The Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa dcouverte
jusqu' nos jours. Tome IV, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

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Title: Histoire du Canada depuis sa dcouverte jusqu' nos jours. Tome IV

Author: Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

Release Date: November 2, 2008 [EBook #27134]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               HISTOIRE
                                  DU
                                CANADA
              DEPUIS SA DCOUVERTE JUSQU' NOS JOURS.

                                 PAR

                            F. X. GARNEAU.


                           TOME QUATRIME.


                               QUBEC
            IMPRIM PAR JOHN LOVELL, RUE LA MONTAGNE.

                                1852.




                              HISTOIRE
                                 DU
                               CANADA.


                         LIVRE TREIZIME.



                            CHAPITRE I.

                        CONSTITUTION DE 91.

                            1792-1800.


Etablissement d'un gouvernement reprsentatif.--Runion de la
lgislature.--Le parti anglais veut abolir l'usage de la langue
franaise; vives discussions il ce sujet.--Les Canadiens
l'emportent.--La discussion est renouvele lors de la considration des
rgles pour la rgie intrieure de la chambre.--Violens dbats; discours
de M. Bdard et autres.--Les anglificateurs sont encore
dfaits.--Travaux de la session; projets de loi pour les pauvres, les
chemins et les coles.--Biens des
Jsuites.--Subsides.--Justice.--Prorogation des chambres; discours de
sir Alured Clarck--Lord Dorchester.--Il convoque les
chambres.--Organisation de la milice.--Comptes
publics.--Judicature.--Suspension de la loi de l'habeas
corpus.--Association gnrale pour le soutien du
gouvernement.--Troisime session.--Revenus et dpenses.--Fixation des
charges; rentes seigneuriales.--Voies publiques.--Monnaies.--Lord
Dorchester remplac par le gnral Prescott.--Session de 97.--Dfection
de MM. De Bonne et de Lotbinire.--Trait de commerce avec les
Etats-Unis.--Emissaires franais.--Les pouvoirs de l'excutif sont
rendus presque absolus; ses terreurs.--Excution de M. Law.--Sessions de
98 et 99.--Amlioration du rgime des prisons.--Impts, revenus
publics.--Querelles entre le gouverneur et son conseil au sujet de la
rgie des terres.--Il est rappel avec le juge Osgoode.--Sir Robert
Shore Milnes convoque les chambres en 1800.--Nouvelle allusion aux
principes de la rvolution franaise; motif de cette
politique.--Proposition d'exclure le nomm Bouc de l'assemble.--Le
gouvernement s'empare des biens des Jsuites.


L'introduction du gouvernement reprsentatif forme l'une des poques les
plus remarquables de notre histoire. La constitution de 91, telle
qu'elle allait tre mise en pratique, tait loin d'tre quitable,
parfaite; mais la portion de libert qu'elle introduisait suffisait pour
donner l'essor  l'expression fidle et nergique des besoins et des
sentimens populaires. L'opinion longtemps comprime se sentit soulage
en voyant enfin une voie toute restreinte qu'elle fut ouverte devant
elle pour se faire connatre et se faire apprcier au-del des mers.

Cette constitution cependant promettait beaucoup plus qu'elle ne devait
tenir. L'un de ses vices essentiels, c'tait de laisser deux des trois
branches de la lgislature  la disposition du bureau colonial, qui
allait par ce moyen se trouver arm de deux instrumens qu'il ferait
mouvoir  sa volont tout en paraissant n'en faire mouvoir qu'un seul.
Ce dfaut capital qui n'tait encore aperu que du petit nombre d'hommes
expriments dans les affaires publiques, leur fit prsager la chute du
nouveau systme dans un avenir plus ou moins loign. La masse du peuple
toujours plus lente  souponner les motifs, les arrire-penses, les
injustices, crut d'aprs les paroles de Pitt, que le Bas-Canada serait 
eux, que la lgislation, en tant qu'elle ne serait pas incompatible avec
l'intrt et la suprmatie de l'Angleterre, serait fonde sur ses
sentimens et sur ses intrts, qu'elle serait en un mot l'expression de
la majorit des habitans. Vaine illusion! Outre l'intrt canadien,
outre l'intrt mtropolitain, il y avait dj ce que lord Stanley a
depuis qualifi l'intrt britannique ou l'intrt de la portion
anglaise de la population, qui ne comptait alors que quelques centaines
d'mes disperses dans les villes et dans les arrondissemens situs sur
les limites orientales du Canada, le long des Etats de New Hampshire, du
Massachusetts et du Maine. La plupart taient d'origine allemande ou
hollandaise.[1] Ils taient venus s'tablir en Canada pendant la
rvolution amricaine qu'ils fuyaient. La mtropole en se rservant la
nomination du conseil lgislatif, s'tait conserv le moyen de donner 
cette petite population un pouvoir gal  celui du reste des habitans et
ainsi de nullifier la majorit ou en d'autres termes de gouverner les
uns par les autres.

[Note 1: A short view of the present state of the Eastern townships
etc., by the Honble. and Revd. Chs. Stewart A. M. minister of St. Armand
Lower Canada and Champlain to the Lord Bishop of Qubec, 1815.]

Dans la nouvelle constitution, le roi ou plutt le bureau colonial, car
le bureau colonial seul en Angleterre connaissait ce qui se passait en
Canada, formait une branche; le conseil lgislatif la seconde, mais
comme il tait  la nomination de la couronne, il devait tre
ncessairement la crature de l'excutif, compos d'hommes dvous 
toutes ses volonts, en possession de toutes ses sympathies et toujours
prts  lui servir de bouclier contre les reprsentans du peuple.

Telle fut ds le dbut la mise en pratique de l'acte de 91. La division
du Canada en deux parties pour assurer  ses anciens habitans leurs
usages et leur nationalit, suivant l'intention de Pitt, manqua son but
et ne donna rellement la prpondrance  personne. Quant au conseil
excutif lui-mme, qui devait tre l'image du ministre en Angleterre,
il ne fut qu'un instrument servile entre les mains des gouverneurs, et
ce fut l ce qui amena plus tard la ruine de la nouvelle constitution.
En effet, qui allait conserver l'harmonie entre les deux chambres, si le
bureau colonial ne le voulait pas? Tout dpendait de cette volont, puis
qu'elle tait matresse du conseil excutif et du conseil lgislatif
dont elle avait la nomination.

Les membres du conseil excutif choisis parmi les anciens habitans y
furent toujours en petit nombre, except  son origine, o les Canadiens
se trouvrent quelque temps, comme dans le conseil lgislatif, dans la
proportion de 4 sur 8. Mais plus tard l'on garda les plus obissans et
l'on repoussa les autres, car ds 99 ce conseil ne contenait plus que
six Canadiens sur quinze membres.

Sir Alured Clarke fixa les lections pour le mois de juin et la runion
des chambres pour le mois de dcembre.

Aprs toutes les tentatives du parti anglais depuis 64 pour les faire
proscrire, l'on aurait pu croire que les Canadiens, le coeur encore
ulcr de l'exclusion dont on avait voulu les frapper, eussent refus
leurs suffrages  tous les candidats connus pour lui appartenir. Il n'en
fut rien cependant  l'tonnement de beaucoup de monde. Deux choses
contriburent  cette conduite; d'abord le peuple en gnral ignorait
une partie des intrigues des Anglais qui avaient soin de se tenir dans
l'ombre de ce ct-ci de l'Ocan, ou de dissimuler leur conduite par des
explications trompeuses, chose facile  faire  une poque o les
journaux ne contenaient aucune discussion politique sur les vnemens du
jour; en second lieu, ils jugrent, non sans raison, que ceux qui
avaient t levs au milieu d'un pays en possession depuis longtemps
d'institutions dont ils allaient faire l'essai, devaient possder une
exprience utile au bon fonctionnement de la nouvelle constitution, et
ils les choisirent partout o ils se prsentaient sans exiger d'autre
garantie que leurs dclarations verbales.

Les Anglais qui connaissaient tout le prix de l'instrument qu'on mettait
ainsi  leur disposition, montrrent la plus grande activit et une
audace qui doit nous tonner aujourd'hui. C'tait un spectacle nouveau
que de voir le peuple assembl pour se choisir des reprsentans; mais
c'en tait un qui l'tait encore plus que de voir tous les Anglais tant
soit peu respectables de Montral et de Qubec courir partout solliciter
les suffrages de cette race dont ils avaient demand l'anantissement
politique avec tant d'ardeur et tant de persvrance, et les obtenir
pour la plupart en opposition  ses propres enfans. Seize Anglais sur
cinquante membres furent lus, lorsque pas un seul ne l'eut t si les
lecteurs eussent montr le mme esprit d'exclusion que les
ptitionnaires de 73 et les lecteurs anglais d'aujourd'hui. C'tait une
grande hardiesse de la part du peuple que de hasarder ainsi les intrts
de sa nationalit en mettant sa cause entre les mains de ses ennemis les
plus acharns; mais les anciens gouverneurs ne l'avaient rendu ni
dfiant ni vindicatif; le vote sur l'usage de la langue franaise qui
eut lieu  l'ouverture de la session, put seul rveiller des soupons
dans son coeur naturellement honnte et confiant, et lui montrer le
danger de sa facile gnrosit.

Les chambres se runirent le 17 dcembre dans le palais piscopal occup
par le gouvernement depuis la conqute. Lorsqu'elles eurent prt
serment, le gouverneur assis sur un trne et entour d'une suite
nombreuse, requit les communes de se choisir un prsident et de le
prsenter le jeudi suivant  son approbation.

Ce choix fit connatre leur caractre. Le parti anglais proposa de suite
l'abolition de la langue franaise dans les procds lgislatifs et la
nomination d'un prsident de son origine nationale. Cette nomination qui
fournit le sujet de la premire discussion, fut ajourne au lendemain
aprs des dbats et une division provoque par le dsir de chaque parti
de connatre ses forces, qui se trouvrent dans le rapport de un  deux.

Le lendemain, M. Dunire proposa M. J. Antoine Panet. Les Anglais
opposrent successivement  ce candidat M. Grant, M. McGill et un M.
Jordan, trois hommes que rien ne recommandait  ce poste lev que leurs
heureuses spculations dans le commerce. Ils espraient par cette
persvrance intimider leurs adversaires nouveaux dans les luttes
parlementaires, et qu'ils taxaient dj de factieux ds qu'ils osaient
manifester une opinion indpendante. Les dbats qui furent trs anims,
se prolongrent longtemps et annoncrent une session orageuse. McGill
qui avait propos Grant et qui tait lui-mme propos par un autre,
dclara pour raison de son opposition  M. Panet, que le prsident
devait connatre les deux langues et surtout la langue anglaise. On lui
rpondit que ce candidat entendait assez cette langue pour la conduite
des affaires publiques. Un autre membre, M. Richardson, avana que les
Canadiens taient tenus par tous les motifs d'intrt et de
reconnaissance d'adopter la langue de la mtropole, et soutint sa
proposition avec tant d'apparence de conviction qu'il acquit M. P. L.
Panet  son parti. Le pays n'tait-il pas une dpendance britannique
demanda ce reprsentant? la langue anglaise n'tait-elle pas celle du
souverain et de la lgislature? Ne devait-on pas conclure de l que,
puisque l'on parlait anglais  Londres, l'on devait le parler  Qubec.
Ce raisonnement qui paraissait plus servile que logique ne convainquit
personne. La discussion sur un pareil sujet tait de nature  exciter
les passions les plus haineuses. Est-ce parce que le Canada fait partie
de l'empire britannique, s'cria M. Papineau dont la parole avait
d'autant plus de poids qu'il s'tait distingu par son zle et sa
fidlit durant la rvolution amricaine, est-ce parce que les Canadiens
ne savent pas la langue des habitans des bords de la Tamise qu'ils
doivent tre privs de leurs droits? Cette apostrophe suivie d'un
discours plein de force et de logique dconcerta l'opposition, dont les
faits cits ensuite par MM. Bedard, de Bonne et J. A. Panet achevrent
la dfaite. Ce dernier rappela que dans les les de la Manche comme
Jersey et Guernesey, l'on parlait le franais; que ces les taient
attaches  l'Angleterre depuis Guillaume le conqurant, et que jamais
population n'avait montr plus de fidlit  l'Angleterre que celle qui
les habitait. Il aurait pu ajouter encore que pendant plus de trois
sicles aprs la conqute normande, la cour, l'glise la robe, les
tribunaux, la noblesse, tout parlait franais en Angleterre; que c'tait
la langue maternelle de Richard coeur-de-lion, du Prince noir et mme de
Henri V; que tous ces personnages illustres taient de bons Anglais;
qu'ils levrent avec leurs arbaltriers bretons et leurs chevaliers de
Guyenne la gloire de l'Angleterre  un point o les rois de la langue
saxonne n'avaient jamais pu la faire parvenir;[2] enfin que c'tait la
langue de la grande Charte, et que l'origine de la grandeur prsente de
l'empire tait due  ces hros et aux barons normands qui l'avaient
signe et dont les opinions avaient toujours conserv la plus grande
influence sur le pays.

[Note 2: On sait que les deux tiers de l'arme du Prince noir  la
bataille de Poitiers taient composs de Gascons, de Franais.]

La discussion se termina aprs une lutte vigoureuse par l'lection de M.
Panet au fauteuil prsidentiel, et la dfaite de ses trois concurrens;
mais pas un seul anglais ne vota pour lui, tandis que deux Canadiens
votrent contre. La division fut de 28 contre 18.

L'lment anglais malgr sa faiblesse cherchait  dominer sous le
prestige de l'influence mtropolitaine. Le premier prsident lu, sans
tre un homme de talens suprieurs, avait l'exprience des affaires
comme l'avocat le plus employ de son temps, une abondance d'locution
qui ne tarissait point, l'esprit orn et les manires faciles et polies
de la bonne socit.

Le 20, le gouverneur approuva le choix de l'assemble et adressa aux
deux chambres runies un discours dans lequel il recommanda l'harmonie
et l'adoption des mesures que pouvaient demander l'avantage et la
prosprit du pays. Dans un jour comme celui-ci, dit-il, remarquable
par le commencement d'une forme de gouvernement qui a port la
Grande-Bretagne au plus haut degr d'lvation, il est impossible de ne
pas prouver une motion profonde, et que cette motion ne soit pas
partage par tous ceux qui sont en tat d'apprcier la grandeur du
bienfait qui vient d'tre confr au Canada. Je me contenterai de
suggrer qu'aprs avoir rendu des actions de grces  l'arbitre de
l'univers, nous rendions hommage  la magnanimit du roi et du parlement
auxquels nous le devons en leur exprimant tous nos remercmens et toute
notre reconnaissance.

La rponse de la chambre fut simple et respectueuse; mais le conseil
lgislatif crut devoir lancer un anathme contre la rvolution franaise
et remercier la providence d'avoir arrach le Canada des mains d'un pays
o il se passait des scnes que l'on pouvait reprocher  des barbares.
Ces rflexions, qui pouvaient tre bonnes en elles-mmes, taient
impolitiques et inopportunes; elles partaient de trop loin pour
atteindre la France, et le moindre bon sens aurait du faire apercevoir
qu'elles ne pouvaient tre agrables aux Canadiens, qui devaient
conserver des sentimens de respect pour la nation d'o sortaient leurs
pres. Aussi cela fut-il regard comme une petite malice du conseil, qui
voulait se donner le plaisir de dire quelque chose de dsagrable pour
la population.

Aprs ces prliminaires, les chambres votrent une adresse au roi pour
le remercier de la nouvelle constitution, et se mirent srieusement 
l'ouvrage. La discussion des rglemens pour leur rgie infrieure les
occupa une grande partie de la session. Elles adoptrent les rgles du
parlement imprial avec les modifications ncessites par la diffrence
de circonstances. Ce travail ramena encore les dbats sur l'idiome
populaire.

Sur la proposition de dresser les procs-verbaux de l'assemble dans les
deux langues, M. Grant fit une motion d'amendement tendant  les rdiger
en anglais seulement avec libert d'en faire faire des traductions
franaises pour les membres qui le dsireraient. Aprs de violens
dbats, l'amendement fut rejet. Les discussions recommencrent lorsque
le rapport du comit fut prsent. Grant proposa de nouveau qu'afin de
conserver l'unit de la langue lgale qu'aucune lgislature subordonne
n'avait le droit de changer, l'anglais fut dclar texte parlementaire.
M. de Lotbinire prit la parole: Le plus grand nombre de nos lecteurs,
dit-il, tant placs dans une situation particulire, nous sommes
obligs de nous carter des rgles ordinaires et de rclamer l'usage
d'une langue qui n'est pas celle de l'empire, mais aussi quitables
envers les autres que nous esprons qu'on le sera envers nous, mmes
nous ne voudrions pas que notre langue vint  bannir celle des autres
sujets de sa Majest. Nous demandons que l'une et l'autre soient
permises. Nous demandons que nos procs-verbaux soient crits dans les
deux langues, et que lorsqu'il sera ncessaire d'y avoir recours, le
texte soit pris dans la langue des motions originairement prsentes, et
que les bills soient passs dans la langue de la loi qui leur aura donn
naissance.

Ayant eu l'honneur d'tre du comit o cet objet a dj t dbattu, et
ayant entendu ce qui vient d'tre dit par, les honorables membres qui
ont parl avant moi, je crois qu'il est ncessaire de rcapituler celles
de leurs raisons qui m'ont le plus frapp, et auxquelles il est de mon
devoir de rpondre d'une manire dtaille.

La premire raison qui a t donne, est, que la langue anglaise tant
celle du souverain et de la lgislation de la mre-pairie, nous ne
serons entendus ni des uns ni des autres si nous n'en faisons usage, et
que tous les projets de loi que nous prsenterons en langue franaise
seront refuss.

La seconde, que l'introduction de la langue anglaise assimilera et unira
plus promptement les Canadiens  la mre-patrie.

Ces raisons sont d'une si grande importance qu'il est indispensablement
ncessaire de les examiner l'une aprs l'autre.

Pour rpondre  la premire, je dirai avec cet enthousiasme qui est le
fruit d'une vrit reconnue et journellement sentie, que notre trs
gracieux souverain est le centre de la bont et de la justice; que
l'imaginer autrement serait dfigurer son image et percer nos coeurs. Je
dirai, que notre amour pour lui est tel que je viens de l'exprimer;
qu'il nous a assur de son attachement et que nous sommes persuads, que
ses nouveaux sujets lui sont aussi chers que les autres. Enfans du mme
pre, nous sommes tous gaux  ses yeux. D'aprs cet expos, qui est
l'opinion gnrale de la province, pourra-t-on nous persuader qu'il
refusera de nous entendre, parce que nous ne savons parler que notre
langue? De pareils discours ne seront jamais crus: ils profanent la
majest du trne, ils le dpouillent du plus beau de ses attributs, ils
le privent d'un droit sacr, du droit de rendre justice! Non, M. le
prsident, ce n'est point ainsi qu'il faut peindre notre roi; ce
monarque quitable saura comprendre tous ses sujets, et en quelque
langue que nos hommages et nos voeux lui soient ports, quand nos voix
respectueuses frapperont le pied de son trne, il penchera vers nous une
oreille favorable et il nous entendra quand nous lui parlerons franais.
D'ailleurs, monsieur, cette langue ne peut que lui tre agrable dans la
bouche de ses nouveaux sujets, puisqu'elle lui rappelle la gloire de son
empire et qu'elle lui prouve d'une manire forte et puissante, que les
peuples de ce vaste continent sont attachs  leur prince, qu'ils lui
sont fidles, et qu'ils sont anglais par le coeur avant mme d'en savoir
prononcer un seul mot.

Ce que je viens de dire du meilleur des rois, rejaillit sur les autres
branches de la lgislature britannique. Ce parlement auguste ne
peut-tre reprsent sous des couleurs dfavorables, puisqu'il nous a
donn des marques de sa libralit et de ses intentions bienfaisantes.
Le statut de la 14e anne de sa Majest est une preuve de ce que
j'avance; notre religion nous y est conserve, nos lois de proprit
nous y sont assures, et nous devons jouir de tous nos droits de
citoyens d'une manire aussi ample, aussi tendue et aussi avantageuse,
que si aucune proclamation, ordonnance, commission ni autre acte public
n'avaient t faits. Aprs une loi aussi solennelle qui n'a pas t
rvoque, peut-on croire que le parlement voult retirer ce qu'il nous a
si gnreusement accord; peut-on croire qu'en nous assurant tous nos
droits de citoyens, qu'en nous conservant toutes nos lois de proprit,
dont le texte est franais, il refuserait de nous entendre quand nous
lui parlerons dans cette langue, qu'il refuserait de prendre
connaissance des actes que nous lui prsenterons sur un texte qu'il nous
a conserv; cela ne peut-tre. Nous voyons une continuation de la
bienveillance de ce parlement auguste dans l'acte de la 31e anne de sa
Majest. Pourquoi la division de la province? pourquoi cette sparation
du Haut et du Bas-Canada? Si nous lisons les dbats de la chambre des
communes lors de la passation de ce bill, nous en connatrons les
raisons, c'est pour que les Canadiens aient le droit de faire leurs lois
dans leur langue et suivant leurs usages, leurs prjugs et la situation
actuelle de leur pays.

Est-il dit par cet acte de la 31e anne de sa Majest que nos lois
seront uniquement faites en anglais? Non, et aucune raison ne le donne
mme  l'entendre: pourquoi donc vouloir introduire un procd qui ne
peut-tre admissible en ce moment? pourquoi regarder comme
indispensable, une chose dont il n'est pas mme fait mention dans l'acte
constitutionnel? Croyons, M. le prsident, que si l'intention du
parlement britannique avait t d'introduire la seule langue anglaise
dans notre lgislature, il en aurait fait une mention expresse, et que
dans sa sagesse il aurait trouv des moyens pour y parvenir; croyons,
monsieur, et soyons bien convaincus, qu'il n'en aurait employ que de
doux, de justes et d'quitables. C'est donc  nous  imiter sa prudence
et  attendre ce beau jour dont nous n'apercevons que l'aurore.... La
seconde raison, qui est d'assimiler et d'attacher plus promptement les
Canadiens  la mre-patrie, devrait faire passer par dessus toute espce
de considrations, si nous n'tions pas certains de la fidlit du
peuple de cette province; mais rendons justice  sa conduite de tous les
temps, et surtout rappelions-nous l'anne 1775. Ces Canadiens qui ne
parlaient que franais, ont montr leur attachement  leur souverain de
la manire la moins quivoque. Ils ont aid  dfendre toute cette
province. Cette ville, ces murailles, cette chambre mme o j'ai
l'honneur de faire entendre ma voix, ont t en partie sauves par leur
zle et par leur courage. On les a vus se joindre aux fidles sujets de
sa Majest, et repousser les attaques que des gens qui parlaient bien
bon anglais faisaient sur cette ville. Ce n'est donc pas, M. le
prsident, l'uniformit du langage qui rend les peuples plus fidles ni
plus unis entre eux. Pour nous en convaincre, voyons la France en ce
moment et jetons les yeux sur tous les royaumes de l'Europe....

Non, je le rpte encore, ce n'est point l'uniformit du langage qui
maintient et assure la fidlit d'un peuple; c'est la certitude de son
bonheur actuel, et le ntre en est parfaitement convaincu. Il sait qu'il
a un bon roi et le meilleur des rois! il sait qu'il est sous un
gouvernement juste et libral; il sait enfin, qu'il ne pourrait que
perdre beaucoup dans un changement ou une rvolution, et il sera
toujours prt  s'y opposer avec vigueur et courage.

M. Taschereau parla dans le mme sens que M. de Lotbinire et avec
beaucoup d'-propos. Il dit qu'il avait t oppos  une chambre
d'assemble en 88 parce qu'il craignait pour la sret des droits
Canadiens; mais que les craintes qu'il avait alors avaient disparu
depuis qu'il voyait que le pays avait su se choisir une reprsentation
qui assurait la tranquillit de tout le monde. Je me suis lev,
ajouta-t-il, arm non-seulement de l'acte de 74, mais aussi de celui de
91 dont les Canadiens qu'on a si souvent peints avec des couleurs
dsavantageuses, sauront faire usage au grand tonnement de quelques
individus, mais  la satisfaction de la Grande-Bretagne. Passant ensuite
rapidement sur l'objet de la discussion, il termina par ces paroles qui
ne pouvaient tre rfutes:

Mais l'on a dit et l'on dira encore, le conseil lgislatif, son
excellence le lieutenant gouverneur, ces deux premires puissances qui
doivent concourir avec nous, ne recevront pas nos bills en fianais;
oui, monsieur, ils les recevront, cet acte de la 31e anne m'en assure,
et pour l'interprter dans son vrai sens et dans toute sa force, je
demanderai si la reprsentation est libre? personne me dit que non;
tant libre, il pouvait donc se faire que 50 membres qui comme moi,
n'entendent point l'anglais, auraient compos cette chambre;
auraient-ils pu faire des lois en langue anglaise? non, assurment. Eh
bien! 'aurait donc t une impossibilit et une impossibilit ne peut
exister. Je demanderai actuellement si pour cela cet acte de la 31e
anne qui nous constitue libres, pourrait tre annul et ananti; non
certainement, rien ne peut empcher son effet, et cet acte commande aux
premires puissances de la lgislation de concourir avec nous; et notre
confiance en leur justice est telle, que nous sommes persuads qu'elles
le feront de manire  rpondre aux intentions bienfaisantes de sa
Majest et de son parlement, qui ne nous restreignent point  la dure
ncessit de statuer, en ce moment, nos lois dans une langue que nous
n'entendons point.

D'ailleurs, observa un autre membre, M. de Rocheblave, quelles
circonstances choisit-on pour nous faire adopter un changement galement
dangereux pour la mtropole et pour la province? Ignore-t-on que nous
avons besoin de toute la confiance du peuple pour l'engager  attendre
avec patience que nous trouvions des remdes aux maux et aux abus dont
il a  se plaindre? Ne peut-on pas voir qu'il est dangereux pour la
Grande-Bretagne mme  la quelle nous sommes lis par reconnaissance et
par intrt, de dtruire les autres barrires qui nous sparent de nos
voisins; que tout espoir et toute confiance de la part du peuple dans
ses reprsentans sont perdus si nous n'avons qu'un accroissement de
privation  lui offrir pour rsultat de nos travaux?

Eh! de quoi pourraient se plaindra quelques-uns de nos frres anglais en
nous voyant dcids  conserver avec nos lois, usages et coutumes, notre
langue maternelle, seul moyen qui nous reste pour dfendre nos
proprits? Le strile honneur de voir dominer leur langue pourrait-il
les porter  faire perdre leur force et leur nergie  ces mmes lois,
usages et coutumes qui font la scurit de leur propre fortune? Matres
sans concurrence du commerce qui leur livre nos productions, n'ont-ils
pas infiniment  perdra dans le bouleversement gnrai qui en serait la
suite infaillible, et n'est-ce pas leur rendre le plus grand service que
de s'y opposer?[3]

[Note 3: Gazette de Montral, 14 fvrier 1793.]

Ces discussions agitaient profondment les Canadiens. En effet l'abandon
de la langue maternelle n'est pas dans la nature de l'homme, dit un
savant[4]; elle ne tombe qu'avec lui, si mme elle ne lui survit pas.
Comme cela devait tre, tout l'avantage de la discussion resta  ceux
qui repoussaient l'oppression, et comme la premire fois la division sur
l'amendement de Grant, montra tous les Anglais pour et tous les
Canadiens contre, except toujours M. P. L. Panet. L'amendement fut
repouss par les deux tiers de la chambre. Plusieurs autres dans le mme
sens furent encore proposs par MM. Lees, Richardson et les orateurs les
plus remarquables du parti anglais, et subirent le mme sort aprs trois
jours de discussions. La rsolution dfinitive fut, que tous les
procds de la chambre seraient dans les deux langues; mais que le
franais ou l'anglais serait le texte des actes lgislatifs selon qu'ils
auraient rapport aux lois franaises ou aux lois anglaises existantes en
Canada.

[Note 4: Lettres sur l'origine des sciences par Bailly.]

Dans cette importante question, l'on voit que les membres anglais lus
par les Canadiens, trahirent sans hsitation les intrts et les
sentimens les plus intimes de leurs commettans. Ils prouvrent que leurs
opinions de 64 n'avaient point chang, et qu'ils taient toujours les
organes du parti qui ne cessait point de porter contre tout ce qui tait
catholique et franais cette haine aveugle qui a inspir plus tard l'un
de leurs partisans dans le passage suivant: L'acte de 74 a t
injudicieusement libral envers le clerg et les hantes classes, et
celui de 91 envers la masse des Canadiens. Ce dernier en sanctionnant
l'existence des lois civiles franaises, en mesurant le libre exercice
de la religion catholique et le payement des dmes, en modifiant le
serment fidlit, de manire que les catholiques pussent le prter, en
confirmant aux Canadiens catholiques la proprit de leurs biens avec
leurs usages et leurs coutumes, en n'abolissant pas leur langue
maternelle et la tenure de leurs terres, en prenant pour base de la
rpartition du droit lectoral, le nombre et ne faisant rien pour les
Anglais et la langue anglaise, en ne stipulant pas une liste civile pour
le soutien du gouvernement et l'usage exclusif de l'anglais pour la
rdaction des lois, enfin en oubliant de limiter la reprsentation
franco-canadienne de manire  la laisser dans la minorit. L'acte de 91
fut la plus grande faute que pouvait faire le gouvernement britannique,
puisqu'il s'agissait d'un peuple qui diffrait de manires, d'habitudes,
de coutumes, de religion et de langue d'avec la nation anglaise.[5] La
chambre d'assemble ayant enfin dispos de ces questions brlantes, put
s'occuper avec, plus de calme d'un grand nombre, de projets de loi, dont
plusieurs ne paraissaient pas bien pressans comme celui pour le
soulagement des personnes en dtresse dans les paroisses. Une loi des
pauvres peut tre bonne dans un pays surcharg de population comme
l'Angleterre, mais elle est impolitique dans une contre dont les trois
quarts du territoire sont encore  dfricher et  tablir. L'acte des
coles de paroisse qui fut prsent tait d'une nature bien autrement
importante pour l'avenir du pays. Ceux pour la tolrance des quakers et
l'abolition de l'esclavage avaient de l'importance plutt comme
dclaration de principe que comme besoin social rellement senti, car
les quakers et les esclaves taient trs rares en Canada, l'esclavage
dans le fait n'y ayant jamais t admis sous la domination franaise.

[Note 5: Fleming.]

La question d'ducation prima donc dans cette premire session. L'on a
vu comment le collge des jsuites avait t ferm par ordre du
gouvernement dans les premires annes de la conqute, sans droit, sans
loi, sans aucun jugement public de l'autorit comptente; et que le
peuple avait rclam ds 87 les biens de cet ordre religieux pour les
rendre  leur destination primitive, l'ducation. En 93, les habitans de
Qubec et des environs prsentrent une seconde ptition  la
lgislature pour le mme objet dans laquelle ils exposaient en rponse
aux reprsentations de lord Amherst et des consultations des officiers
de la couronne, que la nature des titres et de la fondation du collge
de Qubec avait t dguise en Europe; que le Canada se trouvait priv
d'coles publiques depuis la conqute, et que la continuation de ce
malheur pouvait-tre attribue aux efforts de quelques individus qui
convoitaient les biens de cette institution. La majorit de la chambre
d'assemble approuvant les conclusions des ptitionnaires, M. de
Rocheblave proposa, aprs quelque discussion, que leur requte fut
renvoye  un comit de 9 membres pour vrifier l'exactitude des
allgus touchant les titres de ces biens.

M. Grant s'opposa  la motion qui comportait, suivant lui, la
reconnaissance tacite du droit que le pays avait  leur proprit, et
proposa un amendement par lequel tout en dclarant que la couronne
pouvait en disposer comme bon lui semblerait, l'on priait le roi de les
affecter  l'instruction publique. L'adoption d'un pareil amendement
aurait mis, par analogie, tous les biens des institutions religieuses 
la merci d'un ordre de l'Angleterre, et les craintes que l'on avait  ce
sujet n'taient pas imaginaires, car le bruit courait dj que le
gouvernement allait s'emparer de l'glise et du couvent des rcollets
pour les convertir  l'usage du culte protestant, ce qu'il excuta aprs
l'incendie du couvent en 96. L'on n'avait pas oubli non plus qu'il
avait pris de la mme manire un terrain prcieux appartenant aux
ursulines sans les indemniser. Aprs des dbats prolongs jusqu'au
lendemain, l'amendement fut cart par toute la chambre de mme que la
motion principale lorsqu'elle fut soumise  son concours sous forme de
rapport.

Le projet de la loi d'ducation parvint  sa seconde lecture et tomba
sur la proposition qui fut faite de le prendre en considration en
comit gnral. L'on finit par rsoudre aprs plusieurs ajournemens et
des discussions trs vives, de prsenter une adresse au roi pour le
prier simplement d'approprier les biens des jsuites  l'instruction de
la jeunesse, sans faire allusion au titre que le pays avait pour les
rclamer; et la question des coles se trouva par l ajourne
indfiniment.

La chambre passa ensuite aux finances. La rsolution la plus importante
de la session fut celle par laquelle elle dclara que le vote des
subsides lui appartenait d'une manire exclusive et incontestable, et
qu'aucune loi d'appropriation ne pourrait tre amende par le conseil
lgislatif. Elle passa aussi un bill pour imposer des droits sur
l'importation des boissons, dans le but de crer un revenu sur lequel
elle put affecter le payement des dpenses de la lgislature, mesure
ncessaire pour assurer son indpendance, car le trsor anglais payait
encore une forte proportion du budget canadien. Les droits sur la
portion des boissons consommes dans le Haut-Canada, devaient tre
rembourss  cette province. Enfin elle porta son attention sur l'tat
de l'administration de la justice, et le conseil lgislatif lui envoya
un projet de loi sur la formation des tribunaux, dont la considration
fut remise  la session suivante aprs une premire lecture.

Tels furent les principaux sujets qui occuprent la session de 92. Le
rsultat ne rpondit point  sa longueur; mais les discussions qui
avaient eu lieu produisirent plusieurs avantages. Celles sur la rgie
intrieure mirent les membres au fait des rgles parlementaires, et la
politesse franaise introduite par les Canadiens dans la tenue de la
chambre et dans les dbats, donna  ce corps un air de respectueuse
gravit que n'avait point, par exemple, la chambre des communes
d'Angleterre avec ses membres envelopps de leurs manteaux, la tte
couverte et la canne ou la cravache  la main comme la foule dans une
foire.

Le principal vnement de la session fut le triomphe de la langue des
Canadiens; le rsultat la conviction de leur aptitude pour la nouvelle
forme de gouvernement. Le caractre subtil, litigieux et disputeur
qu'ils tenaient des Normands leurs anctres, trouvait  se satisfaire
dans les controverses parlementaires, et leur soumission caractristique
aux lois tait une des conditions essentielles pour les rendre propres 
la jouissance d'institutions libres.

C'est le 9 mai que furent proroges les chambres. Le gouverneur
sanctionna les huit bills qu'elles avaient passs, et leur tmoigna dans
un discours toute la satisfaction qu'il prouvait en voyant
l'attachement que le Canada montrait pour le roi et pour la nouvelle
constitution dans un temps o la rvolution franaise forait les
nations de l'Europe  prendre part  une lutte qui enveloppait les
premiers intrts de la socit. Il se flattait que dans la session
suivante, elles rgleraient les deux importans sujets sur lesquels il
avait appel leur attention, l'administration de la justice et la
rorganisation de la milice pour la dfense du pays en cas que la guerre
ou les mauvaises dispositions des ennemis de toute espce rendissent une
dfense ncessaire.

Les progrs de la rvolution franaise qui attirait dans ce moment les
regards de toutes les nations, et qui, comme un immense mtore menaait
d'embraser l'Europe entire, remuait toutes les masses et remplissait
tous les gouvernemens d'une terreur profonde. Les progrs de cette
rvolution dont l'influence avait puissamment contribu  dterminer
l'Angleterre  nous accorder une extension de libert, fixaient aussi
les regards du Canada. Le peuple et le gouvernement regardaient ce
spectacle avec des sentiments de crainte et d'tonnement. L'un offrait,
l'autre demandait des tmoignages de fidlit au roi et  l'ordre
tabli, tant on avait de mfiance les uns contre les autres, et tant
l'on avait consquemment besoin de se rassurer. L'on tait rserv dans
son langage et dans ses actes, et en rclamant l'usage de leur langue
maternelle, les Canadiens protestaient sans cesse dans les termes les
plus forts de leur attachement  la couronne. Cette retenue dans leurs
discours et cette fermet dans leurs principes assurrent pour le moment
deux avantages au pays, la paix intrieure et la conservation de ses
droits. Le parti anglais abandonna ses prtentions outres, soit qu'il
vt l'inutilit de ses efforts, soit qu'il ret des avertissemens en
haut lieu, soit enfin qu'il rsolt de se reposer sur l'avenir; et
tandis que l'ancien monde tait en feu, le Canada jouissait de la
libert et de la paix, deux choses nouvelles pour lui. Tel tait l'tat
des esprits lorsque lord Dorchester revint en Canada en 93 arm
d'instructions nouvelles et fort amples, qui l'autorisaient  nommer un
nouveau conseil excutif, qu'il composa de 9 membres dont 4 Canadiens,
et qui portaient que toutes les nominations aux charges publiques ne
subsisteraient que durant le bon plaisir de la couronne; que les terres
ne seraient concdes qu' ceux qui seraient capables de les tablir,
aprs qu'elles auraient t divises en arrondissemens (townships),
enfin qui permettaient aux sminaires de Qubec et de Montral ainsi
qu'aux communauts religieuses de femmes de se perptuer suivant les
rgles de leur institution. Les troubles de l'Europe qui menaaient
d'embraser l'Amrique, et la popularit de cet ancien gouverneur parmi
les Canadiens, furent probablement les motifs qui engagrent la
Grande-Bretagne  lui remettre pour la troisime fois les rnes du
gouvernement. Il fut parfaitement accueilli par l'ancienne population,
mais avec froideur par les Anglais, qui trouvrent ensuite le discours
qu'il pronona  l'ouverture des chambres beaucoup trop flatteur pour la
reprsentation nationale.

Il appela dans ce discours leur attention sur l'organisation de la
milice, sur l'administration de la justice; et, en leur annonant qu'il
allait leur faire transmettre un tat des comptes publics, il les
informa que les revenus taient encore insuffisans pour couvrir toutes
les dpenses; mais qu'il esprait que la mtropole continuerait de
combler le dficit.

Cette session fut plus longue encore que la premire et dura depuis le
mois de novembre 93 jusqu'au mois de juin suivant ou six mois et demi.
Il ne fut pass cependant que six lois dont une pour rorganiser la
milice, deux autres pour amender les lois de judicature, et autoriser le
gouverneur  suspendre la loi de l'habeas-corpus  l'gard des trangers
souponns de menes sditieuses, acte renouvel d'anne en anne
jusqu'en 1812. Les intrigues de l'ambassadeur de la rpublique franaise
auprs du gouvernement des Etats-Unis, M. Genet, et celles de ses
missaires en Canada, ncessitaient, disait-on, ces mesures de
prcautions qui blessaient la libert du sujet et dont l'abus sous
l'administration de sir James Craig devait tant agiter le pays. La plus
grande harmonie ne cessa point de rgner pendant toute la session. M.
Panet, fait juge des plaidoyers communs, fut remplac  la prsidence de
la chambre, par M. de Lotbinire qui fut lu  l'unanimit. L'influence
pacifique de lord Dorchester se faisait dj sentir sur l'opposition,
qui se dsabusait chaque jour sur ses prtentions. C'est dans cette
session que, pour la premire fois, les comptes du revenu public furent
mis sous les yeux des contribuables. Dans le message qui les
accompagnait, le gouverneur recommanda de donner des salaires fixes aux
fonctionnaires et d'abolir le systme des molumens, afin de prvenir
tout abus et que les charges imposes sur le peuple pour le soutien de
l'tat, fussent exactement connues. Le revenu annuel n'atteignait pas le
tiers des dpenses de l'administration civile, qui s'levaient 
25,000, laissant ainsi un dcouvert de plus de 17,000 qui tait combl
par le budget imprial.

Les recettes provenaient des droits sur les vins, les spiritueux, la
mlasse, de la taxe sur les aubergistes et des amendes et confiscations.
Dans le vrai l'on pourrait presque dire que la taxation tait inconnue
eu Canada.

Le gouverneur, sans demander expressment un vote de subsides pour
couvrir lu totalit des dpenses, avait appel l'attention de la chambre
sur les moyens d'augmenter le revenu et de pourvoir par elle-mme  tout
le budget, ce qu'elle ne parut pas s'empresser de goter pour le moment.
Plus tard cependant lorsqu'elle voulut y revenir pour mieux contrler
l'administration, on lui fit un crime de son offre tant les intrts et
les passions peuvent mettre les hommes en contradiction avec eux-mmes.

Tandis que l'on s'occupait ainsi avec assez d'unanimit de la question
des finances, les ides rvolutionnaires faisaient toujours des progrs
et le gouvernement canadien ne paraissait pas plus rassur que les
autres malgr la tranquillit qui rgnait dans le pays. Lord Dorchester
qui se surprenait quelquefois avec ces craintes, saisit l'occasion de la
fermeture des chambres pour recommander la soumission  l'ordre tabli.
Je n'ai aucun doute, dit-il, aux membres, qu'en retournant dans vos
foyers vous ne rpandiez avec zle, parmi tes habitans, ces principes de
justice, de patriotisme et de loyaut qui ont distingu vos travaux
publics pendant le cours de cette longue session; que vous ne lassiez
tous vos efforts pour dcouvrir et amener devant les tribunaux les
personnes mal-disposes qui, par leurs discours et leurs conversations
inflammatoires, ou la diffusion d'crits sditieux, chercheraient 
sduire ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, et  troubler la paix et
le bon ordre de la socit, et que vous ne saisissiez toutes les
occasions de persuader  vos compatriotes que les bienfaits dont ils
jouissent sous une constitution vraiment libre et heureuse ne
peuvent-tre conservs que par une sincre obissance aux lois.

Le clerg catholique faisait tout en lui de son ct pour rassurer le
gouvernement et maintenir le peuple dans l'obissance. Le cur de
Qubec, M. Plessis, prononant l'oraison funbre de M. Briand, vque,
dans la cathdrale, le 27 juin, disait:

Nos conqurans, regards d'un oeil ombrageux et jaloux, n'inspiraient
que de l'horreur et du saisissement. On ne pouvait se persuader que des
hommes trangers  notre sol,  notre langage,  nos lois,  nos usages
et  notre culte, fussent jamais capables de rendre au Canada ce qu'il
venait de perdre en changeant de matres. Nation gnreuse, qui nous
avez fait voir avec tant d'vidence combien ces prjugs taient faux;
nation industrieuse, qui avez fait germer les richesses que cette terre
renfermait dans son sein; nation exemplaire, qui dans ce moment de crise
enseignez  l'univers attentif, en quoi consiste cette libert aprs
laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les justes
bornes; nation compatissante, qui venez de recueillir avec tant
d'humanit les sujets les plus fidles et les plus maltraits de ce
royaume auquel nous appartntes autrefois; nation bienfaisante, qui
donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre
libralit;--non, non, vous n'tes pas nos ennemis, ni ceux de nos
proprits que vos lois protgent, ni ceux de notre sainte religion que
vous respectez. Pardonnez donc ces premires dfiances  un peuple qui
n'avait pas encore le bonheur de vous connatre; et si aprs avoir
appris le bouleversement de l'Etat et la destruction du vrai culte en
France, et aprs avoir got pendant trente-cinq ans les douceurs de
votre empire, il se trouve encore parmi nous quelques esprits assez
aveugles ou assez mal intentionns pour entretenir les mmes ombrages et
inspirer au peuple des dsirs criminels de retourner  ses anciens
matres; n'imputez pas  la totalit ce qui n'est que le vice d'un petit
nombre.

M. Briand avait pour maxime, qu'il n'y a de vrais chrtiens, de
catholiques sincres, que les sujets soumis  leur Souverain lgitime.
Il avait appris de Jsus-Christ, qu'il faut rendre  Csar ce qui
appartient  Csar; de St.-Paul, que toute me doit tre soumise aux
autorits tablies; que celui qui rsiste  la puissance rsiste  Dieu
mme, et que par cette rsistance il mrite la damnation; du chef des
aptres, que le roi ne porte pas le glaive sans raison, qu'il faut
l'honorer par obissance pour Dieu, _propter Deum_, tant en sa personne
qu'en celle des officiers et magistrats qu'il dpute _sive ducibus
tanquam ab eo missis_. Tels sont, chrtiens, sur cette matire, les
principes de notre sainte religion; principes que nous ne saurions trop
vous inculquer, ni vous remettre trop souvent devant les yeux,
puisqu'ils font partie de cette morale vanglique  l'observance de
laquelle est attach votre salut. Nanmoins, lorsque nous vous exposons
quelquefois vos obligations sur cet article, vous murmurez contre nous,
vous vous plaignez avec amertume, vous nous accusez de vues intresses
et politiques, et croyez que nous passons les bornes de notre ministre!
Ah! mes frres, quelle injustice!

On ne pouvait rassurer l'Angleterre dans un langage plus soumis ni plus
dvou. Le prtre oubliant tout le reste, remerciait presque la
providence d'avoir arrach le Canada  la nation impie qui brisait ses
autels.

Il prchait l'obissance la plus absolue en disant que celui qui rsiste
 la puissance rsiste  Dieu mme, et que par cette rsistance il
mrite la damnation.

Toutes ces maximes du reste taient et sont encore celles de l'glise
catholique. Quoique les protestans les rpudient ou du moins ne les
poussent pas si loin que Rome, ils en profitrent en Canada, et M.
Plessis fut toute sa vie en grande considration parmi eux.

Les recommandations du gouverneur et du clerg n'taient pas toutefois
sans prtexte. Quelques personnes de Montral que les discours et les
prtentions des Anglais choquaient; d'autres autant par esprit de
contradiction probablement que pour exciter les frayeurs de l'autorit,
tenaient des propos qui les firent accuser devant les tribunaux et
condamner  de fortes amendes. A Qubec la mme chose eut lieu: trois
habitans de Charlesbourg furent accuss de haute trahison; quelques uns
de menes sditieuses; leur crime tait si peu considrable que le
gouverneur fit abandonner les poursuites en 95. Il avait voulu seulement
frapper l'imagination populaire et mettre en garde contre les cris des
agitateurs.

Dans l't, il se forma dans la capitale une grande association pour le
soutien des lois et du gouvernement, en opposition aux propagandistes
rvolutionnaires; elle couvrit bientt tout le pays et tmoigna de sa
fidlit  la royaut par de nombreuses adresses qui durent rassurer
l'inquitude mtropolitaine. Cet tat de choses dura plusieurs annes. A
chaque session, le gouvernement demandait et obtenait de nouveaux
pouvoirs pour organiser une milice soumise, pour maintenir la
tranquillit intrieure, pour repousser les ennemis extrieurs s'ils
s'en prsentaient, enfin pour continuer la suspension de l'acte
d'habeas-corpus  l'gard des trangers. Il est inutile de dire que
pendant ce temps l la plus grande concorde rgnait entre les
diffrentes branches de la lgislature. Plusieurs des membres les plus
marquans avaient reu des emplois, comme M. Panet et M. de Bonne. Les
autres satisfaits, se flicitaient du repos dont l'on jouissait en
comparaison de l'Europe et ne songeaient qu' en profiter.

Dans la session de 95 qui dura plus de quatre mois, le gouverneur fit
mettre devant la chambre un tat des revenus de l'anne coule et les
comptes d'une partie des dpenses du gouvernement civil, en la priant
d'y pourvoir. Pour rpondre  cette demande et couvrir la diffrence
qu'il y avait entre la dpense et le revenu, la chambre passa deux lois
d'impt, l'une augmentant les droits sur les eaux-de-vie trangres, les
mlasses, les sirops, les sucres, le caf, le tabac, le sel; l'autre
continuant la taxe annuelle sur les colporteurs et les aubergistes.
Cette augmentation ne rpondit pas immdiatement au besoin qui l'avait
fait dcrter; mais l'on avait reconnu le principe. La plupart des actes
qu'on passa dans cette session continuaient d'anciennes lois avec de
lgres modifications, et ne les continuaient que pour un temps limit,
car l'assemble avait dj pour rgle de leur donner la plus courte
dure possible, afin que le gouvernement ft moins indpendant d'elle.

Une question incidente fort intressante occupa un instant la
lgislature. Le taux des rentes et les charges seigneuriales avaient t
fixs d'une manire prcise et permanente par la lot sous l'ancien
rgime. Aprs la conqute, plusieurs Anglais qui avaient achet les
seigneuries des Canadiens partant pour la France, haussrent ces taux et
furent imits par quelques uns des anciens seigneurs. Bientt l'abus fut
pouss  tel point qu'il arracha des plaintes aux habitans, qui ne
trouvaient plus dans les juges nomms par le nouveau gouvernement, la
protection qu'ils avaient coutume de recevoir des tribunaux anciens. Les
nouveaux propritaires qui attendaient depuis longtemps l'occasion de
changer la tenure de leurs seigneuries pour en retirer de plus grands
revenus, voulurent profiter du moment pour accomplir leur dessein. Ils
feignirent d'tre beaucoup alarms de la propagation des ides
rvolutionnaires en Amrique, et de craindre l'abolition de la tenure
fodale sans indemnit comme en France; ils firent sonner bien haut
l'introduction de ces ides dans le pays; ils accusrent les Canadiens
de rbellion et transformrent leur opposition  l'acte des chemins en
insurrection politique, s'imaginant qu'au milieu du trouble et de la
frayeur, ils russiraient  engager la chambre d'assemble  faire
faire, par voie de reforme pour satisfaire les mcontens, des
modifications  la tenure suranne et oppressive, disaient-ils, qui
existait dans le pays en dpit des progrs du sicle. Ils se croyaient
si srs du succs, qu'ils avaient pris mme des arrangemens avec des
migrans amricains pour leur concder, aprs commutation de toutes les
autres redevances, leurs terres  la charge de certaines rentes,
prfrant ces derniers aux Canadiens parce qu'ils les trouvaient
disposs  payer des taux plus levs. Mais leur plan fut djou
aussitt que mis au jour. La question dont les motifs paraissaient
trangers  toute ide de rforme relle et salutaire, fut porte par M.
de Rocheblave devant la chambre, qui la discuta pendant plusieurs
sances, et finit par l'abandonner sans donner satisfaction ni aux uns
ni aux autres, soit qu'elle n'ost pas attaquer les juges qui avaient
perverti la loi, soit que des intrts dissimuls la paralysassent sur
un abus qui n'a fait qu'augmenter depuis dans plusieurs parties du pays.

On tait alors dans la chaleur des discussions suscites par l'acte des
chemins auquel nous venons de faire allusion. Cette question importante
pour les campagnes, fut d'abord mal interprte par l'imprudence de
certaines gens, qui crirent au fardeau des taxes et surtout des corves
dtestes par le peuple depuis Haldimand. On croyait que cette mesure
voilait un retour au systme de ce gouverneur dcri; mais petit  petit
les esprits mieux clairs se calmrent, et l'acte prit aprs des
amendemens nombreux, la forme  peu prs dans laquelle il est parvenu
jusqu' nos jours.

Une autre question non moins importante fut encore agite, celle du
numraire qui avait cours dans le pays. Il circulait des monnaies de
toute les nations en rapport avec l'Amrique. Une partie de ces espces
dprcie par l'usure, entranait dans les changes des pertes
considrables. Un remde tait devenu ncessaire. M. Richardson, comme
ngociant, prit l'initiative et une loi fut rendue par laquelle on donna
une valeur lgale fixe aux monnaies d'or et d'argent frappes aux coins
et aux titres du Portugal, de l'Espagne, de la France et des Etats-Unis,
et on convertit la valeur des monnaies anglaises du sterling en cours du
pays. Dans tous les temps le systme de la comptabilit a t imparfait
et vicieux en Canada, et il a toujours t fort difficile de dbrouiller
le chaos des comptes publics; de l une partie des abus, des erreurs,
des malversations des agens comptables. Toutes les lois d'impts furent
aussi runies en une seule, pour simplifier les oprations de ces agens,
et des mesures furent prises pour diminuer les frais de perception.
L'acte pass pour deux ans, fut rserv  la sanction royale. Par une de
ces anomalies dont l'on vit beaucoup d'exemples dans la suite, il resta
si longtemps en Angleterre que lorsqu'il revint les deux ans taient
expirs.

Le gouverneur repassa en Europe dans l't. Il organisa ou donna l'ordre
avant son dpart d'organiser un rgiment canadien  deux bataillons
comme l'avait suggr Du Calvet. Mais ce corps fut licenci plus tard,
peut-tre par motif politique, la mtropole jugeant qu'il n'tait pas
prudent d'enseigner l'usage des armes aux colons, et se rappelant que
les Etats-Unis avaient prlud  la guerre de l'indpendance par celle
du Canada dans laquelle ils avaient fait leur apprentissage.

Lord Dorchester avait convoqu aussi avant de dposer les rnes du
pouvoir, les collges lectoraux pour procder  une nouvelle lection
gnrale. Le scrutin du peuple fut svre, et plus de la moiti de la
reprsentation fut change. On remarquait parmi les nouveaux membres le
procureur et le solliciteur-gnral, MM. Sewell et Foucher. Plusieurs
anciens membres furent repousss  cause de leurs tentatives pour faire
proscrire la langue franaise. Le gnral Prescott, qui remplaa lord
Dorchester d'abord comme lieutenant-gouverneur et ensuite comme
gouverneur-gnral, runit la lgislature dans le mois de janvier. Comme
au dbut du premier parlement, l'lection du prsident de la branche
populaire amena la sparation des deux partis, avec cette diffrence,
cette fois, que les organes avous du gouvernement firent connatre le
drapeau avec lequel il prtendait s'identifier. Elle accusa aussi
plusieurs dfections souponnes depuis longtemps. Le juge de Bonne et
M. de Lanaudire passrent dans le camp oppos. Le premier qui tait
fils de ce capitaine de Bonne de Miselle attir en Canada par le marquis
de la Jonquire, descendait de l'illustre race des ducs de Lesdiguires,
dont  ce titre il aurait d glorifier l'origine. Il ne fut plus
dsormais qu'un partisan hostile  ses compatriotes. Il proposa pour
prsident de la chambre, M. Young en opposition  M. Panet, qui fut
rlu  une grande majorit. Comme la premire fois, pas un Anglais ne
vota pour ce dernier, tandis que quatre Canadiens votrent contre, outre
ceux qui remplissaient des charges publiques, comme le
solliciteur-gnral qui ne vota plus que comme un homme vendu. On n'eut
plus de doute ds lors sur les dispositions du gouvernement, auquel le
trait d'amiti et de commerce qui venait d'tre sign avec les
Etats-Unis, permettait plus de hardiesse. A partir de cette poque,
l'administration se montra de plus en plus ouvertement oppose  la
chambre except pendant la guerre de 1812, o tout  coup elle devint
affable et bienveillante et s'entoura de quelques hommes populaires dans
lesquels elle trouva des qualits qu'elle n'avait pas aperues
auparavant et qu'elle a rarement vues depuis. Mais ce systme avec des
institutions lectives, devait finir contre les prvisions de ses
auteurs par augmenter le nombre des agitateurs et des mcontens.

Le gouverneur en informant la chambre que le trait avec les Etats-Unis
allait augmenter beaucoup les relations commerciales du Canada,
recommanda toutefois de renouveler la loi contre les trangers pour
neutraliser les efforts que faisaient sans cesse les missaires franais
rpandus partout pour troubler la tranquillit des Etats. C'tait
rassurer les craintes d'un ct pour les exciter de l'autre sans motif
srieux, car le Canada tait hors de la porte de la rpublique
franaise par la distance et encore plus par les ides. Aussi pour bien
des gens, feindre des craintes sous ce rapport pour les Canadiens qui
avaient pu joindre la rpublique voisine et ne l'avaient pas fait, et
demander des lois de proscription contre des missaires franais
imaginaires, c'tait annoncer que le motif avou de ces recommandations
en cachait un autre, que ceux qui les faisaient se donnaient bien de
garde de dvoiler; c'tait  leurs yeux un moyen dtourn de faire
souponner la fidlit des Canadiens et d'exciter les craintes de la
mtropole, et la suite des vnemens montra que si ce motif ne fut pas
le vritable dans l'origine, il le fut plus tard.

Au reste cette session ne fut remarquable que par le pouvoir
presqu'absolu que se fit donner le gouvernement. La rsistance offerte 
quelques unes des clauses de la loi des chemins par quelques villageois
mal conseills avait alarm les autorits. Non contentes de la loi
contre les trangers, elles obtinrent de la complaisance des deux
chambres le pouvoir de dfrer au conseil excutif ou  trois de ses
membres le droit de faire arrter qui que ce fut sur une simple
accusation et mme sur le simple soupon de haute trahison ou de
pratiques sditieuses. L'acte d'habeas-corpus en tant qu'oppos  cette
loi fut suspendu. En prorogeant les chambres, le gouverneur les remercia
d'avoir montr combien il tait ncessaire dans un temps de danger
public, d'augmenter les pouvoirs de l'excutif.

Il y a lieu de croire que l'esprit du gnral Prescott tait en proie 
de vives inquitudes, ce que l'on aurait de la peine  concevoir
aujourd'hui si l'on ne savait que ceux qui avaient t tmoins de la
rvolution amricaine et de la rvolution franaise, devaient penser que
rien n'tait impossible aprs le grand dmenti que ces vnemens
mmorables avaient donn  toutes leurs croyances et  toutes leurs
prvisions. Pour peu que le gouverneur ft imbu de cette ide, il ne
fallait pas de grands efforts de la part de la faction qui tous les
jours dominait de plus en plus le pouvoir, pour lui faire croire que le
peuple canadien tait toujours au moment de se soulever et que des agens
rvolutionnaires l'excitaient sans cesse en circulant furtivement dans
ses rangs. A force de rpter que si les reprsentans du peuple se
rendaient aux voeux de l'excutif, c'tait pour parvenir plus srement 
leurs vues ambitieuses; s'ils s'y opposaient, c'tait par esprit de
rbellion et de dloyaut, l'on devait parvenir  faire croire tout ce
que l'on voulait au chef que l'Angleterre plaait  la tte du
gouvernement, et qui le plus souvent tait compltement tranger au
pays. Aussi ds que l'acte pour accrotre les pouvoirs de l'excutif fut
pass, l'ordre fut-il envoy  tous les juges de paix,  tous les
capitaines de milice, d'arrter ceux qui chercheraient, par leurs
intrigues ou par leurs discours,  troubler la tranquillit publique.
L'on semblait croire que les rfractaires  la loi des chemins dont
plusieurs furent punis pour turbulence ou sdition, avaient des chefs
dont les vues s'tendaient plus loin que celle loi, et que ces chefs
correspondaient ou se concertaient avec des missaires trangers dont le
pays aurait t rempli.

Le procureur-gnral Sewell se transporta  Montral  la fin de l't
de 96 pour voir ce qui s'y passait. Il ft rapport que l'le et le
district taient trs dsaffectionns; que la loi des chemina avait
augment le mcontentement jusqu' soulever le peuple contre l'excution
des ordres des tribunaux; que le mcontentement tait excit par des
missaires trangers; que l'ambassadeur de France aux Etats-Unis, M.
Adet, avait adress un pamphlet aux Canadiens dans lequel il annonait
que la rpublique franaise ayant battu l'Espagne, l'Autriche et
l'Italie, allait attaquer l'Angleterre  son tour et commencer par ses
colonies, et les invitait  se rallier autour de son drapeau, qu'enfin
son gouvernement avait intention de lever des troupes en Canada.[6]

[Note 6: Procs-verbal du Conseil excutif.]

Un amricain, enthousiaste insens, nomm McLane, ajoutant foi aux
soupons que l'on semait ainsi contre la population, qui ne songeait
plus alors certainement  se soustraire  la domination britannique, se
laissa attirer  Qubec par un charpentier de navire, nomm Black, qui
avait su acqurir assez de popularit pour se faire lire l'anne
prcdente  la chambre d'assemble. Lorsque McLane qui se faisait
passer pour un gnral franais agissant d'aprs les ordres de M. Adet
fut en son pouvoir, Black feignit de sortir pour quelque affaire et alla
avertir l'autorit qui avait t prvenue d'avance. McLane fut saisi et
livr aux tribunaux sous prvention de haute-trahison. Le choix des
jurs, les tmoignages, le jugement et le chtiment, tout fut
extraordinaire. Il fut condamn  mort et excut avec un grand appareil
militaire sur les glacis des fortifications dans un endroit lev et
visible des campagnes environnantes. Le corps aprs quelque temps de
suspension au gibet, fut descendu au pied de l'chafaud, et le bourreau
en ayant tranch la tte, la prit par les cheveux et la montra au peuple
en disant: Voici la tte du tratre. Il ouvrit ensuite le cadavre, en
arracha les entrailles, les brla, et fit des incisions aux quatre
membres, sans les sparer du tronc.[7] Jamais pareil spectacle ne
a'tait encore vu en Canada. L'objet de ces barbaries tait de frapper
de terreur l'imagination populaire. Mais ce qu'il y eut de plus hideux
dans cette tragdie, ce furent les rcompenses que l'on jeta aux
accusateurs et aux tmoins  charge, lesquels acceptrent sans rougir
des terres considrables pour prix de leur complaisance eu de leur
dlation.[8] Black lui-mme reut des gratifications, qui ne lui
portrent pas bonheur, car tout le monde ne voulut plua voir en lui
qu'un tratre; repouss par ses concitoyens, couvert du mpris public,
il finit par tomber dans une profonde misre, et on le vit quelques
annes aprs, rong de vermine, mendier son pain dans la ville o il
avait sig autrefois comme lgislateur. Cette excution, fruit des
frayeurs des autorits coloniales, toujours plus impitoyables que celles
des mtropoles, ne fit que mettre davantage au jour l'esprit de
l'administration et la dpendance honteuse des tribunaux, qui avaient
ferm les yeux sur les violations les plus flagrantes des rgies
imposes par la sagesse des lois pour la protection de l'innocence.

[Note 7: Procs de David McLane.]

[Note 8: Gazette de Qubec.]

Plus le pouvoir devenait absolu moins la reprsentation nationale avait
d'empire. Une grande retenue caractrisait depuis un an ou deux toutes
les dmarches de l'assemble, qu'on s'tait mis  accuser de rvolte
chaque fois qu'elle voulait montrer un peu d'indpendance. Quoique l'on
fut loin du thtre de la guerre, les gouverneurs reprsentaient
constamment les ennemis comme  nos portes, comme au milieu de nous.
C'tait la politique que le gouvernement, entre les mains de
l'aristocratie, suivait en Angleterre pour faire repousser les ides
rpublicaines de la France. La mission des chambres semblait devoir se
borner  passer des lois pour augmenter les subsides et les pouvoirs de
l'excutif rempli d'apprhensions vraies ou simules. Parmi ces lois
exceptionnelles, il s'chappa quelquefois des dlibrations
lgislatives, des dcrets d'une utilit pratique. Tels furent
l'tablissement pour la premire fois dans les prisons de ce pays, des
salles de correction ou de travail forc, institution favorable  la
rgnration du condamn, et le rglement des poids et mesures, objet
qui devenait de plus en plus ncessaire par l'accroissement du commerce.

Pendant ce temps-l, le revenu public augmentait toujours avec les
anciens impts. De 14,000 louis qu'il tait en 97, il monta en 1801 
27,000 louis. Mais les dpenses du gouvernement civil qui taient encore
de 25 ou 26 mille louis en 99, furent portes tout  coup l'anne
suivante  36,000 louis sans que l'on et mme demand la sanction de la
colonie pour cet accroissement fait par ordre du ministre, le duc de
Portland.

Cette usurpation de pouvoir ne put troubler le calme du peuple; mais les
esprits commenaient  s'agiter mme l o la concorde n'avait jamais
cesser de rgner, entre le gouverneur et son conseil.

Il parat que le bureau charg de la rgie des terres, compos d'une
section de ce conseil, se rendait coupable d'abus et de prvarications
dont le public ne connaissait pas encore toute l'tendue. Le juge en
chef Osgoode en tait le prsident. Les membres sous divers prtextes et
sous des noms emprunts, s'taient fait accorder  eux-mmes, ou avaient
fait accorder  leurs amis de vastes tendues de terres en diverses
parties du pays. Dans tous les temps les plus grands abus s'taient
commis dans ce dpartement, et l'on avait vu des membres de l'ancien
conseil lgislatif s'entendre avec des officiers publics  Londres, qui
avaient l'entre des bureaux du ministre, pour s'en faire accorder sur
le lac S.-Franois, sur le chemin postal ouvert entre Qubec et Halifax
et dans tous les endroits o ils pouvaient en avoir.[9] Ces abus
allaient toujours en augmentant. Ceux qui en profitaient, mettaient en
mme temps tous les obstacles possibles  ce qu'on en accordt aux
Canadiens sous le prtexte qu'ils allaient y porter leur langue leurs
usages et leur religion; ce qui tait alors un motif suffisant
d'exclusion, sinon ouvertement avou du moins tacitement reconnu; mais
dans la conviction secrte qu'en les conservant, ils obtiendraient plus
tard des prix plus levs. Ces terres avaient t divises en townships,
et on avait donn aux nouvelles divisions des noms anglais, chose
indiffrente en elle-mme en apparence, et qui cependant contribuait 
en loigner les cultivateurs canadiens, qui n'en comprenaient pas bien
la tenure avec le systme de _quit-rents_ qui y tait attach. Ces
entraves artificielles dpassrent le but. Des Canadiens, surtout des
Amricains pntrrent dans les forts de la rive droite du St.-Laurent,
prs de la frontire des Etats-Unis, et s'y choisirent des fermes sur
lesquelles ils s'tablirent sans titre. Le gouverneur auquel ces
derniers s'taient plaints de la conduite du bureau, transmit ds la
premire anne de son administration, une dpche  Londres dans
laquelle il blmait tout le systme comme contraire  l'honneur et 
l'intrt de l'empire, et comme nul sous le rapport fiscal, puisqu'il ne
produisait rien. Il embrassa avec chaleur surtout la cause de ces
migrs qu'on nommait loyalistes ds qu'ils mettaient le pied sur le
territoire canadien. Ses reprsentations firent effet. Il revint
d'Angleterre en 98 des instructions fort amples pour remdier au mal
qu'il avait signal, et qui dplurent extrmement au bureau des terres.
De l la brouille de ce bureau avec le gouverneur et du gouverneur avec
le conseil excutif, l'me et le nerf de l'oligarchie qui commenait 
peser de tout son poids sur le pays, et qui se crut oblig de soutenir
en cette circonstance un dpartement form de ses principaux membres. Il
s'tait dj tabli une communaut d'opinions et d'intrts entre les
fonctionnaires publics et la majorit de ce conseil, communaut qui a
fini ensuite par matriser compltement la marche de l'administration en
s'emparant de l'esprit des gouverneurs et en influenant continuellement
les ministres, dont cette oligarchie employait toute son habilet 
nourrir les craintes et les antipathies nationales contre la masse de la
population. Le conseil excutif, qui avait ignor jusque l la dpche
du gouverneur, se tint pour offens par son silence; il fut froid
d'abord  son gard et ensuite il lui fit une opposition ouverte et
redoutable sous la direction de son prsident, M. Osgoode, fils naturel
de George II, dit-on, qui avait des talens, et ce qui tait mieux dans,
la circonstance des amis puissans  la cour. Entran par ses
inspirations, le conseil refusa de publier les nouvelles instructions et
complta ainsi la rupture entre ces deux hommes. L'Angleterre, pour
viter les consquences de leur dsunion dans la colonie o chacun avait
son parti, jugea ncessaire de les rappeler tous deux, ce dernier
conservant ses appointemens.

[Note 9: Correspondance manuscrite du conseiller Finlay, etc.]

Cette querelle fit peu de sensation dans le public parce que la presse
tant muette et les dbats s'tant passs dans les hauts lieux de
l'administration envelopps comme  l'ordinaire dans les nuages du
mystre, le peuple n'en connaissait pas bien le sujet ni les motifs. En
outre, quoique ce gouverneur ft en difficult avec les principaux
fonctionnaires, il n'avait point cherch d'appui dans la population. Au
contraire, il se montrait fort hostile  son gard, et soit mauvaise
interprtation donne  ses instructions, soit toute autre raison, il
accueillit trs mal la demande des catholiques d'riger de nouvelles
paroisses pour rpondre  l'augmentation de leurs tablissemens qui se
formaient de proche en proche tout autour de la partie habite du pays.
Ni les rclamations du peuple, ni celles du clerg, ni mme celles de
l'assemble ne parurent le faire revenir du refus qu'il avait donn  ce
sujet contrairement  l'ordonnance de 91. Il fallut que les catholiques
recourussent au rgime insuffisant des missions comme aux premiers jours
de la colonie.

Une pareille conduite n'tait pas de nature  augmenter sa popularit.
Aussi vit-on sa retraite avec plaisir, et sir Robert Shore Milnes
prendre en 99 les rnes de l'administration en qualit de
lieutenant-gouverneur. Celui-ci en ouvrant les chambres dans le mois de
mars remercia dans son discours le Canada des tmoignages de fidlit
qu'il venait de donner au roi et aux intrts des socits civilises on
souscrivant gnreusement des sommes assez considrables pour le soutien
de la guerre contre la rvolution franaise.

Cette Souscription avait t commence par le parti anglais dans le but
de capter exclusivement la bienveillance du gouvernement en montrant un
zle plus empress que celui des Canadiens. La chose s'tait faite
rapidement, et les auteurs du projet s'taient donns peu de peine pour
la rendre gnrale parmi la population. M. de Bonne voulut faire
ajouter, lorsque la partie de l'adresse relative  ce sujet, fut soumise
aux voix, que l'on regrettait que, par le peu de moyens de la majorit
des habitans, les contributions eussent t si modiques, et par le mode
adopt pour les recueillir, si peu gnrales; mais son amendement fut
cart, la majorit ne pensant pas qu'il fut de sa dignit de donner des
explications  ce sujet. Les Canadiens du reste se rappelaient que le
gouvernement n'avait pas pris tant de prcaution contre les
rvolutionnaires amricains  la suite des vnemens de 75, quoique le
danger ft bien plus imminent. Mais ils ne purent plus avoir de doute
lorsqu'ils virent ceux qui n'avaient jamais cess de chercher  les
dominer, oubliant leurs carts de 75, commencer  se donner le nom de
loyaux par excellence et de donner aux Canadiens celui de rebelles.
Ce machiavlisme sur lequel l'Angleterre ferma complaisamment les yeux,
a dur jusqu' nos jours qu'il a t fltri par lord Durham et par lord
Sydenham. Il parat que l'esprit de querelle qu'on venait de voir
clater entre le dernier gouverneur et son conseil, se rpandit
jusqu'aux chambres. L'assemble montra dans cette session moins de calme
et d'unanimit que de coutume. La question des biens des jsuites et une
question de privilges touchant un membre condamn pour escroquerie 
une sentence emportant fltrissure, et qu'elle voulut exclure de son
sige, excitrent de vifs dbats, dans lesquels les deux partis
manifestrent la mme ardeur que dans les discussions de 92 sur l'usage
de la langue franaise.

La question des biens des jsuites taient d'une bien plus haute
importance. Le dernier membre de cette socit religieuse, le P. Casot,
venait de mourir. Sa mort fournit une nouvelle occasion de rclamer les
biens de son ordre pour les conserver  leur destination primitive.
Lorsqu'un membre, M. Plant, voulut en faire la proposition, M. Young,
l'un des conseillers excutifs, se leva et annona qu'il tait charg de
dclarer que le gouverneur avait donn les instructions ncessaires pour
en faire prendre possession au nom de la couronne. On affectait alors ce
ton de commandement absolu, et l'on aurait cru droger en donnant les
motifs de ses rsolutions. Celle du gouverneur pourtant tait fonde sur
des instructions rcentes et sur d'autres plus anciennes donnes  lord
Dorchester et qui lui enjoignaient de supprimer cette socit et de
prendre possession de ce qu'elle avait pour en faire l'usage que la
couronne jugerait  propos plus tard. De grands dbats s'levrent sur
la proposition de M. Plant, qui fut adopte finalement par une majorit
de 17. Un seul Canadien catholique vota contre, le solliciteur-gnral
Foucher. La chambre passa ensuite  la majorit des deux tiers, une
adresse au gouverneur pour demander copie des titres de la fondation de
l'ordre, adresse  laquelle celui-ci rpondit affirmativement tout en
faisant observer que c'tait sur les instructions du roi transmises dans
le mois d'avril prcdent, qu'il avait agi, et que c'tait  la chambre
 considrer s'il tait compatible avec le respect qu'elle avait
toujours montr pour le trne de persister dans sa demande.

Pendant la discussion, M. Grant avait propos de prsenter une adresse
pour exposer au roi l'tat dplorable dans lequel tait tombe
l'ducation depuis la conqute, et pour le prier, tout en reconnaissant
la lgitimit de son droit, d'approprier les biens des jsuites 
l'ducation de la jeunesse. Mais cette motion avait t carte sur un
amendement de M. Plant portant que l'on devait remettre  un autre
temps l'examen des prtentions de la province sur ces biens. La
rpugnance de reconnatre la lgitimit du droit de la couronne  leur
proprit, et la crainte de les voir placer sous l'administration de
l'Institution royale, commission protestante alors en projet et entre
les mains de laquelle on songeait  placer l'instruction publique,
motivrent le vote des catholiques dans cette occasion. La question de
l'ducation se trouva par l ajourne  un temps indfini.




                              CHAPITRE II.

                  ADMINISTRATION DE SIR JAMES CRAIG.

                               1801-1811.


Elections de 1800.--Institution royale.--Principe de la taxation.--La
nationalit canadienne.--Etablissement du Canadien.--Affaire de la
Chesapeake--Situation de nos relations avec les Etats-Unis.--Premires
difficults avec cette rpublique.--Arrive de sir James Craig en
Canada.--Ordre militaire.--Proclamation politique.--Ouverture des
chambres.--Projet de loi pour exclure les juges de l'assemble.--M.
Bedard et autres officiers de milice casss.--Ministre
responsable.--Dissolution du Parlement.--Discours insultant de
Craig.--Les ides du Canadien sur la constitution et la responsabilit
ministrielle.--Subsides.--Agent  Londres.--Exclusion des juges de la
chambre.--Dissolution subite du parlement.--Saisie du Canadien et
emprisonnement de M. Bedard, Taschereau et Blanchet.--Proclamation du
gouverneur.--Election.--Ouverture des chambres.--Elargissement des
prisonniers.--Affaires religieuses.--Entrevues de sir James Craig et de
M. Plessis au sujet de l'glise catholique.--Nomination des curs par le
gouvernement.--Fin de l'administration de Craig.


De 1800  1805 il y eut un instant de calme. L'lection de 1800 porta 
la chambre quatre conseillers excutifs, trois juges et trois autres
officiers du gouvernement, ou le cinquime de la reprsentation. C'tait
une garantie de sa soumission. Aussi ds que la lgislature fut runie,
s'empressa-t-elle de renouveler l'acte pour la sret du gouvernement et
de sanctionner par une loi l'tablissement de l'Institution royale
destine  servir de base dans l'esprit de ses auteurs, 
l'anglification du pays par un systme gnral d'instruction publique en
langue anglaise. Cette loi mettait l'enseignement entre les mains de
l'excutif. Le gouvernement nommait les syndics et le prsident qui
devait diriger, sous son veto, cette importante administration; il
dsignait les paroisses o l'on devait ouvrir des coles et nommait les
instituteurs. L'vque protestant en tant appel  la prsidence tua le
projet ds son dbut, malgr l'argent que l'on vota pendant plusieurs
annes pour le maintenir. Les Canadiens qui ne voulaient abjurer ni leur
langue, ni leurs autels, finirent par le repousser  l'unanimit; et il
ne servit pendant un quart de sicle qu' mettre obstacle  un systme
plus en harmonie avec leurs voeux.

Malgr l'unanimit de la lgislature et l'activit que la reprise des
hostilits en 1801 entre la France et l'Angleterre, donna au commerce et
 la construction des vaisseaux qui commenait  devenir une branche
importante de l'industrie canadienne, plusieurs sujets fournissaient
matire  des discussions dans les avant-gardes des partis politiques.
L'usurpation des biens des jsuites, les obstacles mis  l'octroi des
terres, la composition du conseil lgislatif de plus en plus hostile 
la majorit du peuple, l'opposition  l'tablissement lgal des
nouvelles paroisses, l'exclusion systmatique des Canadiens des charges
publiques, les tentatives faites pour changer la tenure des terres et le
dsir d'asseoir la taxe sur la proprit foncire et consquemment sur
l'agriculture, toutes ces questions s'agitaient les unes aprs les
autres ou simultanment, et suivant le degr de mfiance ou de jalousie,
de crainte ou d'espoir, qui rgnait, elles donnaient plus ou moins
d'nergie  l'opinion publique qui commenait  se former et qui devait
se manifester bientt dans la lgislature et parmi le peuple.

L'lection de 1804 changea peu la nature des partis. Mais il ne fallait
qu'une occasion pour amener le commencement d'une lutte. Une question en
apparence peu importante souleva des discussions sur le principe de la
taxation. Il s'agissait de btir des prisons. La chambre imposa une taxe
sur les marchandises pour subvenir  cette dpense, malgr les efforts
de la minorit compose en partie de marchands et qui voulait une taxe
foncire. Elle soutenait que c'tait faire tort au commerce que de lui
faire supporter les dpenses publiques, et que l'on devait adopter un
principe diffrent si l'on voulait avancer le dveloppement du pays. On
lui rpondit que quelque fut le systme adopt, la taxe tait paye par
le consommateur, et qu'imposer l'agriculture serait funeste dans un pays
nouveau, o l'on devait favoriser par tous les moyens ce premier des
arts, base la plus solide de la prosprit publique et du commerce
lui-mme.

Une fois le combat engag, il ne manqua pas de sujets pour le nourrir
malgr la rserve que l'on gardait encore. L'augmentation du salaire du
traducteur franais refuse par le gouverneur, blessa vivement la
chambre qui l'avait demande. Elle regarda ce refus comme une marque des
mauvaises dispositions de l'excutif contre la langue du peuple; car la
question d'argent en elle-mme ne mritait pas que l'on brist la bonne
entente qui existait. Elle venait de nommer un comit pour s'occuper de
cette question lorsque le parlement fut prorog.

Sir Robert Shore Milnes dposa les rnes du gouvernement entre les mains
de M. Dunn, qui convoqua les chambres pour la fin de fvrier. L'humeur
que les reprsentans avaient montre vers la fin de la session ne
s'tait pas calme dans l'intervalle. Ils voulurent svir contre les
journaux qui avaient critiqu leur vote au sujet de l'impt, et
dcrtrent de prise de corps, l'diteur de la _Gazette de Montral_.
Celui du _Mercury_, journal tabli  Qubec l'anne prcdente, ayant
voulu prendre sa dfense, n'chappa  la prison qu'en reconnaissant sa
faute. Aucune de ces infractions de privilges ne mritait le chtiment
qu'elles avaient provoqu et qui frappait au coeur la sauvegarde des
droits populaires comme l'indpendance de la chambre elle-mme en
portant atteinte  la libert de la presse. Mais  cette poque cette
libert tait encore  natre, et ce n'tait pas la faute du peuple s'il
en tait ainsi comme on aura bientt occasion de le voir.

Cependant le parti mercantile qui connaissait l'influence considrable
qu'il avait exerc de tout temps sur la mtropole, pria le roi de
dsavouer le bill des prisons; ce qu'apprenant, la chambre rsolut
aussitt, sur la proposition de M. Bdard, de le prier de le maintenir,
et transmit  Londres un mmoire explicatif de ses motifs. Elle
considrait, disait-elle, qu'il n'y avait aucun parallle  faire entre
les anciens pays de l'Europe et le Canada quant  la convenance de taxer
les terres. Dans la mre-patrie et les pays o l'agriculture avait rendu
les terres  peu-prs d'gale valeur, une taxe territoriale pesait
galement sur toutes; mais en Canada o l'agriculture laissait tant
d'ingalit, une taxe par arpent comme celle qui tait propose, serait
ingale et sans proportion, car celui dont le fonds ne vallait que six
deniers cent payerait autant que celui dont le fonds vallait soixante
livres l'arpent. La taxe pserait consquemment plus sur ceux qui
commenaient  dfricher que sur les autres, et par l les nouveaux
colons seraient chargs de la plus forte partie du fardeau, tandis
qu'ils ne devaient recevoir que des encouragemens.

Une taxe sur la valeur estime de chaque terre serait pareillement
impraticable. Les frais d'estimation et de perception seraient plus 
charge que la taxe elle-mme.

Du reste une taxe foncire serait injuste, en ce que les habitans des
villes, dont les richesses sont en effets mobiliers, en seraient
exempts.

L'assemble considrait qu'un impt sur le commerce en gnral et
surtout sur les articles taxs par la loi en particulier, serait moins
senti, et plus galement rparti; que le consommateur payait en dernier
lieu; que bien qu'il et t object que les marchands taient ici dans
des circonstances plus dsavantageuses qu'ailleurs, parcequ'ils
n'avaient pas la facilit de rexporter leurs marchandises, cette
circonstance au lieu d'tre dsavantageuse tait favorable, parcequ'elle
leur permettait de rgler le commerce et de faire payer l'impt par le
consommateur, vu qu'ils n'taient en concurrence qu'avec les marchands
qui payaient les mmes droits qu'eux.

En vain l'opposition dirige par M. Richardson, qui fit un discours de
prs d'une heure et demie, voulut faire tomber la proposition par un
amendement, elle fut adopte par une majorit de plus des deux tiers.
Ainsi fut confirme aprs de longs dbats, la dcision adopte
prcdemment sur la grande question du principe de l'impt, principe qui
n'a pas cess depuis de servir de base au systme financier du pays.
Elle le fut conformment  l'intrt de ces nouvelles contres dont le
premier besoin est le changement des immenses forts qui les couvrent en
champs fertiles et bien cultivs. La loi ne fut point dsavoue.

Les discussions sur cette question augmentrent encore l'aigreur des
esprits, dont le chef du gouvernement lui-mme ne fut pas exempt. Elles
prirent comme de coutume une teinte de jalousie nationale. Le parti
mercantile, ne pouvant se contenir aprs le nouvel chec qu'il venait
d'prouver, leva de nouveau la voix contre l'origine de ses adversaires
et essaya de ramener la discussion sur le terrain de la nationalit.
Cette province est dj trop franaise, disait le _Mercury_, pour une
colonie anglaise.... Que nous soyons en guerre ou en paix, il est
absolument ncessaire que nous fassions tous nos efforts par tous les
moyens avouables, pour opposer l'accroissement des Franais et leur
influence.... Aprs avoir possd Qubec quarante-sept ans, il est temps
que la province soit anglaise. Ce cri jet par les hommes les plus
violens du parti en opposition aux plus modrs qui s'levrent aussitt
contre, tait excit par le bruit qui courait que les Canadiens allaient
tablir un journal dans leur langue pour dfendre leurs intrts
nationaux et politiques. Jusqu' ce moment la presse, comme on l'a dj
dit, avait gard un silence profond, rarement interrompu par des dbats,
sur les affaires intrieures, politiques ou religieuses. Ce silence
n'tait pas tant peut-tre encore le fruit du despotisme que de
l'intrt bien entendu des gouvernans. Matres du pouvoir, ils
possdaient avec lui tous les avantages qui en dcoulent pour les
individus. Mais l'apparition d'un journal indpendant, proclamant qu'il
venait dfendre les droits politiques des Canadiens et revendiquer en
leur faveur tous les avantages de la constitution, effraya ceux qui
jouissaient de son patronage. Ils accueillirent le nouveau journal avec
une hostilit trs prononce. Ils s'efforcrent de faire croire que
c'tait un agent franais, M. Turreau, alors aux Etats-Unis, qui en
tait le principal auteur. C'est un fait incontestable, disait le
_Mercury_ qu'il a offert 900 dollars pour tablir une gazette franaise
 New-York. N'avons nous pas raison d'tre jaloux de voir tablir un
journal franais  Qubec; lorsque nous apprenons que l'on parle dj
d'en publier un second, et que l'on va ouvrir une nouvelle imprimerie.
Si dans le temps o nous sommes nous n'en prouvons pas d'alarmes, c'est
que nous sommes insensibles  tous les symptmes des malheurs qui nous
menacent. Peu d'Anglais connaissent les intrigues et les cabales qui se
passent au milieu de nous.

Malgr les soupons qu'on tchait ainsi de faire natre, le Canadien
parut dans le mois de novembre 1806. Il y a dj longtemps disait son
prospectus que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement,
regrettent que le rare trsor que nous possdons dans notre
constitution, demeure si longtemps cach, la libert de la presse.... Ce
droit qu' un peuple anglais, d'exprimer librement ses sentimens sur
tous les actes publics de son gouvernement, est ce qui en fait le
principal ressort..... C'est cette libert qui rend la constitution
anglaise si propre  faire le bonheur des peuples qui sont sous sa
protection. Tous les gouvernemens doivent avoir ce but, et tous
dsireraient peut pour l'obtenir; mais tous n'en ont pas les moyens. Le
despote ne connat le peuple que par le portrait que lui en font les
courtisans, et n'a d'autres conseillers qu'eux. Sous la constitution
d'Angleterre, le peuple a le droit de ce faire connatre lui-mme par le
moyen de la presse; et par l'expression libre de ses sentimens, toute la
nation devient pour ainsi dire le conseiller priv du gouvernement.

Le gouvernement despotique toujours mal inform, est sans cesse expos
 heurter les sentimens et les intrts du peuple qu'il ne connat pas,
et  lui faire sans le vouloir des maux et des violences dont il ne
s'aperoit qu'aprs qu'il n'est plus temps d'y remdier; d'o vient que
ces gouvernemens sont sujets  de si terribles rvolutions. Sous la
constitution anglaise o rien n'est cach, o aucune contrainte
n'empche le peuple de dire librement ce qu'il pense et o le peuple
pense pour ainsi dire tout haut, il est impossible que de pareils
inconvniens puissent avoir lieu, et c'est l ce qui fait la force
tonnante de cette constitution qui n'a reu aucune atteinte, quand
toutes celles de l'Europe ont t bouleverses les unes aprs les
autres.

Les Canadiens comme les plus nouveaux sujets de l'Empire ont surtout
intrt de n'tre pas mal reprsents.

Il n'y a pas bien longtemps qu'on les a vus en butte  de noires
insinuations dans un papier publi en anglais, sans avoir la libert de
rpondre. Ils ont intrt de dissiper les prjugs, ils ont intrt
surtout d'effacer les mauvaises impressions que les coups secrets de la
malignit pourraient laisser dans l'esprit de l'Angleterre et du roi
lui-mme. On leur a fait un crime de se servir de leur langue maternelle
pour exprimer leurs sentimens et se faire rendre justice; mais les
accusations n'pouvantent que les coupables, l'expression sincre de la
loyaut est loyale dans toutes les langues.

L'apparition de ce journal marqua l're de la libert de la presse en
Canada. Avant lui aucune feuille n'avait encore os discuter les
questions politiques comme on le faisait dans la mtropole. La polmique
que souleva le _Canadien_ fut conduite presqu'entirement sous forme de
correspondance anonyme. Il donna cependant un grand lan aux ides de
libert pratique, et  ce titre son nom mrite d'tre plac  la tte de
l'histoire de la presse du pays.

Ces discussions malgr l'agitation momentane qu'elles causrent de
temps  suit autre, n'interrompaient point encore les bons rapports qui
existaient entre le gouvernement et la chambre; et d'ailleurs la
situation de nos relations avec les Etats-Unis allait bientt appeler
pour quelque temps du moins, l'attention publique d'un autre ct.

Les guerres terribles occasionnes en Europe par la rvolution
franaise, que les rois tremblant sur leurs trnes, s'taient conjurs
pour abattre, avaient excit de vives sympathie dans la rpublique
amricaine en faveur de la France. On avait vu avec mcontentement la
nation la plus libre de l'Europe aprs la Suisse, se liguer avec les
despotes les plus absolus pour craser la libert qui avait tant de
peine  natre et  se rpandre; et le gouvernement des Etats-Unis avait
la plus grande peine  arrter chez une portion trs nombreuse de ses
habitans l'explosion de sentimens qui auraient amen une guerre avec
l'Angleterre, et consquemment une lutte sur mer, o sa marine n'tait
pas en tat de lutter avec aucune espce de chance de succs. Depuis
quelque temps les rapports entre les deux nations avaient perdu de cette
cordialit que l'on essayait en vain du conserver, et qui allait
disparatre plus tard avec le parti whig de l'Union.

La rvolution franaise et les guerres qui en avaient t la suite
avaient fini par la destruction de toutes les marines des nations
continentales, incapables de lutter  la fois sur les deux lment.
L'Angleterre tait reste seule matresse des mers et voulait en retirer
tous les avantages. Les Etats-Unis au contraire prtendaient  la faveur
de leur neutralit, trafiquer librement avec les diffrentes nations
belligrantes. Sans tenir compte des prtentions de la nation nouvelle,
la Grande-Bretagne dclara en 1806 les ctes d'une partie du continent
europen depuis Brest jusqu' l'Elbe en tat de blocus, et captura une
foule de navires amricains qui s'y rendaient. Napolon en fit autant de
son ct par reprsailles, et dclara les ctes de l'Angleterre
bloques. Celle-ci pour surenchrir prohiba l'anne suivante tout
commerce avec la France. Ces mesures extraordinaires et qui violaient
les lois des nations et les droits des neutres reconnus jusqu' ce
moment, causrent un grand mcontentement dans la rpublique amricaine,
o les marchands demandrent  grands cris la protection de leur
gouvernement. Dans le mme temps l'Angleterre, en vertu du droit de
visite, qu'elle venait aussi d'introduire dans son code maritime,
c'est- dire le droit de rechercher et de prendre tous les matelots de
sa nation qu'elle trouverait sur les vaisseaux trangers, et qui tait
dirig contre les Etats-Unis, qui employaient beaucoup de matelots
anglais, attaqua la frgate la Chesapeake, tua et blessa plusieurs
hommes de son quipage et en emmena quatre qu'elle rclamaient comme
dserteurs. Le gouvernement des Etats-Unis ferma aussitt ses ports aux
vaisseaux de guerre anglais jusqu' ce que l'Angleterre et donn
satisfaction pour l'attaque de la Chesapeake et des garanties contre
toute agression future. Cela fut suivi d'une part des fameux ordres en
conseil du gouvernement britannique dfendant tout commerce avec la
France et ses allis, et de l'autre du dcret de Milan promulgu par
Napolon prohibant tout commerce avec l'Angleterre et ses colonies. Les
Etats-Unis de leur ct dans le but de se protger, mirent un embargo
qu'ils rvoqurent cependant l'anne suivante parce qu'il faisait plus
de mal encore  leur commerce qu' celui des autres nations; mais ils
interdirent tout trafic avec la France et l'Angleterre jusqu' ce que
ces deux nations eussent donn satisfaction pour les griefs dont ils se
plaignaient. En mme temps, ils prenaient des mesures pour mettre le
pays en tat de dfense et se prparer  la guerre.

Tels sont les vnemens qui se passrent entre la rpublique du
Nouveau-Monde et l'Angleterre entre 1806 et 1809; et dans la prvision
d'une guerre, la premire portait dj les yeux sur le Canada.

