pavillon qui vous est destin...
Mais, auparavant, il serait bon de vous prsenter  mon beau-pre.
Voyez, Alain, si M. Laroque peut recevoir Monsieur. Ouf!
(Elle se lve pniblement en se drapant.) Eh bien, docteur,
venez-vous voir ma serre?


DESMARETS.

Volontiers, Madame.


MADAME LAROQUE.

Venez donc aussi, Bvallan.


BEVALLAN.

Madame!


ALAIN, rentrant.

Madame, M. Laroque va descendre.


MADAME LAROQUE.

Ah! Eh bien, Monsieur, veuillez l'attendre ici... (A sa fille
 demi-voix.) Dis-moi, Marguerite, si tu restais pour le
prsenter  ton grand-pre?


MARGUERITE.

Oui, ma mre.


MADAME LAROQUE.

A revoir, Monsieur,  bientt. (Elle prend le bras de
Desmarets.)


BEVALLAN,  part.

Singulier intendant! (Il offre le bras  madame Aubry.)


MADEMOISELLE HELOUIN,  part.

Soit! gardons-lui son secret... jusqu' nouvel ordre! (Elle
sort avec les autres.)


SCENE III.


MAXIME, MARGUERITE, sur le devant. ALAIN, dans le fond.


MARGUERITE1 [1. Maxime, Marguerite, s'occupant de sa
tapisserie.], aprs une pause embarrasse.

C'est la premire fois, Monsieur, que vous venez en Bretagne?


MAXIME.

Oui, Mademoiselle.


MARGUERITE, avec insouciance.

C'est un pays intressant pour les trangers.


MAXIME.

Oh! trs-intressant, Mademoiselle... Je n'ai fait que le
traverser rapidement... mais ce que j'ai entrevu m'a charm...
Ces vieilles forts, ces grandes landes sauvages, avec ces
horizons tags  perte de vue; c'est vraiment...


MARGUERITE, avec une nuance de ddain.

Ah! vous tes artiste, Monsieur! Je vois que vous aimez ce qui
est beau, ce qui parle  l'imagination et  l'me... la belle
nature, les bruyres, les pierres... les beaux-arts... Allons,
tant mieux!... vous vous entendrez  merveille avec
mademoiselle Hlouin, qui adore aussi toutes ces choses... que
je n'aime gure, pour mon compte.


MAXIME, gaiement.

Mon Dieu! qu'est-ce donc que vous aimez, Mademoiselle, si vous
me permettez?...


MARGUERITE, aprs un regard hautain qui lui coupe la parole. --
Elle laisse sa tapisserie, et s'loignant.

Je vais au-devant de mon grand-pre, Alain. (Elle sort. Alain
descend la scne lentement.)


SCENE IV.


MAXIME, ALAIN.


MAXIME.

Allons! J'oublie que je n'ai pas le droit ici de parler en
gal (Se retournant vers Alain.) except  cet homme... Ah!
c'est amer! Dites-moi, mon ami, M. Laroque est trs-g,
n'est-ce pas?


ALAIN.

Oh! trs-g, Monsieur, oui.


MAXIME.

Il a t marin, je crois, autrefois.


ALAIN.

Oui, Monsieur... et un fier marin, allez!... Vous verrez,
Monsieur, dans la galerie, l-haut, quelques-unes de ses
batailles en peinture... Ah! c'tait un homme terrible!
Toujours la hache d'abordage  la main! Ah! il en a fait voir
de cruelles aux Anglais, celui-l, je vous en rponds. Aussi,
ils ne l'aimaient pas... Ah , ils ne l'aimaient pas! S'ils
l'avaient tenu...


MAXIME.

Enfin, ils n'ont pas pu le prendre.


ALAIN.

Oh! jamais, Monsieur! a leur tait dfendu!... Ah! c'tait un
homme terrible!... et encore  prsent... tenez, Monsieur, il
y a des moments, comme a, o il se promne tout seul, le
soir, dans la galerie, en rvant tout haut  ses batailles et
aux Anglais... car il a des espces d'absences par instants...
Eh bien! il me fait peur,  moi, Monsieur. Je n'en suis pas
matre... il me fait peur!


MAXIME.

Ah!


ALAIN.

Le voil, Monsieur.


MAXIME,  part.

Pauvre vieillard, il n'a pas l'air si terrible!


SCENE V.


LES MEMES, MARGUERITE, M. LAROQUE.


MARGUERITE.

Par ici, mon pre... l! (Elle le fait asseoir. -- A Maxime.)
C'est mon grand-pre, Monsieur. (A M. Laroque.) M. Odiot, le
nouvel intendant, mon pre.


M. LAROQUE, s'asseyant. Il regarde Maxime, et parat
subitement tonn, inquiet; Maxime, surpris de ce regard, se
tait.

Bien, bien, mon enfant... Bonjour, Monsieur, bonjour.


MARGUERITE, aprs une pause.

Mais, Monsieur, veuillez parler, dites quelque chose.


MAXIME, avec embarras.

Mon Dieu! Mademoiselle...


MARGUERITE.

Mais parlez donc. (A son pre.) M. Odiot, le nouvel intendant,
mon pre.


MAXIME.

Monsieur, je suis heureux de pouvoir vous consacrer mes
services.


M. LAROQUE, le regardant toujours avec un air d'garement
croissant.

Mais il est mort!


MAXIME, s'adressant  Marguerite.

Comment?


MARGUERITE.

L'autre intendant. (Elle fait signe  Maxime de continuer.)


MAXIME.

Ah! -- d'autant plus heureux, Monsieur, que j'ai souvent
entendu citer vos glorieux faits d'armes, et que je compte
moi-mme dans ma famille des marins qui, comme vous, ont eu
souvent l'honneur de combattre les Anglais....


M. LAROQUE, se dressant.

Ah! les Anglais! Oui! ce sont eux... Mais ils l'ont pay. Il y
a du sang, je ne veux pas...


MARGUERITE.

Mon pre!... (A Maxime.) Veuillez vous retirer, Monsieur...
Allez rejoindre ma mre.


MAXIME, aprs s'tre inclin,  part.

Joli dbut! (Il sort.)


SCENE VI.


MARGUERITE, M. LAROQUE.


MARGUERITE.

Mon pre!... mon pre!... Quelles penses vous troublent!...
Voyons! revenez  vous... c'est moi... Marguerite... votre
fille...


M. LAROQUE, revenant  lui peu  peu.

Toi... c'est toi... petite... oui... Eh bien, quoi? qu'y
a-t-il?... Tu es seule... Qui tait donc l, tout  l'heure?


MARGUERITE.

C'tait notre nouveau rgisseur, mon pre, M. Maxime Odiot.


M. LAROQUE.

Maxime Odiot?... je ne connais pas... C'est bizarre... il
m'avait sembl connatre ce visage. Je suis si vieux, ma
fille... J'ai connu tant de monde... Il y a tant de visages
qui passent comme des fantmes dans ma pauvre mmoire
sculaire... Eh bien, ce jeune homme, il a l'air trs-comme il
faut, il me semble.


MARGUERITE.

Oui, mon pre.


M. LAROQUE.

Je crois qu'il me plaira. Fait-il le piquet?


MARGUERITE.

Je ne sais pas encore, mon pre.


M. LAROQUE, riant.

Esprons-le, ma fille, esprons-le. (Madame Aubry arrive  la
hte)


SCENE VII.


LES MEMES, MADAME AUBRY.


MADAME AUBRY.

Eh bien, comment vous trouvez-vous, mon cher cousin? On vient
de me dire que vous tiez souffrant... et je suis accourue
plus morte que vive...


M. LAROQUE, un peu railleur.

Trop bonne, cousine, trop bonne... Ce n'tait rien... un peu
de faiblesse.


MADAME AUBRY.

Ah! tant mieux! tant mieux!... Venez faire un tour sur la
terrasse... Cela vous fera du bien... Prenez mon bras, je vous
en prie.


M. LAROQUE.

Soit! je veux bien... Allons! (A Marguerite.) Au revoir, ma
chrie... (Se retournant.) Demande-lui s'il fait le piquet.


MARGUERITE.

Oui, grand-pre.


M. LAROQUE.

Esprons-le!


MADAME AUBRY, pendant qu'elle s'loigne soutenant M. Laroque.

Appuyez-vous, appuyez-vous.


SCENE VIII.


MARGUERITE, un instant seule, puis MAXIME, MADAME LAROQUE,
MADEMOISELLE HELOUIN, BEVALLAN, et les jeunes filles qui
restent au fond.


MARGUERITE, seule.

Cette scne me fait mal... et puis elle m'a trouble... Ces
paroles tranges... Ah! c'est la faiblesse d'esprit d'un
vieillard!... Vraiment, il y a des moments o j'ai moi-mme
des penses folles... (Se retournant, elle aperoit sa mre
qui revient donnant le bras  Maxime et paraissant engage
avec lui dans une conversation anime.) Comment! ma mre donne
le bras  ce monsieur? (Entrent Maxime et madame Laroque,
Bvallan, mademoiselle Hlouin et les jeunes filles restent en
vue sur la terrasse.)


MADAME LAROQUE, d'un ton trs-gracieux,  Maxime.

Exactement comme moi, Monsieur! exactement mon impression!
C'est extraordinaire comme nous nous rencontrons! (Quittant
son bras et le saluant.) Monsieur!... (Maxime reste un peu en
arrire, parcourant des brochures; madame Laroque descend vers
sa fille, et lui dit:) Tu es tonne, ma fille... n'est-[ce]
pas? Eh bien, je le suis encore plus que toi!... Il est tout 
fait homme du monde, ce jeune homme... Il cause trs-bien...
et puis il a beaucoup voyag... et, chose extraordinaire, il a
exactement ma manire de voir, mes impressions... Enfin, tout
en babillant, j'ai oubli entirement sa position, et je lui
ai pris le bras sans y penser... Entre nous, ma fille, je
crois bien que c'est un trs-mauvais intendant, mais vraiment
c'est un homme trs-agrable. (Elle s'asseoit dans son
fauteuil  droite.)


MARGUERITE.

Tant mieux, ma mre. (Elle reprend sa tapisserie.)


BEVALLAN, aux jeunes filles.

Vous voulez donc ma mort, Mesdemoiselles?... Mais enfin, soit!
je m'excute! (Il s'avance.) On rclame avec enthousiasme la
fin de la valse interrompue.


MARGUERITE.

Ah! comment? encore! Mais jamais je ne pourrai finir cette
tapisserie, et il faut que je l'envoie ce soir  Rennes pour
la faire monter...


BEVALLAN.

Ah! en ce cas... je vais perdre ma danseuse, moi! (Il remonte
vers le fond.)


MAXIME.

Mon Dieu! si vous le voulez, Madame, je puis  la rigueur
jouer une valse ou deux?


MARGUERITE, change un regard de surprise avec sa mre.

Vous nous obligerez, Monsieur. (Maxime se place devant le
piano et joue.)


MADAME LAROQUE.

Comment! il touche du piano, maintenant!


BEVALLAN,  part.

Singulier intendant! (Allant sur la terrasse.) Mesdemoiselles,
je suis  vous... mais pas longtemps; car il fait une chaleur
atroce, vraiment! (Les jeunes filles disparaissent en
valsant.)


MADAME LAROQUE.

Ma fille, sais-tu que cela commence  m'inquiter?


MARGUERITE, gravement.

Pourquoi, ma mre? On peu toucher du piano et tre honnte
homme.


MADAME LAROQUE.

Je ne te dis pas le contraire, mon enfant... mais enfin, ce
n'est pas l un intendant, franchement... jamais je n'oserai
lui donner mes ordres... et puis comment veux-tu qu'un
Monsieur comme a aille trotter en sabots dans les terres
laboures et dans la boue de nos chemins? c'est impossible!
(Remarquant tout  coup l'album que Maxime a pos sur un
guridon.) Qu'est-ce que c'est donc que cet album-l?


MARGUERITE.

Mais il me semble qu'il l'avait  la main quand il est arriv.


MADAME LAROQUE, ouvrant l'album.

Il ne manquait plus que cela... il dessine! et il dessine 
merveille... Tiens, vois!


MARGUERITE.

Oui, c'est bien fait.


BEVALLAN.

Ah! ma foi, mesdemoiselles, dcidment, je n'y tiens plus! Je
me rends! Je renonce!... (il se jette dans un fauteuil. A
Maxime.) Merci, Monsieur, merci bien. Vous avez un vrai
talent.


MAXIME, se levant et le saluant.

Monsieur! (Il quitte le piano.)


MADAME LAROQUE.

Vous nous pardonnerez notre indiscrtion, M. Odiot... C'est
vous qui dessinez comme cela?


MAXIME.

Madame... je dessine... un peu... mais cet album est bien
pauvre.


MADAME LAROQUE.

Pas du tout... Voyez donc, M. de Bvallan... ce petit coin
sombre, c'est dlicieux!


BEVALLAN.

Oui, ma foi!... Salvator! tout  fait!


MADAME LAROQUE.

O est-ce donc pris, cette vue-l, Monsieur?


MAXIME.

C'est, Madame, dans le parc du prince de Villa-Franca, en
Sicile.


BEVALLAN.

De Villa-Franca?... Tiens! j'ai pass par l, moi... Mais je
n'ai pu voir le parc... je croyais que le prince ne l'ouvrait
pas aux trangers?


MAXIME.

C'est vrai, Monsieur, en gnral... (Il s'arrte avec
embarras.) Mais, Madame, votre bienveillance m'a fait oublier
trop longtemps mes devoirs! Avec votre permission, je vais
entrer en fonctions ds ce moment, et aller visiter votre
ferme de Langoat, dont nous parlions tout  l'heure, et qui
n'est, je crois, qu' une lieue d'ici.


MADAME LAROQUE, visiblement embarrasse.

Ma ferme de Langoat?... Mais, Monsieur... pardon... c'est
impossible... Il y a des chemins affreux... Attendez que la
saison soit plus avance. (A part.) C'est trs-gnant, un
intendant comme cela.


MAXIME, gaiement.

Non, madame, je n'attendrai pas un seul jour... On est
intendant, ou on ne l'est pas!


MADAME LAROQUE.

Mais, voyons... Ne pourrait-on pas... (Alain est au fond,
plaant une jardinire.) Alain?


ALAIN, descendant la scne1 [1. Alain, madame Laroque, Maxime,
Bvallan, Marguerite.].

On pourrait, madame, atteler pour M. Odiot le vieux berlingot
du pre Yvart... Il n'est pas suspendu, mais...


MADAME LAROQUE, qui lui fait signe de se taire.

Non... non!... Est-ce que l'amricaine ne passerait pas dans
le chemin?


MAXIME.

Madame, je vous en supplie...


ALAIN.

L'amricaine, Madame?... Ma foi, non!... Il n'y a pas risque,
qu'elle y passe... ou si elle y passe, elle n'y passera pas
tout entire... et encore... je ne crois pas qu'elle y passe!


MAXIME.

Je vous proteste, Madame, que j'irai parfaitement  pied.


MADAME LAROQUE.

Je vous assure, Monsieur, que je ne le souffrirai pas... Mais
voyons donc... nous avons bien une demi-douzaine de chevaux de
selle qui ne demandent qu' se promener... mais probablement
nous ne montez pas  cheval?


MAXIME.

Je vous demande pardon, madame; mais, vritablement...


MADAME LAROQUE.

Alain, faites seller un cheval... Lequel, dis, Marguerite?


BEVALLAN.

Donnez Proserpine?


MARGUERITE.

Non, non! pas Proserpine! gardez-vous-en bien!


MAXIME.

Et pourquoi pas donc, Mademoiselle?


MARGUERITE.

Parce qu'elle vous jetterait par terre, Monsieur.


MAXIME, souriant.

Oh! si ce n'est que cela, ne craignez rien... vous pouvez
faire seller Proserpine, Alain. (Alain sort. A Bvallan.) Est-ce
que celle bte est si terrible?


BEVALLAN.

Oh! non! pas tant! Un peu verte au montoir, simplement! Mais
quand une fois on est dessus, si on y reste, a va bien...
Voulez-vous des perons? j'en ai une paire  votre service.


MARGUEITE,  demi-voix, d'un ton de reproche,  Bvallan.

Monsieur de Bvallan! (Bvallan s'loigne et se dirige vers la
fentre.)


MAXIME.

Je vous suis oblig, Monsieur; j'accepte.


BEVALLAN,  la fentre de gauche.

Donnez mes perons  Monsieur!


MAXIME, saluant.

Mesdames! (Il s'loigne.)


MADAME LAROQUE.

Vous nous ferez l'honneur de dner avec nous, Monsieur?


MAXIME.

Madame! (Il sort.)


BEVALLAN.

Singulier intendant!


SCENE IX.


LES MEMES, except MAXIME.


MARGUERITE.

Monsieur de Bvallan, je ne vous comprends pas... vous voulez
donc qu'il se tue?


BEVALLAN, se rapprochant un peu.

Laissez donc, Mademoiselle!


MADAME LAROQUE.

Comment! Mais s'il y a du danger, je n'entends pas du tout,
moi!...


BEVALLAN.

Aucun danger, Madame... D'ailleurs, c'est sur l'herbe... et
puis, franchement, il mrite une petite leon!


MADAME LAROQUE.

Et pourquoi donc?


BEVALLAN.

Il est trop avantageux. -- Ne veut-il pas nous faire croire
qu'il est l'ami du prince de Villa-Franca,  prsent!


MADAME LAROQUE.

Mais il n'a pas dit un mot de a!... c'est vous qui le
poussez!... Ah , s'il y a du danger, je veux qu'on le
rappelle! (Elle va vers la fentre, o Marguerite
l'accompagne1 [1. Madame Laroque, Marguerite, prs de la
fentre, Bvallan un peu en retour, mademoiselle Hlouin.].)


BEVALLAN,  la fentre.

Soyez donc tranquille, Madame!... Tenez, la voil... voyez...
c'est un vrai mouton... Ah! par exemple, s'il la touche!...
Voyons, je parie dix louis contre un qu'il ne peut pas se
mettre en selle? Personne ne tient?


