The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
2 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 2 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: December 1, 2008 [EBook #27381]

Language: French

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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                   TOME DEUXIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845




LIVRE CINQUIME.

HLIOPOLIS.

     tat de l'gypte aprs le dpart du gnral Bonaparte.--Profond
     chagrin de l'arme; son dsir de retourner en France.--Klber
     excite ce sentiment au lieu de le contenir.--Rapport qu'il fait
     sur l'tat de la colonie.--Ce rapport, destin au Directoire,
     parvient au Premier Consul.--Faussets dont il est
     plein.--Grandes ressources de la colonie, et facilit de la
     conserver  la France.--Klber, entran lui-mme par le
     sentiment qu'il avait encourag, est amen  traiter avec les
     Turcs et les Anglais.--Coupable convention d'El-Arisch, stipulant
     l'vacuation de l'gypte.--Refus des Anglais d'excuter la
     convention, et leur prtention d'obliger l'arme franaise 
     dposer les armes.--Noble indignation de Klber.--Rupture de
     l'armistice et bataille d'Hliopolis.--Dispersion des
     Turcs.--Klber les poursuit jusqu' la frontire de Syrie.--Prise
     du camp du visir.--Rpartition de l'arme dans la
     Basse-gypte.--Retour de Klber au Kaire, afin de rduire cette
     ville qui s'tait insurge sur ses derrires.--Temporisation
     habile de Klber.--Aprs avoir runi ses moyens, il attaque et
     reprend le Kaire.--Soumission gnrale.--Alliance avec
     Murad-Bey.--Klber, qui croyait ne pouvoir garder l'gypte
     soumise, l'a reconquise en trente-cinq jours contre les forces
     des Turcs et contre les gyptiens rvolts.--Ses fautes
     glorieusement effaces.--motion des peuples musulmans en
     apprenant que l'gypte est aux mains des infidles.--Un
     fanatique, parti de la Palestine, se rend au Kaire pour
     assassiner Klber.--Mort funeste de ce dernier, et consquences
     de cette mort pour la colonie.--Tranquillit prsente.--Klber et
     Desaix avaient succomb le mme jour.--Caractre et vie de ces
     deux hommes de guerre.


[En marge: Aot 1799.]

[En marge: Dpart du gnral Bonaparte.]

En aot 1799, le gnral Bonaparte, dcid par les nouvelles d'Europe
 quitter subitement l'gypte, avait ordonn  l'amiral Ganteaume de
faire sortir du port d'Alexandrie les frgates _la Muiron_ et _la
Carrre_, seuls btiments qui lui restassent depuis la destruction de
la flotte, et de les mouiller dans la petite rade du Marabout. C'est
l qu'il voulait s'embarquer,  deux lieues  l'ouest d'Alexandrie. Il
emmenait avec lui les gnraux Berthier, Lannes, Murat, Androssy,
Marmont, et les deux savants de l'expdition qu'il chrissait le plus,
Monge et Berthollet. Le 2 aot (5 fructidor an VII), il se rendit au
Marabout, et s'embarqua prcipitamment, craignant toujours de voir
apparatre l'escadre anglaise. Les chevaux qui avaient servi au
trajet, ayant t abandonns sur la plage, s'enfuirent au galop vers
Alexandrie. La vue de ces chevaux tout sells, et privs de leurs
cavaliers, causa une sorte d'alarme; on crut qu'il tait arriv
quelque accident  des officiers de la garnison, et on fit sortir du
camp retranch un dtachement de cavalerie. Bientt un piqueur turc,
qui avait assist  l'embarquement, expliqua ce que c'tait, et Menou,
qui seul avait t initi au secret, annona dans Alexandrie le dpart
du gnral Bonaparte, et la dsignation qu'il avait faite du gnral
Klber pour lui succder. Klber avait reu un rendez-vous  Rosette
pour le 23 aot; mais le gnral Bonaparte, press de s'embarquer,
tait parti sans l'attendre. D'ailleurs, en imposant  Klber le
pesant fardeau du commandement, il n'tait pas fch de lui laisser un
ordre absolu, qui ne permt ni contestation ni refus.

[En marge: Chagrin de l'arme en apprenant le dpart du gnral en
chef.]

Cette nouvelle causa dans l'arme une surprise douloureuse. On ne
voulut d'abord pas y ajouter foi; le gnral Dugua, commandant 
Rosette, la fit dmentir, n'y croyant pas lui-mme, et craignant le
mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
bientt impossible, et Klber fut officiellement proclam successeur
du gnral Bonaparte. Officiers et soldats furent consterns. Il avait
fallu l'ascendant qu'exerait sur eux le vainqueur de l'Italie, pour
les entraner  sa suite dans des contres lointaines et inconnues; il
fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que
le regret de la patrie, et qui devient violente, quand la distance, la
nouveaut des lieux, des craintes fondes sur la possibilit du
retour, viennent l'irriter encore. Souvent, en gypte, cette passion
clatait en murmures, quelquefois mme en suicides. Mais la prsence
du gnral en chef, son langage, son activit incessante, faisaient
vanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-mme et
occuper les autres, il captivait au plus point les esprits, et ne
laissait pas natre, ou dissipait autour de lui, des ennuis qui
n'entraient jamais dans son me. On se disait bien quelquefois qu'on
ne reverrait plus la France; qu'on ne pourrait plus franchir la
Mditerrane, maintenant surtout que la flotte avait t dtruite 
Aboukir; mais le gnral Bonaparte tait l, avec lui on pouvait aller
en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie, ou se faire une
patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle
de son dpart fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce dpart des
expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement
irrsistible de patriotisme et d'ambition qui,  la nouvelle des
dsastres de la rpublique, l'avait entran  retourner en France. On
ne voyait que l'abandon o il laissait la malheureuse arme qui avait
eu assez de confiance en son gnie pour le suivre. On se disait qu'il
avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilit
de la faire russir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant  d'autres ce
qui lui semblait dsormais inexcutable. Mais, se sauver seul, en
laissant au del des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, tait une
cruaut, une lchet mme, prtendaient certains dtracteurs: car il
en a toujours eu, et trs-prs de sa personne, mme aux poques les
plus brillantes de sa carrire!

[En marge: Conduite de Klber dans ces circonstances.]

Klber n'aimait pas le gnral Bonaparte, et supportait son ascendant
avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa prsence, il s'en
ddommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
fantasque, Klber avait dsir ardemment prendre part  l'expdition
d'gypte, pour sortir de l'tat de disgrce dans lequel on l'avait
laiss vivre sous le Directoire: et aujourd'hui il en tait aux
regrets d'avoir quitt les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le
laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractre. Cet homme,
si grand dans le danger, s'abandonnait lui-mme comme aurait pu le
faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait
pas de la ncessit de rester en gypte, car il n'aimait pas 
commander. Poussant au dchanement contre le gnral Bonaparte, il
commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle, si des actes
hroques ne l'avaient rpare, de contribuer lui-mme  produire dans
l'arme un entranement qui fut bientt gnral.  son exemple, tout
le monde se mit  dire qu'on ne pouvait plus rester en gypte, et
qu'il fallait  tout prix revenir en France. D'autres sentiments se
mlrent  cette passion du retour, pour altrer l'esprit de l'arme,
et y faire natre les plus fcheuses dispositions.

[En marge: Divisions intestines.]

Une vieille rivalit divisait alors, et divisa long-temps encore les
officiers sortis des armes du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient
les uns les autres, ils avaient la prtention de faire la guerre
autrement, et de la faire mieux; et, bien que cette rivalit ft
contenue par la prsence du gnral Bonaparte, elle tait au fond la
cause principale de la diversit de leurs jugements. Tout ce qui tait
venu des armes du Rhin montrait peu de penchant pour l'expdition
d'gypte; au contraire, les officiers originaires de l'arme d'Italie,
quoique fort tristes de se voir si loin de France, taient favorables
 cette expdition, parce qu'elle tait l'oeuvre de leur gnral en
chef. Aprs le dpart de celui-ci, toute retenue disparut. On se
rangea tumultueusement autour de Klber, et on rpta tout haut avec
lui, ce qui d'ailleurs commenait  tre dans toutes les mes, que la
conqute de l'gypte tait une entreprise insense,  laquelle il
fallait renoncer le plus tt possible. Cet avis rencontra nanmoins
des contradicteurs; quelques gnraux, tels que Lanusse, Menou,
Davout, Desaix, surtout, osrent montrer d'autres sentiments. Des lors
on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste, l'autre le parti
anticoloniste. Malheureusement Desaix tait absent. Il achevait la
conqute de la Haute-gypte, o il livrait de beaux combats et
administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc
pas tre oppose dans ce moment  celle de Klber. Pour comble de
malheur, il ne devait pas rester en gypte. Le gnral Bonaparte,
voulant l'avoir auprs de sa personne, avait commis la faute de ne pas
le nommer commandant en chef, et lui avait laiss l'ordre de revenir
trs-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom tait
universellement chri et respect dans l'arme, dont les talents
administratifs galaient les talents militaires, aurait parfaitement
gouvern la colonie, et se serait garanti de toutes les faiblesses
auxquelles se livra Klber, du moins pour un moment.

[En marge: Sept. 1799.]

Cependant Klber tait le plus populaire des gnraux parmi les
soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entire confiance, et
les consola un peu de la perte du gnral illustre qui venait de les
quitter. La premire impression une fois passe, les esprits, sans se
remettre tout  fait, furent pourtant ramens  plus de calme et de
justice. On tint d'autres discours; on se dit qu'aprs tout le gnral
Bonaparte avait d voler au secours de la France en pril; et que
d'ailleurs l'arme une fois tablie en gypte, ce qu'il avait pu faire
de mieux pour elle, c'tait d'aller  Paris pour y exposer vivement sa
situation et ses besoins, et rclamer des secours, que lui seul
pouvait arracher  la ngligence du gouvernement.

[En marge: Klber se saisit du commandement.]

Klber retourna au Kaire, se saisit du commandement avec une sorte
d'appareil, et vint se loger sur la place Ezbekyeh, dans la belle
maison arabe qu'avait occupe son prdcesseur. Il dploya un certain
faste, moins pour satisfaire ses gots que pour imposer aux Orientaux,
et voulut faire sentir son autorit en l'exerant avec vigueur. Mais
bientt les soucis du commandement qui lui taient insupportables, les
nouveaux dangers dont les Turcs et les Anglais menaaient l'gypte, la
douleur de l'exil, qui tait gnrale, remplirent son me du plus
sombre dcouragement. Aprs s'tre fait rendre compte de l'tat de la
colonie, il adressa au Directoire une dpche pleine d'erreurs, et la
fit suivre d'un rapport de l'administrateur des finances, Poussielgue,
rapport dans lequel les choses taient prsentes sous le jour le plus
faux, et surtout le plus accusateur  l'gard du gnral Bonaparte.

[En marge: Rapport de Klber au Directoire.]

Dans cette dpche et ce rapport, dats du 26 septembre (4 vendmiaire
an VIII), le gnral Klber et l'administrateur Poussielgue disaient
que l'arme, dj diminue de moiti, se trouvait en ce moment
rduite  15 mille hommes environ; qu'elle tait  peu prs nue, ce
qui tait fort dangereux dans ces climats,  cause de la diffrence de
temprature entre le jour et la nuit; que l'on manquait de canons, de
fusils, de projectiles, de poudre, toutes choses difficiles 
remplacer, parce que le fer coul, le plomb, les bois de construction,
les matires propres  fabriquer la poudre, n'existaient pas en
gypte; qu'il y avait un dficit considrable dans les finances, car
on devait aux soldats 4 millions sur la solde, et 7 ou 8 millions aux
fournisseurs sur leurs divers services; que la ressource d'tablir des
contributions tait dj puise, le pays tant prt  se soulever, si
on en frappait de nouvelles; que l'inondation n'tant pas abondante
cette anne, et par suite la rcolte s'annonant comme mauvaise, les
moyens et la volont d'acquitter l'impt seraient galement nuls chez
les gyptiens; que des dangers de tout genre menaaient la colonie;
que les deux anciens chefs des Mamelucks, Murad-Bey et Ibrahim-Bey, se
soutenaient toujours, avec plusieurs mille cavaliers, l'un dans la
Haute-gypte, l'autre dans la Basse-gypte; que le clbre pacha
d'Acre, Djezzar, allait envoyer  l'arme turque un renfort de 30
mille soldats excellents, anciens dfenseurs de Saint-Jean-d'Acre
contre les Franais; que le grand visir lui-mme, parti de
Constantinople, tait dj parvenu aux environs de Damas avec une
puissante arme; que les Russes et les Anglais devaient joindre une
force rgulire aux forces irrgulires des Turcs; que dans cette
extrmit, il restait une seule ressource, celle de traiter avec la
Porte; et que le gnral Bonaparte en ayant donn l'exemple et
l'autorisation expresse dans les instructions laisses  son
successeur, on allait essayer de stipuler avec le grand visir une
sorte de domination mixte, au moyen de laquelle la Porte occuperait la
campagne d'gypte, et percevrait le miri ou impt foncier, la France
occuperait les places et les forts, et percevrait le revenu des
douanes. Klber ajoutait que le gnral en chef avait bien vu venir la
crise, et que c'tait l le vritable motif de son dpart prcipit.
M. Poussielgue terminait son rapport par une calomnie: le gnral
Bonaparte, en quittant l'gypte, avait, disait-il, emport 2 millions.
Il faut ajouter, pour complter ce tableau, que M. Poussielgue avait
t combl des bienfaits du gnral Bonaparte.

Telles furent les dpches envoyes au Directoire par Klber et M.
Poussielgue. Le gnral Bonaparte y tait trait comme un homme qu'on
suppose perdu, et qu'on ne mnage gure. On le croyait en effet expos
au double danger d'tre pris par les Anglais, ou svrement condamn
par le Directoire pour avoir quitt son arme. Quel et t l'embarras
de ceux qui crivaient ces dpches, s'ils avaient su qu'elles
seraient ouvertes et lues par l'homme objet de leurs calomnies, devenu
aujourd'hui chef absolu du gouvernement?

Klber, trop insouciant pour s'assurer par lui-mme de la vritable
situation des choses, ne songeant seulement pas  examiner si les
tats qu'il envoyait taient d'accord avec ses propres assertions,
Klber ne croyait pas mentir: il transmettait par ngligence et
mauvaise humeur les ou-dire que la passion avait multiplis autour de
lui, au point de les convertir en une espce de notorit publique.
Ces dpches furent confies  un cousin du directeur Barras, et
accompagnes d'une multitude de lettres dans lesquelles les officiers
de l'arme exhalaient un dsespoir aussi injuste qu'imprudent. Ce
cousin du directeur Barras fut arrt par les Anglais; il jeta
prcipitamment  la mer le paquet de dpches dont il tait porteur;
mais ce paquet surnagea, fut aperu, recueilli, et envoy au cabinet
britannique. On verra bientt ce qui rsulta de ces fcheuses
communications, tombes au pouvoir des Anglais, et publies dans toute
l'Europe.

Toutefois, Klber et M. Poussielgue avaient adress leurs dpches 
Paris, en double expdition. Cette double expdition, envoye par une
voie diffrente, parvint en France, et fut remise aux mains du Premier
Consul.

[En marge: Faussets du rapport de Klber.]

Qu'y avait-il de vrai dans ce tableau trac par des imaginations
malades? On en jugera bientt d'une manire certaine par les
vnements eux-mmes; mais, en attendant, il faut rectifier les
fausses assertions qu'on vient de lire.

L'arme, suivant Klber, tait rduite  15 mille hommes; cependant,
les tats envoys au Directoire portaient 28,500 hommes. Lorsque, deux
ans plus tard, elle fut ramene en France, elle comptait encore dans
ses rangs 22 mille soldats, et, dans ces deux ans, elle avait livr
plusieurs grandes batailles, et d'innombrables combats. En 1798, il
tait parti de France en divers convois 34 mille hommes; 4 mille
taient rests  Malte; 30 mille taient donc arrivs  Alexandrie.
Plus tard, 3 mille marins, dbris des quipages de la flotte dtruite
 Aboukir, vinrent renforcer l'arme, et la portrent de nouveau  33
mille hommes. Elle avait perdu 4  5 mille soldats de 1798  1799;
elle tait donc rduite en 1800  environ 28 mille, dont 22 mille
combattants au moins.

L'gypte est un pays sain, o les blessures gurissent avec une
extrme rapidit; il y avait cette anne peu de malades et point de
peste. L'gypte tait pleine de chrtiens, Grecs, Syriens ou Cophtes,
demandant  s'enrler dans nos rangs, et pouvant fournir d'excellentes
recrues, au nombre de 15 ou 20 mille. Les noirs du Darfour, achets et
affranchis, procurrent jusqu' 500 bons soldats  une seule de nos
demi-brigades. D'ailleurs, l'gypte tait soumise. Les paysans qui la
cultivent, habitus  obir sous tous les matres, ne songeaient
jamais  prendre un fusil. Sauf quelques meutes dans les villes, il
n'y avait  craindre que des Turcs indisciplins venant de loin ou des
mercenaires anglais transports  grand'peine sur des vaisseaux.
Contre de tels ennemis l'arme franaise tait plus que suffisante, si
elle tait commande, non pas avec gnie, mais seulement avec bon
sens.

[En marge: Moyens de vivre.]

[En marge: tat des munitions.]

Klber disait, dans sa dpche, que les soldats taient nus; mais le
gnral Bonaparte avait laiss du drap pour les vtir, et, un mois
aprs l'envoi de cette dpche, ils taient entirement habills 
neuf. En tout cas, l'gypte abondait en toffes de coton; elle en
produisait pour toute l'Afrique. Il n'et pas t difficile de se
pourvoir de ces toffes en les achetant, ou en les exigeant comme une
partie de l'impt. Quant aux vivres, l'gypte est le grenier des pays
qui manquent de crales. Le bl, le riz, le boeuf, le mouton, les
volailles, le sucre, le caf, y taient alors  un prix dix fois
moindre qu'en Europe. Le bon march tait si grand, que l'arme,
quoique ses finances ne fussent pas trs-riches, pouvait payer tout ce
qu'elle consommait; c'est--dire se conduire en Afrique beaucoup mieux
que les armes chrtiennes ne se conduisent en Europe, car on sait
qu'elles vivent sur le pays conquis, sans rien payer. Klber disait
qu'il manquait d'armes, et il restait 11,000 sabres, 15,000 fusils, 14
ou 1,500 bouches  feu, dont 180 de campagne. Alexandrie, qu'il disait
dpourvue d'artillerie depuis le sige de Saint-Jean-d'Acre, comptait
plus de 300 pices de canon en batterie. Quant aux munitions, il
restait 3 millions de cartouches d'infanterie, 27,000 cartouches 
canon confectionnes, et des ressources pour en fabriquer, car il y
avait encore dans les magasins 200,000 projectiles et 1,100 milliers
de poudre. Les vnements subsquents dmontrrent la vrit de ces
allgations, puisque l'arme se battit encore deux ans, et laissa aux
Anglais des approvisionnements considrables. Que serait devenu, en
effet, en si peu de temps, l'immense matriel soigneusement accumul
par le gnral Bonaparte, sur la flotte qui transporta l'arme en
gypte?

[En marge: Finances.]

 l'gard des finances, le rapport de Klber tait galement faux. La
solde tait au courant. Il est vrai qu'on n'tait pas encore fix sur
le systme financier le plus propre  nourrir l'arme, sans fatiguer
le pays; mais les ressources existaient, et en maintenant seulement
les impts dj tablis, on pouvait vivre dans l'abondance. Il tait
d sur les impositions de l'anne de quoi pourvoir  toutes les
dpenses courantes, c'est--dire plus de 16 millions. On n'tait donc
pas rduit  soulever les populations par l'tablissement de
contributions nouvelles. Les comptes des finances prsents plus tard
prouvrent que l'gypte, en tant fort mnage, pouvait fournir 25
millions par an.  ce taux, elle ne payait pas la moiti de ce que lui
arrachaient avec mille vexations les nombreux tyrans qui l'opprimaient
sous le nom de Mamelucks. D'aprs le prix des denres en gypte,
l'arme pouvait vivre avec 18 ou 20 millions. Quant aux caisses, le
gnral Bonaparte les avait si peu puises, qu'il n'avait pas mme
touch, en partant, la totalit de son traitement.

[En marge: Hostilits dont l'gypte tait menace.]

Relativement aux dangers prochains dont la colonie tait menace,
voici encore la vrit. Murad-Bey, dcourag, courait la Haute-gypte
avec quelques Mamelucks. Ibrahim-Bey, qui, sous le gouvernement des
Mamelucks, partageait avec lui la souverainet, se trouvait alors dans
la Basse-gypte, vers les frontires de Syrie. Il n'avait pas 400
cavaliers, loin d'en avoir quelques mille. Djezzar-Pacha tait
renferm dans Saint-Jean-d'Acre. Loin de prparer un secours de 30
mille hommes pour l'arme du visir, il voyait, au contraire, avec
beaucoup de dplaisir l'approche d'une nouvelle arme turque,
maintenant surtout que son pachalick tait dlivr des Franais. Quant
au grand visir, il n'avait pas dpass le Taurus. Les Anglais avaient
leurs troupes  Mahon, et songeaient en ce moment  les employer en
Toscane,  Naples, ou sur le littoral de la France. Quant  une
expdition russe, c'tait une pure fable. Les Russes n'avaient jamais
song  faire un si long trajet, pour venir au secours de la politique
anglaise en Orient.

Les habitants n'taient pas aussi disposs qu'on le disait  un
soulvement. En mnageant, comme l'avait prescrit le gnral
Bonaparte, les scheiks, qui sont les prtres et les gens de loi des
Arabes, on devait bientt se les attacher. Dj mme nous commencions
 nous faire un parti parmi eux. Nous avions d'ailleurs pour nous les
Cophtes, les Grecs, les Syriens, qui, tant tous chrtiens, se
conduisaient  notre gard en amis et en auxiliaires utiles. Ainsi,
rien d'imminent de ce ct n'tait  craindre. Il n'est pas douteux
que, si les Franais prouvaient des revers, les gyptiens, avec
l'ordinaire mobilit des peuples conquis, feraient comme venaient de
faire les italiens eux-mmes, ils se joindraient au vainqueur du jour
contre le vainqueur de la veille. Cependant ils apprciaient la
diffrence de domination entre les Mamelucks, qui les pressuraient et
n'avaient jamais que le sabre  la main, et les Franais, qui
respectaient leurs proprits, et faisaient rarement tomber des ttes.

Klber avait donc cd  de dangereuses exagrations, triste produit
de la haine, de l'ennui, et de l'exil.  ct de lui, le gnral
Menou, voyant toutes choses sous les couleurs les plus favorables,
croyait les Franais invincibles en gypte, et envisageait
l'expdition comme le dbut d'une rvolution prochaine et considrable
dans le commerce du monde. Les hommes ne sauraient jamais se dfendre
assez de leurs impressions personnelles, dans ces sortes
d'apprciations. Klber et Menou taient d'honntes gens, de bonne foi
tous deux; mais l'un voulait partir, l'autre rester en gypte: les
tats les plus clairs, les plus authentiques, signifiaient pour eux
les choses les plus contraires; la misre et la ruine pour l'un,
l'abondance et le succs pour l'autre.

[En marge: Instructions laisses en partant par le gnral Bonaparte.]

Quelle que ft d'ailleurs la situation, Klber et son parti se
rendaient gravement coupables en songeant  l'vacuation, car ils n'en
avaient pas le droit. Il est vrai que le gnral Bonaparte, dans des
instructions pleines de sagesse, examinant tous les cas possibles,
avait prvu le cas mme o l'arme serait oblige d'vacuer
l'gypte.--Je vais, avait-il dit, en France; soit comme particulier,
soit comme homme public, j'obtiendrai qu'on vous envoie des secours.
Mais si, au printemps prochain (il crivait en aot 1799), vous n'avez
reu ni secours ni instructions, si la peste avait dtruit au del de
1,500 hommes, indpendamment des pertes de la guerre; si une force
considrable,  laquelle vous seriez incapables de rsister, vous
pressait vivement, ngociez avec le visir; consentez mme, s'il le
faut,  l'vacuation, sauf une condition, celle du recours au
gouvernement franais; et, en attendant, continuez  occuper. Vous
aurez ainsi gagn du temps, et il est impossible que dans l'intervalle
vous ne soyez pas secourus.--Ces instructions taient fort sages; mais
le cas prvu tait loin d'tre ralis. Il et fallu d'abord tre au
printemps de 1800; il et fallu qu' cette poque aucun secours, aucun
ordre ne ft parvenu en gypte; il et fallu avoir perdu par la peste
une partie de l'effectif, tre press enfin par des forces
suprieures: or, rien de pareil n'tait arriv, et n'arriva. Une
ngociation ouverte sans ces conditions tait donc un acte de
vritable forfaiture.

[En marge: Desaix.]

[En marge: Nov. 1799.]

[En marge: Tentative de dbarquer 8 mille janissaires repousse.]

En septembre 1799 (vendmiaire an VIII), Desaix, ayant achev la
conqute et la soumission de la Haute-gypte, avait laiss deux
colonnes mobiles  la poursuite de Murad-Bey, auquel il avait offert
la paix  condition de devenir vassal de la France. Il tait revenu
ensuite au Kaire par ordre de Klber, qui voulait se servir de son
nom dans les malheureuses ngociations qu'il allait entreprendre. Sur
ces entrefaites, l'arme du visir, depuis long-temps annonce, s'tait
avance lentement. Sir Sidney Smith, qui convoyait avec ses vaisseaux
les troupes turques destines  voyager par mer, venait de conduire
devant Damiette 8 mille janissaires. Le 1er novembre 1799 (10 brumaire
an VII), un premier dbarquement de 4 mille janissaires s'opra vers
le Bogaz de Damiette, c'est--dire  l'entre de la branche du Nil qui
passe devant cette ville. Le gnral Verdier, qui avait mille hommes
seulement  Damiette, sortit avec cette troupe, se porta au del du
fort de Lesbeh, sur une langue de terre troite, au bord de laquelle
les Turcs avaient dbarqu; et, sans donner aux 4 mille janissaires
restants le temps d'arriver, attaqua les 4 mille dj mis  terre.
Malgr le feu de l'artillerie anglaise, place avantageusement sur une
vieille tour, il les battit. Il en noya ou passa au fil de l'pe plus
de 3 mille, et reut les autres prisonniers. Les chaloupes
canonnires, voyant ce spectacle, rebroussrent chemin vers leurs
vaisseaux, et ne dbarqurent pas le reste des troupes turques. Les
Franais n'avaient eu que 22 hommes tus et 100 blesss.

 la premire nouvelle de ce dbarquement, Klber avait expdi Desaix
avec une colonne de 3 mille hommes; mais ce dernier, inutilement
envoy  Damiette, avait trouv la victoire remporte, et les Franais
pleins d'une confiance sans bornes. Ce brillant fait d'armes aurait d
servir d'encouragement  Klber; malheureusement il tait domin  la
fois par son chagrin et par celui de l'arme. Il avait entran les
esprits, qui l'entranaient  leur tour, vers la fatale rsolution
d'une vacuation immdiate. Les mauvais propos  l'gard du gnral
Bonaparte reprenaient leur cours. Ce jeune tmraire, disait-on, qui
avait livr aux hasards l'arme franaise, et s'tait livr lui-mme 
d'autres hasards en bravant les mers et les croisires anglaises pour
rentrer en France, ce jeune tmraire avait d succomber dans la
traverse. Les sages gnraux forms  l'cole du Rhin devaient
revenir d'une folle illusion, et ramener en Europe de braves soldats,
indispensables  la Rpublique, aujourd'hui menace de toutes parts.

[En marge: Klber partageant le chagrin de l'arme songe  ngocier.]

Dans cette disposition d'esprit, Klber avait envoy au visir, qui
tait entr en Syrie, un de ses officiers, pour lui faire de nouvelles
ouvertures de paix. Dj le gnral Bonaparte, voulant brouiller le
visir avec les Anglais, avait eu l'ide d'essayer des ngociations,
qui, de sa part, n'taient qu'une feinte. Ses ouvertures avaient t
reues avec assez de dfiance et d'orgueil. Celles de Klber obtinrent
un meilleur accueil, par l'influence de sir Sidney Smith, qui
s'apprtait  jouer un grand rle dans les affaires d'gypte.

[En marge: Sir Sidney Smith.]

Cet officier de la marine anglaise avait beaucoup contribu  empcher
le succs du sige de Saint-Jean-d'Acre; il en tait fier, et il avait
imagin une ruse de guerre, suivant l'expression des agents anglais;
ruse consistant  profiter d'un moment de faiblesse pour arracher aux
Franais leur prcieuse conqute. En effet, toutes les lettres
interceptes de nos officiers montrant clairement qu'ils taient
dvors du dsir de retourner en France, sir Sidney Smith voulait
amener l'arme  ngocier, lui faire souscrire une capitulation, et,
avant que le gouvernement franais et le temps de donner ou de
refuser sa ratification, la mettre en mer sur-le-champ, et la jeter
ensuite sur le rivage d'Europe. C'est dans cette vue qu'il avait
dispos le grand visir  couter les ouvertures de Klber. Quant 
lui, s'attachant  combler les officiers franais de prvenances, il
leur laissait arriver des nouvelles d'Europe, mais en ayant soin de ne
donner passage qu'aux nouvelles antrieures au 18 brumaire. Klber, de
son ct, venait d'envoyer un ngociateur  sir Sidney Smith, car les
Anglais tant matres de la mer, il voulait les faire intervenir dans
la ngociation pour que le retour en France ft possible. Sir Sidney,
empress d'accueillir ce message, s'tait montr dispos  entrer en
arrangement, ajoutant d'ailleurs qu'en vertu d'un trait du 5 janvier
1799, dont il avait t le ngociateur, il existait une triple
alliance entre la Russie, l'Angleterre et la Porte, que ces puissances
s'taient obliges  tout faire en commun, que, par consquent, aucun
arrangement avec la Porte ne pourrait tre valable et excutoire, s'il
n'tait fait d'accord avec les agents des trois cours. Sir Sidney
Smith prenait dans ses communications le titre de _Ministre
plnipotentiaire de Sa Majest Britannique prs la Porte Ottomane,
commandant son escadre dans les mers du Levant_.

[En marge: Dc. 1799.]

Sir Sidney Smith se donnait l un titre qu'il avait eu, mais qu'il
n'avait plus depuis l'arrive de lord Elgin comme ambassadeur 
Constantinople; et, en ralit, il n'avait en ce moment que le pouvoir
qu'un chef militaire a toujours, celui de signer des conventions de
guerre, des suspensions d'armes, etc.

[En marge: Ngociations  bord du vaisseau _le Tigre_ entre Desaix et
sir Sidney Smith.]

Klber, sans y regarder de plus prs, sans savoir s'il traitait avec
des agents suffisamment accrdits, s'engagea d'une manire aveugle
dans cette voie prilleuse, o l'entranait un sentiment commun 
toute l'arme, et o il aurait trouv l'ignominie, si, heureusement
pour lui, le ciel ne l'avait dou d'une me hroque, qui devait se
relever avec clat ds qu'il reconnatrait l'tendue de sa faute. Il
entra donc en ngociation, et offrit  sir Sidney Smith, ainsi qu'au
visir, lequel s'tait avanc jusqu' Gazah en Syrie, de nommer des
officiers munis de pleins pouvoirs pour traiter. Rpugnant  recevoir
les Turcs dans son camp, ne voulant pas, d'un autre ct, risquer ses
officiers au milieu de l'arme indiscipline du grand visir, il
imagina de choisir pour lieu des confrences le vaisseau _le Tigre_,
que montait sir Sidney Smith.

Sir Sidney, qui ne croisait qu'avec deux vaisseaux (ce qui, pour le
dire en passant, prouvait suffisamment la possibilit pour la France
de communiquer avec l'gypte), sir Sidney n'en avait plus qu'un dans
ce moment; l'autre, _le Thse_, tait en rparation  Chypre. L'tat
de la mer l'obligeant souvent  s'loigner, les communications
n'taient ni rgulires ni promptes avec la terre. Il fallut quelque
temps pour avoir son adhsion. Enfin sa rponse arriva; elle portait
qu'il allait se montrer successivement devant Alexandrie et Damiette,
pour recevoir  son bord les officiers que Klber lui enverrait.

Klber dsigna Desaix et l'administrateur Poussielgue, celui qui avait
si maladroitement calomni le gnral Bonaparte, et que les gyptiens,
dans leurs relations arabes, ont qualifi de _visir du sultan Klber_.
Poussielgue tait l'avocat de l'vacuation, Desaix tout le contraire.
Ce dernier avait fait les plus grands efforts pour rsister au
torrent, pour relever le coeur de ses compagnons d'armes; et il ne
s'tait charg de la ngociation entame par Klber que dans l'espoir
de la traner en longueur, et de laisser arriver de France des secours
et des ordres. Klber, pour s'excuser aux yeux de Desaix, lui disait
que c'tait le gnral Bonaparte qui le premier avait commenc les
pourparlers avec les Turcs, que d'ailleurs il avait prvu lui-mme, et
autoris d'avance un trait d'vacuation dans le cas d'un danger
imminent. Desaix, mal inform, esprait toujours que le premier navire
arrivant de France claircirait ces obscurits, et changerait
peut-tre les dplorables dispositions de l'tat-major de l'arme. Il
partit avec M. Poussielgue, ne put joindre sir Sidney Smith dans les
parages d'Alexandrie, le trouva devant Damiette, et parvint  bord du
_Tigre_ le 22 dcembre 1799 (1er nivse an VIII). C'tait le moment
mme o le gnral Bonaparte venait d'tre investi du pouvoir en
France.

Sir Sidney Smith, qui tait charm d'avoir  son bord un
plnipotentiaire tel que Desaix, lui fit l'accueil le plus flatteur,
et tcha, par tous les moyens de persuasion, de l'amener  l'ide
d'vacuer l'gypte.

[En marge: Conditions apportes par Desaix.]

Desaix sut parfaitement se dfendre, et fit valoir les conditions que
son chef l'avait charg de demander. Ces conditions, inacceptables de
la part du commodore anglais, convenaient fort  Desaix, qui voulait
gagner du temps; elles taient trs-mal calcules de la part de
Klber, car leur exagration rendait tout accord impossible. Mais
Klber cherchait dans leur tendue mme une excuse  sa faute. Il
demandait, par exemple, que l'arme, se retirant avec les honneurs de
la guerre, avec armes et bagages, pt descendre sur tel point du
continent qu'il lui plairait de choisir, afin d'apporter  la
Rpublique le secours de sa prsence, l o elle le jugerait plus
utile. Il demandait que la Porte nous restitut sur-le-champ les les
Vnitiennes, devenues proprits franaises depuis le trait de
Campo-Formio, c'est--dire Corfou, Zante, Cphalonie, etc., et
occupes dans le moment par des garnisons turco-russes; que ces les,
et surtout celle de Malte, bien plus importante, restassent  la
France; que la possession lui en ft garantie par les signataires du
trait d'vacuation; que l'arme franaise, en se retirant, pt en
renforcer et en ravitailler les garnisons; enfin que le trait qui
liait la Porte, la Russie et l'Angleterre ft annul sur-le-champ, et
la triple alliance d'Orient anantie.

Ces conditions taient draisonnables, il faut le dire; non pas
qu'elles fussent un quivalent exagr de ce qu'on abandonnait en
abandonnant l'gypte, mais parce qu'elles taient inexcutables. Sir
Sidney le fit sentir  Klber. Des officiers, traitant d'une simple
suspension d'armes, ne pouvaient pas comprendre des objets aussi
tendus dans leur ngociation. Zante, Cphalonie, Corfou taient
occupes par des troupes turques et russes, il fallait donc recourir
non-seulement  Constantinople, mais  Ptersbourg. Malte relevait de
la suzerainet du roi de Naples; on n'en pouvait pas disposer sans le
consentement de ce prince, qui avait toujours refus de la cder  la
France. Dposer en ce moment des troupes franaises dans cette le,
c'tait pour ainsi dire dcider la question. On y trouverait des
croisires ou des garnisons de toutes les puissances coalises, qui ne
se retireraient pas sur un ordre de sir Sidney Smith ou du grand
visir. L'Angleterre ne consentirait d'ailleurs jamais  une condition
qui assurerait Malte  la France. Dbarquer l'arme franaise sur un
point du continent, o elle pourrait changer les combinaisons de la
guerre par son apparition inattendue, tait une hardiesse qu'un simple
commodore, commandant une station navale, ne pouvait se permettre.
Enfin, abolir le trait de la triple alliance, c'tait demander  sir
Sidney Smith de dfaire  lui seul, sur son bord, un trait ratifi
par trois grandes puissances, et qui avait acquis pour l'Orient une
grande importance. En supposant que toutes ces stipulations fussent
acceptes par les cours dont le consentement tait ncessaire, il
fallait envoyer  Naples,  Londres,  Saint-Ptersbourg, 
Constantinople; ds lors, ce n'tait plus une convention militaire
d'vacuation, comme celle qui fut signe  Marengo, excutable 
l'instant mme. Si on en rfrait  Londres, on tait par suite oblig
d'en rfrer  Paris, ce que Klber ne voulait pas. Tout cela
videmment allait fort au del des termes d'une capitulation
militaire.

Sir Sidney Smith n'eut pas de peine  faire entendre ces raisons aux
ngociateurs franais. Mais il tait urgent de rgler sur-le-champ
deux objets, le dpart des blesss et des savants attachs 
l'expdition, pour lesquels Desaix demandait des sauf-conduits, et
secondement une suspension d'armes; car l'arme du grand visir,
quoique marchant lentement, allait bientt se trouver en prsence de
l'arme franaise. Elle tait arrive, en effet, devant le fort
d'El-Arisch, premier poste franais sur la frontire de Syrie, et
l'avait somm de se rendre. Klber, averti de cette circonstance,
avait crit  Desaix, et lui avait prescrit d'exiger, comme
indispensable condition de ces pourparlers, que l'arme turque
s'arrtt sur la frontire.

[En marge: Dpart de sir Sidney Smith pour le camp du grand visir.]

Le premier point, celui du dpart des blesss et des savants,
dpendait de sir Sidney Smith: il y consentit avec beaucoup
d'empressement et de courtoisie. Quant  l'armistice, sir Sidney
dclara qu'il allait le demander, mais que l'obtenir ne dpendait pas
de lui, car l'arme turque tait compose de hordes fanatiques et
barbares, et c'tait chose difficile de faire avec elle des
conventions rgulires, et surtout d'en assurer l'excution. Pour
aplanir cette difficult, il imagina de se transporter au camp du
visir, qui tait aux environs de Gazah. Il y avait en effet quinze
jours qu'on ngociait  bord du _Tigre_, flottant au gr des vents
entre les parages de l'gypte et de la Syrie; on s'tait dit tout ce
qu'on avait  se dire, et la ngociation ne pouvait continuer d'une
manire utile qu'auprs du grand visir lui-mme. Sir Sidney Smith
proposa donc de s'y rendre, de convenir l d'une suspension d'armes,
d'y prparer l'arrive des ngociateurs franais, s'il croyait pouvoir
leur promettre sret et respect. Cette proposition fut accepte. Sir
Sidney, profitant d'un instant favorable, se fit jeter  la cte dans
une embarcation, non sans avoir couru quelques dangers, et donna
rendez-vous au capitaine du _Tigre_ dans le port de Jaffa, o
Poussielgue et Desaix devaient descendre  terre, si le lieu des
confrences tait transport au camp du grand visir.

[En marge: Arme du grand visir.]

Au moment o le commodore anglais arriva auprs du visir, un vnement
horrible venait de se passer  El-Arisch. L'arme turque, compose
pour la moindre partie de janissaires, et pour la plus grande partie
de ces milices asiatiques que les lois musulmanes mettent  la
disposition du sultan, prsentait une masse confuse et indiscipline,
fort redoutable pour tout ce qui portait l'habit europen. Elle avait
t leve au nom du Prophte, en disant aux Turcs que c'tait le
dernier effort  faire pour chasser les infidles de l'gypte; que le
redoutable _Sultan de feu_, Bonaparte, les avait quitts; qu'ils
taient affaiblis, dcourags; qu'il suffisait de se montrer  eux
pour les vaincre; que toute l'gypte tait prte  se soulever contre
leur domination, etc. Ces choses et d'autres, redites en tout lieu,
avaient amen 70 ou 80 mille Musulmans fanatiques autour du visir. Aux
Turcs s'taient joints les Mamelucks. Ibrahim-Bey, depuis quelque
temps retir en Syrie, Murad-Bey, qui par un long dtour tait
descendu des cataractes aux environs de Suez, s'taient faits les
auxiliaires de leurs anciens comptiteurs. Les Anglais avaient faonn
pour cette arme une espce d'artillerie de campagne, attele avec des
mulets. Les Arabes Bdouins, dans l'esprance de piller bientt les
vaincus, quels qu'ils fussent, avaient mis  la disposition du visir
quinze mille chameaux, pour l'aider  franchir le dsert qui spare la
Palestine de l'gypte. Le gnralissime turc avait dans son tat-major
 demi barbare quelques officiers anglais, et plusieurs de ces
coupables migrs, qui avaient enseign  Djezzar-Pacha l'art de
dfendre Saint-Jean-d'Acre. On va voir de quoi ces misrables
transfuges devinrent la cause.

[En marge: Prise du fort d'El-Arisch et massacre d'une partie de la
garnison franaise.]

Le fort d'El-Arisch, devant lequel se trouvaient les Turcs en ce
moment, tait, au dire du gnral Bonaparte, l'une des deux clefs de
l'gypte; Alexandrie tait l'autre. Suivant lui, une troupe venant par
mer ne pouvait dbarquer en grand nombre que sur la plage
d'Alexandrie. Une troupe venant par terre, et ayant  traverser le
dsert de Syrie, tait oblige de passer  El-Arisch, pour s'abreuver
aux puits qui sont placs en cet endroit. Aussi avait-il ordonn de
grands travaux autour d'Alexandrie, et fait mettre en tat le fort
d'El-Arisch. Une troupe de 300 hommes avec des vivres et des munitions
y tenait garnison; un courageux officier, nomm Cazals, la
commandait. L'avant-garde turque s'tant porte  El-Arisch, le
colonel Douglas, officier anglais au service de la Turquie, somma le
commandant Cazals de se rendre. Un migr franais dguis porta la
sommation. Des pourparlers s'tablirent, et il fut dit aux soldats que
l'vacuation de l'gypte tait imminente, que dj on l'annonait
comme rsolue, qu'elle serait bientt invitable, qu'il y avait
cruaut  vouloir les obliger de se dfendre. Les coupables sentiments
que les chefs avaient trop encourags dans l'arme, firent alors
explosion. Les soldats qui gardaient El-Arisch, en proie comme tous
leurs camarades au dsir de quitter l'gypte, dclarrent au
commandant qu'ils ne voulaient pas combattre, et qu'il fallait songer
 rendre le fort. Le brave Cazals, indign, les convoqua, leur parla
le plus noble langage, leur dit que s'il y avait des lches parmi eux,
ils pouvaient se sparer de la garnison, et se rendre au camp des
Turcs, qu'il leur en laissait la libert, et que lui rsisterait
jusqu' la mort, avec les Franais rests fidles  leur devoir. Ces
paroles rveillrent un moment, dans le coeur des soldats, le
sentiment de l'honneur. La sommation fut repousse, et l'attaque
commena. Les Turcs n'taient pas capables d'enlever une position tant
soit peu dfendue. Les batteries du fort teignirent tous leurs feux.
Cependant, dirigs par les officiers anglais et migrs, ils avaient
pouss leurs tranches jusqu'au saillant d'un bastion. Le commandant
fit faire une sortie par quelques grenadiers, afin de chasser les
Turcs du premier boyau. Le capitaine Ferray, charg de la diriger, ne
fut suivi que par trois grenadiers. Se voyant abandonn, il retourna
vers le fort. Dans l'intervalle, les rvolts avaient abattu le
drapeau, mais un sergent de grenadiers l'avait relev. Une lutte s'en
tait suivie. Pendant cette lutte, les misrables qui voulaient se
rendre, jetrent des cordes  quelques Turcs: ces froces ennemis, une
fois hisss dans le fort, fondirent le sabre  la main sur les
malheureux qui leur en avaient ouvert l'entre, et massacrrent une
grande partie d'entre eux. Les autres, ramens  eux-mmes, se
runirent au reste de la garnison, se dfendirent en dsesprs, et
furent la plupart gorgs. Quelques-uns, en petit nombre, obtinrent
une capitulation, grce au colonel Douglas, et durent la vie 
l'intervention de cet officier.

Ainsi tomba le fort d'El-Arisch. C'tait un premier effet du fcheux
tat des esprits dans l'arme, un premier fruit que les chefs
recueillaient de leurs propres fautes.

On tait au 30 dcembre (9 nivse): la lettre crite par sir Sidney
Smith au grand visir, pour lui proposer une suspension d'armes,
n'avait pu arriver  temps, et prvenir le triste vnement
d'El-Arisch. Sir Sidney Smith avait des sentiments gnreux. Ce
massacre barbare d'une garnison franaise le rvolta, lui fit craindre
surtout la rupture des ngociations. Il se hta d'envoyer des
explications  Klber, tant en son nom qu'au nom du grand visir; et il
y ajouta l'assurance formelle que toute hostilit cesserait pendant
les ngociations.

[En marge: Janv. 1800.]

 la vue de ces hordes, qui ressemblaient, plutt  une migration de
peuplades sauvages qu' une arme allant au combat, qui le soir se
battaient entre elles pour des vivres ou pour un puits, sir Sidney
Smith conut des craintes au sujet des plnipotentiaires franais. Il
exigea que les tentes destines  les recevoir fussent dresses dans
le quartier mme du grand visir et du reis-effendi, prsents tous deux
 l'arme; qu'une garde compose de troupes d'lite ft place autour
de ces tentes; il fit dresser les siennes dans le voisinage, et enfin
il se pourvut d'un dtachement de marins anglais, afin de garantir de
tout accident lui-mme et les officiers franais confis  sa foi. Ces
prcautions prises, il envoya chercher  Jaffa MM. Poussielgue et
Desaix, pour les amener au lieu des confrences.

Klber, en apprenant le massacre d'El-Arisch, ne s'indigna pas autant
qu'il aurait d le faire; il sentait que toutes les ngociations
pouvaient tre rompues s'il s'animait trop sur ce sujet. Il rclama
plus fortement encore la suspension d'armes; et toutefois, par
prcaution, et pour tre plus prs du lieu des confrences, il quitta
le Kaire, et transporta son quartier gnral  Salahieh,  la
frontire mme du dsert,  deux marches d'El-Arisch.

[En marge: Ngociations transportes au camp du visir.]

Pendant ce temps, Desaix et Poussielgue, contraris par les vents,
n'avaient pu dbarquer  Gazah que le 11 janvier (21 nivse), et
arriver  El-Arisch que le 13. Les confrences commencrent ds leur
arrive, et Desaix indign faillit rompre les ngociations. Ces Turcs,
ignorants et barbares, interprtant  leur faon la conduite des
Franais voyaient dans leur disposition  traiter, non pas le dsir
immodr de rentrer en France, mais la peur de combattre. Ils
exigeaient donc que l'arme se rendt prisonnire de guerre. Desaix
voulut faire cesser  l'instant mme toute espce de pourparlers; mais
sir Sidney intervint, ramena les parties  des termes plus modrs, et
proposa des conditions honorables, s'il pouvait y en avoir de telles
pour une pareille rsolution. Il n'tait plus possible de mettre en
avant les premires conditions de Klber. Lui-mme l'avait senti aprs
les lettres qui lui avaient t crites du vaisseau _le Tigre_, et il
ne parlait plus des les Vnitiennes, de Malte, du ravitaillement de
ces les. Cependant, pour colorer sa capitulation, il tenait encore 
un point, c'est que la Porte se retirt de la triple alliance. Ceci, 
la rigueur, se pouvait ngocier  El-Arisch, puisqu'on avait sous la
main le grand visir et le reis-effendi; mais on ne pouvait gure le
demander au ngociateur anglais, dont cependant l'intervention tait
indispensable. Aussi bien cette condition fut-elle mise de ct, comme
les autres. C'tait un vain artifice que Klber et ses conseillers
employaient envers eux-mmes, pour dguiser  leurs propres yeux
l'indignit de leur conduite.

[En marge: Conditions acceptes de part et d'autre.]

Bientt enfin on traita de l'vacuation pure et simple, et de ses
conditions. Aprs de longs dbats, il fut convenu que toute hostilit
cesserait pendant trois mois; que ces trois mois seraient employs par
le visir  runir dans les ports de Rosette, d'Aboukir et
d'Alexandrie, les vaisseaux ncessaires au transport de notre arme;
par le gnral Klber  vacuer le haut Nil, le Kaire, les provinces
environnantes, et  concentrer ses troupes sur les points
d'embarquement; que les Franais s'en iraient avec armes et bagages,
c'est--dire avec les honneurs de la guerre; qu'ils emporteraient les
munitions dont ils auraient besoin, et laisseraient les autres; qu'
partir du jour de la signature ils cesseraient d'imposer des
contributions, et abandonneraient  la Porte celles qui resteraient
dues; mais qu'en retour l'arme franaise recevrait trois mille
bourses, valant alors trois millions de francs, et reprsentant la
somme ncessaire  son entretien pendant l'vacuation et la traverse.
Les forts de Katieh, Salahieh, Belbes, formant la frontire de
l'gypte du ct du dsert de Syrie, devaient tre remis dix jours
aprs la ratification, le Kaire aprs quarante jours. Il tait convenu
que la ratification serait donne sous huit jours par le gnral
Klber tout seul, sans recours au gouvernement franais. Enfin, sir
Sidney Smith s'engageait, en son propre nom et au nom du commissaire
russe,  fournir des passe-ports  l'arme, afin qu'elle pt traverser
les croisires anglaises.

Les commissaires franais commirent ici une erreur de forme qui tait
grave. La signature de sir Sidney Smith tait indispensable, car, sans
cette signature, la mer demeurait ferme. Ils auraient d exiger de
Sidney Smith, puisqu'il tait le ngociateur de cette convention,
qu'il la signt. Alors se serait clairci le mystre de ses pouvoirs.
On aurait su que le commodore anglais, ayant eu autrefois des pouvoirs
pour traiter avec la Porte, n'en avait plus dans le moment, lord
Elgin tant arriv comme ministre  Constantinople; qu'il n'avait
aucune instruction spciale pour le cas prsent, que seulement il
avait de fortes prsomptions d'esprer l'approbation de sa conduite 
Londres. Peu instruits des usages diplomatiques, les plnipotentiaires
franais crurent que sir Sidney Smith, offrant des passe-ports, avait
la facult d'en donner, et que ces passe-ports seraient valables.

[En marge: Desaix avant de signer en rfre  Klber.]

Le projet de convention tait termin, il ne restait plus qu' le
signer. Mais le noble coeur de Desaix tait rvolt de ce qu'on
l'obligeait  faire. Avant de mettre son nom au bas d'un tel acte, il
manda son aide-de-camp Savary, lui enjoignit de se rendre au
quartier-gnral de Salahieh, o se trouvait Klber, de lui
communiquer le projet de convention, et de lui dclarer qu'il ne
signerait ce projet qu'aprs en avoir reu de sa part l'ordre formel.
Savary partit, se rendit  Salahieh, et s'acquitta auprs de Klber de
la commission dont il tait charg. Klber, qui sentait confusment sa
faute, voulut, pour la couvrir, assembler un conseil de guerre, o
furent appels tous les gnraux de l'arme.

[En marge: Conseil de guerre.]

Le conseil fut assembl le 21 janvier 1800 (1er pluvise an VIII). Le
procs-verbal en existe encore. Il est pnible de voir de braves gens,
qui avaient vers leur sang, qui allaient le verser encore pour leur
patrie, accumuler de misrables faussets pour colorer une indigne
faiblesse. Cet exemple doit servir de leon aux militaires; il doit
leur apprendre qu'il ne suffit pas d'tre fermes au feu, et que le
courage de braver les balles et les boulets est la moindre des vertus
imposes  leur noble profession. On fit valoir dans ce conseil de
guerre la nouvelle, connue alors en gypte, que la grande flotte
franco-espagnole avait repass de la Mditerrane dans l'Ocan, d'o
rsultait la conclusion qu'il n'y avait plus aucun secours  esprer
de la France; on en donna pour preuve les cinq mois couls depuis le
dpart du gnral Bonaparte, cinq mois pendant lesquels aucune dpche
n'tait arrive. On se fit un argument du dcouragement de l'arme
qu'on avait soi-mme contribu  produire; on cita ce qui venait de se
passer  Rosette et  Alexandrie, o les garnisons s'taient conduites
comme celle d'El-Arisch, menaant de se rvolter si elles n'taient
ramenes immdiatement en Europe; on prtendit que l'arme active
tait rduite  8 mille hommes; on exagra dmesurment la force de
l'arme turque; on parla d'une prtendue expdition russe qui allait
se joindre au grand visir, expdition qui n'existait que dans
l'imagination exalte de ceux qui voulaient dserter l'gypte  tout
prix; on tablit comme bien positive l'impossibilit de rsister,
assertion qui devait tre bientt dmentie d'une manire hroque par
ceux mmes qui la faisaient valoir; enfin, pour rentrer autant que
possible dans les instructions du gnral Bonaparte, on allgua
quelques cas de peste, fort douteux, et du reste parfaitement inconnus
dans l'arme.

Cependant, malgr tout ce qui venait d'tre dit, les partisans de
l'vacuation taient loin de se conformer aux instructions laisses
par le gnral Bonaparte. Il avait pos pour conditions: 1 qu'il ne
ft arriv aucun secours, aucun ordre au printemps de 1800; 2 que la
peste et enlev quinze cents hommes, outre les pertes de la guerre;
3 que le danger ft assez grand pour rendre toute rsistance
impossible: et, ces circonstances ralises, il avait recommand de
gagner du temps en ngociant, et de n'admettre l'vacuation que sous
clause de ratification par la France.--Or, on tait en janvier
seulement de l'anne 1800, il n'y avait point de peste, point de
danger pressant, et il s'agissait de rsoudre l'vacuation immdiate,
sans recours  la France.

[En marge: Rsistance de Davout.]

Un homme qui a montr  la guerre mieux que du courage, c'est--dire
du caractre, le gnral Davout, depuis marchal et prince d'Eckmuhl,
osa seul rsister  ce coupable entranement. Il ne craignit pas de
tenir tte  Klber, dont tout le monde subissait l'ascendant; il
combattit avec nergie le projet de capitulation. Mais il ne fut pas
cout, et, par une condescendance fcheuse, il consentit  signer la
rsolution du conseil de guerre, en laissant crire dans le
procs-verbal qu'elle avait t adopte  l'unanimit.

Davout nanmoins prit Savary  part, et le chargea d'affirmer  Desaix
que, s'il voulait rompre la ngociation, il trouverait de l'appui dans
l'arme. Savary retourna au camp d'El-Arisch, fit connatre  Desaix
ce qui s'tait pass, et ce qu'il tait charg de lui dire de la part
de Davout. Mais Desaix, lisant au bas de la dlibration le nom de
Davout, rpondit vivement  Savary:  qui voulez-vous donc que je me
fie, lorsque celui mme qui dsapprouve la convention, n'ose pas
conformer sa signature  son opinion? On veut que je dsobisse, et on
n'ose pas soutenir jusqu'au bout l'avis qu'on a ouvert!--Desaix,
quoique dsol, mais voyant le torrent, et y cdant lui-mme, apposa
sa signature, le 28 janvier, sur cette malheureuse convention, clbre
depuis sous le titre de convention d'El-Arisch (8 pluvise).

[En marge: Signature de la convention d'El-Arisch stipulant
l'vacuation de l'gypte.]

La chose faite, on commenait  en sentir la gravit. Desaix, revenu
au camp, s'en exprimait avec douleur, et ne dissimulait pas son
profond chagrin d'avoir t choisi pour une telle mission, et forc de
la remplir par un ordre du gnral en chef. Davout, Menou et quelques
autres se rpandaient en propos amers; la division clatait de toutes
parts au camp de Salahieh.

Cependant on s'apprtait  partir; le gros de l'arme tait tout  la
joie de quitter ces parages lointains, et de revoir bientt la France.
Sir Sidney Smith avait regagn son bord. Le visir s'approchait, et
prenait possession, l'une aprs l'autre, des positions retranches de
Katieh, de Salahieh, de Belbes, que Klber, press d'excuter la
convention, lui remettait fidlement. Klber retournait au Kaire pour
faire ses dispositions de dpart, rappeler  lui les troupes qui
gardaient la Haute-gypte, concentrer son arme, et la diriger ensuite
sur Rosette et Alexandrie, aux poques convenues pour l'embarquement.

[En marge: Effet produit en Europe par les dpches d'gypte.]

Pendant que ces vnements se passaient en gypte, consquences
funestes d'un sentiment que les chefs de l'arme avaient second au
lieu de le combattre, d'autres vnements avaient lieu en Europe,
consquences exactes des mmes causes. En effet, les lettres et
dpches envoyes par duplicata, taient, comme on l'a vu, arrives en
mme temps  Paris et  Londres. La dpche accusatrice dirige contre
le gnral Bonaparte, et destine au Directoire, avait t remise au
gnral Bonaparte lui-mme, devenu chef du gouvernement. Il avait t
rvolt de tant de faiblesses et de faussets; mais il sentait le
besoin que l'arme avait de Klber, il estimait les grandes qualits
de ce gnral, et, ne prvoyant pas que le dcouragement pt aller
chez lui jusqu' l'abandon de l'gypte, il dissimula ses propres
griefs. Il se hta donc de faire partir de France des instructions, et
l'annonce des grands secours qu'il prparait.

[En marge: Ordre donn par les Anglais d'exiger que l'arme franaise
se rende prisonnire de guerre.]

De son ct, le gouvernement britannique, auquel taient parvenues en
double les dpches de Klber, et un grand nombre de lettres crites
par nos officiers  leurs familles, les fit publier toutes, dans le
but de montrer  l'Europe la situation des Franais en gypte, et de
brouiller entre eux les gnraux Klber et Bonaparte. C'tait un
calcul tout simple de la part d'une puissance ennemie. En mme temps,
le cabinet anglais avait reu avis des ouvertures faites par Klber au
grand visir et  sir Sidney Smith. Croyant l'arme franaise rduite 
la dernire extrmit, il se hta d'envoyer l'ordre formel de ne lui
accorder aucune capitulation,  moins qu'elle ne se rendt prisonnire
de guerre. M. Dundas employa mme  la tribune du parlement des
expressions odieuses. Il faut, dit-il, faire un exemple de cette
arme, qui, en pleine paix, a voulu envahir les tats de nos allis;
l'intrt du genre humain veut qu'elle soit dtruite.

[En marge: Fv. 1800.]

Ce langage tait barbare; il peint la violence des passions qui
remplissaient alors le coeur des deux nations. Le cabinet anglais
avait pris  la lettre les exagrations de Klber et de nos officiers;
il regardait les Franais comme rduits  subir toutes les conditions
qu'on voudrait leur imposer, et, sans prvoir ce qui se passait, il
commit la lgret de donner  lord Keith, commandant en chef dans la
Mditerrane, l'ordre absolu de ne signer aucune capitulation sans la
condition expresse de retenir l'arme franaise prisonnire.

[En marge: Regrets de sir Sydney Smith en recevant les nouveaux ordres
d'Angleterre.]

L'ordre, parti de Londres le 17 dcembre, parvint  l'amiral Keith,
dans l'le de Minorque, vers les premiers jours de janvier 1800, et,
le 8 du mme mois, cet amiral se hta de communiquer  sir Sidney
Smith les instructions qu'il venait de recevoir de son gouvernement.
Il fallait du temps, surtout dans cette saison, pour traverser la
Mditerrane. Les communications de lord Keith n'arrivrent  sir
Sidney Smith que le 20 fvrier. Celui-ci en fut dsol. Il avait agi
sans instruction prcise de son gouvernement, comptant que ses actes
seraient approuvs; il se trouvait donc compromis  l'gard des
Franais, car il pouvait tre accus par eux de dloyaut. Mieux
instruit d'ailleurs du vritable tat des choses, il savait bien que
Klber ne consentirait jamais  se rendre prisonnier de guerre, et il
voyait la convention d'El-Arisch, si habilement arrache  une
faiblesse d'un moment, tout  fait compromise. Il se hta d'crire 
Klber pour lui exprimer sa douleur, pour l'avertir loyalement de ce
qui se passait, l'engager  suspendre sur-le-champ la remise des
places gyptiennes au grand visir, et le conjurer d'attendre de
nouveaux ordres d'Angleterre, avant de prendre aucune rsolution
dfinitive.

[En marge: Mars 1800.]

Malheureusement, quand ces avis de sir Sidney Smith parvinrent au
Kaire, l'arme franaise avait dj excut en partie la convention
d'El-Arisch. Elle avait remis aux Turcs toutes les positions de la
rive droite du Nil, Katieh, Salahieh, Belbes, et quelques-unes des
positions du Delta, notamment la ville de Damiette et le fort de
Lesbeh. Les troupes taient dj en marche pour Alexandrie, avec les
bagages et les munitions. La division de la Haute-gypte avait livr
le haut Nil aux Turcs, et se repliait sur le Kaire, pour se runir
vers la mer au reste de l'arme. Desaix, profitant de l'ordre qu'il
avait reu de se rendre en France, et ne voulant pas prendre part aux
dtails de cette honteuse retraite, tait parti avec Davout, qui, de
son ct, ne pouvait plus demeurer auprs de Klber. Klber, oubliant
ses dmls avec Davout, avait voulu le retenir, et lui avait offert
le grade de gnral de division, qu'il pouvait confrer en qualit de
gouverneur de l'gypte. Davout avait refus, en disant qu'il ne
voulait pas que son avancement portt la date d'un vnement aussi
dplorable. Mais tandis que Desaix et Davout s'embarquaient, M. de
Latour-Maubourg, arrivant de France avec les dpches du Premier
Consul, les rencontra sur la plage; il annonait la rvolution du 18
brumaire, et l'lvation au suprme pouvoir du gnral Bonaparte.
Ainsi Klber, au moment o il venait de se dessaisir des positions
fortifies, apprenait la non-excution de la convention d'El-Arisch,
et la nouvelle, non moins grave pour lui, de l'tablissement du
gouvernement consulaire.

Mais c'tait assez de faiblesse pour un grand caractre; on allait,
par une offre dshonorante, rappeler Klber  lui-mme, et en faire ce
qu'il tait vritablement, un hros. Il fallait ou se rendre
prisonnier, ou se dfendre dans une situation bien pire que celle
qu'on avait dclare insoutenable, dans le conseil de guerre de
Salahieh; il fallait ou subir le dshonneur, ou accepter une lutte
dsespre: Klber n'hsita pas, et on va voir que, malgr une
situation fort empire, il sut faire ce qu'il avait jug impossible
quelques jours auparavant, et se donna ainsi  lui-mme le plus noble
des dmentis.

[En marge: Ordres donns par Klber.]

Klber contremanda sur-le-champ tous les ordres prcdemment adresss
 l'arme. Il ramena de la Basse-gypte jusqu'au Kaire une partie des
troupes qui avaient dj descendu le Nil; il fit remonter ses
munitions; il pressa la division de la Haute-gypte de venir le
rejoindre, et signifia au grand visir de s'arrter dans sa marche vers
le Kaire, sans quoi il commencerait immdiatement les hostilits. Le
grand visir lui rpondit que la convention d'El-Arisch tait signe,
qu'elle devait tre excute; qu'en consquence il allait s'avancer
sur la capitale. Au mme instant arriva au quartier-gnral un
officier parti de Minorque, porteur d'une lettre de lord Keith 
Klber. Entre autres expressions, cette lettre contenait les
suivantes: J'ai reu des ordres positifs de Sa Majest Britannique de
ne consentir  aucune capitulation avec l'arme que vous commandez,
except dans le cas o elle mettrait bas les armes, se rendrait
prisonnire de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux contenus
dans le port d'Alexandrie.

Klber, indign, fit mettre  l'ordre de l'arme la lettre de lord
Keith, en y ajoutant ces simples paroles:

[En marge: Proclamation aux troupes.]

SOLDATS! ON NE RPOND  DE TELLES INSOLENCES QUE PAR DES VICTOIRES;
PRPAREZ-VOUS  COMBATTRE.

Ce noble langage retentit dans tous les coeurs. La situation tait
bien change depuis le 28 janvier, jour de la signature de la
convention d'El-Arisch! Alors on tenait toutes les positions
fortifies de l'gypte; on dominait les gyptiens, qui taient soumis
et tranquilles; le visir se trouvait au del du dsert. Aujourd'hui,
au contraire, on avait livr les postes les plus importants; on
n'occupait plus que la plaine; la population tait partout en veil;
le peuple du Kaire, excit par la prsence du grand visir, qui tait 
cinq heures de marche, n'attendait que le premier signal pour se
rvolter. Le lugubre tableau trac dans le conseil de guerre, o la
convention d'El-Arisch avait t dbattue, ce tableau, faux alors,
tait rigoureusement vrai aujourd'hui. L'arme franaise allait
combattre dans la plaine qui borde le Nil, ayant en tte le visir
avec 80 mille hommes, et sur ses derrires les 300 mille habitants du
Kaire, prts  se soulever: et elle tait sans crainte! Glorieuse
rparation d'une grande faute!

[En marge: Vains efforts de sir Sydney Smith pour empcher le
renouvellement des hostilits.]

Des agents de sir Sidney Smith taient accourus pour s'interposer
entre les Franais et les Turcs, et faire entendre de nouvelles
paroles d'accommodement. On venait, disaient-ils, d'crire  Londres;
lorsque la convention d'El-Arisch y serait connue, elle serait
certainement ratifie; dans cette situation il fallait suspendre les
hostilits et attendre.--Le grand visir et Klber y consentaient, mais
 des conditions inconciliables. Le grand visir voulait qu'on lui
livrt le Kaire; Klber voulait, au contraire, que le visir rebrousst
chemin jusqu' la frontire. Dans un tel tat de choses, combattre
tait la seule ressource.

[En marge: Bataille d'Hliopolis livre le 20 mars.]

Le 20 mars 1800 (29 ventse an VIII), avant la pointe du jour, l'arme
franaise sortit du Kaire, et se dploya dans les riches plaines qui
bordent le Nil, ayant le fleuve  gauche, le dsert  droite, et en
face, mais au loin, les ruines de l'antique Hliopolis. (Voir la carte
n 11.) La nuit, presque lumineuse dans ces climats, rendait les
manoeuvres faciles, sans toutefois les rendre distinctes pour
l'ennemi. L'arme se forma en quatre carrs: deux  gauche sous le
gnral Reynier, deux  droite sous le gnral Friant. Ils taient
composs de deux demi-brigades d'infanterie chacun, ranges sur
plusieurs lignes. Aux angles et en dehors, se trouvaient des
compagnies de grenadiers, adosses aux carrs eux-mmes, leur servant
de renfort pendant la marche ou les charges de la cavalerie, et s'en
dtachant pour voler  l'attaque des positions dfendues, quand
l'ennemi voulait tenir quelque part. Au centre de la ligne de
bataille, c'est--dire entre les deux carrs de gauche et les deux
carrs de droite, la cavalerie tait dispose en masse profonde, ayant
l'artillerie lgre sur ses ailes.  quelque distance en arrire et 
gauche, un cinquime carr, moindre que les autres, tait destin 
servir de rserve. On pouvait valuer  un peu moins de dix mille
hommes, les troupes que Klber venait de runir dans cette plaine
d'Hliopolis. Elles taient fermes et tranquilles.

Le jour commenait  paratre. Klber, qui, depuis qu'il tait gnral
en chef, dployait, pour imposer aux gyptiens, une sorte de luxe,
tait revtu d'un riche uniforme. Mont sur un cheval de grande
taille, il vint montrer aux soldats cette noble figure, qu'ils
aimaient tant  voir, et dont la fire beaut les remplissait de
confiance.--Mes amis, leur dit-il en parcourant leurs rangs, vous ne
possdez plus en gypte que le terrain que vous avez sous vos pieds.
Si vous reculez d'un seul pas, vous tes perdus!--Le plus grand
enthousiasme accueillit partout sa prsence et ses paroles; et, ds
que le jour fut fait, il donna l'ordre de marcher en avant.

[Illustration: KLBER. ( Hliopolis.)]

On n'apercevait encore qu'une partie de l'arme du visir. Dans cette
plaine du Nil qui s'tendait devant nous, se voyait le village
d'El-Matarieh, que les Turcs avaient retranch. Il y avait l une
avant-garde de 5  6 mille janissaires, trs-bons soldats, escorts de
quelques mille cavaliers. Un peu au del, un autre rassemblement
paraissait vouloir se glisser entre le fleuve et notre aile gauche,
pour aller soulever le Kaire sur nos derrires. En face, et beaucoup
plus loin, les ruines de l'antique Hliopolis, un bois de palmiers, de
fortes ondulations de terrain, drobaient aux yeux de nos soldats le
gros de l'arme turque. On pouvait estimer  70 ou 80 mille hommes la
runion de toutes ces forces, tant le corps principal que le corps
plac  El-Matarieh, et le dtachement en marche pour pntrer dans la
ville du Kaire.

Klber fit charger d'abord par un escadron des guides  cheval le
dtachement manoeuvrant sur notre gauche pour s'introduire dans le
Kaire. Les guides s'lancrent au galop sur cette troupe confuse. Les
Turcs, qui ne craignaient jamais la cavalerie, reurent le choc, et le
rendirent  leur tour. Ils envelopprent compltement nos cavaliers,
et allaient mme les tailler en pices, lorsque Klber envoya  leur
secours le 22e rgiment de chasseurs et le 14e de dragons, qui,
fondant sur l'pais rassemblement, au milieu duquel les guides taient
comme envelopps, le dispersrent  coups de sabre, et le mirent en
fuite. Les Turcs s'loignrent alors  perte de vue.

Cela fait, Klber se hta d'attaquer le village retranch
d'El-Matarieh, avant que le gros de l'arme ennemie et le temps
d'accourir. Il chargea de ce soin le gnral Reynier, avec les deux
carrs de gauche; et lui-mme avec les deux carrs de droite, oprant
un mouvement de conversion, prit position entre El-Matarieh et
Hliopolis, afin d'empcher l'arme turque de venir au secours de la
position attaque.

Reynier, arriv prs d'El-Matarieh, dtacha les compagnies de
grenadiers qui doublaient les angles des carrs, et leur ordonna de
charger le village. Ces compagnies s'avancrent en formant deux
petites colonnes. Les braves janissaires ne voulurent pas les
attendre, et marchrent  leur rencontre. Nos grenadiers, les recevant
de pied ferme, firent sur eux une dcharge de mousqueterie  bout
portant, en abattirent un grand nombre, puis les abordrent baonnette
abaisse. Tandis que la premire colonne de grenadiers attaquait de
front les janissaires, la seconde les prenait en flanc, et achevait de
les disperser. Puis les deux colonnes runies se jetrent dans
El-Matarieh, au milieu d'une grle de balles. Elles fondirent  coup
de baonnette sur les Turcs qui rsistaient, et, aprs un grand
carnage, elles demeurrent matresses de la position. Les Turcs
s'enfuirent dans la plaine, et, se joignant  ceux que les guides; les
chasseurs et les dragons venaient de disperser tout  l'heure,
coururent en dsordre vers le Kaire, sous la conduite de Nassif-Pacha,
le lieutenant du grand visir.

Le village d'El-Matarieh, plein de dpouilles  la faon des
Orientaux, offrait  nos soldats un ample butin. Mais on ne s'y arrta
pas; soldats et gnraux sentaient le besoin de n'tre pas surpris au
milieu d'un village, par la masse des troupes turques. L'arme,
reprenant peu  peu son ordre du matin, s'avana dans la plaine,
toujours forme en plusieurs carrs, la cavalerie au milieu. Elle
dpassa les ruines d'Hliopolis, et aperut au del un nuage de
poussire qui s'levait  l'horizon, et s'avanait rapidement vers
nous.  gauche se montrait le village de Seriaqous;  droite, au
milieu d'un bois de palmiers, le village d'El-Merg, situ au bord d'un
petit lac, dit lac des Plerins. Une lgre lvation de terrain
courait de l'un  l'autre de ces villages. Tout  coup ce nuage mobile
de poussire s'arrta, puis se dissipa sous un souffle de vent, et
laissa voir l'arme turque, formant une longue ligne flottante de
Seriaqous  El-Merg. Place sur l'lvation du terrain, elle dominait
un peu le sol sur lequel nos troupes taient dployes. Klber alors
donna l'ordre de se porter en avant. Reynier, avec les deux carrs de
gauche, marcha vers Seriaqous; Friant, avec les deux carrs de droite,
se dirigea sur El-Merg. L'ennemi avait rpandu un bon nombre de
tirailleurs en avant des palmiers qui entourent El-Merg. Mais un
combat de tirailleurs ne pouvait gure lui russir contre des soldats
comme les ntres. Friant envoya quelques compagnies d'infanterie
lgre, qui firent bientt rentrer ces Turcs dtachs dans la masse
confuse de leur arme. Le grand visir tait l, dans un groupe de
cavaliers, dont les armures brillantes reluisaient au soleil. Quelques
obus dispersrent ce groupe. L'ennemi voulut rpondre par le
dploiement de son artillerie; mais ses boulets, mal dirigs,
passaient par-dessus la tte de nos soldats. Bientt ses pices furent
dmontes par les ntres, et mises hors de combat. On vit alors les
mille drapeaux de l'arme turque s'agiter, et une partie de ses
escadrons fondre du village d'El-Merg sur les carrs de la division
Friant. Les profondes gerures du sol, effet ordinaire d'un soleil
ardent sur une terre long-temps inonde, retardaient heureusement
l'imptuosit des chevaux. Le gnral Friant, laissant arriver ces
cavaliers turcs, ordonna tout  coup un feu de mitraille presque 
bout portant, et les renversa par centaines. Ils se retirrent en
dsordre.

Ce n'tait l que le prlude d'une attaque gnrale. L'arme turque
s'y prparait visiblement. Nos carrs attendaient de pied ferme, deux
 droite, deux  gauche, la cavalerie au milieu, faisant face devant
et derrire, et couverte par deux lignes d'artillerie. Au signal donn
par le grand visir, la masse de la cavalerie turque s'branle tout
entire. Elle fond sur nos carrs, se rpand sur leurs ailes, les
tourne, et enveloppe bientt les quatre fronts de notre ordre de
bataille. L'infanterie franaise, que les cris, le mouvement, le
tumulte de la cavalerie turque ne troublent point, demeure calme, la
baonnette baisse, faisant un feu continu et bien dirig. En vain ces
mille groupes de cavaliers tourbillonnent autour d'elle; ils tombent
sous la mitraille et les balles, arrivent rarement jusqu' ses
baonnettes, expirent  ses pieds, ou se dtournent, et fuient pour ne
plus reparatre.

Aprs une longue et effroyable confusion, le ciel, obscurci par la
fume et la poussire, s'claircit enfin, le sol se dcouvre, et nos
troupes victorieuses aperoivent devant elles une masse d'hommes et de
chevaux, morts ou mourants; et au loin, aussi loin que la vue peut
s'tendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens.

Le gros des Turcs se retirait en effet vers El-Kanqah, o ils avaient
camp la nuit prcdente, sur la route de la Basse-gypte. Quelques
groupes seulement allaient rejoindre les rassemblements qui, le matin,
s'taient dirigs vers le Kaire,  la suite de Nassif-Pacha, le
lieutenant du grand visir.

Klber ne voulait laisser aucun repos  l'ennemi. Nos carrs,
conservant leur ordre de bataille, traversrent la plaine d'un pas
rapide franchissant Seriaqous, El-Merg, et s'avancrent jusqu'
El-Kanqah. Nous y arrivmes  la nuit; l'ennemi, se voyant serr de
prs, se mit  fuir de nouveau en dsordre laissant  notre arme les
vivres et les bagages dont elle avait grand besoin.

[En marge: Rsultats de la bataille d'Hliopolis.]

Ainsi, dans cette plaine d'Hliopolis, dix mille soldats, par
l'ascendant de la discipline et du courage tranquille, venaient de
disperser 70 ou 80 mille ennemis. Mais, afin d'obtenir un rsultat
plus srieux que celui de quelques mille morts ou blesss, couchs sur
la poussire, il fallait poursuivie les Turcs, les rejeter dans le
dsert, et les y faire prir par la faim, la soif, et le sabre des
Arabes. L'arme franaise tait puise de fatigue. Klber lui accorda
un peu de repos, et ordonna la poursuite pour le lendemain.

[En marge: Quelques dbris de l'arme du visir se jettent dans le
Kaire.]

Nous comptions  peine deux ou trois centaines de blesss ou de morts,
car, dans ce genre de combat, une troupe en carr qui ne s'est pas
laiss entamer, fait peu de pertes. Klber, en ce moment, entendait
le canon du ct du Kaire; il se doutait bien que les corps qui
avaient tourn sa gauche, taient alls seconder la rvolte de cette
ville. Nassif-Pacha, lieutenant du visir, Ibrahim-Bey, l'un des deux
chefs mamelucks, y taient entrs, en effet, avec 2 mille Mamelucks, 8
ou 10 mille cavaliers turcs, quelques villageois rvolts des
environs, en tout une vingtaine de mille hommes. Klber avait laiss 
peine 2 mille hommes dans cette grande capitale, rpartis dans la
citadelle et les forts. Il ordonna au gnral Lagrange de partir 
minuit mme, avec quatre bataillons, pour aller  leur secours. Il
prescrivit  tous les commandants de troupes rests au Kaire de
prendre de fortes positions, de se maintenir en communication les uns
avec les autres, mais de n'essayer avant son retour aucune attaque
dcisive. Il craignait de leur part quelque fausse manoeuvre, qui
compromettrait inutilement la vie de ses soldats, chaque jour plus
prcieuse,  mesure qu'on tait plus dcidment condamn  rester en
gypte.

[En marge: Conduite de Murad-Bey pendant la bataille.]

Pendant tout le temps qu'avait dur la bataille, le second chef des
Mamelucks, Murad-Bey, celui qui avait autrefois partag avec
Ibrahim-Bey la domination de l'gypte, qui se distinguait de son
collgue par une bravoure brillante, par une gnrosit chevaleresque,
et beaucoup d'intelligence, tait rest sur les ailes de l'arme
turque, immobile,  la tte de six cents cavaliers superbes. La
bataille finie, il s'tait enfonc dans le dsert, et avait disparu.
C'est en consquence d'une parole donne  Klber qu'il avait agi de
la sorte. Murad-Bey, transport rcemment au quartier-gnral du
visir, avait senti renatre en lui la vieille jalousie qui depuis
long-temps divisait les Turcs et les Mamelucks. Il avait compris que
les Turcs voulaient recouvrer l'gypte, non pour la rendre aux
Mamelucks, mais pour la possder eux-mmes. Il avait donc song  se
rapprocher des Franais, dans le but de s'allier  eux s'ils
triomphaient, ou de leur succder s'ils taient vaincus. Cependant,
agissant avec circonspection, il n'avait pas voulu se prononcer tant
que les hostilits ne seraient pas dfinitivement reprises, et avait
promis  Klber de se dclarer pour lui aprs la premire bataille.
Cette bataille tait livre, elle tait glorieuse pour les Franais,
et sa sympathie pour eux en devait tre grandement augmente. Nous
pouvions esprer de l'avoir sous peu de jours pour alli dclar.

[En marge: Poursuite de l'arme turque.]

Au milieu mme de la nuit qui suivit la bataille, aprs quelques
heures de repos accordes aux troupes, Klber fit sonner le rveil, et
se mit en marche pour Belbes, afin de ne laisser aucun rpit aux
Turcs. (Voir la carte n 12.) Il y arriva dans la journe de
trs-bonne heure. C'tait le 21 mars (30 ventse). Dj le visir, dans
sa fuite rapide, avait dpass Belbes. Il avait laiss dans le fort
et la ville un corps d'infanterie, et dans la plaine un millier de
cavaliers.  l'approche de nos troupes, ces cavaliers s'enfuirent. On
chassa les Turcs de la ville, on les enferma dans le fort, o, aprs
l'change de quelques coups de canon, le manque d'eau, l'pouvante les
dcidrent  se rendre. Cependant le fanatisme tait grand parmi ces
troupes turques; quelques hommes aimrent mieux se faire tuer que de
livrer leurs armes. Pendant ce temps la cavalerie du gnral Leclerc,
battant la plaine, saisit une longue caravane de chameaux qui se
dirigeait vers le Kaire, et qui portait les bagages de Nassif-Pacha et
d'Ibrahim-Bey. Cette capture rvla plus compltement  Klber le
vritable projet des Turcs, qui consistait  faire insurger
non-seulement la capitale, mais les grandes villes de l'gypte. Averti
de ce dessein, et voyant que l'arme turque ne tenait nulle part, il
dtacha encore le gnral Friant avec cinq bataillons sur le Kaire,
pour appuyer les quatre bataillons partis la veille d'El-Kanqah, sous
la conduite du gnral Lagrange.

Le lendemain, 22 mars (1er germinal), il se mit en route pour
Salahieh. Le gnral Reynier le prcdait  la tte de la division de
gauche; il marchait lui-mme  la suite avec les guides et le 7e de
hussards. Venait enfin le gnral Belliard avec sa brigade, reste de
la division Friant. Pendant le trajet, on reut un message du grand
visir qui demandait  ngocier. On ne rpondit que par un refus.
Arriv prs de Karam,  moiti chemin de Salahieh, on entendit une
canonnade; peu aprs on aperut la division Reynier forme en carr,
et aux prises avec une multitude de cavaliers. Klber fit dire 
Belliard de hter sa marche, et lui-mme, avec la cavalerie, se
rapprocha en toute hte du carr de Reynier. Mais,  cette vue, les
Turcs qui attaquaient la division Reynier, aimant mieux avoir affaire
 la cavalerie qu' l'infanterie franaise, se rabattirent sur les
guides et le 7e de hussards que Klber amenait avec lui. Leur charge
fut si subite que l'artillerie lgre n'eut pas le temps de se mettre
en batterie. Les conducteurs furent sabrs sur leurs pices; Klber,
avec les guides et les hussards, se trouva un instant dans le plus
grand danger, surtout parce que les habitants de Karam, croyant que
c'en tait fait de cette poigne de Franais, taient accourus avec
des fourches et des faux pour les achever. Mais Reynier envoya
sur-le-champ le 14e de dragons, qui dgagea Klber  temps. Belliard,
qui avait forc le pas, arriva immdiatement aprs avec son
infanterie, et on tailla en pices quelques centaines d'hommes.

Klber, press d'arriver  Salahieh, hta sa marche, remettant  son
retour la punition de Karam. La chaleur du jour tait accablante; le
vent soufflait du dsert; on respirait avec un air brlant une
poussire fine et pntrante. Hommes et chevaux taient puiss de
fatigue. On arriva enfin  Salahieh vers la chute du jour. On tait l
sur la frontire mme d'gypte,  l'entre du dsert de Syrie, et
Klber s'attendait pour le lendemain  une dernire action contre le
grand visir. Mais le lendemain matin, 23 mars (2 germinal), les
habitants, de Salahieh vinrent  sa rencontre, en lui annonant que le
visir fuyait dans le plus grand dsordre. Klber accourut, et vit
lui-mme ce spectacle, qui lui prouva combien il s'tait exagr le
danger des armes turques.

[En marge: Le visir repasse le dsert.]

[En marge: Prise du camp du visir.]

Le grand visir, prenant avec lui cinq cents cavaliers, les meilleurs,
s'tait enfonc avec quelques bagages dans le dsert. Le reste de son
arme fuyait dans tous les sens; une partie courait vers le Delta,
une autre reste  Salahieh demandait grce  genoux; une autre enfin,
ayant voulu chercher asile dans le dsert, prissait sous le sabre des
Arabes. Ces derniers, aprs avoir convoy l'anne turque, taient
demeurs  la frontire, sachant qu'il y aurait des vaincus, et ds
lors du butin  recueillir. Ils avaient devin juste; car, trouvant
l'arme turque compltement dmoralise et incapable de se dfendre,
mme contre eux, ils gorgeaient les fuyards pour les piller. Au
moment o Klber arriva, ils avaient envahi le camp abandonn du
visir, et s'y taient abattus comme une nue d'oiseaux de proie.  la
vue de notre arme, ils s'envolrent sur leurs rapides chevaux,
laissant  nos soldats d'abondantes dpouilles. Il y avait l, dans un
espace retranch d'une lieue carre, une multitude infinie de tentes,
de chevaux, de canons, une grande quantit de selles et de harnais de
toute espce, 40 mille fers de chevaux, des vivres  profusion, de
riches vtements, des coffres dj ouverts par les Arabes, mais pleins
encore de parfums d'alos, d'toffes de soie, de tous les objets enfin
qui composaient le luxe brillant et barbare des armes orientales. 
ct de douze litires en bois sculpt et dor se trouvait une voiture
suspendue  l'europenne, de fabrique anglaise, et des pices de canon
avec la devise: _Honni soit qui mal y pense_; tmoignage certain de
l'intervention trs-active des Anglais dans cette guerre.

Nos soldats, qui n'avaient rien apport avec eux, trouvrent dans le
camp turc des vivres, des munitions, un riche butin, et des objets
dont la singularit leur donnait  rire; ce qu'ils taient toujours
disposs  faire, aprs un court moment de tristesse. trange
puissance du moral sur les hommes! aujourd'hui victorieux, ils ne
voulaient plus quitter l'gypte, et ne se regardaient plus comme
condamns  prir dans un exil lointain!

Lorsque Klber se fut assur de ses propres yeux que l'arme turque
avait disparu, il rsolut de rebrousser chemin, pour faire rentrer
dans le devoir les villes de la Basse-gypte, et surtout celle du
Kaire. Il fit les dispositions suivantes. Les gnraux Rampon et
Lanusse furent chargs de parcourir le Delta. Rampon devait marcher
sur la ville importante de Damiette, qui tait au pouvoir des Turcs,
et la reprendre. Lanusse devait se tenir en communication avec Rampon,
balayer le Delta depuis la ville de Damiette jusqu' celle
d'Alexandrie, et rduire successivement les bourgades rvoltes.
Belliard avait pour mission gnrale d'appuyer ces diverses
oprations, et pour mission spciale de seconder Rampon dans son
attaque sur Damiette, et de reprendre lui-mme le fort de Lesbeh, qui
ferme l'une des bouches du Nil. Klber laissa en outre Reynier 
Salahieh, pour empcher les restes de l'arme turque, engags dans le
dsert, de Syrie, d'en revenir. Celui-ci devait demeurer en
observation sur la frontire, jusqu' ce que les Arabes eussent achev
la dispersion des Turcs, et revenir ensuite au Kaire. Enfin Klber
partit lui-mme le lendemain 24 mars (3 germinal) avec la 88e
demi-brigade, deux compagnies de grenadiers, le 7e de hussards, le 3e
et le 14e de dragons.

[En marge: Retour de Klber au Kaire.]

[En marge: Insurrection du Kaire.]

Il arriva au Kaire le 27 mars. De graves vnements s'y taient passs
depuis son dpart. La population de cette grande ville, qui comptait
prs de 300 mille habitants, qui tait mobile, passionne, porte au
changement comme toute multitude, avait cd aux suggestions des
missaires turcs, et s'tait jete sur les Franais ds qu'elle avait
entendu le canon d'Hliopolis. Accourue tout entire sous les murs de
la ville pendant la bataille, et voyant Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey
avec quelques mille cavaliers et janissaires, elle avait cru ceux-ci
vainqueurs. Ils s'taient bien gards de la dtromper, et lui avaient
affirm, au contraire, que les Franais venaient d'tre extermins, et
le grand visir de remporter une victoire complte.  cette nouvelle,
50 mille individus s'taient levs au Kaire,  Boulaq,  Gyzeh. Arms
de sabres, de lances, de vieux fusils, ils projetaient d'gorger les
Franais rests parmi eux. Mais 2 mille hommes retranchs dans la
citadelle et dans les forts qui dominaient la ville, pourvus de vivres
et de munitions, prsentaient une rsistance difficile  vaincre.
Replis  temps presque tous, ils avaient russi  se renfermer dans
des lieux fortifis. Quelques-uns cependant avaient t en grand
pril: c'taient ceux qui, au nombre de 200 seulement, tenaient
garnison dans la maison du quartier-gnral. Cette belle maison,
occupe autrefois par le gnral Bonaparte, depuis par Klber et les
principales administrations, se trouvait situe  l'une des extrmits
de la ville, donnant d'un ct sur la place Ezbekyeh, la plus belle
du Kaire, de l'autre sur des jardins adosss au Nil. (Voir la carte n
13.) Les Turcs et la populace souleve voulurent envahir cette maison
et y gorger les deux cents Franais qui l'occupaient. Cela leur tait
d'autant plus facile que le gnral Verdier, qui gardait la citadelle
place  l'autre extrmit du Kaire, ne pouvait pas venir  leur
secours. Mais les braves soldats qui se trouvaient dans la maison du
quartier-gnral, tantt avec un feu bien nourri, tantt avec des
sorties audacieuses, firent si bien, qu'ils continrent cette multitude
froce, et donnrent au gnral Lagrange le temps d'arriver. Il avait
t dtach, comme on l'a vu, le soir mme de la bataille, avec quatre
bataillons. Il arriva le lendemain  midi, entra par les jardins, et
rendit ds lors la maison du quartier-gnral inexpugnable.

[En marge: Massacre des chrtiens.]

Les Turcs, ne voyant pas moyen de vaincre la rsistance des Franais,
s'en vengrent sur les malheureux chrtiens qu'ils avaient sous la
main. Ils commencrent par massacrer une partie des habitants du
quartier europen; ils turent plusieurs ngociants, pillrent leurs
maisons, et enlevrent leurs filles et leurs femmes. Ils recherchrent
ensuite ceux des Arabes qui taient accuss de bien vivre avec les
Franais, et de boire du vin avec eux. Ils les gorgrent, et firent,
comme de coutume, succder le pillage au massacre. Ils empalrent un
Arabe qui avait t chef des janissaires sous les Franais, et qui
tait charg de la police du Kaire; ils traitrent de mme celui qui
avait t secrtaire du divan institu par le gnral Bonaparte. De l
ils passrent au quartier des Cophtes. Ceux-ci, comme on le sait,
descendent des anciens habitants de l'gypte, et ont persist dans le
christianisme, malgr toutes les dominations musulmanes qui se sont
succd dans leur pays. Leurs richesses taient grandes et provenaient
de la perception des impts, que les Mamelucks leur avaient dlgue.
On voulait punir en eux des amis des Franais, et piller surtout leurs
maisons. Fort heureusement pour ces Cophtes, leur quartier formait la
gauche de la place Ezbekyeh, et s'appuyait au quartier-gnral. Leur
chef d'ailleurs tait riche et brave: il se dfendit bien, et parvint
 les sauver.

Au milieu de ces horreurs, Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey taient honteux
eux-mmes de ce qu'ils faisaient ou laissaient faire. Ils voyaient
prir avec regret des richesses qui devaient leur appartenir, s'ils
restaient en possession de l'gypte. Mais ils permettaient tout  une
populace dont ils n'taient plus matres, et voulaient d'ailleurs par
ces massacres la tenir en haleine contre les Franais.