En mme temps, le bruit se rpandait que les Canadiens n'attendaient que
l'apparition du drapeau amricain pour se lever en masse et livrer le
pays  la confdration. Cette croyance assez gnralement rpandue
prenait sa source dans le systme de leurs ennemis de les reprsenter
sans cesse comme des rebelles cachs sinon ouverts: Les Amricains qui
voulaient bannir toute domination europenne du nouveau monde
s'empressaient de profiter de ces rumeurs et les rpandaient dans le
public par la voie de leurs journaux avec la plus grande activit.

Le chef du gouvernement canadien, M. Dunn, jugea  propos pour les
dtromper, de faire une grande dmonstration militaire. Dans l't de
1807, il ordonna  un cinquime de la milice de se tenir prt  marcher
au premier ordre; l'vque, M. Plessis, adressa un mandement  tous les
catholiques pour exciter leur zle. Le tirage au sort de ce contingent
et son organisation se firent avec une mulation et une promptitude qui
donnaient un dmenti clatant  toutes les insinuations rpandues pour
rendre les Canadiens suspects.

Les fortifications de Qubec furent aussi augmentes et mises en tat de
guerre par les soins du colonel Brock, qui commandait la garnison. Mais
la guerre ne devait pas encore clater de sitt. Les Etats-Unis
n'taient pas en mesure d'entrer en lice avec une puissance matresse
des mers et d'une arme de terre disponible suprieure par le nombre et
par la discipline  celle de la rpublique. La diplomatie s'empara des
sujets de difficult levs entre les deux gouvernemens.

C'est alors qu'arriva le nouveau gouverneur, sir James Graig, officier
militaire de quelque rputation, mais administrateur fantastique et
born, qui dploya un grand talage militaire et parla au peuple comme
il aurait parl  des recrues soumises au martinet. Dans son ordre
gnral du 24 novembre, tout en exprimant sa satisfaction de l'tat dans
lequel il trouvait la milice, des sentimens d'attachement qu'elle
montrait pour le trne, de son zle pour la dfense du pays, il
observait qu'il avait vu avec beaucoup d'inquitude les actes de grave
insubordination de la paroisse de l'Assomption; qu'il esprait que les
lois seraient obies, que les habitans courraient aux armes avec ardeur
pour la dfense de leurs biens, de leurs familles, de leur patrie; qu'il
exhortait tout le monde  tre en garde contre les artifices de la
trahison et les discours d'missaires rpandus partout pour les sduire;
que quoiqu'ils eussent sans doute peu de poids parmi un peuple heureux,
qui prouvait  chaque instant la protection et les bienfaits du
gouvernement, il recommandait, pour prvenir d'une manire plus efficace
les mauvais effets qui pourraient accompagner leurs efforts, surtout
parmi les jeunes gens et les ignorans;  tous les miliciens de
surveiller attentivement la conduite et le langage des trangers qui
paratraient au milieu d'eux, et chaque fois que leur conduite et leur
langage seraient de nature  donner raison de souponner leurs
intentions, de les arrter et de les conduire devant le magistrat ou
l'officier de milice le plus voisin.

Cet ordre appuyait d'une manire si spciale sur les intrigues des
missaires amricains et sur les dfections qu'elles pouvaient causer
dans les rangs de la milice, qu'il dut faire croire au loin, que le pays
tait sur un volcan. Rien n'autorisait un appel aussi solennel  la
fidlit des habitans. Les troubles signals par le gouverneur n'avaient
aucune porte politique, et devaient leur origine  des causes
personnelles ou  des querelles locales auxquelles les agens officieux
de l'autorit donnrent un autre caractre pour faire valoir leurs
services; car les Canadiens ne furent en aucun temps plus attachs 
leur gouvernement qu' cette poque. Mais sir James Craig s'tait jet
en arrivant, corps et me, dans les bras de leurs ennemis et il ne
voyait rien que par leurs yeux. Il crut que les Canadiens taient mal
affectionns; qu'ils dguisaient leurs penses comme leurs adversaires
ne cessaient de le lui rpter, surtout leurs chefs qu'ils dtestaient;
de l ses prventions et la conduite imprieuse et violente qui ont
signal son administration.

En ouvrant le parlement, il fit allusion comme ses prdcesseurs, aux
guerres de l'Europe et  l'ambition de la France. J'aurais t trs
flatt, dit-il, si dans cette occasion j'avais t porteur de quelque
espoir bien fond du retour de la paix qui, comme base la plus sre du
bien tre et du bonheur du peuple, est l'objet continuel des efforts de
sa Majest; mais tant qu'un ennemi implacable emploiera toutes les
ressources d'une puissance sans exemple dans le monde jusqu' ce jour,
dirig sans aucun principe de justice ni d'humanit, acharn  notre
ruine, tant que cet ennemi irrit du dsappointement d'une ambition sans
borne, ne tendant  rien moins qu' la conqute du monde, regardera avec
une malice invtre qu'il ne cherche point  cacher, la seule nation de
l'Europe qui par la sagesse de son gouvernement, les ressources de ses
richesses, son nergie, ses vertus et son esprit public, a t capable
de lui rsister, ce n'est qu'avec une dfiance prudente et en mettant sa
confiance dans les bienfaits de la Divine Providence, que l'on peut
esprer de voir arriver la fin si dsirable des maux de la guerre.

Quant aux difficults avec les Etats-Unis, il n'avait rien  communiquer
qui put jeter du jour sur la question; mais il esprait que la sagesse
des deux gouvernemens prviendrait les calamits de la guerre entre deux
peuples dont les usages, la langue et l'origine taient les mmes. Il ne
fallait pas pour cela cependant ngliger les moyens de dfense; il
mettait sa confiance dans la coopration des habitans et la loyaut et
le zle de la milice qui mritait son approbation et fournissait la plus
forte raison d'esprer que si le pays tait attaqu, il serait dfendu
comme l'on devait l'attendre d'un peuple brave qui combat pour tout ce
qui lui est cher.

Ce langage sur l'attitude de la milice tait plus prudent que l'ordre
gnral et ne contenait que la vrit. La rponse de l'assemble dut
faire croire  l'Angleterre qu'elle pouvait compter sur la fidlit des
Canadiens malgr les prjugs et les craintes que trahissaient ces
appels eux-mmes.

La question d'exclure les juges et les Juifs de la chambre comme en
Angleterre, occupa une grande partie de la session. Les Juifs furent
exclus par rsolution. Quant aux juges, M. Bourdages prsenta un bill
que la chambre adopta, mais que rejeta le conseil, qui vit avec une
secrte joie le refroidissement ou plutt la disposition hostile qui se
manifestait dj vers la fin de la session entre sir James Craig et
l'assemble.

Depuis quelque temps ce sentiment prenait de la consistance  chaque
fait nouveau qu'on abordait dans la discussion, et l'entourage du
gouverneur, aid des fonctionnaires qui connaissaient maintenant le
caractre de leur chef, commena  exciter ses passions avec toute la
libert que semblait appeler son penchant. On s'entendit pour calomnier
les Canadiens sur tous les tons et en toutes occurrences, et chaque fois
on finissait par trouver moyen de tourner leurs paroles les plus
innocentes en paroles sditieuses ou en penses de trahison. Par ce
systme on russit  s'emparer compltement de l'esprit irritable de
Craig. Les fonctionnaires savaient qu'il n'y avait aucune chance de
changer le caractre de la reprsentation; et pour dtruire d'avance son
influence ils employrent leurs armes ordinaires, la calomnie. Ils
dirigrent surtout l'hostilit de l'excutif contre le prsident de la
chambre, et russirent  lui faire perdre l'lection de Qubec sans
cependant lui faire perdre son sige, parce qu'il avait t lu dans un
comt voisin, par prvision. Ils taient d'autant plus dchans contre
lui qu'il passait pour l'un des propritaires du _Canadien_, dont les
opinions n'taient pas silencieuses comme celles des autres journaux.
Peu temps aprs l'lection, il fut retranch de la liste des officiers
de milice avec MM. Bdard, Taschereau, Borgia et Blanchet. Son
excellence me charge de vous informer, disait le secrtaire du
gouverneur  M. Panet, qu'elle a du prendre cette mesure parce qu'elle
ne peut mettre de confiance dans les services d'un homme qu'il a bonne
raison de croire l'un des propritaires d'une publication sditieuse et
diffamatoire rpandue dans la province avec beaucoup de zle et qui a
spcialement pour mission d'avilir le gouvernement et de crer un esprit
de mcontentement parmi ses sujets, ainsi que de dissension et
d'animosit entre tes deux partis qui les composent.

A peu prs dans le mme temps le juge en chef Allcock expirait et tait
remplac par le procureur-gnral Sewell, et celui-ci par un jeune
avocat, M. Bowen, au prjudice du solliciteur-gnral Stuart, qui
s'tait attir les mauvaises grces du gouverneur, qui lui ta mme sa
charge pour la donner  un avocat qui venait d'arriver dans le pays, M.
Uniacke. Ces promotions et ces destitutions extraordinaires faisaient
prvoir des orages. A la surprise de bien du monde cependant le
gouverneur ratifia la rlection de M. Panet  la prsidence de
l'assemble lorsque le parlement se runit. Il parla dans son discours
de la situation des relations de l'Angleterre avec les Etats-Unis et des
luttes politiques de l'intrieur. Il observa que ce que l'on connaissait
de la conduite du gouvernement amricain, n'offrait aucun signe de
disposition conciliatrice; que comme l'embargo qu'il avait impos pesait
infiniment plus sur les Amricains que sur ceux contre lesquels il tait
dirig, il avait t lev pour tre remplac par un acte prohibant toute
communication avec la Grande-Bretagne et la France. Comme marque
d'hostilit, cet acte tait encore plus fortement prononc que l'embargo
lui-mme, et si on y joignait le langage tenu par les principaux
personnages de la nation, les discussions auxquelles on s'tait
abandonn chaque fois qu'il avait t question de l'Angleterre, on
devait persvrer dans les mesures de vigilance et de prcaution qui
avaient t juges ncessaires. Il esprait que les chambres
renouvelleraient les actes passs en vue de cet objet dans le dernier
parlement et qui allaient expirer avec la session actuelle.

Revenant  la politique intrieure, il dit que comme les membres
venaient de toutes les parties du pays, ils devaient tre convaincus de
la prosprit et du bonheur d'un peuple qui n'tait soumis qu'aux lois
portes par ses propres reprsentans; que si en raison des diffrentes
races qui composaient la population quelque chose pouvait dtruire
l'harmonie, ce seraient des soupons et des jalousies mal fondes entre
elles-mmes ou des soupons encore plus imaginaires contre le
gouvernement.

M. Bourdages voulut faire motiver la rponse  ce discours de manire
qu'elle exprimt assez formellement pour tre compris, les sentimens des
reprsentans sur les influences pernicieuses qui circonvenaient le
pouvoir excutif. Les dbats qui suivirent fournirent aux chefs
canadiens l'occasion de laisser voir leur pense sans insister pour la
faire adopter. Il fut observ que l'amendement faisait allusion  des
insinuations trangres, et supposait que c'taient elles qui
induisaient le gouverneur en erreur; que ces suppositions pouvaient tre
faites en Angleterre o il y avait un ministre; mais qu'ici o il n'y
en avait point de connu, on ne pouvait l'attaquer ouvertement; que tous
les membres convenaient qu'il n'y avait aucun lieu d'appliquer  la
chambre des rflexions de jalousie, entre ses membres ou contre le
gouvernement; mais que le discours du trne ne contenait pas de
rflexion directe et que l'on pouvait se contenter de le contredire
indirectement. On rpliqua que si la sensibilit des membres tait seule
intresse, il serait facile d'en faire le sacrifice; mais que le
discours pouvait donner lieu  des rflexions plus srieuses: qu'il
contenait des choses qui tendaient  exercer une influence indue sur les
votes des deux branches; que les sentimens et les actes des deux
chambres ne pouvaient tre connus que par leurs votes, et que si la
partie du discours en question tait faite pour influer ailleurs que sur
les suffrages des membres, elle ne signifierait rien; qu'elle pouvait
faire craindre que les votes donns pour un ct plutt que pour un
autre fussent interprts comme hostile au gouvernement; que le mot
gouvernement qui y tait employ pouvait en imposer aux nouveaux
membres,  ceux  qui notre constitution n'tait pas encore familire.
Quand le gouvernement exerce l'autorit excutive, tout doit obir; tout
acte contraire  cette obissance est l'acte d'un mauvais sujet. Mais
quand le gouvernement exerce sa portion du pouvoir lgislatif, il n'est
que l'une des trois branche de la lgislature, la premire et les deux
autres en sont indpendantes. Bien loin qu'en pt regarder l'opposition
d'une de ces deux branches  la premire, comme illgale, le devoir de
ces deux branches tait de s'y opposer librement toutes les fois
qu'elles le croiraient ncessaire. Que les rflexions de jalousie contre
le gouvernement ne pouvaient s'appliquer  aucun des trois pouvoirs,
parce que dans le sens gnral du mot, lorsqu'il est appliqu  la
lgislature ces trois pouvoirs forment eux-mmes le gouvernement.

. Bdard observa de son ct, qu'avant de parler de l'influence
pernicieuse que cette partie du discours du gouverneur tait de nature 
exercer, il devait dclarer qu'il n'en attribuait rien au reprsentant
de sa Majest, mais aux insinuations de personnes qui l'avaient induit
en erreur; puis prenant la question de plus haut, il n'tendit sur le
systme de la responsabilit et fit voir combien l'ide d'un ministre
tait essentielle  la constitution. Le premier devoir de cette chambre,
troisime branche de la lgislature, dit-il est de soutenir son
indpendance, mme contre les tentatives que ferait la premire pour la
restreindre; qu'en adoptant le sentiment de ceux qui disaient qu'il n'y
avait point de ministre, il faudrait ou que cette chambre abandonnt
son devoir et renont  soutenir son existence, ou qu'elle diriget ses
observation contre la personne mme du reprsentent du roi, ce qui
serait une ide monstrueuse dans notre condtitution, parce qu'on devait
regarder la personne de notre gouverneur comme tenant la plaise de la
personne mme de sa Majest et lui appliquer les mmes maximes. Il lui
paraissait donc que cette ide de ministre n'tait pas un vain nom
comme quelques uns semblaient le regarder; mais une ide essentielle 
la conservation de notre constitution, il fit observer qu'en fait et
indpendamment de la maxime constitutionnelle, il tait bien certain que
le gouverneur qui n'tait ici que depuis si peu de temps ne pouvait
connatre les dispositions des habitans que sur les informations qu'on
lut en donnait; que quoiqu'il ne ft pas un de ceux qui avaient eu le
plus d'occasion de la connatre, il tait intimement persuad qu'il ne
dsirait rien que le bien public; que quoiqu'il n'y et pas ici de
ministre tabli en titre d'office, il n'en tait pas moins vrai qu'il
n'y et rellement des ministres, c'est--dire des personnes d'aprs les
informations desquelles le gouverneur se dterminait; que lorsqu'il
deviendrait ncessaire de connatre cet ministres, la chambre en
trouverait bien le moyen; qu'il savait bien que les ministres aiment
toujours mieux se tenir cachs; qu'ils n'avaient pas toujours t connus
en Angleterre comme ils le sont aujourd'hui; mais que c'tait l'affaire
du bon exercice des pouvoirs constitutionnels de les obliger de
paratre.

L'orateur dans ce discours remarquable o il exposait un systme octroy
formellement au Canada quarante ans aprs, fut regard comme l'aptre
d'une ide rvolutionnaire, et accus par ceux qui formaient lea
entourages du chteau, de propager une doctrines funeste, qu'il fallait
se hter de bannir si l'on voulait viter les sditions. Les
fonctionnaires et la classe d'o on les tirait poussrent lea hauts cris
en entendant proclamer le systme responsable.

Le juge de Bonne, l'organe du chteau, s'leva contre la doctrine de M.
Bedard, et chercha  persuader que l'admettre serait avilir l'autorit
royale et celui qui en tait charg; qu'il ne fallait pas agiter de
pareilles questions dans un montent o l'attitude des Etats-Unis tait
menaante; que ce serait montrer des symptmes de division; qu'il
fallait se garder aussi de manifester de la jalousie contre les autres
pouvoirs parceque ce serait justifier les allusions faites aux signes de
rbellion dans le discours du gouverneur; que l'agitation de ces
questions paratrait telle en Angleterre et qu'elle affecterait les
ides qu'en avait de la loyaut des Canadiens. L'orateur du reste ne
faisait qu'exprimer ici des sentimens qu'il partageait en toute
sincrit; car rejeton d'ancienne noblesse, il avait d recueillir et
conserver comme un hritage inalinable les anciennes traditions de ses
pres, et regarder l'autorit absolue des rois comme hors des atteintes
des reprsentans du peuple, et l'autorit des chambres comme un pouvoir
dont la lgitimit tait fort douteuse.

La question traite ainsi sous un point de vue nouveau par M. Bdard,
fit sensation; mais sa proposition de responsabilit ministrielle parut
d'une trop grande hardiesse  cette poque pour permettre de s'en
occuper, et plus tard on oublia d'invoquer un principe si salutaire. La
majorit voulait d'ailleurs viter de commencer la session par une lutte
sur une simple expression de sentimens comme le comportent en gnral
les rponses aux discours du trne. Elle rejeta l'amendement de M.
Bourdages ainsi que l'addition que M. Bedard voulut faire ajouter au
paragraphe maintenu, et qui portait que l'on regrettait que le
gouverneur et cru devoir rappeler  l'attention de la chambre la
question des races, et l'ide qu'il fut possible qu'il existt chez elle
des soupons et des jalousies contre le gouvernement; que l'on tait
trop assur de la droiture et de la gnrosit de son coeur pour
attribuer ces observations  d'autres qu' des personnes qu'il ne
connaissait pas et qui n'avaient  coeur ni le bien du gouvernement ni
celui du peuple dont le bonheur lui tait confi.

L'allusion faite indirectement aux difficults des dernires sessions,
n'empcha point la chambre de revenir sur la question des juges,
relativement auxquels elle voulait absolument introduire l'usage
anglais. Les membres les plus dcids voulaient les expulser de suite
par une rsolution comme cela parait avoir t fait dans l'origine par
le parlement imprial; mais la grande majorit esprant toujours obtenir
le consentement des deux autres branches de la lgislature, dsirait
prendre un terme moyen et faire admettre le principe dans le pays par
les trois pouvoirs.

Le gouverneur qui avait des ides sur une reprsentation coloniale bien
diffrentes de celles de la chambre elle-mme, avait pu juger ds le
dbut de ses procds qu'il n'y avait point d'accord possible entre elle
et lui; qu'elle voulait persister dans son ancienne politique, et qu'il
tait vident qu'il fallait ou cder ou recourir  une seconde
dissolution. D'aprs son caractre l'on devait prvoir que la dernire
alternative devenait chaque jour la seule probable. En effet, du haut de
son chteau, il trouvait la conduite de l'assemble pleine d'audace,
ayant toujours prsent  l'ide, devant les yeux, la puissance et la
situation relative de l'Angleterre et du Canada. Profitant de
l'expulsion de M. Hart qu'elle venait de renouveler, il rsolut de
mettre fin  un parlement o l'on ne paraissait pas d'humeur  s'en
laisser imposer, et qu'il croyait avoir tous les droits de mener  sa
guise. Il se rendit au conseil lgislatif accompagn d'une suite
nombreuse, et manda les reprsentans devant lui. Tout s'tait pass de
manire qu'ils n'eurent connaissance de son intention que lorsque les
grenadiers de sa garde arrivrent devant leur porte. Messieurs, leur
dit-il, lorsque je m'adressais  vous au commencement de la session, je
n'avais aucune raison de douter de votre modration, ni de votre
prudence, et je mettais une pleine confiance en toutes deux. J'attendais
de vous que guids par ces principes, vous feriez un gnreux sacrifice
de toute animosit personnelle, de tout mcontentement particulier; que
vous porteriez une attention vigilante aux intrts de votre pays; que
vous rempliriez vos devoirs publics avec zle et promptitude et une
persvrance inbranlable. J'attendais de vous des efforts sincres pour
le raffermissement de la concorde et une soigneuse retenue sur tout ce
qui pourrait avoir une tendance  la troubler. J'ai cru que vous
observeriez tous les gards qui sont dus, et par cela mme
indispensables aux autres branches de la lgislature, et que vous vous
empresseriez de cooprer cordialement avec elles dans tout ce qui
pourrait contribuer au bonheur et au bien-tre de la colonie. J'avais le
droit de m'attendre  cela de votre part, parce que c'tait votre
devoir, parce que c'aurait t fournir un tmoignage certain au
gouvernement de la loyaut et de l'attachement que vous professez avec
tant d'ardeur et dont je crois que vous tes pntrs, parce qu'enfin la
conjoncture critique surtout, la situation prcaire dans laquelle nous
nous trouvons  l'gard des Etats-Unis l'exigeaient d'une manire toute
particulire. Je regrette d'avoir  ajouter que j'ai t tromp dans
cette attente et dans toutes mes esprances.

Vous avez consum dans les dbats ingrats, excits par des animosits
personnelles et des contestations frivoles sur des objets et des
formalits futiles, ce temps et ces talens que vous deviez au public.
Vous avez prfr abuser de vos fonctions et ngliger les devoirs levs
et importans que vous tiez tenus envers votre souverain et vos
constituans de remplir. S'il fallait des preuves de cet abus cinq bills
seulement ont t soumis  ma sanction aprs une session de cinq
semaines, et sur ces cinq bills trois sont de simples renouvellemens de
lois annuelles qui n'exigeaient aucune discussion.

La violence et le peu de mesure que vous avez montrs dans tous vos
procds, le manque d'attention prolong et peu respectueux que vous
avez eu pour les autres branches de la lgislature, font que quelque
puissent tre leur modration et leur indulgence il n'y a gure lieu de
s'attendre  une bonne entente  moins d'une nouvelle assemble.

Aprs d'autres observations sur le mme ton, il continua par dclarer
qu'il avait une entire confiance dans les lecteurs, qu'il tait
persuad que par un choix de reprsentans convenables on prviendrait de
nouveaux embarras  l'avenir et qu'on saurait mieux consulter les
intrts du pays; que la tche qu'il venait de remplir lui avait t
pnible au plus haut degr; mais qu'il se tournait avec une satisfaction
particulire pour offrir  Messieurs du conseil lgislatif, la
reconnaissance que leur mritaient l'unanimit, le zle et l'attention
soutenus qu'ils avaient montrs. Ce n'tait pas  eux qu'il fallait
l'attribuer, si on avait fait si peu pour le bien public. Mes
remercmens sont galement dus, ajouta-t-il,  une partie considrable
de l'assemble. J'espre qu'ils voudront croire que je leur rends
justice, que je sais apprcier leurs efforts pour arrter ceux dont j'ai
tant de droit de me plaindre. Par l, Messieurs, vous avez vraiment
manifest votre attachement au gouvernement de sa Majest et vous avez
justement jug les intrts rels et permanens du pays.

Il n'y a que dans une petite colonie qu'un gouverneur peut se permettre
une pareille comdie. Si le sujet n'tait pas si srieux l'on pourrait
demander quelle indpendance avait un conseil lgislatif nomm par lui
et form de cratures choisies avec soin? quelle indpendance avaient
les membres de l'assemble auxquels il adressait des complimens? La
libert dans son enfance n'est qu'un jouet entre les mains de l'homme
fort qui tient l'pe.

Toute l'ineptie virulente de sir James Craig parut  nud dans cette
occasion. A un langage insultant pour la reprsentation qui ne faisait
qu'invoquer un principe parfaitement constitutionnel, il joignait la
faute plus grave de se faire partisan politique en approuvant une partie
de cette reprsentation, en la remerciant, en se tournant vers elle, de
sa conduite, en lui disant qu'elle avait montr son affection pour le
gouvernement et qu'elle lui ferait la justice de reconnatre qu'il avait
su la distinguer du reste de la chambre. Les ennemis des Canadiens
approuvrent avec de hautes clameurs de joie la conduite du gouverneur.
Ils lui prsentrent des adresses et lui promirent leur appui pour
prserver la constitution intacte et maintenir le gouvernement dans la
plnitude de ses droits. Ils l'levrent jusqu'aux cieux, le
proclamrent l'homme le plus habile de l'Angleterre; et aveugls par
leur haine ils oublirent les droits du pays, pour battre des mains aux
insultes prodigues  la libert. Les Canadiens accoutums aux manires
de cette foule passionne et servile, ne furent point tonns de ce
bruit, qui n'tait que la rptition de ce qui avait lieu chaque fois
que le gouverneur devenait le chef de leurs ennemis politiques. Ils
conservrent tout leur sang froid et toutes leurs convictions. Aux
attaques grossires de journalistes  gages, le _Canadien_ conduit par
plusieurs membres de la chambre, rpondit par des faits et de la froide
raison politique et constitutionnelle. Le _Mercury_, journal
senti-officiel, disait le 19 mars 1810: Quiconque a lu les derniers
numros du _Canadien_, y trouvera le mme esprit arbitraire qui anim la
majorit de la dernire chambre d'assemble. Le langage dont l'on se
sert au sujet de l'expulsion du juge de Bonne, n'est plus celui du droit
de la chambre, mais de son pouvoir. Si le pouvoir est la chose, ce qui
veut dire en d'autres termes, la volont de la majorit, quel membre
venant  dplaire  cette majorit pourra tre sr de son sige?...

De la part de l'excutif, nous prendrons la libert d'observer que dans
une dpendance comme cette colonie, lorsque l'on voit le gouvernement
journellement brav, insult et trait avec le plus grand mpris dans le
dessein de le rendre mprisable, nous ne devons attendre rien moins que
sa patience ne s'puise et que des mesures nergiques ne soient prises
comme les seules efficaces.

Le traitement que le gouvernement reoit continuellement d'un peuple
conquis, port de l'abime de la misre  la hauteur de la prosprit et
livr  toutes sortes d'indulgences, n'est pas ce qu'il devait en
attendre.

Aprs la dernire mesure de conciliation propose par le reprsentant
du roi  l'ouverture de la dernire session de notre parlement, nous ne
pouvons voir le retour qu'on lui a fait que comme l'oeuvre de la plus
_incorrigible ingratitude_. Mais il y a des gens dans le monde  qui les
avantages que vous leur faites ne donnent que de l'insolence. Sans
rpondre  ces insultes, le Canadien citait les faits analogues de
l'histoire de l'Angleterre pour justifier l'opinion de la chambre sur
l'indpendance des juges. Rapin, Blackstone, Locke et autres publicistes
anglais lui fournissaient de nombreux extraits sur ce point et sur
l'tendue des pouvoirs constitutionnels des trois branches de la
lgislature. Le mme journal s'tendit longuement sur les limites de
leurs droits. Le reprsentant du roi, disait-il, a le pouvoir de
dissoudre le parlement quand il le juge  propos, mais il n'a aucun
pouvoir de faire des rflexions injurieuses, telles que celles contenues
dans cette harangue, sur les procds d'une branche de la lgislature
qui est absolument indpendante de son autorit. Le respect d  cette
branche est aussi sacr et aussi inviolable que celui qui est d  son
excellence elle-mme; et ces rflexions viendraient d'autant plus mal de
sa part, que c'est elle qui est charge de faire observer le respect qui
est d  cette branche de la lgislature, ainsi qu'aux autres parties du
gouvernement.

Pour mettre autant que possible le gouverneur  l'abri de ses coups, le
_Canadien_ feignait aussi de croire, suivant l'opinion de M. Bedard, 
l'existence d'une administration responsable,  laquelle on attribuait
le dernier discours du trne. Cette harangue, observait-il, est une
vraie disgrce dans un pays britannique, et quand on fait rflexion que
ce sont les conseillers privs de sa majest et surtout ses officiers en
loi, qui sont chargs par leur devoir du soin de dresser les harangues
de ses reprsentans, et qu'on aperoit sur le texte de cette harangue un
renvoi  une note qui contient le nom d'un de ces conseils en loi, et
qui le propose comme un modle  tous les lecteurs du pays, quelle ide
doit-on avoir de l'origine d'une pareille pice? Un correspondant
crivait plus tard: Il parat que la doctrine de nos ministres est
change. On doit se rappeler que les gens du ministre ont toujours
soutenu dans la chambre comme ailleurs qu'il n'y avait point de
ministre; que le gouverneur ou le reprsentant du roi tait la personne
responsable pour toutes les actions de l'administration. Ce systme des
ministres est actuellement chang. Ils prtendent qu'il y a un ministre
responsable de tout, et que le gouverneur n'est comptable de rien pour
toutes les actions de l'administration.

Toutes les questions constitutionnelles taient traites dans ce journal
d'aprs les principes anglais les mieux tablis, et c'est ce qui
irritait les partisans du chteau, qui redoutaient plus que toute autre
chose l'tablissement d'un gouvernement vraiment constitutionnel, c'est
 dire qui aurait t l'expression de la majorit des habitans
reprsents par leurs dputs au parlement.

Le _Canadien_ ne demandait que cela; mais c'tait trop pour eux; et ils
crirent  la rvolte et  la trahison. Aujourd'hui qu'il est permis de
revoir froidement les vnemens de ce temps l, l'on s'tonne de la
crdulit avec laquelle les autorits accueillaient les accusations
portes dans un but de parti si vident, et il est impossible  l'esprit
le moins prjug de croire que les sympathies des gouvernans n'taient
pas profondment hostiles aux Canadiens. Nous avons parcouru
attentivement page par page le journal en question jusqu' sa saisie par
l'autorit, et nous avons trouv  ct d'une rclamation de droits
parfaitement constitutionnels, l'expression constante de la loyaut et
de l'attachement le plus illimit  la monarchie anglaise. Connaissant
la tactique constante des ennemis des Canadiens, qui avaient beaucoup
plus de facilits qu'eux de se faire couter de la mtropole, il
appuyait d'une manire toute particulire sur les sentimens
d'attachement des habitans franais pour elle, et sur les motifs
spciaux qu'ils avaient de persister dans ces sentimens, et qu'il
rattachait  leur conservation nationale. Il vantait les avantages de la
constitution britannique; elle est peut-tre, disait-il, le 4 novembre
1809, la seule o les intrts et les droits des diffrentes branches
dont la socit est compose, sont tellement mnags, si sagement
opposs et tous ensemble lis les uns aux autres, qu'elles s'clairent
mutuellement et se soutiennent par la lutte mme qui rsulte de
l'exercice simultan des pouvoirs qui leur sont confis. La veille de
sa saisie, il disait encore: Si on veut dsapprouver une mesure du
gouverneur, il faut le faire avec respect et de la manire que la
constitution et la libert britannique nous le permettent.

L'lection ne changea point le caractre de la chambre. Dans aucun pays
du monde le suffrage populaire n'est plus indpendant ni plus pur qu'en
Canada, o la presque totalit des lecteurs est propritaire et
indpendante du pouvoir. Les membres qui avaient montr de l'indcision
ou de la faiblesse furent remplacs par des hommes plus assurs et plus
fermes. Les reprsentans retournrent  la lgislature avec les mmes
ides et les mmes convictions plutt raffermies qu'branles et avec la
rsolution de ne point les abandonner.

Cependant l'Angleterre crut devoir rparer un peu le mauvais effet de la
vivacit de son agent; elle lui envoya des instructions touchant
l'ligibilit des juges, et lui ordonna de sanctionner toute loi passe
par les deux chambres ayant pour but de les priver d'un droit disput
depuis si longtemps.

L'ordre de la mtropole et le rsultat de l'lection ne durent pas tre
du got de Craig; mais il fallut les subir en silence, se promettant
bien de ne pas laisser chapper la premire occasion pour dployer sa
mauvaise humeur, occasion qui malheureusement dans l'tat des esprits ne
devait pas se faire attendre longtemps.

Le parlement s'assembla  la fin, de janvier 1810. Les relations
diplomatiques entre l'Angleterre et les Etats-Unis continuaient toujours
d'tre fort indcises. Le gouverneur y fit allusion dans son discours,
et assura qu'en cas d'hostilits l'on recevrait assez de troupes pour
opposer avec les milices une rsistance heureuse. Quant au sujet des
dbats de l'intrieur,  la question des juges enfin, il tait autoris
 sanctionner toute loi ayant pour but de les exclure de l'assemble.

Celle-ci accueillit avec une satisfaction secrte, cette dernire
dclaration de l'Angleterre qui dsapprouvait ainsi l'opposition pour
ainsi dire personnelle du gouverneur; mais elle voulut en mme temps
repousser par une forte expression de blme, la libert qu'il avait
prise en la prorogeant de censurer sa conduite. Elle s'empressa, et ce
fut son premier acte, de dclarer  une grands majorit, que toute
tentative de la part du gouvernement excutif et des autres branches de
la lgislature contre elle, soit en dictant ou censurant ses procds,
soit en approuvant la conduite d'une partie de ses membres et
dsapprouvant la conduite des autres, tait une violation de ses
privilges et de la loi qui la constituait, contre laquelle elle ne
pouvait se dispenser de rclamer, et une atteinte dangereuse porte aux
droits et aux liberts du pays.

Aprs avoir ainsi protest contre le langage du gouverneur, elle songea
 se rabattre sur ses infrieurs.

Depuis longtemps la chambre voulait amener sous son contrle les
fonctionnaires publics, qui la narguaient par leur insolence et qui se
croyaient fort au-dessus d'elle comme le marquaient leur conduite et
leur langage. Ce mal qui a dur jusqu' ces derniers temps, a
puissamment contribu aux vnemens politiques qui ont eu lieu plus
tard. Les fonctionnaires se regardaient comme indpendans; et les
gouverneurs sans exprience politique pour la plupart, laissaient courir
des remarques offensantes qui devaient revenir par contre coup sur
l'excutif lui-mme. L'assemble pensa que le moyen le plus efficace de
porter les officiers publics  mieux respecter l'une des sources dont
ils tenaient leurs pouvoirs, tait de les amener sous son contrle pour
leur salaire comme ils taient en Angleterre. Elle dclara que le pays
tait maintenant capable de payer toutes les dpenses civiles, et elle
vota une adresse au parlement anglais pour l'informer que le Canada
tait prt  s'en charger et en mme temps pour le remercier de ce qu'il
avait fait jusque l.

Les fonctionnaires tremblrent de tomber sous le contrle du corps
qu'ils avaient insult tant de fois dans leurs propos. Ils s'agitrent
pour faire repousser la mesure et communiqurent leur zle  leurs ami,
qui s'efforcrent de gagner le gouverneur  leur vue. Celui-ci surpris
de la dmarche de la chambre dans laquelle on voulait lui faire voir
quelqu'embche, ne put dissimuler son embarras. Il rpondit que cette
adresse lui paraissait d'une nature si nouvelle qu'il avait besoin d'y
rflchir; que l'usage du parlement anglais voulait que les octrois
d'argent fussent recommands par le gouvernement avant d'tre vots par
la chambre basse, o ils devaient il est vrai prendre leur origine, mais
non sans le concours de l'autre chambre; qu'il tait sans exemple,  sa
connaissance, qu'une seule branche d'une lgislature coloniale et
prsent une adresse au parlement imprial; que pour ces raisons il
trouvait que l'adresse tait sans prcdent, imparfaite dans sa forme et
fonde sur une rsolution qui devait rester sans effet tant qu'elle ne
recevrait pas le concours du conseil lgislatif; qu'il ne pourrait
consquemment la transmettre aux ministres; mais qu'il la transmettrait
au roi comme un tmoignage de la gratitude et des dispositions
gnreuses du Bas-Canada, qui voulait faire connatre qu'il tait
capable de payer ses dpenses quand on le dsirerait, et qu'au surplus
l'expression si vive et si franche de son affection et de sa gratitude
envers l'Angleterre ne laissait point de doute sur sa sincrit.

Cette rponse fort longue et mlange de reproches et de louanges,
montrait la faiblesse de sa position et son inaptitude aux affaires. Il
le sentait lui-mme et c'est ce qui lui fit dire en terminant, qu'il
regrettait excessivement d'avoir t oblig de s'exprimer de manire 
faire croire bien malgr lui qu'il voulait empcher l'expression des
sentimens qui les animaient. Nanmoins il tait intrieurement irrit de
cette offre inattendue, qui ne pouvait manquer d'tre bien accueillie de
l'Angleterre, et qui droutait en mme temps toutes les prvisions de
l'oligarchie coloniale.

Sans perdre de temps la chambre le pria de lui faire transmettre le
budget de toute la dpense civile, et elle nomma, sur la proposition de
M. Bedard, un comit de sept membres pour s'enqurir des usages
parlementaires mentionns dans la rponse du gouverneur.

Ces mesures dnotaient l'intention de faire voir que les suppositions et
les doutes de l'excutif n'avaient aucun fondement, et qu'il avait trahi
son ignorance ou sa mauvaise intention. Cette dmarche aurait t
frivole en d'autres circonstances, mais les ennemis de la chambre
avaient presque seuls l'oreille de l'Angleterre et par suite l'influence
de son reprsentant, qui les craignait bien plus que nos dputs
inconnus ou regards  peu prs comme des trangers au bureau colonial;
il fallait montrer par une expression formelle que l'on connaissait ses
droits et que l'on s'appuyait dans ce que l'on faisait sur des textes
que l'on tenait  main, et qui taient sans rplique.

L'on rsolut d'aller encore plus loin. Depuis longtemps l'on sentait le
grand inconvnient qui rsultait de l'ignorance rciproque des sentimens
de l'Angleterre et du Canada l'un pour l'autre. L'Angleterre ne
connaissait les Canadiens que par les rapports calomnieux que leurs
adversaires lui en faisaient journellement; les Canadiens ne
connaissaient l'Angleterre que par les aventuriers qui paraissaient au
milieu d'eux pour chercher fortune, et qui s'emparant des emplois et des
autres avantages du gouvernement, s'y conduisaient de manire  aliner
l'affection du peuple. Il fallait tcher d'tablir des rapports qui
pussent dtruire l'effet des prjugs et des calomnies chez l'un et chez
l'autre. La nomination d'un agent rsidant  Londres parut le moyen le
plus propre pour parvenir  ce but, et l'on prparait un bill  ce sujet
lorsqu'un autre incident amena une prorogation soudaine. Le conseil
ayant voulu amender le bill pour exclure les juges de la chambre,
celle-ci s'en offensa et dclara le sige du juge de Bonne vacant  la
majorit de trois contre un.

Le gouverneur qui s'tait contenu  peine jusque l devant les actes de
la chambre, ne fut plus matre de lui  cette dernire audace. Il se
rend au conseil et la mande devant lui: Je suis venu, dit-il, proroger
le parlement. Aprs mure dlibration sur les circonstances qui ont eu
lieu, je dois vous informer que j'ai pris la rsolution de dissoudre la
chambre et d'en appeler au peuple. Elle a pris sur elle sans la
participation des autres branches de la lgislature, de dcider qu'un
juge ne peut siger ni voter dans son enceinte.

Il m'est impossible de regarder ce que vous avez fait autrement que
comme une violation directe d'un statut du parlement imprial, du
parlement qui vous a donn la constitution  laquelle vous devez,
suivant votre propre aveu, votre prosprit actuelle. Je ne puis
regarder l'acte de la chambre que comme une violation
inconstitutionnelle de la franchise lective d'une grande partie des
citoyens et du droit d'ligibilit d'une autre classe assez considrable
de la socit.

Je me sens oblig par tous les liens du devoir de m'opposer  une telle
prtention... et je ne vois d'autre moyen pour sortir d'embarras que
celui que je prends.

Ses lui prsentrent aussitt pour l'appuyer de Qubec, de Montral et
de partout o il s'en trouvait quelques-uns, de nouvelles adresse de
flicitations et d'assurance de confiance dans son gouvernement. Il
rpondit qu'il esprait toujours tre soutenu par ceux qui savaient
apprcier les bienfaits de la constitution lorsqu'il rsisterait  des
efforts qui tendraient  la troubler.

En mme temps leurs missaires commencrent une grand agitation en se
rpandant dans toutes les campagnes et en y rpandant  leur tour
partout des adresses et des crits pour prvenir le peuple contre les
derniers actes du ses reprsentans. Mais le peuple qui ne voyait au plus
qu'une colre de fonctionnaires ou qu'une joie d'antagonistes dans ces
manifestations empresses, sortit  peine de son calme ordinaire devant
tout ce bruit, et attendit tranquillement l'urne lectorale pour se
prononcer sur le dbat du jour.

Mais l'excutif tait rsolu d'employer tous les moyens pour dsarmer
ses adversaires, neutraliser leur influence et frapper les lecteurs de
terreur afin de s'assurer aux prochaines lections d'une chambre qu'il
put mener  sa guise. Le premier coup qu'il fallait porter pour parvenir
 ce but tait contre le journal lui-mme qui avait dfendu la chambre
et ensuite contre les principaux reprsentans.

Le conseil excutif s'assembla et scruta le _Canadien_ pour trouver
matire ou prtexte  quelque dmonstration propre  faire un grand
effet. Le gouverneur lui-mme demanda l'emprisonnement de l'imprimeur.
Deux aubergistes nomms Stilling et Stiles, aprs s'tre procurs les
numros du 3, du 10 et du 14 mars du journal rpudi, allrent faire
leur dposition le 17 devant le juge en chef Sewell, qui donna l'ordre
d'en excuter la saisie.

Une horde de soldats conduits par un magistrat s'empara des presses et
emprisonna l'imprimeur aprs qu'on lui eut fait subir mystrieusement un
examen devant le conseil excutif. Les gardes de de ville furent en mme
temps augmentes et des patrouilles parcoururent les rues comme si l'on
avait t menac d'une insurrection. La malle fut dtenue pour saisir,
disait-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce
qui venait d'avoir lieu fut rpandue. On passa trois jours  examiner
les papiers saisis  l'imprimerie du _Canadien_, au bout desquels le
conseil s'assembla de nouveau. C'taient le gouverneur, le juge Sewell,
l'vque protestant et MM. Dunn, Baby, Young, Williams et Irvine. On y
lut les dpositions de M. Lefranois, arrt sous accusation de haute
trahison, et de quatre autres personnes ayant des rapporta avec
l'imprimerie. Le gouverneur communiqua un numro de la feuille, tir en
prsence du magistrat Mure, de la presse qu'on transporta au bureau des
juges de paix.

Trois articles de cette feuille servaient de prtexte  ce petit coup
d'tat; mais celui surtout qui portait ce titre singulier: Prenez-vous
par le bout du nez. C'tait une rcapitulation abrge de quelques
faits passs dans le pays depuis la conqute, et qui se terminait par
des observations qui n'avaient que le dfaut de respirer un amour
exagr de la constitution anglaise. Dans ces articles, comme dans tous
les autres, il n'y avait rien qu'on pt traduire on trahison et qui ft
de nature  troubler l'assiette d'un gouvernement tel que celui
d'Angleterre. L'on s'tonne aujourd'hui en les lisant des frayeurs et de
l'irritation qu'ils aient pu causer, ou plutt l'on voit trop que ce
n'tait qu'un prtexte.

Aprs avoir ordonn l'entre au long dans son procs-verbal de l'article
dont nous venons de donner le titre, comme pour mieux montrer 
l'histoire la passion ou la bassesse de ses membres, le conseil ordonna
l'arrestation de MM. Bedard, Taschereau et Blanchot.[10]

[Note 10: Procs-verbal du conseil excutif du 19 mars 1810.]

L'ordre fut en mme temps transmis  Montral d'arrter MM. Laforce,
Papineau (de Chambly,) Corbeil (de l'Ile Jsus,) et des mandats furent
dcerns ou projets contre MM. D. B. Viger, Joseph Blanchot et
plusieurs autres citoyens notables de Montral, sans tre mis cependant
 excution.

On ne s'arrta pas encore l. Pour frapper davantage l'imagination
populaire et faire croire que la socit dormait sur un abme prt 
s'ouvrir sous ses pas, le gouverneur adressa une longue proclamation au
peuple, crite dans un style qui annonait une intime conviction de la
ralit du danger, ou une dissimulation non moins profonde. Mais le
caractre de l'homme, la faiblesse croissante de son intelligence, due 
l'tat de sa sant qui dprissait de jour en jour, portent  croire
qu'il tait de bonne foi, et que son imagination fivreuse changeait en
danger rel, un danger imaginaire, excit qu'il tait par les gens qui
l'entouraient, et qui profitaient de son tat pour lui monter la tte et
lui faire croire  l'organisation d'une vaste conspiration couvrant le
pays et prte  prendre les armes.

Ce singulier document dress avec une exagration de langage propre 
effrayer les gens paisibles et crdules, portait que vu qu'il avait t
imprim et rpandu des crits sditieux et pleins de trahison; que ces
crits taient destins  sduire les bons sujets de sa Majest,  leur
remplir l'esprit de dfiance et de jalousie,  aliner leur affection,
en avanant avec audace les faussets les plus grossires, il avait t
impossible au gouverneur de passer plus longtemps sous silence des
pratiques qui tendaient si directement au renversement du gouvernement,
et qu'en consquence il avait, de l'avis de son conseil, pris les
mesures ncessaires pour y mettre fin. Il exposait ensuite quelle avait
t sa bienveillance envers les Canadiens, les mettait en garde contre
les tratres, leur rappelait les progrs qu'avait fait le pays, et la
libert sans bornes dont il jouissait. Avaient-ils vu, observait-il,
depuis cinquante ans un seul acte d'oppression? un emprisonnement
arbitraire? une violation du droit de proprit? ou du libre exercice de
leur religion? Comment pouvait-on esprer d'aliner les affections d'un
peuple brave et loyal? Il dmentait le bruit qu'il avait dissous la
chambre parcequ'elle lui avait refus la facult de lever un corps de
12,000 hommes et d'imposer une taxe sur les terres, enfin qu'il voulait
opprimer les habitans. Viles et tmraires fabricateurs de mensonges,
continuait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie,
fondez-vous une telle assertion? Que savez-vous de moi ou de mes
intentions? Canadiens, demandez  ceux que vous consultiez autrefois
avec attention et respect; demandez aux chefs de votre glise qui ont
occasion de me connatre. Voil des hommes d'honneur et de lumires.
Voil les hommes chez lesquels vous devriez aller chercher des avis; les
chefs de faction, les dmagogues ne me voient point et ne peuvent me
connatre.

Pourquoi vous opprimerais-je? Serait-ce pour servir le roi?

Serait-ce par ambition? Que pouvez-vous me donner? Serait-ce pour
acqurir de la puissance? Hlas mes bons amis, avec une vie qui dcline
rapidement vers la tombe, accabl de maladies contractes au service de
mon pays, je ne dsire que de passer ce qu'il plaira  Dieu de m'en
laisser, dans les douceurs de la retraite avec mes amis. Je ne reste
parmi vous qu'en obissance  des ordres suprieurs.

Sir James Craig terminait sa proclamation par les exhorter  tre en
garde contre les artifices des tratres qui cherchaient  aliner leur
fidlit et  les porter  des actes de trahison, par requrir les curs
de se servir de leur influence pour prvenir leurs menes, et les
magistrats et les officiers de milice d'user de toute la diligence
ncessaire pour en dcouvrir les auteurs et les faire punir.

Le gouverneur en parlant, comme il faisait, d'oppression,
d'emprisonnement arbitraire, de violation des droits de proprit, s'il
ne le faisait pas par ironie, oubliait l'histoire et ce qu'il venait de
commettre lui-mme.

Cette longue proclamation, sur son dsir, fut lue au prne de la
cathdrale de Qubec, et dans plusieurs autres glises du pays. L'vque
adressa en mme temps de la chaire une allocution aux fidles, dans
laquelle tout en protestant de la loyaut des Canadiens, il rappelait
l'obligation qui leur tait impose d'tre soumis aux lois et 
l'autorit constitue.

A l'ouverture de la cour criminelle, le juge Sewell l'un des
instigateurs de ce systme d'intimidation, lut la proclamation et fit un
discours politique sur l'agitation qui rgnait et sur la tendance
pernicieuse des principes mis au jour par ses auteurs. Le grand jury,
choisi par le gouvernement et form en majorit de ses partisans, blma
le journal abattu, qui avait mis la paix et la sret du pays en danger,
disait-il, et dclara qu'il avait vu aussi avec regret certaines
productions du _Mercury_, propres  faire natre de la jalousie et de la
mfiance dans l'esprit des Canadiens, subterfuge adopt pour couvrir
d'un semblant d'impartialit les affections de son coeur. Enfin toutes
les mesures avaient t prises pour faire un grand effet. Des messagers
avaient t envoys partout pour rpandre la proclamation parmi les
habitans tonns, qui apprirent pour la premire fois qu'une
conspiration profonde avait t ourdie pour renverser le gouvernement.

Maintenant qu'allait-il rsulter d'un si grand bruit. Il fallait prouver
devant l'opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout
ce qu'il avait fait, et que les projets des rebelles et des
conspirateurs allaient tre dvoils au grand jour pour appeler sur la
tte des coupables le chtiment qu'ils mritaient. Mais le public
attendit en vain. Le chteau n'avait rien contre les accuss. Si les
lois avaient t violes, c'est l'excutif lui-mme qui s'tait rendu
coupable. Les prisonniers demandrent leur procs, et l'on recula; ils
demandrent leur largissement et les cours esclaves de la volont de
l'excutif, refusrent jusqu' ce qu'il plut enfin  celui-ci de leur
faire ouvrir les portes de leur prison. La maladie de quelques uns des
accuss fournit un prtexte au bout de quelque temps pour les mettre
dehors les uns aprs les autres, en leur faisant donner caution de
comparution  premire demande pour sauver les apparences. Corbeil ne
fut largi que pour aller mourir au sein de sa famille d'une maladie
qu'il avait contracte dans son cachot. Bdard, le chef du parti, ne
voulut point profiter de la libert donne aux autres; il refusa de
quitter sa prison avant d'avoir subi son procs et mis sa rputation
hors de toute atteinte par le jugement d'un jury. Il resta inflexible
dans sa rsolution, protestant sans cesse de l'intgrit de sa conduite
et de ses opinions politiques, et rpudiant avec hauteur toute
imputation de dloyaut ou de dsaffection envers le gouvernement ou la
personne du souverain. Cette persistance devint bientt un embarras
grave pour l'excutif qu'elle compromettait. Sir James Craig lui-mme
fut oblig de reconnatre l'estime que mritaient la fermet et
l'indpendance de sa victime. Le pays n'avait pas t longtemps sans
reconnatre dans ce qui venait de se passer un complot form par les
fonctionnaires et les intrigans pour perdre la reprsentation aux yeux
du peuple lui-mme et de la mtropole. Partout les lecteurs soutinrent
leurs mandataires, et presque tous les anciens membres furent rlus 
de vastes majorits ou sans opposition. M. de Bonne la cause premire de
ces difficults ne se prsenta point aux suffrages des lecteurs. On
rapporte qu'on avait promis de le nommer au conseil lgislatif et qu'on
ne le fit pas. Quelque temps aprs il se dmit de sa charge de juge.

Les chambres furent convoques pour le 10 dcembre. On avait hte de
voir de quelle manire le gouverneur allait exposer la situation et
parler des vnemens qui venaient d'avoir lieu. Son discours dtrompa
tout le monde, et semblait venir d'un homme qui sortait d'un long rve.
Il ne dit pas un mot de ce qui venait de se passer. Il dclara au
contraire qu'il n'avait jamais dout de la loyaut et du zle des
diffrens parlemens qu'il avait convoqus; qu'il esprait trouver les
mmes principes dans celui-ci et les mmes dispositions dans ses
dlibrations; qu'il le priait de croire qu'il verrait rgner l'harmonie
avec une grande satisfaction, parce qu'elle ferait le bonheur du pays et
qu'il s'empresserait de concourir  toute mesure ayant cette fin pour
objet; que la rgle de sa conduite tait de maintenir un juste quilibre
entre les droits de chaque branche de la lgislature.

Ce discours parut trange dans la bouche d'un homme qui prtendait
runir en lui et le sceptre et le ministre, et qui aprs les actes de
violence qu'il venait de commettre, violences ncessaires, disait-on,
pour la sret du gouvernement contre les attentats d'une rbellion, ne
disait pas un mot des dangers que ce gouvernement avait courus ni des
mesures qu'il avait t oblig de prendre pour les faire chouer.

Nous concourrons, rpondit la chambre, avec le plus grand empressement
dans toutes les mesures qui tendront vers la paix, but d'autant plus
difficile  atteindre en cette province que ceux qui l'habitent ont des
ides, des habitudes et des prjugs difficiles  concilier. Nous voyons
avec peine les efforts qui se font pour reprsenter sous des couleurs
fausses et trs loignes de la vrit, les opinions et les sentimens
des habitans du pays.

Il est difficile de dire si sir J. Craig s'attendait  une allusion
aussi lgre aux vnemens qui venaient de se passer; mais il devait
croire qu'il en serait fait une si la chambre n'tait pas infecte des
doctrines rvolutionnaires, dont on l'accusait, parce qu'elle tait
tenue par respect pour elle-mme et pour se dgager de tous les soupons
que l'on voulait faire peser sur elle, de repousser les accusations sans
cesse renouveles par ses ennemis. Elle ne devait pas montrer la moindre
crainte d'entrer en discussion avec l'excutif sur ce point; elle devait
rechercher au contraire cette discussion parcequ'elle devait savoir que
son silence aurait t aussitt reprsent en Angleterre comme un aveu
de sa culpabilit.

La situation du gouverneur tait telle qu'il fallait mme  cette
lointaine allusion de la chambre, reconnatre sa faute ou maintenir la
position qu'il avait prise. Il se crut oblig de justifier les violences
commises pour ne pas passer pour s'tre abandonn  une vengeance
aveugle et sans but, et par consquent indigne d'un homme d'tat. Ainsi
press par ses penses, l'agent mtropolitain ne trouva dans une
intelligence qui d'un jour  l'autre ne pouvait voir la porte de ses
paroles ni de ses actes, que des motifs offensans pour tout le monde.

Il observa que les craintes manifestes par la rponse de l'assemble
touchant l'excution de l'acte pour la conservation du gouvernement,
n'taient pas justifies par les renseignemens qu'il avait reus; qu'il
n'y avait que ceux qu'il pouvait affecter qui le redoutaient, et que
leurs clameurs pouvaient avoir tromp la chambre sur leur nombre; mais
que l'acte avait apais les craintes du peuple depuis qu'il tait en
force; que tout simple et tout dpourvu de lumires qu'tait le peuple
il s'en rapportait  son bon sens, qui voyait le gouvernement arm du
pouvoir ncessaire et prt  l'exercer s'il le fallait pour craser les
artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison; qu'il
voyait par l'adresse de la chambre qu'il avait t mal compris, que
l'harmonie dont il parlait tait celle qui devait exister entre lui et
les deux autres branches de la lgislature et non celle qui devait
exister dans la masse de la socit.

Cette rplique voulait dire qu'il persistait dans une ligne politique
rprouve par les faits et condamne par le peuple  la dernire
lection. Mais pour montrer de la bonne fois, il fallait non seulement
faire juger les chefs du peuple, il fallait encore faire juger les
principaux membres de la chambre emprisonns depuis la dernire session.

M. Bedard toujours en prison demandait qu'on lui fit son procs. Cette
voix sortant des cachots tait la condamnation la plus complte de la
rplique du gouverneur. Lui-mme reconnaissait qu'il ne pouvait punir le
prisonnier. Il disait  son conseil que son incarcration tait
ncessaire pour arrter le mal dont on tait menac, car le conseil ne
devait pas oublier que la dtention de M. Bedard tait une mesure de
prcaution non de chtiment, et qu'il ne pouvait tre puni que suivant
les lois du pays; qu'il l'aurait fait mettre en libert comme les autres
s'il l'avait dmand. La chambre vota une adresse pour le faire largir.
Une copie des rsolutions fut transmise d'avance au gouverneur, qui
s'attendait  voir arriver la dputation d'un moment  l'autre, lorsque
M. Papineau se prsenta au chteau et eut une longue confrence avec
lui. Le gouverneur qui croyait peut-tre que le prisonnier commenait 
chanceler dans sa rsolution, lui fit part de sa dcision finale. Aucune
considration, Monsieur, lui dit-il, ne pourra m'engager  consentir 
la libration de M. Bedard,  la demande de la chambre, soit comme
matire de droit soit comme matire de faveur; et je ne consentirai
maintenant  aucune condition qu'il soit libr pendant la session
actuelle. Je n'ai aucune hsitation  vous faire connatre les motifs
qui m'ont port  cette rsolution. Je sais que le langage gnral des
membres a rpandu l'ide qui existe partout que la chambre d'assemble
va ouvrir les portes de la prison de M. Bedard; et cette ide est si
bien tablie que l'on n'en a pas le moindre doute dans la province. Le
temps est venu o je crois que la scurit comme la dignit du
gouvernement, commande imprieusement que le peuple apprenne quelles
sont les vraies limites des droits des diverses parties du gouvernement;
et que ce n'est pas celui de la chambre de gouverner le pays.

Cette rponse tait fltrissante pour l'administration de la justice: ce
n'tait pas la loi qui rgnait puis qu'elle se taisait devant la voix
qui disait: Je ne consentirai pas qu'il soit mis en libert.

Le gouverneur qui voulait forcer M. Bedard  reconnatre l'erreur dans
laquelle il disait qu'il tait tomb, et  justifier  la fois par l
les autres arrestations qu'il avait fait faire, avait envoy son
secrtaire, M. Foy, pour avoir une entrevue avec lui, afin de le sonder.
A la suite de ce tte  tte, le gouverneur apprenant que M. Bedard,
cur de Charlesbourg et frre du prisonnier, tait en ville, l'avait
mand au chteau pour le charger de faire part  son frre des motifs de
son emprisonnement, et l'informer que le gouvernement n'avait en vue que
sa scurit et la tranquillit publique; que s'il voulait reconnatre sa
faute, il prendrait sa parole comme une garantie suffisante, et qu'il
proposerait aussitt  son conseil de le faire mettre en libert. Le
reprsentant dtenu rpondit en termes respectueux mais positifs, qu'il
ne pouvait admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable, parole
digne de toute la vie politique de ce noble citoyen.

M. Papineau cependant, malgr le langage dcid du gouverneur, avait pu
dcouvrir que M. Bedard serait rendu  la libert aprs la session, et
qu'il ne rsulterait aucun bien de la persistance de la chambre dans les
dmarches qu'elle avait commences. L'ajournement de cette affaire fut
en consquence propos et agr aprs quelques discussions.

Le reste de la session se passa avec assez d'unanimit. La fameuse loi
pour l'exclusion des juges de la chambre fut adopte et reut la
sanction royale. L'Angleterre avait fait connatre ses intentions. Le
conseil lgislatif avait aussitt abandonn son opposition et s'tait
inclin devant ses ordres. En prorogeant les chambres le gouverneur leur
dit: Parmi les actes auxquels je viens de donner l'assentiment du roi,
il y en a un que j'ai vu avec satisfaction, c'est l'acte pour
disqualifier les juges de siger  la chambre d'assemble. Non seulement
je crois la mesure bonne en elle-mme, mais j'en considre la passation
comme une renonciation complte d'un principe erron, qui m'a mis pour
le suivre dans la ncessit de dissoudre le dernier parlement.

Maintenant, messieurs, je n'ai plus qu' vous recommander comme vous
l'avez fait observer vous-mmes au commencement de la session,
d'employer tous vos efforts pour faire disparatre toute dfiance et
toute animosit parmi vous. Tant qu'il y en aura, elles paralyseront
tout ce que l'on entreprendra pour le bien public. Il ne peut y avoir
aucun obstacle  cette union. Il n'existe aucunes dissensions
religieuses: l'intolrance n'est point la disposition des temps actuels;
vivant sous un seul gouvernement, jouissant galement de sa protection
sous ses soins fructifians dans des rapports mutuels de bienveillance et
de bont, l'on trouverait tout le reste idal. Je suis srieux en vous
donnant cet avis, messieurs. C'est probablement le dernier leg d'un
homme qui vous veut du bien sincrement, d'un homme qui, s'il vit assez
pour atteindre la prsence de son souverain, se prsentera avec la
certitude glorieuse d'obtenir son approbation...

De la colre et de la violence sir James Craig tait pass presque sans
transition  un tat de calme et de bienveillance qui annonait un
changement dans la politique de la mtropole, que la loi des juges avait
dj fait prvoir; et on espra un meilleur avenir.

Peu de temps aprs M. Bedard fut remis en libert. En informant son
conseil de ce qui avait eu lieu au sujet de ce chef du parti canadien,
le gouverneur ajouta qu'il avait jug ncessaire de s'abstenir de
prendre des mesures pour son largissement jusqu' ce que tous les
membres fussent rendus chez eux, afin qu'il fut impossible par aucune
fausse interprtation de l'attribuer  l'intervention de la chambre; et
maintenant qu'ils taient de retour, il le priait de voir s'il ne serait
pas temps de mettre fin  sa dtention.

Cette prire tait un ordre. Le motif qu'il donna de ne pas l'avoir fait
plutt renferme l'esprit de son administration et la condamnation la
plus complte de sa politique. L'excutif qui persiste dans un acte
injuste de peur de paratre cder aux reprsentans du peuple dans un
gouvernement constitutionnel, montre une ignorance complte des
principes de ce gouvernement, et s'il se met dans le cas de ne pouvoir
viter une pareille alternative, une incapacit qui en est la plus
grande condamnation. M. Bedard largi disait  ses lecteurs du comt de
Surrey: Le pass ne doit pas nous dcourager, ni diminuer notre
admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement
serait sujette aux mmes inconvniens et  de bien plus grands encore;
ce que celle-ci a de particulier, c'est qu'elle fournit les moyens d'y
remdier.

Toutes les difficults que nous avions dj prouves n'avaient servi
qu' nous faire apercevoir les avantages de notre constitution. Ce
chef-d'oeuvre ne peut tre connu que par l'exprience. Il faut sentir
une bonne fois les inconvniens qui peuvent rsulter du dfaut d'emploi
de chacun de ses ressorts, pour tre bien en tat d'en sentir l'utilit.
Il faut d'ailleurs acheter de si grands avantages par quelques
sacrifices...

Tel tait le langage de ce patriote en sortant des cachots de l'agent de
l'Angleterre.--Ce n'tait ni un langage impos ni un langage de
vengeance, c'tait un langage de conviction.

Craig qui avait une manire  lui de gouverner, n'avait pas seulement
cherch  dominer le parlement, il avait voulu aussi mettre  ses pieds
le clerg. Il s'tait persuad qu'il pourrait conduire tout  sa guise
par la violence et l'intimidation, et comme il avait impos sa volont
dans les choses politiques, il croyait pouvoir aussi corrompre et
intimider l'vque catholique, mettre son clerg dans la dpendance de
gouvernement, en lui faisant abandonner pour se l'arroger ensuite la
nomination des curs. La soumission de M. Plessis qui avait t jusqu'
lire ses proclamations et faire des allocutions politiques en chaire,
lui avait fait croire qu'il ferait de ce prlat ce qu'il voudrait; mais
il fut tromp. L'vque n'avait cd en politique que pour acqurir et
non pour perdre en religion. Il y eut trois entrevues au chteau St.
Louis entre ces deux hommes, dans les mois de mai et de juin 1811, dont
l'une dura prs de deux heures, dans lesquelles le gouverneur put se
convaincre que le clerg serait aussi ferme pour dfendre ses droits que
la chambre d'assemble.

Nous avons vu les efforts qui ont t faits en diffrens temps depuis la
conqute pour abattre l'glise catholique et implanter le protestantisme
 sa place. Nous avons fait remarquer que la rvolution amricaine sauva
le catholicisme en Canada, ou pour parler plus exactement, l'empcha
d'tre perscut, car on ne l'aurait pas plus teint en Canada qu'en
Irlande. On peut ajouter que la dispersion du clerg franais par le
rgime de la terreur en 1793 contribua beaucoup  apaiser aussi 
Londres les prjugs contre l'glise romaine; et que le contrecoup fut
assez sensible en Canada pour y laisser permettre, l'entre des prtres,
sujets des Bourbons, qui en taient spcialement exclus avant la
rvolution.[11]

[Note 11: La rvolution franaise si dplorable en elle-mme, crivait
l'vque de Qubec, M. Hubert,  l'vque de Lon  Londres, assure en
ce moment trois grands avantages au Canada, relui de donner retraite 
d'illustres exils, celui de se procurer de nouveaux colons et celui
d'avoir des zls ministres....

Les migrs franais ont prouv d'une manire bien consolante les
effets de la gnrosit anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne
doivent pas naturellement s'attendre  de puissants secours pcuniaires.
Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources.

Par rapport aux ecclsiastiques dont il parait que le gouvernement veut
bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, Monsgr. ce que je
puis avoir l'honneur de vous rpondre pour le moment.... Il n'y a dans
toute l'tendue du diocse de Qubec qu'environ 140 prtres. Ce nombre
est videmment trop petit pour faire face  prs de 150,000 catholiques
que l'on y compte....

Le clerg de ce diocse secondera ma manire de penser en tout ee qui
dpendra de lui et, du ct du gouvernement, j'aperois les intentions
les plus favorables....]

Mais au commencement de ce sicle, on chercha  revenir sur ses pas ou
plutt  soumettre l'glise  la volont du bureau colonial, pour en
faire un instrument politique, en asservissant l'autel au trne. En 1803
le gouvernement fit connatre  l'vque son intention de revendiquer
auprs de la cour de Rome, le privilge accord aux rois de France par
les concordats de nommer aux cures et d'accorder  cette condition 
l'vque un tablissement solide et une reconnaissance complte; mais M.
Denaut jugea cette transaction trop dangereuse pour tre accepte dans
des circonstances ordinaires.

Il tait mme tellement oppos  cette mesure qui aurait asservi
l'glise du Canada  un gouvernement protestant, que dans l'vnement o
le roi aurait impos ce rgime, il tait dcid  faire d'abord des
reprsentations avec le clerg et le peuple, puis d'avoir recours au St.
sige, si le premier moyen ne russissait pas.

En 1811, le gouvernement y revenait. Vous tes dans une situation
dsagrable dit le gouverneur  M. Plessis, je dsirerais qu'elle put
s'amliorer. Vous ne tenez pas le rang qui conviendrait  votre place,
et je ne puis vous reconnatre en votre qualit d'vque; mais il ne
dpend que de vous d'tre reconnu et autoris dans vos fonctions
extrieures par une commission du roi. Il avait dj t question de
cela en 1805. Le changement arriv dans le ministre avait empch la
poursuite de cette affaire. M. Plessis avait alors discut plusieurs
points avec sir Robert S. Milnes, le procureur-gnral Sewell et M.
Grant, et s'tait trouv fort loign d'eux, entre autres sur la
nomination aux cures qu'ils voulaient attribuer  la couronne. Sir James
Craig voulait revenir sur cette affaire, et soutenir que cette
nomination tait une des prrogatives royales que le roi ne cderait
jamais. M. Plessis maintint que la collation, la juridiction et
l'institution canonique ou le pouvoir donn  un prtre de gouverner
spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui
administrer les sacremens, ne pouvaient venir que de l'glise seule; que
le roi pourrait bien investir du temporel, mais non du spirituel; que du
reste l'introduction de l'ordre de chose qu'on proposait serait capable
de mettra la province en feu.

Une personne, lui dit le gouverneur, qui connat trs bien et depuis
longtemps le pays, m'assure que la religion s'y perd sensiblement.

Je ne crains pas d'affirmer, rpondit aussitt le prlat, que je
connais encore mieux le peuple canadien. Or d'aprs mes connaissances,
je crois ce peuple trs attach  sa religion et trs peu dispos 
souffrir que l'on y donne atteinte. Il n'y a point d'article dont il
soit aussi jaloux. Ce qu'il y a de trs certain, observa alors Craig,
c'est que jusqu' prsent ce pays a t gouvern d'une manire bien
oppose  l'esprit de la constitution d'Angleterre. Nous laissons faire
ici quantit de choses que l'on ne souffrirait dans aucune autre partie
des domaines britanniques. Le gouvernement pourrait me faire mon procs
sur plusieurs articles sur lesquels il est dmontr que je ne remplis
pas ses intentions. Tant que la province a t de peu de consquence, on
a laiss subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l'importance, sa
population, ses productions, son commerce lui donnent une considration
qu'elle n'a jamais eue. Il est temps qu'elle soit mise sur le mme pied
que les autres parties de l'empire.. IL est de la gloire de l'empire que
la prrogative royale soit exerce partout... Un cur mal choisi
pourrait nuire beaucoup au gouvernement. Le gouverneur voulut ensuite
prendre l'vque par l'intrt et par l'ambition: Les curs n'ont pas
droit de poursuivre pour leur dme, et vous mme quel maigre revenu
avez-vous? Les revenus, dit M. Plessis, sont la dernire chose qu'un
ecclsiastique doive rechercher; le clerg catholique a souvent prouv
qu'il savait faire des sacrifices en ce genre... Quelque pauvre et
prcaire que soit ma situation, j'aimerais mieux qu'elle le fut encore
plus que de donner lieu  mes diocsains de dire que j'ai vendu mon
piscopat. Sir James Craig s'obstinait. La religion est l'oeuvre de
Dieu, rpliqua l'vque. J'espre qu'il la soutiendra dans ce pays... Le
gouvernement a laiss mes prdcesseurs depuis la conqute diriger leur
glise en toute libert. Ils ont trouv dans cette conduite un motif de
plus de se montrer zls pour les intrts de l'Angleterre. J'ai suivi
en cela leurs traces. Pour m'tre prononc hautement de vive voix et par
crit dans le mme sens, je me suis mis  dos une partie de mes
compatriotes. Le gouvernement est juste; s'il veut maltraiter les
vques de ce pays, j'espre qu'il ne commencera pas par moi... Les
prjugs de l'Angleterre, observait-il encore, contre les catholiques se
dissipaient, elle s'tait adoucie contre les siens et ceux d'Irlande;
que de choses dfendues par les statuts d'Edouard VI, d'Elizabeth et de
quelques rgnes suivans, et qui se font maintenant en toute libert. Que
n'a-t-on pas dit dans les deux chambres du parlement en 1805, en faveur
des catholiques d'Irlande lorsqu'on y agita leur mancipation?...
aurait-on os parler avec cette force et cette hardiesse il y a 100 ans?
Quant  la suprmatie spirituelle, je veux dire  la qualit de chef de
l'glise qu'il a plu au parlement d'Angleterre d'attribuer au roi, il
est trs certain qu'aucun membre de l'glise catholique ne la peut
admettre.

Nous ne reconnaissons point, l'glise catholique, dit en terminant
l'entrevue le gouverneur, aux yeux duquel la nomination aux cures tait
un moyen puissant de saper la foi du peuple, et d'amener insensiblement
son apostasie en choisissant ses pasteurs. Mais le sicle n'tait pas
propre au succs d'une pareille oeuvre. Loin de chercher  implanter une
nouvelle foi, les gouvernemens ont assez  faire pour maintenir
l'ancienne, outre qu'il y a plus qu'il ne faut d'autres germes de
rvolution pour les occuper.

C'est peu de jours aprs que sir James Craig dposa les rnes du pouvoir
et partit pour l'Europe. Le peuple dsigne le temps de son
administration du rgne de la terreur. Cette appellation contient plus
d'ironie que de vrit. Il ne fit point rpandre de sang, et dans ses
emportemens il ne fut que l'instrument de son conseil, qui sut
l'aveugler et le mener suivant ses vues lorsqu'il croyait avoir dans les
membres de ce corps des serviteurs obsquieux et obissans. Dans le
discours trange qu'il pronona en prorogeant les chambres, aprs tout
ce qui s'tait pass, il approuva compltement l'assemble sur la
question des juges, et termina comme s'il avait laiss tous les partis
dans i'union et la concorde, confondus dans un mme sentiment d'estime
et de bienveillance, illusion d'une imagination que ne rglait aucun
jugement, et  laquelle il peut avoir ajout foi avec sincrit car il
n'avait pas au fond un mauvais coeur: sa faiblesse tait de vouloir
imiter un grand conqurant qui tenait alors un sceptre absolu dans une
autre partie du monde. Il mourut quelques mois aprs son retour en
Angleterre. Malgr les adresses de ses partisans  l'occasion de son
dpart, et le spectacle de la population anglaise qui ta les chevaux de
son carrosse et le tira jusqu'au rivage lorsqu'il alla s'embarquer, il
fit des observations amres sur la dception et l'ingratitude des
hommes, qu'il avait prouves en Canada plus que partout ailleurs,
observations peu flatteuses de quelque manire qu'on les envisage pour
ceux qui s'attelaient dans le moment mme  son char au pied de son
chteau et qui se faisaient esclaves pour tre tyrans.

Pourtant jusqu'au dernier moment de son dpart ils l'avaient poursuivi
de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

Nous conserverons, disaient ses partisans de Montral, une
reconnaissance ternelle pour la conduite habile, constitutionnelle et
tempre de votre excellence, qui a russi  calmer une fermentation
qu'avaient excit quelques esprits faux, vains et ambitieux.

L'exprience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirm notre vnration
et notre reconnaissance pour celui dont le gouvernement sage et
dsintress dans un temps orageux et difficile, a sauv cette province
des maux qui la menaaient, a fait connatre  la mre-patrie les
ressources de cette colonie, a fait disparatre les jalousies et
succder aux inquitudes une parfaite tranquillit.

Nous n'hsitons pas, rptaient  leur tour ceux de Qubec,  exprimer
le plus profond respect et la plus haute admiration pour les talens
suprieurs, l'nergie, l'impartialit et l'intgrit de conduite qui
distingurent d'une manire si minente l'administration de votre
excellence.




                         LIVRE QUATORZIME.




                             CHAPITRE I.

                           GUERRE DE 1812.


Sir George Prvost; sa politique.--Situation des rapports entre
l'Angleterre et les Etats-Unis.--Premires hostilits sur mer.--Le parti
de la guerre l'emporte  Washington.--La guerre est
dclare.--L'Angleterre adopte un systme dfensif.--Forces des
Etats-Unis.--Organisation de la dfense du Canada.--Zle du clerg
catholique.--M. Plessis travaille  faire reconnatre officiellement le
catholicisme par le gouvernement.--Mission secrte de John Henry aux
Etats-Unis et son rsultat.--Mouvement des forces amricaines,--Le
gnral Hull envahit le Canada et puis se retire.--Divers escarmouches
et combats.--Le gnral Brock fait prisonnier le gnral Hull avec ses
soldats.--Van Rensalaer envahit le Canada,--Combat de Queenston; mort du
gnral Brock.--Dfaite de l'ennemi.--Nouvelle et inutile invasion du
Canada par le gnral Smith.--Le gnral Dearborn fait mine d'attaquer
le Bas-Canada, puis se retire.--Evnemens sur mer.--Session du
parlement.--Il lve les droits de douane pour faire face aux dpenses
de la guerre.


Les querelles qui avaient troubl l'administration de Craig et les
manifestations populaires qui s'taient fait jour par la voie de
l'assemble, avaient fait une double impression au dehors. Aux
Etats-Unis elles avaient enhardi le parti de la guerre et augment ses
esprances; en Angleterre elles avaient port le gouvernement  regarder
les Canadiens d'une manire plus favorable et  travailler,  adoucir
l'pret qui rgnait dans les relations entre le gouvernement et les
reprsentans.

L'incapacit et la violence de Craig avaient t la cause des troubles
rcens. Une conduite contraire pouvait ramener le calme dans les
esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Sir George Prvost, ancien
militaire d'origine Suisse, offrait toutes les conditions dsirables
dans la circonstance. C'tait un homme sage, modr, qui possdait ce
bon sens et cette impartialit si rares chez les agens mtropolitains
depuis quelque temps.

Voyant d'un ct la puissance norme de l'Angleterre, et de l'autre la
faiblesse de la colonie, ces agens prenaient pour base de leur conduite
la force relative des deux parties, et non l'esprit de la constitution.
Ils voyaient la mtropole personnifie en eux, et se persuadaient que
toutes les oppositions qu'prouvaient leur volont, taient des
oppositions malveillantes et factieuses diriges contre la suprmatie
anglaise. Ce moyen de rfuter les erreurs que leur partialit ou leur
ignorance leur faisait commettre, avait bien l'avantage de mettre leur
responsabilit, leur discrtion, leurs talens  l'abri, mais il
transportait la querelle sur un terrain dangereux pour l'avenir; sur le
terrain de l'alliance entre la colonie et la mtropole, de la rbellion
et de l'indpendance.

En prenant les rnes du pouvoir, sir George Prvost travailla  calmer
les esprits et  faire oublier les animosits que les dmls violens
avec son prdcesseur avaient pu laisser dans les coeurs. Il montra la
plus grande confiance dans la fidlit des Canadiens qu'on ne cessait
point de traiter de rebelles; il s'tudia  prouver en toute occasion
que ces accusations n'avaient laiss aucune impression dans l'esprit de
l'Angleterre ni dans le sien. Il nomma le prisonnier de sir James Craig,
M. Bedard, juge des Trois-Rivires; il fit M. Bourdages, adversaire non
moins ardent de cette administration, colonel de milice, et l'exprience
dmontra deux choses; que cette conduite tait prudente et sage, et que
le mensonge, la calomnie, la perscution n'avaient point affaibli le
sentiment de la fidlit dans l'me de ces deux patriotes.

Bientt la plus grande sympathie s'tablit entre lui et le peuple. Le
choix du roi avait t dict sans doute par la situation dans laquelle
se trouvaient ses rapports avec les Etats-Unis; car on doit remarquer
que la guerre relle ou imminente avec la rpublique voisine a toujours
assur aux Canadiens des gouverneurs populaires, et qu'au contraire la
paix au dehors a t gnralement le temps des troubles au dedans. En
temps de danger extrieur, toute agression contre les droits des
Canadiens cessait; le danger pass, la voix de l'Angleterre se taisait
et aussitt la consanguinit de race assurait sa sympathie  ceux qui
voulaient leur anantissement national, et en attendant leur
asservissement politique. Mais un grand peuple, dit Thierry,[12] ne se
subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les
actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La
rsurrection de la nation grecque prouve que l'on s'abuse trangement en
prenant l'histoire des rois ou mme des peuples conqurans pour celle de
tout le pays sur lequel ils dominent. Un peuple plus petit survit
encore longtemps  sa chute.

[Note 12: Histoire de la conqute d'Angleterre.]

En effet pour certains peuples il y a des jours o la providence semble
venir  eux pour ranimer leurs esprances. Les Etats-Unis ont dj plus
d'une fois arrt, par leur attitude, l'oppression des Canadiens. Le
drapeau de cette rpublique possde cet avantage qu'en se dployant dans
le ciel, il en impose  la violence et paralyse le bras qui cherche 
effacer un peuple du livre des nations.

La guerre tait imminente avec cette puissance. Nous avons expos dans
le dernier chapitre les causes des difficults qui s'taient leves
entre les deux gouvernemens, et ce que l'on avait fait jusqu'en 1809. A
cette poque, M. Madison remplaait M. Jefferson, ancien ami et ancien
disciple de Washington, comme prsident des Etats-Unis. On crut un
moment  un arrangement amical avec l'Angleterre: le ministre de Londres
 Washington annona que les ordres en conseil qui dfendaient tout
commerce avec la France et ses allis, et qui avaient motiv le dcret
de Milan promulgu par Napolon, qui dfendait  son tour tout commerce
avec l'Angleterre et ses colonies, allaient tre retirs en ce qui
regardait la rpublique; mais ce ministre ayant t dsavou par son
gouvernement, les rapports entre les deux puissances s'taient envenims
depuis lors de plus en plus, surtout aprs la rvocation des dcrets
franais de 1810, sans que l'Angleterre modifit les siens. Les
vaisseaux de guerre des deux nations en faisant la police sur les mers,
entravaient de plus en plus le commerce et prcipitaient le dnouement.
La frgate, la Prsidente, commande par le commodore Rogers, prit un
sloop de guerre anglais aprs lui avoir tu beaucoup de monde. Dans le
mme temps les Indiens de l'Ouest se montrrent hostiles, et le gnral
Harrison ne put les intimider qu'en leur faisant essuyer une sanglante
dfaite sur les bords de la Wabash dans l'Indiana. Les ennemis que
l'Angleterre avait dans la rpublique attriburent les hostilits des
Indiens aux intrigues de ses agens, et demandrent  grands cris la
guerre.

Ce parti travaillait depuis longtemps  augmenter ses forces et 
parvenir au pouvoir. Le moment paraissait enfin arriv o il allait voir
ses esprances couronnes de succs et obtenir la majorit au congrs.
L'Angleterre tait dans le tort de la guerre en Espagne, et Napolon,
qui tait maintenant en bonne intelligence avec la rpublique,
s'lanait dans cette campagne de Russie o il devait gagner ou perdre
le sceptre du monde. Anims par les grands vnemens, une ardeur toute
militaire n'empara des Amricains et le cri aux armes retentit dans une
grande partie du pays. Le congrs s'mut; le capitole retentit des
plaintes et des griefs que l'on reprochait  la dominatrice des mers.
Des discours vhmens excitrent la lenteur craintive des agriculteurs
et des marchanda; des orateurs et des journaux annoncrent que la guerre
proclame, le gouvernement amricain n'aurait qu' ouvrir les bras pour
recevoir le Canada retenu malgr lui sous le joug d'une mtropole
europenne, et que les habitans attendaient avec impatience l'heure de
leur dlivrance. Le moment, disait le message du prsident, M. Madison,
en 1811 au congrs, exige des gardiens des droits nationaux un ensemble
de dispositions plus amples pour les soutenir. Malgr la justice
scrupuleuse, la grande modration et tous les efforts des Etats-Unis
pour substituer aux dangers nombreux que court la paix des deux paya,
nous avons vu que le cabinet anglais non seulement persiste  refuser
toute satisfaction pour nos torts, mais veut encore faire excuter
jusqu' nos portes des mesures qui dans les circonstances actuelles ont
le caractre et l'effet de la guerre contre notre commerce lgitime. En
prsence de cette volont vidente et inflexible de fouler aux pieds les
droits qu'aucune nation indpendante ne peut abandonner, le congrs
sentira la ncessit d'armer les Etats-Unis pour les mettre dans cette
situation que la crise commande, et pour rpondre  l'esprit et aux
esprances de la nation.

Aprs avoir mis un embargo sur tous les vaisseaux qui se trouvaient dans
leurs ports, les deux chambres passrent une loi pour dclarer la guerre
 la Grande-Bretagne. Tous les prparatifs de guerre taient pour ainsi
dire  faire. Il n'y avait ni arme, ni gnraux, ni matriel. Il
fallait tout former et tout organiser avec hte et prcipitation. Malgr
l'enthousiasme apparent, les rpublicains amricains n'avaient point
alors plus qu'aujourd'hui l'ambition des victoires et de la gloire
militaire. Ce grand mobile des peuples europens manque presque
totalement aux peuples du Nouveau-Monde. Ceux-ci n'ont point acquis les
contres qu'ils occupent par de brillantes victoires; ils ns sont point
venus s'asseoir en conqurans aux foyers d'une civilisation vieillie et
dgnre. Leurs souvenirs historiques ne consistent ni en conqutes, ni
en croisades, ni en chteaux forts, ni en chevalerie. Tout ce mouvement,
toute cette pompe guerrire et potique qui caractrisent la naissance
et la formation des nations modernes de l'Europe, sont des vnemens
inconnus  l'Amrique. Le Nouveau-Monde fut dcouvert et tabli au
moment o les formes de la socit de l'ancien allaient changer, et o
l'homme qui travaille et l'homme qui souffre, formant la masse des
peuples, allait commencer  s'agiter pour obtenir un gouvernement fond
sur ses besoins, et qui ft capable de prendre la place d'un
gouvernement militaire caractris par la noblesse et la chevalerie.

Le mobile des hommes d'aujourd'hui est un intrt froid et calculateur.
C'est le seul de la rpublique amricaine. La guerre du Canada aprs la
premire ardeur passe, parut une spculation chanceuse. Aussi craignant
de trop s'aventurer, ce peuple marcha-t-il avec prcaution; ce qui fit
de la guerre de 1812 une guerre d'escarmouches o il se cueillit peu de
lauriers des deux cts. Engage comme elle l'tait en Europe,
l'Angleterre rsolut ds l'abord de se tenir sur la dfensive, et de
marcher en avant seulement lorsque cela serait ncessaire pour mieux
assurer le systme qu'elle avait adopt. C'tait le seul du reste
qu'elle pouvait suivre avec les forces qu'elle avait  sa disposition en
Amrique. L'immensit de sa frontire coloniale rendait sa situation
d'autant plus difficile que le St.-Laurent est ferm une partie de
l'anne par les glaces, et que la partie de son territoire que baigne
l'ocan  la Nouvelle-Ecosse, tait spare du Canada par des forts et
de vastes territoires inhabits. Le courage des colons eux-mmes appuys
des secours qu'elle pourrait leur envoyer, devait former la principale
barrire.

Le gouvernement des Etats-Unis ordonna d'enrler 25 mille hommes, de
lever 50 mille volontaires, et d'appeler 100 mille miliciens sous les
armes pour la garde des ctes et des frontires. Le gnral Dearborn,
vieil officier de la rvolution, fut nomm commandant en chef des armes
de la rpublique. Mais ces masses d'hommes taient plus formidables sur
le papier que sur le champ de bataille. Le gouvernement amricain
manquait d'exprience pour les faire mouvoir d'une manire dangereuse
pour la sret des possessions anglaises, qui n'auraient pu rsister 
de pareilles forces si elles avaient t mises en mouvement avec la
sienne et l'unit stratgique de l'Europe. Les 175 mille hommes arms
des Etats-Unis excdaient toute la population male du Canada capable de
porter les armes.

Cependant le Canada de prparait  faire tte  l'orage avec un zle et
une confiance qui taient de bon augure. Sir George Prvost en arrivant
 Qubec, alla visiter le district de Montral et la frontire du lac
Champlain; il examina les postes fortifis et les positions militaires
de la rive droite du St.-Laurent. Partout la population tait anime du
meilleur esprit. Il y avait bien eu un instant quelques tergiversations
parmi quelques jeunes membres de la chambre outre de la conduite de
Craig. Il y avait mme eu une runion secrte  Qubec chez M. Lee, o
assistaient MM. Viger, L. J. Papineau, Borgia, et plusieurs autres, pour
dlibrer s'il ne conviendrait pas de rester neutres et de laisser au
parti qui dominait le pouvoir oppresseur qui nous gouvernait,  le
dfendre comme il pourrait; mais M. Bdard et ses amis s'y taient
opposs et le projet avait t abandonn.

Le parlement se runit deux fois en 1812. Le gouverneur lui recommanda
de renouveler les actes ncessaires  la sauve-garde du gouvernement.
C'tait demander le renouvellement de la loi miteuse des suspects dont
la dernire administration avait tant abus. La chambre rpondit qu'elle
s'en occuperait. Sir George Prvost s'empressa de rpliquer qu'il ne
pouvait s'empcher de regretter qu'elle et cru devoir arrter son
attention sur des procds antrieurs; qu'il l'engageait  porter ses
soins sur l'tat actuel des affaires, que c'tait le moyen le plus
efficace de manifester son zle pour le bien public et d'assurer la
tranquillit de la province. La chambre tait bien dispose  accepter
sa parole, mais elle voulait s mettre en garde contre l'avenir; elle fit
plusieurs amendements  la loi dans lesquels elle confra au gouverneur
seul le pouvoir confi jusque l au conseil excutif, d'emprisonner les
personnes souponnes de trahison, et statua qu'aucun membre des deux
chambres ne pourrait tre arrt, amendemens qui font voir assez dans
quel discrdit taient tombs les conseillers puisqu'elle prterait
s'exposer  la tyrannie d'un seul homme tranger au pays.

Le conseil lgislatif refusa d'admettre l'amendement, qui comportait
trop directement le censure de la conduite de ses principaux membres, et
malgr une confrence entre les deux chambres pour s'entendre, la loi
tomba  la satisfaction de tout le monde. La preuve la plus convaincante
qu'elle n'avait t qu'un moyen d'oppression, c'est qu'on l'effaait du
livre des statuts  l'entre de la guerre, c'est--dire au moment du
plus grand danger.

La chambre vota ensuite l'argent ncessaire, et passa une loi pour
organiser la dfense de la province en levant des soldats et en
organisant et armant la milice. Elle adopta en mme temps une rsolution
pour repousser lea atteintes faites  sa loyaut par le dernier
gouverneur. Elle dclara qu'il tait du au bon caractre des Canadiens
d'adopter quelque mesure pour informer le roi des vnemens qui avaient
eu lieu sous l'administration de sir James Craig, et des causes qui les
avaient amens, afin qu'il pt prendre les prcautions ncessaires pour
empcher  l'avenir le retour de pareils abus.

Elle rsolut encore, sur la proposition de M. Lee, de faire une
investigation sur l'tat de la province et sur les vnemens qui avaient
signal la dernire administration. Cette proposition fut seconde par
M. L. J. Papineau, qui montrait dj les talens oratoires de son pre;
elle passa presque  l'unanimit, deux membres seulement votant contre.
MM. Lee, Papineau pre et fils, Bedard et Viger furent nomms pour
former la commission d'enqute, auxquels on ajouta trois autres membres
avec ordre de tenir leurs procds secrets; mais ils ne firent jamais
rapport.

Partout maintenant les villes et les campagnes retentiraient du bruit
des armes; les milices s'exeraient sous la direction de leurs
officiers; la population franaise tait dj anime de cette ardeur
belliqueuse qui forme un des traits caractristiques de la race.

Le grand vicaire de l'vque catholique, M. Roux, adressa un mandement
au peuple, dans lequel il semblait n'avoir pu trouver d'expressions
assez fortes pour convaincre l'Angleterre de sa fidlit et de son
dvouement.

En arrivant en Canada le gouverneur avait travaill  regagner les
bonnes grces du clerg, que l'on croyait avoir alin par les
tentatives imprudentes de Craig. Il eut des entrevues avec l'vque, M.
Plessis, qui ne perdit point l'occasion, avec sa prsence d'esprit
ordinaire, de profiter de la situation des choses pour faire mettre le
catholicisme sur un bon pied, et pour faire reconnatre pleinement son
existence lgale avec tous les droits et privilges qu'il possde dans
les pays catholiques. Ce fut l le but de toute la vie de ce prlat.

Sir George Prvost en vue de la guerre, o les catholiques devaient
combattre comme les protestans, manifesta  l'vque le dsir de savoir
sur quel pied il serait convenable de mettre  l'avenir les vques
catholiques du Canada. M. Plessis lui prsenta un mmoire,[13] o il lui
exposait ce qu'taient les vques canadiens avant la conqute; ce
qu'ils avaient t depuis, et l'tat o il serait  dsirer qu'ils
fussent  l'avenir pour le plus grand avantage du gouvernement et de la
religion.

[Note 13: Dans le mois de mai 1812.]

Avant la complte ils gouvernaient leur diocse  l'instar de ceux de
France selon les canons de l'glise et les ordonnances du royaume. Ils
avaient un chapitre compos de cinq dignits et de douze chanoines, qui
tait sous leur entire juridiction ainsi que tout le clerg sculier et
les communauts religieuses de filles. Ils tenaient leur synode,
rigeaient les paroisses, y proposaient des desservans, les rvoquaient,
visitaient les glises, monastres et lieux de pit, rendaient des
ordonnances touchant la discipline et la correction des moeurs,
auxquelles les ecclsiastiques et les lacs taient obligs de se
soumettre, se faisaient rendre les comptes des fabriques, ordonnaient
sur le recouvrement et l'emploi de leurs deniers; enfin ils avaient la
direction absolue de toute l'administration ecclsiastique et
religieuse, et rien ne se pouvait faire dans le clerg sculier, dans
les fabriques et dans les monastres sans leur ordre ou leur
approbation. Leur surveillance s'tendait jusque sur les coles.