MARGUERITE.

Moi, si vous voulez.


BEVALLAN.

Soit, Mademoiselle...


MADAME LAROQUE.

Monsieur de Bvallan, je n'aime pas du tout cette
plaisanterie... je suis au martyre!...


BEVALLAN.

Ah! il met le pied  l'trier... Bon! paf! patapan! en voil
une ruade! Elle ne lui fera pas de mal, allez! seulement, il
ne montera pas, voil tout!... il ne montera pas! paf!
encore!... vous avez perdu, Mademoiselle.


MARGUERITE, tout  coup.

J'ai gagn.


BEVALLAN.

Comment! en selle... sans toucher l'trier! Eh bien, alors
c'est un clown! c'est un clown! faites-lui de la musique! il
va danser!


MARGUERITE.

Vous avez beau dire: il est notre matre... (Elle applaudit,
et les autres femmes battent aussi des mains.)


BEVALLAN, applaudissant.

Oui, ma foi, c'est trs-bien! bravo! bravo!... (Se
retournant.) Il me dplat passablement, ce monsieur!


MADAME LAROQUE,  Bvallan.

Je ne sais pas pourquoi, mais je l'adore, moi, ce garon-l.


BEVALLAN.

N'est-ce pas? Il est adorable! adorable!...


MARGUERITE, rveuse,  part.

Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme?


MADEMOISELLE HELOIN, de mme.

Quand donc ai-je rv que j'tais marquise?


FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIEME


IIIe TABLEAU


Une espce de rond-point, ou de carrefour dans le parc du
chteau de Laroque. La futaie est perce par plusieurs alles;
sous les arbres, au fond, un dolmen trs-apparent. Un banc de
pierre au pied d'un arbre  gauche. Chaises et bancs
rustiques.


SCENE I.


MAXIME, ALAIN, portant une chaise rustique et une espce de
guridon.


MAXIME, un album sous le bras.

Mettez ce pliant ici; puisque je n'ai rien de mieux  faire
cette aprs-midi, je m'en vais dessiner ces arbres et ce
dolmen.


ALAIN.

Ah! oui... le dolmen... M. le cur aurait bien voulu le faire
enlever d'ici.


MAXIME.

Et pourquoi cela?


ALAIN.

Ah! monsieur, parce qu'il y a encore des vieilles gens qui ont
une ide sur ces tas de pierres et qui viennent s'agenouiller
autour. C'est ce qui faisait que M. le cur... Mais
mademoiselle Marguerite n'a jamais voulu... Elle dit que
c'tait le plus bel ornement du parc... et voil comment c'est
rest l.


MAXIME1 [1. Alain, Maxime.].

Je crois que vous avez fait ce matin une promenade  cheval
avec mademoiselle Marguerite, Alain?


ALAIN, souriant.

Oui, monsieur.


MAXIME, taillant son crayon.

Vous avez bonne mine  cheval, Alain!


ALAIN.

Monsieur est trop bon... Mademoiselle a meilleure mine que
moi... Vraiment, Monsieur, quand j'ai l'honneur d'accompagner
Mademoiselle...


MAXIME.

Est-ce que vous ne l'accompagnez pas toujours, Alain?


ALAIN.

Oh! non, Monsieur!... Mademoiselle se promne seule bien
souvent... C'est une ide de Madame... Madame, qui a t
leve dans les Antilles anglaises,  Sainte-Lucie, a voulu
donner  Mademoiselle l'ducation qui est  la mode dans ces
pays-l, o il parat que les jeunes filles, avant leur
mariage, ont bien plus de libert que chez nous... Aprs a,
pas de danger, Monsieur, qu'il lui arrive malheur, allez! Elle
fait tant de charits qu'il n'y a pas de cabane  dix lieues 
la ronde o on ne la vnre comme un ange!


MAXIME,  part.

Etrange fille!


ALAIN.

Je disais donc  Monsieur que quand j'ai l'honneur
d'accompagner Mademoiselle, je passe mon temps  l'admirer.
Elle a si bonne tournure sur son cheval, avec sa plume noire
et son air fier... on dirait une reine, Monsieur.


MAXIME, dessinant.

Mais pourquoi donc, Alain, est-elle toujours grave et sombre
comme on la voit?


ALAIN.

Ah! voil, Monsieur, voil!... Elle tait gaie comme un oiseau
autrefois, et puis, tout d'un coup, a a chang... Pourquoi?
On ne sait pas... Moi, je croirais qu'elle a quelque chose
dans le coeur... Eh! mon dieu, les jeunes filles!...


MAXIME.

Mais si vous voulez dire, Alain, qu'elle aime M. de Bvallan,
il me semble qu'il ne tiendrait qu' elle de l'pouser?


ALAIN.

Ah! certainement, Monsieur, il ne tiendrait qu' elle, car M.
de Bvallan l'a demande assez de fois; et il faut dire que
d'un ct ce serait un bon mariage... puisque M. de Bvallan
est, aprs les Laroque, le plus riche du pays... Aussi, quand
Monsieur est arriv au chteau, il y a trois mois, on disait
que Mademoiselle avait consenti... et puis, tout d'un coup
elle s'est ravise et a encore demand du temps pour
rflchir.


MAXIME.

Vous devez dsirer ce mariage, Alain...


ALAIN.

Pourquoi?


MAXIME.


de Bvallan a un beau nom, et vous qui avez un faible pour la
noblesse...


ALAIN.

Mon Dieu! Monsieur, j'ai un faible pour la noblesse... c'est
vrai... parce que j'ai t lev dans ces ides-l... et
qu'avant de servir ces dames, j'avais toujours servi dans la
noblesse... aussi pourquoi ai-je tant de plaisir  servir
Monsieur? Parce que Monsieur a l'air gentilhomme.


MAXIME.

Oh! vous me flattez, Alain.


ALAIN.

Non, Monsieur, vous avez l'air gentilhomme, moralement et
physiquement. Eh bien, je dis moi qu'il vaut mieux avoir l'air
gentilhomme et ne l'tre pas, que de l'tre, et de ne pas en
avoir l'air... Ainsi voil M. de Bvallan qui dit qu'il aime
mademoiselle Marguerite, qu'il veut l'pouser, et Monsieur
peut voir comme moi qu'en attendant il ne se gnerait pas pour
faire le sultan dans le chteau! il y a mademoiselle
Hlouin...


MAXIME.

Allons, allons, pas de jugements tmraires, Alain!


ALAIN.

Sans doute, Monsieur, sans doute... Monsieur a raison,
Monsieur a raison... (Il s'loigne de quelques pas, et se
retournant.) Ah! dommage que Monsieur n'ait pas seulement cent
mille livres de rente.


MAXIME.

Pourquoi cela, Alain?


ALAIN, souriant en vieillard.

Parce que... Monsieur n'a plus besoin de moi?


MAXIME.

Non, merci, mon ami. (Alain s'loigne.) Ah! dites-moi... Voil
bien de l'encre et une plume... Mais cette lettre... cette
lettre commence que je comptais achever ici et que je vous
avais pri d'apporter?


ALAIN.

Monsieur, je ne l'ai pas trouve.


MAXIME.

Comment? mais je l'avais laisse sur mon bureau tout  fait en
vidence.


ALAIN.

Monsieur... j'ai eu beau retourner les papiers.


MAXIME.

Tiens!... O diable ai-je pu la mettre? je vais la chercher.


ALAIN, lui prenant l'album des mains.

Monsieur me permet de jeter un coup d'oeil sur ses plans
pendant ce temps-l?


MAXIME.

Certainement. (Il s'loigne  gauche.)


SCENE II.


ALAIN, seul un moment, puis BEVALLAN et MADEMOISELLE HELOUIN
arrivant par le fond  droite.


ALAIN, seul.

Ah! brave jeune homme!... lui et mademoiselle, deux vraies
cratures du bon Dieu! seulement ils ne peuvent pas se
souffrir tous les deux... Quand l'un va  droite, l'autre va 
gauche; quand l'un dit blanc, l'autre dit noir... En tout cas
a serait impossible! ainsi tout est pour le mieux...
(Apercevant Bvallan et Mademoiselle Hlouin. ) Bon, voil les
autres... Encore ensemble. (Bvallan et Mademoiselle Hlouin
entrent en scne par la droite, deuxime plan; Alain sort 
droite, premier plan.)


BEVALLAN.

C'est de la barbarie, Mademoiselle, de la barbarie, tout
bonnement!


MADEMOISELLE HELOUIN, riant.

M. de Bvallan, quel homme tes-vous donc, voyons? car je n'y
comprends plus rien.


BEVALLAN, lgrement.

Quel homme je suis, Mademoiselle? mais je suis un aimable
sclrat.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Sclrat, je le crois; mais... aimable; si on entend par l
digne d'tre aim, c'est une autre question.


BEVALLAN.

Mais c'est abominablement dur, cela, Mademoiselle! Savez-vous
que vous m'affligez srieusement.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Enfin, voyons, Monsieur, pourquoi me faites-vous la cour?


BEVALLAN.

Parce que je vous aime.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Et c'est pour la mme raison que vous voulez pouser
Marguerite.


BEVALLAN.

Mademoiselle Marguerite!... Et o prenez-vous que je veuille
l'pouser?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Comment! vous demandez sa main tous les huit jours.


BEVALLAN.

Eh! mon Dieu! c'est... par... contenance! pour avoir un pied
dans le chteau.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Oh! persuadez-moi cela.


BEVALLAN.

Ah! Mademoiselle, je vois avec peine que vous ne connaissez
pas le coeur de l'homme.


MADEMOISELLE HELOUIN.

C'est qu'au contraire j'ai grand'peur de le connatre, le coeur
de l'homme!


BEVALLAN.

Vous ne connaissez pas le mien, en tout cas. Eh! mon Dieu!
Certainement, je ne le nie pas... la raison me conseillerait
d'pouser mademoiselle Marguerite, mais le coeur n'est peut-tre
pas du mme avis... et quand le coeur parle contre la
raison, il court grand risque de triompher, Mademoiselle,
surtout chez moi, qui ai toujours t le jouet de mes
sentiments, qui suis un homme d'inspiration! Car on ne me
connat rellement pas. Je suis au fond d'une navet presque
incroyable pour mon ge! J'ai encore toute l'ardeur
irrflchie, toute la dmence de la vingtime anne. Enfin, je
suis capable, moi, encore aujourd'hui, d'enlever une jeune
fille par une fentre et de me sauver avec elle dans les
savanes d'Amrique, dans les pampas!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Eh bien, je ne crois pas a.


BEVALLAN.

Vous ne croyez pas a?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Du tout.


BEVALLAN.

Mais enfin, au nom du ciel, que faudrait-il faire pour vous
convaincre...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Il faudrait le faire. (Bvallan parat un peu dcontenanc;
elle part d'un clat de rire.) Bonjour, monsieur de Bvallan,
je vais faire ma provision de fleurs pour ce soir... A revoir,
Monsieur. (Elle sort  droite.)


BEVALLAN, seul.

Elle est trs-amusante; elle me pique, ma foi! Je vais me
faufiler par l et la rejoindre dans le jardin. (Il sort par
le fond.)


SCENE III.


ALAIN, qui est entr en scne avant la sortie de Bvallan,
puis MAXIME.


ALAIN, seul.

Je ne sais pas ce qu'ils se disent... mais je m'en mfie de
cette demoiselle-l, je m'en suis toujours mfi d'ailleurs...
(Entre Maxime  gauche.) Ah! eh bien, Monsieur, cette lettre?


MAXIME.

Je ne l'ai pas trouve, je n'y comprends rien. Heureusement
elle tait insignifiante... C'tait une lettre  Laubpin...
Il n'y a pas grand mal...


ALAIN.

C'est gal, si je la retrouve en rangeant, je viendrai
l'apporter  Monsieur...


MAXIME.

Bien, merci... mon ami. (Il dessine. Alain sort  gauche.)


SCENE IV.


MAXIME, MADEMOISELLE HELOUIN, revenant  droite et portant des
fleurs.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! vous voil, Monsieur? quel miracle!


MAXIME, saluant.

Mademoiselle!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Vous dessinez? moi, je viens de cueillir quelques fleurs pour
me coiffer ce soir... Vous savez que nous avons un bal ce soir
chez madame de Castennec?


MAXIME.

Je l'ignorais.


MADEMOISELLE HELUOIN.

Au fait, vous ne savez rien de ce qui se passe, vous. (Elle
pose ses fleurs sur le banc,  gauche, et en garde seulement
quelques-unes dont elle s'occupe  dtacher les feuilles
fanes tout en parlant.)


MAXIME.

Je suis si souvent absent! mon mtier m'y oblige.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Oh! et puis vous tes sauvage!


MAXIME.

Je ne suis pas sauvage; seulement, je me tiens  ma place...
pour qu'on ne soit jamais tent de m'y remettre.


MADEMOISELLE HELOUIN, tonne de sa froideur.

Monsieur Maxime?


MAXIME.

Mademoiselle?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Qu'est-ce que j'ai dit, ou qu'est-ce que j'ai fait qui vous
ait dplu?


MAXIME.

Mais, rien, Mademoiselle, pourquoi?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Parce que vous paraissiez autrefois avoir un peu d'amiti pour
moi.


MAXIME, plus ouvert.

J'en ai toujours, Mademoiselle... et ce sentiment de ma part
est tout naturel... notre tat de fortune n'est-il pas le
mme, ou  peu prs? Nous sommes tous deux dshrits des
biens de ce monde... isols... sans appui, sans amis: pour une
femme cette situation, je le sais, a plus d'ennuis, plus de
dangers encore qu'elle n'en a pour moi! Aussi, vous pouvez
compter sur la sympathie trs-sincre, et je regrette
seulement de ne pouvoir vous en offrir d'autre tmoignage que
quelques conseils... qui peut-tre seraient mal reus.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Je vous assure que non! parlez, je vous en prie.


MAXIME, avec bont.

C'est que c'est terrible, ce que j'ai  vous dire!


MADEMOISELLE HELOUIN.

C'est gal, parlez.


MAXIME.

Eh bien, mademoiselle, vous tes charmante, mais vous avez un
dfaut.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Un seul? Mais vous m'enchantez!


MAXIME.

Un seul.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Nommez-le?


MAXIME.

Le faut-il?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Je vous en supplie!


MAXIME.

Eh bien, vous tes un peu...


MADEMOISELLE HELOUIN, gracieusement.

Quoi?


MAXIME.

Coquette, n'est-ce pas?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Je ne m'en suis jamais aperue.


MAXIME.

Eh bien, faites-y attention... vous verrez! (Mademoiselle
Hlouin, un peu intimide, baisse la tte. -- Il continue avec
grce et bont.) Mademoiselle, c'est l un travers... bien
lger... et bien innocent... mais, hlas! nous sommes
condamnes  la perfection, nous deux... ce qui serait
innocent chez d'autres, chez nous est coupable... En ce monde,
tous les malheureux sont des suspects...


MADEMOISELLE HELOUIN, relevant la tte aprs une pause.

Vous tes bon, monsieur Maxime... Vous tes un vritable ami.


MAXIME.

J'essaie, Mademoiselle.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Mais un ami, comment?


MAXIME.

Vritable, vous l'avez dit.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Srieusement?... un ami qui m'aime... Voyons. (Elle effeuille
les ptales d'une fleur d'oranger.) Un peu?


MAXIME, devinant.

Mais sans doute.


MADEMOISELLE HELOUIN, trs-coquette.

Beaucoup?


MAXIME, surpris du ton de mademoiselle Hlouin, lve la tte.

Non! (Mademoiselle Hlouin jette avec dpit la fleur
d'oranger. -- Madame Aubry parat  gauche.)


SCENE V.


LES MEMES, MADAME AUBRY.


MADAME AUBRY.

Ah! mademoiselle Hlouin, Marguerite vous cherchait... elle
attend des fleurs pour faire une couronne, je crois.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Bien, Madame, j'y vais... (A Maxime.) Nous restons bons amis,
j'espre? (Elle lui tend la main.)


MAXIME, saluant et prenant la main de mademoiselle Hlouin.

Pour mon compte, Mademoiselle, n'en doutez pas. (Elle sort 
droite.)


SCENE VI.


MAXIME, MADAME AUBRY.


MADAME AUBRY, regardant par-dessus l'paule de Maxime.1 [1.
Maxime, Madame Aubry.]

Vous faites quelque chose de bien joli, l, Monsieur.


MAXIME.

Vous trouvez, Madame?


MADAME AUBRY.

Oui, a me rappelle mon portrait... (Maxime la regarde avec
tonnement.) que j'avais fait faire quand j'tais riche... a
me cotait les yeux de la tte... deux mille francs;... mais
c'est que c'tait un artiste trs-connu qui l'avait fait; je
ne me rappelle pas au juste si c'tait Delaroche ou Jadin1 [1.
Madame Aubry, Maxime.].


MAXIME, gravement.

Ce devait tre Jadin, Madame.


MADAME AUBRY.

Je ne me rappelle pas; mais, dites-moi, monsieur Maxime,
savez-vous que je trouve mon pauvre cousin Laroque trs
baiss, moi... je l'ai vu ce matin... il avait la parole
trs-embarrasse.


MAXIME.

Oui, Madame, je crains beaucoup que dans un avenir prochain...


MADAME AUBRY.

Ah! Monsieur, quel malheur pour moi quand je me verrai
abandonne  la charit des trangers...  moins que M.
Laroque n'ait bien voulu penser  moi... et je le mriterais
bien, je crois, aprs toutes les peines que je me suis
donnes... Vous ne savez pas, par hasard, monsieur Maxime,
s'il a fait quelques dispositions?


MAXIME.

Je n'en sais rien, Madame.


MADAME AUBRY.

Cependant, il vous aime beaucoup... vous avez toute sa
confiance; il ne ferait rien sans vous consulter.


MAXIME.

J'ai eu le bonheur en effet de lui rendre mes services
agrables.


MADAME AUBRY.

Moi... je ne demanderais pas grand'chose... de quoi vivre
indpendante seulement. (Confidentiellement.) Eh bien,
monsieur Maxime, voyons...