[En marge: Avril 1800.]

Sur ces entrefaites, arriva le gnral Friant, dtach de Belbes,
puis enfin Klber lui-mme. Tous deux entrrent par les jardins de la
maison du quartier-gnral. Quoique vainqueur de l'arme du visir,
Klber avait une grave difficult  surmonter, c'tait de conqurir
une ville immense, peuple de 300 mille habitants, en partie rvolts,
occupe par 20 mille Turcs, construite  l'orientale, c'est--dire
perce de rues troites, et divise en massifs qui taient de vraies
forteresses. Ces massifs, prenant leur jour en dedans, ne montrant au
dehors que des murs levs, avaient au lieu de toits des terrasses,
d'o les insurgs faisaient un feu plongeant et meurtrier. Ajoutez que
les Turcs taient matres de toute la ville, except la citadelle et
la place Ezbekyeh. Quant  cette dernire place, ils l'avaient en
quelque sorte bloque, en fermant par des murs crnels les rues qui
venaient y aboutir.

Les Franais n'avaient que deux moyens d'attaque: c'tait de faire du
haut de la citadelle un feu destructeur de bombes et d'obus, jusqu'
ce qu'on et rduit la ville; ou bien de dboucher par la place
Ezbekyeh, en renversant toutes les barrires leves  la tte des
rues, et en prenant d'assaut, et un  un, tous les quartiers. Mais le
premier moyen pouvait amener la destruction d'une grande cit qui
tait la capitale du pays, et dont on avait besoin pour vivre; le
second exposait  perdre plus de soldats que n'en auraient cot dix
batailles comme celle d'Hliopolis.

[En marge: Habile temporisation de Klber.]

Klber montra ici autant de prudence qu'il venait de montrer d'nergie
dans les combats. Il rsolut de gagner du temps, et de laisser
l'insurrection se fatiguer elle-mme. Il avait envoy presque tout son
matriel dans la Basse-gypte, croyant tre  la veille de
l'embarquement. Il enjoignit  Reynier, ds que l'arme du visir
aurait t entirement jete au del du dsert, ds que Damiette et
Lesbeh seraient repris, de remonter le Nil avec sa division tout
entire, et les munitions qui taient ncessaires au Kaire. En
attendant, il fit bloquer toutes les issues par lesquelles la ville
communiquait avec le dehors. Bien que les rvolts se fussent procur
des vivres en pillant les maisons des gyptiens, ordinairement
remplies de provisions, bien qu'ils eussent forg des boulets, fondu
mme des canons, il tait impossible que la disette ne se ft pas
bientt sentir parmi eux. Ils devaient aussi finir par se dtromper
sur l'tat gnral des choses en gypte, par savoir que les Franais
taient partout victorieux, et l'arme du visir disperse; ils
devaient surtout se diviser prochainement, car leurs intrts taient
fort opposs. Les Turcs de Nassif-Pacha, les Mamelucks d'Ibrahim-Bey,
et le peuple arabe du Kaire, ne pouvaient tre long-temps d'accord.
Par toutes ces raisons, Klber crut devoir temporiser, et ngocier.

[En marge: Alliance avec Murad-Bey.]

Pendant qu'il gagnait du temps, il acheva son trait d'alliance avec
Murad-Bey, en se servant de la femme de ce prince mameluck, qui tait
en gypte une personne universellement respecte, doue de beaut et
mme d'esprit. Il lui accorda la province de Sad sous la suzerainet
de la France, et  condition de payer un tribut, reprsentant une
grande partie des impts de cette province. Murad-Bey s'engagea de
plus  combattre pour les Franais, et les Franais s'engagrent,
s'ils se retiraient jamais,  lui faciliter l'occupation de l'gypte.
Murad-Bey, comme on le verra plus tard, fut fidle au trait qu'il
venait de souscrire, et commena par chasser de la Haute-gypte un
corps turc qui l'avait occupe.

Par le moyen de Murad-Bey et des cheiks secrtement amis de la France,
Klber entama ensuite des ngociations avec les Turcs entrs dans le
Kaire. Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey commenaient, en effet,  craindre
d'tre enferms dans la ville, pris par les Franais, et traits  la
turque. Ils savaient d'ailleurs que l'arme du visir tait
compltement disperse. Ils se prtrent donc volontiers  des
pourparlers, et consentirent  une capitulation, en vertu de laquelle
ils pouvaient se retirer sains et saufs. Mais, au moment o cette
capitulation allait tre conclue, les rvolts du Kaire, qui se
voyaient abandonns  la vengeance des Franais, furent saisis
d'effroi et de fureur, firent rompre les pourparlers, menacrent
d'gorger ceux qui voulaient les abandonner, donnrent mme de
l'argent aux Turcs pour les engager  combattre. Une attaque de vive
force tait donc indispensable pour achever la soumission.

La Basse-gypte tant rentre dans le devoir, Reynier tait remont
avec son corps, et un convoi de munitions. Il forma l'investissement
d'une partie de l'enceinte du Kaire, du nord au levant, c'est--dire
du fort Camin  la citadelle; le gnral Friant campa vers le
couchant, dans les jardins de la maison du quartier-gnral, entre la
ville et le Nil; la cavalerie Leclerc fut place entre les divisions
Reynier et Friant, battant la campagne; le gnral Verdier occupa le
sud.

[En marge: Commencement des oprations pour reprendre le Kaire.]

Les 3 et 4 avril (13 et 14 germinal), un dtachement du gnral Friant
commena la premire attaque. Elle avait pour but de dgager la place
Ezbekyeh, qui tait notre principal dbouch. On dbuta par le
quartier cophte, qui en formait la gauche. Les troupes s'engagrent
avec la plus grande bravoure dans les rues qui traversaient ce
quartier en divers sens, tandis que plusieurs dtachements faisaient
sauter les maisons tout autour de la place Ezbekyeh, afin de s'ouvrir
des issues dans l'intrieur de la ville. Pendant ce temps, la
citadelle jetait quelques bombes pour intimider la population. Ces
attaques russirent, et nous rendirent matres de la tte des rues qui
aboutissaient sur la place Ezbekyeh. Les jours suivants on enleva une
minence place prs le fort Sulkouski, que les Turcs avaient
retranche, et qui dominait le quartier cophte. On disposait ainsi
toutes choses pour une attaque gnrale et simultane. Avant de donner
cette attaque, Klber fit sommer les rvolts une dernire fois: ils
refusrent d'couter cette sommation. Attachant toujours beaucoup de
prix  mnager la ville, innocente d'ailleurs des fureurs de quelques
fanatiques, Klber voulut parler aux yeux par le moyen d'un exemple
terrible. Il fit attaquer Boulaq, faubourg dtach du Kaire, sur les
bords du Nil.

[En marge: Prise de Boulaq.]

Le 15 avril (25 germinal), la division Friant cerna Boulaq, et fit
pleuvoir sur cette malheureuse bourgade une grle de bombes et d'obus.
Favoriss par ce feu, les soldats s'lancrent  l'assaut, mais
trouvrent une vive rsistance de la part des habitants et des Turcs.
Chaque rue, chaque maison devint le thtre d'un combat acharn.
Klber fit suspendre un instant cet horrible carnage, pour offrir leur
pardon aux rvolts: ce pardon fut repouss. L'attaque alors fut
reprise; le feu se propagea de maison en maison, et Boulaq en flammes
essuya la double horreur d'un incendie et d'un assaut. Cependant, les
chefs de la population s'tant jets aux pieds du vainqueur, Klber
fit cesser l'effusion du sang, et sauva les restes de ce malheureux
faubourg. C'tait le quartier o taient situs les magasins du
commerce; on y trouva une immense quantit de marchandises, qui furent
prserves des flammes au profit de l'arme.

[En marge: Prise du Kaire.]

Cet horrible spectacle avait t aperu de toute la population du Kaire.
Profitant de l'effet qu'il devait produire, Klber fit attaquer la
capitale elle-mme. Une maison attenante  celle du quartier-gnral, et
encore occupe par les Turcs, avait t mine; le feu fut mis  la mine;
Turcs et rvolts sautrent en l'air. Ce fut le signal de l'attaque. Les
troupes de Priant et de Belliard dbouchrent par toutes les issues de
la place Ezbekyeh, tandis que le gnral Reynier se prsentait par les
portes du nord et de l'est, et que Verdier, des hauteurs de la
citadelle, couvrait la ville de bombes. Le combat fut acharn. Les
troupes de Reynier franchirent la porte de Bab-el-Charyeh, place 
l'extrmit du grand canal, et chassant devant elles Ibrahim-Bey et
Nassif-Pacha, qui la dfendaient, les serrrent tous deux contre la 9e
demi-brigade, laquelle, ayant pntr par le point oppos, avait tout
refoul dans sa marche victorieuse. Les corps franais se joignirent
aprs avoir fait un affreux carnage. La nuit spara les combattants.
Plusieurs mille Turcs, Mamelucks et rvolts avaient succomb; quatre
cents maisons taient en flammes.

[En marge: Retraite des Turcs qui s'taient jets dans le Kaire.]

Ce fut le dernier effort de la rvolte. Les habitants, qui avaient
long-temps retenu les Turcs, mirent le plus grand empressement  les
supplier de sortir du Kaire, et de leur laisser ainsi la libert de
ngocier avec les Franais. Klber, auquel ces scnes meurtrires
rpugnaient, et qui tenait  pargner ses soldats, ne demandait pas
mieux que de traiter. Les agents de Murad-Bey lui servirent
d'intermdiaires. Le trait fut bientt conclu. Nassif-Pacha et
Ibrahim-Bey durent se retirer en Syrie, escorts par un dtachement de
l'arme franaise. Ils avaient la vie sauve pour toute condition. Ils
sortirent du Kaire le 25 avril (5 floral), laissant  la merci des
Franais les malheureux qu'ils avaient pousss  la rvolte.

[En marge: Soumission de toute l'gypte.]

Ainsi se termina cette lutte sanglante, qui avait commenc par la
bataille d'Hliopolis le 20 mars, et qui finissait le 25 avril par le
dpart des derniers lieutenants du visir, aprs 35 jours de combats,
entre 20 mille Franais d'une part, et de l'autre toutes les forces de
l'empire ottoman, secondes par la rvolte des villes gyptiennes. De
grandes fautes avaient amen ce soulvement, et provoqu cette
horrible effusion de sang. Si, en effet, les Franais n'avaient pas
fait mine de se retirer, jamais les gyptiens n'auraient os se
soulever. La lutte se serait borne  un combat brillant mais peu
dangereux, entre nos carrs d'infanterie et la cavalerie turque. Mais
un commencement d'vacuation amenant une explosion populaire dans
quelques villes, il fallut les reprendre d'assaut, ce qui fut plus
meurtrier qu'une bataille. Oublions les fautes de Klber pour honorer
sa belle et vigoureuse conduite! Il n'avait pas cru pouvoir dfendre
contre les Turcs l'gypte paisible et soumise, et il venait d'en faire
la conqute en trente-cinq jours, contre les Turcs, les gyptiens
soulevs, avec autant d'nergie que de prudence et d'humanit.

[En marge: Humanit de Klber.]

Dans le Delta, toutes les villes taient rentres dans une complte
soumission. Murad-Bey avait chass de la Haute-gypte le dtachement
turc de Dervich-Pacha. Partout les vaincus tremblaient devant le
vainqueur, et s'attendaient  un chtiment terrible. Les habitants du
Kaire surtout, qui avaient commis d'affreuses cruauts sur les Arabes
attachs aux Franais, sur les chrtiens de toutes les nations,
taient saisis d'effroi. Klber, qui tait humain et habile, se serait
bien gard de rpondre  des cruauts par des cruauts. Il savait que
la conqute, odieuse  tout peuple, ne devient tolrable aux yeux de
ceux qui la subissent, qu'au prix d'un bon gouvernement, et ne peut se
lgitimer aux yeux des nations claires que par de grands desseins
accomplis. Il se hta donc d'user modrment de sa victoire. Les
gyptiens taient persuads qu'on allait les traiter durement; ils
croyaient que la perte de leur tte et de leurs biens expierait le
crime de ceux qui s'taient rvolts. Klber les assembla, leur montra
d'abord un visage svre, puis leur pardonna, en se bornant  frapper
une contribution sur les villes insurges.

[En marge: Mai 1800.]

Le Kaire paya dix millions, fardeau peu onreux pour une aussi grande
cit. Les habitants se regardrent comme fort heureux d'en tre
quittes  ce prix. Huit autres millions furent imposs sur les villes
rebelles de la Basse-gypte.

Cette somme permit de payer sur-le-champ la solde arrire, ainsi que
les vivres dont l'arme avait besoin, de soigner les blesss,
d'achever les fortifications commences. C'tait une ressource
prcieuse, en attendant que le systme des impositions ft amlior et
mis en recouvrement. Une autre ressource, tout  fait inattendue,
s'offrit dans le moment. Soixante-dix navires turcs venaient d'entrer
dans les ports de l'gypte, pour transporter l'arme franaise. Les
dernires hostilits donnaient le droit de les retenir. Ils taient
chargs de marchandises qui furent vendues au profit de la caisse de
l'arme. Grce  ces ressources diverses, on fournit abondamment 
tous les services, sans aucune rquisition en nature. L'arme se
trouva dans l'abondance, et les gyptiens, qui n'espraient pas s'en
tirer  si bon march, se soumirent avec une parfaite rsignation.
L'arme, fire de ses victoires, confiante dans ses forces, sachant
que le gnral Bonaparte tait  la tte du gouvernement, ne douta
plus qu'on ne vint bientt  son secours. Klber avait dans les champs
d'Hliopolis conquis la plus noble des excuses pour ses fautes d'un
moment.

[En marge: Mesures administratives.]

Il assembla les administrateurs de l'arme, les gens les plus
instruits du pays, et il s'occupa d'organiser les finances de la
colonie. Il rendit la perception des contributions directes aux
Cophtes, qui en taient autrefois chargs; il cra quelques impts de
douane et de consommation. Le total des revenus devait monter  25
millions, et suffisait  tous les besoins de l'arme, qui ne
dpassaient pas 18 ou 20 millions. Il fit entrer dans les rangs de nos
demi-brigades des Cophtes, des Syriens, des noirs mme, achets dans
le Darfour, et dont quelques sous-officiers, commenant  parler la
langue du pays, entreprirent l'instruction. Ces nouveaux soldats,
verss dans les cadres, y combattirent aussi bien que les Franais, 
ct desquels ils avaient l'honneur de servir. Klber ordonna
l'achvement des forts entrepris autour du Kaire, fit travailler 
ceux de Lesbeh, de Damiette, de Burlos, de Rosette, situs sur les
ctes. Il poussa vivement les travaux d'Alexandrie, et imprima une
nouvelle activit aux recherches savantes de l'Institut d'gypte. Tout
reprit, depuis les cataractes jusqu'aux bouches du Nil, l'aspect d'un
tablissement solide et durable. Deux mois aprs, les caravanes de
Syrie, d'Arabie, du Darfour, commencrent  reparatre au Kaire.
L'accueil hospitalier qu'elles reurent assurait leur retour.

Si Klber avait vcu, l'gypte nous et t conserve, au moins
jusqu'au jour de nos grands malheurs. Mais un vnement dplorable
allait enlever ce gnral, au milieu de ses exploits et de son sage
gouvernement.

[En marge: Fanatisme excit dans tous les pays musulmans.]

Ce n'est jamais sans danger qu'on branle profondment les grands
sentiments de la nature humaine. L'Islamisme tout entier s'tait mu
de la prsence des Franais en gypte. Les fils de Mahomet avaient
ressenti un peu de cette exaltation qui les poussa autrefois contre
les croiss. On entendit retentir, comme au douzime sicle, les cris
de la guerre sainte; et il y eut des dvots musulmans qui firent voeu
d'accomplir le _combat sacr_, lequel consiste  tuer un infidle. En
gypte, o l'on voyait les Franais de prs, o l'on apprciait leur
humanit, o l'on pouvait les comparer aux soldats de la Porte,
surtout aux Mamelucks; en gypte enfin, o l'on tait tmoin de leur
respect pour le prophte (respect ordonn par le gnral Bonaparte),
l'aversion pour eux tait moindre; et, quand ils quittrent plus tard
le pays, le fanatisme tait dj sensiblement refroidi. On venait mme
d'apercevoir en certains endroits, pendant la dernire insurrection,
de vrais signes d'attachement pour nos soldats, au point que les
agents anglais en avaient t surpris. Mais dans le reste de l'Orient
on n'tait frapp que d'une chose, c'tait l'invasion par les
infidles d'une vaste contre musulmane.

[En marge: Juin 1800.]

[En marge: Un fanatique part de la Palestine pour assassiner Klber.]

Un jeune homme, natif d'Alep, nomm Suleiman, qui tait en proie  une
grande exaltation d'esprit, qui avait fait des voyages  la Mecque et
 Mdine, qui avait tudi  la mosque El-Azhar, la plus clbre et
la plus riche du Kaire, celle o l'on enseigne le Koran et la loi
turque, qui voulait enfin entrer dans le corps des docteurs de la foi,
se trouvait errant dans la Palestine, quand les dbris de l'arme du
visir la traversrent. Il fut tmoin des souffrances, du dsespoir de
ses coreligionnaires; son imagination malade en fut vivement mue.
L'aga des janissaires, qui avait eu occasion de le voir, excita
encore son fanatisme par ses propres suggestions. Ce jeune homme
offrit d'assassiner le _sultan des Franais_, le gnral Klber. On
lui donna un dromadaire, et une somme d'argent pour faire le voyage.
Il se rendit  Gazah, traversa le dsert, vint au Kaire, s'enferma
plusieurs semaines dans la grande mosque, o taient reus les
tudiants, les pauvres voyageurs, aux frais de ce pieux tablissement.
Les riches mosques sont en Orient ce qu'taient autrefois en Europe
les couvents; on y trouve la prire, l'enseignement religieux, et
l'hospitalit. Le jeune fanatique s'ouvrit de son projet aux quatre
scheiks principaux de la mosque, qui taient les chefs de
l'enseignement. Ils furent effrays de sa rsolution, des consquences
qu'elle pouvait entraner, lui dirent qu'il ne russirait pas, et
causerait de grands malheurs  l'gypte, mais se gardrent nanmoins
d'avertir les autorits franaises.

[En marge: 14 juin. Assassinat de Klber.]

Quand ce malheureux fut assez confirm dans sa rsolution, il s'arma
d'un poignard, suivit Klber plusieurs jours, et, n'ayant pu
l'approcher, imagina de pntrer dans le jardin du quartier-gnral,
et de s'y cacher dans une citerne abandonne. Le 14 juin il se
prsenta devant Klber, qui se promenait avec l'architecte de l'arme,
Protain, et lui montrait les rparations  entreprendre dans la maison
du quartier-gnral, pour y faire disparatre les traces des bombes et
des boulets. Il s'approcha comme pour demander une aumne, et, tandis
que Klber se disposait  l'couter, il s'lana, et lui plongea
plusieurs fois son poignard dans le coeur. Klber tomba sous la
violence de ces coups. L'architecte Protain, qui tenait un bton, se
jeta sur l'assassin, le frappa violemment  la tte, mais fut renvers
 son tour par un coup de poignard. Aux cris des deux victimes, les
soldats accoururent, relevrent leur gnral expirant, cherchrent et
saisirent l'assassin, qu'ils trouvrent blotti derrire un monceau de
dcombres.

[En marge: Douleur de l'arme.]

[En marge: Supplice de Suleiman.]

[En marge: Klber et Desaix morts le mme jour.]

Quelques minutes aprs cette scne tragique, Klber n'tait plus.
L'arme versa sur lui des larmes amres. Les Arabes eux-mmes, qui
avaient admir sa clmence aprs leur rvolte, unirent leurs regrets 
ceux de nos soldats. Une commission militaire, runie sur-le-champ,
jugea l'assassin, qui avoua tout. Il fut condamn suivant les lois du
pays, et empal. Les quatre scheiks qui avaient reu sa confidence
eurent la tte tranche. On crut devoir  la sret des chefs de
l'arme ces sanglants sacrifices. Vaine prcaution! Avec Klber,
l'arme avait perdu un gnral, et la colonie un fondateur, qu'aucun
des officiers rests en gypte ne pouvait remplacer. Avec Klber,
l'gypte tait perdue pour la France! Menou, qui lui succda par
anciennet d'ge, tait partisan ardent de l'expdition; mais, malgr
son zle, il tait tout  fait au-dessous d'une telle tche. Un seul
homme pouvait galer Klber, le surpasser mme dans le gouvernement de
l'gypte, c'tait celui qui trois mois auparavant s'tait embarqu
dans le port d'Alexandrie pour se rendre en Italie, et qui tombait 
Marengo, le mme jour, presque au mme instant, o Klber succombait
au Kaire: c'tait Desaix! Tous deux taient morts le 14 juin 1800,
pour l'accomplissement des vastes desseins du gnral Bonaparte.
Singulire destine de ces deux hommes, toujours placs  ct l'un de
l'autre pendant leur vie, rapprochs encore au jour de leur mort, et
pourtant si diffrents par tous les traits de l'me et du corps!

[En marge: Caractre de ces deux gnraux.]

Klber tait le plus bel homme de l'arme. Sa grande taille, sa noble
figure o respirait toute la fiert de son me, sa bravoure  la fois
audacieuse et calme, son intelligence prompte et sre, en faisaient
sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit
tait brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse et
exclusivement Plutarque et Quinte-Curce: il y cherchait l'aliment des
grandes mes, l'histoire des hros de l'antiquit. Il tait
capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait
ni commander ni obir, et c'tait vrai. Il obit sous le gnral
Bonaparte, mais en murmurant: il commanda quelquefois, mais sous le
nom d'autrui, sous le gnral Jourdan, par exemple, prenant par une
sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerant en
homme de guerre suprieur, et, aprs la victoire, rentrant dans son
rle de lieutenant, qu'il prfrait  tout autre. Klber tait
licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intgre, dsintress,
comme on l'tait alors; car la conqute du monde n'avait pas encore
corrompu les caractres.

Desaix tait presque en tout le contraire. Simple, timide, mme un peu
gauche, la figure toujours cache sous une ample chevelure, il
n'avait point l'extrieur militaire. Mais, hroque au feu, bon avec
les soldats, modeste avec ses camarades, gnreux avec les vaincus, il
tait ador de l'arme et des peuples conquis par nos armes. Son
esprit solide et profondment cultiv, son intelligence de la guerre,
son application  ses devoirs, son dsintressement, en faisaient un
modle accompli de toutes les vertus guerrires; et tandis que Klber,
indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix
tait obissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors
sauvages, il cachait une me vive et trs-susceptible d'exaltation.
Quoique lev  la svre cole de l'arme du Rhin, il s'tait
enthousiasm pour les campagnes d'Italie, et avait voulu voir de ses
yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il
parcourait ces champs, thtres d'une immortelle gloire, lorsqu'il
rencontra, sans le chercher, le gnral en chef de l'arme d'Italie,
et se prit pour lui d'un attachement passionn. Quel plus bel hommage
que l'amiti d'un tel homme? Le gnral Bonaparte en fut vivement
touch. Il estimait Klber pour ses grandes qualits militaires, mais
ne plaait personne, ni pour les talents, ni pour le caractre,  ct
de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entour de compagnons d'armes qui
ne lui avaient point encore pardonn son lvation, tout en affectant
pour lui une soumission empresse, il chrissait dans Desaix un
dvouement pur, dsintress, fond sur une admiration profonde.
Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses prfrences,
feignant d'ignorer les fautes de Klber, il traita pareillement
Klber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientt, confondre dans
les mmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une
mme destine.

Du reste, tout demeura tranquille en gypte aprs la mort de Klber.
Le gnral Menou, ds qu'il eut pris le commandement, se hta de faire
partir d'Alexandrie le btiment _l'Osiris_, pour annoncer en France le
bon tat prsent de la colonie, et la fin dplorable de son second
fondateur.


FIN DU LIVRE CINQUIME.




LIVRE SIXIME.

ARMISTICE.

     Vastes prparatifs pour secourir l'arme d'gypte,--Arrive de M.
     de Saint-Julien  Paris.--Impatience du cabinet franais de
     traiter avec lui.--Malgr l'insuffisance des pouvoirs de M. de
     Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entrane  signer des articles
     prliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec
     Duroc pour Vienne.--tat de la Prusse et de la Russie.--Dmarche
     adroite du Premier Consul  l'gard de l'empereur Paul.--Il lui
     renvoie six mille prisonniers russes sans ranon, et lui offre
     l'le de Malte.--Enthousiasme de Paul 1er pour le gnral
     Bonaparte, et mission donne  M. de Sprengporten pour
     Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions
     du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Sige.--La cour
     d'Espagne, et son intimit avec le Premier Consul.--tat
     intrieur de cette cour.--Envoi du gnral Berthier  Madrid.--Ce
     reprsentant du Premier Consul ngocie un trait avec Charles IV,
     tendant  donner la Toscane  la maison de Parme, et la Louisiane
      la France.--rection du royaume d'trurie.--La France reprend
     faveur auprs des puissances de l'Europe.--Arrive de M. de
     Saint-Julien  Vienne.--tonnement de sa cour  la nouvelle des
     articles prliminaires signs sans pouvoirs.--Embarras du cabinet
     de Vienne, qui s'tait engag  ne pas traiter sans
     l'Angleterre.--Dsaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une
     ngociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le
     Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la ngociation,
     exige un armistice naval, qui lui permette de secourir
     l'gypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais
     d'accorder l'armistice propos.--Le Premier Consul veut alors une
     ngociation directe et immdiate avec l'Autriche, ou la reprise
     des hostilits.--Manire dont il a profit de la suspension
     d'armes pour mettre les armes franaises sur un pied
     formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de
     Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation
     d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden, accordant
     une nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq
     jours.--Dsignation de M. de Cobentzel pour se rendre au congrs
     de Lunville.--Fte du 1er vendmiaire.--Translation du corps de
     Turenne aux Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que
     lui laisse l'interruption des hostilits, pour s'occuper de
     l'administration intrieure.--Succs de ses mesures
     financires.--Prosprit de la Banque de France.--Payement des
     rentiers en argent.--Rparation des routes.--Rentre des
     prtres.--Difficults pour la clbration du dimanche et du
     dcadi.--Nouvelle mesure  l'gard des migrs.--tat des
     partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les
     rvolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement 
     leur gard.--Influences en sens contraires auprs du Premier
     Consul.--Rle que jouent auprs de lui MM. Fouch, de Talleyrand
     et Cambacrs.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au
     Premier Consul, et rponse faite  ce prince.--Complot de
     Ceracchi et Arna.--Agitation des esprits en apprenant ce
     complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en
     profiter pour l'lever trop tt au pouvoir suprme.--Pamphlet
     crit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation o l'on est de
     dsavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte, priv du ministre de
     l'intrieur, est envoy en Espagne.


[En marge: Juillet 1800.]

[En marge: Le cabinet britannique revient sur ses premiers ordres, et
accepte la convention d'El-Arisch.]

Tandis que le navire _l'Osiris_ portait en Europe la nouvelle de ce
qui s'tait pass sur les bords du Nil, il partait des ports
d'Angleterre des ordres tout contraires  ceux qui avaient t
expdis auparavant. Les observations de sir Sidney Smith venaient
d'tre accueillies  Londres. On avait craint de dsavouer un officier
anglais qui s'tait prsent comme investi de pouvoirs de son
gouvernement; on avait surtout reconnu la fausset des dpches
interceptes, et mieux apprci la difficult d'arracher l'gypte 
l'arme franaise. On avait donc ratifi la convention d'El-Arisch, et
invit lord Keith  la faire excuter. Mais il n'tait plus temps,
comme on vient de le voir; la convention tait dans le moment dchire
l'pe  la main, et les Franais, rtablis dans la possession de
l'gypte, ne voulaient plus l'abandonner. Les ministres anglais
devaient recueillir de leur conduite si lgre, des regrets amers, et
de violentes attaques dans le parlement.

[En marge: Regrets que la mort de Klber fait prouver au Premier
Consul.]

Le Premier Consul, de son ct, apprit avec joie la consolidation de
sa conqute. Malheureusement la nouvelle de la mort de Klber lui
arrivait presque en mme temps que la nouvelle de ses exploits. Ses
regrets furent vifs et sincres. Il dissimulait rarement, et tout au
plus quand il y tait forc par un devoir ou par un grand intrt,
mais toujours avec effort, parce que la vivacit de son humeur lui
rendait la dissimulation difficile. Mais dans le cercle troit de sa
famille et de ses conseillers, il ne dguisait rien; il montrait ses
affections, ses haines avec une extrme vhmence. C'est dans cette
intimit qu'il laissa voir le profond chagrin que lui causait la mort
de Klber. Il ne regrettait point en lui, comme en Desaix, un ami; il
regrettait un grand gnral, un chef habile, plus capable que personne
d'assurer l'tablissement des Franais en gypte; tablissement qu'il
regardait comme son plus bel ouvrage, mais que le succs dfinitif
pouvait seul convertir, de tentative brillante, en entreprise grande
et solide.

[En marge: Les agents royalistes rpandent que le Premier Consul a
fait assassiner Klber et Desaix.]

Le temps, semblable  un fleuve qui emporte tout ce que les hommes
jettent dans ses eaux rapides, le temps a emport les odieux
mensonges, imagins alors par la haine des partis. Cependant il en est
un qu'il est instructif de citer ici, quoiqu'il soit profondment
oubli. Les agents royalistes rpandirent, et les journaux anglais
rptrent, que Desaix et Klber, faisant ombrage au Premier Consul,
avaient t assassins par ses ordres, l'un  Marengo, l'autre au
Kaire. Il ne manqua pas de misrables et d'imbciles pour le croire,
et aujourd'hui on est presque honteux de rappeler de telles
suppositions. Ceux qui font ces inventions infmes devraient
quelquefois se placer en prsence de l'avenir, et rougir en songeant
au dmenti que le temps leur prpare.

[En marge: Prparatifs maritimes pour porter des secours en gypte.]

Le Premier Consul avait dj donn des ordres pressants aux flottes de
Brest et de Rochefort, afin qu'elles se prparassent  passer dans la
Mditerrane. Bien que nos finances fussent dans un tat beaucoup
meilleur, cependant, oblig  faire de grands efforts sur terre, le
Premier Consul ne pouvait pas faire sur mer tous ceux qu'il aurait
jugs utiles. Toutefois il ne ngligea rien pour mettre la grande
flotte de Brest en mesure de sortir. Il sollicita de la cour d'Espagne
les ordres ncessaires pour que les amiraux Gravina et Mazzaredo,
commandant la division espagnole, concourussent aux mouvements de la
division franaise. En runissant les escadres des deux nations
bloques dans Brest depuis un an, on pouvait mettre en ligne quarante
vaisseaux de haut bord. Le Premier Consul voulait que, profitant de la
sortie de cette immense force navale, les vaisseaux franais
disponibles  Lorient,  Rochefort,  Toulon, les vaisseaux espagnols
disponibles au Ferrol,  Cadix,  Carthagne, se joignissent  la
flotte combine pour en augmenter la puissance. Ces divers mouvements
devaient tre dirigs de manire  tromper les Anglais,  les jeter
dans une grande perplexit, et, pendant ce temps, l'amiral Ganteaume,
prenant avec lui les btiments qui marchaient le mieux, devait se
drober, et porter en gypte six mille hommes d'lite, de nombreux
ouvriers, et un immense matriel.

[En marge: Moyens employs pour communiquer continuellement avec
l'gypte.]

L'Espagne se prtait volontiers  cette combinaison, qui avait au
moins l'avantage de ramener dans la Mditerrane, et par suite dans
ses ports, l'escadre de Gravina, inutilement renferme dans la rade de
Brest. Mais elle ne voyait d'objection  ce projet que dans le mauvais
tat des deux flottes, et dans leur profond dnment. Le Premier
Consul fit de son mieux pour lever cette objection, et bientt les
vaisseaux des deux nations se trouvrent pourvus du ncessaire. En
attendant il voulait que, tous les cinq ou six jours, l'arme d'gypte
et de ses nouvelles. Il donna des ordres pour que de tous les Ports
de la Mditerrane, l'Espagne et l'Italie comprises, on ft partir des
bricks, des avisos, de simples btiments marchands, portant des
boulets, des bombes, du plomb, de la poudre, des fusils, des sabres,
du bois de charronnage, des mdicaments, du quina, des grains, des
vins, tout ce qui manquait enfin  l'gypte. Il ordonna de plus que
chacun de ces petits btiments portt quelques ouvriers, maons ou
forgerons, quelques canonniers et quelques cavaliers d'lite. Il en
fit noliser  Carthagne, Barcelone, Port-Vendre, Marseille, Toulon,
Antibes, Savone, Gnes, Bastia, Saint-Florent, etc. Il traita mme
avec des ngociants algriens, pour faire expdier en gypte des
cargaisons de vin dont l'arme tait prive. Par son ordre une troupe
de comdiens fut runie, un matriel thtral fut prpar, et le tout
devait tre envoy  Alexandrie. Des abonnements furent pris aux
meilleurs journaux de Paris, pour le compte des principaux officiers
de l'arme, afin de les tenir au courant de ce qui se passait en
Europe. On ne ngligea rien, en un mot[1], de ce qui pouvait soutenir
le moral de nos soldats exils, et les mettre en communication
continuelle avec la mre-patrie.

         [Note 1: Tout cela est extrait de la nombreuse correspondance
         du Premier Consul avec les dpartements de la guerre et de la
         marine.]

Sans doute plusieurs de ces btiments taient exposs  tre pris,
mais le plus grand nombre avaient chance d'arriver, et arrivrent en
effet, car la vaste cte du Delta ne pouvait tre exactement ferme.
Le mme succs n'attendait pas les efforts tents pour approvisionner
Malte, que les Anglais tenaient rigoureusement bloque. Ils
attachaient un prix immense  s'emparer de ce second Gibraltar; ils
savaient que le blocus pouvait avoir ici un effet certain, car Malte
est un rocher qui ne s'alimente que par la mer, tandis que l'gypte
est un vaste royaume qui nourrit mme ses voisins. Ils apportaient
donc une grande constance  investir la place, et  lui faire sentir
les horreurs de la famine. Le brave gnral Vaubois, disposant d'une
garnison de quatre mille hommes, ne craignait pas leurs attaques; mais
il voyait diminuer d'heure en heure les provisions destines  faire
vivre ses soldats, et ne recevait malheureusement pas des ports de la
Corse des ressources suffisantes pour remplacer ce qui tait consomm
chaque jour.

[En marge: Le commandement de l'arme d'gypte conserv  Menou.]

Le Premier Consul s'occupa beaucoup aussi de choisir un chef capable
de commander l'arme d'gypte. La perte de Klber tait dsolante,
surtout en considration de ceux qui pouvaient tre appels  le
remplacer. Si Desaix tait demeur en gypte, le mal et t
facilement rpar. Mais Desaix tait revenu, et mort. Ceux qui
restaient n'taient pas dignes d'un tel commandement, Reynier tait un
bon officier, lev  l'cole de l'arme du Rhin, savant, expriment,
mais froid, irrsolu, sans ascendant sur les troupes. Menou tait
trs-instruit, brave de sa personne, enthousiaste de l'expdition,
mais incapable de diriger une arme, et frapp de ridicule, parce
qu'il avait pous une femme turque, et s'tait fait mahomtan
lui-mme. Il se faisait appeler Abdallah Menou, ce qui gayait les
soldats, et diminuait beaucoup le respect dont un commandant en chef a
besoin d'tre entour. Le gnral Lanusse, brave, intelligent, plein
d'une chaleur qu'il savait communiquer aux autres, paraissait au
Premier Consul mriter la prfrence, quoiqu'il manqut de prudence.
Mais le gnral Menou avait pris le commandement par anciennet d'ge.
Il tait difficile de faire arriver en gypte un ordre avec certitude;
les Anglais pouvaient intercepter cet ordre, et, sans le communiquer
textuellement, en faire souponner le contenu, de manire  rendre le
commandement incertain,  diviser les gnraux, et  troubler la
colonie. Il laissa donc les choses dans le mme tat, et confirma
Menou, ne le croyant pas d'ailleurs aussi profondment incapable qu'il
l'tait vritablement.

[En marge: Suite des vnements en Europe.]

Il faut maintenant revenir en Europe, pour assister  ce qui se
passait sur ce thtre des grands vnements du monde. La lettre que
le Premier Consul avait adresse de Marengo mme  l'empereur
d'Allemagne, lui tait parvenue avec la nouvelle de la bataille
perdue. On sentit alors  Vienne les fautes qu'on avait commises, en
repoussant les offres du Premier Consul au commencement de l'hiver, en
s'obstinant  supposer la France puise et incapable de continuer la
guerre, en refusant de croire  l'arme de rserve, en poussant
aveuglment M. de Mlas dans les gorges de l'Apennin. L'autorit de M.
de Thugut en fut considrablement affaiblie, car c'tait  lui seul
qu'on imputait toutes ces erreurs de conduite et de prvoyance.
Cependant  ces fautes, dj si graves, on venait d'en ajouter une non
moins grave, celle de se lier plus troitement encore avec les
Anglais, sous l'impression du dsastre de Marengo. Jusqu'ici le
cabinet de Vienne n'avait pas voulu accepter leurs subsides, mais il
crut devoir se donner sur-le-champ le moyen de rparer les pertes de
cette campagne soit pour tre en mesure de traiter plus
avantageusement avec la France, soit pour tre en mesure de lutter de
nouveau contre elle, si ses prtentions taient trop grandes. Il
accepta donc 2 millions et demi de livres sterling (62 millions de
francs). En retour de ce subside il prit l'engagement de ne pas faire
la paix avec la France avant le mois de fvrier suivant,  moins
toutefois que la paix ne ft commune  l'Angleterre et  l'Autriche.
Ce trait fut sign le 20 juin, le jour mme o arrivait  Vienne la
nouvelle des vnements d'Italie. L'Autriche se liait donc au sort de
l'Angleterre pour sept mois encore; mais elle esprait passer l't en
ngociations, et gagner l'hiver avant que les hostilits pussent
recommencer. Du reste, le cabinet imprial tait rsign  la paix; il
voulait seulement la ngocier en commun avec l'Angleterre, et surtout
ne pas faire de trop grands sacrifices en Italie.  cette condition,
il ne demandait pas mieux que de la conclure.

[En marge: Envoi de M. de Saint-Julien  Paris.]

[En marge: Nature de sa mission.]

L'empereur employa, pour porter sa rponse  la lettre du Premier
Consul, le mme officier qui lui avait apport cette lettre,
c'est--dire M. de Saint-Julien, auquel il accordait beaucoup de
confiance. La rponse cette fois tait directe, et personnellement
adresse au gnral Bonaparte. Elle contenait la ratification du double
armistice sign en Allemagne et en Italie, et l'invitation de
s'expliquer confidentiellement, et en toute franchise, sur les bases de
la future ngociation. M. de Saint-Julien avait pour mission spciale de
sonder le Premier Consul sur les conditions que la France voudrait
mettre  la paix, et, de son ct, d'en dire assez sur les intentions de
l'empereur, pour que le cabinet franais ft amen  manifester les
siennes. La lettre dont M. de Saint-Julien tait porteur, pleine de
protestations flatteuses et pacifiques, renfermait un passage dans
lequel l'objet de sa mission tait clairement spcifi: J'cris  mes
gnraux, disait Sa Majest impriale, pour confirmer les deux
armistices et en rgler le dtail. Quant au surplus, je vous ai envoy
le gnral-major de mes armes, comte de Saint-Julien: il est pourvu de
mes instructions, et charg de vous faire observer combien il est
essentiel de n'en venir  des ngociations publiques, propres  livrer
prmaturment tant de peuples  des esprances peut-tre illusoires,
qu'aprs avoir connu d'une manire au moins gnrale, si les bases que
vous voulez proposer pour la paix sont telles qu'on puisse se flatter
d'arriver  ce but dsirable.

                                        Vienne, 5 juillet 1800.

L'empereur laissait entrevoir, vers la fin de cette lettre, les
engagements qui le liaient  l'Angleterre, et qui lui faisaient
dsirer une paix commune  toutes les puissances belligrantes.

[En marge: Arrive de M. de Saint-Julien  Paris.]

M. de Saint-Julien arriva le 21 juillet  Paris (2 thermidor an VIII),
et fut accueilli avec beaucoup d'empressement. C'tait le premier
envoy de l'empereur qu'on et vu depuis long-temps en France. On
ftait en lui le reprsentant d'un grand souverain, et un messager de
paix. Nous avons dj dit quel vif dsir le Premier Consul prouvait
de mettre fin  la guerre. Personne ne lui contestait la gloire des
combats; il en dsirait aujourd'hui une autre, moins clatante, mais
plus nouvelle, et actuellement plus profitable  son autorit, celle
de pacifier la France et l'Europe. Dans cette me ardente, les dsirs
taient des passions. Il recherchait alors la paix, comme depuis on
lui a vu rechercher la guerre. M. de Talleyrand ne la dsirait pas
moins, parce que dj il aimait  se donner ostensiblement, auprs du
Premier Consul, le rle de modrateur. C'tait un excellent rle 
jouer, surtout plus tard; mais maintenant pousser le Premier Consul 
la paix, c'tait ajouter une impatience  une autre, et compromettre
le rsultat en voulant trop le hter.

[En marge: Confrences entre M. de Talleyrand et M. de Saint-Julien.]

[En marge: M. de Saint-Julien consent  signer des prliminaires de
paix.]

Le lendemain mme de son arrive, 22 juillet (3 thermidor), M. de
Saint-Julien fut invit  une confrence chez le ministre des
relations extrieures. On s'entretint du dsir rciproque de terminer
la guerre, et de la meilleure manire d'y russir. M. de Saint-Julien
couta tout ce qu'on lui dit sur les conditions auxquelles la paix
pouvait tre conclue, et, de son ct, fit  peu prs connatre tout
ce que souhaitait l'empereur. M. de Talleyrand se pressa trop d'en
conclure que M. de Saint-Julien avait des instructions secrtes et
suffisantes pour traiter, et lui proposa de ne pas se borner  une
simple conversation, mais de rdiger en commun des articles
prliminaires de paix. M. de Saint-Julien, qui n'tait pas autoris 
se permettre une dmarche aussi grave, car les engagements de
l'Autriche envers l'Angleterre s'y opposaient absolument, M. de
Saint-Julien objecta qu'il n'avait aucun pouvoir pour concourir  un
trait. M. de Talleyrand lui rpondit que la lettre de l'empereur
l'autorisait compltement, et que, s'il voulait convenir de quelques
articles prliminaires, et les signer, sauf ratification ultrieure,
le cabinet franais, sur la simple lettre de l'empereur, le
considrerait comme suffisamment accrdit. M. de Saint-Julien, vou 
l'tat militaire, n'ayant aucune exprience des usages diplomatiques,
eut la simplicit d'avouer  M. de Talleyrand son embarras, son
ignorance des formes, et lui demanda ce qu'il ferait  sa place. Je
signerais, rpondit M. de Talleyrand.--Eh bien, soit, reprit M. de
Saint-Julien, je signerai des articles prliminaires, qui n'auront de
valeur qu'aprs la ratification de mon souverain.--Cela ne fait pas
doute, rpliqua M. de Talleyrand; il n'y a d'engagement valable entre
nations que ceux qui ont t ratifis.

[En marge: Conditions de ces prliminaires.]

Cette trange manire de se communiquer ses pouvoirs est consigne
tout au long dans le protocole, encore existant, de cette ngociation.
On se vit tous les jours, les 23, 24, 27, 28 juillet (4, 5, 8, 9
thermidor an VIII). On discuta tous les sujets importants sur lesquels
les deux nations avaient  s'entendre. Le trait de Campo-Formio fut
adopt pour base, sauf quelques modifications. Ainsi, l'empereur
abandonnait  la Rpublique la limite du Rhin, depuis le point o ce
fleuve sort du territoire suisse, jusqu' celui o il entre sur le
territoire batave.  propos de cet article, M. de Saint-Julien
demanda, et obtint un changement de rdaction. Il voulut que ces
expressions: _L'empereur concde la ligne du Rhin_, fussent changes
en celles-ci: _L'empereur ne s'oppose point  ce que la Rpublique
franaise conserve les limites du Rhin._ Cette manire de s'exprimer
avait pour but de rpondre aux reproches du corps germanique, qui
avait accus l'empereur de livrer  la France le territoire de la
confdration. Il fut convenu que la France ne conserverait aucune des
positions fortifies qui avaient action sur la rive droite (Kehl,
Cassel, Ehrenbreitstein), que les ouvrages en seraient rass, mais
qu'en retour l'Allemagne ne pourrait lever aucun retranchement, ni en
terre ni en maonnerie,  la distance de trois lieues du fleuve.

Voil pour ce qui concernait les limites de la France avec
l'Allemagne. Il restait  rgler ce qui concernait les limites de
l'Autriche avec l'Italie. Le cinquime article secret de Campo-Formio
avait stipul que l'Autriche recevrait en Allemagne une indemnit pour
certaines seigneuries qu'elle abandonnait sur la rive gauche du Rhin,
indpendamment des Pays-Bas, dont elle avait fait depuis long-temps le
sacrifice  la France. L'vch de Salzbourg devait composer cette
indemnit. L'empereur aurait mieux aim qu'on l'indemnist en Italie;
car les acquisitions qu'il faisait en Allemagne, surtout dans les
principauts ecclsiastiques, taient  peine des acquisitions
nouvelles, la cour de Vienne ayant dj dans ces principauts une
influence et des privilges qui quivalaient presque  une
souverainet directe. Au contraire, les acquisitions qu'il obtenait en
Italie avaient l'avantage de lui donner des pays qu'il ne possdait
encore  aucun degr, et surtout d'tendre sa frontire et son
influence dans une contre, objet constant de l'ambition de sa
famille. Par ces mmes motifs, la France devait prfrer que
l'Autriche s'agrandt en Allemagne plutt qu'en Italie. Cependant ce
dernier point fut concd. Le trait de Campo-Formio rejetait
l'Autriche sur l'Adige, et attribuait  la Rpublique Cisalpine le
Mincio et la clbre place de Mantoue. La prtention de l'Autriche,
cette fois, tait d'obtenir le Mincio, Mantoue, plus les Lgations,
ce qui tait exorbitant. Le Premier Consul allait bien jusqu' lui
accorder le Mincio et Mantoue, mais il ne voulait  aucun prix lui
cder les Lgations. Il consentait tout au plus  les donner au
grand-duc de Toscane,  condition qu'en retour la Toscane passerait au
grand-duc de Parme, et le duch de Parme  la Cisalpine. Le grand-duc
de Parme et considrablement gagn  cet change, ce qui tait une
satisfaction accorde  l'Espagne, dans des vues que nous ferons
connatre plus tard.

M. de Saint-Julien rpondait que, sur ce dernier point, son souverain
n'tait pas prpar  mettre un avis dfinitif; que ces translations
de maisons souveraines d'un pays dans un autre, taient peu conformes
 sa politique; que c'tait par consquent un objet  rgler plus
tard. Pour luder la difficult, on se contenta de dire dans les
articles prliminaires que l'Autriche recevrait en Italie les
indemnits territoriales qui lui taient prcdemment accordes en
Allemagne.

L'officier autrichien, mtamorphos ainsi en plnipotentiaire,
tmoigna au nom de son souverain beaucoup d'intrt pour
l'indpendance de la Suisse, mais fort peu pour celle du Pimont, et
parut insinuer que la France pourrait se payer en Pimont de ce
qu'elle abandonnerait  la maison d'Autriche en Lombardie.

On s'en tint donc  ces conditions fort gnrales: limites du Rhin
pour la France, avec la dmolition de Kehl, Cassel, Ehrenbreitstein;
indemnits particulires de l'Autriche prises en Italie, au lieu de
l'tre en Allemagne; ce qui signifiait que l'Autriche ne serait pas
rduite  la limite de l'Adige. Mais, il faut le dire, outre ce qu'il
y avait de vain  traiter avec un plnipotentiaire sans pouvoirs, il y
avait quelque chose de plus vain encore, c'tait de tenir pour
articles prliminaires de paix, des articles o la seule question
contestable, la seule pour laquelle l'empereur ft la guerre, la
frontire de l'Autriche en Italie, n'tait pas mme rsolue d'une
manire gnrale; car, pour la frontire du Rhin, il y avait
long-temps que personne ne songeait plus srieusement  nous la
contester.

On ajouta aux articles prcdents quelques dispositions accessoires:
on convint, par exemple, qu'un congrs serait runi sur-le-champ; que,
pendant la dure de ce congrs, les hostilits seraient suspendues,
les leves en masse qui se faisaient en Toscane licencies, les
dbarquements anglais dont on menaait l'Italie, ajourns.

[En marge: Signature des prliminaires par MM. de Saint-Julien et de
Talleyrand.]

M. de Saint-Julien, que le dsir de jouer un rle considrable
entranait au del de toutes les bornes raisonnables, avait de temps
en temps des scrupules sur l'trange hardiesse qu'il se permettait.
Mais, pour le rassurer, M. de Talleyrand consentit  promettre, sur sa
parole d'honneur, que ces articles prliminaires resteraient secrets,
et qu'ils ne seraient considrs comme ayant une valeur quelconque
qu'aprs la ratification de l'empereur. Le 28 juillet 1800 (9
thermidor an VIII), ces fameux articles prliminaires furent signs 
l'htel des affaires trangres,  la grande joie de M. de Talleyrand,
qui, en voyant M. de Saint-Julien si prpar sur toutes les
questions, croyait srieusement que cet officier avait des
instructions secrtes pour traiter. Cependant il n'en tait rien, et
M. de Saint-Julien n'tait si bien inform que parce qu'on avait
voulu,  Vienne, le mettre en mesure de provoquer et de recevoir les
confidences du Premier Consul, relativement aux conditions de la paix
future. Le ministre franais n'avait pas su pntrer cette
circonstance, et, par le dsir de signer un acte qui ressemblt  un
trait, avait commis une erreur grave.

Le Premier Consul, ne s'occupant pas des formes observes par les deux
ngociateurs, et s'en reposant  cet gard sur M. de Talleyrand, ne
songeait, lui, qu' une chose, c'tait  faire expliquer l'Autriche,
pour savoir si elle voulait la paix, et  la lui arracher par une
nouvelle campagne, si elle ne paraissait pas la vouloir. Mais pour
cela il et mieux valu la sommer de s'expliquer dans un dlai donn,
que d'entrer dans une ngociation illusoire et purile,  la suite de
laquelle la dignit des deux nations allait se trouver compromise, et
leur rapprochement devenir plus difficile.

[En marge: Duroc accompagne M. de Saint-Julien  Vienne.]

[En marge: Instructions dont il est porteur.]

M. de Saint-Julien ne crut pas devoir attendre  Paris la rponse de
l'empereur, ainsi qu'on l'y engageait; il dsira porter lui-mme les
prliminaires  Vienne, sans doute pour expliquer  son matre les
motifs de son trange conduite. Il partit de Paris le 30 juillet (11
thermidor), accompagn de Duroc, que le Premier Consul envoyait en
Autriche, comme il l'avait dj envoy en Prusse, pour y voir la cour
de prs, et lui donner une ide avantageuse de la modration et de la
politique du nouveau gouvernement. Duroc, ainsi que nous l'avons dit
ailleurs, mritait, par son bon sens et son excellente tenue, les
missions de ce genre. Le Premier Consul lui avait d'ailleurs donn par
crit des instructions, o tout tait prvu avec une attention
minutieuse. D'abord,  chaque circonstance qui ferait prsumer les
intentions de l'Autriche par rapport aux prliminaires, Duroc devait
sur l'heure mme envoyer un courrier  Paris. Jusqu' la ratification,
il lui tait recommand de garder un silence absolu, et de paratre
ignorer sur toutes choses les intentions du Premier Consul. Si la
ratification tait accorde, il tait autoris  dire d'une manire
positive que la paix pouvait tre signe en vingt-quatre heures, si on
la voulait sincrement. Il devait sous diverses formes faire savoir
que si l'Autriche se contentait du Mincio, de la Fossa-Maestra et du
P, ce qui tait la ligne trace par la convention d'Alexandrie; que
si, de plus, elle admettait la translation du duc de Parme en Toscane,
du duc de Toscane dans les Lgations, il n'y avait aucun obstacle 
une conclusion immdiate. Ces instructions contenaient ensuite des
rgles de langage pour tous les sujets que la conversation pouvait
faire natre. Il tait dfendu  Duroc de se prter  aucune
plaisanterie contre la Prusse et la Russie, alors peu aimes  Vienne,
parce qu'elles taient hors de la coalition. Il lui tait recommand
de garder une grande rserve  l'gard de l'empereur Paul, dont le
caractre tait dans toutes les cours un sujet de railleries; il
devait dire beaucoup de bien du roi de Prusse, visiter le grand-duc de
Toscane, ne laisser voir aucune des passions que la Rvolution avait
excites, ni dans un sens ni dans un autre. Royalistes ou Jacobins,
tout cela devait tre prsent par lui comme aussi vieux en France que
les Guelfes et les Gibelins en Italie. Il lui tait prescrit en
particulier de ne montrer aucune haine  l'gard des migrs, except
toutefois  l'gard de ceux qui avaient port les armes contre la
Rpublique. Il avait ordre de dire en toute occasion que la France
tait le pays de l'Europe le plus attach  son gouvernement, parce
que c'tait celui de tous les pays o les circonstances avaient fourni
au gouvernement l'occasion de faire le plus de bien. Il devait enfin
prsenter le Premier Consul comme n'ayant point de prjugs, ni ceux
d'autrefois, ni ceux d'aujourd'hui, comme indiffrent aux attaques de
la presse anglaise, car il ne savait pas l'anglais.

Duroc partit avec M. de Saint-Julien, et, bien que le secret des
prliminaires et t gard, cependant les nombreuses confrences de
l'envoy de l'empereur avec M. de Talleyrand avaient t remarques de
tout le monde, et on disait tout haut qu'il tait porteur des
conditions de la paix.

Nos prodigieux succs en Italie et en Allemagne avaient d
naturellement exercer une influence considrable, non-seulement sur
l'Autriche, mais sur toutes les cours de l'Europe, amies ou ennemies.

[En marge: Effet de nos succs militaires sur les cours de l'Europe.]

[En marge: La Prusse.]

 la nouvelle de la bataille de Marengo, la Prusse, toujours neutre
par systme, mais bienveillante pour nous en proportion des
vnements, la Prusse avait tmoign au Premier Consul une vive
admiration, et n'avait plus dit,  partir de ce moment, une seule
parole qui pt laisser un doute sur l'attribution  la France de la
ligne du Rhin tout entire. Il ne s'agissait plus, suivant elle, que
d'tre juste dans la rpartition des indemnits dues  tous ceux qui
perdaient des territoires  la rive gauche du Rhin, et sage dans le
rglement des limites gnrales des grands tats. Elle ajoutait mme
qu'il convenait d'tre ferme envers l'Autriche, et de rprimer son
insatiable ambition. Tel tait le langage qu'on tenait tous les jours
 notre ambassadeur  Berlin.

[En marge: La Russie.]

M. d'Haugwitz, et surtout le roi Frdric-Guillaume, dont la
bienveillance tait sincre, informaient journellement le gnral
Beurnonville des progrs rapides que le Premier Consul faisait dans
l'esprit de Paul Ier. Comme on l'a dj vu, ce prince, mobile et
enthousiaste, passait depuis quelques mois, d'une passion
chevaleresque contre la Rvolution franaise  une admiration sans
bornes pour l'homme qui reprsentait aujourd'hui cette rvolution. Il
en tait venu  une vritable haine pour l'Autriche et pour
l'Angleterre. Bien qu'on et obtenu de ce changement de dispositions
un premier rsultat, fort important, celui de l'immobilit des Russes
sur la Vistule, cependant le Premier Consul aspirait  mieux encore.
Il voulait entrer en rapports directs avec l'empereur Paul, et il
souponnait la Prusse de prolonger cet tat quivoque, pour rester
l'unique intermdiaire de nos relations avec la plus puissante des
cours du Nord.

[En marge: Le Premier Consul imagine de rendre  Paul Ier les
prisonniers russes sans ranon.]

Il imagina un moyen qui obtint un succs complet. Il restait en France
six ou sept mille Russes, pris l'anne dernire, et n'ayant pu tre
changs, parce que la Russie n'avait point de prisonniers  nous
rendre. Le Premier Consul avait propos  l'Angleterre et 
l'Autriche, qui dtenaient en leurs mains un certain nombre de nos
soldats et de nos marins, d'changer ces Russes contre pareil nombre
de Franais. Toutes deux certainement devaient  la Russie un tel
procd, car les Russes n'avaient encouru la captivit qu'en servant
les desseins de la politique anglaise et autrichienne. La proposition
fut pourtant refuse. Sur-le-champ, le Premier Consul eut l'heureuse
ide de rendre sans condition  Paul Ier les prisonniers que nous
avions. C'tait un acte de gnrosit habile, et peu onreux pour la
France, qui n'avait rien  faire de ces prisonniers, ds qu'ils ne
pouvaient plus lui procurer des Franais en change. Le Premier Consul
accompagna cet acte des procds les plus propres  toucher le coeur
impressionnable de l'empereur Paul. Il fit armer et habiller les
Russes aux couleurs de leur souverain; il leur rendit mme leurs
officiers, leurs drapeaux et leurs armes. Il crivit ensuite une
lettre au comte de Panin, ministre des affaires trangres 
Ptersbourg, pour lui dire que l'Autriche et l'Angleterre, n'ayant pas
voulu procurer leur libert aux soldats du czar, qui taient devenus
prisonniers en servant la cause de ces puissances, le Premier Consul
ne voulait pas dtenir indfiniment ces braves gens, et qu'il les
renvoyait sans condition  l'empereur; que c'tait de sa part un
tmoignage de considration pour l'arme russe, arme que les Franais
avaient appris  connatre et  estimer sur les champs de bataille.

[En marge: Le Premier Consul offre l'le de Malte  l'empereur Paul.]

On employa, pour faire arriver cette lettre, la voie de Hambourg. Elle
fut transmise par M. de Bourgoing, notre ministre en Danemark,  M. de
Muraview, ministre de Russie  Hambourg. Mais telle tait la crainte que
Paul Ier inspirait  ses agents, que M. de Muraview refusa de recevoir
cette lettre, n'osant pas manquer aux ordres antrieurs de son cabinet,
qui interdisaient toute communication avec les reprsentants de la
France. M. de Muraview se contenta de rendre compte  sa cour de ce qui
s'tait pass, et de lui faire connatre l'existence et le contenu de la
lettre dont il avait refus de se charger.  cette dmarche, le Premier
Consul en ajouta une autre encore plus efficace auprs du monarque
russe. Voyant bien que Malte ne pouvait pas tenir long-temps, et que
cette le, rigoureusement bloque, serait oblige, faute de vivres, de
se rendre aux Anglais, il imagina de la donner  Paul. On sait que ce
prince, enthousiaste des anciens ordres de chevalerie, et de celui de
Malte en particulier, s'tait fait dcerner le titre de grand-matre de
Saint-Jean-de-Jrusalem, qu'il s'tait promis de rtablir cette
institution religieuse et chevaleresque, et qu'il tenait  Ptersbourg
de frquents chapitres de l'ordre, pour en dcerner la dcoration aux
princes et aux grands personnages de l'Europe. On ne pouvait pas aller
plus directement  son coeur qu'en lui offrant l'le qui tait le sige
de l'ordre dont il s'tait fait le chef. La chose tait habilement
conue sous tous les rapports. Ou les Anglais, qui allaient la prendre,
consentiraient  la restituer, et alors on la tirait de leurs mains; ou
bien ils refuseraient, et Paul Ier tait capable, pour ce sujet, de leur
dclarer la guerre. Cette fois on chargea un officier russe, M. de
Sergijeff, qui tait au nombre des prisonniers dtenus en France, de se
rendre  Ptersbourg pour porter les deux lettres relatives aux
prisonniers et  l'le de Malte.

[En marge: Satisfaction de Paul Ier.]

[En marge: Envoi de M. de Sprengporten  Paris.]

Quand ces diverses communications arrivrent  Ptersbourg, elles y
produisirent leur invitable effet. Paul fut vivement touch, et se
livra ds lors sans retenue  toute son admiration pour le Premier
Consul. Il choisit sur-le-champ un vieil officier finlandais, M. de
Sprengporten, autrefois sujet sudois, homme trs-respectable,
trs-bien dispos pour la France, et trs en faveur  la cour de
Russie. Il le nomma gouverneur de l'le de Malte, le chargea de se
mettre  la tte des six mille Russes prisonniers qui taient en
France, et d'aller, avec cette force toute organise, prendre
possession de l'le de Malte, de la main des Franais. Il lui ordonna
de passer par Paris, et de remercier publiquement le Premier Consul. 
cette dmonstration Paul ajouta une dmarche plus effective encore: il
enjoignit  M. de Krudener, son ministre  Berlin, qui avait t
charg quelques mois auparavant de renouer les relations de la Russie
avec la Prusse, d'entrer en communication directe avec le gnral
Beurnonville, notre ambassadeur, et lui donna les pouvoirs ncessaires
pour ngocier un traite de paix avec la France.

[En marge: Ordre  M. de Krudener de ngocier avec le gnral
Beurnonville  Berlin.]

M. d'Haugwitz, qui trouvait peut-tre que la rconciliation marchait
trop vite, car la Prusse allait perdre son rle d'intermdiaire le
jour o les cabinets de Paris et de Saint-Ptersbourg seraient en
rapports directs, M. d'Haugwitz s'arrangea pour tre l'agent
ostensible de cette rconciliation. Jusque-l, M. de Krudener et M. de
Beurnonville se rencontraient  Berlin, chez les ministres des
diverses cours, sans s'adresser la parole. M. d'Haugwitz les invita un
jour tous les deux  dner; aprs le dner, les mit en prsence l'un
de l'autre, puis les laissa en tte--tte dans son propre jardin,
pour leur mnager la libert de s'expliquer entirement. M. de
Krudener exprima ses regrets  M. de Beurnonville de n'avoir pu se
rapprocher plus tt de la lgation franaise, excusa le refus fait 
Hambourg de recevoir la lettre du Premier Consul, par l'existence
d'ordres antrieurs, et enfin s'expliqua fort au long sur les
nouvelles dispositions de son souverain. Il lui annona l'envoi de M.
de Sprengporten  Paris, et lui avoua la vive satisfaction que Paul
Ier avait prouve en apprenant la restitution des prisonniers, et
l'offre de rendre Malte  l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem. Enfin,
de tous ces objets il passa au plus srieux, c'est--dire aux
conditions de la paix. La Russie et la France n'avaient rien  dmler
entre elles. Elles ne s'taient fait la guerre pour aucun intrt de
territoire ou de commerce, mais pour une dissemblance dans la forme de
leur gouvernement. Elles n'avaient donc, pour ce qui les concernait
directement, qu' crire un article portant que la paix tait rtablie
entre les deux puissances. Cette circonstance seule indiquait combien
la guerre avait t peu raisonnable. Mais la guerre avait entran des
alliances, et Paul, qui se piquait d'une grande fidlit  ses
engagements, demandait une seule chose, c'tait qu'on mnaget ses
allis. Ils taient au nombre de quatre: c'taient la Bavire, le
Wurtemberg, le Pimont et Naples. Il demandait pour les quatre
l'intgrit de leurs tats. Rien n'tait plus facile, moyennant
toutefois une explication: c'est que l'on regarderait cette condition
comme remplie, si ces princes obtenaient une indemnit pour les
provinces que leur enlverait la Rpublique franaise. La chose fut
ainsi entendue, et admise par M. de Krudener. En effet, la
scularisation des tats ecclsiastiques d'Allemagne, et leur partage
proportionnel entre les princes laques qui avaient perdu tout ou
partie de leurs tats, par suite de l'abandon de la rive gauche du
Rhin  la France, tait une chose depuis long-temps convenue de tout
le monde. Elle avait t admise mme au congrs de Rastadt, sous le
Directoire. L'arrangement n'tait pas moins facile pour les princes
italiens, allis de Paul Ier. Le Pimont perdait Nice et la Savoie; on
pouvait l'indemniser en Italie, moyennant que l'ambition autrichienne
ft contenue dans cette contre, et qu'on ne lui permt pas de s'y
trop tendre. Sur ce point, Paul Ier, trs-irrit contre le cabinet de
Vienne, disait, comme la Prusse, qu'il fallait tenir tte  l'Autriche
et ne lui accorder que ce qu'on ne pourrait pas lui refuser. Quant au
royaume de Naples, la France n'avait rien  lui prendre, mais elle
avait une conduite odieuse  punir, des outrages  venger. Toutefois
le Premier Consul tait homme  pardonner,  une condition qui tait
de nature  plaire fort  Paul Ier, aussi mal dispos pour les Anglais
que pour les Autrichiens, c'est que le cabinet de Naples expierait ses
torts par une rupture formelle avec la Grande-Bretagne. Sur tous ces
points on tait  peu prs d'accord. On devait l'tre chaque jour
davantage, par le mouvement naturel des choses, et par l'entranement
du caractre de Paul Ier, qui, d'un tat de mcontentement contre ses
anciens allis, allait passer sans transition  un tat de guerre
ouverte.

[En marge: Gnie et bonheur du Premier Consul.]

La rconciliation de la France avec la Russie tait donc  peu prs
accomplie, et mme publique, car le dpart de M. de Sprengporten pour
Paris venait d'tre officiellement annonc. Paul Ier, l'ennemi furieux
de la France, devenait ainsi son ami, son alli, contre les puissances
de l'ancienne coalition! La gloire et la profonde adresse du Premier
Consul avaient produit ce singulier changement. Une circonstance
fortuite et grave allait le rendre encore plus complet: c'tait la
querelle des neutres, souleve par les violences de l'Angleterre sur
les mers. Il semble que tout se runissait  la fois pour favoriser
les desseins du Premier Consul, et on est tent d'admirer en ce moment
son bonheur autant que son gnie.

On dirait en effet,  voir les choses d'ici-bas, que la fortune aime
la jeunesse, car elle seconde merveilleusement les premires annes
des grands hommes. N'allons pas toutefois, comme les potes anciens,
la faire aveugle et capricieuse: si elle favorise si souvent la
jeunesse des grands hommes,  la faon d'Annibal, de Csar, de
Napolon, c'est qu'ils n'ont pas encore abus de ses faveurs. Le
gnral Bonaparte tait heureux alors, parce qu'il avait mrit de
l'tre; parce qu'il avait raison contre tout le monde, au dedans,
contre les partis, au dehors, contre les puissances de l'Europe. Au
dedans, il ne voulait que l'ordre et la justice; au dehors, que la
paix, mais une paix avantageuse et glorieuse, comme a droit de la
vouloir celui qui n'a pas t l'agresseur, et qui a su tre
victorieux. Aussi le monde revenait-il avec un empressement singulier,
 la France reprsente par un grand homme, si juste et si fort! Et si
ce grand homme avait rencontr des circonstances heureuses, il n'y en
avait pas une qu'il n'et fait natre, ou dont il n'et habilement
profit. Il y a quelques jours un de ses lieutenants, prvenant ses
ordres, accourait au bruit du canon, pour lui rendre la victoire 
Marengo; mais que n'avait-il pas fait pour prparer cette victoire!
Aujourd'hui un prince, atteint de folie sur l'un des premiers trnes
de l'univers, venait offrir une proie facile  son habilet
diplomatique; mais avec quelle condescendance adroite il avait su
flatter cette folie! L'Angleterre, par sa conduite sur les mers,
allait bientt ramener vers la France toutes les puissances maritimes;
mais on va voir que d'art il avait mis  les mnager, et  laisser 
l'Angleterre le rle de la violence. La fortune, cette matresse
capricieuse des grands hommes, n'est donc point aussi capricieuse
qu'on se plat  la faire. Tout n'est point caprice quand elle les
favorise, caprice quand elle les quitte; et, dans ses prtendues
infidlits, les torts le plus souvent ne sont pas de son ct. Mais
parlons un langage plus vrai, plus digne de ce grave sujet: la
fortune, ce nom paen donn  la puissance qui rgit toutes choses
ici-bas, c'est la Providence favorisant le gnie qui marche dans les
voies du bien, c'est--dire dans les voies traces par sa sagesse
infinie.

[En marge: Violences des Anglais  l'gard des neutres.]

Voici l'heureuse circonstance qui devait rallier dfinitivement les
puissances du Nord  la politique du Premier Consul, et lui procurer
des auxiliaires sur l'lment mme o il avait le plus besoin d'en
trouver, c'est--dire sur les mers. Les Anglais venaient de commettre
de nouvelles violences contre les neutres. Ils ne pouvaient souffrir
que les Russes, les Danois, les Sudois, les Amricains,
frquentassent tranquillement tous les ports du monde, et prtassent
leur pavillon au commerce de la France et de l'Espagne. Ils avaient
dj viol l'indpendance du pavillon neutre, surtout  l'gard de
l'Amrique, et c'est parce que les Amricains ne s'taient pas assez
dfendus, que le Directoire avait voulu svir contre eux, en leur
imposant des traitements presque aussi rigoureux que ceux que leur
faisaient essuyer les Anglais. Le gnral Bonaparte avait rpar cette
faute, en rapportant les plus dures des dispositions adoptes par le
Directoire, en instituant le tribunal des prises, charg de dispenser
une meilleure justice aux vaisseaux capturs; en rendant hommage, dans
la personne de Washington,  l'Amrique tout entire; en appelant
enfin  Paris des ngociateurs pour rtablir avec elle des relations
d'amiti et de commerce. C'est dans ce moment mme que l'Angleterre,
comme irrite par le mauvais succs de sa politique, semblait devenir
plus oppressive envers les neutres. Dj des actes odieux avaient t
commis par elle sur les mers; cependant les derniers passaient toutes
les bornes, non-seulement de la justice, mais de la prudence la plus
vulgaire.

[En marge: Principe du droit des neutres.]

Ce n'est pas le lieu d'exposer ici tous les dtails de cette grave
contestation; il suffira d'en faire connatre les points principaux.
Les neutres prtendaient que la guerre qu'il plaisait  certaines
grandes nations de se faire les unes aux autres, ne devait en rien
gner leur propre ngoce, qu'ils avaient mme le droit de recueillir
le commerce, dont les puissances belligrantes se privaient
volontairement. En consquence, ils prtendaient frquenter librement
tous les ports du monde, naviguer mme entre les ports des nations
belligrantes, aller, par exemple, de France et d'Espagne en
Angleterre, d'Angleterre en Espagne et en France, et, ce qui tait
plus contestable, aller des colonies aux mtropoles, aller du Mexique
en Espagne pour y porter les mtaux qui, sans leur secours,
n'auraient jamais pu arriver en Europe. Ils soutenaient que le
_pavillon couvre la marchandise_, c'est--dire que leur pavillon de
puissance trangre  la guerre couvrait, contre toute espce de
recherches, la marchandise transporte sur leurs vaisseaux; que, sur
leur bord, la marchandise franaise tait insaisissable pour les
Anglais, la marchandise anglaise pour les Franais, comme un Franais,
par exemple, et t inviolable sur les quais de Copenhague ou de
Ptersbourg pour la puissance britannique; en un mot, que le vaisseau
d'une nation neutre tait aussi sacr que les quais mmes de sa
capitale.

Les neutres ne consentaient qu' une exception. Ils reconnaissaient ne
devoir pas porter des marchandises propres  la guerre, car il tait
contraire  l'ide mme de la neutralit, qu'ils fournissent  l'une
des nations belligrantes des armes contre l'autre. Mais ils
entendaient limiter cette interdiction aux seuls objets confectionns
pour la guerre, tels que fusils, canons, poudre, projectiles, objets
d'quipement de toute espce, etc.; et, quant aux vivres, ils ne
voulaient considrer comme vivres interdits, que ceux qui taient
prpars pour l'usage des armes, comme le biscuit, par exemple.

S'ils admettaient une exception quant  la nature des marchandises
transportables, ils en admettaient encore une autre quant aux lieux 
parcourir, mais  condition qu'elle ft exactement dfinie. Cette
seconde exception tait relative aux ports vritablement bloqus, et
gards par une force navale, capable d'en faire le sige, ou de les
prendre par disette en les bloquant. Pour ce cas, ils reconnaissaient
qu'entrer dans un port bloqu, c'tait gner l'une des deux nations
dans l'usage de son droit, en l'empchant de prendre les places de son
ennemie par attaque ou par famine, que c'tait par consquent venir au
secours de l'une des deux contre l'autre. Mais ils demandaient que le
blocus ft prcd de dclarations formelles, que le blocus ft rel,
excut par une force telle qu'il y et danger imminent  le violer;
et ils n'admettaient pas que, par une simple dclaration de blocus, on
pt interdire  volont, au moyen d'une pure fiction, l'entre de tel
ou tel port, quelquefois mme l'tendue entire de certains rivages.

Enfin, comme il fallait s'assurer si un btiment appartenait
vritablement  la nation dont il arborait le pavillon, s'il portait
ou non des marchandises qualifies contrebande de guerre, les neutres
consentaient  tre visits, mais exigeaient que cette visite ft
faite avec certains gards, convenus et fidlement observs. Ils
considraient surtout comme une rgle essentielle, que la visite ne
pt avoir lieu, si les vaisseaux de commerce taient convoys par un
vaisseau de guerre. Le pavillon militaire, ou royal, devait, suivant
eux, avoir ce privilge d'tre cru sur parole, quand il affirmait sur
l'honneur de sa nation, que les btiments convoys taient de sa
nation d'abord, et ensuite qu'ils ne portaient aucun des objets
interdits. S'il en tait autrement, disaient-ils, un simple brick
faisant la course pourrait arrter un convoi, et avec ce convoi, une
flotte de guerre, peut-tre un amiral. Qui sait mme? un corsaire
pourrait arrter ou M. de Suffren ou lord Nelson!

[En marge: Rsum des doctrines des neutres.]

Ainsi les doctrines soutenues par les neutres pouvaient se rduire 
quatre points principaux.

Le pavillon couvre la marchandise, c'est--dire, interdit de
rechercher la marchandise ennemie sur le pont d'un vaisseau neutre,
tranger aux nations belligrantes.

Il n'y a de marchandise interdite, que la contrebande de guerre. Cette
contrebande ne consiste que dans les objets confectionns pour l'usage
des armes. Le bl, par exemple, les munitions navales, n'en sont pas.

On ne peut interdire que l'accs d'un port rellement bloqu.

Enfin tout btiment convoy ne peut tre visit.

Tels taient les principes soutenus par la France, la Prusse, le
Danemark, la Sude, la Russie et l'Amrique, c'est--dire par
l'immense majorit des nations: principes fonds sur le respect des
droits d'autrui, mais absolument contests par l'Angleterre.

[En marge: Doctrines de l'Angleterre.]

Elle soutenait en effet qu' ces conditions le commerce de ses ennemis
se ferait sans obstacle, par le moyen des neutres (ce qui, pour le
dire en passant, n'tait pas exact, car ce commerce ne pouvait
continuer par le moyen des neutres, qu'en abandonnant  ceux-ci la
plus grande partie des bnfices, et en faisant ainsi essuyer  la
nation oblige de recourir  eux, un norme dommage); elle prtendait
donc saisir la marchandise franaise ou espagnole sur quelque btiment
que ce ft. Elle soutenait que certaines marchandises, sans tre
confectionnes, telles que le bl, les matires navales, taient un
vritable secours port  une nation en temps de guerre. Elle voulait
qu'une dclaration de blocus sufft, sans la prsence d'une force
navale, pour interdire l'entre de certains ports ou parages; et enfin
que les neutres, sous prtexte de se faire convoyer, ne pussent pas
chapper  la surveillance des puissances belligrantes.

Si l'on dsire savoir quel tait au fond le grave intrt cach sous
les sophismes des publicistes britanniques, le voici. L'Angleterre
voulait empcher qu'on ne portt aux Espagnols les riches mtaux du
Mexique, principal aliment de leur opulence; aux Franais, le sucre et
le caf, dont ils ne savaient pas se passer; aux uns et aux autres,
les bois, le chanvre, les fers du Nord, ncessaires  leur marine.
Elle voulait au besoin pouvoir les affamer en cas d'une mauvaise
rcolte de grains, comme elle avait fait en 1793, par exemple; elle
voulait pouvoir frapper d'interdit des pays entiers, sans l'obligation
d'un blocus rel; elle voulait enfin,  force de recherches, de
vexations, d'obstacles de tout genre, ruiner le commerce de toutes les
nations, de manire que la guerre, qui, pour les peuples commerants,
est un tat de dtresse, devnt pour ses ngociants, ce qu'elle tait
en effet, un temps de monopole et de prosprit extraordinaire. 
l'gard des Amricains, elle avait une intention plus inique encore:
c'tait d'enlever leurs matelots, sous prtexte qu'ils taient
Anglais; confusion facile  faire, grce  la conformit des langues.

En 1780, pendant la guerre d'Amrique, Catherine la Grande avait form
la ligue des neutres pour rsister  ces prtentions. Le Premier
Consul, profitant de l'amiti naissante de Paul, de l'irritation
croissante des neutres, des violences inoues des Anglais, mit tous
ses soins  en susciter une pareille en 1800.

Dans ce moment, la contestation se prsentait sous une seule forme,
celle du droit de visite. Les Danois, les Sudois, pour chapper aux
vexations des croiseurs anglais, avaient imagin le moyen de naviguer
en convois nombreux, et de faire escorter ces convois par des frgates
portant pavillon royal. Il faut ajouter qu'ils ne manquaient jamais 
l'honneur de leur pavillon, et se gardaient bien d'escorter de faux
Danois ou de faux Sudois, ou de couvrir de la contrebande dite de
guerre. Ils ne songeaient qu' chapper  des vexations devenues
intolrables. Mais les Anglais, voyant l une manire d'luder la
difficult, et de continuer le commerce des neutres, s'obstinaient 
exercer le droit de visite, mme  l'gard des btiments convoys.

[En marge: Mauvais traitements des Anglais  l'gard des frgates
sudoises la _Troya_ et la _Hulla-Fersen_.]

L'anne prcdente, deux frgates sudoises, la _Troya_ et la
_Hulla-Fersen_, accompagnant des btiments de commerce sudois,
avaient t violentes par les escadres anglaises, et obliges de
souffrir la visite du convoi qu'elles escortaient. Le roi de Sude
avait envoy devant un conseil de guerre les capitaines des deux
frgates, pour ne s'tre pas dfendus. Cet exemple avait un moment
arrt les Anglais, qui craignaient d'tre exposs  tirer le canon
contre les puissances du Nord. Ils avaient donc un peu plus mnag les
vaisseaux sudois. Mais des exemples rcents venaient de faire
renatre la difficult, et de pousser la Sude, le Danemark, au
dernier degr d'exaspration.

[En marge: Noble conduite de la frgate danoise la _Freya_.]

Dans l'hiver de 1799  1800, la frgate danoise la _Haufersen_,
capitaine Vandockum, qui convoyait une flottille de btiments
marchands dans la Mditerrane, fut arrt par l'escadre de l'amiral
Keith; elle voulut rsister, reut des coups de canon, et fut conduite
 Gibraltar. Une contestation des plus vives s'engagea sur ce sujet,
entre le cabinet anglais et le cabinet danois, et elle durait encore,
lorsqu'au mois de juillet, la frgate danoise la _Freya_, escortant un
convoi de sa nation, fut rencontre dans la Manche par une division
anglaise. Celle-ci voulut exercer le droit de visite; le commandant de
la _Freya_, capitaine Krabe, rsista noblement aux sommations de
l'amiral anglais, et refusa de laisser visiter son convoi. La force
fut employe avec une indigne violence; le capitaine Krabe se
dfendit, fut cribl, et oblig de se rendre  la supriorit de
l'ennemi, car il n'avait  opposer qu'une frgate  six vaisseaux de
guerre. La _Freya_ fut amene aux Dunes.

[En marge: Les Anglais enlvent deux frgates espagnoles, dans la rade
de Barcelone, en usurpant le pavillon sudois.]

 cet vnement vint bientt s'en ajouter un autre, d'une nature
diffrente, mais plus odieux et plus grave.  l'entre de la rade de
Barcelone se trouvaient deux frgates espagnoles  l'ancre. Les
Anglais formrent le projet de les enlever. Il ne s'agissait pas ici
du droit des neutres, mais d'un vrai guet-apens  tenter, pour entrer
impunment dans un port ennemi, sans tre reconnus. Ils aperurent en
cet endroit une galiote sudoise, la _Hoffnung_, et rsolurent de s'en
servir pour excuter l'acte de brigandage qu'ils avaient mdit. Ils
se jetrent dans des chaloupes, montrent sur la galiote, mirent le
pistolet sur la gorge au capitaine sudois, et l'obligrent 
s'approcher en silence des deux frgates espagnoles, sans faire
connatre par aucun signe la violence dont il tait l'objet. La
galiote s'approcha donc des deux frgates espagnoles, qui, ne se
mfiant pas du pavillon sudois, puisqu'il tait neutre, se laissrent
aborder. Alors les Anglais s'lancrent brusquement  l'abordage,
surprirent les deux frgates presque dpourvues d'quipages, s'en
emparrent, et sortirent du port de Barcelone avec cette proie
indignement conquise.

Cet vnement produisit en Europe un clat extraordinaire, et indigna
toutes les nations maritimes, dont on ne se contentait plus de violer
les droits, mais dont on outrageait le pavillon, en le faisant servir,
 son insu,  des actes de la plus infme piraterie. L'Espagne tait
dj en guerre avec la Grande-Bretagne, elle ne pouvait donc rien
faire de plus; mais elle eut recours  la Sude, dont on avait usurp
le pavillon, pour lui dnoncer ce fait odieux, plus offensant encore
pour la Sude que pour l'Espagne. Il n'en fallait pas davantage pour
envenimer la querelle de l'Angleterre avec les neutres. Dans ce moment
surtout, la modration dont le Premier Consul venait de faire preuve 
leur gard, tait de nature  rendre plus sensible la violence
britannique. La Sude exigea des rparations; le Danemark en avait
dj demand. Derrire ces deux cours se trouvait la Russie, qui,
depuis la ligue de 1780, se regardait comme solidaire des puissances
de la Baltique, dans toutes les questions qui intressaient leurs
droits maritimes.

[En marge: Aot 1800.]

M. de Bernstorff, pour le Danemark, soutint la plus vive controverse
avec le cabinet de Londres, au moyen de notes que la France publia, et
qui font autant d'honneur au ministre qui les a crites, qu' la
nation qui les a revtues de son seing, et qui eut bientt  les
appuyer de ses armes. Une simple chaloupe canonnire, disaient les
Anglais, portant le pavillon d'un tat neutre, pourra donc convoyer le
commerce du monde, et soustraire  notre surveillance le ngoce de nos
ennemis, qui se ferait en temps de guerre aussi facilement qu'en temps
de paix! Une escadre entire, rpondait M. de Bernstorff, serait donc
oblige d'obtemprer aux sommations du plus misrable corsaire, de se
rendre  sa requte, et de laisser visiter devant elle le convoi
qu'elle escorterait! La parole d'un amiral, faisant une dclaration
sur l'honneur de sa nation, ne vaudrait pas contre le doute d'un
capitaine de corsaire, qui aurait le droit de vrifier la dclaration
par une visite! L'une de ces hypothses est bien plus inadmissible
que l'autre!

[En marge: Convention momentane avec le Danemark.]

Pour appuyer ses doctrines par des moyens de terreur, le cabinet
anglais, qui venait d'envoyer lord Withworth  Copenhague, le fit
suivre d'une escadre de 16 vaisseaux, qui croisaient en ce moment 
l'entre du Sund. La prsence de cette escadre produisit une vive
sensation parmi toutes les puissances de la Baltique; elle mut
non-seulement le Danemark, contre lequel elle tait dirige, mais la
Sude, la Russie, la Prusse elle-mme, dont le commerce tait
intress aussi  la libre frquentation des mers. Les quatre
signataires de l'ancienne neutralit arme de 1780, entamrent une
ngociation, avec le but avou de prparer une nouvelle ligue contre
la tyrannie maritime des Anglais. Le cabinet de Londres, qui craignait
cependant un tel vnement, insistait vivement  Copenhague pour
terminer le diffrend; mais loin d'offrir des satisfactions, il avait
la singulire audace d'en demander. Il voulait, en l'effrayant,
arracher le Danemark  la ligue, avant qu'elle ft forme.
Malheureusement le Danemark avait t surpris, le Sund n'tait pas
dfendu, Copenhague n'tait pas garanti contre un bombardement. Dans
cet tat de choses, il fallut cder momentanment pour gagner l'hiver,
saison pendant laquelle les glaces dfendraient la Baltique, et
donneraient  tous les neutres le temps de faire leurs prparatifs de
rsistance. Le 29 aot (11 fructidor an VIII), le Danemark fut oblig
de signer une convention, dans laquelle on ajournait la question du
droit des gens, et on rglait uniquement le dernier diffrend survenu
 propos de la _Freya_. La _Freya_ devait tre rpare dans les
arsenaux anglais, et restitue; mais, pour le moment du moins, le
gouvernement danois renonait  faire convoyer ses btiments de
commerce.

Cette convention n'avait rien termin. L'orage, au lieu de se
dissiper, allait bientt grossir, car les quatre cours du Nord taient
fort irrites. Le roi de Sude, dont l'honneur n'tait pas encore
satisfait, se prparait  faire un voyage  Ptersbourg, pour
renouveler l'ancienne ligue de neutralit; et Paul Ier, qui n'aimait
pas les termes moyens, dbuta par un acte des plus nergiques.
Apprenant la contestation avec le Danemark, et la prsence d'une
flotte anglaise  l'entre du Sund, il mit le squestre sur les
capitaux appartenant aux Anglais, comme garantie des dommages qui
pourraient tre apports au commerce russe. Cette mesure devait tre
maintenue jusqu' ce que les intentions du gouvernement anglais
fussent compltement claircies.

[En marge: vnements dans le midi de l'Europe.]

[En marge: Dcadence de l'Espagne.]

Tout se disposait donc dans les cours du Nord, de manire  favoriser
les desseins du Premier Consul. Les vnements le servaient  souhait.
Les choses n'allaient pas moins bien dans le midi de l'Europe,
c'est--dire en Espagne. On voyait l tomber en dissolution l'une des
plus belles monarchies du globe, au grand dtriment de l'quilibre
europen,  la grande douleur d'une nation gnreuse, indigne du rle
qu'on lui faisait jouer dans le monde. Le Premier Consul, dont
l'esprit infatigable embrassait tous les objets  la fois, avait dj
dirig du ct de l'Espagne les efforts de sa politique, et cherch 
tirer le parti le plus avantageux pour la cause commune, de cette cour
dgnre.

Nous ne retracerions pas le triste tableau qui va suivre, s'il n'tait
vrai d'abord, et s'il n'tait ncessaire, ensuite,  l'intelligence
des grands vnements du sicle.

[En marge: Singulire destine de la maison de Bourbon dans ce
sicle.]

Le roi, la reine d'Espagne, le prince de la Paix, occupaient depuis
longues annes l'attention de l'Europe, et donnaient un spectacle bien
dangereux pour la royaut, dj tant compromise alors dans l'estime
des peuples. On et dit que l'illustre maison de Bourbon tait
destine,  la fin de ce sicle  perdre la royaut en France, 
Naples, en Espagne: car, dans ces trois royaumes, trois rois d'une
imbcile faiblesse livraient leur sceptre  la rise et au mpris du
monde, en le laissant aux mains de trois reines ou lgres, ou
violentes, ou dissolues.

Les Bourbons de France, soit faute, soit malheur, avaient t dvors
par la Rvolution franaise;  force de la provoquer follement, ceux
de Naples avaient t chasss une premire fois de leur capitale; ceux
d'Espagne, avant de laisser tomber leur sceptre aux mains du soldat
couronn que cette rvolution avait produit, n'avaient rien vu de
mieux  faire que de se donner  lui. Ils s'taient dj rapprochs de
la France sous la Convention; ils devaient se rapprocher d'elle bien
plus volontiers encore, lorsque la Rvolution, au lieu d'une anarchie
sanguinaire, leur offrait un grand homme, dispos  les protger,
s'ils suivaient ses conseils. Heureux ces princes s'ils avaient suivi
les conseils, alors excellents, de ce grand homme! Heureux lui-mme
s'il s'tait born  leur en donner!

[En marge: Le roi Charles IV.]

Le roi d'Espagne, Charles IV, tait un honnte homme, point dur et
brusque comme Louis XVI, plus agrable de sa personne, mais moins
instruit, et d'une faiblesse encore plus grande. Il se levait fort
matin, non pour vaquer  ses devoirs royaux, mais pour entendre
plusieurs messes, et descendre ensuite dans ses ateliers, o, ml 
des tourneurs, des forgerons, des armuriers, dpouill comme eux de
ses habits, il travaillait dans leur compagnie,  des ouvrages de
toute espce. Aimant beaucoup la chasse, il prfrait le travail des
armes. De ses ateliers il se rendait  ses curies, pour assister aux
soins donns  ses chevaux, et se livrait avec ses palefreniers aux
plus incroyables familiarits. Aprs avoir employ ainsi la premire
moiti de sa journe, il prenait un repas solitaire, auquel la reine
et ses enfants mme n'taient pas admis, et consacrait l'autre moiti
de la journe  la chasse. Plusieurs centaines de chevaux et de
domestiques taient mis en mouvement pour ce plaisir quotidien, qui
tait sa passion dominante. Aprs avoir couru comme un jeune homme, il
rentrait au palais, donnait un quart d'heure  ses enfants, une
demi-heure  la signature des actes rsolus par la reine et les
ministres, se livrait au plaisir du jeu avec quelques seigneurs de sa
cour, quelquefois sommeillait avec eux jusqu' l'heure de son dernier
repas, qui tait suivi du coucher, fix tous les jours  la mme
heure. Telle tait sa vie, sans que jamais un seul changement y ft
apport dans l'anne, except pendant la semaine sainte, consacre
tout entire  des pratiques religieuses. Du reste, honnte homme,
fidle  sa parole, doux, humain, religieux, d'une chastet
exemplaire, quoique tranger  la reine depuis qu'elle lui en avait
fait donner l'ordre par ses mdecins, il n'avait d'autre part aux
scandales de sa cour, aux fautes de son gouvernement, que de les
laisser commettre, sans les voir, sans y croire, pendant la dure d'un
long rgne.

[En marge: La reine Louise de Parme.]

 ct de lui, la reine, soeur du duc de Parme, lve de Condillac,
qui avait fait pour elle et pour son frre de beaux ouvrages
d'ducation, menait une vie toute diffrente, et qui ferait bien peu
d'honneur au clbre philosophe instituteur de sa jeunesse, si les
philosophes pouvaient ordinairement rpondre de leurs disciples. Elle
avait prs de cinquante ans, et certains restes de beaut qu'elle
cherchait  perptuer au moyen de soins infinis. Entendant, comme le
roi, la messe tous les jours, elle employait  correspondre avec
quantit de personnes, et particulirement avec le prince de la Paix,
le temps que Charles IV consacrait  ses ateliers et  ses curies.
Dans cette correspondance, elle mandait au prince de la Paix les
affaires de la cour et de l'tat, et en recevait le rcit des
purilits ou des scandales de Madrid. Elle terminait sa matine en
donnant une heure  ses enfants, et une heure aux soins du
gouvernement. Pas un acte, pas une nomination, pas une grce,
n'allaient  la signature royale, avant de lui avoir t soumis. Le
ministre qui se ft permis une telle infraction aux conditions de sa
faveur, et succomb sur-le-champ. Elle prenait seule, comme le roi,
son repas du milieu du jour; le reste de l'aprs-midi tait consacr
aux rceptions, dont elle s'acquittait avec beaucoup de grce, et au
prince de la Paix, qui obtenait chaque jour plusieurs heures de son
temps.

