The Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa dcouverte
jusqu' nos jours. Tome II, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

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Title: Histoire du Canada depuis sa dcouverte jusqu' nos jours. Tome II

Author: Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

Release Date: November 2, 2008 [EBook #27132]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 ***




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                              HISTOIRE
                                 DU
                               CANADA
               DEPUIS SA DECOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.

                                 PAR

                           F. X. GARNEAU.


                            TOME SECOND.


                               QUBEC
            IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.

                                1846.




                             HISTOIRE
                                 DU
                               CANADA.


                              LIVRE V.



                            CHAPITRE I.

                        COLONIES ANGLAISES.

                               1690.


Objet de ce chapitre.--Les perscutions politiques et religieuses
fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de
temps trs puissantes.--Caractre anglais drivant de la fusion des
races normande et saxonne. Institutions libres importes dans le
Nouveau-Monde, fruit des progrs de l'poque.--La Virginie et la
Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de
New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensit de
l'migration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prvaut
dans ses conseils et elle laisse continuer l'migration.--New-Plymouth
passe entre les mains du roi par la dissolution de la
compagnie--Commission des plantations tablie; opposition qu'elle
suscite dans les colonies; elle s'teint sans rien faire.--Etablissement
du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses
formes de gouvernement: gouvernemens  charte, gouvernemens royaux,
gouvernemens de propritaires.--Confdration de la
Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indpendance de la mtropole.--Population
et territoire des tablissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la
libert du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement
imprial et notamment l'acte de navigation passs pour restreindre cette
libert.--Opposition gnrale des colonies; doctrines du Massachusetts 
ce sujet.--M. Randolph envoy par l'Angleterre pour faire excuter ses
lois de commerce; elle le nomme percepteur gnral des douanes. Ngoce
tendu que faisaient dj les colons.--Les rapports et les calomnies de
Randolph servent de prtextes pour rvoquer les chartes de la
Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractre entre Randolph et lord
Sydenham. Rvolution de
1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Diffrence entre le
colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon franais et le colon
anglais.


Le Canada n'avait pas t actuellement en guerre avec les Anglais depuis
le trait de St.-Germain-en-Laye en 1632. A cette poque recule, o les
colonies de l'Amrique septentrionale naissaient  peine, les combattans
taient tous des Europens, qui se disputaient des lambeaux du continent
d au gnie de Colomb. Aucun d'eux n'avait pris les armes pour dfendre
le sol de sa vraie patrie; la terre qu'ils foulaient tait encore 
leurs yeux une terre trangre. Mais en 1689 les choses avaient dj
chang. Il y avait alors des Canadiens, il y avait des Amricains, il y
avait une patrie, ce mot si magique pour le soldat. Et chose
remarquable, les Europens laissrent pour ainsi dire le champ libre 
ces nouveaux hommes, qui essayrent leur force et leur courage les uns
contre les autres, et dployrent dans la lutte cette mme ardeur et
cette haine nationale dont leurs mres-patries respectives donnaient le
douloureux spectacle depuis des sicles dans l'ancien monde.

Nous savons quel dveloppement avait pris en 1689 le Canada en
population, en industrie et en richesses. Pour bien apprcier les moyens
relatifs des parties belligrantes, et les dangers de la guerre pour ce
pays, il est ncessaire de possder la mme connaissance relativement
aux colonies anglaises, qui forment aujourd'hui une des premires
nations du monde.

Aprs les tentatives infructueuses de colonisation dont il a t dit
quelques mots dans une autre partie de cet ouvrage, l'Angleterre cessa
de s'occuper de l'Amrique, qu'elle ne frquenta plus que par ses
pcheurs et ses baleiniers. La France montra plus de persvrance, elle
s'obstina dans son entreprise jusqu' ce qu'elle et russi  s'tablir
en Acadie et en Canada d'une manire permanente.

Mais  peu prs dans le temps o elle s'tait assure un pied solide
dans le Nouveau-Monde, des guerres politiques et religieuses vinrent
bouleverser l'Angleterre, et rejeter hors de son sein une population
forme par les dbris des partis vaincus, qui, tour  tour opprims par
le vainqueur, abandonnrent leur patrie pour aller s'en crer une
nouvelle ailleurs. Ils fondrent la Virginie, New-Plymouth, le
Massachusetts et bien d'autres provinces. La bigoterie et un zle
aveugle rgnaient parmi toutes les sectes chrtiennes. Chacun niait 
son voisin ce que tous les hommes avaient droit de possder, la libert
de conscience. C'est  cela que l'on doit attribuer, sinon
l'tablissement, du moins l'tat florissant de l'Amrique
aujourd'hui[1]. La cause premire de cette migration involontaire
subsistant toujours, ces nouvelles colonies se peuplrent rapidement et
surpassrent bientt celles de la France.

[Note 1: History of Massachusetts Bay.]

Ensuite, le gnie commerant de l'Angleterre, qui commenait  se
dployer  la faveur de la libert, favorisa l'accroissement de ces
mmes possessions lointaines. Ce fut un bonheur pour celles-ci que cette
nouvelle direction donne  l'esprit national; elles en profitrent plus
que leur mre-patrie elle-mme.

La race saxonne, agreste et engourdie, observe un crivain, aurait fait
peu de bruit dans le tournoi des peuples, si des myriades de Normands,
de Poitevins et d'autres Franais de toutes les provinces, ne fussent
venus la rveiller rudement  la suite de Guillaume-le-Conqurant. De
cette poque et de la fusion graduelle des deux races, datent les
progrs qui se sont manifests successivement dans le gnie, les
institutions et la puissance de l'Angleterre. L'audace, l'activit et la
rapacit normandes ont fcond la vieille torpeur saxonne. Des excs de
la tyrannie organise par la conqute et des rsistances fodales sont
nes les alliances des intrts lss, et de ces alliances tout le
systme municipal et parlementaire de la Grande-Bretagne[2]. Les colons
amricains importrent avec eux, comme un dpt sacr, ce systme
municipal et parlementaire, premire cause de leurs succs futurs.

[Note 2: Maillefer.]

L'poque de l'tablissement de l'Amrique septentrionale est remarquable
par la rvolution qui s'oprait dans les esprits chez toutes les nations
et particulirement en Angleterre, o le peuple, ne se contentant pas de
vaines thories, rclamait la mise en pratique de ces grands principes
sociaux, que la marche de la civilisation et les doctrines chrtiennes
commenaient  dvelopper aux yeux de la multitude. Ce peuple fut le
premier qui possda, dans son parlement, l'arme ncessaire pour lutter
avec avantage contre le despotisme. Jacques I donnait le nom de rois[3]
aux membres des Communes,  ceux mme que Henri VIII avait traits de
brutes, tant s'tait accrue dj leur puissance. Les principes de la
libert, les droits de l'homme, la nature et l'objet d'un gouvernement,
taient des questions qui occupaient tous les esprits, et qui se
discutaient jusque dans le village le plus recul du pays avec une
extrme chaleur. Mais faute d'habitude on abusa, comme cela arrive
toujours l o la libert ne fait que de natre, de cette mme libert
pour laquelle on combattait; et le vainqueur la refusa au vaincu, qui
fut poursuivi, perscut, proscrit. Les querelles de religion se mlant
 celles de la politique, fournirent de nouveaux alimens  l'incendie
dans lequel disparurent les restes de l'Eglise de Rome et le trne. Les
puritains prtendaient vouloir la libert religieuse et la libert
politique, et cependant, durant leur domination sous Cromwell, ils se
montrrent plus exclusifs et plus perscuteurs que les royalistes qu'ils
avaient renverss. Mais les principes survivent  ceux qui en abusent;
et les nouvelles ides fructifirent en Amrique, o les portrent ces
mmes puritains dchus. La raction qui eut lieu en Angleterre aprs la
mort du Protecteur, les priva de toute autorit, et les livra  la
vengeance d'un vainqueur irrit galement contre les maximes religieuses
et contre les maximes politiques qu'ils avaient invoques
indistinctement pour oprer la rvolution qui avait amen Charles I 
l'chafaud et l'tablissement d'une rpublique. Les plus zls et les
plus compromis durent alors chercher  se soustraire  un gouvernement
auquel leurs ides ne pouvaient jamais leur permettre de se rallier, et
ils migrrent sur les rives du Nouveau-Monde, emportant avec eux leurs
principes et ces institutions libres dans lesquelles ils avaient
converti des maximes gnrales en vrits pratiques. Le droit de
reprsentation, l'institution prcieuse du jury, le vote des subsides
par le peuple, et plusieurs autres privilges essentiels  la libert du
citoyen, furent des dogmes qu'ils y transplantrent, qui servirent de
base  leur organisation sociale, et qui ne cessrent plus d'tre
regards comme les droits les plus prcieux de l'homme. Les monopoles,
les ordres privilgis, les charges sur l'industrie, comme les matrises
et corporations des mtiers, etc., la fodalit, et toutes les chanes
qui accablaient encore le peuple, mme dans les pays les plus libres de
l'Europe, ne suivirent point ces colons au-del des mers.

[Note 3: Un comit de la chambre des communes devait lui prsenter une
adresse. Il ordonna que douze siges fussent apports pour les membres
de ce comit, car, dit-il, ce sont douze rois qui viennent.]

Jacques I divisa la partie du continent amricain, situe entre les 34e.
et 45e. degrs de latitude, en deux vastes provinces: la Virginie et la
Nouvelle-Angleterre. La premire fut concde  une compagnie de
Londres, et la seconde,  des marchands de Plymouth avec le droit de les
tablir et d'y commercer, en 1606.

Ds l'anne suivante, ou quatre ans aprs la fondation de Port-Royal, la
compagnie de Londres envoya 108 colons dans la Virginie pour commencer
l'tablissement de cette province, lesquels s'tablirent dans un lieu
qu'ils nommrent Jamestown; mais les privations et la misre rduisirent
leur nombre  une quarantaine au bout de quelques mois. Cinq cents
autres migrs les suivirent en 1609. N'ayant ni plus de moyens, ni plus
de prvoyance que les premiers, ils se virent bientt en proie  une
affreuse famine qui les fit prir presque tous. La fertilit du sol, la
beaut du climat et l'migration contriburent cependant  faire oublier
ces dsastres, et petit  petit la province prit des dveloppemens qui
la mirent au-dessus de tous les prils. Ces premiers pionniers de la
civilisation amricaine vcurent  profits communs jusqu'en 1613. A
cette poque des terres leur furent distribues; et la plupart des
planteurs n'ayant point de femmes, la compagnie leur envoya
quatre-vingt-six jeunes filles, qui leur furent vendues  raison de cent
 cent cinquante livres de tabac chacune. Six ans plus tard fut
convoque, par le chevalier George Yeardley, la premire assemble
reprsentative qu'il y ait eue en Amrique; et les reprsentans, lus
par les bourgs, rglrent les affaires de la colonie, qui jusque-l
avaient t diriges par la compagnie de Londres. En 1621, la province
reut une espce de gouvernement constitutionnel compos d'un
gouverneur, d'un conseil et d'une assemble gnrale lective. Peu de
temps aprs, elle fut attaque par les Sauvages, qui massacrrent plus
de 300 personnes, tant hommes que femmes et enfans; la compagnie, blme
de n'avoir pas protg suffisamment les habitans, fut dissoute, et le
roi prit la Virginie sous sa protection (1624). Elle perdit sa
lgislature sous le roi Jacques, mais Charles I, son fils, la lui
restitua.

De son ct, la compagnie de Plymouth envoya, en 1607, une colonie de
cent et quelques personnes  Sagahadoc (Knbec) dans la
Nouvelle-Angleterre, sous les ordres de George Popham; mais ce dernier
tant mort, les colons retournrent en Europe le printemps suivant; ce
qui dcouragea tellement la socit, qu'elle abandonna toute ide de
colonisation jusqu'en 1620. Alors des puritains (Brownistes), qui
s'taient rfugis dans la Hollande une douzaine d'annes auparavant[4],
pour chapper aux perscutions qui pesaient sur eux en Angleterre,
demandrent  la compagnie de Londres la permission d'migrer dans la
Virginie avec la libert d'y professer leur religion, eux et leur
postrit. Le roi s'y refusa d'abord, mais il y consentit ensuite; et
l'anne suivante ils purent faire voile pour l'Amrique. Tromps par
leur pilote qui fit fausse route, ils abordrent plus au nord qu'ils
n'avaient intention de le faire, et au lieu de dbarquer dans la
Virginie, ils se trouvrent dans la Nouvelle-Angleterre, o ils jetrent
les premier fondemens de la colonie de New-Plymouth. N'ayant point de
charte du roi, ils formrent une espce de socit volontaire, et
obirent  des lois et  des magistrats tablis par eux-mmes, jusqu'
l'poque de leur union avec le Massachusetts en 1692.

[Note 4: Jeremy Belknap: History of New-Hampshire.]

Ce pacte gouvernemental, dit le Dr. Story[5] est sinon le premier, du
moins le titre primordial le plus authentique de l'tablissement d'une
nation, que l'on trouve dans les annales du monde. Les philosophes et
les juristes en appellent constamment  la thorie d'un pareil contrat,
pour tablir la mesure des droits et des devoirs des gouvernans et des
gouverns; mais presque toujours cette thorie a t regarde comme un
effort d'imagination, qui n'est appuy ni par l'histoire ni par la
pratique des nations, et qui ne fournit par consquent aucune
instruction solide pour les affaires relles de la vie. On ne pensait
gure que l'Amrique pt fournir l'exemple d'un contrat social d'une
simplicit primitive et presque patriarcale.

[Note 5: _Commentaries on the constitution of the United-States, etc._]

Deux ans aprs, la compagnie de Plymouth concda un territoire dans le
Massachusetts,  quelques personnes qui essayrent inutilement d'y
former un tablissement. D'autres tentatives suivirent celle-ci avec
plus ou moins de succs jusqu'en 1628. Enfin, dans cette mme anne, une
nouvelle compagnie acheta de celle de Plymouth le territoire de cette
province, et fut incorpore par charte royale. Elle transfra le
gouvernement de la colonie dans le pays mme; et quelque temps aprs les
habitans lurent des dputs pour faire des lois, tablir des cours de
justice, etc. L'immigration devint considrable; il arriva dans une
seule anne (1630) plus de 1500 colons, par quelques uns desquels la
ville de Boston fut commence. En 1633, ils dbarqurent encore en plus
grand nombre; la plupart de ces migrs taient des mcontens
politiques, des hommes qui avaient des lumires, de l'exprience et mme
de la fortune, excellens matriaux pour fonder un pays. L'Angleterre,
voyant grossir ce torrent de population dsaffectionne qui s'en allait
en Occident, prit l'alarme. L'ordre fut promulgu de suspendre le dpart
de tous les vaisseaux destins pour le Nouveau-Monde; et il fut enjoint
aux patrons de ceux qui auraient  l'avenir une pareille destination
avec des migrans, d'obtenir au pralable une permission de l'autorit
publique. En mme temps les capitaines des navires dont le dpart avait
t suspendu, furent somms de se prsenter devant le conseil d'tat
avec la liste de leurs passagers. Mais aprs rflexion, la bonne
politique prvalut heureusement dans ce conseil, et les migrans eurent
permission de partir aprs avoir t informs, que Sa Majest n'avait
aucune intention de leur imposer la liturgie de l'Eglise anglicane, et
qu'elle croyait que c'tait pour jouir de la libert en matire de
religion, qu'ils passaient dans le Nouveau-Monde[6].

[Note 6: Charles I se guida d'aprs le mme principe en accordant une
charte  Rhode-Island en 1663. Notre plaisir royal, dit le monarque,
est que personne dans la colonie ne soit  l'avenir molest, puni,
inquit ni recherch pour diffrence d'opinion en matires
religieuses.]

Cette conduite du roi d'Angleterre et de son conseil, contraste bien
trangement avec celle de Louis XIV, qui ne tolrait d'autre opinion que
la sienne, et qui fermait  ses sujets les portes de toutes ses colonies
comme pour montrer que mme l'avenir devait subir les lois de sa
volont, et qu'il modlerait  son gr les empires futurs!

Au nombre des passagers dont le dpart avait t ainsi arrt par
l'ordre de la cour de Londres, se trouvait un homme obscur, mais qui
allait emporter avec lui les destines de sa patrie; cet homme tait
Cromwell. L'oeil royal devina-t-il l'avenir de ce nom roturier en
parcourant la liste de ces passagers? vit-il dans celui qui le portait
le possesseur futur de son trne et le chef de la nation? L'ordre qu'il
avait donn causa du dlai, et dans l'intervalle le puritain, le futur
protecteur de la Grande-Bretagne, changea d'opinion et ne sortit point
de son pays; sa destine devait s'accomplir.

La compagnie de Plymouth s'tant dissoute, la colonie passa sous
l'autorit du roi comme celle de la Virginie. Cet vnement exera alors
peu d'influence sur l'administration intrieure, qui resta entre les
mains des habitans. Ils lisaient tous leurs fonctionnaires, depuis le
gouverneur en descendant jusqu'au dernier degr de l'chelle
hirarchique. La lgislature tait lective dans toutes ses branches.

Plus tard pourtant, en 1638, les clameurs que leurs ennemis ne cessaient
de pousser contre eux en Angleterre, se renouvelrent avec plus de
fureur que jamais. Le roi, tromp par leurs assertions haineuses et
intresses, nomma une commission, dont l'archevque de Cantorbry tait
le chef,  laquelle fut dpartie une autorit suprme et absolue sur
toutes les colonies, avec le pouvoir de faire des lois et des
ordonnances affectant leur gouvernement et la personne et les biens des
habitans. A cette nouvelle, le Massachusetts fit les remontrances les
plus nergiques contre cette commission, dont l'tablissement
abrogeait d'un seul coup toutes les liberts coloniales. Il exposa que
les colons taient passs en Amrique avec le consentement de Sa
Majest, dont ils avaient beaucoup agrandi les domaines; que si on leur
enlevait leur charte, ils seraient forcs de s'en aller ailleurs, ou de
retourner dans leur pays natal; que les autres tablissemens seraient
galement abandonns, et que tout le pays tomberait ainsi entre les
mains des Franais ou des Hollandais. Il terminait par demander qu'on
les laisst jouir de leurs anciennes liberts, et qu'on ne mt point
d'entraves  l'migration vers le Nouveau-Monde.

L'Angleterre n'osa pas mettre  excution un projet devenu odieux ds sa
naissance; et la commission des plantations s'teignit sans rien faire,
tant il est vrai de dire que l'opinion publique avait dj de force dans
ce royaume, fruit inapprciable de la libert.

Les colonies anglaises, respectes ainsi dans leurs droits, se formaient
insensiblement aux habitudes du gouvernement reprsentatif, tandis que
l'arrive continuelle des partisans vaincus dans les luttes civiles de
la mre-patrie, augmentait leur population et leurs richesses. Les
puritains perscuts cherchaient un asile dans la Nouvelle-Angleterre;
les catholiques dans le Maryland; les royalistes dans la Virginie.

Le Maryland fut concd par Charles I  lord Baltimore, baron irlandais,
et fond en 1632 par 200 gentilshommes catholiques. Huit ans aprs ils
demandrent et obtinrent un gouvernement libre. Cette province est la
premire qui ait eu l'honneur de proclamer dans le Nouveau-Monde, le
grand principe de la tolrance universelle, et de reconnatre la
saintet et les droits imprescriptibles de la conscience[7]. Elle se
peupla rapidement. Jouissant de la tranquillit pendant que les autres
provinces taient dchires par des perscutions religieuses,
l'migration s'y portait en foule, sre d'y trouver le repos et la paix.

[Note 7: Chalmer's annals.]

Telle fut l'origine des deux premires colonies anglaises, la Virginie
et la Nouvelle-Angleterre, autour desquelles les autres sont venues
ensuite se grouper. En lisant l'histoire des premires on voit celle des
dernires; elles ont eu toutes, plus ou moins, les mmes obstacles 
vaincre et les mmes avantages  utiliser. Elles prsentent aussi toutes
la mme physionomie et le mme caractre politique ou social. Peuples
du reste par des habitans d'une mme nation, elles ont t commences 
peu de distance les unes des autres comme l'indique le tableau suivant:

      La Virginie, 1608.

      La Nouvelle-York, fonde par les Hollandais en 1614, sous le
      nom de Nouvelle-Belgique, devient anglaise en 1664.

      Plymouth, 1620, runi au Massachusetts en 1692.

      Le Massachusetts 1628.

      Le New-Hampshire, 1623.

      Le New-Jersey, fond par les Hollandais, en 1624, devient
      anglais en 1664.

      Le Delaware, fond par les Hollandais en 1627, devient
      anglais en 1664. Quelques Sudois s'y taient tablis en
      1638; mais ils furent subjugus par les Hollandais, et la
      plupart quittrent le pays.

      Le Maine en 1630; runi au Massachusetts en 1677.

      Le Maryland en 1633.
      Le Connecticut en 1635, tabli par des colons du
      Massachusetts.

      Le New-Haven en 1637, runi au Connecticut en 1662.

      Providence en 1635.

      Le Rhode-Island en 1638, runis en 1644.

      La Caroline du Nord en 1650; colonie distincte en 1729.

      La Caroline du Sud en 1670. Cette date, relativement aux
      deux Carolines, a rapport ici  l'tablissement des Anglais;
      car longtemps auparavant, sous l'amiral de Coligny, les
      Huguenots franais y avaient fond une colonie florissante,
      qui finit par l'affreuse catastrophe venge par le chevalier
      de Gourgues.

      La Pennsylvanie en 1682.

      La Gorgie fonde plus tard en 1733.

Ces diverses colonies possdaient trois formes bien distinctes de
gouvernement, qui, modifies par les habitudes et par la nature de la
socit amricaine, constiturent ensuite les lmens du gouvernement
fdral tabli par la rvolution de 1776. C'taient les gouvernemens 
charte, les gouvernemens royaux ou provinciaux, et les gouvernemens de
propritaires. Les gouvernemens  charte taient limits  la
Nouvelle-Angleterre. Les peuples de cette province, o il y avait
plusieurs colonies, jouissaient de tous les privilges de sujets ns
anglais, taient investis de tous les pouvoirs gouvernemental,
lgislatif, excutif et judiciaire. Ils choisissaient les gouverneurs,
lisaient les assembles lgislatives et nommaient les magistrats. Une
seule restriction tait impose  leur autorit lgislative, c'est que
les lois qu'ils se faisaient ne pouvaient tre contraires  celles de
l'Angleterre. Plus tard, la mtropole rclama le droit de rvoquer les
chartes; mais les colons maintinrent qu'elles taient des pactes
solennels et irrvocables, except pour causes lgitimes. Dans quelques
cas nanmoins, elles furent forcment supprimes, particulirement vers
la fin du rgne de Charles II, o les corporations mtropolitaines
prouvrent le mme sort. Les contestations auxquelles cette question
donna lieu entre la mre-patrie et les colonies  charte, furent une des
causes de la rvolution.

Le pouvoir lgislatif, qui tait sans appel, rsidait dans un corps
nomm, The General Court of the Colony of Massachusetts Bay, et tait
compos d'un gouverneur, d'un dput-gouverneur, de dix magistrats et de
deux dputs de chaque ville, tous lus annuellement par le peuple. Le
gouverneur et les magistrats formaient une chambre, et les dputs
l'autre. Cette lgislature sigeait tous les ans.

Le pouvoir excutif tait exerc par le gouverneur et un conseil, dont
sept membres taient ncessaires pour dlibrer, et qui sigeait deux
fois par semaine.

Les gouvernemens royaux taient ceux de la Virginie, de la
Nouvelle-York, et, plus tard, des Carolines (1728), de la Gorgie, du
New-Hampshire et du New-Jersey (1702). Dans ces colonies, le gouverneur
et le conseil taient nomms par la couronne; et les chambres
d'assemble lues par le peuple. Les gouverneurs recevaient leurs
instructions du roi ou de ses ministres. Ils avaient voix ngative dans
les procds des lgislatures. Les juges et autres officiers civils
taient aussi nomms par le roi, mais pays par les colonies. Les actes
arbitraires des gouverneurs, et le droit de veto rclam par la couronne
sur les actes des assembles, furent des causes incessantes de
difficults dans ces gouvernemens. Le Canada nous fournit le modle de
cette espce de rgime.

Les gouvernemens de propritaires, qui tenaient de la nature fodale,
offraient quelque ressemblance avec les palatinats d'Allemagne. Les
propritaires de ces provinces taient revtus de certains pouvoirs
royaux et lgislatifs; mais le tout subordonn  l'autorit suprme de
l'empire. Le Maryland, la Pennsylvanie, et, dans les premiers temps, les
deux Carolines et le Jersey, taient soumis  cette forme de
gouvernement, qui a exist dans les deux premires provinces ainsi que
dans le Delaware jusqu' la rvolution. Ces colonies appartenaient  des
propritaires ou particuliers,  qui des territoires avaient t
concds par le souverain avec pouvoir d'y tablir des gouvernemens
civils et d'y faire des lois, sous certaines restrictions. Leur histoire
est un long tissu de querelles occasionnes par la manire dont les
propritaires exeraient leur droit de rvoquer ou ngativer les actes
des assembles lgislatives; car mme dans ces colonies des corps
reprsentatifs furent introduits, dont les membres taient nomms
mi-partie par les propritaires et mi-partie par le peuple. En 1719, les
habitans de la Caroline exasprs contre leurs matres, s'emparrent du
gouvernement et lurent un gouverneur, un conseil et une assemble, qui
se runirent pour publier une dclaration d'indpendance, dans laquelle
ils exposrent les motifs de leur renonciation  leur ancienne forme de
gouvernement. Les anciennes lois de l'assemble de la Virginie (1624)
renferment une dclaration qui dfinit le pouvoir de l'assemble de
taxer et d'imposer des charges personnelles.

Ds l'origine (1643), les provinces de la Nouvelle-Angleterre formrent
entre elles une confdration offensive et dfensive, chacune se
rservant nanmoins son gouvernement et sa juridiction particulire. Les
affaires gnrales de la confdration taient rgles par un congrs
compos de deux commissaires de chaque colonie. Cette lgislature se
nommait _The General Court of the United Colonies of New-England_[8].
Pour marque de sa souverainet, la Nouvelle-Angleterre frappait monnaie;
et toutes les commissions se faisaient au nom du gouverneur du
consentement du conseil. Suivre les lois anglaises ou les ordres du roi
sans permission de l'autorit coloniale, c'tait faire acte d'infraction
de ses privilges[9]. Nous avons dj fait allusion ailleurs  cette
confdration qui possdait, comme l'on voit, une quasi-indpendance;
mais qui ne la garda pas longtemps.

[Note 8: _Encyclopedia Americana_.]

[Note 9: Rapport de M. E. Randolph au bureau du commerce et des
plantations, 1676: _Collection de papiers relatifs  Massachusetts
Bay_.]

C'est  partir de 1630, que la population des colonies anglaises
augmenta rapidement. Elle pouvait tre alors de 4,000 mes, et dj au
bout de vingt ans elle atteignait 80,000 mes, et, en 1690, poque de la
seconde guerre avec le Canada, elle devait excder 200,000 mes,
puisqu'en 1701, on l'valuait  262,000. La population du Canada et de
l'Acadie ne dpassait pas alors 12  15,000 mes, c'est  dire qu'elle
tait treize fois moins considrable que celle des provinces voisines
contre lesquelles elle allait avoir  lutter les armes  la main. Le
dsavantage du nombre n'tait pas le seul qu'elle et  surmonter. La
diffrence d'institutions politiques pesait aussi d'un grand poids dans
la balance, de mme que celle du climat. C'est au moyen de cette
supriorit numrique et de richesse que les colonies amricaines ont pu
mettre dans tous les temps sur pied des armes qui comptaient autant de
combattans qu'il y avait d'hommes capables de porter les armes dans
toute la Nouvelle-France.

Occupant les parties centrales de l'Amrique du nord, sur le bord de la
mer Atlantique, c'est  dire, depuis le Canada jusqu' la Floride, les
tablissemens anglais jouissaient d'un ciel chaud ou tempr dans toute
leur tendue, et d'un sol dont les productions, extrmement varies,
taient par cela mme un gage d'abondance continuelle. Le bl crot
partout dans cet immense pays ainsi que le mas, plante indigne qui
vient sans effort surtout dans le centre et dans l'ouest des Etats-Unis,
o il rend le double du bl. La culture du tabac commence dans le
Maryland, par le 39e. ou 40e. degr de latitude: c'est aujourd'hui le
principal article d'exportation de cet Etat et de la Virginie. Le coton
se cultive depuis le 37e. degr en gagnant le sud; mais on n'a commenc
 en exporter qu'en 1791. Le ris, qui exige un climat chaud et un sol
marcageux, vient dans les mmes latitudes que le coton. Les provinces
du nord produisent du bl, du chanvre, du lin, du houblon, etc.
Favorises ainsi de la nature et par une immigration nombreuse, ces
colonies devinrent en peu de temps riches et florissantes.

Dans les premires annes elles jouirent d'une libert de commerce
illimite. Les vaisseaux de toutes les nations taient admis dans leurs
ports; elles allaient acheter dans tous les pays o elles trouvaient les
plus grands avantages. Mais aprs qu'elles eurent pass par les
souffrances, les inquitudes, les dangers, qui ont accompagn partout la
fondation des tablissemens europens dans le Nouveau-Monde, aprs
qu'elles eurent commenc  acqurir ce bien-tre et ces richesses, qui
n'taient le partage que du petit nombre dans l'ancien, l'Angleterre
rsolut de les faire contribuer davantage aux charges de l'tat,
puisqu'elles profitaient autant que les autres parties de l'empire, de
la protection du gouvernement. En 1655 Cromwell, qui venait de subjuguer
l'Irlande et de se baigner dans le sang de ses malheureux habitans, se
chargea de l'excution de cette mesure, qu'il fallait sa volont forte
pour faire russir. Il fallait d'abord faire natre les prtextes qui ne
tardrent point en effet  se prsenter. Il voulut engager la
Nouvelle-Angleterre  envoyer des migrans en Irlande pour repeupler les
dserts que ses armes y avaient faits; celle-ci ne voulut pas plus
envoyer ses enfans dans ce pays que dans la Jamaque, o il les invita
ensuite de s'tablir. Premire dsobissance. Dans la guerre civile
termine par la mort de Charles I, le parti royaliste avait t vaincu,
et la Virginie ainsi que le Maryland qui avait embrass ce parti, durent
tre soumis par les armes du protecteur. Ce fut une seconde offense.
C'en tait assez pour fournir des motifs plausibles au gouvernement
d'imposer des restrictions au commerce des colonies. Le parlement
imprial passa un acte pour leur dfendre d'importer ou d'exporter leurs
marchandises dans d'autres vaisseaux que dans des vaisseaux anglais,
quips par des matelots anglais. Cet acte fut bientt suivi d'un autre,
l'acte de navigation, qui prohiba l'exportation de certains articles des
colonies en ligne directe  l'tranger. En 1663, une troisime loi, plus
svre encore que les premires, les obligea de vendre leurs produits
sur les marchs de l'Angleterre seulement, et d'acheter les articles de
manufacture trangre dont elles pourraient avoir besoin des marchands
anglais  l'exclusion de tous autres. Enfin en 1672, il imposa aussi les
produits exports d'une colonie  une autre colonie. Sa politique tait
videmment d'empcher les colons d'tablir des manufactures et de se
crer un commerce avec l'tranger, au prjudice de ses intrts[10].
Mais ces lois prohibitives ne furent pas observes immdiatement
partout. Le Massachusetts jouit encore longtemps aprs d'une entire
libert; et elles furent ouvertement ou secrtement violes par toutes
les provinces, qui avaient fait, lors de leur promulgation, les
remontrances les plus nergiques contre ce qu'elles regardaient comme
une violation de leurs droits. M. Randolph, agent de la mtropole
(1676), voyant arriver dans le port de Boston des navires de l'Espagne,
de la France, de la Mditerrane, des Canaries, etc., fit observer au
gouverneur que cela tait contraire  l'acte de navigation. Celui-ci lui
rpondit que les lois faites par le roi et son parlement n'obligeaient
la Nouvelle-Angleterre qu'en autant qu'elles taient conformes aux
intrts de la colonie, dans laquelle seule rsidait le pouvoir
lgislatif, en vertu de la charte accorde par le pre de Sa Majest
rgnante; et que toutes les matires en contestation devaient tre
dtermines en dfinitive par elle sans appel  l'autorit royale, qui
pouvait bien augmenter, mais non restreindre, ses liberts[11].

[Note 10: The colonial laws of modern times, had furnished the most
flagrant examples of tyrannical interference with the operations of
manufactures and commerce; and the narrow policy which had always
presided over the planting and rearing of new settlements, was utterly
inconsistent with the very liberal and enlightened views of the
economical system.

_Colonial policy of the European Powers, par_ Lord Brougham.]

[Note 11: Rapport de M. Randolph  Sa Majest: _Collection of original
papers relative to the colony of Massachusetts Bay_. Voyez aussi Story
vol. I, p. 52 _Commentaries on the constitution of the United States_.]

Toutes les provinces ne rclamrent pas leurs liberts avec la mme
hardiesse. La Virginie, par exemple, tait plus soumise, et les rponses
du chevalier Berkeley aux lords commissaires en 1671, nous apprennent
qu'elle s'tait conforme  l'acte de navigation,  son grand dtriment.
En effet, cette loi y avait fait cesser presque compltement la
construction des navires, branche importante de son commerce.

Cette lutte sourde d'intrts commerciaux entre les colonies et la
mtropole, annonce les progrs que les premires avaient dj faits. Le
chiffre de leurs exportations dans la Grande-Bretagne fut en 1701 de
309,136; et celui de leurs importations du mme pays, de 343,828,
l'excdant des importations sur les exportations tant probablement
couvert par les achats que faisaient les migrans en s'embarquant pour
l'Amrique, et par les dpenses du gouvernement militaire. Ces colonies
payaient elles-mmes depuis longtemps les dpenses de leur gouvernement
civil. En temps de guerre, elles fournissaient aussi leurs contingens
d'hommes et d'argent, selon leurs forces, leur population et la
proximit du thtre des hostilits.

Le Massachusetts a toujours t la premire et la plus avance des
provinces britanniques. Possdant en abondance dans son sein tout ce qui
est ncessaire  l'existence d'une marine et  sa fourniture, comme des
bois de construction de toute espce, de la poix, du goudron, du
chanvre, du fer, des douves, des madriers, etc., elle btissait tous les
ans quantit de navires, qu'elle vendait en Angleterre et ailleurs. Son
commerce employait dj prs de 750 vaisseaux de 6  250 tonneaux; ses
principaux chantiers de construction taient  Boston, Charlestown,
Salem, Ipswick, Salisbury et Portsmouth.

Elle exportait des bois, des animaux vivans, de la farine, de la drche,
du biscuit, des salaisons de viande et de poisson, etc., dans la
Virginie et le Maryland,  la Jamaque,  la Barbade,  Nevis, 
St.-Christophe et dans plusieurs autres les du golfe mexicain, en
Espagne, en Portugal, aux les Madre et Canaries, en France, en
Hollande, aux villes ansatiques, et enfin dans les les britanniques de
la Manche; et elle en rapportait les objets dont elle pouvait avoir
besoin pour sa consommation ou pour son ngoce. Les marchandises
manufactures et les produits des climats mridionaux formaient la masse
de ces importations. Ce commerce, elle le faisait cependant malgr la
mtropole.

M. Randolph crivait  la cour qu'on ne tenait aucun compte en Amrique
de l'acte de navigation et des lois passes par le parlement imprial
pour rgler le commerce, qui tait compltement libre  toutes les
nations. Quant  celui des Indes occidentales, disait-il, le marchand
anglais en est presque exclus par celui de la Nouvelle-Angleterre, qui
peut y donner ses denres  un prix considrablement plus bas. Ainsi la
Grande-Bretagne a perdu la plus grande partie du commerce de l'ouest. Le
marchand amricain expdie mme dj des navires chargs de mtures pour
la Guine, Madagascar et les ctes de l'Inde.

L'Angleterre, effraye par cette activit toujours croissante, songea
enfin  prendre des moyens prompts et efficaces pour faire rentrer le
ngoce des colonies dans les bornes d'un systme moins prjudiciable 
ses intrts. Par ses lois, par ses douanes, elle russit  le modifier,
 le restreindre selon ses vues; mais les colons ne se soumirent qu' la
force, en attendant l'occasion de revendiquer ce qu'ils regardaient
comme les droits imprescriptibles des sujets anglais, la libert du
commerce, aussi sacre  leurs yeux que la libert politique et
religieuse.

L'instrument dont la mtropole se servit pour amener cette rvolution,
fut l'agent que nous avons dj nomm, M. Edouard Randolph, homme
rsolu, infatigable et dou de beaucoup de pntration et d'adresse dans
les affaires. Charles II l'envoya en Amrique en 1676 avec ordre de lui
faire un rapport sur l'tat de la Nouvelle-Angleterre. Le caractre de
ce commissaire a une analogie frappante avec celui de lord Sydenham,
sous les auspices duquel s'est labor et accompli l'acte d'union des
Canadas. Leurs dpches prsentent plusieurs concidences remarquables,
et se ressemblent surtout par le ton de passion et le cynisme d'une
politique sans morale et sans dignit qui y rgnent[12]. Les habitans du
Massachusetts tiennent dans les lettres de Randolph la place qu'occupent
les Canadiens franais dans celles de l'agent moderne. A l'entendre on
dirait qu'il n'y a que cette province  punir; les petites colonies de
New-Plymouth, de New-Hampshire, et de Connecticut mritent toute la
sympathie du gouvernement. D'aprs le rapport que ce commissaire fit au
roi, tout le pays se serait plaint de l'usurpation des magistrats de
Boston, les habitans auraient dsir instamment que Sa Majest ne les
laisst pas opprimer plus longtemps, et qu'elle ft mettre enfin 
excution les mesures de soulagement promises par ses commissaires en
1665. C'est ainsi qu'il cherche  diviser les colons; il parcourt en
mme temps le pays, et excite les habitans les uns contre les autres par
ses propos.

[Note 12: Lord Sydenham tenait, dit-on, un livre dans lequel taient
inscrits les noms de toutes les personnes marquantes de la colonie, avec
l'indication de leur parent, de leur fortune, de leur caractre, de
leurs bonnes ou mauvaises qualits, de leurs opinions politiques et
religieuses, des principaux actes de leur vie, etc. S'il voulait les
rallier  sa politique, et obtenir leur appui, il tudiait leur
caractre dans cette singulire galerie de portraits, qui ferait
peut-tre plir bien des gens si elle tait mise au jour, et faisait
ensuite agir auprs d'elles ce qui pouvait tenter leur passion
dominante, l'ambition, la vanit, la vengeance, la cupidit, etc. On
ajoute que plus d'une fois il a surpris son interlocuteur en tirant d'un
tiroir ce livre fatal, dans lequel l'on trouverait probablement les
motifs des dfections et des contradictions politiques, qui ont signal
la vie de tant d'hommes sous son administration, surtout dans le Canada
occidental.]

Dans toutes ses communications adresses, soit au roi, soit  ses
ministres, il sollicite l'envoi d'un _quo warranto_ suspendre la charte
de la Nouvelle-Angleterre, et il ne fit pas moins de huit voyages 
Londres pour presser le gouvernement d'abolir les privilges de cette
province voue  l'ostracisme.

Quelques annes aprs il en fut nomm par lettres royales percepteur des
douanes (_collector_, _surveyor_ & _searcher_), afin d'y faire excuter
les actes du parlement imprial qui, comme on l'a dit, continuaient d'y
tre mconnus; il ne cessa point d'tre avec cela agent politique. C'est
dans sa dpche (de 1682) au comte de Clarendon que l'on trouve le
passage suivant, qui rflchit parfaitement les opinions mises de nos
jours au sujet de mes compatriotes, et nous montre les hommes toujours
entrans dans le mme cercle de passions.

Si Sa Majest veut bien, crivait Randolph, ordonner au gouverneur
Cranfield d'examiner les derniers articles contre la faction du
Massachusetts, elle y trouvera des motifs suffisans, non seulement pour
rvoquer la charte, mais pour envoyer un homme prudent comme gouverneur
gnral de cette province (le gouverneur tait alors lectif). Si les
factieux taient assez forts pour se rvolter contre la rsolution du
roi de rgler les affaires de cette colonie de la manire qu'on le
suggre, la premire chose qu'ils feraient, serait de me demander compte
de ma conduite pour avoir ouvertement appel le renversement de leur
constitution, et d'aprs la loi du pays, la mort serait le chtiment qui
me serait rserv. Mais ce parti, il s'clipse, il est divis, les
magistrats sont opposs aux magistrats, les uns dsirent, les autres
craignent, un changement. Mylord, je n'ai qu'une chose  vous dire,
c'est que Sa Majest ne doit ajouter foi, ni  ce que feront, ni  ce
que diront les agens de cette faction en Angleterre. Veuillez bien vous
rappeler que, quand le pre de votre seigneurie tait grand chancelier,
il eut  traiter avec les agens de cette province en 1662; ils agrrent
tout ce qu'il proposa pour l'honneur du roi et l'avantage de ses sujets
coloniaux. Cependant cela n'empcha pas le Massachusetts de mpriser les
ordres du roi, et d'employer les vasions et les petites supercheries
pour s'y soustraire. Si on laisse  ce pays le soin de remdier lui-mme
 ses griefs, il s'ensuivra encore de plus grands maux. Une erreur
malheureuse, sinon volontaire, les a trs aggravs. On a dit que le roi
ne peut, ni ne veut, quelque soient les provocations, svir contre le
pays; que ses finances sont dans un tat peu florissant. Le peuple croit
ici tout ce qu'on lui dbite... D'un autre ct, par une trange
dception _deceptio visus_, l'on peint  ce monarque les habitans de
cette province comme un peuple trs fidle et trs loyal, comme un grand
peuple, qui peut lever des forces considrables; qu'il a en outre fait
des sacrifices et de grandes dpenses pour convertir les forts du
Nouveau-Monde en belles campagnes sans qu'il en ait rien cot  la
couronne.

Il est vrai, en effet, qu'il y a ici beaucoup de sujets loyaux; mais un
bien petit nombre occupe des places de confiance. Les forces du pays
sont trs peu de chose, et plus d'apparat que de service. Je me fais
fort de les chasser hors des frontires avec cinq cents hommes des
gardes de Sa Majest. Quant aux sacrifices, je connais bien peu
d'habitans maintenant vivans, ou de leurs enfans, qui en aient fait. M.
Dudley, l'un des agens actuels du Massachusetts, est un des premiers
planteurs et un homme comme il faut (gentleman); il est venu ici avec
une fortune assez honnte, mais les premiers aventuriers ou sont morts
et les dpouilles de leurs enfans passes aux mains de leurs serviteurs,
ou le peu qu'il en reste vit si misrablement qu'on n'en fait aucun cas.
Pour ce qui est de ceux qui ont joint la faction, qui y appartiennent,
qui dirigent tout ici, le gouverneur et le pays, je ne connais qu'un
seul homme qui n'ait pas t domestique ou fils de domestique. Je prie
votre seigneurie de croire que je ne cherche dans tout ceci que
l'honneur du roi et le bien de la plantation dont, par la bont de Sa
Majest et la faveur de votre seigneurie, je suis maintenant un des
habitans.

C'est  la suite de ces reprsentations insultantes, de ces basses
calomnies, que le Massachusetts et les autres provinces de la
Nouvelle-Angleterre perdirent leurs chartes. Dj le New-Hampshire avait
reu une nouvelle constitution compose de deux branches seulement, le
gouverneur et la chambre reprsentative(1680). Le Massachusetts fut
trait en province rebelle, et soumis  un gouvernement purement
despotique, compos d'un gouverneur gnral (le chevalier Edmond Andros)
et d'un conseil nomm par lui et dont cinq membres formaient un quorum.
Il fut revtu du pouvoir de faire des lois et d'imposer des taxes. Il
n'y eut plus de chambre reprsentative, et le principe lectif fut aboli
partout[13].

[Note 13: Belknap: History of New-Hampshire.]

Cela, comme on peut bien le penser, attira l'animadversion publique sur
Randolph; il devint si odieux que l'on perdait sa popularit seulement 
correspondre avec lui[14]. Emprisonn par le peuple dans l'insurrection
qui clata  Boston en 1689,  la suite de la nouvelle du dbarquement
de Guillaume III en Angleterre, ce malheureux reconnut lui-mme, dans
une lettre qu'il crivit  un des gouverneurs des Iles, le mal qu'il
avait fait aux colons et la haine qu'ils lui portaient. Ce pays est
pauvre, crivait-il, l'observation rigoureuse des lois de commerce a
pes grivement sur les habitans; tout le blme retombe sur moi; sur moi
qui le premier ai attaqu leur charte, et la leur ai fait perdre, sur
moi qui ai continu leur servitude par l'exercice de mon office de
percepteur des douanes.

[Note 14: His (M. Dudley) correspondency, crivait M. Danforth, with
that wicked man, M. Randolph, for the overturning the government, has
made him the object of the people's displeasure.]

Le despotisme ainsi tabli et organis fut rempli de troubles et de
confusion, et ne put durer que jusqu'en 1691. L'opposition toujours de
plus en plus violente des habitans fora Guillaume et Marie de leur
octroyer un gouvernement plus libral. Toute la Nouvelle-Angleterre fut
runie en une seule province avec l'Acadie nouvellement conquise, et
reut une constitution reprsentative, qui exista jusqu' la rvolution;
mais dont les pauvres Acadiens, soumis  toute sorte de servages, furent
exclus au moins dans la pratique.

Malgr leur dpendance de la mre-patrie, les colons anglais de
l'Amrique avaient t jusque-l l'un des peuples les plus libres de la
terre, et ils possdaient tous les lmens ncessaires pour devenir une
grande nation. Ils avaient entre leurs mains les moyens de se former aux
habitudes d'une socit indpendante et  la science d'un gouvernement
lectif et populaire. Ds son origine, la Nouvelle-Angleterre s'tait
faite un code de lois, appel _The Body of liberties_, qui fut observ
jusqu' ce que les besoins ncessitrent de le modifier ou de
l'augmenter. Le nom seul de ce code indique dj par lui-mme quels
taient les sentimens du peuple. Les dispositions de la partie
criminelle, tires de la Bible et modeles sur les lois pnales des
Hbreux, dmontrent jusqu'o les puritains avaient pouss le fanatisme
biblique[15]. C'est dans le vieux code du Connecticut, un des Etats qui
ont le mieux gard les maximes et les moeurs originaires, que ce
caractre est le plus prononc. Ces lois dites les _lois bleues_ (blue
laws), punissent de mort l'enfant qui a maudit ou frapp ses pareils;
elles donnent droit de vie et de mort aux pres sur le fils adulte
coupable d'opinitret et de rbellion (stubborn and rebellious son);
elles dfendent le mensonge et le jurement profane sous peine de
l'amende, du pilori et du fouet, chaque rcidive entranant une forte
aggravation de peine. L'usage du tabac est interdit; un baiser donn ou
reu entre jeunes gens de diffrent sexe leur cote une admonestation
publique et une amende; les ivrognes sont fouetts; il n'est pas permis
de courir le dimanche, ni de se promener dans son jardin, ni de voyager,
ni de cuire son dner, ni de faire les lits, balayer la maison, se faire
tondre ou raser, ni d'embrasser sa femme, ni  la mre d'embrasser son
enfant! Il est galement interdit de fter Nol ou les saints, de faire
des pts de hachis (mince pies), de danser ou de jouer d'autres
instrumens que le tambour, la trompette ou la guimbarde. Personne ne
doit fournir le vivre ou le couvert  un quaker ou  d'autres
hrtiques. Celui qui se fera quaker sera banni, et s'il revient, puni
de mort. (Les quakers refusaient de tirer sur les Indiens.) La plupart
des articles de ce code sont fonds sur des versets de l'Exode, du
Lvitique et du Deutronome. L'horreur des puritains de la
Nouvelle-Angleterre contre le catholicisme les aveuglait au point que
ces radicaux intraitables,  force de remonter aux dogmes primitifs,
reculaient jusqu'au judasme. Non-seulement leurs codes, mais leurs
ides, leur langage, leurs noms taient hbreux. Il semblait que leur
rigidit craignt de s'amollir au contact de la mansutude vanglique.

[Note 15: Aussi la rdaction du code est accompagne de renvois au texte
de l'criture. Voici quelques articles pris au hasard.

Tous les magistrats seront choisis:

1. Par les bourgeois libres.                 _Deut_.   1. 13.

2. D'entre les bourgeois libres.             _Deut_.  17. 15.

3. Parmi les hommes les plus habiles, etc.   _Jr_.  30. 21.

Les hritages descendront au plus proche
parent, selon la loi  naturelle   donne
par Dieu.                                      _Nomb_.  27.  7.  11.

Il ne sera exig aucun intrt d'un frre
ou d'un voisin pauvre pour ce qui lui
sera prt.                                    _Lev_.   25. 35. 36.

L'hrsie  sera punie de mort, par ce
qu'un hrtique, comme un idoltre,
cherche  ravir les mes des hommes
au seigneur leur Dieu.                         _Zach_.  13.  3.

L'ivrognerie, qui transforme l'image de
Dieu en celle de la brute, sera passible
du chtiment qu'on inflige aux
btes, du fouet, etc.                          _Prov_.  26.  3.
]

L'Imprimerie, cette arme si redoutable  la tyrannie et aux abus, fut
introduite  Cambridge dans le Massachusetts peu de temps aprs sa
fondation (1638). Le premier ouvrage qui sortit de la presse amricaine,
fut _The Freeman's Call_ un an aprs. Bientt rgna cette libert de
la pense, cette indpendance de l'esprit qui est le partage d'une
nation libre et avance dans la civilisation, et qu'on retrouve rarement
dans une colonie, mme de nos jours. Dans ces petites socits
naissantes, il est bien permis aux partis d'avoir une polmique
violente, factieuse quelquefois sur des points particuliers; mais qu'un
homme se lve avec les armes de la raison pour dfendre des principes
qui sont d'une application gnrale, s'ils affectent le gouvernement,
les hommes en autorit, soit militaire, civile ou religieuse, s'ils sont
en opposition avec leurs intrts, leur ambition, leurs vues, il n'aura
pas d'cho, le peuple si turbulent dans ses colres, sera paralys par
une influence mystrieuse, par mille petits liens, qui des lieux
occultes o trnent ces pouvoirs vraiment redoutables, s'tendent
partout autour de lui, enchanent ses pas, et lui montrent leur
puissance et son nant. Tel homme n'oserait combattre un de ces pouvoirs
sans s'tre du moins assur l'appui de l'autre, pour le protger en cas
de revers. Le peuple de la Nouvelle-Angleterre est celui de toute
l'Amrique qui s'est affranchi le premier de cet esprit de dpendance
qui tient au sentiment qu'on a contract de sa faiblesse, ou plutt
c'est parce qu'il ne l'avait pas, qu'il se trouvait rejet sur les rives
du Nouveau-Monde. Aussi ce peuple est-il le premier qui ait produit des
hommes clbres dans les lettres et dans les sciences: tmoin, Franklin.

L'ducation si ncessaire aux peuples libres est un des premiers objets
qui occuprent l'attention des colons anglais; ils savaient qu'elle
tait la principale sauve-garde de leurs franchises. Ce fut la
Nouvelle-Angleterre qui commena et qui tablit le systme d'ducation
primaire le plus populaire. Elle posa pour principe que l'ducation du
peuple doit tre  la charge commune et obligatoire, acte qui annonce
dj des vues profondes et en avant de l'poque. Des coles furent
ouvertes dans toutes les paroisses, sous la direction de comits lus
par le peuple, qui votait les contributions ncessaires pour cet
important objet. Afin, disaient ses lgislateurs, que les lumires de
nos pres ne soient pas ensevelies avec eux dans leurs tombeaux, nous
dcrtons,  peine d'amende, que tout arrondissement de 50 feux tablira
une cole publique o l'on enseignera  lire et  crire; et que toute
ville de cent feux tablira une cole de grammaire dont le matre pourra
prparer les enfans pour l'universit. Cette loi qui se propagea dans
les autres colonies, existe encore en substance dans le Massachusetts,
qui s'en enorgueillit  juste titre[16]. Il est rsult de l que
l'ducation est plus universellement rpandue parmi le peuple des
Etats-Unis, que parmi aucune autre nation du monde. En s'occupant de
l'ducation primaire, l'on n'oublia pas les hautes tudes. Le clbre
collge de Harvard fut fond ds 1638. Cet exemple fut suivi bientt
aprs par les autres provinces, except la Virginie o, sous ce rapport,
l'on fit d'abord moins de progrs. Aussi le chevalier Berkeley s'en
glorifia-t-il dans cette rponse singulire qu'il donna dans le cours
d'un interrogatoire qu'on lui faisait subir: Dieu merci, dit-il, il n'y
a dans la colonie, ni _coles libres_, ni _imprimerie_; et j'espre que
nous n'en aurons pas d'ici  trois sicles; car les connaissances ont
lgu au monde la rbellion, l'hrsie et toutes les sectes; et
l'imprimerie les a rpandues, comme elle a propag les libelles contre
le meilleur des gouvernemens, finissant ainsi le pangyrique de
l'ignorance par la peinture des inconvniens qui rsultent des lumires
pour l'autorit.

[Note 16: Story: _Commentaries on the Constitution of the United
States_.]

Dans le tableau rapide qui prcde, nous avons assist  la naissance,
suivi les progrs des colonies anglaises jusqu' la fin du 17e. sicle,
et esquiss les formes de leur socit et les principes qui la
dirigeaient. S'expatriant pour fuir la tyrannie et les perscutions,
leurs habitans ne soupiraient qu'aprs la libert; ils ne craignaient
rien tant que de retomber sous un joug pareil  celui auquel ils
n'avaient pu se soustraire qu'en quittant leur pays. Pendant longtemps
ils se crurent les dominateurs de l'Amrique septentrionale. Leurs
tablissemens faisaient des progrs rapides; ceux des Franais ne
sortaient pas de leur berceau, o ils semblaient destins  prir; mais
lorsqu'enfin ils virent Colbert peupler le Canada de soldats licencis
et lever des forts sur leurs frontires, ils s'alarmrent et pressrent
l'Angleterre d'loigner d'eux des voisins qui troublaient leur commerce,
et menaaient leur indpendance. Tmoins de l'ambition et des conqutes
de Louis XIV, qui dictait des lois  l'Europe, ils tremblaient que
quelque jour la puissance de ce monarque ou de ses successeurs, ne se
fit sentir en Amrique comme dans l'ancien monde. Le Canada, organis
militairement, pouvait devenir un voisin incommode et dangereux. Ils
voulurent donc dtruire, ds son enfance, cet ennemi qui les menaait
dj, qu'ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, semble interroger
aujourd'hui secrtement sa pense, partage entre des ides
d'indpendance future et absolue et de fraternisation avec ceux qui
cherchaient ainsi  les expulser  jamais du continent. Ils firent
offrir  leur mtropole des secours en hommes et en argent; et pour
montrer leur bonne volont, ils mirent immdiatement sur pied, en 1690,
deux armes de deux mille hommes chacune pour envahir le Canada. Nous
verrons bientt de quel rsultat fut accompagn le mouvement agresseur
de ces colons dj si ambitieux.

On a d remarquer dj que le caractre de l'migration d'autrefois et
de l'migration d'aujourd'hui n'est pas le mme. L'ancien colon
amricain n'est point l'image de l'migrant qui dbarque de nos jours
sur les rivages de l'Amrique. Le premier s'exilant pour ne point
abandonner des principes religieux ou politiques pour la dfense
desquels il avait combattu, et qu'il chrissait toujours, conservait
malgr sa dfaite ce respect pour l'honneur, cette fiert rpublicaine
qu'il avait contracte dans des luttes dont l'empire devait tre le
prix. Le second, au contraire, n'est point une victime politique, c'est
le fruit surabondant d'une socit trop pleine et corrompue, que les
vicissitudes du commerce, la centralisation de la proprit et les vices
d'une organisation sociale trs complique, ont rduit  la dernire
misre. Les proccupations de son esprit sont tout entires concentres
dans la recherche des moyens de se procurer une nourriture qui lui
manque sans cesse. Cet homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment,
ni l'indpendance de caractre qui ont distingu les premiers colons de
l'Amrique septentrionale. Accabl sous le poids de la misre, et
insensible  tout ce qui n'est pas immdiatement li  son existence
matrielle, il lui faudra  coup sr de longues annes d'aisance pour
atteindre au niveau des rpublicains du Massachusetts ou des
gentilshommes catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir,
qu'avec de pareils lmens la politique d'une mtropole a plus de
chances de prolonger sa domination.

Si l'on compare  prsent le colon franais avec le colon anglais du 17e
et du 18e sicle, l'on trouve encore l un grand contraste. Ce dernier
tait principalement domin par l'amour de la libert, du commerce et
des richesses qu'il fournit[17]. Il faisait avec plaisir tous les
sacrifices pour s'assurer la possession de ces trois objets, vers
lesquels tendaient toutes ses penses. Aussi ds que les traitans de
l'Acadie le molestrent par leurs courses, ou que les Hollandais de la
Nouvelle-York gnrent son extension, il dirigea tous ses efforts pour
s'emparer de ces deux contres. En Acadie, il n'y avait que quelques
centaines d'habitans disperss sur les bords de la mer; il lui fut par
consquent assez facile de conqurir cette province encore couverte de
forts. La Nouvelle-Belgique encore moins en tat de se dfendre, passa
sous son joug sans faire de rsistance. Le colon canadien resta seul
dans la lice avec lui; et la lutte, commence dj depuis longtemps,
devint alors plus vive, plus intressante et mieux dfinie.

[Note 17: Lord Brougham exagre singulirement un fait lorsqu'il dit,
que ce colon bornait ses esprances de richesses aux inspirations du
St.-Esprit, et son ambition au dsir de possder le ciel dans l'autre
vie. L'histoire nous prouve qu'il avait autant d'horreur de l'esclavage
politique et commercial que de l'esclavage religieux.]

La vie  la fois insouciante et agite, soumise et indpendante du
Canadien, avait une teinte plus chevaleresque, plus potique si l'on
peut parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique ardent, il
n'avait pas t jet en Amrique par les perscutions, il ne demandait
pas une libert contre laquelle peut-tre il et combattu, c'tait un
aventurier inquiet, qui cherchait une vie nouvelle, ou un vtran bruni
par le soleil de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant devant lui
sur le Raab, et pris part aux victoires des Turenne et des Cond. La
gloire militaire tait son idole, et, fier de marcher sous les ordres de
son seigneur, il le suivait partout, et risquait sa vie avec joie pour
mriter son estime et sa considration. C'est ce qui faisait dire  un
ancien militaire: Je ne suis pas surpris si les Canadiens ont tant de
valeur, puisque la plupart descendent d'officiers et de soldats qui
sortaient d'un des plus beaux rgimens de France.

L'ducation que les seigneurs et le peuple recevaient des mains du
clerg presque seul instituteur en Canada, n'tait point de nature 
teindre cet esprit qui plaisait au gouvernement, et qui tait
ncessaire jusqu' un certain point au clerg lui-mme, pour protger
plus efficacement les missions catholiques, lesquelles redoutaient
pardessus tout la puissance et les principes protestans de leurs
voisins. Ainsi le gouvernement et le clerg avaient intrt  ce que le
Canadien ft un guerrier. A mesure que la population augmentait en
Canada, la milice avec ce systme devait y devenir de plus en plus
redoutable. C'tait en effet presqu'une colonie militaire: dans les
recensemens l'on comptait les armes, comme dans les rles d'arme. Tout
le monde en avait (voir App. A).

Tels taient nos anctres; et comme l'migration franaise a toujours
t peu considrable, ce systme tait peut-tre ce qu'il y avait de
mieux, dans les circonstances, pour luter contre la force croissante des
colonies anglaises. Pendant prs d'un sicle leur vaste puissance vint
se briser contre cette milice aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que
sous le nombre, aprs une lutte acharne de six ans, et avoir honor sa
chute par de grandes et nombreuses victoires. C'est  elle que le Canada
doit de ne pas faire partie aujourd'hui de l'Union amricaine; et elle
sera probablement la cause premire quoiqu'loigne de l'indpendance de
ce pays s'il cessait d'appartenir  l'Angleterre, en ce qu'elle l'a
empch de devenir compltement amricain de moeurs, de langue et
d'institutions.




                             CHAPITRE II.

                         LE SIGE DE QUBEC.

                              1609-1696.


Ligne d'Angsbourg forme contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en
1689, et la guerre, recommence entre elle et la France, est porte dans
leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernires.--Plan
d'hostilits des Franais.--Projet de conqute de la Nouvelle-York; il
est abandonn aprs un commencement d'excution.--Triste tat du Canada
et l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premires
hostilits: M. d'Iberville enlve 2 vaisseaux anglais dans la baie
d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abnaquis.--Sac de
Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco
est pris et ras.--Les Indiens occidentaux, prts  se dtacher de la
France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses
succs.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la
paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la
conqute de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral
Phipps prend Port-Royal; il assige Qubec (1690) et est
repouss.--Retraite du gnral Winthrop qui s'tait avanc jusqu'au lac
St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'Ouest, tandis que
l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'Est.--Dsastre de la flotte de ce
dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misre profonde dans les
colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abnaquis continuent
leurs dprdations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de
la Magdeleine (1691) et est dfait par M. de Varennes.--Nouveau projet
pour la conqute de Qubec form par l'Angleterre.--La dfaite des
troupes de l'expdition  la Martinique et ensuite la fivre jaune qui
les dcime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer
l'entreprise.--Expditions franaises dans les cantons (1693 et 1696);
les bourgades des Onnontagus et des Onneyouths sont incendies.--Les
Mimis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada
plus tranquille, aprs avoir repouss partout ses ennemis se prpare 
aller porter  son tour la guerre chez eux.--L'tat comparativement
heureux dans lequel il se trouve est d  l'nergie et aux sages mesures
du comte Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en France.


La France tait en guerre avec une partie de l'Europe depuis dj deux
ou trois ans. La rvocation de l'dit de Nantes avait soulev contre
elle les nations protestantes, et leur avait fourni le prtexte de
reprendre les armes pour se venger de leurs dfaites passes. Le prince
d'Orange, le plus acharn de ses ennemis, fut le principal auteur de la
fameuse ligue d'Augsbourg, dans laquelle la plupart des puissances
continentales entrrent. Le roi Jacques II, fervent catholique, et
recevant des subsides de Louis XIV pour tre plus indpendant de son
parlement, tait rest attach  l'alliance de ce prince; mais c'tait
tout ce qu'il pouvait faire que d'empcher les Anglais de la rompre. Et
en effet bientt aprs ce peuple conspira contre lui, et il eut la
douleur de se voir prcipiter du trne par son propre gendre, le prince
d'Orange, soldat taciturne et ambitieux, qui dut probablement la
couronne d'Angleterre autant  la haine qu'il portait  la France qu'
son propre mrite. Il fut couronn  Londres sous le nom de Guillaume
III. Louis XIV reut le monarque dchu avec les plus grands gards en
lui promettant de le replacer bientt sur le trne; mais la chute de
Jacques lui donnait un ennemi de plus dans la Grande-Bretagne.

La France eut ainsi  combattre  la fois la Hollande, l'Allemagne, la
Savoie, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, multitude d'ennemis qui ne
faisait que prouver sa puissance. Comme toujours les colons furent
entrans dans une guerre dont l'objet leur tait totalement tranger;
et parceque Louis XIV faisait trembler l'Europe, il fallait que les
habitans de l'Amrique se battissent entre eux.

Nous venons de voir quel chemin les colonies anglo-amricaines avaient
fait  l'poque o nous sommes parvenus, et quels lmens de bonheur, de
puissance et de richesses elles possdaient pour l'avenir. Un commerce
tendu, une population considrable, des institutions libres et la
jouissance d'un des plus fertiles pays du monde, tel est le tableau que
prsente l'ennemi que le Canada a  combattre, le Canada qui n'a, lui,
que 11,000 habitans, qui soutient depuis longtemps une guerre sanglante
avec les Indiens, et dont le commerce est presqu'entirement ananti.
Les Amricains pouvaient bien dire lorsqu'ils comparaient leurs forces
aux siennes, que c'tait une proie qu'ils n'avaient qu' allonger le
bras pour saisir.

Les Franais nanmoins ne s'effrayrent pas. Suivant leur antique usage,
ils rsolurent de ne pas attendre l'ennemi chez eux, mais de l'attaquer
vivement dans ses propres positions malgr sa supriorit numrique. Il
fut dcid en consquence de l'assaillir  la fois  la baie d'Hudson,
dans la Nouvelle-York et sur diffrens points de la frontire du Canada.
Le ministre de la marine  Paris, M. de Frontenac en Canada, devaient
activer, chacun de son ct, les prparatifs de guerre. Louis XIV
enjoignit au dernier partant pour l'Amrique de fournir  la compagnie
du Nord les secours dont elle pourrait avoir besoin pour excuter la
premire partie de ce plan, et chasser les Anglais de tous les points
qu'ils occupaient  la baie d'Hudson[18]. Il le chargea en outre de
s'entendre avec le gouverneur de l'Acadie, M. de Manneval, pour mettre
cette province, la plus expose aux courses des ennemis, hors d'insulte.

[Note 18: Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut dclare 
la Grande-Bretagne le 25 du mme mois.]

Un des projets de conqurir la Nouvelle-York suggrs par le chevalier
de Callires, car il en avait prsent plusieurs, et dont on a parl
plus haut, fut agr; mais le gouvernement adopta un plan d'excution
plus compliqu que celui de cet officier. D'abord M. Begon, intendant de
Rochefort, fut charg d'armer deux vaisseaux, et de les mettre sous les
ordres de M. de la Caffinire, qui devait suivre les directions de M. de
Frontenac. Ces vaisseaux avaient pour mission de balayer la cte depuis
le golfe St. Laurent jusqu' New-York, et de bloquer ensuite cette ville
sans trop s'exposer pourtant en attendant les troupes qui devaient
l'attaquer par terre. En second lieu le gouverneur, en arrivant 
Qubec, devait faire ses prparatifs avec le plus grand secret, et
conduire lui-mme les troupes par terre  la place qu'on voulait
attaquer, aprs avoir charg le chevalier de Vaudreuil de
l'administration du Canada. Si l'entreprise russissait et que la
province de la Nouvelle-York tombt en son pouvoir, il devait y laisser
la population catholique en prenant les mesures ncessaires pour
s'assurer de sa fidlit; garder prisonniers les officiers et les
principaux citoyens qui pourraient se racheter par de bonnes ranons, et
renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre et dans la
Pennsylvanie. Le chevalier de Callires resterait gouverneur de la
conqute. Comme on supposait que l'ennemi tcherait de la reprendre,
l'ordre avait t donn de brler toutes les habitations jusqu' une
certaine distance autour de New-York, et de forcer les autres  payer
une forte contribution pour se racheter. L'on reconnat l le gnie dur
et impitoyable de Louvois, assez conforme d'ailleurs au systme de
guerre suivi  cette poque en Amrique.

Les courses que l'on ferait en mme temps sur les frontires anglaises,
n'auraient pour objet que d'inquiter l'ennemi, diviser ses forces et
occuper les Indiens.

Les premires hostilits commencrent  la baie d'Hudson, o M. de la
Fert prit le fort de New-Severn. Le capitaine d'Iberville, officier
canadien plein de bravoure et devenu clbre depuis et par ses exploits
et comme fondateur de la Louisiane, arrivait  Ste.-Anne, poste de cette
baie, lorsque deux navires anglais portant, l'un 22 canons et l'autre
14, et chargs d'armes, de munitions et de vivres, parurent  la vue du
fort. On devina sans peine leur dessein, car dans les papiers du
gouverneur de New-Severn on avait trouv des lettres de la compagnie de
Londres, qui faisait la traite dans cette contre, lui enjoignant d'y
proclamer le prince d'Orange roi de la Grande-Bretagne, et de prendre
possession de toute la baie d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces
vaisseaux, voyant les Franais sur leurs gardes, voulurent user de ruse;
mais d'Iberville les fit tomber eux-mmes dans le pige qu'ils voulaient
tendre, et aprs avoir tu ou pris une partie de leurs quipages dans
des embuscades, il les obligea d'amener leur pavillon. Il laissa son
frre, M. de Mricourt, pour commandant de ces postes, et fit voile sur
l'une de ses prises pour Qubec, o il arriva dans le mois d'octobre
1689. Il trouva le pays encore tout mu du massacre de Lachine.

Cependant les vaisseaux destins  l'attaque de New-York sur lesquels
devait s'embarquer le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, avaient perdu
plus d'un mois  la Rochelle pour se faire radouber; ensuite les
btimens marchands qu'ils avaient eu  convoyer avaient retard
tellement leur marche, qu'ils n'taient arrivs  Chedabouctou, en
Acadie, que vers le milieu de septembre. M. de Frontenac y resta
quelques jours et ordonna  M. de la Caffinire, s'il arrivait avant le
1er. novembre  New-York, de croiser en face du port jusqu'au 10
dcembre tenant tout prt pour le dbarquement; et si,  cette date, il
ne recevait point de nouvelle du Canada, de retourner en France.

L'tat dans lequel le gouverneur trouva le pays, dont il venait
reprendre l'administration pour la seconde fois, ne lui permit pas
d'envahir la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauve par les fautes de M.
Denonville. Ce gouverneur avait, comme on a vu, par une suite d'actes
marqus au coin de l'imprvoyance ou de la faiblesse, rduit le Canada 
ne pouvoir se dfendre mme contre les cantons. M. de la Caffinire fut
oblig de lever le blocus  la fin de dcembre aprs avoir captur
cependant plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur New-York fut
forcment ajourn  une autre poque.

Quoique M. de Frontenac trouvt la colonie inonde de sang; qu'il vt,
pour comble de disgrces, arriver au moment o il lui envoyait des
secours M. de Varennes, qui, sur l'ordre du marquis de Denonville, avait
vacu le fort de Catarocoui, et fait sauter les fortifications, il n'en
jugea pas moins, avec sa sagacit ordinaire, que ce n'tait qu'en
frappant des coups hardis qu'il pourrait sauver le Canada, relever le
courage des habitans, et reconqurir la confiance des allis que les
Franais avaient parmi les nations indignes en rtablissant l'honneur
de leurs armes. Il n'eut pas plus tt pris les rnes du gouvernement
qu'une nouvelle vigueur en pntra toutes les parties, se rpandit
rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages. Tout le monde fut
soudainement anim d'une ardeur guerrire. Les Abnaquis levrent les
premiers leur hache terrible.

Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut sur Pemaquid qu'ils dirigrent
leurs coups, fort situ entre la rivire Penobscot et celle de Knbec
sur le bord de la mer, et qui les incommodait beaucoup. Ils attaqurent
les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient rsister, et
investirent ensuite la place, monte de 20 canons, et qui se rendit
aprs une dfense de plusieurs heures. Ils la rasrent avec toutes les
maisons d'alentour, et s'en retournrent dans les chaloupes qu'ils
avaient prises aprs en avoir gorg les quipages.

Fiers de ce premier succs, ils entreprirent sur le champ une seconde
expdition encore plus importante. Les ennemis avaient lev une
douzaine de petits forts pour protger les tablissemens qu'ils avaient
dans leur voisinage; ils les attaqurent brusquement, les surprirent, et
renouvelrent les horreurs dont Montral venait d'tre le thtre. Ils
les emportrent tous les uns aprs les autres, et deux cents personnes
prirent sous le glaive de ces barbares. Aprs ce sanglant exploit, qui
rpandit la terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils s'en
retournrent chargs de butin. Ces deux expditions, entreprises coup
sur coup, trent  celle-ci tout espoir de former une alliance avec les
Abnaquis, et de les dtacher des Franais.

L'excution de la troisime partie du plan d'attaque des Franais tait
laisse  la discrtion et au jugement de M. de Frontenac. On devait
croire qu'il ne ngligerait rien pour harasser l'ennemi et lui faire
tout le mal possible, suivant les rgles de la guerre; car les hommes
ont aussi tabli des lois pour s'entre-dtruire.

Ce qui avait fait le plus de tort aux Franais dans l'estime des
Sauvages, c'est leur inactivit, qu'ils prenaient pour de la crainte. Le
gouverneur fit dire  M. de la Durantaye, commandant  Michilimackinac,
qu'il allait porter la guerre dans les colonies anglaises, et qu'il et
 en prvenir les Outaouais et les Hurons, auxquels il devait faire
comprendre que les affaires allaient changer, et que la France allait
prendre une attitude digne d'elle.

Sans attendre la belle saison, il mit trois expditions sur pied au
milieu de l'hiver (1689-90) pour fondre par trois endroits  la fois sur
le pays ennemi. La premire, commande par MM. d'Aillebout de Mantet et
Lemoine de Ste.-Hlne et compose d'un peu plus de 200 Canadiens et
Sauvages, fut lance sur la Nouvelle-York. Plusieurs gentilshommes en
faisaient partie, et entre autres M. Lemoine d'Iberville, celui-l mme
qui avait pris deux vaisseaux aux Anglais dans la baie d'Hudson l'anne
prcdente, et M. LeBert du Chne. Ces hardis chefs de bande formrent
le projet d'attaquer Albany; mais les Indiens, intimids par l'audace de
l'entreprise, refusrent d'y aller. Il fut rsolu alors de se rabattre
sur Schenectady, situ  17 milles d'Albany, et que les Franais
appelaient Corlar, du nom de son fondateur. L'on arriva le 8 fvrier,
dans la soire, devant cette ville ou bourg dont l'enceinte en forme de
carr long tait perce de deux portes et renfermait 80 maisons. Les
habitans, quoiqu'avertis plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes,
dormaient dans une fatale scurit ne mettant pas mme de sentinelles 
leurs portes. Ils n'avaient pas voulu croire qu'il ft possible aux
Canadiens, chargs de leurs vivres et de leurs armes, de faire plusieurs
centaines de milles au travers des bois et des marais, au milieu des
glaces et des neiges. Incrdulit qui leur cota cher! Les Franais
ayant reconnu la place, y entrrent sans bruit vers 11 heures du soir
par une grosse tempte de neige, et investirent toutes les maisons. Ces
hommes couverts de frimats et l'oeil ardent devaient paratre comme
d'effrayans fantmes dans les rues dsertes de Schenectady destin 
prir dans cette affreuse nuit. Les ordres se donnaient bas et la
capotte du soldat, suivant la consigne, assourdissait le bruit des
armes, lorsqu' un signal donn chacun poussa un cri sauvage et s'lana
dans les maisons, dont les portes furent brises  coups de hache. Les
malheureux habitans tout effrays ne songrent gure  se dfendre. Il
n'y eut qu' une espce de fort gard par une petite garnison, et que
d'Aillebout de Mantet avait attaqu lui-mme, o l'on prouva une vive
rsistance. L'on s'en empara enfin, et tout ce qu'il y avait dedans fut
pass au fil de l'pe. La ville fut ensuite livre au flammes. Deux
maisons seulement furent pargnes, celle o l'on avait port un
officier canadien bless, M. de Montigny, et celle du commandant de la
place, le capitaine Sander, dont l'pouse avait autrefois gnreusement
recueilli quelques prisonniers franais, et qui reut dans cette
circonstance le prix de sa noble conduite. Un grand nombre de personnes
prirent dans ce massacre, fruit du systme atroce de guerre qu'on avait
adopt, et secondes reprsailles de celui de Lachine attribu aux
instigations des Anglais. On accorda la vie  une soixantaine de
vieillards, femmes et enfans, chapps  la premire furie des
assaillans, dont 27 furent emmens en captivit[19]. Le reste de la
population se sauva dans la direction d'Albany, sans vtemens, au milieu
d'une neige paisse qui tombait toujours pousse par un vent violent.
Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent des membres qu'ils s'taient gels.

[Note 19: Plusieurs de ces dtails m'ont t fournis par Dr. O'Callaghan
auteur d'une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination
hollandaise, et qui les a puiss dans les archives du pays o s'est
pass l'vnement.]

La nouvelle de cette affreuse tragdie arriva dans la capitale de la
province au point du jour. Elle y fut apporte par un homme qui n'avait
eu que le temps de sauter sur son cheval, et qui avait eu un genoux
fracass par une balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus
grande consternation; l'on disait que les Franais arrivaient et qu'ils
taient 1400, tant la peur avait dj grossi leur nombre. L'on tira le
canon d'alarmes, la ville fut mise en tat de dfense, et la milice
appele sous les armes jusqu' une grande distance.

Cette expdition fit une sensation extraordinaire parmi les tribus
indiennes, et l'on n'en parle encore chez les anciens habitans de la
Nouvelle-York qu'avec un sentiment de terreur. La retraite fut
accompagne de plusieurs accidens; l'on manqua de vivres, les hommes
furent obligs de se disperser; plusieurs furent tus ou pris, et le
reste atteignit Montral puis de fatigues et de faim.

La seconde bande, forme aux Trois-Rivires, n'tait compose que de 52
Canadiens et Sauvages. M. Hertel, homme de tte et de rsolution, la
commandait. Aprs une marche de deux mois, il tomba  la fin de mars sur
l'tablissement de Salmon Falls (Sementels), form au bord de la rivire
Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre, et dfendue par une maison
fortifie et deux forts de pieux. Il fit attaquer sur le champ tous ces
ouvrages  la fois et les emporta d'assaut. On y fit 54 prisonniers, 27
maisons furent brles, et 2000 pices de btail prirent dans les
flammes.

Les ennemis, s'tant rallis, se prsentrent vers le soir au nombre de
200 pour attaquer Hertel. Il s'tait mis en bataille sur le bord d'une
petite rivire sur laquelle il y avait un pont troit qu'il fallait
passer pour l'atteindre. Les Anglais mprisant le petit nombre de ses
soldats, s'y engagrent avec une grande assurance. Lorsque Hertel jugea
qu'ils s'taient assez avancs, il les chargea l'pe  la main; dix
huit ennemis tombrent tus ou blesss du premier choc. Le reste tourna
le dos et lui abandonna le champ de bataille. La Fresnire, son fils
an fut bless, Crevier son neveu fut tu. Aprs cette rencontre, il se
retira sans plus tre inquit.

Le troisime parti fut organis  Qubec. Le gouverneur avait voulu par
ce partage exciter sans doute l'mulation et l'ardeur de ces bandes. M.
de Portneuf, fils du baron de Bcancourt, le commandait. Il tait
compos de Canadiens, d'une compagnie de troupes tire de l'Acadie et
d'Abnaquis, et il fut aussi heureux que les autres. Il s'empara de
Casco, bourg situ sur le bord de la mer  l'embouchure de la rivire
Knbec, et dfendu par un fort mont de 8 canons, devant lequel il
fallut ouvrir la tranche. La garnison aurait fait une plus longue
dfense probablement sans une sortie dans laquelle prirent une partie
de ses plus braves soldats. Les fortifications furent rases, et les
maisons rduites en cendre  deux lieues  la ronde.

Ces bandes intrpides qui ne s'taient pas contentes de ravager le plat
pays comme le portaient leurs ordres; mais qui s'taient attaques aux
places fortifies mme; ces soldats que n'arrtaient ni la distance, ni
la rigueur de l'hiver, ni les fatigues et les dangers de toute espce,
apprirent aux colonies anglaises qu'une direction nergique prsidait
aux oprations de leur ennemi, et, ce qui tait bien plus important,
firent rompre les ngociations qui se continuaient entre les allis du
Canada et les Iroquois confdrs, pour former une ligue contre lui.

Le comte de Frontenac, pour montrer aux Indiens occidentaux que ces
victoires n'taient pas vaines, et afin de les mettre aussi en tat de
se passer du commerce anglais, envoya dans le printemps suivant (1690)
un grand convoi de marchandises  Michilimackinac pour la traite. En
mme temps, il fit offrir  ces Sauvages des prsens par le clbre
voyageur Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient toujours
d'avoir une grande considration.

La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens et ce convoi
arrivrent en mme temps au grand entrept du pied du lac Suprieur, et
au moment o les ambassadeurs des nations de ces contres, allaient
partir pour conclure un trait dfinitif avec les cinq cantons; mais
quand ils virent les Franais, victorieux de leurs ennemis, arriver
chargs de marchandises et en assez grand nombre pour les rassurer
contre la vengeance des Iroquois, ils ne craignirent plus de rompre avec
eux, et, charms des prsens que Perrot leur prsenta et qu'il fit
valoir avec une adresse admirable, ils s'attachrent plus troitement
que jamais aux intrts de la France. Bientt aprs 110 canots, portant
pour 100 mille cus de pelleteries, et conduits par plus de 300 Sauvages
de toutes les tribus, partirent pour Montral, o ils furent reus aux
acclamations de toute la ville. Ils y trouvrent le gouverneur, lequel
dut jouir en les voyant arriver du succs de sa politique, qui d'ennemis
presque dclars avait fait en si peu de temps de tous ces peuples des
allis fidles. Ce revirement soudain ne s'tait pas fait cependant sans
opposition.

Le gnie de le Rat, qui avait travaill avec une si perverse sagacit 
rompre les ngociations de M. Denonville, cherchait alors  engager les
tribus dans une alliance avec les Iroquois en rendant celle avec les
Franais impossible. Il parat que lui et sa nation taient l'me de
toute cette vaste intrigue, derrire laquelle ils avaient l'art de se
cacher, en se servant des Outaouais, dont la grossiret naturelle
permettait d'en faire de faciles instrumens. L'habile le Rat mit dans
leur bouche ces paroles insolentes qu'ils rpondirent lorsqu'on voulut
les empcher de renvoyer les prisonniers Tsonnonthouans: Nous nous
tions figurs, dirent-ils, que les Franais taient des guerriers, mais
ils le sont beaucoup moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus
surpris, s'ils ont t longtemps sans rien entreprendre, c'est le
sentiment de leur faiblesse qui les retenait. Aprs avoir vu avec quelle
lchet ils se sont laiss massacrer dans l'ile de Montral, il nous est
vident que nous ne pouvons plus en attendre de recours. Leur protection
nous est devenue non seulement inutile mais nuisible, par les engagemens
o elle nous a entrans mal  propos; leur alliance ne nous a pas fait
moins de tort pour le commerce que pour la guerre; elle nous a privs de
la traite avec les Anglais, beaucoup plus avantageuse qu'avec eux, et
cela contre toutes les lois de protection qui consistent  maintenir la
libert du commerce. On laisse tomber sur nous tout le poids de la
guerre, tandis que nos prtendus protecteurs, par une conduite pleine de
duplicit, cherchent  se mettre  couvert, en mendiant la paix avec
toutes sortes de bassesses, et prfrent signer un trait honteux et
souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent, que de retourner au combat.
En un mot, l'on nous prendrait plutt pour les protecteurs des Franais
que pour un peuple qui en est protg. Rien n'annonce mieux que ce
discours dans quel discrdit M. Denonville avait laiss tomber notre
influence chez ces peuples.

Les cantons qui se croyaient au moment de former une grande
confdration de toutes les nations indignes, et de se venger peut-tre
de toutes les insultes des Europens, entrrent en fureur lorsqu'ils
virent leur projet chri s'vanouir comme un beau rve. Ils envoyrent
promettre des secours  la Nouvelle-York, pour venger le sac de
Schenectady; ils se saisirent du chevalier d'Eau en mission chez les
Onnontagus et brlrent deux personnes de sa suite, ils lchrent leurs
guerriers sur la colonie; ils ne respiraient que la vengeance. Mais les
partis qu'ils envoyrent furent repousss partout. Le pays, qui tait
depuis longtemps le thtre d'irruptions sanglantes, s'tait
insensiblement couvert d'ouvrages palissads et munis de canons, qui
renfermaient ordinairement l'glise et le manoir seigneurial de chaque
village. A la premire alarme, la population, hommes, femmes et enfans,
courait s'y rfugier. C'taient les scnes du moyen ge qui se
rptaient en Amrique. Les annales canadiennes ont conserv le souvenir
de plusieurs dfenses hroques de ces petits forts, o vinrent toujours
se briser le courage barbare et indisciplin des Indignes. Deux des
plus clbres sont celles de madame de Verchres en 1690, et de sa fille
deux ans aprs. Surprises l'une et l'autre pendant qu'elles taient
seules ou presque seules, elles n'eurent que le temps de fermer les
portes du fort o elles se trouvaient, et dj il tait investi par une
foule de Sauvages. Elles surent par leur prsence d'esprit et par leur
intrpidit en imposer aux assigeans; elles tirrent le canon, prirent
les fusils et s'en servirent avec tant d'adresse en se multipliant, en
se montrant sur diffrens points, que les barbares, croyant le fort
dfendu par plus de monde, avaient fini les deux fois par se retirer
aprs l'avoir tenu bloqu pendant quelque temps. La frquence du danger
avait aguerri la population, les femmes, les enfans mme comme les
hommes. Dans un combat o un parti de Sauvages s'tait retranch dans
une maison, et se dfendait avec dsespoir, l'on vit des habitans
s'avancer jusqu'auprs des fentres et en arracher par leur chevelure
ceux qui s'y prsentaient pour tirer.

Le plus grand mal de cette petite guerre en 1690, c'est qu'une partie
des terres ne put tre ensemence, circonstance qui augmenta pour
l'anne suivante, la disette qui rgnait dj dans le pays.

L'on s'attendait en Canada que l'expdition contre New-York serait
reprise, et que cette ville pourrait tre attaque par mer et par terre
de bonne heure l't suivant. Mais l'orage grossissait toujours en
l'ancien monde contre Louis XIV, et l'accession de l'Angleterre  la
coalition exigeant un nouveau dploiement de forces de la part de la
France, elle se trouva hors d'tat de faire d'armement pour l'Amrique.
M. de Seignelay manda en consquence  M. de Frontenac que le roi, tant
trop occup en Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et qu'il
fallait abandonner pour le moment le projet d'invasion des colonies
anglaises. Il recommandait en mme temps au gouverneur d'employer le
crdit qu'il s'tait acquis sur l'esprit des Iroquois, pour faire une
paix solide et honorable avec eux, et de tcher surtout de runir les
habitans dans des bourgades faciles  dfendre contre les Sauvages,
chose beaucoup moins aise  excuter qu'il ne pensait, et qui en effet
n'a jamais t mme tente srieusement.

M. de Frontenac avait trouv les Franais bien dchus dans l'opinion des
tribus indiennes. Toutes les nations du nord et de l'ouest avaient t
leurs amies sincres jusqu'au moment o les cantons leur avaient fait
voir qu'elles auraient plus d'avantage  commercer avec les Anglais, qui
vendaient leurs marchandises  meilleur march et payaient les
pelleteries plus cher, qu'avec le Canada. Cela avait caus un premier
refroidissement. L'irruption heureuse des Iroquois dans l'le de
Montral, avait chang ce refroidissement en mpris. Plusieurs d'entre
eux avaient t tmoins du massacre de Lachine, et ils taient rentrs
chez eux avec la conviction que les Franais allaient succomber sous les
efforts de leurs ennemis. Ces peuples ressentirent un moment une secrte
joie de se voir dbarrasss d'un alli incommode, qui avait t plutt
leur matre que leur ami. Ils oubliaient dj les services qu'ils en
avaient reus tant de fois, et les dangers qu'ils allaient courir,
abandonns seuls  l'ambition de leur implacable ennemi, quand la main
puissante du comte de Frontenac reprit les rnes du gouvernement, et
ramena tous ces peuples dans leur ancienne alliance.

Il s'occupa, suivant les ordres de la cour, des ngociations avec la
confdration des cantons. Il n'eut pas besoin de les ouvrir; car tout
en faisant la guerre  ces peuples, le Canada maintenait toujours, par
le moyen des missionnaires, des relations diplomatiques avec quelques
unes des tribus. Il tait venu de France avec les chefs iroquois que son
prdcesseur y avait envoys chargs de fers. Il leur montra beaucoup
d'gards, et conquit l'amiti et la confiance de Ourouhar le principal
d'entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il en renvoya quatre dans les
cantons avec l'ambassadeur iroquois qu'il avait trouv  Montral  son
arrive. Ils furent chargs par Ourouhar d'assurer leurs compatriotes
qu'ils retrouveraient dans le gouverneur ce qu'ils y avaient toujours vu
autrefois, beaucoup de bienveillance et d'amour pour la justice.

Les cantons tinrent un conseil solennel dans le mois de janvier (1690).
Il y assista 80 chefs ou sachems. Les dlibrations furent longues 
cause de la ngociation entame avec les Outaouais et les autres Indiens
occidentaux dont on a parl tout  l'heure, et parce qu'ils avaient cru
devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York d'envoyer un
dput, ce qu'il avait fait, mais pour dissuader le conseil de consentir
 aucune cessation d'armes avec les Franais. M. de Frontenac s'tant
dout que des intrts hostiles taient consults, en prouvait une
mauvaise humeur qu'il ne cachait pas. Il tait choqu surtout du dlai
qu'on mettait  discuter ses propositions. L'ambassadeur des cinq
nations ne fut de retour que dans le mois de mars avec la rponse; et
ayant eu la maladresse d'afficher une hauteur inconvenante, insultante
mme pour les Franais, M. de Frontenac refusa de le voir. Le barbare
fut humili d'autant plus que le gouverneur affecta de montrer une
grande politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci chargea ensuite
Ourouhar de huit colliers pour les cantons, mais avec ordre de les
prsenter de manire  faire croire qu'il n'y tait pour rien. La
dextrit et la noblesse qu'il mettait dans toutes ces ngociations
eurent un bon effet, et si la paix ne fut pas immdiatement conclue, les
Iroquois perdirent du moins beaucoup de leur fiert.

Cependant les colonies anglaises, menaces d'une invasion qu'elles ne
croyaient qu'ajourne, et tenues continuellement dans la terreur par les
bandes canadiennes, qui allaient porter leurs ravages jusqu'aux portes
de leurs capitales, rsolurent de faire un grand effort pour s'emparer
de la Nouvelle-France et couper ainsi le mal dans sa racine.
Lorsqu'elles comparaient leurs forces aux forces de celle-ci,
lorsqu'elles ne se surprenaient pas  trembler sous la hache de quelques
hordes fugitives sorties des neiges du Nord, elles s'tonnaient qu'un si
petit peuple pt troubler ainsi leur repos, et elles ne doutaient point
qu'avec de la bonne conduite la conqute du Canada ne ft chose facile.
Elles nommrent donc des dputs, qui s'assemblrent dans le mois de mai
(1690)  New-York pour se concerter ensemble. Ces dputs donnrent 
leur runion le nom de congrs, nom devenu fameux depuis. Il fut rsolu
d'attaquer le Canada  la fois par terre et par mer, et,  cet effet, de
lever 2000 hommes pour l'envahir par le lac Champlain, et d'envoyer un
agent  Londres afin de solliciter une force suffisante en vaisseaux et
en soldats pour l'envahir par le golfe et prendre Qubec, aprs qu'elle
aurait enlev l'Acadie, entreprise peu difficile dans l'tat o se
trouvait alors cette province. Cet agent arriva en Angleterre au moment
o, menace d'une invasion en Irlande par Jacques II, et venant de
perdre la bataille navale de Beachy gagne par Tourville, cette
puissance voyait la suprmatie des mers lui chapper des mains. Il ne
put en consquence rien obtenir de la mtropole. Malgr ce contretemps
fcheux, les colonies amricaines comptaient tellement sur leurs forces
qu'elles dcidrent sur le champ d'excuter leur projet seules.

En consquence l'ordre fut donn d'armer immdiatement une flotte et
simultanment de lever une arme de terre. La plus grande activit rgna
dans les bureaux de l'tat, et une ardeur guerrire s'empara tout--coup
de cette population commerante, qui nagure encore ne rvait que la
paix et les spculations derrire ses comptoirs chargs de marchandises.
L'arme de terre fut mise sous les ordres du gnral Winthrop pour
pntrer, comme on l'a dit, en Canada par le lac Champlain. Le chevalier
Guillaume Phipps fut charg du commandement de la flotte destine 
s'emparer d'abord de l'Acadie et ensuite de Qubec. Le chevalier Phipps,
natif de Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, tait le fils d'un
forgeron et avait t berger dans sa jeunesse. Ayant appris le mtier de
charpentier, il se fit un vaisseau dans lequel il commena  naviguer,
et devint bientt assez bon marin. Promu au commandement d'une frgate,
il russit  retirer du fond de la mer, sur les ctes de Cuba, d'un
galion espagnol qui y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000
livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouteries. Cette
trouvaille lui valut le titre de chevalier. Quelque temps aprs son
expdition de Qubec, il fut nomm gouverneur du Massachusetts, et
mourut en 1693  Londres, o il avait t appel pour rpondre  des
accusations portes contre lui.

Nous avons dit que l'amiral Phipps tait charg de s'emparer de l'Acadie
et de Qubec. La pninsule acadienne, par sa position maritime
intermdiaire entre cette dernire ville et Boston, devait attirer en
effet les premiers coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle tombait
en son pouvoir, de point d'appui et, en cas de revers, de retraite 
l'expdition principale, dont le succs allait entraner la prise de
toutes les possessions franaises de l'Amrique du Nord. L'Acadie depuis
le trait de Breda n'avait t inquite au dehors que par les corsaires
qui rdaient occasionnellement sur ses ctes; et elle tait demeure au
dedans dans son tat de lthargie et de langueur habituelle, dont elle
ne sortit que quand elle entendit le canon rsonner  ses portes. Mais
en restant stationnaire elle avait recul, car sa voisine la
Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin prodigieux depuis 25 ans.
Aussi  la rupture de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable
de se dfendre. Sa faiblesse tait telle, qu'un simple corsaire portant
110 hommes, s'tait empar en 1674 de Pantagot, o M. de Chambly qui
avait remplac le chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait
sa rsidence. Le fort de Jemset dans la rivire St.-Jean, o commandait
M. de Marson, avait subi le mme sort.