Depuis la conqute le gouvernement britannique ayant refus au Canada de
recevoir un vque de France, le chapitre charg de l'administration du
diocse pendant la vacance du sige piscopal, s'tait considr comme
revenu aux temps qui avaient prcd les concordats, et o l'vque
tait lu par le clerg de son glise et confirm par le mtropolitain
ou par le pape sous le bon plaisir du souverain. Par un acte capitulaire
de 1764 M. Briand, membre du chapitre et l'un des vicaires gnraux,
avait t lu vque de Qubec. Malgr les recommandations du gouverneur
Murray, le ministre anglais n'avait point voulu approuver sa
nomination, mais l'avait inform qu'il ne serait point troubl. La cour
de Rome lui avait accord des bulles et il avait t consacr  Paris en
66. Revenu en Canada, il avait exerc ses fonctions sans trouble aprs
avoir prt serment d'allgeance.

Le chapitre de la cathdrale rduit  un petit nombre de membres,
n'ayant plus de revenus suffisans pour subsister, s'tait teint
insensiblement. Sa dernire assemble capitulaire tait du 10 septembre
1773; le dernier chanoine tait mort en 1796.

Du consentement de la cour de Rome et de sir Guy Carleton, un coadjuteur
avait t nomm en 72  l'vque, qui en avait toujours eu un depuis
pour le remplacer aprs sa mort ou sa rsignation. M. Plessis faisait
ensuite observer  sir George Prvost que les vques avaient fait et
faisaient encore profession de la loyaut la plus scrupuleuse envers le
gouvernement, et avaient cherch en toute occasion  la graver
profondment dans l'esprit du clerg et du peuple confi  leurs soins.

Comme l'on savait trs bien, qu'ils ne prtendaient exercer d'autorit
qu'au spirituel et seulement sur les sujets catholiques de leur diocse,
on ne leur avait contest ni leur juridiction, ni leur titre d'vque
jusqu' ces dernires annes, o des esprits jaloux se couvrant du
spcieux prtexte du zle pour les intrts et les prrogatives de la
couronne, avaient commenc  lever des doutes sur l'exercice d'une
autorit toute canonique et inoffensive de sa nature.

Au mois d'avril 1806, un officier de la couronne avait fil dans une des
cours, une requte tendante  troubler cette jouissance,  mettre en
force certains statuts impriaux, fruits malheureux des animosits
religieuses du 16e sicle,  anantir l'autorit et le titre de l'vque
catholique,  faire dclarer nulle la seule ordonnance qui eut reconnu
cette autorit, et  prtendre faussement que mme avant la conqute,
l'vque de Qubec n'avait pas droit d'riger de paroisses dans son
diocse. Ces avancs rpts dans les cours avaient t artificieusement
rpandus dans les papiers publics.

L'vque concluait par demander que lui et ses successeurs fussent
civilement reconnus pour vques catholiques de Qubec ayant sous leur
juridiction piscopale les catholiques des colonies de l'Amrique
britannique du nord; en attendant que par un accord entre Rome et
l'Angleterre il ft rig d'autres vchs catholiques dans ces
contres, avec tous les droits qu'ils avaient exercs jusqu' ce jour;
qu'aucune paroisse catholique ne pt tre rige sans l'intervention
pralable de l'vque; qu'il ft maintenu dans la possession o il tait
de proposer aux cures et aux missions catholiques; que la proprit du
palais piscopal lui ft confirm et qu'il ft autoris  acqurir 
l'avenir. Enfin, sans demander une assignation de revenus, il annonait
que ce serait un avantage pour le gouvernement s'il recevait une
gratification, et si le clerg catholique tait reprsent dans les
conseils excutif et lgislatif par son chef.

Ces demandes appuyes par le zle qu'il avait montr de tout temps et
qu'il inspirait  tout son clerg pour exciter le peuple  soutenir avec
vigueur la cause anglaise dans la guerre avec la rpublique amricaine,
furent accordes plus tard. Et l'on verra que lorsqu'il passa en Europe
pour les affaires de son diocse, le gouvernement anglais le reut avec
de grands gards, et lui accorda presque tout ce qu'il demandait.

La ncessit o l'Angleterre se trouvait alors, comme elle l'avait t
en 75, de prter une oreille favorable aux Canadiens et d'tre juste 
leur gard, ne devrait pas tre perdue pour elle; car sa situation
devient de jour en jour plus difficile  mesure que les Etats-Unis et
ses colonies s'accroissent en population, en richesses et en puissance.
L'Ocan qui spare les deux mondes est une barrire naturelle beaucoup
plus forte que la limite qui spare le Canada de la rpublique voisine
et, l'on s'en apercevra un jour.

La nationalit des Canadiens donne encore de la force  cette limite et
la guerre dont nous allons nous occuper le prouva. On en appela  leurs
institutions et  leurs autels pour exciter leur zle, et cet appel du
reprsentant de l'Angleterre  la dfense de son empire au cri si saint
pour eux de leur religion et de leurs lois, tait un engagement
d'honneur d'autant plus sacr qu'il tait pris au moment du danger.

Les Canadiens ne demandrent pas d'autre garantie, pour courir aux
armes. Ce que sir George Prvost donna  entendre  leurs reprsentans
et  leur clerg, fut interprt de la manire la plus gnreuse; tout
le monde songea  faire son devoir, et l'ennemi put se convaincre que la
dfection qu'il attendait ne se raliserait point.

Le gouverneur dirigea les troupes vers les frontires et confia la garde
de Qubec, la clef du pays, aux milices reprsentes peu de temps
auparavant comme rebelles ou comme animes de dispositions fort
suspectes. Les patriotes Bdard et autres furent rtablis dans leur
grade militaire avec ostentation par un ordre du jour.

Dans le mois de mars, le prsident des Etats-Unis avait envoy un
message  la chambre des reprsentans pour l'informer que, pendant que
le gouvernement amricain tait en paix avec la Grande-Bretagne, cette
puissance avait employ un agent secret pour parcourir les divers tats
de l'Union, surtout le Massachusetts, y fomenter la dsobissance aux
autorits tablies, intriguer avec les mcontens, exciter  la rvolte,
dtruire ventuellement la confdration et en dtacher avec l'aide de
ses soldats les tats de l'Ouest.

Ce message extraordinaire fit la plus grande sensation. L'espion tait
un Irlandais, nomm John Henry, ancien capitaine dans l'arme
amricaine, et qui rsidait  Montral depuis 1806 en qualit d'tudiant
en droit. Par une lettre de M. Ryland, secrtaire de sir James Craig,
Henry qui avait dj t employ dans quelque mission secrte  la
satisfaction du secrtaire d'tat  Londres,  qui on avait, transmis
ses rapports, tait pri de se charger d'une nouvelle mission
confidentielle aux Etats-Unis, pour laquelle le gouverneur lui
fournirait un chiffre de correspondance. Il devait lui faire parvenir
les vues du parti dominant dans les divers tats de la rpublique, et
mettre les mcontens qui dsiraient s'en dtacher en communication avec
le gouvernement anglais. Sir James Craig donna ses instructions  Henry,
en lui recommandant de tcher d'obtenir les renseignemens les plus
exacts sur la disposition des esprits dans le Massachusetts, l'tat qui
exerait alors la plus grande influence dans l'est; de s'insinuer dans
l'intimit de quelques chefs de parti et de leur donner  entendre, mais
avec une grande rserve, que s'ils voulaient se mettre en rapport avec
le gouvernement anglais, par le canal du gouverneur canadien, il tait
autoris  tre leur intermdiaire et  leur montrer s'ils l'exigeaient
ses lettres de crance. Henry tait charg d'crire souvent  Qubec,
mais pour ne pas exciter de soupon, d'adresser ses lettres au juge
Sewell,  un autre Monsieur qui lui tait dsign, et quelquefois  M.
Ryland lui-mme, mais fort rarement.

L'on pensait alors que les consquences des lois d'embargo passes par
le congrs, ruineuses pour les tats de l'est, pourraient amener leur
sparation du reste de la confdration. Henry rendu  son poste crivit
une foule de lettres jusqu' son retour  Montral dans le cours de la
mme anne. Aucun effet ne parut rsulter de sa mission. Lorsqu'il
demanda le prix de son salaire, on ne se montra pas empress d'y
rpondre comme il le dsirait. On ne voulut lui donner ni une place de
juge-avocat, ni un consulat. En 1811 il s'adressa  lord Liverpool, qui
lui fit rpondre par son secrtaire, que sir James Craig ne s'tait pas
engag  lui faire avoir sa rcompense en Angleterre. Se voyant rebut
dans la colonie et dans la mtropole, il alla tout dclarer au pays
qu'il avait voulu trahir.

Cette affaire, dont le gouvernement amricain fit grand bruit pour
exciter le peuple  la guerre, est une nouvelle preuve ajoute  toutes
les autres, de l'inconsidration de conduite de sir James Craig, et du
peu de jugement dans le choix de ses instrumens.

Le plan d'oprations militaires adopt pour le Canada fut parfaitement
dfensif. L'Angleterre tait trop engage en Europe pour songer  porter
de grands coups en Amrique; et d'ailleurs elle prsumait avec raison
que les entreprises des Etats-Unis dpendraient des vicissitudes de la
guerre au-del des mers. Napolon s'tait jet sur la Russie; du succs
de cette gigantesque entreprise  800 lieues de sa capitale, allait
dpendre le plus ou le moins d'nergie des rpublicains de l'Amrique.
Le gouvernement de Washington aprs avoir form de grands cadres
d'arme, fut comme embarrass lorsqu'il fallut faire mouvoir ces masses
d'hommes. Il conduisit toute cette guerre avec l'inexprience et la
timidit d'un tat major bourgeois. Les traditions des guerres de la
rvolution semblrent tre perdues, ou plutt ces guerres n'avaient pas
appris la tactique offensive, car on n'avait fait que repousser des
envahisseurs europens qui voulaient imposer leur joug au colon devenu
grand. Ses efforts se perdirent dans une multitude de petits chocs,
parpills sur une frontire de 3  400 lieues, et il est bien difficile
aujourd'hui de dire quel tait le rsultat final que l'on voulait
atteindre.

Au moment de la dclaration de guerre, le gnral Hull, gouverneur du
territoire du Michigan, tait parti de l'Ohio pour le Dtroit avec deux
mille hommes pour mettre fin aux hostilits des Sauvages sur la
frontire du Nord-Ouest, et tcher de le gagner  la cause amricaine.
Il tait autoris par ses instructions  envahir le Canada s'il pouvait
le faire sans mettre en danger les postes qui lui taient confis. Vers
la mi-juillet il traversa la rivire du Dtroit et alla camper 
Sandwich, dans le Haut-Canada, avec l'intention d'aller s'emparer du
fort de Malden  quelques lieues de l. Etabli sur ce point, il adressa
entre autres, ces paroles aux Canadiens:

Spars de l'Angleterre par un ocan immense et un vaste dsert, vous
n'avez aucune participation dans ses conseils, aucun intrt dans sa
conduite. Vous avez senti sa tyrannie, vous avez vu son injustice; mais
je ne vous demande  venger ni l'une ni l'autre. Les Etats-Unis sont
assez puissans pour vous procurer  tous la sret compatible avec leurs
droits et vos esprances. Je vous offre les avantages inestimables de la
libert civile, politique et religieuse... C'est elle qui nous a
conduits en sret et en triomphe  travers les orages de la rvolution;
c'est elle qui nous a ports  un rang lev parmi les nations de
l'univers, et qui nous a procurs plus de paix, plus de scurit et plus
de richesses que n'en a jamais eu aucun autre pays.

Ne levez pas la main contre vos frres. Plusieurs de vos anctres ont
combattu pour notre libert et notre indpendance. Enfans de la mme
famille, hritiers du mme hritage, vous devez bien accueillir une
arme d'amis.

Cette proclamation qui n'tait pas rdige sans quelque adresse, ne fut
point soutenue par des oprations militaires qui rpondissent au talent
que pouvait promettre sa rdaction. Le gnral Hull fut cras sous le
poids de son commandement. Aprs tre rest prs d'un mois sans rien
entreprendre, il rentra dans son pays. Plusieurs de ses dtachemens
avaient t dfaits par des partis de nos soldats et par les Indiens. Le
lieutenant Rolette, commandant le brig arm le Hunter, avait abord  la
tte de six hommes seulement et pris un navire amricain charg de
troupes et de bagages. Le capitaine Tallon, dtach par le Colonel
Proctor, avait rencontr au-dessous du Dtroit, le major Vanhorne,
l'avait battu et lui avait enlev des dpches importantes. Dans les
autres parties du pays les affaires n'allaient gure mieux pour les
ennemis. Le capitaine Roberts, de St.-Joseph, dans une petite le du lac
Huron, avait reu du gnral Brock en son temps, la nouvelle de la
dclaration de guerre et l'ordre de tcher de surprendre Mackinac, poste
dont il s'empara sans coup frir  l'aide d'une trentaine de soldats
soutenus par M. Pothier et ses voyageurs canadiens; c'tait l'un des
plus forts des Etats-Unis. Cette conqute eut un grand retentissement
parmi les tribus indiennes de ces contres, qu'elle rallia presque
totalement  la cause de l'Angleterre, et fut le prlude des revers de
Hull.

Cependant le gouverneur du Haut-Canada, le gnral Brock, avait pris ses
mesures ds les premires hostilits pour repousser toute invasion.
Ayant rassembl ses forces, il traversa le fleuve et parut tout--coup
avec 13  14 cents hommes dont 600 Sauvages, devant le fort du Dtroit
o s'tait retir le gnral Hull. Le commandant amricain intimid et
hors de lui-mme se rendit prisonnier sans coup-frir, avec son arme, 
l'exception des milices et des volontaires de l'Ohio et du Michigan qui
eurent la libert de s'en retourner chez eux aprs s'tre engags  ne
point servir pendant cette guerre. Le fort du Dtroit et le vaste
territoire du Michigan tombrent ainsi au pouvoir des vainqueurs, qui
firent un butin considrable.

Les troupes amricaines furent envoyes dans le Bas-Canada, o le
gnral Hull rendu  Montral, fut chang contre 30 prisonniers
anglais. Il ne fut pas plutt rentr dans son pays, qu'il fut accus
devant un conseil de guerre. La cour refusa de se prononcer sur
l'accusation de trahison; mais elle le trouva coupable de lchet et le
condamna  mort. Le prsident lui accorda plus tard son pardon en
mmoire des services qu'il avait rendus pendant les guerres de la
rvolution.

Aprs l'anantissement de l'arme amricaine de l'ouest, la partie
suprieure du Haut-Canada se trouva dbarrasse de la crainte d'une
invasion.

Pendant que ces vnemens se passaient  la tte du lac Eri, les forces
ennemies qui devaient agir sur le lac Ontario et sur le lac Champlain se
rassemblaient. Elles se donnaient la main par divers petits corps
intermdiaires destins  inquiter le Canada sur diffrens points de
ses frontires. Les premires troupes portaient le nom fastueux d'arme
du centre; les dernires d'arme du nord. L'arme du centre commande
par le gnral Van Rensalaer, tait compose principalement des milices
de l'tat de la Nouvelle-York; elle devait envahir le Canada entre le
lac Eri et le lac Ontario. L'arme du nord, forte de 10,000 hommes,
sous les ordres du gnral Dearborn, tait charge d'y pntrer par le
district de Montral.

Van Rensalaer ne fut prt  prendre l'offensive qu' la fin de l't.
Aprs avoir longtemps inquit le gnral Brock, il russit malgr le
feu de l'artillerie anglaise qui brisa plusieurs de ses berges, 
prendre pied, le 13 octobre au point du jour, sur les hauteurs de
Queenston et  repousser les attaques de la milice et d'une partie du
49e rgiment. Le gnral Brock qui tait  Niagara,  quelques milles
plus bas, tait accouru au bruit de la canonnade; il rallia les
grenadiers et les conduisit lui-mme  la charge. Il aurait peut-tre
regagn le terrain perdu, si dans le moment mme il n'et t atteint
d'une balle dans la poitrine, dont il mourut presqu'aussitt. Ses
troupes parvinrent cependant  se remettre de leur dsordre, mais elles
ne purent forcer l'ennemi, protg par des arbres,  abandonner la place
ni l'empcher d'achever le dbarquement de sa premire division. Les
Anglais suspendirent alors leur feu jusqu' l'arrive de leurs renforts
sous les ordres du gnral Sheaffe, qui rsolut de reprendre aussitt
l'offensive. Laissant quelques hommes pour couvrir Queenston, il fit un
dtour pour gravir les hauteurs voisines et attaquer les Amricains par
derrire. Les Indiens plus alertes en vinrent aux mains les premiers,
mais ils furent repousss jusqu' ce que le corps principal arrivant,
les Amricains assaillis  leur tour avec vigueur, lchrent le
lchrent pied et se mirent  fuir dans toutes les directions, les uns
cherchant  se cacher dans les broussailles et les autres dans leur
frayeur se prcipitant en bas de la falaise dans le fleuve. Les Indiens
rallis aux troupes en massacrrent un grand nombre. Les autres voyant
tout perdu et leur retraite coupe, posrent les armes au nombre de 1000
hommes, sur les douze ou quinze cents qui avaient travers en Canada. Il
parat qu'aprs le combat du matin, le gnral Van Rensalaer tait
repass  Lewiston pour acclrer le passage du fleuve par la seconde
division de son arme, et que ses soldats avaient refus de marcher
malgr les prires et les menaces; que dans son embarras, il avait crit
au gnral Wadsworth, rest  Queenston, ce qui se passait, et lui avait
laiss le choix de l'offensive ou de la retraite, l'informant qu'il lui
enverrait tous les bateaux dont il pourrait disposer s'il se dcidait
pour le dernier parti. La plupart des troupes amricaines composes de
milices, avaient peu d'ardeur belliqueuse; elles rpondirent  Van
Rensalaer qu'elles taient prtes  dfendre leur pays s'il tait
attaqu, mais qu'elles avaient des scrupules  envahir le territoire
anglais.

On a dj vu qu'un grand parti dans la rpublique tait oppos  la
guerre. Ses opinions fournissaient des motifs vrais ou simuls  uns
portion des soldats pour ne point bouger. De pareils vnement devaient
rassurer le Canada, auquel les deux combats de la journe n'avaient pas
cot cent hommes, tus et blesss, preuve du peu d'ardeur de la lutte.

La mort de Brock fit passer le commandement des Anglais entre les mais
du gnral Sheaffe, qui conclut une armistice avec le gnral Smith,
successeur de Van Rensalaer, et qui parut vouloir montrer plus de zle
que son prdcesseur. Il invita les jeunes Amricains  venir partager
les prils et la gloire de la conqute qui s'offrait devant eux, et
parvint  ranimer un peu d'humeur belliqueuse de ses patriotes et 
porter son arme  5,000 hommes. Lorsqu'il fut prt  agir, il fit
dnoncer l'armistice et le 28 novembre de grand matin, il se mit en
mouvement. La premire division de ses troupes traversa le fleuve et mit
pied  terre  la tte de la Grande-Ile entre le fort Eri et Chippawa,
o elle prit ou mit en fuite quelques soldats qui s'y trouvaient tandis
que le major Ormsley, sorti du fort Eri, faisait de son ct quelques
prisonniers amricains qui descendaient le long du rivage. La seconde
division s'branla pour dbarquer deux milles plus tins. Les forces
anglaises du voisinage taient maintenant sur l'alerte. Le colonel
Bishop sorti de Chippawa avait form sa jonction avec le major Ormsley,
et se trouvait  la tte de onze cents hommes, tant rguliers, miliciens
que Sauvages et une pice de canon, quand les Amricains se prsentrent
pour dbarquer. Le feu trs vif qu'il ouvrit sur eux du rivage, brisa
deux de leurs berges, jeta les autres en dsordre et les obligea de se
retirer au plus vite. Le 1 dcembre, ils firent mine de renouveler leur
tentative, et les troupes mme s'embarqurent pour traverser le fleuve,
mais elles reurent contre ordre et furent remises  terre pour prendre
leur quartiers d'hiver Ces checs humilirent beaucoup les Amricains,
qui murmurrent tout haut contre leur chef, et le forcrent  prendre la
fuite pour se drober  leur indignation.

Ainsi se terminrent les oprations des arme de l'ouest et du centre.
Elles avaient t repousses partout dans leurs attaques. Les tentatives
de celle du nord n'avaient pas t plus vigoureuses ni plus heureuses,
quoiqu'elle ft la plus forte et qu'elle part destine  porter les
plus grands coupa.

Elle s'levait  dix mille hommes stationns sur le lac Champlain en
face. Le gnral Dearborn la commandait. Aprs avoir eu quelque temps
son quartier gnral  Albany, il le rapprocha de la frontire, menaant
de marcher sur Montral par la route de St.-Jean et d'Odelltown.

Le commandant de cette frontire plaa, un cordon de voltigeur et de
milice depuis Yamaska jusqu' St.-Rgis, point o la limite qui spare
les deux pays aboutit au St.-Laurent. Un corps d'lite compos de
rguliers et de milices sous les ordres du colonel Young fut stationn 
Blairfindie; et la route de l  la frontire passant par Burtonville et
Odelltown, fut coupe et embarrasse par des abattis d'arbres pour
empcher toute surprise. Ce travail fatigant et difficile fut excut
avec promptitude par les voltigeurs du major de Salaberry. Les voyageurs
de la Compagnie du nord-ouest s'organisrent en troupes lgres, et
d'autres Canadiens formrent un bataillon de chasseurs.

Pendant ce temps l, les Amricains montraient sur cette frontire comme
sur celle du Haut-Canada, beaucoup d'hsitation dans leurs mouvemens. Il
n'y avait encore eu que quelques petites escarmouches, lorsque le
gnral Dearborn fit mine enfin de se mettre en mouvement.

Le major de Salaberry qui commandait nos avant postes, s'tait fortifi
 rivire Lacolle. Le matin du 20 novembre, avant le jour, une de ses
gardes avances fut assaillie par 1400 fantassins et quelques cavaliers,
qui avaient travers la rivire par deux gus  la fois; mais en voulant
la cerner, ils se fusillrent entre eux dans l'obscurit, ce qui
dtermina aussitt leur retraite. Au premier bruit de leur mouvement, le
colonel Deschambault avait reu ordre de traverser le St.-Laurent et de
marcher sur l'Acadie avec les milices de la Pointe-Claire, de la rivire
du Chne, de Vaudreuil et de la Longue-Pointe. Une partie de celles de
la ville de Montral  pied et  cheval tait passe  Longueuil et 
Laprairie, enfin toute la milice du district s'tait mise en mouvement
pour marcher sur le point attaqu. Soit que le gnral Dearborn fut
intimid par tous ces mouvemens, ou qu'il n'entra pas dans ses plans
d'envahir le Canada pour lors, il ne songea plus qu' se retirer dans
ses quartiers d'hiver  Plattsburgh et  Burlington  l'approche de
l'hiver. Ce dbut n'tait pas brillant pour les armes des Amricains.

Sur mer ils soutinrent mieux l'honneur de leur pavillon. L'Angleterre
n'avait rien  craindre d'eux sur cet lment, et ce fut l prcisment
o elle se laissa enlever quelques lauriers. La frgate amricaine la
_Constitution_, de 44 canons, commande par le capitaine Hull, enleva la
frgate anglaise, la _Guerrire_ de 38 canons aprs une demi-heure de
combat, et lui avoir tu et bless le tiers de son quipage. Le _Warp_,
de 18 canons, captura aussi un brig de 22 canons aprs un choc de trois
quarts d'heure, pour tomber cependant entre les mains d'un 74, le mme
jour avec sa prise.

Le commodore Decatur montant la frgate, _Les Etats-Unis_, de 44 canons,
fora la frgate la _Macdonienne_ d'amener son pavillon aprs une lutte
acharne de prs de deux heures, et plus tard la _Constitution_ obtint
une second victoire en capturant, devant San Salvador, sur les ctes du
Brsil, la frgate la _Java_, aprs lui avoir tu et bless prs de 200
hommes, tandis qu'elle n'en perdait que 34. Ces diverses victoires
navales enorgueillirent les Etats-Unis et leur firent oublier les petits
checs qu'ils avaient prouvs sur terre. Ils avaient en effet raison
d'tre contens de leur marine, car la cause de ses succs tait fort
importante. C'tait moins par le courage que par la supriorit de
construction et d'armement de leurs vaisseaux qu'ils avaient triomph.
Leurs frgates moins hautes au-dessus de l'eau offraient par l mme
moins de prise aux coups; leurs batteries comptaient moins de bouches 
feu mais elles taient formes de pices d'un plus gros calibre et d'une
plus grande porte; de sorte qu'une frgate amricaine de 32 canons
lanait plus de mtal qu'une frgate anglaise de 40; de l la cause de
leurs victoires, dont ils avaient d'autant plus raison d'tre fiers
qu'elles taient dues  leur intelligence. La Grande-Bretagne toutefois
trop occupe avec le reste de l'Europe dans la guerre contre Napolon,
faisait peu de cas des combats individuels et isols des vaisseaux de la
rpublique, et voyant que ses armes maintenaient son empire en Canada et
qu'il ne s'y tait rien pass de bien inquitant pour elle, elle donna
ses ordres pour nous envoyer quelques secours et reporta ses regards
vers l'Espagne et vers la Russie, o la grandeur des vnemens qui s'y
passaient jettait compltement dans l'ombre ceux de l'Amrique.

Le rsultat de la campagne et le zle qu'avaient montr les populations
canadiennes justifiaient la politique de sir George Prvost. Les
Canadiens, que leurs ennemis avaient accuss sans cesse de nourrir des
projets de rbellion, venaient de donner un dmenti clatant  leurs
accusateurs trop favoriss dans tous les temps par les prjugs
nationaux.

Sir George en assemblant les chambres le 29 dcembre, leur dit que
suivant les pouvoirs que lui avait confis la lgislature, il avait
appel la milice sous les armes, et qu'il avait vu avec la plus vive
satisfaction l'esprit public, l'ordre, la fermet et cet amour de son
pays, de sa religion et de ses lois qu'elle avait montrs dans cette
occasion, et qui, en animant et runissant toutes les classes, ne
pouvaient manquer avec l'aide de la divine providence de faire respecter
le Canada au dehors et de le rassurer au-dedans.

Les dlibrations de la lgislature furent moins orageuses que de
coutume, malgr l'agitation de plusieurs questions qui auraient pu
occasionner de grands dbats. M. Stuart, toujours mcontent de la perte
de sa place de solliciteur-gnral, voulut faire instituer une enqute
sur le mauvais effet du retard qui survenait dans la publication des
lois. Dans une meute  Lachine les troupes avaient tir sur le peuple.
Il voulut faire attribuer cet vnement  l'ignorance de la loi non
encore promulgue. Quoique son but ft moins probablement de pallier les
auteurs du sang rpandu que d'embarrasser l'excutif, sa plainte tait
cependant bien fonde. Il proposa aussi de s'enqurir du droit des cours
de justice, de faire des rgles de pratique pour la conduite des
procdures judiciaires, usurpation de pouvoir qui a t pendant
longtemps un grave sujet de difficults dans le pays. Enfin ce fut
encore lui qui amena les rsolutions touchant le sujet autrement plus
grave de la loi martiale,  laquelle l'opinion publique tait si
fortement oppose, qui les fit adopter aprs d'assez vifs dbats et qui
fit dclarer que les limites et l'opration de la loi martiale tablie
par les statuts impriaux concernant l'arme, et par les statuts
provinciaux concernant les milices, ne pouvaient tre tendus  ce pays
sans l'autorit de son parlement.

Les changemens demands par le gouverneur dans la loi des milices
chourent par suite du dsaccord survenu entre les deux chambres sur la
matire, ainsi que le projet de loi pour imposer une taxe sur les
salaires des officiers publics pour les frais de la guerre, que le
conseil compos de fonctionnaires ou de leurs amis, ne voulut pas
agrer.

Malgr ces divergences d'opinion, le gouverneur et les chambres ne
cessrent point d'tre en bonne intelligence pendant toute la session,
et l'assemble vota pour les besoins de la guerre, une taxe de 2 pour
cent sur les marchandises importes par les ngocians du pays et de cinq
pour cent sur celles importes par les ngocians trangers.




                             CHAPITRE II

               CONTINUATION DE LA GUERRE.--PAIX DE 1815.
                       CAMPAGNES DE 1813-1814.


Campagne de 1813.--Oprations sur les lacs Eri, Ontario et
Champlain--Combats de French town et du fort Meigs.--Attaque de
Sandusky.--Combat naval de Put-in-Bay.--Bataille de Thames.--Destruction
des Criques.--Prise de Toronto,--Le colonel Harvey surprend les
Amricains  Burlington.--Black Rock est brl--Batailles de Chrystlers
Farm et de Chteauguay.--Retraite des armes amricaines.--Surprise du
fort Niagara. Lewiston, Manchester brls.--Oprations sur mer.--Travaux
du parlement  Qubec.--Le juge Sewell accus va se justifier 
Londres.--Il suggre l'union de toutes les colonies.--Campagne de
1814.--Combats de Lacolle, Chippawa, Lundy's Lane.--Attaque du fort
Eri.--Dfaite de Drummond.--Expdition de Plattsburgh.--Attaque des
ctes des Etats-Unis.--Washington pris et le capitole brl.--Bataille
de la Nouvelle Orlans.--Cessation des hostilits.--Trait de
Gand.--Runion des chambres.--Sir G. Prvost accus pour sa conduite 
Plattsburgh, remet les rnes du gouvernement et passe en Angleterre.--Sa
mort.--Rhabilitation de sa mmoire.


Malgr les checs de leur premire campagne, les Amricains ne
dsespraient pas de finir par obtenir des avantages en continuant la
guerre, et ils se prparrent  la pousser avec vigueur. Mais ils ne
changrent point leur systme d'attaque.

Ils divisrent encore leurs principales forces en trois corps. L'arme
de l'ouest, commande par le gnral Harrison, fut charge d'oprer sur
le lac Eri; l'arme du centre, aux ordres du gnral Dearborn, sur la
frontire de Niagara et du lac Ontario; l'arme du nord, commande par
le gnral Hampton, sur celle du lac Champlain. Tous ces corps qui
formaient une masse d'hommes considrable devaient envahir le Canada
simultanment.

L'arme de l'ouest fut la premire en mouvement. Aprs les dsastres du
gnral Hull dans la dernire campagne, les milices taient accourues
pour dfendre cette frontire et reconqurir le pays perdu. Harrison
runit ses forces  la tte du lac Eri pour attaquer les Anglais placs
au Dtroit, sur la rive droite du fleuve, au pied du lac Ste.-Claire, et
 Malden un peu plus bas sur la rive gauche. Le gnral Winchester se
mit en marche au commencement de janvier avec 800 hommes pour la rivire
des Miamis, d'o il en dtacha une partie pour Frenchtown, 30 milles
plus loin. Ce dtachement rencontra un corps d'Anglais et de Sauvages
qu'il repoussa et prit possession du village. En apprenant ces
mouvemens, le gnral Proctor qui tait  Malden, rsolut aussitt
d'attaquer ce corps avanc avant qu'il et t rejoint par le reste de
l'arme amricaine, qui marchait  trois ou quatre jours de distance. Il
runit 1100 hommes, dont 600 Indiens, parut tout--coup devant
Frenchtown le 22 janvier, et sans donner aux ennemis le temps de le
reconnatre, les attaqua au point du jour avec la plus grande vigueur.
Les Amricains retirs dans les maisons se dfendirent longtemps
soutenus par la peur de tomber entre les mains des Sauvages, et
d'prouver les cruauts que ces barbares faisaient souffrir  leurs
prisonniers. Winchester tait tomb ds le dbut du combat entre les
mains du chef des Wyandots, qui l'avait remis au gnral Proctor. On lui
dit que la rsistance de ses soldats tait inutile, que l'on allait
incendier le village et que s'ils ne se rendaient point, ils
deviendraient la proie des flammes ou des Sauvages. Alors leur gnral
leur envoya l'ordre de cesser le fou. Ils demeurrent prisonniers  la
condition qu'ils seraient protgs contre les Indiens. Mais cette
condition ne put tre excute compltement. Il a toujours t
presqu'impossible de retenir tout--fait les Sauvages dans ces
occasions; ils trouvrent moyen de massacrer quantit de blesss qui ne
pouvaient marcher, de se faire donner de grosses ranons pour d'autres,
et d'en rserver plusieurs pour les mettre  la torture malgr tous les
efforts des officiers pour empcher ces cruels dsordres.

Les Amricains reprochrent ensuite amrement aux Anglais cette
violation de la capitulation. Mais ils connaissaient assez les Sauvages
pour s'attendre  ce qui arriva. Le combat de Frenchtown cota prs de
200 tus et blesss aux vainqueurs et plus de 300 aux vaincus.

Le gnral Harrison en apprit le rsultat aux rapides de la rivire des
Miamis, et rtrograda aussitt de peur d'tre attaqu par Proctor. Mais,
sur la nouvelle que celui-ci tait retourn  Malden, il remarcha en
avant avec 1200 hommes et tablit sur cette rivire un camp retranch,
qu'il appela, le fort Meigs du nom du gouverneur de l'Ohio. Il y
attendait les troupes qui devaient le rejoindre, lorsque le gnral
Proctor qui avait rsolu de l'attaquer avant cette runion, parut  la
lin d'avril devant ses retranchemens et les investit. Le 5 mai, le
gnral Clay tant arriv  leur secours avec 1200 hommes du Kentucky,
surprit et enleva les batteries anglaises tablies du ct ouest de la
rivire pendant que la garnison du fort faisait une sortie. Mais Clay
s'tant trop attach  la poursuite des Sauvages, il fut pris  dos par
Proctor et coup dans sa retraite. 500 de ses soldats durent encore
poser les armes aprs un combat violent.

Plusieurs prisonniers devinrent encore ici les victimes de la cruaut
des Indiens.

Malgr ce succs, ces barbares dj fatigus du sige, abandonnrent
presqu'aussitt le camp de Proctor malgr tous les efforts du fameux
Tcumseh, leur chef, pour les retenir, et obligrent ce gnral  se
retirer  Malden.

Proctor voulut reprendre son projet quelque temps aprs avec 500 hommes
et 3  4000 Sauvages toujours conduits par Tcumseh. Harrison tait
alors sur la rivire Sandusky encore occup de ses prparatifs pour
l'envahissement du Canada, et attendant la flotte qui s'armait sous la
direction du capitaine Perry  la Presqu'Ile, vers le bas du lac Eri,
et qui devait seconder ses oprations. Mais Proctor ayant trouv le fort
Meigs trop bien dfendu pour pouvoir l'attaquer avec chance de succs,
leva le sige ou bout de quelques jours et se porta avec 1400 hommes,
dont 600 Sauvages, contre celui de Sandusky situ un peu plus bas sur le
lac. Aprs avoir fait brche dans ses murailles, il donna l'assaut avec
500 hommes conduits par le colonel Short. Forms en colonne les soldats
s'avancrent sous un feu meurtrier qui les jeta un instant en dsordre;
mais s'tant rallis, ils s'lancrent dans le foss pour gagner la
brche, lorsque les assigs mirent le feu  la seule pice d'artillerie
qu'ils avaient place de manire  enfiler le foss; elle emporta la
tte de la colonne et jeta la frayeur parmi le reste des soldats qui
prirent la fuite dans la plus grande confusion. Aprs cet chec qui
cota une centaine d'hommes, Proctor craignant le gnral Harrison qui
arrivait, prit le parti de la retraite. Ces hostilits du reste taient
 peu prs inutiles, car rien d'important ne pouvait tre entrepris sans
le concours de la marine et sans la suprmatie des armes sur le lac
Eri. Aussi travaillait-on des deux cts  se former une flotte pour
l'obtenir.

Les Anglais devancrent leurs adversaires de vitesse. Leur gouvernement
avait envoy des officiers et des matelots dans l'hiver, qui taient
venus par terre d'Halifax  Qubec, et qu'on avait dirigs aussitt sur
Kingston au pied du lac Ontario, pour quiper une flottille capable de
lutter avec celle de l'ennemi. Dans le printemps ils avaient t
rejoints par sir James L. Yeo, qui tait arriv avec 4  500 nouveaux
matelots, pour prendre le commandement suprieur de la marine
canadienne. Il donna le commandement des forces du lac Eri au capitaine
Barclay, qui alla bloquer avec une flottille de six voiles et 63 canons
la flottille amricaine dans le havre de la Presqu'-Ile. Cette flottille
place sous les ordres du commodore Perry, tait compose de neuf voiles
et de 54 canons. Elle ne fut prte  lever l'ancre qu'au milieu de
l't; mais comme les bas-fonds qu'il y avait  l'entre du havre
l'obligeaient  ter ses canons pour sortir, elle ne pouvait songer  le
faire tant qu'elle serait bloque par la flottille anglaise.
Heureusement pour elle, Barclay fut oblig de s'loigner pendant quelque
temps; elle en profita pour gagner le large et forcer  son tour son
adversaire  reculer. Les Amricains remontrent alors  la tte du lac
et sparrent les troupes anglaises jetes sur la rive droite du fleuve,
de leur flotte qui portait leurs vivres. Barclay dut risquer le combat
pour les dgager. Les deux flottilles en vinrent aux mains le 10
septembre  Put-in-Bay. Le combat dura quatre heures avec des chances
diverses dues  l'inconstance du vent. Le vaisseau du commodore
amricain fut mme si mal trait qu'il dt l'abandonner pour passer sur
un autre. Mais vers la fin de l'action le vent lui devenant tout  fait
favorable, Perry russit  amener toutes ses forces en ligne et  couper
celle des Anglais, sur lesquels il gagna une victoire complte. Tous
leurs vaisseaux durent amener l'un aprs l'autre leur pavillon. Barclay
lui-mme tomba couvert de blessures entre les mains du vainqueur, qui
lui montra tous les gards que mritait le courage malheureux. Cette
victoire donna le lac Eri aux Amricains, et enleva aux Anglais tous
les avantages qu'ils avaient obtenus sur la rive droite du fleuve.

Le gnral Proctor qui avait plus de feu que de jugement militaire, dut
reconnatre alors la faute qu'il avait commise d'abandonner la guerre
dfensive pour la guerre offensive. En s'lanant sur le pays ennemi
sans forces suffisantes, il devait tt ou tard compromettre la sret du
Haut-Canada; car quelque fussent ses succs, il ne pouvait faire de
conqute durable. La prise de la flottille anglaise lui enlevant les
moyens de s'approvisionner, il dut songer immdiatement  la retraite,
et il n'avait pas un moment  perdre. Il vacua le Dtroit, Sandwich et
Amherstburgh le plutt qu'il put aprs en avoir dtruit les chantiers et
les casernes, et se retirait par la rivire Thames pour descendre vers
le lac Ontario, Tcumseh couvrant la retraite avec ses Indiens,
lorsqu'il fut atteint par l'ennemi en force suprieure.

Aprs sa victoire, le commodore Perry avait transport sur la rive
anglaise du St.-Laurent, l'arme amricaine du gnral Harrison, qui
s'tait mise aussitt en marche, et qui arriva  Sandwich au moment o
Proctor en partait. Sans s'arrter il s'lana  sa poursuite, atteignit
son arrire garde le 4 octobre, enleva ses magasins et ses munitions et
l'obligea lui-mme le lendemain  tenter le sort des armes pour chapper
 une ruine totale, qu'une victoire seule pouvait lui faire viter. Il
s'arrta  Moravian-Town et rangea sa petite arme en bataille, sa
droite  la rivire Thames et sa gauche  un marais, le fidle Tcumseh
toujours prt  combattre, se plaant  ct de lui avec ses Indiens.

Harrison disposa ses troupes sur deux lignes et fit commencer l'attaque
par sa cavalerie. Les cavaliers de Kentucky, accoutums aux pays boiss
et marcageux, chargrent les troupes de Proctor avec tant de vigueur
qu'ils les rompirent et les mirent dans une droute complte. La plupart
durent poser les armes, et Proctor et sa suite chercher leur salut dans
la fuite. Les Indiens seuls maintinrent longtemps le combat avec
beaucoup de courage; mais ils furent enfin obligs de cder au nombre,
aprs avoir vu tomber leur fameux chef sous les coups de l'ennemi. Son
corps fut trouv parmi les morts. Sa fidlit  l'Angleterre, son
loquence, son influence sur les tribus de ces contres, ont fait de
Tcumseh le hros de cette guerre. Sir  sept cents Anglais y compris
vingt-cinq officiers, restrent prisonniers. Deux  trois cents
parvinrent au bout de quelques jours dans le plus grand dsordre 
Ancaster,  la tte du lac Ontario, avec le gnral Proctor et dix-sept
officiers.

Le rsultat de la bataille de Moravian-Town rompit la grande
confdration indienne forme par Tcumseh contre la rpublique
amricaine, remit celle-ci en possession du territoire perdu par le
gnral Hull, dans le Michigan, et ruina la rputation militaire de
Proctor. Ce dsastre ne termina pas cependant les oprations de la
campagne sur la frontire de l'ouest. L'loquence de Tcumseh avait
soulev les tribus du sud. Les Criques avaient pris la hache et entonn
l'hymne des combats. Ils massacrrent 300 hommes, femmes et enfans dans
l'Alabama, pour leur dbut; ils allaient poursuivre le cours de leurs
ravages, lorsque le gnral Jackson s'tant jet sur leur pays  la tte
des milices du Tennessee, entoura une de leurs bandes de 200 hommes, et
les tua jusqu'au dernier. Il dfit ensuite le gros de la nation dans les
combats de Talladga, Autossie, Emuefau, etc., et finit enfin par en
cerner les restes sur la rivire Tallapousa,  Horse Shoe Head, o ils
s'taient retranchs au nombre de 1000 avec leurs femmes et leurs
enfans. Jackson donna l'assaut  leurs ouvrages qu'il emporta. Les
Indiens ddaignant de se rendre, combattirent avec le courage du
dsespoir et prirent presque tous. Ainsi tomba une nation dont la
bravoure indomptable doit illustrer le souvenir dans l'histoire.

La destruction des Criques fut le dernier sang rpandu dans l'ouest.

Pendant qu'on se battait de ce ct, on en faisait autant sur les lacs,
mais avec moins de rsultat. Les oprations des armes sur la frontire,
de Niagara et du lac Ontario taient marques par une foule de combats,
d'attaques et de contre attaques dont la relation est d'autant plus
fastidieuse que l'on n'avait de part et d'autre aucun plan arrt, et
que l'on faisait une espce de guerre de partisans meurtrire  la
longue et accompagne de beaucoup de ravages, mais sans avantage
important pour personne.

Le gnral Prvost partit de Qubec au milieu de fvrier pour le
Haut-Canada. En passant  Prescott il permit au colonel McDonnell de
faire une tentative sur Ogdensburgh, gros bourg amricain situ sur la
rive oppose du fleuve. Cet officier partit avec un corps de troupes,
enleva la place, brla les btimens qui y taient en hivernage, prit
onze pices d'artillerie et quantit de petites armes, et s'en revint
charg de trophes.

Le gnral amricain Dearborn prparait alors  Sacketts Harbor une
expdition contre la capitale du Haut-Canada, principal magasin des
troupes anglaises. Il s'embarqua le 25 avril sur la flotte du commodore
Chauncey avec 1700 hommes et dbarqua deux jours aprs dans le voisinage
de Toronto. Le gnral Sheaffe voulut lui barrer le chemin  la tte de
600 hommes, et fut repouss avec perte. Une division des troupes
amricaines conduite par le gnral Pyke, et l'artillerie de la flotte
attaqurent alors les ouvrages qui protgeaient la ville; Pyke allait
les aborder lorsque la poudrire sauta et entrana 200 hommes dans ses
ruines avec ce gnral lui-mme. Aprs cet accident la ville dut se
rendre.

Le vainqueur y fit un butin considrable. Cette conqute acheve, il se
prpara aussitt  profiter du succs pour aller assiger le fort George
situ  la tte du lac. Dearborn porta ses troupes  Niagara, et renvoya
la flotte  Sacketts Harbor chercher des renforts. Il se concerta avec
le commodore Chauncey pour attaquer  la fois par eau et par terre le
fort dfendu par le gnral Vincent. Aprs une canonnade de trois jours
et un combat livr sous les murailles, le gnral Vincent ne conservant
plus d'esprance et ayant dj perdu prs de 400 hommes en tus, blesss
et prisonniers, dmantela les fortifications, fit sauter les magasins et
se retira  Queenston. L, il attira  lui les troupes de Chippawa et du
fort Eri, dtruisit les postes anglais qui restaient encore dans cette
partie, puis reprit son mouvement de retraite vers les hauteurs de
Burlington, suivi des troupes nombreuses des gnraux amricains
Chandler et Winder.

Pendant que ces vnemens se passaient dans le haut du lac, le gnral
Prvost tait au bas avec sir James L. George Yeo. Il fut rsolut entre
ces deux chefs de profiter de l'absence de la flotte ennemie, pour
attaquer Sacketts Harbor. Prvost s'embarqua avec 1000 hommes sur la
flotte de Yeo compose de sept voiles partant 110 canons et d'un grand
nombre de bateaux, et parut le 28 mai devant la place. On enleva en
arrivant une partie d'un convoi de berges charges de troupes; mais on
fit une faute en ajournant le dbarquement au lendemain. On donna le
temps  l'ennemi d'appeler  lui des secours des environs et dfaire ses
prparatifs pour disputer l'approche du rivage. On fut repouss
lorsqu'on voulut y descendre, et il dut aller mettre pied  terre plus
loin. On russit  dbarquer malgr un feu trs vif et on obligea
l'ennemi  se retirer dans les abattis d'arbres qu'il avait prpars.

La flotte dont l'appui tait ncessaire aux oprations de sir George
Prvost, se trouvait dans le moment trs en arrire faute de vent.
Quoiqu'agir sans elle, c'tait beaucoup risquer, les soldats
n'lancrent  la bayonnette pour nettoyer les bois. Ils s'avanceront
jusqu'aux ouvrages qui couvraient l'ennemi et qui taient composs de
blockhaus et de batteries que Prvost ne voulut point attaquer sans
l'artillerie de la flotte. En effet leur conqute, quand bien mme elle
eut t possible, eut cot beaucoup plus de vies qu'elle n'et valu si
l'ennemi eut fait la moindre rsistance. Il donna donc l'ordre de la
retraite, qui se fit malheureusement avec tant de prcipitation que
nombre de blesss tombrent entre les mains de l'ennemi. Les Amricains
qui n'taient crus un moment perdus, avaient mis eux-mmes le feu 
leurs magasins de marine,  leurs hpitaux et  leurs casernes pour
prendre la fuite. Tout fut consum avec les trophes faits  Toronto.

Cet chec des armes anglaises qui en tait  peine un, tait alors veng
par le colonel Harvey. Nous avons vu tout  l'heure que le gnral
Vincent s'tait, retir sur les hauteurs de Burlington suivi de l'arme
amricaine, qui vint camper prs de lui. Harvey lui proposa de la
surprendre, et fit agrer son projet par son gnral, qui lui donna, 700
hommes pour l'excuter. Harvey tomba sur les Amricains dans la nuit du
5 au 6 juin, les chassa 4e leur position, fit prisonniers les gnraux
Chandler et Winder, et s'acquit beaucoup d'honneur par son audace et son
sang froid.

Les Amricains prouvrent encore d'autres checs. A la fin de juin, un
de leurs bataillons s'tant cru cern par des forces suprieures, se
rendit  discrtion au lieutenant Fitzgibbon  quelques milles de
Queenston. Dans le mois de juillet les Anglais surprirent encore et
brlrent Black-Rock o le colonel Bishop paya cet audacieux coup de
main de sa vie.

Mais en prsence des forces navales des deux nations qui se balanaient
sur le lac, rien de dcisif ne pouvait tre entrepris sur terre. Les
deux flottes s'vitaient et se recherchaient alternativement selon leur
supriorit ou leur infriorit relative du moment. Aprs plusieurs
escarmouches, elles se rencontrrent enfin le 28 septembre devant
Toronto, et aprs un combat de deux heures sir James L. Yeo fut oblig
d'abandonner la victoire au Commodore Chauncey, et d'aller chercher un
abri sous les hauteurs de Burlington. A peu prs dans le mme temps le
gnral Vincent qui investissait le fort George ou s'taient retires
les troupes surprises  Burlington par Harvey, apprenait la droute de
Proctor  Moravian-Town et devait se retirer sans perdre un instant.

Il recueillit les dbris des troupes de Proctor et reprit la route de
Burlington suivi des gnraux amricains McClure et Porter, qui ne
jugrent pas  propos de l'attaquer dans ces lignes.

On touchait alors  la fin de la deuxime anne de la guerre. O en
taient les parties belligrantes de leurs projets sur la frontire du
Haut-Canada? Aprs une multitude de combats dont la diversit
embarrasse, dont le but n'est pas bien dfini, le rsultat semblait
paratre favorable aux armes amricaines; mais c'tait tout. Si la
flotte anglaise avait t force d'abandonner le combat sur les lacs, si
les Amricains s'taient empars de la frontire de Niagara, leurs
gnraux trouvant bientt leur tache au-dessus de leurs forces, avaient
rsign le commandement.

Le secrtaire de la guerre avait t chang. Le gnral Armstrong
l'avait remplac; mais les choses n'en marchrent pas mieux. Au
contraire le succs des armes anglaises dans le Bas-Canada va faire
perdre  l'ennemi les avantages qu'il a obtenus dans le Haut, et le
rejeter partout sur son territoire  la fin de la campagne avec d'assez
grandes pertes.

Pour oprer contre le Bas-Canada, il avait rsolu de runir son arme du
centre  son arme du nord et de les diriger toutes les deux sur
Montral et de Montral sur Qubec.

Le gnral Wilkinson qui commandait la premire, rassembla ses troupes
au nombre de 8  10,000 hommes  French Creek,  20 milles au-dessous de
Sacketts Harbor sur le St.-Laurent, les embarqua sur des berges et se
mit  descendre le fleuve protg par une flottille et un gros
dtachement de troupes sous les ordres du gnral Brown, qui le suivait
par terre sur la rive anglaise afin de la nettoyer d'ennemis.

Le gnral de Rottenburgh qui avait cru d'abord l'arme amricaine
destine contre Kingston, la fit suivre par le colonel Morrison, avec
800 hommes et quelques chaloupes canonnires. Wilkinson mit pied  terre
avec une partie de ses forces au-dessus des rapides du Long Sault, d'o
il continua sa route par terre sous la protection d'une arrire-garde
commande par le gnral Boyd. Mais arriv  Chrystlers Farm, situ 
mi-chemin entre Kingston et Montral, se voyant press de trop prs par
les troupes anglaises, il rsolut de s'arrter pour leur livrer
bataille. Le combat s'engagea le 11 novembre et dura deux heures avec
une grande vivacit. Les Amricains au nombre de 3000, dont un rgiment
de cavalerie, furent obligs de cder la victoire  leurs adversaires,
qui n'taient que le quart de ce nombre. Ce fait d'armes qui cota 4 
500 tus et blesss aux deux partis, fit beaucoup d'honneur au colonel
Morrison et  ses troupes; mais n'empcha point l'ennemi de continuer sa
route. La plus grande partie des forces du gnral Wilkinson se trouva
runie le lendemain  Cornwall et  St. Rgis au pied du Long Sault, o
elle s'arrta en apprenant le rsultat de la bataille de Chteauguay et
la retraite du gnral Hampton qui marchait sur Montral par le lac
Champlain.

L'arme du nord commande par Hampton tait reste immobile la plus
grande partie de l't.

Dans le mois de juillet le colonel Murray avait fait irruption  la tte
de 1000 hommes jusque dans son voisinage. Il tait parti de
l'Ile-aux-Noix sur une petite flottille, avait pntr dans le lac
Champlain o il avait brl les casernes, les arsenaux et les difices
publics de Plattsburgh, de Burlington, de Champlain et de Swanton, et
tait revenu sans accident aprs avoir rpandu la terreur sur la
frontire.

Dans le mois de septembre Hampton parut vouloir agir, mais il fut arrt
par le colonel de Salaberry charg de lui disputer l'entre de l'Acadie
avec 600 hommes. Aprs plusieurs escarmouches, n'osant risquer une
action gnrale dans les bois, les Amricains s'taient retirs  Four
Corners, o M. de Salaberry surprit leur camp dans une reconnaissance
qu'il faisait avec 200 voltigeurs et 150 Sauvages, et les jeta un moment
dans la plus trange confusion.

Mais l'heure tait arrive pour eux d'agir plus srieusement, afin de
former leur jonction avec le gnral Wilkinson qui descendait. Hampton
s'branla donc pour marcher en avant. Le chemin de la frontire 
l'Acadie traversait un pays marcageux et bois qui avait t coup et
rendu impraticable par des abattis d'arbres. Hampton pour viter ces
obstacles prit une autre route; il se dirigea vers la source de la
rivire Chteauguay, se rapprochant ainsi davantage du corps avec lequel
il devait oprer sa jonction. Mais partout on avait prvu son dessein;
la route avait t embarrasse et couverte d'ouvrages dfensifs, et le
gnral Prvost tait avec un corps d'hommes  Cauknawaga prt 
s'opposer  la runion des deux armes ennemies.

A la premire nouvelle de sa marche, ce gnral avait laiss le
commandement des forces du Haut-Canada au gnral de Rottenburgh et
tait descendu  Montral pour faire tte  l'orage de ce ct. A son
appel toute la milice arme du district s'tait branle pour le point
menac, ou se tint prte  partir au premier ordre.

Le 21 octobre, l'avant-garde d'Hampton repoussa les postes avancs des
Anglais sur la route de Piper  dix lieues au dessus de l'glise de
Chteauguay. Aussitt le major Henry qui commandait la milice de
Beauharnois en fit informer le gnral de Watteville, et ordonna aux
capitaines Lvesque et Debartzch de se porter en avant avec leurs
compagnies et deux cents miliciens de Beauharnais. Ils s'arrtrent 
deux lieues de l,  l'entre d'un bois difficile  pntrer et offrant
par consquent une bonne protection. Ils y furent rejoints le lendemain
matin par le colonel de Salaberry avec ses voltigeurs et une compagnie
de milice. Le colonel prit le commandement de tous ces corps et remonta
la rive gauche de la rivire Chteauguay jusqu' l'autre extrmit du
bois, o il savait qu'il y avait une excellente position dfensive
entrecoupe de ravins profonds. Il y tablit quatre lignes d'abattis,
les trois premires  deux cents verges l'une de l'autre, et la
quatrime  un demi mille en arrire o elle dfendait un gu dont il
fallait fermer le passage pour protger son flanc gauche. Toute la
journe fut employe  fortifier ces lignes, dont la premire avait la
forme d'un angle allong  la droite de la route et suivait les
sinuosits du ravin.

Cette position obligeait l'ennemi  traverser un pays inhabit et 
s'loigner de ses magasins, tandis que les troupes charges de la
dfense avaient tout ce qu'il fallait prs d'elles et se trouvaient
fortement appuyes par derrire.

La rive droite de la rivire tait couverte d'un bois pais. On y jeta
un fort piquet pour dfendre l'approche du gu.

Le colonel de Salaberry fit ensuite dtruire tous les ponts  une grande
distance en avant de sa position, et abattre tous les arbres entre la
rivire et un marais qui se trouvait au-del de la plaine qu'il y avait
devant lui, pour empcher le passage de l'artillerie dont il savait
l'ennemi pourvu. Il fit perfectionner tous ces ouvrages jusqu'au moment
o l'ennemi parut. Les travaux excuts permettaient de lutter contre
des forces bien suprieures et furent approuvs par le gnral de
Watteville. On n'avait que 300 Canadiens et quelques Ecossais et
Sauvages  opposer aux 7000 Amricains qui arrivaient avec Hampton. Mais
le colonel de Salaberry tait un officier expriment et dou d'un
courage  toute preuve. Entr trs jeune dans l'arme, il avait servi
onze ans dans les Indes orientales, o il avait assist au fameux sige
du fort Matilda par le gnral Prescott. Quoiqu' peine g de seize
ans, il fut charg de couvrir l'vacuation de la place. Il commanda
encore avec distinction une compagnie de grenadiers dans l'expdition de
la Martinique en 95. Dans celle de Waleheren en Europe, il tait
aide-de-camp du gnral de Sottenburgh. Il dbarqua  la tte de la
brigade des troupes lgres et fut plac dans les postes avancs pendant
toute la dure du sige de Flushing.

Revenu en Canada comme officier d'tat major de Rottenburgh, peu de
temps avant la guerre avec les Etats-Unis, sir George Prvost le choisit
pour lever un corps de voltigeurs canadiens; tche qu'il accomplit avec
un plein succs. Ce beau corps organis et disciplin en trs peu de
temps, se signala par des succs constans devant l'ennemi, qui
excitrent l'mulation des autres milices.

Le gnral Hampton divisa son arme en deux corps. Le premier compos de
cavalerie et de fantassins soutenus par 2000 hommes placs un peu plus
en arrire, se prsenta dans la plaine pour attaquer de front la
position des Canadiens sur la rive gauche de la rivire. Le second,
form de 1500 hommes sous les ordres du colonel Purdy, fut charg
d'oprer sur la rive droite pour prendre cette position  dos aprs
avoir franchi le gu dont on a parl tout  l'heure.

Trois compagnies avec quelques miliciens et Sauvages dfendaient le
front de bataille de Salaberry en avant des abattis qui s'appuyaient 
la rivire. Trois autres avec les Ecossais avaient t distribues entre
les lignes derrire les abattis.

Hampton porta en avant une forte colonne d'infanterie  la tte de
laquelle marchait un officier de haute stature qui s'avana et cria en
franais aux voltigeurs: Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons
pas vous faire de mal. Il reut pour toute rponse un coup de fusil qui
le jeta par terre et qui fut le signal du combat. Les trompettes
sonnrent et une vive fusillade s'engagea sur toute la ligne. Cette
fusillade se prolongeait depuis fort longtemps sans aucun rsultat,
lorsque le gnral amricain changea ses dispositions pour essayer de
percer la ligne anglaise par des charges vigoureuses. Il concentra ses
forces et se mit  attaquer tantt le centre, tantt une aile, tantt
l'autre des Canadiens, sans que ces nouveaux efforts eussent plus de
succs. Reu vigoureusement partout, il choua dans toutes ses
tentatives et fut finalement oblig de se retirer avec d'assez grandes
pertes.

Cependant le bruit du combat avait attir l'attention de la colonne du
colonel Purdy qui oprait de l'autre ct de la rivire et qui s'tait
gare. Aussitt que le colonel se fut reconnu et qu'il fut  porte, il
commena l'attaque des troupes qui se trouvaient devant lui et qui,
accables sous le nombre, reculaient devant la trop grande supriorit
de son feu. C'tait au moment o celui de l'autre rive avait presque
cess par la retraite d'Hampton. Salaberry voyant l'action devenir
srieuse sur ce point, alla se mettre  la tte des forces places en
potence le long de la rivire, et dirigea de la voix les mouvemens de
celles qui taient au-del. Il fit ouvrir sur le flanc de l'ennemi qui
s'avanait un feu si meurtrier qu'il le jeta dans le plus grand dsordre
et l'obligea de se retirer prcipitamment.

Le combat durait depuis plusieurs heures. Hampton voyant que ses troupes
n'avaient pas plus de succs sur une rive que sur l'autre, et croyant
les Anglais beaucoup plus nombreux qu'ils ne l'taient en effet, par la
manire dont ils taient disposs dans leurs ouvrages et dans les
claircis des bois, prit la rsolution d'abandonner la lutte, laissant
ainsi 3  400 hommes vainqueurs de 7000, aprs une lutte de quatre
heures.

Le gnral Prvost accompagn du gnral de Watteville arriva sur les
lieux vers la fin de l'action; il complimenta les Canadiens sur leur
courage, et leur commandant sur ses dispositions judicieuses. Telle
tait l'ardeur des combattans, que l'on vit des voltigeurs traverser la
rivire  la nage, pendant le feu, pour aller forcer des Amricains  se
rendre prisonniers.

Le gnral Hampton aprs cet chec, perdit tout espoir de pntrer en
Canada et se retira d'abord avec confusion  Four Corners, harass par
les Canadiens, et ensuite  Plattsburgh o il prit ses quartiers
d'hiver. Telle fut la victoire de Chteauguay, qui sans tre bien
sanglante, vu la petitesse du nombre des Canadiens, eut toutes les
suites d'une grande bataille.

La nouvelle de la retraite du gnral Hampton trouva, comme nous l'avons
rapport, l'arme de Wilkinson  Cornwall et  St. Rgis sur le
St.-Laurent. Ce gnral convoqua aussitt un conseil de guerre o il fut
rsolu que l'attaque de Montral devait tre abandonne aprs la
retraite de l'aile droite dfaite  Chteauguay, et que les troupes
rendues  Cornwall, devaient tre traverses sur la rive amricaine pour
y prendre leurs quartiers d'hiver. Ainsi la rsistance heureuse de
quelques compagnies de milice dterminait la retraite d'une arme de 15
 16,000 hommes, et faisait chouer le plan d'invasion le mieux combin
qu'eut encore form la rpublique des Etats-Unis pour la conqute du
Canada. Le colonel de Salaberry fut remerci par le gnral en chef,
dans un ordre du jour, par les deux chambres, et dcor par le prince
rgent. Les milices reurent des drapeaux en tmoignage de leur bonne
conduite dans cette affaire.

L'invasion du Bas-Canada ayant t repousse, l'offensive fut reprise
aussitt dans le Haut, que les Amricains se prparrent  vacuer. Le
gnral Drummond qui avait remplac le gnral de Rottenburgh, monta 
la tte du lac Ontario. A son approche, le gnral McClure qui avait cru
le Haut-Canada abandonn en voyant le gnral Wilkinson s'avancer vers
Montral, vacua le fort George dans le mois de dcembre, et brla le
village de Newark avant de rentrer dans son pays. Le gnral Drummond
rsolut de venger cet acte de barbarie inutile. Le colonel Murray  la
tte de 5  600 hommes surprit le fort Niagara, fit 300 prisonniers et
enleva une quantit considrable de canons et d'armes de toute espce.
Le gnral Riall le suivait avec deux rgimens et tous les guerriers
indiens de l'ouest pour le soutenir. Riall en reprsailles de l'incendie
de Newark, lcha la bride  ses troupes et aux Sauvages. Lewiston,
Manchester et tout le pays environnant furent brls et dvasts. Les
petites villes de Black-Rock et de Buffalo furent enleves aprs un
combat livr dans les rues, et abandonnes aux flammes. Cette expdition
dvastatrice termina les dernires oprations de la campagne de 1813,
qui fut dfavorable en dfinitive aux armes amricaines sur terre comme
sur mer. Aprs plusieurs combats navals particuliers, la rpublique
n'ayant pas assez de force pour se mesurer avec son adversaire en
bataille range sur l'ocan, vit ses principaux capitaines succomber,
comme le brave Lawrence tu dans le clbre combat livr entre la
Chesapeake et la Shannon, qui prit la premire  l'abordage. Les flottes
anglaises ravageaient les ctes, dtruisaient tous les vaisseaux trouvs
dans la baie de Delaware, pillaient et brlaient les villages rpandus
sur la rivire Chesapeake, et tendaient leurs ravages jusque sur les
ctes de la Virginie, dont les habitans taient soumis  toutes sortes
d'outrages. Les armes qui opraient sur la frontire du Canada ayant
pris leurs quartiers d'hiver, le gnral Prvost descendit  Qubec pour
rencontrer les chambres qui se runirent dans le mois de janvier (1814).
Les dissensions entre la branche populaire et le conseil lgislatif,
dont la guerre avait d'abord fait suspendre l'ardeur, reprenaient petit
 petit leur vivacit accoutume. Elles furent plus ardentes dans cette
session que dans la prcdente, malgr les efforts du gouverneur pour
calmer les esprits et pour porter toute l'nergie du ct de la guerre.
L'assemble qui tait de bonne intelligence avec lui, vota, sur un
message secret, une mission de billets d'arme d'un million et demi
pour pourvoir aux dpenses militaires. Le bill des juges fut repris par
l'assemble et rejet par le conseil ainsi que ceux pour imposer les
offices publics pendant la guerre et nommer un agent auprs du
gouvernement imprial. Stuart ramena encore sur le tapis la question des
rgles de pratique. Quoique fort importante en elle mme puisqu'elle
affectait l'administration de la justice, elle n'intressait gure que
le barreau. Le peuple y faisait  peine attention.

Stuart accusa cette fois formellement le juge Sewell d'avoir cherch 
renverser la constitution pour y substituer une tyrannie arbitraire;
d'avoir viol la loi et l'autorit du pouvoir lgislatif en imposant ses
rgles de pratique, et en mettant sa volont  la place de la justice
comme prsident de la cour d'appel; d'avoir induit le gouverneur Craig 
dissoudre la chambre en 1809, et  lui faire prononcer un discours
insultant pour la reprsentation; de l'avoir fait destituer lui-mme de
sa place de solliciteur-gnral pour la faire donner  son frre, M.
Etienne Sewell; d'avoir fait retrancher du rle des officiers de milice
le prsident de la chambre, M. Panet; d'avoir conseill la violation de
la libert de la presse en faisant saisir le _Canadien_ et emprisonner
son imprimeur; d'avoir viol la libert de la chambre et des lections
en faisant emprisonner MM. Bdard, Blanchet, Taschereau, trois de ses
membres, et M. Corbeil sous accusation de trahison, enfin d'avoir
employ l'aventurier John Henry pour engager une portion des Etats-Unis
 se soulever contre le gouvernement de cette rpublique et  former
alliance avec le Canada afin d'en changer la constitution et les lois.

Le juge Monk de Montral fut accus en mme temps de diverses
malversations.

Tous ces faits graves et vrais pour la plupart, furent renferms d'abord
dans des rsolutions et ensuite dans une adresse au roi, adoptes  de
grandes majorits. Stuart lui-mme fut nomm pour aller les soutenir 
la place de M. Bedard, qui avait t choisi d'abord, mais dont la
nomination  une place de juge rendait maintenant l'absence impossible.
Le gouverneur promit de transmettre les accusations  Londres, en
informant en mme temps les reprsentans qu'il ne pouvait suspendre les
juges, parce qu'ils n'taient accuss que par une seule chambre.

Le juge Sewell passa en Angleterre pour se dfendre. Stuart ne put y
aller faute de fonds, le vote d'argent ncessaire pour payer ses frais
ayant t rejet par le conseil comme on devait s'y attendre. Le
gouverneur fut alors pri d'envoyer un autre agent  sa place, ce qu'il
promit de faire aussitt que l'on aurait pourvu aux dpenses de sa
mission. Les graves accusations portes contre les deux principaux juges
du pays, n'eurent aucune suite. Le juge Sewell rendu  Londres non
seulement se justifia, mais aid de l'influence du prince Edouard qui
l'avait connu en Canada, conquit les bonnes grces de lord Bathurst, 
tel point que ce ministre le recommanda fortement  son retour  sir J.
C. Sherbrooke. M. Sewell, lui disait-il, a eu des rapports avec moi sur
les intrts de la province; je l'ai toujours trouv trs vers dans les
affaires du Canada. Je le recommande d'une manire toute particulire 
votre attention comme un homme qui pourra vous tre trs utile, et dont
le jugement et la discrtion galent les lumires et les talens.[14]

[Note 14: Lord Bathurst  sir J. C. Sherbrooke partant pour le Canada, 6
mai 1816.]

M. Sewell tait en effet un homme poli, grave, souple, capable de jouer
le rle qui convenait  la politique du ministre. Quoique ce ft
l'ennemi le plus dangereux des Canadiens, il se montrait trs affable 
leur gard, et rendait avec une affectation marque le moindre salut du
dernier homme de ce peuple. Il fallait  la politique d'Angleterre un
homme qui se chargea de la voiler en prenant la direction du parti
oppos aux reprsentants. Il la dirigea jusqu' la fin de sa vie dans
les deux conseils, dans le conseil lgislatif surtout, o vinrent
chouer presque toutes les mesures populaires.

Il n'avait pas trouv, pendant qu'il tait en Angleterre, de moyen plus
efficace pour se venger des accusations portes contre lui, que de
recommander l'union de toutes les provinces anglaises de l'Amrique du
nord, sous un seul gouvernement. Il pressa fortement le prince Edouard
d'engager les ministres  adopter la projet qui devait noyer la
population franaise; il lui en crivit, et l'on trouve  la fin du
rapport de lord Durham sur les affaires du Canada, la lettre du prince
par laquelle il l'informe qu'il en parlera au ministre  la premire
occasion. M. Sewell suggrait d'tablir une chambre de 30 membres pour
les cinq ou six provinces, et en transmettant son mmoire au prince il
lui recommandait de le donner  lord Bathurst sans lui dire d'o il
venait.

Lorsque l'union des deux Canadas s'est enfin consomme, quel plaisir a
d en ressentir la vengeance du vieillard, car alors le juge Sewell
tait bien g, en voyant ce peuple qu'il hassait tant, condamn enfin
 prir sous une nationalit trangre.

La session ne fut pas plutt finie que le gnral Prvost s'occupa des
prparatifs de la prochaine campagne. Un bataillon d'infanterie et des
matelots pour la marine des lacs arrivrent dans l'hiver du
Nouveau-Brunswick. Le gouverneur reut avec une grande pompe au chteau
St.-Louis une grande ambassade des chefs de neuf  dix nations sauvages
des pays de l'ouest. Elle protesta de la fidlit des nations qu'elle
reprsentait malgr leurs pertes au feu. Elle demanda des armes pour
combattre et des vtemens pour leurs femmes et leurs enfans. Les
Amricains, dirent-ils, prennent tous les jours nos terres; ils n'ont
pas d'me; ils n'ont aucune piti pour nous; ils veulent nous chasser
vers le couchant. Le gouverneur les exhorta  persvrer dans la lutte.
Il exprima tous ses regrets de la mort de Tcumseh et de leurs autres
chefs, et les renvoya combls de prsens.

La dfaite des Amricains  Chteauguay ne leur avait pas fait perdre
entirement l'espoir de s'tablir dans le Bas-Canada, sur lequel ils
firent une nouvelle tentative vers la fin de l'hiver. Le dgel ayant t
plus prcoce que de coutume, le gnral Macomb avec une division, partit
de Plattsburgh, traversa le lac Champlain sur la glace et s'avana
jusqu' St.-Armand, o il attendit celle du gnral Wilkinson qui devait
diriger une attaque sur Odeltown et le moulin de Lacolle. Les deux corps
s'tant runis, Wilkinson entra  Odeltown  la tte de 5000 hommes sans
coup-frir. De l il marcha le 30 mars contre le moulin de Lacolle,
dfendu par les voltigeurs, les sencibles et d'autres troupes. Mais
aprs l'avoir canonn deux heures et demi inutilement, voyant ses
troupes puises de froid et de fatigue, il prit le parti de la retraite
et retourna  Plattsburgh.

Ce nouvel chec fit changer  l'ennemi le plan de ses oprations dans la
campagne qui allait s'ouvrir. Il abandonna ses attaques contre le
Bas-Canada, pour porter tous ses efforts contre le Haut, dont l'invasion
offrait plus de facilit. Mais ce plan qui prsentait moins de danger,
laissait aussi moins de rsultat. Jusqu' prsent toutes ses entreprises
n'avaient abouti qu' des dfaites ou des succs phmres, qui avaient
cot quelque fois beaucoup de sang, entran beaucoup de ravages sans
avancer le but de la guerre.

Les Amricains retirrent leurs principales troupes de la frontire du
lac Champlain et les portrent sur le lac Ontario, pour les mettre en
mouvement aussitt que leur flotte de Sacketts Harbor pourrait oprer
avec elles. Les magasins de cette flotte taient  Oswgo. Le gnral
Drummond qui commandait dans le Haut-Canada, rsolut de s'en emparer
pour retarder son dpart. Il s'embarqua avec un gros corps de troupes de
toutes armes  Kingston, parut devant Oswgo le 5 mai, et prit et
incendia le lendemain aprs un combat assez vif, le fort et les
magasins. Mais l'ennemi avait eu la prcaution de transporter d'avance
la plus grande partie des objets de marine  quelques milles plus haut
sur la rivire, de sorte que le but de l'expdition ne put tre
entirement atteint.

Aprs cette course il alla prendre le commandement des troupes places 
la tte du lac. En les disposant il fit la faute de trop les disperser,
de manire qu'il fallait quelques heures pour en runir un nombre
capable d'offrir une rsistance srieuse. Les gnraux amricains Scott
et Ripley, placs sur la rive oppose, rsolurent d'en profiter. Ils
traversrent le fleuve avec 3000 hommes et surprirent le fort Eri. Le
lendemain le gnral Brown se mettant  la tte de cette troupe marcha
sur le camp fortifi du gnral Riall  Chippawa, un peu au-dessus de la
chute de Niagara. Les Anglais, quoique plus faibles en nombre, sortirent
de leurs lignes pour livrer bataille en rase campagne. La lutte se
prolongea longtemps; mais aprs avoir vainement essay de rompre
l'ennemi, Riall fut ramen avec de grandes pertes et oblig d'abandonner
vers le soir le terrain couvert de morts  la supriorit du vainqueur.
Il se retira d'abord dans ses retranchemens, qu'il abandonna ensuite
aprs avoir jet des dtachemens dans les forts George, Niagara et
Mississaga, et rtrograda vers les hauteurs de Burlington.

Le gnral Brown suivit Riall jusqu' Queenston, puis se retira vers
Chippawa. Riall remarcha aussitt en avant, ce que voyant, le premier
s'arrta tout--coup  Lundy's Lane, prs du dernier champ de bataille,
pour lui offrir de nouveau le combat. Riall qui n'tait pas dispos 
recommencer, se prparait  reculer pour la seconde fois lorsqu'il fut
rejoint par le gnral Drummond avec 800 hommes de renfort. Drummond
prit le commandement et contremanda la retraite; mais il fut attaqu 
l'improviste avant d'avoir pu faire toutes ses dispositions. Sa gauche
aprs diverses vicissitudes fut oblige de cder; elle recula en bon
ordre et alla se former en potence le long du chemin, appuye sur le
centre plac sur une hauteur.

Le centre tenait bon contre Brown, qui faisait en vain les plus grands
efforts pour s'emparer des batteries qui couronnaient cette hauteur. Les
artilleurs anglais se faisaient bayonnetter sur leurs pices par
l'ennemi, qui fit avancer ses canons jusqu' quelques pas seulement des
canons anglais. L'obscurit de la nuit qui tait alors venue occasionna
plusieurs mprises. Ainsi les deux partis changrent quelques pices de
canon au milieu de la confusion, dans les charges qu'ils faisaient
alternativement l'un contre l'autre. A neuf heures le feu cessa un
instant. Le reste des forces amricaines rentra en ligne dans le mme
temps qu'un surcrot de 1200 hommes arrivait  marche force pour
augmenter l'arme anglaise. Ainsi renforc des deux cts, l'on
recommena ce combat nocturne avec plus d'acharnement que jamais, et on
le continua jusqu' minuit que les Amricains dsesprant d'emporter la
hauteur, abandonnrent enfin le champ de bataille pour se retirer dans
leur camp au-del de la rivire Chippawa.

L'action avait commenc  6 heures du soir, de sorte qu'elle avait dur
prs de six heures. Dans l'obscurit le gnral Riall qui avait t
grivement bless en voulant gagner le derrire du champ de bataille,
tomba au milieu de la cavalerie ennemie et fut fait prisonnier.

Le lendemain les amricains jettrent la plus grande partie de leurs
bagages et de leurs vivres dans la chute, mirent le feu  Street Mills,
dtruisirent le fort de Chippawa et retraitrent vers le fort Eri.

La perte des deux cts tait considrable. Le gnral Drummond avait
t gravement bless au cou, mais il l'avait cach  ses troupes, et
tait rest sur le champ de bataille jusqu' la fin de l'action. Le
nombre des tus et des blesss s'leva  7  800 hommes de chaque ct,
outre plusieurs centaines de prisonniers que les Amricains laissrent
entre les mains du vainqueur. Les Anglais aprs avoir reu tous leurs
renforts comptaient 2800 hommes; les ennemis 5000. La milice du
Haut-Canada montra la plus grande bravoure. Rien, dit un crivain, ne
pouvait tre plus terrible ni plus imposant que ce combat de minuit. Les
charges dsespres des troupes taient suivies d'un silence funbre,
interrompu seulement par le gmissement des mourans et le bruit monotone
de la cataracte de Niagara; c'est  peine si l'on pouvait discerner au
clair de la lune les lignes des soldats  l'clat de leurs armes. Ces
instans d'anxit taient interrompus par le feu de la mousqueterie et
la rptition des charges que les troupes britanniques, rguliers et
miliciens, recevaient avec une fermet inbranlable.

Les gnraux amricains Brown et Scott ayant t blesss, le
commandement chut au gnral Ripley, qui se retrancha au fort Eri, o
Drummond vint ensuite l'attaquer.

Il fit d'abord canonner les retranchemens par son artillerie, et
lorsqu'il crut la brche praticable, il forma ses troupes en trois
colonnes pour attaquer le centre et les deux extrmits  la fois. Il
les mit en mouvement dans la nuit du 14 aot. La colonne commande par
le colonel Fischer et forme des Watteville, atteignit son point
d'attaque deux heures avant le jour, et s'empara des batteries ennemies
malgr un chec inattendu qui jeta le corps qui devait la soutenir dans
le plus grand dsordre. Les deux autres colonnes montrent  l'assaut en
attendant le feu de celle de Fischer, et aprs une vive rsistance
russirent  pntrer dans le fort qui tait au centre des
retranchemens, par les embrasures du demi bastion. L'ennemi se retira
alors dans un btiment en pierre: d'o il continuait  se dfendre avec
vigueur contre les canons du bastion retourns contre lui, lorsqu'une
explosion soudaine enveloppa dans une ruine commune tous les soldats du
fort. Au bruit de cette catastrophe une terreur panique s'empara des
trois colonnes assaillantes, qui posrent les armes ou prirent la fuite
poursuivies par les Amricains. Prs de 1000 Anglais furent tus,
blesss ou faits prisonniers, tandis que l'ennemi ne perdit pas 80
hommes.

Aprs ce dsastre, Drummond se retira dans ses lignes, o il resta
jusqu'au 17 septembre que les Amricains,  la nouvelle de la victoire
remporte par leur flotte sur le lac Champlain et de la retraite du
gnral Prvost, firent une sortie avec un gros corps de troupes  la
faveur d'un orage et dtruisirent les ouvrages avancs des Anglais. La
perte fut encore ici de cinq  six cents hommes de chaque ct, dont la
plus grande partie prisonniers. Aprs ce nouveau choc, la maladie
commenant  se mettre parmi les troupes, et le gnral amricain Izard
s'avanant de Plattsburgh avec des renforts, Drummond jugea  propos de
lever son camp et de retourner  Chippawa.

C'tait dans le moment o la malheureuse, issue de l'expdition de
Plattsburgh, servait de prtexte aux accusations les plus graves contre
Prvost. Ce gouverneur que le parti anglais dtestait parcequ'il
paraissait montrer plus d'gards aux Canadiens que ses prdcesseurs,
devait tre la cause de tous les malheurs qui arrivaient. Il ne voulait
pas voir dans sa conduite le rsultat des instructions qu'il avait
reues des ministres, pour obtenir d'un peuple, jusque-l presque frapp
d'ostracisme, le sacrifice de son sang et de son argent. Il jugea plus
politique de le croire le seul fauteur de ces gards odieux, et feignit
de le har d'autant plus qu'il paraissait malheureux dans ses
entreprises. Forc de se taire dans le bruit des armes et devant le zle
des Canadiens qu'il avait toujours reprsents comme un peuple peu sr,
il ne put se retenir plus longtemps, et saisit pour recommencer ses
clameurs l'occasion d'un vnement dont il n'tait pas la cause.

En effet l'expdition de Plattsburgh avait t entreprise sur l'ordre
des ministres, que l'abdication de Napolon et la paix europenne
mettaient  mme d'employer de plus grandes forces en Amrique. 14,000
hommes de l'arme de Wellington avaient t embarqus en France et
dbarqus  Qubec dans les mois de juillet et aot. Ces troupes avaient
t achemines aussitt vers la frontire du lac Champlain et vers le
Haut-Canada. La division envoye dans le Haut-Canada tait commande par
le gnral Kempt, excellent officier de la guerre espagnole, et avait
ordre d'attaquer Sackett's Harbor si une occasion favorable se
prsentait.

Le commandement de la flottille du lac Champlain fut donn au capitaine
Downie appel du lac Ontario. Un gros renfort de matelots fut tir des
deux vaisseaux de guerre qui taient  Qubec pour complter l'quipage
de cette flottille. L'arme anglaise destine  agir contre Plattsburgh,
se concentra entre Laprairie et Chambly.

Le gnral Wilkinson qui commandait l'arme amricaine du lac Champlain,
fut remplac par le gnral Izard aprs son chec  Lacolle. Les
vnemens d'Europe obligeaient l'ennemi  changer de tactique et  se
renfermer dans la dfensive. Il prvoyait dj la ncessit de faire une
paix prochaine, pour ne pas avoir toute les fores de l'Angleterre sur
les bras. Le gnral Izard partit dans le mois d'aot avec 5000 hommes
pour aller renforcer,  la tte du lac Ontario, l'arme du fort Eri. Il
laissa 1500 soldats seulement  Plattsburgh. C'tait inviter les Anglais
 prcipiter leur attaque.

Prvost mit son arme en branle. Il traversa la frontire  Odeltown,
occupa Champlain le 3 septembre et le camp retranch abandonn par
l'ennemi sur la rivire Chazy, puis marcha de l en deux colonnes sur
Plattsburgh, repoussant devant lui de nombreux corps de milice. Il
atteignit cette petite ville le 6. Le colonel Bayard avec la moiti du
rgiment de Meuron chassa de la partie de Plattsburgh situe au nord de
la rivire Saranne les Amricains qui se retirrent sur la rive oppose,
d'o ils se mirent  tirer  boulets rouges et incendirent plusieurs
maisons. Les Meurons firent un riche butin. La cavalerie amricaine qui
tait magnifique combattait  pied. On voyait au tlescope la longue
file de leurs chevaux attachs au piquet. L'infanterie alla occuper les
hauteurs que couronnaient trois fortes redoutes, des blockaus arms de
grosse artillerie et d'autres ouvrages de campagne. La flottille ennemie
du commodore MacDonough s'loigna hors de la porte de nos canons. La
flottille anglaise du capitaine Downie suivait  quelque distance le
mouvement du gnral Prvost.

Ce gnral fit prparer ses batteries pour l'attaque en attendant
l'approche de Downie, dont la coopration tait ncessaire aux troupes
de terre. En arrivant Downie, profitant du vent, engagea  la vue de
toute l'arme qui tait sous les armes le combat avec la flottille
ennemie. Mais la frgate qu'il montait s'tant trop avance se trouva
expose au feu de deux batteries et d'une frgate amricaines. A la
premire dcharge, Downie fut tu avec plusieurs de ses officiers, sa
frgate s'ensabla et le feu porta la mort sur ses ponts encombrs
d'hommes. La lutte se prolongea ainsi deux heures avec le reste de la
flottille, au bout desquelles le capitaine Pring qui avait pris le
commandement, fut oblig d'amener son pavillon. Les Anglais ne sauvrent
que sept  huit chaloupes canonnires qui avaient pris la fuite au dbut
de l'action.

Prvost en voyant Downie engager le combat, avait ouvert le feu de ses
batteries et dispos ses troupes en colonnes pour monter  l'escalade.
Une colonne devait forcer le pont jet sur la rivire qui traverse
Plattsburgh et attaquer les ouvrages ennemis de front; une autre devait
dfiler derrire le camp pour cacher sa marche, traverser la Saranac 
un gu qu'on avait reconnu plus haut, et prendre les ouvrages  revers.
Les colonnes s'branlrent. Bientt l'on se battit sur terre comme sur
eau. Les chasseurs canadiens taient  la tte et s'exposrent sans
ncessit. Les obstacles  vaincre taient nombreux. Le combat ne
faisait pas de progrs et les assaillans taient repousss ou contenus,
lorsque l'arme amricaine qui voyait ce qui se passait du sommet de ses
ouvrages, poussa des cris de triomphe  la victoire de MacDonough, qui
parvinrent jusqu' la colonne du gnral Robinson. Cette colonne avait
manqu le gu de la rivire et s'tait gare. Robinson inquiet de ce
bruit, envoya au quartier gnral pour en savoir la cause et demander
des ordres. Prvost voyant l'issue du combat naval et l'inutilit d'un
plus long sacrifice d'hommes, pour s'emparer d'une position qu'il aurait
fallu abandonner aprs la perte de la flottille, lui fit dire de
revenir.

En effet sans la possession du lac, le but de la campagne tait manqu.
Il fit retirer partout les colonnes d'attaque, cesser le feu, et se
prpara  lever son camp pour rentrer en Canada avec toute son arme,
avant que le gnral Macomb dont les forces augmentaient  chaque
instant par l'arrive des nombreux renforts que les vaisseaux victorieux
portaient o il tait ncessaire, put tre en tat de l'attaquer
srieusement dans sa retraite. On disait mme dj que les milices de
Vermont allaient traverser le lac. Si Prvost se fut avanc davantage,
il aurait probablement eu le sort de Burgoyne. Tout le long du lac, les
Amricains aids de leurs chaloupes canonnires, pouvaient dtruire ses
troupes, le chemin tant prs du rivage et dans un tat affreux.

Aprs avoir envoy les blesss en avant et fait dmonter les batteries,
il ordonna aux troupes de battre en retraite. Elles s'branlrent dans
la nuit au milieu d'une pluie qui n'avait pas cess depuis le
commencement de la campagne. Le dsordre et la confusion se mirent
malheureusement dans leurs rangs. Nombre de blesss et de tranards
tombrent entre les mains de l'ennemi avec presque toutes les munitions
de guerre et de bouche, la comptabilit gnrale, les rles des troupes,
les quipages. La perte fut norme, parce qu'on avait fait des
prparatifs pour passer l'hiver  Plattsburgh. Elle aurait t bien plus
grande si toute l'arme amricaine s'tait mise  la poursuite des
Anglais. Plusieurs centaines de soldats dsertrent ds le dbut de ce
mouvement rtrograde.

Telle fut l'expdition de Plattsburgh. Elle fut dicte par le cabinet de
Londres et eut le succs des plans forms  mille lieues de distance.
L'arme de Prvost tait trop faible pour pntrer bien avant dans les
Etats-Unis et y remporter des avantages rels; elle tait trop forte
pour une simple excursion. Au reste la flotte qui devait l'appuyer et
sans laquelle elle ne pouvait agir, tait trop faible. C'tait une base
que le moindre choc pouvait renverser, et c'est ce qui arriva. Le reste
s'affaissa sous son propre poids. Prvost qui en fut la victime n'en
tait que l'instrument. Son malheur fut de s'tre montr trop obissant
 des ordres imprudens.

Cependant tandis que l'on perdait la suprmatie du lac Champlain, l'on
reprenait celle du lac Ontario. Un vaisseau de 100 canons venait d'y
tre achev; sir James L. Yeo fit voile de Kingston pour le haut du lac
avec une flotte et des renforts de troupes. Le commodore Chauncey avec
la flotte amricaine fut oblig  son tour de se renfermer  Sackett's
Harbor et de laisser triompher les Anglais, qui allaient maintenant
envahir les Etats-Unis de tous les cts, du ct de l'ocan surtout o
leurs dprdations et leurs descentes allaient rappeler les excursions
des Normands sur les cts des Gaules et de la Bretagne dans le 9e et le
10e sicle.

Tant que la guerre contre Napolon avait t douteuse, l'Angleterre
s'tait borne suivant son plan,  la dfensive en Amrique, pour
fournir  la coalition europenne ses plus grandes forces. Le duc de
Wellington que le ministre consultait sur toutes les oprations
militaires de l'empire, avait recommand ce systme. Je suis bien aise
de voir, crivait-il au commencement de 1813,  lord Bathurst, que vous
allez renforcer sir George Prvost; j'espre que les troupes arriveront
 temps, que sir George ne se laissera pas entraner par l'esprance
d'avantages de peu de consquence, et qu'il suivra un systme dfensif
vigoureux. Il peut tre sr qu'il ne sera pas assez fort en hommes ni en
moyens pour se maintenir dans toute conqute qu'il pourrait faire. La
tentative ne ferait que l'affaiblir, et ses pertes augmenteraient
l'ardeur et l'esprance de l'ennemi, si mme elles n'taient pas suivies
de consquences pires; tandis que par l'autre systme, il jettera les
difficults et les risques sur les Amricains, et ils seront trs
probablement, dfaits.[15]

[Note 15: Gurwood: Wellington's dispatches Vol. X, p. 109.]

Mais la fin de la crise europenne permettait maintenant d'expdier des
renforts en Canada, et d'envoyer des flottes et des troupes pour faire
des dbarquemens sur les ctes des Etats-Unis le long de l'Atlantique,
qui les forceraient  retirer leurs troupes des frontires canadiennes
et  faire la paix. Leurs principaux ports furent bloqus depuis la
Nouvelle-Ecosse jusqu'au Mexique. Des corps considrables de troupes
furent mis sur les flottes pour attaquer les principaux centres de la
rpublique. Washington et la Nouvelle-Orlans furent les deux points, au
centre et au sud, o l'on fit agir les plus grandes forces sous les
ordres des gnraux Ross et Packenham. Plattsburgh tait le point au
nord. Ces entreprises par la manire dont elles taient distribues
devaient faire beaucoup de mal  l'ennemi.

La baie de Chesapeake tait un des principaux points d'attaque. On avait
dj fait de frquentes descentes dans ces parages. Dans le mois d'aot
le gnral Ross dbarqua avec 5000 hommes  Benedict et s'avana vers
Washington. Le commodore Harney brla sa flottille  son approche dans
la rivire Pautuxet, et ayant ralli la milice  ses marins, voulut
arrter les Anglais  Bladensburg, o il fut culbut et lui-mme fait
prisonnier. Ross continuant son chemin, prit Washington sans coup-frir,
brla le capitole ainsi que les difices publics, puis regagna ses
vaisseaux. Dans le mme temps une partie de la flotte entrait dans le
fort d'Alexandrie sur la rivire Potomac, et se faisait livrer par les
habitans les vaisseaux et les marchandises qui s'y trouvaient, pour
viter le pillage et l'incendie de leur ville.

Aprs son expdition de Washington, le gnral Ross alla dbarquer 
North Point  14 miles de Baltimore, et marchait sur cette ville
lorsqu'il fut tu dans une escarmouche. Le colonel Brooke le remplaa,
battit le gnral amricain Stricker et s'avana jusqu'aux ouvrages que
les ennemis avaient levs en face de la ville, pendant que la flotte
qui le suivait bombardait inutilement le fort McHenry. Le lendemain
Brooke voyant les Amricains trop bien fortifis dans leurs lignes pour
tre attaqus avec avantage, prit le parti de se retirer. Pendant ce
temps l les escadres qui bloquaient les ports de New-York, New-London
et Boston, enlevaient de nombreux navires et faisaient subir des pertes
immenses au commerce amricain.

Les tats du Sud n'taient pas plus exempts que ceux du centre de ces
irruptions dvastatrices. Dans le mois d'aot, les Anglais prirent
possession des forts espagnols de Pensacola du consentement des
autorits, et prparrent une expdition pour s'emparer du fort de
Bowger qui commandait l'entre de la baie et du havre de la Mobile. Le
gnral Jackson aprs des remontrances inutiles au gouverneur espagnol,
marcha sur Pensacola, prit cette ville d'assaut, et fora les Anglais
d'vacuer la Floride. C'est  son retour que la Nouvelle-Orlans se
trouva menace et qu'on se hta d'armer la milice, de proclamer la loi
martiale et d'lever des fortifications pour protger la ville.