MAXIME.

Quoi, Madame?


MADAME AUBRY.

Vous n'auriez pas affaire  une ingrate, je vous assure; vous
seriez content de moi.


MAXIME, trs-tranquillement.

Madame Aubry, je crains de vous comprendre: si vous m'offrez
de l'argent pour vous aider  dpouiller, en partie du moins,
vos bienfaitrices et les miennes, eh bien, je ne veux pas.
Voil tout.


MADAME AUBRY, aprs un mouvement marqu de dpit.

Mais, monsieur Maxime, je ne l'entends pas du tout comme
cela... Je voulais seulement vous prier de ne pas me nuire...


MAXIME.

Je ne nuis  personne volontairement, Madame.


MADAME AUBRY.

Eh bien, c'est tout ce que je demande... vous voyez... Il
suffit de s'entendre... nous ne sommes plus fchs...


MAXIME.

Nous ne l'avons jamais t, Madame.


MADAME AUBRY.

Nous restons bons amis, n'est-ce pas?


SCENE VII.


MES MEMES, BEVALLAN.


BEVALLAN, arrivant  droite.

Ma chre madame Aubry, M. Laroque rclame vos soins... je suis
charg de vous le dire.


MADAME AUBRY.

Bien! bien! j'y cours!


BEVALLAN, lui prenant les deux mains comme elle passe.

Chre madame Aubry! toujours dvoue, toujours prte 
obliger! Ah! quand les femmes sont bonnes, elles sont
excellentes! Mais aussi on les aime, vous savez qu'on les
aime, j'espre, madame Aubry? Allons,  bientt, chre Madame!


MADAME AUBRY.

A bientt. (Elle sort  gauche.)


SCENE VIII.


MAXIME, BEVALLAN.


BEVALLAN.1 [1. Maxime, Bvallan.]

Ah! sapristi! que c'est dlicieux, ce que vous faites l!


MAXIME.

Vous tes indulgent.


BEVALLAN.

Non, vous avez un coup de crayon, vraiment!... Ah , il
parat qu'il va mal aujourd'hui, ce pauvre bonhomme?


MAXIME.

Oui... la paralysie le gagne.


BEVALLAN.

Oh! l, l! Ah! que a fait bien cet arbre!... Il serait temps
cependant, dites-moi, qu'il penst  ses affaires?


MAXIME.

Je suppose qu'il y a pens.


BEVALLAN.

Croyez-vous?


MAXIME.

Je suppose.


BEVALLAN.

Ah , j'espre bien qu'il n'a pas fait de legs  cette
affreuse harpie qui sort d'ici.


MAXIME.

J'ignore!


BEVALLAN.

Ce serait atroce! Vous connaissez la crature... vous savez 
quel point elle est indigne de toute espce de sympathie! (Il
prend une chaise et s'assied prs de Maxime.1 [1. Bvallan,
Maxime.] )


MAXIME.

Elle m'en inspire peu.


BEVALLAN.

Bravo! alors, si vous tes consult...


MAXIME.

Oh! je ne le serai pas.


BEVALLAN, s'asseyant.

Si, si, vous le serez... il vous porte dans son coeur... il
vous consultera... et mme, tenez, vous pouvez dans la
circonstance tre utile  mademoiselle Marguerite.


MAXIME, avec intrt.

Comment cela?


BEVALLAN.

Mon Dieu, mon cher monsieur Maxime, je m'en vais m'ouvrir
trs-franchement avec vous l-dessus. Vous n'ignorez pas ma
situation dans la maison... mon mariage avec mademoiselle
Marguerite est  peu prs arrt; par consquent, c'est un
devoir pour moi de veiller aux intrts de la jeune personne,
et de vous les recommander... Eh bien, il serait trs-dsirable,
en premier lieu, que madame Aubry ft compltement
distance... ensuite, j'ignore quel douaire M. Laroque compte
assurer  madame Laroque, ma future belle-mre... Mais vous la
connaissez comme moi... c'est une femme excellente, que j'aime
et que j'estime profondment... mais enfin elle a des gots
trs-simples: elle vivrait de rien... un gros douaire
l'embarrasserait...


MAXIME.

Monsieur, je ne sais pas bien o vous voulez en venir! mais je
vous dirai nettement que toute intervention de ma part dans
les volonts testamentaires de M. Laroque me paratrait un
abus grave de la confiance qu'on me tmoigne ici.


BEVALLAN, indcis.

Ah! voil comment vous rpondez  la mienne?


MAXIME.

Monsieur, je ne vous l'ai pas demande!


BEVALLAN.

Eh bien, bravo! touchez-l! c'est un trait d'honnte homme!
Vous m'avez mal compris... mais c'est un trait d'honnte
homme; vous ne m'avez pas compris du tout. (Se levant.) Ah ,
je vous laisse travailler. Mais comptez sur ce que je vous
dis... je ne vous en estime que davantage... et mon amiti
vous est acquise.


MAXIME.

Monsieur!


BEVALLAN.

A tout  l'heure! Ne vous drangez pas! ne vous drangez pas.
(Il sort  gauche.)


SCENE IX.


MAXIME, seul; puis MARGUERITE.


MAXIME, seul.

Cela me fait trois amis!... Encore quelques-uns dans ce
genre-l... et on me mettra  la porte. (Marguerite arrive lentement
par la gauche, portant des fleurs; il se lve et salue.)
Mademoiselle!


MARGUERITE, avec une nuance de raillerie.

Ah! vous dessinez le dolmen, Monsieur... Au fait, cela doit
vous charmer, cet endroit-ci! Vous tes l  merveille pour
voquer de potiques souvenirs. Les Druides en robe blanche...
Vellda... le gui sacr... Je suis sre que dans chaque rayon
de soleil vous croyez voir reluire une faucille d'or.


MAXIME.

Oui, Mademoiselle. (Il s'assied.)


MARGUERITE, s'asseyant  gauche.

Je vous croyais mort, moi.


MAXIME.

Non, pas encore, Mademoiselle.


MARGUERITE.

Vous tes plus rare de jour en jour.


MAXIME.

J'ai voyag toute la semaine dernire.


MARGUETITE.

Oh! et puis vous avez une passion qui vous absorbe. Nous
savons cela... Vous passez presque toutes vos soires chez
notre noble cousine, mademoiselle de Porhot-Gal!


MAXIME.

C'est vrai, Mademoiselle. Et je m'en dfends d'autant moins
que mademoiselle de Porhot touchant  son quatre-vingt-septime
printemps, je ne pense pas... Au reste il est trs-vrai
que je l'aime beaucoup... Ses anctres ont rgn, je
crois, dans ce pays... elle reste seule de sa race, pauvre et
vieille... et elle porte si dignement la majest de son nom,
celle de l'ge et celle du malheur, que je lui ai vou un
attachement filial... Au surplus, c'est vous-mme et Madame
votre mre qui me l'avez recommande.


MARGUERITE.

Oh! on ne vous reproche rien... ma mre vous est mme
extrmement reconnaissante de vos attentions pour celle digne
femme. (Elle se lve.)


MAXIME, souriant.

Et la fille de Madame votre mre?


MARGUERITE.

Oh! moi! je m'exalte moins facilement; si vous avez la
prtention que je vous admire, il faut avoir la bont
d'attendre encore un peu. Je sais trop que les actions
humaines ont gnralement deux faces, et que la plus brillante
n'est pas toujours la plus authentique... Ainsi, mademoiselle
de Porhot a encore une sorte de petite fortune, elle n'a pas
d'hritier, et je ne sais pas du tout, moi...


MAXIME, se levant brusquement.

Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincrement.


MARGUERITE.

De me plaindre, monsieur?


MAXIME.

Oui, mademoiselle! souffrez que je vous exprime la piti
respectueuse que vous m'inspirez.


MARGUERITE, avec une colre contenue.

La piti!


MAXIME.

Oui, Mademoiselle, car si le doute et le dsenchantement du
bien sont les fruits les plus amers de l'exprience, rien ne
mrite plus de compassion qu'un coeur fltri par la dfiance
avant d'avoir vcu.


MARGUERITE, violente.

Monsieur... vous ne savez pas de quoi vous parlez!... et vous
oubliez  qui vous parlez!


MAXIME.

C'est vrai, mademoiselle! je parle un peu sans savoir, et
j'oublie un peu  qui je parle: mais vous m'en avez donn
l'exemple!


MARGUERITE, amrement.

Il faudrait peut-tre vous demander pardon?


MAXIME, ferme.

Assurment, Mademoiselle, si l'un de nous deux avait ici un
pardon  demander, ce serait vous... vous tes riche, et je
suis pauvre... vous pouvez vous humilier... je ne le puis pas!


MARGUERITE.

Ah! (Elle traverse la scne comme pour sortir, puis se
retournant, elle ajoute avec un geste d'humilit hautaine.) Eh
bien! pardon! (Elle sort  droite.)


SCNE X.


MAXIME, seul, avec une colre douloureuse.

Elle aussi! ah! c'est mal. Jusqu'ici j'avais remarqu sans
doute de l'loignement, de l'antipathie, mais maintenant c'est
de la haine, de la perscution. Qu'est-ce donc que cette
enfant? que lui ai-je fait? que lui a fait le monde entier?
Oh! je ne sais, mais ce que je vois assez clairement, c'est
qu'elle veut me chasser d'ici! Eh bien...!


SCENE XI.


MADEMOISELLE HELOUIN, MAXIME, BEVALLAN.


MADEMOISELLE HELOUIN, hors de vue.

Alain! Prparez des siges: madame Laroque va venir s'asseoir
ici un moment. (Entrant  gauche.) Monsieur Maxime, je vous
annonce que votre ami, M. Laubpin, vient d'arriver.


MAXIME.

Laubpin! ah! merci, Mademoiselle.


MADEMOISELLE HELOUIN.

C'est fini, ce dessin! voyons! c'est parfait!


MADAME AUBRY.

Exquis!


BEVALLAN.

D'une posie...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Vous m'en donnerez une copie, n'est-ce pas?


MAXIME.

Volontiers, Mademoiselle; pardon... (Il sort  gauche.)


SCENE XII.


BEVALLAN, MADAME AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN.


BEVALLAN.1 [1. Madame Aubry, Bvallan, mademoiselle Hlouin.].

Charmant garon.


MADAME AUBRY.

Charmant.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Oh! charmant!


BEVALLAN.

Il a tous les talents... tous les mrites... et il est avec
cela d'une modestie...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Et d'une rserve...


MADAME AUBRY.

Et d'une complaisance...


BEVALLAN.

Il a tout pour lui!


LES DEUX FEMMES.

Tout!


BEVALLAN.

Absolument tout... Quel dommage qu'il y ait autour de sa
personne cette espce de mystre...


MADAME AUBRY.

Ah! voil!... C'est ce que je me dis... c'est ce mystre...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Oh! pour du mystre, il y en a...


BEVALLAN.

N'est-ce pas!... car enfin il ne faut pas tre dupe des
apparences, non plus... On voit tous les jours comme cela dans
le monde des gens revtus des plus beaux dehors, et qui au
fond ne sont que des...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Des aventuriers!...


MADAME AUBRY.

Oh! mon Dieu! des chevaliers d'industrie!


BEVALLAN.

Hein? Voyons... l... franchement, entre nous, est-ce qu'il ne
vous fait pas l'effet d'un pur intrigant, ce charmant garon-l?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Moi! j'en ai peur!...


MADAME AUBRY, confidentiellement.

Moi, j'en suis sre!


BEVALLAN.

Vous en tes sre!... (A mademoiselle Hlouin.) Elle en est
sre!... Eh bien, mais, si vous en tes sre, madame Aubry...
savez-vous, dites-moi, que nous aurions l, nous autres vieux
amis de la famille, un devoir sacr  remplir... celui
d'ouvrir les yeux de ces dames sur le vritable caractre de
cet individu... de ce quidam... Mais enfin, madame Aubry,
tes-vous bien sre, voyons?...


MADAME AUBRY.

J'ai des preuves!


BEVALLAN.

Vous avez des preuves... (A mademoiselle Hlouin.) Il parat
qu'elle a des preuves!... Ah! si elle a des preuves... Mais
enfin, quelles preuves, madame Aubry?


MADAME AUBRY.

Mon Dieu!... c'est tout simplement un fragment de lettre...
que le hasard... le vent, je pense, a fait tomber  mes pieds
ce matin, comme je passais sous les fentres de M. Odiot...


BEVALLAN.

Ah! Dieu, madame Aubry!... toujours du bonheur!... elle trouve
toujours quelque chose!... Eh bien, cette lettre?...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Voyons.


MADAME AUBRY.

Eh bien!... cette lettre, destine je crois  M. Laubpin, est
de nature  difier compltement ces dames... et en
particulier Marguerite, sur les projets, sur le
dsintressement de ce jeune puritain...


BEVALLAN.

Bah! Est-ce que par hasard monsieur l'intendant...?


MADAME AUBRY, riant.

Tout bonnement!


BEVALLAN.

Ah! bravo! c'est fort, a!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Je m'en doutais!


MADAME AUBRY.

J'ai cette lettre chez moi... mais je vous avoue que je ne
sais si je dois... Ce monsieur a pris un tel pied dans la
maison que j'hsite, moi, dans ma position,  entrer en lutte
ouverte... D'ailleurs mes chres cousines ont une tournure
d'esprit si singulire...


MADEMOISELLE HELOUIN, regardant  gauche.

Chut!... Marguerite!... (Madame Aubry remonte un peu la
scne.)


BEVALLAN,  mademoiselle Hlouin.

Voyons donc cette lettre, mademoiselle... il ne faut pas ici
de fausse dmarche, vous connaissez notre amie. (Il montre
madame Aubry.) Elle a de l'esprit comme un prunier...
exactement... et... (Madame Aubry se rapproche.) N'est-ce pas,
madame Aubry?...


MADAME AUBRY.

Quoi?


BEVALLAN.

Montrez ce papier  mademoiselle Hlouin... elle connat ces
dames... elle verra si... (Marguerite parat  gauche,
rvant.)


MADEMOISELLE HELOUIN.

Soit!... mais laissez-moi avec elle... je puis toujours
prparer le terrain. Pauvre enfant! si elle allait tomber dans
ce pige!...


BEVALLAN.

Venez-vous, madame Aubry?... (Il lui prend le bras.) C'est
incroyable, vous trouvez toujours quelque chose. Vous avez des
yeux de lynx. (Ils sortent.)


SCENE XIII.


MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN.


MARGUERITE.

Je viens d'assister  une scne touchante.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Comment?


MARGUERITE.

Oui! M. Laubpin et M. Maxime se sont embrasss avec une
effusion!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah?


MARGUERITE.

Et maintenant ils causent ensemble avec un feu!... Ne seriez-vous
pas curieuse, Mademoiselle, de savoir ce que disent ces
deux mystrieux personnages1 [1. Marguerite assise,
mademoiselle Hlouin.]?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Non; car je m'en doute.


MARGUERITE.

Ah! (Elle la regarde.)


MADEMOISELLE HELOUIN.

Mon Dieu! ma chre enfant, vous allez peut-tre me reprocher
de n'avoir pas parl plus tt!... mais  tort ou  raison, je
m'tais fait un devoir jusqu'ici de garder  M. Odiot son
secret...


MARGUERITE.

Son secret?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Et ce n'est qu'en voyant ses projets se dvelopper trop
clairement que je me dcide  rompre un silence qui
deviendrait coupable... Cependant, Mademoiselle, c'est  vous
seule jusqu' prsent que je crois devoir...


MARGUERITE.

Parlez.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Pendant le sjour que vous ftes  Paris, il y a quatre ans,
vous savez que j'allai voir d'anciennes amies dans la pension
o j'avais t leve.


MARGUERITE.

Oui. Eh bien?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Eh bien, j'eus l'occasion d'y rencontrer plusieurs fois au
parloir M. Odiot, dont le pre s'appelait alors le marquis de
Champcey d'Hauterive.


MARGUERITE.

Ah!


MADEMOISELLE HELOUIN.

On disait dj, ds cette poque, que cette famille tait 
demi ruine; maintenant elle l'est tout  fait; le pre est
mort, et le fils a t mis, par un vieil ami de sa famille, en
situation de recouvrer une belle fortune par des moyens que je
vous laisse le soin d'apprcier.


MARGUERITE, douloureusement.

Oh! (Aprs une pause.) Mais, Mademoiselle, si je vous
comprends bien, la conduite de ce jeune homme ne semble gure
justifier... je le vois  peine... il nous fuit.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! son ami Laubpin, qui vous connat bien, ma pauvre enfant,
n'aura pas manqu de lui dicter la discrtion politique, la
rserve calcule, qui vous touchent si fort...


MARGUERITE, se levant.

C'est bien, Mademoiselle, c'est assez, je vous remercie.
(Entre Bvallan donnant le bras  madame Laroque.)


SCENE XIV.


MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, puis BEVALLAN, MADAME
LAROQUE, DESMARETS, MADAME AUBRY, ensuite MAXIME et LAUBEPIN.


BEVALLAN, entrant par la gauche.

C'est convenu, Madame... c'est l'oiseau rare... le phnix!...
On le cherchait, vous l'avez trouv!


MADAME LAROQUE.

Enfin, que voulez-vous, je l'adore!... (Elle s'asseoit 
gauche.)


BEVALLAN.

Eh bien, pousez-le, chre voisine; pousez-le, mon Dieu!


MADAME LAROQUE.

Oh! non! Je n'irai pas jusque-l! Soyez tranquille, voisin!
(Entrent Laubpin et Maxime,  droite.) Eh bien, M. Maxime,
avez-vous eu plus de succs que moi? Avez-vous dcid ce
vilain homme  nous rester jusqu' demain?


MAXIME.

Hlas, non, Madame!...


LAUBEPIN.

Impossible, Madame... Je suis venu seulement vous serrer la
main en passant... mais je suis attendu ce soir  Rennes, et
demain  Paris...


MADAME LAROQUE.

Eh bien, ne venez pas alors, mon ami! J'aime mieux ne pas vous
voir positivement...


LAUBEPIN, saluant.

Madame...