[En marge: Le prince de la Paix.]

On sait que le prince de la Paix n'tait plus ministre  l'poque dont
nous parlons. M. d'Urquijo, que nous ferons connatre tout  l'heure,
l'avait remplac; mais ce prince n'en tait pas moins la premire
autorit du royaume. Ce personnage singulier, incapable, ignorant,
lger, mais de belle apparence, comme il faut tre pour russir dans
une cour corrompue, dominateur arrogant de la reine Louise, rgnait
depuis vingt ans sur cette me vide et frivole. Ennuy de sa haute
faveur, il la partageait volontiers avec d'obscurs favoris, se livrait
 mille dsordres, qu'il racontait  son esclave couronne, se
plaisant  la dsesprer par ses rcits, la maltraitant mme,
disait-on, de la manire la plus grossire: et cependant il conservait
un empire absolu sur cette princesse, qui ne savait pas lui rsister,
qui ne pouvait pas vivre heureuse si elle ne l'avait vu tous les
jours. Aprs lui avoir livr long-temps le gouvernement sous le titre
officiel de premier ministre, elle le lui livrait tout autant
aujourd'hui, quoiqu'il n'et plus ce titre, car rien ne se faisait en
Espagne que par sa volont. Il disposait de toutes les ressources de
l'tat, et il avait chez lui des sommes normes en numraire, tandis
que le trsor, condamn  la plus grande gne, vivait d'un
papier-monnaie discrdit, et rduit  moiti de sa valeur. La nation
s'tait presque habitue  ce spectacle; elle ne s'indignait que
lorsqu'un scandale nouveau, extraordinaire, faisait monter la rougeur
au front des braves Espagnols, dont la rsistance hroque montra
bientt qu'ils taient dignes d'un autre gouvernement. Au moment o
l'Europe retentissait des grands vnements qui se passaient sur le P
et le Danube, la cour d'Espagne tait frappe d'un scandale inou, et
qui avait failli lasser la patience de la nation. Le prince de la
Paix, de dsordres en dsordres, venait d'aboutir  un mariage avec
une parente de la famille royale. Un fruit tait n de cette union. Le
roi et la reine, voulant tenir eux-mmes l'enfant nouveau-n sur les
fonts baptismaux, avaient procd avec tout le crmonial en usage
pour le baptme des infants. Les plus grands seigneurs de la cour
s'taient vus contraints  faire le service qu'on aurait exig d'eux,
s'il se ft agi d'un rejeton de la royaut. On avait donn  cet
enfant dans les langes les grands ordres de la couronne, et des
prsents magnifiques; le grand-inquisiteur avait offici dans la
crmonie religieuse. Il est vrai que cette fois l'indignation tait
monte au comble, et que chaque Espagnol s'tait cru personnellement
outrag par cet odieux scandale. Les choses en taient venues  ce
point, que les ministres espagnols s'en ouvraient eux-mmes avec les
ambassadeurs trangers, et particulirement avec l'ambassadeur de
France, qui tait leur recours accoutum dans la plupart de leurs
embarras, et qui tenait de leur propre bouche les affreux dtails que
nous rapportons ici.

Au milieu de ces turpitudes, le roi seul, entour par son pouse d'une
surveillance continuelle, ignorait tout, ne se doutait de rien. Ni les
cris de ses sujets, ni la rvolte accidentelle de quelques grands
d'Espagne, se soulevant contre le service qu'on exigeait de leur part,
ni les assiduits inexplicables du prince de la Paix, ne pouvaient
dessiller ses yeux. Ce pauvre et bon roi tenait mme quelquefois ce
singulier propos, qui embarrassait tous les assistants condamns 
l'entendre: Mon frre de Naples est un sot, qui se laisse mener par sa
femme.--Il faut ajouter que le prince des Asturies, depuis Ferdinand
VII, lev loin de la cour, et avec une incroyable duret, dtestait
le favori, dont il connaissait l'influence criminelle, et que sa juste
haine pour le favori finissait par se convertir chez lui en une haine
involontaire pour son pre et sa mre.

Quel spectacle,  la fin du dix-huitime sicle, au commencement du
dix-neuvime, quand le trne de France venait de s'crouler avec
clat, et quand sur ses dbris venait de s'lever un jeune capitaine,
simple, svre, infatigable, plein de gnie! Combien de temps la
monarchie espagnole pouvait-elle rsister au dangereux effet de ce
contraste?

La maison d'Espagne, au milieu de ces dsordres, tait saisie parfois
de pressentiments confus, et se prenait souvent  craindre une
rvolution. L'antique attachement des Espagnols pour la royaut et
pour la religion, la rassurait sans doute; mais elle craignait de voir
arriver la Rvolution par les Pyrnes, et elle cherchait  conjurer
le danger par une dfrence entire envers la Rpublique franaise.
L'incroyable brutalit du cabinet anglais, les emportements de Paul
Ier  son gard, au moment de la seconde coalition, avaient achev de
la jeter compltement dans nos bras. Elle trouvait cela commode, mme
honorable, depuis que le gnral Bonaparte avait ennobli, par sa
prsence au pouvoir, toutes les relations des cabinets avec le
gouvernement de la Rpublique.

[En marge: Attachement du roi Charles IV pour le Premier Consul.]

Le bon roi Charles IV s'tait pris, quoique de loin, d'une sorte
d'amiti pour le Premier Consul. Ce sentiment augmentait chaque jour,
et on est douloureusement affect quand on songe comment devait finir,
sans perfidie du ct de la France, mais par un inconcevable
enchanement de circonstances, comment devait finir ce singulier
attachement. C'est un grand homme que le gnral Bonaparte, disait
sans cesse Charles IV. La reine le disait aussi, mais plus froidement,
parce que le prince de la Paix, port  critiquer quelquefois ce que
faisait la cour d'Espagne, dont il n'tait plus le ministre,
paraissait blmer le penchant qu'on tmoignait pour le gouvernement
de la France. Cependant le Premier Consul, inform par M. Alquier,
notre ambassadeur, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qu'il
fallait absolument acqurir  Madrid la bonne volont du prince de la
Paix, le Premier Consul avait envoy  ce favori des armes
magnifiques, sorties de la manufacture de Versailles. Cette attention
du plus grand personnage de l'Europe avait touch la vanit du prince
de la Paix. Quelques soins de notre ambassadeur avaient achev de nous
le conqurir, et depuis lors la cour d'Espagne tout entire semblait
se donner  nous sans rserve.

[En marge: Le ministre d'Urquijo.]

On ne rencontrait un peu de rsistance que chez le ministre d'Urquijo,
caractre bizarre, naturellement ennemi du prince de la Paix dont il
tait le successeur, et n'aimant pas beaucoup plus le gnral
Bonaparte. M. d'Urquijo, d'extraction populaire, dou de quelque
nergie, s'tant attir l'inimiti du clerg et de la cour pour
d'insignifiantes rformes, qu'il avait essayes dans l'administration
du royaume, inclinait, d'une manire tonnante pour un Espagnol de ce
temps, vers les ides rvolutionnaires. Il tait li avec beaucoup de
dmagogues franais, et partageait jusqu' un certain point leur
aversion pour le Premier Consul. Il avait le mrite de vouloir
rformer les abus les plus criants, de chercher, par exemple, 
diminuer les revenus du clerg et la juridiction des agents de la cour
de Rome. Il tait pour cet objet en instance auprs du Saint-Sige;
mais en faisant cette tentative, il s'tait expos  de graves
dangers. Ayant, en effet, contre lui le prince de la Paix, il tait
perdu si l'influence romaine se joignait pour le renverser 
l'influence intrieure du palais. Touch de quelques attentions de M.
Alquier, tmoin d'ailleurs du penchant du roi et de la reine, M.
d'Urquijo avait fini  son tour par admirer le gnral Bonaparte,
qu'il tait non-seulement naturel, mais tout  fait  la mode
d'admirer alors.

[En marge: Charles IV fait don de seize chevaux magnifiques au Premier
Consul.]

Le penchant du roi devint bientt on ne peut pas plus vif. Ayant vu
les armes envoyes au prince de la Paix, il conut et exprima le dsir
d'en avoir de pareilles. On se hta d'en faire fabriquer de
magnifiques, qu'il reut avec une vritable joie. La reine aussi
dsira des parures, et madame Bonaparte, dont le got tait renomm,
lui envoya tout ce que Paris produisait en ce genre de plus recherch
et de plus lgant. Charles IV, gnreux comme un Castillan, ne voulut
pas rester en arrire, et prit soin de s'acquitter d'une manire toute
royale. Sachant que des chevaux seraient agrables au Premier Consul,
il dpeupla de leurs plus beaux sujets les haras d'Aranjuez, de
Medina-Coeli et d'Altamire, pour trouver d'abord six, puis douze, puis
seize chevaux, les plus beaux de la Pninsule. On ne sait o il se
serait arrt, si on ne l'avait modr dans son ardeur. Il employa
deux mois  les choisir lui-mme, et personne ne pouvait mieux
s'acquitter de ce soin, car il tait un parfait connaisseur. Il
composa en outre un nombreux personnel pour les conduire en France,
dsigna pour cette mission ses meilleurs cuyers, les fit revtir de
livres magnifiques, et mit seulement une condition  tout ce faste,
c'est que pendant le voyage en France on ferait entendre  ses
palefreniers la messe chaque dimanche. On lui promit ce qu'il
dsirait, et sa joie de faire un beau prsent au Premier Consul, fut
alors sans mlange. Tout en aimant la France, ce prince excellent
croyait qu'on ne pouvait y demeurer quelques jours, sans perdre
entirement la religion de ses pres.

L'clat de ces dmonstrations convenait fort au Premier Consul. Il lui
plaisait, il regardait comme utile, de montrer  l'Europe, et mme 
la France, les successeurs de Charles-Quint, les descendants de Louis
XIV, s'honorant de leurs relations personnelles avec lui. Mais il
recherchait des avantages plus solides dans ses relations
diplomatiques, et visait  un but plus srieux.

[En marge: La reine d'Espagne sollicite un agrandissement pour la
maison de Parme.]

Le roi et la reine d'Espagne aimaient avec passion l'un de leurs
enfants, c'tait l'infante Marie-Louise, laquelle avait pous le
prince hrditaire de Parme. La reine, soeur, comme nous l'avons dit,
du duc rgnant de Parme, avait uni sa fille  son neveu, et concentr
sur ces deux ttes ses plus chres affections, car elle avait un
attachement extrme pour la maison dont elle tait issue. Elle rvait
pour cette maison un agrandissement en Italie; et comme l'Italie
dpendait du vainqueur de Marengo, c'est en lui qu'elle avait mis
toutes ses esprances, pour obtenir l'accomplissement de ses voeux. Le
Premier Consul, averti des dsirs secrets de la reine, n'eut garde de
ngliger ce moyen, d'arriver  ses vues, et il fit partir pour Madrid
son fidle Berthier, afin de profiter de la circonstance qui se
prsentait. Ce fut son premier soin au retour de Marengo. S'il avait
dpch l'un de ses aides-de-camp  Berlin et  Vienne, il voulut
faire plus pour la cour d'Espagne; il voulut lui envoyer l'homme qui
avait le plus de part  sa gloire, car Berthier tait alors le
Parmnion du nouvel Alexandre.

[En marge: Mission de Berthier en Espagne.]

C'est dans le moment mme o le Premier Consul ngociait avec M. de
Saint-Julien les prliminaires de paix, o il sduisait le coeur si
inflammable de Paul Ier, et fomentait dans le Nord la querelle des
neutres, c'est dans ce moment qu'il expdia en toute hte le gnral
Berthier  Madrid. Celui-ci partit vers la fin d'aot (commencement de
fructidor), sans titre officiel, mais avec la certitude de produire un
grand effet par sa seule prsence, et avec des pouvoirs secrets pour
traiter des sujets les plus graves.

[En marge: Conditions auxquelles le Premier Consul est prt 
satisfaire les dsirs de la reine d'Espagne.]

Son voyage avait plusieurs objets: le premier tait de visiter les
principaux ports de la Pninsule, d'examiner leur tat, leurs
ressources, et d'y presser, l'argent  la main, des expditions pour
Malte et pour l'gypte. Berthier s'acquitta rapidement de ce soin, et
courut ensuite  Madrid, remplir la mission plus importante dont il
tait charg. Le Premier Consul voulait bien accorder un
agrandissement de territoire  la maison de Parme, il tait mme
dispos  joindre  cet agrandissement un titre nouveau, celui de roi,
ce qui aurait mis le comble aux voeux de la reine; mais il demandait
qu'on lui payt ces largesses de deux faons: d'abord, en rtrocdant
la Louisiane  la France; secondement, en faisant une injonction
menaante  la cour de Portugal, pour la dcider  faire la paix avec
la Rpublique, et  rompre avec l'Angleterre.

[En marge: La Louisiane demande comme quivalent de la Toscane.]

Voici les motifs du Premier Consul pour exiger de telles conditions.
Depuis la mort de Klber, il commenait  concevoir des inquitudes
pour la conservation de l'gypte, et il partageait avec tous les gens
de son temps l'ambition des possessions lointaines. La rivalit de la
France avec l'Angleterre, qui ne combattaient depuis un sicle que
pour les Indes orientales et occidentales, avait exalt au plus haut
point la passion d'avoir des colonies. Si l'gypte venait  nous tre
ravie, le Premier Consul voulait avoir fait quelque chose pour la
grandeur coloniale de la France. Il regardait sur la carte du monde,
et voyait une magnifique province, place entre le Mexique et les
tats-Unis, autrefois possde par la France, cde dans un temps
d'abaissement par Louis XV  Charles III, fort menace par les Anglais
et les Amricains tant qu'elle serait dans les mains impuissantes des
Espagnols, de peu de valeur pour ceux-ci, qui possdaient une moiti
du continent amricain, mais d'une grande valeur pour les Franais qui
n'avaient rien dans cette partie de l'Amrique, et pouvant devenir
fconde quand l'activit de ces derniers se concentrerait spcialement
sur son territoire: cette province tait la Louisiane. Si l'gypte
perdue ne pouvait plus nous fournir le ddommagement de
Saint-Domingue, le Premier Consul esprait le trouver dans la
Louisiane.

[En marge: Contrainte exerce  l'gard du Portugal pour l'obliger 
rompre avec les Anglais.]

Il la demandait donc formellement  l'Espagne pour prix d'un
territoire en Italie. Il exigeait accessoirement qu'on lui ft don
d'une partie des vaisseaux espagnols bloqus dans la rade de Brest.
Quant au Portugal, il voulait profiter de la position gographique de
l'Espagne  son gard, et de la parent qui unissait les deux maisons
rgnantes de la Pninsule, pour le dtacher de l'alliance anglaise. Le
prince de Brsil, gouverneur du Portugal, tait, en effet, gendre du
roi et de la reine d'Espagne. On avait donc  Madrid, outre la
puissance du voisinage, l'influence de famille, et c'tait bien le cas
de se servir de ce double moyen, pour chasser les Anglais de cette
partie du continent. Les Anglais, une fois exclus du Portugal, lorsque
dj les ctes de la Prusse, du Danemark, de la Russie et de la Sude
allaient leur tre fermes, lorsque Naples, condamne  subir les
volonts de la France, allait recevoir l'ordre de leur interdire ses
ports, les Anglais devaient tre bientt exclus du continent tout
entier.

Telles furent les conditions que Berthier eut ordre de porter 
Madrid. Il fut parfaitement accueilli par le roi, la reine, le prince
de la Paix, et par tous les grands d'Espagne fort curieux de voir
l'homme dont le nom figurait toujours -ct du nom du gnral
Bonaparte, dans le rcit des guerres contemporaines. Les conditions de
la France paraissaient rigoureuses, cependant elles ne pouvaient
rencontrer une srieuse rsistance. Le ministre d'Urquijo seul,
craignant l'effet que cette cession pourrait produire sur les
Espagnols, semblait rsister un peu plus que la cour. On fit valoir,
pour le rassurer, des raisons qui taient incontestablement bonnes. On
lui dit qu'il fallait beaucoup de territoire aux bords encore
inhabits du Mississipi, pour prsenter un quivalent des moindres
possessions en Italie; que les Espagnols avaient besoin, dans le golfe
du Mexique, d'allis tels que les Franais contre les Anglais et les
Amricains; que si la Louisiane avait beaucoup de valeur pour la
France, prive de toutes ses possessions coloniales, elle n'en avait
presque aucune pour l'Espagne, dj si riche dans le Nouveau-Monde;
qu'une augmentation d'influence en Italie valait bien mieux pour
l'Espagne, qu'un territoire lointain, plac dans une rgion o elle
avait plus de pays qu'elle n'en pouvait exploiter et dfendre; enfin,
que c'tait une ancienne possession franaise arrache  la faiblesse
de Louis XV, et que Charles III lui-mme, dans sa loyaut bien connue
du monde, avait un moment refuse, tant il trouvait qu'elle lui tait
peu due. Ces raisons taient excellentes, et certainement l'Espagne,
en cette circonstance, ne donnait pas plus qu'elle ne recevait. Mais
ce qui dcida M. d'Urquijo, plus que tous les arguments les meilleurs,
ce fut la crainte de blesser la France, et de faire manquer une
combinaison  laquelle sa cour tenait avec une sorte de passion.

On convint d'un trait ventuel, par lequel le Premier Consul
promettait de procurer au duc de Parme une augmentation d'tats en
Italie, de 1200 mille mes environ; de lui assurer en outre le titre
de roi, et la reconnaissance de ce nouveau titre de la part de tous
les souverains de l'Europe,  l'poque de la paix gnrale. En retour,
l'Espagne, ds qu'une partie de ces conditions serait remplie, devait
rtrocder  la France la Louisiane, avec l'tendue qu'avait cette
province lorsqu'elle fut cde par Louis XV  Charles III, et donner
en plus six vaisseaux de ligne, grs, arms, prts  recevoir leurs
quipages. Ce trait, sign par Berthier  Madrid, remplit la reine de
joie, et porta au comble l'engouement de la cour d'Espagne pour le
Premier Consul.

La dernire condition, qui avait pour but de contraindre le Portugal 
rompre avec l'Angleterre, tait facile, car elle entrait dans les
intrts de l'Espagne, autant que dans ceux de la France. L'Espagne,
en effet, tait aussi intresse que la France  enlever des armes 
l'Angleterre, et surtout  l'exclure du continent. Le Premier Consul
ne faisait en cela que rveiller son impardonnable apathie, et la
pousser  se servir d'une influence, dont elle aurait d avoir fait
usage depuis long-temps. Il allait plus loin dans ses projets  cet
gard; il proposait  Charles IV, si la cour de Lisbonne ne se rendait
pas immdiatement  l'injonction qui lui serait faite, de franchir la
frontire du Portugal avec une arme, de s'emparer d'une ou deux
provinces, et de les garder comme gages, afin d'obliger plus tard
l'Angleterre, pour sauver les tats de son alli,  restituer les
colonies espagnoles qu'elle avait conquises. Quant  lui, si Charles
IV ne se croyait pas assez fort pour tenter cette entreprise, il lui
offrait le secours d'une division franaise. Ce bon roi n'en demandait
pas tant. Le prince de Brsil tait son gendre; il ne voulait donc
pas lui enlever des provinces, dussent-elles servir uniquement de gage
pour la restitution des provinces espagnoles. Mais il lui adressa les
exhortations les plus pressantes, et y ajouta mme des menaces de
guerre, si ses conseils n'taient pas couts. La cour de Lisbonne
promit d'envoyer immdiatement un ngociateur  Madrid, pour confrer
avec l'ambassadeur de France.

Berthier revint  Paris combl des faveurs de la cour d'Espagne, et
put affirmer au Premier Consul qu'il avait  Madrid des coeurs
entirement dvous. Les magnifiques chevaux donns par Charles IV
arrivrent  peu prs  cette poque, et furent prsents sur la place
du Carrousel au Premier Consul, dans l'une de ces grandes revues, o
il se plaisait  montrer aux Parisiens et aux trangers les soldats
qui avaient vaincu l'Europe. Une foule immense de curieux vint
contempler ces beaux animaux, ces cuyers richement vtus, qui
rappelaient les anciennes pompes royales, et qui prouvaient la
considration, les soins empresss des plus vieilles cours de l'Europe
pour le nouveau chef de la Rpublique franaise.

[En marge: Arrive de trois ngociateurs amricains  Paris.]

Dans ce moment survinrent  Paris trois ngociateurs amricains, MM.
Olivier Ellsworth, Richardson Davie, et Van-Murray, chargs de
rapprocher la France et les tats-Unis. Cette rpublique, domine par
l'intrt beaucoup plus que par la reconnaissance, gouverne surtout
alors par la politique du parti fdraliste, s'tait rapproche de la
Grande-Bretagne pendant la dernire guerre, et avait manqu
non-seulement  la France, mais  elle-mme, en dsertant les
principes de la neutralit maritime. Malgr le trait d'alliance de
1778, auquel elle devait l'existence, trait qui l'obligeait 
n'accorder  personne des avantages commerciaux qui ne fussent en mme
temps communs aux Franais, elle avait concd  la Grande-Bretagne
des avantages particuliers et exclusifs. Abandonnant le principe que
_le pavillon couvre la marchandise_, elle avait admis que la proprit
ennemie pt tre recherche sur un vaisseau neutre, et saisie si son
origine tait reconnue. C'tait l une conduite aussi malhabile que
peu honorable. Le Directoire, naturellement fort irrit, avait eu
recours au systme des reprsailles, en dclarant que la France
traiterait les neutres comme ils se laisseraient traiter par
l'Angleterre. De rigueurs en rigueurs, on en tait arriv avec
l'Amrique  un tat de guerre presque dclar, mais sans hostilits
de fait.

C'est cet tat de choses que le Premier Consul avait  coeur de faire
cesser. On a vu quels honneurs il avait fait rendre  Washington, dans
la double intention d'agir au dedans et au dehors; il nomma trois
plnipotentiaires, son frre Joseph Bonaparte, et les deux conseillers
d'tat Fleurieu et Roederer, pour s'entendre avec les plnipotentiaires
amricains, et pressa vivement la conclusion de la ngociation, afin de
donner prochainement un nouvel adversaire  l'Angleterre, en plaant une
puissance de plus sur la liste de celles qui s'engageraient  faire
observer les vrais principes de la neutralit maritime. Le premier
obstacle au rapprochement tait l'article par lequel l'Amrique avait
promis de faire partager  la France les avantages commerciaux accords
par elle  toutes les nations. Cette obligation de ne rien faire pour
les autres sans le faire aussitt pour nous causait aux Amricains
d'assez grands embarras. Leurs ngociateurs ne se montraient pas
disposs  cder sur ce point, mais ils paraissaient prts  reconnatre
et  dfendre les droits des neutres, et  rtablir dans leurs
stipulations avec la France les principes dont ils avaient fait
l'abandon en traitant avec l'Angleterre. Le Premier Consul, qui tenait
beaucoup plus aux principes de la neutralit maritime qu'aux avantages
commerciaux du trait de 1778, devenus illusoires dans la pratique, le
Premier Consul enjoignit  son frre de passer outre, et de conclure un
arrangement avec les envoys amricains, pourvu qu'on obtnt d'eux une
complte et solennelle reconnaissance des principes du droit des gens,
qu'il importait de faire prvaloir. Cette difficult leve, on fut
bientt d'accord sur le reste et on s'apprtait dans le moment  signer
un trait de rconciliation avec l'Amrique.

[En marge: Arrive  Paris de M. Spina, archevque de Corinthe, charg
de ngocier pour le Saint-Sige.]

Un autre rapprochement beaucoup plus important encore, celui de la
Rpublique avec le Saint-Sige, commenait  s'oprer. Le nouveau
pape, lu dans l'esprance vague d'un raccommodement avec la France,
avait vu se raliser cette esprance,  laquelle il devait son
lvation. Le gnral Bonaparte, comme nous l'avons dit, revenant de
Marengo, avait fait parvenir quelques ouvertures  Pie VII par le
cardinal Martiniana, vque de Verceil, en assurant qu'il n'avait pas
l'intention de rtablir les Rpubliques Romaine et Parthnopenne,
enfantes par le Directoire. Il avait certainement assez en Italie, de
la Rpublique Cisalpine  constituer,  diriger,  dfendre contre la
politique et les intrts de toute l'Europe. Le gnral Bonaparte
avait demand en retour que le nouveau pontife ust de sa puissance
sur les mes pour l'aider  rtablir en France la concorde et la paix.
Le Pape reut avec joie le comte Alciati, neveu du cardinal
Martiniana, charg de porter les ouvertures du Premier Consul; il le
renvoya sur-le-champ  Verceil, pour dclarer en son nom, que, dispos
 seconder les intentions du Premier Consul relativement  un objet si
important et si cher  l'glise, il dsirait auparavant connatre
d'une manire un peu plus prcise les vues du cabinet franais. Le
cardinal crivit donc de Verceil  Paris pour faire part des
dispositions et des dsirs du nouveau pape. Le Premier Consul en
rponse, demanda un ngociateur avec lequel il pt s'expliquer
directement, et le Pape dsigna aussitt monsignor Spina, vque de
Corinthe, nonce du Saint-Sige  Florence. Ce ngociateur, aprs
s'tre rendu d'abord  Verceil, se dcida ensuite  partir pour Paris,
sur les vives instances du Premier Consul, qui voulait, en attirant
auprs de lui cette ngociation, tre plus sr de la faire russir.
C'tait, de la part du Premier Consul, une tentative dlicate que
d'amener  Paris un reprsentant du Saint-Sige, surtout dans l'tat
des esprits, qui n'taient pas prpars encore  un spectacle de ce
genre. Il tait convenu que monsignor Spina n'aurait aucun titre
officiel, et se dirait archevque de Corinthe, charg de traiter avec
le gouvernement franais des affaires du gouvernement romain.

[En marge: Suite de la ngociation entreprise avec M. de
Saint-Julien.]

[En marge: Duroc arrt aux avant-postes autrichiens.]

[En marge: M. de Saint-Julien est dsavou, et les prliminaires sont
considrs comme non avenus.]

Pendant ces ngociations, si activement et si habilement diriges avec
toutes les puissances, M. de Saint-Julien, signataire et porteur des
prliminaires de paix, s'tait dirig sur Vienne, en compagnie de
Duroc. Sentant bien l'imprudence de sa conduite, il n'avait pas
dissimul  M. de Talleyrand, qu'il n'tait pas sr de pouvoir
conduire Duroc jusqu' Vienne. L'illusion du ministre ne lui avait pas
permis de croire  cette difficult, et il avait t convenu que M. de
Saint-Julien et Duroc passeraient par le quartier-gnral de M. de
Kray, tabli prs de l'Inn,  Alt-OEttingen, pour obtenir de ce
gnral des passe-ports qui permissent  Duroc de pntrer en
Autriche. Ils arrivrent au quartier-gnral le 4 aot 1800 (16
thermidor an VIII); mais Duroc fut retenu, et ne put franchir la
limite trace par l'armistice. C'tait un premier signe peu favorable
de l'accueil destin aux prliminaires. M. de Saint-Julien se rendit
alors tout seul  Vienne, disant  Duroc qu'il allait demander des
passe-ports pour lui, et les expdier au quartier-gnral s'il les
obtenait. M. de Saint-Julien se transporta donc auprs de l'empereur,
et lui remit les articles qu'il avait signs  Paris, sauf la
ratification, et sauf le secret. L'empereur fut trs-surpris et
trs-mcontent de la singulire latitude que M. de Saint-Julien avait
donne  ses instructions. Ce n'taient pas prcisment les conditions
contenues dans les articles prliminaires qui lui dplaisaient,
c'tait la crainte d'tre compromis auprs de l'Angleterre, qui venait
de l'aider de son argent, et qui tait fort souponneuse. Il voulait
bien aller jusqu' connatre les intentions du Premier Consul, en
faisant connatre une partie des siennes, mais il n'aurait voulu 
aucun pris signer un acte quelconque, car cela supposait une
ngociation ouverte sans la participation du cabinet britannique.
Aussi, malgr le danger de provoquer un orage du ct de la France, le
cabinet imprial prit le parti de dsavouer M. de Saint-Julien. Cet
officier fut publiquement trs-maltrait, et envoy en quelque sorte
en exil, dans l'une des provinces recules de l'empire. Les
prliminaires furent considrs comme non avenus, ayant t signs,
quoique provisoirement, par un agent sans caractre et sans pouvoir.
Duroc ne reut point de passe-ports, et aprs avoir attendu jusqu'au
13 aot (25 thermidor), il dut reprendre la route de Paris.

[En marge: Offre de l'Autriche d'ouvrir un congrs.]

Tout cela, indpendamment des dlais apports  la conclusion de la
paix, tait assez dsagrable  dire au Premier Consul, et l'Autriche
avait  craindre l'effet d'une semblable communication sur son
caractre irritable. Il tait bien possible qu'il quittt Paris
sur-le-champ, se mt  la tte des armes de la Rpublique, et marcht
sur Vienne. La cour d'Autriche rsolut donc, tout en dsavouant les
prliminaires, de ne pas faire de ce dsaveu une rupture, et de
proposer au gouvernement franais l'ouverture immdiate d'un congrs.
Lord Minto, reprsentant du cabinet britannique auprs de l'empereur,
consentait  laisser ngocier l'Autriche, mais  condition que
l'Angleterre ft comprise dans la ngociation. On s'entendit avec lui
pour proposer des confrences diplomatiques, auxquelles l'Angleterre
et l'Autriche prendraient galement part. En consquence. M. de Thugut
crivit  M. de Talleyrand,  la date du 11 aot (23 thermidor), que,
tout en dsavouant la conduite imprudente de M. de Saint-Julien,
l'empereur n'en dsirait pas moins vivement la paix; qu'il proposait
donc l'ouverture immdiate d'un congrs, en France mme,  Schlestadt
ou Lunville, comme on voudrait; que la Grande-Bretagne tait prte 
y envoyer un plnipotentiaire, et que, si le Premier Consul s'y
prtait, la paix gnrale pouvait tre bientt rendue au monde. Tout
cela tait accompagn des expressions les plus propres  calmer le
caractre imptueux de l'homme qui gouvernait alors la France.

[En marge: Irritation du Premier Consul en apprenant le dsaveu de M.
de Saint-Julien.]

[En marge: La question soumise au Conseil d'tat.]

Lorsque le Premier Consul reut ces nouvelles, il en conut une vive
irritation. Il tait offens d'abord du dsaveu de l'officier qui
avait trait avec lui, et ensuite il voyait avec chagrin la paix
s'loigner. Il apercevait surtout, dans la prsence de l'Angleterre au
milieu de la ngociation, une cause de dlais interminables, car la
paix maritime tait bien plus difficile  conclure que la paix
continentale. Dans le moment, et sous l'empire d'une premire
impression, il voulait faire un clat, dnoncer l'Autriche comme ayant
manqu de bonne foi, et recommencer les hostilits sur-le-champ. M. de
Talleyrand, sentant bien qu'il s'tait mis lui-mme dans son tort, en
ngociant avec un plnipotentiaire sans pouvoirs, s'effora de calmer
le Premier Consul. La matire fut soumise au Conseil d'tat. Ce grand
corps, qui n'est plus aujourd'hui qu'un tribunal administratif, tait
alors un vrai conseil de gouvernement. Le ministre lui adressa un
rapport dtaill. Le Premier Consul, disait-il dans ce rapport, a
jug  propos de convoquer extraordinairement le Conseil d'tat, et,
se confiant  sa discrtion comme  ses lumires, il m'a charg de lui
faire connatre tous les dtails les plus particuliers de la
ngociation qui a t suivie avec la cour de Vienne. Aprs avoir
expos cette ngociation, comme on aurait pu le faire devant un
conseil de ministres, M. de Talleyrand reconnaissait que le
plnipotentiaire autrichien n'avait pas de pouvoirs, qu'en ngociant
avec lui on avait d prvoir la possibilit d'un dsaveu, qu'en
consquence on ne pouvait sur ce sujet _tablir une polmique
d'apparat_, et qu'il fallait renoncer  un clat. Mais, rappelant
l'exemple des ngociations pour la paix de Westphalie, qui avaient
prcd de beaucoup la signature du trait de Munster, et pendant
lesquelles on avait  la fois ngoci et combattu, il proposait
d'accepter l'ouverture d'un congrs, et en mme temps de recommencer
les hostilits.

C'est en effet ce qu'il y avait de plus sage  faire. Il fallait
traiter, puisque les puissances ennemies en adressaient l'offre  la
France, mais profiter de ce que nos armes taient toutes prtes 
rentrer en campagne, et de ce que les armes autrichiennes n'taient
pas encore remises de leurs dfaites, pour forcer l'Autriche 
ngocier srieusement, et  se sparer de l'Angleterre.

[En marge: Le Premier Consul consent  une ngociation commune,
comprenant toutes les puissances,  la condition d'un armistice
naval.]

On pouvait toutefois essayer une chose, qui avait aussi ses avantages,
et le Premier Consul la saisit avec son ordinaire sagacit.
L'Angleterre proposait une ngociation commune. Il y avait, 
l'admettre dans un congrs, le danger d'y introduire une partie
contractante peu presse de conclure, le danger surtout de compliquer
la paix continentale de toutes les difficults de la paix maritime: le
temps s'coulerait donc dans des ngociations, ou peu sincres ou
rendues plus difficiles; on laisserait passer la saison des combats,
on donnerait aux armes autrichiennes un rpit dont elles avaient
grand besoin. C'taient l de graves inconvnients. Mais on pouvait
trouver un ddommagement  tout cela: c'tait, puisque l'Angleterre
demandait  tre admise dans la ngociation, de l'y admettre, mais 
une condition, celle de conclure aussi un armistice maritime. Si
l'Angleterre consentait  une telle chose, les bnfices de
l'armistice maritime surpassaient de beaucoup les inconvnients de
l'armistice continental; car nos flottes, pouvant circuler en libert,
auraient le moyen d'approvisionner Malte, et de porter en gypte des
soldats et du matriel. Pour un avantage pareil, le Premier Consul se
serait expos volontiers  faire une campagne de plus sur le
continent. L'armistice maritime tait sans doute quelque chose de
trs-nouveau, de peu usit dans le droit des gens; mais il fallait
bien que l'alliance anglo-autrichienne payt de quelque manire le
sacrifice que nous faisions de notre ct en suspendant la marche de
nos lgions sur Vienne.

[En marge: M. Otto, charg  Londres de proposer l'armistice naval.]

Nous avions en permanence  Londres un ngociateur sage, adroit, M.
Otto, qui tait l pour y traiter les affaires relatives aux
prisonniers de guerre. Il avait mme t choisi par notre cabinet,
dans le but de s'en servir  la premire occasion, pour faire ou
couter des ouvertures. On le chargea spcialement de s'adresser au
cabinet britannique, et d'aborder directement la question d'un
armistice naval. Le Premier Consul trouvait  cette faon de procder
l'avantage d'aller plus vite, et de traiter directement ses affaires,
ce qu'il aimait toujours mieux que d'employer des intermdiaires. On
donna le 24 aot (6 fructidor an VIII) des instructions  M. Otto,
conformes  ce nouveau projet de ngociation. Le mme jour on rpondit
aux communications de Vienne par une lettre fort dure. Dans cette
lettre, on attribuait au trait de subsides, sign le 20 juin dernier,
le refus d'admettre les prliminaires; on dplorait ddaigneusement la
dpendance dans laquelle l'empereur s'tait plac  l'gard de
l'Angleterre; on acceptait un congrs  Lunville, mais on ajoutait
qu'en ngociant il fallait cependant combattre, puisqu'en proposant
une ngociation commune, l'Autriche n'avait pas eu la prcaution de
prparer comme condition naturelle, une suspension d'armes sur terre
et sur mer. C'tait une manire d'engager la diplomatie autrichienne 
intervenir elle-mme  Londres, afin d'obtenir l'armistice naval.

Les communications s'tablirent  Londres entre M. Otto et le
capitaine George, chef du _Transport-office_. Elles durrent tout le
mois de septembre. M. Otto proposa, au nom de la France, que les
hostilits fussent suspendues sur terre et sur mer; que la circulation
ft permise  tous les vaisseaux de commerce et de guerre des nations
belligrantes; que les ports appartenant  la France ou occups par
ses armes, tels que ceux de Malte et d'Alexandrie, fussent assimils
aux places de Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt en Allemagne,
lesquelles, tout en tant bloques par nos armes, pouvaient cependant
recevoir des vivres et des approvisionnements. M. Otto, traitant
franchement, convint que la France trouverait  cela de grands
avantages, mais ajouta qu'il lui en fallait de trs-grands, pour la
ddommager de la concession qu'elle faisait, en laissant passer l't
sans achever la destruction des armes autrichiennes.

[En marge: Sept. 1800.]

[En marge: Contre-projet de l'Angleterre relativement  l'armistice
maritime.]

On avait, par cette demande, exig de l'Angleterre un sacrifice que
rien n'tait capable de lui arracher. C'tait, en effet, permettre le
ravitaillement de Malte et de l'gypte, et peut-tre assurer pour
toujours ces deux possessions  la France; c'tait permettre aussi 
la grande flotte franco-espagnole de sortir de Brest, de passer dans
la Mditerrane, et d'y prendre une position qui la rendrait de
nouveau matresse de cette mer, pendant un temps plus ou moins long.
L'Angleterre ne pouvait donc vouloir d'une telle proposition.
Cependant le danger de l'Autriche la touchait fort; elle avait un
grand intrt  ne pas la laisser craser, car, l'Autriche crase, le
gnral Bonaparte, ayant toute la libert de ses moyens, tait capable
de tenter quelque entreprise formidable contre les les britanniques.
En consquence, elle crut devoir faire des sacrifices  un intrt de
ce genre, et, tout en se rcriant sur l'tranget d'un armistice sur
mer, elle prsenta un contre-projet  la date du 7 septembre 1800 (20
fructidor an VIII). D'abord elle acceptait Lunville pour lieu du
congrs, et dsignait M. Thomas Grenville, frre du ministre des
affaires trangres, pour traiter de la paix gnrale. Ensuite elle
proposait le systme suivant, quant  l'armistice maritime. Toutes les
hostilits seraient suspendues sur terre et sur mer; la suspension
d'armes serait non-seulement commune aux trois parties belligrantes,
l'Autriche, l'Angleterre et la France, mais  leurs allis. Cette
disposition avait pour but de dlivrer le Portugal des instances
menaantes de l'Espagne. Les places maritimes qui taient bloques,
telles que celles de Malte et d'Alexandrie, seraient assimiles aux
places d'Allemagne, et approvisionnes tous les quinze jours,
proportionnment  la consommation opre dans l'intervalle de temps
coul. Les vaisseaux de guerre de haut bord, stationns dans les
ports de Brest et autres, ne pourraient pas changer de station pendant
l'armistice.

Ce contre-projet tait, de la part de l'Angleterre, plutt un
tmoignage de bonne volont envers l'Autriche, qu'une concession
effective sur le point important de la ngociation. Malte pouvait sans
doute gagner quelque chose  tre approvisionne pendant quelques
mois; mais l'gypte n'avait pas besoin de vivres. C'taient des
soldats, des fusils, des canons, qu'il lui fallait, et pas du tout des
grains, dont elle pouvait donner  tout le monde.

Cependant la France, en cdant sur quelques points, pouvait trouver
encore d'assez grands avantages  l'armistice naval, pour l'admettre,
mme avec des modifications.

[En marge: Dernire proposition de Premier Consul relativement 
l'armistice naval.]

Le 21 septembre (4e jour complmentaire an VIII), le Premier Consul
fit une proposition, qui fut la dernire. Il consentait  ce que les
vaisseaux de ligne de haut bord ne pussent pas changer de station, ce
qui condamnait l'escadre combine de l'Espagne et de la France 
rester bloque dans Brest; il demandait que Malte ft ravitaille tous
les quinze jours  raison de 10 mille rations par jour; il consentait
 ce que l'gypte demeurt bloque; mais il demandait que six frgates
pussent partir de Toulon, aller  Alexandrie, et en revenir sans tre
visites.

Son intention tait ici assez claire, et il avait raison de ne pas
dguiser un intrt, que tout le monde devinait  la premire vue. Il
voulait armer ces six frgates en fltes, les charger d'hommes et de
munitions de guerre, et les envoyer en gypte. Il esprait qu'elles
pourraient porter quatre mille soldats, beaucoup de fusils, de sabres,
de bombes, de boulets, etc. Il avait ainsi tout sacrifi pour se
rduire  son objet essentiel, le ravitaillement de Malte, et le
recrutement de l'arme d'gypte.

[En marge: Impossibilit de s'entendre avec
l'Angleterre.--Interruption des pourparlers.]

Mais la difficult, quelqu'effort qu'on ft de part et d'autre pour
l'amoindrir, restait au fond la mme. Car il s'agissait de conserver
Malte et l'gypte  la France, intrt  l'gard duquel l'Angleterre
ne voulait pas transiger. Il n'y avait donc pas moyen de s'entendre.
La ngociation fut abandonne, sur le refus qu'on fit  Londres
d'admettre le dernier projet d'armistice naval.

Avant de rompre dfinitivement ces pourparlers, le Premier Consul, 
titre de bon procd, laissa une dernire proposition  l'Angleterre.
Il lui offrait, en renonant  tout armistice, de traiter cependant
avec elle, mais dans une ngociation spare de celle qui allait
s'engager avec l'Autriche.

On tait en septembre 1800; plusieurs mois s'taient couls en vaines
ngociations, depuis les victoires de Marengo et d'Hochstett, et le
Premier Consul ne voulait pas perdre plus de temps sans agir.

[En marge: Le Premier Consul veut reprendre les hostilits avec
l'Autriche.]

L'Autriche menace avait rpondu qu'elle ne pouvait pas forcer
l'Angleterre  signer un armistice maritime; qu'elle offrait, quant 
elle, de ngocier sur-le-champ; qu'elle avait nomm M. de Lherbach
pour se rendre  Lunville; qu'il allait s'y rendre immdiatement; que
M. Thomas Grenville attendait de son ct des passe-ports; qu'on
pouvait donc ngocier sans dlai; mais qu'il n'tait pas ncessaire de
reprendre les hostilits pendant les ngociations, et de verser encore
des torrents de sang humain. Le Premier Consul, qui apercevait bien
l'intention secrte de tirer en longueur, et de gagner l'hiver, n'en
persistait pas moins  dnoncer les hostilits, et avait donn des
ordres en consquence. Il avait parfaitement employ les deux mois
couls, et mis la dernire main  l'organisation des armes. Voici
quelles taient,  cet gard, ses nouvelles dispositions.

[En marge: Soins donns aux armes pendant la dure de l'armistice.]

Moreau, comme nous l'avons dit, avait t oblig de renvoyer le
gnral Sainte-Suzanne sur le Rhin avec quelques dtachements, pour
runir les garnisons de Mayence et de Strasbourg, et tenir tte aux
partisans levs par le baron d'Albini, dans le centre de l'Allemagne.
C'tait l un affaiblissement pour l'arme de Moreau, et en mme temps
un moyen insuffisant de couvrir ses derrires. Le Premier Consul, afin
de prvenir tout danger de ce ct, s'tait ht de complter l'arme
batave, place sous les ordres d'Augereau. Il l'avait forme de 8
mille Hollandais et de 12 mille Franais, les uns et les autres tirs
des troupes qui gardaient la Hollande et des dpartements du nord. Ces
troupes, les plus fatigues par les campagnes prcdentes, refaites
depuis par le repos, compltes par des recrues, prsentaient
maintenant des corps excellents. Augereau s'tait port  Francfort;
il contenait l, par sa prsence, les leves mayenaises du baron
d'Albini, et les dtachements autrichiens laisss dans les environs.
Cette prcaution prise, le corps de Sainte-Suzanne rorganis, fort de
18 mille hommes  peu prs, tait revenu sur le Danube, et formait de
nouveau l'aile gauche de Moreau. Par ce retour, l'arme active du
Rhin se trouvait porte  plus de 100 mille hommes.

Lorsque l'arme de rserve s'tait jete en Italie, elle avait d
laisser en arrire une partie des corps destins  la composer, et
dont on n'avait pas eu le temps d'attendre la complte formation. Au
lieu de 60 mille hommes, effectif projet, elle n'en avait runi que
40 et quelques mille. Le Premier Consul, avec ces corps rests en
arrire, avait form une seconde arme de rserve, confie 
Macdonald, forte de 15 mille hommes, et l'avait place dans les
Grisons, en face du Tyrol; ce qui avait permis  Moreau d'attirer 
lui son aile droite, commande, comme on sait, par Lecourbe, et de
runir au besoin sous sa main la masse entire de ses forces, s'il lui
fallait forcer la barrire de l'Inn.

De son ct l'arme d'Italie, tablie sur les bords du Mincio par la
convention d'Alexandrie, dispense aussi, par la prsence de
Macdonald, de s'occuper de la Suisse et du Tyrol, avait pu rapprocher
ses ailes de son corps de bataille, et se concentrer de manire 
entrer immdiatement en action. Compose des troupes qui avaient pass
le Saint-Bernard, de celles qui avaient t tires d'Allemagne par le
Saint-Gothard, enfin des troupes de Ligurie qui avaient dfendu Gnes
et le Var, repose, recrute, elle prsentait une masse totale de 120
mille hommes environ, dont 80 mille runis sur le Mincio. Massna en
avait d'abord t nomm le gnral en chef, et seul en effet il tait
capable de la bien commander. Malheureusement de fcheux dmls
s'taient levs entre l'administration de l'arme et les
gouvernements italiens. L'arme, quoique transporte au milieu de la
fertile Italie, et matresse des riches magasins laisss par les
Autrichiens, n'avait cependant pas joui de tout le bien-tre auquel
ses longues souffrances lui donnaient droit. On prtendait que les
agents de l'administration avaient vendu une partie de ces magasins. 
ct de cela les gouvernements du Pimont et de la Cisalpine se
disaient crass de contributions de guerre, et refusaient de les
payer. Au milieu de cette confusion, on accusait beaucoup
l'administration franaise; on faisait mme remonter les plaintes
jusqu'au gnral Massna. Bientt la clameur devint telle, que le
Premier Consul se crut oblig de rappeler Massna, et de le remplacer
par Brune. Brune, avec infiniment d'esprit et de courage, tait au
fond un gnral mdiocre, et un politique plus mdiocre encore. Il
tait l'un des chefs les plus ardents du parti dmagogique; ce qui, du
reste, ne l'empchait pas d'tre fort dvou au Premier Consul, qui
lui en savait beaucoup de gr. N'ayant pu lui donner un commandement
actif pendant la campagne du printemps, le Premier Consul voulut lui
en donner un pendant la campagne d'automne. Sa victoire de Hollande le
recommandait fort  l'opinion publique, mais le rappel de Massna
tait un malheur pour l'arme et pour le Premier Consul lui-mme.
Massna aigri allait, malgr lui, devenir un sujet d'esprance pour
une foule d'intrigants, qui, dans ce moment, s'agitaient encore. Le
Premier Consul ne l'ignorait pas, mais il ne voulait souffrir le
dsordre nulle part, et on ne saurait l'en blmer.

 ces quatre armes, le Premier Consul avait joint un cinquime
rassemblement de troupes autour d'Amiens. Il avait dtach, des
demi-brigades restes dans l'intrieur, les cadres des compagnies de
grenadiers, les avait recrutes avec de beaux hommes, et en avait
form un superbe corps de 9  10 mille soldats d'lite, qu'il
destinait  se rendre en hte sur les ctes, si les Anglais opraient
un dbarquement quelque part, ou  passer en Italie, pour y remplir
l'office qu'Augereau remplissait en Allemagne, celui de couvrir les
ailes et les derrires de l'arme principale. Murat en avait t nomm
gnral en chef.

On avait fait tout cela, sous le rapport du recrutement, au moyen de
la leve ordonne par le Corps Lgislatif, et sous le rapport de la
dpense, au moyen des ressources financires rcemment cres. Rien ne
manquait maintenant  ces divers corps; ils taient bien nourris, bien
arms; ils avaient des chevaux, et un matriel complet.

On comprend que le Premier Consul ft impatient d'utiliser de tels
moyens, pour arracher la paix  l'Autriche, avant l'hiver. Il ordonna
donc  Moreau et  Brune de se rendre  leur quartier-gnral, pour se
prparer  recommencer les hostilits. Il enjoignit  Moreau de
prvenir le gnral autrichien, dans les dlais stipuls par
l'armistice, et ne lui permit de prolonger la suspension d'armes qu'
une seule condition, c'est que l'empereur abandonnerait  l'arme
franaise les trois places actuellement bloques, Philipsbourg, Ulm et
Ingolstadt.  cette condition, il consentait  donner encore cinq ou
six semaines de rpit. Ces places, en effet, en valaient la peine. En
les occupant, on obtenait une base d'oprations excellente sur le
Danube; on ramenait en ligne le corps qui les bloquait; on se donnait
en outre le temps de pousser une aile de l'arme d'Italie sur la
Toscane et le royaume de Naples, pays o les leves en masse se
continuaient  l'instigation de l'Autriche, et avec l'argent de
l'Angleterre. Tels furent les ordres expdis au quartier-gnral de
Moreau.

[En marge: L'Autriche de son ct, a fait des prparatifs.]

De son ct, l'empereur d'Allemagne, mettant le temps  profit, avait
employ avec la plus grande activit les subsides fournis par
l'Angleterre. Il pressait les nouvelles leves ordonnes en Bohme,
Moravie, Hongrie, Styrie et Carinthie. Le ministre anglais, Wickam,
avait tabli une espce de comptoir en plusieurs villes d'Allemagne,
afin d'acheter des soldats, qui allaient se battre pour la coalition.
Au moyen d'un nouveau subside, les corps bavarois et wurtembergeois
venaient d'tre considrablement augments. Indpendamment des fonds
donns  l'Autriche, des recruteurs anglais avaient pris  la solde
directe de leur gouvernement deux rgiments composs de bateliers
levs sur les fleuves de l'Allemagne, et destins  en faciliter le
passage. Dix mille paysans excutaient moyennant un salaire, et sous
la direction des ingnieurs autrichiens, des retranchements
formidables sur toute la ligne de l'Inn, depuis le Tyrol jusqu' la
runion de ce cours d'eau avec le Danube. Tout tait en mouvement
depuis Vienne jusqu' Munich. L'tat-major de l'arme autrichienne
avait t chang en entier. M. de Kray, malgr son exprience, sa
vigueur sur le champ de bataille, avait partag la disgrce de M. de
Mlas. L'archiduc Ferdinand lui-mme, qui servait sous ses ordres,
avait t cart. L'archiduc Jean, jeune prince fort instruit, fort
brave, mais sans exprience de la guerre, la tte pleine de thories,
l'imagination frappe des manoeuvres du gnral Bonaparte, et voulant
 tout prix les imiter, avait t appel au commandement suprme des
armes impriales. C'tait une de ces nouveauts qu'on essaye
volontiers dans les moments dsesprs. L'empereur s'tait rendu de sa
personne  l'arme pour la passer en revue, et la ranimer par sa
prsence.

[En marge: L'empereur d'Allemagne se rend au quartier-gnral de son
arme pour juger de l'tat des choses.]

[En marge: Armistice de Hohenlinden, qui prolonge de 45 jours la
suspension d'armes, moyennant la remise de Philipsbourg, Ulm et
Ingolstadt.]

Il y passa plusieurs jours, accompagn de M. de Lherbach, le
ngociateur charg de se rendre  Lunville, et du jeune archiduc
Jean. Aprs avoir tout vu, tout examin en compagnie de ses
conseillers, il reconnut que rien n'tait prt, que l'arme n'tait
point encore assez rtablie, sous le rapport matriel et moral, pour
recommencer immdiatement les hostilits. M. de Lherbach fut donc
charg de se rendre au quartier-gnral de Moreau, pour savoir si on
pourrait arracher encore quelques jours d'armistice au gouvernement
franais. M. de Lherbach apprit de Moreau les conditions que le
Premier Consul mettait  une nouvelle suspension d'armes. Il
consentit avec regret  ces conditions, et le 20 septembre (3e jour
complmentaire de l'an VIII), il conclut avec le gnral Lahorie, dans
le village de Hohenlinden, destin  devenir bientt clbre, une
nouvelle prolongation d'armistice. Les places de Philipsbourg, Ulm,
Ingolstadt, durent tre remises  l'arme franaise, pour en disposer
comme elle le voudrait. En retour, l'armistice tait prolong de
quarante-cinq jours  compter du 21 septembre, y compris quinze jours
d'avertissement pour la reprise des hostilits, si plus tard elles
devaient recommencer encore.

[En marge: Chagrin de l'empereur. Exaspration de l'opinion publique 
Vienne.]

[En marge: Retraite de M. de Thugut remplac par M. de Lherbach.]

L'empereur rentra dans Vienne, peu satisfait de l'apparition qu'on lui
avait fait faire  l'arme, car cette apparition n'avait eu d'autre
rsultat que d'abandonner aux Franais les plus fortes places de
l'empire. Ce prince tait dvor de chagrin. Son peuple partageait ses
sentiments, et accusait M. de Thugut de s'tre entirement livr 
l'Angleterre. La reine Caroline de Naples venait d'accourir, avec
l'amiral Nelson et lady Hamilton, pour soutenir  Vienne le parti de
la guerre; mais la clameur publique tait grande. On reprochait  M.
de Thugut des fautes graves, telles que le refus, au commencement de
l'hiver, d'couter les propositions pacifiques du Premier Consul, la
mauvaise direction des oprations militaires, l'obstination  ne pas
admettre l'existence de l'arme de rserve, mme quand elle passait le
Saint-Bernard, la concentration des principales forces de l'empire en
Ligurie, dans le dessein de complaire aux Anglais qui se flattaient
d'occuper Toulon, l'engagement enfin pris avec le gouvernement
britannique de ne pas traiter sans lui, engagement sign le 20 juin,
dans un moment o il aurait fallu, au contraire, se rserver toute
libert. Ces reproches taient en grande partie fonds; mais, fonds
ou non, ils avaient la sanction des vnements, car rien n'avait
russi  M. de Thugut, et les peuples ne jugent que d'aprs le
rsultat. M. de Thugut fut donc oblig de cder aux circonstances, et
se retira, en conservant toutefois une assez grande influence sur le
cabinet autrichien. M. de Lherbach fut charg de le remplacer dans la
direction des relations extrieures; et on choisit, pour remplacer M.
de Lherbach au congrs de Lunville, un ngociateur fort connu, M.
Louis Cobentzel, qui tait personnellement agrable au gnral
Bonaparte, avec lequel il avait ngoci le trait de Campo-Formio. On
esprait que M. de Cobentzel serait plus propre qu'aucun autre 
tablir de bonnes relations avec le gouvernement franais, et que,
plac  Lunville,  quelque distance de Paris, il ne manquerait pas
de se rendre quelquefois dans cette capitale, pour entrer en rapports
directs avec le Premier Consul.

[En marge: Fte du 1er vendmiaire.]

La remise  l'arme franaise des trois places d'Ulm, Ingolstadt et
Philipsbourg, venait fort  propos pour la clbration de la fte du
1er vendmiaire. Elle devait raviver les esprances de paix, en
rendant vidente la situation extrme de l'Autriche. Cette fte, l'une
des deux que la Constitution avait conserves, tait destine 
clbrer l'anniversaire de la fondation de la Rpublique. Le Premier
Consul voulait qu'elle n'et pas moins d'clat que celle du 14
juillet, releve si  propos par la remise aux Invalides des drapeaux
conquis dans la dernire campagne; il voulait qu'elle se distingut
par un caractre aussi patriotique, mais plus srieux, de toutes
celles qui avaient t donnes pendant le cours de la Rvolution, et
surtout qu'elle ft exempte du ridicule, attach  l'imitation des
usages antiques dans les temps modernes.

[En marge: Caractre des ftes publiques pendant la Rvolution et sous
le Consulat.]

La religion, il faut le dire, laisse un grand vide dans les solennits
des peuples, quand elle en est bannie. Des jeux publics, des
reprsentations thtrales, des feux clairant la nuit de leur clat,
peuvent occuper en partie la journe d'un peuple, assembl pour se
rjouir d'un vnement heureux, mais ne sauraient la remplir tout
entire. Dans tous les temps, les nations ont t disposes  venir
clbrer leurs victoires au pied des autels; et elles ont fait de
leurs crmonies publiques un acte de reconnaissance envers la
Divinit. Mais, des autels, la France n'en avait pas alors! Ceux qui
avaient t levs  la desse Raison, pendant le rgime de la
Terreur, ceux que les thophilanthropes chargeaient innocemment de
quelques fleurs pendant le rgime licencieux du Directoire, taient
couverts d'un ridicule ineffaable: car, en fait d'autels, il n'y a de
respectables que ceux qui sont anciens. Or, le vieil autel catholique
de la France n'tait pas encore relev. Il ne restait ds lors que des
crmonies en quelque sorte acadmiques, sous le dme des Invalides;
des discours lgants, tels que pouvait les faire M. de Fontanes; ou
des chants patriotiques, tels que pouvaient les inventer Mhul ou
Lesueur. Le Premier Consul sentait tout cela; il chercha donc 
remplacer le caractre religieux par un caractre profondment moral.

L'hommage  Washington, la remise des drapeaux de Marengo, avaient
dj fourni le sujet des deux ftes clbres sous son consulat; il
sut trouver dans un grand acte rparateur le sujet de la fte du 1er
vendmiaire an IX (23 septembre 1800).

Lors de la violation des tombes de Saint-Denis, on avait trouv
parfaitement conserv le corps de Turenne. Au milieu des emportements
de la populace, un mouvement involontaire de respect avait sauv ce
corps de la profanation commune. Dpos d'abord au Jardin des Plantes,
il avait t confi ensuite  un homme, M. Alexandre Lenoir, dont le
zle pieux, digne d'tre honor par l'histoire, nous avait conserv
une foule d'antiques monuments, qu'il avait runis dans le muse des
Petits-Augustins. C'tait l que se trouvaient les restes de Turenne,
plutt exposs  la curiosit qu'au respect des peuples. Le Premier
Consul imagina de placer sous le dme des Invalides, et sous la garde
de nos vieux soldats, la dpouille de ce grand homme. Honorer un
gnral illustre et un serviteur de l'ancienne monarchie, c'tait
rapprocher les gloires de Louis XIV de celles de la Rpublique,
c'tait rtablir le respect du pass sans outrager le prsent,
c'tait, en un mot, toute la politique du Premier Consul, sous la
forme la plus noble et la plus touchante. Cette translation devait
s'oprer le dernier jour complmentaire de l'an VIII (22 septembre),
et le lendemain, 1er vendmiaire an IX (23 septembre), devait se poser
la premire pierre du monument consacr  Klber et Desaix. Ainsi,
dans ce moment, o notre terre, obissant aux lois qui rglent ses
mouvements, mettait fin  un grand sicle, et donnait naissance  un
autre, bien grand  son tour s'il est digne un jour de ses
commencements, dans ce moment, le Premier Consul voulut placer le
double hommage au hros des temps passs, et aux deux hros du temps
prsent. Pour ajouter  l'clat de ces deux crmonies, il imita
quelque chose de ce qui s'tait pratiqu  la Fdration de 1790, et
il fit demander  tous les dpartements de lui envoyer des
reprsentants, qui, par leur prsence, donnassent  ces ftes un
caractre non pas seulement parisien, mais national. Les dpartements
s'empressrent de rpondre  cet appel, et de choisir des citoyens
distingus, que la curiosit, le dsir de voir de prs le calme
succdant au trouble, la prosprit aux misres de l'anarchie, le
dsir surtout d'approcher, d'entretenir un grand homme, attirrent en
foule  Paris.

[En marge: Translation du corps de Turenne aux Invalides.]

Le cinquime jour complmentaire an VIII (22 septembre), les autorits
publiques se rendirent au muse des Petits-Augustins, pour aller
chercher le char sur lequel tait pos le corps de Turenne. Sur ce
char, attel de quatre chevaux blancs, tait place l'pe du hros
de la monarchie, conserve dans la famille de Bouillon, et prte au
gouvernement pour cette noble crmonie. Quatre vieux gnraux,
mutils au service de la Rpublique, tenaient les cordons du char; en
avant un cheval pie, semblable  celui que montait souvent Turenne,
harnach comme les chevaux l'taient alors, et conduit par un ngre,
reproduisait avec exactitude quelques images du sicle auquel on
rendait hommage. Autour du char marchaient les invalides, et puis
quelques-unes des belles troupes qui revenaient des bords du P et du
Danube. Ce singulier et noble cortge traversa Paris au milieu d'une
foule immense, et se rendit aux Invalides, o l'attendait le Premier
Consul, entour des envoys des dpartements, tant ceux de la vieille
France de Louis XIV que ceux de la France nouvelle: ces derniers
reprsentaient la Belgique, le Luxembourg, les provinces rhnanes, la
Savoie, le comt de Nice. Le prcieux dpt qu'apportait ce cortge,
fut plac sous le dme. Carnot, ministre de la guerre, pronona un
discours simple et convenable; et, pendant qu'une musique d'un genre
grave remplissait les votes de l'difice, le corps de Turenne fut
dpos dans le monument o il repose aujourd'hui, o il allait bientt
tre rejoint par son compagnon de gloire, l'illustre et vertueux
Vauban, o il devait tre rejoint un jour par l'auteur des grandes
choses que nous racontons ici, o il restera certainement, entour de
cette auguste compagnie, pendant la dure des sicles accords par le
ciel  la France.

Si, dans des temps comme les ntres, o la foi est refroidie, quelque
chose peut remplacer, galer peut-tre les pompes de la religion, ce
sont de tels spectacles!

Le soir de ce jour, on voulut offrir au peuple de la capitale un
amusement moins grossier que de coutume: on lui donna gratuitement la
reprsentation du _Tartufe_ et du _Cid_. Le Premier Consul assistait 
cette reprsentation. Sa prsence, son intention devine
instinctivement par ce peuple sensible et intelligent, tout concourut
 maintenir dans cette runion tumultueuse une dcence parfaite, et
peu ordinaire dans les reprsentations gratuites. Le silence ne fut
troubl que par le cri mille fois rpt de _Vive la Rpublique! Vive
le gnral Bonaparte!_

[En marge: Premire pierre du monument destin  Klber et Desaix.]

Le lendemain, le Premier Consul, accompagn, comme la veille, des
autorits publiques et des envoys des dpartements, se rendit  la
place des Victoires. C'est l que devait s'lever un monument dans le
style gyptien, destin  recevoir les restes mortels de Klber et de
Desaix, que le Premier Consul voulait faire reposer l'un  ct de
l'autre. Il en posa la premire pierre, et se transporta ensuite 
cheval aux Invalides. L, le ministre de l'intrieur, qui tait son
frre Lucien, pronona sur l'tat de la Rpublique un discours qui fit
une vive impression. Certains passages furent fort applaudis, celui-ci,
entre autres, relatif au sicle prsent et au sicle de Louis XIV: On
dirait qu'en ce moment ces deux grands sicles se rencontrent, et se
donnent la main sur cette tombe auguste!--L'orateur, en disant ces
paroles, montrait la tombe de Turenne. Des applaudissements unanimes lui
rpondirent, et prouvrent que tous les coeurs, sans renier le prsent,
voulaient reprendre du pass ce qui mritait d'tre repris! Et, pour que
le spectacle ft complet, pour que, dans ces scnes d'ailleurs si
nobles, les illusions ordinaires de la nature humaine eussent leur part,
l'orateur s'criait encore: _Heureuse la gnration qui voit finir par
la Rpublique, la rvolution qu'elle a commence sous la monarchie!_

Pendant cette crmonie, le Premier Consul avait reu une dpche
tlgraphique, annonant l'armistice de Hohenlinden, et la remise des
trois places de Philipsbourg, Ulm, Ingolstadt. Il transmit  son frre
Lucien une note, qui fut lue aux assistants, et couverte de plus
d'applaudissements que l'allocution acadmique du ministre de
l'intrieur. Malgr le respect d aux lieux, les cris de _Vive
Bonaparte! Vive la Rpublique!_ branlrent les votes du noble
difice. Une publication immdiate faite dans Paris, produisit une
satisfaction plus srieuse que toutes les rjouissances destines 
l'amusement de la multitude. On ne craignait pas la guerre; on tait
plein de confiance dans le gnie du Premier Consul, et dans le courage
des armes franaises, s'il fallait la continuer; mais, aprs tant de
batailles, aprs tant de troubles, on dsirait jouir en paix de la
gloire acquise, et de la prosprit qui commenait  poindre.

[En marge: Commencement de prosprit intrieure.]

Cette prosprit faisait, en effet, des progrs rapides. Si la
prsence seule du gnral Bonaparte avait suffi, au 18 brumaire, pour
remettre les esprits, pour les rassurer, les calmer, leur rendre
l'esprance, ce devait tre bien autre chose aujourd'hui que les
succs de nos armes, le retour empress de l'Europe vers nous, la
perspective d'une paix prochaine et brillante, enfin la tranquillit
partout rtablie, avaient ralis les esprances, conues dans un
premier moment de confiance.

Ces esprances devenaient des ralits, et l'on peut dire que, dans
les dix mois couls, de novembre 1799  septembre 1800, la France
avait chang de face. Les fonds publics, expression vulgaire mais
positive de l'tat des esprits, s'taient levs de 12 francs (taux
rel auquel se vendait une rente de cinq francs, la veille du 18
brumaire)  40 francs. Ils tendaient  s'lever  50.

[En marge: Les rentiers pays pour la premire fois en argent.]

Les rentiers venaient de recevoir un semestre en argent, chose qui ne
s'tait jamais vue, depuis le commencement de notre rvolution. Ce
phnomne financier avait produit un grand effet, et ne paraissait pas
l'une des moindres victoires du Premier Consul. Comment avait-il pu
oprer ce prodige?... c'tait une nigme que le gros du public
expliquait par cette puissance singulire, qu'on lui reconnaissait
dj, de faire tout ce qu'il voulait.

[En marge: Rentre des impts. Succs qu'obtiennent les obligations
des receveurs gnraux.]

Mais il n'y a pas de miracle en ce monde; il n'y a d'autre cause aux
succs rels que le bon sens, second par une volont forte. Telle
tait aussi la cause unique des rsultats heureux, obtenus par
l'administration du Premier Consul. Il avait d'abord port remde au
mal vritable, qui consistait dans les lenteurs de la perception des
impts; il avait, dans ce but, tabli une agence spciale pour la
confection des rles, trop complaisamment laisse autrefois aux
communes. Cette agence spciale, stimule par les prfets, autre
cration du gouvernement consulaire, avait dress les rles arrirs
de l'an VII et de l'an VIII, et les avait termins pour l'an IX, anne
dans laquelle on entrait (septembre 1800  septembre 1801). Ainsi,
pour la premire fois depuis la rvolution, les rles de l'anne
courante allaient tre mis en recouvrement, ds le premier jour de
cette anne. Les receveurs gnraux, percevant l'impt exactement,
pouvaient donc acquitter exactement les obligations mensuelles qu'ils
avaient souscrites, et les avaient, en effet, toujours acquittes  la
fin de chaque mois. Nous avons dit que, pour assurer le crdit de ces
obligations, le trsor avait exig des receveurs un cautionnement en
numraire, lequel cautionnement, dpos  la caisse d'amortissement,
devait servir  payer celles de ces obligations qui seraient
protestes. Il n'avait pas fallu plus d'un million sur les 20 millions
composant la somme totale des cautionnements, pour suffire au payement
des obligations restes en souffrance. Aussi avaient-elles acquis tout
de suite, un crdit gal  celui du meilleur papier de commerce.
D'abord elles ne s'taient escomptes qu' trois quarts pour cent par
mois, c'est--dire  9 pour cent par an; aujourd'hui on trouvait  les
escompter  8 et mme  7. C'tait un intrt fort modique, en
comparaison surtout de celui que le gouvernement avait support
jusque-l. Or, comme les contributions directes sur le budget total de
500 millions, en reprsentaient environ 300, le trsor avait eu, ds
le premier jour de l'exercice, ces 300 millions dans ses mains, en
valeurs d'une ralisation facile. Au lieu de ne rien recevoir ou
presque rien, comme autrefois, et de ne recevoir que tardivement le
peu qui lui tait vers, il avait, ds le 1er vendmiaire, la
meilleure partie du revenu public  sa disposition. Tel avait t le
rsultat de la confection des rles en temps utile, et de ce systme
de lettres de change mensuelles, tires, sous le titre d'obligations,
sur la caisse des receveurs gnraux: en tant  ceux-ci le prtexte
du retard dans les rentres, on avait pu leur imposer la condition du
versement  jour fixe.

L'anne VIII qui venait de s'couler (septembre 1799  septembre 1800)
n'avait pas t aussi facile que l'an IX promettait de l'tre. Il
avait fallu retirer tous les papiers antrieurement mis, _bons
d'arrrage_, _bons de rquisition_, _dlgations_, etc. On avait
retir ces papiers, soit par l'acquittement des contributions
antrieures, soit par le moyen de certains arrangements convenus avec
les porteurs. Le revenu de l'an VIII avait d tre diminu d'autant,
et il en tait rsult un dficit pour cet exercice. Mais les
victoires de nos armes les ayant transportes sur le pays ennemi, le
trsor se trouvait immdiatement soulag du fardeau de leur entretien,
et, avec quelques biens nationaux, qui commenaient  se vendre
avantageusement, on pouvait couvrir plus tard le dficit de cette
anne. L'exercice de l'an IX ne devait prsenter aucune de ces
difficults. On n'avait plus mis de _bons d'arrrage_, car les
rentiers allaient tre dsormais pays en argent; de _bons de
rquisition_, car les armes taient nourries ou par le trsor
franais ou par le trsor tranger; de _dlgations_ enfin, car, ainsi
que nous l'avons rapport ailleurs, le Premier Consul avait adopt un
systme invariable  l'gard des traitants avec l'tat: il leur
donnait ou rien, ou de l'argent; et de l'argent, il leur en donnait
dj plus que les gouvernements prcdents. Toutes les semaines il
tenait un conseil de finances. Il se faisait prsenter dans ce conseil
le tableau des ressources et celui des besoins de chaque ministre,
choisissait entre les besoins les plus urgents, et leur distribuait
exactement, mais jamais au del, les ressources dont la rentre tait
assure. Avec cette suite, cette fermet de conduite, on n'tait plus
expos  mettre du papier, et, ne versant plus de valeurs fictives
dans la circulation, on ne devait plus en retrouver. L'an IX ne
pouvait donc amener que du numraire au trsor.

[En marge: Moyens employs par le gouvernement pour faire russir la
Banque de France.]

Les rentiers venaient d'tre pays par la Banque de France. Il n'y
avait que six mois que cette Banque existait, et dj elle avait pu
mettre pour une somme considrable de billets, accueillis par le
public comme de l'argent mme. Les besoins du commerce, et la conduite
du gouvernement  l'gard du nouvel tablissement, avaient dtermin
ce succs rapide. Voici comment la chose s'tait passe. Sur les
cautionnements en numraire, il avait suffi d'un million sur vingt,
pour soutenir le crdit des obligations. Le reste tait demeur sans
emploi; et quelque pressante que ft la tentation d'employer ces 19
millions  satisfaire des besoins urgents, le gouvernement n'avait pas
hsit  s'imposer les privations les plus dures, pour consacrer 5
millions en achats d'actions de la Banque, dont il lui avait
sur-le-champ vers la valeur. Il ne s'tait pas born l, et il avait
dpos chez elle, en compte courant, le surplus des fonds disponibles.
Le compte courant se compose des sommes qu'on verse  condition de les
retirer  volont, suivant les besoins de chaque jour. Ayant tout 
coup de telles ressources  sa disposition, la Banque s'tait presse
de faire l'escompte, d'mettre des billets, lesquels, toujours
acquitts en argent  la volont des porteurs, avaient acquis en
quelques mois la valeur du numraire. Aujourd'hui cela peut paratre
fort ordinaire, car on voit, dans de petites villes, ce phnomne
s'oprer de la manire la plus facile, et une foule de banques
prosprer le jour mme de leur fondation. Mais alors, aprs tant de
banqueroutes, aprs l'aversion que les assignats avaient inspire pour
le papier, c'tait une sorte de merveille commerciale, due  un
gouvernement qui avait surtout le don d'inspirer la confiance.

[En marge: La Banque se charge de payer les rentiers.]

Le trsor songea ds lors  confier  la Banque divers services,
avantageux pour elle et pour l'tat, notamment celui de payer les
rentes. Il fit cela par le moyen d'une ngociation parfaitement
simple. Les obligations des receveurs gnraux valaient de bonnes
lettres de change. Le trsor offrit donc  la Banque d'en escompter
pour une vingtaine de millions, ce qui prsentait pour elle une
opration fort avantageuse, car c'tait de l'escompte  6 ou 7 pour
cent, et une opration parfaitement sre, car ces obligations taient
devenues des valeurs infaillibles. La Banque dut, en consquence,
payer un semestre aux rentiers, qui reurent de ses mains de l'argent
ou des billets,  leur volont.

Ainsi, en quelques mois, le gouvernement, en sachant s'imposer des
privations, s'tait dj procur un instrument puissant, qui, pour dix
ou douze millions de secours qu'il avait reus momentanment, pouvait
dsormais rendre des services pour des centaines de millions.

[En marge: La proprit foncire seule en souffrance au milieu du
bien-tre gnral qui commence  renatre.]

L'aisance financire renaissait donc de toutes parts. Il n'y avait
qu'une seule souffrance sensible, au milieu du bien-tre gnral,
c'tait la souffrance de la proprit foncire. Au plus fort de nos
troubles, les propritaires de terres ou de maisons avaient eu
l'avantage de ne pas payer l'impt, grce au retard dans la confection
des rles, ou de le payer presque avec rien grce aux assignats.
Aujourd'hui il en tait autrement. Il fallait payer l'arrir d'abord,
puis le courant, et le tout en numraire. Pour les petits
propritaires, la charge tait lourde. On avait d'abord allou 5
millions de non-valeurs au budget, dans l'intention de dcharger les
contribuables trop gns; il fallut consacrer au mme objet une somme
bien suprieure. C'tait une espce de compte en _profits et pertes_,
ouvert aux contribuables, par suite duquel on leur abandonnait le
pass, afin d'en obtenir l'exact acquittement du prsent. La proprit
foncire ne peut pas suffire seule, dans un tat, aux charges
publiques. Il faut absolument que les consommations soient imposes
pour suffire  ces charges. La Rvolution, en abolissant les impts
sur les boissons, sur le sel, sur diverses denres, avait ferm l'une
des deux sources ncessaires de la richesse publique. Le temps n'tait
pas venu de la rouvrir encore. C'tait l'une des gloires destines
plus tard au restaurateur de l'ordre et de la socit en France. Mais
il avait auparavant bien des prjugs  vaincre. En crant les octrois
 la porte des villes, pour subvenir aux besoins des hpitaux, il
avait fait un premier essai utile, et qui habituait les esprits 
cette restauration, tt ou tard indispensable.

Bien que la proprit foncire ft pour un moment trs-charge, un
sentiment gnral de bien-tre n'en tait pas moins rpandu dans
toutes les classes. De toutes parts on se sentait renatre, et on
trouvait en soi le courage d'entreprendre et de travailler.

[En marge: Dgradation gnrale des routes en France.--Efforts pour
les rparer.]

Mais il y avait de bien autres efforts  faire dans cette socit
bouleverse, pour y remettre chaque chose, non pas en un parfait tat,
comme on pouvait y aspirer avec le temps, mais seulement en un tat
supportable. On vient de voir ce qu'il avait fallu faire pour les
finances; il y avait un service tout aussi important, et tout aussi
dsorganis que celui des finances, c'tait celui des routes. Elles
taient devenues  peu prs impraticables. On sait qu'il faut, non pas
quelques annes, mais quelques mois seulement de ngligence, pour
changer en fondrires ce sol artificiel que les hommes crent sur la
terre, pour y rouler leurs fardeaux. Or, il y avait environ dix ans
que les routes taient presque abandonnes en France. Sous l'ancien
rgime, on avait pourvu  leur entretien au moyen des corves, et
depuis la Rvolution, au moyen d'une somme porte au budget gnral,
laquelle n'avait pas t plus exactement acquitte que les sommes
destines aux autres services. Le Directoire, voyant ce qui se
passait, avait t conduit  l'ide d'une ressource spciale, qu'on ne
pt pas aliner, qui ne pt pas faire dfaut; et, pour arriver  ce
but, avait tabli une taxe d'entretien, et cr des barrires pour la
percevoir. Cette taxe avait t afferme aux entrepreneurs des routes
eux-mmes, qui, mal surveills, fraudaient  la fois sur la perception
de la taxe, et sur l'emploi de ses produits. D'ailleurs elle tait
insuffisante. Elle rapportait au plus 13 ou 14 millions par an, et il
en aurait fallu 30. Dans les trois annes VI, VII, VIII, on n'avait
pas consacr aux routes au del de 32 millions, et il en aurait fallu
100 au moins, pour rparer les ravages que le temps avait produits, et
suffire  l'entretien annuel.

Le Premier Consul, ajournant l'adoption d'un systme complet, eut
recours au moyen le plus simple, celui de venir avec les fonds
gnraux de l'tat au secours de ce service important. Il laissa
exister la taxe, son mode et son emploi actuels, se bornant  les
mieux surveiller, et donna tout de suite 12 millions sur l'an IX,
somme considrable pour ce temps-l. Cette somme devait servir 
rparer les principales chausses allant du centre aux extrmits de
la Rpublique, de Paris  Lille, de Paris  Strasbourg, de Paris 
Marseille, de Paris  Bordeaux, de Paris  Brest. Il se proposait de
transporter plus tard, de ces routes  d'autres, le fonds qu'il venait
de leur consacrer, d'augmenter ce fonds proportionnment  l'aisance
croissante du Trsor, et de l'employer concurremment avec la taxe,
jusqu' ce qu'on et remis la viabilit en France dans l'tat o elle
doit tre en tout pays civilis.

[En marge: Les canaux de Saint-Quentin et de l'Ourcq.]

Les canaux de Saint-Quentin, de l'Ourcq, entrepris vers la fin de
l'ancien rgime, ne prsentaient partout que des fosss  moiti
combls, des montagnes  demi perces, des ruines, en un mot, plutt
que des travaux d'art. Il y envoya sur-le-champ des ingnieurs, y alla
lui-mme, et ordonna des plans dfinitifs, pour signaler, par des
ouvrages de haute utilit publique, les premiers moments de la paix
prochainement attendue.

[En marge: Brigandage sur les grandes routes.--Premiers efforts pour
le rprimer.]

Ce n'tait pas seulement leur dgradation qui rendait les routes
impraticables, c'tait aussi le brigandage qui les infestait dans un
grand nombre de provinces. Les Chouans, les Vendens, rests sans
emploi depuis la fin de la guerre civile, et ayant contract des gots
que la paix ne pouvait satisfaire, ravageaient les grandes routes de
la Bretagne, de la Normandie, et des environs de Paris. Les
rfractaires qui avaient voulu chapper  la conscription, quelques
soldats de l'arme de Ligurie, que la misre avait pousss  dserter,
commettaient les mmes brigandages sur les routes du centre et du
midi. Georges Cadoudal, revenu d'Angleterre avec beaucoup d'argent, et
cach aujourd'hui dans le Morbihan, dirigeait secrtement cette
nouvelle chouannerie. Il fallait pour rprimer ce dsordre des
colonnes mobiles nombreuses, et des commissions militaires  leur
suite. Le Premier Consul avait dj form quelques-unes de ces
colonnes, mais les troupes lui manquaient. Tandis que le Directoire
avait gard trop de troupes au dedans, lui en avait gard trop peu.
Mais il disait avec raison que lorsqu'il aurait battu les ennemis du
dehors, il viendrait bientt  bout de ceux du dedans.--Patience,
rpondait-il aux gens qui lui parlaient avec effroi de ce genre de
dsordre, donnez-moi un mois ou deux, j'aurai alors conquis la paix,
et je ferai une prompte et complte justice de ces coureurs de grandes
routes.--La paix tait donc alors en toutes choses la condition
indispensable du bien. En attendant nanmoins, il s'appliquait 
remdier aux dsordres les plus urgents.

[En marge: Concours de toutes les classes de prtres, pour l'exercice
du culte.]

Nous avons dit prcdemment qu'il avait consenti  substituer au
serment autrefois exig des prtres une simple promesse d'obissance
aux lois, qui ne pouvait gner leur conscience en aucune manire. Ils
avaient aussitt reparu en foule, et on voyait  la fois, se disputant
les fonctions du culte, les prtres constitutionnels qui avaient
prt serment  la Constitution civile du clerg, les prtres non
asserments qui n'avaient fait que la promesse d'obissance aux lois,
ceux enfin qui n'avaient fait ni le serment ni la promesse. Les
prtres appartenant aux deux premires classes taient en concurrence
les uns avec les autres pour obtenir les glises, qu'on leur prtait
plus ou moins facilement, suivant l'humeur trs-variable des autorits
locales. Ceux qui avaient dni toute espce de dclaration se
livraient clandestinement, dans l'intrieur des maisons, aux pratiques
du culte, et passaient, aux yeux de beaucoup de fidles, pour les
seuls ministres de la vraie religion. Enfin, pour ajouter  la
confusion, venaient les thophilanthropes, qui remplaaient les
catholiques dans les glises, et certains jours dposaient des fleurs
sur les autels o d'autres avaient dit la messe. Ces ridicules
sectaires clbraient des ftes en l'honneur de toutes les vertus, du
courage, de la temprance, de la charit, etc.  la Toussaint, par
exemple, ils en avaient consacr une au respect des aeux. Pour les
catholiques sincres, c'tait une profanation des difices religieux,
que le bon sens, et le respect d aux croyances dominantes,
commandaient de faire cesser.

[En marge: L'abb Bernier charg de traiter avec monsignor Spina pour
l'arrangement des affaires religieuses.]

Pour mettre fin  ce chaos, il fallait un accord avec le Saint-Sige,
accord au moyen duquel on pt rconcilier ceux qui avaient prt le
serment, ceux qui avaient fait la promesse, ceux enfin qui avaient
refus l'un et l'autre. Mais monsignor Spina, envoy du Saint-Sige,
venait  peine d'arriver  Paris, et, surpris de s'y trouver, se
cachait  tous les regards. Le sujet  traiter tait aussi dlicat
pour lui que pour le gouvernement. Le Premier Consul, discernant avec
un tact rare les hommes et l'emploi auquel ils taient propres, avait
oppos  cet Italien rus le personnage le plus capable de lui tenir
tte, c'tait l'abb Bernier, qui, aprs avoir long-temps dirige la
Vende, l'avait enfin rconcilie avec le gouvernement. Il l'avait
attir  Paris, se l'tait attach par le plus honorable de tous les
liens, le dsir de contribuer au bien public et d'en partager
l'honneur. Rtablir la bonne intelligence entre la France et l'glise
romaine, c'tait pour l'abb Bernier continuer et achever la
pacification de la Vende. Les entrevues avec monsignor Spina
commenaient  peine, et on ne pouvait pas s'en promettre un rsultat
immdiat.

Il importait d'arriver le plus tt possible  un arrangement des
affaires religieuses, car la paix avec le Saint-Sige n'tait pas
moins dsirable pour le repos des esprits, que la paix avec les
grandes puissances de l'Europe. Mais, en attendant, il restait une
foule de dsordres, ou fcheux, ou singuliers, auxquels le Premier
Consul essayait de pourvoir de son mieux par des arrts consulaires.
Dj, par son arrt du 7 nivse an VIII (28 dcembre 1799), il avait
empch que les autorits locales, souvent peu favorables aux prtres,
ne les contrariassent dans l'exercice de leur religion. Disposant,
comme nous l'avons dit ailleurs, des difices du culte, elles ne
voulaient souvent les livrer aux prtres que les jours de dcadi, et
non pas les jours du dimanche, prtendant que le dcadi tait le seul
jour de fte reconnu par les lois de la Rpublique. L'arrt que nous
avons rapport plus haut avait pourvu  cette difficult en obligeant
les autorits locales  livrer les difices du culte aux prtres les
jours indiqus par chaque communion. Mais cet arrt n'avait pas
rsolu toutes les difficults relatives aux dimanches et aux dcadis.
Il y avait ici un conflit entre les lois et les moeurs, qu'il faut
faire connatre, pour donner une ide de l'tat de la socit
franaise  cette poque.

[En marge: Le calendrier grgorien et le calendrier rpublicain.]

Dans son got passionn pour l'uniformit et la symtrie, la
Rvolution ne s'tait pas borne  introduire l'uniformit dans toutes
les mesures de longueur, de surface, de poids, et  les ramener  des
units naturelles et immuables, comme une fraction du mridien, ou la
pesanteur spcifique de l'eau distille; elle avait voulu introduire
la mme rgularit dans la mesure du temps. Elle avait donc divis
l'anne en douze mois gaux, de trente jours chacun, en la compltant
par l'ingnieuse invention des cinq jours complmentaires. Elle avait
divis le mois en trois _dcades_ ou semaines, de dix jours chacune,
rduit ainsi les jours de repos  trois par mois, et substitu aux
quatre dimanches du calendrier grgorien les trois _dcadis_ du
calendrier rpublicain. Sans contredit, sous les rapports
mathmatiques, ce dernier calendrier valait bien mieux que l'ancien;
mais il blessait les ides religieuses, il n'tait pas celui de la
gnralit des peuples, celui de l'histoire, et il ne pouvait
triompher d'habitudes invtres. Le systme mtrique, aprs quarante
ans d'efforts, de rigueurs lgislatives, et malgr d'incontestables
avantages commerciaux, vient  peine de s'tablir dfinitivement:
comment esprer qu'on pourrait maintenir le calendrier rpublicain
contre une coutume de vingt sicles, contre l'usage du monde entier,
contre la puissance de la religion? Il faut, quand on rforme, se
contenter de rformer pour dtruire des souffrances relles, pour
rtablir la justice l o elle manque; mais rformer pour le plaisir
des yeux ou de l'esprit, pour mettre la ligne droite o elle n'est
pas, c'est trop exiger de la nature humaine. On cre  volont les
habitudes d'un enfant, on ne refait pas celles d'un homme mr. Il en
est de mme pour les peuples: on ne renouvelle pas les habitudes d'une
nation qui compte quinze sicles d'existence.

[En marge: Arrt des Consuls relatif au dimanche et au dcadi.]

Aussi le dimanche revenait-il de toutes parts. Dans certaines villes
on fermait les ateliers et les boutiques le dimanche; dans d'autres on
les fermait le _dcadi_; souvent dans la mme ville, dans la mme rue,
le contraste existait, et prsentait le spectacle d'une fcheuse lutte
d'ides et de moeurs. Du reste, sans l'intervention de certaines
autorits, le dimanche et prvalu partout. Le Premier Consul, par un
nouvel arrt du 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800), dcida que
chacun serait libre de chmer quand il lui plairait, d'adopter comme
jour de repos le jour qui serait le plus conforme  ses gots ou  ses
opinions religieuses, et que les administrations, astreintes  suivre
le calendrier lgal, seraient seules obliges de choisir le _dcadi_
pour la suspension de leurs travaux. C'tait assurer le triomphe du
dimanche.

[En marge: Octob. 1800.]

Le Premier Consul avait raison de seconder le retour  une habitude
ancienne et gnrale, raison surtout s'il voulait rtablir la religion
catholique, comme il le voulait en effet, et avait raison de le
vouloir.

[En marge: Empressement des migrs  rentrer.--Nouvelles mesures 
leur gard.]

Les migrs attirrent de nouveau son attention. Nous avons dj parl
de leur empressement  rentrer ds les premiers jours du Consulat: cet
empressement n'avait fait qu'augmenter, en voyant de quel repos
jouissait la France, dans quelle scurit vivaient tous ceux qui
habitaient son sol. Mais quelque dsir qu'on prouvt de faire cesser
la proscription dont ils taient frapps, il ne fallait pas, pour
faire cesser un dsordre, car la proscription en est un, en faire
natre un autre, car une raction prcipite est un dsordre aussi, et
des plus graves. Ces migrs rentrants trouvaient ou d'anciens
proscripteurs qui avaient contribu  les perscuter, ou des
acqureurs qui avaient acquis leurs biens, pour du papier; ils taient
pour les uns et pour les autres, ou des ennemis inquitants, ou au
moins des tmoins importuns, et ils n'taient pas assez sages pour ne
point abuser de la clmence du gouvernement  leur gard.

Ils profitaient avec ardeur de la loi, rendue quelques mois
auparavant, laquelle prononait la clture de la liste des migrs.
Ceux qui avaient t omis sur cette liste s'taient hts de jouir de
la disposition qui les concernait. Ne pouvant plus tre inscrits que
par l'autorit des tribunaux ordinaires, ce qui constituait pour eux
un faible danger, ils vivaient tranquilles, et taient presque tous
rentrs. Ceux qui avaient t ports sur la liste, et que la loi
renvoyait devant les autorits administratives, pour rclamer leur
radiation, profitaient de l'esprit du temps pour se faire radier. Ils
demandaient d'abord des _surveillances_, c'est--dire, comme nous
l'avons expliqu, la facult de rentrer temporairement sous la
surveillance de la haute police; puis se faisaient dlivrer, par des
amis ou des complaisants, de faux certificats, constatant qu'ils
n'avaient pas quitt la France pendant la Terreur, qu'ils s'taient
seulement cachs pour se soustraire  l'chafaud, et ils obtenaient
ainsi leur radiation, avec une incroyable facilit. La liste compose
autrefois par les autorits locales, avec l'tourderie de la
perscution, comprenait 145 mille individus, et formait neuf volumes.
Aujourd'hui on mettait autant d'tourderie  radier qu'on en avait mis
 inscrire, et les migrs taient par milliers rtablis dans tous
leurs droits. Les uns, dont les biens n'avaient pas t vendus encore,
s'adressaient aux membres du gouvernement pour obtenir la leve du
squestre; ils sollicitaient, suivant l'usage, les hommes qu'ils
injuriaient la veille, qu'ils devaient injurier le lendemain, et le
plus souvent madame Bonaparte elle-mme, qui avait t autrefois lie
avec la noblesse franaise, grce au rang qu'elle occupait dans le
monde. Que les migrs dont les biens n'taient pas vendus, les
recouvrassent, au prix de quelques dmarches suivies d'ingratitude, le
mal n'tait pas grave; mais ceux dont les biens avaient t alins se
rendaient dans les provinces, s'adressaient aux nouveaux
propritaires, et souvent,  force de menaces, d'importunits, ou de
suggestions religieuses au lit des mourants, se faisaient rendre  bas
prix le patrimoine de leurs familles, par des procds qui n'taient
pas beaucoup plus avouables que les moyens par lesquels on les avait
dpouills.