La cour s'tait contente d'y envoyer de temps en temps des personnes
d'exprience pour voir quel progrs elle avait fait et ce qu'exigeait sa
dfense. Plusieurs de leurs rapports sont crits avec soin et dclent
une connaissance approfondie du pays. Dans celui de M. de Meules de
1685, la population de l'Acadie est porte  900 mes, ainsi elle ne
pouvait gure dpasser 1000  la reprise des hostilits. Tous ces
commissaires recommandaient des amliorations qui n'taient jamais
excutes. M. Talon visita ce pays en 1672, en retournant en Europe,
principalement pour traiter avec le chevalier Temple qui avait manifest
 Colbert le dsir de se retirer sur les terres de France. Le roi devait
lui accorder des lettres de naturalisation et d'autres faveurs
particulires. Comme cet homme avait des talens et de la fortune, on
attendait de grands avantages de cette ngociation pour l'Acadie; mais
les nuages qui couvraient peut-tre alors la faveur du diplomate
anglais, et qui avaient t le motif de sa dmarche auprs de la France,
s'tant dissips, cette affaire n'eut pas de suite.

Quelque temps avant la guerre, Louis XIV y avait encore envoy un
commissaire, M. Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal,
parceque l'accs en tait difficile, et que ce poste tait en outre trop
loign du Cap Breton, du Canada et de Terreneuve pour en tre secouru.
Il suggra de fortifier la Hve, Canseau et Pantagot, et d'ouvrir un
chemin entre ce dernier poste et le Canada, projet dont Talon avait dj
autrefois commenc l'excution du ct de Qubec[20]. Ces suggestions
furent approuves du gouvernement; mais tandis qu'il dlibrait sur la
manire de les accomplir, le chevalier Phipps parut.

[Note 20: _Documens de Paris_: Secrtairerie d'Etat, Albany. Collection
de M. Brodhead. Nous dsignerons  l'avenir cette collection sous le nom
de _Documens de Paris_ simplement.]

Sa flottille, compose d'une frgate de 40 canons et de deux corvettes
avec des transports portant 700 hommes de dbarquement, tait arrive
trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l'ordre, le fort
de Kaskb situ dans le pays qui forme aujourd'hui l'Etat du Maine, et
qu'on savait attaqu par les Franais; il venait de se rendre  M. de
Portneuf. Elle avait alors continu sa route vers Port-Royal, o elle
tait arrive le 20 mai (1690).

Il n'y avait que 72 soldats dans cette capitale dont les fortifications
taient en ruines[21]. Le gouverneur, M. de Manneval, obtint une
capitulation honorable; mais lorsque Phipps dcouvrit la faiblesse de la
garnison et le mauvais tat de la place, il regretta les termes
avantageux qu'il avait accords, et,  l'exemple de Charnis, il pilla
les habitans; car on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans
cette contre lointaine et presqu'oublie, o le mal comme le bien
restait inconnu. Aprs les avoir forcs de prter serment de fidlit
l'Angleterre, et avoir nomm six magistrats au milieu d'eux, il remit 
la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, 39 soldats et deux
prtres. Del il courut  Chedabouctou, o M. de Montorgueil occupait un
fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse dfense, que les assaillans
furent obligs d'y mettre le feu. A l'le Perce, Phipps ne laissa rien
debout, il brla jusqu' l'humble chapelle des habitans. Charg de
dpouilles il retourna dans son pays glorieux de ses faciles succs.

[Note 21: _Documens de Paris_.]

Aprs son dpart l'Acadie fut pendant quelque temps en proie aux
dprdations de deux corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot
prdcesseur de M. de Manneval et ancien gouverneur de Montral, ainsi
que plusieurs autres personnes. Ils incendirent Port-Royal rest sans
chef, massacrrent quelques habitans, et enlevrent, presqu'aux yeux du
chevalier de Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites, le
vaisseau qui l'avait amen avec les prsens pour les Indiens qui se
trouvaient  bord. Malgr cette perte, les Sauvages protestrent de leur
fidlit  la France dans un conseil convoqu par M. de Villebon, et ils
lui dirent qu'ils avaient reu de la poudre et des balles, qu'ils
taient satisfaits, qu'ils lui rendraient bon compte des ennemis. On a
vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'tre sollicits pour agir. Ils
avaient plusieurs sujets de plaintes contre les Anglais, qui avaient mis
peu de soin  remplir fidlement les traits conclus avec eux[22]. Les
treize ans couls depuis la trahison du major Waldron, qui avait fait
tomber  Cocheco par surprise 400 des leurs entre ses mains, dont 200
avaient t mis au gibet ou rduits en esclavage, ces treize ans,
disons-nous, n'avaient pas teint leur soif insatiable de vengeance. Ils
avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire les mnes de leurs
frres qu'on avait fait prir ainsi d'une mort ignoble; et le major
Waldron fut leur premire victime. Ils le surprirent  Dover, sur la
frontire, o il rsidait. Ils mirent cet officier, g alors de plus de
80 ans, dans un fauteuil plac sur une table, et ils lui demandaient par
ironie, qui va maintenant juger les Indiens? Ils lui couprent le nez et
les oreilles, et lui firent subir mille cruauts; jusqu' ce qu'puis
par la perte de son sang, il tomba de son sige sur la pointe de son
pe qu'un de ces barbares avana sous lui, et il expira (Belknap).
Cette vengeance indienne fut le signal des hostilits. On sait ce qu'ils
firent ensuite.

[Note 22: Belknap: _History of New-Hampshire_.]

Cependant tandis que M. de Villebon prenait paisiblement possession de
l'Acadie, et que le chevalier Nelson, envoy de Boston pour
l'administrer, tombait entre les mains des Franais avec le vaisseau qui
le portait, la Grande-Bretagne, qui s'en croyait encore matresse,
runissait cette province au Massachusetts  la suite des troubles dont
nous avons parl dans le dernier chapitre, et qui avait fini par le
retrait des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. Il parat qu'
cette poque mre-patrie avait rsolu de runir ensemble toutes les
colonies depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu' la baie de Delaware, afin de
mettre une barrire a l'extension des tablissemens franais[23].
Avait-elle le projet d'tablir un pareil rempart contre la puissance des
Etats-Unis, lorsqu'elle a runi rcemment les Canadas et laiss
entrevoir l'addition future  cette runion des colonies du golfe
St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle voulu dans cette occasion que donner le
change  la crdulit vulgaire sur son vritable dessein? Toujours
est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre perdit une partie de ses liberts
et que l'union en question n'eut jamais lieu.

[Note 23: _Lettre officielle de M. Blaithwait  M. Randolph._ (1687).
This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible to the
French and make them proceed with more caution than they have lately
done.]

L'amiral Phipps de retour  Boston mit la dernire main aux prparatifs
de l'expdition de Qubec, qu'on avait continus avec activit pendant
son absence. La flotte runie comptait 35 vaisseaux dont le plus fort
portait 44 canons. On y fit monter environ 2,000 hommes de troupes de
dbarquement. Les habitans de la ville voyaient du rivage cette force
imposante avec orgueil, et ils se complaisaient dans la pense qu'elle
tait compose uniquement d'Amricains, d'enfans du pays; que la
mtropole n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que le Canada, ne
pouvant opposer qu'une rsistance inutile, viendrait proclamer par sa
soumission leur puissance et leur supriorit. Ils se disaient encore
qu'aprs un pareil sacrifice d'hommes et d'argent, qu'aprs un
tmoignage aussi clatant de leur patriotisme et de leur loyaut, ils ne
pouvaient manquer de mriter la faveur du roi, et d'obtenir le
rtablissement de leur constitution. Il parat qu'en effet c'tait en
partie pour lui montrer leur attachement qu'ils avaient offert avec tant
d'empressement  l'Angleterre de l'aider  s'emparer des possessions
franaises[24].

[Note 24: There was a still further inducement, they hoped to recommend
themselves to the King's favour and to obtain the establishment of their
government. On a vu ailleurs comment leur constitution avait t
abolie.

Hutchinson: _The History of Massachusetts Bay._]

Cependant M. de Frontenac tait fort inquiet; sa situation vritablement
tait des plus critiques. Il n'est gure permis de douter que si la
flotte de l'amiral Phipps et l'arme du gnral Winthrop eussent pu
coordonner leurs mouvemens et attaquer ce pays  la fois par le levant
et par le couchant, il n'et couru les plus grands dangers, parceque
cette combinaison l'et oblig de diviser ses forces qui, runies,
n'excdaient pas le plus faible des deux corps envahissans. Mais la
fortune et le courage brisrent heureusement cette dangereuse
combinaison, et avec elle dissiprent les craintes sinistres qu'elle
avait fait natre.

L'arme du gnral Winthrop rapidement leve, arme et enrgimente,
tait campe sur les bords du lac George, attendant l'arrive de
l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent pour marcher sur Montral,
lorsqu'une pidmie clata dans ses rangs et se communiqua aux Iroquois
auxiliaires; en peu de temps elle eut fait prir plus de 300 hommes. Les
Sauvages, effrays de cette mortalit, se htrent de s'loigner des
Anglais, qu'ils accusrent de les avoir empoisonns. Les troupes de
Winthrop, dj dcourages par la division des chefs, et affaiblies
maintenant par la contagion, se retirrent d'abord  Albany, puis
abandonnrent leurs drapeaux, et chacun rentra dans ses foyers. Ainsi se
dissipa le nuage qui, suspendu au flanc des montagnes du lac George,
menaait le Canada du ct de l'occident. A la premire nouvelle des
mouvemens de cette arme, le comte de Frontenac avait fait rassembler 
la hte les troupes, les milices, et les Indiens dont il pouvait
disposer. Douze cents hommes s'taient trouvs runis  la Prairie de la
Magdeleine pour barrer le chemin aux ennemis, et leur disputer la
victoire sur la rive droite du St.-Laurent.

La retraite de Winthrop dbarrassa le gouverneur d'une grave inquitude,
car il dut croire alors que l'attaque de l'Acadie avait occup trop
longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre d'entreprendre celle de
Qubec dans la mme saison, et que c'tait l peut tre le motif rel du
dcampement de l'arme de terre, explication raisonnable vu que les deux
forces devaient agir simultanment. Il se prparait donc  redescendre 
Qubec pour renvoyer chez eux les habitans qui avaient pris les armes 
la premire alarme, lorsqu'il reut coup sur coup plusieurs lettres du
major Provot, qui commandait par intrim dans la capitale, dont une lui
annonait le dpart de la flotte de Boston, suivant la nouvelle apporte
par un Indien venu de la baie de Fondy par terre en douze jours, et les
autres, l'arrive de cette flotte et ses progrs dans le fleuve. Il
partit immdiatement et envoya en chemin l'ordre aux gouverneurs de
Montral et des Trois-Rivires, MM. de Callires et de Ramsay, de
descendre  marches forces avec toutes leurs troupes,  la rserve de
quelques compagnies qui seraient laisses pour garder Montral, et de se
faire suivre par tous les habitans qu'ils pourraient rassembler sur leur
route. Il arriva lui-mme dans la capitale, dans la soire du 14 aprs
avoir failli prir dans la fragile embarcation qu'il avait choisie pour
descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi tait dj au pied de
l'le d'Orlans. C'tait presqu'une surprise.

Heureusement, le major Provot tait un officier trs intelligent. Dans
l'espace de cinq jours il avait fait travailler avec tant d'activit aux
dfenses de la ville qu'il l'avait mise  l'abri d'un coup de main. Le
gouverneur satisfait n'eut qu' faire ajouter quelques retranchemens et
 confirmer le commandement dj donn aux milices des deux rives du
fleuve, en bas de Qubec, de se tenir prtes  marcher au premier ordre.
Toute la population montrait un lan, une dtermination qui faisaient
bien augurer du succs.

Les fortifications s'tendaient du palais de l'intendant sur la rivire
St. Charles  l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la citadelle. C'tait
tout simplement des palissades, except le chteau St.-Louis qui tait
en pierre et qui occupait une partie de cette ligne dfendue par trois
petites batteries places  ses deux extrmits et au centre. Cette
ligne protgeait la haute-ville. Il y avait une autre ligne de feu sur
les quais,  la basse-ville, compose aussi de trois batteries qui
occupaient les intervalles des batteries suprieures. La communication
de la ville basse  la haute tait coupe par trois retranchemens garnis
de chevaux de frise, et les autres issues de la ville, qui n'avaient
point de portes, avaient t barricades.

La flotte ennemie parut en vue de Qubec le 16 octobre au matin; du
sommet du cap l'on put en compter les voiles. L'amiral Phipps dtacha
immdiatement un officier pour sommer la place de se rendre. On banda
les yeux  cet envoy, et, avant de le conduire au chteau, on le
promena longtemps autour de la ville comme si on et circul au milieu
des chausses-trapes, des chevaux de frise et des retranchemens; un bruit
d'hommes, d'armes et de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa
surprise, car les Anglais croyaient la ville dsarme et hors d'tat de
se dfendre. Mais lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se vit
en prsence du gouverneur entour des principaux personnages du pays, au
milieu d'une salle remplie d'officiers, il prsenta en tremblant sa
sommation, dont les termes arrogans contrastaient singulirement avec
son air constern, et rvoltrent tous les assistans, surtout M. de
Varennes, qui ne put s'empcher d'lever la voix dans l'assemble et
d'exprimer son indignation avec une franchise toute de soldat. L'amiral
Phipps demandait en substance que le Canada et ses habitans se
livrassent  sa discrtion, et qu'en bon chrtien il leur pardonnerait
le pass. Le gouverneur, piqu du manque de convenances dans les paroles
de cet amiral, rpondit sur le mme ton: Je ne connais point, dit-il,
le roi Guillaume, mais je sais que le prince d'Orange est un usurpateur,
qui a viol les droits les plus sacrs du sang et de la religion en
dtrnant le roi son beau-pre. Je ne connais pas d'autre souverain
lgitime que Jacques II. Quant aux conditions offertes par le chevalier
Phipps, a-t-il pu croire que si j'tais dispos  les accepter, tant de
braves gens y voulussent consentir, et me conseillassent de me fier  la
parole d'un homme qui a viol la capitulation qu'il avait faite avec le
gouverneur de l'Acadie. Ces derniers mots qui, comme on l'a vu, taient
vrais, avaient quelque chose de dur pour l'amiral. Le hrault demanda sa
rponse par crit: Allez, lui dit-il, je vais rpondre  votre matre
par la bouche de mes canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte
qu'on fait sommer un homme comme moi.

Les batteries de la basse-ville commencrent le feu bientt aprs et
abattirent des premiers coups le pavillon du vaisseau de Phipps, que des
Canadiens allrent enlever  la nage et malgr un feu trs vif dirig
sur eux de la flotte. Ce drapeau est rest suspendu  la vote de la
cathdrale de Qubec jusqu' l'incendie de cet difice en 1759.

L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre, quoique son plan
d'attaque et t arrt ds le matin de son arrive. D'aprs ce plan
les troupes devaient dbarquer au nord de la rivire St.-Charles, et les
chaloupes entrer dans cette rivire pour les traverser au sud, c'est 
dire du ct de la ville, o elles leur porteraient ensuite leurs
vivres, leur artillerie et tout leur matriel de guerre. Cette opration
accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville en dtachant
quelques uns de ses vaisseaux au-dessus de la place comme pour aller y
dbarquer un nouveau corps. Pendant cette feinte pour tromper sur le
vrai point d'attaque, les troupes dj dbarques sur la rivire
St.-Charles graviraient les hauteurs de Qubec, d'o elles feraient un
signal, et au mme instant 200 hommes s'lanceraient de la flotte sur la
basse et la haute ville. On va voir comment l'ennemi excuta ce hardi
projet. Il y avait dj deux jours qu'il tait arriv, et il n'avait
rien fait encore. Le 18 enfin, il dbarqua 1300 hommes sous les ordres
du major Walley[25] sur la plage entre Beauport et la ville. Ils furent
immdiatement attaqus par environ 300 Canadiens, qui, profitant
habilement du terrain marcageux et bois en cet endroit, leur firent
essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes; mais ils eurent 
regretter de leur ct, entre autres M. de la Touche, fils du seigneur
de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui furent tus. M. Juchereau
de St.-Denis, seigneur de Beauport, qui commandait le dtachement, eut
le bras casse. Le roi pour le rcompenser de sa bonne conduite
l'anoblit, lui et M. Hertel, qui se distingua aussi dans ce sige  la
tte des milices des Trois-Rivires.

[Note 25: _Major Walley's Journal of the expedition against Canada_ in
1690, insr au long dans l'_Histoire du Canada_ de M. Smith.]

Cependant l'amiral Phipps sans attendre que le major Walley se ft
empar des hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec ses forces, vint
se ranger en bataille devant la ville pour la bombarder, et il commena
un feu trs vif. Nos batteries ripostrent avec ardeur et beaucoup de
prcision. La canonnade dura ainsi jusqu' la nuit avec la mme vigueur
de part et d'autre. Ce combat dans le magnifique bassin de Qubec
prsentait un spectacle grandiose. Les dtonations retentissaient de
montagne en montagne, d'un ct jusqu' la cime des Allghanys, et de
l'autre jusqu' celle des Laurentides, tandis que des nuages de fume o
tincelaient des feux, roulaient sur les flots et le long des flancs
escarps de Qubec hrisss de canons. La canonnade recommena le
lendemain matin, mais l'on s'aperut bientt que le feu des vaisseaux
diminuait. A midi, en effet, il avait cess entirement. La flotte tait
fort maltraite, surtout le vaisseau amiral qui tait perc  l'eau en
plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres coupes, et son grand
mt presque rompu. Dans cet tat Phipps, n'ayant fait aucune impression
sur la ville, donna l'ordre de la retraite, et les vaisseaux dfilrent
vers l'le d'Orlans. Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil sur
eux sans comprendre leur attaque prcipite, aperurent ce mouvement
rtrograde avec douleur, et de ce moment elles perdirent tout espoir de
prendre Qubec. Nanmoins, ayant reu cinq pices de campagne dans la
nuit, elles se mirent de nouveau en mouvement le 20, protges par une
avant-garde  leur tte et des claireurs sur leurs flancs, pour forcer
le passage de l rivire St.-Charles. Mais aprs avoir ctoy quelque
temps cette rivire, elles rencontrrent MM. de Longueuil et de
Ste.-Hlne  la tte de 200 volontaires qui avaient charg leurs fusils
de trois balles et qui, leur barrant le chemin, les arrtrent d'abord
tout court, puis les forcrent ensuite de se rfugier dans un petit
bois. Pendant l'engagement M. de Frontenac s'tait avanc en personne 
la tte de 3 bataillons et les avait rangs en bataille devant la
rivire St.-Charles, dans le dessein de la traverser si les volontaires
taient forcs de reculer. M. de Ste.-Hlne reut dans ce combat une
blessure mortelle. C'tait un des hommes les plus spirituels et les plus
aimables, et l'un des officiers les plus intrpides, qu'et ce pays. Sa
mort causa un regret universel chez les Canadiens. Il tait frre de M.
d'Iberville.

Le jour suivant les ennemis firent un troisime effort, qui n'eut pas
plus de succs que les deux premiers. Ces checs rpts devant quelques
petits dtachemens de milices achevrent de les dmoraliser, d'autant
plus que pour atteindre la ville ils avaient toujours une rivire 
passer, le gros des Franais  combattre, et qu'ils ne pouvaient plus
compter sur la flotte pour appuyer leur mouvement. En consquence il fut
dcid dans un conseil de guerre de se rembarquer; ce qui fut effectu
avec une si grande prcipitation, au milieu d'une nuit orageuse et trs
obscure, que l'artillerie fut abandonne sur le rivage quoiqu'il n'y eut
pas de poursuite.

Ainsi  la fin d'octobre, le Canada se trouva dlivr de deux armes
puissantes, dont l'une avait t dissipe par les maladies et l'autre
par le courage des habitans, qui avaient fait, dit une dpche, tout ce
qu'on pouvait attendre de bons soldats, et qui mritrent par consquent
toutes les louanges que leur donna leur gouverneur. La leve du sige de
Qubec fit assez de sensation en France, au milieu mme des victoires
clatantes qu'elle remportait sur l'Europe, pour que le roi en perptut
le souvenir par une mdaille. Le comte de Frontenac donna, comme
trophe, deux des canons abandonns par l'ennemi  un habitant nomm
Carr, qui, par l'habilet de ses manoeuvres  la tte de quelques
Canadiens, avait conquis l'admiration gnrale.

Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la flotte ennemie fut assaillie
par des vents tempestueux; un vaisseau fut jet  la cte sur l'le
d'Anticosti, o la plus grande partie de l'quipage prit de faim et de
froid, plusieurs sombrrent en mer et se perdirent corps et bien;
d'autres enfin furent chasss jusque dans les Antilles. Le reste
atteignit Boston avec peine. Plus de 1000 hommes prirent par les
maladies, par le feu et par les naufrages dans cette expdition qui
cota au-del de 40,000[26]  la Nouvelle-Angleterre.

[Note 26: _The British Empire in America._]

Les colonies anglaises avaient regard le Canada comme une conqute
assure. Le retour des dbris de leur flotte, aprs avoir subi une
dfaite, les remplit d'tonnement et d'humiliation. Elles s'taient
vantes d'avance de leurs succs; elles avaient compt sur les
dpouilles des vaincus pour payer les frais de la guerre, et elles
n'avaient pas pourvu  la solde des troupes, qui, revenues de
l'expdition, furent sur le point de se mutiner, parce qu'on n'avait pas
de quoi les satisfaire. L'on se hta de mettre un impt; mais les
soldats ne voulurent pas attendre qu'il ft rentr. Pour sortir
d'embarras on eut recours au papier-monnaie, le premier qu'on et encore
vu dans ces colonies. L'on fabriqua des billets, dits billets de crdit,
de diverses dnominations depuis deux chelins jusqu' dix louis, qui
furent reus comme de l'argent par le trsor[27]. Ainsi le Canada avec
ses 11,000 habitans avait non seulement repouss l'invasion, mais encore
puis les ressources financires de provinces infiniment plus riches et
20 fois plus populeuses que lui.

[Note 27: Hutchinson.]

La saison des grandes oprations tait passe, et les parties
belligrantes se trouvaient replaces au mme point o elles taient au
dbut de la campagne. L'Acadie tait retombe d'elle-mme sous ses
anciens matres, et les envahisseurs du Canada avaient t repousss, ou
taient partout en pleine retraite. Ou plutt la situation des provinces
des deux nations tait bien moins favorables, car elles taient toutes
en proie  une disette extrme. En Canada l'on fut oblig de disperser
les troupes chez les habitans les plus aiss pour leur nourriture.
L'argent avait disparu; il fallut que le gouvernement mt une nouvelle
monnaie de carte; les denres et les marchandises n'avaient plus de
prix, les munitions de guerre manquaient, et l'intendant tait oblig de
faire fondre les gouttires des maisons et les poids de plomb pour en
faire des balles. L'on avait perdu un grand nombre d'hommes, soldats et
miliciens[28]. Dans la Nouvelle-Angleterre le commerce tait
presqu'ananti, les ctes taient infestes de corsaires. Les seuls
armateurs de St.-Malo avaient pris 16 navires de Boston avec 250,000
francs; les campagnes taient en friches, et les habitans s'taient
rfugis dans les villes pour chapper au fer des Indiens et trouver de
quoi subsister. Dans l'hiver les Abnaquis y dvastrent plus de
cinquante lieues de pays, et dtruisirent la petite ville de York de
fond en comble. Tel tait en Amrique le fruit d'une guerre occasionne
par la haine de Guillaume III qui jalousait Louis XIV.

[Note 28: _Documens de Paris_. Cette perte s'levait  2000 hommes en
1691.]

Cependant les Iroquois ayant vu le Canada prs de succomber, avaient
cherch  se retirer de la lutte, car ils prtendaient tenir la balance
entre les peuples avec lesquels ils taient en rapport, et surtout entre
les Franais et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares qui
semblaient avoir tudi au foyer de la politique des vieux cabinets de
l'ancien monde. Placs, disaient-ils, entre deux peuples europens
chacun assez fort pour nous exterminer, galement intresss  notre
destruction lorsqu'ils n'auront plus besoin de notre secours, que nous
reste-t-il  faire, sinon d'empcher qu'aucun ne l'emporte sur l'autre?
Alors ils seront forcs de briguer notre alliance ou mme d'acheter
notre neutralit. Ils envoyrent donc demander la paix  M. de
Frontenac, qui crt que c'tait un stratagme des Anglais pour lui
donner le change sur quelque projet qu'ils mditaient. Il chargea M. de
Callires de faire traner la ngociation en longueur, et invita les
Outaouais  continuer leurs hostilits contre les cantons, qui alors
reprirent les armes. En mme temps le gouverneur crivait  M. de
Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de Seignelay dans le ministre
de la marine, que la conqute de New-York serait la sret du Canada, et
dsarmerait les cantons, et qu'en se rendant matre absolu de la pche
de Terreneuve, ce qui pourrait se faire en envoyant tous les ans trois
ou quatre frgates croiser depuis le Cap de Sable jusqu'au nord de l'le
de Terreneuve, on assurerait pour le royaume un commerce de plus de 20
millions, et plus avantageux que ne le serait la conqute des Indes. Je
ne sais, disait-il dans une autre lettre, je ne sais si ceux qui vous
ont prcd ont fait attention  l'importance qu'il y a de se rendre
matre de toutes les pches, et  l'avantage qu'elles apporteraient au
commerce du royaume; mais rien ne saurait rendre votre ministre plus
illustre, que d'engager le roi  entreprendre cette conqute. Je la
crois plus importante, rptait-il, que ne le serait celle de toutes les
Indes, dont les mines s'puisent, au lieu que celles-ci sont
intarissables. Sentant l'importance de ce commerce, M. de Frontenac y
revenait souvent comme Talon. Ces deux hommes suprieurs avaient
dcouvert que les colonies anglo-amricaines ne faisaient tant d'efforts
pour s'emparer de la Nouvelle-France qu'afin de rester matresses des
pches, et que l'Angleterre les appuyait par ce que cette industrie
tait la base la plus solide de sa marine. L'on vit pendant cette guerre
les marchands de Boston payer aux Franais de l'Acadie une taxe pour
avoir la permission de pcher sur les ctes de cette pninsule.

Tandis que les Abnaquis ravageaient la Nouvelle-Angleterre, les
Iroquois au nombre de mille guerriers tablissaient leur camp 
l'embouchure de la rivire des Outaouais, et del se rpandaient dans le
haut de la colonie. Leurs bandes taient beaucoup plus faciles  vaincre
qu' atteindre, car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec
celle de leur fuite. On organisa des corps volans pour les surveiller et
prvenir les surprises. Cette petite guerre o les habitans rivalisrent
de zle, de patience et de courage avec les troupes, toute fatiguante
qu'elle fut, ne causait pas autant de drangement dans les habitudes
qu'elle le ferait aujourd'hui, parce que l'on tait accoutum  cette
existence mobile et pleine d'excitation, et que l'on aimait presque
cette lutte de gurillas, o la valeur personnelle avait de nombreuses
occasions de se distinguer.

Comme on l'a dit, la contre partie de ces scnes de sang et de
dvastation se jouait dans la Nouvelle-Angleterre, o les Abnaquis
taient pour les Franais, ce que les cinq cantons taient en Canada
pour les Anglais. La politique des deux gouvernemens coloniaux
consistait  travailler  se dtacher rciproquement chacun ses allis
pour s'en faire des amis. Il serait oisif aujourd'hui d'entrer dans le
dtail des ngociations conduites simultanment par les deux nations
avec les tribus sauvages pour parvenir  ce but. Les Indiens embarrasss
prtaient souvent une oreille galement attentive aux deux partis, et
leur donnaient les mmes esprances. Il reste une masse prodigieuse de
documens relatifs  toutes ces transactions qui continuaient toujours en
temps de guerre comme en temps de paix; mais qui devenaient plus actives
lorsqu'on avait les armes  la main. Les Franais cherchaient 
s'attacher les cantons, les Anglais, les Abnaquis, et toute l'adresse
de la diplomatie tait mise en jeu par la nation rivale pour faire
chouer ces efforts de conciliation. L'on appuyait de part et d'autre
ses raisons de riches prsens, et pour satisfaire l'humeur guerrire des
Sauvages, l'on adoptait leur cruel systme de guerre, qui faisait des
colonies un vaste thtre de brigandages et de ruines. L'on donnait en
Canada 10 cus pour un Iroquois tu et 20 pour un Iroquois prisonnier.
Cette diffrence de prime qui fait honneur  l'humanit du gouvernement
franais fut tablie afin d'engager les Sauvages allis  ne point
massacrer leurs prisonniers comme c'tait l'usage chez les barbares.
Dans les colonies anglaises l'on suivait la mme pratique, except qu'il
n'y avait point de prime pour les prisonniers. Un soldat recevait dix
louis pour la chevelure d'un Indien, un milicien volontaire vingt louis,
et s'il faisait la chasse dans les bois  ce Sauvage comme  une bte
froce, et qu'il en apportt la chevelure, il recevait cinquante louis
(Bancroft).

C'tait pour encourager les Iroquois  faire des dprdations en Canada,
et empcher toute alliance avec lui, que le major Schuyler de la
Nouvelle-York se mit, en 1691,  la tte d'un corps de troupes et
d'Indiens pour faire une pointe sur Montral[29]. Cet officier, qui
joignait une grande activit  beaucoup de bravoure, surprit, dans la
nuit du 10 aot, le camp de 700  800 hommes que le gouverneur avait
fait assembler sous le fort de la Prairie de la Magdeleine,  la
premire nouvelle de la marche des ennemis. Se glissant le long de la
hauteur sur laquelle tait le fort  trente pas du fleuve, Schuyler
pntra jusque dans le quartier des milices, sur la gauche, qu'il trouva
dgarni et s'y logea. L'alarme fut aussitt rpandue; M. de
Saint-Cyrque, qui commandait en l'absence de M. de Callires, malade,
marcha sur le champ  lui. Schuyler opposa une vive rsistance; mais
lorsqu'il se vit sur le point d'avoir toutes les troupes franaises sur
les bras, il opra sa retraite vers la rivire Richelieu en bon ordre et
avec peu de perte.

[Note 29: Un document intitul _A modest and true relation etc._ dans
la collection des documens de Londres de M. Brodhead, n'en porte le
nombre qu' 266 dont 146 Sauvages, et dit qu'on ne perdit que 37 hommes
dans l'expdition. Mais ce rapport est videmment inexact.]

A deux lieues de l, il se trouva tout  coup en face de M. de Varennes
que M. de Frontenac avait envoy pour protger Chambly avec un
dtachement d'habitans et d'Indiens. M. de Varennes,  la premire
nouvelle du combat, s'tait mis en marche pour la Prairie de la
Magdeleine. Le major Schuyler sans hsiter l'attaqua avec une fureur qui
aurait dconcert un chef moins ferme et moins habile que lui. Le
commandant canadien fit mettre sa troupe ventre  terre derrire deux
grands arbres renverss pour essuyer le premier feu des ennemis, puis il
les chargea ensuite avec tant d'ordre et de vigueur qu'ils furent rompus
partout. Schuyler rallia ses soldats jusqu' deux fois; mais aprs une
heure et demie de combat, ils se dbandrent et la droute fut complte.
Ils laissrent quantit de morts sur le champ de bataille. Leurs
drapeaux et leur bagage devinrent les trophes du vainqueur. Le jeune et
vaillant le Bert du Chne se distingua  la tte des Canadiens et fut
bless mortellement Les Sauvages combattirent avec une gale bravoure.
La perte des Franais fut considrable; ils eurent six officiers de tus
ou blesss  mort, ce qui fait voir l'acharnement du combat, pendant
lequel on se battit longtemps  brle-pourpoint.

Les troupes de Varennes, qui taient sur pied depuis trois jours, par
des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos et manquant de
vivres, taient tellement puises de fatigue qu'elles ne purent
poursuivre les fuyards.

C'tait pour rompre le trait que les Abnaquis venaient de conclure 
Pemaquid avec les Anglais, que M. de Villieu en entrana 250  sa suite
et tomba avec eux, en 1694, sur les tablissemens de la rivire Oyster,
dans le New-Hampshire, brla quantit de maisons dont 5 taient
fortifies et furent vaillamment dfendues, et tua ou emmena en
captivit un grand nombre d'hommes.

Mais ce genre d'hostilits, qui cotait beaucoup de sang, ne pouvait
avoir d'autre rsultat que de plaire aux Sauvages, car ce n'est pas par
des irruptions partielles, rapides et fugitives, que l'on devait esprer
de faire des conqutes importantes et qui pussent influer sur le sort de
la guerre. Aussi M. de Pontchartrain crivait-il  M. de Frontenac, que
le roi bornait ses vues touchant la Nouvelle-France  ne s'y point
laisser entamer. L'ancien monde tait en effet le thtre sur lequel la
France, d'un ct, et la coalition europenne, de l'autre, se portaient
de grands coups; sur lequel Cond et Luxembourg, pour la premire,
luttaient avec ses nombreux ennemis conduits par la tte froide de
Guillaume III. Celui-ci n'avait gure de loisir non plus pour couter
ses colonies amricaines, qui le sollicitaient toujours de leur donner
une flotte pour faire une nouvelle tentative sur Qubec. Le taciturne
monarque, auquel la fameuse victoire de la Hogue avait donn un moment
de rpit, prta enfin une oreille favorable  leur demande en 1693, et
un immense armement fut organis dans les ports de l'Angleterre pour
s'emparer de la Martinique et du Canada. Quelque secret que fut ce
projet, il en transpira quelque chose, et M. de Frontenac fut soucieux
tout l't, ne pouvant compter sur aucun secours de France. La flotte
anglaise, commande par le chevalier Francis Wheeler, devait, aprs
avoir enlev la Martinique, aller prendre des renforts  Boston et
cingler vers Qubec. Elle mit  la voile au commencement de l'hiver
(1693) et prit le chemin des Antilles franaises. Heureusement, les
troupes qu'elle portait essuyrent une dfaite  la Martinique, et
furent obliges de se rembarquer avec perte de 900 hommes. Ce premier
chec fut suivi de dsastres beaucoup plus grands. Le chevalier Wheeler
s'tant remis en route pour la Nouvelle-Angleterre, la fivre jaune se
dclara  bord de ses vaisseaux et y fit des ravages affreux. Lorsqu'il
arriva  Boston, il avait perdu 1300 matelots sur 2000, et 1800 soldats
sur 2500, qui lui restaient aprs sa dfaite aux Antilles. L'pidmie se
communiqua  la ville et y dcima la population. L'on dut abandonner une
entreprise commence sous d'aussi funestes auspices. La flotte regagna
l'Angleterre aprs avoir jet en passant quelques boulets sur
Plaisance[30]. Ce dernier effort acheva d'puiser les colonies,
anglaises qui avaient fait des dpenses considrables pour lever des
troupes; et de guerre lasse, elles supplirent presque la mtropole de
leur faire avoir la paix[31]. Le Canada chappa ainsi encore une fois 
un danger rellement plus grand que celui de 90; car sans tous ces
malheurs la supriorit numrique des assaillans aurait rendu toute
rsistance vaine. Nanmoins comme il avait t quelque temps cach, et
qu'il n'apparut que dans le lointain, l'on n'prouva pas de s'en voir
dlivr une joie aussi vive que de la retraite de l'amiral Phipps.

[Note 30: _American annals_.]

[Note 31: _Lettre du gouverneur Fletcher: London documents_, de la
collection de M. Brodhead  la Secrtairerie d'tat, Albany. Nous ne
citerons dsormais ces documens que sous le nom de _Documens de
Londres_.]

La Fiance attendit pour prendre sa revanche jusqu'en 1696. A cette
poque le ministre rsolut de faire sauter Pemaquid, sur la suggestion
de M. de Villebon, et de chasser les Anglais de tous les postes qu'ils
occupaient dans l'le de Terreneuve et  la baie d'Hudson. Le comte de
Frontenac proposait depuis longtemps[32] de prendre Boston que l'on
brlerait, et New-York que l'on garderait, parce que ce dernier poste
seul serait utile au Canada. Par cette conqute l'on se trouverait
matre de toutes les pches; mais la politique europenne fit taire la
politique coloniale, qui fut toujours regarde par la France comme
secondaire, parce que son thtre  elle est l'ancien monde, dont elle
est le pivot, parce que sa force  elle rside dans ses soldats de
terre. L'on s'en tint au premier projet, dont l'excution fut confie au
courage de M. d'Iberville. L'on verra dans le chapitre suivant comment
il s'en acquitta. En mme temps la cour envoya de nouveaux ordres  M.
de Frontenac d'abattre  tout prix l'orgueilleuse confdration
iroquoise, qui continuait toujours les hostilits malgr les dures
leons qu'elle avait reues deux ou trois ans auparavant (1693).

[Note 32: _Documens de Paris_ 1691.]

Huit cents de leurs guerriers ayant fait mine d'entrer en Canada, le
gouverneur avait cru qu'il tait temps de chtier ces barbares
indomptables contre lesquels on avait envoy une expdition inutile de
300 hommes, dans l'hiver prcdent (1692), commande par M. de Louvigny.
Six cents hommes eurent ordre de tomber au milieu de l'hiver sur le
canton des Anniers, le plus acharn contre les Franais. Ils partirent
de Montral  la fin de janvier. Les trois bourgades de cette
belliqueuse tribu furent dtruites, et l'on fit 250 prisonniers.
Nanmoins ces Sauvages reparurent encore dans la colonie le printemps
suivant, et quelques unes de leurs bandes vinrent mme prouver une
dfaite dans l'le de Montral. Ils commenaient cependant  se lasser,
eux aussi, de la guerre. Les Mimis leur avaient dj tu plusieurs
centaines de guerriers, et ils venaient encore de les battre
compltement sur les bords du lac Huron. Le gouverneur profita de cet
puisement pour frapper un dernier coup et obir aux instructions du
roi. Comme mesure prliminaire, il ordonna de relever le fort de
Frontenac; ce qui fut excut malgr les reprsentations de la
Nouvelle-York, dont le gouverneur, M. Fletcher, fit en mme temps des
prsens considrables aux Iroquois pour attaquer et raser ce fort s'il
tait possible. L'importance que les ennemis mettaient  cette position,
justifie le dsir de M. de Frontenac de s'y maintenir, malgr l'opinion
de bien des gens dans la colonie et en France, entre autres de
l'intendant, M. de Champigny, et mme du roi dont les ordres contraires
arrivrent trop tard pour tee excuts.

Cependant la lutte en Europe puisait les ressources de la France. Le
ministre, tout en enjoignant de presser les Iroquois avec vigueur,
recommandait l'conomie, disant qu'il n'y avait pas d'apparence que le
roi pt supporter longtemps la dpense  laquelle la guerre du Canada
l'engageait, dpense qui s'leva en 1692, seulement pour la solde de
1300 hommes avec les officiers,  218 mille francs (Documens de Paris);
et qu'il voulait que les colons vcussent dans l'tendue de leurs
tablissemens, c'est--dire en d'autres termes, que tous les postes dits
des pays d'en haut fussent vacus. L'on sait que les cantons taient
excits aux hostilits par les Anglais, parce que ces derniers voulaient
s'emparer au moins de tout le commerce de l'Ouest s'ils ne pouvaient pas
conqurir la Nouvelle-France. Par le plus trange des raisonnement, la
cour allait abandonner justement les contres dont l'Angleterre
convoitait le plus ardemment la possession, et vacuer tous les postes
du Mississipi et des lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient
tant d'importance, qu'ils avaient avanc des fonds au commencement de la
guerre pour leur entretien[33]. Le comte de Frontenac montra dans cette
occasion cette fermet de caractre dont il avait dj plus d'une fois
donn des preuves. Convaincu du danger d'une dmarche aussi
inconsidre, il prit sur lui de dsobir  l'ordre positif du roi. En
effet, comme Charlevoix le dit trs bien, nous n'aurions pas eu plus tt
vacu ces postes, que les Anglais s'en seraient empars, et que nous
aurions eu immdiatement pour ennemis tous les peuples qui s'y taient
tablis  notre occasion, et qui, une fois runis aux Anglais et aux
cantons, auraient, dans une seule campagne, oblig tous les Franais 
sortir du Canada.

[Note 33: _Documens de Paris_.]

Aprs cette dtermination grave, le gouverneur fit ses prparatifs pour
sa prochaine campagne. 2300 hommes, dont 1000 Canadiens et 500 Sauvages,
furent runis  la Chine le 4 juillet (1696) et diviss en trois
brigades. M. de Callires commandait l'avant-garde, M. de Ramsay le
centre, et le chevalier de Vaudreuil l'arrire-garde. Elle s'embarqua
enfin pour remonter les rapides et arriva le 19  Catarocoui, o elle
sjourna jusqu'au 26 pour attendre un renfort de Michilimackinac, qui ne
vint pas; elle traversa ensuite le lac Ontario et dbarqua le 28 
l'embouchure de la rivire Oswgo. L elle se divisa en deux corps, et
se mit  remonter ce torrent l'un par sa rive droite et l'autre par sa
rive gauche. Comme elle approchait de la bourgade des Onnontagus, elle
aperut le soir une grande lueur au couchant. Les Franais en
souponnrent la cause. C'tait la tribu qui brlait son village avant
de prendre la fuite. Les Onneyouths, un autre des cinq cantons, effrays
vinrent demander la paix en supplians. Le gouverneur leur rpondit
qu'ils ne l'auraient qu' condition de quitter leur pays et d'aller
s'tablir en Canada. Ils se retirrent, et le lendemain le chevalier de
Vaudreuil fut dtach pour aller ravager leurs terres. Toute la
population avait fui. Il ne trouva qu'un vieillard assis dans une
bourgade. Trop faible pour suivre sa tribu, ou ddaignant de fuir, il
attendait avec calme et intrpidit la mort horrible  laquelle il
savait qu'on le destinerait. Il fut abandonn aux Sauvages qui, au
nombre de quatre cents, lui firent souffrir, selon leur usage, toutes
sortes de cruauts. Cet homme hroque ne poussa pas une seule plainte;
il reprocha seulement  ses bourreaux leur lchet de s'tre rendus les
esclaves de ces vils Europens, dont il parla avec le dernier mpris.
Outr de ses injures, un Indien lui porta plusieurs coups de poignard.
_Tu as tort_, lui dit l'Onnontagu mourant, _d'abrger ma vie, tu aurais
d prolonger mes tourmens pour apprendre  mourir en homme_.

De ces deux cantons il ne resta que des cendres. Il fut question ensuite
d'aller chtier les Goyogouins, et mme de btir des forts dans le pays;
mais dans le temps o l'on croyait M. de Frontenac arrt  ce plan, il
donna l'ordre de la retraite, soit que la difficult de faire subsister
son arme dans une contre qui ne prsentait qu'une vaste solitude,
l'et engag  prendre ce parti, soit qu'aprs les ordres qu'il avait
reus d'vacuer les postes avancs de la colonie, et auxquels il avait
os dsobir, il ne crut pas devoir conserver une conqute qui aurait
rendu les Iroquois plus implacables. Cette campagne, qui ne cota que
six hommes, avait inquit beaucoup Albany et Schenectady. Ces villes,
entre lesquelles et le lac Ontario l'on oprait, craignant d'tre
attaques, avaient fait demander des secours au Jersey et au
Connecticut.

Les Franais avaient reconquis leur influence sur les tribus indiennes.
Un chef sioux vint du haut de la valle du Mississipi se mettre sous la
protection du grand Ononthio. Il appuya les mains sur les genoux du
gouverneur, puis il rangea vingt-deux flches sur une peau de castor
pour indiquer le nombre de bourgades qui lui offraient leur alliance. La
situation du Canada tait meilleure qu'elle ne l'avait t depuis le
commencement de la guerre. Les Iroquois, semblables  ces essaims de
mouches qui incommodent plus qu'ils ne nuisent, troublaient encore le
repos du pays, mais sans lui causer de grands dommages.

Cette situation tait le fruit de la vigilance, de l'activit et de
l'nergie de M. de Frontenac, auquel le roi avait fait mander au dbut
de la guerre qu'il n'avait aucun secours  lui envoyer. La supriorit
qu'il avait su reprendre sur ses ennemis avec les seules ressources du
Canada, et qui avait eu l'effet de rendre ses allis plus dociles, le
faisait craindre des uns et respecter des autres. Non seulement il avait
repouss l'invasion, mais il allait bientt tre capable de seconder les
projets de Louis XIV, de porter la guerre,  son tour, chez les ennemis.
Jusqu' la paix aucune arme hostile ne foulera le sol canadien, except
quelques Sauvages, qui s'introduiront furtivement et disparatront de
mme au premier bruit d'une arme sous les chaumires.

Nanmoins les succs du gouverneur et la scurit qu'il avait rendue au
pays, n'avaient point dsarm ses ennemis, aussi jaloux de sa
supriorit que blesss de l'indpendance de son esprit. Ceux qui
tremblaient au seul nom des Iroquois, lorsqu'il revint en Canada,
cherchrent  ternir sa gloire lorsqu'il eut loign le danger d'eux. Il
n'tait pas en effet sans dfaut. La part qu'il prenait  la traite des
pelleteries, son caractre altier et vindicatif pouvaient fournir
matire  reprendre; mais tait-il bien prudent, tait-il bien gnreux
d'en agir ainsi lorsqu'on avait encore les armes  la main? Les uns se
plaignaient que, pour gagner l'estime de ses officiers, il jetait tout
le poids de la guerre su la milice et crasait les habitans de corve,
ce qui faisait languir le commerce et empchait le pays de prendre des
forces! Comme si, lorsque l'ennemi est aux portes et tout le monde en
armes, c'tait bien le temps d'accomplir une oeuvre qui veut par dessus
tout le repos et la paix. D'autres l'accusaient d'accorder une faveur
ouverte  la traite de l'eau-de-vie; il n'y eut pas jusqu' l'abb
Brisacier qui ost crire contre lui au confesseur du roi! Ces plaintes
lui attirrent quelque censure; mais il fut maintenu  la tte de la
Nouvelle-France, qu'avec son grand age il n'tait pas nanmoins destin
 gouverner encore longtemps, et il fut nomm chevalier de St.-Louis,
honneur alors rarement accord; mais qu'on verra prodiguer plus tard en
ce pays  une foule de dilapidateurs sur les prvarications desquels
anciens ennemis de M. de Frontenac ne trouveront rien  dire.




                               CHAPITRE III.

                       TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON.

                                1696-1701.


Continuation de la guerre: les Franais reprennent l'offensive.--La
conqute de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la
baie d'Hudson est rsolue.--d'Iberville dfait trois vaisseaux ennemis
et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers tablissemens
franais; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan, et M.
d'Iberville runissent leurs forces pour agir contre les
Anglais.--Brouilles entre tes deux chefs; ils se raccommodent.--Ils
prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'le, et ravagent les autres
tablissemens.--Hroque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
son histoire.--Dpart de d'Iberville; dangers que son escadre court dans
les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre trois
et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est
conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour
projette la conqute de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de
France avec une flotte considrable; la longueur de sa traverse fait
abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de
la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficults entre les deux
gouvernemens au sujet des frontires de leurs colonies.--M. de Frontenac
refuse de ngocier avec les cantons iroquois par l'intermdiaire de lord
Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callires lui
succde.--Paix de Montral avec toutes les tribus indiennes confirme
solennellement en 1701.--Discours du clbre chef Le Rat; sa mort,
impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; gnie et
caractre de cet Indien.--Ses funrailles.


L'Acadie tait, comme on l'a observ, retombe sous la domination
franaise, et l'ennemi rebut avait abandonn toute ide de faire une
nouvelle tentative sur le Canada. Il y avait sept ans que la guerre
tait commence. Tout le sang qu'on avait vers tait en pure perte pour
l'ennemi. Le Canada allait maintenant devenir l'agresseur, aprs avoir
t si longtemps expos aux attaques de ses adversaires.

Ces derniers occupaient plusieurs postes fortifis dans la baie
d'Hudson, o ils faisaient la traite des pelleteries qui taient plus
belles l que partout ailleurs,  cause de la hauteur de la latitude;
ils taient matres de la plus belle partie de Terreneuve, o ils
avaient de nombreuses pcheries; enfin ils avaient (1692) relev
Pemaquid de ses ruines, fort situ  l'embouchure de la baie de Fondi,
afin d'avoir une espce de possession du pays des Abnaquis, et
d'tendre leur influence sur ces tribus guerrires. Le ministre voyant
que Tourville avait repris sa prpondrance sur l'Ocan, dcida de
dtruire, comme nous l'avons rapport plus haut, ce fort, dont
l'existence semblait menacer l'Acadie, et de chasser entirement les
Anglais de l'le de Terreneuve et de la baie d'Hudson. Cette entreprise
rpondait aux instances du comte de Frontenac, qui pressait le roi de
s'emparer des pcheries des ctes de la Nouvelle-France, dont les eaux
poissonneuses s'tendaient du Labrador au sud de l'Acadie, et
renfermaient les bancs si prcieux de Terreneuve. Nanmoins elle n'tait
qu'une partie d'un plan beaucoup plus vaste form dans la colonie et
envoy  Paris. On avait rapport  Qubec, sur la fin de l'anne
prcdente (1695), qu'il se faisait des prparatifs en Angleterre et 
Boston pour s'emparer de toute l'le de Terreneuve; le gouvernement
canadien proposa  la cour d'envoyer une flotte de dix ou douze
vaisseaux pour protger nos pcheries de cette le, et pour attaquer
Boston, dont la prise aurait affaibli considrablement la puissance des
Anglais dans ce continent. Mais la cour, toujours sous l'empire de son
ancienne politique de ne point attaquer l'Angleterre au centre de sa
force, repoussa ce projet regard pourtant comme d'une excution assez
facile, et adopta celui que nous venons d'exposer plus haut. MM.
d'Iberville et de Bonaventure furent choisis pour commander l'expdition
de Pemaquid. Cette tche accomplie, ils devaient se rallier au
gouverneur de Terreneuve, M. de Brouillan, pour l'excution de la
seconde partie du plan.

Ces deux capitaines partirent sur l'_Envieux_ et le _Profond_ de
Rochefort et entrrent dans le mois de juin dans la baie des Espagnols,
au Cap-Breton, o ils trouvrent des lettres du gouverneur de l'Acadie,
le chevalier de Villebon, qui les informaient que trois vaisseaux
anglais croisaient devant le port de St.-Jean. M. de Villebon tait
entr  Port-Royal peu de temps aprs le dpart de l'amiral Phipps en
1690, et ayant trouv ce poste trop expos pour ses forces, il s'tait
retir dans la rivire St.-Jean, o les Indignes taient venus
protester de leur attachement  la cause franaise. Cet officier, qui
tait canadien et fils du baron de Bcancourt, tait reparti
immdiatement pour la France afin d'y exposer la situation de l'Acadie;
et aprs en avoir t nomm gouverneur, il y tait revenu l'anne
suivante, 1691. Il avait relev en passant le drapeau franais sur
Port-Royal, repris et abandonn de nouveau par les Anglais, et s'tait
retir dans son fort de Jemset, dont il avait chang le nom en celui de
Naxoat, pour tre plus  proximit des Indiens, et o l'amiral Phipps,
alors gouverneur du Massachusetts, le faisait bloquer depuis quelque
temps.

M. d'Iberville remit  la voile, aprs avoir pris sur ses deux vaisseaux
une cinquantaine de Sauvages, et cingla vers l'embouchure de la rivire
St.-Jean, o il trouva, en effet, en croisire le Sorel, le Newport et
un plus petit navire. Il donna sur le champ l'ordre d'attaquer. Le
combat fut court, mais vif. Le Newport qui portait 24 canons fut dmt
et pris. Les deux autres vaisseaux ne durent leur salut qu' une brume
paisse qui s'leva tout  coup et qui les droba  la poursuite des
vainqueurs.

Renforc par cette prise et par le chevalier de Villebon, qui monta avec
encore 50 Indiens sur le Profond command par M. de Bonaventure, le
capitaine d'Iberville alla prendre  Pantagot le baron de St.-Castin
avec 200 autres Sauvages et quelques soldats sous les ordres de MM.
Montigny et de Villieu, et arriva devant Pemaquid le 13 aot. Le baron
de St.-Castin tait un ancien officier au rgiment de Carignan, qui,
s'tant plu parmi les Indiens, avait pous une Indigne et tait devenu
le chef des Abnaquis. C'est lui qui les menait au combat. Il mourut au
sein de cette brave et puissante tribu, recherch des gouverneurs
franais et redout des colonies anglaises.

Pemaquid, la plus considrable forteresse de ces colonies, tait bti
sur le bord de la mer. Les murailles, flanques d'une tour haute de 29
pieds, avaient 22 pieds d'lvation et portaient 18 pices de canon. Le
colonel Chubb y commandait. Il se dfendit assez bien pendant quelques
jours, mais aux premires bombes qui tombrent dans la place, il demanda
 capituler. Ce fort qui avait cot des sommes immenses  la
Nouvelle-Angleterre, et qui tait alors pour elle dans l'est, ce que fut
Niagara plus tard pour les Franais dans l'ouest, fut ras suivant les
instructions de la cour. On n'y laissa pas pierre sur pierre. Tandis que
ses murailles menaantes s'croulaient ainsi sous la mine des
vainqueurs, le colonel Church s'embarquait avec 500 hommes pour aller
ravager l'Acadie. Il brla Beaubassin malgr la neutralit qui avait t
garantie aux habitans de cet endroit par Phipps, et s'en retournait
charg de butin  Boston, lorsqu'il rencontra un renfort de 3 vaisseaux,
dont un de 32 canons, avec 200 hommes de dbarquement, qui lui apportait
l'ordre de prendre le fort du chevalier de Villebon. Il vira de bord, et
se prsenta devant Naxoat dans le mois d'octobre avec une grande
assurance; M. de Villebon, fait prisonnier en revenant de Pemaquid et
rendu  la libert, venait d'y rentrer. Le colonel Church prouva une
rsistance beaucoup plus grande et beaucoup plus vive que celle sur
laquelle il avait compt, et au bout de quelques jours d'un sige
inutile, dsesprant du succs, il se rembarqua et disparut. C'est
pendant ces hostilits en Acadie que la dsolation rgnait sur les
frontires anglaises, et que les flammes de York et ds tablissemens
d'Oyster river annonaient au loin la prsence des Canadiens et des
Abnaquis. La population tremblante ne tournait plus les yeux vers le
nord qu'avec effroi, craignant  chaque instant de voir sortir des
forts ces ennemis impitoyables qui, comme un torrent, ne laissaient que
des ruines sur leur passage.

M. d'Iberville avait cependant retourn ses voiles vers Plaisance pour
achever une conqute entreprise  sa propre suggestion. La parole du
fondateur de la Louisiane avait dj un grand poids  Paris dans les
affaires de l'Amrique et surtout dans celles des mers du Nord.

L'le de Terreneuve situe au nord-est du golfe St.-Laurent, et n'tant
spare du Labrador que par le dtroit de Belle-Isle, forme une pointe
qui projette dans l'ocan, et qui a d, pour cette raison, tre aperue
des premiers navigateurs qui ont ctoy l'Amrique septentrionale. C'est
au sud-est de cette le qu'est situ le banc de Terreneuve sur lequel
elle est assise elle-mme, et qui est plus clbre encore par la pche
de la morue qu'on y fait que par ses brumes et ses temptes. La figure
de Terreneuve est presque triangulaire et prsente une superficie de
86,000 milles carrs; sa longueur extrme est de 420 milles, et sa
largeur de 300 milles[34]. Le climat y est froid et orageux, le ciel
sombre. Le sol ml de gravier, de pierre et de sable est aride, quoique
arros par plusieurs belles rivires. Le pays rempli de montagnes, tait
alors couvert de bois impntrables, et de prairies, ou plutt de landes
poussant plus de mousse que d'herbe. Les Franais et les Anglais n'y
avaient form des tablissemens que pour l'utilit de leurs pcheries.
Les Franais y faisaient la pche ds 1504, et ils avaient form un
tablissement vers le cap de Raze pour y faire scher leur poisson. Les
Anglais, conduits par le chevalier Humphrey Gilbert, y plantrent une
colonie en 1583 dans la baie de St.-Jean. Gilbert prit possession de
cette baie et de deux cents lieues de pays tout  l'entour, au nom de la
reine Elizabeth, ignorant que cette terre ft une le. Il y promulgua
plusieurs dcrets qui respirent la loyaut la plus pure envers sa
souveraine, mais qui ne prvinrent point la ruine de son tablissement
ainsi qu'on l'a rapport ailleurs. Il fit celui-ci entre autres, que
quiconque parlerait d'une manire offensante de Sa Majest, aurait les
oreilles coupes et perdrait ses biens.

[Note 34: _British Colonies_: R. Montgomery Martin.]

En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le projet du chevalier Gilbert,
et s'tablit dans la baie de la Conception. Il transfra ensuite son
tablissement  St.-Jean, aujourd'hui capitale de l'le; de l les
Anglais s'tendirent sur toute la cte orientale. Quoique les Franais y
eussent des pcheries depuis qu'ils frquentaient le grand banc, pendant
longtemps le gouvernement fit peu d'attention  Terreneuve, de manire
que ceux d'entre eux qui s'y fixaient jouissaient  peu prs d'une
libert absolue. Cela dura jusqu'en 1660. A cette poque le roi concda
le port de Plaisance  M. Gargot, qui reut le titre de gouverneur, et
qui ds qu'il se fut install dans son poste, voulut soumettre les
habitans  son monopole, et les obliger  lui donner une portion de
leurs pches en change des provisions et des marchandises qu'il tirait
des magasins du roi. Cet abus rvolta les pcheurs accoutums 
l'indpendance; ils portrent leurs plaintes au pied du trne. Le
gouverneur fut rappel et M. de la Poype nomm pour le remplacer.
Plaisance tait le principal tablissement franais de Terreneuve. Plac
dans l'un des plus beaux ports de l'Amrique, au fond d'une baie qui a
dix-huit lieues de profondeur, il tait dfendu par le fort St.-Louis
construit sur la cime d'un rocher de plus de cent pieds d'lvation du
ct droit du Goulet ou col qui forme l'entre de la baie  une lieue et
demie de la mer. Les Franais avaient encore des tablissement dans les
les de St.-Pierre de Miquelon, au Chapeau-Rouge, au Petit-Nord et sur
quelques autres points des ctes du golfe St.-Laurent.

La population y vivait de pche et supportait impatiemment le joug d'un
gouverneur, qui lui paraissait gner le commerce. M. de la Poype
commanda treize ans dans ces parages; mais ce fut pour lui autant
d'annes de dsagrmens, de difficults et de trouble. En 1685 M. Parat
lui succda. C'est sous son administration que le fort St.-Louis fut
bti. Dans le mois de fvrier 1690 Plaisance fut surpris par les
flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier dans son lit. Ils
trouvrent le fort sans garde et les soldats disperss sur l'le. Ces
corsaires enlevrent tout aprs avoir dpouill compltement les
habitans, qui se trouvrent comme s'ils avaient t jets par un
naufrage sur une cte dserte. Le gouverneur fut accus de trahison,
tandis que de son ct il rejeta ce malheur sur l'insubordination et
l'esprit de rvolte des habitans. Charlevoix, historien contemporain,
laisse percer ses doutes sur la fidlit de ce fonctionnaire, et nous
dit qu'il n'a pu savoir quelle avait t la dcision du procs.

Deux ans aprs (1692), Plaisance fut attaqu une seconde fois; mais par
une escadre anglaise, commande par l'amiral Williams, et compose de
trois vaisseaux de 62 canons chacun, d'une frgate et d'une flte[35].
M. de Brouillan qui en tait gouverneur, fit lever  la hte une
redoute et des batteries sur les rochers  l'entre de la baie, et tira
des btimens marchands les hommes ncessaires pour les servir. L'amiral
Williams aprs les sommations ordinaires, commena une canonnade qui
dura six heures, au bout desquelles il se retira, confus d'avoir chou
devant une bicoque qui ne contenait pas plus de cinquante hommes de
garnison, et alla brler, pour se venger, les habitations de la
Pointe-Verte  une lieue de l.

[Note 35: Charlevoix.]

Tandis que le principal sige des pcheries franaises courait ainsi le
plus grand danger, une escadre de France, sous les ordres du chevalier
du Palais, tait  l'ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, de
l'autre ct du dtroit. Le comte Frontenac ayant inform le
gouvernement  Paris de l'intention de l'amiral Phipps de reprendre sa
revanche devant Qubec, et d'autres rapports ayant paru confirmer cette
nouvelle, l'escadre en question avait t envoye pour intercepter
l'ennemi dans le golfe St.-Laurent.

Telle est l'histoire de Terreneuve jusqu'en 1696. La Grande-Bretagne
occupait la plus belle portion de l'le, et la diffrence entre les
tablissemens franais et les tablissement anglais tait aussi grande
l, que dans le reste du continent. Le commerce de ces derniers
s'levait  17 millions de francs par anne. Avec de pareils rsultats
sous les yeux que ne devait-on pas redouter pour l'avenir? M.
d'Iberville avait communiqu ses apprhensions  la cour; il y avait
reprsent que les intrts du royaume commandaient d'arrter les
progrs de rivaux plus souvent ennemis qu'amis; et qu'en dtruisant tous
leurs postes de Terreneuve, on y ruinerait leur commerce en mme temps
que l'on se dferait de voisins trop puissans pour rester aux environs
de Plaisance. L'on agra ses apprciations, en le chargeant d'excuter
le plan qu'il suggrait pour expulser les Anglais de l'le.

Il devait agir de concert avec M. de Brouillan, et l'attaque de leurs
postes se faire simultanment par terre et par mer, sous la direction de
ces deux commandans. Mais ce dernier ne voulait partager la gloire de
l'entreprise avec personne; et, sans attendre M. d'Iberville, il se hta
de partir avec 9 navires, dont plusieurs appartenaient  des armateurs
de St.-Malo, trois corvettes et deux brlots pour aller mettre le sige
devant St.-Jean. Les vents contraires firent chouer son entreprise sur
cette ville; mais il s'empara l'pe  la main de plusieurs autres
tablissemens, et d'une trentaine de navires le long des ctes. Il en
aurait pris un bien plus grand nombre sans l'insubordination d'une
partie de ses quipages.

Il trouva  son retour M. d'Iberville  Plaisance, qui n'avait pu aller
le joindre faute de vivres; mais qui venait d'en recevoir sur le _Wesp_
et le _Postillon_, qui lui avaient aussi amen les Canadiens qu'il
attendait de Qubec. Ce dernier voulait commencer les oprations par
l'attaque des postes anglais les plus reculs vers le nord, prsumant
qu'on y serait moins sur ses gardes qu' St.-Jean. Ce raisonnement
paraissait juste; nanmoins M. de Brouillan s'y opposa. Jaloux de la
rputation de son collgue, il suffisait que celui-ci suggrt quelque
chose pour qu'il le dsapprouvt. C'tait un homme intelligent et
expriment; mais dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier dfaut le
rendait odieux surtout aux pcheurs, seule classe d'hommes qui
frquentait Terreneuve. Avec des talens suprieurs et autant
d'exprience, M. d'Iberville tait gnreux et savait se faire aimer de
ceux qu'il commandait; aussi tait-il trs populaire et chri du soldat.
Il et pu l'emporter sur son rival dans cette le, o,  un signe de sa
main, tout le monde se serait dclar pour lui; mais il sacrifia sans
hsitation son ambition et son ressentiment  la chose publique. M. de
Brouillan ne pouvait rien faire sans les Canadiens, et M. d'Iberville
tait leur idole. D'ailleurs, ce peuple avait le bon sens de ne vouloir,
pour officiers, que des hommes pris dans son sein, en qui il et
confiance et qui pussent sympathiser avec lui. Cela tait surtout
visible  la guerre. Il n'y eut, en outre, jamais de troupes avec
lesquelles on russissait moins par la hauteur et la duret, que les
milices canadiennes; l'honneur tait leur seul mobile; les moyens
violens, la coercition, les rvoltaient. A la premire nouvelle de la
msintelligence entre les deux chefs, elles dclarrent qu'elles
n'obiraient qu' M. d'Iberville, et qu'elles retourneraient plutt 
Qubec, que d'accepter un autre commandant. Cette rsolution fit courber
la fire volont du gouverneur. Au reste M. d'Iberville tait dcid 
passer en France pour ne pas faire manquer, par la dsunion, une
entreprise qu'il avait suggre, et dont par consquent il avait le
succs a coeur. Les difficults s'aplanirent; il fut rgl que l'on
attaquerait St.-Jean, et que, pour s'y rendre, tandis que M. de
Brouillan prendrait la voie de mer, M. d'Iberville suivrait celle de
terre avec ses Canadiens. L'on se runit dans la baie de Toulle. De l
l'expdition se mit en marche pour St.-Jean culbutant et dissipant tous
les dtachemens ennemis qui voulaient lui disputer le passage. En
arrivant prs de la ville, l'avant-garde  la tte de laquelle
d'Iberville s'tait plac tomba sur un corps d'hommes embusqu dans des
rochers; le choc fut violent, mais l'ennemi cda et l'on entra ple-mle
avec lui dans la ville. L'lan tait tel qu'on s'empara de deux forts
d'emble. Il n'en restait plus qu'un troisime en mauvais tat. Le
gouverneur, honnte et paisible marchand lu par les pcheurs de la
ville, menac d'un assaut, se rendit  condition que l'on transporterait
les habitans en Angleterre ou  Bonneviste. Les fortifications furent
renverses et la ville rduite en cendres. Le partage du butin fut
encore un sujet de contestation entre les deux commandans, qui faillit
amener une collision.

Aprs cet exploit, le gouverneur franais retourna  Plaisance, et M.
d'Iberville continua la guerre avec les Canadiens qui s'taient attachs
 sa fortune, au nombre de cent-vingt-cinq arms chacun d'un fusil,
d'une hache de bataille, d'un couteau-poignard et de raquettes pour
marcher sur la neige[36]. Il employa une partie de l'hiver pour achever
la conqute de l'le. Il triompha de tous les obstacles que lui
offrirent le climat, la faim et le courage de l'ennemi; et ses succs
dans une si grande tendue de pays remplie de montagnes, tonnrent mme
ceux qui avaient la plus grande confiance dans sa capacit et dans
l'intrpidit de ses soldats. En deux mois il prit avec cette poigne
d'hommes tous les tablissemens qui restaient aux Anglais  Terreneuve,
except Bonneviste et l'le de Carbonnire inabordable en hiver, tua
deux cents hommes et fit six ou sept cents prisonniers qui furent
achemins sur Plaisance. MM. Montigny Boucher de la Perrire, d'Amours
de Plaine, Dugu de Boisbriant, tous Canadiens, se distingurent dans
cette campagne hroque. M. d'Iberville se prparait  aller attaquer
Bonneviste et la Carbonnire, lorsque le 18 mai (1697) une escadre de 5
vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Srigny et mouilla
dans la baie de Plaisance. Elle lui apportait l'ordre d'en prendre le
commandement, et d'aller cueillir de nouveaux lauriers dans les glaces
de la baie d'Hudson.

[Note 36: La Potherie.]

Cette contre adosse au ple et  peine habitable, tait galement
recherche par la France et par l'Angleterre pour ses riches fourrures.
Les traitans des deux nations en avaient fait le thtre d'une lutte
continuelle aux vicissitudes de laquelle la trahison avait sa part. Les
Anglais, conduits par deux transfuges huguenots  qui l'on a fait
allusion ailleurs, nomms Desgroseillers et Radisson, avaient lev en
1663,  l'embouchure de la rivire Nmiscau, dans le fond de la baie, un
fort qu'ils nommrent Rupert; ils avaient encore tabli deux comptoirs
dans les mmes parages, sur la rivire des Monsonis et sur celle de
Ste.-Anne. Apprenant cela, Colbert y avait envoy, par le Saguenay, en
1672, le P. Charles Albanel pour y renouveler les prises de possession
dj faites au nom du roi par MM. Bourdon et Desprs Couture. Ce Jsuite
en avait fait signer un acte par les chefs d'une douzaine de tribus,
qu'il avait ensuite invites  venir faire la traite de leurs
pelleteries au lac St.-Jean. Les dmarches de la France se bornrent
alors  cette simple incursion.

Cependant Desgroseillers et Radisson, mcontens de l'Angleterre, taient
revenus en Canada aprs avoir obtenu leur pardon du roi. Une association
s'y forma sous le nom de la compagnie du Nord, pour faire la traite  la
baie d'Hudson. Cette compagnie leur donna deux petits vaisseaux afin
d'aller s'y emparer des tablissemens anglais, comme les personnes les
plus propres  faire russir une pareille entreprise, dure expiation de
leur trahison! mais trouvant ces tablissemens trop bien fortifis pour
les attaquer avec chance de succs, ou peut-tre honteux de leur rle,
ils rangrent la cte occidentale de la baie jusqu' l'embouchure de la
rivire Ste.-Thrse, o ils btirent le fort Bourbon. De retour 
Qubec, des difficults s'tant leves entre eux et la compagnie, ils
passrent en France sous prtexte d'aller demander justice. Lord
Preston, ambassadeur anglais, apprenant le mauvais succs de leurs
dmarches, leur fit des ouvertures accompagnes de promesses si
avantageuses qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie. Radisson
obtint une pension viagre de douze cents livres pour mettre entre les
mains des Anglais le fort Bourbon (Nelson) dans lequel il y avait pour
400 mille francs de fourrures.

Sur les plaintes de la cour de France, le cabinet de Londres promit de
faire rendre ce poste; mais les troubles qui rgnaient en Angleterre, ne
permirent point au monarque aux prises avec ses sujets, de faire
excuter l'arrangement qu'il avait conclu; et la compagnie fut oblige
de se faire justice  elle-mme. En consquence, elle obtint du marquis
de Denonville quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, commands
par le chevalier de Troye, brave officier. MM. de Ste.-Hlne,
d'Iberville et de Maricourt faisaient partie de l'expdition et se
distingurent par des actions hroques. Elle partit de Qubec par terre
dans le mois de mars 1686, et n'arriva dans la baie d'Hudson que le 20
de juin, aprs avoir travers des pays inconnus, franchi une foule de
rivires, de montagnes et de prcipices, et avoir endur des fatigues
incroyables. Cette petite troupe avait reu ordre de s'emparer de tous
les tablissemens anglais du fond de la baie, forms sous la conduite de
Desgroseillers et de Radisson. Elle s'acquitta de sa mission avec ce
courage chevaleresque qu'indiquait dj une entreprise aussi hasardeuse;
et ces tablissemens furent investis et enlevs avec tant de promptitude
que les assigs, n'eurent pas le temps de se reconnatre.

Le premier qu'elle attaqua fut celui de la rivire des Monsonis; c'tait
un fort de figure carre, flanqu de quatre bastions et portant quatorze
pices de canon; elle l'emporta d'assaut sans grande perte. Cette
capture fut suivie de celle d'un navire que M. d'Iberville prit 
l'abordage.

Le fort de Rupert qui tait  une grande distance de celui de Monsonis,
fut investi dans le mois de juillet et tomba de la mme manire au
pouvoir des Canadiens, qui en firent sauter les redoutes et en
renversrent les palissades.

Le chevalier de Troye se mit ensuite  la recherche du fort Ste.-Anne
sur la rivire de ce nom (ou de Quitchitechouen). L'on ignorait sa
situation; on savait seulement qu'il tait du ct occidental de la
baie. Aprs une traverse difficile au milieu des glaces et le long
d'une cte trs basse, o les battures courent deux ou trois lieues au
large, on le dcouvrit enfin. Plac au milieu d'un terrain marcageux,
il tait dfendu par quatre bastions, sur lesquels il n'y avait pas
moins de quarante-trois pices de canon en batterie. C'tait l o se
trouvait le principal comptoir des Anglais. Ils firent nanmoins une
assez faible rsistance, et demandrent ensuite  capituler. Le
gouverneur, homme simple et paisible, fut transport avec sa suite 
Charleston, et le reste de la garnison au fort de Monsonis. On trouva
pour environ 50 mille cus de pelleteries  Ste.-Anne. Les Anglais ne
possdaient plus rien dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon.

Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva  Londres, le peuple de cette
capitale jeta de hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous les
malheurs qui arrivaient  la nation. Le monarque qui a perdu la
confiance de ses sujets est vraiment bien  plaindre. Jacques II, dj
si impopulaire, le devint encore plus par un vnement que personne
n'avait pu prvoir; et l'expdition d'une poigne de Canadiens vers le
ple du Nord branlait sur son trne un roi de la Grande-Bretagne!

Cependant les deux gouvernemens sentirent enfin la ncessit de faire
cesser un tat de choses qui violait toutes les lois tablies pour
rgler les rapports de nation  nation et sans lesquelles il n'y a pas
de paix possible. En effet, il n'y avait pas de guerre dclare entre
les deux peuples pendant toutes ces hostilits. Ils signrent un trait
par lequel les armateurs particuliers, sujets des deux nations, qui
n'auraient point de commission de leur prince, devaient tre poursuivis
comme pirates. Ce trait qui ne s'tendait qu'aux les et pays de terre
ferme en Amrique, et qui avait t propos par l'Angleterre, fut conclu
le 13 septembre 1686. Mais Jacques II n'tait gure en tat,  cette
poque, de faire observer par des sujets dsaffectionns, sa volont
dans les mers du Nouveau-Monde. Ds l'anne suivante, ils vinrent
attaquer le fort Ste.-Anne, o commandait M. d'Iberville, qui non
seulement les repoussa, mais prit encore un de leurs vaisseaux.

Lorsque la guerre clata entre les deux couronnes (1689), l'Angleterre
ne possdait dans la baie d'Hudson que le fort Bourbon, comme on l'a dit
plus haut,  l'entre de la rivire Ste.-Thrse. Mais elle reprit en
1693 le fort Ste.-Anne, gard seulement par cinq Canadiens, qui osrent
se dfendre et repoussrent une premire attaque de 40 hommes[37].
L'anne suivante (1694) M. d'Iberville s'en empara de nouveau, il lui
rendit son ancien nom, que ses nouveaux possesseurs avaient chang pour
celui de Nelson, et il y passa l'hiver qui fut d'une rigueur extrme.
Les glaces ne permirent aux navires de sortir du port qu' la fin de
juillet. Une vingtaine d'hommes taient morts du scorbut, et un grand
nombre d'autres en avaient t atteints. Les Anglais tant revenus en
force, deux ans aprs (1694), l'tablissement fut repris pour retomber
encore au pouvoir des Franais comme on va le voir. Tel est en peu de
traits le tableau des vnemens qui s'taient passs entre les deux
nations dans cette rgion lointaine jusqu'au moment o M. d'Iberville
fut charg d'en complter la conqute en 1697.

[Note 37: Lettre du P. Marest.]

Ce navigateur prit le commandement de l'escadre que lui avait amene M.
de Srigny, et fit voile de Terreneuve dans le mois de juillet. Il
trouva l'entre de la baie d'Hudson couverte de glaces, au milieu
desquelles ses vaisseaux, spars les uns des autres, et entrans de
divers cts, coururent les plus grands dangers durant plusieurs jours.
La navigation a quelque chose de hardi, de grand mme, mais de triste et
sauvage dans les hautes latitudes de notre globe. Un ciel bas et sombre,
une mer qu'claire rarement un soleil sans chaleur, des flots lourds et
couverts, la plus grande partie de l'anne, de glaces dont les masses
immenses ressemblent  des montagnes, des ctes dsertes et arides qui
semblent augmenter l'horreur des naufrages, un silence qui n'est
interrompu que par les gmissemens de la tempte, voil quelles sont les
contres o M. d'Iberville a dj signal son courage, et o il va le
signaler encore. Ces mers lui sont familires, elles furent les premiers
tmoins de sa valeur. Depuis longtemps son vaisseau aventureux les
sillonne. Plus tard cependant il descendra vers des climats plus doux;
et ce marin qui a fait, pour ainsi dire, son apprentissage an milieu des
glaces polaires, ira finir sa carrire sur les flots tides et limpides
des Antilles, au milieu des ctes embaumes de la Louisiane; il fondera
un empire sur des rivages o l'hiver et ses frimats sont inconnus, o la
verdure et les fleurs sont presqu'ternelles. Mais n'anticipons pas sur
une poque glorieuse pour lui et pour notre patrie.

L'escadre tait toujours dans le plus grand pril. Cerns par les glaces
qui s'tendaient  perte de vue, s'amoncelaient  une grande hauteur,
puis s'affaissaient tout  coup avec des craquemens et un fracas
pouvantable, le Plican et le Palmier, ports l'un contre l'autre,
s'abordrent poupe en poupe, et presqu'au mme instant, le brigantin
l'Esquimaux fut cras  ct d'eux, et si subitement que l'quipage et
de la peine  se sauver. Ce n'est que le 28 aot que M. d'Iberville, qui
montait le Plican, put entrer dans la mer libre, ayant depuis longtemps
perdu ses autres btimens de vue. Il arriva seul devant le fort Nelson,
le 4 septembre. Le lendemain matin cependant il aperut trois voiles 
quelques lieues sous le vent, qui louvoyaient pour entrer dans la rade
o il tait; il ne douta point que ce ft le reste de ses vaisseaux.
Mais aprs leur avoir fait des signaux de reconnaissance auxquels ils ne
rpondirent point, il dut se dtromper, c'taient des ennemis. Ne
pouvant les viter, sa position devenait trs critique; il se voyait
surpris seul, traqu, pour ainsi dire, par une force suprieure au pied
de la place mme qu'il venait pour assiger. Ces trois voiles anglaises
taient le Hampshire de 56 canons, le Dehring de 36, et l'Hudson-Bay de
32 canons. En entrant dans la baie, ils avaient dcouvert le Profond, un
des vaisseaux de M. d'Iberville, command par M. Dugu, qui tait pris
dans les glaces, et ils l'avaient canonn par intervalle pendant dix
heures. Le navire franais, immobile, n'avait pu prsenter  ses
adversaires que les deux pices de canon de son arrire. L'ennemi avait
fini par l'abandonner le croyant perc  sombrer, et il s'tait dirig
vers le fort Nelson, o il trouva le commandant franais qui tait,
comme on l'a dit, arriv de la veille.

La fuite pour ce dernier tait impossible; il fallait combattre ou se
rendre. Il choisit le premier parti. Son vaisseau portait cinquante
pices de canon, mais le chiffre de ses hommes en tat de combattre[38]
tait en ce moment trs faible,  cause des maladies et d'un dtachement
qu'il venait d'envoyer  terre et qu'il n'avait pas le temps de
rappeler. Il paya cependant d'audace, et lchant ses voiles au vent, il
arriva sur les ennemis avec une intrpidit qui leur en imposa. Les
Anglais venaient rangs en ligne, le Hampshire en tte. A neuf heures et
demie le combat s'engagea. Le Plican voulut aborder de suite le
Hampshire, M. de la Potherie  la tte d'un dtachement de Canadiens se
tenant prts  sauter sur son pont, mais celui-ci l'vita; alors
d'Iberville rangea le Dehring et l'Hudson-Bay, en leur lchant ses
bordes. Le Hampshire revirant de bord au vent, s'attacha  lui, le
couvrit de mousqueterie et de mitraille, le pera  l'eau et hacha ses
manoeuvres. Le feu tait extrmement vif sur les quatre vaisseaux. Le
commandant anglais cherchait  dmter le Plican, et  le serrer contre
un bas-fond, M. d'Iberville manoeuvrait pour djouer ce plan et il
russit. Enfin au bout de trois heures et demie d'une lutte acharne,
voyant ses efforts inutiles, le Hampshire courant pour gagner le vent,
recueille ses forces et pointe ses pices pour couler bas son
adversaire. Celui-ci, qui a prvu son dessein, le prolonge vergue 
vergue, on se fusille d'un bord  l'autre. Les boulets et la mitraille
font un terrible ravage. Une borde du Hampshire blessa quatorze hommes
dans la batterie infrieure du Plican; celui-ci redouble son feu,
pointe ses canons si juste et lche une borde si  propos, que son fier
ennemi fit tout au plus sa longueur de chemin et sombra sous voile.
Personne ne fut sauv de son quipage.

[Note 38: MM. de Martigny et Amiot de Villeneuve, anctre maternel de
l'auteur, enseignes de vaisseau, tant alls  terre faire une
reconnaissance avec vingt-deux hommes, et quarante autres tant malades
du scorbut.]

Aussitt d'Iberville vire de bord et court droit  l'Hudson-Bay, qui
tait le plus  porte d'entrer dans la rivire Ste.-Thrse, mais qui,
se voyant sur le point d'tre abord, amena son pavillon. Le Dehring,
auquel on donna la chasse, russit  se sauver, ayant moins souffert
dans sa voilure que le redoutable vainqueur. Cette victoire donna la
baie d'Hudson aux Franais.

M. d'Iberville retourna devant le fort Nelson. Dans la nuit une furieuse
tempte, s'leva, accompagne d'une neige paisse, et malgr tout ce
qu'il put faire, et il tait rput l'un des plus habiles manoeuvriers
de la marine franaise, le Plican fut jet  la cte avec sa prise vers
minuit, et s'emplit d'eau presque jusqu' la batterie suprieure. Son
chef ne cessa pas dans cette circonstance critique de donner ses ordres
avec calme; et comme c'tait  l'poque de l'anne o le soleil, dans
cette latitude, descend  peine au-dessous de l'horison et qu'il se
couche et se lve presqu'en mme temps, la clart empcha que, malgr le
grand nombre de blesss et de malades qu'il y avait  bord, personne ne
prit alors.

Le lendemain le calme s'tant rtabli, l'quipage put gagner la terre;
les malades furent transports dans des canots et sur des radeaux; il y
avait deux lieues pour atteindre le rivage; 19 soldats moururent de
froid pendant cette longue opration. Comme l'on tait rest sans vivre
aprs le naufrage, et qu'on ignorait ce qu'taient devenus les autres
vaisseaux, il fut rsolu de donner l'assaut au fort sans dlai; car
prir pour prir, disait M. de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa
vie en soldat que de languir dans un bois o il y a dj deux pieds de
neige. Mais sur ces entrefaites arriva heureusement le reste de
l'escadre franaise; alors pour mnager son monde, M. d'Iberville se
voyant des provisions en quantit suffisante, abandonna sa premire
dtermination, et attaqua la place en forme. Aprs qu'on l'et bombarde
quelque temps, elle se rendit  condition que la garnison serait
transporte en Angleterre. M. de Martigny y fut laiss pour commandant.
Ainsi le dernier poste que les Anglais avaient dans la baie d'Hudson
tomba en notre pouvoir et la France resta seule matresse de cette
rgion.

Tandis que M. d'Iberville achevait cette conqute, elle reprenait tout 
coup le projet si souvent abandonn de s'emparer de la
Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-York. M. de Frontenac pressait
cette entreprise, surtout l'attaque de la dernire province, parce
qu'elle devait entraner avec elle la sujtion des Iroquois. Peut-tre
prvoyait-il aussi, dans sa perspicacit, ce que New-York devait devenir
un jour par sa position. Mais Boston tait alors la premire ville de
l'Amrique du nord; il tait comparativement voisin de l'Acadie, c'est
sur lui que le ministre jeta les yeux. M. de Pontchartrain proposa son
projet au roi qui l'agra. Le commandement de l'expdition fut confi au
marquis de Nesmond, officier qui s'tait fort distingu dans la marine
franaise. On lui donna dix vaisseaux de guerre, une galiote et deux
brlots. En mme temps le comte de Frontenac reut l'ordre de tenir ses
troupes prtes  marcher au premier ordre. Leur destination fut
longtemps un mystre dans la colonie.

Le marquis de Nesmond devait se rendre d'abord  Plaisance, pour
s'assurer des conqutes que les Franais avaient faites l'anne
prcdente dans l'le de Terreneuve, et pour livrer bataille  la flotte
anglaise que l'on disait destine  s'emparer de toute l'le. Il devait
ensuite informer le comte de Frontenac de ses progrs, afin que ce
gouverneur pt se rendre avec ses troupes, au nombre de quinze cents
hommes,  Pentagot pour s'embarquer sur l'escadre, qui cinglerait alors
vers Boston. Cette ville prise, toutes les ctes de la
Nouvelle-Angleterre devaient tre ravages le plus avant que l'on
pourrait dans l'intrieur, jusqu' Pescadou (Piscataqua). Si la saison
le permettait, la Nouvelle-York devait subir le mme sort, et les
troupes canadiennes, en s'en retournant dans leur pays par cette
province, avaient ordre de commettre les mmes dvastations sur leur
passage.

La nouvelle de ces armemens, malgr le secret qu'on avait ordonn,
arriva dans les colonies anglaises par diffrentes voies  la fois. On
faisait courir en mme temps le bruit en Canada que les Anglais allaient
revenir l'attaquer, peut-tre tait-ce pour dpister le public sur
l'objet des leves de troupes du gouvernement. La milice fut aussitt
appele sous les armes dans la Nouvelle-Angleterre. La citadelle de
Boston fut mise en tat de dfense, et cinq cents hommes furent envoys
pour garder la frontire orientale ouverte aux courses des Abnaquis.
Ce fut l, dit Hutchinson, une poque critique, peut-tre autant que
celle  laquelle le duc d'Anville tait avec son escadre  Chibouctou.
Les temps ont bien chang depuis.

Cette entreprise dont le succs avait souri au marquis de Nesmond,
manqua faute de diligence, ou peut-tre faute d'argent; car la guerre en
Europe ruinait les finances du royaume. Il ne put partir de la Rochelle
qu' la fin de mai (1697), et les vents contraires le retinrent deux
mois dans la traverse. Quand il arriva  Terreneuve, il convoqua un
grand conseil de guerre dans lequel il fut dcid que la saison tait
trop avance pour attaquer Boston, attendu que les troupes du Canada ne
pourraient arriver  Pentagot que le 10 septembre, et que la flotte
n'avait plus que pour cinquante jours de vivres. Un btiment fut
immdiatement dpch  Qubec pour communiquer cette dtermination au
comte de Frontenac. M. de Nesmond envoya en mme temps  la dcouverte
dans toutes les directions pour avoir des nouvelles de la flotte
anglaise; mais on ne put la rencontrer, et il fut oblig,  son grand
regret, de retourner en France sans avoir tir un coup de canon, aprs
s'tre flatt de l'esprance de faire une des campagnes les plus
glorieuses de toute cette guerre, si fertile en beaux faits d'armes et
en victoires.

La guerre cependant tirait  sa fin. Les triomphes de Louis XIV en
puisant ses finances puisaient aussi ses forces. Il offrit ds 1694 la
paix et la restitution de ses conqutes; soit dfiance, soit ambition,
soit haine, dit un historien, les allis refusrent alors ce qu'ils
acceptrent depuis  Riswick. Jamais guerre n'avait t plus glorieuse
pour la France, soit en Europe ou en Amrique. Le succs avait presque
constamment couronn ses armes, Luxembourg toujours vainqueur mit le
comble  sa gloire en gagnant la sanglante bataille de Steinkerque en
1692, et celle de Nerwinde en 1694, o le roi Guillaume III fut deux
fois vaincu. Catinat, Boufflers, Vendme, Tourville, Chteau-Renaud,
DuGuay-Trouin, et bien d'autres y acquirent un nom immortel. Frontenac
et d'Iberville, quoique sur un thtre moins imposant, soutinrent
dignement l'honneur de leur patrie. Mais ces lauriers ne s'acquraient
qu'au prix de torrens de sang et de dpenses normes. Les cinq premires
campagnes avaient cot plus de deux cents millions de subsides
extraordinaires.

Enfin la paix fut signe  Riswick le 20 septembre 1797. La France et
l'Angleterre furent remises par ce trait, quant  leurs colonies, dans
le mme tat o elles taient avant la guerre, except que la premire
acquit toute la baie d'Hudson. Ainsi elle resta matresse de la moiti
occidentale de Terreneuve, de toute la cte maritime depuis le nord de
la baie d'Hudson jusqu' la Nouvelle-Angleterre, avec les les
adjacentes, de la valle du St.-Laurent y compris les grands lacs, et de
celle du Mississipi. Les difficults entre les deux couronnes au sujet
des limites de ces possessions, furent abandonnes  la dcision de
commissaires; de sorte qu'aprs l'effusion de tant de sang en Amrique,
la proprit du pays des Iroquois et les frontires de l'Acadie et de la
Nouvelle-Angleterre restrent encore des questions pendantes, que le
temps et les vnemens avaient embrouilles et rendues plus difficiles 
rsoudre que jamais. Cette guerre avait gravement entrav les progrs du
Canada, et grev la Nouvelle-Angleterre d'une dette qui, en l'obligeant
de crer du papier monnaie, la fit entrer dans une voie financire,
avantageuse suivant les uns, et pernicieuse suivant les autres.

Selon le dsir du trait, MM. de Tallard et d'Herbault furent nomms
commissaires de la part de la France pour rgler avec ceux de
l'Angleterre la question des frontires. Cette dernire puissance
s'tant mise en possession des deux bords de la rivire Knbec, la
rivire de St.-George, comme on l'a dit en parlant de l'Acadie, fut
choisie pour servir de limite entre les deux nations de ce ct l. Ce
qui fut confirm en 1700 par M. de Villieu de la part du roi trs
chrtien, et par M. de Soudric de la part de sa Majest britannique.

Le peu de dure de la paix ne permit point de rgler la question du
droit de pche sur les ctes de l'Acadie.

Quant au pays des cinq nations, on n'osa pas encore en disposer, de peur
d'irriter la confdration iroquoise, dont l'amiti tait brigue par
les deux peuples. Ce qui se fit au sujet de cette frontire, se passa
entre les gouverneurs des deux provinces anglaise et franaise, qui
dirigrent leurs menes auprs des Iroquois. Ils tchrent par toutes
sortes de subtilits, l'un, de les amener  reconnatre une suprmatie
europenne, l'autre, de les empcher de tomber dans le pige, et de
maintenir leur indpendance et leur neutralit.

Richard, comte de Bellomont, vint remplacer, aprs le trait de Riswick,
le colonel Fletcher dans le gouvernement de la Nouvelle-York. Il dpcha
immdiatement le colonel Schuyler et le ministre Delius auprs du comte
de Frontenac, pour l'informer de la conclusion de la paix et rgler
l'change des prisonniers. Ces envoys dclarrent que non seulement le
pays des cinq cantons, mais que les contres de l'ouest avec
Michilimackinac et tout ce qui tait au midi de ce poste, appartenaient
 l'Angleterre. Cette prtention extravagante fut traite avec drision.
On leur demanda o ils avaient appris que la Nouvelle-Belgique, avant
que d'tre devenue la Nouvelle-York, s'tendt  tous les pays dont ils
parlaient. Pour nous le droit de dcouverte et celui de possession, dit
le chevalier de Callires, sont nos titres tant sur le pays des
Outaouais que sur celui des Iroquois; nous en avions pris possession
avant qu'aucun Hollandais y et mis le pied; et ce droit, tabli par
plusieurs titres en divers lieux des cantons, n'a t interrompu que par
la guerre que nous avons t obligs de faire  cette nation,  cause de
ses rvoltes et de ses insultes.

Les prtentions des deux couronnes taient bien claires. Dans les
ngociations pour l'change des prisonniers, M. de Bellomont chercha 
faire admettre que les Iroquois taient sujets anglais; mais le comte de
Frontenac se contenta de rpondre, que ces peuples taient en pourparler
avec lui; qu'ils lui avaient laiss un otage pour garantie de leur
parole, et que, pour ce qui les regardait, il allait traiter directement
avec eux. Il fit du reste un accueil trs gracieux  ces envoys.

Quelque temps aprs leur dpart, il apprit que le gouverneur anglais
avait tenu un grand conseil dans lequel les anciens de tous les cantons
avaient repouss toute sujtion trangre et proclam hautement leur
indpendance nationale dont ils se glorifiaient. Les dtails de ce qui
s'y tait pass annonaient que ce gouverneur et la confdration se
mnageaient mutuellement, se dfiaient l'un de l'autre; que le premier
voulait profiter de cette occasion pour tablir le droit de souverainet
de l'Angleterre sur les cantons, tandis que ces derniers se servaient de
l'influence de cette puissance pour obtenir des conditions meilleures
des Franais. L'on ne peut s'empcher de plaindre le sort qui menaait
ces peuples convoits si avidement par deux nations aussi redoutables
qu'ambitieuses, et d'admirer en mme temps leur prudence et leur noble
patriotisme.

Le comte de Frontenac sut profiter habilement de ces dispositions pour
dcider les cantons  traiter avec lui, et aux conditions qu'il voulait.
Les fautes des Anglais contriburent beaucoup  ce rsultat heureux. La
sympathie religieuse des Iroquois les faisait incliner pour la France;
leurs intrts commerciaux les attiraient vers l'Angleterre. La premire
exerait son influence sur eux par le moyen des Jsuites, quoiqu'il ne
faille pas oublier cependant que la politique de ces peuples leur
imposait la ncessit de mnager les Franais comme les Anglais. La
Nouvelle-York, pour dtruire cette influence, passa, en 1700, une loi
punissant de mort tous les prtres catholiques qui entreraient
volontairement dans les cantons. Elle oublia que cette mesure froissait
le sentiment religieux d'une partie de la confdration et qu'elle
portait atteinte  l'indpendance de toutes ces peuplades. Les envoys
franais ne manqurent pas de faire valoir ces observations.

