The Project Gutenberg EBook of L'eau profonde, by Paul Bourget

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Title: L'eau profonde
       Les pas dans les pas

Author: Paul Bourget

Release Date: October 12, 2008 [EBook #26891]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EAU PROFONDE ***




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                              PAUL BOURGET

                        DE L'ACADMIE FRANAISE

                             L'EAU PROFONDE
                                 ______

                          LES PAS DANS LES PAS
                                 ______

                            Cinquime mille

                                 PARIS

                             LIBRAIRIE PLON
                PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                         8, RUE GARANCIRE--6e

                         _Tous droits rservs_




_Il a t tir de cet ouvrage_

  20 exemplaires sur papier de Chine numrots de 1  20,
  10 exemplaires sur papier du Japon numrots de 21  30,
  70 exemplaires sur papier de Hollande numrots de 31  100.




A LA MME LIBRAIRIE

OEUVRES COMPLTES

DE PAUL BOURGET

CRITIQUE. 2 volumes in-8.

  *I. Essais de psychologie contemporaine. (Baudelaire, Renan,
      Flaubert, Taine, Stendhal, Dumas fils, Leconte de Lisle,
      les Goncourt, Tourguniev, Amiel.)--Appendices.

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  *I. Cruelle nigme.--Un Crime d'amour.--Andr Cornlis
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  *III. Le Disciple.--Un Coeur de femme.
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  *V. Une Idylle tragique.--La Duchesse bleue.
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Les volumes prcds d'un astrisque sont en vente (octobre 1903).




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  Essais de psychologie contemporaine, 2 vol.--tudes et
  Portraits, 2 vol.--Outre-Mer, 2 vol.--Sensations d'Italie, 1 vol.

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  Cruelle nigme, suivi de Profils perdus, 1 vol.--Un Crime
  d'amour, 1 vol.--Andr Cornlis, 1 vol.--Mensonges, 1 vol.
  --Physiologie de l'amour moderne, 1 vol.--Le Disciple, 1 vol.
  --Un Coeur de femme, 1 vol.--La Terre promise, 1 vol.
  --Cosmopolis, 1 vol.--Une Idylle tragique, 1 vol.
  --La Duchesse bleue, 1 vol.--Le Fantme, 1 vol.--L'tape, 1 vol.

NOUVELLES

  L'Irrparable, suivi de: Deuxime Amour, Cline Lacoste
  et Jean Maquenem, 1 vol.--Pastels et Eaux-Fortes, 1 vol.
  --Franois Vernantes, 1 vol.--Un Saint (et autres nouvelles), 1 vol.
  --Recommencements, 1 vol.--Voyageuses, 1 vol.--Complications
  sentimentales, 1 vol.--Drames de famille, 1 vol.--Un Homme
  d'affaires (et autres nouvelles), 1 vol.--Monique
  (et autres nouvelles), 1 vol.

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  La Vie inquite, Petits Pomes, Edel, les Aveux, 1 vol.

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  Un Divorce, roman.

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
trangers, y compris la Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section
de la librairie) en octobre 1903.




L'EAU PROFONDE

  _A Henri Amic._


Beaucoup de proverbes revtent, en passant d'un pays dans un autre,
une physionomie si diffrente que cette variation seule prouverait
combien les caractres nationaux demeurent des ralits radicalement
distinctes et irrductibles. Le Franais, par exemple, dit d'un homme
heureux qu'il est n coiff; l'Anglais, qu'il est n avec une
cuiller d'argent dans la bouche. Deux dictons, deux races, deux
destines: un peuple lger, fringant, lgant, d'une part, amoureux de
la galanterie, passionn de plaire et volontiers frivole;--une nation,
d'autre part, avide et solide, prise du positif et qui veut du
confortable dans du luxe. Voil quelques premiers traits dans un
premier proverbe, voici d'autres touches dans un second. De quelqu'un
qui ne se livre pas, le Franais dit: Il n'est pire eau que l'eau qui
dort; l'Italien: Les eaux paisibles brisent les ponts; l'Anglais:
Les eaux tranquilles roulent profondes. Et tous les trois ont
raison--dans leur pays. Pour le Franais, si instinctivement expansif
et sociable, une joie qu'il ne communique point est une moiti de joie,
une peine qu'il garde sur son coeur, une double peine. Il juge ses
voisins d'aprs lui, et, devant une rserve prolonge, il se mfie.
L'Italien, lui, si naturellement rflchi et calcul, pousse la
mfiance plus loin encore. Dans toute retenue il voit une menace, dans
tout silence un pige; mais Machiavel est de Florence, du pays o la
finesse ne va jamais sans la grandeur, et cet aphorisme d'exprience
prudente se _dsembourgeoise_, si l'on peut dire. Il s'ennoblit d'une
belle mtaphore qui vous dessine une arche, roussie par d'innombrables
soleils, sur le glauque Arno ou le Tibre jaune. Chez les Anglais,
l'esprit raliste s'accompagne de la plus solitaire, de la plus
mditative rverie. Regardez la carte de leur le. Vous y verrez que
Manchester est voisin des lacs et du comt de Wordsworth. Tout 
l'heure ces ternels gaigneurs avaient un adage de gloutonnerie
rapace. Ils en ont un maintenant d'une grce sauvage, qui ne
dparerait pas les discours du Jacques de _Comme il vous plaira_, et
l'Anglo-Saxon n'apparat-il pas ainsi, dans toute son histoire et
toute sa littrature: durement brutal quand il est brutal, trangement
songeur quand il est songeur? Ces deux petites phrases racontent cela
dans le raccourci de leurs formules.

                   *       *       *       *       *

Il n'est que juste d'ajouter que ces dfinitions de psychologie
ethnique comportent d'innombrables exceptions. La preuve en est que ce
ressouvenir de ce potique proverbe anglais sur les eaux profondes
s'voque  ma pense-- ironie!--au moment de rapporter une aventure
parisienne, arrive l'autre automne, et dont l'hrone n'a pas dans
les veines la moindre goutte de sang britannique. Aucune image
pourtant ne m'a paru mieux rsumer l'impression que m'a laisse ce
petit drame sentimental, lorsqu'il me fut appris par des confidences
dont je respecterai le mystre. Cette tragdie de salon s'tant joue
sans clats, entre un trs petit nombre de personnages, un changement
de noms et de quelques dtails sauvegardera un anonymat dont le
lecteur reconnatra la ncessit, s'il veut bien admettre, malgr la
singularit de certains dtails, que tout, ici, sous cette rserve
ncessaire, est strictement vrai. Peut-tre, une fois le rcit achev,
la lectrice, elle, si elle s'est intresse aux secrtes preuves de
la dlicate femme dont l'_Eau profonde_ est l'histoire,
comprendra-t-elle que ces deux mots aient, par une irrsistible
concidence, tent l'historien. Il et voulu retrouver, pour tracer ce
portrait, la plume avec laquelle Balzac a dessin le profil de sa
Madame Jules, cette hrone d'un pisode plus romanesque encore et un
peu analogue. Il a cru du moins indiquer tout ce qu'il laissera de
forcment inexprim en inscrivant sur la premire page un rappel du
vieux proverbe shakespearien. Peut-tre aussi cette indulgente
lectrice trouvera-t-elle un symbole dans le contraste entre le
parisianisme des endroits o cette chronique de moeurs droule ses
incidents et les visions d'outre-Manche qu'aura voques pour elle ce
_Still waters run deep_:--la coule taciturne d'un fleuve d'Irlande
parmi ses prairies, l'immobilit vaporeuse d'un lac d'cosse dans la
solitude de ses roses bruyres?... Pour peu qu'elle soit d'une
sensibilit tendre et farouche au fond, et la prisonnire de ces
desschants devoirs, de ces meurtriers plaisirs que reprsente ce
malheur envi: une situation de monde, cette anti-thse n'est-elle pas
celle de toute son existence? Elle voudrait, autour de ses motions,
de ses esprances, de ses regrets, un cadre de nature qui leur
ressemblt, et elle doit passer de la rue de la Paix et d'un essayage
chez un grand couturier  une tourne de visites dans la
Plaine-Monceau, les Champs-lyses, le faubourg Saint-Germain, pour
rentrer, s'habiller, dner en ville ou recevoir, et finir sa soire
dans quelque cohue prtendue lgante ou dans quelque loge d'un
thtre prtendu amusant. Il faut croire que ces heurts presque
meurtriers du coeur et du milieu ont une espce d'attrait malsain,
frelat, mais bien fort, et qu'ils correspondent, dans les
sensibilits les plus fines,  un inexplicable besoin de sursaut. Car
Paris et sa socit, ou mieux,--le recrutement, fantastiquement
composite, du monde actuel, exige ce pluriel,--Paris donc, et ses
socits, continuent de retenir tant de personnes que leur fortune
rendrait libres de s'enfuir! Elles en maudissent quotidiennement la
servitude, l'atmosphre morale, et elles ne s'en vont pas, comme si,
partout ailleurs, l'intensit de leur vie devait tre diminue.
L'anecdote rapporte ici prouvera qu'en effet cette ville, qui ralise
 chaque heure le mot clbre de l'Empereur sur l'impossible, abrite
tout dans son dcor htroclite, mme de grandes mes...




I

SUR UNE PISTE


J'ai dit que cet pisode datait de l'automne dernier. J'aurais mieux
fait de dire: son dnouement. La portion dramatique de l'aventure ne
fut, comme il arrive souvent, que l'explosion d'une mine longtemps
creuse. Mais sans un trs petit hasard, et bien improbable, ce
travail souterrain, et-il jamais abouti? La vie humaine est ainsi: le
ncessaire et le fortuit s'y mlangent d'une telle faon qu' regarder
ces entrelacs de causes et d'effets on prouve une impression
indmlable de logique et d'incohrence o seule la foi en une
souveraine raison nous permet de pressentir une action providentielle.
C'est l un point de vue d'ensemble et que notre philosophie conoit
quand elle s'exerce sur une suite d'annes. Cette philosophie reste
dpourvue lorsqu'elle essaie d'interprter dans un pareil sens des
vnements d'une radicale insignifiance: celui, par exemple, qui
prcipita la tragdie que j'ai l'intention de raconter,--une visite
d'une jeune femme dans un grand magasin de nouveauts!

La jeune femme dont il s'agit et que j'appellerai, en lui conservant
son titre,--ce dtail a sa petite importance,--la baronne de La Node,
tait en qute de tapis volants, fort bourgeoisement. Elle avait
entendu dire que le grand magasin en question avait reu un arrivage
de vieilles carpettes d'Orient. Elle tait donc venue l par ce
commencement d'une aprs-midi de novembre, avec l'esprance qu'elle
pourrait,  ce moment de la journe, se faire montrer quelques
chantillons, en vitant la foule. Ayant trouv ce qu'elle cherchait,
elle regagnait la sortie d'un pas lent, le regard amus, malgr elle,
aux mille et mille objets de toute provenance et de tout usage,
entasss sur les comptoirs, pendus aux murs, accrochs  des tringles,
empils dans des armoires, tals dans des vitrines. Le tableautin est
trop connu pour mriter mme un crayon. La jeune baronne tait entre
dans le magasin,  deux heures. Il n'en tait que trois, et dj cette
foule, qu'elle avait dsir viter, commenait de la presser de toutes
parts. L'norme btisse regorgeait de ce formidable afflux fminin qui
semble donner raison aux prophtes de la dmocratie. Le rve du
nivellement universel n'est-il pas ralis dans le ddale d'un pareil
emporium? Les diverses classes n'y sont-elles pas confondues, dans un
ple-mle extravagant? La modeste pouse du fonctionnaire  dix-huit
cents francs y coudoie la compagne du financier juif, dont les
bnfices de bourse se chiffreront, le 31 dcembre, par un
demi-million. La provinciale, pour laquelle le voyage  Paris est un
vnement, y frle l'trangre qui va de Saint-Ptersbourg au Caire et
de Cannes  New-York, sur un oui, sur un non, aussi facilement qu'elle
est venue ici de son htel de la place Vendme. La fille  la mode,
que son automobile de grande marque attend  la porte, croise
l'tudiante du quartier Latin qui a trottin le long des rues, pour
pargner au budget de son mnage bohmien les trente centimes du
tramway. Le colossal bazar n'a-t-il pas une tentation pour chaque
dsir, une occasion pour chaque besoin? Mme une grande dame
authentique, qui n'et eu, voici cinquante ans, que des fournisseurs
personnels, finit par avoir recours au banal et commode caravansrail,
quitte  s'y promener, comme faisait Mme de La Node, en dpit de la
promiscuit force, avec cet air patricien qui ne s'imite pas, qui ne
se dfinit pas. On discerne  peine en quoi il rside. C'est une faon
de poser le regard et de porter la tte, de se tenir et de marcher, o
il y a de la rserve et de l'assurance, de la fiert et du naturel, un
rien de hauteur et de la simplicit, un quant--soi tout en nuances.
Mais aucune femme, ni aucun homme ne s'y trompe. Certes, Mme de La
Node n'avait en elle, quand on analysait sa personne, rien de
particulirement remarquable. Il semblait qu'elle dt passer partout
inaperue. C'tait une femme plutt petite, jolie, d'une joliesse un
peu menue, un peu sche. Elle avait des yeux bruns dont les prunelles
se faisaient aisment ternes au repos; des cheveux chtains, pareils 
tous les cheveux chtains; une taille mince, pareille  toutes les
tailles minces. Ses toilettes n'offraient, elles non plus, rien de
trs affirm, de trs voyant. Elle tait habille, ce jour-l, d'une
robe de ville, d'un petit velours marron avec un semis de pois blancs,
et coiffe d'un chapeau assorti, sans le moindre caractre
d'excentricit. Et les acheteurs et les acheteuses qu'elle croisait la
suivaient d'un regard plus appuy, les vendeurs s'avanaient  son
approche avec un empressement plus dfrent. De ravissants dtails:
des oreilles coquettement ourles, des dents trs blanches et bien
ranges, la finesse de ses mains et de ses pieds, corrigeaient sans
doute ce que cet aspect gnral aurait eu d'indiffrent,--n'et t le
_je ne sais quoi_. Mais elle l'avait, ce _je ne sais quoi_, et elle
savait qu'elle l'avait. Un lger, un imperceptible pli d'impertinence
flottait, plus encore qu'il ne se creusait, au coin de ses narines
minces et de ses lvres, sensuelles tout ensemble et sans bont.
C'tait le dfaut de cette physionomie: rendue  elle-mme, et quand
rien ne suscitait son attention, comme maintenant, il s'en dgageait
une maussaderie qui pouvait dceler galement l'apathie d'une
Parisienne puise de frivolits et une extrme surveillance de soi.
Cet air inamusable tait tellement empreint sur ce visage dlicat et
inexpressif qu'il dcourageait aussitt l'attention que
l'aristocratique allure de la passante avait suscite.

--Ce n'est pas la peine d'essayer... se disaient les vendeurs, qui
se rabattaient sur d'autres clientes, d'aspect plus avenant.

--A quoi bon?... songeaient les jeunes gens, comme il s'en rencontre
toujours dans ces foules, prts  suivre indfiniment une femme
distingue, sans l'aborder,--pour en rver ensuite, non moins
indfiniment. Pourtant, si l'un d'eux se ft attach aux pas de la
visiteuse, il et vu subitement,  une certaine minute de cette
promenade dans les galeries du grand magasin, ces traits, d'une
froideur presque impassible, se contracter dans une expression de
curiosit aigu, un clair s'allumer dans ces prunelles mornes, ce pas
indiffrent se hter. Il fallait que, parmi cette foule houleuse qui
pitinait et bruissait dans l'atmosphre de plus en plus touffante,
Mme de La Node et aperu quelque chose ou quelqu'un qui veillait en
elle des motions profondes, car cette mtamorphose instantane, et
qui, pour l'observateur tranger, et tenu du miracle, s'tait
accomplie sur un coup d'oeil. Une silhouette, apparue et reconnue,
entre tant d'autres, au bas d'un escalier, y avait suffi; et voici que
ses petits pieds prcipitaient cette descente, voici qu'elle se
haussait par-dessus les paules dresses devant elle, pour ne pas
perdre de la vue la personne dont la seule prsence venait de la
saisir ainsi. Cette prsence n'avait pourtant rien que de trs naturel,
et cette personne n'tait autre qu'une de ses cousines qui tait, ou
passait pour tre une de ses amies intimes, la plus intime, la jeune
marquise de Chaligny. Mais Jeanne de La Node avait ses motifs, et de
trs pressants (la suite de ce rcit le dmontrera trop), pour
attacher une importance extrme aux moindres faits et gestes de cette
prtendue amie:

--Valentine ici?..., se disait-elle donc en se glissant  travers le
flot de plus en plus serr des acheteurs. Elle tait guide par la
couleur grise de deux larges ailes d'oiseau qui garnissaient le
chapeau de Mme de Chaligny, aprs qu'elle m'a refus de sortir
ensemble, parce quelle avait  faire des visites? C'tait donc un
prtexte pour ne pas tre avec moi... J'observais bien qu'elle
changeait. Elle a des soupons. Je le rpte  Norbert, depuis
Deauville... Mais voil une occasion de l'interroger, ou jamais: ce
refus de ma compagnie, et puis qu'elle soit l... Quand on veut savoir
la vrit sur les grandes choses, il vaut mieux prendre de tout petits
moyens... D'ailleurs,  sa mine, quand elle me verra, je jugerai ce
qui en est...

Ce discours intrieur enveloppait un de ces redoutables secrets comme
la vie lgante en cache tant sous ses rites frivoles. De se le
prononcer avait mis du rose aux joues d'ordinaire trop ples de la
jeune femme. Ses mouvements avaient pris une agilit qui dj, malgr
les obstacles, la rapprochait de celle qu'elle poursuivait. Encore
quelques secondes, elle la rattrapait,--quand, tout d'un coup, elle
commena de ralentir son allure, comme si une ide nouvelle la
dterminait  maintenir la distance qui la sparait de Mme de
Chaligny. C'est qu'en enveloppant, en perscrutant du regard sa cousine
qui ne la voyait pas, Mme de La Node venait d'prouver, en effet, une
impression, d'abord confuse et inconsciente, puis prcise jusqu'
devenir le principe d'une nouvelle curiosit: il lui avait sembl que
l'autre traversait la foule comme quelqu'un qui cherche  s'y perdre,
afin de dpister toute poursuite. La marquise tait habille d'une de
ces robes de teinte neutre qui n'attirent pas l'attention. La voilette
aux mailles serres qui moulait son visage avait t choisie paisse 
dessein. Elle marchait vite, en personne extrmement presse, et sans
prendre garde aux colifichets exposs autour d'elle:

--O va-t-elle?... Cette question n'eut pas plus tt travers
l'esprit de Jeanne qu'elle y avait rpondu mentalement comme auraient
fait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Parisiennes sur mille.--O donc
peut aller une jolie femme de trente ans et qui se cache?...--tait-il
possible pourtant que Valentine, la svre et prude Valentine, ft
vraiment en train de se diriger vers un rendez-vous coupable, ou d'en
revenir? Tout dans son caractre protestait contre une pareille
hypothse. Mme de La Node le savait mieux que n'importe qui, ayant t
leve avec elle, et se trouvant, pour des raisons qui n'taient pas 
sa gloire, au courant des plus intimes secrets de l'existence de sa
cousine. Mais quand une femme n'est pas une honnte femme--et Jeanne
n'en tait pas une--elle ne croit jamais sans rserves 
l'irrprochable vertu d'une autre. Que le plus lger indice la mette
sur la voie de ce que l'argot du monde appelle un paquet, et vous la
verrez, ft-ce  propos de sa meilleure amie, dployer un gnie de
soupon aussi fltrissant que celui d'un vieux magistrat. C'taient
certes des riens et qui pouvaient s'expliquer si simplement: ce refus
de sortir  deux, ce prtexte de visites, puis cette entre dans ce
grand magasin! Il suffisait que Mme de Chaligny n'et pas trouv la ou
les personnes qu'elle allait voir, ou bien qu'en passant rue de Rivoli,
devant la principale faade de l'immense maison de nouveauts, l'ide
d'un achat en retard lui et travers la mmoire. C'tait un rien
encore, cette mise efface, ce voile pais, ce glissement presque
furtif  travers la foule... Et dj cette si vague, cette si gratuite
hypothse d'un mystre criminel contre-balanait, dans l'esprit de
Jeanne, la longue exprience qu'elle avait de la nature de Valentine,
puisqu'elle la suivait de loin, maintenant, et sans l'aborder. Elle la
vit, marchant toujours de ce pied qui va droit vers son but, sans une
distraction, sans un arrt, s'engager de galerie en galerie et gagner
enfin une porte carte du magasin, presque  l'angle de la rue
Saint-Honor, en face de la rue Croix-des-Champs. Mme de Chaligny, au
moment de pousser l'norme battant vitr, fut prise dans un groupe
d'arrivants. Elle dut attendre une minute et elle se retourna. La
poursuivante, qui n'tait qu' quelques mtres, n'eut que le temps,
pour n'tre pas surprise en flagrant dlit de son ignoble espionnage,
de se retourner elle-mme et de s'absorber dans la contemplation d'un
lot d'objets de cuir tals devant elle. Valentine de Chaligny ne
l'avait-elle pas vue, ou bien, l'ayant reconnue, ne s'tait-elle pas
crue reconnue? Toujours est-il que Jeanne, lorsqu'elle regarda de
nouveau, n'aperut plus les ailes grises du chapeau, son point de
repre dans cette course  deux  travers la cohue. Le soupon
grandissant continuait de la possder avec tant de force qu'elle
courut, plutt qu'elle ne marcha, vers la porte, assez vite pour
qu'arrive sur le trottoir son regard circulaire, et qui fouilla trois
rues  la fois, saist la silhouette  la poursuite de laquelle elle
s'acharnait. Mme de Chaligny parlementait avec le cocher d'un fiacre
videmment arrt au passage. Cet homme retenait son cheval impatient
au milieu de la rue Saint-Honor, tout en coutant l'adresse que lui
donnait sa nouvelle cliente, la main sur la portire ouverte. Il fit
le geste d'avoir compris. Les ailes grises s'engouffrrent dans la
voiture. La petite main referma la portire, et le cheval partit dans
la direction du Louvre, si vite que Mme de La Node dsespra de
trouver sur place un vhicule qui lui permt de suivre la piste o le
plus inattendu des hasards la jetait. Elle hla un premier cocher qui
passait, puis un second. A son appel ils opposrent, celui-l un
insolent silence, l'autre un imperceptible haussement d'paules. Ils
avaient tous deux leur voiture occupe.

--Que je suis sotte!... se dit la petite baronne. Je ne la
rattraperais plus maintenant... Il faudrait savoir si elle est sortie
de chez elle avec ses chevaux et ses gens... Et, obissant
machinalement  l'instinct de police soudain veill en elle par cette
rencontre, elle longeait dj le trottoir qui va vers la place du
Palais-Royal. Elle se prparait  passer la revue des quipages qui
attendaient  la queue leu leu. Elle n'eut pas besoin d'une longue
recherche pour reconnatre, debout parmi les autres domestiques en
livre qui stationnaient devant la grande porte, Jean, le valet de
pied de la marquise. Un peu plus loin le cocher Joseph, assis sur son
sige, maintenait les deux chevaux bais, attels au coup officiel.
Valentine avait excut la classique manoeuvre. Elle tait descendue
de sa voiture  cette entre pour assurer un alibi  son emploi
d'aprs-midi, en vertu de l'aphorisme du _Misanthrope sans repentir_:
Avant d'arriver o elle ne veut pas tre vue, une femme qui sort va
toujours o elle veut qu'on la voie.--Et, encore une fois, o donc
peut aller une jolie femme, et de ce rang, qui ne veut pas qu'on la
voie?...




II

HISTOIRE ABRGE D'UNE LONGUE HAINE


Pour comprendre quels sentiments une pareille dcouverte soulevait
chez Jeanne de La Node, il est ncessaire de prciser une situation de
fait, dj indique, et une situation de coeur plus essentielle
encore. Certains actes sont par eux-mmes si graves qu'ils semblent
toucher la limite de notre culpabilit. Ils peuvent s'aggraver
cependant encore, par la malice des sentiments qui nous y ont pousss.
On l'a devin  travers les lignes du dbut de ce rcit:  la date o
cette histoire commence, Mme de La Node avait une liaison avec Norbert
de Chaligny, le mari de Valentine. Cette liaison durait depuis plus
d'une anne. Si l'on pense que les deux cousines n'taient pas
seulement apparentes par le sang,--tant les filles des deux frres,
--mais qu'elles ne s'taient jamais quittes; qu'elles avaient grandi
ensemble, dbut dans le monde ensemble, et que cette intimit s'tait
accompagne, qu'elle continuait de s'accompagner de ces chatteries de
langage et de manires, la grce caressante des amitis fminines,
--peut-tre jugera-t-on que cette perfidie dpassait de beaucoup la
mesure de ces coquets dlits mondains, qui se commettent
quotidiennement sous le nom jadis si grave, aujourd'hui trs
insignifiant, d'adultre. Le vrai crime de cette aventure n'tait
pourtant pas l, dans une trahison que la faiblesse d'un coeur surpris,
un mariage mal assorti,--Jeanne tait spare de son mari depuis
trois ans,--un amour partag, pouvaient expliquer. Le motif vritable
de la faute tait pire que cette faute. Il tenait tout entier dans la
plus mesquine, dans la plus dissimule des passions, mais c'est la
plus violente dont les natures sches soient capables: Mme de La Node
n'aimait pas Chaligny, elle hassait Valentine, et depuis leur
lointaine enfance, pour des raisons si profondes, si mles aux
arrire-replis de sa personnalit, qu'elle les avait ignors d'abord
elle-mme. Elle n'en tait pas trs consciente encore aujourd'hui. On
ne s'avoue pas aisment que l'on _envie_ quelqu'un,--le mot hideux de
cette nigme morale est prononc,--car c'est s'avouer  la fois une
infriorit par rapport  celui que l'on envie, et la prsence en soi
d'un sentiment avilissant. Mais quelque dguisement que prennent nos
bas instincts, leur vilenie n'en subsiste pas moins sous les formes
hypocrites dont nous les habillons  notre propre regard, et c'tait
bien l'insupportable crispation de tout l'tre devant la flicit d'un
autre tre que Jeanne avait commenc d'prouver auprs de Valentine,
ds l'enfance, quand elles taient deux petites filles qui couraient
dans les alles du parc, leur natte dans le dos. Cette mme crispation,
elle l'prouvait  trente ans, maintenant que leur vie  toutes deux
tait faite,--si injustement! pensait Mme de La Node. De la destine
de sa cousine, Jeanne ne voyait que les russites, de la sienne propre
que ses checs. En pensant et sentant ainsi, elle se trompait. Mais
l'envie ne se trompe-t-elle pas toujours quand elle imagine la joie
d'autrui? C'est l son premier chtiment: elle l'exagre, et en
souffre davantage. Elle se trompe aussi le plus souvent quand, ensuite,
elle essaie d'organiser le malheur qui doit la venger. Neuf fois sur
dix, ses efforts, fausss par la haine, atteignent prcisment le
rsultat contraire. La mise en lumire de ces deux lois, assez
consolantes dans leur pessimisme, servira de moralit  cette analyse
d'une crise aigu traverse par un mnage parisien dans la premire
anne du vingtime sicle.

Comme tant de nos mauvais sentiments, cette envie de Jeanne pour sa
cousine s'tait insinue dans son coeur sous ces apparences de
dlicates susceptibilits, qui nous permettent de mal agir en nous en
excusant. Les pres des deux cousines taient frres, je l'ai dit plus
haut; ils s'appelaient,--d'aprs la funeste coutume franaise qui
dtruit la noblesse en multipliant les titres de courtoisie, au lieu
que toute la maison devrait tre titre dans un seul membre, son
reprsentant,--l'un le comte, l'autre le vicomte de Nerestaing.
Valentine tait la fille de l'an. Celui-ci avait hrit le
magnifique donjon familial qui porte leur nom et qui partage, avec
ceux de Rambures et de La Tour-Enguerrand, l'honneur d'tre en
Picardie la plus intacte des forteresses construites contre l'invasion
anglaise. Nerestaing date de 1338, de l'armistice mme que le pape
Benot XII imposa au roi douard III. Les partages, en attribuant
cette merveille d'architecture mdivale au chef du nom et des armes,
avaient relgu le cadet dans une gentilhommire avoisinante, chue
aux Nerestaing par la libralit d'un alli: les Saulaies. Jeanne y
tait ne. Ses plus lointains souvenirs d'enfance lui montraient le
pauvre castel--un ancien pavillon de chasse--o elle grandissait, et,
par contraste, la seigneuriale demeure o habitait sa cousine. Ses
impressions rtrospectives se prcisaient. Elle se revoyait, toute
petite encore, allant chercher Valentine, dont la mre venait de
mourir, pour l'emmener passer quelques semaines dans ces modestes
Saulaies. Son oncle allait voyager, afin de distraire son dsespoir.
Il avait perdu sa femme d'une faon presque foudroyante, en pleine
fleur de jeunesse et de sant. C'est l, dans le sjour de l'orpheline
auprs d'elle, que Jeanne avait commenc de souffrir. Elle avait
toujours eu quelques-uns de ces incorrigibles dfauts qui tiennent 
la raction la plus involontaire de notre systme nerveux. Elle les
gardait encore  trente ans, sous sa roideur joue. Elle tait
impulsive et facilement dsordonne, ingale et capricieuse, remettant
sans cesse au lendemain la besogne de la veille, perdeuse et gcheuse;
enfin une de ces machines nerveuses mal ajustes o les mdecins
modernes voient volontiers un type fruste de demi-hystrie. Sa mre,
qui ne connaissait pas cette commodit des excuses physiologiques, lui
avait toujours reproch ces fcheuses dispositions. La prsence de
Valentine sous leur toit multiplia ces rprimandes,  cause de la
comparaison. Celle qui allait devenir la gentille chtelaine du
glorieux Nerestaing tait en effet l'enfant la plus rgulire, la plus
rserve, la plus mesure, une petite dame dj; et sa tante, gagne
par son charme, se prit  la vanter  sa propre fille, avec une
imprudente partialit, en mme temps que, par une piti naturelle,
mais non moins imprudente, elle prodiguait  l'enfant sans mre les
plus indulgentes gteries. L'irrsistible et secret instinct
d'antipathie presque animale qui avait rendu insupportables  Jeanne
ces loges et cette tendresse se justifiait trop, chez la fillette de
treize ans, par la jalousie de l'affection maternelle. Cette aversion
avait t si vive qu'un jour il lui tait arriv, seule dans la
chambre de Valentine, de tacher d'encre les cahiers rangs sur la
table, de dchirer les effets pendus dans l'armoire, de jeter par
terre et de pitiner le portrait de sa cousine, follement,
furieusement. Aprs dix-sept ans rvolus, elle se rappelait quelle
honte avait brl ses joues et son coeur quand Mme de Nerestaing
l'avait surprise  cette honteuse occupation de vengeance. Et 'avait
t sa cousine qui avait demand pardon pour elle et obtenu sa grce.
Ce mfait avait eu du moins cet avantage: Valentine partait presque
aussitt pour aller chez une autre de leurs parentes. La mre avait
compris.

                   *       *       *       *       *

Par une anomalie, trange au premier regard et qui apparatra comme
bien logique  la rflexion, cette jalousie conue pour Valentine fut
la cause que, pendant leurs annes de jeunesse, Jeanne se rapprocha
d'elle plus troitement. Envier quelqu'un, c'est y penser. C'est
sentir par lui. C'est par un de ces dtours dconcertants, si
familiers  notre nature motive, prouver  la fois l'attrait et
l'aversion de sa prsence. L'envie n'est pas d'abord, elle n'est
jamais la haine pure. C'est plus ou c'est moins, puisqu'il s'y mlange
forcment une admiration, douloureuse, involontaire, rvolte, mais
une admiration tout de mme, par suite une faon d'amour. Ainsi
s'expliquent, dans l'existence des artistes, par exemple, o cette
passion complique a son domaine propre, ces alternatives d'engouement
et de diffamation entre rivaux, aussi sincres que contradictoires. De
leur treizime  leur dix-huitime anne, Jeanne fut persuade qu'elle
n'avait pas de meilleure amie que Valentine. C'tait vrai, en ce sens
qu'aucune de ses compagnes de cette poque ne lui donna des
impressions aussi fortes. Soit qu'elle subt la fascination des jolies
qualits de sa cousine, soit qu'elle se rebellt contre elles,
intrieurement, avec une amertume irrite, cette cousine lui fut
toujours, intimement, intensment vivante,  chaque heure,  chaque
minute. Quand elles entrrent toutes deux dans le monde, l'attrait
l'emporta, pour un temps assez long, dans cette sensibilit mal
quilibre, par cette raison que Jeanne eut alors, pour la premire
fois, plus de succs que Valentine. Celle-ci, qui n'avait pas cess de
primer tant que les jeunes filles se mouvaient dans un cercle troit,
par le srieux vrai, la dlicatesse simple, l'harmonie, la suavit de
tout son tre, passa soudain au second plan lorsqu'elles commencrent
de figurer sur un autre thtre. Il y avait dans Valentine un got du
silence, de l'effacement, et dans Jeanne un instinct de sduire, un
apptit de briller, qui devaient faire de l'une la plus mconnue des
comparses, dans une premire visite, un premier dner, un premier bal,
et attirer sur l'autre cette attention superficielle, mais grisante,
dont tant de coquettes naves sont trop aisment les victimes, dans
cette poque de transition o la femme s'veille au dsir de plaire.
Le rsultat fut que Jeanne se maria, ds cette anne de leur commun
dbut,--et la premire. L'avidit de ce triomphe, le plus flatteur
entre jeunes filles, ne fut pas trangre  la facilit avec laquelle
elle rpondit oui  la demande du baron de La Node. Il faut ajouter
que ce mariage reprsentait tout l'idal que des parents un peu griss,
eux aussi, du succs de leur fille, pussent dsirer chez un fianc,
en cet an de grce 1890: une tournure lgante, un beau nom, de la
fortune, et ce prestige qu'exercent, malgr tout, mme sur des gens de
la meilleure compagnie, quand ils ont beaucoup vcu en province, les
personnalits parisiennes. Jules de La Node faisait courir. Il tait
du Jockey. Il figurait au premier rang de cette coterie qui mne la
mode  Deauville l't, dans les chasses de Seine-et-Marne ou de
Seine-et-Oise en automne,  Pau ou sur la Rivire en hiver, et au
printemps  Paris,--ce Paris, qui va de la place Vendme  Longchamp.
Jeanne s'tait vue, par avance, menant cette vie de ftes perptuelles,
qui est rellement, pour leur malheur, le plus souvent, celle des
jeunes femmes lances dans le mme tourbillon. Son orgueil de russite,
lors de ses fianailles, tait si profond, si complet, qu'il acheva
de fermer la vieille blessure d'envie. Ces cicatrices-l sont, hlas!
toujours si prs de se rouvrir! Jamais auparavant, jamais depuis, elle
n'avait autant aim sa cousine. Elle tait sur le point de la plaindre,
en comparant le brillant avenir qu'elle se forgeait par avance, au
sort encore incertain de l'efface Valentine. Plus tard elle devait en
vouloir  l'autre de cette piti, comme d'une duperie.

Il n'est que juste de le reconnatre  sa dcharge, et pour expliquer,
sinon excuser les crets de ses dsillusions: si un tel mariage,
malgr ses apparences sduisantes, avait beaucoup de chances de n'tre
pas trs heureux, il en avait beaucoup de n'tre pas trs malheureux.
Il s'en conclut tant de pareils, qui sont du moins tolrables. Or
celui-l fut trs malheureux. Jeanne n'eut qu'un enfant, un fils qui
naquit dans des conditions difficiles. Il fallut le sacrifier pour la
sauver. La maternit lui tait refuse pour l'avenir. Son mari, qui
essayait, comme tant de ses camarades, d'largir la marge de son
budget en dplaant et replaant sans cesse les quelque douze cent
mille francs qui constituaient leur fortune liquide, se trouva pris,
coup sur coup, dans plusieurs spculations dsastreuses. Il joua pour
rparer ses pertes, et perdit davantage. Il dut demander des
signatures  sa femme. Celle-ci les donna d'abord; puis, conseille
par ses parents, elle refusa de renouveler des sacrifices o son
indpendance aurait sombr. Ces questions d'argent devinrent, pour ce
mnage sans enfants, auquel une quotidienne dissipation interdisait
toute vie morale, le principe de discussions bientt violentes et qui
dgnrrent en disputes. De scnes en scnes, la sparation s'imposa.
Elle fut prononce avant la fin de la septime anne de ce beau
mariage et si sympathique, comme avait dit le compte rendu des
journaux spciaux, lors de la clbration. Il y avait presque quatre
ans de cela, et Jeanne s'attendait sans cesse que son mari demandt
une dissolution plus complte du lien conjugal, pour se rendre libre
entirement, et rparer, par une nouvelle union, sa fortune plus d'aux
trois quarts dtruite. Elle s'y attendait, et quoique les ides
religieuses qu'elle prtendait professer lui fissent une obligation de
rsister  un tel projet, elle le dsirait. L'article 310 du Code
civil qui permet  l'un des deux poux de faire transformer un
jugement de sparation de corps en jugement de divorce, aprs un
certain dlai, faisait l'objet de ses continuelles mditations; car 
elle aussi, cet article ouvrait la porte  un second mariage, qui et
contredit ses attitudes, que sa famille et blm, que la socit et
mal accept. Tout ne valait-il pas mieux que cette prcaire existence,
 un second tage de la rue Barbet-de-Jouy, o elle tait venue se
rfugier, avec trente-deux pauvres mille livres de rentes,--ce qu'elle
dpensait pour sa toilette, dans les dbuts de sa vie de femme,--et 
deux pas du somptueux htel qu'occupait sa cousine, devenue la
marquise de Chaligny?

C'tait l, en effet, pour Jeanne, la lame brise dans la blessure, la
pointe enfonce dans le plus intime de son amour-propre, presque de sa
chair:  chacun des dsastres de sa vie avait correspondu une chance
heureuse dans l'existence de Valentine. Au moment mme o Mme de La
Node accouchait, dans les tortures, de ce fils aussitt perdu,
Valentine se fianait inesprment avec Chaligny, et, tout de suite,
elle venait habiter dans ce vritable palais de la rue de Varenne,
digne pendant de l'historique Nerestaing, dont elle tait maintenant
propritaire. Un an aprs, elle y donnait naissance  une fille; puis,
une anne plus tard,  un garon, qui vivaient, eux, qui grandissaient,
eux, et dont la grce et fait la fiert de tout foyer. Et voici que,
coup sur coup, des hritages inattendus apportaient  l'heureuse mre
une opulence qui dpassait les plus exigeantes ambitions formes pour
ses enfants. Aussi oisif que La Node, lanc comme celui-ci dans les
hautes et mouvantes rgions du sport et de la mode, Chaligny s'tait
trouv aussi bon administrateur de ses revenus que l'autre avait t
gaspilleur des siens. Il possdait cette entente avise de ses
intrts qui s'associe moins rarement qu'on ne le croit  ces
existences de luxe et de prodigalits. Tous les gens riches ne se
ruinent pas, et une fortune qui se conserve veut un talent, comme une
fortune qui s'acquiert. Elle suppose ce don de bien calculer, qualit
dont la prsence ou l'absence n'a rien  voir ni avec notre
intelligence, ni mme avec nos moeurs. La preuve en est que le sens de
la conservation de l'argent acquis se rencontre dans le demi-monde le
plus corrompu et le plus ignare, aussi bien que dans la plus correcte
bourgeoisie et la plus cultive. Chaligny ne jouait pas sur un cheval
qu'il ne gagnt; il ne donnait pas  son agent de change un ordre
d'achat que la valeur ne montt; et il tait mdiocre cavalier,
mdiocre boursier. Il se connaissait peu en objets d'art, et il ne se
trompait gure sur un bibelot. Et ainsi du reste. Bref,  mesure que
le mnage des La Node allait se dsagrgeant, celui des Chaligny
allait se fortifiant, se dveloppant, s'panouissant, au moins dans
ces manifestations extrieures qui font dire au public: Ce sont des
gens heureux!... Comment l'ancienne envie n'aurait-elle pas reparu,
plus forte elle aussi, plus dveloppe, plus panouie dans le coeur de
la cousine, spare, ruine, vaguement dclasse dj, et qui pouvait
se prononcer chaque jour, en passant, dans son coup de remise lou au
mois, avec marchandage, devant la porte de l'htel princier de la rue
de Varenne, le: Pourquoi elle, et non pas moi? murmur jadis toute
petite,  la vue des quatre massives tours  mchicoulis du donjon de
Nerestaing?

                   *       *       *       *       *

Dangereuses paroles, mais elles seraient demeures sans doute
inefficaces comme tant d'autres soupirs de jalousie jets  chaque
minute dans ce Paris de luxe et d'ostentation, par tant de vanits
humilies, que supplicie la vision de l'opulence tale d'autrui! Le
malheur voulut que Valentine, ou bien ne devint pas ces sentiments
chez sa compagne d'enfance, ou bien qu'elle prouvt, les devinant, un
magnanime besoin de les gurir  force de bont. C'est la pire faute
que l'envi puisse commettre  l'gard de l'envieux. Certains procds
trs gnreux, par la supriorit morale qu'ils dmontrent, exacerbent
encore la funeste passion. Dans le cas prsent, ils avaient cet autre
danger qu'ils consistaient surtout, de la part de la parente comble,
 sans cesse associer la parente moins fortune aux facilits de sa
vie. Djeuners, dners, courses en ville, loges de thtre, sjours 
la campagne,--tout tait prtexte  Valentine pour pargner  Jeanne
une petite dpense, pour lui procurer un petit plaisir. Elle ne
rflchissait pas qu'avoir toujours Mme de La Node auprs d'elle,
c'tait la mettre toujours auprs de son mari. Rien de plus propice
aux sductions que ces intimits entre un homme jeune et une jeune
femme qu'un demi-cousinage rend naturellement familiers; qui
s'appellent par leur petit nom, sortent en tte--tte  la campagne,
sans que nul s'en tonne; s'crivent quand ils sont spars;
s'habituent enfin aux menues privauts de l'amour dans une amiti,
bien vite trouble, si l'un des deux y apporte des penses qui ne
soient pas d'une droiture et d'une simplicit absolues. La tentation
tait trop forte pour Jeanne de prendre une revanche, aprs tant de
secrtes humiliations, en drobant  Valentine une part du coeur de
Chaligny. Telle fut la premire ambition d'un instinct de vengeance
fminine, dj trs perfide dans sa relative innocence. Ces dsirs
d'une influence sentimentale ne vont gure sans un rien de coquetterie
physique, et ce mange a pour invitable effet d'veiller chez celui
qui en est l'objet l'moi ingouvernable des sens. Une fois sur cette
route, la coquette et son complice ne peuvent plus rpondre
d'eux-mmes. L'obscur et redoutable animalisme qui gouverne, en dpit
de nos orgueils et de nos complications, les rapports de l'homme et de
la femme, se dchane dans sa brutalit foncire. L'on a voulu
proccuper le mari d'une rivale, l'intresser, le troubler,--et l'on
se rveille, comme il tait arriv  Jeanne de La Node, la matresse
de celui avec qui l'on prtendait seulement jouer,--et pas davantage.

Il y avait plus d'un an que cette coupable liaison s'tait noue, et,
au lieu de rencontrer, dans ce triomphe sur sa cousine bafoue et
trahie, un apaisement  ses haines, la tratresse les y avait
envenimes. Par une contradiction qui dmontre bien le caractre
btard de l'envie, l'absolue confiance de Valentine, qui aurait d
flatter la rancune de Jeanne, l'avait aussitt exaspre. Ce rle de
dupe, pris comme il tait par Mme de Chaligny, s'ennoblissait de trop
de dlicatesse, de trop de puret. Cette rgulire, cette harmonieuse,
avait une manire de ne pas voir le mal qui ne permettait pas la
moquerie. Elle ne le souponnait mme point, parce qu'elle ne l'avait
jamais ni fait, ni mme pens. Le monde, qui commenait  s'apercevoir
de l'intrigue engage entre Chaligny et Jeanne, ne croyait pas sans
rserves  l'aveuglement de la marquise. Elle ne veut rien voir,--
cause des enfants..., disait-on. Mme de La Node, elle, savait combien
il lui avait t ais d'abuser une femme qui se serait msestime de
supposer sa compagne d'enfance capable d'une infamie. Elle savait
aussi ou, mieux, elle sentait que cette situation, ridicule pour toute
autre, d'une pouse trompe dans sa famille la plus proche, presque
sous ses yeux, ne provoquait dans leur socit aucune pigramme contre
Valentine. Les mchantes langues mlangeaient, malgr elles,  leur
ironie sur une telle navet, l'expression irrsistible d'une estime
force. Les plus cruels disaient: Chaligny a bien raison, sa pauvre
femme est si ennuyeuse!... ou encore: C'est entendu, cette petite
Chaligny est vertueuse, elle est jolie, elle est douce, elle est
parfaite. Et elle n'a pas su retenir son mari? C'est sa faute, tant
pis pour elle... Ces propos et d'autres pareils, o l'on reconnatra
l'humeur du monde contre une perfection qui dconcerte son pessimisme
facile, marquaient le terme extrme de la malveillance. Ils
n'empchaient pas que la marquise n'et autour d'elle une atmosphre
d'un respect de plus en plus dfrent et que son heureuse rivale ne
pert  toutes sortes de petits signes un commencement de
dconsidration. Une jeune femme, dont on sait qu'elle a un amant, est
aussitt traite par les autres femmes avec une curiosit, et par les
hommes avec une attention, galement insultantes. Elle devine, dans
les regards de celles-l, l'intrt, jaloux et mprisant  la fois,
qui les attache aux aventures clandestines, et, dans les regards de
ceux-ci, le secret espoir d'une galanterie possible. Contre cette
condamnation de sa faute par la lucidit polie des salons, la femme
qui aime n'a qu'un refuge: le bonheur qu'elle donne. Il n'avait pas
fallu un long temps  Jeanne pour constater que Chaligny n'tait pas
heureux par elle et pour deviner que l'obstacle  ce bonheur venait
des sentiments gards par cet homme,-- qui? A l'pouse mme qu'il
trahissait. Beaucoup de maris infidles sont ainsi: leur mnage ne
satisfait plus cet apptit de passion et de changement qui reste 
tant d'hommes de leur jeunesse plus libre. La familiarit quotidienne
a engourdi, comme mouss l'amour. Il arrive mme, c'est encore un cas
frquent, que l'existence cte  cte, au lieu d'accrotre la fusion
des coeurs, l'a diminue, et que, pour se voir tous les jours, les
poux ne se voient plus. Que la femme soit trop pudique, trop rserve,
l'homme gauche et susceptible, comme taient Valentine et Norbert de
Chaligny, des silences dans l'intimit s'tablissent,  une profondeur
tonnante qui explique seule tant d'inexplicables malentendus. Mais si
ces impressions de monotonie et de froideur laissent celui qui les
prouve au foyer conjugal,  la merci des pires caprices des sens et
mme du coeur, ce foyer qu'il dserte n'en est pas moins le coin sacr
auquel il tient par ses plus fortes fibres. Il trompe sa femme, et
elle reste celle qui porte son nom, la mre de ses enfants, la
compagne  laquelle il rserve dans sa pense une place unique. Il lui
ment et il la respecte. Il l'outrage en secret, et ses garements ne
l'empchent pas de mettre  part, trs  part de ses matresses d'un
instant, l'associe de ses heures vraies et srieuses. Voil les
sentiments auxquels Jeanne de La Node n'avait cess de se heurter dans
le coeur de son amant durant ces douze mois de leur liaison, avec
quelle irritation constante, on le devine, avec quel empoisonnement de
la vieille blessure! Se permettait-elle de formuler la moindre
observation critique qui pt toucher  Valentine, mme de loin? Une
ombre passait sur le visage de Chaligny, o elle discernait trop
nettement une svrit  son gard. Faisait-elle une allusion  la
possibilit que leur intrigue ft dcouverte par leur dupe? L'angoisse
des yeux de son complice lui disait le prix qu'il attachait  l'estime
de sa femme. Quand elle avait saisi un signe de cette persistante
affection de Norbert pour celle qu'elle hassait maintenant d'une
haine accrue de remords, Jeanne redoublait de coquetterie vis--vis de
lui. Elle essayait de prendre davantage cet homme, et elle tait
contrainte de s'adresser en lui aux plus obscures faiblesses de son
tre. Elle tentait de se l'attacher par la sensualit. Dans ce brutal
domaine elle tait la plus forte, et cette vidence, en la rabaissant
 ses propres yeux, excitait davantage son envie.

                   *       *       *       *       *

Mesure-t-on, maintenant, le retentissement que devait avoir dans cette
me, toute ronge, toute mine par des rflexions de cet ordre, cette
soudaine dcouverte: Mme de Chaligny n'tait pas ce qu'elle
paraissait? Elle avait un secret dans sa vie? Cette irrprochable
pouse, que son mari se pardonnait  peine de tromper, courait Paris
en fiacre, tandis que ce mari la croyait garde par ses gens? Elle
s'chappait vers des rendez-vous clandestins, en laissant sa voiture 
la porte d'une maison  plusieurs entres--comme Jeanne faisait
elle-mme, quand elle allait retrouver Chaligny? Cette hermine de
vertu dont l'loge l'avait tant humilie, toute petite fille, et
l'humiliait plus cruellement aujourd'hui, n'tait qu'une hypocrite et
qu'une comdienne?... tait-ce possible?




III

PREMIRES SAPES


tait-ce possible?--Jeanne avait trop besoin de rpondre oui  cette
question pour que sa pense ne se tendt pas, aussitt et dans les
instants qui suivirent,  ramasser en bloc les quelques arguments qui
pouvaient confirmer cette inespre, cette foudroyante dcouverte. Une
fivre l'avait saisie  la vue de Valentine fermant la portire du
fiacre qui l'emportait vers un coin cach de ce vaste Paris, si peupl
de mystrieux asiles. Du coup, cette quipe de sa fire cousine avait
rhabilit la matresse de Norbert  ses propres yeux en rabaissant
l'autre au mme niveau. Et maintenant qu'elle avait constat, par
l'abandon de l'quipage officiel  la porte du grand magasin, que son
premier soupon tait le juste, son excitation tait si vive qu'elle
ne se sentit pas capable d'attendre,--la chose et t si naturelle,
--que Mme de Chaligny repart, pour vrifier son attitude, la
questionner peut-tre,  coup sr jouir de son embarras. Il lui et
suffi de se mettre dans le coup abandonn, de faon qu' la minute de
sa rentre, aprs sa course clandestine, la marquise la trouvt en
face d'elle et ft contrainte d'avouer tacitement sa faute par sa
seule confusion. Une telle action comportait un sang-froid dont Jeanne
ne gardait pas l'nergie. Elle montrerait trop par son trouble qu'elle
avait espionn sa rivale. Celle-ci, avertie de la sorte, et une fois
le premier sursaut pass, se dominerait. Mise en dfiance, elle
prendrait garde de dpister toute surveillance qui pntrt son secret
plus avant. Non. Pour arriver  savoir si vraiment Valentine cachait,
elle aussi, un bonheur dfendu dans sa vie, la premire condition
tait que la rencontre d'aujourd'hui restt ignore d'elle. L'instinct
de Jeanne de La Node, dans l'tonnement de cette rvlation, fut donc
de fuir le regard de sa cousine et de rentrer chez elle. Elle y
mditerait le plus sr moyen de ne pas perdre le fil qu'une
fantastique chance mettait dans ses doigts. Il lui sembla imprudent
que mme une personne de leur connaissance la rencontrt dans le
voisinage de ce grand magasin, tant elle apprhendait que sa prsence
l, cette aprs-midi, ft dnonce  Mme de Chaligny. Elle ne
reconquit un peu de calme qu'au moment o, remonte dans sa voiture 
elle, elle eut dit  son cocher de la ramener rue Barbet-de-Jouy.

--Est-ce possible?... se rptait-elle tandis que le cheval de
louage allait le long des Tuileries d'abord, puis sur le quai, et par
le pont de Solfrino. Quoi qu'elle en et, tant de preuves de
dlicatesse donnes par Valentine depuis leur lointaine enfance
s'levaient dans son esprit, plaidaient pour la souponne, luttaient
contre la fltrissante hypothse suggre soudain par l'indice
implacablement accusateur. Il y a pourtant des femmes qui font des
charits caches. Si Valentine allait chez des pauvres, tout
simplement, et sans sa voiture, parce que ces pauvres, par exemple,
habitaient un quartier perdu, o son quipage et caus un scandale,
o ses gens eussent risqu d'tre insults?... Dans ce cas,
serait-elle entre dans le magasin comme une coupable, habille de
couleurs sombres, craignant visiblement d'tre suivie? En serait-elle
sortie avec cette hte et dans ces conditions? Les quartiers les plus
humbles, aujourd'hui, avoisinent un boulevard, une place, un square,
o une femme riche et gnreuse vient avec ses chevaux, quitte 
prendre l une autre voiture... Mais si Norbert lui a dfendu ces
charits?... C'est bien facile  savoir. Je n'ai qu' le lui demander,
 lui... La main de Jeanne esquissa le geste de serrer la petite
poire dont l'appel communiquait avec le sige. Elle voulait donner au
cocher l'ordre de s'arrter en route  l'htel de la rue de Varenne.
Telles taient les commodits que les prrogatives du cousinage
assuraient  son adultre. Elle laissa retomber la boule de caoutchouc,
sans l'avoir presse: Ce serait la livrer, si elle est coupable.
Cela, je ne le ferai pas... Une toute premire tentation,--pas mme,
l'ombre de l'ombre d'ide d'une dnonciation--venait d'effleurer sa
pense. Le mme sentiment qui, depuis des annes, la rendait envieuse
de Valentine l'avait aussitt incline  une attitude de gnrosit.
Elle s'y roidit, non sans une nuance de l'habituelle aigreur: Je ne
le ferai pas..., se rptait-elle, et elle se disait encore: A quoi
bon d'ailleurs? Est-ce que je ne sais pas que Norbert ne s'occupe
jamais de ses sorties? Il a en elle une confiance si absolue. Je
l'avais aussi... C'est gal. On n'agit pas comme je viens de la voir
agir, sans de bien graves raisons... Car enfin, elle pouvait tre vue
par quelqu'un d'autre que moi et qui ne serait pas si indulgent... O
allait-elle?... Ah! je le saurai. Mais comment?

                   *       *       *       *       *

La nuit tombait, et Mme de La Node tait rentre chez elle depuis
plusieurs heures, qu' travers les multiples occupations de cette fin
d'aprs-midi:--crire des billets, recevoir quelques visites d'intimes,
vaquer  sa toilette du soir,--elle n'avait pas cess de se poser
cette question, sans trouver la rponse: oui, comment? De telles
enqutes sont dj malaises  un homme qui a pourtant ce privilge de
se glisser partout presque inaperu. Elles sont quasiment impossibles
 une femme jeune, jolie et un peu lgante. Songez donc. Il lui est
interdit de sortir de chez elle habille dans des toilettes qui ne
soient pas de son rang. Cette seule ncessit limite son champ
d'action d'une manire terriblement troite. Restent les agences
prives, dont les prospectus, avec promesse de discrtion et de
clrit, arrivent de temps  autre, par les soins de la poste, aux
diverses personnes qui figurent,  un titre quelconque, dans un des
annuaires du monde parisien, grand ou petit. Jeanne connaissait trop
le danger de pareils procds, grce aux propos des hommes de cercle
parmi lesquels elle vivait depuis dix ans, pour s'exposer de gaiet de
coeur  des risques certains d'exploitation, peut-tre de chantage.
Rvler  des policiers vreux son passionn dsir de savoir le secret
de sa cousine, autant les mettre sur la voie d'un autre secret, le
sien. Ces obstacles, dresss devant la curiosit du monde, expliquent
comment tant d'histoires devines et colportes sous le manteau
demeurent toujours invrifies, partant niables. Peu de personnes
prennent,  les connatre dans leur dtail exact, un intrt assez
grand pour passer outre  tant de difficults. La plupart restent dans
une incertitude qui leur permet de rapporter ple-mle de justes
indices et d'infmes calomnies, en soulageant leur conscience par les
phrases classiques: Aprs tout, ce n'est peut-tre pas vrai!...--S'il
fallait croire tout ce que l'on raconte!...--Moi, je n'en ai rien vu,
et on est si mchant!... formules pires, dans leur fausse indulgence,
que les mdisances qu'elles ont la prtention d'attnuer. Elles
attestent trop ce qu'il y a de lger dans les cruauts de salon, et
comme l'indiffrence s'y mlange  la frocit. Mais ce n'tait pas en
face d'un mchant propos que se trouvait Mme de La Node, c'tait
devant un fait, et gros de tant de consquences! Comment l'lucider, 
elle seule, sans se hasarder dans aucune compromission dangereuse,
quand elle avait  lutter contre une finesse de femme si avise qu'un
incroyable concours de circonstances avait seul mis sa plus proche
parente, presque sa soeur, sur cette piste si vague, si perdue dj?
Cette recherche reprsentait une tche  dcourager toutes les
patiences, mais pas celle d'une envieuse. Lorsqu'un peu avant huit
heures la petite baronne sortit de chez elle pour aller dner en ville
chez des amis communs, les Guy de Sarlive,--elle devait justement y
retrouver Valentine,--sa rsolution de tirer au clair l'nigme soudain
surgie  son horizon tait aussi irrvocable qu'un serment corse, et
sa premire action dj arrte.

                   *       *       *       *       *

Cette ardeur d'une chasse commenante--la plus forte des sensations
pour les nerfs d'une Parisienne de sa classe, prisonnire de si
monotones habitudes--donnait  sa beaut, d'ordinaire un peu maussade,
une animation singulire. Ses yeux bruns, auxquels manquait souvent le
regard, avaient de l'clat; son teint, habituellement sans fracheur,
avait du coloris; toute sa personne, volontiers tendue et sche, de la
vitalit et du mouvement. Son impatience de revoir sa cousine l'avait
fait se rendre un peu trop tt dans la maison o elles dnaient, si
bien que cette nervosit tait porte  son plus haut degr quand Mme
de Chaligny, qui par hasard arriva la dernire, entra, suivie de son
mari, dans le hall o les convives,--quatorze en comptant les nouveaux
venus--taient runis. La marquise avait cette physionomie de douceur
et de rserve qu'elle savait garder mme dans l'apparat d'une grande
toilette qui mettait  nu, comme celle-ci, ses fines paules pleines,
ses jolis bras  peine duvets, sa nuque dlicate et robuste, toute la
grce panouie de sa trentime anne. C'tait la tendresse que cette
charmante tte aux cheveux blonds, claire par ces prunelles d'un
bleu si caressant,--et c'taient la pudeur et la puret. Elle portait,
ce soir-l, une toilette de forme Louis XIII, d'une tonalit rose un
peu teinte, avec des incrustations de guipure ancienne, des noeuds de
satin et des ferrets de diamants. La manire dont elle se coiffait, en
deux pais bandeaux d'o s'chappaient, sur le front, de petites
boucles, s'harmonisait  cette toilette. Elle rappelait ces portraits
du premier tiers du dix-septime sicle, qui ralisent si compltement
le type exquis de la Franaise d'autrefois, par un alliage unique de
finesse et de distinction, de fminilit et de raison, de gentillesse
et d'honntet.

--Est-elle dlicieuse, cette petite Chaligny!..., dit quelqu'un
derrire Mme de La Node, et faut-il que Chaligny soit un fou pour ne
pas le voir, puisqu'il parat qu'il court!...

C'tait le duc d'Arcole qui parlait ainsi, en s'adressant  son voisin,
lequel se trouvait tre un des frres Mos, le comte Abel, l'un des
Parisiens les plus aviss du Petit Cercle, aussi avis que Lucien
d'Arcole est tourdi. L'excuse de ce brave colonel au nom glorieux est
que, mme en permission, il ne pense qu' son rgiment. Il n'avait pas
pris garde que la matresse de Chaligny, et qu'il savait telle, tait
devant lui. Un lger coup de coude que lui donna Mos l'avertit
soudain de sa gaffe. Jeanne, qui les voyait l'un et l'autre dans un
coin de sa glace, put remarquer, et ce geste pourtant bien dissimul
de Mos, et que d'Arcole rougissait un peu. De constater,  de trs
petits indices, comme ceux-l, que son aventure avec le mari de sa
cousine tait souponne, l'irritait toujours. Il lui fut presque
intolrable  cet instant que cet loge de cette cousine enveloppt
une expression, mme contenue, du blme dont elle se sentait frappe
par le monde. Elle aurait voulu pouvoir crier  Mos,  d'Arcole, 
toutes les personnes prsentes, qui toutes, elle en tait sre,
avaient entendu parler de sa faute et en avaient parl: Oui, Chaligny
est mon amant. C'est vrai, il trahit sa femme avec moi. Mais
demandez-lui donc,  elle, vers quel rendez-vous elle allait
aujourd'hui, en fiacre,  trois heures?... Elle aurait voulu la crier
aussi, cette phrase vengeresse,  Chaligny, qui s'avanait vers elle
maintenant pour la saluer, avec cet arrire-fonds de gne dans ses
prunelles, qu'elle y devinait si souvent, lorsqu'ils taient en
public. Elle n'avait jamais pu s'habituer  des remords, trop
insultants pour leur liaison, et contre lesquels ses caresses seules
taient souveraines,--le temps qu'elle les donnait  cet amant si
enivrable  la fois et si insaisissable. Elle aurait voulu la crier
aussi, la phrase sans rplique,  Valentine, dont la srnit douce
contrastait vraiment d'une manire par trop impudente avec son action
de la journe, si cette action tait coupable. Mais n'tait-ce pas un
aveu de culpabilit que sa rponse  la question insidieuse que lui
posa presque aussitt Mme de La Node,--premier pas sur le chemin d'une
enqute qui, de perfide, devait si vite devenir dnonciatrice?

--J'avais espr un peu que tu changerais d'ide, avait-elle
commenc et que tu me ferais signe, ce matin, pour que nous sortions
quand mme ensemble. J'ai presque attendu un mot de toi...

--Je te prendrai demain, si tu veux, repartit Valentine.
Aujourd'hui, je n'ai pas eu une minute. J'avais trop de choses en
retard. La semaine prochaine, nous chassons  Pont-sur-Yonne...

--Je comprends, tu mets tes visites au courant. O es-tu donc alle?

--Oh! dans dix endroits, et il n'y en a que deux o j'aie laiss des
cartes. Tout mon monde y tait, et pense que ce sont presque tous des
trangers. C'est leur saison. On se demande ce qu'ils viennent faire 
Paris, si c'est pour ne pas quitter leur htel...

On annonait le dner, comme la jeune femme rsumait ainsi son emploi
d'aprs-midi,--et quel joli sourire, si enfantin, si frais, qu'il
semblait impossible qu'un mensonge pt l'accompagner! Les deux
cousines se sparrent. Mme de Sarlive, en sa qualit de matresse de
maison, aurait cru manquer au devoir de l'hospitalit envers deux
personnes, souponnes d'un bonheur clandestin, quand elle les avait
chez elle, si elle ne leur avait pas donn une occasion de passer une
heure de plus  ct l'une de l'autre. Aussi avait-elle rserv 
Chaligny le plaisir de conduire Mme de La Node  table, trs
naturellement. C'est le quotidien procd,  Paris, des femmes lgres,
quand elles veulent s'assurer la rciprocit,--et des femmes honntes,
quand elles veulent recruter des assidus  leur salon. Elles se
trompent quelquefois en croyant ainsi tre agrables  leurs convives.
Il arrive que ces complaisances retardent et forcent des amants
brouills  subir le plus douloureux voisinage. Il arrive aussi
qu'elles froissent certaines sensibilits ombrageuses, comme une
indlicatesse. C'est trop leur montrer que l'on connat les dessous de
leur vie. Chaligny appartenait  ce groupe des amoureux susceptibles.
Vingt fois Jeanne l'avait vu,  des dners pareils, s'asseoir auprs
d'elle de cette mme faon morose, avec les gestes nervs d'un homme
qui souffre d'une situation fausse. Et, vingt fois, elle lui avait dit,
pour le reprendre, et se prouver son empire, de ces phrases
d'aguichage tendre, comme celle qu'elle lui murmura, de la pointe de
ses lvres, en s'asseyant  table, dans le premier brouhaha de
l'installation:

--C'est un bonheur pour moi de vous avoir l, pour un peu de temps.
Nous ne nous sommes pas parl vraiment de la semaine...