La rumeur tait, en ce moment, assez gnrale pour attirer l'attention
du Premier Consul. Il voulait rparer les cruauts de la Rvolution,
mais avant tout il ne voulait alarmer aucun des intrts crs par
elle, et devenus lgitimes avec le temps. En consquence, il crut
devoir prendre une mesure qui n'tait qu'une partie de ce qu'il fit
plus tard, mais qui remit un peu d'ordre dans ce chaos de
rclamations, de rentres prcipites, de tentatives dangereuses.
Aprs une discussion approfondie au Conseil d'tat, l'arrt suivant
fut pris le 20 octobre 1800 (28 vendmiaire an IX).

D'abord, tous les radis antrieurement, n'importe l'autorit qui les
avait radis, ou la lgret avec laquelle on avait procd  leur
gard, taient valablement retranchs de la liste des migrs.
Certaines inscriptions collectives, sous la dsignation d'enfants ou
d'hritiers des migrs, taient considres comme non avenues. Les
femmes en puissance de mari quand elles avaient quitt la France, les
enfants mineurs de seize ans, les prtres sortis du territoire pour
obir aux lois de dportation, les individus compris sous la
qualification de laboureurs, journaliers, ouvriers, artisans,
domestiques; les absents dont l'absence tait antrieure  la
Rvolution, les chevaliers de Malte prsents  Malte pendant nos
troubles, tous taient rays dfinitivement. On retranchait aussi de
la liste les noms des victimes qui avaient pri sur l'chafaud:
c'tait une rparation due  leurs familles et  l'humanit. Ces
retranchements accords, on maintenait, sans exception, ceux qui
avaient port les armes contre la France, ceux qui exeraient des
fonctions dans la maison civile ou militaire des princes exils, ceux
qui avaient reu des grades ou des titres des gouvernements trangers,
sans autorisation du gouvernement franais, etc. Le ministre de la
justice devait nommer neuf commissaires, celui de la police neuf
aussi;  ces dix-huit commissaires le Premier Consul devait ajouter
neuf conseillers d'tat; ces vingt-sept personnages runis taient
chargs d'arrter la nouvelle liste des migrs, d'aprs les bases
indiques. Les migrs dfinitivement radis taient obligs de faire
la promesse de fidlit  la Constitution, s'ils voulaient demeurer
sur le territoire, ou obtenir la leve du squestre sur leurs biens
non vendus. Ils taient condamns  rester sous la surveillance de la
haute police jusqu' la conclusion de la paix gnrale, et un an aprs
cette conclusion. Cette prcaution fut prise en faveur des acqureurs
de biens nationaux. Quant aux migrs dfinitivement maintenus sur la
liste, il ne pouvait, pour le prsent, tre statu sur leur compte; ce
qui les concernait fut remis  des temps postrieurs.

Cet arrt, dans les circonstances actuelles, tait tout ce qu'on
pouvait faire de plus raisonnable. Il retranchait de la liste de
proscription la grande masse des inscrits; il rduisait cette liste 
un petit nombre d'ennemis dclars de la Rvolution, et remettait le
sort de ceux-ci  des temps postrieurs. Ainsi, quand la Rpublique
serait dfinitivement victorieuse de l'Europe, universellement
reconnue, solidement tablie, quand la ferme volont qu'avait le
Premier Consul de protger les acqureurs de biens nationaux, les
aurait suffisamment rassurs, on pourrait probablement achever cet
acte de clmence, et rappeler enfin tous les proscrits, mme ceux qui
avaient t criminels envers la France. Pour le moment, on se bornait
 trancher plusieurs questions embarrassantes, et  mettre fin 
beaucoup d'intrigues.

[En marge: tat des partis. Leurs dispositions  l'gard du Premier
Consul aprs une anne de gouvernement.]

On voit que de difficults de tout genre ce gouvernement avait 
vaincre, pour remettre l'ordre dans une socit bouleverse, pour tre
clment et juste envers les uns, sans tre alarmant et injuste envers
les autres. Mais s'il avait des peines, la France l'en ddommageait
par une adhsion, on peut dire, unanime. Dans les premiers jours qui
avaient suivi le 18 brumaire, on s'tait jet dans les bras du gnral
Bonaparte, parce qu'on cherchait la force, quelle qu'elle ft, et que,
d'aprs les actes du jeune gnral en Italie, on esprait que cette
force serait mise au service du bon sens et de la justice. Un seul
doute restait encore, et diminuait un peu l'empressement  se donner 
lui. Se maintiendrait-il plus long-temps que les gouvernements qui
l'avaient prcd? Saurait-il gouverner aussi bien qu'il avait su
combattre? Ferait-il cesser les troubles, les perscutions? Serait-il
de tel ou tel parti?... Mais les onze ou douze mois couls levaient
ces doutes  vue d'oeil. Son pouvoir se consolidait d'heure en heure;
depuis Marengo surtout, la France et l'Europe pliaient sous son
ascendant. Quant  son gnie politique, il n'y avait qu'une voix parmi
ceux qui l'approchaient: c'tait un grand homme d'tat au moins autant
qu'un grand capitaine. Quant  la direction de son gouvernement, elle
tait aussi vidente que son gnie. Il tait de ce parti modr, qui
ne voulait plus de perscution d'aucun genre, qui, dispos  revenir
sur plusieurs des choses que la Rvolution avait faites, ne voulait
pas revenir sur toutes, et, au contraire, tait rsolu  maintenir ses
principaux rsultats. Ces doutes levs, on venait  lui avec
l'empressement de la joie et de la reconnaissance.

[En marge: La portion modre de chaque parti.]

[En marge: Les patriotes modrs.]

Il y a dans tous les partis deux portions: l'une nombreuse, sincre,
qu'on peut amener  soi en ralisant les voeux du pays; l'autre, peu
nombreuse, inflexible, factieuse, qu'on dsespre en ralisant ces
voeux, loin de la contenter, parce qu'on lui te ses prtextes. Sauf
cette dernire portion, tous les partis taient satisfaits, et se
donnaient franchement au Premier Consul, ou se rsignaient du moins 
son gouvernement, si leur cause tait inconciliable avec la sienne,
comme les royalistes, par exemple. Les patriotes de quatre-vingt-neuf,
et dix ans auparavant c'tait la France  peu prs tout entire, les
patriotes de quatre-vingt-neuf, ports d'abord avec enthousiasme vers
la Rvolution, ramens bientt en arrire  la vue du sanglant
chafaud, disposs aujourd'hui  penser qu'ils s'taient tromps
presque en toutes choses, croyaient enfin avoir trouv sous le
gouvernement consulaire ce qu'il y avait de ralisable dans leurs
voeux. L'abolition du rgime fodal, l'galit civile, une certaine
intervention du pays dans ses affaires, pas beaucoup de libert,
beaucoup d'ordre, le triomphe clatant de la France sur l'Europe, tout
cela, quoique bien diffrent de ce qu'ils avaient souhait d'abord,
mais suffisant aujourd'hui  leurs yeux, tout cela leur semblait
assur. M. de La Fayette, qui, sous bien des rapports, ressemblait 
ces hommes, sauf qu'il tait moins dsabus, M. de La Fayette, sorti
des cachots d'Olmutz par un acte du Premier Consul, prouvait, par ses
assiduits fort dsintresses auprs de lui, l'estime qu'il avait
pour son gouvernement et l'adhsion de ses pareils. Quant aux
rvolutionnaires plus ardents, qui, sans tre attachs  la Rvolution
par leur participation  des excs condamnables, tenaient  elle par
conviction et par sentiment, ceux-l savaient gr au Premier Consul
d'tre le contraire des Bourbons, et d'en assurer l'exclusion
dfinitive. Les acqureurs de biens nationaux, quoique offusqus
parfois de son indulgence  l'gard des migrs, ne doutaient pas de
sa rsolution de maintenir l'inviolabilit des proprits nouvelles,
et tenaient  lui comme  une pe invincible, qui les garantissait du
seul danger rel pour eux, le triomphe des Bourbons et de l'migration
par les armes de l'Europe.

[En marge: Les royalistes modrs.]

Quant  cette portion timide et bienveillante du parti royaliste, qui
demandait, avant tout, de n'avoir plus  craindre l'chafaud, l'exil,
la confiscation, qui pour la premire fois, depuis dix ans, commenait
 ne pas les avoir en perspective, elle tait presque heureuse, car
pour elle ne plus craindre c'tait presque le bonheur. Tout ce que le
Premier Consul ne donnait pas encore, elle aimait pour ainsi dire 
l'attendre de lui. Voir le peuple  ses ateliers, la bourgeoisie  ses
comptoirs, la noblesse au gouvernement, les prtres  l'autel, les
Bourbons aux Tuileries, et le gnral Bonaparte  leurs cts, dans la
plus haute fortune imaginable pour un sujet, et t pour ces
royalistes la perfection. De ces choses, il y en avait trois ou
quatre, qu'ils discernaient dj clairement dans les actes et les
projets du Premier Consul. Quant  la dernire, celle de revoir les
Bourbons aux Tuileries, ils taient disposs, dans leur crdulit
bienveillante,  l'attendre de lui, comme une des merveilles de son
gnie imprvu; et, si la difficult de croire qu'on livrt ainsi 
d'autres une couronne qu'on tenait dans ses mains, arrtait ceux qui
avaient quelque clairvoyance, ils en prenaient leur parti.--Qu'il se
fasse roi, disaient-ils, mais qu'il nous sauve, car la monarchie peut
seule nous sauver.--Un grand homme,  dfaut d'un prince lgitime,
leur semblait acceptable; mais  tout prix il leur fallait un roi.

Ainsi, en assurant aux patriotes de quatre-vingt-neuf l'galit
civile; aux acqureurs de biens nationaux, aux patriotes les plus
prononcs, l'exclusion des Bourbons; aux royalistes modrs, la
scurit, le rtablissement de la religion;  tous l'ordre, la
justice, la grandeur nationale, il avait conquis la masse honnte et
dsintresse de tous les partis.

[En marge: La portion violente et implacable de chaque parti.]

Restait ce qui reste toujours, la portion implacable de ces partis,
celle que le temps ne parvient  changer qu'en l'emportant dans la
tombe. Ce sont ordinairement ou les plus convaincus ou les plus
coupables qui la composent, et ce sont les derniers sur la brche.

[En marge: Les patriotes exalts.]

Les hommes qui pendant le cours de la Rvolution s'taient souills de
sang, ou signals par des excs impossibles  oublier; d'autres qui
sans avoir rien  se reprocher, avaient t ports  la dmagogie par
la violence de leur caractre, ou la nature de leur esprit; les
furieux de la Montagne, les rares survivants de la fameuse Commune,
les anciens Jacobins et Cordeliers, taient irrits en proportion des
succs du nouveau gouvernement. Ils appelaient le Premier Consul un
tyran, qui voulait faire en France une contre-rvolution complte,
abolir la libert, ramener les migrs, les prtres, peut-tre mme
les Bourbons, pour se faire leur vil serviteur. D'autres, moins
aveugls par la colre, disaient qu'il songeait  se faire tyran  son
profit, qu'il voulait touffer la libert dans son propre intrt.
C'tait un Csar, qui appelait le poignard des Brutus. Ils parlaient
de poignards, mais ne faisaient qu'en parler; car l'nergie de ces
hommes, fort puise par dix ans d'excs, commenait  tourner en
violence de langage. On verra bientt, en effet, que ce n'tait point
parmi eux que devaient se trouver les hommes  poignard. La police
tait sans cesse  leur suite, pntrant dans tous leurs
conciliabules, les observant avec une attention continuelle. Il y en
avait auxquels il ne fallait que du pain: le Premier Consul, sur le
conseil du ministre Fouch, leur en donnait volontiers, ou, s'ils
avaient quelque valeur, faisait mieux, et leur donnait des fonctions.
Ce n'taient plus alors, au dire des autres, que des misrables,
vendus au tyran. S'il y en avait mme, qui seulement par fatigue
devinssent un peu plus calmes, comme il arrivait alors  quelques
personnages fameux, tels que Santerre et plusieurs autres, la
qualification d'hommes vendus les atteignait  l'instant mme. Suivant
l'usage des partis, ces dmagogues incorrigibles cherchaient, dans les
mcontents rels ou supposs du jour, le hros imaginaire qui devait
raliser leurs rves. On ne sait  quels indices Moreau leur avait
paru devoir tre jaloux du Premier Consul; apparemment parce qu'il
avait acquis assez de gloire, pour tre le second personnage de
l'tat. Ils l'avaient sur-le-champ port aux nues. Mais Moreau venait
d'arriver  Paris; le Premier Consul lui avait fait l'accueil le plus
flatteur, lui avait donn des pistolets enrichis de pierreries,
portant les titres de ses batailles: ce n'tait plus qu'un valet. Le
dmagogue Brune, d'abord cher  leur coeur, avait, par son esprit,
attir l'attention du Premier Consul, obtenu sa confiance, et reu le
commandement de l'arme d'Italie: c'tait un valet aussi. Mais au
contraire Massna, priv un peu brusquement du commandement de cette
arme, tait mcontent, et ne se contenait gure: sur-le-champ il
avait t dclar le sauveur futur de la Rpublique, et devait se
mettre  la tte des vrais patriotes. Ainsi de Carnot, qu'ils
appelaient un royaliste au 18 fructidor, dont ils demandaient et
obtenaient alors la proscription, et qui, priv aujourd'hui du
portefeuille de la guerre, redevenait  leurs yeux un grand citoyen:
ainsi de Lannes, qui aimait le Premier Consul, il est vrai, mais qui
tait rpublicain dcid, et qui tenait parfois des propos assez vifs
sur le retour des prtres et des migrs: ainsi de M. Sieys lui-mme,
de M. Sieys, odieux d'abord aux rpublicains, pour avoir t le
principal complice du 18 brumaire, puis objet de leurs railleries pour
les mcomptes dont le Premier Consul avait pay ses services, et enfin
dj presque agrable  leurs yeux, parce que, peu satisfait de sa
nullit, il montrait ce qu'il avait montr  tous les pouvoirs, un
visage froid et dsapprobateur. Carnot, Lannes, Sieys, devaient se
joindre  Massna, pour relever la Rpublique  la premire occasion.
Enfin, ce qui peindra la niaise crdulit des partis expirants, le
ministre Fouch, qui tait un des deux principaux conseillers du
Premier Consul, et qui n'avait rien  dsirer, le ministre Fouch,
parce qu'il connaissait bien ces patriotes, les redoutait peu, et leur
donnait parfois des secours, sachant que c'taient des langues  faire
taire plutt que des bras  dsarmer: le ministre Fouch devait se
joindre  Massna, Carnot, Lannes, Sieys, pour abattre le tyran et
sauver la libert menace.

[En marge: Les royalistes exalts.]

La faction royaliste avait, comme la faction rvolutionnaire, ses
sectaires implacables, raisonneurs aussi crdules, mais conspirateurs
plus redoutables. C'taient les grands seigneurs de Versailles,
rentrs ou prts  rentrer; les intrigants, chargs des tristes
affaires des Bourbons, allant et venant de la France  l'tranger pour
nouer des trames puriles, ou pour gagner quelque argent; enfin les
hommes de main, soldats dvous de Georges, prts  tous les crimes.

[En marge: Propos des migrs rentrs.]

Les premiers, grands seigneurs habitus  discourir, s'en tenaient 
des propos sur le Premier Consul, sur sa famille, sur son
gouvernement. Ils vivaient  Paris,  peu prs comme trangers  la
France, daignant regarder  peine ce qui s'y passait, sollicitant
quelquefois leur radiation de la liste des migrs, ou la leve du
squestre sur leurs biens non vendus. Ils allaient pour cela chez
madame Bonaparte, ceux du moins qui avaient t lis avec elle
lorsqu'elle tait pouse de M. de Beauharnais. Ils y allaient le
matin, jamais le soir, taient reus  l'entresol des Tuileries, dont
elle avait fait son appartement particulier, solliciteurs empresss
pendant qu'ils s'y trouvaient, s'excusant fort d'y avoir paru ds
qu'ils en taient sortis, et faisant valoir pour excuse le dsir
d'obliger des amis malheureux. Madame Bonaparte avait le tort
d'accepter ces relations quivoques; et son mari, quoiqu'en tant
importun souvent, les souffrait nanmoins par complaisance pour sa
femme, par dsir aussi de tout savoir, et d'avoir des communications
avec tous les partis. Il y avait peu de ces solliciteurs qui, pour eux
ou pour leurs proches, ne fussent devenus les obligs du gouvernement;
mais la libert de leur langage n'en tait nullement diminue. Tout ce
qu'on faisait pour eux tait,  leurs yeux, chose due: on les avait
dpouills de leurs biens, et, si on les leur rendait, c'tait un
devoir, un acte de repentir, dont ils ne voulaient avoir de
reconnaissance  personne. Ils se raillaient de tout et de tout le
monde, mme de l'embarras de madame Bonaparte, qui, si elle tait
fire d'appartenir au premier homme du sicle, semblait presque
honteuse d'appartenir au chef du gouvernement, et qui tait  la fois
trop bonne et trop faible, pour les craser du lgitime orgueil
qu'elle aurait d ressentir. Ils se raillaient de tout le monde,
disons-nous, except cependant du Premier Consul, qu'ils trouvaient
grand gnral, mais politique mdiocre, sans suite dans les ides,
favorisant un jour les jacobins, un autre jour les royalistes, n'ayant
de volont qu' la guerre, parce que la guerre tait son mtier, et l
encore infrieur  Moreau, sous plus d'un rapport. Sans doute il avait
eu d'clatants succs; ces messieurs en convenaient; tout jusqu'ici
lui avait russi; mais combien cela durerait-il de temps?... L'Europe,
il est vrai, n'tait pas aujourd'hui capable de lui rsister; mais,
vainqueur au dehors, le serait-il au dedans, de toutes les difficults
dont il tait entour? Les finances semblaient s'amliorer, mais le
papier, qui avait t la ressource phmre de tous les gouvernements
rvolutionnaires, tait encore la ressource de celui-ci. On ne voyait
partout qu'obligations des receveurs gnraux, billets de la Banque de
France, etc. Ce nouveau papier ne finirait-il pas comme le papier
avait toujours fini? On se suffisait aujourd'hui tant bien que mal,
parce que les armes se nourrissaient en pays conquis; mais,  la
paix, quand elles rentreraient sur le territoire, comment ferait-on
pour fournir  leur entretien? La proprit foncire tait crase, et
bientt le contribuable ne pourrait ni ne voudrait payer l'impt. On
parlait, il est vrai, de la satisfaction de certaines classes, prtres
et migrs, bien traites par le gouvernement actuel; mais ce
gouvernement rappelait les migrs sans leur rendre leurs biens.
C'taient des ennemis qu'il transportait du dehors au dedans, et qui
n'en taient que plus dangereux. Il rappelait les prtres, mais sans
leur rendre leurs autels. Accorder ainsi toutes choses  moiti,
c'tait faire des obligs d'un jour, qui devaient se convertir en
ingrats le lendemain. Bonaparte, comme l'appelaient ces royalistes,
car ils ne daignaient jamais lui donner son titre lgal, Bonaparte ne
savait faire les choses que d'une manire incomplte. Il avait permis
de clbrer le dimanche, mais il n'avait pas os abolir le _dcadi_,
et la France, livre  elle-mme, tait revenue tout entire au
dimanche. Ce n'tait pas la seule des choses du pass, auxquelles elle
reviendrait, ds qu'on lui en donnerait l'exemple ou la libert.
Bonaparte, en rtablissait tantt ceci, tantt cela, commenait
lui-mme une contre-rvolution, qui l'entranerait bientt plus loin
qu'il ne voulait aller.  force de ressusciter une foule de choses,
irait-il jusqu' restaurer la monarchie, et mme  la restaurer pour
lui, en se faisant roi ou empereur? il ne ferait ainsi que rendre la
contre-rvolution plus certaine, en se chargeant de l'oprer de ses
propres mains. Bientt sur ce trne restaur, il faudrait les princes
qui taient seuls dignes de l'occuper; et, en rtablissant
l'institution, il l'aurait rtablie pour les Bourbons[2]!

         [Note 2: Ce n'est pas de fantaisie que je peins les migrs
         de ce temps. Le langage que je leur prte est littralement
         extrait des volumineuses correspondances adresses  Louis
         XVIII, et rapportes par ce prince en France. Laisses
         pendant les Cent-Jours aux Tuileries, dposes depuis aux
         archives des affaires trangres, elles contiennent le
         singulier tmoignage des illusions et des passions de ce
         temps. Quelques-unes sont fort spirituelles, et toutes fort
         curieuses.]

Il arrive quelquefois  la haine de deviner juste, parce qu'elle aime
 supposer des fautes, et que malheureusement les fautes sont toujours
ce qu'il y a de plus probable. Seulement, dans son ardente impatience,
elle devance les temps. Ces lgers discoureurs ne savaient pas jusqu'
quel point ils disaient vrai; mais ils ne savaient pas aussi qu'avant
que leurs prdictions s'accomplissent, il faudrait que le monde ft
remu quinze ans, il faudrait que cet homme dont ils parlaient ainsi
et fait de sublimes choses, commis d'immenses fautes, et qu'avant la
fin de tout cela, ils auraient le temps de se dmentir, de renier leur
cause, d'abandonner ces princes seuls lgitimes  leurs yeux, de
servir ce matre phmre, de le servir et de l'adorer! ils ne
savaient pas que, si la France revenait un jour aux pieds des
Bourbons, elle y viendrait, comme jete par la tempte au pied d'un
arbre sculaire, et jete pour un moment!

[En marge: Georges et ses sicaires.]

Plus bas, conspiraient autrement qu'en paroles, les intrigants au
service des Bourbons, et plus bas encore, mais plus dangereusement,
les agents de Georges, les mains pleines de l'argent venu
d'Angleterre. Georges, depuis son retour de Londres, tait dans le
Morbihan, se cachant  tous les yeux, jouant l'homme rsign qui
revient  ses champs, mais implacable en ralit, ayant jur dans son
coeur, ayant jur aux Bourbons, de succomber ou de dtruire le Premier
Consul. Livrer une sorte de bataille aux grenadiers de la garde
consulaire, tait impossible; toutefois il y avait parmi les hommes de
la chouannerie, des bras tout prts  recourir  la dernire ressource
des partis vaincus, c'est--dire  l'assassinat. On pouvait trouver
parmi eux une bande prte  tout, aux crimes les plus noirs comme aux
tentatives les plus tmraires. Georges, ne sachant pas encore le
moment, le lieu qu'il faudrait choisir, les tenait en haleine,
communiquant avec eux par des affids, leur livrant les grandes routes
pour vivre, ou une portion de l'argent reu  profusion du cabinet
britannique.

[En marge: Erreur du Premier Consul sur la nature des dangers qui le
menacent.]

Le Premier Consul, satisfait des hommages de la France, de l'adhsion
unanime des hommes sincres et dsintresss de tous les partis,
s'inquitait mdiocrement des propos des uns, des complots des autres.
Entirement appliqu  son oeuvre, il songeait peu aux vains discours
des oisifs, quoiqu'il ft loin d'y tre insensible; mais actuellement,
il tait trop absorb par sa tche pour donner grande attention  ces
discours. Il ne songeait pas beaucoup plus aux complots dirigs contre
sa personne; il les considrait comme une de ces chances qu'il bravait
tous les jours sur les champs de bataille, avec l'indiffrence du
fatalisme. Du reste, il se trompait mme sur la nature de ses dangers.
Venu au 18 brumaire pour arracher le pouvoir au parti rvolutionnaire,
l'ayant dans le moment pour ennemi principal, il s'en prenait  ce
parti de tout ce qui arrivait, et semblait n'en vouloir qu' lui seul.
Les royalistes n'taient  ses yeux, du moins alors, qu'un parti
perscut, qu'il fallait tirer de l'oppression. Il savait bien qu'il y
avait des sclrats parmi eux; mais il avait pris l'habitude, en
vivant avec les modrs, de n'attendre de violence que de la part des
rvolutionnaires. L'un de ses conseillers, toutefois, cherchait 
redresser cette erreur de son esprit: c'tait M. Fouch, le ministre
de la police.

[En marge: Les hommes composant le gouvernement et ayant quelque
influence auprs du Premier Consul.]

[En marge: La police et les affaires trangres formaient les deux
seuls ministres importants.]

Dans ce gouvernement, rduit presque  un homme, tous les ministres
s'taient effacs, except deux, MM. Fouch et de Talleyrand. Seuls
ils avaient conserv le privilge d'tre tant soit peu aperus, 
travers cette aurole blouissante dont le gnral Bonaparte tait
entour, et dans laquelle disparaissaient toutes les figures, hors la
sienne. Le gnral Berthier venait de remplacer Carnot au dpartement
de la guerre, parce qu'il tait plus souple, plus rsign au rle
modeste de comprendre et de rendre les ides de son chef, ce qu'il
faisait avec une clart, une prcision vraiment admirables. Ce n'tait
pas un petit mrite que d'tre le digne chef d'tat-major du plus
grand capitaine du sicle, et peut-tre de tous les sicles. Mais
Berthier,  ct du Premier Consul, ne pouvait avoir aucune importance
comme directeur des oprations militaires. La marine,  cette poque,
attirait peu l'attention. Les finances n'exigeaient que l'application
ferme et persvrante, mais obscure, de quelques principes d'ordre,
poss une fois pour toujours. La police, au contraire, avait une
grande importance,  cause du vaste arbitraire dont le gouvernement
tait arm; et, avec la police, les affaires trangres,  cause des
relations  rtablir avec le monde entier. Pour la police, il fallait
au Premier Consul un homme qui connt les partis et les individus dont
les partis se composaient: c'tait la cause de l'influence acquise par
le ministre Fouch.  l'gard des affaires extrieures, quoique le
Premier Consul ft le meilleur personnage  prsenter  l'Europe, il
fallait pourtant un intermdiaire de tous les instants, plus doux,
plus patient que lui: et c'tait la cause de l'influence acquise par
M. de Talleyrand. MM. Fouch et de Talleyrand se partageaient donc la
seule portion de crdit politique dont jouissaient alors les
ministres.

[En marge: Ce qu'tait la police sous le Consulat et l'Empire.]

La police n'tait pas  cette poque ce qu'elle est heureusement
devenue depuis, une simple surveillance sans pouvoir, charge
uniquement d'avertir et de saisir la justice. Elle tait le dpt,
dans les mains d'un seul homme, d'un immense arbitraire. Le ministre
de la police pouvait exiler ceux-ci comme rvolutionnaires, ceux-l
comme migrs rentrs; assigner aux uns et aux autres le lieu de leur
rsidence, souvent mme les jeter dans une maison de force, sans
craindre les rvlations de la presse ou de la tribune, alors
impuissantes et dcries; il pouvait lever ou maintenir le squestre
sur les biens des proscrits de toutes les poques, rendre ou retirer 
un prtre son glise, supprimer ou rprimander un journal qui
dplaisait, enfin dsigner tout individu  la dfiance ou  la faveur
d'un gouvernement, qui avait dans ce moment un nombre extraordinaire
de places  distribuer, et qui eut bientt les richesses de l'Europe 
prodiguer  ses cratures. Le ministre auquel les lois du temps
confraient de telles attributions, quoique plac sous l'autorit
suprieure et vigilante du Premier Consul, avait donc sur toutes les
existences un pouvoir redoutable.

[En marge: M. Fouch, ministre de la police.]

M. Fouch, charg d'exercer ce pouvoir, ancien oratorien et ancien
conventionnel, tait un personnage intelligent et rus, ni bon ni
mchant, connaissant bien les hommes, surtout les mauvais, les
mprisant sans distinction; employant l'argent de la police  nourrir
les fauteurs de troubles, autant qu' les surveiller; toujours prt 
donner du pain ou une place aux individus fatigus d'agitations
politiques; procurant ainsi des amis au gouvernement, s'en procurant
surtout  lui-mme; se crant mieux que des espions crdules ou
trompeurs, mais des obligs qui ne manquaient jamais de l'instruire de
ce qu'il avait intrt  savoir; ayant de ces obligs dans tous les
partis, mme parmi les royalistes, qu'il savait mnager et contenir 
propos; toujours averti  temps, n'exagrant jamais le danger, ni 
lui-mme ni  son matre; distinguant bien un imprudent d'un homme
vraiment  craindre, sachant avertir l'un, poursuivre l'autre;
faisant, en un mot, la police mieux qu'on ne l'a jamais faite, car
elle consiste  dsarmer les haines autant qu' les rprimer; ministre
suprieur, si son indulgence extrme avait eu un autre principe que
l'indiffrence la plus complte au bien et au mal; si son activit
incessante avait eu un autre mobile qu'un besoin de se mler de tout,
qui le rendait incommode et suspect au Premier Consul, et lui donnait
souvent les apparences d'un intrigant subalterne: du reste, sa
physionomie, intelligente, vulgaire, quivoque, rendait bien les
qualits et les dfauts de son me.

Le Premier Consul, jaloux de sa confiance, ne l'accordait pas
facilement,  moins qu'il n'et pour les hommes une estime entire. Il
se servait de M. Fouch, mais en se dfiant de lui. Aussi cherchait-il
quelquefois  le suppler ou  le contrler, en donnant de l'argent 
son secrtaire de Bourrienne, au commandant de Paris, Murat, surtout 
son aide-de-camp Savary, pour se composer ainsi plusieurs polices
contradictoires. Mais M. Fouch savait toujours convaincre de
gaucherie et de purilit ces polices secondaires, se montrait seul
bien inform, et, tout en contrariant le Premier Consul, le ramenait
nanmoins  lui, par cette manire de traiter les hommes, dans
laquelle il n'entrait ni amour ni haine, mais une application suivie 
les arracher, un  un,  la vie agite des factions.

[En marge: Opinion de M. Fouch sur les partis, et les dangers dont
ils menaaient le gouvernement.]

M. Fouch, fidle  demi au parti rvolutionnaire, mnageait
volontiers ses anciens amis, et osait,  leur sujet, contredire le
Premier Consul. Connaissant bien leur situation morale, apprciant
surtout les sclrats du royalisme, il ne cessait de rpter que le
pril, s'il y en avait, tait bien plus du ct des royalistes que du
ct des rvolutionnaires, et qu'on aurait lieu de s'en apercevoir
bientt. Il avait mme le mrite, qu'il n'eut pas long-temps, de
soutenir qu'on ferait bien de dserter un peu moins la Rvolution et
ses ides. Entendant dj les flatteurs de l'poque, dire qu'il
fallait aller plus vite en raction, ne pas tenir compte des prjugs
de la Rvolution, et revenir  quelque chose qui ressemblt  la
monarchie, moins les Bourbons, il osait blmer, sinon le but, du moins
l'imprudence avec laquelle certaines gens y marchaient. Tout en
admettant la justesse de ses avis, donns avec bon sens, mais sans
franchise et sans dignit, le Premier Consul en tait frapp, mais pas
content. Il reconnaissait, en ne l'aimant pas, les services de ce
personnage.

[En marge: M. de Talleyrand.--Ses opinions et son rle auprs du
Premier Consul.]

M. de Talleyrand jouait un rle en tout contraire: il n'avait ni
affection pour M. Fouch, ni ressemblance avec lui. Tous deux, anciens
prtres, et sortis, le premier du haut clerg, le second du bas
clerg, n'avaient de commun, que d'avoir profit de la Rvolution pour
dpouiller, l'un la robe du prlat, l'autre le petit habit du
professeur oratorien. C'est un spectacle trange, il faut l'avouer,
spectacle qui peint bien cette socit profondment bouleverse, que
ce gouvernement, compos d'un militaire et de deux prtres abjurateurs
de leur tat, et, quoique ainsi compos, n'en ayant pas moins
d'clat, de grandeur, d'influence dans le monde.

[Illustration: Talleyrand.]

M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destin aux armes
par sa naissance, condamn  la prtrise par un accident qui l'avait
priv de l'usage d'un pied, n'ayant aucun got pour cette profession
impose, devenu successivement prlat, homme de cour, rvolutionnaire,
migr, puis enfin ministre des affaires trangres du Directoire, M.
de Talleyrand avait conserv quelque chose de tous ces tats: on
trouvait en lui de l'vque, du grand seigneur, du rvolutionnaire.
N'ayant aucune opinion bien arrte, seulement une modration
naturelle qui rpugnait  toutes les exagrations; s'appropriant 
l'instant mme les ides de ceux auxquels il voulait plaire par got
ou par intrt; s'exprimant dans un langage unique, particulier 
cette socit dont Voltaire avait t l'instituteur; plein de
reparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il
tait attrayant; tour  tour caressant ou ddaigneux, dmonstratif ou
impntrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grce,
personnage enfin des plus singuliers, et tel qu'une rvolution seule
en peut produire, il tait le plus sduisant des ngociateurs, mais en
mme temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand
tat: car, pour diriger, il faut de la volont, des vues et du
travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volont se bornait 
plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail tait
nul. C'tait, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un
ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression
que dans son acception la plus leve. Du reste, il n'avait pas un
autre rle sous le gouvernement consulaire. Le Premier Consul, qui ne
laissait  personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de
guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu' ngocier avec les
ministres trangers, d'aprs ses propres volonts, ce que M. de
Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois,
il avait un mrite moral, c'tait d'aimer la paix sous un matre qui
aimait la guerre, et de le laisser voir. Dou d'un got exquis, d'un
tact sr, mme d'une paresse utile, il pouvait rendre de vritables
services, seulement en opposant  l'abondance de parole, de plume et
d'action du Premier Consul, sa sobrit, sa parfaite mesure, son
penchant mme  ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce matre
imprieux, auquel il n'imposait ni par le gnie, ni par la conviction.
Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouch, mme moins, tout en
tant aussi employ, et plus agrable.

Du reste, M. de Talleyrand disait tout le contraire de ce que disait
M. Fouch. Aimant l'ancien rgime, moins les personnes et les prjugs
ridicules d'autrefois, il conseillait de refaire le plus tt possible
la monarchie, ou l'quivalent, en se servant de la gloire du Premier
Consul  dfaut de sang royal; ajoutant que, si on voulait avoir la
paix prochaine et durable avec l'Europe, il fallait se hter de lui
ressembler. Et, tandis que le ministre Fouch, au nom de la
Rvolution, conseillait de n'aller pas trop vite, M. de Talleyrand
conseillait, au nom de l'Europe, de n'aller pas si lentement.

[En marge: Caractre et rle de M. Cambacrs.]

Le Premier Consul prisait le bon sens vulgaire de M. Fouch, mais
gotait les grces de M. de Talleyrand, n'en croyait absolument ni
l'un ni l'autre, sur aucun sujet, et, quant  sa confiance, l'avait
donne, donne tout entire, mais  un autre que ces deux hommes,
c'tait  son collgue Cambacrs. Celui-ci, peu brillant par
l'esprit, avait un bon sens rare, et un dvouement sans bornes au
Premier Consul. Ayant trembl dix ans de sa vie sous des proscripteurs
de toute espce, il aimait avec une sorte de tendresse le matre
puissant qui lui procurait enfin la facult de respirer  l'aise. Il
chrissait sa puissance, son gnie, sa personne, de laquelle il
n'avait reu, et n'esprait recevoir que du bien. Connaissant les
faiblesses des hommes, mme les plus grands, il conseillait le Premier
Consul, comme il faut conseiller quand on veut tre cout, avec une
bonne foi parfaite, des mnagements infinis, jamais pour faire briller
sa sagesse, toujours pour tre utile  un gouvernement, qu'il aimait
comme lui-mme, l'approuvant toujours en public, en toutes choses,
quoi qu'il et fait, ne se permettant de le dsapprouver qu'en secret,
dans un tte--tte absolu avec le Premier Consul; se taisant quand il
n'y avait plus de remde, et que la critique ne pouvait tre qu'un
vain plaisir de blmer; parlant toujours, et avec un courage bien
mritoire chez le plus timide des hommes, quand il tait temps de
prvenir une faute, ou d'agir sur la conduite gnrale des affaires.
Et, comme s'il fallait qu'un caractre qui se contient sans cesse,
s'chappe au moins par quelque ct, le consul Cambacrs laissait
voir avec ses infrieurs une vanit purile, vivait avec quelques
courtisans subalternes, qui brlaient devant lui un encens grossier,
se promenait presque tous les jours au Palais-Royal dans un costume
ridiculement magnifique, et cherchait, dans la satisfaction d'une
gourmandise devenue proverbiale, des plaisirs qui suffisaient  son
me vulgaire et sage. Qu'importent au surplus quelques travers,  ct
d'une raison suprieure!

[En marge: Sentiments du Premier Consul pour son collgue Cambacrs.]

Le Premier Consul pardonnait volontiers ces travers  son collgue, et
faisait de lui un cas considrable. Il apprciait ce bon sens
suprieur, qui ne voulait jamais briller, mais tre utile, qui
clairait toutes choses d'une lumire tempre et vraie. Il apprciait
surtout la sincrit de son attachement, riait de ses travers,
toujours avec gards, et lui rendait le plus grand des hommages, celui
de ne dire tout qu' lui, de n'tre jamais inquiet que de son
jugement. Aussi ne recevait-il d'influence que de lui seul, influence
 peine souponne, et  cause de cela trs-grande.

Le consul Cambacrs tait propre surtout  temprer ses emportements
 l'gard des personnes, sa prcipitation  l'gard des choses. Au
milieu de ce conflit de deux tendances opposes, l'une poussant  une
raction prcipite, l'autre, au contraire, combattant cette raction,
M. Cambacrs, inflexible quand il s'agissait du maintien de l'ordre,
tait, dans tout le reste, toujours prononc pour qu'on allt moins
vite. Il ne contestait pas le but auquel on tendait visiblement.
Qu'on dcernt un jour au Premier Consul tout le pouvoir qu'on
voudrait, soit, mais pas trop tt, rptait-il sans cesse. Il voulait
surtout qu'on prfrt toujours la ralit  l'apparence, le pouvoir
vritable  ce qui n'en tait que l'ostentation. Un Premier Consul
pouvant tout ce qu'il voulait pour le bien, lui semblait valoir
beaucoup mieux qu'un prince couronn, gn dans son action. Agir et se
cacher, surtout ne jamais agir trop vite, composait toute sa sagesse.
Ce n'est pas l le gnie sans doute, mais c'est la prudence; et pour
fonder un grand tat, il faut des deux.

M. Cambacrs avait pour le Premier Consul un autre genre d'utilit
que celui de le conseiller avec une raison suprieure, c'tait de
gouverner le Snat. Ce corps, ainsi que nous l'avons dit, avait une
immense importance, puisqu'il faisait toutes les lections. Dans les
premiers moments, on l'avait en quelque sorte abandonn  M. Sieys,
comme ddommagement du pouvoir excutif, dfr tout entier au gnral
Bonaparte. M. Sieys, d'abord satisfait d'abdiquer, et vivant  sa
terre de Crosne, commenait  ressentir quelque humeur de sa nullit,
car il n'y a jamais eu d'abdication sans regret. S'il avait eu de la
volont et de la suite, il aurait pu enlever le Snat au Premier
Consul, et alors il ne serait plus rest d'autre ressource qu'un coup
d'tat. Mais M. Cambacrs, sans bruit, sans ostentation, s'insinuant
peu  peu dans ce corps, y occupait le terrain que la ngligence
boudeuse de M. Sieys lui abandonnait. On savait que c'tait par lui
qu'il fallait parvenir au Premier Consul, source de toute faveur, et
c'est  lui qu'on s'adressait en effet. Il en profitait avec un art
infini et toujours cach, pour contenir ou ramener les opposants. Mais
cela se faisait avec une telle discrtion que personne ne songeait 
s'en plaindre. Dans un temps o le repos tait devenu la vraie
sagesse, o le repos mme tait ncessaire pour faire renatre un jour
le got de la libert, on n'ose blmer, on n'ose appeler du nom de
corrupteur, l'homme qui d'un ct temprait le matre impos par les
vnements, et de l'autre arrtait les imprudences d'une opposition
qui n'avait ni but, ni -propos, ni lumires politiques.

[En marge: Le consul Lebrun.]

Quant au consul Lebrun, le gnral Bonaparte le traitait avec gards,
mme avec affection, mais comme un personnage se mlant peu des
affaires, l'administration excepte. Il le chargeait de veiller au
dtail des finances, et de le tenir surtout au courant de ce que
faisaient ou pensaient les royalistes, dont ce troisime consul tait
souvent entour. C'tait une oreille, un oeil qu'il avait parmi eux,
n'attachant d'ailleurs qu'un pur intrt de curiosit  ce qui pouvait
venir de ce ct.

[En marge: Famille du Premier Consul.]

[En marge: Joseph et Lucien Bonaparte.]

Pour avoir une ide exacte de l'entourage du Premier Consul, il faut
dire un mot de sa famille. Il avait quatre frres, Joseph, Lucien,
Louis et Jrme. Nous ferons connatre, en leur temps, les deux
derniers. Joseph et Lucien avaient seuls alors quelque importance.
Joseph, l'an de tous, avait pous la fille d'un riche et honorable
ngociant de Marseille. Il tait doux, assez fin, agrable de sa
personne, et causait  son frre moins d'ennuis qu'aucun autre.
C'tait  lui que le Premier Consul rservait l'honneur de ngocier la
paix de la Rpublique, avec les tats de l'ancien et du nouveau monde.
Il l'avait charg de conclure le trait qui se prparait avec
l'Amrique, et venait de le nommer plnipotentiaire  Lunville,
cherchant ainsi  lui mnager un rle qui plt  la France. Lucien,
actuellement ministre de l'intrieur, tait un homme d'esprit, mais
d'un esprit ingal, inquiet, ingouvernable, et n'ayant pas assez de
talent, quoiqu'il en et, pour racheter ce qui lui manquait sous le
rapport du bon sens. Tous deux flattaient le penchant du Premier
Consul  s'lever jusqu'au pouvoir suprme; et cela se conoit. Le
gnie du Premier Consul, sa gloire, taient choses  lui personnelles:
une qualit seule pouvait tre transmissible  sa famille, c'tait la
qualit princire, s'il la prenait un jour, en la prfrant  celle de
premier magistrat de la Rpublique. Ses frres taient de ceux qui
disaient avec le moins de retenue, que la forme actuelle du
gouvernement n'avait t qu'une transition, imagine pour mnager les
prjugs rvolutionnaires, mais qu'il fallait en prendre son parti, et
que si on voulait fonder quelque chose de vraiment stable, on ne
pouvait se dispenser de donner au pouvoir plus de concentration,
d'unit et de dure. La conclusion de tout cela tait facile  tirer.
Le Premier Consul, comme tout le monde le sait, n'avait pas d'enfants,
ce qui embarrassait fort ceux qui rvaient dj la transformation de
la rpublique en monarchie. Il tait en effet difficile de prtendre
qu'on voulait assurer la transmission rgulire et naturelle du
pouvoir, dans la famille d'un homme qui n'avait pas d'hritiers.
Aussi, bien que dans l'avenir ce dfaut d'hritiers pt tre un
avantage personnel pour les frres du Premier Consul, c'tait alors un
argument contre leurs projets, et ils reprochaient souvent  madame
Bonaparte un malheur, dont ils la disaient la cause. Brouills avec
elle par jalousie d'influence, ils l'avaient peu mnage auprs de son
mari, et la poursuivaient de leurs propos, rptant sans cesse et bien
haut, qu'il fallait absolument au Premier Consul une femme qui lui
donnt des enfants, que ce n'tait point l un intrt priv, mais
public, et qu'une rsolution  cet gard devenait indispensable, si on
voulait assurer l'avenir de la France. Ils lui faisaient rpter par
toutes les bouches ces funestes discours, pleins pour elle de la plus
sinistre conclusion. L'pouse en apparence si fortune du Premier
Consul tait donc, en ce moment, bien loin d'tre heureuse.

[En marge: Madame Bonaparte.]

Josphine Bonaparte, marie d'abord au comte de Beauharnais, puis au
jeune gnral qui avait sauv la Convention au 13 vendmiaire, et
maintenant partageait avec lui une place qui commenait  ressembler 
un trne, tait crole de naissance, et avait toutes les grces, tous
les dfauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
frivole, point belle, mais parfaitement lgante, doue d'un charme
infini, elle savait plaire beaucoup plus que des femmes qui lui
taient suprieures en esprit et en beaut. La lgret de sa
conduite dpeinte  son mari, sous de fcheuses couleurs, lorsqu'il
revint d'gypte, le remplit de colre. Il voulut s'loigner d'une
pouse, qu' tort ou  raison il croyait coupable. Elle pleura
long-temps  ses pieds; ses deux enfants, Hortense et Eugne de
Beauharnais, trs-chers tous les deux au gnral Bonaparte, pleurrent
aussi: il fut vaincu, et ramen par une tendresse conjugale, qui,
pendant bien des annes, fut victorieuse chez lui de la politique. Il
oublia les fautes vraies ou supposes de Josphine, et l'aima encore,
mais jamais comme dans les premiers temps de leur union. Les
prodigalits sans bornes, les imprudences fcheuses, auxquelles chaque
jour elle se livrait, causaient souvent  son mari des mouvements
d'impatience, dont il n'tait pas matre; mais il pardonnait avec la
bont de la puissance heureuse, et ne savait pas tre irrit
long-temps contre une femme, qui avait partag les premiers moments de
sa grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour  ct de
lui, semblait avoir amen la fortune avec elle.

[Illustration: Josphine.]

Madame Bonaparte tait une vritable femme de l'ancien rgime, dvote,
superstitieuse, et mme royaliste, dtestant ce qu'elle appelait les
Jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
d'autrefois, qui, rentrs en foule, comme nous l'avons dit, venaient
la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable,
et assez lev en rang et en dignit militaire, l'infortun
Beauharnais, mort sur l'chafaud rvolutionnaire; ils la trouvaient
l'pouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince
de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs,
tout en affectant de la ddaigner. Elle mettait de l'empressement 
leur faire part de sa puissance,  leur rendre des services. Elle
s'appliquait mme  faire natre chez eux un genre d'illusion, auquel
ils se prtaient volontiers, c'est qu'au fond le gnral Bonaparte
n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons, et
leur rendre un hritage qui leur appartenait. Et, chose singulire,
cette illusion, qu'elle se plaisait  provoquer chez eux, elle aurait
presque voulu la partager aussi; car elle et prfr voir son poux
sujet des Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entour des
hommages de l'ancienne aristocratie franaise, plutt que monarque
couronn par la main de la nation. C'tait une femme d'un coeur
trs-faible. Bien que lgre, elle aimait cet homme qui la couvrait de
gloire et l'aimait davantage depuis qu'elle en tait moins aime.
N'imaginant pas qu'il pt mettre un pied audacieux sur les marches du
trne, sans tomber aussitt sous le poignard des rpublicains ou des
royalistes, elle voyait confondus dans une ruine commune, ses enfants,
son mari, elle-mme. Mais, en supposant qu'il parvnt sain et sauf sur
ce trne usurp, une autre crainte assigeait son coeur: elle n'irait
pas s'y asseoir avec lui. Si on faisait un jour le gnral Bonaparte
roi ou empereur, ce serait videmment sous prtexte de donner  la
France un gouvernement stable, en le rendant hrditaire; et
malheureusement les mdecins ne lui laissaient plus l'esprance
d'avoir des enfants. Elle se rappelait  ce sujet la singulire
prdiction d'une femme, espce de pythonisse alors en vogue, qui lui
avait dit: Vous occuperez la premire place au monde, mais pour peu de
temps.--Elle avait dj entendu les frres du Premier Consul prononcer
le mot fatal de divorce. L'infortune, que les reines de l'Europe
auraient pu envier,  ne juger de son sort que par l'clat extrieur
dont elle tait entoure, vivait dans les plus affreux soucis. Chaque
progrs de sa fortune ajoutait des apparences  son bonheur, et des
chagrins  sa vie; et, si elle parvenait  chapper  ses peines
cuisantes, c'tait par une lgret de caractre, qui la sauvait des
proccupations prolonges. L'attachement du gnral Bonaparte pour
elle, ses brusqueries, quand il s'en permettait, rpares  l'instant
mme par des mouvements d'une parfaite bont, finissaient aussi par la
rassurer. Entrane d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par
un tourbillon tourdissant, elle comptait sur le dieu des rvolutions,
sur le hasard; et, aprs de vives agitations, elle revenait  jouir de
sa fortune. Elle essayait, en attendant, de dtourner son mari des
ides d'une grandeur exagre, osait mme lui parler des Bourbons,
sauf  essuyer des orages, et, malgr ses gots, qui auraient d lui
faire prfrer M. de Talleyrand  M. Fouch, elle avait pris ce
dernier en gr, parce que, tout jacobin qu'il tait, disait-elle, il
osait faire entendre la vrit au Premier Consul; et  ses yeux, faire
entendre la vrit au Premier Consul, c'tait lui conseiller la
conservation de la Rpublique, sauf  augmenter son pouvoir
consulaire. MM. de Talleyrand et Fouch, croyant se rendre plus forts
en pntrant dans la famille du Premier Consul, s'y introduisaient en
flattant chaque ct comme il aimait  tre flatt. M. de Talleyrand
cherchait  complaire aux frres, en disant qu'il fallait imaginer
pour le Premier Consul une autre position que celle qu'il tenait de la
Constitution. M. Fouch cherchait  complaire  madame Bonaparte, en
disant que l'on commettait de graves imprudences, et qu'on perdrait
tout, en voulant tout brusquer. Cette manire de pntrer dans sa
famille, d'en exciter les agitations en s'y mlant, dplaisait
singulirement au Premier Consul. Il le tmoignait souvent, et, quand
il avait quelque communication  faire aux siens, en chargeait son
collgue Cambacrs, qui, avec sa prudence accoutume, entendait tout,
ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de
ce genre de commission avec autant de mnagement que d'exactitude.

[En marge: Singulire dmarche de Louis XVIII auprs du Premier
Consul.]

Une circonstance assez trange venait de donner  toutes ces
agitations intrieures un objet prsent et positif. Le prince, qui fut
depuis Louis XVIII, exil alors, avait tent une dmarche singulire,
et peu rflchie. Beaucoup de royalistes, pour expliquer et excuser
leur retour vers le nouveau gouvernement, feignaient de croire ou
croyaient en effet, que le gnral Bonaparte voulait rappeler les
Bourbons. Ces hommes, qui n'avaient pas lus ou pas su lire, l'histoire
de la rvolution d'Angleterre, et y dcouvrir les terribles leons
dont elle est pleine, venaient tout  coup d'y dcouvrir une analogie
qui charmait leurs esprances: c'tait le rappel des Stuarts par le
gnral Monck. Ils supprimaient Cromwell, dont cependant le rle tait
assez grand pour n'tre pas oubli. Ils avaient fini par produire une
opinion factice, qui tait arrive jusqu' Louis XVIII. Ce prince,
dou de tact et d'esprit, avait eu la maladresse d'crire au gnral
Bonaparte lui-mme, et lui avait fait parvenir plusieurs lettres,
qu'il croyait dignes, mais qui ne l'taient pas, et qui ne prouvaient
qu'une chose, les illusions ordinaires de l'migration. Voici la
premire de ces lettres.

                                        20 fvrier 1800.

     Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que
     vous, monsieur, n'inspirent jamais d'inquitude. Vous avez
     accept une place minente, et je vous en sais gr. Mieux que
     personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour
     faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France de ses
     propres fureurs, vous aurez rempli le premier voeu de mon coeur:
     rendez-lui son roi, et les gnrations futures bniront votre
     mmoire. Vous serez toujours trop ncessaire  l'tat pour que je
     puisse acquitter par des places importantes la dette de mes aeux
     et la mienne.

                                        LOUIS.

Le Premier Consul fut fort surpris en recevant cette lettre, et
demeura incertain, ne sachant s'il fallait y rpondre. Elle lui avait
t transmise par le consul Lebrun, qui l'avait reue lui-mme de
l'abb de Montesquiou. Le Premier Consul, absorb par la multiplicit
des affaires au dbut de son gouvernement, laissa passer le temps sans
faire de rponse. Le prince, impatient comme un migr, crivit une
seconde lettre encore plus empreinte de la crdulit de son parti,
encore plus regrettable pour sa dignit. La voici.

     Depuis long-temps, gnral, vous devez savoir que mon estime
     vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de
     reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis.
     Quant  mes principes, je suis Franais: clment par caractre,
     je le serais encore par raison.

     Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le
     conqurant de l'Italie et de l'gypte, ne peut pas prfrer  la
     gloire une vaine clbrit. Cependant vous perdez un temps
     prcieux: nous pouvons assurer le repos de la France; je dis
     _nous_, parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne
     le pourrait sans moi.

     Gnral, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je
     suis impatient de rendre la paix  mon peuple.

                                        LOUIS.

Cette fois, le Premier Consul ne crut pas pouvoir se dispenser de
rpondre. Au fond, il n'avait jamais eu aucun doute sur ce qu'il avait 
faire  l'gard des princes dchus. Indpendamment de toute ambition,
il regardait comme impraticable et funeste le rappel des Bourbons.
C'est de conviction qu'il les repoussait, quel que ft d'ailleurs son
dsir d'tre le matre de la France. Sa femme avait t instruite de son
secret, son secrtaire aussi; et bien qu'il ne leur ft pas l'honneur de
les admettre  de telles dlibrations, il leur donna ses motifs. Sa
femme s'tait jete presque  ses pieds, pour le supplier de laisser au
moins quelque esprance aux Bourbons; il la repoussa avec humeur, et
s'adressant  son secrtaire: Vous ne connaissez pas ces gens-l, lui
dit-il; si je leur rendais leur trne, ils croiraient l'avoir recouvr
par la grce de Dieu. Ils seraient bientt entours, entrans par
l'migration; ils bouleverseraient tout, en voulant tout refaire, mme
ce qui ne peut pas tre refait. Que deviendraient les nombreux intrts
crs depuis quatre-vingt-neuf? Que deviendraient, et les acqureurs de
biens nationaux, et les chefs de l'arme, et tous les hommes qui ont
engag dans la rvolution, leur vie et leur avenir? Aprs les hommes,
que deviendraient les choses? Que deviendraient les principes pour
lesquels on a tant combattu? Tout cela prirait, mais ne prirait pas
sans conflit; il y aurait une affreuse lutte; des milliers d'hommes
succomberaient Jamais, non jamais, je ne prendrai une aussi funeste
rsolution.--Il avait raison. Tout intrt personnel  part, il faisait
bien. Sa dictature, qui retardait l'tablissement de la libert
politique en France, libert d'ailleurs bien difficile alors, sa
dictature achevait le triomphe de la Rvolution franaise, que Waterloo
mme,  condition d'arriver quinze ans plus tard, ne pouvait plus
dtruire.

Sa rponse devait tre conforme  sa pense, et ne pas laisser plus
d'esprances qu'il n'en voulait donner. On ne peut juger que par le
texte mme de sa lettre, de la grandeur d'expression avec laquelle il
rpondit  l'imprudente dmarche du prince exil.

                   Paris, le 20 fructidor an VIII (7 septembre 1800).

     J'ai reu, monsieur, votre lettre; je vous remercie des choses
     honntes que vous me dites.

     Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France; il vous
     faudrait marcher sur cinq cent mille cadavres.

     Sacrifiez votre intrt au repos et au bonheur de la France;
     l'histoire vous en tiendra compte.

     Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille: je
     contribuerai avec plaisir  la douceur et  la tranquillit de
     votre retraite.

                                        BONAPARTE.

Il se rpandit de cela quelque chose, et les desseins personnels du
Premier Consul n'en devinrent que plus vidents.

Ce sont toujours les tentatives des partis contre un pouvoir naissant,
qui htent ses progrs, et l'encouragent  oser tout ce qu'il mdite.
Une tentative plus ridicule que criminelle, des rpublicains contre le
Premier Consul, hta une dmonstration, tout aussi ridicule, de la
part des hommes qui voulaient prcipiter son lvation: ni l'une ni
l'autre n'aboutirent.

[En marge: Ridicule complot de Ceracchi et Arna.]

Les dclamateurs patriotes, plus bruyants et beaucoup moins
redoutables que les agents du royalisme, se runissaient souvent chez
un ancien employ du comit de salut public, rest sans fonctions. Il
s'appelait Demerville; il parlait beaucoup, colportait des brochures
contre le gouvernement, et n'tait gure capable de faire davantage.
Chez lui se rendaient le Corse Arna, l'un des membres des Cinq-Cents
qui avaient fui par la fentre, lors du 18 brumaire; Topino-Lebrun,
peintre de quelque talent, lve de David, participant  l'exaltation
rvolutionnaire des artistes de ce temps-l; puis beaucoup de rfugis
italiens, qui taient exasprs contre le gnral Bonaparte, de ce
qu'il protgeait le Pape, et ne rtablissait pas la Rpublique
Romaine. Le principal, le plus bruyant de ces derniers, tait un
sculpteur du nom de Ceracchi. Ces brouillons, ordinairement assembls
chez Demerville, y tenaient les propos les plus absurdes. Il fallait,
disaient-ils, en finir; on avait beaucoup de monde avec soi, Massna,
Carnot, Lannes, Sieys, Fouch lui-mme. Il n'y avait qu' frapper le
tyran, et tous les vrais rpublicains se prononceraient alors; tous se
runiraient pour relever la Rpublique expirante. Mais il fallait
trouver un Brutus pour frapper le nouveau Csar. Il ne s'en prsentait
pas. Un militaire sans emploi, nomm Harrel, vivant par dsoeuvrement
et par misre avec ces dclamateurs, indigent et mcontent comme eux,
leur parut l'homme de main dont ils avaient besoin. Ils lui firent des
propositions, qui l'effrayrent beaucoup. Dans son agitation, il
s'ouvrit  un commissaire des guerres, avec lequel il avait quelques
liaisons, et qui lui conseilla de faire part de ce qu'il savait au
gouvernement. Ce nomm Harrel alla trouver le secrtaire du Premier
Consul, M. de Bourrienne, et le gnral Lannes, commandant de la garde
consulaire. Le Premier Consul, averti par eux, fit donner par la
police de l'argent  Harrel, ainsi que l'ordre de se prter  tout ce
que lui proposeraient ses complices. Ces misrables conspirateurs
croyaient avoir rencontr dans cet individu un vritable homme
d'excution; mais ils trouvaient que ce n'tait pas assez d'un. Harrel
leur proposa de leur en amener d'autres. Ils y consentirent, et Harrel
leur amena des agents de M. Fouch. Aprs avoir donn dans ce pige,
ils songrent  se procurer des poignards, pour armer Harrel et ses
compagnons. Cette fois ils s'en chargrent eux-mmes, et apportrent
des poignards achets par Topino-Lebrun. Enfin ils firent choix du
lieu pour frapper le Premier Consul, et ce fut l'Opra, nomm alors
thtre des Arts. Ils fixrent le moment, et ce fut le 10 octobre (18
vendmiaire an IX), jour o le Premier Consul devait assister  la
premire reprsentation d'un opra nouveau. La police avertie avait
pris ses prcautions. Le Premier Consul se rendit au thtre de
l'Opra, suivi de Lannes, qui, veillant sur lui avec la plus grande
sollicitude, avait doubl la garde, et plac autour de sa loge les
plus braves de ses grenadiers. Les prtendus assassins vinrent en
effet au rendez-vous, mais pas tous, et pas arms. Topino-Lebrun n'y
tait pas, Demerville non plus. Arna et Ceracchi se prsentrent
seuls. Ceracchi s'tait plus approch que les autres de la loge du
Premier Consul, mais il tait sans poignard. Il n'y avait de hardis,
de prsents sur les lieux, et d'arms, que les conspirateurs placs
par la police sur le thtre du crime. On arrta Ceracchi, Arna, et
successivement tous les autres, mais la plupart chez eux, ou dans les
maisons dans lesquelles ils taient alls chercher un refuge.

Cette affaire produisit un grand clat; elle ne le mritait pas.
Certainement, la police, que les hommes ignorants, trangers  la
connaissance des choses, accusent ordinairement de fabriquer elle-mme
les complots qu'elle dcouvre, la police n'avait pas invent celui-ci,
mais on peut dire qu'elle y avait pris trop de part. Les conspirateurs
souhaitaient sans aucun doute la mort du Premier Consul, mais ils
taient incapables de le frapper de leurs propres mains, et en les
encourageant, en leur fournissant ce qui tait le plus difficile 
trouver, de prtendus excuteurs, on les avait entrans dans le
crime, plus qu'ils ne s'y seraient engags, si on les avait livrs 
eux-mmes. Si tout cela ne devait aboutir qu' une punition svre
mais temporaire, comme on doit l'infliger  des fous, soit; mais les
envoyer  la mort par une telle voie, c'tait plus qu'il n'est permis
de faire, mme quand il s'agit de protger une vie prcieuse. On n'y
regardait pas alors de si prs; on instruisit sur-le-champ une
procdure, qui devait conduire ces malheureux  l'chafaud.

[En marge: Entranement gnral dont le Premier Consul est l'objet au
bruit de cette tentative d'assassinat.]

Cette tentative causa une pouvante gnrale. Jusqu'ici, ce qu'on
avait vu pendant la Rvolution, c'tait ce qu'on appelait alors des
journes, c'est--dire des attaques  main arme; mais on tait
rassur contre de tels assauts par la puissance militaire du
gouvernement. On n'avait pas song encore  l'assassinat, et  la
possibilit de voir le Premier Consul frapp  l'improviste, malgr
l'entourage de ses grenadiers. La tentative de Ceracchi, dont le
ridicule n'tait pas connu, fut une sorte d'avertissement, qui effraya
tout le monde. La crainte de se voir replong dans le chaos envahit
tous les esprits, et fit natre en faveur du Premier Consul une sorte
d'entranement. La foule courut aux Tuileries. Le Tribunat, le seul
des corps de l'tat qui fut runi en ce moment, puisqu'il tenait une
sance par quinzaine dans l'intervalle des sessions, s'y rendit en
corps. Toutes les autorits publiques suivirent cet exemple. Une
multitude d'adresses furent envoyes au Premier Consul. Elles
pouvaient toutes se rsumer par ces paroles du corps municipal de
Paris:

Gnral, disait-il, nous venons, au nom de nos concitoyens, vous
exprimer l'indignation profonde qu'ils ont ressentie  la nouvelle de
l'attentat mdit contre votre personne. Trop d'intrts se rattachent
 votre existence, pour que les complots qui l'ont menace ne
deviennent pas un sujet de douleur publique, comme les soins qui
l'ont garantie seront un sujet de reconnaissance et de joies
nationales.

La Providence qui en vendmiaire an VIII vous ramena d'gypte, qui 
Marengo sembla vous prserver de tous les prils, qui enfin, le 18
vendmiaire an IX, vient de vous sauver de la fureur des assassins,
est, permettez-nous de le dire, la providence de la France, bien plus
que la vtre. Elle n'a pas voulu qu'une anne si belle, si pleine
d'vnements glorieux, destine  occuper une si grande place dans le
souvenir des hommes, ft termine tout  coup par un crime
dtestable..... Que les ennemis de la France cessent de vouloir votre
perte et la ntre; qu'ils se soumettent  cette destine qui, plus
puissante que tous les complots, assurera votre conservation et celle
de la Rpublique... Nous ne vous parlons pas des coupables, ils
appartiennent  la loi...

Ces adresses, jetes toutes dans le mme moule, rptaient au Premier
Consul qu'il n'avait pas le droit d'tre clment, que sa vie
appartenait  la Rpublique, et devait tre dfendue comme le bonheur
public, dont elle tait le gage. Il faut ajouter que ces
manifestations taient sincres. Tout le monde se croyait en pril
avec le Premier Consul. Quiconque n'tait pas factieux souhaitait sa
conservation. Les royalistes croyaient, s'il venait  mourir,
rebrousser chemin vers l'chafaud ou l'exil; les rvolutionnaires
croyaient voir la contre-rvolution triomphante par les armes de
l'tranger.

Le Premier Consul apporta un soin particulier, et digne de remarque,
 diminuer l'opinion qu'on se faisait du pril auquel il avait t
expos. Il ne voulait pas qu'on crt que sa vie dpendait du premier
venu, et regardait cela comme aussi ncessaire  sa sret qu' sa
dignit. S'entretenant avec les autorits charges de le complimenter,
il leur disait  toutes que le danger dont on tait si alarm, n'avait
eu rien de srieux; il leur expliquait comment, entour des officiers
de la garde consulaire, et d'un piquet de ses grenadiers, il tait
compltement garanti contre les sept ou huit misrables qui avaient
voulu l'atteindre. Il croyait, beaucoup plus que ses paroles ne
pouvaient le faire supposer, au pril dont sa vie tait menace; mais
il jugeait utile de se montrer  toutes les imaginations, entour des
grenadiers de Marengo, et inaccessible, au milieu d'eux, aux coups des
assassins.

[En marge: Pamphlet de M. de Fontanes qui produit un grand effet.]

De plus graves complots que celui dont on faisait tant de bruit, et
ourdis par d'autres mains, se prparaient dans l'ombre. On en avait le
vague sentiment, et on se disait que ces tentatives se renouvelleraient
plus d'une fois. Ce fut pour les partisans du Premier Consul, une
occasion de rpter qu'il fallait quelque chose de plus stable qu'un
pouvoir phmre, reposant sur la tte d'un seul homme, et pouvant
disparatre sous le coup de poignard d'un assassin. Les frres du
Premier Consul, MM. Roederer, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, de
Talleyrand, de Fontanes, et beaucoup d'autres, taient dans ces ides,
les uns par conviction, les autres pour plaire au matre, tous, comme il
arrive ordinairement, par un mlange de sentiments sincres et
intresss. Il sortit de l un pamphlet anonyme, fort singulier, fort
remarquable, qui avait, disait-on, pour auteur Lucien Bonaparte, mais
qui par la rare lgance du langage, par la connaissance classique de
l'histoire, aurait d tre attribu  son vritable auteur, c'est--dire
 M. de Fontanes lui-mme. Ce pamphlet fut l'occasion d'un assez grand
mouvement dans les esprits, pour mriter d'tre mentionn ici. Il marque
l'un des pas que fit le gnral Bonaparte, dans la carrire du pouvoir
suprme. Le titre tait celui-ci: PARALLLE ENTRE CSAR, CROMWELL, MONCK
ET BONAPARTE. L'auteur comparait d'abord le gnral Bonaparte 
Cromwell, et ne lui trouvait aucune ressemblance avec ce personnage
principal de la rvolution d'Angleterre. Cromwell, disait-il, tait un
fanatique, un chef de factieux sanguinaire, assassin de son roi,
vainqueur uniquement dans la guerre civile, conqurant de quelques cits
ou provinces d'Angleterre, un barbare enfin, qui avait ravag les
universits d'Oxford et de Cambridge. C'tait un sclrat habile, ce
n'tait pas un hros. L'analogue de Cromwell dans la Rvolution
franaise serait Robespierre, si Robespierre avait eu du courage, et si,
la France n'ayant eu  combattre que la Vende, il en avait t le
vainqueur. Le gnral Bonaparte, au contraire, tranger aux maux de la
Rvolution, avait couvert d'une gloire immense des crimes qui n'taient
pas les siens. Il avait aboli la fte barbare institue en l'honneur du
rgicide; il mettait fin aux horreurs du fanatisme rvolutionnaire; il
honorait les sciences et les arts, rtablissait les coles, ouvrait le
temple des arts. Il n'avait pas fait la guerre civile; il avait conquis,
non des cits, mais des royaumes. Quant  Monck, qu'avait de commun cet
esprit incertain, ce transfuge de tous les partis, ne sachant o il
marchait, ayant fait chouer le vaisseau de la rvolution  la
monarchie, comme il aurait pu le faire chouer  la rpublique, qu'avait
de commun ce triste personnage avec le gnral Bonaparte, cet esprit si
ferme, sachant si clairement ce qu'il voulait?... Le titre de duc
d'Albemarle avait pu contenter la vanit du vulgaire gnral Monck,
mais croit-on que le bton de marchal, ou que l'pe de conntable,
sufft  l'homme _devant qui l'univers s'est tu?_... Ne sait-on pas
qu'il est de certaines destines qui appellent la premire place?... Et
d'ailleurs, si Bonaparte pouvait jamais imiter Monck, ne voit-on pas que
la France serait replonge dans les horreurs d'une nouvelle rvolution?
Les temptes au lieu de se calmer renatraient de toutes parts...

Aprs avoir repouss ces comparaisons, l'auteur ne trouvait dans toute
l'histoire, d'analogue au gnral Bonaparte, que Csar. Il lui
reconnaissait la mme grandeur militaire, la mme grandeur politique,
mais il lui dcouvrait une dissemblance. Csar,  la tte des
dmagogues romains, avait opprim le parti des honntes gens, et
dtruit la rpublique; le gnral Bonaparte, au contraire, avait
relev en France le parti des honntes gens, et rabaiss celui des
mchants.

Tout cela tait vrai; l'oeuvre entreprise jusqu'ici par le gnral
Bonaparte tait bien plus morale que celle de Csar.

Aprs toutes ces comparaisons, il fallait conclure... Heureuse la
rpublique, s'criait l'auteur, _si Bonaparte tait immortel!_ Mais
o sont, ajoutait-il, o sont ses hritiers? o sont les institutions
qui peuvent maintenir ses bienfaits et perptuer son gnie? le sort de
trente millions d'hommes ne tient qu' la vie d'un seul homme!
Franais, que deviendriez-vous si  l'instant un cri funbre vous
annonait que cet homme a vcu?

L'auteur examinait ici les chances diverses qui se prsenteraient  la
mort du gnral Bonaparte. Retomberait-on sous le joug d'une
assemble? mais le souvenir de la Convention tait l, pour loigner
de l'esprit de tout le monde une pareille supposition. Se jetterait-on
dans les bras du gouvernement militaire? mais o tait l'gal du
gnral Bonaparte? La Rpublique comptait sans doute de grands
gnraux, mais lequel effaait assez tous les autres, pour prvenir
toute rivalit, et empcher que les armes ne s'gorgeassent, dans
l'intrt de leur chef particulier?...  dfaut du gouvernement des
assembles,  dfaut du gouvernement des prtoriens, voulait-on
recourir  la dynastie _lgitime_, qui tait sur la frontire, tendant
les bras  la France?... mais c'tait la contre-rvolution, et le
retour de Charles II et de Jacques II en Angleterre, le sang
ruisselant  leur apparition, taient des exemples suffisants pour
clairer les peuples... et si l'on avait besoin d'exemples plus
rcents, la rentre que la reine de Naples et son imbcile poux
venaient de faire dans leur royaume infortun, tait une leon crite
en caractres de sang!... FRANAIS! VOUS DORMEZ AU BORD D'UN ABME!
Tel tait le dernier mot de ce singulier crit.

Tout ce qu'il contenait, sauf les flatteries de langage, tait vrai;
mais c'taient des vrits bien prmatures,  en juger par
l'impression qu'elles produisirent. Lucien, ministre de l'intrieur,
employa les moyens dont il disposait, pour rpandre cet crit dans
toute la France. Il en remplit Paris et les provinces, ayant bien soin
d'en cacher l'origine. Le pamphlet produisit un grand effet. Au fond,
il disait ce que tout le monde pensait; mais il exigeait de la France
un aveu qu'un orgueil fort lgitime ne lui permettait pas encore de
faire. On avait aboli, huit ans auparavant, une royaut de quatorze
sicles, et il fallait sitt venir avouer aux pieds d'un gnral de
trente ans, qu'on s'tait tromp, et le prier de faire revivre cette
royaut dans sa personne! On voulait bien lui donner un pouvoir gal 
celui des rois, mais il fallait au moins sauver les apparences, ne
ft-ce que dans l'intrt de la dignit nationale. D'ailleurs, ce
jeune guerrier avait remport d'admirables victoires, dj rendu un
commencement de scurit au pays; mais il commenait  peine la
rconciliation des partis, la rorganisation de la France, la
rdaction de ses lois; il n'avait surtout pas encore donn la paix au
monde. Il lui restait donc bien des titres  conqurir, qu'il tait
assur, d'ailleurs, de runir bientt sur sa glorieuse tte.

L'impression fut gnrale et pnible. De tous cts les prfets
mandrent que l'crit produisait un fcheux effet, qu'il donnait
quelque raison  la faction dmagogique, que les Csars provoquaient
des Brutus, que la brochure tait imprudente et regrettable.  Paris,
l'impression tait la mme. Dans le sein du Conseil d'tat, la
dsapprobation ne se cachait point. Le Premier Consul, soit qu'il et
pris part au pamphlet, soit qu'il et t compromis  son insu par des
amis impatients et maladroits, crut devoir le dsavouer, surtout aux
yeux du parti rvolutionnaire. Il appela M. Fouch, et lui demanda
publiquement comment il laissait circuler de tels crits.--Je connais
l'auteur, rpondit le ministre.--Si vous le connaissez, reprit le
Premier Consul, il fallait le mettre  Vincennes.--Je ne pouvais pas
le mettre  Vincennes, ajouta M. Fouch, car c'tait votre propre
frre.-- ce mot, le gnral Bonaparte se plaignit amrement de ce
frre, qui l'avait dj compromis plus d'une fois. L'aigreur
s'ensuivit  l'gard de Lucien Bonaparte. Un jour, celui-ci n'ayant
pas t exact  un conseil des ministres, ce qui lui arrivait souvent,
et beaucoup de plaintes s'levant contre son administration, le
Premier Consul tmoigna sur son compte un vif mcontentement, et parut
mme vouloir le rvoquer immdiatement. Mais le consul Cambacrs
conseilla d'y mettre plus d'gards, et de ne pas enlever  Lucien le
portefeuille de l'intrieur, sans lui donner un ddommagement
convenable. Le Premier Consul y consentit. M. Cambacrs imagina
l'ambassade d'Espagne, et fut charg de l'offrir  Lucien. Il la lui
fit accepter sans difficult. Lucien partit, et bientt on ne songea
plus  l'imprudent pamphlet.

Ainsi une premire tentative d'assassinat contre le Premier Consul
avait provoqu en sa faveur une premire tentative d'lvation; mais
l'une tait aussi folle, que l'autre tait maladroite. Il fallait que
le gnral Bonaparte achett, par de nouveaux services, une
augmentation d'autorit, que personne ne dfinissait encore avec
prcision, mais que tout le monde prvoyait confusment dans l'avenir,
et  laquelle lui ou ses amis aspiraient dj d'une manire ouverte.
Du reste, sa fortune allait lui fournir, en services rendus, en
dangers vits, des titres immenses auxquels la France ne rsisterait
plus.

FIN DU LIVRE SIXIME.




LIVRE SEPTIME.

HOHENLINDEN.

     Paix avec les tats-Unis et les Rgences Barbaresques.--Runion
     du Congrs de Lunville.--M. de Cobentzel se refuse  une
     ngociation spare, et veut au moins la prsence d'un
     plnipotentiaire anglais, pour couvrir la ngociation relle
     entre l'Autriche et la France.--Le Premier Consul, afin de hter
     la conclusion, ordonne la reprise des hostilits.--Plan de la
     campagne d'hiver.--Moreau est charg de franchir l'Inn, et de
     marcher sur Vienne.--Macdonald avec une seconde arme de rserve
     a ordre de passer des Grisons dans le Tyrol.--Brune avec 80 mille
     hommes est destin  forcer l'Adige et le Mincio.--Plan du jeune
     archiduc Jean, devenu gnralissime des armes
     autrichiennes.--Son projet de tourner Moreau, manqu par des
     fautes d'excution.--Il s'arrte en route, et veut assaillir
     Moreau dans la fort de Hohenlinden.--Belle manoeuvre de Moreau,
     suprieurement excute par Richepanse.--Mmorable bataille de
     Hohenlinden.--Grands rsultats de cette bataille.--Passage de
     l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens.--Armistice de
     Steyer.--L'Autriche promet de signer la paix
     immdiatement.--Oprations dans les Alpes et en Italie.--Passage
     du Splugen par Macdonald, au milieu des horreurs de
     l'hiver.--Arrive de Macdonald dans le Tyrol
     italien.--Dispositions de Brune pour passer le Mincio sur deux
     points.--Vice de ces dispositions.--Le gnral Dupont essaie un
     premier passage  Pozzolo, et attire sur lui seul le gros de
     l'arme autrichienne.--Le Mincio est forc, aprs une effusion de
     sang inutile.--Passage du Mincio et de l'Adige.--Heureuse fuite
     du gnral Laudon au moyen d'un mensonge.--Les Autrichiens battus
     demandent un armistice en Italie.--Signature de cet armistice 
     Trvise.--Reprise des ngociations  Lunville.--Le principe
     d'une paix spare admis par M. de Cobentzel.--Le premier Consul
     veut faire payer  l'Autriche les frais de cette seconde
     campagne, et lui impose des conditions plus dures que dans les
     prliminaires de M. de Saint-Julien.--Il pose pour _ultimatum_ la
     limite du Rhin en Allemagne, la limite de l'Adige en
     Italie.--Courageuse rsistance de M. de Cobentzel.--Cette
     rsistance, quoique honorable, fait perdre  l'Autriche un temps
     prcieux.--Pendant qu'on ngocie  Lunville, l'empereur Paul, 
     qui le Premier Consul avait cd l'le de Malte, la rclame des
     Anglais, qui la refusent.--Colre de Paul Ier.--Il appelle 
     Ptersbourg le roi de Sude, et renouvelle la ligue de
     1780.--Dclaration des neutres.--Rupture de toutes les cours du
     Nord avec la Grande-Bretagne.--Le Premier Consul en profite pour
     tre plus exigeant envers l'Autriche.--Il veut, outre la limite
     de l'Adige, l'expulsion de l'Italie de tous les princes de la
     maison d'Autriche.--Le grand-duc de Toscane doit avec le duc de
     Modne tre transport en Allemagne.--M. de Cobentzel finit par
     cder, et signe avec Joseph Bonaparte, le 9 fvrier 1801, le
     clbre trait de Lunville.--La France obtient pour la seconde
     fois la ligne du Rhin dans toute son tendue, et reste  peu prs
     matresse de l'Italie.--L'Autriche est rejete au del de
     l'Adige.--La Rpublique Cisalpine doit comprendre le Milanais, le
     Mantouan, le duch de Modne et les Lgations.--La Toscane
     destine  la maison de Parme, sous le titre de royaume
     d'trurie.--Le principe des scularisations pos pour
     l'Allemagne.--Grands rsultats obtenus par le Premier Consul dans
     l'espace de quinze mois.


[En marge: Trait de paix avec les tats-Unis.]

Joseph Bonaparte venait de signer  Morfontaine, avec MM. Ellsworth,
Davie et Van-Murray, le trait qui rtablissait la paix entre la
France et l'Amrique. C'tait le premier trait conclu par le
gouvernement consulaire. Il tait naturel que la rconciliation de la
France avec les diffrentes puissances du globe comment par la
rpublique qu'elle avait en quelque sorte mise au monde. Le Premier
Consul avait permis qu'on ajournt les difficults relatives au trait
d'alliance du 6 fvrier 1778; mais en revanche il avait exig
l'ajournement des rclamations des Amricains relatives aux btiments
capturs. Il jugeait avec raison que, dans le moment, il fallait se
contenter de la reconnaissance des droits des neutres. C'tait donner
sur les mers un alli de plus  la France, et un ennemi de plus 
l'Angleterre; c'tait un nouveau ferment ajout  la querelle maritime
qui s'levait dans le Nord, et qui de jour en jour devenait plus
grave. En consquence les principaux articles du droit des neutres,
tel au moins que le professent la France et tous les tats maritimes,
ces articles furent insrs intgralement dans le nouveau trait.

Ces articles taient ceux que nous avons dj fait connatre.

1 _Le pavillon couvre la marchandise_, par consquent le neutre peut
transporter toute marchandise ennemie, sans tre recherch.

2 Il n'y a d'exception  cette rgle que pour la contrebande de
guerre, et cette contrebande ne s'tend pas aux denres alimentaires,
ni aux munitions navales, bois, goudrons, chanvres, mais uniquement
aux armes et munitions de guerre confectionnes, telles que _poudre,
salptre, ptards, mches, balles, boulets, bombes, grenades,
carcasses, piques, hallebardes, pes, ceinturons, pistolets,
fourreaux, selles de cavalerie, harnais, canons, mortiers avec leurs
affts, et gnralement toutes armes, munitions de guerre, et
ustensiles  l'usage des troupes_.

3 Le neutre peut aller de tout port  tout port; il n'y a d'exception
 sa libert de naviguer qu' l'gard des ports rellement bloqus, et
il n'y a de ports rellement bloqus que ceux qui sont gards par une
force telle qu'il y ait un danger srieux  vouloir forcer le blocus.

4 Le neutre doit subir la visite pour constater sa qualit vritable;
mais le visiteur doit se tenir  porte de canon, n'envoyer qu'un
canot et trois hommes; et si le neutre est convoy par un btiment de
guerre, la visite ne peut avoir lieu, la prsence du pavillon
militaire tant une garantie suffisante contre toute espce de
fraude.

Le trait contenait d'autres stipulations de dtail, mais ces quatre
dispositions principales, qui constituent vritablement le droit des
neutres, taient une importante victoire; car les Amricains, en les
adoptant, taient obligs d'en exiger l'application  leur commerce de
la part des Anglais, ou bien forcs de faire la guerre.

La signature de ce trait fut solennellement clbre  Morfontaine,
belle terre que Joseph, plus riche que ses frres, grce  son
mariage, avait acquise depuis quelque temps. Le Premier Consul s'y
rendit, accompagn d'une socit nombreuse et brillante. D'lgantes
dcorations, places dans le chteau et les jardins, montraient
partout la France et l'Amrique unies. On porta des toasts analogues 
la circonstance. Le Premier Consul proposa celui-ci: Aux mnes des
Franais et des Amricains, morts sur le champ de bataille, pour
l'indpendance du Nouveau-Monde.

Lebrun proposa cet autre:  l'union de l'Amrique avec les puissances
du Nord, pour faire respecter la libert des mers. Enfin Cambacrs
proposa le troisime: AU SUCCESSEUR DE WASHINGTON!

[En marge: Nov. 1800.]

[En marge: Arrive de M. de Cobentzel  Lunville.]

[En marge: M. de Cobentzel pour quelques jours  Paris.]

On attendait avec impatience M. de Cobentzel  Lunville, pour savoir
si sa cour tait dispose  conclure la paix. Le Premier Consul, s'il
n'tait pas satisfait de la marche des ngociations, tait dcid 
reprendre les hostilits, quelque avance que ft la saison. Il ne
comptait plus les obstacles pour rien, depuis qu'il avait franchi le
Saint-Bernard, et croyait qu'on pouvait se battre sur la neige et la
glace, aussi bien que sur une terre couverte de verdure ou de
moissons. L'Autriche, au contraire, dsirait gagner du temps, parce
qu'elle s'tait engage avec l'Angleterre  n'accepter aucune paix
spare, avant le mois de fvrier suivant, c'est--dire fvrier 1801
(pluvise an IX). Craignant fort la reprise des hostilits, elle
venait de faire demander une troisime prolongation d'armistice. Le
Premier Consul avait premptoirement refus, par le motif que M. de
Cobentzel n'tait pas encore arriv  Lunville. Il ne voulait se
laisser vaincre  cet gard que lorsqu'il verrait le plnipotentiaire
autrichien rendu sur le lieu mme de la ngociation. Enfin M. de
Cobentzel arriva le 24 octobre 1800  Lunville. Il fut reu  la
frontire et sur toute la route, au bruit du canon, et avec de grands
tmoignages de considration. Le gnral Clarke avait t nomm
gouverneur de Lunville, pour en faire les honneurs aux membres du
congrs, et pour qu'il pt s'acquitter convenablement de ce soin, on
avait mis  sa disposition des fonds et de beaux rgiments. Joseph s'y
tait rendu de son ct, accompagn de M. de Lafort pour secrtaire.
 peine M. de Cobentzel tait-il arriv, que le Premier Consul, tenant
 se convaincre par lui-mme des dispositions du ngociateur
autrichien, lui adressa l'invitation de venir passer quelques jours 
Paris. M. de Cobentzel[3] n'osa pas s'y refuser, et s'achemina vers
Paris avec beaucoup de dfrence. Il y tait rendu le 29 octobre. On
lui accorda sur-le-champ une nouvelle prolongation d'armistice de
vingt jours. Le Premier Consul l'entretint ensuite de la paix, et des
conditions auxquelles on pourrait la conclure. M. de Cobentzel n'tait
pas fort rassurant sur la question d'une ngociation spare, et,
quant aux conditions, il apportait des prtentions tout  fait
dplaces. L'Autriche avait sur l'Italie des vues impossibles 
satisfaire, et elle voulait, si on ne lui accordait qu'en Allemagne
les indemnits promises en Italie par le trait de Campo-Formio, elle
voulait, ou en Bavire, ou dans le Palatinat, ou en Souabe, des
concessions de territoire exorbitantes. Le Premier Consul se permit
quelques mouvements de vivacit. Cela lui tait arriv dj dans les
ngociations de Campo-Formio, avec ce mme M. de Cobentzel; mais,
l'ge et la puissance venant, il se contenait encore moins
qu'autrefois. M. de Cobentzel se plaignit amrement, disant n'avoir
jamais t trait de la sorte, ni par Catherine, ni par Frdric, ni
par l'empereur Paul lui-mme. Il demanda donc  retourner  Lunville,
et on le laissa repartir, imaginant qu'il valait mieux ngocier pied 
pied avec lui, par l'intermdiaire de Joseph. Ce dernier, doux, calme,
et assez intelligent, tait plus propre que son frre  ce travail de
patience.

         [Note 3: Napolon a dit  Sainte-Hlne que M. de Cobentzel
         avait voulu venir  Paris pour gagner du temps. C'est une
         erreur de mmoire. La correspondance diplomatique prouve le
         contraire.]

[En marge: Retour de M. de Cobentzel  Lunville.]

[En marge: change de pouvoirs entre Joseph Bonaparte et M. de
Cobentzel.]

M. de Cobentzel et Joseph Bonaparte, runis  Lunville, changrent
leurs pleins pouvoirs le 9 novembre (18 brumaire). Joseph avait ordre
de lui adresser les trois questions suivantes: 1 avait-il
l'autorisation de traiter? 2 avait-il celle de traiter sparment de
l'Angleterre? 3 traiterait-il pour l'empereur, au nom seul de la
maison d'Autriche, ou au nom de l'empire germanique tout entier?

[En marge: Aprs change des pouvoirs, M. de Cobentzel refuse de
traiter sans l'Angleterre.]

Les pouvoirs changs et reconnus valables, ce qu'on examina d'une
manire trs-minutieuse,  cause de la msaventure de M. de
Saint-Julien, on s'expliqua sur la limite de ces pouvoirs. M. de
Cobentzel n'hsita pas  dclarer qu'il ne pouvait pas traiter sans la
prsence au congrs d'un plnipotentiaire anglais. Quant  la question
de savoir s'il traiterait pour la maison d'Autriche seule ou pour
l'empire tout entier, il dclara qu'il lui fallait des instructions
nouvelles.

[En marge: Dclaration du Premier Consul et annonce d'une prochaine
reprise des hostilits.]

Ces rponses furent mandes  Paris. Sur-le-champ le Premier Consul
fit annoncer  M. de Cobentzel que les hostilits seraient reprises 
la fin de l'armistice, c'est--dire aux derniers jours de novembre;
que le congrs, du reste, ne serait pas tenu de se dissoudre; que, les
hostilits continuant, on pourrait ngocier, mais que les armes
franaises ne s'arrteraient dans leur marche que lorsque le
plnipotentiaire autrichien aurait consenti  traiter sans
l'Angleterre.

[En marge: Occupation de la Toscane.]

Dans ces entrefaites, le Premier Consul avait pris  l'gard de la
Toscane une prcaution devenue indispensable. Le gnral autrichien
Somma-Riva y tait rest avec quelques centaines d'hommes,
conformment  la convention d'Alexandrie; mais il continuait de faire
des leves en masse, avec l'argent de l'Angleterre. Dans le moment, on
annonait un dbarquement  Livourne de ces mmes troupes anglaises,
que depuis si long-temps on promenait de Mahon au Ferrol, du Ferrol 
Cadix. Les Napolitains, de leur ct, s'avanaient sur Rome, et les
Autrichiens s'tendaient dans les Lgations, au del des limites
traces par l'armistice, s'efforant ainsi de tendre la main 
l'insurrection toscane. Le Premier Consul voyant que, pendant que l'on
cherchait  gagner du temps, on s'apprtait  mettre l'arme franaise
entre deux feux, enjoignit au gnral Dupont de marcher sur la
Toscane, et  Murat, commandant du camp d'Amiens, de se rendre
sur-le-champ en Italie. Il avait plusieurs fois averti les Autrichiens
de ce qu'il tait prt  faire, si on ne suspendait les mouvements de
troupes commencs en Toscane; et voyant qu'on ne tenait aucun compte
de ses avis, il en avait effectivement donn l'ordre. Le gnral
Dupont avec les brigades Pino, Malher, Carra-Saint-Cyr, traversa
rapidement l'Apennin, et occupa Florence, tandis que le gnral
Clment allait de Lucques  Livourne. Nulle part on ne trouva de
rsistance. Cependant les insurgs se runirent dans la ville
d'Arezzo, qui s'tait dj signale contre les Franais, lors de la
retraite de Macdonald en 1799. Il fallut la prendre d'assaut, et la
punir. Cela fut fait, moins svrement peut-tre qu'elle ne l'avait
mrit par sa conduite envers nos soldats. La Toscane fut ds lors
soumise tout entire. Les Napolitains furent arrts dans leur marche,
et les Anglais repousss du sol d'Italie, au moment mme o ils
allaient entrer  Livourne. Deux jours plus tard ils dbarquaient 12
mille hommes.

[En marge: Secrte ouverture de l'Autriche.]

De toute part les armes taient en mouvement depuis les bords du
Mein jusqu'aux bords de l'Adriatique, depuis Francfort jusqu'
Bologne. Les hostilits d'ailleurs taient dnonces. L'Autriche
effraye fit une dernire tentative par l'intermdiaire de M. de
Cobentzel, tentative qui prouvait sa bonne volont d'en finir, mais
l'embarras rsultant de ses malheureux engagements avec l'Angleterre.
M. de Cobentzel s'adressa donc  Joseph Bonaparte, et, prenant un ton
de confiance, lui demanda plusieurs fois si on pouvait compter sur la
discrtion du gouvernement franais. Rassur  cet gard par Joseph,
il lui montra une lettre, dans laquelle l'empereur tmoignant les
inquitudes qu'il venait de tmoigner lui-mme, relativement au danger
d'une indiscrtion, mais s'en remettant  sa connaissance des hommes
et des choses, l'autorisait  faire l'ouverture qui suit. L'Autriche
consentait enfin  se dtacher de l'Angleterre, et  traiter
sparment,  deux conditions, auxquelles elle tenait d'une manire
absolue: premirement un secret inviolable jusqu'au 1er fvrier 1801,
poque o finissaient ses engagements avec l'Angleterre, avec promesse
formelle, si la ngociation ne russissait pas, de rendre toutes les
pices crites de part et d'autre; secondement l'admission d'un
plnipotentiaire anglais  Lunville, pour couvrir par sa prsence la
ngociation vritable.  ces deux conditions, l'Autriche consentait 
traiter immdiatement, et demandait une nouvelle prolongation
d'armistice.

[En marge: Rponse du Premier Consul.]