A peu prs dans le mme temps le roi Guillaume III crivit au comte de
Bellomont une lettre qui acheva de les dcider  traiter avec le
gouverneur du Canada. Ce monarque ordonnait de faire cesser tout acte
d'hostilit entre les parties belligrantes, et de contraindre les
cantons  dsarmer. Communique au chevalier de Callires, cette lettre
fut transmise aussitt par lui  Onnontagu pour faire connatre aux
Iroquois que le roi d'Angleterre les regardait comme des sujets, qu'il
les qualifiait ainsi dans ce document, et qu'ils ne devaient plus,
d'aprs les ordres positifs qu'il donnait, attendre de secours de lui.
Lorsqu'ils se virent abandonns de ce ct et menacs de l'autre, le
chevalier de Callires ayant eu soin de leur faire comprendre qu'il
fallait enfin terminer les ngociations d'une manire ou d'une autre,
ils songrent srieusement  dposer les armes.

Ainsi aprs bien des collisions et des actes d'hostilit surtout entre
eux et les allis des Franais, particulirement les Outaouais, car la
paix de Riswick n'avait pas dsarm ces Sauvages; aprs bien des
tentatives infructueuses de la part du comte de Bellomont pour obtenir
par ce moyen un ascendant absolu sur les Iroquois, ils envoyrent dans
l't de 1700 dix ambassadeurs pour pleurer les Franais morts pendant
la guerre. Ils furent reus  Montral avec pompe. Un grand conseil fut
tenu o assistrent ces ambassadeurs et ceux de la plupart des nations
allies de la France. Les dlibrations furent rapides, car tout le
monde avait besoin de repos. L'orateur des cantons parla avec une sage
rserve, et en dit assez pour obliger M. de Callires  se prononcer sur
ce qu'il ferait dans le cas o les hostilits clateraient entre eux et
les Anglais. Il fit connatre l'indignation qu'y avaient excite les
ordres et les menaces du gouverneur de la Nouvelle-York, et dit que,
comme le refus de s'y soumettre pourrait leur attirer la guerre avec les
Anglais, il esprait qu'ils trouveraient  Catarocouy non seulement les
marchandises qu'ils ne pourraient plus tirer d'Albany; mais encore les
armes et les munitions dont ils pourraient avoir besoin. Le fameux chef
Le Rat, dput des Hurons Thionnontatez, prenant la parole, dit; J'ai
toujours obi  mon pre, et je jette ma hache  ses pieds; je ne doute
point que les peuples du couchant ne fasse la mme chose; Iroquois
imitez mon exemple. La paix fut conclue entre la France et ses allis
d'un ct et la confdration iroquoise de l'autre, le 18 septembre
(1700) avec beaucoup de formalits; et le trait fut sign par le
gouverneur gnral, l'intendant, le gouverneur de Montral, le
commandant des troupes, et les suprieurs ecclsiastiques et rguliers
qui se trouvrent  l'assemble. Les Indiens signrent en mettant chacun
le signe de leur nation au bas de l'acte. Les Onnontagus et les
Tsonnonthouans tracrent une araigne; les Goyogouins, un calumet, les
Onneyouths, un morceau de bois en fourche avec une pierre au milieu; les
Agniers, un ours; les Hurons, un castor; les Abnaquis, un chevreuil; et
les Outaouais, un livre.

Le comte de Frontenac n'avait pas vcu pour voir la conclusion du trait
de Montral. Atteint d'une maladie fort grave ds son dbut, il succomba
le 28 novembre 1698, dans la soixante-dix-huitime anne de son ge. Son
corps et son esprit avaient conserv toute leur vigueur; sa fermet, son
nergie, ses grands talens brillaient en lui comme dans ses plus belles
annes; ce fut un bonheur pour le Canada qu'il ne lui et pas t enlev
avant la fin de la guerre. Il emporta dans la tombe l'estime et les
regrets des Canadiens, qu'il avait gouverns durant une des poques les
plus critiques de leur histoire; il avait trouv la Nouvelle-France
ouverte, attaque de toutes parts et sur le bord de l'abme; il la
laissa agrandie et en paix.

Cet homme a t jug diversement par les partis qui divisaient alors le
Canada. Le parti clrical dont,  l'exemple de plusieurs de ses
prdcesseurs, il voulait s'affranchir et restreindre l'influence dans
les affaires politiques, l'a peint sous des couleurs peu favorables. Il
lui reprochait deux torts trs graves  ses yeux, c'tait d'tre un
jansniste secret[39], et de tolrer, d'encourager mme la traite des
boissons chez les Sauvages. Aujourd'hui que Pascal est rclam comme une
des lumires du catholicisme, on doit tre indulgent sur le premier
reproche. Le second est plus grave, et fut en toute probabilit la cause
premire du rappel de ce gouverneur en 1682. On a vu qu' cette poque,
ses dmls avec l'intendant, M. Duchesneau, avaient oblig la cour de
les rappeler tous deux. La traite des boissons tait dfendue chez les
Indiens, et cependant il la laissait faire, en profitait mme,
crivait l'intendant, en transmettant  la cour des remontrances
rptes et les plus nergiques. Il avait voulu faire observer les
ordonnances prohibitives, comme chef de la justice, et le gouverneur y
avait mis des entraves. Il s'en tait suivi des collisions de pouvoir o
bien certainement le tort fut du ct de celui-ci. Les anciennes
animosits, les anciennes antipathies se rveillrent vives et ardentes
entre ces deux hommes, de sorte que chacun porta un esprit d'exagration
dans ses paroles et dans ses actes. Le gouverneur parut favoriser les
traitans qui violaient les lois; l'intendant voulut punir avec rigueur
mme les ombres de dlit. Il faut lire les dpches de M. Duchesneau
pour pouvoir se faire une ide de l'excs des dissentions qui rgnaient
entre ces deux hommes. L'intendant accusait le gouverneur de faire la
traite avec les Indiens par le moyen de M. Du Luth, qu'il qualifiait de
chef des dsobissans, c'est  dire des violateurs de la loi. Il
assurait qu'il prolongeait son sjour  Montral, pour veiller aux
intrts de son commerce; que l'exemple qu'il donnait en enfreignant
lui-mme les ordonnances faisait que personne ne voulait les observer;
qu'il y avait 5  600 coureurs de bois, et que la dsobissance tait
gnrale. Ces rapports faits  la cour ne restaient pas assez secrets
que M. de Frontenac n'en avait connaissance; ils augmentaient l'aversion
qu'il avait pour l'intendant, et il saisissait toutes les occasions de
la lui faire sentir. Aussi celui-ci se plaignit-il dans une dpche au
ministre, qu'il avait t oblig un jour de sortir du cabinet de M. de
Frontenac pour viter ses injures. Quoique nous n'ayons pas les rponses
de ce gouverneur  ces accusations, et qu'il serait injuste de le
condamner entirement sur le tmoignage de son accusateur et de son
ennemi, on ne peut se dissimuler que sa conduite  l'gard de la traite
fut rprhensible, et qu'en protgeant ceux qui bravaient la justice des
tribunaux, il branlait les bases, troublait l'harmonie de la socit
sur laquelle il avait t tabli, pour veiller au maintien des lois.

[Note 39: Pour ce qui est de sa lecture habituelle, ne la faisait-il
pas souvent dans les livres composs par les Jansnistes; car il avoit
plusieurs de ces livres qu'il prconisait fort, et qu'il prtoit
volontiers aux uns et aux autres: _Notes au bus de l'Oraison funbre de
M. de Frontenac prononce dans l'Eglise des Rcollets  Qubec, par le
P. Goyer_, _le_ 19 _dcembre_ 1698 (Manuscrit).]

Dans sa seconde administration, il se laissa entraner, mais bien moins
loin, dans les mmes erremens. Les motifs de cette conduite ne sont pas
nanmoins tous blmables au mme degr. Il parat avoir t convaincu de
tout temps que la traite devait tre, autant que possible, libre et
abandonne  la concurrence gnrale comme elle l'tait chez les
Anglais. Plus le nombre des traitans tait grand, plus l'on approchait
de cette libert. Peut-tre les Indignes n'avaient-ils tant d'estime et
de respect pour M. de Frontenac, que parceque le commerce qu'ils
faisaient alors avec le Canada leur tait plus avantageux. Sa hauteur et
sa jalousie sont aussi des dfauts qu'on aimerait  ne pas trouver dans
son portrait, dfauts graves d'ailleurs dans un homme plac  la tte
d'un peuple. Ils furent pour lui une source de difficults et de
chagrins. Ils lui firent des ennemis acharns qui n'ont pas peu
contribu  faire passer dans son histoire les moindres taches de son
caractre. Une circonstance qui mrite d'tre remarque, c'est qu'en
mme temps qu'il nous le peint comme un tyran, le parti sacerdotal
laisse entrevoir que la popularit de ce gouverneur tait grande,
puisqu'il pouvait faire du peuple l'instrument de ses passions. Aussi un
pieux annotateur attach  la cathdrale de Qubec s'crie-t-il: Que
n'aurait-il pas d faire dans ce temple pour demander pardon de l'ardeur
opinitre et comme forcene avec laquelle il a si longtemps perscut
l'Eglise, maintenu et souvent mme excit les rvoltes et les mutineries
des peuples contre elle? Nous mentionnerons encore, pour faire
connatre l'esprit du temps et les moeurs simples de nos anctres, que
le gouverneur souleva contre lui un orage pour avoir autoris ou
introduit dans ce pays, malgr les remontrances des serviteurs de Dieu,
les spectacles et les comdies. Dans cette petite socit, les moindres
choses prenaient les proportions d'un vnement, et elles finissaient
souvent par en avoir les consquences. C'est en refusant ainsi le
secours du bras sculier aux dcisions de l'Eglise qu'il s'attirait son
animadversion; et pourtant en principe, c'tait la politique la plus
sage, car que sont devenus les pays thocratiques? Qu'est devenu le
gouvernement fond par les Jsuites au Paraguay? Que sont aujourd'hui
les malheureux Romains sous les bayonnettes mercenaines de l'tranger?
L'inquisition touffe tout. Je frmis, dit un voyageur,  l'aspect de
la dpopulation de la campagne de Rome; je crois assister  l'agonie
d'une socit en dcadence. C'est un spectacle bien triste que la mort
d'inanition d'une grande ville.

En jugeant M. de Frontenac comme homme d'tat, en l'apprciant d'aprs
l'ensemble de ses actes et les rsultats de sa politique, on doit le
ranger dans le petit nombre des administrateurs de ce pays, qui lui ont
rendu des services rels. Au reste, dit lui mme Charlevoix, la
Nouvelle-France lui devait tout ce qu'elle tait  sa mort, et l'on
s'aperut bientt du grand vide qu'il y laissait. L'abolition de la
compagnie des Indes occidentales, l'introduction de l'ordonnance de
Louis XIV de 1667, le droit d'emprisonnement limit au gouverneur, au
procureur gnral et au conseil souverain, sont les principaux vnemens
qui ont eu lieu sous sa premire administration de 1672  1682. Il est
un des premiers auteurs du systme gigantesque que la France imagina en
Amrique pour tendre et consolider son influence, savoir, des alliances
avec les Indiens et l'tablissement de cette chane de forts qui
s'tendit dans la suite jusqu' la baie du Mexique. Le voisinage des
Anglais, qui venaient de s'emparer de la Nouvelle-York, ncessitait 
ses yeux l'adoption d'un pareil plan.

Sa seconde administration, qui commena  une poque si funeste (1689),
est entirement remplie par les guerres, dont nous venons de tracer le
glorieux, mais sanglant tableau. La conduite qu'il tint avec la
confdration iroquoise, et les conseils qu'il lui donna sur la
politique qu'elle devait suivre avec ses voisins, produisirent d'heureux
rsultats pour le pays. Aprs la guerre de 1690, le Canada fut peu
inquit par ces barbares.

Il avait des ides tendues et justes pour l'agrandissement de la
colonie; mais l'tat de la France, et la politique de son gouvernement,
ne lui permirent pas de suivre un systme aussi favorable au
dveloppement des immenses contres du Canada, qu'il l'aurait dsir.

Le chevalier de Callires, depuis longtemps gouverneur de Montral, fut
nomm pour le remplacer. Il avait une grande exprience des affaires du
pays, et tait connu des troupes qui avaient march plus d'une fois sous
ses ordres, et qui admiraient sa conduite et son intrpidit. Un
jugement sain, de la pntration, du dsintressement, un flegme qui le
rendait matre de ses prjugs et de ses passions, l'avaient recommand
non seulement aux Canadiens, mais aux Sauvages qui savaient que sa
parole tait inviolable, et qu'il exigeait la mme fidlit de la part
des autres, qualit indispensablement ncessaire pour mriter la
confiance des Indiens et devenir l'arbitre de leurs diffrends.

Le chevalier de Vaudreuil fut nomm au gouvernement de Montral. Revenu
depuis peu de France, son activit, sa bonne mine, des manires aimables
et nobles, et sa popularit parmi les soldats, le rendaient trs propre
 occuper un poste de cette importance. Depuis cette poque jusqu' la
moiti du sicle suivant, lui et sa famille n'ont point cess d'occuper
les principaux emplois de la colonie. Convaincu enfin de l'importance de
Catarocoui, le roi recommanda de nommer, pour commander ce poste avanc,
un officier intelligent, et capable de prendre une dcision dans toutes
les circonstances o il pourrait se trouver.

Le chevalier de Callires suivit  l'gard des Iroquois la politique de
son prdcesseur. Il avait mis la dernire main au trait prliminaire
du 18 septembre. Ce trait que les Anglais traversrent jusqu' la fin,
fut confirm le 4 aot 1701 dans une assemble gnrale tenue avec une
grande magnificence dans une plaine sous les murailles de la ville de
Montral. On avait lev une vaste enceinte dans laquelle un espace
tait rserv pour les dames et l'lite de la ville. Les soldats furent
rangs autour, et treize cents Indiens vinrent prendre place au milieu
dans l'ordre qui avait t indiqu. Jamais on n'avait vu runis des
dputs de tant de nations diverses. Les Abnaquis, les Iroquois, les
Hurons, les Outaouais, les Mimis, les Algonquins, les Pouteouatamis,
les Outagamis, les Sauteurs, les Illinois, enfin les principales nations
depuis le golfe St.-Laurent jusque vers le bas Mississipi y avaient des
reprsentans. Cette grande assemble offrait l'aspect le plus vari et
le plus bizarre par l'tranget des costumes et la diversit des
idiomes. Le gouverneur occupait une place o il pouvait tre vu et
entendu de tous. Trente-huit dputs signrent le trait dfinitif. Un
_Te Deum_ fut chant; un festin, des salves d'artillerie et des feux de
joie terminrent cette solennit qui assurait la paix de l'Amrique
septentrionale, et ensevelissait dans le sein de la terre cette hache
sanglante qui depuis tant d'annes, toujours leve et toujours avide de
sang, avait fait de la baie d'Hudson au golfe du Mexique comme un vaste
tombeau.

La consommation de ce trait fut accompagne d'un vnement qui fit une
grande impression sur les esprits, et qui fournit une nouvelle preuve du
respect que le vrai patriote impose mme  ses ennemis. Dans une des
confrences publiques, tandis qu'un des chefs hurons parlait, le Rat, ce
clbre Indien, dont le nom a dj t cit plusieurs fois, se trouva
mal. On le secourut avec d'autant plus d'empressement qu'on lui avait
presque toute l'obligation de ce merveilleux concert et de cette
runion, sans exemple jusqu'alors, de tant de nations diverses pour la
paix gnrale. Quand il fut revenu  lui, ayant manifest le dsir de
dire quelque chose, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de
l'assemble, et tout le monde s'approcha pour l'entendre. Il parla au
milieu d'un silence profond. Il fit avec modestie et avec dignit le
rcit de toutes les dmarches qu'il avait faites pour amener une paix
universelle et durable. Il appuya beaucoup sur la ncessit de cette
paix, et les avantages qui en reviendraient  toutes les nations, en
dmlant avec une adresse tonnante les intrts des unes et des autres.
Puis se tournant vers le gouverneur gnral, il le conjura de justifier
par sa conduite la confiance qu'on avait en lui. Sa voix
s'affaiblissant, il cessa de parler. Dou d'une grande loquence et de
beaucoup d'esprit, il reut encore dans cette circonstance si grave et
si imposante ces vifs applaudissemens qui couvraient sa voix chaque fois
qu'il l'levait dans les assembles publiques, et qu'il arrachait mme 
ses ennemis pour ainsi dire malgr eux.

Sur la fin de la sance, il se trouva plus mal. On le porta 
l'Htel-Dieu, o il mourut sur les deux heures aprs minuit. Les Hurons
sentirent toute la perte qu'ils venaient de faire. Jamais Sauvage
n'avait montr plus de gnie, plus de valeur, plus de prudence et plus
de connaissance du coeur humain. Des mesures toujours justes, les
ressources inpuisables de son esprit, lui assurrent des succs
constans. Passionn pour le bien et la gloire de sa nation, ce fut par
patriotisme qu'il rompit, avec cette dcision qui compte le crime pour
rien, la paix que le marquis de Denonville avait contracte avec les
Iroquois contre ce qu'il croyait tre les intrts de ses compatriotes.
Connaissant la politique et la force de ses ennemis, peut-on blmer ce
chef barbare d'avoir employ les moyens dont il fit usage pour russir,
lorsque les peuples les plus civiliss proclament le principe qu'il
suffit qu'un peuple soit moins avance qu'un autre pour que celui-ci ait
droit de le conqurir[40].

[Note 40: Voir le discours du chevalier Robert Peel, premier ministre
d'Angleterre, au sujet de la guerre de l'Inde (Session 1843-4).]

Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron) brillait autant dans les
conversations particulires que dans les assembles publiques, par son
esprit et ses reparties vives, pleines de sel et ordinairement sans
rplique. Il tait le seul homme en Canada qui pt, en cela, tenir tte
au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent  sa table; et il disait
qu'il ne connaissait parmi les Franais que deux hommes d'esprit, ce
gouverneur et le P. de Carheil. L'estime qu'il portait  ce Jsuite fut
ce qui le dtermina, dit-on,  se faire chrtien.

Sa mort causa un deuil gnral; son corps fut expos, et ses funrailles
auxquelles assistrent le gouverneur, toutes les autorits, et les
envoys des nations indiennes qui se trouvaient  Montral, se firent
avec une grande pompe et les honneurs militaires. Il fut inhum dans
l'glise paroissiale. L'influence et le cas que l'on faisait de ses
conseils parmi sa nation taient tels, qu'aprs la promesse que M. de
Callires avait faite  ce chef mourant de ne jamais sparer les
intrts de la nation huronne de ceux des Franais, les Hurons gardrent
toujours  ceux-ci une fidlit inviolable.




                               LIVRE VI




                              CHAPITRE I.

                    TABLISSEMENT DE LA LOUISIANE.

                               1683-1712.


De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux  la disposition de
la Salle pour aller y fonder un tablissement.--Dpart de ce voyageur;
ses difficults avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on
passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir et l'on
parvient jusqu' la baie de Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que
l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y dbarque sa colonie et y
btit le fort St.-Louis.--Consquences dsastreuses de ses divisions
avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend
plusieurs expditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre
de ses compagnons y prissent--Il part avec une partie de ceux qui lui
restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en
France.--Il est assassin.--Sanglans dmls entre ses meurtriers;
horreur profonde que ces scnes causent aux Sauvages.--Joutel et six de
ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laisss au Texas
sont surpris par les Indignes, et tus ou emmens en captivit.--Guerre
de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la
Salle en 1698, et porte une premire colonie canadienne  la Louisiane
l'anne suivante; tablissement de Biloxi (1698).--Apparition des
Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent  s'y tablir et
sont refuss.--Services rendus par eux  l'Union amricaine.--M. de
Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la
Louisiane touchant le commerce de cette contre.--Mines d'or et
d'argent, illusions dont on se berce  ce sujet.--Transplantation des
colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). M. de Bienville
remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrs.--Mort de
d'Iberville; caractre et exploits de ce guerrier.--M. Diron
d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La
Louisiane est cde  M. Crozat en 1712, pour 16 ans.


L'on donnait autrefois le nom de Louisiane  tout le pays du golfe du
Mexique, qui s'tend depuis la baie de la Mobile,  l'est, jusqu'aux
sources des rivires qui tombent dans le Mississipi,  l'ouest,
c'est--dire jusqu'au Nouveau-Mexique et  l'ancien royaume de Lon.
Aujourd'hui ce vaste territoire est divis en plusieurs Etats: le Texas
 l'occident depuis le Rio Del Norte jusqu' la Sabine; la Louisiane
proprement dite, au centre, depuis cette dernire rivire jusqu' la
rivire aux Perles; et le Mississipi,  l'est, depuis la rivire aux
Perles jusqu' quelque distance  l'ouest de la baie de la Mobile,
l'intervalle qui reste jusqu' cette baie formant partie de l'Alabama.
Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de l'Arkansas, du Missouri, de
l'Illinois, etc. A l'poque o nous sommes arrivs ces pays taient
inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol, ancien compagnon de Pizarre,
n'avait fait que les traverser  l'intrieur en 1539-40 en courant aprs
un nouveau Prou. Parti de la baie du St.-Esprit dans la Floride avec
plus de 1000 hommes de troupes, il s'leva au nord jusqu'aux Apalaches;
de l se tournant vers le couchant, il suivit quelque temps le pied de
ces montagnes pour se rabattre vers le sud, o il vint traverser la
rivire Tombeckb prs de son confluent avec celle d'Alabama; il se
dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla passer le Mississipi
au-dessus de la rivire des Arkansas, se tourna encore au sud et
franchit la rivire Rouge qui fut le terme de sa course, et sur les
bords de laquelle il mourut en 1542, sans avoir trouv l'objet de son
ambition. Moscosa, son lieutenant, le remplaa et marcha vers l'occident
dans l'intention d'atteindre le Mexique; mais arrt par les montagnes,
il revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour se rembarquer,
n'ayant plus que 350 hommes avec lui[41]. De cette expdition il n'tait
rest que de vagues souvenirs, de mme que des rares voyages entrepris
par les Espagnols sur les ctes septentrionales du golfe.

[Note 41: _Carte de la Louisiane_, etc. 1782, par G. Delisle de
l'Acadmie franaise; elle se trouve dans l'Itinraire de la Louisiane,
petit vol. sans aucun mrite. Garcilasso de la Vega: _Histoire de la
conqute de la Floride par Ferdinand de Soto_, traduction de P.
Richelet.]

Nous avons vu l'accueil gracieux que la Salle avait reu de Louis XIV,
lors de son retour de (1683) la dcouverte de l'embouchure du
Mississipi. Il proposa  ce monarque d'unir au Canada la valle
qu'arrose ce grand fleuve, et d'assurer ainsi  la France la
souverainet des pays intrieurs situs entre la mer du Nord et le golfe
du Mexique. Ce projet vaste et superbe fut bien accueilli du monarque,
qui aimait tout ce qui porte un caractre de noblesse ou de grandeur, et
il fut charg de l'excuter en colonisant la Louisiane.

Quatre vaisseaux furent mis  sa disposition: le _Joly_ de 36 canons, la
_Belle_ de 6 canons, l'_Aimable_, flute de 300 tonneaux et une cache.
Il s'y embarqua 280 personnes y compris les quipages, savoir, une
centaine de soldats, des artisans, des volontaires, parmi lesquels on
comptait plusieurs Canadiens et gentilshommes, et huit missionnaires.
Cette petite escadre, commande par M. de Beaujeu, homme vaniteux et
jaloux, mit  la voile de la Rochelle le 24 juillet 1684. A peine
fut-elle en mer que la msintelligence se mit entre les deux chefs, et
dgnra en une haine invtre qui eut les consquences les plus
dsastreuses. Le premier effet en fut la perte de la cache enleve par
les Espagnols sous l'le de St.-Domingue. Tromp ensuite par la
direction des courans du golfe du Mexique, et par des observations
faites avec des instrumens astronomiques inexacts, l'on se crut  l'est
tandis que l'on tait dj  l'ouest de la principale branche du
Mississipi (Sparks). Les terres, dpourvues d'arbres et plus basses mme
que ce fleuve, qui n'est retenu dans son lit que par des attrissemens
ou digues naturelles insuffisantes pour empcher encore aujourd'hui
d'immenses dbordemens d'avoir lieu dans les grandes eaux, ne
prsentaient au bord de la mer aucune marque distinctive aux Franais
pour les guider. Ils passrent devant les bouches du fleuve sans les
reconnatre. Quelques jours aprs cependant, la Salle, sur les indices
des Sauvages de la cte, souponnant quelqu'erreur, voulut retourner sur
ses pas; mais M. de Beaujeu s'y refusa obstinment, ne pouvant se faire
 l'ide d'tre command par un homme qui n'tait pas militaire, et que
la cour avait mis au dessus de lui malgr ses reprsentations[42].

[Note 42: Lettre de M. du Beaujeu au ministre: _Spark's American
Biography, vol. XI_.]

L'on continua donc  marcher vers l'ouest, et l'on parvint ainsi le 14
fvrier (1685), sans savoir o l'on tait, dans la baie de St.-Bernard,
aujourd'hui de Matagorda, dans le Texas,  environ 120 lieues  l'ouest
du fleuve que l'on cherchait. La Salle n'en dcouvrant aucune trace,
prit la rsolution dsespre de dbarquer son monde dans cet endroit,
et il donna en consquence l'ordre au commandant de l'Aimable d'entrer
dans la baie; celui-ci, feignant d'obir, se jeta exprs sur les
rescifs[43], de manire que le navire et une partie de la cargaison
furent perdus. Ce malheur tait d'autant plus grand que le vaisseau
portait les munitions de guerre et presque tous les outils et autres
objets ncessaires pour commencer un tablissement dans un pays inculte
et sauvage. M. de Beaujeu, loin de punir le coupable, le reut sur son
bord pour le soustraire  la vengeance de la Salle. Cette entreprise,
dans laquelle ce dernier avait prouv toutes sortes d'obstacles depuis
l'opposition commence par M. de la Barre, fut poursuivie jusqu' la fin
par une espce de fatalit. M. de Beaujeu, trahissant son devoir et les
intrts de son pays pour de misrables motifs, refusa sous des
prtextes frivoles  la Salle diverses choses pour remplacer celles qui
avaient t perdues dans le naufrage; et il abandonna  son sort, le 14
mars, la jeune colonie, compose d'environ 180 personnes, sur la plage
inconnue o le hasard l'avait conduite.

[Note 43: Joutel: _Journal historique_.]

Elle commena aussitt  travailler  la culture et  se faire un fort
pour se mettre  l'abri des attaques des Indiens. Lorsqu'il fut assez
avanc, la Salle remonta la rivire aux Vaches sur laquelle il en fit
commencer un second dans un endroit plus avantageux  deux lieues
seulement de la baie, et lui donna le nom de St.-Louis, ayant toujours
prsent  la pense celui du grand roi qui le protgeait. Plac sur une
minence, il commandait une vue superbe du ct de la campagne et du
ct de la mer. Cependant  mesure que le temps avanait l'on s'y
trouvait moins bien; les grains sems prirent par la scheresse, ou par
les dgts des btes sauvages, et la plupart des artisans qu'on avait
emmens ne sachant pas leurs mtiers, les constructions marchaient fort
lentement. Les nombreux contretemps qu'on avait dj prouvs avaient
mcontent ou dcourag plusieurs colons; des mutineries, suscites par
le turbulent Duhaut l'un d'eux, auraient dj clat sans la prudence de
Joutel, l'auteur de la meilleure relation de cette expdition
malheureuse, que nous ayons. La maladie enleva encore les hommes les
plus utiles. En peu de temps la situation de St.-Louis devint trs
critique; les Indignes prirent une attitude menaante, et l'on
n'apercevait aucun indice du fleuve sur lequel on tait venu pour
s'tablir et que l'on aurait d ds lors oublier. La Salle dissimulait
ses chagrins et ses inquitudes avec cette fermet inbranlable que nous
lui connaissons dj, et le premier  l'oeuvre, il donnait l'exemple du
travail avec un visage calme et serein. Les ressources de son gnie
semblaient augmenter avec les obstacles; malheureusement son naturel
svre devenait plus inflexible sous cette apparence de srnit; et
dans le moment o ses gens s'puisaient de fatigues, il punissait les
moindres fautes avec une extrme rigueur. Il sortait rarement de sa
bouche une parole de douceur et de consolation pour ceux qui souffraient
avec le plus de patience. Une tristesse mortelle s'empara graduellement
des colons. Devenus indiffrens  tout, la maladie sembla avoir plus de
prise sur eux, et une trentaine succombrent  ce dgot fatal de la
vie. Le caractre de la Salle n'a que trop contribu  son infortune. Sa
fiert ddaignait les moyens de persuasion. Un autre moins capable,
moins juste mme que lui, mais plus insinuant, et russi l o il
chouait.

Le pays dans lequel il se trouva ainsi forcment jet, partout plat et
uni, possde un climat sain, mais chaud, un air pur, un ciel serein et
il y pleut rarement. On n'y voit que des plaines  perte de vue,
entrecoupes de rivires, de lacs et de bocages rians et champtres. Le
palmier y crot dans les forts qu'habitent des espces de lopards et
de tigres. Les rivires taient alors remplies de camans, sorte de
crocodiles froces qui avaient jusqu' 20 pieds de long et qui en
chassaient le poisson. Le serpent  sonnette tait aussi  craindre sous
l'herbe dans ces belles prairies mailles de fleurs qui charmaient les
regards des Franais. Une multitude de peuplades indiennes erraient dans
les forts. Charlevoix appelle _Clamcots_ les Sauvages qui occupaient
le littoral de la mer. Les _Cnis_ taient plus reculs dans l'intrieur
et allaient tous  cheval, se servant du mors et de l'trier comme les
Espagnols, auxquels ils avaient sans doute emprunt cette coutume.

La Salle songea  se mettre  la recherche du Mississipi. Il fit  cet
effet une premire excursion de quelques mois du ct du Colorado, dans
laquelle il perdit plusieurs de ses gens, qui furent massacrs par les
Sauvages, ou qui prirent dans le naufrage de la Belle, le seul btiment
qui lui restt aprs le dpart de M. de Beaujeu. Une seconde excursion
qu'il poussa jusque chez le Cnis ne fut pas plus heureuse; et sur 20
hommes qui l'avaient suivi, il n'en ramena que 8. Les maladies, les
chagrins, les accidens faisaient en mme temps d'affreux ravages parmi
ses autres compagnons. La Salle se proposait d'envoyer chercher des
secours dans les Iles, et de ranger ensuite le golfe du Mexique jusqu'
ce qu'il et trouv le Mississipi; mais la perte de la Belle avait rompu
tous ses plans: ses ressources s'puisant de jour en jour, et tant
loign de plus de 2000 milles de tout homme civilis, il ne lui resta
plus d'autre moyen que de faire demander des secours en France par la
voie du Canada.

Il se dcida  aller lui-mme aux Illinois, ce qui aurait t une faute
si sa prsence n'et pas t ncessaire en Canada pour faire taire ses
opposans toujours prts  dprcier ce qu'il faisait. Il partit le 12
janvier 1787 avec 17 hommes, laissant 20 personnes  St.-Louis, tant
hommes que femmes et enfans; de sorte qu' cette poque le nombre des
colons tait donc dj rduit de 180  37. Un Canadien, M. le Barbier, y
fut laiss pour commandant. Nous nous sparmes les uns des autres, dit
Joutel, d'une manire si tendre et si triste, qu'il semblait que nous
avions tous le secret pressentiment que nous ne nous verrions jamais.

La marche fut lente et pnible. Le 16 mars, on tait encore sur l'un des
affluens de la rivire de la Trinit, lorsqu'une sanglante tragdie vint
mettre le comble aux malheurs qui avaient dj frapp cette entreprise.
Quelques hommes de l'expdition,  la tte desquels tait Duhaut,
s'tant isols du reste, eurent un dml avec un neveu de la Salle
nomm Moragnet; aigris par leurs pertes, par leurs privations et par la
hauteur de cet homme, ils rsolurent de le tuer, et de faire la mme
chose  ses deux compagnons pour cacher leur forfait. Mais ils n'eurent
pas plus tt commis ce triple assassinat que, craignant la justice de la
Salle, et entrans d'ailleurs par la pente du crime, ils pensrent que
leur vengeance ne serait pas satisfaite tant que ce chef respirerait: sa
mort fut donc aussi rsolue. La Salle cependant ne voyant pas revenir
son neveu, un soupon de ce qui tait arriv traversa son esprit, et il
demanda s'il n'avait pas eu quelque difficult avec Duhaut. Il partit 
l'instant pour aller  sa rencontre. Les conspirateurs l'ayant vu venir
de loin, chargrent leurs armes, traversrent la rivire et se cachrent
dans les hautes herbes pour l'attendre. Ce dernier en approchant du lieu
o ils taient, aperut deux aigles qui planaient dans l'air au-dessus
de sa tte comme s'ils eussent vu quelque proie aux environs; il tira un
coup de fusil. Un des conjurs se montra aussitt et la Salle marchant
vers lui, lui demanda o tait son neveu; tandis que ce malheureux lui
faisait une rponse vague, une balle frappa la Salle  la tte et
l'tendit par terre mortellement bless et sans parole. Le P. Anastase
qui se trouvait  ct de lui, crut qu'on allait lui faire subir le mme
sort. La Salle vcut encore une heure aprs avoir t frapp, indiquant
en serrant la main au P. Anastase agenouill prs de lui, qu'il
comprenait les paroles que lui adressait le pieux missionnaire. Il fut
enterr dans une fosse creuse sur la place o il avait t tu, au
milieu du dsert, par le bon pre qui y planta une humble croix de bois.
Ainsi finit celui que l'on peut appeler, peut-tre, le premier fondateur
du Texas. M. Sparks place le thtre de ce drame sanglant sur les bords
de l'un des tributaires de la rivire Brasos, d'autres le mettent dans
le voisinage de la rivire de la Trinit.

Les meurtriers se saisirent de l'autorit, de l'argent et de tout ce
qu'il y avait, et la caravane se remit en marche, les uns le coeur
ulcr de douleur, les autres de remords et d'inquitude. La dsunion ne
tarda pas  se mettre parmi les assassins. Dans une querelle qu'ils
eurent au sujet du partage des dpouilles, Duhaut et le chirurgien
Liotot, les deux chefs de la conspiration, furent tus par leurs
complices  coups de pistolet. Ces scnes pouvantables commises au
milieu des vastes solitudes qui les entouraient, remplirent les Sauvages
eux-mmes de frayeur et d'tonnement. Aprs ce dernier crime, l'on se
spara: tous ceux qui s'taient compromis restrent parmi les Indiens,
et le reste, au nombre de sept, savoir: Joutel, le P. Anastase, les
Cavalier, oncle et neveu, et trois autres, continua sa route vers les
Illinois o il arriva au fort St.-Louis le 14 septembre.

Cependant la petite colonie qui avait t laisse dans la baie
St.-Bernard, eut une fin encore plus funeste. Peu de temps aprs le
dpart de la Salle, les Sauvages tombrent sur le fort  l'improviste et
en massacrrent tous les habitans  l'exception de cinq. Ces cinq
personnes avec quelques autres compagnons de la Salle, qui avaient
dsert avant son dpart, tombrent entre les mains des Espagnols,
jaloux de l'entreprise des Franais, et rsolus de la faire chouer s'il
tait possible. Les rapports de ces prisonniers les tranquillisrent;
mais ceux qui pouvaient fournir des renseignemens utiles sur le pays,
furent enfouis dans les mines du Nouveau-Mexique. Les autres, fils d'un
Canadien nomm Talon, taient d'un ge encore trop tendre pour avoir pu
faire des observations de ce genre, et leur sort ayant touch la
gnrosit du vice-roi du Mexique, il les prit sous sa protection et les
leva  sa cour. Lorsqu'ils furent plus vieux, il les fit entrer dans la
marine espagnole; et aprs diverses aventures plus on moins romanesques,
l'un d'eux revit la France.

Telle fut la malheureuse issue d'une expdition qui avait inspir les
plus grandes esprances, et qui aurait probablement russi, si l'on se
ft born  former un tablissement l o l'on tait, sans porter pour
le moment son attention ailleurs. En effet, le Texas est l'un des plus
beaux et des plus fertiles pays du monde, mais la Salle fit encore ici
la faute qu'il avait dj commise au Canada, de se faire suivre par trop
de monde dans ses expditions. Les dsastres dont elles furent
accompagnes, amenrent la ruine de St.-Louis. Pour russir il n'avait
qu' rester au milieu de son tablissement et encourager les
dfrichemens et l'agriculture. Quelques auteurs lui reprochent d'avoir
perdu de vue son premier dessein pour prendre connaissance des
fabuleuses mines de Sainte Barbe; mais rien dans Joutel ni dans le P.
Znobe[44] ne justifie cette assertion[45]. Au reste, il parat que le
gnie de ce voyageur clbre tait plus propre  imaginer et  tablir
un vaste systme commercial dans ces contres lointaines qu' fonder un
empire agricole. Ses ides avaient alors quelque chose de grand; et les
plans qu'il soumit  Louis XIV sont bass sur des calculs exacts et
profonds: il fut le prcurseur de Dupleix.

[Note 44: Le P. Chrtien Leclerc: _Premier tablissement de la Foi dans
la Nouvelle-France_.]

[Note 45: Au contraire, loin de se rapprocher des Espagnols il s'en
loigna. Voici ce qu'on lit dans le P. Znobe: ce fut ici que le sieur
de la Salle changea sa route du _nord-est_  _l'est_ par des raisons
qu'il ne nous dit pas, et que nous n'avons jamais pu pntrer. Le
Mississipi tait  l'est de lui.]

Nous nous sommes tendu sur cette expdition infortune parcequ'elle
servit de prlude  celle de notre compatriote dans la Louisiane
proprement dite; d'ailleurs l'histoire du Canada franais devait cette
marque de reconnaissance  l'homme qui a sacrifi sa fortune et sa vie
pour la cause de la colonisation franaise en Amrique; car s'il n'a pas
fond, il a du moins acclr beaucoup l'tablissement de la Louisiane
aujourd'hui si florissante. Chaque jour ajoute aussi  l'intrt de
l'histoire de ces pres du Nouveau-Monde. A mesure que ce continent se
peuple, que les anciennes colonies si pauvres, si humbles  leur
origine, se changent en tats, en empires indpendans, le nom de leurs
fondateurs grandit; les ombres de ces nouveaux Romulus s'lvent sur
l'Amrique, o elles forment pour ainsi dire comme les bornes du pass.

La fondation de la Louisiane comme celle du Canada devait tre
accompagne de beaucoup de vicissitudes et de malheurs. L'exprience
d'un sicle n'avait point lait changer la politique du gouvernement; les
principes larges et progressifs de Colbert taient mis en oubli dans le
temps mme, o cet tablissement commenait  natre; et la pnurie du
trsor le livra  un monopole encore plus dur que celui qui pesait sur
le Canada. On ne saurait trop redire  la France, qui cherche
aujourd'hui  rpandre sa race, sa langue et ses institutions en
Afrique, ce qui a ruin son systme colonial dans le Nouveau-Monde, o
elle aurait d prdominer. Le dfaut d'association dans la mre-patrie
pour encourager une migration _agricole_ par tous les moyens lgitimes,
l'absence de libert, et la passion des armes rpandue parmi les colons,
telles sont les principales causes qui ont fait languir le Canada. Ce
qui retarda tant la Louisiane, c'est le caractre plus commercial
qu'agricole qui lui fut donn. On choisit pendant longtemps les postes
qui paraissaient plus favorables au ngoce qu' l'agriculture. On
n'abandonna ce systme qu'aprs avoir prouv des dsastres
irrparables. Il est digne de remarque que le gouvernement britannique
avait suivi la mme maxime de ne pas souffrir que ses nationaux
formassent des tablissemens dans l'intrieur du pays et loin de la mer.
Les motifs de cette politique sont exprims, dit M. Barb-Marbois, dans
un rapport qui ne vit le jour que fort tard. Les contres de l'ouest
sont fertiles, y remarquait-on, le climat en est tempr, les planteurs
s'y tablissent sans obstacles; avec peu de travail ils pourraient
satisfaire  leurs besoins; _ils n'auraient rien  demander 
l'Angleterre, et point de retour  lui offrir_. Mais leurs liberts et
leurs institutions politiques neutralisaient les effets de cette
conduite intresse.

La guerre termine par la paix de Riswick, avait fait oublier le Texas
et la Louisiane, o la beaut du pays avait attir cependant plusieurs
Canadiens, qui en sont  ce titre les premiers fondateurs. Ils s'taient
tablis vers les bouches du Mississipi et  la Mobile, afin d'tre plus
prs des Iles franaises pour leur commerce (Le Page Dupratz). Mais
aussitt que la tranquillit fut rtablie dans les deux mondes, la cour
y reporta son attention. Les Espagnols qui regardrent en tout temps
l'Amrique comme leur patrimoine exclusif, avaient vu l'entreprise de la
Salle d'un oeil d'envie; ils apprirent donc sa mort et la dispersion des
planteurs qui l'avaient suivi, avec une joie qu'ils ne dissimulrent
gure, et ils se htrent de prendre possession du pays dans l'esprance
d'en loigner les Franais pour toujours. Aprs avoir visit diffrentes
parties de la cte, ils choisirent la baie de Pensacola, au levant du
Mississipi,  l'extrmit occidentale de la Floride, pour y former leur
tablissement. Ils y taient depuis peu de temps lorsque d'Iberville
parut.

A son retour de la baie d'Hudson en 1697, ce clbre navigateur avait
propos au ministre de reprendre les projets forms quelques annes
auparavant sur la Louisiane. M. de Pontchartrain s'tait empress
d'agrer ses offres et de lui donner deux vaisseaux avec lesquels il
partit de Rochefort dans le mois d'octobre de l'anne suivante, et plus
heureux que la Salle, il trouva l'embouchure du fleuve dont la recherche
avait occup une partie de la vie de celui-ci. Ayant t  son retour
nomm gouverneur gnral de cette vaste contre, il y porta en 1699 une
premire colonie compose presque entirement de Canadiens. Il se
prsenta devant le fort de Pensacola dont les Espagnols lui refusrent
l'entre. Il continua sa route vers l'ouest et entra, en mars 1699, dans
l'embouchure du Mississipi qu'il remonta jusque chez les Outmas, tribu
tablie au-dessus de Donaldsonville, laquelle lui remit une lettre du
chevalier de Tonti adresse  la Salle, qu'il tait descendu pour
rencontrer au bord de la mer en 1685. Il revint sur ses pas et dbarqua
sa colonie dans la baie de Biloxi situe entre le fleuve et Pensacola.
Ce pays, avec un climat brlant et un sol sablonneux et aride, prsente
une cte de quarante lieues d'tendue o aucun btiment ne peut aborder;
l'on ne songeait sans doute qu'aux avantages que le commerce pourrait
retirer de cette situation en la choisissant, et l'on crut que les
inconvniens en seraient compenss par la facilit des communications
avec les Sauvages voisins, avec les Espagnols, avec les Iles franaises
et enfin avec l'Europe.

De retour de France en 1700, d'Iberville apprit que des Anglais, venant
de la mer, avaient paru sur le Mississipi, tandis que d'autres, venus
par terre de la Caroline, s'taient avancs jusque chez les Chicachas
sur la rivire des Yasous. L'attention de cette nation avait t appele
sur la Louisiane par une espce de trahison du P. Hennepin[46] qui, en
ddiant au roi Guillaume III une nouvelle dition de son voyage en
Amrique, dans laquelle il donnait les dcouvertes de la Salle pour les
siennes propres, invita ce prince protestant  en prendre possession et
 y faire prcher l'Evangile aux infidles. Guillaume envoya en
consquence trois btimens chargs de Huguenots pour commencer la
colonisation du Mississipi; mais d'Iberville les y avait devancs. Ils
poussrent alors jusqu' la province de Panuca, pour concerter des
mesures avec les Espagnols  l'effet de chasser les Franais de
Biloxi[47]; cette dmarche n'eut point de suite. Ceux-ci prouvrent 
peine quelqu'opposition de la part des Espagnols; et les rapports
d'amiti et d'intrt qui s'tablirent entre les deux royaumes au
commencement du sicle mirent fin aux rclamations de la cour de Madrid.

[Note 46: Le roi de France donna ordre d'arrter ce moine s'il se
prsentait en Canada: _Documens de Paris_.]

[Note 47: Univ. History XI 278.]

Un grand nombre de Huguenots s'taient tablis dans la Virginie et dans
plusieurs autres provinces anglaises depuis la rvocation de l'dit de
Nantes. Ils furent une grande acquisition pour la Caroline. Le
Massachusetts leur donna le droit de reprsentation dans la lgislature.
Ils fondrent plusieurs villes maintenant florissantes. Ces malheureux,
qui n'avaient pu perdre le souvenir de leur ancienne patrie, firent
prier Louis XIV de leur permettre de s'tablir sous sa protection dans
la Louisiane; ils l'assuraient qu'il aurait toujours en eux des sujets
soumis, ils ne lui demandaient que la libert de conscience; que si elle
leur tait accorde, ils viendraient bientt en grand nombre et
rendraient en peu d'annes ce vaste pays florissant. Louis XIV, qui
s'attachait d'autant plus  son sceptre qu'il approchait du tombeau,
refusa leur demande. Le roi, crivit Pontchartrain, n'a pas expuls les
protestans de son royaume pour en faire une rpublique en Amrique. Ils
la renouvelrent encore sous le duc d'Orlans, rgent; ce prince
libertin et dissolu fit la mme rponse que son oncle le feu roi.

Donnons comme Canadiens franais un souvenir  ces proscrits,  ces
hommes qui furent peut-tre les concitoyens, les frres, les parens, les
amis de nos anctres, et qui vinrent comme eux chercher une nouvelle
patrie dans ce continent encore sauvage. Le souvenir, dit un amricain,
des services distingus que leurs descendans ont rendus  notre pays et
 la cause de la libert civile et religieuse, doit augmenter notre
respect pour les migrans franais, et notre intrt pour leur histoire.
M. Gabriel Manigault, de la Caroline du sud, donna au pays qui avait
offert un asile  ses anctres, $220,000 pour soutenir la guerre de
l'indpendance. Il rendit ce service au commencement de la lutte, et
lorsque personne ne pouvait encore dire si elle se terminerait par une
rvolution ou par une rvolte. Des neuf prsidens de l'ancien Congrs,
qui ont dirig les Etats-Unis  travers la guerre de la rvolution,
trois descendaient de rfugis protestans franais, savoir; Henri
Laurens, de la Caroline du sud, le clbre Jean Jay, de la
Nouvelle-York, et Elias Boudinot, du Nouveau-Jersey[48]. Un autre de
ces descendans, M. Lgar, est mort en 1843, procureur gnral des
Etats-Unis et membre en consquence de l'administration de
Washington[49].

[Note 48: _Memoir of the French Protestants who settled at Oxford,
Massachusetts, A. D._ 1686, with a sketch of the entire History of the
protestants of France, by A. Holmes, D. D. Corresponding Secretary:
_Collection of the Massachusetts Historical Society, vol. II, of the 3d
series_.]

[Note 49: Voici d'aprs le Dr. Ramsay les noms des principaux Huguenots
qui vinrent s'tablir dans la Caroline aprs la rvocation de l'dit de
Nantes, et qui ont form les souches des familles aujourd'hui existantes
les plus respectables de cet Etat.

Bonneau       Dutarque           Gourdine      Neufville
Bounetheau    De la Consilire   Gurin        Prioleau
Bordeaux      De Leiseline       Herry         Peronneau
Benoist       Douxsaint          Huger         Perdrian
Boiseau       Du Pont            Jeannerette   Porcher
Bocquet       Du Bourdieu        Lgar        Postelle
Bacot         D'Harriette        Laurens       Peyre
Chevalier     Faucherand         La Roche      Poyas
Cordes        Foissin            Lenud         Ravenel
Couterier     Faysoux            Lansac        Royer
Chastaignier  Gaillard           Marion        St.-Julien
Dupr         Gendron            Mazyck        Simon
Delysle       Gignilliat         Manigault     Serre
Dubose        Gurard            Mellechamp    Sarazin
Dubois        Godin              Mauzon        Trezevaut
Deveaux       Girardeau          Michau

Beaucoup d'autres noms des plus respectables ont t omis; et un plus
grand nombre encore a t chang pour en adapter l'orthographe  la
prononciation anglaise. Ainsi Beaudouin s'crit aujourd'hui Bowdoin. Un
membre de cette famille fut gouverneur du Massachusetts en 1785 et 6.
Les noms des principaux migrans franais sont ceux de Beurnon dont
parle LaHontan, Boudinot, Daill, Faneuil, Huger, Manigault, Prioleau,
Laurens, etc. Elias Boudinot fut prsident du Congrs en 1782, directeur
de l'Htel des monnaies, premier prsident de la socit biblique
amricaine dont il fut le crateur. Jay fut deux fois ambassadeur, 
Paris en 1783,  Londres en 1795; il fut aussi gouverneur de la
Nouvelle-York et Juge-en-chef des Etats-Unis. Franois Manigault s'est
trs distingu dans la guerre de la rvolution. Prioleau tait petit
fils d'Antoine Prioli, lu doge de Venise en 1618.]

Cependant d'Iberville aprs avoir remont le Mississipi jusque chez les
Natchez, o il projeta de btir une ville, revint  Biloxi pour y
tablir son quartier gnral. Il y laissa M. de Sauvole pour commandant.
Il crivit en mme temps au ministre que les hommes d'exprience dans
les affaires de l'Amrique taient d'opinion, que jamais on n'tablirait
la Louisiane sans rendre le commerce libre  tous les marchands du
royaume. Le gouvernement pensait alors tirer de grands avantages de la
pche des perles et du poil de bison que l'on disait susceptible d'tre
fil comme la laine. Les rapports de dcouvertes de mines d'or, d'argent
et de cuivre  l'ouest du Mississipi, ne cessaient point non plus de
circuler, et entretenaient des esprances trop blouissantes pour qu'on
ngliget de faire au moins constater l'existence de quelques uns de ces
trsors. D'Iberville envoya M. Lesueur, son parent, pour aller prendre
possession d'une mine de cuivre dans la rivire Verte, au nord-ouest du
Sault-St.-Antoine. Cette exploitation trop recule dans l'intrieur fut
bientt abandonne. Quant aux prtendues mines d'or et d'argent qui
firent tant de bruit, mais beaucoup plus en Europe qu'en Amrique, elles
se dissiprent comme les illusions qu'elles avaient fait natre; non
qu'il n'existe pas de ces mines dans ces contres, mais on ne les avait
pas encore dcouvertes. Nous ne dirons donc rien de ces expditions,
qui, ayant t inspires par un espoir qui tait devenu une croyance,
finissaient le plus souvent par la honte et la ruine. Tels furent
surtout les divers essais tents par un Portugais fugitif nomm Antoine,
chapp des mines du Nouveau Mexique, et que l'on employa quelque temps
 fouiller inutilement le sol de la Louisiane. Ils n'eurent d'autre
fruit que de conduire les Franais de proche en proche jusqu' la source
des affluens du Mississipi dans le voisinage des Montagnes-Rocheuses.
L'on remonta ainsi la rivire Rouge, l'Arkansas et le Missouri,  la
poursuite de richesses qui fuyaient toujours comme les mirages du
dsert.

En 1701, M. d'Iberville commena un tablissement sur la rivire de la
Mobile, et M. de Bienville, son frre, devenu chef-rsident de la
colonie par la mort de M. de Sauvole, car il parat que d'Iberville en
resta toujours gouverneur gnral, retira les habitans des sables arides
de Biloxi pour les y transporter. Cette rivire n'est navigable que pour
des pirogues, et le sol qu'elle baigne n'est propice qu' la culture du
tabac; mais suivant le systme d'alors, qui tait de fixer la colonie
hors du fleuve, on voulait se rapprocher de l'le Dauphine ou du
Massacre tout vis--vis, dans laquelle se trouvait le seul port de ces
parages qui offrt les avantages de Biloxi quant  la proximit des
Espagnols, des Iles et de l'Europe, quoiqu'elle ft d'ailleurs dsole
et strile; la Mobile devint bientt le chef-lieu des Franais.

A son quatrime voyage  la Louisiane l'anne suivante, d'Iberville y
fit construire des magasins et des casernes; petit  petit la colonie se
peupla sous l'influence de ce premier fondateur, qui eut toujours sur
elle une grande autorit jusqu' sa mort arrive en 1706. D'Iberville
expira avec la rputation d'un des plus braves et des plus habiles
officiers de la marine franaise. N en Canada d'un ancien colon
normand, M. Lemoine, il avait commenc  servir son pays ds son jeune
ge. Il avait fait l'apprentissage des armes dans nos guerres contre les
Sauvages et contre les Anglais, dure cole o les deux premires
qualits requises taient une force de corps infatigable et une
intrpidit  toute preuve, l'officier comme le soldat devant tre
capable de faire des marches prodigieuses avec rapidit, par des pays
incultes et dans toutes les saisons, de pourvoir  sa nourriture par la
chasse, de manier le fusil comme la hache, l'aviron comme l'pe; devant
ne pas craindre une balle perfide au dtour d'un bois, d'attaquer corps
 corps son ennemi embusqu, ou d'enlever souvent un fort par une
brusque escalade et sans artillerie. D'Iberville excellait dans cette
guerre difficile et meurtrire. Il tait non moins distingu-comme
marin, et s'il ft n en France, il serait sans doute parvenu aux
premiers grades. Il livra une foule de combats sur mer, et quelquefois
contre des forces bien suprieures, et il resta toujours victorieux. Il
ravagea deux fois la partie anglaise de Terreneuve et prit sa capitale;
il enleva Pemaquid, conquit la baie d'Hudson, fonda la Louisiane, et
termina  un ge peu avanc sa carrire devant la Havane en 1706, en
servant glorieusement sa patrie comme chef d'escadre (Dupratz). Depuis 3
ou 4 ans qu'il avait eu la fivre jaune sa sant avait toujours t
chancelante. Les colonies, dit Bancroft, et la marine franaise
perdirent en lui un hros digne de leurs regrets. C'tait un fort bel
homme que la nature avait dou des qualits ncessaires pour la guerre
d'Amrique. Le marquis de Denonville qui avait su apprcier ses talens,
l'avait recommand  la cour. Louis XIV, qui aimait dj sa noblesse
naissante du Canada, le fit de capitaine de frgate capitaine de
vaisseau en 1702[50]. Sa mort fut une perte pour la Louisiane, car il
est  prsumer que s'il et vcu plus longtemps, la colonie et fait des
progrs considrables; mais cet illustre marin dont l'autorit tait
grande, tant mort, un longtemps s'coula ncessairement avant qu'un
nouveau gouverneur arrivt de France.

[Note 50: _Gazette de France du 15 juillet_ 1702: _Notes historiques_:
manuscrits de M. A. Berthelot.]

Deux ans aprs la mort de d'Iberville, M. Diron d'Artaguette vint  la
Louisiane en qualit de commissaire-ordonnateur, charge qui
correspondait dans les colonies naissantes  celle d'intendant dans les
tablissemens plus avancs, et qui tenait du civil et du militaire. Ce
nouveau fonctionnaire travailla avec peu de succs  mettre les habitans
en tat de cultiver les terres, le sol et le climat y mettant obstacle.
Cependant l'on avait en Europe la plus grande ide de la Louisiane, et
comme on voyait que la France s'opinitrait  la soutenir au milieu
d'une guerre dsastreuse, l'on conjectura qu'elle en tirait des secours
prodigieux, et l'le Dauphine attira, ds lors pour comble de malheurs,
l'attention des corsaires qui la ravagrent en 1711; ils causrent des
dommages au roi et aux particuliers pour 80,000 francs. Cependant ce
commissaire ne vit point les dfauts du systme adopt par la cour, ou
il ne jugea pas  propos de les signaler.

Une colonie, dit Raynal, fonde sur de si mauvaises bases, ne pouvait
prosprer. La mort de d'Iberville acheva d'teindre le peu d'espoir qui
restait aux plus crdules. On voyait la France trop occupe d'une guerre
malheureuse pour en pouvoir attendre des secours. Les habitans se
croyaient  la veille d'un abandon total; et ceux qui se flattaient de
pouvoir trouver ailleurs un asile, s'empressaient de l'aller chercher.
Il ne restait que vingt-huit familles, plus misrables les unes que les
autres, lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander en 1712 et obtenir
pour seize ans le commerce exclusif de la Louisiane. Mais avant
d'entrer dans une nouvelle phase de l'histoire de cette contre, nous
allons reprendre o nous l'avons laisse celle du Canada que la guerre
de la succession d'Espagne vint troubler avant qu'il et  peine got
le repos dont il avait tant de besoin, aprs la lutte acharne qu'il
venait de soutenir contre les colonies anglaises et contre les cinq
nations.




                             CHAPITRE II.

                          TRAIT D'UTRECHT.

                              1701-1713.


Une colonie canadienne s'tablit au Dtroit, malgr les Anglais et une
partie des Indignes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession
d'Espagne.--La France malheureuse en Europe l'est moins en
Amrique.--Importance du trait de Montral; ses suites heureuses pour
le Canada.--Neutralit de l'ouest; les hostilits se renferment dans les
provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages
occidentaux; M. de Vaudreuil russit  maintenir la paix parmi les
tribus de ces contres.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par
les Franais et les Abnaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill
(1708).--Remontrances de M. Schuyler  M. de Vaudreuil au sujet des
cruauts commises par nos bandes; rponse de ce dernier.--Le colonel
Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assige deux fois
Port-Royal et est repouss (1707).--Terreneuve: premires hostilits; M.
de Subercase choue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de
St.-Ovide surprend avec 170 hommes en 1709 la ville de St.-Jean dfendue
par prs de 1000 hommes et 48 bouches  feu et s'en
empare.--Continuation des hostilits  Terreneuve.--Instances des
colonies anglaises auprs de leur mtropole pour l'engager  s'emparer
du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne
vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses
interprtations donnes  l'acte de capitulation; la guerre continue en
Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisime
projet contre Qubec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada
par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les
armes.--Dsastre de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les
ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies
anglaises.--Massacre des Outagamis qui avaient conspir contre les
Franais.--Rtablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilits
dans les deux mondes.--Trait d'Utrecht; la France cde l'Acadie,
Terreneuve et la baie d'Hudson  la Grande-Bretagne.--Grandeur et
humiliation de Louis XIV; dcadence de la monarchie.--Le systme
colonial franais.


Hennepin avait dit: Ceux qui auront le bonheur de possder un jour les
terres de cet agrable et fertile pays, auront de l'obligation aux
voyageurs qui leur en ont fray le chemin, et qui ont travers le lac
Eri pendant cent lieues d'une navigation inconnue. Il y avait
vingt-deux ans que ces paroles avaient t prononces, lorsque M. de la
Motte Cadillac arriva au Dtroit avec 100 Canadiens et un missionnaire
dans le mois de juin 1700, pour y former un tablissement. Les colons
furent enchants de la beaut du pays et de la douceur du climat. En
effet la nature s'est plu  rpandre ses charmes dans cette contre
dlicieuse. Un terrain lgrement ondul, des prairies verdoyantes, des
forts de chne, d'rable, de platane et d'acacia, des rivires d'une
limpidit remarquable, et au milieu desquelles les les semblent avoir
t jetes comme par la main de l'art pour plaire aux yeux, tel est le
tableau qui s'offrit  leurs regards lorsqu'ils entrrent dans cette
terre dcouverte par leurs pres. C'est aujourd'hui le plus ancien
tablissement de l'Etat du Michigan, et la plupart des fermes y sont
entre les mains des Canadiens franais ou de leurs descendans. Des
pturages couverts de troupeaux, des prairies, des gurets chargs de
moissons, des mtairies, des rsidences magnifiques, y frappent partout
les regards du voyageur.

La ville du Dtroit qui a subi depuis sa fondation toutes les
vicissitudes des villes de frontire, et qui a t successivement
possde par plusieurs matres, renferme maintenant une population de
22,000 mes. Fonde par les Franais, elle est tombe sous la domination
anglaise en 1760, et a t cde par celle-ci  l'Union amricaine  la
suite de la guerre de 1812. Elle a conserv, malgr tous ces changemens,
le caractre de son origine, et la langue franaise y est toujours en
usage. Comme toutes les cits fondes par le grand peuple d'o sortent
ses habitans, et qui a jalonn l'Amrique des monumens de son gnie, le
Dtroit est destin  devenir un lieu considrable  cause de sa
situation entre le lac Huron et le lac Eri.

Son tablissement prouva de l'opposition de la part des Indignes et
surtout des Anglais, qui voyaient avec une jalousie, que le temps ne
faisait qu'accrotre, leurs ternels rivaux s'asseoir sur les rives des
lacs, comme s'ils ne les avaient pas eu dcouverts et possds depuis
longtemps. Ce poste devait enlever  Michilimackinac toute son
importance, et relier le Canada  la Louisiane  la colonisation de
laquelle on travaillait alors, et o les Canadiens venaient, comme au
Dtroit, de commencer un tablissement. Mais  peine avait-on jet les
premiers fondemens de la nouvelle ville qu'il fallut encore courir aux
armes.

Il y avait quatre ans seulement que le Canada tait en paix; c'tait
bien peu pour rparer les maux d'une longue guerre, qui avait retard
l'accroissement de la colonie, arrt le commerce et les dfrichemens,
fait prir beaucoup de monde et caus l'abandon de quantit
d'habitations (Documens de Paris). Dans ces quatre annes on avait fond
la Louisiane et le Dtroit, et sign l'important trait de Montral avec
les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts en Europe pour l'ajustement
des limites de l'Acadie n'avaient occup que le cabinet de Versailles;
les autorits coloniales n'avaient pas eu  s'en occuper. Les Canadiens
croyaient jouir d'un long repos, lorsque la mort de Charles II roi
d'Espagne, sans enfans, arrive en 1700, ralluma la guerre dans les deux
mondes. La possession de son vaste hritage ayant proccup fortement et
avec raison la politique, plusieurs traits secrets avaient t conclus
entre les diffrentes puissances europennes ds son vivant, pour
partager ses dpouilles. Les Espagnols qu'on n'avait pas consults,
semblaient devoir subir la loi de l'tranger comme s'ils eussent t des
vaincus. On alla jusqu' dmembrer la monarchie par un premier trait en
1699; plus tard l'on en disposa une seconde fois de la mme manire en
faisant un nouveau partage. Cette conduite, outre qu'elle blessait
l'honneur de ce peuple fier et jaloux de son indpendance, violait ses
droits et ses intrts les plus chers. Menac par tant de prtendans
avides, le conseil d'Etat d'Espagne fut d'avis de prfrer la maison de
France, qui d'ailleurs avait pour elle les droits du sang, parceque la
puissance de Louis XIV semblait une garantie pour l'intgrit de la
monarchie. En consquence, le roi moribond lgua par testament tous ses
Etats au duc d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils du
monarque franais.

L'Europe vit avec tonnement un Bourbon monter sur le trne espagnol.
Cet vnement trompait toutes les ambitions, et telle fut la surprise
qu'aucune nation ne songea d'abord  lever la voix pour protester,
except l'empereur d'Autriche qui prit les armes afin de conserver un
sceptre qui chappait de sa maison. La France ne pouvait viter la
lutte, soit qu'elle et refus d'accepter le testament, soit qu'elle
s'en ft tenu au dernier trait. Ainsi elle se trouvait entrane malgr
elle dans une guerre qui fut la seule juste peut-tre entreprise par
Louis XIV, et cependant la seule funeste dans son long et glorieux
rgne.

Les autres cabinets, qui n'avaient besoin que d'un prtexte, se
ligurent avec l'empereur pour dtacher de la monarchie espagnole les
Etats qu'elle avait en Italie, dans le but de rtablir l'quilibre
europen. Ce motif tout puissant pour Guillaume III, n'aurait pas t
regard par ses sujets tout--fait du mme oeil aprs sa mort qui arriva
en 1702, sans une dmarche du roi de France, qui insulta au dernier
point la nation anglaise, en ce qu'elle parut une intervention dans ses
affaires intrieures, objet sur lequel la jalousie d'un peuple libre est
toujours trs grande. Jacques II tant dcd, Louis XIV donna le titre
de roi d'Angleterre  son fils, aprs tre convenu du contraire avec son
conseil. Les prires et les larmes de la veuve de Jacques appuyes par
madame de Maintenon, firent changer la dtermination qu'il avait prise.
Cette dernire avait acquis sur le vieux monarque un empire qui fut plus
d'une fois fatal au royaume.

Le roi de France, disait la ville de Londres  ses reprsentans, se
donne un vice-roi en confrant le titre de notre souverain  un prtendu
prince de Galles: notre condition serait bien malheureuse, si nous
devions tre gouverns au gr d'un prince qui a employ le fer, le feu
et les galres pour dtruire les protestans de ses Etats; aurait-il plus
d'humanit pour nous que pour ses sujets. Le parlement passa un acte
d'_atteinder_ pour dclarer le prtendu roi Jacques coupable de haute
trahison.

Telles furent les causes des nouvelles hostilits; elles taient
parfaitement trangres aux intrts de l'Amrique; mais elles n'en
armrent pas moins encore une fois les colons les uns contre les autres
et les Indiens.

Cependant cette guerre fut bien moins meurtrire dans le Nouveau-Monde
que celle de 1688; et tandis que le gnie de Marlborough immortalise le
rgne de la reine Anne par des victoires, l'Angleterre voit presque
toutes ses entreprises se terminer en Amrique par des dfaites ou des
dsastres. Mais la faiblesse du Canada qui n'avait encore alors qu'une
population de 18,000 mes, en y comprenant mme l'Acadie,  opposer aux
262,000 des colonies anglaises[51], ne permettait point d'entreprendre
rien de srieux contre elles; l'argent manquait comme les hommes. En
vain d'Iberville demanda-t-il (1701) 1000 Canadiens et 400 soldats pour
prendre Boston et New-York, qu'il voulait attaquer l'hiver par la
rivire Chaudire, on fut incapable de subvenir aux frais de cette
expdition (Documens de Paris). Dans une pareille situation, l'on ne
doit pas tre surpris si les succs des Franais n'avaient aucun
rsultat durable, s'ils taient incapables de garder leurs conqutes,
tandis que l'ennemi retenait les siennes mme en dpit de ses revers. Le
Massachusetts, l'Acadie et Terreneuve furent les thtres des
hostilits. Cette dernire le acqurait tous les jours une plus grande
importance, et l'Angleterre, devenue plus forte sur mer que la France,
songea srieusement alors  s'emparer de toute l'entre du bassin du
St.-Laurent, base de la puissance de la dernire nation dans cette
partie du monde. En minant cette base petit  petit, la partie
suprieure de l'difice devait crouler au premier choc. Les points
exposs aux coups de la marine britannique devinrent ainsi les cts
faibles du grand systme colonial de Colbert.

[Note 51:

  Humphreys: _Hist. Account_.

   Nouvelle-Angleterre.        Maryland            25,000 mes
Massachusetts   70,000 mes    Jerseys             15,000   "
Connecticut     30,000   "     Pennsylvanie        20,000   "
Rhode-Island    10,000   "     Virginie            40,000   "
New-Hampshire   10,000   "     Caroline du Nord     5,000   "
              --------         Caroline du Sud      7,000   "
               120,000   "                        --------
Colonies centrales et                             142,000
   mridionales.                                  120,000
Nouvelle-York   30,000   "                        --------
                                     Total        262,000
]

Pour compenser cette faiblesse du ct de l'Atlantique, l'on travaillait
 se fortifier dans l'intrieur, afin que la Nouvelle-France ft comme
ces places de guerre que l'art a rendues redoutables au dedans tandis
que le dehors semble solliciter l'ennemi  avancer. Le trait de
Montral et l'tablissement du Dtroit furent dicts par cette sage
politique. Nos historiens n'ont pas assez senti la haute porte de ces
grandes mesures de prservation territoriale; ils n'ont pas prvu non
plus l'influence immense que la conclusion du trait auquel nous venons
de faire allusion, allait donner aux Franais sur toutes les nations
indignes, trait en effet qui tablissait une espce de droit public
pour elles, et dont le premier fruit fut de paralyser compltement
l'action des colonies anglaises dans la prsente guerre. Car on ne doit
pas attribuer les rsultats des traits d'Utrecht et de 1763 
l'lvation du drapeau franais sur les Apalaches; mais bien aux
victoires de Marlborough et de la marine anglaise. La politique
franaise avait lev en quelques jours des barrires en Amrique qu'il
fallut un demi sicle  l'Angleterre pour renverser, et qui ne
l'auraient jamais t si la France et eu seulement en 1755 les
vaisseaux et les habiles officiers qui assurrent le triomphe de la
rvolution amricaine vingt ans aprs.

Cependant le trait de Montral assurait la neutralit des Iroquois; et
rien ne pouvait tre plus utile  la colonie dans ce moment (1702-3)
qu'elle tait en proie aux ravages d'une pidmie cruelle (la petite
vrole), pidmie qui reparut treize ans plus tard, que d'tre en paix
avec eux. M. de Callires venait de leur envoyer plusieurs missionnaires
qui se rpandirent dans leurs cantons pour les disposer au
christianisme, dissiper leurs prjugs contre les Franais, avertir le
Canada de toutes leurs dmarches, travailler  les gagner ou  se faire
des amis parmi eux, et enfin dconcerter les intrigues des Anglais peu
redoutables de ce ct lorsqu'ils n'avaient pas pour eux les cantons.
Cette dernire mission n'tait pas moins ncessaire; car  la premire
nouvelle de la guerre, la Nouvelle-York avait commenc  les solliciter
vivement de renvoyer les missionnaires; mais quoiqu'elle russt 
branler quelques chefs, et  tendre, par leur canal, ses intrigues
jusque parmi les nations occidentales, tous ces peuples restrent
fidles au trait.

Ainsi le gouverneur tant assez rassur du ct du couchant, crivit 
la cour pour demander seulement quelques recrues, aprs avoir ordonn de
mettre Qubec en bon tat de dfense. Toute sa sollicitude se portait
alors sur les provinces du golfe, l'Acadie et Terreneuve, qui n'taient
pas dans une situation si favorable, exposes qu'elles taient sans
dfense, comme de coutume, aux insultes de l'ennemi, et n'ayant pas
assez d'habitans pour faire une rsistance srieuse. Il tait d'autant
plus inquiet sur leur sort, que le bruit courait qu'elles allaient tre
attaques par des forces considrables. Mais dans le temps que ces
craintes taient les plus vives, il apprit que les hostilits des
Anglais s'taient bornes  la prise de quelques navires pcheurs le
long des ctes, et qu'il tait fortement question  Paris d'acheminer
sur l'Acadie une migration assez nombreuse pour dfendre cette province
et en assurer la possession  la France. L'puisement de la mtropole et
les revers de Louis XIV vinrent empcher cependant l'excution de ce
projet; ce qui fut un malheur pour tout le monde, pour la France 
laquelle cette province fut ensuite enleve; pour les Acadiens qui
furent dports et disperss en divers pays; pour l'Angleterre qui se
dshonora par cet acte cruel, commis au prjudice d'un peuple dont la
faiblesse mme aurait d servir d'gide. Mais dans le moment, M. de
Callires crut la pninsule acadienne sauve, et il ne se proccupait
plus que de la colonie qu'il avait sous son commandement immdiat,
lorsqu'il tomba malade et mourut le 26 mai, 1703, regrett de tout un
pays qu'il servait avec diligence et talent depuis plus de vingt annes.
C'tait un ancien officier au rgiment de Navarre. Il avait t nomm au
gouvernement de Montral sur la prsentation du sminaire de St.-Sulpice
revtu de ce droit comme seigneur de l'le, et en remplacement, en 1684,
de M. Perrot, qui perdit cette charge par sa violence, comme il se priva
plus tard de l'administration de l'Acadie par sa cupidit. M. de
Callires avait succd en qualit de second fonctionnaire militaire du
pays,  M. le comte de Frontenac, et son administration dura quatre ans
et demi. Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua beaucoup
par ses actes et probablement par ses conseils,  amener la mtropole 
reposer cette confiance dans les colons, qui est si rarement accorde
aujourd'hui malgr les assurances du contraire sans cesse rptes, mais
rptes derrire un rempart de bayonnettes[52].

[Note 52: Les 20 millions d'habitans de l'Union amricaine ont moins de
troupes pour les garder que les 1200 mille du Canada.]

Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de Montral, fut choisi  la demande
de toute la colonie, pour tenir les rnes de la Nouvelle-France. Ce ne
fut pas nanmoins sans quelque rpugnance, car en 1706 le ministre tout
en le blmant de montrer trop de faiblesse pour des parens auxquels il
laissait faire la traite contre les ordonnances, lui crivit que le roi
avait eu de la peine  se rsoudre  le nommer  cette haute charge,
parceque son pouse tait du pays. L'on verra faire plus tard les mmes
remarques  l'occasion de son fils. Etait-ce jalousie mtropolitaine, ou
bien la condition de gouvernant est-elle incompatible avec celle de
colon?

Cependant la cour de Versailles, ayant bien vite senti l'impolitique,
l'imprudence de ce systme de souponneuse exclusion, semblait alors
suivre une conduite contraire  celle de Londres; car, tandis que
celle-ci cherchait  soustraire aux colonies une partie de leurs
liberts, et leur tait le droit d'lire leurs gouverneurs, la France se
faisait comme une rgle de nommer  ces fonctions des hommes ns dans
ces provinces lointaines, ou qui s'y taient familiariss par une longue
rsidence; le mme esprit la guidait pour remplir les autres emplois.
L'Angleterre essayait, elle, du systme qu'elle suit aujourd'hui; elle
choisissait des gouverneurs trangers au pays et les changeait souvent.
Outre la raison d'tat de ne pas laisser l'autorit royale trop
longtemps dans les mains d'un sujet qui est loin de l'oeil de son
matre, ces changemens frquens paraissent, ce nous semble, une
consquence du rgime qu'elle avait introduit dans ses possessions
d'outre-mer. Reconnaissant  tous ses nationaux les mmes droits, et
cependant reniant l'exercice d'une partie de ces droits  ceux d'entre
eux qui habitent des contres lointaines, elle dut se trouver engage
dans une lutte compromettante, en ce que les maximes invoques contre
elle sont les maximes mmes sur lesquelles reposent les fondemens de sa
propre libert. Les gouverneurs, chargs de faire valoir ces prtentions
inconstitutionnelles, mais invitables, perdant bien vite leur
popularit, il devenait ncessaire et politique de les changer souvent.

La confdration iroquoise tait alors  l'apoge de sa gloire. Elle
voyait les Anglais et les Franais briguer son alliance et ramper pour
ainsi dire  ses pieds. Cela ne devait-il pas satisfaire son orgueil, et
flatter sa barbare ambition. Elle se crut l'arbitre des deux peuples; et
l'un de ses chefs, mcontent de la guerre qui venait d'clater, disait
avec une fiert nave: Il faut que les Europens aient l'esprit bien
mal fait; ils font la paix entre eux et un rien leur fait reprendre la
hache; nous, quand nous avons fait un trait, il nous faut des raisons
puissantes pour le rompre. Ces paroles orgueilleuses et qui renferment
un reproche, faisaient connatre assez cependant  M. de Vaudreuil, que
les Iroquois respecteraient le trait de Montral au moins pour le
prsent. Fidles  leur ancienne politique, ils voulaient jouer le rle
de mdiateurs, et ce dernier, qui avait pntr leur dessein, en avait
inform le roi, qui lui fit rpondre que, si l'on tait assur de faire
la guerre avec succs, sans encourir de trop grandes dpenses, il
fallait rejeter les proposition de l'ambitieuse confdration de
comprendre les Anglais dans la neutralit; sinon qu'on pouvait mnager
cette neutralit pour l'Amrique, mais sans passer par la mdiation des
seuls Iroquois.

L'on se retrancha donc dans la partie occidentale du Canada sur la
dfensive. Les ordres de Paris portaient que, comme on tait trop faible
pour attaquer les colonies anglaises, il fallait mettre toute sa
politique  maintenir nos allis en paix ensemble et  conserver sur eux
toute notre influence, double tche qui exigeait beaucoup de dextrit
et une grande prudence. M. de Vaudreuil possdait ces qualits; il
connaissait surtout parfaitement le caractre des Indiens: un air de
froide rserve de sa part dans certaines circonstances qu'il savait
choisir, lui ramenait quelquefois des tribus prtes  l'abandonner.

Rassur du ct des cinq cantons, il tourna aussitt les regards vers
les contres occidentales, o les Hurons paraissaient pencher vers les
Anglais, et o les Outaouais et les Mimis voulaient guerroyer contre la
confdration iroquoise, dont ils attaqurent mme quelques uns des
guerriers prs de Catarocoui (Kingston). La paix fut un moment en
danger; les Indiens du Dtroit avaient envoy des dputs  Albany; le
colonel Schuyler, l'homme le plus actif du parti de la guerre dans la
Nouvelle-York, et l'ennemi le plus invtr qu'eussent les Franais,
employait toute son influence, et compromettait mme sa fortune, pour
rompre l'alliance qui existait entre eux et les Iroquois; il allait
aussi, sans les Abnaquis, gagner une partie des Iroquois chrtiens du
Sault-St.-Louis et de la Montagne. Il avait russi encore par ses
intrigues qu'il tendait de tous cts,  engager en 1704 quelques
Sauvages  mettre le feu au Dtroit et  disperser les colons. Tout
annonait enfin une crise, un soulvement gnral. Mais une fois que M.
de Vaudreuil et en ses mains les fils de toutes ces menes, il sut en
peu de temps les dmler, se rendre matre de la trame, et aprs des
ngociations multiplies et conduites avec la plus grande adresse, non
seulement conjurer l'orage, mais armer encore les Iroquois chrtiens qui
avaient t prts  l'abandonner, contre ceux qui les avaient soulevs,
contre les Anglais eux-mmes.

Cependant cette multitude de tribus barbares  passions vives, mobiles
et farouches, toujours armes, toujours dsirant la guerre, taient
encore plus difficiles  maintenir en repos lorsque la France et
l'Angleterre avaient les armes  la main, que lorsqu'elles taient en
paix. Il tait donc presqu'impossible au marquis de Vaudreuil d'esprer
une longue tranquillit dans l'Ouest. En effet  peine venait-il d'en
rconcilier les peuples que des difficults s'levrent tout--coup
(1706) entre les Outaouais et les Mimis par la faute de M. de la Motte
Cadillac, commandant au Dtroit, et qui manqurent d'allumer la guerre
entre la premire de ces deux nations et les Franais, ce qui aurait
probablement mis les armes aux mains des cinq cantons. Les Mimis
turent quelques Outaouais. La nation outaouaise demanda vengeance  M.
de Cadillac, qui rpondit qu'il allait faire informer. Partant quelques
jours aprs pour Qubec, il leur dit que tant qu'ils verraient sa femme
au milieu d'eux, ils pouvaient demeurer tranquilles; mais que si elle
partait il ne rpondait pas de ce qui pourrait arriver. Ces paroles
nigmatiques leur parurent une menace; ils crurent qu'on voulait les
punir pour avoir attaqu les Iroquois  Catarocoui. Les paroles et la
conduite de l'enseigne Bourgmont, qui vint remplacer temporairement M.
de Tonti, lieutenant de M. de Cadillac, ne firent que les confirmer dans
leur supposition; et lorsqu'il leur proposa de marcher contre les Sioux
avec les Hurons, ils crurent qu'il voulait les attirer dans un pige
pour les massacrer. Une circonstance fortuite qui arriva pendant
l'audience les loigna encore davantage des Franais.

Le chien de l'enseigne ayant mordu un de ces Sauvages  la jambe, et
celui-ci l'ayant battu, Bourgmont se jeta sur l'Outaouais et le frappa
avec tant de fureur qu'il en mourut. Cette violence atroce mit le comble
 leur dsespoir. Ils dissimulrent cependant et firent mine de partir;
mais ils revinrent aussitt sur leurs pas, attaqurent des Mimis et les
poursuivirent jusqu'au fort, qui fut oblig de tirer sur eux pour les
loigner. Quantit de naturels furent tus des deux cts avec quelques
Franais et un missionnaire, le P. Constantin.

La nouvelle de cet vnement jeta M. de Vaudreuil dans le plus grand
embarras, embarras qui fut encore augment par la dputation que les
Iroquois lui envoyrent pour le prier d'abandonner  leur vengeance ces
Outaouais perfides. Il commena par repousser la demande des cantons, 
laquelle toutes sortes de raisons s'opposaient. Il exigea ensuite des
ambassadeurs outaouais envoys auprs de lui pour expliquer leur
conduite, qu'ils lui remissent les coupables auxquels M. de Cadillac, de
retour au Dtroit, eut l'imprudence, par une fausse piti, de faire
grce contrairement  l'opinion du gouverneur, qui voulait qu'on les
abandonnt  la justice de leur nation. Les Mimis,  qui l'on avait
promis de les faire mourir et qui voulaient leurs ttes, outrs de ce
que leur vengeance restait sans satisfaction, accusrent de trahison ce
commandant, et turent quelques Franais qu'il y avait dans leur
bourgade. M. de Cadillac se disposait  aller punir ces assassinats
lorsqu'il apprit que les Hurons et les Iroquois s'taient entendus pour
faire main basse sur tous ses compatriotes qui se trouvaient dans la
contre. Force lui fut de dissimuler, et mme de faire une paix avec les
Mimis qui, mprisant sa faiblesse, n'en observrent point les
conditions. Mais cette paix avait rompu le complot des Indiens, et ds
qu'il vit les Mimis seuls, il marcha contre eux avec quatre cents
hommes pour venger et leur premier crime et les violations du trait qui
les avait soustraits  sa colre. Ces barbares ayant t battus et
forcs dans leurs retranchemens, se soumirent sans condition  la
clmence du vainqueur (Gazette de France 1707).

Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec une main souple et
exprimente les rnes de ces nombreuses tribus de l'Ouest, qui comme
des chevaux indompts, taient toujours prtes, dans leur folle ardeur,
 se jeter les unes sur les autres, il ne perdait pas de vue les
Abnaquis que la Nouvelle-Angleterre cherchait  lui dtacher. Pour
contrecarrer ces intrigues lorsqu'elles allaient trop loin, il fallait
quelquefois jeter ces Sauvages dans une guerre, chose aprs laquelle ils
soupiraient sans cesse. C'tait un recours extrme, il faut l'avouer;
mais, la sret, l'existence mme de la population franaise justifiait
cette mesure; il y avait l une raison suprme qui faisait taire toutes
les autres.

Des relations s'tant secrtement tablies entre Boston et certains
Abnaquis, M. de Vaudreuil forma pour les rompre une bande de cette
nation sous les ordres de M. de Beaubassin,  laquelle il joignit
quelques Franais, et la lana du ct de Boston (1703). Cette horde
ravagea tout depuis Casco jusqu' Wells. Les Sauvages, dit Bancroft,
diviss par bandes, assaillirent avec les Franais toutes les places
fortifies et toutes les maisons de cette rgion  la fois, n'pargnant,
selon les paroles du fidle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la
vieillesse, ni les cris de l'enfant sur le sein de sa mre. La cruaut
devint un art, et les honneurs rcompensrent l'auteur des tortures les
plus raffines. Il semblait qu' la porte de chaque habitation un
Sauvage cach pit sa proie. Que de personnes furent ainsi soudainement
massacres ou tranes en captivit. Si des hommes arms, las de leurs
attaques, pntraient dans les retraites de ces barbares insaisissables,
ils ne trouvaient que des solitudes. La mort planait sur les
frontires. L'excs des maux donna un moment d'nergie  ces
malheureux. Ils attaqurent les Abnaquis  leur tour dans l'automne et
ne leur accordrent aucune merci. Dans leur juste exaspration ils
massacraient tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Ils se
vengeaient  la fois et de la cruaut des Indiens et de la trahison dont
ils prtendaient avoir t les victimes; en effet les chefs de cette
nation leur avaient jur, dans une confrence tenue quelques semaines
auparavant, que la paix durerait aussi longtemps, pour nous servir de
leur langage figur, que le soleil roulerait sur leurs ttes. Cependant,
se voyant presss de fort prs, ils firent demander des secours au
marquis de Vaudreuil, qui leur envoya dans l'hiver M. Hertel de
Rouville, officier rform, avec environ 350 hommes dont 150 Sauvages.
Cette bande prenant au travers des bois  la raquette, traversa les
Allghanys et tomba dans la dernire nuit de fvrier sur Deerfield
dfendu par une palissade de 20 acres de circuit. Dans cette enceinte
mme se trouvaient encore plusieurs maisons entoures d'une ceinture de
pieux. Mais il y avait quatre pieds de neige sur la terre et le vent en
avait amoncel des bancs jusqu' la hauteur des palissades; de sorte que
les assaillans avec leurs raquettes aux pieds, entrrent dans la place
comme si elle n'avait t protge par aucun obstacle. Les habitans
furent tus ou pris et la bourgade incendie. La plus grande partie des
prisonniers fut emmene en Canada, o dans toutes les guerres l'on
traitait toujours bien ces malheureux captifs. Bon nombre entre les
enfans et les jeunes gens, car quelque fois des villages entiers
suivaient les vainqueurs, taient recueillis, levs avec tendresse par
leurs parens d'adoption; et ils finissaient par embrasser le
catholicisme et se fixer dans le pays o ils avaient t jets par le
sort des armes. L'on accordait  ces Anglais, devenus Franais, des
lettres de _naturalit_. Les archives canadiennes en renferment qui
contiennent des pages entires de noms[53].

[Note 53: Rgistres du Conseil suprieur.]

En 1708 une nouvelle expdition contre la Nouvelle-Angleterre fut
rsolue dans un grand conseil, tenu  Montral, de tous les chefs des
Sauvages chrtiens. Plus de cent Canadiens devaient s'y joindre,
commands par MM. de St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville. Mais
la plupart des Indiens refusrent ensuite de marcher; deux cents hommes
seulement se mirent en route, remontrent la rivire St.-Franois,
passrent les Allghanys par les Montagnes-Blanches, et descendirent
dans le pays ennemi en se rapprochant du lac Nikissipique pour donner la
main aux Abnaquis, qui ne se trouvrent pas cependant au rendez-vous
qu'ils avaient donn en cet endroit. Tromps par ces naturels qui
devaient fournir une partie des forces pour attaquer la ville de
Portsmouth, sur le bord de la mer, ils rsolurent de tomber sur
Haverhill, bourg palissad baign par les eaux du Merrimac,  400 ou 500
milles de Qubec. On venait d'y envoyer des renforts, et on y tait sur
l'veil. Rouville ne pouvant plus compter sur une surprise, passa la
nuit avec sa bande dans la fort voisine. Le lendemain matin ayant rang
ses gens en bataille, il exhorta ceux qui pourraient avoir quelque
diffrend ensemble  se rconcilier. Ils s'agenouillrent ensuite au
pied des arbres qui les drobaient aux regards de l'ennemi, puis il
marchrent  l'attaque du fort. Aprs une vive opposition ils
l'enlevrent l'pe et la hache  la main. Tout fut saccag. Le bruit du
combat ayant rpandu l'alarme au loin, la campagne se couvrit bientt de
fantassins et de cavaliers qui cernrent les envahisseurs. Il fallut se
battre  l'arme blanche, la victoire, longtemps douteuse, resta enfin
aux Canadiens. Hertel de Chambly et Verchres, deux jeunes officiers de
grande esprance, furent tus. En peignant ces scnes de carnage
n'oublions point les traits de l'humanit si souvent sacrifie dans ces
cruelles guerres. Parmi les prisonniers se trouvait la fille du
principal habitant de Haverhill. Ne pouvant supporter les fatigues d'une
longue marche, elle aurait succomb sans un jeune volontaire, M. Dupuy
de Qubec, qui la porta une bonne partie du chemin et conserva ainsi ses
jours.

Ces attaques rpandaient le dsespoir dans les tablissemens amricains.
M. Schuyler fit au nom des colonies anglaises les remontrances les plus
vives  M. de Vaudreuil  ce sujet. Je n'ai pu me dispenser, disait-il,
de croire qu'il tait de mon devoir envers Dieu et mon prochain de
prvenir, s'il tait possible, ces cruauts barbares, qui n'ont t que
trop souvent exerces sur les malheureux peuples. Mais en mme temps
qu'il levait la voix au nom de l'humanit contre les excs de ces
guerriers farouches, il intriguait lui-mme auprs des cantons et des
allis des Franais, pour les engager  reprendre les armes;
c'est--dire  faire la rptition des scnes dont il se plaignait.
Aussi un auteur remarque-t-il avec raison, que Schuyler tait assez
instruit de ce qui s'tait pass depuis cinquante ans dans cette partie
de l'Amrique, pour savoir que c'taient les Anglais qui nous avaient
rduits  la dure ncessit de laisser agir nos Sauvages comme ils le
faisaient dans la Nouvelle-Angleterre. Il ne pouvait ignorer les
horreurs auxquelles s'taient ports les Iroquois  leur instigation
pendant la dernire guerre; qu' Boston mme les Franais et les
Abnaquis qu'on y retenait prisonniers, taient traits avec une
inhumanit peu infrieure  cette barbarie, dont il se plaignait si
amrement, que les Anglais avaient plus d'une fois viol le droit des
gens et les capitulations signes dans les meilleures formes, tandis que
les prisonniers de cette nation ne recevaient que de bons traitemens de
notre part et de celle de nos allis.

Nous avons dit que le fort de la guerre se porta sur les provinces
voisines du golfe, M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, avait
remplac en Acadie le chevalier de Villebon mort au mois de juillet
1700. Il avait reu ordre d'augmenter les fortifications de la Hve, et
d'y encourager le commerce en empchant, autant que possible, les
Anglais de pcher sur les ctes. Ne pouvant esprer de secours du
dehors, il fit alliance avec les corsaires, qui firent de la Hve leur
lieu de refuge. Les affaires y prirent aussitt un grand accroissement,
et l'argent y afflua de toutes parts; ce qui lui permit de rcompenser
les Indiens qui faisaient des courses dans la Nouvelle-Angleterre, pour
venger les dgts que les vaisseaux de celle-ci commettaient  leur tour
sur les ctes acadiennes.

En 1704 le gouvernement de Boston, voulant user de reprsailles pour le
massacre de Deerfield, chargea le colonel Church d'attaquer l'Acadie.
Cet officier que le rcit des ravages des Franais avait rempli
d'indignation, quoique dj avanc en ge tait venu  cheval de 70
milles, pour offrir ses services au gouverneur, M. Dudley. Il mit  la
voile avec trois vaisseaux de guerre, dont un de 48 canons, 14
transports et 36 berges, portant 550 soldats. Il commena d'abord par
tomber sur les tablissemens des rivires Penobscot et Passamaquoddy,
mettant tout  feu et  sang. Il cingla ensuite vers Port-Royal dont il
fut repouss par une poigne d'hommes. Il chercha aprs cela 
surprendre les Mines et choua galement. Il dirigea alors sa course
vers la rivire d'Ipiguit o il continua ses dvastations. Del il se
jeta sur Beaubassin; mais les habitans, prvenus de son approche,
l'empchrent de faire beaucoup de mal. Cette expdition qui l'occupa
tout l't, ne lui produisit pas d'autre avantage qu'une cinquantaine de
prisonniers de tout ge et de tout sexe. En effet que pouvait-il y avoir
 piller chez les pauvres Acadiens? Mais il avait dvoil la faiblesse
de cette colonie. La facilit avec laquelle ses ctes avaient t
insultes, engagea les Anglais  en tenter la conqute trois ans aprs.
Mille hommes furent levs dans le New-Hampshire, le Massachusetts et
Rhode-Island, et le 17 mai 1707, deux rgimens sous les ordres du
colonel March, arrivrent  Port-Royal sur 23 transports convoys par
deux vaisseaux de guerre.

M. de Subercase y avait succd  M. de Brouillan mort l'anne
prcdente. Cet officier arrivait de Terreneuve o il s'tait distingu
dans la guerre de cette le. L'ennemi avait fait ses prparatifs avec
tant de secret et de diligence qu'il fut surpris en quelque sorte dans
sa capitale, dont les murailles tombaient en ruines. Pour donner le
temps de les rparer, il disputa le terrain pied  pied aux ennemis, qui
avaient dbarqu 1500 hommes du ct du fort et 500 du ct de la
rivire. Aprs deux ou trois jours de ttonnement ils investirent la
place et ouvrirent la tranche. Un dtachement de 400 hommes qu'ils
avaient fait pour tuer des bestiaux dans la campagne, fut abord par le
baron de St.-Castin  la tte d'un corps d'habitans et de Sauvages et
mis en droute. Le sixime jour du sige on aperut beaucoup de
mouvement dans la tranche; ce qui fit souponner que les assigeans
formaient quelque dessein pour la nuit suivante. En effet, vers les 10
heures du soir, un bruit sourd caus par des masses d'hommes en
mouvement, annona l'approche des colonnes d'attaque, le plus profond
silence rgnait dans la ville et sur les remparts. Ds qu'elles furent 
porte, l'on ouvrit tout  coup sur elles un feu d'artillerie et de
mousqueterie si bien nourri qu'elles reculrent et cherchrent un abri
contre les balles dans les ravines voisines, dans lesquelles ces troupes
restrent tapies la journe du lendemain aprs s'y tre retranches. Le
baron de St.-Castin et 60 Canadiens arrivs quelques heures avant les
Anglais, furent d'un grand secours, et ce fut  eux, dit-on, que
Port-Royal fut principalement redevable de sa conservation.

Le surlendemain de l'assaut, l'ennemi leva le sige. L'on ne doutait
point  Boston du succs de l'entreprise, et on y avait mme fait
d'avance des rjouissances publiques. La nouvelle de la retraite de
l'arme y causa la plus vive indignation; et le colonel March qui tait
rest avec la flotte  Kaskb, n'osant paratre devant ses concitoyens,
reut ordre de ne laisser dbarquer personne et d'attendre des
directions ultrieures. Il fut rsolu de venger cet chec sur le champ.
Trois vaisseaux et 5  600 hommes furent ajouts  l'escadre de March,
et, ainsi renforc, ds le 28 aot il reparut devant Port-Royal. La
surprise et la consternation y furent au comble parmi les habitans, qui
regardrent comme une tmrit de vouloir se dfendre contre des forces
si suprieures. M. de Subercase seul ne dsespra point; et son
assurance releva le courage des troupes; aprs le premier moment de
torpeur pass, chacun ne songea plus qu' remplir fidlement son devoir.
Les ennemis attendirent au lendemain pour oprer leur dbarquement; et
c'est ce qui sauva la place, car on eut le temps d'appeler les hommes de
la campagne.