DESMARETS, entrant  droite, donnant le bras  madame Aubry.

Ah! tenez, dcidment, madame Aubry, vous me feriez sauter
par-dessus ces arbres-l, voyez-vous?


MADAME AUBRY, qui continue une conversation avec Desmarets.

Bah! vous avez beau dire, docteur... ce sont de belles
phrases, pas autre chose... (Elle s'assied  droite.)
L'honneur, la gloire, et tout a... c'est bon dans les
romans... Mais moi, j'aime mieux une bonne voiture!


DESMARETS, debout derrire elle.

Chacun son got, Madame!


MADAME AUBRY.

Voyez-vous, docteur, il n'y a que l'argent, aprs tout. Moi,
j'ai toujours vu dans le monde qu'on respectait les gens, en
proportion de l'argent qu'ils avaient... Ainsi, moi, on me
mprise  prsent. Oh! je le sais parfaitement! (Elle regarde
Maxime avec intention.) Mais je m'en console en pensant que si
je redevenais ce que j'ai t, je verrais  mes pieds, oui, 
mes pieds, tous les gens qui me mprisent!


DESMARTES, brusquement.

Eh bien, except moi, Madame! vous auriez cent millions de
rente que vous ne me verriez pas  vos pieds; je vous en donne
ma parole d'honneur!


MAXIME, gaiement.

Et je vous supplierai, Madame, de vouloir bien faire galement
une exception en ma faveur. (Madame Aubry lve les paules.)


MARGUERITE, avec amertume.

Oh! sans doute! J'tais bien sre que M. Odiot ne manquerait
pas cette occasion de protester contre la vulgarit... la
bassesse de nos ides bourgeoises! L'argent! fi donc! Qu'est-ce
que c'est que cela, bon Dieu! Les nuages, le ciel bleu, les
choses idales,  la bonne heure! Hors de l, il n'y a rien
qui soit digne d'occuper un instant les penses d'un pote,
d'un artiste comme M. Odiot!


MAXIME, avec une fermet respectueuse.

Mademoiselle, j'ignore absolument en vertu de quel privilge
je me vois sans cesse honor de vos railleries  ce sujet...
Je ne suis pas plus pote qu'un autre. Seulement, j'en
conviens, je conois d'autres plaisirs, d'autres admirations,
d'autres ambitions en ce monde, que celles dont l'argent peut
tre la source ou l'objet! Je prends la libert de penser que
sans tre un rveur, un homme peut s'enthousiasmer quelquefois
pour quelque chose... pour un beau livre, pour un beau ciel,
pour une action hroque! Cette posie-l, je le crois
sincrement, est non-seulement permise  chacun, mais
commande!... Je suis confus, Mademoiselle, de ce plaidoyer
peut-tre dplac, mais ces choses idales, comme vous les
appelez, sont les seuls trsors de ceux qui n'en ont pas de
plus positifs, et on m'excusera d'avoir dfendu mon bien. (Il
se retire de quelques pas, et prenant le bras de Laubpin.)
Venez, mon ami. (Il s'loigne et disparat  droite avec
Laubpin.)


SCENE XV.


LES MEMES, except MAXIME et LAUPEPIN.


BEVALLAN.

Hem! il me semble, Madame, que monsieur votre intendant
devient bien familier!


MADAME AUBRY.

Oh! cela!


MADAME LAROQUE.

Mais aussi, c'est votre faute  tous!... Vous le provoquez!
vous le poussez  bout! Et puis enfin il a raison! Moi, je
suis parfaitement de son avis! (Alain et la petite Christine
paraissent au fond  gauche.)


SCENE XVI.


LES MEMES, ALAIN, CHRISTINE, au fond; elle a le costume des
paysannes bretonnes, des sabots.


ALAIN.

Avance donc, petite!


MADAME LAROQUE.

Eh bien, qu'y a-t-il, Alain?


ALAIN.

Madame, c'est cette fillette qui veut absolument parler aux
gens du chteau,  ce qu'elle dit.


MADAME LAROQUE.

Que veut-elle? Approche, mon enfant.


BEVALLAN.

Approche donc, jeune pastourelle... Elle est gentillette,
cette petite.


MADAME LAROQUE.

Approche, mon enfant? Comment t'appelles-tu?


CHRISTINE.

Christine Oyadec, Madame... la fille du pre Oyadec,
l'aveugle.


MADAME LAROQUE.

Ah! Eh bien, que veux-tu?


CHRISTINE, regardant autour d'elle avec curiosit.

Madame... j'tais venue... pour la chose d'hier au soir.


MADAME LAROQUE.

Qu'est-ce que c'est que la chose d'hier au soir?


CHRISTINE.

Madame ne sait donc pas?


MADAME LAROQUE.

Mais non, je ne sais pas... Parle donc... tu m'intresses...
j'adore ces scnes champtres.


CHRISTINE.

C'est que... Madame... nous avons un chien.. un vieux chien
qui s'appelle Bidoux... le vieux Bidoux...


MADAME LAROQUE.

Eh bien, quoi,... Bidoux? qu'est-ce qu'il a fait?


CHRISTINE.

C'est lui, Madame, qui conduit mon pauvre bonhomme de grand-pre
quand il va chercher son pain...


BEVALLAN, riant.

Ah, trs-touchant!... Le Convoi du pauvre!...


CHRISTINE.

Et, comme nous tions assis tous trois,  la brune, grand-pre,
Bidoux et moi, sur le bord de l'eau, voil que les
petits garons du village, qui sont tous des mauvais gas...
Ah, Madame! quels mauvais gas a fait!


MADAME LAROQUE.

Ils ont jet ton chien  l'eau, ces petits misrables?


CHRISTINE.

Oui, Madame... juste sous l'cluse, et la pauvre bte s'en
allait se prir sous les roues du moulin, quand voil un
monsieur qui passait... (Elle s'arrte tout  coup en
apercevant Maxime qui reparat avec Laubpin.)


SCENE XVII.


LES MEMES, MAXIME, LAUBEPIN.


MAXIME, avec colre.

Comment, c'est toi! petite malheureuse. Est-ce que je ne
t'avais pas dfendu... Tu veux donc me rendre tout  fait
ridicule, voyons?


BEVALLAN? riant.

Comment... c'tait vous? Ah, bravo! Prix Monthyon, alors!


MAXIME, riant avec humeur.

Eh bien! oui, quoi! c'tait moi. Je suis le sauveur de Bidoux!
C'est absurde... Que voulez-vous? Mais cette enfant poussait
des cris de paon!... (Rires.) Tu vois  quoi tu m'exposes,
petite sotte!... Allons, va-t'en!... Tu n'as qu' tomber 
l'eau, toi, tu peux tre tranquille!... Veux-tu t'en aller?


MADAME LARQOUE.

Ne la brusquez donc pas, cette enfant! Qu'est-ce que tu veux,
ma petite? Qu'est-ce que tu venais faire?


CHRISTINE, avec embarras.

Madame, c'est que le monsieur s'est ensauv si vite... je ne
l'ai pas seulement remerci... et...


BEVALLAN.

Oui! Je te vois venir!... voil ces gens-l! Rendez-leur un
service et ils vous en demanderont quatre! (Tirant une pice
d'or de sa poche.) Allons! tiens! voil vingt francs!...


CHRISTINE.

Je ne vous demande rien,  vous... c'est  Monsieur.


MAXIME, furieux.

Enfin! qu'est-ce que tu veux?


CHRISTINE.

Monsieur, je voudrais bien vous embrasser. (On rit.)


MAXIME.

Petite sotte, va! veux-tu te sauver!


MADAME LAROQUE.

Voyons, embrassez-la, embrassez-la, je le veux.


MAXIME, riant.

Allons! (Il tend la joue  Christine qui l'embrasse gaiement.)
Elle embrasse bien!


MADAME LAROQUE.

Et embrasse-moi aussi, ma mignonne. (Elle l'embrasse.)


BEVALLAN, voyant Christine s'loigner.

Et mes vingt francs, prends-les donc!


CHRISTINE, les prenant.

Merci, Monsieur.


BEVALLAN.

Eh bien, tu ne m'embrasses pas, moi?


CHRISTINE.

Ma foi, non!... votre servante... (Elle fait une rvrence et
s'en va suivie par Alain.)


SCENE XVIII.


LES MEMES, except CHRISTINE et ALAIN.


Tous se lvent.


MADAME LAROQUE.

Tu t'occuperas de ces pauvres gens, n'est-ce pas, Marguerite?


MARGUERITE.

Bien, ma mre.


MADAME LAROQUE, la prenant  part. Laubpin seul les observe
et parat couter.

Et puis, coute, ma fille. (Svrement.) Je ne suis pas
contente: tu finiras par chasser ce jeune homme, dont les
services me sont agrables; pourquoi donc le railler, le
blesser sans cesse? Un homme qui ne peut te rpondre sans
risquer son pain! ce n'est pas gnreux.


MARGUERITE.

Ma mre! (Elle regarde Laubpin comme si elle dsirait lui
parler, puis, voyant Maxime prs de lui, elle s'loigne comme
 regret.)


MADAME LAROQUE.

Votre bras, Bvallan. (Tous sortent  gauche, except Laubpin
et Maxime.)


SCENE XIX.


LAUBEPIN, MAXIME.


LAUBEPIN,  part.

Maxime ne veut rien dire, il me semble que tout va mal...
(Haut.) Ah , Maxime, que se passe-t-il donc ici?


MAXIME.

Mon ami!... je vous crivais hier une lettre... que votre
arrive me dispense d'achever... Je vous disais que ma
situation dans cette maison n'tait pas sans quelque
amertume... Vous avez pu en juger vous-mme. Je vous supplie,
mon ami, de me tirer d'ici, le plus tt que vous pourrez.


LAUBEPIN.

Ah! Eh bien, mon enfant, j'essaierai.


MAXIME.

Je vous en prie; allons, je vous dis adieu, puisque vous
partez, Laubpin. Moi-mme, je suis attendu  Elven, pour une
coupe de bois.


LAUBEPIN.

A Elven... mais, c'est sur ma route... j'ai une voiture... je
puis vous conduire...


MAXIME.

Bravo! Ah! mais, comment reviendrais-je?


LAUBEPIN.

C'est juste!


MAXIME.

Ma foi, je le regrette, et d'autant plus qu'il y a l,  peu
de distance... dans les bois... des ruines superbes, dit-on;
nous aurions vu cela ensemble... Enfin, que voulez-vous!
Allons, adieu, mon ami, et pensez  moi. (Marguerite revient
par la gauche, les observant.)


LAUBEPIN.

Adieu, Maxime. (Maxime salue Marguerite et sort.)


SCENE XX.


LAUBEPIN, MARGUERITE.


MARGUERITE.

Monsieur Laubpin, je cherchais l'occasion de vous trouver
seul.


LAUBEPIN.

Qu'est-ce qu'il y a, mon enfant? (Il regarde l'heure  sa
montre.) Dpchons, la voiture m'attend.


MARGUETITE.

Monsieur Laubpin, j'ai toujours cru que vous tiez un honnte
homme!


LAUBEPIN, la regardant tonn.

Moi aussi, Mademoiselle.


MARGUERITE.

Cependant, que signifie cette intrigue  laquelle vous vous
tes prt?


LAUBEPIN.

Quelle intrigue?


MARGUERITE.

Ce jeune homme, cet intendant que vous nous avez envoy...
mademoiselle Hlouin l'a rencontr autrefois  Paris... elle
le connat... me direz-vous pourquoi il ne porte pas son nom?


LAUBEPIN.

Mais il porte son nom, Mademoiselle; le vritable nom de sa
famille! S'il ne porte pas son titre, c'est par un motif de
convenance, de juste fiert que vous devez comprendre. Et
puisqu'il vous dplat si fort, vous n'avez qu' lui jeter ce
titre au visage, vous en serez dbarrasse, je vous le
garantis.


MARGUERITE.

Enfin... qu'est-il venu faire ici?


LAUBEPIN.

Mais... gagner sa vie, puisqu'il y est rduit. Eh bien, o est
l'intrigue? Je ne la vois pas, moi! Ce que je vois, c'est que
vos procds  l'gard de ce jeune homme sont tranges. Vous
lui faites acheter cher vos bienfaits, mon enfant. (Fausse
sortie.)


MARGUERITE.

Monsieur Laubpin... je vous crois... je vous remercie... Il
est si douloureux de croire au mal... Grce  vous, me voil
plus gaie, plus heureuse; je vous aime, monsieur Laubpin!


LAUBEPIN, gaiement.

Ah! mon Dieu!... ne dites donc pas cela au moment o je pars,
Mademoiselle! Ah! c'est cruel! (Il regarde sa montre.) car, je
pars... je n'ai que le temps de dire adieu  votre mre...


MARGUERITE.

Eh bien, savez-vous ce que je vais faire pour vous remercier?
Je vais prendre mon cheval et vous accompagner un peu sur la
route.


LAUBEPIN.

Ah bah! mon enfant!


MARGUETITE.

Cela va me promener...


LAUBEPIN.

Non! laissez donc, je ferais trop de jaloux.


MARGUERITE.

Je le veux! D'ailleurs, cela m'arrange, je vous assure... Je
vous conduirai jusqu' Elven...


LAUBEPIN, avec intention,  part.

A Elven?


MARGUERITE.

Oui... et puis, je reviendrai par les ruines du vieux
chteau...  travers les bois... et cela me fera une promenade
ravissante.


LAUBEPIN, qui semble proccup.

Eh bien, dame! ma chre enfant... ce que femme veut...


MARGUERITE.

Eh bien, partons! (Elle prend le bras de Laubpin.)


LAUBEPIN.

Partons!... Oh! les ruines, les vieux chteaux!... Prenez
garde, mon enfant, c'est hant quelquefois... (Chantant
gaiement en vieillard.)


Prenez garde,

Prenez garde...

La Dame Blanche vous regarde...


FIN DU TROISIEME TABLEAU.


IVe TABLEAU


L'intrieur d'une salle octogonale dans la vieille tour
d'Elven. Architecture sombre et svre. Les votes de la salle
sont en partie effondres. En face du public, dans la profonde
embrasure d'une fentre ruine, un pan de la muraille est
presque entirement croul; une large brche, revtue de
lierre, laisse apercevoir la cime de quelques arbres qui
croissent dans les fosss, et plus loin un haut donjon  demi
ruin qui se dtache sur le ciel et sur la masse des bois
lointains. Cette brche ne s'ouvre point au niveau de l'aire
de la salle: quelques pierres restes debout, et semblant
former les assises d'une ancienne fentre, permettent de
monter sur une espce de balcon ou de plate-forme extrieure
qui est praticable, et qui surplombe le prcipice. A droite un
escalier de deux ou trois marches, au bas duquel on voit la
porte troite et massive de la tour. Le soir commence.


SCENE I.


YVONNET, puis MAXIME.


Au lever du rideau, Yvonnet, debout sur le balcon, regarde au
dehors et parat couter: on entend au loin quelques notes de
hautbois rptes par l'cho. Des voix chantent au loin dans
la campagne.


Le soir rpand ses pleurs sur les bruyres...

Sonnez, braves sonneurs!

Au fond des bois passent les lavandires...

Priez, bons moissonneurs!

Les spectres gris sur la lande voisine

Semblent grandir encor...

Jusqu' demain daignez, vierge divine,

Veiller nos gerbes d'or!


(Au moment o le choeur finit, Maxime entre et s'approche du
balcon.)


MAXIME.

Qu'est-ce que tu fais l, mon petit bonhomme?


YVONNET, un peu effray.

J'coutais les chanteurs, Monsieur.


MAXIME.

Qui est-ce qui chante donc comme cela?


YVONNET.

Les moissonneurs, Monsieur, qui reviennent tous les soirs 
travers les bois.


MAXIME.

Ah! Et, dis-moi, c'est toi, mon garon, qui es le gardien des
ruines?


YVONNET.

Oui, Monsieur. Je suis le petit berger de la ferme de M. le
comte... je passe toutes mes journes dans les bois, l
auprs, avec mes btes... et quand il vient des trangers pour
voir la vieille tour, c'est moi qui leur ouvre la porte. (Il
montre la cl de la tour.)


MAXIME.

Ah! Eh bien, tiens, mon garon. (Il lui donne de l'argent.)


YVONNET.

Merci, Monsieur.


MAXIME.

Tu n'as jamais peur, l, tout seul?


YVONNET.

Oh! pendant le jour, non, Monsieur; mais quand vient le soir,
je ne suis pas trs-fier. (Il passe.)


MAXIME.

Ah! ah! il y a donc des fes, par ici, des sorciers, des
lavandires... quoi?


YVONNET, ddaigneux.

Oh! Monsieur, ce sont des btises, tout a... c'tait bon
autrefois... mais on ne croit plus  ces choses-l.


MAXIME.

Ah! tu ne crois donc  rien, toi?


YVONNET.

Je ne crois pas  ces btises-l... Ah! si vous me parliez de
la dame noire!  la bonne heure! La dame noire, a, c'est
autre chose!


MAXIME.

Ah! il y a une dame noire?


YVONNET.

Ah! oui, dame! Il y en a une, Monsieur, qu'on voit se promener
avec ses grandes jupes, jusque sur le haut du donjon l-bas...
o il n'y a pas d'escalier pourtant... mais ce n'est jamais
pendant le jour, c'est toujours la nuit qu'on la voit.


MAXIME, riant.

Oui... quand on n'y voit pas.


YVONNET, qui regarde au dehors par la brche.

Ah! bon, voil le rouge qui fait des siennes!... Ce mouton-l,
tenez, Monsieur, il n'a pas son pareil pour la malice; faut
toujours qu'il grimpe... Oh! Veux-tu descendre, mchant
rougeaud? (Il lui jette une pierre.) Attends va! (Il court
vers la porte.)


MAXIME, montrant la brche.

Eh bien, saute par l!


YVONNET.

Sautez-y donc un peu pour voir, vous, Parisien!... Eh! dites
donc! Est-ce que vous allez rester longtemps, Monsieur? c'est
que la nuit va tomber...


MAXIME.