L'escadre anglaise portant l'arme du gnral Packenham, destine  agir
contre elle, entra dans le lac Borgne le 10 dcembre et battit ou prit
une escadrille de chaloupes canonnires. Packenham dbarqu, livra  son
tour un combat nocturne d'avant-garde, le 22,  trois lieues de la
Nouvelle-Orlans, puis s'avana vers les retranchemens levs  4 miles
au-dessous de la ville pour la protger. Ces retranchemens forms de
balles de coton taient dfendus par 6000 hommes, les meilleurs tireurs
du pays, appuys de batteries montes sur les points les plus
favorables.

Packenham forma 12,000 soldats en colonnes et se mit en mouvement. Les
colonnes marchrent  l'assaut avec une parfaite rgularit.
Lorsqu'elles furent  porte, les batteries amricaines ouvrirent leur
feu sur elles sans les branler. Elles se resserraient  chaque vide que
les boulets faisaient dans leurs rangs comme la garde de Napolon 
Waterloo, et continuaient toujours  avancer. Elles arrivrent ainsi
sous le feu de la mousqueterie. Six mille fusils se penchrent alors sur
elles en se runissant  l'artillerie, et portrent les ravages et la
mort dans leurs rangs. Les dcharges les plus meurtrires se succdaient
avec d'autant plus de prcision que les Amricains taient  couvert. En
un instant les colonnes compactes des Anglais furent crases. Elles
voulurent en vain conserver leur ordre; les tus et les blesss les
embarrassaient en tombant. Elles chancelrent et ds lors tout fut
perdu; elles tombrent dans une confusion effroyable.

Le gnral Packenham fut tu en cherchant  les rallier. Les gnraux
Gibbs et Keene furent blesss, le premier  mort. Le soldat ne voulut
plus couter la voix des chefs, et toute l'arme prit la fuite en masse
laissant le terrain jonch de cadavres.

Le gnral Lambert  qui revenait le commandement, incapable d'arrter
le torrent, le laissa s'couler vers le camp o les troupes effrayes se
remirent petit  petit de leur trouble. Elles avaient laiss 700 tus et
plus de 1000 blesss sur le champ de bataille. La perte de l'ennemi
n'tait que de 7 tus et 6 blesss, diffrence qui est la condamnation
la plus complte de Packenham en attaquant avec trop de prcipitation
des retranchemens dont il ne paraissait pas connatre la force, et qui
justifiait la prudence du gnral Prvost en ne risquant point une
attaque inutile  Plattsburgh.

Cette victoire qui remplit les Etats-Unis de joie, et quelques exploits
sur mer, prcdrent de peu de temps le rtablissement de la paix. Ces
succs rendirent le cabinet anglais moins exigeant, et permirent aux
Amricains de ngocier avec plus de dignit, le parti oppos  la guerre
pouvant maintenant lever la tte sans trop blesser l'amour propre
national.

Ce parti embrassait une grande portion du parti fdral, dont la grande
majorit appartenait aux tats de la Nouvelle-Angleterre;  ces tats
qui avaient commenc la rvolution et conquis l'indpendance. Ces
anciennes provinces de tout temps plus ou moins jalouses des nouvelles,
qui oubliaient souvent ce qu'elles devaient  leurs anes, n'avaient
point cess depuis la guerre de se plaindre que le gouvernement gnral
ne leur accordait point une protection proportionne  la part qu'elles
payaient des frais de la guerre. L'Angleterre qui connaissait leurs
sentimens, faisait ravager leurs ctes exprs pour leur faire dsirer
plus vivement la cessation des hostilits. Vers la fin de 1814 des
dlgus nomms par les lgislatures du Massachusetts, du Connecticut,
de Rhode-Island et par une portion du Vermont et du New Hampshire,
s'assemblrent en convention  Hartford pour prendre en considration
l'tat du pays. Cette convention fut dnonce dans les termes les plus
svres par les amis du gouvernement gnral. Elle fut fltrie comme une
trahison commise au prjudice de la rpublique entire, et comme un
appt aux projets de l'ennemi. Ces querelles agitrent profondment la
nation et influencrent beaucoup les rsolutions du gouvernement fdral
pour la paix. Ds le mois d'aot les commissaires des deux nations
s'assemblrent  Gand, en Belgique, pour en discuter les conditions, et
signrent le 24 dcembre un trait fort honorable pour la
Grande-Bretagne. Il stipulait la restitution rciproque de toutes les
conqutes faites l'un sur l'autre par les deux nations, sauf les les de
la baie de Passamaquoddy dont la proprit devait rester _in statu quo_,
et abandonnait la question des frontires du Canada et du
Nouveau-Brunswick  la dcision des commissaires qui seraient nomms par
les deux gouvernemens. Les Etats-Unis adoptrent aussi dans le trait
cette disposition si incompatible avec l'esclavage qui rgne dans une
grande portion de leur territoire, que comme la traite des esclaves est
inconciliable avec les principes de la justice et de l'humanit, et que
les deux gouvernemens dsirent continuer  travailler  son abolition,
ils feront tous leurs efforts pour atteindre un but si dsirable. Le
silence fut gard sur le principe que le pavillon couvre la marchandise
et sur le droit de visite.

Le trait de Gand ne dut pas satisfaire l'amour propre des rpublicains
amricains, car en n'obtenant rien de ce qu'ils avaient voulu acqurir
par la guerre, ils se reconnaissaient incapables de se le faire donner
de force. Leur erreur tait d'avoir attendu trop tard pour prendre les
armes. La compagne de Russie devait commencer la dcadence de Napolon,
assurer le triomphe final de l'Europe sur lui, et laisser l'Angleterre
libre d'agir en Amrique. Depuis longtemps l'empereur franais pressait
les Amricains de prendre les armes. Il savait que depuis leur
rvolution, ils convoitaient les provinces anglaises qui le dos au nord
psent sur eux de tout leur poids dans toute la largeur du continent.
Mais ils mirent tant de lenteur  se dcider, qu'ils s'branlrent au
moment o leur gigantesque alli commenait  pencher vers sa ruine. Le
vrai motif de la guerre tait la conqute du Canada, le prtexte le
principe que le pavillon couvre la marchandise et le droit de visite.

Ce prtexte subsiste encore. L'Angleterre fit une faute de ne pas le
faire disparatre; car sa faiblesse en Amrique augmente tous les jours
proportionnellement avec la marche ascendante des Etats-Unis. Deux
choses contribuent  cette faiblesse relative, l'ingalit numrique
croissante de la population et surtout le vice fondamental du
gouvernement colonial, dont le point d'appui est  1000 lieues de
distance, dans un autre monde, dans un autre monde qui a une
organisation sociale et politique totalement diffrente, et dont la
population devient de jour en jour plus trangre d'ides et d'intrts
 la colonie. Aussi Alison avoue-t-il que le trait de Gand doit-tre
regard plutt comme une longue trve que comme une pacification finale.
La question de la frontire du Maine resta indcise avec la proprit
d'un territoire aussi tendu que celui de l'Angleterre. Les Etats-Unis
profitant du levain laiss dans l'esprit des colons canadiens  la suite
des vnemens de 1837, insistrent pour qu'on en finit une bonne fois,
et obtinrent presque tout ce qu'ils demandaient par le trait
d'Ashburton. Le droit de visite fera sans doute renatre les
difficults, car il est incompatible avec la dignit d'une nation libre,
et encore moins avec les intrts commerciaux des Etats-Unis dont les
victoires  la fin de la guerre ont satisfait l'amour propre national et
excit l'ambition future. Les triomphes de Plattsburgh et de la
Nouvelle-Orlans ont fait oublier la bataille de Chteauguay et la
retraite de l'arme amricaine  la suite des combats perdus dans le
Haut-Canada.

Le trait qui mit fin  la guerre de 1812 fut accueilli avec joie dans
les deux Canadas, mais surtout dans le Haut, o la guerre avait t une
suite d'invasions cruelles et ruineuses pour le pays. Il ne fut pas
moins bien reu d'une grande partie des Etats-Unis, surtout de ceux qui
bordent la mer. La guerre avait presqu'ananti le commerce extrieur de
la rpublique, qui s'levait avant les hostilits  un chiffre norme.
Ses exportations taient de 22 millions sterling, et ses importations de
28,000,000, le tout employant 1,300,000 tonneaux de jaugeage. Deux ans
aprs, en 1814, elles taient dj tombes les premires  1,400,000 et
les dernires  moins de trois millions. Deux ou trois mille vaisseaux
de guerre et de commerce plus ou moins gros avaient t enlves par les
Anglais, qui malgr les grandes pertes qu'ils avaient faites eux-mmes,
taient srs de ruiner la marine amricaine avant d'puiser la leur,
dont la force tait immensment suprieure. Le trsor de la rpublique
provenant en grande partie de droits de douane, s'tait trouv par l
mme puis en un instant; il avilit fallu recourir  des impts directs
et  des emprunts qui s'levrent en 1814  20 millions et demi de
piastres, somme norme pour une nation dont la totalit du revenu
montait seulement  23 millions en temps, ordinaire. Les deux tiers des
marchands taient devenus insolvables, et les tats du Massachusetts, du
Connecticut et de la Nouvelle-Angleterre allaient prendre des mesures
pour demander leur sparation de l'union et une indpendance spare
lorsque arriva la paix.

La guerre de 1812 causa aussi de grandes pertes au commerce anglais. Les
Etats-Unis qui tiraient pour 12 millions de marchandises des les
britanniques, s'arrtant tout  coup, gnrent ses manufactures, qui
durent renvoyer leurs ouvriers dont la misre devint excessive. Il est
vrai que bientt le nord de l'Europe et l'Italie, affranchis des armes
franaises aprs la campagne de Russie, purent offrir une compensation
dans les marches que ces pays ouvrirent  son activit. Mais la
ncessit rendit les Amricains manufacturiers  leur tour, et une fois
les manufactures montes chez eux, elles restrent et leurs produits
continuent aujourd'hui  y remplacer une partie de ceux de l'tranger.
Tel fut le premier effet permanent de la guerre. Un second effet tout
aussi important, c'est que les tats du nord qui voulaient s'en dtacher
pour s'unir  la Grande-Bretagne en 1814 sont prcisment ceux-l mme 
l'heure qu'il est, qui sont les ennemis les plus naturels de cette
nation, parce que c'est chez eux que se sont tablies les manufactures
et qu'existe maintenant la vritable rivalit avec l'Angleterre. Aussi
il n'y a plus aujourd'hui  craindre de dissolution, pour la raison
commerciale, parce qu'il s'tablit tous les jours de plus en plus entre
le sud et le nord des rapports d'intrt qui les rapprochent.

Au reste les Amricains ne chercheront gure  acqurir le Canada malgr
le voeu de ses habitans. La dpendance coloniale ne parat pas  leurs
yeux un tat naturel qui doive toujours durer, et la conduite des
mtropoles elles-mmes indique assez qu'elles ont aussi le mme
sentiment sur l'avenir. Cette ventualit proccupe la politique et les
historiens de l'Angleterre; mais ni ses philosophes, ni ses hommes
d'tat ne peuvent s'affranchir assez de leurs prjugs mtropolitains
pour porter un jugement correct et impartial sur ce qu'il faudrait faire
pour conserver l'intgrit de l'empire. De quelque manire qu'on
envisage cette question, la solution parat difficile, car la mtropole
ne peut consentir  permettre aux colonies d'exercer la mme influence
sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle-mme, et
 leurs dputs de siger  Westminster Hall  ct des siens en nombre
proportionn  la population, car il viendrait un temps o la seule
population du Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse
excderait celle de l'Angleterre, et si on y joignait la population de
toutes les autres colonies, la reprsentation coloniale deviendrait la
majorit, et l'Angleterre passerait du rle de mtropole  celui de
dpendance, et recevrait la loi comme telle. Cette alternative qui
arriverait indubitablement est suppose ici pour montrer avec plus de
force les obstacles que rencontre le systme colonial  mesure qu'il
vieillit et que les populations s'accroissent. La sparation doit donc
paratre une chose invitable malgr le dsir que l'on pourrait avoir
des deux cts de l'viter. Il ne reste  la politique, dans ce cas,
qu' travailler  reculer l'vnement, et lorsque l'vnement arrivera,
qu' affaiblir le plus possible le mal qu'il sera de nature  causer aux
deux parties. Mais c'est l la prvoyance qui manque presque toujours
aux mtropoles quand le temps vient de lcher graduellement les rnes
des jeunes coursiers qui essaient leurs forces et qui brlent de
s'lancer dans la carrire avec toute l'indpendance d'un temprament
jeune, indocile et vigoureux. La crainte retient la main du conducteur,
et la contrainte irrite l'ardeur du coursier qui se cabre, se rvolte,
et brise son frein. Les mtropoles se trompent souvent sur les causes de
trouble. Aprs tout ce qui peut-tre fait, dit encore Alison, pour
assurer nos possessions de l'Amrique du nord par la prudence et la
prvoyance, leur conservation doit toujours dpendre principalement de
l'attachement et de l'appui de ses habitans. Quoique nous devions
dplorer l'effet des actes coupables et de l'ambition criminelle des
rvolutionnaires du Bas-Canada en alinant les affections d'un peuple
simple et industrieux, autrefois loyal et dvou, le mal n'est pas
encore sans remde; et si on y remdie dans un bon esprit, il pourra
rsulter de ces maux passagers un bien durable. Ces vnemens en
attirant l'attention ont fait dcouvrir bien des abus qui sans cela
seraient rests dans l'ombre, et ont fait voir la ncessit de les faire
disparatre. Mais l'abus est l'abme insurmontable des gouvernemens
coloniaux. Ceux qui dsirent le plus dans la mtropole les rformes,
sont ceux-l mme qui qualifient la conduite des rformateurs coloniaux
de criminelle et de rvolutionnaire. Les insurrections du Haut et du
Bas-Canada en 1837 n'ont t que la consquence de la mauvaise
administration de ces deux pays, et l'obstination du pouvoir  ne pas
prter l'oreille  temps  leurs reprsentations exprimes
solennellement par leurs dputs en pleine lgislature pendant une
longue suite d'annes. Le prjug est si difficile  vaincre, que
l'historien mtropolitain en indiquant le remde se taira sur la rvolte
du Haut-Canada, parceque ce pays est peupl d'hommes de sa race, et
notera d'infamie le rebelle du Bas parcequ'il est d'une autre origine,
attribuant la conduite de l'un  la supriorit de lumires et
d'nergie, et la conduite de l'autre  l'ignorance et  l'ambition.
Comment le politique tiraill par les prjugs, par les passions, par
les intrts qui l'entourent, pourra-t-il viter de se tromper si le
philosophe se laisse entraner dans le silence du cabinet jusqu'
pervertir la vrit et faire de la mme chose un crime  l'un et une
vertu  l'autre.

Aprs la campagne de 1814, sir George Prvost tait descendu  Qubec o
il avait runi les chambres, dans le mois de janvier 1815. M. Panet
nomm au conseil lgislatif avait t remplac par M. Papineau  la
prsidence de l'assemble, quoique M. Papineau fut l'un de ses plus
jeunes membres, et et  peine 26 ans. Plus ardent que son pre, qui
s'tait distingu dans nos premires luttes parlementaires, il devait
porter ses principes beaucoup plus loin que lui.

Aprs avoir amend l'acte des milices et augment les droits sur divers
articles pour pourvoir aux besoins de la guerre si elle continuait, la
chambre tait revenue sur la question d'un agent en Angleterre. Elle
avait pass une rsolution  ce sujet, qui avait t repousse comme les
autres par le conseil lgislatif. L'Angleterre toujours oppose  ce
systme, le faisait rejeter par le conseil, chaque fois qu'on l'amenait
devant la lgislature, et faisait dclarer que le gouverneur tait la
seule voie constitutionnelle de correspondance entre les deux corps
lgislatifs et la mtropole.

Ce qui avait fait dsirer alors plus que jamais d'avoir un agent 
Londres, c'est le bruit qui s'tait rpandu de la suggestion du juge
Sewell de runir toutes les colonies sous un seul gouvernement.
L'assemble dclara qu'elle persistait dans ses accusations contre ce
juge et contre le juge Monk, et nomma de nouveau M. James Stuart pour
aller les soutenir auprs de la mtropole. Elle tait encore occupe de
cette question irritante lorsque la conclusion de la paix fut
officiellement annonce. La milice fut renvoye dans ses foyers, et
l'assemble passa une rsolution pour dclarer que sir George Prvost
dans les circonstances nouvelles et singulirement difficiles dans
lesquelles il s'tait trouv, s'tait distingu par son nergie, sa
sagesse et son habilet. Elle lui vota cinq mille louis sterling pour
lui acheter un service de table en argent, don que le conseil rejeta
lorsqu'il fut soumis  son suffrage l'anne suivante, malgr
l'approbation que le prince rgent avait donne  l'administration et 
la conduite militaire de ce gouverneur. Lorsque le parlement fut
prorog, le prsident de l'assemble en prsentant le bill des subsides,
lui adressa ces paroles: Les vnemens de la dernire guerre ont
resserr les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les
Canadas. Ces provinces lui ont t conserves dans des circonstances
extrmement difficiles. Lorsque la guerre a clat, ce pays tait sans
troupes et sans argent, et votre excellence  la tte d'un peuple, en
qui, disait-on, l'habitude de plus d'un demi-sicle de repos, avait
dtruit tout esprit militaire. Au-dessus de ces? prjugs, vous avez su
trouver dans le dvouement de ce peuple brave et fidle,
quoiqu'injustement calomni, des ressources pour des ressources pour
djouer les projets de conqute d'un ennemi nombreux et plein de
confiance dans ses propres forces. Le sang des enfans du Canada a coul,
ml avec celui des braves envoys pour les dfendre. Les preuves
multiplies de l'efficacit de la puissante protection de l'Angleterre
et de l'inviolable fidlit de ses colons, sont devenues pour ceux-ci de
nouveaux titres en vertu desquels ils prtendant conserver le libre
exercice de tous les avantages que leur assurent la constitution et les
lois.

Le gouverneur accueillit cette approbation avec un extrme plaisir, et
informa les chambres qu'il allait remettre les rnes du gouvernement,
pour aller rpondre en Angleterre aux accusations de sir James L. Yeo,
au sujet de l'expdition de Plattsburgh. Les habitans de Qubec et de
Montral lui prsentrent les adresses les plus flatteuses pour lui
tmoigner qu'ils prenaient la part la plus vive  tout ce qui le
concernait et qu'ils regardaient l'insulte qu'on lui faisait comme une
insulte faite  eux-mmes.

Les Canadiens lui montraient d'autant plus d'affection qu'ils savaient
que l'espce de disgrce dans laquelle il tait tomb, provenait en
grande partie de la sympathie qu'il avait paru leur porter. Le rsultat
de l'expdition de Plattsburgh avait fourni  ses ennemis un prtexte
pour lui montrer enfin ouvertement toute leur haine, qu'ils avaient
dissimule jusque l tant qu'ils avaient pu. Ils s'taient ligus pour
faire retomber sur lui la responsabilit de la dfaite navale de
Sackett's Harbor, afin de le faire rappeler. Sir James L. Yeo l'avait
accus d'avoir t la cause du triomphe des Amricains, et la cour
martiale compose de marins, avait cherch  faire retomber sur lui,
dans la sentence qu'elle avait porte contre les officiers de la
flottille, une partie du tort. Le dpartement militaire en lui
transmettant les accusations lui avait donn jusqu'au mois de janvier
1816 pour faire venir ses tmoins du Canada et prparer sa dfense. Mais
il mourut dans l'intervalle des suites des fatigues qu'il avait endures
en faisant  pied une partie du chemin de Qubec au Nouveau-Brunswick,
dans la saison la plus rigoureuse de l'anne, pour passer en Europe.
Suivant l'usage des conseils de guerre, sa mort mit fin  l'enqute.
Aprs quelques dmarches de sa veuve et de son frre, le colonel
Prvost, auprs du bureau de la guerre, le gouvernement fut forc de
reconnatre d'une manire publique les services distingus qu'il avait
reus de la victime, et de permettre par une espce de rtribution
d'ajouter quelques armoiries dans les armes de sa famille.

Les hommes comptans avaient dj approuv le systme de sir George
Prvost et la rsolution qu'il avait prise  Sackett's Harbor. Le duc de
Wellington crivait  sir George Murray: J'approuve hautement, et mme
plus, j'admire tout ce qui a t fait par le militaire en Amrique,
d'aprs ce que je puis en juger en gnral. Que sir George Prvost ait
eu tort ou raison dans sa dcision au lac Champlain, c'est plus que je
ne puis dire; mais je suis certain d'une chose, c'est qu'il aurait t
galement oblig de retourner  Montral aprs la dfaite de la flotte.
Je suis port  croire qu'il a eu raison. J'ai dit, j'ai rpt aux
ministres que la supriorit sur les lacs est la condition _sine qua
non_ du succs en temps de guerre sur la frontire du Canada, mme si
notre but est une guerre entirement dfensive.




                           LIVRE QUINZIME.




                              CHAPITRE I.

                        QUESTION DES SUBSIDES.

                              1816-1822.


Les dissensions entre la chambre et l'excutif recommencent aprs la
guerre.--Union des colonies anglaises.--Le gnral Drummond.--Abus dans
le bureau des terres et des postes.--Rejet des accusations contre les
juges Sewell et Monk.--Dissolution du parlement.--Sir John Coape
Sherbrooke gouverneur.--Il transmet aux ministres un tableau de l'tat
des esprits en Canada.--Instruction qu'il reoit.--Le clerg catholique:
M. Plessis.--Le juge Sewell.--MM. Uniacke et Marshall.--Situation des
finances.--Leur confusion.--Dpenses faites sans
appropriation.--Instructions de lord Bathurst.--Droit de voter les
subsides.--Le juge Foucher accus.--Le duc de Richmond remplace
Sherbrooke.--Reprise de la question des finances.--Liste civile
augmente demande pour la vie du roi.--Elle est refuse.--Le juge
Bedard accus.--Mort soudaine du duc de Richmond.--Dissolution du
parlement.--Le comte de Dalhousie gouverneur--M. Plessis  Londres.--Ses
entrevues avec lord Bathurst.--Les discussions sur la question des
finances continuent.--M. Papineau nomm au conseil excutif.--Refus des
subsides.--Division dans le conseil lgislatif.--Partage des droits de
douane avec le Haut-Canada.


La guerre qui venait de finir avait ralenti l'ardeur des dissensions
entre l'excutif et la chambre d'assemble. La paix faite, sir George
Prvost parti, victime de son quit envers les Canadiens plutt que de
ses fautes, les anciennes discordes menacrent de recommencer. Le bureau
colonial parut avoir oubli  l'instant mme le zle de la population
pour la dfense de la colonie, et il fut presqu'aussitt question de
l'union des deux Canadas, contre laquelle on la savait compltement
oppose.

Le gnral Drummond qui vint remplacer temporairement sir George
Prvost, s'occupa des rcompenses  donner aux soldats et aux miliciens
qui s'taient distingus. On songea  les payer en terre, et pour cela
il fallut recourir  un dpartement o on ne pouvait jeter les yeux sans
dcouvrir les normes abus qui ne cessaient point de s'y commettre. Les
instructions qu'avait envoyes l'Angleterre sur les reprsentations du
gnral Prescott,  la fin du sicle dernier, loin de les avoir fait
cesser, semblaient les avoir accrus malgr les murmures de tout le
monde. On continuait toujours  gorger les favoris de terres. On en
avait tant donn que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois
empchaient d'tablir les soldats licencis et les migrans sur la
rivire St,-Franois.[16] Chacun s'tait jet sur cette grande pture,
et pour la dpecer on s'tait runi en bande. Un M. Young en avait reu
12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-mme et
10,000 pour ses enfans. De 1793  1811 plus, de trois millions d'acres
avaient t ainsi donns  une couple de cents favoris, dont
quelques-uns en eurent jusqu' 60 et 80,000, comme le gouverneur R.
Shore Milites, qui en prit prs de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs
n'avaient aucune intention de mettre eux-mmes ces terres en valeur.
Comme elles ne cotaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les
laisser dans l'tat o elles taient, jusqu' ce que l'tablissement du
voisinage en et fait hausser le prix. Un semblant de politique
paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontires de
loyaux sujets pour empcher les Canadiens de fraterniser avec les
Amricains. Folle et imbcile politique, s'criait un membre de la
chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact des deux
populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrire des hommes
d'un mme sang, d'une mme langue et de mmes moeurs et religion que
l'ennemi!

[Note 16: Dpches de Drummond  lord Bathurst, 16 juin 1815.]

Drummond porta encore son attention sur un autre dpartement, celui des
postes. Il y dcouvrit de tels dsordres qu'il demanda la destitution de
M. Heriot qui en tait le chef.

Ces diverses perquisitions qui mettaient  nu le dfaut de contrle 
chaque pas, l'occuprent jusqu' l'ouverture du parlement en 1816.

Rien de remarquable ne se passa dans les premiers jours de la session,
lorsque M. Loring, le secrtaire du gouverneur, vint remettre  la
chambre un message qui l'informait que les accusations contre les juges
Sowell et Monk taient repousses, et que les juges runis avaient le
droit de faire des rgles de pratique pour leurs tribunaux. Le
gouverneur ajoutait que le prince Rgent avait vu avec peine les
procds de l chambre contre deux hommes qui remplissaient depuis si
longtemps et avec tant d'habilet les plus hautes charges judiciaires;
que cette conduite tait d'autant plus regrettable qu'elle tendait 
dprcier aux yeux de la lgret et de l'ignorance, leur caractre et
leurs services, et  diminuer par l mme l'influence qu'ils mritaient
 si juste titre.

Cette rponse tait un triomphe pour les deux juges accuss, et une
insulte  la reprsentation par les termes dont on se servait pour la
communiquer. Elle fut regarde aussi comme un acte de censure et de
partialit de race d'un trs mauvais augure pour l'avenir. Elle dtrompa
tous ceux qui s'taient laisss abuser pendant la guerre par les
mnagemens de sir George Prvost, et dtruisit dans beaucoup d'esprits
les esprances que l'administration de ce gouverneur avait fait natre.
La tte de l'hydre de l'oligarchie sembla renatre plus fire et plus
puissante que jamais, aprs une victoire qui suivait de si prs celle
obtenue par le rappel du gnral Prvost, insult dans un libelle, avant
son dpart, par le solliciteur-gnral Sewell, frre du juge rintgr.
Le message causa, comme on devait s'y attendre, la plus grande sensation
dans le parlement et dans la ville. La chambre ordonna sur le champ un
appel nominal, et une adresse au prince rgent allait tre vote,
lorsqu'elle fut soudainement dissoute, suivant l'ordre envoy de Londres
par anticipation au gouverneur, qui pronona un discours rempli de
reproches. Le bureau colonial qui voulait en imposer en recourant  ce
moyen extrme, se chargeait d'une grande responsabilit pour l'avenir,
car il n'y avait aucune apparence d'un revirement d'opinion parmi le
peuple, chez lequel sa dcision avait rveill l'irritation des temps de
Craig.

Le peuple rpondit en rlisant presque tous les mmes membres. Dans
l'intervalle Drummond fut remplac par sir John Coape Sherbrooke, homme
plus habile et plus prudent, et qui commena son administration par un
acte de bienfaisance dont on lui sut gr. Des geles htives avaient
dtruit les rcoltes de la partie infrieure du district de Qubec, et
plusieurs paroisses allaient se trouver dans un dnuement presqu'absolu.
Il s'empressa de leur envoyer des vivres, que l'on tira des magasins du
roi, ou qu'il fit acheter sur sa propre responsabilit et les fit
distribuer aux familles menaces de la famine. Cette attention parut
indiquer un coeur qui avait quelque sympathie, et on voulut en tirer un
bon augure.

En prenant les rnes du pouvoir il s'occupa de la question qui avait
fait dissoudre le parlement, et crivit aux ministres pour leur faire
connatre l'tat des esprits et pour demander des instructions sur la
conduite qu'il devait tenir avec la chambre d'assemble. Il l'informa
que si la dernire dissolution avait t rsolue en vue de changer le
caractre de la reprsentation, elle avait entirement manqu son but;
qu'elle avait au contraire, augment le mal en excitant une grande
irritation parmi les reprsentans et parmi le peuple; que presque tous
les mmes membres avaient t rlus, et que l o il y avait eu des
changemens, on avait choisi des hommes encore moins modrs que ceux
qu'ils avaient remplacs.

En Canada une pareille mesure devait dans presque toutes les
circonstances produire plus de mal que de bien. Elle ne pouvait avoir
l'effet qu'elle avait en Angleterre, o le systme de la responsabilit
ministrielle obligeait le gouvernement de marcher avec la majorit des
communes.

Le bureau colonial tait prt  braver le ressentiment populaire  tout
hasard; et pour parer  toutes les ventualits, il donna les
instructions ncessaires pour mettre le gouverneur en tat de marcher
sans le parlement. Lord Bathurst lui manda[17] que, si la nouvelle
chambre tait anime du mme esprit que la dernire, ce serait en vain
qu'on attendt d'elle les appropriations ncessaires, et qu'il lui
envoyt un tat des revenus de la couronne, en s'abstenant d'agir sur
l'ordre qu'il lui avait donn de transporter les biens des jsuites aux
syndics de l'institution royale, parce qu'on en aurait besoin pour payer
les dpenses publiques. Il approuvait entirement sir Gordon Drummond
d'avoir dissous le parlement, et si la nouvelle assemble conservait le
mme esprit de rsistance  l'autorit royale, Sherbrooke pouvait en
faire autant. Mais tant qu'il paratrait y avoir d'autres moyens de
rsister  ses tentatives, il devait viter de recourir  cette mesure
extrme. Jusqu'ici, disait-il, le gouvernement a trouv dans toutes les
occasions ordinaires une ressource constante dans la fermet et les
dispositions du conseil lgislatif, et il n'y a aucune raison de douter
qu'il ne continue tant qu'il pourra  contrecarrer les mesures les plus
injudicieuses et les plus violentes de l'assemble. Il est donc
dsirable, pour toutes sortes de raisons, que vous profitiez de son
assistance pour rprimer les actes de cette assemble que vous pourrez
trouver sujets  objection, au lieu de mettre votre autorit ou celle du
gouvernement en opposition immdiate  celle de la chambre, et ainsi de
lui donner un prtexte pour refuser  la couronne les subsides
ncessaires pour le service de la colonie.

[Note 17: Dpche du 31 mai, 1816.]

Tels taient les moyens qu'on employait pour gouverner. Le juge Sewell
n'avait tant d'influence dans l'administration que parcequ'il tait
l'instrument le plus habile du systme. Que n'a-t-on pas vu dernirement
au sujet des rectoreries du Haut-Canada? Voici comme parle un ministre
du gouvernement actuel: Leur histoire n'est pas un sujet nouveau, car
je me rappelle bien l'tonnement avec lequel le public apprit, aprs le
dpart de sir John Colborne,  la fin de sa triste administration, que
cinquante-sept rectoreries avaient t cres  la face d'une dpche du
ministre des colonies, dans laquelle il tait formellement dit qu'il ne
devait pas en tre tabli sans le consentement de la lgislature
coloniale. Je me trompe, cependant, en disant qu'il avait t cr
cinquante-sept rectoreries; car il n'avait t excut que trente-six
patentes: les autres avaient t signes en blanc au moment o sir John
Colborne quittait la province. Mais on a su depuis, grce aux bons
offices de ce ferme ami du Canada, Joseph Hume, que la dpche 
laquelle je viens de faire allusion, tait accompagne d'une lettre
prive du ministre des colonies enjoignant  sir John Colborne de
procder avec toute la clrit possible et d'assurer l'tablissement
des rectories par toute la province. L'histoire des gouvernemens ne
fournit peut-tre pas un autre exemple d'une pareille perfidie et d'un
dlit si flagrant.[18]

[Note 18: Discours du Dr. Rolph, commissaire des terres de la couronne 
ses lecteurs en 1861.]

Tandis que le ministre indiquait d'un ct l'usage que l'on devait faire
du conseil contre la chambre d'assemble, il cherchait de l'autre  se
concilier le clerg catholique et son vque qui avait une grande
influence sur le peuple. Le gouverneur revenant sur la question,
transmit  lord Bathurst un aperu de l'tat des partis dans le pays et
lui marqua l'embarras o il se trouvait plac entre ses instructions et
la situation des esprits. Il dclara qu'il tait impossible de se faire
une ide de l'impopularit du juge Sewell; que d'aprs les informations
qu'il avait reues et les siennes propres dans un voyage qu'il avait
fait dans la province, il trouvait que toutes les classes lui taient
hostiles, mme dans les coins les plus reculs du pays; que cette
hostilit ft le fruit des artifices et des calomnies des dmagogues ou
de la haine personnelle, peu importait; elle existait depuis longtemps,
et elle avait acquis une nouvelle violence du triomphe apparent de ce
juge; qu'elle tait non seulement partage par le peuple, mais par le
clerg catholique lui-mme, qui soutenait  toute force qu'elle tait
bien fonde. Que si l'influence du clerg sur les lacs tait grande sur
diffrentes questions, sa seigneurie pouvait juger de ce qu'elle tait
lorsqu'elle servait pour un objet dans lequel le peuple croyait ses
intrts les plus chers engags, contre un homme qu'il regardait
malheureusement comme ayant outrag ses sentimens religieux et sa
loyaut; que le clerg recevait une double force dans le cas actuel de
l'effet combin des prjugs politiques et religieux et que l'on pouvait
se faire facilement une ide de la haine que cet homme leur avait
inspire.

Le gouverneur assurait qu'il tait persuad que s'il avait t dans les
vues du gouvernement d'entendre les deux parties sur les accusations
portes contre ce juge, quand bien mme la dcision et t ce qu'elle
avait t, elle aurait contribu  la paix, parce qu'elle aurait t au
parti hostile  l'accus un prtexte de plainte, prtexte qui intresse
toujours le peuple, et que dans le cas actuel la prsence de l'accus en
Angleterre avait rendu plus plausible, vu surtout que le gouvernement
n'avait voulu entendre que lui seul; et il osait dire que c'tait l la
raison qui avait fait passer les rsolutions pour lesquelles l'assemble
avait t dissoute.

Aprs avoir recommand de le mettre  la retraite, il ajoutait qu'il lui
donnerait, conformment  ses instructions, tout son appui quelle
qu'injuste que fut l'hostilit du barreau et de la chaire contre lui,
dut-il pour cela sacrifier la conciliation du clerg, la paix du Canada
et l'avancement de ses intrts les plus chers; qu'il tcherait aussi
d'tablir de bons rapports avec l'vque catholique  qui il avait dj
donn des preuves de ses dispositions; mais que ce serait tromper le
ministre que de lui faire esprer aucun changement dans les sentimens du
clerg ou du peuple sur le point en question. Si les raisonnemens
n'avaient pu persuader, il craignait que la coercition ne fit
qu'augmenter leur haine. Des hommes modrs et bien informs pensaient
qu'en vain y aurait-il prorogation sur prorogation, dissolution sur
dissolution, on verrait plutt une rvolution dans le pays que dans les
sentimens de ses habitans.

Aprs avoir ainsi pass en revue l'tat des choses, Sherbrooke indiquait
les remdes qu'il croyait ncessaires. L'un d'eux tait la nomination
d'un agent auprs du gouvernement  Londres, dsire depuis longtemps et
qu'avaient presque toutes les autres colonies. L'assemble attribuait la
perte du bill qu'elle avait pass pour cet objet, dans le conseil, 
l'influence du juge Sewell qui voulait lui ter les moyens de soutenir
les accusations qu'elle avait portes contre lui, et prvenir les autres
avantages qui pourraient rsulter d'un dfenseur de ses droits dans le
mtropole. Un autre tait de dtacher M. Stuart, le principal auteur des
rsolutions de l'anne prcdente, du parti qui l'avait pris pour un de
ses chefs, en le prenant par le ct sensible chez bien des hommes,
l'intrt personnel. On croyait que l'opposition prive de ses talens,
perdrait sa vigueur et tomberait dans l'insignifiance. On lui avait dit
que si on lui offrait la place de procureur-gnral il abandonnerait ses
amis. Il suggrait aussi de nommer le prsident de l'assemble, M.
Papineau, au conseil excutif, o le parti dominant de la chambre
n'tait pas reprsent. Le plus grand mal, la source la plus fertile de
dissensions, c'est, disait-il, que l'on n'avait aucune confiance dans le
gouvernement, c'est--dire non pas tant dans le caractre personnel du
gouverneur que dans le conseil excutif, dont les membres taient
regards comme ses conseillers et dont tous les mouvemens taient
surveills avec une jalousie qui nuisait  tous les actes du pouvoir. Il
pensait que l'introduction de M. Papineau dissiperait cette mfiance.

Ce rapport remarquable lve un coin du rideau qui couvrait
l'administration, et laisse entrevoir les moyens qu'on employait pour
gouverner. Sir John G. Sherbrooke propose au ministre d'acheter par des
faveurs ou par des emplois les chefs du clerg et du peuple. Stuart, ce
tribun si audacieux, tait singulirement apprci. La charge de
procureur-gnral parut cependant au-dessus de ses forces. Drummond
avait dj reprsent  lord Bathurst que Uniacke qui la remplissait,
tait un homme sans talens,  quoi le ministre avait d'abord rpondu de
le remplacer ou de lui donner des aides, et plus tard de tcher de
l'engager  rsigner pour donner sa place  quelqu'homme plus comptent
qu'il lui enverrait. Mais Uniacke ne voulant pas entendre parler de
rsignation, un M. Marshall vint d'Angleterre en qualit de
solliciteur-gnral pour suppler  son incapacit.

Ce qui avait attir principalement cette mauvaise rputation  Uniacke,
c'tait son honntet et son indpendance. En 1805 le juge Sewell, alors
procureur-gnral, avait voulu abolir les paroisses catholiques pour
leur substituer des paroisses protestantes, prtendant que les statuts
d'Henri VIII et d'Elizabeth devaient tre observs ici, en dpit des
traits, du droit public et des gens, et qu'il n'y avait pas d'vque
catholique. Plus tard Uniacke et Vanfelson, avocat du roi, soutinrent
que la prtention de Sewell tait mal fonde. On ne put pardonner cette
opinion  Uniacke, et il n'avait pas cess d'tre perscut depuis.

Sherbrooke ne l'avait pas destitu parce que 'aurait t augmenter ses
embarras. Suivant ses instructions secrtes, ce gouvernement faisait
alors tous ses efforts pour acqurir l'vque catholique au
gouvernement, et mandait qu'il tait d'une grande importance d'avoir son
appui et celui de son clerg. Ds 1814 ou 15 le prince rgent avait
envoy des ordres pour le nommer au conseil; mais on avait exig des
admissions que ce prlat n'avait pas cru devoir faire comme chef du
clerg. Sherbrooke suggra de le reconnatre plus formellement qu'on ne
l'avait fait jusque-l. Comme le bruit courait que le catholicisme tait
expos  perdre la tolrance dont il jouissait, lord Bathurst le
chargeait de dire que les instructions royales n'avaient pas chang
depuis 1775, et que l'vque catholique devait dissiper les fausses
impressions que l'ignorance ou la malveillance pourraient rpandre  ce
sujet; que cependant M. Plessis paraissait tre dans l'erreur.
L'explication du 4me article du trait de 63 ne permettait pas aux
Canadiens de jouir de leur religion comme avant la cession du pays, mais
en autant que les lois anglaises le permettaient. C'est ce qui avait t
clairement compris suivant lord Egremont. Les ministres franais avaient
propos d'insrer les mots comme ci-devant dans le trait, et avaient
insist jusqu' ce qu'on leur et dit que le roi n'avait le pouvoir de
tolrer cette religion qu'autant que les lois anglaises le permettaient.
Comme les lois de la Grande-Bretagne dfendaient toute hirarchie
papiste, il tait clair qu'on ne devait marcher qu'avec beaucoup de
circonspection, et que ce n'tait qu'en expliquant d'une manire
favorable l'esprit des lois que le roi pouvait reconnatre M. Plessis
comme vque. C'tait  cause de son zle et de sa loyaut qu'il avait
droit  une distinction dont aucun de ses prdcesseurs n'avait joui,
celle d'un sige dans le conseil. Ni cette distinction, ni cette
reconnaissance cependant ne devaient tre considres  l'avenir comme
choses qui allaient sans dire, mais bien comme choses qui devaient
dpendre des circonstances et des avantages que le pays pourrait retirer
d'une mesure de conciliation. Ses successeurs ne pourraient tre
autoriss  prendre ce titre qu'aprs avoir t reconnus.[19]

[Note 19: Dpches de lord Bathurst  sir J. C. Sherbrooke, du 1, 5 et 6
juin, 1817.]

L'alliance forme entre le clerg et la chambre avait jet la frayeur
dans les conseils excutif et lgislatif. Lorsqu'ils apprirent qu'on
voulait porter l'vque catholique et le prsident de l'assemble dans
le dernier, ils s'levrent aussitt contre, et le juge Sewell eut beau
soulever des difficults, leur opposition fut inutile devant une mesure
que les ministres agraient dans l'intrt de leur politique. La
nomination de M. Plessis fut confirme en 1818, avec un salaire de
1000, outre les 500 qu'il recevait dj pour le loyer, du palais
piscopal occup par la lgislature.

La conduite de Sherbrooke avait beaucoup modr l'ardeur, des partis.
Lorsque le parlement s'ouvrit, la chambre parut vouloir abandonner
l'affaire des juges au grand dplaisir de Stuart, qui se crut trahi par
ses amis. Le gouverneur employa tout son crdit pour qu'il n'en fut plus
question, et pria M. Plessis, suivant la ligne de conduite qui lui avait
trac le ministre, de l'aider de son influence. Stuart, crivait plus
tard, Sherbrooke au bureau colonial, a t abandonn. Cela peut-tre
attribu au salaire donn au prsident; mais la chambre tait fatigue;
elle voulait se reposer. J'attribue beaucoup de cette modration au bon
sens et aux efforts de M. Papineau, qui a manifest le dsir de causer
frquemment avec moi dans les cas difficiles, ce que je l'ai encourag 
faire.

Cependant l'Angleterre s'occupait de la situation financire du Canada,
question autour de laquelle rayonnaient toutes les autres. Dans les pays
constitutionnels, le vote des deniers publics est cens appartenir aux
communes, c'est--dire aux reprsentans du peuple. Ce principe avait t
reconnu en Canada par la constitution de 91; mais l'application n'en
avait t ni gnrale, ni absolue. Le gouvernement avait chican sur les
limites de ce droit, et  certaines poques il s'tait empar de la
caisse publique et avait dpens l'argent sans appropriation, ce qui
faisait dire au gouverneur que le ministre serait comme lui, d'opinion
qu'il tait ncessaire de retirer les finances de la confusion o elles
taient tombes par la dpense d'anne en anne des fonds publics sans
appropriation, prvoyant probablement dj les troubles et les discordes
qui devaient en rsulter plus tard. Tantt la chambre protestait avec
force contre cette violation de son droit le plus prcieux; tantt elle
gardait le silence, attendant quelque circonstance favorable pour le
revendiquer, parceque sans lui la constitution devenait en Canada plus
qu'ailleurs une lettre morte.

A cette poque la colonie tait encore hors d'tat de le maintenir
contre l'Angleterre,  moins de rompre son alliance avec elle et de se
jeter dans les chances d'une rbellion et dans les bras des Etats-Unis.
Personne ne pensait  une pareille tentative. Mais l'oeil clairvoyant de
Sherbrooke, l'un des gouverneurs les plus habiles que nous ayons eus,
avait prvu toutes les difficults qu'un pareil tat de choses tait de
nature  faire natre. Les agitations que la question des subsides avait
dj causes, taient un signe que le peuple lorsque ce jour serait venu
prtendrait exercer son droit dans toute sa plnitude.

Le gouverneur transmit  lord Bathurst un tat du revenu et des charges
ordinaires et extraordinaires dont ce revenu tait grev, d'aprs lequel
la dpense permanente avait excd, pour 1815, le montant affect  son
acquit par la lgislature, de prs de 19,000. Lorsqu'on voulait rgler
avec la caisse provinciale, on prenait  mme les extraordinaires de
l'arme. Sir George Prvost avait suivi cette pratique. En 1815 le
gouvernement redevait 60,000  la province, dont elle pouvait demander
le remboursement d'un moment  l'autre.

A cela il fallait ajouter le dficit de l'anne expire le 5 janvier
1817. La balance qui tait alors  la disposition de la lgislature, se
montait  140,000; mais il manquait 7,500 au receveur-gnral pour
former ce total, et il parat que dans cette balance se trouvaient aussi
incluses trois sommes formant ensemble 35,000, qui avaient t portes
au dbit de la province comme appropriations quoiqu'elles n'eussent pas
t dpenses, et qui ne pouvaient plus tre censes faire partie de
cette balance. Ces trois sommes avec le dficit de 7,500 composaient un
total de 43,000 qu'il fallait porter au dficit de 1817. Cela ajout 
l'excdant de la dpense permanente sur le revenu appropri dans les
trois annes expires en 1815, et aux 19,000 dpenss sans
appropriation en 1816, formait un grand total de 120,000 que le
gouvernement devait  la caisse publique.

Le gouverneur mettait  nu dans cette dpche la manire dont la
constitution tait viole. Le vote des subsides par les reprsentans
passe pour un droit imprescriptible et essentiel  la libert. Sans lui
le gouvernement pourrait  la rigueur se dispenser des chambres. On se
contentait de mettre devant la lgislature un tat d'une partie de la
dpense faite sans appropriation. Il y avait une liste spare forme
principalement des salaires du clerg et des pensions, qui s'levait 
6000, qu'on croyait devoir soustraire  sa vue. Le gouverneur demanda
ce qu'il fallait faire pour retirer les finances de cette confusion.
Quant au pass, allait-il rembourser la dette considrable qu'on avait
laiss accumuler sur l'extraordinaire de l'arme, ou demander  la
lgislature de la couvrir par un vote? Quant  l'avenir, allait-on
couvrir le dficit annuel caus par l'excs de la dpense permanente sur
le montant de l'appropriation, en empruntant  l'extraordinaire de
l'arme, ou bien allait-on soumettre  la lgislature au commencement de
chaque session, comme dans la Nouvelle-Ecosse et dans les autres
colonies, une estimation de la liste civile et lui demander de voter les
sommes ncessaires?

Lord Bathurst lui rpondit qu'il aurait t sans doute prfrable que
les comptes entre le gouvernement et la province eussent t rgls
d'une manire formelle; mais que dans les circonstances le point tait
de considrer si le silence de la chambre n'tait pas une sanction
tacite de l'emploi de cet argent. Quant  une partie de cette dpense,
le silence de la lgislature tait certainement une approbation. Quant 
l'autre porte aux comptes qui lui avaient t soumis, il ne voyait
point d'objection non plus de regarder son silence de la mme manire,
c'est--dire comme une approbation et des comptes et de la faon dont
ils avaient t acquitts. Huit jours aprs, craignant d'avoir fait une
concession trop large, dont les consquences pussent entraner des
regrets plus tard, il adressa une nouvelle dpche pour y mettre des
restrictions. Dans le cas o la chambre d'assemble voterait
l'allocation du clerg catholique en omettant celle du clerg
protestant, le gouverneur devait employer tous les moyens qui taient 
sa disposition pour faire rejeter cette allocation partielle par le
conseil lgislatif, et dans le cas o elle passerait l aussi, d'y
refuser sa sanction. Si l'assemble proposait de voter l'allocation de
chaque clerg sparment, il devait se mettre en garde contre la
probabilit d'une allocation partiale, en ayant soin qu'on ne vott rien
dans le conseil pour l'glise catholique avant que l'assemble n'et
vot l'allocation du clerg protestant. Il recommandait de veiller
attentivement  ce que l'assemble n'assumt point le pouvoir de
disposer des deniers publics sans le concours du conseil, privilge que
l'assemble avait dj rclam, mais qu'on lui avait jusqu' prsent
refus avec succs; et comme, ajoutait le ministre, la ncessit du
concours de toute la lgislature pour valider un octroi d'argent, est
presque le seul frein solide qu'on ait sur les procds de l'assemble,
vous partagerez, j'en suis sr, mon opinion, qu'il est plus que jamais
ncessaire de ne rien abandonner ni cder sur ce point.

Ainsi le droit de voter les subsides qui, dans l'esprit et l'essence de
la constitution, appartient aux reprsentai du peuple seuls, tait par
ces instructions mis en partage avec le conseil lgislatif, nomm par la
couronne et consquemment sa crature.

A peu prs dans le mme temps le bruit courait que le gouverneur avait
reu des dpches dans lesquelles le ministre renvoyait les accusations
portes contre le juge Foucher au conseil lgislatif. Cette dcision
quivalait  un rejet pur et simple. Aprs quelques dbats, le conseil
qui voulait s'assurer de la vrit de ce bruit, vota une adresse au
gouverneur pour lui demander s'il tait fond, et dans le cas affirmatif
s'il voulait bien lui communiquer la dpche totale ou partielle du
prince Rgent  cet gard. Il transmit un message aux deux chambres pour
les informer que cette rumeur tait vraie; mais qu'il n'avait reu
aucune instruction sur la manire d'excuter la sentence; qu'il en avait
crit  Londres et qu'il ne manquerait pas de leur communiquer la
rponse qu'il attendait aussitt qu'il l'aurait reue. Cette rponse fut
apporte par le duc de Richmond, qui la transmit l'anne suivante 
l'assemble. Il fallait que celle-ci fournt ses preuves par crit 
l'appui des accusations contre le juge Foucher; que copie des
accusations et des preuves fussent transmises par le gouverneur 
l'accus pour prparer sa dfense; qu'ensuite la dfense, envoye au
gouverneur, ft communique  l'assemble pour sa rplique, aprs quoi
le tout serait renvoy en Angleterre pour faire ce qui serait
convenable.

Toutes ces formalits auxquelles on voulait assujtir la reprsentation,
tous ces va-et-vient taient de pures moqueries et blessrent
profondment la dignit de l'assemble, qui se voyait traite comme un
simple individu par un ministre plac  mille lieues d'elle et qui
dpendait lui-mme d'un parlement qui ne pouvait rien voir ni connatre
de ce qui se passait en Canada. En effet, le ministre se rservait
contre tous les principes de la constitution, avec un superbe silence,
le droit de juger en secret d'une manire absolue et dfinitive. Rien
n'tait plus propre  rendre plus vivaces Les germes de discorde qui
existaient dj dans le pays qu'une conduite qui paraissait si contraire
 tous les usages reus dans les pays libres.

Le reste de la session fut rempli par les dbats sur le budget.
L'estimation des dpenses publiques se montait  74,000. 33,000
taient couverts par des appropriations permanentes. Il restait 40,000
 voter pour l'anne courante. Cette somme fut mise  la disposition du
gouverneur en attendant qu'on pourvt  la liste civile par bill, afin
de la mettre sur un pied vraiment constitutionnel.

Sherbrooke qui avait demand son rappel pour cause de mauvaise sant,
s'embarqua peu de temps aprs la session pour l'Europe. On assure qu'il
partit dgot de la tche qu'il avait eue  remplir. Il est assez
difficile de dire qu'elles taient vraiment ses ides sur la politique 
suivre en Canada. Il est probable qu'il tait mcontent de tous les
partis et qu'il avait craint surtout de se livrer  l'oligarchie, cause
premire de toutes les discordes. C'tait un homme d'un grand sens, qui
avait des vues leves, mais qui connaissant l'influence des officiels
au bureau colonial, n'osa pas se mettre en lutte avec eux, d'autant plus
que ses vues ne cadraient pas entirement avec celles de l'assemble.

Il fut remplac par l'un des plus grands personnages de la
Grande-Bretagne, le duc de Richmond, qui avait gouvern l'Irlande tant
bien que mal, et qui tait rduit  voyager ainsi d'un pays  l'autre
pour refaire une fortune qu'il avait dissipe par ses extravagances. Le
rang lev de ce seigneur, l'influence que son nom lui donnait en
Angleterre, tout portait  croire que son administration allait tre
signale par quelque grande rforme qui mettrait fin aux dissensions qui
commenaient  dchirer le pays au sujet des finances. Mais il s'tait
gt au gouvernement de l'Irlande, o le mal dessche tout, jusqu'au
sol. Il arriva  Qubec en 1818 accompagn de son gendre, sir Peregrine
Maitland, nomm lieutenant gouverneur du Haut-Canada. Tous les
principaux citoyens s'empressrent d'aller lui prsenter leurs hommages
ou de laisser leurs noms au chteau. Mais cet empressement et ses
esprances ne durrent qu'un instant.

Aprs un ajournement du 12 au 22 janvier 1819,  l'occasion de la mort
de la reine, les chambres se runirent et le nouveau vice-roi leur
adressa un discours qui avait presque exclusivement rapport  la
question des finances, et qui fit d'abord esprer une heureuse solution
de la question. L'assemble rpondit en faisant de grands complimens,
qu'elle allait s'en occuper sans dlai. Mais lorsqu'elle prit les
estimations de la dpense de l'anne courante et qu'elle les vit
grossies du cinquime sur l'anne prcdente, elle prouva quelque
surprise. Quoique l'on pt supposer que le gouvernement se trouvant
dsormais oblig d'obtenir une liste civile pour la vie du roi,
choisissait la premire preuve de la libralit populaire pour la faire
mettre sur un pied qui correspondit avec l'accroissement du pays, la
chambre n'tait point dans les dispositions convenables pour accueillir
une pareille proposition sans de graves motifs. Loin de l, elle ne
faisait tant d'efforts pour obtenir le contrle du budget, que parce
qu'elle croyait qu'il rgnait de grands abus, et qu'au lieu d'augmenter
la dpense il fallait la rduire. Le duc de Richmond tait le dernier
homme au monde pour rgler une question financire, lui qui avait
gaspill une immense fortune. Il prit la chose avec hauteur, et le
mcontentement de la chambre n'tait pas de nature  se taire devant
l'aspect menaant du chteau. Les estimations furent renvoyes  un
comit spcial, qui fit un rapport fort long et fort dtaill dans
lequel il recommandait avec nergie l'conomie et l'abolition de
plusieurs charges inutiles ou purement nominales.

Comme dans une colonie le contrle de la chambre sur le gouvernement est
ncessairement plus fictif que dans une mtropole, o il est en dernire
analyse appuy sur la volont gnrale; et comme dans une colonie aussi
le gouvernement reprsente la mre-patrie, qu'il dispose de toutes ses
forces, et peut dans le besoin se passer du concours des colons pour
exister, il en rsulte que ceux-ci sont obligs de prendre pour
influencer l'excutif, des prcautions qui sont inutiles ailleurs. De
plus, quoique la liste civile soit vote pour la vie du monarque en
Angleterre, la somme est si petite relativement  la totalit du budget,
qu'elle est  peine sensible, et que sans le vote annuel de la totalit,
le gouvernement serait dans l'impossibilit absolue de marcher. Il n'en
tait pas de mme en Canada. Avec la liste civile obtenue pour la vie du
roi, le gouvernement pouvait facilement se passer des chambres ou les
ajourner  la premire difficult sans prouver d'embarras.

Ce sont ces considrations essentielles qui portaient la chambre 
n'abandonner aucune de ses prtentions sur la question.

S'occupant encore plus du fond que de la forme, l'assemble voulait
obtenir par son contrle sur l'argent, la plus grande influence possible
sur l'excutif; elle avait obtenu le vote annuel des subsides, elle
voulait encore spcifier en dtail les objets pour les quels elle les
accordait, parcequ'il y avait beaucoup d'abus dans la distribution; mais
cette nouvelle prtention quoique conforme  son droit, parceque qui
peut plus peut moins, prouvait de l'opposition de la part de quelques
membres moins exigeans que les autres. Il s'agissait de dcider si la
somme demande par le gouvernement serait accorde en bloc en lui en
laissant la distribution, ou si elle le serait en dtail, c'est--dire
en fixant chaque item de dpense. Les membres les moins hostiles au
gouvernement repoussaient ce dernier mode comme sans exemple et portant
atteinte  la prrogative royale; le plus grand nombre au contraire
soutenaient que c'tait le droit indubitable des communes de dterminer
la distribution de l'argent tel qu'elles le jugeaient convenable; que si
les communes d'Angleterre ne le faisaient point, c'est qu'elles ne
voulaient pas user de leur droit; que c'tait le seul moyen de tenir en
Canada le gouvernement en chec et de s'assurer de la diligence et de
l'intgrit de ses officiers.

Prenant un milieu entre ces deux extrmes, quelques membres auraient
voulu que les subsides fussent vots par chapitres, ou en diverses
sommes rondes pour chaque dpartement, laissant la distribution au
gouvernement; mais les partisans du vote en dtail l'emportrent, et le
bill de subsides pass dans cette forme, fut envoy au conseil. Le
salaire de chaque officier avait t fix malgr l'opposition qui
prtendait que c'tait vouloir exercer un contrle direct sur tous les
fonctionnaires, renverser l'autorit excutive et tablir virtuellement
une dmocratie. On avait t encore plus loin; on avait appropri les
fonds qui avaient dj t mis  la disposition de la couronne, afin
d'exercer un contrle continuel sur la totalit de la dpense et d'avoir
une garantie que l'argent tait employ conformment  la loi. Le
premier effet de ce systme fut l'omission de plusieurs salaires pour
des emplois inutiles. Le conseil rejeta le bill avec hauteur et passa
cette rsolution: Que le mode adopt pour l'octroi de la liste civile
tait inconstitutionnel, sans exemple et comportait une violation
directe des droits et des prrogatives de la couronne; que si le bill
devenait loi, il donnerait aux communes non seulement le privilge de
voter les subsides, mais aussi de prescrire  la couronne le nombre et
la qualit de ses serviteurs en rglant et en rcompensant leurs
services comme elles le jugeraient convenable; ce qui les mettrait dans
la dpendance des lecteurs et pourrait leur faire rejeter l'autorit de
la couronne, que leur serment de fidlit les obligeait de soutenir.

Tout le monde s'tait attendu  ce rsultat. Tandis que la chambre
cherchait  amener ainsi les fonctionnaires les uns aprs les autres 
son tribunal, qu'ils faisaient semblant de braver encore, mais dont ils
devaient bientt redouter toute l'influence, M. Ogden, l'un des membres
de la chambre, porta contre le juge Bedard des Trois-Rivires, cet
ancien patriote si indpendant et si nergique des temps de Craig, les
plaintes les plus graves. Il l'accusa de ngliger ses devoirs, de
prostituer l'autorit judiciaire pour satisfaire ses vengeances
personnelles, de violer la libert individuelle, de dgrader la dignit
de ses fonctions. Il parat que sur ses vieux jours, ce juge qui avait
besoin d'un plus grand thtre que la petite ville o on l'avait relgu
pour ses talens, s'abandonnait  des excs d'intemprance qui laissaient
des traces d'irritation dans son humeur. Dans ces momens, les avocats de
sa cour abusaient quelquefois de la latitude laisse  la parole pour
exciter le vieux lion populaire, et lui faire commettre des actes qui
compromettaient son caractre et ses hautes fonctions. Son accusateur
avait t lui-mme emprisonn par son ordre pour libelle et mpris de
cour. La chambre renvoya les accusations  un comit spcial qui, aprs
examen, dclara qu'elles taient sans fondement.

Cette guerre contre les fonctionnaires est l'indice le plus certain du
malaise et de l'agitation des esprits. Les entraves, les oppositions,
les dfiances, les haines, tout surgissait de la manire avec laquelle
on faisait fonctionner la constitution. Il tait vident que la lutte
allait avoir des suites plus graves si l'on ne prenait pas les moyens
d'en faire disparatre la cause. La constitution avait trop donn et
trop retenu. Entre la branche populaire et l'excutif qui tait
indpendant de la colonie, il n'y avait aucun corps indpendant pour
adoucir les chocs, car le conseil dpendait du gouvernement et lui
servait d'cran, ce qui en faisait un instrument de discorde plutt que
d'harmonie.

Les vices de l'organisation judiciaire taient un sujet de plaintes
gnrales; mais on n'avait encore propos aucun remde. C'tait une de
ces questions difficiles devant lesquelles l'on recule ds qu'on y porte
une attention srieuse. Le gouverneur y appela vainement celle de
l'assemble, qui tait alors trop occupe de la question des subsides,
pour se laisser distraire par un objet qu'elle aurait toujours la
libert de discuter, et dont l'ajournement ne portait aucun prjudice
aux droits politiques du pays. Elle ngligea de la mme manire le
projet d'rection d'un tribunal judiciaire dans le district de St.
Franois, contre situe entre le district des Trois-Rivires et les
tats de Vermont et de New-Hampshire, malgr les messages du gouverneur
et de son prdcesseur. Elle nomma un comit de cinq membres pour
dresser, 1 un tat des revenus de la couronne et des payemens faits par
le receveur gnral depuis l'tablissement de la constitution jusqu'au
temps prsent, 2 un tat en dtail de toutes les appropriations de la
lgislature et des payement faits  compte dans le mme espace de temps.
Le comit devait ensuite tablir la balance, compter l'argent dans la
caisse publique et faire rapport avec toute la diligence convenable.
Cette rsolution toute sage qu'elle fut en elle-mme, avait l'apparence
d'un soupon offensant pour le gouvernement. Elle fut considre comme
telle, car elle n'eut aucune suite; ce qui fut un malheur pour tout le
monde, pour les contribuables, pour l'excutif et pour le fonctionnaire
qui regardait plus particulirement, parce que plus tard il se trouva un
dficit de prs de 100,000 dans sa caisse.

Richmond  qui on avait persuad que l'intention de la chambre n'tait
que de faire de l'opposition, fut irrit de l'audace qu'elle avait
d'oser douter de la fidlit des fonctionnaires, et en allant proroger
le parlement lui adressa le discours hautain qui suit:

Je suis venu prendre les rnes du gouvernement des domaines de sa
Majest dans l'Amrique du nord avec le dsir sincre d'excuter les
intentions gnreuses et les vues bienveillantes de son altesse royale,
le prince Rgent; d'avancer par tous les moyens possibles, la prosprit
gnrale, l'amlioration des ressources mutuelles et le bonheur
individuel des sujets de sa Majest. Je m'tais flatt de l'espoir et de
l'attente raisonnable, de trouver dans ces poursuites, l'appui de toutes
les personnes instruites et capables d'apprcier les motifs qui m'ont
port  accepter cette charge. Frapp de ces impressions avec une pleine
confiance dans votre zle, dans voue loyaut, dans votre connaissance
locale des intrts publics et privs j'ai patiemment suivi vos
dlibrations... Vous, messieurs du conseil lgislatif, vous n'avez pas
tromp mes esprances, et je vous prie d'accepter mes remercmens pour
le zle et l'assiduit que vous avez montrs dans ce qui concernait plus
particulirement la branche de la lgislature  laquelle vous
appartenez. C'est avec un vritable regret que je ne puis vous exprimer,
 vous, messieurs de la chambre d'assemble, la mme satisfaction ni la
mme approbation sur le rsultat des travaux auxquels vous avez pass un
temps si prcieux, ou sur les principes qui vous ont guid et qui sont
consigns dans vos journaux. Vous avez pris en considration les
documens que j'avais fait mettre devant vous, et vous avez vot une
partie des sommes requises pour le service de 1819 mais vous avez bas
vos appropriations comme le font voir les procs-verbaux du conseil, sur
des principes qui ne peuvent tre constitutionnellement admis, et ce
conseil les a en consquence rejetes; de sorte que le gouvernement se
trouve maintenant sans ressources ncessaires pour le maintien de
l'administration civile malgr l'offre et l'engagement volontaire pris
par l'assemble envers sa Majest par sa rsolution du 13 fvrier 1810.

Comme Craig, le duc prit, comme on voit, la libert de complimenter une
chambre et de blmer l'autre. Cette libert qui ne se prend dans les
pays indpendans que dans les temps de trouble et de rvolution, peut se
rpter dans les colonies o les consquences mettent plus de temps 
venir, quoiqu'elles n'en sont pas moins invitables.

Le duc de Richmond ne vcut pas assez longtemps pour voir l'effet de sa
conduite, et mourut convaincu que la tranquillit publique tait assure
pour longtemps. Il crivait  lord Bathurst que les habitans taient
contens de leur constitution et que l'on pouvait dpendre sur eux si les
Etats-Unis nous attaquaient. En arrivant  Qubec, il avait visit le
Haut-Canada; il y retourna aprs la session pour examiner plus
attentivement les moyens d'amliorer les communications intrieures et
d'en fortifier les positions militaires, sujet qui occupait toujours
l'attention de l'Angleterre. En 1816 son projet tait de laisser le pays
situ entre le lac Champlain et Montral  l'tat de nature afin que les
forts servissent de protection contre les Amricains, et lord Bathurst
tait fch qu'on et commenc des tablissemens  Hemingford et dans
les autres lieux de ce voisinage. Il fallait empcher l'ouverture des
chemins dans cette direction.

Richmond descendait  Qubec lorsqu'il tomba malade sur la rivire des
Outaouais, et expira au bout de quelques heures dans les douleurs les
plus cruelles. Ses restes furent descendus dans la capitale et dposs
avec une grande pompe dans la cathdrale protestante le 4 septembre
1819. Ainsi mourut celui dont la domination menaait le pays de nouveaux
orages.

Les rnes du gouvernement passrent successivement par les mains de
Monk, sir Peregrine Maitland, et du comte Dalhousie lev  la tte du
gouvernement des colonies de l'Amrique du Nord.

Les visites frquentes des gouverneurs du Bas-Canada dans le Haut depuis
quelque temps, firent souponner que quelque projet se tramait dans
l'ombre contre les Canadiens franais, toujours vus avec froideur comme
des trangers dans la maison paternelle. La hauteur et l'arrogance de
langage du dernier gouverneur taient un prsage qui faisait mal augurer
de l'avenir. Quoiqu'on ft prpar  quelque coup d'clat, la
dissolution de l'assemble ordonne par Monk, tonna, parce que l'on
savait qu'une nouvelle lection n'en changerait point le caractre, et
que cette mesure ne paraissait pas en uniformit avec l'excellente
rception que lord Bathurst faisait alors  Londres  l'vque de
Qubec, M. Plessis, pass en Europe pour les affaires de son diocse. Il
tait question  Rome de changemens dans l'glise des diverses provinces
anglaises de l'Amrique du Nord, rendus ncessaires par l'accroissement
de la population catholique. Comme le projet de l'union des deux Canadas
tait probablement alors sur le tapis au bureau colonial, le ministre
croyait devoir faire toutes les concessions demandes par le clerg,
afin de prvenir ses objections contre une mesure qui aurait pu lui
inspirer des craintes, et, suivant la politique suivie depuis le
commencement du sicle, de rallier l'autel  soi pour tre plus fort
contre le snat. Le pape avait sign des bulles au commencement de 1819,
pour riger l'vch de Qubec en archevch. M. Plessis rendu 
Londres, craignant que cet arrangement, fait sans sa connaissance et
sans celle du gouvernement, ne lui portt ombrage, crivit au prfet de
la propagande, le cardinal Fontana, pour l'informer qu'il n'avait pas
voulu prendre son nouveau titre. En mme temps il prsentait trois
mmoires  lord Bathurst, qui s'tait trouv offens comme il l'avait
prvu, de l'expdition des bulles. Le premier avait rapport  la
division du diocse de Qubec; le second au sminaire de Montral, dont
l'on avait recommand au gouvernement de prendre les biens; et le
troisime au collge de Nicolet.

Il suggrait de former du diocse de Qubec une hirarchie consistant en
un mtropolitain et quatre ou cinq vques suffrageans. Sur les
objections du ministre  l'introduction d'ecclsiastiques trangers, il
rpondait: Des prdicans de toute espce s'introduisent en Canada:
mthodistes, newlights, anabaptistes. Des rengats de toute nation, des
rvolutionnaires, des dserteurs, des rgicides pourraient y entrer sans
blesser les lois. Pourquoi en fermer la porte aux seuls ecclsiastiques
catholiques,  des jeunes gens levs avec soin, trangers  la
politique et prpars par leur ducation  soutenir et  dfendre
l'autorit contre les empitemens de la dmocratie?

Depuis longtemps le bureau colonial prenait ses prcautions. Les
concessions qu'il avait intention de faire aux catholiques n'taient pas
dues seulement  leurs bonnes raisons. Il avait senti que la question
religieuse tait la plus importante, parce que c'tait celle au moyen de
laquelle on pouvait agiter le plus facilement et le plus profondment
les masses. Il dcida de la rgler sans dlai. Le prlat canadien ne fit
aucune promesse  lord Bathurst de soutenir de l'influence clricale les
mesures politiques que l'Angleterre pourrait adopter  l'gard du Canada
quelque prjudiciables qu'elles pussent tre aux intrts de ses
compatriotes; mais on peut prsumer que le ministre en vit assez 
travers son langage pour se convaincre qu'en mettant la religion
catholique, les biens religieux et les dmes  l'abri, on pouvait
compter sur son zle pour le maintien de la suprmatie anglaise quelque
chose qui put arriver, soit que l'on voult changer les lois et la
constitution, ou runir le Bas-Canada au Haut. Les membres du clerg
pourraient bien se prononcer pour ou contre suivant leur opinion
individuelle; mais les changemens oprs, l'union accomplie, on s'y
soumettrait et le clerg serait le premier  donner l'exemple.

Lord Bathurst avait pu voir aussi que le chef du clerg canadien n'tait
pas plus favorable aux institutions rpublicaines que les chefs des
clergs italien, espagnol ou franais. Il invita M. Plessis  son
chteau d'Oakley grove prs de Cirencester, o il et de frquentes
confrences avec lui dans les vingt quatre heures qu'ils y passrent
ensemble. Le ministre fit d'abord beaucoup de difficults sur le premier
mmoire, mais parut s'y rendre par sa dpche du 17 septembre. Quant au
second, il chercha  engager l'vque  entrer en composition, et finit
par avouer que si les titres du sminaire de Montral taient comme il
le disait, il fallait bien lui confirmer ses biens. Il fut aussi
question des coles. Le ministre rpugnait  sanctionner la loi que la
chambre avait passe  ce sujet, parce qu'il croyait qu'elle avait t
faite pour les paroisses catholiques seulement.

Rendu  Rome, M. Plessis prsenta au pape un mmoire semblable  celui
qu'il avait donn  lord Bathurst sur la division de son diocse et
obtint ce qu'il demandait. Revenu  Londres le ministre approuva cette
division et l'rection de l'archevch avec siges suffrageans, mais
refusa de sanctionner le bill d'ducation jusqu' ce que l'on et adopt
d'autres mesures qui taient depuis longtemps en discussion.[20]
L'vque lui dit que le clerg catholique tait oppos  l'institution
royale et  l'acte des coles de 1801, qui les mettait sous une
commission presque toute protestante, et blmait Monk, d'ailleurs peu
populaire, d'avoir dissous la chambre en 1819.

[Note 20: Dpches du 20 mai 1820 et du 10 septembre 1821.]

En effet cette dissolution ne fit qu'augmenter l'agitation et affaiblir
l'influence de l'excutif en faisant proclamer par le scrutin lectoral
une nouvelle censure contre la marche de l'administration. La liste
civile propose par la chambre fut prise pour cause de la dissolution et
la plupart des membres qui avaient vot contre furent repousss par les
lecteurs. La nouvelle chambre fut encore plus oppose aux prtentions
du gouvernement que l'ancienne, comme on le vit ds le dbut.

Aussitt que le parlement fut runi la chambre lut son prsident et
dclara que, comme elle n'avait pas encore reu le rapport de l'lection
du comt de Gasp, elle n'tait pas en nombre suivant les termes de la
constitution et ne pouvait procder aux affaires. Sir Peregrine Maitland
revenu du Haut-Canada lui adressa en vain un message pour lui
recommander de renouveler certaines lois qui allaient expirer, elle y
rpondit par son silence et laissa mme entrevoir que si elle ne pouvait
siger dans les douze mois faute du rapport de l'lection de Gasp, elle
pourrait tre autorise  regarder les consquences de la dernire
dissolution comme une violation de la constitution. Elle renferma cette
interprtation dans une rsolution qu'elle communiqua au chef de
l'excutif, qui rpondit qu'il en tait fch et qu'il ne la croyait pas
fonde. Elle refusa de correspondre avec le conseil et l'on ne sait
combien de temps l'on serait rest dans cette situation embarrassante
sans l'arrive de la nouvelle officielle de la mort de George III, qui
fournit une occasion d'en sortir en entranant la dissolution du
parlement.

Le comte Dalhousie dbarqua  Qubec dans le moment mme qu'avaient lieu
les lections. Il retourna visiter les districts suprieurs, qu'il avait
dj parcourus avec le duc de Richmond. Les lections ne changrent
point le caractre de la chambre qui se runit le 14 dcembre. Le
gouverneur fit allusion  une multitude de sujets dans son discours. Il
ajouta quelques observations qui paraissaient couler du coeur d'un homme
qui dsirait ardemment voir rgner l'harmonie et la bienveillance, mais
il gardait le silence sur les grandes questions qui agitaient tous les
partis et qui devaient finir par les jeter dans les convulsions de la
guerre civile. Le bureau colonial avait repris la mesure de l'union dont
la menace fut lance pour la premire fois vers 1807, mais qu'on n'eut
pas le temps de mrir avant la guerre amricaine. La part que les
Canadiens prirent  la dfense du pays, dirigs par la politique de M.
Bedard et de ses amis, contre les rpublicains, malgr les perscutions
qu'ils avaient prouvs sous Craig, fit ajourner le projet sans le faire
abandonner. Malgr les tentatives du juge Sewell pour le faire
reprendre, lors de son voyage  Londres, il dormit jusque vers le temps
o nous sommes arriv, qu'il fut exhum pour en faire un but vers lequel
on devait plus directement marcher. On ne devait en consquence faire
aucune concession sur la question des finances; et s'il arrivait une
crise en profiter pour le mettre  excution. Mais la mtropole ne
devait pas paratre comme actrice active dans la politique qu'on allait
suivre pour amener ce rsultat. La rivalit des deux chambres
canadiennes tait nuisante pour cela. On n'avait qu' soutenir le
conseil dans son opposition  la chambre et ne rien cder  celle-ci, et
en peu de temps la crise serait porte au point qui permettrait aux
ministres de prouver au parlement imprial que l'union tait le seul
remde propre  mettre fin aux dissensions et  assurer le repos du
peuple et l'existence du gouvernement.

Si le plan que nous venons de tracer ne fut pas d'abord arrt  la
lettre au bureau colonial tel qu'on l'expose ici, il est indubitable que
l'ide en influena de jour en jour plus fortement la marche des
ministres, et qu' l'poque o nous arrivons M. Ellice les avait presque
convaincus de la ncessit de le soumettre au parlement; ce qui
expliquait pourquoi toutes les demandes de l'assemble taient reues,
quelque raisonnables qu'elles fussent, par le cri ternel de rvolte et
de trahison pouss par le conseil guid par le juge Sewell, instrument
rus et parfaitement clair du bureau colonial.

L'assemble pour ne pas laisser lord Dalhousie dans la pense qu'il
suffisait de manifester des intentions pacifiques et bienveillantes pour
rtablir la concorde, s'expliqua d'une manire prcise dans sa rponse
sur le grand sujet du dbat, le budget, rdige par un comit compos de
MM. Cuvillier, Taschereau, Neilson, A. Stuart et Quesnel, citoyens
sages, clairs et jouissant  juste titre d'une grande popularit.

Bans les estimations qui furent transmises par l'excutif, la dpense
civile tait divise par classes correspondant aux classes des
fonctionnaires et  la nature des dpenses, et elles se montaient en
totalit  45,000.

L'assemble les discuta article par article, fit quelques retranchemens,
puis, pour tcher de concilier le conseil  la doctrine du vote annuel,
abandonna la forme prise dans la dernire session, c'est--dire le vote
par article, et adopta la division par chapitre; elle vota ainsi une
liste civile de 46,000 de son propre mouvement sans attendre le message
ordinaire du gouverneur. Mais cette initiative empresse porta ombrage.
Le conseil qui redoutait quelqu'embche, s'empressa de signaler les
dfauts de l'appropriation. Une partie du revenu public tait dj
approprie d'une manire permanente par d'anciennes lois, et l'assemble
l'avait comprise dons son vote pour soumettre ainsi sans doute la
totalit du revenu  son contrle. C'tait une usurpation de pouvoir et
un note d'ambition qu'il fallait s'empresser de repousser, et de prime
abord il rejeta la liste civile en dclarant: Qu'il avait
incontestablement le droit de contribuer au vote du bill des subsides;
que ce droit n'tendait  l'adoption et au rejet du bill, et qu'aucune
appropriation ne pouvait tre faite sans son concours. Qu'il ne
prendrait en considration aucun bill de subsides sans la recommandation
du reprsentant du roi, ou s'il tait divis par chapitres et par
articles, et ai sa dure tait pour moins que pour la vie du roi;
qu'enfin il ne considrerait aucun bill d'appropriation d'argent dpens
sur l'adresse de la chambre, si ce n'tait pour payer les dpenses de
cette chambre elle-mme ou pour subvenir  quelque besoin imprvu et
pressant.

La chambre ne lit pas attendre on rponse; elle dclara  une grande
majorit: Que le conseil ne pouvait ni lui prescrire ni lui dicter la
forme ou la manire de voter les subsides non plus qu'aucune autre
mesure, et que toute tentative  cet effet tait une infraction de ses
privilges; que le droit de proposer les subsides lui appartenait
exclusivement, et que les rsolutions du conseil taient contraires aux
usages parlementaires et  la constitution.

Le conseil sans tenir compte de ce prott, persista dans sa
dtermination et rejeta le bill. La chambre pour ne pas arrter le
gouvernement faute d'argent, mit par un vote spcial les fonds
ncessaires  sa disposition. Lord Dalhousie qui s'entendait avec le
conseil, rpondit qu'il avait considr la question avec la plus grande
attention et que ce vote tait insuffisant sans le concours de celui-ci.
On en resta l, le conseil ne voulant point entendre parler de subsides
 moins que la totalit ne ft vote en bloc pour la vie du roi, et
l'assemble persistant  les voter par chapitres et par anne afin de
pouvoir contrler l'excutif par le moyen tout-puissant. Ce contrle du
reste tait essentiel  son existence. La force militaire du
gouvernement indpendante d'elle, laissait encore  celui-ci une
prpondrance assez forte pour se faire respecter. La chambre voulait
assurer  tous ses actes la plus parfaite indpendance. Elle ne voulait
se laisser ni censurer, ni intimider. Il n'y a rien en effet de plus
humiliant dans l'tat colonial que les insultes prodigues  la
reprsentation par un gouverneur souvent inconnu d'elle et que
l'intrigue ou le hasard a fait placer  sa tte. La censure porte
contre la chambre par le duc de Richmond' et la rsolution qu'avait
passe le conseil pour servir d'introduction  cette censure, furent
voques, et l'on rsolut presqu' l'unanimit sur la proposition de M.
Neilson, que c'tait une violation des droits et des privilges les plus
incontestables de la chambre, et une usurpation de pouvoir contraire aux
lois et tendant  renverser la constitution. Par une autre rsolution la
chambre maintenait son droit d'adopter, en votant les subsides, tel
ordre ou tel mode qu'elle jugerait conforme  ses rglemens.

L'importance de cette question l'avait oblige de ngliger beaucoup de
mesures, et elle en communiqua les raisons au gouverneur par une
adresse, en promettant d'en faire l'objet de ses premires dlibrations
 la session suivante. Dans une autre adresse elle lui signala une foule
d'abus et de sincures. Elle le priait de suspendre le payement d'un
salaire de 1500 accord  un lieutenant gouverneur qui n'avait jamais
mis le pied dans le pays, dclara inutile le salaire d'un autre nomm
pour Gasp qui ne rsidait point non plus; le priait de ne payer le
salaire de 400  un M. Amyot, secrtaire de la province, que lorsqu'il
y remplirait ses fonctions, dclara la charge d'agent de la province 
Londres, sans avantage pour le peuple, posa pour rgle qu'aucun salaire
ne devait tre accord aux conseillers excutifs qui ne rsidaient point
dans le pays, que la runion d'offices de juge  la cour d'amiraut et
de juge  la cour du banc du roi, tait incompatible sur la mme tte;
que le cumul de ceux de juge comptes l'tait encore plus; enfin elle le
priait de porter remde  tous ces griefs comme  celui, le plus grave
de tous pour la puret de la justice, dont se rendait coupable le juge
de l'amiraut, qui se faisait donner des honoraires par les plaideurs
contrairement  la loi, tandis qu'il recevait un salaire de l'tat. Ces
dsordres taient si patens que le gouverneur assura la chambre qu'il
allait en faire rapport aux ministres. Mais en allant la proroger, il
lui fit des reproches qui ne permirent plus de douter que la politique
du bureau colonial n'avait pas chang. Il la blma de perdre son temps 
discuter des questions de principes constitutionnels, de laisser le
gouvernement sans subsides et d'arrter les amliorations. Les
rsolutions de la chambre et ce discours n'taient pas propres  calmer
le pays; les journaux redoublrent de violence, et chaque parti parut
plus rsolu que jamais de dfendre  outrance la position qu'il avait
prise.

En Canada l'opinion publique soutenait les reprsentans; et si les deux
partis ne voulaient point cder, l'on tombait dans une crise.
L'oligarchie n'avait aucun doute dans sa force appuye qu'elle tait de
la toute-puissance de l'Angleterre. Le parti populaire, maintenant
physiquement trop faible, voyait nanmoins dans un avenir plus ou moins
loign, le succs infaillible de ses doctrines. Comme M. Papineau tait
le chef le plus avanc des Canadiens, le bureau colonial coutant enfin
la suggestion de Sherbrooke, chercha  se l'acqurir. Il ordonna  lord
Dalhousie de le nommer au conseil excutif; mais M. Papineau convaincu
que seul il ne pourrait exercer aucune influence sur les dispositions de
ce corps, n'y parut jamais, de sorte que le but qu'on s'tait propos on
l'y nommant fut manqu, et en 1823 on rsolut que les avantages qu'on
attendait de la prsence du prsident de la chambre dans son sein ne
s'tant pas raliss, il on fut retranch.

Le gouverneur visita le Haut-Canada dans le cours de l't, sous
prtexte d'en examiner les fortifications, mais pour sonder l'opinion
publique et faire rapport  Londres sur la situation des esprits dans
les deux provinces, par anticipation  leur union, dont les ministres
prparaient alors le projet. A son retour il assembla le parlement et
lui dclara que la liste civile devait tre vote pour la vie du roi,
d'aprs la recommandation de sa Majest, qui voulait que ce principe ft
adopt et suivi dans le pays. Cette nouvelle dclaration fit vanouir
tout espoir d'arrangement s'il en existait encore. La rponse de la
chambre fut rserve et pleine des expressions les plus respectueuses
pour la constitution. Le gouverneur rpliqua qu'il avait l'espoir que la
discussion serait calme et sans passion; mais qu'il devait dclarer
d'avance que la liste civile qu'il avait demande tait la condition
_sine qua non_, et que tant qu'elle ne serait pas vote, on ne pourrait
attendre aucune harmonie entre les trois branches de la lgislature,
prvision qu'il pouvait faire avec d'autant plus d'assurance qu'il tait
matre de deux. La chambre tait dcide  ne pas abandonner la position
qu'elle avait prise, laquelle lui permettait de battre en brche tout le
systme oligarchique qu'elle voulait  tout prix renverser avant de
poser les armes. Cependant elle ne voulait pas accueillir la demande du
gouverneur par un refus soudain et absolu et elle cherchait 
l'ajourner, lorsque M. Taschereau, devenu partisan de l'administration,
en proposa tout  coup l'acceptation pour faire disparatre tous les
doutes. Le bureau colonial en tait rendu au point o il lui fallait des
moyens prompts et dcisifs. Cinq membres seulement votrent pour la
proposition; trente et un contre. Dans un gouvernement vraiment
constitutionnel une pareille division sur une matire d'argent et rgl
la question d'une manire dfinitive. La chambre crut devoir expliquer
les motifs de son vote, qui taient fonds principalement sur les
considrations que nous avons dveloppes plus haut, et conformes 
l'offre faite en 1810 et accepte par le roi en 1818. Ces explications
furent incorpores dans une adresse  George IV, que lord Dalhousie
promit de transmettre en Angleterre. En mme temps la chambre nomma M.
Joseph Marryat, membre des communes, pour veiller aux intrts de la
colonie au sige de l'empire, et pour communiquer avec les ministres sur
toutes les questions qui auraient rapport au Canada, sur lesquelles on
lui envoya des instructions trs volumineuses.

Le conseil redoutant l'effet de la dmarche de l'assemble, s'empressa
de dclarer qu'en nommant M. Marryat sans le concours des autres
branches de la lgislature, elle s'arrogeait un pouvoir dangereux; que
c'tait nommer aux emplois en violation directe de la prrogative
royale, et renverser ou chercher  renverser la constitution. Marryat en
apprenant ce qui s'tait pass, refusa la commission de la chambre sous
prtexte que sa nomination ne pouvait tre constitutionnelle, si elle
n'tait pas reconnue du gouvernement et approuve de la seconde branche
de la lgislature. L'assemble persistant dans la voie qu'elle s'tait
trace, refusa, malgr le message spcial que le gouverneur lui envoya,
de voter les subsides et passa mme une rsolution pour rendre le
receveur gnral personnellement responsable des paiemens qu'il pourrait
faire. A la tournure tranche que prenaient enfin les choses, lord
Dalhousie vit bien que la rserve et la tactique qu'il avait employes
jusque-l pour parvenir  son but, ne produiraient rien sur des hommes
trop habiles pour s'en laisser imposer, et il prit le parti de
communiquer la rponse des ministres aux demandes de l'assemble de
l'anne prcdente. Cette rponse communique au dbut de la session eut
amen une explosion; elle refusait ou ajournait tout. Le lieutenant
gouverneur de Gasp tait des plus ncessaires, et au lieu de retrancher
son salaire il fallait l'augmenter; on aurait soin  la mort du prsent
secrtaire provincial d'en nommer un qui rsiderait; l'agent colonial
avait toujours exist et il n'y avait rien contre sa conduite qui pt
autoriser son dplacement. Le reste tait ajourn.

La minorit du conseil, car la nature de la question avait enfin fini
par dtacher une faible section de ce corps, la minorit du conseil 
l'aspect des menaces sourdes que l'on commenait  profrer contre les
Canadiens, crut devoir faire une dmonstration en faveur de l'opinion de
la chambre sur la liste civile, craignant les suites d'une lutte trop
prolonge sur une pareille matire, et M. Debartzch proposa de rvoquer
les rsolutions de la session prcdente. A cette proposition
rtrograde, la majorit se rcria. Des dbats anims s'engagrent et
durrent fort longtemps. Comment, dit M. Richardson, pouvons-nous
rvoquer nos rsolutions en prsence d'un comit secret qui sige  la
chambre d'assemble, et qui dlibre peut-tre dans le moment mme sur
la nomination d'un gouverneur et sur le renvoi de celui que nous avons
maintenant, pour le remplacer par un de son choix. Un comit sige 
l'insu de plusieurs des membres de la chambre, chose sans exemple en
Angleterre except du temps de Charles premier. Ce comit est peut-tre
un comit de sret. Ce membre crdule et violent accusa la majorit de
l'assemble de desseins dsorganisateurs et rvolutionnaires, et porta
les accusations les plus graves sur ses intentions. Plusieurs membres de
la chambre prsens  ces dbats, en prirent ombrage et communiqurent
leurs sentimens aux autres. L'un d'eux, M. Quirouet, fit part 
rassemble de ce qu'il avait entendu. L dessus un comit de cinq
membres est nomm, lequel prsenta quelques jours aprs, un rapport qui
entrana des dbats dans lesquels l'antipathie profonde qui divisait les
deux corps clata dans toute sa force. Le rapport fut adopt  une
grande majorit, et il fut rsolu que le langage de M. Richardson tait
faux, scandaleux et mchant; qu'il tendait  dtruire la confiance du
roi dans la fidlit et la loyaut de la chambre et du peuple; que
c'tait de plus une haute infraction de ses privilges; que le conseil
devait svir d'une manire proportionne au mnal qu'on avait voulu lui
faire, et que le gouverneur tait tenu de destituer le coupable de
toutes les places d'honneur, de confiance ou de profit qu'il pouvait
tenir de la couronne.

Deux adresses conformes furent prsentes, l'une au gouverneur et
l'autre au conseil.

Le gouverneur rpondit qu'elles renfermaient les consquences de la plus
haute importance; que les rsolutions paraissaient exprimes dans un
langage qui ne convenait nullement  la dignit rflchie d'un corps
dlibratif; qu'elles affectaient les privilges du conseil et la
libert des dbats, et qu'il devait pour ces raisons se refuser  la
demande qu'elles contenaient. La chambre protesta alors contre toutes
les tentatives qui se faisaient pour dtruire la confiance dans
l'honneur et la loyaut des reprsentans du peuple, neutraliser leurs
efforts en faveur du bien public, et dclara qu'elle avait
incontestablement le droit de les rprimer par tous les moyens que lu
constitution avait mis  sa disposition.

Ce conflit qui caractrise la violence de l'poque, augmenta encore
l'irritation des esprits. L'assemble montra en cette occasion trop de
susceptibilit et parut vouloir gner la libert des dbats. La bonne
politique indiquait une marche contraire, parceque rien ne faisait mieux
ressortir la faiblesse et le caractre du conseil, que ces apostrophes
inspires par la douleur qu'il prouvait  chaque coup port contre sa
puissance artificielle. Cependant le gouverneur en voyant la rsolution
de l'assemble au sujet des subsides, l'informa qu'il allait payer les
dpenses du gouvernement sur les fonds que les anciennes lois avaient
mis  sa disposition,  quoi elle rpliqua qu'aussitt qu'elle serait
mise en pleine jouissance de ses privilges et que son offre de voter
les subsides annuellement serait accepte, elle remplirait ses
obligations avec toute l'conomie que commandaient imprieusement les
circonstances dans lesquelles se trouvait le pays.

Paralllement  la question des subsides marchait dans l'assemble celle
du partage des droits de douane avec le le Haut-Canada. Le commerce de
cette province avec l'Angleterre ne pouvait se faire que par le
Bas-Canada. Les rgles  suivre dans le partage avaient dj caus
beaucoup de difficults, qui n'avaient t termines qu'aprs de longs
dbats. Par le dernier arrangement conclu en 1817, le Haut-Canada devait
recevoir le cinquime des droits perus au port de Qubec. Depuis
quelque temps il rclamait une plus grande proportion sous prtexte que
sa population avait beaucoup augment. On nomma des commissaires de part
et d'autre, qui eurent plusieurs entrevues  Montral sans pouvoir
s'entendre. Le Haut-Canada pouss par les ennemis de l'assemble, dont
le principal foyer tait dans cette ville, avanait des prtentions
exagres. Il demandait l'augmentation du cinquime fix par le trait
de 1817, vingt mille louis  titre d'arrrages sur les _draw-backs_, et
dix mille qu'il prtendait lui revenir lors du dernier trait. Nos
commissaires repoussrent la premire prtention et refusrent d'entrer
en ngociation sur les deux autres, avant d'tre autoriss. Le
Haut-Canada rsolut alors de s'adresser  l'Angleterre elle-mme vers
laquelle il dputa un agent. Le comte de Dalhousie ne fit part  la
lgislature que dans la session suivante de ces difficults qui taient
de nature  fournir un nouveau motif en faveur de l'union, pour laquelle
l'on disait qu'il penchait secrtement. On lui fit un reproche de ce
dlai; on l'accusa de trahir les intrts de la province que le roi lui
avait confie; mais il s'excusa en assurant qu'il avait reu la nouvelle
officielle trop tard.