Les Anglais descendirent  terre du ct de la rivire oppos  la
ville, et s'y fortifirent. Des partis que M. de Subercase y avait
dtachs pour les surveiller, les empchrent de s'loigner de leur camp
que les bombes les obligrent bientt d'vacuer. Dans une marche ils
tombrent au nombre de 14  1500 dans une ambuscade que leur avait
tendue le baron de St.-Castin avec 150 hommes, et qui dtermina leur
retraite vers le second camp retranch qu'ils avaient form. Le corps du
chef des Abnaquis fut port  420 hommes, dont le gouverneur prit
lui-mme le commandement, pour charger l'ennemi ds qu'il voudrait
s'embarquer, dessein que paraissait indiquer le mouvement des chaloupes
de la flotte. Mais un des officiers, M. de Laboularderie, brlant de
combattre, commena prmaturment l'attaque avec 80 hommes environ. Il
emporta d'assaut un premier retranchement. Anim par ce succs, il sauta
dans le second, o il fut bless de deux coups de sabre. Le combat ainsi
engag il fallut le continuer. MM. de St.-Castin et Saillant arrivrent
pour soutenir Laboularderie. L'on se battit corps  corps,  coup de
hache et de crosse de fusil. L'ennemi fut repouss plus de cinq cents
verges vers ses embarcations. Honteux de fuir devant si peu de monde, il
revint sur ses pas; mais le dtachement de Laboularderie le chargea de
nouveau avec tant de vigueur qu'il le fora de se rembarquer
prcipitamment.

Le jour mme une partie de la flotte leva l'ancre et le lendemain le
reste s'loigna. Les Anglais avaient prouv de grandes pertes tant par
les combats que par les maladies. Le mauvais succs de cette expdition
dispendieuse, dont ils attendaient les plus grands rsultats, causa un
mcontentement gnral dans tout le Massachusetts; elle augmenta
beaucoup la dette publique et blessa l'amour propre national. La perte
des Franais dans les deux siges fut de trs peu de chose.

Cependant tandis que l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre voyaient les
bayonnettes et la hache de guerre se promener sanglantes et hautes sur
leur territoire  la clart des incendies, les rgions de Terreneuve
taient en proie aux mmes calamits.

A la premire rupture de la paix, les Anglais avaient fait comme en
Acadie des dgts considrables sur les ctes de la partie franaise de
l'le. Ce ne fut qu'en 1703 que l'on pt commencer  y prendre sa
revanche. D'abord l'on attaqua et l'on prit d'assaut en plein jour le
Forillon, poste assez important o quelques navires furent incendis.
Dans l'hiver on continua les ravages, et l'on fit subir de grandes
pertes au commerce de l'ennemi; mais ce n'tait l que les prludes
d'attaques plus srieuses. M. de Subercase qui y avait remplac M. de
Brouillan, pass au gouvernement de l'Acadie, avait repris, avec
l'agrment de la cour, le plan de M. d'Iberville de mettre toute l'le
sous la domination franaise; et pour lui en faciliter l'excution, le
roi lui avait permis de prendre cent Canadiens et douze officiers
commands par M. de Beaucourt, qui dbarqurent  Terreneuve dans
l'automne. Il se trouva  la tte de 450 hommes, soldats, Canadiens,
flibustiers et Sauvages, tous gens dtermins et accoutums  faire des
marches d'hiver. Il se mit en campagne le 15 fvrier 1705, et se dirigea
vers St.-Jean. Le 26, cette troupe intrpide tait  Rebou,  quelques
lieues de cette ville, ayant travers quatre rivires rapides au milieu
des glaces qu'elles charriaient, et souffert cruellement du froid. Les
habitans, effrays en voyant paratre des guerriers que les obstacles
avaient rendus plus farouches, tombrent  genoux dans la neige devant
eux et demandrent quartier. Aprs avoir pris deux jours de repos 
Rebou, M. de Subercase se remit en chemin; mais cette halte, ncessite
par les fatigues de la marche, avait donn le temps  St.-Jean de
recevoir des nouvelles de son approche; de sorte que quand il se
prsenta devant la ville, elle s'tait mise en tat de dfense.
Nanmoins il ordonna l'attaque; elle fut faite avec vigueur; mais les
deux forts qui la protgeaient se dfendirent avec tant de courage et
firent un feu si vif de mortier et de canon, que l'on fut oblig de se
retirer; mais ce ne fut qu'aprs avoir mis le feu  la ville[54]. Les
franais se rejetrent sur la campagne qu'ils ravagrent au loin. En
revenant ils brlrent le bourg du Forillon, pargn l'anne prcdente.
Montigny avec une partie des Canadiens et des Sauvages rduisit tous les
tablissemens de la cte en cendre, et la terreur tait si grande parmi
les pauvres habitans, qu'il n'avait que la peine de recueillir les
prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais  Terreneuve que l'le de la
Carbonnire et les forts de St.-Jean, que l'on n'avait pu prendre. Cette
irruption nanmoins n'avait t qu'un orage. Le calme revenu, les flots
dbords se retirrent, on enleva les dbris qu'ils avaient faits, et
tout rentra dans l'ordre accoutum.

[Note 54: _American Annals_: Humphrey.]

Mais trois ans taient  peine couls depuis l'expdition de M. de
Subercase, que M. de St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont M. de
Costa Bella tait alors gouverneur, proposa  ce dernier de faire une
nouvelle tentative sur St.-Jean, entrept gnral des Anglais dans
l'le, offrant de l'entreprendre  ses dpens. Il rassembla environ 170
hommes parmi lesquels il y avait des Canadiens et des soldats, et
s'tant mis en marche sur la neige le 14 dcembre, il arriva dans la
nuit du 1er janvier 1709  quelque distance de St.-Jean qu'il alla
reconnatre  la faveur de la clart de la lune. Aprs cet examen, il
fit ses prparatifs pour donner l'assaut, et l'on se remit en marche en
s'excitant les uns les autres. On fut prs d'chouer par la trahison des
guides. M. de St.-Ovide qui tait en tte fut dcouvert  trois cents
pas des premires palissades, d'o on lui tira des coups de fusil; il
continua cependant toujours d'avancer, et pntra ainsi jusqu' un
chemin couvert qu'on avait oubli de fermer; on s'y prcipita aux cris
de vive le roi! L'on traversa le foss malgr le feu de deux forts qui
blessa dix hommes. On planta deux chelles contre les remparts qui
avaient vingt pieds de haut; St.-Ovide monta le premier suivi de six
hommes dont trois furent grivement blesss derrire lui. Au mme
instant, une autre colonne atteignait aussi le sommet du rempart sur un
autre point, et s'lanait dans la place conduite par MM. Despensens,
Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil, d'Aillebout et Johannis,
tous Canadiens. L'on s'empara du corps de garde et de la maison du
gouverneur, qui fut fait prisonnier aprs avoir reu trois blessures. Le
pont-levis fut baiss et le reste des assaillans entra. Ce n'est
qu'alors que l'ennemi dposa les armes.

Ainsi en moins d'une demi-heure, l'on prit deux forts qui auraient pu
arrter une arme entire; car ils taient arms de 48 canons et
mortiers, et dfendus par plus de quatre-vingts soldats et huit cents
miliciens bien retranchs[55], mais la porte souterraine par o ceux-ci
devaient passer, se trouva si bien ferme qu'on ne put l'enfoncer assez
vite. Il restait un troisime fort  l'entre du port, gard par une
compagnie de soldats et muni de vivres pour plusieurs mois, de canons,
de mortiers et de casemates  l'preuve des bombes; il se rendit
nanmoins au bout de 24 heures.

[Note 55: _Lettres du major Lloyd dates octobre et novembre_ 1708,
c'est--dire deux ou trois mois avant le sige et consignes dans un
registre manuscrit qui a appartenu  M. Pawnall, et qui se trouve
maintenant dans les archives provinciales. Ce rgistre est compos
principalement d'extraits des procs verbaux du _Board of Colonies and
plantations_. On y lit ce qui suit sur la situation de St.-Jean
alors.--The garrison was in as good a condition as he desired; the
company (80 men besides the officers) was complete; there were near 800
of the inhabitants under the covert of the fort; and all things were in
as good posture, etc. Captain Moody and others say that there were 48
pieces of cannon, mortars etc, and a great quantity of ammunition of
war.]

M. de St. Ovide crivit immdiatement en France et au gouverneur, M. de
Costa Bella, pour annoncer sa conqute, mais ce procd mcontenta ce
dernier qui fut bless de ce que son lieutenant et crit directement 
la cour en mme temps qu' lui-mme; il l'en blma, et lui envoya une
frgate pour transporter les munitions de guerre, les prisonniers et
l'artillerie de St.-Jean  Plaisance, et il lui enjoignit de s'embarquer
lui-mme pour revenir, aprs avoir dtruit les fortifications. Le roi
qui avait d'abord approuv la dtermination de M. de Costa Bella
partagea ensuite le sentiment de St.-Ovide, qui voulait que l'on gardt
St.-Jean, mais il tait trop tard.

L'le de Carbonnire tait le seul poste ennemi qu'on n'et pas encore
enlev  Terreneuve. M. de Costa Bella ne recevant point de France les
secours qu'on lui avait promis pour en faire la conqute, organisa
l'anne suivante deux dtachemens, qui se mirent en marche l'un par
terre et l'autre dans trois chaloupes, le tout sous les ordres d'un
habitant de Plaisance, nomm Gaspard Bertrand. Ils arrivrent  la baie
de la Trinit dans le voisinage de la Carbonnire sans avoir t
dcouverts. Ils y trouvrent une frgate de 30 pices de canon et de
cent trente hommes d'quipage, appele _The Valor_ qui avait convoy une
flotte de vaisseaux marchands. Bertrand en la voyant ne put touffer son
dsir de corsaire, il rsolut d'en tenter l'abordage; trois chaloupes,
portant chacune vingt-cinq hommes, s'y dirigrent rapidement  force de
rames en plein jour. Bertrand le premier sauta sur le pont. Dans un
instant le capitaine anglais fut tu, tous les officiers furent mis hors
de combat et l'quipage rejet entre les deux ponts, o il se dfendit
avec beaucoup de courage. C'est alors que fut tu l'intrpide Bertrand;
sa mort fit chanceler sa bande; mais un de ses lieutenans prit sa place
et l'on se rendit matre enfin du vaisseau. Au mme instant deux
corsaires, l'un de 22 canons et l'autre de 18, ayant t informs de ce
qui se passait, arrivrent  pleines voiles, et chacun prenant un ct
ils se mirent  canonner la frgate que les Franais venaient de
prendre. Mais les vainqueurs refusrent de commencer un second combat,
et leur chef fut oblig de faire couper les cbles et de profiter du
vent pour sortir de la baie; ce qu'il fit sans tre poursuivi.

Cependant le dtachement venu par terre voyant cela, se jeta sur les
habitations, les pilla et retourna  Plaisance charg de butin. L'le de
la Carbonnire, protge par sa situation recule, fut sauve une fois
encore.

Ainsi les Franais se promenaient en vainqueurs d'un bout  l'autre de
l'le, depuis presque le commencement de la guerre; mais la petitesse de
leur nombre les empchait de garder le pays conquis. Il ne leur restait
que la gloire d'avoir dploy un courage admirable et empch peut-tre
l'ennemi de venir les attaquer chez eux. Il n'est gure permis de douter
que si la France avait t matresse des mers, toute l'le ne ft passe
sous sa domination; mais l'on verra que tant d'actes de valeur et tant
d'effusion de sang devinrent inutiles, et que le sort des colons de
Terreneuve se dcidait sur un autre champ de bataille, o la fortune
devenue contraire se plaisait  accabler la France.

Cependant les colonies anglo-amricaines se sentaient humilies des
checs rpts qu'elles avaient dj prouvs dans cette guerre, et du
rle qu'elles y jouaient. Terreneuve dvaste, le Massachusetts toujours
repouss de l'Acadie, la Nouvelle-York et les provinces centrales
cernes par les Canadiens et leurs nombreux allis et n'osant remuer de
peur d'exciter l'ardeur guerrire de tant de peuples, c'tait l une
situation qui blessait leur intrt et leur orgueil, et elles dsiraient
vivement en sortir. La conqute de toute la Nouvelle-France tait 
leurs yeux l'unique moyen d'en prvenir pour jamais le retour, et de
parvenir  cette supriorit qui leur assurerait tous les avantages de
l'Amrique et de la paix; elles ne cessaient point de faire des
reprsentations  la mtropole dans ce sens. L'assemble de la
Nouvelle-York prsenta une adresse  la reine Anne en 1709 dans laquelle
on trouve ces mots: Nous ne pouvons penser sans les plus grandes
apprhensions au danger qui menacera avec le temps les sujets de sa
Majest dans cette contre; car si les Franais, aprs s'tre attach
graduellement les nombreuses nations indignes qui les habitent,
tombaient sur les colonies de votre Majest, il serait presqu'impossible
 toutes les forces que la Grande-Bretagne pourrait y envoyer, de les
vaincre ou de les rduire. Le moment paraissait propice d'enlever  la
France ses possessions d'outre-mer; aprs une suite de revers inous,
elle tait tombe dans un tat complet de prostration; ses ressources
taient puises, son crdit tait ananti, le rigoureux hiver de 1709
achevait de dsesprer la nation, en proie dj  la famine.
L'Angleterre profita de ce moment pour se rendre aux voeux de ses
colonies et tenter la conqute du Canada; et pendant que Louis XIV
sollicitait la paix avec de vives instances, elle donnait des ordres
pour s'assurer d'une des dpouilles du grand roi.

Le colonel Vetch parat avoir t le premier auteur de cette nouvelle
entreprise. Quelques annes auparavant (1705), le gouverneur du
Massachusetts, M. Dudley, l'avait envoy avec M. Livingston  Qubec,
pour rgler l'change des prisonniers et pour proposer  M. de Vaudreuil
un trait entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France. Celui-ci
crut que le gouverneur du Massachusetts ne voulait que gagner du temps.
Cependant il lui rpondit en lui transmettant un autre projet de trait
de neutralit et de commerce qui ne fut pas accueilli sans doute, car
ces ouvertures ne furent pas pousses plus loin. Au reste le projet mme
de M. de Vaudreuil ne fut pas got par la cour, qui voulait qu'il ne
donnt lieu  aucun ngoce entre les colons des deux nations, et qu'il
ft gnral  toutes les colonies en Amrique (Documens de Paris).
Peut-tre, si les deux parties avaient eu plus de confiance l'une dans
l'autre, ce projet tout humanitaire aurait-il pu s'excuter, et ds lors
bien des calamits et des malheurs auraient t prvenus. Quoi qu'il en
soit,  la faveur de cette mission diplomatique plusieurs missaires
anglais s'taient glisss dans la colonie, et avaient tudi ses forces
et ses moyens de dfense, ce qui attira des reproches au gouverneur
canadien; Vetch lui-mme sonda le St.-Laurent en remontant jusqu' la
capitale[56], et il proposa ensuite au ministre anglais le vieux projet
de conqurir le Canada par une double attaque par mer et par terre; le
succs ne lui paraissait pas douteux. En effet le pays, qui n'avait reu
aucun secours de France depuis le commencement des hostilits, tait peu
en tat de rsister. Cinq rgimens de ligne auxquels devaient se joindre
douze cents hommes du Massachusetts et du Rhode-Island, devaient oprer
par le fleuve contre Qubec, et deux mille miliciens et autant de
Sauvages contre Montral par le lac Champlain. Le colonel Schuyler
venait aussi de russir  rompre le trait qui existait entre les
Franais et la confdration, et  engager quatre des cinq cantons 
entonner le chant de guerre et  prendre part  la campagne qui
promettait d'tre aussi profitable que glorieuse. Toutes les colonies
anglaises s'y portrent avec enthousiasme; la joie, dit un de leurs
historiens, animait la contenance de tout le monde; il n'y avait
personne qui ne crt que la conqute du Canada ne ft acheve avant
l'automne. On ne comptait pour rien les sacrifices, et c'est  cette
occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York et le Nouveau-Jersey, dont
le trsor tait vide, fabriqurent pour la premire fois du
papier-monnaie.

[Note 56: Smith: _History of New-York_]

L'arme de terre se runit sur les bords du lac Champlain dans le mois
de juillet (1709), sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle se mit
aussitt  construire des forts, des blockhaus, des magasins, et une
grande quantit de bateaux et de canots pour le transport des troupes et
du matriel sur le lac. Jamais le Canada n'avait encore vu de si grands
dploiemens de forces pour sa conqute. En faisant l'numration de
leurs soldats et de leurs vaisseaux, les ennemis se croyaient capables
de s'emparer non seulement de cette province, mais encore de l'Acadie et
de Terreneuve (Hutchinson).

Tandis que les Anglais taient dans la joie et faisaient des rves de
triomphe, les Canadiens inquiets et silencieux se prparaient  faire
tte  l'orage. Le marquis de Vaudreuil donnait des ordres pour armer
Qubec et pour que les troupes et les milices se tinssent prtes 
marcher au premier signal. Il monta lui-mme  Montral dans le mois de
janvier, et envoya faire diverses reconnaissances vers le lac Champlain,
afin d'tre inform des mouvemens de l'ennemi. Une partie de l't se
passa ainsi dans l'attente des Anglais qui ne paraissaient pas.

Cependant lord Sunderland, le secrtaire d'Etat, avait crit  Boston de
se tenir prts, que les troupes de renfort taient sur le point de
s'embarquer pour l'Amrique. L'on s'tait empress de se rendre  ces
ordres, croyant  tout instant de voir arriver la flotte de la
mtropole; mais elle n'arrivait pas. On se perdait en conjectures, le
temps s'coulait nanmoins, bientt des murmures trahirent les craintes
des colons, qui accusrent l'Angleterre; les maladies clatrent dans
l'arme campe sur le lac Champlain. Peu accoutume  la discipline,
elle se lassa bien vite de la contrainte et de la sujtion militaire.
L'assemble de la Nouvelle-York trouvant la saison trop avance pour
entrer en Canada, prsenta une adresse au gouverneur, au commencement de
l'automne, pour rappeler les milices dans leurs foyers. Peu de temps
aprs, l'on apprit la prise du gnral Stanhope avec cinq mille Anglais
 Brihuega, et la dfaite de Stahremberg, le lendemain par le duc de
Vendme  Villa-Viciosa en Portugal. Ces revers inattendus avaient
oblig la cour de Londres d'envoyer les troupes destines contre Qubec
au secours des allis dans la pninsule. Ainsi la victoire de
Villa-Viciosa eut le double avantage de consolider le trne de Philippe
V et de sauver le Canada.

Ce qu'on rapporte de l'empoisonnement de l'arme de Nicholson par les
Iroquois parat dnu de tout fondement. Ni Smith, ni Hutchinson, ni
aucun historien amricain ne parlent de cette circonstance; et deux ans
aprs, les guerriers de ces tribus se joignirent encore aux Anglais. Il
est probable que l'astuce iroquoise a donn naissance  ce rapport dans
un but politique. Ces barbares craignaient et hassaient galement leurs
deux puissans voisins; mais ils taient diviss  leur gard, ou plutt
ils voulaient mnager l'un et l'autre sans laisser percer leurs motifs.
En consquence une partie de la confdration, comme les Onnontagus,
tenait pour les Franais, et l'autre pour leurs ennemis. La mme
tactique fut adopte l'anne suivante. Dans l'hiver les Onnontagus et
les Agniers envoyrent une dputation en Canada. L'on n'tait pas en
tat de repousser avec ddain les excuses de ces belliqueux supplians.
Le gouverneur tout en les menaant de lcher ses allis contre eux,
reut leurs ambassadeurs de manire  les laisser partir satisfaits de
leur accueil. Un change de prisonniers entre le Canada et la
Nouvelle-York fut  peu prs tout le rsultat de ces professions
pacifiques.

Tandis que les cantons voyageaient ainsi d'un camp  l'autre, faisant
des assurances trompeuses aux deux partis, le colonel Nicholson tait
pass en Angleterre pour presser la mtropole de reprendre son projet,
ce que le cabinet de Windsor lui avait promis de faire au printemps.
Mais il fut encore tromp, et pour des causes que l'on ne connat pas;
aucune flotte ne fut envoye par la Grande-Bretagne. Le colonel
Nicholson, qui tait revenu de Londres avec une galiote  bombes et cinq
frgates, dont quatre de 60 canons, portant un rgiment anglais de
marine, ayant vainement attendu jusqu' l'automne les secours de
l'Europe, se dcida, de concert avec les gouvernemens coloniaux, 
entreprendre seul la conqute de l'Acadie[57]. Il fut en consquence
rejoint par 30 vaisseaux ou transports, et quatre ou cinq bataillons de
troupes provinciales formant 3400 hommes sans compter les officiers et
les matelots. Il fit voile le 18 septembre de Boston, et arriva devant
Port-Royal six jours aprs. Les Anglais dbarqurent sans rencontrer
d'opposition.

[Note 57: Quelques auteurs disent qu'il devait faire cette conqute
seul, et qu'ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient envoyes
pour prendre Qubec.]

M. de Subercase n'avait pu trouver, comme on l'a dj dit, d'autre
moyen, pour se maintenir  Port-Royal, que de s'allier avec les
flibustiers, qui loignaient l'ennemi par leurs courses, entretenaient
l'abondance dans la ville et lui fournissaient de quoi faire de riches
prsens aux Indiens. Mais ces corsaires l'abandonnrent au moment o il
avait le plus besoin de leurs secours. Il voyait depuis longtemps
l'orage qui se formait contre lui. Deux fois il avait repouss l'ennemi
avec une poigne de braves; mais depuis cette poque glorieuse pour sa
rputation, un changement inexplicable s'tait opr en lui. On aurait
dit qu'il dsirait maintenant, comme pour se venger de l'oubli dans
lequel on l'avait laiss, la perte de l'Acadie. Il avait reu quelques
recrues de France et des secours de Qubec, peu considrables il est
vrai, mais qui auraient pu lui tre trs utiles; il les renvoya au
moment du plus grand pril, n'ayant pu s'accorder avec leurs officiers,
qui firent de grandes plaintes contre lui. La retraite de ces renforts,
la mauvaise disposition des habitans  son gard, son inaction lors de
l'apparition de l'ennemi, tout cela concidant avec le dpart des
flibustiers, s'est tourn en preuve contre ce gouverneur; et, malgr sa
justification auprs de ses suprieurs, il n'a jamais pu reconqurir la
confiance de ses compatriotes, dont plusieurs n'ont point cess de le
regarder comme un tratre.

Quoiqu'il en soit, il n'avait pas deux cents hommes de garnison, lorsque
le colonel Nicholson arriva devant Port-Royal avec des forces dont
l'immense disproportion tait un hommage clatant rendu  ses talens et
 sa bravoure. Il se laissa bombarder au milieu des murmures et de la
dsertion de ses gens jusqu'au 2 octobre, qu'il capitula. La garnison,
puise de faim, sortit de la ville au nombre de 156 soldats avec les
honneurs de la guerre. Nicholson, voyant dfiler ce petit nombre
d'hommes au visage ple et amaigri, et que la disette lui aurait livrs
 discrtion, regretta de s'tre trop press de signer la capitulation:
ds le lendemain il fut oblig de leur faire distribuer des vivres. Les
soldats et les habitans, au nombre de 481, furent transports  la
Rochelle. M. de Subercase, ne pouvant emporter les mortiers et les
canons rservs par un article du trait, les vendit aux Anglais 7499
livres, pour payer les dettes qu'il avait contractes au nom de son
gouvernement. L'histoire doit dire, en justification de ce gouverneur,
qu'il semble vraiment impossible qu'avec moins de 200 soldats mins par
une longue famine, il pt, mme s'il et gard les secours qu'on lui
avait envoys, lutter heureusement contre une flotte de 36 voiles et 4
mille hommes de dbarquement. Le sort de l'Acadie tait invitable.

Les vainqueurs changrent le nom de Port-Royal en celui d'Annapolis, en
l'honneur de la reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une
demi-lieue d'tendue en tout sens; mais les maisons, trs-loignes les
unes des autres, n'taient que de mauvaises huttes avec des chemines en
terre; l'glise ressemblait plus  une grange qu' un temple[58]. Telle
tait la capitale de l'Acadie, titre qu'Halifax, alors simple pcherie
connue sous le nom de Chibouctou, lui a drob depuis. Il y avait encore
deux tablissemens dans cette province, les Mines et Beaubassin. Il
sortait beaucoup de bl du premier, situ au milieu d'un sol
trs-fertile et dfendu contre la mer par des digues que l'industrie
avait leves  force de travaux.

[Note 58: Etat de l'Acadie en 1710 tel que dcrit par un Franais  un
Jsuite: _The travels of several missionaries of the society of Jesus,
etc._]

L'expdition de l'Acadie cota 23,000  la Nouvelle-Angleterre, que le
parlement imprial lui remboursa. Le colonel Vetch fut nomm gouverneur
du pays et laiss  Port-Royal avec 450 hommes. Cependant il n'tait
question dans le trait que du fort lui-mme et du territoire qui tait
 la porte de son canon; M. Nicholson prtendit qu'il embrassait toute
la province, M. de Subercase, Port-Royal seulement. L'un et l'autre
envoyrent des dputs au marquis de Vaudreuil. Le dput anglais, le
colonel Livingston, se plaignit en outre  ce gouverneur des cruauts
qu'exeraient les allis des Franais, et le menaa, s'ils continuaient
leurs hostilits contre les sujets de l'Angleterre, de faire excuter
les principaux habitans de l'Acadie. Le marquis de Vaudreuil rpondit
qu'il n'tait pas responsable des actes des Indiens; que les Anglais ne
devaient imputer la guerre qu' ceux qui avaient refus la neutralit
entre les deux couronnes[59], et que s'ils mettaient leur menace 
excution, il userait de reprsailles sur les prisonniers qu'il avait en
sa possession. MM. Rouville et Dupuy furent chargs de porter cette
rponse  Boston, avec ordre d'observer le pays, dans le cas o il
serait ncessaire d'y porter la guerre. Il nomma en mme temps le baron
de St.-Castin son lieutenant en Acadie, avec mission d'y maintenir le
reste des habitans dans l'obissance  la France; ce qui indique qu'il
considrait que la capitulation n'embrassait que Port-Royal. Au reste le
trait d'Utrecht devait mettre fin  cette contestation. Il fit dire
l'hiver suivant aux missionnaires de redoubler de zle pour conserver
l'attachement des Sauvages et des Acadiens. La conduite svre et
tyrannique du colonel Vetch, en les irritant, ne faisait que seconder
cette politique. L'infatigable St.-Castin continuait les hostilits de
son fort de Pentagot. Un dtachement de 40 Indiens qu'il avait envoy
en course, tailla en pices un corps d'Anglais beaucoup plus nombreux
que lui, et qui avait t charg de brler dans la campagne les maisons
de ceux qui refusaient de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal.
Cette bande, ayant t rejointe par plusieurs Canadiens et Franais,
alla investir Port-Royal mme, dont la garnison tait trs affaiblie par
les maladies[60]. A cette nouvelle le marquis d'Alognies, commandant des
troupes  Qubec, reut ordre de partir sur le champ avec 12 officiers
et 200 hommes choisis; mais l'arrive de l'amiral Walker et d'une flotte
anglaise dans le fleuve St.-Laurent, fit contremander ce dtachement,
qui aurait probablement remis Port-Royal sous la domination
franaise[61].

[Note 59: D'o l'on doit conclure que c'est la Nouvelle-Angleterre qui a
refus le trait de neutralit et de commerce entre les deux colonies,
propos par M. de Vaudreuil: voir plus haut.]

[Note 60: D'aprs le rapport des dserteurs plus des deux tiers taient
morts ou dserts. Voir la dpche (traduction) intercepte de M.
l'Hermite  M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans l'Appendice du
Journal de l'expdition de l'amiral Walker.]

[Note 61: Ibid.]

La plus grande partie des Acadiens se soumit alors au joug des Anglais,
qui, suivant leur usage, envoyrent des troupes pour incendier les
habitations de ceux qui tenaient encore pour la France. Un de ces
partis, compos d'une soixantaine de soldats, fut encore surpris par les
Sauvages; tout fut tu ou pris, il n'chappa qu'un seul homme. Le
thtre de ce combat se nomme aujourd'hui l'Anse du Sang. Ce succs fit
prendre de nouveau les armes  500 Acadiens, qui, avec tous les Sauvages
qu'ils purent rencontrer, se tinrent prts  reprendre Port-Royal ds
que le gouverneur de Plaisance leur aurait envoy, pour les commander,
M. l'Hermite dans l'habilet et le courage duquel ils avaient la plus
grande confiance. Mais ce gouverneur les ayant fait informer qu'il avait
besoin de tout son monde, et qu'il tait incapable de laisser aller un
seul officier, ils abandonnrent leur entreprise et se dispersrent. La
perte de l'Acadie fut trs sensible  la France, malgr son tat
d'abaissement. M. de Pontchartrain, ministre de la marine, crivit  M.
de Beauharnais, intendant de la Rochelle et de Rochefort: Je vous ai
fait assez connatre combien il est important de reprendre ce poste
(Port-Royal), avant que les ennemis y soient solidement tablis. La
conservation de toute l'Amrique septentrionale et le commerce des
pches le demandent galement: ce sont deux objets qui me touchent
vivement, et je ne puis trop les exciter (le gouverneur gnral et
l'intendant de la N.-France)  les envisager avec les mmes yeux. Le
ministre aurait voulu que M. de Vaudreuil se charget de reprendre
Port-Royal avec les milices canadiennes et le peu de troupes dont il
pouvait disposer; celui-ci de son ct demandait seulement deux
vaisseaux avec ce qu'ils pourraient porter d'hommes et de munitions.
Tout faible qu'tait ce secours, il ne fut pas possible de le lui
envoyer. M. de Vaudreuil cependant, qui sentait toute l'importance de
Port-Royal, allait y dtacher, comme on vient de le dire, le marquis
d'Alognies, lorsque l'arrive de l'amiral Walker dans le fleuve, fit
donner un contre-ordre. En vain M. de Pontchartrain voulut-il former en
France une socit de marchands assez puissante pour remettre l'Acadie
sous la domination du roi, et y former des tablissemens solides,
personne ne gota une entreprise dont les avantages ne paraissaient
certains que pour l'Etat. Alors les habitans de cette province,
abandonns  eux-mmes et sans esprance de secours, n'eurent plus
d'autre alternative que de se soumettre entirement, afin de sauver des
rcoltes qui constituaient toute leur subsistance pour l'anne; mais ces
fidles et malheureux Acadiens, si dignes d'un meilleur sort, firent
dire secrtement  M. de Vaudreuil que le roi n'aurait jamais de sujets
plus dvous qu'eux, paroles qui auraient d soulever la France d'une
extrmit jusqu' l'autre pour la dfense de ce noble esprit de
nationalit qui fait la vritable grandeur des peuples.

Aprs la prise de Port-Royal, le colonel Nicholson tait retourn 
Londres pour la deux ou troisime fois, toujours pour solliciter la
mtropole d'entreprendre la conqute du Canada, qui tait le grand
boulevard des Franais dans l'Amrique continentale. Le colonel Schuyler
y avait t envoy l'anne prcdente, par la Nouvelle-York, dans la
mme vue de reprsenter au gouvernement la ncessit absolue de faire
cette conqute. Cinq chefs iroquois l'accompagnaient. Dans un discours
prononc devant la reine Anne, ils l'assurrent de leur fidlit, et
demandrent son secours pour subjuguer leur ennemi commun, le Franais.
La Grande-Bretagne pensa qu'il ne serait pas prudent de se refuser  une
entreprise demande avec tant d'ardeur et tant de persistance;
prvoyait-elle alors que les Franais, pris  leur tour par eux,
aideraient ces supplians importuns  la chasser plus tard, elle aussi,
du Nouveau-Monde? M. St.-John, depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui
avait plus d'imagination que d'esprit, plus de brillant que de solide,
tait alors ministre. Non seulement il promit des forces suffisantes
pour faire la conqute du Canada, mais il s'intressa  cette entreprise
comme s'il en avait t le premier auteur; il se vantait d'en avoir
form le plan; des prparatifs proportionns  la grandeur du projet
furent ordonns, et le chevalier Hovenden Walker arriva  Boston le 25
juin (1711) avec une flotte portant un bataillon de soldats de marine et
sept rgimens de vtrans tirs de l'arme du duc de Marlborough, sous
les ordres du gnral Hill, frre de madame Masham, qui avait remplac
la duchesse de Marlborough comme favorite de la reine Anne. Lorsque M.
St.-John apprit l'arrive de la flotte  Boston, il crivit avec
triomphe au duc d'Orrery: vous pouvez tre assur que nous sommes
matres  l'heure qu'il est de toute l'Amrique septentrionale. La
nouvelle de cette arrive attendue depuis si long temps et avec tant
d'impatience, se rpandit rapidement dans toutes les colonies anglaises,
o elle fut reue avec des transports d'ivresse; l'assemble de la
Nouvelle-York vota une adresse de remercment  la reine, et envoya une
dputation pour fliciter le colonel Nicholson sur le succs de sa
mission. Elles mirent dans un mois deux armes sur pied, compltement
quipes et approvisionnes[62].

[Note 62: M. de Costa Bella avait, sur l'ordre de la cour, envoy
vainement M. de la Ronde  Boston pour tcher de dissuader les habitans
de fournir de nouveaux secours  la flotte anglaise destine  agir
contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain ft dans une grande
ignorance des sentimens de ces habitans. _Lettre intercepte
(traduction) de M. de Costa Bella  M. de Pontchartrain du_ 23 _juillet_
1711, _laquelle se trouve dans l'Appendice de la dfense de l'amiral
Walker_.

         Forces du Canada  en 1709.


Montral               1200 hommes de 15  20 ans,
Trois-Rivires          400 h.
Qubec                 2200 h.
Troupes                 350 h.
Matelots des navires    200 h.
Sauvages                500 h.
                       ----
     Total             4850.

_Documens de Paris._]

Deux rgimens de troupes provinciales se joignirent aux rguliers du
gnral Hill, ce qui porta son arme  6463 fantassins munis d'un train
considrable d'artillerie et de toutes sortes d'appareils de guerre. La
flotte compose de 88 vaisseaux et transports[63], mit  la voile le 30
juillet. Quelque temps aprs le colonel Nicholson s'avana  Albany avec
quatre mille hommes et environ six cents Iroquois, afin de pntrer en
Canada par le lac Champlain; c'tait le plan d'invasion de 1690. Rendu
sur les bords du lac St.-Sacrement, il s'arrta pour attendre l'arrive
de l'amiral Walker devant Qubec. Ce pays semblait perdu sans ressource.
Aux quinze ou seize mille soldats et matelots qui marchaient contre lui,
il avait  peine cinq mille hommes capables de porter les armes 
opposer; la providence le sauva.

[Note 63: Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l'Appendice du
_Journal of the Canada Expedition_ par l'amiral Walker. Les Annales
amricaines se trompent en disant 68.]

La prise de Port-Royal avait fait une sensation pnible et profonde en
Canada, non pas  cause de la chute de ce poste, qui tait rellement de
peu de chose en lui-mme; mais  cause de la faiblesse ou de l'apathie
que montrait la France, et de la dtermination o les colonies
anglo-amricaines paraissaient tre de faire tous les sacrifices pour
renverser sa puissance dans ce continent. Cependant lorsque les
Canadiens virent, d'un ct, une flotte ennemie entrer dans leur fleuve,
et, de l'autre, une arme s'avancer sur le lac Champlain, ils ne
s'abandonnrent pas  des penses d'abattement; ils songrent qu'ils
avaient eux-mmes envahi plus d'une fois le pays de ceux qui venaient
les attaquer  leur tour, qu'ils les avaient vu fuir devant eux dans la
Nouvelle-York et dans la Nouvelle-Angleterre,  Terreneuve et dans la
baie d'Hudson. Leur ancienne nergie reprit son empire, et  la voix du
gouverneur tout le monde courut aux armes.

D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer aux Iroquois qui menaaient la
partie suprieure du pays, manda les Indiens occidentaux, qui
descendirent au nombre de quatre  cinq cents avec MM. de St.-Pierre et
Tonti et quelques Canadiens. En mme temps voulant toujours les mnager,
il envoyait le baron de Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie
dans les cantons pour y contrecarrer l'effet des intrigues de Schuyler
et les engager  observer la neutralit. Les Iroquois ne purent cacher
que la plus grande partie de la confdration penchait pour les Anglais,
moins gagne encore par les prsens qu'ils en avaient reus, que
persuade que le Canada ne pouvait humainement viter d'tre accabl
sous les efforts de l'ennemi, en voyant les vastes prparatifs qui se
faisaient de toutes parts.

Cependant toute la population jusqu'aux femmes montrait en Canada la
rsolution d'opposer une vive rsistance. L'on apprit de plusieurs
sources  la fois le dpart de la flotte anglaise de Boston. Le marquis
de Vaudreuil donna un grand festin  Montral  environ huit cents
Sauvages allis, qui levrent la hache et entonnrent le chant de guerre
au nom d'Ononthio. Le gouverneur descendit ensuite  Qubec, o il fut
suivi parles Abnaquis qui s'taient tablis  St.-Franois et 
Bcancourt, au commencement de la guerre, afin d'opposer une digue aux
irruptions des Iroquois. Il trouva cette ville en tat de soutenir un
long sige. Il y avait plus de 100 pices de canon en batterie. Les
rives du fleuve au-dessous de Qubec taient si bien gardes, que
l'ennemi n'aurait pu y oprer de dbarquement dans les lieux habits
sans livrer un combat dans une position dsavantageuse. Chacun avait son
poste marqu, o il devait se rendre  l'apparition de la flotte. On
attendait l'ennemi avec anxit, mais avec cette anxit d'hommes qui
ont rsolu de faire leur devoir et qui savent que de leur courage dpend
le salut de leur patrie. Enfin un habitant vint annoncer un soir du mois
de septembre qu'il avait vu 90 ou 96 voiles dans le bas du fleuve.

C'tait l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent. Il s'avanait
moins comme un capitaine qui entreprend une campagne difficile, que
comme un conqurant qui n'a plus qu' aviser au soin de ses glorieux
trophes et des guerriers qui les lui ont fait obtenir. L'attaque de
Qubec n'tait pour rien dans ses proccupations; cette ville, suivant
lui, ne songerait certainement pas  se dfendre, lorsqu'elle le verrait
paratre. Il n'tait occup que des moyens dmettre dans ce climat
rigoureux, sa flotte en hivernage dans le port de la ville conquise.
Aprs avoir roul plusieurs plans dans sa tte soucieuse, il s'arrta 
celui-ci; il ferait dgrer ses vaisseaux et dbarquer tout ce qu'ils
portaient, jusqu' leurs mts; ensuite il les ferait monter  sec sur le
rivage, hors de l'atteinte des glaces,  l'aide de chameaux et autres
puissans appareils; videmment cet expdient paraissait infaillible,
mais il tait prmatur. L'inquitude de l'amiral venait de ce qu'il
croyait que le fleuve se congelait jusqu'au fond. L'on sait que le
St.-Laurent a prs de cent pieds de profondeur dans le port de Qubec;
mais on peut tre physicien mdiocre et excellent homme de mer.

Les lmens vinrent le tirer rudement de ces proccupations oiseuses. Un
gros vent de sud-est s'leva avec une brume paisse qui enveloppa sa
flotte et empcha de rien voir; les pilotes ne purent plus se
reconnatre. Un ancien navigateur canadien, retenu prisonnier  bord du
vaisseau amiral, avertit de ne pas courir trop au nord. On refusa de
l'couter. On tait dans la nuit du 22 aot: le vent augmentait
toujours. Deux heures aprs cet avertissement, l'on se trouva au milieu
d'les et de rescifs dans le danger le plus imminent, et personne ne
s'en doutait. Un officier de l'arme de terre tant par hasard sur le
pont de l'Edgar, aperut tout--coup des brisans sur sa droite, il
courut en informer l'amiral, qui ne voulut pas le croire, pensant que
c'tait l'effet de la peur. Le mme officier redescendit une seconde
fois, et le pria instamment de venir, que l'on voyait des cueils de
tous cts. Sur ces importunits rptes, et entendant plus de bruit
et de mouvement qu' l'ordinaire, dit l'amiral, je passai ma robe de
chambre et mes pantoufles, et je montai sur le pont. En effet, j'y
trouvai tout le monde dans une frayeur et dans une confusion trange.
La direction des vaisseaux fut immdiatement change; mais huit
transports se brisrent sur l'le aux oeufs, l'une des Sept-Iles, et
prs de neuf cents hommes prirent sur les dix-sept cents officiers et
soldats qu'ils portaient. On reconnut ensuite parmi les noys, rejets
sur la plage par les vagues, deux compagnies entires des gardes de la
reine, et plusieurs familles cossaises qui venaient pour s'tablir dans
le pays. L'on trouva aussi parmi d'autres objets, un grand nombre
d'exemplaires imprims d'un manifeste adress aux habitans du Canada, et
que Charlevoix rapporte tout au long. Dans cette pice singulire, le
gnral Hill dclare les Canadiens sujets anglais en vertu de la
dcouverte de l'Amrique septentrionale par Cabot, et que la France n'a
possd le pays qu' titre de fief relevant de l'Angleterre!

Aprs ce dsastre, Walker retourna sur ses pas et alla jeter l'ancre
dans la baie des Espagnols au Cap-Breton. Comme la traverse de Boston
avait t extrmement longue, et qu'il ne restait plus de vivres sur la
flotte que pour dix semaines, il fut dcid  l'unanimit, dans un
conseil de guerre, d'abandonner l'entreprise sur Qubec, et sur
Plaisance qui devait tre attaqu ensuite, et de s'en retourner chacun
dans son pays, savoir, les Amricains  Boston et les Anglais en Europe.
En consquence de cette rsolution, la flotte cingla vers Portsmouth, o
pour comble de malheur le vaisseau amiral, l'Edgar, de 70 canons, sauta
et entrana dans sa destruction quatre cents hommes, outre un grand
nombre de personnes qui taient venues  bord pour visiter leurs amis.
Ces malheurs ne s'arrtrent pas l; le Feversham de 36 carrons et 3
transports qui suivaient la flotte, se perdirent aussi dans les parages
du fleuve ou du golfe St.-Laurent[64].

[Note 64: That the ministry, after my return to Britain, were sensible
how desesperate the navigation was in those seas; and yet that they were
as industrious to conceal it, appears not only by the author of the
_Post-Man_ being found fault with for giving an account thereof in his
paper, but also that the Gazette mentioned nothing of the loss of the
Feversham and three store ships laden with provisions following us to
Quebec; which accident may furnish matter for some not frivolous
speculations. Introduction p. 24. L'amiral Walker de retour de sa
malheureuse expdition, fut mis  la retraite et son nom fut biff de la
liste des officiers gnraux de la marine.]

La nouvelle de la retraite des Anglais ayant t apporte  Qubec par
des pcheurs de Gasp, le gouverneur renvoya M. de Ramsay  Montral
avec six cents hommes; il y monta lui-mme bientt aprs avec un pareil
nombre de soldats, et forma avec le corps de troupes rest sous les
ordres du baron de Longueuil pour garder le haut de la colonie, une
arme de trois mille fusils. Il lui fit prendre position auprs de
Chambly, afin de livrer bataille au colonel Nicholson s'il dbouchait
par le lac Champlain. Mais le commandant amricain ayant appris les
malheurs de la flotte, s'tait ht de dcamper; et ses troupes
dcourages avaient repris, pour la seconde fois depuis deux ans, le
chemin de leurs provinces sans avoir brl une cartouche. Alors les
craintes du Canada passrent dans les colonies anglaises; la frayeur
s'empara aussitt de leurs frontires; Albany fut dans la consternation;
on s'empressa de faire rparer les forts avancs, et une partie de la
milice resta sous les armes. Ainsi elles n'avaient fait tant de dpenses
que pour se voir,  la fin de la guerre, accables de dettes et rduites
 dfendre leurs propres foyers.

Cependant tandis que l'Angleterre dirigeait son pe droit au coeur de
la puissance franaise dans ce continent, sa politique avait arm contre
elle, par le moyen des Iroquois, une nation brave, indomptable et
froce, les Outagamis, vulgairement nomms les Renards; ils habitaient 
l'ouest du lac Michigan. Ils avaient promis de brler le fort du
Dtroit, et de massacrer tous les Franais qui se trouveraient dans ces
contres. Les Kikapous et les Mascontins taient entrs dans le complot.
M. Dubuisson, qui commandait au Dtroit, sut ce complot d'un Outagami
chrtien; il appela sur le champ les Hurons et les Outaouais ses allis
auprs de lui: Nous voici autour de toi, dirent ces braves, tu nous as
retirs du feu des Outagamis il y a douze lunes, nous venons exposer
notre vie pour ton service; nous mourrons avec plaisir pour notre
librateur. La seule grce que nous te demandons, c'est que tu prennes
soin de nos femmes et de nos enfans si nous succombons, et que tu mettes
un peu d'herbe sur nos corps afin qu'ils reposent en paix.

Dubuisson marcha avec les Canadiens et ses allis contre les Outagamis;
il dut les assiger dans leur fort; ils firent une dfense dsespre,
et n'ayant pu obtenir de capitulation, ils s'chapprent pendant une
nuit orageuse; mais on les atteignit  quatre lieues de l, et on en fit
un carnage affreux; tous les prisonniers furent massacrs. La perte
s'leva du ct des vaincus  plus de deux mille personnes, tant hommes
que femmes et enfans. On n'avait pas encore vu une pareille tuerie chez
les Indiens. Ce rsultat ta tout espoir aux Anglais de s'lever au
moins pour le moment dans l'Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il
tait d'une importance vitale de les empcher de prendre pied dans cette
partie du continent; car s'ils devenaient matres de ce point, la
communication entre le Canada et la valle du Mississipi se trouvait
coupe, et ces deux vastes provinces tombaient d'elles-mmes comme les
branches d'un arbre qu'on spare de leur tronc.

Vers la mme poque le gouverneur gnral fit rtablir le fort
Michilimackinac abandonn depuis quelques annes, et ajusta tous les
sujets de mcontentement qui existaient entre les Franais et les
peuples septentrionaux et occidentaux, ou entre ces divers peuples
eux-mmes. Il savait profiter avec une rare intelligence des intrts
des uns et des autres pour paralyser les efforts des colonies anglaises
qui travaillaient  les dtacher de la France; et c'tait plus avec des
raisons qu'il faisait triompher sa politique, qu'avec les forces dont il
pouvait disposer. Une seule imprudence aurait pu soulever la
confdration iroquoise au commencement de la guerre. Par une attitude
digne, il conserva le respect de tous les peuples indignes; par son
calme et sa prudence, il leur dissimula sa faiblesse.

Un instant en 1712, le bruit se rpandit que l'Angleterre armait encore
une flotte pour assiger Qubec; cette nouvelle qui se trouva fausse, ne
servit qu' prouver le dvouement des habitans de cette capitale. Le
commerce, toujours si gnreux et si patriotique, avana cinquante mille
cus au gouverneur pour augmenter les fortifications de la ville.
C'tait une somme trs considrable pour le temps. Mais le sort des
colonies franaises s'tait dcid sur un autre champ de bataille. La
guerre en Europe touchait  sa fin. Ds le commencement de 1711 un agent
secret de Londres avait t envoy  Paris. L'anne suivante une
suspension d'armes qui s'tendait aux colonies fut signe entre la
France et l'Angleterre.

Cette rvolution dans les affaires avait t amene d'abord par la
disgrace de la favorite de la reine Anne, la duchesse de Marlborough qui
entrana les whigs dans sa chute; et ensuite par la mort de l'empereur
Joseph II, qui eut pour successeur celui qui disputait le trne
d'Espagne au duc d'Anjou. Les allis furent peu ports aprs cet
vnement  combattre pour donner une nouvelle couronne  celui qui
tait dj assez puissant avec celle de l'empire.

Malgr la retraite des Anglais, le prince Eugne, qui commandait les
Autrichiens, tait encore suprieur de 20,000 hommes  l'arme
franaise; et les confrences d'Utrecht ne rassuraient point la France
puise et qui avait perdu tout espoir; elle n'osait plus croire au
succs. Louis XIV, courb vers la tombe et voyant prir presque toute sa
famille en peu de temps, fit preuve en cette circonstance d'une grandeur
d'me qui l'lve beaucoup plus dans l'estime des hommes que la fiert
qu'il dploya dans ses jours prospres[65]. Il annona qu'en cas de
nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il
la conduirait  l'ennemi malgr son ge de soixante-et-quatorze ans, et
qu'il prirait  la tte. Cette rsolution n'tait pas une menace vaine:
on a vu ce que peut un peuple qui combat pour son existence, en France
sous Charles VII et en 1793; en Allemagne, en 1813, et plusieurs fois en
Amrique depuis 1775.

[Note 65: Ce fut le sort de Louis XIV, de voir prir en France toute sa
famille par des morts prmatures, sa femme  45 ans, son fils unique 
50; et un an aprs que nous emes perdu son fils, nous vmes son petit
fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphine sa femme, leur fils an
le duc de Bretagne, ports  Saint-Denis au mme tombeau, au mois
d'avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfans, mont depuis sur le
trne, tait dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri,
frre du duc de Bourgogne, les suivit deux ans aprs; et sa fille, dans
le mme tems passa du berceau au cercueil.

Ce temps de dsolation laissa dans les coeurs une impression si
profonde, que, dans la minorit de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes. Louis XIV
dvorait sa douleur en public: il se laissa voir  l'ordinaire; mais en
secret les ressentimens de tant de malheurs le pntraient et lui
donnaient des convulsions. Il prouvait toutes ces pertes domestiques 
la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il ft assur de la paix, et
dans un tems o la misre dsolait le royaume. On ne le vit pas
succomber un moment  ses afflictions.

Voltaire: _Sicle de Louis_ XIV.]

Ce monarque aurait d pour sa gloire mourir avec le sicle dans lequel
il tait n; le suivant devait tre fatal  lui et  tous les siens. En
effet, ds le dbut, cet ge est marqu par le naufrage de la gloire de
ce prince, qui fut longtems le premier de la terre; et la fin est 
jamais mmorable par la chute d'un trne qu'il avait entour d'un
pouvoir absolu, et par la mort violente ou la dispersion de toute sa
famille.

Les revers de la guerre de la succession d'Espagne et le trait
d'Utrecht, ont prcipit la chute de la puissance franaise en Amrique,
quoique cette chute ait t produite par d'autres causes, comme on l'a
dit plus d'une fois ailleurs.

Par le trait fameux auquel nous venons de faire allusion, et qui fut
sign le 11 avril 1713, Louis XIV cda  l'Angleterre la baie d'Hudson,
l'le de Terreneuve et l'Acadie, c'est--dire tous les pays situs sur
le littoral de la mer Atlantique, sur laquelle il ne resta plus  la
France que l'embouchure du St.-Laurent et celle du Mississipi dans la
baie du Mexique; elle se rserva seulement le droit de faire scher le
poisson sur une partie de l'le de Terreneuve. On peut juger, dit
Raynal, combien ces sacrifices marquaient son abaissement, et combien il
en dut coter  sa fiert de cder trois possessions qui formaient avec
le Canada, l'immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle-France.

Les historiens franais nous ont laiss un tableau fidle de cette
poque clbre, et des causes de la grandeur et des revers de Louis XIV.
Pendant prs de quarante ans, il avait domin l'Europe conjure aprs
l'avoir vaincue dans trois guerres longues et sanglantes. Cette priode
avait t illustre par de grands gnies en tous genres, et par les plus
grands capitaines que les modernes eussent encore vus.

L'Europe, dit un historien clbre, s'tait arme contre lui, et il
avait rsist, il avait grandi encore. Alors il se laissa donner le nom
de grand. Le duc de La Feuillade alla plus loin. Il entretint un
luminaire devant sa statue, comme devant un autel. On croit lire
l'histoire des empereurs romains.

La brillante littrature de cette poque n'est autre chose qu'un hymne
 la royaut. La voix qui couvre les autres est celle de Bossuet. C'est
ainsi que Bossuet lui-mme, dans son discours sur _l'Histoire
Universelle_, reprsente les rois d'Egypte lous par le prtre dans les
temples en prsence des dieux. La premire poque du grand rgne, celle
de Descartes, de Port-Royal, de Pascal et de Corneille, n'avait pas
prsent cette unanimit; la littrature y tait anime encore d'une
verve plus rude et plus libre. Au moment o nous sommes parvenus,
Molire vient de mourir en (1673), Racine a donn Phdre (1677), La
Fontaine publie les six derniers livres de ses Fables (1678), madame de
Svign crit ses Lettres, Bossuet mdite la connaissance de Dieu et de
soi-mme, et prpare le discours sur l'Histoire Universelle (1681).
L'abb de Fnlon, jeune encore, simple directeur d'un couvent de
filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le croit son disciple.
Bossuet mne le choeur triomphal du grand sicle, en pleine scurit du
pass et de l'avenir, entre le jansnisme clips et le quitisme
imminent, entre le sombre Pascal et le mystique Fnlon. Cependant le
cartsianisme est pouss  ses consquences les plus formidables;
Mallebranche fait rentrer l'intelligence humaine en Dieu, et
tout--l'heure dans cette Hollande protestante en lutte avec la France
catholique, va s'ouvrir pour l'absorption commun du catholicisme, du
protestantisme, de la libert, de la morale de Dieu et du monde, le
gouffre sans fond de Spinosa. La premire dans le domaine de l'esprit,
la France ouvrit aussi les portes du 18e sicle, comme la premire dans
celui du courage; elle allait couronner ses triomphes en faisant monter
un de ses princes sur le trne d'Espagne. Mais elle n'avait plus pour
diriger ses efforts qu'un vieux roi sur son dclin et une femme qu'il
avait pouse pour dissiper la tristesse d'une vie dont il avait puis
toutes les jouissances. Les hommes illustres qui l'avaient couverte de
tant de gloire, n'existaient plus. Les esprits perspicaces voyaient avec
inquitude le pays entrer dans une nouvelle guerre. Louis XIV, devenu
dvot sur ses vieux jours, vivait retir, ne connaissait plus si bien
les hommes; dans sa solitude les choses ne lui parurent plus sous leur
vritable aspect. Madame de Maintenon n'avait point non plus le gnie
qu'il faut pour manier le sceptre d'un royaume tel que celui de France
dans un temps d'orages. Et elle fit la faute de nommer Chamillard, sa
crature, pour tre premier ministre, homme qui malgr son honntet
tait fort au-dessous de cette vaste tche[66].

[Note 66: Chamillard tait dirig par madame de Maintenon, dit
quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante.]

Ds lors les gnraux furent mal choisis et durent souvent leur
nomination  la faveur; la discipline militaire tomba dans un
relchement funeste, et les oprations des armes furent diriges par le
roi et Chamillard du fond du cabinet de madame de Maintenon. Tout se
ressentit de ce systme malheureux; la France fut ainsi conduite en
quelques annes du comble de la gloire au bord de l'abme.

Le trait d'Utrecht qui blessa si profondment l'amour propre des
Franais, porta le premier coup  leur systme colonial. A la fin du
ministre de Colbert, leurs possessions en Amrique s'tendaient depuis
la baie d'Hudson jusqu'au Mexique, en suivant les valles du St.-Laurent
et du Mississipi, et renfermaient dans leurs limites cinq des plus
grands lacs, ou plutt cinq des plus grandes mers intrieures, et deux
des plus grands fleuves du monde.

Par le trait d'Utrecht ils perdirent de vastes territoires, moins
prcieux encore par leur fertilit que par l'importance de leurs ctes
maritimes. Ils se trouvrent dans le nord du nouveau continent tout 
coup loigns, exclus en quelque sorte de l'Atlantique. Les colonies
amricaines ont contribu beaucoup  briser le rseau immense que la
France avait jet autour d'elles. On assure que leurs coups ne se
dirigeaient pas alors exclusivement contre cette nation, qu'elles
confondaient dj dans le secret de leur pense la mtropole franaise
et la mtropole anglaise, et qu'elles les regardaient l'une et l'autre
comme deux ennemies naturelles et irrconciliables de la cause
amricaine. Si c'tait l l'objet de leur conduite, on doit avouer que
ces colonies montraient  la fois une prvoyance profonde, et une grande
puissance de dissimulation[67]. Trop faibles pour marcher ouvertement et
au grand jour, et pour surmonter de force les entraves qui devaient
ncessairement les arrter,  chaque pas, elles cheminaient vers leur
but par des routes caches; le systme colonial de l'Europe mettait un
obstacle insurmontable  leur indpendance. Les colons anglais, dit
Bancroft, n'taient pas simplement les colons de l'Angleterre, ils
formaient partie d'un immense systme colonial que tous les pays
commerciaux de l'Europe avaient contribu  former, et qui enserrait
dans ses bras puissans toutes les parties du globe. La question de
l'indpendance n'aurait pas t une lutte particulire avec
l'Angleterre, mais une rvolution dans le commerce et dans la politique
du monde, dans les fortunes actuelles et encore plus dans l'avenir des
socits. Il n'y avait pas encore d'union entre les tablissemens qui
hrissaient le bord de l'Atlantique, et une seule nation en Europe
aurait,  cette poque, tolr, mais pas une n'aurait favoris, une
insurrection. L'Espagne, la Belgique espagnole, la Hollande et
l'Autriche taient alors allies  l'Angleterre contre la France, qui,
par la centralisation de sa puissance et par des plans d'agrandissement
territorial habilement conus, excitaient l'inquitude de ces nations,
qui craignaient de la voir parvenir  la monarchie universelle. Lorsque
l'Autriche et la Belgique auraient abandonn leur guerre hrditaire
contre la France, lorsque l'Espagne et la Hollande, favorises par la
neutralit arme du Portugal, de la Sude, du Danemark, de la Prusse et
de la Russie, se runiraient  la France pour rprimer l'ambition
commerciale de l'Angleterre, alors, mais pas avant, l'indpendance
amricaine devenait possible.

[Note 67: Ramsay, auteur d'une _Histoire de la rvolution amricaine_,
attribue cet vnement au changement de politique de la Grande-Bretagne,
qui commena  faire peser en 1764, une dure oppression sur ses
colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la rvolution a t excite
par la France; d'autres que les colons, une fois dlivrs du dangereux
voisinage de cette nation, ne songrent plus qu' obtenir leur
indpendance; mais, suivant lui, l'gosme du coeur humain est suffisant
pour expliquer les motifs de la conduite des colons et de la mtropole,
sans recourir  ces opinions.]

Ces raisons expliqueraient, suivant le mme auteur, les motifs de
l'ardeur que les colonies anglaises mettaient dans les guerres contre la
France; elles voulaient rompre le systme qui enchanaient les colons au
joug de l'Europe; et l'Europe, trompe par de faux calculs, aveugle par
des jalousies et des rivalits funestes, travaillait elle-mme 
l'accomplissement de leur projet. Tels sont les profonds calculs que
l'on prte aux pres de l'indpendance amricaine. Probablement que l'on
a exagr la clairvoyance des vieilles colonies. Nous ne pensons pas,
nous, qu'elles eussent dj  cette poque pressenti si clairement leur
avenir. Une espce d'heureux instinct, comme une inspiration du gnie,
clairait leur politique,  laquelle d'ailleurs la libert tait un sr
flambeau, et les conduisait comme par une pente naturelle l o elles
devaient aboutir. Mais l'on doit tre trs sobre dans les jugemens que
l'on porte sur les motifs de conduite des peuples  leur berceau. Rien
n'est plus commun, dit Michaud dans son bel ouvrage de l'Histoire des
Croisades, que d'attribuer  des sicles reculs les combinaisons d'une
profonde politique. Si l'on en croyait certains crivains, c'est 
l'enfance des socits qu'appartiendrait l'exprience[68]. Les colonies
anglaises taient dans cette voie o la providence met les peuples
auxquels elle prpare une grande destine. Le trait d'Utrecht, en
satisfaisant une partie de leurs dsirs, augmentait leurs esprances
futures. Aussi jetrent-elles un cri de triomphe lorsqu'elles virent
tomber les trois plus anciennes branches de l'arbre colonial franais.
Cet arbre resta comme un tronc mutil par la foudre; mais on verra que
ce tronc vigoureux, enfoui dans les neiges du Canada, tait encore
capable de lutter contre de rudes temptes et d'obtenir de belles
victoires.

[Note 68: Il rappelle  ce sujet l'opinion de Montesquieu: Transporter
dans les sicles reculs toutes les ides du sicle o l'on vit, c'est
des sources de l'erreur celle qui est la plus fconde. A ces gens qui
veulent rendre modernes tous les sicles anciens, je dirai ce que les
prtres d'Egypte dirent  Solon: _O Athniens! vous n'tes que des
enfans_.]




                            CHAPITRE III.

                     COLONISATION DU CAP-BRETON.

                              1713-1744.


Motifs qui engagent le gouvernement  tablir le
Cap-Breton.--Description de cette le  laquelle on donne le nom
d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des
Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire
l'entrept gnral de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de
Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de
peupler l'le.--La principale industrie des habitans est la
pche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa
Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraits par leurs gouverneurs et
travaills par les intrigues des Franais, menacent d'migrer 
l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie  Paris en
1719, pour tablir l'le St.-Jean voisine du Cap-Breton; le roi concde
en outre  cette compagnie les les Miscou et de la Magdeleine.
L'entreprise choue par les divisions des associs.


Le trait d'Utrecht arracha des mains dbiles et mourantes de Louis XIV
les portes du Canada, l'Acadie et l'le de Terreneuve. De ce trait trop
fameux date le dclin de la monarchie franaise, qui marcha ds lors
prcipitamment vers l'abme de 1792. La nation humilie parut cependant
vouloir faire un dernier effort, pour reprendre en Amrique la position
avantageuse qu'elle venait de perdre, et elle projeta un systme
colonial plus vaste encore que celui qui existait avant la guerre, et
dont l'heureuse terminaison de la dcouverte du Mississipi, favorisa
l'excution. En cela le peuple franais montrait qu'il n'avait rien
perdu lui-mme de son esprit d'entreprise ni de son nergie; mais le
gouvernement n'avait plus la force ni les moyens de le protger
suffisamment dans une pareille oeuvre. D'ailleurs les circonstances
taient telles qu'il fallait tout sacrifier  l'existence du
gouvernement et de la dynastie. Louis XIV n'avait-il pas, par le trait
d'Utrecht, achet le trne d'Espagne pour sa famille au prix de
plusieurs de ses colonies, c'est--dire, en violant l'intgrit du
royaume?

La perte des deux provinces du golfe St.-Laurent, laissait le Canada
expos du ct de l'Ocan aux attaques de la puissance qui le touchait
dj du ct de la terre; de sorte qu'en cas d'hostilits celle-ci
pouvait empcher tout secours extrieur d'y parvenir, et le sparer
ainsi de sa mtropole. Il tait donc essentiel tant sous le point de vue
dfensif, que pour conserver nos pcheries et avoir un lieu de relche
dans ces parages orageux, de changer une situation si compromettante
pour la domination franaise dans cette partie du monde. Il nous restait
encore dans ces lieux, entre autres les, celle du Cap-Breton, situe
entre l'Acadie et Terreneuve les deux provinces cdes. Cette le qu'on
avait mprise jusqu'alors, et que l'on tait bien aise aujourd'hui de
trouver, quoiqu'elle ft trs expose, pouvait devenir comme une double
pine dans le flanc des nouvelles acquisitions anglaises qu'elle
sparait en deux. On planta le drapeau franais sur ses rives dsertes,
on commena  y difier des fortifications considrables et qui
annonaient la volont de protger efficacement l'entre de la valle du
St.-Laurent. Ces travaux et l'importance que le Cap-Breton prit tout 
coup en France, attirrent l'attention de sa rivale. L'Angleterre qui
avait cru, en s'emparant de l'Acadie et de toute l'le de Terreneuve,
porter un coup mortel  la Nouvelle-France, vit avec surprise envelopper
entirement ses colonies, et s'lever depuis les ctes du Cap-Breton
jusqu'aux sables de Biloxi, une ceinture de forts dont les canons
menaaient tous les points de leurs vastes frontires. Cette attitude
inattendue lui inspira un tonnement ml de crainte. Matresse des deux
plus grands fleuves de l'Amrique septentrionale, fleuves qui lui
assuraient la plus grande partie de la traite avec les Sauvages, rgnant
sur deux valles fertiles de mille  douze cents lieues de
dveloppement, dans lesquelles l'on trouve les productions de tous les
climats, la France pouvait acqurir en peu d'annes assez de force pour
y tre inexpugnable. La jalousie de la Grande-Bretagne et la politique
prvoyante de ses colonies, qui, dans leur anticipation d'indpendance
future, ne dsiraient que de voir s'affaiblir le lien d'intrt commun
qui unissait les mtropoles ensemble lorsqu'il s'agissait de tenir les
colons dans la sujtion, se promirent bien chacune avec ses motifs 
elle propres, de runir,  la premire rupture, leurs efforts contre le
nouveau poste franais du Cap-Breton. Ce poste s'tait ainsi suscit,
par le fait de sa cration, ds en naissant, un ennemi redoutable. La
cour de Versailles avait prvu cette hostilit, et ses plans pour y
faire face taient excellens; mais la langueur dans laquelle le monarque
du Parc aux Cerfs laissait tomber sa puissance au milieu des dbauches,
ne permit point de les mettre compltement  excution: la dcrpitude
fut la cause des dsastres dont cette le devint le thtre avant de
passer aux mains de l'tranger.

Le Cap-Breton, situ au midi de l'le de Terreneuve, dont il est spar
par une des bouches du golfe St.-Laurent de 15  16 lieues de large, a,
au sud, le dtroit de Canseau d'une lieue de traverse  la pninsule
acadienne; et  l'ouest l'le St.-Jean (ou du Prince-Edouard). Sa
longueur n'est pas tout  fait de 50 lieues. Sa figure  peu prs
triangulaire est fort irrgulire cependant, et le pays est tellement
entrecoup de lacs et de rivires que les deux parties principales ne
tiennent ensemble que par un isthme d'environ 800 verges, qui spare le
port de Toulouse o est situ St.-Pierre, de plusieurs lacs assez
considrables dont le plus grand s'appelle Le Bras d'Or. Ces lacs se
dchargent au nord-est dans la mer.

Le climat y ressemble  celui de Qubec, except que le froid y est
moins vif  cause du voisinage de l'Ocan. Quoique les brumes et les
brouillards y soient frquens, l'air n'y est pas malsain. Elle tait
couverte de chnes, de pins, d'rables, de planes, de cdres, de
trembles, &c., tous bois propres  la construction. Son sol est
susceptible de toutes les productions du bas St.-Laurent, et les
montagnes y ayant leur pente au sud, peuvent tre cultives jusqu' leur
sommet. La chasse et la pche y taient trs abondantes. Elle renferme
des mines de charbon de terre et de pltre, dont une partie amoncele
par bancs au-dessus du sol, tait en consquence plus facile  exploiter
que celle qu'il faut aller chercher, comme aujourd'hui, dans les
entrailles de la terre.

Il y a un grand nombre d'excellens ports, tous situs du ct de la
pleine mer. Les plus beaux sont celui de Ste.-Anne, celui de Louisbourg
qui a prs de quatre lieues de tour, et dans lequel on entre par un
passage de moins de quatre cents verges form par deux petites les, et
indiqu  la navigation par le cap Lorembec, dont on aperoit la cime 
douze lieues de distance; celui de Miray situ au nord de de l'le
Scatari et que les gros vaisseaux peuvent remonter six lieues; et enfin
celui des Espagnols, aujourd'hui Sidney, qui a une entre d'environ
mille pas de largeur, et qui allant toujours eu s'largissant se
partage, au bout d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur
assez profonds pour faire de trs bons havres.

L'le du Cap-Breton n'avait t frquente jusque dans les dernires
annes, l't, que par quelques pcheurs qui y faisaient scher leur
poisson, et, l'hiver, que par des habitans de l'Acadie qui y passaient
pour faire la traite des pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 elle
attira l'attention de M. Raudot, intendant de la Nouvelle-France, qui
envoya conjointement avec son fils, au ministre un mmoire relatif 
son tablissement. Ce mmoire fort circonstanci nous donne une opinion
trs favorable des connaissances de cet administrateur; et il est
fcheux que la direction du commerce canadien n'ait pas toujours t
dans des mains aussi exprimentes. Mais il est vrai aurait-il t
possible  un seul homme de neutraliser, pour le Canada, les effets de
la politique europenne de la France; c'est--dire, d'empcher que
celle-ci en voulant maintenir sa supriorit sur terre, ne la perdt sur
mer, ce qui entranait la ruine de ses colonies.

L'intendant avait imagin un nouveau plan pour le commerce de l'Amrique
du Nord, dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand rle en
devenant l'entrept gnral de cette partie du monde. L'ide en tait
neuve et ingnieuse; mais elle tait mise au jour dans le moment le
moins favorable pour tre bien accueillie. Nanmoins elle ne fut pas
entirement perdue comme on le verra plus tard.

Aprs s'tre tendu sur les motifs qu'on avait eus d'tablir le Canada
et sur le commerce des pelleteries, le seul dont on se ft srieusement
occup jusqu'alors, et auquel on avait tout sacrifi, ces deux
administrateurs disaient que le temps tait arriv de donner une
nouvelle base au ngoce de la Nouvelle-France; que la traite des
fourrures devenait de jour en jour moins profitable et cesserait tt ou
tard, que d'ailleurs elle rpandait des habitudes vicieuses et
vagabondes parmi la population, qui ngligeait la culture des terres
pour un gain trompeur. Ils faisaient ensuite une comparaison  ce sujet
entre la conduite des Amricains et la ntre. Ceux-l, rptaient-ils,
sans s'amuser  voyager si loin de chez eux comme nous, cultivent leurs
terres, tablissent des manufactures, des verreries, ouvrent de mines,
construisent des navires et n'ont jamais regard les pelleteries que
comme un accessoire. Nous devons les imiter et nous livrer  un commerce
plus avantageux et plus durable. Comme eux encourageons l'exportation
des viandes sales, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des
huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, &c. A mesure
que le chiffre des exportations s'lvera, celui des importations suivra
une marche ascendante proportionnelle; tout le monde sera occup, les
denres et les marchandises seront abondantes, et par consquent 
meilleur march; cette activit attirera l'migration, augmentera les
dfrichemens, dveloppera la pche et la navigation, et rpandra enfin
une vie nouvelle dans tous les tablissemens de cette contre
aujourd'hui si languissante. Ils dmontraient par un raisonnement
parfaitement conforme aux meilleurs principes de l'conomie politique
moderne, les avantages qui rsulteraient de cet tat de choses pour la
France elle-mme; car qu'on ne dise pas, ajoutaient-ils, que si le
Cap-Breton tire du Canada une partie de ses denres que la France peut
lui fournir, c'est autant de dfalqu du commerce du royaume; celui-l
achtera d'autant plus de marchandises franaises qu'il vendra de
produits, et plus les manufactures de France emploieront de bras, plus
sa population augmentera et plus elle consommera de productions
agricoles. Ils terminaient ce long document par insister avec force sur
la ncessit de coloniser le Cap-Breton, de faire un dpt gnral dans
cette le qui se trouvait entre la mre-patrie et l'Acadie, Terreneuve
et le Canada, et au centre des pcheries. Cette le pourrait fournir de
son cru,  la premire, des morues, des huiles, du charbon de terre, du
pltre, des bois de construction, etc.; aux autres, des marchandises
entreposes venant de France, qu'elle changerait contre les denres de
ces diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils encore, ce n'est
pas seulement en augmentant la consommation des marchandises en Canada
que l'tablissement projet serait utile au royaume, on pourrait aussi
faire passer des vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des
taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont trs peuples et qui en
achteraient beaucoup, quand mme ce ngoce ne serait pas permis. En un
mot M. Raudot voulait faire du Cap-Breton dans les limites des
possessions franaises, ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui pour
le monde, le centre du commerce. Si nous tablissions maintenant un
chemin de fer entre Halifax et l'extrmit suprieure du Canada, le
projet de M. Raudot avec la variante cependant d'Halifax au lieu de
Louisbourg, serait bien prs de sa ralisation puisque la diffrence
entre les deux entreprises ne tiendrait qu' celle des circonstances
diverses du transport entre ces deux poques. En 1706 l'entrept avait
besoin de voies liquides pour recevoir et expdier dans toutes les
directions les productions et les marchandises. Aujourd'hui un entrept
peut tre plac aussi bien au centre d'un continent qu'au sein d'une
mer, parce que l'on peut sur terre faire rayonner des chemins de fer
tout aussi bien que des vaisseaux sur l'Atlantique, et que la vapeur
franchit les espaces mme avec plus de rapidit sur le premier que sur
le dernier lment. Ce projet, M. Raudot voulait en confier l'excution,
non  une compagnie toujours goste et sacrifiant sans cesse l'avenir
au prsent, mais au gouvernement qu'il priait de s'en charger, entrant
dans les dtails les plus minutieux pour lui en dmontrer les facilits;
mais la guerre que la France soutenait alors contre l'Europe entire et
qui occupait toute l'nergie et toutes les forces du royaume, absorbant
une partie de sa jeunesse et le trop-plein de la population, ne lui
laissait ni le temps ni les moyens de penser  une pareille entreprise.
Aprs la guerre cependant, les choses ayant subi des altrations
profondes, la ralisation de ce projet devint non seulement utile, mais
d'une absolue ncessit.

L'on commena par changer le nom du Cap-Breton pour lui donner celui
d'Ile-Royale, qu'il n'a conserv que durant le temps qu'il est rest
entre les mains des Franais. L'on choisit ensuite pour quartier gnral
le Havre  l'Anglais dont le nom fut aussi remplac par celui de
Louisbourg. Ce port situ au milieu d'un terrain strile, ne pouvait
tre fortifi qu' grands frais, parce qu'il fallait tirer les matriaux
de fort loin. Bien des gens auraient prfr le port Ste.-Anne qui est
plus spacieux, trs facile  rendre presqu'imprenable, et entour d'un
pays abondant en marbre et en bois de commerce. M. de Costa Bella, qui
venait de perdre son gouvernement de Plaisance cd aux Anglais, fut
charg de commencer la nouvelle colonie et de jeter les fondemens de
Louisbourg.

La France comptait moins sur l'migration sortie de son sein pour
peupler l'le et la ville qu'elle voulait fonder, que sur ses anciens
sujets de l'Acadie et de Terreneuve. Elle crut que leur antipathie pour
leurs nouveaux matres les engagerait  venir s'y tablir; elle les y
invita mme ainsi que les Abnaquis, comme s'il et t raisonnable
d'esprer que des colons feraient plus de sacrifices pour augmenter la
puissance de leur ancienne mre-patrie que cette mre-patrie elle-mme.
Les gouverneurs anglais, aveugls par leurs prjugs religieux et
nationaux, avaient d'abord mcontent, par de mauvais traitemens, les
Acadiens, qui, dans leur dsespoir, menacrent d'migrer. Mais lorsque
ces gouverneurs virent la France former un nouvel tablissement  ct
d'eux, ils se htrent de changer de conduite et de rassurer les colons
qui allaient les abandonner. C'est ainsi que la Grande-Bretagne se
conduisit envers les habitans du Canada en 1774. Voyant ses anciennes
colonies prendre les armes contre elle, elle s'empressa de leur assurer
l'usage de leur langue et de leurs institutions nationales, pour les
empcher de joindre les rebelles et les engager  dfendre sa cause.
Plus tard cependant, lorsqu'elle crut n'avoir plus besoin d'eux, elle
les sacrifia; et en cela elle ne fit que rpter ce qu'elle avait dj
fait  l'gard des malheureux Acadiens. Telle est la justice de la
politique entre les mains de laquelle les colons, plus que tous autres,
ne sont que des jouets, une marchandise.

Les Acadiens rassurs, comme on l'a dit, par les paroles des gouverneurs
anglais, ne purent se rsoudre  abandonner leurs terres sur lesquelles
ils jouissaient d'une douce aisance, et se transmettaient depuis
longtemps de pre en fils les moeurs pures et patriarcales de leurs
anctres. Il ne s'en trouva qu'un petit nombre qui voult migrer, les
uns parce qu'ils ne pouvaient s'habituer au nouveau joug, les autres
parce qu'ils avaient peu de chose  perdre en s'en allant; ils vinrent
de Terreneuve et de l'Acadie s'tablir  Louisbourg et en d'autres
endroits de l'le, o ils formrent de petits villages sans ordre et
disperss sur le rivage, chacun choisissant le terrain qui lui convenait
pour la culture ou la pche.

La ville de Louisbourg btie en bois sur une langue de terre qui
s'avance dans la mer, atteignit une demi-lieue de longueur dans sa plus
grande prosprit. Les rares maisons de pierre qu'on y voyait
appartenaient au gouvernement. On y construisit des cales, c'est--dire
des jetes, qui s'tendant au loin dans le port, servaient pour charger
et dcharger les navires. Comme le principal objet du gouvernement en
prenant possession de l'Ile-Royale, tait de s'y rendre inexpugnable, il
commena  fortifier Louisbourg en 1720; il y dpensa des sommes normes
et qui dpassrent trente millions. Il pensa que ce n'tait pas trop
pour protger les pcheries, pour assurer la communication de la France
avec le Canada, pour ouvrir en temps de guerre un asile aux vaisseaux
venant des Indes occidentales.

La principale industrie des habitans consistait dans la pche. La traite
des fourrures qui s'y faisait avec quelques Sauvages Micmacs tait de
peu de chose. Cependant le grand nombre d'ouvriers employs d'abord par
le gouvernement, pour excuter ses vastes travaux, et ensuite l'activit
de la pche portrent graduellement la population de cette colonie 
4000 mes. Cette population tait employe sur la fin au commerce de la
morue sche. Les habitans les moins aiss, suivant Raynal, y employaient
deux cents chaloupes et les plus riches cinquante golettes de trente 
cinquante tonneaux. Les chaloupes ne quittaient jamais les ctes de plus
de quatre ou cinq lieues; les golettes allaient jusque sur le grand
banc de Terreneuve et dans l'automne portaient elles-mmes leurs
prcieuses cargaisons en France ou dans les les de l'archipel du
Mexique. Dans le fait l'Ile-Royale n'tait qu'une grande pcherie; et sa
population, compose en hiver des pcheurs fixes, faisait plus que
doubler en t par l'arrive de ceux de l'Europe, qui s'parpillaient
sur les grves pour faire scher leur poisson. Elle recevait sa
subsistance de la France ou des Antilles. Elle tirait de la premire des
vivres, des boissons, des vtemens et jusqu' ses meubles; elle faisait
ses retours en envoyant de la morue dans une partie des vaisseaux qui
lui apportaient ces marchandises, le reste allant faire la pche pour se
former une cargaison. Elle expdiait pour les Iles vingt ou vingt-cinq
btimens de 70  140 tonneaux chargs de morue, de madriers, de
planches, de merrain, de charbon de terre, de saumon, de maquereau sal,
et enfin d'huile de poisson; elle en rapportait du sucre, du caf, des
rums et des sirops. Elle parvint  crer chez elle un petit commerce
d'change, d'importation et d'exportation. Ne pouvant consommer ce
qu'elle recevait de France et des Iles, elle en cdait une partie au
Canada et une autre plus considrable  la Nouvelle-Angleterre, qui
venait les chercher dans ses navires et apportait en paiement des
fruits, des lgumes, des bois, des briques, des bestiaux, et par
contrebande, des farines et mme de la morue.

Malgr cette apparente prosprit, la plus grande partie des habitans
languissait dans la misre. La pche comme les manufactures pour un
riche qu'elle fait, retient des milliers d'hommes dans l'indigence.
L'exprience nous a dmontr depuis longtemps que les industries qui
emploient un grand nombre de bras, ont toutes le mme inconvnient, la
pauvret excessive des artisans qu'elles occupent. Outre cette cause 
laquelle on doit attribuer une partie de la misre des colons de
l'Ile-Royale, les circonstances dans lesquelles ils taient venus s'y
tablir taient de nature  augmenter encore le mal; fuyant le joug
tranger en Acadie et  Terreneuve, ils avaient tout sacrifi pour venir
vivre et mourir sous le drapeau de la France, qui ne faisait pas tout ce
qu'elle aurait d faire pour protger une population qui lui montrait
tant de dvouement. Ils arrivrent dnus de tout dans l'le. Dans
l'impuissance, dit l'historien que nous avons cit plus haut, de se
pourvoir d'ustensiles et des premiers moyens de pches, ils les avaient
emprunts  un intrt excessif. Ceux mme qui n'avaient pas eu besoin
d'abord de ces avances, ne tardrent pas  subir la dure loi des
emprunts. La chert du sel et des vivres, les pches malheureuses les y
rduisirent peu  peu. Des secours qu'il fallait payer vingt 
vingt-cinq pour cent par anne, les ruinrent sans ressource.

Telle est  chaque instant la position relative de l'indigent qui
sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les accorde qu' des
conditions si dures, qu'elles deviennent en peu de temps fatales 
l'emprunteur et au crancier;  l'emprunteur,  qui l'emploi du secours
ne peut autant rendre qu'il lui a cot; au crancier, qui finit par
n'tre plus pay d'un dbiteur que son usure ne tarde pas  rendre
insolvable. Il est difficile de trouver un remde  cet inconvnient,
car enfin il faut que le prteur ait ses srets, et que l'intrt de la
somme prte soit d'autant plus grand que les srets sont moindres.

Le fondateur du Cap-Breton fut remplac par M. de St.-Ovide. En 1720,
l'Angleterre nomma pour gouverneur de l'Acadie et de Terreneuve, M.
Philippe Richard, qui fut bien tonn en arrivant dans son gouvernement
de trouver les anciens habitans franais en possession de leur langue,
de leur religion et de leurs lois, et en communication journalire avec
l'Ile-Royale comme s'ils eussent encore t soumis  la couronne de
France; il voulut prendre sur le champ des mesures pour leur
anglification en masse, croyant que les choses avaient assez chang pour
lui permettre d'excuter ce projet sans danger. Il commena d'abord par
leur interdire tout commerce avec l'Ile-Royale; il leur fit ensuite
signifier qu'il leur donnait quatre mois pour prter le serment
d'allgeance. M. de St.-Ovide tait inform de tout ce qui se passait;
il se hta de faire avertir les habitans que s'ils consentaient  ce
qu'on exigeait d'eux, qu'on les priverait bientt de la libert de
professer leur religion, et que leurs enfans abandonneraient celle de
leurs pres; que les Anglais les traiteraient comme des esclaves; que
leur esprit d'exclusion et leur antipathie naturelle contre les
Franais, les tiendraient toujours spars d'eux, que les Huguenots,
quoique unis  ce peuple par les liens de la religion, en taient la
preuve.

Les Acadiens n'avaient pas attendu cependant ces suggestions de leurs
anciens compatriotes, pour rpondre  M. Richard; ils lui reprsentrent
qu'ils taient rests dans le pays  la condition qu'ils y jouiraient de
leurs usages et de leurs institutions tel qu'ils l'entendraient; que
sans cela ils se seraient retirs soit en Canada soit  l'Ile-Royale
comme le leur permettait le trait d'Utrecht, aprs avoir vendu leurs
terres; que la crainte de perdre une population si industrieuse et de
dpeupler le pays, avait engag le gouvernement britannique  acquiescer
 leur demande; que leur demeure dans le pays avait t d'un grand
avantage pour les Anglais eux-mmes en ce que c'tait  leur
considration que les Sauvages, leurs fidles allis, les laissaient,
eux les Anglais en repos, ce qui tait vrai. Ils laissrent entrevoir
aussi  l'imprudent gouverneur que s'il persistait  mettre son projet 
excution de les forcer de prter le serment de fidlit, ou de leur
ter leurs pasteurs, il pourrait bien exciter une insurrection qui
deviendrait formidable par l'union aux insurgs de tous les Indignes
jusqu' la rivire Knbec. Au reste M. de St.-Ovide avait dj pris des
mesures pour faire passer les Acadiens dans l'le St.-Jean, que l'on se
proposait alors d'tablir. Force fut donc  M. Richard d'abandonner ses
projets d'anglification. Le cabinet de Londres ne fit cependant que les
ajourner, et l'orage ne se dissipa au-dessus de la tte des malheureux
Acadiens que pour clater plus tard avec une fureur redouble et afin de
mieux complter leur naufrage.

Nous avons dit que le gouvernement franais avait form le projet
d'tablir l'le St.-Jean. Cette le en forme d'arc de vingt-deux lieues
de long sur une plus ou moins de largeur, et qui est situe dans le
voisinage du Cap-Breton, dont elle peut tre considre comme une
annexe, lui aurait t en effet d'une grande utilit. Elle possde un
sol fertile, des pturages excellens. Jusqu' la pacification d'Utrecht
elle avait t oublie comme l'Ile-Royale. En 1719 il se forma une
compagnie avec le double projet de la dfricher et d'y tablir de
grandes pcheries. C'tait  l'poque du fameux systme de Law, et il
tait plus facile de trouver des fonds que de leur conserver la valeur
factice que l'engouement des spculateurs y avait momentanment
attache. Le comte de St.-Pierre, premier cuyer de la duchesse
d'Orlans, se mit  la tte de l'entreprise, et le roi lui concda alors
l'le en question avec celle de Miscou, et l'anne suivante les les de
la Magdeleine. Malheureusement l'intrt qui avait runi les associs
les divisa, tous les intresss voulurent avoir part  la rgie, et la
plupart n'avait pas la moindre exprience de ces entreprises; on ne doit
pas en consquence tre surpris si tout choua. L'le retomba dans
l'oubli d'o on l'avait momentanment tir jusque vers 1749, que les
Acadiens, fuyant le joug anglais, commencrent  s'y tablir.




                               LIVRE VII.




                              CHAPITRE I.

              SYSTME DE LAW.--CONSPIRATION DES NATCHS.

                               1712-1731.


La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend
possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac,
gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil suprieur
tabli; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des
relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de
St.-Denis  ce sujet; il choue.--On fait la traite des pelleteries avec
les Indignes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la
Virginie.--Les Natchs conspirent contre les Franais et sont
punis.--Dsenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette
province dcline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi,
qui la concde  la compagnie d'Occident rtablie par Law.--Systme de
ce fameux financier.--M. de l'Espinay succde  M. de la Motte Cadillac,
et M. Hubert  M. Duclos. M. de Bienville remplace bientt aprs M. de
l'Espinay.--La Nouvelle-Orlans est fonde par M. de Bienville
(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour
la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumuls 
Biloxi.--Divers tablissemens des Franais.--Guerre avec
l'Espagne.--Hostilits en Amrique: Pensacola, le
Dauphine.--Paix.--Louis XV rcompense les officiers de la
Louisiane.--Trait avec les Chicachas et les Natchs.--Ouragan du 12
septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du systme de Law.--La
Louisiane passe  la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette
compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de
dtruire les Franais; massacre aux Natchs; le complot n'est excut
que partiellement.--Guerre  mort faite aux Natchs; ils sont anantis,
1731.


Les premiers colons de la Louisiane furent des Canadiens. Ce petit
peuple qui habitait l'extrmit septentrionale du Nouveau-Monde, sans
avoir eu presque le temps de s'asseoir sur la terre qu'il avait
dfriche, courrait dj  l'aventure vers des contres nouvelles; ses
enfans jalonnaient les rives du St.-Laurent et du Mississipi dans un
espace de prs de douze cents lieues! Une partie disputait les bords
glacs de la baie d'Hudson aux traitans anglais, tandis qu'une autre
guerroyait avec les Espagnols presque sous le ciel brlant des
tropiques. La puissance franaise dans l'Amrique continentale semblait
reposer sur eux. Ils se multipliaient pour faire face au nord et sud.
Partout pleins de dvouement et de bonne volont, ils manient aussi bien
l'aviron du traitant-voyageur, que la hache du dfricheur, que le fusil
du soldat. Ce tableau des Canadiens a quelque chose de neuf et de
dramatique; on aime  voir ce mouvement continuel qui les entrane dans
toutes les directions au milieu des forts et des nombreuses tribus
sauvages qui les regardent passer avec tonnement. Ils furent dans le
Nouveau-Monde comme ces tirailleurs qui s'parpillent dans un combat en
avant d'une colonne dont ils annoncent la charge. Cependant ce tableau
si pittoresque, ce systme d'enlever ainsi les Canadiens  des
occupations sdentaires et agricoles pour en faire comme des
prcurseurs, des pionniers de la civilisation, tait-il favorable au
mme degr aux intrts de leur pays,  eux-mmes? C'est l une question
qui dtruit bien vite le prestige qui nous faisait illusion, en nous
amenant  juger les choses  leur juste valeur. Mais notre objet n'est
pas ici d'en poursuivre la solution. Au nom de leur roi, les Canadiens
obissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les consquences, et
l'on peut se demander s'il n'est pas arriv jusqu' ce jour, que ce zle
ait eu des suites funestes pour eux. Quoiqu'il en soit, nous verrons
dans le cours de ce chapitre que c'est aux Canadiens principalement que
la France dut la conservation de la Louisiane, comme c'tait  eux
qu'elle devait celle du Canada depuis un quart de sicle.

En mme temps qu'elle fortifiait le Cap-Breton, elle s'occupait de
l'tablissement de la Louisiane, dont elle rclamait pour territoire du
ct du sud et de l'ouest jusqu' la rivire Del Norte, et de l en
suivant les hauteurs qui sparent cette rivire de la rivire Rouge
jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, au golfe de Californie et  la mer
Pacifique[69]; du ct de l'est toutes les terres dont les eaux tombent
dans le Mississipi.

[Note 69: Carte publie par l'Acadmie franaise.]

La Mobile ne conserva gure plus longtemps que Biloxi le titre de
chef-lieu. Les dsavantages propres  cette localit la firent
abandonner pour l'le Dauphine, ou du Massacre, ainsi nomme  cause des
ossemens humains, restes sans doute d'une nation dtruite, qu'on y
trouva ensevelis sous le sol. Cette le trs basse est couverte d'un
sable blanc cristallin si brlant que rien n'y pousse. L'on se sent
saisi  son aspect d'une profonde tristesse. Ce qui la fit rechercher
d'abord c'est le port qu'elle possdait; mais elle le perdit peu de
temps aprs que l'on s'y fut tabli; un coup de mer en ferma l'entre.

Le gouvernement absorb tout entier par la guerre de la succession
d'Espagne, ne put prendre entre ses mains la colonisation de cette
province. Il se dchargea de cette tche, dont il avait le succs fort 
coeur, sur l'nergie particulire et les efforts des hommes
entreprenans. Il existait alors  Paris un ngociant habile qui avait
acquis une vaste fortune dans le commerce maritime, et qui avait rendu
des services signals au royaume en important une grande quantit de
matires d'or et d'argent dans un temps o l'on en avait trs besoin. Le
roi l'avait nomm conseiller-secrtaire de la maison et couronne de
France au dpartement des finances. Ce marchand tait M. Crozat. Il lui
abandonna en 1712, pour 16 ans, le privilge exclusif du commerce de la
Louisiane, et en pleine proprit l'exploitation des mines de cette
contre; c'tait agir contrairement  l'esprit du mmoire de M. Raudot,
dont nous avons parl dans le dernier chapitre. M. Crozat qui n'avait
attribu qu' un systme vicieux le peu de succs qu'on y avait fait
jusqu'alors, se mit en frais d'utiliser incessamment sa gigantesque
Concession.

Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac gouverneur en remplacement de M.
de Muys, mort en se rendant en Amrique. M. Duclos eut la charge de
commissaire-ordonnateur  la place de M. d'Artaguette rentr en France,
et un conseil suprieur fut tabli pour trois ans, compos de ces deux
fonctionnaires et d'un greffier avec pouvoir de s'adjoindre des membres.
Ce conseil tait un tribunal gnral pour les affaires civiles et
criminelles grandes ou petites. Il devait procder suivant la coutume de
Paris dont les lois furent seules reconnues dans ce pays comme elles
l'taient dj en Canada. Cette organisation purement despotique,
puisque l'administration militaire, civile et judiciaire se trouvait
runie dans les mmes mains, ne fait qu'ajouter un exemple de plus  ce
que nous avons dit, que les colonies franaises furent toutes soumises 
leur naissance  un rgime militaire absolu.

M. de la Motte Cadillac dbarqua  la Louisiane en 1713. Afin de
l'intresser  son commerce, M. Crozat se l'tait associ. La nouvelle
colonie devint plus que jamais une exploitation mercantile. Le
gouverneur dirigea toute son attention vers le commerce. Il trouva en
arrivant que les colons languissaient plutt qu'ils ne vivaient dans un
des plus excellens pays du monde, faute d'avances et faute de dbouchs
pour leurs denres. Aprs avoir jet les yeux autour de lui, il chercha
 ouvrir des relations commerciales avec ses voisins; il s'arrta
d'abord aux Espagnols. Il envoya un navire charg de marchandises 
Vera-Cruz. Le vice-roi du Mexique, fidle aux maximes exclusives de son
temps et de son pays, dfendit le dbarquement de ces marchandises et
ordonna au vaisseau de s'loigner. Malgr le rsultat de cette premire
tentative, M. de Cadillac ne se dcouragea pas, et rsolut d'en faire
une seconde par terre. Il choisit pour cela M. Juchereau de St.-Denis,
un des voyageurs canadiens les plus intrpides, et qui tait  la
Louisiane depuis 14 ans.