--Vous savez bien que ce n'est pas ma faute, rpondit-il. J'ai
chass tous les jours...

--Et je sais bien aussi que cela ne vous prive gure, fit-elle
coquettement. Vous aviez l'air si mcontent lorsque Emmeline vous a
demand de me conduire  table...

--Je vous respecte, rpliqua-t-il, et je ne pouvais pas ne pas tre
mcontent... Nous ne dnons plus jamais dehors sans que nous soyons
voisins. Je sais trop ce que cela signifie...

--Et si cela m'est gal,  moi? insinua-t-elle. Non, soyez franc,
Norbert. Ce n'est pas moi qui vous proccupe...

--Et qui donc?...

Jeanne lana un regard du ct de Valentine d'une signification si
claire, que Chaligny rpondit vivement:

--Et quand je tiendrais  la mnager, elle aussi? Quand je voudrais
lui viter une douleur?...

--Vous croyez donc qu'elle tient  vous tant que cela? rpliqua la
matresse. Mon pauvre ami!... Une expression singulire passa dans
ses prunelles qu'elle n'y avait jamais eue avant ce jour, et elle
laissa tomber un: En tes-vous bien sr?... qu'elle accompagna d'un
rire haut et non moins singulier. Puis elle se tourna vers son autre
voisin, lequel lui demanda:

--Que vous raconte donc Chaligny, madame, qui vous amuse tant?

--Oh! rien, fit-elle, une histoire de mari. Elles sont toujours
drles.

Et elle se remit  rire, mais plus gaiement, de l'normit de son
insolence. Elle n'avait pens qu' l'effet  produire sur Chaligny, et
le voisin  qui elle s'adressait en ces termes n'tait autre que Paul
Moraines, le mari le plus mari de toute leur socit. Pis que cela.
N'est-il pas de notorit publique que le luxe de sa femme a t pay
d'abord par le vieux Desforges, puis par un autre des Mos, le comte
Abraham? Mais Moraines ne s'est jamais plus dout des galanteries
vnales de sa Suzanne que des autres--de son aventure avec le beau
Casal, par exemple, ou de sa liaison avec le pote Ren Vincy.
L'hritage inespr d'une demoiselle de Bois-Dauffin,--petite-cousine
loigne de Suzanne Moraines,--est venu apporter deux millions au
mnage juste au moment o les Desforges et les Mos allaient commencer
 faire dfaut. L'ge arrivait, avec son fatal cortge: les points
d'or dans le sourire, les fausses nattes dans le chignon et les
corsets rparateurs! Paul Moraines avait la manie de raconter cette
fortune subite, et force dtails  l'appui. Il ajoutait rgulirement:
Voyez ce que c'est que d'avoir une femme entendue. A peine nous
sommes-nous aperus que nous avions soixante mille livres de rentes de
plus, tant elle tenait bien sa maison!... Aussi pas un nuage ne
passa-t-il sur le visage ouvert de l'excellent homme lorsque Mme de La
Node eut manqu si gravement devant lui au classique proverbe: Il ne
faut pas parler de corde...--et la suite...--Au contraire, il insista:

--Si c'est un potin, vous allez me le dire, que je le rpte 
Suzanne. Elle n'a pas pu venir,  cause d'une migraine... Quand je
rentre, je lui raconte tout...

Un nouveau coup d'oeil  Chaligny, o Jeanne n'eut pas besoin
d'empreindre une nouvelle ironie--il avait entendu la phrase de
Moraines--et elle commenait avec celui-ci, sous le prtexte de se
dbattre contre sa question, un de ces caquetages de grand dner
parisien qui justifient l'loignement des hommes suprieurs pour le
monde. L'antithse est trop choquante entre ces pauvrets et les
splendeurs du dcor. Cette vaste salle  manger de l'htel Sarlive
montrait sur ses hauts murs, entirement tendus, de merveilleuses
tapisseries d'aprs Boucher, et qui s'accordaient  la richesse de son
ameublement Louis XVI. Tous les dtails y taient exquis, depuis le
dlicat surtout de Saxe, parmi l'clat plus vif de l'argenterie et des
cristaux, jusqu'au choix des fleurs, d'une nuance attendrie.
L'ensemble ralisait un rve vivant d'opulence fine. Les six femmes
assises  cette table, entre les huit habits noirs, taient toutes
jolies, et la plus ge, Emmeline de Sarlive, n'avait pas trente-sept
ans. C'taient, outre l'lgante Jeanne et la gracieuse Valentine,
cette froide mais si fine Mme Pierre de Bonnivet, et ces deux Greuze
vivants qui sont l'exquise Mme de Monniot et son amie, la jeune Mme de
Croix-Firmin. Et si un phonographe et recueilli les phrases changes
entre ces princesses de la mode et les hommes qui les encadraient,
c'et t une misre d'esprit et d'ides-- en pleurer... Mais non. Ce
qui se dit dans le monde est si peu l'image de la pense! La vrit de
l'existence parisienne ne rside pas dans les mots. Elle est dans des
situations auxquelles ces vaines palabres--pour prendre l'amusante
locution provenale--servent de commentaire indiffrent. Entre ces
quatorze personnes, plusieurs taient peut-tre, vis--vis les unes
des autres dans des rapports aussi compliqus que ceux de Jeanne avec
le mnage Chaligny. Quand des intrts de cet ordre vous occupent
l'me, la causerie n'est plus qu'un alibi, o la suprme affaire est
de ne rien trahir du drame intrieur.

Pour Mme de La Node, c'tait bien un drame que de suivre sur la
physionomie de son amant le va-et-vient d'une pense que son
insinuation perfide de tout  l'heure avait aussitt trouble. Pour la
premire fois elle avait os, non pas critiquer Valentine auprs de
son mari,--elle s'y tait hasarde souvent,--mais l'attaquer presque
directement dans son rle d'pouse lgitime. Cet: En tes-vous bien
sr?... lui avait chapp, sans qu'elle en calcult la porte, comme
un cho des phrases qu'elle s'tait prononces tout bas aprs la
dcouverte tonnante de cette aprs-midi. Son instinct de matresse
avait touch Chaligny, juste au point o un mot pouvait lui faire du
mal. Elle le connaissait si bien! La physionomie tourmente et
changeante de cet homme l'indiquait, le trait principal de son
caractre tait l'incertitude. C'tait un garon rong de timidit,
avec des attitudes volontiers cassantes. Cette passion,--car c'en est
une, au sens profond du terme, qu'une timidit vritable,--dconcerte
la plus subtile analyse. A demi physique,  demi morale, elle tient 
cette fibre la plus intime de l'tre, o se consomme l'union de nos
deux natures, l'animale et l'autre. Son effet le plus constant est une
vacillation de l'intelligence  la fois et de la volont, l'une ne
sachant pas affirmer avec certitude, l'autre ne sachant pas agir avec
dcision. Chose trange! Cette dfiance de soi joue parfois la
supriorit. Les succs de Chaligny dans ses affaires en drivaient.
Il s'tait appliqu  rester toujours derrire ceux qu'il voyait
russir, avec un bon sens que les rsultats proclamaient une force; ce
n'tait en ralit qu'une faiblesse. Il avait t le mme dans le
mariage, faible, toujours faible, ne se livrant pas, n'osant pas se
livrer, paralys par sa femme et la paralysant, elle si sensible
aussi. Il n'y a pas de disposition plus propice aux malentendus de
l'existence commune que l'excs d'impressionnabilit. Quand la
cohabitation quotidienne n'a pas raison de la timidit, elle
l'exaspre. Cette espce d'effarouchement moral, encore aggrav par la
rserve de Valentine, que ce mari gauche et susceptible prenait pour
de la froideur, avait empch qu'il n'prouvt avec sa femme cette
sensation de l'amour partag, sans laquelle aucune union n'est
complte. C'tait par les apptits de sensualits, demeurs
insatisfaits dans la vie conjugale, que Jeanne l'avait attir et
qu'elle le retenait. Elle le savait, et elle savait aussi qu'en
gardant  sa femme une estime inentame cet hsitant restait vis--vis
de son propre mnage  l'tat d'incertitude. Il ne comprenait pas
Valentine tout entire, et, par instants, il en avait peur. Jeanne en
eut la preuve, d'abord durant le dner qu'il passa dans le mutisme
d'un homme qu'une ide proccupe,--ne lui parlant  elle et ne parlant
 son autre voisine, qui tait la peu indulgente Mme de Bonnivet, que
juste autant qu'il fallait pour ne pas paratre grossier. Puis,
lorsque levs de table, il put enfin se trouver seul  seule avec
Jeanne dans un angle du salon, ce fut par une allusion  l'nigmatique
petite phrase qu'il reprit l'entretien interrompu ds le premier
service:

--Vous avez t bien peu gracieuse avec moi, lui dit-il de cette
voix rentre qui ne veut pas qu'une seule syllabe arrive  d'autres
oreilles, et que tant d'amants ont la navet d'adopter pour leurs
_apart_ du monde!--Oui, bien peu... Je ne m'y attendais gure, d'une
amie qui regardait comme un bonheur de passer une heure ensemble.
Est-ce de m'avoir pein que vous m'en voulez?

--Moi? fit-elle. Je vous ai pein? Et comment?...

--Vous le demandez?... rpondit-il. Comment? insista-t-il. Mais
vous savez que je souffre de nos relations avec Valentine, et l'on
croirait que vous faites exprs de me rendre ces relations plus
difficiles, en m'inquitant  leur sujet. Qu'avez-vous prtendu quand
vous m'avez dit  propos du chagrin que j'apprhendais pour elle, si
jamais elle souponnait nos rapports: En tes-vous bien sr?... Et le
reste...

--Je n'ai rien prtendu du tout, rpondit-elle. Votre terreur de
troubler le repos de cette chre Valentine vous gare. Vous me forcez
de vous rpter encore une fois qu'il et t plus sage d'y penser
auparavant, oui, plus sage... et plus charitable, pour moi. J'ai voulu
dire tout simplement qu'elle n'est pas sotte et qu'elle sait
probablement la vrit sur nos sentiments. Ce qui prouve que son
amiti pour vous n'est pas ce que votre fatuit imagine, et qu'elle ne
tient peut-tre pas  vous autant que vous croyez. Voil tout... Il y
a longtemps que je vous le rpte, et que votre terreur n'est qu'une
chimre... _Nos_ sentiments, ajouta-t-elle, c'est les miens que je
devrais dire. Vous n'avez, vous, d'motions que pour elle... Je ne le
supporterai pas toujours...

Elle s'ventait, en lanant cette menace de rupture, avec un sourire
de dfi. Les rapides alles et venues des blanches et souples plumes
d'autruche faisaient flotter autour d'elle un subtil effluve du parfum
dont sa lingerie la plus secrte tait pntre. Elle se sentait en
beaut, et elle hochait sa petite tte d'un geste qui dessinait mieux
la blanche attache de son cou. Ses yeux bruns clignaient  demi, et
leur regard provoquant allait chercher au fond des prunelles de
Chaligny la pense fuyante. Cet homme, passionn et complexe, qui,
pendant le dner, n'avait t proccup que de sa femme, et qui, si
souvent, dsirait d'en finir avec une liaison, criminelle pour sa
conscience, prouva soudain,--comme si souvent encore,--un de ces
passages de dsir qui jettent leur victime dans un dsarroi de toutes
les nergies raisonnables. Il rpondit d'une voix plus basse:

--Tu sais trop bien que je n'aime que toi. Mais c'est vrai que nous
nous voyons trop peu en ce moment, et alors je me fais des ides
noires... Cette semaine, je dois encore aller  Pont-sur-Yonne pour
trois jours. Veux-tu venir _chez nous_ avant? Veux-tu demain?...

--Oui, dit-elle,  voix basse aussi et en changeant tout  coup de
ton, comme si l'motion contagieuse de son amant la gagnait,  quatre
heures... Je vais me dgager de Valentine, ajouta-t-elle  haute voix,
en prononant cette fin de phrase avec assez de force pour que Mme de
Chaligny, qui tait assise  quelques pas d'eux, sans que son mari
l'et remarque, retournt la tte, et, dsireuse de se dbarrasser
d'un pnible entretien avec le matre du logis, le pesant Sarlive,
elle interpella sa cousine:

--Vous parlez de Valentine, demanda-t-elle, qu'en disiez-vous?...

--Beaucoup de mal... rpondit l'impudique Jeanne. Elle vint
s'asseoir  ct de celle qu'elle trahissait abominablement depuis une
anne, et qu'elle se prparait  perdre sans retour quand elle
possderait tout le secret dont elle avait seulement surpris des
indices.--Mais quels indices!--Et elle se pencha, comme pour examiner
un des bracelets que sa rivale portait au bras, de faon que leurs
deux ttes fussent tout auprs l'une de l'autre, et alors elle regarda
Chaligny. Elle aimait  se prouver son pouvoir sur lui en le forant
d'assister  des scnes d'intimit qui le dgradaient. Elle devinait
qu'en ces moments-l il se mprisait. Elle croyait, et non sans
logique, qu'elle dsarmait ainsi sa rsistance. On est trs faible
quand on a cess de s'estimer, et il lui fallait cet homme faible,
plus faible encore, pour des combinaisons qu'elle avait toujours
entrevues comme si lointaines, comme impossibles... Voici que
l'vnement de cette aprs-midi, corrobor par le mensonge
indiscutable de Mme de Chaligny ce soir, les prcisait pour la
premire fois.




IV

CERTITUDES


Ces combinaisons,--ou, plus justement, cette combinaison,--c'tait le
divorce de Chaligny. Avec la nature suggestionnable que Jeanne lui
connaissait, comment n'et-elle pas t conduite presque aussitt sur
cette route? Le hasard venait de placer dans ses mains une telle arme!
Comment n'tre pas tente de l'utiliser? On a vu dj que parmi les
rves qui hantaient ses amertumes de demi-dclasse, le plus
chimrique, mais aussi le plus familier tait celui d'un nouveau
mariage. Pour cela, il tait ncessaire qu'elle ft libre. On a vu
encore qu'elle comptait, pour cette libert, sur l'initiative de son
mari, et d'aprs quel article du code, plus ou moins exactement
interprt. Mais elle s'tait dit souvent qu'au besoin elle prendrait
elle-mme cette initiative, si jamais elle tenait  sa porte
l'occasion de ce second mariage. Cette occasion, la destine ne
semblait-elle pas la lui offrir? Elle tait la matresse de Chaligny.
Elle avait le droit, d'aprs le code fminin, de prtendre qu'il
l'avait sduite, n'ayant jamais eu d'autre amant que lui, et qu'il
lui devait de l'pouser, si jamais elle et lui devenaient
libres...--Libres?...--Ce mot, toujours le mme, l'obsdait comme un
refrain d'esprance. Libre? Elle pouvait l'tre, avec une dmarche
judiciaire. Libre? Chaligny pouvait l'tre, si vraiment sa femme le
trompait et qu'il en tnt la preuve. Par qui l'aurait-il, cette
preuve? Serait-ce par elle, Jeanne?... La tentation de dnoncer le
secret surpris avait effleur l'envieuse, on se le rappelle, ds les
premires minutes. Elle l'avait repousse, et puis elle y avait tout
de mme cd un peu: tmoin la petite question nigmatique,
sclratement jete ds le dbut du dner chez les Sarlive. Le
sursaut d'honneur qui lui avait fait ensuite rattraper ses propres
paroles, en les interprtant dans un sens anodin, durerait-il? Elle
l'et affirm avec la plus sincre nergie, si on l'et interroge
dans la voiture qui la ramenait de cette soire,--sur une promesse de
rendez-vous avec le mari de sa cousine. Mais dj, couche dans son
lit et repassant en esprit tant de menus incidents riches de
consquences, elle en tait  s'objecter qu'aprs tout plusieurs voies
pouvaient mener  la vrit. Pourquoi le hasard qui l'avait mise, elle,
sur la piste de l'intrigue de Valentine, ne se reproduirait-il pas
pour un autre? Pourquoi cet autre ne serait-il pas le mari? Une femme
qui cache une aventure dans sa vie commet des imprudences. C'en avait
t une que ce changement de voiture, cette aprs-midi, dans ces
conditions; une autre, que cette rponse sur son emploi de journe,
qui quivalait au pire aveu.

--Que Norbert dcouvre tout par lui-mme, je n'aurai rien  me
reprocher, et Valentine ne devra pas se plaindre si je prends une
place qui ne sera plus la sienne... Mais qu'y a-t-il  dcouvrir?
A-t-elle un amant? Qui est-ce?... Elle quitte Paris cette semaine, je
ne saurai rien. Tant mieux, elle se dfiera moins de moi. Ce sera pour
son retour... En tout cas, demain, je ne laisserai pas Norbert me
prononcer seulement son nom... Ma dignit l'exige. Non. Il ne saura
rien par moi...

                   *       *       *       *       *

Si la dangereuse et fline crature tait descendue jusqu'au fond de
cette rsolution, sur laquelle elle s'endormit,--en s'en
estimant!--elle se serait rendu compte qu'il y entrait beaucoup de
prudence et trs peu de magnanimit. Communiquer au mari des indices
si incomplets, n'tait-ce pas avertir la femme? Elle n'eut donc pas
grand mrite  tenir la parole qu'elle s'tait donne, le lendemain,
dans ce rendez-vous  l'appartement clandestin que son amant avait
dsign par ce terme quivoque de chez nous. Il ne se douta pas que
l'ambition d'appeler ainsi le magnifique htel de la rue de Varenne
tait pour beaucoup dans la grce enivrante que sa matresse sut
dployer pour lui cette aprs-midi-l. Elle voulait que la griserie de
ses caresses le suivt  Pont-sur-Yonne, auprs de Valentine, et
empcht entre eux cette reprise d'intimit conjugale, crainte
permanente de la matresse d'un homme mari. Jeanne en avait t
exempte jusqu'ici, tant qu'elle avait considr Valentine comme une
femme froide, de tous points trangre aux choses de l'amour. Son
opinion venait de changer brusquement.

                   *       *       *       *       *

Les consquences de cette volte-face dans son apprciation sur le
caractre de sa cousine s'approfondirent durant les quelques jours de
sparation qui suivirent ce rendez-vous. Pourtant, elle ne put
qu'essayer de plusieurs cts, en interrogeant adroitement tantt l'un,
tantt l'autre, la plus infructueuse des investigations sur le
mystre dont elle avait surpris la trace. Associait-on le nom d'un
personnage quelconque de leur socit  celui de Mme de Chaligny, et
s'en taisait-on devant-elle,--ceux-ci parce qu'elle tait une proche
parente, ceux-l parce qu'elle tait une rivale de la jolie marquise?
Elle voulut le savoir  tout prix, et elle ne parvint  recueillir
d'autres chos que ceux des loges, qu'elle connaissait trop, pour en
avoir dj tant souffert. Passant elle-mme en revue les htes
habituels du salon de la rue de Varenne, elle n'arriva pas davantage 
fixer son soupon sur un seul. Tous, sans une exception, depuis les
sducteurs sur le retour, comme Casal, comme Vardes, jusqu'aux jeunes
beaux de la nouvelle gnration, un Pierre d'Eyssne, un Maxime de
Portille, observaient,  l'gard de Mme de Chaligny, cette attitude de
respect involontaire, qui ne s'imite pas, qui ne se joue pas. Elle
mane de tout l'tre, et se traduit par des faons de regarder une
femme, de s'en approcher, de lui parler,  laquelle une autre femme se
trompe d'autant moins que les mmes individus l'abordent, elle, avec
d'autres manires. Imperceptible nuance! Mais toutes la sentent. Non,
il n'y avait pas dans l'entourage entier de Valentine un seul homme
dont Jeanne pt se dire: Mais c'est lui!... avec une ombre de
vraisemblance. Quand elle se retrouva en face des Chaligny,  leur
retour de Pont-sur-Yonne, elle n'tait donc pas plus renseigne sur le
secret de sa rivale qu' la seconde o elle avait vu les ailes grises
du chapeau disparatre dans le fiacre, au milieu de la rue
Saint-Honor, et la gne de son amant  les revoir, toutes deux,
s'embrassant, se tutoyant, se prodiguant des mots d'amiti, n'avait
pas non plus diminu. Un seul point s'tait modifi: cette semaine de
solitude et de mditation avait dfinitivement entam, sinon dtruit
le scrupule qui avait rendu odieuse  Jeanne l'ide d'une dnonciation
au mari. Les cres rancoeurs de son amour-propre, ulcr tant d'annes
par une comparaison toujours renouvele, toujours blessante, s'taient
ramasses dans un sentiment qu'elle aurait formul ainsi de la sorte,
--si elle avait eu tout le courage de ses vrais dsirs--elle ne se
prononait nettement que la dernire phrase:

--Tant pis pour elle si je prends ma revanche. J'y ai droit aprs
qu'elle a eu de telles chances dans la vie, et moi rien... _Il y a une
justice tout de mme!_

La plus hideuse des sclratesses qui puissent se commettre entre
femmes tait dj enveloppe dans cet appel  l'quit. Qu'il s'agisse
de l'ordre social ou de l'ordre sentimental, ce mot de justice, si
solennel  prononcer, ne sert le plus souvent qu' nous absoudre
devant nos propres yeux de notre haine pour le bonheur d'autrui. Il
est toujours opportun de rpter cette vrit lmentaire  une poque
qui excelle  parer de phrasologie idaliste les plus abjectes
passions et les moins gnreuses! Cette petite femme du monde, d'un si
pervers gosme, ne raisonnait pas pour son propre compte autrement
que les fauteurs de rvolutions. Son sophisme tait seulement moins
dangereux, quoique son apptit de nuire ft aussi fort.

                   *       *       *       *       *

Si les volonts trs dcides russissent le plus souvent dans leurs
entreprises, c'est qu'elles supposent une tension fixe de la pense 
l'aguet du moindre vnement, et qui ne perd aucune occasion d'agir.
Aprs avoir discut mentalement les divers procds d'espionnage
possibles, Jeanne s'arrta au plus simple. C'tait aussi celui qui,
tt ou tard, donnerait immanquablement le rsultat passionnment
dsir. Il fallait profiter du voisinage et de l'intimit pour
surprendre Valentine chez elle,  toutes les heures: sa perspicacit
de femme saurait bien dcouvrir, une fois, quelque signe qui lui
permt d'essayer une action prcise. Sa propre exprience lui avait
appris qu'une liaison qui dure s'organise naturellement en habitudes
d'une rgularit quasi-bourgeoise. La plupart des amants se fixent des
rendez-vous presque exactement priodiques, obligs qu'ils sont
d'accommoder leurs bonheurs clandestins au train correct de leur
existence avoue. Quand, au contraire, ces rendez-vous sont
irrguliers, la raison en vient toujours de la matresse. C'est que
ses instants de libert sont eux-mmes irrgulirement placs; et,
cette fois, comme cette libert dpend de la prsence ou de l'absence
du mari, la vie de ce mari donne le secret de celle de la femme. Celle
dont le matre et seigneur chasse plusieurs jours par semaine choisira
plutt un de ces aprs-midi o elle se croit sre de n'tre pas
surveille. Ce n'tait pas le cas ici. Valentine surveille? Elle
l'tait si peu! Elle aurait pu tre imprudente  n'importe quelle
heure, en pleine scurit. Mais, pratiquant la dissimulation  la
profondeur qu'une intrigue supposait, de sa part, avec ces attitudes,
elle devait tre prudente, en tout tat de cause, et par principe. Les
vrais hypocrites sont ainsi. Un de leurs traits habituels est
l'galit absolue d'humeur et de faons. Jamais Mme de Chaligny ne
condamnait sa porte, comme quelqu'un qui n'a rien  dissimuler dans
son existence. Jeanne compta aussitt sur cette particularit. Elle se
fit ce raisonnement simple, mais fort: parmi les indices qui l'avaient
dcide, quand elle allait aborder sa cousine dans le grand magasin, 
se retenir et  la suivre de loin, le plus dcisif avait t un
certain caractre de toilette. Elle avait cru y discerner une
intention de passer inaperue. Elle se dit que le jour o Valentine se
hasarderait de nouveau  cette mystrieuse expdition, elle
s'habillerait, de nouveau, ds son lever, sinon avec la mme robe, 
coup sr dans les mmes nuances d'effacement. Une autre semaine ne
s'tait pas coule depuis le retour des Chaligny, et elle prouvait
que son gnie d'induction fminine lui avait suggr la bonne mthode.
Il n'y fallait que la patience. L'envie, qui est par nature une
passion silencieuse et nourrie de longues impressions, en manque
rarement. Jeanne n'eut mme pas  user de la sienne.

                   *       *       *       *       *

Elle tait donc venue rue de Varenne, ce matin-l, qui tait un lundi,
vers les onze heures, soi-disant pour embrasser la chre cousine
avant le djeuner et combiner avec elle leurs courses de l'aprs-midi.
Il y avait exactement treize jours qu' la mme heure, et cette
fois-l bien par hasard, elle avait pos  Valentine la mme question:
Veux-tu que nous sortions ensemble? et que celle-ci lui avait
rpondu: Je ne peux pas, en donnant comme prtexte une corve de
visites. Ds son entre dans le petit salon, attenant  la chambre 
coucher, o Mme de Chaligny vaquait avant le djeuner  sa
correspondance, Jeanne demeura saisie d'un pressentiment. Sa cousine
portait exactement la mme toilette que cet autre jour. L'motion de
l'espionne fut si vive que sa voix tremblait pour formuler sa simple
demande. Elle tait sre d'avance du Je ne peux pas... de la rponse,
et quand elle l'eut entendu,  peine si elle eut la force de
prononcer ces quelques mots d'insistance: Pourquoi? Qu'as-tu donc 
faire?... auxquels Valentine opposa une explication plus vague:

--Non, vraiment, je ne peux pas; j'ai deux ou trois rendez-vous que
je ne saurais remettre...

Jeanne n'essaya pas de l'interroger davantage, de peur d'veiller une
mfiance qui et djou le plan conu dans son esprit pour le moment
o elle verrait le joint  une enqute plus active. Ce plan consistait,
le jour o elle aurait saisi les signes esprs,  se poster
brutalement dans une voiture aux rideaux baisss,  l'angle du
boulevard des Invalides et de la rue de Varenne, et  suivre
l'quipage de Mme de Chaligny quand celle-ci sortirait. L'envieuse
avait bien pens, dans sa frnsie de savoir enfin,  employer ce
moyen abject sans attendre le signe et chaque jour, jusqu' la
russite. Son bon sens lui avait dmontr qu'une pareille opration
n'avait de chance d'tre efficace que si elle ne se renouvelait pas
trop souvent. Un fiacre qui suit un coup de matre n'est pas remarqu
une premire fois. A la troisime,  la quatrime, la personne qui est
dans le coup s'aperoit de la poursuite, ou bien c'est le cocher, le
valet de pied. Mais le jour en question, ayant surpris sa rivale dans
une toilette, significative pour elle jusqu' la certitude, comment
Jeanne et-elle hsit? Elle avait quitt Valentine  onze heures et
demie. Elle savait que celle-ci djeunait  midi un quart, et qu'elle
commandait d'habitude sa voiture pour deux heures et demie. Ds une
heure trois quarts, elle se tenait au poste d'observation qu'elle
s'tait fix, ayant eu le courage, car c'en tait un pour une femme de
son rang, de passer avec un cocher un de ces pactes qui tablissent
entre la personne qui l'offre et celle qui l'accepte une si
avilissante complicit:

--Mais votre cheval aura-t-il la force de suivre deux chevaux qui
iront trs vite?... avait-elle demand, le march conclu.

--Mettez cinq francs de plus, la petite dame, avait rpondu l'homme,
et ce serait un _auto_ que, dans Paris, s'entend, il ne nous perdrait
pas...

Cette familiarit d'un infrieur, au niveau de qui ce dialogue
l'abaissait, fit rougir Mme de La Node. Elle ne renona pas pour si
peu  un projet dont elle n'attendait pourtant pas un rsultat aussi
dfinitif et aussi facile. Sa crainte que la bte attele  cette
voiture de hasard ne pt pas suivre les juments anglaises de sa
cousine se trouva vaine, et la vantardise du cocher n'eut pas lieu
d'tre mise  l'preuve, par ce simple fait qu' deux heures Mme de
Chaligny sortit en effet de son htel, mais  pied. De son fiacre, par
l'interstice du rideau de soie bleue, lim et tach, que sa main
nerveuse cartait  peine, l'autre la vit qui venait sur le trottoir,
lentement, paisiblement, en femme qui profite du beau temps sec pour
marcher un peu. Elle ne parut mme pas prendre garde  l'anomalie que
reprsentait, dans ce quartier si peu propice aux aventures
parisiennes, la silhouette d'un coup aux stores ferms, immobile 
l'extrmit de la vertueuse rue de Varenne. Car elle traversa le
boulevard sans se retourner, gagna le petit jardin des Invalides,
qu'elle longea de cette allure toujours indiffrente. Mme de La Node,
qui avait dit  son cocher de descendre cette mme avenue au pas, ne
perdait pas un geste de la promeneuse. Dj sa certitude du matin
commenait de l'abandonner. Elles avaient toutes deux une grand'tante,
une vieille comtesse de Nerestaing, qui demeurait au quai d'Orsay, de
l'autre ct de l'Esplanade. Valentine allait-elle tout bonnement
rendre ses devoirs  cette douairire?... Mais non. Au lieu d'obliquer
dans cette direction, elle se dirigeait vers le boulevard de La
Tour-Maubourg. Elle n'y fut pas plutt arrive qu'elle arrta, elle
aussi, un fiacre qui passait. Le coeur de Jeanne battait  l'touffer.
Dans quelques instants, elle saurait si sa cousine faisait simplement
une course dont l'ide lui tait revenue en route, ou bien si elle
fuyait vers ce rendez-vous cach, seule explication plausible de son
abandon de ses gens, l'autre jour, et de son mensonge. Valentine avait
pris un fiacre dont la caisse, peinte en jaune, permettait la
poursuite d'autant plus aisment qu'il avanait au trot lent d'une
bte trs fatigue. Il alla le long de ce boulevard de La
Tour-Maubourg d'abord, puis de l'avenue Duquesne, pour contourner le
chevet de Saint-Franois-Xavier et gagner, un peu au del, le long
boyau populaire de la rue de Vaugirard, qu'il ne quitta plus jusqu'au
Luxembourg. Jeanne, dont la voiture roulait  vingt mtres en arrire,
tait sre maintenant qu'elle tenait la vritable piste. Elle vit le
fiacre jaune s'engager dans la rue de Mdicis, dans la rue Soufflot.
Il suivait le mur des vastes cours du lyce Henri IV. Des noms, que
jamais Mme de La Node n'avait mme entendus, dfilaient sur les
plaques d'angle: Rue Clovis... Rue de la Vieille-Estrapade... Rue
Thouin... Rue Mouffetard... Encore quelques tours de roue, la
bruyante artre de la rue Monge tait traverse, et la voiture
enfilait cette fin de la rue Lacpde qui dbouche en face du Jardin
des Plantes. Elle s'arrta. Mme de Chaligny en descendit et paya la
course, avec une monnaie prpare  l'avance,--autre petit signe
qu'elle voulait se dbarrasser vite de son cocher.--Mais ne se
rendait-elle pas  la Piti, dont la faade grise se dressait un peu
plus loin  droite? Jeanne, de qui la voiture avait continu et
stationnait maintenant prs de la grille du jardin, eut un moment
l'ide que sa cousine allait passer le seuil de l'hpital. L'hypothse
d'un mystre de charit qu'elle avait forme, on se souvient, une
premire fois dj, presque malgr elle, et rejete de toute la force
de sa haine, tait-elle donc la vraie?... Non encore. Mme de Chaligny
avait simplement attendu sur le seuil que son fiacre partt. A prsent,
elle remontait  pied le mince trottoir de la rue Lacpde. Elle fit
de la sorte cinquante pas peut-tre, et Jeanne la vit qui sonnait  la
porte d'une maison petite,  deux tages. La porte s'ouvrit. La
marquise, qui avait paru jusque-l trangre  tout dsir de se cacher,
lana cependant autour d'elle le regard circulaire de la femme qui
veut tre bien sre qu'elle n'est pas reconnue,--et elle disparut
derrire le battant referm.

                   *       *       *       *       *

Mme de La Node avait assist  ce mange, autant du moins que
l'loignement forc de son poste d'observation le lui permettait, avec
une joie cruelle, une joie de prise, qui se mlangeait nanmoins 
trop d'tonnement pour tre complte. Par son exprience personnelle
et par les confidences d'hommes qu'elle avait pu recevoir, elle tait
trop initie aux conditions habituelles des secrets bonheurs
parisiens. Comment n'et-elle pas t dconcerte jusqu' la stupeur
par le quartier o sa cousine avait ses rendez-vous? La plus
lmentaire prudence interdisait un pareil choix, d'autant plus
compromettant qu'il tait plus excentrique. Descendue de sa voiture
elle-mme, et marchant le long du pauvre trottoir que Mme de Chaligny
avait suivi quelques instants auparavant, Jeanne regardait les
obscures boutiques de ce commencement du faubourg Saint-Marcel: ici
une blanchisseuse, au linge rare et pauvre; plus loin, une choppe de
revendeur; l-bas, une teinturerie au rabais; ailleurs, un talage de
journaux  cinq centimes. Le tassement des btisses, sans doute
contemporaines de l'poque o Mme de Miramion construisait  ct
Sainte-Plagie, aujourd'hui dtruite; l'humidit des alles, les
suintements des crpis raills, tout dans l'aspect de la vieille rue
attestait d'humbles existences pour lesquelles les visites plus ou
moins rgulires d'une femme jeune, jolie, suprieurement lgante,
devaient faire vnement. Le caractre mme de la maison o Mme de
Chaligny venait d'entrer tait de nature  provoquer la curiosit, et,
par suite l'enqute, avec les consquences de chantage qui risquaient
presque invitablement d'en dcouler. C'tait un pavillon, isol entre
deux constructions plus hautes, avec un mur qui le prolongeait d'un
ct. Les branches jaunies d'une demi-douzaine de tilleuls assez
grands dpassaient la crte, et rvlaient le luxe d'un petit
jardinet. Ces troites et presque microscopiques enclaves de verdure
abondaient encore, voici vingt-cinq ans, sur ce versant sud-est de la
Montagne Sainte-Genevive. C'taient les minuscules dbris, sauvs par
quelque hasard, de ces vastes parcs appartenant  des couvents, que
George Sand a dcrits avec tant de posie dans l'_Histoire de ma Vie_.
La communaut des Augustines anglaises, o la romancire fut leve,
tait tout auprs,--tout auprs l'immense potager des dames de la
Misricorde, dont elle clbre les raisins dors et les oeillets
panachs. Et puis, ces pavillons  jardinets ont disparu les uns
aprs les autres. Celui-ci,  cette extrmit de la rue Lacpde,
n'avait pas d tre plus remarquable autrefois que ceux de la rue
Rollin et de la rue des Boulangers. Aujourd'hui sa survivance tait
une bizarrerie et qui ncessairement attirait l'attention. Mme de La
Node passa et repassa plusieurs fois sur le trottoir oppos pour
considrer l'endroit avec une attention qui ne fit qu'accrotre sa
surprise. Le pavillon avait deux fentres au rez-de-chausse,  ct
de la porte, et trois  chacun des deux tages au-dessus. Les croises
d'en bas taient garnies de verres dpolis et protges par des
ferrures; celles du premier et du second n'offraient aucune autre
particularit que cette lgre diffrence de couleur entre les vitres
qui atteste la trs grande vtust de certains carreaux. Des rideaux
blancs  fleurs tombaient par derrire. D'autres rideaux d'toffe les
doublaient, relevs par des embrasses. On voyait seulement l'envers de
la satinette crme et la frange, rouge ou bleue, suivant les pices.
Les passants, trangers au quartier, s'il en tait qui s'arrtassent
devant cette faade, imaginaient, sans doute, un de ces doctes
intrieurs bourgeois, celui d'un savant ou d'un professeur, tels que
le voisinage du Musum, de deux grands lyces et de la Sorbonne, les
multiplie, entre le Luxembourg et le Jardin des Plantes. Mais qu'un
pareil logis servt d'abri aux amours d'une authentique marquise,
venue ici d'un des plus nobles htels du faubourg Saint-Germain,
c'tait une hypothse extraordinaire jusqu' l'invraisemblance. Il
fallait  Jeanne de La Node presque un effort pour se persuader
qu'elle tait bien l, qu'elle avait bien vu Valentine de Chaligny
poser sa main sur cette poigne de fer qui pendait  une chane,  la
vieille mode,--sonner,--pousser cette porte au milieu de laquelle une
ligne de cuivre marquait l'ouverture d'une bote aux lettres, destine
 recevoir le courrier, sans que le facteur entrt,--franchir ce seuil
exhauss de trois marches au-dessus du trottoir... En ce moment, elle
tait dans une de ces chambres closes. Auprs de qui? Quel tait
l'homme de leur monde, arriv dans cette maison quelques instants
avant elle? Il le fallait, puisqu'on tait venu lui ouvrir. Ou bien
cette maison abritait-elle quelque aventure plus romanesque encore?
Valentine avait-elle, par suite de circonstances qu'aucune personne de
sa socit ne souponnait, form une liaison hors de sa caste?
Retrouvait-elle ici un jeune homme qui n'allait jamais chez elle?
Qu'il s'agt d'une intrigue d'amour, en effet, la chose n'tait plus
douteuse. Rien au monde ne s'opposait  ce qu'elle vnt devant cette
porte, avec sa voiture, dans cette rue pauvre mais parfaitement
dcente, si elle y venait pour un motif avouable, et le caractre,
sinon riche, du moins trs convenable de la maison excluait aussi
l'ide d'une visite de charit. Valentine tait auprs d'un amant.
Quel amant?

Une telle vhmence de curiosit possdait Jeanne qu'oubliant toute
prudence elle se tenait immobile, sur ce trottoir, la tte leve, au
risque d'tre aperue de l'intrieur, si quelqu'un s'avisait de
regarder dans la rue,  travers les rideaux. Elle aurait peut-tre,
dans sa fivre d'en savoir davantage, sonn elle-mme  la porte
mystrieuse, offert de l'argent aux boutiquiers voisins pour les faire
parler, si un vnement nouveau n'avait soudain donn une rponse  la
question qu'elle se posait et se reposait: l'arrt d'une voiture
devant cette maison dont elle dvorait des yeux la face nigmatique et
muette. C'tait un coup de remise d'o s'lana un homme encore jeune
qui se reprochait videmment d'arriver en retard, car, ayant tir sur
la chane, et durant le temps que l'on mit  lui ouvrir, il consulta
sa montre, avec un hochement de tte. Il se prcipita, aussitt le
battant pouss, pas assez vite cependant pour que Mme de La Node
n'apert des tableaux et des tentures, un escalier avec un tapis,
--mais pas mme la silhouette de la personne arrive  l'appel de la
sonnette. A peine si elle avait pu distinguer les traits de l'homme:
un visage intelligent et maigre, tout glabre, des cheveux encore trs
noirs, quoique ce masque portt quarante ans, des yeux bruns qui
luisaient sur un teint gris avec un clat singulier. Ils avaient
crois les yeux de Jeanne, et, sous ce regard, celle-ci s'tait sentie
rougir. Pour n'avoir pas l'air d'espionner, elle avait fait quelques
pas, comme quelqu'un qui n'est pas sr de son chemin. A quelle classe
sociale pouvait appartenir cet homme dont elle ne doutait pas qu'il ne
vnt rejoindre Valentine de Chaligny? Il lui avait sembl trs bien
mis, et cependant elle n'avait pas eu la sensation d'un personnage de
son monde. Elle avait march dans la direction de la rue Monge avec
l'ide que l'inconnu l'aurait remarque et ouvrirait peut-tre la
croise pour vrifier si elle tait encore l. Elle tourna la tte et
constata que les fentres de la petite maison restaient closes. La
voiture qui avait amen l'homme ne s'en allait pas. La tentation la
saisit de ne pas s'en aller, elle non plus, et d'attendre que
Valentine ou l'inconnu reparussent,--peut-tre tous les deux. Mais
qu'apprendrait-elle de plus? Et pourquoi s'exposer  les avertir?...
Elle tenait la preuve tant dsire. Elle n'avait plus maintenant qu'
chercher quel usage en faire? Et dj elle tait remonte dans un
autre fiacre, et elle retournait vers le Paris aristocratique,--leur
Paris  sa cousine et  elle.--L'image de l'trange endroit o cette
cousine avait cach le roman de sa vie lui aurait paru un songe si la
mauvaise voix intrieure  laquelle dans son premier sursaut de
conscience elle avait rpondu: Je ne ferai pas cela, n'avait
recommenc  lui prononcer des paroles trop nettes, trop prcises,
trop mles aux ralits quotidiennes de sa vie, et aux intrts les
plus positifs de son avenir. Elle avait le moyen de perdre Valentine
auprs de Norbert. Ne l'utiliserait-elle pas?




V

LA LETTRE ANONYME


Il convient de le reconnatre,  l'honneur ou  la charge de la nature
humaine,--cela dpend du point de vue,--les trs mauvaises actions ne
sont gure commises tout de go, et comme telles. Nos basses passions
excellent  nous dguiser leur perversit native sous les plus
spcieux prtextes et quelquefois les plus justes d'apparence. Il est
rare que nous leur cdions en nous en rendant bien compte. Il tient
toute une psychologie du crime dans le mot cynique de cet assassin,
qui racontait sa lutte avec une vieille femme, sa victime: Elle se
dfendait, _la canaille!_... Quand un homme en hait un autre pour des
motifs aussi vils que l'envie, par exemple, il arrive presque toujours
 voir son ennemi tel que sa haine a besoin qu'il soit. Il se permet
contre lui des infamies, mais il les peroit comme d'quitables
reprsailles. Cette illusion, qui n'est pourtant qu' demi volontaire,
explique seule que certains mfaits d'un ordre abominable puissent
tre excuts par certains tres, lesquels, au demeurant, ne sont pas
des monstres. Mme de La Node,--puisqu'il s'agit d'elle,--n'en tait
pas un. La preuve en est que, de nouveau, en rentrant chez elle aprs
sa course de policire improvise, elle avait rpondu  la voix
tentatrice un non plus nergique que le premier. Dans le temps
qu'elle avait mis  franchir la distance qui spare la rue Lacpde de
la rue Barbet-de-Jouy, les possibilits de reconstruire sa propre
existence sur les dbris du mnage Chaligny,--coupable chimre 
laquelle elle s'abandonnait en ide depuis ces treize jours
d'attente--s'taient de nouveau offertes  son esprit. Par un dtour
singulier de sa sensibilit, elle avait, maintenant qu'elle savait
tout, trouv en elle pour les repousser, et, avec elles, l'acte
dnonciateur qu'elles impliquaient, plus de force qu'aux moments o
elle doutait encore. C'est qu'une intime, une passionne satisfaction
d'amour-propre l'inondait toute entire, et, pour une heure, endormait
la cuisson de la vieille blessure. Sa force de haine,--le principe
moteur de son me durant tant d'annes,--tait comme paralyse par
l'orgueil de savoir, cette fois d'une faon qu'elle jugeait dcisive,
la faute de sa cousine. Cette supriorit de la vertu conjugale que
toutes les femmes reconnaissent au fond de leur conscience, en la
ddaignant des lvres, Valentine de Chaligny ne l'avait plus sur
Jeanne. Jeanne, au contraire, pouvait avoir sur l'autre une
supriorit en se montrant gnreuse. Je me tairai et nous serons
quittes... Cette phrase qu'elle se rptait  haute voix: Nous
serons quittes... rsumait assez bien le paradoxal travail de sa
pense dmoralise par sa vie. Elle mettait d'un ct le tort qu'elle
avait fait  sa cousine en lui prenant son mari, et elle trouvait le
plateau de la balance trop lger, compar  l'autre, o elle pesait
les avantages qu'elle sacrifiait,--en ne se rendant pas coupable d'une
infamie!

Elle devait aller  l'Opra, le soir, et dans la loge des Chaligny.
Elle y avait sa place  poste fixe, chaque lundi de quinzaine. C'tait
une des innombrables gteries de Valentine  son gard, cette
invitation une fois pour toutes, un des procds que la charmante
femme employait pour aider sa cousine  se maintenir, malgr sa
fortune diminue, dans le courant de la haute vie parisienne.
D'ordinaire l'ingrate ne montait l'escalier du thtre pour gagner
cette premire loge qu'avec les sentiments d'une amertume toujours
renouvele. Elle se souvenait de l'poque o elle avait elle-mme une
baignoire  son nom. Elle y avait pri sa cousine, alors jeune fille,
--et maintenant c'tait elle qui recevait, qui subissait cette
humiliante aumne d'une lgante hospitalit.--Mais ce lundi-ci, et
aprs l'pisode de l'aprs-midi, une seule impression la dominait, un
dsir, presque un besoin de revoir la visiteuse de la petite maison
clandestine; d'pier, d'tudier sa physionomie. Elle voulait jouir du
contraste entre la marquise de Chaligny fire et pare, respecte et
vertueuse, qui trnait dans le cadre opulent de sa royaut mondaine,
et l'adultre voile, vtue de sombre, en train de suivre une rue
perdue dans un lointain faubourg. Elle tait arrive exprs, un peu
tard, pour tre sre de trouver Valentine installe. Ce lui fut une
dception, ds son entre dans l'arrire-salon qui prcdait la loge,
de ne pas apercevoir les cheveux blonds cendrs, les doux yeux bleus
et le profit dlicat qu'elle esprait, mais seulement Mme de Bonnivet
et sa petite tte de coquet oiseau de proie; la lourde carrure du duc
d'Arcole; la ple, la fine figure sans ge d'Abel Mos, et le masque
tourment de Chaligny, qui devana son interrogation en lui disant:

--Valentine m'a demand de l'excuser auprs de vous, ma chre Jeanne.
Elle s'est sentie souffrante au dernier moment, et elle s'est
couche...

--Ce n'est rien de grave, au moins? interrogea-t-elle.

--Non, rpondit-il, une simple migraine... Puis, dans l'entr'acte,
et quand ils furent assis, la jeune femme et lui, sur le mme sofa,
dans le petit salon o les autres htes de la loge eurent la
discrtion de les laisser en tte  tte, sans que le mari ombrageux
s'en offenst, cette fois: Je ne sais pas ce qu'elle a,
commena-t-il  voix basse. Elle avait t parfaitement bien ce
matin. Elle avait fait des visites cet aprs-dner. Elle a reu, comme
d'habitude,  cinq heures. A six heures, votre tante de Nerestaing est
venue. Je me suis renseign. Elles ont t seules une demi-heure. Je
suis arriv sur la fin de leur conversation. A leur saisissement 
toutes deux, au regard de Valentine, j'ai devin que Mme de Nerestaing
venait de lui parler de choses trs graves, o j'tais ml... Quand
je dis moi, c'est nous...

--Vous voil de nouveau dans vos chimres, interrompit Jeanne en
haussant ses jolies paules. Est-ce que vous croyez que la tante de
Nerestaing s'occupe de nous? D'abord moi, je suis brouille avec elle
depuis des annes... Elle ne me voit jamais. Elle ne pense pas plus 
moi qu' son premier bal, et il est loin... Quant  Valentine,
personne n'a rien  lui apprendre. Je me tue  vous le rpter...

--Et moi je vous rpte que Valentine, ce matin encore, ne
souponnait rien, absolument rien. Elle ne m'aurait pas parl de vous,
elle si franche, comme elle a fait  djeuner... Nous nous sommes
quitts  une heure,--j'avais rendez-vous chez un camarade pour une
heure et demie,--dans des termes de parfaite entente. Je l'ai
retrouve bouleverse. Quand je lui ai demand ce qu'elle avait, j'ai
vu distinctement qu'elle tremblait, au seul son de ma voix. J'ai voulu
lui tendre la main,  peine si elle a pu prendre sur elle de me la
donner. A mes questions, elle a rpondu en prtextant une migraine
foudroyante. Quand j'ai parl d'envoyer chercher le mdecin, elle a
refus. Elle a prtendu n'avoir besoin que de repos. Je l'ai laisse
aller. J'tais trop troubl moi-mme. J'avais peur, en insistant pour
savoir la cause de son changement, de me trahir... Si ce ne sont pas
des preuves qu'elle ignorait tout et qu'on vient de tout lui apprendre,
que vous faut-il?...

--Quand cela serait? dit la matresse, et aprs?...

--Comment, aprs? interrogea Chaligny.

--Oui, aprs?... insista-t-elle. Si vous m'aimiez, ne devriez-vous
pas tre heureux que cette situation si fausse, si humiliante pour moi,
finisse, sans que vous y soyez pour rien?... Mais nous ne pouvons pas
causer davantage en ce moment. Quelqu'un vient... Tiens, c'est
Saveuse... Demain matin,  onze heures, j'irai savoir des nouvelles de
Valentine. Et ce ne sera qu'une fausse alerte, rassurez-vous...,
conclut-elle avec un sourire d'une ironie singulire, qui retroussa
ses fines lvres, au coin, dans un pli cruel. Mais dj cette bouche
frmissante s'tait apaise, ces yeux o avait pass une lueur dure
s'adoucissaient pour le visiteur mont des fauteuils d'orchestre et
qui tait en effet Martial de Saveuse, une des pires langues de Paris.
Ce vieil aigrefin, auquel on ne connat que des ressources quivoques,
a trouv le moyen de se rendre si redoutable par les vrits de ses
mdisances et l'acuit de ses observations, qu'il est aussi mnag
qu'il est mpris. Ces sortes de personnalits dangereuses taient
celles que Jeanne caressait le plus constamment depuis sa liaison avec
le mari de sa cousine. Aussi fut-elle particulirement aimable pour ce
trs mchant homme, qu'elle garda dans la loge durant l'acte entier.
Il tait de ces propagateurs d'opinion qu'elle voulait avoir pour elle,
de ces dchireurs de rputations qu'elle voulait avoir contre sa
cousine, si jamais sa vie recommenait dans des conditions difficiles
 faire accepter par son monde. Et puis, elle tenait  ne pas
renouveler avec son amant, durant la soire, une explication trop
grave pour tre bien mene sous l'oeil inquisiteur d'une Mme de
Bonnivet et surtout d'un Abel Mos. Elle calculait que Chaligny
voudrait  tout prix la reprendre, lui, cette conversation, et que,
n'ayant pu l'avoir dans la loge, il accepterait, aprs le spectacle,
une place qu'elle lui offrirait dans sa voiture. Cette imprudence,
qu'elle se permettait rarement, tait, dans l'espce, une prudence.
Autant il tait inutile que l'on souponnt qu'un drame couvait dans
le mnage de ses cousins, autant il tait utile, en cas de scandale,
que Norbert ft compromis davantage encore vis--vis d'elle. Elle
employa donc la dure de la reprsentation  mditer ce qu'elle lui
dirait pendant ce retour. Si les thtres de musique ont tant de
succs auprs des femmes et des hommes de la socit, ce n'est pas
seulement parce que le bruit plus cher que les autres, comme disait
Gautier, accompagne agrablement la conversation, c'est surtout que
l'orchestre et les chants permettent de se taire en feignant de les
couter, et alors ce sont de longs soliloques intrieurs, dans
lesquels il ne s'agit, pour une personne rveusement accoude sur le
velours rouge de sa loge, ni de _Salammb_, ni de _Lohengrin_, ni de
_Romo et Juliette_,--c'tait la pice que l'on donnait ce soir-l,
--mais de problmes aussi peu carthaginois, germaniques ou italiens
que celui dont la petite baronne analysait en pense les lments, et
elle paraissait absorbe par la mlodie:--Valentine fait la malade.
Elle a eu peur de se retrouver en face de moi ce soir. C'est vident.
C'est aussi la preuve qu'elle m'a vue cette aprs-midi. Celui qu'elle
attendait est arriv en retard. Elle se sera mise  la fentre... H
bien! tant mieux! Seulement il ne faudrait pas qu'elle s'avist
d'essayer une diversion, et cette attitude vis--vis de Norbert aprs
la visite de la tante Nerestaing m'a tout cet air-l... Dans quel but?
Mais pour jouer la comdie de l'indignation, et quitter la maison
d'elle-mme... Comme elle me juge! Elle a cru que ma premire action
serait de la dnoncer, moi qui tais si dcide  ne rien dire!... Oui,
elle aura trembl d'tre chasse. Elle veut s'en aller la premire,
--avec le beau rle. Elle aura fait venir la tante, qui me dteste,
pour lui raconter que nous la trahissons, Norbert et moi. Alors, si
elle est accuse  son tour, la famille sera pour elle. Norbert et moi,
nous l'aurons calomnie, pour nous venger... Si tel est son plan,
nous verrons bien. Ah! je ne me laisserai pas faire... Mais il faut
que Norbert soit avec moi,--tout  fait,--_il le faut_...

Ce petit monologue, pris et repris,  travers les menus incidents que
comporte une soire  l'Opra,--commentaires sur la salle et les
acteurs, nouvelles visites, coups de lorgnette sur les autres loges ou
sur l'orchestre,--tait trangement inique dans certaines de ses
parties. Mme de La Node ne pouvait pas s'en rendre compte. Elle tait
perspicace sur un point: cette ncessit de ne pas laisser l'obscur et
complexe Chaligny en proie  ses dangereuses hsitations. L'audacieuse
jeune femme put se convaincre, ds ce soir, qu'elle avait trop raison
de n'tre pas trs sre de lui. Elle avait beau avoir serr sa fine
taille dans la robe de panne rouge la plus savamment dcollete qu'une
brune un peu chtaine, comme elle, ait jamais choisie pour rehausser
son teint et faire valoir ses paules, le dsir d'treindre entre ses
bras cette jolie crature, sa matresse, dans cette toilette prpare
pour lui, fut moins fort chez le mari de Valentine que le scrupule de
braver les regards des personnes de leur monde qui l'auraient vu s'en
aller avec la cousine de sa femme. Quand il la reconduisit  son coup
et qu'elle lui dit, en se retirant dans le coin pour lui faire place:
Vous ne voulez pas que je vous jette chez vous?... il lui rpondit:
Je vous remercie, je dois passer au cercle... Elle en resta si
tonne, qu'elle le laissa refermer la portire, sans rien faire que
lui lancer un regard sous lequel il se sentit rougir.

                   *       *       *       *       *

--Je l'ai peine, songeait-il, en s'en allant  pied du ct de la
rue Scribe, pour monter au club rellement, avec cette seule ide de
pouvoir le lendemain, lui jurer, sans mentir, qu'il lui avait allgu
la vraie raison de son refus: Pauvre enfant! Et elle tait si jolie,
si tendre!... Elle ne comprend pas que je ne peux la dfendre contre
l'autre, que si celle-ci n'a pas de preuves. C'en et t une, que
cette rentre de l'Opra ensemble, en voiture, si vraiment Valentine
vient d'tre avertie. Et elle vient d'tre avertie. Mme de Nerestaing
ne m'a jamais aim. Elle n'aime pas Jeanne. Elle nous en veut de nous
ennuyer. C'est gal, pour une soi-disant dvote, quelle triste
besogne! Aprs tout, elle n'a pu que rapporter des propos de salon,
sans un fait. Je saurai ramener Valentine, pourvu que Jeanne ne m'en
empche pas. Je le leur dois  toutes deux...

Ces penses reproduisaient trop bien l'illogisme d'une situation qui
se retrouve  peu prs la mme chaque fois qu'un homme se laisse
entraner  la prilleuse tentation, naturelle  certaines
sensibilits composites, d'avoir deux femmes dans sa vie. Ce dualisme
motif,--car si Chaligny trahissait Valentine, elle tait bien loin de
lui tre indiffrente,--se compliquait, dans son cas, de cette troite
parent, trs propice  l'engagement d'une pareille liaison. Les
pripties finales en taient rendues trs difficiles. Tout
inconcevable qu'un pareil manque de prvision puisse paratre, jamais
ce mari infidle n'avait envisag la possibilit d'tre quitt par la
mre de ses enfants, si un hasard l'informait de la vrit. Il n'avait
jusqu'ici redout que sa douleur. Pour la premire fois, il redoutait
sa rsolution. Il n'avait pas davantage entrevu la possibilit relle
d'une rupture avec Jeanne, bien que sa raison lui dmontrt que cette
solution tait invitable tt ou tard et, au demeurant, la seule sage.
Toujours,--et ce soir encore, mme aprs qu'il avait eu le courage de
sacrifier  la prudence cette rentre en voiture et les volupts que
lui promettaient les yeux de la jeune femme, si souple, si blanche
dans le frmissement de l'toffe rouge,--oui, toujours, quand il
essayait de penser  cette rupture, la sensation des baisers savours
sur cette bouche enivrante se rveillait en lui. Ce souvenir allait
branler et faire dfaillir la fibre loyale. Sa volont faiblissait 
l'avance, sans que cette faiblesse allt jusqu' se soumettre tout 
fait  la sujtion qu'il lui semblait lire chaque jour plus clairement
dans ces prunelles de Jeanne, si aigus par instant, si impratives.
O cette matresse toute-puissante sur ses sens prtendait-elle le
mener? Il en aurait eu peur davantage s'il l'avait vue, une fois la
porte de la voiture referme, crisper ses jolies mains, dont elle
trompa la colre en brisant son ventail, et elle rptait, elle
criait, dans ce coup o Norbert lui avait refus de monter:

--Ah! le lche! le lche!... C'est  cause d'elle,  cause d'elle, 
cause d'elle!...

Et, se rappelant ce qu'elle savait de Valentine, elle riait d'un rire
insultant o se soulageait son orgueil bless.

Ce n'tait pourtant pas cet orgueil qu'elle avait dans ses yeux et sur
toute sa physionomie le lendemain matin, quand elle passa le seuil de
l'htel Chaligny, vers les onze heures, comme la veille. Elle avait eu,
ds les neuf heures, un billet de Norbert, lui demandant s'il pouvait
venir rue Barbet-de-Jouy, et elle avait rpondu qu'il ne vnt pas,
qu'elle irait elle-mme rue de Varenne. La nuit lui avait port
conseil. Elle s'tait blme d'avoir impos  son amant une preuve,
et devant tmoins,  la sortie de l'Opra. Quand on se dispose 
tenter un trs grand effort sur quelqu'un, d'en essayer de petits est
une faute. Et puis, elle voulait voir Valentine et elle apprhendait
que cette visite de Norbert chez elle n'et pour but que d'empcher
cet entretien des deux cousines. N'ayant plus rien reu aprs son
billet, elle en avait conclu qu'aucun incident nouveau ne s'tait
produit. Elle trouva Chaligny qui l'attendait, seul, dans le petit
salon de sa femme, le front toujours barr de souci, les yeux lourds
de n'avoir pas dormi.

--Je ne l'ai pas vue encore ce matin, rpondit-il  l'interrogation
de Jeanne. Elle m'a fait dire qu'elle allait mieux, mais qu'elle se
sentait trop souffrante pour me recevoir.

--Ce ne sont pourtant pas les rapports que la tante Nerestaing a pu
lui faire sur la sortie de l'Opra, hier au soir, qui lui auront donn
de nouveaux soupons... dit Jeanne. La grce de sa voix et de son
regard adoucissait d'une caresse l'ironie de ce reproche, et, prenant
la main de son amant: J'ai bien pleur dans ma voiture, mais c'est
vrai que vous aviez raison...

--Mon amie... rpondit-il en l'attirant  lui, et il lui donna un
baiser o vibrait une motion tout autre que ce dlire des sens o
Jeanne trouvait son moyen habituel de domination. Elle tait trop fine
pour ne pas s'en rendre compte, et cette constatation remua de nouveau
la lie de rancune dpose dans son coeur: cet attendrissement avait
pour cause l'inquitude du mari au sujet de sa femme. Il tait
reconnaissant  sa matresse de s'associer au sacrifice fait la veille
 la tranquillit de son mnage! Elle lui rendit pourtant ce baiser,
et elle lui demanda, cline:

--Veux-tu permettre que j'essaie de la voir? Si elle me reoit, moi,
ce sera bien une preuve que tes craintes sont imaginaires...

--Et si elle ne te reoit pas?...

--Elle me recevra, fit la jeune femme avec une certitude qu'elle
commenta d'un regard de triomphe, quand la femme de chambre fut
revenue dire: Madame la marquise attend madame la baronne. En dpit
pourtant de sa hardiesse, native et joue, la matresse tait trs
nerveuse en allant ainsi chez la femme lgitime. Quoiqu'elle crt bien
tenir, depuis la veille, un sr moyen de parer aux pires reproches de
sa rivale, celle-ci tait chez elle, et Jeanne marchait peut-tre
au-devant d'une scne extrmement pnible, qui risquait d'tre
dcisive pour son avenir. Si, par exemple, Valentine lui faisait un
affront trop dur et qu'elle vt Norbert ne pas prendre son parti?...
Aussi son pouls battait-il  coups rpts quand elle entra dans la
chambre, o les rideaux baisss maintenaient l'obscurit des migraines,
pas assez pour que la nouvelle venue ne s'apert pas de l'extrme
pleur de sa cousine. Mme de Chaligny tait couche, ses beaux cheveux
blonds tresss dans une lourde natte qu'elle ramenait sur le bas de
son visage, comme pour cacher sa bouche et ses joues. Ceux des traits
qui restaient visibles se noyaient dans la pnombre, mais pas ses yeux,
o brlait le feu fixe d'une fivre. Certes, la jeune femme possdait
une rare force de caractre, mais elle recevait celle dont elle savait
depuis la veille les relations avec son mari! Quoique rsolue 
paratre toujours les ignorer, son saisissement  cette approche fut
trop profond. Involontairement ses paupires s'abaissrent sur ses
prunelles, et un tressaillement convulsif agita son corps sous la
guipure du couvre-lit. Sa souffrance tait trop vidente pour que mme
sa calomniatrice pt,  cette seconde, la taxer de comdie. Si
Valentine avait rellement vu Jeanne, la veille, debout  la porte de
la petite maison de ses rendez-vous et si elle savait son secret
surpris, son trouble n'tait-il pas trop naturel, et trop naturel
qu'elle et voulu admettre son ennemie en face d'elle, quand mme,
pour savoir, elle aussi,  quoi s'en tenir? Sinon, pourquoi ce retrait
involontaire de sa joue brlante, cette instinctive contraction de
tout son tre qu'elle expliqua, en disant d'une voix presque brise,
--pourquoi encore?

--Je suis si nerveuse!... J'ai pass une trs mauvaise nuit. Je ne
peux rien supporter, ni lumire, ni attouchement...

--Qu'as-tu donc? demanda Jeanne.

--Une grande fatigue, rien de plus, dit l'autre, c'est ce premier
froid qui m'aura saisie... et un horrible mal de tte. Mais j'ai
dsir te voir, continua-t-elle, pour m'excuser de t'avoir fait faux
bond  l'Opra. Je ne pouvais pas... Tu es reste jusqu' la fin?...

--Oui, dit Jeanne.

--Et tu as ramen Norbert? fit Mme de Chaligny. Il avait dcommand
la voiture...

--Nous y sommes, pensa Mme de La Node. Elle m'a reue pour me poser
cette question. Est-ce un prtexte  une scne?... Une scne? Elle ne
l'aura pas... Et  haute voix:--Mais non. Je le lui ai offert. Il a
refus. Il avait  passer au cercle...