L'assemble instruite de ce qui se passait par les gazettes, s'tait
hte de protester  la dernire heure de la session contre les demandes
du Haut-Canada, et de dclarer qu'elle tait prte  agrer tout
arrangement qui pourrait faciliter le passage de ses marchandises
d'outre-mer par Qubec. Deux jours aprs, le gouverneur prorogeait les
chambres en regrettant les rsolutions de l'assemble et faisant des
compliments au conseil dont la conduite, disait-il, pouvait convaincre
le roi qu'il continuerait  maintenir fermement les vritables principes
de la constitution et les justes prrogatives de sa couronne.

C'taient MM. Papineau, Neilson et Cuvillier qui avaient dirig la
chambre dans le grand dbat sur les finances avec le bureau colonial,
reprsent ici par le gouverneur et le conseil. MM. Papineau et Neilson
s'taient chargs de la discussion du principe; M. Cuvillier des
chiffres et de la comptabilit. Ils firent preuve qu'ils taient
parfaitement matres de leur sujet, et que les ministres n'taient pas
capables de leur en imposer ni de les trouver en dfaut sur aucun point
relatif  l'impt et aux finances; mais celui-ci avait le oui et le non,
le pouvoir et la force, et il en avait us largement pour dissoudre le
parlement. A peine un seul parlement avait-il atteint son terme naturel
depuis plusieurs annes. Cette situation extraordinaire devait enfin
finir, car les autres affaires taient entraves et les esprits se
montaient. C'est cette extrmit que les partisans de l'union
attendaient. La question du partage des droits de douane avec le
Haut-Canada prsentait  leurs yeux des motifs suffisans pour la
justifier. Le Bas-Canada y tait oppos, mais suivant eux, pas jusqu'au
point de lever l'tendard de la rvolte. L'on pouvait compter sur le
clerg catholique au chef duquel on avait fait des concessions
suffisantes pour le tranquilliser sur la nouvelle situation que l'union
ferait aux peuples de son glise, et le clerg catholique avait une
influence toute puissante sur eux. Les ministres presss; toujours de
plus en plus par Ellice et ses amis, prirent enfin la rsolution
d'excuter ce grand projet et d'introduire au parlement un bill pour
rvoquer l'acte de 91.




                             CHAPITRE II.

                       PREMIER PROJET D'UNION.

                              1823-1827.


L'Union des deux Canadas dsire par les Anglais de Montral.--Ellice
est leur agent.--Histoire de la fortune de ce marchand.--Le bill d'union
amen secrtement devant le parlement imprial,--Parker donne
l'alarme.--Sir James Macintosh et sir Francis Burdett avertis arrtent
le bill dans la chambre des communes.--Nature de ce bill.--Il est
ajourn.--Sensation que la nouvelle de son introduction dans le
parlement fait dans les deux Canadas.--Ptitions contre: MM. Papineau et
Neilson dputs  Londres. Habile mmoire qu'ils prsentent au
gouvernement.--Les ministres abandonnent la mesure.--Paroles d'Ellice 
M. Papineau.--Apprciation d'Ellice par sir James Macintosh.--Opinion de
sir Francis Burdett sur l'union.--Entrevues de M. Papineau avec lord
Bathurst.--Opinion des hommes d'tat sur la dure de l'union des
Etats-Unis.--Montant de la dfalcation de Caldwell.--Affaires
religieuses.--Lord Dalhousie passe en Angleterre et revient 
Qubec.--Refus des subsides.--Discours insultant de ce gouverneur en
prorogeant le parlement.


L'Union avait t de tout temps la pense secrte du parti anglais de
Montral, dont l'hostilit contre les anciens habitans augmentait tous
les jours avec le dsir de les dominer. L'avarice autant que l'ambition
entretenait cette haine qui trouvait de la sympathie en Angleterre  la
faveur des prjugs nationaux et des calomnies. Ce parti avait
exclusivement l'oreille du peuple anglais; le bureau colonial recevait
toutes ses inspirations de lui, et les gouverneurs se jetaient presque
toujours dans ses bras pour l'avoir pour ami et s'assurer de ses bonnes
grces  Londres, o les Canadiens taient regards comme des espces
d'trangers. De l le motif de leur antipathie pour ces derniers et de
leur chambre d'assemble.

On a pu voir depuis l'arrive du comte de Dalhousie que sa marche a t
rgulire et comme toute trace d'avance. Son dernier mot est dit dans
son premier discours aux chambres; aucune concession n'est accorde, et
les rsolutions de l'assemble ne sont recueillies que pour servir de
pices dans le grand procs qu'on se propose de lui intenter devant les
communes d'Angleterre avant de la dtruire. De l la situation des
choses en 1822, refus des subsides et querelles avec le Haut-Canada.

De deux points et pour des motifs diffrens partaient des accusations
contre l'assemble o l'esprit, les sympathies et l'intrt de
l'ancienne population s'taient rfugis. Le parti britannique le plus
exclusif avait toujours voulu l'union pour noyer la population
franaise, ci c'est pour ce motif que M. Lyrnburner protesta en son nom
 la barre de la chambre des communes contre la division de la province
en 91. Lorsque M. Papineau le vit en 1823, en qualit d'ancien ami de
son pre et d'homme instruit et lettr comme lui, pour l'intresser aux
requtes des Canadiens, sachant qu'il avait chang d'opinion, il
rpondit  lui et  M. Neilson qui l'accompagnait: J'ai plusieurs
lettres de mes anciens amis en Canada, qui s'appuyent de ce que j'ai dit
en leur nom comme au mien contre la division de ce pays en deux
provinces. Cette division fut une erreur. L'amalgamation des deux
populations et t plus rapide sans elle. Mais il y aurait maintenant
de l'injustice  la faire disparatre. Elle a fortifi des habitudes et
des intrts distincts, elle a donn naissance  une lgislation
spare. J'ai rpondu que loin de les appuyer, je les opposerais et que
j'emploierais mon influence auprs des hommes publics que je connais
pour faire chouer leur tentative, parce que le gouvernement se mettrait
par l en contradiction avec lui-mme et ce rendrait odieux en
Amrique. Si M. Lyrnburner tait maintenant contre l'union, d'autres
l'avaient remplac dans son ancienne ide. On sait que la compagnie du
Nord-Ouest jouissait d'une influence locale assez grande  Londres.
Cette compagnie tait dirige en Canada par MM. Richardson et McGill,
deux des chefs les plus exagrs du parti anglais. M. Ellice, dont le
pre avait fait autrefois un grand commerce dans ce pays, et qui y avait
achet de la famille Lotbinire, la seigneurie de Beauharnois, avait t
commis chez eux. Par le chapitre des accidens, Ellice tait devenu un
homme important  Londres. Du Canada, il tait pass aux Iles. L il
avait pous une des filles du comte Grey, veuve d'un officier de
l'arme. Quelques annes plus tard, lord Grey se trouvait l'homme le
plus puissant du parti whig, et M. Ellice, par contre coup, quoique d'un
esprit fort ordinaire, se trouvait par son alliance en possession d'une
grande influence. Whig en Angleterre, il devint entremetteur des torys
du Canada avec le ministre tory  Londres, pour dtruire l'oeuvre de
Pitt, et il dtermina le ministre  prcipiter son projet et 
prsenter, en 1822, le bill d'union aux communes, qui taient sur le
point de l'adopter pour ainsi dire par surprise, la chose se faisant
sans bruit, lorsque par hasard un M. Parker en eut connaissance.

Parker sans tre un homme de talent ni d'influence, portait une haine
mortelle  Ellice, qu'il accusait de diverses fraudes dans ses
transactions commerciales avec lui et avec d'autres marchanda. Il vivait
retir en Angleterre avec une fortune qu'il avait acquise dans le
commerce canadien, lorsqu'il apprit que le bill d'union soumis au
parlement, tait plutt l'oeuvre d'Ellice que du ministre. Il courut
aussitt dire  Downing Street qu'ils taient les dupes d'un fripon sans
pouvoir se faire couter. Il fut plus heureux auprs de sir James
Macintosh, sir Francis Burdett et de quelques autres membres des
communes. Une opposition se forma et arrta le bill  sa seconde
lecture. C'est  cette occasion qu'on entendit profrer ce langage
singulier dans un pays libre, par un organe du cabinet, M. Wilmot. Je
vous supplie de passer ce bill immdiatement; si vous attendez  l'an
prochain, vous recevrez tant de ptitions pour protester contre la
mesure, qu'il sera fort difficile de l'adopter quelqu'utile qu'elle
puisse tre  ceux qui s'y opposent par ignorance ou par prjug.
D'ailleurs elle est indispensable pour faire disparatre les difficults
qui existent entre l'excutif et l'assemble. Malgr cette supplication
pressante, sir James Macintosh et ses amis persistrent dans leur
opposition et firent renvoyer le bill  l'anne suivante.

Ce bill tranchait largement sur les liberts coloniales en gnral et
sur celles du Bas-Canada en particulier. Il donnait  celui-ci une
reprsentation beaucoup plus faible qu'au Haut. Il confrait  des
conseillers non lus par le peuple le droit de prendre part aux dbats
de l'assemble. Il abolissait l'usage de la langue franaise. Il
affectait la libert religieuse et les droits de l'glise catholique. Il
restreignait les droits des reprsentans touchant la disposition des
impts. Ce bill paraissait enfin dict par l'esprit le plus rtrograde
et le plus hostile. Il rduisait le Canadien franais presqu' l'tat de
l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met  tyranniser est cent
fois plus injuste, plus cruel, que le despote absolu, car sa violence se
porte pour ainsi dire par chaque individu du peuple opprimant sur chaque
individu du peuple opprim toujours face  face avec lui.

La nouvelle de l'introduction secrte pour ainsi dire de ce bill dans
les communes, fit une immense sensation en Canada. L'on cria  la
perfidie,  la trahison; et il ne resta plus de doute sur les motifs de
la rsistance du bureau colonial dans la question des subsides. On vit
ds lors le but qu'il voulait atteindre. Mais il y avait encore quelque
bienveillance pour nous en Angleterre.

Les journaux torys qui avaient gard e silence jusque l, donnrent, au
mot d'ordre, le cri d'approbation, auquel les journaux libraux
rpondirent en donnant l'veil aux habitans, dont les institutions, les
lois et la langue se trouvaient menaces d'une manire si inattendue.
Toute la population s'agita d'un bout du pays  l'autre. On tint des
assembles publiques, on organisa des comits dans toutes les localits,
pour protester contre la conduite du gouvernement de la mtropole, et
pour prparer des ptitions au parlement imprial et les faire signer
par le peuple. Montral et Qubec donnaient l'exemple. Le jour de
l'assemble de Qubec, les partisans de l'union se runirent  Montral
sous la prsidence de M. Richardson. Plusieurs assistans prononcrent
des discoure dans lesquels ils s'abandonnrent  tous les sentimens de
haine qu'ils portaient aux anciens habituans, et que plusieurs avaient
dissimuls longtemps, surtout ce mme Smart que la chambra avait dsign
tant de fois pour tre son agent en Angleterre, et qui vint donner le
dmenti  tous les sentimens qu'il avait professs avec ardeur
jusque-l. Les raisons des Canadiens, dit-il, ne peuvent tre fondes
que sur des prjugs qu'il faut extirper, ou sur des intrts locaux qui
ne doivent pas entrer dans la considration de la question, comme si la
langue, les lois, les institutions d'un peuple, observait le
_Spectateur_, pouvaient tre mis au rang des prjugs. Une partie des
habitans des townships nouvellement tablis sur les limites des
districts des Trois-Rivires et de Montral, sur la frontire
amricaine, imitrent leurs compatriotes de Montral. Mais il n'en fut
pas de mme dans le Haut-Canada. La majorit des habitans se pronona
formellement contre l'union. Partout ils dclarrent qu'ils taient
satisfaits de leur constitution, qu'ils dsiraient la transmettre
intacte  leur postrit, et que le bill introduit par les communes
anglaises, loin de les accrotre restreignait leurs droits et leurs
liberts. Ce langage dconcerta les unionnaires, qui commencrent aprs
quelque temps d'attente  perdre esprance.

Cependant les ptitions des Canadiens se couvraient de signatures.
Bientt elles en portrent plus de 60,000 provenant de cultivateurs, des
seigneurs, des magistrats, des ecclsiastiques, des officiers de milice,
des marchands. Au contraire de celles de leurs adversaires, elles
s'exprimaient dans un langage digne et modr, qui faisait voir que l'on
ne voulait s'appuyer que sur le nombre et sur la justice. Elles
n'avaient besoin d'ailleurs que d'exposer la vrit avec le calme et la
gravit que demandaient l'importance de leurs motifs, la saintet de
leur cause pour porter la conviction dans le coeur des juges d'un peuple
qu'on voulait proscrire sans l'entendre. Toutes ces adresses furent
envoyes  Londres en attendant la runion de la lgislature, qui devait
parler  son tour au nom de tout le pays. Elles taient portes par M.
Papineau et M. Neilson, deux de des membres les plus distingus et les
plus populaires, qui furent chargs aussi de celles du Haut-Canada. Sans
attendre le rsultat des mesures du ministre, le gouverneur convoqua le
parlement pour le commencement de janvier (1823,) et en l'absence de M.
Papineau M. Vallires de St.-Ral fut port  la prsidence de
l'assemble, qui s'occupa aussitt de l'union, contre laquelle elle
passa les rsolutions les plus nergiques.

M. Ogden, le chef et l'orateur de l'opposition, proposa un amendement en
faveur de l'union. Les Canadiens, disait-il, ne peuvent avoir aucun
sentiment hostile contre des sujets d'un mme souverain, par consquent
aucune rpugnance  adopter la langue, les habitudes et le caractre de
cette grande famille, et  former dans l'intrt commun une seule
province des deux. L'union de l'Angleterre avec l'Ecosse avait eu un
rsultat fort heureux; les intrts des habitans des deux Canadas
devaient tre les mmes. Il fallait dtruire les prjugs mal fonds
pour assurer la bonne harmonie. Il n'tait pas ncessaire d'expliquer ce
qui avait caus l'alarme produite par la mesure amene devant la chambre
des communes; elle tait connue du gouvernement. C'tait la jalousie,
c'tait le manque de confiance dans l'honneur et la droiture du pouvoir,
qu'on entretenait malheureusement avec trop de succs parmi les hommes
ignorans et inconsidrs; et il tait quelquefois du devoir des
lgislateurs de chercher le bonheur du peuple mme malgr lui. Les
imprudens et les ignorans dans le langage de M. Ogden, c'taient les
Canadiens-franais qu'il voulait rgnrer comme l'avaient t ses
pres. Celui qui prenait ainsi le langage de l'insulte, et qui taxait
d'ignorance le sentiment de la nationalit si profondment grav dans le
coeur de tous les peuples, tait le descendant d'un des deux Hollandais
qui contractrent en 1632 pour btir les mure d'une glise 
New-Amsterdam pour la somme de 1000 piastres. Ils ne pensaient pas, sans
doute, qu'un de leurs descendans, chass de leur pays, parlerait ainsi
d'un peuple plant en Amrique par le grand roi Louis XIV, le terrible
voisin de leurs anctres. L'amendement de M. Ogden, que le prsident
refusa de recevoir parcequ'il tait en opposition directe avec les
rsolutions qui venaient d'tre adoptes, ne rallia que trois voix
lorsque son auteur appela  la chambre de la dcision du fauteuil.

Pendant que partout en Canada l'on se levait et protestait contre cette
mesure, les townships de l'Est se plaignaient que leurs intrts taient
ngligs, excits par les affids du chteau. Ils demandrent  tre
reprsents dans l'assemble, et lord Dalhousie recommandait
l'intervention du parlement imprial pour satisfaire leurs voeux. Il
approuvait en mme temps le conseil d'avoir rejet le bill pass par la
chambre, pour augmenter la reprsentation gnrale.[21] On ne savait
enfin quel moyen prendre pour diminuer, pour neutraliser le nombre des
reprsentons Canadiens et augmenter celui des Anglais, quoique la
proportion de ces derniers ft dj bien plus leve que celle des
habitans de leur origine, dans la population entire.

[Note 21: Dpche de lord Dalhousie au ministre, 5 avril, 1825.]

On s'attendait que la question des subsides allait revenir sur le tapis
et amener la rptition des dbats qui troublaient le pays depuis tant
d'annes; mais contre l'attente de bien du monde, elle reut une
solution temporaire. Le gouvernement spara dans les estimations qu'il
transmit  l'assemble, la liste civile des autres dpenses. Cette
distinction dplut aux deux partis; mais  l'aide de termes gnraux
susceptibles de diffrentes interprtations, on mnagea les prtentions
hostiles et le bill des subsides passa. Le conseil  qui la main avait
t forc probablement par quelque influence suprieure, dclara qu'il
n'y donnait son concours dans le moment qu' cause des circonstances
dans lesquelles se trouvait le pays; mais qu'il ne le ferait pas 
l'avenir. Ce corps recevait alors un terrible choc de la grande dbcle
du receveur-gnral, l'un de ses chefs, dont la banqueroute jeta un
moment l'pouvante et la confusion dans leur camp. Depuis longtemps la
chambre souponnait sa dfalcation par les grands travaux et le grand
commerce de bois qu'il faisait, les nombreux moulins qu'il levait
partout et qui devaient entraner des dpenses auxquelles ses propres
capitaux n'auraient pu suffire. L'un des principaux motifs de
l'assemble en persistant dans sa rsolution sur les subsides, tait de
forcer le gouvernement  mettre au jour la vritable situation des
finances. L'opposition qui connaissait son but mettait tout en oeuvre
pour la faire chouer. Les chefs de cette opposition, amis intimes du
receveur-gnral, partageant ses festins et son opulence, sans connatre
peut-tre ses vols, taient ports par sympathie de caste  le soutenir
dans ses prtextes et dans les raisons qu'il voulait bien donner pour
refuser de fournir  l'assemble les renseignemens qu'elle demandait.
Mais chaque chose  son terme, et Caldwell fut oblig en 1822, de
dclarer qu'il n'avait plus d'argent pour subvenir aux dpenses du reste
de l'anne. La chambre ne manqua pas une occasion qui venait si  propos
pour justifier ses prtentions. Elle dclara que le receveur-gnral
devait avoir au moins 100,000 entre les mains, et qu'elle ne pouvait
sanctionner aucun remboursement pour favoriser des oprations
inconstitutionnelles. Ce reflua qui en toute autre occasion eut amen
une crise, fut reu presque sans mot dire par l'excutif, qui voulait
viter un clat et qui tmoigna contre son ordinaire toute sa
satisfaction du rsultat de la session, rsultat dit le gouverneur qui
faisait honneur aux membres et qui serait utile au pays. Mais en mme
temps, il tait le titre de Gazette officielle au journal de M. Neilson
fils, et le transfrait  une nouvelle feuille qu'il faisait mettre sur
pied, afin de punir le fils des indiscrtions du pre, et d'avoir un
organe de son choix et sur la dpendance duquel il put toujours compter,
pour communiquer ses vues ou dfendre ses mesures devant le public. On
voulait imiter l'Angleterre; mais  Londres le ministre qui a ses
journaux pour soutenir sa politique, est responsable aux chambres, de
sorte que ces journaux ne sont aprs tout que les organes d'un parti
politique qui a la majorit et qui possde le pouvoir pour le moment. En
Canada, la responsabilit n'existant pas, et le gouvernement n'tant
ostensiblement soutenu par aucune majorit, le journal ministriel loin
d'avoir de l'influence devait la perdre du moment qu'il dfendait une
politique qui ne s'accordait pas avec l'opinion publique, et c'est ce
qui arriva.

Cependant MM. Papineau et Neilson taient reus  Londres avec tous les
gards qu'une mtropole peut accorder  une colonie. L'unanimit des
Canadiens avait d'abord arrt le cabinet, et l'avait engag ensuite 
retirer sa mesure. Ds la premire entrevue de MM. Neilson et Papineau
avec le sous-secrtaire des colonies, M. Wilmot,  Downing Street, ils
en eurent l'assurance. Aprs quelques discussions, ces agens lui dirent
qu'ils allaient voir le plus grand nombre possible de membres du
parlement pour leur faire connatre l'opposition gnrale du pays. M.
Wilmot feignant de balancer, leur dit enfin: Restez tranquilles; ne
faites part  personne de ce que je vais vous annoncer; le gouvernement
ne veut pas de fracas dans le parlement au sujet de l'union; elle ne
sera pas amene dans cette session. Ils s'empressrent d'aller
communiquer cette rponse  sir James Macintosh, qui les flicita sur la
tournure que prenait leur affaire, et qui leur dit qu'ils pouvaient s'en
rapporter  la parole du cabinet.

Les agens avaient dj sollicit l'appui du chef du parti appel les
Saints, compos de mthodistes et autres dissidens; ils n'allrent pas
plus loin, et sur la demande du secrtaire colonial ils prsentrent un
mmoire qui renfermait les raisons du Canada contre la mesure et
rfutait celles de ses partisans.[22]

[Note 22: Ce mmoire rdig par M. Neilson aid de M. Papineau, est l'un
de nos papiers d'tat les plus noblement, savamment et philosophiquement
penss que l'on trouve dans notre histoire.]

Nous nous tions flatts, disaient-ils, qu'il ne serait pas ncessaire
de faire part au gouvernement de nos observations sur une mesure que les
neuf-diximes des habitans et toutes les autorits constitutionnelles de
la colonie rpudient comme remplie des plus graves dangers. Nous prenons
la libert de remarquer, que quoique l'on ait demand l'approbation du
Haut-Canada, il l'a refuse comme le prouvent les requtes de ses
habitans, dont la majorit repousse l'union. La population du Bas-Canada
est estime  cinq cent mille mes, celle du Haut  cent vingt mille. Le
nombre d'hommes de seize  soixante ans dans les deux provinces est
d'environ cent mille, dont prs de soixante-dix mille ont rclam contre
la mesure. Si un petit nombre d'individus l'ont appuye par leurs
requtes, on doit faire attention que personne dans l'une ni dans
l'autre colonie, avant que l'on y et appris l'existence du bill actuel,
ne l'avait sollicite, ni n'avait dcouvert les maux qui la rendent
ncessaire selon ses auteurs.

Les agens s'tendirent ensuite sur la fidlit des Canadiens, qui
avaient dfendu l'autorit mtropolitaine lorsque toutes les colonies
anglaises de l'Amrique se rvoltaient; sur la diffrence qu'il y avait
entre la socit en Angleterre et la socit en Canada; sur les dangers
de faire des changemens contre le gr des habitans. Ils exposaient qu'il
tait videmment utile pour des lgislatures locales et subordonnes que
leurs limites ne fussent pas trop tendues; que la distance entre le
golfe St.-Laurent et la tte du lac Huron tait de plus de 500 lieues;
que le climat variait beaucoup dans cette vaste tendue de pays, et que
par consquent les communications taient trs difficiles et trs
dispendieuses surtout l'hiver, tandis que dans la mme tendue de
territoire, l'Union amricaine comptait sept tats distincts pour la
facilit du gouvernement et de la lgislature.

Ce n'est pas seulement  cause des distances et des diffrences de
climats et de saisons, ajoutaient-ils, que la mesure prjudicierait aux
intrts des Canadas. C'est un fait constant que non-seulement les lois
qui rglent la proprit et les droits civils dans les deux provinces,
mais les coutumes, les habitudes, la religion et mme les prjugs
diffrent essentiellement. Les habitans tiennent fortement  toutes ces
choses, dont la jouissance leur a t solennellement garantie par la
Grande-Bretagne. Le plus sage, le plus dsintress, le plus savant
lgislateur, pourrait  peine fondre leurs codes en un seul sans danger
pour les proprits acquises sous ces lois diffrentes. MM. Neilson et
Papineau faisaient alors une revue des diffrens articles du bill
d'union; de la composition du conseil lgislatif et de la chambre
d'assemble, o le Haut-Canada devait avoir une reprsentation trois
fois plus considrable que celle du Bas, eu gard  sa population; de la
qualification pcuniaire trop leve des membres; de la taxation
ingale. La clause aussi qui autorisait le gouverneur  nommer des
conseillers excutifs qui auraient droit de siger et de discuter mais
non de voter dans l'assemble, tait  leurs yeux une dviation
singulire de la constitution anglaise, et ils ajoutaient que celle qui
proscrivait la langue franaise avait excit de vives rclamations. La
langue d'un pre, d'une mre, de sa famille, de ses amis, de ses
premiers souvenirs, est chre  tout le monde disaient-ils, et cette
intervention inutile dans la langue du peuple du Canada tait vivement
sentie dans un pays o cette langue avait t, sans contredit, une des
causes qui avaient le plus contribu  conserver cette colonie  la
Grande-Bretagne  l'poque de la rvolution amricaine.

Les dputs protestrent aussi contre la clause du bill qui tendait 
faire nommer les curs catholiques par le gouverneur et L'vque
conjointement contre toute loi, contre tout usage mme dans l'glise
protestante, et finissaient par demander que si l'on se proposait plus
tard de reprendre la mesure, il fut ordonn au gouverneur de faire faire
un recensement et de faire passer une loi dans le Bas-Canada pour nommer
des commissaires chargs de venir en Angleterre soutenir la constitution
canadienne. Le gouvernement cherchait toujours, comme on voit,  usurper
le pouvoir ecclsiastique en s'emparant de la nomination des curs, et 
mettre le clerg catholique dans sa dpendance. Mais la religion plus
forte que les choses temporelles et la politique, mettait un obstacle
infranchissable  l'ambition et aux prjugs du bureau colonial. Cette
tentative indique encore une fois la source o sir James Craig puisait
ses inspirations, et qu'en religion comme en politique, les dsirs
secrets de la mtropole taient toujours la destruction de toutes les
anciennes institutions canadiennes.

En prsence d'une opposition aussi gnrale quant  l'opinion, et aussi
puissante quant  la logique et  la justice, le ministre dut retirer
sa mesure. Mais n'osant plus se fier  lui aprs tout ce qui s'tait
pass, malgr ses assurances qu'elle serait laisse l pour la session,
il fut convenu entre les deux agens que M. Papineau resterait  Londres
jusqu' la prorogation, de peur de quelque surprise.

C'est vers ce temps-ci, qu'un soir M. Papineau tant  table chez un ami
avec M. Ellice et M. Stuart, l'agent des unionnaires, la conversation
tomba sur le Canada. Ellice lui dit: Vous avez l'air bien tranquille;
je crois savoir de bonne source que le cabinet vous a donn l'assurance
que la mesure ne reviendrait pas sur le tapis; mais elle y reviendra; je
dshonorerai les ministres, j'ai leur parole en prsence de tmoins. M.
Papineau et M. Neilson inquiets allrent voir aussitt sir James
Macintosh, qui leur rpondit de ne pas s'alarmer; que M. Ellice tait
un bavard (braggadocio) sans poids ni influence. Il n'osera jamais agir
aussi follement qu'il a parl. Par l'entremise de quelques uns de mes
amis, je saurai refroidir son ardeur. Nous ne le voyons que parce qu'il
est le gendre du comte Grey.

Plus tard, M. Papineau rencontra chez M. Ellice sir Francis Burdett. La
discussion ayant t ramene sur le tapis, M. Papineau russit  faire
dire  sir Francis, que si la majorit en Canada tait aussi grande et
aussi hostile  l'union qu'il l'assurait, c'tait compromettre le parti
whig que de le faire agir contre ses professions si souvent rptes de
respect pour les voeux des majorits, et qu'il fallait l'abandonner.
Non, dit Ellice, c'est une majorit ignorante, fanatise par les
prtres. Il attaqua violemment le sminaire de Montral, les lods et
ventes, et avoua qu'il s'occupait avec M. Stuart d'un bill pour changer
la tenure seigneuriale, esprant tirer meilleur parti de sa seigneurie
de Beauharnais sous un nouveau rgime.

M. Papineau eut deux entrevues avec lord Bathurst lui-mme. Le ministre
des colonies se rjouissait de la probabilit de la dissolution de
l'Union amricaine. Son opinion tait partage par sir Francis Burdett,
sir James Macintosh et M. Hume, mais ceux-ci pour s'en affliger;
l'histoire tait l; elle prouvait qu'un si vaste territoire n'avait
jamais pu subsister en rpublique. Lorsque les whigs remontrent au
pouvoir aprs la loi de rforme, M. Ellice devint un homme tout puissant
pour le malheur du Canada. Il visitait Montral en 1837 peu de temps
avant les troubles, et avoua  M. Papineau qu'il tait sollicit de
reprendre le projet de l'union. Chaque fois, depuis le commencement du
sicle, que le pays demandait une rforme on le menaait de l'union, et
l'on n'accordait rien. On attendait sans doute pour consommer cet acte
que la population anglaise du Haut-Canada runie  celle du Bas, et la
majorit sur les Canadiens-franais, afin de les noyer sans paratre
faire d'injustice.

La dcision de l'Angleterre semblait devoir calmer les esprit en Canada
et ramener l'harmonie entre les diffrentes branches de la lgislature;
mais rien n'tait chang au fond, et la cause des dissensions restait
toujours la mme. Aussi allons-nous voir bientt les mmes difficults
recommencer avec plus d'ardeur que jamais. L'insolvabilit du
receveur-gnral tait arrive  propos pour faire condamner tout le
systme administratif. Le gouverneur qui prvoyait l'effet de cette
catastrophe financire, n'avait lev qu'un coin du voile  la fois pour
diminuer la sensation que cette nouvelle annonce tout  coup et pu
produire. Ce qu'il avait fait connatre dans la dernire session
annonait que quelque chose n'tait pas bien. Dans la session suivante,
il informa la chambre que le dficit de ce fonctionnaire tait de
96,000, sterling, somme qui galait presque deux annes du revenu
public. Ds ce moment les mesures de la chambre touchant les subsides
taient justifies, et l'administration restait convaincue de connivence
sur les abus de ses cratures. Il y avait tant de ngligence dans le
dpartement de M. Caldwell, qu'on ignorait s'il avait des cautions. On
fit des recherches en Canada sans rien trouver. Le gouverneur crivit 
lord Bathurst pour demander des renseignemens de la trsorerie, qui
avait nomm le dfalcataire  la charge qu'il remplissait, et de
laquelle on sut enfin qu'il avait d donner un cautionnement de 10,000
louis en Angleterre et un pareil cautionnement en Canada, mais qu'il
n'avait point fourni le dernier pour des raisons qu'on ignorait. Le
receveur-gnral comme les officiers de douane taient alors nomms par
la trsorerie. La chambre voulut rendre la mtropole responsable de ces
dtournemens, et dputa un agent  Londres pour en rclamer le payement.
Dans le mme temps un autre agent comptable, M. Perceval, percepteur des
douanes  Qubec, tait accus d'exactions par le commerce, et la
chambre qui demandait sa suspension, recevait pour rponse, que c'tait
un officier honnte, intgre, diligent, qui se conformait aux lois et 
ses instructions, et que tout ce qu'on pouvait faire, c'tait de
transmettre les plaintes en Angleterre, quoique Perceval ft alors
poursuivi devant les tribunaux et condamn  des restitutions. Les
estimations transmises aux chambres contenaient la mme distinction
entre les dpenses dont le payement tait assur par l'appropriation
permanente, et celles qui avaient besoin d'un vote pour tre liquides;
et c'est  ces dernires qui s'levaient  34,000, que le gouvernement
demandait  la lgislature de pourvoir. De quelque manire que l'on se
tournt, l'on se trouvait toujours l o l'on tait il y a deux ans.
L'assemble passa un bill de subsides avec les anciennes conditions,
outre le retranchement d'un quart sur le salaire des fonctionnaires, ce
qui le fit rejeter de prime abord par le conseil, auquel lord Dalhousie
adressa encore des complimens en prorogeant le parlement. Ce gouverneur
cherchait alors  faire revivre les querelles religieuses. Il
transmettait au ministre un mmoire sur l'tat du Bas-Canada, o il
remarquait que depuis la conqute l'vque catholique avait exerc tout
le patronage ecclsiastique dans son clerg; que l'on devait remdier 
ce mal qui enlevait  la couronne une partie trs importante de son
influence, le roi tant le chef de cette glise comme de toutes les
autres. Dans une dpche du 19 dcembre 1824, il soutenait encore la
prtention que la couronne devait jouir de toutes les prrogatives dont
jouissait le roi de France en vertu des liberts de l'glise gallicane,
et demandait l'ordre ncessaire pour mettre fin au diffrend lev entre
l'vque et les Sulpiciens. L'vque catholique actuel, dit-il, cherche
 s'acqurir une influence indpendante, mais il n'est nullement trop
tard pour reprendre les rnes, et une classe trs notable de son clerg
dsire fortement que le gouvernement le fasse. Il finissait par appeler
l'attention du ministre au pamphlet de M. Chaboillez, d'o l'on voit que
ses sympathies taient pour les Sulpiciens contre l'vque.

Le gouverneur passa  Londres aprs la session pour rendre compte de la
situation des choses et recevoir les ordres du ministre. Sir Francis
Burton tint les rnes du gouvernement pendant son absence. Les lections
eurent lieu dans l't et augmentrent les forces du parti populaire;
mais l'assemble ne voulut point entrer en querelle avec Burton. Elle
connaissait ses bonnes intentions, elle savait que malgr les
fonctionnaires levs qui l'avaient fortement conseill de remettre la
convocation des chambres au dernier jour du dlai lgal, et surtout de
ne pas confirmer l'lection de M. Papineau si elle le portait encore 
sa prsidence, il avait fait changer l'opinion du conseil excutif  cet
gard.[23] Dans les estimations qu'il transmit  la chambre, les
dpenses publiques n'taient point divises en dpenses permanentes et
en dpenses locales, de sorte que les subsides purent tre vots dans
une forme qui obtint le concours du conseil et l'approbation du chef du
gouvernement. Tout le monde crut que la grande question des finances
tait rgle et que l'harmonie allait renatre. Burton se berait
lui-mme de cette illusion. Mais il n'avait qu'un rle temporaire et
pour ainsi dire d'entre-acte  jouer; on lui laissait certaines liberts
lorsqu'il avait les guides en main, en attendant qu'on les remit dans
d'autres en qui on avait plus de confiance pour atteindre le but sur
lequel on avait toujours les yeux. Lord Dalhousie tait pass en
Angleterre pour s'entendre avec les ministres sur ce qu'il y avait 
faire aprs la dconvenue de leur projet d'union. La surprise des
communes n'tait plus possible; il fallait changer de tactique et s'y
prendre de plus loin pour assurer le succs et donner  sa cause une
forme plus soutenable devant la lgislature. Le gouverneur reut de
nouvelles instructions, et de retour  Qubec, il rouvrit les chambres
dans le mois de janvier 1826. Il leur adressa un discours qui tait de
nature  continuer l'illusion qu'avait rpandue Burton. La chambre y
rpondit dans le mme esprit. Le gouverneur manifesta une vive
satisfaction en voyant que ses sentimens s'accordaient si bien avec les
siens, et dclara qu'il anticipait le rsultat le plus heureux pour le
bien public. A sa suggestion, la chambre vota une adresse au roi pour
demander la rvocation des lois passes par le parlement imprial et qui
changeaient la tenure des terres en Canada et introduisaient les lois
anglaises. Elle faisait observer que les motifs qui avaient engag la
mtropole  donner une lgislature  ce pays, devaient suffire pour
empcher le parlement imprial de s'immiscer dans sa lgislation
intrieure; qu'il y avait pril pour lui de commettre des erreurs et des
injustices graves, et que dans l'exercice de l'autorit suprme il
devait mieux respecter son propre ouvrage en laissant les colons user
des pouvoirs qu'il leur avait confis tels qu'ils l'entendraient. Il ne
s'tait prsent encore aucune circonstance qui mt la dpendance du
pouvoir lgislatif colonial dans une situation plus humiliante. L'on
voyait agir l'influence de M. Ellice, sous le voile des argumens du
bureau colonial. L'amour propre du colon en tait froiss, et cependant
il fallait s'y soumettre. Mais dans le moment o l'on croyait qu'il ne
restait que la question de tenure  dbattre avec la mtropole, celle
des finances surgit tout  coup plus menaante que jamais. Aux paroles
de paix que Dalhousie avait profres en arrivant, ceux que
l'approbation de Burton n'avait pas compltement convaincus, crurent que
les difficults financires taient en effet finalement rgles. Mais il
n'en tait rien, et lord Bathurst niait toujours le droit de disposer
d'une manire pleine et entire de tout le revenu,  l'assemble qui
transmit une nouvelle adresse au roi pour dclarer qu'elle persistait
dans ses prtentions. En mme temps le prsident de cette assemble, M.
Papineau, crivait une longue lettre  sir James Macintosh pour lui
exposer de nouveau les abus de l'administration: A la dernire sance
du conseil lgislatif, les conseillers, disait-il, dont 9 officiers
publics, ont dclar que la rsolution de la chambre qui rend le
receveur-gnral responsable des payemens faits sans autorisation de la
lgislature, est un attentt contre la loi, et ont proclam le principe
que cet officier est tenu d'agir suivant les instructions qu'il reoit
de l'excutif et non d'aucune des deux chambres.

[Note 23: Lettre de sir Francis Burton  lord Bathurst, du 28 mars
1825.]

Les subsides furent vots dans la mme forme que l'anne prcdente et
furent refuss. Sir Francis Burton, que l'on avait blm d'avoir
sanctionn un bill qui n'tait pas conforme aux instructions transmises
 Sherbrooke et  Dalhousie, et qu'on lui croyait entre les mains, avait
crit  lord Bathurst pour lui dire qu'il les ignorait et qu'elles ne
s'taient pas trouves au secrtariat. Les reprsentans rsolurent
qu'ils taient prts  voter les subsides comme en 1825, mais que les
estimations telles qu'elles leur avaient t fournies, ne leur
permettaient point de le faire pour cette anne. C'tait provoquer un
dnouement subit. Le refus des subsides tait la censure la plus
solennelle que le pays pt porter contre l'administration. Lord
Dalhousie qui tait l'agent de l'Angleterre dans les vues de laquelle il
entrait d'autant plus qu'en gnral les gouverneurs, trangers aux
colonies, n'ont aucune sympathie pour elles, et sont des instrumens
souvent passionns par leur contact direct avec le colon, lord Dalhousie
prorogea les chambres ds le lendemain. Il monta dans la salle du
conseil, peronn et l'pe au ct suivant l'usage militaire,
accompagn d'une nombreuse suite couverte d'carlate et d'or: Je suis
venu, dit-il, mettre fin  cette session, convaincu... qu'il n'y a plus
lieu d'en attendre rien d'avantageux pour les intrts publics. A vous,
messieurs du conseil lgislatif, qui avez t assidus  vos devoirs,...
j'offre mes remercmens de la part de sa Majest, en tmoignage de
l'intrt que vous avez prit au bien-tre de votre pays, et du respect
que vous avez montr pour le souverain dont vous tenez vos honneurs. Il
m'est bien pnible, messieurs de la chambre d'assemble, de ne pouvoir
vous exprimer mes sentimens en termes d'approbation et de remercment...
Des annes de discussions sur des formalits et des comptes n'ont pu
russir  claircir et  terminer une dispute  laquelle la modration
et la raison eussent promptement mis fin. C'est ainsi que l'agent
colonial parle d'un principe qui forme l'une des principales bases de la
constitution d'Angleterre, le vote et le contrle des dpenses publiques
par les reprsentans du peuple. Il adressa ensuite une longue srie de
reproches  la chambre en forme de questions, avec toute l'audace
insultante qu'un agent mtropolitain peut avoir dans une colonie.
Avez-vous fait ceci? avez-vous fait cela? Ce sont des questions,
dit-il, dont il faut que vous rpondiez  vos consciences, comme des
hommes lis par des sermens de fidlit  votre paya et  votre roi. Il
n'est pas tonnant qu'aussitt qu'elles le peuvent, les colonies brisent
le joug de mtropoles qui leur envoient des agens frapps de pareille
folie.




                             CHAPITRE III.

                             CRISE DE 1827.

                               1827-1828.


Nouvelle crise.--Adresse de M. Papineau et d'une partie des membres de
la chambre  leurs commettans en rponse au discours prononc par le
gouverneur en ajournant la session.--Assembles publiques.--Destitutions
dans la milice.--La presse.--Elections.--Runion du parlement.--Le
gouverneur dsapprouve le choix de M. Papineau comme prsident de
l'assemble.--Le parlement est prorog.--Adresses des partisans de lord
Dalhousie au roi.--Assembles publiques dans toutes les parties du
pays.--Adresses au roi et aux deux chambres du parlement imprial.--M.
Waller, rdacteur du _Spectateur_ arrt deux fois.--MM. Neilson, Viger
et Cuvillier dputs  Londres avec les adresses des Canadiens.--M. Gale
avec celles du parti oppos.--Affaires du Canada devant le parlement
imprial. Discours de MM. Huskisson, Labouchre, sir James Macintosh,
Hume, Wilmot, Stanley dans les communes.--Les adresses sont renvoyes 
un comit.--Rapport du comit.--M. Huskisson est remplac dans le
ministre des colonies par sir George Murray.--Le rapport du comit
n'est ni rejet ni adopt--Sir George Murray annonce aux dputs
canadiens qu'on va prendre des mesures pour faire cesser les
difficults.--Sir James Kempt remplace lord Dalhousie en Canada.


La violence des journaux et celle de lord Dalhousie dans son discours de
prorogation annonaient une nouvelle crise. La question des finances est
celle qui fournit des armes ordinairement aux partis dans les grandes
luttes politiques; c'est celle qui dtermina les rvolutions
d'Angleterre, des Etats-Unis et de France. Elle n'en fut pas la cause
seule; mais elle en fut le principal prtexte et c'est elle qui les
commena.

Au milieu du dbordement des esprits la _Gazette de Qubec_ rdige par
l'un des chefs du parti libral, M. Neilson, conserva un ton de
modration et de dignit calme qui dsespra les adversaires de la
chambre. Les principaux membres du district de Montral crurent devoir
rpondre aux raisonnemens du discours du gouverneur, par une adresse 
leurs commettans. Cette adresse qui tait crite avec autant de mesure
qu'en permettaient les circonstances, fut signe par MM. Papineau,
Heney, Cuvillier, Quesnel et d'autres membres moins marquans, et avait
pour but d'expliquer la conduite de la majorit, en faisant retomber la
suspension des travaux lgislatifs sur le gouverneur lui-mme et sur son
entourage. Elle devait provoquer la rlection de tous les membres de la
majorit, car une nouvelle lection tait maintenant invitable, et eut
un grand retentissement. Elle dtermina presqu'un mouvement populaire.
Les habitans des campagnes commencrent  s'assembler. Les rsolutions
d'abord fermes mais positives, devinrent bientt violentes et
accusatrices. Les discours subissaient la mme influence. Une question
nouvelle vint augmenter l'ardeur des esprits et le feu des discordes.
L'expiration des lois de milices faisait revivre, suivant le procureur
gnral, les anciennes ordonnances, qui furent remises en vigueur par un
ordre du 14 mai.

Ces vieilles rminiscences d'un temps o la libert tait inconnue,
n'taient plus de mise avec les institutions nouvelles. Les journaux de
l'opposition donnrent l'veil; ils firent craindre qu'elles ne fussent
excutes avec rigueur et ne servissent  influencer les lections qui
allaient avoir lieu. On critiqua la mise  la retraite des officiers de
milice et leurs remplacemens; il y eut en quelques endroits refus de
commander et refus d'obir. Grand nombre d'officiers furent destitus
pour avoir refus de paratre aux revues, induit les miliciens 
dsobir, commis des actes d'indiscipline dignes ds chtiment, manqu de
respect  leurs suprieurs, s'tre servi d'un langage insultant en
renvoyant leur commission, avoir convoqu des assembles publiques,
excit le mcontentement du peuple, enfin pour s'tre montr les agens
actifs d'un parti hostile au gouvernement. L'un crivait: Aprs avoir
considr la manire peu gnreuse que vous employez pour poursuivre les
miliciens de ma compagnie, qui ont manqu aux exercices, je crois devoir
vous informer que je me suis refus et que je me refuse  me conformer 
vos instructions et  excuter vos ordres  cet gard. Un autre
rpondait: En ce jour qu'on ne saurait tre citoyen et officier de
milice, que tant de personnes mille fois plus respectables que moi ont
t dplaces, je me croirais souill si je retenais une commission qui
n'a plus rien que de dgradant  mes yeux. Je ne l'acceptai qu'aprs
avoir su que mon devoir serait d'agir conformment  la loi; cette
conformit ne pouvant plus tre, ma commission cesse d'exister.

Ces destitutions firent aux yeux du peuple des martyrs politiques, mais
n'empchrent point la grande majorit des miliciens de se conformer 
la loi en se rendant aux exercices. Dalhousie dont la conduite aurait pu
tre blme en Angleterre si la dsobissance et t gnrale,
s'empressa d'en exprimer toute sa satisfaction, et de dclarer qu'il
esprait que malgr les artifices des gens mal intentionns pour
rpandre les doutes et les soupons dans l'esprit du peuple, les
officiers et les miliciens continueraient  montrer le zle,
l'obissance et la subordination qui avaient distingu jusque l la
milice canadienne. Il est inutile de dire qu'au milieu de ces
dissensions beaucoup d'officiers furent destitus injustement ou pour
des motifs que l'esprit de parti avait fort exagrs.

Cependant la chambre avait t dissoute, quoique les lections faites
dans des circonstances comme celles o l'on se trouvait, eussent
toujours tourn contre le gouvernement et augment le parti populaire.
La polmique des journaux ne cessait pas d'tre d'une virulence extrme.
Les discours prononcs dans les assembles publiques taient souvent
empreints des passions les plus haineuses, et les journaux de
l'administration qui auraient d conserver au moins par politique
l'apparence de la modration, employaient le langage le plus insultant
pour la population franaise, faute dont leurs adversaires se
prvalaient aussitt pour prouver l'antipathie de l'administration
contre l'ancienne population. Des Canadiens fixs  Plattsburgh, tat de
Nouvelle-York, tablirent une feuille, l'_Ami du Peuple_, pour soutenir
les droits de leurs compatriotes. Canadiens, disaient-ils, on travaille
 vous forger des chanes; il semble que l'on veuille vous anantir ou
vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos liberts sont envahies, vos
droits viols, vos privilges abolis, vos rclamations mprises, votre
existence politique menace d'une ruine totale.... Voici que le temps
est arriv de dployer vos ressources, de montrer votre nergie, et de
convaincre la mre patrie et la horde qui depuis un demi sicle vous
tyrannise dans vos propres foyers, que si vous tre sujets, vous n'tes
pas esclaves. Le _Spectateur_ de Montral en accueillant ces paroles
s'criait: La patrie trouve partout des dfenseurs, et nous ne devons
point encore dsesprer de son salut.

La chambre remporta une victoire complte. Les lections accrurent
encore sa force de plusieurs membres malgr l'opposition prouve en
plusieurs endroits. Au quartier ouest de Montral,  Sorel, 
St.-Eustache, il y eut des rixes entre les deux partis et beaucoup de
dsordres; mais les libraux l'emportrent. Les lections sont presque
finies, s'criait le _Spectateur_, les amis du roi, de la constitution
et du psys ont remport une victoire signale. Les employs de
l'administration de lord Dalhousie et l'administration elle-mme ont
prouv une dsapprobation gnrale et formelle. Cette feuille tait
rdige par M. Waller, fervent catholique et journaliste de talens
distingus, qui s'tait acquis par ses ides librales la haine du
gouvernement, dont il tait un des plus rudes adversaires. Il tait
frre d'un baronnet d'Irlande, et pour cela mme entour d'un certain
prestige aux yeux de ses compatriotes en Canada, qui avaient vot avec
plusieurs Anglais ou Ecossais pour M. Papineau, au quartier ouest de
Montral. Le gouverneur dont la politique tait si solennellement
condamne par la voix du peuple dans une lection gnrale, ne vit plus
dsormais de justification que dans une persistance plus opinitre 
voir des rebelles dans tous les chefs de l'opposition. Il prit occasion
d'un nouvel ordre gnral de milices pour porter une accusation contre
elle. Son excellence s'empresse, disait-il, de faire connatre aux
milices ses sentimens sur des faits rcens qui affectent leur fidlit
et leur honneur. Les lois temporaires qui les concernaient tant
expires les anciennes ont repris leur premire vigueur; des personnes
mal disposes ont cherch  rpandre des doutes sur la lgalit de ces
ordonnances;  ces doutes elles ont ajout des faussets et des
calomnies grossires sur les intentions du gouvernement, tendant 
exciter au mcontentement, et surtout  la dsobissance aux officiers
de milice; son excellence a vu chouer leurs efforts avec la plus grande
satisfaction, et sauf l'absence de quelques officiers, les revues de
juillet et d'aot ont t plus nombreuses qu' l'ordinaire; elle en
tmoigne sa plus vive reconnaissance aux miliciens qui ont ainsi fait
preuve de leur fidlit et su apprcier leur devoir; mais en mme temps
elle se croit oblige de priver de leur commission tous les officiers
qui ont nglig d'assister aux revues, ou qui dans leurs discours aux
assembles publiques, ont manqu de respect au reprsentant de leur
souverain.

Le rsultat des lections et cet ordre gnral annonaient la
dtermination de chaque parti de persister dans la voie qu'il avait
prise. Mais rien n'tait d'un plus dangereux exemple que ce mlange de
discours civiques et de devoirs militaires o tout esprit politique doit
disparatre.

Les chambres se runirent le 20 novembre. Sur l'ordre de l'huissier,
l'assemble se rendit dans la salle du conseil lgislatif, o le
prsident l'informa que le gouverneur lui ferait part des causes de la
convocation aprs qu'elle se serait choisi un prsident, et qu'elle et
 le prsenter le lendemain  deux heures  son approbation. M. Papineau
fut propos par M. Ltourneau et M. Vallires de St. Real par le
solliciteur gnral Ogden. Aprs quelques dbats la chambre se partagea.
Trente neuf membres votrent pour M. Papineau et cinq seulement pour M.
Vallires. Cette division annonait que la parti de l'administration
tait rduit  rien dans l'assemble, parce que quelques uns des membres
qui avaient appuy la candidature de M. Vallires, taient contre le
gouvernement.

Le lendemain l'assemble se rendit au conseil avec son prsident qui
informa le gouverneur assis sur le trne du choix qu'elle avait fait. Le
prsident du conseil rpondit aussitt que son excellence le
dsapprouvait au nom de sa Majest, et qu'elle et  retourner dans la
salle de ses sances pour en faire un autre, et le prsenter  son
approbation le vendredi suivant; qu'ensuite elle lui communiquerait les
dpches qu'elle avait reues de Londres sur les affaires publiques. Ce
Rsultat n'tait pas inattendu. Le _Spectateur_ de Montral disait le 7
novembre: La gazette du chteau regarde le prsident de la chambre
d'assemble comme l'organe de la conciliation... est-ce la conciliation
avec son excellence? Quelle conciliation peut-on esprer d'une
administration qui depuis sept ans viole les lois, viole les droits
constitutionnels du pays? Qui a travaill  faire tourner les ministres
anglais contre nous, qui a jur une guerre ternelle  nos droits, qui a
dshonor et diffam le lieutenant gouverneur Burton, qui a refus de
communiquer des documens ncessaires sur des sujets importans, qui a
insult, calomni, diffam la reprsentation nationale?... Quelle
esprance de conciliation reste-t-il avec une pareille administration,
qui fait revivre des ordonnances militaires contre les plus simples
rgles d'interprtation lgale, qui voyage pour remercier une demi
douzaine de flatteurs ou d'intrigans... Il n'y a gure  douter que le
gouvernement anglais ne regarde une pareille administration comme une
nuisance, dont les folies et la mauvaise conduite finiront bientt ai le
pays prend de son ct des mesures fermes et dcisives. Le refus du
gouverneur fournit de nouveaux motifs et de nouvelles armes 
l'opposition, et la grande majorit se montra dcide  maintenir la
position qu'elle avait prise. Le fauteuil du prsident tait rest vide.
Sur la proposition de M. Cuvillier, il fut rsolu: que le choix du
prsident devait tre fait librement et indpendamment du gouvernement;
que M. Papineau avait t choisi, que la loi n'exigeait pas
d'approbation et qu'elle tait comme la prsentation une simple
formalit d'usage. Aprs cette dclaration, M. Papineau fut reconduit au
fauteuil et les membres de la minorit se retirrent. Sur la motion de
M. Vallires, une adresse au gouverneur pour l'informer de ce qu'on
avait fait, fut adopte  l'unanimit, et une dputation fut envoye
pour savoir quand il voudrait bien recevoir la chambre. Le gouverneur
ft rpondre qu'il ne pouvait recevoir ni message ni adresse d'elle
avant qu'il et approuv son prsident, et le soir mme le parlement fut
prorog.

Le gouvernement dont les organes clbraient l'nergie et disaient que
sans la fermet du comte de Dalhousie cette scne aurait conduit  une
rvolution, le gouvernement avait voulu dans le mme temps svir contre
la presse. Un grand jury de Montral avait rejet les accusations qu'on
lui avait prsentes; on en choisit un autre plus commode qui en
accueillit au commencement de novembre contre le _Spectateur_; mais loin
de modrer l'ardeur des journaux cette dmonstration sembla l'accrotre,
le peuple lui-mme commena  s'agiter. Il y eut des assembles
publiques dans les villes et dans les campagnes; on y organisa des
comits pour rdiger des rsolutions et de nouvelles adresses au roi et
ou parlement imprial, que l'on ferait ensuite saigner par le peuple.

Le parti qui appuyait la politique de lord Dalhousie, trs faible en
nombre en Canada, mais puissant  Londres par l'influence de ses amis,
et soutenu par le bureau colonial qui avait donn carte blanche pour
faire triompher sa politique, tint lui aussi une assemble  Montral
pour adopter une adresse  l'exemple de ses adversaires, et la
transmettre  l'Angleterre, sans cesse importune maintenant par ses
colons indociles et remuans. Il dclarait que la chambre avait retenu
injustement les fonds de douane du Haut-Canada, pass des lois
temporaires pour tenir l'excutif dans sa dpendance, refus de donner
des reprsentans aux cantons anglais et d'tablir des bureaux
d'hypothques afin d'entraver l'immigration; il l'accusait aussi d'tre
conduite par un esprit de domination et de mpris pour les prrogatives
de la couronne, et remerciait la providence d'avoir permis que ces
prrogatives fussent maintenues pour assurer au pays son caractre
anglais, et le gouverneur d'avoir montr une si noble nergie en toute
occasion au milieu des funestes divisions qui dchiraient le pays,
esprant que les actes de la chambre allaient enfin porter l'Angleterre
 prendre la situation en trs srieuse considration et  corriger les
dfauts et les erreurs que l'exprience du pass et les dernires
prtentions des reprsentans avaient mie au jour. Le gouverneur rpondit
suivant son rle dans ces dbats lorsqu'on lui remit l'adresse pour la
transmettre au roi: Vous avez trs exactement trac la tendance funeste
des mesures que la chambre a adoptes depuis quelques annes. Quoique
l'effet de ces mesures arrte depuis longtemps les amliorations
publiques, je considre cela comme rien en comparaison de l'atteinte
beaucoup plus audacieuse qu'elle a os porter rcemment  la prrogative
royale. Je ne puis attribuer cet acte  l'ignorance; quelques uns de
ceux qui se trouvent  la tte des mesures factieuses de ce corps, sont
des hommes clairs, et pour cette raison il est du devoir de tous ceux
qui savent priser le bonheur dont ils jouissent sous la constitution
britannique, de se montrer.

Je regrette beaucoup de ne pouvoir dposer moi-mme en personne votre
adresse aux pieds de sa Majest, tant je dsire y ajouter tout le poids
que ma situation au milieu de vous pourrait lui donner. De tout ce qui
sera en mon pouvoir rien ne sera oubli pour recommander les sentimens
et les opinions qui y sont exposs,  la considration immdiate et
favorable du secrtaire d'tat de sa Majest....

Cette rponse contenait un appel  tous les partisans du chteau de
s'agiter comme leurs adversaires. Il continua  s'exprimer dans le mme
sens  l'occasion de chaque adresse qu'on lui prsentait. Les townships
de l'est imitrent leurs compatriotes de Montral et prparrent aussi
des ptitions  l'Angleterre.

Les partisans de la chambre n'taient pas en reste. Ils continuaient
leur agitation partout avec activit. Ils tinrent encore une grande
assemble  Montral sous la prsidence de M. Jules Quesnel, l'un des
principaux citoyens de la ville. M. D. B. Viger et M. Cuvillier y furent
les principaux orateurs. On y passa des rsolutions qui furent
incorpores dans une ptition au roi et aux deux chambres du parlement
imprial, dans lesquelles le gouverneur fut accus d'avoir commis des
actes arbitraires tendant  rompre les bases du gouvernement et 
aliner l'affection des habitans; tir par warrant, ou autrement, des
mains du receveur-gnral, des sommes considrables sans tre autoris
par la loi; supprim volontairement ou soustrait  la connaissance du
parlement, divers documens et papiers ncessaires  l'expdition des
affaires; conserv, en violation de son devoir envers son souverain et
envers le Canada, M. John Caldwell dans l'exercice de ses fonctions
longtemps aprs que ce fonctionnaire eut avou sa dfalcation; nomm en
violation de son devoir, John Hale, cuyer, pour le remplacer; us en
diffrens temps, de son autorit, comme commandant en chef, pour
influencer et intimider les habitans dans l'exercice de leurs droits
civils et politiques; destitu un grand nombre d'officiers de milice
sans raison suffisante ainsi que plusieurs officiers civils; maintenu et
conserv en place plusieurs fonctionnaires dont la nomination et la
conduite taient prjudiciables au service public; multipli sans
ncessit les cours d'oyer et terminer; nui aux intrts publics en
empchant la passation d'actes utiles par des prorogations et des
dissolutions violentes et subites du parlement; port des accusations
fausses dans ses discours contre les reprsentans du peuple afin de les
dprcier dans l'opinion de leurs constituans; tolr et permis que les
gazettes publies sous son autorit portassent journellement les
accusations les plus mensongres et les plus calomnieuses contre la
chambre d'assemble, ainsi que contre tout le peuple de cette province;
menac, par le mme moyen, le pays d'exercer la prrogative royale d'une
manire violente et despotique en dissolvant le corps reprsentatif;
puni en effet le pays en refusant sa sanction  cinq bills
d'appropriation; viol la franchise lective en voulant, directement et
indirectement influencer les lecteurs; cr dans le pays par ces divers
actes d'oppression un sentiment d'alarme et de mcontentement gnral;
dprci le pouvoir judiciaire et affaibli la confiance du peuple dans
l'administration de la justice; enfin d'avoir rpandu dans toute la
province un sentiment insurmontable de mfiance contre son
administration.

Le pouvoir qui voulait intimider les organes de l'opposition et attnuer
au loin l'effet de ces grandes dmonstrations publiques par quelque coup
d'clat qui rpandit le soupon, choisit pour faire arrter une seconde
fois l'diteur du _Spectateur_, M. Waller, le moment o il se rendait 
l'assemble. Mais ces tentatives d'intimidation ne faisaient qu'aigrir
davantage les esprits. Le lendemain le _Spectateur_ disait: Un autre
attentat a t commis au prjudice de la libert de la presse et des
droits et immunits des sujets anglais. Lorsque l'on rflchit  la
misrable folie qui a marqu d'une manire indlbile l'administration;
lorsque l'on voit l'indiscrtion et la passion qu'elle a montres;
lorsque l'on se rappelle ce que les intrts de la socit ont souffert,
ce qu'ont endur ses sentimens, ses droits, la constitution, la
reprsentation, on ne peut tre surpris des tentatives faites maintenant
pour touffer la presse, ou rduire au silence toutes celles qui ne sont
pas payes par l'administration ou qui ne sont pas dans sa dpendance.
Les autres villes et tous les districts ruraux se runissaient ou
s'taient runis pour le mme objet. On adoptait des adresses de toutes
parts dans lesquelles on s'exprimait avec la mme nergie et la mme
unanimit qu' Montral. A Qubec on en adopta une qui semblable au fond
 celle de Montral, tait plus modre dans les termes. 80,000
signatures couvrirent bientt ces reprsentations que MM. Neilson, Viger
et Cuvillier furent chargs d'aller porter en Angleterre. Les menaces de
la presse officielle ne fit qu'exciter le zle des partisans de la
chambre. En vain les accusait-elle de trames sditieuses et de
rbellion, ils marchrent droit  leur but, guids par cet instinct
secret qui t de tout temps comme la sauve-garde et le bouclier des
Canadiens. Chacun sentait que le bureau colonial persistant dans son
projet, cherchait des motifs pour revenir au bill d'union de 1822, car
sans ses sympathies, sans son appui au parti oppos  la chambre,
prouvs par la marche rtrograde du gouvernement depuis 1820, les
difficults auraient t arranges depuis longtemps. Le chef de police
de Montral, M. Gale porta en Angleterre les dpches de lord Dalhousie
et les adresses qu'il avait reues. Le bruit courait alors qu'il devait
demander une nouvelle division des deux Canadas, par laquelle l'e de
Montral et les townships de l'est auraient t annexs au Haut-Canada.
C'tait un partisan violent de l'administration. Sa haine contre les
Canadiens tait notoire, et on savait qu'il avait pris une grande part
dans les attentats contre la libert de la presse, et  la rdaction de
la _Gazette_ de Montral qui demandait l'union des Canadas, demande que
le caractre officiel de cette feuille rendait solidaire avec le
gouverneur.

Le dpart des agens Canadiens ne fit point diminuer les assembles ni
l'agitation. L'on dclarait partout que les prtentions de
l'administration rpandait l'alarme; que la chambre devait avoir le
contrle sur les subsides; que la conduite de la majorit tait digne de
toute approbation; que le refus de confirmer la nomination de son
prsident aprs en avoir appel au peuple, tait un acte d'insulte et de
mpris de nature  aliner son affection; que par la conduite qu'il
avait tenue le gouverneur avait perdu la confiance publique, et que ceux
qui acceptaient des commissions pour remplacer les officiers de milice
destitus mritaient la rprobation et devaient tre regards comme les
ennemis des droits du peuple.

Les partisans du pouvoir, quoique peu nombreux, continuaient de leur
ct  s'agiter sans relche sur tous les points o ils pouvaient s'en
rallier quelques-uns, et envoyaient des adresses dans lesquelles ils
manifestaient leurs sentimens avec une ardeur qui n'en cdait point 
celle de leurs adversaires. Dalhousie rpondait  l'une, celle du comt
de Warwick: J'ai vu avec une grande satisfaction par votre langage que
la conduite des chefs factieux est gnralement rprouve par tout homme
loyal et respectable. A l'autre, celle des Trois-Rivires: Je me suis
vu forc de dfendre contre des empitemens, les principes les plus
videns de la constitution et les prrogatives les plus indubitables de
la couronne. Vous pouvez tre assurs que je ne changerai point de
conduite, car je suis certain de recevoir finalement l'appui de tous les
fidles sujets du roi, et parmi eux je compte la trs grande partie du
peuple qui s'est laiss garer.

Un pareil langage aprs ce qu'il savait des projets des ministres et de
leur dtermination de noyer les Canadiens dans une majorit trangre,
n'tait-il pas la violation la plus vidente de la saintet de la
vrit. Il rendait son administration dsormais impossible. Ne gardant
plus de mesures, il continua  svir contre les magistrats, contre les
officiers de milice et contre la presse. Plusieurs magistrats furent
destitus. La _Gazette de Qubec_ disait: Que le pays mprise cette
nouvelle insulte; il peut confier sans crainte ses destines  un roi et
 un gouvernement anglais. Quoique toujours plus modr que les autres,
ce journal tait alors en butte aux poursuites du gouvernement. Quatre
actes d'accusation pour libelles avaient t ports contre son
rdacteur, pour avoir publi les rsolutions adoptes dans les
assembles publiques.

Pendant que le Bas-Canada tait ainsi livr aux dissensions qu'amne le
despotisme d'une minorit maintenue par la force, car elle n'aurait pu
rien faire sans l'appui de l'Angleterre, le Haut-Canada tait en proie
aux mmes agitations dues  la mme cause. Le parti libral s'tait
soulev contre l'oligarchie. Cette concidence dans deux contres dont
la masse de la population tait d'origine diffrente, annonait une
cause relle de souffrance et donnait par l mme du poids aux
reprsentations de chacune. Dj M. Hume y avait fait allusion 
l'occasion des subsides pour l'arme. Les dpenses des colonies
renfermaient, suivant lui, la question de savoir de quelle manire ces
colonies taient gouvernes. L'taient-elles d'une manire sage et
sense? ou le gouvernement ne mettait-il pas plutt tout en usage pour
les irriter et pour les porter dans leur dsespoir  tout tenter?
Pourquoi, ajoutait-il, avoir  prsent 6000 soldats en Canada? Si ce
n'tait pour tenir de force le peuple sous un gouvernement qu'il
hassait et mprisait? Que dirait la chambre des communes si elle tait
traite comme le sont les assembles lgislatives dans ce pays? Que
dirait-elle si le roi refusait le prsident qu'elle se serait nomm par
une majorit de 55 contre 5. Qu'on regarde les Etats-Unis. Il n'y a pas
pour garder leur immense frontire autant de soldats qu'en Canada. Le
mme systme erron subsiste dans toutes les autres colonies, o le
peuple anglais connat peu le gouvernement arbitraire qu'on impose. Car
tous les gouverneurs militaires sont arbitraires par nature. On devrait
les remplacer par des gouverneurs civils.

M. Huskisson proposa une motion tendante  faire nommer un comit pour
s'enqurir de l'tat des deux Canadas. La question, dit-il, est de
savoir si ces deux provinces ont t administres de manire  favoriser
leur tablissement, leur prosprit et leur attachement  l'Angleterre.
Sinon ce sera au parlement  faire les modifications ncessaires. Bien
des dfauts peuvent exister dans le systme; mais ils taient
invitables  l'poque o la constitution a t tablie. Le pays, ses
ressources, ses intrts taient alors peu connus, et il n'y a rien de
surprenant qu'il s'y trouve des imperfections, quoique cette
constitution ait t imagine par les plus grands hommes d'tat de
l'Angleterre. Ils avaient  remplir les engagemens que nous avions pris
avec les colons franais tout en tchant autant qu'il tait compatible
avec ces engagemens, d'introduire les avantages qui dcoulent des lois,
de la jurisprudence et d'une administration anglaise.[24]

[Note 24: Le ministre trahit ici l'esprit du bureau colonial dans sa
conduite envers les Canadiens franais. Il ne peut dissimuler ses
sentimens.]

L'acte de 91 vous permet de l'amender et d'en considrer toutes les
imperfections pour les corriger; Pitt les avaient prvues.

La France cda le Canada  l'Angleterre en 63 sans condition, sans
stipuler de quelle manire il serait administr, en pleine et entire
souverainet. Sa population n'excdait pas 65,000 mes. La France y
avait introduit son systme fodal dans toute sa vigueur, je pourrais
dire dans toute sa difformit. Le systme franais fut suivi non
seulement dans les institutions, mais mme dans les difices. Les
maisons de campagne des colons avaient tous les dfauts et tout le
mauvais got qu'on voit  Versailles, la grandeur et l'tendue
exceptes. Tel tait l'tat du Canada sous le rgime franais, le
systme fodal florissant dans toute sa vigueur parmi une poigne
d'habitans au milieu d'un dsert.

Ce systme avec la coutume de Paris arrta tout progrs. Le ministre
passant ensuite  l'intention du roi aprs la conqute de porter des
colons en Canada en leur promettant une assemble lgislative et les
lois anglaises, continua: L'on fit tout ce que l'on put pour introduire
ces lois et les faire observer jusqu'en 1774. On y envoya des juges pour
les administrer; mais on ne donna point de lgislature par suite de la
rvolte des autres provinces qui survint alors. Pour se concilier les
Canadiens, on abandonna ces projets, on rvoqua les promesses
d'introduction des lois anglaises except pour le code criminel, on
confirma les anciennes lois, on y reconnut la religion catholique et on
substitua au systme de taxation franais le systme anglais bien moins
onreux.

L'acte dclaratoire de 78 abandonna aux colonies le droit de se taxer,
droit qui fut confirm par la constitution de 91. Tous les droits
devaient tre imposs et appropris par la lgislature, et le
Haut-Canada fut distrait du Bas pour les colons anglais. On fit la faute
de diviser les collges lectoraux non suivant l'tendue du territoire,
mais suivant l'tendue de la population, ce qui a eu l'effet de mettre
la prpondrance de la reprsentation dans les seigneuries. L'esprit du
ministre perce partout; il aurait voulu qu'on et donn  quelques
habitans des townships la majorit sur la masse de la population.

Il reste, dit-il, une autre difficult encore plus formidable, celle du
contrle de la lgislature coloniale sur le revenu public. Les taxes qui
ont remplac les taxes franaises, furent appropries par l'acte de 74
au payement de la liste civile et de l'administration de la justice.
Elles se montent  35,000;  40,000 avec le revenu des amendes et
confiscations. Les autres revenus qui ont t imposs par la lgislature
et qui sont  sa disposition, s'lvent  100,000 environ. La chambre
d'assemble rclame tout ce revenu, surtout le droit de dcider quelles
branches du service public et quels tablissemens judiciaires seront
pays sur les 40,000. La couronne lui nie cette prtention, qui n'est
fonde ni sur la loi ni sur l'usage, et la chambre l-dessus refuse tout
subside pour forcer le gouvernement  lui abandonner le contrle sur la
totalit des revenus. Telle est la question en dbat entre les deux
chambres.

Mais avant de m'asseoir, je demanderai  ajouter un mot ou deux sur un
point auquel on a fait allusion dans cette chambre et qu'on a discut
ailleurs. Je veux parler de l'abandon de nos colonies. Ceux qui sont de
cette opinion disent que nous devrions nous pargner la peine
d'amliorer l'tat de ces provinces, en prenant la voie la plus sage,
qui serait de les abandonner  elles-mmes. Mais que ceux qui parlent
ainsi considrent que ce sont nos compatriotes qu'on abandonnerait,
qu'ils sont ns comme nous dans l'allgeance du roi, qu'ils remplissent
tous les devoirs de ses sujets, qu'ils dsirent le demeurer et en
remplir toutes les obligations comme habitans de l'empire. Tant qu'il en
sera ainsi, je dis qu'ils ont droit  la protection dont leur fidlit
et leur bonne conduite les rendent si dignes. Sur un pareil sujet, je ne
ferai pas usage d'une autre raison, l'importance de ces provinces pour
la marine, pour le commerce et pour la politique de la Grande-Bretagne.
Que ceux qui hazardent une pareille suggestion considrent l'honneur de
ce pays et l'impression que ferait sur toutes les nations un pareil
abandon accompli sans ncessit et sans tre demand. Devons-nous
abandonner une pareille contre de notre seul et unique mouvement? Ou
comme cela a dj eu lieu une fois touchant une autre partie de
l'Amrique qui a appartenu  la France, la Louisiane, en ferons-nous une
affaire de louis, chelins et deniers? Vendrons-nous le Canada  une
puissance trangre? Non, l'Angleterre n'est pas tombe si bas. Le
Canada nous appartient par les souvenirs d'une haute et honorable valeur
tant sur mer que sur terre. C'est un trophe trop glorieux pour s'en
dfaire par aucun de ces deux moyens. Nous devons tout employer pour
conserver le Canada et le dfendre jusqu' la dernire extrmit. Ainsi
la question prsente sous ce point de vue ne peut tre un seul instant
douteuse. Qu'on se rappelle aussi que c'est un pays o il n'y a point de
ces malheureuses distinctions qui existent dans quelques-unes de nos
autres colonies; il n'y a aucune distinction de castes, de matres et
d'esclaves. Le peuple forme, pour ainsi dire, une seule famille, que les
liens les plus forts attachent  la mtropole. L'Angleterre est la mre
de plusieurs colonies, dont quelques unes forment dj un des empires
les plus vastes et les plus florissans de l'univers: celles-ci et
beaucoup d'autres ont port dans tous les coins du monde notre langue,
nos institutions, nos liberts et nos lois. Ce que nous avons plant a
pris racine; les pays que nous favorisons aujourd'hui comme colonies,
deviendront tt ou tard des nations libres, qui  leur tour
communiqueront la libert  d'autres contres. Mais me dira-t-on,
l'Angleterre a fait pour cela des sacrifices immenses; je l'avoue; mais
malgr ces sacrifices l'Angleterre est encore par l'tendue de ses
possessions la plus puissante et la plus heureuse nation qui existe et
qui ait jamais exist. Je dirai de plus que nous serons bien pays de
tous les sacrifices qu'il faudra faire encore, par la moisson de gloire
que nous ajouterons  celle que nous avons dj acquise, la gloire
d'tre la mre-patrie de pays o l'on jouira dans les sicles  venir du
bonheur et de la prosprit qui distinguent de nos jours l'empire
britannique. Telle sera la gloire qui nous reviendra de l'tablissement
de la surabondance de notre population non seulement en Amrique, mais
dans toutes les parties du monde. Quel noble sujet d'orgueil pour un
Anglais de voir que sa patrie a si bien rempli sa tche, en travaillant
 l'avancement du monde. Que le Canada reste  jamais attach 
l'Angleterre, ou qu'il acquiert son indpendance, non pas, je l'espre,
par la violence, mais par un arrangement amical, il est toujours du
devoir et de l'intrt de ce pays d'y rpandre des sentimens anglais et
de lui donner le bienfait des lois et des institutions anglaises.

Ce discours tait rempli d'adresse. Le ministre dissimulait la question
des finances, qui tait un terrain dangereux devant une chambre de
communes pour laquelle la votation des impts tait un droit sacr, et
appuyait principalement sur la gloire pour l'Angleterre de faire du
Canada un pays vraiment anglais d'affection comme de nationalit. Tout
ce qu'avait fait jusque-l le bureau colonial avait tendu vers ce but.
Aussi Huskisson donna-t-il une approbation complte  l'administration
canadienne, censura-t-il les mesures de l'assemble et s'leva-t-il avec
force contre l'agitation extraordinaire qui rgnait dans le pays. Les
gouverneurs n'avaient agi dans tout ce qu'ils avaient fait que par
l'ordre formel de Downing-Street, et la nomination du comte Dalhousie au
gouvernement des Indes, tait une preuve que sa conduite en Canada tait
loin d'tre dsavoue du cabinet. Il n'est donc pas tonnant de voir le
ministre lever la voix contre les colons, puisque leurs plaintes
taient la censure la plus grave de ses propres fautes et de celles de
ses prdcesseurs.

L'un des membres marquans des communes, M. Labouchre, homme d'origine
franaise comme les Canadiens, prit leur dfense et exposa avec force
les droits de cette race en face de tous les prjugs qui s'levaient
contre elle: Je considre, dit-il, l'acte de 91 comme la grande charte
des liberts canadiennes. Je crois que si l'intention de Pitt et des
lgislateurs de son temps avait t suivie d'une manire plus efficace,
le Bas-Canada aurait eu meilleure chance de parvenir  la prosprit
qu'on lui destinait et de jouir de cette concorde et de cette
tranquillit que son alliance avec la mtropole devait lui assurer. Il
me parait vident que l'intention de Pitt a t de donner au Bas-Canada
une assemble populaire et un conseil lgislatif, mais non pas de
composer entirement ce conseil de la plus petite portion de la
population, c'est--dire de la partie anglaise des habitans. Le
secrtaire des colonies ne rendait pas justice aux Canadiens ni  leur
chambre d'assemble en disant que l'exprience de Pitt n'avait pas
russi, puisqu'il tait vrai que cette exprience n'avait jamais t
tente ou mise  l'preuve de bonne foi.... Je suis fch que le nom du
ministre des colonies se trouve attach au bill d'union de 1822, qui a
si puissamment contribu  exciter le mcontentement qui existe
gnralement aujourd'hui. L'on se rappelle que vers la fin de juin,
lorsqu'il n'y avait pas soixante membres prsens, il introduisit un bill
pour anantir la constitution que Pitt, le gouvernement et la
lgislature de ce pays avaient donne aux Canadas; la manire dont cette
mesure fut introduite tait une marque vidente qu'on voulait prendre
les Canadiens par surprise, afin de les empcher d'exprimer leur opinion
sur la conduite du gouvernement. Sir James Macintosh maintint qu'on ne
pourrait conserver longtemps le Canada sans le gouverner avec justice.
Mes maximes en politique coloniale, dit cet homme d'tat, sont simples
et peu nombreuses. Protection pleine et efficace contre l'influence
trangre; libert complte aux colonies de conduire elles-mmes leurs
affaires locales; obligation pour elles de payer les dpenses
raisonnables de leur propre gouvernement en en recevant en mme temps le
parfait contrle et entier affranchissement de toute restriction
quelconque sur l'industrie du peuple. Telles sont les seules conditions
que je voudrais imposer  l'alliance des colonies avec la mtropole, les
seules conditions auxquelles je dsirerais que toutes fussent
gouvernes. On ne peut gure douter que places dans de telles
circonstances les colonies ne fussent sous un gouvernement plus doux,
dans un tat plus heureux, que si elles se trouvaient sous la protection
immdiate, sous le gouvernement direct de ll mre-patrie.

Pour revenir sur les observations qui ont t faites au sujet du la
coutume de Paris, je prie la chambre de considrer que ce code n'a subi
aucun changement depuis 1760 jusqu' 1789; et tout en admettant que ce
puisse tre un mauvais systme quant  l'alination des immeubles et aux
hypothques, un systme qui entrane de grands frais dans les poursuites
judiciaires, je dois cependant dclarer que les Canadiens ne peuvent
tre si mal partags avec des lois formes sous les auspices du
parlement de Paris, d'un corps qui a t compos des plus grands gnies
qui se soient jamais appliqus  l'tude du droit, et qui peut montrer
les noms de l'Hpital et de Montesquieu. Ici l'orateur donnant cours 
son esprit sarcastique prit occasion de faire une espce de comparaison
entre les lois franaises et les lois anglaises. Il releva avec un
esprit inimitable toutes les complications, toutes les bizarreries,
toutes les singularits que les lois anglaises ont conserves des temps
barbares, et en effet le champ tait vaste et vari, puisque
l'alination des proprits foncires est devenue une science en
Angleterre des plus compliques, et que l'achat d'une simple proprit
cote autant d'criture qu'un trait important entre deux nations.

Reprenant son srieux, Macintosh continua: Dans le vrai, le ministre,
n'a mis devant la chambre aucune information suffisante, et il est bien
loin d'avoir rendu sa cause parfaite. Mais telle qu'elle est, avec la
connaissance que nous avons des faits, et sans entrer dans d'autre
dtail, je suis d'opinion que la chambre d'assemble est pleinement
justifiable d'avoir agi comme elle a fait. Indubitablement elle a le
droit d'approprier l'argent qu'elle accorde. Cela est mme dans la
nature de son vote. C'est le droit de toute assemble reprsentative, et
c'est  l'exercice de ce droit que la chambre des communes est redevable
de toute son importance. Si la chambre d'assemble ne possde pas ce
droit, c'est une pure illusion que son prtendu contrle sur la dpense
publique. En 1827 elle passa 31 bills la plupart pour effectuer des
rformes; quelques uns ayant rapport  l'administration intrieure,
d'autres  des changemens utiles dans ses lois, d'autres enfin dans la
constitution. La chambre haute les dsapprouva tous. Le gouverneur en
est-il responsable? Je rponds qu'il l'est. Le conseil n'est autre chose
que l'instrument du gouvernement. Ce conseil n'est pas un contrepoids
constitutionnel entre le gouverneur et la chambre lective, c'est le
conseil du gouverneur. Des 27 membres qui le composent, 17 remplissent
des charges qui dpendent du bon plaisir du gouvernement. Ces 17
personnes reoivent entre elles 15,000 de l'argent public, et cette
somme n'est pas peu de chose dans un pays o 1000 passent pour un
revenu considrable. Je ne parle pas de l'vque qui peut tre port
vers l'autorit, mais qui est d'un caractre pacifique. Les autres,
fatigus  la fin de lutter contre les 17 fonctionnaires, ont cess
d'assister aux dlibrations; et deux d'entre eux, qui sont parmi les
plus forts propritaires fonciers de la province, ont sign la ptition.
Les choses en tant ainsi, je demande si les Canadiens n'ont pas grand
droit de regarder l'existence d'un pareil conseil comme un grief.

Le ministre des colonies s'est adress aux sentimens de cette chambre,
pour exciter notre sympathie, non en faveur des ptitionnaires, mais en
faveur des Anglais du Canada, et dans plusieurs parties de son discours
il a fait allusion  eux. Mais je demande qu'on me montre une seule loi
passe par l'assemble du Bas-Canada contre les colons anglais? Une loi
qui s'applique  eux sparment? Et le remde qu'on propose, c'est de
changer la reprsentation? et l'objet de ce changement, ce sont les
intrts de ces 80,000 Anglais? Mais quelle influence, quel pouvoir
peuvent-ils avoir contre plus de 400,000 Canadiens, qui ont entre leurs
mains toutes les terres, toutes les proprits du pays? Les Anglais, 
peu d'exception prs, sont renferms dans les villes, et se composent en
grande partie de marchands ou d'agens de marchands. Ce sont tous des
gens respectables je n'en doute pas; mais ne serait-ce pas la plus
grande injustice que de leur donner l'influence que les Canadiens
doivent possder par leurs proprits. Lorsque j'entends parler
d'enqute pour protger les colons anglais, je ne puis m'empcher
d'prouver un sentiment pnible. Je suis fch qu'on tienne un pareil
langage; et je regarderais comme un mauvais symptme si cette chambre
tait dispose  traiter une classe d'hommes comme une race privilgie,
comme une caste dominante, place dans nos colonies pour surveiller le
reste des habitans. Aurons-nous en Canada une colonie anglaise spare
du reste de la population? Les Anglais formeront-ils un corps favoris
par excellence? Auront-ils des privilges exclusifs? Seront-ils unis
d'intrt et de sympathie pour assurer la domination protestante? Et
donnerons-nous  ces colonies 600 ans de calamits comme nous avons
donn  l'Irlande, parcequ'il se rencontre dans ce pays une population
anglaise avec des intrts et des sympathies anglaises? Au nom de Dieu!
n'introduisons pas un pareil flau dans une autre rgion. Que notre
politique soit de donner  toutes les classes des lois quitables et une
gale justice; et qu'on ne fasse pas croire que les Canadiens nous sont
moins chers, qu'ils ont moins de droit  notre considration comme
sujets du roi, qu'ils sont moins dignes de la protection des lois que
les Anglais. La chambre doit faire attention; elle ne doit tablir
aucune distinction entre ces deux classes d'hommes. S'il est de la
nature d'un gouvernement quitable de donner la plus grande portion du
pouvoir politique  ceux qui ont la plus grande portion de la proprit
et qui forment la majorit, quel droit a la minorit de se plaindre? Ce
n'est pas ce qui dcoule du plan de Pitt: et si la libert civile et le
pouvoir politique ne suivent pas le grand nombre et la proprit, le
peuple ne peut plus les tenir que du bon plaisir de ses gouvernans. Je
regarde comme un symptme dangereux la distinction des races et la
formation d'un peuple en deux classes distinctes.

M. Hume parla aussi avec force  l'appui des plaintes des Canadiens, et
surtout de ceux du Haut-Canada qui l'avaient charg de leurs ptitions.
Il blma svrement la politique du bureau colonial. Si la seule colonie
du Canada, dit-il, portait des plaintes, on pourrait supposer qu'elle
est plus dispose que les autres  se quereller avec le gouvernement.
Mais  l'exception de la Nouvelle-Ecosse, il n'y en a pas une seule qui
ne se plaigne depuis de longues annes sans obtenir de satisfaction.

Les discours des amis des Canadiens qui paraissaient fonds sur la
raison et sur la justice, firent une grande sensation.

M. Wilmot rpliqua  M. Labouchre. Il prtendit que la mtropole devait
se conserver le droit de taxer les colonies, surtout leur commerce, en
leur laissant le produit de la taxe. M. Stanley vint aprs; il maintint
que le conseil lgislatif devait tre chang, que le gouverneur s'en
servait comme d'un cran pour se mettre  couvert, qu'il tait toujours
oppos au peuple et tenait la place d'une aristocratie sans en avoir les
qualifications. On ne devait point, suivant lui, accorder de privilges
 l'glise, et il tait important que les Canadiens n'eussent aucune
raison de jeter les yeux au-del de l'troite frontire qui les sparait
des Etats-Unis et qu'ils n'y vissent rien  envier. M. Warburton et M.
Baring s'exprimrent dans le mme sens. Les communes renvoyrent les
affaires du Canada  un comit spcial.

En prsence de l'appui que les Canadiens trouvaient dans cette chambre
et auquel on ne s'tait peut-tre pas attendu, leurs ennemis  Londres
commencrent  se remuer de nouveau. Une quarantaine de marchands de
cette ville adressrent une ptition au parlement en faveur de l'union
des deux Canadas. Quoiqu'une grande partie des signataires n'et jamais
vu ce pays, elle fut renvoye au comit comme les autres ainsi que celle
que l'on ret  peu prs dans le mme temps contre les destitutions des
officiers de milice. Le comit interrogea sir Francis Burton, M. Grant,
les agens de la chambre d'assemble, celui du Haut-Canada, M. Ryerson,
M. Gale, M. Ellice, M. Wilmot et quelques marchands. Une partie des
tmoignages eut rapport  la question des subsides. Il envisagea cette
question d'un point de vue lev, et laissa percer aussi que l'horizon
qu'on apercevait pourrait s'largir encore et qu'il fallait tout
prparer pour aller plus loin lorsque le temps viendrait d'augmenter de
nouveau les liberts canadiennes; du moins c'est ce que l'on doit
conclure de quelques passages.

Il rapporta que dans l'tat des esprits il n'tait pas prt 
recommander l'union des deux Canadas, mais que les dispositions
dclaratoires de l'acte des tenures touchant les concessions en franc et
commun soccage, devaient tre maintenues en introduisant les hypothques
spciales et les lois d'alination du Haut-Canada; que l'on devait
donner aussi la facult de changer la tenure seigneuriale, et d'tablir
des cours de circuit dans les townships pour les causes concernant les
terres soccagres. Il tait fermement d'opinion que les Canadiens
devaient demeurer dans la paisible jouissance de leur religion, de leurs
lois et de leurs privilges tels que toutes ces choses leur avaient t
garanties par le parlement, et que lorsqu'ils dsireraient avoir de
nouvelles seigneuries on leur en accordt; qu'il pourrait tre
avantageux d'augmenter la reprsentation sur la base adopte pour le
Haut-Canada; que le pouvoir de confiscation pourrait tre exerc pour
remdier aux abus et faire remettre dans le domaine de la couronne les
terres restes incultes pour les vendre  d'autres; que l'on pourrait
aussi lever une lgre taxe sur les terres non dfriches ni occupes;
qu'il serait avantageux de mettre  la disposition de l'assemble tous
les revenus de la province, sauf le revenu hrditaire et territorial,
et de conserver  la couronne le pouvoir de destituer les juges.

Il regrettait qu'on n'et pas inform le parlement imprial de
l'appropriation des revenus du Canada sans le consentement de ses
reprsentans. Quant  la dfalcation de M. Caldwell, il fallait prendre
 l'avenir les mesures ncessaires pour se mettre en garde contre les
dtournemens du receveur-gnral et des shriffs. Les biens des jsuites
devaient tre appropris  l'ducation. Le conseil lgislatif devait
tre rendu plus indpendant, de manire  le lier plus intimement
d'intrts avec le peuple. Les juges ne devaient point prendre part aux
discussions politiques dans le conseil lgislatif ni avoir de sige dans
le conseil excutif. Enfin on devait borner les changemens  faire  la
constitution de 91  l'abandon  la lgislature locale de toutes les
affaires intrieures et ne faire intervenir le parlement imprial que
lorsque son autorit suprme serait ncessaire.

Quant au partage des droits de douane entre le Haut et le Bas-Canada, il
tait dsirable, suivant lui, de rgler cette affaire d'une manire
amicale et permanente. Les terres de la couronne et du clerg devaient
tre vendues  la condition expresse du dfrichement, et leur prix
appropri au maintien des glises de toutes les sectes protestantes, eu
gard  leur nombre si le gouvernement le jugeait convenable. La
constitution de l'universit du Haut-Canada devait tre change et le
serment religieux aboli. La loi du jury devait tre perfectionne. On
devait permettre aux deux Canadas d'avoir chacun un agent  Londres
comme les autres colonies. S'il y avait des dfauts srieux dans les
lois ou dans la constitution de ces deux provinces, les difficults
actuelles provenaient principalement d'une mauvaise administration.
Malgr les perfectionnemens et les suggestions qu'il proposait, sans un
systme constitutionnel impartial et conciliation on ne devait pas
attendre de repos. Enfin quant  la conduite de lord Dalhousie lui-mme
depuis le dpart des agens touchant la destitution des officiers de
milice et les poursuites pour libelle  l'instance du procureur-gnral,
le comit ne pouvait s'empcher d'appeler l'attention du gouvernement
sur la ptition qui les concernait et de l'engager  faire faire une
enqute svre en donnant les instructions que demandaient la justice et
la saine politique.

Ce document dress avec beaucoup de prcaution permettait ou plutt
laissait entrevoir beaucoup plus de concessions qu'il n'en accordait
rellement. On y voyait videmment un dsir de satisfaire tout le monde;
mais la chose tait fort difficile sinon impossible. On voulait
conserver la prpondrance au parti anglais quoiqu'il fut dans une
immense minorit et satisfaire en mme temps les plaintes les plus
justes des Canadiens. Le comit se montrait fort libral en parole; mais
toutes faibles qu'taient ses concessions, elles ne furent pas mme
sanctionnes par les communes. Le rapport ne fut ni adopt ni rejet. Le
nouveau ministre, sir George Murray, qui venait de remplacer M.
Huskisson, promit d'en suivre les recommandations quand la chose serait
possible. Ainsi tout en reconnaissant la ralit des griefs du peuple
par des paroles qui ne liaient point le ministre, la mtropole ne
prenait aucun engagement solennel de les redresser, abandonnant ce soin
 la discrtion du bureau colonial, dont les sympathies allaient tre,
sous des paroles plus douces et plus rserves, plus hostiles que
jamais.

Dans une entrevue des agens canadiens avec sir George Murray quelques
jours aprs, ce ministre leur dit qu'il regrettait de voir que lord
Dalhousie et perdu la confiance du Canada, colonie si importante pour
l'Angleterre; mais qu'il pouvait les assurer que l'on allait prendre des
mesures pour faire cesser les difficults qui troublaient le pays depuis
si longtemps. Pour rendre le rtablissement de la paix plus facile, lord
Dalhousie fut rappel et nomm au commandement des Indes en remplacement
de lord Combermere. Sa retraite tait d'autant plus ncessaire que sa
popularit tait compltement perdue. Il n'aurait pu la reconqurir sans
suivre une politique diamtralement oppose  celle qu'il avait tenue
jusque-l, ce qui aurait rendu son administration mprisable. Ses rares
partisans lui prsentrent une adresse louangeuse, et il partit charg
de l'imprcation des masses, imprcation due moins  son caractre qu'au
vice du systme qu'il avait trouv tabli et qu'il avait suivi avec plus
de zle que de sagesse et de justice.