Cet employ fit deux voyages dans le Mexique (Le page Dupratz), qui
furent remplis d'incidens et d'aventures galantes et romanesques. Il ne
fut de retour de son second voyage qu'en avril 1719, n'ayant pas eu plus
de succs que dans le premier.

Tandis que le gouverneur cherchait ainsi  s'ouvrir des dbouchs dans
le Mexique, il avait envoy faire la traite chez les Natchs et les
autres nations du Mississipi, o ses agens trouvrent des Anglais de la
Virginie, pour lesquels les Chicachas allaient devenir de nouveaux
Iroquois. La mme lutte sourde qui existait dans le nord allait se
rpter dans le sud, et partager entre les deux peuples rivaux les
Indignes. Bientt en effet, l'on vit d'un ct plusieurs tribus, ayant
 leur tte les Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline et y
commettre des ravages; et, de l'autre, les Natchs tramer la destruction
des Franais, qui ne furent sauvs que par la promptitude et la vigueur
avec lesquelles le gouverneur sut agir. A cette occasion, les barbares
se virent condamns par M. de Bienville, qui commandait l'expdition
contre eux,  lever de leurs propres mains, au milieu de leur principal
village, un fort pour ceux-mmes qu'ils voulaient anantir. C'tait la
premire humiliation que subissait leur grand chef, qui prtendait
descendre du soleil et qui en portait le nom avec orgueil. Ce fort,
aujourd'hui Natchez, situ sur le Mississipi, couronnait un cap de 200
pieds d'lvation; il fut appel Rosalie du nom de madame de
Pontchartrain, dont le mari, ministre d'tat, protgeait la famille des
Lemoine d'o sortait Bienville. C'est l'anne suivante (1715) que M. du
Tisn jeta les fondemens de Natchitoches, ville maintenant florissante.

Cependant les grandes esprances que M. Crozat avait conues
relativement  la Louisiane, s'taient dissipes peu  peu; il y avait 
peine quatre ans qu'il avait cette province entre les mains, et dj le
commerce en tait dtruit. Le monopole de ce grand fermier avait frapp
tout de mort. Avant sa concession il s'y faisait encore quelques
affaires. Les habitans de la Mobile et de l'le Dauphine exportaient des
provisions, des bois, des pelleteries chez les Espagnols de Pensacola,
dans les les de la Martinique et de St.-Domingue et en France, et ils
recevaient en change les denres et les marchandises dont ils avaient
besoin pour leur consommation ou leur trafic avec les Indiens. M. Crozat
n'y eut pas plutt fait reconnatre son privilge que cette industrie
naissante s'teignit. L'arbre ne recevant plus de lumire et de chaleur
que du caprice d'un homme assis dans un comptoir de Paris, se desscha
rapidement et il mourut. Les vaisseaux des Iles ne parurent plus; il fut
dfendu d'aller  Pensacola d'o provenait tout le numraire de la
colonie, et de vendre  d'autres qu'aux agens de M. Crozat, qui
donnrent les prix qu'ils voulurent. Celui des pelleteries fut fix si
bas que cette marchandise fut toute porte, par les chasseurs, en Canada
ou dans les colonies anglaises. Le concessionnaire,  l'aspect de la
dcadence de la colonie, n'en voulut pas voir la cause l o elle tait;
il adressa  diverses reprises de vaines reprsentations au gouvernement
qui ne les couta pas. Enfin puis par les grandes avances qu'il avait
faites pour les nombreux tablissemens forms en diverses parties du
pays, et tromp dans son attente d'ouvrir par terre et par mer des
communications avec le Mexique pour y verser ses marchandises et en
tirer des mtaux, dgot aussi d'un privilge plus onreux que
profitable, il le remit au roi, qui le concda de suite  la compagnie
d'Occident, dont le succs tonna d'abord toutes les nations.

Un aventurier cossais, Jean Law, homme plein d'imagination et d'audace,
cherchant avec avidit l'occasion d'attirer sur lui l'attention de
l'Europe par quelque grand projet, trouva dans la situation financire
de la France, un moyen de parvenir au but qu'il dsirait d'atteindre.
Ayant fait une tude de l'conomie politique dont Turgot et Smith
devaient plus tard faire une science, il se prsenta  Paris comme le
sauveur de la nation et le restaurateur de ses finances dlabres. Quel
remde inattendu a-t-il trouv pour combler l'abme de la dette
nationale, qui devient de jour en jour plus incommensurable malgr tous
les efforts que l'on fait pour le fermer? Le papier monnaie et les mines
imaginaires de la Louisiane. Le pays mme que Crozat vient de rejeter
avec dgot, aprs y avoir perdu des sommes considrables, est la
panace qui doit produire une aussi grande merveille.

Il n'y a que l'tat dplorable de la France qui ait pu entraner le
peuple, le roi et ses ministres dans ces illusions vers lesquelles ils
se portrent avec une ardeur qui se communiqua  d'autres pays.

Ponce de Lon n'eut pas plutt abord  la Floride en 1512, qu'il se
rpandit dans l'ancien et le nouveau-monde que cette rgion tait
remplie de mtaux. Ils ne furent dcouverts ni par Franois de Cordoue,
ni par Velasquez de Ayllon, ni par Philippe de Narvaez, ni par Ferdinand
de Soto, quoique ces hommes entreprenans les eussent cherchs pendant
trente ans avec des fatigues incroyables. L'Espagne avait enfin renonc
 ses esprances; elle n'avait mme laiss aucun monument de ses
entreprises; et cependant il tait rest vaguement dans l'opinion des
peuples que ces contres renfermaient des trsors immenses. Personne ne
dsignait le lieu prcis o ces richesses pouvaient tre; mais cette
ignorance mme servait d'encouragement  l'exagration. Si
l'enthousiasme se refroidissait par intervalle, ce n'tait que pour
occuper plus vivement les esprits quelque temps aprs. Cette disposition
gnrale  une crdulit avide, pouvait devenir un merveilleux
instrument dans des mains habiles.

Law sut mettre ces vagues croyances  profit. Ce financier avait
commenc ses oprations en tablissant avec la permission du rgent en
1716 une banque avec un capital de 1200 actions de mille cus chacune.
La nouvelle institution dans ces sages limites, augmenta le crdit et
fit un grand bien, car elle pouvait faire face  ses obligations
facilement; mais on avait toujours les yeux tourns vers la Louisiane,
et c'est l o l'on devait trouver l'or pour payer les dettes de l'Etat.
En 1717 la compagnie d'Occident fut rtablie par Law; on lui cda
immdiatement la Louisiane et on l'unit  la banque; on donna encore 
cette association la ferme du tabac et le commerce du Sngal. Dans la
supposition du succs, elle devait dgnrer en un affreux monopole.
Mais  cette poque on tait incapable de juger des avantages ou des
dsavantages de ces grandes oprations; et  venir encore jusqu' nos
jours, les opinions des hommes les plus clairs sont opposes et
contradictoires sur la matire.

Quoiqu'il en soit, les actions de la compagnie d'Occident se payaient en
billets d'Etat que l'on prenait au pair quoiqu'ils ne valussent que
cinquante pour cent dans le commerce. Dans un instant le capital de 100
millions fut rempli; chacun s'empressait de porter un papier dcri,
croyant le voir bientt rachet en bel or de la Louisiane. Les
cranciers de l'Etat qui entrevoyaient leur ruine dans l'abaissement
graduel des finances, se prirent  cette spculation, comme  leur seul
moyen de salut. Les riches entrans par le dsir d'augmenter leur
fortune, s'y lancrent avec des rves dont Law avait soin de nourrir la
cupide extravagance. Le Mississipi devint un centre o toutes les
esprances, toutes les combinaisons se runissaient. Bientt des hommes
riches, puissans, et qui pour la plupart passaient pour clairs, ne se
contentrent pas de participer au gain gnral du monopole, ils
voulurent avoir des proprits particulires dans une rgion qui passait
pour le meilleur pays du monde. Pour l'exploitation de ces domaines, il
fallait des bras: la France, la Suisse et l'Allemagne fournirent avec
abondance des cultivateurs, qui, aprs avoir travaill trois ans
gratuitement pour celui qui aurait fait les frais de leur
transportation, devaient devenir citoyens, possder eux-mmes des terres
et les dfricher.

Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur de la Louisiane
avaient t changs. M. de la Motte Cadillac avait eu pour successeur M.
de l'Espinay, et M. Duclos M. Hubert; mais quelque temps aprs, M. de
Bienville fut nomm commandant gnral de toute la Louisiane. Les
Franais occupaient alors Biloxi, l'le Dauphine, la Mobile, Natchez et
Natchitoches sur la Rivire-Rouge. Ils avaient aussi commenc des
tablissemens sur plusieurs autres points du pays. Biloxi tait redevenu
chef-lieu. Le port de l'le Dauphine avait t abandonn pour l'Ile aux
Vaisseaux. L'obstination que l'on mettait  demeurer sur une cte
strile, pour ne pas s'loigner de la mer, dmontre que le but de la
colonisation de cette contre avait t jusque l tout commercial. Enfin
l'on commena  croire que les bords du Mississipi prsentaient de plus
grands avantages pour la situation d'une capitale. On rsolut d'aller
chercher un asile sur la rive gauche de ce fleuve, dans un endroit que
M. de Bienville avait dj remarqu  30 lieues de l'Ocan. Ce
gouverneur avec quelques pauvres charpentiers et faux-sauniers y jeta,
en 1717, les fondemens d'une ville qui est aujourd'hui l'une des plus
populeuses et des plus riches du Nouveau-Monde. Il la nomma
Nouvelle-Orlans en l'honneur du duc d'Orlans, rgent du royaume. La
Louisiane avait eu pour fondateur un Canadien illustre dans nos annales,
la capitale de ce beau pays allait devoir son existence galement  un
de nos compatriotes. M. de Pailloux fut nomm gouverneur de la nouvelle
ville, o arriva l'anne suivante un vaisseau qui avait t agrablement
tromp en trouvant 16 pieds d'eau dans l'endroit le moins profond du
Mississipi. L'on ne croyait pas que ce fleuve fut navigable si haut pour
les gros navires. On transfra seulement en 1722 le gouvernement  la
Nouvelle-Orlans. On ne pouvait se rsoudre dans cette province  perdre
la mer de vue, tandis qu'en Canada l'on cherchait au contraire  s'en
loigner en s'levant toujours sur le St.-Laurent pour suivre la traite
des pelleteries dans les forts.

La compagnie d'Occident n'avait pas t plus tt en possession de la
Louisiane qu'elle avait travaill  organiser un nouveau gouvernement,
et  former un systme d'migration propre  assurer le rapide
tablissement de cette province, et surtout l'exploitation des mines
abondantes dont le mtal prcieux devait payer la dette nationale, ce
chancre qui dvorait la France et minait dj le trne si fier de sa
royale et antique dynastie.

Dans la nouvelle organisation M. de Bienville fut nomm gouverneur
gnral et directeur de la compagnie en Amrique; M. de Pailloux,
major-gnral; M. Dugu de Boisbriand, autre Canadien, commandant aux
Illinois, et M. Diron, frre de l'ancien commissaire-ordonnateur,
inspecteur-gnral des troupes.

La Louisiane avait t cde  la compagnie en 1717; ds le printemps
suivant huit cents colons sur trois vaisseaux quittaient la Rochelle
pour cette contre. Il y avait parmi eux plusieurs gentilshommes et
anciens officiers, au nombre desquels tait M. Lepage Dupratz qui a
laiss d'intressans mmoires sur cette poque pleine d'intrt. Cette
migration se dispersa sur diffrens points. Les gentilshommes taient
partis avec l'espoir d'obtenir de vastes seigneuries en concession, et
d'introduire dans la nouvelle province une hirarchie nobiliaire comme
il en naissait alors une en Canada. Law lui-mme voulut donner
l'exemple. Il obtint une terre de quatre lieues en carr,  Arkansas,
qui fut rige en duch; et il fit ramasser quinze cents hommes, tant
Allemands que Provenaux pour la peupler; il devait encore y envoyer
6000 Allemands du Palatinat; mais c'est dans ce moment mme (1720) que
croula sa puissance phmre avec l'chafaudage de ses projets
gigantesques qui laissrent sur la France les ruines de la fortune
publique et particulire. Le contrecoup de cette grande chute
financire, qui n'avait encore rien eu de pareil chez les modernes,
branla profondment la jeune colonie, et l'exposa aux dsastres les
plus dplorables. Des colons rassembls  grands frais plus de mille
furent perdus avant l'embarquement  Lorient. Les vaisseaux qui
portaient le reste de ces migrans ne firent voile des ports de France
qu'en 1721, un an aprs la disgrace du ministre; et il ne put donner
lui-mme aucune attention  ce dbris de sa fortune. La concession fut
transporte  la compagnie. Cette compagnie ne donna point l'ordre de
cesser d'acheminer les colons vers l'Amrique. Une fois en route ces
malheureux ne pouvaient arrter, et la chute du systme les laissait
sans moyens. On les entassait sans soin et sans choix dans des navires
et on les jetait sur la plage de Biloxi, d'o ils taient transports
dans les diffrens lieux de leur destination. En 1721, les colons furent
plus nombreux que jamais; on les embarquait en France avec une
imprvoyance singulire. L'on n'avait pas  Biloxi assez d'embarcations
pour suffire  les monter sur le Mississipi. Il y eut encombrement de
population, les provisions manqurent et la disette apparut avec toutes
ses horreurs; on n'eut plus pour vivre que les hutres que l'on pchait
sur le bord de la mer. Plus de cinq cents personnes moururent de faim,
dont deux cents de la concession de Law. L'ennui et le chagrin en
conduisirent aussi plusieurs au tombeau. La msintelligence, la
dsunion, suite ordinaire des malheurs publics, se mit dans la colonie;
l'on forma des complots, et l'on vit une compagnie de troupes Suisses
qui avait reu ordre de se rendre  la Nouvelle-Orlans, passer,
officiers en tte,  la Caroline[70].

[Note 70: Charlevoix: Journal historique.]

Ce sont ces dsastres qui engagrent enfin  abandonner Biloxi, cette
rive funeste, et la Nouvelle-Orlans devint dfinitivement la capitale
de la Louisiane.

Il ne faut pas croire nanmoins que tant d'efforts, quoique mal dirigs,
fussent sans fruit. Nombre d'tablissemens furent commencs, russirent
et sont aujourd'hui des places considrables. Sans doute l'on et pu
faire mieux, beaucoup mieux; mais Raynal exagre singulirement le mal.
Une colonisation forte, permanente, puissante, se fait graduellement, se
consolide par ses propres efforts et la jouissance d'une certaine
libert. Ne ft-il mort personne  Biloxi, les migrans eussent-ils tous
t des cultivateurs laborieux, intelligens, persvrans, et l'on sait
que ces qualits manquaient  beaucoup d'entre eux, encore le succs
prodigieux qu'on attendait ne se serait pas ralis: on a vu jusqu'
quel degr on avait lev les esprances de la France. Les mines du
Mississipi devaient payer la dette nationale, et la Louisiane elle-mme
devait relever son commerce et former un empire franais. On fut
cruellement tromp sur tous ces points. Ce dsappointement amer causa
une sensation si profonde, resta tellement empreint dans les esprits,
que longtemps aprs il influenait encore la plume irritable de
l'historien des deux Indes, et que le sage Barb-Marbois ne put au bout
d'un sicle chapper totalement  l'impression qu'il avait laisse dans
sa patrie. Ces esprances qu'on avait formes s'appuyaient sur une base
chimrique, le systme de Law, sur lequel il convient maintenant de
rapporter les jugemens qu'on a prononcs.

Dans leur apprciation, les uns comme M. Barb-Marbois, disent que Law
aprs avoir persuad aux gens crdules que la monnaie de papier peut,
avec avantage tenir lieu des espces mtalliques, tira de ce faux
principe les consquences les plus extravagantes. Elles furent adoptes
par l'ignorance et la cupidit, et peut-tre par Law lui-mme, car il
portait de l'lvation et de la franchise jusque dans ses erreurs.

Les hommes clairs rsistrent cependant, et beaucoup de membres du
parlement de Paris opposaient  ses impostures les leons de
l'exprience. Vaine sagesse! Jean Law parvint  persuader au public que
la valeur de ses actions tait garantie par des richesses inpuisables
que reclaient des mines voisines du Mississipi. Ces chimres appeles
du nom de systme de Law, ne diffraient pas beaucoup de celles qu'on
s'est efforc de nos jours de reproduire sous le nom de Crdit.
Quelques-uns ont prtendu que tant d'oprations injustes, tant de
violations des engagemens les plus solennels, taient le rsultat d'un
dessein profondment mdit, et que le rgent n'y avait consenti que
pour librer l'Etat d'une dette dont le poids tait devenu
insupportable. Nous ne pouvons adopter cette explication. Il est plus
probable qu'aprs tre entr dans une voie pernicieuse, ce prince et son
conseil furent conduits de faute en faute  pallier un mal par un mal
plus grand et  tromper le public en se faisant illusion  eux-mmes. Si
au contraire ils avaient agi par suite d'une mesure prmdite, il y
aurait encore plus de honte dans cet artifice que dans la franche
iniquit du Directoire de France, quand en 1797 il rduisit au tiers la
dette publique.

D'autres ayant Say  leur tte, attribuent le naufrage du systme  une
autre cause. Les gouvernemens qui ont mis en circulation, dit ce grand
conomiste, des papiers-monnaies, les ont toujours prsents comme des
billets de confiance, de purs effets de commerce, qu'ils affectaient de
regarder comme des signes reprsentatifs d'une matire pourvue de valeur
intrinsque. Tels taient les billets de la banque forme, en 1716, par
l'Ecossais Law, sous l'autorit du rgent. Ces billets taient ainsi
conus:

_La banque promet de payer au porteur  vue.... livres, en monnaie de
mme poids et au mme titre que la monnaie de ce jour, valeur reue, 
Paris, etc._

La banque, qui n'tait encore qu'une entreprise particulire, payait
rgulirement ses billets chaque fois qu'ils lui taient prsents. Ils
n'taient point encore un papier-monnaie. Les choses continurent sur ce
pied jusqu'en 1719 et tout alla bien[71]. A cette poque, le roi, ou
plutt le rgent remboursa les actionnaires, prit l'tablissement entre
ses mains, l'appela banque royale, et les billets s'exprimrent ainsi:

_La banque promet de payer au porteur  vue... livres_, EN ESPCES
D'ARGENT, _valeur reue  Paris etc_.

[Note 71: Voyez dans Dutot, volume II, page 200, quels furent les trs
bons effets du systme dans ses commencemens.]

Ce changement, lger en apparence, tait fondamental. Les premiers
billets stipulaient une quantit fixe d'argent, celle qu'on connaissait
au moment de la date sous la dnomination d'une livre. Les seconds ne
stipulant que des _livres_, admettaient toutes les variations qu'il
plairait au pouvoir arbitraire d'introduire dans la forme et la matire
de ce qu'il appellerait toujours du nom de _livres_. On nomma cela
rendre le papier-monnaie _fixe_: c'tait au contraire en faire une
monnaie infiniment plus susceptible de variations, et qui varia bien
dplorablement. Law s'opposa avec force  ce changement: les principes
furent obligs de cder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, lorsqu'on
en sentit les fatales consquences, furent attribues  la fausset des
principes.

Telles sont les opinions d'un homme d'tat et d'un conomiste clbre.
L'un et l'autre, trop exclusifs dans leurs ides, n'ont peut-tre pas
dit toute la vrit. Say, ne faisant aucune attention aux entreprises
trangres  la banque de Law, semble attribuer uniquement sa
catastrophe  l'altration des monnaies. Marbois partant d'un autre
principe, l'impute  la base chimrique donne  cette banque, en la
faisant dpendre du succs des compagnies orientale et occidentale
rtablies ou formes par le financier tranger. Ne pourrions nous pas
dire plutt que le systme de Law tait prmatur pour la France; et
qu'il ne pouvait convenir qu' une nation trs commerante et qui ft
dj familire avec les oprations financires et le jeu du crdit
public. Or l'on sait que les Franais en gnral ne l'taient pas alors.
C'tait l la grande faute du systme qui commena  clairer la France,
dit Voltaire, en la bouleversant. Avant lui, il n'y avait que quelques
ngocians qui eussent des ides nettes de tout ce qui concerne les
espces, leur valeur relle, leur valeur numraire, leur circulation, le
change avec l'tranger, le crdit public; ces objets occuprent la
rgence et le parlement.

Adrien de Noailles duc et pair, et depuis marchal de France, tait
chef du conseil des finances..... Au commencement de ce ministre l'Etat
avait  payer 900 millions d'arrrages; et les revenus du roi ne
produisaient pas 69 millions  30 francs le marc. Le duc de Noailles eut
recours en 1716  l'tablissement d'une chambre de justice contre les
financiers. On rechercha les fortunes de 4410 personnes, et le total de
leurs taxes fut environ de 219 millions 400 mille livres; mais de cette
somme immense, il ne rentra que 70 millions dans les coffres du roi. Il
fallait d'autres ressources.

On s'adressa au commerce. Il tait peu considrable comparativement
parlant; les guerres l'avaient ruin, on voulut le faire grandir
tout--coup en formant un crdit factice, comme si le commerce tait
fond sur le crdit et non le crdit sur le commerce. On oublia qu'il
manquait  la France un capital rel, l'esprit d'entreprise et
d'industrie. Law avait senti le vice de la situation, et c'est pour cela
qu'il faisait de si grands efforts pour augmenter le ngoce du royaume
en activant l'tablissement des possessions d'outre-mer. Mais les
ressources dont il jetait ainsi la semence allaient venir trop tard 
son secours; d'ailleurs dans son ardeur fivreuse, il s'en tait laiss
imposer sur les avantages que prsentait, par exemple, le Nouveau-Monde.
Il crut ou feignit de croire que la Louisiane renfermait des richesses
mtalliques inpuisables et capables de suppler  tous les besoins. Il
se trompa. On a pu voir ce qu'tait cette contre et ce que l'on pouvait
attendre d'elle. Force fut donc  Law, faute d'un Prou, faute de
marchandises, faute d'industrie, faute enfin d'autres valeurs relles,
d'asseoir son papier-monnaie sur le numraire seulement qu'il y avait en
France. Ce papier il fallut l'augmenter, on altra les espces, en leur
donnant aussi  elles une valeur factice; de l la ruine du systme;
cette opration absurde amena une banqueroute. L'on s'aperut alors que,
relativement  la Louisiane du moins, le systme tait fond sur une
chimre.

Aprs cette catastrophe la compagnie d'Occident, cessionnaire de tous
les droits de Law, n'en conserva pas moins la possession du pays,
qu'elle continua de gouverner et d'exploiter comme un monopole. Ce
systme avait dj cot 25 millions. Les administrateurs de la
compagnie qui faisait ces normes avances, avaient la folle prtention
de former dans la capitale de la France le plan des entreprises qui
convenaient  ce nouveau monde. De leur htel, on arrangeait, on
faonnait, on dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec les gnes
et les entraves qu'on jugeait bien ou mal favorables au monopole. Pour
en cacher les calamits on violait, on interceptait la correspondance
avec la France. Les morts et les vivans, disait Lepage Dupratz, sont
galement  mnager pour ceux qui crivent les histoires modernes, et la
vrit que l'on connat est d'une dlicatesse  exprimer qui fait tomber
la plume des mains de ceux qui l'aiment. Quant  l'tablissement du
pays par l'migration des classes agricoles de France, le rgime fodal
y mettait obstacle. Les nobles et le clerg, possesseurs du sol et du
gouvernement, n'avaient garde de favoriser l'loignement des
cultivateurs, et d'acheminer les vassaux dont ils tiraient toute leur
fortune sur le Nouveau-Monde. Aussi trs peu de paysans franais ont-ils
quitt le champ paternel pour venir en Amrique  aucune poque. En un
mot, rien en France au commencement du dernier sicle n'tait capable de
donner une forte impulsion  la colonisation.

Malgr ces entraves, malgr toutes ces fautes et les malheurs qui en
furent la suite, nanmoins l'on fit encore plus qu'on n'aurait pu
l'esprer, et les tablissemens forms en diffrens endroits de la
Louisiane, assurrent la possession de cette province  la France.
L'hostilit de l'Espagne, les armes des Sauvages et la jalousie des
colonies anglaises ne purent lui arracher un pays qu'elle conserva
encore longtemps aprs avoir perdu le Canada.

Outre les cinq ou six principaux tablissemens forms par les Franais
dont on a parl ailleurs, l'on en avait encore commenc d'autres aux
Yasous, au Baton-Rouge, aux Bayagoulas, aux Ecores-Blancs,  la Pointe
coupe,  la Rivire-Noire, aux Paska-Ogoulas et jusque vers les
Illinois. C'tait occuper le pays sur une grande chelle; et toutes ces
diverses plantations se maintinrent et finirent la plupart par
prosprer.

Pendant que Law tait tout rempli de ses oprations financires, des
vnemens survenus en Europe avaient mis les armes aux mains de deux
nations qui semblaient devoir tre des allis insparables, depuis le
trait des Pyrnes, la France et l'Espagne. Albroni fut le principal
auteur de cette leve de boucliers funeste pour le pays qu'il servait et
pour lui-mme.

Albroni, observe un auteur moderne, avait les projets les plus
ambitieux et les plus vastes; autrefois prtre obscur dans l'Etat de
Parme, espion et flatteur du duc de Vendme, qu'il suivit en Espagne, il
tait parvenu de cette vile condition  la plus haute fortune; il tait
cardinal et ministre absolu du faible Philippe V, qu'il gouvernait de
concert avec la reine, et voulait relever la puissance espagnole pour
accrotre la sienne; il semblait enfin aspirer  jouer le rle d'un
Richelieu. L'Angleterre, la France, l'Empire et la Hollande conclurent 
Londres (2 aot 1718), un nouveau trait qui reut le nom de quadruple
alliance. L'empereur y renona pour lui-mme et pour ses successeurs, 
toute prtention  la couronne d'Espagne,  condition que Philippe V lui
restituerait la Sicile et remettrait la Sardaigne au duc de Savoie. On
somma le roi d'Espagne d'accder  ce trait dans le dlai de trois
mois; mais Albroni conspirait alors avec la duchesse du Maine contre le
rgent, et reut cette proposition avec une hauteur insolente. Tout
tait prpar pour le succs de son projet: des troupes espagnoles
devaient tre jetes en Languedoc et en Bretagne, o existaient dj des
germes de rvolte; on s'emparerait du rgent, qu'on renfermerait dans
une forteresse; on convoquerait les Etats-Gnraux; on obtiendrait
l'annulation des traits de Londres et de La Haye; on ferait dclarer le
duc d'Orlans dchu de son droit de succession  la couronne, et la
rgence serait dfre  Philippe V, qui se trouverait alors sur les
premiers degrs d'un trne auquel il tenait bien plus qu' la couronne
que son aeul Louis XIV avait place sur sa tte. Le prince de
Cellamare, ambassadeur d'Espagne, tait l'agent accrdit de cette
conspiration, dans laquelle la duchesse du Maine avait entran quelques
grands seigneurs et beaucoup d'intrigans subalternes. Tout le secret de
l'affaire fut dcouvert dans les papiers d'un abb Porto-Carrro, qu'on
arrta sur la route d'Espagne, o il se rendait pour prendre les
derniers ordres d'Albroni.

Le rgent ds qu'il fut instruit du complot montra la plus grande
vigueur. Il fit arrter l'ambassadeur de Philippe V, et punir les
complices de la duchesse du Maine. Il dclara ensuite la guerre 
l'Espagne qui eut la France et l'Angleterre sur les bras, l'Angleterre
comme signataire du trait de la quadruple alliance et parce qu'Albroni
avait cherch  y ranimer le parti du prtendant, le prince Charles,
auquel il avait offert des secours. Les Espagnols furent partout
malheureux; ils furent battus sur mer par les Anglais, et sur terre par
les troupes franaises qui envahirent leur pays, conduites par le
marchal de Berwick. Ils reurent aussi des checs en Amrique o M. de
Srigny fut envoy avec trois vaisseaux pour s'emparer de Pensacola que
l'on trouvait trop rapproch de la Louisiane, et que d'ailleurs l'on
convoitait depuis longtemps, parceque c'est le seul port qu'il y ait sur
toute cette cte depuis le Mississipi jusqu'au canal de Bahama. Don Jean
Pierre Matamoras y commandait. Attaque du cot de la terre par 700
Canadiens, Franais et Sauvages, sous les ordres de M. de Chateauguay,
et du ct de la mer par M. de Srigny, la place se rendit (1719) aprs
quelque rsistance, et la garnison et une partie des habitans furent
embarques sur deux navires franais pour la Havane. Mais ces deux
navires tant tombs en route au milieu d'une flotte espagnole, furent
enlevs et ils entrrent comme prises l o ils croyaient paratre en
vainqueurs.

La nouvelle de la reddition de Pensacola fit une grande sensation dans
la Nouvelle-Espagne et le Mexique. Le vice-roi, le marquis de Valero,
mit en mouvement toutes les forces de terre et de mer dont il pouvait
disposer, et ds le mois de juin don Alphonse Carrascosa entra dans la
baie sur laquelle cette ville est btie avec 12 btimens, 3 frgates et
9 balandres portant 850 hommes de dbarquement. A la vue des Espagnols,
une partie de la garnison compose de dserteurs, de faux-sauniers et
autres gens de cette espce, passa  l'ennemi; le reste, aprs s'tre 
peine dfendu, fora M. de Chateauguay  se rendre. La plupart de ces
misrables entrrent immdiatement au service espagnol, et les autres
furent jets par Carrascosa, pieds et poings lis  fond de cale des
vaisseaux. Il rtablit ensuite Don Matamoras dans son gouvernement et
lui laissa une garnison suffisante.

Aprs cette victoire, le vice-roi espagnol dcida de chasser les
Franais de tout le golfe du Mexique, et Don Carnejo fut charg de cette
tche avec son escadre  laquelle devaient se rallier tous les vaisseaux
de sa nation qu'il rencontrerait. Carrascosa de son ct tourna ses
voiles vers l'le Dauphine et la Mobile qu'il croyait prendre sans
beaucoup de difficults; mais tous ces projets des Espagnols finirent
malheureusement. D'abord un dtachement des troupes de Carrascosa fut
dfait par M. de Vilinville  la Mobile, ce qui l'obligea d'abandonner
l'attaque de cette place; ensuite il fut repouss lui-mme  Guillory,
ilot de l'le Dauphine autour de laquelle il roda pendant quatorze jours
comme un vautour qui pie sa proie. Le brave Srigny djoua tous ses
mouvemens, quoiqu'il et pourtant avec lui moins de 200 Canadiens et le
mme nombre de Sauvages sur lesquels il put compter, le reste de ses
forces se composant de soldats mal disposs dont il se dfiait plus que
des ennemis mmes.

Leurs attaques ayant t repousses, les Espagnols durent s'attendre,
suivant l'usage de la guerre,  se voir assaillis  leur tour. En effet,
le comte de Champmlin arriva avec une escadre franaise pour reprendre
Pensacola. M. de Bienville fut charg d'investir la place par terre avec
ses Canadiens et ses Sauvages, tandis que le comte de Champmlin
lui-mme l'attaquerait par mer. Ce projet fut excut avec promptitude
et vigueur. Carrascosa avait emboss sa flotte  l'entre du port et
hriss le rivage de canons; aprs deux heures et demie de combat, tous
les vaisseaux espagnols amenrent leurs pavillons; et le lendemain,
Bienville ayant continu une fusillade fort vive toute la nuit avec
Pensacola, cette ville se rendit pour prvenir un assaut. On fit de 12 
15 cents prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre
d'officiers. On dmantela une partie des fortifications et on laissa
quelques hommes seulement dans le reste.

Ce fut aprs cette campagne que le roi crut devoir rcompenser les
officiers canadiens qui commandaient  la Louisiane depuis sa fondation,
et aux efforts desquels il devait la conservation de cette colonie, qui
tait leur ouvrage; car les colons europens, concessionnaires et
autres, prissant de faim ou dgots du pays, dsertaient par
centaines, surtout les soldats, et se rfugiaient dans les colonies
anglaises. Cela alla si loin que le gouverneur de la Caroline crut de
son devoir d'en informer M. de Bienville. Le pays se vidait avec autant
de rapidit qu'il s'tait rempli. Les principaux d'entre les Canadiens
taient MM. de Bienville, de Srigny, de St.-Denis, de Vilinville et de
Chateauguay, Les colons les plus prospres, dit Bancroft, c'taient les
vigoureux migrans du Canada qui n'avaient gure apport avec eux que
leur bton et les vtemens grossiers qui les couvraient. Le
gouvernement franais n'avait pas en effet de sujets plus utiles et plus
affectionns. Renomms par leurs moeurs paisibles et la douceur de leur
caractre dans la paix, ils formaient dans la guerre une milice aussi
dvoue qu'elle tait redoutable. Louis XV nomma M. de Srigny capitaine
de vaisseau, rcompense qui tait bien due  sa valeur,  ses talens et
au zle avec lequel il avait servi l'Etat depuis son enfance, n'ayant
jamais mont  aucun grade dans la marine qu'aprs s'tre distingu par
quelqu'action remarquable ou par quelque service important. M. de
St.-Denis reut un brevet de capitaine et la croix de St.-Louis. M. de
Chateauguay fut nomm au commandement de St.-Louis de la Mobile.
Cependant la guerre tirait  sa fin. Excite par un ministre ambitieux,
sans motifs raisonnables qui pussent la justifier, elle n'apporta, comme
on l'a dj dit, que des dsastres  l'Espagne. La paix signe le 17
fvrier 1720, mit fin  cette querelle de famille. Albroni disgraci,
fut reconduit en Italie, escort par des troupes franaises, et y acheva
sa vie dans l'obscurit, aprs s'tre un instant berc de l'espoir de
changer la face du monde. L'on dposa les armes en Amrique comme en
Europe, et le port de Pensacola, pour lequel on se battait depuis trois
ans, fut rendu aux Espagnols.

La paix avec cette nation fut suivie de prs par celle avec les
Chicachas et les Natchs, qui avaient profit de la guerre pour
commettre des hostilits contre la Louisiane. Ces heureux vnemens,
successivement annoncs, allaient enfin laisser respirer le pays qui ne
demandait que du repos, quand un ouragan terrible qui clata le 12
septembre 1722, y rpandit partout la dsolation. La mer gonfle par
l'imptuosit du vent, franchit ses limites et dborda dans la campagne
renversant tout sur son passage. La Nouvelle-Orlans et Biloxi furent
presque renverss de fond en comble, et les infortuns habitans durent
recommencer la construction de ces villes comme pour la premire fois.

Jusqu' cette poque, le gouvernement ne s'tait point occup du soin
des mes dans la Louisiane. Le pieux Charlevoix qui arrivait de cette
contre, appela en 1723 l'attention de la cour sur cette mission. Les
intrts de la religion et de la politique, les ides traditionnelles,
le systme suivi dans la Nouvelle-France, tout devait recommander ce
sujet important au bon accueil du gouvernement. Nous avons vu, observe
cet historien, que le salut des Sauvages fut toujours le principal objet
que se proposrent nos rois partout o ils tendirent leur domination
dans le Nouveau-Monde, et l'exprience de prs de deux sicles nous
avait fait comprendre que le moyen le plus sr de nous attacher les
naturels du pays, tait de les gagner  Jsus-Christ. On ne pouvait
ignorer d'ailleurs qu'indpendamment mme du fruit que les ouvriers
vangliques pouvaient faire parmi eux, la seule prsence d'un homme
respectable par son caractre, qui entende leur langue, qui puisse
observer leurs dmarches, et qui sache en gagnant la confiance de
quelques uns se faire instruire de leurs desseins, vaut souvent mieux
qu'une garnison; on peut du moins y suppler, et donner le temps aux
gouverneurs de prendre des mesures pour dconcerter leurs intrigues.
Cette dernire raison fut sans doute d'un plus grand poids que la
premire auprs du voluptueux rgent et de la plupart des membres de la
compagnie des Indes,  cette poque d'indiffrence et d'incrdulit. Des
Capucins et des Jsuites furent envoys pour vangliser les Indignes,
surtout pour les disposer favorablement envers les Franais.

L'an 1726 fut le dernier de l'administration de M. de Bienville,
administration rendue si difficile et si orageuse par le vice du systme
de M. Crozat, et par la chute mmorable de celui de Law. Les dsastres
qui en furent la suite n'empchrent pas nanmoins les Franais de se
maintenir dans le pays et de triompher dans la guerre avec les
Espagnols. Lorsque M. Perrier, lieutenant de vaisseau, arriva au mois
d'octobre pour remplacer M. de Bienville, qui passa en France, il trouva
la Louisiane assez tranquille au dehors, bonheur acquis aprs des luttes
de toute espce et dont elle devait s'empresser de jouir, car il se
formait dj dans le silence des forts et les conciliabules secrets des
barbares un orage beaucoup plus menaant que tous ceux qu'elle avait eu
 traverser jusqu' ce jour, et qui devait l'branler profondment sur
sa base encore si fragile.

La Compagnie d'Occident avait fait place  la compagnie des Indes, cre
en 1723, et dont le duc d'Orlans s'tait fait dclarer gouverneur. Le
privilge embrassait l'Asie, l'Afrique et l'Amrique. On voit dans les
dlibrations de cette association, compose d grands seigneurs et de
marchands, paratre tour  tour l'Inde, la Chine, les comptoirs du
Sngal, de la Barbarie, les Antilles et le Canada. La Louisiane y tient
un rang principal. L'utilit publique, autant que la grandeur et la
gloire du monarque, avait fait accueillir, sous Louis XIV, les premiers
projets de la fondation d'une colonie puissante. Mais dans l'excution,
rien n'avait rpondu  cette intention: la nouvelle compagnie se montra
encore moins habile que celle qui l'avait prcde. On cherche en vain
dans ses actes les traces du grand dessein colonial form par le
gouvernement. On trouve presqu' chaque page des nombreux registres qui
contiennent les dlibrations de l'association, des tarifs du prix
assign au tabac, au caf et  toutes les denres soumises au privilge.
Ce sont des discours prononcs en assemble gnrale pour exposer l'tat
florissant des affaires de la compagnie, et on finit presque toujours
par proposer des emprunts qui seront garantis par un fonds
d'amortissement. Mais l'amortissement tait illusoire; les dettes
s'accumulrent au point que les intrts ne purent tre pays, mme en
engageant les capitaux. Des bilans, des faillites, des litiges, et une
multitude de documens, prouvent que les oprations, ruineuses pour le
commerce, ne furent profitables qu' un petit nombre d'associs.

Rien d'utile et de bon ne pouvait en effet rsulter d'un tel
gouvernement. Une circonstance prise parmi une foule d'autres, fera
juger jusqu'o purent tre ports les abus.

Le gouverneur et l'intendant de la Louisiane taient, par leurs
fonctions, comme interposs entre la compagnie et les habitans pour
modrer les prtentions rciproques et empcher l'oppression. Mais ces
magistrats taient nomms par les socitaires eux-mmes. On lit dans les
actes, _que pour attacher aux intrts de la compagnie le gouverneur et
l'intendant, il leur est assign des gratifications annuelles et des
remises sur les envois de denres en France_. Les suites de ce rgime
furent funestes  la Louisiane sans enrichir les actionnaires.

C'est pendant que toutes ces transactions occupaient la compagnie des
Indes, transactions qui avaient leur contrecoup dans la colonie, que les
nations indignes depuis l'Ohio jusqu' la mer, formrent le complot de
massacrer les Franais. Il fallait peu d'efforts pour faire prendre les
armes aux Sauvages contre les Europens, qu'ils regardaient comme des
trangers incommodes et exigeans, ou des envahisseurs dangereux.
C'taient pour eux des ennemis qui, parlant au nom de l'autel et de la
civilisation, prtendaient avoir droit  leur pays, et les traitaient
srieusement de rebelles s'ils osaient le dfendre. D'abord ces
Europens se conduisirent bien envers les naturels qui les reurent 
bras ouverts; mais  mesure qu'ils augmentaient en nombre, qu'ils se
fortifiaient au milieu d'eux, leur langage devenait plus impratif; ils
commencrent bientt  vouloir exercer une suprmatie malgr les
protestations des Indiens. Il en fut de mme partout o ils s'tablirent
en Amrique, c'est--dire l o ils ne furent pas obligs de s'emparer
du sol les armes  la main. Les Franais, grce  la franchise de leur
caractre, furent toujours bien accueillis et en gnral toujours aims
des Sauvages. Ils ne trouvrent d'ennemis dclars que dans les Iroquois
et les Chicachas, qui ne voulurent voir en eux que les allis des
nations avec lesquelles ils taient eux-mmes en guerre. Les Franais en
effet avaient constamment pour politique d'embrasser la cause des tribus
au milieu desquelles ils venaient s'tablir.

On sait avec quelle jalousie les colonies anglaises les voyaient
s'tendre le long du St.-Laurent et sur le bords des grands lacs. Elles
en ressentirent encore bien davantage lorsqu'elles les virent prendre
possession de l'immense valle du Mississipi. Les Chicachas se
prsentrent ici, comme les Iroquois l'avaient fait sur le St.-Laurent,
pour servir leurs vues. Les Anglais qui les visitaient se mirent par
leurs propos  leur inspirer des sentimens de dfiance et de haine
contre les Franais; ils les peignirent comme des traitans avides, et
des voisins ambitieux, qui les dpouilleraient tt ou tard de leur
territoire. Petit  petit la crainte et la colre se glissrent dans le
coeur de ces Sauvages naturellement altiers et farouches, et ils
rsolurent de se dfaire une bonne fois d'trangers, qui semblaient
justifier en effet une partie de ces rapports en augmentant tous les ans
le nombre de leurs tablissemens, de manire qu'il n'allait bientt plus
rester une seule bourgade indienne dans la Louisiane. Pour l'excution
d'un pareil dessein, il fallait un secret inviolable, une dissimulation
profonde, beaucoup de prudence et l'alliance d'un grand nombre de
tribus, afin que les victimes fussent frappes dans tous les lieux  la
fois par la nation mme au sein de laquelle elles pourraient se trouver.
Plusieurs annes furent employes pour mrir et tendre le complot. Les
Chicachas, qui en taient les premiers auteurs, conduisaient toute la
trame. Ils n'y avaient point fait entrer ceux qui taient attachs aux
Europens comme les Illinois, les Arkansas, et les Tonicas. Toutes les
autres tribus l'avaient embrass, soit volontairement, soit aprs y
avoir t entranes; chacune devait faire main basse sur l'ennemi
commun dans sa localit, et toutes devaient frapper le mme jour et  la
mme heure depuis une extrmit du pays jusqu' l'autre.

Les Franais, ignorant ce qui se passait, ne songeaient qu' jouir de la
tranquillit profonde qui les environnait. Les tribus qui formaient
partie du complot redoublaient pour eux les tmoignages d'attachement,
afin d'augmenter leur confiance et leur scurit. Les Natchs leur
rptaient sans cesse qu'ils n'avaient point d'allis plus fidles; les
autres nations en faisaient autant, c'tait un concert d'assurances
d'amiti et de dvouement. Bercs par ces protestations perfides, ils
dormaient sur un abme. Heureusement, la cupidit des Natchs et
l'ambition d'une partie des Chactas, une des plus nombreuses nations de
ce continent, et qui voulaient tirer parti de cette catastrophe,
trahirent une trame si bien ourdie, et la dvoilrent avant qu'elle et
pu s'excuter compltement.

Comme on l'a dit, le jour et l'heure du massacre des Franais avaient
t pris. La hache devait se lever sur eux  la fois dans tous les lieux
o il en respirerait un. Leur plus grand tablissement tait chez les
Natchs. M. de Chepar y commandait. Quoique cet officier se ft brouill
avec les naturels, ceux-ci feignaient avec cette dissimulation dont ils
ont pouss l'art si loin, d'tre ses plus fidles amis; ils en
persuadrent si bien ce commandant, que, sur des bruits sourds qui se
rpandirent qu'il se formait quelque complot, il fit mettre aux fers
sept habitans qui avaient demand  s'armer pour viter toute surprise;
il porta de plus, par une trange fatalit, la confiance jusqu'
recevoir soixante Indiens dans le fort et jusqu' permettre  un grand
nombre d'autres de se loger chez les colons et mme dans sa propre
maison. On ne voudrait pas croire  une pareille conduite, si Charlevoix
ne nous l'attestait, tant elle est contraire  celle que les Franais
avaient pour rgle constante de tenir avec les Sauvages.

Les conspirateurs se prparaient sans bruit, et, sous divers prtextes,
venaient prendre les postes qui leur avaient t assigns au milieu des
tablissemens franais. Pendant que l'on attendait le jour de
l'excution, des bateaux arrivrent aux Natchs chargs de marchandises
pour la garnison de ce poste, pour celle des Yasous ainsi que pour les
habitans. L'avidit des barbares fut excite, leurs yeux s'allumrent 
la vue de ces richesses; leur amour du pillage n'y put tenir. Oubliant
que leur dmarche allait compromettre le massacre gnral, ils
rsolurent de frapper sur le champ, afin de s'emparer de la cargaison
des bateaux avant sa distribution. Pour s'armer ils prtextrent une
chasse voulant prsenter, disaient-ils, au commandant du gibier pour
fter les htes qui venaient de lui arriver; ils achetrent des fusils
et des munitions des habitans et, le 28 novembre 1729, ils se
rpandirent de grand matin dans toutes les demeures en publiant qu'ils
partaient pour la chasse, et en ayant soin d'tre partout plus nombreux
que les Franais. Pour pousser le dguisement jusqu'au bout, ils
entonnrent un chant en l'honneur de M. de Chepar et de ses htes.
Lorsqu'ils eurent fini, il se fit un moment de silence; alors trois
coups de fusil retentirent successivement devant la porte de ce
commandant. C'tait le signal du massacre. Les Sauvages fondirent
partout sur les Franais, qui, surpris sans armes et disperss; au
milieu de leurs assassins, ne purent opposer aucune rsistance; ils ne
se dfendirent qu'en deux endroits. M. de la Loire des Ursins, commis
principal de la compagnie des Indes, attaqu  peu de distance de chez
lui, tua quatre hommes de sa main avant de succomber. A son comptoir
huit hommes qu'il y avait laisss, eurent aussi le temps de prendre
leurs armes; ils se dfendirent fort longtemps, mais ayant perdu six des
leurs, les survivans russirent  s'chapper; les Natchs eurent huit de
tus dans cette attaque. Ainsi leurs pertes se bornrent  une douzaine
de guerriers tant leurs mesures avaient t bien prises. En moins d'un
instant deux cents Franais prirent dans cette boucherie, il ne s'en
sauva qu'une vingtaine avec quelques ngres la plupart blesss; 150
enfans 60 femmes et presqu'autant de noirs furent faits prisonniers.

Pendant le massacre, le Soleil ou chef des Natchs, tait assis sous le
hangard  tabac de la compagnie des Indes, attendant tranquillement la
fin de cette terrible tragdie. On lui apporta d'abord la tte de M. de
Chepar, qui fut place devant lui, puis celles des principaux Franais
qu'il fit ranger autour de la premire; les autres furent mises en
piles. Les corps restrent sans spulture et devinrent la proie des
chiens et des vautours; les Sauvages ouvrirent le sein des femmes
enceintes et gorgrent presque toutes celles qui avaient des enfans en
bas ge, parcequ'elles les importunaient par leurs cris et leurs pleurs;
les autres jetes en esclavage furent exposes  toute la brutalit de
ces barbares couverts du sang de leurs pres, de leurs maris ou de leurs
enfans. On leur dit que la mme chose s'tait passe dans toute la
Louisiane, o il n'y avait plus un seul de leurs compatriotes, et que
les Anglais allaient venir prendre leur place.

Tel fut le massacre du 28 novembre des Franais. Raynal raconte
diffremment la cause qui fit avancer cette catastrophe, mais sa version
quoique plus romantique semble par cela mme moins probable. D'ailleurs
le tmoignage de l'historien de la Nouvelle-France mrite ici le plus
grand poids. Contemporain de ces vnemens dont il venait de visiter
lui-mme le thtre, et ami du ministre qui a d lui donner
communication de toutes les pices qui avaient rapport  ce sujet, il a
t plus qu'un autre en tat d'crire la vrit.

La nouvelle de ce dsastre rpandit la terreur dans toute la Louisiane.
Le gouverneur, M. Perrier, en fut instruit le 2 dcembre  la
Nouvelle-Orlans. Il fit partir sur le champ un officier pour avertir
les habitans, sur les deux rives du Mississipi, de se mettre en garde,
et en mme temps pour observer les petites nations parpilles sur les
bords de ce fleuve.

Les Chactas, qui n'taient entrs dans le complot que pour profiter du
dnoment, ne bougrent point. Les Natchs ignoraient la haine que cette
nation ambitieuse leur portait. Ils ne savaient pas qu'elle mditait
depuis longtemps leur destruction ou leur asservissement, et que ce
n'avait t que la crainte des Franais qui l'avait arrte quelques
annes auparavant. Avec une politique astucieuse mais profonde, les
habiles Chactas les encouragrent dans leur coupable projet, afin de les
mettre aux prises avec les Europens. Ils avaient jug que ceux-ci les
appelleraient  eux, et qu'alors ils pourraient se dfaire facilement de
cette nation. L'vnement justifia leur calcul.

M. Perrier ne pntra pas d'abord cette politique tnbreuse, et quand
il l'aurait fait, cela ne l'aurait pas empch de se servir des armes
des Chactas pour venger l'assassinat des siens. La plupart des autres
tribus qui avaient pris part au complot, voyant le secret vent et les
colons sur leurs gardes, ne remurent point. Celles qui se compromirent
par des voies de fait, payrent cher leur faute. Les Yasous, qui
avaient, au dbut de l'insurrection, surpris le fort qui tait au milieu
d'eux et gorg les dix-sept Franais qui s'y trouvaient, furent
extermins. Les Corrois et les Tioux subirent le mme sort. Les
Arkansas, puissante nation de tout temps fort attache aux Franais,
taient tombs sur les premiers et en avaient fait un grand massacre;
ils poursuivirent aussi les Tioux avec tant d'acharnement qu'ils les
turent jusqu'au dernier. Ces vnemens, la runion d'une arme aux
Tonicas et les retranchemens qu'on faisait partout autour des
concessions, tranquilisrent un peu les colons, dont la frayeur avait
t si grande, que M. Perrier s'tait vu oblig de faire dtruire par
des ngres une trentaine de Chaouachas qui demeuraient au-dessous de la
Nouvelle-Orlans, et dont la prsence faisait trembler cette ville!

M. de Perrier fit ceindre la Nouvelle-Orlans d'un foss auquel il
ajouta quelques petits ouvrages de campagne; il fit monter au Tonicas
deux vaisseaux de la compagnie, puis il forma pour attaquer les Natchs,
une petite arme dont il donna le commandement au major Loubois, n'osant
point encore quitter lui-mme la capitale, parceque le peuple avait
quelques apprhensions sur la fidlit des noirs. Toutes ces mesures
firent rentrer dans les intrts des Franais, les petites nations du
Mississipi, qui s'en taient dtaches. Ds lors l'on put compter sur
des allis nombreux; l'on n'avait jamais dout de l'affection des
Illinois, des Arkansas, des Offagoulas et des Tonicas, et l'on tait sr
maintenant des Natchitoches qui n'avaient point inquit M. de
St.-Denis, et des Chactas tout en armes contre les Natchs. La Louisiane
tait sauve.

Cette nouvelle attitude dans les affaires tait due  l'nergie de M.
Perrier. Il ne pouvait opposer  la foule d'ennemis qui le menaaient
de toutes parts que quelques pallissades  demi-pourries, et qu'un petit
nombre de vagabonds mal arms, et sans discipline; il montra de
l'assurance et cette audace lui tint lieu de forces. Les Sauvages ne le
crurent pas seulement en tat de se dfendre, mais encore de les
attaquer.

Ce gouverneur crivait au ministre le 18 mars 1730: Ne jugez pas de
mes forces par le parti que j'ai pris d'attaquer nos ennemis; la
ncessit m'y a contraint. Je voyais la consternation partout et la peur
augmenter tous les jours. Dans cet tat j'ai cach le nombre de nos
ennemis et fait croire que la conspiration gnrale est une chimre, et
une invention des Natchs pour nous empcher d'agir contre eux. Si
j'avais t le matre de prendre le parti le plus prudent, je me serais
tenu sur la dfensive et aurais attendu des forces de France pour qu'on
ne pt pas me reprocher d'avoir sacrifi 200 Franais de 5  600 que je
pouvais avoir pour le bas du fleuve. L'vnement a fait voir que ce
n'est pas toujours le parti le plus prudent qu'il faut prendre. Nous
tions dans un cas, o il fallait des remdes violens, et tcher au
moins de faire peur si nous ne pouvions pas faire de mal.

Loubois tait aux Tonicas avec sa petite arme destine  agir contre
l'insurrection. La mauvaise composition de ses troupes qui servaient par
force et ne subissaient qu'avec peine le joug de la discipline, apporta
dans ses mouvemens une lenteur qui tait d'un mauvais augure. M. Lesueur
arrivant  la tte de 800 Chactas, ne le trouvant point aux Natchs,
attaqua seul ces Sauvages et remporta sur eux une victoire complte. Il
dlivra plus de 200 Franais ou ngres. L'ennemi battu se retira dans
ses places fortifies devant lesquelles Loubois n'arriva que le 8
fvrier (1730), et campa autour du Temple du Soleil. Le sige fut mis
devant deux forts qu'on attaqua avec du canon, mais avec tant de
mollesse, que le temps de leur reddition parut trs loign. Les
Chactas, fatigus d'une campagne qui durait dj depuis trop longtemps 
leur gr, menacrent de lever leur camp et de se retirer. On ne pouvait
rien entreprendre sans ces Indiens qui, sentant qu'on avait besoin
d'eux, affectaient une grande indpendance. Il fallut donc accepter les
conditions qu'offraient les assigs, et se contenter de l'offre qu'ils
faisaient de rendre tous les prisonniers qu'ils avaient en leur
possession. Dans toute la colonie cette conclusion de la campagne fut
regarde comme un chec, et le gouverneur svrement blm. M. Perrier
crivit  la cour pour se justifier, que les habitans commands par MM.
d'Arembourg et de Laye avaient montr beaucoup de bravoure et de bonne
volont, mais que les soldats s'taient fort mal conduits. Les assigs
taient rduits  la dernire extrmit; deux jours de plus et on les
aurait eus la corde au cou; mais on se voyait toujours au moment d'tre
abandonn par les Chactas, et leur dpart aurait expos les Franais 
recevoir un chec et  voir brler leurs femmes, leurs enfans et leurs
esclaves comme les en menaaient les barbares. Les Chicachas qui
tenaient toujours les fils de la trame, et qui avaient voulu engager les
Arkansas et nos autres allis  entrer dans la conspiration gnrale, ne
levaient point le voile qui les cachait encore; ils se contentaient de
faire agir secrtement leur influence. Les Chactas, quoique sollicits
vivement par les Anglais, qui accompagnrent leurs dmarches de riches
prsens, de se dtacher des colons de la Louisiane, refusrent
d'abandonner la cause de ces derniers, et ils jurrent une fidlit
inviolable  M. Perrier, qui s'tait rendu  la Mobile pour s'aboucher
avec eux et contrecarrer l'effet de ces intrigues. Les secours qui
venaient d'arriver de France avaient contribu beaucoup  raffermir et 
rendre plus humbles ces barbares, qui se regardaient dj avec quelque
espce de raison comme les protecteurs de la colonie.

Cependant la retraite de M. de Loubois avait lev l'orgueil des
Natchs; ils montraient une hauteur choquante. Il tait ais de voir
qu'il faudrait bientt mettre un frein  leur ardeur belliqueuse. Comme
 tous les Indiens, un succs ou un demi-succs leur faisait concevoir
les plus folles esprances; parceque leurs forteresses n'avaient pas t
prises, ils croyaient faire fuir les Franais devant eux comme une
faible tribu. Cette erreur fut la cause de leur perte; les hostilits
qu'ils commirent leur attirrent sur les bras une guerre mortelle. Le
gouverneur avait form avec les renforts qu'il avait reus et les
milices, un corps d'environ 600 hommes, qui s'assembla dans le mois de
dcembre (1730)  Boyagoulas. Il partit de l deux jours aprs, et
remonta le Mississipi sur des berges pour aller attaquer l'ennemi sur la
rivire Noire, qui se dcharge dans la rivire Rouge  dix lieues de son
embouchure. A la nouvelle des prparatifs des Franais, la division se
mit parmi les malheureux Natchs, et elle entrana la ruine de la nation
entire. Au lieu de runir leurs guerriers ils les dispersrent; une
partie alla chez les Chicachas, une autre resta aux environs de leur
ancienne bourgade. Quelques uns se retirrent chez les Ouatchitas, un
plus grand nombre errait dans le pays par bandes, ou se tenait 
quelques journes du fort qui renfermait le gros de la nation, le Soleil
et les autres principaux chefs, et devant lequel les Franais vinrent
asseoir leur camp. Intimids par les seuls apprts des assigeans, ils
demandrent  ouvrir des confrences. Perrier retint prisonniers les
chefs qu'on lui avait dputs pour parlementer, et surtout le Soleil,
qu'il fora d'envoyer un ordre aux siens de sortir de leur fort sans
armes. Les Natchs refusrent d'abord d'obir  leur prince priv de sa
libert; mais une partie ayant obtempr ensuite  ses ordres; le reste,
voyant tout perdu, ne songea plus qu' guetter l'occasion d'chapper aux
assigeans, ce  quoi ils russirent. Ils profitrent d'une nuit
temptueuse pour sortir du fort avec les femmes et les enfans, et ils se
drobrent  la poursuite des Franais.

L'anantissement de ces barbares n'tait pas encore complet. Il restait
 atteindre et  dtruire tous les corps isols dont nous avons parl
toute l'heure, lesquels pouvaient former une force d' peu prs quatre
cents fusils. Lesueur s'adressa au gouverneur pour avoir la permission
de les poursuivre, promettant de lui en rendre bon compte. Il fut
refus. M. Perrier n'avait pas dans les Canadiens toute la confiance que
la plupart mritaient, et lev dans un service o la discipline et la
subordination sont au plus haut point, il ne pouvait comprendre qu'on
puisse excuter rien de considrable avec des milices qui ne
reconnaissent d'autre rgle que l'activit et une grande bravoure. Il
aurait sans doute pens autrement, s'il et fait rflexion qu'il faut
plier les rgles suivant la manire de combattre de ses ennemis. Les
mmes prjugs s'taient levs dans l'esprit de Montcalm et de la
plupart des officiers franais dans la guerre de 1755, et cependant ce
furent ces mmes Canadiens qui sauvrent dans les plaines d'Abraham les
troupes rgles d'une complte destruction.

Perrier de retour  la Nouvelle-Orlans, envoya en esclavage 
St.-Domingue tous les Natchs qu'il ramenait prisonniers, avec leur
grand chef, le Soleil, dont la famille les gouvernait depuis un temps
immmorial et qui mourut quelques mois aprs au cap Franais. Cette
conduite irrita profondment les restes de cette nation orgueilleuse et
cruelle,  qui la haine et le dsespoir donnrent une valeur qu'on ne
leur avait point encore connue. Ils se jetrent sur les Franais avec
fureur; mais ce dsespoir ne fit qu'honorer leur chute et rvler du
moins un noble coeur. Ils ne purent lutter longtemps contre leurs
vainqueurs, et presque toutes leurs bandes furent dtruites. St.-Denis
leur fit essuyer la plus grande dfaite qu'ils eussent prouve depuis
leur droute par Lesueur. Tous les Chefs y prirent. Aprs tant de
pertes ils disparurent comme nation. Ceux qui avaient chapp  la
servitude ou au feu, se rfugirent chez les Chicachas auxquels ils
lgurent leur haine et leur vengeance.




                              CHAPITRE II.

                                LIMITES.

                               1715-1744.


Etat du Canada: commerce, finances, justice, ducation, divisions
paroissiales, population, dfenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour
l'accroissement du pays.--Dlimitation des frontires entres les
colonies franaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit
public dans le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalit de la
France et de la Grande-Bretagne.--Diffrends relatifs aux limites de
leurs possessions.--Frontire de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des
Abnaquis.--Les Amricains veulent s'en emparer.--Assassinat du P.
Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tire de Beaubassin  la source de
l'Hudson.--Frontire de l'Ouest.--Principes diffrens invoqus par les
deux nations; elles tablissent des forts sur les territoires rclams
par chacune d'elles rciproquement.--Lutte d'empitemens; prtentions
des colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des
Indiens.--Plan de M. Burnet.--Le commerce est dfendu avec le
Canada.--Etablissement de Niagara par les Franaise et d'Oswgo par les
Anglais.--Plaintes mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frdric
lev par M. de la Corne sur le lac Champlain; la contestation dure
jusqu' la guerre de 1744.--Progrs du Canada.--Emigration; perte du
vaisseau le Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualits de ce
gouverneur.--M. de Beauharnais lui succde.--M. Dupuy, intendant.--Son
caractre.--M. de St.-Vallier second vque de Qubec meurt; difficults
qui s'lvent relativement  son sige, portes devant le Conseil
suprieur.--Le clerg rcuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie
au parti clrical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses
prtentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux
membres.--L'intendant fait dfense d'obir  ces lettres.--Dcision du
roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est
rappel.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du sige
piscopal jusqu' l'lvation de M. de Pontbriant.--Soulvement des
Outagamis (1728); expdition des Canadiens; les Sauvages se
soumettent.--Voyages de dcouverte vers la mer Pacifique; celui de M. de
la Vrandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin
quelques annes aprs; peu de succs de ces entreprises.--Apparences de
guerre; M. de Beauharnais se prpare aux hostilits.


Nous revenons au Canada dont nous reprenons l'histoire en 1715. Aprs
une guerre de vingt-cinq ans, qui n'avait t interrompue que par quatre
ou cinq annes de paix, les Canadiens avaient suspendu  leurs
chaumires les armes qu'ils avaient honores par leur courage dans la
dfense de leur patrie, et ils avaient repris paisiblement leurs travaux
champtres abandonns dj tant de fois. Beaucoup d'hommes taient morts
au combat ou de maladie, sous les drapeaux. Un plus grand nombre encore
avaient t achemins sur les diffrens postes dans les grands lacs et
la valle du Mississipi, d'o ils ne revinrent jamais. Cependant malgr
ces pertes et les troubles de cette longue poque, et quoique
l'migration de France ft presque nulle, le chiffre des habitans
n'avait pas cess de s'lever. Lorsque la paix fut rtablie, il dut donc
augmenter encore plus rapidement. En effet, sous la main douce et sage
de M. de Vaudreuil, le pays fit en tout, et par ses seuls efforts, des
progrs considrables. Ce gouverneur, qui revint en 1716 de France, o
il avait pass deux ans, et qui apporta dans la colonie la nouvelle de
la mort de Louis XIV et l'ordre de proclamer son successeur, s'appliqua
avec vigilance  gurir les maux que la guerre avait faits. Conduisant
avec un esprit non moins attentif les ngociations avec les Iroquois,
comme on l'a vu ailleurs, non seulement il dsarmait ces barbares, mais
il les dtachait tout  fait des Anglais, en achevant de les persuader
que leur intrt tait au moins de rester neutres dans les grandes
luttes des blancs qui les entouraient. C'tait assurer la tranquillit
des Canadiens, qui purent ds lors se livrer entirement  l'agriculture
et au commerce, libres de toutes les distractions qui avaient jusqu'ici
continuellement troubl leurs entreprises. A aucune autre poque,
except sous l'intendance de M. Talon, le commerce ne fut l'objet de
tant de sollicitude de la part de l'autorit, que pendant les dernires
annes de l'administration de M. de Vaudreuil. Cette importante matire
occupa presque constamment ce gouverneur. Si les dcrets qui furent
promulgus  cette occasion, sont fortement empreints des ides du
temps, et de cet esprit exclusif qui a caractris la politique des
mtropoles, ils annoncent toujours qu'on s'en occupait.

Un des grands embarras qui paralysaient alors le gouvernement canadien,
c'tait le dsordre des finances si troitement lies dans tous les pays
au ngoce. Les questions les plus difficiles  rgler sont peut-tre les
questions d'argent, aux temps surtout o le crdit est dtruit.
Aujourd'hui les besoins du luxe et des amliorations sont si grands, si
pressans, que les capitalistes courent d'eux-mmes au devant des
emprunteurs pour leur fournir des fonds qui ne leur seront peut-tre
jamais rembourss; ils ne demandent que la garantie du paiement de
l'intrt; et l'adresse des financiers consiste  trouver le secret d'en
payer un qui soit le plus bas possible. A l'poque  laquelle nous
sommes parvenus, il n'en tait pas ainsi; les capitaux taient craintifs
et exigeans, le crdit public continuellement branl, tait presque
nul, surtout en France. De l les difficults qu'y rencontrait l'Etat
depuis quelques annes, et qui prcipitrent la rvolution de 89. Le
Canada souffrait encore plus que le reste du royaume de cette pauvret
humiliante. Dtenteur d'une monnaie de cartes que la mtropole, sa
dbitrice, tait incapable de racheter, il dut sacrifier la moiti de sa
crance pour avoir l'autre, ne pouvant attendre. L'ajustement de cette
affaire prit plusieurs annes; elle fut une des questions dans la
discussion desquelles la dignit du gouverneur comme reprsentant du
roi, eut le plus  souffrir.

La chose dont le Canada avait le plus de besoin aprs le rglement du
cours montaire, c'tait l'amlioration de l'organisation intrieure
rendue ncessaire par l'accroissement du pays. Les lois demandaient une
rvision, le code criminel surtout qui admettait encore l'application de
la question. Heureusement pour l'honneur de nos tribunaux, ils eurent
rarement recours  cette pratique en usage encore alors dans presque
toutes les contres de l'Europe, pratique qui dshonore l'humanit et la
raison. Elle existait cependant dans notre code, on pouvait s'en
prvaloir, et on le fit jusque dans les dernires annes de la
domination franaise[72]. L'agriculture, l'ducation taient des objets
non moins dignes de l'attention d'un homme d'tat clair; mais ils
furent presque constamment ngligs. M. de Vaudreuil, on doit lui rendre
cette justice, s'occupa un moment de l'ducation, et il tablit en 1722
huit matres d'cole en diffrens endroits du pays. Nous n'avons pas
voulu passer sous silence le seul acte de ce genre man de l'autorit
publique que l'on trouve dans les deux premiers sicles de notre
histoire. Quant aux autres objets que nous venons d'indiquer, sauf le
commerce, quoiqu'ils eussent besoin de modifications et de
perfectionnemens, on ne s'en occupa point. L'immobilit est chre au
despotisme. La dfense du pays dut aussi proccuper l'esprit du
gouverneur. Les fortifications de Qubec, commences par MM. de
Beaucourt et Levasseur, et ensuite discontinues parceque les plans en
taient vicieux, furent reprises en 1720 sur ceux de M. Chaussegros de
Lry, ingnieur, approuvs par le bureau de la guerre. Deux ans aprs il
fut rsolu de ceindre Montral d'un mur de pierre avec bastions, la
palissade qui l'entourait tombant en ruine. L'tat des finances du
royaume obligea de faire supporter une partie de cette dpense par les
habitans et les seigneurs de la ville.

[Note 72: Procdures judiciaires dposes aux archives provinciales.
Entre autres cas, nous avons remarqu ceux d'Antoine Hall et du nomm
Gaulet, accuss de vol en 1730, et celui de Pierre Beaudouin dit
Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne, accus d'avoir mis le feu
aux Trois-Rivires en 1752. Ce dernier fut dshabill et mis dans des
brodequins, espce de torture qui consistait  comprimer les jambes. Le
nombre des questions  faire tait fix, et  chacune d'elles le
supplice augment. M. Faribault s'occupe  recueillir quelques unes de
ces procdures, et  les mettre en ordre pour les conserver. Rien ne
sera plus propre  l'tude de la jurisprudence criminelle sous le rgime
franais, que ces pices authentiques. Elles rvleront  un homme de
loi les qualits bonnes ou mauvaises de cette jurisprudence. Si le
volume des critures est un signe de sa bont, on peut dire vraiment que
le droit criminel qui rgissait nos anctres tait un des plus
parfaits.]

M. de Vaudreuil, aprs avoir termin les ngociations avec les cantons,
et l'affaire du papier-monnaie dont nous parlerons plus en dtail
ailleurs, fit faire une nouvelle division paroissiale de la partie
tablie du pays, qui tait dj, comme l'on sait, partage en trois
gouvernemens: Qubec, Trois-Rivires et Montral.

On la divisa en quatre-vingt deux paroisses, dont 48 sur la rive gauche
du St.-Laurent et le reste sur la rive droite. La baie St.-Paul et
Kamouraska taient les deux dernires  l'est, l'Ile-du-Pads et
Chateauguay  l'ouest. Cette importante entreprise fut consomme en 1722
par un arrt du conseil d'tat enregistr  Qubec.

Une autre mesure qui se rattachait  la division territoriale, tait la
confection d'un recensement. Depuis longtemps il n'en avait pas t fait
de complet et d'exact. L'on comptait, d'aprs un dnombrement excut en
1679, 10,000 mes dans toute la Nouvelle-France, dont 500 seulement en
Acadie; et 22,000 arpens de terre en culture[73]. Huit ans plus tard,
cette population n'avait subi qu'une augmentation de 2,300 mes. M. de
Vaudreuil voulant rparer cet oubli, ordonna d'en faire un tous les ans
avec autant de prcision que possible pendant quelques annes[74]. L'on
trouva par celui de 1721, 25,000 habitans en Canada, dont 7,000  Qubec
et 3,000  Montral, 62,000 arpens de terre en labour et 12,000 en
prairies. Le rendement de ces 62,000 arpens de terre atteignait un
chiffre considrable; il fut dans l'anne prcite de 282,700 minots de
bl, de 7,200 de mas, 57,400 de pois, 64,000 d'avoine, 4,500 d'orge; de
48,000 livres de tabac, 54,600 de lin et 2,100 de chanvre, en tout
416,000 minots de grain ou 6-2/3 minots par arpent, outre 1-2/3 livre de
tabac, lin ou chanvre. Les animaux taient ports  59,000 ttes, dont
5,600 chevaux.

[Note 73: Documens de Paris.]

[Note 74: L'on trouvera le rsum de ceux de 1719, 20 et 21 dans
l'Appendice (A).]

L'on voit par ce dnombrement que prs de la moiti de la population
habitait les villes, signe que l'agriculture tait fort nglige. Le
total des habitans faisait natre aussi, par son faible chiffre, de
pnibles rflexions. Le gouverneur qui prvoyait tous les dangers du
voisinage des provinces amricaines, dont la force numrique devenait de
plus en plus redoutable, appelait sans cesse l'attention de la France
sur ce fait qu'elle ne devait plus se dissimuler. Ds 1714, il crivait
 M. de Pontchartrain: Le Canada n'a actuellement que 4,484 habitans en
tat de porter les armes depuis l'ge de quatorze ans jusqu' soixante,
et les vingt-huit compagnies des troupes de la marine que le roi y
entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de
monde est rpandu dans une tendue de cent lieues. Les colonies
anglaises ont soixante mille hommes en tat de porter les armes, et on
ne peut douter qu' la premire rupture, elles ne fassent un grand
effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait rflexion qu' l'article
XXII des instructions donnes par la ville de Londres  ses dputs au
prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont aux ministres du
gouvernement prcdent, pourquoi ils ont laiss  la France le Canada et
l'le du Cap-Breton? Dans son dsir de voir augmenter la province, il
proposa inutilement d'en faire une colonie pnale.

Le voluptueux Louis XV, qui cherchait dans les plaisirs  s'tourdir sur
les malheurs de la nation, rpondit aux remontrances de Vaudreuil en
faisant quelques efforts qui cessrent bientt tout--fait; il envoya 
peine quelques migrans, et les fortifications entreprises aux deux
principales villes du pays, restrent incompltes au point que Montcalm,
30 ans aprs, n'osa se retirer derrire celles de Qubec avec son arme,
quoiqu'elles eussent encore t augmentes. En 1728 le gouverneur
proposa de btir une citadelle dans cette capitale; on se contenta de
lui rpondre: Les Canadiens n'aiment pas  combattre renferms;
d'ailleurs l'Etat n'est pas capable de faire cette dpense, et il serait
difficile d'assiger Qubec dans les formes et de s'en rendre matre
(Documens de Paris).

Cependant un sujet qui dominait tous les autres, et qui devait tre tt
ou tard une cause de guerre, inquitait beaucoup le gouvernement; ce
sujet tait la question des frontires du ct des possessions
britanniques. La cour de Versailles y revenait frquemment et avec une
proccupation marque. Elle avait d'immenses contres  dfendre, qui se
trouvaient encore sans habitans; et les questions de limites, on le
sait, si elles tranent en longueur, s'embrouillent de plus en plus. Le
langage des Anglais s'levait tous les jours avec le chiffre de leur
population coloniale. Leur politique, comme celle de tous les
gouvernemens, ne comptaient qu'avec les obstacles: la justice entre les
nations est une chose arbitraire qui procde de l'expdience, de
l'intrt, ou de la force; ses rgles n'ont d'autorit qu'autant que la
jalousie des divers peuples les uns contre les autres veille au maintien
de l'quilibre de leur puissance respective; elle a pour base enfin la
crainte ou le glaive.

La grandeur des projets de Louis XIV sur l'Amrique, avait, comme ceux
qu'il avait forms sur l'Europe, effray l'Angleterre, qui chercha  les
faire avorter, ou  se les approprier s'il tait possible. Elle disputa
aux Franais leur territoire, elle leur disputa la traite des
pelleteries, elle leur disputa aussi l'alliance des Indiens. La priode
qui s'est coule de 1715  1744, si elle n'est pas encore une poque de
guerre ouverte, est un temps de lutte politique et commerciale trs
vive,  laquelle des intrts de jour en jour plus imprieux, ne
laissent point voir de terme. Dans les premires annes de
l'tablissement de l'Amrique, les questions de frontires et de
rivalit mercantile n'avaient pas encore surgi; on ne connaissait pas
toute l'tendue des pays dont on prenait possession, il ne s'y faisait
pas encore de commerce. Mais au bout d'un sicle et demi, les
tablissemens franais, anglais, espagnols avaient fait assez de progrs
pour se toucher sur plusieurs points, et pour avoir besoin de l'alliance
ou des dpouilles des Indignes, afin de faire triompher les prtentions
nouvelles qu'ils annonaient chaque jour. Les lois internationales,
violes ds l'origine dans ce continent par les Europens, y taient
partout mconnues et sans force. Aprs que le pape se fut arrog le
droit de donner aux chrtiens les terres des infidles, tout frein fut
rompu; car quel respect pouvait-on avoir en effet pour un principe qu'on
avait enfreint, en mettant le pied dans le Nouveau-Monde, en s'emparant
de gr ou de force d'un sol qui tait dj possd par de nombreuses
nations. Aussi l'Amrique du Nord prsenta-t-elle bientt le spectacle
qu'offrit l'Europe dans la premire moiti de l're chrtienne; et une
guerre sans cesse renaissante s'alluma entre les Europens pour la
possession du sol.

Ils montrrent une grande rpugnance  se lier par un droit quelconque,
en reconnaissant certains principes qui dussent servir de guide dans la
dlimitation de leurs territoires respectifs; mais ils ne purent viter
d'en avouer quelques uns, car la raison humaine a besoin de suivre
certaines rgles mme dans ses plus grands carts. Quoique ces principes
fussent peu nombreux et mme peu stricts, on voulut encore souvent s'en
affranchir. Aprs avoir reconnu que la simple dcouverte donnait le
droit de proprit, ensuite que la prise de possession ajoute  la
dcouverte, tait ncessaire pour confrer ce droit, on s'arrta  ceci,
que la possession actuelle d'un territoire, auparavant inoccup,
investissait seule du droit de proprit. L'Angleterre et la France
adoptrent  peu prs cette interprtation, soit par des dclarations,
soit par des actes. Partant de l il sera facile d'apprcier les
diffrends levs entre les deux nations relativement aux frontires de
leurs colonies, lorsqu'il n'y aura que l'application du principe 
faire. Quant aux difficults provenant de l'interprtation diffrente
donne  des traits spciaux, comme dans le cas des limites de
l'Acadie, la manire la plus sre de parvenir  la vrit sera d'exposer
simplement les faits.

Aprs le trait d'Utrecht l'Angleterre garda l'Acadie sans en faire
reconnatre les limites, et ne rclama point les tablissemens forms le
long de la baie de Fondy, depuis la rivire de Knbec jusqu' la
Pninsule. Les Franais restrent en possession de la rivire St.-Jean
et s'y fortifirent; ils continurent d'occuper de mme la cte des
Etchemins jusqu'au fleuve St.-Laurent sans tre troubls dans leur
possession. Telle fut quant  eux la conduite de la Grande-Bretagne;
mais  l'gard des Abnaquis, elle en suivit une autre, et la
Nouvelle-Angleterre n'eut pas plus tt reu le trait qu'elle en fit
part  ces Sauvages, en leur disant que la province cde, c'est--dire
l'Acadie, s'tendait jusqu' sa propre frontire. Et pour les accoutumer
en mme temps  voir des Amricains et les dtacher des missionnaires
franais, elle leur en envoya un de sa faon et de sa croyance. Le
ministre protestant s'tablit  l'embouchure de la rivire Knbec, o
il commena son oeuvre en se moquant des pratiques catholiques.

Le P. Rasle, Jsuite, qui gouvernait cette mission depuis un grand
nombre d'annes, n'eut pas plus tt appris ce qui se passait, qu'il
rsolut de venger les injures faites  son Eglise. Il commena une
guerre de plume avec le ministre  laquelle, bien entendu, les Abnaquis
ne comprirent rien. Le protestant tomba dans la vieille ornire des
injures et des accusations d'idoltrie, ce qui tait au moins une
maladresse en prsence de Sauvages; le Jsuite l'emporta et son
adversaire fut oblig de retourner  Boston. Les Anglais se rejetrent
alors sur le commerce qui leur tait toujours si favorable, et,
moyennant des avantages qu'ils promirent, ils obtinrent la permission
d'tablir des comptoirs sur la rivire Knbec. Bientt les bords de
cette rivire se couvrirent de forts et de maisons; ce qui excita les
craintes des Indignes. Ceux-ci questionnrent leurs nouveaux htes, qui
se crurent assez forts pour lever le masque, et rpondirent que la
France leur avait cd le pays. S'apercevant trop tard qu'ils taient
jous, les Sauvages, refoulant pour le moment leur colre dans leur
coeur, envoyrent sans dlai une dputation  Qubec pour savoir de M.
de Vaudreuil si cela tait fond. Ce gouverneur leur fit dire que le
trait d'Utrecht ne faisait aucune mention de leur territoire. Ils
rsolurent ds lors d'en chasser les nouveaux venus les armes  la main.
C'est  cette occasion qu'apprenant les prtentions mises par la
Grande-Bretagne, la France proposa en 1718 ou 19, d'abandonner le
rglement de cette question  des commissaires, ce qui fut accept; mais
les commissaires ne firent rien.

Cependant les Anglais avaient des doutes sur les dispositions des
Abnaquis, qui leur faisaient des menaces (Jeffery), et ils crurent
qu'il y aurait plus de sret pour eux s'ils avaient des otages entre
leurs mains; ils employrent, pour s'en procurer, divers moyens qui
passrent pour des trahisons et les rendirent odieux aux Sauvages, qui
commencrent  murmurer. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre,
craignant un soulvement, leur fit demander une confrence pour terminer
leurs difficults  l'amiable. Les Abnaquis y consentirent; mais le
gouverneur n'y vint point; ce qui blessa profondment ces hommes
susceptibles et fiers. Ils auraient pris les armes sans le P. de la
Chasse, suprieur gnral des missions dans ces quartiers, et le P.
Rasle, qui les engagrent  crire  Boston pour demander les otages
qu'on leur avait surpris, et pour sommer les Anglais de sortir du pays
dans deux mois. Cette lettre tant reste sans rponse, le marquis de
Vaudreuil eut besoin de toute son influence pour les empcher de
commencer les hostilits: cela se passait en 1721.

Cependant les Amricains attribuaient l'antipathie des naturels aux
discours des Jsuites. On sait qu'ils portaient une haine profonde  ces
missionnaires qu'ils voyaient comme des fantmes attachs dans les
forts aux pas des Indiens, pour leur souffler  l'oreille la guerre
contre eux, et l'horreur de leur nom. Ils crurent que le P. Rasle tait
l'auteur de ce qui ne devait tre attribu qu' leur ambition; et tandis
que ce Jsuite employait toute son influence pour empcher les Abnaquis
de les attaquer, ils mettaient sa tte  prix et envoyaient vainement
200 hommes pour le saisir dans le village indien o il faisait
ordinairement sa rsidence. Ils furent plus heureux  l'gard du baron
de St.-Castin, chef des Abnaquis et fils de l'ancien officier du
rgiment de Carignan, qui s'tait aussi, lui, attir leur vengeance. Il
demeurait sur le bord de la mer. Un vaisseau bien connu parut un jour
sur la cte; il y monta comme il faisait quelquefois pour visiter le
capitaine; mais ds qu'il fut  bord il fut dclar prisonnier et
conduit  Boston (janvier 1721), o on le traita comme un criminel. Il y
fut retenu plusieurs mois, malgr les rclamations de M. de Vaudreuil.
Ayant t enfin largi, il passa en France peu de temps aprs pour
recueillir l'hritage de son pre dans le Barn; il ne revint point en
Amrique.

Ces actes qui portaient une grave atteinte  l'indpendance des
Abnaquis, avaient combl la mesure. La guerre fut chante dans toutes
les bourgades. Ils incendirent tous les tablissemens des Anglais de la
rivire Knbec sans cependant faire de mal aux personnes. Ceux-ci qui
attribuaient aux conseils du P. Rasle tout ce que ces Indiens faisaient,
formrent un nouveau projet pour s'emparer de lui mort ou vif. Sachant
l'attachement que ses nophites lui portaient, ils envoyrent en 1724
onze cents hommes pour le prendre et pour dtruire Narantsouak, grande
bourgade qu'il avait forme autour de sa chapelle. Cerner le village
entour d'paisses broussailles, l'enlever et le livrer aux flammes fut
l'affaire d'un instant. Au premier bruit le vieux missionnaire tait
sorti de sa demeure. Les assaillans jetrent un grand cri en
l'apercevant et le couchrent en joue. Il tomba sous une grle de balles
avec 7 Indiens qui voulurent lui faire un rempart de leurs corps. Les
vainqueurs puisrent ensuite leur vengeance sur son cadavre. Ayant
excut leur assassinat, car une expdition entreprise pour tuer un
missionnaire n'est pas une expdition de guerre, ils se retirrent avec
prcipitation. Les Sauvages rentrrent aussitt dans leur village, et
leur premier soin, tandis que les femmes cherchaient des herbes et des
plantes pour panser les blesss, fut de pleurer sur le corps de leur
infortun missionnaire.

Ils le trouvrent perc de mille coups, la chevelure et les yeux
remplis de boue, les os des jambes fracasss, et tous les membres
mutils d'une manire barbare. Voil, s'crie Charlevoix, de quelle
manire fut trait un prtre dans sa mission au pied d'une croix, par
ces mmes hommes qui exagraient si fort en toute occasion les
inhumanits prtendues de nos Sauvages qu'on n'a jamais vu s'acharner
ainsi sur les cadavres de leurs ennemis. Aprs que ces nophites eurent
lav et bais plusieurs fois les restes d'un homme qu'ils chrissaient,
ils l'inhumrent  l'endroit mme o tait l'autel avant que l'glise
ft brle.

La guerre, aprs cette surprise, continua avec vigueur et presque
toujours  l'avantage des Abnaquis, quoiqu'ils ne fussent pas aids des
Franais. M. de Vaudreuil ne pouvant leur donner de secours, n'empchait
pas cependant les tribus sauvages de le faire, en leur dmontrant que
les Anglais plus nombreux taient plus  craindre que les Franais, qui
au contraire contribuaient par leur seule prsence, malgr leur petit
nombre,  la conservation de l'indpendance des nations indignes[75].

[Note 75: Documens de Paris.]

En 1725, ce gouverneur tant  Montral y vit arriver quatre dputs du
Massachusetts et de la Nouvelle-York, MM. Dudley, Taxter, Atkinson et
Schuyler, pour traiter de la paix avec les Abnaquis, dont plusieurs
chefs se trouvaient alors dans cette ville. Aprs avoir remis une
rponse vague  M. de Vaudreuil, qui avait demand satisfaction de la
mort du P. Rasle, les envoys cherchrent  entrer secrtement en
ngociation avec les Indiens; mais ces derniers, inspirs par le
gouverneur, repoussrent cette proposition, et voulurent que l'on
s'assemblt chez lui.

L'on y tint plusieurs confrences dans lesquelles furent discutes la
question des limites et celle des indemnits. L'ultimatum des Sauvages
fut qu'ils conserveraient tout le territoire  partir d'une lieue de
Saco  aller jusqu' Port-Royal, et que la mort du P. Rasle et les
dommages faits pendant la guerre seraient couverts par des prsens.

Les Franais, en mettant en oubli dans cette occasion leurs prtentions
sur les terres baignes par les eaux de la baie de Fondy, ne faisaient
que reconnatre l'indpendance des Abnaquis, comme ils avaient fait
celle des Iroquois. L'on remarquera ici, que les Europens dans leurs
ngociations relatives au territoire des Sauvages, n'ont jamais tenu
compte de ces peuples, tandis que leurs agens les regardaient souvent,
comme dans le cas actuel, comme des nations libres et indpendantes.

Il tait facile de prvoir, cependant, que les agens des colonies
anglaises, si toutefois ils taient autoriss  traiter de la paix,
n'accepteraient point de pareilles propositions. Aussi se
contentrent-ils de rpondre qu'ils feraient leur rapport  Boston. Ils
se plaignirent ensuite du secours que l'on avait fourni aux Abnaquis
contre la foi des traits, dont ils rclamrent l'excution, et
demandrent les prisonniers de leur nation qu'il y avait en Canada. Ils
faisaient probablement allusion  la part qu'avaient prise aux
hostilits les Indiens domicilis dans cette province, comme les Hurons
de Lorette.

Les Franais qui redoutaient le rtablissement de la paix et le
rapprochement des deux peuples, virent avec plaisir la rupture des
confrences; mais elles n'avaient t rellement qu'ajournes, car deux
ans aprs, en 1727, un trait fut conclu entre les parties belligrantes
 Kaskb. Lorsque la nouvelle en parvint  Paris, le ministre en
exprima son regret, sentant tout le danger que courrait dsormais le
Canada s'il tait attaqu du ct de la mer. Il crivit qu' tout prix
les missionnaires conservassent l'attachement des Abnaquis[76]. Trop
d'intrts leur dictaient d'ailleurs cette politique pour qu'ils ne la
suivissent pas.

[Note 76: Documens de Paris.]

Quant  la dlimitation de cette frontire que le P. Aubry avait propos
de fixer en tirant une ligne de Beaubassin  la source de la rivire
Hudson, il parat qu'il n'en fut plus question jusqu'aprs la guerre de
1744. Ce missionnaire canadien, illustr par la plume de Chateaubriand
et le pinceau de Girodet dans un tableau remarquable, tait en 1618 dans
cette contre. Il crivait que l'Acadie se bornait  la pninsule, et
que si on abandonnait les Sauvages, les Anglais tendraient leurs
frontires jusqu' la hauteur des terres prs de Qubec et de Montral.
L'humble prdicateur avait prvu les prtentions du cabinet de Londres
30 ans avant leur nonciation. La faute du gouvernement franais fut de
n'avoir pas distingu, par une ligne de division, chacune de ses
provinces. Il n'y avait pas de limites traces et connues entre l'Acadie
et le Canada, et les autorits canadiennes comme celles de l'Acadie
avaient frquemment fait acte de juridiction pour les mmes terres[77].

[Note 77: Charlevoix tait de la mme opinion, car dans une lettre qu'il
crivit  la duchesse de Lesdiguires lorsqu'il voyageait en Canada huit
ans aprs le trait d'Utrecht, il s'exprime ainsi. Les Abnaquis ou
Canibas voisins de la Nouvelle-Angleterre ont pour plus proches voisins
les Etchemins ou Malcites, aux environs de la rivire de Pentagot, et
plus  l'est sont les Micmacs ou Souriquois, dont le pays propre est
l'Acadie, la suite de la cte du Golfe St.-Laurent jusqu' Gasp etc.]

Tel fut l'tat des choses du ct de l'Acadie jusqu'au trait
d'Aix-la-Chapelle. Les Franais tablis sur la rivire St.-Jean, le long
de la cte des Etchemins, et depuis cette cte jusqu'au fleuve
St.-Laurent, ceux mmes qui habitaient les Mines, le voisinage de
l'isthme et les autres pays les plus proches de celui qui avait t cd
 la Grande-Bretagne, ne s'aperurent d'aucun changement dans leur tat
ou dans leurs possessions. Les Anglais ne tentrent ni de les chasser du
pays, ni de les obliger  prter serment de fidlit au roi
d'Angleterre.

Les vues et les prtentions des deux peuples n'taient pas moins
opposes touchant la dlimitation de leurs frontires au sud-ouest de la
valle du St.-Laurent, et  l'est de celle du Mississipi. Mais ici la
question se simplifiait. La France avait pos pour principe que les
valles dcouvertes et occupes par elle lui appartenaient avec toutes
les terres arroses par les eaux qui y tombaient; ainsi elle rclama en
vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu' ce qu'elle l'et
abandonn par une stipulation expresse; ainsi elle prit possession de
l'Ohio non seulement par droit de dcouverte, mais aussi parce que cette
rivire se jetait dans le Mississipi. L'Angleterre, plus lente 
pntrer dans l'intrieur du continent que sa rivale, et qui s'y tait
laiss fort devancer par elle, refusa d'admettre cette base dans ses
ngociations pour des raisons faciles  apprcier. A dfaut de principe,
elle se rejeta, pour justifier dans la suite ses envahissemens, sur le
motif de la sret nationale, et, suivant l'accusation consacre, sur
l'ambition de la France, qui la menaait toujours ainsi qu'elle se
plaisait  le dire  ses peuples.

Pourtant le gouvernement franais depuis l'ouverture du 18e sicle
jusqu' la rvolution, tait comme ces vieillards dont le gnie, a
survcu  la force. Les grandes conceptions de Richelieu, de Colbert et
de Louis XIV, relativement aux colonies, se conservaient en France;
elles clairaient ses hommes d'tat, qui tchaient de les suivre; mais
leurs efforts chouaient devant le vice des institutions sociales, qui
touffait  la fois l'nergie et la libert, l'industrie et
l'migration. Voyant que l'entreprise particulire ne russissait pas
pour peupler la Nouvelle-France, la cour donna  la colonisation en
Canada un caractre presque militaire; mais ce n'tait pas tant comme
moyen de coloniser le pays plus rapidement, que comme prcaution pour
dfendre le territoire qu'on possdait dj. Beausjour, Niagara, le
fort Duquesne furent ainsi des colonies purement militaires. Mais la
ruine des finances et la caducit du gouvernement ne permirent point de
suivre ce systme sur une grande chelle. Peut-tre et-il t
prfrable ds le commencement d'avoir choisi la colonisation militaire,
puisque Louis XIV avait rendu la nation plus guerrire que commerciale;
ou encore mieux les deux colonisations civile et militaire comme on le
fit un moment du temps de Talon.

Par le trait d'Utrecht, la France avait cd  la Grande-Bretagne les
droits qu'elle prtendait avoir au territoire de la confdration
iroquoise. C'tait une cession plus imaginaire que relle pour
l'Angleterre, car les cinq cantons n'avaient jamais cess de se regarder
comme peuples libres et indpendans; et si elle persistait  vouloir les
soumettre  sa souverainet, elle s'en faisait des ennemis
irrconciliables. Le gouvernement franais les reconnut de suite en
refusant de ngocier avec eux par l'intermdiaire de la Nouvelle-York.
On a vu plus haut comment M. de Vaudreuil avait conclu un trait de paix
directement avec la confdration, qui refusait de reconnatre la
suprmatie britannique, comme elle avait toujours fait celle de la
France.

Cependant cette dernire se maintenait dans le haut de la valle du
St.-Laurent et dans le bassin du Mississipi par la traite qu'elle
faisait et par l'alliance qu'elle avait contracte avec les tribus
indiennes. L'Angleterre travaillait ouvertement ou en secret depuis
longtemps  lui enlever l'une et l'autre. Aucun moyen ne fut plus
efficace pour cela que celui qui fut adopt par la Nouvelle-York en
1720, sur la recommandation de son gouverneur, M. Barnet, et qui
consistait  prohiber tout commerce avec le Canada. Les Franais,
crivait M. Hunter, gouverneur de la province anglaise, au Bureau du
commerce  Londres, les Franais ont des forts et des tablissemens sur
plusieurs points du Mississipi et des lacs, et ils rclament ces
contres et le commerce qui s'y fait comme leur appartenant; si ces
tablissemens augmentent et continuent de prosprer, l'existence mme
des plantations anglaises sera menace.... je ne sache pas sur quoi ils
fondent leur droit, et je ne vois de moyen de parer au mal que je viens
de signaler, qu'en leur persuadant de l'abandonner. Ce qu'il y aurait
ensuite de mieux  faire, ce serait d'tendre nos frontires et
d'augmenter le nombre de nos soldats[78].

[Note 78: Lettre du 9 juillet 1718: _Documens de Londres_.]