La proximit de Paris permit une rponse immdiate. Le Premier Consul
ne voulut  aucun prix admettre un ngociateur anglais  Lunville.
Il consentait bien  suspendre de nouveau les hostilits,  la
condition d'une paix signe secrtement, si cela convenait 
l'Autriche, mais signe en quarante-huit heures. Les conditions de
cette paix se trouvaient dj fort claircies par la discussion sur
les prliminaires. C'taient les suivantes. Le Rhin pour frontire de
la Rpublique franaise en Allemagne; le Mincio pour frontire de
l'Autriche en Italie, au lieu de l'Adige qu'elle avait en 1797, mais
avec la cession de Mantoue  la Cisalpine; le Milanais, la Valteline,
Parme et Modne  la Cisalpine; la Toscane au duc de Parme; les
Lgations au duc de Toscane; enfin, comme dispositions gnrales,
l'indpendance du Pimont, de la Suisse, de Gnes. C'tait le fond des
prliminaires Saint-Julien, avec une seule diffrence, l'abandon de
Mantoue  la Cisalpine, pour punir l'Autriche de son refus de
ratification. Mais le Premier Consul exigeait que le trait ft sign
en quarante-huit heures, autrement il annonait la guerre immdiate et
 outrance. Dans le cas de l'acceptation, il s'engageait  un secret
absolu jusqu'au 1er fvrier, et  une nouvelle suspension des
hostilits.

L'Autriche ne voulait ni aller aussi vite, ni concder autant de
choses en Italie. Se faisant des illusions sur les conditions qu'elle
tait en mesure d'obtenir, elle rejeta la proposition franaise. Les
hostilits furent donc immdiatement reprises. M. de Cobentzel et
Joseph restrent  Lunville, attendant, pour se faire de nouvelles
communications, les vnements qui allaient se passer  la fois sur
le Danube, sur l'Inn, sur les Grandes-Alpes et sur l'Adige.

[En marge: Reprise des hostilits.]

La reprise des hostilits avait t annonce pour le 28 novembre (7
frimaire an IX). Tout tait prt pour cette campagne d'hiver, l'une
des plus clbres et des plus dcisives de nos annales.

[En marge: Plan de la campagne d'hiver.]

Le Premier Consul avait dispos cinq armes sur le vaste thtre de
cette guerre. Son projet tait de les diriger de Paris, sans se mettre
de sa personne  leur tte. Toutefois il n'avait pas renonc  se
rendre en Allemagne ou en Italie, et  prendre le commandement direct
de l'une d'elles, si un revers imprvu, ou toute autre cause, rendait
sa prsence ncessaire. Ses quipages taient  Dijon, tout prts 
s'acheminer sur le point o il serait oblig de se transporter.

Ces cinq armes taient celles d'Augereau sur le Mein, de Moreau sur
l'Inn, de Macdonald dans les Grisons, de Brune sur le Mincio, de Murat
en marche vers l'Italie, avec les grenadiers d'Amiens. Augereau avait
sous ses ordres 8 mille Hollandais, 12 mille Franais, en tout 20
mille hommes; Moreau, 130 mille, dont 110 mille  l'arme active.
L'arme de celui-ci avait t porte  cette force considrable, par
le recrutement, par la rentre des malades et des blesss, par la
runion du corps de Sainte-Suzanne. La remise de Philipsbourg, d'Ulm,
d'Ingolstadt, avait en outre permis  Moreau de concentrer toutes ses
troupes entre l'Isar et l'Inn. Macdonald pouvait disposer de 15 mille
hommes dans les Grisons. Brune en Italie tait  la tte de 125 mille
soldats, dont 80 mille sur le Mincio, 12 mille en Lombardie, Pimont
et Ligurie, 8 mille en Toscane, 25 mille aux hpitaux. Le corps de
Murat prsentait une force de 10 mille grenadiers. Cela faisait un
total de 300 mille combattants. Si on ajoute  ce nombre 40 mille
hommes en gypte et aux colonies, 60 mille dans l'intrieur et sur les
ctes, on verra que la Rpublique, depuis l'administration du Premier
Consul, comptait  peu prs 400 mille soldats sous les armes. Les 300
mille placs sur le thtre de la guerre, dont 250 mille valides et
capables d'agir immdiatement, taient pourvus de tout, grce aux
ressources runies du trsor, et des contributions sur les pays
conquis. La cavalerie tait bien monte, surtout celle d'Allemagne;
l'artillerie tait nombreuse et parfaitement servie. Moreau comptait
200 bouches  feu, Brune 180. On tait donc bien plus prpar qu'au
printemps, et nos armes avaient en elles-mmes une confiance sans
bornes.

Des juges clairs, mais svres, ont demand pourquoi le Premier
Consul, au lieu de diviser en cinq corps, l'ensemble de ses forces
actives, n'avait pas, suivant ses propres principes, form deux
grandes masses, l'une de 170 mille hommes sous Moreau, marchant sur
Vienne par la Bavire; l'autre de 130 mille sous Brune, passant le
Mincio, l'Adige, les Alpes, et menaant Vienne par le Frioul. C'est en
effet le plan qu'il adopta lui-mme en 1805; mais l'expos des faits
fera comprendre ses motifs, et prouvera avec quelle connaissance
profonde des hommes et des choses, il savait, suivant les
circonstances, diversifier l'application des grands principes de la
guerre.

Nos deux armes principales, celle de Moreau, celle de Brune, taient
places des deux cts des Alpes,  peu prs  la mme hauteur, la
premire le long de l'Inn, la seconde le long du Mincio. (Voir la
carte n 1.) Moreau devait forcer la ligne de l'Inn, Brune celle du
Mincio. Ces deux armes taient au moins gales en force numrique,
immensment suprieures en force morale,  celles qui leur taient
opposes. Restait entre elles deux la chane des Alpes, formant en cet
endroit ce qu'on appelle le Tyrol. Les Autrichiens avaient le corps du
gnral Iller dans le Tyrol allemand, et celui du gnral Davidovich
dans le Tyrol italien. Le gnral Macdonald avec les 15 mille hommes
qui lui taient confis, et qu'on avait qualifis du titre de seconde
arme de rserve, devait occuper ces deux corps, et attirer toute leur
attention, en les laissant incertains sur le point d'attaque qu'il
choisirait; car, plac dans les Grisons, il tait libre de se jeter ou
directement dans le Tyrol allemand, ou par le Splugen dans le Tyrol
italien. Le titre que portait son arme, les doutes rpandus sur sa
force, devaient faire craindre encore quelque coup extraordinaire, et
elle tait l pour profiter du prestige produit par le passage du
Saint-Bernard. On n'avait pas assez cru  la premire arme de
rserve, on allait trop croire  la seconde. Ds lors Moreau et Brune,
n'ayant plus d'inquitude du ct des Alpes, pouvaient sans craindre
pour leurs flancs, se porter en avant, avec la totalit de leurs
forces.

La petite arme d'Augereau tait destine  surveiller les leves en
masse de la Franconie et de la Souabe, soutenues par le corps
autrichien de Simbschen. Elle couvrait ainsi la gauche et les
derrires de Moreau. Enfin Murat, avec 10 mille grenadiers et une
forte artillerie, devait jouer  l'gard de Brune, le rle qu'Augereau
allait jouer  l'gard de Moreau. Il devait couvrir la droite et les
derrires de Brune contre les insurgs de l'Italie centrale, contre
les Napolitains, les Anglais, etc.

Ces prcautions de prudence taient celles qu'il convient de prendre,
quand on reste dans les conditions de la guerre ordinaire. Or le
Premier Consul y tait ncessairement enferm, quand il avait pour
excuteurs de ses plans, deux gnraux comme Brune et Moreau. Moreau,
le meilleur des deux et l'un des meilleurs de l'Europe, n'tait
cependant pas homme  faire ce que le Premier Consul, devenu empereur,
fit lui-mme en 1805, lorsque, runissant une force considrable sur
le Danube, et laissant une force moindre en Italie, il marcha d'une
manire foudroyante sur Vienne, ne s'inquitant ni pour ses flancs ni
pour ses derrires, et plaant sa sret dans la vigueur crasante des
coups qu'il portait  l'ennemi principal. Mais Moreau, mais Brune,
n'taient pas hommes  se comporter ainsi. Il fallait donc, en les
dirigeant, se placer dans les conditions de la guerre mthodique; il
fallait garder leurs flancs et leurs derrires, les mettre en scurit
sur ce qui pouvait se passer autour d'eux, car ni l'un ni l'autre
n'tait en mesure de dominer les accidents par la grandeur et la
vigueur de sa marche. C'est pourquoi Macdonald fut plac dans le
Tyrol, Augereau en Franconie, Murat dans l'Italie centrale.

Ces dispositions n'auraient d changer, que si l'tat des affaires
intrieures avait permis au Premier Consul de faire la guerre de sa
personne; mais tout le monde tait d'accord qu'il ne devait pas en ce
moment quitter le centre du gouvernement. Son absence, pendant la
courte campagne de Marengo, avait eu d'assez grands inconvnients,
pour ne pas s'y exposer de nouveau, sans une ncessit absolue.

[En marge: Dispositions militaires et forces des Autrichiens dans
cette campagne.]

Les dispositions des Autrichiens taient de tout point infrieures aux
ntres. Leurs armes,  peu prs gales en nombre aux armes
franaises, ne les valaient d'ailleurs sous aucun autre rapport. Elles
n'taient pas encore remises de leurs dfaites rcentes. L'archiduc
Jean commandait en Allemagne, le marchal Bellegarde en Italie. Le
corps de Simbschen, destin  former le noyau des leves de la Souabe
et de la Franconie, s'appuyait sur le gnral Klenau. Celui-ci
commandait un corps intermdiaire, plac  cheval sur le Danube, se
liant par sa droite avec le corps de Simbschen, par sa gauche avec
l'arme principale de l'archiduc. Les gnraux Simbschen et Klenau
comptaient  eux deux 24 mille hommes, indpendamment des troupes de
partisans leves en Allemagne. Le gnral Klenau tait destin 
suivre les mouvements du gnral Sainte-Suzanne,  se rapprocher de
l'archiduc si Sainte-Suzanne se rapprochait de Moreau,  se runir au
corps de Simbschen, si Sainte-Suzanne se runissait  la petite arme
d'Augereau.

L'archiduc Jean avait 80 mille hommes sous sa main, dont 60 mille
Autrichiens en avant de l'Inn, 20 mille Wurtembergeois ou Bavarois
derrire les retranchements de ce fleuve. Le gnral Iller commandait
20 mille hommes dans le Tyrol, indpendamment de 10 mille Tyroliens.
Le marchal Bellegarde en Italie tait  la tte de 80 mille soldats,
bien tablis derrire le Mincio. Enfin, 10 mille Autrichiens, dtachs
vers Ancne et la Romagne, devaient seconder les Napolitains et les
Anglais, dans le cas o ceux-ci feraient une tentative vers l'Italie
centrale ou mridionale. C'tait donc une force principale de 224
mille hommes, qui, avec les Mayenais, les Tyroliens, les Napolitains,
les Toscans, les Anglais, pouvait s'lever  300 mille environ. Le
Premier Consul en faisant dsarmer les Toscans, en fermant Livourne
aux Anglais, en contenant les Napolitains, avait pris une prcaution
fort utile, et fort propre  empcher l'augmentation des forces
ennemies.

[En marge: Commencement des hostilits.]

Par une sorte de rsolution commune, les deux parties belligrantes se
disposaient  vider la querelle en Allemagne, entre l'Inn et l'Isar.
Les oprations avaient commenc le 28 novembre (7 frimaire), par un
temps rigoureux, qui produisait une pluie trs-froide en Souabe, une
gele affreuse dans les Alpes. Tandis qu'Augereau, s'avanant par
Francfort, Aschaffembourg, Wurtzbourg et Nuremberg, livrait un combat
brillant  Burg-Eberach, sparait les leves mayenaises du corps de
Simbschen, et neutralisait ce dernier pour le reste de la campagne;
tandis que Macdonald, aprs avoir assez long-temps occup les
Autrichiens vers les sources de l'Inn, s'apprtait  franchir, malgr
la saison, la grande chane des Alpes, pour se jeter hardiment dans le
Tyrol italien, et faciliter  Brune l'attaque de la ligne du Mincio,
Moreau, avec la masse principale de ses forces, s'avanait entre
l'Isar et l'Inn, sur un champ de bataille long-temps tudi par lui,
cherchant une rencontre dcisive avec la grande arme autrichienne.

Il est ncessaire de faire bien connatre le terrain sur lequel
allaient se rencontrer les Franais et les Autrichiens, dans l'une des
occasions les plus importantes de nos longues guerres. (Voir la carte
n 14.) Nous avons dcrit ailleurs le bassin du Danube, compos de ce
grand fleuve, et d'une suite d'affluents, qui, tombant brusquement des
Alpes, viennent grossir successivement la masse de ses eaux. Ces
affluents, avons-nous dit, sont les lignes que doit dfendre une arme
autrichienne qui veut couvrir Vienne, et que doit conqurir une arme
franaise qui veut marcher sur cette capitale. Dans la campagne d't,
Moreau, comme on s'en souvient, aprs avoir pntr de la valle du
Rhin dans celle du Danube, et avoir franchi l'Iller, le Lech, l'Isar,
s'tait arrt entre l'Isar et l'Inn. Il tait matre du cours de
l'Isar, dont il occupait tous les points principaux, Munich d'abord,
puis Freising, Moosburg, Landshut, etc. Il s'tait port en avant de
ce fleuve, et se trouvait en face de l'Inn, occup en force par les
Autrichiens.

[En marge: Description du pays compris entre l'Isar et l'Inn.]

L'Isar et l'Inn (voir la carte n 15), sortis tous les deux des Alpes,
coulent ensemble vers le Danube, spars par une distance  peu prs
constante, de dix  douze lieues. Se dirigeant d'abord au nord, l'Isar
jusqu' Munich, l'Inn jusqu' Wasserbourg, ils se dtournent tous deux
vers l'est, jusqu' ce qu'ils tombent dans le Danube, l'Isar 
Deggendorf, l'Inn  Passau. Nous tions matres de l'Isar, il fallait
forcer l'Inn; mais l'Inn, large, profond, dfendu  sa sortie des
montagnes par le fort de Kufstein, et dans la partie infrieure de son
cours par la place de Braunau, couvert entre ces deux points d'une
quantit de retranchements, l'Inn tait une barrire difficile 
franchir. Voulait-on le forcer dans la partie suprieure de son cours,
entre Kufstein, Rosenheim et Wasserbourg, on trouvait des difficults
locales presque insurmontables; on avait de plus l'arme du Tyrol sur
son flanc droit. Voulait-on le forcer dans la partie infrieure de son
cours, entre Braunau et Passau, prs du point o il se runit au
Danube, on s'exposait  faire par la gauche une marche allonge, dans
un pays difficile, bois, marcageux, en prtant le flanc  l'arme
autrichienne, qui par Mhldorf et Braunau, avait le moyen de se jeter
sur l'aile droite de l'arme franaise. Ces deux inconvnients taient
jugs extrmement graves. Si les Autrichiens, ayant soin de se bien
garder et d'observer avec vigilance tous les passages de l'Inn, se
bornaient  la dfensive, Moreau pouvait rencontrer des obstacles
presque invincibles. Mais tel n'tait pas leur projet. L'offensive
tait rsolue dans l'tat-major autrichien. Le jeune archiduc Jean, la
tte pleine des nouvelles thories inventes par les Allemands, et
jaloux aussi d'imiter quelque chose des grands mouvements du gnral
Bonaparte, imagina un plan fort tendu, qui n'tait mme pas mal
conu, au dire des bons juges. Malheureusement ce plan tait vain,
parce qu'il ne reposait pas sur l'apprciation exacte des
circonstances prsentes. Le voici, tel qu'on est parvenu  le
connatre.

Moreau tait tabli sur le terrain qui spare l'Isar de l'Inn. Entre
Munich et Wasserbourg, ce terrain, form d'un plateau lev, couvert
d'une fort paisse, s'abaisse en se rapprochant du Danube, et, en
s'abaissant, se dchire, forme des ravins nombreux, reste bois dans
quelques parties, devient marcageux dans d'autres, ne prsente enfin
de tout ct que des accs trs-difficiles. Moreau tait en possession
de ce plateau, de la fort qui le couvre, et des routes qui le
parcourent. De Munich, o tait son quartier-gnral, deux routes
aboutissent  l'Inn, l'une donnant directement par Ebersberg sur
Wasserbourg, l'autre obliquant  gauche, et passant par Hohenlinden,
Haag, Ampfing et Mhldorf. L'une et l'autre traversaient la sombre
fort de sapins, qui recouvre cette rgion leve. C'est dans cette
formidable retraite, forme par un pays montueux et bois, abordable
par deux routes, dont Moreau tait matre, qu'il fallait venir le
chercher, pour se mesurer avec lui. Les autres chemins ne consistaient
qu'en des voies fort troites, destines uniquement  l'exploitation
des bois, et impraticables pour les gros transports d'une arme.

[En marge: Plan du jeune archiduc Jean.]

Le jeune archiduc projeta une grande manoeuvre. Il ne voulut pas
aborder de front la position de Moreau, mais la tourner, en dbouchant
par les ponts de Mhldorf, Neu-OEtting et Braunau. Laissant une
vingtaine de mille hommes, Bavarois, Wurtembergeois, migrs de Cond,
pour disputer l'Inn, il se proposait de prendre l'offensive avec 60
mille Autrichiens, et de cheminer sur la gauche de Moreau, dans cette
contre moiti boise, moiti marcageuse, qui s'tend entre l'Inn et
l'Isar, prs des points o ils se runissent au Danube. Si le jeune
archiduc franchissait rapidement cette contre difficile, par
Eggenfelden, Neumarkt, Vilsbiburg, et arrivait  temps  Landshut sur
l'Isar, il pouvait remonter l'Isar sur nos derrires, jusqu'
Freising, le passer  Freising mme, se porter ensuite sur une chane
de hauteurs qui commence  Dachau, et qui domine la plaine de Munich.
Plac sur ce point, il menaait dangereusement la ligne de retraite de
Moreau et l'obligeait  vacuer le pays entre l'Inn et l'Isar, 
traverser Munich en toute hte, afin de prendre une position
rtrograde sur le Lech. Mais, pour assurer le succs d'une telle
manoeuvre, il fallait en avoir bien calcul tous les moyens
d'excution; et, aprs s'y tre engag, il fallait un grand caractre
pour en braver les chances menaantes; car on avait  parcourir un
pays presque impraticable, dans une dtestable saison, et en ctoyant
sans cesse un ennemi, qui n'tait pas prompt et audacieux, il est
vrai, mais intelligent, ferme, difficile  dconcerter.

[En marge: Premires oprations.]

Les troupes des deux nations taient en mouvement ds les 26 et 27
novembre (5 et 6 frimaire) pour commencer les hostilits le 28 (7
frimaire). Le gnral autrichien Klenau, plac sur le Danube pour
soutenir Simbschen contre la petite arme d'Augereau, avait attir
l'attention du gnral Sainte-Suzanne, commandant le quatrime corps
de Moreau. Entrans ainsi l'un et l'autre, assez loin du thtre
principal des vnements, ils taient sur le Danube, le gnral
Sainte-Suzanne vers Ingolstadt, le gnral Klenau vers Ratisbonne.

Moreau avait port son aile gauche, forte de 26 mille hommes, et
place sous les ordres du gnral Grenier, sur la grande route de
Munich  Mhldorf, par Hohenlinden, Haag et Ampfing, lui faisant
occuper ainsi les pentes de cette espce de plateau, qui s'tend entre
les deux fleuves. Son centre, qu'il commandait en personne, et qui
s'levait  environ 34 mille hommes[4], occupait la route directe de
Munich  Wasserbourg par Ebersberg. L'aile droite, sous Lecourbe,
d'environ 26 mille hommes, tait place le long de l'Inn suprieur,
aux environs de Rosenheim, observant le Tyrol par une division.
Moreau n'avait par consquent sous sa main que sa gauche et son
centre,  peu prs 60 mille hommes. Il avait mis son arme en
mouvement, pour faire une forte reconnaissance depuis Rosenheim
jusqu' Mhldorf, et pour forcer l'ennemi  dvoiler ses intentions.
Moreau, qui ne savait pas, comme le gnral Bonaparte, deviner les
projets de son adversaire, ou les dicter lui-mme en prenant fortement
l'initiative, Moreau tait rduit  ttonner, pour dcouvrir ce qu'il
ne savait ni deviner ni commander. Mais il s'avanait prudemment, et,
s'il tait surpris, rparait vite, avec un grand calme, le dommage de
la surprise.

         [Note 4: Le centre tait de 30 mille hommes; mais la division
         polonaise de Kniacewitz, qui avait rejoint le gnral Decaen,
         et la rserve d'artillerie, devaient le porter  34 ou 35
         mille hommes environ.]

Les journes des 29 et 30 novembre (8, 9 frimaire an IX) furent
employes par l'arme franaise  reconnatre la ligne de l'Inn, par
l'arme autrichienne  franchir cette ligne, et  traverser le bas
pays, entre l'Inn, le Danube et l'Isar. Moreau fora les avant-postes
autrichiens  se replier, porta sa droite sous Lecourbe  Rosenheim,
son centre sous ses ordres directs  Wasserbourg, sa gauche sous
Grenier sur les hauteurs d'Ampfing. De ces hauteurs on domine, mais de
trs-loin, les bords de l'Inn. La gauche de l'arme franaise tait un
peu compromise; car, en voulant suivre le mouvement de l'Inn jusqu'
Mhldorf, elle tait  quinze lieues de Munich, tandis que le reste de
l'arme n'en tait qu' dix. Aussi Moreau avait-il eu soin de la faire
soutenir par une division du centre, celle que commandait le gnral
Grandjean. Mais c'tait une faute de s'avancer ainsi en trois corps,
distants  ce point les uns des autres, et de ne pas aborder l'Inn en
masse, en se prsentant devant un seul dbouch, sauf  faire de
fausses dmonstrations sur plusieurs. Cette faute faillit entraner de
graves consquences.

[En marge: Dc. 1800.]

[En marge: L'archiduc Jean, effray des premires difficults
d'excution renonce  son plan.]

L'arme autrichienne avait pass par Braunau, Neu-OEtting, Mhldorf,
et travers la rgion basse dont nous avons dj parl. Une partie des
troupes de l'archiduc, rcemment arrives, avaient eu  peine le temps
de se reposer. Elles cheminaient pniblement dans cette rgion tantt
boise, tantt coupe de petites rivires, la Vils, la Rott, l'Isen,
qui descendent du plateau qu'occupait l'arme franaise. Les petits
chemins qu'il fallait suivre taient dfoncs; les gros transports
avaient la plus grande peine  s'y mouvoir. Le jeune archiduc et ses
conseillers, qui n'avaient prvu aucune de ces circonstances, furent
effrays de l'entreprise, une fois commence. Notre aile gauche,
avance jusque vers Ampfing et Mhldorf, les inquitait, et leur
faisait craindre d'tre coups de l'Inn. Ils avaient voulu dborder
Moreau, et ils avaient peur d'tre dbords  leur tour. Il aurait
fallu prvoir ce danger, et se prparer sur le Danube, entre
Ratisbonne et Passau, une nouvelle base d'oprations, en cas qu'on ft
spar de l'Inn. Mais on n'en avait rien fait. Dans toute opration
hardie, il faut prvoir d'abord les difficults d'excution, puis,
l'excution commence, persvrer avec caractre dans ce qu'on a
voulu; car il est rare que les dangers qu'on fait courir  son
adversaire, on ne les coure pas soi-mme. L'tat-major autrichien,
ds les premiers pas, fut surpris, effray de ce qu'il avait projet,
et changea subitement son plan. Au lieu de persister  gagner l'Isar,
pour le remonter sur nos derrires, il s'arrta tout court, et imagina
de se rabattre sur notre gauche, pour livrer bataille sur-le-champ.
C'tait aborder la difficult de front, et tout entire; car il
fallait, en remontant le lit des rivires, gravir le terrain lev que
nous occupions, et pntrer ensuite dans la fort, o nous tions
depuis long-temps tablis. On pouvait, au dbut, avoir un avantage sur
notre gauche, un peu compromise; mais, ce succs obtenu, on trouvait
notre arme concentre dans un vrai labyrinthe, dont elle connaissait
et occupait toutes les issues.

[En marge: L'archiduc Jean se dcide  livrer immdiatement bataille.]

Le 1er dcembre, en effet (10 frimaire an IX), l'archiduc Jean porta
la plus grande partie de son arme sur notre gauche, par trois chemins
 la fois: la valle de l'Isen, la grande chausse de Mhldorf 
Ampfing, enfin le pont de Kraibourg sur l'Inn. La valle de l'Isen,
prenant naissance sur les flancs du plateau bois, dcrit
prcdemment, permettait de tourner la position trs-allonge de notre
gauche. Un corps de 15 mille hommes la remontait. Un autre corps
marchait droit sur la grande route de Mhldorf, laquelle, aprs avoir
gravi les hauteurs d'Ampfing, conduit,  travers la fort, jusqu'
Hohenlinden et Munich. Enfin un dtachement, franchissant l'Inn 
Kraibourg, passant par Aschau, prenait en flanc notre aile gauche,
malheureusement aventure jusqu' Ampfing. Quarante mille hommes
allaient, dans le moment, en aborder vingt-six mille.

[En marge: Combat d'Ampfing, livr le 1er dcembre.]

Aussi la journe fut-elle vive et difficile pour ces vingt-six mille
hommes, commands par le gnral Grenier. Ney, qui dfendait les
hauteurs d'Ampfing, y dploya cette incomparable vigueur qui le
distinguait  la guerre. Il fit des prodiges de bravoure, et russit 
se retirer sans accident. Menac par le corps qui avait pass l'Inn 
Kraibourg, et qui pntrait dans le dfil d'Aschau, il fut
heureusement dgag par la division Grandjean, que Moreau, comme nous
l'avons dit, avait dtache de son centre pour appuyer sa gauche. La
division Legrand, qui tait dans la valle de l'Isen, remonta cette
valle en rtrogradant sur Dorfen. Moreau, voyant la supriorit des
Autrichiens, eut le bon esprit de ne pas s'obstiner, et opra sa
retraite avec le plus grand ordre.

Il ressort de ces premiers mouvements, que Moreau n'avait pas su
pntrer les projets de l'ennemi, et qu'en s'avanant sur tous les
dbouchs de l'Inn  la fois, au lieu de diriger une attaque sur un
seul point, il avait compromis sa gauche. La valeur extraordinaire de
ses troupes, la vigueur de ses lieutenants, qui, dans l'excution,
taient des gnraux accomplis, avaient tout rpar.

Mais ce n'tait l qu'un dbut insignifiant. Moreau avait abandonn
les abords de sa position, et s'tait retir au centre de la vaste
fort de Hohenlinden. Il fallait le forcer dans cette redoutable
retraite. Son sang-froid, sa vigueur allaient se retrouver ici, face
 face avec l'inexprience de l'archiduc, infatu d'un premier succs.

[En marge: Champ de bataille de Hohenlinden.]

Nous avons dj dit que deux routes traversent la fort: l'une, de
droite, qui tombe directement de sur l'Inn par Ebersberg et
Wasserbourg; l'autre, de gauche, qui passe par Hohenlinden,
Mattenboett, Haag, Ampfing, et joint l'Inn  Mhldorf, par un trajet
plus allong. (Voir la carte n 16.) C'est sur cette dernire route
que les Autrichiens se portaient en masse, les uns suivant le dfil
qu'elle forme  travers la fort, les autres remontant avec peine le
lit des petites rivires, qui donnaient accs sur le flanc de notre
position. Moreau jugea sur-le-champ cette situation, la jugea
sainement, et conut une pense  laquelle il dut de grands rsultats:
c'tait de laisser engager dans la fort les Autrichiens, dj aux
prises avec sa gauche, et puis, lorsqu'ils y seraient bien engags, de
rabattre son centre de la route d'Ebersberg sur la route de
Hohenlinden, pour les surprendre dans ce coupe-gorge, et les y
dtruire. Il fit ses dispositions en consquence.

La route de gauche, ou de Hohenlinden, adopte par les Autrichiens,
aprs avoir quitt les bords de l'Inn et gravi les hauteurs d'Ampfing,
parcourait jusqu' Mattenboett des coteaux alternativement boiss ou
dcouverts, puis de Mattenboett  Hohenlinden, s'enfonait dans un
bois pais, et formait l un long dfil, bord de hauts sapins. 
Hohenlinden mme la fort s'claircissait tout  coup. Une petite
plaine dboise, et seme de quelques hameaux, s'tendait  droite et
 gauche de la route; au milieu se trouvaient le village de
Hohenlinden, et le relais de poste. C'est l que devait aboutir
l'arme autrichienne, tant la colonne principale, cheminant dans le
dfil de la fort, que les dtachements remontant la rivire de
l'Isen, pour dboucher par diverses issues sur la gauche de notre
position.

Moreau dploya, dans cette petite plaine de Hohenlinden, son aile
gauche sous Grenier, plus la division Grandjean, dj dtache du
centre, enfin toutes les rserves d'artillerie et de cavalerie.

[En marge: Dispositions de Moreau.]

 droite de la route et du village de Hohenlinden, il plaa la
division Grandjean, commande ce jour-l par le gnral Grouchy; 
gauche, la division Ney; plus  gauche encore,  la lisire des bois,
et  la tte des chemins par lesquels devaient arriver les colonnes
autrichiennes remontant la valle de l'Isen, les divisions Legrand et
Bastoul, l'une et l'autre ranges en avant des villages de Preisendorf
et de Harthofen. Les rserves de cavalerie et d'artillerie taient en
arrire de ces quatre divisions d'infanterie, dployes au milieu de
la plaine. Le centre, rduit aux deux divisions Richepanse et Decaen,
se trouvait  quelques lieues de l, sur la route de droite, aux
environs d'Ebersberg. Moreau fit parvenir  ces deux divisions
l'ordre, un peu vaguement rdig, mais positif, de se jeter de la
route de droite sur la route de gauche, d'arriver aux environs de
Mattenboett, et d'y surprendre l'arme autrichienne, engouffre dans
la fort. Cet ordre n'tait ni prcis, ni clair, ni dtaill, comme
doivent l'tre des ordres bien conus et bien donns, comme l'taient
ceux du gnral Bonaparte. Il n'indiquait pas la route  suivre, ne
prvoyait aucun des accidents possibles; il laissait tout  faire 
l'intelligence des gnraux Decaen et Richepanse. On pouvait, du
reste, s'en fier  eux, du soin de suppler  tout ce que ne disait
pas le gnral en chef. Moreau prescrivit en outre  Lecourbe, qui
formait sa droite vers le Tyrol, au gnral Sainte-Suzanne, qui
formait sa gauche vers le Danube, de se rapprocher en hte du lieu sur
lequel allait se passer l'vnement dcisif de la campagne. Mais l'un
se trouvait  quinze lieues au moins, l'autre  vingt-cinq, et ils
taient, par consquent, hors de porte. Ce n'est pas ainsi qu'en
agissait le gnral Bonaparte, la veille des grandes batailles; il ne
laissait pas, dans de pareils moments, une moiti de ses forces  de
telles distances. Mais, pour amener  temps, sur le point o se
dcident les destines, toutes les parties dont se compose une arme
nombreuse, il faut une prvoyance suprieure, que les plus grands
hommes possdent seuls, et sans laquelle on peut tre encore un
excellent gnral. Moreau allait combattre prs de 70 mille
Autrichiens avec moins de 60 mille Franais: c'tait plus qu'il n'en
fallait, avec les soldats dont se composaient alors nos lgions.

[En marge: Dispositions de l'archiduc Jean.]

L'archiduc Jean, ignorant tout cela, tait enivr de son succs du 1er
dcembre (10 frimaire). Il tait jeune, et il avait vu rtrograder
devant lui cette redoutable arme du Rhin, que, depuis bien des
annes, les gnraux autrichiens n'avaient plus l'art d'arrter. Il
se reposa le 2 dcembre (11 frimaire), ce qui laissa le temps  Moreau
de faire les dispositions que nous venons de rapporter; et il prpara
tout, pour traverser dans la journe du 3 dcembre (12 frimaire), la
vaste fort de Hohenlinden. Ce gnral, un peu nouveau dans sa
profession, n'imaginait pas que l'arme franaise pt lui opposer la
moindre rsistance sur la route qu'il allait parcourir. Tout au plus
croyait-il la trouver en avant de Munich.

Il divisa son arme en quatre corps. (Voir la carte n 16.) Le
principal, celui du centre, compos de la rserve, des grenadiers
hongrois, des Bavarois, de la plus grande partie de la cavalerie, des
bagages, de cent pices de canon, devait suivre la grande route de
Mhldorf  Hohenlinden, franchir le dfil qu'elle forme  travers la
fort, et dboucher ensuite dans la petite plaine de Hohenlinden. Le
gnral Riesch, qui avait pass l'Inn  Kraibourg, dans la journe du
1er dcembre, avec une douzaine de mille hommes, devait flanquer le
centre, et dboucher dans l'claircie de Hohenlinden,  gauche des
Autrichiens,  droite des Franais.  l'autre extrmit de ce champ de
bataille, les corps de Baillet-Latour et de Kienmayer, qui taient
engags dans la valle de l'Isen, devaient continuer  la remonter, et
dboucher  quelque distance l'un de l'autre, le premier par Isen sur
Kronaker et Preisendorf, le second par Lendorf sur Harthofen, tous
deux dans la plaine dboise de Hohenlinden. Ils avaient ordre de ne
pas perdre de temps, de laisser mme leur artillerie en arrire, le
corps du centre en amenant une grande quantit par la chausse
principale, et de ne porter, en fait de bagages, que ce qui tait
ncessaire pour faire la soupe du soldat.

Ainsi les quatre corps de l'arme autrichienne, marchant  une assez
grande distance les uns des autres, dans cette paisse fort, un seul,
celui du centre, sur une grande route ferre, les trois autres dans
des chemins uniquement destins  l'exploitation des bois, avaient
rendez-vous dans cette claircie, qui s'tendait entre Hohenlinden et
Harthofen, exposs  ne pas arriver ensemble, et  faire, pendant le
trajet, bien des rencontres imprvues. Les Bavarois ayant rejoint les
Autrichiens, l'arme de l'archiduc s'levait en ce moment  70 mille
hommes.

[En marge: Bataille de Hohenlinden, livre le 3 dcembre 1800.]

Le 3 dcembre, au matin, les Franais taient dploys entre
Hohenlinden et Harthofen. Moreau,  cheval avant le jour, tait  la
tte de son tat-major; et, un peu plus loin, Richepanse et Decaen
excutaient le mouvement qui leur tait prescrit, de la route
d'Ebersberg sur celle de Hohenlinden.

[En marge: Premire attaque contre la division Grandjean,  l'entre
de la plaine de Hohenlinden.]

[En marge: Cette attaque repousse.]

De leur ct les quatre corps autrichiens s'avanaient simultanment,
chacun le plus vite qu'il pouvait, sentant le prix du temps, dans une
saison o l'on avait si peu de jour, soit pour marcher, soit pour
combattre. Une neige paisse obscurcissait l'air et empchait de
distinguer les objets  la distance la plus rapproche. L'archiduc
Jean,  la tte du centre, s'tait enfonc dans le dfil de la fort,
de Mattenboett  Hohenlinden, et l'avait presque franchi, bien avant
que le gnral Riesch  sa gauche, les gnraux Baillet-Latour et
Kienmayer  sa droite, eussent pu arriver sur le champ de bataille,
embarrasss qu'ils taient dans des chemins horribles. Le jeune prince
avait enfin paru  la lisire des bois, en face de la division
Grandjean et de la division Ney, toutes deux ranges en bataille, en
avant du village de Hohenlinden. La 108e demi-brigade, de la division
Grandjean, tait dploye, ayant sur ses ailes la 46e et la 57e,
formes en colonne serre. Le 4e de hussards, le 6e de ligne
l'appuyaient en arrire. De part et d'autre on ouvre un feu trs-vif
d'artillerie. Les Autrichiens abordent la 108e, qui leur rsiste de
pied ferme. Ils font filer  travers le bois huit bataillons de
grenadiers hongrois, pour la tourner par sa droite.  cette vue, les
gnraux Grouchy et Grandjean accourent avec la 46e au secours de la
108e, qui tait dborde, et commenait  perdre du terrain. Ils
pntrent dans le bois, et engagent un combat furieux au milieu des
sapins, presque corps  corps, avec les grenadiers hongrois. Un
bataillon de la 57e s'enfonce plus avant, dborde les Hongrois, et les
oblige  se rfugier dans l'paisseur de la fort. La division
Grandjean demeure ainsi victorieuse, et empche la colonne
autrichienne de se dployer dans la plaine de Hohenlinden.

[Illustration: Moreau. ( Hohenlinden).]

Aprs quelques instants de repos, l'archiduc Jean dirige une nouvelle
attaque sur Hohenlinden, et sur la division Grandjean. Cette seconde
attaque est repousse comme la premire. Dans ce moment, on
commenait  voir, du ct de Kronaker, les troupes autrichiennes
de Baillet-Latour, qui se montraient  notre gauche,  la lisire des
bois, prtes  dboucher dans la plaine de Hohenlinden. La neige, qui
avait cess de tomber pour quelques instants, permettait de les
discerner facilement. Mais elles n'taient pas encore en mesure
d'agir; et du reste les divisions Bastoul et Legrand s'apprtaient 
les recevoir. Tout  coup, on aperoit une sorte d'agitation, de
flottement, dans les troupes autrichiennes du centre, qui n'avaient pu
sortir encore du dfil de la fort. Quelque chose d'extraordinaire
semble se passer sur leurs derrires. Moreau, avec une sagacit qui
fait honneur  son coup d'oeil militaire, remarque cette circonstance,
et dit  Ney: C'est le moment de charger; Richepanse et Decaen doivent
tre sur les derrires des Autrichiens.--Sur-le-champ il ordonne aux
divisions Ney et Grandjean, qui taient  droite et  gauche de
Hohenlinden, de se former en colonnes d'attaque, de charger les
Autrichiens placs  la lisire de la fort, et de les refouler dans
ce long dfil, dans lequel ils taient demeurs enferms jusqu'ici.
Ney les aborde de front, Grouchy avec la division Grandjean les prend
par le flanc, et tous deux les poussent vivement dans cette gorge, o
ils s'accumulent ple-mle, avec leur artillerie et leur cavalerie.

[En marge: Mouvement de Richepanse contre l'arme autrichienne engage
dans la fort d'Ebersberg.]

En cet instant mme,  l'autre bout du dfil,  Mattenboett, se
passaient les vnements que Moreau avaient prvus et prpars.
Richepanse et Decaen, obissant aux ordres qu'ils avaient reus de
lui, s'taient rabattus de la route d'Ebersberg sur celle de
Hohenlinden. Richepanse, le plus rapproch de Mattenboett, tait parti
sans attendre Decaen, et s'tait enfonc audacieusement dans cette
contre de bois, de ravins, qui sparait les deux routes, marchant
pendant qu'on se battait  Hohenlinden, et faisant des efforts inous
pour traner avec lui, dans ces terres inondes, six pices de petit
calibre. Il avait dj travers heureusement le village de
Saint-Christophe, quand le corps du gnral Riesch, destin  flanquer
le centre des Autrichiens, y tait arriv; mais il avait dpass
Saint-Christophe avec une seule brigade, laissant la seconde, celle de
Drouet, aux prises avec l'ennemi. Richepanse, comptant sur Decaen pour
dgager la brigade Drouet, avait, sans perdre un moment, march sur
Mattenboett, o son instinct militaire lui disait que se trouvait le
point dcisif. Bien qu'il ne lui restt que deux demi-brigades
d'infanterie, la 8e et la 48e, un seul rgiment de cavalerie, le 1er
de chasseurs, et six bouches  feu, environ six mille hommes, il avait
continu son mouvement, tranant  bras son artillerie, qui roulait
presque toujours dans la boue. Arriv  Mattenboett,  l'autre bout du
dfil de la fort, dont nous venons de dire que Ney attaquait la
tte, il rencontre une troupe de cuirassiers, pied  terre, la bride
de leurs chevaux passe  leurs bras; il se jette sur eux, et les fait
prisonniers. Puis se dployant dans le petit terrain ouvert, qui
entoure Mattenboett, il range la 8e  droite, la 48e  gauche, et
lance le 1er de chasseurs sur huit escadrons de cavalerie, qui, en le
voyant, s'taient forms pour le charger. Le 1er de chasseurs, aprs
une charge vigoureuse, est ramen, et se replie derrire la 8e
demi-brigade. Celle-ci, croisant la baonnette, arrte l'lan de la
cavalerie autrichienne. En ce moment, la position de Richepanse
devient critique. Ayant laiss sa seconde brigade en arrire, pour
tenir tte au corps de Riesch, envelopp lui-mme de toutes parts, il
pense qu'il ne doit pas donner aux Autrichiens le temps d'apercevoir
sa faiblesse. Il confie au gnral Walther, avec la 8e demi-brigade et
le 1er de chasseurs, le soin de contenir l'arrire-garde ennemie, qui
se disposait  combattre, et lui, avec la 48e seulement, il se rabat 
gauche, et prend la rsolution hardie de s'enfoncer  la suite des
Autrichiens, dans le dfil de la fort. Quelque hasardeuse que ft sa
rsolution, elle tait aussi sense que vigoureuse; car la colonne de
l'archiduc, engouffre dans ce dfil, devait avoir en tte le gros de
l'arme franaise, et, en se jetant en dsespr sur ses derrires, il
tait probable qu'on y produirait un grand dsordre, et qu'on
amnerait des rsultats considrables. Richepanse forme aussitt la
48e en colonnes, et, marchant l'pe  la main, au milieu de ses
grenadiers, pntre dans la fort, essuie sans s'branler un feu
violent de mitraille, puis rencontre deux bataillons hongrois, qui
accourent pour l'arrter. Richepanse veut soutenir de la voix et du
geste ses braves soldats, mais ils n'en ont pas besoin.--Ces hommes-l
sont  nous, s'crient-ils, marchons.--On marche, en effet, on
culbute les bataillons hongrois. Bientt on trouve des masses de
bagages, d'artillerie, d'infanterie, accumules ple-mle en cet
endroit. Richepanse cause  cette multitude une terreur indicible, et
la jette dans un affreux dsordre. Au mme instant il entend des cris
confus  l'autre extrmit de ce dfil. En avanant, ces cris plus
distincts rvlent la prsence des Franais. C'est Ney qui, partant de
Hohenlinden, a pntr par la tte du dfil, et a pouss devant lui
la colonne autrichienne, que Richepanse a pousse par derrire, en la
prenant en queue.

Ney et Richepanse se joignent, se reconnaissent, et s'embrassent,
ivres de joie, en voyant un si beau rsultat. On fond de toute part
sur les Autrichiens, qui, fuyant dans les bois, se jettent partout aux
pieds du vainqueur. On fait des milliers de prisonniers, on prend
toute l'artillerie et les bagages. Richepanse, abandonnant  Ney le
soin de recueillir ces trophes, revient  Mattenboett, o le gnral
Walther est rest avec une demi-brigade, et un seul rgiment de
cavalerie. Il trouve ce brave gnral perc d'une balle, port sur les
bras de ses soldats, mais le visage rayonnant de contentement, et
ddommag de ses souffrances par la satisfaction d'avoir contribu 
une manoeuvre dcisive. Richepanse le dgage, revient 
Saint-Christophe, o il avait laiss la brigade Drouet, seule aux
prises avec le corps de Riesch. Mais toutes ses prvisions s'taient
vrifies, dans cette heureuse journe. Le gnral Decaen tait
arriv  temps, avait dgag la brigade Drouet, et repouss le corps
de Riesch, aprs lui avoir fait un grand nombre de prisonniers.

On tait dj parvenu  la moiti du jour. Le centre de l'arme
autrichienne, envelopp, avait succomb tout entier. La gauche, sous
le gnral Riesch, arrive trop tard pour arrter Richepanse, atteinte
et rejete sur l'Inn par Decaen, tait en pleine retraite, aprs avoir
essuy des pertes considrables. Avec de tels rsultats au centre et 
la gauche des Autrichiens, l'issue de la journe ne pouvait plus tre
douteuse.

[En marge: Combat  l'extrme gauche, entre les divisions Bastoul et
Legrand, et les corps de Baillet-Latour et Kienmayer.]

Pendant ces vnements, les divisions Bastoul et Legrand, places  la
gauche de l'claircie de Hohenlinden, avaient eu sur les bras
l'infanterie des gnraux Baillet-Latour et Kienmayer. Ces divisions
avaient fort  faire, car elles taient infrieures de moiti 
l'ennemi; elles avaient de plus le dsavantage du lieu, car la tte
des ravins boiss, par lesquels les Autrichiens dbouchaient dans la
petite plaine de Hohenlinden, dominait un peu cette plaine dcouverte,
et permettait d'y faire un feu plongeant. Mais les gnraux Bastoul et
Legrand, sous les ordres du gnral Grenier, se soutenaient
vigoureusement, seconds par le courage de leurs braves soldats.
Heureusement d'ailleurs, la rserve de cavalerie de d'Hautpoul tait
l pour les appuyer, ainsi que la seconde brigade de Ney, celui-ci
n'tant entr dans le dfil qu'avec une seule.

Les deux divisions franaises, d'abord accables par le nombre,
avaient perdu un peu de terrain. Abandonnant la lisire des bois,
elles s'taient replies dans la plaine, mais avec un aplomb rare, et
en montrant  l'ennemi une hroque fermet. Deux demi-brigades de la
division Legrand, la 51e et la 42e, ramenes sur Harthofen, avaient 
combattre l'infanterie autrichienne de Kienmayer, et de plus une
division de cavalerie attache  ce corps. Tantt faisant un feu
nourri sur l'infanterie, tantt croisant la baonnette sur la
cavalerie, elles opposaient  toutes les attaques une rsistance
invincible. Mais dans ce moment, Grenier, apprenant la nouvelle du
succs obtenu au centre, forme la division Legrand en colonnes, la
fait appuyer par les charges de la cavalerie de d'Hautpoul, et ramne
le corps de Kienmayer jusqu' la lisire des bois. De son ct, le
gnral Bonnet, avec une brigade de la division Bastoul, charge les
Autrichiens, et les culbute dans le vallon dont ils avaient essay de
sortir. En mme temps les grenadiers de la brigade Jola, la seconde de
Ney, fondent sur Baillet-Latour, et le repoussent. L'impulsion de la
victoire, communique  ces braves troupes, double leur ardeur et
leurs forces. Elles prcipitent enfin les deux corps de Baillet-Latour
et de Kienmayer, l'un sur Isen, l'autre sur Lendorf, dans cette
contre basse et difficile, de laquelle ils avaient tent vainement de
dboucher, pour envahir le plateau de Hohenlinden.

[En marge: Grands rsultats de cette bataille.]

Moreau revient dans ce moment du fond de la fort, avec un dtachement
de la division Grandjean, afin de porter secours  sa gauche, si
vivement attaque. Mais l, comme sur tous les autres points, il
trouve ses soldats victorieux, transports de joie, flicitant leur
gnral d'un si beau triomphe. Le triomphe tait beau en effet.
L'arme autrichienne avait encore plus de peine  sortir de ces bois,
qu'elle n'en avait eu  y pntrer. On voyait partout des corps
gars, qui, ne sachant o fuir, tombaient dans les mains de l'arme
victorieuse, et mettaient bas les armes. Il tait cinq heures, la nuit
couvrait de ses ombres le champ de bataille. On avait tu ou bless 7
 8 mille hommes  l'ennemi, fait 12 mille prisonniers, pris 300
voitures et 87 pices de canon, rsultats bien rares  la guerre.
L'arme autrichienne avait donc perdu en un jour prs de 20 mille
soldats, presque toute son artillerie, ses bagages, et, ce qui tait
plus grave encore, toute sa force morale.

Cette bataille est la plus belle de celles qu'a livres Moreau, et
assurment l'une des plus grandes de ce sicle, qui en a vu livrer de
si extraordinaires. On a dit  tort qu'il y avait un autre vainqueur
de Marengo que le gnral Bonaparte, et que c'tait le gnral
Kellermann. On pourrait dire, avec bien plus de raison, qu'il y a un
autre vainqueur de Hohenlinden que le gnral Moreau, et que c'est le
gnral Richepanse; car celui-ci, sur un ordre un peu vague, avait
excut la plus belle manoeuvre. Mais, quoique moins injuste, cette
assertion serait injuste encore. Laissons  chaque homme la proprit
de ses oeuvres, et n'imitons pas ces tristes efforts de l'envie, qui
cherche partout un autre vainqueur que le vainqueur lui-mme.

Moreau, en s'avanant le long de l'Inn, depuis Kufstein jusqu'
Mhldorf, sans avoir choisi un point prcis d'attaque, sans avoir
concentr sur ce point toutes ses forces, pour ne faire ailleurs que
de simples dmonstrations, Moreau avait ainsi expos sa gauche dans la
journe du 1er dcembre. Mais ce ne pouvait tre l qu'un avantage
d'un moment laiss  l'ennemi; et en se retirant dans le fond du
labyrinthe de Hohenlinden, en y attirant les Autrichiens, en rabattant
 propos son centre sur sa gauche, d'Ebersberg sur Mattenboett, il
avait excut l'une des plus heureuses manoeuvres connues dans
l'histoire de la guerre. On a dit que Richepanse avait march sans
ordre[5]; cela est inexact: l'ordre avait t donn, ainsi que nous
l'avons rapport, mais il tait trop gnral, pas assez dtaill. Rien
de ce qui pouvait arriver n'avait t prvu. Moreau s'tait born 
prescrire  Richepanse et  Decaen, de se rabattre d'Ebersberg sur
Saint-Christophe, sans dsigner la route, sans prvoir ni la prsence
du corps de Riesch, ni aucun des accidents possibles, et mme
probables, au milieu de cette fort remplie d'ennemis; et, sans un
officier aussi vigoureux que Richepanse, il aurait pu recueillir un
dsastre au lieu d'un triomphe. Mais la fortune a toujours sa part
dans les succs militaires. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle
fut trs-grande ici, et mme plus grande que de coutume.

         [Note 5: Napolon l'a dit par erreur  Sainte-Hlne. Les
         ordres crits existent, et ont t imprims dans le mmorial
         de la guerre.]

On a reproch  Moreau, tandis qu'il combattait avec six divisions sur
douze, d'en avoir laiss trois sous le gnral Sainte-Suzanne sur le
Danube, trois sous le gnral Lecourbe sur l'Inn suprieur, et d'avoir
ainsi expos sa gauche, sous le gnral Grenier,  combattre dans la
proportion d'un contre deux. Ce reproche assurment est plus grave, et
plus mrit; mais ne ternissons pas un aussi beau triomphe, et
ajoutons, pour tre justes, que dans les plus belles oeuvres des
hommes il y a des taches, que dans les plus belles victoires il y a
des fautes, des fautes que la fortune rpare, et qu'il faut admettre
comme un accompagnement ordinaire des grandes actions guerrires.

Aprs cette importante victoire, il fallait poursuivre vivement
l'arme autrichienne, marcher sur Vienne, faire tomber, en se portant
en avant, les dfenses du Tyrol, dterminer ainsi un mouvement
rtrograde dans toute la ligne des Autrichiens, depuis la Bavire
jusqu' l'Italie; car la retraite des troupes de l'Inn entranait
celle des troupes du Tyrol, et la retraite de ces dernires rendait
invitable l'abandon du Mincio. Mais pour obtenir tous ces rsultats,
il fallait forcer l'Inn, puis la Salza, qui se jette dans l'Inn, et
forme une seconde ligne  franchir aprs la premire. Dans le moment,
on pouvait tout attendre de la vive impulsion donne  notre arme par
la journe de Hohenlinden.

Moreau, ds qu'il eut accord quelque repos  ses troupes, porta sa
gauche et une partie de son centre sur la route de Mhldorf, menaant
 la fois les ponts de Kraibourg, Mhldorf et Braunau, afin de
persuader  l'ennemi qu'il voulait traverser l'Inn dans sa partie
infrieure. Mais pendant ce temps Lecourbe, qui, quelques mois
auparavant, avait si glorieusement pass le Danube dans la journe
d'Hochstett, tait charg avec la droite de passer l'Inn, aux environs
de Rosenheim. (Voir la carte n 15.) Ce gnral avait dcouvert un
endroit, celui de Neubeurn, o la rive gauche que nous occupions,
dominait la rive droite occupe par l'ennemi, et o l'on pouvait
tablir avantageusement l'artillerie, afin de protger le passage. Ce
point fut donc choisi. On perdit malheureusement plusieurs jours 
runir le matriel ncessaire, et ce ne fut que le 9 dcembre au
matin, six jours aprs la grande bataille de Hohenlinden, que Lecourbe
fut en mesure d'agir.

Moreau avait soudainement report son arme sur l'Inn suprieur. Les
trois divisions du centre avaient t diriges de Wasserbourg sur
Aibling,  peu de distance de Rosenheim, prtes  secourir Lecourbe.
La gauche les avait remplaces dans leurs positions, et le gnral
Collaud, avec deux divisions du corps de Sainte-Suzanne, avait t
port en avant de l'Isar,  Erding.

[En marge: Passage de l'Inn le 9 dcembre.]

Le 9 dcembre au matin (18 frimaire), Lecourbe commena les travaux du
passage devant Neubeurn. C'tait la division Montrichard qui devait
franchir l'Inn la premire. Le gnral Lemaire plaa sur les hauteurs
de la rive gauche une batterie de 28 pices de canon, et balaya tout
ce qui se prsentait sur la rive droite. Il n'y avait dans cette
partie de l'Inn que le corps de Cond, trop faible pour opposer une
rsistance srieuse. Aprs avoir cart par un feu continu
d'artillerie tous les dtachements ennemis, les pontonniers se
jetrent dans des barques, suivis de quelques bataillons d'lite,
destins  protger leurs travaux. En deux heures et demie le pont fut
tabli, et la division Montrichard put commencer  dboucher. Elle
s'avana sur les Autrichiens, qui se mirent en retraite, et
descendirent la rive droite de l'Inn, jusque vis--vis Rosenheim. Ils
prirent une forte position  Stephanskirchen. Pendant ce mouvement,
les divisions du centre, places devant Rosenheim mme, avaient fait
leurs efforts pour empcher les Autrichiens de dtruire tout  fait le
pont de cette ville. N'y ayant pas russi, elles remontrent l'Inn, et
le passrent  Neubeurn, afin de seconder Lecourbe. Le corps de Cond,
renforc de quelques secours, s'appuyait d'un ct au pont dtruit de
Rosenheim, de l'autre au petit lac de Simm-Se. Lecourbe fit tourner
ce lac par un dtachement, et obligea l'ennemi  se retirer, aprs une
rsistance qui fut peu meurtrire.

L'Inn tait donc franchi, et ce formidable obstacle qui devait,
disait-on, arrter l'arme franaise, tait vaincu. Lecourbe venait
ainsi de cueillir un nouveau laurier, dans la campagne d'hiver. La
marche ne se ralentit pas. Le lendemain on jeta un pont devant
Rosenheim, pour faire passer le reste du centre. Grenier avec la
gauche traversa l'Inn, sur les ponts de Wasserbourg et de Mhldorf,
que l'ennemi avait abandonns sans les dtruire.

Il fallait se hter de pousser les Autrichiens jusqu'aux bords de la
Salza, qui coule derrire l'Inn, et se runit  ce fleuve, un peu
au-dessus de Braunau. (Voir la carte n 15.) La Salza est comme un
second bras de l'Inn lui-mme. Quand on veut franchir l'Inn prs des
montagnes, il faut en quelque sorte le franchir deux fois, tandis
qu'en le passant aux environs de Braunau, aprs sa runion avec la
Salza, on n'a qu'un seul passage  excuter. Mais alors le volume de
ses eaux est doubl, et la difficult de le traverser de vive force,
augmente en proportion. Ce motif, et le dsir de surprendre l'ennemi,
qui ne s'attendait pas  voir les Franais tenter le passage au-dessus
de Rosenheim, avaient dcid le choix de Moreau.

Lecourbe, appuy des divisions du centre, s'avana rapidement, malgr
toutes les difficults que lui prsentait ce pays montueux, coup de
bois, de rivires, de lacs; pays difficile en tout temps, mais plus
difficile encore au milieu de dcembre. L'arme autrichienne, quoique
frappe de tant de revers, se maintenait cependant. Le sentiment de
l'honneur, rveill par le danger de la capitale, lui fit tenter
encore de nobles efforts pour nous arrter. La cavalerie autrichienne
couvrait la retraite, chargeant avec vigueur les corps franais qui
s'avanaient trop tmrairement. On passa l'Alz, qui porte les eaux du
lac de Chiem-Se dans l'Inn; on franchit Traunstein; on arriva enfin
prs de la Salza, pas loin de Salzbourg.

Il restait l, devant Salzbourg mme, une forte position  occuper.
L'archiduc Jean crut pouvoir y concentrer ses troupes, esprant leur
mnager un succs, qui relverait leur courage, et ralentirait un peu
l'audacieuse poursuite des Franais. Il s'y concentra en effet le 13
dcembre (22 frimaire).

[En marge: Position de l'archiduc Jean devant Salzbourg, et danger de
Lecourbe.]

La ville de Salzbourg est place sur la Salza. (Voir la carte n 15.)
En avant de cette rivire coule une autre petite rivire, la Saal, qui
descend des montagnes voisines, et vient se joindre  la Salza
au-dessous de Salzbourg. Le terrain entre les deux cours d'eau, est
uni, marcageux, couvert de bouquets de bois, d'un accs partout
difficile. C'est l que l'archiduc Jean avait pris position, la droite
 la Salza, la gauche aux montagnes, le front couvert par la Saal. Son
artillerie battait cette plage unie. Sa cavalerie, range sur les
parties dcouvertes et solides du terrain, tait prte  charger les
corps franais qui oseraient prendre l'offensive. Son infanterie tait
solidement appuye  la ville de Salzbourg.

Le 14 au matin, Lecourbe, entran par son ardeur, franchit  gu la
Saal, essuya plusieurs charges de cavalerie sur les grves qui bordent
la rivire, et les supporta bravement; mais bientt, le brouillard
pais qui couvrait la plaine se dissipant, il aperut en avant de
Salzbourg une ligne formidable de cavalerie, d'artillerie et
d'infanterie. C'tait l'arme autrichienne tout entire. En prsence
de ce danger il se conduisit avec beaucoup d'aplomb, mais il fit
quelques pertes.

[En marge: Decaen dgage heureusement Lecourbe en passant la Salza.]

Heureusement la division Decaen passait en ce moment la Salza vers
Laufen, d'une manire presque miraculeuse. La veille l'avant-garde de
cette division, trouvant le pont de Laufen dtruit, avait parcouru les
rives de la Salza, couvertes partout de tirailleurs ennemis, et
s'tait mise  la recherche d'un passage. Elle avait aperu sur la
rive oppose une barque.  cette vue, trois chasseurs de la 14e, se
jetant  la nage, taient parvenus sur l'autre bord, malgr le froid
le plus vif, et un courant encore plus rapide que celui de l'Inn.
Aprs s'tre battus corps  corps avec plusieurs tirailleurs
autrichiens, ils avaient enlev et ramen la barque. Quelques
centaines de Franais s'en taient servis pour passer successivement
sur la rive oppose, avaient occup un village, tout prs du pont
dtruit de Laufen, et s'y taient barricads de telle manire, qu'un
petit nombre d'entre eux suffisaient  le dfendre. Les autres avaient
fondu sur l'artillerie autrichienne, l'avaient enleve, s'taient
empars de tous les bateaux existants sur la rive droite de la Salza,
et avaient ainsi procur  la division, reste sur la rive gauche, des
moyens de passage. Le lendemain 14 au matin, la division Decaen avait
pass tout entire, et remontant jusqu' Salzbourg, survint 
l'instant mme o Lecourbe se trouvait seul engag contre toute
l'arme autrichienne. Il tait impossible d'arriver plus  propos.
L'archiduc, averti du passage des Franais et de leur marche sur
Salzbourg, se hta de dcamper, et Lecourbe fut ainsi dgag du grave
pril, auquel le hasard et son ardeur l'avaient expos.

Toutes les dfenses de l'Inn et de la Salza taient donc tombes. Ds
ce moment, aucun obstacle ne couvrait l'arme autrichienne, et ne
pouvait lui rendre la force de rsister  l'arme franaise. Il
restait, il est vrai, 25 mille hommes dans le Tyrol, qui auraient pu
inquiter nos derrires; mais ce n'est pas quand on est victorieux, et
que la dmoralisation s'est empare de l'ennemi, qu'on a des
tentatives hardies  redouter. Moreau, aprs avoir laiss le corps de
Sainte-Suzanne, en arrire pour investir Braunau, et occuper l'espace
compris entre l'Inn et l'Isar, Moreau, enhardi par le succs  chaque
pas qu'il faisait, marcha sur la Traun et l'Ens, qui n'taient plus
capables de l'arrter. (Voir la carte n 14.) Richepanse faisait
l'avant-garde, soutenu par Grouchy et Decaen. La retraite des
Autrichiens s'oprait en dsordre.  tout instant on ramassait des
hommes, des voitures, des canons. Richepanse livra de brillants
combats  Frankenmarkt,  Voeklabruck,  Schwanstadt. Ayant sans cesse
affaire  la cavalerie autrichienne, il enleva jusqu' 1,200 chevaux 
la fois. Le 20 dcembre (29 frimaire), on avait franchi la Traun, on
marchait sur Steyer, pour y passer l'Ens.

Le jeune archiduc Jean, que tant de dsastre avaient compltement
abattu, venait d'tre remplac par l'archiduc Charles, qu'on tirait
enfin de sa disgrce, pour lui confier une tche dsormais impossible,
celle de sauver l'arme autrichienne. Il arriva, et vit avec douleur
le spectacle que lui offraient ces soldats de l'empire, qui, aprs
avoir noblement rsist aux Franais, demandaient enfin qu'on cesst
de les sacrifier  une politique funeste, et universellement
rprouve. Il envoya M. de Meerfeld  Moreau, pour proposer un
armistice. Moreau voulut bien accorder quarante-huit heures, 
condition que, dans ce dlai, cet officier reviendrait de Vienne, muni
des pouvoirs de l'empereur; mais il stipula toutefois que, dans
l'intervalle, l'arme franaise pourrait s'avancer jusqu' l'Ens.

[En marge: Moreau refuse d'entrer dans Vienne.]

Le 21, il passa l'Ens  Steyer; ses avant-postes se montrrent sur
l'Ips et l'Erlaf. Il tait aux portes de Vienne; il pouvait avoir la
tentation d'y entrer, et de se donner la gloire qu'aucun gnral
franais n'avait eue encore, de pntrer dans la capitale de l'empire.
Mais l'me modre de Moreau n'aimait pas  pousser la fortune  bout.
L'archiduc Charles lui engageait sa parole qu'on ne suspendrait les
hostilits que pour traiter immdiatement de la paix, aux conditions
qu'avait toujours exiges la France, notamment celle d'une ngociation
spare. Moreau, plein d'une juste estime pour ce prince, se montra
dispos  l'en croire.

Plusieurs de ses lieutenants l'excitrent  conqurir Vienne. Il vaut
mieux, leur rpondit-il, conqurir la paix... Je n'ai pas de nouvelles
de Macdonald et de Brune; je ne sais pas si l'un a russi  pntrer
dans le Tyrol, si l'autre est parvenu  franchir le Mincio. Augereau
est bien loin de moi, bien compromis; je pousserais peut-tre les
Autrichiens au dsespoir, en voulant les humilier. Il vaut mieux nous
arrter, et nous contenter de la paix, car c'est pour elle seule que
nous combattons.--

[En marge: Armistice de Steyer, sign le 25 dcembre.]

C'taient l de sages et louables sentiments. Le 25 dcembre (4 nivse
an IX), il consentit donc  signer  Steyer une nouvelle suspension
d'armes, dont les conditions furent les suivantes: Il y avait
cessation d'hostilits en Allemagne, entre les armes autrichiennes et
les armes franaises, commandes par Moreau et Augereau. Les gnraux
Brune et Macdonald devaient recevoir l'invitation de signer un
semblable armistice, pour les armes des Grisons et d'Italie. On
livrait aux Franais toute la valle du Danube, le Tyrol compris, plus
les places de Braunau, Wurtzbourg, les forts de Scharnitz et de
Kufstein, etc... Les magasins autrichiens taient mis  leur
disposition. Aucun dtachement de forces ne pouvait tre envoy en
Italie, s'il arrivait qu'une suspension d'armes ne ft pas consentie
par les gnraux oprant dans cette contre. Cette disposition tait
commune aux deux armes.

[En marge: Gloire de Moreau.]

Moreau se contenta de ces conditions, comptant avec raison sur la
paix, et la prfrant  des triomphes plus clatants, mais plus
hasardeux. Une belle gloire entourait son nom, car sa campagne d'hiver
surpassait encore celle du printemps. Aprs avoir franchi le Rhin dans
cette premire campagne du printemps, et avoir accul les Autrichiens
au Danube, pendant que le Premier Consul passait les Alpes; aprs les
avoir ensuite dlogs de leur camp d'Ulm par la bataille d'Hochstett,
et les avoir rejets sur l'Inn, il avait repris haleine pendant la
belle saison, et, recommenant sa marche en hiver, par le froid le
plus rigoureux, il les avait accabls  Hohenlinden, puis les avait
rejets de l'Inn sur la Salza, de la Salza sur la Traun et l'Ens, les
poussant en dsordre jusqu'aux portes de Vienne. Il leur accordait
enfin, en s'arrtant  quelques lieues de la capitale, le temps de
signer la paix. Il y avait l sans doute des ttonnements, des
lenteurs, des fautes enfin, que des juges svres ont depuis releves
amrement, comme pour venger sur la mmoire de Moreau les injustices
commises sur la mmoire de Napolon; mais il y avait des succs
soutenus, justifis par une conduite sage et ferme. Il faut respecter
toutes les gloires, et ne pas dtruire l'une pour venger l'autre.
Moreau avait su commander cent mille hommes, avec prudence et vigueur;
personne, Napolon mis  part, ne l'a fait aussi bien dans ce sicle;
et si la place du vainqueur de Hohenlinden est  une immense distance
de celle du vainqueur de Rivoli, de Marengo et d'Austerlitz, cette
place est belle encore, et serait reste belle, si des garements
criminels, funeste produit de la jalousie, n'avaient souill plus tard
une vie jusque-l noble et pure.

[En marge: Augereau dgag par l'armistice, d'une position hasarde.]

L'armistice d'Allemagne arrivait heureusement pour tirer de sa
position hasarde l'arme gallo-batave commande par Augereau. Le
gnral autrichien Klenau, qui tait toujours rest  une assez grande
distance de l'archiduc Jean, s'tait tout  coup runi  Simbschen,
et, par cette runion de forces, avait mis Augereau en danger. Mais
celui-ci avait dfendu la Rednitz avec bravoure, et avait ainsi gagn
la fin des hostilits. La retraite des Autrichiens en Bohme le tirait
d'embarras, et l'armistice le mettait  couvert contre les prils
d'une position trop dnue de soutien, depuis que Moreau se trouvait
aux portes de Vienne.

[En marge: Passage du Splugen par Macdonald.]

Pendant ces vnements en Allemagne, les hostilits continuaient dans
les Alpes et en Italie. Le Premier Consul, voyant ds le dbut de la
campagne, que Moreau pouvait se passer du secours de l'arme des
Grisons, avait ordonn  Macdonald de franchir le Splugen, de se jeter
par-dessus la grande chane des Alpes, dans la Valteline, de la
Valteline dans le Tyrol italien, de se porter ensuite sur Trente, de
dborder ainsi la ligne du Mincio, pour faire tomber par cette
manoeuvre toute la rsistance des Autrichiens dans les plaines
d'Italie. Aucune objection, tire de la hauteur du Splugen, ou de la
rigueur de la saison, n'avait pu branler le Premier Consul. Il avait
constamment rpondu que, partout o deux hommes pouvaient poser le
pied, une arme avait le moyen de passer, et que les Alpes taient
plus faciles  franchir pendant la gele que pendant la fonte des
neiges, poque  laquelle il avait lui-mme travers le Saint-Bernard.
C'tait le raisonnement d'un esprit absolu, qui veut  tout prix
atteindre son but. L'vnement prouva que, dans les montagnes, l'hiver
prsentait des dangers au moins gaux  ceux du printemps, et que de
plus il condamnait les hommes  d'horribles souffrances.

Le gnral Macdonald se mit en mesure d'obir, et le fit avec toute
l'nergie de son caractre. (Voir la carte n 1.) Aprs avoir laiss
la division Morlot dans les Grisons, pour garder les dbouchs qui
communiquent des Grisons dans l'Engadine (valle suprieure de l'Inn),
il s'approcha du Splugen. Depuis quelque temps, la division
Baraguay-d'Hilliers tait dans la Haute-Valteline, menaant l'Engadine
du ct de l'Italie, tandis que Morlot la menaait du ct des
Grisons. Avec le gros de son arme, 12 mille hommes environ, Macdonald
commena son mouvement, et gravit les premires pentes du Splugen. Le
passage de cette haute montagne, troit et tournant pendant une monte
de plusieurs lieues, prsentait les plus grands dangers, surtout dans
cette saison, o de frquentes tourmentes encombraient la route de
monceaux normes de neige et de glace. On avait plac l'artillerie et
les munitions sur des traneaux, et charg les soldats de biscuits et
de cartouches. La premire colonne, compose de cavalerie et
d'artillerie, aborda le passage par un beau temps; mais elle fut tout
 coup assaillie par une tempte affreuse. Une avalanche emporta la
moiti d'un escadron de dragons, et remplit les soldats de terreur.
Cependant on ne perdit pas courage. Aprs trois jours, la tourmente
ayant cess, on essaya de nouveau de franchir cette redoutable
montagne. La neige l'avait encombre. On se faisait prcder par des
boeufs, qui foulaient cette neige en y enfonant jusqu'au poitrail;
puis des travailleurs la battaient fortement; l'infanterie, en y
passant, achevait de la rendre solide; enfin des sapeurs largissaient
les passages trop troits, en taillant la glace  coups de hache.
C'est aprs tous ces travaux, que la route devenait praticable  la
cavalerie et  l'artillerie. Les premiers jours de dcembre furent
ainsi employs  faire passer les trois premires colonnes. Les
soldats endurrent ces horribles souffrances avec une patience
admirable, se nourrissant de biscuit et d'un peu d'eau-de-vie. La
quatrime et dernire colonne allait enfin atteindre le sommet du col,
lorsqu'une nouvelle tourmente le ferma encore une fois, dispersa en
entier la 104e demi-brigade, et ensevelit une centaine d'hommes. Le
gnral Macdonald tait l. Il rallia ses soldats, les soutint contre
le pril et la souffrance, fit rouvrir avec des efforts inous le
chemin barr par des blocs de neige glace, et dboucha enfin avec
tout le reste de son corps dans la Valteline.

Cette tentative, vraiment extraordinaire, avait transport au del de
la grande chane, et aux portes mme du Tyrol italien, la majeure
partie de l'arme des Grisons. Le gnral Macdonald, comme il en avait
ordre, chercha ds qu'il eut pass le Splugen,  se concerter avec
Brune, pour se porter aux sources du Mincio et de l'Adige, et faire
tomber ainsi toute la ligne dfensive des Autrichiens, qui s'tendait
des Alpes  l'Adriatique.

Brune ne voulut pas se priver d'une division entire pour aider
Macdonald, mais il consentit  dtacher la division italienne de
Lecchi, laquelle dut remonter de la valle de la Chiesa jusqu' la
Rocca d'Anfo.

[En marge: Attaque du mont Tonal par les soldats de Macdonald.]

[En marge: Macdonald russit  pntrer dans le Tyrol.]

Macdonald essaya donc en remontant la Valteline, d'attaquer le mont
Tonal, qui donne entre dans le Tyrol et la valle de l'Adige. Mais
ici, quoique la hauteur ft moindre qu'au Splugen, la glace tait tout
aussi amoncele; et, de plus, le gnral Wukassowich avait couvert de
retranchements les principaux abords du mont Tonal. Le 22 et le 23
dcembre, le gnral Vandamme essaya l'attaque  la tte d'un corps de
grenadiers, et la renouvela plusieurs fois avec un courage hroque.
Ces braves gens firent des efforts incroyables, mais inutiles.
Plusieurs fois, marchant sur la glace, et  dcouvert, sous un feu
meurtrier, ils arrivrent jusqu'aux palissades du retranchement,
essayrent de les arracher, mais, la terre tant gele, ne purent y
russir. Il tait inutile de s'obstiner davantage; on rsolut de
passer dans la valle de l'Oglio, de la descendre jusqu' Pisogno,
pour se porter ensuite dans la valle de la Chiesa. On voulait ainsi
traverser les montagnes dans une rgion moins leve, et par des
passages moins dfendus. Macdonald, descendu jusqu' Pisogno, franchit
les cols qui le sparaient de la valle de la Chiesa, fit sa jonction
avec la brigade Lecchi vers la Rocca d'Anfo, et se trouva transport
au del des obstacles qui le sparaient du Tyrol italien et de
l'Adige. Il pouvait arriver  Trente, avant que le gnral Wukassowich
et opr sa retraite des hauteurs du mont Tonal, et prendre position,
entre les Autrichiens qui dfendaient, au milieu des Alpes, les
sources des fleuves, et les Autrichiens qui en dfendaient le cours
infrieur, dans les plaines de l'Italie.

[En marge: Situation de Brune sur le Mincio.]

Brune, avant de forcer le Mincio, avait attendu que Macdonald et fait
assez de progrs, pour que les attaques fussent  peu prs
simultanes, dans les montagnes et dans la plaine. Sur 125 mille
hommes rpandus en Italie, il avait, comme nous l'avons dit, 100 mille
soldats valides, prouvs, et remis de leurs souffrances; une
artillerie parfaitement organise par le gnral Marmont, et une
excellente cavalerie. Vingt mille hommes  peu prs gardaient la
Lombardie, le Pimont, la Ligurie, la Toscane. Une faible brigade,
commande par le gnral Petitot, observait les troupes autrichiennes,
qui, sorties de Ferrare, menaaient Bologne. La garde nationale de
cette dernire ville tait prte d'ailleurs  se dfendre contre les
Autrichiens. Les Napolitains traversaient de nouveau l'tat Romain
pour marcher sur la Toscane; mais Murat, avec les 10 mille hommes du
camp d'Amiens, se portait  leur rencontre. Brune, aprs avoir pourvu
 la garde des diverses parties de l'Italie, pouvait diriger environ
70 mille hommes sur le Mincio. Le gnral Bonaparte, qui connaissait
parfaitement ce thtre d'oprations, lui avait recommand
soigneusement de concentrer, le plus possible, ses troupes dans la
Haute-Italie; de ne tenir aucun compte de ce que les Autrichiens
entreprendraient vers les rives du P, dans les Lgations, mme en
Toscane; de rester ferme, comme il l'avait fait lui-mme autrefois aux
dbouchs des Alpes; et il lui rptait sans cesse, que lorsque les
Autrichiens auraient t battus entre le Mincio et l'Adige,
c'est--dire sur la ligne par laquelle ils entrent en Italie, tout ce
qui aurait pass le P, pntr dans l'Italie centrale, n'en serait
que plus compromis.

Les Autrichiens firent mine, en effet, de sortir de Ferrare, de
menacer Bologne; mais le gnral Petitot sut les contenir, et la garde
nationale de Bologne montra de son ct l'attitude la plus ferme.

Brune, se conformant d'abord aux instructions qu'il avait reues,
s'avana jusqu'au Mincio, du 20 au 24 dcembre (29 frimaire au 3
nivse), enleva les positions que les Autrichiens avaient occupes en
avant de ce fleuve, et fit ses dispositions pour le passer le 25 au
matin. Le gnral Delmas commandait son avant-garde, le gnral Moncey
sa gauche, le gnral Dupont sa droite, le gnral Michaud sa rserve.
Outre la cavalerie et l'artillerie rpandues dans les divisions, il
avait une rserve considrable de cavalerie et d'artillerie.

En racontant les premires campagnes du gnral Bonaparte[6], nous
avons dj dcrit ce thtre de tant d'vnements mmorables; il faut
nanmoins retracer en quelques mots la configuration des lieux. (Voir
la carte n 1.) La masse des eaux du Tyrol se jette par l'Adige dans
l'Adriatique: aussi l'Adige forme-t-il une ligne d'une grande force.
Mais, avant de parvenir  la ligne de l'Adige, on en trouve une moins
importante, c'est celle du Mincio. Les eaux de quelques valles
latrales  celle du Tyrol, d'abord accumules dans le lac de Garda,
se dversent ensuite dans le Mincio, s'arrtent quelque peu  Mantoue,
autour de laquelle elles forment une inondation, puis se jettent dans
le P. Il y avait donc une double ligne  franchir; celle du Mincio
d'abord, celle de l'Adige ensuite, cette dernire beaucoup plus
considrable et plus forte. Il fallait franchir l'une et l'autre, et
si on le faisait assez promptement pour donner la main  Macdonald,
qui marchait par la Rocca d'Anfo et par Trente sur le Haut-Adige, on
pouvait sparer l'arme autrichienne qui dfendait le Tyrol, de
l'arme autrichienne qui dfendait le Mincio, et enlever la premire.

         [Note 6: _Histoire de la Rvolution franaise._]

La ligne du Mincio, longue tout au plus de 7  8 lieues, s'appuyant au
lac de Garda d'un ct,  Mantoue de l'autre, hrisse d'artillerie,
et dfendue par 70 mille Autrichiens, sous le commandement du comte de
Bellegarde, n'tait pas facile  forcer. L'ennemi avait  Borghetto et
Vallegio un pont bien retranch, qui lui permettait d'agir sur les
deux rives. Le fleuve n'tait pas guable en cette saison; on avait
encore augment la masse de ses eaux, en fermant tous les canaux de
drivation.

[En marge: Dispositions de Brune pour le passage du Mincio.]

Brune, aprs avoir runi ses colonnes, eut la singulire ide de
passer le Mincio sur deux points  la fois,  Pozzolo et  Mozzembano.
Sur ces deux points, le lit du fleuve formait un contour, dont la
convexit tait tourne de notre ct; de plus, la rive droite, que
nous occupions, dominait la rive gauche qu'occupaient les Autrichiens,
de manire qu' Mozzembano comme  Pozzolo, l'on pouvait tablir des
feux suprieurs et convergents sur la rive ennemie, et couvrir ainsi
l'opration du passage. Mais sur l'un et l'autre point, on trouvait
les Autrichiens solidement assis derrire le Mincio, couverts de gros
retranchements, appuys ou sur Mantoue ou sur Peschiera. Les avantages
et les inconvnients du passage taient donc  peu prs les mmes, 
Pozzolo comme  Mozzembano. Mais ce qui devait dcider Brune 
prfrer l'un des deux points, n'importe lequel, sauf  faire une
fausse dmonstration sur l'autre, c'est qu'entre ces deux points se
trouvait une tte de pont, celle de Borghetto, actuellement occupe
par l'ennemi. Les Autrichiens pouvaient donc dboucher par cette tte
de pont, et se jeter sur l'une des deux oprations pour la troubler:
il ne fallait, par consquent, en essayer qu'une, mais avec toutes ses
forces.

[En marge: Tentative de passer le Mincio sur deux points.]

Brune n'en persista pas moins dans son double projet, apparemment pour
diviser l'attention de l'ennemi, et, le 25 dcembre, disposa toutes
choses pour un double passage. Mais des difficults survenues dans les
transports, difficults trs-grandes en cette saison, empchrent que
tout ft prt  Mozzembano, point o se trouvait Brune lui-mme avec
la plus grande partie de ses troupes, et l'opration fut remise au
lendemain. Il semble ds lors que le second passage aurait d tre
contremand; mais Brune, ayant toujours considr la tentative vers
Pozzolo comme une simple diversion, pensa que la diversion produirait
bien plus srement son effet, si elle prcdait de 24 heures
l'opration principale.

[En marge: Combat de Dupont pour passer  Pozzolo.]

Dupont, qui commandait  Pozzolo, tait un officier plein d'ardeur; il
s'avana, le 25 au matin, sur le bord du Mincio, couronna
d'artillerie les hauteurs de Molino-della-Volta, qui dominaient la
rive oppose, jeta un pont en trs-peu de temps, et, favoris par un
brouillard pais, russit  porter sur la rive gauche la division
Wattrin. Pendant ce temps, Brune demeurait immobile avec la gauche et
les rserves  Mozzembano; le gnral Suchet, plac entre deux avec le
centre, masquait le pont autrichien de Borghetto. Le gnral Dupont se
trouvait donc avec un seul corps sur la rive gauche, en prsence de
toute l'arme autrichienne. Le rsultat tait facile  prvoir. Le
comte de Bellegarde, allant au plus press, dirigea sur Pozzolo la
masse de ses forces. Le gnral Dupont fit avertir son voisin Suchet
et le gnral en chef du succs du passage, et du danger auquel ce
succs l'exposait. Le gnral Suchet, en brave et loyal compagnon
d'armes, courut au secours de la division Dupont: mais, quittant
Borghetto, il fit demander  Brune de pourvoir  la garde de ce
dbouch, qu'il laissait dcouvert par son mouvement vers Pozzolo.
Brune, au lieu d'accourir avec toutes ses forces sur le point o un
accident heureux venait d'ouvrir  son arme le passage du Mincio,
Brune, toujours occup de son opration du lendemain sur Mozzembano,
ne quitta pas sa position. Il approuva le mouvement du gnral Suchet,
en lui recommandant toutefois de ne pas trop se compromettre au del
du fleuve, et se contenta d'envoyer la division Boudet pour masquer le
pont de Borghetto.

Mais le gnral Dupont, impatient de profiter de son succs, s'tait
tout  fait engag. Il avait pass le Mincio, enlev Pozzolo, qui est
situ sur la rive gauche, et port successivement au del du fleuve
les divisions Wattrin et Monier. L'une de ses ailes tait appuye 
Pozzolo, et l'autre au Mincio, sous la protection des batteries
leves de la rive droite.

Les Autrichiens marchaient avec tous leurs renforts sur cette
position. Ils taient prcds par une grande quantit de pices de
canon. Heureusement notre artillerie, place  Molino-della-Volta, et
tirant d'une rive  l'autre, protgeait nos soldats par la supriorit
de son feu. Les Autrichiens se prcipitrent avec fureur sur les
divisions Wattrin et Monier. La 6e lgre, la 28e et la 40e de ligne,
faillirent tre accables; mais elles rsistrent avec une admirable
bravoure,  tous les assauts runis de l'infanterie et de la cavalerie
autrichienne. Cependant la division Monier, surprise dans Pozzolo par
une colonne de grenadiers, en fut dloge. Dans ce moment, le corps de
Dupont, dtach de son principal point d'appui, allait tre jet dans
le Mincio. Mais le gnral Suchet arrivait sur l'autre rive avec la
division Gazan, et apercevant des hauteurs de Molino-della-Volta le
grave pril de son collgue Dupont, engag avec 10 mille hommes contre
30 mille, se hta de lui dpcher des renforts. Retenu toutefois par
les ordres de Brune, il n'osa pas lui envoyer toute la division Gazan,
et ne jeta que la brigade Clauzel au del du fleuve. Cette brigade
tait insuffisante, et Dupont allait succomber malgr ces secours,
lorsque le reste de la division Gazan, couronnant la rive oppose,
d'o l'on pouvait tirer  mitraille, mme  coups de fusil sur les
Autrichiens, les accabla d'un feu meurtrier, et les arrta ainsi tout
court. Les troupes de Dupont soutenues reprirent l'offensive, et
firent reculer les Autrichiens. Le gnrai Suchet, voyant le danger
crotre  chaque instant, prit le parti de faire passer sur l'autre
bord la division Gazan tout entire. On se disputa ds lors avec
acharnement le point important de Pozzolo. Ce village fut pris et
repris six fois.  neuf heures du soir, on se battait encore au clair
de la lune, et par un froid rigoureux. Enfin, les Franais restrent
matres de la rive gauche, mais ils avaient perdu l'lite de quatre
divisions. Les Autrichiens avaient laiss 6 mille morts ou blesss sur
le champ de bataille; les Franais,  peu prs autant. Sans l'arrive
du gnral Suchet notre aile droite et t crase; et encore
n'osa-t-il pas s'engager compltement, retenu qu'il tait par les
ordres du gnral en chef. Si M. de Bellegarde avait port l toute
son arme, ou s'il et dbouch du pont de Borghetto, pendant que
Brune tait immobile  Mozzembano, il aurait pu faire essuyer un
dsastre au centre et  la droite de l'arme franaise.

Heureusement il n'en fut rien. Le Mincio se trouvait donc franchi sur
un point. Brune persista dans le projet de le passer le lendemain, 26
dcembre, vers Mozzembano, s'exposant ainsi  courir de nouveau les
chances d'une opration de vive force. Il couvrit de 40 pices de
canon les hauteurs de Mozzembano, et, favoris par les brouillards de
la saison, russit  jeter un pont. Les Autrichiens, fatigus de la
journe prcdente, croyant peu  un second passage, opposrent une
moindre rsistance que la veille, et se laissrent enlever les
positions environnantes de Sallionzo et de Vallegio.

[En marge: Toute l'arme, porte au del du Mincio, marche sur
l'Adige.]

L'arme entire dboucha de la sorte au del du Mincio, et put
marcher, toutes ses divisions runies, sur la seconde ligne, celle de
l'Adige. La tte de pont de Borghetto devait tomber naturellement par
le mouvement offensif de nos colonnes. On eut encore le tort de
sacrifier plusieurs centaines de nos braves soldats pour la conqute
d'un point qui ne pouvait tenir. On y prit 1,200 Autrichiens.

Les Franais taient victorieux, mais au prix d'un sang prcieux, que
les gnraux Bonaparte et Moreau n'auraient pas manqu d'pargner 
l'arme. Lecourbe passait autrement les fleuves d'Allemagne. Brune,
ayant forc le Mincio, s'avana sur l'Adige, qu'il aurait d franchir
immdiatement. Il ne fut prt  en oprer le passage que le 31
dcembre (10 nivse). Le 1er janvier le gnral Delmas avec
l'avant-garde traversa heureusement le fleuve au-dessus de Vrone, 
Bussolengo. Le gnral Moncey avec la gauche dut le remonter jusqu'
Trente, tandis que le reste de l'arme le redescendait pour envelopper
Vrone.

[En marge: Janv. 1801.]

Le comte de Bellegarde se trouvait en ce moment dans un grave pril.
Une partie des troupes du Tyrol sous le gnral Laudon s'taient
retires devant Macdonald, et se repliaient sur Trente. Le gnral
Moncey, avec son corps, y marchait de son ct, en remontant l'Adige.
Le gnral Laudon, pris entre les corps de Macdonald et de Moncey,
devait succomber,  moins qu'il n'et le temps de se sauver dans la
valle de la Brenta, qui, coulant au del de l'Adige, vient, aprs
beaucoup de contours, aboutir  Bassano. Brune, s'il passait
brusquement l'Adige, et poussait vivement le comte de Bellegarde par
del Vrone, jusqu' Bassano mme, pouvait prvenir sur ce dernier
point le corps du Tyrol, et l'enlever tout entier, en lui fermant le
dbouch de la Brenta.

Un acte peu loyal du gnral Laudon, et la lenteur de Brune, excuse,
il est vrai, par la saison, dgagrent le corps du Tyrol de tous ces
prils.

[En marge: Le gnral autrichien Laudon se sauve par un subterfuge.]

Macdonald tait en effet parvenu jusqu' Trente, tandis que le corps
de Moncey s'y tait rendu de son ct. Le gnral Laudon, enferm
entre ces deux corps, eut recours au mensonge. Il annona au gnral
Moncey qu'un armistice venait d'tre sign en Allemagne, et que cet
armistice tait commun  toutes les armes; ce qui tait faux, car la
convention signe  Steyer par Moreau ne s'appliquait qu'aux armes
oprant sur le Danube. Le gnral Moncey, par excs de loyaut, crut 
la parole du gnral Laudon, et lui ouvrit les passages qui conduisent
dans la valle de la Brenta. Celui-ci put ainsi rejoindre le comte de
Bellegarde dans les environs de Bassano.

[En marge: Armistice de Trvise.]

Mais les dsastres d'Allemagne taient connus. L'arme autrichienne,
battue en Italie, pousse par une masse de 90 mille hommes, depuis la
runion des troupes de Macdonald et de Brune, ne pouvait plus tenir.
Un armistice fut propos  Brune, qui se hta de l'accepter, et le
signa le 16 janvier  Trvise. Brune, press d'en finir, se contenta
d'exiger la ligne de l'Adige, avec les places de Ferrare, Peschiera,
Portolegnago. Il ne songea pas  se faire donner Mantoue. Ses
instructions cependant lui enjoignaient de ne s'arrter qu' l'Isonzo,
et de conqurir Mantoue. Cette place tait la seule qui en valt la
peine; car toutes les autres devaient tomber naturellement. Il
importait surtout de l'occuper, pour tre fond,  demander au congrs
de Lunville qu'elle ft laisse  la Cisalpine.

[En marge: Courtes oprations en Toscane.]

Tandis que ces vnements se passaient dans la haute Italie, les
Napolitains pntraient en Toscane. Le comte de Damas, qui commandait
un corps de 16 mille hommes, dont 8 mille Napolitains, s'tait avanc
jusqu' Sienne. Le gnral Miollis, oblig de garder tous les postes
de la Toscane, n'avait pas plus de 3,500 hommes disponibles, la
plupart italiens. Il marcha nanmoins sur les Napolitains. Les braves
soldats de la division Pino se jetrent sur l'avant-garde du comte de
Damas, la culbutrent, entrrent de vive force dans Sienne, et
passrent au fil de l'pe un bon nombre d'insurgs. Le comte de Damas
fut oblig de se replier. D'ailleurs Murat, s'avanant avec ses
grenadiers, allait lui arracher la signature d'un troisime armistice.

La campagne tait donc partout finie, et la paix assure. Sur tous les
points la guerre nous avait russi. L'arme de Moreau, flanque par
celle d'Augereau, avait pntr jusqu aux portes de Vienne; celle de
Brune, seconde par celle de Macdonald, avait franchi le Mincio et
l'Adige, et s'tait porte jusqu' Trvise. Bien qu'elle n'et point
entirement rejet les Autrichiens au del des Alpes, elle leur avait
enlev assez de territoire, pour fournir au ngociateur franais 
Lunville, de puissants arguments contre les prtentions de l'Autriche
en Italie. Murat allait acheve de soumettre la cour de Naples.

[En marge: Joie du Premier Consul en apprenant les succs des armes
franaises.]

En apprenant la bataille de Hohenlinden, le Premier Consul, qu'on
disait jaloux de Moreau, fut rempli d'une joie sincre[7]. Cette
victoire ne perdait rien  ses yeux de son prix parce qu'elle lui
venait d'un rival. Il se croyait si suprieur  tous ses compagnons
d'armes, en gloire militaire et en influence politique, qu'il
n'prouvait de jalousie pour aucun d'eux. Vou sans rserve au soin de
pacifier et de rorganiser la France, il apprenait avec une vive
satisfaction tout vnement qui contribuait  lui faciliter sa tche,
dt cet vnement agrandir les hommes, dont on devait plus tard faire
ses rivaux.

         [Note 7: M. de Bourrienne dit qu'il _sauta de joie_, et ce
         narrateur est peu suspect, car, bien qu'il dt tout 
         Napolon, il n'a pas sembl s'en souvenir dans ses Mmoires.]