Il lui sembla--le demi-jour est si trompeur!--qu'une vive rougeur
tait monte aux joues dcolores de Mme de Chaligny et qu'une motion
trange passait dans ses yeux. La matresse suivait son ide, et elle
n'interprta pas ces signes, si faciles pourtant  comprendre. Elle
n'y vit pas la preuve que Norbert avait devin juste et que leur
trahison,  elle et  son complice, venait d'tre rvle, d'une
manire foudroyante,  celle qu'ils avaient si aisment abuse! Un
concours de circonstances trs ordinaires avait produit cette
rvlation, tt ou tard invitable, mais sa concidence avec la
dcouverte que Jeanne avait faite elle-mme la veille donnait  cet
vnement une gravit capitale. Voici les faits, dans leur
simplicit:--Jules de La Node, comme le prvoyait sa femme, pensait,
lui aussi,  rtablir, par un nouveau et riche mariage, ses affaires
d'argent, de plus en plus compromises. Une occasion s'tait offerte.
Il fallait--Jeanne l'avait prvu galement--que le jugement de leur
sparation ft converti en un jugement de divorce. La Node avait
apprhend que sa femme ne soulevt des difficults. Il savait, par la
rumeur publique et par des renseignements plus prcis, sa liaison avec
le mari de leur cousine. Il n'avait, d'autre part, gard dans la
famille de Jeanne qu'une relation suivie avec la tante de Nerestaing
qui, par aversion pour les procds de sa petite-nice  son gard,
avait pris le parti du mari. La Node avait pens que la douairire
serait le plus sr messager pour une ngociation aussi dlicate. Il
tait all chez elle, la charger de faire savoir  Mme de La Node
qu'elle et  ne pas s'opposer  sa demande de divorce, sous la menace
d'un scandale. Il avait dit quel scandale, et donn ses preuves.
Littralement affole par cet entretien et persuade que Valentine
n'ignorait rien, mais supportait tout  cause des enfants, la vieille
Mme de Nerestaing tait arrive rue de Varenne... Jeanne avait devant
elle le rsultat de cette dmarche. Elle ne la savait pas dans son
exactitude, et, l'et-elle sue, les donnes lui manquaient pour
calculer la force du contre-coup dans l'me profonde de sa compagne
d'enfance. Elle savait moins encore la noblesse de cette belle me. Ce
qu'elle croyait connatre, en revanche, d'un coupable secret, cach
sous ces dehors de grce et de fiert, lui fit traduire  contre-sens
et cette rougeur et ce regard de sa victime. Elle n'y aperut pas la
pathtique secousse d'un coeur qui se dbat dans l'agonie noire du
doute et pour qui le moindre motif d'esprer est un sursaut vers une
lumire:

--Elle ne s'attendait pas  cette rponse, se dit-elle. Que
va-t-elle trouver maintenant?... Si je lui parlais de la rue Lacpde,
moi? Mais m'a-t-elle vue devant la maison?... Peut-tre ne sait-elle
pas que j'ai surpris son intrigue, et veut-elle simplement, elle aussi,
se rendre libre, en saisissant comme prtexte notre intimit?... Et
tout haut, avec toutes les caresses de la plus tendre amiti dans
l'accent: Je ne peux rien faire pour toi, ma pauvre chrie, pas de
courses? Pas de commissions?...

--Non, rpondit Valentine, et avec un sourire de souffrance: Tu ne
peux que me laisser,  prsent que je t'ai vue... Quelques heures de
repos, ce malaise sera pass... Ce n'est qu'un peu de refroidissement,
je te rpte...

Cette fois, elle tendait elle-mme la main  Jeanne, et quand celle-ci,
pour lui dire adieu, posa de nouveau ses lvres sur ce front brlant,
elle ne perut plus le petit mouvement rflexe, le recul animal de
tout  l'heure. C'est qu' travers le va-et-vient de son esprit
tourment, cette nuit, tantt acceptant, tantt rejetant les preuves,
si convaincantes, hlas! que sa tante lui avait donnes--celles de
l'enqute mme de Jules de La Node--l'anxit de l'pouse trahie
s'tait fixe sur ce point: Ils passent la soire ensemble. Si
l'horrible chose est vraie cependant, il va rentrer avec elle en
voiture... Pour la premire fois, cette sensibilit fine et chaste,
si cruellement calomnie,--sur des apparences, il est vrai, bien
graves,--par celle qui la trahissait, avait t supplicie par la
jalousie. De savoir que les deux complices n'avaient pas saisi cette
opportunit d'une rentre l'un avec l'autre suspendait, pour quelques
instants, la crise de douleur morale qu'elle subissait depuis la
veille. Elle allait rellement pouvoir reposer et reprendre des forces,
tandis que Jeanne, rentre dans le petit salon, rpondait au
fivreux: H bien?... de Chaligny:

--H bien? C'est moi qui avais raison. Elle a une forte nvralgie, et
voil tout... Vous pouvez tre rassur, continua-t-elle avec une
ironie qui, maintenant, n'tait plus la moquerie caressante de
l'arrive: Vous ne serez pas encore oblig de choisir entre nous, et
de la prfrer...

--Pourquoi me parlez-vous ainsi?, fit-il, en tressaillant comme
quelqu'un que l'on atteint  une place trop douloureuse. Vous savez
bien que rien ne m'est plus pnible...

--Pourquoi? interrompit-elle, mais parce que je t'aime et que je te
veux seule, entends-tu, seule!... Et le baiser dont elle accompagna
cette exclamation passionne n'avait plus rien de commun avec
l'embrassement attendri qui avait prcd sa visite chez Valentine.
Sans clairement dmler la vrit complte, elle avait trop senti,
durant cette courte entrevue, qu'une catastrophe tait imminente. Ces
quelques minutes, passes dans cette chambre  peine claire, avaient
suffi pour lui donner cette impression de rapports absolument changs
qui dnonce l'approche du dnouement, dans les tragdies latentes
comme celles que reprsentent certaines liaisons, voues par avance
aux complications tragiques. Qui l'emporterait, de Valentine ou d'elle,
si le conflit entre elles deux arrivait  cet tat aigu qu'elle
devinait tout proche? Il l'tait, en effet, pour des raisons bien
diffrentes de celle que sa dcouverte de la veille lui faisait
imaginer. Cette vidence d'une crise o se terminerait ce long duel
qu'elle soutenait contre sa cousine, dans sa propre pense depuis leur
enfance, et, depuis un an, dans le coeur de Chaligny, avait du coup
rveill les nergies assoupies un instant de sa vieille haine.

                   *       *       *       *       *

--Soit, c'est la guerre!... se disait-elle, en quittant l'htel dont
elle regarda un instant la faade, solennelle et _palatiale_,--c'est
le style d'aujourd'hui,--avec les larges pilastres  chapiteaux
ioniques, qui embrassaient les deux tages. Et voici que, derrire une
des fentres,  droite, celle de la chambre  coucher de Valentine,
elle crut apercevoir une silhouette en train d'pier. La pauvre femme,
reste seule, s'tait de nouveau affole  l'ide du tte--tte de
son mari avec sa cousine et elle avait fait l'effort de se lever pour
constater par elle-mme la minute o il finirait. Elle se rejeta en
arrire, aussitt qu'elle vit l'autre tourner la tte,--pas assez
vite! Jeanne avait surpris ce guet, bien innocent par comparaison avec
la poursuite en fiacre depuis le boulevard des Invalides jusqu' la
rue Lacpde. L'un et l'autre espionnage s'galisrent soudain dans
son esprit, et sa sensation d'une bataille engage devint plus intense
encore: Elle est malade... comme moi, conclut-elle. Mon instinct
avait eu raison. Cette migraine n'est qu'une ruse... Que veut-elle? Je
n'y vois pas clair dans son jeu. En tout cas, devanons-la. Entre
Norbert et moi, je viens de le sentir encore, il n'y a qu'une
barrire: ses illusions sur elle. Elle le sait aussi bien que moi...
Que j'tais sotte! C'tait pour deviner si j'ai parl qu'elle m'a fait
venir tout  l'heure. Maintenant qu'elle a constat que je me suis tue,
elle va agir... Ah! tant pis pour elle, c'est la guerre! Elle
rpta: C'est la guerre...! Ce mot descendait dans son tre  des
profondeurs extraordinaires. Les couches d'envie inconsciente amasses
en elle par d'innombrables impressions d'enfance et de jeunesse en
taient comme remues, comme vivifies. Elle en oubliait et les rgles
les plus lmentaires de la probit fminine, et les discours qu'elle
s'tait tenus  elle-mme, aprs la rencontre dans le magasin de
nouveauts, l'autre semaine; puis, la veille, en revenant de son
expdition de police... Voil pourquoi le mari de Valentine, en
rentrant du cercle, ce soir-l, vers les minuit, trouva, dans le
courrier arriv par la dernire distribution, une enveloppe dont la
suscription, par son criture renverse et visiblement dguise,
l'tonna ds l'abord. Elle portait le timbre du bureau de la place de
la Bourse. Il la dchira, avec un pressentiment que justifia trop le
texte de l'infme lettre anonyme, qui ne contenait que ces mots,
tracs de la mme criture que l'adresse, comme dessine et
mconnaissable: _Un ami de Monsieur de Chaligny l'engage  surveiller
le numro 11 de la rue Lacpde. Madame de Chaligny y tait encore
hier,  trois heures de l'aprs-midi. Avec qui? C'est ce qui
intressera sans doute Monsieur de C... A bon entendeur, salut._ Et
pour toute signature: _Quelqu'un du club..._




VI

UN ORGUEIL D'HOMME


Le premier mouvement de Chaligny, quand il eut lu et relu l'abominable
billet, fut de le froisser avec le dgot mprisant que mritent des
missives pareilles. Il le jeta dans le feu  demi teint qui
rougeoyait dans la chemine de sa chambre  coucher. Son second
mouvement, comme il entendait s'approcher le pas de son domestique
qu'il venait de sonner, fut de ramasser le papier dnonciateur dont la
braise du foyer avait  peine noirci les bords, et de le glisser dans
le tiroir de sa table de nuit, o il le reprit, aussitt seul. On sait
cela, qu'une lettre anonyme ne compte pas; que son auteur, en se
rendant coupable de cette malpropre action, a enlev du coup tout
crdit  son tmoignage. On sait encore que la vraie manire de l'en
chtier est d'annihiler sa mchancet en la ddaignant. Et puis, neuf
fois sur dix, cette mchancet a raison contre notre raison. Ces
phrases crites  dessein pour nous piquer  un point blessable, nous
n'aurions mme pas d achever de les lire, en constatant qu'elles
n'taient pas signes, et nous les relisons mot par mot. Nous laissons
chaque syllabe nous injecter son mortel venin, et nous sentons gronder
en nous l'impuissante, la douloureuse colre de l'homme outrag qui ne
sait pas d'o vient l'affront, et qui, n'ayant pas la facult de s'en
venger, ne trouve plus en soi la force de l'ignorer.

--Mais qui est-ce?... Qui est-ce?... C'est la question qui s'impose
d'abord  cette colre. C'est aussi la parole que le mari de Valentine
se rptait avec une nergie de fureur, toujours grandissante, 
mesure que les phrases qui l'insultaient au plus vif de son honneur
d'poux s'enfonaient davantage dans ses yeux. Il en tudiait tous les
caractres maintenant, et il n'arrivait pas  discerner un seul trait
qui correspondt  une criture de lui connue, tant l'habilet de
Jeanne avait t grande dans la confection de ces funestes lignes.
Elle avait pouss la prcaution jusqu' employer une demi-feuille du
papier du _Jockey_. Elle se l'tait procure en cherchant, dans le
meuble o elle serrait sa correspondance, un billet que Norbert
lui-mme lui et envoy du cercle et o l'criture n'enjambt point
sur la troisime page. Chaligny le reconnaissait, ce papier. Il
trouvait-l un indice indiscutable qu'en effet l'insulte provenait
d'un des camarades avec lesquels il se rencontrait chaque jour, qu'il
avait peut-tre coudoy ce soir? Oui, peut-tre, au moment o il
traversait les salons, cet homme l'avait-il suivi du regard, en
souriant d'avance  l'ide de la feuille glisse dans la bote, et
elle cheminait, cheminait srement vers lui, qui ne s'en doutait pas?
La ralit de la main qui avait touch ce papier, de la tte qui avait
pens ces phrases, de l'ennemi inconnu qui lui portait ce coup le
bouleversait. C'est la premire image que suscite ncessairement une
lettre anonyme: celle de la haine qui l'a dicte. Cette haine nous
regarde sous son masque. Elle est l qui menace, qui frappe. Pourquoi?
Un frisson nous saisit dans notre fibre la plus secrte au contact de
cette rancune, cache mais assez forte pour tre descendue  ce degr
de bassesse, afin de s'assouvir. C'est alors que ce premier sentiment
d'une personne dresse dans l'ombre contre notre personne nous
entrane presque malgr nous  un second: une suggestion mane du
papier qui nous reprsente cette personne. Le fait dnonc s'impose 
nous. Pour que, nous hassant ainsi, notre ennemi ait choisi, entre
toutes les injures, prcisment celle-ci, c'est donc qu'il y attache
une importance suprme. _C'est qu'il la croit fonde sur une ralit._

                   *       *       *       *       *

--Rue Lacpde? Qu'est-ce que c'est que cette rue?... se demandait
Chaligny aprs avoir repass en imagination les quelques membres de
son club avec lesquels il tait en termes quivoques. Son soupon
n'avait pu se fixer sur aucun d'eux. On le voit, il suivait la pente:
il commenait de mditer non plus sur l'origine de la lettre, mais sur
le fond. Il alla prendre dans le fumoir, qui tait de plain-pied avec
sa chambre, un annuaire o se trouvt la nomenclature de toutes les
rues parisiennes, avec la mention du quartier o elles sont places et
des autres artres o elles s'embranchent. Il eut tt fait d'y
dcouvrir le renseignement qu'il cherchait: _Rue Lacpde, cinquime
arrondissement.--Rue Geoffroy-Saint-Hilaire_, et, au-dessous, comme
premire adresse: _1, Hpital de la Piti._ Cette indication lui
permettait du moins de situer la maison que le dnonciateur anonyme
lui enjoignait ironiquement de surveiller. L'ide de l'hpital
s'associa aussitt pour lui  celle du Jardin des Plantes qu'il
connaissait pour y tre venu quatre fois peut-tre dans sa vie.
L'impression qui avait fait hsiter Jeanne, quand son fiacre suivait
celui de Valentine, s'veilla dans le Parisien lgant, au ressouvenir
de ce faubourg et de son misrable aspect. D'voquer seulement la
silhouette lgante de sa femme dans un pareil dcor lui parut une
telle absurdit qu'il haussa les paules. Il froissa de nouveau la
lettre anonyme, et, la prenant entre deux branches des pincettes, il
la posa sur la bche croulante, en attendant cette fois que le papier
flambt.

--C'est une mystification imbcile, se dit-il en achevant d'craser
dans la bche les dbris noircis; j'aurais d le deviner tout de
suite.

Il se coucha sur cette conclusion, dcisive, lui semblait-il, et il
s'endormit aussi paisiblement que lui permettait une autre inquitude.
Malgr les assurances de Jeanne et quoique, reu avant le dner dans
la chambre de sa femme, il ft en droit de croire que le malaise de
celle-ci tait tout physique, un invincible instinct continuait de lui
rendre suspecte cette visite de la vieille Mme de Nerestaing et
l'attitude de Valentine ensuite. Ce fut cette pense qui le dcida, le
lendemain au matin, quand il la retrouva, leve, habille, mais si
visiblement souffrante encore et toute ple,  lui raconter en
plaisantant la teneur de la lettre anonyme reue la veille. Il se dit
que cette allusion  la sottise des propos qui courent le monde, faite
sur un ton lger, n'aurait aucune importance, si personne n'avait
parl de rien  la jeune femme. Dans le cas contraire, et si l'on
tait venu rapporter  Valentine des mdisances, peut-tre
trouverait-il, dans la gne que cette plaisanterie lui causerait, une
occasion de la questionner.--Oui, insista-t-il aprs lui avoir dit
qu'il allait lui rpter une histoire qui la divertirait.
Imaginez-vous que vous avez des ennemis et qui ne reculent pas devant
la lettre anonyme. J'en ai reu une, hier au soir, m'invitant 
surveiller vos sorties... Il parat, continua-t-il, que vous avez
des rendez-vous... Voyons, cherchez bien... Vous ne trouvez pas?... 11,
rue Lacpde...

Il n'eut pas plus tt prononc ces mots que le sourire s'arrta sur
ses lvres, devant l'clair de terreur qu'il vit passer dans les yeux
de sa femme. Un flot de sang inonda soudain ce visage lass, qui
redevint ensuite d'une pleur livide. Par un geste de supplication
qu'elle fut trop videmment incapable de dominer, elle joignit les
mains. Puis, les passant sur son front comme quelqu'un qui souffre,
elle dit: Ah! je m'en vais... et elle s'vanouit. Ces signes d'une
motion bien trange permettaient trop au mari de supposer que le nom
de la rue et le numro de la maison indiqus par la lettre anonyme
correspondaient  un secret dans la vie de sa femme. Aussi, les soins
qu'il lui donna par humanit taient-ils mls d'une fivre de
l'interroger qu'elle devina, quand elle revint  elle. Car les
premires paroles qu'elle lui dit quivalaient  une imploration de ne
pas lui infliger cette torture dans l'tat nerveux o elle se trouvait:

--Pardonne-moi, mon ami, dit-elle avec un tutoiement tendre qu'elle
employait bien rarement pour lui parler, mme dans l'intimit,
pardonne-moi si je n'ai pas su me dominer quand tu m'as parl de
cette infme lettre adresse  toi, et contre moi!... J'ai trop senti
la cruaut du monde, et cela m'a fait mal, trs mal, parce que je
viens de l'prouver, cette cruaut, et d'une manire trop atroce pour
moi-mme, dans une autre occasion...--Ne cherche pas  savoir
laquelle. Et elle mit sa main sur le bras de son mari pour demander
qu'il ne l'interroget point. Je ne te le dirais pas... Alors quand
j'ai vu que, toi aussi, la calomnie essayait de faire son oeuvre
auprs de toi, tout ce que j'ai eu de chagrin ces jours-ci m'est
revenu  la fois sur le coeur, et mes forces m'ont trahie...

Elle tait si touchante en parlant ainsi, de tout son tre manait une
telle vidence de loyaut et de dlicatesse, que l'honnte homme qui
survivait dans Norbert, malgr ses criminelles faiblesses, n'y rsista
pas. Lui, qui avait frmi la veille d'une colre indigne  constater
que quelqu'un s'tait permis d'crire le nom de Mme de Chaligny dans
une phrase qui l'accusait si clairement, il venait de constater
l'effet d'pouvante produit sur elle par cette accusation, et il tait
physiquement incapable de la questionner, de la forcer  expliquer un
bouleversement au moins singulier. C'est qu' la regarder, mme dans
cette minute o une nigme si compltement inattendue surgissait
devant lui, il ne pouvait pas plus douter d'elle qu'on ne doute de la
lumire du jour. C'est aussi, qu' entendre ces mots: Je viens de
l'prouver pour moi-mme, cette cruaut du monde... il avait compris
qu'il avait devin juste, et que sa liaison avec Jeanne avait t
dnonce  Valentine. Voil donc pourquoi elle tait malade depuis ces
quarante-huit heures. Cette souffrance seule tait une preuve de plus
qu'elle tait innocente de toute faute envers son mari,--et qu'elle
l'aimait. Ces diverses choses, Chaligny ne les perut pas
distinctement, la dernire surtout, qui touchait au fond le plus
obscur de son mnage. Mais il les sentit, et il rpondit  la plainte
de la charmante femme en la tutoyant lui aussi pour la premire fois
peut-tre depuis des mois:

--C'est vrai. Tu es encore si ple!... Il et mieux valu te reposer
un jour de plus... Si tu as eu des ennuis, tu me les diras quand ces
misres seront passes. Sois bien persuade que tu me trouveras
toujours pour t'aider, pour te soutenir dans les moments difficiles...

Elle le regarda avec des yeux o passait maintenant une infinie
reconnaissance pour la marque d'affection qu'il lui donnait. N'en
tait-ce pas une que ce respect de ses susceptibilits de coeur? Puis,
comme si cet entretien lui tait tout de mme trop pnible, elle se
leva en disant:

--Je crois que tu as raison et que je dois me recoucher... A ce soir,
et merci...

                   *       *       *       *       *

Elle avait empreint, dans ce dernier mot, prononc avec un sourire
bris, tant de grce mue que Chaligny en demeura pntr et tonn
tout ensemble. Il tait seul  prsent et il restait accoud  la
chemine du petit salon, en proie  des rflexions si contradictoires
que leur incohrence tait par elle seule une douleur. Trop
d'impressions opposes, trop d'hypothses aussi se pressaient en lui,
et surtout il dcouvrait trop de nuances confuses de sa propre
sensibilit, sans qu'il pt bien les dmler. Depuis qu'il s'tait
laiss aller  la sduction que la coquette et savante Jeanne avait
exerce sur ses sens, ses rapports avec Valentine taient devenus de
plus en plus automatiques, si l'on peut dire, et conventionnels. C'est
le grand pril des mnages qui vivent beaucoup dans le monde. Le mari
et la femme y remplissent des devoirs de parade, qui finissent par
modeler leur existence intrieure et conjugale sur le type de leur
existence extrieure et sociale. Quand ils se voient le matin, c'est
pour parler des menus arrangements que comporte l'habitude des sorties
constantes: qui prier  dner ou au thtre, chez qui accepter?
Quelques racontars de salon et de cercle par l-dessus, et une heure
passe sans qu'une parole vraie ait t prononce entre eux. Ils
djeunent, et mme si aucun ami ni aucune amie ne se sont invits, les
alles et venues de leurs gens autour d'eux leur interdisent cette
familiarit qui fait la bonhomie, un peu commune, mais propice 
l'union, des modestes tables bourgeoises. Plus tard, quand les enfants
auront grandi, la prsence de l'institutrice et du prcepteur ajoutera
un lment de froideur  ce second repas, suivi aussitt d'une
dispersion. Le mari va  ses affaires,  ses visites,  son club. La
femme vaque aux innombrables courses que comporte l'orbe toujours
agrandi de ses relations parisiennes. Ils dnent dehors, ou bien ils
ont du monde  dner. Ils vont au thtre. Ils compteraient les
soires qu'ils passent en tte  tte, et s'ils pratiquent le systme
des appartements spars,--c'tait le cas des Chaligny,--ils en
arrivent, pour peu qu'ils soient tous les deux,--c'tait le cas encore,
--des silencieux et des renferms,  ne plus rien savoir l'un de
l'autre. Cette ignorance rciproque de leur caractre, entre des poux
qui logent sous le mme toit, reoivent ensemble, reprsentent
ensemble dans les figurations quotidiennes d'une existence  la mode,
est un des phnomnes moraux les plus frquents et les plus
incomprhensibles pour les spectateurs du dehors. Ainsi s'expliquent,
surtout chez les hommes, certains aveuglements qui seraient
dshonorants s'ils n'taient produits par la cause d'illusions la plus
puissante: la cohabitation sans sincrit. Ainsi s'expliquent, par
contre, certains retours dont l'illogisme dconcerte la malignit de
ces observateurs trangers: un mari a nglig sa femme des annes qui
en devient subitement amoureux comme s'il venait de la dcouvrir. Il
l'a dcouverte, en effet,  un accent de voix,  un geste. Heureux
quand celle qu'il a mconnue trop longtemps ne se rvle pas  lui
dans une grce panouie sous la tendresse d'un autre!

                   *       *       *       *       *

Ces remarques sont d'un ordre bien terre  terre, bien humble. Leur
triste justesse sera reconnue par beaucoup de mnages auxquels on
envie l'clat de leur luxe. Elles devaient tre rappeles pour
l'intelligence du monologue que se prononait Chaligny. C'tait comme
si, dans ces quelques instants d'entretien, Valentine lui avait rvl
en elle une femme qu'il ne connaissait pas. O contradictions
douloureuses des sentiments faux! Le mari perfide tremblait pour
l'avenir de sa liaison avec sa matresse, et, en mme temps, il
s'efforait d'abolir en lui,  coups de raisonnements, le soupon sur
sa femme suggr par la lettre anonyme et confirm par son
saisissement quand il lui avait parl:

--Comme elle tait mue tout  l'heure! se disait-il... Et qu'elle
vaut mieux que moi!... J'ai prouv le besoin de lui parler de cette
misrable lettre! Il a fallu que je lui nommasse cette rue et cette
maison!... C'est de la calomnie, ignoble, abjecte, et elle, ce que sa
tante est venue lui dire, c'tait la vrit, et elle ne m'en a pas
parl!... Elle s'en serait tue, des semaines, des annes, toujours,
sans le coup que je lui ai port en lui rptant cette vilenie. Comme
elle en a t saisie! C'est trop naturel, du moment qu'elle avait sur
le coeur le poids de cette autre dnonciation... Qu'allons-nous
devenir maintenant, Jeanne et moi? Valentine se refuse  croire en ce
moment qu'il se passe rien entre nous. Soit. Mais elle nous observera
dsormais, en dpit d'elle-mme, et Jeanne est si audacieuse! Que
j'eusse accept de la reconduire dans son coup, aprs l'Opra,
avant-hier, et que Valentine l'et su, c'tait une petite preuve 
l'appui de l'accusation... Comme les soupons viennent vite! Lorsque
je lui ai mentionn ce numro 11 de la rue Lacpde, que je l'ai vue
plir et qu'elle m'a regard, une seconde, j'ai entrevu que cette
ignominie pouvait tre vraie... C'tait fou. On ne ment pas avec ces
yeux, avec cette voix. On ne pousse pas ce soupir de douleur quand on
est coupable... Qu'elle tait belle! Avec moi, elle est toujours si
froide, si muette!... Si je m'tais tromp sur elle, pourtant? J'ai
cru que c'tait une femme de devoir, mais de prjugs, trs honnte,
trs droite, mais sans lan, sans rien de cette passion que j'ai
rencontre dans l'autre... Ah! trouver cela dans la mme femme, et que
ce ft un bonheur permis: l'ardeur et le srieux, l'amour et l'estime!
Alors les mchancets du monde seraient impuissantes. Qu'elles sont
profondes! Que l'on m'ait dnonc  elle, moi, si c'est sa tante, cela
se comprend, quoique ce soit bien dur. On a pu croire qu'on lui
rendait service, en l'clairant... Mais elle, et  moi? Pourquoi cette
prcision? Pour me faire aller l-bas inspecter l'endroit? Dans quel
but?... N'y pensons donc pas, pensons  empcher que sa dfiance ne
s'veille tout  fait. Je ne veux pas la revoir avec cette pleur de
ce matin, et ce regard... Jeanne doit tenir elle-mme  ce que ses
soupons s'endorment, pour que notre amour ne sombre pas dans un
affreux scandale...

Telles taient les penses, trangement contrastes, qui se remuaient
dans l'esprit de cet homme, auquel la destine avait donn ce bonheur
dont il rvait, sous les traits et dans la personne de la plus
dlicate et de la plus noble des femmes. Et ils n'avaient su, ni elle
se montrer, ni lui la voir. Les pripties finales de cette aventure
donneront peut-tre aux partisans de l'hrdit le mot des
incohrences sentimentales dont Chaligny tait la victime. Qui donc a
dit que les parents ont des fils qui ressemblent au fond de leurs
penses? Cet homme avait d tre conu dans des heures de bien intime
inquitude pour tre ainsi incertain et farouche, entranable et
cependant pris des choses leves, avide de passion et amoureux
d'honntet, si faible par quelques portions de son caractre, et si
violent, si implacable par d'autres. Il allait le prouver une fois de
plus.

                   *       *       *       *       *

Il en tait donc l de ses raisonnements, proccup avant tout de la
manire dont il organiserait dornavant une trahison qu'il et d,
comparant sa femme telle qu'il venait de l'apercevoir  sa matresse
telle qu'il la connaissait, prendre en horreur. Mais la connaissait-il,
cette matresse? N'ayant pas lu dans le coeur de Valentine la
richesse cache de la plus brlante sensibilit, comment aurait-il
devin dans celui de Jeanne toutes les pauvrets de nature, toutes les
scheresses, et une seule ardeur vivante: celle de l'envie? Il devait
apprendre, coup sur coup, et quelle me admirable il avait sacrifie
et  quelle me dure! Le bruit d'une porte qui s'ouvrait interrompit
soudain ses mditations, et il vit entrer, comme la veille  la mme
heure, l'auteur, encore insouponn, de la lettre anonyme, Mme de La
Node elle-mme. Elle arrivait, mince et svelte dans un costume du
matin, ayant march. Le rose de l'air frais riait sur ses joues, et
dans ses yeux bruns luisait une flamme. Elle venait constater l'effet
de sa dnonciation. Elle devina aussitt que Norbert avait parl de la
lettre  sa femme. Les coussins d'une bergre place au coin du feu
racontaient que quelqu'un s'tait assis l tout  l'heure, et un
mouchoir oubli sur une petite table  ct disait que ce quelqu'un
avait d tre Mme de Chaligny. Elle n'tait plus l. Jeanne en conclut
qu'ayant abouti  ce dpart hors de la pice, cette scne
d'explication avait t violente.

--J'tais venu savoir des nouvelles de Valentine, dit-elle, et,
dissimulant ses observations: Elle ne s'est de nouveau pas leve?...
Elle n'est donc pas mieux?...

--Elle s'tait leve, rpondit Chaligny, mais nous avons eu
ensemble un entretien qui l'a beaucoup agite. Elle s'est sentie moins
bien. Elle s'est recouche... Jeanne, ajouta-t-il avec une fermet
singulire, je ne m'tais pas tromp, on lui a parl de nous...

--Et que lui a-t-on dit? interrogea-t-elle.

--Elle n'est entre dans aucun dtail. Elle n'a formul aucun fait,
prononc aucun nom. Mais j'ai compris. On lui a tout racont,
entendez-vous?... Tout, et elle ne croit rien...

--Je ne saisis pas alors pourquoi vous prenez ce ton solennel, quand
vous m'annoncez qu'il n'y a rien de chang dans notre situation...
rpondit Jeanne,  moins que...

--A moins que?... demanda Chaligny  son tour, comme elle s'tait
arrte de sa phrase. Que voulez-vous dire?... Achevez votre
pense...

--A moins que vous ne dsiriez vous-mme que cette situation soit
change. Ah! Valentine est bien forte... continua-t-elle avec un
mauvais sourire. Elle vous aurait dit qu'elle croyait tout. Vous vous
seriez dbattu. Vous auriez protest. Vous nous auriez dfendus. Au
lieu de cela, elle a fait la gnreuse, celle qui ne veut pas admettre
que sa Jeanne et son Norbert puissent la tromper! Alors vous vous
prparez  me demander d'tre prudente, pour la mnager. Avouez-le. Je
lis cette phrase sur vos lvres. Je vous dispense de me la
prononcer...

Elle avait parl avec une irritation croissante, qui provenait de sa
dception profonde. Elle s'tait attendue  trouver Chaligny soucieux,
 le confesser,  tirer de lui l'aveu de la lettre anonyme,  obtenir
qu'il la lui montrt, et  lui donner le conseil d'une enqute qui
devait tre la perte de sa rivale. Celle-ci avait djou ce plan. Par
quel artifice? Jeanne croyait l'entrevoir, sans bien discerner comment
cette discussion sur ses rapports avec Chaligny s'tait substitue 
celle du billet dnonciateur.

--Jeanne, rpondit Chaligny, de cet accent que l'on a pour rpondre
aux enfants que l'on ne veut pas gronder, vous n'tes pas juste, pas
juste pour moi, pas juste pour Valentine. Pourquoi l'accusez-vous d'un
calcul qui n'tait pas dans sa pense, je vous le jure? Si vous
l'aviez vue, comme moi, ici, tout  l'heure, vous n'auriez pas dout
qu'elle ne ft sincre. Elle souffrait, et elle se le reprochait.
Voil toute la vrit. Vous n'y croyez pas?...

--Non, dit-elle avec une duret dans la voix qui dcelait sa haine
cache pour sa cousine. Chaligny venait de commettre la plus
dangereuse des maladresses, plac comme il tait, par les consquences
de ses propres fautes, entre deux femmes dont l'une ne l'avait pris
que par aversion pour l'autre: il avait fait appel  la tendresse et 
la piti, dans un coeur qui n'avait faim que de vengeance. Jeanne
rpta: Non, je n'y crois pas. C'est que je la connais mieux que vous,
mon cher, beaucoup mieux, soyez-en sr.

Elle avait eu, pour laisser tomber cette phrase, un affreux rire. Elle
s'tait assise, et les yeux baisss maintenant, le front ray d'une
barre d'enttement, elle maniait entre ses doigts crisps un
coupe-papier d'caille qui tranait sur la petite table place auprs
de son fauteuil. Elle coutait, obstinment muette, Chaligny
l'interroger avec une impatience qui, cette fois, correspondait trop
bien aux sentiments qu'elle avait souhait d'veiller en lui:

--Qu'est-ce que cela signifie?... demandait-il. Expliquez-vous.
Dj, l'autre semaine, quand nous dnions chez les Sarlive, vous avez
eu de ces mots nigmatiques, accompagns de ce mme rire...
Prtendez-vous insinuer qu'il y a dans la vie de Valentine des choses
que je ne vois pas, que je ne sais pas, et que vous savez, vous?... On
ne parle pas  un homme de la femme qui porte son nom d'une manire
qui puisse la faire souponner par lui, quand on n'a rien de prcis 
articuler... Voyons. Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il? Me rpondrez-vous,
oui ou non?...

Elle continuait  se taire. Ses doigts jouaient plus nerveusement avec
l'objet dont elle se servait pour soulager une agitation intrieure
qui n'tait pas feinte. Sur le moment de consommer, par un tmoignage
direct et personnel, l'oeuvre de dlation commence dans son billet
sans signature, elle avait peur. Chaligny se taisait  son tour. Une
ide traversait son esprit, qui n'y tait pas apparue jusqu' cette
seconde. Il ne l'eut pas plus tt conue qu'elle fit certitude dans sa
pense. Brusquement, il saisit sa matresse par le poignet, et il la
fora de le regarder:

--Jeanne?... dit-il C'est vous qui avez crit la lettre?... Et, la
voix comme trangle par l'indignation: Tu as crit la lettre! Tu as
crit la lettre!... Mais avoue-le donc...

--Vous me faites mal, rpondit-elle en se levant et en se dbattant
contre cette brutale treinte. C'est honteux. Lchez-moi.

Chaligny l'avait laiss aller. Il passa sa main sur son front, et
rveill de son garement, honteux, presque suppliant:

--C'est vrai, c'est honteux. Jeanne, je te demande pardon... Mais je
t'en conjure maintenant, sans violence, tu vois, rponds-moi. J'ai
reu hier une lettre anonyme. Je l'ai dchire, et je me suis dfendu
de penser  ce qu'elle contenait. Si elle venait de toi, tout est
chang. C'est qu'alors ce qu'elle renfermait tait vrai. Venait-elle
de toi?

--Elle venait de moi, rpondit-elle, aprs un nouveau silence.

--Alors, et la voix de Chaligny s'touffa dans un rle pour
articuler la question suprme, alors, c'est vrai?...

--C'est vrai..., affirma-t-elle. Puis, les yeux de nouveau baisss,
htivement, comme si elle voulait ne pas se donner le temps d'tre
arrte par le remords de l'affreuse chose qu'elle faisait, mais
l'avoir faite et que cela ft irrparable, elle commena le rcit des
vnements que l'on connat. Elle dit la rencontre au grand magasin de
la rue de Rivoli avec Valentine, la sortie de celle-ci par une porte
diffrente de celle o elle avait laiss son coup, son dpart en
fiacre, son mensonge le soir sur l'emploi de son aprs-dner; comment
elle-mme Jeanne s'tait promis de se taire, de ne rien lui rvler, 
lui Norbert. Elle raconta ensuite la seconde rencontre, en ayant soin
de la mettre sur le compte du hasard;--et comment ayant vu,
l'avant-veille, sa cousine sortir  pied, elle l'avait suivie presque
machinalement;--comment, l'autre ayant de nouveau pris un fiacre, elle
n'avait pu se retenir d'en prendre un aussi et qu'elles taient
arrives, l'une derrire l'autre, dans ce quartier perdu, prs du
Jardin des Plantes;--et le reste: Mme de Chaligny quittant sa voiture
devant l'hpital, sa marche  pied jusqu'au pavillon de la rue
Lacpde, son entre dans cette maison, et, quelques minutes plus tard,
l'arrive de ce personnage en coup de remise qui avait consult sa
montre avec l'impatience du retard  un rendez-vous.

--Et j'aurais continu de me taire, conclut-elle, je te le jure.
Mais quand je l'ai vue, avant-hier et hier, jouer la comdie du
soupon contre nous, j'ai compris qu'elle savait que je tenais son
secret. Ce n'est pas la tante Nerestaing qui nous a dnoncs  elle.
C'est elle qui nous a dnoncs  la tante Nerestaing. Elle a pens que
je te parlerais. Elle veut prendre les devants, s'en aller d'ici en
nous accusant... Alors j'ai perdu la tte. Je me suis dit que nous
tions solidaires, toi et moi; que je ne pouvais pas permettre qu'elle
te ft cela, t'ayant trahi, et je t'ai crit, une premire fois...
Puis, au moment de t'envoyer la lettre, j'ai eu peur que tu ne me
mprises... C'tait pour toi, cependant, pour toi seul que je
t'crivais. Oui, j'ai eu cette peur, et j'ai dguis mon criture, et
je n'ai pas sign!... Tu sais tout, maintenant. Dis-moi que tu
comprends que je n'ai agi qu' cause de toi, pour que tu pusses te
dfendre avant qu'elle ne t'et frapp. Dis que tu ne me mprises pas
d'avoir employ ce moyen pour t'avertir. Oh! dis-le, mon amour, mon
Norbert, dis-le...

Il l'avait coute, sans l'interrompre, avec une physionomie que
chaque dtail donn par l'accusatrice assombrissait jusqu' la rendre
terrible. S'il est vrai, dans les petits domaines comme dans les
grands, suivant le mot du Livre ternel, que ses iniquits saisissent
le coupable, et que nos mauvaises actions se punissent elles-mmes en
s'accomplissant, l'envieuse tait dj chtie de sa hideuse dlation
par cette attitude de Chaligny. Elle lisait sur ce visage la cruelle
vrit: en ce moment elle n'existait plus pour cet homme. L'amant
avait disparu et le mari survivait seul. Il ne rpondit mme pas  la
supplication que lui adressait Jeanne, pouvante de sa propre oeuvre.
Il ne pouvait pas lui dire qu'il la mprist ou non. Il ne voyait
devant sa pense que sa femme--sa femme!--s'en allant  ce rendez-vous
cach.

--La misrable!... s'cria-t-il, et il rpta: La misrable!... Et
dj il marchait vers la porte qui conduisait  la chambre de
Valentine, quand Jeanne se jeta au-devant de lui, en lui disant:

--O vas-tu?

--Chez elle, rpondit-il. La forcer d'avouer.

--Tu ne feras pas cela, gmit-elle. Tu me dois de ne pas le faire.
Si tu lui parles maintenant, elle comprendra que tu as tout su par
moi. Ne me livre pas  elle, Norbert. Non, tu ne le feras pas, tu n'en
as pas le droit...

--C'est juste, fit-il en la regardant. Il la voyait cette fois dans
la ralit de sa pauvre et fausse nature. Il lui lisait jusqu'au fond
du coeur. Il resta un instant immobile, sans qu'elle ost le
questionner; puis, le geste serr, la voix pre: Je te donne ma
parole qu'elle ne saura pas d'o j'ai t averti. D'ailleurs, il me
faut d'autres preuves, et je les trouverai... Je t'en donne ma parole
aussi...

                   *       *       *       *       *

Il sortit de la pice sur cette menace, prononce du ton d'un homme
qui ne s'arrtera plus dans la vengeance. Et pour celle qui l'avait
mis sur la voie de cette vengeance, pas un mot d'adieu, pas un geste.
Elle l'avait regard sortir, sans plus interpeller elle-mme cet agent
de sa vieille haine, qu'elle allait assouvir enfin. Qu'allait-il
faire? La fureur froide dont il tait anim ne reculerait, elle le
sentait, devant aucun procd d'enqute ni devant aucune extrmit de
chtiment. Elle eut soudain la vision d'un guet-apens dress  la
porte de la maison mystrieuse, de Valentine arrivant demain,
aprs-demain, un des jours de la semaine, et d'un meurtre... Et
c'tait elle, Jeanne, qui en serait la cause... Un mouvement
d'irrsistible terreur la prcipita  son tour vers la porte de sa
compagne d'enfance. Il tait temps encore de rparer une partie de son
crime, en l'avertissant. Puis au moment de tourner le bouton de cette
lourde porte, cache sous sa portire de soie,--grce  l'paisseur de
laquelle l'clat de ce tragique entretien n'avait pu arriver  la
calomnie--la dlatrice s'arrta. Elle haussa ses minces paules, et
elle s'en alla de l'autre ct, vers la porte qui conduisait 
l'escalier de sortie, qu'elle descendit en se disant:

--M'aurait-elle mnage, elle, si elle m'avait tenue  sa merci?...
La fureur de Norbert va tomber, le temps qu'il mettra  son enqute.
Il n'y aura pas de scandale,  cause des enfants. Il la renverra, et
alors, ce sera  moi de me faire pouser. Je m'en charge...

Et ses petits pieds se posaient sur les marches, avec une nergie de
conqute. Ils prenaient possession de cet htel o elle tait sre
maintenant de remplacer l'autre. Ils se crispaient dans leurs minces
bottines. C'tait comme si elle et cras, sous ses talons, un
remords qu'elle n'arrivait pas  anantir.




VII

LE PORTRAIT


En s'chappant, comme il avait fait, du petit salon o il avait reu
la blessure d'une si terrible rvlation, Chaligny n'avait pas
raisonn. Il avait senti qu'il ne se possdait plus. Entre l'affreuse
dcouverte et sa premire action, il fallait mettre un peu de
solitude. Il fallait surtout qu'il ne vt pas Valentine. Il n'aurait
pas t le matre de ne pas lui parler, et il ne _devait_ pas lui
parler. Il avait donn sa parole  Jeanne d'abord, et, mme sans cela,
n'tait-il point de toute vidence qu'il ne surprendrait la coupable
que s'il dissimulait. Il avait donc quitt l'htel, en avertissant
qu'il ne rentrerait pas pour djeuner. Aprs leur entretien de ce
matin, cette brusque sortie, sans un nouvel adieu, tait bien de
nature  tonner sa femme. Il comptait qu'une fois rentr et redevenu
plus fort que ses nerfs, il saurait fournir une explication plausible.
Il marchait vite, de peur que Mme de La Node ne ft sortie derrire
lui et n'essayt de le rejoindre. La prsence, en ce moment-ci, de sa
dangereuse matresse lui et t intolrable. Elle avait branl en
lui trop brusquement, trop brutalement aussi, une corde trop profonde.
Si fines soient-elles, les femmes ne mesurent pas toujours avec
exactitude certaines ractions de l'me masculine, celles surtout qui
procdent de l'orgueil froiss. O allait le mari, soudain frapp au
plus saignant de sa fiert d'homme? Lui-mme n'en savait rien. Il
entendait distinctement retentir  ses oreilles les paroles
inoubliables. Les images, voques savamment par l'envieuse, se
fixaient, dans le champ lumineux de sa pense, en formes aussi nettes
que s'il et assist en personne  son dshonneur: cette monte de la
mre de ses enfants dans ce fiacre furtif, cette descente dans le
quartier suspect, cette entre dans la louche maison. Un tel ensemble
de faits positifs emportait avec soi une ncessit probante qui ne
laissait pas de place au doute dans cet esprit, suggestionn, sans
qu'il s'en doutt, par l'intensit de passion haineuse que Jeanne
avait dploye. Un travail d'association d'ides, invincible et
spontan, rapprochait, coordonnait certaines impressions mal dfinies,
prouves dans son trange vie conjugale,  base de silence. Toutes
les timidits ressenties devant Valentine lui refluaient  la fois au
coeur. Elles s'expliquaient trop bien  prsent par la force
d'hypocrisie de cette femme, si rserve, si replie, qu'il n'aurait
mme pas os l'imaginer coupable de la plus minime lgret, et il en
revenait toujours  ces deux scnes que Jeanne avait vues, elle, de
ses yeux: sa femme, la marquise de Chaligny, se glissant  travers la
foule des acheteurs du grand magasin, pour aller d'une porte  une
autre porte, et de son coup  un fiacre,--sa femme, la pudique, la
craintive Valentine, s'aventurant dans cette rue d'un lointain
faubourg. La vision se faisait prcise, presque hallucinatoire; ce
doux et pur visage qui l'avait abus si longtemps, sur l'expression
duquel il s'tait attendri, ce matin encore, lui apparaissait dans ce
dcor d'adultre, et la rvolte mettait  l'homme outrag la fivre du
meurtre dans le sang.

                   *       *       *       *       *

Il avait chemin droit devant lui, sans savoir o. Il arriva ainsi,
prs de la gare Montparnasse. Il s'arrta quelques instants  ce
carrefour, toujours encombr  cause de la station et de
l'entrecroisement des tramways. C'est alors, et dans l'incertitude de
la route  prendre, qu'une tentation s'empara du promeneur, toute
puissante aussitt, celle de pousser jusqu' cette rue Lacpde, dont
le nom s'associait pour lui, depuis la veille,  son propre nom, d'une
manire qui lui avait paru si bouffonne,  lire la lettre anonyme, qui
lui paraissait maintenant, aprs la conversation avec Jeanne, si
hideusement insultante. Dans l'enqute qui allait devenir, jusqu' ce
qu'il et surpris sa femme en flagrant dlit, la grande, l'unique
affaire de sa vie, n'tait-ce pas le premier point  lucider que
l'existence de ce pavillon des rendez-vous? Et puis, mme sans cette
raison, comment Chaligny n'et-il pas prouv un besoin physique de
voir cet endroit o se jouait le drame de son honneur conjugal? Toutes
les jalousies, une fois veilles, ont cet apptit de la ralit
concrte et vivante qui les supplicie et les assouvit. L'irrsistible
instinct de l'homme qui se croit trahi est de connatre chaque dtail
de la perfidie dont il est victime, de s'en figurer avec une
implacable brutalit chaque pisode, quitte  subir un paroxysme de sa
douleur  ce contact direct avec l'immobile et indestructible cadre de
choses qui fut le thtre de l'ineffaable outrage.

Il commena, pour Chaligny, ce paroxysme, lorsque son regard rencontra,
sur la plaque du coin de la rue qu'il cherchait, ces syllabes dj
dtestes. La mmoire de l'ingnieux naturaliste et de l'adroit
courtisan, qu'elles perptuent dans ce quartier de petite vie, semble
si peu faite pour s'associer  des motions de cet ordre! Chaligny
avait continu de marcher, demandant son chemin de temps  autre,
comme un provincial gar dans Paris, tantt  un sergent de ville,
tantt  un simple passant. La petite activit animale du mouvement
avait un peu calm sa fureur. Elle le reprit, ds qu'il foula enfin de
ses pieds les pavs de la rue maudite. Il tait entr par le tronon
du haut, que la rue Monge spare de celui d'en bas, de telle sorte
qu'en n'apercevant sur les deux lignes des faades aucune construction
 deux tages qui rpondt au signalement du pavillon, il avait eu,
malgr lui, une seconde de doute, et, par suite, de soulagement.
L'inspection des numros lui fit bientt comprendre son erreur. Encore
quelques pas, et, du ct des nombres impairs, la mystrieuse maison
lui apparaissait, telle que Jeanne la lui avait dcrite, avec les
barreaux de fer peints en noir de ses fentres d'en bas, sa porte
brune exhausse de trois marches, les croises du premier et du second
tage bourgeoisement garnies de leurs rideaux de mousseline, le mur du
jardinet sous les feuillages des tilleuls. Il pouvait tre midi, et le
ciel de ce beau jour de novembre se nettoyait des vapeurs gristres
qui l'avaient voil durant la matine. Son azur ple o flottait une
humidit douce baignait les branches des antiques arbres,  demi
dpouilles. Le vent dtachait d'elles par instants une feuille d'or
qui tournoyait lentement et venait tomber par del le mur. La gaiet
de l'heure du djeuner emplissait de sa dtente la rue populaire. Chez
un restaurateur borgne, sur la devanture duquel taient crits ces
mots, prometteurs de repas au rabais: Marchand d'abats, des ouvriers
en blouse blanche commenaient de s'attabler. Deux petites apprenties
sortaient de la blanchisserie, en cheveux, pour aller manger sur le
pouce dans le petit logement familial, au fond de quelque arrire-cour
d'une ruelle avoisinante. Le pavillon, lui, gardait ses fentres
closes. Mais les volets de toutes les pices taient rabattus au
dehors, et une fume sortait de deux des tuyaux de chemines dresss
sur le toit. Chaligny, que l'aspect honnte de la maison avait dj
beaucoup tonn, fut plus frapp encore par ces signes qui prouvaient
que cette demeure tait habite d'une faon rgulire. Il n'tait
point l devant le gte de passage, choisi par deux amants qui veulent
se retrouver de temps  autre, quelques heures. D'autre part, cet
inconnu que Jeanne avait vu arriver dans un coup de remise, tait-il
l'hte permanent de ce logis? C'tait peu probable, d'aprs l'attitude
qu'il avait eue, celle d'un homme impatient de son propre retard et
que sa voiture attend pour repartir. Plus le mari de Valentine
tudiait la face muette de cette maison, plus sa frnsie froide des
premiers instants se mlangeait d'une curiosit, si aigu qu'elle
finit par le pousser  l'acte le plus oppos  son caractre. Avisant
un marchand de ferrailles qui fumait sa pipe sur le seuil d'une
boutique  quelques pas de l, il s'avana brusquement vers lui, et,
sans autre prambule:

--Voulez-vous gagner un billet de cent francs? lui demanda-t-il.

--_Cheu_ n'est pas de refus, rpliqua l'autre, interloqu. C'tait,
comme tant de ngociants en vieux clous et vieilles serrures qui
abondent dans ce quartier, un de ces Auvergnats  face ronde, qui
prononcent le cheu classique de Saint-Flour, pour ce, aprs trente
ans de Paris. Il avait ces yeux jaunes des provinces du Centre, qui
gardent jusqu'au bout une finesse montagnarde, laquelle mne
d'ordinaire ces infatigables chineurs de la plus misrable choppe de
revendeur  un magasin de bibelots plein de chefs-d'oeuvre. La
prudence inne du fils du Cantal lui fit aussitt ajouter--toujours
avec cette prononciation si pittoresquement qualifie de
_charabia_:--_Cha_ dpend du travail  faire, _bian chure_.

--Ce n'est qu'une rponse  me donner, dit Chaligny, et, montrant le
pavillon: Qui habite cette maison?...

--_Chette maigeon?_ rpondit le futur antiquaire avec une niaise
finasserie, _chon_ propritaire, _pardi_!

--Et qui est ce propritaire? insista Chaligny; puis,
imprativement: Je vous paie deux cents francs ce renseignement, si
vous me le donnez tout de suite, sinon je vais le demander ailleurs...

--_Ch'est_ un _Moucheu_ Dumont, dit l'Auvergnat, aprs avoir
rflchi. Il pensa sans doute qu'un de ses confrres de la rue serait
moins scrupuleux, et deux cents francs,  Paris comme  Saint-Flour,
_ch'est_ beaucoup de _liards_!

--Il est vieux ou jeune?...

--Vieux, reprit l'homme, et _bian_ malade. Il est _paralyj_.
L'anne dernire, on le _chortait_ en voiture. _Chette_ anne, _cheu_
ne l'ai pas vu trois fois...

--Est-ce qu'il reoit beaucoup de visites? interrogea Chaligny.

--Trs peu, fit le montagnard,  qui les deux billets de cent
francs parurent suffisamment gagns, car il coupa court 
l'interrogatoire--il flairait quelque limier venant tout droit de la
prfecture de police,--par cette peu compromettante conclusion:
_Maiche cheu_ ne _chuis_ pas _bian rencheign_. _Ch'est_ rare que
_ch'aie_ le temps de me tenir en _faignant chur_ le pas de ma porte.
Il y en a de quoi trimer _ichi_... Et il montra avec sa pipe,--qu'il
ta de sa bouche pour la circonstance,--le tas de fragments en mtal
rouill, dont sa patiente industrie savait extraire des objets  peu
prs vendables. Le gentilhomme le sentit: il tait arriv au bout du
questionnaire qu'il pouvait se permettre sans se dshonorer  ses
propres yeux. Il prit dans son portefeuille les billets promis, et il
les glissa dans la main du ferrailleur, lequel le vit, avec une
stupeur que son large visage finaud ne dissimula point, traverser la
rue et sonner  la porte du pavillon. Le plan de Chaligny tait trs
simple. Il lui tait venu, brusquement, en cherchant les billets de
banque. Il avait constat qu'il avait sur lui deux cartes, parmi les
siennes, au nom de sa femme. Il s'tait charg de les dposer. Puis,
un contre-temps l'en avait empch. Il avait donc pris une de ces
cartes, qu'il tenait  la main et qu'il tendit  la personne qui vint
lui ouvrir,--un valet de chambre dj g, dont la physionomie dcente
et la tenue s'harmonisaient avec l'aspect de la maison plus qu'avec
celui du quartier. Son visage ras, son long tablier blanc de service,
ses vtements propres correspondaient bien  l'ide d'un intrieur
bourgeoisement rgl, et davantage encore l'escalier que Chaligny
avait devant lui, et qu'il dvorait des yeux:--sa femme en avait gravi
les marches l'avant-veille!--Une moquette paisse le garnissait. Les
murs taient tendus d'une toffe rouge qui encadrait de ces morceaux
de tapisserie expressivement appels des verdures en argot
d'ameublement. Quelques aquarelles se voyaient dans les interstices.
Quand le visiteur eut dit: Je viens de la part de Mme la marquise de
Chaligny, la physionomie du domestique demeura aussi compltement
inexpressive que si ce nom n'et jamais t prononc devant lui.
Valentine entrait donc ici sans que cet homme trouvt sa prsence
extraordinaire. Ce nouvel indice d'un trange mystre tait fait pour
porter  son comble la curiosit du mari, qui insista:

--Remettez cette carte  M. Dumont, et dites-lui que Mme la marquise
de Chaligny m'a charg pour lui d'une commission trs importante, et
personnelle...

Le temps que mit le valet de chambre  transmettre son message, puis 
revenir, parut si long  Chaligny,--cette absence dura  peine
quelques minutes,--que vingt projets plus draisonnables les uns que
les autres traversrent sa pense: monter lui-mme  ce premier tage,
et forcer la porte de ce M. Dumont qui, videmment, se prparait  le
renvoyer, et ce n'tait que justice; cette faon de se prsenter lui
semblait maintenant par trop maladroite;--acheter ce domestique, quand
il redescendrait, et obtenir, sur les visiteurs et les visiteuses de
la maison, les renseignements que le marchand de ferrailles n'avait
pas donns;--refuser de sortir, quand on arriverait lui dire que M.
Dumont n'tait pas chez lui. Bref, le visiteur s'attendait si bien 
des difficults qu'il demeura presque dcontenanc lorsque l'homme
reparut, et, l'ayant pri de monter, l'introduisit dans une pice
troite qui servait d'antichambre au premier tage. Il s'en alla en
disant:

--M. Dumont s'excuse de faire attendre un peu monsieur. Il tait plus
souffrant ce matin. Il sera l dans quelques instants...

Quoique la certitude d'une explication qui avait pour lui une
importance suprme tendt les nerfs de Chaligny dans cette seule et
fixe ide: Comment forcer cet homme, quand nous serons en face l'un
de l'autre,  confesser la vrit? il ne put s'empcher de regarder
autour de lui. Cette chambre d'attente avait sa fentre sur la rue. En
face s'ouvrait une porte que le domestique, dans sa prcipitation,
n'avait pas entirement ferme. Chaligny la poussa d'un geste presque
machinal, et il aperut une seconde pice dont la physionomie
l'tonna: c'tait un salon-bibliothque, qu'clairaient trois fentres
donnant sur le jardin, o le pavillon avait sa vraie faade. Cette
pice trs longue tait meuble avec une lgance personnelle et
sobre. Les hautes chaises, garnies de tapisseries, montraient les
formes un peu raides du dix-septime sicle, et la patine du noyer o
elles avaient t tournes prouvait qu'elles taient bien de l'poque.
Les livres, tous relis, taient rangs avec ordre dans des
bibliothques basses, sur la dernire tablette desquelles se voyaient
des fragments de marbre et des terres-cuites. Un bureau, plac prs
d'une des fentres du jardin, avait devant lui un fauteuil d'infirme
qui justifiait le renseignement fourni par l'Auvergnat sur la maladie
du matre du logis, lequel devait beaucoup habiter cette galerie,--le
tapis us en tmoignait, et aussi le soin qu'il avait eu de ne laisser
sur les murs, entirement revtus de boiseries, aucune place o
quelque objet ne flattt les yeux. De petites peintures d'intrieur y
alternaient avec des aquarelles, des eaux-fortes, des armes ciseles.
Devant le bureau, un chevalet drap d'une toffe ancienne, d'un rose
ple et broch de grandes fleurs d'argent, soutenait un tableau ovale.
Chaligny, qui tait entr dans la galerie sans y penser, s'approcha de
ce tableau, et, pour le regarder, en fit le tour. Il dut s'asseoir,
tant son saisissement  la vue de la figure reproduite sur cette toile
fut intense et inattendu. Il venait d'y reconnatre sa mre.

                   *       *       *       *       *

Sa mre?... Oui, c'tait bien elle, et peinte par un artiste dont il
reconnut aussitt le faire et la signature: Miraut. Il existait d'elle
un portrait, excut par le mme matre, en pied, et qui se trouvait
dans le salon de l'htel de Chaligny. Ce grand portrait avait t fait
 cette mme date,--rappele dans le coin de ce portrait-ci: 1875.
C'tait l'poque o ce portraitiste, aujourd'hui vieilli, eut sa
pleine vogue. Le fils n'avait jamais vu cette rplique qui, de la plus
large toile, rptait seulement un motif: la tte et la naissance du
buste. Oui, c'tait sa mre, non pas telle qu'il l'avait contemple
sur son lit de mort, quatre ans auparavant, vieillie avant l'ge par
l'affreuse maladie qui l'avait emporte, un cancer au foie, avec un
profil amaigri, jauni, sculpt en douleur,--mais la maman de sa
toute premire enfance. Il retrouvait ses beaux yeux velouts d'alors,
si noirs, si doux dans son visage d'une idalit digne de Prudhon; son
sourire heureux sur ses lvres sinueuses et souples; les masses brunes
de ses cheveux qu'elle portait diviss sur son front en deux bandeaux
onduls  la mode d'alors; la ligne fine et pleine de ses joues, o
son teint prenait une dlicatesse de ptale de fleur. Par quel
inexplicable hasard ce portrait se trouvait-il, devant ce bureau, dans
le salon de cette maison o il venait, lui, le fils de cette femme,
chercher le mot d'un secret qui touchait  son honneur de mari?... Un
hasard? Non. Sur le bureau mme, un cadre en cuir  trois
compartiments tait pos, o il reconnut trois photographies de sa
mre encore,  trois autres moments de sa vie:--une plus jeune que le
portrait, une  l'ge de quarante ans et une troisime  l'ge de
cinquante. Tout  ct, dans un cadre oblong, noir celui-l, il vit
une reproduction d'une autre photographie qu'il avait fait faire, lui,
Chaligny, d'aprs la morte! Une mche de cheveux grisonnait sous le
verre, et la date de cet anniversaire sacr: 5 septembre 1897, se
lisait sur le cuir sombre. Rvait-il? Voici que, dans un troisime
cadre, plac prs du premier, sur ce mme bureau, des photographies de
lui-mme lui apparaissaient: une qui le reprsentait tout enfant, une
jeune homme, une plus rcente!... Il aurait vu, comme dans certains
cas d'hallucination, son double surgir, qu'il n'aurait pas prouv
une impression plus violente, si violente qu'elle allait jusqu' de la
terreur... O tait-il?... Et chez qui?... Quel lien cach et qu'il
n'avait jamais souponn le rattachait  la personne qui vivait, parmi
ces objets, et qui le connaissait, lui, depuis son enfance; qui avait
connu sa mre depuis tant d'annes; qui connaissait sa femme,-- son
insu? Un nouvel indice, et qui acheva de confondre sa raison,
confirmait la dnonciation qui l'avait conduit ici: contre la croise,
un paravent d'toffe montrait, parmi des miniatures de famille
accroches l, celle de Valentine avec leurs deux enfants!...

L'tranget d'une dcouverte, si compltement imprvue qu'elle
touchait au fantastique; le silence de cette pice mnage en retrait,
o les bruits de la rue, silencieuse elle-mme, arrivaient  peine; le
contraste entre ce qu'il tait venu chercher ici et ce qu'il y
trouvait,--tout avait contribu  frapper Chaligny d'une sorte
d'hypnose dont il fut rveill d'un coup par l'approche de l'homme
auquel il se prparait, dix minutes plus tt,  imposer une
explication, ft-ce en le menaant. Une porte  deux battants, situe
entre deux des corps bas de la bibliothque et que dissimulait une
tapisserie, venait de s'ouvrir. Le bruit d'un lourd fauteuil manoeuvr
sur des roues annonait l'arrive du malade. M. Dumont,--car c'tait
lui,--tait immobile dans ce sige mcanique, que poussait un
infirmier et que prcdait le domestique qui avait ouvert au visiteur.
Le paralytique tait un homme, de soixante ans peut-tre, tout blanc.
Il avait d tre trs beau, car son visage, maci par de longues
souffrances, gardait ces larges et nobles lignes qui rvlent la race.
De toutes lgres dformations: le coin de la bouche tir en haut vers
la gauche, l'oeil droit un peu dvi, marquaient, sur ce masque d'une
infinie mlancolie, les stigmates de l'inexorable nvrose. Son bras
gauche, celui qui ne pouvait plus bouger, reposait inerte sur sa jambe,
tandis que, de sa main droite, il actionnait lui-mme une poigne de
cuivre attache au fauteuil et qui en assurait la direction. Sa
toilette, mieux que propre, presque recherche, trahissait la minutie
de ces soins personnels, rare chez ces condamns  mort, et qui sont
une dernire et pathtique protestation contre leur dchance. L'clat
des yeux, si remarquable dans ces longues agonies, dnonait la lutte
dsespre de l'nergie animale contre la fin toute voisine. Ils
n'exprimaient, ces yeux brlants et trs noirs, tandis que les roues
caoutchoutes du fauteuil glissaient vers la porte, aucun
pressentiment de l'impression qui allait y apparatre tout  l'heure.
Il faut ajouter,--et c'est l'explication de la facilit avec laquelle
le visiteur avait t reu,--que, lors de sa dernire visite rue
Lacpde, ce funeste lundi, Mme de Chaligny avait parl au malade d'un
marchand qui avait de jolies statuettes du dix-huitime sicle.
L'achat de quelque bibelot capable de prendre place sur une de ses
bibliothques ou dans sa grande vitrine, au fond de sa galerie, tait
la seule joie de l'intern. Un de ces malentendus qui tiennent de la
fatalit, et qui sont sans doute une forme de notre destine, avait
voulu qu' la rception de la carte de Valentine le collectionneur se
souvnt de la demi-promesse qu'elle lui avait faite de lui envoyer cet
homme. Lorsque son fauteuil roulant passa le seuil et qu'il aperut,
au lieu du brocanteur attendu, la silhouette de Norbert de Chaligny,
sa main vivante se crispa sur le bras du meuble, d'un mouvement
presque convulsif. Son buste se redressa  demi. Une motion d'une
intensit extraordinaire dcomposa ses traits. Un cri s'chappa de sa
bouche pantelante. Il dit aux deux serviteurs qui le conduisaient un:
Arrtez, arrtez... touff comme un rle. Ceux-ci s'arrtrent en
effet, juste assez de temps pour que Chaligny, immobile lui-mme de
surprise devant cette tonnante apparition, vt deux grosses larmes
jaillir de ces prunelles fixes et glisser sur ces joues rides et
creuses. Puis, de sa voix, toujours rlante, le vieillard gmit:
Rentrez, mais rentrez donc, rentrez... L'angoisse de son accent et
de son visage pouvanta sans doute les domestiques, habitus  ces
prodromes d'une dangereuse crise. Ils se htrent de tirer le fauteuil
en arrire et de refermer les portes. Chaligny n'tait pas encore
remis du frisson que lui avait donn cette scne, aussi terrible
qu'elle avait t courte, quand un des serviteurs, celui-l mme qui
l'avait introduit, reparut, tremblant de tout son corps et
littralement affol:

--Monsieur a une attaque, rpondit-il  l'interrogation du visiteur,
et il n'y a personne  la maison que l'infirmier et moi...