Jamais homme d'tat ne s'est exprim avec plus de franchise. Ne se
croyant pas oblig de voiler son langage, il dit les choses telles
qu'elles sont. Il ne cherche point  s'autoriser de titres chimriques
pour tablir un droit de priorit en faveur de sa patrie; il se contente
de mentionner ses motifs qui sont tout d'intrt: l'intrt est sa
rgle, car de droit, mme celui de possession, mme celui de premier
occupant qui dans le cas actuel est le meilleur, il n'en reconnat pas.

M. de Vaudreuil suivait d'un oeil jaloux tous les actes de ses voisins.
Il vit toute la porte de la recommandation de M. Burnet, et du statut
lgislatif qui avait t pass pour lui donner force de loi.
Immdiatement il se mit en frais d'en contrecarrer les funestes
consquences. M. de la Joncaire reut l'ordre (1721) d'tablir un poste
 Niagara, du ct du sud, afin d'empcher les Anglais de s'introduire
sur les lacs, ou d'attirer le commerce de ces contres  Albany. C'tait
un homme intelligent et qui possdait  un haut degr cette loquence
figure qui charment tant les Sauvages. Il obtint sans difficult des
Tsonnonthouans, par qui il avait t adopt et qui le chrissaient comme
un de leurs compatriotes, la permission d'ouvrir un comptoir dans leur
pays. Une dputation envoye auprs des Onnontagus, et compose du
baron de Longueuil, du marquis de Cavagnal, fils du gouverneur, et de
deux autres personnes, obtenait, de son ct, l'assentiment de ce canton
au nouvel tablissement. Aussitt que la nouvelle en parvint  Albany,
M. Burnet crivit au gouverneur canadien pour protester contre cette
violation du trait d'Utrecht; celui-ci rpondit que Niagara avait
toujours appartenu  la couronne de France. Burnet, ne pouvant obtenir
d'autre satisfaction, et ne voulant pas commettre lui-mme d'hostilit,
s'adressa aux Iroquois pour les engager  expulser les Franais par la
force. Il attachait avec raison une grande importance  ce poste, qu'il
regardait comme funeste  sa politique, l parce qu'il protgeait la
communication du Canada avec le Mississipi par l'Ohio, communication
qu'il voulait interrompre au moyen de ses allis; et 2. parce que, si
les Franais y mettaient une garnison assez forte, ils seraient matres
du passage du lac Ontario; et qu'au contraire si le fort tait dmoli,
les Sauvages occidentaux dpendraient des Anglais[79]. Burnet se
plaignit vivement  tous les cantons, dont il mit quatre dans ses
intrts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans, ni  renvoyer
Joncaire, ni  lui permettre  lui-mme de s'tablir dans leur pays.
Alors il rsolut d'ouvrir un comptoir sur cette frontire, et il choisit
l'entre de la rivire Oswgo  mi-chemin entre Niagara et le fort de
Frontenac, vers lequel le poste de Joncaire devait acheminer la traite
(1721)[80].

[Note 79: I will do my endeavours crit M. Burnet au Bureau du
commerce, in the spring without committing hostility, to get our Indians
to demolish it. This place is of great consequence for two reasons, 1st.
because it keeps the communication between Canada and Mississipi by the
river Ohio open, which else our Indians would be able to intercept at
pleasure, and 2d. if it should be made a fort with soldiers enough in
it, it will keep our Indians from going over the narrow part of the lake
Ontario by this only pass of the Indians without leave of the French, so
that if it were demolished the far Indians would depend on us.

_Documens de Londres_. ]

[Note 80: Documens de Paris.--Journal historique de Charlevoix.]

Les deux nations taient dcides de se maintenir dans les positions
qu'elles avaient ainsi prises. Louis XV crivait de sa main sur un
mmoire: Le poste de Niagara est de la dernire importance pour
conserver le commerce des pays d'en haut. Il ordonna de btir un fort
en pierre sur l'emplacement mme de celui que M. Denonville y avait
lev autrefois, il rendit libre la traite de l'eau de vie aux Sauvages,
comme elle l'tait chez les Anglais, et rtablit la vente des congs qui
furent fixs  250 livres (1725). En mme temps M. de Beauharnais reut
instruction d'empcher aucun tranger de pntrer sur le territoire
franais, soit pour commercer, soit pour tudier le pays; il fut dfendu
aux Anglais de rester plus de deux jours  Montral. Il y en avait
beaucoup d'tablis dans cette ville, ouvriers, marchands et autres. Il
parat que leur grand nombre avait excit les soupons du
gouvernement[81].

[Note 81: Lettre de M. Dupuy, intendant 1727.]

Le duc de New-Castle, ministre secrtaire d'tat, se plaignit en vain 
la cour de Versailles de l'tablissement de Niagara, que l'Angleterre
regardait comme un empitement sur le territoire cd par le trait
d'Utrecht. M. Burnet crivit aussi de nouveau  M. de Vaudreuil dans ce
sens une lettre qui fut remise au baron de Longueuil, gouverneur par
intrim aprs la mort du dernier, par M. Livingston alors en Canada
ostensiblement pour son ducation, mais probablement charg de quelque
mission secrte.

Ne recevant aucune rponse favorable, le gouverneur de la Nouvelle-York
commena  se fortifier  Oswgo; et il rpondit  la sommation que M.
de Beauharnais lui fit porter en 1727 de se retirer de ce poste, en y
envoyant une forte garnison pour le dfendre en cas d'attaque. Oswgo
possdait une double importance pour les Anglais; il tait ncessaire 
leur projet de s'emparer de la traite des pelleteries, et il protgeait
les tablissemens que leurs colons formaient entre l'Hudson et le lac
Ontario.

Ces difficults et ces empitemens amenaient l'un aprs l'autre des
reprsailles. Voyant qu'il ne pouvait dloger Burnet du poste qu'il
occupait sur le lac, M. de Beauharnais tourna sa position et vint lever
un fort vers la tte du lac Champlain,  la pointe  la Chevelure (Crown
Point). Ce lac, comme l'on sait, qui se dcharge dans le St.-Laurent par
la rivire Richelieu, tire ses eaux du plateau o prend sa source la
rivire Hudson qui va se jeter du ct oppos dans la mer,  New-York.
Entour de montagnes vers le haut, ses rives s'abaissent graduellement 
mesure qu'on approche de St.-Jean, bourg situ  son extrmit
infrieure. M. de la Corne, officier canadien distingu, appela le
premier l'attention sur l'importance d'occuper ce lac, qui donnait
entre dans le coeur de la Nouvelle-York. En effet, de la Pointe  la
Chevelure on menaait  la fois non seulement Oswgo et Albany, mais
encore du ct de l'orient la Nouvelle-Angleterre. Aussi n'eut-elle pas
plus tt appris la rsolution des Franais, que la lgislature de cette
dernire contre vota une somme d'argent pour envoyer, conjointement
avec la Nouvelle-York, une ambassade en Canada, afin de l'engager 
abandonner cette position. En mme temps elle pressa la premire
province d'exciter l'opposition des cinq nations. Mais ses dmarches
n'eurent aucune suite, et les Franais, malgr les rclamations et les
menaces, y construisirent le fort St.-Frdric, ouvrage  machicoulis,
et le gardrent jusqu' la fin de la guerre commence en 1755. C'est
ainsi que dans une lutte d'un nouveau genre, lutte d'empitemens, lutte
de sommations et de contre-sommations, les deux premires monarchies de
l'Europe se disputaient pacifiquement, pour se les disputer ensuite les
armes  la main, quelques lambeaux de forts o dj germaient sous
leurs pas le rpublicanisme et l'indpendance.

Ces transactions, graves par les suites qu'elles devaient avoir, se
passaient entre 1716 et 1744. Cependant,  la faveur de la paix, le
Canada faisait des progrs, lents peut-tre si l'on veut, parce qu'ils
n'taient dus qu' l'accroissement naturel de la population, mais
constans et assurs, malgr les ravages d'une pidmie, la petite
vrole, flau qu'on n'avait pas encore appris  dompter, et qui dcima 
plusieurs reprises la population blanche et indigne. Les dfrichemens
s'tendaient de tous cts, les campagnes surtout se peuplaient, les
habitans, reposs de leurs anciens combats, avaient pris got  des
occupations paisibles et plus avantageuses pour eux et pour le pays.

L'migration laisse  elle mme, avait aussi repris son cours, mais
elle suffisait  peine pour combler le vide que laissaient ceux qui
prissaient dans les longues et dangereuses prgrinations qu'ils
entreprenaient pour la traite des pelleteries. En 1725 cependant on
voulut la ranimer. Il y eut une espce de flux dans le cours migrant.
Le Chameau, vaisseau du roi, partit de France charg d'hommes pour le
Canada. Il portait M. de Chazel qui venait remplacer M. Begon, comme
intendant, M. de Louvigny nomm au gouvernement des Trois-Rivires, et
plusieurs officiers, ecclsiastiques et marchands. Cette migration
prcieuse moins par le nombre que par les lumires et les capitaux
qu'elle apportait, devait donner un nouvel lan au pays; mais
malheureusement elle ne devait point parvenir  sa destination. Une
horrible tempte surprit le Chameau  la hauteur de Louisbourg, 
l'entre du golfe St.-Laurent, et le jeta, au milieu de la nuit, sur les
rescifs de l'le encore sauvage du Cap-Breton, o il se brisa. Personne
ne fut sauv. Le lendemain la cte parut jonch de cadavres et de
marchandises. La nouvelle de cet affreux dsastre fit une douloureuse
sensation dans toute la Nouvelle-France, qui ressentit longtemps cette
perte. Lorsqu'elle tait encore  la dplorer, elle en fit une autre,
qui ne lui fut pas moins sensible, dans la personne de M. de Vaudreuil,
qui expira le 10 octobre (1725) aprs avoir gouvern le Canada pendant
21 ans avec sagesse et l'approbation du peuple, dont il fut sincrement
regrett. Son administration ne fut trouble par aucune de ces querelles
qui ont si souvent agit la colonie et divis les grands fonctionnaires
publics et le clerg; et elle fut constamment signale par des vnemens
heureux, dus en grande partie  sa vigilance,  sa fermet,  sa bonne
conduite, et aussi au succs qui accompagnait presque toutes ses
entreprises; car la chance entre pour beaucoup dans les vnemens
humains. Il eut pour successeur le marquis de Beauharnais, qui avait
dj t intendant  Qubec aprs M. de Champigny. Nomm en 1705  la
direction des classes de la marine en France, il tait capitaine de
vaisseau lorsqu'il fut choisi par Louis XV pour administrer le
gouvernement de l'importante colonie du Canada, o il n'arriva qu'en
1726, et dont les rnes lui furent remises par le baron de Longueuil qui
les tenait depuis la mort du dernier gouverneur.

L'intendant Begon, que M. de Chazel venait relever, eut pour successeur
M. Dupuy, matre des requtes, ancien avocat gnral au conseil du roi,
et fidle disciple de l'esprit et des doctrines des parlemens de France.
Il ne fut pas plutt entr en fonctions, qu'il voulut augmenter
l'importance du conseil suprieur dans l'opinion publique, inspirer 
ses membres les sentimens d'un haut respect pour leur charge, et
raffermir en eux cette indpendance de caractre qui sied si bien  une
magistrature intgre, et qui a fait regarder les parlemens franais
comme les protecteurs, les dfenseurs ns du peuple.

Jaloux des droits de la magistrature, esclave de la rgle, le nouvel
intendant ne fut pas longtemps dans le pays sans se voir aux prises avec
plusieurs des autorits publiques, accoutumes  jouir d'une assez
grande latitude dans leurs actes, et  exercer leurs pouvoirs plus
suivant l'quit ou la convenance que suivant l'expression rigide de la
lettre. Le premier diffrend grave qui s'leva ainsi, naquit d'une
circonstance fortuite, la mort de l'vque de Qubec, M. de St.-Vallier,
qui avait succd en 1680  M. de Laval, forc  la retraite par son
grand ge et ses infirmits. Cette longue querelle que nos historiens
ont ignore, car aucun d'eux n'en fait mention[82], souleva le clerg et
le gouverneur contre le conseil dirig par M. Dupuy. En gnral le
gouverneur et l'intendant taient opposs l'un  l'autre; c'taient deux
rivaux attachs ensemble par la politique royale pour s'observer, se
contenir, se juger; si l'un tait plus lev en rang, l'autre possdait
plus de pouvoir, si le premier avait pour courtisans les hommes d'pe,
l'autre avait les hommes de robe et les administrateurs subalternes;
mais ce systme en rassurant la jalousie du trne, devait dsunir 
jamais ces deux grands fonctionnaires, mal que rien ne pouvait
compenser. Jusqu' prsent l'intendant s'est rang du ct du parti
clrical; aujourd'hui M. Dupuy occupe la position du gouverneur qui
s'est ralli au clerg.

[Note 82: J'en ai trouv tous les dtails dans les rgistres du conseil
suprieur, et dans une pice consigne dans l'Appendice (B) de ce
volume, dcouverte par M. Faribault dans les archives provinciales. Les
limites prcises des pouvoirs du gouverneur et de l'intendant qu'on a eu
tant de peine  fixer, sont indiques avec clart dans plusieurs
documents de ce grand procs.]

L'vque de Qubec mourut en dcembre 1727, pendant l'absence de M. de
Mornay, son coadjuteur depuis 1713. M. de Lotbinire, archidiacre, se
prparait  faire les obsques du prlat, en sa qualit de grand
vicaire, lorsque le chapitre prtendit que ses fonctions avaient cess
comme tel par le dcs de l'vque; que le sige piscopal tait vacant,
et que c'tait  lui, le chapitre,  rgler tout ce qui avait rapport 
l'inhumation du pontife et  l'lection de son successeur.

L'archidiacre repoussa cette prtention; et sur le refus que l'on fit
d'obtemprer aux ordres qu'il donnait en sa qualit de grand vicaire, il
fit assigner devant le conseil suprieur, c'est--dire devant l'autorit
civile, le chapitre pour rpondre de sa rbellion. Le chapitre se
contenta de dclarer avec ddain qu'il ne reconnaissait aucun juge en
Canada capable de prendre connaissance des motifs du diffrend lev
entre lui et le plaignant, qu'il ne pouvait tre traduit que devant
l'official du diocse, et qu'il en appelait au roi en son conseil
d'tat. C'tait l'ancienne prtention clricale de rcuser les tribunaux
civils ordinaires. M. Dupuy la traita de monstrueuse, le conseil
suprieur tenant, disait-il, en ce pays la place des parlemens franais,
qu'il fallait reconnatre avant de pouvoir en appeler  la couronne. Des
scnes de scandale suivirent ces premires altercations. Le chapitre se
rendit tumultueusement,  la tte d'une foule de peuple, 
l'Hpital-Gnral,  l'entre de la campagne, o tait dpos le corps
de l'vque, auprs duquel il avait dfendu aux fidles d'aller prier;
il se prcipita avec fracas dans la chapelle, manda devant lui la
suprieure du monastre, la suspendit de ses fonctions et mit le couvent
en interdit, afin d'empcher sans doute la crmonie des obsques. Tout
cela dnotait peu de respect pour la mmoire du chef du clerg que l'on
venait de perdre, et rappelait aux plaisans quelques unes des scnes du
Lutrin.

Cependant le conseil suprieur rendait son arrt (janvier 1728) sur la
vacance du sige piscopal, qu'il dclara rempli attendu l'existence de
M. de Mornay, coadjuteur et successeur dsign du dernier vque, lequel
avait mme en cette qualit gouvern les missions de la Louisiane. Le
chapitre se trouvait par l priv de faire aucun acte de juridiction
diocsaine. Il avait bien brav le conseil lors de l'inhumation, 
prsent que l'on tait  l'important de l'affaire, il ne balana pas 
se mettre en pleine insurrection contre lui. En consquence, M. de
Tonnancourt, chanoine de la cathdrale, monta en chaire le jour de
l'Epiphanie avec un mandement contre l'intervention du pouvoir civil,
qu'il lut aux fidles, avec ordre  tous les curs de le publier au
prne de leurs paroisses respectives. L'intendant fit informer
immdiatement contre le chanoine audacieux. Toute la rivalit jalouse
qui existait en France entre le clerg et les parlemens toujours quelque
peu libraux et jansnistes, se manifesta dans cette dispute, qui du
reste n'et intress que la chronique religieuse et les lgistes
canoniques, si,  cette phase de son progrs, le gouverneur ne ft
intervenu tout  coup pour interrompre le cours des tribunaux. M. de
Beauharnais alla beaucoup plus loin que M. de Frontenac dans cette
intervention dangereuse. Il se dclara le champion du chapitre. Il se
rendit le 8 mars au conseil suprieur avec son secrtaire par lequel il
fit lire une ordonnance interdisant  ce corps toute procdure
ultrieure dans l'affaire du clerg, et cassant les arrts qui avaient
dj t rendus. Il voulut aussi imposer silence au procureur gnral.
Cette haute cour tint en cette circonstance grave, une conduite pleine
de dignit. Elle ordonna d'abord au secrtaire du gouverneur de se
retirer, parcequ'il ne faisait pas partie du conseil; elle protesta
ensuite contre l'insulte faite  la justice; et, par une dclaration
motive en prsence du gouverneur lui-mme, dans laquelle elle qualifia
ses prtentions de tmraires autant que nouvelles dans la colonie, elle
rsolut de porter ses plaintes au roi de l'atteinte faite 
l'indpendance et  l'autorit des tribunaux.

Le gouverneur sortit irrit. Il fit publier  la tte des troupes et des
milices des villes et des campagnes, son ordonnance d'interdiction avec
dfense de recevoir les arrts du conseil suprieur sans son ordre
exprs. Le conseil rpondit par une contre-ordonnance du 27 mars (1728)
dans laquelle on trouve ces mots: Les peuples savent bien et depuis
longtemps que ceux qui ont ici l'autorit du prince pour les gouverner,
ne peuvent en aucun cas se traverser en leurs desseins; et que dans les
occasions o ils sont en diversit de sentimens pour les choses qu'ils
ordonnent en commun, l'excution provisoire du projet diffremment
conu, dpend du district dans lequel il doit s'excuter; de sorte que
si le conseil suprieur a des vues diffrentes d'un gouverneur gnral
en chose qui regarde la justice, c'est ce que le conseil ordonne qui
doit avoir son excution; et de mme s'il y a diversit de sentiment
entre le gouverneur gnral et l'intendant sur des choses qui les
regardent en commun, les vues du gouverneur gnral prvaudront si ce
sont choses purement confies  ses soins, telle qu'est la guerre et la
discipline militaire hors de laquelle, tant dfendu au gouverneur
gnral de faire aucune ordonnance telle qu'elle soit, il ne peut jamais
faire seul qu'une ordonnance militaire. Les ordonnances de l'intendant
doivent de mme s'excuter par provision, quand ce dont il s'agit est
dans l'tendue de ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les
finances, sauf  rendre compte au roi de part et d'autre chacun en son
particulier, des vues diffrentes qu'ils auront eues,  l'effet que le
roi les confirme ou les rforme  son gr. Telle est l'conomie du
gouvernement du Canada[83].

[Note 83: Le gouverneur et lieutenant gnral dans le Canada n'a aucune
autorit sur les cas d'amiraut, et nulle direction sur les officiers
qui rendent la justice.--Rglement de 1684 sign du roi et du grand
Colbert, et un grand nombre d'autres rglemens rendus depuis dans le
mme sens.]

Le conseil maintint la position qu'il avait prise, et svit contre les
rebelles. Quelques uns de ses membres cependant furent gagns ou
intimids par M. de Beauharnais; et l'un d'eux, le nomm Crespin, aprs
avoir vot avec ses collgues, refusa de remplir certaines fonctions
qu'ils lui avaient dfres temporairement dans la conduite du grand
procs qui les occupait. On l'interdit. Cela se passait le 6 avril. Le
30 mars les troupes avaient t appeles une seconde fois sous les
armes, et les officiers avaient dchir  coups d'pe les nouveaux
arrts et les nouvelles ordonnances du conseil. Le gouverneur tait
rsolu d'aller aux dernires extrmits. Les prisons furent forces et
tous les dcrts par justice du tribunal furent largis et reus au
chteau St.-Louis. Les officiers qui osrent dsapprouver cette conduite
furent mis aux arrts. Non encore content, M. de Beauharnais, qui tait
 Montral, adressa le 13 mai une lettre de cachet  son lieutenant 
Qubec, pour exiler les deux conseillers les plus opinitres, l'un M.
Gaillard,  Beaupr, et l'autre M. d'Artigny  Beaumont. Ce coup d'tat,
qui tait heureusement un fait inou dans le pays, y fit une grande
sensation. Jusqu'alors le cours de la justice avait t rarement
interrompu, du moins avec cet clat qui nous rappelle une triste poque,
l'interdiction des deux juges canadiens de Qubec en 1838. Le gouverneur
voulait rendre le conseil incomptent en le rduisant  moins de cinq
membres actifs, nombre ncessaire pour rendre les arrts. L'intendant
publia aussitt une autre ordonnance (29 mai) en sa qualit de prsident
et de seul charg de le convoquer, pour enjoindre  tous ses membres de
rester  leur poste, sous peine de dsobissance, et de ne tenir aucun
compte de l'ordre illgal du gouverneur.

Le conseil se trouva ainsi en opposition  ce dernier et  la majorit
du clerg. Les Rcollets inclinant ordinairement pour le pouvoir civil,
se rangrent cette fois avec l'autorit militaire et ecclsiastique. Les
Jsuites, contre leur usage, se tinrent,  ce qu'il parat,  l'cart et
observrent une prudente rserve. Le roi avait t saisi de l'affaire
ds le commencement, et l'on sut bientt  quoi s'en tenir sur la
conduite que suivrait le ministre. Ce qui se passait alors en France
tait d'ailleurs un avertissement suffisant pour les plus clairvoyans.

Le cardinal de Fleury avait remplac le cardinal Dubois  la tte des
affaires. Par une espce d'ironie l'immoral Louis XV ne voulait tre
servi que par des cardinaux. Le nouveau ministre tchait d'apaiser les
troubles religieux qui agitaient le royaume  l'occasion de la bulle
_unigenitus_. Cette bulle proclamait l'infaillibilit du pape; et le
cardinal avait promis de se vouer  sa dfense pour obtenir le chapeau.
Comme prtre, dit un auteur, il oublia qu'il se devait  la France et
non  la cour de Rome; il se fit juge opinitre des consciences, quand
il ne fallait tre que conciliateur. Il avait des vues bornes, peu de
gnie, beaucoup d'gosme; il craignait les Jsuites et les servait afin
de ne pas les avoir pour ennemis.

Le concile provincial d'Embrun tenu en 1727, ayant condamn l'vque de
Senez, accus d'avoir attaqu la fameuse bulle, le parlement et le
barreau s'levrent contre le jugement, le parlement qui bravait alors
la cour de Rome, en refusant la lgende de Grgoire XII batifi  la
sollicitation des Jsuites, et qui s'levait devant le cardinal comme
l'opposant de ses vues. On conoit quelle amertume cette conduite
laissait dans le coeur du ministre, et dans quelle disposition d'esprit
il reut la nouvelle des dmls entre le chapitre et le conseil
suprieur de Qubec, image du parlement de Paris. La querelle canadienne
se confondit  ses yeux avec la querelle franaise. M. Dupuy fut
immdiatement rappel, et l'ordre envoy, ds le 1 juin 1728, au conseil
suprieur de lever les saisies du temporel des chanoines et cur de la
cathdrale, qu'il avait ordonnes dans le cours des procdures.

Il y eut alors dans ce conseil un revirement d'opinion peu honorable
pour ses lumires ou pour son indpendance. M. d'Artigny et M. Gaillard,
s'tant prsents pour y prendre place comme  l'ordinaire, furent
informs par M. Delino, qui le prsidait en l'absence de son chef
disgraci, qu'il avait t dcid qu'ils ne pourraient tre admis
jusqu' ce que le roi se ft prononc au sujet de la lettre de cachet du
marquis de Beauharnais du 13 mai. Cette suspension dura jusqu'
l'arrive du nouvel intendant, M. Hocquart, l'anne suivante[84].

[Note 84: _Registres de l'intendant. Registres du conseil suprieur._]

Tel fut le dnoment de ce diffrend, dans lequel le conseil finit par
jouer un rle servile qui ne caractrise que trop souvent les autorits
coloniales. M. Dupuy avait, aux premiers avis, remis sa charge afin de
ne point partager la honte de ces rtractations.

Quant  l'lection de l'vque, la position prise par l'autorit civile
fut maintenue, puisque M. de Mornay succda  M. de St.-Vallier en vertu
de son droit de second dignitaire du diocse. Cependant il ne vint point
en Canada. M. Dosquet, nomm vque de Samos, arriv avec M. Hocquart en
1729, y fit les fonctions de pontife comme coadjuteur jusqu'en 1735,
poque de la rsignation de M. de Mornay et de la sienne. M. de Pourroy
de l'Auberivires fut choisi pour remplir le sige vacant; mais il
mourut en arrivant  Qubec en 1739. Enfin il eut pour successeur M.
Dubreuil de Pontbriant, le premier Canadien qui ait port la mitre. Sa
nomination interrompit ces mutations frquentes de la premire charge
ecclsiastique du pays.

Depuis 14 ans aucune expdition militaire n'avait appel les Canadiens
sous les drapeaux. C'tait une chose inoue dans nos annales. Mais tout
 coup, en 1728, le bruit du tambour retentit sur les places publiques,
et annona aux habitans qu'il se passait quelque chose d'inaccoutum
parmi les peuplades de l'Occident. On sut bientt en effet que c'tait
une des nations du Michigan qui avait pris les armes, les Outagamis. On
demandait seulement quelques hommes de bonne volont, qui se
prsentrent. Cette expdition, quoique compose d'un petit nombre de
guerriers, avait, comme la plupart de celles o s'taient dj
distingus les Canadiens, quelque chose de vaste qui frappait
l'imagination du soldat par l'immense distance et la solitude des pays 
parcourir. Elle se mit en route pour le pays des Outagamis, nation
farouche et cruelle. C'taient les Iroquois, c'taient surtout les
colonies amricaines brlant de s'emparer du Dtroit, qui l'avaient
arme au commencement du sicle contre les Canadiens, qui la
connaissaient  peine. Ce peuple aussi brave que l'Iroquois, moins
politique, beaucoup plus froce, qu'il n'a jamais t possible, ni de
dompter, ni d'apprivoiser, et qui semblable  ces insectes, qui
paraissent avoir autant d'mes que de parties de leurs corps, renaissent
pour ainsi dire aprs leur dfaite, ce peuple se trouvait partout, et
tait devenu l'objet de la haine de toutes les nations de ce continent.
Depuis vingt-cinq ans les Outagamis ou Renards interrompaient le
commerce, et rendaient les chemins presqu'impraticables  plus de cinq
cents lieues  la ronde. Ils avaient presque tous t dtruits dans la
guerre de 1712, par M. Dubuisson. Le peu qui avait chapp au massacre,
rdait continuellement dans le voisinage des postes franais. Ils
infestaient par leurs brigandages et leurs meurtres, non seulement les
rives du lac Michigan, mais encore toutes les routes qui conduisaient du
Canada  la Louisiane, entravant par l gravement le commerce. Une
seconde expdition entreprise contre eux deux ans aprs, par ordre de M.
de Vaudreuil, et conduite par M. de Louvigny, lieutenant du roi 
Qubec, n'avait fait que les arrter pendant un temps. Elle s'tait
termine par un trait que ce commandant signa avec eux, suivant ses
instructions, et par lequel il les obligea  cder leur pays  la
France. Mais cela n'empcha pas ces Sauvages de reprendre bientt leurs
anciennes habitudes de pillage, et de commettre des hostilits partout
o ils se trouvaient. Ils engagrent mme plusieurs autres tribus 
suivre leur exemple. M. de Beauharnais pouss  bout jura de les
exterminer. Mais comment saisir des hommes nomades, qui n'ont point
d'asile fixe, et qui s'chappent et disparaissent dans des rgions
inconnues sans qu'on puisse suivre leur trace?

C'est ce que l'on essaya. 450 Canadiens et 7  8 cents Sauvages,
commands par M. de Ligneris, entrrent sur leur territoire. Une portion
de cette petite arme s'tait mise en route, au commencement de juin, de
Montral. Elle avait remont la rivire des Outaouais en canot, avait
travers le lac Nipissing, pntr, par la rivire aux Franais, dans le
lac Huron, et travers ce lac aprs y avoir t rejointe par le reste
des Indiens. Arrive  Michilimackinac le 1 aot, elle dbarquait enfin
le 14  Chicago, au fond du Michigan, aprs deux mois et neuf jours de
marche.

Les premiers ennemis qu'elle et  combattre, furent les Malhomines ou
Folles-Avoines, ainsi nomms parcequ'ils se nourrissaient d'une espce
de riz qui crot en abondance dans les plaines marcageuses situes au
sud du lac Suprieur. Le lendemain cette tribu, que les Outagamis
avaient entrane dans leur alliance, se prsenta range en bataille sur
le rivage pour s'opposer au dbarquement des Franais. Mais  peine
leurs canots eurent-ils touch la terre, que les Canadiens et leurs
allis saisissant leurs haches et leurs fusils, s'lancrent vers les
Malhomines avec de grands cris. La mle fut vive mais courte, Salle et
de Perrot, avait nanmoins l'exprience des voyages, et l'on pouvait
esprer un rsultat satisfaisant. Il partit en 1738 avec ordre de
prendre possession des pays qu'il dcouvrirait, pour le roi, et
d'examiner attentivement quels avantages l'on pourrait retirer d'une
communication entre le Canada ou la Louisiane et l'ocan Pacifique. Le
gouvernement avait l'intention de prolonger la ligne des postes de
traite jusque sur cette mer. Les regards des Europens sans cesse
tourns vers l'Occident, semblaient chercher cette terre promise qui
avait embras le gnie de Colomb, ce ciel mystrieux, et qui fuit
toujours, vers lequel comme une puissance magique pousse continuellement
la civilisation.

M. de la Vrandrye passa par le lac Suprieur, longea le pied du lac
Winnipeg, et remontant ensuite la rivire des Assiniboils, s'avana vers
les Montagnes-Rocheuses qu'il n'atteignit pas cependant, s'tant trouv
ml dans une guerre avec les naturels dans laquelle il perdit une
partie de ses gens, ce qui l'obligea d'abandonner son entreprise. Ce
voyageur raconta ensuite au savant sudois, Kalm, qui visitait le Canada
en 1749, qu'il trouva dans les contres les plus recules qu'il avait
parcourues, et qu'il estimait tre  900 lieues de Montral, de grosses
colonnes de pierre d'un seul bloc, quelquefois appuyes les unes contre
les autres, et d'autres fois superposes comme celles d'un mur; que ces
pierres n'avaient pu tre disposes ainsi que de main d'homme, et qu'une
d'elles tait surmonte par une autre fort petite n'ayant qu'un pied de
long sur quatre ou cinq pouces de large, portant sur deux faces des
caractres inconnus. Cette petite pierre fut envoye au secrtaire
d'tat,  Paris. Plusieurs des Jsuites qui l'avaient vue en Canada,
assurrent  Kalm que les lettres qui y taient graves, ressemblaient
parfaitement  celles des Tartares. Les Sauvages ignoraient par qui ces
blocs avaient t apports l, et disaient qu'on les y voyait depuis un
temps immmorial. L'origine tartare des caractres parat trs probable
 Kalm; elle semblerait en effet confirmer l'hypothse d'une migration
asiatique, de qui serait descendue au moins une partie des tribus
sauvages de l'Amrique.

L'on donna au pays dcouvert par M. de la Vrandrye, le nom de Pays de
la mer de l'Ouest, parce que l'on crut n'tre pas bien loign de cette
mer; et on y tablit une chane de petits postes pour contenir les
Indignes et faire la traite des pelleteries. Le plus recul fut d'abord
celui de la Reine,  100 lieues  l'ouest du lac Winnipeg sur la rivire
des Assiniboils; on en construisit ensuite trois autres en gagnant
toujours le couchant; le dernier prit le nom de Paskoyac, de la rivire
sur laquelle il tait assis.

Sous l'administration de M. de la Jonquire, une nouvelle expdition fut
mise sur pied pour la mme fin. L'intendant Bigot tait alors en Canada;
il forma, pour faire la traite en mme temps que des dcouvertes, une
socit compose du gouverneur et de lui-mme, de MM. Breard, contrleur
de la marine, Legardeur de St.-Pierre, officier plein de bravoure et
fort aim des Indiens, et de Marin, capitaine dcri par sa cruaut,
mais redout de ces peuples. Ces deux derniers furent chargs de
l'oeuvre double de l'association. Marin devait remonter le Missouri
jusqu' sa source, et de l suivre le cours de la premire rivire sur
laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans l'Ocan. St.-Pierre
passant par le poste de la Reine, devait aller le rejoindre sur le bord
de cette mer  une certaine latitude. Mais tout cela tait subordonn 
la spculation pour laquelle on s'tait associ, c'est--dire que les
voyageurs interrompraient l'expdition ds qu'ils auraient amass assez
de pelleteries. Ils ne furent pas loin, et ils revinrent chargs d'une
riche moisson. Les associs firent un profit norme. M. Smith fait
monter la part seule du gouverneur  la somme prodigieuse de 300,000
francs. La France ne retira rien de cette expdition, dont l'Etat fit
tous les frais.

Cependant l'attitude que prenaient les colonies franaises et anglaises
devenait de plus en menaante, et la tournure des affaires en Europe
annonait une rupture prochaine entre les deux nations. La question des
frontires, tenue en suspens par l'impossibilit de concilier les
prtentions avances de part et d'autre laissait depuis longtemps les
colons dans l'attente des hostilits. Ds 1735, M. Raensalaer, patron ou
seigneur d'Albany, sous prtexte de voyager pour son amusement, et dans
la prvision de la reprise des armes, vint en Canada, et informa
secrtement le gouverneur que dans les dernires guerres, l'on avait
mnag leur pays, et que M. de Vaudreuil avait recommand  ses allis
de n'y pas faire de courses; que la Nouvelle-York avait fait la mme
chose de son ct, et qu'elle tait encore dispose  en user de mme.

En 1740 la guerre tait devenue encore plus probable. M. de Beauharnais
avait, sur les ordres de la cour, fait mettre les forts de Chambly,
St.-Frdric et Niagara en tat de dfense. Il travaillait aussi depuis
longtemps  resserrer davantage les liens qui unissaient les Sauvages
aux Franais. Il tint  cet effet de longues confrences avec eux
(1741), dans lesquelles il put s'assurer, que, s'ils n'taient pas tous
trs attachs  notre cause, la puissance croissante de nos voisins,
excitait leur inquitude et leur jalousie. L'on faisait bien de mnager,
de rechercher mme ces peuples qui, d'aprs un dnombrement fait en
1736, de toutes leurs tribus depuis les Abnaquis jusqu'aux Mobiles,
comptaient 15,675 guerriers.




                              LIVRE VIII.




                              CHAPITRE I.

                               COMMERCE.

                              1608-1744.


De l'Amrique et de ses destines.--But des colonies qui y ont t
tablies.--Le gnie commerant est le grand trait caractristique des
populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des
guerres sur lui.--Il s'accrot cependant avec l'augmentation de la
population.--Son origine: pche de la morue.--Traite des pelleteries de
tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle
est abandonne au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des
fermiers.--Nature, profits, grandeur, consquences de ce ngoce; son
utilit politique.--Rivalit des colonies anglaises; moyens que prend M.
Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux
Franais.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce:
pcheries, combien elles sont ngliges.--Bois
d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; crales et
autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre
des exportations et des importations.--Qubec, entrept
gnral.--Manufactures: introduction des mtiers pour la fabrication des
toiles et des draps destins  la consommation
intrieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries
(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposs fort
lard et trs modrs.--Systmes montaires introduits dans le pays;
changemens frquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils
causent.--Numraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur
dprciation.--Faillite du trsor, le papier est liquid avec perte de
5/8 pour les colons en 1720.--Observations gnrales.--Le Canadien plus
militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
publics; affreux abus qui en rsultent.--Lois de
commerce.--Etablissement du sige de l'Amiraut en 1717; et d'une bourse
 Qubec et  Montral.--Syndic des marchands.--Le gouvernement
dfavorable  l'introduction de l'esclavage au Canada.


La dcouverte du Nouveau-Monde est un des vnemens qui ont exerc
l'influence la plus salutaire sur la destine des Europens[85], et la
plus funeste sur celle des nombreuses nations indiennes qui peuplaient
les forts de l'Amrique. L'amour de l'indpendance, inn parmi ces
tribus nomades, et leur intrpidit ont retard et retardent encore 
peine leur ruine d'un jour: elles tombent au contact de la civilisation
en mme temps que les bois mystrieux qui leur servent de retraites.
Bientt, pour nous servir des paroles potiques de Lamennais, elles
auront disparu, sans laisser plus de trace que les brises qui passent
sur les savanes et que les flots pousss par une force invisible entre
les bancs de corail. En moins de trois sicles elles ont disparu d'une
grande partie du continent Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les
causes de cet anantissement de tant de peuples dans un si court espace
de temps que l'imagination en est tonne. Nous dirons seulement que
l'introduction des Europens dans le Nouveau-Monde a donn un nouvel
essor aux progrs de la civilisation. Elle a marqu cette re
incomparable, o un immense et fertile continent s'est trouv
tout--coup livr au gnie des populations chrtiennes, au gnie d'une
immigration qui, foulant aux pieds les dpouilles sociales des temps
passs, a voulu inaugurer une arche d'alliance nouvelle, une socit
sans privilges et sans exclusion. Le monde n'avait encore rien vu de
semblable. Cette nouvelle organisation doit-elle atteindre les dernires
limites de la perfectibilit humaine? On le croirait si les passions des
hommes n'taient partout les mmes, si l'amour des richesses surtout
n'envahissait toutes les penses, n'tait devenu, comme celui des armes
au moyen ge, la premire idole de l'Amrique. Rien n'y entrave les
lumires, ni vieux prjugs, ni vieilles doctrines, ni institutions
antiques. La place du beau et du bon est vide. Les sicles passs n'ont
laiss ni ruines, ni dcombres, que la hache du dfricheur n'ait
abattues ou ne puisse niveler.

[Note 85: The discovery of America was, in this way, of as much
advantage to Europe, as the introduction of foreign commerce would be to
China. It opened a large market for the produce of European industry,
and constantly provided a new employment for that stock which this
industry accumulated. Brougham: _Colonial policy of the European
powers_.]

L'tablissement de ce continent opra une rvolution surtout dans le
commerce, qui embrasse tout aujourd'hui, et qui du rang le plus humble
tend continuellement  occuper la premire place de la socit, et  y
exercer la plus grande influence. Les armes, la mitre ont tour  tour
exerc leur domination sur le monde, le commerce prend dj leur place.
Il rgne, il doit rgner en roi sur toute l'Amrique; son gnie
prcipitera de gr ou de force sous son joug les contres dont
l'industrie sera trop lente  se rveiller. C'est donc aux peuples et
aux gouvernemens  se prparer pour fournir une carrire qui doit les
mener  la puissance. L'industrie a tabli son trne dans cette portion
du globe, qui remplit dj d'tonnement ou de crainte les vieilles
nations guerrires et aristocratiques de l'Europe.

Mais avant de parvenir  ce degr de grandeur auquel ce continent est
destin, mais qu'il ne doit atteindre qu'aprs avoir acquis les moyens
de satisfaire  toutes ses exigences, et de possder la libert dont il
a besoin, il a d payer tribut et soumission aux mtropoles qui l'ont
peupl. Il a d comme l'enfant reconnatre leur autorit jusqu' ce
qu'il ft adulte, jusqu' ce qu'il ft homme fait, c'est la la loi de la
nature. C'est  ce titre et pour l'indemniser de sa protection, que
l'enfant travaille pour son pre. Aussi l'Europe a dit par la bouche de
Montesquieu: Les colonies qu'on a formes au del de l'Ocan sont sous
un genre de dpendance dont on ne trouve que peu d'exemples dans les
colonies anciennes, soit que celles d'aujourd'hui relvent de l'Etat
mme, ou de quelque compagnie commerante tablie dans cet Etat.

L'objet de ces colonies est de faire le commerce  de meilleures
conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous
les avantages sont rciproques. On a tabli que la mtropole seule
pourrait ngocier dans la colonie; et cela avec grande raison, parce que
le but de l'tablissement a t l'extension du commerce, non la
fondation d'une ville ou d'un nouvel empire.

Ainsi c'est encore une loi fondamentale de l'Europe, que tout commerce
avec une colonie trangre est regard comme un pur monopole punissable
par les lois du pays: et il ne faut pas juger de cela par les lois et
les exemples des anciens peuples[86] qui n'y sont gure applicables.

[Note 86: Except les Carthaginois, comme on voit par le trait qui
termina la premire guerre punique.]

Il est encore reu que le commerce tabli entre ces mtropoles
n'entrane point une permission pour les colonies qui restent toujours
en tat de prohibition.

En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie diront-elles: nous ne
fmes point fondes par des spculateurs europens, mais par des hommes
libres qui vinrent se rfugier dans les forts du Nouveau-Monde pour se
soustraire aux perscutions de leur mre-patrie, par des hommes libres
qui vinrent y cacher leurs lois et leurs autels, l'Europe rpondra: la
colonie est soumise au pouvoir suprme de la mtropole.

En vain le Canada dira-t-il, j'ai un pacte qui fut conquis aprs six ans
d'une lutte acharne, et scell avec le plus pur sang de mes enfans, un
pacte qui me garantit l'usage de ma religion et de ma proprit,
c'est--dire de ma langue, de mes biens et des lois qui les rgissent,
l'Europe rpondra: la colonie est soumise au pouvoir suprme de la
mtropole.

Le trait d'Utrecht fut suivi d'une longue priode de paix presque sans
exemple dans les annales du Canada. Depuis son tablissement cette
colonie avait presque toujours eu les armes  la main, pour repousser
tantt les Anglais, tantt les Indiens, qui venaient tour  tour lui
disputer un hritage couvert de ses sueurs et de son sang. Cette guerre
semblait devenir plus vive  mesure qu'elle se prolongeait. Mais il
vient un temps o les forces et l'nergie comme les passions s'usent et
s'puisent. Les parties belligrantes plus affaiblies encore en Amrique
qu'en Europe, mirent enfin un terme  cette lutte, et les colons depuis
si longtemps victimes de la politique de l'ancien monde, et de quelques
hommes ambitieux du nouveau, purent goter sans alarmes les fruits de
leur industrie; et continuer sans interruption  dvelopper leurs
tablissemens.

L'on aurait tort de croire avec quelques auteurs que l'espace qui
s'coula de 1713  la guerre de 1744 fut nul pour l'histoire. Aucune
poque, comme nous l'avons dj dit, ne fut plus remarquable par les
progrs du commerce et de la population, malgr la dcadence et les
embarras financiers de la mre-patrie, qui ragirent sur toutes ses
colonies et retardrent leur accroissement d'une manire fcheuse. Par
sa seule nergie, le Canada triompha des dsavantages de sa situation
dont le plus grave tait son interdiction aux vaisseaux et aux
marchandises trangers. Mais il tait encore trop faiblement peupl pour
sentir tout ce que cette tyrannie avait d'oppressif. Les colonies
anglaises supportaient en silence le mme joug, mais elles songeaient,
elles alors, aux moyens de s'y soustraire.

D'un autre ct, la traite des pelleteries et les guerres continuelles
avaient fait perdre  une partie des Canadiens le got de la paix.
Peuple chasseur et guerrier, il mprisait trop l'agriculture, les arts
et le commerce; la considration et les honneurs ne pouvaient s'acqurir
 ses yeux, que dans les combats et dans les entreprises hasardeuses et
semes de dangers. Il fallait donc une longue tranquillit pour changer
ces prjugs et ces habitudes. Une troisime cause d'appauvrissement
pour lui, c'tait l'migration. Les colonies fondes sur les lacs et
dans la Louisiane avaient t commences par des Canadiens. Ce qui
arrivait de France, comme on l'a observ ailleurs, tait loin de combler
le vide qu'ils laissaient en s'loignant de leur patrie. Nanmoins ces
obstacles furent graduellement surmonts, et la population qui tait en
1719 de 22,000 mes s'tait leve en 1744  prs de 50,000 mes, et les
exportations qui ne passaient pas cent mille cus (Raynal) montrent en
1749  1400 mille francs.

Les Franais furent probablement les premiers qui dotrent l'Europe de
la pche de la morue, source inpuisable de richesses, par la dcouverte
des bancs de Terreneuve; ils lui lgurent de plus une nouvelle
industrie dans la traite des pelleteries, dont les avantages cependant
ont t plus d'une fois mis en question  cause de ses consquences
dmoralisatrices.

Quoiqu'il en soit, ce commerce fut tabli par les pcheurs qui
s'approchant des ctes du Canada et de l'Acadie, commencrent avec les
Indignes un trafic qui leur rapporta des bnfices considrables. Petit
 petit on lia des relations plus intimes avec eux; plus tard on voulut
avoir un pied  terre dans le continent mme que l'on s'tait content
jusque l de ctoyer, et l'on y leva des comptoirs pour la traite.
Alors des spculateurs riches et influens en demandrent le monopole
exclusif,  la condition d'y porter des colons pour tablir ces contres
nouvelles, dont l'on pressentait vaguement l'avenir; ils l'obtinrent, et
ainsi fut introduite la domination franaise sur une portion
considrable du Nouveau-Monde.

L'on sait par quelles mains le monopole dont il s'agit a successivement
pass en commenant par M. Chauvin, au dbut du 17e sicle. Place
spcialement sous la protection de ce monopole, la traite des
pelleteries fut regarde dans tous les temps comme la branche la plus
importante du commerce canadien. Aussi commencerons-nous par elle le
tableau qui va suivre. Comme nous venons de le dire, c'est M. Chauvin
qui exera le premier le monopole de la traite d'une manire rgulire
et systmatique. Il parat que longtemps avant lui, ce privilge avait
t accord  plusieurs personnes, et que mme Jacques Cartier l'avait
obtenu, mais rien ne constate positivement que le reste des Franais s'y
soient soumis; on est plutt port  croire le contraire; car l'on sait
que long temps encore aprs Henri IV, les traitans et les pcheurs
jouissaient d'une grande libert dans les parages de ce continent, et
qu'au temps de Champlain les villes repoussaient avec nergie, surtout
la Rochelle, ce monopole, dont le commandeur de Chaste, M. de Monts, les
de Can jouirent les uns aprs les autres jusqu'en 1327. Alors se forma
la compagnie des cent associs,  laquelle furent cdes  perptuit la
Nouvelle-France et la Floride. Outre les conditions ayant trait  la
politique et  la colonisation dont nous avons parl en son lieu, le roi
lui accorda, pour toujours, le trafic des cuirs, peaux et pelleteries,
et pour 15 ans, tout autre commerce par terre et par mer,  la rserve
de la pche de la morue et de la baleine qui resta libre  tous les
Franais, et de la traite des pelleteries que les habitans des pays
cds, purent faire avec les Indignes, pourvu qu'ils vendissent les
castors  ses facteurs,  raison d'un prix fixe. Il fut aussi stipul
que toutes les marchandises manufactures dans la colonie seraient
exemptes des droits en France pendant 15 ans.

Cette compagnie si fameuse, qui avait eu Richelieu pour son chef,
n'ayant rempli aucune de ses obligations relativement  la colonisation,
et ayant t entrane dans des dpenses qui dpassaient ses revenus,
avait restreint graduellement le cercle de ses affaires, de sorte
qu'elle ft oblige en 1663, ou 36 ans aprs sa cration, de se
dissoudre et de remettre ses possessions au roi.

Ds l'anne suivante, il s'en forma une nouvelle qui prit le nom de
compagnie des Indes occidentales. Cette association subsista jusqu'en
1674. Elle eut en concession toutes les colonies franaises des Iles et
du continent de l'Amrique, et toute la cte d'Afrique depuis le
Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Esprance, avec le privilge exclusif du
commerce, la pche excepte, pendant 40 ans, et la jouissance des droits
et privilges qui avaient t accords aux cent associs. Le roi lui
accorda en outre une prime de 40 livres par tonneau, sur les
marchandises exportes de France dans les colonies ou des colonies en
France. Les marchandises dont les droits avaient t pays  l'entre,
pouvaient tre rexportes par elle  l'tranger en franchise. Elle
n'avait pas non plus de droits  payer sur les vivres, munitions de
guerre et autres objets ncessaires  l'armement de ses vaisseaux.

Le commerce d'importation et d'exportation se trouva ainsi de nouveau
arrach des mains des colons pour tre livr exclusivement  la nouvelle
compagnie. Les cent associs avaient joui du mme monopole; mais ils
avaient t forcs en 1645 de l'abolir, et de signer un trait avec le
dput des habitans de la Nouvelle-France, par lequel ils leur
abandonnaient la traite des pelleteries  la condition qu'ils
acquitteraient la liste civile et militaire et toutes les autres
dpenses de l'administration. Le nouveau privilge, plus exclusif encore
que celui de 1627, souleva une opposition gnrale. En trs peu de temps
les marchandises n'eurent plus de prix; le conseil souverain fut oblig
d'tablir un tarif que rendit inutile la sagacit mercantile. La
compagnie et ceux qui avaient encore d'anciennes marchandises,
refusrent de les vendre aux taux fixs par l'autorit, et elles
disparurent du march. Il tait ncessaire de faire cesser au plus tt
un tat de choses qui assujettissait les habitans  une gne affreuse en
les ruinant. En effet deux ans aprs (1666) la compagnie, sur le rapport
de Colbert au roi, rendit libre et le commerce avec la mre-patrie et la
traite des fourrures. Mais pour s'indemniser de la subvention des juges
du pays, qui fut porte  sa charge, et qui se montait  48,950 livres,
elle se rserva le droit du quart sur le castor, du dixime sur les
orignaux et la traite de Tadoussac, ce que les habitans acceptrent sans
murmurer, et le roi confirma avec satisfaction.

Cette compagnie, malgr les vastes domaines livrs  son exploitation,
ne prospra point. Soit que ces oprations fussent conduites sans
prvoyance et sans conomie, ou, ce qui est plus probable, que les
colonies qu'on lui abandonnait ne fussent pas assez avances pour
alimenter un grand commerce, elle se trouva bientt greve d'une dette
norme. Elle employait plus de 100 navires. Elle devait en 1674, 3
millions 523 mille livres; cette dette avait t en partie occasionne
par la guerre qu'elle avait eue  soutenir contre les Anglais. Le
capital vers s'levait  un million 297 mille livres; en sorte que la
caisse se trouvait dbitrice pour 4 millions 820 mille livres. L'actif
de la compagnie ne dpassait pas un million 47 mille livres. Sur les
suggestions de Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires leur mise,
se chargea du paiement des 3 millions 523 mille livres, supprima la
socit, et rendit le commerce de l'Amrique libre  tous les Franais,
except celui du castor.

Le droit du quart sur les castors et du dixime sur les orignaux fut
maintenu, et passa entre les mains du gouvernement qui l'afferma
immdiatement  M. Oudiette. Il fut dfendu de porter le castor ailleurs
qu' ses comptoirs dans la colonie, au prix fix par l'autorit. Ce prix
fut d'abord de 4 francs 10 sous, la livre; maie il devint bientt
ncessaire de diviser cette marchandise en 1re. 2de. et 3me. qualits,
ou en castor gras, demi gras, et sec, et de modifier le tarif en
consquence. Le fermier payait les pelleteries que lui apportaient les
habitans en marchandises; et comme il n'y avait que lui qui pouvait
acheter le castor, qui formait alors la branche la plus importante du
commerce gnral, ce mme commerce se trouvait  sa merci; il pouvait le
matriser  son gr. Aussi vit-on graduellement baisser le prix des
fourrures chez les Sauvages et hausser celui des articles que les
Franais leur donnaient en retour, tandis que dans les colonies
anglaises, o ce trafic tait libre, les prix suivaient une marche
contraire.

M. Oudiette obtint encore la ferme des droits sur les vins, eaux-de-vie
et tabacs, qui taient alors de dix pour cent. Plusieurs particuliers
prtendaient en tre exempts, on ne dit pas pour quels motifs; mais ils
furent bientt obligs de se soumettre  l'ordre du roi avec le reste du
pays, qui ne songea point sans doute  disputer au souverain la
prrogative de le taxer.

Cette ferme exista sans modification jusqu'en 1700, le tarif du castor
et des marchandises non numres ici, subissant les variations plus ou
moins bien mal entendues que l'intrt du fermier parvenait  faire
agrer au gouvernement. Mais  cette poque les Canadiens ne pouvant
plus supporter la tyrannie de ce marchand, envoyrent des dputs en
France pour y exposer les abus du systme et demander un remde. M. de
Pontchartrain, ministre, imagina une socit qui embrasserait tous les
habitans de la colonie. Par ce moyen on satisferait tous les mcontens
en les absorbant. Mais le principe vicieux subsistait toujours, car on
ne rtablissait pas la concurrence entre les citoyens pour exciter
l'mulation et l'industrie; l'avantage de la libert de commerce
n'appartiendra donc encore qu'aux colonies anglaises toujours rivales du
Canada.

Cependant l'on mit le projet  excution. D'abord Louis XIV permit
dporter librement tant en France qu' l'tranger le castor provenant
des traites faites en Amrique. Ensuite M. Roddes, devenu aprs M.
Oudiette adjudicataire de la ferme des pelleteries, la remit  M.
Pacaud, l'un des dputs de la colonie, qui s'obligea en cette qualit
de payer 70,000 livres de rente annuelle, et de composer une socit
pour l'exploitation de cette ferme, dont tous les Canadiens, marchands
et autres, feraient partie. Une assemble gnrale fut convoque par le
gouverneur et l'intendant, et une grande association mercantile se forma
sons le nom de compagnie du Canada. Les plus petites actions taient de
50 livres de France. Tout marchand fut tenu d'y entrer  peine d'tre
dchu de la facult de commercer. Les seigneurs de paroisse purent en
devenir membres avec leurs habitans. La compagnie de la baie du Nord
(baie d'Hudson) forme quelque temps auparavant, se fondit dans la
nouvelle association, qui eut la traite exclusive du castor, et qui
obtint aussi que le commerce de cette pelleterie serait svrement
prohib avec la Nouvelle-York. Cette nouvelle organisation fut suivie
d'un changement de tarif pour le castor, dont le prix baissait
continuellement en France avec la qualit de celui qu'on y envoyait.

La compagnie du Canada fut un essai infructueux, qui ne profita ni aux
habitans ni au commerce. En 1706 ses dettes se montaient dj  prs de
2 millions (1,812,000) de francs; elle fut force de se dissoudre, et de
cder ses droits et privilges  MM. Aubert et Cie. (Aubert Neret et
Gayot) qui s'obligrent de payer les cranciers. La colonie conserva la
libert de la traite du castor dans l'intrieur; mais elle fut oblige
de porter cette pelleterie aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui
eurent seuls le droit de l'exporter en France.

La compagnie d'Occident forme en 1717, succda au privilge expirant de
M. Aubert et de ses associs, et en 1723 la compagnie des Indes  cette
premire, qui s'tait leve et qui s'croula avec la fortune et le
systme de Law. Elle le conserva pour la Louisiane et le pays des
Illinois, jusqu' la fin de 1731. A cette poque ces deux contres
rentrrent sous le rgime royal, et y demeurrent jusqu' la fin de la
domination franaise.

Ce privilge n'avait pas toujours embrass cependant les dcouvertes
qu'on avait faites d'abord sur les lacs et ensuite dans la valle du
Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par exemple, en avait obtenu
la concession en 1675 avec le fort de Frontenac. Plus tard nanmoins
toute la Nouvelle-France et toute la Louisiane furent soumises au mme
monopole jusqu'aprs la construction du fort anglais Oswgo. Alors la
Nouvelle-York faisant une rude concurrence aux comptoirs de Frontenac,
Toronto et Niagara, l'on craignit les suites des liaisons que la traite
tablirait entre les Sauvages et les Anglais. Le roi, pour y parer, prit
ces postes entre ses mains, et russit  retenir la plus grande partie
du commerce du lac Ontario en payant les pelleteries plus cher; mais ce
systme avait tous les vices d'un trafic conduit par un gouvernement.
Priv de l'oeil immdiat du matre et abandonn  des militaires, il
entrana des dpenses immenses et ne rendit aucun profit. Les avances
furent faites presqu'en pure perte[87].

[Note 87: Raynal. Rgistre de l'intendant.]

Il est difficile d'tablir avec prcision la valeur annuelle des
exportations des pelleteries. Elles taient en 1667, suivant l'auteur du
Mmoire sur l'tat du Canada, de 550,000 francs. Elles ont ensuite
graduellement augment jusqu'au chiffre de 2 millions. D'aprs un calcul
bas sur les droits pays par cette marchandise en 1754 et 1755, fait
par ordre du gnral Murray[88], elles seraient tombes dans la premire
de ces deux annes au chiffre de 1,547, 885 livres, et dans la seconde 
celui de 1,265, 650 livres. Mais on ajoute que les rgistres de douane
d'o l'on avait tir ces renseignemens, taient trs confus et
irrguliers, et que les traitans les plus intelligens taient d'opinion,
qu'anne commune le montant des fourrures exportes atteignait prs de 3
millions et demi.

[Note 88: _Governor Murray's general Report on the ancient government
and actual state of the province of Quebec in_ 1762.]

D'abord la traite se fit aux entrepts de la compagnie o les Sauvages
eux-mmes, qui arrivaient  certaines poques de l'anne, portaient
leurs pelleteries. Aprs Tadoussac, aprs Qubec, aprs les
Trois-Rivires, Montral attira seul toutes les fourrures. On les
voyait arriver au mois de juin sur des canots d'corce d'arbres. Le
nombre des Sauvages qui les apportaient n'y manqua pas de grossir 
mesure que le nom franais s'tendit au loin. Le rcit de l'accueil
qu'on leur avait fait, la vue de ce qu'ils avaient reu en change de
leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne
revenaient vendre leurs pelleteries sans conduire avec eux une nouvelle
nation. C'est ainsi que l'on vit se former une espce de foire o se
rendaient tous les peuples de ce vaste continent.

Les Sauvages en arrivant se campaient prs de la ville, s'levaient des
tentes, rangeaient leurs canots et dbarquaient leurs fourrures. Aprs
avoir eu audience publique du gouverneur, ils les portaient au comptoir
de la compagnie ou chez les marchands de la ville qui avaient le
privilge de les acheter pour les revendre ensuite  cette socit. Les
Sauvages taient pays en carlatine, vermillon, couteaux, poudre,
fusils, etc. Les autres en marchandises, ou en rcpisss ou reus qui
avaient cours de monnaie dans la colonie, et qui taient rachets par
des lettres de change  termes que les agens de la compagnie tiraient
sur son caissier  Paris. Cela dura tant que les Franais n'eurent point
de concurrens; mais bientt des antagonistes dangereux et pleins
d'activit s'levrent  ct d'eux et leur enlevrent une partie de la
traite. Les Anglais se bornrent d'abord au pays des Iroquois, mais les
cinq cantons furent bientt puiss de pelleteries, et il fallut en
trouver ailleurs. Ces Sauvages furent dans les commencemens leurs
coureurs de bois, puis ils marchrent eux-mmes  leur suite et se
rpandirent de tous cts, et de tous cts on accourut  eux. Ils se
trouvrent en communication avec toutes les nations tablies sur les
rives du St.-Laurent depuis sa source, et sur celles de ses nombreux
tributaires. Ce peuple avait des avantages infinis pour obtenir des
prfrences sur le Franais son rival. Sa navigation tait plus facile,
et ds-lors ses marchandises s'offraient  meilleur march. Il
fabriquait seul les grosses toffes qui convenaient le mieux au got des
Sauvages. Le commerce du castor tait libre chez lui, tandis que chez
les Franais il tait, et fut toujours asservi  la tyrannie du
monopole. C'est avec cette libert, cette facilit qu'il intercepta la
plus grande partie des marchandises qui faisaient la clbrit de
Montral.

Alors s'tendit sur les Franais du Canada un usage qu'ils avaient
d'abord resserr dans des bornes assez troites. La passion de courir
les bois, qui fut celle des premiers colons, avait t sagement
restreinte aux limites du territoire de la colonie. Seulement on
accordait chaque anne  vingt-cinq personnes la permission de franchir
ces bornes pour aller faire le commerce chez les Sauvages. L'ascendant
que prenait la Nouvelle-York rendit ces congs beaucoup plus frquens.
C'taient des espces de privilges exclusifs qu'on exerait par
soi-mme ou par d'autres. Ils duraient un an ou mme au-del. On les
vendait et le produit en tait distribu, par le gouverneur de la
colonie, aux officiers ou  leurs veuves et  leurs enfans, aux hpitaux
ou aux missionnaires,  ceux qui s'taient signals par une belle action
ou par une entreprise utile, quelquefois enfin aux cratures du
commandant lui-mme, qui vendait les permissions. L'argent qu'il ne
donnait pas ou qu'il voulait bien ne pas garder, tait vers dans les
caisses publiques; mais il ne devait compte  personne de cette
administration.

Elle eut des suites funestes. Plusieurs de ceux qui faisaient la traite
se fixaient parmi les Sauvages pour se soustraire aux associs dont ils
avaient ngoci les marchandises. Un plus grand nombre encore allaient
s'tablir chez les Anglais, o les profits taient plus considrables.
Sur des lacs immenses, souvent agits de violentes temptes; parmi des
cascades qui rendent si dangereuse la navigation des fleuves les plus
larges du monde entier; sous le poids des canots, des vivres, des
marchandises qu'il fallait voiturer sur les paules dans les portages,
o la rapidit, le peu de profondeur des eaux obligent de quitter les
rivires pour aller par terre;  travers tant de dangers et de fatigues
on perdait beaucoup de monde. Il en prissait dans les neiges ou dans
les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi. Ceux qui rentraient
dans la colonie avec un bnfice de six ou sept pour cent, ne lui
devenaient pas toujours plus utiles, soit parcequ'ils s'y livraient aux
plus grands excs, soit parceque leur exemple inspirait le dgot des
travaux assidus. Leurs fortunes subitement amasses, disparaissaient
aussi vite: semblables  ces montagnes mouvantes qu'un tourbillon de
vent lve et dtruit tout--coup dans les plaines sablonneuses de
l'Afrique. La plupart de ces coureurs, puiss par les fatigues
excessives de leur avarice, par les dbauches d'une vie errante et
libertine, tranaient dans l'indigence et dans l'opprobre une vieillesse
prmature (Raynal).

Ces congs qui taient transportables tombrent aussitt dans le
commerce. Donnant permission d'importer jusqu' la charge de plusieurs
canots de pelleteries, ils se revendaient ordinairement six cents cus.
Six hommes partaient avec mille cus de marchandises qu'on leur avait
fait payer quinze pour cent de plus que le cours du march, et
revenaient avec 4 canots chargs de castors valant 8 mille cus. Aprs
avoir dduit 600 cus pour le cong, 1000 pour les marchandises 2560
pour le prt  la grosse aventure ou 40 pour cent sur les 6400 restant
que le marchand chargeait pour ses avances, le rsidu appartenait aux
coureurs de bois. Le marchand revendait ensuite le castor au bureau de
la compagnie  25 pour cent de profit. Il est inutile de dire qu'avec un
pareil systme et de pareils bnfices, l'on devait finir par rebuter
les Sauvages qui en taient les victimes, et perdre entirement un
commerce o le vendeur primitif voyait sa marchandise rapporter aprs
qu'elle tait sortie de ses mains, 700 pour cent de profit sans qu'elle
et chang d'tat.

Le monopole de la traite se bornait au castor en s'tendant quelquefois
 l'orignal depuis 1666. A partir de cette anne, toutes les autres
pelleteries dont le commerce tait considrable, restrent libres ou
soumises momentanment, comme les produits agricoles et les
marchandises,  des lois et des rglemens coloniaux si vagues et si
phmres qu'il rgne dans leur histoire beaucoup d'obscurit. Les actes
publics et les jugemens des tribunaux renferment nombre de dcrets sur
cette matire, desquels l'on peut conclure que le marchand canadien
refusa toujours de se soumettre au joug que voulait lui imposer
l'autorit locale. Il n'a support patiemment dans tous les temps que
son exclusion du commerce tranger et le monopole de l'exportation du
castor en France. Sur tout le reste, il est rest dans la jouissance
d'une grande libert.

A venir jusqu'au trait de 1713, la plus grande partie de la traite de
l'Amrique septentrionale tait entre les mains des Franais. Par ce
trait ils perdirent entirement celle de la baie d'Hudson; et la
Nouvelle-York qui, depuis le chevalier Andros, cherchait  leur enlever
aussi celle de l'Ouest sans beaucoup de succs, vit tout--coup ses
efforts couronns des plus heureux rsultats.

Nous avons dj rapport ailleurs comment M. Burnet, qui connaissait de
quel immense avantage serait pour la Grande-Bretagne la possession de ce
commerce, travailla  fermer aux Canadiens les contres de l'Ouest, et
comment M. de Beauharnais l'avait prvenu. Voyons maintenant quel fut
l'effet des moyens qu'il employa pour parvenir  ce grand but, qui fut
constamment l'objet de sa sollicitude. Tout semblait favoriser la
Nouvelle-York, situation gographique plus rapproche, population plus
nombreuse et plus commerante, marchandises plus modiques. Ces trois
avantages taient de la dernire importance, et le Canada ne se voyait
aucun moyen de les contrebalancer. Le prix des marchandises tait
beaucoup plus lev en France qu'en Angleterre de mme que le fret et
l'assurance maritime. La diffrence tait encore plus grande dans les
colonies. Aussi se faisait-il un commerce trs tendu de contrebande
entre Montral et Albany. Non seulement on tirait de cette dernire
ville les tissus de laine que l'on ne manufacturait pas en France, mais
on importait ouvertement de l tous les ans une quantit considrable
d'autres marchandises qui ne servaient point au ngoce avec les
Sauvages. Dans une seule anne le Canada reut 900 pices d'carlatine
pour la traite, outre des mousselines, des indiennes, des tavelles, du
vermillon, etc. Que faisait alors l'industrie franaise? Que faisait la
compagnie des Indes? Elle en introduisait annuellement une douzaine de
cents pices qu'elle tirait elle mme de l'Angleterre; et elle dfendait
 tout autre ngociant d'en importer en Canada[89]. De sorte que le
manufacturier franais tait pour cet article comme exclus de nos
marchs. Le traitant anglais pouvait, dans cet tat de choses, vendre
aux Indiens, comme il le faisait aussi, moiti moins cher que le
traitant franais, faire le double de profit, et cependant payer encore
le castor trois chelings sterling la livre tandis que ce dernier n'en
pouvait donner que deux francs.

[Note 89: _Mmoire sur la traite de la Province de New-York insr dans
l'histoire des cinq nations du Canada, par_ C. Colden.]

Quand M. Burnet prit les rnes de la Nouvelle-York, il vit du premier
coup d'oeil qu'en en fermant l'entre aux Canadiens il rendrait leur
situation encore plus mauvaise, en les privant des objets qui leur
taient absolument ncessaires pour leur ngoce, et en leur enlevant un
march pour leurs pelleteries, Albany o ils vendaient le castor le
double de ce que le payait la compagnie des Indes. En 1720, un acte fut
pass par la lgislature, par forme d'essai, prohibant pour trois ans
tout commerce avec le Canada; et en 1727, on s'empressa de le rendre
permanent. L'effet en fut aussi prompt que fatal pour ce pays. Les
tissus de laine qui s'taient vendus jusque l  13 2 6 la pice, 
Montral, montrent aussitt  25.

Burnet, marchant toujours vers son but, fit ouvrir  Oswgo, sur la rive
mridionale du lac Ontario, un comptoir pour attirer les Indiens;
c'tait le complment ncessaire de l'acte lgislatif de 1720. Les
traitans franais ne purent plus ds lors continuer la concurrence, et
le roi, quelques annes aprs, fut oblig de prendre entre ses mains les
postes de Frontenac, Toronto et Niagara, et de donner les marchandises 
perte pour conserver avec la traite des pelleteries l'alliance des
Indignes; car la traite tait encore plus essentielle pour la sret
des possessions franaises et le succs de leur politique que pour leur
prosprit commerciale.

C'est en 1727, pendant que la Nouvelle-York excluait le Canada de ses
marchs, que le roi de France donnait un dit semblable pour ses
colonies. Depuis bien des annes, il recommandait de dfendre svrement
toute relation entre elles et l'tranger, et depuis la dernire guerre
surtout ses ordres taient devenus plus frquens et plus impratifs.[90]
Rien ne prouve mieux combien les intrts les plus chers des colonies
sont quelquefois sacrifis  cette lgislation qui courbe sous le mme
niveau et le Canada et l'Archipel du Mexique, et l'Amrique et l'Asie,
sans tenir compte de la diffrence des circonstances et du mal fait aux
uns ou aux autres, pourvu que le rsultat gnral rponde au calcul de
la mtropole.

[Note 90: Documens de Paris.]

Presque tous les autres postes de traite devinrent ds lors privilgis;
c'est--dire que ceux qui les obtenaient y faisaient la traite
exclusivement. Ces postes se donnaient, se vendaient ou s'affermaient,
et dans ces trois cas le commerce souffrait galement de leur rgie; ils
taient lous communment pour trois ans, et le fermier ou possesseur
voulait dans ce court espace de temps faire une fortune rapide et
considrable; le moyen qu'il employait pour y russir tait de vendre le
plus cher possible les marchandises qu'il y portait, et d'acheter de
mme les pelleteries au plus bas prix, dut-il tromper les Sauvages aprs
les avoir enivrs. En 1754, on avait dans le poste de la mer d'Ouest une
peau de castor pour quatre grains de poivre, et on a retir jusqu' huit
cents francs d'une livre de vermillon! Voil comment se conduisait la
traite dans les dernires annes du rgime franais. Il paraissait
vident  tout le monde que ce commerce allait tre compltement et
rapidement frapp de mort, si on ne russissait  rejeter les colons
anglais en dehors des valles du St.-Laurent et du Mississipi; et dj
mme il tait trop tard, dans l'opinion de bien des gens, pour
entreprendre cette tche; ils disaient que l'on aurait d avoir lev
des digues avant le dbordement. Personne nanmoins ne souponnait alors
que la partie que la France et la Grande-Bretagne jouaient ensemble sur
ce continent ft si prs de sa fin qu'elle l'tait dj.

Nous nous sommes tendu sur la traite des pelleteries, parce que des
motifs de politique et de scurit nationale s'y trouvaient troitement
lis; c'tait l'objet, l'agent actif qui perptuait l'alliance avec les
Indignes, dont nous avons plus d'une fois signal les avantages et mme
la ncessit. Elle mritait donc une grande place. Quant aux autres
branches du ngoce qui ont t cultives dans ce pays, il ne sera pas
ncessaire de nous y arrter si longtemps, mais nous n'en oublierons
aucune un peu importante, car le commerce ne peut nous tre indiffrent;
il forme avec l'agriculture la grande occupation de toutes les classes
des populations amricaines, depuis le citoyen le plus opulent jusqu'au
citoyen le plus humble.

Aprs la traite des fourrures venait la pche. Celle de la morue et de
la baleine resta presque toute entire entre les mains des Europens; de
tout temps peu de Canadiens s'y livrrent. Ceux-ci s'adonnrent plus
spcialement  celle du loup-marin et du marsouin qui fournissaient
d'excellentes huiles pour les manufactures et l'clairage; sept ou huit
loup-marins donnaient une barrique d'huile; les peaux servaient 
diffrens usages. Cette pche se faisait dans le fleuve et le golfe
St.-Laurent et sur la cte du Labrador, o le gouvernement affermait 
des particuliers pour un certain nombre d'annes des portions de grve,
des les ou des ctes[91]. Il fut tabli jusqu' 14 pches au marsouin
en bas de Qubec en 1722 (Documens de Paris). L'on exportait dans les
dernires annes une grande quantit d'huile en France, ainsi que des
salaisons de harengs et d'autres poissons. Les bois auraient d former
aussi un objet fort considrable, mais ce commerce ne prit jamais un
grand dveloppement, et quoique la construction des navires ft
encourage par le roi, on n'en faisait qu'un petit nombre. Louis XV
offrit une gratification de 500 francs par vaisseau de 200 tonneaux; 150
francs par bateau de 30  60 tonneaux, vendus en France ou dans les Iles
(Documens de Paris), et il fit tablir des ateliers de construction 
Qubec, garnis des ouvriers ncessaires pour btir des btimens pour sa
marine.

[Note 91: Il afferma la baie des Esquimaux  la veuve Fournel en 1749,
le Labrador  M. d'Aillebout en 1753.]

L'on reprochait aux navires canadiens de coter beaucoup plus que ceux
qui taient faits en France, et de durer moins longtemps, attendu que le
chne dont on se servait tait tir des lieux bas et humides, et
qu'aprs avoir t coup l'hiver, on le mettait l't suivant  l'eau
pour le descendre  Qubec, pratique qui en altrait la bont. Quoiqu'il
en soit, la construction tait tellement nglige, que, suivant un
rapport fait au ministre, les Anglais fournissaient une partie des
btimens employs mme  la navigation intrieure du pays, non pas parce
que leur bois tait meilleur, ou leurs btimens mieux construits, mais
parce qu'ils les donnaient  meilleur march. Talon avait vainement
introduit la culture des chanvres et ouvert des chantiers pour la
prparation des bois de construction. On ne sait, dit Raynal, par quelle
fatalit tant de richesses furent longtemps ngliges ou mprises.

La cupidit chez les uns et une fatale insouciance chez les autres font
tomber aujourd'hui encore dans les mmes fautes. On ne fabrique ni
toiles, ni goudron, et nos bois, par un mauvais choix et une mauvaise
prparation surtout le chne, ont de la peine  supporter la concurrence
avec ceux de la Baltique sur les marchs de notre mtropole, mme avec
les droits qui les protgent.

L'exploitation des mines de fer ne fut commence aux Trois-Rivires que
vers 1737. Elle fut d'abord dirige d'une manire peu judicieuse. En
1739 les nouveaux fermiers tendirent et perfectionnrent les travaux,
et produisirent assez de ce mtal, plus prcieux que l'or, pour la
consommation intrieure. Il en fut mme export quelques chantillons
qui furent trouvs d'une qualit suprieure. Cette forge est encore en
opration.

Ds le temps de Cartier les rives du lac Suprieur taient clbres
parmi les nations indignes pour leurs mines de cuivre. Les Sauvages en
montrrent des morceaux  ce voyageur. Les rapports des Franais qui
dcouvrirent ce lac confirmrent ensuite ceux des Sauvages. En 1738, le
roi envoya deux mineurs allemands nomms Forster pour ouvrir celle de
Chagoua-mi-gong[92]. Cette entreprise fut ensuite abandonne. Les
lettres du roi qui adressent ces deux trangers  l'intendant du Canada,
contiennent des recommandations singulires sur la manire dont ils
doivent tre traits. Aprs les pelleteries, aprs le poisson et les
huiles, les crales formaient l'article d'exportation le plus
important; il l'tait plus que le bois. Une partie tait consomme dans
le pays mme par les troupes et l'autre exporte. Il en sortait dans les
bonnes annes environ 80,000 minots en farines et en biscuits[93]. Le
Canada en produisit en 1734 738,000 minots, outre 5,000 de mas, 63,000
de pois, et 3,400 d'orge. La population tait alors de 37,000
habitans[94].

[Note 92: Rgistre de l'intendant.]

[Note 93: Mmoire attribu  M. Hocquart: _Collection de la Socit
littraire et historique de Qubec_.]

[Note 94: Recensement: Documens de Paris.]

Une plante clbre dcouverte par le Jsuite Lafitau dans nos forts en
1718, vint enrichir un instant le pays d'un nouvel objet d'exportation.
Le jin-seng que les Chinois tiraient  grands frais du nord de l'Asie,
fut port des bords du St.-Laurent  Canton. Il fut trouv excellent et
vendu trs cher; de sorte que bientt une livre qui ne valait  Qubec
que 2 francs y monta jusqu' vingt-cinq. Il en fut export en 1752 pour
500 mille francs. Le haut prix que cette racine avait atteint excita une
aveugle cupidit. On la cueillit au mois de mai au lieu du mois de
septembre, et on la fit scher au four au lieu de la faire scher
lentement et  l'ombre; elle ne valut plus rien aux yeux des Chinois,
qui cessrent d'en acheter. Ainsi un commerce qui promettait de devenir
une source de richesse, tomba et s'teignit compltement en peu
d'annes.

Qubec tait le grand entrept du Canada.

Il envoyait annuellement 5 ou 6 btimens  la pche du loup-marin, et 
peu prs un pareil nombre dans les Iles et  Louisbourg chargs de
farine, lesquels revenaient avec des cargaisons de charbon, de rum, de
mlasse, de caf et de sucre. Il recevait de France une trentaine de
navires formant environ 9,000 tonneaux.

Dans les temps les plus florissans, les exportations du Canada ne
dpassrent pas 2,000,000 livres en pelleteries, dont 800,000 en castor,
250,000 livres en huile de loup-marin et de marsouin; une pareille somme
en farine ou pois, et 150,000 livres en bois de toutes les espces. Ces
objets pouvaient former chaque anne 2,650,000 livres. Si l'on ajoute 
cela une somme de 600,000 livres pour les divers autres produits et le
jin-seng au moment de sa plus grande vogue, on aura un total de 3
millions 250 mille livres.

L'auteur des Considrations sur l'tat du Canada pendant la guerre de
1755[95], valuait alors le montant des exportations  environ 2
millions et demi, et celui des importations  huit millions de
vente[96]. Comment cet immense dficit entre l'importation et
l'exportation tait-il combl? Par les dpenses que le roi faisait dans
la colonie, et qui ont t de tout temps ncessaires pour rtablir la
balance du commerce. Elles augmentaient prodigieusement dans les temps
de guerre, d'o il s'ensuit qu'avant celle des Sept ans, les
importations avaient d rester bien au-dessous de la somme de
huit-millions. Ainsi on peut les fixer en trouvant le chiffre des
dpenses annuelles du gouvernement, et comme l'on sait qu'en 1749, ces
dpenses n'excdrent pas 1 million 700 mille livres, l'importation de
cette anne dut tre d'environ 4 millions 200 mille livres.

[Note 95: _Collection de la Socit littraire et historique_.]

[Note 96: L'histoire de M. Smith contient un tat (V. appendice C.) des
exportations et des importations de ce pays dont les chiffres diffrent
essentiellement de ceux de l'auteur des Considrations.]

L'importation se composait de vins, d'eaux-de-vie, d'piceries, de
marchandises sches de toute espce dont une bonne partie de luxe, car
le luxe tait grand en Canada comparativement  sa richesse, de
quincailleries, de poteries, de verreries, etc., etc.

Il ne faut pas croire nanmoins que cette augmentation rapide de
l'importation ft profitable aux ngocians. Le temps qu'elle a signal
fut celui d'une dpression gnrale et de la ruine d'un grand nombre
parmi eux. Le roi faisait venir une partie des marchandises ncessaires
pour le service militaire, et le reste tait achet  Qubec et 
Montral. Mais ces achats ne se faisaient pas en droiture chez le
ngociant ou par soumission au rabais. Les fonctionnaires qui avaient
l'administration des fournitures et la comptabilit, s'taient
secrtement associs ensemble, comme nous le dirons ailleurs, et
spculaient sur le roi et sur le commerce. Sachant d'avance ce que le
service demandait, la grande compagnie, c'est ainsi que l'on nommait
cette socit occulte, faisait ses achats avant que le public et
connaissance des besoins de ce service; et comme ces achats taient
considrables, elle payait souvent 15  20 au-dessous du cours, et
ensuite aprs avoir accapar les marchandises, elle les revendait au roi
 25, 80, et jusqu' 150 pour cent de profit.

Il est facile de concevoir par ce qui prcde que le commerce Canadien
tant peu tendu, ses ressources  peine utilises, le manque de
rcoltes, les irruptions des Sauvages, les guerres devaient le jeter
continuellement dans des perturbations profondes et rendre le prix des
marchandises excessif. C'est ce qui engagea la France, malgr la
rpugnance naturelle des mtropoles  permettre l'tablissement des
manufactures dans leurs colonies,  autoriser en Canada la fabrique des
toiles et des toffes grossires, par une lettre (1716) dont on ne doit
pas omettre de donner ici la substance d'aprs Charlevoix, lettre qui
tout en dclarant avec franchise qu'il ne doit pas y avoir de
manufactures en Amrique, parcequ'elles nuiraient  celles de France,
permettait d'en tablir quelques unes pour le soulagement des pauvres.

Le ministre crivit donc que le roi tait charm d'apprendre que ses
sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu'ils avaient faite, en
s'attachant au seul commerce des pelleteries, et qu'ils s'adonnassent
srieusement  la culture de leurs terres, particulirement  y semer du
chanvre et du lin: que Sa Majest esprait qu'ils parviendraient bientt
 construire des vaisseaux  meilleur march qu'en France, et  faire de
bons tablissemens pour la pche: qu'on ne pouvait trop les y exciter,
ni leur en faciliter les moyens; mais qu'il ne convenait pas au royaume
que les manufactures fussent en Amrique, parceque cela ne se pouvait
pas permettre, sans causer quelque prjudice  celles de France, que
nanmoins elle ne dfendait pas absolument qu'il ne s'y en tablit
quelques unes pour le soulagement des pauvres.

En peu de temps il se monta des mtiers pour les toffes de fil et de
laine dans toutes les chaumires et jusque dans le manoir du seigneur;
et depuis cette poque la population des campagnes a eu en abondance des
vtemens propres  ses travaux et  toutes les saisons. L'usage s'en est
conserv et s'en rpand aujourd'hui jusque dans les tablissemens
anglais.

C'est vers 1746, pendant les hostilits avec la Grande-Bretagne, que la
raret de cet article fit songer  fabriquer du sel en Canada. La guerre
y avait dj fait natre plusieurs industries utiles. Le gouvernement
chargea M. Perthuis d'tablir des salines  Kamouraska; mais cette
entreprise, qui aurait pu tre si avantageuse pour les pcheries de
Terreneuve et du golfe St.-Laurent, ne fut point continue; on ne sait
au juste  quelle poque elle tomba. Il parat qu'on avait dj fait du
sel autrefois dans le pays et que l'on avait trs bien russi[97].

[Note 97: M. Denis, a French gentleman, says that excellent salt has
formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage, but that
after the experiment had been made, the salt pits dug for that purpose
had been filled up to the great prejudice and discredit of the colony.
_Natural & civil History of the French Dominions in North & South
America_.]

L'anne prcdente (janvier 1745) avait t tmoin d'une grande et utile
amlioration, l'introduction des postes et des messageries pour le
transport des lettres et des voyageurs. M. Begon, intendant, accorda 
M. Lanouillier le privilge de les tenir pendant 20 annes entre Qubec
et Montral, lui imposant en mme temps un tarif de charges gradu sur
les distances. Le pays n'avait pas encore eu d'institutions postales, il
n'a pas cess d'en jouir depuis.

Nous avons dit que Qubec tait l'entrept gnral du commerce. Les
Normands tant les premiers qui aient tabli ce commerce en fondant la
colonie, les embarquemens s'taient faits d'abord au Havre-de-Grace ou 
Dieppe. Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement  ces
ports, et avant la fin du sicle, elle fournissait dj toutes les
marchandises ncessaires  la consommation du pays et  la traite avec
les Indiens. Il venait aussi des vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne
avec des vins, des eaux-de-vie et du tabac.

Une partie de ces vaisseaux prenaient en retour des chargemens de
pelleteries, de grains et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton
prendre du charbon de terre pour la Martinique et la Guadeloupe, o il
s'en consommait beaucoup dans les raffineries de sucre. Les autres s'en
retournaient sur lest en France ou seulement aux Iles du golfe
St.-Laurent, o ils se chargeaient de morue  Plaisance ou dans les
autres pcheries de ces parages. Plusieurs marchands de Qubec taient
dj assez riches du temps de la Hontan pour avoir plusieurs vaisseaux
sur la mer.

Il tait d'usage alors de ne partir de l'Europe pour l'Amrique qu' la
fin d'avril ou au commencement de mai. Ds que les marchandises taient
dbarques  Qubec, les marchands des autres villes arrivaient en foule
pour faire leurs achats, qui taient embarqus sur des barges et dirigs
vers les Trois-Rivires et Montral. S'ils payaient en pelleteries, on
leur vendait  meilleur march que s'ils soldaient en argent ou en
lettres de changes, parce qu'il y avait un profit considrable  faire
sur cet article en France. Une partie des achats se payait ordinairement
en cette marchandise, que le dtailleur recevait des habitans ou des
Sauvages. Montral et les Trois-Rivires dpendaient de Qubec, dont les
marchands avaient sur ces places un grand nombre de magasins conduits
par des associs ou des commis. Les habitans venaient faire leurs
emplettes dans les villes deux fois par anne; et telles taient alors
la lenteur et la difficult des communications, que les marchandises se
sont vendues longtemps jusqu' 50 pour cent de plus  Montral qu'
Qubec.

A l'exception des vins et des eaux-de-vie qui payaient dj un droit de
10 pour cent, et du tabac du Brsil grev de 5 sous par livre; aucun
autre article ne fut impos par la France en Canada avant la quatrime
guerre avec les Anglais, c'est--dire en 1748. Alors Louis XV tablit
par un dit un tarif gnral qui frappa d'un droit de 3 pour cent toutes
les marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut fait cependant des
exceptions importantes en faveur de l'agriculture, de la pche et du
commerce des bois. Ainsi le bl, la farine, le biscuit, les pois, les
fves, le mas, l'avoine, les lgumes, le boeuf et le lard sals, les
graisses, le beurre, etc., furent laisss libres  la sortie; les
denres et marchandises ncessaires  la traite et  la pche dans le
fleuve St.-Laurent,  l'entre et  la sortie; les cordages et le sel 
l'entre; les chevaux, les vaisseaux construits en Canada, le bardeau,
le bois de chne pour la construction des navires, les mtures, le
merrain, les planches et les madriers de toute espce, le chanvre et le
hareng sal,  la sortie. Ces exceptions taient comme l'on voit trs
tendues et toutes dans l'intrt de l'agriculture et des industries
mentionnes plus haut. Sur les reprsentations des habitans, le roi
dcida encore que ce tarif n'aurait d'effet qu'aprs la guerre.

Ainsi de 1666 aux dernires annes de la domination franaise en
Amrique, les marchandises et les produits agricoles ne payrent aucun
droit d'entre et de sortie ni en Canada, ni en France, except les
vins, eaux-de-vie, guildives et le tabac du Brsil. Les restrictions du
commerce canadien taient seulement relatives aux rapports avec
l'tranger toujours svrement dfendus, et  la traite du castor;
encore l'exclusion touchant celle-ci n'tait-elle que pour l'exportation
en France, car dans la colonie le marchand pouvait acheter cette
pelleterie du Sauvage pour la revendre ensuite, au taux fix par le
gouvernement, au comptoir de la compagnie.

Aprs 1753, poque de la mise en force de la loi d'impt dont l'on vient
de parler, la guildive paya 24 livres la barrique, le vin 12, les
eaux-de-vie 24 la velte. Il parat que le tarif pour les marchandises
sches n'tait pas exact, et que certains articles payaient plus et
d'autres moins, proportion garde avec les 3 pour cent qu'on avait voulu
imposer.

Les droits d'entre et de sortie produisaient dans les temps ordinaires
environ 300 mille livres[98]. La disposition de la loi de l'impt
relative  l'obligation de payer les droits au comptant, gna le
marchand sans avantage pour la chose publique; elle porta un grave
prjudice au commerce. Dans ce pays o l'on est oblig  cause de
l'hiver de faire de grands amas de marchandises qui restent invendues
sur les tablettes une partie de l'anne, cette loi tait plus
qu'injudicieuse; elle le greva d'une nouvelle charge que le consommateur
dt payer, car l'on sait que la marchandise supporte non seulement les
frais qu'elle occasionne, mais encore la demeure ou l'intrt de
l'argent qu'elle cote.

[Note 98: Considrations sur l'tat du Canada.]

Le numraire, ce nerf du trafic, manquait presque totalement dans les
commencemens de la colonie. Le peu qui y tait apport par les migrans
ou autres, en ressortait presqu'aussitt, parce que le pays produisait
peu et n'exportait encore rien. Les changemens frquens que l'on fit
plus tard dans le cours de l'argent, n'eurent d'autre effet que de faire
languir le commerce qui naissait  peine. L'on sait qu'il n'y a aucune
question sur laquelle il soit plus facile de se tromper, que sur la
question des monnaies. Le besoin s'en faisait vivement sentir dans les
les franaises du golfe du Mexique. La compagnie des Indes occidentales
obtint la permission du roi d'y faire passer en 1670 pour 100 mille
francs de petites espces marques  un coin particulier; et deux ans
aprs il fut ordonn que cette monnaie ainsi que celle de France, aurait
cours dans toutes les possessions franaises du Nouveau-Monde en y
ajoutant un quart en sus. Malgr cette addition de 25 pour cent qui
tait, il est vrai, loin d'tre exorbitante pour couvrir la diffrence
du change entre Paris et Qubec,  cette poque o le Canada exportait
encore si peu, les espces ne cherchrent qu' sortir du pays. C'est le
commerce et non le souverain qui rgle la valeur de l'argent; le prix
des marchandises monte ou baisse avec elle. L'expdient ne rpondit
point aux avantages qu'on s'en tait promis. Le gouvernement eut alors
recours  un papier qu'il substitua aux espces, pour payer les troupes
et les dpenses publiques. Ce fut l une dcision des plus funestes pour
notre commerce en ce qu'elle le priva d'un numraire dont il avait
besoin. Les premires missions se firent aprs 1689. Le papier conserva
son crdit quelques annes, et les marchands le prfraient aux espces
sonnantes; mais le trsor, dans les embarras de la guerre de la
succession d'Espagne, n'ayant pu payer les lettres de change tires sur
lui par la colonie, ce papier tomba dans le discrdit et troubla
profondment toutes les affaires. Les habitans, rduits au dsespoir,
firent dire au roi qu'ils consentiraient volontiers  en perdre une
moiti si Sa Majest voulait bien leur faire payer l'autre. Ce papier ne
fut liquid qu'en 1720 et avec perte de cinq huitimes. Louis XV, se vit
condamn  traiter avec ses pauvres sujets canadiens comme un
spculateur malheureux; car c'tait une vritable banqueroute, pronostic
obscur de celle de 1758, qui devait peser si lourdement sur ce pays, et
de cette autre si fameuse, celle qui complta le grand naufrage de la
monarchie en 1793.

La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le numraire circula seul
avec sa valeur intrinsque et sans augmentation de quart. L'on tombait
d'un extrme dans l'autre; car le numraire tant frapp en France, le
cot et les risques du transport de cette monnaie, etc., devaient
ncessairement en augmenter la valeur; cependant le mal tait moins
grand qu'en le fixant trop haut; il dut prendre sa place dans l'chelle
comme une marchandise, et tel qu'il doit tre considr dans un bon
systme montaire.

L'usage exclusif de l'argent ne dura pas longtemps. Le commerce demanda
le premier le rtablissement du papier-monnaie plus facile de transport
que les espces. L'on revint aux cartes avec les mmes multiples et les
mmes divisions. Ces cartes portaient l'empreinte des armes de France et
de Navarre, et taient signes par le gouverneur, l'intendant et le
contrleur; il y en avait de 1, 3, 6, 12 et 24 livres; de 7, 10 et 15
sous, et mme de 6 deniers; leurs valeurs runies n'excdaient pas un
million. Lorsque cette somme ne suffisait pas, dit Raynal, pour les
besoins publics, on y supplait par des ordonnances signes du seul
intendant, premire faute; et non limites pour le nombre, abus encore
plus criant. Les moindres taient de 20 sous, et les plus considrables
de cent livres. Ces diffrens papiers circulaient dans la colonie; ils y
remplissaient les fonctions d'argent jusqu'au mois d'octobre. C'tait la
saison la plus recule o les vaisseaux dussent partir du Canada. Alors
on convertissait tous ces papiers en lettres de change qui devaient tre
acquittes en France par le gouvernement. Mais la quantit s'en tait
tellement accrue, qu'en 1743 le trsor du prince n'y pouvait plus
suffire, et qu'il fallut en loigner le paiement. Une guerre malheureuse
qui survint deux ans aprs en grossit le nombre, au point qu'elles
furent dcries. Bientt les marchandises montrent hors de prix, et
comme  raison des dpenses normes de la guerre, le grand consommateur
tait le roi, ce fut lui seul qui supporta le discrdit du papier et le
prjudice de la chert. Le ministre, en 1659, fut forc de suspendre le
paiement des lettres de change jusqu' ce qu'on en et dml la source
et la valeur relle. La masse en tait effrayante.

Les dpenses annuelles du gouvernement pour le Canada, qui ne passaient
pas 400 mille francs en 1729, et qui, avant 1749, ne s'taient jamais
leves au-dessus de dix-sept cents mille livres, n'eurent plus de
bornes aprs cette poque. Mais n'anticipons pas sur l'ordre du temps.