Sir James Kempt, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, vint le
remplacer. C'tait un homme plus rserv et plus adroit, qui ds son
dbut voulut marcher sans faire alliance avec aucun parti et qui, comme
tous les nouveaux gouverneurs, prit le timon de l'tat entour de
l'esprance que donne toute nouvelle administration. Ainsi se termina la
nouvelle phase, la nouvelle secousse qui venait d'exposer pour la
seconde fois le vaisseau mal conduit de l'tat. Tandis que l'agitation
et la discorde divisaient encore les chefs, qui dbattaient sur les
moyens de le gouverner pour l'avantage du plus grand nombre, il suivait
toujours sa route sur les flots du temps et s'levait dans l'chelle des
peuples.

Le parlement imprial en laissant en suspend le rapport du comit,
abandonna, comme on l'a dit, la rparation des abus au bureau colonial
lui-mme, c'est--dire que rien n'tait rgl et que les dissensions
allaient bientt reprendre leur cours. En effet, malgr les censures du
comit, il y a lieu de croire que le ministre serait sorti victorieux
de la lutte si on et t aux voix et qu'il aurait eu pour lui une
grande majorit. C'est ce rsultat presque certain qui empcha les amis
des Canadiens d'insister davantage. Ils prfrrent sagement de s'en
tenir aux promesses des ministres quelques vagues qu'elles fussent que
de s'exposer  tout perdre Car si la lutte eut t pousse  outrance,
le premier discours de M. Huskisson annonait dj assez qu'il en aurait
fait une question nationale, une question de race, et devant les
prjugs anglais les Canadiens franais auraient t sacrifis sans
hsitation.




                           LIVRE SEIZIME.




                             CHAPITRE I.

                         LES 92 RSOLUTIONS.

                              1829-1834.


Espoir trompeur que le rapport pu comit de la chambre des communes fait
natre en Canada.--Instructions de sir James Kempt.--la presse
canadienne devient plus modre.--Ouverture des chambres.--Dcision des
ministres sur la question des subsides et autres points mineurs.--Les
esprances de l'assemble s'vanouissent.--Rsolutions qu'elle
adopte.--Nouvelles adresses  l'Angleterre.--Travaux de la
session.--Session de 1830.--Rponse des ministres aux dernires
adresses.--Rsolutions sur les ordonnances de milice et les
subsides.--Conseils lgislatif et excutif.--Opinion de sir James Kempt
 leur sujet.--Sensation qu'elle produit.--Assemble de
St.-Charles.--Sir James Kempt, qui a demand son rappel, est remplac
par lord Aylmer.--Le procureur-gnral Stuart suspendu.--Concessions et
rformes proposes par lord Goderich.--Appel nominal de la
chambre.--Elles sont refuses.--Faute de l'assemble en cette
occasion.--Lord Aylmer trs affect.--Les juges Kerr et Fletcher
accuss.--Le Parlement imprial change l'acte constitutionnel pour
abandonner tous les revenus du Canada au contrle de sa
lgislature.--Session de 1831-2.--Nouvelles dpches de lord
Goderich.--Indpendance des juges.--Terres de la couronne et rserves du
clerg.--Bureau des postes.--Fin de la session.--Regret de lord Aylmer
de voir les concessions de lord Goderich si mal accueillies.--Emeute du
21 mai  Montral--Le cholra en Canada: ses terribles
ravages.--Assemble des Canadiens  St.-Charles, des Anglais 
Montral.--Rponse des ministres touchant le juge Kerr et l'indpendance
des juges.--Retour des ministres  une politique rtrograde.--Adresse au
roi pour le prier de rendre le conseil lgislatif lectif.--Rsolutions
contre l'annexion de Montral au Haut-Canada.--Le procureur-gnral
Stuart et le juge Kerr destitus.--Adresse du conseil lgislatif au
roi,--Double vote de son prsident.--Townships de l'est.--Session de
1834.--Dpches de lord Stanley sur divers sujets.--Considration de
l'tat de la province.--Les 92 rsolutions.--Lord Aylmer
accus.--Adresse du conseil lgislatif.--Prorogation.


Le rapport fait  la chambre des communes sur le Canada ne dcidant
rien, n'ayant pas mme t adopt, l'on devait s'attendre que les
divisions allaient continuer plus vives et plus ardentes que jamais.
Beaucoup de personnes espraient que la politique mtropolitaine allait
changer et qu'il y aurait plus de justice et d'impartialit pour la
population franaise; que les abus et les dfectuosits de
l'administration seraient corrigs et qu'enfin tous les moyens seraient
pris pour rtablir l'harmonie et la concorde entre les trois grands
pouvoirs de l'tat. Mais c'tait une illusion. Les ministres ne
voulaient faire aucune rforme, aucune concession relle. La minorit
anglaise conserverait toujours tous les dpartemens de l'excutif et, au
moyen des deux conseils, un pouvoir lgislatif gal  la majorit
franaise reprsente par l'assemble, et entre ces deux corps en
opposition, ils comptaient exercer eux-mmes le pouvoir comme ils
l'entendaient par l'intermdiaire du gouverneur.

Sir James Kempt reut des instructions particulires. Il devait
dissimuler son rle et paratre conserver une parfaite impartialit
entre les deux partis, sans laisser abattre le conseil, qui servait de
barrire contre les prtentions de la branche populaire. Il s'acquitta
de cette tche avec une grande adresse, et se retira lorsqu'il vit le
moment arriver o de vaines paroles ne seraient plus suffisantes. En
prenant les rnes du pouvoir, il porta les yeux sur la presse, dont les
emportemens n'avaient plus de bornes, la presse officielle surtout. Plus
rserve dans tous les pays que celle de l'opposition, elle l'tait
d'autant moins en Canada qu'elle paraissait inspire et paye par le
pouvoir. Sir James Kempt donna ses ordres et son ton devint bientt plus
modr. Il fit abandonner aussi les procs politiques qu'avait ordonns
son prdcesseur, en en faisant rapport aux ministres, suivant ses
instructions. La presse librale coutant les conseils des agens revenus
de Londres et les chefs de l'assemble se turent aussi. Le parlement
anglais et le ministre, disait le _Spectateur_, ont montr pour les
habitans de ce pays de la bienveillance, de la justice et de la
conciliation, et nous devons les imiter. Il n'y eut que la presse
anglaise de Montral qui, moins soumise au contrle immdiat de
l'excutif, et moins initie aux secrets du chteau, voult persister
dans son intemprance de langage, dont l'excs du reste portait son
contrepoison avec lui aux yeux des hommes calmes et senss.

Tout le monde attendait avec impatience l'ouverture des chambres pour
voir la dcision de la mtropole sur les questions qui avaient tant
troubl le pays. Les uns croyaient que pleine justice serait rendue, les
autres que les concessions seraient purement nominales. La lgislature
s'assembla  la fin de 1828. Le gouverneur approuva le choix de M.
Papineau pour la prsidence de l'assemble, et adressa un discours aux
chambres dans lequel il chercha  les convaincre du vif dsir des
ministres de faire cesser les difficults existantes, et qu'il n'tait
lui-mme que leur interprte dans l'occasion prsente. Le gouvernement
de sa Majest m'a dcharg, dit-il, de la responsabilit attache 
aucune des mesures ncessaires pour l'ajustement des difficults
fiscales qui se sont malheureusement leves, et je saisirai une
occasion prochaine pour vous transmettre par message une communication
de la part de sa Majest, qu'elle m'a spcialement ordonn de vous faire
relativement  l'appropriation du revenu provincial. Il sera en mme
temps de mon devoir de vous exposer les vues du gouvernement de cette
province sur lesquelles l'attention des ministres de la couronne a t
appele: vous y dcouvrirez les preuves du dsir le plus sincre qu'a le
gouvernement de sa Majest d'appliquer, autant qu'il sera praticable, un
remde efficace  tous les griefs rels.

Ce discours que l'on dit avoir t envoy tout fait d'Angleterre,  part
de la recommandation de l'oubli des jalousies et des dissensions
passes, ne renfermait pas grand'chose. Les deux chambres observrent la
mme rserve dans leurs rponses, except l'assemble sur un point. Elle
se crut oblige de protester contre l'acte illgal et arbitraire de
l'excutif qui s'tait pass l'anne prcdente de la lgislature et
avait employ les deniers publics sans appropriation. Sept jours aprs
elle reut le message annonant la dcision de la mtropole sur les
subsides et sur quelques autres points mineurs. Aprs quelques
observations gnrales sur la loyaut des Canadiens et le retour de
l'harmonie, le gouverneur l'informait que les discussions qui avaient eu
lieu au sujet de l'appropriation du revenu, avaient attir l'attention
du roi, qui avait fait tudier la question pour la rgler d'une manire
dfinitive en ayant gard aux prrogatives de sa couronne et aux droits
de son peuple. Tant que le revenu appropri par le parlement imprial
n'aurait pas t mis par le mme parlement sous le contrle de la
province, il devait rester  la disposition de la couronne. Ce revenu
ajout  ceux provenant d'appropriations provinciales, et aux 3  4000
du revenu casuel et territorial, formait un grand total de 38,000 qui
se trouvait  la disposition permanente du gouvernement. Aprs le
payement du salaire du gouverneur et des juges, on tait prt  garder
le reste entre ses mains jusqu' ce que l'assemble et fait connatre
ses vues sur la manire la plus avantageuse de l'employer. On esprait
que cette proposition serait agre, mais en tout cas l'Angleterre avait
dj un projet pour rgler la question financire d'une manire
permanente. Quant  l'insuffisance des garanties donnes par le
receveur-gnral et les shriffs, le gouvernement imprial se tiendrait
responsable des deniers qu'ils pourraient verser entre les mains de son
commissaire de l'arme. Il approuverait aussi avec plaisir tout plan
quitable adopt par les deux Canadas pour le partage des droits de
douane perus  Qubec. Enfin il pensait que les terres incultes
devaient tre taxes et que l'on devait tablir des bureaux
d'enregistrement.

Voil  quoi se bornaient les rformes. Aprs avoir mis de ct ce qu'il
fallait pour payer le gouverneur et les juges, la chambre pourrait tre
entendue sur la manire d'employer le reste de cette portion du revenu
mise  la disposition de l'excutif par les actes impriaux, pourvu
qu'elle voult l'appliquer au service public sans blesser les intrts
ni diminuer l'efficacit du gouvernement. Or pour ne pas diminuer
l'efficacit du pouvoir, c'tait une appropriation permanente qu'il
fallait sous une autre forme, et c'tait justement pour rendre le
pouvoir moins indpendant d'eux que les reprsentans faisaient tant
d'efforts pour faire tomber ce revenu sous leur suffrage annuel. Puis la
mtropole avait un projet financier sur le mtier, qu'tait-il?
C'taient les lus des contribuables qui devaient rgler cette question
et non le bureau colonial, qui tait indpendant d'eux et inspir par
des sentimens qu'ils connaissaient pour leur tre plus hostiles que
jamais. Toutes ces explications, toutes ces suggestions taient
parfaitement illusoires. Aussi l'assemble aprs avoir renvoy le
message  un comit spcial, vit-elle toutes ses esprances s'vanouir
successivement comme un beau rve.

Lorsque le comit prsenta son rapport, elle l'adopta presque 
l'unanimit. Il fut rsolu qu'elle ne devait en aucun cas abandonner son
contrle sur la recette et la dpense de la totalit du revenu public;
que l'intervention du parlement imprial o le Canada n'tait pas
reprsent, n'tait admissible que pour rvoquer les statuts contraires
aux droits des Canadiens; que cette intervention dans les affaires
intrieures ne pouvait qu'aggraver le mal; que la chambre pour seconder
les intentions bienveillantes du roi, prendrait en considration
l'estimation des dpenses de l'an prochain, et lorsqu'il aurait t
conclu un arrangement final elle rendrait le gouverneur, les juges et
les conseillers excutifs indpendans de son vote annuel. Elle ajouta
qu'elle passerait un bill d'indemnit pour les dpenses faites aprs les
avoir examines; qu'elle n'avait reu aucune plainte touchant le partage
des droits de douane entre les deux Canadas; qu'elle concourrait avec
plaisir  toute mesure touchant les townships, et que le rglement des
points suivans tait essentiel  la paix et au bonheur du pays:

1. Indpendance des juges et leur isolement de la politique.

2. Responsabilit et comptabilit des fonctionnaires.

3. Conseil lgislatif plus indpendant du revenu et plus li aux
intrts du pays.

4. Biens des jsuites appliqus  l'ducation.

5. Obstacles  l'tablissement des terres levs.

6. Redressement des abus aprs investigation.

Ces rsolutions prirent la forme d'adresses au parlement imprial, que
le gouverneur transmit  Londres.

Le conseil rescindait en mme temps,  la suggestion de sir James Kempt
sans doute, sa rsolution de 1821, de ne prendre en considration aucun
bill s'il n'tait d'une certaine faon.

Malgr la persistance de la chambre dans ses plaintes et les
investigations qu'elle continua sur les abus, elle passa une foule de
lois, dont 71 furent sanctionnes par le gouverneur et six rserves
pour l'tre par le roi, parmi lesquelles celle qui portait la
reprsentation  84 membres. L'assemble l'avait fixe  89. Le conseil
retrancha un membre  plusieurs comts auxquels elle en avait donn deux
et en ajouta un  d'autres qui n'en avaient qu'un. Elle prfra
sanctionner ces amendemens qui rduisaient le chiffre de la
reprsentation que de perdre la mesure. Elle avait donn un membre 
chaque 5000 mes -peu-prs. Le conseil voulait en donner deux  chaque
4000 mes et plus, et un  chaque comt de moins de 4000 mes. Ainsi
deux comts de 1000 mes auraient lu deux membres et un comt de 20,000
n'en aurait lu que le mme nombre. Parmi ces lois il y en avait
plusieurs d'une grande importance soit par les principes qu'elles
entranaient ou confirmaient, soit par l'impulsion qu'elles devaient
imprimer aux progrs du pays. Telles taient celles qui donnaient une
existence lgale aux juifs et aux mthodistes, qui accordaient des
sommes considrables pour l'amlioration de la navigation du St.-Laurent
et des routes, pour l'ducation et l'encouragement des lettres et des
sciences. Les appropriations s'levrent  plus de 200,000. Mais aucune
des grandes questions politiques n'avait t rgle; toutes les causes
de discorde subsistaient dans toute leur force, ou n'en taient que plus
dangereuses pour tre ajournes. Le gouvernement cherchait tant qu'il
pouvait  temporiser, esprant que le temps amnerait le calme dans les
esprits.

A l'ouverture de la session suivante il s'empressa d'annoncer aux
chambres que le commerce progressait tous les jours, que le revenu avait
augment, que des coles s'tablissaient partout, que les routes
s'amlioraient, que l'ordre se rtablissait dans la comptabilit des
deniers publics. Il suggrait, pour venir en aide  ces progrs, de
perfectionner la loi des monnaies, celles de l'ducation et de la
qualification des juges de paix; d'tablir des cours de justice dans les
comts populeux ainsi que des prisons et un pnitentiaire, enfin de
taxer les terres incultes et d'tablir des bureaux d'hypothques. Quant
 la rponse de l'Angleterre aux ptitions de l'assemble, les ministres
n'avaient pas eu le temps d'amener la question des subsides devant le
parlement imprial, mais ils allaient s'en occuper immdiatement, et en
attendant la chambre tait prie de voter la liste civile de l'an
dernier.

La chambre revint dans le cours de la session aux anciennes ordonnances
de milice dont lord Dalhousie avait tant abus, et rsolut  la majorit
de 31 contre 4, d'envoyer une adresse au roi contre la lgalit de cette
mesure d'autant plus dangereuse que ces lois avaient t faites dans un
temps o un despotisme pur couvrait le pays. La chambre, dit M. Neilson,
a dcid unanimement que ces ordonnances ne sont pas en force. Si cette
chambre a exprim les opinions du pays, observa M. Papineau, les
ordonnances sont abroges; car quand tous les citoyens d'un pays
repoussent unanimement une mauvaise loi; il n'y a plus de moyen de la
faire excuter: elle est abroge. C'est de la rbellion s'cria M. A.
Stuart.

Quant aux subsides, la chambre dclara en passant le bill, que
l'appropriation qu'elle faisait n'tait que provisoire et dans
l'esprance que la question financire allait tre bientt rgle; que
les griefs sur lesquels le comit des communes anglaises avait fait
rapport, seraient pleinement redresss et que l'on donnerait plein effet
 ses recommandations; que le conseil lgislatif serait rform, que les
juges cesseraient de se mler de politique et de siger dans le conseil
excutif, enfin que l'on tablirait un tribunal pour juger les
fonctionnaires accuss. Le conseil voyant l'acharnement implacable de
l'assemble contre lui, voulait rejeter le bill sans mme le regarder;
mais l'influence du gouverneur retint quelques membres, et le juge
Sewell sut viter ce qui aurait t un immense embarras. Lorsque le bill
fut mis aux voix, elles se trouvrent galement partages 7 contre 7.
Alors le vieux juge toujours trop habile pour manquer de moyens, imagina
de voter deux fois; il vota d'abord comme membre et ensuite comme
prsident de la chambre. L'vque protestant, M. Stewart, qui n'y avait
pas paru de la session, y vint ce jour l  la sollicitation du juge
pour donner sa voix. La minorit n'eut plus qu' protester.

Sir James Kempt regrettait que l'assemble n'et pas vot la somme
ncessaire pour couvrir toutes les dpenses du service public et les
arrrages de certains salaires; mais il la remercia en la prorogeant de
ses gnreuses appropriations pour l'ducation, l'amlioration du
St.-Laurent et les routes intrieures. Elle avait accord une somme
considrable pour entourer le port de Montral de quais magnifiques en
pierre de taille, pour encourager la navigation  la vapeur entre Qubec
et Halifax, pour btir une douane  Qubec et des phares en diffrens
endroits du fleuve; elle avait donn 20,000 pour une prison  Montral,
12,000 pour un hpital de marine  Qubec, 38,000 pour l'amlioration
des chemins et l'ouverture de nouvelles routes dans les forts afin de
faciliter l'tablissement des terres; 8,000 pour ducation. Enfin elle
s'tait plu  faire voir que si elle voulait exercer plus d'influence
sur le gouvernement, c'tait pour l'employer  l'avantage de la chose
publique, et que ses prtentions taient inspires par le besoin
qu'avait la socit de plus de latitude, de plus de libert pour
rpondre  son nergie et  son activit qui se dveloppaient dans une
proportion encore plus rapide que le nombre des habitans qui la
composaient. Le gouverneur n'ignorait pas qu'il faudrait satisfaire tt
ou lard ce besoin, et que si l'on ne faisait pas de concessions
maintenant des difficults plus graves que toutes celles qu'on avait
encore vues ne tarderaient pas  clater. Ce n'tait qu'en usant de la
plus grande rserve et de la plus grande prudence qu'il les empchait de
renatre; mais le moindre accident pouvait briser la bonne entente qui
paraissait exister entre lui et les reprsentans du peuple.

Les conseils lgislatif et excutif occupaient alors l'Angleterre. Le
ministre des colonies crivit pour demander des informations sur ces
deux corps; s'il tait  propos d'en changer la constitution, surtout
s'il serait dsirable d'y introduire plus d'hommes indpendans du
gouvernement, c'est--dire sans emploi de la couronne, et dans ce cas si
le pays pourrait en fournir assez de respectables pour cet honneur. Sir
James Kempt rpondit que le conseil lgislatif tait compos de 23
membres dont 12 fonctionnaires, 16 protestans et 7 catholiques, et le
conseil excutif de 9 membres dont un seul indpendant du gouvernement
et un seul catholique; qu'il n'tait pas prpar  y recommander de
changement notable; mais que l'on devait introduire graduellement plus
d'hommes indpendans du pouvoir dans le conseil lgislatif, et
n'admettre  l'avenir qu'un seul juge dans les deux conseils, le juge en
chef; qu'il pensait aussi qu'il serait  propos d'introduire dans le
conseil excutif un ou deux des membres les plus distingus de
l'assemble, afin de donner plus de confiance  la branche populaire
dans le gouvernement, chose qui lui paraissait de la plus grande
importance pour la paix et la prosprit du pays. Il croyait que l'on
pourrait trouver assez de personnes qualifies pour remplir les vides
qui arriveraient de temps  autre dans les deux corps. Quand on voit le
gouverneur qui paraissait le plus favorable au pays s'exprimer avec tant
de circonspection sur les matriaux les plus ncessaires qu'il contenait
pour faire marcher un gouvernement, on n'est pas surpris de ses
embarras. Quand un gouvernement a une si haute opinion de lui-mme et
une si petite des peuples qu'il dirige, la sympathie doit tre aussi
bien faible.

Aussitt que la dpche de sir James Kempt, mise devant le parlement
imprial, fut connue en Canada, les habitans les plus respectables des
comts de Richelieu, Verchres, St.-Hyacinthe Rouville et Chambly,
s'assemblrent  St.-Charles sous la prsidence de M. Debartzch, et
dclarrent que quoique la conduite de ce gouverneur et fait
disparatre les haines et les divisions qu'avait fait natre la
politique arbitraire et extravagante de lord Dalhousie, cette dpche
rveillait les craintes les plus srieuses, et si les deux conseils
n'taient pas rforms, l'on devait s'attendre aux consquences les plus
funestes pour le maintien de l'ordre, parce qu'il ne restait plus
d'espoir de voir rtablir l'harmonie entre les diffrentes branches de
la lgislature.

Sir James Kempt qui se voyait au moment d'tre forc de se prononcer sur
les rformes que l'on appelait  grands cris, avait demand son rappel
pour ne pas se trouver dans les mmes difficults que son prdcesseur.
Il savait que le pays tait trop avanc pour se contenter plus longtemps
de vaines thories, de sentimens vagues ou des dclarations gnrales,
et qu'il fallait enfin lui accorder ou lui refuser d'une manire
formelle et prcise ce qu'il demandait. Quoiqu'il et rtabli les
magistrats destitus par son prdcesseur, qu'il et fait de grandes
rformes parmi les juges de paix; quoiqu'il et aussi commenc 
rorganiser la milice et  rtablir dans leurs grades les officiers qui
avaient perdu leurs commissions pour leurs opinions politiques, les
rsolutions de l'assemble de St.-Charles lui dmontraient que sa
popularit finissait avec son administration.

Il fut remplac par lord Aylmer, qui avec le mme programme  suivre
allait avoir en face de lui une assemble plus nombreuse que celle de
son prdcesseur, et par consquent plus difficile encore  contenter.
Le parti de la rforme s'tait beaucoup accru. Tous les anciens membres
libraux qui avaient voulu se prsenter avaient t rlus  de grandes
majorits. 60 Canadiens-franais et 24 Anglais composaient la nouvelle
chambre. Une forte partie de ces derniers avait t lue par les
Canadiens, fait qui prouve que les principes l'emportaient sur les
prjugs nationaux, qui inspiraient beaucoup plus le gouvernement que le
peuple. L'antipathie du bureau colonial tait telle qu'il fallait des
efforts rpts pour le persuader  admettre quelques Canadiens dans les
deux conseils, et la crainte seule des troubles avec les vives
recommandations de sir James Kempt purent l'engager  choisir trois
Canadiens franais sur les cinq membres qui y furent ajouts vers ce
temps-ci.

Lord Aylmer ouvrit les chambres en 1831 et les informa que la mort du
roi et le changement de ministre avaient retard l'arrangement de la
question des finances; mais que les nouveaux ministres allaient s'en
occuper et qu'il esprait que les instructions qu'il allait recevoir 
ce sujet mettraient fin  toute difficult pour l'avenir. L'assemble se
hta de passer un bill pour empcher les juges de siger dans les deux
conseils, afin de mettre  l'essai les nouvelles dispositions de
l'excutif. Le bill fut rejet aussitt par le conseil lgislatif, d'o
la plupart des membres de l'assemble conclurent que les ministres
persistaient toujours dans leur ancienne politique. Elle rsolut alors
de maintenir sa position cote que cote. Le procureur-gnral Stuart
fut accus de fraude dans son lection  William-Henry, de partialit,
d'exaction en exigeant des honoraires sur les commissions des notaires
sans autorit; d'avoir prt son ministre  la compagnie de la Baie
d'Hudson contre le locataire des postes du roi qu'il devait dfendre en
sa qualit d'officier de la couronne. La chambre qui avait renvoy ces
accusations  un comit spcial, demanda la destitution de ce
fonctionnaire, qui fut dabord suspendu et plus tard destitu aprs deux
ou trois ans d'investigation au bureau colonial, auprs duquel M. Viger
avait t envoy pour soutenir les accusations.

Enfin le gouverneur reut la rponse des ministres sur la question des
subsides. Ils abandonnaient le contrle de tous les revenus except le
revenu casuel et territoire,[25] pour une liste civile de 19,000 vote
pour la vie du roi. Cette rserve loin d'tre exorbitante paraissait
assez raisonnable, et allait diminuer d'importance de jour en jour par
les progrs du pays et l'augmentation de ses richesses. Cependant la
chambre refusa de l'accepter, grande faute due  l'entranement d'autres
questions qui avaient dj fait perdre la liste civile de vue. Si le
gouvernement et fait quelques annes plutt ce qu'il faisait
maintenant, tout se serait arrang. Mais aprs tant d'annes de
discussion, les passions s'taient chauffes, les partis avaient pris
leur terrain, et tous les dfauts des deux conseils s'taient montrs
avec tant de persistance et sous tant d'aspects divers que l'on ne
voult plus croire  la possibilit d'une administration juste et
impartiale tant qu'ils seraient l pour la conseiller o pour la
couvrir. On demanda des garanties et des rformes qui effrayrent
l'Angleterre. On leva de nouveau le cri de domination franaise, ce cri
funeste qui n'avait de signification que par l'asservissement d'une race
sur l'autre. Pour les uns, il voulait dire, nous ne voulons pas tre
soumis  une majorit canadienne, pour les autres, nous ne voulons pas
tre le jouet d'une minorit anglaise. Jusqu'ici le gouvernement matre
des deux conseils, matre de lui-mme, matre de l'arme, matre enfin
de toute la puissance de l'Angleterre, avait pu retenir les reprsentans
d'un petit peuple dans des limites assez troites. Mais qu'arriverait-il
dans l'avenir?

[Note 25: C'est--dire des biens des jsuites, des postes du roi, des
forges St.-Maurice, du quai du roi, des droits de quint, des lods et
ventes, des terres et des bois. Le tout ne se montait qu' environ
7,000 par anne et le gouvernement se le rservait parce qu'il ne
provenait point des taxes, mais directement des domaines de la
couronne.]

Le bureau colonial savait que les principes taient en faveur de ce
petit peuple qu'il tenait sous l'eau jusqu' la bouche sans le noyer
encore tout--fait, et qu'il serait impossible de les violer longtemps
sans rvolter la conscience publique et sans se dgrader lui-mme  ses
propres yeux; c'est pourquoi il nourrissait toujours dans le silence son
projet de 1822, afin de mettre fin une bonne fois lorsque le moment
serait arriv, par une grande injustice  mille injustices de tous les
jours qui l'avilissaient. Ce but tait vident; il se manifestait par le
refus de toute rforme importante propre  rtablir l'harmonie dans le
pays. Aussi tait-ce prcisment ce qui devait mettre l'assemble sur
ses gardes. Elle ne devait rien compromettre, profiter des circonstances
et surtout du temps qui lve dans la rpublique des Etats-Unis, une
rivale  laquelle l'Angleterre sera bientt oblige de chercher des
ennemis pour conserver la domination du commerce et des mers. Avec une
politique ferme et habile, les Canadiens pouvaient triompher des
antipathies mtropolitaines et mettre les intrts clairs  la place
des prjugs aveugles. Car on ne pouvait croire srieusement qu'une
nation comme l'Angleterre ft jalouse des institutions d'un peuple de
quelques centaines de mille mes relgu  l'extrmit de l'Amrique.
Malheureusement dans une petite socit les passions personnelles
obscurcissent les vues leves, et les injustices senties trop vives et
trop directement font oublier la prudence ncessaire pour attendre des
remdes efficaces et souvent fort tardifs. C'est ce que va nous faire
voir la suite des vnemens que nous avons  raconter. On oubliait aussi
que dans la srie d'hommes qui tenaient successivement comme ministres
le portefeuille des colonies, il pouvait s'en trouver qui n'entrassent
pas bien avant dans le projet de l'union des deux Canadas, et c'est ce
qui arriva. Lord Goderich, par exemple, ne montra pas, par ses actes, un
grand dsir d'en acclrer la ralisation. Mieux clair qu'aucun de ses
prdcesseurs sur le Bas-Canada par ses entrevues frquentes avec M.
Viger, il parut au contraire vouloir faire plus de concessions qu'aucun
de ses prdcesseurs. C'est lui qui venait de faire la dernire
proposition sur les subsides, laquelle comportait la concession de
presque tout ce que l'on demandait sur cette question capitale.

Nanmoins la chambre ne voulant tenir aucun compte des oppositions que
ce ministre avait peut-tre  vaincre dans le milieu dans lequel il
agissait pour obtenir ces concessions de ses collgues, resta en garde
contre lui comme contre tous ses prdcesseurs, et au lieu d'accepter la
liste civile qu'il proposait, elle demanda copie des dpches qu'il
avait crites  ce sujet. Lord Aylmer rpondit qu'il regrettait de ne
pas avoir la libert de les communiquer. Il existe une rgle gnrale
pour tous les gouverneurs, d'aprs laquelle ils ne peuvent montrer
aucune dpche des ministres sans permission du bureau colonial.[26] La
chambre se montra bless de ce refus et ordonna un appel nominal pour
prendre en considration l'tat de la province. C'tait annoncer qu'elle
allait tendre le champ de ses prtentions. Elle demanda  l'excutif
des renseignemens sur les dpenses du canal de Chambly un tat dtaill
de la liste civile propose, un tat du revenu des biens des jsuites et
des terres et des bois, avec l'emploi que l'on proposait de faire de ces
revenus; si le juge de l'amiraut recevait un salaire ou des honoraires.
Le gouverneur ne la satisfit que sur une partie de ces points. Il
l'informa aussi que les ministres avaient intention d'introduire un bill
dans le parlement imprial pour rvoquer la loi qui chargeait les lords
de la trsorerie de l'appropriation des revenus que l'on se proposait
d'abandonner  la chambre.

[Note 26: Lorsque je faisais des recherches pour cet ouvrage, le
secrtaire de lord Elgin, le colonel Bruce, me montra cette rgle dans
un volume imprim qui contient toutes celles qui doivent servir de guide
aux gouverneurs de colonies.]

Le comit auquel tous ces documens taient renvoys prsenta un premier
rapport la veille du jour de l'appel nominal. Comme les principales
recommandations du comit de la chambre des communes n'ont pas t
suivies, disait-il, par le gouvernement, quoiqu'il y ait plus de deux
ans qu'il a t fait, et que les demandes que l'on avance maintenant ne
correspondent point avec les recommandations de ce comit au sujet des
finances, ni mme avec l'annexe du bill introduit dans la dernire
session du parlement imprial par le ministre colonial, votre comit est
d'opinion qu'il n'est pas  propos de faire d'appropriation permanente
pour payer les dpenses du gouvernement. Le lendemain, il fut propos
par M. Bourdages de refuser les subsides jusqu' ce que tous les revenus
sans exception fussent mis sous le contrle de la chambre, que les juges
fussent exclus du conseil, que les conseils lgislatif et excutif
fussent entirement rforms et que les terres de la couronne fussent
concdes en franc-aleu roturier et rgies par les lois franaises. Mais
cette proposition parut prmature et fut rejete par 50 voix contre 19.

On procda alors  l'appel nominal et les dbats sur l'tat de la
province commencrent. Ils durrent plusieurs jours et se terminrent
par l'adoption de nouvelles ptitions  l'Angleterre,  laquelle on ne
se fatiguait pas d'en appeler. C'est dans le cours de cette discussion
que M. Lee proposa vainement, pour rtablir l'harmonie, de rendre le
conseil lgislatif lectif.[27] On demanda encore  l'Angleterre les
biens des jsuites et des institutions municipales, on rclama contre
l'administration des terres, les lois de commerce passes  Londres,
l'introduction des lois anglaises, l'intervention des juges dans la
politique, l'absence de responsabilit chez les fonctionnaires,
l'intervention du parlement imprial dans nos affaires intrieures, le
choix partial des conseillers lgislatifs, et on se plaignait que les
abus que le comit de la chambre des communes avait recommand de faire
disparatre existaient toujours.

[Note 27: Cette proposition fut carte par une majorit de 24 contre
18, division qui annonait dj un fort parti en faveur du principe
lectif.]

Lord Alymer, qui tait un homme trs sensible, parut fort affect de ce
nouvel appel  la mtropole. Lorsque la chambre lui prsenta en corps la
ptition pour le roi, il lui dit qu'il pouvait se faire qu'il avait
encore quelque chose  apprendre sur les vues ultrieures des membres;
mais qu'il tait bien aise de voir que les abus exposs dans la ptition
taient distincts et tangibles; qu'il pouvait dclarer que plusieurs
taient dj en voie de rforme sinon de redressement complet. Qu'il
serait nanmoins beaucoup plus satisfait s'il pouvait se convaincre que
la ptition embrasst tous les sujets de plainte; qu'il tait trs
inquiet  cet gard, et qu'il priait bien la chambre de lui ouvrir son
coeur, de lui donner toute sa confiance et de ne lui rien cacher; qu'il
leur avait tout fait connatre, qu'il n'avait rien dissimul; qu'il
aurait regard toute manoeuvre, toute supercherie de sa part comme
indigne du gouvernement et du caractre franc et loyal du peuple
canadien; qu'il demandait la mme bonne foi de la part de l'assemble.
La chambre avait-elle tout mis au jour, avait-elle rserv quelque
plainte, quelque grief pour amener plus tard. Il l'implorait de lui
dvoiler la vrit au nom de leur souverain qui tait la sincrit
elle-mme, afin que l'Angleterre pt voir d'un coup d'oeil toute
l'tendue de leurs maux. Aprs des sentimens exprims  la fois avec
tant de navet et avec tant de chaleur, on ne peut s'empcher de
reconnatre la sincrit de ce gouverneur, car il est impossible
d'attribuer un pareil langage  la dissimulation et  l'hypocrisie. Mais
cette scne montrait la grande divergence du point de dpart des vues de
lord Aylmer et des reprsentans du peuple.

Un membre des townships de l'est se rallia vers ce temps-ci  la
majorit de la chambre contre l'oligarchie. C'est elle qui avait inspir
l'ide au bureau colonial de faire passer l'acte des tenures pour
empcher les lois franaises d'tre tendues  ces townships. M. Peck,
avocat, se leva dans la chambre et ft passer une adresse au roi pour le
prier de faire rvoquer cet acte et de rtablir les anciennes lois,
dclarant qu'il tait contraire aux sentimens des habitans, et qu'on le
leur avait impos de force contre leurs droits, leurs intrts et leurs
dsirs, autre preuve de l'influence funeste qui dirigeait le bureau
colonial. En mme temps le juge de cette localit, M. Fletcher, tait
accus d'oppression, d'abus et de perversion de la loi, et la chambre
priait lord Aylmer de prendre les mesures ncessaires pour protger les
habitans contre ces injustices. Le juge Kerr fut accus  sort tour. Le
public tonn devant tant de scandale, perdait de plus en plus confiance
dans les autorits; et le temps allait arriver o les rformes
partielles ne seraient plus suffisantes. Le gouverneur eut beau faire
informer la chambre que deux des juges n'avaient point assist au
conseil lgislatif de la session, et qu'il avait fait signifier au
troisime de se retirer, cette nouvelle fit  peine quelque sensation.
On se proccupait dj fortement de mesures plus radicales. On ne vota
encore que des appropriations temporaires pour les dpenses du
gouvernement. Ce qui fit dire  lord Aylmer en prorogeant l'assemble
que la mesure de ses remercmens aurait t complte si les
circonstances lui avaient permis d'informer l'Angleterre que ses
propositions touchant les finances avaient t enfin favorablement
accueillies.

L'Angleterre ne perdait pas esprance que cette question finirait par
s'arranger. Lord Howick, sous secrtaire des colonies, fit passer une
loi en 1831, malgr le prott du duc de Wellington, pour amender l'acte
constitutionnel de manire  permettre l'abandon aux chambres
canadiennes de tout le revenu moyennant une liste civile annuelle de
19,000. Comme on l'a dj dit, les rformes qui se font trop attendre
font natre le besoin de beaucoup d'autres, et on put voir que cela
tait vrai en Canada, o l'on voulait dj en faire excuter plusieurs 
peine bauches quelques mois auparavant, avant de voter une liste
civile. A mesure qu'on avanait l'on apercevait mieux la vritable cause
du mal.

Les chambres rouvertes  la fin de 31, l'assemble reut copie d'une
longue dpche de lord Goderich en rponse  ses adresses de la dernire
session. Elle la renvoya aux comits de l'ducation, du commerce, de
l'administration de la justice, des officiers excutifs et judiciaires,
et des agens comptables en ce qui les concernait. Le gouverneur
s'exprimait alors en toute occasion comme si les difficults eussent t
arranges. La confiance l'empchait de voir au-dessous de la superficie
des choses, et les moindres rformes lui paraissaient fondamentales. Une
dpche plus importante suivit celle-ci. Elle invitait les chambres 
passer une loi pour rendre les juges des cours suprieures indpendans
de la couronne et inamovibles durant bonne conduite,  condition que
leurs salaires seraient vots permanemment, et les informait qu'aucun
juge ne serait  l'avenir nomm dans l'un ou l'autre conseil, except le
juge en chef, et encore serait-il tenu de s'abstenir de prendre part aux
questions politiques. Lord Alymer demanda en mme temps le vote du reste
de la liste civile, en lui transmettant copie de l'acte pass  ce sujet
par le parlement imprial. La chambre se contenta de rsoudre de se
former en comit gnral aprs un appel nominal, pour prendre en
considration la composition des deux conseils, et aprs de longues
discussions lorsque ce comit s'assembla, la question fut ajourne. Le
bill des juges pass par l'assemble et rendu au conseil le gouverneur
pria la chambre de voter le salaire du chef du gouvernement, des
secrtaires civil et provincial et des procureur et
solliciteur-gnraux. Ces salaires avec ceux des juges formaient en y
ajoutant quelques pensions et autres petits items, la liste civile de
19,000. Cette demande fut discute en comit gnral, qui se leva sans
adopter de rsolution, ce qui quivalait  un rejet. Jamais la chambre
n'avait fait une faute aussi grave, car une partie de sa force
consistant dans son influence morale, elle devait accomplir mme au-del
de la lettre les engagemens qu'elle avait pris ou qu'elle paraissait
avoir voulu prendre. Il est indubitable que le ministre anglais n'avait
fait une si grande concession  ses yeux que pour calmer les esprits et
s'assurer une liste civile suffisante qui ne serait plus conteste. On
devait reconnatre cette libralit par des marques substantielles, et
non la repousser par de nouvelles prtentions qui ne devaient trouver
leur solution que dans un avenir plus ou moins loign.

Mais dj une influence malheureuse emportait la chambre au-del des
bornes de la prudence. Les dernires lections avaient chang le
caractre de ce corps. Un grand nombre de jeunes gens des professions
librales avaient t lus sous l'inspiration de l'esprit du temps. Ils
devaient porter dans la lgislature l'exagration de leurs ides et
exciter encore les chefs qui avaient besoin plutt d'tre retenus aprs
la longue lutte qu'ils venaient de soutenir. M. de Bleury, LaFontaine,
Morin, Bodier et autres, nouvellement lus, voulaient dj qu'on allt
beaucoup plus loin qu'on ne l'avait encore os. Il fallait que le peuple
entrt enfin en possession de tous les privilges et de tous les droits
qui sont son partage indubitable dans le Nouveau-Monde; et il n'y avait
rien  craindre en insistant pour les avoir, car les Etats-Unis taient
 ct de nous pour nous recueillir dans ses bras si nous tions blesss
dans une lutte aussi sainte.

Ils s'opposrent donc  toute transaction qui paratrait comporter un
abandon de la moindre parcelle des droits populaires. Ils se rangrent
autour de M. Papineau, l'excitrent et lui promirent un appui
inbranlable. Il ne fallait faire aucune concession. Pleins d'ardeur,
mais sans exprience, ne voyant les obstacles qu' travers un prisme
trompeur, ils croyaient pouvoir amener l'Angleterre l o ils
voudraient, et que la cause qu'ils dfendaient tait trop juste pour
succomber. Hlas! plusieurs d'entre eux ne prvoyaient pas alors que la
providence se servirait d'eux plus tard en les enveloppant dans un nuage
d'honneur et d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin
premire et fixe serait d'tablir, suivant son auteur, dans cette
province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaise,
et de n'en confier la direction qu' une lgislature dcidment
anglaise,[28] qui ne laisserait plus exister que comme le phare
trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faux du temps: Nos
institutions, notre langue et nos lois.

[Note 28: Rapport de lord Durham.]

Malgr les sentimens chaleureux que lord Aylmer manifestait en toute
occasion, il tait facile de s'apercevoir que les refus de la chambre
commenaient  lui inspirer de la mfiance. La communication qu'il dt
lui faire au sujet des rserves du clerg devait encore, faute de bonne
entente, exciter les esprits.

Les terres appartenaient  tout le pays sans distinction de secte. Le
gouvernement imprial rependant s'tait empar sans droit, sans justice
dans un temps encore tout vici par les prjugs, d'une proportion
considrable de ces terres pour le soutien d'une religion dont les
adeptes comptaient  peine dans la masse des citoyens. C'tait sous une
autre forme, faire payer comme en Irlande, la dme des protestans aux
catholiques et  tous les dissidens. Lord Goderich voyant tous les
dfauts de ce systme, fit proposer  l'assemble de soumettre ses vues
 cet gard afin de voir comment l'on pourrait rgler cette question de
la manire la plus avantageuse. C'tait une concession quitable et
importante. Elle passa un bill pour rvoquer la partie de l'acte
constitutionnel qui avait rapport aux rserves du clerg. Elle en passa
un autre, appuye par les membres des townships eux-mmes, pour rvoquer
celui qu'Ellice avait obtenu du parlement imprial, lequel autorisait
les propritaires  demander les prix qu'il voulait pour leurs terres et
introduisait les lois anglaises. Il va sans dire que ces deux lois
tombrent dans le conseil. Quant aux terres de la couronne, lord
Goderich pensait qu'au lieu de les donner pour rien  ceux qui en
demandaient comme le proposait la chambre, le meilleur systme serait de
les vendre  l'encan priodiquement; que nanmoins si elle avait des
amliorations  proposer  ce systme, elles seraient bien reues; et
quant aux rserves du clerg il concourrait entirement avec elle; il
fallait les abolir. Un mode vicieux, disait-il, pour lever un fonds
destin  des fins publiques tait encore plus fortement condamnable
lorsque c'tait pour les ministres de la religion, puisqu'il devait
tendre directement  rendre odieux aux habitans ceux-l mme qui avaient
besoin d'une manire particulire de leur bienveillance et de leur
affection.

La chambre ayant termin son enqute contre les juges accuss, demanda
leur suspension au gouverneur, qui refusa sous prtexte que les
fonctionnaires n'taient pas dans le mme cas que M. Stuart puisqu'ils
allaient tre rendus indpendans de l'excutif; qu'il les suspendrait
nanmoins si le conseil lgislatif se joignait  elle.

La session touchait  sa fin. Un des derniers actes de l'assemble fut
de demander la mise du bureau des postes sous le contrle de la
lgislature. Lord Aylmer en la prorogeant exprima tout son regret de
voir qu'aprs toutes les esprances que ses votes et ses rsolutions
avaient fait concevoir, elle et accueilli la liste civile par un refus.
Il l'informa que, malgr les embarras qui pourraient en rsulter, il se
trouvait dans la ncessit, suivant ses ordres, de rserver le bill de
subsides  l'approbation du roi.

Malgr les concessions de lord Goderich, l'excitation dans les chambres
et dans le public allait toujours eu augmentant. Le parti anglais qui
dominait partout, except dans l'assemble, tremblait  l'aspect des
rformes du ministre et tait furieux. Le parti canadien croyait tous
les jours davantage que ces rformes seraient nulles si nos sentimens ne
pntraient pas plus avant dans le personnel de l'excutif; que tant
qu'il n'exercerait pas une plus grande part du pouvoir, la dmarcation
insultante existerait toujours entre le conquis et le conqurant, et que
le premier ne cesserait pas de paratre comme tranger dans son pays.

C'est au milieu de ces querelles; que l'lection d'un membre eut lieu 
Montral, laquelle dura trois semaines avec tous les incidens d'une
lutte acharne. Les troupes lurent appeles le 21 mai, tirrent sur le
peuple, turent trois hommes et en blessrent deux, sanglant pisode qui
lit une triste sensation. Tout l'odieux en retomba sur l'excutif.
Jamais, disait-on, les gens de son parti n'attrape de mal; on sait si
bien distinguer les victimes. Le gouverneur fut en vain pri de monter
 Montral par M. Papineau, pour assister  l'enqute avec M. Neilson et
M. Panet, il ne crut pas devoir commettre un acte qui l'et compromis
aux yeux du parti oppos  la chambre, et qui aurait eu l'air d'une
intervention dans l'administration de la justice. Le cholra qui clata
cette anne pour la premire fois en Canada, et qui fit des ravages
pouvantables, puisqu'il enleva 3300 personnes  Qubec seulement dans
l'espace de quatre mois, calma  peine les esprits. On recommena 
tenir des assembles publiques en diffrentes parties du pays.
St.-Charles qui paraissait s'tre attribu l'initiative dans cette
nouvelle manire de discuter les questions politiques, donna encore
l'exemple. On voulait imiter l'Irlande et O'Connell; mais une fois
lanc, on ne put plus s'arrter. Dans une assemble des notables de la
rivire Chambly, toujours prside par M. Debartzch, l'on rsolut que
tant que le conseil lgislatif serait nomm par la couronne, il n'en
serait que l'instrument contre le peuple; que les observations du
gouverneur  la prorogation de la lgislature au sujet de la liste
civile, tait une insulte faite  la chambre et une atteinte porte 
ses privilges et  son indpendance; que l'Angleterre tait responsable
des ravages que faisait le cholra en ayant achemin sur le pays une
migration immense qui en portait les germes dans son sein. En effet
52,000 migrans dbarqurent  Qubec dans le cours de l't. On
protesta contre la conduite des magistrats dans l'affaire du 21 mai,
contre le refus du gouverneur de monter  Montral; on passa enfin en
revue tous les griefs en signalant pour la centime fois l'exclusion des
Canadiens des charges publiques.

Le parti anglais pour ne pas rester en arrire se runit  Montral 
son tour, et adopta des rsolutions d'une tendance contraire  celles de
St.-Charles, qu'il fit appuyer d'une dmonstration par ses amis de
Toronto, o le procureur et le solliciteur-gnral convoqurent une
assemble pour prier le roi d'annexer l'le de Montral  leur province.
Lord Aylmer tout--fait soulev alors contre la chambre et les
Canadiens, visitait les townships de l'est et la valle de la rivire
des Outaouais, et crivait  lord Goderich que l'on pourrait tablir
500,000 migrans dans les premiers, et 100,000 dans la dernire, moyen
plus efficace pour rgler la question des deux races qu'aucun autre.
Enfin les sentimens secrets de tous les partis se dessinaient de jour en
jour avec plus de force au milieu des passions croissantes, et ne
permettaient plus gure de dissimulation.

Le bureau colonial depuis qu'il tait dirig par lord Goderich,
travaillait tant qu'il pouvait  corriger les abus. Onze nouveaux
membres avaient t ajouts au conseil lgislatif dont huit Canadiens
franais, pour tcher de le populariser un peu. Mais ces rformes
n'arrivaient pas assez vite pour satisfaire des hommes aigris par une
longue attente. Le gouverneur eut beau adresser un long discours aux
chambres en 1832, et repasser avec modration les sujets qui devaient
les occuper, s'abstenant de toute remarque sur la question de la liste
civile, et donnant de justes louanges  la conduite courageuse et
dvoue du clerg et des mdecins au milieu des ravages du flau qui
venait de dcimer le pays, l'assemble jalouse de ses privilges,
protesta contre les attaques qu'elle avait cru voir dans les
observations qu'il avait faites en prorogeant la dernire session. 
peine avait-elle accompli ce qu'elle regardait comme un devoir, qu'elle
reut les vues du ministre sur le bill de subsides de la dernire
session. A l'avenir le gouverneur ne pourrait en sanctionner aucun dans
lequel on n'aurait pas spcifi avec prcision la somme et l'objet pour
lequel cette somme tait accorde; et comme le dnouement de la question
de la liste civile quivalait  un rejet absolu, le roi n'amnerait plus
cette question sur le tapis et continuerait  payer les dpenses sur les
deniers que la loi avait mis  sa disposition. Quant au bill pour
l'indpendance des juges, il n'avait pas t sanctionn parce qu'on
n'avait pas fait d'appropriation fixe et permanente pour leur salaire,
suivant l'usage de l'Angleterre d'autant plus ncessaire en Canada,
disait lord Goderich, que la population y tait divise en deux classes,
diffrant d'origine, de langue, de religion et de coutumes, et que la
prpondrance de l'une dans l'assemble excitait la jalousie de l'autre
ailleurs.

Le refus de la proposition des ministres sur la question des subsides
allait nous faire rtrograder au point d'o nous tions partis. Il tait
facile de voir que lord Goderich qui avait fait plus qu'aucun de ses
prdcesseurs, comme nous l'avons dit, malgr les prjugs de
l'Angleterre, allait tre forc de reconnatre que les Canadiens taient
insatiables et que leurs adversaires avaient raison de vouloir tenir
dans l'abaissement des hommes si ambitieux.

Le retour du ministre  une politique rtrograde ou stationnaire, loin
d'arrter l'lan de l'assemble, l'augmenta. Elle se vit inonde de
ptitions de Montral, des Deux-Montagnes, de l'Islet, de Richelieu, de
St.-Hyacinthe, de Rouville, de Chambly et de Verchres, sur les abus de
l'administration, les vices de la constitution et le 21 mai. Pendant ce
temps l, elle faisait une enqute sur les vnemens de cette funeste
journe, interrogeait les tmoins, recevait un refus du gouverneur de
lui dire s'il avait recommand d'augmenter le nombre des membres du
conseil lgislatif, quelles personnes il avait recommand d'y nommer et
si elles allaient l'tre par suite de ses recommandations, et ordonnait
un appel nominal pour le 10 janvier, au sujet du conseil lgislatif.

Il fut rsolu aprs un mois de dlibration et une division de 34 contre
26, de prsenter une nouvelle adresse au roi pour le prier de rendre le
conseil lgislatif lectif, en suggrant quelle devait tre la
qualification des lecteurs et qu'un sixime du conseil fut lu tous les
ans. Elle protestait contre l'annexion de l'le de Montral au
Haut-Canada, cette le qui contenait, disait-elle, une population de
prs, de 60,000 habitans, dont la plus grande partie descendaient de
ceux en faveur desquels avaient t signes les capitulations de 1760;
elle dclarait que ce serait une spoliation non provoque et une
violation de ces mmes capitulations, des actes les plus solennels du
parlement britannique et de la bonne foi de la nation anglaise.

La nouvelle de la destitution du procureur-gnral Stuart et du juge
Kerr, annonce quelque temps aprs, calma  peine quelques instant les
esprits. Mais le conseil lgislatif ne pouvant plus se contenir devant
les attaques de l'assemble, et forc d'ailleurs d'agir par le parti
qu'il tait cens reprsenter dans le pays, vota  son tour une adresse
 l'Angleterre en opposition  celle des reprsentans du peuple, il
exposait qu'il avait pris en considration leurs actes aussi dangereux
qu'inconstitutionnels, et la situation alarmante du pays, pour prier sa
Majest d'y porter remde; que d'un tat de paix et de prosprit l'on
marchait rapidement vers l'anarchie et une confusion certaine; que les
plus grands efforts taient faits pour diviser les habitans des deux
origines; que les intrts du commerce et de l'agriculture taient
sacrifis  l'esprit de cabale: que le gouverneur tait faussement
accus de partialit et d'injustice; que les officiers civils et
militaires taient reprsents comme une faction corrompue, arme pour
l'oppression du peuple, et cela dans le but de dgrader les autorits et
de les rendre compltement nulles; que l'on diffamait les juges tout en
rebutant au conseil la permission de s'enqurir de leur conduite; et que
pour combler la mesure l'on demandait de le rendre lui-mme lectif.

Le conseil exposait ensuite que l'assemble cherchait  augmenter son
pouvoir  ses dpens et aux dpens de la couronne, en voulant obtenir la
disposition des deniers publies sans pourvoir aux dpendes du
gouvernement civil et des juges, et en voulant conserver les terres
incultes pour les Canadiens fronais; que c'tait en 1831 que l'on avait
commenc pour la premire fois  mettre en question l'lection du
conseil, et qu'il tait tonnant que la majorit de la chambre se fut
laisse entraner  dtruire la constitution; qu'il ne croyait pas que
la majorit des Canadiens ft pour cette mesure, mais qu'il mit facile
de tromper un peuple chez lequel l'ducation avait fait si peu de
progrs; que le conseil tait essentiel  l'existence de la prrogatives
royale,  l'alliance du Canada avec l'Angleterre et  la sret des
150,000 Anglais qu'il y avait dans le paya; qu'un conseil lectif serait
la contre-partie de l'assemble; que ce serait rendre les charges
lectives, troubler la scurit des Anglais dans leurs personnes et dans
leurs biens, arrter le progrs, interrompre l'migration, briser les
liens qui attachaient la colonie  la mre patrie, amener une collision
avec le Haut-Canada, inonder le pays de sang, car le Haut-Canada ne
permettrait point paisiblement l'interposition d'une rpublique
franaise entre lui et l'Ocan; et que le conseil n'avait point
sanctionn la mission de M. Viger  Londres.

La passion qui avait dict cette adresse avait fait dpasser le but.
L'ide qu'il fallait conserver le mme pouvoir  la minorit qu' la
majorit parce que l'une, comme anglaise devait tre royaliste, et
l'autre comme franaise, rpublicaine, tait mise  nu trop hardiment
pour ne pas frapper le bureau colonial dont on brisait ainsi le voile
qu'il avait tant de peine  tenir tendu, et pour ne pas exciter sa
mauvaise humeur sur une pareille gaucherie. Sa Majest, dit le
ministre, a reu avec satisfaction l'expression de loyaut et
d'attachement  la constitution que contient cette adresse... mais elle
aurait dsir que le conseil se ft abstenu relativement  l'autre
branche de la lgislature, d'un langage dont le ton est moins modr que
ne le comporte sa dignit, et moins propre  conserver ou  rtablir la
bonne entente entre les deux corps. Sa Majest surtout regrette
l'introduction d'aucune expression qui ait l'apparence d'attribuer  une
classe de ses sujets d'une origine, des vues qui seraient contraires 
la fidlit qu'ils lui doivent. Le roi espre que toutes les classes de
ses sujets obissent  la loi volontairement et avec plaisir. Il tendra
toujours sa protection paternelle  toutes les classes; et le conseil
lgislatif peut-tre certain qu'il ne manquera pas d'assurer  toutes
les droits et les liberts constitutionnelles qu'elles possdent par
leur participation aux institutions britanniques. En mme temps le
gouverneur fit informer le conseil que le ministre tait d'opinion que
son prsident n'avait point de double vote; mais que ce n'tait qu'une
opinion et que le parlement imprial seul avait droit de rgler la
question.

La compagnie qui s'tait forme  Londres pour coloniser les townships
de l'est proccupait les Canadiens depuis quelque temps. Ils croyaient
qu'elle leur tait hostile, et qu'elle allait s'emparer des terres
d'avance pour les en exclure par le haut prix qu'elle demanderait et les
autres obstacles qu'elle mettrait dans leur chemin. C'tait bien l en
effet le but d'une partie des membres, mais pas de tous. La chambre
passa encore une adresse au roi  ce sujet, pour le prier de n'accorder
ni terres, ni charte, ni privilges  cette association. Le conseil
lgislatif vota aussitt une contre adresse. N'tant plus retenu par le
gouvernement dans les bornes de la circonspection comme auparavant, ce
corps faisait maintenant une opposition ouverte  la chambre en servant
de rempart  l'excutif. L'assemble ayant en votant ies subsides refus
ou diminu certains items et rduit la somme demande de 54,000 
47,000, il rejeta aussitt le bill en motivant son refus dans une srie
de rsolutions. L'assemble demanda encore que le bureau des postes fut
plac sous le contrle de la lgislature coloniale, et dclara qu'au
lieu de chercher  tirer un revenu de ce dpartement, l'on devait plutt
diminuer les droits de port sur les journaux surtout, et employer le
surplus du revenu, s'il y en avait un,  tendre les communications
postales.

Les chambres furent proroges le 4 avril, aprs une session de prs de
cinq mois. La discussion des grandes questions qui occupaient la chambre
depuis si longtemps, se porta au dehors. La population anglaise
s'assembla en diffrentes parties du pays pour dsapprouver la conduite
de l'assemble et pour prier l'Angleterre de maintenir la constitution
intacte: c'tait ce que l'on devait attendre. Elle devait soutenir le
conseil lgislatif qui reprsentait ses intrts, et redouter un
changement qui aurait appel les Canadiens au partage du pouvoir
excutif et de toutes ses faveurs dont ils taient presque totalement
exclus.

Chaque jour prouvait davantage leur situation exceptionnelle. Qubec et
Montral venaient d'tre incorpors pour l'administration de leurs
affaires locales. Le conseil de Qubec se trouvant compos en majorit
de Canadiens, passa des rglemens en franais et les prsenta, suivant
la loi, aux tribunaux pour les faire confirmer. Les juges refusrent de
les recevoir, parce qu'ils n'taient pas en Anglais. C'tait renier la
lgalit de la langue franaise. Cette proscription inattendue donna
dans l'tat des esprits de nouvelles armes aux partisans d'une rforme
radicale. On la regarda comme une violation du trait de 1763.
L'assemble doit dcider, disaient les journaux, si l'on peut se jouer
ainsi de la foi engage entre deux nations.

Cependant M. Neilson voyant l'entranement de la majorit et ne voulant
pas suivre M. Papineau jusqu' l'extrmit, s'tait spar de lui depuis
quelque temps. Plusieurs Canadiens, membres marquans de la chambre, en
avaient fait autant, comme MM. Quesnel, Cuvillier, Duval, et quelques
autres. Ces hommes clairs dont l'exprience et le jugement avaient un
grand poids, reconnaissaient bien la justice des prtentions de la
majorit, mais ils craignaient de risquer ce qu'on avait dj obtenu.
Lord Goderich avait fait des concessions et des rformes dont l'on
devait lui tenir compte si l'on faisait attention aux prjugs enracins
du peuple anglais contre tout ce qui tait franais et catholique. Plus
tard  mesure que l'on parviendrait  dtruire ces prjugs, l'on
demanderait la continuation de ces rformes, et la puissance croissante
des Etats-Unis dont il fallait que l'Angleterre pest les consquences
tout anglo-saxons qu'ils taient, aiderait fortement  la rendre juste 
notre gard. M. Bedard, pre, M. Neilson et M. Papineau taient les
trois hommes d'tat les plus minens qu'eussent encore eus le Canada. La
sparation de MM. Neilson et de M. Papineau, tait un vrai malheur pour
le pays. L'loquence, l'enthousiasme de l'un taient temprs par le
sang froid et les calculs de l'autre, dont l'origine ne permettait point
le mme emportement contre l'infriorit dans laquelle on voulait tenir
les Canadiens franais. Tous deux avaient l'me grande et leve. Tous
deux taient presque des amis d'enfance, et avaient toujours combattu
ensemble pour la mme cause. M. Cuvillier, M. Quesnel taient de leur
ct des hommes libraux, mais modrs, aimant leur pays et jouissant
d'un caractre qui faisait honneur  leurs compatriotes.

M. Papineau en se sparant de tant d'hommes sages pour se lancer dans
une lutte contre l'Angleterre, prenait une grande responsabilit sur
lui. Sans doute que ce qu'il demandait tait juste, sans doute que si
ses compatriotes eussent t d'origine anglaise au lieu d'tre d'origine
franaise, le bureau colonial et accord toutes leurs demandes sans
objection. Mais l'quit ne triomphe pas toujours; les prjugs
nationaux font commettre bien des injustices. C'est au patriote, c'est 
l'homme d'tat de considrer tous les obstacles, de peser toutes les
chances et de rgler sa conduite de manire  obtenir le plus grand bien
possible pour le moment en attendant le reste de l'avenir, sans livrer
ce qu'on a dj au risque d'une lutte dsespre. Il n'y avait pas de
honte pour les Canadiens  prendre ce parti. Un petit peuple d'un
demi-million d'habitans pouvait souffrir une injustice d'une puissance
comme l'Angleterre sans fltrissure. Le dshonneur est pour le fort qui
foule et tyrannise injustement le faible.

Lorsque M. Papineau fut de retour chez lui encore tout excit par ses
luttes parlementaires, il commena  dposer sur le papier les griefs de
ses compatriotes contre l'Angleterre. Malheureusement la liste en tait
longue et leur rminiscence ne fit qu'aigrir davantage son me ardente.
Il arriva  la session suivante avec ce travail en bauche.

Le gouverneur informa les chambres, ouvertes le 7 janvier 1834, que le
roi avait nomm un sur-arbitre pour faire le partage des droits de
douane entre les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus
grande part que de coutume au Haut; qu'il serait ncessaire de
renouveler la loi d'ducation et les lois de milice qui expiraient, et
de reprendre la question des finances sans dlai, afin que la mtropole
vit ce qu'elle aurait  faire.

Plusieurs membres voulaient cesser tout rapport avec l'excutif et
passer de suite  la considration de l'tat de la province. M.
Bourdages toujours  la tte des hommes les plus avancs, fit une
proposition dans ce sens qui fut repousse. En rponse aux remarques du
gouverneur, touchant la porte du bill de subsides de la dernire
session, la chambre observa qu'lue par le peuple, elle devait en
partager le sort, et que son plus grand dsir devait tre de travailler
pour son bonheur. Elle organisa ses comits ordinaires, mais elle refusa
d'en nommer un, suivant l'usage, de bonne correspondance avec le conseil
lgislatif. C'est une insulte, disait M. Bourdages, de correspondre
avec un corps qui a ouvertement dclar que nous voulions tablir une
rpublique franaise. L'assemble reprit l'enqute du 21 mai.

Elle reut presqu'aussitt plusieurs messages du chteau. Le 13, elle en
reut un sur le bill de subsides, et un autre sur le sige de M.
Mondelet dans son sein, qu'elle avait dclar vacant deux ans auparavant
par suite de sa nomination au conseil excutif. Le ministre approuvait
le gouverneur de n'avoir pas fait procder  une nouvelle lection dans
un cas o la chambre avait outrepass son pouvoir. Le lendemain on lui
en remettait un autre au sujet du conseil lgislatif en rponse 
l'adresse de la dernire session.

L'objet que l'on a en vue par cette adresse, disait M. Stanley, est de
prier sa Majest de vouloir autoriser une convention nationale du peuple
du Bas-Canada  l'effet de mettre de ct les autorits lgislatives et
de prendre en considration lequel de deux modes sera adopt pour
dtruire entirement la constitution, l'introduction du principe lectif
ou l'entire abolition du conseil lgislatif. Sa Majest veut bien ne
voir dans le mode projet que le rsultat d'une extrme lgret; elle
ne pourra jamais tre conseille de donner son assentiment  ce projet,
vu qu'elle doit considrer une semblable mesure comme incompatible avec
l'existence mme des institutions monarchiques; mais elle sera dispose
volontiers  sanctionner toute mesure qui pourrait tendre  maintenir
l'indpendance et  lever le caractre du conseil lgislatif.

Je ne suis pas prt  lui conseiller de recommander au parlement une
dmarche aussi srieuse que celle de rvoquer l'acte de 91.... mais si
les vnemens venaient malheureusement  forcer le parlement  exercer
son autorit suprme, pour appaiser les dissensions intestines dans la
colonie, mon devoir serait de soumettre au parlement des modifications 
la charte des Canadas, tendant non pas  introduire des institutions
incompatibles avec l'existence d'un gouvernement monarchique, mais 
maintenir et  cimenter l'union avec la mre-patrie, en adhrant
strictement  l'esprit de la constitution britannique, et en maintenant
dans leurs vritables attributions, et dans des bornes convenables, les
droits et les privilges mutuels de toutes les classes de sa Majest.

Il est inutile de dire quel fut l'effet de cette dcision sur
l'assemble. Elle renvoya de suite  des comits spciaux toutes ces
communications du gouverneur, qui refusait alors de lui avancer l'argent
ncessaire pour payer ses dpenses contingentes, sous prtexte que la
perte du dernier bill de subsides le laissait charg, d'une trop grande
responsabilit. L'assemble demanda copie des instructions royales
touchant le bill de subsides de 32, et rejeta un bill pass par le
conseil, pour tablir un tribunal destin  juger les fonctionnaires
accuss, tandis que le conseil en rejetait un de son ct pass par
l'assemble pour assurer la dignit et l'indpendance des deux conseils,
dans lequel contrairement  tous les principes de la constitution
anglaise, les conseillers excutifs devaient tre hors du contrle des
deux chambres. Ce bill auquel on avait fait peu d'attention, avait t
introduit par M. A. Stuart et semblait plutt une ironie qu'une mesure
srieuse.

Cependant Le jour pour la prise en considration de l'tat du pays
arrivait. C'tait pour cette occasion que M. Papineau avait prpar; le
tableau des griefs dont nous ayons parl tout  l'heure. En arrivant 
Qubec il l'avait communiqu aux membres, de son parti. On s'tait runi
 diverses reprises chez les membres du comt de Montmorency, M. Bedard,
pour l'examiner et y faire les changemens jugs ncessaires. Aprs
quelques modifications un autre membre, M. Morin avait t charg de les
mettre en forme de rsolutions. Il fut dcid que ce serait M. Bedard
qui les prsenterait. Ce membre avec quelques uns de ses amis avait paru
dans la dernire session vouloir se dtacher de M. Papineau, qui pour
ramener le parti de Qubec,  ses vues, consentit  faire quelques
modifications dans, les rsolutions, et, pour flatter l'amour propre de
M. Bedard,  les laisser proposer par lui. Les dbats durrent plusieurs
jours.

M. Papineau fit un discours dans lequel encore tout irrit du ton de la
dpche de M. Stanley, il s'abandonna  un enthousiasme rpublicain qui
devait mettre l'Angleterre sur ses gardes, et qui tait contraire  la
partie des rsolutions qui citait le fait, que dans les anciennes
colonies anglaises, celles qui jouissaient des institutions les plus
librales avaient t les dernires  se rvolter. Des plaintes
existent, dit-il, depuis longtemps; tous conviennent de nos maux; tous
sont unanimes pour accuser; la difficult est quant aux remdes. Il
s'agit d'examiner o nous les prendrons. Il y a des personnes, qui,
occupes des systmes lectifs et des autres constitutions europennes,
veulent nous entretenir de ces ides. Ce n'est pas  nous  dcider des
institutions de l'Europe; on ne peut les connatre ni en bien juger,
nous devons examiner quel doit tre notre sort, le rendre aussi bon et
aussi durable que possible. Il est certain qu'avant un temps bien
loign, toute l'Amrique doit tre rpublicaine. Dans l'intervalle, un
changement dans notre constitution, s'il en faut un, doit-il tre en vue
de cette considration? et est-il criminel de le demander? Les membres
de cette chambre en sont redevables  leurs constituans comme d'un
devoir sacr, et, quand bien mme le soldat devrait les gorger, ils ne
doivent pas hsiter  le faire, s'ils y voient le bien de leur pays. Il
ne s'agit que de savoir que nous vivons en Amrique, et de savoir
comment on y a vcu. L'Angleterre elle mme y a fond de puissantes
rpubliques o fleurissent la libert, la morale, le commerce et les
arts. Les colonies espagnoles et franaises, avec des institutions moins
librales, ont t plus malheureuses, et ont d lutter beaucoup contre
le vice de leurs institutions. Mais le rgime anglais, qu'a-t-il t
dans les colonies? A-t-il t plus aristocratique que dmocratique? Et
mme eh Angleterre est-il purement aristocratique? C'est donc une grande
erreur de M. Stanley, de nous parler du gouvernement monarchique
d'Angleterre en 1834. Du temps de la maison des Stuart, ceux qui ont
maintenu le pouvoir monarchique, ont perdu la tte sur les chafauds.
Depuis ce temps la constitution de l'Angleterre a t appele mixte, et
telle ne devait pas tre appele autrement. Lui, M. Stanley, ministre
par un vote de l chambre et malgr le roi,  qui l'on a dit de
l'accepter ou de perdre sa couronn, M. Stanley mpris aujourd'hui par
le peuple, vient nous parler du gouvernement monarchique de
l'Angleterre, quand des changemens sont permis  ses habitans, si grands
par leur commerce, leurs institutions, et les progrs qu'ils ont fait
faire  la civilisation, aux arts et  la libert sur tout le globe; et
quand cette nation veut introduire de nouveaux lmens de bonheur, en
demandant la rforme de l'aristocratie, et en augmentant la force du
principe dmocratique dans son gouvernement. Le systme vicieux qui a
rgn dans les colonies, n'a fait que donner plus d'nergie au peuple,
pour se rendre rpublicain: c'est ce qui a t le cas dans les tats du
nord de l'union. Dans les colonies du milieu, quoique les institutions y
fussent plus rpublicaines et plus librales, le peuple y a t le
dernier  se rvolter.

M. Neilson proposa un amendement tendant  faire dclarer que comme la
dpche du ministre des colonies du 9 juillet 1831, en rponse aux
adresses de la chambre du 16 mars prcdent, contenait une promesse
solennelle de cooprer avec elle au redressement des principaux abus,
c'tait le devoir de la chambre de travailler dans l'esprit de cette
dpche,  la paix, au bien-tre et au bon gouvernement du pays suivant
la constitution; que la dpche du bureau colonial communique le 14
janvier dernier, confirmait les mmes dispositions; que l'on devait
s'occuper de l'amlioration du pays, de l'occupation des terres, des
lois de proprit, de l'indpendance des juges, de l'administration de
la justice, de la responsabilit des fonctionnaires, des comptes publics
et de la rduction de toutes les charges inutiles.

Les rsolutions de M. Bedard portent atteinte, dit-il,  l'existence du
conseil lgislatif, d'un corps constitu comme nous, par l'acte de 91;
elles mettent en accusation le gouverneur en chef qui forme aussi une
autre branche de la lgislature; elles refusent formellement de subvenir
aux dpenses de la province, et comportent un procd injurieux contre
la mre-patrie, c'est--dire contre son secrtaire colonial. Il n'est
pas ncessaire de dire que je ne puis voter pour elles. La constitution
en tout pays est la rgle de conduite pour toutes les parties et la
sauve-garde de la libert de chacun. Du moment qu'on l'attaque on
branle les passions. Nous nous trouvons dans des circonstances
diffrentes de celles des pays o il y a eu des changemens. En
Angleterre et aux Etats-Unis, qu'on a cits, des changemens ont t
oprs par le peuple, non par suite d'un got pour la rforme, mais
parce que les rois eux-mmes voulaient violer la constitution. La ligne
de dmarcation est bien distincte: ils combattaient pour des droits qui
existaient, et nous, nous voulons renverser ceux qui sont tablis. Le
rsultat doit tre diffrent. L'histoire est un moniteur fidle; elle
nous apprend que les consquences suivent les principes.

Je crains, ajouta M. Quesnel  son tour, qu'en nous adressant 
l'Angleterre pour demander un changement dans notre constitution, nous
ne l'obtenions point et que notre dmarche entrane avec elle des suites
dsastreuses pour le pays. En Angleterre on n'a jamais voulu convenir
des vices de la constitution, et pense-t-on qu'aujourd'hui on y sera
plus facile sur ce sujet? Je ne le crois pas. J'ignore o ces
rsolutions peuvent nous conduire. Si elles n'excitent point de trop
grands troubles, il en rsultera au moins une grande raction. Je
souhaite sincrement que mes prvisions ne s'accomplissent point; je
souhaite me tromper. Quoique je diffre d'opinion avec la majorit de
cette chambre, si elle russit  procurer l'avantage rel et permanent
du pays par les moyens qu'elle emploie aujourd'hui, je me rjouirai de
ses succs avec les hommes clairs qui auront form la majorit. Je
regretterai alors de n'avoir pas eu comme eux assez d'nergie pour
braver le pril et entreprendre une chose que je regardais comme
dangereuse, ou du moins comme trs incertaine quant  ses rsultats. Si
au contraire mes craintes se ralisent, si la chambre succombe dans son
entreprise, je partagerai avec les autres les maux qui pourront peser
sur ma patrie, je dirai, ce sont sans doute les meilleures intentions
qui ont guid la majorit de la chambre, et on ne me verra point m'unir
avec ses ennemis pour lui reprocher d'avoir eu des vues perverses. Voil
ce qui fera ma consolation.

L'amendement de M. Neilson fut rejet par 56 contre 24. MM. Cuvillier,
Quesnel, Duval, et plusieurs autres Canadiens faisaient partie de la
minorit; et les rsolutions qui ont port depuis le nom de 92
rsolutions, furent finalement adoptes. Les administrations
provinciales, disaient-elles en substance, foulaient aux pieds les
droits et les sentimens les plus chers des Canadiens, qui s'taient
toujours empresss de recevoir les migrans des les britanniques comme
des frres, sans distinction d'origine ni de croyance; la chambre ne
voulait introduire dans le pays que les droits dont jouissaient les
habitans de l'Angleterre; le dfaut le plus grave dans la Constitution
tait la nomination du conseil lgislatif par la couronne, au lieu
d'tre lectif comme elle l'avait demand l'anne prcdente, parce que
la constitution et la forme du gouvernement qui convenaient le mieux 
cette colonie, ne devaient pas se chercher uniquement dans les analogies
que prsentaient les institutions de la Grande-Bretagne, dans un tat de
socit tout--fait diffrent du ntre. Ce n'tait pas le plus libre
rgime colonial dans les anciennes colonies, qui avait ht leur
sparation, puisque la Nouvelle-York dont les institutions taient les
plus monarchiques dans le sens que le comportaient la dpche de M.
Stanley, avait t la premire  refuser d'obir  un acte du parlement
imprial, et que le Connecticut et le Rhode-Island avec des institutions
purement dmocratiques furent les derniers  entrer dans la
confdration des Etats-Unis. L'acte des tenures devait tre rvoqu et
le vote de toutes les dpenses publiques laiss  l chambre; l
partialit dans la distribution des charges publiques tait porte au
comble loin de diminuer, puisque sur une population de 600,000 habitans,
dont 525,000 d'origine franaise, 47 fonctionnaires seulement les moins
rtribus appartenaient  cette origine, tandis que 157 appartenaient 
l'origine britannique ou aux 75,000 habitans qui restaient de la
population. La ngligence du bureau colonial  rpondre aux adresses de
la chambre, la dtention du collge de Qubec par le militaire, les
obstacles oppose  l'tablissement d'autres collges le refus de
rembourser  la province les 100,000 de la dfalcation de M. Caldwell
taient encore signals avec la foule d'abus dj exposs tant de fois
dans les prcdentes adresses. La chambre et le peuple,
continuaient-elles, appuys sur la justice, devaient tre assez forts
pour n'tre exposs  l'insulte d'aucun homme quelqu'il ft ni tenue de
le souffrir en silence. Dans leur style, les dpches de Stanley taient
insultantes et inconsidres  un degr tel que nul corps constitu par
la loi mme pour des fins infiniment subordonnes  celles de
lgislation, ne pouvait ni ne devait les tolrer... ces dpches taient
incompatibles avec les droits et les privilges de la chambre qui ne
devaient tre ni mis en question, ni dfinis par le secrtaire colonial.

Puisqu'un fait qui n'tait pas du choix de la majorit du peuple, son
origine et sa langue, tait devenu un prtexte d'injures, d'exclusion,
d'infriorit politique et de sparation de droits et d'intrts, la
chambre en appelait  la justice du gouvernement de sa Majest et de son
parlement et  l'honneur du peuple anglais; la majorit des habitans du
pays n'tait nullement dispose  rpudier aucun des avantages qu'elle
tenait de son origine et de sa descendance de la nation franaise, qui
sous le rapport des progrs qu'elle avait fait faire  la civilisation,
aux sciences, aux lettres et aux arts, n'avait jamais t en arrire de
la nation britannique et tait aujourd'hui dans la cause de la libert
et la science du gouvernement sa digne mule. Enfin elles finissaient
par mettre lord Aylmer en accusation, en priant les communes
d'Angleterre de soutenir les plaintes devant la chambre des lords, et
les membres indpendans des deux chambres impriales de les appuyer,
entre autres O'Connell et Hume. Elles invitaient en mme temps les
libraux canadiens  se former en comits dans toutes les parties du
pays, pour correspondre avec ces deux hommes d'tat, avec M. Viger, et
avec les autres colonies en leur demandant leur appui dans des questions
qui les intressaient toutes galement.

M. Morin fut charg d'aller remettre  M. Viger, toujours,  Londres,
les ptitions bases sur ces rsolutions et destines aux deux chambres
du parlement imprial.

Le conseil lgislatif, en prsence de l'attitude de l'assemble, vota
des adresses contraires aux siennes, pour prier le roi de maintenir la
constitution pure et intacte. Les marchands anglais de Qubec et autres,
opposs  la politique de l'assemble, signrent aussi une ptition  la
couronne dans le sens de celle du conseil, dans laquelle ils observaient
qu'elle voulait donner aux Canadiens-franais une supriorit sur les
autres habitans, qu'elle voulait s'emparer des terres publiques et
entraver l'migration, que la qualification en biens immeubles exigs
des magistrats tait faite pour exclure les Anglais de ce corps, que la
loi des jurs avait la mme tendance, que l'assemble avait montr une
hostilit constante au commerce, que le conseil lgislatif tait leur
sauvegarde contre les mesures arbitraires et inconstitutionnelles des
reprsentans du peuple, et que M. Viger ne devait pas tre considr
comme l'agent de la population anglaise.

L'assemble aprs avoir vot les appropriations ncessaires pour
l'ducation, les institutions charitables, les chemins et les
amliorations intrieures, laissant de ct la liste civile, commena 
se disperser. Le gouverneur ne la voyant plus en nombre, la prorogea en
observant que ses procds ne lui avaient pas permis de lui communiquer
les dpches du ministre sur les difficults financires; que
puisqu'elle en avait appel au parlement imprial, chaque parti devait
se soumettre  son autorit suprme, mais qu'il devait dclarer que le
langage des 92 rsolutions tait si contraire  l'urbanit et  la
modration bien connues des Canadiens, que ceux qui ne connaissaient pas
le vritable tat des choses ne pourraient s'empcher de croire qu'elles
ne fussent le fruit d'une excitation extraordinaire et gnrale; que
nanmoins quelque fussent les sentimens qui rgnaient dans l'enceinte de
l'assemble la tranquillit la plus profonde rgnait au dehors.

Cette dernire observation tait des plus imprudentes. C'tait inviter
les membres qui avaient vot pour les 92 rsolutions  prouver au
gouverneur qu'ils exprimaient les sentimens de la masse du peuple; et
c'est ce qu'ils firent en organisant partout une agitation gnrale qui
aboutit  l'insurrection.




                              CHAPITRE II

                         LES TROUBLES DE 1837.

                               1835-1837.


Effet des 92 rsolutions en Angleterre.--Une partie des townsbips de
l'est se rallie  la chambre d'assemble--Comit nomm dans les communes
sur nos affaires.--Dbats--Une partie du ministre anglais rsigne.--M.
Stanley est remplac aux colonies par M. Rice et plus tard par lord
Aberdeen.--Comits de district en Canada.--Nouvelles ptitions.--Lettre
de M. Roebuck.--Nouveaux dbats dans la chambre des
communes.--Dissolution du parlement canadien.--Associations
constitutionnelles.--Rapprochement entre les libraux du Haut et du
Bas-Canada.--Le parlement s'assemble  Qubec.--Nouvelle adresse 
l'Angleterre--Une nouvelle section de la majorit se dtache de M.
Papineau.--Dpches de lord, Aberdeen.--Ministre de sir Robert
Peel.--Trois commissaires envoys en Canada.--Lord Gosford remplace lord
Aylmer.--Chambre des lords. Ouverture du parlement canadien.--Discours
de lord Gosford.--La chambre persiste dans la voie qu'elle a prise, en
votant 6 mois de subsides qui sont refuss.--Le parlement est prorog et
convoqu de nouveau.--Les autres colonies qui devaient faire cause
commune avec le Bas-Canada l'abandonnent et acceptent les propositions
de l'Angleterre.--Rapport des commissaires.--La conduite du ministre
approuve.--Les assembles continuent en Canada.--Langage des
journaux.--Agitation dans les campagnes.--Bandes d'hommes arms.--M.
Papineau descend jusqu' Kamouraska.--Opinion relle de la masse des
habitans.--Nouvelle session du parlement aussi inutile que les
autres.--Nouvelle adresse au parlement imprial.--Magistrats et
officiers de milice destitus.--Associations secrtes  Qubec et 
Montral, o l'on rsout de prendre les armes.--Dmonstrations en faveur
du gouvernement.--Assemble des six comts.--Mandement de l'vque de
Montral.--Le gouvernement fait des armemens.--Troubles 
Montral.--Mandat d'arrestation lancs.--Les troupes, battues 
St.-Denis; victorieuses  St.-Charles.--La loi martiale
proclame.--Plusieurs membres invitent inutilement le gouverneur 
runir immdiatement les chambres.--Affaire de
St.-Eustache.--L'insurrection supprime.--Troubles dans le
Haut-Canada.--Rsignation de lord Gosford.--Dbats dans les
communes.--Les ministres promettent de soumettre l'insurrection par les
armes.


Les 92 rsolutions et l'ajournement prmatur des chambres ne laissrent
plus de doute sur la gravit de la situation dans l'esprit de ceux en
Angleterre qui s'intressaient aux affaires de ces importantes
provinces. La solution de toutes les questions tait laisse  la
mtropole. Quoiqu'il rgnt beaucoup d'incertitude sur ce qu'elle allait
faire, il surgissait de temps  autre des faits, des rumeurs qui
entretenaient les esprances des libraux. Les journaux reproduisirent
une dpche de lord Goderich au gouverneur de Terreneuve sur les
conseils lgislatifs, qui paraissait leur donner gain de cause. On ne
peut nier, disait ce ministre, qu'en pratique l'existence de ces corps
n'aient t accompagne de difficults srieuses. Ils ont mis trop
souvent en collision les diffrentes branches de la lgislature; ils ont
t aux gouverneurs le sentiment de leur responsabilit, et priv les
assembles de leurs membres les plus utiles, tout cela sans
compensation. Ils ne prennent dans les colonies ni une position ni une
influence analogue  la chambre des lords en Angleterre, parce qu'ils
n'ont rien de la richesse, de l'indpendance et de l'antiquit de cette
institution qui fait respecter la pairie anglaise. D'aprs ces
circonstances et l'histoire des colonies de l'Amrique, je verrais avec
plaisir tout arrangement tendant  fondre les deux chambres en une seule
dans laquelle les reprsentans du peuple rencontreraient les serviteurs
de la couronne. Ces dernires paroles annonaient  la fois l'abolition
du conseil et l'introduction du systme responsable. L'le du Prince
Edouard comme Terreneuve se plaignait de son excutif.

Une partie des habitans des townships de l'est s'assemblrent 
Stanstead sous la prsidence de M. Moulton, et passrent des rsolutions
 l'appui de l'assemble. Presque tous les comts, presque toutes les
paroisses les imitrent. Les journaux taient remplis de ces
manifestations qui raffermissaient les chefs et divisaient de plus en
plus les partis. Des dlgus de comts s'assemblrent  Montral pour
organiser un comit central et permanent, qui clairerait l'opinion et
donnerait l'exemple des mesures  prendre suivant les circonstances. Le
parti anglais faisait courir alors le bruit que les ministres avaient
rsolu d'unir les deux Canadas. L'agitation dans le Haut-Canada tait
presqu'aussi vive que dans le Bas, et le parti libral y paraissait
vouloir coordonner ses mouvemens avec les ntres.

Mais c'tait  londres que devaient se dcider nos destines. M. Roebuck
avait fait nommer un comit dans les communes sur nos affaires. MM.
Roebuck, Hume, O'Connell avaient pris la parole en faveur des Canadiens.
Le ministre des colonies, M. Stanley, avait dfendu sa politique appuy
de lord Howick et de M. P. Stewart. M. Roebuck en plaidant la cause du
Bas-Canada, avait plaid celle du Haut, dont M. McKenzie tait l'agent 
Londres, mais l'agent de la minorit d'aprs l'opinion de sa
lgislature. M. Stanley, dit que le Haut-Canada ne se plaignait pas de
sa constitution, et que c'taient les factions qui avaient dcri celle
du Bas, accorde pour conserver la langue, les usages et les lois de ses
habitans. Il dclara que le conseil lgislatif devait tre maintenu,
parce qu'en le rendant lectif on dtruirait entirement l'influence du
gouvernement et on annulerait les droits de la minorit anglaise, pour
la dfense et la protection de laquelle il avait t tabli dans
l'origine; qu'il tait vrai que sur 204 fonctionnaires 47 seulement
taient Canadiens-franais; mais qu'il ne doutait nullement que les deux
Canadas ne fussent un jour unis, quoiqu'il ne ft pas prpar  proposer
pour le moment une mesure qui lui paraissait la seule propre  y assurer
la permanence des principes anglais et  rduire la lgislature
rfractaire qui sigeait  Qubec.

O'Connell protesta contre la constitution du conseil lgislatif, vu
qu'elle donnait un double vote au gouvernement, et dclara que l'un des
principaux abus venait de ce que l'excutif mettait toute son influence
 soutenir des trangers contre les habitans du pays.

Lorsque la nouvelle de ces dbats arriva  Montral, le comit central
vota des remercmens aux orateurs qui avaient plaid la cause
canadienne, et des approbations  M. Bidwell,  M. MacKenzie et autres
chefs rformateurs du Haut-Canada. De jour en jour le parti libral de
cette province cherchait  se rapprocher de nous, pour s'appuyer de
notre influence en attendant qu'il et la majorit vers laquelle il
approchait graduellement et qu'il devait bientt obtenir.

Le comit de la chambre des communes ne put tre retenu dans les limites
de l'enqute de celui de 1828, et voulut tendre son investigation
au-del, malgr les efforts de M. Stanley. La correspondance entre le
bureau colonial et les gouverneurs du Canada, lui fut soumise. On trouva
dans les dpches de lord Aylmer depuis qu'il s'tait soulev contre la
chambre, des pithtes offensantes pour les chefs du parti canadien, que
M. Baring voulut faire effacer, parce qu'elles devaient tendre 
irriter, et que d'ailleurs ce gouverneur tait un homme indiscret et
d'un esprit faible. Le comit interrogea sir James Kempt, MM. Viger,
Morin, Ellice, J. Stuart, Gillespie et le capt. McKennan. M. Morin avait
eu une confrence d'une heure et demie avec M. Stanley et sir James
Graham, dans laquelle ils avaient discut la question des finances et
celle d'un conseil lgislatif lectif. Quant  sir James Kempt, il
disait que le seul moyen de terminer les dlffrens serait d'assurer le
payement des fonctionnaires par un acte du parlement imprial, et que
quant au conseil excutif, il s'tait dispens de ses services lorsqu'il
tait gouverneur du Canada; M. J. Stuart pensait qu'il fallait
rorganiser la chambre d'assemble pour assurer une majorit anglaise,
ou runir les deux Canadas et donner le pouvoir au conseil excutif de
se renouveler lui-mme et de renouveler le conseil lgislatif.

C'est pendant que la question canadienne tait devant ce comit qu'une
partie des ministres rsigna sur la question des biens de l'Irlande. M.
Stanley fut remplac au ministre des colonies par M. Spring Rice. Cette
nouvelle accueillie avec joie en Canada, o M. Stanley avait perdu par
sa conduite rcente la popularit que ses discours de 1822 lui avait
acquise, exera peu d'influence sur nos destines. Le rapport que
prsenta le comit ne concluait  rien et laissait les choses dans
l'tat o elles taient. Il tait trs court et  dessein contraint et
fort ambigu, pour ne pas mcontenter trop fort aucun parti. Il laissait
la solution de toutes les questions au bureau colonial. Cependant il
avait caus beaucoup de discussions dans le comit. M. Stanley avait
voulu y faire approuver sa conduite, et il y avait fait mettre des
additions dans ce sens auxquelles M. Roebuck s'tait oppos et qui
avaient t retranches. Sir James Graham et M. Robinson avaient soutenu
le ministre contre MM. Roebuck, Howick et Labouchre. On avait dbattu
quatre heures, et obtenu une majorit de 2 voix.

Les comits de district sigeaient toujours en Canada. Ils avaient
achemin des ptitions portant plus de 60,000 signatures  Londres; ils
correspondaient avec nos agens et passaient rsolutions pour tenir le
peuple en haleine. On lut dans celui de Montral une lettre de M.
Roebuck dans laquelle il l'informait que tant que M. Stanley avait t 
la tte du bureau colonial il n'avait conserv aucune esprance de voir
les affaires s'arranger, mais que M. Spring Rice paraissait plus
traitable et qu'il attendait un meilleur avenir de lui; qu'il avait
abandonn le bill de M. Stanley touchant la liste civile, et qu'on
devait lui donner un peu de dlai. Il vaut mieux j'en conviens,
disait-il, combattre que de perdre toute chance de se gouverner
soi-mme; mais nous devons assurment essayer tous les moyens avant de
prendre la rsolution d'avoir recours aux armes.... La chambre pourrait,
comme sous l'administration de sir James Kempt, passer un bill de
subsides temporaire sous prott, se rservant tous ses droits et
exposant qu'elle le faisait par esprit de conciliation et pour fournir
au nouveau ministre l'occasion de redresser les griefs de son propre
mouvement. Il conseillait aussi de rveiller le peuple, de ne pas
reculer d'un pas devant les principes, et dclarait que l'on n'aurait de
bon gouvernement que lorsqu'on se gouvernerait soi-mme et qu'on se
serait dfait du conseil lgislatif.

La suite des vnement fera voir si ces conseils taient bien sages.

Le 4 aot il y eut encore quelques dbats dans les communes sur nos
affaires  l'occasion d'une requte prsente par M. Hume  l'appui des
92 rsolutions. M. Rice blma svrement M. Hume d'une lettre publie
dans les journaux, dans laquelle il appelait les Canadiens  rsister 
la funeste domination du gouvernement anglais. Il dit qu'il ne convenait
point  un homme parlant sans danger dans l'enceinte des communes, de
lancer des sentimens qui pourraient faire tant de mal  l'Angleterre et
au Canada, et que si l'on avait recours  la rsistance il esprait que
les lois atteindraient tous ceux qui y seraient concerns.