Ce qui lui dplut dans cette campagne, ce fut l'inutile effusion de
sang franais  Pozzolo, et surtout la faute si grave de n'avoir point
exig Mantoue. Il refusa de ratifier la convention de Trvise, et
dclara qu'il allait ordonner la reprise des hostilits, si la place
de Mantoue n'tait immdiatement remise  l'arme franaise.

[En marge: Reprise des ngociations de Lunville.]

[En marge: Fermet de M. de Cobentzel.]

Dans ce moment, Joseph Bonaparte et M. de Cobentzel taient 
Lunville, dans l'attente des vnements qui se passaient sur le
Danube et sur l'Adige. C'est une singulire situation que celle de
deux ngociateurs, traitant pendant que l'on se bat, tmoins en
quelque sorte du duel de deux grands peuples, et attendant  chaque
instant la nouvelle, non pas de la mort, mais de l'puisement de l'un
ou de l'autre. M. de Cobentzel montra dans cette occasion une vigueur
de caractre, qui peut tre donne en exemple aux hommes qui sont
appels  servir leur pays, dans des circonstances malheureuses. Il ne
se laissa dconcerter ni par la dfaite des Autrichiens  Hohenlinden,
ni par le passage de l'Inn, de la Salza, de la Traun, etc.  tous ces
vnements il rpondait, avec un flegme imperturbable, que tout cela
tait fcheux sans doute, mais que l'archiduc Charles tait remis de
ses souffrances, qu'il arrivait  la tte des leves extraordinaires
de la Bohme et de la Hongrie, qu'il amenait au secours de la capitale
25 mille Bohmiens, 75 mille Hongrois; qu'en avanant davantage les
Franais trouveraient une rsistance  laquelle ils ne s'attendaient
pas. Du reste, il persistait dans toutes les prtentions de
l'Autriche, notamment dans celle de ne pas traiter sans un
plnipotentiaire anglais, qui couvrt au moins de sa prsence les
ngociations relles qui pourraient s'tablir entre les deux
lgations. Quelquefois mme il lui arrivait de dire qu'il se
retirerait  Francfort, et qu'il ferait vanouir ainsi les esprances
de paix, dont le Premier Consul avait besoin d'entretenir les
esprits.  cette menace, le Premier Consul, qui ne tergiversait gure,
quand on voulait l'intimider, fit rpondre  M. de Cobentzel, que,
s'il quittait Lunville, toute chance d'accommodement serait  jamais
perdue, que la guerre serait pousse  outrance, jusqu' l'entire
destruction de la monarchie autrichienne.

[En marge: Ordre donn  M. de Cobentzel de conclure la paix.]

[En marge: Conditions de l'Autriche.]

Au milieu de cette lutte diplomatique, M. de Cobentzel reut la
nouvelle de l'armistice de Steyer, l'ordre de l'empereur de traiter 
tout prix, et surtout de vives instances pour faire tendre  l'Italie
l'armistice dj convenu pour l'Allemagne; car on n'avait rien fait,
si, ayant arrt l'une des deux armes franaises qui marchaient sur
Vienne, on laissait l'autre marcher au mme but, par le Frioul et la
Carinthie. En consquence M. de Cobentzel dclara, le 31 dcembre,
qu'il tait prt  traiter sans le concours de l'Angleterre, qu'il
consentait  signer des prliminaires de paix ou un trait dfinitif,
comme on le voudrait, mais qu'avant de se compromettre dfinitivement
en se sparant de l'Angleterre, il demandait que l'on signt un
armistice, commun  l'Italie et  l'Allemagne, et qu'on s'expliqut
sur les conditions de la paix, au moins d'une manire gnrale. Quant
 lui, il faisait connatre ses conditions: l'Oglio pour limite de
l'Autriche en Italie, plus les Lgations; et en mme temps le
rtablissement des ducs de Modne et de Toscane dans leurs anciens
tats.

Ces conditions taient draisonnables. Le Premier Consul ne les
aurait pas mme admises, avant les triomphes de la campagne d'hiver,
et encore moins aprs.

On se souvient des prliminaires du comte de Saint-Julien. Le trait
de Campo-Formio y tait adopt pour base, avec cette diffrence que
certaines indemnits promises  l'Autriche pour divers petits
territoires, seraient prises en Italie au lieu de l'tre en Allemagne.
Nous avons dj indiqu, ce que cela voulait dire: le trait de
Campo-Formio assignait  la Rpublique Cisalpine et  l'Autriche
l'Adige pour limite; en promettant  l'Autriche des indemnits en
Italie, on lui faisait esprer le Mincio, par exemple, au lieu de
l'Adige comme frontire; mais le Mincio tout au plus, et jamais le
territoire des Lgations, dont le Premier Consul entendait disposer
autrement.

[En marge: Conditions de la France.]

Les ides du Premier Consul taient dsormais arrtes. Il voulait que
l'Autriche payt les frais de la campagne d'hiver; il voulait qu'elle
et purement et simplement l'Adige, et qu'elle perdt ainsi toute
indemnit, soit en Allemagne, soit en Italie, pour les petits
territoires cds sur la rive gauche du Rhin. Quant aux Lgations, il
entendait se les rserver pour le faire servir  diverses
combinaisons. Jusqu'ici elles avaient appartenu  la Rpublique
Cisalpine. Son projet tait de les lui laisser, ou bien de les
consacrer  l'agrandissement de la maison de Parme, promis par trait
 la cour d'Espagne. Dans ce dernier cas il aurait donn Parme  la
Cisalpine, la Toscane  la maison de Parme, ce qui tait un
agrandissement considrable, et les Lgations au grand-duc de Toscane.
Quant au duc de Modne, l'Autriche avait promis par le trait de
Campo-Formio de l'indemniser de son duch perdu, au moyen du Brisgau.
C'tait  elle  tenir ses engagements envers ce prince.

Le Premier Consul souhaitait une autre chose fort bien entendue, mais
fort difficile  faire accepter  l'Autriche. Il voulait n'tre pas
rduit, comme aprs la paix de Campo-Formio,  tenir un congrs avec
les princes de l'empire, pour obtenir individuellement de chacun
d'eux, l'abandon formel de la rive gauche du Rhin  la France. Il se
souvenait du congrs de Rastadt, termin par l'assassinat de nos
plnipotentiaires; il se souvenait de la peine qu'on avait eue 
traiter avec chaque prince en particulier, et  convenir avec tous
ceux qui perdaient des territoires, d'un systme d'indemnits qui les
satisft. En consquence il demandait que l'empereur signt comme chef
de la maison d'Autriche pour ce qui regardait sa maison, et comme
empereur pour ce qui regardait l'Empire. En un mot, il voulait avoir
d'un seul coup la reconnaissance de nos conqutes, soit de la part de
l'Autriche, soit de la part de la Confdration germanique.

Il ordonna donc  son frre Joseph de signifier  M. de Cobentzel,
comme dfinitivement arrtes, les conditions suivantes: la rive
gauche du Rhin  la France.--La limite de l'Adige  l'Autriche et  la
Cisalpine, sans abandon des Lgations.--Les Lgations au duc de
Toscane.--La Toscane au duc de Parme.--Parme  la Cisalpine.--Le
Brisgau  l'ancien duc de Modne.--Enfin la paix signe par l'empereur
tant pour lui que pour l'Empire.--Quant  l'armistice en Italie, il
voulait bien l'accorder,  condition de la remise immdiate de la
place de Mantoue  l'arme franaise.

[En marge: Singulire manire de signifier  l'Autriche l'ultimatum de
la France.]

Comme le Premier Consul connaissait la manire de traiter des
Autrichiens, et particulirement celle de M. de Cobentzel, il voulut
couper court  beaucoup de difficults,  beaucoup de rsistances, 
beaucoup de menaces d'un dsespoir simul; et il imagina une manire
nouvelle de signifier son _ultimatum_. Le Corps Lgislatif venait de
s'assembler; on lui proposa, le 2 janvier (12 nivse), de dclarer que
les quatre armes commandes par les gnraux Moreau, Brune, Macdonald
et Augereau, avaient bien mrit de la patrie. Un message, joint 
cette proposition, annonait que M. de Cobentzel venait enfin de
s'engager  traiter sans le concours de l'Angleterre, et que la
condition dfinitive de la paix tait le Rhin pour la France, l'Adige
pour la Rpublique Cisalpine. Le message ajoutait que, dans le cas o
ces conditions ne seraient pas acceptes, on irait signer la paix 
Prague,  Vienne et  Venise.

[En marge: Dbats avec M. de Cobentzel.]

Cette communication fut accueillie avec transport  Paris, mais causa
une vive motion  Lunville. M. de Cobentzel leva de grandes
dolances contre la duret de ces conditions, surtout contre leur
forme. Il se plaignit amrement de ce que la France semblait faire le
trait toute seule, sans avoir  ngocier avec personne. Nanmoins il
tint ferme, dclara que l'Autriche ne pouvait pas cder sur tous les
points, qu'elle aimerait mieux succomber les armes  la main que
d'accder  de telles conditions. M. de Cobentzel consentait cependant
 reculer de l'Oglio jusqu' la Chiesa, qui coule entre l'Oglio et le
Mincio,  condition d'avoir Peschiera, Mantoue, Ferrare, sans
obligation de dmolir ces places. Il consentait  indemniser le duc de
Modne avec le Brisgau; mais il insistait sur la restitution des tats
du duc de Toscane. Il parlait de garanties formelles  donner 
l'indpendance du Pimont, de la Suisse, du Saint-Sige, de Naples,
etc... Quant  la paix avec l'Empire, il dclarait que l'empereur
allait demander des pouvoirs  la Dite germanique, mais que ce
monarque ne prendrait pas sur lui de traiter pour elle, sans y tre
autoris. Il insistait encore sur la signature d'un armistice en
Italie, dclarant que, quant  ce qui regardait Mantoue, remettre
cette place  l'arme franaise, c'tait livrer immdiatement l'Italie
aux Franais, et s'ter tout moyen de rsistance, si les hostilits
venaient  recommencer. M. de Cobentzel, joignant les caresses  la
fermet, s'effora de toucher Joseph, en lui parlant des dispositions
de l'empereur pour la France, et particulirement pour le Premier
Consul, en lui insinuant mme que l'Autriche pourrait bien s'allier 
la Rpublique franaise, et qu'une telle alliance serait fort utile
contre le mauvais vouloir cach, mais rel, des cours du nord.

[En marge: Langage prescrit  Joseph par le Premier Consul.]

Joseph, qui tait trs-doux, ne laissait pas que d'tre sensible  un
certain degr, aux plaintes, aux menaces, aux caresses de M. de
Cobentzel. Le Premier Consul remontait son nergie par de nombreuses
dpches. Il vous est interdit, lui mandait-il, d'admettre aucune
discussion sur le principe pos dans l'ultimatum: LE RHIN, L'ADIGE.
Tenez ces deux conditions pour irrvocables. Les hostilits ne
cesseront en Italie qu'avec la remise de Mantoue. Si elles
recommencent, le thalweg de l'Adige se trouvera report sur la crte
des Alpes Juliennes, et l'Autriche sera exclue de l'Italie. Quand
l'Autriche, ajoutait le Premier Consul, parlera de son amiti et de
son alliance, rpondez que les gens qui viennent de se montrer si
attachs  l'alliance anglaise, ne sauraient tenir  la ntre. Ayez en
ngociant l'attitude du gnral Moreau, et imposez  M. de Cobentzel
l'attitude de l'archiduc Jean.--

[En marge: M. de Cobentzel cde enfin le double principe de la ligne
du Rhin et de l'Adige.]

Enfin, aprs plusieurs jours de rsistance, des nouvelles plus
alarmantes arrivant  chaque instant des bords du Mincio (il faut ne
pas oublier que les vnements s'taient prolongs en Lombardie plus
qu'en Allemagne), M. de Cobentzel consentit, le 15 janvier 1801 (25
nivse),  ce que l'Adige ft adopt pour limite des possessions de
l'Autriche en Italie. Il cessa de parler du duc de Modne, mais
renouvela la demande formelle du rtablissement du duc de Toscane dans
ses tats. Il consentit encore  dclarer que la paix de l'Empire
serait signe  Lunville, mais aprs que l'empereur se serait fait
donner des pouvoirs par la Dite germanique. Ce plnipotentiaire
rclamait dans le mme protocole l'armistice pour l'Italie, mais sans
accorder la condition que la France y mettait, la remise immdiate de
Mantoue  nos troupes. Sa crainte tait, qu'aprs l'abandon de ce
point d'appui, la France ne lui impost des conditions plus dures; et,
quelque effrayante que lui part la reprise des hostilits en Italie,
il ne voulait pas encore se dmunir de ce gage.

Cette opinitret  dfendre son pays dans une situation si difficile,
tait naturelle et honorable; cependant elle finissait par tre
imprudente, et elle amena des consquences que M. de Cobentzel n'avait
pas prvues.

[En marge: Les vnements du nord secondent les prtentions du Premier
Consul.]

[En marge: La clbre dclaration de 1780 renouvele le 26 dcembre
1800.]

[En marge: La Prusse adhre  la dclaration des neutres.]

Ce qui se passait dans le nord contribuait autant que les victoires de
nos armes,  lever les exigences du Premier Consul. Il avait press
jusqu' ce moment la paix avec l'Autriche, d'abord pour avoir la paix,
et ensuite pour se garantir contre les retours si frquents du
caractre de l'empereur Paul. Depuis quelques mois, il est vrai, ce
prince montrait un vif ressentiment contre l'Autriche et l'Angleterre,
mais une manoeuvre du cabinet autrichien ou anglais pouvait ramener le
czar  la coalition, et alors la France aurait eu encore l'Europe
entire sur les bras. C'est cette crainte qui avait port le Premier
Consul  braver les inconvnients d'une campagne d'hiver, afin
d'craser l'Autriche, pendant qu'elle tait prive du concours des
forces du continent. La tournure que venaient de prendre les
vnements dans le nord lui tant toute crainte de ce ct, il tait
devenu  la fois plus patient, et plus exigeant. Paul, en effet,
avait rompu formellement avec ses anciens allis, et s'tait jet tout
 fait dans les bras de la France, avec cette chaleur qu'il mettait 
toutes ses actions. Dj fort dispos  se conduire ainsi, par l'effet
qu'avaient produit sur son esprit les merveilles de Marengo, la
restitution des prisonniers russes, l'offre de l'le de Malte, enfin
les flatteries adroites et dlicates du Premier Consul, il avait t
dfinitivement entran par un dernier vnement. On se souvient que
le Premier Consul, dsesprant de sauver Malte, troitement bloque
par les Anglais, avait eu l'heureuse ide d'offrir cette le  Paul
Ier, que ce prince avait reu cette offre avec transport, qu'il avait
charg M. de Sprengporten d'aller  Paris remercier le chef du
gouvernement franais, de recevoir les prisonniers russes, et de les
conduire  Malte pour y tenir garnison. Mais dans l'intervalle le
gnral Vaubois, rduit  la dernire extrmit, avait t contraint
de rendre l'le aux Anglais. Cet vnement, qui, en toute autre
circonstance, aurait d affliger le Premier Consul, le chagrina peu.
J'ai perdu Malte, dit-il, mais j'ai plac la pomme de discorde entre
les mains de mes ennemis.--En effet, Paul se hta de rclamer auprs
de l'Angleterre le sige de l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem; mais
le cabinet britannique se garda de le rendre, et rpondit par un refus
pur et simple. Paul n'y tint plus. Il mit l'embargo sur les vaisseaux
anglais, en fit arrter jusqu' 300  la fois dans les ports de la
Russie, et ordonna mme de couler  fond ceux qui chercheraient  se
sauver. Cette circonstance, jointe  la querelle des neutres expose
plus haut, ne pouvait manquer d'amener une guerre. Le czar se mit  la
tte de cette querelle, et, appelant  lui la Sude, le Danemark, la
Prusse mme, leur proposa de renouveler la ligue de neutralit
maritime de 1780. Il invita le roi de Sude  venir  Ptersbourg pour
confrer sur ce grave sujet. Le roi Gustave s'y rendit, et fut reu
magnifiquement. Paul, plein de la manie qui le possdait, tint 
Saint-Ptersbourg un grand chapitre de Malte, reut chevaliers le roi
de Sude et tous les personnages qui l'accompagnaient, et prodigua
sans mesure les honneurs de l'ordre. Mais il fit quelque chose de plus
srieux, et renouvela sur-le-champ la ligue de 1780. Le 26 dcembre
fut signe, par les ministres de Russie, de Sude et de Danemark, une
dclaration, par laquelle ces trois puissances maritimes s'engageaient
 maintenir, mme par les armes, les principes du droit des neutres.
Elles numraient tous ces principes dans leur dclaration, sans
omettre un seul de ceux que nous avons dj mentionns, et que la
France venait de faire reconnatre par l'Amrique. Elles s'engageaient
en outre  runir leurs forces, pour les diriger en commun contre
toute puissance, quelle qu'elle ft, qui porterait atteinte aux droits
qu'elles disaient leur appartenir. Le Danemark, quoique fort zl pour
les intrts des neutres, aurait voulu cependant ne pas procder si
vite; mais les glaces le couvraient pour trois mois; il esprait
qu'avant le retour de la belle saison, l'Angleterre aurait cd, ou
du moins que les prparatifs des neutres de la Baltique seraient
suffisants, pour empcher la flotte britannique de se prsenter devant
le Sund, comme elle venait de le faire au mois d'aot. La Prusse, qui
aurait voulu ngocier aussi sans se prononcer avec autant de
promptitude; fut entrane comme la Sude et le Danemark, et adhra
deux jours aprs  la dclaration de Ptersbourg.

C'taient l des vnements graves, et qui assuraient  la France
l'alliance de tout le nord de l'Europe contre l'Angleterre; mais ce
n'taient pas l tous les succs diplomatiques du Premier Consul.
L'empereur Paul avait propos  la Prusse de s'entendre avec la France
sur ce qui se passait  Lunville, et de convenir  trois des bases de
la paix gnrale. Or, les ides que ces deux puissances[8] venaient de
communiquer  Paris, taient exactement celles que la France cherchait
 faire prvaloir  Lunville.

         [Note 8: Lettre du roi de Prusse du 14 janvier, communique
         par M. de Lucchesini.]

La Prusse et la Russie concdaient sans contestation  la Rpublique
franaise, la rive gauche du Rhin; seulement elles demandaient une
indemnit pour les princes qui perdaient des portions de territoire,
mais uniquement pour les princes hrditaires, et au moyen de la
scularisation des tats ecclsiastiques. C'tait justement le principe
que repoussait l'Autriche, et qu'admettait la France. La Russie et la
Prusse demandaient l'indpendance de la Hollande, de la Suisse, du
Pimont, de Naples, ce qui, dans le moment, n'tait en rien contraire
aux projets du Premier Consul. L'empereur Paul ne se mlait des intrts
de Naples et du Pimont, qu' cause du trait d'alliance conclu avec ces
tats en 1798, lorsqu'il avait fallu les entraner dans la guerre de la
seconde coalition; mais il n'entendait protger Naples, qu' condition
que cette cour romprait avec l'Angleterre. Quant au Pimont, il ne
rclamait qu'une lgre indemnit pour la cession de la Savoie  la
France. Il trouvait bon, et la Prusse avec lui, que la France rprimt
l'ambition de l'Autriche en Italie, et la rduist  la limite de
l'Adige. Paul enfin tait si ardent, qu'il demandait au Premier Consul
de se lier troitement  lui contre l'Angleterre, au point de s'engager
 ne faire de paix avec elle, qu'aprs la restitution de Malte  l'ordre
de Saint-Jean-de-Jrusalem. C'tait plus que ne voulait le Premier
Consul, qui craignait des engagements aussi absolus. Paul, dsirant que
les dehors rpondissent  l'tat vrai des choses, tablit, au lieu de
communications clandestines entre M. de Krudener et le gnral
Beurnonville  Berlin, une ngociation publique  Paris mme. En
consquence, il nomma un plnipotentiaire, M. de Kalitscheff, pour aller
traiter ostensiblement avec le cabinet franais. M. de Kalitscheff avait
ordre de se rendre immdiatement en France. Ce ngociateur tait porteur
d'une lettre destine au Premier Consul, et de plus crite de la propre
main de l'empereur Paul. Nous avions dj M. de Sprengporten  Paris,
nous allions avoir M. de Kalitscheff; il n'tait pas possible de dsirer
une rconciliation plus clatante de la Russie avec la France.

Tout tait donc chang en Europe, au nord comme au midi. Au nord, les
puissances maritimes, en guerre ouverte avec l'Angleterre, cherchaient
 se liguer avec nous et contre elle, par des engagements absolus. Au
midi, l'Espagne s'tait enchane  nous par les liens les plus
troits; elle menaait le Portugal pour l'obliger  rompre avec la
Grande-Bretagne. Enfin l'Autriche, vaincue en Allemagne et en Italie,
abandonne  nos coups par toutes les puissances, n'avait pour se
dfendre que l'audacieuse obstination de son ngociateur  Lunville.

Ces vnements, prpars par l'habilet du Premier Consul, venaient
d'clater, coup sur coup, dans les premiers jours de janvier. La
Prusse et la Russie, en effet, manifestaient leurs vues pour la paix
du Continent, et Paul annonait de sa propre main au Premier Consul
l'envoi de M. de Kalitscheff, au moment mme o M. de Cobentzel,
cdant sur la limite de l'Adige, mais se dfendant opinitrement sur
tout le reste, refusait la remise de Mantoue pour prix d'un armistice
en Italie.

[En marge: Consquences des vnements du nord  l'gard des
ngociations de Lunville.]

Le Premier Consul voulut suspendre immdiatement la marche de la
ngociation  Lunville. Il fit donner des instructions  Joseph, et
lui crivit[9] pour tracer  notre lgation une conduite nouvelle.
Dans un tat de crise comme celui o se trouvait l'Europe, il jugeait
peu convenable de se presser. On pourrait, en effet, avoir trop cd,
ou stipul quelque chose qui contrarierait les vues des cours du
nord. Croyant d'ailleurs que M. de Kalitscheff allait arriver sous peu
de jours, il voulait l'avoir vu, avant de s'engager dfinitivement.
Ordre fut donc donn  Joseph de temporiser au moins pendant dix
jours, avant de signer, et d'exiger des conditions encore plus dures
que les prcdentes.

         [Note 9: Lettre du 1er pluvise (21 janvier). (Dpt de la
         Secrtairerie d'tat.)]

[En marge: Vues dfinitives du Premier Consul sur l'Italie.]

L'Autriche avait consenti  se renfermer sur l'Adige. Le Premier
Consul voulait entendre aujourd'hui par l, que le duc de Toscane ne
resterait pas en Italie, et recevrait comme le duc de Modne une
indemnit en Allemagne. Son projet dfinitif tait de ne laisser en
Italie aucun prince autrichien. Laisser le duc de Toscane en Toscane,
c'tait, suivant lui, donner Livourne aux Anglais; le transporter dans
les Lgations, c'tait mnager un pied  terre  l'Autriche, au del
du P. En consquence, il s'arrtait  l'ide de transfrer la Toscane
 la maison de Parme, comme on l'avait stipul  Madrid; de confier
par consquent Livourne  la marine espagnole, et de composer ds lors
la Rpublique Cisalpine de toute la valle du P; car, d'aprs ce
plan, elle aurait le Milanais, le Mantouan, Plaisance, Parme, Modne
et les Lgations. Le Pimont, situ  l'origine de cette valle, ne
serait plus qu'un prisonnier de la France. L'Autriche, ramene au del
de l'Adige, tait jete  une extrmit de l'Italie; Rome, Naples
taient confines  l'autre extrmit; la France, place au centre par
la Toscane et la Cisalpine, contenait et dominait cette superbe
contre.

Joseph Bonaparte eut donc pour nouvelles instructions d'exiger, que
le duc de Toscane ft, comme le duc de Modne, transport en
Allemagne; que le principe de la scularisation des tats
ecclsiastiques servt  indemniser les princes hrditaires
allemands, aussi bien que les princes italiens dpossds par la
France; que la paix avec l'Empire ft signe en mme temps que la paix
avec l'Autriche, sans mme attendre les pouvoirs de la Dite; que l'on
ne stipult rien sur Naples, Rome, le Pimont, par le motif que la
France, tout en voulant conserver ces tats, dsirait auparavant
s'entendre avec eux sur les conditions de leur conservation; enfin que
Mantoue ft remise  l'arme franaise, sous peine d'une reprise
immdiate des hostilits.

Rien n'est plus simple, quand une ngociation n'est pas termine,
quand un trait n'est pas sign, rien n'est plus simple que de
modifier les conditions proposes. Le cabinet franais tait donc dans
son droit, en changeant ses premires conditions; mais il faut
reconnatre que le changement ici tait brusque et considrable.

[En marge: Abandon de Mantoue par M. de Cobentzel.]

M. de Cobentzel, pour trop attendre, pour trop demander, pour
s'obstiner  mconnatre sa vraie position, avait perdu le moment
favorable. Suivant sa coutume, il se rcria beaucoup, et menaa la
France du dsespoir de l'Autriche. Il tait press nanmoins d'obtenir
l'armistice pour l'Italie, et ds lors rsign  livrer Mantoue; mais
il craignait, aprs avoir livr ce boulevard, d'tre  la merci de la
France, et de voir surgir de nouvelles exigences. Dans cette
disposition d'esprit, il se montra mfiant, questionneur, et ne
rendit Mantoue qu' la dernire extrmit. Enfin, le 26 janvier (6
pluvise), il signa la remise de cette place  l'arme franaise,
moyennant un armistice en Italie, et une prolongation d'armistice en
Allemagne. Les ngociateurs firent partir des courriers de Lunville
mme, pour prvenir sur l'Adige une effusion de sang, qui tait
imminente.

Les confrences des jours suivants se passrent,  Lunville, en vives
discussions. M. de Cobentzel disait qu'on lui avait promis le
rtablissement du grand-duc, le jour mme o il avait consenti  la
limite de l'Adige. Joseph rpondait que cela tait vrai, mais qu'on
accordait le rtablissement de ce prince en Allemagne; que chaque tat
profitait de sa situation prsente, pour traiter plus avantageusement;
que la France, en agissant ainsi, appliquait les propres principes
exprims par M. de Thugut, dans ses lettres de l'hiver dernier; que
d'ailleurs le grand-duc, dont il s'agissait maintenant, serait en
Toscane isol de l'Autriche, et compromis; que dans les Lgations, au
contraire, il serait trop bien plac, car il servirait de lien entre
l'Autriche, Rome et Naples, c'est--dire entre les ennemis de la
France, et que de cela, on n'en voulait  aucun prix. Il fallait donc
renoncer  le placer soit en Toscane, soit dans les Lgations.

Aprs de vives controverses, M. de Cobentzel semblait consentir enfin
 ce que les indemnits pour le grand-duc fussent prises en Allemagne;
mais il ne voulait pas admettre le principe absolu de la
scularisation des tats ecclsiastiques. Les tats ecclsiastiques
taient  la dvotion de l'Autriche, notamment les trois
lecteurs-archevques de Trves, de Cologne et de Mayence, tandis que
les princes hrditaires, au contraire, taient souvent opposs  son
influence dans la Dite germanique. L'Autriche consentait aux
scularisations, entendues de telle faon, que les petits tats
ecclsiastiques serviraient  indemniser non-seulement les princes
hrditaires de Bavire, Wurtemberg, Orange, mais les grands princes
ecclsiastiques, tels que les archevques de Trves, Cologne et
Mayence; alors son influence aurait t en partie maintenue en
Allemagne. Joseph Bonaparte avait ordre de se refuser obstinment 
cette proposition. Il ne devait admettre le principe des
scularisations qu'au profit des princes hrditaires seulement.
Enfin, M. de Cobentzel ne voulait pas signer la paix de l'Empire, sans
pouvoirs de la Dite.  l'en croire, c'tait pour ne pas manquer aux
formes; mais, en ralit, c'tait pour ne pas rendre trop vident le
rle qu'on jouait ordinairement  l'gard des membres du corps
germanique, rle qui consistait  les compromettre avec la France
toutes les fois que l'Autriche y avait intrt, et  les abandonner
ensuite quand la guerre avait t malheureuse. En 1797, elle avait
livr Mayence  l'arme franaise, ce qui avait t jug fort
svrement par toute l'Allemagne; et aujourd'hui, signer pour l'Empire
sans pouvoirs de la Dite, semblait  M. de Cobentzel un nouveau fait
bien grave,  joindre  tous les faits antrieurs, que les princes
allemands reprochaient  leur souverain. Joseph Bonaparte rpondait 
ces raisons, qu'on dcouvrait bien le vritable motif de l'Autriche,
qu'elle craignait de se compromettre avec le corps germanique, mais
que ce n'tait pas  la France  entrer dans de telles considrations;
que, quant  la question de forme, il y avait l'exemple de la paix de
Baden en 1714, signe par l'empereur, sans les pouvoirs de la Dite;
que d'ailleurs on lui demandait uniquement de sanctionner ce que la
dputation de l'Empire avait dj consenti  Rastadt, c'est--dire
l'abandon de la rive gauche du Rhin  la France, et que son refus
serait un triste service rendu  l'Allemagne, car les armes
franaises resteraient dans les territoires occups par elles, jusqu'
la paix avec l'Empire, tandis que, si la paix tait commune  tous les
princes allemands, l'vacuation suivrait immdiatement les
ratifications.

[En marge: Fv. 1801.]

Ces discussions durrent plusieurs jours. Cependant M. de Cobentzel
tait press de conclure. De son ct, la lgation franaise, qui
avait d'abord voulu diffrer de quelques jours la signature du trait,
avertie aujourd'hui que M. de Kalitscheff ne devait pas arriver aussi
prochainement  Paris qu'on l'avait cru d'abord, ne voyait plus
d'avantage  temporiser; elle dsirait en finir aussi. L'ordre, en
effet, venait d'tre donn aux deux plnipotentiaires de se mettre
d'accord, et, afin de dcider M. de Cobentzel, on avait autoris
Joseph Bonaparte  faire l'une de ces concessions, qui, au dernier
moment, servent de prtexte  un ngociateur puis, pour se rendre
avec honneur. Le thalweg du Rhin tait la limite assigne  la France
et  l'Allemagne; il en rsultait que Dusseldorf, Ehrenbreitstein,
Philipsbourg, Kehl, Vieux-Brisach, situs sur la rive droite, quoique
attachs  la rive gauche par beaucoup de liens, devaient rester  la
confdration germanique. Mais Cassel, faubourg de Mayence sur la rive
droite, tait un sujet de contestation, car ce faubourg tait
difficile  dtacher de la ville mme. On autorisa Joseph  cder
Cassel, mais  condition de le dmanteler. De la sorte, Mayence
n'tait plus une tte de pont fortifie, donnant passage en tout temps
sur la rive droite du Rhin.

Le 9 fvrier 1801 (20 pluvise an IX), eut lieu la dernire
confrence. Suivant l'usage, on ne fut jamais plus prs de rompre, que
le jour o l'on tait prs de s'entendre dfinitivement. M. de
Cobentzel insista vivement sur le maintien du grand-duc de Toscane en
Italie, sur l'indemnit destine aux princes allemands, indemnit
qu'il voulait rendre commune aux princes ecclsiastiques de premier
ordre, sur l'inconvnient enfin de signer pour le corps germanique,
sans avoir les pouvoirs de la Dite. Un article relatif aux dettes de
la Belgique fit natre aussi de grandes difficults. Sur tout cela
enfin, il dclara qu'il n'oserait pas conclure sans recourir  Vienne.
L-dessus, Joseph rpondit que son gouvernement lui enjoignait de
dclarer les ngociations rompues, si on ne terminait pas sans
dsemparer; il ajoutait que cette fois l'Autriche serait rejete au
del des Alpes Juliennes. Enfin il cda Cassel, outre toutes les
positions fortifies de la rive droite, mais  la condition que la
France les dmolirait avant de les vacuer, et que ces fortifications
ne seraient pas rtablies.

[En marge: Signature du trait de Lunville, le 9 fvrier 1801.]

 cette concession, M, de Cobentzel se rendit, et le trait fut sign
le 9 fvrier 1801,  cinq heures et demie du soir,  la grande joie de
Joseph,  la grande douleur de M. de Cobentzel, qui n'avait au surplus
rien  se reprocher, car, s'il avait compromis les intrts de sa
cour, c'tait pour avoir voulu les trop bien dfendre.

Tel fut le clbre trait de Lunville, qui terminait la guerre de la
deuxime coalition, et, pour la seconde fois, concdait la rive gauche
du Rhin  la France, avec une situation dominante en Italie. En voici
les dispositions essentielles.

Le thalweg du Rhin, depuis sa sortie du territoire helvtique, jusqu'
son entre sur le territoire batave formait la limite de la France et
de l'Allemagne. Dusseldorf, Ehrenbreitstein, Cassel, Kehl,
Philipsbourg, Vieux-Brisach, situs sur la rive droite, restaient 
l'Allemagne, mais aprs avoir t dmantels. Les princes hrditaires
qui faisaient des pertes sur la rive gauche, devaient tre indemniss.
Il n'tait pas parl des princes ecclsiastiques, ni du mode des
indemnits; mais il tait bien entendu que tout ou partie des
territoires ecclsiastiques fourniraient la matire de l'indemnit.
L'empereur,  Lunville comme  Campo-Formio, cdait les provinces
belgiques  la France, ainsi que les petits territoires qu'il
possdait sur la rive gauche, tels que le comt de Falkenstein, le
Frickthal, une enclave entre Zurzach et Ble. Il abandonnait de plus
le Milanais  la Cisalpine. Il n'obtenait d'autre indemnit pour cela
que les tats vnitiens jusqu' l'Adige, qui lui taient prcdemment
assurs par le trait de Campo-Formio. Il perdait l'vch de
Salzbourg, qui lui avait t promis par un article secret du mme
trait. Sa maison, en outre, tait prive de la Toscane, cde  la
maison de Parme. Une indemnit en Allemagne tait promise au duc de
Toscane. Le duc de Modne conservait la promesse du Brisgau.

L'Italie se trouvait donc constitue sur une base beaucoup plus
avantageuse pour la France, qu' l'poque du trait de Campo-Formio.
L'Autriche continuait d'avoir l'Adige pour limite, mais la Toscane
tait enleve  sa maison, et donne  une maison dpendante de la
France; les Anglais taient exclus de Livourne; toute la valle du P,
depuis la Sesia et le Tanaro jusqu' l'Adriatique, appartenait  la
Rpublique Cisalpine, fille dpendante de la Rpublique franaise; le
Pimont enfin, confin aux sources du P, dpendait de nous. Ainsi,
matres de la Toscane et de la Cisalpine, nous occupions toute
l'Italie centrale, et nous empchions les Autrichiens de donner la
main au Pimont, au Saint-Sige et  Naples.

L'Autriche avait perdu  la premire coalition la Belgique et la
Lombardie, outre Modne pour sa maison. Elle perdait  la seconde
l'vch de Salzbourg pour elle-mme, la Toscane pour sa maison; ce
qui entranait une position un peu infrieure en Allemagne, mais
trs-infrieure en Italie. Ce n'tait pas trop assurment pour tant de
sang rpandu, pour tant d'efforts imposs  la France.

Le principe des scularisations n'tait pas explicitement, mais
implicitement pos, puisque l'on promettait d'indemniser les princes
hrditaires, sans parler des princes ecclsiastiques. videmment
l'indemnit ne pouvait tre demande qu'aux princes ecclsiastiques
eux-mmes.

La paix tait dclare commune aux Rpubliques batave, helvtique,
cisalpine et ligurienne. Leur indpendance tait garantie. Rien
n'tait dit  l'gard de Naples, du Pimont et du Saint-Sige. Ces
tats dpendaient du bon vouloir de la France, qui, du reste, tait
lie  l'gard du Pimont et de Naples, par l'intrt que l'empereur
Paul portait  ces deux cours, et  l'gard du Saint-Sige, par les
projets religieux du Premier Consul.

Cependant le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait encore voulu
s'expliquer avec personne relativement au Pimont. Mcontent du roi de
Sardaigne, qui livrait ses ports aux Anglais, il tenait  conserver sa
libert,  l'gard d'un territoire plac si prs de la France, et qui
lui importait si fort.

L'empereur signait la paix pour lui-mme, comme souverain des tats
Autrichiens, et pour tout le corps germanique, comme empereur
d'Allemagne. La France promettait secrtement l'emploi de son
influence auprs de la Prusse, pour la disposer  trouver bonne cette
manire de procder de l'empereur. Les ratifications devaient tre
changes sous trente jours, par l'Autriche et par la France. Les
armes franaises ne devaient vacuer l'Allemagne qu'aprs que les
ratifications auraient t changes  Lunville, mais devaient
l'avoir vacue entirement un mois aprs cet change.

Ici, comme  Campo-Formio, la libert de tous les dtenus pour cause
politique tait stipule. Il tait convenu que les Italiens renferms
dans les prisons de l'Autriche, Moscati et Caprara notamment, seraient
relchs. Le Premier Consul n'avait cess de demander cet acte
d'humanit, depuis l'ouverture du congrs.

Le gnral Bonaparte tait arriv au pouvoir le 9 novembre 1799 (18
brumaire an VIII); on tait parvenu au 9 fvrier 1801 (20 pluvise an
IX); il s'tait par consquent coul quinze mois tout juste, et dj
la France, en partie rorganise au dedans, compltement victorieuse
au dehors, tait en paix avec le continent, en alliance avec le nord
et le midi de l'Europe contre l'Angleterre. L'Espagne s'apprtait 
marcher contre le Portugal; la reine de Naples se jetait  nos pieds;
la cour de Rome ngociait  Paris l'arrangement des affaires
religieuses.

Le gnral Bellavne, charg de porter le trait, partit de Lunville
le 9 fvrier au soir, et arriva en courrier extraordinaire  Paris. Le
texte mme du trait qu'il apportait fut insr immdiatement au
_Moniteur_. Paris fut soudainement illumin; une joie vive et gnrale
clata de toute part; on rendit mille actions de grces au Premier
Consul, pour cet heureux rsultat de ses victoires et sa politique.

FIN DU LIVRE SEPTIME.




LIVRE HUITIME.

MACHINE INFERNALE.

     Complots dirigs contre la vie du Premier Consul.--Trois agents
     de Georges, les nomms Carbon, Saint-Rjant, Limolan, forment le
     projet de faire prir le Premier Consul par l'explosion d'un
     baril de poudre.--Choix de la rue Saint-Nicaise et du 3 nivse,
     pour l'excution de ce crime.--Le Premier Consul sauv par la
     dextrit de son cocher.--motion gnrale.--Le crime attribu
     aux rvolutionnaires, et aux faiblesses du ministre Fouch pour
     eux.--Dchanement des nouveaux courtisans contre ce
     ministre.--Son silence et son sang-froid.--Il dcouvre en partie
     la vrit, et la fait connatre; mais on n'en persiste pas moins
      poursuivre les rvolutionnaires.--Irritation du Premier
     Consul.--Projet d'une mesure arbitraire.--Dlibration  ce sujet
     dans le sein du Conseil d'tat.--On se fixe aprs de longues
     discussions, et on aboutit  la rsolution de dporter un certain
     nombre de rvolutionnaires sans jugement.--Quelques rsistances,
     mais bien faibles, opposes  cet acte arbitraire.--On examine
     s'il aura lieu par une loi, ou par une mesure spontane du
     gouvernement, dfre seulement au Snat, sous le rapport de la
     constitutionnalit.--Ce dernier projet l'emporte.--La dportation
     prononce contre cent trente individus qualifis de
     terroristes.--Fouch, qui les savait trangers  l'attentat du 3
     nivse, consent nanmoins  la mesure qui les
     proscrit.--Dcouverte des vrais auteurs de la machine
     infernale.--Supplice de Carbon et Saint-Rjant.--Injuste
     condamnation de Topino-Lebrun, Arna, etc.--Session de l'an
     IX.--Nouvelles manifestations de l'opposition dans le
     Tribunat.--Loi des tribunaux spciaux pour la rpression du
     brigandage sur les grandes routes.--Plan de finances pour la
     liquidation des annes V, VI, VII et VIII.--Budget de l'an
     IX.--Rglement dfinitif de la dette publique.--Rejet par le
     Tribunat, et adoption par le Corps Lgislatif, de ce plan de
     finances.--Sentiment qu'prouve le Premier Consul.--Continuation
     de ses travaux administratifs.--Routes.--Canal de
     Saint-Quentin.--Ponts sur la Seine.--Travaux du
     Simplon.--Religieux du grand Saint-Bernard tablis au Simplon et
     au Mont-Cenis.


[En marge: Dc. 1800.]

[En marge: Les derniers efforts des partis, dirigs contre la personne
du Premier Consul.]

Tandis que la situation extrieure de la France devenait tous les
jours plus brillante, que l'Autriche et l'Allemagne signaient la paix,
que les puissances du nord se liguaient avec nous pour rsister  la
domination maritime de l'Angleterre, que le Portugal et le royaume de
Naples se fermaient pour elle, et que tout enfin russissait comme 
souhait  un gouvernement victorieux et modr, la situation
intrieure offrait le spectacle, quelquefois horrible, des dernires
convulsions des partis expirants. On a dj vu, malgr la prompte
rorganisation du gouvernement, le brigandage infestant les grandes
routes, et les factions au dsespoir essayant l'assassinat contre la
personne du Premier Consul. C'taient l les consquences invitables
de nos anciennes discordes. Les hommes que la guerre civile avait
forms au crime, et qui ne pouvaient plus se rsigner  une vie
paisible et honnte, cherchaient une occupation sur les grands
chemins. Les factions abattues, dsesprant de vaincre les grenadiers
de la garde consulaire, essayaient de dtruire, par des moyens
atroces, l'invincible auteur de leur dfaite.

[En marge: Affreux brigandages sur les grandes routes.]

Le brigandage s'tait encore accru  l'approche de l'hiver. On ne
pouvait plus parcourir les routes, sans s'exposer  y tre pill ou
assassin. Les dpartements de la Normandie, de l'Anjou, du Maine, de
la Bretagne, du Poitou, taient comme jadis les thtres de ce
brigandage. Mais le mal s'tait propag. Plusieurs dpartements du
centre et du midi, tels que ceux du Tarn, de la Lozre, de l'Aveyron,
de la Haute-Garonne, de l'Hrault, du Gard, de l'Ardche, de la Drme,
de Vaucluse, des Bouches-du-Rhne, des Hautes et Basses-Alpes, du Var,
avaient t infests  leur tour. Dans ces dpartements, les troupes
de brigands s'taient recrutes des assassins du midi, qui, sous
prtexte de poursuivre les Jacobins, gorgeaient, pour les voler, les
acqureurs de biens nationaux; des jeunes gens qui ne voulaient pas
obir  la conscription, et de quelques soldats que la misre avait
chasss de l'arme de Ligurie, pendant le cruel hiver de 1799  1800.
Ces malheureux, une fois engags dans cette vie criminelle, y avaient
pris got, et il n'y avait que la force des armes, et la rigueur des
lois, qui pussent les en dtourner. Ils arrtaient les voitures
publiques; ils enlevaient chez eux les acqureurs de biens nationaux,
souvent aussi les propritaires riches, les transportaient dans les
bois, comme le snateur Clment de Ris, par exemple, qu'ils avaient
dtenu pendant vingt jours, faisaient subir d'horribles tortures 
leurs victimes, quelquefois leur brlaient les pieds jusqu' ce
qu'elles se rachetassent, en livrant des sommes considrables. Ils
s'attaquaient surtout aux caisses publiques, et allaient chez les
percepteurs eux-mmes, s'emparer des fonds de l'tat, sous prtexte de
faire la guerre au gouvernement. Des vagabonds, qui, au milieu de ces
temps de trouble, avaient quitt leur province pour se livrer  la vie
errante, leur servaient d'claireurs, en exerant dans les villes le
mtier de mendiants. Ces misrables, s'informant de tout pendant
qu'ils taient occups  mendier, signalaient aux brigands leurs
complices ou les voitures  arrter, ou les maisons  piller.

Il fallait de petits corps d'arme pour combattre ces bandes. Quand on
parvenait  les atteindre, la justice ne pouvait svir, car les
tmoins n'osaient pas dposer, et les jurs craignaient de prononcer
des condamnations. Les mesures extraordinaires sont toujours
regrettables, moins par les rigueurs qu'elles entranent, que par
l'branlement qu'elles causent  la constitution d'un pays, surtout
quand cette constitution est nouvelle. Mais ici des mesures de ce
genre taient invitables, car la justice ordinaire, aprs avoir t
essaye, venait d'tre reconnue impuissante. On avait prpar un
projet de loi pour instituer des tribunaux spciaux, destins 
rprimer le brigandage. Ce projet, prsent au Corps Lgislatif runi
dans le moment, tait l'objet des plus vives attaques de la part de
l'opposition. Le Premier Consul, exempt de ces scrupules de lgalit,
qui ne naissent que dans les temps calmes, et qui, mme lorsqu'ils
arrivent  tre petits ou troits, sont du moins un signe heureux de
respect pour le rgime lgal, le Premier Consul n'avait pas hsit 
recourir aux lois militaires, en attendant l'adoption du projet
actuellement en discussion. Comme il fallait employer des corps de
troupes pour rprimer ces bandes de brigands, la gendarmerie n'tant
plus assez forte pour les combattre, il crut pouvoir assimiler cette
situation  un tat de guerre vritable, qui autorisait l'application
des lois propres  l'tat de guerre. Il forma plusieurs petits corps
d'arme, qui parcouraient les dpartements infests, et que suivaient
des commissions militaires. Tous les brigands pris les armes  la
main taient jugs en quarante-huit heures, et fusills.

L'horreur qu'inspiraient ces sclrats tait si grande et si gnrale,
que personne n'osait lever un doute ni sur la rgularit, ni sur la
justice de ces excutions. Pendant ce temps, des sclrats d'une autre
espce mditaient, par des moyens diffrents et plus atroces encore,
la ruine du gouvernement consulaire. Tandis que Demerville, Ceracchi,
Arna, taient soumis  une instruction judiciaire, leurs adhrents du
parti rvolutionnaire continuaient  former mille projets, plus
insenss les uns que les autres. Ils avaient imagin d'assassiner le
Premier Consul dans sa loge  l'Opra, et avaient  peine os, comme
on a vu, se saisir de leurs poignards. Maintenant ils rvaient autre
chose. Tantt ils voulaient provoquer un tumulte  la sortie de l'un
des thtres, et, au milieu de ce tumulte, gorger le Premier Consul;
tantt ils voulaient l'enlever sur la route de la Malmaison, et
l'assassiner aprs l'avoir enlev. Tout cela, en vrais dclamateurs de
clubs, ils le disaient partout, et tout haut, de telle manire que la
police tait informe heure par heure de chacun de leurs projets. Mais
tandis qu'ils parlaient sans cesse, pas un d'eux n'tait assez hardi
pour mettre la main  l'oeuvre. M. Fouch les craignait peu, et
nanmoins les surveillait avec une attention continuelle. Cependant,
parmi leurs nombreuses inventions, il en tait une plus redoutable que
les autres, et qui avait donn beaucoup d'veil  la police. Un nomm
Chevalier, ouvrier employ dans les fabrications d'armes, tablies 
Paris sous la Convention, avait t surpris travaillant  une machine
affreuse. C'tait un baril rempli de poudre et de mitraille, auquel
tait ajust un canon de fusil avec une dtente. Cette machine tait
videmment destine  faire sauter le Premier Consul. L'inventeur fut
saisi, et jet en prison. Cette nouvelle invention fit quelque bruit,
et contribua davantage  tenir tous les regards fixs sur ceux qu'on
appelait les Jacobins et les terroristes. Leur rputation de
quatre-vingt-treize leur valait d'tre plus redouts qu'ils ne le
mritaient. Le Premier Consul, ainsi que nous l'avons dj dit,
partageait  leur gard l'erreur du public, et ayant toujours affaire
au parti rvolutionnaire, tantt avec les honntes gens de ce parti,
mcontents d'une raction trop rapide, tantt avec les sclrats
rvant le crime dont ils n'avaient plus l'nergie, s'en prenait aux
rvolutionnaires de toutes choses, n'en voulait qu' eux, ne parlait
de punir qu'eux seuls. M. Fouch persistait, mais en vain,  ramener
son attention sur les royalistes. Il aurait fallu des faits graves,
pour redresser l'opinion du Premier Consul, et celle du public  ce
sujet. Malheureusement il s'en prparait d'atroces.

[En marge: Trois agents de Georges envoys  Paris pour assassiner le
Premier Consul.]

[En marge: Projet de la machine dite infernale.]

Georges, revenu de Londres dans le Morbihan, regorgeait d'argent,
grce aux Anglais, et dirigeait secrtement les pillards de
diligences. Il avait envoy  Paris quelques sicaires avec mission
d'assassiner le Premier Consul. Parmi eux se trouvaient les nomms
Limolan et Saint-Rjant, tous deux prouvs dans les horreurs de la
guerre civile, et le second, ancien officier de marine, ayant
quelques connaissances en artillerie.  ces deux hommes s'tait joint
un troisime, appel Carbon, personnage subalterne, digne valet de ces
grands criminels. Arrivs les uns aprs les autres  Paris, vers la
fin de novembre 1800 (premiers jours de frimaire), ils cherchaient le
moyen le plus sr de tuer le Premier Consul, et ils avaient fait dans
les environs de Paris, plus d'un essai, avec des fusils  vent. Le
ministre Fouch, averti de leur prsence et de leur projet, les
faisait observer avec soin. Mais par la maladresse de deux agents
employs  les suivre, il les avait perdus de vue. Tandis que la
police s'efforait de ressaisir leurs traces, ces sclrats s'taient
envelopps des plus paisses tnbres. Ne dclamant pas comme les
jacobins, ne livrant leur secret  personne, ils prparaient un
horrible forfait, qui n'a t gal qu'une fois, c'est de nos jours.
La machine de Chevalier leur avait inspir l'ide de faire mourir le
Premier Consul, au moyen d'un baril de poudre charg de mitraille. Ils
rsolurent de disposer ce baril sur une petite charrette, et de le
placer dans l'une des rues troites qui aboutissaient alors au
Carrousel, et que le Premier Consul traversait souvent en voiture. Ils
achetrent un cheval, une charrette, et lourent une remise, en se
faisant passer pour marchands forains. Saint-Rjant qui tait, comme
nous venons de le dire, officier de marine et artilleur, fit les
expriences ncessaires, se rendit plusieurs fois au Carrousel, pour
voir sortir des Tuileries la voiture du Premier Consul, calculer le
temps qu'elle mettait  se rendre aux rues voisines, et tout disposer
de manire que le baril ft explosion  propos. Ces trois hommes
adoptrent, pour l'accomplissement de leur projet, un jour o le
Premier Consul devait se rendre  l'Opra, afin d'entendre un oratorio
de Haydn, _la Cration_, qu'on excutait pour la premire fois.
C'tait le 3 nivse (24 dcembre 1800). Ils choisirent pour thtre du
crime la rue Saint-Nicaise, qui aboutissait du Carrousel  la rue de
Richelieu, et que le Premier Consul avait l'habitude de traverser fort
souvent. Dans cette rue, plusieurs dtours conscutifs devaient
ralentir la voiture la mieux conduite. Le jour arriv, Carbon,
Saint-Rjant et Limolan conduisirent leur charrette rue
Saint-Nicaise, et se sparrent ensuite. Tandis que Saint-Rjant tait
charg de mettre le feu au baril de poudre, les deux autres devaient
se placer en vue des Tuileries, pour venir l'avertir, ds qu'ils
verraient paratre la voiture du Premier Consul. Saint-Rjant avait eu
la barbarie de donner  garder  une jeune fille de quinze ans, le
cheval attel  cette horrible machine. Quant  lui, il se tenait tout
prt  mettre le feu.

[En marge: Le Premier Consul sauv par la dextrit de son cocher.]

Dans ce moment, en effet, le Premier Consul, puis de travail,
hsitait  se rendre  l'Opra. Mais il se laissa persuader par les
vives instances de ceux qui l'entouraient, et partit des Tuileries 
huit heures un quart. Les gnraux Lannes, Berthier et Lauriston
l'accompagnaient. Un dtachement de grenadiers  cheval lui servait
d'escorte. Heureusement ces grenadiers suivaient la voiture au lieu
de la prcder. Elle arriva dans le passage troit de la rue
Saint-Nicaise, sans avoir t annonce, ni par le dtachement, ni par
les complices eux-mmes. Ceux-ci ne vinrent pas prvenir Saint-Rjant,
soit que la peur les en et empchs, soit qu'ils n'eussent point
reconnu l'quipage du Premier Consul. Saint-Rjant lui-mme n'aperut
la voiture que lorsqu'elle avait un peu dpass la machine. Il fut
vivement heurt par un des gardes  cheval, mais il ne se dconcerta
pas, mit le feu, et se hta de s'enfuir. Le cocher du Premier Consul,
qui tait fort adroit, et qui conduisait ordinairement son matre avec
une extrme rapidit, avait eu le temps de franchir l'un des tournants
de la rue, quand l'explosion se fit tout  coup entendre. La secousse
fut pouvantable; la voiture faillit tre renverse; toutes les glaces
furent brises; la mitraille vint dchirer la faade des maisons
voisines. Un des grenadiers  cheval reut une lgre blessure, et une
quantit de personnes mortes ou mourantes encombrrent sur-le-champ
les rues d'alentour. Le Premier Consul et ceux qui l'accompagnaient
crurent d'abord qu'on avait tir sur eux  mitraille; ils s'arrtrent
un instant, surent bientt ce qui en tait, et continurent leur
route. Le Premier Consul voulut se rendre  l'Opra. Il montra un
visage calme, impassible, au milieu de l'motion extraordinaire qui de
toutes parts clatait dans la salle. On disait dj que, pour
l'atteindre, des brigands avaient fait sauter un quartier de Paris.

[En marge: Colre du Premier Consul contre les Jacobins, auxquels il
attribue la machine infernale.]

[En marge: Dchanement contre le ministre de la police Fouch.]

Il ne resta que peu de moments  l'Opra et revint immdiatement aux
Tuileries, o, sur le bruit de l'attentat, une foule immense tait
accourue. Sa colre, qu'il avait contenue jusque-l, fit alors
explosion.--Ce sont les Jacobins, les terroristes, s'cria-t-il, ce
sont ces misrables en rvolte permanente, en _bataillon carr_ contre
tous les gouvernements, ce sont les assassins des 2 et 3 septembre,
les auteurs du 31 mai, les conspirateurs de prairial; ce sont ces
sclrats qui, pour m'assassiner, n'ont pas craint d'immoler des
milliers de victimes. J'en vais faire une justice clatante...--Il
n'tait pas besoin d'une impulsion partant de si haut, pour dchaner
l'opinion contre les rvolutionnaires. Leur rputation exagre, et
leurs tentatives depuis deux ou trois mois, taient de nature  leur
faire attribuer tous les crimes. Dans ce salon, o affluaient surtout
les personnes jalouses de faire remarquer leur empressement, il n'y
eut bientt qu'un cri contre ce qu'on appelait les terroristes. Les
nombreux ennemis de M. Fouch se htrent de profiter de l'occasion,
et de se rpandre en invectives contre lui. Sa police, disait-on, ne
voyait rien, laissait tout faire; elle tait d'une indulgence
criminelle pour le parti rvolutionnaire. Cela tenait aux mnagements
de M. Fouch pour ses anciens complices. La vie du Premier Consul
n'tait plus en sret dans ses mains. En un instant, le dchanement
contre ce ministre fut au comble; le soir mme on proclamait sa
disgrce. Quant  M. Fouch, retir dans un coin du salon des
Tuileries, avec quelques personnes qui ne partageaient pas
l'entranement gnral, il se laissait accuser avec le plus grand
sang-froid. Son air d'incrdulit excitait davantage encore la colre
de ses ennemis. Toutefois il ne voulait pas dire ce qu'il savait, par
la crainte de nuire au succs des recherches commences. Mais, se
rappelant les agents de Georges, suivis quelque temps par la police,
perdus plus tard de vue, il n'hsitait pas, dans sa pense,  leur
imputer le crime. Certains membres du Conseil d'tat ayant voulu
adresser quelques observations au Premier Consul, et lui exprimer leur
doute sur les vrais auteurs de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, il
s'emporta vivement.--On ne me fera pas prendre le change,
s'cria-t-il; il n'y a ici ni chouans, ni migrs, ni ci-devant
nobles, ni ci-devant prtres. Je connais les auteurs, je saurai bien
les atteindre, et leur infliger un chtiment exemplaire.--En disant
cela, sa parole tait vhmente, son geste menaant. Ses flatteurs
approuvaient, excitaient cette colre, qu'il aurait fallu contenir au
lieu de l'exciter, aprs l'horrible vnement qui venait d'branler
toutes les imaginations.

Le lendemain les mmes scnes se renouvelrent. Suivant un usage
rcemment tabli, le Snat, le Corps Lgislatif, le Tribunat, le
Conseil d'tat, les tribunaux, les autorits administratives, les
tats-majors, se rendirent chez le Premier Consul, pour lui tmoigner
leur douleur et leur indignation, sentiments sincres, et
universellement partags. Jamais, en effet, chose pareille ne s'tait
vue. La Rvolution avait habitu les esprits aux cruauts des partis
victorieux, mais pas encore aux noires trames des partis vaincus. On
tait saisi de surprise et d'pouvante; on craignait le retour de ces
atroces tentatives, et on se demandait avec effroi ce que deviendrait
la France, si l'homme qui retenait seul ces misrables, venait  tre
frapp. Tous les corps de l'tat, admis aux Tuileries, exprimaient des
voeux ardents pour le hros pacificateur, qui avait promis de donner,
et qui donnait en effet la paix au monde. La forme des discours tait
banale, mais le sentiment qui les remplissait tous tait aussi vrai
que profond. Le Premier Consul dit au conseil municipal: J'ai t
touch des preuves d'affection que le peuple de Paris m'a donnes,
dans cette circonstance. Je les mrite, parce que l'unique but de mes
penses, de mes actions, est d'accrotre la prosprit et la gloire de
la France. Tant que cette troupe de brigands s'est attaque
directement  moi, j'ai pu laisser aux lois le soin de les punir; mais
puisqu'ils viennent, par un crime sans exemple dans l'histoire, de
mettre en danger une partie de la population de la capitale, la
punition sera aussi prompte que terrible. Assurez, en mon nom, le
peuple de Paris, que cette poigne de sclrats dont les crimes ont
failli dshonorer la libert, sera bientt rduite  l'impuissance de
nuire.

[En marge: Cri de vengeance gnral contre les auteurs du crime.]

Tout le monde applaudissait  ces paroles de vengeance, car il n'y
avait personne qui, pour son compte, n'en profrt de pareilles. Les
gens sages entrevoyaient avec peine que le lion en colre franchirait
peut-tre la barrire des lois; mais la multitude demandait des
supplices. Dans Paris l'agitation tait extrme. Les royalistes
rejetaient le crime sur les rvolutionnaires, et les rvolutionnaires
sur les royalistes. Les uns et les autres taient de bonne foi, car le
crime tait demeur le secret profond de ses auteurs. Chacun
dissertait sur ce sujet, et, suivant son penchant  condamner tel
parti plutt que tel autre, trouvait des raisons galement plausibles
pour accuser les royalistes ou les rvolutionnaires. Les ennemis de la
Rvolution, tant anciens que nouveaux, disaient que les terroristes
avaient pu seuls inventer un forfait aussi atroce, et citaient comme
preuve concluante de leur opinion, la machine de l'armurier Chevalier,
rcemment dcouverte. Les gens sages, au contraire, rests fidles 
la Rvolution, demandaient pourquoi les brigands des grandes routes,
les _Chauffeurs_, qui commettaient tant de crimes, qui chaque jour
dployaient un raffinement de cruaut sans exemple, et venaient
notamment d'enlever le snateur Clment de Ris, pourquoi ces hommes ne
pourraient pas tre, aussi bien que les prtendus terroristes, les
auteurs de l'horrible explosion de la rue Saint-Nicaise. Du reste, il
faut ajouter que les esprits calmes pouvaient  peine se faire couter
en ce moment, tant l'opinion gnrale tait mue, et tendait 
condamner le parti rvolutionnaire. Mais, le croirait-on? au milieu de
ce conflit d'imputations diverses, il y avait, des deux cts, des
hommes assez lgers, ou assez pervers, pour tenir un tout autre
langage. Certains royalistes factieux, souhaitant la destruction du
Premier Consul  tout prix, et s'en rapportant  l'opinion commune qui
attribuait le crime aux terroristes, admiraient l'atroce nergie, le
secret profond, qu'il avait fallu pour commettre un tel attentat. Les
rvolutionnaires, au contraire, semblaient presque envier de tels
mrites pour leur parti, et il y avait parmi eux des fanfarons de
crime, qui avaient la coupable folie d'tre presque fiers de
l'vnement excrable qu'on leur imputait. Il faut des temps de guerre
civile pour rencontrer tant de lgret et de perversit de langage
chez des hommes qui seraient incapables de commettre eux-mmes les
actes qu'ils osent approuver.

Au surplus, tous ceux qui parlaient de cet vnement taient dans une
complte erreur. Le ministre Fouch se doutait seul des vrais
coupables.

[En marge: Divers moyens de rpression imagins contre les
rvolutionnaires.]

Tandis qu'il tait occup  les dcouvrir, tout le monde se demandait
comment on pourrait faire pour prvenir dsormais des tentatives du
mme genre. On tait si habitu alors aux mesures violentes, qu'on
trouvait presque naturel de s'emparer des hommes connus pour tre
d'anciens terroristes, et de les traiter comme en quatre-vingt-treize
ils avaient trait leurs victimes. Les deux sections du Conseil
d'tat, que ce sujet concernait plus particulirement, les sections de
lgislation et de l'intrieur, s'assemblrent deux jours aprs
l'vnement, le 26 dcembre (5 nivse), pour rechercher, entre les
projets divers qui se prsentaient  l'esprit, celui qui tait le plus
admissible. Comme on discutait alors le projet de loi sur les
tribunaux spciaux, on imagina d'y ajouter deux articles. Le premier
instituait une commission militaire pour juger les crimes commis
contre les membres du gouvernement; le second attribuait au Premier
Consul la facult d'loigner de Paris les hommes dont la prsence dans
la capitale serait juge dangereuse, et de les punir de la dportation
s'ils essayaient de se soustraire  ce premier exil.

[En marge: Discussion dans le sein du Conseil d'tat.]

Aprs l'examen pralable de ce sujet dans le sein des deux sections de
lgislation et de l'intrieur, le Conseil d'tat se runit tout entier
sous la prsidence du Premier Consul. M. Portalis exposa ce qui
s'tait pass le matin dans les deux sections, et soumit leurs
propositions au Conseil assembl. Le Premier Consul, impatient, trouva
ces propositions insuffisantes. Un simple changement de juridiction
lui parut trop peu de chose pour la circonstance. Il voulait enlever
les Jacobins en masse, fusiller ceux qui seraient convaincus d'avoir
particip au crime, et dporter les autres. Mais il voulait faire cela
par mesure extraordinaire, afin d'tre plus sr du rsultat.--L'action
d'un tribunal spcial, dit-il, sera lente, et n'atteindra pas les
vrais coupables. Il ne s'agit pas ici de faire de la mtaphysique
judiciaire. Les esprits mtaphysiques ont tout perdu en France depuis
dix annes. Il faut juger la situation en hommes d'tat, et y porter
remde en hommes rsolus. Quel est le mal qui nous tourmente? Il y a
en France dix mille sclrats, rpandus sur le sol entier, qui ont
perscut tous les honntes gens, et qui se sont souills de sang.
Tous ne sont pas coupables au mme degr, il s'en faut. Beaucoup sont
susceptibles de repentir, et ne sont pas des criminels incorrigibles;
mais tant qu'ils voient le quartier-gnral tabli  Paris, et les
chefs formant impunment des complots, ils conservent de l'esprance,
ils se tiennent en haleine. Frappez hardiment les chefs, et les
soldats se disperseront. Ils retourneront au travail, auquel les a
enlevs une rvolution violente; ils oublieront cette orageuse poque
de leur vie, et redeviendront des citoyens paisibles. Les honntes
gens qui tremblent sans cesse, se rassureront et se rattacheront  un
gouvernement qui aura su les protger. Il n'y a pas de milieu ici: ou
il faut tout pardonner comme Auguste, ou bien il faut une vengeance
prompte, terrible, proportionne au crime. Il faut frapper autant de
coupables qu'il y a eu de victimes. Il faut fusiller quinze ou vingt
de ces sclrats, et en dporter deux cents. Par ce moyen on
dbarrassera la Rpublique de perturbateurs qui la dsolent; on la
purgera d'une lie sanglante.....--Le Premier Consul s'animait
davantage en prononant chacune de ces paroles, et, s'irritant par la
dsapprobation mme qu'il apercevait sur certains visages: Je suis,
s'cria-t-il, je suis si convaincu de la ncessit et de la justice
d'une grande mesure pour purger la France et la rassurer tout  la
fois, que je suis prt  me constituer moi seul en tribunal,  y faire
comparatre les coupables,  les interroger,  les juger,  faire
excuter leur condamnation. La France entire m'applaudira, car ce
n'est pas ma personne que je cherche  venger ici. Ma fortune, qui m'a
prserv tant de fois sur les champs de bataille, saura bien me
prserver encore. Je ne songe pas  moi, je songe  l'ordre social
que j'ai mission de rtablir,  l'honneur national que j'ai mission de
laver d'une souillure abominable.--

Cette scne avait glac de surprise et de crainte une partie du
Conseil d'tat. Quelques hommes partageant les passions sincres, mais
immodres, du Premier Consul, applaudissaient  ses discours. La
trs-grande majorit reconnaissait avec regret dans ses paroles le
langage que les rvolutionnaires avaient tenu eux-mmes quand ils
avaient proscrit des milliers de victimes. Ils avaient dit aussi que
les aristocrates mettaient la Rpublique en danger, qu'il fallait s'en
dfaire par les moyens les plus prompts et les plus srs, et que le
salut public valait bien quelques sacrifices. La diffrence tait
grande assurment; car, au lieu de brouillons sanguinaires, qui, dans
leur aveugle fureur, avaient fini par se prendre eux-mmes pour des
aristocrates, et par s'gorger les uns les autres, on voyait un homme
de gnie marchant avec suite et vigueur vers un noble but, celui de
remettre en ordre la socit bouleverse. Malheureusement il voulait y
arriver, non par la lente observation des rgles, mais par des moyens
prompts et extraordinaires, comme ceux qu'on avait employs  la
bouleverser. Son bon sens, son coeur gnreux, et l'horreur du sang,
alors gnrale, taient l, pour empcher des excutions sanglantes;
mais, except l'effusion du sang, on tait dispos  tout se permettre
 l'gard des hommes qu'on qualifiait alors des noms de Jacobins et
de terroristes.

Des objections s'levrent dans le sein du Conseil d'tat, timidement
toutefois, car le soulvement qu'inspirait partout le crime de la rue
Saint-Nicaise glaait le courage de ceux qui auraient voulu opposer
quelque rsistance  des actes arbitraires. Cependant un personnage
qui ne craignait pas de tenir tte au Premier Consul, et qui le
faisait sans adresse, mais avec franchise, l'amiral Truguet, voyant
qu'il s'agissait de frapper les rvolutionnaires en masse, leva des
doutes sur les vritables auteurs du crime. On veut, dit-il, se
dfaire des sclrats qui troublent la Rpublique, soit; mais des
sclrats, il y en a de plus d'un genre. Les migrs rentrs menacent
les acqureurs de biens nationaux; les chouans infestent les grandes
routes; les prtres rentrs enflamment dans le midi les passions du
peuple; on corrompt l'esprit public par des pamphlets.....--L'amiral
Truguet faisait allusion par ces dernires paroles au fameux pamphlet
de M. de Fontanes, dont nous avons parl plus haut.  ces mots, le
Premier Consul, piqu au vif, et allant droit  son interlocuteur: De
quels pamphlets parlez-vous? lui dit-il.--De pamphlets qui circulent
publiquement, rpondit l'amiral Truguet.--Dsignez-les, reprit le
Premier Consul.--Vous les connaissez aussi bien que moi, rpliqua
l'homme courageux qui osait braver un tel courroux.

On n'avait pas encore vu, dans le sein du Conseil d'tat, une scne
pareille. Les circonstances faisaient clater le caractre imptueux
de l'homme qui tenait alors dans ses mains les destines de la France.
L-dessus il s'emporta, et dploya toute l'loquence de la
colre.--Nous prend-on, s'cria-t-il, pour des enfants? Croit-on nous
entraner avec ces dclamations contre les migrs, les chouans, les
prtres? parce qu'il y a encore quelques attentats partiels dans la
Vende, va-t-on nous demander comme autrefois de dclarer la patrie en
danger?... La France a-t-elle jamais t dans une situation plus
brillante, les finances en meilleure voie, les armes plus
victorieuses, la paix plus prs d'tre gnrale? Si les chouans
commettent des crimes, je les ferai fusiller. Mais faut-il que je
recommence  proscrire, pour le titre de noble, de prtre, de
royaliste? Faut-il que je renvoie dans l'exil dix mille vieillards,
qui ne demandent qu' vivre paisibles, en respectant les lois
tablies? N'avez-vous pas vu Georges lui-mme, faire gorger en
Bretagne de pauvres ecclsiastiques, parce qu'il les voyait se
rapprocher peu  peu du gouvernement? faut-il que je proscrive encore
pour une qualit? que je frappe ceux-ci parce qu'ils sont prtres,
ceux-l parce qu'ils sont anciens nobles? Ne savez-vous pas, messieurs
les membres du Conseil, qu'except deux ou trois, vous passez tous
pour des royalistes? Vous, citoyen Defermon, ne vous prend-on pas pour
un partisan des Bourbons? Faut-il que j'envoie le citoyen Portalis 
Sinnamary, le citoyen Devaisne  Madagascar, et puis que je me compose
un conseil  la Baboeuf? Allons, citoyen Truguet, on ne me fera pas
prendre le change; il n'y a de menaants pour notre repos que les
septembriseurs. Ils ne vous pargneraient pas vous-mme; et vous
auriez beau leur dire que vous les avez dfendus aujourd'hui au
Conseil d'tat, ils vous immoleraient comme moi, comme tous vos
collgues.--

Il n'y avait qu'un mot  rpondre  cette vive apostrophe, c'est qu'il
ne fallait proscrire personne pour une qualit, ni les uns pour la
qualit de royalistes, ni les autres pour celle de rvolutionnaires.
Le Premier Consul avait  peine achev ses dernires paroles, qu'il se
leva brusquement, et mit fin  la sance.

Le consul Cambacrs, toujours calme, avait un art infini pour obtenir
par la douceur ce que son imprieux collgue voulait emporter par
l'unique puissance de sa volont. Il assembla le lendemain les deux
sections chez lui, s'effora d'excuser en quelques mots la vivacit du
Premier Consul, affirma, ce qui tait vrai, qu'il acceptait volontiers
la contradiction, quand on n'y mlait ni amertume ni personnalit; et
il essaya de ramener les esprits  l'ide d'une mesure extraordinaire.
Ceci n'tait pas digne de sa modration accoutume; mais quoique
trs-habitu  conseiller sagement le Premier Consul, il cdait quand
il le voyait tout  fait rsolu, et surtout quand il s'agissait de
rprimer les terroristes. M. Portalis, qui avait le mrite de ne pas
vouloir proscrire les autres, quoiqu'il et t proscrit lui-mme,
revint  l'ide des deux sections, proposant d'ajouter deux articles 
la loi des tribunaux spciaux. Cependant le consul Cambacrs
insista, et fit prvaloir l'ide d'une mesure extraordinaire, sauf 
la discuter ensuite de nouveau, devant les sections runies. Dans
cette espce de huis-clos, les paroles furent encore trs-vives. M.
Roederer cria fort contre les Jacobins, imputa leurs crimes aux
mnagements de M. Fouch, et alla jusqu' provoquer une dclaration du
Conseil d'tat, dans laquelle on demanderait la destitution de ce
ministre.

M. Cambacrs rprima tous ces carts de zle, et convoqua les
sections chez le gnral Bonaparte, en prsence duquel on tint une
espce de conseil priv, compos des Consuls, des deux sections de
l'intrieur et de lgislation, et des ministres des affaires
trangres, de l'intrieur et de la justice. Les prventions taient
si grandes contre M. Fouch, qu'on ne l'avait pas mme appel  ces
confrences.

La proposition d'une rsolution extraordinaire fut de nouveau
prsente, et longuement discute. Il fallut plusieurs sances de ce
mme conseil priv, avant de se mettre d'accord. Enfin, on convint de
prendre une mesure gnrale, contre ce qu'on appelait les terroristes.
Mais il restait une question grave, c'tait la forme mme de cette
mesure. Il s'agissait de savoir si on procderait au moyen d'un acte
spontan du gouvernement, ou au moyen d'une loi. Le Premier Consul,
ordinairement si hardi, voulait une loi. Il tenait  compromettre les
grands corps de l'tat dans cette occasion, et le dclarait assez
ouvertement.--Les Consuls sont irresponsables, dit-il, mais les
ministres ne le sont pas, et celui qui signera une telle rsolution
pourrait tre un jour recherch. Il ne faut pas compromettre un
individu seul; il faut que le Corps Lgislatif partage la
responsabilit de l'acte propos. Les Consuls eux-mmes, ajouta-t-il,
ne savent pas ce qui peut arriver. Quant  moi, tant que je vivrai, je
ne crains pas que quelqu'un ose venir me demander compte de mes
actions. Mais je puis tre tu, et alors je ne rponds pas de la
sret de mes deux collgues. Ce serait  votre tour  gouverner,
dit-il en riant au second consul Cambacrs, et _vous n'tes pas fort
sur vos triers_. Mieux vaut une loi, pour le prsent comme pour
l'avenir.--

Il se passa dans ce moment une scne singulire. Ceux mmes qui
rpugnaient  la mesure voulurent qu'elle ft prise, non pas au moyen
d'une loi, mais au moyen d'une rsolution spontane du gouvernement.
Ils dsiraient en faire peser sur le gouvernement la responsabilit
tout entire, et ils ne voyaient pas qu'ils lui laissaient prendre
ainsi la funeste habitude d'agir seul, et de sa pleine autorit. On
dit, pour appuyer cette opinion, que la loi ne passerait pas, que les
avis commenaient  tre partags sur les vrais auteurs du crime, que
le Corps Lgislatif reculerait devant une liste de proscription, qu'on
s'exposerait ds lors au plus grave des checs. MM. Roederer et
Regnaud de Saint-Jean-d'Angely se prononcrent eux-mmes dans ce sens.
Le Premier Consul rpondit  ce dernier: Depuis que le Tribunat vous a
rejet une ou deux lois, vous tes saisi d'pouvante. Il y a bien, il
est vrai, quelques Jacobins dans le Corps Lgislatif, mais ils sont
dix  douze au plus. Ils font peur aux autres, qui savent que, sans
moi, sans le 18 brumaire, on les aurait gorgs. Ces derniers ne me
feront pas dfaut en cette occasion; la loi passera.--

[En marge: Rsolution de dporter un certain nombre d'hommes qualifis
de terroristes.]

On insista, et M. de Talleyrand, se rangeant  l'avis de ceux qui
craignaient les chances d'une loi, donna au Premier Consul la raison
la plus capable de le toucher, c'est qu'au dehors l'acte en serait
plus imposant. On y verrait, disait-il, un gouvernement qui osait et
savait se dfendre des anarchistes.--Le Premier Consul se rendit  cet
argument, mais imagina un terme moyen qui fut adopt; c'tait d'en
rfrer au Snat, pour que ce corps examint si l'acte tait
attentatoire ou non  la Constitution. On se souvient sans doute que,
d'aprs la Constitution de l'an VIII, le Snat ne votait point les
lois, mais qu'il pouvait les casser, s'il les jugeait contraires  la
Constitution. Il avait le mme pouvoir  l'gard des mesures du
gouvernement. L'ide du Premier Consul fut donc trouve bonne, et on
chargea M. Fouch de dresser une liste des principaux terroristes,
afin de les dporter dans les dserts du Nouveau-Monde. Les deux
sections du Conseil d'tat furent charges de rdiger les motifs. Le
Premier Consul devait signer la rsolution, et le Snat dclarer si
elle tait contraire ou non  la Constitution.

[En marge: Janv. 1801.]

[En marge: On commence  se douter des vrais auteurs du crime.]

Cette mesure contre les terroristes, illgale et arbitraire en
elle-mme, n'avait pas mme la justice que l'arbitraire peut avoir
quelquefois, quand il frappe sur les vrais coupables; car les
terroristes n'taient pas les auteurs du crime. On commenait alors 
se douter de la vrit. Le ministre Fouch et le prfet de police
Dubois n'avaient cess de se livrer aux plus actives recherches, et
ces recherches n'taient pas restes sans succs. La violence de
l'explosion avait fait disparatre presque tous les instruments du
forfait. La jeune fille,  qui Saint-Rjant avait donn le cheval 
garder, avait t mise en pices; il ne restait que les pieds et les
jambes de cette infortune. Les bandes de fer appartenant aux roues de
la charrette, avaient t jetes  une grande distance. Partout on
avait trouv, pars et fort loigns les uns des autres, les dbris
des objets employs  commettre le crime, et propres  en faire
dcouvrir les auteurs. Cependant il subsistait quelques vestiges de la
charrette et du cheval. On rapprocha ces vestiges, on en composa un
signalement, on le fit connatre au public par la voie des journaux,
et on appela tous les marchands de chevaux de Paris. Par un heureux
hasard, le premier propritaire du cheval le reconnut parfaitement, et
dsigna un marchand grainetier auquel il l'avait vendu. Ce marchand,
appel, dclara avec une complte franchise tout ce qu'il savait. Il
avait revendu le cheval  deux individus, se faisant passer pour
marchands forains. Il avait communiqu deux ou trois fois avec eux, et
les signalait d'une manire trs circonstancie. Un loueur de
voitures, qui avait prt pour quelques jours la remise dans laquelle
la charrette avait t dpose, fit aussi une dclaration fort
prcise. Il dsigna les mmes individus, et donna des indications tout
 fait conformes  celles qu'on tenait du marchand grainetier. Le
tonnelier qui avait vendu le baril, et l'avait cercl avec du fer,
fournit des renseignements entirement concordants avec les premiers.
Toutes ces dpositions s'accordaient parfaitement, quant  la taille,
 la figure, aux vtements,  la qualification des individus dnoncs.
Lorsque tous ces tmoins eurent t entendus, on eut recours  une
preuve dcisive. On tira de prison, pour les faire comparatre devant
eux, plus de deux cents rvolutionnaires arrts  cette occasion. Ces
confrontations durrent pendant les journes des 1er, 2, 3 et 4
janvier (11, 12, 13, 14 nivse), et amenrent la certitude qu'aucun
des rvolutionnaires arrts n'tait auteur du crime, car aucun
n'tait reconnu. Et on ne pouvait douter de la bonne foi des tmoins
qui donnaient ces signalements, car presque tous s'taient
spontanment offerts  dposer, et mettaient un grand zle  seconder
la police. Il y avait donc certitude  peu prs acquise que les
rvolutionnaires taient innocents. La certitude, il est vrai, ne
pouvait devenir complte que par la dcouverte des vritables auteurs.
Mais une circonstance grave accusait les agents de Georges, envoys
depuis plus d'un mois  Paris, et toujours considrs par M. Fouch
comme les vrais coupables. Quoiqu'on et perdu leurs traces,
cependant, jusqu'au 3 nivse, ils avaient encore t aperus, tantt
dans un lieu, tantt dans un autre, sans qu'on pt arriver jusqu' les
saisir. Mais, depuis le 3 nivse, ils avaient entirement disparu: on
aurait dit qu'ils s'taient ensevelis sous terre. Cette disparition,
si subite et si complte,  partir du jour du crime, tait une
circonstance frappante. Ajoutez  cela que l'un des signalements
donns par les tmoins, concordait tout  fait avec le signalement du
nomm Carbon. M. Fouch, d'aprs tous ces indices, croyant plus que
jamais que les vrais auteurs taient les Chouans, se hta d'envoyer un
missaire auprs de Georges, pour obtenir des informations sur Carbon,
Saint-Rjant et Limolan. Dans l'intervalle, il avait fait assez de
confidences, pour branler la conviction de bien des gens, mme celle
du Premier Consul, qui cependant ne voulait abandonner sa premire
opinion que sur une certitude entire.

Tel tait l'tat de l'instruction au 4 janvier (14 nivse), jour o
fut dfinitivement arrt l'acte qui frappait les hommes qualifis de
terroristes[10].

         [Note 10: J'ai compar les dates de tous les actes de
         l'instruction, avec les dates des rsolutions prises 
         l'gard du parti rvolutionnaire, et il en rsulte que, du 11
         au 14 nivse (du 1er au 4 janvier), on ne savait qu'une
         chose, c'est que les confrontations avec les hommes qualifis
         de terroristes n'en avaient fait reconnatre aucun. On avait
         donc de fortes raisons de croire que le parti rvolutionnaire
         tait tranger au crime de la rue Saint-Nicaise; mais on ne
         put en avoir la certitude complte que beaucoup plus tard,
         c'est--dire le 28 nivse (18 janvier), jour de l'arrestation
         et de la reconnaissance complte de Carbon par les vendeurs
         du cheval, de la charrette et du baril. L'acte contre les
         rvolutionnaires est du 14 nivse (4 janvier): il n'est donc
         pas vrai, comme on l'a dit quelquefois, que cette
         proscription ait eu lieu en parfaite connaissance des vrais
         auteurs du crime, et qu'on ait frapp les rvolutionnaires en
         sachant qu'ils taient innocents. L'acte n'en est pas moins
         grave; mais il faut le donner tel qu'il est, sans l'exagrer
         ni l'attnuer.]

On tait successivement tomb d'accord sur tous les points; on n'avait
jamais song d'une manire srieuse  un tribunal qui jugerait
sommairement, et ferait fusiller les terroristes; on s'tait toujours
arrt  l'ide de dporter un certain nombre d'entre eux, et, aprs
bien des discussions, on tait convenu de les dporter en vertu d'un
acte des Consuls, dfr  l'approbation du Snat. Tout tant arrt
avec les principaux membres du Conseil et du Snat, le reste ne
pouvait plus tre qu'une vaine formalit.

M. Fouch, qui, sans savoir toute la vrit, en connaissait cependant
une partie, M. Fouch, battu de tous les cts, eut la faiblesse de se
prter  une mesure dirige, il est vrai, contre des hommes souills
de sang, mais point auteurs du crime qu'on voulait punir dans le
moment. De tous ceux qui participrent  cet acte de proscription, il
tait donc le plus inexcusable; mais on l'attaquait de toutes parts,
on l'accusait de complaisance  l'gard des rvolutionnaires, et il
n'eut pas le courage de rsister. Il fit lui-mme au Conseil d'tat le
rapport, sur lequel fut fonde la rsolution des Consuls.

Dans ce rapport, prsent au Conseil d'tat le 1er janvier 1801 (11
nivse), on dnonait une classe d'hommes, qui, depuis dix ans,
s'taient couverts de tous les crimes, qui avaient vers le sang des
prisonniers de l'Abbaye, envahi et violent la Convention, menac le
Directoire, et qui, rduits aujourd'hui au dsespoir, s'armaient du
poignard pour frapper la Rpublique dans la personne du Premier
Consul. _Tous ces hommes_, disait-on, _n'ont pas t pris le poignard
 la main; mais tous sont universellement connus pour tre capables de
l'aiguiser et de le prendre._ On ajoutait que les formes tutlaires de
la justice n'taient pas faites pour eux; on proposait donc de les
enlever, et les dporter hors du territoire de la Rpublique.

L'examen du rapport fit natre la question de savoir, si on ne devait
pas y dnoncer les Jacobins comme auteurs du 3 nivse. Le Premier
Consul et grand soin de s'y opposer. On le croit, dit-il, mais on ne
le sait pas (il commenait, en effet,  tre branl dans sa
conviction); on les dporte pour le 2 septembre, le 31 mai, les
journes de prairial, la conspiration de Baboeuf, pour tout ce qu'ils
ont fait, pour tout ce qu'ils pourraient faire encore.--

Une liste de cent trente individus condamns  la dportation, suivait
ce rapport. On ne se bornait pas  les dporter; mais, ce qui tait
plus cruel peut-tre, on ajoutait au nom de plusieurs d'entre eux la
qualification de _Septembriseurs_, sans autre autorit pour les
qualifier ainsi que la notorit publique.

Le Conseil d'tat prouva une visible rpugnance en entendant ces cent
trente noms, car on et dit qu'il tait appel  rdiger une liste de
proscription. Le conseiller Thibaudeau dit qu'on ne pouvait composer
une telle liste dans le sein du Conseil. Je ne suis pas assez insens,
repartit avec humeur le Premier Consul, pour vous faire prononcer sur
des individus; je vous soumets seulement le principe de la mesure.--Le
principe fut approuv; il y eut cependant quelques suffrages
contraires.

On proposa ensuite la question de savoir, si la mesure serait un acte de
haute police de la part du gouvernement, ou une loi rendue dans les
formes accoutumes. On s'tait mis d'accord pralablement; on confirma
les rsolutions dj secrtement arrtes, et il fut dcid que la
mesure serait un acte spontan du gouvernement, dfr seulement au
Snat, pour prononcer sur la question de constitutionnalit.

[En marge: L'acte de dportation sign par le Premier Consul le 4
janvier.]

Le 4 janvier (14 nivse), le Premier Consul, aprs avoir fait rdiger
la liste dfinitive, prit un arrt par lequel il dportait hors du
territoire de la Rpublique les individus inscrits sur cette liste,
et, sans aucune hsitation, apposa sa signature au bas de cet arrt.

Le 5 janvier (15 nivse), le Snat assembl renchrit encore sur la
dlibration du Conseil d'tat, et dclara que la rsolution du
Premier Consul tait une mesure conservatrice de la Constitution.

Le lendemain ces malheureux furent runis, et dirigs sur la route de
Nantes, pour tre embarqus, et envoys sur des terres lointaines. Il
y avait parmi eux quelques dputs de la Convention, plusieurs Membres
de l'ancienne Commune, tout ce qui restait des assassins de septembre,
et le fameux Rossignol, l'ancien gnral de l'arme rvolutionnaire.
Sans doute ces hommes ne mritaient aucun intrt, du moins pour la
plupart; mais toutes les formes de la justice taient violes  leur
gard, et ce qui prouve le danger de la violation de ces formes
sacres, c'est que plusieurs des dsignations faites par la police
furent contestes, et avec une grande apparence de raison. Il fallait
quelque force morale, dans le moment, pour rclamer en faveur de ces
proscrits; cependant il y en eut quelques-uns qui, sur des
recommandations d'hommes courageux, furent justement rays de la liste
de proscription, et dispenss  Nantes de l'embarquement fatal. Que
sur une recommandation influente, un individu puisse obtenir ou ne pas
obtenir la faveur d'un gouvernement, soit; mais qu'il suffise d'une
recommandation pour tre sauv de la proscription, qu'il suffise de ne
pas trouver un ami ou courageux ou influent, pour y tre compris,
voil ce qui doit rvolter tout sentiment de justice, et prouver que,
les formes violes, il ne reste dans la socit que le plus horrible
arbitraire! Et nanmoins, ce temps tait clatant de gloire! il tait
tout plein de l'amour de l'ordre, de la haine du sang! Mais on sortait
du chaos rvolutionnaire, on n'avait aucun respect des rgles, on les
trouvait incommodes, insupportables. Quand on parlait de cet acte
arbitraire, il suffisait d'un seul mot pour le justifier. Ces
misrables, disait-on, se sont couverts de sang, ils s'en couvriraient
encore, si on les laissait faire; on les traite bien mieux qu'ils
n'ont trait leurs victimes. Et en effet, si cet acte, sous le rapport
de la violation des formes, galait tout ce qu'on avait vu aux poques
antrieures, il prsentait avec le pass deux diffrences: on frappait
pour la plupart des sclrats, et on ne versait pas leur sang! Triste
excuse, nous en convenons, mais qu'il faut prsenter cependant, pour
faire remarquer que l'anne dix-huit cent n'avait rien de commun avec
l'anne quatre-vingt-treize.

[En marge: Procs de Ceracchi, Arna, Demerville et Topino-Lebrun.]

Quand ces malheureux furent achemins vers Nantes, on eut la plus
grande peine  les sauver des fureurs de la populace, dans toutes les
villes qu'ils traversrent, tant le sentiment public tait prononc
contre eux. Sous l'empire de ce sentiment, il se passa encore quelque
chose de plus dplorable, ce fut la condamnation de Ceracchi, Arna,
Demerville et Topino-Lebrun. On se souvient qu'au mois d'octobre
prcdent (vendmiaire), ces brouillons taient entrs dans un
complot, tendant  assassiner le Premier Consul  l'Opra. Mais aucun
d'eux n'avait eu le courage, ni peut-tre mme l'intention bien
arrte, de contribuer  l'excution du complot. Les agents de police
qu'on leur fournit, et auxquels ils donnrent des poignards,
dvelopprent en eux, plus qu'elle n'y tait, la rsolution du crime.
Mais, en tout cas, ils ne s'taient pas prsents sur le lieu de
l'excution, et Ceracchi, arrt seul  l'Opra, n'tait pas mme arm
de l'un des poignards, qu'ils s'taient distribus entre eux.
C'taient des dclamateurs qui souhaitaient certainement la
destruction du Premier Consul, mais qui jamais n'auraient os la
consommer. On les jugea le 9 janvier (19 nivse), au moment mme o se
passaient les vnements que nous venons de raconter. Les avocats,
sentant la terrible influence qu'exerait sur l'esprit du jury
l'vnement du 3 nivse, firent de vains efforts pour la combattre.
Cette influence fut irrsistible sur le jury, qui est de toutes les
juridictions la plus domine par l'opinion publique, et qui a les
avantages et les inconvnients de cette disposition. Quatre de ces
malheureux furent condamns  mort; c'taient Ceracchi, Arna,
Demerville et Topino-Lebrun. Ce dernier mritait quelque intrt, et
devint un clatant exemple de la cruelle mobilit des destines,
pendant les rvolutions! Ce jeune Topino-Lebrun tait peintre de
quelque talent, et lve du clbre David. Partageant l'exaltation des
artistes, il avait t jur au tribunal rvolutionnaire; mais il s'y
tait montr beaucoup moins impitoyable que ses collgues. Il fit
venir le respectable dfenseur des victimes de ce temps, l'avocat
Chauveau-Lagarde, qui tmoigna vainement de son humanit. Singulier
retour de la fortune! l'ancien jur du tribunal rvolutionnaire,
accus  son tour, appelait aujourd'hui  son aide l'ancien dfenseur
des victimes de ce sanglant tribunal! Mais ce secours, donn
gnreusement, ne put le sauver. Tous les quatre, condamns le 9
janvier (19 nivse), furent, aprs un inutile pourvoi devant le
tribunal de cassation, excuts le 31 janvier...

[En marge: Dcouverte des auteurs de la machine infernale.]