--Quelle est l'adresse de son mdecin? interrompit Chaligny, je me
charge d'aller le prvenir.

--Ah! monsieur! dit l'homme. Je n'osais pas vous le demander!...
Mais vite, vite. A midi et demi vous le trouverez encore chez lui.
C'est monsieur le docteur Salvan. Il habite 30, boulevard
Saint-Germain...




VIII

L'NIGME


De la rue Lacpde  la maison de l'extrmit sud de l'interminable
boulevard Saint-Germain, o le clbre spcialiste en maladies
nerveuses s'est log, pour rester  proximit de la Salptrire, son
hpital, la distance n'est pas grande. Durant le demi-quart d'heure
que Chaligny mit  la franchir, il n'essaya pas de raisonner sur la
suite des faits, pour lui absolument incomprhensibles, qui venaient
de se produire. Dans le bouleversement de toute sa pense par l'nigme
 laquelle il se heurtait d'une manire presque affolante, un point de
lumire apparaissait trs au loin: ce visage du paralytique, surgi
devant lui au seuil de cette bibliothque trangre, o il avait
trouv avec stupeur les portraits de sa mre, les siens, ceux de sa
femme, de ses enfants, il se rappelait maintenant l'avoir dj
rencontr... Mais quand? Mais o?... Il revoyait, dans les plus
obscures profondeurs de ses souvenirs, une physionomie d'homme jeune
encore, sur laquelle ce masque de vieillard et de moribond se
juxtaposait. C'tait une de ces rminiscences si lointaines, si noyes
d'incertitude, que la ralit s'y confond avec le rve... M.
Dumont?... M. Dumont?... Chaligny se rptait ce nom mentalement. Il
n'arrivait pas  l'associer aux images, vagues et pourtant
discernables dj, qui remuaient dans sa mmoire. Des lambeaux de
scnes s'estompaient dans les portions  demi-inconscientes de son
intelligence, et,  toutes ces scnes, sa mre et le mari de sa mre,
--celui qu'il avait toujours cru, qu'il croyait toujours son pre,
--taient mls. Mais comment s'appelait alors ce personnage qui avait
bien les grands traits nobles, les yeux profonds du malade?... Et
voici que des syllabes indistinctes commenaient de se prononcer en
lui toutes seules: _Magneville?... Raneville?... Layneville?_... En
mme temps,--par quel mystrieux travail de son esprit angoiss?--il
revoyait le regard de son pre, du dfunt marquis de Chaligny dont il
avait conduit le deuil, il y avait longtemps dj. A quel propos s'en
souvenait-il, et pourquoi prouvait-il de nouveau, aprs des annes,
l'indfinissable malaise trop souvent ressenti en prsence de cet
homme, auquel il n'avait pourtant jamais eu rien  reprocher, sinon
une prfrence marque pour son frre an? Mais tous deux, ce frre
et lui, n'avaient-ils pas t levs de mme, placs chez les Pres au
mme ge, dans les mmes conditions? Sans doute, si ce frre n'tait
pas mort un peu de temps avant leur pre, il et t trs fortement
avantag dans l'hritage. Un document, retrouv parmi les papiers du
marquis, prouvait qu'il avait voulu rserver  son an toute la
quotit dont les lois lui laissaient la disposition. Norbert
connaissait trop les ides du dfunt gentilhomme pour s'tre tonn de
cet essai de reconstitution du droit d'anesse. Quel rapport
tablissait-il donc tout d'un coup entre ces indices de la froideur
paternelle et l'vnement auquel la dnonciation de sa femme par sa
matresse l'avait ml? Il n'aurait pas su le dire, ni quelle
hypothse s'esquissait, douloureusement, obscurment, dans son
imagination, hypothse aussitt rejete, comme sacrilge autant
qu'insense... Absurde cauchemar, que dissipa l'arrt de sa voiture
devant la maison du professeur Salvan!

--Je saurai quelque chose par lui, se dit-il. Pourvu qu'il soit
l!...

                   *       *       *       *       *

Le professeur tait chez lui. Chaligny ne lui eut pas plus tt fait
passer sa carte, sur laquelle il avait crit: _De la part de M.
Dumont, qui est plus mal_, qu'il fut introduit. Le mari de Valentine
le devina du premier coup d'oeil: cet homme de quarante ans passs que
Mme de La Node avait vu arriver, dans un coup de remise, au pavillon
de la rue Lacpde, c'tait le mdecin. Le professeur Salvan avait, en
ralit, dix ans de plus; mais, conserv par une existence continment
active et asctique, il ne les paraissait pas. Il tait mince et
robuste, avec une tte petite, dont le masque saisissant et glabre
rappelait la face napolonienne de son matre Charcot. Dans ce monde
des grands docteurs parisiens, o se rencontrent aujourd'hui plusieurs
personnalits si remarquables, Salvan a su se faire une figure  part,
en associant, comme jadis Trousseau, un beau talent d'crire aux plus
solides qualits de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu,
ses immenses travaux l'ont toujours tenu loign des salons, et son
got pour les recherches d'ordre purement scientifique de la
clientle. La mort de son fils unique, arrive en 1898 dans des
circonstances cruelles,--le jeune homme s'est empoisonn, par
dsespoir d'amour, loin des siens, dans un htel de Naples,--l'a rendu
plus sauvage encore. C'est  cette date qu'il a quitt son
installation du boulevard Malesherbes pour se rfugier ici, dans une
maison plus modeste,--mais elle est  lui, et elle ne lui rappelle pas
l'enfant tragiquement perdu. Ce dtail prouve assez combien ce manieur
de misres humaines reste sensible, malgr des allures volontiers
brusques qu'explique son mtier de neurologue, malgr aussi la duret
chirurgicale de son perant regard. On se rappelle combien l'clat de
ses yeux avait frapp l'espionne, quand elle les avait rencontrs, 
sa descente de voiture. Cet clat aigu, o semble passer une froide
lueur de bistouri, frappa Chaligny aussi, tandis qu'il racontait
l'attaque dont venait d'tre victime M. Dumont. Le mdecin tait
debout devant un feu, dans un petit salon d'ordinaire rserv  sa
femme, le torse serr dans la redingote noire de deuil qu'il ne quitte
plus depuis la mort de leur fils. A mesure que son visiteur avanait
dans son rcit, son visage, d'une expression si nergique,
s'assombrissait singulirement:

--Il est bien malade, n'est-ce pas? finit par dire Chaligny.

--Bien malade, rpondit Salvan. Il est  la merci de la plus petite
secousse. C'est mme tonnant qu'il ait tant dur, continua-t-il,
tonnant!... Sa premire attaque remonte  six ans. Je l'ai cru perdu
vingt fois. Mais il a une telle volont de vivre!... Et tant qu'on
veut vraiment vivre, on vit... Pourtant, monsieur, j'ai le droit de
vous le dire: sans les soins de ces dames de Chaligny, il n'aurait pas
rsist. Elles ont t admirables toutes deux. C'est leurs visites qui
l'ont soutenu... Vous vous tes dcid  le voir, vous aussi.
Croyez-moi, vous avez bien fait. Les brouilles de famille doivent
disparatre devant la mort... Mais j'espre qu'il ne s'agit pas de
cela encore aujourd'hui. Cependant, nous n'avons pas de temps 
perdre. Je serai l-bas dans vingt minutes. Vous pouvez m'annoncer...

Dieu! Comme Chaligny, en coutant ces mots qui obscurcissaient encore
l'nigme, aurait voulu interroger le clbre professeur, le
contraindre de s'expliquer! A quoi bon? Mme si l'honneur ne lui et
pas dfendu de poser des questions qui convainquissent sa mre et
Valentine d'un mensonge, n'tait-il pas vident que Salvan croyait 
ce prtexte des difficults familiales, imagin par les deux femmes
pour justifier leur prsence au chevet du mourant, sans qu'aucun homme
de leur nom y ft jamais? Que leur tait donc ce M. Dumont? Quel
devoir taient venues accomplir, auprs de ce malheureux, dans ce
quartier perdu, sa mre d'abord, puis Valentine,--et en se cachant de
lui, Norbert, comme elles s'en taient caches, avec des prudences de
criminelles? Il avait fallu, pour qu'il surprt le secret de ces
visites, un concours presque fou de circonstances! Et ces visites
n'taient pas seulement innocentes. Le tmoignage du mdecin en
proclamait la noble, la bienfaisante charit. Les deux femmes avaient
donc eu peur,--de quoi? Que lui, le fils et le mari, les leur
dfendt? Non. Qu'il les connt simplement. Quelle imprieuse raison
les avait domines, au point qu'elles ne l'avaient pas dite non plus
au mdecin, pour qui elles avaient invent cette fable d'un parent
brouill? Et le docteur Salvan y avait cru, sans faire de question 
personne sur ce parent cach des Chaligny? Pourquoi pas? Le secret
professionnel tait l. D ailleurs n'arrive-t-il pas souvent qu'un
membre dshonor d'une grande famille se terre dans Paris, change de
nom? Que sa mre et Valentine eussent racont une histoire de ce genre
au docteur, c'tait certain, et que cette histoire ft fausse, c'tait
certain encore. Si elle et t vraie, lui, Norbert, le chef actuel de
la famille, l'aurait sue... Ces portraits cependant, sur le bureau du
malade, les reprsentant: sa mre, lui, sa femme, leurs enfants, 
diffrents ges, que signifiaient-ils?... La perspective maintenant
ouverte devant son esprit lui infligeait une angoisse si forte,
qu'elle l'empchait de sentir le soulagement d'tre dlivr d'un autre
soupon; celui qu'il avait, deux heures auparavant, subi avec tant de
violence,  l'occasion de sa femme. Son attente actuelle, pour tre
d'un autre ordre, n'tait pas moins affreuse. Elle s'accrut encore
lorsque, tant retourn au pavillon de la rue Lacpde pour annoncer
la venue de M. Salvan, le domestique lui rpta, avec un visage plus
constern, que le malade reprenait  peine connaissance. Quand, tout 
l'heure, le mdecin l'avait flicit d'tre, lui aussi, venu chez M.
Dumont, Chaligny s'tait senti rougir sous ce compliment. Quelle
atroce ironie, si rellement son apparition dans ce salon, o il
n'avait jamais figur qu'en image, avait donn  l'hte de cette
retraite cette secousse, interdite et peut-tre mortelle! Maintenant,
et tandis qu'il s'loignait de la petite maison silencieuse, sous les
rideaux bourgeois de ses vitres closes et parmi les feuillages dors
de ses vieux tilleuls, rigs au-dessus du mur du jardinet, le
commencement d'un obscur, d'un insecouable remords grandissait en lui.
Il lui avait t impossible de rester l sans chercher  en savoir
davantage. Il avait donc donn, au cocher qui l'avait conduit de la
rue Lacpde au boulevard Saint-Germain, puis ramen du boulevard
Saint-Germain  la rue Lacpde, l'adresse de la rue de Varenne et de
son propre htel. Une seule personne pouvait l'aider  rsoudre
l'nigme de plus en plus redoutable qui se prcisait devant lui, de
minute en minute. C'tait Valentine...

--Elle ne me refusera pas de me parler, se disait-il, elle me le
doit, et je l'exigerai. Elle ne peut pas me laisser dans cet horrible
doute... J'ai le droit de tout savoir, puisqu'il s'agit d'elle et de
ma mre...

                   *       *       *       *       *

Bien qu'il s'effort de se prouver ainsi  lui-mme l'imprescriptible
souverainet de ses titres comme fils et comme mari, il ne pouvait
s'empcher de se rappeler sur quelle explication sa femme et lui
s'taient quitts vers les onze heures.--Il en tait  peine deux, et
quelle volte-face dans sa situation vis--vis d'elle! Il l'avait
laisse bouleverse des soupons que le zle malheureux d'une parente
imprudente avait insinus dans son coeur. Elle luttait contre ses
soupons. Elle ne voulait pas y croire. Elle, qui n'avait rien  se
reprocher, elle ne se permettait pas d'tre jalouse, et, pendant ce
temps, lui qui la trahissait, il courait, sur la foi de la plus
calomnieuse, de la plus gratuite dnonciation,  la plus insultante
enqute! Pour engager avec cette pouse outrage l'entretien qui lui
donnerait enfin la lumire dont il avait besoin, il fallait que le
mari perfide l'avout d'abord, cette enqute. Ce qu'il entrevoyait des
profondeurs de cette me, si tendre et si secrte, lui donnait, en ce
moment, et par-dessus les autres troubles de son tre, une honte de
lui-mme et de sa dmarche l-bas. Ces motions, d'ordre si divers,
lui rendirent horriblement douloureuse la rentre dans le petit salon
o Valentine se tenait de nouveau aprs le djeuner. Elle avait auprs
d'elle leurs deux enfants, leur fils Franois et leur fille Armande,
lui nomm d'aprs son oncle, le frre an de Norbert, mort si jeune,
elle, d'aprs sa grand'mre. Mme de Chaligny, quand son mari ouvrit la
porte, caressait les cheveux boucls des deux ttes rieuses, dans une
attitude trs pareille  celle de la photographie suspendue  l'toffe
du paravent, prs du bureau de ce malade qui n'avait jamais vu ces
enfants, et ils faisaient une partie vivante de sa vie! Cette analogie,
en redoublant de nouveau chez Chaligny la sensation du mystre, lui
rendit la force de provoquer la redoutable conversation. Pourtant, 
vingt petits signes, au tremblement de ces blanches mains de femme
autour des cheveux des petits,  la rougeur de ses paupires, 
l'expression de ses prunelles, il devinait bien que, de son ct, elle
tait toute remue, toute vibrante. Elle ne savait pas encore son
action; de quoi donc pouvait-elle frmir, sinon du chagrin qu'elle lui
avait confi le matin en termes si clairs, quoique si voils? La
cruaut du monde, comme elle avait dit, l'avait blesse, et elle
essayait de l'oublier au contact de ces jeunes mes, issues de la
sienne, et dont l'innocence lui souriait  travers des prunelles si
bleues et sur des bouches si roses. La mre leur souriait aussi, d'un
sourire qui se changea, sur ses lvres nerveuses, en un frmissement,
lorsqu'elle vit entrer Norbert. Elle laissa aller les deux enfants,
qui coururent au-devant du nouveau venu, avec les jolis mouvements et
le babil aimable des instants o ces fines cratures se sentent en
faveur. Dans des crises comme celles que traversaient ce mari et cette
femme, cette gaiet si spontane, si ignorante, de ce petit garon et
de cette petite fille devait leur faire mal. L'antithse entre le
poids que les parents portent sur leur coeur et la lgret de ces
sensibilits fraches et neuves, fait le tragique poignant de certains
drames de famille. Elle en fait aussi la consolation. C'est le
rajeunissement, c'est l'avenir qu'annoncent ces insouciances des
enfants  l'homme et  la femme qui souffrent. Norbert et Valentine
prouvrent  la fois l'une et l'autre impression, et leurs premires
phrases, quand, d'un commun accord, ils eurent renvoy les petits,
exprimrent cette tristesse et cette douceur:

--Comme ils avaient l'air contents d'tre avec vous!... dit-il.
Vous les gtez un peu, et que vous avez raison!... Quand on n'a pas
t heureux tout petit, on risque beaucoup de mourir sans l'avoir
jamais t...

--Je ne les gte pas, rpondit la mre, je me gte en eux. Dans mes
moments de lassitude, comme celui que j'ai eu la faiblesse de vous
montrer ce matin, ils me rapprennent  esprer. Mais, vous voyez, cela
va mieux, j'ai repris sur moi. Je ne me suis pas recouche. J'ai
djeun avec eux, puisque vous m'aviez fait dire que vous ne pouviez
pas tre l, et c'est fini...

Il y eut un silence entre eux. Devant cette nouvelle preuve de grce
et d'nergie donne par cette me, qui voulait lui cacher combien elle
avait t frappe jusqu'en son trfonds par la dnonciation de la
lettre anonyme, le mari infidle et jaloux eut un remords plus vif
encore, mais aussi un sentiment plus aigu du mystre contre lequel il
se dbattait. Fallait-il que la jeune femme y attacht de l'importance
pour qu'elle continut de le dfendre, ce mystre, par toute son
attitude, comme une pouse coupable, tandis qu'elle n'avait 
dissimuler que le plus pur dvouement!... Mais  qui? Mais
pourquoi?... Et trouvant, dans l'angoisse accrue de cette question, la
force d'avouer son dgradant accs de soupon:

--Valentine, commena-t-il, je viens de la rue Lacpde.

Tandis qu'il prononait ces mots, dont elle tait seule au monde,
maintenant que la mre de Norbert tait morte,  comprendre la funeste
porte sur ces lvres, elle l'avait regard avec une pouvante dans
ses prunelles soudain fixes. Elle rpta, comme si elle ne pouvait pas
croire aux paroles qu'elle avait entendues:

--Vous venez de la rue Lacpde?... C'est l que vous tes all en me
quittant, aprs que je vous avais parl comme je vous avais parl?
C'est l?...

--Oui, rpondit-il d'une voix basse, et, avec la fermet, accable
mais dcide, de quelqu'un qui, voulant rclamer un droit, se force 
remplir d'abord le plus pnible devoir: J'ai eu un accs
d'garement... Cette lettre anonyme, l'indication si prcise de cette
adresse, votre trouble quand je vous avais parl... J'ai perdu la
tte... La jalousie m'a pris. J'ai voulu savoir... J'y suis all...

--Ah! gmit-elle avec un accent que Norbert ne lui connaissait pas.
Vous avez pu me faire cela!... Non, ce n'est pas la lettre anonyme
qui vous a prcipit l-bas, ce n'est pas la dnonciation, ce n'est
pas mon trouble, c'est... Mon Dieu! et elle leva les mains en les
serrant dans un geste dsespr: Et moi qui tais si touche de votre
dlicatesse, ce matin, moi qui me disais: on l'a calomni!... Ce qui
vous a fait aller rue Lacpde, continua-t-elle en marchant sur son
mari, son beau et noble visage convuls d'indignation: c'est votre
entretien avec Jeanne... Elle est venue. Elle vous a parl. Ce qu'elle
vous a dit, je n'en sais rien. J'ai entendu vos voix  travers cette
porte. Je n'ai pas voulu les avoir coutes... Mais quand elle est
partie, sans avoir os me revoir, j'ai bien compris qu'il s'tait
pass entre vous quelque chose d'extraordinaire... Je devine tout
maintenant. Je vois tout... C'est elle qui a crit la lettre anonyme;
elle qui m'a suivie, qui m'a dnonce; elle qui vous a jet sur cette
piste, pour vous prendre  moi!... Dieu! La malheureuse!... On avait
donc raison. Il y avait une intrigue entre vous. Pour que vous l'ayez
laisse vous parler ainsi de votre femme--de la mre de vos
enfants--c'est qu'elle vous tient, c'est... Elle s'arrta devant les
mots d'amant et de matresse qui lui brlaient le coeur rien qu' les
penser, et, dans un cri o la lgitime rvolte de l'pouse trop
outrage protestait douloureusement: Non, vous n'tes pas all l-bas
parce que vous tiez jaloux de moi! Vous y tes all parce que vous me
trahissez!... Vous avez cru avoir une preuve, un moyen de vous rendre
libre, pour tre  elle davantage!... Mais quelle femme avez-vous donc
cru que j'tais? Quand vous ai-je donn le droit de me juger ainsi?...
Et elle?... Ah! C'est trop amer, trop amer! Et je ne l'ai pas
mrit!...

--Il est bien naturel que vous pensiez ainsi... rpondit Chaligny
d'une voix plus basse encore. Il se sentait incapable, en ce moment,
de discuter des vidences qui n'taient cependant que morales,
incapable de s'innocenter sur le point, si essentiel, de sa liaison
avec Mme de La Node. Il tait trop affam de vrit pour mentir. Et
puis, comment nier cette explication violente avec sa matresse,  la
porte de la chambre de sa femme, et dont celle-ci avait surpris la
rumeur? Comment justifier la volte-face qui l'avait, aussitt aprs
cette visite de Jeanne, jet  cette enqute qu'il tait bien forc
d'avouer, puisqu'il n'tait rentr chez lui que pour la prolonger? Il
ajouta seulement: Les apparences sont contre moi. Et nanmoins... Il
hsita une seconde, et sa voix se releva pour profrer ce solennel
serment: Je vous le jure sur la tte des enfants, puisque vous venez
de me les rappeler. Non, ma dmarche n'avait pas cette abominable
intention. Non, je ne voulais pas me rendre libre. Non, je n'allais
pas chercher des preuves contre vous. Je n'avais pas de plan, pas
d'arrire-pense. J'ai t fou, je vous le rpte.. Vos visites dans
cette rue perdue, les prcautions que vous preniez, ce secret dans
votre vie... Mais si je vous ai mconnue un instant, j'ai t bien
puni... Quand je suis arriv devant cette maison, je n'ai pas pu
dominer le doute affreux qui me rongeait... J'ai interrog les
boutiquiers voisins... J'ai su qui vivait l... Ne m'interrompez pas.
C'tait de l'espionnage, un infme espionnage. Je me mprisais tant de
m'y livrer!... Et puis j'ai sonn  cette porte... J'ai donn votre
nom pour entrer... On m'a reu... J'ai vu M. Dumont... Qui est-ce?
Valentine, qui est-ce?...

A mesure que son mari parlait, racontant, avec la pourpre de la honte
aux joues, et, dans les yeux, la fivre de _savoir enfin_, le visage
de la jeune femme changeait d'expression. A la colre indigne des
premiers moments, se substituait une anxit qui alla de nouveau
jusqu' la terreur, quand elle eut entendu la phrase irrparable: On
m'a reu... Ce fut une motion si violente qu'elle se mit  trembler
de tout son corps. Puis, ramassant sa volont dans un suprme effort,
elle eut le courage de dfendre encore ce secret, qui n'tait pas le
sien, contre l'inquisition passionne de Chaligny.

--Puisque vous avez vu M. Dumont, vous le savez, qui c'est... Un
malade  qui je fais l'aumne de quelques visites, parce que je l'ai
promis  une personne qui est morte... Laissez-moi remplir ce devoir
de charit jusqu'au bout. Je ne le remplirai pas longtemps, et ayez,
vous, la charit de ne pas m'en demander plus que je n'ai le droit de
vous en dire...

--Je vous obirai, reprit Chaligny, si vous voulez seulement me
jurer sur la tte des enfants, comme j'ai fait, moi, tout  l'heure,
que cette personne morte dont vous parlez, envers qui vous
accomplissez un voeu, n'tait pas... Il hsita une seconde, tout bas:
... n'tait pas ma mre?... Mais vous ne jurerez pas, vous ne pouvez
pas jurer... A quoi bon vous le demander d'ailleurs? Je le sais, que
c'tait ma mre... Ce n'est pas seulement M. Dumont que j'ai vu dans
cette maison de la rue Lacpde. Je l'y ai vue, elle aussi... Son
portrait est l, un portrait que je ne connaissais pas, chez cet homme
que je ne connaissais pas non plus. Il n'y a pas que son portrait. Il
y a le vtre. Il y a le mien... Et, tout d'un coup, la mmoire
illumine par cet clair du souvenir qui ravive en une seconde le
dtail d'une impression oublie des annes: Mais si, je le connais,
cet homme. Je me rappelle son nom maintenant. C'est M. de Rayneville.
Il rpta: Rayneville? Rayneville? Il venait chez nous autrefois. Et
puis, il a disparu... Si, attendez. Je me rappelle encore... Un
procs. Une condamnation... Mais maintenant que je tiens le nom, je
reconstruirai tout... Ce n'tait cependant pas notre parent,
continua-t-il en suivant tout haut ses penses, et ma mre a continu
 le voir secrtement jusqu' sa mort?... Elle vous a demand de
continuer  le voir quand elle n'y serait plus?... L'affaire
Rayneville?... Oui. Il y a eu une condamnation... Mais le motif? Le
motif?... Je ne me rappelle plus. Je retrouverai. Je vais de ce pas
chez mon notaire. Il fera la recherche dans les collections de la
_Gazette des Tribunaux_. Je veux savoir...

--Je vous en supplie, mon ami, dit Mme de Chaligny en le retenant.
Calmez-vous. Et, avec une expression de la mme terreur, toujours
grandissante: Vous n'irez pas chez votre notaire. Vous ne prononcerez
le nom de M. de Rayneville  personne. Vous l'avez reconnu. C'est vrai,
il s'appelait ainsi. Quant  l'affaire dont vous parlez, c'est vrai
encore qu'un procs a eu lieu et qu'il a t condamn... Mais
qu'est-ce que cela vous fait? implora-t-elle. Pourquoi voulez-vous
tourmenter les morts?... Oui. C'tait un ami d'enfance de votre mre.
Elle a eu piti de lui aprs qu'il avait commis une grande faute, dont
il avait t horriblement puni. Quand elle s'est vue sur le point de
mourir, elle a eu piti de lui encore. Il tait malade. Il tait seul.
Elle m'a demand de la remplacer... Ah! mon ami, et elle clata en
sanglots, n'outrage pas ta mre, aprs m'avoir outrage!...
Respecte-la dans cette dernire volont, comme j'ai fait... Que les
reproches du dbut de leur conversation taient loin, et loin Jeanne
de La Node et la jalousie! Valentine ne voyait plus,  cette minute,
que la dcouverte vers laquelle son mari marchait, avec cette
irrsistible logique du soupon une fois veill, et elle se jetait 
la traverse. Promets-moi que c'est fini, conclut-elle, que tu en
resteras l! Que veux-tu apprendre de plus?

--Ce que je veux apprendre? Pourquoi ma mre m'a cach cette
charit... rpondit-il, pourquoi elle vous a demand de me la
cacher... Valentine, continua-t-il avec une supplication: vous avez
commenc de me dire la vrit. Allez jusqu'au bout... Comment
voulez-vous que je vous croie? Est-ce que la piti envers un homme
condamn explique ce don d'un portrait tel que j'ai vu, et excut en
se cachant de nous aussi? Jamais je n'avais entendu parler de cette
peinture, ni moi, ni personne. Elle avait t faite pour cet homme,
vous entendez, _pour cet homme!_... Et mon portrait,  moi? Pourquoi
cet homme l'a-t-il l sur sa table? Ne me dites pas que c'est par
reconnaissance pour sa bienfaitrice. Non, non, non. Il y a autre
chose... Et quand il m'a vu, ce cri qu'il a jet, cette crise dont il
a t saisi... Vous avez parl de charit, et vous n'aurez pas celle
de m'aider  chasser une ide qui commence  s'emparer de moi, qui
m'obsde, qui ne veut plus me quitter,-- la chasser, ajouta-t-il
d'un air sombre, ou  l'accepter.

--Quelle ide?... balbutia Valentine.

--Mais que cet homme, pour que ma mre ait tenu  le mnager jusqu'au
bout, et, par vous, jusqu'au del de sa mort, avait entre les mains le
moyen de la perdre, de nous perdre tous... Vous ne voulez pas que
j'aille chez mon notaire. Pourquoi? C'est que vous avez peur que son
nom et le ntre soient prononcs ensemble. Avons-nous donc t mls 
son procs? Et me l'a-t-on toujours cach? Vous ne m'empcherez pas de
le savoir...

--Vous saurez que cette triste affaire n'a rien de commun avec nous,
rpondit Mme de Chaligny. Elle est sinistre, mais bien simple: M. de
Rayneville avait un oncle trs riche... Il tait lui-mme un peu
embarrass dans ses affaires d'argent, s'tant laiss entraner par
Paris, comme tant de jeunes gens... Tous les autres hritiers de cet
oncle taient, eux aussi, trs fortuns. Le malheureux n'a cru faire
de tort  personne en essayant de s'assurer cette succession, que des
intrigants captaient. Il a imit l'criture de son oncle et minut un
faux testament. Voil son crime. Il est norme. Il l'a expi par tant
d'annes de martyre!... Il a t condamn, et depuis qu'il a fini sa
peine, il n'a plus vcu, dans ce quartier o il achve de mourir, que
pour les pauvres et pour Dieu... Vous vrifierez vous-mme, quand vous
voudrez, ce que je viens de vous dire...

--Ainsi cet homme tait un escroc, rpondit Chaligny, durement,
prement. Et vous me demandez de ne pas chercher quelles raisons ma
mre a eues de le revoir, quand il est sorti du bagne,--de vous forcer,
vous,  le connatre? On peut garder des rapports avec un assassin,
parce qu'on peut ne pas le mpriser, mais un faussaire, un ignoble
faussaire...

--Tais-toi, mon ami, tais-toi, cria Valentine. Je ne veux pas
t'avoir entendu prononcer ces mots,  propos de lui!...

Elle s'arrta, comme terrifie des mots qu'elle-mme avait os dire.
Ils se regardrent, sans trouver, ni lui ni elle, la force de
continuer ce tragique entretien, que l'entre d'un domestique qui
apportait une lettre rendit tout d'un coup plus tragique encore. En
remettant ce pli  Chaligny, le garon dit, en effet:

--C'est de la part de M. le docteur Salvan, pour monsieur le marquis.
Sa voiture attend l en bas.

--Dites que c'est bien et qu'il n'y a pas de rponse. La voiture peut
repartir, fit Chaligny, aprs avoir jet les yeux sur le billet,
qu'il tendit  sa femme quand ils furent seuls. Ce n'taient que dix
lignes, htivement traces au crayon par le mdecin, mais quelles
lignes pour celle qui les lisait sous le regard du malheureux qu'elle
avait en vain tent d'abuser! _J'ai trouv M. Dumont bien atteint. Il
ne peut plus parler. Je crois cependant comprendre qu'il dsire vous
revoir. Son agitation est telle que je prends sur moi de vous demander
d'achever votre bonne action de ce matin en revenant rue Lacpde,
aussitt. Ma voiture vous conduira. Je ne quitte pas le malade. Venez,
Monsieur, si vous le pouvez. Ce soir, peut-tre, serait-il trop tard._

--Ah! Norbert, supplia-t-elle, ce n'est pas possible que tu le
laisses mourir ainsi, que tu lui refuses ce qu'il demande!... Il est
encore temps. Viens. La voiture de Salvan n'est pas partie. Nous la
prendrons. Viens! Mais viens!... Courons!...

--Non, dit Chaligny, en se laissant tomber sur une chaise, et
serrant sa tte dans ses mains, je n'irai pas. Je ne comprends plus
rien, je ne sais plus rien, sinon que cet homme et tout ce qui touche
 lui me fait horreur.

--Tais-toi, s'cria-t-elle de nouveau, d'un accent sauvage. Puis, le
serrant dans ses bras avec une ardeur dsespre, elle l'entrana en
lui disant: Mais viens. Viens vite. Viens... Ah! Pourvu que ce ne
soit pas trop tard. Mais c'est ton pre! C'est ton pre!...




IX

LA MORTE


Valentine n'avait plus ajout une parole  l'aveu. Il lui tait
chapp malgr elle, mais comment viter la conclusion ncessaire o
la convergence de tant d'indices rvlateurs aurait, tt ou tard,
entran Norbert? Lui, n'avait plus pos une question. Il avait suivi,
presque automatiquement, sa femme affole, descendu avec elle le grand
escalier, avec elle travers la cour. Quand ils arrivrent  la porte
de l'htel, le coup du mdecin tait dj parti:

--Mon Dieu! gmit Valentine. Ce que je craignais tant est arriv.
C'est trop tard!... Dire qu'il meurt peut-tre en ce moment!...

Il leur fallut quelques minutes pour arrter une voiture de louage qui
mit prs d'une longue demi-heure, malgr les objurgations,  franchir
cette moiti de Paris que la jeune et charmante femme avait traverse
si souvent, en se cachant, et maintenant elle faisait le mme trajet,
ses doigts serrs autour de la main de celui  qui elle avait tant
voulu drober ces visites. Norbert continuait de se taire. Mais, de
temps  autre, il rpondait  la pression de ces doigts fidles, et,
dans la dtresse intime o il sombrait, sous le coup de la plus
douloureuse rvlation, cette prsence de cet tre qu'il avait mconnu,
qu'il sentait si tendre, si dvou, lui prenait tout le coeur.
Valentine n'ignorait rien, aujourd'hui, de ses trahisons. Il l'avait
entendue crier de douleur, quand elle avait compris qu'il l'avait si
injurieusement souponne, pouss par une matresse,--et quelle
matresse!...--Trahisons, injures, humiliations, elle n'avait plus
mme  les lui pardonner. Elle les avait oublies, dans sa piti pour
lui qui souffrait, qu'elle voyait souffrir. Pourquoi n'avait-il pas
devin plus tt la dlicatesse unique de cette me, si haute et si
fidle? Mais pourquoi elle-mme n'avait-elle pas montr plus tt,
envers un homme qu'elle aimait cependant, plus de passion dans cet
amour, plus d'ouverture de coeur, plus d'lan? Hlas! la prophtique
formule du pote antique sera toujours vraie, dans le domaine des
modestes destines prives, aussi bien que dans celui du vaste
dveloppement des socits: La Science au prix de la Douleur... Que
de fois il y faudrait ajouter: et de la Faute! Sans que la gnreuse
Valentine s'en rendt compte, cette flamme qui brillait dans ses
prunelles en ce moment venait de la fivre que la jalousie lui mettait
dans les veines, depuis qu'elle savait l'infidlit de son mari. A son
chagrin violent devant cette trahison, elle avait senti combien elle
tait  lui, en sorte que, l encore, les tnbreuses intrigues de
l'envieuse Jeanne avaient produit un rsultat justement oppos  celui
qu'elle mditait. Et comment le mari perfide n'et-il pas tabli, dans
ces instants mmes, une comparaison, crasante pour ses indignes
amours? Valentine et lui, ils avaient depuis longtemps dj vcu une
vie secrte  ct de leur vie avoue. Seulement, c'tait, lui, pour
l'outrager, et, elle, c'tait pour le servir, pour remplir une mission
de pit filiale dont elle avait,  tout prix, voulu lui viter
l'amertume... Toutes ces motions taient l, entre eux, dans la
voiture qui les emportait,--vers quelle scne suprme de tristesse et
d'agonie? Il y a dans les qualits de pre et de mre un caractre
auguste qui rend insupportable d'y associer des ides comme celles qui
allaient dsormais et pour toujours se mler chez Norbert au souvenir
de ceux dont il tait issu. Cet adultre de sa mre,--cette
condamnation infme de son vrai pre,--son nom qui n'tait pas son
nom!... Que de hontes! Que de misres! Et comme si elle et
distinctement lu dans la pense du malheureux, Valentine lui dit,
rompant la premire ce cruel silence, devant la petite maison o
l'ancien amant de Mme de Chaligny achevait de mourir:

--J'avais promis  ta mre de ne jamais t'apprendre la vrit que
s'_il_ te demandait  ses derniers moments. Adoucis-les-lui. C'est
elle qui t'en prie par moi, puisque c'est le seul cas o elle ait
voulu que tout te ft rvl... Sois sr qu'elle te voit en ce
moment... C'est peut-tre sa dernire expiation...

--Ne me demande rien en son nom, rpondit-il tout bas. Tu m'terais
mon courage.

--Ne parle pas d'elle ainsi, implora Valentine, en lui mettant sa
main sur la bouche d'un geste pouvant. Tu ne la connais pas.

--Je connais ma honte, rpondit-il, en se dgageant, et que je
porte un nom vol.

--Elle en a tant souffert! dit-elle. Ils ont tant expi! Tu
sauras... Tu sauras... Tu sauras... Elle rpta ces mots par trois
fois avec une certitude qui, mme dans l'motion de cette minute, fit
venir aux lvres du fils une question, mais dsespre:

--Qu'y a-t-il donc  savoir encore?

--Tout, rpliqua-t-elle d'un accent profond. Ce ne sont pas les
actes qu'il faut juger, dans la vie, ce sont les coeurs. Ah! cde au
tien en ce moment, mon Norbert, tu regretterais tant plus tard de
n'avoir pas aid  effacer!

                   *       *       *       *       *

Ils taient arrivs prs de la maison, devant laquelle se profilait la
silhouette du coup du mdecin. Le cocher, descendu de son sige, se
tenait prs de la porte. Il reconnut Mme de Chaligny et marcha vers
elle, comme elle s'lanait de sa voiture.

--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en devinant  sa physionomie qu'il
se passait quelque chose de nouveau.

--Il est mort, rpondit l'homme, tout bas, en montrant de la main
les fentres du premier tage de la petite maison, et, de cette voix,
si indiffrente dans sa gravit feinte, que prennent les gens du
peuple pour annoncer un vnement tragique,  l'importance duquel il
semble qu'ils participent par ce message mme.

--Il est mort... rpta Valentine, et elle saisit la main de son
mari pour lui dire: Il n'a pas pu savoir ta rponse et ton premier
refus, je te le jure... N'est-ce pas, ajouta-t-elle en s'adressant au
cocher du mdecin: C'est pendant que vous alliez d'ici  la rue
Barbet-de-Jouy qu'il a pass?

--Juste quand j'ai quitt, parat-il. Je n'ai pas eu de dtail, vous
comprenez. Comme j'arrivais tout  l'heure, le domestique, qui
rentrait de chercher le prtre, m'a racont l'accident.

Mme de Chaligny avait senti qu'en entendant cette nouvelle son mari
s'appuyait sur son bras pour ne pas tomber. Elle avait vu que
l'motion de cette mort apprise ainsi se doublait du repentir d'avoir
hsit  venir et d'avoir manqu cette occasion suprme et unique de
montrer un peu de pit filiale  celui qu'il savait son pre. C'est 
cause de cela et pour adoucir aussitt cette douleur, qu'elle avait
forc le cocher  prciser un dtail qui devait, lui semblait-il,
attnuer, du moins sur un point, l'impression subie par Norbert. Elle
put voir que la seconde rponse le laissait tout aussi troubl. Il
avait pli affreusement. Elle crut qu'il allait dfaillir. Elle
ignorait encore que l'attaque qui avait emport le malade s'tait
dclare ds la minute de sa rencontre si absolument inattendue avec
le visiteur soi-disant venu de sa part  elle, et, frissonnante, elle
le repoussa vers la voiture, en insistant:

--Tu es trop mu. Il faut que nous rentrions... Si tu veux lui dire
adieu, nous reviendrons demain...

--Non, rpondit-il. Je veux le voir, maintenant.

--Ah! mon ami!..., fit-elle tout bas. Tu leur as pardonn. Ah! que
c'est bien!

--Leur pardonner!... rpta-t-il, en mettant dans ce soupir tous les
sentiments contradictoires qui l'agitaient  cet instant: l'horreur
d'avoir t la cause, quand mme, de cette crise dernire o le moribond
avait succomb;--la rvolte encore frmissante de son honneur contre la
rvlation faite sur sa mre;--un sursaut d'humanit, malgr tout, et un
attendrissement  l'ide que l, entre les murs de ce pavillon
solitaire, venait de mourir celui que cette mre avait aim, celui dont
il tait n;--une reconnaissance, grandissante  chaque seconde, pour
l'pouse mconnue et trahie, oui, qu'il avait trahie, comme sa mre
avait trahi M. de Chaligny. Avait-il le droit de s'en indigner, de
pardonner, avait dit Valentine? Pour pardonner, ne faut-il pas avoir
le droit de condamner? Et il subissait aussi cet imprieux besoin:
revoir, avant la complte dispersion, le cadre d'objets o s'tait
droule cette longue tragdie cache  laquelle il venait d'tre initi
lui-mme si tragiquement;--contempler les traits de celui qui en avait
t le hros, de cet homme qui avait assez passionnment mu le coeur de
sa mre pour qu'elle ne l'et pas reni aprs son crime;--chercher sur
ce masque immobile la trace d'une ressemblance avec son propre visage,
la preuve de cette filiation qui lui rendrait dsormais si cruel
d'entendre seulement prononcer le nom qu'il devait continuer de porter!
Il avait, certes, sonn  cette petite porte, quelques heures
auparavant, avec une amre motion, lorsqu'il croyait tenir la preuve de
l'adultre de sa femme. Qu'tait-ce auprs du serrement de coeur qui
l'touffait maintenant!... La porte se rouvrit comme l'autre fois; il
aperut l'troit escalier, avec son tapis, ses tentures, ses tableaux, 
l'arrangement duquel sa mre avait sans doute prsid. Comme l'autre
fois, il entra dans l'antichambre, puis dans le salon-bibliothque o se
tenait  prsent le professeur Salvan, auquel dans le dsarroi de la
catastrophe, on n'avait pas transmis la premire rponse, car il
accueillit les deux nouveaux venus en leur disant:

--Je vous attendais... Il a fini de souffrir, et dans une motion
douce qu'il vous aura due, ajouta-t-il, en s'adressant  Norbert. Il
avait repris sa connaissance, et j'avais pu comprendre qu'il voulait
vous revoir. Dans ces paralysies bulbaires progressives on est
toujours  la merci d'une syncope. Elle s'est produite exactement
comme ma voiture partait. J'ai entendu le bruit des roues. Lui
aussi... Il m'a regard avec une reconnaissance!... Cinq minutes aprs
il n'tait plus... Il y avait longtemps qu'il avait fait son sacrifice
et qu'il s'tait mis en rgle. Il se pourrait bien que ce ft le plus
sr... D'ailleurs vous allez voir quel air de paix il a maintenant...
Moi je n'ai plus rien  faire ici. Je vais  d'autres misres. Il y en
a de pires, et qui n'ont pas une sainte pour les consoler...

Le mdecin avait quitt la pice, et le roulement de sa voiture, ce
dernier bruit de la vie peru une heure plus tt par le mourant, avait
annonc que ce grand savant tait en route, comme il l'avait dit, vers
d'autres misres. Celle au dvouement de laquelle son scepticisme avait
rendu justice en des termes d'une vnration attendrie, continuait, elle
aussi, sa mission de charit, accomplie, depuis des annes, dans cette
vieille maison du vieux quartier, asile jadis de tant de vocations
religieuses. Les quelques tilleuls du jardin,  l'poque o leurs
charmilles ombrageaient le prau d'un couvent, avaient vu passer sous
leurs feuilles vertes en t, dores en automne, bien des ouvrires de
consolation. Aucune n'avait eu le coeur inond d'une charit plus
pitoyable et plus brlante que cette femme, quand elle s'agenouilla dans
la chambre du mort. Elle avait pris dans sa main, de nouveau, la main de
son mari, qui, debout, regardait son pre, immobile dans son fauteuil de
malade. La soudainet des attaques rptes n'avait pas permis qu'on
transportt M. de Rayneville--rendons-lui son nom vritable--jusque
dans son lit. On avait seulement, pour prvenir tout choc dans les
convulsions, gliss sous sa tte un pais oreiller sur lequel se
dtachait un visage, dtendu maintenant, et dont l'extrme maigreur
attestait le marasme d'une physiologie use par une longue maladie. Les
lvres ne recouvraient pas tout  fait les dents, dont la pointe
brillait dans la bouche livide. Les paupires abaisses ne recouvraient
pas non plus les globes dj vitreux des yeux. Les os des joues
tendaient sous la peau, dcolore, comme colle  eux. Mais le
professeur Salvan avait dit vrai: malgr ces signes de dprissement qui
auraient d rendre cette dpouille sinistre, un apaisement s'en
dgageait, la dtente de la dlivrance enfin atteinte. Le prtre, appel
au dernier moment, et qui priait dans un autre coin de la chambre, avait
dj plac sur la poitrine du mort un crucifix sur lequel taient
croises les mains. Elles semblaient de cire, et les spasmes de la
dernire attaque en avaient comme nou les doigts. Les cheveux rares et
la barbe blanche avaient t peigns. On avait boutonn jusqu'au col le
veston de drap fin que le malade portait chez lui, et dispos un chle
sur ses jambes, sans doute pour dissimuler la contraction qui tordait
ses pieds. A une seconde, Valentine sentit, sous la pression de main de
son mari, que les ides souleves en lui par ce spectacle taient trop
douloureuses. Elle se leva, et elle l'entrana, presque malgr lui, dans
le salon attenant, o la Mme de Chaligny de 1875 souriait dans son cadre
ovale,--comme elle avait d sourire en pense, tandis qu'elle posait, 
celui pour qui elle faisait faire ce portrait.--L, srieuse,
caressante, persuasive, elle lui dit:

--Tu vas retourner rue de Varenne. Norbert, je te le demande. Je
resterai ici encore un peu pour un dernier devoir. Le tien,  toi,
c'est de leur rendre justice,  prsent, dans ton coeur... Et, de sa
main, elle montra l'image de la mre, d'abord, puis la porte de la
pice o reposait le mort. Tu entreras dans mon petit salon. Tu
chercheras dans le tiroir qui est sous la tablette de mon secrtaire
un coffret en cuir. Tu l'ouvriras... et elle dcrocha d'un bracelet
o taient appendues quelques breloques une petite clef d'or qu'elle
lui tendit. Tu y trouveras une enveloppe sur laquelle j'ai crit de
ma main: _Pour mon mari, aprs ma mort_... Tu prendras connaissance de
ce qu'elle contient... Et si tu dsires revenir ensuite ici, nous
reviendrons ensemble... C'est ta mre qui le veut...

                   *       *       *       *       *

Le fils tait  ce point us par tant de secousses, et trop violentes,
qu'il obit  sa femme, comme il et, vingt-six ans plus tt, obi 
une prire mane de celle dont l'effigie, apparue  cette mme place,
lui avait t un saisissant indice. Il prit la clef et se laissa
conduire par Valentine jusqu' la porte. Une demi-heure plus tard,
ayant trouv le coffret de cuir noir dont elle lui avait parl, et,
dans ce coffret, l'enveloppe, avec la suscription annonce, voici les
pages qu'il commena de lire. Elles taient toutes de l'criture de
Valentine et dates du 3 septembre 1897, deux jours exactement avant
la mort de la mre. Les mots tracs sur l'enveloppe taient reproduits
en tte de ces pages dont la premire ligne, par un rappel de la
tendre appellation que Valentine donnait  Mme de Chaligny, toucha
aussitt le fils aux larmes. Comme il avait t coupable de ne pas
avoir senti, lui aussi, ds cette date, ce qu'tait cette femme!
Pourquoi sa mre ne le lui avait-elle pas rvl? Quelle misre! Les
mmes silences sur lesquels il avait vcu dans son mnage, et comme
mari, il les avait connus jadis, au foyer familial, et comme enfant.
Ils tenaient aux cts obscurs et farouches de son tre, conu dans le
mensonge et dans la terreur. Portant elle-mme de tels poids sur son
coeur, comment sa mre aurait-elle pu vivre avec lui dans cette
communion qui suppose l'entire sincrit? C'est l'invitable
expiation des bonheurs dfendus que ce devoir du mystre qui ne permet
mme pas  une femme de dire  son fils quel sang coule dans ses
veines et le nom de celui qu'il devrait appeler son pre!

                   *       *       *       *       *

  _Pour mon mari, aprs ma mort_

  3 septembre 1897.


  Maman avait t si mal hier que le mdecin apprhendait qu'elle ne
  passt pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demand de la veiller,
  elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille me reposer. Sa garde
  devait me relever dans la seconde moiti de la nuit. J'avais aussitt
  compris,  son insistance passionne, qu'elle avait une recommandation
  dernire  me faire,  laquelle elle attachait une importance extrme.
  Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et
  quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce
  moment o toutes ses paroles sont encore si prcises dans ma mmoire.
  Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit
  le dpositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire.
  Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a
  confi. Je me conformerai  son dsir, en laissant aprs moi, si cela
  est ncessaire, ce tmoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-mme et
  que je n'y mle pas mes motions. Je ne pourrais pas les dire,
  d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brise, comme
  noue. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.

                   *       *       *       *       *

  Il flottait autour de l'htel un immense silence. Les voitures qui
  passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La
  paille que nous avons fait mettre sur la chausse touffait mme ce
  bruit. Je m'tais installe au chevet du lit, avec mon ouvrage que je
  n'avais pas le coeur de continuer. Je le posais sans cesse pour
  regarder le pauvre visage de cette femme qui tait encore si belle
  quand je me suis marie, et o je voyais la mort. Elle fermait les
  yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le
  courage de me parler, et quand elle releva ses paupires, je lus dans
  son regard une si intense ardeur que je devinai son dsir. J'essayai
  de la devancer, pour lui pargner un peu cet effort d'articuler qui
  lui fait si mal:

  --Vous tes tourmente, maman?... lui dis-je. Y a-t-il quelque
  chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prte.

  --Oui, rpondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, tait
  redevenu fort. Je sentis que sa dernire flamme de vie s'y consumait.
  Elle ajouta: Que c'est dur!

  Le trouble o je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:--Chre
  mre, vous tes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce
  soit  me demander, vous savez que vous m'aurez l, toujours. Attendez
  demain, aprs-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...

  --Non, rpondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de
  buis, je serai morte. C'est  prsent qu'il faut que je vous parle...
  Valentine, continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque
  entirement, par un miracle d'nergie, je vous rpte que je vais
  mourir. Je le sais. J'ai obtenu du mdecin la vrit, en lui disant
  que j'avais une affaire extrmement importante  rgler. Cette affaire,
  c'est de confier  votre honneur un secret qui ne doit tre su de
  personne, except de Norbert, peut-tre, un jour, dans deux
  circonstances que je prciserai. C'est aussi de vous charger d'une
  mission trs dlicate, trs pnible. Si elle l'est trop, vous me le
  direz. Cela, je le veux...

  --Je garderai votre secret, maman, fis-je, et si la mission n'est
  pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.

  --Merci, dit-elle... Mais pour avoir le courage de vous parler, il
  faut que je prie. Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si
  malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lvres dcolores
  rcitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais
  peur... Quand sa prire fut finie, elle me dit: Enlevez la lumire de
  la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous
  vois. Je lui obis: Venez prs de moi, reprit-elle encore, tout
  prs, et tenez-moi la main. Je lui obis de nouveau. L'treinte de
  ses doigts brlants de fivre, dans l'obscurit o nous tions
  maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au del de la
  vie,--et n'tait-ce pas la confession d'une me rellement sortie du
  monde?...--jamais je n'oublierai cela.

  --Ma fille, commena-t-elle, ce que j'ai  vous dire doit tre dit
  tout de suite. J'ai aim un homme qui n'tait pas mon mari. Cet homme
  vit toujours, et il est le pre de Norbert. Il s'appelait; elle
  insista, je dis: _il s'appelait_ Philippe de Rayneville... Sur le
  point de paratre devant Dieu et d'tre juge, pour une faute que j'ai
  pourtant bien expie, que j'expie encore  cette minute, je
  n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon
  mariage. Il tait le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous
  nous tions aims, sans nous le dire, avec l'esprance, avec la
  certitude d'une union, qu'un vnement inattendu, une brouille
  violente entre son pre et le mien, pour une question d'intrt,
  rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le
  fit voyager. La mienne me cacha qu'il ft parti par ordre. On me
  persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier  M. de Chaligny. Je
  vous rpte que je ne m'excuse pas. C'tait mal d'pouser quelqu'un
  que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon coeur.
  Ce fut plus mal de ne pas cacher  mon mari mon indiffrence  son
  gard. Ce fut trs mal, l'ayant loign de moi par ma froideur, de
  prendre prtexte de son infidlit pour justifier la mienne. Il eut
  une matresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait
  libre. J'avais retrouv Philippe dans le monde. Notre ancienne passion
  se rveilla. Je fus  lui. Il me rendit mre.

  Elle s'tait tue. Je serrai sa main avec toute la piti qui, devant
  cet aveu d'une tragdie si simple mais si poignante en son expression
  toute humaine, me remplissait l'me. De mon autre main, celle qui
  tait libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je
  fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu' peine
  supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillrent  des larmes qui
  coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette
  nuit. Pour me prouver combien cette caresse, aprs ce qu'elle venait
  de me confier, lui tait douce, elle fit le geste de me prendre cette
  main libre, et elle la posa sur ses lvres. Je n'ai jamais pleur
  moi-mme comme  ce moment-l.

                   *       *       *       *       *

  --Le pire reste  dire, reprit-elle. Quand Norbert naquit, je vous
  jure qu'il n'aurait pas reu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu
  dj un autre enfant. Je n'avais pas trouv dans ma tendresse pour ce
  premier enfant la force de rester une honnte femme. Je n'eus pas
  celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par
  tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que
  la grande fortune tait de mon ct. Ces misrables sophismes furent
  bien punis. Si je m'tais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive,
  et qui est affreux, ne ft arriv. J'tais trs riche, vous le savez.
  Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre
  garde que vous n'y prenez garde,  ces questions d'ordre matriel que
  je n'avais jamais rencontres. M. de Rayneville, lui, avait hrit des
  siens une fortune trs entame. Pour se maintenir dans ma socit, et
  y faire figure, il dpensait plus que ses revenus. La mauvaise chance,
  je l'ai su depuis, s'en mla. La faillite d'une banque o il avait
  imprudemment plac une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il
  m'avait parl, seulement!... Mais j'ignorais tout. Accul  cette
  ncessit de changer entirement sa vie, c'est--dire,--il le croyait,
  le malheureux!--de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle
  trs g, et trs fortun, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait
  un vrai besoin de cet hritage. Cet oncle mourut d'une attaque, 
  l'poque mme o Philippe tait le plus tourment. Appel  ce lit de
  mort, la tentation fut la plus forte. Il dtruisit le testament de son
  oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin,  mon
  rveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un
  journal o la dcouverte de ce faux tait raconte, et l'arrestation
  de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est
  que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il souponnait notre
  liaison. Je pensai  Norbert, et j'ai su me taire...

  --Ah! pauvre mre! m'criai-je, vous avez trop raison de dire que
  vous avez expi. Vous avez tout pay par ce dvouement  votre fils
  dans ce quart d'heure-l. Est-ce votre faute si vous vous tiez
  trompe sur ce M. de Rayneville et s'il tait un misrable?

  --Ne l'appelez pas ainsi! interrompit-elle. Quand j'avais qualifi
  de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devanc sa
  confidence. Je m'attendais  l'histoire sinistre d'un chantage. A
  l'nergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que
  ses sentiments pour le pre de Norbert n'taient pas ceux de la haine
  et du mpris. Et je l'coutai continuer:

  --Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il
  m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition
  ds ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui
  m'a permis de ne pas succomber l, tout de suite. Mon instinct de
  femme ne m'avait pas trompe... Mais et son accent se fit dsespr,
  comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la
  preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-l est de
  ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tu, parce qu'il aimait. Il
  trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour
  l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte ternelle, ineffaable,
  inexpiable... Et pourtant!... coutez, Valentine; vous me
  connaissez... Aussi vrai que je vais paratre devant Dieu, je n'ai
  jamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors.
  Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme
  qui en est o j'en suis, cela compte... H bien! je vous jure que
  Philippe n'a pas t plus coupable que celui qui tue, parce qu'il
  aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous rpte que je
  vous le jure, que de l'amour. La socit avait le droit de le frapper
  comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'excuter, comme ils
  ont fait; ses amis de ne plus le connatre. Lui-mme, il avait le
  droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi...
  Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me
  quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'tais la
  seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas
  condamn...

  --Il vit toujours? demandai-je, comme elle se taisait. Vous savez
  qu'il vit, o il vit?

  Quoique je n'aperusse pas distinctement le but o tendait ce suprme
  entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une faon qui
  m'pouvantait  l'avance, mais que j'tais dj dcide  accepter, 
  quelque oeuvre de piti envers cet homme. Sans doute elle avait
  continu d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retir
  loin de Paris, et, lui ayant cach son tat, elle apprhendait qu'une
  lettre de lui, arrive aprs la mort, ne tombt entre les mains de
  Norbert. Allait-elle me demander d'tre la messagre de la funeste
  nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volont. Pouvais-je
  deviner  quelle folie de dvouement l'avait conduite sa fidlit pour
  ce criminel par amour, dont elle tait reste la seule consolation,
  dans son dsastre? J'avais trs souvent entendu dire que le monde est
  rempli de romans cachs, plus fantastiques, dans leur ralit vcue,
  que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme
  celle-l ft possible;--qu'une femme de notre socit et pouss
  l'exaltation du sentiment jusqu' consacrer la part la meilleure de
  son existence, des annes durant,  un amant dchu;--(et de cette
  dchance!)--qu'elle et trouv le moyen de lui apporter cette aumne
  de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empch
  de se tuer;--qu'elle les et continues, ces lettres, pendant qu'il
  accomplissait sa peine;--qu'elle l'et revu, cet amant, cette peine
  accomplie;--qu'elle et pu, non pas une fois, mais cent, mais mille,
  chapper  toutes les servitudes de son rang pour aller dans une
  maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le
  rconforter dans sa dtresse, l'aider de ses conseils dans son
  relvement moral;--que cet homme coupable d'un si grand crime, n'et
  plus, sous cette influence, nourri qu'une seule pense: se montrer
  digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie
  tout entire consacre  de bonnes oeuvres;--et que les relations de
  ces deux tres se fussent prolonges ainsi, de mois en mois, pendant
  des annes, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la
  fin du dix-neuvime sicle, si positif, si brutal...--non, ce roman-l,
  je ne l'aurais jamais mme imagin, et moins encore que l'hrone ft
  la mre de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant
  sduite quand je lui avais t prsente, par sa grce fine, son
  charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'coutais frmir, dans sa
  voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:

  --... Quand tout fut dcouvert, disait-elle, il n'eut plus qu'une
  ide: me faire savoir pourquoi il avait cd  cet garement, obtenir
  mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors
  ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un
  moyen de lui rpondre. J'obtins de lui qu'il vct. J'obtins qu'il se
  laisst juger et condamner, quand il pouvait chapper par le suicide.
  Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi je _croyais_. J'ai
  toujours _cru_, mme quand je m'abandonnais  ce bonheur dfendu...
  J'eus l'vidence, ds lors, que cette horrible preuve tait notre
  chtiment  tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si
  nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et
  pour lui,  cette poque, et pour moi, qui devais couter les
  commentaires du monde sur son action, sans avoir la libert ni de le
  dfendre, ni mme de pleurer! On touffa de l'affaire ce que l'on put,
  grce  sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procs
  n'arrivt pas au public... Et les annes suivantes, pendant qu'il
  faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je
  n'embrassais jamais son fils sans me dire: le pre est l-bas...;
  sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'aprs
  ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il
  en est sorti, et que je me suis retrouve en face de lui, pour la
  premire fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas
  plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il tait en prison, une
  ironie du sort voulut qu'il hritt, par la mort subite d'un cousin
  dcd _intestat_, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le
  juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un
  quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une
  existence de charit, qui n'a eu, pendant des annes, d'autres
  vnements que des recherches de misres  soulager, et que mes
  visites... Jusqu' ce que j'aie t emprisonne dans cette chambre par
  la maladie, il ne s'est point pass de semaine, quand j'tais  Paris,
  o je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont t
  faciles. Auparavant, elles taient bien prilleuses. Je n'ai trembl
  que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui
  importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon dsespoir qu'il
  apprenne ma mort ainsi... Voil ce que j'ai voulu vous demander,
  Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre
  des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de dtruire, et puis,
  pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant,
  et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an.
  Il vous connat. Il sait par moi ce que vous tes, tout votre coeur,
  ce coeur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le
  prouve... Votre prsence lui sera la seule douceur qu'il puisse
  recevoir... Et puis, si j'ai t bonne pour vous, si vous me gardez un
  souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider  attendre le
  moment qui nous runira...

  --Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mre,
  ai-je rpondu  travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes
  coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il
  s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a
  dites encore:

  --Norbert doit toujours tout ignorer. Si pourtant la fatalit voulait
  que vous fussiez trs malade vous-mme, et expose  disparatre avant
  que son pre ne ft mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui
  encore si Philippe rclame son fils  son lit de mort... Sinon, le
  silence!

                   *       *       *       *       *

  J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une
  des deux circonstances se produit, je puisse obir vraiment  la
  pauvre femme. Je n'aurai qu' faire tenir ce tmoignage  Norbert. Ce
  ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il
  l'coute, comme je l'ai cout! Et qu'il me croie si je lui dis que
  j'ai pour elle, en ce moment o nous venons de vivre, me contre me,
  pendant cette heure d'agonie autant de vnration que de piti!

  Elle m'a dit encore que M. de Rayneville,  cette date, habite rue
  Lacpde, n11, sous le nom de _Monsieur Dumont_.

    VALENTINE.




X

PILOGUE


Il tait quatre heures de l'aprs-midi quand le fils des deux hros de
ce douloureux et mystrieux drame d'amour avait commenc de lire ces
pages, o les aveux de la morte se trouvaient rapports avec une
motion que trahissaient l'criture et la rdaction. La nuit tait
tout  fait tombe qu'il tait encore l, tenant dans ses mains ces
feuilles dont il ne pouvait pas se lasser de reprendre les phrases une
par une. C'tait comme si ces paroles prononces dans les tnbres de
la chambre d'agonie lui arrivaient, en effet, de l-bas, du
Pre-Lachaise, et du tombeau, o il avait enseveli sa mre, bien peu
de jours aprs qu'elle avait panch les secrtes amertumes de sa vie
dans cette confession suprme. Mme de Chaligny n'avait pas voulu qu'on
la dpost dans la spulture de famille. Elle s'tait fait construire,
de son vivant, dans la dernire anne, un caveau particulier, en
demandant que sur le fronton de la chapelle, son petit nom: _Armande_,
ft seul grav. Son fils s'tait conform  cette disposition du
testament de sa mre, en y voyant un de ces caprices d'hypocondrie
comme les maladies du foie, qui branlent si profondment le caractre,
en produisent souvent. Il comprenait maintenant la raison cache de
ce dsir. Il se rappelait que la tombe d' ct tait aussi toute
neuve et sans aucun nom grav encore sur le fronton d'une chapelle
presque pareille  celle de sa mre. Il s'tait tonn de cette
similitude. On lui avait rpondu que l'acqureur de ce terrain avait
fait copier le monument voisin, pour en avoir admir la simplicit
lgante. Cet acqureur, il le devinait, avait t M. de Rayneville.
L'ami et l'amie avaient rv de reposer du moins dans deux tombes
jumelles, ne pouvant tre runis dans le mme caveau. Qui
reconnatrait l'ancien homme  la mode du Paris lgant d'aprs la
guerre, le condamn pour faux, sous cette appellation anonyme, ce nom
presque impersonnel de Dumont, qui lui avait servi  dguiser sa
personnalit depuis sa sortie de prison, qui lui servirait  dguiser
la fidlit posthume de son dernier asile? Quand le fils irait
dsormais porter des fleurs, comme il avait fait au commencement de ce
mois de novembre, sur le tombeau de sa mre, le tombeau de son
vritable pre se dresserait l prs de lui, qui implorerait un regard,
une pense, un pardon... Les refuserait-il, ce pardon et cette
pense?... Non. Le changement que Valentine lui avait annonc
s'accomplissait en lui. Il lui devenait impossible de condamner ces
deux tres, dont il tait sorti. Leur faute avait t si cruellement
poursuivie par la justice vengeresse, attache aux bonheurs dfendus,
que, mme dans le coeur d'un tranger, la piti et noy la svrit.
Comment un fils n'et-il pas senti cette piti surabonder en lui,
ruisseler en larmes sur ce papier o se voyaient les taches faites par
d'autres pleurs? Et ces traces rappelaient au mari de Valentine le
tendre gnie fminin qui avait achev de purifier une aventure,
coupable  ses dbuts, quoique avec tant d'excuses,--criminelle
ensuite par l'garement d'un de ses acteurs,--ennoblie plus tard, mme
dans ce crime, par la fidlit et la douleur. Mais elle n'tait
devenue absolument dlicate que par sa femme. C'tait vers elle
qu'allait en ce moment toute son me malade. En elle seule il pouvait
se rconcilier entirement avec la morte et le mort, de l'adultre
desquels sa naissance l'avait rendu complice, malgr lui, rien que par
son nom. Ils avaient fait pire. Ils avaient transmis  son tre le
plus intime les violentes contradictions de leurs actes et de leurs
sensibilits. Ce qu'il avait en lui d'lev et de fier, cet instinctif
apptit de noblesse qui l'avait toujours fait souffrir du mensonge,
dans sa trahison envers Valentine, il le leur devait. Le romanesque
trange de leur liaison dmontrait assez que ces amants avaient du
moins respect leurs coeurs. Ils avaient t dans la passion et non
pas dans l'intrigue et la galanterie. Sa faiblesse lamentable de
volont devant certaines tentations, c'tait eux encore. Le pch de
leur amour avait pass dans son sang, et aussi les motions du danger
qu'ils avaient d subir pour se donner l'un  l'autre. Ce qu'il avait
de farouchement timide en drivait, et cette ombrageuse, cette
maladive susceptibilit, l'obstacle dress depuis tant d'annes entre
sa femme et lui, aprs s'tre dress entre lui et sa mre. Pour que la
mourante ne l'et pas pris comme confident,  cette minute suprme, il
fallait qu'il et laiss grandir entre eux ces paisseurs de silence
que dchirent seules des catastrophes comme celle qu'il subissait...
Voil les ides qui se levaient de ces feuillets, dj un peu jaunis,
pour cet homme, soudain mis en face de la plus bouleversante des
rvlations,--ides encore mles et indtermines, confuses et
incertaines. Elles ne se dessinaient pas dans sa rflexion en si vives
artes. Elles le possdaient dj cependant, et elles se condensaient,
elles se ramassaient dans une reconnaissance passionne pour Valentine,
dans un besoin de lui payer en tendresse, en culte, en rvrence,
tout ce quelle avait fait pour la mourante de la confession d'abord,
pour le solitaire de la rue Lacpde ensuite, pour lui-mme, Norbert,
enfin! Le jeu naturel des vnements allait trop vite lui fournir
l'occasion de la prouver, cette gratitude, et, comme il arrive, quand
on s'est plac dans certaines situations d'une ambigut insoluble, ce
retour au respect de son foyer ne pouvait s'accomplir qu'aux dpens de
celle qui le lui avait fait profaner.