Le parlement canadien fut dissous au commencement d'octobre, et les
lections qui eurent lieu affaiblirent encore le parti du gouvernement.
Il y eut beaucoup de troubles  Montral, o l'lection fut discontinue
pour cause de violence, et en d'autres localits. Un Canadien fait tu
d'un coup de fusil  Sorel de propos dlibr. Les Anglais, joints 
quelques Canadiens avec M. Neilson  leur tte, formaient alors 
Qubec,  Montral, aux Trois-Rivires des associations
constitutionnelles par opposition aux comits permanens des partisans de
la chambre, pour veiller aux intrts de leur race. Bon nombre d'Anglais
cependant partageaient les sentimens de leurs adversaires, et sept 
huit furent lus par leur influence. Les townships de l'est, peupls
d'Anglais, se prononaient de plus en plus pour les rformes. Sur leur
invitation, M. Papineau, accompagn de plusieurs membres de l'assemble,
se rendit  Stanstead, o il fut reu avec toutes sortes d'honneurs par
les comits qui s'taient forms dans ces localits. Plusieurs centaines
de personnes le visitrent le jour de son arrive, et le _Vindicator_
annona qu'il ne s'tait pas trouv moins de 500 personnes  la fois
pour le voir, parmi lesquelles on avait remarqu plusieurs Amricains
des tats de New Hampshire et de Vermont et entre autres le gnral
Fletcher. Le soir on lui donna un dner de 200 couverts. M. Papineau, le
Dr. O'Callaghan, M. Dewitt, le gnral Fletcher y furent les principaux
orateurs. Ces dmonstrations, les discours des membres dans les
assembles qui avaient lieu partout, et la polmique des journaux
n'annonaient aucune intention chez les partis de rien abandonner de
leurs prtentions. M. Papineau avait recommand dans son adresse aux
lecteurs de cesser de consommer les produits anglais, de se vtir
d'toffes manufactures dans le pays et de ne faire usage que de
boissons canadiennes, pour encourager l'industrie locale et desscher la
source du revenu public, que les ministres employaient comme ils
voulaient. Comme les banques appartenaient aussi  leurs ennemis, ils
devaient exiger le payement de leurs billets en espces afin de
transfrer ces tablissemens de mains ennemies en mains amies, tous
principes que le parti contraire avait commenc  mettre en pratique 
Montral; mais qui ne furent admis du moins ouvertement par personne 
Qubec. Il fut en mme temps question d'tablir une banque nationale. A
Toronto il se forma une association politique qui se mit en rapport avec
les comits permanens du Bas-Canada. Tous les jours le parti libral
dans les deux provinces se rapprochait de plus en plus, et cherchait 
coordonner ses mouvemens pour donner plus de poids  ses paroles et 
ses rsolutions. On en avait besoin, car bientt l'on apprit la
rsignation du ministre et l'avnement des torys au pouvoir avec sir
Robert Peel  la tte des affaires et le comte Aberdeen pour ministre
des colonies. Ils eurent  s'occuper des nouvelles adresses du parti
anglais et de la nouvelle ptition de l'assemble et de la minorit du
conseil lgislatif  l'appui des 92 rsolutions. Mais les nouveaux
ministres ne pouvaient transmettre leurs instructions  lord Aylmer
avant l'ouverture des chambres canadiennes en 1835.

La premire chose que fit l'assemble fut de protester contre les
remarques faites par le gouverneur en mettant fin  la dernire session,
touchant les requtes qu'elle avaient adresses au parlement, et de
faire biffer son discours de son procs-verbal. C'tait dnoncer les
hostilits. M. Morin proposa ensuite que la chambre se formt en comit
gnral pour reprendre la considration de l'tat de la province. M.
Gugy en s'y opposant observa qu'il prfrait un gouvernement d'hommes
ns dans le pays,  tout autre. Pour moi, rpliqua M. Papineau, je ne
veux pas cela; j'aime autant celui de mes co-sujets, amis des lois, de
la libert, de la justice, d'hommes qui protgent indistinctement toutes
les industries, et veulent accorder  tous les mmes privilges; je les
aime, je les estime tous sans distinction d'origine; mais je n'aime pas
ceux, qui, conqurans orgueilleux, viennent nous contester nos droits,
nos moeurs et notre religion. S'ils ne sont pas capables de s'amalgamer
avec nous, ils devraient demeurer chez eux. Il n'y a pas de diffrence
entre eux et nous; les mmes droits et la mme protection appartiennent
 tous. Assurment je prfrerais le gouvernement de gens du pays 
celui des hommes dont je viens de parler, et mes compatriotes ont dj
fait preuve de capacit, d'intgrit. Ceux-mmes qui rclament ces
privilges exclusifs les rprouvent dans leur coeur, et ils en seront
eux-mmes les victimes. En supposant qu'ils fissent du Canada une
Acadie, et qu'ils chassassent toute la population franaise, l division
se mettrait bientt parmi eux. S'ils parvenaient  former des bourgs
pourris, bientt mme cette reprsentation corrompue les opprimerait. Il
est dans le coeur de tous les hommes de dtester les privilges
exclusifs; mais la haine, la passion, l'esprit de parti les
aveuglent.... On nous dit: soyons frres. Soyons le: mais vous voulez
avoir le pouvoir, les places et les salaires. C'est cette injustice que
nous ne pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques qui
conviennent  notre tat de socit.

L'excutif n'avait rien  communiquer de dcisif sur les affaires.
L'assemble sigea deux fois par jour pour terminer la session plus
vite. Les dbats furent la rptition de ce qu'on avait dj dit tant de
fois. Elle continua l'agence de M. Roebuck, et passa encore une nouvelle
adresse qui occasionna une longue discussion et qui devait amener une
prorogation immdiate. C'est au sujet de cette adresse que la majorit
commena  se diviser une seconde fois. Plusieurs membres voulurent que
l'on continut  faire marcher les affaires, et que l'on s'abstint avec
soin de toute mesure qui pt prter  l'excutif le plus lger prtexte
d'interrompre les travaux lgislatifs. M. Bedard qui ne suivait qu'
contre coeur depuis deux ans, la majorit, osa dire enfin que l'adresse
contenait un refus premptoire et direct de tout ce que le gouverneur
demandait, et qu'il ne pouvait l'appuyer. Et peut-on oublier, rpliqua
aussitt M. Papineau, qu'en Angleterre c'est la mme plume qui prpare
et le discours du trne et la rponse. Les circonstances exigent que
nous nous cartions des formes ordinaires, et que nous exprimions
hautement ce que nous sentons. C'est faire injure  l'Angleterre que de
dire qu'elle peut passer un bill de coercition et nous envoyer dix 
douze rgimens. Si c'tait le cas, on devrait songer au plutt  nous
dlivrer d'un gouvernement qui serait si tyrannique. Mais s'il y avait
lieu de craindre une lutte, on pourrait dire que le danger existe dj,
et que nous avons dj t bien plus loin que ne va cette adresse.

M. Bedard proposa divers amendemens, second par M. Caron, qui furent
rejets par 48 voix contre 26, dont 16 Canadiens. Cette rupture devait
s'agrandir de jour en jour.

Elle fut regarde ds le premier instant par les hommes extrmes comme
une dfection de la part de la minorit, et le bruit courut que des
intrigues secrtes et des faveurs montres dans le lointain avaient
branl les auteurs des amendemens sur lesquels on savait que l'vch,
qui redoutait les troubles, avait une grande influence. Le rdacteur du
_Canadien_, M. Parent, qui tait leur ami intime, et qui tait bien
suprieur  eux par ses lumires et ses talens, vint  leur secours et
chercha  les justifier. Il attribua le vote de la minorit aux besoins
du district de Qubec, au progrs duquel la suspension des travaux
lgislatifs faisait un grand tort dans un moment surtout o la gne
commerciale tait si grande. Mais les dpches de lord Aberdeen, qui lui
furent communiques, et le refus de lord Aylmer d'avancer l'argent
ncessaire pour payer les dpenses courantes de l'assemble avant
qu'elle et approuv celles qu'il avait faites sans bill de subsides,
amenrent la dispersion des membres et la prorogation des chambres.

Lord Aberdeen refusait d'assurer l'indpendance des deux conseils et des
juges, jusqu' ce que toutes les enqutes sur les abus fussent parvenues
au point o l'on pt avoir la perspective d'un arrangement, et le bill
d'ducation parce qu'il paraissait reconnatre l'existence lgale des
sulpiciens et des jsuites, et pouvait donner des privilges civils
exclusifs aux catholiques au dtriment de la minorit protestante.
_Vigilante comme elle devait l'tre avec beaucoup de raison_ contre le
moindre empitement sur sa libert religieuse, elle pouvait souponner
que cette lgislation rtrograde confrait des avantages indus  la
majorit catholique. Elle pouvait croire aussi que la langue, la
littrature franaise et les institutions religieuses avaient t les
objets d'une attention spciale; que les fondations ecclsiastiques
existantes avaient t prfres  celles qui pourraient s'lever plus
tard, parce que les premires taient sous le contrle du clerg
catholique, et que les secondes, c'est--dire les protestantes, ne
fleuriraient et ne se multiplieraient qu'avec l'migration et
l'accroissement des capitaux et des tablissemens anglais.

Toutes ces raisons du ministre taient de purs subterfuges pour tromper.
Il ne voulait pas donner les mmes avantages aux catholiques qu'aux
protestans; mais comme une dclaration ouverte et franche d'un pareil
principe et paru trop odieux, il faisait des suppositions idales pour
faire croire que l'usage de la libert chez les uns aurait amen
ncessairement l'esclavage chez les autres. La question religieuse ainsi
traite fit penser  la situation des catholiques en Canada. Les
journaux publirent les instructions de sir George Prvost,[29] dans
lesquelles on maintenait les prtentions que nous avons dj rapportes
ailleurs sur la suprmatie et la juridiction ecclsiastique de
l'Angleterre. Dans les paroisses o la majorit serait protestante, le
cur devait l'tre et percevoir les dmes, les catholiques se servant de
l'glise aprs les protestans. Les prtres pourraient contracter
mariage, et les ministres protestant devaient remplacer graduellement
les missionnaires catholiques chez les Sauvages. C'tait l'esprit de ces
instructions qui avait inspir lord Aberdeen dans le rejet de la loi
dont nous venons de parler.

[Note 29: Papiers officiels imprims en 1814 par ordre de la chambre des
communes.]

Cependant la politique du ministre tait de le dissimuler dans le
parlement imprial. Il y eut encore des dbats dans les communes 
l'occasion de la prsentation de la ptition des membres du conseil
lgislatif et de l'assemble du mois de dcembre. La veille on avait
distribu un pamphlet aux membres des communes, dress par un ami des
Canadiens  Londres, dans lequel on exposait tous les vices du
gouvernement et toutes les rformes que demandait le peuple. On passait
en revue les abus du systme judiciaire et de l'excutif  la tte
duquel on mettait des militaires incapables de gouverner un peuple
libre; la mauvaise administration des terres; la multiplicit des
emplois dans les mmes familles, la dfalcation de receveur-gnral
Caldwell, protg du pouvoir et conseiller lgislatif devenu riche,
disait-on, depuis son malheur, nom que les gens de sa classe donnait 
son pculat, et qui lui permettait de donner des dners somptueux;
l'absence de contrle partout malgr l'abus de l'intervention incessante
du parlement imprial. L'auteur terminait par appuyer sur la ncessit
de rappeler lord Aylmer.

A peu prs dans le mme temps un article crit avec beaucoup de verve
parut dans _Taits Edinburgh Magazine_, sur la situation politique du
Canada, qu'on attribua  M. Chapman et dont le mmoire ci-dessus tait
un rsum.

M. Roebuck rpta dans les communes ses remarques ordinaires sur les
abus de l'administration. M. Spring Rice dit, qu'avant la retraite du
ministre dont il faisait partie, il avait prpar une dpche qui
contenait un ample expos des vues du gouvernement. Cette retraite avait
empch de l'envoyer. Il n'avait pas confirm la nomination du juge Gale
parce qu'il s'tait trop compromis comme partisan politique, et comme le
juge Kerr avait t destitu de sa place de juge de l'amiraut pour
malversation, il n'avait pas cru convenable de lui laisser celle de juge
de la cour du banc du roi. M. Stanley maintint qu'on n'avait pu russir
 prouver une seule plainte, un seul grief articul dans les 92
rsolutions, et que le ministre avait obtenu du comit un verdict
d'acquittement triomphant. Sir Robert Peel fit part  la chambre qu'il
avait charg lord Aylmer d'informer le Canada que l'on allait y envoyer
un gouverneur tranger  la politique coloniale et en possession des
vues et des intentions de la mtropole, pour y examiner l'tat des
choses et faire rapport, aprs quoi le ministre proposerait les mesures
ncessaires. Mais il devait dclarer que l'on n'entendait admettre aucun
nouveau principe dans l'organisation du gouvernement, et que, si les
griefs n'taient pas fonds, l'on prendrait les moyens de faire cesser
l'agitation. Quant aux menaces de rbellion, il dirait aux rebelles,
nous voulons vous rendre justice et vos menaces augmentent nos forces.
Quant  l'intervention des Etats-Unis, on tait en bonne intelligence
avec eux, et quand bien mme ils voudraient intervenir, ils ne
prendraient pas M. Roebuck pour leur organe dans cette chambre. MM.
Stanley, Robinson, Hume, Sheil prirent la parole.

Le discours du ministre malgr son air de modration, et la confirmation
de la nomination du juge Gale, que M. Spring Rice avait refuse,
indiquaient assez la conduite qu'on allait tenir. On voulait seulement
mettre en usage cette bienveillance de manire et cette finesse de
conduite usites dans la diplomatie et inconnue jusque-l dans la
politique coloniale, pour tcher d'apaiser les discordes et de faire
pntrer dans les coeurs des sentimens plus favorables aux rformes
qu'on pourrait juger ncessaire d'adopter plus tard.

Ds le mois de fvrier lord Aberdeen avait crit  lord Aylmer pour lui
dire qu'il approuvait sa conduite, mais que dans l'tat des esprits il
n'y avait pas d'espoir qu'il pt employer avec succs des paroles de
paix et de conciliation, et qu'on allait le remplacer par une personne
de confiance avec le titre de commissaire royal.

Lord Aylmer lui avait dj envoy une longue dpche pour repousser les
accusations portes contre lui dans les 92 rsolutions. Il disait que
sur 142 personnes qu'il avait nommes  des emplois salaris, 80 taient
d'origine franaise et 295 sur 580 nommes  des emplois non salaris;
que sur 330 commissaires des petites causes, 151 taient de la mme
origine, et qu'au reste l'on devait prfrer les personnes les plus
propres sans distinction d'origine; que toutes les places dans l'glise
catholique, comme les cures dont les appointemens excdaient 25,000,
taient entre les mains des Canadiens-franais, qu'il en tait de mme
des matres d'coles de campagne, dont les salaires et les allocations
s'levaient  18,000. Mais la partialit avait t si grande avant lui,
et l'abus tait si enracin encore que s'il avait donn 80 places aux
Canadiens qui formaient les trois quarts de la population, il en avait
donn 62 aux Anglais qui formaient l'autre quart, et que les salaires et
les molumens de ces 62 excdaient de beaucoup ceux des 80. D'aprs la
liste civile, l'estimation soumise  la chambre en 1834 et d'autres
sources, les fonctionnaires recevaient 71,770, distribus comme suit:
Anglais 58,000, Canadiens-franais 13,600. Ceux-ci taient exclus de
tous les dpartemens de l'excutif, ainsi que du bureau des terres, des
douanes et des postes, et dans l'administration de la justice qui
cotait 36,000, 28,000 taient partags par les Anglais et 8,000 par
les Canadiens. Une pareille exclusion, une pareille injustice peut-elle
tre tolre sinon sous l'empire de la force matrielle. C'est insulter
les sentimens les plus nobles que de le croire.

Cependant les discussions que le Canada soulevait dans le parlement
imprial avaient leur cho au dehors o, les grands journaux, comme le
_Times_, le _Chronicle_, le _Herald_, taient hostiles  l'assemble et
aux Canadiens-franais presque totalement inconnus en Angleterre.
L'_Advertiser_, le _Globe_, prenaient leur dfense; mais il tait facile
de voir que la grande majorit des communes comme de la nation, n'avait
aucune sympathie pour eux.

Le bruit courut d'abord que le commissaire royal allait tre le vicomte
de Canterbury, ci-devant sir Charles Manners Sutton; mais bientt l'on
apprit qu'il refusait d'accepter cette mission difficile sous prtexte
de maladie dans sa famille. Sa rputation avait fait concevoir des
esprances. L'on parla ensuite de lord Amherst, celui-l mme qui avait
t ambassadeur en Chine et vice-roi d'Irlande. Lord Aberdeen annona
mme sa nomination;  lord Aylmer. Mais le ministre ayant t chang
sur ces entrefaites, le choix des nouveaux ministres tomba sur lord
Gosford, qui avait acquis quelque rputation en Irlande, sa patrie, par
son opposition aux orangistes. L'on vantait sa fermet et la libralit
de ses principes; mais on lui adjoignait deux personnages  peu prs
inconnus, sir Charles Gray, tory de la vieille cole, et sir James
Gipps. Le correspondant de Londres du _Vindicator_ n'attendait rien de
cette commission.

L'un des agens du parti anglais, M. Walker, osa chercher  gagner
O'Connell  sa cause. Comment, vous dsirez tre reprsents comme
minorit, lui dit le grand orateur; certes ce serait, selon moi, un
grand grief si vous l'tiez. Le 12 juin les affaires du Canada furent
l'objet de quelques discussions dans la chambre des lords. Le langage du
comte Aberdeen faisait dire au Canadiens. La base de sa politique
coloniale, chose remarquable, est prcisment la mme que pose le peuple
du pays... Si lord Aberdeen et les hommes d'tat de l'Angleterre,
voulaient tre aussi honntes et sincres qu'ils sont faiseurs de belles
phrases nos difficults seraient bien vite arranges. Un lord dclara
qu'il ne pouvait pas concevoir quel intrt avait l'Angleterre  refuser
des concessions larges et librales. On ne devait pas traiter les
assembles coloniales comme des enfans ni les assujtir entirement aux
ordres de l'Angleterre; on devait les laisser jouir de la plus entire
libert compatible avec le maintien de la souverainet mtropolitaine.
Une commission lui semblait non seulement inutile, mais pire qu'inutile;
on devait envoyer un commissaire prt  agir. Le gouvernement pouvait et
devait dcider sur le champ toutes les questions importantes. Il y avait
peu de sujets sur lesquels on avait besoin d'information.

Lord Glenelg rpliqua qu'il s'tait cru oblig avec ses collgues de
changer les instructions de ses prdcesseurs, et d'envoyer plusieurs
commissaires pour faire une enqute sur les lieux.

Les nouvelles instructions que lord Aberdeen qualifiait d'inutiles,
mettaient la majorit et la minorit du Canada en face, dclaraient
d'avance que le conseil lgislatif ne pouvait tre chang, et
ordonnaient  la commission d'opposer un refus formel  la proposition
de l'assemble de renvoyer cette question  des conventions du peuple.
Quant aux subsides, les revenus de la couronne ne pourraient tre
abandonns que moyennant une liste civile suffisante pour le soutien du
gouvernement. L'administration des terres de la couronne devait rester
entre les mains de l'excutif. Les juges accuss subiraient leur procs
devant le conseil lgislatif ou devant le roi aid du comit judiciaire
du conseil priv. La commission devait faire rapport sur la tenure des
terres, sur les biens du sminaire de St.-Sulpice, sur l'ducation, sur
la distribution des droits de douane entre les deux Canadas. Elle
pouvait interroger des tmoins et les documens crits; elle allait au
Canada pour remplir une mission de conciliation et de paix et devait
viter consquemment de paratre mettre en force un pouvoir nouveau et
odieux. En recevant les plaintes de tous les partis, la politesse,
l'urbanit et le respect devaient caractriser sa conduite envers toutes
les classes; elle devait entrer en relation avec elles, exprimer ses
opinions avec bienveillance, surveiller les indications des assembles
publiques et des relations sociales ordinaires, tudier les crits
politiques et la littrature priodique, transporter ses enqutes en
diffrens endroits du pays et observer le plus grand secret sur ses
conclusions.

La commission arriva  Qubec  la fin d'aot. Le Conseil-de-Ville lui
prsenta une adresse de bien-venue. Lord Gosford tint un lever quelques
jours aprs, et s'y montra trs gracieux. Mais on tait sur ses gardes.
Les membres libraux du conseil et de l'assemble se runirent au
commencement de septembre aux Trois-Rivires pour s'entendre sur la
conduite  suivre devant les commissaires. Ceux du district de Qubec ne
jugrent pas  propos d'y aller. La division entre ce district et ceux
des Trois-Rivires et de Montral devenait plus grande de jour en jour.
Lord Gosford cherchait par tous les moyens  captiver la bienveillance
des Canadiens. Il invita M. Papineau et M. Viger  dner chez lui; il
visita les classes du sminaire, et laissait tout le monde enchant de
sa politesse. Il donna un grand bal le jour de la Ste.-Catherine,
anniversaire ft chez beaucoup de Canadiens, o ses prvenances pour
Madame Bedard blessrent quelques parvenus de l'oligarchie, enfin la
place du juge Kerr destitu, parut destine pour le mari de cette dame,
celui-l mme qui avait propos les 92 rsolutions. Ces faits, ces
bruits ports, grossis de bouche en bouche augmentaient les esprances,
lorsque les chambres s'ouvrirent le 27 octobre. Lord Gosford leur
adressa un long discours, dans lequel il parla de beaucoup de choses,
mais finit par dclarer que sur les grandes questions en dbat la
commission ferait son rapport  Londres, et que du reste les Canadiens
pouvaient tre assurs qu'on ne toucherait point  leurs arrangemens
sociaux. C'tait annoncer un nouvel ajournement. Mais comme il avait
appuy sur beaucoup de rformes de dtail et que son discours, prpar
avec soin, respirait la modration et la justice, on sa esprer encore.
Je dirais, observait-il, aux Canadiens tant d'origine franaise que
d'origine britannique, considrez le bonheur dont vous pourriez jouir,
et la situation favorable o, sans vos dissensions, vous pourriez vous
placer. Issus des deux premires nations du monde, vous occupez un vaste
et beau pays, un sol fertile, un climat salubre, et le plus grand fleuve
du globe amne jusqu' votre ville la plus loigne les vaisseaux de la
mer.

La rponse au discours du trne provoqua quelques dbats, sur un
amendement de M. Clapham, qui voulait qu'on reconnt la commission; mais
la chambre s'y refusa, ne connaissant point les instructions qu'elle
devait suivre. Le parti tory cherchait dj  l'appuyer comme s'il les
eut connues et s'il et connu sa pense. La rponse de la chambre ne fut
qu'un cho du discours, interprt au point de vue des 92 rsolutions.
Lord Gosford fidle au systme qu'on lui avait trac de tcher de capter
la bienveillance des Canadiens par ces gards qui touchent, rpondit
d'abord  la chambre en franais, puis ensuite en anglais. La _Gazette_
de Montral se trouva offense de cette courtoisie et de l'audace
qu'avait eue un gouverneur anglais de faire usage de la langue du
vaincu. C'tait une concession coupable, le premier pas de la
dgradation de la mre-patrie, qui avait eu la faiblesse de ne pas
proscrire la langue franaise ds l'origine.

Les journaux anglais qui avaient eu le signal, faisaient les plus
grandes menaces suivant le systme qu'on leur avait indiqu, et que
faisaient marcher des fils secrets qu'on tenait  Londres. L'associatien
constitutionnelle de Montral demanda  tre entendue par la commission,
qui l'informa que l'esprit de la constitution ne serait pas chang et
que l'intrt commercial serait protg.

Elle voulut organiser des comits de quartier dans la ville dans le cas
o l'union et la force seraient ncessaires. Elle organisa un corps de
carabiniers de 800 hommes au nom de _Dieu sauve le roi_. Elle voulut
faire sanctionner cette organisation par le gouverneur, qui s'y refusa
et qui en ordonna quelque temps aprs la dissolution. Les orangistes
essayrent aussi  lever la tte avec eux. Ds 1827 air Harcourt Lees
avait recommand leur organisation dans les deux Canadas. Le district de
Gore du Haut-Canada fit aussitt offrir son appui  lord Gosford contre
les tentatives sditieuses des constitutionnels. Dans le Bas-Canada on
n'en faisait de cas que par leur influence  Londres.

Cependant l'assemble continuait ses travaux lgislatifs. Elle accusait
encore un autre juge, M. Thompson de Gasp. Elle protestait une seconde
fois contre l'annexion du comt de Gasp, au Nouveau-Brunswick; elle
rclamait surtout contre le payement des officiers publics sans
appropriation, et le Dr. O'Callaghan prsentait un rapport sur les
procds du parlement imprial  l'gard des 92 rsolutions, dans lequel
il mettait  nu les contradictions, les erreurs du bureau colonial en
faisant l'historique de la question des finances depuis 1828. Dans le
temps mme on recevait du Haut-Canada une partie des instructions de
lord Glenelg  la commission, que sir Francis Bond Head avait
communiques  l'assemble. Comme M. Mackenzie, disait le _Canadien_,
l'avait prvu, la communication de ces instructions produit un vif
regret et un dsappointement gnral. Dcidment ces instructions
dclent chez les ministres des dispositions et des vues peu propres 
inspirer de la confiance dans la libralit de leur politique  notre
gard. Lord Glenelg fait le rformiste  Londres et le conservateur 
Qubec.

Ces instructions renferment aussi, comme le discours du trne,
circonstance que nous n'avons pas cru devoir faire ressortir jusqu'
prsent, cette mortifiante comparaison de la faction oligarchique avec
la masse de la population, en parlant comme ayant toutes deux le mme
poids, un droit gal  la considration auprs des autorits impriales.
C'est l sans doute le rsultat de l'ducation et des habitudes
aristocratiques du vieux monde; on croyait sans doute que la faction
oligarchique est ici ce que le corps aristocratique est en Angleterre.
Cette erreur, cette prvention, si elle ne disparat, et ne luit place 
des ides plus conformes  l'tat de la socit, fera perdre bientt 
la couronne britannique un de ses plus beaux joyaux. Ce n'est qu'avec
des ides et des principes d'galit que l'on peut maintenant gouverner
en Amrique. Si les hommes d'tat de l'Angleterre ne veulent pas
l'apprendre par la voie de remontrances respectueuses, ils l'apprendront
avant longtemps d'une faon moins courtoise; car les choses vont vite
dans le Nouveau-Monde.

Tel mit le langage d'un organe de la presse qui songeait alors 
abandonner le parti de M. Papineau pour soutenir celui de Qubec, et 
recommander l'acceptation des propositions de lord Gosford. On peut
concevoir quel put tre celui du parti extrme. Un appel nominal fut de
suite ordonn. Le parti de Qubec, qui se sparait de plus en plus de
celui de M. Papineau, voulut s'opposer  la rception des instructions
de la commission, par son organe M. Bedard, opposition inutile, parce
que l'essentiel tait connu, c'est--dire les dpches elles-mmes. Loin
de vouloir guerroyer sur des questions de forme, cette nouvelle
opposition aurait du lever de suite franchement son drapeau et dclarer
clairement ses principes. Si les rformes qu'on demandait n'taient pas
accordes, allait-on se les faire donner de vive force, en levant
l'tendard de la rvolte, ou allait-on ngocier? On aurait alors compar
ses forces  celles de l'Angleterre et pes les chances de succs. Car
quant  la justice de leur cause, les Canadiens-franais avaient cent
fois plus de droit de renverser leur gouvernement que l'Angleterre
elle-mme en 1668, et les Etats-Unis en 1775, parce que c'tait contre
leur nationalit elle-mme que le bureau colonial dirigeait ses coups;
juge sous ce rapport, la question se modifiait et devait tre envisage
non sous le point de vue du droit, mais sous le point de vue de
l'expdience, que les peuples comme les individus ne peuvent ngliger
lorsqu'ils en appellent  la force physique.

Mais malheureusement le chef du parti de Qubec, comme nous dsignerons
dsormais cette nouvelle opposition, tait alors en pourparler, pour une
charge de juge, avec lord Gosford, qui laissait entrevoir d'autres
faveurs  quelques uns de ses amis. Dans des dbats aussi graves entre
l'Angleterre et l'assemble, une scission entre le parti extrme et le
parti modr aurait d se faire en vue du bien public seulement et non
sous l'influence de l'or et des places. Le devoir de tout reprsentant
du peuple tait de refuser toute faveur jusqu'aprs l'arrangement des
difficults, afin de conserver son indpendance et de ne pas paratre
influenc, par l'intrt personnel. Le moment tait trop solennel pour
s'occuper de soi lorsque l'existence politique de tous les Canadiens
tait en question. Cette grande faute du parti modr n'chappa pas 
ses adversaires, qui en profitrent pour l'exposer aux yeux du public,
qui donna ds lors par ironie le nom de _petite famille_  M. Bedard et
 ses amis, pour dsigner des hommes qui servaient leurs intrts avant
ceux du pays. C'tait dtruire leur influence ds le dbut de la
nouvelle voie dans laquelle ils entraient, et, dans laquelle la majorit
des Canadiens eussent suivi des hommes indpendans et nergiques, qui
n'auraient pas plus flchi devant les appts du pouvoir que devant les
menaces de la rbellion. Le vrai patriote tout pauvre qu'il est, tient
plus de place dans le coeur du peuple que l'agitateur riche et puissant
dont on souponne toujours l'ambition.

La majorit de l'assemble fut entrane par l'loquence de M. Papineau.
La nomination de M. Bedard comme juge formellement annonce, loin
d'apaiser les esprits, les excita, suivie qu'elle fut presqu'aussitt
aprs du refus du gouverneur de destituer le juge Gale, dont le ministre
qui avait succd  M. Spring Rice avait confirm la nomination. Le
conseil plus oppos que jamais  la chambre, rejetait presque tous les
bills qu'elle lui envoyait, ce qui la confirmait dans l'opinion que le
gouvernement voulait la tromper et que le conseil lui servait
d'instrument. Sur 106 bills passs par l'assemble dans la session, 61
furent ainsi touffs ou mutils, et c'taient les principaux. En voyant
ce rsultat, les hommes verss dans la politique et qui connaissaient la
dpendance du conseil, taient convaincus que le gouvernement jouait un
rle double et qu'il excitait par des moyens secrets et dtourns une
chambre contre l'autre. La dernire lutte entre l'excutif et
l'assemble allait se porter sur la question des subsides. Les dbats
durrent deux jours. On y rpta ce qui avait dj t dit tant de fois.
Une grande partie des membres prirent la parole. M. Morin proposa
d'accorder six mois de subsides. M. Vanfelson proposa en amendement
douze mois avec les arrrages. MM. LaFontaine, Papineau, Taschereau,
Drolet, Rodier, Berthelot parlrent contre l'amendement; MM. Power,
Caron, DeBleury pour. Par suite de l'injonction du parlement imprial,
dit M. Vanfelson, le secrtaire colonial a commenc  remplir sa mission
de rforme et quoiqu'il n'ait pas remdi efficacement  tous les maux,
je crois pouvoir dmontrer si l'on vent discuter et juger sans passion
qu'il a dj fait beaucoup. Plusieurs griefs ont t rpars; un grand
nombre d'autres sont en voie de l'tre. Qu'on relise les 92 rsolutions
et on verra que dj 9 ou 10 des griefs noncs ont cess d'exister, et
lord Aylmer que nous avions accus d'avoir viol les droits et les
privilges de cette chambre a t rappel. L'orateur passant ensuite
aux dissensions entre la chambre et le conseil, ajouta que l'Angleterre
avait envoy la commission pour constater qui avait tort et qui avait
raison, et que quant  la plainte faite contre le choix de militaires
pour gouverner le pays, on y avait fait droit, puisque lord Gosford ne
l'tait pas. Il fallait donner le temps aux commissaires d'achever leur
enqute, et imiter O'Connell qui se relchait de ses prtentions dans
certaines circonstances. M. LaFontaine prenant la parole, observa que
dans sa revue des griefs, le propinant avait t oblig d'avouer que
les principaux, ceux qui avaient provoqu les 92 rsolutions, existaient
encore; que lord Gosford n'avait d'autre mrite auprs de l'assemble
que ses promesses, qu'il n'avait encore rien excut, et que si l'on
voulait adhrer strictement aux principes, on ne devait pas voter de
subsides du tout.

M. Papineau se leva enfin et parla pendant plusieurs heures. C'tait 
lui  soutenir la position prise par le parti populaire dans les 92
rsolutions; il en tait le vritable auteur, il y avait rsum l'esprit
et les doctrines de l'opposition canadienne depuis plusieurs annes. Le
sort de ses compatriotes y tait attach. Orateur nergique et
persvrant, M. Papineau n'avait jamais dvi dans sa longue carrire
politique. Il tait dou d'un physique imposant et robuste, d'une voix
forte et pntrante, et de cette loquence peu chtie mais mle et
anime qui agite les masses. A l'poque o nous sommes arriv il tait
au plus haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tourns
vers lui, et c'tait notre personnification chez l'tranger comme disait
le _Canadien_. Tout prsident de la chambre qu'tait M. Papineau, c'est
lui qui dirigeait la politique de la majorit.

Nous sommes, dit-il,  voir s'il y a dans la situation politique du
pays des circonstances nouvelles qui puissent justifier la conduite de
ceux qui semblent dserter la cause de la patrie, qui se sparent de
cette immense majorit de leurs concitoyens qui ont directement approuv
et ratifi sur les hustings la conduite des membres qui ont vot les 92
rsolutions. Dans cette grande discussion, il ne faut pas considrer
lord Gosford, mais il faut considrer les principes. Nous sommes en
lutte contre un systme colonial qui, tel qu'il nous est expliqu par
lord Glenelg, contient dans son essence les germes de tous les genres de
corruption et de dsordre; nous sommes appels  dfendre la cause et
les droits de toutes les colonies anglaises. Le mme gnie malfaisant
qui jetait malgr elles les anciennes colonies dans les voies d'une
juste et glorieuse rsistance, prside  nos destines. Il a inspir les
instructions de la commission, qui changent nos relations avec le
gouvernement, qui dtruisent le titre qu'il avait  la confiance des
reprsentans du peuple. Elles renferment un refus formel de faire aucune
attention aux plaintes du Haut et du Bas-Canada. La commission au lieu
de puiser ses renseignemens auprs des autorits constitues du pays,
est dcide  prendre pour base de ses dterminations les opinions de la
minorit, de cette minorit turbulente et factieuse, disait-il, dans une
autre occasion, qui ne cherche qu' se gorger aux dpens d'une
population qui lui a offert un refuge. On veut dominer l ou peu de mois
auparavant on ne cherchait qu'un asile, qu'une patrie. Au milieu de nous
cette minorit se pavane de sa supriorit et de ses prtentions
exclusives. Nous n'avons pas un gouvernement de droits gaux, mais de
favoritisme. Les mignons de l'administration accaparent au prjudice de
la population entire tous les avantages du pays. L'estime et la
confiance de la majorit les font crier contre l'usurpation et la
nationalit, comme s'il tait juste d'avoir vers son sang pour se voir
dgrad, exploit, dpouill par et pour la minorit. De telles
prtentions pourtant se font entendre journellement  un degr dont mme
l'Irlande n'offre pas d'exemple, dans le temps o ceux qui trahissaient
sa cause taient rcompenss par des emplois comme les seuls hommes de
capacit et de lumires.

Pouvait-on imaginer, continua l'orateur, un plan plus dfectueux que
d'envoyer trois commissaires qui ne s'taient jamais vus, ayant une
foule d'employs avec chacun leurs communications et leurs
correspondances secrtes? Peut-on voir dans cette combinaison quelque
trait de sagesse? Aussi les rsultats ne se sont pas fait attendre.
Quelques heures pour ainsi dire aprs leur arrive le public fut averti
qu'il y avait division parmi eux sur tous les points. Pouvait-on esprer
qu'ils ne smeraient pas ici la division; qu'il y aurait entre eux
unanimit sur nos difficults politiques, et que la diversit connue de
leurs opinions sur la politique de leur pays, ne serait pas le prlude 
la mme diversit d'opinions sur la politique de notre pays? Aussi les
a-t-on vus se jeter dans les socits les plus opposes, et la presse
anglaise a bientt retenti d'injures contre celui qu'elle appelait
radical, de louanges pour celui qu'elle appelait tory. On nous a promis
que de ce mlange natraient l'ordre et la justice. On aime  s'endormir
sur le bord d'un prcipice,  attendre le bonheur que promet un songe
fugitif et trompeur; au lieu des jouissances et des ralits enchantes,
nous allons rouler dans un gouffre... Il ne fallait accorder que six
mois de subsides pour nous mettre dans la mme position que la Jamaque.
Ses reprsentans se sont dit: Nous voici dans des circonstances
extraordinaires, nous voterons six mois de subsides pour salarier les
troupes, mais aprs ce temps, nous sommes dtermins  nous ensevelir
sous des ruines plutt que de cder nos liberts. Ces inspirations
hroques ont obtenu du gouvernement anglais qui a su les apprcier, les
droits que rclamaient les colons de la Jamaque, de semblables
inspirations nous assureront les mmes avantages.

L'amendement de M. Vanfelson fut rejet par 40, contre 27. Huit Anglais,
dont quelques uns des townships de l'est, votrent avec la majorit et
huit avec la minorit, preuve assez forte de la justice des prtentions
de l'assemble. Le conseil rejeta la liste civile de six mois, ce qui
amena presqu'aussitt la prorogation des chambres, n'y ayant plus de
membres suffisans pour continuer les affaires, et fit observer par lord
Gosford qu'il ne voulait pas se hasarder  prdire toutes les
consquences qui rsulteraient de cette conduite.

Ce dnouement donna un nouvel lan  l'agitation. L'on recommena 
s'assembler pour approuver la majorit de la chambre et se rallier aux
associations de rforme de Qubec et de Montral. Une adresse de sept
cents lecteurs de Qubec fut prsente  M. Papineau vers la fin de la
session pour approuver sa conduite, adresse qui amena la rsignation
d'un des reprsentans de cette ville, M. Caron, parce qu'elle comportait
une censure contre sa conduite oppose  celle de M. Papineau depuis les
92 rsolutions. Quelques-uns attriburent cette dmarche au
mcontentement que lui causait la faveur qu'on faisait alors  M. Bedard
en le nommant juge. Dans les colonies peu d'hommes sont au-dessus de
pareilles faiblesses, mais pour M. Caron, ces bruits devaient tre mal
fonds, car sa conduite n'avait pas cess un moment d'tre uniforme et
constante.

Depuis quelque temps le parti libral dans les deux Canadas avait des
communications encore plus frquentes qu'auparavant, et les chefs
travaillaient activement  co-ordonner leurs mouvements. La majorit des
membres de l'assemble du Haut-Canada ae rallia mme un instant au parti
de M. MacKenzie ainsi que le conseil excutif de sir Francis Bond Head.
A Londres l'activit de M. Roebuck ne se lassait point. Discours dans
les communes, articles dans les journaux et dans les revues,[30]
pamphlets, il ne perdait pas une occasion de plaider notre cause.

[Note 30: _London review_ et autres.]

Cependant les ministres voyant l'effet qu'avait eu la communication des
instructions tronques de la commission, chargea lord Gosford tout en
lui recommandant d'agir de concert avec sir Francis Bond Head, de runir
les chambres de nouveau pour leur en communiquer la totalit, ce qu'il
fit sans changer les opinions de l'assemble, qui dclara qu'elle voyait
avec regret et une vive douleur que les vices de nos institutions
politiques taient demeurs les mmes, qu'on maintenait le conseil
lgislatif, qu'on ne faisait aucune rforme administrative et que les
autorits excutives et judiciaires taient combines en faction contre
les liberts publiques.

Aprs cette rponse peu satisfaisante on s'ajourna.

C'est alors que M. Morin vint se fixer  Qubec vers la fin de 1836 sous
prtexte d'y pratiquer comme avocat. Aussitt les partisans de M.
Papineau crurent voir quelque tactique dans cette dmarche de son
disciple le plus dvou; ils se runirent autour de lui, ils
s'organisrent et se mirent en rapport avec les libraux de Montral et
d'autres parties du pays, pour contrecarrer les rsolutions de
l'association constitutionnelle, qui parlant au nom du parti anglais,
priait le roi de maintenir le conseil lgislatif en l'organisant de
manire  tenir en chec l'influence de l'assemble, de diviser les
comts de faon  diminuer les reprsentans franais, de rappeler lord
Gosford, et de runir les deux Canadas. Elle s'adressait en mme temps
au Haut-Canada pour l'engager  favoriser ses projets, et aux
Canadiens-franais eux-mmes pour leur dire qu'ils taient tromps et
opprims par leurs meneurs.

A cette poque leur perspective tait la plus triste qu'on puisse
imaginer. Eux qui s'taient bercs un instant de l'espoir d'avoir de
nombreux allis, venaient de les perdre presque tous  la fois. Sir
Francis Bond Head tait sorti triomphant de la lutte  Toronto. Il avait
dissous la dernire chambre et tait parvenu  force d'adresse et
d'intrigues  faire lire une majorit de torys dans la nouvelle. Sr
maintenant d'elle, il avait convoqu aussitt la lgislature, et
l'assemble avait biff des procs-verbaux de la dernire session, les
rsolutions de celle du Bas-Canada que M. Papineau avait envoyes  son
prsident. En mme temps Head lui avait communiqu les dpches du
bureau colonial qui approuvaient sa conduite. La politique de Downing
Street tait de briser la dangereuse alliance qui avait paru s'tablir
entre le Haut et le Bas-Canada, menacer le Bas o le danger tait le
plus grand, et mettre la totalit de la population en lutte une partie
contre l'autre. Cette politique avait donc russi. Dans le Haut-Canada
tout marchait  merveille; et il en tait de mme dans les autres
provinces. Le Nouveau-Brunswick avait accept les propositions de
l'Angleterre, et la Nouvelle-Ecosse, qui avait d'abord t plus ferme,
avait rvoqu les rsolutions qu'elle avait passes contre
l'administration, de sorte que la commission qui achevait ses travaux,
se voyait autorise par toutes ces dfections  adopter des conclusions
plus hostiles contre la seule chambre qui restait inbranlable.

Le rapport de cette commission fut mis devant le parlement imprial ds
le commencement de la session. Il formait un volume imprim de plus de
400 pages folio et renfermait  peine une suggestion nouvelle. Les
commissaires recommandaient sparment ou collectivement d'employer les
deniers publics sans le concours des reprsentans; d'user de mesures
coercitives pour forcer l'assemble  se soumettre, justifiaient le
conseil lgislatif d'avoir rejet les six mois de subsides, et
suggraient de faire reprsenter la minorit en changeant la loi
d'lection de manire  donner plus d'avantage  l'lecteur anglais qu'
l'lecteur canadien. Il fallait persister dans la demande d'une liste
civile de 19,000 pour la vie du roi ou pour un terme de sept ans au
moins, refuser un conseil lgislatif lectif et le systme responsable,
maintenir la compagnie des terres et s'opposer  l'union des deux
Canadas. Lord Gosford n'approuvait pas toutes ces suggestions, et il
tait d'opinion qu'il fallait libraliser les deux conseils en y faisant
entrer une forte proportion d'hommes partageant les opinions de la
majorit de l'assemble.

Lord John Russell proposa une srie de rsolutions dans les communes,
conformes aux suggestions les plus hostiles, et qui suscitrent des
dbats qui durrent trois jours, le 6, le 8 et le 9 mars 1837. Lord John
Russell lui-mme, M. Stanley, M. Robinson, sir George Grey, M. Gladstone
et lord Howick furent les principaux orateurs en faveur du ministre,
ainsi que M. Labouchre qui se trouva cette fois contre les Canadiens.
MM. Leader, O'Connell, Roebuck, sir William Molesworth, le colonel
Thompson et M. Hume contre. Il y eut plusieurs divisions; mais la
minorit fut trs faible chaque fois. La proposition de M. Leader de
rendre le conseil lgislatif lectif, ne rallia que 56 voix contre 318,
et encore cette minorit tomba-t-elle  10 lors de l'adoption finale des
rsolutions.

Le ministre ne manqua pas de tirer parti de la dfection des autres
colonies. Aucune de ces colonies, dit-il, n'avance des prtentions
semblables  celles du Bas-Canada, et tout prsage un arrangement
satisfaisant avec elles. Rendre le conseil lgislatif lectif, serait
crer une seconde chambre d'assemble et un conseil excutif
responsable, ce qui tait absolument incompatible avec les rapports qui
devaient exister entre la mtropole et la colonie, vain jugement d'un
homme d'tat qui devait tre dmenti si peu de temps aprs.

Il tait vident que les ministres pourraient entreprendre maintenant
tout ce qu'ils voudraient contre le Bas-Canada, et qu'ils seraient
appuys. Ils en avaient fait une question de race, et avaient feint de
se donner pour les protecteur de cette minorit anglaise qui avait t
le flau de l'Irlande, disait O'Connell. Ils ne faisaient d'ailleurs que
rester fidles  un principe de gouvernement bien connu surtout dans les
colonies, contenir la majorit par la minorit. Le rsultat des dbats
fut le mme dans la chambre des lords, lorsque lord Brougham y prsenta
la ptition de l'assemble.

Cependant le bureau colonial qui savait qu'il violait un principe sacr
de la constitution en ordonnant le payement des fonctionnaires sans vote
de la lgislature, n'tait pas sans inquitude, car lord Glenelg avait
crit  lord Gosford ds le mois de mars qu'il esprait qu'il n'y avait
aucun danger de commotion ou de rsistance, mais que par prcaution on
allait probablement lui envoyer deux rgimens. Ensuite craignant que
cette dmonstration ne fit du mal, il permit  lord Gosford de tirer du
Nouveau-Brunswick les troupes dont il pourrait avoir besoin.[31]

[Note 31: Dpches de lord Glenelg  lord Gosford, 6 et 16 mars, 1837.]

La sensation produite par le rsultat des dbats dans les deux chambres
impriales, ne fut pas celle de la surprise en Canada. Les journaux qui
soutenaient l'assemble recommandrent la fermet et la persvrance;
soutinrent que l'oppression et la tyrannie que voulait imposer
l'Angleterre ne pouvaient tre durables en Amrique, que le gouvernement
des Etats-Unis serait bientt forc d'intervenir, qu'en un mot l'avenir
tait au peuple; qu'il fallait rester uni, qu'il fallait agiter, qu'il
fallait cesser tout rapport commercial avec la mtropole, qu'il fallait
manufacturer soi-mme les marchandises ncessaires  notre consommation,
et ne rien acheter qui payt droit  la douane, afin d'puiser le
trsor, et d'obliger le gouvernement  suivre la volont des
reprsentans. On tint des assembles publiques, surtout dans le district
de Montral, pour rpandre les nouvelles ides conomiques partout dans
les villes et dans les campagnes. La _Minerve_ et le _Vindicator_
s'insurgrent. Pense-t-on, disait la premire, qu'il nous faille
succomber sous le poids de cette force, courber honteusement la tte
sous le joug? Non, notre position comme peuple n'est que plus avance,
puisque les mesures de la mtropole doivent contribuer  faire
poursuivre avec plus d'activit que jamais cette lutte dont l'issue sera
le succs des principes amricains... Des protestations nouvelles,
nergiques et telles qu'on ne puisse les mprendre, nous paraissent
ncessaires et urgentes. La force d'inertie pour refuser toute
coopration  un gouvernement qui ne veut pas respecter les principes
constitutionnels et les droits inhrens d'un peuple, mais qui au
contraire les rejette et les foule aux pieds; les nombreux moyens qui
sont  la disposition de nos compatriotes pour tarir la source des
revenus qu'on approprie sans le contrle de la reprsentation du pays,
ne peuvent nous tre ts mme par une loi du parlement imprial, et
sont quelques unes des armes puissantes que les Canadiens ont en leurs
mains et dont ils sauront se servir pour assurer leurs droits, ceux de
leurs descendans et des autres colons dans quelque partie du globe
qu'ils habitent.

Un parlement tranger, s'criait  son tour le _Vindicator_, dans
lequel le peuple de cette province n'est pas, ne peut-tre reprsent,
est dcid  disposer de nos deniers sans le consentement et contre la
volont de ceux qui en ont l'appropriation de droit; il a rsolu de
faire de cette province une autre Irlande.

Qu'allons-nous faire, disait  Qubec le _Canadien_, qui soutenait la
minorit de la chambre avec le _Populaire_, nouveau journal tabli 
Montral et rdig par un franais arriv  point dans le pays pour
soutenir le gouvernement. Allons-nous avec les dbris du naufrage,
essayer de nous remettre en mer et poursuivre notre route; ou bien
allons-nous renoncer  notre destination en appelant la providence 
notre aide, allons-nous rassembler un reste de vigueur pour tenter les
hasards d'une nouvelle destine?... Nous ne conseillons pas de prendre
ce dernier parti. Il sera encore temps d'en venir aux extrmes lorsque
nous aurons puis tous nos moyens de salut. Un peuple faible peut se
rsigner  un sort malheureux sans dshonneur; il y a une soumission
honorable comme il y a une domination dshonorante. Quant aux journaux
de l'oligarchie, la persistance de l'assemble dans le programme des 92
rsolutions leur fournissait un prtexte d'exprimer sans rserve toute
leur pense; l'asservissement complet des Canadiens pouvait seul les
satisfaire, et les deux Canadas devaient tre runis si cela tait
ncessaire pour noyer une bonne fois ce peuple franais et catholique
dans une majorit anglaise et protestante.

Les partisans de M. Papineau ne se dcouragrent pas devant l'attitude
hostile du parlement imprial et de l'Angleterre. Les assembles
publiques continuaient dans les campagnes. Celle du comt de Richelieu
recommanda la runion d'une convention gnrale. Les Irlandais de Qubec
s'assemblrent le 15 mai, pour se dclarer en faveur de la cause
canadienne et approuver ce qu'avait dit O'Connell de ses compatriotes
qui s'taient ligus avec le parti anglais; c'est--dire qu'ils
voulaient renouveler en Canada les malheurs de l'Irlande. Mais ces
dmonstrations ne pouvaient produire rien par elles-mmes sur la volont
de l'Angleterre, et il y avait  craindre qu'une fois l'lan donn 
l'agitation, on ne put l'arrter lorsqu'il serait  propos de le faire.
Les esprits s'chauffaient de plus en plus; si le _Populaire_ paraissait
 Montral pour les calmer, le _Libral_ naissait  Qubec pour les
exciter aux mesures extrmes. Il s'oprait un changement singulier chez
plusieurs individus. Des torys devenaient tout  coup des hommes du
parti le plus avanc comme si l'attente des troubles eut excit leur
ambition, et s'ils n'avaient vu de chances de la satisfaire que dans le
parti qui menaait le pays d'une rvolution, tandis que de chauds
partisans de la chambre ne voyant pas d'issue se rapprochaient des
hommes modrs.

L'agitation qui commenait  devenir srieuse dans beaucoup de comts,
finit par inquiter le gouvernement, qui publia une proclamation dans le
mois de juin, qu'on fit lire  la tte des milices, afin de mettre le
peuple en garde contre les crits et les discours propres  le sduire.
Sans se laisser intimider par cet avertissement, M. Papineau entran
par ses partisans descendit jusqu' Kamouraska, accompagn de MM.
Girouard, LaFontaine, Morin, et faisant des discours  l'Islet et 
St.-Thomas o le Dr. Tach, partisan zl, avait mont quelques ttes. A
Missiskoui,  l'Assomption,  Lachenaie,  Deschambault,  l'Acadie, on
protestait contre les mesures de la mtropole, et le _Daily Express_ de
New-York publiait une correspondance canadienne o l'on parlait d'un
appel aux armes et faisait l'histoire de la rvolution amricaine. Un
peu plus tard, on pendait le gouverneur en effigie, et des bandes
d'hommes arms rdaient dans le comt du lac des Deux-Montagnes et
obligeaient la justice d'intervenir. Partout enfin on s'agitait pour
appuyer ou les 92 rsolutions ou le gouvernement, dont les amis
s'assemblaient  leur tour pour lui promettre leur appui et s'opposer au
parti du mouvement. Leurs assembles  Qubec et  Montral furent trs
nombreuses, beaucoup de gens s'y tant rallis parce qu'ils taient
convaincus qu'il tait hors de question de lutter contre l'Angleterre,
les colonies divises comme elles l'taient. Dans les Etats-Unis les
journaux taient bien partags, et l'on pouvait tre certain que le
gouvernement de Washington n'interviendrait que quand la cause
rpublicaine serait  peu prs gagne, c'est--dire pour enlever le prix
de la victoire.

C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle que lord John Russell
avait dclar le 23 juin dans les communes, que comme il esprait que le
Bas-Canada pserait srieusement les rsolutions qu'elles avaient
passes, il suspendrait le projet de loi auquel ces rsolutions devaient
servir de base, esprant qu'il verrait que ses demandes taient
incompatibles avec son tat colonial; mais qu'il ne serait fait aucun
changement organique  la constitution. C'tait annoncer une nouvelle
session  Qubec. Lord Gosford rpugnait, malgr son rapport avec les
autres commissaires, aux mesures extrmes; et quoiqu'il n'attendt aucun
bien d'une dissolution, il esprait que les changemens qu'il suggrait
de faire dans les deux conseils et que les ministres allaient finir par
adopter, pourraient avoir un bon rsultat. Il ne voulait pas croire non
plus  des troubles srieux, et il ne fit usage de l'ordre qu'il avait
de faire venir des troupes du Nouveau-Brunswick que dans les derniers
momens. Il pensait qu'il y avait beaucoup d'exagration dans les
rapports des assembles tenues par les partisans de M. Papineau; que les
affaires pourraient marcher si les deux conseils taient libraliss, et
que rien n'tait plus erron que de supposer que la masse des
Canadiens-franais ft dloyale; qu'il avait toutes les raisons de
penser le contraire.

Malgr les troubles qui arrivrent cette apprciation tait parfaitement
juste. Le premier voeu des Canadiens tait de conserver leurs usages et
leur nationalit; ils ne pouvaient dsirer l'annexion aux Etats-Unis
parce que 'aurait t sacrifier ces deux choses qui lui sont si chres;
et c'est la conviction que l'Angleterre travaillait  les leur faire
perdre qui entrana la plupart de ceux qui prirent part ensuite 
l'insurrection. Lord Gosford sentait si bien cela qu'il recommanda
d'ajouter sept Canadiens au conseil lgislatif et neuf au conseil
excutif.

Les chambres furent convoques pour le 18 aot. Lorsqu'elles
s'assemblrent, il leur dit qu'il voulait fournir une nouvelle occasion
aux reprsentans du peuple de reconsidrer la marche qu'ils suivaient
depuis quatre ans touchant les subsides, et de faire eux-mmes les
appropriations que la mtropole ferait sans doute sans eux s'ils
s'obtinaient dans leurs premires rsolutions. Cette nouvelle tentative
ne put branler la majorit des membres, qui vota une adresse dans
laquelle elle protestait contre les recommandations contenues dans le
rapport des commissaires.

Cette adresse fut prsente au gouverneur le 26 aot, et le parlement
prorog aussitt aprs par une proclamation dont M. Papineau trouva une
copie sur son sige  son retour dans la salle des sances. Ce rsultat
avait achev de convaincre lord Gosford que le parti de ce chef voulait
la rpublique, et qu'il se servait de l'animosit cre chez les
Canadiens par les attaques violentes et injustifiables de la minorit
pour maintenir son influence.[32]

[Note 32: Dpche de lord Gosford  lord Glenelg du 2 septembre 1837.]

La brusque clture des travaux lgislatifs n'tait pas de nature 
calmer les esprits. Dans le district de Montral surtout le peuple tait
en plusieurs endroits entran par les agitateurs. Les assembles, les
discours se succdaient sans cesse dans les villes et dans les
campagnes. Le gouvernement se mit  svir contre ceux qui prenaient part
 ces procds, et destitua en grand nombre, les magistrats et les
officiers de milice. M. Papineau qui avait rpondu avec hauteur au
secrtaire du gouverneur qui lui demandait s'il avait pris part 
l'assemble de St.-Laurent, tait du nombre. Mais cela ne faisait gure
que fournir des armes aux partisans du mouvement. Les jeunes gens
surtout taient emports. Les associations politiques tendaient leurs
ramifications parmi les ouvriers pour les exciter  appuyer la majorit
de la chambre. On faisait les plus grands efforts pour soulever partout
le peuple, mais on excitait plutt la curiosit du grand nombre que les
passions. Loin des villes, loin de la population anglaise et du
gouvernement, il vit tranquille comme s'il tait au milieu de la France,
et ne sent que trs rarement les blessures du joug tranger. La peinture
qu'on lui faisait des injustices et de l'oppression du vainqueur
n'excitait que bien lentement les passions de son me et ne laissait
aucune impression durable. D'ailleurs il n'avait pas une confiance
entire dans tous les hommes qui s'adressaient  lui. Il en avait vu
tant accuser le gouvernement d'abus et de tyrannie et accepter les
premires faveurs qu'il leur offrait, qu'il tait toujours prt 
souponner leurs motifs et leur bonne foi, et  se mettre en garde
contre leur dsertion.

Cependant sur quelques points il commenait  oublier sa prudence. Le
comt des Deux-Montagnes tait dj fort agit depuis quelque temps. A
St.-Denis et en plusieurs autres endroits on fta les officiers de
milice et les magistrats destitus; on forma des associations secrtes,
et l'on commena  parler de rsistance ouverte. Dj une association de
jeunes gens s'tait forme  Montral sous le nom de Fils de la libert;
elle publia un manifeste menaant pendant que l'association
constitutionnelle anglaise en publiait un dans un sens contraire. Ces
associations avaient leurs agens dans les campagnes.

A Qubec quelques jeunes gens, avocats, notaires et autres, aprs avoir
vainement essay de former une organisation semblable  celle des Fils
de la libert, reurent un envoy secret du district de Montral, qui
les informa qu'on allait prendre les armes, et qui les dtermina  en
faire autant. Un d'eux, M. Cazeau, homme facile  exciter et qui acheva
de se ruiner dans ces troubles, comptant sur les ouvriers de St.-Roch,
prpara quelques balles qu'on eut beaucoup de peine  cacher  la
police, lorsque plus tard elle fit une descente chez lui. Ce club secret
avait pris M. Morin pour chef. Mais ses ides ne faisaient pas grand
progrs. M. Morin s'en plaignait  ses amis de comit central des
Deux-Montagnes. Il leur crivait le 25 octobre, pour les remercier de la
manire dont ils apprciaient ses efforts pour le soutien des liberts
populaires et de la cause canadienne: Ces efforts ainsi que les vtres,
auraient dj t couronns de succs sans l'influence que les meneurs,
l'intrigue, l'ignorance et la corruption ont exerce sur ceux qui
avaient une prdisposition ou qui taient les plus exposs... Avec de la
constance et du courage nous dtruirons un mal phmre, nous
dmasquerons l'avilissement et la corruption de nos ennemis et de
quelques ci-devant prtendus amis.

M. Morin, malgr ce langage, tait un homme doux, poli, d'un got simple
et studieux, ayant plutt la suavit de manire d'un ecclsiastique, que
l'ardeur emporte d'un conspirateur. On ne pouvait le charger d'un rle
qui ft plus contraire  son caractre. Ce qui faisait dire au
_Canadien_; Ce fut pour lui un jour bien malheureux que celui o il se
posa chef de parti dans ce district. Tant qu'il n'eut qu' agir sous la
direction immdiate de volonts suprieures, plus habitues que lui au
commandement, il vit s'accrotre sa rputation d'homme habile; mais
depuis il n'a fait que jouer de malheur, et prouver que s'il a les
talents de l'excution, il n'a pas encore acquis ceux de la direction.

A St.-Denis,  St.-Charles,  St.-Eustache,  Berthier,  l'Acadie, on
fit les mmes prparatifs, malgr l'apathie de la masse de la
population, qui n'tait nullement dispose  prendre les armes pour
renverser le gouvernement de vive force. Les ttes exaltes de Montral
rsolurent de s'adresser au congrs des Etats-Unis pour demander le
commerce libre. Petit  petit l'on augmentait ainsi de hardiesse jusqu'
ce que l'on comment  inquiter les hommes paisibles, qui mirent
devoir faire des dmonstrations en sens contraire. Le colonel de Hertel,
qui commandait un bataillon de milice de 1500 hommes dans le comt des
Deux-Montagnes mme, ce centre d'agitation, crivait au gouvernement que
ses soldats taient pleins de loyaut et prts  obir  ses ordres au
premier appel qui serait fait. Mais le grand nombre ne voyant pas de
danger rel, dsirait laisser le gouvernement se retirer comme il
pourrait de ces difficults. Car c'eut lui qui en tait la cause en
voulant maintenir un ordre de chose plein d'injustices et de
distinctions nationales. Mais lorsqu'ils virent le danger devenir rel
et la rsistance ouverte  St.-Denis et  St-Charles, ils sortirent de
leur neutralit pour appuyer le gouvernement, et les Canadiens  Qubec,
 Montral,  Berthier,  la Rivire-Ouelle,  Kamouraska,  Lotbinire,
 Portneuf,  Champlain, aux Trois-Rivires et dans presque tous les
comts du pays lui prsentrent des adresses et se rallirent  lui.

Jusque-l, la plupart des gens de la campagne surtout pensaient que
l'agitation  Montral finirait par s'apaiser. Mais loin de l, elle
commenait  dgnrer en scnes de troubles inconnues jusqu'ici dans le
pays. On donna des charivaris  quelques hommes impopulaires; on fit des
menaces en differens endroits, qui fournirent un prtexte de donner des
armes aux hommes fiables afin d'assurer le maintien de l'ordre, sans que
ces prcautions empchassent les membres de la chambre de tenir 
St.-Charles, le 23 octobre, une grande assemble des habitans des comts
de Richelieu, St.-Hyacinthe, Rouville, Chambly et Verchres, auxquels se
joignit le comt de l'Acadie et qui prirent le nom de confdration des
six comts. Il y avait une centaine miliciens sous les armes commands
par des officiers destitus. On y voyait une foule de drapeaux avec
diverses inscriptions. Vive Papineau et le systme lectif. Honneur 
ceux qui ont renvoy leurs commissions ou ont t destitus. Honte 
leurs successeurs. Nos amis du Haut-Canada. Honneur aux braves de
1813; le pays attend encore leur secours. Indpendance. Le conseil
lgislatif tait reprsent par une tte de mort et des os en croix.

Le Dr. Nelson, de St.-Denis, fut appel au fauteuil. Il y assistait une
douzaine de membres de la chambre. MM. Papineau, Nelson, L. M. Viger,
Lacoste, Ct, T. S. Brown et Girod prirent la parole. On y fit une
espce de dclaration des droits de l'homme. M. Papineau qui commenait
 s'apercevoir qu'om allait plus loin qu'il tait prudent de le faire,
pronona un discours qui mcontenta les esprits les plus ardens. M.
Chasseur qui y assistait, s'en revint  Qubec tout dsappoint de la
timidit du chef canadien. Il recommanda du s'abstenir de prendre les
armes. La seule rsistance constitutionnelle et le meilleur moyen de
combattre l'Angleterre, c'tait de ne rien acheter d'elle,[33] opinion
qui dplut au Dr. Nelson, qui s'avana et dclara que le temps d'agir
tait venu. Les rsolutions qu'on passa servirent de base  un appel au
peuple, qu'on rpandit avec profusion et qui engagea l'vque de
Montral, M. Lartigue,  lui adresser un mandement pour le mettre en
garde contre ces conseils, dans lequel il recommandait, suivant la
doctrine catholique, l'obissance au pouvoir tabli. Depuis longtemps
mes trs chers frres, nous n'attendons parler que d'agitation, de
rvolte mme, dans un pays toujours renomm jusqu' prsent par sa
loyaut, son esprit de paix et son amour pour la religion de ses pres.
On voit partout les frres s'lever contre leurs frres, les amis contre
leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens; et la discorde, d'un
bout  l'autre de ce diocse, semble avoir bris les liens de la charit
qui unissaient entre eux les membres d'un mme corps, les enfants d'une
mme glise, du catholicisme qui est une religion d'unit.

[Note 33: Le Dr. O'Callaghan m'crivait d'Albany, le 17 juillet 1852,
If you are to blame the movement, blame then those who plotted and
contrived it and who are to be held in history reaponsible for it. We,
my friend, were the victims, not the couspirators, and were I on my
death bed I could declare before heaven that I have no more idea of a
movement or resistance when I left Montral and went to the Richelieu
river with M. Papineau, than I have now of being bishop of Qubec, And I
also know that M. Papineau and I secreted ourselves for some time in a
farmers home in the parish of St.-Marc, lest our presence might alarm
that country and be made a pretext for rashness... I saw as clearly as I
now see the country was not prepared.]

Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment, comme
citoyen, sur cette question purement politique qui a droit ou tort entre
les diverses branches du pouvoir souverain; (ce sont de ces choses que
Dieu a laisses aux disputes des hommes:) mais la question morale,
savoir quels sont les devoirs d'un catholique  l'gard de la puissance
civile tablie et constitue dans chaque tat, cette question
religieuse, dis-je, est de notre ressort et de notre comptence...

Ne vous laissez donc pas sduire si quelqu'un voulait vous engager  la
rbellion contre le gouvernement tabli, sous prtexte que vous faites
partie du peuple souverain: la trop fameuse convention nationale de
France, quoique force d'admettre la souverainet du peuple puisqu'elle
lui devait non existence, eut bien soin de condamner elle mme les
insurrections populaires, en insrant dans la dclaration des droits en
tte de la constitution de 1795, que la souverainet rside, non dans
une partie, ni mme dans la majorit du peuple, mais dans l'universalit
des citoyens... Or qui oserait dire que, dans ce pays, la totalit des
citoyens veut la destruction de son gouvernement...

Ce mandement eut un grand retentissement. Dans le mme Temps, le
_Canadien_ renouvelait ses instantes reprsentations sur l'absolu
ncessit de se prononcer hautement contre le parti du mouvement et de
la rsistance, au nom de notre honneur national et de nos liberts
menaces; et le clerg catholique de Montral se mettait en rapport avec
celui de Qubec pour solliciter l'appui de l'excutif dans une requte
aux autorits impriales, qui aurait pour but d'obtenir le plutt
possible en faveur du peuple canadien tout ce qu'il pouvait attendre de
rforme, afin d'apaiser les troubles et l'agitation. L'excutif prenait
aussi des mesures pour faire cesser cette agitation et faire respecter
la loi partout. Pour donner main forte aux troupes, il arma une partie
de la population anglaise de Montral. Il organisa des corps de
cavalerie, d'artillerie et d'infanterie. Il fit la mme chose,  Qubec
en excluant soigneusement, comme  Montral, les Canadiens quelque
fussent leurs principes et malgr les offres de service d'un grand
nombre de leurs notables. Il arma presque toute la population
irlandaise, dont une grande partie faisait cause commune peu de temps
auparavant avec les libraux les plus exalts, mobilit qui peut
expliquer une partie des maux de l'Irlande. Six cents volontaires furent
arms en quelques jours. Il manda enfin des troupes du
Nouveau-Brunswick.

Cependant l'excitation tait trop grande dans plusieurs localits pour
s'apaiser tout  coup, et se terminer sans effusion de sang si les deux
partis venaient en prsence. Dj il y avait eu des troubles srieux 
Montral. Le 7 novembre, les Fils de la libert et les constitutionnels,
ou les membres du Dorie Club comme se nommrent les Anglais, en vinrent
aux mains avec des succs divers. La maison de M. Papineau et celle du
Dr. Robertson, entre autres, furent attaques et les presses du
_Vindicator_ saccages. Les troupes furent appeles sous les armes et
paradrent dans les rues avec de l'artillerie.

Un grand nombre de mandats d'arrestation furent lancs contre les chefs
canadiens dans les diffrentes localits, dont vingt-six pour haute
trahison. M. Papineau, le Dr. O'Callaghan, le Dr. Nelson taient dans
cette dernire catgorie. A Qubec comme  Montral les arrestations se
firent sans difficults. M. Morin fut du nombre; mais dans les campagnes
de Montral on rsolut d'opposer de la rsistance, et les officiers de
la justice furent mis en fuite. Alors on les fit accompagner par des
corps de troupes qui furent repousss en plusieurs endroits, mais qui
triomphrent  la fin. Entre Chambly et Longueuil, un dtachement de
cavalerie fut jet en droute et quelques prisonniers qu'il emmenait
furent largis. Un corps de troupes command par le colonel Gore et
compos de cinq compagnies, de soldats, d'une pice de canon et d'un
dtachement de cavalerie, parti de Sorel se dirigeant sur St.-Charles,
fut arrt  St.-Denis le 22 novembre, par le Dr. Nelson, qui s'tait
retranch dans une grande maison de pierre. Au bruit du tocsin 800
hommes se trouvrent runis sous les ordres de ce chef intrpide, mais
presque tous sans armes et sans munitions. On n'avait qu'environ 120
fusils bons et mauvais. On s'tait muni de lances, de fourches ou de
btons. Une partie resta pour combattre et les autres s'loignrent. Le
succs tait si incertain, que le Dr. Nelson engagea M. Papineau qui se
trouvait l avec le Dr. O'Callaghan dans le moment,  se retirer pour ne
pas compromettre sa vie, et par l mme la cause dont il tait le chef.
Ce n'est pas ici, lui dit-il, que vous serez le plus utile; nous aurons
besoin de vous plus tard. Ainsi M. Papineau qui tait oppos  la prise
des armes  l'assemble des six comts, tait dj entran par le
torrent, et sans faire de rsistance se laissait promener au milieu des
insurgs pour les encourager par sa prsence, sans qu'on lui permt
cependant d'exposer comme les autres, sa vie au feu, malgr les
reproches svres, observa-t-il lui-mme au Dr. Nelson, qu'on pourrait
lui faire plus tard s'il s'loignait dans un pareil moment.[34]

[Note 34: Papineau et Nelson: Blanc et Noir. Pamphlet avec affidavits
publi Montral par les presses de l'_Avenir_ en 1818.]

Les troupes en arrivant s'emparrent des maisons voisines et se
prparrent au combat. Aprs avoir pris leur position, elles ouvrirent
un feu d'artillerie et de mousqueterie qu'elles continurent pendant
quelque temps. Voyant son peu d'effet, le colonel Gore ordonna au
capitaine Markham de donner l'assaut  une distillerie dfendue par une
quinzaine de Canadiens, qui l'incommodaient beaucoup tout en protgeant
les insurgs; mais aprs des efforts inutiles, l'attaque dut tre
abandonne. Le capitaine Markham y fut grivement bless.

Vers 2 heures, les insurgs reurent un secours qui porta le nombre des
fusils  200 environ. Alors ils rsolurent sur quelques points de
prendre l'offensive, et ils russirent  dloger et  mettre en fuite un
corps de troupes qui s'tait embusqu derrire une grange. Enfin aprs
six heures de combat, les troupes furent partout obliges d'abandonner
la victoire aux rebelles, qui les poursuivirent quelque temps,
s'emparrent de leur canon, de quelques blesss et d'une partie de leurs
voitures et de leurs munitions.

M. Ovide Perrault, membre de la chambre, fut mortellement bless par un
boulet de canon, dans le moment mme qu'un autre renversait cinq hommes
et jetait quelque confusion dans les rangs des Canadiens.

En mme temps que ce combat avait lieu, un autre corps de troupes fort
de 330 hommes, 2 pices de canon et quelques cavaliers, command par le
colonel Wetherall, venant de Chambly, et qui devait oprer sa jonction
avec celui du colonel Gore, pour attaquer runis les insurgs 
St.-Charles, o on les disait en force et retranchs, s'avanait
lentement parce que les ponts sur les rivires avaient t coups.
Quoiqu'il n'et pas trouv le colonel Gore au lieu indiqu, il continua
sa route recevant quelques coups de fusils sur plusieurs points en
arrivant  St.-Charles; il atteignit les retranchemens des insurgs, le
25 novembre. Ces retranchemens forms d'arbres renverss, recouverts en
terre appuys sur la maison de M. Debartzch, qu'on avait crnele et
perce de meurtrires, formaient un paralllogramme entre la rivire et
le pied d'une petite colline qui le dominait par derrire. Il tait
dfendu par plusieurs centaines d'hommes, la plupart toujours sans
armes, commands par M. T. S. Brown, qui prit la fuite avant l'attaque.
Les insurgs avaient pour toute artillerie deux pices de canon dont ils
tirrent un coup ou deux. Le colonel Wetherall prit possession de la
colline, plaa son artillerie dans les positions les plus favorables, et
enveloppa le camp de ses troupes, de manire  ne laisser aucune issue
aux insurgs pour chapper que la rivire. Aprs avoir fait ses
dispositions, il donna l'ordre de l'attaque. Les rebelles rpondirent
avec vigueur au feu des troupes; et en jetant quelques hommes parmi des
arbres qui taient  droite, ils obligrent le colonel Wetherall de
faire appuyer les grenadiers qui taient sur ce point par une autre
compagnie. Le feu de mousqueterie durait environ depuis une heure
lorsque l'artillerie ayant renvers les fragiles retranchemens qui
couvraient les rebelles, et sem la confusion dans leurs rangs, ce
commandant fit charger son infanterie  la bayonnette. Elle s'empara dit
camp d'emble, et massacra un grand nombre d'insurgs qui osaient se
dfendre encore. On ne fit qu'une trentaine de prisonniers. Le nombre
des tus dpassa 100, celui des blesss fut considrable.

Aprs cette victoire tout fut brl dans le camp except la maison de M.
Debartzch, et les insurgs qui avaient pu se sauver s'tant disperss,
Wetherall retourna  Montral par Chambly et St.-Jean, dispersant encore
 la Pointe-Olivier un rassemblement qui voulut intercepter son retour.

A la suite de ces deux combats, le district de Montral fut mis sous la
loi martiale, tandis que le peuple commenant enfin  se remuer partout,
s'assemblait dans les comts, dans les villes et dans les paroisses,
pour protester contre l'insurrection et assurer le gouvernement de sa
fidlit. M. LaFontaine et M. Leslie s'apercevant maintenant comme bien
d'autres qu'on s'tait trop obstin, descendirent  Qubec pour prier
lord Gosford de convoquer les chambres, afin de prendre les mesures
ncessaires dans les circonstances; mais il tait trop tard de toute
faon puisque l'assemble aurait paru comme vaincue et le gouvernement
comme vainqueur. C'tait aux chefs  prvoir ce rsultat, et  ne pas se
mettre dans le cas de subir toutes les consquences d'une dfaite sans
avoir rellement combattu; car les petits chocs qui venaient d'avoir
lieu n'taient que le fruit d'une agitation locale prolonge au-del des
bornes raisonnables, mais insuffisante pour amener un soulvement en
masse et une vritable rvolution. Lord Gosford refusa.

Cependant l'insurrection tait vaincue sur la rive droite du
St,-Laurent. Un dernier parti venant des Etats-Unis avait t pris ou
dispers  _Four Corners_, sur l'extrme frontire prs du lac
Champlain. Il ne restait plus qu'un point  soumettre sur la rive
gauche, St.-Eustache. Depuis quelques jours il y avait beaucoup
d'agitation dans le comt des Deux-Montagnes. On y avait fait des
tentatives inutiles de soulvement. Le Dr. Chnier et Armury Girod,
Suisse depuis quelques annes en Canada, en taient les principaux
chefs. Ils s'emparrent des fusils et d'une pice de canon qu'il y avait
au village des Sauvages puis marchrent avec leurs hommes sur
St.-Eustache, o ils prirent le couvent de force et s'y retranchrent.
Le cur, M. Faquin, M. Scott, membre de la chambre, M. Emery Fer,
voulurent vainement les persuader d'abandonner leur entreprise; leurs
discours n'eurent d'influence que sur leurs suivans, auxquels M.
Desves, vicaire de St.-Eustache, lut une proclamation qu'avait publie
sir John Colborne. Vaincus par leur conseil, ils abandonnrent tous le
camp et s'en retournrent chez eux, ne laissant qu'un jeune homme au
couvent. D'autres, cependant, venant du Grand-Brl et d'ailleurs les
remplacrent, et pendant plusieurs jours il y eut de quatre  quinze
cents hommes vivant  discrtion dans le village, mais presque tous sans
armes. C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle de l'affaire de
St.-Charles et de la dispersion des rebelles dans le sud. Croyant cette
occasion favorable, M. Paquin invita le Dr. Chnier au presbytre et le
pressa de nouveau de renoncer  ses dangereux projets. Tous ceux qui
taient prsens, ecclsiastiques et sculiers, se joignirent  lui pour
lui faire les mmes instances en lui mettant sous les yeux toute
l'inutilit de son entreprise et toutes les consquences funestes qui
devaient en rsulter; mais ce fut en vain. Chnier prtendit que les
nouvelles de St.-Charles taient fausses; qu'il venait d'apprendre par
un courrier que les patriotes taient vainqueurs dans le sud, et il
ajouta que pour lui sa rsolution tait inbranlable, qu'il tait
dtermin  mourir les armes  la main. Malgr son opinitret cependant
on s'aperut qu'il ne pouvait surmonter une profonde motion, et que de
temps en temps de grosses larmes s'chappaient de ses yeux et coulaient
sur son visage malgr ses efforts pour les retenir. N'ayant pu le
dissuader de son dessein, le bon cur se vit oblig de s'loigner et
d'abandonner sa maison et l'glise aux rebelles. Beaucoup de familles
taient dj parties ou partaient  tout instant pour Montral ou pour
les paroisses voisines. Le bruit s'tait rpandu plusieurs fois que les
troupes paraissaient, et ceux qui taient bien informs savaient que les
insurgs n'taient pas assez nombreux pour rsister aux forces qu'ils
allaient avoir sur les bras.

En effet sir John Colborne arrivait avec deux mille hommes huit pices
de canon et une pice  rockets. A l'aspect de cette colonne d'autant
plus imposante qu'elle couvrait avec ses bagages plus de deux milles de
chemin, le plus grand nombre de ceux qui composaient l'attroupement
alors runi et qui pouvait s'lever  5 ou 600 hommes, voyant qu'ils
s'taient tromps, s'esquivrent et laissrent Chnier avec environ 200
 250 hommes seulement, qui se placrent dans l'glise, dans le couvent
dans le presbytre et dans les maisons voisines. Plusieurs n'avaient pas
d'armes, ce dont ils se plaignirent  leur chef, qui leur rpondit
froidement: Soyez tranquilles, il y en aura de tu et vous prendrez
leurs fusils.

Les troupes cernrent compltement le village en arrivant, et leur
artillerie ouvrit son feu. Les insurgs y rpondirent bravement tant
qu'ils eurent des munitions, et obligrent mme une batterie  reculer.
Aprs une canonnade de deux heures, les volontaires du capitaine
Leclerc, le 32e rgiment et les royaux s'approchrent et ouvrirent un
feu terrible, qui durait depuis quelque temps lorsque l'ordre vint de
donner l'assaut. L'incendie se dclarait dans le mme temps dans les
difices occups par les rebelles. La fusillade et les flammes les
obligrent de tout abandonner, except l'glise qui fut bientt corne 
son tour par les troupes et par l'incendie qui approchait. Chnier
voulut en vain s'y dfendre encore, les flammes marchant comme un
torrent, l'obligrent d'en sortir. Il runit alors quelques-uns de ses
gens, sauta avec eux par les fentres et chercha  se faire jour au
milieu des assaillans; mais atteint par une balle dans le cimetire, il
tomba et expira presqu'immdiatement. Ce ne fut plus alors qu'une scne
de carnage. On ne fit de quartier  personne, et le reste du village fut
abandonn au pillage et aux flammes.

Lorsqu'on les enterra, on trouva sur plusieurs des tus des balles de
pierre dont ils se servaient pour tirer en guise de balles de plomb.
Girod qui avait pris la fuite avant le combat, se voyant sur le point
d'tre pris quelques jours aprs par des hommes envoys aprs lui, se
tua d'un coup de pistolet.[35]

[Note 35: Journal historique des vnemens arrivs  St.-Eustache
pendant la rbellion du comt des Deux-Montagnes, par un tmoin
oculaire. Publi dans l'_Ami du Peuple_ et le _Canadien_, en 1838.]

Le combat de St.-Eustache fut le dernier livr  l'insurrection.

Les troupes marchrent alors sur St.-Benot, qui ne fit aucune
rsistance, mais qui subit le sort de St.-Eustache et de St.-Denis, o
on avait renvoy une nouvelle expdition de 1100 hommes, qui malgr la
soumission des habitans n'en dtruisit pas moins le village pour venger
la dfaite du 22. L'insurrection tait maintenant abattue. Les chefs
taient eu fuite ou prisonniers. M. Papineau qui s'tait montr aux
insurgs avant les affaires de St.-Charles et de St.-Eustache comme
avant celle de St.-Denis, parvenait aux Etats-Unis avec plusieurs autres
personnes compromises. Les journaux de leur parti taient saisis ou
muets, et le peuple partout soumis  l'autorit, qui continuait 
recevoir de toutes parts des adresses propres  la rassurer. Le clerg
fit entendre de nouveau sa voix sur les ruines qu'avait faites la
tempte qui venait de passer. Les vques de Qubec et de Montral
publirent de nouveaux mandemens, annonant des prires en actions de
grces pour remercier Dieu du rtablissement de la paix. Quelle misre,
quelle dsolation s'est rpandue dans plusieurs de vos campagnes, disait
l'vque de Montral, depuis que le flau de la guerre civile a ravag
cet heureux et beau pays, o rgnaient l'abondance et la joie avec
l'ordre et la sret, avant que des brigands et des rebelles eussent 
force de sophismes et de mensonges, gar une partie de la population de
notre diocse! Que vous reste-t-il de leurs belles promesses...? Est-ce
le voeu de la majorit du pays, qui nanmoins selon leurs principes doit
rgler tout dans un tat? Est-ce cette volont gnrale qui a dirig les
oprations militaires des insurgs? Vous trouviez-vous libres, lorsqu'on
vous menaant de toutes sortes de vexations, de l'incendie et de la
perte de tous vos biens, de la mort mme, si vous ne vous soumettiez 
leur effrayant despotisme, ils foraient plus de la moiti du petit
nombre qui a pris les armes contre notre auguste souveraine  marcher
contre ses armes victorieuses?

De notre ct, ajoutait l'vque de Qubec, pendant les dsastres dont
quelques parties de cette province ont t le thtre, nous avons 
l'exemple de Mose, conjur le Seigneur de ne point perdre son peuple et
son hritage; et aujourd'hui nous avons, ainsi que vous, le bonheur de
voir que ce Dieu de bont a cout favorablement nos humbles prires.

Mais si le calme se rtablissait dans le Bas-Canada, le Haut tait
menac  son tour de la rvolte. M. W. L. MacKenzie avait lev
l'tendard de l'insurrection  Navy-Island  deux milles au-dessus de la
chute de Niagara, o il s'tait rfugi avec un corps de mcontens et
d'Amricains. Dans le district de Londres quelques rebelles erraient 
et l; ils ne purent tenir cependant longtemps la campagne; un parti fut
mis en droute dans ce district mme; un autre fut dfait 
Amherstburgh, et M. MacKenzie lui-mme fut oblig plus tard d'vacuer
son le aprs avoir subi un bombardement de plusieurs jours; de sorte
que bientt la paix se trouva rtablie dans le Haut comme dans le
Bas-Canada. Il rda bien encore il est vrai une partie de l'hiver des
bandes d'Amricains et de rebelles sur les frontires des deux provinces
sous les ordres de MacKenzie, du Dr. Robert Nelson et autres; mais dans
l'intrieur elles restrent tranquilles, et chaque fois que ces bandes
voulurent les envahir, elles furent repousses jusqu' ce que le
gouvernement des Etats-Unis intervint et ft cesser ces dprdations en
runissant des forces suffisantes sous les ordres des gnraux Scott et
Brady, pour faire observer les lois de la neutralit partout.

Ailleurs, dans le Nouveau-Brunswick, dans la Nouvelle-Ecosse, tout tait
tranquille. A la premire nouvelle des troubles du Canada, le peuple
s'tait assembl et avait rassur le pouvoir. L'un des chefs du parti
libral de la Nouvelle-Ecosse, M. Howe, crivait: Quoique je n'prouve
aucune sympathie pour la faction officielle du Bas-Canada, et que je
hasse et mprise aussi fortement que vous, les hommes et les mesures
qui dans toutes les provinces de l'Amrique Septentrionale, ont excit
de l'opposition et des plaintes,... je partage jusqu' un certain point
depuis quelque temps les soupons qui rgnent, je vous l'assure, trs
gnralement dans les colonies d'en bas, que votre parti est dtermin 
prcipiter  tout hasard une lutte avec la mre-patrie... Le langage des
derniers numros du _Vindicator_ ne laisse plus lieu  douter sur ce
point.

Prenant donc pour tabli qu'une rupture soudaine et violente du lien
qui nous unit  la Grande-Bretagne est dsire par le parti Papineau en
Canada, ou par une grande portion de ce parti, je puis dire avec
assurance qu'au moins les sentimens des sept-huitimes de la population
des provinces d'en bas sont opposs  un pareil mouvement...

Qu'allait-il maintenant rsulter de ces vnemens dus  un systme de
gouvernement qui n'tait plus en harmonie avec les ides et les progrs
du pays? Car si la grande majorit du peuple tait reste trangre 
cette tentative de rvolution, le gouvernement dans les deux Canadas
n'en avait pas moins besoin de rformes. Il ne suffisait pas d'avoir
abattu la rvolte, il fallait prendre des mesures pour en prvenir le
retour. Malheureusement ce sont ceux qui avait le plus de droit de se
plaindre qui allaient tre punis, et ds ce moment l'on peut dire que
l'union des deux Canadas fut fait.

Dj avant les troubles, la reine en ouvrant le parlement le 20
novembre, avait appel l'attention des chambres sur nos affaires. M.
Hume et M. Leader avaient interpell les ministres pour leur demander
quelle marche ils allaient suivre maintenant que leurs mesures avaient
pouss un peuple moral, tranquille et religieux sur le bord mme d'une
rvolution, et que le Haut-Canada faisait cause commune avec le Bas?
Lord John Russell avait dfendu sa conduite tout en refusant de dire ce
qu'il allait faire. Il annona qu'on avait accept la rsignation de
lord Gosford, qui demandait son rappel depuis quelque temps, et que sir
John Colborne, allait le remplacer temporairement. Lorsque la nouvelle
des troubles arriva, quelques marchands en relation avec les ntres, se
prsentrent au bureau colonial avec M. Gould  leur tte et reurent de
lord Glenelg l'assurance que les sujets fidles seraient protgs, et
les rebelles soumis par la force des armes. Dj les Anglais  Qubec,
et surtout  Montral, s'agitaient pour demander l'union des deux
Canadas. C'tait l'attente de cette mesure que les ministres voyaient
toujours comme invitable dans un avenir plus ou moins loign, qui les
avait empchs de faire des concessions relles au Bas-Canada. Ils ne
voulaient pas laisser trop grandir cette nationalit franaise qui
offusquait leurs prjugs, et aux bruits qui transpiraient de temps 
autre, on pouvait croire que ds que le parti anglais ne pourrait plus
tenir tte au parti canadien, tout appuy qu'il tait de la mtropole,
et que la population du Haut-Canada serait assez considrable, on
runirait les deux provinces pour mettre fin une bonne fois  la
querelle de race.

Lord Gosford partit de Qubec  la fin de fvrier 1838, pour l'Europe,
par la voie des Etats-Unis. Le gouverneur du Haut-Canada, sir Francis
Bond Head, qui avait demand aussi son rappel, le suivit peu de temps
aprs. Plusieurs journaux d'Angleterre blmaient la conduite de leur
ministre au sujet de nos affaires; mais il n'y avait aucun doute que la
grande majorit de la nation et des chambres le soutiendrait dans tout
ce qu'il voudrait entreprendre au prjudice des Canadiens-franais, pour
lesquels il y avait peu d'intrt ou de sympathie. Les sentimens du
Nouveau-Brunswick leur taient aussi trs hostiles comme les dbats qui
eurent lieu dans leur chambre le prouvrent. Cette province tait prte
 soutenir la mtropole, pour renverser tous leurs arrangemens sociaux.
C'est une nouvelle conqute des Canadiens qu'il faut faire, s'criait un
de ces membres influens, M. Wilmot, inspir par la gazette de Montral.
Dans le Haut-Canada, o la question de l'union avait t amene devant
les chambres, la branche reprsentative n'en voulait qu' la condition
que la prpondrance ft assure aux Anglais, et que les lois et la
langue franaise fussent abolies dans la lgislature et les tribunaux.

Tels taient partout les sentimens  notre gard. Tel fut aussi le
rsultat du mouvement de 37, dont celui de l'anne suivante bien moins
srieux, ne fut que le contre coup. Ce mouvement fut prmatur et
inattendu. Le peuple dans aucune partie du pays n'y tait prpar. Il
n'y avait que les hommes les plus engags dans la politique, les
journalistes, les partisans souvent courant alternativement d'un camp 
l'autre, qui ne voyaient qu'une rvolution capable de porter remde aux
abus qui existaient ou de satisfaire leurs vues personnelles. Ils
s'excitrent rciproquement les uns les autres: ils se montrent
l'imagination; ils ne virent plus les choses sous leur vritable jour.
Tout prit  leurs yeux une grandeur ou une petitesse exagre. Leurs
sentiment changrent. Bientt ceux que l'intrt personnel seulement
animait, se crurent patriotes  force de se proclamer tels, et de se
mler avec ceux qui l'taient rellement. Mais le temps devait faire
connatre les uns et les autres, car il n'y a que les hommes sincres
qui subissent la consquence de leur entranement avec l'indpendance
qui seuls donne de la noblesse  une cause.




                             CHAPITRE III.

                        UNION DES DEUX CANADAS.

                               1838-1840.


Effet des troubles de 1837 en Angleterre, en France et dans les
Etats-Unis.--Mesures du parlement imprial.--Dbat, dans les deux
chambres.--Suspension de la constitution.--Lord Durham nomm
gouverneur.--Son arrive  Qubec; train royal qn'il mne.--Sa
proclamation au peuple.--Il organise son conseil.--Les accuss
politiques sont amnistis ou loigns temporairement.--M. Wakefield
dput secrtement vers M. Papineau, et quelques autres chefs.--Attitude
des partis--Lord Durham dans le Haut-Canada.--Il y rallie la majorit 
son plan d'union.--Runion des gouverneurs des provinces du golfe 
Qubec--L'ordonnance d'amnistie qui exile quelques accuss  la Bermude,
est dsavoue en Angleterre--Lord Durham rsigne son
gouvernement.--Adresses qu'il reoit et rponses. Il s'embarque pour
l'Europe.--Sir John Colborne lui succde.--Une nouvelle insurrection
s'organise dans la Rivire Chambly et est abandonne.--Colborne y
marche avec 7  8000 hommes.--Il incendie le pays.--Arrestations
nombreuses.--Procs des accuss.--89 sont condamns  mort et 13
excuts.--47 sont exils.--Rapport de lord Durham.--Le bill d'union
introduit dans le parlement imprial.--Il est ajourn  l'anne
suivante.--M. Poulett Thomson gouverneur.--Il arrive  Qubec--Il monte
dans le Haut-Canada et y convoque les chambres. Il leur fait agrer les
conditions du bill d'union, qui est enfin pass malgr les ptitions du
Bas-Canada, et l'opposition du duc de Wellington et de lord
Gosford.--L'union proclame en Canada.--Remarques gnrales.--Population
et autres renseignemens statistiques du Bas-Canada, au temps de l'union.
Conclusion.