Dans ce systme montaire, le Canada n'tait dtenteur d'aucune scurit
relle. La monnaie est ordinairement un signe qui reprsente une valeur
relle et qui a lui-mme une valeur intrinsque. En Canada elle tait le
signe du signe. On n'y voyait d'espces que celles qu'apportaient les
troupes et les officiers des vaisseaux, ou la contrebande avec les
colonies anglaises; et elles taient aussitt enleves pour faire de la
vaisselle, tre renfermes dans les coffres ou envoyes dans les Iles.
La monnaie de cartes tait prfre aux ordonnances parce que la valeur
des premires tait toujours paye toute entire en lettres de change
avant les secondes, de sorte que si les dpenses du gouvernement
excdaient le montant de l'exercice de la colonie, l'excdant tait
sold en ordonnances retires ensuite par ces cartes pour lesquelles il
ne pouvait sortir nanmoins de lettres de change que l'anne suivante;
on appelait cela faire la rduction. Dans le courant de 1754, au lieu
de faire une rduction qui eut t trop forte, on dlivra des lettres de
change pour la valeur entire des papiers ports au trsor, mais
payables seulement, partie en 1754, partie en 1755 et partie en 1756.
Alors les cartes furent confondues avec les ordonnances; on ne donna pas
pour leur valeur des lettres de change  plus court terme. Il est mme 
prsumer qu'on a cherch  anantir cette monnaie, le trsorier ne s'en
servant plus dans les paiemens. Cette opration qui n'occasionnait
qu'environ 6 pour cent de diffrence sur les paiemens ordinaires, fit
augmenter les marchandises de 15  20 pour cent et la main d'oeuvre 
proportion.

Les espces, poursuit l'auteur que nous citons ici, qui sont venues
avec les troupes de France, ont produit un mauvais effet. Le roi en a
perdu une partie dans les vaisseaux le Lys et l'Alcide; elles ont
dcrdit le papier; la guerre n'tait pas encore dclare lorsqu'elles
parurent en Canada, et on croyait avec raison que les lettres de change
continueraient  tre tires pour le terme de trois ans; les ngocians
donnrent donc leurs marchandises  16 et 20 pour cent meilleur march
en espces; on trouvait sept francs de papier pour un cu de six francs.
Ds que la dclaration de la guerre a t publie, cet avantage a
diminu; les ngocians n'ont pas os faire des retours en espces; il en
a pass quelques parties  Gasp; le reste est entre les mains de gens
qui ne font point de remises en France; ils aiment mieux perdre quelque
chose, et le garder dans leurs coffres en effets plus rels que des
cartes et des ordonnances; en consquence ces papiers ont circul
presque seuls dans le commerce; ils ont t ports au trsor, et ont
augment les lettres de change qu'on a tires sur le gouvernement 
Paris.

Tel fut le commerce canadien sous le rgne franais, assujetti d'un ct
aux entraves drivant de la dpendance coloniale et jouissant de l'autre
de la plus grande libert, exclu des marchs trangers et affranchi en
gnral de tout droit et de toute taxe avec la mre patrie, enfin
dclar libre et permis  tout le monde, et soumis en plusieurs
circonstances  toutes sortes de vexations et de monopoles. Si le
commerce et l'industrie eussent fleuri en France, si les vaisseaux de
cette nation eussent couvert les mers comme ceux de la Grande-Bretagne,
nul doute qu'avec la libert dont jouissait le marchand canadien, et qui
tait large pour le temps, il ne ft parvenu  une grande prosprit.
Mais que pouvait faire le Canada, exclu du commerce tranger, avec une
mtropole presque sans marine et sans industrie, et dont le gouvernement
tait en pleine dcadence. Que pouvait faire le Canada, malgr la
libert dont on voulait le faire jouir? Ne pouvant atteindre  une
honnte prosprit, ni trouver dans ses efforts une rcompense lgitime
et honorable, il tourna les yeux vers une carrire o le gnie martial
des Franais s'lance toujours avec joie, vers une carrire o l'honneur
est toujours au del du danger, et non le bonnet vert de la banqueroute
mercantile. Le Canadien, inspir par son gouvernement trop pauvre pour
le faire protger par l'arme rgulire, prit le fusil, devint soldat et
contracta ce got pour les armes qui nuisit tant dans la suite au
dveloppement et au progrs du pays. Ou eut beau dclarer que le
commerce tait libre et permis  tout le monde, que les chefs ne
sauraient tre trop attentifs  favoriser tous les tablissemens qui
peuvent concourir  son bien et  son avantage[99], peu de personnes s'y
livraient, et il languissait.

[Note 99: Instructions des rois aux gouverneurs.]

Il est une autre pratique tenant  l'organisation du gouvernement de la
colonie, qui lui fut aussi trs prjudiciable par l'excs qu'on en fit.
C'tait la permission donne aux employs publics, quelquefois du plus
haut rang, et aux magistrats de faire le commerce mme avec le roi dont
ils taient les serviteurs, afin de se refaire de l'insuffisance
reconnue de leurs appointemens[100]. La plupart des gouverneurs gnraux
et particuliers participrent aux profits de la traite[101]. Tout le
monde commerait, les religieux comme les militaires, comme les lacs.
Le Sminaire trafiquait avec la Nouvelle-York et avait un vaisseau en
mer. (Dpche de M. de Beauharnais 1741. Mmoire du Sminaire). Les
Jsuites tenaient comptoir ouvert au Sault-St.-Louis sous le nom de deux
demoiselles Desauniers. (Lettre de M. Bigot au ministre 1750). Cet usage
avait pris naissance avec la colonie, fonde par une compagnie de
marchands, et gouverne longtemps par des marchands qui conduisaient 
la fois les affaires publiques et leur ngoce. Il fut malheureusement
tolr jusqu'aux derniers jours du rgime franais, et ouvrit la porte
aux plus funestes et aux plus criminels abus, qui atteignirent leur
dernier terme dans la guerre de 1755. Ces employs, l'intendant Bigot 
leur tte, parvinrent  cette poque de crise, o le temps ne permettait
point de porter un remde aux maux de l'intrieur,  accaparer toute la
fourniture du roi, qui s'leva jusqu' plus de 15 millions  la fin de
la guerre[102]. Par un systme d'association habilement mnag, ils
achetaient ou vendaient, comme nous l'avons expos tout  l'heure, tout
ce que le gouvernement voulait vendre ou acheter. Agissant eux-mmes
pour le roi, il est facile de concevoir que les articles du marchand qui
n'tait pas dans leur alliance, n'taient jamais admis. La libert et la
concurrence si ncessaires  l'activit du commerce furent dtruites,
ainsi que l'quilibre des prix que l'association dont il s'agit fit
monter  un degr exorbitant, malgr l'abondance des denres et des
marchandises, au point que cette chert factice devint une cause de
disette relle.

[Note 100: Affaires du Canada: Mmoires de Bigot.]

[Note 101: Document de Paris.]

[Note 102: Si on calculait toutes les marchandises qui sont achetes 
Qubec,  Montral et dans les forts pour le compte du roi, on
trouverait peut-tre le double de ce qu'il en est entr dans la
colonie. _Dpche de M. Bigot au ministre_ 1759.]

Le vice du systme ne s'tait pas encore manifest d'une manire si
hideuse; mais il avait d produire dans tous les temps un grand mal, et
causer un dcouragement fatal au ngociant industrieux qui ne pouvait
lutter avec des hommes placs dans de meilleures conditions que lui.
Cela n'est pas une exagration, car, selon le Mmoire de Bigot accus
dans l'affaire du Canada, c'est le roi qui faisait les plus grandes
consommations dans les colonies; et par consquent, c'est vis--vis de
lui principalement qu'on pouvait faire un commerce d'une certaine
importance, et qui pt en le rendant florissant, y attirer des
Europens. C'est ce qu'crivait l'intendant au ministre dans sa lettre
du 1 novembre 1752. Le Canada est de toutes les colonies celle o l'on
fait le commerce le plus solide. Il n'est cependant fond pour la plus
grande partie que sur les dpenses immenses que le roi y fait.

Un pareil systme devait, surtout aux poques de guerre, ruiner par les
accaparemens tous les marchands qui n'taient pas dans le monopole; et
si ce rsultat n'arriva que dans la guerre de la conqute, c'est que
l'honneur et l'intgrit avaient en gnral rgn jusque l parmi les
fonctionnaires publics.

Le commerce canadien, except la traite des pelleteries et le systme
montaire, fut l'objet de peu de lois et de rglemens faits pour en
favoriser ou en rgler le dveloppement d'une manire particulire et
spciale  venir jusqu'au 18e. sicle. A cette poque on commena 
lgislater sur cette matire. Outre les lois qui concernent la libert
du trafic dont nous avons parl plus haut, et les arrts du conseil
suprieur et de l'intendant qui avaient plus immdiatement rapport  sa
police ou  des cas particuliers, d'autres lois ont t promulgues en
diffrens temps dont l'on doit dire quelque chose par l'influence
qu'elles ont d exercer.

La premire est le rglement relatif aux siges d'amiraut qui furent
tablis dans toutes les colonies franaises en 1717.

Cette institution fut revtue de deux caractres, l'un judiciaire et
l'autre administratif, que se partagent aujourd'hui la cour de
l'amiraut et la douane. Comme tribunal, la connaissance de toutes les
causes maritimes qui durent tre juges suivant l'ordonnance de 1681 et
les autres rglemens en vigueur touchant la marine, lui fut dfre.
Comme administration, elle eut la visite des vaisseaux arrivans ou
partans, et le pouvoir exclusif de donner des congs  tous ceux qui
faisaient voile pour la France, pour les autres colonies ou pour quelque
port de l'intrieur. Ces congs taient des passavans, et chaque
vaisseau tait tenu d'en prendre un  son dpart et de le faire
enregistrer au greffe de l'amiraut. Les btimens employs au cabotage
de la province, n'taient obligs que d'en prendre un par an. Il fallait
en outre le consentement du gouverneur aux congs pour la pche ou pour
les navires qui menaient des passagers en France.

La seconde fut l'arrt de la mme anne qui tablit une bourse  Qubec
et une autre  Montral, et permit aux ngocians de s'y assembler tous
les jours afin de traiter de leurs affaires mercantiles. Cela tait
demand depuis longtemps par le commerce, auquel l'on accorda aussi la
nomination d'un agent ou syndic pour exposer, lorsqu'il le jugerait
convenable, ses voeux ou pour dfendre ses intrts auprs du
gouvernement.

Cet agent commercial remplaa probablement le syndic des habitations,
dont l'on n'entendait plus parler, et dont les fonctions taient
peut-tre dj tombes en dsutude.

Quant aux lois de commerce proprement dites, il y eut cela de singulier
qu'il n'en fut promulgu aucune d'une manire formelle. Les tribunaux
suivirent l'ordonnance du commerce ou le code Michaud[103], qui tait la
loi gnrale du royaume, ainsi que les y autorisaient les dcrets qui
les constituaient. Le Canada n'a vu jusqu' ce jour inaugurer dans son
sein par l'autorit lgislative locale, aucun code commercial
particulier. A dfaut de lois  cet gard, l'ordonnance du commerce fut
introduite en vertu d'une disposition gnrale de l'dit de cration du
conseil souverain en 1663; et cette ordonnance devint par le fait et la
coutume loi du pays. Le code anglais a t introduit de la mme manire
par un dcret de la mtropole.

[Note 103; J. F. Perrault:--_Extraits ou prcdens de la Prvt de
Qubec, 1824._]

Nous ne croyons pas devoir omettre de mentionner ici une dcision du
gouvernement franais qui lui fait le plus grand honneur. C'est celle
relative  l'exclusion des esclaves du Canada, cette colonie que Louis
XIV aimait par dessus toutes les autres  cause du caractre belliqueux
de ses habitans, qu'il voulait former  l'image de la France, couvrir
d'une brave noblesse et d'une population vraiment nationale, catholique,
franaise, sans mlange de race. Ds 1688, il fut propos d'y introduire
des ngres. Cette proposition ne rencontra aucun appui dans le
ministre, qui se contenta de rpondre qu'il craignait que le changement
de climat ne les ft prir, et que le projet serait ds lors
inutile[104]. C'tait assez pour faire chouer une entreprise qui aurait
greff sur notre socit la grande et terrible plaie qui paralyse la
force d'une portion si considrable de l'Union amricaine, l'esclavage,
cette plaie inconnue sous notre ciel du Nord qui, s'il est souvent voil
par les nuages de la tempte, ne voit du moins lever vers lui que des
fronts libres aux jours de sa srnit.

[Note 104: Documens de Paris.]




                              CHAPITRE II.

                              LOUISBOURG.

                               1744-1748.


Coalition en Europe contre Marie-Thrse pour lui ter l'empire
(1740.)--Le marchal de Belle-Isle y fait entrer la
France.--L'Angleterre se dclare pour l'impratrice en 1744.--Hostilits
en Amrique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies
amricaines.--Thtre de la guerre dans ce continent.--Les deux
mtropoles, trop engages en Europe, laissent les colons  leurs propres
forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de
Louisbourg.--Expdition du commandant Duvivier  Canseau et vers
Port-Royal.--Dprdations des corsaires.--Insurrection de la garnison de
Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley,
en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell
s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le sige par terre tandis
que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant franais rend
la place.--Joie gnrale dans les colonies anglaises; sensation que fait
cette conqute.--La population de Louisbourg est transporte en
France.--Projet d'invasion du Canada qui se prpare  tenir tte 
l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer
les colonies anglaises (1746); elle est disperse par une tempte.--Une
partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une pidmie  bord.--Mortalit
effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc
d'Anville.--M. d'Estournelle qui lui succde se perce de son pe.--M.
de la Jonquire persiste  attaquer Port-Royal; une nouvelle tempte
disperse les dbris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies
amricaines.--M. de Ramsay assige Port-Royal.--Les Canadiens dfont le
colonel Noble au Grand-Pr, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les
frontires anglaises sont attaques, les forts Massachusetts et Bridgman
surpris et Saratoga brl; fuite de la population.--Nouveaux armemens de
la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistre et de
Belle-Isle.--Marine anglaise et franaise.--Faute du cardinal Fleury
d'avoir laiss dprir la marine en France.--Le comte de la
Galissonnire gouverneur du Canada.--Cessation des hostilits; trait
d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des
Mimis.--Paix gnrale.


L'abaissement de la maison d'Autriche est un des grands actes de la
politique de Richelieu. Quoiqu'il et bien diminu sa puissance, il y en
avait en France qui dsiraient la faire tomber encore plus bas. Tel
tait le marchal de Belle-Isle qui exerait une grande influence sur la
cour de Versailles, lors de l'avnement de Marie-Thrse  la couronne
de son pre, l'empereur Charles VI. A peine cette femme illustre et si
digne de l'tre, eut-elle pris possession de son hritage, qu'une foule
de prtendans, comme l'lecteur de Saxe, l'lecteur de Bavire, le roi
d'Espagne, le roi de Prusse le grand Frdric, le roi de Sardaigne, se
levrent pour rclamer  divers titres les immenses domaines de
l'Autriche. Le marchal de Belle-Isle entrana la France, malgr
l'opposition du premier ministre, le cardinal de Fleury, dans la
coalition contre Marie-Thrse pour soutenir les prtentions de
l'lecteur de Bavire, qui aurait t beaucoup plus formidable qu'elle
s'il et pu russir  la dpouiller de ses vastes possessions. L'on sait
quel cri de patriotisme et d'enthousiasme sortit du sein des tats de la
Hongrie lorsque cette princesse se prsenta avec son fils dans les bras
au milieu de leur auguste assemble, et invoqua leur secours par ces
paroles pleines de dtresse: Je viens remettre entre vos mains la fille
et le fils de vos rois. Mourons pour notre reine! s'crirent les
nobles Hongrois en levant leurs pes vers le ciel.

L'Angleterre qui avait d'abord gard la neutralit, ne tarda pas  se
dclarer, lorsqu'elle vit la fermet avec laquelle l'impratrice faisait
tte  l'orage, et elle jeta son pe  ct de la sienne dans la
balance. C'tait commencer les hostilits contre la France, et allumer
la guerre en Amrique, o les colonies anglaises brlaient toujours du
dsir de s'emparer du Canada.

Ces colonies montraient dj, comme nous l'avons dit ailleurs, une
ambition qui aurait pu faire prsager  un oeil clairvoyant ce qu'elles
voudraient tre dans l'avenir; une inquitude rpublicaine mais qu'elles
dissimulaient soigneusement, semblait les tourmenter aussi. Cela
n'chappa pas tout--fait dans le temps  la sagacit de la
Grande-Bretagne. Le parti puritain qui avait autrefois gouvern
l'ancienne Angleterre avait transport son esprit de domination dans la
nouvelle. Le gnie de ces colons semblait prendre de la grandeur
lorsqu'ils considraient les immenses et belles contres qu'ils avaient
en partage, et il n'est gure permis de douter aprs ce que nous avons
dj vu jusqu' ce jour, que les Etats-Unis voudront remplir toute leur
destine.

En Canada, l'on s'attendait depuis longtemps  la guerre. Les forts
avancs avaient t rpars et arms, les garnisons de St.-Frdric et
de Niagara augmentes et Qubec mis autant que possible en tat de
dfense. Des mesures furent prises galement pour chasser tous les
Anglais de l'Ohio, o ils commenaient  se montrer; et M. Guillet avait
t charg de rassembler les Sauvages du Nord pour tenter une entreprise
qui aurait eu sans doute du retentissement si elle et pu russir, mais
que l'on ne pouvait gure se flatter d'accomplir, la conqute de la baie
d'Hudson.

Du reste le fort de la guerre devait se porter sur le Cap-Breton et la
pninsule acadienne. Le cardinal Fleury, qui dtestait la guerre, laissa
le Canada  ses propres forces. La Nouvelle-York, de son ct, redoutait
plus les hostilits qu'elle ne les dsirait. L'on se rappelle la visite
du _patron_ d'Albany, M. Ransallaer, en Canada et la proposition secrte
qu'il fit au gouverneur d'une neutralit entre les deux pays. L'on ne
devait donc pas s'attendre  une guerre bien vive sur le St.-Laurent et
les lacs, du moins pour le prsent. D'ailleurs le premier poste 
prendre par les Canadiens sur cette frontire tait celui d'Oswgo, et
M. de Beauharnais n'osait pas le faire, d'abord parce que la colonie
tait trop faible et trop dpourvue de tout pour aller attaquer l'ennemi
chez lui, et en second lieu, parcequ'il craignait l'opposition des
Iroquois[105].

[Note 105: Documens de Paris.]

Cependant les difficults entre les deux nations au sujet des
frontires, avaient fait croire qu' la premire rupture elles se
porteraient de grands coups en Amrique, et qu'un dnouement tel serait
donn  la question des limites, qu'elle serait mise en repos pour
longtemps. Nanmoins ni l'Angleterre ni la France, trop occupes
probablement en Europe, ne songrent  tablir un champ de bataille dans
le Nouveau-Monde. Ce furent les colons eux-mmes qui se chargrent de
remplir cette portion du grand drame, et qui sans attendre d'ordres de
l'Europe se mirent en mouvement.

Le Canada tait peu garni de soldats; il n'y en avait pas mille pour
dfendre tous les postes depuis le lac Eri jusqu'au golfe St.-Laurent;
mais Louisbourg, comme clef des possessions franaises du ct de la
mer, avait une garnison de 7  8 cents hommes.

Ce boulevard devait protger aussi la navigation et le commerce. Sa
situation entre le golfe St.-Laurent, les bancs et l'le de Terreneuve
et l'Acadie, tait des plus favorables ayant la vue sur toutes ces
terres et sur toutes ces mers. Les pieds baigns par les flots de de
l'Ocan, il tait ceint d'un rempart en pierre de 30  36 pieds de
hauteur et d'un foss de 80 pieds de large. Il tait en outre dfendu
par deux bastions, deux demi-bastions, et trois batteries de six
mortiers et perces d'embrasures pour 148 pices de canons. Sur l'le 
l'entre du port, vis--vis de la tour de la Lanterne, on avait tabli
une batterie  fleur d'eau de 30 pices de canon de 28, et au fond de la
baie, en face de son entre,  un gros quart de lieue de la ville, une
autre, la batterie royale, de 30 canons: savoir 28 de 42 livres de
balles et 2 de 18. Cette batterie commandait le fond de la baie, la
ville et la mer. L'on communiquait de la ville  la campagne par la
porte de l'Ouest, et un pont-levis dfendu par une batterie circulaire
de 16 canons de 24. L'on travaillait depuis vingt-cinq ans  ces
ouvrages, qui taient dfectueux sous le rapport de la solidit,
parceque le sable de la mer dont on tait forc de se servir, ne
convenait nullement  la maonnerie; et Louisbourg passait pour la place
la plus forte de l'Amrique; on le disait imprenable quoique les
fortifications n'en fussent pas acheves. Mais il en tait de ces
fortifications comme de bien d'autres dans ce continent, qui ont une
grande rputation au loin; mais qui perdent leur redoutable prestige ds
qu'elles sont attaques. Qubec avait un grand nom et Montcalm n'osa pas
attendre l'ennemi dans ses murs. D'ailleurs le gouverneur, le comte de
Raymond, avait fait ouvrir le chemin de Mir qui conduisait au port de
Toulouse dans une autre partie de l'le. Ce chemin, avantageux pour le
commerce, avait, du ct de la campagne, affaibli la force naturelle de
la place, protge jusque l par les marais et les asprits du sol;
mais cette voie en en rendant l'accs facile permettait d'approcher
jusqu'au pied des murailles. A la faveur de sa renomme, cette
forteresse servait de retraite assure aux vaisseaux canadiens qui
allaient aux Iles, et protgeait une nue de corsaires qui s'abattaient
sur le commerce des Amricains et ruinaient leurs pches dans les temps
d'hostilits. Les colonies anglaises voyaient donc avec une espce de
terreur ces sombres murailles de Louisbourg dont les tours s'levaient
au-dessus des mers du Nord comme des gans menaans.

La population du Cap-Breton tait presque toute runie  Louisbourg. Il
n'y avait que quelques centaines d'habitans disperss sur les ctes  de
grandes distances les uns des autres. On en trouvait moins de 200 de
cette ville  Toulouse, o un pareil nombre  peu prs taient
concentrs et s'occupaient de culture, alimentaient la capitale de
denres, levaient des animaux et construisaient des bateaux et des
golettes; une centaine habitaient les les rocheuses et arides de
Madame, quelques autres s'taient rpandus sur la cte  l'Indienne, 
la baie des Espagnols (Sidney), au port Dauphin ainsi qu'en plusieurs
autres endroits de l'le.

Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean tait entirement model
sur celui du Canada. Le commandant, comme celui de la Louisiane, tait
subordonn au gouverneur gnral de la Nouvelle-France rsidant 
Qubec; mais vu l'loignement des lieux, ces agens secondaires taient
gnralement indpendans de leur principal. Dans ces petites colonies,
l'autorit et les fonctions de l'intendant taient aussi dfres  un
commissaire-ordonnateur, fonctionnaire qui a laiss aprs lui en
Amrique une rputation peu enviable.

Au temps de la guerre de 1744 M. Duquesnel tait gouverneur du
Cap-Breton, et M. Bigot commissaire-ordonnateur. L'on connat peu de
chose sur le premier;  peine son nom est-il parvenu jusqu' nous. Le
second faisait alors au Cap-Breton, loin de l'oeil de ses matres, cet
apprentissage d'oprations commerciales dont les suites ont t si
fatales  toute la Nouvelle-France. On entretenait dans l'le 8
compagnies franaises de 70 hommes et 150 Suisses du rgiment de Karrer,
en tout 700 hommes quand les compagnies taient compltes. On en
dtachait une compagnie pour l'le St.-Jean, une autre pour la batterie
royale, et on faisait de petits dtachemens pour garder plusieurs autres
points de la cte; le reste formait la garnison de Louisbourg. C'taient
l toutes les forces dont l'on pouvait disposer pour garder l'entre de
la valle du St.-Laurent.

Les colonies anglaises n'taient gure mieux pourvues de troupes que
celles de la Nouvelle-France; mais il n'y avait point de comparaison
entre le chiffre de leurs habitans et le chiffre de ceux de ce dernier
pays. Confiantes dans leurs forces, elles montraient moins
d'empressement que les Franais pour courir aux armes. Aussi ceux-ci
avaient toujours l'avantage du premier coup, car ils savaient qu'ils
devaient suppler par la rapidit  ce qui leur manquait en force
relle.

L'on reut  Louisbourg la nouvelle de la dclaration de la guerre
plusieurs jours avant Boston. Les marchands armrent sur le champ de
nombreux corsaires, qui firent des conqutes prcieuses qui les
enrichirent. Bigot possdait pour sa part plusieurs de ces vaisseaux,
les uns tout seul, les autres en participation avec des particuliers. Le
commerce amricain fut dsol par ces courses et fit des pertes
considrables.

Le gouverneur, M. Duquesnel, qui connaissait l'tat de l'Acadie, que
l'Angleterre abandonnait, comme avait fait la France,  elle-mme,
rsolut d'en profiter. Il n'y avait que 80 hommes de garnison 
Annapolis, et les fortifications taient tellement tombes en ruines que
les bestiaux montaient pour patre par les fosss sur les remparts
crouls. Le commandant Duvivier fut charg de former un dtachement de
8  900 hommes tant soldats que miliciens, de s'embarquer sur quelques
petits btimens qui furent mis  sa disposition, et de tomber sur
l'Acadie.

Le premier poste qu'il attaqua fut Canseau, situ  l'extrmit sud du
dtroit de ce nom. Il s'en rendit matre aprs avoir fait prisonniers
les habitans et la garnison compose de 4 compagnies incompltes de
troupes, et le brla. De l il se mit en marche, mais avec lenteur, pour
Annapolis avec une soixantaine de soldats et 700 miliciens et Sauvages.
Rendu aux Mines il s'arrta subitement sans que l'on st trop pourquoi,
puis ensuite il se retira vers le Canada aprs avoir fait sommer
inutilement Annapolis de se rendre. Cet officier a t blm de n'avoir
pas march avec rapidit sur cette ville pour l'attaquer tandis qu'elle
tait encore dans sa premire surprise. Les principales familles
s'taient dj enfuies  Boston avec leurs effets les plus prcieux, et
il parat que dans le premier moment, elle n'aurait pu rsister  un
assaut. Il y aurait trouv le P. Laloutre qui l'investissait avec 300
Indiens du Cap de Sable et de St.-Jean, accourus pour l'aider  faire
cette conqute. Mais ce dlai ayant donn le temps aux assigs de
recevoir des renforts, les Sauvages furent obligs de se retirer.

Cependant les corsaires, aprs avoir dsol la marine marchande
anglaise, infestaient maintenant les ctes de Terreneuve, incommodaient
les petites colonies qui y taient disperses, et menaaient mme
Plaisance malgr ses fortifications et ses troupes. La nouvelle de
l'irruption des Franais en Acadie et des dprdations de leurs
corsaires  Terreneuve arriva presqu'en mme temps  Boston que celle de
la rupture de la paix. Toutes les colonies furent dans l'alarme pour
leurs frontires. Elles levrent immdiatement des troupes pour garder
leurs postes avancs du ct du Canada ou en augmenter les garnisons; et
le Massachusetts fit  lui seul lever une chane de forts de la rivire
Connecticut aux limites de la Nouvelle-York. Mais tandis qu'elles
s'empressaient de prendre les mesures de sret que semblait commander
la premire attitude de leurs ennemis, il se passait  Louisbourg, dans
le sein mme du boulevard des Franais, un vnement qui les
tranquillisa d'abord un peu, et qui ensuite leur donna probablement
l'ide de venir attaquer cette forteresse. Cet vnement qui aurait t
grave dans tout autre temps, et qui l'tait doublement dans les
circonstances actuelles, est l'insurrection de la garnison qui clata
dans les derniers jours d'octobre 1744.

Cette garnison, faute d'ouvriers, tait charge de l'achvement des
fortifications. Dans les derniers temps, il parat qu'on ngligeait de
payer le surplus de solde que ces travaux valaient aux soldats. Ils se
plaignirent d'abord; ils murmurrent ensuite, sans qu'on en ft aucun
cas. Alors ils rsolurent de se faire justice  eux-mmes, et ils
clatrent en rvolte ouverte.

La compagnie Suisse donna le signal. Ils s'lurent des officiers,
s'emparrent des casernes, tablirent des corps-de-gardes, posrent des
sentinelles aux magasins du roi et chez le commissaire-ordonnateur
Bigot, auquel ils demandrent la caisse militaire sans oser la prendre
nanmoins, et ils firent des plaintes trs vives contre leurs officiers
qu'ils accusaient de leur retenir une partie de leur salaire, de leurs
habillemens et de leur subsistance. Ce fonctionnaire les fit satisfaire
de suite sur une partie de ces points, et tout l'hiver il employa la
mme tactique quand les insurgs devenaient trop menaans. Depuis plus
de six mois la garnison tait ainsi en pleine rbellion lorsque l'ennemi
se prsenta devant la place.

Le bruit de ce qui se passait  Louisbourg s'tait, comme on doit le
supposer, rpandu rapidement jusque dans la Nouvelle-Angleterre. Le
gouverneur du Massachusetts, M. Shirley, crut que l'on ne devait pas
perdre une si belle occasion d'attaquer un poste qui portait tant de
prjudice, causait des craintes srieuses et d'o venaient de sortir
encore les troupes qui avaient brl Canseau, et les corsaires qui
faisaient tous les jours essuyer de grandes pertes  leur commerce. Il
crivit dans l'automne  Londres pour proposer au gouvernement
d'attaquer Louisbourg ds le petit printemps et avant qu'il et reu des
secours, ou du moins de seconder les colons qui se chargeraient
eux-mmes de l'entreprise. Il reprsenta au ministre que ce poste
tait, en temps guerre, un repaire de pirates qui dsolaient les
pcheries et interrompaient le commerce; que la Nouvelle-Ecosse serait
toujours en danger tant que cette forteresse appartiendrait aux
Franais, et que si cette province tombait entre leurs mains l'on aurait
six ou huit mille ennemis de plus  combattre; que pour toutes ces
raisons il tait de la plus haute importance de prendre Louisbourg. Il
ajouta qu'en prenant ce boulevard l'on porterait un coup mortel aux
pcheries franaises, que le Cap-Breton tait, comme on le savait, la
clef du Canada et protgeait la pche de la morue qui employait par an
plus de 500 petits vaisseaux de Bayonne, de St.-Jean-de-Luz, du
Havre-de-Grace et d'autres villes; que c'tait une cole de matelots, et
que cette pche jointe  celle pour la production des huiles, faisait
travailler dix mille hommes et circuler dix millions. Dans le mois de
janvier 1745 sans attendre de rponse de Londres, M. Shirley informa les
membres de la lgislature qu'il avait une communication  leur faire,
mais qu'il exigeait auparavant le secret sous le sceau du serment. Aprs
avoir pris cette prcaution, il leur transmit par message la proposition
d'attaquer Louisbourg. Elle tonna les membres de la lgislature, et
l'entreprise parut si hasardeuse qu'elle fut d'abord rejete. Mais
Shirley ne se dcouragea pas. Ayant gagn quelques uns de ces membres,
la mesure fut reprise et aprs de longues discussions passa  la
majorit d'une voix. Immdiatement Shirley crivit  toutes les colonies
du Nord pour leur demander de l'aide en hommes et en argent, et pour les
engager  mettre un embargo sur leurs ports afin que rien ne pt
transpirer du projet. Une partie seulement de ces colonies rpondit 
son appel. Mais en peu de temps on eut lev et quip plus de 4,000
hommes, qui s'embarqurent sous les ordres d'un ngociant nomm
Pepperrell, et firent voile pour le Cap-Breton o ils furent arrts
trois semaines par les glaces qui entouraient l'le. Le commodore Warren
envoy d'Angleterre avec quatre vaisseaux de guerre pour bloquer
Louisbourg du ct de la mer, les rallia  Canseau et contribua
puissamment au succs de l'entreprise.

L'arme dbarqua au Chapeau-Rouge, et marcha de suite sur la place 
laquelle elle annona son arrive devant les murailles par de grands
cris. Profitant de la premire surprise, le colonel Vaughan alla
incendier dans la nuit mme, de l'autre ct de la baie, les magasins du
roi remplis de boissons et d'objets de marine. L'officier qui commandait
la batterie royale prs de l, souponnant quelque trahison, l'abandonna
et se retira sur le champ dans la ville, premier effet de la mfiance
qu'avait d faire natre dans les officiers l'tat de rvolte de leurs
troupes. La garnison tait alors compose d'environ 600 soldats et de
800 habitans qui s'taient arms  la hte.

A la premire alarme le gnral Duchambon, commandant, fit rassembler
les troupes et les harangua; il en appela  leurs sentimens, et leur
reprsenta que l'arrive des ennemis leur offrait une occasion favorable
de faire oublier le pass et de montrer qu'ils taient encore bons
Franais. Ces paroles ranimrent leur patriotisme, et ces gens qui
n'taient qu'outrs contre les injustices de leurs suprieurs,
reconnurent leur faute et rentrrent aussitt dans le devoir, sacrifiant
leur ressentiment au bien de la patrie. Malheureusement les officiers
refusrent toujours de croire  la sincrit de leurs dispositions, et
cette mfiance avait dj eu et eut encore les plus funestes rsultats
comme on va le voir tout  l'heure.

Quoique l'ennemi et dbarqu et se ft approch de la ville sans
opposition,  la faveur de la surprise, son succs n'aurait t rien
moins qu'assur si le gnral franais et fondu sur lui pendant qu'il
formait son camp et qu'il commenait  ouvrir ses tranches. En effet de
simples milices, rassembles avec prcipitation, commandes par des
marchands n'ayant aucun principe militaire, auraient t dconcertes
par des attaques rgulires et vigoureuses; elles n'auraient pu rsister
 la bayonnette; un premier chec les aurait dcourages. Mais on
s'obstina  croire que la garnison ne demandait  faire des sorties que
pour dserter; et ses propres chefs la tinrent comme prisonnire jusqu'
ce qu'une si mauvaise dfense et rduit la ville  capituler le 16
juin, aprs avoir perdu 200 hommes. L'le entire suivit le sort de
Louisbourg son unique boulevard, et la garnison et les habitans au
nombre de 2,000 furent transports  Brest o l'on fut tonn un jour de
voir dbarquer tout--coup une colonie entire de Franais que des
vaisseaux anglais laissrent sur le rivage. Warren qui fermait l'entre
du port avec sa flotte venait de prendre un vaisseau de 64 canons
portant 560 hommes qui taient envoys pour relever la garnison. Si ce
renfort et pu y pntrer, Louisbourg tait sauv. Les Amricains qui
savent allier le flegme avec la ruse, laissrent flotter encore
plusieurs jours le drapeau blanc sur les remparts; et par ce moyen
plusieurs vaisseaux franais richement chargs, tromps par ce signe,
vinrent se jeter au milieu des ennemis.

Le succs de l'expdition de Louisbourg, qui n'avait cot presqu'aucune
perte, surprit en Amrique et en Europe, et en effet il devait
surprendre. Pour ceux qui ignoraient ce qui s'tait pass dans la
garnison franaise, comment croire que le plan de rduire une forteresse
rgulire form par un avocat, excut par un marchand  la tte d'un
corps d'artisans et de laboureurs, et pu russir; et pourtant c'est ce
qui venait d'avoir lieu. L'orgueil europen en fut bless, et quoique
cette conqute mt la Grande-Bretagne en tat d'acheter la paix, elle
excita sa jalousie contre les colonies qui l'avaient faite[106]. Nous
verrons dans la prochaine guerre que les exploits des Canadiens
excitrent de mme l'envie des Franais et jusqu' celle du gnral
Montcalm, et que cette faiblesse contribua chez ce commandant  le
dgoter d'une lutte au succs de laquelle il fit la faute grave de ne
pas croire ds le commencement, et celle encore plus grande de rpandre
cette ide parmi les troupes.

[Note 106: _American Annals._]

Tandis que les vainqueurs se flicitaient, et attribuaient eux-mmes
dans leur tonnement le succs qu'ils venaient de remporter au secours
d'une providence dont la main avait paru manifestement dans tout le
cours de l'entreprise, la nouvelle de la prise de Louisbourg parvint en
France et tempra la joie qu'y causaient la clbre victoire de Fontenoy
et la conqute de l'Italie autrichienne. A Londres la perte de cette
bataille et le dbarquement du prtendant, le prince Edouard, en Ecosse
ne permirent gure non plus d'exalter la conqute amricaine. En Canada
la sensation fut profonde, car l'on croyait que l'attaque de Louisbourg
n'tait que le prlude  celle de Qubec. M. de Beauharnais ne resta pas
en consquence oisif. Il prsida  Montral une assemble de six cents
Indiens de diverses nations, parmi lesquels il y avait des Iroquois, et
qui montrrent tous les meilleures dispositions pour la France. Il fit
descendre  Qubec une partie des milices et des Sauvages, et activa
l'achvement des fortifications de la ville auxquelles on travaillait
dj depuis si longtemps. L'enceinte fut refaite en maonnerie.

En mme temps ce gouverneur crivait en France pour presser le ministre
de reprendre Louisbourg et l'Acadie, leur assurant que 2,500 hommes
suffiraient pour faire la conqute de cette dernire province. Il
fallait  tout prix se remparer de ces deux possessions; c'tait le
passage du golfe qui tait interrompu, les Anglais, observait-il dans
une dpche, tiennent toujours la mme conduite, ils veulent occuper
tous les passages et ils les occupent en effet. Pour la dfense du
Canada, crivait encore M. de Beauharnais, envoyez-moi des munitions et
des armes, je compte sur la valeur des Canadiens et des Sauvages. En
effet la prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre
avait piqu l'amour-propre des premiers qui brlaient de se mesurer avec
les Amricains.

Mais l o la conqute anglaise fit l'impression la plus pnible, ce fut
dans la Nouvelle-Ecosse mme, parmi les populations acadiennes
abandonnes des Franais et regardes avec dfiance par les Anglais. Le
pressentiment du malheur qui devait leur arriver plus tard les
inquitait dj. Ils venaient de voir la population du Cap-Breton
dporte toute entire en France. Ils craignaient une plus grande
infortune, celle d'tre enlevs et disperss en diffrens exils. Ils
firent demander au gouverneur  Qubec si on n'aurait pas de terres 
leur donner en Canada; et celui-ci fut rduit  luder cette question
d'un peuple qui mritait  un si haut degr la bienveillance de la
France.

Les vives instances de M. de Beauharnais ne restrent pas cependant sans
effet. Le gouvernement rsolut de mettre sans retard ses recommandations
 excution; et M. de Maurepas dirigea les prparatifs d'un armement
comme la France n'en avait pas encore mis sur pied pour l'Amrique. Le
secret de sa destination fut cach avec le plus grand soin. Le duc
d'Anville, homme de mer dans le courage et l'habilet duquel on avait la
plus grande confiance, fut choisi pour le commander. Il tait de la
maison de la Rochefoucault, et il savait allier  la bravoure cette
politesse et cette douceur de moeurs que les Franais seuls conservant
dans la rudesse attache au service maritime (Voltaire). Bigot, dont le
nom devait tre associ  tous les malheurs des Franais dans ce
continent, fut nomm intendant de la flotte, par son protecteur le
ministre de la marine. Jamais entreprise n'avait t combine avec tant
de sagesse et de prudence; tous les vnemens possibles semblaient avoir
t prvus. La flotte consistait en 11 vaisseaux de ligne et 30 autres
plus petits btimens et transports, portant 3,000 hommes de dbarquement
sous les ordres de M. de Pommeril, marchal de camp, et qui devaient
tre renforcs par 600 Canadiens et autant de Sauvages. Les Canadiens
s'embarqurent  Qubec dans les premiers jours de juin[107].

[Note 107: _Documens de Paris._]

Il n'y avait rien en Amrique de capable de rsister  cette force. Le
duc d'Anville avait ordre de reprendre et de manteler Louisbourg,
d'enlever Annapolis et d'y laisser garnison; de dtruire Boston, de
ravager les ctes de la Nouvelle-Angleterre, et enfin d'aller inquiter
les colonies  sucre britanniques dans le golfe mexicain. Le succs
n'aurait pas t douteux sans une fatalit qui s'attachait  toutes les
entreprises franaises, mme  celles qui semblaient les mieux combines
pour amener un rsultat dfinitif. Lorsqu'elles taient au-dessus des
efforts des hommes, elles venaient prir sous les coups des lmens. Le
tableau de la fin de cette expdition prsente les traits les plus
sombres et les plus tragiques de l'histoire. Chibouctou (Halifax) en
Acadie est le lieu o la flotte avait rendez-vous. La traverse calcule
 six semaines fut de plus de cent jours. Mais enfin on tait  la vue
du port et chacun commenait  se livrer  ses esprances et  oublier
les fatigues d'une longue traverse, lorsqu'une tempte furieuse
surprend les vaisseaux et les disperse; une partie est oblige de
relcher dans les Antilles, une autre en France; quelques transports
prissent sur l'le de Sable et le reste, battu par les vents durant dix
jours, ne peut pntrer qu'avec peine au port qu'il avait t si prs de
toucher avant la tempte, et o il entre maintenant avec une pidmie
qui vient d'clater avec une violence extrme  bord, cause par le long
sjour de compactes agrgations d'hommes dans les entreponts. L'on se
hta de dbarquer les malades et d'tablir des hpitaux  terre. Les
vivres avaient t entirement consommes, et il fallut en envoyer
chercher  de grandes distances. M. de Conflans qui avait t dtach de
la flotte avec trois vaisseaux de ligne et une frgate pour convoyer des
btimens marchands qui s'en allaient aux Iles, et qui avait ordre de
rallier M. d'Anville  la hauteur des ctes de l'Acadie, ne s'y trouva
point. Cet officier du reste peu habile avait suivi ses instructions;
mais aprs avoir crois quelque temps dans les eaux de la pninsule, ne
voyant point arriver le duc d'Anville, il avait pris le parti de
retourner en France. De sorte que dj avant d'avoir vu l'ennemi,
l'expdition avait perdu une grande partie de ses forces. Mais la
maladie tait encore plus funeste pour elle que les lmens. La mort
emportait les soldats et les matelots par centaines, par milliers.
Peut-on rien imaginer de plus lugubre que cette flotte enchane  la
plage par la peste; que ces soldats et ces quipages encombrant
d'immenses baraques riges  la hte sur des ctes incultes, inhabites
et silencieuses comme des tombeaux, en face de l'immense ocan qui
gmissait  leurs pieds et qui les sparait de leur patrie vers laquelle
ils tournaient en vain leurs regards expirans. Un sombre dsespoir
s'tait empar de tout le monde. La contagion se communiqua aux fidles
Abnaquis qui taient venus pour joindre leurs armes  celles des
Franais, et en fit prir le tiers. Ce flau remplit d'effroi les
ennemis eux-mmes, qui se tinrent au loin dans un moment o ils auraient
pu anantir sans effort l'expdition franaise. L'amiral Townshend
regardait avec terreur du Cap-Breton o il tait avec son escadre, les
ravages qui dsolaient ses malheureux adversaires.

Cependant les lettres interceptes annonant l'arrive d'une flotte
anglaise, avait ncessit la tenue d'un conseil de guerre, o les
opinions furent partages sur ce qu'il y avait  faire. Le duc d'Anville
dont le caractre altier se rvoltait sous le poids d'aussi grands
malheurs, mourut presque subitement. M. d'Estournelle qui le remplaa
dans le commandement, convoqua un nouveau conseil et proposa
d'abandonner l'entreprise et de retourner en France. Cette proposition
fut repousse surtout par M. de la Jonquire, troisime en grade sur la
flotte. Le nouveau commandant tomba alors dans une agitation extrme, la
fivre s'empara de lui, et dans son dlire il se pera de son pe. Ces
scnes tragiques ne rappellent-elles pas les dsastres de la retraite
des Grecs aprs la prise de Troie.

L'on tait rendu au 22 octobre et il y avait 42 jours que l'on tait 
Chibouctou, pendant lesquels il tait mort 1,100 hommes et 2,400 depuis
le dpart de l'escadre de France. Sur 200 malades qui furent mis alors
sur un navire un seul survcut et dbarqua en France malgr les plus
grands soins dont ils furent tous entours! Cependant rien ne pouvait
abattre la dtermination des officiers franais; malgr tous ces
dsastres, et quoiqu'il ne restt plus que quatre vaisseaux de guerre,
on rsolut encore d'aller assiger Port-Royal ou Annapolis. On remit 
la voile; mais une nouvelle tempte clata sur ce dbris de la flotte
devant le Cap de Sable, et l'obligea de faire route pour la France. M.
de Maurepas, en apprenant tant d'infortunes, fit cette simple et noble
rponse: Quand les lmens commandent, ils peuvent bien diminuer la
gloire des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur
mrite.

Nous avons dit que 600 Canadiens et autant de Sauvages devaient se
joindre aux troupes que portait la flotte du duc d'Anville; et que les
premiers taient partis de Qubec sur 7 btimens pour l'Acadie. Ce
renfort, command par M. de Ramsay, dbarqua  Beaubassin dans la baie
de Fondy, et fut trs bien accueilli par les habitans qu'il avait
mission d'empcher de communiquer avec Port-Royal. Toute la population
acadienne flottait entre l'esprance et la crainte. Elle disait que si
les projets des Franais ne russissaient pas, elle serait perdue,
parcequ'elle avait refus de prendre les armes pour ses matres. Aussi
reut-elle la nouvelle de l'arrive du duc d'Anville avec de grandes
dmonstrations de joie, car elle se croyait sauve, joie funeste qu'elle
devait pleurer en larmes de sang dans un cruel exil et dans une
dispersion plus cruelle encore! M. de Ramsay, aprs avoir attendu
longtemps en vain l'expdition franaise aux Mines, se disposait 
revenir en Canada, sur les ordres de M. de Beauharnais, pour s'opposer
aux projets que les grands prparatifs des ennemis annonaient contre
cette province, et il s'tait dj mis en route lorsqu'il fut rattrap
par un envoy du duc d'Anville, qui le fit revenir sur ses pas avec 400
Canadiens; et bientt aprs il s'approcha avec ce petit corps de
Port-Royal qu'il bloqua par terre quoique la garnison y ft de 6  700
hommes, en attendant la flotte qui portait les troupes aux quelles il
devait se joindre pour faire la conqute de l'Acadie. Nous avons vu
pourquoi elle ne vint pas.

Cependant le dtachement de M. de Ramsay en Acadie et l'arrive du duc
d'Anville  Chibouctou, loignrent la guerre des frontires du Canada,
qui avait t srieusement menac. La prise de Louisbourg avait rempli
les habitans de la Nouvelle-Angleterre d'une humeur toute martiale; ils
ne tarissaient pas sur leur conqute comme des soldats encore peu
accoutums  la victoire. Tandis que les esprits taient pleins
d'enthousiasme, M. Shirley proposa d'excuter le vaste projet qu'il
avait conu dj depuis longtemps, et qui n'tait rien moins que de
chasser les Franais de toute l'Amrique continentale. Ce projet n'tait
pas aussi difficile qu'il le paraissait au premier abord, vu la
supriorit du nombre des Anglais sur mer et sur terre dans ce
continent. Ce gouverneur aprs s'tre consult avec le chevalier Peter
Warren et le gnral Pepperrell qui venait de recevoir les honneurs de
la chevalerie pour son exploit  Louisbourg, en crivit au ministre.
Malgr les graves proccupations de celui-ci causes par la prsence du
Prtendant au milieu de la Grande-Bretagne, le duc de New-Castle,
secrtaire d'tat, adressa une circulaire  tous les gouverneurs des
colonies amricaines pour leur enjoindre de lever autant d'hommes qu'il
serait possible et de les tenir prts  marcher au premier ordre. Le
plan du cabinet de St.-James, c'tait toujours l'ancien projet
d'attaquer le Canada par terre et par mer simultanment. Le vice-amiral
Warren devait faire voile d'Europe avec un corps de troupes command par
le gnral St.-Clair, prendre en passant  Louisbourg les milices de la
Nouvelle-Angleterre et aller mettre le sige devant Qubec. Les leves
de la Nouvelle-York et des autres colonies devaient se rassembler 
Albany et marcher sur le fort St.-Frdric et Montral. Les colonies
devaient fournir 5,000 hommes, et elles en votrent plus de 8,000 tant
leur ardeur tait grande; mais ni flotte ni arme ne vinrent
d'Angleterre, et l'on se vit forc d'ajourner une entreprise qui tait
devenue depuis longtemps une pense fixe chez nos voisins. Cependant
pour ne pas perdre entirement le fruit des dpenses qu'ils avaient
faites, ils voulurent enlever le fort St.-Frdric, sur le lac
Champlain, et M. Clinton, gouverneur de la Nouvelle-York, avait russi 
engager les cinq cantons  prendre les armes, lorsque l'on apprt que M.
de Ramsay tait  Beaubassin, et que les Acadiens, travaills par ses
intrigues, menaaient de se soulever. Aussitt l'expdition de
St.-Frdric fut abandonne, et les troupes furent diriges vers
l'Acadie pour couvrir Annapolis, dont la reddition aurait entran la
perte de la province.

Mais  peine ces troupes taient-elles en route qu'une nouvelle d'une
nature infiniment plus grave se rpandit comme un clair dans toutes les
possessions anglaises et y sema l'alarme et la consternation. C'tait
celle de l'apparition de la flotte du duc d'Anville sur les ctes de
l'Acadie; elle fut connue  Boston le 20 septembre. Le peuple, qui dans
son triomphe croyait dj tenir tout le Canada, passa subitement de
l'exaltation  l'pouvante; car l'armement des Franais paraissait trop
formidable pour avoir seulement Louisbourg et l'Acadie pour objet, et
l'on devina facilement contre qui allaient tre dirigs ses coups, et
que les assaillans allaient devenir les assaillis. En peu de jours 6,400
hommes de milices accoururent de l'intrieur du pays au secours de
Boston, et 6,000 autres devaient se tenir prts dans le Connecticut  y
marcher au premier ordre. Le gouverneur fut investi de pouvoirs
illimits pour fortifier le havre de cette ville et renforcer les
ouvrages de la citadelle, dont l'on fit une des plus fortes que les
Anglais possdassent sur le bord de la mer en Amrique. La plus grande
activit rgnait partout pour repousser l'invasion; mais, comme l'on a
vu, il n'tait pas besoin de tant de prparatifs ni de tant d'efforts.
Les exemples d'une protection aussi remarquable sont rares, s'crie un
puritain dans sa reconnaissance. Si l'ennemi et russi dans son projet,
il est impossible de dire jusqu' quel point les colonies amricaines
eussent t dvastes,  quel tat de misre elles eussent t rduites.
Lorsque l'homme est l'instrument dont le ciel se sert pour dtourner une
calamit publique, on doit encore y voir la main du Dieu; mais ici ce
n'est pas au pouvoir humain qu'on doit d'y avoir chapp. Si les
philosophes attribuent cet vnement extraordinaire  un hasard aveugle,
 une ncessit fatale, les chrtiens l'attribueront certainement  la
volont d'un Dieu tout puissant.

Pendant ce temps-l M. de Ramsay, qui tait toujours  Annapolis, o il
avait fait une centaine de prisonniers, reprit,  la nouvelle de la
seconde dispersion de la flotte franaise, le chemin de Beaubassin afin
d'y tablir ses quartiers d'hiver, la saison tant trop avance pour
retourner en Canada la mme anne. M. Shirley, inquiet de le voir si
proche de la capitale acadienne, y envoya un nouveau corps de troupes du
Massachusetts, pour renforcer la garnison qui avait dj t augmente
de trois compagnies de volontaires. Le gouverneur d'Annapolis, M.
Mascarne, demandait 1000 hommes pour dloger les Franais; mais une
partie seulement, environ 500, sous les ordres du colonel Noble, avait
pu lui tre fournie et avait t prendre position au Grand-Pr dans les
Mines,  quelque distance de Beaubassin o tait M. de Ramsay. Les deux
corps se trouvaient en prsence l'un de l'autre, mais spars par la
baie de Fondy. Au milieu de l'hiver les officiers canadiens proposrent
 leur commandant, qui ne put les refuser, d'aller surprendre le colonel
Noble dans ses quartiers. A cet effet il mit 300 Canadiens et Sauvages
sous les ordres de M. Coulon. Pour atteindre l'ennemi il fallait faire
le tour du fond de la baie, ce qui portait la distance  parcourir au
milieu des neiges et des bois  prs de soixante lieues. Le dtachement
se mit en marche en raquettes, et arriva extnu de fatigue devant les
cantonnemens anglais dans le mois de fvrier 1747. Le 11 au matin, aprs
avoir pris un moment de repos, il tomba avec une extrme vigueur sur
l'ennemi, qui, surpris d'abord, fit ensuite la plus grande rsistance.
Le feu se prolongea jusqu' 3 heures de l'aprs-midi avec vivacit. Le
colonel Noble fut tu et plus du tiers de ses hommes mis hors de combat,
le reste, ne pouvant fuir  cause de la profondeur de la neige, s'tait
rfugi au nombre de 300 dans une grande maison fortifie o il obtint,
par sa belle dfense, une capitulation honorable. Cet exploit fit un
grand bruit  Boston, et on le regarda en Angleterre comme un des plus
hardis que l'on pt entreprendre, et dont le rsultat tait de nature 
abattre un peu l'orgueil des vainqueurs de Louisbourg[108].

[Note 108: _Gazette de Londres. Documens de Paris. Chalmers Annals.
Affaires du Canada._]

Les Canadiens cependant, manquant de vivres, ne purent pousser plus loin
leur avantage, et ils furent mme obligs de rentrer dans leur pays ds
que la saison le permit, comme ils avaient projet de le faire l'automne
prcdent.

L'chec du Grand-Pr n'tait pas le seul qu'prouvaient nos voisins
depuis le commencement des hostilits. Leurs frontires taient
continuellement dvastes par les bandes qui s'y succdaient l'une 
l'autre avec une prodigieuse activit depuis l'automne de 1745, et
quelquefois il y en avait plusieurs en mme temps sur pied. Mais au loin
l'clat de la conqute du Cap-Breton avait jet dans l'ombre toutes ces
petites expditions, qui  la longue devaient harasser cependant
beaucoup l'ennemi. On en comptait jusqu' 27 depuis le commencement de
la guerre, c'est--dire depuis trois ans. Le fort Massachusetts situ 
cinq lieues au-dessus de celui de St.-Frdric, avait t enlev par
capitulation par M. Rigaud de Vaudreuil  la tte de 700 Canadiens et
Sauvages, qui avaient ensuite ravag 15 lieues de pays et rpandu la
terreur dans la Nouvelle-Angleterre. M. de la Corne de St.-Luc avait
attaqu le fort Clinton et compltement dfait un dtachement ennemi
qu'il avait prcipit  coups de hache dans une rivire. Saratoga avait
t pris et la population massacre. Le fort Bridgman, attaqu par M. de
Lry, tait aussi tomb en son pouvoir. Les frontires de Boston 
Albany n'taient plus tenables, les forts avancs furent vacus et la
population alla chercher une retraite dans l'intrieur des villes[109];
n'osant elle-mme faire ce genre de guerre, elle ne put russir qu'
engager quelques Agniers  faire des irruptions insignifiantes dans le
gouvernement de Montral. Tel tait l'tat des choses en Amrique.

[Note 109: _Documens de Paris._]

A Paris le ministre franais ne fut pas dcourag par les dsastres de
la flotte du duc d'Anville; et malgr l'immense infriorit numrique de
la marine franaise compare  la marine de la Grande-Bretagne, il
rsolut non seulement de reprendre l'expdition que les lmens et le
flau d'une contagion avaient interrompu d'une manire si funeste
l'anne prcdente, mais encore d'envoyer un armement dans les Indes
pour soutenir les succs que M. de la Bourdonnaie venait d'y remporter,
en battant l'amiral Peyton et en enlevant Madras sur la cte du
Coromandel. En consquence deux escadres furent quipes  Brest et 
Rochefort; celle du Canada, la plus considrable des deux, fut mise sous
les ordres de l'amiral de la Jonquire, qui s'tait oppos l'anne
prcdente au retour des dbris de la flotte du duc d'Anville avant
d'avoir pris Port-Royal, et sur qui tait retomb le commandement aprs
la mort de M. d'Estournelle; celle des Indes eut pour commandant M. de
St.-George. Les deux escadres runies formaient six vaisseaux de haut
bord, six frgates et quatre navires arms en flute par la compagnie des
Indes; elles convoyaient une trentaine de btimens chargs de troupes,
de provisions et de marchandises; elles devaient aller quelque temps de
conserve.

L'Angleterre n'avait pas eu plus tt connaissance du dessein des
Franais, qu'elle avait rsolu de le faire chouer; et  cet effet elle
avait charg les amiraux Anson et Warren avec dix-sept vaisseaux
d'intercepter les deux escadres franaises et de les dtruire s'il tait
possible. Ils partirent de Portsmouth et les rencontrrent le 3 mai  la
hauteur du Cap-Finistre en Espagne. Aussitt M. de la Jonquire ordonna
aux vaisseaux de ligne de ralentir leur marche et de se ranger en
bataille, et aux convois de forcer de voile vers leur destination sous
la protection des frgates. Ainsi les Franais osrent opposer leurs six
vaisseaux aux dix-sept des Anglais; ils ne pouvaient gure esprer de
vaincre, ils voulaient seulement gagner du temps en arrtant l'ennemi.

Le combat s'engagea et continua avec un acharnement gal. Anson et
Warren manoeuvraient pour envelopper leur ennemi, et la Jonquire pour
les djouer; mais  la fin il ne put empcher ses vaisseaux d'tre
cerns; et, accabls sous le nombre, ils furent obligs l'un aprs
l'autre d'amener leur pavillon. La perte des Franais fut de 700 hommes.
Ce fut une affaire o les vaincus s'illustrrent autant que les
vainqueurs. Anson envoya immdiatement  la poursuite des convois une
partie de ses forces qui enlevrent neuf voiles. L'on conduisit 
Londres 22 charriots chargs de l'or, de l'argent et des effets pris sur
la flotte, dont la dfaite priva la Nouvelle-France d'un puissant
secours. Le marquis de la Jonquire avait montr beaucoup de talent dans
le combat. Le capitaine du vaisseau anglais le Windsor s'exprimait ainsi
dans sa lettre sur cette bataille: Je n'ai jamais vu une meilleure
conduite que celle du commandant franais, et pour dire la vrit, tous
les officiers de cette nation ont montr un grand courage; aucun d'eux
ne s'est rendu que quand il leur a t absolument impossible de
manoeuvrer. En effet, jamais  aucune poque la marine franaise n'eut
des officiers plus braves; ils faisaient partout des prodiges de valeur
qui taient souvent couronns de succs; et lorsqu'ils succombaient
c'tait sous le nombre.

Aussi un historien anglais fait-il la remarque que dans cette guerre
l'Angleterre dut plus ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux
qu' son courage.

Il semblait, dit Voltaire, que les Anglais dussent faire de plus grandes
entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de 100 pices de
canons, treize de 90, quinze de 80, vingt-six de 70, trente-trois de 60.
Il y en avait trente-sept de 50  54; et au-dessous de cette forme,
depuis les frgates de 40 canons jusqu'aux moindres, on en comptait
jusqu' 115. Ils avaient encore quatorze galiotes  bombes, et six
brlots. C'tait en tout deux cent soixante-et-trois vaisseaux de
guerre, indpendamment des corsaires et des vaisseaux de transport.
Cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune
nation n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient
tre arms  la fois, il s'en fallait beaucoup. Le nombre des soldats
tait trop disproportionn; mais enfin en 1746 et 1747, les Anglais
avaient  la fois une flotte dans les mers d'Ecosse et d'Irlande, une 
Spithead, une aux Indes orientales, une vers la Jamaque, une  Antigua,
et ils en armaient de nouvelles selon le besoin.

Il fallut que la France rsistt pendant toute la guerre, n'ayant en
tout qu'environ trente-cinq vaisseaux de roi  opposer  cette puissance
formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les
colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient
sans secours  la merci des flottes anglaises. Si les convois partaient
ou de France ou des Iles, ils couraient risque tant escorts d'tre
pris avec leurs escortes.

Aprs la bataille sous le Cap-Finistre, il ne restait plus aux Franais
sur l'Atlantique que sept vaisseaux de guerre. Ils furent donns  M. de
l'Estandure pour escorter les flottes marchandes aux Iles de
l'Amrique, et furent rencontrs prs de Belle-Isle par l'amiral Hawke
qui avait 14 vaisseaux. Le combat, comme au Cap-Finistre, fut long et
sanglant, mais les guerriers franais taient rduits par un
gouvernement caduc et imprvoyant  ne plus combattre que pour
l'honneur. Deux vaisseaux seulement sortirent de cette nouvelle lutte et
rentrrent  Brest comme des monceaux flottans de ruines, le Tonnant et
l'Intrpide; mais un convoi de 250 voiles avait t sauv. Le premier
tait mont par l'amiral lui-mme; le second, par un Canadien le comte
de Vaudreuil. Ce combat est clbre dans les annales de la marine
franaise pour la rsistance qu'offrit le Tonnant, attaqu quelque temps
par la ligne entire des Anglais: fatigus de leurs efforts, ceux-ci le
considrant comme une proie qui ne pouvait les fuir, le laissent
respirer un moment; mais tromps dans leur attente, ils recommencent un
combat aussi inutile que le premier. Il parvient  leur chapper
remorqu par l'Intrpide qui avait soutenu une pareille lutte, qui tait
venu partager ses dangers, et qui eut galement part  sa gloire
(Anquetil). L'amiral anglais fut accus devant une cour martiale pour
n'en avoir pas fait la conqute. Dans ces temps-l, la Grande-Bretagne,
pique de l'audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les
armes s'ils montraient la moindre faiblesse.

La France ne resta plus alors qu'avec deux vaisseaux de guerre. L'on
reconnut dans toute son tendue la faute du cardinal de Fleury d'avoir
nglig la marine, indispensable pour les peuples qui veulent avoir des
colonies. Cette faute tait difficile  rparer. Elle tait, comme
l'vnement l'a prouv, irrparable pour la France. La marine est un art
et un grand art, qui demande une longue exprience. L'Angleterre le
savait et elle ne donna pas le temps  son ancienne rivale de rtablir
la sienne, elle attaqua le reste de ses possessions continentales de
l'Amrique et s'en empara. La perte du Canada est imputable  cette
erreur, qui priva la mre-patrie des moyens de secourir cette colonie
quand elle eut besoin de son aide.

Le marquis de la Jonquire devait relever M. de Beauharnais dans le
gouvernement de la Nouvelle-France; sa commission tait date de 1746,
et il avait ordre aprs la campagne du duc d'Anville, de se rendre 
Qubec. Fait prisonnier  la bataille du Cap-Finistre, il eut pour
remplaant, durant sa captivit, le comte de la Galissonnire; et en
1748 le roi donna pour successeur  M. Hocquart, intendant, M. Bigot,
l'ancien commissaire-ordonnateur de Louisbourg, tendant en mme temps
sa juridiction sur toute la Nouvelle-France et sur toute la Louisiane.

Cependant si la France tait malheureuse sur mer, elle obtenait de
grands triomphes sur le continent de l'Europe. Les victoires du marchal
de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld sur
le duc de Cumberland (1747), avaient enfin dtermin les allis  faire
la paix, dsire vivement par tous les peuples las de cette sanglante
lutte. Ds le milieu de l't (1747) le duc de New-Castle avait envoy
aux colonies anglaises les ordres du roi de licencier toutes leurs
troupes, leves d'abord pour envahir le Canada, retenues ensuite pour
s'opposer  l'invasion du duc d'Anville, et enfin renvoyes dans leurs
cantons respectifs par la cessation des hostilits. En Canada nanmoins
on ne croyait pas devoir sitt poser les armes; et l'annonce de l'envoi
d'un armement considrable sous le commandement de M. de la Jonquire,
faisait croire que l'issue de la guerre tait encore loigne. L'on
s'attendait mme que l'ennemi allait renouveler cette anne son projet
d'invasion, et les habitans des ctes avaient reu ordre, par
prcaution, de se retirer  son approche, et ceux de l'le d'Orlans
d'vacuer cette le. En mme temps, sur le bruit qui s'tait rpandu que
le fort St.-Frdric allait tre attaqu, on avait lev plusieurs
centaines d'hommes pour le secourir. Du reste les partis qui allaient en
guerre se succdaient de manire  ce qu'il y en et toujours sur les
terres des ennemis. Mais sur la fin de l't les nouvelles apportes
d'Europe par le comte de la Galissonnire, qui arriva en septembre pour
prendre les rnes de l'administration, et le dsarmement des colonies
amricaines ne laissrent gure de doute que la paix tait prochaine.
Elle fut en effet signe  Aix-la-Chapelle en 1748. Le marquis de
St.-Svrin, l'un des plnipotentiaires franais, avait dclar qu'il
venait accomplir les paroles de son matre, qui voulait faire la paix
non en marchand mais en roi, paroles qui, dans la bouche de Louis XV,
renfermaient moins de grandeur que d'imprvoyance et de lgret. Il ne
fit rien pour lui et fit tout pour ses allis. Il laissa avec une
indiffrence regrettable la question des frontires entre les colonies
des deux nations en Amrique sans solution, se contentant de stipuler
qu'elle serait rgle par des commissaires. On avait fait une faute de
ne pas prciser celles de l'Acadie en 1712 et 1713, on en fit une encore
bien plus grande en 1748, en abandonnant cette question aux chances d'un
litige dangereux, car les Anglais ne faisaient que gagner  cette
temporisation. La destruction de la marine franaise dans la guerre qui
venait de finir, augmentait leurs esprances, et leur dsir de les voir
se raliser, c'est--dire de se voir bientt matres de toute l'Amrique
septentrionale. Aussi le trait d'Aix-la-Chapelle, l'un des plus
dplorables, dit un auteur, que la diplomatie franaise ait jamais
accepts, n'inspira aucune confiance et ne procura qu'une paix arme. Le
Cap-Breton fut rendu  la France en retour de Madras, pris aux Indes par
M. de la Bourdonnaie, et des conqutes des Franais dans les pays bas.
Ainsi tout se trouva plac en Amrique sur le mme pied qu'avant la
guerre, except que Louis XV n'avait plus de marine pour y protger ses
possessions.

En mme temps que l'on recevait d'Europe la nouvelle de la suspension
des hostilits entre les puissances belligrantes, laquelle s'tendait
aux deux mondes, l'on apprenait aussi des grands lacs le rtablissement
de la tranquillit qui avait t momentanment trouble par une
conspiration des Mimis.

Pendant longtemps les Sauvages accueillirent les Europens comme des
amis et des protecteurs; ils recherchaient leur alliance avec
empressement pour obtenir le puissant secours de leurs bras contre leurs
ennemis. Mais le prodigieux dveloppement de ces trangers leur inspira
ensuite des soupons et mme de l'pouvante. Ds lors ils cherchrent 
s'en isoler,  garder la neutralit, ou mme  les dtruire s'il tait
possible. Depuis quelques annes il se disaient tout bas la peau rouge
ne doit pas se dtruire entre elle, laissons faire la peau blanche l'une
contre l'autre[110]. Cependant il y en avait parmi eux de plus
impatiens, de plus vifs les uns que les autres. Les Mimis taient de ce
nombre; ils formrent en 1747 le complot de dtruire tous les habitans
du Dtroit. L'on remarquait en mme temps une agitation sourde dans
toutes les nations des lacs, au point qu'il devint ncessaire de
renforcer la garnison de Michilimackinac. Les Mimis devaient courir aux
armes une des ftes de la Pentecte. Heureusement une vieille femme fort
attache aux Franais vint dcouvrir toute la trame au commandant du
Dtroit M. de Longueuil, qui prit immdiatement des mesures pour la
faire avorter; elles suffirent pour en imposer aux barbares. Il ne fut
tu que quelques Franais isols. L'on prit le fort des Mimis dont ils
avaient eux-mmes brl une partie avant de fuir, et le secours qui
arriva peu aprs du bas St.-Laurent, acheva de les intimider. Ils
n'osrent plus remuer et la Nouvelle-France se trouva ainsi en paix sur
toutes ses frontires.

[Note 110: Documens de Paris.]




                             CHAPITRE III.

                      COMMISSION DES FRONTIRES.

                               1748-1755.


La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trve.--L'Angleterre profite de
la ruine de la marine franaise pour tendre les frontires de ses
possessions en Amrique.--M. de la Galissonnire, gouverneur du
Canada.--Ses plans pour empcher les Anglais de s'tendre, adopts par
la cour.--Prtentions de ces derniers.--Droit de dcouverte et de
possession des Franais.--Politique de M. de la Galissonnire, la
meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend
ce gouverneur.--Il ordonne de btir ou relever plusieurs forts dans
l'Ouest; garnison au Dtroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
marquis de la Jonquire remplace M. de la Galissonnire.--Projet que ce
dernier propose  la cour pour peupler le Canada.--Apprciation de la
politique de son prdcesseur par M. de la Jonquire; le ministre lui
enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence
s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beausjour
et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur
britannique  Paris, se plaint des empitemens des Franais (1750);
rponse de M. de. Puyzieulx.--La France se plaint  son tour des
hostilits des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'le
St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une
commission est nomme pour rgler la question des limites: MM. de la
Galissonnire et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay
pour la Grande-Bretagne.--Convention prliminaire: tout restera dans le
Statu quo jusqu'au jugement dfinitif.--Confrences  Paris;
l'Angleterre rclame toute la rive mridionale du St.-Laurent depuis le
golfe jusqu' Qubec; la France maintient que l'Acadie suivant ses
anciennes limites, se borne au territoire qui est  l'est d'une ligne
tire dans la pninsule de l'entre de la baie de Fondy au cap
Canseau.--Notes raisonnes  l'appui de ces prtentions diverses.--Les
deux parties ne se cdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des
Anglais parmi les naturels de cette contre et des Franais dans les
cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrts et envoys en
France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y
fortifient.--Le gouverneur fait dfense aux Demoiselles Desauniers de
faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficult que cela lui
suscite avec les Jsuites, qui se plaignent de sa conduite  la cour, de
la part qu'il prend lui et son secrtaire au commerce et de son
npotisme.--Il ddaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt 
Qubec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractre.--Le marquis
Duquesne lui succde.--Affaire de l'Ohio continue.--Le colonel
Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de
Jumonville.--Dfaite de Washington par M. de Villiers au fort de la
Ncessit (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemble
des gouverneurs coloniaux  Albany.--Le gnral Braddock est envoy par
la Grande-Bretagne en Amrique avec des troupes.--Le baron Dieskau
dbarque  Qubec avec 4 bataillons (1755).--Ngociations des deux cours
aux sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755;
rponse du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres
franais; l'Angleterre lve ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide
par l'amiral Boscawen.--La France dclare la guerre  l'Angleterre.


La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu'une trve;  peine les hostilits
cessrent-elles un moment en Amrique. Les colonies anglaises avaient
suivi avec le plus vif intrt surtout la lutte sur l'Ocan, et elles
avaient vu dtruire avec une joie indicible les derniers dbris de la
flotte franaise dans le combat de Belle-Isle, o elle brilla d'un
dernier clat. En effet la marine de la France dtruite, qu'allaient
devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, ce beau systme colonial,
oeuvre de gnie, qui lui assurait une si vaste portion de l'Amrique, et
qui lui cotait moins peut-tre que les caprices des matresses de ses
souverains.

Profitant de cette circonstance heureuse pour elles, les colonies
amricaines voulurent reculer leurs frontires au loin. Il se forma une
socit compose d'hommes influens de la Grande-Bretagne et des
colonies, pour occuper la valle de l'Ohio, dans laquelle elle obtint en
1749 une concession de 600,000 cres de terre. Ce n'tait pas la
premire fois que l'on enviait cette fertile et dlicieuse contre. Ds
1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait propos d'y acheter
des Indignes un territoire, et de former une association pour y faire
la traite; mais le cabinet de Versailles s'y tant oppos, le projet
avait t abandonn[111]. Dans le mme temps les journaux de Londres
annonaient de nouveaux tablissemens, et il tait question de porter
jusqu'au fleuve St.-Laurent ceux que l'on devait former du ct de
l'Acadie, et l'on ne donnait aucunes bornes  d'autres que l'on
projetait du ct de la baie d'Hudson[112]. L'agitation qui rgnait 
cet gard ne faisait que confirmer les Franais dans leurs apprhensions
d'un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins; elles
taient d'autant plus vives ces craintes qu'ils se voyaient moins de
moyens pour rsister.

[Note 111: Universal History, vol. 40.]

[Note 112: Mmoire, &c. par M. de Choiseul.]

M. de la Galissonnire les partageait entirement. C'tait un homme de
mer distingu, et qui devait plus tard se rendre clbre par sa victoire
devant l'le de Minorque sur l'amiral Byng. Il tait actif, clair, et
il donnait  l'tude des sciences le temps que ne demandaient pas ses
fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il
donna une forte impulsion  l'administration et de bons conseils  la
cour qui, s'ils avaient t suivis, eussent peut-tre conserv  la
France cette belle colonie. En prenant les rnes du gouvernement, il
travailla  se procurer des renseignemens exacts sur les pays qu'il
avait  administrer; il s'tudia  en connatre le sol, le climat, les
productions, la population, le commerce et les ressources. Persuad que
la paix ne pourrait tarder  se faire, il avait ds la premire anne
port son attention sur la question des frontires qu'il n'tait pas
possible de laisser plus longtemps indcise. Il promena longtemps ses
regards sur la vaste tendue des limites des possessions franaises; il
en tudia minutieusement les points forts et faibles; il sonda les
projets de ses voisins, et il finit par se convaincre que l'isthme qui
joint la pninsule acadienne au continent,  l'est, et les Apalaches 
l'ouest, taient les deux seuls boulevards de l'Amrique franaise; que
si l'on perdait l'un, les Anglais dbordaient jusqu'au St.-Laurent et
sparaient le Canada de la mer; que si l'on abandonnait l'autre, ils se
rpandaient jusqu'aux grands lacs et  la valle du Mississipi,
isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l'alliance des Indiens
et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce
rsultat tait invitable d'aprs le dveloppement qu'avaient pris leurs
tablissemens, et d'aprs le gnie ambitieux qu'on leur connaissait. Le
pass tait l pour donner sa sanction  la justesse de ce jugement.

On a beaucoup blm la France de la position qu'elle osa prendre dans
cette circonstance; elle a t mme accuse par les siens d'ambition et
de vivacit. Voltaire va jusqu' dire qu'une pareille dispute, leve
entre de simples commerans, aurait t apaise en deux heures par des
arbitres; mais qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et de
l'humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt tats, comme si
la possession d'un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre
empires comme la France, comme si l'avenir de ces magnifiques contres,
couvertes aujourd'hui de millions d'habitans, avait  peine mrit
l'attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la
Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas tre au
moins sur ses gardes.

Le mouvement que l'on se donnait en Angleterre et dans ses colonies,
l'clat des prparatifs que l'on faisait, et l'importance des projets
qu'ils annonaient, tout cela tait de nature  exciter l'attention du
Canada et de la cour. Ce fut dans le premier pays comme le plus
intress, o l'inquitude tait la plus srieuse.

Jusqu'alors le cabinet de St.-James s'tait abstenu de formuler ses
prtentions d'une manire dfinie et prcise; il ne les avait fait
connatre que par son action ngative pour ainsi parler, c'est--dire
qu'il n'en avanait directement aucune lui-mme, mais il contestait
celles des Franais comme on l'a vu lorsque ceux-ci voulurent s'tablir
 Niagara et  la Pointe  la Chevelure et continuer leur sjour au
milieu des Abnaquis aprs le trait d'Utrecht; et encore, dans ce
dernier cas, tandis qu'il dclarait  ces Sauvages que tout le pays
appartenait  la Grande-Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'au
golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis--vis de la France sur
cette prtention qu'il devait cependant faire valoir plus tard[113]. Du
ct de l'ouest son silence avait t encore plus expressif, ou plutt
il avait reconnu la nullit de son droit en refusant de sanctionner la
formation d'une compagnie de l'Ohio en 1716. Mais aujourd'hui les choses
sont changes. Le trait d'Utrecht lui donne l'Acadie; il annonce que
cette province s'tend d'une part depuis la rivire Knbec jusqu' la
mer, et de l'autre depuis la baie de Fondy jusqu'au St.-Laurent[114]. Il
maintient que le territoire entre la rivire Knbec et celle de
Penobscot en se prolongeant en arrire jusqu' Qubec et au St.-Laurent,
lui avait toujours appartenu, et que les vritables bornes de la
Nouvelle-Ecosse ou de l'Acadie, suivant ses anciennes limites, sont l.
une ligne droite tire de l'embouchure de la rivire Penobscot au fleuve
St.-Laurent; 2. ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu' l'Ocan au
sud-ouest du Cap Breton; 3. l'Ocan de ce point  l'embouchure du
Penobscot. Il va plus loin; il dit mme que le fleuve St.-Laurent est la
borne la plus naturelle et la plus vritable entre les possessions des
deux peuples.

[Note 113: Il est singulier que le Conseil Priv recevait du Bureau des
colonies et plantations en 1713 et par consquent avant le trait
prcit, un rapport dans lequel on disait que le Cap-Breton avait
toujours fait partie de l'Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait
toute l'Acadie borne par la rivire Ste.-Croix, le St.-Laurent et la
mer. Rgistres d'extraits des procs-verbaux du _Board of colonies and
plantations etc._ dj cits dans ce vol.]

[Note 114: Mmoire des Commissaires, &c., sur les limites de l'Acadie.]

Le pays ainsi rclam en dehors de la pninsule acadienne avait plus de
trois fois l'tendue de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient le golfe et
l'embouchure du St.-Laurent. C'tait la porte du Canada, et la seule par
o l'on pouvait y entrer de l'Ocan en hiver, c'est--dire pendant 5
mois de l'anne.

Le territoire que l'Angleterre disputait aux Franais au-del des
Apalaches tait encore beaucoup plus prcieux pour l'avenir. Le bassin
de l'Ohio seul jusqu' sa dcharge dans le Mississipi, n'a pas moins de
deux cents lieues de longueur; mais ce n'en tait l qu'une faible
partie; l'tendue rclame n'tait pas dfinie; elle n'avait et ne
pouvait avoir  proprement dire aucune limite, c'tait un droit occulte,
qui devait entraner avec lui la possession des immenses contres
reprsentes sur les cartes entre les lacs Ontario, Eri, Huron et
Michigan, le haut Mississipi et les Allghanys, et qui forment
maintenant les Etats de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio,
du Kentucky, de l'Indiana, de l'Illinois et les territoires qui sont de
chaque ct du lac Michigan, et entre les lacs Eri et Huron et le
fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouv spar de la Louisiane par
de longues distances, et compltement mutil. Des murs de Qubec et de
Montral on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive
droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices quivalaient, dans notre
opinion,  une cession tacite de la Nouvelle-France.

En prsence de ces prtentions annonces  la possession de pays
dcouverts par les Franais, et formant partie intgrante des
territoires occups par eux depuis un sicle et demi, qu'avait  faire
M. de la Galissonnire, sinon de maintenir les droits de sa patrie?
Certainement ce n'tait pas  lui  les abandonner. Tous les mouvemens
qu'il ordonna sur nos frontires lui auraient donc t dicts par la
ncessit de sa situation, s'il n'avait pas t t convaincu d'ailleurs
lui mme de leur  propos. Mais il y a plus. L'article 9 du trait
d'Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient
remises dans le mme tat qu'elles taient avant la guerre, et la
Grande-Bretagne avait envoy deux otages  Versailles pour rpondre de
la remise de Louisbourg dans l'le du Cap-Breton. Or la France avait
toujours occup le pays jusqu' l'isthme de la pninsule acadienne.
L'rection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immdiatement
aprs le trait d'Utrecht taient des actes publics, clatans, de cette
occupation dont la lgitimit semblait avoir t reconnue par le silence
que la cour de Londres avait gard jusqu'aprs le trait qui venait de
mettre fin  la guerre; car ce ne fut qu'alors que le gouverneur de la
Nouvelle-Ecosse, le colonel Mascarne, voult forcer les habitans de la
rivire St.-Jean  prter serment de fidlit  l'Angleterre et
s'approprier leur pays[115].

[Note 115: Mmoire du duc de Choiseul, ministre de France.--Mmoire
anonyme sur les affaires du Canada.]

Aprs ce que l'on vient de dire, M. de la Galissonnire n'ayant point de
discrtion  exercer, devait prendre des mesures pour la conservation
des droits de son pays, et c'est ce qu'il fit; il y envoya des troupes
et il donna ses ordres pour repousser mme par la force les Anglais
s'ils tentaient de sortir de la pninsule et de s'tendre sur le
continent; et il crivit  M. Mascarne  la fois pour se plaindre de sa
conduite  l'gard des habitans de St.-Jean, et pour l'engager  faire
cesser les hostilits qui avaient continu contre les Abnaquis, quoique
ceux-ci eussent mis bas les armes ds que le trait d'Aix-la-Chapelle
avait t connu. Ces plaintes donnrent lieu  une suite de lettres
assez vives que s'crivirent mutuellement le marquis de la Jonquire et
M. Cornwallis, qui avaient remplac, le premier le comte de la
Galissonnire, et le second M. Mascarne, en 1749.

Cependant jusque l le gouvernement franais tait manifestement dans
son droit. Mais M. de la Galissonnire avait form un projet qu'il
communiqua  la cour et qu'il russit  lui faire adopter, qui ne
pouvait tre en aucune manire justifiable. Ce projet tait d'engager
les Acadiens  abandonner en masse la pninsule pour venir s'tablir sur
la rive septentrionale de la baie de Fondy. Le but en ceci tait d'abord
de couvrir la frontire du Canada de ce ct par une population dense et
bien affectionne, et ensuite de runir toute la population franaise
sous le mme drapeau. L'excution d'un semblable dessein en tout temps
aurait t chose difficile, mais dans l'tat actuel des relations entre
la France et l'Angleterre, elle avait le caractre d'un acte dloyal;
c'tait prcher la dsertion aux sujets d'une puissance amie; car
quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prter le
serment du test, et se donnassent pour des neutres, ils n'en taient pas
moins aux yeux des signataires du trait d'Utrecht des sujets
britanniques. Nanmoins la cour affecta  ce projet une somme assez
considrable, et les missionnaires franais rpandus parmi les Acadiens,
blesss dans leurs sentimens religieux par la soumission  un
gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par leur
sujtion  un joug tranger, se prtrent volontiers aux voeux de leur
ancienne patrie, en quoi ils furent aussi trop bien seconds par les
Acadiens eux-mmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie
ne pouvait s'tablir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les
hommes, la religion et la nationalit, secondaient donc les vues de M.
de la Galissonnire. Le P. Germain  Port-Royal et l'abb de Laloutre 
Beaubassin sont ceux qui entrrent le plus avant dans ce projet, et qui
firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens  abandonner
leur fortune qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait tre
encore plus sensible pour eux, la terre qui les avait vu natre et o
reposaient les cendres de leurs pres. Cette migration commena en
1748.

Tandis que le gouverneur travaillait ainsi dans l'est  lever une
barrire dans l'isthme de la Pninsule pour arrter les Anglais, il ne
mettait pas moins d'activit  leur fermer l'entre de la valle de
l'Ohio dans l'ouest. Visite par la Salle en 1679, cette valle fut
comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l'tablissement de la
Louisiane, et elle avait toujours t frquente depuis pour passer de
cette province en Canada. Les traitans anglais commenant  s'y montrer,
M. de la Galissonnire y envoya en 1748 M. Cleron de Bienville avec 300
hommes pour en expulser tous les traitans de cette nation qui pourraient
s'y trouver, et pour en prendre possession d'une manire solennelle en
plantant des poteaux et en enterrant des plaques de plomb aux armes de
France en diffrens endroits, aprs en avoir dress procs verbal en
prsence des tribus du pays, lesquelles ne virent pas ces formalits
s'accomplir sans inquitude et sans mcontentement. Les plus hardies ne
cachrent mme pas leurs sentimens  cet gard. M. Cleron[116] crivit
aussi au gouverneur de la Pennsylvanie pour l'informer de sa mission et
le prier de donner des ordres pour qu' l'avenir les habitans de la
province n'allassent pas commercer au del des monts Apalaches, o il
avait l'expresse injonction de les arrter et de confisquer leurs
marchandises s'ils y faisaient la traite. En mme temps M. de la
Galissonnire tait en correspondance active avec les gouverneurs de la
Nouvelle-Ecosse, de Boston et de New-York, MM. Mascarne, Shirley et
Clinton; il envoyait une garnison au Dtroit, il faisait relever le fort
de la baie des Puans, dmantel par M. de Ligneris lors de son
expdition contre les Outagamis, il faisait btir un autre fort au
milieu des Sioux, un en pierre  Toronto et celui de la Prsentation,
aujourd'hui Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent entre
Montral et Frontenac, afin d'tre plus  porte des Iroquois qu'il
voulait gagner entirement  la France. La milice n'avait pas chapp
non plus  son attention, et ds son arrive dans le pays, il avait
envoy le chevalier Pan pour en faire la revue paroisse par paroisse,
et pour en lever des rles exacts; elle pouvait former alors une force
de 12,000 hommes.

[Note 116: Documens de Londres.]

C'est au milieu de ces importantes occupations, et des efforts qu'il
faisait pour donner quelqu'espce de solidit aux frontires du Canada,
qu'il vit arriver  la fin du mois d'aot 1749, le marquis de la
Jonquire, qui venait pour le relever en vertu de sa premire
commission. Cet amiral avait t nomm gouverneur du Canada au temps de
l'expdition du duc d'Anville, mais ayant ensuite t fait prisonnier au
combat naval du Cap-Finistre, il n'avait recouvr la libert qu' la
paix. M. de la Galissonnire lui communiqua tous les renseignemens qu'il
avait pu recueillir sur le Canada; il lui dvoila ses plans et ses vues;
il lui fit part enfin avec une noble et patriotique franchise de tout ce
qu'il croyait ncessaire pour la sret et la conservation de ce pays,
auquel, de retour en France, il ne cessa point de s'intresser avec le
mme zle et la mme vigilance. Il proposa au ministre en arrivant 
Paris d'y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le
haut du St.-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa
encore un long mmoire dans lequel il prdit que si le Canada ne prenait
pas l'Acadie au commencement de la premire guerre qui claterait, cette
dernire province ferait tomber Louisbourg. Il recommandait de dtruire
Oswgo, d'empcher les Anglais, dont il dveloppa les desseins, de
s'tablir sur l'Ohio, mme par la force; et dclara que tout devait tre
fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour
tablir solidement les environs du fort St.-Frdric et les postes de
Niagara, du Dtroit et des Illinois[117].

[Note 117: Documens de Paris.]

Ces plans de M. de la Galissonnire parurent trs hardis  son
successeur, qui attendait peut-tre peu de chose de l'nergie du
gouvernement, et qui en consquence ne crut pas devoir les suivre tous,
particulirement ceux qui avaient rapport  l'Acadie, de peur de porter
ombrage  l'Angleterre, vu surtout que des commissaires venaient d'tre
nomms pour rgler les diffrends qui existaient entre les deux nations.
Sa prudence fut taxe  Paris de timidit, et l'ordre lui fit transmis
de garder les pays dont la France avait toujours t en possession. Le
chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontire, fut charg de
choisir un endroit en dec de la pninsule pour s'y fortifier et
recevoir les Acadiens. Il choisit d'abord Chdiac sur le golfe
St.-Laurent; mais il l'abandonna ensuite parcequ'il tait trop loign,
et il vint prendre position  Chipodi entre la baie Verte et la baie de
Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse,
prtendant que son gouvernement embrassait non seulement la pninsule,
mais encore l'isthme et la cte septentrionale de la baie de Fondy avec
St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes
pour en dloger les Franais et les Sauvages. Il ordonna en mme temps
d'intercepter les vaisseaux qui leur apportaient des vivres de Qubec, 
eux et aux Acadiens rfugis. A son approche les habitans de Beaubassin,
encourags par leur missionnaire, mirent eux-mmes le feu  leur village
et se retirrent derrire la rivire qui se jette dans la baie de
Chignectou, avec leurs femmes et leurs enfans et ce qu'ils purent
emporter de leurs effets.[118] C'tait un spectacle noble et cruel tout
 la fois. Jamais on n'avait vu encore des colons montrer un pareil
dvouement  une mtropole regrette. Le chevalier de la Corne s'avana
avec des forces, et planta le drapeau franais sur la rive droite de
cette rivire, dclarant au major Lawrence qu'il avait ordre de lui en
dfendre le passage jusqu' ce que la question des limites ft dcide.
Alors le commandant anglais se retira  Beaubassin, sur les ruines
fumantes duquel il leva un fort qui reut son nom; il en fit aussi
btir un autre aux Mines. Les Franais firent construire de leur ct le
fort de Beausjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la
baie Verte sur le golfe St.-Laurent; on fortifia galement la rivire
St.-Jean, et l'on resta ainsi en position l'arme au bras en attendant le
rsultat des confrences des commissaires  Paris.

[Note 118: Documens de Paris.]

En ce temps l lord Albemarle tait ambassadeur auprs de la cour de
France. Par ordre du cabinet de Londres, il crivit le 20 mars 1750 au
marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empitemens des Franais en
Acadie. Ce dernier rpondit le 31 du mme mois, que Chipodi tait sur le
territoire du Canada comme St.-Jean, et que la France en avait toujours
t en possession; que les habitans ayant t menacs par les Anglais,
M. de la Jonquire, n'ayant encore reu aucun ordre de sa cour, avait
cru devoir envoyer des forces pour les protger. Le 7 juillet, le mme
ambassadeur reprsenta encore au marquis de Puyzieulx, que les Franais
avaient pris possession de toute cette partie de la Nouvelle-Ecosse
depuis la rivire Chignectou jusqu' celle de St.-Jean; qu'ils avaient
brl Beaubassin, en avaient organis les habitans en compagnies aprs
leur avoir donn des armes; que le chevalier de la Corne s'tait ainsi
form un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats, et que cet
officier et le P. Laloutre avaient fait, tantt des promesses, tantt
des menaces d'un massacre gnral, aux habitans de l'Acadie pour les
persuader d'abandonner leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur
Cornwallis n'avait jamais fait ni eu dessein de faire d'tablissement
hors des limites de la pninsule, et il terminait par demander que la
conduite de M. de la Jonquire fut dsavoue, que ses troupes se
retirassent, et que les dommages qu'elles avaient faits fussent rpare.
Sur ces accusations graves, l'ordre fut donn d'crire sans dlai pour
demander au gouverneur du Canada, des informations prcises sur ce qui
s'y tait pass. S'il y avait des Franais, crivit M. Rouill, qui se
fussent rendus coupables des excs qui font l'objet de ces plaintes, ils
mriteraient punition et le roi en ferait un exemple. Au mois de
septembre un mmoire en rponse aux plaintes de l'Angleterre fut remis 
lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du
major Lawrence et du chevalier de la Corne et de leur entrevue, relation
qui est en substance  peu prs semblable  ce qu'on a rapport plus
haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se
plaindre; il reprsenta que les vaisseaux de guerre britanniques avaient
pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires franais,
surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui taient
stationnes le long de la baie de Fondy. La cour de Londres ne donna,
dit le duc de Choiseul, aucune satisfaction. Alors le marquis de la
Jonquire se crut en droit d'user de reprsailles, et il fit arrter 
l'Ile-Royale trois ou quatre btimens anglais qui furent confisqus.

Cependant plus de 3000 Acadiens avaient dj migr de l'Acadie dans
l'le St.-Jean; dont l'tablissement avait t abandonn depuis
l'insuccs de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie
de Fondy. Le manque de rcolte et les casualits de la guerre laissrent
tous ces malheureux en proie  une disette qui rgna sans
discontinuation jusqu' la chute du Canada. L'immigration d'ailleurs des
Acadiens ne cessait presque point. L'arrive  Chibouctou d'environ
3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondrent la ville d'Halifax en
1749, semblait les avoir confirms dans leur dtermination; ils se
dirigeaient sur Qubec, sur Madawaska, et sur tous les lieux qu'on
voulait bien leur indiquer, pourvu qu'ils ne fussent pas sous la
domination de l'Angleterre. Celle-ci dont cette fuite extraordinaire
accusait la modration et la justice, en prouva un profond
ressentiment, dont les Acadiens qui taient rests dans la pninsule se
ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions  la guerre.
Tels taient les vnemens insignifians en apparence, qui fournirent des
prtextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes.

Tant de difficults avaient induit les deux cours  nommer sans dlai la
commission  laquelle faisait allusion le trait d'Aix-la-Chapelle, et
qui fut saisie de la question des limites. C'est la France qui avait
pris l'initiative. Le bruit des prparatifs que l'on faisait en
Angleterre, et les dbats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet
d'un plan propos par M. Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson,
dans lequel il paraissait vouloir tendre les frontires trs avant dans
le Canada, avaient veill ses craintes; la cour de Versailles fit
remettre par son charg d'affaires, M. Durand,  celle de Londres, au
mois de juin 1749, un mmoire dans lequel elle exposait ses droits aux
territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour
rgler  l'amiable les limites des colonies respectives. Cette
proposition fut accepte[119] dans le mois de juillet suivant, et les
commissaires nomms, savoir: MM. Shirley et Mildmay de la part de
l'Angleterre, et le comte de la Galissonnire et M. de Silhouette de la
part de la France, s'assemblrent  Paris. M. Shirley comme M. de la
Galissonnire avait t gouverneur en Amrique. Outre les limites de
l'Acadie, ces commissaires avaient encore d'autres intrts  rgler
concernant les les Carabes, de Ste.-Lucie, la Dominique, St.-Vincent
et Tabago, dont les deux nations se disputaient la proprit.

Une des principales conventions qui accompagnrent la cration de cette
commission, fut que rien ne serait innov dans les pays sur le sort
desquels elle devait prononcer[120]. Les mouvemens du chevalier de la
Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu'ils avaient
ordonne dans l'isthme de l'Acadie, tout cela fut regard par les deux
cours comme des violations des conventions dont on vient de parler;
elles s'taient demandes rciproquement des explications, des
claircissemens, qu'elles s'taient fournis avec empressement, en
protestant chaque fois de leur dsir sincre de conserver la paix, et en
s'assurant qu'elles allaient envoyer des ordres  leurs gouverneurs
respectifs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espce
d'hostilits.