A travers le va-et-vient de ces ides, et absorb comme il tait par
l'vocation de sa mre, rendue vivante  nouveau dans ces paroles de
son agonie, il avait oubli o il tait, et qu'avant le dner sa femme
recevait d'habitude dans ce petit salon. Les domestiques taient
entrs pour vaquer  leur service ordinaire, allumer les lampes,
fermer les volets et les rideaux, prparer la table  th. Norbert n'y
avait pas pris garde. Il et d prvoir que Mme de La Node, aprs la
manire dont il l'avait quitte ce matin, accourrait certainement aux
nouvelles par cette fin d'aprs-midi. Le petit six heures de
Valentine tait un prtexte trop commode. Mais Norbert avait
compltement dsappris l'existence de sa matresse. Certains accidents
de la destine ressemblent vraiment  ces cataclysmes, au sortir
desquels,--un incendie comme celui du bazar de la Charit, un
tremblement de terre comme celui de la Martinique,--l'homme qui en
rchappe devient, en quelques heures, un individu nouveau. La secousse,
nerveuse et sentimentale  la fois, a t trop forte. Ce tmoin d'un
dsastre presque dconcertant pour la raison ne pourra plus retrouver
ni ses joies ni ses douleurs d'avant, ni jamais oublier la commotion
subie. Il avait vingt-cinq ans ce matin,  prsent il en a soixante,
il en a cent. Il se jouait de lui-mme et de la vie. Elle l'a branle
jusque dans son arrire-fond. Son insouciance est aussi finie que sa
jeunesse. Un autre ne se connaissait pas, ni son propre coeur. Il
allait se cherchant des motions compliques  travers des expriences
o il n'arrivait pas  se plaire vraiment. Ces facticits s'effacent
d'un coup. Elles s'anantissent, par la seule entre en lui d'une
impression si forte, si mordante, que rien n'a plus de saveur  ct.
Ce dernier cas tait celui de Norbert de Chaligny. Son intrigue avec
Jeanne, o les sens avaient eu la plus grande part, ne pouvait plus
l'intresser, sinon comme un remords, aprs les heures brlantes qu'il
venait de vivre. Il ne se l'tait plus mme rappele, cette intrigue,
durant cette aprs-midi, que pour se reprocher amrement d'avoir tant
mconnu Valentine. Aussi lui fut-ce une surprise, toute mle de gne
et d'irritation, que de voir sa matresse entrer dans le petit salon
de sa femme, comme elle y entra, sans se faire annoncer, et quand il
avait encore dans les mains les feuilles dpositaires du terrible
secret. Mme de La Node avait dpens, elle, son aprs-midi en courses
et en visites, avec cette ide fixe: Chaligny est  la maison de la
rue Lacpde... Que s'y passe-t-il?... Toutes sortes d'hypothses
avaient tour  tour surgi devant sa pense, depuis celle du meurtre,
qu'elle avait de nouveau reprise et de nouveau chasse comme
intolrable, pour descendre jusqu' celle, beaucoup plus vraisemblable,
et en partie conforme aux faits, d'une enqute auprs des boutiquiers
voisins. Elle connaissait trop bien Norbert pour n'tre pas sre que,
lui ayant promis le silence auprs de Valentine, il tiendrait sa
parole. Que risquait-elle  passer  l'htel Chaligny? Et elle y avait
pass. On lui avait dit en bas que Mme la marquise n'tait pas rentre,
mais que M. le marquis tait l. Jeanne tait donc monte, comme tant
d'autres fois, soi-disant pour attendre sa cousine, en ralit pour
avoir avec Norbert quelques instants de tte--tte, o elle le
confesserait. Elle vit, ds le premier coup d'oeil, qu'il continuait
d'tre bien troubl. Ce secrtaire d'autre part, avec son tiroir 
demi-ouvert; ce coffret de cuir qu'elle savait appartenir  sa cousine,
ouvert lui aussi; cette lettre dont elle ne reconnut pas l'criture,
car Norbert tendit aussitt sa main sur la page; ce geste mme, et le
sursaut de surprise qu'il ne dissimula point,--ces divers signes
s'accordaient trop bien  l'tat de violence et de soupon o elle
avait laiss le mari jaloux. Elle crut qu'ayant chou rue Lacpde
dans son enqute autour de la maison suspecte, il avait pris le parti
de forcer la cachette o Valentine enfermait sa correspondance. Il
tait en train d'y surprendre la preuve aprs laquelle le doute ne
serait plus possible. Son passionn dsir que sa rivale heureuse de
tant d'annes ft enfin perdue et  jamais clata dans ce cri par
lequel l'envieuse,  peine entre dans la pice, interrogea son amant:

--Tu n'as rien pu savoir l-bas?... De qui est cette lettre?...
Valentine...

--Arrtez-vous, Jeanne, interrompit Chaligny en se levant, et sa
main continuait de poser sur la lettre, pour la dfendre, Je ne peux
pas vous permettre de me parler de Valentine... Vous vous tes
trompe... continua-t-il avec une fermet imprative et qui ne
supportait pas la rplique. Oui, insista-t-il, vous vous tes
trompe, dans ce que vous m'avez crit et dit sur elle... Vous tiez
de bonne foi. Je ne vous adresse aucun reproche. Mais je vous demande
que jamais aucune allusion ne soit plus faite entre nous  des choses
dont je dois ne plus mme me souvenir pour continuer  m'estimer...

Mme de La Node avait cout cette protestation, pour elle si
compltement inattendue, avec une stupeur qui, pendant une minute, la
paralysa. Elle lisait, sur la physionomie de cet homme, qu'elle avait
toujours trouv hsitant et complexe, une rsolution si nette, si
vive! Par quels procds la visiteuse du pavillon de la rue Lacpde
avait-elle retourn cette volont, si vacillante d'habitude, en ce
moment si fixe? Jeanne n'avait aucune donne qui lui permt de
rpondre  cette question. Absolument persuade que sa cousine tait
coupable, comment lui et-elle accord, une seconde, le crdit de
supposer ces procds loyaux et sincres? A une amie qui serait venue
lui demander conseil en pareille circonstance, elle aurait, sans aucun
doute, indiqu, comme la seule voie  suivre, une apparente
condescendance  l'illusion d'un mari, complaisamment abus malgr
l'vidence. La haine contre l'pouse triomphante fut en cet instant
plus forte chez la matresse que le gnie de la ruse, et, avec un
accent de mauvaise ironie, elle repartit:

--C'est heureux que vous ne doutiez pas de ma bonne foi. Je vous en
remercie... Ce que je vous ai crit et dit, pour parler comme vous, je
vous l'ai crit et je vous l'ai dit, pour qui? Pour vous... Il vous
plat de ne plus en tenir aucun compte, aprs vous tre mis,  ce
sujet, dans un tel tat que vous m'avez fait peur. Je ne suis venue
ici, ce soir, qu' cause de cela, et parce que j'tais inquite de
votre violence. Valentine a t assez adroite pour russir o j'ai
chou. Elle a calm votre fureur. Tant mieux pour elle!... Mais vous,
de votre ct, souvenez-vous bien que le jour o vous voudrez me
reparler d'elle et des prtendues rvlations qu'une parente ou des
amis lui auraient faites, je ne vous laisserai pas aller plus loin.
J'en ai assez d'tre toujours sacrifie...

Norbert la regarda sans lui rpondre. Il venait de communier avec une
me magnifique dans une de ces crises o l'extrme douleur exalte en
nous comme un nouveau sens, auquel toute sincrit est perceptible et
tout mensonge. Il apercevait  cette minute, avec une vidence
affreuse, le fond mme du coeur de Jeanne:--la passion de cette femme
pour lui n'avait jamais t faite que de sa haine pour Valentine!--Sa
longue faiblesse lui interdisait des reproches qui, manant de lui,
eussent t aussi ridicules qu'odieux. Sachant, d'autre part, ce qu'il
savait maintenant, rien que d'entendre sa matresse prononcer le nom
de cette femme admirable lui semblait une profanation, contre laquelle
son honneur protestait. Il se rsigna donc  se taire, pour marquer
mieux sa volont de couper court  une explication insoutenable, et il
commena de mettre de l'ordre dans le secrtaire, replaant les
feuilles du Tmoignage dans leur enveloppe, cette enveloppe dans le
coffret, et comme il refermait le coffret lui-mme avec la petite clef
d'or, Jeanne, qui avait vu depuis des annes cette petite breloque au
bracelet de Valentine, clata soudain de ce rire insolent qu'elle
avait eu ces derniers jours,  deux reprises, on l'a vu. A ces deux
reprises, Norbert avait sursaut sous l'outrage. Cette fois encore, il
frmit et ses mains tremblrent. Mais pas une question n'chappa de
ses lvres,  laquelle l'autre pt rattacher une nouvelle insinuation.
Aurait-elle eu, si ce tte--tte s'tait prolong, l'audace de braver
la colre contenue dont elle voyait son amant dvor? Que cette clef
ft entre les mains du mari qu'elle avait laiss follement souponneux,
qu'elle retrouvait si trangement rassur, aprs des indices si
accusateurs, c'tait la preuve, pour elle, qu'une scne avait eu lieu
entre les poux. Presse par Norbert, Valentine avait employ cette
ruse dernire des femmes traques: exiger une inquisition, rclamer
que leurs papiers intimes soient fouills pendant leur absence. Elles
ont tout prpar, pour que cette recherche aboutisse  un aveuglement
dfinitif de leur dupe. Jugeant sa cousine  sa propre mesure, Jeanne
de La Node interprtait de la sorte un revirement, si extraordinaire
qu'elle n'y avait pas cru d'abord, qu'elle y croyait  peine.
Allait-elle articuler cette nouvelle accusation et provoquer, de la
part de cet homme qui, rsolu  rompre avec elle, se contraignait pour
ne pas la brutaliser, une explosion de rvolte et de mpris? L'arrive
inopine de Valentine elle-mme vint pargner  l'envieuse cette
mauvaise action. Inquite de son mari, qu'elle savait en train de lire
cette confession de la morte, et tout puise d'avoir accompli, rue
Lacpde, un funbre devoir, la noble femme avait tressailli d'une
suprme douleur quand elle avait su que Jeanne l'attendait.--On se
souvient qu'elle s'tait dbattue pendant des heures, depuis que sa
tante Nerestaing lui avait parl, contre des preuves indiscutables.
(La Node avait communiqu  la douairire, entre autre pices, un
rapport d'une agence, prcisant le nom d'un htel de province o les
deux amants avaient pass deux jours, et la date. Cette date tait
exactement celle d'un voyage simultan qu'avaient fait Norbert et
Jeanne.) Puis le bruit de voix chapp du petit salon et la volte-face
de son mari averti avaient eu raison des derniers doutes de la
confiante Valentine.--On se souvient encore que dans cette me tout
dvouement, toute gnrosit, la vision de la souffrance du fils si
terriblement clair sur sa mre avait t toute puissante. La piti
l'avait emport. La morsure de la jalousie l'avait reprise  son seuil,
si aigu qu'elle hsita pour entrer dans la pice o causaient les
deux coupables. Son motion avait t telle qu'une minute elle s'tait
appuye contre le mur, dans le corridor qui prcdait le petit salon.
C'est alors que, se rappelant l'treinte dont la main de son mari
avait serr sa main, d'abord  la descente du fiacre, quand la
nouvelle de la mort de M. de Rayneville leur avait t annonce
brusquement, puis auprs du fauteuil o l'ancien ami de Mme de
Chaligny tait tendu, immobile  jamais, elle sentit de nouveau
combien cet homme, faible et passionn, avait besoin d'elle. En mme
temps,--car elle tait femme,--le dsir la prit de lui prouver la
noblesse d'un coeur qu'il avait mconnu, en prsence mme de celle
pour laquelle il l'avait mconnu. Elle se dit:--Je ne dois pas savoir
ces vilenies. C'est ma seule vengeance... Et elle trouva l'nergie de
pousser la porte du salon et de saluer Mme de La Node des mmes mots
qu'elle et employs, huit jours auparavant, lorsqu'elle ne
souponnait rellement rien:

--Je suis en retard, c'est impardonnable pour une femme qui n'a pas
de jour... Tu m'excuseras, Jeanne... Mais tu aurais d prparer le
th. Veux-tu le faire pendant que je vais ter mon chapeau?

--Je suis un peu presse, rpondit l'autre. J'tais seulement venue
demander de tes nouvelles. Je m'en vais. Je suis moi-mme attendue rue
Barbet et en retard. Et, regardant Norbert avec des yeux d'une
impudeur et d'une duret singulires: Ton mari tait si impatient de
te voir rentrer que je suis videmment de trop... Elle fixa sa
cousine d'un regard o brlait son ancienne haine, exaspre par
l'chec, inattendu et pour elle inexplicable, d'une attaque o elle
avait tant cru triompher. Il y avait aussi dans ce regard une pire
ironie et plus insultante, celle d'une femme qui, mentalement, dit 
une autre: Tu peux mettre dedans cet imbcile, mais moi, non, ma
petite... Et tout haut: Je suppose que vous avez beaucoup de choses
 vous raconter. Je vous laisse aux joies du mnage...

Elle sortit sur cette parole qui, dans sa bouche, avait une si
insolente signification. Norbert et Valentine avaient galement senti
la cruaut voulue de ce persiflage. Ils restrent quelques instants
sans se parler; puis, s'agenouillant devant sa femme, et lui prenant
les mains dans ses mains jointes, le mari infidle dit presque tout
bas:

--Sera-ce assez de toute ma vie pour tout te payer?...

--Me payer, et de quoi? rpondit-elle. De ce que je t'ai aim sans
savoir te le montrer? Tu le vois maintenant. Je ne suis pas 
plaindre. Et elle ajouta, forant Norbert  se relever et appuyant sa
tte lasse sur l'paule de cet homme qu'elle sentait enfin  elle:
Ceux qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui se sont aims sincrement
et qui n'en avaient pas le droit; ceux qui n'ont pu tre vrais avec
eux-mmes sans mentir aux autres... _Les_ plains-tu? implora-t-elle.

--Je _les_ plains, rpondit-il, et dans l'motion inexprimable de
tant de tristesses et de tant de remords, de tant de magnanimit et de
tant d'erreurs, ces deux tres changrent le premier baiser d'amour
qu'il eussent l'un et l'autre donn et reu.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette histoire d'un romanesque pisode, droul dans le monde le moins
romanesque qui soit, la haute socit parisienne, ne serait pas
complte si le chroniqueur ne transcrivait pas--sans commentaires,
comme on dit en style de gazette--ce bout de dialogue surpris un soir
du printemps dernier, au thtre dans l'arrire-fond d'une baignoire
o il figurait,  son habitude, moins pour la pice joue sur les
planches (c'tait d'ailleurs une apologie en rgle de l'union libre),
que pour celle ou celles qu'il pouvait deviner dans la salle. L'une
des interlocutrices tait Mme de Bonnivet, dj nomme, et Saveuse,
dj nomm aussi. Ignorant l'un et l'autre qu'ils parlaient devant un
tmoin autrement renseign qu'eux-mmes, ils potinaient:

--Vous savez la nouvelle?, disait-il, Mme de La Node pouse un
Amricain extrmement riche, un M. Harris, de New-York, le cousin du
premier mari de la princesse d'Ardea.

--a, c'est d'une amie, rpondait-elle. Si elle vit aux tats-Unis,
nous n'aurons pas une femme divorce de plus  recevoir ou  ne pas
recevoir, suivant les jours. Est-il bien au moins, cet Harris?

--Un charmant homme, joli garon et trs amoureux d'elle, dit
Saveuse.

--Allons! Tant mieux! reprit Mme de Bonnivet. Vrai. Elle avait bien
droit  un peu de bonheur aprs que Chaligny l'a lche si
indignement. Nous allons le revoir, ce triste personnage. Maintenant
que Jeanne quitte Paris, Valentine lui permettra peut-tre d'y
revenir. Douze mois de campagne depuis l'an dernier et un enfant, je
trouve a dgotant d'indiscrtion. Peut-elle mieux apprendre au monde
qu'elle tait trompe et qu'elle a pardonn?

--Vous ne savez donc pas, insista Saveuse, qu'ils ne s'appellent
plus ou ne vont plus s'appeler Chaligny. Ils sont en instance pour
relever le nom de Nerestaing...

--A cause du chteau. a, c'est trop _snob_, rpliqua-t-elle en
ricanant.

                   *       *       *       *       *

Il y a quelque chose d'aussi profond que les eaux tranquilles et que
les belles mes silencieuses. C'est l'ignorance ou la mchancet des
_amis_ du monde et surtout des _amies_.


  Dcembre 1902.




LES PAS DANS LES PAS

_A Carlo Placci._


Quand j'tais enfant, j'ai lu quelque part cette lgende d'une me du
purgatoire: elle ne devait entrer au ciel qu'aprs tre revenue sur la
terre  tous les endroits o, vivante, ses pas s'taient poss, afin
d'effacer toutes les traces de ses dmarches coupables, afin de
recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses. Que de fois je
me suis rappel ce symbole, en constatant que ds ce monde le sort
nous force de remettre sans cesse nos pas dans nos pas, et il nous
faut retrouver, aux dtours dsappris de nos anciens chemins, le
fantme de l'homme que nous fmes un jour! Le plus souvent ces
rencontres trop prcises avec le pass n'ont d'autre effet qu'une
motion, aussitt exorcise qu'prouve. Il y a une imprieuse magie
du rel, clbre par Goethe. Le prsent, disait-il, a tous les
droits!... Oui, pour un hros de l'action, robuste comme lui. Pour
certaines sensibilits, au contraire, ou plus fines ou plus faibles,
ces soudaines rentres sur les routes de jadis deviennent l'occasion
de drames intimes d'une mlancolie singulire. Ce sont six tragdies
morales de cet ordre que j'ai runies et appeles, par ressouvenir de
cette lointaine lgende: _Les pas dans les pas_.




LE COB ROUAN


I

Ils sont nombreux, trs nombreux, les Parisiens et les trangers qui
ont reu, ces temps derniers, la lettre de faire part de la mort
d'Hippolyte Perron-Dumnil. Ayant dbut dans le monde aux environs de
1860, et n'ayant pas cess, jusqu'au moment o il tomba malade, en
dcembre 1902, de figurer dans tous les endroits o la mode veut que
l'on s'amuse, qui cet homme spirituel et si fin ne connaissait-il pas?
Je dis: qui ne connaissait-il pas? Car ses yeux aigus ne se trompaient
gure sur les gens, tandis que lui-mme, le causeur volontiers
sceptique, tait connu dans la vrit de sa nature, par si peu de
personnes! Le hasard d'une rencontre m'ayant rvl un trait follement
romanesque de cet aimable railleur, l'ide m'est venue de relater
cette dj lointaine rencontre. Ce sera ma faon de lui rendre hommage,
puisque, absent de Paris, je n'ai pas pu suivre son convoi. Cette
histoire ne ressemble gure aux propos qui se sont certainement tenus
sur le dfunt lors de cet enterrement. Pour le public, Perron-Dumnil,
avec son joli tour de conversation, n'tait pourtant qu'une varit du
type immortel si merveilleusement croqu par Molire: _Le Bourgeois
gentilhomme_. Oh! la plus rare, la plus dlicate des varits, un
bourgeois gentilhomme si avis qu'il avait trouv le moyen d'avoir du
got dans un personnage qui risque si aisment d'tre ridicule!
Jugez-en: fils d'un avocat d'affaires qui se trouvait avoir rendu un
signal service  M. de Morny, Perron est entr dans la socit par le
salon du clbre duc, et il a su manoeuvrer de manire qu'il a vcu et
qu'il est mort membre du Jockey! Il est vrai qu'il datait d'une des
lections du sige. Que j'ai entendu souvent des malveillants se faire
un succs aux dpens de ce causeur envi,--quand il n'tait pas l,
--en racontant qu'il avait travers les lignes prussiennes pour venir
poser sa candidature dans le seul ballottage o il et quelque chance
d'tre lu! C'tait une calomnie, car il s'tait engag, fort
bravement et fort simplement, ds le dbut de la guerre, et s'il se
trouvait dans la garnison de Paris, c'tait fortuit. Il a profit de
la chose, et il a pass, grce  un parrainage bien choisi. On peut
trouver que c'tait l penser  de bien frivoles intrts dans une
heure bien tragique, mais son admission dans le plus aristocratique de
nos cercles n'ayant pas empch le nouveau membre de recevoir une
balle  Montretout, comment le blmer d'une petite ambition sociale,
associe au plus mle courage? D'ailleurs, si vous l'avez pratiqu,
vous a-t-il jamais fait une allusion qui vous laisst entendre qu'il
ft du club? A-t-il davantage essay, lui qui frquentait intimement
chez les duchesses, de dtacher le du de son second nom, et
d'intercaler une s entre l'e et le n de Mnil? Perron du Mesnil,
c'tait bien tentant. Il est rest Perron-Dumnil comme feu son pre,
ce qui ne l'empchait pas, tout comme le Monsieur Jourdain de la
comdie--quel trait d'un matre!--d'avoir les prtentions les plus
plbiennes aux sports nobles. Seulement Monsieur Jourdain y est
grotesque, et Perron-Dumnil y excellait. Il a t un escrimeur
impeccable, un premier fusil, un bon paumier. Il a eu le bouton d'un
des grands quipages de Seine-et-Marne, le tout avec cet air d'amateur
qui convient aux gens de qualit, lesquels savent tout sans avoir
rien appris. Perron-Dumnil, lui, avait tout appris, avec une
application si dissimule qu'il semblait n tout ce qu'il tait
devenu. Il s'tait fait amateur en art, galement, ayant dcouvert
que, de nos jours, une collection vaut un titre. Il a travaill dans
une partie rare, et pas trop coteuse: les dessins des matres
franais du dix-neuvime sicle. Il en avait un muse, petit mais
choisi, qu'il a lgu  Chantilly, par souvenir d'une amiti
princire. Et voil encore une de ses supriorits: la vente
profitable rpugnait  son personnage. Sa collection l'avait mis en
rapport avec bien des peintres et des sculpteurs; pas un qui puisse
l'accuser d'une de ces carottes habituelles aux Mcnes du monde. Il
a men bien des dames de la socit dans des ateliers, pour ces
visites aux tableaux ou aux marbres indits dont elles sont si
friandes. Pas une qui puisse l'accuser d'un de ces brocantages
fructueux en portraits et en bustes, autre procd favori des Mcnes!

Ce sont l des qualits exquises,--on peut les possder au plus haut
degr et n'tre en aucune manire un hros de roman.--Et pourtant!...
Avoir du got comme en avait Perron, c'est aussi avoir l'esprit trs
dlicat et une perception trs aigu des nuances. C'est donc goter la
vie dans sa vrit, et contrairement au prjug qui veut que tout
passionn soit un imaginatif, j'oserai affirmer qu'il est au contraire
un raliste et qu'il sent d'autant plus fortement s'il sent plus
juste. Cette loi fut en tout cas exacte pour le sduisant compagnon
dont je viens d'esquisser un crayon tout extrieur. Voici maintenant
l'anecdote sentimentale o il fut ml d'une manire qui n'tonnera
pas ses quelques intimes.


II

La rencontre qui m'initia aux cts les plus cachs de cette
sensibilit si discrte remonte  dix ans tantt. Je passais l'hiver
prs de Toulon, et ma principale distraction tait d'aller chasser
dans ces pittoresques marais de la presqu'le de Giens, en face
d'Hyres, qui donnent, par les journes embrumes de janvier,--il y en
a mme en Provence,--un aspect de paysage de l'Ouest  ce coin si
mridional. A franc parler, cette chasse n'tait le plus souvent qu'un
prtexte  longues promenades sur les grves et sous les pins de
l'admirable presqu'le, o je djeunais solitairement. Je redescendais
ensuite  la Tour-Fondue, en face de Porquerolles, prendre une
diligence qui faisait alors, l'aprs-midi, la correspondance entre
Toulon et le bateau des les. Existe-t-il un paysage sur la Rivire
qui surpasse en charme de sauvagerie douce cette anse de la
Tour-Fondue?... C'est un fortin ruin, dont les fondations sont
habilles de cette verte et forte plante grasse que les gens du pays
appellent sorcies, ou pieds de sorcires. En face, et par del une
passe de deux mille mtres, le petit village de Porquerolles dtache
ses maisons claires sur la masse sombre de l'immense bois qui couvre
toute l'le. Du ct de Giens, au contraire, dvalent des pentes
revtues de grands anthmys en fleurs, d'odorants narcisses, de larges
violettes. De hautes cannes sches servent de haies. On se croirait
sur une des plages de Ploponse, tant l'endroit est solitaire et peu
touch, la mer intime et libre, l'air transparent, le vent mordant et
lger, la cte dcoupe et hospitalire, et l'on s'tonne que le vieux
matelot provenal, qui manoeuvre ce bateau des les, ne vous crie pas,
en jetant son amarre et sautant sur le rocher, le kalimera de Patras,
au lieu du bonnjo de Toulon...

Ce matin-l, j'avais accompli ce programme de la chasse-prtexte avec
une telle conscience que je n'avais mme pas tir un coup de fusil.
Mon carnier tait parfaitement vide lorsque vers les deux heures
j'arrivai  la Tour-Fondue. Je m'assis, comme d'habitude, sur une des
pierres du vieux bastion, et tout en coutant la plainte de la mer, je
regardais la grosse barque du passeur s'approcher  pleines voiles. Je
ne me doutais gure qu'une des trois personnes dont j'apercevais les
silhouettes au-dessus du bastingage de ce courrier des les tait de
ma connaissance... Je crois voir encore le rapide glissement du bateau,
le dtail de plus en plus distinct de ses agrs, la subite
inclinaison de la grande voile. Cette manoeuvre dcouvrit soudain les
passagers, et, avec une stupeur si entire que je faillis n'en pas
croire mes yeux, je reconnais Perron!... C'tait bien lui!... Par
derrire la large face tanne et comme gaufre de rides du patron de
la chaloupe, et  ct d'une indigne de Porquerolles charge de
paniers, c'tait bien, sous la clart brillante de cette aprs-midi
mridional, cette physionomie expressive du spirituel compagnon 
ct duquel je m'tais assis  d'innombrables dners. C'tait bien ce
visage maigre, auquel une savante entente de la coiffure, de la
moustache et de la barbiche donnait un peu un masque  la Clouet.
C'taient ces yeux bruns et agiles qui observent tout, cette bouche
sinueuse d'o un mot gai va partir, ce corps rest si souple par la
vertu de l'exercice, et aussi par ce don que les Parisiens de cette
espce ont de n'avoir leur ge que pour mourir. C'tait cette tenue de
l'homme vraiment lgant, dsespoir des imitateurs, qui faisait
qu'avec un feutre rabattu par devant contre le soleil, un pardessus en
toffe rugueuse contre les paquets de mer, et des bottines jaunes 
grosses semelles contre les cailloux des mauvaises routes, un
Perron-Dumnil,  tout prs de cinquante-cinq ans, gardait une
tournure de seigneur. Lui aussi m'avait reconnu, avec moins
d'tonnement car il me savait sur la Cte, et, me sembla-t-il aussitt,
avec moins de plaisir. Pourtant lorsqu'il eut saut du bateau  terre,
sans s'aider du bras du passeur, malgr son demi-sicle ds lors trs
rvolu, sa poigne de main fut aussi cordiale qu' l'ordinaire, et
comme  l'ordinaire il eut ce petit flegme un peu affect qui tait le
sien--la note britannique de l'homme de sport.

--Vous ici! m'tais-je cri. Avouez tout de mme que pour un
hasard, voil un hasard, et bien extraordinaire...

--Mais pas si extraordinaire, rpliqua-t-il. Je vous savais prs de
Toulon. Je me proposais mme d'aller sonner  votre porte et de vous
dire un bonjour, demain, avant de repartir pour Nice, o l'on
m'attend...

--Et quand tes-vous arriv? lui demandai-je.

--Il y a deux jours, rpondit-il, et, coupant court d'avance  ma
question: Je ne vous ai pas prvenu pour ne pas vous dranger. J'ai
bien fait, insista-t-il, en montrant mon fusil: j'aurais gn votre
chasse. Et vous, et il hocha sa tte malicieusement, peut-tre la
mienne... Et il conclut: Ce n'est pas tout  fait la mme...

--Je parierais qu'il s'agit d'une trouvaille pour le muse?
interrogeai-je.

--De celui de la rue de La Baume? fit-il. C'est son adresse de
Paris. Pas le moins du monde. Ne pariez pas. Vous perdriez. Il s'agit
de ce muse-ci, ajouta-t-il, en se touchant le front. Il
s'interrompit de cette phrase nigmatique pour rgler le montant de
son passage au patron de la barque qui prenait cong de lui, avec
l'assent que vous entendez:

--Vous l'avais-je jur mon billet que nous serions  la Tour en
avance sur la diligence? Il y a trente-cinq ans que je fais la navette
entre l'le et la cte. Je ne suis pas arriv plus de sept fois aprs
eusse. Je les ai comptes... Et il y en a de la mer par les gros
temps, monsieur, ce qu'il y en a!... J'ai t marin, monsieur. J'ai
doubl le cap Horn en 50, la Bonne-Esprance en 52, tous les mauvais
endroits. Des vagues comme dans ce goulet de Porquerolles, je n'en ai
jamais vu... Je vole dessus avec a, et il montra sa chaloupe, comme
un oiseau...

--Un oiseau du Midi, fit Perron.

---T! monsieur, vous croyez que je blague!... rpondit le Provenal,
en riant fort et le premier d'une innocente pigramme qu'il avait
comprise. Avec ou sans le Kalimera, tous ces riverains de la
Mditerrane sont des Grecs, par la rapidit et la subtilit de
l'intelligence. a n'empche pas que nous sommes l depuis un quart
d'heure, et qu'eusse ils pointent seulement au haut de la cte...
Une antique patache, peinte en jaune, apparaissait, en effet,  cinq
cents mtres, et commenait de descendre le ruban de la route, presque
bleu sous cette lumire, qui runit cette pointe extrme de la
presqu'le au grand chemin de Giens  Hyres. Non moins bon Mridional
que le marin lui-mme, le cocher qui conduisait cette lourde diligence
avait lanc ses trois chevaux  cette descente. C'est au grand trot,
le fouet claquant, comme un dvorateur d'espaces, qu'il dvala vers
nous, sans voir encore la barque amarre dans l'anse. Le patron, lui,
mettant ses deux mains en porte-voix, cria, aussitt qu'il fut 
porte:

--N'esquinte pas tes rosses, Baptistin. Ton Pernod est dj pay...
Et le mien aussi, ajouta-t-il. Son oeil finaud cligna entre ses
paupires, sur lesquelles l'ge avait dpos de doubles paisseurs de
chair, et, sur cette allusion  une gageure quotidiennement gagne qui
lui assurait son verre d'absinthe sans dbours, il se dirigea vers une
baraque en bois,  demi-dissimule par les cannes. Une enseigne
mirifique s'y talait, trace grossirement au pinceau, et avec de la
couleur rouge: Bar-picerie des Iles d'Or...

--Tout finit par des apritifs, dans ce pays, me dit mon compagnon
en regardant s'en aller le marin, qui marchait vers la boutique en
roulant des jambes--ces vieilles jambes o il tenait tant d'annes de
mer: Et l'on parle des ravages de l'alcoolisme! Il a soixante-dix
ans. Quel beau vieillard!...

--Pour de la couleur, rpondis-je, il a de la couleur! Mais ce
n'est pas de lui tout de mme que vous parliez, quand vous m'avez dit
que vous tiez ici  cause du muse, et, faisant le mme geste que
lui tout  l'heure, si j'ai bien compris votre faon de poser votre
doigt sur votre front...

--Ah! le muse vous intrigue? fit-il en riant, j'appelle ainsi mes
souvenirs. Et c'est un joli souvenir que je suis venu retrouver ici,
tout btement.

--Vous connaissiez donc dj ce pays? lui demandai-je.

--J'y ai pass deux mois d'hiver, voici dix-sept ans, rpondit-il.
Prparez-vous  tre plus tonn que tout  l'heure, quand vous
m'avez reconnu dans le bateau du passeur. J'ai failli m'y marier...

--Je comprends: d'avoir chapp au pril conjugal, c'est l le joli
souvenir? interrogeai-je.

--Non, dit-il, mais d'avoir t assez amoureux ou de m'tre cru
assez amoureux pour avoir l'ide de cette folie... Et,  ce propos,
continua-t-il si vite que je n'eus pas le temps de le questionner
davantage, vous savez qui pouse... Et il me cita le nom d'un de nos
amis communs, dont les journaux m'avaient, en effet, annonc le
mariage. J'avais espr une confidence. Ce sont nos vraies chasses, 
nous autres crivains. Perron-Dumnil en avait eu la tentation une
seconde, puis il y rpugnait,--l'un et l'autre, impulsivement, comme
il arrive, ft-on un individu aussi surveill, aussi pioch que lui.
On allait commencer de se raconter, et soudain une pudeur vous arrte
court qu'il faut respecter. On ne provoque pas certaines effusions. Il
convient de leur laisser leur temps. Quoique ma curiosit ft trs
vive de savoir le dtail du mystrieux roman que supposait ce
plerinage  ces paysages ignors de Provence, je n'essayai pas de
ramener de ce ct la conversation. Nous nous mmes  changer toutes
sortes de propos parfaitement impersonnels, causant de celui-ci et de
celle-l, de livres nouveaux et de pices de thtre, que sais-je?
Nous allions et venions sur l'troite berge, en attendant que les
apritifs de trois heures fussent bus et que la diligence repartt
au trot de ses trois haridelles efflanques. Le conducteur leur avait
donn de quoi manger dans leurs musettes de toile, affichant ainsi son
intention de ne reprendre la route que sa soif bien apaise. Je ne
souponnais gure, et mon compagnon pas davantage, qu'un des trois
misrables canassons, chargs de voiturer les voyageurs et les paquets
de cette crique  Toulon, s'tait trouv ml, comme acteur,  ce
joli souvenir, pars, pour l'homme de cinquante-cinq ans, entre
Porquerolles et les orangers d'Hyres!...


III

Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-picerie. Avec une
familiarit toute semblable  celle du matre de la barque, il nous
annona le dpart imminent de sa diligence:

--Ce sera vite fait de charger, nous dit-il, il n'y a rien ni
personne. Et penser qu' certains voyages l'essieu crie du poids des
marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est  vous, messieurs. Si
je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine...
Prfrez-vous l'intrieur ou la banquette?

--C'est  vous de rpondre, dis-je  mon camarade. Comment
avez-vous voyag ce matin?...

--J'ai pris une voiture particulire, que j'ai renvoye trs
sottement. On m'avait cont que j'aurais un bateau  vapeur de
Porquerolles  Toulon. Je comptais revenir par l. Toujours le Midi!
On m'avait tromp, pour rien, pour le plaisir--pour mon plaisir,
puisque je vous ai trouv. Escaladons la banquette, voulez-vous? Nous
aurons le panorama d'Hyres et de sa rade, tout le temps,  la
descente. Il en vaut la peine...

Nous voil donc assis sous la bche et juste au-dessus du sige du
cocher, lequel sortit une dernire fois de la guinguette, en roulant 
peu prs autant que notre ami le batelier, qui avait doubl le cap
Horn en 50. Les raisons de ce roulis-ci taient moins rassurantes. Au
temps qu'il mit  dbarrasser ses btes de leurs musettes,  la
difficult de son ascension sur le marchepied de l'chelle, 
l'embrouillement de ses guides dans ses mains hsitantes, nous
eussions eu le droit de redouter sa conduite, n'tait que de notre
haut observatoire nous constations chez les trois chevaux des
anatomies de tout repos. Ils taient si maigres, si efflanqus, avec
des croupes si aigus, des os si visibles sous la peau, que la
possibilit de l'accident s'vanouissait  les regarder... Mais, dans
cet trange pays, les animaux et les personnes drouteront toujours
notre observation du Nord. Ces trois squelettes  crinires et 
quatre pieds n'eurent pas plutt senti le coup de main sur leur mors,
qu'ils enlevrent la vieille guimbarde, retentissante d'un bruit de
ferrailles et de vitres mal assujetties, avec l'allgresse la plus
dconcertante.

--Ils ne nous laisseront pas en route, sr, nous dit Baptistin en
claquant son fouet et se tournant vers nous. Ils en ont, un sang!...
Le patron les achte toujours  fin de saison,  des trangers. Ces
trois-l sont des anglais, et un cheval anglais, quand il a mang
notre avoine, c'est du vent qui a got du feu... a va!... a va!...
Croiriez-vous que celui-l,  gauche, le rouan, attrape une bonne
pice de vingt-trois ans. Et il en prend encore son plein collier...
Et connaissant avec a, pchre!... Regardez ses oreilles, quand je
lui parle: T! va donc, Miomandre...

--Il s'appelle Miomandre, demandai-je, quel singulier nom?...

--Ce n'est pas un nom d'animal, sr, reprit l'homme en haussant les
paules. Et celui du milieu qui s'appelle Smith et l'autre
Tardieu!... C'est des noms de gens. Une manie de M. Besse, le patron.
Quand il achte un cheval, il le baptise d'aprs son propritaire.
Smith, c'tait un _Inglish_, un gnral, qui vivait dans le Ceinturon;
je vous montrerai sa maison en passant. Il est mort d'une attaque. On
a tout vendu  la crie. Il avait cette bte depuis quinze jours. Elle
tait arrive d'Angleterre par eau. Elle n'avait pas cinq ans. Le
patron l'a eue pour cinq cent cinquante francs. Le gnral l'avait
paye trois mille!... Il ne l'avait pas attele trois fois. Mille
francs la promenade. T! ce n'est pas donn.

--Tardieu, c'tait un mdecin, venu pour une saison. Il croyait
prendre le client, avec cette jument qui _esteppait_ plus haut que sa
tte. Le _pvre_!... Un mdecin de plus ici, o rien que de respirer
cet air, gotez-le-moi, on est guri!... C'est sa bourse qui l'est
devenue, malade. Le patron lui en a tir, un coup de fusil! Pour trois
cents, et cinquante au cocher, il a eu la bte. Et elle lui en a
rapport, des billets de mille. Il la faisait courir au sulki.
Aujourd'hui elle trane la diligence. Misre de nous, quand on devient
vieux!... Et Miomandre, lui, s'il pouvait causer, il vous en conterait
une vie de cocagne, quand il tait cheval de dame! C'taient des gens
de Paris qui l'avaient. Ils l'ont men ici trois ans. Ils soignaient
un parent qui devait pouser leur fille. La demoiselle montait ce
cheval. Son frre l'accompagnait. Elle s'est marie avec le malade. Et
c'est elle qui est morte, d'une fivre qu'elle a prise, trois mois
aprs ce mariage. Son mari est mort aussi, presque tout de suite. Il
s'est tu de dsespoir. On a tout vendu, et vite, vite, vous
comprenez... Le patron a pay Miomandre, plus cher, six cents francs.
Mais ils ont t bien placs!... Il y a quinze ans au moins de tout
cela, et il travaille encore... Vous me direz: il est millionnaire,
alors, votre M. Besse... T! Que non. Il y a la concurrence de Hyres,
d'abord. Nous sommes deux diligences pour ce service de la Tour. Nous
n'allions que jusqu' La Garde d'o est M. Besse. Il nous faut aller 
Toulon, maintenant. Et voyez, je suis vide... Et puis la casse! Il y
en a dans la partie, sr, et nous en avons men abattre, des btes,
que nous avions depuis un mois!... Plus de cent!... Mais ils
s'endorment!... Hue donc, Smith! Hue, Tardieu! Hue, Miomandre!...

Je n'aime rien tant que ces discours populaires qui ramassent en
quelques phrases le raccourci d'un petit monde: ce patron de voitures,
ce Besse, immobile dans son village de La Garde comme une araigne au
centre de sa toile, et agrippant, au bon moment, les btes importes
par ceux que Baptistin, en brave _moco_, appelait les trangers,
--les trois tragdies rsumes dans l'histoire de la vente de ces
trois chevaux,--ces trois chevaux eux-mmes, ces restes d'excellents
serviteurs, besognant jusqu' la mort dans les brancards d'une voiture
publique, aprs avoir t soigns, mignonns, mnags,--les
tarasconades de l'ivrogne, son humour attendrie, qui plaignait
vaguement la mlancolie du sort des btes et les traitait bien;--tout
m'avait charm dans son rcit. J'en avais oubli mon compagnon, et je
demeurai bien tonn de sentir sa main se poser sur mon bras, comme je
me prparais  pousser le cocher pour qu'il continut son pittoresque
propos. Je me retournai. Je vis que cette physionomie si avenante, si
sociable, exprimait une contrarit pousse jusqu' la douleur:

--Vous souffrez? lui demandai-je vivement.

--Ne faites pas davantage parler cet homme, me dit-il tout bas, je
vous expliquerai pourquoi... Mais, pour Dieu! qu'il se taise!...

Il avait profr cette prire avec une expression si impatiente de
tous ses traits, l'nervement o je le voyais, contrastait si fort
avec la lgret coutumire de ses ironies que je lui obis. Quoiqu'en
me parlant du joli souvenir qu'il avait voulu retrouver entre Hyres
et Porquerolles, il ne se ft pas dparti de son ton d'homme de got,
 cette histoire,--sa rticence subite me l'avait prouv--lui tenait
au coeur plus profondment qu'il ne l'avouait et peut-tre ne se
l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystrieuse,
tout seul, dans ces parages peu frquents et peu confortables, si ce
projet de mariage manqu, dont il m'avait parl, n'et pas t trs
srieux quand il l'avait conu? videmment un des trois noms prononcs
par le cocher y tait ml: Smith?... Tardieu?... Miomandre?... me
rptai-je, en me taisant moi-mme, et je regardais s'enlever les
croupes maigres. Je me figurais tour  tour l'hrone des nigmatiques
demi-fianailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du
gnral anglais, comme une des clientes du mdecin, comme une parente
ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes,
assise sur le cob rouan, si piteusement dchu... Pourquoi ne
pensais-je pas  Mlle Miomandre elle-mme? Cette hypothse, la vraie,
ne me venait pas  l'esprit,  cause du dtail que le cocher avait
donn sur les conditions de son sjour dans ce pays. Ce cocher se
taisait, lui aussi, maintenant. Il commenait de sommeiller vaguement,
sans lcher ses rnes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des
excellentes btes n'avait pas besoin d'tre dirig. Elles prenaient la
droite de la chausse, naturellement, quand un appel un peu nergique,
pouss par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrire, et
l'ivrogne se rveillait juste assez pour laisser la place
rglementaire. Nous descendmes ainsi vers Hyres, pendant prs d'une
demi-heure, sur la chausse carrossable qui longe le vaste tang des
Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Dumnil s'tait promis de
contempler eut beau se dployer devant nos yeux, les caps qui
gardaient Toulon  gauche, puis la colline de Costebelle seme de
villas, et domine par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa
montagne, la noble ruine de son chteau, la chane des Maures, 
droite, le promontoire de Brganon, et la mer partout, dans les
dchiquetages de cette vaste ligne de cte--une mer si bleue, si douce,
si caressante au regard!--Mon camarade ne desserra pas les lvres une
fois pour laisser chapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir
d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage,
qu'il fixait obstinment. Je respectai son silence. C'tait respecter
une motion dont je le voyais possd et dont j'eus un signe
indiscutable lorsqu' un moment de la route il m'interpella lui-mme.
Nous tions arrivs  l'extrmit de la chausse, au bord d'une petite
fort de pins maritimes, qui spare les marais salants de la mer. Il
me demanda, avec une voix presque altre:

--Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons  la plage, 
travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture l-bas,
nous gagnerons Hyres  pied...

Rien qu' la faon dont il s'engagea dans un certain sentier, aprs
que nous emes pris cong de la diligence et de Baptistin, j'aurais
devin que cette place tait associe de trs prs aux images dont
l'vocation l'avait si vivement brutalis tout  l'heure. Vraiment,
avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres tales en
parasol, avec le jeu du soleil dj baiss sur les troncs rougetres,
avec les clairires o blanchissaient les longues tiges sches des
asphodles de l'autre anne, cette pinde tait un endroit unique, o
se rappeler, o revivre tout haut des impressions passionnes et fines,
des heures dlicates et brlantes! C'est l ainsi que je reus la
confession de cet homme si dlicat dont je n'avais jusqu'ici connu que
l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connat-on jamais le coeur,
dans le monde o nous nous tions rencontrs? Que de hasards il avait
fallu pour que nous en vinssions  cheminer ainsi, dans les sentiers
de ce petit bois, moi l'coutant, et lui parlant, dans toute la
sincrit de son tre le plus intime!...


IV

Il disait, o  peu prs:--... Vous comprendrez le saisissement dont
je vous ai donn le spectacle,--je m'en excuse,--quand vous saurez que
cette personne avec qui j'ai rv de me marier, ici mme, s'appelait
Mlle Miomandre. Irne Miomandre, rpta-t-il, Irne Miomandre!...
J'ai eu la folie, la niaiserie, si vous voulez, de venir chercher ici
son fantme, un peu de l'attendrissement que j'ai prouv auprs
d'elle. Quand vous vieillirez, vous connatrez ces nostalgies!... Et
puis cette rencontre est-elle assez grotesque, de ce grotesque navrant
comme la vie seule en invente! Que reste-t-il de son passage ici?
Cette antique rosse, que j'ai trop bien reconnue, quand cet ivrogne a
prononc son nom, ce fut le charmant cheval sur lequel je l'ai vue
galoper, non pas une fois, mais dix, mais vingt, son frre et moi la
suivant, sur toutes les routes de ce pays, tenez, dans ce chemin mme
o nous sommes!... Tout le temps que nous avons mis  longer l'tang,
je m'hypnotisais  le revoir, ce cheval, tel qu'il tait: si
coquettement doubl, ses larges reins souples, son garrot nettement
attach, sa tte qu'il portait si bien, ses jambes de cerf, et Irne
sur la selle, sa taille ronde et mince, sa grce un peu sauvage...
Elle tait l, me regardant de ses yeux clairs, trs gris, presque
ples, dans son visage un peu long, aux traits menus, dont
l'expression habituelle tait un attirant mlange de curiosit et de
rserve, de caprice et de surveillance de soi. Elle n'tait pas trs
rgulirement jolie, mais si intressante, par ce que l'on devinait en
elle de frmissant et de contenu, de spontan et de rflchi, tout
ensemble. On la sentait si honnte, si chaste, et si attire par la
vie en mme temps, si nave et si intelligente! Je revoyais ses
cheveux blonds, masss sous le chapeau rond, son teint frais sous son
voile, son sein qui battait sous le corsage ajust aprs des courses
trop rapides, sa petite main qui tenait lgrement les rnes, et, sous
elle, son cob, si allant, si perant et si sage, si heureux, et-on
dit, de la porter... Et maintenant, cette pauvre chose, cette chine
pele dans ces ignobles harnais, cette tte pendante, ces paules
corches, ces boulets gros comme mon poing... Le cheval est devenu
cela. Et elle?...

Il s'arrta une minute, en fermant les paupires. La vision de la
morte dans son tombeau, plus hideusement dgrade encore que sa
monture d'autrefois, avait surgi devant lui. Les sensibilits les plus
frivoles prouvent cette amertume, quand elles ralisent la vieillesse,
la dchance invitable et la fin. Ce frisson animal, qui est une des
formes secrtes de la peur de la mort, ne frmissait-il pas dans la
petite rvolte nerveuse de cet picurien? Il l'avait tant connu, lui
aussi, cet attrait de la vie dont il venait de me parler  propos de
cette jeune fille. Il s'y tait si librement abandonn, et il arrivait
 l'ge o il faut apprendre  dire adieu. Pourtant, sa mlancolie
avait une nuance plus noble. La suite de son rcit le prouvera:

--... Comment le pre d'Irne avait-il trouv cette bte admirable
pour sa fille, alors qu'il s'y connaissait en chevaux  peu prs comme
en peinture, et que nous autres, qui avons mont toute notre vie, nous
sommes rgulirement enrosss? O avait-il dcouvert ce cheval
tonnant, qui tenait du cob du pays de Galles et du cob de la
New-Forest. Vous savez? Ces poneys qui descendent de quelques talons
andalous de l'Armada, jets sur la cte anglaise par la tempte?...
Surtout, comment avait-il eu cette fille, si fire et si fine, si
demoiselle, dans le sens aristocratique de ce joli vieux mot,
aujourd'hui gt? Il avait fort honorablement fait une fortune dans la
commission et l'exportation. Vous avez d voir, comme moi, des
annonces: Maison Miomandre, Richard frres et fils, Successeurs.
C'tait un bon vivant, trs infatu de son argent, bouffi de vanit
nave, aimant  rappeler sans cesse qu'il tait le fils de ses oeuvres,
lui; qu'il avait commenc sans un sou de capital, lui... Enfin,
c'tait le type du parvenu qui tale ses origines, plus insupportable
que le parvenu qui les cache. Le snobisme est un hommage rendu  la
bonne ducation par la mauvaise. M. Miomandre tait du moins, les
manires  part, un trs brave homme, et sympathique  force de
cordialit. Il tait veuf, avec un fils qui lui ressemblait et une
fille qui ressemblait sans doute  sa mre. Il faut pourtant bien
tenir de quelqu'un... Comment je les avais connus? Oh! c'est trs
simple et trs terre  terre. J'avais eu, en plein dcembre,  Paris,
une forte crise d'influenza. Mon mdecin, me voyant traner des crises
d'insomnie qui n'en finissaient pas, prononce le grand mot de
surmenage. Il m'envoie dans le Midi, en m'ordonnant une station calme,
o je n'eusse pas d'motions. Vous connaissez encore cette formule,
qu'ils vous dictent doctoralement: Pas d'motions!... Ils en parlent
 leur aise. C'tait m'interdire Monte-Carlo, Cannes, Nice. Je
dbarque donc  Hyres, toujours sur le conseil de la facult.
J'arrive  une heure. A deux je m'installe dans mon htel. A trois,
j'avais rencontr un camarade de Paris, comme vous venez de me
rencontrer. A quatre et demie, il me mne au cercle. A cinq, j'avais
fait la connaissance de Miomandre et de son fils,--il s'appelait
Gaston, je me rappelle,--et d'un neveu, Ren, le fils d'une soeur. A
six j'avais figur dans une partie de poker, avec deux des hommes. A
sept, en nous quittant, le pre Miomandre nous avait dit,  mon ami et
 moi: On fait un peu de musique  la maison, ce soir, voulez-vous y
venir? Mon ami avait accept, moi aussi, malgr ma ferme intention de
ne pas me rendre  cette invitation, lance tout de go, avec cette
bonhomie bourgeoise que j'abomine. Un peu de crmonie, quelle prime
d'assurance contre les raseurs! Et puis, mon ami insiste: Venez donc,
a ne vous engage  rien, et il y a une fille charmante. Bref,  neuf
heures et demie, j'entrais dans l'norme villa--la plus riche de
l'endroit bien entendu--que les Miomandre occupaient, avec la tante et
le neveu Ren. Un autre trait de moeurs bourgeoises que j'abomine plus
encore, cette vie en tribu! Et  neuf heures trente-cinq, j'tais
prsent  Irne... L'entendez-vous, le mdecin: Un endroit calme...
Pas de monde, pas de jeu, pas de petites dames... Pas d'motions
surtout... Pas d'motions!

--Celles-l ne sont pas bien dangereuses, interrompis-je.
Avouerai-je que j'tais du? L'exprience aurait d me l'apprendre
depuis longtemps: toutes les histoires d'amour se ressemblent, ou
presque, comme tous les printemps et toutes les roses. C'est exquis
quand on est en train d'en jouir, et trs banal quand on essaie de
ressusciter ce charme pour d'autres. J'avais attendu mieux, d'un
Perron-Dumnil, que cette aventure d'un Parisien de la haute vie
rencontrant dans une ville d'hiver la fille d'un industriel enrichi,
se laissant piper par ses beaux yeux, ayant envie de l'pouser, et, 
fin de saison, reprenant sagement le train pour rintgrer son
appartement de clibataire... Donc, pensant malgr moi tout haut:
C'est gal, je ne vous vois pas gendre chez les Miomandre! En voil
un mariage qui aurait fait du bruit!

--Vous n'avez pas connu Irne, rpondit-il, gravement et tristement.
Mais je sais... Une grce de femme, on ne la fait pas comprendre.
Vous jugerez pourtant de ce qu'elle tait, par ce qui me reste  vous
dire... On venait  Hyres, dans cette famille,  cause du cousin, qui
tait dlicat de la poitrine. Il tait fianc  Mlle Miomandre, mais
sans qu'on en parlt. L'ami qui m'avait servi d'introducteur ne put
donc m'avertir. Sans quoi je ne me serais point laiss prendre aux
jolies manires de cette enfant. Je n'ai pas, dans mon existence,
troubl un seul bonheur arrang. Je remarquai bien, ds le premier
soir, que ce jeune homme regardait souvent sa cousine. Il avait une
physionomie souffrante et plus menue que celle des autres membres de
la tribu, plus analogue  celle de la jeune fille. Je pensai qu'il
avait pour elle le sentiment classique du petit cousin, et je n'y pris
pas garde davantage, tout occup que j'tais  m'tonner, quand tant
de princesses ont un air de femme de chambre, que cette fille d'un
bourgeois si voisin du peuple et naturellement cet air de
princesse... Un fait vous rsumera mon impression de cette soire.
Irne m'avait racont que son grand plaisir tait de faire de longues
promenades  cheval. Le lendemain matin j'envoyais une dpche, pour
qu'on m'adresst une jument que vous m'avez connue, une baie, avec
trois balzanes... Vous ne vous rappelez pas? Non? Je l'ai garde si
longtemps!... Et, quatre jours aprs cette prsentation, Mlle
Miomandre, sortie avec son frre, me rencontrait, comme par hasard,
trottant avec Manette sur ces routes si dures, si dures! La pauvre
bte a failli y laisser ses pieds... Et la semaine d'aprs, nous
commencions, elle, le frre, et moi,  faire ensemble des expditions
quasi quotidiennes, et je me sentais devenir aussi btement amoureux
que si je n'eusse pas gagn la neurasthnie que la facult m'avait
envoy gurir en Provence,  collectionner un nombre convenable de
gentils souvenirs fminins...

--Et le petit-cousin, que disait-il de ces promenades? demandai-je.

--Il me faisait trs froide mine, reprit Perron-Dumnil, et je
continuais  n'y prendre pas garde, d'autant plus que les attitudes de
la jeune fille  mon gard furent tout de suite assez singulires pour
ne plus me permettre de penser  rien, sinon  elle, et encore  elle.
Je vous ai dit qu'il y avait dans son dlicat visage un mlange
inexprimable de curiosit et de rserve. C'taient aussi les deux
traits marquants de son caractre, et je reconnus vite qu'elle tait,
en effet, l'une et l'autre avec moi:--une curieuse  qui le prestige
de ma toute modeste situation parisienne en imposait,--une sauvage 
laquelle une intimit grandissante, avec un homme diffrent de ceux
qu'elle voyait d'habitude, infligeait un frisson de crainte... Vous le
savez comme moi, mieux que moi, puisque c'est votre mtier d'observer:
les sphres diverses du monde, ou plutt des mondes franais, se
pntrent trs peu. Vous savez aussi quelle fascination puissante
certaines de ces sphres exercent sur certaines autres... Une petite
Miomandre a beau n'avoir d'autres relations que le milieu de
commerants cossus o elle est ne, elle est alle aux courses
quelquefois, au spectacle,  Trouville une semaine l't,  Nice et 
Monte-Carlo une semaine l'hiver. Elle a lu dans les journaux des
comptes rendus de toutes les premires,--celles du thtre et les
autres. Elle s'est form ainsi une vague et fantastique ide d'un
Olympe social, et la prsence d'un personnage, si mince soit-il, dont
elle a vu le nom imprim parmi les figurants de cet Olympe, ne peut
pas ne pas mouvoir un peu sa jeune imagination, surtout si ce
personnage lui laisse voir qu'il s'intresse  elle, qu'elle
l'impressionne, elle aussi, d'une faon toute particulire. Je lisais
cet intrt grandissant dans ses jeunes yeux clairs. Je voyais qu'ils
se fixaient sur moi, quand elle me croyait occup ailleurs, avec un
regard d'une observation minutieuse et enfantinement tonne. Je
m'approchais, et elle commenait  me poser toutes sortes de questions,
sur des choses du monde, sur mes voyages, sur des crivains et des
artistes clbres... Puis elle se taisait subitement, elle me quittait
et  peine me rpondait-elle, si je m'avisais de vouloir causer de
nouveau. Qu'elle ft ainsi dans les runions o je frquentais  cause
d'elle, je le comprenais  cause des commentaires possibles. Mais il
en tait de mme dans ces courses  cheval o nous n'tions que trois,
et son frre comptait si peu! Quoiqu'il montt fort convenablement, et
une bte si paisible qu'Irne l'avait surnomme Fauteuil, il tait
toujours pendu  la bride, et il commentait, pour notre plus grande
joie,  sa soeur et  moi, les moindres incidents du chemin. Je crois
l'entendre: Pas si vite, Irne, je ne peux pas tenir mon cheval...
Bon! Le chemin de fer! Il va avoir peur... Un tronc d'arbre coup; il
ne les aime pas, il va me faire un cart... Et le cob rouan
ralentissait son allure pour que Fauteuil n'allonget pas trop la
sienne, et l'on attendait,  distance, que le train ft pass, et l'on
vitait les jonches d'arbres coups, quitte  converser devant le
peureux, comme s'il n'tait pas l, sans qu'il penst  rien qu'aux
mobiles oreilles de son cheval, inquiet quand elles se penchaient et
quand elles se tenaient droites. Le chaperonnage de ce bouffe rendait
plus significatives encore les sautes d'humeur de la jeune fille. Elle
et t une coquette finie qu'elle ne s'y ft pas prise d'une autre
manire. Il y et eu pourtant cette diffrence que je ne me fusse sans
doute pas laiss duper  son jeu. L'ensorcellement qu'elle exera
bientt sur moi venait de ce que ces caprices de sa sympathie, tantt
donne, tantt retire, n'taient justement pas de la coquetterie.
Elle se montrait comme elle tait, ingale, parce qu'elle prouvait
tour  tour de l'attrait vers moi et des remords d'avoir cd  cet
attrait,--tantt gracieuse  m'enlever le peu de raison qui me restait,
parce que je lui plaisais infiniment, ou, sinon moi, la sorte
d'existence que je lui reprsentais;--tantt maussade, parce qu'elle
ne voulait pas tre entrane au del d'un point, ni dans ses manires,
ni surtout dans son coeur. Ce point, elle tait sans cesse au del ou
en de... Autour de ce petit drame sentimental que je sentais
s'baucher en elle, d'une me de jeune fille qui palpite d'ardeur et
de terreur, qui veut et ne veut pas, qui va aimer et qui n'aime pas
encore, imaginez la lumire et les horizons de cette merveilleuse
Provence. Vous la connaissez, et la prise qu'elle a sur tout l'tre,
par ses alternances de journes idalement tides et de soires si
fraches, par la qualit vibrante de son air et l'ivresse qu'elle vous
met au sang, par la morsure caressante de ses brises, o l'on sent 
la fois des armes de fleurs et la crudit des neiges des montagnes...
Tenez: celle de maintenant... Et vous comprendrez qu'il arriva un
moment o je vis dans la vulgarit du pre Miomandre la plus
dlicieuse bonhomie, dans la nigauderie de Gaston la plus aimable
simplicit. Bref, je vous rpte que si jamais j'ai pens au mariage
srieusement, c'est cette fois... Je savais toutes les objections.
Elles se dispersaient en poussire comme les mottes de terre sous les
sabots du cob rouan, de Manette ou de Fauteuil, dans nos chevauches
le long de ces grves... Cet enfant n'avait pas d'alliances? Je
n'aurais pas les bnfices d'un beau cousinage? Soit! On la recevrait
d'abord  cause de moi; puis, quand on l'aurait vue une fois,  cause
d'elle... Et dj elle m'apparaissait, dans le costume de l'quipage
dont je suis, chassant  ct de moi, et son succs, et mon
orgueil!... Et sans succs et sans orgueil, je me l'imaginais mienne,
tout simplement, et j'avais le petit frisson qui prcde les grands
bonheurs... ou les grandes sottises...