MAINTENANT Qu'allait-il advenir de cette rsistance inattendue et
aussitt vaincue qu'offerte? Ce que le gouvernement dsirait depuis si
longtemps, une occasion de runir les deux Canadas. Quoiqu'il et chou
en 1822, l'adresse de sa politique avait enfin amen les choses au point
o il voulait pour assurer un succs complet. La prcipitation de M.
Papineau avana sans doute le terme; mais le bureau colonial y tendait
sans cesse, et pour un oeil clairvoyant, cette tendance devait amener
ses fruits, c'est--dire un choc plus au moins tardif; car il est dans
la nature des choses d'offrir de la rsistance avant de cesser d'exister
ou de changer de nature. C'est une loi morale comme une loi physique. Le
mensonge ne remplace pas la vrit sans combat, et la lutte constitue en
morale ce que l'on appelle la conscience. Malgr leur beau langage, les
ministres n'taient pas encore assez simples pour croire que l'on
prendrait au pied de la lettre ce qu'ils disaient, et ils savaient bien
que les Canadiens s'opposeraient au mal rel qu'on voulait leur faire
sous des prtextes spcieux et le prestige des maximes librales les
plus avances.

Les troubles qui venaient d'avoir lieu dans un pays dont les annales
avaient t jusque l pures de toute rvolte, firent sensation non
seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis et en France. En Angleterre
aux premires nouvelles, on prit des mesures pour envoyer des renforts
de troupes. Aux Etats-Unis, le gouvernement avait de la peine  retenir
les citoyens qui se portaient par centaines sous les drapeaux de
MacKenzie, et qui continurent tout l'hiver  inquiter le Haut-Canada.
En France o le Canada tait si profondment oubli, on se demandait ce
que c'tait, et on se rappela en effet qu'on y avait eu des frres
autrefois. On tourna les yeux vers nous, et un journal rpublicain
parlait dj de la formation d'une lgion auxiliaire, pour venir  notre
aide. La gazette de France plus grave, observait: L encore, nous
retrouvons l'Irlande opprime, soumise au joug arbitraire de la
conqute, opprime dans ses croyances, nominalement unie, mais spare
par une choquante ingalit politique... On a cru que la conqute
pouvait faire des nationalits au gr d'une diplomatie sans entrailles,
que la terre pouvait se diviser comme une pice d'toffe et les peuples
se partager comme des troupeaux; parce que l'invasion et les combats ont
livr un territoire et une population au vainqueur, celui-ci s'est cru
en droit de se les approprier, de leur imposer ses lois, sa religion,
ses usages, son langage; de refaire par la contrainte toute l'ducation,
toute l'existence d'un peuple, et de le forcer jusque dans ce qu'il y a
de plus sacr parmi les hommes, le sanctuaire inviolable de la
conscience... De quoi s'agit-il en effet  Qubec et  Montral? Du vote
de l'impt, du droit commun, de la reprsentation de ces principes de
nationalit que les migrans franais au nord de l'Amrique ont
transports avec eux, de mme qu'Ene, selon la fable, emporta avec lui
ses dieux, les moeurs d'Illion et ses pnates...

Et comme pour donner au monde une marque visible de la nature de ce
mouvement et de son accord avec le principe de vrit, les deux hommes
que l'on voit  la tte sont un Franais, Papineau, et un Irlandais,
O'Callaghan, tous deux catholiques, tous deux rclamant la libert
religieuse, la libert politique, les institutions et les lois sous
lesquelles les socits auxquelles ils appartiennent se sont formes et
dveloppes.

Si la rvolte et t srieuse, le gouvernement des Etats-Unis et t
entran, et plus tard peut-tre celui de France, ce qui aurait t plus
que suffisant pour assurer l'indpendance des deux Canadas. Mais comme
les troubles qui venaient d'clater, tait plutt le fruit d'une lutte
politique prolonge, qu'une dtermination formelle de rompre avec
l'Angleterre, les chefs du mouvement ne s'taient laisss entraner qu'
la fin, et encore dans l'adresse des six comts, si on faisait des
menaces on parlait aussi de redressement de griefs. Cela est si vrai,
que nuls prparatifs n'avaient t faits pour une insurrection. On
n'avait ramass ni armes, ni munitions, ni argent, ni rien de ce qui est
ncessaire  la guerre. A St.-Denis, comme  St.-Charles, les trois
quarts des hommes n'avaient pas de fusils, et l'attaque vint des troupes
charges d'appuyer des officiers civils et non pas d'eux. Nanmoins
comme cela tait d'un dangereux exemple, il fallait svir sur le champ,
car en pareil cas une colonie qui se rvolte devient comme une nation
trangre qui dclare la guerre. La mtropole entire s'arme contre
elle. Ds le jour de l'ouverture des chambres impriales 16, janvier,
lord John Russell annona les mesures qu'il entendait prendre au sujet
du Canada, et fit passer une adresse pour assurer la reine que le
parlement tait prt  l'appuyer dans la suppression des troubles qui
venaient d'y clater, et le lendemain il prsenta un bill pour en
suspendre la constitution.

Ce bill suscita des dbats qui se renouvelrent dans les deux chambres
pendant plusieurs jours; mais une partie de l'opposition n'avait saisi
l'occasion que pour faire la guerre au ministre, et non pour dfendre
les intrts des Canadiens-franais. C'taient des rcriminations entre
les torys et les whigs, entre sir Robert Peel et lord John Russell, lord
Howick, etc. M. Roebuck fut entendu devant les deux chambres, comme
agent du Canada, et fit un discouru de quatre heures, devant celle des
communes. Mais son influence y tait alors en baisse; et d'ailleurs sa
conduite n'tait pas toujours prudente. Ainsi il avait assist  une
assemble tenue  Londres, sous la prsidence de M. Hume, o aprs avoir
dclar que la possession du Canada n'tait d'aucun avantage pour
l'Angleterre, attendu qu'elle donnait un prtexte pour maintenir le
monopole commercial, on invitait le peuple  s'assembler dans tout le
royaume, pour ptitionner le parlement et engager les ministres 
renoncer  leurs mesures contre cette colonie. Agiter une pareille
question pour un pareil motif  l'poque d'un mouvement insurrectionnel,
c'tait paratre l'encourager et augmenter les soupons contre les
Canadiens. Nanmoins lord Brougham, lord Cienelg, le due de Wellington
dans la chambre des lords; lord John Russell, M. Warburton, M. Hume, M.
Leader, M. Stanley, dans celle des communes, blmrent la conduits des
ministres et leur attriburent les vnemens qui taient arrivs. Lord
Brougham surtout fit un long et magnifique discours, dans lequel il
recommanda la clmence envers les insurgs, et justifia le droit de
rvolte; Lorsqu'on blme les Canadiens avec tant de vhmence, dit-il,
qui leur a appris  se rvolter, je le demande? O, dans que; pays, de
quel peuple ont-il pris la leon? Vous vous rcriez contre leur rvolte,
quoique vous ayez pris leur argent contre leur consentement, et ananti
les droits que vous vous faisiez un mrite de leur avoir accords. Vous
numrez leurs autres avantages; ils ne payent pas de taxes; ils
reoivent des secours considrables de ce pays; ils jouissent de
prcieux avantages commerciaux que nous payons cher, et vous dites:
toute la dispute vient de ce que nous avons pris vingt mille louis sans
le consentement de leurs reprsentans! Vingt mille louis sans leur
consentement! Certes, ce fut pour vingt shellings qu'Hempden rsista, et
acquis par sa rsistance, un nom immortel, pour lequel les Plantagenets
et les Guelphes auraient donn tout le sang qui coulaient dans leurs
veines! Si rsister  l'oppression, si s'lever contre un pouvoir usurp
et dfendre ses liberts attaques, est un crime, qui sont les plus
grands criminels? Qui sont-ils, si ce n'est nous-mme peuple anglais?
C'est nous qui avons donn l'exemple  nos frres amricains. Prenons
garde dr les blmer trop durement pour l'avoir suivi!

D'ailleurs vous punissez toute une province, parce qu'elle renferme
quelques paroisses mcontentes; vous chtiez mme ceux qui vous ont
aids  touffer la rvolte.

La minorit contre le bill des ministres dans les communes ne fut que de
7 ou 8, la moiti des membres tant absens. Cette opposition cependant
fit restreindre les pouvoirs temporaires qu'on voulait donner au
gouverneur et au conseil spcial auxquels on allait abandonner
l'administration du Canada pendant la suspension de la constitution et
la nouvelle enqute qu'on allait faire sur les lieux. Lord Durham qu'on
avait choisi pour cette double mission, en homme adroit, pour disposer
favorablement les Canadiens en sa faveur, fit un discours dans la
chambre des lords dans lequel aprs avoir annonc qu'il ferait respecter
la suprmatie de l'Angleterre jusque dans la chaumire la plus recule,
il ajoutait qu'il ne reconnatrait aucun parti, franais, anglais ou
canadien; qu'il les regarderait tous du mme oeil, et qu'il dsirait
assurer  tous une gale justice et une gale protection.

Dans ces dbats les ministres cachrent leur but secret avec le plus
grand soin, et montrrent jusqu' la fin une adresse inconcevable, qui
en imposa  beaucoup de gens. Lord John Russell dclara que la couronne
userait de sa prrogative pour autoriser lord Durham  faire lire dix
personnes dans le Bas-Canada, vu qu'il tait presqu'impossible de runir
l'ancienne chambre, et un pareil nombre dans le Haut, s'il le jugeait 
propos, pour lui servir de conseil sur les affaires de la colonie, afin
que la nouvelle constitution qu'on pourrait adopter ne part pas
provenir uniquement de l'autorit des ministres et du gouverneur, mais
de personnes verses dans les affaires de la colonie et qui y eussent
des intrts. Lord Howick fit un long discours surtout en rponse  sir
Robert Peel, dans lequel il affecta fort d'insister sur la ncessit de
rendre justice aux Canadiens. Ainsi il disait: Si je pensais que la
grande masse de ce peuple ft entirement sans amour pour ce pays, je
dirais que la seule question que nous aurions  considrer, serait de
voir comment une sparation finale pourrait s'effectuer sans sacrifier
les intrts des Anglais. Mais je ne pense pas que la masse des
Canadiens soit hostile  l'Angleterre, par ce que leur alliance avec
elle leur est plus ncessaire  eux qu' nous; que si c'est pour leurs
lois et leurs usages particuliers qu'ils combattent, entours qu'ils
sont par une population de race diffrente, si la protection de
l'Angleterre leur tait retire, ils auraient  subir un changement
beaucoup plus violent, beaucoup plus subit, beaucoup plus gnral que
celui qui aura lieu probablement.

Il croyait que le nombre de ceux qui voulaient l'indpendance tait peu
considrable; que l'on avait t conduit pas  pas l o l'on en tait,
chacun esprant amener ses adversaires  ce qu'il voulait. Il ne
dsesprait point de satisfaire les deux partis; mais le systme
responsable tait inconciliable avec les rapports qui devaient subsister
entre une colonie et une mtropole. Lord Howick rpta la mme opinion
et, comme tous les autres, vita avec soin de parler de l'union des deux
Canadas.

Dans tous les dbats qui eurent lieu, on observa la mme rserve; on ne
voulut rien dire de ce que l'on avait intention de faire; on se
renfermait dans des termes gnraux. Sir W. Molesworth dsapprouvait la
suspension de la constitution; mais approuvait le choix de lord Durham.
Si la violation partielle de la constitution, ajoutait M. Grote, a
dtermin les Canadiens  s'armer pour la dfense de leurs droits, si
lord Gosford a provoqu une rvolte en adoptant quelques rsolutions,
quelle ne devrait pas tre la consquence d'une mesure qui suspendra la
constitution et confisquera les liberts populaires? M. Warburton se
dclarait pour l'mancipation; L'Angleterre a aid, disait-il, 
prparer la libert en Grce, en Pologne, dans l'Amrique du sud, en
Hanovre, pourquoi vouloir exclure de ce bienfait le peupl canadien?

Ces ides avances ne faisaient pas sortir les ministres de leur
silence. M. Ellice, qui n'tait pas toujours dans leur secret, quoique
leur ami, et qui n'avait pas, comme on sait, leur finesse, approuvait le
choix de lord Durham, tout en recommandant de gouverner le Canada comme
l'Irlande.

Les lords Brougham, Ellenborough et Mansfield protestrent contre la
suspension de la constitution, parce qu'elle tait devenue inutile
depuis la suppression de la rvolte. Lord Ellenborough leur reprocha de
vouloir unir les deux Canadas, et que c'tait pour cela qu'ils
insistaient sur cette suspension. Lord Glenelg, dvoil par cette
apostrophe subite, dsavoua hautement une pareille intention, et dclara
que le gouvernement voulait seulement modifier la constitution
existante, parce que l'union ne pouvait se faire que du consentement des
deux provinces. On croyait pouvoir en imposer d'autant plus facilement
par ce langage que les ministres affectaient dans les dbats de parler
des Canadiens comme d'hommes ignorans et simples, faciles  tromper,
malgr les troubles rcens, qui prouvaient, cependant, qu'ils savaient
du moins apprcier leurs droits.

Aprs beaucoup de petits dsagrmens que l'opposition leur fit subir
dans les deux chambres, et qui taient ds peut-tre au langage
mystrieux dans lequel ils s'enveloppaient en ne cessant point
d'invoquer les noms de la libert, de la justice, de la conciliation, et
de s'appesantir sur les vices de la constitution canadienne, le
parlement leur accorda enfin tous les pouvoirs essentiels qu'ils
demandaient, et lord Durham fit ses prparatifs pour passer en Canada.

Lord Durham tout radical qu'il tait en politique, aimait beaucoup le
luxe et la pompe. Il avait reprsent la cour de Londres avec splendeur
pendant son ambassade  St.-Ptersbourg, en 1833. Il voulut clipser en
Canada par un faste royal tous les gouverneurs qui l'avaient prcd. Le
vaisseau de guerre qui devait l'amener, fut meubl avec magnificence. Il
s'y embarqua avec une suite nombreuse de confidens, de secrtaires,
d'aides de camp. Une musique fut mise  bord pour dissiper les ennuis de
la traverse. Dj un grand nombre de personnes attaches  sa mission
s'tait mis en route. On embarqua deux rgimens des gardes et quelques
hussards pour Qubec. Enfin tout annonait une magnificence inconnue
dans l'Amrique du nord. On s'empara du parlement pour loger le
somptueux vice-roi; ce qui tait d'un mauvais augure aux yeux des hommes
superstitieux pour les liberts canadiennes; c'tait comme un vainqueur
qui marchait sur les dpouilles de son ennemi abattu. Aussitt que la
constitution avait t suspendue par le parlement imprial, l'ordre
avait t envoy  sir John Colborne de former un conseil spcial pour
expdier les affaires les plus pressantes. Ce conseil compos de 22
membres, dont 11 Canadiens, s'assembla dans le mois d'avril. La
tranquillit tait dj tellement rtablie que l'on renvoyait partout
dans leurs foyers les volontaires arms pendant les troubles.

Quand lord Durham arriva  Qubec le 27 mai, tout tait dans une paix
profonde. Il dbarqua le 29, au bruit de l'artillerie et au milieu d'une
double haie de soldats, pour se rendre au chteau St.-Louis, o il fit
son installation et prta les sermens ordinaires. Il voulut signaler son
avnement au pouvoir par un acte de grce en faveur des dtenus
politiques; mais lorsqu'il demanda les officiers de la couronne, aucun
ne se trouva prsent pour lui rpondre. Contre l'usage les conseillers
excutifs ne furent point asserments. Il adressa une proclamation au
peuple en se servant du langage d'un homme qui se mprend compltement
sur la manire avec laquelle on doit s'exprimer en Amrique, et qui veut
en imposer par une affectation recherche au peuple dont le sort est
entre ses mains. Ceux qui veulent sincrement et consciencieusement la
rforme et le perfectionnement d'institutions dfectueuses, recevront de
moi, disait-il, sans distinction de parti, de race ou de politique,
l'appui et l'encouragement que leur patriotisme est en droit d'avoir;
mais les perturbateurs du repos public, les violateurs des lois, les
ennemis de la couronne et de l'empire britannique trouveront en moi un
adversaire inflexible. Et plus loin en parlant du rtablissement de la
constitution, il observait: C'est de vous peuple de l'Amrique
britannique, c'est de votre conduite et de l'tendue de votre
coopration avec moi qu'il dpendra principalement que cet vnement
soit retard ou immdiat. J'appelle donc, de votre part, les
communications les plus franches, les moins rserves. Je vous prie de
me considrer comme un ami et comme un arbitre, toujours prt  couter
vos voeux, vos plaintes et vos griefs, et bien dcid d'agir avec la
plus stricte impartialit...

Or ce langage, comme on le verra, ne pouvait faire qu'en imposer au
loin, car dans le pays mme, il ne devait avoir aucune signification
puisque tous les pouvoirs politiques taient teints, except ceux que
lord Durham runissait en sa personne. Cela tait si vrai, qu'il renvoya
immdiatement le conseil spcial de sir John Colborne, qui avait dj
pass trop d'ordonnances plus ou moins entaches de l'esprit du jour;
qu'il fit informer les membres du conseil excutif, cette cause premire
de tous les troubles, qu'il n'aurait pas besoin de leurs services pour
le prsent; et qu'il se nomma, pour la forme, un conseil excutif et un
conseil spcial composs de son secrtaire, M. Buller, de l'amiral Paget
qui arrivait dans le port, du gnral Clitherow, du major gnral
MacDonell, du colonel Charles Grey, et de diverses autres personnes de
sa suite, de cinq des juges, de M. Daly, secrtaire provincial et de M.
Eouth, commissaire gnral, qu'il prit dans le pays, parce qu'il y
fallait quelqu'un qui en connt quelque chose.

Il organisa ensuite diverses commissions, pour s'enqurir de
l'administration des terres incultes, de l'migration, des institutions
municipales, de l'ducation. La seigneurie de Montral, les bureaux
d'hypothques occuprent aussi son attention. La seigneurie de Montral
lui fournit une occasion de neutraliser le clerg en lui prouvant qu'il
ne lui en voulait pas  lui-mme. Cette seigneurie appartenait au
sminaire de St.-Sulpice, et le parti anglais cherchait depuis longtemps
 la faire confisquer au profit de la couronne comme on avait dj
confisqu les biens des jsuites et des rcollets. Lord Durham qui
savait de quelle importance il tait pour ses desseins de ne pas exciter
les craintes de l'autel, saisit cette occasion pour lui prouver ses
bonnes dispositions en accordant un titre inbranlable aux sulpiciens.

Cet acte tait trs sage et trs politique. Il savait que depuis M.
Plessis surtout, le clerg avait spar la cause de la religion de celle
de la politique, et que s'il rassurait l'autel, il pourrait faire
ensuite tout ce qu'il voudrait sans que le clerg cesst de prcher
l'obissance au pouvoir de la couronne quel qu'il fut. Lord Durham tait
trop clair pour ngliger une pareille influence.

Une chose qui devait devenir extrmement embarrassante pour son
administration, extrmement irritante pour le public, c'tait le procs
de ceux qui se trouvaient impliqus dans nos troubles rcens. Les procs
politiques sont toujours vus d'un mauvais oeil par le peuple, et les
gouvernemens n'en sortent presque jamais sans y laisser une partie de
leur popularit et quelque fois de leur force. Lord Durham pensant qu'il
ne pourrait obtenir de jurs qui voulussent condamner les accuss, 
moins de les choisir parmi leurs adversaires politiques, rsolut
d'adopter une grande mesure pour terminer cette question malheureuse
d'un seul coup et sans discussion; cette mesure fut une amnistie
gnrale, qu'il proclama le jour mme fix pour le couronnement de la
reine Victoria. Il n'excepta que vingt-quatre prvenus, auxquels on
laissa cependant la perspective de rentrer dans leurs foyers aussitt
que cela paratrait compatible avec la paix et la tranquillit publique,
et les assassins d'un Canadien et d'un officier qui portait des dpches
dans le pays insurg, qui avaient t tus au commencement des troubles.
Ceux sur les vingt-quatre qui se trouvaient en prison, devaient tre
envoys aux les de la Bermude, et ceux qui se trouvaient  l'tranger
devaient y rester jusqu' ce qu'on pt permettre aux uns et aux autres
de revenir dans le pays. Il ne pouvait adopter de moyen plus sage, ni
plus humain pour sortir d'un grand embarras; mais malheureusement en en
exilant quelques uns aux les de la Bermude sans procs, il violait les
lois, et aussitt que cet acte fut connu en Angleterre, il excita un
grand bruit parmi ceux qui tiennent non sans raison aux formalits de la
justice, ainsi que parmi les ennemis de ses prtentions dans son pays.

En Canada cette amnistie fut bien reue, et comme lord Durham se tenait
toujours dans l'ombre vis--vis des Canadiens sur les mesures qu'il
entendait recommander  leur gard, ils aimaient  en tirer un bon
augure et  se bercer d'esprances qu'entretenaient avec art les
missaires du nouveau vice-roi. Ainsi le _Canadien_ du 8 juin contenait
un article d'un employ du gouverneur, M. Derbyshire, contre l'union des
deux Canadas en rponse aux journaux anglais de Montral. Dans toutes
les occasions on parlait des abus crians des administrations
prcdentes, de l'ignorance et de la vnalit des fonctionnaires, de la
modration des reprsentans du peuple d'avoir endur si longtemps un
pareil tat de choses. Mais tout cela n'tait que pour attirer la
confiance, comme la proclamation dont nous avons parl plus haut, dans
laquelle lord Durham invitait tout le monde  venir pancher dans son
sein ses griefs et ses douleurs.

M. Wakefield fut dput secrtement vers quelques-uns des meneurs
canadiens. Il vit M. LaFontaine plusieurs fois  Montral; il chercha 
le persuader des bonnes intentions du gouverneur, qui nonobstant les
ordres contraires de lord Glenelg, scandalis par un procs dshonorant
intent  ce serviteur zl, avait persist  le retenir  son service;
il tait parti, disait-il, pour aller voir M. Papineau aux Etats-Unis,
non comme envoy de l'administration, mais comme ami de sir William
Molesworth et de M. Leader aux noms desquels il le priait de lui donner
une lettre pour le chef canadien, esprant voir rsulter beaucoup de
bien de cette entrevue. Il dit encore  M. Cartier, en passant 
Burlington, que lord Durham, M. Buller et M. Turton taient tous amis de
ses compatriotes. Cet missaire ne put voir cependant M. Papineau. A son
retour il se trouva  des entrevues entre M. Buller et M. LaFontaine o
l'on parla de l'ordonnance touchant les exils et de la constitution.
Plus tard, aprs le dsaveu de l'ordonnance par les ministres, d'autres
affids cherchrent  engager plusieurs Canadiens  convoquer des
assembles publiques en sa faveur sans succs.[36]

Tout cela se faisait autant que possible  l'insu du parti anglais, avec
lequel on tenait un autre langage.

On trouve peu de faits plus honteux dans l'histoire, que la conduite de
tous ces intrigans cherchant  tromper un peuple pour qu'il aille se
prcipiter de lui-mme dans l'abme. Aprs avoir cherch  surprendre la
bonne foi des Canadiens sans succs, retourns en Angleterre, ils les
calomnient pour appuyer le rapport que lord Durham faisait sur sa
mission. Aprs avoir pass des heures et des jours entiers dans leur
socit, en se donnant pour leurs amis, ils dclarent publiquement[37]
dans les journaux de Londres, qu'ils avaient t tromps et aveugls;
que les malheureux Canadiens ne mritent aucune sympathie, et qu'ils
prennent cette voie pour les dsabuser sur les sentimens de l'Angleterre
 leur gard. Ceux qui les ont reus avec bienveillance comme M.
LaFontaine et quelques autres, sont dprcis et peints comme des hommes
d'une intelligence borne, sans ducation, sans lumires, aveugls par
d'troits prjugs. On rougit en exposant de pareilles bassesses.

[Note 36: Lettre de M. LaFontaine au rdacteur de l'Aurore. Montral, 17
janvier 1839.]

[Note 37: Lettre de E. G. Wakefield au _London Spectator_. Londres, 22
novembre 1838.]

Dans le mme temps, des rapports intimes s'tablissaient entre les
Anglais de Montral, qui marchaient  la tte de tous ceux du pays, et
lord Durham. Il y avait bien quelque mfiance chez quelques uns d'eux;
mais les hommes les plus influens paraissaient saisis de la vraie pense
du chef du gouvernement, et l'appuyaient de tout leur pouvoir. Ils le
reurent avec les plus grands honneurs lorsqu'il passa par leur ville
pour se rendre dans le Haut-Canada dans le mois de juillet. Dans cette
tourne, lord Durham rallia la majorit du Haut-Canada  son plan
d'union aprs les explications qu'il donna aux chefs; il fut reu
partout de manire  le satisfaire.

Mais il devait se hter de jouir de ces honneurs, car bientt des
dsagrmens plus sensibles pour lui que pour un autre, devaient
appesantir dans ses mains le sceptre de sa vice royaut. Un
mcontentement inexpliquable tait rest dans le parlement contre sa
mission. Le secret dont on l'entourait au sujet des Canadiens, semblait
causer de l'inquitude et comme de la honte. Tout tait dcid d'avance
dans le secret de la pense, et cependant on feignait d'agir comme si on
ignorait compltement ce qu'on allait faire. La chambre des lords
surtout tait blesse de ce systme de dception qui entranait aprs
lui des actes illgaux de clmence et des actes lgaux de tyrannie,
comme l'taient l'amnistie et la constitution des deux conseils composs
de serviteurs stipendis et dpendans de la couronne. Lorsque
l'ordonnance du conseil spcial qui graciait les accuss politiques ou
les exilait  la Bermude, fut connue en Angleterre, elle fut aussitt
dclare illgale et contraire  l'esprit de la lgislation anglaise.
Lord Lyndhurst dit que jamais mesure plus despotique n'avait dshonor
les fastes d'un pays civilis. Les ministres essayrent de dfendre leur
gouverneur, et dclarrent que ce langage tait imprudent au plus haut
degr; que c'tait trahir les intrts du pays et les sacrifier aux
intrts de parti et  l'envie d'attaquer un individu. Lord Brougham,
lord Ellenborough dclarrent que le conseil form par lord Durham
n'tait pas ce que la lgislature impriale avait eu en vue en
autorisant la constitution d'un conseil spcial. On blma encore
l'emploi de M. Turton, qui avait subi une condamnation en Angleterre
pour crime d'adultre. Lord Brougham introduisit un bill pour lgaliser
autant que possible i'ordonnance du conseil spcial, qui entrana des
dbats dans lesquels le duc de Wellington se pronona contre la mesure
de lord Durham. Les ministres se trouvaient dans le plus grand embarras.
Lord Melbourne ne put s'empcher d'avouer sa vive anxit, vu les grands
intrts qui taient en jeu et les consquences qui pourraient rsulter
de ce qui allait tre interprt d'une manire favorable pour les
rebelles. Nanmoins l'ordonnance tait illgale et il devait conseiller
 sa Majest de la dsavouer.

La nouvelle de ce dsaveu solennel arriva en Canada dans le moment mme
que lord Durham tait entour des gouverneurs et des dputs de toutes
les provinces anglaises de l'est, venus  Qubec pour discuter avec lui
les questions qui pouvaient concerner leurs peuples. Elle le blessa au
coeur et l'humilia. Il rsolut sur le champ de donner sa dmission, et
ds ce moment il prit moins de soin  cacher ce qu'il se proposait de
recommander au sujet des Canadiens. Il parla avec plus d'abondance, et
dclara aux dputs qui l'entouraient, qu'il tait sur le point de
promulguer des lois propres  assurer protection  tous ces grands
intrts britanniques qu'on avait trop ngligs jusque l. A Qubec, 
Toronto, les Anglais s'assemblrent et passrent des adresses pour
exprimer leur regret des discussions prmatures du parlement imprial
et du dpart de lord Durham, et leur pleine confiance dans ses talens et
dans les mesures qu'il allait proposer pour rgler toutes les
difficults. Ceux de Montral allant plus loin, le prirent de
recommander l'union des deux Canadas. Un M. Thom, l'un des plus violens
ennemis des Canadiens, que lord Durham avait d'abord voulu nommer  deux
diffrens emplois dans le pays, et qu'il avait t forc par l'opinion
publique de placer dans les contres sauvages du Nord-Ouest, voulait une
confdration de toutes les provinces, parce qu'il y avait trop de
rpublicains dans le Haut-Canada. Mais sa suggestion fut repousse. Le
discours qu'il pronona rveilla les craintes du _Canadien_. Ce journal
qui avait jusque l soutenu l'administration, fut surpris de voir
l'orateur favoris de lord Durham dclarer que ses mesures montraient
qu'il tait dtermin  faire du Bas-Canada une province vraiment
britannique.

Dj les amis du parti anglais s'taient assembls  Londres et avaient
fait parvenir aux ministres l'expression de leur pleine confiance dans
la politique du chef du gouvernement canadien. L'association coloniale
leur avait fait part de son ct ainsi qu'au duc de Wellington et  sir
Robert Peel, de son vif regret de ce qui s'tait pass dans le
parlement; et les negocians en rapport avec les deux Canadas avaient
renouvel leur demande de l'union. En mme temps  Montral et  Qubec,
on brlait les lords Brougham, Glenelg et Melbourne en effigie, et les
Canadiens de cette dernire ville s'assemblaient et passaient des
rsolutions pour repousser ces outrages et remercier lord Brougham et M.
Leader de la part qu'ils prenaient  la dfense de leurs droits dans le
parlement imprial. Partout cependant le parti anglais  Londres, 
Qubec,  Montral, faisait voir, par la spontanit de ses mouvemens et
la concordance de ses vues, qu'il tait sr maintenant de celles de lord
Durham et que les Canadiens allaient enfin leur tre sacrifis. Pendant
que le gouverneur du Haut-Canada tait encore  Qubec, o il tait venu
comme les gouverneurs de l'est, pour s'entendre sur les affaires de sa
province, lord Durham annona sa retraite au peuple dans une longue
proclamation, o tout en blmant le mystre qui avait envelopp
jusqu'ici la marche des affaires les plus importantes aux habitans des
colonies, il commettait lui-mme la mme faute en cachant soigneusement
ce qu'il allait recommander  la mtropole  leur gard et en se tenant
dans des termes gnraux sans dfinition prcise. Nanmoins il en dit
encore plus qu'il n'avait fait jusque l, et annona qu'il cherchait 
donner au Bas-Canada un caractre tout--fait anglais,  lui donner au
gouvernement libre et responsable,  noyer les misrables jalousies
d'une petite socit et les odieuses animosits d'origines dans les
sentimens plus levs d'une nationalit plus noble et plus vaste. Cela
tait peu rassurant pour les Canadiens pour lesquels les mots de
libert, de sentimens levs, de nationalit plus noble et plus vaste
voulaient dire anantissement de leur langue, de leurs lois et de leur
race ou ne voulait rien dire du tout, car les troubles avaient t
prcisment causs par le refus absolu de toutes ces choses par la
mtropole.

Lord Durham se plaignait ensuite que sa conduite avait t expose  une
critique incessante dans le parlement imprial, dans un esprit qui
annonait une ignorance complte de l'tat du pays. Le mme jour il
rptait ce qu'il disait dans sa proclamation dans la rponse qu'il
faisait aux Anglais de Qubec: Je ne retourne pas en Angleterre par
aucun sentiment de dgot pour le traitement que j'ai personnellement
prouv dans la chambre des lords. Si j'avais pu tre influenc par de
pareils motifs, je me serais rembarqu dans le vaisseau mme qui m'avait
amen ici; car le systme de perscution parlementaire auquel je fais
allusion, commena du moment que je laissai les rives d'Angleterre.

Je m'en retourne pour les raisons suivantes et ces raisons seulement.
Les procds de la chambre des lords, auxquels le ministre a acquiesc,
ont priv le gouvernement de cette province de toute considration, de
toute force morale. Ils l'ont rduit  un tat de nullit executive, et
l'ont assujetti  une branche de la lgislature impriale... En ralit
et en effet, le gouvernement du Canada est administr maintenant par
deux ou trois pairs de leurs siges en parlement...

Dans ce nouvel tat de choses, dans Cette anomalie, il ne serait ni de
votre avantage, ni du mien que je restasse ici. En parlement, je puis
dfendre vos droits et vos voeux, et exposer ce qu'il y a d'impolitique
et de cruel dans des procds qui, en mme temps qu'ils ne sont que trop
attribuables  l'animosit personnelle et  l'esprit de parti, sont
accompagns d'un danger imminent pour le bien tre de ces importantes
colonies et la permanence de leur alliance avec l'empir.

Il s'embarqua pour l'Europe avec sa famille le 1 novembre, en laissant
les rnes du gouvernement entre les mains de sir John Colborne, et en
disant aux imprimeurs anglais: Je dplore que votre exemple patriotique
n'ait pas t suivi par d'autres, (les imprimeurs canadiens)... Engags
dans la tche coupable de fomenter d'anciens abus et d'anciens prjugs,
et d'enflammer des inimitis nationales, ils paraissent oublier la ruine
et le malheur certains auxquels ils exposent une population crdule et
malheureusement trop dispose  prter l'oreille  leurs conseils
insidieux. S'ils russissent  produire ce dplorable rsultat, c'est
sur eux qu'on reposera l terrible responsabilit et ils mriteront les
plus durs chtimens.

Pendant que ce langage mettait en dfiance de plue en plus les
mcontens, les rfugis aux Etats-Unis et les Amricains qui
sympathisaient avec eux, et qui rpandus sur la frontire du Haut et du
Bas-Canada, passrent l't en alles et venues, en profitrent pour
organiser une invasion et un nouveau soulvement dans les deux provinces
 la fois. Ils tinrent des assembles  Washington,  Philadelphie et
ailleurs, o parut le Dr. Robert Netton, le frre de celui qui
commandait les insurgs  St.-Denis, pour exciter les sympathies des
Amricains et obtenir des secours. Ils se runirent  New-York,  Albany
et dans quelques villes des frontires et russirent  entraner en
multipliant les mensonges quelques Canadiens du district de Montral.
Ds avant le dpart de lord Durham, l'excutif tait inform que dans la
ville seule de Montral plus de 3000 hommes s'taient lis par des
sermens secrets  prendre les armes;[38] c'tait une grande exagration,
mais ce rapport n'tait pas compltement inexact, car au commencement de
novembre, des soulvemens partiels eurent lieu sur plusieurs points de
la rivire Richelieu,  Beauharnais,  Terrebonne,  Chteauguay, 
Rouville,  Varennes,  Contrecoeur, et dans quelques autres paroisses,
tandis qu'un corps d'Amricains et de rfugis pntrait en Canada sous
les ordres du Dr. Nelson et prenait possession du village de
Napierville. Sir John Colborne qui s'y attendait, assembla aussitt le
conseil spcial, proclama la loi martiale, arma les volontaires, fit
arrter toutes les personnes suspectes, puis marcha avec 7  8 mille
hommes, soldats, miliciens et Sauvages venant de diffrens points, sur
le pays insurg o tout tait dj rentr dans l'ordre quand il y
arriva.

[Note 38: Lettre de sir John Colborne au marquis de Normanby, 6 mai
1839.]

Les hommes qui devaient prendre part au soulvement n'ayant point de
fusil ni de munitions, s'taient arms de piques et de btons. Plusieurs
n'taient dirigs, un sac seulement sur le dos, vers les points o on
leur avait dit qu'ils trouveraient tout ce qui leur fallait; mais n'y
trouvant rien, ils taient presque tous rentrs dans leurs loyers ou
retourns aux Etats-Unis d'o ils venaient, de sorte qu'au bout de
quelques jours tout tait rentr dans l'ordre avec  peine la perte de
quelques hommes.

Sir John Colborne n'eut qu' promener la torche de l'incendie. Sans plux
d'gard pour l'innocent que pour le coupable, il brla tout et ne laissa
que des ruines et des cendres sur son passage.

Dans le Haut-Canada les Amricains et les rfugis de cette province qui
s'taient joints  eux, dbarqurent  Prescott, et prirent possession
d'un moulin o ils furent obligs de se rendre au bout de quelque temps
aux forces considrables qui les cernrent. D'autres inquitrent la
frontire tout l'hiver, attaqurent Windsor, le Dtroit et quelques
autres points, mais n'excutrent rien de srieux.

L'oligarchie qui avait t furieuse l'anne prcdente de ce qu'on ne
s'tait pas servi de l'chafaud pour punir les rebelles, ne voulait pas
tre trompe cette anne. Elle voulait du sang. Elle voulait aussi faire
un grand effet en Angleterre. Elle s'tait fait armer avec la police
dans les villes; elle avait l'ait saisir toutes les armes qu'il y avait
chez les armuriers. Elle fit suspendre trois juges canadiens dont deux 
Qubec, parce qu'ils ne voulaient pas violer la loi de l'habeas-corpus.
Elle fit retrancher un grand nombre de Canadiens de la magistrature.
Pour avoir la paix, s'criait le _Herald_, il faut que nous fassions
une solitude; il faut balayer les Canadiens de la face de la terre...
Dimanche au soir tout le pays en arrire de Laprairie prsentait
l'affreux spectacle d'une vaste nappe de flammes livides, et l'on
rapporte que pas une seule maison rebelle n'a t laisse dbout. Dieu
sait ce que vont devenir les Canadiens qui n'ont pas pri, leurs femmes
et leurs familles pendant l'hiver qui approche, puis qu'ils n'ont devant
les yeux que les horreurs de la faim et du froid. Il est triste,
ajoutait ce journal hypocrite qui tait dans la joie du sang, il est
triste de rflchir sur les terribles consquences de la rbellion, de
la ruine irrparable d'un si grand nombre d'tres humains qu'ils soient,
innocens ou coupables. Nanmoins il faut que la suprmatie des lois soit
maintenue et inviolable, que l'intgrit de l'empire soit respecte et
que la paix et la prosprit soient assures aux Anglais mme aux dpens
de la nation canadienne entire. Jamais Marat ne s'est servi d'un
langage plus atroce.

Sir John Colborne revenu de sa courte campagne, organisa sans dlai des
conseils de guerre, et fit commencer devant les officiera de l'arme le
procs des prisonniers qu'il ramenait et des accuss qui remplissaient
les prisons. Lui qui dtestait les Canadiens, il ne serait pas arrt
cette fois par lord Gosford. Tous les Canadiens notables de Montral et
des campagnes, coupables ou non, avaient t arrts, un grand nombre
sous accusation de haute trahison. A Qubec, aux Trois Rivires o tout
tait parfaitement tranquille, les arrestations ne cessaient point non
plus. Pendant ce temps l les cours martiales se htaient d'achever leur
tche, en procdant avec toute la rapidit possible. Elles condamnrent
quatre-vingt-neuf accuss  mort et quarante-sept  la dportation dans
les les de l'Ocanie, et confisqurent tous leurs biens. Le _Herald_
tait radieux. Nous avons vu, disait-il, le 19 novembre, la nouvelle
potence faite par M. Bronsdon, et nous croyons qu'elle va tre leve
aujourd'hui au devant de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles
pourront jouir d'une perspective qui ne manquera pas sans doute d'avoir
l'effet de produire un sommeil profond et des songes agrables. Six ou
sept pourront s'y trouver  l'aise; mais on peut y en mettre davantage
dans un cas press.

Treize condamns prirent sur l'chafaud aux applaudissemens de leurs
ennemis accourus pour prendre part  un spectacle qui passait  leurs
yeux pour un triomphe. Tous subirent leur sort avec fermet. On ne peut
lire sans tre mu les dernires lettres de l'un d'eux, M. Chevalier de
Lorimier,  son pouse,  ses parens,  ses amis, dans lesquelles il
proteste de la sincrit de ses convictions; et il signa avant de
marcher au supplice une dclaration de ses principes, qui tmoigne de sa
bonne foi et qui prouve le danger qu'il y a de rpandre des doctrines
qui peuvent entraner des consquences aussi dsastreuses.

Lorsque l'chafaud eut satisfait dans le Bas-Canada comme dans le Haut,
o se passait une partie des scnes du Bas, la vengeance du vainqueur,
on tourna les yeux vers l'Angleterre pour voir comment elle allait
prendre les derniers vnemens, et recevoir lord Durham et ses
suggestions pour la pacification du pays. Dj le duc de Wellington
avait jug du dernier soulvement et blm, par ce jugement l mme, la
cruaut du pouvoir, dans les dbats sur l'adresse en rponse au discours
que la reine avait prononc en ouvrant le parlement au commencement de
1839. L'insurrection du Canada n'a t, dit-il, qu'une insurrection
frivole et limite  un coin du pays; mais elle a t accompagne
d'invasions et d'agressions contre les personnes et contre les
proprits des sujets de sa Majest sur toutes les parties de la
frontire des Etats-Unis par des habitans des Etats-Unis. Dj M.
Roebuck avait publi plusieurs lettres dans les journaux de Londres pour
blmer la conduite de lord Durham, qui, en sa qualit de chef du parti
radical, n'allait pas manquer cependant d'amis dans la presse pour
prendre sa dfense. Il s'tait entour depuis longtemps de partisans et
de cratures qui vantaient en toute occasion son patriotisme et ses
talens. Ils se mirent tous  louer son nergie dans sa mission et le
rapport qu'il venait de prsenter au gouvernement. Tous leurs coups se
dirigrent naturellement contre les Canadiens.

Ce rapport excessivement long, mais crit avec beaucoup d'art et de
soin, tait un plaidoyer spcieux en faveur de l'anglification, tout en
donnant gain de cause aux principes que la chambre d'assemble avait de
tout temps dfendus. Le sjour qu'il avait fait parmi les Canadiens
avait compltement chang ses ides, disait lord Durham, sur l'influence
relative des causes auxquelles on devait attribuer les maux existans. Il
s'attendait  trouver une lutte entre un gouvernement et un peuple, et
il avait trouv deux nations se faisant la guerre au sein d'un seul
tat; non une guerre de principes, mais une guerre de race; l'une
claire, active, entreprenante; l'autre ignorante, inerte, et soumise
aveuglment  des chefs que conduisaient d'troits prjugs; celle-ci
compose de torys dguiss qui cherchaient  cacher leur hostilit 
l'migration anglaise sous l'apparence d'une guerre de principes contre
le gouvernement; l'autre de vrais dmocrates, d'hommes vraiment
indpendans; les deux enfin toujours en prsence, mais spars en deux
camps qui ne se mlaient jamais. Tel est, ajoutait-il, l'tat
lamentable et hasardeux des choses produit par le conflit de race qui
divise depuis si longtemps le Bas-Canada, et qui a pris le caractre
formidable et irrconciliable que je viens de dpeindre.

Aprs s'tre tendu longuement sur cette division, sur ses causes et sur
ses effets, il passe au remde pour y mettre fin. Il y a deux modes,
dit-il, de traiter un pays conquis. Le premier est de respecter les
droits et la nationalit des possesseurs du territoire, de reconnatre
les lois existantes et de conserver les institutions tablies, de ne
donner aucun encouragement  l'migration du peuple conqurant, et sans
entreprendre de changemens dans les lmens de la socit, d'incorporer
simplement la province sous l'autorit gnrale du gouvernement central.
Le second est de traiter le pays conquis comme s'il tait ouvert aux
vainqueurs, d'encourager leur migration, de regarder les anciens
habitans comme entirement subordonns et de s'efforcer aussi
promptement que possible d'assimiler leur caractre et leurs
institutions  ceux de la grande masse de l'empire. Dans un vieux pays
ou doit suivre le premier; dans un nouveau, le second.

Malheureusement la rvolution amricaine avait empch l'Angleterre de
suivre celui-ci en Canada, ou la nationalit des habitants avait t
conserve comme moyen d'une sparation perptuelle, et complte avec
leurs voisins.[39] Aujourd'hui que les choses sont changes et qu'on n'a
plus besoin d'eux, l'on peut revenir au premier. Tel est le raisonnement
non pas crit, mais impliqu du reprsentant de l'Angleterre  notre
gard dans le rapport qu'il fait  l'Angleterre.

[Note 39: Dpche de lord Bathurst  sir J. E. Sherbrooke, 1 juillet
1816.]

Quant  la vritable cause dr dissensions entre le gouvernement et la
chambre d'assemble, il justifie compltement celle-ci, en attribuant le
refus d'une liste civile  sa dtermination de ne pas renoncer au seul
moyen de soumettre les fonctionnaires du gouvernement  quelque,
responsabilit. C'tait une vaine illusion, dit-il, de s'imaginer que
de simplets restrictions dans la constitution ou un systme exclusif de
gouvernement, induiraient un corps fort de la conscience qu'il avait
avec lui l'opinion de la majorit  regarder certaines parties du revenu
public comme hors de son contrle, et  se restreindre  la simple
fonction de faire des lois en restant spectateur passif ou indiffrent
pendant qu'on excuterait ou qu'on luderait ces lois et que des hommes
dans les intentions ou la capacit desquels il n'avait pas la plus
lgre confiance conduiraient les affaires du pays. L'assemble pouvait
passer ou rejeter des lois, accorder ou refuser les subsides, mais elle
n'avait aucune influence sur la nomination d'un seul serviteur de la
couronne. Le conseil excutif, les officiers judiciaires, tous les chefs
de dpartement taient nomms sans aucun gard pour les voeux du peuple
ou de ses reprsentant, et il ne manquait pas mme d'exemples que la
simple hostilit  la chambre d'assemble fit lever les personnes les
plus incomptentes aux postes d'honneur et de confiance. C'tait ainsi
que les gouverneurs venaient en lutte avec les reprsentans, que ses
conseillers regardaient comme leurs ennemis. Du reste l'entire
rparation des pouvoirs lgislatif et excutif est l'erreur naturelle
des gouvernemens qui veulent s'affranchir du contrle des institutions
reprsentatives. Depuis le commencement donc, continuait-il, jusqu' la
fin des querelles qui signalent toute l'histoire parlementaire du
Bas-Canada, je regarde la conduite de l'assemble comme une guerre
constante avec l'excutif pour obtenir les pouvoirs inhrens  un corps
reprsentatif d'aprs la nature mme du gouvernement reprsentatif.

Lord Durham ne pouvait justifier en termes plus forts la conduite de la
chambre d'assemble, et cependant aprs l'avoir justifie il s'appuya de
cette mme conduite pour recommander l'union des deux Canadas, parce que
le seul pouvoir qui puisse arrter d'abord la dsaffection actuelle et
effacer plus tard les Canadiens-franais, c'est celui d'une majorit
loyale et anglaise.

Il serait bien pour l'union de toutes les provinces de l'Amrique du
Nord; mais cette union ncessiterait une centralisation qui rpugne 
l'esprit des populations du Nouveau-Monde. D'ailleurs il faudrait pour
satisfaire ces populations, conserver les assembles provinciales avec
des pouvoirs municipaux seulement, ou encore mieux des assembles de
districts ou d'arrondissemens plus petits. Il recommanderait bien sans
hsiter l'union lgislative de toutes ces provinces s'il s'levait des
difficults dans les provinces infrieures, ou si le temps permettait de
les consulter avant de rgler la question des deux Canadas; mais si
elles se remuent plus tard on pourra les noyer dans une union qui les
mettra en minorit. En attendant il recommande l'union des deux Canadas
seuls, en donnant  chacun le mme nombre de membres, des municipalits
lectives pour les affaires locales, un conseil lgislatif mieux
compos, un bon systme d'administration pour les terres, l'abandon de
tous les revenus de la couronne moins celui des terres  la lgislature
pour une liste civile suffisante, la responsabilit de tous les
officiers du gouvernement  la lgislature except le gouverneur et son
secrtaire, l'indpendance des juges, et enfin des ministres
responsables placs  la tte des diffrens dpartemens de l'excutif et
tenus de commander la majorit dans les chambres.

Tel est le plan auquel lord Durham s'est arrt, et qu'il soumet  la
mtropole comme le plus propre entre tous ceux qu'on lui a suggrs pour
rtablir l'ordre, l'harmonie et la paix. Il y en a qui voulait frapper
les Canadiens en masse d'ostracisme, et les priver comme Franais du
droit de vote et d'ligibilit. D'autres proposaient une union
lgislative des deux Canadas ou de toutes les provinces avec une seule
lgislature, en diminuant le nombre des membres canadiens  un chiffre
nominal. D'autres encore proposaient une union fdrale. Lord Durham dit
qu' son arrive  Qubec il penchait fortement en faveur de ce dernier
plan, et que ce fut avec ce projet en vue qu'il discuta une mesure qui
embrassait toutes les colonies avec les dputations des provinces
infrieures, avec les corps publics et avec les hommes marquans du
Canada, qu'il avait mands  Qubec; que tout en conciliant les Franais
du Bas-Canada en leur laissant le gouvernement de leur propre province
et leur propre lgislation intrieure, il aurait assur la protection
des intrts britanniques au moyen du gouvernement gnral, et la
transition graduelle de toutes les provinces en une seule socit
homogne; mais qu'aprs quelque sjour dans le pays et la consultation
du parti anglais il avait t oblig de changer d'opinion et de croire
que l'poque de l'anglification graduelle tait passe.

Ses recommandations furent adoptes par les ministres. L'association
coloniale de Londres n'tait pas satisfaite cependant du sacrifice des
Canadiens. Elle voulait les priver de tout droit politique en leur tant
jusqu' celui de voter aux lections, et s'opposait au systme
responsable. Mais lord Durham et les ministres repoussrent ces
prtentions, et lord Melbourne prsenta au parlement le 4 mai 1839, un
message de la reine pour recommander l'union. Cette mesure fut retarde
par la rsignation du ministre  l'occasion d'une loi qui concernait la
Jamaque, au sujet de laquelle il s'tait trouv dans une majorit si
faible qu'il n'osa plus compter sur l'appui des chambres.

Nanmoins les difficults s'arrangrent; lord John Russell resta au
pouvoir, et aprs quelque discussion dans le mois de juin, il
introduisit enfin son bill pour unir les deux Canadas; aprs sa deuxime
lecture et l'adhsion de sir Robert Peel et de M. Hume, ce bill fut
ajourn  la session suivante, afin d'avoir le temps d'aplanir dans
l'intervalle certaines difficults qui se prsentaient. L'existence du
conseil spcial fut prolonge, et M. Poulett Thomson, membre des
communes et rformateur radical, fut envoy comme gouverneur  Qubec
pour les faire disparatre. Il arriva dans cette ville dans le mois
d'octobre, et partit presqu'immdiatement pour Montral et le
Haut-Canada. Il entra  Toronto  la fin de novembre, et ouvrit les
chambres le 3 du mois suivant. Sa mission principale tait de leur faire
adopter les bases du rapport de lord Durham, qui ne s'accordaient pas
avec les rsolutions de l'assemble de cette province, qui portaient que
le sige du gouvernement serait dans le Haut-Canada, que les trois
comts infrieurs du district de Qubec seraient annexs au
Nouveau-Brunswick, que les reprsentans du Bas-Canada seraient moins
nombreux que ceux du Haut, qu'aprs 1845, les comts en seigneuries ne
fussent plus reprsents au parlement, que la langue franaise fut
abolie, et que la dette du Haut-Canada, qui dpassait un million, fut
paye par les deux provinces runies, le Bas-Canada n'ayant pas de
dette, et de se procurer des informations sur lesquelles les ministres
pussent soumettre au parlement une mesure plus parfaite que le bill
prsent aux communes. Il devait les convaincre que les ministres
taient eux-mmes persuads de l'opportunit de leur projet, et
dissoudre l'assemble si elle ne recevait pas ses ouvertures dans un
esprit convenable; faire rapport des collges lectoraux, et nommer,
s'il le jugeait  propos, un certain nombre de personnes influentes pour
prparer les conditions de l'union.[40]

[Note 40: Dpche de lord John Russell,  M. C. P. Thomson, 7 septembre
1839.]

Dans une dpche Subsquente, lord John Russell argumentant contre le
principe du systme responsable dans les colonies, citait quelques faite
survenus dans le Bas-Canada, o s'tait leve d'abord la demande d'un
pareil systme, et reprsentait M. Papineau et la majorit de la chambre
comme des rebelles. Les chambres furent saisies de la question ds le
commencement de la session. Les dbats se prolongrent, mais le
gouvernement l'emporta  la fin, et la mesure fut approuve dans la
forme  peu prs que l'Angleterre dsirait. Il est inutile de dire que
le conseil spcial du Bas-Canada, nomm par la couronne, l'approuva dans
tout son esprit. Trois membres seulement votrent contre, MM. Neilson,
Cuthbert et Quesnel.[41] Quant aux Canadiens qu'on ne consulta pas, ils
protestrent dans le district de Qubec et des Trois-Rivires avec tout
le clerg catholique. 40,000 signatures couvrirent les ptitions de ces
deux districts au parlement imprial, contre lesquelles le gouverneur
mit lord John Russell en garde, en lui mandant que le nombre des
signatures n'tait pas si considrable qu'on s'y attendait; que
l'assemble des Anglais qui avait eu lieu  Qubec en faveur de l'union
exprimait les sentimens de la trs grande majorit de la population
fidle  l'Angleterre; que le clerg se mprenait sur cette mesure, et
qu'il dsirait au fond la continuation du conseil spcial quoiqu'il
demandt le rtablissement de la constitution de 91.

[Note 41: Le gouverneur fit prier M. Neilson de venir le voir pour le
consulter sur les affaires du pays, surtout sur l'union. Sur ce dernier
point, M. Neilson lui dit que cette mesure mcontenterait un grand
nombre de citoyens et en satisferait peu, puis qu'elle avait pour objet
d'opprimer les Canadiens. Le gouverneur le voyant continuer sur ce ton,
lui dit: Vous tre donc contre l'union. Oui, rpondit M. Neilson. Alors
nous ne pourrons pas nous accorder, rpliqua l'agent proconsulaire. Je
tiens ceci de M. Neilson lui-mme.]

L'approbation donne par les chambres du Haut-Canada et le conseil
spcial du Bas, rassura pleinement le ministre, qui poussa sa mesure
avec toute la vitesse possible. Les communes l'adoptrent presque sans
dbat, M. Hume votant pour et M. O'Connell contre. La langue anglaise
fut reconnue comme seule langue parlementaire. La mesure prouva plus
d'opposition dans la chambre des lords, o lord Gosford, le duc de
Wellington, et plusieurs outres membres votrent contre et protestrent,
lord Ellenborough parce que le bill tait fond sur une double erreur,
celle d'une dfiance indue contre la population franaise et celle d'une
confiance indue dans toute la population d'origine britannique; parce
que les changemens apports  la reprsentation du Bas-Canada taient
injustes dans leur caractre, ayant pour objet d'augmenter indirectement
encore plus la disproportion entre la reprsentation de la population
anglaise et celle de la population franaise...; parce que si l'on
voulait priver les Canadiens-franais d'un gouvernement reprsentatif,
il valait mieux le faire d'une manire ouverte et franche, que de
chercher  tablir un systme permanent de gouvernement sur une base que
le monde entier s'accorderait  qualifier de fraude lectorale. Ce
n'tait pas dans l'Amrique du Nord qu'on pouvait en imposer aux hommes
par un faux semblant de gouvernement reprsentatif, ou leur faire
accroire qu'ils n'taient qu'en minorit de votes lorsqu'ils taient de
fait dfranchiss; parceque l'union entre les deux provinces tait
impose  l'une par dfiance contre sa loyaut, sans son consentement et
 des conditions qu'elle devait juger injustes, et accepte par l'autre
en considration d'avantagea fiscaux et de l'ascendance lgislative.

Lord Melbourne insista sur la ncessit d'apaiser l'esprit de
mcontentement qui avait clat dans les deux Canadas; il fit observer
que c'taient de pareils mcontentemens qui avaient amen autrefois
l'indpendance des Etats-Unis, vnement qui ne serait pas arriv s'ils
avaient t mieux lis  la mtropole. Les divisions intestines avaient
t la principale cause qui avait fait perdre  l'Angleterre en 1450, le
beau territoire qu'elle possdait en France et qu'elle tenait de ses
princes normands, et dans le dernier sicle ses anciennes colonies. Le
duc de Wellington lui rpondit qu'il ne fallait pas tant se presser;
qu'il fallait attendre de meilleures informations; qu'il fallait
attendre que le peuple eut repris ses sens, dans une province aprs une
insurrection, dans l'autre aprs une rbellion, et que dans les
Etats-Unis il y et moins de disposition  encourager l'une et l'autre.
Il fallait rflchir avant de former une lgislature de trois ou quatre
diffrentes nations et de gens d'une douzaine de religions. Il se
plaignit de la manire avec laquelle on avait obtenu le consentement du
Haut-Canada. On s'tait assur du concours du parti tory en publiant la
dpche de lord John Russell au sujet des emplois, et de l'appui du
parti rpublicain en supprimant une autre de ses dpches qui aurait
dplu aux partisans du gouvernement responsable. Lord Brougham mit
convaincu que lorsque le Canada se sparerait de l'Angleterre, ce qui
devait arriver tt ou tard, ce serait par suite de la manire avec
laquelle la mesure de l'union tait emporte, et cette sparation se
ferait dans des circonstances d'autant plus regrettables que les deux
partis se quitteraient ennemis.

Lord Gosford ne leva ensuite; son langage devait avoir d'autant plus de
poids qu'il avait rsid dans le pays, qu'il en avait ou
l'administration entre les mains et qu'il en connaissait les partis, les
sentimens et les tendances. Je regarde, dit-il, l'union comme une
exprience trs dangereuse, et comme une mesure injuste et arbitraire en
elle-mme. Si, comme je le crois, ceux qui l'appuyent le font parce
qu'ils sont convaincus que la population franaise est en tat de
rsistance organise au rgime britannique, jamais ils ne furent dans
une plus grande erreur. Pour ma part, je ne crois pas que dans aucune de
nos colonies, sa Majest ait un peuple qui, par inclination autant que
par intrt, ait plus de dsir de rester sur un pied d'amiti et
d'alliance avec l'Angleterre. Je n'ignore pas les fausses
reprsentations que l'on a rpandues avec trop d'activit dans ce pays,
mais je ne crains pas de dclarer, malgr tout ce que l'on peut
prtendre au contraire, que ce que je dis ici est fond sur la vrit et
peut-tre pleinement prouv. On a beaucoup parl de ce qu'on appelle la
rvolte rcente; ce sont l des mots qui sonnent bien haut, et qui sont
fort utiles aux intrts de ceux qui leur donnent cours. Mais si je nuis
dispos  rprouver toute espce de soulvement et de troubles, je dois
galement reconnatre qu'il n'est que juste de regarder de plus prs au
vritable tat des choses avant de stigmatiser les vnemens qui ont eu
lieu en termes qui doivent produire des prjugs trs forts et trs
funestes contre ceux contre qui on les dirige. La partie du Bas-Canada
agite par les troubles, n'embrassa jamais qu'une petite section du
district de Montral sur la rivire Richelieu. Maintenant quel tait son
tat politique avant les troubles? Elle tait dchire par les divisions
les plus violentes et les plus haineuses, fruit d'lections contestes
avec acharnement; l'esprit de parti, comme c'est le cas en semblables
circonstances, tait mont au plus haut degr d'exaspration, et
contribua beaucoup  ce qui est arriv. A l'appui de mon assertion, je
puis citer un fait trs concluant. Le seul endroit au nord du
St.-Laurent o il y ait eu des troubles, est le comt des
Deux-Montagnes. Eh bien! ce comt se trouvait justement sous le rapport
de la violence des luttes lectorales dans le mme cas que les environs
de la rivire Richelieu. Il y a, et il y a eu une certaine partie de la
population anglaise, principalement  Montral et dans les environs, 
laquelle tous les hommes libraux et indpendans ne peuvent qu'tre
hostiles, et dont les actes et la conduite ont t caractrise par un
esprit de domination au prjudice de toute la population d'origine
franaise; elle a toujours aspir  possder la domination et le
patronage du pays. C'est  elle qu'il faut principalement attribuer les
troubles et les animosits qui viennent d'avoir lieu. A l'appui de ce
que j'avance, je n'ai qu' rappeler  vos seigneuries une de ses
premires dmarches peu de temps aprs mon arrive en Canada. A une
assemble qu'elle avait convoque, il fut rsolu de lever un corps
militaire sous le nom de _British Rifle Legion_, ou quelque nom
semblable, et une de ses rgles tait que les membres de ce corps
liraient leurs officiers. Je pris la premire occasion de faire, d'une
manire amicale, des remontrances contre un pareil procd; mais ce fut
en vain. Je fus oblig de les abattre par une proclamation, aprs m'tre
assur, en consultant les hommes de loi de la couronne, que leur
conduite tait illgale et inconstitutionnelle. Une section intresse
et violente du parti mercantile voulait en persvrant dans ses fausses
reprsentations, faire appuyer ses desseins par ses amis en Angleterre;
et ce sont ces fausses reprsentations, ainsi rpandues, qui ont amen
les maux qui sont malheureusement arrivs. Tant qu'on encouragera ce
parti ou qu'on l'appuiera en aucune faon, la mfiance et le
mcontentement rgneront. Je suis heureux cependant de pouvoir dire que
ces remarques ne s'appliquent qu' une petite portion de la population
britannique, fixe principalement aux environs de Montral, et 
quelques partisans  Qubec. Bien des Anglais ont souvent, et dans les
termes les plus nergiques, rprouv la violence de ceux dont je parle.
Il est aussi un fait curieux, c'est que lorsque les troubles clatrent
aucune des populaces, car je puis presque les appeler ainsi, qui y ont
pris part, n'tait commande par des Canadiens-franais. A St.-Denis,
c'tait un Anglais, M. Wilfred Nelson;  St.-Charles, un M. Brown,
moiti Anglais, moiti citoyen amricain;  St.-Benoit, un Suisse, qui
agissaient comme chefs. Les troubles, comme je l'ai dj dit, clatrent
dans une partie seulement du district de Montral. Dans le reste de ce
district, dans les quatre autres districts du Bas-Canada, Gasp,
St.-Franois, Qubec et les Trois-Rivires, tout demeura tranquille, et
les autorits civiles y conservrent toute leur force. Les troubles
furent compltement supprims dans l'espace de trois semaines; il me fut
envoy des adresses de toutes parts pour rprouver la conduite et la
violence de quelques hommes gars, pousss par des gens mal
intentionns et dsesprs, et pour me dclarer leur dtermination
d'appuyer le gouvernement. La paix et la tranquillit taient rtablies
dans toute la province du Bas-Canada avant mon dpart. Mais cela ne
faisait pas le compte du parti qui voulait craser la population
franaise.

Convaincu de l'exactitude de ce que je dis, je ne puis m'empcher de
regarder l'union des deux provinces que comme un acte des plus injustes
et des plus tyranniques, propos pour priver la province infrieure de
sa constitution, sous prtexte d'actes de quelques hommes mal
intentionns, et la livrer, en noyant la population franaise,  ceux
qui, sans cause, lui ont montr tant de haine; car ce bill doit la
noyer. Vous donnez  3 ou 400,000 habitans la mme reprsentation qu'au
Bas-Canada, qui a une population d'au moins 700,000; et ensuite vous
imposez la dette de la province suprieure, qui est, dit-on, d'un
million,  une province qui n'a presque aucune dette. Peut-il y avoir
rien de plus arbitraire et de plus draisonnable? En vrit, la lgalit
d'un tel procd peut tre mise en question; car, j'apprends qu'aucune
partie de la dette contracte par la province suprieure n'a t
sanctionne par le gouvernement de ce pays, je dois dclarer de nouveau
que ma conviction est que tout cela vient d'une intrigue mercantile.[42]
Je dis que la population franaise dsire vivre sous la protection et
dans l'alliance anglaise, et que la trs grande majorit des habitans
des deux Canadas est oppose  l'union... Je ne puis donc consentir 
une mesure fonde, comme je le crois consciencieusement, sur de fausses
informations et sur l'injustice. Tant que je vivrai, j'espre que je ne
donnerai jamais ma sanction  une injure semblable  celle qui est sous
la considration de vos seigneuries. J'ai dit ce que je crois fermement
tre la vrit, et ce qui pourrait tre appuy du tmoignage de tout
esprit calme dans les Canadas.

[Note 42: De la maison Baring,  laquelle tait due une grande partie de
cette dette.]

Nous donnons une grande partie du discours de ce gouverneur pour faire
mieux apprcier la politique du bureau colonial.

L'aristocratie anglaise ne vota pour la mesure qu' contrecoeur, parce
que le parti mercantile, qui a eu une grande influence dans tous les
temps sur la politique des colonies, le demandait. Le Haut-Canada devait
un million  la maison Baring et se trouvait  la veille d'tre
incapable de faire face  ses engagemens. Cette maison puissante fit
tous ses efforts pour engager le parlement  consentir  l'union afin
d'assurer sa crance. Beaucoup de marchands, de capitalistes et
peut-tre de membres du parlement y taient intresss. Devant tous ces
motifs personnels ajouts aux prjugs nationaux, la cause des
Canadiens-franais devait succomber. Dans l'acte d'union il est
expressment stipul qu'aprs les frais de perception pays, la premire
charte sur le revenu du Canada sera l'intrt de la dette publique due
au moment de l'union. Le salaire du clerg et la liste civile ne
viennent qu'aprs.

L'acte d'union adopt par les deux chambres mit fin, en recevant la
sanction royale,  l'acte de 91, pass pour soustraire  la domination
des Canadiens-franais, la petite population anglaise, du Haut-Canada,
et rvoque plus tard pour mettre ces mmes Canadiens sous la domination
de la population anglaise, devenue ou devenant plus nombreuse.

A l'poque o se consommait ce grand acte d'injustice  notre prjudice,
la population, le commerce, l'agriculture, l'industrie avaient fait
d'immenses progrs dans le pays. La population que nous avons estime 
125,000 mes  peu prs lors de l'introduction de la constitution de 91,
s'tait redouble cinq fois depuis. Les dissensions politiques n'avaient
pas empch chacun de remplir sa tche avec son activit ordinaire. En
Amrique le mouvement des choses entrane toutes les thories avec lui,
tous les systmes des mtropoles. Tout n'y assied sur des bases immenses
qui n'ont pour ainsi dire de limites que les limites du continent
lui-mme. En Europe le propritaire est au sommet de la pyramide
sociale; en Amrique il est o il doit tre pour le bonheur et la paix
de ceux qui la composent,  la base. En 1844, o s'est fait le
recensement le plus rapproch de l'union, la population du Bas-Canada
tait de 691,000 mes, dont 524,000 Canadiens-franais, 156,000 Anglais
et trangers, et 673,000 catholiques. Il y avait 76,000 propritaires et
113,000 maisons, d'o l'on peut conclure que chaque famille a sa maison
et que presque toutes les familles sont propritaires.

Les productions agricoles s'levrent  925,000 minots de bl, 
1,195,000 minots d'orge,  333,000 minots de seigle,  7,239,000 minots
d'avoine,  1,219,000 minots de pois,  141,000 minots de bl-d'inde, 
375,000 minots de bl sarrasin,  9,918,000, de pommes de terre. Les
rablires produisirent 2,272,000 livres de sucre. On comptait 7,898
ruches d'abeilles, 470,000 ttes de btail, 147,000 chevaux, 198,000
cochons et 603,000 moutons dont la toison donnait 1,211,000 livres de
laine. Les animaux devaient tre en proportion de l'agriculture, mais
cette proportion est plus petite dans les pays froids que dans les pays
chauds. L'hiver sera toujours un grand obstacle  l'lvation des
bestiaux dans le Bas-Canada, parce qu'il faut les nourrir  l'table
prs de six mois de l'anne.

Il sortit des mtiers domestiques 747,000 verges de drap du pays,
858,000 verges de toile de fil et de coton, 655,000 verges de flanelle
et de droguet.

L'industrie faisait rouler 422 moulins  farine, 153  gruau, 911 
scie, 14  l'huile de lin, 153  fouler, 169  carder, 469  battre, 8 
papier et 24  cloux, etc. 69 fonderies mlaient leurs noires vapeurs au
bruit de ces grands lmens de progrs et de richesses. Il y avait
encore 36 distilleries, 30 brasseries, 540 manufactures de potasse et 86
autres de diffrens genres, que faisaient marcher le vent, l'eau, la
vapeur ou la force animale.

Maintenant au dessus de ces puissances physiques et matrielles il y
avait 64 collges ou coles suprieures et 1569 coles lmentaires, qui
rpandaient les lumires sur 57,000 enfans au bruit des forts qu'on
abattait et des chantiers qu'on ouvrait partout pour agrandir le champ
des nouvelles Sidons modernes, dans ce continent sorti  peine du sein
des ondes et des mains de Christophe Colomb et de Jacques Cartier. La
rigueur du climat de Qubec ne peut rien pour dompter l'nergie
productive des enfans du St.-Laurent. C'est au milieu des frimats qui
emprisonnent les ondes qu'ils construisent ces nombreux vaisseaux qui
doivent sillonner les mers du globe, et qu'ils prparent ces bois qui
doivent servir  abriter les peuples de l'Europe et des tropiques. 2090
ouvriers construisirent  Qubec seul dans l'hiver de 1840, 33 navires
jaugeant ensemble 18,000 tonneaux; et 1175 navires jaugeant 384,000
tonneaux venant d'Europe et d'ailleurs, taient arrivs dans le cours de
l't prcdent dans le port de cette ville commerante.

Enfin en 1840, la totalit du revenu du Bas-Canada monta  184,000, et
la dpense  143,000. Aujourd'hui  l'aide de quelques modifications
dans nos lois fiscales, le revenu des deux Canadas unis a presque
tripl; il excde 800,000.

Nous allons terminer ici notre rcit. L'union des deux Canadas doit
former une des grandes poques de nos annales coloniales. Nous l'avons
peut-tre amen trop prs des temps prsens; mais nous y avons t forc
par l'enchanement des vnemens, qui seraient rests sans signification
bien prcise sans la conclusion qui nous les explique en expliquant la
pense de la mtropole. Si en retraant ces vnemens, nous avons pu
blesser les susceptibilits des hommes, des races, du pouvoir ou des
partis qui ont exerc de l'influence sur notre patrie, nous dirons comme
M. Thiers, nous l'avons fait sans haine, plaignant l'erreur, rvrant la
vertu, admirant la grandeur, tchant de saisir les profonds desseins de
la providence dans le sort qu'elle nous rserve, et les respectant ds
que nous croyons les avoir saisis.




                             CONCLUSION.


Nous avons donn l'histoire de quelques migrans franais venus pour
fixer les destines de leur postrit  l'extrmit septentrionale de
l'Amrique du Nord. Dtachs comme quelques feuilles d'un arbre, le vent
les a jets dans un monde nouveau pour tre battus de mille temptes,
temptes de la barbarie, temptes de l'avidit du ngoce, temptes de la
dcadence d'une ancienne monarchie, temptes de la conqute trangre. A
peine quelques milles mes lorsque ce dernier dsastre leur est arriv,
ils ne doivent pas en vouloir trop  leur ancienne mre-patrie, car la
perte de la noble colonie du Canada fut une des causes dterminantes de
la rvolution, et l'univers sait quelle vengeance cette nation polie et
fire a exerc sur tous ceux qui avaient la main de prs ou de loin au
timon de l'tat qui nous abandonnait au moment du danger.

Malgr toutes les tourmentes passes dj sur le Canada, quelques
centaines de colons franais; car nous craindrions d'exagrer en disant
quelques milliers, avaient atteint le chiffre fort peu important en
Europe de 60,000 mes environ au jour de la conqute. Aujourd'hui aprs
90 ans, ce chiffre atteint 700,000,[43] et cet arbre s'est accru de
lui-mme, sans secours tranger, dans sa propre foi religieuse, dans sa
propre nationalit. Pendant 150 ans il a lutt contre les colonies
anglaises trente  quarante fois plus nombreuses sans broncher d'un pas,
et le contenu de cette histoire nous dit comment il s'acquittait de son
devoir sur le champ de bataille.

[Note 43: Le recensement de cette anne porte la population canadienne
franaise  695,943 mes.]

Quoique peu riche et peu opulent, ce peuple a montr qu'il avait
conserv quelque chose de la grande nation dont il tire son origine.
Depuis la conqute sans se laisser distraire par les philosophes ou les
rhteurs sur les droits de l'homme et autres thses qui amusent le
peuple des grandes villes, il a fond sa politique sur sa propre
conservation, la seule base d'une politique recevable par un peuple. Il
n'tait pas assez nombreux pour prtendre ouvrir une voie nouvelle aux
socits, ou se mettre  la tte d'un mouvement quelconque  travers le
monde. Il s'est resserr en lui-mme, il a ralli tous ses enfans autour
de lui, et a toujours craint de perdre un usage, une pense, un prjug
de ses pres malgr les sarcasmes de ses voisins. Le rsultat c'est que
jusqu' ce jour, il a conserv sa religion, sa langue, et bien plus un
pied  terre  l'Angleterre dans l'Amrique du Nord en 1775 et en 1812.
Ce rsultat quoique funeste  la rpublique des Etats-Unis,  ce qu'il
aurait paru au premier abord, n'a peut-tre pas eu les mauvaises suites
qu'on aurait pu en apprhender. Le drapeau royal anglais flottant sur la
citadelle de Qubec a oblig la jeune rpublique d'tre grave, de se
conduire avec prudence, de ne marcher en avant que graduellement, et non
pas de s'lancer comme une cavale sauvage dans le dsert. La
consquence, disons-nous, c'est que la rpublique des Etats-Unis est
devenue grande, puissante et un exemple pour le monde.

Les Canadiens sont aujourd'hui un peuple de cultivateurs dans un climat
rude et svre. Il n'a point en cette qualit les manires lgantes et
fastueuses des populations mridionales, et ce langage qui semble sortir
de cette nature lgre et intarissable qu'on ne connat point dans les
hautes latitudes de notre globe. Mais il a de la gravit, du caractre
et de la persvrance. Il l'a montr depuis qu'il est en Amrique, et
nous sommes convaincu que ceux qui liront son histoire avec justice et
bonne foi, avoueront qu'il s'est montr digne des deux grandes nations
aux destines desquelles son sort s'est trouv ou se trouve encore li.

Au reste, il n'aurait pu tre autrement sans dmentir son origine.
Normand, Breton, Tourangeau, Poitevin, il descend de cette noble race
qui marchait  la suite de Guillaume le conqurant, et dont l'esprit
enracin ensuite en Angleterre, a fait de cette petite le une des
premires nations du monde; il vient de cette France qui marche  la
tte de la civilisation europenne depuis la chute de l'empire romain,
et qui dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, se fait toujours
respecter; qui sous ses Charlemagne comme sous ses Napolon ose appeler
toutes les nations coalises dans des combats de gans; il vient surtout
de cette vende normande, bretonne, angevine dont le monde respectera
toujours le dvouement sans bornes pour les objets de ses sympathies
royales et religieuses, et dont le courage admirable couvrira
ternellement de gloire le drapeau qu'il avait lev au milieu de la
rvolution franaise.

Que les Canadiens soient fidles  eux mmes; qu'ils soient sages et
persvrans, qu'ils ne se laissent point emporter par le brillant des
nouveauts sociales ou politiques. Ils ne sont pas assez forts pour se
donner carrire sur ce point. C'est aux grands peuples  essayer les
nouvelles thories. Ils peuvent se donner des liberts dans leurs
orbites assez spacieuses. Pour nous, une partie de notre force vient de
nos traditions; ne nous en loignons ou ne les changeons que
graduellement. Nous trouverons dans l'histoire de notre mtropole, dans
l'histoire de l'Angleterre elle-mme de bons exemples  suivre. Si
l'Angleterre est grande aujourd'hui, elle a eu de terribles temptes 
passer, la conqute trangre  matriser, les guerres religieuses 
apaiser et bien d'autres traverses. Sans vouloir prtendre  une
pareille destine, notre sagesse et notre ferme union adouciront
beaucoup les difficults de notre situation, et en excitant leur intrt
rendront notre cause plus sainte aux yeux des nations.




                               SOMMAIRES.

LIVRE TREIZIEME.

CHAPITRE I.

CONSTITUTION DE 91.--1792-1800.

Etablissement d'un gouvernement reprsentatif.--Runion de la
lgislature.--Le parti anglais veut abolir l'usage de la langue
franaise; vives discussions  ce sujet.--Les Canadiens l'emportent.--La
discussion est renouvele lors de la considration des rgles pour la
rgie intrieure de la chambre.--Violens dbats; discours de M. Bdard
et autres.--Les anglificateurs sont encore dfaits.--Travaux de la
session; projets de loi pour les pauvres, les chemins et les
coles.--Biens des Jsuites.--Subsides--Justice--Prorogation des
chambres; discours de sir Alured Clarke.--Lord Dorchester.--Il convoque
les chambres.--Organisation de la milice.--Comptes
publics.--Judicature.--Suspension de la loi de l'habeas
corpus.--Association gnrale pour le soutien du gouvernement. Troisime
session.--Revenus et dpenses.--Fixation des charges; rentes
seigneuriales.--Voies publiques.--Monnaies.--Lord Dorchester remplac
par le gnral Prescott.--Session de 97.--Dfection de MM. De Bonne et
de Lotbinire.--Trait de commerce avec les Etats-Unis.--Emissaires
franais.--Les pouvoirs de l'excutif sont rendus presque absolus; ses
terreurs.--Excution de M. Law.--Sessions de 98 et 99.--Amlioration du
rgime des prisons.--Impts, revenus publics.--Querelles entre le
gouverneur et son conseil au sujet de la rgie des terres.--Il est
rappel avec le juge Osgoode.--Sir Robert Shore Milnes convoque les
chambres en 1800.--Nouvelle allusion aux principes de la rvolution
franaise; motif de cette politique.--Proposition d'exclure le nomm
Bouc de l'assemble.--Le gouvernement s'empare des biens des Jsuites.

CHAPITRE II.

ADMINISTRATION DE SIR JAMES CRAIG.--1801-1811.

Elections de 1800.--Institution royale.--Principe de la taxation.--La
nationalit canadienne.--Etablissement du Canadien.--Affaire de la
Chesapeake.--Situation de nos relations avec les Etats-Unis.--Premires
difficults avec cette rpublique.--Arrive de sir James Craig en
Canada.--Ordre militaire.--Proclamation politique.--Ouverture des
chambres.--Projet de loi pour exclure les juges de l'assemble.--M.
Bedard et autres officiers de milice casss.--Ministre
responsable--Dissolution du Parlement.--Discours insultant de
Craig.--Les ides du Canadien sur la constitution et la responsabilit
ministrielle.--Subsides.--Agent  Londres.--Exclusion des juges de la
chambre.--Dissolution subite du parlement.--Saisie du Canadien et
emprisonnement de M. Bedard, Taschereau et Blanchet.--Proclamation du
gouverneur.--Election.--Ouverture des chambres.--Elargissement des
prisonniers.--Affaires religieuses.--Entrevues de sir James Craig et de
M. Plessis au sujet de l'glise catholique.--Nomination des curs par le
gouvernement.--Fin de l'administration de Craig.

LIVRE QUATORZIME.

CHAPITRE I.

GUERRE DE 1812.

Sir George Prvost; sa politique.--Situation des rapports entre
l'Angleterre et les Etats-Unis.--Premires hostilits sur mer.--Le parti
de la guerre l'emporte  Washington--La guerre est
dclare.--L'Angleterre adopte un systme dfense.--Forces des
Etats-Unis.--Organisation de la dfense du Canada.--Zle du clerg
catholique.--M. Plessis travaille  faire reconnatre officiellement le
catholicisme par le gouvernement.--Mission secrte de John Henry aux
Etats-Unis et son rsultat.--Mouvement des forces amricaines.--La
gnral Hull envahit le Canada et puis se retire.--Divers escarmouches
et combats.--Le gnral Brock fait prisonnier le gnral Hull avec ses
soldats.--Van Rensalaer envahit le Canada.--Combat de Queenston; mort du
gnral Brock.--Dfaite de l'ennemi.--Nouvelle et inutile invasion du
Canada par le gnral Smith.--Le gnral Dearborn fait mine d'attaquer
le Bas-Canada, puisse retire.--Evnemens sur mer.--Session du
parlement.--Il lve les droits de douane pour faire face aux dpenses
de la guerre.

CHAPITRE II.

CONTINUATION DE LA GUERRE.--PAIX DE 1815.

CAMPAGNES DE 1813-1814.

Campagne de 1813--Oprations sur les lacs Eri, Ontario et
Champlain.--Combats de French town et du fort Meigs.--Attaque de
Sandusky.--Combat naval de Put-in-Bay.--Bataille de Thames.--Destruction
des Criques.--Prise de Toronto.--Le colonel Harvey surprend les
Amricains  Burlington.--Black Rock est brl--Batailles de Chrystlers
Farm et de Chteauguay.--Retraite des armes amricaines.--Surprise du
fort Niagara. Lewiston, Manchester brls.--Oprations sur mer.--Travaux
du parlement  Qubec.--Le juge Sewell accus va se justifier 
Londres.--Il suggre l'union de toutes les colonies.--Campagne de
1814.--Combats de Lacolle, Chippawa, Lundy's Lane.--Attaque du fort
Eri.--Dfaite de Drummond.--Expdition de Plattsburgh.--Attaque des
ctes des Etats-Unis.--Washington pris et le capitole brl.--Bataille
de la Nouvelle-Orlans.--Cessation des hostilits.--Trait de
Gand.--Runion des chambres.--Sir G. Prvost accus pour sa conduite 
Plattsburgh, remet les rnes du gouvernement et passe en Angleterre,--Sa
mort.--Rhabilitation de sa mmoire.

LIVRE QUINZIME.

CHAPITRE I.

QUESTION DES SUBSIDES.--1816-1822.

Les dissensions entre la chambre et l'excutif recommencent aprs la
guerre.--Union des colonies anglaises.--Le gnral Drummond.--Abus dans
le bureau des terres et des postes.--Rejet des accusations contre les
juges Sewell et Monk.--Dissolution du parlement.--Sir John Coape
Sherbrooke gouverneur.--Il transmet aux ministres un tableau de l'tat
des esprits en Canada.--Instructions qu'il reoit.--Le clerg
catholique: M. Plessis.--Le juge Sewell.--MM. Uniacke et
Marshall.--Situation des finances.--Leur confusion.--Dpenses faites
sans appropriation.--Instructions de lord Bathurst.--Droit de voter les
subsides.--Le juge Toucher accus.--Le duc de Richmond remplace
Sherbrooke.--Reprise de la question des finances.--Liste civile
augmente demande pour la vie du roi--Elle est refuse.--Le juge Bedard
accus.--Mort soudaine du duc de Richmond--Dissolution du parlement.--Le
comte de Dalhousie gouverneur.--M. Plessis  Londres.--Ses entrevues
avec lord Bathurst.--Les discussions sur la question des finances
continuent.--M. Papineau nomm au conseil excutif.--Refus des
subsides.--Division dans le conseil lgislatif.--Partage des droits de
douane avec le Haut-Canada.

CHAPITRE II

PREMIER PROJET D'UNION.--- 1823-1827.

L'union des deux Canadas dsire par les Anglais de Montral.--Ellice
est leur agent.--Histoire de la fortune de ce marchand--Le bill d'union
amen secrtement devant le parlement imprial.--Parker donne
l'alarme.--Sir James Macintosh et sir Francis Burdett avertis arrtent
le bill dans la chambre des communes.--Nature de ce bill.--Il est
ajourn.--Sensation que la nouvelle de son introduction dans le
parlement fait dans les deux Canadas.--Ptitions contre: MM. Papineau et
Neilson dputs  Londres. Habile mmoire qu'ils prsentent au
gouvernement.--Les ministres abandonnent la mesure.--Paroles d'Ellice 
M. Papineau.--Apprciation d'Ellice par sir James Macintosh.--Opinion de
sir Francis Burdett sur l'union.--Entrevues de M. Papineau avec lord
Bathurst.--Opinion des hommes d'tat sur la dure de l'union des
Etats-Unis.--Montant de la dfalcation de Caldwell.--Affaires
religieuses.--Lord Dalhousie passe en Angleterre et revient 
Qubec.--Refus des subsides.--Discours insultant de ce gouverneur en
prorogeant le parlement.

CHAPITRE III.

Crise de 1827.--1827-1828.

Nouvelle crise.--Adresse de M. Papineau et d'une partie des membres de
la chambre  leurs commettans en rponse au discours prononc par le
gouverneur en ajournant la session.--Assembles publiques.--Destitutions
dans la milice.--La presse.--Elections.--Runion du parlement.--Le
gouverneur dsapprouve le choix de M. Papineau comme prsident de
l'assemble.--Le parlement est prorog.--Adresses des partisans de lord
Dalhousie au roi.--Assembles publiques dans toutes les parties du
pays.--Adresses au roi et aux deux chambres du parlement imprial.--M.
Waller rdacteur du Spectateur arrt deux fois.--MM. Neilson, Viger et
Cuvillier dputs  Londres avec les adresses des Canadiens.--M. Gale
avec celles du parti oppos.--Affaires du Canada devant le parlement
imprial. Discours de MM. Huskisson, Labouchre, sir James Macintosh,
Hume, Wilmot, Stanley dans les communes.--Les adresses sont renvoyes 
un comit.--Rapport du comit.--M. Huskisson est remplac dans le
ministre des colonies par sir George Murray.--Le rapport du comit
n'est ni rejet ni adopt--Sir George Murray annonce aux dputs
canadiens qu'on va prendre des mesures pour faire cesser les
difficults.--Sir James Kempt remplace lord Dalhousie eu Canada.

LIVRE SEIZIME.

CHAPITRE I.

LES 92 RSOLUTIONS.--1829-1834.

Espoir trompeur que le rapport du comit de la chambre des communes fait
natre en Canada.--Instructions de sir James Kempt.--La presse
canadienne devient plus modre.--Ouverture des chambres.--Dcision des
ministres sur la question des subsides et autres points mineurs.--Les
esprances de l'assemble s'vanouissent.--Rsolutions qu'elle
adopte.--Nouvelles adresses  l'Angleterre.--Travaux de la
session.--Session de 1830.--Rponse des ministres aux dernires
adresses.--Rsolutions sur les ordonnances de milice et les
subsides.--Conseils lgislatif et excutif.--Opinion de sir James Kempt
 leur sujet.--Sensation qu'elle produit.--Assemble de
St.-Charles.--Sir James Kempt, qui a demand son rappel, est remplac
par lord Aylmer.--Le procureur-gnral Stuart suspendu.--Concessions et
rformes proposes par lord Goderich.--Appel nominal de la
chambre.--Elles sont refuses.--Faute de l'assemble en cette
occasion.--Lord Aylmer trs affect.--Les juges Kerr et Fletcher
accuss.--Le Parlement imprial change l'acte constitutionnel pour
abandonner tous les revenus du Canada au contrle de sa
lgislature.--Session de 1831-2.--Nouvelles dpches de lord
Goderich.--Indpendance des juges.--Terres de la couronne et rserves du
clerg.--Bureau des postes.--Fin de la session.--Regret de lord Aylmer
de voir les concessions de lord Goderich si mal accueillies.--Emeute du
21 mai  Montral.--Le cholra en Canada: ses terribles
ravages.--Assemble des Canadiens  St.-Charles, des Anglais 
Montral.--Rponse des ministres touchant le juge Kerr et l'indpendance
des juges.--Retour des ministres  une politique rtrograde.--Adresse au
roi pour le prier de rendre le conseil lgislatif lectif.--Rsolutions
contre l'annexion de Montral au Haut-Canada.--Le procureur-gnral
Stuart et le juge Kerr destitus.--Adresse du conseil lgislatif au
roi.--Double vote de son prsident.--Townships de l'est.--Session de
1834.--Dpches de lord Stanley sur divers sujets.--Considration de
l'tat de la province.--Les 92 rsolutions.--Lord Aylmer
accus.--Adresse du conseil lgislatif.--Prorogation.

CHAPITRE II

LES TROUBLES DE 1837.--1835-1837.

Effet des 92 rsolutions en Angleterre.--Une partie des townships de
l'est se rallie  la chambre d'assemble.--Comit nomm dans les
communes sur nos affaires.--Dbats.--Une partie du ministre anglais
rsigne.--M. Stanley est remplac aux colonies par M. Rice et plus tard
par lord Aberdeen.--Comits de district en Canada.--Nouvelles
ptitions--Lettre de M. Roebuck.--Nouveaux dbats dans la chambre des
communes--Dissolution du parlement canadien.--Associations
constitutionnelles.--Rapprochement entre les libraux du Haut et du
Bas-Canada.--Le parlement s'assemble  Qubec.--Nouvelle adresse 
l'Angleterre.--Une nouvelle section de la majorit se dtache de M.
Papineau.--Dpches de lord Aberdeen.--Ministre de sir Robert
Peel.--Trois commissaires envoys en Canada.--Lord Gosford remplace lord
Aylmer.--Chambre des lords. Ouverture du parlement canadien.--Discours
de lord Gosford.--La chambre persiste dans la voie qu'elle a prise, en
votant 6 mois de subsides qui sont refuss.--Le parlement est prorog et
convoqu de nouveau.--Les autres colonies qui devaient faire cause
commune avec le Bas-Canada l'abandonnent et acceptent les propositions
de l'Angleterre.--Rapport des commissaires.--La conduite du ministre
approuve.--Les assembles continuent en Canada.--Langage des
journaux.--Agitation dans les campagnes.--Bandes d'hommes arms.--M.
Papineau descend jusqu' Kamouraska.--Opinion relle de la masse des
habitans.--Nouvelle session du parlement aussi inutile que les
autres.--Nouvelle adresse au parlement imprial.--Magistrats et
officiers de milice destitus.--Associations secrtes  Qubec et 
Montral, o l'on rsoud de prendre les armes.--Dmonstrations en faveur
du gouvernement.--Assemble des six comts.--Mandement de l'vque de
Montral.--Le gouvernement fait des armemens.--Troubles 
Montral.--Mandats d'arrestation lancs.--Les troupes battues 
St.-Denis; victorieuses  St.-Charles.--La loi martiale
proclame.--Plusieurs membres invitent inutilement le gouverneur 
runir immdiatement les chambres.--Affaire de
St.-Eustache,--L'insurrection supprime.--Troubles dans le
Haut-Canada.--Rsignation de lord Gosford.--Dbats dans les
communes.--Les ministres promettent de soumettre l'insurrection par les
armes.

CHAPITRE III.

UNION DES DEUX CANADAS.--1838-1840.

Effet des troubles de 1837 en Angleterre, en France et dans les
Etats-Unis.--Mesures du parlement imprial.--Dbats dans les deux
chambres.--Suspension de la constitution.--Lord Durham nomm
gouverneur.--Son arrive  Qubec; train royal qu'il mne.--Sa
proclamation au peuple.--Il organise son conseil.--Les accuss
politiques sont amnistis ou loigns temporairement.--M. Wakefield
dput secrtement vers M. Papineau, et quelques autres chefs.--Attitude
des partis.--Lord Durham dans le Haut-Canada.--Il y rallie la majorit 
son plan d'union.--Runion des gouverneurs des provinces du golfe 
Qubec.--L'ordonnance d'amnistie qui exile quelques accuss  la
Bermude, est dsavoue en Angleterre.--Lord Durham rsigne son
gouvernement.--Adresses qu'il reoit et ses rponses. Il s'embarque pour
l'Europe.--Sir John Colborne lui succde.--Une nouvelle insurrection
s'organise dans la Rivire Chambly et est abandonne.--Colborne y
marche avec 7  8000 hommes.--Il incendie le pays.--Arrestations
nombreuses.--Procs des accuss.--89 sont condamns  mort et 13
excuts.--47 sont exils.--Rapport de lord Durham.--Le bill d'union
introduit dans le parlement imprial.--Il est ajourn  l'anne
suivante.--M. Poulett Thomson gouverneur.--Il arrive  Qubec.--Il monte
dans le Haut-Canada et y convoque les chambres. Il leur fait agrer les
conditions du bill d'union, qui est enfin pass malgr les ptitions du
Bas-Canada et l'opposition du duc de Wellington et de lord
Gosford.--L'union proclame en Canada.--Remarques gnrales--Population
et autres renseignemens statistiques du Bas-Canada au temps de l'union.

Conclusion.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa
dcouverte jusqu' nos jours. Tome IV, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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