[Note 119: Mmoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.]

[Note 120: Mmoire de M. de Choiseul contenant le prcis des faits avec
leurs pices justificatives pour servir de rponse aux observations
envoyies par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l'Europe.]

Par l'article 12 du trait d'Utrecht, la France avait cd 
l'Angleterre la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, suivant ses anciennes
limites, comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficult entre les
deux nations tait de dterminer ces limites qui ne l'avaient jamais
t.

Dans le mmoire que les commissaires britanniques remirent  ceux du roi
de France le 21 septembre 1750, ils rclamrent comme les vritables
bornes de l'Acadie: Sur l'ouest du ct de la Nouvelle-Angleterre, par
la rivire de Penobscot, autrement dite Pentagot; c'est--dire en
commenant par son embouchure, et de l en tirant une ligne droite du
ct du nord jusqu' la rivire St.-Laurent, ou la grande rivire du
Canada: au nord par la dite rivire St.-Laurent, le long du bord du sud
jusqu'au cap Rosiers, situ  son entre;  l'est par le grand golfe de
St.-Laurent, depuis le dit cap Rosiers du ct du sud-est, par les les
de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces les  la droite, et le golfe de
St.-Laurent et Terreneuve avec les les y appartenantes,  la gauche,
jusqu'au cap ou promontoire nomm Cap-Breton; et au sud par le grand
ocan Atlantique, en tirant du ct du sud-ouest depuis le dit
Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l'le du mme nom,  l'entour du
fond de la baie de Fondy qui monte du ct de l'est dans le pays jusqu'
l'embouchure de la dite rivire de Penobscot ou Pentagot[121].

[Note 121: _Mmoires des Commissaires de Sa Majest trs chrtienne et
de ceux de Sa Majest britannique sur les possessions et les droits
respectifs des deux couronnes en Amrique._]

Et ils ajoutrent: D'autant qu' diverses fois, pendant la possession
de la dite Acadie par la couronne de France, on a de sa part tch
d'tendre ses limites du ct de l'ouest jusqu' la rivire de Kinibeki
prtendant que les terres ou territoires situs entre les dites rivires
de Penobscot et Kinibeki, faisaient partie de la dite Acadie, et comme
tels y appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires
appartenaient pour lors et appartiennent prsentement  la couronne de
la Grande-Bretagne: or les susdits commissaires dclarent que toutes les
terres et territoires situs entre les dites rivires de Penobscot et
Kinibeki, et qui sont borns du ct du nord par la dite rivire
St.-Laurent, appartiennent  la couronne de la Grande-Bretagne, tant par
ancien droit qu'en vertu du dit trait d'Utrecht.

Dans le mmoire que les commissaires franais remirent le mme jour aux
commissaires britanniques, en change de celui qu'ils en en avaient
reu, il tait dclar i. Qu'Annapolis n'tait pas comprise dans les
anciennes limites de l'Acadie; ce qui tait conforme d'ailleurs aux plus
anciennes descriptions du pays, et par consquent l'ancienne Acadie ne
renfermait qu'une partie de la pninsule de ce nom. 2. Que l'le de
Canseau se trouvant situe dans une des embouchures du golfe
St.-Laurent, l'Angleterre pouvait se rappeler les plaintes portes
depuis longtemps de la part du roi, concernant l'invasion violente de
cette le en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur Smart, capitaine
de l'Ecureuil, navire de guerre anglais; sur lesquelles plaintes il y
avait eu des commissaires nomms, et rien de dcid; mais il tait 
observer, que quelque temps aprs la cour d'Angleterre avait accord des
indemnits pour les effets enlevs par le dit navire. 3. Que les
limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre n'avaient d
subir aucun changement, et devaient tre aujourd'hui telles qu'elles
taient avant le trait d'Utrecht, qui n'avait rien chang  cet gard.

Cette dclaration n'ayant pas paru assez prcise aux commissaires
anglais, on leur dit, le 16 novembre, que l'ancienne Acadie commenait
 l'extrmit de la baie franaise depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap
Fourchu; qu'elle s'tendait le long des ctes, et qu'elle se terminait
au Cap Canseau.

Ainsi tandis que d'une part, la Grande-Bretagne rclamait tout le
territoire situ entre le fleuve et le golfe St.-Laurent, l'Atlantique
et une ligne tire de la rivire Knbec  ce fleuve, en suivant la
parallle du nord, la France de l'autre, ne lui laissait pas mme la
pninsule acadienne entire; elle en rclamait le ct situ sur la baie
de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cde nommment par le trait. Si
l'on jette un moment les yeux sur une carte gographique, l'on verra que
les prtentions des deux peuples taient des plus opposes. Outre la
Nouvelle-Ecosse actuelle, les contres que demandait l'Angleterre
forment aujourd'hui la plus grande partie de l'Etat du Maine, tout le
Nouveau-Brunswick et une portion considrable du Bas-Canada. Aprs
l'nonc de ces prtentions et s'tre suffisamment pressenti, l'on dut
conserver peu d'espoir d'un ajustement amical. Aucune des parties ne
paraissait dispose  rien cder, et en effet l'on ne voit point
qu'aucun compromis ait t offert. Cependant les deux parties
contendantes procdrent  numrer les titres sur lesquels elles
appuyaient leurs rclamations. Cela fut l'objet de deux autres mmoires
trs volumineux, le premier par les commissaires de Sa Majest
britannique en date du 11 janvier 1751, le second par les commissaires
de Sa Majest trs chrtienne en date du 4 octobre suivant, en rponse 
celui qu'on vient de mentionner et  un autre du 21 septembre prcdent.
L'on fouilla dans l'histoire de l'Acadie et du Canada jusqu' leur
origine, l'on cita une foule de documens, l'on apporta de nombreuses
preuves de part et d'autre; chacun dfendit sa cause avec adresse et
habilet, mais on ne put se convaincre; chaque cabinet resta  peu prs
dans la position qu'il avait prise d'abord, et il ne rsulta de la
commission des limites que trois volumes in quarto de mmoires, pices
justificatives, etc., pour embrouiller les questions qu'elle tait
charge de rgler, sans retarder un moment la guerre lorsque la
Grande-Bretagne fut prte.

Les commissaires britanniques commencrent leurs observations par dire
qu'ils taient heureux de pouvoir appuyer leur demande, non seulement de
plusieurs dclarations et actes d'Etat, mais de la possession uniforme
de la France pendant plusieurs annes avant et aprs le trait de Breda;
qu'ils n'allgueraient aucun fait qui ne ft authentique, ni aucune
preuve qui ne ft concluante. Alors ils entrrent en matire,
dveloppant ces preuves les unes aprs les autres. Le premier document
qu'ils citrent fut la commission de M. de Charnis, nomm en 1647
gouverneur des pays, territoires, ctes et confins de l'Acadie, 
commencer ds le bord de la grande rivire St.-Laurent, tant du long de
la cte de la mer et des les adjacentes, qu'en dedans de la terre
ferme, et en icelle tendue, tant et si avant que faire se pourra
jusqu'aux Virgines ou possessions anglaises. Ils passrent ensuite 
une lettre du comte d'Estrades, ambassadeur de Louis XIV, dans laquelle
il se plaignait (1662) que la France jouissait paisiblement de l'Acadie,
lorsqu'Olivier Cromwell envoya faire une descente avec quatre vaisseaux
dans la rivire St.-Jean, lesquels prirent aprs cela les forts de
l'Acadie, nommant Pentagot la premire place de cette province au sud;
et  une autre lettre o (1664) il parle de restitution de l'Acadie
depuis Pentagot jusqu'au Cap-Breton. Le trait de Breda (1667) fut
ensuite invoqu comme l'argument le plus convaincant. Le roi
d'Angleterre, conformment  l'article X de ce trait, avait sign un
acte de cession de tout le pays de l'Acadie dont Sa Majest
trs-chrtienne avait autrefois joui, dans lequel les noms des forts et
habitations de Pentagot, St.-Jean, Port-Royal, Hve et Cap de Sable,
avaient t insrs  la demande de M. de Ruvigny. Ils indiqurent
encore un mmoire de MM. de Barillon et de Bonrepaus de 1687, dans
lequel il tait dit que Pentagot est situ en Acadie; une lettre de M.
de Villebon, gouverneur de cette province de 1698; les propositions que
fit l'ambassadeur de France en 1700, portant ces mots que les limites
de la Nouvelle-France du ct de l'Acadie s'tendent jusqu' la rivire
Knbec; enfin la commission de M. de Subercase nomm en 1710
gouverneur de l'Acadie, du Cap-Breton, les et terres adjacentes depuis
le cap des Rosiers du fleuve St.-Laurent, jusqu' l'ouverture de la
rivire Knbec.

Aprs avoir ainsi expos longuement toutes leurs preuves, qu'ils
dclarrent n'tre pas de nature  pouvoir tre contestes, et qu'elles
dmontraient que la couronne de France, lorsqu'elle avait t en
possession de l'Acadie, avait toujours demand et possd comme tel tout
le territoire renferm dans les limites nonces dans leur mmoire du 21
septembre, MM. Shirley et Mildmay dirent qu'ils pourraient
tranquillement s'en tenir  la demande de sa Majest; mais qu'afin de
mettre cette demande sous un jour encore plus clair, ils allaient
expliquer ce qu'on entendait par Nouvelle-Ecosse, et pourquoi ce nom
avait t insr dans le trait. Alors ils citent les documens dans
lesquels sont dsignes les limites du pays portant ce nom. Le premier,
sont les lettres patentes par lesquelles Jacques I cda, en 1621, au
chevalier Guillaume Alexander toutes les terres rclames par
l'Angleterre aujourd'hui comme formant l'Acadie, et auxquelles fut donn
alors pour la premire fois le nom de Nouvelle-Ecosse. Les autres sont
une commission du roi de France  Etienne de la Tour de 1651; un ordre
d'Olivier Cromwell de 1656; le trait d'Utrecht dans lequel le pays en
question est appel Nouvelle-Ecosse autrement dite l'Acadie; et ils
maintiennent que ces faits sont une pleine rponse  l'assertion des
commissaires de sa Majest trs-chrtienne, que la Nouvelle-Ecosse est
un mot en l'air; et pour preuve que les noms Acadie et Nouvelle-Ecosse
veulent dire la mme chose, ils ajoutent, que comme dans la ngociation
qui prcda le trait d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne demandait
ce pays par le nom de la Nouvelle-Ecosse; et la cour de France dans ses
crits, l'appelait par celui de l'Acadie, quoiqu'elles entendissent
toutes les deux le mme territoire; et comme de fait, il avait
quelquefois appel par l'un, puis par l'autre de ces noms, et souvent
par les deux simultanment, il fut convenu, pour prvenir toutes
difficults, d'insrer dans le trait les deux appellations de
Nouvelle-Ecosse et d'Acadie; et que c'est ainsi que le territoire, qui
avait toujours t dsign par l'un ou l'autre de ces noms, avait t
cd  la Grande-Bretagne.

Voil pour ce qui regardait l'Acadie. Quant au territoire situ entre
les rivires Penobscot et Knbec born au nord par le St.-Laurent, ils
dclarrent que la cour de Londres avait toujours maintenu ses droits
sur ce pays comme faisant partie de la Nouvelle-Angleterre; ce que
prouvaient un grand nombre de titres, et notamment une lettre du comte
d'Estrades, qui dit que Pentagot est la premire place de l'Acadie du
ct de la province anglaise. La rfutation du mmoire de M. Durand,
charg d'affaires de France  Londres, occupa ensuite les commissaires
britanniques. Dans cette nouvelle tche ils rptrent, en y ajoutant
quelques aperus nouveaux, les argumens dont ils avaient dj fait
usage, et qu'il est inutile de revoir ici; puis ils terminrent leurs
observations par inviter les commissaires de la cour de Versailles 
exposer particulirement les limites qu'ils regardaient comme les
vritables bornes de l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, et de produire leurs
raisons  l'appui.

MM. de la Galissonnire et de Silhouette ne rpondirent que le 4 octobre
suivant par un mmoire extrmement volumineux, prcd d'une
introduction, et divis en 20 articles. Dans cette pice, ils commencent
par citer textuellement les articles XII et XIII du trait d'Utrecht, et
observent, qu'on n'a point vu depuis prs de quarante ans qui se sont
couls depuis la signature de ce trait, que la cour britannique,
malgr plus d'une circonstance favorable, ait form des prtentions
pareilles  celles qu'elle lve aujourd'hui, quoique 'et t
naturellement le temps de faire valoir les rclamations qui auraient t
fondes en droit et en raison.

Ne pourrait-on pas souponner sans injustice, poursuivent-ils, que l'on
a form quelque nouveau projet en Angleterre, qui ne tend  rien moins
qu' prparer les moyens d'envahir le Canada en entier,  la premire
occasion favorable?

Rien en effet ne serait plus facile, si l'on cdait, comme le proposent
les commissaires de Sa Majest britannique, l'un des cts de
l'embouchure du fleuve St.-Laurent et toute la rive mridionale de ce
fleuve jusque vis--vis de Qubec.

Mais le trait d'Utrecht, disent-ils, ne peut autoriser d'aussi vastes
prtentions, et c'est pour cela que le cabinet de Londres est oblig de
chercher des preuves trangres  l'tat de la question. Afin de mettre
les choses dans leur vritable jour, ils vont faire l'historique de la
fondation de la Nouvelle-France, et s'tendre dans de longs dtails sur
ce que l'on entend par Acadie et Nouvelle-Ecosse, et sur l'inexactitude
des inductions que les commissaires anglais ont tires des anciens
traits touchant les contres qui ont port les noms Acadie, Etchemins
ou[122] Norembgue, Gaspsie, etc. En effet tout le raisonnement de ces
commissaires s'appuie, dans leur opinion, sur la commission du
gouverneur M. de Charnis, sur les lettres du comte d'Estrades, sur le
trait de Breda, et les lettres et commissions des gouverneurs Villebon
et Subercase, sur les lettres patentes d'rection de la Nouvelle-Ecosse,
la commission de la Tour, un ordre de Cromwell et enfin sur le trait
d'Utrecht. Quant  la commission de Charnis, disent-ils, il y eut abus
de mots et de confiance, il surprit l'ignorance du gouvernement, car il
se fit donner sous le nom d'Acadie, l'administration des pays connus
avant et aprs lui sous ceux d'Etchemins, Acadie et Gaspsie. Que de
plus pour faire voir la confusion qui rgnait alors au sujet de la
situation des pays en Amrique, et que le tmoignage du comte
d'Estrades, invoqu  plusieurs reprises par les commissaires
britanniques, ne peut tre d'aucun poids, il suffit de mentionner qu'il
tendait les limites de l'Acadie de manire  embrasser la
Nouvelle-York. Venant ensuite au trait de Breda, MM. de la
Galissonnire et de Silhouette maintiennent que l'Angleterre n'a pas
cd, mais restitu l'Acadie par ce trait, et que si elle avait
prtendu  la paix d'Utrecht tout ce qu'elle avait restitu  la France
par le trait de Breda, elle n'aurait pas manqu, au lieu de ces
expressions, selon ses anciennes limites, d'insrer ces termes, selon le
trait de Breda; ce qui en aurait assur l'exacte ressemblance. Mais
mme alors ce trait ne remplirait pas  beaucoup prs l'tendue de ses
demandes, puisque le gouvernement de M. Denis, qui s'tendait depuis le
cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers, prs de l'embouchure du fleuve
St.-Laurent, n'a point fait partie de la restitution stipule par le
trait de Breda, et que les Anglais prtendent aujourd'hui que non
seulement cette partie de la Nouvelle-France, mais encore la
continuation de ses ctes et de la rive mridionale du fleuve
St.-Laurent, jusqu' Qubec, doit leur appartenir en vertu du trait
d'Utrecht.

[Note 122: _Commissions de Rasilli, Charnis et la Tour._]

Quant au mmoire d'un ambassadeur de France de 1686, qui dit que les
ctes de l'Acadie s'tendent de l'le Perce jusqu' la rivire
St.-George;  la lettre de M. Villebon qui porte les bornes de son
gouvernement de l'Acadie jusqu' la rivire Knbec, etc., etc., on
rpond que toutes ces pices sont postrieures au traite de Breda,
qu'alors l'abus de donner le nom d'Acadie  la baie Franaise tait
assez frquent, mais qu'elles ne peuvent s'appliquer aux anciennes
limites. Ainsi rien de fixe au sujet de la dfinition des limites de
l'Acadie dans les actes publics cits par les commissaires anglais. Au
contraire toutes ces preuves sont diffrentes ou contradictoires.

Les raisons que l'on tire des lettres patentes d'rection de la
Nouvelle-Ecosse, sont dans leur opinion, encore plus faciles  dtruire.
La France n'a point fait  l'Angleterre une double cession; l'une de la
Nouvelle-Ecosse, l'autre de l'Acadie, mais purement et simplement la
cession d'un seul et mme pays, qui depuis le trait d'Utrecht s'appelle
la Nouvelle-Ecosse, et qui auparavant ne renfermait que l'Acadie suivant
ses anciennes limites.

La France, en effet, n'a jamais possd aucune colonie en Amrique sous
le nom de la Nouvelle-Ecosse, dnomination qui n'existait pas, au moins
pour elle. Vouloir imposer  son gr des dnominations aux possessions
des autres puissances, prtendre que ces noms nouveaux ne sont point de
vains noms, qu'ils ont quelque ralit, btir sur cette illusion des
droits et un systme de proprit, ce serait aller contre toutes les
notions reues, contre toutes les lois et tous les usages des nations.
Comment peut-on prtendre que ce que les Franais possdaient sous le
nom d'Acadie et de Nouvelle-France, ait pu former une colonie trangre
sous le nom de Nouvelle-Ecosse.

Au reste les ordres de Cromwell ne pourraient affecter les limites des
possessions franaises, et la Nouvelle-Ecosse du trait d'Utrecht est
exactement dfinie par ce trait mme, c'est l'Acadie, suivant ses
anciennes limites, avec ses appartenances et ses dpendances.

Les commissaires franais remarquent encore que les commissaires anglais
pour dterminer des limites anciennes, ont eu recours  des cartes
modernes; mais la plupart mme des cartes modernes, et toutes les
anciennes, restreignent l'Acadie dans la pninsule, ou dans une partie
seulement de la pninsule, et ils citent  leur appui une foule
d'autorits.

On insiste particulirement, continuent M. de la Galissonnire et son
collgue, sur le trait d'Utrecht, parce que c'est incontestablement ce
trait qui, dans cette occasion fait la loi des deux puissances; c'est
par o l'on a termin ce mmoire. C'est le seul titre en vertu duquel
l'Angleterre possde l'Acadie; et de tous les titres c'est un des plus
dcisifs contre les prtentions de la Grande-Bretagne.

Ce trait exclut formellement Port-Royal de l'Acadie.

Il dcrit la situation des ctes de cette province du nord-est au
sud-ouest, ce qui les borne  Canseau d'un part, et de l'autre  la
hauteur de la baie Franaise.

Il exclut toute prtention des Anglais dans le golfe St.-Laurent,
except sur l'le de Terreneuve et les les adjacentes.

En un mot il cde aux Anglais toute l'Acadie, mais il ne leur cde, ni
le pays des Etchemins, ni la baie Franaise, except Port-Royal, ni la
grande baie du St.-Laurent, ni la partie mridionale du Canada.

Ensuite ils procdent  tablir quelles taient les anciennes limites de
l'Acadie. Il semble, disent-ils, que la vritable et ancienne Acadie ne
peut tre que cette partie de l'Amrique  laquelle le nom en a t
donn exclusivement  toute autre.

S'il y a un pays en Amrique qui ait t connu sous la dnomination
d'Acadie, et qui jamais n'en ait eu d'autre, ce pays est ncessairement
distinct et diffrent de ceux qui ont eu, qui ont conserv, et qui
conservent encore des dnominations diffrentes.

Ce principe parat si clair et si vident par lui-mme qu'on ne suppose
point qu'il puisse tre contest; et c'est d'aprs ce principe qu'on
dterminera l'tendue de l'ancienne Acadie. Ils dployent alors une
foule de titres et d'actes publics pour prouver que ce que l'Angleterre
rclame portait anciennement les noms de Etchemins ou Norembgue, baie
Franaise, Acadie, Grande Baie du St.-Laurent, Gaspsie, etc., et que
dans un mmoire adress au roi en 1685, l'intendant du Canada, M. de
Meules, disait que les terres du Canada commencent au Cap-Breton. Ils
ajoutent  ces preuves les tmoignages de nombreux auteurs, et entre
autres des gographes Halley, Salmon, Homan, etc.; des historiens Jean
de Lat, Denis, Champlain et Lescarbot, dont le concours forme un corps
de preuves, suivant eux, qu'il est impossible de contredire, et en
prsence desquelles c'est sans doute par une pareille inadvertance que
les commissaires anglais ont avanc au paragraphe LXXVI, que la rivire
St.-Laurent est la borne la plus naturelle et la plus vritable entre
les possessions des Franais et celles des Anglais, et qu'elle a
toujours t appuye comme telle par la France mme, jusqu'au trait
d'Utrecht. Halley crit (1718) que l'Acadie est la partie du sud-est de
la Nouvelle-Ecosse, Salmon (1739) dit la mme chose. M. Denis,
gouverneur d'une partie du Canada, mentionne positivement dans sa
description des ctes de l'Amrique septentrionale, que l'Acadie
commence au sortir de la baie Franaise ou de Fondy,  l'Ile-Longue, et
qu'elle finit  Canseau. Il appelle la cte des Etchemins celle qui va
de la rivire St.-Jean au sud, et la baie Franaise la cte qui va de
cette rivire  l'Ile-Longue en faisant le tour de la baie de Fondy.
Champlain assigne les mmes limites  l'Acadie, quoique d'une manire
moins prcise. Lescarbot met Port-Royal dans la Nouvelle-France ou
Canada, nom tant clbr en Europe, dit-il, et qui est proprement
l'appellation de l'une et de l'autre rive de cette grande rivire.

Les commissaires franais terminent toutes leurs observations en disant
qu'on est en droit de conclure, que la prtention de l'Angleterre sur
les anciennes limites de l'Acadie, est fonde sur de fausses notions des
premiers tablissemens des deux nations en Amrique, sur le prjug
insoutenable que la France n'a anciennement possd l'Acadie qu'en vertu
des cessions et des dons qui lui auraient t faits par l'Angleterre;
sur l'illusion qui fait supposer antrieurement au trait d'Utrecht une
colonie franaise existante en Amrique sous le nom de Nouvelle-Ecosse;
sur la confusion des anciennes limites de l'Acadie, avec le dernier tat
de cette province; sur la fausse application de quelques titres qui
prouvent ce qui n'est pas contest, et qui ne prouvent rien de ce qu'il
fallait prouver; sur l'ide d'assimiler ce qui ne se ressemble point,
une cession et une restitution; enfin sur une interprtation du trait
d'Utrecht dont on ne s'tait pas avis depuis quarante ans que ce trait
a t conclu; interprtation purement arbitraire, et contredite par des
pices authentiques et par celles-mmes que l'Angleterre produit: en un
mot, le systme des commissaires de Sa Majest britannique ne se
concilie ni avec les anciens titres, ni avec la lettre, non plus qu'avec
l'esprit du trait d'Utrecht.

Ainsi furent attaques et dfendues les prtentions avances par les
deux cours relativement aux limites de l'Acadie. Ces prtentions taient
des plus opposes, et la France qui avait demand le renvoi aux
commissaires, dut s'appercevoir que la Grande-Bretagne ne voulait pas la
paix, et que ce n'tait que par temporisation qu'elle avait agr la
nomination d'une commission. En demandant la rive droite du St.-Laurent
de la mer  Qubec et mme jusqu' la source de ce fleuve, c'tait la
guerre; elle savait bien aussi que la France ferait les plus grands
sacrifices pour l'viter, et c'est pourquoi elle fit des propositions
que la cour de Versailles ne pouvait adopter sans se dshonorer. Le
cabinet de Londres ne cda rien de son ultimatum, et la commission qui
ngociait depuis trois ans  Paris, continua encore deux ans ses
controverses tantt animes tantt languissantes sans en venir  aucun
rsultat.

Cependant si les mouvemens qui menaaient la paix avaient cess du ct
de l'Acadie pendant les ngociations des commissaires, il n'en tait pas
ainsi dans la valle de l'Ohio; et tandis que l'on croyait que la
guerre, s'il y en avait une, surgirait de la question des limites de la
premire province, elle tait commence, contre les prvisions de
l'Europe, par les Virginiens au milieu des forts qui sparaient le
Canada et la Louisiane.

M. de la Jonquire gouvernait la Nouvelle-France. Il suivait, d'aprs
les ordres de sa cour, le plan que M. de la Galissonnire avait trac,
qui tait d'empcher les Anglais de pntrer sur le territoire de
l'Ohio. Malgr les sommations qui leur avaient t faites de la part de
la France, la Pennsylvanie et le Maryland continuaient de donner des
passeports  leurs traitans pour aller au del des Apalaches, o ils
excitaient les Indiens contre les Franais, et leur distribuaient des
armes, des munitions et des prsens. Trois y furent arrts en 1750 et
envoys en France comme prisonniers. Par reprsailles les Anglais
saisirent un pareil nombre de Franais et les emmenrent au sud des
Apalaches. Cependant la fermentation qui allait croissante parmi les
Indignes agits par toutes ces intrigues, obligeait le Canada, ou du
moins lui fournissait le prtexte de faire marcher des troupes afin de
les contenir.

Tandis que ces barbares taient ainsi en proie aux inspirations
haineuses des Amricains, les cinq cantons prtaient l'oreille  celles
des Franais, qui s'taient encore rapprochs d'eux en s'tablissant 
la Prsentation ainsi que nous l'avons rapport ailleurs. L'abb Piquet,
que M. Hocquart appelle l'_Aptre des Iroquois_ et les Anglais le
_Jsuite de l'Ouest_, jouissait d'une grande influence sur ces tribus.
M. de la Joncaire, celui qui avait tabli le poste de Niagara, fut
charg d'aller rsider au milieu d'elles. Le but des Anglais tait
d'engager les naturels de l'Ohio  en chasser les Franais, et celui de
ces derniers d'engager les Iroquois  garder la neutralit en cas de
guerre, car ils ne pouvaient prtendre leur faire prendre les armes
contre leurs anciens allis.

Ainsi tout ce qui se passait en Amrique et en Europe entre les deux
couronnes, ne laissait que peu d'esprance d'une heureuse issue de leurs
difficults. Il se publiait dj des crits en Angleterre dans lesquels
on disait qu'il fallait s'emparer des colonies de la France avant
qu'elle et relev sa marine. Ds ce temps-l (1751), et sur ses
reprsentations, M. de la Jonquire recevait quantit de munitions de
guerre, une augmentation des compagnies de marine, des recrues pour
remplacer les vieux soldats, etc. Il faisait renforcer la garnison du
Dtroit, et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond qui commandait
dans les rgions des lacs, et qui crivait que les nations mridionales
se dclaraient pour les Anglais et que tout tait dans le plus grand
dsordre.

Cependant M. de la Jonquire touchait au terme de sa carrire, qu'il
acheva au milieu de pitoyables querelles avec les Jsuites. Il parat
que depuis quelques annes ces pres faisaient secrtement la traite
dans leur mission du Sault-St.-Louis, sous le nom de deux demoiselles
Desauniers, et qu'ils envoyaient leur castor  Albany, par contrebande.
Cet exemple tait imit par d'autres; et le directeur de la compagnie
des Indes se plaignait de cette violation des lois, contraire  son
privilge, depuis longtemps sans succs. A la fin M. de la Jonquire,
press d'intervenir, voulut y mettre ordre et fit dfendre aux
demoiselles Desauniers de continuer leur trafic. Celles-ci refusrent
d'obir; les Jsuites montrrent leur concession qui leur donnait le
droit de faire la traite; ils soulevrent les Sauvages. Le P. Tournois
tait le plus anim dans cette dispute. Le gouverneur, sur l'ordre du
roi, le fit passer en France avec les deux entremetteuses, les
demoiselles Desauniers[123].

[Note 123: Un pareil ordre avait dj t obtenu en 1745, mais il tait
rest sans excution. _Mmoire pour Messire Franois Bigot, etc.
Mmoires sur les affaires du Canada de 1749  1760._]

Mais il ne fut pas longtemps sans prouver le ressentiment de l'ordre
puissant qu'il avait offens. On crivit contre lui aux ministres, on
l'accusa de s'tre empar du commerce des pays d'en haut, chose qu'il
pouvait faire, la cour en ayant donn le droit aux gouverneurs, mais
qu'il n'tait pas convenable sans doute d'exercer; on dit aussi qu'il
faisait tyranniser les marchands par son secrtaire auquel il avait
donn le commerce exclusif de l'eau-de-vie pour les Indiens; que les
meilleurs postes taient pour ceux qui entraient en socit avec lui ou
avec ses favoris, etc. Les trafiquans qui n'auraient pas os prendre
l'initiative, firent cho  ces accusations. Tant de plaintes lui
attirrent les reproches de la cour. Dans sa rponse il en mprisa assez
le sujet et il eut assez d'orgueil pour n'en pas parler, tandis qu'il
fit un pompeux dtail de ses services, et qu'il parut insinuer que
l'Etat lui tait encore redevable, malgr les honneurs et les richesses
dont il en avait t combl. Il terminait sa lettre par demander son
rappel; mais intrieurement accabl de chagrin, ses blessures se
rouvrirent et il expira  Qubec le 17 mai 1752, g de 67 ans. Il fut
enterr dans l'glise des Rcollets  ct de MM. de Frontenac et de
Vaudreuil, deux de ses prdcesseurs.

Il tait n dans la terre de la Jonquire en Languedoc en 1686, d'une
famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la
guerre de la succession, avait assist  la rduction des Cvennes, et 
la dfense de Toulon assig par le duc de Savoie. Il avait aussi
accompagn Duguay-Trouin  Rio-Janeiro, et pris part au combat de
l'amiral de Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'tait un homme
grand, bien fait, d'un air imposant, et d'un courage intrpide; mais il
tait, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un
dfaut qu'on pardonne rarement  un homme public, l'avarice. Il avait
amass des sommes immenses dans ses voyages; il pouvait mpriser le
commerce en Canada, et il ne le fit pas; c'est ce qui empoisonna les
dernires annes de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de
France pour les enrichir, et n'ayant pu faire nommer l'un d'eux, un
capitaine De Bonne de Miselle, adjudant gnral, il lui concda une
seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie.
Quoiqu'il ft riche de plusieurs millions, le marquis de la Jonquire se
refusa pour ainsi dire le ncessaire jusqu' sa mort. On rapporte que
dans sa dernire maladie des bougies ayant t places prs de son lit,
il les fit ter et remplacer par des chandelles de suif, disant
qu'elles cotaient moins cher et clairaient aussi bien. Malgr ce
dfaut, la France perdit beaucoup en le perdant; c'tait un de ses
marins les plus habiles, et qui tait dou de cette constance
indomptable  la guerre d'autant plus prcieuse pour la France, qu'elle
luttait alors avec des forces ingales sur l'Ocan. Le baron de
Longueuil administra pour la seconde fois par intrim, la colonie
jusqu' l'arrive du marquis Duquesne de Menneville en aot 1752. Ce
nouveau gouverneur, recommand au roi par M. de la Galissonnire, tait
capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis XIV. Ses
ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prdcesseurs,
c'est--dire d'empcher les Anglais et de passer les Apalaches et de
sortir de la pninsule acadienne, o ils avaient dj 15  16 hommes de
troupes.

[124]La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice canadienne
fut organise et exerce; on augmenta les fortifications de Beausjour;
on achemina des troupes sur l'Ohio, o M. Bigot voulait que l'on envoyt
2,000 hommes, btit trois forts et plusieurs magasins d'entrept[125],
prcautions qu'il jugeait ncessaires pour s'assurer la possession de
cette contre. Ces troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de
M. Pan. Les Anglais en faisaient autant de leur ct. Les Indignes
sollicits par les deux partis ne savaient que faire; ils taient
surpris, troubls de voir arriver de toutes parts des soldats, de
l'artillerie, des munitions de toute espce, au milieu de leurs forts
jusque-l silencieuses. Les forts de la Presqu'Isle et Machaux
s'levrent successivement du lac Eri en gagnant la rivire Ohio. M.
Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifi de se retirer par
le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait alors des troupes
sur les Apalaches. M. de Contrecoeur qui avait remplac M. de
St.-Pierre, s'avana  son tour avec 5 ou 6 cents hommes, faisant
vacuer devant lui, et aprs sommation, un petit fort occup par le
capitaine Trent; et rendu sur le bord de l'Ohio, il y leva le fort
Duquesne en 1754 (Pittsburg). En mme temps l'ordre tait donn  tous
les commandans franais dans ces contres de s'assurer des Sauvages par
des prsens; des dtachemens de troupes taient stationns aux forts de
Machault et de la Presqu'Isle entre le fort Duquesne et le Dtroit; des
vaisseaux taient mis sur les chantiers des lacs Eri et Ontario pour le
service des transports, et le gouverneur de la Louisiane tait inform
de tout ce qui se passait, et recevait instruction d'engager les Indiens
de son gouvernement  se joindre aux forces qui taient sur l'Ohio. M.
de Contrecoeur apprenant qu'un corps considrable de troupes anglaises
marchait  lui sous le commandement du colonel Washington, chargea M. de
Jumonville d'aller  sa rencontre, et de le sommer de se retirer,
attendu qu'il tait sur le territoire franais. Cet officier partit avec
une escorte de 30 hommes; il avait reu ordre de se tenir sur ses gardes
de peur de surprise, tout tant en confusion dans la contre, o les
Indignes ne parlaient que de guerre; il choisissait en consquence ses
campemens de nuit avec prcaution. Le 17 mai (1754) au soir il s'tait
retir dans un vallon profond et obscur, lorsque des Sauvages qui
rdaient le dcouvrirent et en informrent le colonel Washington, qui
arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la
nuit pour le cerner, et le lendemain au point du jour il l'attaqua avec
prcipitation marchant comme  une surprise  la tte de son
dtachement. Jumonville fut tu avec neuf hommes de sa suite. Les
Franais prtendent que ce dput ft signe qu'il tait porteur d'une
lettre de son commandant; que le feu cessa et que ce ne fut qu'aprs que
l'on et commenc la lecture de la sommation que les assaillans se
remirent  tirer. Washington affirme qu'il tait  la tte de la marche,
et qu'aussitt que les Franais le virent, ils coururent  leurs armes
sans appeler, ce qu'il aurait d entendre s'ils l'avaient fait. Il est
probable qu'il y a du vrai dans les deux versions; l'attaque fut si
prcipite qu'il dt s'ensuivre une confusion qui ne permit pas de rien
dmler; mais s'il n'y a pas eu d'assassinat, on se demandera toujours
pourquoi Washington avec des forces si suprieures  celles de
Jumonville, montra une si grande ardeur pour le surprendre au point du
jour comme si c'et t un ennemi fort  craindre? Ce n'tait point
certainement avec 30 hommes qu'il tait en tat d'accepter le combat.
Quoiqu'il en soit, cet vnement n'amena pas la guerre, car dj elle
tait rsolue, mais il la prcipita. Washington continua son chemin et
alla construire le fort palissade de la Ncessit sur la rivire
Monongahla qui se jette dans l'Ohio, o il attendait de nouvelles
troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu'il fut attaqu
lui-mme. M. de Contrecoeur en apprenant la mort tragique de Jumonville
rsolut de le venger. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages[126]  M.
de Villiers, frre de la victime, pour aller attaquer dans son nouveau
fort, Washington, lequel voyant arriver les Franais, sortit dans la
plaine avec 400 hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir; mais
ses soldats n'attendirent pas la premire dcharge des assaillans, ils
se replirent aussitt sous leurs retranchemens garnis de 9 pices de
canon. Le feu fut trs vif de part et d'autre; mais les Canadiens
combattaient avec tant d'ardeur qu'ils teignirent le feu des batteries.
La fusillade dura jusqu'au soir, que les assigs capitulrent afin
d'viter un assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les vainqueurs 73.
Ceux-ci rasrent le fort et se retirrent. Tels sont les humbles
exploits par lesquels le futur conqurant des liberts amricaines
commena sa carrire; la guerre parut maintenant invitable, quoique
l'on parlt encore de paix. La victoire que M. de Villiers venait
d'obtenir, fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel
la puissance franaise et anglaise devait subir de si terribles checs
en Amrique.

[Note 124: _Mmoire sur les affaires du Canada, etc._]

[Note 125: Lettre au ministre du 26 octobre 1752.]

[Note 126: Documens de Paris.]

Cependant que faisait la commission des frontires  Paris? Tandis que
toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en
mouvement pour excuter le plan de l'invasion gnrale du Canada, form
et arrt  Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient
s'occuper que du soin de concourir avec ceux du roi  un plan de
conciliation. Mais le duc de Choiseul et les autres membres du
ministre franais, ne pouvaient tre encore les dupes de cette
politique. Ils avaient remarqu la persistance des Anglais  vouloir
pntrer dans la valle de l'Ohio, et c'est en consquence de cette
persistance et de l'agitation observe parmi les Indiens, qu'ils avaient
eux-mmes ordonn en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et d'tablir
des forts formant chane du lac Eri  cette rivire, et en 1754 de
rejeter le colonel Washington au-del des Apalaches. La Grande-Bretagne
ne laissait plus  ce qu'il semblait ses commissaires  Paris que pour
conserver les apparences aux yeux de l'Europe et du gouvernement
franais, dont la dcrpitude ne permettait gure que de faibles efforts
pour rsister  l'orage qui se formait. Le plus grand sujet d'anxit
pour le cabinet de Versailles c'taient les finances. Le trsor tait
vide. Depuis dj plusieurs annes il murmurait sans cesse contre les
dpenses du Canada. Lorsqu'il fallt faire des prparatifs de guerre, il
clata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau apportait des reproches
amers  l'intendant, sur l'excs des dpenses; mais peu ou point de
soldats pour dfendre la colonie. Et pourtant la nouvelle de la mort de
Jumonville et de la capitulation de Washington faisait la plus grande
sensation en Europe. Le peuple franais exclus alors par la nature de
son gouvernement des affaires publiques, et qu'on berait de l'espoir de
la conservation de la paix, dut aussi se dsabuser. Il fallait faire la
guerre. L'Angleterre avait form ses plans d'invasion comme on l'a vu
depuis longtemps; et c'est en consquence des ordres qu'elle avait
envoys l'anne prcdente (1753) aux gouverneurs de toutes ses
colonies, afin de les exhorter  agir de concert pour leur commune et
mutuelle dfense, qu'ils s'assemblrent en convention au nombre de 7, le
14 juin (1754),  Albany. Dans cette runion, on signa un trait de paix
avec les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union fdrale pour que
les avis, les trsors et les forces des diverses provinces fussent
employs dans une juste proportion contre l'ennemi commun. Le
gouvernement de la confdration dans laquelle entraient toutes les
colonies, devait tre administr par un prsident nomm par la couronne,
et par un grand conseil choisi par les diverses assembles coloniales.
Le prsident tait investi de toute l'autorit excutive, et le pouvoir
lgislatif lui tait dfr concurremment avec le conseil. Les pouvoirs
de ce nouveau gouvernement devaient tre de faire la paix et la guerre
avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer
des taxes sous l'approbation du roi, nommer les officiers civils et
militaires, etc. Un si beau projet fut rejet pourtant par toutes les
parties, mais pour des motifs diffrens; par les colonies parcequ'il
donnait trop d'autorit au prsident, et par la couronne parcequ'il en
donnait trop au reprsentans du peuple. Comme on l'a observ ailleurs,
les guerres avec le Canada tendaient continuellement  runir les
provinces anglaises ensemble, et  en accoutumer insensiblement les
peuples  regarder le gouvernement fdral comme le meilleur pour tous.
Le projet de la convention des gouverneurs ayant t rejet, il fut
rsolu, faute d'un pouvoir central suffisant, de faire la guerre avec
les troupes rgulires de la mtropole, auxquelles les troupes
coloniales serviraient d'auxiliaires; et en mme temps les colons
votrent des hommes et des subsides, aids du gouvernement imprial, qui
fit mettre de grosses sommes  leur disposition, et nomma le colonel
Braddock, officier qui avait servi avec distinction sous le duc de
Cumberland qui l'aimait, pour leur gnral en chef. Les instructions
qu'il reut avant son dpart pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan
des oprations qui devaient tre entreprises contre le Canada[127]. Une
expdition devait mettre la valle de l'Ohio sous la puissance
britannique aprs en avoir chass les Franais. Les forts St.-Frdric,
sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Eri, et Beausjour dans
l'isthme de l'Acadie, devaient tre aussi attaqus l'un aprs l'autre ou
simultanment, selon les circonstances. Les colonies avaient ordre
d'armer les milices et d'incorporer plusieurs rgimens. Les troupes
rgulires rassembles en Irlande, s'embarqurent avec le gnral en
chef dans le printemps de 1754, sur une escadre commande par l'amiral
Keppel, charg de seconder sur mer les efforts que l'on allait bientt
faire sur terre. Le gnral Braddock tint en arrivant une confrence en
Virginie avec tous les gouverneurs de province, et l il fut arrt
qu'il marcherait lui-mme avec les troupes britanniques pour prendre le
fort Duquesne; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara
avec les troupes provinciales; qu'un autre corps, tir des provinces du
nord et command par le colonel Johnson, tomberait sur le fort
St.-Frdric, et que le colonel Monckton avec les milices du
Massachusetts prendrait Beausjour et Gaspareaux. On ne songea plus qu'
surprendre le Canada en en htant l'invasion.

[Note 127: Instructions du gnral Braddock du 25 mars 1754. Lettre du
colonel Napier crite par ordre du duc de Cumberland au gnral Braddock
le 25 mars 1754.]

Cependant le gouvernement franais n'tait pas rest inactif en prsence
de tous ces prparatifs de l'Angleterre o, depuis longtemps, le langage
des journaux et les discours prononcs dans les chambres, lui faisaient
connatre l'opinion publique, puissante alors comme aujourd'hui sur le
ministre de cette nation. Il rassembla une flotte  Brest sous le
commandement du comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer 6
bataillons de vieilles troupes formant 3,000 hommes[128], dont deux pour
Louisbourg et quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, marchal de camp,
qui s'tait distingu sous le marchal de Saxe, les commandait. Il avait
pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et pour aide-major le
chevalier de Montreuil. Le marquis Duquesne demanda son rappel pour
rentrer dans le service de la marine. Son dpart ne causa aucun regret,
quoiqu'il et conduit assez heureusement les affaires publiques, et
pourvu avec sagesse  tous les besoins de la colonie; son caractre
altier et hautain l'avait empch de devenir populaire. Il eut pour
successeur le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la
Louisiane, qui dbarqua  Qubec au commencement de l't, suivi
quelques jours aprs de l'intendant Bigot, qui venait de donner  Paris
des claircissemens sur la situation des finances du Canada. Le
gouverneur, troisime fils de celui qui avait succd  M. de Callires
au commencement du sicle, fut reu avec des dmonstrations de joie par
les Canadiens qui le dsiraient, qui l'avaient fait demander au roi, et
qui accoururent pour voir leur compatriote, esprant qu'il allait faire
succder aux temps malheureux qu'on avait passs jusqu'alors, ces jours
fortuns que leur rappelait le gouvernement de son pre.

[Note 128: Documens de Paris.]

La flotte anglaise qui portait le gnral Braddock et ses troupes,
partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva  Williamsburgh
en Virginie le 20 fvrier. L'amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de
Brest qu' la fin d'avril, ou trois mois aprs Braddock, avec les
renforts, munitions et matriel de guerre destins pour le Canada. Ici
il est ncessaire de noter les dates. Le gouvernement de Londres rsolut
de faire intercepter cette escadre, et l'amiral Boscawen, charg de
l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.

Dans le temps mme o ces mouvemens avaient lieu, la diplomatie chercha
 se ressaisir d'une affaire qui devait tre videmment dcide  coups
de canon. Le 15 janvier (1752) l'ambassadeur franais, M. le duc de
Mirepoix, remit une note  la cour de Londres proposant de dfendre
toute hostilit entre les deux nations; que les choses, quant au
territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'tat o elles taient avant
la dernire guerre; que les prtentions respectives sur ce terrain,
fussent  l'amiable dfres  la commission, et que pour dissiper toute
impression d'inquitude, Sa Majest britannique voult bien s'expliquer
ouvertement sur la destination et les motifs de l'armement qui s'tait
fait en Irlande.

Le cabinet de Londres rpondit le 22 du mme mois en demandant que la
possession du territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, ft, au
pralable, remise dans le mme tat o elle tait avant le trait
d'Utrecht, ce qui tait avancer de nouvelles prtentions et reculer du
trait d'Aix-la-Chapelle au trait d'Utrecht; et que pour ce qui tait
de l'armement, la dfense de ses droits et de ses possessions, tait le
seul but de celui qui avait t envoy en Amrique, et que ce n'tait
pas pour offenser quelque puissance que ce pt tre, ni rien faire qui
pt donner atteinte  la paix gnrale. Le duc de Mirepoix remit une
rplique le 6 fvrier proposant, 1. que les deux rois ordonnassent aux
gouverneurs respectifs de s'abstenir de toute voie de fait et de toute
nouvelle entreprise. 2. Que les choses fussent remises dans l'tat o
elles taient ou devaient tre avant la dernire guerre dans toute
l'tendue de l'Amrique septentrionale, conformment  l'article IX du
trait d'Aix-la-Chapelle. 3. Que conformment  l'article XVIII du mme
trait, Sa Majest britannique fit instruire la commission tablie 
Paris de ses prtentions, et des fondemens sur lesquels elles taient
appuyes.

Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit 
prendre pour rgle provisionnelle l'tat o se trouvrent les choses
aprs le trait d'Utrecht, et que les deux nations vacueraient tout le
pays situ entre l'Ohio et les Apalaches. C'tait revenir sur ses pas et
acquiescer  la proposition du ministre anglais du 22 janvier; elle
n'avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptes, d'autant
plus que le cabinet de Londres venait d'assurer  M. de Mirepoix que les
armemens faits en Irlande, et la flotte qui en tait partie, avaient
principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre
dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet,  l'aspect de la nouvelle
attitude de la France, mit en avant de nouvelles prtentions comme s'il
avait craint la paix, et le 7 mars il fit remettre un nouveau projet de
convention par lequel il tait stipul, 1. Que l'on dmolirait non
seulement les forts situs entre les monts Apalaches et l'Ohio, mais que
l'on dtruirait encore tous les tablissemens situs entre l'Ohio et la
rivire Ouabache ou de St.-Jrome; 2. Que l'on raserait aussi les forts
de Niagara et le fort Frdric sur le lac Champlain; et qu' l'gard des
lacs Ontario, Eri et Champlain, ils n'appartiendraient  personne, mais
seraient galement frquents par les sujets de l'une et l'autre
couronne, qui y pourraient librement commercer; 3. Que l'on accorderait
dfinitivement  l'Angleterre, non seulement la partie contentieuse de
la presqu'le au nord de l'Acadie, mais encore un espace de vingt lieues
du sud au nord, dans tout le pays qui s'tend depuis la rivire de
Pentagot jusqu'au golfe St.-Laurent; 4. Enfin, que toute la rive
mridionale de la rivire St.-Laurent serait dclare n'appartenir 
personne et demeurerait inhabite.

A ces conditions, Sa Majest britannique voulait bien confier aux
Commissaires des deux nations la dcision du surplus de ses prtentions.
C'tait une vritable dclaration de guerre, car la cour de Versailles
ne pouvait accepter ces conditions, qui quivalaient  la perte du
Canada, et qui l'auraient dshonore aux yeux du monde entier. Aussi les
accueillit-elle par un refus absolu[129]. Les ngociations se
prolongrent, nourries par de nouvelles propositions, jusqu'au mois de
juillet, chaque partie protestant qu'elle agissait avec candeur et
confiance, et les ministres de la Grande-Bretagne, sur l'inquitude
cause par la destination de la flotte de l'amiral Boscawen, assurant
ceux de la France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le
duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent
positivement  l'ambassadeur franais qu'il tait faux que cet amiral
et des ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s'tait embarqu
sur un des vaisseaux de l'escadre de M. de la Motthe, avait de son ct
ordre du roi de n'en venir  une guerre ouverte que quand les Anglais
auraient effectivement commis des hostilits caractrises[130].

[Note 129: Le ministre crivit alors au gouverneur du Canada: Quoiqu'il
en soit, Sa Majest est trs rsolue de soutenir ses droits et ses
possessions contre des prtentions si excessives et si injustes; et
quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera pour la conserver que
les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignit de la couronne
et la protection qu'elle doit  ses sujets (_Documens de Paris_). La
cour tait de bonne foi dans ces paroles.]

[Note 130: Documens de Paris.]

Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27 avril d'Angleterre, arrivait
sur les bancs de Terreneuve avec ses onze vaisseaux  peu prs dans le
mme temps que la flotte franaise de M. de la Motthe, sans pouvoir la
rencontrer; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s'en tant
spars depuis plusieurs jours, tombrent au milieu de l'escadre
anglaise, qui enleva le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient
plusieurs officiers du gnie, et huit compagnies de troupes formant
partie des 3,000 hommes envoys en Amrique. M. de Choiseul rapporte que
M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se trouvant  porte de la voix du
Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais: _Sommes-nous en paix ou en
guerre?_ On lui rpondit nous n'entendons point; on rpta la mme
question en Franais, mme rponse. M. Hocquart la fit lui-mme; le
capitaine anglais rpondit par deux fois la paix, la paix. D'autres
questions s'changeaient encore lorsque le Dunkerque lcha sa borde 
demi-porte de pistolet ses canons tous chargs  deux boulets et
mitrailles. Bientt l'Alcide et le Lys furent cerns par les vaisseaux
de Boscawen et forcs de se rendre aprs avoir perdu beaucoup de monde,
et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. War, dit M.
Haliburton, though not formally declared, was, by this event, actually
commenced; but by not complying with the usual ceremonies, the
administration exposed themselves to the censures of several neutral
powers of Europe, and fixed the imputation of fraud and freebooting on
the beginning of the war. Immdiatement aprs, trois cents btimens
marchands, qui, sur la foi de la paix, parcouraient les mers avec
scurit, furent enlevs comme l'eussent t par des forbans des navires
sans dfense. Cette perte fut immense pour la France, qui, force  une
guerre maritime, se vit ainsi prive de l'exprience irrparable de cinq
 six mille matelots.

La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide arriva  Londres le 15
juillet. Le duc de Mirepoix eut immdiatement une entrevue avec les
ministres anglais, qui attriburent ces hostilits  un mal-entendu, et
qui lui dirent que cet vnement ne devait point rompre la ngociation.
La France, accoutume  compter avec l'Europe, se voyait ainsi par la
faiblesse de son gouvernement, traite comme une nation du second ou du
troisime ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire
illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut dclare  la
Grande-Bretagne.

FIN DU SECOND VOLUME.




                              APPENDICE.

                                 (A)


Page 344. On ne se proposait d'abord de donner les Etats de population
ou Recensemens du Canada, que de deux ou trois annes diffrentes; mais
on a pens que le lecteur aimerait  voir tous ceux que M. Brodhead a
apports dans sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les
renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condenss dans
un cadre fort troit, sont si prcieux qu'on a cru faire plaisir au
public en les mettant ici.

Estat abrg du contenu au Rolle des familles de la colonie de la
Nouvelle-France.

                                1666.

           Qubec.                                555
           Beaupr.                               678
           Beauport.                              172
           Isle d'Orlans.                        471
           St.-Jean, St.-Franois, et St.-Michel. 156
           Sillery.                               217
           Nostre Dame-des-Anges, et              118
               Rivire de St.-Charles.
           Coste de Lauzon.                         6
           Montral.                              584
           Trois-Rivires.                        461

                                Total.          3,418

Estat du nombre des hommes capables de
porter les armes, depuis 16 ans jusques
 50. 1,344

Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des
familles, qui seront rformes durant l'hiver de la prsente
anne 1666.

                               (Sign,)

                                                TALON.

Estat en abrg du contenu au rolle des familles de la
Nouvelle-France.

                                1667.

          Familles.                                 749
          Total des personnes qui les composent.  4,312
          Hommes capables de porter les armes.    1,566
          Garons en tat d'tre maris.             84
          Filles qui passent 14 ans.                 55

DNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES
BESTIAUX.

Terres en culture, arpens. 11,174
Bestes  corne. 2,136

                                1668.

           Familles.                              1,139
           Total des personnes qui les composent. 5,870
           Hommes capables de porter les armes.   2,000
           Arpens de terres dcouvertes.         15,642
           Bestes  cornes.                       3,400
           Minots de grains.                    130,978

Les 412 soldats qui se sont habitus cette anne au
dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restes au
Canada, ne sont pas compris dans le prsent rolle.

                   RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.

                                1679.

           Personnes.                      9400}
           (sans y comprendre) en Acadie.   615} 9,915
           Arpens de terre en culture.   21,900
           Bestes  cornes.               6,983
           Chevaux.                         145
           Brebis et moutons.               719
           Chvres.                          33
           Anes.                             12
           Fusils.                        1,840
           Pistolets.                       159

                                1680.

Baptiss, 404 enfans, savoir: 193 garons et 211 filles.

Dcdes, 85 personnes de tous ges. Consquemment le
nombre des personnes devrait tre augment de 319. Ainsi
la colonie devrait tre de 9,719, sans comprendre les 515
de l'Acadie. Il y a eu 66 mariages.

Sauvages qui sont habitus parmi nous: 960 personnes;
hommes, femmes et enfans.

                            RECENSEMENT.

                               1719.

               Eglises.                           77
               Presbytres.                       52
               Maisons du Roi.                     2
               Prtres du Sminaire.              18
               Jsuites.                          16
               Rcollets.                         12
               Religieuses de l'Htel-Dieu.      106
               Religieuses Ursulines.             50
               Religieuses de l'Hpital-Gnral.  12
               Soeurs de la Congrgation.         68
               Curs.                             51
               Hommes audessus de 50 ans.      1,241
                 " audessous de 50 ans.        2,575
               Garons audessus de 15 ans,     2,388
                 " audessous de 15 ans,        4,978
               Femmes et veuves.               3,557
               Filles audessus de 15 ans.      2,461
                 " audessous de 15 ans,        4,997
                                              ______
                       Total des mes.        22,530

               Moulins  bl.                     76
                  "     scie.                    19
               Terres en valeur, arpens.      63,032
               Prairies.            "          8,018
               Bl franais, minots.         234,566
               Bl d'Inde,     "               6,487
               Pois.           "              46,408
               Avoine.         "              50,416
               Lin, livres.                   45,970
               Chanvre, "                      5,080
               Chevaux.                        4,024
               Bestes  cornes.               18,241
               Moutons.                        8,435
               Cochons.                       14,418
               Armes  feu.                    3,726
               Epes.                            792
                   Fait et arrt le 20 avril 1720.

                        (Sign,)
                                 L. A. de Bourbon, et le
                                 Marchal d'Estres.
               Par le Conseil,
                        (Sign,)

                                 Lachapelle.


                      RECENSEMENT, 20 OCTOBRE.

                                1720.

               Maisons du Roi et forts.            5
               Eglises.                           88
              Presbytres.                       59
               Prtres des Missions Etrangres    31}
               Curs et Missionnaires.            69}
               Jsuites.                          24} 331
               Rcollets.                         32}
               Religieuses.                      175}
               Hommes audessus de 50 ans.      1,274
                  " audessous de 50 ans.       3,020
                  " absens.                      315
               Femmes et veuves                3,782
               Garons audessus de 15 ans.     2,677
                 "     audessous de 15 ans.    5,052
               Filles audessus de 15 ans.      2,734
                 "    audessous de 15 ans.     5,249
                                              ______
                     Total des mes.          24,434

               Moulins  bl.                     82
                  "     scie.                    28
               Terres en valeur, arpens.      61,357
               Prairies.            "         10,132
               Bl franais, minots.         134,439
               Bl d'Inde.     "               4,159
               Pois.           "              55,331
               Avoine.         "              72,053
               Lin. livres.                   67,264
               Chanvre. "                      1,418
               Chevaux.                        5,270
               Bestes  cornes.               24,866
               Moutons.                       12,175
               Cochons.                       17,944
               Armes  feu.                    4,632
               Epes.                            915.


                    RECENSEMENT DE LA COLONIE.

                              1721.

               Maisons Royales.                    6
               Prtres du Sminaire.              31
               Jsuites.                          24
               Rcollets.                         32
               Religieuses de l'Htel-Dieu.      111
                   "       Ursulines.             79
                   "       de l'Hpital-Gnral.  23
               Soeurs de la Congrgation.         76
               Frres Hospitaliers.                6
               Eglises.                           86
               Presbytres.                       61
               Curs ou Missionnaires.            59
               Moulins  bl.                     90
                  "     scie.                    30
               Familles.                       4,183

               Hommes audessus de 50 ans.      1,314}
                 "    audessous de 50 ans.     2,857}
                 "    absens.                    282}
               Femmes et veuves.               4,107}
               Garons audessus de 15 ans.     3,361} 24,511
                 "     audessous de 15 ans.    3,970}
               Filles audessus de 15 ans.      3,351}
                 "    audessous de 15 ans.     5,269}

               Terres en valeur, arpens.      62,145
               Prairies.                      12,203
               Bl franais, minots.         292,700
                "  d'Inde.      "              7,205
               Pois.                          57,400
               Avoine.                        64,035
               Orge.                           4,585
               Tabac, livres.                 48,038
               Lin.     "                     54,650
               Chanvre. "                      2,100
               Chevaux.                        5,603
               Bestes  cornes.               23,388
               Moutons.                       13,823
               Cochons.                       16,250
               Armes  feu.                    5,263
               Epes.                            923
               Pches dans l'tendue de la
               paroisse de la baie Saint-Paul.     7

Pris dans les pches ci-dessus: 160 marsouins, qui ont
produit barriques d'huile, 125--chaque barrique de 100
livres.

N. B.--Faute de barriques suffisamment, plus de moiti
de la graisse a diminu sur la grve.

Total de toutes les pches tablies en 1721.     14
  "         "          "       "    en 1722.      7



                RECENSEMENT FAIT EN LA NOUVELLE-FRANCE EN

                                1734.

               Eglises.                         102
               Curs et Missionnaires.           83
               Presbytres.                      76
               Prtres et Chanoines.             32
               Jsuites.                         18
               Rcollets.                        27
               Religieuses de l'Htel-Dieu.      97
               Ursulines.                        80
               Religieuses de l'Hpital-Gnral,
               et Frres Charrons.               31
               Soeurs de la Congrgation.        96
               Moulins  bl.                   118
                 "      scie.                   52
               Familles.                      6,422

               Hommes audessus de 50 ans.     1,718}
                 "    audessous de 50 ans.    4,588}
                 "    absens.                   430}
               Femmes et veuves.              6,593} 37,252
               Garons audessus de 15 ans.    3,805}
                 "     audessous de 15 ans.   8,342}
               Filles audessus de 15 ans.     3,654}
                 "    audessous de 15 ans.    8,122}

               Terres en valeur, arpens.    163,111
               Prairies.            "        17,657
               Bl franais, minots.        737,892
                "d'Inde.       "              5,223
               Pois.                         63,549
               Avoine.                      163,988
               Orge.                          3,462
               Tabac, livres.               166,055
               Lin.      "                   92,245
               Chanvre.  "                    2,221
               Chevaux.                       5,056
               Bestes  cornes.              33,179
               Moutons.                      19,815
               Cochons.                      23,646
               Armes  feu.                   6,619
               Epes.                           784

N. B.--Ce recensement a t fait avec toute l'exactitude possible; et on
le croit le plus exact qui ait t envoy jusques ici.



                                    (B)

P. 372. ORDONNANCE de M. Dupuy, intendant, portant dfense aux membres
du conseil suprieur, aux juges, greffiers et autres officiers de la
justice, de s'absenter du service du roi, et d'obtemprer aux lettres de
cachet du gouverneur, sous peine d'interdiction.

Claude Thomas Dupuy, chevalier, conseiller du roy en ses conseils d'tat
et priv, matre des requtes ordinaire de son htel, intendant de
justice, police et finances en toute la Nouvelle-France, isles et terres
adjacentes en dpendantes.

Le sieur Gaillard et le sieur d'Artigny, conseillers au conseil
suprieur de Qubec, nous ayant apport aujourd'huy neuf heures du
matin, chacun un papier qui leur a t adress par Monsieur le Mis. de
Beauharnois, tant gouverneur gnral de prsent  Montral, lequel
papier ils ont reu de la main du sieur Le Verrier, lieutenant de roy
commandant  Qubec en l'absence du gouverneur gnral, nous l'avons
fait transcrire de mot  mot en notre prsente ordonnance ainsi qu'il en
suit:

                            DE PAR LE ROY.

      Charles Mis. de Beauharnois, chevalier de l'ordre militaire
      de St.-Louis, gouverneur et lieutenant gnral pour le roy
      en toute la Nouvelle-France. Il est ordonn au sieur
      Gaillard, conseiller au conseil suprieur de Qubec, d'en
      partir aussitost notre prsent ordre reu pour se rendre 
      Beaupr, o il demeurera jusqu' nouvel ordre, sous peine de
      dsobissance; et au sieur d'Artigny de se retirer 
      Beaumont. Fait  Montral ce XIII may mil sept cent
      vingt-huit.
                                        (Sign) BEAUHARNOIS,
      Et plus bas par Monseigneur,

                                        (Sign) DEMONCEAUX,

      Et  cost est le cachet des armes de mon dit sieur Beauharnois.

Ces deux crits, partis d'une autorit tout  fait illgitime et
impuissante au fait de ce qui y est ordonn, ne doivent tre considrez
par tout bon sujet du roy, que comme une nouvelle entreprise de monsieur
le Mis. de Beauharnois contre le service et l'autorit de Sa Majest, et
une suite de l'ordre que mon dit sieur de Beauharnois apporta luy mme
au conseil le huit mars dernier, par lequel, affectant le ton de
souverain, il prtendit interdire le conseil suprieur, casser ses
arrests, et imposer silence au procureur gnral du roy; prtentions
aussi tmraires qu'elles ont paru nouvelles  toute la colonie. Mais
comme le conseil en a port ses plaintes au roy en consquence et
conformment  la dclaration qu'en fit le conseil suprieur  mon dit
sieur de Beauharnois en personne, par son arrest du mme jour, huit
mars, prononc en la prsence de mon dit sieur de Beauharnois, le
conseil suppliant Sa Majest qu'il luy plaise, en vengeant l'insulte
faite  son conseil suprieur, assurer sa propre autorit contre les
efforts que l'on fait icy journellement pour soulever les peuples et les
dgager de l'obissance  la justice, cette nouvelle tentative ne sera
regarde que comme une vengeance sur les officiers de ce conseil
suprieur, et un dplaisir du peu de succs que le gouverneur gnral a
eu de son ordonnance du huit, dont il a desj donn asss d'autres
marques de ressentiment, mais qu'on a os porter contre le roy mme,
telle qu'est la publication qu'on a fait faire de la dite ordonnance 
la teste des troupes, avec des cris de vive le Roy et Beauharnois, la
rebellion de l garnison du trente mars, dchirant avec les pes les
arrests du conseil suprieur et les ordonnances de Sa Majest, le bris
des prisons royalles et l'enlvement des prisonniers du neuf avril
suivant, et en dernier lieu l'azile ouvert le six de ce prsent mois au
chteau St.-Louis, logement du gouverneur,  tous les dcrts par
justice et prisonniers chapps des prisons de Sa Majest; pendant que
contre les ordonnances de la guerre on tient cruellement et
ignominieusement en prison des officiers des troupes, en leur imputant
pour toute faute d'avoir dsapprouv des procds aussi odieux.

Et comme en rpandant de toutes parts dans la colonie, jusques dans les
mains des ouvriers, des copies de ses provisions, quoy qu'elles fussent
suffisamment connues et registres au conseil suprieur, pour exercer
l'autorit et les pouvoirs que le roy luy a donns ainsi que l'ont fait
ses prdcesseurs, sans une pareille communication au peuple, laquelle
n'est faite aujourd'huy que pour surprendre le peuple, et sans excder
de la part des prcdens gouverneurs les bornes de leurs pouvoirs,
monsieur le marquis de Beauharnois entend tirer les droits qu'il veut
exercer sur les membres du conseil et autres officiers de la justice, de
ce qu'il est dit dans ses provisions de gouverneur qu'il a le
commandement sur tous les tats de la colonie, dans l'numration
desquels tats sont compris les conseillers du conseil suprieur et les
ecclsiastiques; et attendu que pour ce qui nous regarde, il a pl au
roy, par les provisions dont il nous a honor, d'ordonner pareillement
aux officiers du conseil suprieur,  tous les justiciers, autres
officiers et sujets du roy, de nous entendre et de nous obir, il est
d'autant plus indubitable que cela nous donne sur les conseillers du
conseil suprieur et sur tous les autres sujets du roy, un pouvoir au
moins absolument gal  celuy que pourrait prtendre mon dit sieur
marquis de Beauharnois; que par le rglement de 1684: sign Louis et
plus bas, Colbert, donn sur quelques prtentions du gouverneur gnral,
il a t rgl et ordonn par le roy que les gouverneurs gnraux
n'avaient aucune direction sur les officiers de la justice, ainsi qu'il
a t encore dcid depuis par nombre de rglemens et ordres du roy
aussi formels que ce premier, et que par un arrest du conseil d'tat du
roy rendu en faveur de Mr. Talon, lors intendant en Canada, le roy veut
et ordonne que tout ce que l'intendant ordonnera soit excut par
provision nonobstant toute opposition, appellation et empchement
quelconque; et que par nos provisions particulires conformes  cet
arrest, le roy s'en est encore expliqu en ces termes: _Nous vous
donnons le pouvoir et facult de juger souverainement seul en matire
civile et de tout ordonner ainsi que vous verrez tre juste et  propos
pour notre service, validant vos jugemens, rglemens et ordonnances
comme s'ils toient mans de nos cours suprieures, comme aussi de vous
trouver aux conseils de guerre, our les plaintes qui vous seront faites
par nos peuples des dits pays, par les gens de guerre et tous autres sur
tous excs, torts, et violences, leur rendre bonne et brive justice,
informer de toutes entreprises pratiques et menes faites contre notre
service, procder contre les coupables de tous crimes de quelque qualit
et condition qu'ils soient, leur faire et parfaire leur procs jusqu'
jugement dfinitif et excution d'icelui inclusivement._

Et ce qui fait que la prfrence et l'excution provisionnelle et
provisoire dee  ce que nous ordonnerons  l'occasion des sieurs
Gaillard et d'Artigny et autres magistrats, juges et officiers de
justice, y est aujourd'hui plus ncessaire que jamais, c'est qu'il
s'agist du service instant de sa majest, et de l'exercise de la justice
dee  son peuple, qui ne peut tre retarde ny suspende que par le roy
mme, et qui le seroit totalement, n'y ayant plus au conseil que les
sieurs Gaillard et d'Artigny avec les sieurs Hazeur, Guillemin, le sieur
de Lotbinire tant oblig de s'abstenir dans les affaires criminelles,
et mme pour le prsent dans les affaires ecclsiastiques, o il
s'agiroit de ses droits avec le chapitre, le sieur Lanouillier tant
all  Montral pour les affaires du roy, les sieurs Macart et St.-Simon
n'y venant plus que rarement  cause de leur grand ge, et les autres,
qui ne sont pas icy desnommez, ayant volontairement ou par terreur
abandonn leur compagnie pour suivre le party de monsieur le Mis. de
Beauharnois, ce qui n'est nullement permis, les compagnies ne devant pas
se diviser au prjudice du roy,  qui chacun doit son service en sa
compagnie, jusqu' ce qu'il ait remis ses provisions, ou qu'elles luy
soient tes par le roy mme, et ce qui rduisant le conseil  cinq
personnes seulement nous compris, et  moins si aucune de ces cinq
personnes cessoit de s'y trouver, teroit tout moyen de rendre la
justice au peuple, et de veiller aux droits et  l'autorit du roy, qui
est le point o l'on vouloit atteindre, et l'extrmit o depuis prs de
deux ans on a travaill  rduire tout le corps de la justice dans la
Nouvelle-France, et en particulier le conseil suprieur, au grand
prjudice du roy et de son peuple, et d'autant plus encore qu'il est 
propos d'avertir le peuple que les pouvoirs que Mr. le gouverneur
gnral peut avoir par ses provisions sur les conseillers du conseil
suprieur, sur les ecclsiastiques et sur les autres tats de la colonie
qui n'ont point de rapport  l'ordre militaire, ne sont que des pouvoirs
relatifs  la commission quand il agist dans l'tende de son district,
n'ayant pas plus celuy d'exiler un conseiller, de l'empcher de rendre
la justice, et un juge infrieur, d'exercer ses fonctions, qu'il en
auroit d'envoyer un prtre au sminaire, d'empcher un prtre de dire la
messe et de confesser; mais que comme il pourroit bien empcher qu'on ne
sonnt l'Angelus  midy, o que l'on sonnt la cloche des Recollets 
minuit, s'il entendoit dire qu'au son de cette cloche il y et quelque
signal donn par l'ennemy, il pourroit bien encore commander  un
conseiller ou  un juge quelque chose pour la deffense de la ville en
cas d'attaque ou autre occasion pressante et de son exercice
particulier, ou autres exemples de cette nature.

Veu les dits deux ordres de mon dit sieur le Mis. de Beauharnois, l'un
envoy au sieur Gaillard et l'autre au sieur d'Artigny, sans que nous
sachions s'il n'en a point encore t envoy de pareil  quelqu'autre
des conseillers du conseil suprieur. Nous, en vertu du pouvoir  nous
donn, et en consquence de la qualit dont le roy nous a honor de
premier prsident du conseil suprieur, seul en droit d'assembler et de
convoquer le dit conseil, et ayant seul en cette qualit la police tant
intrieure qu'extrieure de la compagnie, Ordonnons au sieur Gaillard et
au sieur d'Artigny et  tous autres conseillers au conseil suprieur, de
la part du roy et sous peine d'tre rput dsobissant aux ordres de Sa
majest, et au serment par eux prt au roy en son conseil, de ne se
point dpartir de son service peur quelque prtexte et par quelque ordre
que ce soit, leur ordonnons de rester  Qubec, et leur faisons deffense
d'en dsemparer jusqu' ce qu'il ait plu  sa majest ordonner de la
satisfaction qu'il voudra bien accorder au conseil suprieur, tant de
l'insulte qui luy a desj t faite, que de celle qu'il vient encore de
recevoir en la personne de ses conseillers; Ordonnons pareillement 
tous juges tant des justices royalles que des seigneurs,  tous
greffiers du conseil suprieur et autres,  tous huissiers et autres
officiers de la justice, de se conformer  la prsente ordonnance, et
leur enjoignons de l'observer sous peine de dsobissance au roy et
d'interdiction de leurs charges et offices. Mandons, etc. Fait en notre
htel  Qubec le vingt neuf may mil sept cent vingt huit.

                                                 Dupuy.

      Le Sceau              Par Monseigneur

                                                 Hich,

Signifi de l'ordre de monseigneur l'Intendant,  monsieur Boisseau,
greffier de la prvost de cette ville; et en parlant  sa personne par
moy huissier au conseil suprieur, ce jourd'huy quatre juin mil sept
cent vingt huit.

                                             Chetinau de Rousel.


                                    (C)

P. 426. Etat du montant des importations et des exportations annuelles
du Canada entre les annes 1749 et 1755 inclusivement.

Annes.

1749 { Importations.   5,682,090 Livres.
     { Exportations.   1,414,900

         Diffrence... 4,267,190

1750 { Importations.   5,154,861
     { Exportations.   1,337,000

         Diffrence... 3,817,861

1751 { Importations.   4,439,490
     { Exportations.   1,515,932

         Diffrence... 2,923,558

1752 { Importations.   6,047,820
     { Exportations.   1,554,400

         Diffrence... 4,493,420

1753 { Importations.   5,195,733
     { Exportations.   1,706,130

         Diffrence... 3,489,603

1754 { Importations.   5,147,621
     { Exportations.   1,576,616

         Diffrence... 3,571,005

Arrivages--Vaisseaux venant de France         32
            "         "     des Iles          10
            "         "     de Louisbourg
                            et de l'Acadie.   11
                                              __
                                              53
1755 { Importations.   5,203,272
     { Exportations.   1,515,730

         Diffrence... 3,687,542




                              SOMMAIRES.

LIVRE V.

CHAP. I.--_Colonies Anglaises_.--1690.

Objet de ce chapitre.--Les perscutions politiques et religieuses
fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de
temps trs puissantes.--Caractre anglais drivant de la fusion des
races normande et saxonne. Institutions libres importes dans le
Nouveau-Monde, fruit des progrs de l'poque.--La Virginie et la
Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de
New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensit de
l'migration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prvaut
dans ses conseils, et elle laisse continuer l'migration.--New-Plymouth
passe entre les mains du roi par la dissolution de la
compagnie.--Commission des plantations tablie; opposition qu'elle
suscita dans les colonies; elle s'teint sans rien faire.--Etablissement
du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses
formes de gouvernement: gouvernemens  charte, gouvernemens royaux,
gouvernemens de propritaires.--Confdration de la
Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indpendance de la mtropole.--Population
et territoire des tablissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la
libert du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement
imprial, et notamment l'acte de navigation passs pour restreindre
cette libert.--Opposition gnrale des colonies; doctrines du
Massachusetts  ce sujet.--M. Randolph envoy par l'Angleterre pour
faire excuter ses lois de commerce; elle le nomme percepteur gnral
des douanes.--Ngoce tendu que faisaient dj les colons.--Les rapports
et les calomnies de Randolph servent de prtextes pour rvoquer les
chartes de la Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractre entre
Randolph et lord Sydenham.--Rvolution de
1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Difference entre le
colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon franais et le colon
anglais.

CHAP. II.--Le Sige de Qubec--1689-1695.

Ligue d'Augsbourg forme contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en
1689, et la guerre, recommence entre elle et la France, est porte dans
leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernires.--Plan
d'hostilits des Franais.--Projet de conqute de la Nouvelle-York; il
est abandonn aprs un commencement d'excution.--Triste tat du Canada
et de l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premires
hostilits: M. d'Iberville enlve 2 vaisseaux anglais dans la baie
d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abnaquis.--Sac de
Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco
est pris et ras.--Les Indiens occidentaux, prts  se dtacher de la
France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses
succs.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la
paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la
conqute de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral
Phipps prend Port-Royal; il assige Qubec (1690) et est
repouss.--Retraite du gnral Winthrop, qui s'tait avanc jusqu'au lac
St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'ouest, tandis que
l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'est.--Dsastre de la flotte de ce
dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misre profonde dans les
colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abnaquis continuent
leurs dprdations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de
la Magdeleine (1691), et est dfait par M. de Varennes.--Nouveau projet
pour la conqute de Qubec form par l'Angleterre.--La dfaite des
troupes de l'expdition  la Martinique, et ensuite la fivre jaune qui
les dcime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer
l'entreprise.--Expditions franaises dans les cantons (1693 et 1696);
les bourgades des Onnontagus et des Onneyouths sont incendies.--Les
Mimis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada
plus tranquille, aprs avoir repouss partout ses ennemis, se prpare 
aller porter  son tour la guerre chez eux.--L'tat comparativement
heureux dans lequel il se trouve, est d  l'nergie et aux sages
mesures du comte de Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en
France.

CHAP. III.--_Terreneuve et Baie d'Hudson_.--1696-1701.

Continuation de la guerre: les Franais reprennent l'offensive.--La
conqute de Pemaquid et de la partie anglaise de Terreneuve et de la
baie d'Hudson, est rsolue.--M. d'Iberville dfait trois vaisseaux
ennemis et prend Pemaquid.--Terreneuve: sa description; premiers
tablissemens franais; leur histoire.--Le gouverneur, M. de Brouillan,
et M. d'Iberville runissent leurs forces pour agir contre les
Anglais.--Brouilles entre ces deux chefs; ils se raccommodent.--Ils
prennent St.-Jean, capitale anglaise de l'le, et ravagent les autres
tablissemens.--Hroque campagne d'hiver des Canadiens.--Baie d'Hudson;
son histoire.--Dpart de M. d'Iberville; dangers que son escadre court
dans les glaces; beau combat naval qu'il livre; il se bat seul contre
trois et remporte la victoire.--Un naufrage.--La baie d'Hudson est
conquise.--Situation avantageuse de la Nouvelle-France.--La cour
projette la conqute de Boston et de New-York.--M. de Nesmond part de
France avec une flotte considrable; la longueur de sa traverse fait
abandonner l'entreprise.--Consternation des colonies anglaises.--Fin de
la guerre: paix de Riswick (1797).--Difficults entre les deux
gouvernemens au sujet des frontires de leurs colonies.--M. de Frontenac
refuse de ngocier avec les cantons iroquois par l'intermdiaire de lord
Bellomont.--Mort de M. de Frontenac; son portrait.--M. de Callires lui
succde.--Paix de Montral avec toutes les tribus indiennes, confirme
solennellement en 1701.--Discours du clbre chef Le Rat; sa mort,
impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des Sauvages; gnie et
caractre de cet Indien.--Ses funrailles.

LIVRE VI.

CHAP. I.--_Etablissement de la Louisiane_.--1683-1712.

De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux  la disposition de
la Salle, pour aller y fonder un tablissement.--Dpart de ce voyageur;
ses difficults avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on
passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir, et l'on
parvient jusqu' la baie de Matagorda (ou St.-Bernard), dans le pays que
l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y dbarque sa colonie et y
btit le fort St.-Louis.--Consquences dsastreuses de ses divisions
avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend
plusieurs expditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre
de ses compagnons y prissent.--Il part avec une partie de ceux qui lui
restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en
France.--Il est assassin.--Sanglans dmls entre ses meurtriers;
horreur profonde que ces scnes causent aux Sauvages.--Joutel et six de
ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laisss au Texas,
sont surpris par les Indignes et tus ou emmens en captivit.--Guerre
de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la
Salle en 1698, et porte une premire colonie canadienne  la Louisiane
l'anne suivante; tablissement de Biloxi (1698).--Apparition des
Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent  s'y tablir et
sont refuss.--Services rendus par eux  l'Union amricaine.--M. de
Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la
Louisiane touchant le commerce de cette contre.--Mines d'or et
d'argent, illusions dont on se berce  ce sujet.--Transplantation des
colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701).--M. de Bienville
remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrs.--Mort de M.
d'Iberville; caractre et exploits de ce guerrier.--M. Diron
d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La
Louisiane est cde  M. Crozat en 1712, pour 16 ans.

CHAP. II.--_Trait d'Utrecht_.--1701-1713.

Une colonie canadienne s'tablit au Dtroit, malgr les Anglais et une
partie des Indignes.--Paix de quatre ans.--Guerre de la succession
d'Espagne.--La France, malheureuse en Europe, l'est moins en
Amrique.--Importance du trait de Montral; ses suites heureuses pour
le Canada.--Neutralit de l'Ouest; les hostilits se renferment dans les
provinces maritimes.--Faiblesse de l'Acadie.--Affaires des Sauvages
occidentaux; M. de Vaudreuil russit  maintenir la paix parmi les
tribus de ces contres.--Ravages commis dans la Nouvelle-Angleterre par
les Franais et les Abnaquis.--Destruction de Deerfield et d'Haverhill
(1708).--Remontrances de M. Schuyler  M. de Vaudreuil au sujet des
cruauts commises par nos bandes; rponse de ce dernier.--Le colonel
Church ravage l'Acadie (1704).--Le colonel March assige deux fois
Port-Royal et est repouss (1707).--Terreneuve: premires hostilits; M.
de Subercase choue devant les forts de St.-Jean (1705).--M. de
St.-Ovide surprend avec 170 hommes, en 1709, la ville de St.-Jean
dfendue par prs de 1000 hommes et 48 bouches  feu, et s'en
empare.--Continuation des hostilits  Terreneuve.--Instances des
colonies anglaises auprs de leur mtropole pour l'engager  s'emparer
du Canada.--Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne
vient pas.--Le colonel Nicholson prend Port-Royal; diverses
interprtations donnes  l'acte de capitulation; la guerre continue en
Acadie; elle cesse.--Attachement des Acadiens pour la France.--Troisime
projet contre Qubec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada
par le St.-Laurent et par le lac Champlain; les Iroquois reprennent les
armes.--Dsastres de la flotte de l'amiral Walker aux Sept-Iles; les
ennemis se retirent.--Consternation dans les colonies
anglaises.--Massacre des Outagamis, qui avaient conspir contre les
Franais.--Rtablissement de Michilimackinac.--Suspension des hostilits
dans les deux mondes.--Trait d'Utrecht; la France cde l'Acadie,
Terreneuve et la baie d'Hudson  la Grande-Bretagne.--Grandeur et
humiliation de Louis XIV; dcadence de la monarchie.--Le systme
colonial franais.

CHAP. III.--_Colonisation du Cap-Breton_.--1713-1744.

Motifs qui engagent le gouvernement  tablir le
Cap-Breton.--Description de cette le  laquelle on donne le nom
d'Ile-Royale.--La nouvelle colonie excite la jalousie des
Anglais.--Projet de l'intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire
l'entrept gnral de la Nouvelle-France, en 1706.--Fondation de
Louisbourg par M. de Costa Bella.--Comment la France se propose de
peupler l'le.--La principale industrie des habitans est la
pche.--Commerce qu'ils font.--M. de St.-Ovide remplace M. de Costa
Bella.--Les habitans de l'Acadie, maltraits par leurs gouverneurs et
travaills par les intrigues des Franais, menacent d'migrer 
l'Ile-Royale.--Le comte de St.-Pierre forme une compagnie  Paris, en
1719, pour tablir l'le St.-Jean, voisine du Cap-Breton; le roi concde
en outre  cette compagnie les les Miscou et de la
Magdeleine.--L'entreprise choue par les divisions des associs.

LIVRE VII.

CHAP. I.--_Systme de Law.--Conspiration des Natchs_.

1712-1731.

La Louisiane, ses habitans et ses limites.--M. Crozat en prend
possession en vertu de la cession du roi.--M. de la Motte Cadillac,
gouverneur; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.--Conseil suprieur
tabli; introduction de la coutume de Paris.--M. Crozat veut ouvrir des
relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de
St.-Denis  ce sujet; il choue.--On fait la traite des pelleteries avec
les Indignes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la
Virginie.--Les Natchs conspirent contre les Franais et sont
punis.--Dsenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane; cette
province dcline rapidement sous son monopole; il la rend (1717) au roi,
qui la concde  la compagnie d'Occident rtablie par Law.--Systme de
ce fameux financier.--M. de l'Espinay succde  M. de la Motte Cadillac,
et M. Hubert  M. Duclos.--M. de Bienville remplace bientt aprs M. de
l'Espinay.--La Nouvelle-Orlans est fonde par M. de Bienville
(1717).--Nouvelle organisation de la colonie; moyens que l'on prend pour
la peupler.--Terrible famine parmi les colons accumuls 
Biloxi.--Divers tablissemens des Franais.--Guerre avec
l'Espagne.--Hostilits en Amrique: Pensacola, le
Dauphine.--Paix.--Louis XIV rcompense les officiers de la
Louisiane.--Trait avec les Chicachas et les Natchs.--Ouragan du 12
septembre (1722).--Missionnaires.--Chute du systme de Law.--La
Louisiane passe  la compagnie des Indes.--Mauvaise direction de cette
compagnie.--M. Perrier, gouverneur.--Les Indiens forment le projet de
dtruire les Franais; massacre aux Natchs; le complot n'est excut
que partiellement.--Guerre  mort faite aux Natchs; ils sont anantis,
1731.

CHAP. II.--_Limites_.--1715-1744.

Etat du Canada: commerce, finances, justice, ducation, divisions
paroissiales, population, dfenses.--Plan de M. de Vaudreuil pour
l'accroissement du pays.--Dlimitation des frontires entre les colonies
franaises et les colonies anglaises.--Perversion du droit public dans
le Nouveau-Monde au sujet du territoire.--Rivalit de la France et de la
Grande-Bretagne.--Diffrends relatifs aux limites de leurs
possessions.--Frontire de l'Est ou de l'Acadie.--Territoire des
Abnaquis.--Les Amricains veulent s'en emparer.--Assassinat du P.
Rasle.--Le P. Aubry propose une ligne tire de Beaubassin  la source de
l'Hudson.--Frontire de l'Ouest.--Principes diffrens invoqus par les
deux nations; elles tablissent des forts sur les territoires rclams
par chacune d'elle rciproquement.--Lutte d'empitemens; prtentions des
colonies anglaises; elles veulent accaparer la traite des Indiens.--Plan
de M. Burnet.--Le commerce est dfendu avec le Canada.--Etablissement de
Niagara par les Franais, et d'Oswgo par les Anglais.--Plaintes
mutuelles qu'ils s'adressent.--Fort St.-Frdric lev par M. de la
Corne sur le lac Champlain; la contestation dure jusqu' la guerre de
1744.--Progrs du Canada.--Emigration; perte du vaisseau le
Chameau.--Mort de M. de Vaudreuil (1725); qualits de ce gouverneur.--M.
de Beauharnais lui succde.--M. Dupuy, intendant.--Son caractre.--M. de
St.-Vallier second vque de Qubec meurt; difficults qui s'lvent
relativement  son sige, portes devant le Conseil suprieur.--Le
clerg rcuse le pouvoir civil.--Le gouverneur se rallie au parti
clrical.--Il veut interdire le conseil, qui repousse ses
prtentions.--Il donne des lettres de cachet pour exiler deux
membres.--L'intendant fait dfense d'obir  ces lettres.--Dcision du
roi.--Le cardinal de Fleury premier ministre.--M. Dupuy est
rappel.--Conduite humiliante du Conseil.--Mutations diverses du sige
piscopal jusqu' l'lvation de M. de Pontbriant.--Soulvement des
Outagamis (1728) expdition des Canadiens; les Sauvages se
soumettent.--Voyages de dcouverte vers la mer Pacifique; celui de M. de
la Vrandrye en 1738; celui de MM. Legardeur de St.-Pierre et Marin
quelques annes aprs; peu de succs de ces entreprises.--Apparences de
guerre; M. de Beauharnais se prpare aux hostilits.

LIVRE VIII.

CHAP. I.--_Commerce_.--1608-1744.

De l'Amrique et de ses destines.--But des colonies qui y ont t
tablies.--Le gnie commerant est le grand trait caractristique des
populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des
guerres sur lui.--Il s'accrot cependant avec l'augmentation de la
population.--Son origine: pche de la morue.--Traite des pelleteries de
tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle
est abandonne au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en
1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des
fermiers.--Nature, profits, grandeur, consquences de ce ngoce; son
utilit politique.--Rivalit des colonies anglaises; moyens que prend M.
Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux
Franais.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce:
pcheries, combien elles sont ngliges.--Bois
d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; crales et
autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre
des exportations et des importations.--Qubec, entrept
gnral.--Manufactures: introduction des mtiers pour la fabrication des
toiles et des draps destins  la consommation
intrieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries
(1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposs fort
tard et trs modrs.--Systmes montaires introduits dans le pays;
changemens frquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils
causent.--Numraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur
dprciation.--Faillite du trsor, le papier est liquid avec perte de
(5/8) pour les colons en 1720.--Observations gnrales.--Le Canadien
plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires
publics; affreux abus qui en rsultent.--Lois de
commerce.--Etablissement du sige de l'Amiraut en 1717; et d'une bourse
 Qubec et  Montral.--Syndic des marchands.--Le gouvernement
dfavorable  l'introduction de l'esclavage au Canada.

CHAP. II.--_Louisbourg_.--1744-1748.

Coalition en Europe contre Marie-Thrse pour lui ter l'empire
(1740).--Le marchal de Belle-Isle y fait entrer la
France.--L'Angleterre se dclare pour l'impratrice en 1744.--Hostilits
en Amrique.--Ombrage que Louisbourg cause aux colonies
amricaines.--Thtre de la guerre dans ce continent.--Les deux
mtropoles, trop engages en Europe, laissent les colons  leurs propres
forces.--Population du Cap-Breton; fortifications et garnison de
Louisbourg.--Expdition du commandant Duvivier  Canseau et vers
Port-Royal.--Dprdations des corsaires.--Insurrection de la garnison de
Louisbourg.--La Nouvelle-Angleterre, sur la proposition de M. Shirley,
en profite pour attaquer cette forteresse.--Le Colonel Pepperrell
s'embarque avec 4,000 hommes, et va y mettre le sige par terre, tandis
que le commodore Warren en bloque le port.--Le commandant franais rend
la place.--Joie gnrale dans les colonies anglaises; sensation que fait
cette conqute.--La population de Louisbourg est transporte en
France.--Projet d'invasion du Canada, qui se prpare  tenir tte 
l'orage.--Escadre du duc d'Anville pour reprendre Louisbourg et attaquer
les colonies anglaises (1746); elle est disperse par une tempte.--Une
partie atteint Chibouctou (Halifax) avec une pidmie  bord.--Mortalit
effrayante parmi les soldats et les matelots.--Mort du duc
d'Anville.--M. d'Estournelle, qui lui succde, se perce de son pe.--M.
de la Jonquire persiste  attaquer Port-Royal; une nouvelle tempte
disperse les dbris de la flotte.--Frayeur et armement des colonies
amricaines.--M. de Ramsay assige Port-Royal.--Les Canadiens dfont le
colonel Noble au Grand-Pr, Mines.--Ils retournent dans leur pays.--Les
frontires anglaises sont attaques, les forts Massachusetts et Bridgman
surpris et Saratoga brl; fuite de la population.--Nouveaux armemens de
la France; elle perd les combats navals du Cap-Finistre et de
Belle-Isle.--Marine anglaise et franaise.--Faute du cardinal Fleury
d'avoir laiss dprir la marine en France.--Le comte de la
Galissonnire gouverneur du Canada.--Cessation des hostilits; trait
d'Aix-la-Chapelle (1748).--Suppression de l'insurrection des
Mimis.--Paix gnrale.

CHAP. III.--_Commission des Frontires_.--1748-1755.

La paix d'Aix-la-Chapelle n'est qu'une trve.--L'Angleterre profite de
la ruine de la marine franaise pour tendre les frontires de ses
possessions en Amrique.--M. de la Galissonnire, gouverneur du
Canada.--Ses plans pour empcher les Anglais de s'tendre, adopts par
la cour.--Prtentions de ces derniers.--Droit de dcouverte et de
possession des Franais.--Politique de M. de la Galissonnire, la
meilleure quant aux limites.--Emigration des Acadiens; part qu'y prend
ce gouverneur.--Il ordonne de btir ou relever plusieurs forts dans
l'Ouest; garnison au Dtroit, fondation d'Ogdensburgh (1749).--Le
marquis de la Jonquire remplace M. de la Galissonnire.--Projet que ce
dernier propose  la cour pour peupler le Canada.--Apprciation de la
politique de son prdcesseur par M. de la Jonquire; le ministre lui
enjoint de la suivre.--Le chevalier de la Corne et le major Lawrence
s'avancent vers l'isthme de l'Acadie et s'y fortifient; forts Beausjour
et Gaspareaux; Lawrence et des Mines.--Lord Albemarle, ambassadeur
britannique  Paris, se plaint des empitemens des Franais (1750);
rponse de M. de Puyzieulx.--La France se plaint  son tour des
hostilits des Anglais sur mer.--Etablissement des Acadiens dans l'le
St.-Jean; leur triste situation.--Fondation d'Halifax (1749).--Une
commission est nomme pour rgler la question des limites: MM. de la
Galissonnire et de Silhouette pour la France; MM. Shirley et Mildmay
pour la Grande-Bretagne.--Convention prliminaire: tout restera dans le
Statu quo jusqu'au jugement dfinitif.--Confrences  Paris;
l'Angleterre rclame toute la rive mridionale du St.-Laurent depuis le
golfe jusqu' Qubec; la France maintient que l'Acadie, suivant ses
anciennes limites, se borne au territoire qui est  l'est d'une ligne
tire dans la pninsule de l'entre de la baie de Fondy au cap
Canseau.--Notes raisonnes  l'appui de ces prtentions diverses.--Les
deux parties ne se cdent rien.--Affaire de l'Ohio; intrigues des
Anglais parmi les naturels de cette contre, et des Franais dans les
cinq cantons.--Traitans de la Virginie arrts et envoys en
France.--Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y
fortifient.--Le gouverneur fait dfense aux Demoiselles Desauniers de
faire la traite du castor au Sault-St.-Louis; difficult que cela lui
suscite avec les Jsuites, qui se plaignent de sa conduite  la cour, de
la part qu'il prend, lui et son secrtaire, au commerce, et de son
npotisme.--Il ddaigne de se justifier.--Il tombe malade et meurt 
Qubec en 1752.--Son origine, sa vie, son caractre.--Le marquis
Duquesne lui succde.--Affaire de l'Ohio continue.--Le colonel
Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.--Mort de
Jumonville.--Dfaite de Washington par M. de Villiers au fort de la
Ncessit (1754).--Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemble
des gouverneurs coloniaux  Albany.--Le gnral Braddock est envoy par
la Grande-Bretagne en Amrique avec des troupes.--Le baron Dieskau
dbarque  Qubec avec 4 bataillons (1755).--Ngociations des deux cours
au sujet de l'Ohio.--Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755; rponse
du cabinet de Londres.--Nouvelles propositions des ministres franais;
l'Angleterre lve ses demandes.--Prise du Lys et de l'Alcide par
l'amiral Boscawen.--La France dclare la guerre  l'Angleterre.

FIN DES SOMMAIRES.










End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa
dcouverte jusqu' nos jours. Tome II, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA, TOME--2 ***

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