Sois tranquille. Je m'en vais dans deux minutes.


YVONNET.

Bien! car je ne suis pas fier, moi,  ces heures-l. C'est pas
que j'aie peur, mais je ne suis pas fier. (Il sort.)


SCENE II.


MAXIME, seul, regardant autour de lui.

C'est beau, cela!... Comment n'avais-je pas encore eu l'ide
d'entrer ici?... Il faudra que je vienne un jour...
(Tristement.) Un jour! Ah! j'oublie qu'il n'y a plus pour moi
d'avenir, plus de lendemain dans ce pays... Ce sont des adieux
que je dois faire  tous ces sites aims... o j'ai tant
pens... o j'ai trop pens  elle... Misrable coeur, c'est
donc parce que tout me dfend de l'aimer, la raison et
l'honneur, c'est pour cela que... Ah! si je n'avais la charge
d'une autre existence plus prcieuse que la mienne, j'aurais
dj fui au bout du monde ce supplice de chaque jour, de
chaque heure... (Marguerite entre.) Elle! Dieu!


SCENE III.


MAXIME, MARGUERITE.


MARGUERITE, fait quelques pas en regardant autour d'elle;
apercevant Maxime tout  coup, avec trouble.

Monsieur!... je vous demande pardon... j'ignorais...
absolument... je vous laisse.


MAXIME, souriant.

Mon Dieu, Mademoiselle, je ne suis pas ici chez moi... et
c'est  moi de sortir... Je vous en prie... (Il fait quelques
pas vers la porte.)


MARGUERITE, traversant1 [1. Marguerite, Maxime.].

Monsieur Maxime... je comptais vous parler ce soir mme... et
puisque je vous rencontre ici... Eh bien, voyons, dites,
Monsieur, est-il vrai que j'aie envers vous les torts graves
qu'on me prte?


MAXIME.

Mademoiselle, je ne pense pas m'tre plaint.


MARGUERITE.

Mais vous voulez partir?


MAXIME.

Mademoiselle!


MARGUERITE.

Et l'on assure que j'en suis la cause... Votre dpart,
Monsieur, serait pour ma mre un chagrin sensible... que je
dsire lui pargner, s'il dpend de moi... Mais enfin, quelle
explication souhaitez-vous? Que faut-il vous dire? Que le
langage... dont vous vous tes offens... n'est pas toujours
sincre... que j'tais ne peut-tre pour comprendre comme une
autre des joies, des ftes, plus nobles que celles dont la
richesse et le monde disposent? Eh bien... cela est
possible... Mais suis-je donc si blmable de consacrer tout ce
que j'ai de volont et de courage  touffer en moi des
ides... des sentiments... qui me sont interdits?...


MAXIME.

Interdits!


MARGUERITE.

Interdits, sans doute! Mon Dieu, Monsieur, il est fort
ridicule peut-tre de nous plaindre d'une destine que tant de
gens nous envient, mais enfin, par un travers d'esprit que je
tiens apparemment de ma pauvre mre, et qui a du moins
l'excuse de la bonne foi, je sens que, si j'tais moins riche,
je serais plus heureuse. Vous m'avez reproch ma dfiance
ternelle. Mais  quoi donc pourrai-je me fier, dites? moi
qui, depuis que je me connais, ne suis entoure... est-ce que
je ne le vois pas?... que de faux amis, de parents avides, de
prtendants suspects...? Eh! grand Dieu! pensez-vous que je
prenne pour moi les soins, les tendresses dont tous ces
parasites nous fatiguent? les hommages dont tant de... lches
m'importunent?... Et si jamais, enfin, quelque me grande et
gnreuse... s'il y en a!... tait capable de me rechercher,
de m'aimer pour ce que je suis... non pour ce que je vaux...
je ne le saurais pas... (Avec intention.) Je ne le croirais
pas! jamais! non! jamais je ne risquerai de donner  un coeur
vil, indigne, vnal... un coeur tel que le mien!... Et voil
pourquoi j'loigne... je repousse... je veux har tout ce qui
est beau... tout ce qui fait penser... tout ce qui me parle
d'un ciel... dfendu! (Le choeur des moissonneurs a repris sur
les dernires paroles de Marguerite. Elle dit  demi-voix:)
Qu'est-ce l! (Puis elle se rapproche du fond, coute, penche
la tte et pleure.)


MAXIME.

Mademoiselle!... Cette motion, des larmes!


MARGUERITE, avec lan.

Eh bien, oui, je puis pleurer!... j'ai une me! (Elle fait
deux pas avec confusion, et reprend:) Monsieur, je ne vous
avais pas destin tant de confiance; mais enfin, vous me
connaissez maintenant, et si jamais j'ai pu blesser votre
coeur, j'espre que vous me pardonnez (Maxime s'incline vers la
main qu'elle lui tend, et y pose ses lvres: elle reprend
aussitt): Partons! (Elle fait un pas, et se retournant); Et
plus un mot jamais sur ce sujet!


MAXIME.

Jamais!


MARGUERITE, trouble.

On ne peut sortir par l? par cette brche?


MAXIME.

Oh! Mademoiselle, il y a un abme!


MARGUERITE.

Il faut que je voie cela avant de partir... Est-ce qu'il n'y a
pas une espce de balcon, l, au dehors?


MAXIME.

Je vous en prie, Mademoiselle, prenez garde, cela ne tient 
rien.


MARGUERITE.

Oh! je n'ai pas peur!


MAXIME.

Veuillez au moins prendre ma main. (Elle monte sur la plate-forme
extrieure. Il commence  faire nuit.)

MARGUERITE.

Oh! c'est vrai. C'est assez effrayant ce prcipice, mais
trs-beau d'ailleurs. On resterait l une ternit.


SCENE IV.


MAXIME, MARGUERITE, au fond, YVONNET.


YVONNET, entrant; il reste sur l'escalier, et regarde
timidement dans l'intrieur de la tour.

Ah!... il est parti! bon, je ne vais pas tre longtemps  me
sauver, moi, maintenant! (Il sort.)


SCENE V.


MAXIME, MARGUERITE.


La nuit tombe: des rayons de lune blanchissent les dchirures
de la fentre et clairent au loin les arceaux du donjon
ruin.


MAXIME, descendant du balcon.

C'est trange! j'avais cru entendre!...


MARGUERITE.

Mais voil la nuit pour tout de bon; heureusement elle est
claire, nous pourrons retrouver nos chevaux. Allons vite,
Monsieur, je vous en prie... (Elle descend les degrs de la
fentre ruine, soutenue par Maxime; musique douce 
l'orchestre; ils s'approchent de la porte, que Maxime essaie
en vain d'ouvrir. Marguerite reprend): Comment! cette porte
est ferme?


MAXIME.

Ce n'est pas possible!... (Il fait de vains efforts pour
ouvrir la porte.) C'est la tour enchante!... Il faut que cet
imbcile de berger l'ait ferme pendant que nous tions sur le
balcon!...


MARGUERITE, remontant soucieuse.

Essayons de l'appeler. Il ne doit pas tre bien loin... N'est-ce
pas lui qui court l-bas?


MADIME, sur la plate-forme.

Eh! petit! veux-tu revenir?... Bon! il vous a vue... Il n'en
court que plus fort... Sa sotte superstition!...


MARGUERITE, descendant et regardant autour d'elle.

Aucune autre issue!... Que faire?... on va mourir d'inquitude
chez moi!... Et puis... enfin... C'est impossible!... chercher
un moyen, Monsieur! il faut que nous sortions!


MAXIME.

Mon Dieu! Mademoiselle... j'ai beau chercher... cette porte...
de prison... rsiste  tous mes efforts... je suis vraiment
dsespr...


MARGUERIE, pendant que Maxime remonte vers la brche,  part.

Dieu!... quelle pense!... (A Maxime avec une colre
contenue.) Monsieur le marquis de Champcey!


MAXIME, se retournant vivement.

Mon nom!


MARGUERITE, lentement.

Dites-moi, y a-t-il eu avant vous beaucoup de lches dans
votre famille?


MAXIME.

Marguerite!


MARGUERITE, violemment.

C'est vous... c'est vous qui avez pay cet enfant pour nous
enfermer ici!


MAXIME.

Moi? grand Dieu!


MARGUERITE.

Vous!... Ah! je devine tout, allez!... Je comprends votre
calcul! Demain... je serai diffame, perdue dans l'opinion...
et je ne pourrai plus appartenir qu' vous! Mais ce calcul
honteux... qui couronne toutes vos manoeuvres... je le
tromperai!... Certes vous me connaissez mal encore, si vous
croyez que je ne prfrerai pas tout... le dshonneur... le
clotre, la mort mme au dsespoir,  l'abjection d'unir ma
vie  la vtre!


MAXIME, avec calme.

Mademoiselle, je vous supplie de revenir  vous,  la raison.
Je comprends les inquitudes qui vous agitent en ce moment...
mais je vous atteste que vous me faites outrage. Je n'ai pu en
aucune faon prparer cette perfidie. (Avec lan.) Et quand je
l'aurais pu, enfin, comment vous ai-je jamais donn le droit
de m'en croire capable?


MARGUERITE, passant  gauche.

Tout ce que je sais de vous m'en donne le droit. Qu'tes-vous
venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractre
emprunts? Nous vivions heureuses... vous nous avez apport
des troubles, des chagrins que nous ignorions... Pour
atteindre votre but, pour rparer les brches de votre
fortune! vous avez usurp notre confiance, vous avez jou avec
nos sentiments les plus purs, les plus sacrs... Eh bien, je
suis profondment lasse et ulcre de tout cela, je vous le
dis! Et quand vous m'offrez en gage,  cette heure, votre
honneur de gentilhomme... qui vous a dj permis tant de
choses indignes... certes j'ai le droit de n'y pas croire...
et je n'y crois pas!


MAXIME, allant rapidement vers la brche de la muraille, et
revenant aussitt.

Marguerite... ma pauvre enfant! coutez bien! Je vous aime,
c'est vrai, et jamais amour plus ardent, plus dsintress,
plus saint n'est entr dans le coeur d'un homme!... mais vous
aussi, vous m'aimez... vous m'aimez, malheureuse!... et vous
me tuez!... vous me brisez le coeur!... mais ce coeur, il est 
vous! vous pouvez en faire ce qu'il vous plat... Quant  mon
honneur, il est  moi, et je le garde! Et sur cet honneur, je
vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez... que si
je vis, jamais... tout adore que vous tes... quand vous
seriez  deux genoux devant moi... jamais je n'accepterai une
fortune de votre main... jamais!... Et maintenant priez!...
demandez  Dieu un miracle... Il en est temps! (Il court vers
le balcon.)


MARGUERITE, qui s'est prcipite vers la brche, tendant les
bras et l'arrtant.

Dieu du ciel! je ne veux pas, je ne veux pas!


MAXIME.

Oh! rassurez-vous... ces branches... ces arbres me
soutiendront... A reste, que m'importe!


MARGUERITE.

Je ne veux pas! Je vous en supplie, oubliez ce que j'ai dit,
par grce, par piti!... Je ne veux pas!


MAXIME, se dfendant.

Non! laissez-moi! (Il la repousse et s'lance sur le balcon. --
Le choeur recommence au loin.)


MARGUERITE, tombant  genoux sur les degrs de la fentre.

Malheureux! c'est la mort!


MAXIME, sur le balcon.

C'est l'honneur! (Il se prcipite.)


MARGUERITE, poussant un cri terrible.

Ah! (Elle tombe sur le sol.)


FIN DU DEUXIEME ACTE




ACTE TROISIEME


Ve TABLEAU.


Un boudoir dans le chteau des Laroque. -- Porte  droite. --
Porte  gauche. -- Porte au fond. Table, fauteuils, le brasero
allum devant le fauteuil de madame Laroque. -- Lampes ou
flambeaux allums.1 [1. A gauche: madame Aubry, madame
Laroque, Bvallan;  droite, mademoiselle Hlouin, Desmarets;
Alain, au fond.]


SCENE I.


M. DE BEVALLAN, LE DOCTEUR DESMARETS, MADAME LAROQUE, MADAME
AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN, ALAIN, prs de la porte au fond.

Tous paraissent inquiets et proccups.


MADAME LAROQUE.

Elle est sortie  cheval, dites-vous, Alain?


ALAIN.

Oui, Madame.


MADAME LAROQUE.

Seule?


ALAIN.

Seule.


MADAME LAROQUE.

A quelle heure?


ALAIN.

Vers quatre heures et demie, Madame.


BEVALLAN.

Mais mademoiselle Marguerite ne comptait-elle pas aller ce
soir  ce bal chez madame de Castennec?


MADAME LAROQUE.

Mon Dieu, oui! et c'est ce qui rend ce retard encore plus
inexplicable... Je vous assure que je meurs d'inquitude.


DESMARETS.

Tranquillisez-vous, Madame, vous savez que mademoiselle
Marguerite prolonge quelquefois ses promenades fort tard.


MADAME LAROQUE.

Jamais jusqu' la nuit!... Mais ne peut-on savoir de quel ct
elle est alle?


MADEMOISELLE HELOIN.

Si l'on demandait  M. Odiot... Il pourrait peut-tre...


MADAME LAROQUE.

Vous avez raison, mon enfant... Alain, dites  M. Odiot que je
le prie de venir.


ALAIN.

Madame, M. Odiot est lui-mme sorti  cheval cette aprs-midi,
et il n'est pas rentr.


BEVALLAN, avec une nuance de soupon.

Ah! et  quelle heure est-il sorti, M. Odiot?


ALAIN.

Mais... un peu avant quatre heures, je crois.


BEVALLAN.

Ah! (Il change un regard avec mademoiselle Hlouin et madame
Aubry.)


MADAME LAROQUE, proccupe,  part.

Mon Dieu! quelle ide!... (Un silence d'embarras: Maxime
parat tout  coup au fond. Il est trs-ple: il a sur le
front quelques gouttes de sang.)


SCENE II.


LES MEMES, MAXIME.


MAXIME, riant, et parlant au dehors.

Ce n'est rien.


DESMARETS.

Mon ami! que vous tes ple... et puis, qu'est-ce que vous
avez au front? Du sang, je crois?


MAXIME.

Oh! rien... c'est mon cheval qui a eu peur de son ombre, et
qui vient de me jeter dans le foss au bout de l'avenue.


MADAME LAROQUE.

Ah! mon Dieu! Monsieur!...


MAXIME.

Oh! Madame, j'en suis quitte pour la peur et un peu
d'tourdissement.


MADAME LAROQUE.

Mais c'est donc une soire de malheur!


MAXIME.

Une soire de malheur? Comment! qu'y a-t-il donc?


MADAME LAROQUE.

Croiriez-vous que ma fille n'est pas encore rentre  cette
heure-ci?


MAXIME.

Mademoiselle Marguerite? Mais je l'ai rencontre.


MADAME LAROQUE.

Vous l'avez rencontre... o, Monsieur... je vous en prie... 
quelle heure?


MAXIME.

Mais  cinq heures environ... sur la route de Vannes... elle
allait... je venais... nous nous sommes croiss.


MADAME LAROQUE.

Et elle ne vous a pas parl? Elle ne vous a pas dit...?


MAXIME.

Elle m'a dit qu'elle allait voir les ruines du chteau
d'Elven.


MADAME LAROQUE.

Les ruines d'Elven... ah! grand Dieu! mais il y a par l des
bois... des marais dangereux... la pauvre enfant se sera
gare... il faut y courir... je veux y aller moi-mme...
Alain, faites atteler promptement... mon chle, mon chapeau,
Mademoiselle, je vous prie..


MADAME AUBRY.

Je vais avec vous, ma chre cousine.


BEVALLAN.

Et je vais vous accompagner  cheval, Madame, si vous le
permettez...


MADAME LAROQUE.

Oui, oui, mon ami... venez aussi, docteur, je vous en prie...
Allons, vite, partons. (Tous sortent, except Maxime.)


SCENE III.


MAXIME, seul, puis ALAIN, portant une aiguire sur un plateau.


MAXIME.

Ah! il tait temps. (Il se laisse tomber sur un sige. -- Entre
Alain.)


ALAIN.

Voici de l'eau, monsieur Maxime... Comment vous trouvez-vous?


MAXIME.

Mieux, mon ami, merci. (Il trempe son mouchoir dans l'aiguire
et se lave le front.)


ALAIN.

Oh! ce ne sera rien, Monsieur... Une chute de cheval, quand a
ne tue pas... c'est gal, a doit vous secouer firement tout
de mme... J'ai eu une drle de chance, moi, Monsieur...
depuis quarante ans que je monte  cheval, je ne suis jamais
tomb... je ne me doute pas de l'effet que a peut faire.


MAXIME.

As-tu jamais rv que tu tombais du haut d'une tour?


ALAIN.

Oh! oui, Monsieur, bien souvent.


MAXIME.

Eh bien, c'est cela... voil l'effet que cela fait, tiens!


ALAIN.

Ah! (Mystrieusement.) Eh bien, Monsieur, pendant que vous
receviez ce mauvais coup-l, j'en recevais un, moi, de mon
ct, qui ne me faisait pas de bien non plus!


MAXIME.

Comment?


ALAIN.

Il faut que je dise cela  Monsieur, et que je lui demande
conseil... car vraiment il y a des choses qui sont un peu trop
dures  digrer... Il y a une heure  peu prs, Monsieur,
comme je passais auprs de la serre, voil que j'entends le
sable de l'alle qui craquait tout doucement, et puis deux
voix qui chuchotaient... Je me dis: Qui est-ce qui chuchote
comme cela la nuit dans le parc? Je me tapis dans le massif,
Monsieur, et qu'est-ce que je vois?


MAXIME.

Qu'est-ce que tu vois?


ALAIN.

L'institutrice, Monsieur, avec M. de Bvallan... qui se
parlaient dans l'oreille, et de trs-prs, et de si prs qu'
la fin j'ai entendu, sauf le respect que je dois  Monsieur...


MAXIME.

Quoi? (Alain baise sa propre main avec bruit.) Ah!


ALAIN.