Comme il prononait ces mots, nous tions arrivs  un carrefour. Il
s'arrta un instant, pour s'orienter. Il prit  gauche, et nous nous
trouvmes dans une espce de vallonnement que traverse une petite
rivire, avec deux berges assez abruptes. Il s'arrta derechef, parut
hsiter et, me montrant l'endroit:

--... Nous y sommes. dit-il, sans se soucier de continuer son rcit
avec ordre. J'arrive tout de suite  l'pisode dfinitif. Ce fut
d'ailleurs le premier et le dernier, et il se passa ici... oui, ici...
Essayez donc de vous figurer Irne Miomandre telle que je vous l'ai
dcrite, et voyez-la qui dbouche du bois, et qui arrive au galop de
son cob, droit sur cette petite rivire, moi  dix pas, sur Manette,
et le frre l-bas, tirant sur le filet, tirant sur le mors, les bras
casss  retenir Fauteuil, qui s'obstine  suivre le train de ses
camarades... Irne est devant la rivire. Le cob hsite. Elle
l'enlve. Il saute. Manette saute aussi, et Fauteuil aurait bien envie
d'en faire autant. Son cavalier ne le lui permet pas. Il nous
interpelle. Il est furieux.--O vais-je vous retrouver
maintenant?...--A la plage, lui crie sa soeur. Va plus bas
chercher le pont... et, se tournant vers moi, aussitt que nous avons
fait quelque dix mtres sous bois: --J'ai voulu que nous fussions
seuls, Monsieur Dumnil, commena-t-elle, parce que je dois avoir
avec vous un entretien trs grave... Il y avait deux mois que durait,
en s'aggravant chaque jour, cet trange tat que j'ai essay de vous
peindre. Il y avait une semaine qu' la suite d'un bal o elle avait
t presque familire, mieux encore, presque tendre, elle avait
affect de me fuir. Pourtant c'tait elle-mme qui, par son frre,
m'avait fait demander de sortir avec eux ce matin,--dans quel but?
L'audacieuse action qu'elle venait de se permettre pour nous assurer
un tte--tte avait d coter beaucoup  sa modestie. Quand je ne
l'aurais pas devin  son regard, un signe me l'aurait rvl: les
secouements de tte de son cheval indiquaient qu'elle lui tourmentait
la bouche, sans mme s'en apercevoir, par la nervosit de sa main,
d'ordinaire si fixe. Qu'allait-elle me dire? L'vidence que je
touchais  une minute solennelle de cette trange aventure, o je
m'tais laiss entraner, me fit,  moi aussi, battre le coeur. Jamais
elle n'avait t plus jolie, et le frmissement que je sentais courir
dans ses fines paules, l'moi qui lui gonflait la gorge, l'impatience
de son pied qui, involontairement, touchait sans cesse du talon le
flanc de son cob et le faisait se grandir, animaient sa beaut
virginale d'une vie passionne et pure tout ensemble. Elle tait si
jeune fille, et cependant c'tait la femme qui allait me parler, je le
sentais--ma femme, pensais-je, si je le veux... Et le rve se
faisait ralit dans mon dsir, tandis que je lui rpondais:

--Je suis prt  vous couter, Mademoiselle... et j'ajoutai, dans un
demi-sourire, pour encourager sa timidit, et la mienne peut-tre. A
quelque ge que l'on soit, on ne devient jamais amoureux, sans devenir
timide: Et j'ai un peu peur...

--J'ai d'abord un aveu  vous faire, dit-elle: Si je vous l'avais
fait plus tt, rien de ce qui arrive ne serait arriv. Je n'ai pas t
libre de parler. Ma famille, vous avez pu le constater, a des ides
trs strictes sur certains points. Mon pre et ma tante n'admettent
pas que l'on annonce des fianailles, sans annoncer en mme temps la
date du mariage... Je suis fiance, depuis un an,  mon cousin Ren.
Nous devons nous marier quand il sera rtabli. Je vous demande de me
garder le secret. Maintenant que vous le savez, je peux parler
librement...

--Je vous garderai le secret, Mademoiselle, je vous en donne ma
parole, mais...--et la subite douleur dont cette dclaration
inattendue m'avait frapp passa dans ma voix, quoi que j'en
eusse.--Mais c'est vrai. Vous me deviez peut-tre de m'apprendre plus
tt que vous n'tiez pas libre...

--Oui, rpliqua-t-elle avec une fermet singulire, celle de
quelqu'un qui, obissant  l'appel imprieux de sa conscience, ne
mnage plus rien ni personne: Je vous le devais, et je me le devais 
moi-mme. Mon excuse est que je n'ai pas compris d'abord ce qui se
passait en moi... Monsieur Dumnil... Et elle me regardait bien en
face, de ses grands yeux, o je lisais une angoisse: Si vous tes un
honnte homme, quittez Hyres, allez-vous-en...

--Quitter Hyres? M'en aller? rptai-je. Elle avait un sens si
clair, cette phrase! Du moins, le sens m'en paraissait si clair, que
j'osai ajouter: Ah! Mademoiselle, si mon attitude a pu fournir un
prtexte  la malveillance, je suis prt  vous obir, mais cette
promesse mme que je vous fais de partir, si vous l'exigez vraiment,
me donne le droit de vous dire, moi aussi, des paroles que je ne me
serais jamais permises... Pensez  celles que vous venez de
prononcer... Si ce n'est pas  cause des propos qui ont pu courir que
vous me demandez de renoncer  une intimit si douce, pour moi, plus
que douce maintenant, ncessaire, si c'est parce que vous redoutez _ce
qui se passe en vous_,--pardon, ce sont vos mots,--alors,
permettez-moi...

--Non, je ne vous permets pas, interrompit-elle, et un flot de sang
empourpra ses joues minces. Ce qui se passe en moi, ce n'est pas ce
que vous croyez... J'irai jusqu'au bout, continua-t-elle, aprs un
visible effort de tout son tre, en me regardant de nouveau firement
et bien en face. Mes sentiments ne sont pas ceux d'une jeune fille
qui, ayant engag sa parole  un homme, s'aperoit qu'elle s'est
trompe et n'ose pas se dgager. Non, je ne me suis pas trompe. Non,
je n'ai pas cess d'aimer mon fianc. Je l'aime, et je n'aime personne
d'autre, entendez-vous, personne d'autre... C'est la vraie Irne qui
vous parle en ce moment, c'est la vraie Irne qui sent et qui pense
ainsi... Mais il y a une autre Irne en moi, je l'avoue, que je ne
connais pas, que je ne comprends pas, qui m'pouvante... Elle a
toujours exist, un peu. J'ai toujours, malgr moi, rv d'un autre
sort, d'un autre milieu, d'autres motions. A ces chimres, je l'avoue
encore, votre arrive ici a donn comme une forme... Oui. J'ai entrevu
une autre existence... Je l'ai entrevue, rpta-t-elle, d'une voix
profonde, et je n'en veux pas. Je ne l'aurais pas plutt qu'elle me
ferait horreur,  cause de ce qu'il aurait fallu sacrifier pour
l'avoir... Dj la souffrance que je lis dans les yeux de Ren au
retour me rend insupportables nos innocentes promenades. Que serait-ce,
si... Et puis... Elle semblait avoir oubli ma prsence maintenant,
et elle se parlait tout haut sa pense: Et puis, ce monde o
j'entrerais, ce ne serait pas mon monde... J'ai tant rflchi, ces
jours derniers, tant compris pourquoi celles de mes amies qui se sont
maries hors de leur cercle de famille ont t malheureuses... Elles
n'avaient t fidles ni  elles-mmes, ni aux leurs... Je vous le
rpte, Monsieur Dumnil... Elle tait redevenue ple et une
rsolution implacable brillait dans ses prunelles. J'aime mon fianc,
je l'aime profondment, absolument, avec ce que j'ai de meilleur en
moi... Si vous tes un honnte homme, ne me tentez pas... Quittez
Hyres, allez-vous-en...

Je crois bien vous avoir rpt presque exactement les termes dont se
servit cette trange fille. Je ne peux pas vous rendre son accent, son
visage, la souffrance dont elle tait videmment dchire, et qui se
traduisit soudain par la seule action dont elle ft capable aprs ce
discours: elle s'enfuit. Avant que je n'eusse eu mme le temps de
commencer  lui rpondre, elle avait raccourci les rnes de son cheval,
frapp de sa cravache presque avec violence l'paule du cob, qui
bondit en avant sous cette brutalit inusite. Cette mince alle
cavalire que vous voyez serpenter sous bois existait dj. Irne s'y
enfonait au grand galop de sa bte... J'avais mis, moi-mme, ma
jument au galop, pouvant pour elle du train dont nous allions dans
ce sentier, troit et sinueux,  travers des troncs d'arbres si
rapprochs... Tout  coup je pousse un cri. Je venais de voir Mlle
Miomandre plier en arrire, et glisser de sa selle, tandis que le
cob rouan,  qui elle avait sans doute, en tombant, donn sur la
bouche un -coup violent, bondissait de ct. Il s'arrta net,
d'ailleurs, et attendit, les naseaux frmissants, la tte droite,
comme s'il et compris le danger de sa matresse. Je sautai  terre,
en poussant de grands cris pour que le frre arrivt au plus tt vers
Irne. L'accident, qui l'avait jete  bas de son cheval, aurait pu
tre mortel. Il avait t rendu inoffensif par un de ces trs petits
hasards d'o notre vie dpend dans ces secondes-l. Elle avait donn
de la tte, dans ce galop fou, contre une branche d'un des pins,
tendue  travers la route, juste  la hauteur du rebord de son chapeau,
qui avait ainsi amorti le choc. Elle tait toute dcoiffe, un peu
ple du saisissement de sa chute. Mais,  mes cris, elle avait
retrouv l'nergie de se redresser. Quand j'arrivai auprs d'elle, je
la vis qui, dj assise, essayait de me sourire, et comme, moi-mme,
la terreur que j'avais ressentie de sa chute et la joie de constater
qu'elle n'avait rien, me bouleversaient, je dus m'appuyer  un tronc
d'arbre. Je me sentais m'vanouir, et elle me dit:

--Vous voyez bien qu'il faut que vous vous en alliez..., pour vous
aussi!...

Elle n'attendit pas ma rponse. Elle s'tait leve et lance
au-devant de son frre, appel par mes cris, et qui nous rejoignait,
effray, aux grandes allures du paisible Fauteuil. En ce moment, ce
petit tableau est aussi rel pour moi que cette fort et que ce
ciel... Le cob rouan tait l, prs de cet arbre, qui arrachait
maintenant des pointes de branches et les mangeait en verdissant son
mors, son filet et sa gourmette avec dlice. Le soleil dorait les
cheveux d'Irne, qui courait en relevant son amazone, avec une
lgance svelte de jeune page. Son grand dadais de frre l'coutait,
en poussant des exclamations de surprise, pench sur l'encolure de son
cheval gris... Une heure aprs nous tions revenus  Hyres, et
j'avais pris cong d'Irne  la porte de sa villa, en lui disant un
Adieu, Mademoiselle, auquel elle avait rpondu un Adieu jet de
nouveau d'une voix bien touffe... Je me rappelle tre rest chez moi,
aprs cet adieu, plusieurs heures seul, en proie  une tempte
d'motions contradictoires, qui se termina sur une volont de dpart
immdiat, comme elle me l'avait demand. La certitude s'imposait  moi
qu'Irne avait trop raison. Nous tions sur un chemin sans issue. La
disputer  son cousin, essayer de transformer l'intrt qu'elle me
portait dj en un sentiment plus tendre, je pouvais l'essayer. Y
russirais-je? Et ensuite?... Je n'tais plus trs jeune. La prendre 
sa famille,  son milieu,  ses habitudes, c'tait m'engager  lui
remplacer ce que je lui ferais perdre. La fantaisie tendre qu'elle
avait mue en moi tait-elle assez profonde pour tourner  un
dvouement absolu, celui que supposait un tel mariage, o je devrais
tre tout pour elle. J'avais vcu, beaucoup vcu. Je savais que d'un
tre humain, d'une femme surtout, il ne faut pas attendre des
impressions toujours exquises. Je venais d'en prouver par cette jeune
fille de si compltes, de si rares, tandis qu'elle me parlait et que
je la sentais  la fois si prise et si rvolte, si vibrante de cette
dualit sentimentale dont elle s'effrayait, qu'elle n'acceptait pas,
qu'elle subissait cependant. Qui sait? Du fianc ou de moi, si nous
entrions en lutte ouverte, maintenant, peut-tre le fianc
l'emporterait-il? Peut-tre, s'tant ressaisie, m'en voudrait-elle du
trouble qu'elle m'avait montr, et arriverait-elle  ne plus nourrir
pour moi que de l'antipathie,  ne plus me regarder qu'avec des yeux
o je verrais luire une autre me?... Et je suis parti le soir mme,
et je ne l'ai jamais revue!... Vous savez le reste, par ce qu'a
racont le cocher. De tous les fantmes qui hantent ma mmoire,
aujourd'hui que je suis de l'autre ct de ma vie, il n'en est pas
auquel j'aime davantage  me caresser le coeur. Ce n'est qu'une
bauche d'amour, les quelques lignes d'un dessin, jetes presque au
hasard...--et c'est la perle du muse!... Je vous le rpte. Vous
vieillirez, et vous saurez cela, nos meilleurs bonheurs ne sont pas
ceux que nous avons raliss. Ce sont ceux que nous avons rvs...
Alors, vous comprendrez pourquoi ce pauvre cheval, retrouv ainsi, m'a
donn l'impression d'une ironie trop dure...


V

... Sept ou huit jours aprs avoir cout cette confidence, je
rencontrai de nouveau, par un hasard cette fois-l cherch, la
diligence de Baptistin, comme elle rentrait de la Tour Fondue 
Toulon. Je constatai, au premier regard, que le cob rouan, dont
l'tique silhouette avait si pniblement surpris l'amoureux d'Irne,
n'tait plus l  traner, en compagnie de Smith et de Tardieu, la
pesante guimbarde, vide toujours, malgr les vantardises de son
automdon.

--Miomandre est donc mort? l'interrogeai-je. Il s'tait, de lui-mme,
arrt pour me dire bonjour, et aussi pour me poser de son ct une
question:

--J'allais vous demander de ses nouvelles? me rpondit cet homme.
On n'a pas travaill pendant des annes avec une bte, sans s'y
attacher...

--Des nouvelles? fis-je, et comment en aurais-je?...

--Vous ne savez donc pas, reprit-il, que Monsieur votre ami l'a
rachet  M. Besse?... T! Le patron a eu du nez de lui en demander un
billet de mille. Il l'a donn. Et ce monsieur l'a envoy  Paris, avec
un de nos hommes pour l'accompagner, encore, chez... attendez,
chez... et il me baragouina, en l'estropiant, le nom d'un des grands
loueurs de chevaux, o je sais que Perron-Dumnil a en effet ses btes
en pension...

--Voil qui est singulier, pensai-je. Perron m'avait quitt, aprs
avoir dn avec moi, le soir de sa confidence, en m'annonant qu'il
prenait le premier train pour Nice, le lendemain matin. Il a achet
le cob rouan?... Pour qu'il ne trane plus cette diligence,
videmment... Et je me souviens que, visitant les curies de Eaton
Hall, un palefrenier m'avait montr dans un des boxes le meilleur
cheval de course du seigneur du lieu, le clbre Bend'Or, que l'on
laissait vieillir, de sa belle vieillesse--sans plus travailler.
Aurait-il eu une fantaisie de ce genre? Dans ce cas faut-il qu'il ait
aim cette jeune fille, et qu'il regrette de ne pas l'avoir dispute!

Ma curiosit avait t si fort veille que revenu  Paris, et tout en
me jugeant moi-mme extravagant d'une pareille enqute, un jour que
j'tais prs de la rue Spontini, o le loueur en question a ses
curies, je m'acheminai droit chez lui. J'entrai dans la longue cour,
des deux cts de laquelle ouvrent les portes des boxes rserves aux
btes les mieux traites. Il faisait beau. C'tait au printemps, par
une aprs-midi tide, et les parties hautes et mobiles de ces portes
taient ouvertes, pour donner de l'air aux animaux... Et je reconnus
la misrable haridelle, presque blanche  cause de l'ge, que j'avais
vue, trottant, les jambes enfles, le long de la route de Giens,--le
cob rouan d'Irne Miomandre! Seulement, aujourd'hui, les ctes garnies
de graisse, le poil luisant, pans, nettoy, la crinire peigne, il
avanait sa vieille tte osseuse, troue d'normes salires, et
montrait ses normes dents avec la placidit repose d'un cheval
rentier qui mange de l'avoine et du foin tout son saol, et qui ne se
couche plus que sur une litire frache de bonne paille paisse et
choisie...

--A qui est ce cheval? demandai-je  un homme d'curie, en train de
refaire, pour la cinquantime fois de la journe, avec du sable jaune,
sur les dalles de la cour, de ces dessins chimriques, orgueil des
palefreniers, que les pieds des btes et des cavaliers dtruisent,
aussitt tracs:

--A M. Perron-Dumnil me rpondit ce garon. Je voudrais bien finir
comme ce lascar-l, continua-t-il en ricanant. Il a au moins
vingt-cinq ans, si pas plus. On ne lui voit plus l'ge. Il tait  un
des amis de M. Perron. Pour lors, ce monsieur a demand dans son
testament, parat-il, qu'on ne l'abattt pas, et mon gaillard vieillit
sans rien faire. Nous l'appelons Henri IV ici,  cause de la chanson,
vous savez, sur le Pont-Neuf: descends donc de ton cheval, feignant...
Si vous l'aviez vu quand on nous l'a amen! Il se remplume. Pas vrai,
Riquatre? C'est pourtant pas un hpital de chevaux, ici. Le patron l'a
pris par rapport  M. Perron-Dumnil, qui est un des bons clients. Il
en garde un coeur pour son ami, cet homme-l, car il vient voir cette
bte, toutes les semaines, et lui porter du sucre... a a d tre un
rude cheval dans son temps... Il sait que l'on parle de lui, le malin.
Voyez son oeil.

                   *       *       *       *       *

Et le vieux cheval, en effet, tout en frottant le dessous de sa
mchoire contre le bois de la porte, et rchauffant son crne bossel
au bon soleil, nous regardait avec ces vagues prunelles troubles o se
devine l'veil d'une conscience confuse, et il avait l'air de dire:
Je ne comprends pas trop ce qui m'arrive; mais c'est trs doux... Et
il s'brouait gaiement dans la lumire et le vent printanier.

  Mars 1903




LE PORTRAIT DU DOGE


I

--Vous serez assez bien log, dis-je  Roger de Montglat, quand nous
fmes arrivs devant l'tonnant chteau que le vieux Joseph W.
Macdougall, de Philadelphie, s'est fait construire  Newport, sur
cette haute falaise d'o se dcouvre un des plus grandioses paysages
de mer qui soient au monde. Le pauvre vieux Joe, comme on continue 
l'appeler, n'a pas habit une heure ce palais de briques,  coins de
pierre, dans le style de la premire moiti du dix-septime sicle
franais, avec son escalier en fer  cheval, ses toits en teignoir et
ses fentres copies sur celles de l'lgant Courances. Ce roi des
mines de cuivre, qui avait commenc, tout petit garon, par vendre des
journaux dans les rues de sa ville natale, et qui a laiss dix
millions de dollars  sa veuve et  sa fille unique, est mort, comme
il convient  un grand homme d'affaires des tats, d'une attaque, et 
son bureau, tu de travail avant d'avoir mme atteint sa
cinquante-cinquime anne. Cet infatigable ouvrier de millions
prvoyait-il, en faisant venir d'outre-mer un artiste parisien pour
lui construire ce gigantesque bibelot d'architecture, qu'il prparait
une demeure d't  un gendre issu d'un des gentilhommes de Louis
XIII? Le jeune homme de trente-deux ans  qui je dcochais gaiement
cette innocente pigramme appartenait en effet,--il appartient encore,
grce  Dieu-- la ligne de ce marquis de Montglat, chevalier des
ordres du roi en 1632, grand matre de la garde-robe et marchal de
camp en 1637, qui nous a laiss de curieux mmoires sur la vie de la
cour et celle des camps  l'poque du cardinal de Richelieu. Le
marquis actuel n'est pas trop indigne de cet anctre par l'esprit,
qu'il a trs vif, sinon trs cultiv. Mais de l'norme fortune qui, du
mmorialiste  ses descendants, avait pass  peu prs intacte, son
grand-pre a dvor sous la monarchie de Juillet la plus grande
partie. Son pre a fortement entam le reste sous le second Empire.
Lui-mme a continu sous la Troisime Rpublique.--Ils ont tous les
trois simplement vcu cette vie d'oisifs qui cote si cher... Et c'est
la raison pour laquelle Roger avait suivi de Cannes  Paris, puis 
New-York, puis  Newport, la trs belle et trs riche Jessie
Macdougall. C'tait mme pour me prsenter  elle qu'il m'avait
entran  Newport, et comme il m'avait fait ses confidences avec cet
air de demi-plaisanterie qui lui est volontiers habituel, ma
taquinerie,--je n'en dfends pas le bon got,--ne l'offensa point. Il
me rpondit sur le mme ton: D'autant plus que cela ne me changera
pas trop de Montglat, qui tait du mme temps et du mme style...
puis, haussant les paules: quand je dis du mme style!... Pourquoi
la copie d'une btisse ancienne, si exacte soit-elle, a-t-elle
toujours un air de parodie? Cela parat si simple de reproduire,  un
centimtre prs, une faade, un toit, un escalier!... Ah! si vous
aviez vu Montglat! Mais nous le rachterons et nous le restaurerons,
pourvu que...

Il n'acheva pas, et il me sourit de ce sourire qu'il avait chaque fois
qu'il faisait devant moi quelque allusion  son mariage possible avec
l'hritire des millions de Joe Macdougall. C'est un trait bien
franais, encore, celui-l, cette disposition  se railler un peu
soi-mme, pour dsarmer les autres. Montglat avait tort cependant de
redouter ma critique. Je trouvais parfaitement lgitime qu'il offrt
des armes et une couronne de marquise  la charmante Amricaine, 
laquelle d'ailleurs la jolie tournure et la fire mine du jeune homme
rendaient cet ennoblissement trs agrable. Quant au dsir qu'elle
avait elle-mme de ce mariage, elle m'en donna aussitt une preuve,
car, sachant l'heure de la venue de son futur fianc, elle l'attendait
en se promenant, par ce commencement d'une belle aprs-midi d'aot,
dans une des alles du jardin de la villa. Elle le vit. Elle me vit
aussi, et une contrarit  peine dissimule passa sur son visage
qu'une ombrelle de soie rose teintait d'un reflet tendre. Je compris
qu'elle trouvait que Roger, pour sa premire visite  Newport, aurait
bien pu venir seul. Mais il avait tant insist pour m'emmener avec lui
 _Cliff Lodge_, et j'prouvais une telle curiosit de pntrer dans
un de ces intrieurs de millionnaires dont j'avais entendu parler avec
tant d'enthousiasme tour  tour et de dnigrement! Je me rsignai donc
 jouer ce rle du _terzo incommodo_ qui protgeait videmment les
dernires indcisions de mon compatriote. Ce ne fut d'ailleurs qu'une
impression d'une minute, aussitt dompte. A peine Montglat m'eut-il
prsent que miss Jessie causait avec moi aussi familirement que si
nous nous fussions connus depuis des annes, et elle m'interrogeait, 
la manire des gens de son pays, avec cette maladive envie de savoir
au juste quelle impression le nouveau monde fait aux enfants dgnrs
de la vieille Europe:

--Vous avez d trouver New-York bien laid?... disait-elle. Quand le
grand-duc Paul est venu l'anne dernire sur le yacht de Dickie Marsh,
il n'a pas voulu y rester un jour. Tout de suite nous l'avons eu 
Newport. En revanche il ne voulait plus partir d'ici. C'est que, pour
comprendre l'Amrique, il faut se rappeler que nous avons beaucoup de
volont, trop de volont. Nous distribuons, nous dcoupons notre
existence en des parties aussi distinctes que les ailes de ce petit
chteau... A New-York, comme dans toutes nos autres villes, nos hommes
font une vie d'affaires, et seulement d'affaires. C'est pour cela que
les rues sont si laides. Ici nous faisons une vie de socit, et
seulement de socit... Oh! Il y a beaucoup de crudits encore. Mais,
vous verrez, ce n'est pas ennuyeux... Nous n'avons pas de mesure, mme
dans le plaisir, c'est vrai. Lord Ronald Strabane, vous ne le
connaissez pas? Le fils du duc de Gairloch, disait toujours: La
_saison_ de Newport  ct de la _saison_ de Londres c'est le Niagara
 ct d'une cascade d'cosse...

Elle souriait, elle aussi, en prononant ces phrases et d'autres
pareilles, avec un peu de cette ironie dfensive qu'avait eue Roger
quelques instants auparavant, pour parler d'elle. Cependant, et je
sentis cela sur place, avec une extrme intensit, il y avait, dans
leurs railleries-paratonnerres, cette diffrence. La jeune Amricaine
avait beau tre touche de snobisme international, comme l'attestait
l'abus des rfrences nobiliaires rappeles dans sa conversation, elle
tait profondment, intimement fire de son pays. Si l'on et fait un
cho trop fidle aux critiques qu'elle se permettait sur sa patrie,
ses beaux yeux bleus se fussent foncs bien vite d'irritation.
Montglat, au contraire, malgr ses allures de Parisien blas, avait un
peu honte de viser un mariage si riche, et il y avait dans son ironie
 lui comme une supplication que l'on ne ft pas trop de son avis. Il
rpondit cependant  miss Macdougall avec une complaisance que je
savais n'tre qu' moiti sincre. Elle ne s'expliquait que par la
galanterie d'une cour dj trs avance:

--Mais vous calomniez New-York, disait-il. Vous vous rappelez mon
impression le lendemain de mon arrive, quand votre mre et vous
m'avez men au Parc Central? Ce sera dans vingt-cinq ans une des plus
belles villes du monde. Ds maintenant ces normes maisons  tant
d'tages, ce n'est pas la vilaine btisse mdiocre de notre boulevard
Haussmann. Il y a l comme l'bauche d'un art nouveau. N'est-ce
pas?... Et il se tournait vers moi, qui ne lui donnais pas de
dmenti! Mais que cela me dplaisait de le trouver si souple, si prt
 cette duplicit! D'o viennent ces sympathies pour des demi-inconnus,
comme celui-ci l'tait pour moi, et que l'on voudrait trangers  de
certains calculs, afin de les aimer tout  fait? Je n'avais jamais eu
avec Roger que des rapports trs superficiels, rendus  peine plus
intimes par notre rencontre dans cet ahurissant New-York, o nous
avions dbarqu  huit jours de distance, et dj j'tais pein qu'il
se prpart  ce mariage sans amour. Car, je le sentais une fois de
plus jusqu' la dernire vidence, en le regardant auprs de Jessie
Macdougall, il ne l'aimait pas. Cela encore tait une piti. Si jamais
hritire mrita d'tre pouse pour elle, et non pour sa fortune,
c'tait assurment cette admirable crature. Peut-tre la beaut de la
jeune fille achevait-elle de me rendre plus pnible l'ide que ce
charmant Roger n'et pour elle que ce sentiment intress. Un projet
de mariage brutalement arrang par un viveur avec une fille trs riche
et trs laide comporte moins de mlancolie... Je me souviens. Ce ciel
de l't amricain tait si bleu ce jour-l! L'horizon de l'Atlantique
dveloppait dans une gloire si lumineuse son azur mouvant, tach de
blanches voiles! Les plantes autour de nous frmissaient si hautes, si
fraches! Un air si charg d'armes vivifiants courait sur cette
falaise, dont le gazon nourri d'embruns verdoyait si intensment! La
maison vers l'escalier de laquelle nous nous acheminions donnait une
telle impression d'un asile combl! Avec la mousseline de soie de sa
toilette, claire et seme de fleurs mauves, sa taille de princesse,
son teint clatant, l'or de ses cheveux, le sourire de ses blanches
dents entre leurs lvres pourpres, la finesse de ses doigts qui
maniaient le manche en mail vert sur fond d'or d'une ombrelle de
Faverger, la minceur de ses pieds qui se cambraient dans des souliers
_Queen Ann_  boucles d'argent, Jessie Macdougall tait une telle
apparition de grce jeune! Elle avait, malgr son air trop par, un si
vident naturel! Et Roger lui-mme, quelle dlicate physionomie que
virilisait le regard trs franc de deux grands yeux bruns! Comme sa
bouche avait des lignes spirituelles sous sa moustache aux reflets
fauves! Avec les souplesses de sa taille demeure svelte et l'lgance
de toutes ses faons, comme il donnait l'impression d'un de ces
amoureux-ns, vivante illustration du vers clbre:

  Charmant, jeune, tranant tous les coeurs aprs lui!...

Et je savais, moi, que ce dcor d'opulente idylle n'tait qu'un
mensonge. Ce dlicieux jeune homme ne voyait dans cette dlicieuse
jeune fille qu'un carnet de chques  effeuiller, et cette dlicieuse
jeune fille dans ce dlicieux jeune homme, selon toute vraisemblance,
qu'un blason sur un panneau de coup et l'entre dfinitive dans
l'Olympe de notre faubourg Saint-Germain.

--Voil pourtant ce que la Haute Vie fait de la jeunesse et de
l'amour!..., songeais-je en regardant marcher ce couple dont l'union
prochaine serait annonce dans tous les journaux des deux mondes. On
publierait la liste royale de leurs cadeaux de noce. On les envierait
sur l'une et l'autre rives de cet Ocan dont le souffle pur rosait
leurs joues  tous deux, et ce beau couple combl aurait en effet tout
de la vie, tout, except la seule chose qui vaille la peine que l'on
vive--un sentiment vrai...


II

Je ne saurai jamais si, en pensant de la sorte, je me trompais ou non
sur la sensibilit de miss Macdougall. Trouvait-elle le moyen, comme
tant de filles dans son pays, d'tre  la fois sentimentale et
positive, romanesque et pratique? Tout en souhaitant de s'appeler: _la
marquise de Montglat_, peut-tre prfrait-elle sincrement  un autre
fianc le porteur de ce titre dsir. Quant  lui, je devais avoir
presque aussitt, et d'une faon bien inattendue, la preuve que sa
silhouette d'exquis jeune premier ne mentait pas: il ne jouait le
personnage de coureur de dot qu' son coeur dfendant, et, si
singulire que paraisse cette expression, par devoir. Les jeunes
Parisiens de sa classe sont parfois ainsi, rous par principe,
intresss et cyniques par point d'honneur, et toujours  la veille de
dtruire, dans un caprice d'attendrissement, l'chafaudage de leur
propre ruse. Certes il ne se doutait pas plus que moi de la volte-face
soudaine dont il allait me donner le spectacle, lorsque nous
pntrmes dans le _hall_, et que, regardant le plafond  poutrelles
peintes, il me dit  voix basse, avec une malice d'enfant:

--Penser que dans deux ou trois sicles, je serai portrait d'anctre
sur un de ces panneaux! Quel peintre me conseillez-vous?... Et tout
haut, comme l'hritire, qui tait alle ouvrir la porte d'un petit
salon voisin, revenait:--Miss Jessie, nous tions en train de nous
demander o vous aviez fait faire le plafond?...

--Comment, fait faire? rpondit la jeune Amricaine avec un peu
d'indignation, mais c'est un morceau absolument authentique, du plus
pur quinzime sicle. Nous l'avons achet au cours de notre voyage en
Touraine, maman et moi, dans un vieux chteau; on l'a transport ici,
poutre par poutre... Maman a sans doute t oblige de sortir, car je
ne la trouve pas. Je vais vous montrer seule nos quelques bibelots.
Ils ne sont pas tous aussi rares. Mais il n'y en a pas un qui ne soit
authentique, entendez-vous, monsieur de Montglat, malgr votre peu de
confiance dans notre got,  nous autres pauvres barbares des tats...

--Des barbares qui conquirent tout ce qu'il y a de beau en Europe,
dit Montglat... Mais c'est un muse ici... Que de merveilles!
rptait-il, que de merveilles!...

Je fis cho  son exclamation. Beaucoup des curiosits appendues aux
murs de ce hall n'auraient pas dpar le Louvre. Le seul dfaut de
cette collection tait l'incohrence. L se trahissait l'origine
improvise. Ple-mle,  coups d'argent, le magnat du cuivre avait
achet deux tapisseries du moyen ge, dignes de figurer au muse de
Cluny, avec: La Dame  la Licorne, quatre sarcophages antiques, un
bas-relief en terre-cuite colorie de l'un des Robbia, un _cassone_
avec un devant peint dans la manire Florentine, et, ple-mle, des
tableaux de Philippe de Champaigne et de Courbet, du Prugin et des
plus rcents impressionnistes modernes. Cela sentait la hte et
l'-coup d'une avidit sans discernement. On devinait, derrire cette
runion de choses trop disparates, les voyages mal prpars en Europe,
et l'accaparement inconsidr d'une masse d'objets indiqus par
quelque connaisseur,--moyennant une forte commission. La trace du
culte pour Napolon, si frquent chez les citoyens de la Grande
Rpublique, se retrouvait dans ce splendide bric--brac: un portrait
de Robert Lefvre, rplique de celui de Gros-Bois, dominait un drapeau
d'un rgiment de la Garde, arriv l aprs quelle odysse? La soie
dcolore pendait sur la hampe. Les noms prestigieux de Marengo,
d'Austerlitz, d'Ina, d'Essling, de Wagram s'y lisaient brods en
lettres d'or fltries. Cet hroque haillon, chose morte parmi
d'autres choses mortes, faisait un commentaire saisissant  la phrase
de Roger sur la conqute du vieux monde par le nouveau, et je ne pus
me retenir de demander  miss Macdougall d'o venait cette relique.

--De chez un marchand de curiosits,  Paris, tout simplement,
dit-elle. Vous voyez que cet tendard n'a pas d'histoire... Elle
nona cette phrase tonnante tout simplement, elle aussi! Et
coquette: Ce n'est pas comme ce portrait de doge que vous regardez
avec tant d'attention, monsieur de Montglat... C'est un Palma le vieux,
sign et dat. Il vous intresse?...

--Beaucoup, rpondit Roger qui se tenait en effet immobile depuis
plusieurs minutes devant la toile du matre vnitien. Il demanda:
C'est le portrait d'un Navagero, si je lis bien l'inscription?...

--Exactement, fit la jeune Amricaine, et je parie que jamais vous
ne devinerez ce qu'il a servi  payer... Mais non. Vous perdriez...
J'aime mieux vous raconter l'histoire... Je vous la donne,
ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Je passe les compliments dont
s'accompagna le cadeau... C'tait il y a deux ans et demi,
continua-t-elle, vers la fin de l'hiver. Nous avions quitt Rome,
maman et moi, pour courir quelques semaines le nord de l'Italie,  un
moment o il n'y a pas trop de monde et pas trop d'acheteurs. A Venise
on nous avait recommandes, entre autres personnes,  un vieux prtre,
 un certain abb Lagumina, un tout petit bonhomme qui portait le
chapeau  haute forme, la redingote, les bas et les souliers 
boucles. Vous verrez son glise, nous avait dit notre compatriote,
Lincoln Maitland, le peintre. Il disait la messe dans un bijou de
petite chapelle, o il y avait une vierge de Bellin, un chef-d'oeuvre!
Maman lui en a offert vingt mille dollars. Je l'entends encore
s'criant: Si elle tait  moi, _cara signora_, je vous la donnerais
pour rien. Mais elle est au bon Dieu... Puis, aprs avoir un peu
rflchi: Mais si Votre Seigneurie cherche quelque belle peinture, je
pourrai la mener dans un endroit... Il aurait fallu voir sa mine
discrte pour insister: Seulement vous ne raconterez  personne que
vous y tes alles... Nous lui promettons le silence. Il nous dit:
Demain je vous verrai  votre htel. Je saurai s'_ils_ vendent
quelque chose...

--_Ils_, dis-je en riant, que je les connais ces _ils_, en Italie!
On vous introduit dans une famille annonce comme illustrissime, et
vous trouvez  un troisime tage un taudis habit par un mnage
d'usuriers qui vous parlent du _quattro cento_ en vous offrant des
crotes de la basse cole bolonaise.

--Vous avez raison, rpondit l'Amricaine, quatre-vingt-dix-neuf fois
sur cent. Cette fois fut la centime... Vous connaissez Venise? Imaginez
cet abb chapp d'un _quadro_ de Longhi, arrivant un soir vers les six
heures,  la porte de notre htel, en gondole. Il nous fait appeler et
nous dit avec un ton de conspirateur que nous pourrons acheter un
chef-d'oeuvre, si nous nous engageons vraiment d'honneur  ne pas
chercher qui nous l'a vendu, ni  retrouver le palais o il va nous
mener. Nous montons en gondole aprs avoir accept le pacte. Nous
allons. L'abb avait fait signe  son gondolier sans prononcer aucun
nom. Aprs un quart d'heure de dtours dans les canaux, durant lequel
notre guide nous dit seulement: Il faudra donner l'argent tout de
suite. S'_ils_ n'en avaient pas besoin pour demain, _ils_ ne vendraient
pas... nous dbarquons devant un palais sur un tout petit canal, trs
cart. On nous introduit dans un de ces vestibules qui suffirent
autrefois  des ftes royales. Tout y trahissait le dlabrement. L nous
voyons arriver un personnage aussi fantastique que notre guide lui-mme,
un gant boiteux avec deux yeux louches. Il tenait une lampe en cuivre 
trois becs, de la forme de celles de Pompi... Ah! gmissait-il, si
le seigneur comte m'coutait, il ne le vendrait pas. Non, il ne le
vendrait pas... Bon! j'ai oubli les clefs..., ajouta-t-il quand nous
fmes au premier tage. Nous l'entendmes qui, de son pas ingal,
entrait dans une autre pice. Dans son trouble il ngligea de fermer
entirement la porte. Nous tions donc l, sur le palier, et voici que
le plus trange dialogue arrive jusqu' nous. Cette porte  moiti
ouverte donnait videmment sur les pices habites par la famille... Les
interlocuteurs parlaient vnitien. Je venais d'en prendre des leons,
assez pour comprendre la dispute: Il est encore temps, seigneur comte,
disait la voix du gant, qui, dans son dsespoir de vieux serviteur,
avait trouv cette dernire ruse pour rompre un march qui lui faisait
horreur. Ne l'coutez pas, mon pre, disait une autre voix, celle
d'une jeune femme, ne l'coutez pas. Si nous ne lui donnons pas
l'argent, la Bettina n'apportera pas les costumes. Elle ne veut plus
nous faire de crdit. Et il faut que Tea et moi allions  ce bal, il le
faut. Quelle excuse donnerons-nous  la Steno?...--Tu vois bien que je
dois vendre le portrait, faisait une troisime voix, celle du
comte...--Vendre le portrait pour payer un costume de bal, gmissait
de nouveau la premire voix. Ah! donna Laura, cela vous portera
malheur.--Aujourd'hui ou demain!... reprenait donna Laura. Nous
devons  tout le monde... Si nous ne paraissons pas  cette fte, on
dira que nous n'avons pas eu l'argent de nos toilettes. Les autres
cranciers le sauront. Ils viendront tous. Nous vendrons le tableau 
perte, comme le dernier--Non, mon pre, n'coutez pas Gigi...
--N'coutez pas donna Laura, rpondait l'homme. Elle veut sa robe
parce qu'elle croit qu'il y aura l quelqu'un. Elle sait bien qui...
Mais il ne l'pousera jamais... Pendant que durait ce dbat qui nous
livrait le secret de la misre de cette famille, le bon abb Lagumina
faisait de vains efforts pour empcher le comte, sa fille et l'intendant
de soutenir ce dialogue  voix si haute. Mais deux des trois au moins
taient trop intresss  l'issue de cette discussion. Ils ne
remarquaient pas les petits appels de toux par lesquels le pauvre abb
les avertissait de notre prsence. A un moment ils durent cependant
entendre quelque chose, car ils refermrent la porte... Je vivrais cent
ans, je n'oublierais pas cette scne sur cet escalier de ce palais
dsert. Les trois becs de la lampe pose  terre nous clairait d'une
lueur fantastique et sous les fentres clapotait l'eau de la lagune. Le
cri des gondoliers rsonnait seul maintenant, jusqu' la minute o le
gant reparut avec les clefs. Il ouvrit, sans s'excuser de sa longue
absence, la porte d'une galerie abandonne, o se voyait une suite de
cadres, tendus  l'intrieur d'une toffe verte qui remplaait les
tableaux absents, jusqu' ce qu'il nous et menes devant ce
chef-d'oeuvre... Et voil comment une famille hritire des doges a
vendu cet anctre--pour payer deux toilettes de bal!... Ne trouvez-vous
pas cette histoire trs gaie?...

--Moi, rpondit Roger aprs un silence, je la trouve trs
triste... Il avait dit ces quelques mots d'un ton si trange que nous
le regardmes, Jessie Macdougall et moi, avec une surprise que
redoubla l'aspect de sa physionomie soudain toute change, comme
crispe. Il s'aperut lui-mme de notre tonnement:--Que voulez-vous?
Il m'aurait suffi de savoir pourquoi ces pauvres gens vendaient ce
tableau. Je n'aurais pas pu l'acheter...

--Et qu'auriez-vous fait? lui demandai-je. L'histoire raconte par
la jeune Amricaine l'avait jet dans une irritation qui m'tait aussi
vidente qu'inintelligible. Je sentais qu'il fallait dtourner
l'entretien. Je continuai: Tout a t pour le mieux dans le meilleur
des vieux mondes. Miss Jessie a eu son tableau, qui est admirable et
qu'elle soigne si bien. Voyez comme la toile est tenue, sous son verre,
et comme ces chairs sont peintes, et cette finesse des yeux et ces
toffes!... Donna Laura et sa soeur Tea auront eu leur toilette de bal
et se seront amuses, comme des folles, qu'elles taient sans doute.
Les cranciers auront reu des acomptes. Allons! N'ayez pas de
mauvaise humeur contre l'invitable. Il faut que les chefs-d'oeuvre
voyagent et aillent porter loin du pays o il sont ns leur message de
beaut... C'est du pur Ruskin, cela, n'est-il pas vrai, miss Jessie?...

--Il parat, rpondit miss Macdougall en s'efforant de rire que M.
de Montglat n'est pas ruskinien... On dirait qu'il m'en veut d'avoir
racont cette histoire...

--Pas le moins du monde, rpondit Roger. Vous tes contente d'avoir
fait une bonne affaire. C'est trs naturel dans votre pays, et vous
avez bien raison. Moi, je ne suis ni d'un pays, ni d'une race de gens
d'affaires, voil tout...


III

--Vous n'avez vraiment pas t gracieux pour elle, disais-je 
Montglat, un quart d'heure plus tard, comme nous sortions de _Cliff
Lodge_. Aprs cette injustifiable et presque grossire boutade la
causerie avait, comme on pense, cess d'tre cordiale. J'prouvais la
trop naturelle curiosit de savoir quel motif avait dtermin une si
bizarre volte-face. J'insistai donc: Elle n'a rien dit cependant qui
pt vous froisser...

--Elle ne m'a pas froiss, rpondit-il. J'ai eu un moment de nerfs,
comme une jolie femme que je ne suis pas... Parlons d'autre chose,
voulez-vous?...

Nous parlmes en effet d'autre chose. Mais, je voyais que son
impression avait d tre bien profonde, car sa maussaderie augmentait
au lieu de diminuer, de seconde en seconde. Il finit par me quitter
avec une soudainet qui, de tout autre, m'aurait froiss moi-mme.
Avec lui, je n'eus pas l'ide de m'en offenser. Je m'en rendais trop
compte: il avait reu un coup, dont je ne comprenais d'ailleurs ni la
cause ni la nature. Ce fut le soir seulement, et comme je me prparais
 descendre pour le dner, que j'eus le mot de cette nigme. Je me
vois encore, regardant la pendule, dans mon petit salon d'htel, et
envoyant prvenir Roger, comme il tait convenu; et je le vois, lui,
entrant presque aussitt... en costume de voyage!

--Je viens vous dire adieu, furent ses premiers mots. Je dnerai
dans le train qui part  huit heures et demie...

--Vous partez? lui dis-je. Vous retournez  New-York? Vous avez
reu quelque mauvaise nouvelle?...

--Aucune, fit-il, mais je ne veux pas manquer le paquebot de demain
matin pour l'Europe...

--Vous retournez en Europe? m'criai-je. Voyons! Ce n'est pas
srieux!... Et miss Jessie Macdougall?...

--Miss Jessie Macdougall trouvera autant de marquis anglais et
franais qu'elle voudra pour l'pouser, rpondit-il, et pour rgner
en matre parmi les somptuosits de _Cliff Lodge_. Moi, je vais savoir
si je n'ai pas manqu ma vie par la plus folle, par la plus indigne
des calomnies...

Qu'il ressemblait peu en ce moment au Parisien railleur de notre
arrive dans le jardin de ce somptueux _Cliff Lodge_! Et que je
l'aimais mieux ainsi, quoique je ne dmlasse toujours pas le lien qui
rattachait l'anecdote raconte par la jeune Amricaine aux troubles
dont je le voyais saisi! Une exprience dj longue aurait d
m'apprendre que la vie dpasse en hasards inattendus et en rencontres
invraisemblables les imaginations de nos livres. Pourtant j'prouve
toujours, et j'prouvai cette fois encore, une dconcertante surprise
 constater comme le monde est petit et comme les vnements les plus
trangers en apparence les uns aux autres jouent les uns sur les
autres, par des hasards aussi surprenants dans leur ensemble que
naturels dans leur dtail:

--Oui, reprenait Montglat, en rponse aux questions qu'avaient
autorises son commencement de confidence, l'histoire de la vente de
ce portrait, vous l'coutiez, vous, comme elle vous le racontait.
L'anecdote vous intressait. Moi, elle me bouleversait. C'tait le mot
surpris l, par la plus fantastique rencontre, d'une nigme qui m'a si
souvent tourment... Cela vous tonne de m'entendre parler sur ce ton?
Vous ne connaissez de moi que l'homme de plaisir, et vous ne le croyez
pas trs capable de sentiments profonds... Ne vous dfendez pas,
continua-t-il, comme je l'interrompais, c'est trs naturel, et vous
n'avez pas si tort... Sans l'incident de cet aprs-midi, ne serais-je
pas  la veille de faire sans aucun scrupule cette assez triste
opration qui s'appelle un mariage d'argent? Mais je l'aurais fait, ce
mariage,--et cela, je n'avais pas  vous le dire,--parce que je n'ai
pas fait le seul mariage d'amour qui m'ait tent dans ma vie, et la
vente de ce portrait se trouve avoir t la cause indirecte de cette
rupture... Vous allez comprendre. Il y a deux ans et demi, prcisment
 l'poque o miss Macdougall tait  Venise, je m'y trouvais aussi.
Alors, je ne savais mme pas son nom. En revanche j'tais un visiteur
assidu de ce palais Navagero qu'elle vous a dcrit tout  l'heure, et
chacune de ses paroles veillait un cho dans mon souvenir. Ce gant
boiteux, qui servait de Kaleb  ces patriciens ruins, qu'il m'a
conduit souvent, avec sa lampe de cuivre  trois becs, dans ce petit
salon qui donne sur ce palier du premier tage! Et cette voix de la
jeune fille que miss Jessie n'a pas vue, combien j'en ai aim le
frmissement mu, le chantonnement doux, quand elle parlait le
dialecte de la lagune!... Cela me fait mal d'y penser seulement!...

Il s'arrta de sa confidence et je vis qu'il avait des larmes au bord
des paupires. Je lui pris la main, et ce mouvement de sympathie
achevant de lui ouvrir le coeur, il poursuivit:

--Je vous remercie de ne pas sourire d'un rcit qu'il faut pourtant
que je fasse  quelqu'un. Vous jugerez vous-mme si mon devoir n'est
pas de partir, d'aller tout de suite l-bas demander pardon  celle
que j'ai outrage d'un si injurieux soupon? Donna Laura Navagero, car
c'est elle, vous le comprenez, dont je veux parler, tait  cette
poque une fille de vingt-deux ans. Elle avait un peu de sang lombard
dans les veines et avec ses cheveux bruns teints de roux, ses yeux
noirs, son ovale allong, c'tait un visage dlicieux, comme on en
voit dans les vieilles fresque de Milan. Elle avait perdu sa mre trs
jeune. Ses seuls parents taient une soeur plus ge qu'elle d'un an,
cette Ta et son pre. De ce pre, je ne vous dirai rien, sinon
qu'ayant hrit une fortune dj dlabre il en mangeait le reste dans
des spculations de Bourse. J'ajoute, et, vous ne vous en tonnerez
par trop, vous qui avez tant vcu en Italie, qu'il nourrissait
plusieurs ternes secs au Loto. La soeur tait aussi laide que Laura,
c'tait le nom de mon amie, tait jolie. Entre ce pre et cette soeur,
elle vivait, sans direction, sans surveillance. Il tait invitable
que, jolie, confiante et coquette--de cette coquetterie de la
vingtime anne, qui n'est qu'un enfantin dsir de plaire--elle donnt
prtexte aux mdisances. Je vois cela distinctement aujourd'hui, et je
le voyais bien ds lors, mais quand on est amoureux, et je le devins
presque tout de suite de donna Laura, on ne raisonne pas, on sent!...
Voil qui excuse, qui explique au moins que j'ai cru si facilement au
mal que l'on disait d'elle.

--Hlas! l'interrompis-je, c'est l'ternel malentendu. En amour,
comme en religion, les seuls sages sont ceux qui professent la foi du
charbonnier. S'ils sont tromps, c'est comme s'ils ne l'taient pas,
puisqu'ils n'en savent rien; et du moins ils ne courent pas le risque
de mconnatre un coeur sincre en doutant de lui...

--Combien vous avez raison! s'cria-t-il, Pourquoi n'ai-je pas
pens ainsi, avant le petit drame o ce portrait de Palma, que nous
avons vu aujourd'hui, joue un rle si compltement inattendu?... Il me
faut vous dire d'abord o nous en tions, Laure et moi, lors de ce bal
 l'occasion duquel ce tableau fut vendu, et qui se donnait chez cette
comtesse Stno que vous devez connatre... Quoique je visse Mlle
Navagero deux fois, et souvent trois fois par jour, chez elle,  la
promenade, dans le monde, avec la libert si particulire, mme
aujourd'hui,  la vie vnitienne, je ne m'tais jamais permis de lui
dire que je l'aimais, et elle ne m'avait jamais dit qu'elle m'aimait.
Nous savions pourtant tous les deux que nous avions l'un pour l'autre
ce vif intrt qui n'a pas besoin de mots pour s'exprimer. Lorsque
j'entrais dans une chambre o elle se trouvait et qu'elle m'apercevait,
je la voyais changer de couleur; et moi, quand elle tardait  venir
dans un endroit o je savais devoir la rencontrer, j'avais la fivre
d'impatience. Quand nous causions tous les deux seuls, ce qui nous
arrivait sans cesse, nous parlions toujours des choses du sentiment,
sur lesquelles cette trange fille avait tantt des opinions d'une
navet d'enfant, tantt des ides si fines, si pntrantes, qu'elle
me donnait l'impression d'une femme, et d'une femme qui aurait aim.
Prononait-elle ainsi quelque parole trop profonde? Je me souvenais
des allusions dnigrantes que telle ou telle personne m'avait faites
sur elle, et je commenais de tomber dans ces doutes dont je vous
parlais tout  l'heure. Comment vous rendre perceptible en quelques
phrases le malaise singulier o je finis par tre jet  son gard, et
qui, tantt aboutissait  la conviction de son innocence absolue,
tantt  celle de sa rouerie prcoce, si bien que je prenais un soir
la rsolution de la demander en mariage le lendemain matin, et, le
soir suivant, celle de quitter Venise sans la revoir et pour ne plus
jamais y revenir?...

--Et elle? demandai-je, comme il se taisait, s'apercevait-elle de
vos doutes?...

--Hlas! rpondit-il. Et sa perspicacit justement contribuait 
augmenter ce trouble et cette indcision. On et dit qu'elle lisait en
moi  livre ouvert, tant elle discernait les moindres passages de mon
humeur intime. tais-je triste et feignais-je la gaiet? Elle devinait
que je n'tais pas sincre et elle me questionnait jusqu' ce que
j'eusse invent une explication  laquelle elle faisait semblant de
croire. Je voyais si bien qu'elle n'y croyait pas... Jusqu' un
certain jour o elle me demanda anxieusement, douloureusement 
l'occasion d'un de ces moments de mlancolie:--Voulez-vous que je
vous dise ce que vous avez? On vous a dit du mal de moi... Elle me
regardait, en prononant cette phrase, avec des yeux qui firent
baisser les miens.--Oui, lui rpondis-je aprs un silence. J'en
avais assez de lui mentir, et je me prparais  tout lui rpter. Cela
aurait mieux valu pour nous deux. Elle le comprit et elle m'arrta.
Elle voyait distinctement sur mes lvres les mots que j'allais
prononcer.--Je ne veux rien savoir de ces vilenies, fit-elle avec
une fiert qui, sur le moment, eut raison de ma dfiance.--Mais
regardez-moi donc, et une si imprative supplication mana d'elle que
je la regardai:--Croyez-vous que j'aie jamais t capable, dans ma
vie, de faire quelque chose que je n'aurais pas d faire?...

--Mais, que vous disait-on d'elle? interrogeai-je, et qui vous en
parlait?

--Qui? Presque tout le monde dans ce milieu trs malveillant o se
droulait notre silencieuse idylle. Laure avait tant d'envieuses! Elle
tait si imprudente et elle s'tait fait tant d'ennemis, sans doute,
par ces commencements d'intrt qui laissent de tels ferments de
rancune dans l'amour-propre des hommes, lorsqu'une femme d'abord toute
gracieuse ne leur montre plus que de l'indiffrence... Ce que l'on
disait? Tenez, j'ai honte de vous le rpter. Mais j'ai besoin de
confesser que j'y ai cru... C'tait l'ternelle calomnie. Elle avait
le got de la toilette; elle s'habillait avec autant d'lgance que
les plus riches d'entre les grandes dames autrichiennes et russes qui
faisaient la mode  Venise. On la savait ruine... Et alors...
alors... on disait qu'elle se faisait payer ses notes par ses
amants...

--Et vous l'avez cru! m'criai-je, et vous l'aimiez! Je comprends
tout. Dieu! La pauvre enfant!...

--Mais, est-ce que je pouvais savoir? reprit-il d'une voix presque
suppliante... Pourquoi ce pre orgueilleux se cachait-il de vendre,
un par un,  de riches trangers de passage les tableaux de cette
galerie o je ne suis jamais entr, vous entendez bien, jamais? Le
vieux Navagero avait honte de ce commerce. Il ne se doutait pas que,
pour s'pargner  lui-mme cette humiliation, il faisait peser sur sa
fille un tel opprobre et que ce doute dshonorant planait sur leurs
vraies ressources... J'arrive au soir de ce bal Steno pour lequel elle
s'tait command un magnifique costume de Reine Cornaro d'aprs la
toile du Titien. Ah! quelle tait belle, si belle que son entre
souleva un murmure d'admiration!... Et moi, imaginez-vous ma douleur
de la voir, qui, souriante, envie, admire, parcourait ces salons, au
bras de quelqu'un dont on m'avait prononc le nom  propos d'elle le
soir mme, comme un de ceux qui aidaient  ses toilettes, un certain
marquis Vanini? C'tait un homme plus g qu'elle de vingt ans, de
basse mine, mari et trs riche, qui ne se cachait pas de son
admiration pour Laura. J'entends, j'entendrai toujours la voix d'un
Vnitien, celui qui prcisment m'avait le plus calomni la jeune
fille, me soufflant tout bas devant ce groupe: Vanini a bien fait les
choses. Il parat qu'ils doivent partout et que la Bettina, la
couturire, avait pris peur. Elle avait dit qu'elle ne livrerait ce
costume que comptant... Devant cette affirmation qui se trouvait
correspondre  quelques propos que j'avais dj surpris sans bien les
traduire sur les probabilits de la prsence ou de l'absence de donna
Laura  ce bal, une horrible angoisse me serra le coeur. Le soupon
m'envahit, un de ces soupons de dmence o l'on sent d'instinct qu'il
faut se cacher pour ne pas jeter  l'tre souponn ainsi
d'irrparables outrages. Je me retirai donc, Laura entre, par cette
belle nuit de printemps, sur un angle de balcon d'o je voyais  ma
droite la lagune noire et sillonne par les gondoles,  ma gauche les
salons radieux de lumires. Les couples tournaient au son d'une
enivrante musique hongroise, sous un plafond dcor par un lve de
Vronse dans une manire large et voluptueuse. Il me sembla
subitement que le secret caractre de la fille des Navagero
s'clairait pour moi tout entier. N'tait-elle pas la descendante
d'une de ces familles patriciennes o s'est transmis comme un hritage
sculaire le got effrn du luxe et du plaisir? Elle dansait, pendant
que je m'abmais ainsi dans ces rflexions, visiblement heureuse, et
je le devine aujourd'hui, m'attendant, s'tant pare pour moi. Ce
quelqu'un dont le vieux domestique parlait avec une familiarit toute
italienne, c'tait moi, et la premire parole qu'elle me dit, quand je
me dcidai enfin  quitter mon poste d'observation pour venir la
saluer, n'avait pas d'autre sens. Son succs de cette soire, la
fivre du bal, la joie de se sentir si belle, allumaient dans ses
prunelles sombres, sur son teint clatant, autour de ses cheveux 
reflet d'or comme une phosphorescence de bonheur qui s'teignit  mon
approche. Une fois de plus elle avait lu sur ma physionomie cette
irritation intrieure dont elle devinait, comme l'habitude, la cause.
Mais cette fois j'eus la duret, l'inqualifiable duret de ne la lui
pas cacher.--Qu'avez-vous? me demanda-t-elle  voix basse, quand
nous pmes causer tte  tte au milieu de cette foule dont
l'ondoiement bruyant exasprait ma colre contre sa beaut. Ne
suis-je donc pas  votre got?... Elle implorait une rponse amie, et
je lui dis:--Qu'est-ce cela vous fait, pourvu que vous soyez au got
du marquis Vanini?--Du marquis Vanini? demanda-t-elle. Puis,
hautaine soudain:--Que voulez-vous dire? Vous le savez bien... lui
rpondis-je... Adieu!--Ne vous en allez pas, reprit-elle en me
retenant, vous me devez de vous expliquer. On vous a encore dit du
mal de moi et  propos de Vanini?... Elle s'arrta, et elle me
questionna brusquement:--Et vous l'avez cru?--J'ai cru,
rpondis-je, qu'une jeune fille qui ne veut pas tre souponne ne
doit pas tre coquette comme vous venez de l'tre avec lui, ni venir
au bal avec des toilettes comme celle que vous avez ce soir, quand
elle n'a pas le moyen de les payer... Je prononais le mot de dmence
tout  l'heure, et vous voyez bien que c'tait de la dmence en effet,
puisque j'ajoutai:--Quand elles les paie, ce luxe-l cote trop
cher... Je n'eus pas plus tt dit cette phrase d'un sous-entendu
atroce que je la vis rougir, puis plir jusqu' la naissance de ses
admirables cheveux. Un rire convulsif s'empara d'elle, et comme le
marquis Vanini passait  ce moment mme, pas trs loin de nous, elle
me lana un effrayant regard, et d'une voix trs haute:--Cher marquis,
voulez-vous que nous dansions cette valse? Et dj elle tournait
dans les bras de cet homme avec un air de dfi triomphant o je voulus
voir  cette minute toute la fureur de l'hypocrisie dmasque...

--Et ensuite?...

--Je quittai le bal aussitt, fit-il tristement, et Venise, le
lendemain matin. Je sentais qu'aprs cette horrible scne et ce
soupon sur le coeur, je ne pourrais plus la revoir sans l'outrager.
Et je ne l'ai plus revue, et je n'ai plus rien su d'elle, je n'ai
voulu en rien savoir, mais je ne l'ai jamais oublie!... Sentez-vous
maintenant  quelle profondeur le rcit de Jessie Macdougall m'a remu,
et comprenez-vous ce qui m'a t soudain rvl,--tandis que cette
fille de millionnaire nous racontait en riant sa visite au palais
Navagero et cet achat de tableau? Vous tonnez-vous maintenant que je
veuille aller o je veux aller?...

--A Venise? lui demandai-je.

--A Venise.

--Mais puisque vous ne savez rien de cette pauvre fille. Et si vous
la trouvez marie?

--Je lui aurai toujours demand pardon, dit-il.

--Et l'autre? continuai-je, vous n'aviez donc pour elle aucun
sentiment?

--Pour miss Macdougall?... Avant aujourd'hui je croyais qu'elle me
plaisait assez pour que de l'pouser ft possible. A prsent, c'est
trs injuste, elle me fait horreur...


IV

... Et c'est ainsi que l'hritire du roi du cuivre a port cette
colossale fortune dans la famille d'un duc anglais, qui serait bien
tonn s'il apprenait qu'il a d cette chance  un caprice sentimental
d'un petit marquis franais, lequel tait pourtant grand favori dans
cette course  la dot miraculeuse. Et de celui-ci je ne sais rien
depuis cette confidence qui date dj de trois annes, sinon qu'aprs
s'tre terr un temps dans le petit domaine de l'Anjou venden d'o sa
famille est originaire, il a recommenc de voyager trs au loin. Je
sais autre chose encore pourtant: lorsqu'il est arriv  Venise, il a
trouv que la belle Laura Navagero tait assez riche maintenant pour
racheter tous les portraits de doges vendus par son pre  des
Amricains millionnaires. Elle a pous l'affreux marquis Vanini,
devenu veuf--ce qui prouve que les femmes arrivent souvent 
ressembler  ce que nous avons pens d'elles dans certaines minutes o
elle avaient mis leur coeur entre nos mains. Souponner une me jeune
est quelquefois un inexpiable crime. On risque trop de la rendre
pareille  ce soupon, par dsespoir de ne pouvoir pas s'en laver.

  Dcembre 1897.




DERNIRE POSIE


I

Quel encyclopdiste disait donc mchamment de Voltaire, alors au fate
de la renomme: Il y a pour deux cent mille livres de gloire, mais il
en voudrait bien encore pour deux sous? Cette pigramme devrait
consoler, une fois pour toutes, le peuple d'envieux qui pullule autour
des artistes clbres, de ceux que le grandiloquent Balzac dnommait
imprialement les marchaux de la littrature, et que notre ge de
chemins de fer et de tramways appelle dmocratiquement les arrivs.
Si aucun d'eux n'a de nos jours le gnie de Voltaire ni son prestige,
ils ont tous ceci de commun avec l'homme aux deux cent mille livres de
gloire qu'ils en voudraient bien encore pour deux sous. Ces deux
sous de gloire, c'est la lettre, si banale soit-elle, du qumandeur
d'autographes,--c'est la missive, abondante en fautes de franais, de
l'inconnue qui implore un conseil sur l'tat de son me,--c'est
l'loge d'une feuille du Quartier Latin ou de Montmartre, tire 
vingt exemplaires.--Moins que cela, c'est la mention du nom dans un
article quelconque d'un journal quelconque. Un de ces signes de
popularit vient-il  lui manquer, le pauvre marchal de la
littrature commence  douter de son bton. L'arriv se dit que
cette flatteuse pithte pourrait bien signifier qu'il n'est plus
dans le train. C'est le moment que les Apaches narquois de la petite
critique choisissent volontiers, pour lui dcocher un autre mot, le
plus cruel du dictionnaire  ces sensibilits fmininement vaniteuses:
dmod. S'il tait sage, l'crivain saurait que les Apaches ne sont
pas seulement narquois. Ils sont aussi perspicaces, et ils ne perdent
pas leur encre  tourmenter des rputations mortes et des oeuvres
finies. C'est leur silence, ou leur loge, qu'il faut craindre comme
un brevet de la dcadence dfinitive qui n'excite plus ni l'envie, ni
mme la mauvaise humeur. Mais l'crivain n'est pas sage et il tend la
sbile aux deux sous de gloire. Alors s'inaugure la priode des
longues ptres logieuses  des dbutants qui font, comme ricanait
l'autre, rimer _spectacle_ et _dtestable_,--celle des complaisantes
rponses aux enqutes saugrenues que vous connaissez,--celle des
prsidences de distributions de prix ou de socits de secours
mutuels. C'est le moment o l'homme de lettres si prudent, si mnager
de sa fortune et qui a tour  tour convoit et obtenu tous les
honneurs sociaux, fait une volte-face subite. Il va o foisonnent les
lments de popularit grossire mais bruyante,  gauche, encore plus
 gauche, et il apporte l'appui du nom le plus officiel aux
manifestations des pires utopies rvolutionnaires, en change d'une
claque retentissante. Il devient l'homme des ides gnreuses,
comme jadis Hugo et Michelet, qui connurent et cette terreur de
perdre le vogue et la honte de cette popularit mendie, par quel
moyen! La sbile est alors si bien dguise que le mendiant des deux
sous de gloire, en la tendant, esquisse un geste d'aptre ou de
martyr. Du moins l'auteur des _Misrables_ et celui de l'_Oiseau_
continuaient-ils de produire, et des oeuvres de gnie. Mais il arrive
que rellement l'auteur vieilli se trouve frapp de snilit. Il ne
peut plus crire et il veut  tout prix rester actuel. Il procde
alors  la visite minutieuse de ses tiroirs. L'expressif argot du
journalisme dit qu'il les rcle. Il exhume de leurs profondeurs les
souvenirs, o figurent les personnages les plus insipides de sa
propre famille, o sont imprims les plus insignifiants billets des
camarades de sa jeunesse. Il recueille les articles de la vingtime
anne, rimprims avec commentaires, s'il est un critique, et, s'il
est un pote, les vers bauchs sur les bancs du collge. Une
promenade devant quelques talages o il voit, sur un volume ainsi
compos, flamboyer le traditionnel Vient de paratre, tel est le
bilan de ce suprme effort. Il ne s'agit mme plus de deux sous de
gloire, mais d'un centime. Nos gens le savent, et prfrent ce centime
de rclame  l'oubli.