Pendant ce temps, l'horrible mystre de la machine infernale
s'claircissait peu  peu. M. Fouch avait envoy auprs de Georges
des agents pour s'informer de Carbon, de ce qu'il tait devenu, du
logement qu'il occupait. Il avait appris, par cette voie, que Carbon
avait des soeurs demeurant  Paris, et il avait, de plus, connu leur
domicile. La police s'y rendit, et y trouva un baril de poudre. Elle
obtint de la plus jeune soeur de Carbon la rvlation du nouveau
logement dans lequel il tait all se cacher. C'tait chez des
personnes fort respectables, les demoiselles de Cic, soeurs de M. de
Cic, autrefois archevque de Bordeaux, et ministre de la justice.
Ces demoiselles, le prenant pour un migr rentr, dont les papiers
n'taient pas en rgle, lui avaient procur un refuge chez d'anciennes
religieuses, vivant en commun dans un quartier recul de Paris. Ces
malheureuses, qui, tous les jours, rendaient grces au ciel de ce que
le Premier Consul avait chapp  la mort, car elles se considraient
toutes comme perdues s'il avait cess de vivre, avaient donn asile,
sans s'en douter,  l'un de ses assassins. La police se transporta
chez elles le 18 janvier (28 nivse), arrta Carbon, et avec lui
toutes les personnes qui l'avaient reu. Il fut le mme jour confront
avec les tmoins prcdemment appels  dposer, et reconnu. D'abord
il nia tout, puis finit par avouer sa participation au crime, mais
participation innocente suivant lui; car,  l'en croire, il ignorait 
quel usage la charrette et le baril taient destins. Il dnona
Limolan et Saint-Rjant. Limolan avait eu le temps de s'enfuir, et
de passer  l'tranger. Mais Saint-Rjant, renvers par l'explosion, 
demi mort pendant quelques minutes, n'avait eu que le temps et la
force de changer de logement. Un agent de Georges, employ  le
soigner, et qu'on avait laiss en libert dans l'espoir, en suivant
ses traces, de trouver celles de Saint-Rjant, servit  indiquer sa
demeure. On s'y rendit, et on le trouva encore malade des suites de
ses blessures. Bientt il fut confront, reconnu, et convaincu par une
foule de tmoignages qui ne permettaient aucun doute. On trouva sous
son lit une lettre  Georges, dans laquelle il rapportait avec
quelques dguisements les principales circonstances du crime, et se
justifiait auprs de son chef de n'avoir pas russi. Carbon et
Saint-Rjant furent envoys au tribunal criminel, qui fit tomber leurs
excrables ttes.

Lorsque tous ces dtails furent publis, les accusateurs obstins du
parti rvolutionnaire, les dfenseurs complaisants du parti royaliste,
furent surpris et confus. Les ennemis de M. Fouch prouvrent aussi
un certain embarras. La sret de son jugement tait reconnue, et sa
faveur rtablie auprs du Premier Consul. Mais il avait fourni une
arme dont ses ennemis se servirent avec justice. Puisqu'il tait si
sr de son fait, pourquoi, disait-on, avait-il laiss proscrire les
rvolutionnaires?--Il mritait en effet ce grave reproche. Le Premier
Consul, qui ne se souciait gure des formes violes, et ne songeait
qu'aux rsultats obtenus, ne laissa voir aucun regret. Il trouva que
ce qu'on avait fait, tait bien fait, de tous points; qu'il tait
dbarrass de ce qu'il appelait _l'tat-major des Jacobins_, et que le
3 nivse prouvait seulement une chose, la ncessit de veiller sur les
royalistes, aussi bien que sur les terroristes.--Fouch, dit-il, a
mieux jug que beaucoup d'autres; il a raison; il faut avoir l'oeil
ouvert sur les migrs rentrs, sur les Chouans, et sur tous les gens
de ce parti.--

Cet vnement diminua beaucoup l'intrt qu'inspiraient ces
royalistes, qu'on appelait complaisamment les victimes de la terreur,
et diminua beaucoup aussi le dchanement contre les rvolutionnaires.
M. Fouch y gagna non pas en estime, mais en crdit.

Les douloureux sentiments dont la machine, appele depuis infernale,
venait d'tre la cause, avaient bientt disparu devant la joie
produite par la paix de Lunville. Tous les jours ne sont pas heureux,
sous le gouvernement mme le plus heureux. Celui du Consulat avait
l'avantage inou, si des impressions de tristesse s'emparaient un
moment des esprits, de pouvoir les dissiper  chaque instant par un
rsultat grand, nouveau, imprvu. Quelques scnes lugubres, mais
courtes, dans lesquelles il figurait comme le sauveur de la France,
que tous les partis voulaient dtruire, et aprs ces scnes, des
victoires, des traits, des actes rparateurs qui fermaient des plaies
profondes ou ravivaient la prosprit publique, tel tait le spectacle
qu'alors il donnait sans cesse. Le gnral Bonaparte en sortait
toujours plus grand, plus cher  la France, plus clairement destin au
pouvoir suprme.

[En marge: Seconde session du Corps Lgislatif.]

[En marge: Rejet de la loi sur les archives du royaume.]

La seconde session du Corps Lgislatif tait commence. On poursuivait
en ce moment la discussion et l'adoption de plusieurs lois, dont la
principale, celle des tribunaux spciaux, n'avait plus de vritable
importance, aprs ce qu'on venait de faire. Mais l'opposition du
Tribunat contestait ces lois au gouvernement, cela suffisait pour
qu'il y tnt. La premire tait relative aux archives de la
Rpublique. Elle tait devenue ncessaire, depuis que l'abolition des
anciennes provinces avait livr au dsordre un grand nombre de vieux
titres et de documents, ou trs-utiles encore, ou trs-curieux. Il
fallait dcider dans quel lieu seraient dposs une foule d'actes,
tels que les lois, les traits, etc. C'tait l une mesure d'ordre,
sans aucune signification politique. Le Tribunat vota contre la loi,
et aprs avoir, suivant l'usage, envoy ses trois orateurs au Corps
Lgislatif, en obtint le rejet  une grande majorit. Le Corps
Lgislatif, quoique fort attach au gouvernement, tait, comme les
assembles dvoues, jaloux de montrer quelquefois son indpendance
dans les mesures de dtail, et il le pouvait assurment sans danger 
propos d'une loi qui se bornait  dcider le dpt, ici ou l, de
certains documents sculaires.

[En marge: Fv. 1801.]

[En marge: Loi sur les justices de paix.]

Les deux assembles taient saisies dans le moment d'une loi plus
importante, mais aussi trangre que la prcdente,  la politique. Il
s'agissait des justices de paix, dont le nombre avait t reconnu trop
grand. Portes  six mille,  l'poque de leur premire institution,
elles n'avaient pas atteint le but qu'on s'tait propos en les
crant. Les hommes capables de bien remplir de telles fonctions,
manquaient dans beaucoup de cantons. Elles avaient failli par un autre
endroit. On avait voulu leur confier la police judiciaire; elles s'en
taient mal acquittes, et d'ailleurs le caractre paternel et
bienveillant de leur juridiction, en avait prouv une certaine
altration. Le projet du gouvernement proposait deux modifications aux
justices de paix: d'abord leur rduction de six mille  deux mille six
cents, et ensuite l'attribution de la police judiciaire  d'autres
magistrats. Le projet tait raisonnable, et prsent dans des
intentions excellentes; mais il rencontra une vive opposition dans le
Tribunat. Plusieurs orateurs parlrent contre, surtout M. Benjamin
Constant. Nanmoins il fut adopt au Tribunat par 59 voix contre 32,
et au Corps Lgislatif par 218 contre 41.

Une autre loi, plus sujette  discussion, et d'une nature tout  fait
politique, tait prsente dans le moment; c'tait la loi qui avait
pour but d'instituer les tribunaux spciaux. Mais celle-l mme avait
perdu sa plus grande utilit, depuis que le Premier Consul avait
institu des commissions militaires,  la suite des colonnes mobiles
qui poursuivaient le brigandage, depuis surtout qu'il n'avait pas
hsit  proscrire arbitrairement les rvolutionnaires jugs
dangereux. Ces commissions militaires avaient dj produit de
salutaires effets. Les juges en habit de guerre qui les composaient,
ne craignaient pas les accuss; ils rassuraient les tmoins chargs de
dposer, et souvent ces tmoins n'taient que les soldats eux-mmes,
qui avaient arrt les brigands, et les avaient surpris les armes  la
main. Une prompte et rigoureuse justice, venant aprs l'emploi
trs-actif de la force, avait singulirement contribu  rtablir la
sret des routes. Les escortes places sur l'impriale des
diligences, obliges souvent de livrer des combats meurtriers, avaient
intimid les brigands. Les attaques taient moins frquentes, la
scurit commenait  renatre, grce  la vigueur du gouvernement et
des tribunaux, grce aussi  la fin de l'hiver. La loi propose venait
donc quand le mal tait dj moindre; mais elle avait une utilit,
celle de rgulariser la justice militaire tablie sur les grandes
routes, et de faire planer sur le brigandage une mesure permanente et
tout  fait lgale. Voici quelle tait l'organisation imagine.

[En marge: Loi sur les tribunaux spciaux.]

Les tribunaux spciaux devaient tre composs de trois juges
ordinaires, tous membres du tribunal criminel, de trois militaires, et
de deux adjoints, ces derniers choisis par le gouvernement, et ayant
les qualits requises pour tre juges. Les militaires ne pouvaient
donc avoir la majorit. Le gouvernement avait la facult d'tablir ces
tribunaux dans les dpartements o il le croirait utile. Ils taient
appels  connatre des crimes commis sur les grandes routes et dans
les campagnes, par des bandes armes, des attentats dirigs contre les
acqureurs de biens nationaux, et enfin des assassinats tents avec
prmditation, contre les chefs du gouvernement. Ce dernier article
comprenait les crimes tels que la machine infernale, le complot de
Ceracchi et Arna, etc. Le tribunal de cassation tait charg de
juger, toutes affaires cessantes, les cas de comptence douteux. Cette
institution devait tre abolie de plein droit, deux ans aprs la paix
gnrale.

On pouvait objecter  ces tribunaux tout ce qu'on peut objecter  la
justice exceptionnelle. Mais il y avait  dire en leur faveur, que
jamais socit plus profondment agite, n'avait exig des moyens plus
prompts et plus extraordinaires, pour la calmer. Sous le rapport de la
fidlit  la Constitution, on faisait valoir l'article de cette
constitution, qui permettait au Corps Lgislatif de la suspendre dans
les dpartements, o cela serait jug ncessaire. Le cas des
juridictions extraordinaires tait videmment compris dans cet
article, car la suspension de la Constitution entranait
l'tablissement immdiat de la justice militaire. Du reste, la
discussion tait vaine, dans un pays et dans un temps o l'on venait
de proscrire cent trente individus sans jugement, et o l'on venait
d'tablir des commissions militaires en plusieurs dpartements, sans
que l'opinion publique levt la moindre rclamation. Il faut mme le
reconnatre, la loi propose tait,  ct de tous ces faits, un
retour  la lgalit. Mais elle fut vivement, aigrement attaque par
les opposants ordinaires, par MM. Daunou, Constant, Ginguen et
autres. Elle ne passa dans le Tribunat qu' la majorit de 49 voix
contre 41. Au Corps Lgislatif, la majorit fut beaucoup plus grande,
car le projet obtint 192 voix contre 88. Mais une minorit de 88 voix
dpassait le chiffre ordinaire de la minorit, dans cette assemble
toute dvoue au gouvernement. On attribua ce grand nombre de
suffrages ngatifs,  un discours de M. Franais de Nantes, dans
lequel il fit entendre au Corps Lgislatif un langage peut-tre trop
peu mesur.--M. Franais de Nantes a bien fait, rpondit le Premier
Consul,  ses collgues Cambacrs et Lebrun, qui semblaient
dsapprouver ce discours. Il vaut mieux avoir moins de voix, et
prouver qu'on sent les injures, et qu'on est dcid  ne pas les
tolrer.--

Le Premier Consul tint des propos beaucoup plus vifs encore,  une
dputation du Snat, qui lui apportait une rsolution de ce corps. Il
s'exprima de la manire la plus hardie, et on l'entendit, dans
plusieurs colloques, dire nettement, que si on l'incommodait outre
mesure, que si on voulait l'empcher de rendre la paix et l'ordre  la
France, il compterait sur l'opinion qu'elle avait de lui, et
gouvernerait par des arrts consulaires.  chaque instant son
ascendant s'accroissait avec le succs, sa hardiesse avec son
ascendant, et il ne se donnait plus la peine de dissimuler l'tendue
de ses volonts.

Il rencontra une opposition plus vive encore dans les questions de
finances qui furent les dernires traites dans cette session. C'tait
cependant la partie la plus mritoire des travaux du gouvernement, et
la plus particulirement due  l'intervention personnelle du Premier
Consul.

[En marge: Lois de finances destines  liquider le pass.]

[En marge: L'quilibre des dpenses et des recettes rtabli pour l'an
IX.]

Nous avons expos bien des fois les moyens employs pour assurer la
perception et le versement rgulier des revenus de l'tat. Ces moyens
avaient parfaitement russi. Il tait rentr en l'an VIII (1799-1800),
la somme de 518 millions, ce qui galait la valeur d'une anne entire
de l'impt, car le budget en dpenses et en recettes ne s'levait pas
alors au del de 500 millions. Sur ces 518 millions, 172 appartenaient
aux annes V, VI et VII, et 346 millions  l'an VIII. Tout n'tait pas
acquitt pour ces quatre annes; il fallait en achever la liquidation,
pour entrer enfin avec l'an IX (1800-1801), qui tait l'anne
courante, dans une complte rgularit. L'an IX devait se suffire 
lui-mme, car les impts pouvaient produire de 500  520 millions, et
il ne fallait pas davantage pour couvrir les dpenses du pied de paix.
La comptabilit par exercice avant t tablie, et ds lors, les
recettes de l'an IX devant tre exclusivement appliques aux dpenses
de l'an IX, les recettes de l'an X aux dpenses de l'an X, et ainsi de
suite, l'avenir tait assur. Mais pour le pass, c'est--dire pour
les annes V, VI, VII et VIII, il restait un dficit  combler. On y
consacrait les rentres quotidiennes, provenant des contributions
arrires de ces diverses annes. Mais ces contributions arrires,
qu'on demandait principalement  la proprit foncire, la rduisaient
 une gne fort grande. Dans la runion des conseils gnraux des
dpartements, runion qui venait d'avoir lieu pour la premire fois,
87 conseils gnraux sur 106 avaient rclam contre le fardeau
excessif des contributions directes. On tait donc oblig, comme nous
l'avons dit plus haut, de renoncer  une partie des contributions
arrires, si l'on voulait exiger dans l'avenir un acquittement
ponctuel et intgral de l'impt. Une loi fut prsente, afin
d'autoriser les administrations locales  dgrever les contribuables
trop chargs. Cette loi ne rencontra point d'obstacles. Mais il devait
en rsulter une insuffisance de ressources assez notable pour les
annes V, VI, VII et VIII. On valuait cette insuffisance pour les
trois annes V, VI et VII  90 millions, et pour l'an VIII en
particulier,  30 millions. On distinguait l'an VIII (1799-1800) des
annes V, VI et VII, parce que l'an VIII appartenait au Consulat.

Il fallait dcider comment on ferait face  ces dficits. Il restait
environ 400 millions de biens nationaux disponibles; et c'est ici que
le bon sens du Premier Consul exera la plus heureuse influence sur
les projets de finances, et fit prvaloir le meilleur emploi possible
de la fortune publique.

[En marge: Moyens employs pour liquider les exercices antrieurs 
l'an IX.]

Ne pouvant pas vendre  volont les biens nationaux, on avait toujours
dispos de leur valeur par anticipation, au moyen d'un papier qu'on
avait mis sous des noms divers, et qui devait servir  payer ces
biens. Depuis la chute des assignats, le dernier nom imagin pour
cette sorte de papier, tait celui de _rescriptions_. Dans le cours de
l'an VIII, on avait ngoci quelques-unes de ces _rescriptions_, avec
moins de dsavantage que par le pass, mais avec beaucoup trop de
dsavantage encore, pour qu'il ft sage d'y recourir. Ces valeurs se
ngociaient  perte ds le premier jour de leur mission, taient
bientt avilies, passaient alors dans les mains des spculateurs, qui,
par ce moyen, achetaient les domaines nationaux  vil prix. C'est
ainsi qu'une ressource prcieuse avait t follement dissipe, au
grand dtriment de l'tat, au grand avantage des agioteurs. Les 400
millions restants, si on russissait  les sauver du dsordre dans
lequel tant d'autres millions avaient pri jusqu' ce jour, devaient
acqurir bientt, avec le temps et la paix, une valeur trois ou quatre
fois plus considrable. Le Premier Consul tait rsolu  ne pas les
dpenser, comme l'avaient t les quelques milliards dj dvors.

[En marge: Le Premier Consul substitue les crations de rentes aux
alinations de biens nationaux.]

Il fallait cependant une ressource immdiate. Le Premier Consul la
chercha dans les rentes, qui dj, depuis son avnement, avaient
recouvr une certaine valeur. Elles taient montes, du cours de 10 et
12,  celui de 25 et 30 aprs Marengo; elles avaient dpass celui de
50 depuis la paix de Lunville; on annonait qu'elles atteindraient le
cours de 60  la paix gnrale.  ce taux, on pouvait commencer  en
faire usage; car il y avait moins de dommage  vendre des rentes que
des biens nationaux. Le Premier Consul, sans vouloir ouvrir un
emprunt, imagina de payer avec des rentes certains cranciers de
l'tat, et d'affecter  la caisse d'amortissement une somme
quivalente en domaines fonciers, que cette caisse vendrait plus tard,
lentement,  leur valeur vritable, de manire  compenser ainsi
l'augmentation qu'on allait ajouter  la dette publique. Ce fut l le
principe des lois de finances proposes cette anne.

[En marge: Liquidation particulire des annes V, VI et VII.]

Les crances qui restaient  liquider pour les trois dernires annes
du Directoire, V, VI et VII, passaient pour des crances vreuses.
Elles taient le plus indigne reste des six cents millions de
fournitures, faites sous le Directoire. Pour entrer dans des voies
nouvelles, on voulut respecter ces crances, quelles que fussent leur
origine et leur nature. Elles s'levaient  une somme d'environ 90
millions; mais presque toutes vendues  des spculateurs, elles
perdaient 75 pour cent sur la place. On imagina de les acquitter au
moyen d'une rente, constitue au taux de 3 pour cent. Le total de ces
dettes montant  90 millions, il fallait,  3 pour cent, une rente de
2,700,000 francs pour y faire face. Cette rente, au prix actuel des
fonds publics, reprsentait une valeur relle de 27 ou 30 millions, et
devait en reprsenter une de 40 au moins, dans les huit ou dix mois
qui ne pouvaient manquer de s'couler, avant que la liquidation ft
acheve. Les crances qu'il s'agissait d'acquitter, perdant sur la
place 75 pour cent, et le capital de 90 millions dont elles se
composaient, tant rduit en ralit  22 ou 23, on les payait
beaucoup plus qu'elles ne valaient en leur accordant une rente de
2,700,000 francs, puisque cette rente, vendue sur-le-champ, aurait
produit 27 ou 30 millions, et allait en produire bientt 40.

[En marge: Liquidation de l'an VIII.]

Les crances de l'an VIII restant  liquider, taient d'une nature
toute diffrente. Elles reprsentaient des services excuts pendant
la premire anne du gouvernement consulaire, lorsque dj l'ordre
rgnait dans l'administration. Sans doute, ces services, excuts dans
un temps o la dtresse tait grande encore, avaient t pays  un
taux fort lev; mais il et t contraire  l'honneur du gouvernement
consulaire, de traiter ses engagements, qui taient tout rcents, qui
n'avaient pas t comme ceux du Directoire rangs au nombre des
valeurs discrdites, et ngocis comme tels, de les traiter de la
mme manire que ceux qui appartenaient aux annes V, VI et VII. On
n'hsita donc pas  solder intgralement, et  sa valeur nominale,
l'excdant des dpenses de l'an VIII. Il tait actuellement valu 
60 millions; mais la rentre des contributions arrires de l'an VIII
devait le rduire  30. On rsolut d'en acquitter une partie, 20
millions, avec une rente constitue  5 pour cent, ce qui faisait un
million de rentes. Nous dirons tout  l'heure comment on fit face au
surplus de 10 millions.

[En marge: Mars 1801.]

L'an IX (1800-1801) semblait devoir se suffire  lui-mme, dans
l'hypothse  peu prs certaine d'une fin prochaine de la guerre, car
la paix continentale conclue  Lunville, devait bientt amener la
paix maritime. Le budget ne se votait pas alors une anne d'avance; il
se votait dans l'anne mme, pendant laquelle s'excutait la dpense.
On prsentait, par exemple, et on discutait en ventse an IX, le
budget de l'an IX, c'est--dire en mars 1801 le budget de 1801. On
valuait dans le moment  415 millions, les dpenses et les recettes
de cet exercice (les frais de perception et divers services locaux
compts en dehors, ce qui suppose une centaine de millions en plus, et
signifie 515 au lieu de 415). Mais l'valuation de 415 millions en
dpenses et recettes, tait infrieure  la ralit, car alors comme
aujourd'hui la ralit dpassait toujours les prvisions. Nous
montrerons mme plus tard que le chiffre de 415 millions monta jusqu'
500. Heureusement, le produit de l'impt devait s'lever autant que la
dpense, au-dessus de la somme prvue. On s'attendait bien  ce double
excdant; mais craignant, du reste  tort, que l'excdant des recettes
n'galt point l'excdant des dpenses, on voulut s'assurer une
ressource supplmentaire. Il restait 10 millions  trouver, comme nous
venons de le dire, pour complter le solde de l'an VIII; on supposait
qu'il faudrait 20 millions pour le solde de l'an IX: c'taient 30
millions  se procurer en deux ans. On se dcida, pour cette somme
uniquement,  recourir  une alination de biens nationaux. Quinze
millions de ces biens  vendre par an, ne dpassaient pas la somme
d'alinations qu'on pouvait excuter avec avantage et sans dsordre,
dans le cours d'une anne. En chargeant de ce soin la caisse
d'amortissement, qui s'en tait dj trs-habilement acquitte, on
tait assur d'obtenir  un prix avantageux le placement de cette
portion des domaines de l'tat. De la sorte, le pass se trouvait
liquid, et le prsent en quilibre. Il n'y avait plus qu'une seule
opration  excuter, pour terminer la rorganisation des finances de
l'tat, c'tait de rgler dfinitivement le sort de la dette publique.

[En marge: Rglement dfinitif de la dette publique.]

Le moment tait venu, en effet, d'en fixer le montant, de mettre les
forces de la caisse d'amortissement en rapport avec ce montant
reconnu, et de faire, dans ce but, un usage convenable des 400
millions de biens nationaux, qui se trouvaient encore  la disposition
de l'tat.

La dette publique tait telle que l'avait laisse la banqueroute,
banqueroute dclare par le Directoire, mais prpare par la
Convention et l'Assemble Constituante. Un tiers de cette dette avait
t maintenu sur le grand livre; c'est la portion que, dans la langue
du temps, on avait appele _Tiers consolid_. Un intrt de 5 pour
cent avait t affect  ce tiers, sauv de la banqueroute. Il en
avait t inscrit au grand livre pour 37 millions (intrt et non pas
capital). Il en restait  inscrire une somme assez considrable. Deux
tiers avaient t _mobiliss_, autre expression du temps, c'est--dire
rays du grand livre, et consacrs au payement des biens nationaux, ce
qui les avait amens  n'tre plus que de vritables assignats. Une
loi postrieure avait achev de les avilir, en les rduisant  un
seul usage, celui de payer exclusivement les proprits bties, et
point du tout les terres ou les bois faisant partie des proprits
nationales.

Il fallait mettre un terme  cet tat de choses, et pour cela porter
au grand livre le reste du _tiers consolid_, que le gouvernement
antrieur avait diffr d'inscrire, pour tre dispens d'en servir
l'intrt. La justice et le bon ordre des finances voulaient qu'on en
fint. On proposa de porter au grand livre pour un million et demi de
_tiers consolids_, mais avec intrt seulement  partir de l'an XII.
Cette partie de la dette, bien qu'ajourne  deux ans sous le rapport
de la jouissance des revenus, acqurait sur-le-champ, par le fait seul
de l'inscription, une valeur presque gale aux portions dj
inscrites; et on donnait de plus une valeur trs-grande  tout le
reste du _tiers provisoire_, par cette dmonstration d'exactitude. Il
restait une somme considrable  inscrire, soit en _tiers consolids_,
proprement dits, soit en dettes des migrs, que l'tat avait prises 
sa charge, en confisquant leurs biens, soit en dettes de la Belgique,
qui avaient t la condition de la conqute. Il y avait enfin les
_deux tiers mobiliss_, fort avilis  cette poque, et dont il tait
juste de mnager un emploi aux porteurs. On en offrit la conversion en
_tiers consolids_,  raison de cinq capitaux pour cent capitaux. Il
tait probable que les porteurs se hteraient d'accepter cette offre.
On proposa de crer pour cela un million de rentes, et si ce premier
essai russissait, on se promettait d'avoir bientt absorb la valeur
entire des _deux tiers mobiliss_. On fixa de plus un dlai fatal, 
l'gard des biens nationaux payables en bons des _deux tiers_. Ce
dlai fatal expir, les biens non pays devaient faire retour 
l'tat.

On estimait qu'en ajoutant aux 37 millions de _tiers consolids_, dj
inscrits au grand livre, la somme de 20 millions de rentes, on ferait
face  la somme du _tiers consolid_ restant  inscrire, aux _deux
tiers mobiliss_, dont on voulait offrir la conversion, enfin aux
dettes des migrs et de la Belgique. Le total devait former par
consquent une dette publique de 57 millions, en rentes perptuelles.
Il existait 20 millions de rentes viagres, 19 millions de pensions
civiles et religieuses (celles-ci servies  l'ancien clerg dont on
avait pris les biens), et enfin 30 millions de pensions militaires,
c'est--dire une dette viagre de 69 millions. Il s'teignait de
celle-ci environ 3 millions par an. On pouvait donc esprer en
quelques annes, au moyen des extinctions sur la dette viagre, de
couvrir les augmentations successives qu'allait subir la dette
perptuelle, par suite des nouvelles inscriptions au grand livre. On
devait par consquent, mme en liquidant tout le pass, ne jamais
dpasser un chiffre de 100 millions, pour le service annuel de la
dette publique, dont moiti environ en rente perptuelle, moiti en
rente viagre. La situation devenait alors celle-ci: une dette de 100
millions, un budget de 500 millions, tant en recettes qu'en dpenses,
et de 600 en comptant les frais de perception. C'tait une situation
certainement bien meilleure que celle de l'Angleterre, qui avait une
dette annuelle de prs de 500 millions, par rapport  un revenu de
mille  onze cents millions. Ajoutez qu'il restait  la France la
ressource des contributions indirectes, c'est--dire les impts sur
les boissons, sur le tabac, sur le sel, etc., non encore rtablis, et
qui devaient fournir un jour d'immenses produits.

Le Premier Consul voulut proportionner les ressources de la Caisse
d'amortissement  l'accroissement de la dette. Il venait de dcider la
cration de 2,700,000 francs de rentes, pour combler le dficit des
annes V, VI et VII, de 1 million pour le dficit de l'an VIII, et de
plusieurs autres millions encore, pour l'inscription du _tiers
consolid_, pour la conversion _des deux tiers mobiliss_, etc... Il
fit adjuger  la Caisse d'amortissement un capital de 90 millions en
biens nationaux, alinable  sa convenance, et employable en rachats
de rentes. Le Premier Consul lui fit transfrer en outre une rente de
5,400,000 francs appartenant  l'instruction publique, et qui fut
remplace comme on le verra tout  l'heure.

Les biens nationaux taient prservs du gaspillage par cette
combinaison, car la Caisse, les alinant lentement et  propos, ou les
gardant mme s'il lui convenait, ne devait pas renouveler les
dilapidations qu'on avait eu jadis  dplorer. Pour sauver le reste
plus srement encore, le Premier Consul voulut en appliquer une
notable partie  divers autres services, auxquels il portait une
grande sollicitude, tels que l'instruction publique et les invalides.
L'instruction publique lui paraissait le service le plus important de
l'tat, celui surtout auquel un gouvernement clair comme le sien,
ayant une socit nouvelle  fonder, devait se hter de pourvoir.
Quant aux invalides, c'est--dire aux militaires blesss, ceux-l
composaient en quelque sorte sa famille, taient les soutiens de son
pouvoir, les instruments de sa gloire: il leur devait tous ses soins;
il leur devait quelque chose du milliard, autrefois promis par la
Rpublique aux dfenseurs de la patrie.

Le Premier Consul n'aimait pas  voir ces grands services dpendre du
budget, de ses variations, de ses insuffisances. En consquence il fit
allouer 120 millions de biens nationaux  l'instruction publique, et
40  l'entretien des Invalides. Il y avait l de quoi doter richement
la noble institution qu'il voulait consacrer un jour  l'enseignement
de la jeunesse franaise, et de quoi doter aussi plusieurs hospices
d'invalides, comme celui qui doit son origine  Louis XIV. Que ces
allocations fussent ou ne fussent pas maintenues plus tard, c'taient
pour le moment 160 millions sauvs du dsordre des alinations, et une
dcharge annuelle pour le budget. Ainsi sur les 400 millions restant
des biens nationaux, 10 millions taient donns aux dpenses de l'an
VIII, 20  celles de l'an IX, 90  la Caisse d'amortissement, 120 
l'instruction publique, 40 aux Invalides. C'tait une somme totale de
280 millions sur 400, dont on trouvait un emploi immdiatement utile,
sans recourir au systme des alinations. Sur cette somme de 280
millions, 10 seulement pour l'an VIII, 20 pour l'an IX, devaient tre
alins en deux ans, ce qui ne prsentait aucun inconvnient: les 90
millions affects  la Caisse d'amortissement ne devaient tre vendus
que trs-lentement, lorsque la Caisse en aurait indispensablement
besoin, peut-tre mme pas du tout. Les 120 de l'instruction publique,
les 40 des Invalides, ne pouvaient jamais tre mis en vente. Il
restait, sur le total de 400 millions, 120 millions disponibles et
sans affectation. En ralit on n'alinait que 30 millions sur 400; le
reste demeurait comme gage de divers services, ou comme rserve
disponible, avec la certitude d'acqurir bientt, au profit de l'tat,
une valeur double ou triple au moins.

En rsum, on profitait du retour du crdit pour substituer la
ressource des crations de rentes  celle des alinations de biens
nationaux; on acquittait avec une trs-faible portion de ces biens, et
une cration de rentes, le restant  payer des ans V, VI, VII, VIII;
on achevait la liquidation de la dette publique, et on en assurait le
service d'une manire certaine et rgulire. Aprs avoir ainsi rgl
le pass, sauv le reste des domaines de l'tat, fix le sort de la
dette, on devait avoir annuellement 100 millions de rentes  servir,
des moyens d'extinction suffisants, enfin un budget en quilibre de
500 millions sans les frais de perception, de 600 avec ces frais.

[En marge: Vives attaques contre la liquidation des dettes arrires.]

Une telle distribution de la fortune publique, conue avec autant
d'quit que de bon sens, aurait d rencontrer l'approbation gnrale.
Cependant une opposition violente s'leva dans le Tribunat. Les 415
millions demands pour l'anne courante de l'an IX furent accords
sans difficult; mais les opposants se plaignirent de ce que le budget
n'tait pas vot un an d'avance; reproche injuste, car rien n'tait
dispos alors pour une telle manire de procder. Elle n'tait pas
pratique encore en Angleterre, et elle faisait mme question parmi
les financiers. Les mmes opposants reprochrent au rglement de
l'arrir de renouveler la banqueroute  l'gard des cranciers des
annes V, VI et VII, en ne consolidant leurs crances qu' 3 pour cent
au lieu de 5, comme on le faisait pour ceux de l'an VIII. Ils
reprochrent au rglement de la dette de priver les porteurs du _tiers
consolid_ de l'intrt de leurs rentes pendant deux ans, puisque cet
intrt ne devait courir qu' partir de l'an XII. Ces deux reproches
taient peu fonds; car, ainsi qu'on l'a vu, les cranciers des ans V,
VI et VII, en obtenant une rente constitue  3 pour cent, recevaient
plus que ne valaient leurs crances; et quant  la portion des _tiers
consolids_ dont l'inscription tait ordonne, on rendait aux porteurs
un grand service par le fait seul de l'inscription. Si, en effet, on
avait diffr cette inscription d'un an ou deux encore, comme avait
dj fait le gouvernement antrieur, on aurait enlev aux porteurs
non-seulement l'intrt, mais le bienfait de la consolidation
dfinitive. C'tait dj une grande amlioration pour eux que de
reprendre le travail de cette consolidation.

[En marge: Le Tribunat rejette le plan de finances propos.]

Pour ces minces objections, le Tribunat s'chauffa, ne tint aucun
compte des rponses qui lui furent adresses, et rejeta le plan de
finances  la majorit de 56 voix contre 30, dans la sance du 19
mars (28 ventse). Quelques cris de Vive la Rpublique! clatrent
mme dans les tribunes, ce qui n'tait pas arriv depuis long-temps,
et ce qui rappelait de sinistres souvenirs de la Convention. Sur la
demande de MM. Riouffe et de Chauvelin, le prsident fit vacuer les
tribunes.

Le surlendemain, 21 mars (30 ventse), dernier jour de la session de
l'an IX, le Corps Lgislatif entendit la discussion du projet. Trois
tribuns devaient l'attaquer, et trois conseillers d'tat le dfendre.
M. Benjamin Constant tait au nombre des trois tribuns. Il fit valoir
d'une manire brillante les objections leves contre le plan du
gouvernement. Nanmoins le Corps Lgislatif en pronona l'adoption 
la majorit de 227 voix contre 58. Le Premier Consul devait se tenir
pour satisfait. Mais il ne savait pas, et on ne savait pas encore
autour de lui, qu'il faut faire le bien, sans s'tonner, sans
s'inquiter des injustices, qui en sont souvent le prix. Et quel homme
eut jamais autant de gloire que le Premier Consul, pour se ddommager
de quelques attaques, ou lgres ou indiscrtes? D'ailleurs, malgr
ces attaques, les dispositions taient excellentes  l'gard du
gouvernement. La majorit dans le Corps Lgislatif tait des cinq
siximes au moins, et dans le Tribunat, dont le vote n'tait pas
dcisif, elle tait des deux tiers. Il y avait peu  s'tonner, peu 
s'effrayer de si faibles minorits. Mais, quoique entour de
l'admiration universelle, l'homme qui gouvernait alors la France ne
savait pas supporter les mesquines critiques dont son administration
tait l'objet. Le temps du vrai gouvernement reprsentatif n'tait pas
venu: les opposants n'en avaient pas plus les principes et les moeurs,
que le gouvernement lui-mme. Ce qui achvera de peindre les opposants
du Tribunat, c'est que l'acte odieux contre les rvolutionnaires ne
fut pas mme de leur part le sujet d'une observation. On profita de ce
que l'acte n'tait pas dfr  la Lgislature pour se taire. On
dclamait sur les choses peu importantes ou irrprochables, on
laissait passer inaperue une impardonnable infraction  toutes les
rgles de la justice. Ainsi vont la plupart du temps les hommes et les
partis.

Du reste, les striles agitations de quelques opposants, mconnaissant
le mouvement gnral des esprits et les besoins du temps, faisaient
peu de sensation. Le public tait tout entier au spectacle des travaux
immenses qui avaient procur  la France la victoire et la paix
continentale, et qui devaient lui procurer bientt la paix maritime.

Au milieu de ses occupations militaires et politiques, le Premier
Consul, ainsi que nous l'avons fait remarquer bien des fois, ne
cessait de donner son attention aux routes, aux canaux, aux ponts, 
l'industrie et au commerce.

[Illustration: Le Premier Consul et quelques ingnieurs.]

[En marge: Routes.]

[En marge: Canaux.]

[En marge: Canal de Saint-Quentin.]

[En marge: Route du Simplon.]

Nous avons dj dit quel tait le dlabrement des routes, et quels
taient les moyens employs par le Premier Consul pour suppler 
l'insuffisance du produit des barrires. Il avait ordonn un ample
examen de la question; mais, comme il arrive le plus souvent, la
difficult consistait bien plutt dans le dfaut d'argent, que dans
le choix d'un bon systme. Il alla droit au but, et affecta sur le
budget de l'an IX de nouvelles sommes, prises sur les fonds gnraux
du trsor, pour continuer les rparations extraordinaires dj
commences. On parlait beaucoup aussi de canaux. Les esprits, dgots
des agitations politiques, se reportaient volontiers vers tout ce qui
touchait  l'industrie et au commerce. Le canal connu aujourd'hui sous
le nom de canal de Saint-Quentin, liant la navigation de la Seine et
de l'Oise avec celle de la Somme et de l'Escaut, c'est--dire, liant
la Belgique avec la France, tait abandonn. On n'avait jamais pu se
mettre d'accord sur la manire d'excuter le percement, au moyen
duquel on devait passer de la valle de l'Oise dans celles de la Somme
et de l'Escaut. Les ingnieurs taient diviss de sentiment. Le
Premier Consul s'y rendit de sa personne, les entendit tous, jugea la
question, et la jugea bien. Le percement fut dcid, et continu dans
la direction la meilleure, celle mme qui a russi. La population de
Saint-Quentin l'accueillit avec transport, et  peine tait-il
retourn  Paris, que les habitants de la Seine-Infrieure lui
adressrent une dputation, pour lui demander  leur tour
quarante-huit heures de son temps. Il promit une visite prochaine  la
Normandie. Il fit dcider et confier  des compagnies l'tablissement,
 Paris, de trois nouveaux ponts sur la Seine, celui qui aboutit au
Jardin des Plantes, et qu'on appelle pont d'Austerlitz, celui qui
rattache l'le de la Cit  l'le Saint-Louis, celui enfin qui conduit
du Louvre au palais de l'Institut. Il s'occupait en mme temps de la
route du Simplon, premier projet de sa jeunesse, projet toujours le
plus cher  son coeur, le plus digne de prendre place dans l'avenir, 
ct des souvenirs de Rivoli et de Marengo. On se souvient que, ds
qu'il eut fond la Rpublique Cisalpine, le Premier Consul voulut la
rapprocher de la France par une route qui, partant de Lyon ou de
Dijon, passant  Genve, traversant le Valais, tombant sur le lac
Majeur et Milan, permt en tout temps de dboucher au milieu de la
Haute-Italie, avec cinquante mille hommes et cent bouches  feu. Faute
d'une route pareille, on avait t oblig de franchir le
Saint-Bernard. Maintenant que la Rpublique Cisalpine venait d'tre
reconstitue au congrs de Lunville, il tait temps plus que jamais,
d'tablir une grande communication militaire entre la Lombardie et la
France. Le Premier Consul avait sur-le-champ ordonn les travaux
ncessaires. Le gnral Turreau, que nous avons vu descendre du
Petit-Saint-Bernard avec des lgions de conscrits, pendant que le
gnral Bonaparte descendait du Grand-Saint-Bernard avec ses troupes
aguerries, le gnral Turreau avait reu ordre de porter son
quartier-gnral  Domo-d'Ossola, au pied mme du Simplon. Ce gnral
devait protger les travailleurs, et les aider avec les bras de ses
soldats.

[En marge: Hospices tablis dans les Alpes.]

 ce magnifique ouvrage, le Premier Consul voulut en ajouter un autre en
commmoration du passage des Alpes. Les Pres du Grand-Saint-Bernard
avaient rendu de vritables services  l'arme franaise. Aids de
quelque argent, ils avaient, pendant dix jours, soutenu par des
aliments et du vin les forces de nos soldats. Le Premier Consul en avait
gard une vive reconnaissance. Il dcida l'tablissement de deux
hospices semblables, l'un au Mont-Cenis, l'autre au Simplon, tous deux
succursales du couvent du Grand-Saint-Bernard. Ils devaient contenir
quinze religieux chacun, et recevoir de la Rpublique Cisalpine une
dotation considrable en biens fonds. Cette rpublique n'avait rien 
refuser  son fondateur. Mais, comme ce fondateur aimait en toutes
choses une prompte excution, il fit excuter les travaux de premier
tablissement avec l'argent de la France, afin qu'aucun retard ne ft
apport  ces belles crations. Ainsi, de magnifiques routes, des
tablissements d'une noble bienfaisance, devaient attester aux ges
futurs le passage  travers les Alpes du moderne Annibal.

 ct de ces vues grandes ou bienfaisantes, se dveloppaient des vues
d'un autre genre, et qui avaient pour objet une cration bien
autrement utile, celle du Code civil. Le Premier Consul avait charg
de la rdaction de ce code plusieurs jurisconsultes minents, MM.
Portalis, Tronchet, Bigot de Prameneu. Leur travail tait achev, et
venait d'tre communiqu au tribunal de cassation, ainsi qu'aux
vingt-neuf tribunaux d'appel, depuis cours royales. L'avis de toute la
magistrature ainsi recueilli, le travail allait tre soumis au Conseil
d'tat, et solennellement discut sous la prsidence du Premier
Consul. On se proposait ensuite de le prsenter au Corps Lgislatif
dans la session prochaine, celle de l'an X.

Toujours prt  ordonner de grands travaux, mais toujours prt aussi 
rcompenser grandement leurs auteurs, le Premier Consul venait
d'employer son influence  porter M. Tronchet au Snat. Il
rcompensait en lui un grand jurisconsulte, un des auteurs du Code
civil, et, ce qui n'tait pas indiffrent  ses yeux, sous le rapport
de la signification politique, le courageux dfenseur de Louis XVI.

Tout s'organisait donc  la fois, avec l'ensemble qu'un esprit vaste
peut mettre dans ses oeuvres, avec la rapidit que peut y apporter une
volont ardente, et dj ponctuellement obie. Le gnie qui faisait
ces choses tait extraordinaire sans doute; mais, il faut le dire, la
situation aussi extraordinaire que le gnie. Le gnral Bonaparte
avait la France et l'Europe  remuer, et pour levier la victoire; il
avait  rdiger tous les codes de la nation franaise, et en mme
temps tous les esprits disposs  recevoir ses lois; il avait des
routes, des canaux, des ponts  construire, et personne pour lui
contester les ressources; il avait mme des nations prtes  lui
fournir leurs trsors, comme les Italiens, par exemple, pour
contribuer  l'ouverture du Simplon, ou pour doter les hospices placs
au sommet des Alpes. C'est que la Providence ne fait rien  demi:  un
grand gnie, elle procure une grande oeuvre, et,  toute grande
oeuvre, un grand gnie.

FIN DU LIVRE HUITIME.




LIVRE NEUVIME.

LES NEUTRES.

     Suite des ngociations avec les diverses cours de
     l'Europe.--Trait avec la cour de Naples.--Exclusion des Anglais
     des ports des Deux-Siciles, et obligation contracte par le
     gouvernement napolitain, de recevoir  Otrante une division
     franaise.--L'Espagne promet d'exiger par la force l'interdiction
     aux Anglais des ctes de Portugal.--Vastes projets maritimes du
     Premier Consul, tendant  faire agir de concert les forces
     navales de l'Espagne, de la Hollande et de la France.--Moyens
     imagins pour secourir l'gypte.--L'amiral Ganteaume,  la tte
     d'une division, sort de Brest par une tempte, et se dirige vers
     le dtroit de Gibraltar, pour se rendre aux bouches du
     Nil.--Coalition gnrale de toutes les nations maritimes contre
     l'Angleterre.--Prparatifs des neutres dans la Baltique.--Ardeur
     belliqueuse de Paul Ier.--Dtresse de l'Angleterre.--Une affreuse
     disette la tourmente.--Son tat financier et commercial avant la
     guerre, et depuis.--Ses charges et ses ressources galement
     doubles.--Dchanement contre M. Pitt.--Son dissentiment avec
     Georges III, et sa retraite.--Ministre Addington.--L'Angleterre,
     malgr ses embarras, fait tte  l'orage, et envoie dans la
     Baltique les amiraux Nelson et Parker, pour rompre la coalition
     des neutres.--Plan de Nelson et de Parker.--Ils se dcident 
     forcer le passage du Sund.--La cte sudoise tant mal dfendue,
     la flotte anglaise passe le Sund, presque sans difficult.--Elle
     se porte devant Copenhague.--L'avis de Nelson, avant de s'engager
     dans la Baltique, est de livrer bataille aux Danois.--Description
     de la position de Copenhague, et des moyens adopts pour dfendre
     cette importante place maritime.--Nelson fait une manoeuvre
     hardie, et vient s'embosser dans la _Passe royale_, en face des
     btiments danois.--Bataille meurtrire.--Vaillance des Danois, et
     danger de Nelson.--Il envoie un parlementaire au prince rgent de
     Danemark, et obtient par ce moyen les avantages d'une
     victoire.--Suspension d'armes de quatorze semaines.--Dans
     l'intervalle, on apprend la mort de Paul Ier.--vnements qui se
     sont passs en Russie.--Exaspration de la noblesse russe contre
     l'empereur Paul, et disposition  se dbarrasser de ce prince par
     tous les moyens, mme par un crime.--Le comte Pahlen.--Son
     caractre et ses projets.--Sa conduite avec le grand-duc
     Alexandre.--Projet d'assassinat cach sous un projet d'abdication
     force.--Scne affreuse au palais Michel, dans la nuit du 23
     mars.--Mort tragique de Paul Ier.--Avnement d'Alexandre.--La
     coalition des neutres dissoute par la mort de l'empereur
     Paul.--Armistice de fait dans la Baltique.--Le Premier Consul
     essaie, en offrant le Hanovre  la Prusse, de la retenir dans la
     ligue des neutres.--L'Angleterre, satisfaite d'avoir dissous
     cette ligue par la bataille du Copenhague, et d'tre dlivre de
     Paul Ier, songe  profiter de l'occasion, pour traiter avec la
     France, et pour rparer les fautes de M. Pitt.--Le ministre
     Addington fait offrir la paix au Premier Consul, par
     l'intermdiaire de M. Otto.--Acceptation de cette proposition, et
     ouverture  Londres d'une ngociation entre la France et
     l'Angleterre.--La paix va devenir gnrale sur terre et sur
     mer.--Progrs de la France depuis le 18 brumaire.


[En marge: Le Premier Consul veut profiter de la paix du continent
pour amener la paix maritime.]

La paix avec l'empereur et avec l'Empire ayant t signe  Lunville,
en fvrier 1801, le Premier Consul tait impatient d'en recueillir les
consquences. Ces consquences devaient tre de conclure la paix avec
les tats du continent qui ne s'taient pas encore rapprochs de la
Rpublique, de les contraindre  fermer leurs ports  l'Angleterre, de
tourner contre celle-ci toutes les forces des neutres, de s'unir aux
neutres pour prparer quelque grande opration contre le territoire et
le commerce britanniques, de conqurir enfin par cet ensemble de
moyens la paix maritime, complment indispensable de la paix
continentale. Tout annonait que ces grandes et heureuses consquences
ne se feraient pas long-temps attendre.

[En marge: Ratification du trait de Lunville par la dite le 9
mars.]

La Dite germanique avait ratifi la signature donne par l'empereur
au trait de Lunville. On n'avait point  craindre qu'il en ft
autrement, car l'Autriche disposait des tats ecclsiastiques, les
seuls vritablement opposs au trait. Quant aux princes sculiers,
comme ils devaient tre indemniss de leurs pertes, avec la ressource
des scularisations, ils avaient intrt  voir promptement acceptes
les stipulations arrtes entre l'Autriche et la France. Ils taient
en outre placs sous l'influence de la Prusse, que la France avait
dispose  trouver bon ce qu'on venait de faire  Lunville.
D'ailleurs tout le monde alors voulait la paix, et tait prt  y
contribuer, mme par des sacrifices. Seulement la Prusse, en ratifiant
la signature donne par l'empereur, sans pouvoirs de la Dite, avait
voulu accorder une ratification, qui et plutt la forme de la
tolrance que celle de l'approbation, et qui rservt pour l'avenir
les droits de l'Empire. Mais, la proposition de la Prusse, qui, tout
en ratifiant le trait, contenait un blme indirect pour l'Empereur,
n'obtint point la majorit. Le trait fut ratifi, purement et
simplement, par un _conclusum_ du 9 mars 1801 (18 ventse an IX). Les
ratifications furent changes  Paris le 16 mars (25 ventse). Il ne
restait plus qu' rgler le systme des indemnits, ce qui devait tre
le sujet de ngociations ultrieures.

La paix tait donc faite avec la plus grande partie de l'Europe. Elle
n'tait pas encore signe avec la Russie, mais on tait, comme on va
le voir, engag avec elle et les cours du Nord, dans une grande
coalition maritime. On avait  Paris deux ministres russes  la fois,
M. de Sprengporten pour l'affaire des prisonniers, M. de Kalitscheff
pour le rglement des questions gnrales. Ce dernier venait d'arriver
dans les premiers jours de mars (milieu de ventse).

Restaient la cour de Naples et le Portugal  contraindre, pour que le
continent tout entier ft ferm  l'Angleterre.

[En marge: Marche de Murat sur Naples, afin de contraindre cette cour
 la paix.]

[En marge: Armistice de 30 jours.]

[En marge: Envoi de M. de Gallo  Paris.]

Murat s'tait avanc vers l'Italie mridionale avec un corps d'lite,
celui qui avait t form au camp d'Amiens. Renforc par plusieurs
dtachements tirs de l'arme du gnral Brune, il s'tait port 
Foligno, afin d'obliger la cour de Naples  condescendre aux volonts
de la France. Sans l'intrt tmoign par l'empereur de Russie en
faveur de cette cour, le Premier Consul aurait peut-tre donn tout de
suite  la maison de Parme le royaume des Deux-Siciles, afin
d'arracher ce beau pays  une famille ennemie. Mais les dispositions
manifestes par l'empereur Paul ne lui permettaient pas une telle
rsolution. Il voulait d'ailleurs mnager l'opinion de l'Europe, et,
pour cela, il fallait viter autant que possible le bouleversement des
anciennes royauts. Il tait donc prt  concder la paix  la cour de
Naples, pourvu qu'elle rompt avec l'Angleterre. Mais cette
dtermination tait la plus difficile de toutes  obtenir. Murat
s'avana jusqu'aux frontires du royaume, en ayant soin d'viter Rome,
et en prodiguant au Pape les plus grands tmoignages de respect. La
cour de Naples ne rsista plus, et signa un armistice qui stipulait,
suivant les voeux du Premier Consul, l'exclusion des Anglais des ports
des Deux-Siciles. Cependant l'armistice tait court; il tait de
trente jours; il fallait, les trente jours couls, signer une paix
dfinitive. Le marquis de Gallo, l'un des ngociateurs de
Campo-Formio, qui se vantait de connatre le Premier Consul, et
d'avoir sur lui autant d'influence que M. de Cobentzel, s'tait rendu
 Paris. Il esprait qu'en s'appuyant sur ces relations toutes
personnelles, sur la protection de la lgation de Russie, et sur les
recommandations de l'Autriche, il pourrait obtenir les conditions
dsires par la cour de Naples, et consistant dans la simple
neutralit. La prtention tait ridicule, car une cour qui avait donn
le signal de la seconde coalition, qui nous avait fait une guerre
acharne, qui avait enfin trait les Franais indignement, ne devait
pas, lorsqu'elle tait  notre discrtion, en tre quitte pour se
sparer purement et simplement de l'Angleterre. C'tait bien le moins
qu'on l'obliget, de gr ou de force,  faire contre l'Angleterre
autant qu'elle avait fait contre la France.

[En marge: Renvoi de M. de Gallo.]

M. de Gallo ayant montr quelque suffisance  Paris, ayant mme paru
s'appuyer, plus qu'il ne convenait, sur la lgation russe, on mit une
prompte fin  sa ngociation. M. de Talleyrand lui dclara qu'un
plnipotentiaire franais tait parti pour se rendre  Florence, que
la ngociation tait par consquent transporte dans cette ville,
qu'il ne pouvait d'ailleurs traiter avec un ngociateur, qui n'avait
pas le pouvoir de consentir  la seule condition considre comme
essentielle, c'est--dire  l'expulsion des Anglais des ports des
Deux-Siciles, condition qui tait dsire par l'empereur Paul autant
que par le Premier Consul lui-mme. En consquence M. de Gallo dut
quitter Paris sur-le-champ. On venait, en effet, de faire partir pour
Florence M. Alquier, rappel de Madrid depuis que Lucien Bonaparte
avait t envoy en Espagne. M. Alquier avait des instructions et des
pouvoirs pour traiter.

[En marge: Paix signe avec la cour de Naples le 18 mars.]

[En marge: Clture des ports des Deux-Siciles aux Anglais.]

[En marge: Le golfe de Tarente occup par une division de 15 mille
Franais.]

Ce plnipotentiaire se rendit  Florence en toute hte, et y trouva le
chevalier Micheroux, le mme qui avait sign un armistice avec Murat,
et qui venait de recevoir les pleins pouvoirs de sa cour. La
ngociation, transporte en ces lieux, faite sous les baonnettes de
l'arme franaise, ne devait plus rencontrer les mmes difficults
qu' Paris. Le trait de paix fut sign le 18 mars 1801 (27 ventse an
IX). On peut dire qu'il tait modr, si on le compare  la situation
de la cour de Naples  l'gard de la Rpublique franaise. On laissait
 cette branche de la maison de Bourbon l'intgralit de ses tats. On
ne lui demandait que la portion fort insignifiante de territoire,
qu'elle possdait dans l'le d'Elbe. C'tait Porto-Longone et la
banlieue environnante. L'le d'Elbe appartenait alors partie  la
Toscane, partie aux Deux-Siciles. L'intention du Premier Consul tait
de la donner tout entire  la France. Un historien des traits s'est
fort lev contre cette prtendue violence, comme si ce n'tait pas l
le plus simple droit de la victoire. Sauf cet insignifiant sacrifice,
la cour de Naples ne perdait rien. Elle s'obligeait  fermer ses ports
aux Anglais,  donner  la France trois frgates, armes et rendues 
Ancne. Le Premier Consul les destinait  l'gypte. La plus importante
stipulation du trait tait secrte. Elle obligeait le gouvernement
napolitain  recevoir une division de 12  15 mille Franais dans le
golfe de Tarente, et  les nourrir pendant tout le temps de cette
occupation. L'intention vritable et sans arrire-pense du Premier
Consul, tait de les porter l, pour secourir l'gypte. Ainsi placs,
ils n'avaient que la moiti du chemin  faire pour se rendre 
Alexandrie. Un dernier article stipulait la restitution des objets
d'arts qui avaient t choisis  Rome pour la France, qui se
trouvaient tout encaisss quand l'arme napolitaine avait pntr dans
les tats du Pape en 1799, et dont la cour de Naples s'tait empare
pour son propre compte. Une indemnit de 500 mille francs tait
accorde aux Franais, qui avaient t pills ou vexs par les bandes
indisciplines des Napolitains.

Tel fut ce trait de Florence, qu'on peut considrer comme un acte de
clmence, quand on songe  la conduite antrieure de la cour de
Naples, mais qui tait parfaitement adapt aux vues du Premier Consul,
uniquement occup du soin de fermer les ports du continent 
l'Angleterre, et de s'assurer des positions avantageuses pour
communiquer avec l'gypte.

Il ne stipula rien encore avec le Pape, dont le plnipotentiaire
traitait  Paris la plus importante des questions, la question
religieuse. Il tait mcontent du roi de Pimont, qui avait livr la
Sardaigne aux Anglais, et mcontent aussi du peuple pimontais, qui
avait montr des dispositions peu amicales aux Franais. Il voulut
donc rester libre de tout engagement,  l'gard de cette partie si
importante de l'Italie.

[En marge: Intimit de la cour d'Espagne avec le Premier Consul.]

[En marge: Chute de M. d'Urquijo.]

[En marge: Le prince de la Paix redevenu personnage influent du
gouvernement espagnol.]

[En marge: Conditions mises par le prince de la Paix  l'opration
dirige contre le Portugal.]

Restaient l'Espagne et le Portugal. Tout marchait au mieux de ce ct.
La cour d'Espagne, enchante des stipulations de Lunville, qui
assuraient la Toscane au jeune infant de Parme, avec le titre de roi,
se montrait tous les jours plus dvoue au Premier Consul et  ses
projets. Un vnement prvu, la chute de M. d'Urquijo, loin de nuire 
nos relations, n'avait fait que les rendre plus intimes. On ne l'avait
pas cru d'abord, car M. d'Urquijo tait en Espagne une espce de
rvolutionnaire, duquel on aurait d attendre plus de faveur pour la
France que de la part de tout autre. Mais le rsultat avait prouv que
c'tait l une erreur. M. d'Urquijo avait gouvern fort peu de temps.
Voulant corriger certains abus, il avait fait adresser au Pape, par le
roi Charles IV, une lettre tout entire crite de la main royale, et
qui contenait une suite de propositions pour la rforme du clerg
espagnol. Le Pape, effray de voir l'esprit rformateur s'introduire
mme en Espagne, s'tait adress au vieux duc de Parme, frre de la
reine, pour se plaindre de M. d'Urquijo, et pour le peindre comme un
mauvais catholique. Il n'en fallait pas davantage pour perdre M.
d'Urquijo dans l'esprit du roi. Le prince de la Paix, ennemi dclar
de M. d'Urquijo, avait profit de l'occasion, et lui avait port le
dernier coup pendant un voyage de la cour. Par ces influences runies,
M. d'Urquijo venait d'tre destitu avec une brutalit sans exemple.
On l'avait enlev de chez lui, et transport hors de Madrid comme un
criminel d'tat. M. de Cevallos, parent et crature du prince de la
Paix, avait t nomm son successeur. Ce prince tait redevenu depuis
ce moment, le vritable premier ministre de la cour d'Espagne. Comme
il avait quelquefois montr une certaine opposition  l'alliance
intime avec la France, probablement pour avoir occasion de blmer le
ministre espagnol, on craignait que cette rvolution ministrielle ne
ft nuisible aux projets du Premier Consul. Mais Lucien Bonaparte,
arriv rcemment  Madrid, et jugeant bien la situation, ngligea M.
de Cevallos, espce de titulaire impuissant, et se mit directement en
rapport avec le prince de la Paix. Il fit entendre  ce prince que
c'tait lui qu'on regardait  Paris comme le vritable premier
ministre de Charles IV, qu'on s'en prendrait  lui seul de toutes les
difficults que la politique franaise rencontrerait en Espagne, et
qu'on serait  son gard, amis ou ennemis, suivant sa conduite. Le
prince de la Paix qui avait soulev de nombreuses haines, et notamment
celle de l'hritier prsomptif, profondment irrit de l'tat
d'oppression dans lequel il tait condamn  vivre, le prince de la
Paix, qui se sentait perdu si le roi et la reine venaient  mourir,
regarda comme trs-prcieuse l'amiti des Bonaparte, et se hta de
prfrer leur alliance  leur hostilit. Ds ce jour les affaires se
traitrent directement entre le prince de la Paix et Lucien. M.
d'Urquijo, se sentant trop faible pour rsoudre la question du
Portugal, avait sans cesse diffr une explication positive sur ce
sujet. Il avait fait  la France mille promesses, jamais suivies de
rsultat. Le prince de la Paix avoua, dans ses entretiens avec Lucien,
que jusqu'ici on n'avait rien voulu faire, que M. d'Urquijo avait
amus la France avec de belles paroles, mais il dclara qu'il tait
prt, quant  lui,  se concerter avec le Premier Consul, pour agir
efficacement contre le Portugal, si toutefois on parvenait  tre
d'accord sur certains points. Il demandait d'abord l'adjonction d'une
division franaise de vingt-cinq mille hommes, car l'Espagne tait
hors d'tat d'en mettre plus de vingt mille sur pied, tant cette belle
monarchie tait dchue. La prsence d'une force franaise pouvait
alarmer le roi et la reine; il fallait donc pour les rassurer tous les
deux, que cette force ft place sous le commandement d'un gnral
espagnol. Ce gnral devait tre le prince de la Paix lui-mme. Enfin
les provinces du Portugal dont on allait faire la conqute, devaient
rester en dpt entre les mains du roi d'Espagne jusqu' la paix
gnrale; en attendant, on tiendrait les ports du Portugal ferms 
l'Angleterre.

[En marge: Le prince de la Paix nomm gnralissime des troupes
diriges contre le Portugal.]

[En marge: Une division franaise se prpare  entrer en Espagne pour
servir sous les ordres du prince de la Paix.]

Ces propositions furent admises par le Premier Consul, avec le plus
grand empressement, et renvoyes  l'acceptation du roi Charles IV. Ce
prince domin par la reine, qui l'tait elle-mme par le prince de la
Paix, consentit  la guerre contre son gendre,  condition qu'on
n'enlverait  celui-ci aucune partie de son territoire, qu'on
l'obligerait seulement  rompre avec les Anglais, et  entrer dans
l'alliance de la France et de l'Espagne. Ces vues ne rpondaient pas
tout  fait  celles du prince de la Paix, qui dsirait, disait-on 
Madrid, se mnager une principaut en Portugal. Quoi qu'il en soit, il
fut oblig de se soumettre, et il reut le grade de gnralissime.
Sommation fut faite  la cour de Lisbonne de s'expliquer avant quinze
jours, et de choisir entre l'Angleterre et l'Espagne, celle-ci appuye
par la France. En attendant, on commena, des deux cts des Pyrnes,
les prparatifs de cette guerre. Le prince de la Paix, devenu
gnralissime des troupes espagnoles et franaises, enleva au roi
jusqu' ses propres gardes, pour arriver  composer une arme. Il
amusa la cour avec des revues, avec des ftes guerrires, et se livra
aux plus beaux rves de gloire militaire. Le Premier Consul, de son
ct, se hta de diriger vers l'Espagne une partie des troupes qui
rentraient en France. Il forma une division de 25 mille hommes, bien
arms et bien quips. Le gnral Leclerc tait charg de commander
l'avant-garde. Le gnrai Gouvion-Saint-Cyr, qu'il regardait avec
raison comme l'un des gnraux les plus capables du temps, devait
commander le corps d'arme tout entier, et suppler  la parfaite
incapacit du prince gnralissime.

Il tait convenu que ces troupes, mises en mouvement ds le mois de
mars, seraient prtes  entrer en Espagne, dans le courant d'avril.

L'Europe concourait donc tout entire  nos desseins. Sous l'influence
du Premier Consul, les tats du Midi fermaient leurs ports 
l'Angleterre, et les tats du Nord se liguaient activement contre
elle. Dans cette situation, il fallait que cette puissance et des
forces partout: dans la Mditerrane, pour bloquer l'gypte; au
dtroit de Gibraltar, pour arrter le mouvement des flottes
franaises, de l'une  l'autre mer; sur la cte de Portugal, pour
secourir cet alli menac; devant Rochefort et Brest, pour bloquer la
grande escadre franco-espagnole, qui tait prte  mettre  la voile;
dans le Nord, pour contenir la Baltique, et empcher le soulvement
des neutres. Il lui en fallait dans l'Inde enfin, pour y maintenir sa
domination et ses conqutes.

[En marge: Combinaisons maritimes du Premier Consul.]

Le Premier Consul voulait saisir ce moment unique o les forces
britanniques, obliges d'tre partout  la fois, seraient
ncessairement dissmines, pour essayer quelque grande expdition; la
principale, celle qui lui tenait le plus  coeur, avait pour objet de
secourir l'gypte. Il avait de grands devoirs envers l'arme conduite
par lui au del des mers, et abandonne ensuite pour venir au secours
de la France. Il considrait d'ailleurs la colonie fonde sur les
bords du Nil, comme la plus belle de ses oeuvres. Il lui importait de
prouver au monde, qu'en portant trente-six mille hommes en Orient, il
avait, non pas cd aux inspirations d'une jeune et ardente
imagination, mais tent une entreprise srieuse, susceptible d'tre
conduite  bonne fin. On a vu les efforts essays pour ngocier un
armistice naval, qui permt de faire entrer six frgates dans le port
d'Alexandrie. Cet armistice, comme on s'en souvient, n'avait pas t
conclu. N'ayant pas assez de ressources financires, pour suffire aux
armements de terre et de mer, le Premier Consul n'avait pas pu
entreprendre encore la vaste opration qu'il projetait pour secourir
l'gypte. Maintenant, dlivr de la guerre continentale, pouvant
exclusivement diriger ses ressources vers la guerre maritime, ayant
l'tendue presque entire des ctes de l'Europe  sa disposition, il
mditait, pour conserver l'gypte, des projets aussi grands et aussi
hardis que ceux qu'il avait excuts pour la conqurir. La saison
d'hiver s'y prtait, en rendant impossible la continuation des
croisires anglaises.

[En marge: Btiments partis de tous les ports de France, d'Espagne et
d'Italie, pour porter des secours en gypte.]

En attendant, des btiments de toute espce, de commerce ou de guerre,
depuis de simples avisos jusqu' des frgates, partaient de tous les
ports de la Hollande, de la France, de l'Espagne, de l'Italie, et mme
des ctes de Barbarie, pour porter en gypte des nouvelles de France,
des rafrachissements, des denres d'Europe, du vin, des munitions de
guerre. Quelques-uns de ces btiments taient pris, mais la plupart
entraient dans Alexandrie, et il ne se passait pas une semaine sans
qu'on et au Kaire des nouvelles du gouvernement, et des signes de
l'intrt que lui inspirait la colonie.

[En marge: Modle d'un vaisseau de 74, adapt aux passes
d'Alexandrie.]

Le Premier Consul formait en outre une marine adapte aux parages de
l'gypte. Il avait arrt le modle d'un vaisseau de 74, qui pt
joindre  une grande force l'avantage de franchir les passes
d'Alexandrie, sans dcharger son artillerie[11]. Les ordres taient
donns pour en excuter un certain nombre, d'aprs ce modle.

         [Note 11: Lettre du 1er nivse an IX (dpt de la
         secrtairerie d'tat).]

Pendant qu'il prenait tous ces soins pour soutenir le moral de l'arme
d'gypte, en lui envoyant frquemment des nouvelles et des secours
partiels, le Premier Consul prparait une vaste expdition, pour lui
faire arriver d'un seul coup un grand secours en matriel et en
troupes. Les armes rentraient sur le sol de la France. Elles allaient
peser sur nos finances; mais, en revanche, elles prsentaient au
gouvernement de grands moyens, pour inquiter, peut-tre pour frapper
l'Angleterre. Trente mille hommes taient rests dans la Cisalpine, 10
mille en Pimont, 6 mille en Suisse; 15 mille s'acheminaient vers le
golfe de Tarente; 25 mille se dirigeaient vers le Portugal; 25 mille
taient stationns en Hollande. C'taient 111 mille hommes, qui
devaient vivre encore aux dpens de l'tranger. Le reste allait se
trouver  la charge du trsor franais, mais tout  fait  la
disposition du Premier Consul. Un camp se formait en Hollande, un
autre dans la Flandre franaise, un troisime  Brest. Un quatrime
tait dj runi dans la Gironde, soit pour le Portugal, soit pour
fournir des troupes d'embarquement  Rochefort. Les corps revenant
d'Italie se runissaient vers Marseille et Toulon. La division de 15
mille hommes, destine  se rendre dans le golfe de Tarente, devait
occuper Otrante, en vertu d'un article secret du trait avec Naples, y
couvrir les rades environnantes de nombreuses batteries et prparer un
mouillage, o une flotte pourrait venir embarquer une division de 10
ou 12 mille hommes, afin de les porter en gypte. L'amiral Villeneuve
tait parti pour ordonner sur les lieux mmes les dispositions
ncessaires  un tel embarquement.

Les forces navales de la Hollande, de la France, de l'Espagne, et
quelques restes de la marine italienne, placs auprs de ces divers
rassemblements de troupes, devaient faire craindre  l'Angleterre des
expditions diriges sur tous les points  la fois: sur l'Irlande, sur
le Portugal, sur l'gypte et les Indes.

[En marge: Distribution des trois marines de France, d'Espagne et de
Hollande.]

Le Premier Consul s'tait concert avec l'Espagne et la Hollande,
relativement  l'emploi des trois marines. En runissant les dbris de
l'ancienne puissance hollandaise, on pouvait encore armer cinq
btiments de haut bord et quelques frgates. Il y avait  Brest trente
vaisseaux, dont quinze franais, quinze espagnols, retenus dans ce
port depuis deux ans. Le Premier Consul tait convenu avec l'Espagne
des dispositions suivantes. Cinq vaisseaux hollandais, runis  cinq
vaisseaux franais et  cinq des vaisseaux espagnols de Brest,
devaient se rendre au Brsil, pour protger ce beau royaume, et
empcher l'Angleterre de se ddommager avec les colonies portugaises,
de l'entreprise tente en ce moment contre le Portugal. Vingt
vaisseaux espagnols et franais devaient, suivant cette convention,
rester  Brest, et se tenir prts  tout moment  jeter une arme en
Irlande. Une division franaise, sous l'amiral Ganteaume,
s'organisait, dans ce mme port de Brest, pour se rendre, disait-on, 
Saint-Domingue et y rtablir les dominations franaise et espagnole.
Une autre division franaise s'quipait  Rochefort, et une division
espagnole de cinq vaisseaux au Ferrol, dans le but de porter des
troupes aux Antilles, et de recouvrer la Trinit, par exempte, ou la
Martinique. L'Espagne, par le trait qui lui assurait la Toscane en
change de la Louisiane, avait promis de donner  la France six
vaisseaux tout arms, de les livrer  Cadix, et de profiter des
ressources de cet ancien arsenal pour rorganiser une partie des
forces qu'elle y avait autrefois.

Le Premier Consul, en faisant ces arrangements, ne disait pas au
cabinet espagnol sa vritable pense, parce qu'il redoutait
l'indiscrtion de ce cabinet. Il voulait bien envoyer une partie des
forces combines au Brsil et dans les Antilles, pour y atteindre le
but avou, et y attirer les flottes anglaises; mais,  Brest, il ne
songeait qu' une seule expdition, c'tait celle de Ganteaume,
annonce pour Saint-Domingue, et destine en ralit pour l'gypte. Il
avait ordonn de choisir les sept vaisseaux de l'escadre, les plus
fins marcheurs, ainsi que deux frgates et un brick. Ces btiments
devaient transporter cinq mille hommes de dbarquement, des munitions
de tout genre, des bois, des fers, des mdicaments, et les denres
d'Europe les plus dsirables en gypte. Le Premier Consul avait
ordonn de refaire le chargement dj presque termin, et de le
recommencer d'aprs des dispositions nouvelles. Il voulait en effet
que chaque vaisseau contnt un assortiment complet de tous les objets
prpars pour la colonie, et non pas la totalit d'une mme chose,
afin que, si l'un d'eux tait pris, l'expdition ne manqut pas
entirement des objets que contiendrait le btiment enlev par
l'ennemi. Cette disposition contrariait les habitudes de la marine,
rendait plus difficile l'arrimage des btiments, mais la volont
absolue du Premier Consul avait vaincu tous les obstacles. Son
aide-de-camp Lauriston tait  Brest, joignant aux lettres dont il
tait porteur l'influence de sa prsence et de ses excitations.

L'expdition de Rochefort, annonce pour les Antilles, avait encore
l'gypte pour destination. On travaillait  l'quiper le plus
rapidement possible. L'aide-de-camp Savary en pressait le dpart, et y
faisait arriver des troupes, dtaches du corps d'arme du Portugal.
La division de 25 mille hommes qui allait bientt passer les Pyrnes,
tant runie dans la Gironde, fournissait un moyen commode pour
dissimuler le but de l'expdition de Rochefort. On lui avait emprunt,
en effet, sans que personne s'en doutt, quelques bataillons, afin de
les placer sur l'escadre. Cette escadre devait tre confie au plus
remarquable peut-tre des hommes de mer que la France et alors, 
l'amiral Bruix. Cet amiral joignait  un esprit suprieur, toujours
rare chez les hommes civils comme chez les hommes de guerre, une
grande connaissance de la mer, et s'tait signal en 1799 par la belle
croisire de la Mditerrane, si souvent cite. Lorsqu'au dernier
moment, le gnral Bonaparte aurait dit son secret au cabinet de
Madrid, l'amiral Bruix devait rallier en passant la division espagnole
du Ferrol, toucher  Cadix pour y rallier la division donne par
l'Espagne, se rendre ensuite  Otrante, embarquer les troupes runies
sur ce point, et d'Otrante faire voile vers l'gypte.

[En marge: Division de Cadix sous Dumanoir.]

Cette division de Cadix, donne par l'Espagne, se composait de six
beaux vaisseaux, qu'on armait avec la plus grande hte. L'amiral
Dumanoir venait de partir en poste pour Cadix, afin d'en presser
l'quipement. Des troupes de matelots s'acheminaient par terre vers ce
port. On y envoyait en mme temps de petits btiments chargs de
marins, pour contribuer en les dsarmant  former les quipages des
btiments de guerre.

[En marge: Ganteaume sort du port de Brest avec sa division.]

Ces nombreuses expditions devaient attirer l'attention des Anglais
sur tous les points  la fois, la diviser, la troubler, et l'une
d'elles, profitant de ce trouble, avait la chance presque certaine
d'arriver en gypte. Voulant profiter de la mauvaise saison, qui
rendait difficile et intermittente la croisire ennemie devant Brest,
le Premier Consul tenait  faire partir avant le printemps l'escadre
de l'amiral Ganteaume. Ses ordres  cet gard taient formels; mais il
ne lui tait pas facile de communiquer  ses gnraux de mer l'audace
qui animait ses gnraux de terre. L'amiral Ganteaume lui avait paru
hardi et heureux, car c'tait lui qui l'avait transport
miraculeusement d'Alexandrie  Frjus. Mais ce n'tait l qu'une
illusion. Cet officier, marin trs-expriment, connaissant bien les
parages du Levant, brave au feu, tait d'ailleurs un esprit incertain,
et pliant sous le fardeau, ds qu'on le chargeait d'une grande
responsabilit. L'expdition tait prte; on avait embarqu plusieurs
familles d'employs, en leur disant qu'elles allaient 
Saint-Domingue; cependant on hsitait encore  partir. Savary, arm
des ordres du Premier Consul, vainquit toutes les difficults, et
fora Ganteaume  mettre  la voile. Des croiseurs ennemis s'en
aperurent, signalrent le dpart des Franais  l'escadre de blocus,
et Ganteaume fut oblig de revenir mouiller dans la rade extrieure,
celle de Bertheaume. Il feignit alors de rentrer dans la rade
intrieure, afin de persuader aux Anglais qu'il n'avait d'autre but
que celui d'exercer ses quipages, en faisant des volutions.

Enfin, le 23 janvier (3 pluvise), par une tempte affreuse, qui
dispersa la croisire ennemie, il mit  la voile, et, malgr les plus
grands dangers, sortit heureusement du port de Brest, s'acheminant
vers le dtroit de Gibraltar. Le secours de Ganteaume tait d'autant
plus dsirable, que la fameuse expdition, consistant en quinze ou
dix-huit mille Anglais, tantt destine au Ferrol, tantt  Cadix,
tantt au midi de la France, se dirigeait dans ce moment vers
l'gypte. Elle tait dans la rade de Macri, vis--vis l'le de Rhodes,
attendant la saison des dbarquements, et l'achvement des prparatifs
faits par les Turcs.

L'ordre tait donn  tous les journaux de la capitale de ne rien dire
des mouvements qui se remarquaient dans les ports de France,  moins
qu'ils n'empruntassent leurs nouvelles au _Moniteur_[12].

         [Note 12: Voici  ce sujet une lettre curieuse:

         _Le Premier Consul au ministre de la police gnrale._

         Je vous prie, citoyen ministre, de prvenir par une petite
         circulaire les rdacteurs des quatorze journaux, de ne rien
         mettre qui puisse instruire l'ennemi des diffrents
         mouvements qui s'oprent dans nos escadres,  moins que cela
         ne soit tir du journal officiel.

         Paris, le 1er ventse an IX. (Dpt de la secrtairerie
         d'tat.)]

Avant de suivre les oprations de nos escadres vers le Midi, il faut
se reporter vers le Nord, et voir ce qui se passait alors entre
l'Angleterre et les neutres.

[En marge: Danger que court en ce moment l'Angleterre.]

Les plus grands dangers s'accumulaient en cet instant sur la tte du
gouvernement britannique. La guerre avait enfin clat entre ce
gouvernement et les puissances de la Baltique. La dclaration des
neutres, semblable  celle qu'ils avaient faite en 1780, n'tant
qu'une simple dclaration de leurs droits, l'Angleterre aurait pu
dissimuler encore avec eux, ne pas prendre cette dclaration, qui
s'adressait d'une manire gnrale  toutes les parties belligrantes,
comme lui tant directement adresse, et s'appliquer pour l'instant 
viter les collisions, en ayant soin de mnager les btiments des
Danois, des Sudois, des Prussiens et des Russes. Elle avait, en
effet, beaucoup plus d'intrt  se maintenir en paix avec le nord de
l'Europe qu' gner le commerce des petites puissances maritimes avec
la France. D'ailleurs le besoin qu'elle prouvait dans le moment des
bls trangers, lui rendait  elle-mme la libert des neutres
temporairement ncessaire.  la rigueur, elle n'avait de mesures de
reprsailles  exercer qu'envers la Russie; car entre tous les membres
de la ligue de neutralit, il n'y avait que l'empereur Paul qui et
ajout  la dclaration la mesure de l'embargo. Encore l'avait-il fait
bien plus pour la question de Malte que pour l'un des points contests
du droit maritime.

Mais l'Angleterre, dans son orgueil, avait rpondu  une exposition
de principes par un acte de violence, et frapp d'embargo tous les
navires russes, sudois et danois. Elle n'avait exclu de ces rigueurs
que le commerce de la Prusse, qu'elle mnageait encore, parce qu'elle
esprait la dtacher de la coalition, et surtout parce que cette
puissance avait le Hanovre sous sa main.

[En marge: L'Angleterre en 1801, dans la position de la France en
1793.]

[En marge: M. Pitt et le gnral Bonaparte sont les auteurs de ce
changement de fortune.]

L'Angleterre se trouvait donc  la fois en guerre avec la France et
l'Espagne, ses vieilles ennemies; avec les cours de Russie, de Sude,
de Prusse, ses anciennes allies; elle venait d'tre abandonne par
l'Autriche depuis la paix de Lunville, par la cour de Naples depuis
le trait de Florence. Le Portugal, son dernier pied--terre sur le
continent, allait lui tre enlev aussi. Sa situation tait devenue
celle de la France en 1793. Elle tait rduite  lutter seule contre
l'Europe entire, avec moins de dangers, il est vrai, que la France,
et aussi moins de mrite  se dfendre, parce que sa position
insulaire la prservait du pril d'une invasion. Mais, pour rendre
cette similitude de situation plus singulire et plus complte,
l'Angleterre tait en proie  une affreuse famine. Son peuple manquait
des aliments de premire ncessit. Tout cela tait d  l'enttement
de M. Pitt, et au gnie du gnral Bonaparte. M. Pitt n'ayant pas
voulu traiter avant Marengo, le gnral Bonaparte ayant dsarm une
partie de l'Europe par ses victoires, et tourn l'autre contre
l'Angleterre par sa politique, taient incontestablement, l'un et
l'autre, les auteurs de ce prodigieux changement de fortune.

[En marge: Mauvaise rcolte en grains, et famine qui en est la suite.]

Le cas tait grave pour d'Angleterre, et il faut reconnatre que, dans
ce moment, elle ne se laissa point abattre. La rcolte de l'anne
prcdente en grains, ayant t infrieure d'un tiers aux rcoltes
moyennes, toutes les rserves antrieures avaient t consommes.
L'anne 1800 ayant encore prsent un dficit d'un quart, la disette
s'en tait suivie. Cette disette avait t doublement aggrave par la
guerre gnrale, et par la guerre particulire avec les puissances
maritimes, parce que les approvisionnements en grains venaient
ordinairement de la mer du Nord. Si donc la mauvaise rcolte tait la
cause premire de la famine, il tait vrai de dire que la guerre en
tait une cause aggravante. N'aurait-elle influ que sur les prix, par
la gne apporte au commerce de la Baltique, elle aurait dj exerc
sur la dtresse publique une influence des plus fcheuses. Tous les
impts prsentaient cette anne des dficits inquitants. L'_income
tax_, les droits sur les consommations, faisaient craindre une
insuffisance dans le revenu de 75  100 millions de francs[13]. Les
charges de l'anne taient normes. Il fallait, pour y suffire,
ajouter aux recettes ordinaires un emprunt de 625  650 millions[14].
Le total des dpenses de l'anne pour les trois royaumes (l'Irlande
venait d'tre runie), devait, avec les intrts de la dette cre par
M. Pitt, s'lever  la somme de 1,723 millions de francs[15], somme
norme en tout temps, mais surtout en 1800, car  cette poque, les
budgets n'avaient pas encore reu l'accroissement considrable que les
quarante ans couls leur ont valu en tout pays. La France, comme nous
l'avons dit, n'avait alors  supporter qu'une dpense de 600 millions.
Le chiffre de la dette anglaise tait, suivant l'usage, fort contest;
mais en prenant les valuations mmes du gouvernement[16], elle
s'levait en capital  12 milliards 109 millions de francs[17]. Elle
exigeait annuellement, pour le service de l'intrt et de
l'amortissement, une dpense de 504 millions[18], sans compter la
dette d'Irlande, et les emprunts garantis pour le compte de l'empereur
d'Allemagne. On accusait M. Pitt d'avoir, pour la guerre de la
Rvolution, accru le capital de la dette de plus de 7 milliards 500
millions[19]. D'aprs les aveux du gouvernement, il l'avait accru de 7
milliards 454 millions[20].

         [Note 13: 3  4 millions sterling.]

         [Note 14: 25 ou 26 millions sterling.]

         [Note 15: 69 millions sterling.]

         [Note 16: Je tire tous ces chiffres des propositions de
         finances prsentes au Parlement en juin 1801 par M.
         Addington, successeur de M. Pitt.]

         [Note 17: 484,365,474 livres sterling.]

         [Note 18: 20 millions 144 mille livres sterling.]

         [Note 19: Plus de 300 millions sterling.]

         [Note 20: 298 millions sterling.]

[En marge: Augmentation simultane des charges et des ressources de
l'Angleterre pendant la guerre.]

Mais il faut dire que l'Angleterre prsentait un vritable phnomne
d'accroissement en tout genre, et que la richesse y tait augmente
dans la mme proportion que les charges. Outre la conqute de l'Inde,
acheve par la destruction de Tippoo-Sab, outre la conqute d'une
partie des colonies franaises, espagnoles et hollandaises,  laquelle
venait de s'ajouter l'acquisition de l'le de Malte, l'Angleterre
avait envahi le commerce du monde entier. D'aprs les tats officiels,
les importations, qui avaient t en 1781, vers la fin de la guerre
d'Amrique, de 318 millions de francs[21], et en 1792, au commencement
de la guerre de la Rvolution, de 491 millions[22], venaient, en 1799,
de s'lever  748 millions[23]. Les exportations en produits
manufacturs de l'Angleterre, qui avaient t en 1781 de 190 millions
de francs[24], en 1792 de 622 millions[25], venaient de s'lever en
1799,  849 millions[26]. Ainsi tout tait tripl depuis la fin de la
guerre d'Amrique, et  peu prs doubl depuis la guerre de la
Rvolution. En 1788, le commerce anglais avait employ 13,827 navires
et 107,925 matelots; il venait d'employer en 1801, 18,877 navires, et
143,661 matelots. Le revenu des impts de consommation tait mont de
183 millions de francs[27],  389 millions[28]. La puissance de
l'amortissement, qui tait en 1784 de 25 millions de francs[29], se
trouvait porte  137 millions[30] en 1800.

         [Note 21: 12,724,000 livres sterling.]

         [Note 22: 19,659,000 livres sterling.]

         [Note 23: 29,945,000 livres sterling.]

         [Note 24: 7,633,000 livres sterling.]

         [Note 25: 24,905,000 livres sterling.]

         [Note 26: 33,991,000 livres sterling.]

         [Note 27: 7,320,000 livres sterling.]

         [Note 28: 15,587,000 livres sterling.]

         [Note 29: Un million sterling.]

         [Note 30: 5,500,000 livres sterling.]

[En marge: Forces navales de l'Angleterre en 1801.]

Toutes les forces de l'empire britannique avaient donc reu un
accroissement du double ou du triple depuis vingt ans, et si la gne
tait grande dans le moment, c'tait la gne du riche. Il est bien
vrai que l'Angleterre avait une dette de plus de 12 milliards, une
charge annuelle de 500 millions pour le service de cette dette;
qu'elle avait  supporter cette anne une dpense de 1,700 millions,
et un emprunt  faire de 600 millions, pour subvenir  ses besoins.
Tout cela tait norme sans doute, si on songe d'ailleurs aux valeurs
du temps; mais l'Angleterre avait aussi des forces proportionnes 
ces charges. Quoiqu'elle ne ft pas puissance continentale, elle
comptait 193 mille hommes de troupes rgles, 109 mille de milices et
fencibles, en tout 302 mille hommes. Elle possdait 814 btiments de
guerre de toute grandeur, en construction, en rparation, en armement,
en course. Dans le nombre se trouvaient 100 vaisseaux de ligne et 200
frgates sous voile, rpandus dans toutes les mers; 20 vaisseaux et 40
frgates de rserve, prts  sortir des ports. On ne pouvait donc pas
estimer sa force effective,  moins de 120 vaisseaux de ligne et 250
frgates, monts par 120 mille matelots.  ces forces matrielles
colossales, l'Angleterre joignait une foule d'officiers de marine du
plus grand mrite, et  leur tte un grand homme de mer, Nelson.
C'tait un caractre bizarre, violent, qu'il ne fallait pas charger
d'un commandement o la politique serait mle  la guerre; et tout
rcemment encore il en avait donn la preuve  Naples, en laissant
compromettre son nom par des femmes, dans les sanglantes excutions
ordonnes par le gouvernement napolitain. Mais au milieu du danger
c'tait un hros; il y dployait autant d'intelligence que d'audace.
Les Anglais taient justement fiers de sa gloire.

[En marge: Ce qu'avaient fait la France et l'Angleterre de 1792 
1804, l'une sur terre, l'autre sur mer.]

L'Angleterre et la France ont rempli le sicle prsent de leur
formidable rivalit. Le moment auquel nous sommes parvenus dans ce
rcit, est l'un des plus remarquables de la lutte qu'elles ont
soutenue l'une contre l'autre. Toutes deux venaient de combattre
pendant huit annes. La France, avec des ressources financires
beaucoup moins vastes, mais plus solides peut-tre, parce qu'elles
taient fondes sur un revenu territorial, la France avec une
population double, avec l'enthousiasme qu'inspire une belle cause,
avait rsist  l'Europe, port son territoire jusqu'au Rhin et aux
Alpes, obtenu la domination de l'Italie, et une influence dcisive sur
le continent. L'Angleterre, avec les produits du commerce du monde,
avec une puissante marine, avait acquis sur les mers la prpondrance
que la France venait d'acqurir sur terre. Elle avait jet, en les
soldant, les puissances europennes sur sa rivale, et les avait
pousses  se battre, jusqu' se faire dtruire. Mais tandis qu'elle
les exposait  tre crases pour son service, elle prenait les
colonies de toutes les nations, opprimait les neutres, se vengeait des
succs de la France sur terre, par une intolrable domination sur mer;
et cependant bien que victorieuse sur cet lment, elle n'avait pu
empcher la France de se crer en gypte un magnifique tablissement
maritime, menaant mme pour les Indes britanniques.

[En marge: Opinion de l'Europe en 1801  l'gard de la France et de
l'Angleterre.]

Il s'oprait alors, comme nous l'avons dj dit ailleurs, un
revirement trange dans l'opinion gnrale. La France, admirablement
gouverne, paraissait, aux yeux du monde, humaine, sage, tranquille,
et, ce qui va si bien ensemble, victorieuse et modre. Tandis que
tous les cabinets lui revenaient, tous s'apercevaient en mme temps du
rle de dupe qu'ils avaient jou  la suite de la politique anglaise.
L'Autriche s'tait fait battre pour l'Angleterre autant que pour
elle-mme. Pour cette mme Angleterre, l'empire germanique avait t
dmembr. Les puissances du Nord, la Russie en tte, reconnaissaient
enfin que, sous prtexte de poursuivre un but moral, en combattant la
Rvolution franaise, elles n'avaient servi qu' procurer 
l'Angleterre le commerce de l'univers. Aussi tout le monde en cet
instant se tournait-il contre la dominatrice des mers. Paul Ier en
avait donn le signal avec l'imptuosit de son caractre; la Sude
l'avait suivi sans hsiter; le Danemark et la Prusse l'avaient suivi
galement, quoique avec moins de rsolution. L'Autriche, vaincue et
revenue de ses illusions, dvorait son chagrin en silence, et, pour le
moment du moins, se promettait de rsister long-temps  l'influence
des subsides britanniques.

L'Angleterre recueillait les consquences de la politique qu'elle
avait adopte; elle avait doubl ses colonies, son commerce, ses
revenus, sa marine, mais elle avait doubl aussi sa dette, ses
dpenses, ses charges, ses ennemis, et elle prsentait,  ct d'une
fortune immense, la hideuse misre d'un peuple mourant de faim. La
France, l'Espagne, la Russie, la Prusse, le Danemark, la Sude,
taient ligus contre elle. La France, l'Espagne et la Hollande
runies comptaient 80 vaisseaux arms et pouvaient en armer davantage.
La Sude en comptait 28, la Russie 35, le Danemark 23. C'tait donc
une masse totale de 166 vaisseaux, force bien suprieure  celle de la
marine britannique. Mais l'Angleterre avait, de son ct, un grand
avantage, c'tait d'avoir affaire  une coalition; de plus ses
armements surpassaient en qualit ceux de tous les coaliss. Il n'y
avait que les vaisseaux danois et franais qui pussent tenir tte aux
siens; encore le pouvaient-ils difficilement en combattant en escadres
nombreuses, la marine anglaise tant devenue la plus manoeuvrire du
monde. Cependant le danger devenait menaant, car si la lutte durait,
le gnral Bonaparte tait capable de tenter quelque expdition
formidable, et s'il russissait  traverser le dtroit avec une arme,
l'Angleterre tait perdue.

La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. de Thugut,
flchir devant la fortune naissante du jeune gnral Bonaparte. M.
Pitt avait eu la plus brillante destine de son sicle, aprs celle du
Grand-Frdric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait
dj dix-sept ans de domination, et d'une domination  peu prs
absolue, dans un pays libre. Mais sa fortune tait vieille, et celle
du gnral Bonaparte tait jeune au contraire; elle naissait  peine.
Les fortunes se succdent dans l'histoire du monde, comme les tres
dans l'univers, elles ont leur jeunesse, leur dcrpitude et leur
mort. La fortune bien autrement prodigieuse du gnral Bonaparte,
devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber
sous son ascendant, celle du plus grand ministre de l'Angleterre.

[En marge: Dchanement contre M. Pitt.]

[En marge: Ardeur de l'opposition contre M. Pitt branl.]