Comme j'ai l'honneur, Monsieur!... Eh bien, Monsieur, a ne
fait pas bouillir le sang sous les ongles, a? Ce monsieur qui
veut pouser mademoiselle, et qui, en attendant,
tranquillement, sans se gner... Mais a ne peut pas durer, et
je vais tout conter  madame.


MAXIME.

Non, Alain, non... Il ne faut jamais dnoncer.. Ne dis rien.
(A part.) Cette folle! (Haut.) Mademoiselle Hlouin est-elle
au chteau?


ALAIN.

Oui, Monsieur.


MAXIME.

Eh bien, prie-la... dis-lui que je dsire... (Mademoiselle
Hlouin entre.) Laisse-nous, et tais-toi. (Alain sort.)


SCENE IV.


MAXIME, MADEMOISELLE HELOUIN.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Madame Laroque, Monsieur, m'a recommand de veiller... Vous
n'avez besoin de rien?


MAXIME.

De rien, merci, Mademoiselle... Mais j'ai  vous parler.


MADEMOISELLE HELOUIN.

A moi?


MAXIME.

Oui, Mademoiselle... Vous m'avez retir votre amiti, mais la
mienne vous est reste tout entire, et si vous le permettez,
je vais vous le prouver.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Parlez.


MAXIME, simplement.

Eh bien, ma pauvre enfant vous vous perdez.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Monsieur!


MAXIME.

Quelqu'un vous a vue, vous a entendue, dans le parc... Il y a
une heure...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Dieu!... ah! Monsieur Maxime... je vous jure...


MAXIME.

Oh! je suis bien convaincu, Mademoiselle, que ce petit roman
est trs-innocent de votre part! mais de l'autre, il l'est
peut-tre moins1 [1. Les passages guillemets se coupent  la
reprsentation.], " et je vous supplie d'y rflchir. Je ne
pourrais pas toujours arrter les suites...


MADEMOISELLE HELOUIN, cachant sa tte dans ses mains.

Mon Dieu!


MAXIME.

Allons! remettez-vous!... que puis-je faire pour vous, dites?
Y a-t-il quelque gage, quelque lettre que je puisse retirer
des mains de cet homme? Parlez, disposez de moi comme d'un
frre.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Un frre! Vous parlez de me sauver, et c'est vous qui me
perdez! Oui, vous tes la cause unique de ce qui arrive...
aprs m'avoir tmoign une affection feinte, vous m'avez
humilie, dsespre... Eh bien...


MAXIME/

Humilie! dsespre? Comment? parce que j'ai tenu dans les
limites que la loyaut me commandait les sentiments que votre
situation, votre beaut, vos talents, m'inspiraient? Je ne
vois rien l de fort humiliant pour vous, Mademoiselle; ce qui
pourrait  plus juste titre vous humilier, ce serait de vous
voir aime trs-rsolment par un homme trs-rsolu  ne pas
vous pouser... "


MADEMOISELLE HELOUIN, avec colre.

Qu'en savez-vous? Tous les hommes ne sont pas des coureurs de
fortune!


MAXIME, froidement.

Ah! Est-ce que vous seriez une mchante personne, mademoiselle
Hlouin? En ce cas, j'aurais l'honneur... (Il la salue comme
pour se retirer.)


MADEMOISELLE HELOUIN.

Monsieur Maxime! de grce!... Ah! pardonnez-moi! ayez piti de
moi! Figurez-vous donc ce que peut tre la pense d'une pauvre
crature comme moi,  qui on a eu la cruaut de donner un
coeur, une me, une intelligence... et qui ne peut se servir de
tout cela que pour souffrir... et pour har! " Vous parliez de
mes talents! Eh bien, ces talents, si pniblement acquis, ils
ne sont pas  moi!... J'aurai pass toute ma jeunesse  en
parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus
adore... et plus insolente encore! et quand elle s'en ira,
elle, au bras d'un heureux poux, prendre sa part des plus
belles ftes de la vie, je l'en irai, moi, seule, abandonne,
vieillir dans quelque coin avec une pension de femme de
chambre!... " Eh bien, qu'est-ce que j'avais fait au ciel pour
mriter cette destine-l? Pourquoi moi plutt que ces femmes?
Certes, j'tais ne aussi bien qu'elles pour tre bonne,
aimante, charitable. Eh! mon Dieu! les bienfaits cotent peu
quand on est riche, et la bont est facile aux heureux! Si
j'tais  leur place, et elles  la mienne, elles ne
m'aimeraient pas plus que je ne les aime... on n'aime pas ses
matres!


MAXIME.

Mademoiselle... de grce!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! oui, oui! Je vous rvolte, n'est-ce pas? je vous indigne?
Vous allez me mpriser maintenant plus que jamais... vous qui
auriez pu d'un mot me rendre la paix... l'estime de moi-mme...
Vous,  qui j'ai d pour la premire fois une pense
de bonheur... d'avenir... de fiert... Ah! malheureuse!...
(Elle pleure.)


MAXIME, lui prenant la main.

Mademoiselle, je vous en supplie!... Je vous serai toute ma
vie reconnaissant de votre affection!... mais je ne
m'appartiens pas... J'ai des devoirs qui m'enchanent... Et
quand je le voudrais, enfin, je ne puis songer  me marier...


MADEMOISELLE HELOUIN, avec amertume.

Mme avec Marguerite?


MAXIME.

Je ne vois pas ce que vient faire ici le nom de mademoiselle
Marguerite.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! je lis clairement dans votre pense... et depuis
longtemps, je vous l'assure... je sais qui vous tes... je
sais quelle proie vous convoitez ici. Mais j'ai les moyens de
vous dmasquer, de vous perdre, et j'en userai!


MAXIME.

Vous le pouvez, Mademoiselle, et avec d'autant plus de sret
que sur le terrain de la calomnie, de la diffamation... je ne
vous suivrai jamais. Je vous en donne ma parole, et je vous
salue. (Il sort  droite.)


SCENE V.


MADEMOISELLE HELOUIN, seule; puis MARGUERITE, BEVALLAN, MADAME
LAROQUE.


MADEMOISELLE HELOUIN, seule.

Oui, quand je devrais me perdre avec lui... je le perdrai!...
Et puis je blesserai au coeur cette insolente fille, et je
serai heureuse un moment, du moins! (Entrent madame Laroque,
Bvallan et Marguerite.)


MADAME LAROQUE.

Eh bien, la voil retrouve; Dieu merci!


MADEMOISELLE HELOUIN, courant au-devant de Marguerite.

Ah! chre enfant! vous voil donc! Quelle joie! Je mourais
d'inquitude! Et o tiez-vous? qu'est-il arriv?


MADAME LAROQUE.

Nous l'avons rencontre  une lieue d'ici... Figurez-vous que
le gardien des ruines l'avait enferme dans le donjon par
mgarde... et si un paysan n'tait venu  passer par hasard,
elle restait l toute la nuit.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! Dieu! quelle peur vous avez d avoir!


MARGUERITE, sombre et grave.

Oui, j'ai eu grand'peur.


BEVALLAN.

Mademoiselle, je vous le rpte, je regretterai ternellement
de ne pas m'tre trouv l avec vous. (Baissant un peu la
voix.) C'est dans de telles situations qu'on apprcie le coeur
d'un homme.


MARGUERITE.

Qu'auriez-vous fait?


BEVALLAN, avec enthousiasme.

Ce que j'aurais fait? Mais je... (Plus calme.) Je ne sais pas.


MARGUERITE.

Eh bien, cherchez.


MADAME LAROQUE, qui a t son chapeau et son chle.

Et maintenant, allons souper... n'est-ce pas? Madame Aubry est
dj  table et nous attend.


MARGUERITE.

Moi, ma mre, je ne souperai pas... Cette alerte m'a t
l'apptit.


MADAME LAROQUE.

Pauvre petite!... Eh bien, venez-vous, Bvallan? (Elle prend
le bras de Bvallan.) Et vous, Mademoiselle?


MARGUERITE, bas  mademoiselle Hlouin.

J'ai deux mots  vous dire.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Bien, Mademoiselle. (Madame Laroque et Bvallan sortent 
droite.)


SCENE VI.


MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN.


MARGUERITE, d'un accent sombre.

Etes-vous sre, Mademoiselle, de ne pas vous tromper quand
vous donnez  M. Odiot le nom de marquis de Champcey?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Sans doute Mademoiselle, pourquoi?


MARGUETITE.

C'est que vous vous abusez si trangement sur son caractre,
que vous pourriez commettre quelque autre mprise.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Je ne vous comprends pas.


MARGUERITE.

En tous cas, s'il est noble de nom, il l'est aussi de coeur; je
puis vous en rpondre.


MADEMOISELLE HELOUIN.

C'est une dcouverte que vous avez faite rcemment?


MARGUERITE.

Oui, Mademoiselle... ce jeune homme, peu m'importe qu'on le
sache, se trouvait prs de moi, quand j'ai t emprisonne
dans ces ruines: et pour sauver mon honneur et le sien... car
je l'accusais! il a risqu sa vie... il s'est prcipit dans
un abme!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah, c'est hroque, en effet! M. de Champcey entend 
merveille l'art d'utiliser ses talents... hier c'tait la
natation... qui nous a valu cette mise en scne si habilement
prpare... ce soir, c'est la gymnastique... Il a reu une
trs-brillante ducation ce jeune homme.


MARGUERITE, souponneuse.

Vous le hassez beaucoup, ce jeune homme... mais je vous serai
oblige d'appuyer par des preuves srieuses, formelles, des
accusations un peu trop passionnes pour n'tre pas suspectes!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah, c'est moi qui suis suspecte!... Vous voulez des
preuves?... (Elle tire un papier de son sein.) Eh bien, en
voil une que vous ne rcuserez pas... elle est crite de sa
main...


MARGUERITE.

Quoi donc!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ecoutez, coutez... il en est temps. (Elle lit.) "Mon cher
Laubpin... Je suis  la lettre toutes vos instructions. Mais
je vous l'avoue, je plie quelquefois sous le fardeau vingt
fois chaque jour; pour supporter le prsent, je suis forc de
me remettre sous les yeux l'avenir qui doit payer toutes mes
misres; cette chre dot..."


MARGUERITE, saisissant la lettre.

Dieu!


MADEMOISELLE HELOUIN, reprenant le lettre et continuant de
lire.

"Cette chre dot que j'ai jur de reconqurir. Je servirai
comme le pasteur biblique, quarante ans, s'il le faut!..."
C'est dommage qu'il se soit arrt l! Cette lettre a t
trouve et m'a t remise par madame Aubry. -- Eh bien qu'en
dites-vous?


MARGUERITE.

Appelez ma mre: je veux  l'instant mme...! -- Non, restez;
pas un mot; je me charge de tout. (La porte de gauche s'ouvre:
entrent Bvallan, Maxime, madame Laroque, madame Aubry.)


SCENE VII.


LES MEMES, BEVALLAN, MAXIME, MADAME LAROQUE, MADAME AUBRY.


MADAME LAROQUE,  Maxime.

Ainsi, vous ne vous ressentez plus...


MAXIME.

Non, Madame.


MADAME LAROQUE,  Marguerite.

Et toi, mon enfant, es-tu un peu remise?


MARGUERITE, avec une gaiet fivreuse1 [1. Madame Laroque et
Maxime descendent  gauche; Marguerite et Bvallan au milieu;
mademoiselle Hlouin  droite.].

Oh! parfaitement, ma mre... et si bien mme que je me sens
capable d'aller  ce bal, et de danser toute la nuit... Vous
venez avec nous, monsieur de Bvallan?


BEVALLAN.

Dsol, Mademoiselle, mais mon costume, comme vous voyez...


MARGUERITE.

Oh! il faut que vous veniez, Monsieur... il n'y a pas de bonne
fte sans vous, vous savez... Voyons, je vous en prie,
monsieur de Bvallan!


BEVALLAN.

Mademoiselle, je vous suis profondment reconnaissant de votre
insistance, mais vritablement...


MARGUERITE.

Je vous en supplie... vous ne pouvez me refuser!... Eh bien,
retournez chez vous promptement... changez de costume... et
revenez nous prendre... Je vous promets de vous attendre
jusqu' minuit, s'il le faut...


BEVALAN.

Vous me comblez, Mademoiselle... mais pour vous dire la
vrit, tous mes chevaux d'attelage sont sur la litire... et
il m'est impossible de cavalcader en toilette de bal.


MARGUERITE, vivement.

Eh bien, on va vous faire conduire et ramener dans
l'amricaine; voyons, je le veux. (Se tournant vers Maxime et
lui lanant un regard foudroyant.) Monsieur Odiot, allez dire
qu'on attelle... allez! (Cet ordre et le ton de Marguerite
veillent dans l'assistance une surprise qui se trahit par un
silence embarrass.)


MADAME LAROQUE.

Ma fille! (Maxime, un moment interdit, se lve avec gravit,
et, s'approchant de la table, il appuie le doigt sur un
timbre: Alain parat au fond.)


MAXIME,  Alain.

Je crois que Mademoiselle a des ordres  vous donner.


MARGUETITE.

Aucun; sortez!


BEVALLAN, regardant Maxime.

Ma foi! voil quelque chose d'assez particulier.


MARGUERITE,  demi-voix comme pour le contenir.

Monsieur de Bvallan!


BEVALLAN, provoquant.

Soit, Mademoiselle, mais qu'il me soit au moins permis de
regretter... de n'avoir pas le droit d'intervenir ici.


MAXIME, s'avanant d'un pas vers lui.

Mais, Monsieur, vos regrets sont trs-superflus!... Car si je
n'ai pas cru devoir obir aux ordres de Mademoiselle, je suis
entirement aux vtres, et je les attends.


BEVALLAN.

Ah! pardieu, Monsieur!..


MADAME LAROQUE, se prcipitant.

Messieurs, de grce!...


MARGUERITE.

Monsieur de Bvallan, il faut que je vous parle  l'instant;
veuillez me suivre dans le salon. Venez ma mre.


BEVALLAN, s'inclinant.

Mademoiselle... (Prs de sortir, il fait un signe de la main 
Maxime.) Je suis  vous, Monsieur! (Madame Laroque,
Marguerite, Bvallan, sortent  gauche: Mademoiselle Hlouin,
 droite, aprs avoir lanc un regard  Maxime.)


SCENE VIII.


MAXIME, ALAIN, qui est rest au fond, en dehors, tmoin de la
scne prcdente.


MAXIME,  part.

Cette malheureuse m'a tenu parole. Mais qu'a-t-elle pu
dire?... Eh! que m'importe! Il ne s'agit pas de cela
maintenant. Alain, tu es l, mon bon Alain, coute!


ALAIN, s'approchant.

Ah! Monsieur, quel malheur!


MAXIME.

Sans doute, c'est un malheur... mais que veux-tu? Dis-moi, mon
ami, le percepteur du bourg est un ancien officier, je
crois... il a servi?


ALAIN.

Oui, monsieur! Il a mme t bless en Crime...


MAXIME, se plaant devant la table et crivant.

Bien! C'est cela... Attends!... Voil un billet que je te vais
prier de lui faire porter sans retard, n'est-ce pas?


ALAIN.

Oui, Monsieur... Mais quel malheur, Monsieur! Et dire,
Monsieur, qu' l'pe comme au pistolet il n'a pas son matre
dans tout le pays, ce grand tratre-l.


MAXIME.

Sois tranquille, sois donc tranquille, il ne me mangera pas.


ALAIN.

Ah! si Monsieur voulait seulement me permettre de dire  ces
dames ce que j'ai vu dans le parc!


MAXIME.

Malheureux!... Est-ce que tu veux qu'on me prenne pour un
misrable, un lche?


ALAIN.

C'est vrai, Monsieur, ce n'est pas le moment.


MAXIME.

Allons! va vite, va!


ALAIN, s'en allant.

Mais quel malheur, mon Dieu! (Il sort par le fond.)


SCENE IX.


MAXIME, seul un moment, puis BEVALLAN.


MAXIME, rflchissant.

Ma soeur! Oui, sans doute, c'est dur, mais l'honneur domine
tout. Un mot  Laubpin, seulement,  tout vnement.
(Bvallan parat  gauche. Maxime se lve.)


BEVALLAN, avec gravit.

Monsieur, je viens faire prs de vous une dmarche un peu
irrgulire, et qui ne laisse pas que de me coter... mais
j'obis  des ordres qui doivent m'tre sacrs.... De plus,
j'ai par devers moi des tats de service qui, je crois,
mettent mon courage  l'abri du soupon... Bref, je suis
charg par ces dames de vous exprimer leurs regrets;
mademoiselle Marguerite, dans un moment de distraction, vous a
donn tout  l'heure quelques instructions qui, videmment,
n'taient pas de votre ressort! Votre susceptibilit s'en est
justement mue: nous le reconnaissons.


MAXIME.

Monsieur, c'est assez.


BEVALLAN.

Votre main?


MACIME, lui donnant la main.

Monsieur!


BEVALLAN, avec moins de roideur.

Et maintenant, monsieur Maxime, ces dames esprent qu'un
malentendu d'un instant ne les privera pas de vos bons
offices, dont elles apprcient toute la valeur. Pour moi, je
suis infiniment heureux d'avoir acquis, depuis quelques
minutes, le droit de joindre mes instances aux leurs... Les
voeux que je formais depuis longtemps viennent d'tre agrs.


MAXIME.

Ah!


BEVALLAN.

Et je vous serai personnellement oblig de ne pas nous refuser
votre concours,  la veille d'un vnement que des
circonstances de famille, la sant de M. Laroque, nous
engagent  prcipiter...


MAXIME.

Ah!


BEVALLAN. Alain entre par le fond apportant un gros
portefeuille.

Ah! merci... (Il prend le portefeuille des mains d'Alain et le
dpose sur la table. Alain sort aussitt.) Ce sont
prcisment, Monsieur, les papiers particuliers de M.
Laroque... Ces dames, en tmoignage de leur entire confiance,
vous prient de vouloir bien, en respectant, bien entendu, ce
qui doit tre respect, y puiser les renseignements dont nous
aurons besoin pour dresser le modle du contrat sauf  prendre
plus tard les dispositions lgales.