                   *       *       *       *       *

Quoique cette vritable maladie morale, avec ses phases tantt
comiques et tantt tragiques, n'clate gure dans son intensit que
sur le tard de la vie, les premiers symptmes apparaissent parfois au
lendemain de la quarantaine,  cet ge o nos nergies vitales
commencent de subir cette lgre atteinte qui demain sera la
dchance. Ce fut le cas, l'hiver dernier, pour l'un de ceux qui
peuvent vraiment se dire les enfants gts de Paris, pour cet heureux
Ren Vincy que nous avons tous connu, nous, ses contemporains, portant
timidement  la Comdie-Franaise, en 1878,--il avait vingt-cinq ans,
c'tait hier!--sa petite comdie en un acte et en vers, comme tous les
camarades: le _Sigisbe_, sous le patronage de feu Claude Larcher. Et
aujourd'hui, il a fait reprsenter plus de dix pices avec un
tintamarre de toutes les trompettes autour de chacune. Il vivait
chtivement chez une soeur marie  un pauvre diable de professeur
libre, et il a, du chef de son rpertoire et par la fortune de sa
femme, cent mille francs, non seulement de gloire, mais, ce qui est
plus confortable, de rentes. Le premier fauteuil vacant  l'Acadmie
Franaise est pour lui, s'il consent  se prsenter. Il a eu,
jusqu'ici, la coquetterie de s'abstenir. Il est officier de la Lgion
d'honneur et, avant le plus jeune et plus heureux auteur de _Cyrano_,
aucun faiseur de pices en vers n'avait connu, sur les brochures de
ses comdies et de ses drames, un chiffre de mille aussi lev. Mais
l'auteur de _Cyrano_ est venu, et il s'est trouv qu'en 1897 le
_Savonarole_ de Vincy, donn  l'Odon, n'a pas fait recette,--qu'en
1898, son recueil de vers, _les Vents du large_, a t durement
critiqu dans les jeunes revues,--qu'en 1899, son _Hannibal_ a failli
tomber aux Franais,--et en 1900, son drame fantaisiste, _Couleur du
temps_, n'a t reu qu' corrections,  la mme Comdie! En faut-il
plus pour expliquer comment vingt annes d'un succs frocement
jalous dans toutes les brasseries littraires se sont trouves
abolies du coup au regard du jeune et illustre matre, comme les
gazettes continuent  l'appeler,--malgr que ses cheveux blonds
d'autrefois soient rays de fils d'argent et qu'un embonpoint de
prbendier ait remplac chez le quadragnaire la svelte cambrure de
l'auteur du _Sigisbe_.

--Que veux-tu? lui avait dit avec la plus fausse bonhomie son rival
en arrivisme, le romancier-dramaturge Jacques Molan, qui l'avait
rencontr le lendemain de la dcision du comit. On n'est plus
heureux  nos ges. C'est le mot d'un plus grand que nous.

Et cet  nos ges encore, avait piqu le pote  un endroit bien
sensible. Il avait hauss les paules avec une bonhomie aussi fausse
que celle de Molan lui-mme. Puis,  sentir peser sur lui le regard
scrutateur de celui-ci,--un regard d'Anglais suivant le dompteur pour
le voir dvorer par ses lions,--tout son orgueil s'tait tendu.

--Je n'y pense dj plus, avait-il rpliqu, je suis tout entier 
mon prochain livre.

--Tu fais un nouveau volume? avait demand Jacques. Bravo! Et
toujours sur son ton d'ironie cordiale: As-tu seulement ton titre?...

--Pas encore, avait rpondu Ren. Mais j'ai mieux que cela. Le
livre est fini.

L'autre l'avait de nouveau regard, avec une goguenardise et une
curiosit dans ses prunelles de mauvais confrre, o se lisait
distinctement cette question: Ah ! Ne serait-il pas vid?... Puis
il s'tait tu, aprs un Ah! sans commentaires. L'indiffrence est
encore la varit de rosserie la plus mortifiante. Ce silence avait
achev de prciser, chez l'auteur du de _Couleur du temps_, une
rsolution, bauche dans son esprit depuis quelque temps dj et
devant laquelle il reculait; mais, comme il arrive, la parole, en
devanant presque sa pense, l'avait du coup rapproch de l'action. Ce
projet de volume, annonc  Molan comme dfinitif, avait t d'abord
la plus vague, la plus lointaine rverie. Voulez-vous que nous en
suivions rtrospectivement les phases? Elles rendront plus pathtique
peut-tre le petit drame de conscience auquel ces rflexions servent
de prface. Dans la semaine qui avait suivi la premire reprsentation
de l'_Hannibal_, Vincy, irrit des critiques diriges contre
l'appareil trop rudit de ses vers, s'tait dit: Trop rudit! H
bien! Je vais leur donner un recueil de posies intimes!... Et la
recherche  travers les tiroirs avait commenc. Il avait retrouv
ainsi une trentaine de morceaux, dbris d'oeuvres abandonnes aussitt
que conues, sous cette pression du travail command, des diverses
ranons de succs la plus dangereuse peut-tre. On ne participe pas
impunment aux bnfices de ces vastes maisons de commerce: un grand
thtre, une grande revue, un grand journal. Des gains d'industriel
imposent des vertus d'industriel. Le respect de l'chance est la
premire. Elle n'est pas toujours favorable  l'inspiration. clair
par ce dsir passionn du succs, qui acquiert parfois, dans la nature
littraire, une infaillibilit d'instinct, Ren avait, aprs cette
visite dans ses tiroirs, referm sous clef ces papiers o il pouvait
lire l'histoire de son caractre, presque de son talent,  la qualit
de l'criture, si impulsive, si hardie dans la jeunesse; si froidement
rgulire, presque bureaucratique dans l'ge mr. Il avait eu le
courage de conclure: Non. Je ne publierai pas cela... Il n'avait
gard qu'une des feuilles, l'une des plus vieilles,  en jurer par la
couleur de l'encre dcolore sur le papier jauni. En haut taient
tracs ces trois mots nigmatiques: _Pour la fleur_, suivis de
quelques vers jets, sans rature:

  La rose ple de sourire
  De l'enfant que j'aime en secret,
  A charm mon coeur, qui souffrait,
  D'un parfum doux comme la myrrhe.

  De la musique de sa voix
  Ma tte namoure est pleine,
  Et je sens passer son haleine
  Dans les fraches senteurs des bois.
  .    .    .    .    .    .    .    .

Vincy l'avait lu et relu, ce dbut d'une lgie inacheve, et le plus
lointain roman de sa vie sentimentale s'tait voqu soudain devant sa
pense. Il s'tait revu  vingt-quatre ans, inconnu, et se laissant
prendre au charme d'une toute jeune enfant qui s'appelait Rosalie
Offarel. Elle tait la fille de bien humbles bourgeois, amis de Mme
Fresneau, la soeur de Ren. Mais qu'tait-il lui-mme alors, qu'un
humble bourgeois, et dont les ambitions indtermines ne pressentaient
pas son opulence comble d'aujourd'hui? Rosalie avait de beaux yeux
noirs, un sourire frmissant, une fracheur digne de son nom, celle
d'une rose. Elle lui tait apparue,  cette poque d'lans confus vers
la gloire et l'amour, comme la Batrice que les plus glacs et les
plus utilitaires des potes s'en vont cherchant,  leurs dbuts, pour
avoir un prtexte  s'exalter la plume  la main. Quelques phrases
trop tendres, chuchotes  deux pas des parents; des regards, des
serrements de main, de furtifs et innocents baisers sur une joue
rougissante,--tels avaient t les grands pisodes de cette idylle,
brise, ds le premier succs de l'crivain, par sa rencontre avec la
perverse et jolie Mme Moraines. C'tait une de ces curieuses de la
haute socit qui correspondent trop bien aux portions sensuelles et
vaniteuses du coeur de l'artiste pour que la grce modeste d'une
pauvre petite Offarel puisse tenir l contre. Ren Vincy avait
aussitt rompu ses secrtes fianailles pour s'engager dans cette
aventure  la suite de laquelle (les lecteurs des _Mensonges_ s'en
souviennent) il avait essay de se tuer. Il en avait rchapp, pour
continuer,  travers les hasards de la vie d'auteur clbre, une srie
d'expriences amoureuses o l'image de Rosalie avait tenu d'autant
moins de place qu'il ne l'avait plus jamais rencontre. A peine s'il
en avait entendu parler: sa soeur, Mme Fresneau, tait morte, et
toutes ses relations avec ce milieu de sa premire jeunesse s'taient
peu  peu dnoues tout naturellement. Il savait cependant que la
Fleur,--comme il l'appelait en tte de ces strophes composes jadis 
son intention,--avait de son ct obi  la loi invitable du
changement. Rosalie s'tait marie avec un professeur de dessin du nom
de Passart, qui frquentait, lui aussi, chez les Fresneau... Et
c'tait tout. Quelle mlancolie dans cette pousse irrsistible de la
vie, qui nous porte loin les uns des autres, jusqu' faire de nous des
trangers pour les amis et les amies qui nous tinrent un instant de si
prs au coeur! Il y a pourtant une mlancolie pire, c'est que la
confrontation avec le pass nous trouve aussi insensibles que s'il ne
s'agissait ni de notre jeunesse, ni de notre premier veil d'amiti ou
d'amour. Devant cette feuille de papier, o il avait jadis griffonn
ces stances incompltes, Ren s'tait ressouvenu d'avoir, pendant des
semaines, compos tous les jours, ainsi, quelques vers pour sa
fiance. Il les roulait dans sa pense, en se promenant sous les
arbres du jardin du Luxembourg. C'tait tantt une chanson, tantt des
tierces-rimes, d'autres fois un sonnet, qu'il transcrivait ensuite,
comme il avait fait ces deux quatrains, avec cette mme ddicace, ce
Pour la fleur, mignarde et caressante allusion au prnom de Rosalie.
Le soir, aux runions de famille, ou bien au cours d'une visite durant
la journe, il glissait ces vers dans la main tremblante de la jeune
fille, qui prenait ces furtifs billets avec un sursaut de tout son
coeur. Comment n'aurait-elle pas cru  la profondeur d'un sentiment
traduit de la sorte? De plus expriments qu'elle, s'ils en avaient
reu la confidence, y auraient cru aussi,  un trait bien
significatif: Vincy ne gardait pas copie de ces pomes! S'il se
trouvait avoir conserv en sa possession cette romance: _la Rose ple
du sourire_... c'est qu'elle n'avait jamais t remise  Rosalie
Offarel. Il l'avait commence,  la veille de la rupture, quand il
commenait de s'prendre dj de la demi-grande dame qui devait, en
l'initiant aux dlicatesses de la volupt dans le luxe, tarir pour
toujours en lui la source du vrai sentiment. Le manirisme de ces deux
strophes prouvait trop que cette source tait dj bien puise 
cette date. Pas tout  fait cependant, puisque dans cette rupture avec
sa modeste fiance Ren n'avait pas eu le courage de redemander 
l'abandonne tous ces vers crits pour elle. Leur intimit d'me avait
dur un peu plus d'une demi-anne. Ces vers taient au nombre de
quinze cents peut-tre, et il les avait sacrifis! Oui, sacrifis...
Les laisser en effet entre les mains de Rosalie, sans en avoir
seulement un double, n'tait-ce pas renoncer  les publier? Mais quoi?
Vincy tait jeune. Il avait l'illimit de ses oeuvres  venir devant
lui. Ses torts envers cette enfant taient bien grands. Il avait
trouv, dans ce renoncement  une satisfaction possible d'amour-propre
littraire, une espce de rhabilitation. Cette gnrosit d'artiste
l'avait absous,  ses propres yeux, de son gosme d'homme. Disons
tout. Cette immolation avait comport des heures de regrets. A maintes
reprises, depuis ces vingt ans, la tentation s'tait leve chez le
pote de les ravoir, de les relire du moins, ces anciens vers. Il
l'avait toujours repousse, par scrupule sentimental, par un de ces
mlanges d'orgueil et de timidit habituels  ces comdiens et aussi
sincres que sont si souvent les potes. Pour avoir ces vers, il
fallait faire auprs de Rosalie Offarel, devenue Mme Passart, une
dmarche par trop humiliante. D'ailleurs, le vent du succs enflait
les voiles de Ren. Ses drames et ses comdies avaient des centimes
triomphantes. Et quand il pensait  ces vers de jeunesse, il se disait:

--Ils ne sont pas perdus, j'en suis sr... Une femme ne brle jamais
des choses si flatteuses pour sa vanit... Aprs ma mort, on les
retrouvera. Ce sera mon livre posthume, un bien joli livre. a ne
s'imite pas, l'accent de la jeunesse et de l'amour!... Et l'tais-je,
jeune! L'tais-je, amoureux!...

Et la tentation s'en tait alle avec ces propos, une fois, deux fois,
vingt fois, jusqu' la premire reprsentation de cet _Hannibal_ si
violemment contest. Car, au lendemain de cette demi-chute, et devant
la romance retrouve dans l'amas de ses vieux papiers, la rponse de
la voix intrieure n'avait plus t tout  fait la mme:

--Je voudrais bien pourtant les avoir recopis autrefois, ces pomes
 Rosalie Offarel... Oui, un volume de ce ton-l, en ce moment, voil
qui riverait leur clou aux bons petits camarades... Ils sont  moi,
aprs tout!... Il y a si longtemps de cette histoire... Mais c'est
elle qui me demanderait de les publier, si elle osait... Elle doit
croire que je ne le fais pas,  cause de ma femme, et que celle-ci
serait jalouse d'elle? Pauvre Rosalie!... L'image de la fine
Parisienne de race qu'tait Mme Vincy venait de surgir devant le
regard intrieur du pote lgant, et, par contraste, une autre image,
celle de la jeune fille de 1878, toute gauche, toute trique dans ses
robes tailles  la maison... Mais o vit-elle maintenant?...

Il faut croire que la dmarche auprs de la pauvre Rosalie
n'apparaissait dj plus, ds ce moment-l, comme impossible 
l'auteur clbre, car en se rendant au Thtre-Franais o il allait
consulter la feuille de location, il s'tait arrt dans un caf pour
demander le _Bottin_. Il y avait trouv, parmi les divers Passart qui
figuraient dans ce rpertoire, un _Jacques Passart, professeur de
dessin_, domicili _rue Duguay-Trouin_. C'tait le prnom, c'tait la
profession du mari de Rosalie. Le choix du logis achevait de changer
la probabilit en certitude. Ren avait promen, trop d'annes durant,
ses flneries, d'adolescent, puis de jeune homme, autour du Luxembourg,
pour ne pas connatre cette ruelle qui compte quelques maisons 
peine, entoures de jardins. Elle fait coude entre la rue d'Assas et
la rue de Fleurus. Ce coin paisible s'tait peint devant son esprit,
et, avec lui, tout ce quartier peupl pour son souvenir de tant de
fantmes. Soyons juste avec un artiste, diminu et dessch par la vie,
mais dont la premire nature avait t vraiment haute; ce rappel lui
avait rendu de nouveau insupportable l'exploitation, lucrative et
brillante, des plus pures motions de ce pass. Mais aprs l'aventure
de l'_Hannibal_ tait survenue celle de _Couleur du temps_, et le
projet du recueil intime capable de lui redonner un regain de succs
avait recommenc d'obsder le pote irrit. Comprenez-vous maintenant
 quel travail antrieur avait correspondu la rplique  Jacques
Molan? Ce dsir de river son clou  ce rival avr avait transform du
coup un projet indtermin en une volont trs nette, pour une de ces
dcisions subites, qui rvlent un long travail de ce que les
philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le _subconscient_,
le _subliminal_. Le pdantisme de ces formules n'empche pas qu'elles
tiquettent le plus exact des faits. Avant de causer avec Molan, Vincy
aurait jur qu'il ne chercherait jamais  ravoir ses vers  Rosalie.
Quand il quitta l'autre, ses secrets dsirs de tant de jours s'taient
comme concrts et cristalliss. C'tait comme si l'annonce du volume
tout prt qu'il avait faite presque sans y rflchir l'avait soudain
suggestionn lui-mme. Aucune puissance au monde ne l'et empch
d'aller ramasser les deux sous de gloire l o il savait qu'ils
taient.


II

Y taient-ils? Pour la vanit du pote, on l'a vu, la rponse n'avait
jusqu'ici jamais fait doute. Et cependant, lorsque vingt-quatre heures
aprs la rencontre avec Molan, il s'achemina vers la rue Duguay-Trouin,
son orgueilleuse assurance avait fait place  une crainte, non pas
sur la valeur de ses vers, mais sur l'existence mme de cet unique
manuscrit. Mme Passart avait-elle conserv ces feuilles volantes?
Aprs s'tre affirm qu'une femme ne dtruit pas de pareils
tmoignages d'un sentiment inspir par elle, Vincy se disait que la
mre autrefois pouvait avoir dcouvert le secret de sa fille et brl
ces papiers. Le mari, ce Jacques Passart, qui l'avait connu, lui, Ren,
pouvait avoir souponn le pass de sa femme, et, pour s'en prouver
l'innocence, cherch, puis dtruit, ces mmes papiers... Et si Rosalie
les avait gards, voudrait-elle les rendre? Ne se vengerait-elle pas
de l'ancien outrage en prtendant ne les avoir plus, ou bien en les
refusant tout net?... Voudrait-elle seulement recevoir son amoureux
d'antan?... Celui-ci avait bien pens  lui demander par lettre un
rendez-vous. Il avait apprhend un silence contre lequel il n'aurait
eu aucune arme. Il escomptait, au contraire, le dconcertement produit
par sa prsence, si Mme Passart tait  la maison. Ces points
d'interrogation divers se posaient devant la pense du pote, dans ce
voyage  travers Paris, de l'avenue Henri-Martin, o il habitait,
jusqu'au Luxembourg. Il avait voulu franchir cette distance,  pied,
pour lutter contre l'nervement par lequel il se sentait gagn, sans
en convenir vis--vis de lui-mme. Il voulait aussi bien arrter 
l'avance la ligne qu'il donnerait  ce dlicat entretien. Il
n'atteignit ni l'un ni l'autre de ces deux rsultats, car  l'instant
o il entra dans la maison de la rue Duguay-Trouin, pour demander au
concierge si Mme Passart tait chez elle, son coeur avait ce battement
des soirs de premire, que connaissent tous ceux qu'a sduits, pour
leurs pchs, le dmon du thtre. Quand cet homme lui eut rpondu, en
lui montrant un pavillon dans l'angle au fond d'une cour:--Oui
monsieur, elle est l. Sonnez  la porte, mais fort. La bonne est un
peu dure d'oreille... tous ses plans de diplomatie s'taient effacs.
Ce battement de coeur n'avait plus pour seule cause l'anxit sur la
russite de sa dmarche, ni mme la petite honte de la hasarder. A
suivre ainsi le trottoir de ces rues, si peu changes depuis sa
jeunesse;  subir l'assaut presque inconscient des ides que tant
d'aspects jadis familiers suscitaient dans les profondeurs de sa
mmoire, un trouble singulier l'avait envahi. Une personne endormie en
lui depuis des annes commenait de se rveiller... On tait en
octobre. Le silence provincial de la cour solitaire o des feuilles
jaunies tachaient par endroits le pav clair,--la vtust de ce pav
ingal dont les pierres s'encadraient de brins d'herbe,--la
transparence voile du ciel de cet aprs-midi, o s'adoucissaient, o
se fondaient les couleurs des choses,--l'air de mdiocrit, mais aussi
de repos, de simplicit familiale, de monotonie heureuse, comme
rpandu sur la petite maison, avec les ardoises de son toit, les
teintes neutres de sa faade, la blancheur de ses modestes rideaux
derrire les fentres,--le terme mme employ par le concierge pour
dsigner la servante des Passart et qui dnonait l'troitesse du
mnage dans les limites d'un trs petit budget,--pas un de ces dtails
qui ne reportt soudain, avec une force irrsistible, l'crivain
clbre et riche  tant d'annes en arrire!--Il tira sur la poigne
de mtal pendue au bout d'une chane de fer,  l'ancienne mode. Une
cloche retentit, au lieu d'un timbre. Il crut reconnatre le son, tant
il tait semblable  celui qui annonait autrefois les visiteurs dans
l'appartement de sa soeur...

                   *       *       *       *       *

Ce ne fut pas la bonne qui vint lui ouvrir. Elle tait sans doute
absorbe par quelque urgente besogne, de nettoyage ou de savonnage,
qui ne la rendait pas prsentable. Le battant unique, en se repliant,
dcouvrit la silhouette et le visage d'une enfant, de quatorze ans
peut-tre, vtue d'une robe courte. Un tablier de coutil bleu 
paulettes lui donnait une physionomie de pensionnaire sage. Quoique
cette jolie crature et encore, dans sa taille trop carre et dans
ses paules maigriotes, la gracilit d'une fillette, sa tte, que
couronnait la masse de ses cheveux chtains nous en un pais chignon,
tait dj celle d'une jeune fille. Sa ressemblance avec sa mre tait
si frappante qu'en toutes circonstances Ren en avait t remu. De la
Rosalie, qu'il avait aime et trahie, la petite avait les tendres yeux
bruns, les lvres fines, le front intelligent et pur, et, dans le
dessin du nez, dans l'attache du cou, dans la ligne de la joue, vingt
traits qui rappelaient l'autre. Pourtant ce n'tait pas elle. D'abord
celle-ci tait plus jeune, plus frle aussi, plus menue, et elle
tenait de son pre quelques dtails qui empchaient l'identit d'tre
absolue entre l'image que gardait, malgr tout, le souvenir de
l'crivain, et cette enfant, devant laquelle il demeurait sans parler.
La petite avait rougi, en le voyant. Elle tait accourue au coup de
sonnette, parce qu'elle tait occupe  ses devoirs dans une chambre
voisine et croyant ouvrir la porte  un fournisseur. L'apparition d'un
inconnu la dcontenanait, au point que sa voix se fit toute basse
pour rpondre  la demande de l'tranger:

--Oui, monsieur, maman est l. Si vous voulez entrer dans le salon...
Je vais la prvenir...

--Voulez-vous lui remettre ma carte? dit Ren, qui ajouta: Si Mme
Passart ne peut pas me recevoir maintenant, je retournerai quand elle
me le permettra... Il venait de sentir que ce serait un abus de
confiance de s'introduire ainsi chez son amie d'autrefois,  la faveur
de l'enfant qui, dans son ignorance des usages, ne lui avait pas mme
demand son nom?... Mais dj la petite avait pris la carte; elle
avait gravi, deux par deux, les marches de l'troit escalier intrieur
qui desservait l'unique tage du pavillon. Pendant les quelques
instants que dura son absence, Vincy put constater que tout, autour de
lui, dans cette espce d'antichambre, rvlait une existence bien
petite, bien resserre. Les marches de cet escalier taient en
moellons, termins par un mince rebord de bois, et aucun tapis ne les
prservait. Mais les carreaux taient soigneusement passs au rouge,
et ce rebord de bois frott  la cire. Le papier des murs, tout uni,
avait cot quelques centimes le rouleau, mais il disparaissait
presque entirement sous des photographies encadres de passe-partout.
Ren observa, non sans une motion singulire, qu'elles reprsentaient
des tableaux disparates, et tous propices aux commentaires lyriques,
dont il avait eu la passion dans sa premire jeunesse. Il les avait
certainement mentionns  sa fiance d'alors: c'taient l'_Hrodiade_
de Luini, la _Vierge aux rochers_ de Lonard, le _Crucifiement_ de
Mantegna, les _Plerins d'Emmas_ du Titien. Le mtier du professeur
de dessin suffisait-il  expliquer cette concidence entre ces choix
et les gots professs jadis par le pote? Celui-ci n'eut pas le
loisir de se poser longtemps ce problme, car dj l'enfant avait
reparu, suivie de Rosalie elle-mme, toute saisie, ple, et dont la
voix eut un touffement, comme celle de sa fille tout  l'heure, pour
rpondre aux phrases du visiteur qui s'excusait de son indiscrtion:

--Indiscret pour vous tre souvenu de si vieux amis!... Que je vous
prsente ma fille ane, monsieur Vincy. Elle s'appelle milie, comme
votre pauvre et chre soeur.--Va continuer ton devoir, ajouta-t-elle
en caressant la tte de l'enfant, d'un geste o son agitation achevait
de se trahir. Puis, quand ils furent seuls dans le salon:--Vous avez
vu comme elle a rougi en entendant votre nom? Elle sait qui vous tes,
et elle pourrait vous rciter de vos vers,--ceux que je lui ai
choisis. Elle les trouve si beaux!... Et elle les dit si bien!...

                   *       *       *       *       *

Ren ne rpondit pas. Il s'tait attendu  tout, sauf  cet accueil
dans lequel il n'entrait ni amertume, ni coquetterie,--presque trop
peu de coquetterie,--car Mme Passart n'avait pas mme pris le temps de
changer sa modeste toilette. Elle portait une robe d'une petite laine
gros bleu, dfrachie, et dont la seule lgance consistait dans un
col et des manchettes de toile brode. Pas un bijou, qu'une mdaille
d'argent, monte en broche, que Ren avait vue jadis  la vieille Mme
Offarel. Mais, dans cette tenue de petite bourgeoise, Rosalie
conservait la grce de manires qui avait t l'aristocratie native de
cette fine plbienne, et sa sduction sur le pote. A quarante-deux
ans, elle restait aussi mince qu' vingt, aussi souple de mouvements.
Elle avait encore son sourire et ses yeux,--ce sourire frmissant qui
dcouvrait ses dents restes charmantes, ses yeux noirs o
s'approfondissait un si doux regard. Mais ses cheveux, qu'elle
partageait simplement, comme autrefois, en deux bandeaux, taient
devenus gris. Mais son teint pli et fan disait les profondes
fatigues d'une Parisienne pauvre et mal nourrie. Des rides griffaient
son front et ses tempes. Des marques de lassitude meurtrissaient les
coins de sa bouche et ses paupires. Enfin elle avait trop et trop
longtemps pein. Ses mains, qu'elle essayait de garder fines et
soignes, disaient, toutes plisses et un peu dformes, cette
existence d'une mnagre occupe  toutes sortes d'humbles besognes.
Le masque de Ren montrait, lui aussi, les traces de l'ge. Mais ses
quarante-cinq ans avaient cette maturit bien nourrie, comme cossue,
de l'homme riche qui s'assied deux fois par jour  une table de choix,
qui dort le matin tout son saol dans une chambre, chaude l'hiver,
frache l't; qui passe les mois trop rudes dans le Midi, la canicule
dans la montagne ou au bord de la mer. Ce caractre, profondment
matrialiste, de sa physionomie tait encore soulign par les
recherches de sa mise. L'auteur mondain se serait cru dshonor s'il
n'avait pas eu les mmes tailleurs que les habitus des mardis du
Thtre-Franais, dont il avait t si longtemps le favori. Son
dandysme aboutissait  faire de lui le sosie d'un boursier. Le
contraste entre les destines de ces deux tres tait symbolis d'une
faon surprenante par le contraste de leur aspect. Seulement, chose
trange et que Vincy sentit aussitt avec une force extrme, de ces
deux tres, celui qui ressemblait le plus  son Idal de jadis, ce
n'tait pas lui. La personne que la vie avait diminue et vulgarise,
ce n'tait pas Rosalie. Si tout, sur elle et autour d'elle, donnait
l'ide d'un pauvre dcor, tout donnait aussi l'ide que le drame moral,
qui s'tait jou dans ce dcor, n'avait t que dlicatesse et que
puret. Il y avait de l'asctisme dans ce visage fatigu de la mre de
famille, o les yeux gardaient leur jeune flamme. Il s'y lisait
l'histoire d'une sensibilit ennoblie par la quotidienne acceptation
des modestes devoirs, rchauffe au feu d'affections profondes,
romanesque par son ardeur, mais nourrie de vrit. Et rien que son
attitude envers le perfide fianc de sa dix-huitime anne, devenu un
homme clbre, attestait une nature simple et droite, qui ne connat
ni le reniement des motions prouves autrefois,--n'ayant pas  en
rougir,--ni la rancune, parce qu'elle est d'instinct trs gnreuse et
trs grande. Cela lui faisait videmment un peu mal de revoir Ren,
mais elle attribuait la prsence de son visiteur  un respect de leurs
communs souvenirs, et elle lui en tait reconnaissante.

--Je me trouvais dans votre quartier, avait-il dit pour rompre le
silence qui s'tait comme impos  tous deux dans ces premires
minutes. Il y avait longtemps que je voulais savoir de vos
nouvelles... J'aurais pu vous crire...

--Vous avez prfr venir, interrompit-elle, et vous avez bien
fait... Moi aussi, j'ai pens souvent  vous crire,  chacun de vos
nouveaux triomphes. Et puis je n'ai pas os... Pourtant j'tais sre,
bien sre, que vous n'aviez pas oubli vos amis d'autrefois... Vous
avez vu, par ma fillette, qu'eux non plus ne vous oublient pas.

--C'est votre fille ane? demanda-t-il, plus gn encore par cette
spontanit de sympathie nave.

--C'tait la seconde, rpondit Rosalie, nous en avons perdu une. Il
nous reste celle-ci et trois autres, deux filles et un garon. Ils
sont en classe maintenant. J'ai gard milie  la maison parce qu'elle
tait un peu fatigue... C'est un petit monde, vous voyez.

--Alors, reprit Vincy aprs un nouveau silence, vous tes
heureuse?... Il avait remarqu qu'en prononant le mot nous, la
charmante femme avait eu un rien d'hsitation. C'tait sa premire
mention de son mari, dont l'ancien fianc n'avait pas eu le courage de
lui parler.

--Heureuse?... rpliqua-t-elle, en hochant sa tte, on n'est jamais
tout  fait heureux... Il y a eu bien des preuves. Les enfants ont
t malades. M. Passart n'a pas toujours eu autant de leons qu'il en
a aujourd'hui. Mais je suis contente... C'est vous qui devez tre
heureux! Tout vous a si bien russi!... Vous avez la gloire, la
fortune. Vous avez tout ce que vous avez rv, quand... Elle ne finit
pas sa phrase et ajouta:

Si Mme Fresneau vivait seulement pour vous voir!...

--Elle verrait quelqu'un qui regrette souvent la rue Cotlogon,
repartit le pote.

--Vous dites cela?... fit-elle avec un peu de rougeur sur ses joues
ples.

--Et c'est bien vrai, rpondit-il, et voici lentement, longuement,
se laissant aller  penser tout haut, il commena de peindre la vie
littraire, sa vie, telle qu'il la sentait  cette minute, et la femme
qu'il avait choisie jadis pour l'associer  cette vie l'coutait, avec
un tonnement douloureux dans ses yeux mus. Ce n'tait pas, de la
part de Ren, du cabotinage, quoiqu'il mt quelque complaisance  se
poser en victime de sa propre renomme. Ce n'tait pas du calcul,
quoique la diplomatie la plus raffine n'et pas choisi un autre
procd pour attnuer, sinon supprimer, ce qu'allait avoir de brutal
la demande qu'il prparait. Non. L'auteur  la mode se soulageait de
toutes les blessures dont son amour-propre avait saign et qu'il
n'avouait jamais, en dnombrant ainsi ces tracasseries de la carrire
d'crivain qu'une imagination irritable tourne si naturellement au
tragique. Il disait la leve de hautes et de basses jalousies dont
s'accompagne le succs; l'atmosphre d'hostilits et de calomnies o
respirent ceux que le public aperoit de loin dans une apothose,
l'inconsciente frocit de ce mme public qui traite ses auteurs comme
un autocrate ses ministres, toujours prt  briser le favori d'hier.
Il disait les lassitudes que la surcharge force de la production
impose aux plus courageux ouvriers en vers et en prose; le supplice
intime de l'artiste  qui l'on reproche de se rpter, et qui doit, 
tout prix, se renouveler, sous peine de prir. Il ne s'apercevait pas
lui-mme que cette lamentable lgie tait la plus terrible
condamnation de son existence intellectuelle. Il n'y parlait que de
succs et d'insuccs! Quelle triste preuve qu'il n'avait jamais
travaill qu'en vue d'un effet  produire! La confidente de son
premier rve de gloire, devenue, pour quelques minutes, la confidente
de sa dsillusion dans ce rve accompli, ne pouvait pas comprendre
quelle misre morale trahissait une si maladive frnsie de vogue et
d'applaudissements. Quand enfin il eut racont, en l'attribuant
toujours  l'envie, l'chec de sa dernire comdie et l'insolence des
socitaires qui s'taient permis, eux, des cabotins, de le recevoir 
corrections, lui, l'auteur de dix pices acclames:

--Ah! c'est indigne!... s'cria-t-elle. Mais il faut vous venger.
Oui, vengez-vous par un nouveau chef-d'oeuvre.

--Un chef-d'oeuvre?... rpondit-il avec un haussement d'paules
dcourag. On ne fait pas un chef-d'oeuvre, comme on veut.

--On?... reprit-elle finement, c'est possible... Mais Ren
Vincy!... Je vous ai vu travailler autrefois. Je me souviens comme les
beaux vers vous venaient, si naturellement, si facilement...

--Oui, rpondit-il, et sentant bien que c'tait l'instant de parler
ou jamais, il rpta: Oui, quand j'en composais pour vous.

A cette allusion si directe, la seule qu'il se ft permise depuis le
dbut de cet entretien, le sang afflua aux joues de la pauvre femme.
Il y eut une nouvelle tombe de silence entre eux; puis, sans avoir le
courage de la regarder, et lui-mme, la pourpre au visage:

--Ces vers que je vous ai crits, vous vous rappelez, pendant six
mois, tous les jours... interrogea-t-il, ces vers... Vous les avez
gards?

--Si je les ai gards!... dit-elle simplement. Comme vous m'avez
demand cela?... Pourquoi?... Et le fixant soudain avec des yeux o
il put lire une vritable angoisse de ce qu'elle osait concevoir et
formuler.--Ah! s'cria-t-elle, je comprends... C'est pour cela que
vous tes venu... pour me les redemander? Vous voulez me les
reprendre... Vous voulez...--Elle n'acheva pas, et, firement, aprs
un instant d'hsitation presque terrible pour son interlocuteur, tant
il y sentit passer de douloureuse rvolte: C'est trop juste, ils sont
 vous. Je vais les chercher...

                   *       *       *       *       *

Elle s'tait leve et elle avait dj fait un pas vers la porte. Que
Ren se tt seulement, qu'il la laisst sortir de la chambre, et sans
mme qu'il et eu la honte d'exprimer son froce dsir, il rentrait en
possession de ces vers de jeune homme. Le volume, annonc insolemment
 l'insolent Jacques Molan, tait  sa porte, et sans doute les deux
sous de gloire, plus peut-tre... Mais que Molan tait loin de Vincy
 cette minute, et loin les misrables vanits de la vie
littraire!... Un lan irraisonn venait de le faire se lever, lui
aussi, tout d'un coup. Il avait pris le bras de Rosalie pour la
retenir, et, d'un accent o frmissait  nouveau, pour la premire
fois peut-tre depuis qu'il tait clbre, la sensibilit dlicate et
passionne de ses vingt-cinq ans:

--Non, disait-il, ne pensez pas cela... Ne me jugez pas ainsi... Je
ne suis pas venu vous redemander ces vers. Je les aurais que j'aurais
horreur de les publier... Moi vivant, ils ne paratront jamais. Je
vous le jure... Et d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur eux. Ces vers
ne sont pas  moi. Ils sont  vous... Je suis venu savoir si vous
m'aviez pardonn, vraiment pardonn. Oui. Voil pourquoi je suis venu,
pour cela seulement. Je le sais et je vous en remercie...

                   *       *       *       *       *

En prononant ces mots si absolument contraires  ceux qu'il avait
prpars, Ren portait  ses lvres cette petite main, fatigue par le
travail; la tremblante main de la nave bourgeoise dont son souvenir
avait t l'unique roman, dont ses vers avaient t l'unique posie,
et il mettait sur ces doigts qui avaient si prcieusement gard ses
vers de jeunesse un baiser dont l'motion lui remua le coeur d'un
frisson qu'aucun de ses triomphes de thtre ne lui avait jamais fait
connatre.

  Novembre 1900.




L'AVEU


I

--Je vais demain  La Capte, fliciter mes cousins Gronsac pour le
mariage de leur fille, m'avait dit le commandant Montis, un de mes
trs proches voisins, sur cette cte de Provence o j'habite cinq mois
d'hiver. Venez-vous avec moi?... Si ce dluge ne recommence pas,
entendons-nous...

J'avais accept d'autant plus volontiers que je devais, moi aussi,
cette visite aux Gronsac, et de la colline o nous avons nos maisons,
M. de Montis et moi, jusqu' La Capte, c'est un vrai voyage: quinze
kilomtres sur des routes du Midi, abmes de boue quand il a plu,
abmes de poussire quand il fait soleil et mistral. On prfre
affronter ces misres  deux. C'tait la boue que nous devions subir,
aprs les cataractes dplores par M. de Montis. Elles avaient cess,
ce lendemain, quand nous partmes, mais en laissant dans la plaine un
ravinement d'inondation. Aussi  peine avions-nous quitt la colline
que la ponette corse qui trane d'ordinaire si lestement le panier 
deux roues,--seul quipage du vieil officier retrait,--commena
d'enfoncer avec dsespoir ses jolies pattes minces dans les paquets de
fange. Elle allait tout de mme, Vrit, la bien nomme, la vaillante
petite coureuse alezane. Ce que voyant, son propritaire me rpta
pour la centime fois cet aphorisme d'hippologie, prononc avec le
srieux comique des amateurs de chevaux:

--Ai-je raison de vous affirmer que tous les alezans sont chauds?...
En a-t-elle, un coeur!... Puis il ajouta, comme toujours: Elle n'a
qu'un mtre quarante, trs juste, mais voyez son rein. Est-ce large?
Est-ce doubl? Elle me porterait, si...

Et il me montrait, pos sur le tapis de la voiture,  ct de son pied
gauche, le pilon qui lui sert de pied droit. Montis a perdu la jambe 
Buzenval, dans la funeste et inutile sortie du 19 janvier, sinistre
pilogue d'incapacit  la plus incapable des dfenses. Cette terrible
blessure lui a valu la croix et le quatrime galon,--mais sa
mutilation l'a forc de quitter le service. A la suite de sa mise en
rforme, il a tromp la tristesse de sa carrire brise en courant le
monde, avec une manie de mouvement qui fait un contraste ironique 
son infirmit. O n'a-t-il pas promen cette jambe de bois qui lui
interdit d'essayer les forces de la ponette Vrit? L'Orient, les
Indes, le Japon, les deux Amriques,--il a regard tous les paysages
des deux hmisphres, de ses yeux si bleus sous l'embroussaillement de
ses pais sourcils, rests roux  cinquante-six ans, comme son visage,
tann par l'air, reste maigre. L'nergie est partout empreinte sur
cette physionomie qui s'accorde bien au nom. La famille Montis a
migr de Toscane en Provence, au quinzime sicle,  la suite d'une
des innombrables convulsions civiques qui jetrent sur les routes tant
de nobles florentins. Le commandant a beau tre devenu, par le coeur,
un vrai Franais de cette France pour laquelle il a vers son sang,
physiologiquement il demeure un de ces Italiens roux, que l'on voit
dans les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo. Il garde aussi, de
ces Toscans de la grande poque, un je ne sais quoi d'inapprivoisable,
une sauvagerie, dissimule sous la plus courtoise politesse. Il est de
cette espce d'hommes qui n'est jamais compltement civilise, ni en
bien, ni en mal. Mais avant l'anecdote qui sert de matire  ce rcit,
il fallait tre un maniaque d'atavisme, tel que moi, pour deviner,
pour imaginer peut-tre, cette hrdit un peu farouche dans le vieux
garon estropi, qui,  demi ruin par les prodigalits de ses voyages,
tait rentr au pays natal. Il avait achet une bicoque au soleil,
dans un vaste jardin, pour achever d'y mourir, entre des fleurs,
quelques ruches d'abeilles, des livres et sa ponette alezane,
--laquelle continuait, dans l'excursion que je raconte, d'arracher la
lgre voiture aux engluements de la boue, tandis que son matre me
renseignait sur un tout petit point de linguistique, avec cette
minutie d'archologie locale, autre manie de tant de retraits. Il me
disait:

--Vous tes-vous demand ce que signifie le nom de ce domaine de mes
cousins, La Capte? Avec le temps on est arriv  crire ainsi: _La_ et
_Capte_;--en ralit, on devrait crire l'_Accapte_ en un seul mot et
avec une apostrophe.--_Accapte_, c'est l'_acceptum_ des latins, le
participe d'_accipere_: recevoir... ou prendre! Il y a un hameau, prs
d'Hyres, qui porte ce nom, mais avec la vieille orthographe. Elle
rappelle le droit d'accapte, c'est  dire d'pave, qui appartenait aux
marquis des Iles d'or,  cet endroit l, comme il appartenait aux
Montis, l o nous allons...

Je le regardais, tandis qu'il m'nonait cette amusante, et peut-tre
fantaisiste, tymologie. Je crus voir une ombre passer dans ses yeux
clairs, et je me demandai si la lgende qui courait sur lui aurait par
hasard raison? Je le savais quasi brouill avec les chtelains actuels
de la dite _Capte_ ou _Accapte_. J'avais mme attribu  la gne de
relations fausses son dsir de m'emmener avec lui dans cette visite
oblige. C'taient des parents trop proches pour que le mariage de
leur fille ne lui impost pas une dmarche. J'avais aussi entendu
conter que cette demi-brouille avait prcisment pour motif ce domaine
dont il m'expliquait les privilges anciens. Sa cousine, Mme de
Gronsac, en avait hrit,  son dam, d'un oncle commun, lequel avait
trouv fort mauvais, comme d'ailleurs tous les compatriotes du
commandant, son parti pris, si longtemps prolong, de ne pas vivre au
pays. Petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, les socits
n'aiment jamais qu'un de leurs membres se passe d'elles trop aisment.
Aussi avait-on fort approuv, dans la petite ville d'o les Montis
sont originaires, et dans les mas, bastides et villas environnantes,
que le vieil oncle et ray le nom de son neveu sur son testament.
Puis comme les hypothses vulgaires semblent toujours les plus
vraisemblables  l'opinion,--elles sont  la hauteur morale des
majorits,--l'isolement un peu excentrique o le commandant
s'enfermait, vis--vis des siens et de toute la contre, tait
attribu de mme  un mcontentement d'hritier frustr. Certes la
modeste habitation du bless de Buzenval, achete d'un ngociant
marseillais et qui s'appelait bourgeoisement et prosaquement: Ma
Toquade, n'avait rien de commun avec le seigneurial manoir que nous
allions voir bientt dessiner ses toits couverts de tuiles brunes, au
centre d'une admirable valle, dans un des contreforts des montagnes
des Maures, en face de l'le de Port-Cros. Un manoir? C'est baptiser
bien solennellement cette exquise maison de plaisance, la plus
caractristique de cette cte. En voulez-vous un croquis? Pour y
arriver, imaginez un porche du dix-huitime sicle, surmont d'une
balustrade; puis, une longue alle de hauts palmiers faisant haie. Un
parc d'orangers et de citronniers mrit ses fruits d'or au gai soleil.
Des roses fleurissent en plein janvier et des mimosas. Un rideau de
sculaires cyprs protge le chteau du ct du nord. A l'horizon la
mer bleuit dans une crique hrisse de rochers rouges, et partout
apparaissent les signes d'une culture merveilleuse:--ici des vignes
dont les ceps sont gros comme des troncs d'arbres; l un bois de
chnes-liges avec leur coeur nu et noir dans leur manchon d'corce
grise, entaill de l'anne prcdente. Ailleurs c'est le frisson
argent d'un massif d'oliviers,--et sur la faade longue du chteau,
toute mange de soleil, d'troites fentres rabattent leurs volets
bruns. Cette raret des ouvertures raconte les longs sjours d't,
comme la pente douce des toits raconte la saison des pluies. Ils sont
amnags ainsi, pour recevoir l'eau qui s'amasse dans l'ancienne
citerne. Une tourelle au centre rvle,  qui connat les ingniosits
des architectes de la contre, que ce puits de rserve a t creus
dans le roc, au milieu mme du btiment. Que le propritaire de _Ma
Toquade_ et prfr, avec sa haute mine, succder  ses aeux dans la
suzerainet de ce paradis terrestre rafrachi par la brise de mer,
plutt qu'au mercanti de la Cannebire dans son mesquin vide-bouteille,
la chose tait trop lgitime. Mais qu'il et la petitesse d'en
vouloir  des gens de son sang, pour un hritage,--mme celui-l,
--cela non. A vrai dire, avant cette visite, l'ide ne m'tait jamais
venue de chercher une raison  son loignement des siens. Je l'avais
attribu au dsir si naturel, quand on a vcu largement et librement,
d'chapper aux troitesses forces de la province. Pour la premire
fois,  l'expression soudaine de ses prunelles, tandis qu'il me
parlait de La Capte, je crus m'apercevoir que l'image de l'endroit
vers lequel nous nous dirigions, au trot infatigablement gal de la
vaillante ponette, s'associait dans le cousin des Gronsac  des
impressions plus singulires et plus profondes que ce dsir
d'indpendances ne les supposait.

--Aprs tout, songeais-je, connat-on jamais tout un caractre? Que
sais-je de Montis? Qu'il est parfaitement gracieux pour moi... Qu'il a
voyag et profit de ses voyages... Qu'il est un ingnieux obtenteur
de roses, comme ils disent ici, et qu'il soigne bien ses abeilles...
On peut tre fort mauvais parent avec ces qualits. Et puis n'a-t-il
pas quelque preuve, de lui seul connue, que les Gronsac ont capt son
oncle avec de vilains procds?... D'ailleurs ce ne sont pas mes
affaires...

Je me tenais ce petit discours intrieur, en continuant d'changer
avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais
sur les accidents de la route, qui, tour  tour, longe la mer, entre
dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de
mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chnes. Quoiqu'il me
rpondt avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases
se faisaient de plus en plus brves,  mesure que nous approchions du
terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la
causerie. Mais la simple apprhension de se retrouver en face de
personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras,
surtout--c'est la rgle dans les dissentiments de famille--s'il
s'tait donn des torts, mme ayant raison? Pourquoi commenais-je 
souponner malgr moi qu'_il y avait autre chose_? Quoi? J'ignorais
tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon
que le mari tait un gros gentilltre de campagne, cordial et commun;
Mme de Gronsac une femme assez malingre, affreusement fane 
cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir--d'aprs la cocasse
mtaphore populaire--d'une trs mauvaise sant. Leur fils an, que je
connaissais et qui aidait son pre dans l'exploitation du domaine,
avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fianailles
provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls
que les Gronsac eussent gards, taient ns pendant que Montis
voyageait. Donc aucune hypothse de paternit clandestine ne pouvait
s'esquisser dans ma fantaisie. Je me rptai que ce n'tait pas mes
affaires, et, voyant que le commandant ne me rpondait que
distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma
curiosit veille, malgr moi, par cette sage maxime: un nouveau venu
dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires
des gens. C'est la seule manire de ne jamais s'en mler. Les jets de
boue que les sabots de Vrit faisaient jicler du sol et dont j'avais
beaucoup de mal  me prserver sous la couverture ne m'taient-ils pas
un symbole du danger qu'il y a  s'aventurer dans les fondrires?
Celles de la vie sont pires que celles des routes.


II

Comme notre voiture prenait le chemin dtourn qui, de la grand'route,
s'engage dans la valle de La Capte, notre silence durait depuis une
demi-heure dj. Il fut interrompu par un appel, o je reconnus la
voix du possesseur de cet endroit, j'allais dire l'usurpateur, tant
l'aspect de M. de Gronsac contrastait avec l'lgance presque attique
de ce paysage. C'tait bien lui qui nous avait vu venir d'un rocher
derrire lequel il s'abritait du vent pour allumer une pipe en terre,
fortement culotte, dont il tirait d'paisses bouffes. Il tait vtu
d'un costume de drap solide, dont la couleur gris de fer avait dteint
sous les averses et les coups de soleil. Son chapeau de feutre mou,
enfonc jusqu'aux oreilles; sa chemise de flanelle, lche autour de
son cou bronz et velu; les fortes bottines  clous o s'talaient ses
pieds robustes et que des gutres de cuir, graisses tellement
quellement, prolongeaient jusqu' hauteur du genou, tout en lui
dnonait le laisser-aller du propritaire terrien qui ne se surveille
plus, n'ayant  mnager qui que ce soit et quoi que ce soit, et dont
le temprament insouciant n'a pas besoin de raffinement personnel. Une
barbe de quatre jours hrissait de vritables crins son menton et ses
joues, qu'il avait larges, tombantes et plaques de ces taches d'un
rouge brique, indices probables d'un abus de l'alcool sous un climat
trop chaud. Ce personnage de taille trs haute avait une carrure
d'athlte engraiss, qui s'accordait au timbre de sa voix, puissante
et rauque,--une vraie voix pour apostropher dans leur patois des
ouvriers de campagne, tels que ceux qui, dans ce moment au nombre
d'une quinzaine,  quelque cent mtres de nous, dsempierraient un
morceau de terre, la pioche du pays aux mains, et aux jambes ces
houseaux de toile bise, les antiques braies des Gaulois:

--Bonjour, Messieurs, nous avait cri le gentilhomme-campagnard en
arrtant du geste la ponette. Vrit obit et cessa d'avancer, non
sans creuser le sol de son pied impatient! Bonjour et bonsoir, car
je ne pense pas aller vous voir au chteau jouir de votre compagnie.
Je n'ai pas de chance avec vous, cousin Montis... Vous trouverez ces
dames  La Capte; mais moi, je ne suis pas un rentier comme vous
autres. Je suis un vigneron, et, si a continue, je me demande comme
les vignerons s'y prendront pour vivre... Vous qui n'avez rien  faire
toute la sainte journe, mon cousin, vous devriez bien aller  la
Chambre, et nous aider  bousculer ces sales lois sur les vins
trangers... Mais voil, pour tre nomm dput il vous faudrait vous
prsenter comme rpublicain, et vous ne voudriez jamais... Moi, pourvu
que je vende bien mon vin, ce que je me moque de la politique! (ce
n'est pas _moque_ qu'il y avait dans son texte)--Et toute la France
est comme moi... Fini le temps des chouans, mon cousin, fini, fini...
Il n'en faut plus... Il faut des gens d'affaires et pas des don
Quichotte... Suis-je dans le vrai, hein? Oui ou non, suis-je dans le
vrai?

Il y avait, dans sa faon de parler au commandant, un mlange assez
nigmatique de timidit,--l'clair bris de ses prunelles le dnonait,
--et d'arrogance agressive. Il connaissait trop les ides de son
parent, royaliste dclar, pour que cette allusion  la chouannerie ne
ft pas une sotte taquinerie prmdite. Le masque du vieil officier
ne tressaillit pas aux discours du rustre. A peine si le pli
volontiers amer de sa bouche se marqua davantage, et il rpondit:

--J'tais venu, mon cher Gustave, vous prsenter mes compliments pour
le mariage de votre fille. Je suis heureux d'avoir pu vous les faire
de vive voix. Ma cousine Marie doit tre bien heureuse...

--Elle devrait l'tre, reprit le butor, mais elle est si mal en
train toujours!... Mon futur gendre a de la chance que Diane lui
apporte une belle sant. C'est le sang des Gronsac... Ne me parlez pas
d'une femme qui n'en finit jamais d'tre malade. Quel _baluchon_ 
traner!... et il secoua ses larges paules comme pour se dbarrasser
d'un fardeau trop lourd; puis, brusquement: Je ne vous retiens pas...
Votre jument s'ennuie. C'est nerveux comme une femme, une ponette,
mais du moins a travaille. Allons, adieu. J'ai des ordres  donner.
Aprs ces pluies, il ne faut pas laisser ces gaillards seuls... La
terre est molle. a les ennuie d'y chercher des cailloux... Si je peux,
je vous saluerai encore au passage. Sinon, bon retour. Dites donc,
cousin, soyez moins rare tout de mme...

                   *       *       *       *       *

--'a t un bien joli garon, tel que vous le voyez,  vingt-deux
ans, me dit le commandant, comme Vrit commenait  dmarrer. Il
voyait que je regardais la lourde silhouette du vigneron ttu
s'loigner vers le groupe d'ouvriers.

--Alors c'est un mariage d'amour qu'a fait votre cousine?
demandai-je. C'est bien invraisemblable aujourd'hui... Il me sembla
de nouveau  cette exclamation, assez tourdiment jete, que la mme
ombre, remarque tout  l'heure, s'paississait dans les yeux bleus de
mon compagnon. Mais non. Je m'tais tromp. Car sa voix fut
particulirement calme pour me rpondre: Je le suppose. Je n'tais
pas l. C'tait l'anne o je visitais l'Inde...

--Il n'a pas l'air d'un tendre poux, continuai-je, toujours
tourdiment. Mais comment n'tre pas la dupe du flegme impassible de
ce vrai Florentin? Qui donc a dit,  propos de l'tonnante domination
d'eux-mmes, si particulire aux Italiens, qu'ils sont tous alls au
collge chez Machiavel, et qu'ils ont tous eu le premier prix?

--Bah! rpondit-il, il ne lui en a pas moins fait cinq enfants...
Le demi-cynisme de cette remarque, assez extraordinaire chez l'ancien
soldat, qui professait d'instinct  l'occasion des femmes une
chevalerie de langage trs diffrente du ton du jour, m'tonna un peu.
Mais ne savais-je pas que le commandant avait ses raisons pour n'tre
pas trs bienveillant envers ses cousins,--envers sa cousine surtout,
me parut-il, lorsqu'arrivs au chteau, nous fmes introduits dans le
salon? Mme de Gronsac s'y tenait, au milieu d'un cercle de personnes
venues, comme nous, lui apporter leurs flicitations. Quoique l'on ft
au printemps et qu'aprs ces jours de pluie il flottt dans l'air,
rchauff par le soleil dj fort, une bue tide, presque une
atmosphre d't, l'pouse du robuste seigneur que vous venions de
rencontrer tait assise au coin d'un grand feu et elle grelottait,
enveloppe dans un manteau de martre dont la nuance fauve accentuait
encore la lividit cadavrique de son visage consum. Il semblait que
pas une goutte de sang ne court sous cette peau d'une femme
videmment atteinte dans les sources les plus intimes de la vie. S'il
n'tait pas possible de deviner dans Gronsac le joli homme dont
m'avait parl M. de Montis, la jolie femme de jadis se reconnaissait
vaguement dans les traits de la malade. Mme trop creuss, ils
gardaient leur finesse. Ses mains, qu'une nervosit presque
incontrlable crispait autour d'un cran qu'elle opposait  la flamme
du foyer, taient aussi fines que les pieds apparus au bord de la
jupe. Ces pieds se cachrent,--le bruit du tabouret brusquement
repouss me fora de remarquer ce dtail presque insignifiant--comme
nous nous approchions pour la saluer. Ce fut le seul indice qu'elle
donna d'une impression quelconque,  nous voir entrer et  entendre
les coups sonores, puis amortis, du pilon de bois de son cousin sur le
carreau pass au rouge qu'un tapis de centre recouvrait
incompltement. Quant  Montis, la tranquillit avec laquelle il
demanda de ses nouvelles  cette mourante excluait si bien tout
intrt particulier, que certaines ides souleves dans ma pense par
vingt lgres remarques inconscientes se dissiprent aussitt. Un
incident bien inattendu allait les rveiller, et les changer en une
vidence qui m'meut encore, lorsque je me rappelle cette arrive
glace dans ce salon, les premiers propos d'une banalit si
crmonieuse, changs avec la matresse du lieu et les sept  huit
visiteurs; puis le coup de thtre qui suivit:

--Ne pourrai-je pas fliciter ma cousine Diane?... avait demand le
commandant aprs quelques minutes, durant lesquelles il avait sans
doute attendu la rentre de la jeune fiance, qui ne se trouvait pas
dans le salon.

--Elle est monte chez elle avec deux de ses amies. Je vais l'envoyer
chercher, dit la mre.

--Ne vous donnez pas la peine, Madame, interrompit une des jeunes
filles qui se trouvaient l, assises  chuchoter dans un des coins.
Avant que Mme de Gronsac et pu rpondre, la complaisante enfant avait
ouvert la porte que, dans sa hte, elle oublia de refermer, et nous
pmes l'entendre qui, du bas de l'escalier, appelait: Diane,
Diane!... et la voix de celle-ci demandait du haut: Qu'y a-t-il?...
Un petit cri de la premire rpondit, cri de joyeux tonnement,
accompagn d'clats de rire des deux autres, et ce fut tout l'cho
d'un dbat entre ces quatre gamines:--Non, je ne veux pas...--Mais
si, mais si...--Laissez-moi, je vous rpte que je ne veux pas...
Enfin, le bruyant tumulte d'une lutte gracieuse  laquelle d'autres
phrases d'insistance servaient de commentaire:--Tu es trop jolie
ainsi, il faut que tu viennes et qu'on te voie... et de nouveau le:
Je ne veux pas... d'clater, et, pour riposte: Nous t'y mnerons de
force, tant et si bien que la jeune fille qui s'tait charge d'aller
chercher Diane rentra dans le salon, et s'adressant  Mme de Gronsac:
N'est-ce pas, Madame, que vous ne la gronderez pas?... Elle a mis
votre robe de mariage... Et si vous saviez comme a lui va!... Il faut
qu'elle vienne... Permettez-le-lui?...

--Mais oui, qu'elle vienne... rpondit la malade.

--Il faut que tu viennes, ta mre le veut!... Et en mme temps
qu'elle traduisait sous cette forme imprative la permission arrache
presque de force, la messagre se prcipitait, pour revenir quelques
instants plus tard, et elle tranait par la main Mlle de Gronsac,
rougissante, hsitante et pousse doucement par ses deux autres amies.
Diane avait en effet pass, un peu par jeu, un peu par coquetterie, la
robe de mariage de sa mre. Celle-ci avait tir d'un bahut familial
cette relique d'un jour d'esprance, suivi de si tristes lendemains,
pour obir  une enfantine et trop naturelle curiosit de son enfant.
La jeune fille avait essay cette robe, une fois en tte  tte avec
sa mre, et elle n'avait pas rsist au plaisir de la mettre  nouveau
devant ses amies... Elle se tenait devant nous  prsent,  moiti
confuse,  moiti ravie, adorable de grce dlicate et virginale dans
la robe blanche, dont le satin avait jauni depuis ces trente ans
jusqu' prendre des tons d'ivoire. Les manches en taient troites. De
petites basques allongeaient le corsage. Des volants s'tageaient sur
la jupe, dont la forme vase rappelait la crinoline. C'tait un
costume dj, presque un dguisement, que cette toilette dmode qui
ne datait pourtant pas d'un demi-sicle!... Et ce qui achevait de
donner  cette fantaisie un je ne sais quoi d'inexprimablement
saisissant, c'est qu'une des compagnes de Diane tenait  la main une
photographie toute plie, qu'elle fit passer dans nos mains: Mme de
Gronsac tait reprsente dans cette mme parure. La ressemblance de
la mre et de la fille, qui se devinait seulement,  les voir
aujourd'hui, devenait frappante, devant ce portrait o les mmes plis
de cette mme robe de noces, ce mme corsage, ces mmes manches
vtaient rellement le mme tre. La Mme de Gronsac d'il y a trente
ans tait l, ressuscite dans sa fille. C'tait elle qui nous
souriait, frmissante d'ingnuosit adolescente, idale de beaut et
de fracheur fine, avec la fleur de son teint d'alors, la sombre
fracheur de ses prunelles d'avant la vie, les masses paisses de ses
cheveux chtains  reflets blonds, la nacre humide de ses dents
brillant entre ses lvres rouges qu'une insouciante mutinerie
entr'ouvrait joliment. Que c'est court, trente annes! Elles avaient
suffi cependant pour faire d'une apparition de jeunesse, telle que
celle-ci, belle  ravir le coeur, cette triste et misrable loque
humaine, cette pauvre femme dcharne et cachectique, toute froide au
coin de son feu sous ses fourrures, image anticipe de ce que serait
en 1925, quand l'inexorable pousse des jours aura fait de nouveau son
oeuvre, la fiance espigle et gracieuse d' prsent! J'allais me
retourner vers M. de Montis, et lui dire: Quel bonheur que le fianc
ne soit pas l!... Mais lui non plus, M. de Montis, n'tait pas l.
Il avait trouv, dans le dsordre qui avait accueilli l'arrive des
quatre jeunes filles, le moyen de sortir du salon, sans qu'aucun des
assistants s'apert de son dpart... Si. Quelqu'un s'en tait aperu.
Je n'eus qu' regarder Mme de Gronsac pour le constater: une motion
extraordinaire agitait la malade  cette seconde, qui n'avait rien 
voir avec le regret de sa jeunesse disparue et de sa beaut vanouie.
Son buste de mourante s'tait redress. Ses mains avaient quitt
l'cran et se contractaient sur les bras du fauteuil. Un peu de
couleur tait revenu  ses joues, et, dans les profondeurs de ses yeux,
une flamme s'tait allume. Ce n'tait pas vers sa fille qu'ils se
tournaient, ces yeux o se lisait une pouvante et pourtant une espce
de joie, presque folle. C'tait vers la porte qui donnait sur le parc,
et par o M. de Montis avait d se retirer... Un irrsistible dsir de
le voir, lui,  cet instant mme, me fit me prcipiter de ce ct,
--indiscret lan dont je me repentis tout de suite, en le trouvant qui,
croul sur un banc de pierre, contre la maison, sanglotait
convulsivement. Le secret de la solitude et de la sauvagerie de ce
soldat bless, je le tenais, l, devant moi,--et la raison de ses
longs exils du pays natal, et celle de l'amertume qui creusait un pli
si serr au coin de sa bouche fire. Le vieil officier venait de voir
rellement un spectre en plein jour,--celui de la femme qu'il avait
passionnment aime  vingt-cinq ans, sans le dire. Il tait un
infirme, un mutil. Elle n'avait pas devin son sentiment alors, et
elle avait trs naturellement pous le beau garon destin  devenir
un brutal goujat. La duret grossire de ce manant titr l'avait
martyrise trente ans. Elle avait t trs malheureuse. Elle en
mourait. Voil pourquoi M. de Montis avait tant vit de la revoir. Il
apprhendait, devant cette agonie prolonge, de laisser chapper
l'aveu d'un sentiment qui, dans cette misre d'une existence
cruellement manque, serait une misre de plus. Cet aveu, il venait de
le faire, pour la premire et dernire fois, par son bouleversement
devant le fantme de celle qui avait t le rve et le dsespoir de sa
jeunesse, apparue soudain dans la mme robe qu'elle avait porte, pour
s'agenouiller  l'autel,--auprs d'un autre.

  Dcembre 1902.