MAXIME.

C'est bien, Monsieur. Comptez sur moi.


BEVALLAN, avec une bonhomie enjoue.

J'y compte, monsieur Maxime... et permettez-moi d'esprer que
toute glace est rompue entre nous... n'est-ce pas? Mon Dieu!
nous nous sommes assez mal connus, jusqu'ici... Moi, je
l'avoue, j'avais conu contre vous quelques prventions, qui,
Dieu merci, n'existent plus... Vous, de votre ct, vous avez
pu me juger un peu tmrairement... mais maintenant vous me
connatrez mieux, et vous verrez l franchement... je ne suis
pas un mchant diable... je suis un bon garon... Ah!
certainement, j'ai des dfauts... j'en ai eu surtout: j'ai
aim les jolies femmes... Mais quoi! c'est preuve qu'on a un
bon coeur, n'est-ce pas? Et puis, d'ailleurs, me voil au
port... et mme, entre nous, j'en suis ravi... parce que je
commenais  me... roussir un peu... mais je ne veux plus
penser qu' ma femme et  mes enfants..., et vous pouvez en
tre sr, cher Monsieur, ma femme sera parfaitement
heureuse... c'est--dire autant qu'elle peut l'tre avec une
tte comme la sienne... car enfin je serai charmant pour
elle... j'irai au-devant de ses moindres fantaisies... Mais si
elle me demande d'aller dcrocher la lune et les toiles pour
lui tre agrable, dame! je n'irai pas... a c'est impossible!
Ah , votre main encore une fois. (Maxime lui donne la main.)


BEVALLAN.

Et je cours dire  ces dames que vous nous restez 
perptuit. (Prs de sortir, il ajoute,  part.) Jusqu'aprs
le contrat. (Il sort  gauche.)


SCENE X.


MAXIME, seul.


Et voil l'homme qu'elle juge digne d'elle! Oui, je comprends!
Lui, du moins, il apporte une fortune presque gale... il est
moins suspect... malheureuse enfant! Elle ignore qu'en ce
monde les plus mendiants ne sont pas toujours les plus
pauvres!... Enfin! Ah! et puis, elle est femme!... Elle se
croit offense, et la premire vengeance qui se prsente, elle
la saisit. Elle veut voir de quel front je supporterai les
tortures qu'elle m'inflige! Eh bien, ce front, je le jure,
elle le verra impassible jusqu'au pied de l'autel: sa fiert
plira devant la mienne! (Douloureusement.) Quant au coeur,
elle ne le verra pas!... Allons! voyons!... (Il s'asseoit.)
Occupons-nous de son contrat!... Voyons ces papiers...
voyons... (Il ouvre le portefeuille et parcourt les
diffrentes pices qu'il contient.) Rien de nouveau pour moi
dans tout cela... des titres de proprits... rien de
secret... quelques recommandations...  mes enfants!!! (Tout 
coup avec stupeur.) Mon nom! que veut dire ceci! le nom de mon
pre!... (Il saisit vivement une des pices du portefeuille et
lit  la hte.) Le marquis Jacques de Champcey... mon aeul...
oui... aux Antilles,  Sainte-Lucie, nous avions l,  cette
poque, d'immenses proprits... et, je m'en souviens, oui...
un rgisseur du nom de Laroque! Mais il a pri, avec son fils,
dans cette fatale nuit o mon aeul livra son dernier
combat... voyons donc... (Il lit.) "A l'approche des
vnements, la plantation avait t vendue par les soins de
mon pre!" Son pre!... Ce vieillard serait... (Il lit.) "Nous
avions ordre de rejoindre pendant la nuit la flottille que
devait escorter en France la frgate du commandant de
Champcey!!! Dans le trajet, nous tombmes dans la croisire
anglaise... mon pre fut tu en se dfendant... moi, on me
donna le choix d'tre fusill sur-le-champ ou de rvler le
secret de la passe inconnue o s'tait rfugie la flottille
franaise. En rcompense de cette trahison, on m'abandonnait
le prix des proprits vendues, les sommes considrables dont
j'tais porteur..." Dieu! "j'tais jeune, presque enfant... je
succombai! Une heure plus tard, le marquis de Champcey avait
pri sur son bord!" Misrable! Ah! et puis des remords, oui...
"Dieu sait que depuis j'ai lav dans le sang ennemi et dans le
mien la tache imprime dans une heure de faiblesse au pavillon
de mon pays..." et pour ne pas rougir devant ses enfants il a
gard le fruit de son crime... Providence!... Mais alors c'est
 moi de parler en matre ici. (Il se lve. Avec emportement.)
Et je parlerai! Oui, je parlerai! J'ai assez souffert... j'ai
assez dvor d'affronts!... Eh! je ne suis pas un saint, aprs
tout!... Il y a du sang dans ce coeur qu'on crase... on va
l'apprendre! Cette enfant barbare va savoir  son tour ce que
c'est que l'humiliation! Sa tte superbe va connatre le poids
de la honte! Ce n'est qu'une femme, soit! mais elle a un
dfenseur, maintenant... Eh bien, tant mieux, qu'il la
dfende! (La porte de gauche s'ouvre: on entend la voix de
Marguerite, qui dit: "J'y vais, ma mre. -- Maxime: Ah! Dieu!"
Marguerite entre et traverse lentement la scne, regardant
Maxime. La rsolution de Maxime se dtend sous ce regard. --
Marguerite sort par le fond  droite.)


SCENE XI.


MAXIME, seul.

Jamais! non, jamais, s'il dpend de moi, la rougeur de la
honte ne passera sur ce noble front! Ce secret, ce secret
terrible, il n'appartient qu' moi... ce vieillard, dj muet
comme s'il tait dans sa tombe, ne peut plus lui-mme le
rvler... Eh bien, ce secret... qu'il soit dtruit! (Il jette
le papier dans la flamme du brasero.) Ma mre, si mes fautes
envers vous ne sont pas encore expies, acceptez ce sacrifice!
Je vous le consacre!... allons! tout est dit, sortons d'ici!
(Pendant qu'il prend le portefeuille, comme s'apprtant 
partir, madame Aubry ouvre la porte du fond, voit le papier
qui brle dans le brasero, et s'arrte tonne. La toile
tombe.)


FIN DU TROISIEME ACTE.




ACTE QUATRIEME


VIe TABLEAU.


Un vaste salon communiquant de plain-pied avec le parc. On
voit  travers les fentres et les arcades du fond une partie
des jardins. -- On entend au loin les sons d'un orchestre qui
joue des airs de danse bretons. -- La musique ne cesse de se
faire entendre qu' l'arrive de Desmarets. -- (Scne VIII).
Portes  gauche et  droite. -- Le salon est clair comme pour
une fte. -- A gauche, une table prpare pour la signature du
contrat. -- Une lampe sur la table. -- A droite, canap,
fauteuils, rangs pour une crmonie.


SCENE I.


BEVALLAN, en grande toilette, ALAIN.


BEVALLAN, entrant.

Tout est prt, n'est-ce pas? La table ici... bien! Et les
fauteuils pour ces dames, c'est trs-bien... Le notaire est
arriv?


ALAIN.

Oui, Monsieur. Il se promne l, devant, avec M. Maxime.


BEVALLAN.

Bien! bravo! Ah , Alain, faites-moi boire ces braves gens-l
jusqu' ce que mort s'ensuive!... et grisez l'orchestre,
surtout, entirement... Et puis, vous connaissez le
programme...  neuf heures prcises, la signature du
contrat... et le feu d'artifice sur la pelouse...


ALAIN.
Mais, Monsieur, j'ai rflchi  une chose, si M. Laroque
demande ce qui se passe?


BEVALLAN, baissant la voix.

Comment? Est-ce qu'il entend?


ALAIN.

Il entend ferme, Monsieur... mais si a fait trop de bruit...


BEVALLAN.

Ah! diable!... Eh bien, mais supprimez les ptards! Ah! Alain,
quand ces dames seront descendues, vous introduirez cette
dputation villageoise... mais les femmes seulement, vous
entendez? Nous n'avons pas besoin de figures de sauvages
ici... Les femmes seulement, et les plus jeunes. Dans une
fte, il faut que tout soit gracieux... Alain!


ALAIN.

Monsieur!


BEVALLAN.

Supprimez les ptards, c'est convenu!


ALAIN.

Oui, Monsieur. (Comme Alain se retire, mademoiselle Hlouin
entre.)


BEVALLAN.

Ah! diantre!... (Il chantonne et cherche  s'esquiver.)


SCENE II.


BEVALLAN, MADEMOISELLE HELOUIN.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! Monsieur, je vous trouve seul enfin!


BEVALLAN.

Ah! c'est vous, Mademoiselle? Eh bien, voil une soire
assez... une soire qui... n'est-ce pas?


MADEMOISELLE HELOUIN.

Qui couronne vos voeux et votre perfidie, n'est-il pas vrai?


BEVALLAN.

Ah! de grce, Mademoiselle, laissez-moi mon calme... j'en ai
grand besoin. Si vous pouviez lire dans mon coeur!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Comment! cette plaisanterie dure encore! Vous prtendez me
faire croire mme  cette heure...


BEVALLAN.

Mais enfin, Mademoiselle, vous tes tonnamment injuste! Que
s'est-il pass? Vous le savez comme moi... longtemps avant
d'avoir conu des sentiments... qui ne seront jamais
oublis... je m'tais engag... tmrairement... d'un autre
ct... On m'a mis en demeure tout  coup de m'excuter...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Oui, vous vous sacrifiez, je comprends.


SCENE III.


LES MEMES, MAXIME, entrant par le fond.


MAXIME.

Monsieur de Bvallan, le notaire dsire avoir deux minutes
d'entretien avec vous.


BEVALLAN., avec empressement.

Bien, merci, j'y vais! j'y vais! (A mademoiselle Hlouin.)
Vous tes cruelle, vraiment!


SCENE IV.


MADEMOISELLE HELOUIN, MAXIME.


MADEMOISELLE HELOUIN,  Maxime qui va pour se retirer.

Monsieur Maxime!... Comme vous devez me maudire en ce moment!
(Maxime ne rpond pas.) Et vous n'avez pas dit un mot pour
m'accuser, vous qui le pouviez si bien!... Ah! qu'une parole
de bont de vous me serait douce!...


MAXIME, avec effort.

Je vous plains, et je vous pardonne.


MADEMOISELLE HELOUIN.

Merci! (Madame Laroque, Marguerite et Madame Aubry, toutes en
toilettes de fte, entrent par le fond: Maxime les salue et se
tient  l'cart. Alain au fond.)


SCENE V.


MAXIME, ALAIN, MADAME LAROQUE, MARGUERITE, MADEMOISELLE
HELOUIN, MADAME AUBRY.


MADAME LAROQUE, en entrant avec Alain.

Je ne vois pas Desmarets... Est-ce qu'il n'est pas arriv?


ALAIN.

Je vous demande pardon, Madame: mais il est entr d'abord chez
Monsieur.


MADAME LAROQUE.

Ah! trs-bien. (Madame Laroque, Marguerite et madame Aubry se
dirigent vers des siges prpars  droite.)


MADEMOISELLE HELOUIN,  Marguerite qui passe prs d'elle.

Pardon, Mademoiselle, vous avez une fleur de votre coiffure
qui tombe... (Marguerite s'arrte, mademoiselle Hlouin, tout
en s'occupant de rparer la coiffure dit  demi-voix, avec
motion.) Mademoiselle, nous nous tions abuss: M. Odiot a
une soeur, je viens de l'apprendre... et c'est certainement 
la dot de sa soeur qu'il faisait allusion dans cette lettre...


MARGUERITE, saisie tout  coup et lui lanant un regard
terrible.

Ah! il fallait me tuer... c'et t plus gnreux!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Mais j'tais trompe moi-mme...


MARGUERITE, avec une violence contenue.

Vous l'aimiez!... Eh! ne le niez pas!... c'est votre seule
excuse!


MADEMOISELLE HELOUIN.

Peut-tre serait-il temps encore...


MARGUERITE, firement.

Temps encore! Et sa parole! et la mienne! Ah! nous sommes gens
d'honneur, nous autres! (Elle la quitte et va prendre
gravement se place auprs de sa mre.)


SCENE VI.


LES MEMES, BEVALLAN, LE NOTAIRE, ALAIN, au fond.


BEVALLAN, au notaire.

C'est parfait, mon cher ami... vous tes un parfait notaire...
entrez, entrez donc!... Mesdames, je viens prendre vos ordres.
Il y a l une dputation rustique qui dsire tre admise 
vous prsenter ses hommages et ses voeux.


MADAME LAROQUE.

Eh bien, faites entrer, mon ami.


BEVALLAN.

Alain, introduisez... mais les femmes seulement, et les plus
jeunes... Dans une fte tout doit tre gracieux.


SCENE VII.


LES MEMES, puis quelques jeunes filles en costume breton, et,
 leur tte, CHRISTINE OYADEC; elles portent des fleurs.
CHAMPLAIN, vieux paysan  l'air niais, entre au milieu
d'elles.


BEVALLAN, remarquant Champlain.

Eh bien!... eh bien!... les femmes seulement!... Qu'est-ce que
c'est que ce dadais-l?... Qu'est-ce que vous venez faire ici,
vous?


CHAMPLAIN.

Monsieur, je suis avec ces demoiselles.


BEVALLAN.

Mais, je le vois bien... que vous tes avec ces demoiselles...
et c'est ce dont je me plains... Vous n'tes pas une
demoiselle, vous, n'est-ce pas?


CHAMPLAIN.

Ah! non, Monsieur.


BEVALLAN.

Ah! non! Eh bien, allez-vous-en... Il est absurde ce
villageois!


CHAMPLAIN.

C'est que je suis le matre d'cole, Monsieur... c'est moi qui
ai fait le discours... et je venais, dans le cas o la mmoire
leur manquerait...


BEVALLAN.

Ah! c'est le souffleur! c'est diffrent! Entrez, mon brave!
(Aux dames.) C'est le souffleur!... Et quel est l'orateur de
l'aimable troupe?


CHAMPLAIN, montrant Christine.

C'est celle-l, Monsieur...


BEVALLAN.

Ah! la petite au chien... oui, je la reconnais!... Eh bien,
venez mon enfant; je vais moi-mme vous prsenter  ces dames.
(Il la conduit par la main vers la droite;  part.) Elle est
gentille tout  fait cette petite... elle a encore embelli...
(Galamment,  Christine): Comment donc vous appelez-vous, mon
enfant, je ne me souviens pas...


CHRISTINE.

Christine Oyadec, Monsieur.


BEVALLAN.

Ah! bien... Et vous demeurez prs d'ici, sans doute?


CHRISTINE.

Auprs du moulin, oui, Monsieur.


BEVALLAN.

Ah! trs-bien! (Christine s'arrte devant Marguerite;
Champlain derrire Christine; le groupe des jeunes filles un
peu en arrire.)


CHAMPLAIN,  Christine.

Mais va... va donc!


CHRISTINE.

Il faut commencer?


CHAMPLAIN.

Mais oui... va donc... (Lui soufflant.) "Mademoiselle...


CHRISTINE, rcitant avec trouble.

"Mademoiselle, les anciens, dans cette belle fte de
l'hymne, avaient la coutume ingnieuse d'allumer un
flambeau: ce flambeau... (Elle s'arrte.)


CHAMPLAIN, lui soufflant.

"Symbolique!


CHRISTINE.

"Symbolique... ce flambeau symbolique... Mademoiselle...


CHAMPLAIN.

"Deux fois symbolique!"


CHRISTINE,  Champlain.

Mais, je l'ai dit deux fois...


CHAMPLAIN.

Petite bte!


CHRISTINE.

Quoi!... Ah! je ne sais plus... je ne me rappelle plus:
Mademoiselle... excusez... mais je vous assure... que nous
vous aimons bien, et que nous prions le bon Dieu de tout notre
coeur... que vous soyez heureuse... avec votre pouseux.


BEVALLAN, riant.

Brava! brava!


MARGUERITE.

C'est trs-bien, va; merci, mon enfant.


CHRISTINE, montrant Maxime, avec curiosit.

C'est-il Monsieur que vous pousez?


MARGUERITE.

Non, mon enfant.


CHRISTINE, montrant Bvallan.

C'est donc Monsieur?


MARGUERITE.

Oui.


CHRISTINE.

Ah! tant pis!


BEVALLAN, affectant de rire.

Brava!... brava!... charmante!... navet agreste!


MADAME LAROQUE.

Vous viendrez me trouver toutes demain matin, Mesdemoiselles.


LES JEUNES FILLES ET CHAMPLAIN,  l'unisson.

Oui, Madame.


BEVALLAN.

C'est cela, c'est convenu... Allez, enfants, allez... (Les
jeunes filles se retirent au fond.) Et maintenant, mon cher
notaire, si vous voulez faire votre petite installation...
L... trs-bien... (Comme le notaire vient de s'asseoir, il se
fait au dehors une certaine agitation; Bvallan se retourne.)
Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? qu'est-ce qui arrive?
(Desmarets se prsente au fond; Bvallan va au-devant de lui;
madame Laroque se lve.)


SCENE VIII.


LES PRECEDENTS, DESMARETS


(Bvallan change quelques mots  voix basse avec Desmarets.)


MADAME LAROQUE.

Eh bien... qu'y a-t-il?... De grce, Messieurs!


BEVALLAN.

Mon Dieu, Madame... je suis dsespr... Monsieur votre pre
est plus souffrant...


MADAME LAROQUE.

Plus souffrant?


DESMARETS.

Oui, Madame... Il a t pris subitement d'une grande agitation
fivreuse... et ces brusques changements dans l'tat d'un
malade sont toujours des symptmes graves...


MADAME LAROQUE.

Ah! mon Dieu!... mais j'y cours... Marguerite, mon enfant...
allons... vite!... ah!... (Les jeunes filles restes au fond
s'cartent avec un mouvement de terreur; M. Laroque parat,
marchant d'un pas roide et sinistre; il s'arrte et s'appuie
contre les piliers de la porte. Alain le suit. Madame Laroque,
sa fille et Desmarets s'approchent du vieillard.)