FAUSSE MANOEUVRE


I

Comme Paris est  la fois l'une des plus grandes villes entre les
grandes, et l'une des plus petites entre les petites, la prsence du
jeune mnage Paluau dans la loge de la comtesse de Sricourt  l'Opra,
ce lundi, provoquait des commentaires sans fin parmi les abonns de
ce thtre. Ces abonns ne sont pas lgion; mais, par les cercles et
les champs de courses, par les salons et les cabinets particuliers,
ils touchent  des socits si diverses que la moindre anecdote,
commente par eux, se trouve naturellement devenir ce que l'on appelle
dans les gazettes spciales un vnement parisien. Encore vingt-quatre
heures, et la nouvelle d'une reprise de liaison entre Mme de Sricourt
et Maurice de Paluau, six mois aprs le mariage de celui-ci, allait
courir partout dans ce coin de province qui va du Bois de Boulogne 
la place Vendme et du parc Monceau  la rue de Varenne. En attendant,
voici les phrases qui se prononaient presque identiquement, entre
initis, de fauteuil  fauteuil, dans les avant-scnes, dans les
baignoires, enfin tous les postes d'observation d'o l'on pouvait voir,
sur le devant de la loge des Sricourt, la toujours jolie comtesse et
Mme de Paluau assises auprs l'une de l'autre. Au fond, parmi quelques
comparses, se dessinait la silhouette des deux maris:

--H bien! Vous avez vu? La petite Sricourt a repris Paluau...

--a en a tout l'air et c'est dgotant. Pourquoi s'est-il mari,
alors?

--H! H! Sa femme a beaucoup d'argent.

--Il faut bien qu'elle ait quelque chose. Quel paquet! Est-ce fagot!
Et Clotilde est-elle dlicieuse! C'est vraiment la femme la mieux mise
de Paris. Ce que je ne comprends pas, c'est que Paluau l'ait jamais
quitte, et pour a!

--Vous tes bien sr qu'il l'avait quitte?

--Vous croyez? Ce serait encore plus dgotant, mais bien nature.
Reste  savoir comment sa femme supportera la chose...

--Elle n'en saura rien. Qui le lui dirait?

--Pauvre petite!... D'ailleurs Paluau n'a pas l'air fier. Tout de
mme, j'en reviens  ce que je disais: pourquoi diantre s'est-il
mari?

--L'argent, je vous rpte, l'argent... Il avait beaucoup mang.

--Mais Mme de Sricourt l'aimait, puisqu'ils sont de nouveau
ensemble. Pourquoi l'a-t-elle laiss se marier?

--Qui sait? Peut-tre aussi pour l'argent.

--Vous croyez?...

--Moi! Je ne crois rien... Mais laissez-moi couter. J'adore ce
_Sigurd_, et puis, je ne viens pas  l'Opra pour regarder la salle.
Je viens pour entendre la musique. J'ai ce ridicule.

--Moi aussi...

                   *       *       *       *       *

Le monde sait tout et il ne sait rien. Les indiffrents qui le
composent sont  la fois les plus perspicaces des espions et les plus
badauds des gobe-mouches, de mme qu'ils sont les plus cruels des
juges et les plus indulgents des tmoins. Les chroniques parles du
genre de celles-l ne sont jamais ni entirement exactes ni
entirement inexactes. Il tait trs vrai que l'invitation  l'Opra
faite par Mme de Sricourt au jeune mnage Paluau constituait un
pisode nouveau d'un roman dj connu. Mais ce roman tait assez
banal: il s'en droule des centaines dans ces dcors d'lgance, o se
prlassent les reprsentants d'une aristocratie dpossde et qui
trompe son oisivet force par le piquant des aventures sentimentale.
Il tait faux que celui-l comportt des complications de cette
sinistre sclratesse: une matresse marie laissant son amant faire
un riche mariage, pour exploiter  deux une riche dot! La ralit est
 la fois plus simple et plus nuance que la facile misanthropie du
monde ne le suppose. Maurice de Paluau avait t pendant les trois
dernires annes de sa vie de clibataire l'amant de Clotilde de
Sricourt. Seulement, lorsqu'il s'tait dcid  se marier, cette
liaison tant rompue, et d'une de ces ruptures qu'un homme a le droit
de croire d'autant plus dfinitives qu'elles ont eu lieu sans scnes
de drame, sans crises violentes, tranquillement, normalement, par
lassitude rciproque. Les deux amants s'taient rendu leurs lettres.
Ils avaient chang des engagements de bonne amiti. Cette solution
vulgaire paraissait bien prouver que l'intrigue noue entre Clotilde
et Maurice relevait de la galanterie et non de la passion. Il tait
naturel que, dans de telles conditions, le jeune homme n'et prouv
aucun scrupule  ranger sa vie presque aussitt. Dans la quinzaine qui
avait suivi cette sparation, quasi officielle, ses affaires l'avaient
appel dans le Poitou, auprs de sa mre. Son sjour avait d se
prolonger. L, envelopp de cette atmosphre familiale qui contraste
si fort, par sa paix honnte, avec les plaisirs frelats et surchargs
de Paris, il s'tait laiss marier. Il avait pous une jeune fille
qui n'tait pas noble, mais que sa mre connaissait et couvait pour
lui depuis des annes. Ccile Pradelle tait l'unique hritire d'une
terre immense qui jouxtait celle des Paluau. Ce motif d'ordre tout
positif avait dtermin le choix de la mre de Maurice. La volont de
la vieille dame avait elle-mme dtermin la dcision de son fils. Il
n'y avait pas trace de passion dans une telle union, mais il n'y avait
non plus aucune trace d'un criminel ou bas calcul. A la suite de ce
mariage, Paluau avait voyag avec sa jeune femme, classiquement. Non
moins classiquement il tait revenu pour la saison  Paris, afin d'y
chercher une installation autre que son rez-de-chausse de garon. Il
se proposait de partager son existence en deux parties, comme beaucoup
d'hommes de sa classe:--un appartement dans le voisinage des
Champs-lyses pour la fin de l'hiver et le printemps,--et, pour l't,
puis la saison des chasses, son domaine vraiment seigneurial 
mi-chemin de Poitiers et d'panvilliers. La prsentation de Mme de
Paluau aux personnes que Maurice avait connues avant son mariage
rentrait ncessairement dans ce programme,--par suite  Mme de
Sricourt. Le gracieux accueil de celle-ci rentrait galement dans le
programme d'amiti arrt entre les deux anciens amants... Et pourtant,
si la malveillance des habitus de l'Opra avait tort d'interprter
d'une faon si dure cette premire apparition de Paluau et de sa femme
en public,  ct des Sricourt, leur instinct ne se trompait pas tout
 fait: cette rencontre entre les affections passes du jeune homme et
ses devoirs prsents ne devait pas tre aussi facile qu'il tait en
droit de le supposer aprs la convention de bons rapports conclue avec
son ancienne matresse. Il allait prouver, lui aprs tant d'autres,
qu'il ne se connaissait pas tout entier lui-mme, et encore moins ses
amis d'autrefois. Je ne sais quel psychologue moderne a trouv une
heureuse formule pour indiquer cette ignorance o nous sommes de notre
sensibilit la plus profonde et des ractions qu'elle nous infligera
au contact de tel ou tel vnement. Nous vivons, a-t-il dit, sur la
surface de notre tre. Rien ne dmontre mieux la justesse de cet
axiome que les surprises des lendemains d'amour. Lorsque Paluau avait
demand par lettre  Mme de Sricourt la permission de lui amener
sa jeune femme, il se croyait bien sr que si jamais une tentation de
trahir ses nouveaux devoirs lui venait de quelqu'un, ce ne serait pas
de Clotilde... Mais alors pourquoi se tenait-il dans cette loge
d'Opra avec ce front soucieux, cette bouche contracte, ce regard
mcontent et ces yeux inquiets qui faisaient dire aux observateurs
cet: Il n'a pas l'air fier? Pourquoi coutait-il  peine Sricourt,
qui lui parlait avec cette inexplicable et profonde sympathie que
dix-neuf maris trahis sur vingt ont pour l'homme avec qui leur femme
les trahit ou les a trahis?--Cette sympathie survit  la trahison,
dont elle est le chtiment le plus ridicule et le plus amer.--Pourquoi
s'tait-il plac au fond, de manire  suivre, dans la glace, les
mouvements de Clotilde, sans la regarder elle-mme? Et pourquoi, quand
celle-ci s'avanait ou se reculait; que cette glace refltait, au lieu
de ses paules et de son sourire, le buste et le visage de Mme de
Paluau, une vritable souffrance se lisait-elle sur les traits du
jeune mari? tait-ce un remords soudain veill dans sa conscience 
la pense du rle de dupe qu'il faisait jouer  sa femme? tait-ce
l'humiliation de constater, en comparant Mme de Sricourt  Ccile,
combien celle qui portait son nom paraissait lourde et presque
paysanne  ct de l'autre? Un paquet, avaient dit trop justement
les jugeurs de l'orchestre. On et dit qu'un malicieux gnie s'tait
complu  conseiller  la nouvelle marie prcisment la toilette qui
lui seyait le moins, et le voisinage de la comtesse soulignait encore
cette faute de got. Assez grande et d'une tournure dj massive,
Mme de Paluau portait une robe blanche, d'un lourd satin broch,
qui l'paississait et l'alourdissait en faisant paratre plus rouges
ses bras un peu forts et en congestionnant son teint de demi-rousse.
Au grand jour, elle avait cette belle fracheur saine d'une fille
grandie  la campagne; mais aux lumires, et dans la chaleur de la
salle, le sang plaquait ses joues. Elle en prenait, malgr ses beaux
yeux d'un bleu intense et ses belles dents, une physionomie commune.
Ses cheveux blonds, qu'elle avait trs abondants, s'tageaient sur sa
tte en nattes trop serres, presque jaunes. Elle y avait mis des
roses qui semblaient trop roses, une aigrette et une grosse broche en
pierreries. Ses diamants, qu'elle portait en collier et qui lui
venaient de sa belle-mre, achevaient, par la lourdeur de leur monture,
de lui donner un air harnach et endimanch. Enfin, quoiqu'elle et
des traits rguliers et purs, c'tait une femme laide, en ce moment,
surtout en regard de l'artifice savant que reprsentait la toilette de
sa voisine. Une grande dame parisienne, comme tait Mme de Sricourt,
pense d'abord, quand elle combine sa parure,  ses dfauts plus qu'
ses beauts. Clotilde tait une de ces blondes maigres et ples, tout
prs d'tre fades et anguleuses. Les mots de dlicatesse et de
souplesse venaient  l'esprit devant les ondulations de ses cheveux
cendrs o tremblait une couronne de feuillage lger avec quelques
diamants placs l, sans monture visible, en gouttes de rose. Comment
deviner la scheresse du corps dans une de ces robes en dentelle
blanche, toutes scintillantes de paillettes, toutes ruisselantes de
pampilles, qui transforment sans cesse les lignes du buste et des
hanches au lieu de les dessiner par le mouvement? Le doux clat de ses
belles perles brillait sous l'charpe qu'elle ramenait sur ses
paules. Ainsi habille, avec sa grce et sa sveltesse, elle
paraissait d'une autre essence que la crature de chair et de sang qui
s'ventait  ct d'elle. L'ancien amant de cette idale beaut, le
mari rcent de cette lourde provinciale tait-il bless par ce
contraste au plus vif de sa vanit masculine? Ou bien subissait-il un
renouveau irrsistible de trop voluptueux souvenirs, encore aviv par
la froideur de son mariage?... Toujours est-il qu' un instant de
cette soire les sensations, dont son visage tourment portait la
trace, lui devinrent physiquement insupportables. D'autres personnes
taient venues dans la loge, quatre hommes  qui Mme de Sricourt
avait demand de rester. Paluau en profita pour se retirer dans le
petit salon amnag prs de la porte d'entre. Il se laissa tomber sur
le canap, et tandis que la musique lui arrivait, sans qu'il vt la
salle ni les chanteurs, il s'abma dans une rverie qui devait tre
bien profonde, car il ne s'aperut pas que les habits noirs
s'cartaient pour cder la place,  qui?  la comtesse elle-mme, qui
disait: Il y a vraiment trop peu d'air dans cette salle... Et
l'interpellant: Je ne vous drange pas, Maurice? dit-elle  Paluau.
Et elle s'assit sur le canap  ct de lui, tandis que les autres
visiteurs, qui tous connaissaient sa liaison d'autrefois avec le jeune
homme et qui tous croyaient  un recommencement de cette vieille
histoire, se pressaient en cran protecteur entre l'pouse lgitime
reste sur le devant de la loge et l'ancienne matresse. Cette
audacieuse trouvait les dix minutes de tte--tte qu'elle avait
voulues. Elle n'tait pas femme  en perdre deux secondes!

--Je ne vous ferai pas gronder, au moins? dit-elle en s'allongeant
dans une pose qui dcouvrit la pointe de ses pieds fins; et, avec un
discret sourire qui creusait une fossette sur le coin de sa joue
rieuse,  droite, elle ajouta: C'est qu'elle est charmante, votre
femme, et qu'elle a l'air de vous aimer passionnment.

--Pourquoi me parlez-vous d'elle? rpondit Paluau, d'une voix
sourde. Il la regardait en l'interrogeant. Elle put lire dans ses yeux
une motion qui n'tait gure d'accord avec le contrat de bonne
amiti--sans autre nuance--pass entre eux, dix mois auparavant. On
tait en mai 1903, et ils s'taient quitts en juillet 1902. Mais la
faon dont ses yeux  elle, d'un bleu si doux  cette minute, se
portrent sur les yeux bruns du jeune homme, le souffle plus court
dont sa poitrine tait souleve, ce Maurice prononc presque tout
bas, comme avec crainte, cette interrogation sur le mcontentement
possible de Mme de Paluau, taient-ce l des attitudes conformes,
elles aussi,  ce programme? Elle l'avait laiss partir quand il tait
libre. Maintenant qu'il ne l'tait plus, pourquoi venait-elle le
tenter avec sa beaut? Lui-mme, il l'avait quitte, alors qu'il
n'avait aucun devoir. Pourquoi oubliait-il ses actuels devoirs au
point de continuer, aprs cette premire interrogation, dj si peu
sage: J'ai trop souffert ce soir, Clotilde... Je sais que je n'ai
plus le droit de vous parler, comme je vous parle. Je sais que c'est
fou, que c'est criminel; mais ce que je viens de sentir tout  l'heure
a t trop fort, trop douloureux aussi... Il avait prononc ces mots
en pensant tout haut. Il ne saisit la signification vritable de ses
paroles qu'aprs les avoir mises, et il s'arrta, tandis que Mme de
Sricourt s'ventait d'une main o il crut voir passer un tremblement,
et, comme il se taisait, elle lui demanda, presque dans un soupir,
tant son accent se fit bas pour lui poser cette question:

--Mais qu'avez-vous senti?...

--Que je vous aimais toujours, rpondit-il.

Il y eut un nouveau silence entre eux, durant lequel arriva jusqu'au
fond de la loge la phrase de la mlodie: _la Walkyrie est ta
conqute_. L'ancienne matresse avait pench la tte comme si ce
qu'elle venait d'entendre la touchait  une place trop sensible de son
tre. Tout d'un coup elle regarda Paluau fixement et elle dit plus bas
encore:

--Et moi aussi, je vous aime toujours...

--Vous? balbutia-t-il.

--Oui, moi, rpta-elle; puis comme se reprenant elle-mme et plus
haut: Je vous en ai trop dit... fit-elle, laissez-moi. Retournez,
retournez l, et elle dsigna d'un mouvement de ses yeux le devant de
la loge et la place o se trouvait Mme de Paluau.

--Non, rpondit-il en lui saisissant la main, au risque de la perdre
et de se perdre, pas avant que vous ne m'ayez promis que je vous
reverrai, que nous pourrons parler vraiment, nous expliquer.--Je veux
vous revoir, je le veux.

--Non, dit-elle, c'est fou; elle reprit: C'est fou!--Puis, comme
si une force suprieure  sa volont lui arrachait un consentement:
H bien! venez demain chez moi,  trois heures; j'aurai condamn ma
porte pour tout le monde, except pour vous.--Mais laissez-moi
maintenant, laissez-moi, et employant la mme formule que lui tout 
l'heure: Je le veux.


II

Lorsque Paluau se retrouva tout seul avec sa femme, une demi-heure
aprs cette conversation, dans le coup qui les ramenait, la fivre de
ce dialogue, si court, mais si charg, pour lui, de souvenirs et
d'esprances, de regrets et de dsirs, le brlait encore. A cette
impression d'enivrement se joignait, pour l'augmenter, celle de la
soudainet de cet clat. Une telle explosion de sentiments, et si
violents, devait le laisser comme dconcert, d'autant plus qu'elle
tait aussi imprvue qu'instantane. Le trait principal du caractre
de cet homme tait une contradiction intime et radicale entre la vie
qu'il avait mene et sa nature. Les grandes lignes assez nobles de son
visage devaient  cette anomalie une physionomie tantt exalte et
tantt souffrante qui lui donnait un air de hros de roman, au lieu
qu'il tait tout simplement le descendant trs reprsentatif d'une
longue ligne de seigneurs terriens, un homme destin par tout son
temprament  cette existence de chteau,  la fois primitive et
conventionnelle, large et monotone, occupe et paresseuse. Le hasard
avait voulu que, priv de son pre tout jeune et matre de sa fortune,
il vnt  Paris, o sa soeur tait marie. Il s'y tait laiss prendre,
comme beaucoup de ruraux, par cet attrait du mouvement qui leur fait
paratre morne et insipide la rgularit de la campagne. Trs bien
apparent, trs riche, avec une belle tournure et une naturelle
lgance de manires, il tait entr aussitt dans ce courant de la
haute vie, qui emporte vers la passion et ses orages tant de destines
faites pour la famille et l'habitude. Il avait eu plusieurs aventures.
Sa liaison avec Mme de Sricourt avait t la plus flatteuse et la
dernire. Pourtant l'arrire-fonds de l'hrdit tait si fort chez
lui qu'il n'tait pas devenu un Parisien. Il n'en avait acquis ni les
qualits d'aisance et de lgret, ni la scheresse positive. De mme
qu'il restait timide--parce qu'il se savait malgr tout un peu
provincial,--avec un air facilement altier, il tait rest sensible et
sincrement pris de droiture, de rectitude et de loyaut, dans des
situations aussi fausses que celle qu'il avait occupe trois ans chez
les Sricourt. Cela devait faire et faisait une me obscure et trouble
sous des dehors de calme et trs incohrente sous des apparences de
force. Pour de tels hommes, le mariage, qui semble une sagesse, est en
ralit une trs dangereuse preuve. Leur complication droute la
confiance. Ils intimident leur femme par leur manque de transparence
morale; et ils risquent d'arrter  jamais chez elle l'lan spontan
et l'expansion. Le silence appelle le silence, comme la vrit appelle
la vrit, et le silence produit naturellement le malentendu. Dj,
sans qu'il en et reconnu la cause dans son propre caractre, Paluau
sentait que sa femme ne lui tait pas compltement intelligible. Il
n'y avait jamais eu de scnes entre eux, et ils ne vivaient pas coeur
contre coeur. L'ayant pouse sans entranement, moins encore par
raison que sous l'influence de sa mre, il n'avait pas su voir que
Ccile, elle, l'aimait profondment, passionnment, et qu'elle n'osait
ni ne savait le lui dire. Il ne voyait pas non plus que, depuis les
huit semaines qu'ils taient  Paris,--camps dans son ancien
appartement de garon et en train de prparer leur installation
dfinitive,--la mlancolie de la jeune femme s'accroissait chaque
jour. Il n'est que juste d'y insister: avant cette foudroyante
surprise d'motion qui l'avait, ce soir, fait parler  Mme de
Sricourt comme il lui avait parl, il n'avait jamais manqu ni en
actes ni en discours  ce pacte d'honneur que le mariage reprsente
toujours  un homme lev dans certains principes. Ce soir marquait
donc pour lui une date ineffaable, celle du premier parjure: le
rendez-vous demand  son ancienne matresse, et accord par elle,
dans ces termes, avec ce regard, c'tait l'infidlit, certaine, toute
proche, dj commise, et le mari coupable en prouvait le remords dans
cette voiture o son bras frlait le bras de sa femme; o il la
sentait respirer, bouger, vivre. Ces sensations contradictoires se
mlangeaient dans le plus violent tumulte intrieur. Ce brusque et
irrsistible dsir pour son ancienne matresse, la stupeur de
l'prouver si intensment et de l'avoir avou si brutalement,
l'apprhension du chemin o il venait de s'engager et son incapacit,
il le sentait d'avance,  s'en retirer, quels vnements et qui
faisaient courir dans ses veines le frisson de trop d'motions
passes! Il allait revivre, il revivait dj toute son existence
parisienne, dont il avait eu la nostalgie  son insu aprs en avoir eu
la lassitude. En mme temps, il ne pouvait se dfendre d'une vritable
honte  se constater si dloyal et vis--vis de qui? De cette enfant
de vingt ans qui portait son nom,  laquelle il n'avait pas un
reproche  faire, dont il avait pris la vie,--et il allait la trahir,
il l'avait trahie!... Tant de mouvements du coeur et de si passionns
le contraignaient de se taire. Comme s'il et craint que mme ses yeux
dnonassent ses penses, il regardait machinalement,  travers la
portire, les maisons closes profiler leurs faades muettes sous le
reflet des becs de gaz, les passants attards en train de se hter sur
le trottoir, d'autres voitures venir en sens inverse. Il n'observait
pas que sa compagne, aprs avoir essay de lui poser quelques
questions auxquelles il n'avait rpondu que par des monosyllabes, le
regardait avec des prunelles dont il aurait eu peur. Il ne s'y lisait
que la plus craintive, la plus passionne des supplications, mais une
supplication si angoisse, si douloureuse qu'elle supposait chez la
jeune femme qui sentait ainsi la divination de son malheur,
--jusqu'o?...

                   *       *       *       *       *

Le coup allait de la sorte, traversant au grand trot de son cheval ce
vaste quartier de Paris qui spare l'Opra de l'extrmit de la rue
Saint-Dominique, pas trs loin de la place des Invalides, o
habitaient momentanment les Paluau. L'absorption du jeune homme dans
ses penses avait t si entire qu'il prouva presque le saisissement
d'un somnambule rveill par un choc, lorsqu'tant rentr dans
l'antichambre et se prparant, comme il faisait d'habitude,  se
retirer dans la pice qu'il s'tait rserve,--son ancien cabinet de
travail o on lui prparait chaque soir un lit, dissimul le jour dans
un canap,--sa femme lui dit, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas:

--Maurice, j'ai  vous parler. Il faut absolument que je vous
parle...

Il fut bien oblig de lever les yeux sur elle, cette fois. Il vit
qu'elle tait ple et tremblante. Il pensa qu'elle souponnait tout et
il plit lui-mme. Il essaya pourtant de plaisanter.

--Il est tout prs d'une heure, rpondit-il; il serait plus sage
d'aller vous reposer. Nous aurons le temps de causer demain.

--Non, dit-elle, ce soir... Demain je ne serais pas sre d'avoir
encore la force... Je l'ai maintenant. Je viens d'avoir trop mal. Je
vais renvoyer ma femme de chambre. Venez chez moi...

Il y avait dans cette imploration, profre  voix basse, pour que le
valet de pied, debout prs de la porte d'entre, ne l'entendt pas,
une telle ardeur; la physionomie de Ccile, d'ordinaire immobile et si
aisment insignifiante, s'clairait  cette seconde d'une telle flamme;
une si imprieuse volont manait d'elle que l'ancien amant de Mme de
Sricourt n'eut plus de doute. Elle ne souponnait pas. Elle savait.
Il rpondit:

--Je serai chez vous dans un instant.

Il avait voulu s'accorder ce dernier rpit pour se ressaisir et
assurer son attitude dans une explication, qui, au demeurant, ne
pouvait porter que sur son pass. videmment quelqu'un, ami ou parent,
avait dnonc  sa femme la liaison de ses dernires annes de
clibat. Une lettre anonyme avait d tre crite. Ccile l'avait
observ durant la soire. Cet entretien en tte  tte dans le fond de
la loge avait provoqu une crise de jalousie aigu. Du coup tous ses
instincts d'indpendance s'insurgrent dans le jeune homme. Les cinq
minutes qu'il passa dans sa chambre avant de se diriger vers celle de
sa femme suffirent  changer l'quilibre si instable de son me. S'il
avait eu, tout  l'heure, dans la voiture, un secret remords  l'ide
de la trahir, quand il la croyait si navement confiante, cette
jalousie devine chez elle avait endurci soudain son orgueil d'homme.
Et puis,--ces petites impressions animales sont si trangement
dterminantes durant ces scnes d'intimit conjugale,--elle venait,
dans cette antichambre, quand elle l'avait interpell ainsi, de lui
paratre de nouveau, comme pendant la soire, si gauche et si lourde,
si engonce par sa robe trop riche, si peu plaisante malgr sa
jeunesse. Le masque de sang que la chaleur du thtre lui avait mis
aux joues et sur le front s'empourprait encore de son motion
nouvelle... Enfin, lorsqu'il se prsenta devant elle, comme il l'avait
promis, la plus sche irritation nerveuse le dominait. Il tait dcid
 ne supporter aucun reproche, dt cette premire explication aboutir
au dpart de Ccile le lendemain. Le fantme de sa dlicieuse amie de
l'autre anne traversait de nouveau sa pense et l'ensorcelait 
distance. Il l'avait revue, en esprit, assise sur le divan de la loge,
puis sur le canap de damas rouge,  ct de lui. Contre de tels
souvenirs que pouvaient les reproches qu'il lisait d'avance sur la
bouche tremblante de l'pouse lgitime, sinon lui donner cette
horrible sensation de la chane qui paralyse tout chez l'homme, mme
la piti?

                   *       *       *       *       *

Il la trouva, assise sur un fauteuil, les bras pendants, la tte
abandonne, et qui pleurait. Elle lui fit signe de la main qu'il
attendt, qu'elle allait lui parler, qu'elle ne pouvait pas en ce
moment. Puis, quand elle se reprit enfin, sa premire phrase fut si
diffrente de ce que prvoyait le mari dj plus d' moiti perfide,
qu'il en demeura immobile d'tonnement:

--Je vous demande pardon, Maurice, dit-elle. Je viens de vous
inquiter, ce sont mes nerfs qui m'ont trahie... Je serai plus forte,
une autre fois... C'est ma faute, si les choses sont comme elles sont,
je le sais. Je sais qu'en me conduisant comme j'ai fait je ne peux que
les rendre pires... Mais il y a des moments o je suis trop
misrable...

--Vous me parlez par nigmes, rpondit-il. Quelles sont ces choses
dont vous vous plaignez? Quels sont ces moments o vous tes si
misrable, et pourquoi?

--Pourquoi?... reprit-elle d'un accent accabl. Tout  l'heure je
voulais vous le dire. Je m'en croyais la force. Je ne l'ai plus, et 
quoi bon?

--Mais c'est moi qui veux que vous vous expliquiez maintenant,
insista-t-il. J'ai le droit de savoir les raisons de l'tat o je
vous ai vue... Et aprs une hsitation: Avez-vous quelque reproche 
me faire?

--A vous?... rpondit-elle, et secouant sa tte plus
douloureusement: A vous? Non. Je vous le rpte, la faute est  moi.

--Quelle faute? demanda-t-il de nouveau, et d'un accent
d'impatience: Mais parlez, parlez...

--Ah! fit-elle, ne soyez pas dur pour moi... H bien! puisque vous
l'exigez, et sa voix tremblait, je parlerai... Ce que je voulais
vous dire, c'est que vous ne devriez pas, vous, me laisser comme vous
me laissez, sans conseil, sans appui... J'ai toujours su, quand je
vous ai pous, que je n'tais qu'une simple, et que j'aurais beaucoup
de peine pour devenir pareille aux femmes de la socit o vous avez
vcu jusqu'ici... Mais je vous aimais!... J'ai pens que j'apprendrais,
que j'arriverais... Si vous m'aviez un peu aide?... Si j'avais pu
vous demander?... Mais vous m'intimidez tant!... tant!... Pour que
j'ose m'ouvrir  vous, comme je fais, il faut que j'aie peur de vous
dplaire davantage encore en me taisant... C'est l toute ma misre,
je vous l'ai dite: de ne pas savoir me faire aimer... Surtout depuis
que nous sommes  Paris, je le sens, vous avez honte de moi, et, se
cachant le visage dans les mains comme si rellement elle avait
elle-mme la conscience d'un opprobre mrit, elle redit, avec un
grand sanglot: honte de moi!...

Il y avait, dans cette confession de la plus dure preuve que puisse
subir une jeune femme au dbut de son mariage, une telle humilit;
cette plainte, qui ne rcriminait pas, qui ne se rebellait pas, qui
gmissait seulement, correspondait si peu  l'attente de Maurice; elle
aggravait tellement sa faute de la soire en lui prouvant combien
celle qu'il trahissait tait sans dfense!... Il en demeura un instant
dcontenanc, mu malgr lui par une si vidente sincrit, saisi plus
encore par la surprise devant l'tre qui se rvlait soudain. C'tait
comme si une autre crature se dgageait devant lui, de la Ccile
qu'il connaissait. Une pleur avait envahi son visage tandis qu'elle
parlait. L'audace de son discours faisait refluer tout son sang  son
coeur. La tension nerveuse l'avait redresse. La lourde toilette, si
engonce tout  l'heure, ne l'crasait plus, tant elle tait
palpitante d'motion, la gorge souleve, la taille frmissante. Enfin,
elle vivait par toutes ses fibres, et cette intensit de vibration
intrieure l'animait, la transfigurait. Si Paluau et t capable
d'analyser froidement ces deux scnes si voisines: celle qu'il avait
eue  l'Opra avec Mme de Sricourt et celle qu'il soutenait  prsent,
il aurait compris et mesur quelle diffrence spare une femme vraie
et une femme coquette, la crature qui aime parce qu'elle aime et
celle qui joue la comdie du sentiment pour se faire aimer... Mais, 
cette minute, il ne raisonnait pas. Il avait piti de Ccile, tout
simplement, et, pour la calmer, il lui disait:

--Moi, avoir honte de vous!... Voyons? Quand un mari a honte de sa
femme, est-ce qu'il la prsente partout comme je vous ai prsente?...
Est-ce qu'il se montre avec elle comme je me montre avec vous?... Si
j'avais honte de vous, comme vous dites, vous aurais-je conduite 
l'Opra, ce soir, comme je vous y ai conduite?

--Oh! ce soir!... interrompit-elle en lui prenant le bras qu'elle
serra convulsivement. Ce soir!... Ne me parlez pas de ce soir!... 'a
t le plus dur de tous... N'essayez pas de me mentir. Je sais, vous
tes bon... Vous ne voulez pas vous avouer que vous rougissez de celle
 qui vous avez donn votre nom... Mais si vous vous tiez vu pendant
le spectacle, et votre regard quand il se posait sur moi!... Je vous
voyais me comparer  Mme de Sricourt. Elle tait si jolie, et si
lgante, si grande dame! Je comprenais si bien qu' ct d'elle
j'tais si gauche, si emprunte!... Et pourtant, si vous saviez ce que
j'avais fait pour vous plaire ce soir! J'avais remarqu que vous
admiriez cette femme. Quand il s'agit de got, c'est toujours le sien
que vous citez... Lorsque j'ai su que nous allions  l'Opra avec elle,
l'autre semaine, j'ai fait appel  tout ce que j'ai de courage... Je
suis alle chez elle... Je lui ai parl... Ne m'en veuillez pas! Je ne
me suis pas plainte de vous. Je n'en ai pas le droit. Je mourrais,
plutt que de vous manquer ainsi... Mais vous ne pouvez pas trouver
que je n'avais pas le droit de la prier de m'aider un peu, de me
conseiller...

--Et vous avez fait cette dmarche auprs d'elle?... interrogea-t-il,
d'une voix si trange qu'elle en eut peur.

--Comme vous me posez cette question!... Ah! vous voyez bien que j'ai
eu tort de vous parler; que je vous dplais toujours, toujours, dans
ce que je fais, dans ce que je dis, comme dans ce que je porte...
Toujours! Toujours!...

--Et que vous a rpondu Mme de Sricourt? interrogea-t-il, sans
paratre prendre garde  cette exclamation.

--Elle a t si bonne, dit Ccile; elle m'a promis de m'aider...
Elle m'a aide.

--Elle vous a aide?... demanda de nouveau Maurice. Alors, cette
toilette que vous portez ce soir...

--C'est elle qui me l'a choisie... reprit la jeune femme. Oui,
c'est elle qui m'a conduite chez le couturier; elle qui a dcid ma
robe, ma coiffure, mes bijoux... Et voyez comme tout est contre moi...
Quand nous avons t sur le devant de la loge, j'ai senti qu'elle, qui
a tant de got pour elle-mme, s'tait trompe pour moi... Mais qu'y
a-t-il? Que se passe-t-il?...

                   *       *       *       *       *

Il se passait qu'en l'coutant raconter, avec cet accent dcourag et
passionn, sa touchante dmarche et l'infme manire dont l'autre en
avait abus, une rvulsion violente et subite de son coeur avait
boulevers Paluau. Une grille pose sur une criture secrte en
claire soudain tout le sens. Certaines rvlations sont cette grille.
Paluau comprenait que son ancienne matresse s'tait complu 
savamment organiser, ce soir, cet crasant contraste entre elle et
Ccile: l'pouse lgitime, et qui ne se savait pas trahie, s'tait
mise  la merci de sa rivale, et celle-ci en avait profit pour
exercer sur elle, hypocritement et mchamment, la plus mesquine des
vengeances: mais pousse par quoi?... Elle n'avait pas su aimer
Maurice autrefois, puisqu'elle l'avait laiss partir. Le retrouvant
mari, et constatant, elle tait si fine et Ccile avait t si nave,
que son mnage roulait dj sur la route des malentendus, elle avait
voulu mettre entre la femme et le mari quelque chose d'irrparable.
Elle l'avait repris, quitte  le renvoyer de nouveau, plus tard,  un
foyer pour toujours renvers... Pourquoi encore? La haine des femmes
qui ne sentent pas pour celles qui sentent vraiment expliquait tout.
De l sa sclratesse dans l'invention d'un procd trs
misrable--hlas! il avait trop bien russi!... De l les mots qu'elle
avait prononcs dans l'arrire-fond de la loge,--et son complice de
jadis y avait cru!... Et voici que la lumire se faisait en lui,
clatante, par une nouvelle comparaison que la subtile Clotilde
n'avait pas su prvoir. Cette visite de la femme sincre chez la femme
coquette, sublime de bonne foi, ne permettait pas le doute, et Maurice
tait rvolt d'une si hideuse ruse? Attendri jusqu'au plus intime de
son me par cette confidence de la femme amoureuse, sa femme, il
sentit les larmes lui venir. Il la prit entre ses bras et il la serra
contre son coeur avec passion, tandis qu'abandonnant sa tte sur
l'paule de son mari et perdue de ravissement, elle gmissait:

--Ah! tu me pardonnes! Ah! que je t'aime, et que tu es bon de me
laisser te le dire!

--Te pardonner? rpondait-il, et il rpta: C'est toi qui me
demandes de te pardonner!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jamais Mme de Sricourt ne comprendra pourquoi cet homme qu'elle a
laiss si visiblement fou de passion  l'Opra n'est pas venu au
rendez-vous qu'il lui avait lui-mme demand, ni par quel point de son
caractre,--elle le sait si faible!--il a trouv la force de quitter
Paris sans l'avoir revue. C'est le seul de ses anciens amants, car la
fline et souple personne a sa liste, dont elle parle avec un peu
d'aigreur,--quand elle en parle. Et encore, car elle a du got, mme
dans la rancune, dit-elle simplement: Ce pauvre Paluau! Il tait bien
agrable, mais quand on a pous une telle sotte!...

  Mai 1903.




LA RANON


I

Il y avait bien longtemps que Mme Le Hlin n'avait point paru aussi
jolie  Pierre Guchery que ce jour-l. Pour une minute, la femme qu'il
avait tant aime--plus d'un quart de sicle auparavant,--sa chre
Albertine,  la taille souple et fine, aux beaux cheveux chtains avec
des reflets fauves, au sourire clair, aux fraches prunelles brunes
sur un teint de lait, l'adorable matresse de sa trentime anne,
reparaissait dans la vieille dame  la taille lourde, aux joues
couperoses, aux paupires fltries, aux cheveux grisonnants, qu'il
avait pris l'habitude, lui-mme quasi sexagnaire, de venir voir
chaque aprs-midi. C'tait, entre eux, une de ces liaisons du monde,
presque officielles, tant elles ont dur. Elles gardent du moins,
parmi les misres que de tels rapports imposent, cette demi-noblesse
de la fidlit. L'histoire de ces amants tenait en quelques lignes:
Guchery s'tait pris pour Mme Le Hlin d'une passion folle, au
lendemain de la guerre, et,  cette passion, il avait tout sacrifi.
Comme elle vivait  Paris, et pour ne plus jamais la quitter, il avait
donn sa dmission de l'arme, o l'attendait un bel avenir. Comme
elle tait marie, il avait renonc  se construire un foyer  lui.
Comme elle tait mre, et qu'elle n'avait pas voulu lui sacrifier son
fils, il avait accept la plus humiliante des situations, au foyer
d'un autre... Avec le temps, cette passion s'tait transforme en un
attachement indfinissable, ml de souvenirs et de regrets, de
reconnaissance pour les bonheurs qu'elle lui avait donns autrefois,
et de piti pour les irrparables atteintes dont il la voyait frappe
par l'ge. L'habitude avait aussi sa part dans ce sentiment.--A
soixante ans on a tant vu mourir, et l'on tient par des fibres si
fortes  ce qui reste!--Tout cela faisait bien encore une espce
d'amour. La preuve en tait dans l'motion qui agitait cet homme, si
voisin de la vieillesse, quand,  des instants, de plus en plus rares,
hlas! ce visage dont il connaissait chaque ride lui montrait un
reflet de sa grce d'antan. Mais,  cette visite-ci, ce n'tait mme
plus un reflet, c'tait cette grce elle-mme que le fidle amoureux
de Mme de Hlin venait de retrouver, ds son entre dans le petit
salon bleu o elle se tenait presque toujours. Qu'il y tait venu de
fois, depuis ces vingt-sept ans! Qu'il s'y tait assis de fois, prs
d'elle, dans la bergre Louis XV,  gauche de la fentre! Ce cadre
d'objets familiers n'avait gure chang depuis qu'il frquentait
l'htel Le Hlin, et la dame du petit salon bleu semblait, elle aussi,
en ce moment, avoir  peine chang, tant ses yeux brillaient, tant le
plaisir clairait, transfigurait toute sa physionomie. Le velours
violet de sa robe de demi-deuil,--elle tait veuve depuis quinze mois,
--relev par quelques bijoux: une chane et une broche de diamants, un
bracelet avec des perles,--la rajeunissait aussi, en l'allongeant, en
l'amincissant. Pierre ne put s'empcher de lui dire, aprs avoir mis
un baiser, plus long que d'habitude, sur sa petite main reste si fine
et dont toutes les bagues lui rappelaient des anniversaires communs:

--Vous tes tout  fait en beaut aujourd'hui, ma chre Albertine...
Par ce jour noir de dcembre--on tait  l'avant-veille de
Nol--vous regarder, c'est retrouver le soleil... Vous avez l'air si
contente, si joyeuse mme!... Que se passe-t-il?...

--Il ne se passe rien, rpondit-elle, sinon ce qui s'est toujours
pass depuis que je vous connais: je vous aime, tout simplement...
J'ai trouv mon cadeau de Nol pour vous, ajouta-t-elle avec un
sourire fin, et je crois qu'il vous fera plaisir... Voil pourquoi je
suis contente...

--Faudra-t-il attendre et mettre mon soulier au coin de la chemine,
comme un petit garon bien sage, pour savoir quel est ce cadeau?
rpliqua-t-il, sur le mme ton de badinage tendre.

--Comment? fit-elle, vous ne devinez pas?... Elle le vit soudain
plir, et elle comprit qu'il comprenait: Oui, continua-t-elle, vous
vous rappelez qu'au lendemain dujour o je me suis trouve libre, vous
m'avez promis de me laisser fixer moi-mme le moment de notre mariage.
H bien, mon ami, votre Albertine sera Mme Guchery, quand vous voudrez,
 partir d'aujourd'hui... Mais qu'avez-vous?...

--J'ai, dit-il, que j'ai trop dsir cette heure. Elle me fait du
mal  force de me faire du bien... Et puis c'est si tard! J'aurais
tant voulu vous donner mon nom, quand nous avions l'avenir devant nous,
quand... et son soupir rvlait l'cre nostalgie dont il avait t
tourment dans la possession de cette femme, qui le regardait avec des
yeux noys de larmes, tant elle le sentait l'aimer. Mais laissons ces
regrets, poursuivit-il d'une voix qu'il voulait rendre gaie, il
n'est jamais trop tard pour vivre avec la femme que l'on aime, avec la
seule que l'on ait aime... Ah! et son accent se fit de nouveau mu,
malgr lui, que nous allons vieillir heureux! et, mettant un genou
en terre, il attira vers lui la tte de sa vieille amie, et sur ses
paupires que l'attendrissement rendait humides il appuya une caresse
dont elle se dgagea en lui disant:

--Mon pauvre Pierre, vous retardez de bien des annes!...
Regardez-moi donc. Vous oubliez que ce n'est pas un mariage d'amour
que vous allez faire... C'est un mariage de raison, et il faut parler
raison... Je suis deux fois grand'mre, pensez-y...

--Vous le voulez... rpondit-il, parlons raison. Puis, comme si
l'allusion qu'elle avait faite  ses petits-enfants lui rappelait 
lui-mme qu' ct de son existence cache d'amie, elle avait toute
une existence de famille: Avez-vous parl de votre projet  votre
fils? demanda-t-il.

--Pas encore, rpondit-elle, j'ai voulu que vous fussiez le premier
averti. C'est bien naturel. Mais je vais chez Henri demain. Il a un
arbre de Nol pour les deux petits et leurs amis et leurs amies. Je
lui apprendrai la grande nouvelle, ainsi qu' ma belle-fille...

--Et vous n'avez pas cherch  le sonder dj, pour savoir ce qu'il
en pensera? demanda Guchery.

--Ce qu'il en pensera? rpta-t-elle. Il aura peut-tre un petit
moment d'motion, c'est trop naturel encore. Il aimait tant son
pre!... Mais il vous adore... Quant  ma belle-fille, ajouta-t-elle
en riant, si elle ne donnait pas son consentement, elle serait trop
ingrate. Car c'est vous qui avez fait leur mariage, et elle ne l'a pas
oubli... Tchez seulement que je ne sois pas jalouse d'elle, quand
elle sera devenue votre belle-fille  vous...

--Et vous ne craignez pas qu'Henry ne se demande...

--Quoi? insista-t-elle, comme il hsitait.

--Mais si ce mariage ne cache pas un mystre, si... Enfin,
n'avez-vous pas peur qu'en me voyant vous pouser il ne devine la
vrit, et que nos relations n'ont pas t ce qu'il a pu croire?...

--Lui! s'cria la mre, quelle ide! Si jamais une pareille pense
avait travers son cerveau, est-ce qu'il serait avec vous comme il
est? Non. Je connais mon fils, c'est le coeur le plus simple, le plus
confiant! Ah! mon ami, vous savez que c'est  lui que je vous ai
sacrifi... Sans lui, je ne serais pas reste la femme d'un autre,
vous aimant comme je vous aimais. Mais j'en ai t rcompense. Il n'a
jamais dout de moi. C'est vrai que j'en aurais cruellement souffert,
mme dans le bonheur. Cette preuve m'a t pargne... Elle me sera
pargne jusqu'au bout, continua-t-elle. Je n'ai pas t comme tant
d'autres. J'ai t une femme mal marie, qui a eu dans sa vie un seul
sentiment. Je ne me suis jamais considre comme votre matresse, mais
comme votre pouse secrte. Ce n'est pas au moment o tout ce qu'il
pouvait y avoir de coupable dans ce sentiment est fini, o je vais
pouvoir l'avouer, que Dieu me frapperait, n'est-ce pas?... Je n'ai
jamais eu que mon fils et vous dans le coeur,--vous, mystrieusement.
Je vous y aurai ouvertement tous deux, et vous verrez comme il en sera
heureux... Je vous rpte qu'il vous aime tant!...


II

A ces affirmations de la mre, si rptes, si appuyes qu'elles
rvlaient, malgr tout, une certaine angoisse,--celle du doute et
aussi celle du remords,--Guchery n'avait plus rien rpondu. L'ancien
officier tait, avec des allures volontiers martiales, et malgr la
longue moustache autrefois blonde, maintenant blanche, qui sabrait son
maigre et osseux visage, un homme profondment, presque morbidement
sensible. Les amoureux qui, comme lui, rencontrent vers le milieu de
leur vie,  l'poque qui convient le mieux  la vraie fondation d'une
famille, une aventure avec une femme marie et dans le monde, se
divisent presque immanquablement en deux groupes. Ou bien les
habitudes que reprsente une liaison de cet ordre les annihilent
absolument, ou bien elles les affinent jusqu' la maladie. Ne plus
nourrir aucun intrt srieux d'ambition et de carrire, aller le
matin au Bois pour revoir votre amie au passage, faire des visites
l'aprs-midi dans les maisons o elle frquente, dner en ville et
finir la soire au thtre pour la rencontrer, ne plus causer que des
intrigues semblables  la vtre qui se nouent et se dnouent autour de
vous, ne plus ouvrir un vritable livre, mais seulement le mauvais
roman dont elle parle, et ainsi du reste,--cette existence de sigisbe
professionnel, mene pendant des saisons, vulgarise encore les natures
vulgaires. Les natures dlicates, comme tait Guchery, s'y
sensibilisent  l'excs. Cette atmosphre trop fminine anmie en eux
toute force de rsistance  l'impression. C'est ainsi que l'amant
d'Albertine n'avait jamais pu, du vivant de M. Le Hlin, se blaser sur
le malaise que lui infligeait la prsence de cet homme entre sa
matresse et lui. Que souponnait ce personnage aux manires toujours
courtoises, aux yeux toujours froids? Pierre avait pass des annes 
se le demander, sans en rien savoir. Jules Le Hlin tait un de ces
maris qui affectent de traiter leur femme, en public et dans
l'intimit, avec une dfrence si crmonieuse qu'il est impossible, 
ceux mmes qui hantent leur maison le plus familirement, de deviner
la vraie situation morale de leur mnage. Qu'avec son nom de vieille
bourgeoisie il et pous pour sa fortune Albertine, laquelle
s'appelait simplement Mazurier, des Mazurier enrichis dans les papiers
peints, c'tait bien vident. Qu'il ne l'aimt point, ses
frquentations dans le demi-monde, aussitt aprs la naissance de leur
fils, l'avaient trop prouv. L'indulgence des salons avait d'ailleurs
accord cette excuse  la jeune femme quand Guchery avait commenc de
se trouver chez elle  toute heure. Mais l'opinion de l'intress
lui-mme sur ces assiduits, personne ne l'avait jamais connue. Pierre
pas plus que les autres, avec cette diffrence que ces autres s'en
taient souci juste le temps d'changer une rflexion malicieuse, au
fumoir, entre deux cigares, au lieu qu'il avait vcu, lui, dans
l'attente quotidienne d'une solution tragique. Il y tait prpar pour
lui-mme, mais pour son Albertine!... Cette solution tragique n'avait
pas eu lieu. Le mari tait mort, sans avoir livr le secret de sa
longanimit, laquelle avait peut-tre tenu tout bonnement, comme tant
d'apparentes indiffrences de ce genre,  l'existence du fils.
Peut-tre aussi Le Hlin tait-il un de ces philosophes pratiques
comme il s'en rencontre mme parmi les hommes de cercle et de sport,
que la paresse et l'indiffrence, la peur quelquefois et quelquefois
l'intrt, ont rendus dbonnaires, et ils laissent le soin de leurs
vengeances  la vie,--srs que tt ou tard elle se chargera de
rclamer la ranon qu'ils n'ont pas exige pour leur propre compte.

Si le mari tromp avait calcul ainsi, il semblait bien,--on l'a vu
par la conversation entre les deux complices,--que ce calcul tait
du. Cette ranon de la vie se bornait  ceci: l'imagination
volontiers inquite de Guchery substituait depuis quelques annes, 
la question qu'il s'tait pose si longtemps sur le mort, une question
sur le fils de ce mort; sur cet Henry qu'il avait vu grandir, et qu'il
aimait, par une anomalie frquente, presqu'autant que s'il et t son
fils  lui. Oui, que pensait le jeune homme des rapports entre sa mre
et l'ami le plus intime de la maison? Ce point d'interrogation avait
surgi devant Guchery,  peu prs vers la date o Henry Le Hlin avait
eu ses dix-huit ans,--pourquoi? L'amant n'aurait pu le dire. Il lui
avait sembl un jour qu'il rencontrait dans ces prunelles de jeune
homme, jusque-l si claires, si confiantes, si tendres, une brisure,
comme un arrire-fonds de soupon. Cette impression avait dur un
certain temps, mais sans qu'il pt dcider si elle n'tait pas
chimrique. Rien n'tait chang dans les manires du fils d'Albertine
 son endroit, sinon qu'elles taient plus affectueuses encore.
C'tait comme si ce garon et eu quelque chose  se faire pardonner.
Puis cette nuance s'tait efface de son regard. Il avait de nouveau
eu, pour causer avec son vieil ami, ses yeux transparents d'autrefois.
Quelques mois plus tard, et sans que rien expliqut cette seconde
crise, la nuance de dfiance avait reparu. Le fond du regard tait
redevenu souponneux et angoiss. Et de nouveau, le soupon s'tait en
all, pour reparatre un peu aprs, et ainsi de suite indfiniment,
toujours sans qu'aucun autre indice permt  celui qui s'en croyait
l'objet de s'affirmer qu'il ne se trompait pas. Cependant le jeune
homme s'tait mari, et beaucoup par l'entremise de Guchery. La jeune
Mme Le Hlin gardait,  celui-ci, comme l'avait dit sa belle-mre, une
reconnaissance attendrie. tait-elle persuade de l'innocence absolue
des rapports entre cette belle-mre et le ngociateur de son mariage,
et avait-elle fait partager cette conviction  son mari? Toujours
est-il que depuis les cinq ans que cette union avait eu lieu,  peine
si,  deux ou trois reprises, Guchery avait cru discerner dans les
prunelles d'Henry un vague passage de l'ancienne mfiance. Pourtant
son impression de cette mfiance avait t si forte qu'il n'avait
jamais cess d'en apprhender le retour. Il n'avait jamais cess non
plus de dissimuler cette crainte  sa vieille matresse. La certitude
toute prochaine du mariage avec elle, de ce mariage, si longtemps, si
vainement dsir, avait seule pu, en lui ouvrant tout d'un coup le
coeur, lui arracher ce secret. Il avait frmi d'en trouver, d'en
pressentir un bien pareil dans les phrases de protestation
qu'Albertine lui avait prodigues pour le rassurer, et il n'avait pas
os insister.

--Elle aussi, elle a vu qu'il avait des doutes, se disait-il,
aussitt franchi le seuil de l'htel Le Hlin. Si ces doutes se
rveillaient  la nouvelle de ce mariage?... S'ils prenaient corps?...
Si Henry voyait l une preuve de ce qui a t?... Si cette ide pesait
sur nos relations ensuite?... S'il n'tait plus jamais, ni pour sa
mre, ni pour moi, ce qu'il a t, ce qu'il est encore?... Si sa femme
changeait aussi?... Ces hypothses furent si pnibles  Guchery qu'il
se surprit s'acheminant, de la rue de Miromesnil o Mme Le Hlin
demeurait, dans la direction de l'avenue du Bois-de-Boulogne o
habitait le jeune mnage. Ce n'tait pas  lui d'annoncer aux enfants
d'Albertine la rsolution qu'elle avait arrte. Dans quelle intention
allait-il donc chez eux? Il n'aurait pas su le dire. Mais ce qu'il
savait, c'est qu'il lui tait insupportable de laisser son amie parler
 Henry sans qu'il se ft, lui, rendu compte... et de quoi? Par quels
procds arriverait-il  lire dans l'me du jeune homme et  s'assurer
qu'aucune plaie n'y saignerait demain, quand la mre parlerait? Il ne
ralisa vraiment l'extravagance de sa dmarche qu'au moment o le
domestique lui ouvrit la porte de l'appartement des jeunes Le Hlin.
Puis sur la rponse de cet homme que Monsieur n'tait pas rentr, mais
que Madame tait l:

--Je suis sauv, songea-t-il, avec Louise, je saurai quelque chose
et sans risquer trop...


III

La jeune Mme Le Hlin tait occupe dans le salon qui donnait sur
l'avenue du Bois,  suspendre aux branches d'un norme arbre de Nol
toutes sortes de menus jouets:--des poupes, des polichinelles, des
cornets de bonbons, des botes de mnage. Elle avait prs d'elle une
corbeille de ces brimborions luxueux, et son joli visage o le rire
creusait aux joues deux si gaies fossettes s'illumina de plaisir 
l'entre du visiteur.

--Tiens! Guchery!... s'cria-t-elle. Que c'est gentil  vous de
venir me voir prcisment aujourd'hui!... Je vais vous faire
travailler, vous savez...

--Volontiers, rpondit-il,  quoi puis-je t'tre bon? Il avait t
l'ami intime de l'an des Brau, le pre de Louise, et, l'ayant
connue toute petite, il gardait l'habitude de la tutoyer, quand ils
taient seuls... Lorsqu'il y avait du monde, il lui disait vous.
C'tait une des gentilles querelles que lui faisait la jeune femme.

--A la bonne heure, reprit-elle, vous me parlez, comme il faut,
aujourd'hui... Bon... Donnez-moi ces soldats de plomb. Et un numro,
--l, dans cette coupe... Viendrez-vous demain, tirer avec nous notre
loterie de Nol? Je ne vous ai pas envoy de rappel, parce que vous
n'tes qu'un vieux garon, et que cela vous ennuierait sans doute de
voir une trentaine de bbs, et autant de mamans... Mais si le coeur
vous en disait quand mme...

--Alors, lui dit-il, en prenant texte de sa plaisanterie, et sur le
mme ton: Vous me blmez d'tre rest clibataire?... Et par
consquent, vous m'approuveriez de cesser de l'tre?...

La surprise de cette phrase inattendue saisit la jeune femme  un
degr que son interlocuteur n'avait pas prvu: ses jolis doigts
tremblrent en serrant le noeud de la faveur rose qui devait fixer 
la branche la petite bote qu'il lui avait tendue. L'enfantin sourire
de tout  l'heure n'entrouvrait plus ses lvres rouges, qui se
fermrent dans un pli soudain attentif. Un regard scrutateur passa
dans ses yeux bleus, et elle demanda:

--C'est srieux?... Et avec qui avez-vous l'ide de vous marier?...

--Vous me promettez le secret? demanda-t-il d'un accent grave, lui
aussi, et, sur sa rponse affirmative: envers tout le monde, et il
souligna ces mots.

--Envers tout le monde, rpliqua-t-elle en soulignant ainsi sa
rponse.

--H bien! reprit-il, que penseriez-vous, si je venais vous dire
que j'pouse votre belle-mre?...

Louise Le Hlin eut sur son front et autour de sa bouche une
expression d'un saisissement plus vif encore. Elle regarda de nouveau
Guchery avec des yeux d'une pntration singulire, presque
douloureuse. Puis, pour se donner une contenance, elle avisa dans la
corbeille un autre joujou qu'elle commena de suspendre  une autre
branche, sans rpondre. Et, subitement, s'interrompant de son travail,
elle posa l'objet sur une table, et, se retournant vers Guchery, elle
lui dit, en le regardant bien en face et d'une voix profonde,  la
fois imprative et suppliante:

--Non, mon ami, non, vous ne ferez pas cela...

--Mais pourquoi? rpondit-il.

--Pourquoi?... Mais parce que vous ne pouvez pas ne pas savoir ce que
l'on a rpt partout.... Elle hsita une seconde, puis rsolue,
comme quelqu'un qui accomplit un pnible devoir.

Ah! si c'tait vrai, je ne vous en parlerais pas. Mais il faut que je
vous en parle. J'en ai le droit, puisque je sais, oui, je sais que ce
n'est pas vrai. Je sais que vous tes un honnte homme et que vous
n'auriez pas support, vous si fier, de vivre, comme je vois vivre
tant de gens  Paris, que je mprise, dans un mensonge de chaque heure,
de chaque minute... Je sais que vous ne vous seriez pas ml du
mariage du fils de votre matresse... Car voil ce que l'on a dit, que
Mme Le Hlin tait votre matresse... On n'a pas fait que le dire.
On l'a crit... Oui, mon ami, il s'est rencontr des personnes assez
infmes pour envoyer  Henry des lettres non signes, lui dnonant sa
mre, et vous nommant. Et pas une fois, entendez-vous, mais
plusieurs... La dernire de ces lettres est venue quelques jours aprs
notre mariage. C'est presque heureux, et les mchants lui ont rendu
service, sans le savoir, en saisissant ce moment pour le frapper.
Cette lettre, il n'a pas pu me la cacher. De me parler a chass du
moins de son esprit tout soupon. Pensez donc. Il avait beau croire en
sa mre, croire en vous, les premires lettres l'avaient impressionn.
C'tait une obsession, m'a-t-il dit, et dont il avait eu tant de mal 
triompher! Mon pauvre cher Henry!... Depuis que je l'ai lue, cette
abominable lettre, je n'ai eu qu'un souci constant, qu'il ne pense
plus jamais rien sur sa mre et rien sur vous... Oh! Je n'ai pas eu
beaucoup de peine. Ma belle-mre est si charmante, vous tes un si
brave homme, Guchery, et Henry est si tendre!... Mais le vieux mot sur
la calomnie, vous savez, est trop vrai. Il en reste toujours quelque
chose... La preuve, c'est qu'il m'a dit, il n'y a pas deux mois,--et
s'il ne se rongeait pas de temps  autre,  mon insu, de pareilles
ides ne lui viendraient mme pas:--Je suis bien sr maintenant que
ces atroces lettres avaient menti...--Tu en as donc jamais dout?
Lui ai-je demand.--Non, m'a-t-il rpondu, mais enfin, maman est
libre, et Guchery ne l'pouse pas. C'est une preuve, cela, et
indiscutable...--Et quand il l'pouserait, lui ai-je dit, o
serait le mal?...--Nulle part, a-t-il repris, mais, tout de mme,
cela me fait bien plaisir qu'il ne l'pouse pas...--Comprenez-vous
maintenant pourquoi j'ai t bouleverse quand vous m'avez annonc ce
projet de mariage, tout  l'heure?...--Je vous en supplie, mon ami,
avant d'y donner suite, pensez  ce que je viens de vous raconter...
Et ne m'en veuillez pas d'avoir t si franche avec vous. Je n'ai pas
su me retenir. Il y va de la paix de son coeur, et pour toujours... Je
le sens. Je le sais...

--Ah! s'cria Guchery douloureusement, j'avais bien devin qu'il
avait quelque chose,  plusieurs reprises... C'tait donc cela... Mais
qui a pu crire ces lettres? Qui? Mais qui?...

--Taisez vous, interrompit la jeune femme en mettant son doigt sur
ses lvres: j'entends ouvrir la porte. On vient... C'est lui... Je
vais vous prouver que je n'exagre rien... Laissez-moi lui parler, et,
quoi que je dise, ne me dmentez pas. Seulement, regardez-le...

                   *       *       *       *       *

C'tait, en effet, Henry Le Hlin qui entrait dans le salon. Louise
avait dj repris la petite bote de soldats de plomb, abandonne tout
 l'heure, et elle paraissait absorbe dans son attention  la
suspendre aux branches, tandis que Guchery, assis auprs d'elle sur
une chaise, s'efforait de dominer l'motion dont le bouleversaient
les paroles qu'il venait d'entendre. Le nouveau venu ne prit mme pas
garde  leur trouble. Il arrivait, portant dans ses bras d'autres
paquets qu'il commena de dplier, aprs avoir serr la main
affectueusement  son vieil ami, et il disait  sa femme:

--J'ai trouv des jouets si amusants que je les ai achets... Comme
tu as bien fait de venir, mon bon Guchery! Louise ne voulait pas
t'inviter.--Ce sera une corve pour lui,--disait-elle,--et moi je
lui disais:--Je suis sr qu'il s'amusera.--Ce n'est qu'une fte
d'enfants, mais les enfants, c'est toute la vrit de la vie... avec
l'amour, ajouta-t-il, et il attira sa femme  lui, pour la baiser au
front, puis, tendant la main  Guchery: Et avec l'amiti...

--La ntre ne lui suffit pas cependant, dit la jeune femme, en se
dgageant de l'treinte de son mari. Imagine-toi qu'il est venu me
parler, mais devine de quoi?... Tu n'y es pas?... D'un projet de
mariage pour lui...

--Il veut se marier?... dit Henry et le mme clair de douloureuse
mfiance que l'amant de la mre avait vu passer dans ses yeux, 
diverses reprises, y alluma soudain son trange lueur, et sa voix
tremblait un peu pour demander: Et avec qui?...

--Il n'a pas voulu me la nommer, reprit vivement Louise, d'autant
plus, encore une fois, que ce n'est qu'un projet. Tout ce que je lui
ai arrach, c'est qu'il s'agit d'une vieille fille, pardon, enfin
d'une demoiselle qui n'est plus toute jeune, et par laquelle il
prtend qu'il sera trs bien soign... Je lui ai dit:--Nous vous
dfendons de vous faire soigner par d'autres que par vos amis Le
Hlin... Et elle insista: Suis-je dans le vrai?...

--Tu es dans le vrai, rpondit Henry. Son visage exprima un tel
soulagement que Guchery comprit combien tout tait exact dans ce que
lui avait dit la jeune femme, et, se forant  sourire, comme un homme
qui raille sa propre folie, il rpta, en s'adressant  elle:

--Oui, Louise, tu es dans le vrai...


IV

... Quelques heures aprs cette scne, deux personnes taient assises,
au coin du feu, dans le petit salon bleu de l'htel Le Hlin. Elles
regardaient la flamme mourir sur la braise des bches croules, et
elles ne se parlaient pas. C'tait Albertine et son ami,--non plus
l'Albertine du commencement de l'aprs-midi, ranime, rajeunie par la
joie de donner une profonde joie  son fidle de tant d'annes,--non
plus ce fidle, rajeuni lui-mme par l'esprance d'achever sa vie sur
le rve de ses trente ans, enfin ralis, mais une vieille femme et un
vieil homme qui venaient d'un commun accord de renoncer  ce beau
rve. Les deux anciens amants sentaient, avec une gale mlancolie,
peser sur eux la ranon de leur longue vie: ils avaient perdu le droit
 la vrit, et l'amertume de devoir continuer  mentir toujours,
toujours, se mlangeait en eux  la crainte, presque  la terreur de
ne pas mentir assez bien jusqu'au bout.

  Dcembre 1902.




TABLE DES MATIRES


  L'EAU PROFONDE                                                 1

      I.--Sur une piste                                          7

     II.--Histoire abrge d'une longue haine                   18

    III.--Premires sapes                                       36

     IV.--Certitudes                                            57

      V.--La lettre anonyme                                     76

     VI.--Un orgueil d'homme                                    98

    VII.--Le portrait                                          121

   VIII.--L'nigme                                             138

     IX.--La morte                                             159

      X.--pilogue                                             183


  LES PAS DANS LES PAS                                         201

     I.--LE COB ROUAN                                          205

    II.--LE PORTRAIT DU DOGE                                   249

   III.--DERNIRE POSIE                                       281

    IV.--L'AVEU                                                310

     V.--FAUSSE MANOEUVRE                                      331

    VI.--LA RANON                                             358




  PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--4732.





End of the Project Gutenberg EBook of L'eau profonde, by Paul Bourget

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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