SCENE IX.


LES PRECEDENTS, M. LAROQUE, ALAIN.


DESMARETS,  demi-voix,  Alain.

Comment, Alain... vous l'avez laiss...


ALAIN.

Monsieur a voulu sortir... je n'ai pu l'en empcher...


MARGUERITE, allant au-devant du vieillard.

Mon pre... me reconnaissez-vous? (M. Laroque fait un signe de
tte grave et affectueux.) Voulez-vous mon bras? (Le vieillard
refuse.) Vous tes fatigu?... Vous voulez vous reposer? (M.
Laroque consent d'un signe de tte.)


DESMARETS.

Eh bien, approchez ce fauteuil... fermez ces fentres... Vous
devez vous trouver mieux ici, Monsieur... On y respire au
moins, n'est-ce pas?... (M. Laroque, aprs une faible signe de
tte, s'assoit dans le fauteuil. Desmarets continue,
s'adressant aux femmes.) Tant qu'il se trouvera bien ici, il
faut l'y laisser... Et quant  vous, Mesdames, vous ferez bien
de vous retirer. Il est plus calme maintenant... il n'y a
aucun danger immdiat... rservez vos forces: vous en aurez
besoin bientt, je le crains...


MADAME LAROQUE.

Oh! nous ne pouvons le quitter maintenant... mon ami... Nous
allons seulement, Marguerite et moi, changer ces toilettes,
qui font un trop cruel contraste, et nous revenons aussitt...


DESMARETS.

Eh bien, Madame, allez... M. Maxime et moi nous veillerons
pendant ce temps-l.


MAXIME.

De grand coeur.


BEVALLAN.

Mon Dieu, je m'offre galement.


DESMARETS.

Plus tard, Monsieur, plus tard... il ne faut pas top de monde
 la fois... pas de bruit!... il dort... vous voyez. (Il sort
par le fond. Elles sortent  gauche.)


SCENE X.



LAROQUE,  demi renvers et endormi dans le fauteuil, 
droite, MAXIME, DESMARETS.


(Demi-nuit: on a enlev ou teint les bougies; il ne reste
plus qu'une lampe pose sur la table  gauche.)


MAXIME.

Eh bien?


DESMARETS.

Eh bien... c'est la fin, je crois... mais pas immdiatement;
la lutte... peut tre fort longue.


MAXIME.

Rien  faire?


DESMARETS.

Rien! Seulement on peut essayer de quelque potion calmante...
Je vais vous laisser deux minutes pour faire prparer cela.


MAXIME.

Allez, mon ami...


DESMARETS.

Dites  ces dames que je suis l.


MAXIME.

Bien. (Desmarets sort  droite.)


SCENE XI.


MAXIME, M. LAROQUE.


MAXIME, regardant le vieillard endormi.

Ce malheureux!... Aprs tout, il s'est repenti... il a
souffert... il a expi!... et c'est moi que la Providence
charge de veiller sur son dernier sommeil! Etrange destin! Ah!
ce sommeil, je le lui envie!... Cette journe m'a bris! (Il
s'asseoit prs de la table.) Que je suis las! (Il appuie sa
tte sur sa main: la lumire de la lampe claire son visage.
Le vieillard s'veille: ses yeux, troubls, s'arrtent sur le
visage de Maxime; il parat frapp d'tonnement et de terreur;
il se lve avec effort. Maxime, pouvant, se lve en mme
temps. La porte du fond s'ouvre: Marguerite parat, et regarde
son pre d'un oeil tonn et bientt terrifi.)


SCENE XII.


MAXIME, M. LAROQUE, MARGUERITE.


MONSIEUR LAROQUE, d'une voix suppliante.

Monsieur le marquis, pardonnez-moi!


MARGUERITE,  part.

Ciel! (Maxime, glac d'effroi, reste immobile et muet.)


MONSIEUR LAROQUE, avanant de deux pas vers Maxime, avec une
solennit de spectre.

Monsieur le marquis, pardonnez-moi!


MARGUERITE, avec terreur.

Mon Dieu! que dit-il?


MAXIME, comprenant tout  coup marche sur le vieillard, et
s'arrtant devant lui, il lve une main sur sa tte.

Soyez en paix, Monsieur, je vous pardonne! (Le visage du
vieillard exprime soudain une joie exalte. Il chancelle. --
Maxime le soutient.)


MARGUERITE, accourant  Maxime.1 [1. Maxime, Laroque,
Marguerite.]

Monsieur, que signifie cela? Parlez! Dites! Vous connaissez
quelque secret terrible!


MAXIME.

Moi! Aucun... je me prte  son dlire, voil tout.


MARGUERITE.

Mon pre... mon pre chri... parlez... parlez encore... je
vous en supplie... Vous avez quelque pense... quelque
souvenir qui vous tourmente... n'est-ce pas? n'est-ce pas?
dites... mon pre... parlez... au nom du ciel... au nom du
Dieu de misricorde! (Le vieillard entr'ouvre les lvres comme
pour parler. Marguerite coute avec angoisse. Tout  coup, il
tend les bras, pousse un soupir profond et retombe sans
mouvement dans le fauteuil.)


MARGUERITE, poussant un cri.

Ah! ma mre! (Elle tombe  genoux.)


SCENE XIII.


LES MEMES, DESMARETS, arrivant  la hte.


DESMARETS, aprs avoir touch le coeur du vieillard.

Mademoiselle, priez!


FIN DU QUATRIEME ACTE.




ACTE CINQUIEME


VIIe TABLEAU


Mme dcor qu'au tableau prcdent. -- Une table au milieu du
salon. -- Bougies allumes.


SCENE I.


MAXIME, BEVALLAN, debout prs de la table; LAUBEPIN, assis au
milieu; MADAME LAROQUE, MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN,
assises autour de la table.


LAUBEPIN.

Vous ne jugez pas  propos, Madame, de convoquer ici les
domestiques de cette maison?


MADAME LAROQUE.

Est-ce ncessaire; mon ami?


LAUBEPIN.

Nullement, Madame.


MADAME LAROQUE.

Eh bien, restons entre nous, je prfre cela.


LAUBEPIN.

Soit! Madame et Mademoiselle, vous avez bien voulu, il y a
huit jours, en m'annonant la perte douloureuse que vous
veniez de subir, m'inviter  me rendre prs de vous, et
m'investir d'une mission de haute confiance, celle de procder
 l'inventaire officiel des papiers particuliers de feu M.
Laroque, votre beau-pre et grand-pre. Je vous rendrai compte
sommairement d'abord des rsultats de mon examen, aprs quoi
nous entrerons dans le dtail des chiffres. Et d'abord,
Mesdames, bien que toutes les pices relatives aux volonts
testamentaires de M. Laroque fussent tiquetes et numrotes
avec soin, je dois vous dire que je n'ai pu mettre la main
jusqu'ici sur la pice n 1. La pice n 1 manque. (Madame
Aubry jette un regard sur Maxime.) La pice n 2 rgle
trs-honorablement le domaine de madame Laroque.


MADAME LAROQUE.

Bien, bien, passez, mon ami; je suppose que ma fille ne me
laissera pas mourir de faim: ainsi je suis parfaitement
tranquille.


BEVALLAN.

Quant  cela, chre Madame, je suis l, moi! (A demi-voix 
Laubpin.) Quel est le chiffre?


LAUBEPIN.

Un peu de patience, Monsieur, s'il vous plat... La pice n 3
pourvoit aux intrts de Mademoiselle Hlouin. (Mademoiselle
Hlouin regarde Maxime comme pour le remercier.)


MADAME LAROQUE.

J'en suis enchante, ma chre petite...


MADEMOISELLE HELOUIN.

Madame!


LAUBEPIN.

La pice n 4 contient divers legs en faveur des domestiques,
et c'est tout.


MADAME AUBRY.

Vous tes sr que c'est tout, Monsieur?


LAUBEPIN.

Parfaitement, Madame.


MADAME AUBRY.

Ainsi, il n'y a rien pour moi?


MADAME LAROQUE.

Voyons, ma chre cousine, tranquillisez-vous; nous partagerons
la mme chaumire.


MADAME AUBRY, avec aigreur.

Je vous remercie, ma cousine, mais il n'en est pas moins
extraordinaire... Au surplus, je sais  qui je dois tout cela.
(Elle regarde Maxime.) Monsieur que voil m'a toujours honore
de son amiti particulire... et je crois comprendre...


MAXIME.

Moi, Madame, je ne comprends pas.


MADAME AUBRY.

Vous comprendriez peut-tre mieux, Monsieur, si je vous
demandais ce qu'est devenue la pice n 1.


MAXIME, troubl.

Madame... (Tous les regards se fixent sur lui.)


MADAME LAROQUE.

Qu'est-ce que vous voulez dire, ma cousine?


LAUBEPIN.

Oui... Madame... que voulez-vous dire? Daignez vous expliquer.


MADAME AUBRY.

Je veux dire qu'un certain jour j'ai vu, de mes deux yeux,
Monsieur brler une pice dtourne de ce portefeuille, et que
l'enveloppe de cette pice que j'ai trouve au pied de votre
brasero et que j'ai eu soin de recueillir, porte prcisment
le numro qui manque ici, et pour preuve je vais vous chercher
cette enveloppe. (Elle se lve: tous se lvent en mme temps:
des domestiques emportent la table au fond.)


LAUBEPIN.

Restez, Madame... Maxime, rpondez.


MADAME LAROQUE.

Monsieur Maxime?


BEVALLAN.

Eh bien, Monsieur!


MAXIME, avec embarras.

Madame dit vrai... seulement, elle s'abuse sur le caractre de
cette pice; elle ne contenait aucune disposition en sa
faveur, c'tait une pice insignifiante que j'ai cru pouvoir
brler. (Laubpin le regarde avec stupeur.)


BEVALLAN,  part.

Ma foi! c'est un peu trop fort, a!


MADAME LAROQUE,  Maxime.

Comment, c'est vous qui avez fait un tel abus de notre
confiance?


MAXIME.

Madame, vous vous trompez, je le rpte, sur le caractre...


LAUBEPIN.

Mais enfin, cette pice, quel en tait le contenu?


MAXIME, avec contrainte.

Je ne saurais le dire. (Mouvement dans l'assistance.)


MADAME LAROQUE.

Monsieur, je le regrette profondment, mais vous devez
reconnatre que ds ce moment nous ne pouvons vivre sous le
mme toit.


MAXIME.

Madame, je le reconnais. (Il s'incline.) Adieu... (Il
s'loigne.)


MARGUERITE.

Monsieur Maxime, n'avez-vous donc rien... rien  dire pour
votre dfense?


MAXIME.

Rien. (Il salue de nouveau et sort par le fond.)


SCENE II.


LES MEMES, except MAXIME.


LAUBEPIN,  part.

Oui... oui... je comprends! c'est cela!


MADAME LAROQUE.

Eh bien, mon pauvre Laubpin, voil une dception!


LAUBEPIN.

Oui, Madame, oui.


BEVALLAN.

Moi, je dclare que le fait ne me surprend nullement... Ce
Monsieur-l, ds le principe...


MADAME AUBRY.

Oui, c'est trs-bien... mais tout cela ne me rend pas mon
legs... car je suis bien convaincue que ce papier...


LAUBEPIN.

Calmez-vous, madame Aubry... Si cette pice contenait votre
legs, en effet, rien n'est perdu... car cette pice, j'en ai
le double: le voici!


TOUS.

Comment?


LAUBEPIN.

Par un surcrot de prcautions, bien justifi aujourd'hui, M.
Laroque m'avait confi ce secret qu'il m'tait interdit de
rvler tant qu'il a vcu... que j'esprais ne rvler
jamais... Mais il le faut... (A Marguerite et  sa mre.)
Lisez!


MARGUERITE, parcourant le papier  la hte.

Le marquis de Champcey... Sainte-Lucie... Quoi!... Est-ce
possible... Oh! Dieu... oui, ces paroles mystrieuses...
suprmes! Je les comprends maintenant, ah! quelle honte!


MADAME LAROQUE.

Ma fille! chre enfant!


LAUBEPIN,  Marguerite.

Voulez-vous que je le rappelle?


MARGUERITE.

Lui! jamais!... Rougir devant lui! jamais! qu'il reste! qu'il
reste ici!... Monsieur! C'est  nous... c'est  nous de
partir!... Venez, ma mre, venez... Sortons d'ici. (A
Laubpin.) Vous entendez! jamais! Oh! quelle honte! (Elle sort
 gauche. Madame Laroque et mademoiselle Hlouin la
soutiennent et sortent avec elle.)


SCENE III.


MADAME AUBRY, LAUBEPIN, BEVALLAN.


BEVALLAN.

Eh bien, cher Monsieur... qu'est-ce qu'il y a donc? ne peut-on
savoir...?


MADAME AUBRY.

Oui, parlez, de grce.


LAUBEPIN.

Il y a, que la fortune de M. Laroque, par suite d'vnements
de famille relats dans cette pice, appartient  M. Maxime,
et que mademoiselle Marguerite parat dispose  la lui
restituer.


BEVALLAN.

Ah ... qu'est-ce que vous me contez l?


LAUBEPIN.

Je n'ai pas  vous expliquer le fait; mais quant au fait je
vous l'atteste.


MADAME AUBRY.

Eh bien, mais alors, dites-moi... il n'y a qu'une chose 
faire, je vais le leur dire... (Se retournant, prs de sortir
 gauche.) Il y a assez longtemps qu'ils s'aiment d'ailleurs!


SCENE IV.


BEVALLAN, LAUBEPIN.


BEVALLAN, qui a rflchi.

Ah, ... que dit-elle donc!... Est-ce vrai qu'ils s'aiment,
ces jeunes gens, vraiment? Mais alors, je vais dire comme
elle, moi...


LAUBEPIN, un peu railleur.

Mais non... rassurez-vous... Vous avez la parole de
Marguerite, et on ne peut pas vous demander non plus d'immoler
vos sentiments!


BEVALLAN, affectant la gnrosit.

On ne peut pas me demander d'immoler! mais, ma parole, je ne
sais pas comment on me juge, moi... je ne sais pas ce que j'ai
fait... on me juge tout de travers, on me prend pour un
misrable, sans me, sans coeur... mais je suis un homme de
sacrifice, moi, au contraire, de dvouement... je...


SCENE V.


LES MEMES, ALAIN.


ALAIN, entrant  la hte par le fond.

M. Laubpin, si vous pouviez venir prs de ces dames...
Mademoiselle Marguerite est dans un tat qui fait piti... et
Madame vous supplie...


LAUBEPIN.

J'y vais...


BEVALLAN.

Eh bien, je vous accompagne, moi; je vais dire qu'on fasse
comme si je n'existais pas. Qu'est-ce que je demande, moi,
qu'on fasse comme si je n'existais pas... voil tout! On en me
connat rellement pas! (Laubpin et Bvallan sortent 
gauche.)


SCENE VI.


ALAIN, puis MAXIME.


ALAIN, teignant les bougies.

Ah! qu'est-ce qui se passe donc, mon Dieu! M. Maxime qui s'en
va... et mademoiselle qui veut s'en aller aussi...  pied...
la nuit...


MAXIME, entrant par le fond, timidement.

Alain!


ALAIN.

Ah! Monsieur! que je suis content de vous voir encore une
fois!...


MAXIME.

Rends-moi un dernier service, mon ami... Il y a dans ma
chambre deux ou trois paquets que je te prie de faire porter
au bout de l'avenue... o le voiturier va les prendre dans
quelques minutes... Va, mon ami... je te suis...


ALAIN.

Monsieur!


MAXIME.

Est-ce que tu me refuses?


ALAIN.

Ah! grand Dieu! Non, Monsieur.


MAXIME.

Allons, va. (Alain part par le fond en murmurant tristement.)


SCENE VII.


MAXIME, seul.

Allons! il faut partir. C'est la dernire preuve, mais la
plus amre aussi. Partir! En ce moment, il me semble que je
n'ai rien souffert. Ce lieu de continuelles tortures, 
l'instant o je le quitte pour jamais, c'est un paradis!...
Ah! qu'on est faible! j'tais l tout  l'heure dans ce
jardin, comme un enfant, piant le moment o je pourrais me
glisser dans ce salon... pour tre une minute encore prs
d'elle... Oui, c'est l que toute cette journe je l'ai vue
prs de sa mre... Cette broderie, sa main l'a touche. (Il
prend la broderie et la presse sur ses lvres.) Ah! que je
l'aimais! Adieu! adieu! (Marguerite parat  gauche et
s'arrte.)


SCENE VIII.


MAXIME, MARGUERITE.


MAXIME, sans la voir.

Ah! c'est trop de faiblesse! partons. (En se retournant, il
aperoit Marguerite.) Ah!


MARGUERITE, s'inclinant.

Monsieur le marquis, pardonnez-moi!


MAXIME, avec une profonde motion.

Vous pardonner... (Il s'approche, et pliant le genou.) mais je
t'adore!...


SCENE IX.


MAXIME, MARGUERITE, BEVALLAN, LAUBEPIN, MADAME LAROQUE, MADAME
AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN, ALAIN.


MADAME LAROQUE.

Maxime, mon fils.


MAXIME.

Madame... (A Laubpin.) Mon ami...


BEVALLAN.

Monsieur de Champcey... j'avais toujours senti vers vous un
attrait que je m'explique maintenant!


MAXIME.

Monsieur!...


ALAIN.

Il est gentilhomme... j'en tais sr!1 [1. Alain, mademoiselle
Hlouin, madame Laroque, Marguerite, Maxime, Laubpin,
Bvallan, madame Aubry.]


MADAME LAROQUE.

Marguerite, dis-lui...


MARGUERITE, l'attirant un peu sur le devant de la scne.

Vous savez que je ne puis accepter de vous que la moiti de
votre fortune, et que votre soeur...


MAXIME.

Marguerite!


MARGUERITE, avec me.

Ah! que je l'aime, votre soeur!




FIN









End of the Project Gutenberg EBook of Le roman d'un jeune homme pauvre (Play), by 
Octave Feuillet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE ***

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and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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