La Grande-Bretagne semblait menace d'une espce de bouleversement
social. Le peuple, rduit  une affreuse disette, se soulevait
partout, pillait dans les campagnes les belles habitations de
l'aristocratie britannique, et dvastait dans les villes les boutiques
de boulangers ou les magasins de denres. Il se trouvait  Londres en
1801, comme  Paris en 1792, d'aveugles amis de ce peuple, qui
provoquaient des mesures contre les prtendus _accapareurs_, et
rclamaient le _maximum_, sauf, il est vrai, la dnomination, qui
tait diffrente. Cependant ni le gouvernement, ni le Parlement ne
paraissaient disposs  cder  ces folles demandes. On reprochait 
M. Pitt toutes les souffrances du moment; on disait que c'tait lui
qui, en accablant le pays d'impts, en doublant la dette, avait fait
monter les objets de premire ncessit  un prix exorbitant; que
c'tait lui qui, en s'obstinant  poursuivre une guerre insense, en
refusant de traiter avec la France, avait fini par tourner toutes les
nations maritimes contre l'Angleterre, et par enlever au peuple
anglais la ressource indispensable des grains de la Baltique.
L'opposition voyant pour la premire fois depuis dix-sept ans, M. Pitt
branl, redoublait d'ardeur. M. Fox, qui avait depuis si long-temps
nglig de siger au Parlement, venait d'y reparatre. MM. Sheridan,
Tierney, les lords Grey et Holland, multipliaient leurs attaques, et
ce qui n'arrive pas toujours aux oppositions passionnes, avaient
raison cette fois contre leurs adversaires. M. Pitt, malgr son
assurance accoutume, avait peu de chose  rpondre, en effet, quand
on lui demandait pourquoi il n'avait pas trait avec la France lorsque
le Premier Consul proposait la paix avant la journe de Marengo?
pourquoi tout rcemment encore, et avant Hohenlinden, il n'avait pas
consenti, sinon  l'armistice naval, qui aurait donn aux Franais des
chances de se maintenir en gypte, du moins  la ngociation spare
qui tait par eux offerte? pourquoi il avait si maladroitement laiss
perdre l'occasion de faire vacuer l'gypte, en refusant de ratifier
la convention d'El-Arisch? pourquoi il n'avait pas mnag les neutres,
en cherchant  gagner du temps avec eux? pourquoi il n'avait pas imit
lord North, qui en 1780 se garda bien de rpondre  la dclaration des
puissances maritimes, par une dclaration de guerre? pourquoi il
s'tait mis ainsi l'Europe entire sur les bras, pour des questions
douteuses de droit des gens, sur lesquelles toutes les nations
diffraient d'avis, et qui, dans ce moment, intressaient peu
l'Angleterre? pourquoi, dans le but d'interdire  la France l'arrive
de quelques bois de construction, de quelques fers, de quelques
chanvres, qui n'taient pas capables de relever sa marine, il exposait
l'Angleterre  tre prive de bls trangers? pourquoi enfin une arme
anglaise s'tait vainement promene de Mahon au Ferrol, du Ferrol 
Cadix, sans aucun rsultat utile?--l'opposition, comparant la conduite
des affaires de l'Angleterre avec celle des affaires de la France,
demandait  M. Pitt, avec une amre ironie, ce qu'il avait  dire de
ce jeune Bonaparte, de ce jeune tmraire, qui, suivant le langage
ministriel, devait, comme ses prdcesseurs, n'avoir qu'une existence
phmre, et qui ne mritait mme pas qu'on daignt traiter avec lui?

M. Pitt avait peine  tenir tte  MM. Fox, Sheridan, Tierney, aux
lords Grey et Holland, lui adressant ces pressantes questions  la
face de l'Angleterre, pouvante du nombre de ses ennemis, et trouble
par les cris d'un peuple affam demandant du pain sans l'obtenir.

 tout cela M. Pitt rpondait faiblement. Il rptait toujours son
argument favori, que, s'il n'avait pas fait la guerre, la constitution
anglaise aurait pri; et il citait comme exemple, Venise, Naples, le
Pimont, la Suisse, la Hollande, les tats ecclsiastiques
d'Allemagne, comme si on pouvait croire que ce qui tait arriv 
quelques puissances italiennes ou allemandes de troisime ordre,
serait arriv  la puissante Angleterre, et  sa constitution
librale. Il rpondait, et cette fois avec plus de raison, que si la
France avait beaucoup grandi sur terre, l'Angleterre avait beaucoup
grandi sur mer; que sa marine s'tait couverte de gloire; que si sa
dette et ses impts taient doubls, sa richesse tait double aussi,
et que sous tous les rapports, l'Angleterre tait plus puissante
aujourd'hui qu'avant la guerre. Tout cela ne pouvait tre contest. M
Pitt ajoutait, du reste, que le Premier Consul, paraissant tabli
d'une manire plus solide, on se disposait  traiter avec lui. Mais
quant  ce qui regardait les droits de la neutralit, il se montrait
inflexible. Si l'Angleterre, disait-il, se rendait aux doctrines des
puissances neutres, il suffirait d'une chaloupe canonnire, pour
convoyer le commerce du monde entier. L'Angleterre ne pourrait plus
rien contre le ngoce de ses ennemis; elle ne pourrait plus empcher
l'Espagne de recevoir les trsors du Nouveau-Monde, ni la France de
recevoir les munitions navales du Nord. Il faut, s'criait-il, nous
envelopper de notre drapeau, et nous ensevelir sous les mers, plutt
que de permettre l'admission de tels principes, dans le droit maritime
des nations.

Deux sessions du Parlement venaient de se succder l'une  l'autre,
sans intervalle. En novembre 1800, s'tait assembl pour la dernire
fois ce qu'on appelait le Parlement d'Angleterre et d'cosse; en
janvier 1801 s'tait assembl pour la premire fois le PARLEMENT UNI
des trois royaumes, en vertu du bill qui runissait l'Irlande  la
Grande-Bretagne. Dans ces deux sessions, les discussions avaient
continu sans relche, et avec une singulire violence. M. Pitt tait
visiblement affaibli, non pas sous le rapport du nombre des suffrages
dans le Parlement, mais sous le rapport de l'influence et de
l'autorit morales. Tout le monde sentait qu'en s'obstinant  faire la
guerre contre la France, il avait dpass le but et manqu, la veille
de Marengo, la veille de Hohenlinden, l'occasion de traiter
avantageusement. Manquer l'occasion est, pour les hommes d'tat comme
pour les hommes de guerre, un malheur irrparable. Le moment de faire
la paix une fois pass, la fortune avait tourn contre M. Pitt. Il se
sentait, et on le sentait vaincu, par le gnie du jeune gnral
Bonaparte.

[En marge: Mesures relatives  la disette.]

On doit lui rendre, ainsi qu' l'Angleterre, la justice de reconnatre
que, pendant cette affreuse disette, les mesures employes furent
pleines de modration. Le _maximum_ fut repouss. On se contenta
d'accorder des primes considrables  l'importation des grains,
d'interdire l'emploi du froment dans la distillerie, de ne plus donner
les secours des paroisses en argent, ce qui aurait augment le prix du
pain, mais en matires alimentaires, telles que viandes sales,
lgumes, etc. Une proclamation royale, adresse  toutes les classes
aises qui pouvaient varier leurs aliments, les engageait  faire dans
l'intrieur des maisons la moindre consommation possible de pain.
Enfin on expdia des flottes nombreuses pour aller chercher du riz
dans l'Inde, du bl en Amrique, et dans la Mditerrane. On tcha
mme d'en extraire de France, en faisant la contrebande sur les ctes
de la Bretagne et de la Vende.

[En marge: Dmission de M. Pitt.]

[En marge: Formation du ministre Addington.]

Cependant, au milieu de cette dtresse courageusement supporte, M.
Pitt ne ngligeait pas le soin de la guerre et il avait tout dispos
pour une campagne audacieuse dans la Baltique, ds que la saison le
permettrait. Il voulait frapper le Danemark, puis la Sude, et se
porter jusqu'au fond du golfe de Finlande, pour y menacer la Russie.
Mais on ignore, mme dans sa patrie, si, en cet instant, il souhaitait
srieusement demeurer  la tte des affaires d'Angleterre. Toujours
est-il qu'il souleva dans le sein du cabinet deux questions, dont
l'une, fort peu convenable dans un tel moment, amena sa retraite. On
a vu qu'aprs de grands efforts, tents l'anne prcdente, il avait
obtenu ce qu'on appelait l'_union de l'Irlande_, c'est--dire, la
runion en un seul, des parlements d'Irlande, d'cosse et
d'Angleterre. Cette mesure avait sembl une sorte de victoire
politique, en prsence surtout des tentatives ritres de la
Rpublique Franaise pour faire insurger l'Irlande. Mais elle n'avait
t arrache  l'indpendance des Irlandais, qu'en donnant aux
catholiques l'esprance formelle de leur _mancipation_. On avait dit
en effet aux catholiques que jamais ils n'obtiendraient leur
affranchissement des prjugs d'un parlement irlandais, assertion
parfaitement vraie; mais il parat qu'on avait fait des promesses,
quivalant  des engagements positifs, ce qu'on ne peut s'empcher de
considrer comme une faute grave, s'il est vrai que ces engagements
fussent de telle nature, que M. Pitt ft personnellement oblig
d'accorder l'mancipation ou de se retirer. C'tait promettre une
chose alors impossible. Quoi qu'il en soit, au mois de fvrier 1801,
ds la premire convocation du _parlement uni_, M. Pitt demanda
l'mancipation au roi Georges III. Ce prince,  la fois protestant et
dvot, crut son serment compromis par une telle mesure; il la refusa
obstinment. M. Pitt lui demanda une autre chose, celle-ci fort
sense, c'tait de ne pas considrer l'occupation du Hanovre par la
Prusse, comme un acte d'hostilit, et de mnager cette puissance, afin
de se conserver une relation au moins sur le continent. Le sacrifice
tait trop grand pour un prince de la maison de Hanovre. La querelle
entre le roi et le ministre s'chauffa, et, le 8 fvrier 1801, M. Pitt
donna sa dmission avec la plupart de ses collgues, MM. Dundas,
Windham, et lord Grenville, etc. Cette dmission, aprs un ministre
de dix-sept annes, dans des circonstances si extraordinaires,
produisit la plus vive surprise. On ne put se dcider  la regarder
comme naturelle, on prta des motifs secrets  M. Pitt, et il
s'tablit ds lors une opinion populaire, que les historiens ont
propage depuis, c'est que M. Pitt, voyant venir la ncessit d'une
paix momentane, avait consenti  se mettre  l'cart pour quelques
mois, afin de laisser faire cette paix par d'autres que par lui, et de
revenir ensuite au timon des affaires, quand cette ncessit d'un
moment serait passe. Ce sont l de ces motifs que le vulgaire prte
aux hommes publics, et que les crivains mal informs rptent comme
ils les ont recueillis. M. Pitt n'avait prvu ni la paix d'Amiens, ni
sa courte dure[31]; il ne croyait pas, d'ailleurs, la paix
incompatible avec sa prsence aux affaires, puisqu'il avait consenti
aux fameuses ngociations de Lille en 1797, et que tout rcemment
encore il avait nomm M. Thomas Grenville pour se rendre  Lunville.
Mais M. Pitt s'tait beaucoup avanc avec les catholiques; il avait
commis une faute que commettent souvent les hommes publics, celle de
sacrifier  l'intrt du jour l'intrt du lendemain. Ayant trop
promis, il sentait l'embarras de manquer  ses promesses, dans une
position grave, o quelques ennemis de plus suffisaient pour
l'accabler. Il est vrai qu'il affirma beaucoup depuis n'avoir jamais
contract des engagements positifs  l'gard de l'mancipation des
catholiques, et c'tait ncessaire pour le justifier d'une telle
imprudence. Quoiqu'on en puisse penser, il n'y eut jamais une occasion
o les prils d'un pays permissent, commandassent au mme degr,
d'ajourner l'excution des engagements pris, car en 1801 l'Angleterre
avait au dedans la famine, et au dehors la guerre avec toute l'Europe.
Cependant M. Pitt se retira, et on ne peut considrer cette retraite
autrement que comme une faiblesse d'un homme suprieur. Il est vident
qu'entour d'embarras effrayants, M. Pitt ne fut pas fch d'chapper
 cette situation, sous le prtexte honorable d'une fidlit
inviolable  ses engagements. Il donna sa dmission, au grand
dsespoir du roi, au grand mcontentement du parti ministriel, au
grand effroi de l'Angleterre, qui voyait, avec une profonde anxit,
des hommes nouveaux et inexpriments, saisir en ce moment le timon
des affaires. M. Pitt se fit remplacer par M. Addington, qui tait sa
crature, et qu'il avait fait porter  la prsidence des Communes,
pendant une longue suite d'annes. Lord Hawkesbury, depuis lord
Liverpool, remplaa M. Grenville aux affaires trangres. C'taient
des hommes sages, modrs, mais peu capables, tous deux amis de M.
Pitt, et pendant quelque temps dirigs par ses conseils. Ce fut l le
motif qui contribua, plus qu'aucun autre,  faire dire et croire que
la retraite de M. Pitt tait simule.

         [Note 31: J'ai obtenu les dtails que je rapporte ici, de
         plusieurs contemporains de M. Pitt, trs-lis avec lui, mls
         aux ngociations ministrielles de cette poque, et occupant
         encore aujourd'hui des situations minentes en Angleterre.]

[En marge: Georges III atteint d'un nouvel accs de dmence.]

Ces violentes agitations avaient mis la faible raison de Georges III 
une preuve trop forte. Il fut saisi d'un nouvel accs de dmence, et,
pendant prs d'un mois, se trouva hors d'tat de rgner. M. Pitt avait
donn sa dmission; M. Addington et lord Hawkesbury taient ministres
dsigns, mais n'taient pas encore entrs en charge. M. Pitt,
quoiqu'il et cess d'tre ministre, fut vritablement roi
d'Angleterre, pendant cette crise de prs d'un mois, et le fut du
consentement de tout le monde. Des explications eurent lieu sur ce
sujet, dans la Chambre des Communes. Elles taient d'une nature fort
dlicate; elles furent demandes, et donnes dans le plus noble
langage, par MM. Sheridan et Pitt. Toutes les motions d'usage en
Angleterre sur l'tat du pays avaient t suspendues, et il pouvait
venir  quelques esprits dfiants la pense que M. Pitt prolongeait
volontairement l'espce de royaut dont il jouissait.--Qu'on veuille
bien, dit-il, nous en croire; dans le cas o nous ne pourrions plus
recevoir des ordres de la bouche de Sa Majest, nous proposerions des
mesures qu'il n'est pas besoin de dfinir, mais que nous ne ferions
pas attendre un seul jour. Nous restons, par devoir, dans une
situation extraordinaire, et que nous ne voudrions pas, pour tout au
monde, faire durer un instant de plus que la stricte ncessit.--M.
Sheridan rpondit  ces paroles, en tmoignant l'entire confiance que
ni M. Pitt, ni aucun autre ministre, ne voudrait profiter de l'tat
de la sant du roi, pour prolonger d'une minute un pouvoir quivalent
 la royaut mme.

La plus dlicate rserve fut observe. Le mot qui caractrisait la
vritable situation du roi, celui de folie, ne fut pas prononc une
seule fois; et on attendit avec anxit, mais avec une dignit
parfaite, la fin de cette crise extraordinaire. Pendant ce temps, M.
Pitt faisait voter les subsides, que personne ne contestait; les
flottes anglaises se prparaient dans les ports, et les amiraux Parker
et Nelson sortaient d'Yarmouth avec 47 voiles, se dirigeant vers la
Baltique.

Au milieu de mars, le roi fut enfin rtabli. M. Pitt transmit les
rnes du gouvernement  M. Addington et  lord Hawkesbury. Les
nouveaux ministres s'expliquant, suivant l'usage,  leur entre en
charge, ne manqurent pas de dclarer  la tribune du Parlement,
qu'ils taient pleins d'estime pour leurs prdcesseurs, et qu'ils
considraient leur politique comme une politique salutaire, qui avait
sauv l'Angleterre. Ils affirmrent, en consquence, qu'ils se
conduiraient d'aprs les mmes principes et d'aprs les mmes
errements.--Que venez-vous donc faire au pouvoir? leur dirent MM.
Sheridan, Grey, Fox. Si c'est pour tenir la mme conduite, les
ministres qui sortent taient beaucoup plus capables que vous de grer
les affaires du royaume.--

[En marge: Vie et caractre de M. Pitt.]

Des hommes impartiaux, membres du Parlement, blmrent M. Pitt
d'abandonner le gouvernement de l'tat dans un moment aussi difficile,
et de se retirer sans des raisons suffisantes. L'opposition elle-mme
eut le tort de lui reprocher de faire sa retraite aux dpens du roi,
en publiant que le roi refusait l'_mancipation_, mesure extrmement
populaire. Ce reproche tait draisonnable, et contraire aux vrais
principes constitutionnels. M. Pitt, en se retirant, tait bien oblig
de dire pourquoi; et, si le roi lui avait refus l'_mancipation_, il
avait parfaitement le droit de le dclarer. Il le dit, du reste, dans
un langage d'une extrme convenance. Mais il demeurait vident que ce
refus tait plutt un prtexte qu'un motif vritable, et que M. Pitt
reculait devant une situation plus forte que son courage. Son toile
venait de plir devant une toile naissante, destine  jeter un bien
autre clat que la sienne. Quoiqu'il ait reparu depuis aux affaires,
pour y mourir, sa fin vritable date de ce jour. M. Pitt, aprs avoir
rgn dix-sept ans, laissait son pays accru en richesses et en dettes,
 la fois plus grand et plus charg. C'tait un orateur accompli,
comme organe du gouvernement, un chef de parti habile et puissant,
mais un homme d'tat peu clair, ayant commis de grandes fautes, et
tout plein des prjugs de sa nation. C'est l'Anglais qui a le plus
ha la France. Cette considration ne doit pas nous rendre injustes:
sachons honorer le patriotisme, mme quand il a t employ 
combattre le ntre.

Bien que M. Addington et lord Hawkesbury ne fussent pas comparables 
M. Pitt, le mouvement tait donn, et le navire britannique allait
marcher quelque temps encore, de l'impulsion que lui avait imprime la
main du ministre dchu. Les subsides taient demands et obtenus; les
flottes anglaises taient lances vers la Baltique, pour vider la
grande question du droit des neutres, et une arme, transporte sur
les vaisseaux de l'amiral Keith, s'acheminait vers l'Orient pour
disputer l'gypte aux Franais.

L'amiral Parker, marin vieux et expriment, sachant se conduire dans
les circonstances difficiles, commandait en chef la flotte de la
Baltique. Nelson tait  ct de lui, pour le cas o il faudrait
livrer bataille. Celui-ci, en effet, n'tait propre qu' combattre;
mais il tait dou d'un heureux instinct pour la guerre, et raisonnait
bien sur les choses de son tat. Il voulait que, sans attendre la
seconde partie de la flotte anglaise, on francht le Sund, pour se
porter tout de suite  Copenhague, que par un acte de vigueur on
dtacht le Danemark de la coalition, et qu'on vnt ensuite se placer
dans la Baltique, au milieu de toutes les flottes coalises, empchant
leur jonction, et leur faisant ds lors la loi  toutes. Cette
combinaison tait juste, mais on tait en mars, les glaces couvraient
encore les mers du nord, et suffisaient  elles seules pour empcher
une jonction, que du reste Nelson avait raison de craindre, car elle
et mis fort en danger l'escadre britannique.

Cette escadre, forte de 17 vaisseaux de haut bord, et de 30 frgates
ou btiments lgers, parut le 30 mars dans le Cattgat. Le Cattgat
est le premier golfe que forme le Danemark, en se rapprochant de la
Sude.

[En marge: La Prusse pour complaire  la Russie et  la France, se
prononce avec nergie.]

Les neutres faisaient leurs prparatifs avec une extrme activit.
L'empereur Paul, plein de son ardeur accoutume, avait stimul la
Sude, le Danemark, la Prusse, et menac de son inimiti ceux qui ne
se montreraient pas aussi zls qu'il l'tait lui-mme. Le Danemark et
la Prusse auraient mieux aim commencer par ngocier; mais les menaces
de Paul, les conseils, non pas menaants, mais svres du Premier
Consul, accompagns de la promesse formelle des secours de la France,
avaient entran ces deux cours. Le Danemark d'ailleurs, voyant les
Anglais rpondre  une dclaration de principes par une dclaration de
guerre, n'avait pas cru qu'il lui ft permis de reculer, et il se
mettait en mesure de rsister avec nergie. La Prusse, presse entre
la Russie et la France, ayant perdu le rle de mdiatrice depuis que
Paul Ier et le Premier Consul s'taient attachs l'un  l'autre, et,
au lieu de les conduire, rduite  les suivre, attendant ds lors de
leur bonne volont seule un partage des indemnits allemandes
avantageux  ses intrts, la Prusse voulut leur complaire par sa
fermet. Elle tint donc tte  l'Angleterre, et rpondit  ses
mnagements, par des protestations de fidlit  la cause des neutres.
Elle interdit aux Anglais toutes les ctes de la mer du Nord, depuis
la Hollande jusqu'au Danemark; elle leur ferma les embouchures de
l'Ems, du Weser, de l'Elbe, et plaa des troupes et des batteries aux
points principaux de ces embouchures. Enfin, elle fit occuper le
Hanovre par un corps d'arme. Cette dmarche tait la plus grave et la
plus dcisive de toutes. Le Premier Consul l'en rcompensa par des
tmoignages clatants de satisfaction, et par la promesse positive
d'un partage avantageux pour elle des indemnits germaniques.

Le Danemark, de son ct, fit occuper Hambourg et Lubeck. Le petit
port de Cuxhaven, qui appartenait aux Hambourgeois, et qui tait le
seul dans lequel les Anglais auraient pu aborder, avait dj t
occup par la Prusse. Ainsi donc, il ne restait aux Anglais que la mer
et leurs vaisseaux. Ils n'avaient pas un seul point o ils pussent
jeter l'ancre. C'tait  eux  se rouvrir par la force les accs du
continent.

[En marge: Le Sund.--Pourquoi la cte de Sude n'tait pas dfendue.]

Il fallait, pour pntrer du Cattgat dans la Baltique, traverser le
fameux dtroit du Sund. (Voir la carte n 17.) Ce dtroit est form
par le rapprochement de la cte du Danemark avec la cte de Sude.
Entre Helseneur et Helsingborg, il est large de 2,300 toises. Les
batteries, places sur les deux rivages opposs, pourraient croiser
leurs feux, mais pas assez pour causer un grand dommage  une flotte.
Cependant, comme le canal est plus profond vers la cte de Sude, les
btiments de guerre d'une grande dimension sont obligs de se
rapprocher de cette cte, et, en la dfendant par des batteries, on
aurait pu rendre le passage difficile pour les Anglais. Mais la cte
sudoise n'tait pas arme, et ne l'avait jamais t antrieurement.
En effet, elle ne prsente aucun port o les vaisseaux de commerce
soient tents d'aborder. Il n'y a dans le Sund d'autre port que celui
d'Helseneur, appartenant au Danemark; et de l est venu qu'on a lev
des dfenses sur la cte danoise, et presque aucunes sur la cte
sudoise. On a construit sur la premire la forteresse de Kronenbourg,
parfaitement arme. De l aussi est venu l'usage de payer aux Danois,
et point aux Sudois, le page tabli sur le Sund. Dans un tel tat de
choses, il aurait fallu crer sur la cte de Sude des ouvrages qui
n'existaient pas. Le roi Gustave-Adolphe, qui tait, aprs Paul, le
plus anim des membres de la ligue, en avait parl au czar, lors de
son rcent voyage  Ptersbourg; mais ils avaient reconnu impossible
de faire le moindre ouvrage, dans cette saison, sur un sol
impntrable au fer pendant les geles de l'hiver. Gustave-Adolphe
venait aussi d'avoir une entrevue avec le prince de Danemark, alors
rgent du royaume, celui mme qui est mort il y a peu d'annes (1841),
aprs un long et honorable rgne. Ils s'taient tous deux entretenus
de ce sujet; et le prince-rgent, par une raison particulire au
Danemark, avait paru se soucier fort peu que la Sude armt ses
ctes[32]. Le Sund fut donc faiblement dfendu du ct des Sudois. On
se contenta d'une vieille batterie de 8 pices, tablie depuis
long-temps sur le point le plus saillant du rivage. D'ailleurs, bien
qu'on ait beaucoup blm cette rsolution depuis, il est certain que
le Sund, mme fortement arm des deux cts, n'aurait pas prsent des
dangers srieux aux Anglais; car, la largeur tant de 2,300 toises,
les vaisseaux placs au milieu du canal se trouvaient  1,150 toises
des batteries, et devaient en tre quittes ds lors pour quelque
dommage dans leur voilure.

         [Note 32: Des assertions fort errones ont t mises sur ce
         sujet. J'ai eu recours aux tmoignages les plus authentiques
         et les plus levs. Les chancelleries de France, de Sude, de
         Danemark, contiennent la preuve de ce que j'avance ici. Ceux
         qui ont crit le contraire, Napolon entre autres, n'ont fait
         que rpter les assertions du temps. Le second passage du
         Sund, qui eut lieu en 1807, poque  laquelle la Sude tait
         ennemie du Danemark, et vit avec plaisir le triomphe des
         Anglais, a contribu  accrditer l'ide d'une perfidie de la
         part des Sudois. Mais la premire fois, c'est--dire en
         1801, la Sude agit avec une parfaite loyaut; elle voulait
         le succs commun, et l'aurait assur si elle l'avait pu.]

[En marge: Le grand et le petit Belt.]

Il y a encore une autre entre de la Baltique que celle du Sund, ce
sont les deux bras de mer qui sparent, l'un l'le de Seeland de l'le
de Fionie, l'autre l'le de Fionie de la cte du Jutland, bras connus
sous les noms de grand et petit Belt. Les Anglais devaient tre peu
tents de prendre ce chemin, o ils taient exposs  rencontrer plus
d'une batterie danoise, mais surtout des bas-fonds, qui rendaient
cette navigation extrmement dangereuse pour des vaisseaux de haut
bord. Le passage du Sund tait donc le plus probable.

[En marge: Prparatifs des Danois.]

Les Danois concentrrent toute leur dfense, non pas au Sund mme,
mais plus bas, dans le canal qui fait suite au Sund, c'est--dire
devant Copenhague. Les deux ctes de Danemark et de Sude, aprs
s'tre rapproches vers le Sund, s'loignent l'une de l'autre, et
forment un canal long de vingt lieues, large de trois  douze, sem de
rcifs, de bas-fonds, dans lequel on ne navigue qu'en suivant des
passes troites, et la sonde  la main. La ville de Copenhague est
situe sur la plus importante de ces passes,  vingt lieues environ du
Sund, dans la direction du sud. (Voir la carte n 17.) C'est l que
les Danois avaient fait de grands prparatifs, et qu'ils attendaient
l'ennemi. Le poste qu'ils occupaient ne fermait pas prcisment
l'entre de la Baltique, comme nous l'expliquerons tout  l'heure,
mais il obligeait les Anglais  venir les combattre dans une position
bien dfendue, et prpare de longue main. Le prince royal avait fait
de promptes et nombreuses dispositions. Il avait plac en avant de
Copenhague des btiments rass, chargs de canons, et formant de
redoutables batteries; il armait en outre une escadre de 10 vaisseaux
de ligne, qui n'attendait plus que les matelots de la Norwge pour
complter ses quipages. On sait que la marine danoise tait la
meilleure du Nord.

[En marge: Prparatifs des Sudois et des Russes.]

 ces prparatifs du Danemark se joignaient ceux de la Sude et de la
Russie. La Sude avait dispos des troupes sur ses ctes, depuis
Gothenbourg jusqu'au Sund, et arm Calscrona dans la Baltique, ainsi
que tous les points accessibles de cette mer. Le roi Gustave-Adolphe
pressait l'amiral Cronstedt d'achever l'armement de la flotte
sudoise. Cette flotte comptait dj 7 vaisseaux et 2 frgates, prts
 mettre  la voile, ds que la mer serait dbarrasse des glaces de
l'hiver. Les Russes avaient 12 vaisseaux tout prts  Revel, et qui
n'taient, comme ceux des Sudois, retenus que par les glaces. Les
coaliss n'avaient pas fait, sans doute, tout ce qui aurait t
possible, si  leur tte s'tait trouv un gouvernement actif comme
l'tait celui de France  cette poque; mais, en runissant  temps
les 7 vaisseaux des Sudois, les 12 vaisseaux des Russes, aux
vaisseaux danois devant Copenhague, on aurait form une flotte de 30
btiments de haut bord et de 10  12 frgates, tablie dans une
position formidable, o les Anglais n'auraient pu combattre sans
pril, et devant laquelle cependant ils n'auraient pu passer en la
ngligeant. La ngliger, en effet, pour s'engager dans la Baltique,
c'tait laisser sur leurs derrires une force imposante, capable de
leur fermer la porte de cette mer, et de leur en interdire la sortie
en cas de revers. Mais pour runir  temps ces divisions navales, il
aurait fallu une clrit dont les trois gouvernements neutres
n'taient gure capables. Ils se htaient sans doute; mais, comptant
trop sur la prolongation de la mauvaise saison, ils ne s'y taient pas
pris assez  temps pour prparer leurs moyens, et l'nergique
promptitude des Anglais avait de beaucoup devanc la leur.

[En marge: Sommation adresse par les Anglais au Danemark, avant de
passer le Sund.]

[En marge: Noble rponse du Danemark.]

Le 21 mars, une frgate anglaise toucha  Helseneur, et vint y
dbarquer M. Vansittart, charg de faire une dernire sommation au
gouvernement danois. M. Vansittart remit  M. Drumond, charg
d'affaires d'Angleterre, l'_ultimatum_ du cabinet britannique. Cet
_ultimatum_ consistait  exiger des Danois qu'ils se retirassent de la
confdration maritime des neutres, qu'ils ouvrissent leurs ports aux
Anglais, et qu'ils revinssent  l'arrangement provisoire du mois
d'aot prcdent, en vertu duquel ils avaient promis de ne plus
convoyer leurs btiments de commerce. Le prince de Danemark rejeta
vivement l'ide d'une telle dfection, rpondit que le Danemark et ses
allis n'avaient point fait une dclaration de guerre, qu'ils
s'taient borns  publier leurs principes en matire de droit
maritime; que les Anglais taient les agresseurs, car ils avaient
rpondu  des thses du droit des gens par un _embargo_; que le
Danemark ne commencerait pas les hostilits, mais qu'il repousserait
nergiquement la force par la force. La brave population de Copenhague
appuya noblement par son adhsion le prince qui la reprsentait avec
tant de dignit. Elle tait tout entire sous les armes, et,  l'appel
du prince-rgent, avait form des milices et des corps volontaires.
Huit cents tudiants avaient pris le mousquet; tout ce qui pouvait
tenir une pioche aidait les ouvriers du gnie  excuter les travaux
de dfense; on levait partout des retranchements. MM. Drumond et
Vansittart partirent brusquement de Copenhague, en menaant cette
ville malheureuse des foudres de l'Angleterre.

Le 24 ils rejoignirent la flotte, qui ds lors fit ses dispositions
pour commencer les hostilits.

[En marge: Conseil de guerre  bord de la flotte anglaise.]

Nelson et le commandant en chef Parker tinrent un conseil de guerre 
bord de la flotte. On discuta le plan des oprations. Les uns
voulaient passer par le Sund, les autres par le grand Belt. Nelson
soutint que peu importait de passer par l'un ou l'autre dtroit; qu'il
fallait le plus tt possible entrer dans la Baltique, et se porter en
avant de Copenhague, afin d'empcher la jonction des coaliss. Une
fois entres dans la Baltique, les forces anglaises devaient se
diriger, partie sur Copenhague pour y frapper un coup sur les Danois,
partie sur la Sude et la Russie pour y dtruire les flottes du Nord.
On avait une vingtaine de vaisseaux de ligne, 25 ou 30 frgates et
btiments de divers chantillons. Il se faisait fort, avec 12
vaisseaux, d'aller dtruire toutes les flottes sudoises et russes; le
reste devait attaquer et foudroyer Copenhague. Quant  la passe 
franchir, Nelson aimait mieux braver quelques coups de canon en
forant le Sund que de braver les bas-fonds dangereux du grand et du
petit Belt.

[En marge: Passage du Sund le 30 mars.]

Parker, moins entreprenant, fit une tentative sur le grand Belt le 26
mars. Plusieurs btiments lgers de la flottille ayant touch, le
commandant en chef ramena l'escadre, et prit la rsolution de forcer le
Sund. Le 30 mars au matin, il s'engagea dans ce passage clbre. En ce
moment soufflait une bonne brise de nord-ouest, telle qu'il la fallait
pour naviguer dans ce canal, qui se dirige du nord-ouest au sud-est
jusqu' Helseneur, et descend ensuite presque perpendiculairement du
nord au sud. L'escadre favorise par le vent s'avanait hardiment, 
gale distance des deux rivages, Nelson  l'avant-garde, Parker au
centre, l'amiral Graves  l'arrire-garde. Les vaisseaux de haut bord
formaient une seule colonne au milieu du canal. Sur leurs flancs, deux
flottilles de bombardes s'taient rapproches, l'une de la cte de
Danemark, l'autre de la cte de Sude, pour tirer de plus prs sur les
batteries ennemies. Ds que l'escadre fut en vue d'Helseneur, la
forteresse de Kronenbourg se hta de commencer le feu. Cent bouches de
gros calibre vomirent  la fois des bombes et des boulets rouges. Mais
l'amiral anglais s'tant aperu que la cte de Sude se taisait, ou 
peu prs, car la vieille batterie de huit pices tirait  peine, s'en
rapprocha aussitt, et les Anglais passrent en se raillant des Danois,
dont les projectiles mouraient  deux cents toises de leurs vaisseaux.
La flottille de bombardes, qui avait serr de prs le rivage danois,
reut et envoya une grande quantit de bombes; mais elle eut  peine
quelques blesss, et n'atteignit que quatre hommes parmi les Danois,
dont deux furent tus et deux blesss. Dans Helseneur, une seule maison
eut  souffrir du feu des Anglais, et ce fut, par une singularit
remarquable, la maison du consul d'Angleterre.

La flotte tout entire mouilla vers midi au milieu du golfe,  l'le
de Hueen.

[En marge: Description de Copenhague.]

Le golfe, comme nous venons de le dire, descend du nord au sud, l'espace
de vingt lieues environ; il s'largit ou se rtrcit depuis trois
jusqu' douze lieues, et ne prsente que quelques passes navigables. 
vingt lieues  peu prs au sud, on trouve Copenhague, situe  l'ouest
du golfe, sur la cte du Danemark, s'levant  peine au-dessus des eaux,
et formant un plan lgrement inclin, qui rase la mer de ses feux. Le
golfe est fort large en cet endroit, et divis par l'le basse de
Saltholm en deux canaux navigables; l'un qui s'appelle passe de _Malmo_,
longe la cte de Sude, et n'est que peu accessible aux grands
btiments; l'autre, qui s'appelle _Drogden_, longe la cte de Danemark,
et ordinairement est prfr par la navigation. Ce dernier est divis
lui-mme par un banc de sable qu'on appelle le _Middel-Grund_, en deux
passes: l'une, sous le nom de _Passe-Royale_, ctoie la ville de
Copenhague; l'autre, sous le nom de _Passe-des-Hollandais_, est situe
de l'autre ct du _Middel-Grund_. C'est dans la _Passe-Royale_ que les
Danois s'taient tablis, laissant l'autre ouverte aux Anglais, et
songeant ainsi plutt  dfendre Copenhague qu' interdire l'entre de
la Baltique  l'ennemi. Mais il tait bien certain que Parker et Nelson
ne s'engageraient pas dans la Baltique, sans faire tomber auparavant les
dfenses de Copenhague, et sans dtruire les forces maritimes que les
neutres y pouvaient runir.

Les moyens de dfense des Danois consistaient en batteries fixes,
situes  droite et  gauche du port, et en une ligne de batteries
flottantes, ou vaisseaux rass, amarrs dans le milieu de la
_Passe-Royale_, tout le long de Copenhague, de manire  loigner de
la place le feu de l'ennemi. En commenant par le nord de la position,
se trouvait un ouvrage, dit des _Trois-Couronnes_, construit en
maonnerie, presque compltement ferm  la gorge, commandant l'entre
mme du port, et liant ses feux avec la citadelle de Copenhague. Il
tait arm de 70 pices de canon, du plus gros calibre. Quatre
vaisseaux de ligue, dont deux  l'ancre, deux sous voile, plus une
frgate sous voile aussi, barraient le chenal qui conduit au port. De
ce fort, dit des _Trois-Couronnes_, en descendant au sud, vingt
carcasses de gros btiments, charges de canons et fortement amarres,
remplissaient le milieu de la _Passe-Royale_, et venaient se lier 
des batteries en terre, places sur l'le d'Amack. Ainsi la ligne de
dfense des Danois s'appuyait  gauche au fort des _Trois-Couronnes_,
 droite  l'le d'Amack, occupant dans sa longueur, et interceptant
absolument, le milieu de la _Passe-Royale_. L'ouvrage des
_Trois-Couronnes_ ne pouvait tre forc, dfendu qu'il tait par 70
bouches  feu, et cinq btiments, dont trois sous voile. La ligne
d'embossage, au contraire, compose de carcasses immobiles, tait trop
longue, pas assez serre, prive de la ressource des manoeuvres, et,
dans le dessein qu'on avait eu d'obstruer le milieu de la passe,
place trop en avant du point d'appui de la droite, c'est--dire des
batteries fixes de l'le d'Amack. Cette le n'est que la continuation
de la cte sur laquelle Copenhague est assise. La ligne d'embossage
pouvait donc tre attaque par la droite. Si elle et t compose
d'une division sous voile, capable de se mouvoir, ou bien si elle et
t plus serre, plus fortement appuye au rivage, les Anglais ne
seraient pas sortis sains et saufs de cette attaque. Mais les Danois
tenant beaucoup  leur escadre de guerre, qu'ils n'taient pas assez
riches pour remplacer si elle venait  tre dtruite, n'ayant pas
d'ailleurs reu encore tous leurs matelots de la Norwge, pour
l'quiper, l'avaient renferme dans l'intrieur du port, et avaient
cru qu'il suffisait de vaisseaux hors de service, pour remplir la
fonction de batteries flottantes contre les Anglais.

Leurs plus braves matelots, commands par des officiers intrpides,
servaient l'artillerie de ces vieux btiments amarrs.

Les Anglais, arrivs  Copenhague bien avant la jonction devant cette
ville de toutes les marines neutres, pouvaient passer  l'est du
_Middel-Grund_, ngliger les Danois embosss dans la _Passe-Royale_,
et descendre par la passe dite _des Hollandais_ dans la Baltique. Ils
auraient fait ce trajet, toujours hors de porte des feux de
Copenhague. Mais ils laissaient sur leurs derrires une force
imposante, capable de leur fermer la retraite, en cas qu'un vnement
malheureux les rament affaiblis, ou dpourvus de ressources, au
passage du Sund. Il valait bien mieux profiter de l'isolement des
Danois, frapper sur eux un coup dcisif, les dtacher de la
confdration, et, aprs s'tre empar par ce moyen des clefs de la
Baltique, se porter en toute hte sur les Sudois et sur les Russes.
Ce plan tait  la fois hardi et sage; il runit les avis, rarement
conformes, de Parker et de Nelson.

[En marge: Avril 1801.]

[En marge: Plan de Nelson.]

Les journes du 31 mars et du 1er avril furent employes  examiner la
ligne des Danois,  sonder les passes,  convenir d'un plan d'attaque.
Nelson, Parker, les plus vieux capitaines de la flotte, et le
commandant de l'artillerie, firent eux-mmes cette reconnaissance au
milieu des glaces, et quelquefois sous les boulets de l'ennemi. Nelson
soutint qu'avec dix vaisseaux, il se chargerait d'attaquer et
d'enlever la droite de la ligne des Danois. Son projet tait de
descendre le long du _Middel-Grund_ par la _Passe-des-Hollandais_, de
le doubler ensuite, de remonter par la _Passe-Royale_, et de venir se
placer vaisseau contre vaisseau,  cent toises de la ligne des Danois.
Il voulait en outre qu'une division de la flotte, sous un brave
officier, le capitaine Riou, attaqut la batterie fixe des
_Trois-Couronnes_, et aprs en avoir teint les feux, y dbarqut un
millier d'hommes pour la prendre d'assaut. Le commandant en chef
Parker, se tenant  la tte de la rserve, ne devait pas s'engager
dans cette manoeuvre hardie; il tait convenu qu'il demeurerait en
arrire pour canonner la citadelle, et recueillir les btiments
maltraits.

[En marge: Bataille de Copenhague, livre le 2 avril.]

Cette manoeuvre, tmraire comme celle d'Aboukir, ne pouvait russir
qu'avec beaucoup d'habilet et de bonheur. L'amiral Parker y
consentit,  condition qu'on ne s'engagerait pas trop avant dans
l'entreprise, si elle prsentait de trop grandes difficults, et donna
12 vaisseaux  Nelson, au lieu de 10 que celui-ci avait demands. Le
1er avril au soir, Nelson descendit la _Passe-des-Hollandais_, et vint
mouiller fort au-dessous de Copenhague,  un point de l'le d'Amack,
appel Drago. Il lui fallait, pour entrer dans la _Passe-Royale_ et la
remonter, un tout autre vent que celui qui l'avait aid  descendre la
_Passe-des-Hollandais_. Le lendemain au matin, le vent ayant justement
souffl dans une direction contraire  celle de la veille, il remonta
la _Passe-Royale_, manoeuvrant entre la ligne des Danois et le
bas-fond du _Middel-Grund_. Toutes les passes avaient t sondes;
mais, malgr ce soin, trois vaisseaux chourent sur le
_Middel-Grund_, et Nelson ne se trouva en ligne qu'avec 9. Il ne se
dconcerta point, et vint s'embosser trs-prs de la ligne des Danois,
 une porte qui devait rendre horribles les effets de l'artillerie.
Les trois vaisseaux chous lui firent faute, surtout pour l'attaque
de la batterie des _Trois-Couronnes_, qui ne put tre tente qu'avec
des frgates.

 10 heures du matin toute l'escadre anglaise tait en position; elle
recevait et rendait un feu pouvantable. Une division de bombardes,
tirant peu d'eau, s'tait place sur le bas-fond du _Middel-Grund_, et
envoyait sur Copenhague des bombes, qui passaient par-dessus les deux
escadres. Les Danois avaient 800 bouches  feu en batterie, et
causaient aux Anglais un dommage considrable. Les officiers
commandant les btiments rass dployrent une rare intrpidit, et
trouvrent dans leurs artilleurs le plus noble dvouement. Le
commandant du _Provesten_ en particulier, qui occupait l'extrmit de
la ligne au sud, se conduisit avec un courage hroque. Nelson,
sentant bien qu'il importait avant tout de priver la ligne danoise de
l'appui qu'elle trouvait aux batteries de l'le d'Amack, avait dirig
quatre btiments contre le _Provesten_ seul. M. de Lassen, commandant
du _Provesten_, se dfendit jusqu' ce qu'il et fait tuer cinq cents
de ses artilleurs sur six cents; puis il se jeta  la nage avec les
cent qui lui restaient, pour fuir son vaisseau en flammes. Il eut
ainsi la gloire de ne pas amener son pavillon. Nelson reporta ds lors
tous ses efforts contre les autres vaisseaux rass, et russit  en
dsemparer plusieurs. Cependant  l'autre bout de la ligne le
capitaine Riou tait fort maltrait. Trois vaisseaux anglais ayant
chou sur le _Middel-Grund_, il n'avait que des frgates  opposer
aux batteries des _Trois-Couronnes_, et il en recevait un feu
effroyable, sans espoir de l'teindre, et de pouvoir donner l'assaut.
Parker, voyant la rsistance des Danois, et craignant que les
vaisseaux anglais trop maltraits dans leur grement, ne fussent
exposs  chouer, voyant surtout le danger du capitaine Riou, donna
l'ordre de cesser le combat. Nelson, apercevant ce signal au grand mt
de Parker, laissa chapper un noble mouvement de colre. Il tait
priv de l'usage d'un oeil: il se saisit de sa lunette; et la plaant
sur son oeil borgne, il dit froidement: Je ne vois pas les signaux de
Parker; et il ordonna de continuer le combat  outrance. Ce fut l une
noble imprudence, suivie, comme il arrive souvent  l'imprudence
audacieuse, d'un heureux succs.

Les btiments rass des Danois, ne pouvant se mouvoir pour aller
chercher un appui sous les batteries de terre, taient exposs  un
feu destructeur. Le _Danebrog_ venait de sauter, avec un fracas
horrible; plusieurs autres taient dsempars, et s'en allaient  la
drive, aprs avoir fait des pertes d'hommes normes. Mais les
Anglais, de leur ct, n'taient pas moins maltraits, et se
trouvaient dans le plus grand pril. Nelson cherchant  s'emparer des
btiments danois qui avaient amen leur pavillon, fut accueilli, en
approchant des batteries de l'le d'Amack, par plusieurs dcharges
meurtrires. Dans ce moment, deux ou trois de ses vaisseaux se
trouvaient  peu prs rduits  l'impossibilit de manoeuvrer, et, du
ct des _Trois-Couronnes_, le capitaine Riou, oblig de s'loigner,
venait d'tre coup en deux par un boulet. Nelson, presque vaincu, ne
se dconcerta pas, et eut l'ide d'envoyer un parlementaire au prince
de Danemark, qui assistait dans l'une des batteries  cette horrible
scne. Il lui fit dire que si l'on n'arrtait pas le feu, qui
l'empchait de se saisir de ses prises, lesquelles lui appartenaient
de droit, puisqu'elles avaient amen leur pavillon, il serait oblig
de les faire sauter avec leurs quipages; que les Anglais taient les
frres des Danois, qu'ils s'taient assez battus, et ne devaient pas
se dtruire.

Le prince, branl par cet affreux spectacle, craignant pour la ville
de Copenhague, dsormais prive de l'appui des batteries flottantes,
ordonna la suspension du feu. Ce fut une faute; car, encore quelques
instants, et la flotte de Nelson, presque mise hors de combat, tait
oblige de se retirer  moiti dtruite. Une sorte de ngociation
s'tablit, et Nelson en profita pour quitter sa ligne d'embossage.
Tandis qu'il se retirait, trois de ses vaisseaux, considrablement
avaris, ne pouvant plus manoeuvrer, chourent sur le _Middel-Grund_.
Si, en cet instant, le feu avait dur encore, ces trois vaisseaux
eussent t perdus.

Le lendemain, Nelson et Parker, aprs de grands efforts, relevrent
leurs btiments chous, et entamrent une ngociation avec les
Danois, dans le but de stipuler une suspension d'armes. Ils en avaient
autant besoin que les Danois, car ils avaient 1,200 hommes morts ou
blesss, et six vaisseaux horriblement ravags. La perte des Danois
n'tait pas de beaucoup suprieure; mais ils avaient trop compt sur
leur ligne de batteries flottantes, et maintenant que ces batteries
taient dtruites, la partie basse de la ville, celle qui est baigne
par la mer, tait expose au bombardement. Ils craignaient surtout
pour le bassin qui contenait leurs btiments de guerre, lesquels, 
moiti quips, immobiles et serrs dans ce bassin, pouvaient tre
brls jusqu'au dernier. C'tait pour eux le sujet d'une cruelle
proccupation. Ils tenaient, en effet,  leur escadre comme  leur
existence maritime elle-mme; car, cette escadre perdue, ils n'taient
pas en mesure de la remplacer. Dans ce moment, irrits par la
souffrance et le danger, ils se plaignaient de leurs allis, sans
tenir compte des difficults qui avaient empch ceux-ci d'accourir
sous les murs de Copenhague. Les vents contraires, les glaces, le
dfaut de temps, avaient retenu les Sudois et les Russes, sans qu'il
y et de leur faute. Il est vrai que, s'ils fussent venus avec leurs
20 vaisseaux se joindre  la flotte danoise dans la rade o l'on
combattait, Nelson et chou dans son audacieuse entreprise, et les
droits de la neutralit maritime auraient triomph dans cette journe.
Mais le temps avait manqu  tout le monde, et la promptitude des
Anglais avait chang le destin de cette guerre.

[En marge: Situation aprs la bataille.]

Parker, qui avait craint la tmrit de Nelson dans le combat du 2,
jugeait maintenant trs-bien la position des Danois, et entendait
tirer toutes les consquences de la bataille livre. Il voulait que
les Danois sortissent de la confdration des neutres, qu'ils
ouvrissent leurs ports aux Anglais, et reussent en outre une force
anglaise, sous prtexte de les mettre  couvert contre le ressentiment
de leurs allis. Nelson eut le courage de descendre  terre le 3 avril
pour porter ces propositions au prince royal. Il alla dans un canot 
Copenhague, entendit les murmures de cette brave population indigne 
son aspect, et trouva le prince royal inflexible. Ce prince, plus
alarm la veille qu'il ne l'aurait fallu du danger de Copenhague, ne
voulut cependant jamais consentir  la honteuse dfection qu'on lui
proposait. Il rpondit qu'il s'ensevelirait plutt sous les cendres de
sa capitale, que de trahir la cause commune. Nelson revint  bord du
vaisseau amiral sans avoir rien obtenu.

Dans cet intervalle, les Danois, se voyant exposs au danger d'une
seconde bataille, se mirent  l'oeuvre, et ajoutrent de nouveaux
ouvrages  ceux qui existaient dj. Ils rendirent plus redoutable
encore la batterie des _Trois-Couronnes_, couvrirent de canons l'le
d'Amack et la partie basse de la ville. Ils amenrent les vaisseaux,
objet de toute leur sollicitude, dans les bassins les plus loigns de
la mer, les couvrirent de fumier et de blindages, de manire  les
prserver du feu, et finirent par se rassurer en voyant l'hsitation
des Anglais, qui ne se montraient pas fort presss de recommencer
cette terrible lutte. Toute la population valide tait runie, partie
sous les armes, partie occupe  prparer les moyens d'teindre
l'incendie.

[En marge: Armistice de quatorze semaines convenu entre les Danois et
les Anglais.]

Enfin, aprs cinq jours d'attente, Nelson revint  Copenhague, malgr
les dispositions menaantes du peuple danois. La discussion fut vive,
et il prit sur lui de faire des concessions, auxquelles l'amiral
Parker ne l'avait pas autoris. Il convint d'un armistice qui n'tait
qu'un vritable _statu quo_. Les Danois ne se retiraient point de la
confdration, mais toutes hostilits taient suspendues entre eux et
les Anglais, pendant quatorze semaines, aprs quoi ils devaient se
retrouver dans la mme position qu'au jour de la signature de cette
suspension d'armes. L'armistice comprenait seulement les les danoises
et le Jutland, mais pas le Holstein, de manire que les hostilits
pouvaient continuer sur l'Elbe, et que ds lors ce fleuve restait
interdit aux Anglais. Ceux-ci devaient se tenir  une porte de canon
de tous les ports et vaisseaux danois, except dans la _Passe-Royale_,
qu'ils avaient la facult de traverser librement pour se rendre dans
la Baltique. Dfense leur tait faite, par consquent, de s'appuyer
sur aucun des points du territoire danois. Il ne leur tait permis d'y
toucher que pour prendre des rafrachissements et des vivres.

[En marge: Bruit soudainement rpandu  Copenhague de la mort de Paul
Ier.]

Ce fut l tout ce que Nelson put obtenir, et c'tait, il faut le
reconnatre, tout ce que sa victoire l'autorisait  exiger. Mais,
tandis qu'il quittait Copenhague, une nouvelle sinistre s'y rpandait,
et le prince royal, qu'elle avait dcid  traiter, russit  lui en
soustraire la connaissance. On disait, en effet, dans ce moment, que
Paul Ier venait de mourir subitement. Nelson partit sans connatre
cette nouvelle, qui aurait certainement ajout beaucoup  ses
prtentions. L'armistice fut instantanment ratifi par l'amiral
Parker. Le prince danois fit aussitt avertir les Sudois de ne pas
s'exposer inutilement aux coups des Anglais, auxquels ils eussent t
incapables de rsister. L'avis tait ncessaire; car, aprs beaucoup
d'efforts, Gustave-Adolphe tait parvenu enfin  mettre sa flotte en
tat de sortir. Il avait mme, dans l'ardeur de son zle, destitu un
contre-amiral, et mis en jugement un amiral, pour punir les lenteurs
qu'il leur reprochait, du reste, injustement.

Tout cela tait superflu. Paul Ier, en effet, avait succomb 
Ptersbourg, dans la nuit du 23 au 24 mars. Un tel vnement
terminait, beaucoup plus srement que la victoire incomplte de
Nelson, la confdration maritime des puissances du Nord. Paul Ier
avait t l'auteur de cette confdration; il apportait  la faire
russir cette passion qu'il mettait  toutes choses, et certainement
il et dploy les plus grands efforts pour rparer le dommage,
d'ailleurs fort partag, de la bataille de Copenhague. Il aurait
dirig des forces de terre sur le Danemark, envoy toutes les flottes
neutres au dtroit du Sund, et probablement fait expier aux Anglais
leur cruelle entreprise contre la capitale des Danois. Mais ce prince
avait pouss  bout la patience de ses sujets, et il venait
d'expirer, victime d'une tragique rvolution de palais.

[En marge: Caractre de Paul Ier.]

Paul Ier tait spirituel et point mchant, mais extrme dans ses
sentiments, et, comme tous les caractres de cette espce, capable de
bonnes ou de mauvaises actions, suivant les mouvements dsordonns
d'une me violente et faible. Si une telle organisation est funeste
chez les particuliers, elle l'est bien davantage chez les princes,
bien davantage encore chez les princes absolus. Elle aboutit chez eux
 la folie, quelquefois mme  une folie sanguinaire. Aussi tout le
monde commenait-il  trembler  Ptersbourg: les favoris de Paul les
mieux traits n'taient pas bien certains que leur faveur ne finirait
pas par un exil en Sibrie.

Ce prince, sensible et chevaleresque, avait d'abord prouv une vive
sympathie pour les victimes de la Rvolution franaise, et une haine
ardente contre cette rvolution. Aussi, tandis que l'habile Catherine
s'tait borne, pendant son rgne,  exciter toute l'Europe contre la
France sans remuer un soldat, Paul, arriv au trne, avait envoy
Suwarow, avec cent mille Russes, en Italie. Dans la chaleur de son
zle, il avait interdit tout ce qui venait de France, livres, modes et
costumes. C'tait plus qu'il n'en fallait pour indisposer la noblesse
russe, aimant, comme toute l'aristocratie europenne,  mdire de la
France,  condition toutefois de jouir de son esprit, de ses usages,
de sa civilisation perfectionne. Elle avait trouv insupportable le
zle contre-rvolutionnaire pouss  cet excs.

Bientt on avait vu Paul, passant aux sentiments contraires, prendre
ses allis en haine, ses ennemis en affection, remplir ses
appartements du portrait du gnral Bonaparte, boire publiquement  sa
sant, et, poussant mme plus loin le contraste, dclarer la guerre 
la Grande-Bretagne. Cette fois il tait devenu  la noblesse russe,
non pas incommode, mais odieux; car il lsait, non plus ses gots,
mais ses intrts.

Dans sa vaste tendue, le continent septentrional de l'Europe, fertile
en crales, bois, chanvres, minerais, a besoin de riches ngociants
trangers qui recherchent ces marchandises naturelles, et donnent en
change de l'argent ou des objets manufacturs. Ce sont les Anglais
qui se chargent de fournir  la Russie, pour les produits bruts de son
sol, les produits artistement travaills de leur industrie, et qui
procurent ainsi aux fermiers russes le moyen de payer le fermage des
terres  leurs seigneurs. Aussi le commerce anglais domine-t-il 
Ptersbourg; et c'est l le lien qui, retenant en partie la politique
russe enchane  la politique anglaise, retarde une rivalit tt ou
tard invitable, entre ces deux grands copartageants de l'Asie.

L'aristocratie russe fut donc exaspre de la nouvelle politique de
Paul. Si elle avait blm chez ce prince un excs de haine contre la
France, elle blma bien autrement un excs d'amour, quand cet amour si
trange allait jusqu' des rsolutions ruineuses pour les intrts de
la grande proprit.  ces froissements de gots et d'intrts, Paul
ajoutait des cruauts, qui n'taient pas naturelles  son coeur,
plutt bon que mchant. Il avait envoy une foule de malheureux en
Sibrie. Touch de leurs souffrances, il en avait prononc le rappel,
mais sans leur rendre leurs biens. Ces infortuns remplissaient
Ptersbourg de leur misre et de leurs plaintes. Importun de ce
spectacle, il les exila de nouveau. Chaque jour plus dfiant,  mesure
que la haine de ses sujets devenait plus sensible  ses yeux, il
menaait toutes les ttes. Il formait de sinistres projets, tantt
contre ses ministres, tantt contre sa femme et ses enfants; et ce
prince, qui n'tait que fou, prenait toutes les allures d'un tyran. Il
avait dispos le palais Michel, sa rsidence ordinaire, comme une
forteresse, avec bastions et fosss. On et dit qu'il voulait s'y
garder contre une attaque imprvue. La nuit mme il obstruait la porte
qui sparait son appartement de celui de l'impratrice, et prparait
ainsi, sans s'en douter, les causes de sa fin tragique.

Un tel tat de choses ne pouvait durer, et devait finir, comme il
avait dj fini plus d'une fois, dans cet empire qui a march bien
vite, il est vrai, vers la civilisation, mais en ayant la barbarie
pour point de dpart. L'ide de se dfaire du malheureux Paul par les
moyens ordinaires, c'est--dire par une rvolution de palais, l o le
palais est la nation, cette ide envahissait toutes les ttes. Admirez
les effets des institutions!  une autre extrmit de l'Europe, sur
l'un des premiers trnes du monde, se trouvait aussi un prince en
dmence, prince entt, mais pieux et honnte, Georges III. Ce prince,
priv souvent de sa raison pendant des mois entiers, venait de la
perdre encore une fois, dans l'un des moments les plus graves pour
l'Angleterre. Cependant les choses s'taient passes de la manire la
plus rgulire et la plus simple. La constitution plaant  ct du
roi des ministres qui gouvernent pour lui, cette clipse de la raison
royale n'avait en rien nui aux affaires de l'tat. M. Pitt avait
gouvern pour Georges III, comme il le faisait depuis dix-sept ans;
l'ide d'un crime atroce n'tait venue  personne!  Ptersbourg, au
contraire, la vue d'un prince en dmence sur le trne faisait natre
les projets les plus sinistres.

Il y avait alors  la cour de Russie un de ces hommes redoutables, qui
ne reculent devant aucune extrmit; qui, dans un gouvernement
rgulier, deviendraient peut-tre de grands citoyens, mais, dans un
gouvernement despotique, deviennent des criminels, si le crime est,
dans certaines occasions, l'un des moyens non pas approuvs, mais
usits, de ce gouvernement. Il faut rprouver le crime en tout pays;
il faut surtout rprouver les institutions qui le produisent.

[En marge: Le comte Pahlen.]

Le comte Pahlen avait servi avec distinction dans l'arme russe. Il
tait imposant de sa personne, et cachait sous les formes dures et
quelquefois familires d'un soldat, un esprit fin et profond. Il tait
dou en outre d'une audace singulire, et d'une prsence d'esprit
imperturbable. Gouverneur de Saint-Ptersbourg, charg de la police de
l'empire, initi, grce  la confiance de son matre,  toutes les
grandes affaires de l'tat, il tait par le fait plus que par son
titre le principal personnage du gouvernement russe. Ses ides sur la
politique de son pays taient fortement arrtes. La croisade contre
la Rvolution franaise lui avait paru aussi draisonnable, que le
nouveau zle contre l'Angleterre lui paraissait intempestif. Une
rserve prudente, une neutralit habile, au milieu de la formidable
rivalit de la France et de l'Angleterre, lui semblaient la seule
politique profitable  la Russie. N'tant ni Anglais, ni Franais,
mais Russe dans sa politique, il tait Russe dans ses moeurs, et Russe
comme on l'tait du temps de Pierre-le-Grand. Convaincu que tout
allait prir, si on n'abrgeait pas le rgne de Paul, ayant mme conu
des inquitudes pour sa personne, depuis quelques signes de
mcontentement chapps  l'empereur, il prit rsolument son parti, et
s'entendit avec le comte Panin, vice-chancelier, charg des affaires
trangres. Tous deux crurent qu'il fallait mettre fin  une situation
devenue alarmante pour l'empire aussi bien que pour les individus. Le
comte Pahlen se chargea d'excuter la terrible rsolution qu'ils
venaient de prendre en commun[33].

         [Note 33: Les dtails qui suivent sont les plus authentiques
         qu'on puisse se procurer sur la mort de Paul Ier. En voici la
         source. La cour de Prusse fut vivement touche de la mort de
         Paul Ier; elle fut surtout indigne du cynisme avec lequel
         certains complices du crime vinrent s'en vanter  Berlin.
         Elle obtint par diverses voies, et surtout par une personne
         trs-bien informe, des particularits fort curieuses, qui
         furent runies dans un mmoire communiqu au Premier Consul.
         Ce sont ces particularits que M. Bignon, alors secrtaire
         d'ambassade auprs de la cour de Prusse, put connatre, et
         qu'il a rapportes dans son ouvrage. Mais les dtails les
         plus secrets restaient encore inconnus, lorsqu'une rencontre
         singulire a mis la France en possession du seul rcit digne
         de foi qui existe peut-tre sur la mort de Paul Ier. Un
         migr franais, qui avait pass sa vie au service de Russie,
         et qui s'y tait acquis une certaine renomme militaire,
         tait devenu l'ami du comte Pahlen et du gnral Benningsen.
         Se trouvant avec eux dans les terres du comte Pahlen, il
         obtint un jour de leur propre bouche le rcit circonstanci
         de tout ce qui s'tait pass  Ptersbourg, dans la tragique
         nuit du 23 au 24 mars. Comme cet migr mettait un grand soin
          recueillir par crit tout ce qu'il voyait ou apprenait, il
         crivit sur-le-champ le rcit fait par ces deux acteurs
         principaux, et l'insra dans les prcieux mmoires qu'il a
         laisss. Ces mmoires manuscrits sont aujourd'hui la
         proprit de la France. Ils rectifient beaucoup d'assertions
         inexactes ou vagues, et, du reste, ne compromettent pas plus
         qu'ils ne l'taient, les noms dj compromis dans ce grave
         vnement. Seulement ils donnent des dtails prcis et
         vraisemblables, au lieu des dtails faux ou exagrs qu'on
         connaissait dj. C'est en comparant ces renseignements,
         mans de tmoins si bien informs, avec les renseignements
         recueillis par la cour de Prusse, que nous avons compos le
         rcit historique qui suit, et qui nous semble le seul
         vraiment digne de foi, peut-tre le seul complet, que la
         postrit pourra jamais obtenir de cette tragique
         catastrophe.]

[En marge: Le grand-duc Alexandre.]

L'hritier du trne tait le grand-duc Alexandre, dont le rgne s'est
coul de nos jours, jeune prince qui annonait des qualits
heureuses, et qui paraissait alors, ce qu'il n'a pas t depuis,
facile  conduire. C'est lui que le comte Pahlen voulait faire arriver
 l'empire, par une catastrophe prompte, et sans secousse. Il tait
indispensable de s'entendre avec le grand-duc hritier, pour avoir son
concours d'abord, et aussi pour n'tre pas, le lendemain de
l'vnement, trait en assassin vulgaire, qu'on immole en profitant de
son crime. Il tait difficile de s'ouvrir avec ce prince, rempli de
bons sentiments, et incapable de se prter  un attentat contre la vie
de son pre. Le comte Pahlen, sans s'ouvrir, sans avouer aucun projet,
entretenait le grand-duc des affaires de l'tat, et,  chaque
extravagance de Paul, dangereuse pour l'empire, la lui communiquait,
puis se taisait, sans tirer aucune consquence. Alexandre en recevant
ces communications, baissait les yeux avec douleur, et se taisait
aussi. Ces scnes muettes, mais expressives, se renouvelrent
plusieurs fois. Enfin il fallut s'expliquer plus clairement. Le comte
Pahlen finit par faire comprendre au jeune prince, qu'un tel tat de
choses ne pouvait se prolonger, sans amener la ruine de l'empire; et,
se gardant bien de parler d'un crime, dont Alexandre n'aurait jamais
cout la proposition, il dit qu'il fallait dposer Paul, lui assurer
une retraite tranquille, mais  tout prix arracher des mains de ce
monarque le char de l'tat, qu'il allait prcipiter dans les abmes.

Alexandre versa beaucoup de larmes, protesta contre toute ide de
disputer l'empire  son pre, puis cda peu  peu, devant les preuves
nouvelles du danger dans lequel Paul tait prt  jeter les affaires
de l'tat, et la famille impriale elle-mme. Paul, en effet,
mcontent des lenteurs de la Prusse dans la querelle des neutres,
parlait de faire marcher quatre-vingt mille hommes sur Berlin.  ct
de cela, dans le dlire de son orgueil, il voulait que le Premier
Consul le prt pour arbitre en toutes choses, et que ce personnage si
puissant ne ft la paix avec l'Allemagne, les cours de Pimont, de
Rome, de Naples, et la Porte, que sur les bases traces par la Russie;
de sorte qu'on pouvait bientt craindre de n'tre pas mme d'accord
avec la France, dont on avait si chaudement adopt la politique. 
ces raisons le comte Pahlen ajouta quelques inquitudes sur la sret
de la famille impriale, dont Paul commenait, disait-on,  se mfier.

Alexandre se rendit enfin, mais en exigeant du comte Pahlen le serment
solennel qu'il ne serait pas attent aux jours de son pre. Le comte
Pahlen jura tout ce que voulut ce fils inexpriment, qui croyait
qu'on pouvait arracher le sceptre  un empereur, sans lui arracher la
vie.

Restait  trouver des excuteurs, car, en concevant un tel projet, le
comte Pahlen regardait comme au-dessous de lui d'y mettre la main. Il
les dsigna dans sa pense, mais se rservant, suivant la confiance
qu'ils mriteraient, de les avertir plus ou moins tt, du rle qui
leur tait rserv. Les Soubow, parvenus par la faveur de Catherine,
furent choisis comme les principaux instruments de la catastrophe. Le
comte Pahlen ne les avertit que fort tard. Platon Soubow, le favori de
Catherine, souple, remuant, tait digne de figurer dans une rvolution
de palais. Son frre Nicolas, distingu seulement par une grande force
physique, tait digne d'y remplir les rles subalternes. Valrien
Soubow, brave et honnte militaire, ami du grand-duc Alexandre, avait
mrit d'tre exclu de ce complot. Ils avaient une soeur, lie avec
toute la faction anglaise, amie de lord Withworth, l'ambassadeur
d'Angleterre, et qui leur soufflait toutes les passions de la
politique britannique. Le comte Pahlen se prpara beaucoup d'autres
complices, les fit venir  Ptersbourg sous divers prtextes, mais
sans leur rien dcouvrir. Il en est un qu'il avait mand aussi 
Ptersbourg, du concours duquel il ne doutait point, pas plus que de
sa redoutable nergie: c'tait le clbre gnral Benningsen,
Hanovrien attach au service de Russie, le premier officier de l'arme
russe  cette poque, qui plus tard, en 1807, eut l'honneur de
ralentir en Pologne la marche victorieuse de Napolon, et dont les
mains, dignes de porter l'pe, n'auraient jamais d s'armer d'un
poignard.

[En marge: Le gnral Benningsen mand  Ptersbourg.]

Benningsen tait rfugi  la campagne, craignant les effets de la
colre de Paul, auquel il avait dplu. Le comte Pahlen le tira de sa
retraite, l'initia au complot, et ne lui parla, si on en croit le
gnral Benningsen lui-mme, que du projet de dposer l'empereur.
Benningsen donna sa parole, et la tint avec une effroyable fermet.

On avait rsolu de choisir pour l'excution du complot un jour o le
rgiment de Semenourki, tout  fait dvou au grand-duc Alexandre,
serait de garde au palais Michel. Il fallut donc attendre. Mais le
temps pressait, car Paul, dont la maladie faisait des progrs rapides,
devenait chaque jour plus alarmant pour les intrts de l'empire et
pour la sret de ses serviteurs. Un jour, il saisit par le bras
l'imperturbable Pahlen, et lui adressa ces tranges paroles:
tiez-vous  Ptersbourg en 1762 (c'tait l'anne o l'empereur, pre
de Paul, avait t assassin, pour transmettre le trne  la grande
Catherine)?--Oui, lui rpondit le comte Pahlen avec sang-froid, j'y
tais.--Quelle part avez-vous prise  ce qui se fit alors? ajouta
l'empereur.--Celle d'un officier subalterne,  cheval dans les rangs
de son rgiment. Je fus tmoin et point acteur dans cette
catastrophe.--Eh bien, reprit Paul, en portant sur son ministre un
regard dfiant et accusateur, on veut recommencer aujourd'hui la
rvolution de 1762.--Je le sais, rpondit sans se troubler le comte
Pahlen; je connais le complot, j'en fais partie.--Quoi! s'cria Paul,
vous tes du complot?--Oui, mais pour tre mieux averti, et plus en
mesure de veiller sur vos jours.--Le calme de ce redoutable conjur
dconcerta les conjectures de Paul, qui cessa d'avoir des soupons sur
lui, mais qui continua d'tre inquiet et agit.

Une circonstance presque d'intrt public, si on peut employer un tel
mot  propos d'un tel crime, vint se joindre  toutes les autres. Paul
fit crire le 23 mars  M. de Krudener, son ministre  Berlin, une
dpche par laquelle il lui enjoignait de dclarer  la cour de
Prusse, que, si elle ne se dcidait pas  promptement agir contre
l'Angleterre, il allait faire marcher sur la frontire prussienne une
arme de quatre-vingt mille hommes. Le comte Pahlen, voulant, sans se
dcouvrir, engager M. de Krudener  n'attacher aucune importance 
cette dclaration, ajouta de sa main le post-scriptum suivant: _Sa
Majest Impriale est indispose aujourd'hui. Cela pourrait avoir des
suites_[34].

         [Note 34: Cette dpche fut montre  l'ambassadeur de
         France, le gnral Beurnonville, qui manda sur-le-champ ces
         dtails  son gouvernement.]

[En marge: Le 23 mars choisi pour l'abdication ou la mort de
l'empereur Paul.]

[En marge: On persuade aux conjurs qu'il s'agit seulement de forcer
l'empereur  abdiquer.]

C'tait le 23 mars, jour choisi pour l'excution du complot. Le comte
Pahlen avait runi chez lui, sous prtexte d'un dner, les Soubow,
Benningsen, beaucoup de gnraux et d'officiers, sur lesquels on
croyait pouvoir compter. On leur prodigua les vins de toute espce.
Pahlen et Benningsen n'en burent pas. Aprs le repas on fit part  ces
conjurs du projet, pour lequel ils avaient t runis. La plupart
taient initis pour la premire fois  ce terrible complot. On ne
leur dit pas qu'il fallait assassiner Paul; presque tous auraient
recul devant un tel crime. On leur dit qu'il fallait se rendre chez
l'empereur pour exiger de lui qu'il abdiqut; qu'on dlivrerait ainsi
l'empire d'un danger imminent, et qu'on sauverait une foule de ttes
innocentes, menaces par la folie sanguinaire de Paul. Enfin, pour
achever de les persuader, on affirma devant eux que le grand-duc
Alexandre, convaincu lui-mme de la ncessit de sauver l'empire,
avait connaissance du projet, et l'approuvait. Alors ces hommes, dj
pris de vin, n'hsitrent plus, et pour la plupart (trois ou quatre
excepts) marchrent en croyant qu'ils allaient dposer un empereur
fou, et non verser le sang d'un matre infortun.

[En marge: On demande  Paul son abdication.--Il rsiste.]

[En marge: Horrible confusion,  la suite de laquelle Paul est
gorg.]

La nuit paraissant assez avance, les conjurs, au nombre de soixante
environ, partent, diviss en deux bandes. Le comte Pahlen dirige
l'une, le gnral Benningsen l'autre, tous deux revtus de leur
uniforme, portant charpe et grand-cordon, marchant l'pe  la main.
Le palais Michel tait construit et gard comme une forteresse; mais,
devant les chefs qui conduisent les conjurs, les barrires
s'abaissent, les portes s'ouvrent. La bande de Benningsen marche la
premire, et va droit  l'appartement de l'empereur. Le comte Pahlen
reste en arrire avec sa rserve de conjurs. Cet homme, qui avait
organis le complot, ne daignait pas cependant assister  son
excution. Il tait l, prt  pourvoir seulement aux accidents
imprvus. Benningsen pntre jusqu' l'appartement du monarque
endormi. Deux heiduques le gardaient. Ces braves serviteurs, rests
fidles, veulent dfendre leur souverain. L'un d'eux est renvers d'un
coup de sabre, l'autre s'enfuit en criant au secours: cris inutiles,
dans un palais dont la garde est confie, presque entirement  des
complices du crime! Un valet de chambre, qui couchait prs de
l'empereur, accourt; on le force  ouvrir la porte de son matre.
L'infortun Paul aurait pu trouver un refuge dans la chambre de
l'impratrice; mais, dans sa dfiance ombrageuse, il avait soin, tous
les soirs, de barricader la porte qui conduisait chez elle. Tout asile
lui manquant, il se jette  bas de son lit, et se cache derrire les
plis d'un paravent. Platon Soubow accourt auprs du lit imprial, et,
le trouvant vide, s'crie avec effroi: L'empereur s'est sauv, nous
sommes perdus!--Mais au mme instant Benningsen aperoit ce prince,
marche  lui, l'pe  la main, et lui prsentant l'acte d'abdication:
Vous avez cess de rgner, lui dit-il; le grand-duc Alexandre est
empereur. Je vous somme en son nom de rsigner l'empire, et de signer
l'acte de votre abdication.  cette condition, je rponds de votre
vie.--Platon Soubow rpte la mme sommation. L'empereur, troubl,
perdu, leur demande ce qu'il a fait pour mriter un tel
traitement.--Vous n'avez cess de nous perscuter depuis des annes,
s'crient les assassins  moiti ivres. Ils serrent alors de prs le
malheureux Paul, qui se dbat et les implore vainement. Dans ce moment
on entend du bruit: c'est le pas de quelques conjurs demeurs en
arrire. Mais les assassins, croyant qu'on vient au secours de
l'empereur, s'enfuient en dsordre. Benningsen, inbranlable, reste
seul en prsence du monarque, et le contient avec la pointe de son
pe. Les conjurs, s'tant reconnus les uns les autres, rentrent dans
la chambre, thtre du crime. Ils entourent de nouveau l'infortun
monarque, afin de le contraindre  donner son abdication. Celui-ci
essaie un instant de se dfendre. Dans le conflit, la lampe qui
clairait cette scne affreuse est renverse; Benningsen court en
chercher une autre, et en rentrant il trouve Paul expirant sous les
coups de deux des assassins. L'un lui avait enfonc le crne avec le
pommeau de son pe; l'autre lui avait serr le cou avec son charpe.

Pendant ce temps, le comte Pahlen tait toujours demeur en dehors,
avec la seconde bande des conjurs. Quand on vint lui dire que tout
tait achev, il fit tendre le corps de l'empereur sur son lit, et
plaa une garde de trente hommes  la porte de son appartement, avec
dfense de laisser pntrer personne, mme les membres de la famille
impriale. Il se rendit ensuite chez le grand-duc, pour lui annoncer
le terrible vnement de cette nuit.

[En marge: Douleur du jeune grand-duc Alexandre.]

Le grand-duc, agit comme il devait l'tre, lui demande, en le voyant
arriver, ce qu'est devenu son pre. Le silence du comte Pahlen lui
apprend bientt de quelles funestes illusions il s'tait nourri, en
croyant qu'il s'agissait seulement d'une abdication. La douleur du
jeune prince fut grande; elle a fait, dit-on, le tourment secret de sa
vie, car il avait reu de la nature un coeur bon et gnreux. Il se
jeta sur un sige, fondant en larmes, ne voulant plus rien couter, et
accablant Pahlen de reproches amers, que celui-ci essuyait avec un
sang-froid imperturbable.

Platon Soubow tait all chercher le grand-duc Constantin, qui avait
tout ignor, et qu'on a long-temps, et injustement, ml  cette
sanglante catastrophe. Il accourut tremblant, croyant qu'on en voulait
 toute sa famille, trouva son frre plong dans le dsespoir, et sut
alors ce qui venait de se passer. Le comte Pahlen avait charg une
dame du palais, trs-lie avec l'impratrice, de se rendre auprs
d'elle, pour lui annoncer son tragique veuvage. Cette princesse courut
en toute hte  l'appartement de son poux, et tenta de pntrer
jusqu' son lit de mort. Les gardes l'en empchrent. Revenue un
moment de sa premire affliction, elle sentit s'lever dans son coeur,
avec les mouvements de la douleur, ceux de l'ambition. Elle se rappela
Catherine, et voulut rgner. Elle envoya plusieurs personnes: auprs
d'Alexandre qu'on allait proclamer, en disant que le trne lui
appartenait, que c'tait elle et non pas lui, dont il fallait annoncer
le rgne. Nouvel embarras, nouvelles angoisses, pour le coeur dchir
de ce fils, qui, prt  monter les marches du trne, avait  passer
entre le cadavre d'un pre assassin, et une mre plore, demandant
alternativement ou son poux ou la couronne! Cependant la nuit s'tait
coule dans ces affreuses convulsions; le jour approchait, il fallait
ne pas laisser d'intervalle  la rflexion; il importait qu'en
apprenant la mort de Paul, on apprt en mme temps l'avnement de son
successeur. Le comte Pahlen s'approcha du jeune prince: C'est assez
pleurer comme un enfant, lui dit-il; venez rgner.--Il l'arracha de ce
lieu de douleur, et, suivi de Benningsen, vint le prsenter aux
troupes.

[En marge: Alexandre reconnu, et proclam par les troupes.]

Le premier rgiment qu'on rencontra tait celui de Probrajensky. Il
fut froid, car il tait dvou  Paul Ier. Mais les autres, qui
aimaient le jeune grand-duc, et qui d'ailleurs taient sous
l'influence du comte Pahlen, lequel exerait beaucoup d'ascendant sur
l'arme, n'hsitrent pas  crier vive Alexandre! L'exemple fut suivi,
et bientt le jeune empereur fut proclam, et mis en possession du
trne. Il rentra, et se rendit avec son pouse, l'impratrice
lisabeth, au palais d'Hiver.

[En marge: Sentiments prouvs  Ptersbourg en apprenant la mort de
Paul Ier.]

Tout le monde apprit avec effroi, dans Ptersbourg, cette catastrophe
sanglante. L'impression qu'elle produisit prouva que les moeurs
commenaient  changer dans l'empire, et que depuis 1762 la Russie
avait dj reu les influences de l'Europe civilise. On peut dire 
son honneur, que si elle tait dj loin de 1762, elle est aujourd'hui
plus loin encore de 1800. On prouva donc d'honorables sentiments. On
craignait Paul Ier et sa folie plus qu'on ne le hassait, car il n
tait pas sanguinaire. Les horribles circonstances de sa mort furent 
l'instant connues, et inspirrent une profonde piti. Son corps fut
expos suivant l'usage, mais avec des prcautions infinies pour
dissimuler ses blessures. Des gants d'uniforme cachaient les
mutilations de ses mains. Un grand chapeau enveloppait son crne. Sa
figure tait meurtrie, mais on disait qu'il tait mort d'apoplexie.

Cette scne barbare fit en Europe un effet extraordinaire. Elle se
rpandit comme l'clair  Vienne,  Berlin,  Londres et  Paris. Elle
y produisit l'horreur et l'effroi. Il y avait quelques annes, c'tait
Paris qui pouvantait le monde par le meurtre des rois; mais
maintenant Paris donnait le spectacle de l'ordre, de l'humanit, du
repos, et c'taient les vieilles monarchies qui,  leur tour,
faisaient le scandale de l'univers civilis. Une anne auparavant la
royaut napolitaine s'tait souille du sang de ses sujets,
aujourd'hui une rvolution de palais ensanglantait le trne imprial
de Russie.

Ainsi, dans ce sicle agit, tout le monde tait appel successivement
 fournir de tristes exemples, et  donner de dplorables arguments 
ses ennemis! Certes, si les nations veulent s'outrager les unes les
autres, elles ont toutes dans leur histoire de quoi s'offenser; mais
gardons-nous d'employer de tels souvenirs  un tel usage. Si nous
racontons ces horribles dtails, c'est que la vrit est le premier
devoir de l'histoire, c'est que la vrit est la plus utile, la plus
puissante des leons, la plus capable d'empcher le renouvellement de
scnes pareilles; et, sans offenser aucune nation, disons encore une
fois, que les institutions ont encore plus tort que les hommes, et que
si  Ptersbourg on gorgeait un empereur pour amener un changement de
politique,  Londres, au contraire, sans catastrophe sanglante, la
politique de la paix y succdait  la politique de la guerre, par la
simple substitution de M. Addington  M. Pitt.

[En marge: L'indiscrtion des conjurs fait connatre dans toute
l'Europe les dtails de la mort de Paul Ier.]

Les particularits de cette catastrophe devinrent bientt publiques
par l'indiscrtion des assassins eux-mmes. Notamment  Berlin, dont
la cour tait fort lie avec celle de Saint-Ptersbourg, les dtails
du crime se rpandirent avec une singulire profusion.  Berlin
s'tait rfugie la soeur des Soubow, et on avait cru la voir
inquite, trouble, comme une personne qui attendrait un grand
vnement. Elle avait un fils, qui fut l'officier mme charg de venir
annoncer en Prusse le nouveau rgne. Ce jeune homme fit, avec toute
l'indiscrtion de son ge, le rcit d'une partie des faits, et
produisit  Potsdam un scandale qui indigna le jeune et vertueux roi
de Prusse. La cour fit sentir  ce jeune homme l'inconvenance de sa
conduite; mais il naquit de l une grave calomnie. Cette soeur des
Soubow avait des liaisons d'amiti avec l'ambassadeur d'Angleterre,
lord Withworth, qui figura peu de temps aprs  Paris, et y joua un
rle considrable. La mort de l'empereur Paul tait d'une si grande
utilit aux Anglais, elle venait si  propos achever la victoire
incomplte de Copenhague, que le vulgaire en Europe attribua
volontiers ce crime  la politique britannique. Les relations de
l'ambassadeur anglais avec une famille si gravement mle 
l'assassinat de Paul, vinrent ajouter de nouvelles vraisemblances 
cette calomnie, et de nouveaux arguments  ceux qui ne veulent jamais
voir dans les vnements leurs causes gnrales et naturelles.

[En marge: Soupons gnralement rpandus contre le gouvernement
anglais.]

Cependant aucune de ces conjectures n'tait fonde. Lord Withworth
tait un honnte homme, incapable de tremper dans un tel attentat. Son
cabinet avait commis des actes injustifiables depuis quelques annes,
et en commit bientt de plus difficiles  justifier encore; mais il
fut aussi surpris que l'Europe de la mort du czar. Cependant le
Premier Consul lui-mme, malgr la haute impartialit de son jugement,
ne laissa pas que de concevoir quelques soupons, et il en fit natre
beaucoup par la manire d'annoncer dans le _Moniteur_ la mort de
l'empereur Paul. C'est  l'histoire, dit le journal officiel, 
claircir le mystre de cette mort tragique, et  dire quelle est dans
le monde la politique intresse  provoquer une telle catastrophe.

[En marge: Envoi de Duroc  Saint-Ptersbourg.]

Cette mort dlivrait l'Angleterre d'un cruel ennemi, et privait le
Premier Consul d'un alli puissant, mais embarrassant, et devenu, dans
les derniers jours, presque aussi dangereux qu'il tait utile. Il est
certain que, dans le dlire de son orgueil, l'empereur dfunt, croyant
que le Premier Consul n'avait plus rien  lui refuser pour prix de son
alliance, avait exig des conditions  l'gard de l'Italie, de
l'Allemagne, de l'gypte, que jamais la France n'aurait pu admettre,
et qui auraient peut-tre apport de grands obstacles  la paix,
renaissante dj de toutes parts. Le Premier Consul fit choix pour
l'envoyer en Russie de son aide-de-camp de prdilection, de Duroc,
dj envoy  Berlin et  Vienne. Il le chargea de se rendre 
Ptersbourg, avec une lettre crite de sa main, pour fliciter le
nouvel empereur, pour essayer sur lui l'effet des flatteries d'un
grand homme, et l'amener, s'il tait possible,  de saines ides sur
les rapports de la France et de la Russie.

Duroc partit immdiatement, avec l'ordre de passer par Berlin. Il
devait visiter une seconde fois la cour de Prusse, prendre des
renseignements plus exacts sur les derniers vnements survenus dans
le Nord, et arriver ainsi  Ptersbourg, plus prpar sur les choses
et les hommes qu'il allait voir.

[En marge: Joie en Angleterre]

L'Angleterre fut fort satisfaite, et devait l'tre, en apprenant  la
fois la victoire de Copenhague, et la mort du redoutable adversaire
qui avait form contre elle la ligue des neutres. On exalta le hros
britannique, l'intrpide Nelson, avec un enthousiasme fort naturel,
fort lgitime, car les nations font bien, dans l'lan de leur joie, de
clbrer, d'exagrer mme leurs triomphes. Cependant, aprs le premier
enthousiasme pass, quand les imaginations furent un peu refroidies,
on apprcia mieux la prtendue victoire de Copenhague. Le Sund,
disait-on, avait t peu difficile  forcer; l'attaque de Copenhague,
dans une passe troite, o les vaisseaux anglais ne pouvaient se
mouvoir qu'avec beaucoup de pril, tait un acte hardi, digne du
vainqueur d'Aboukir. Mais la flotte anglaise avait t cruellement
maltraite, et, sans le trop grand empressement du prince royal de
Danemark  couter le parlementaire de Nelson, elle et peut-tre
succomb. La victoire avait donc t bien prs de la dfaite, et de
plus, le rsultat obtenu n'tait pas considrable; car on avait
arrach aux Danois un simple armistice, aprs lequel la lutte devait
recommencer. Si l'empereur Paul n'tait pas mort, cette campagne que
devait poursuivre la flotte anglaise, au milieu d'une mer close, o
elle ne pouvait toucher nulle part, et dont les portes auraient pu se
refermer sur elle, cette campagne navale prsentait de grandes et
terribles chances. Mais le coup frapp  propos sur les portiers de la
Baltique, c'est--dire sur les Danois, tait dcisif; Paul n'tait
plus l pour ramasser le gant, et poursuivre la lutte. C'tait une
nouvelle preuve ajoute aux mille preuves dont abonde l'histoire,
qu'il y a en ce monde beaucoup de chances heureuses pour l'audace,
surtout quand une suffisante habilet dirige ses coups.

[En marge: Le nouveau ministre anglais songe  profiter des
circonstances pour offrir la paix  toutes les puissances.]

[En marge: Armistice naval dans la Baltique.]

Sur-le-champ les Anglais songrent  profiter de cet heureux
changement de rgne, pour faire flchir la rigueur de leurs maximes en
fait de droit maritime, et arriver  une transaction honorable avec la
Russie, et aprs la Russie avec toutes les puissances. Ils
connaissaient le caractre doux et bienveillant du jeune prince qui
montait sur le trne de Russie, car on allait alors jusqu' le dire
un peu faible; et ils se flattaient de plus, d'avoir recouvr une
assez grande influence  Ptersbourg. Ils envoyrent donc lord
Saint-Helens dans cette capitale, avec les pouvoirs ncessaires pour
ngocier un arrangement. M. de Woronzoff, ambassadeur de Russie auprs
de Georges III, entirement dvou  la politique britannique, ayant
mme encouru le squestre de ses biens pour n'avoir pas voulu quitter
Londres, son sjour habituel, M. de Woronzoff fut invit  y paratre
officiellement, ce qu'il fit sur-le-champ. Les vaisseaux des neutres
qui taient retenus dans les ports anglais furent relchs. Nelson,
par ordre de son gouvernement, continua de croiser pacifiquement dans
la Baltique, et fut charg de dclarer aux cours du Nord, qu'il
s'abstiendrait de toute hostilit,  moins qu'elles ne voulussent
mettre en mer leurs flottes de guerre, auquel cas il les combattrait;
que si, au contraire, ces flottes, restant dans leurs ports
respectifs, ne cherchaient pas  faire leur jonction depuis long-temps
annonce avec l'escadre danoise, il s'interdirait tout acte hostile
contre les ctes du Danemark, de la Sude, de la Russie, qu'il
laisserait passer les btiments de commerce de ces puissances, et que
les relations se trouveraient ainsi rtablies comme avant la rupture.

Le coup frapp sur Copenhague avait malheureusement produit son effet.
Les petits neutres, tels que le Danemark et la Sude, quoique fort
irrits pour leur compte  l'gard de l'Angleterre, n'taient entrs
dans la ligue que sous l'influence presque menaante de Paul Ier. La
Prusse, qui regardait ses intrts maritimes comme les plus
secondaires de ses intrts nationaux, qui tenait par-dessus tout  la
paix, et n'tait entre dans la querelle que pousse par la douce
influence de Paul Ier et du Premier Consul, la Prusse se voyait avec
joie sortie de ce mauvais pas. Elle tait, comme les autres, fort
dispose  se prter au rtablissement des relations commerciales.

Bientt tous les pavillons de commerce se montrrent sur la Baltique,
pavillons anglais, sudois, danois, russe, et la navigation reprit son
activit accoutume. Nelson laissait faire, et recevait en retour, le
long des ctes du Nord, les rafrachissements dont sa flotte avait
besoin. Cet tat d'armistice fut donc universellement accept. Le
cabinet russe, dirig par le comte Pahlen, sans se livrer 
l'influence anglaise, se montra dispos  terminer la querelle
maritime, par une transaction qui assurt jusqu' un certain point les
droits des neutres. Il annona qu'il recevrait le lord Saint-Helens.
Dj il avait autoris le retour de M. de Woronzoff  Londres. M. de
Bernstorff fut envoy pour le Danemark en Angleterre.

Le Premier Consul, qui avait eu l'art de nouer cette redoutable
coalition contre la Grande-Bretagne, coalition fonde d'ailleurs sur
l'intrt de toutes les nations maritimes, la vit avec regret
abandonne, par la faiblesse des confdrs. Il tcha de leur faire
honte de la promptitude avec laquelle ils reculaient; mais chacun
s'excusait de sa conduite sur la conduite de son voisin. Le Danemark,
justement enorgueilli de la sanglante bataille de Copenhague, disait
qu'il avait rempli sa tche, et que c'tait aux autres  remplir la
leur. La Sude se dclarait prte  combattre, mais elle ajoutait que,
le pavillon danois, prussien, et surtout russe, parcourant les mers,
elle ne voyait pas pourquoi les avantages du commerce seraient
interdits  ses sujets seuls. La Prusse s'excusait de son inaction sur
le changement survenu  Ptersbourg, et faisait du reste au cabinet
franais les protestations les plus ritres de constance et de
fermet. Elle disait qu'on jugerait de sa persvrance, quand il
faudrait conclure un arrangement, et arrter dfinitivement les
articles du droit maritime. La Russie affectait de ne pas dlaisser
les droite des neutres, et prtendait ne faire qu'une chose, c'tait
de mettre un terme  des hostilits commences sans motifs suffisants.

[En marge: Le Premier Consul, pour retenir la Prusse dans la ligue,
lui fait offrir de garder le Hanovre.]

Le Premier Consul, qui voulait au moins retarder le plus long-temps
possible le raccommodement de la Prusse avec l'Angleterre, imagina un
expdient fort habile, pour faire durer la querelle. Il avait offert
Malte  Paul, il offrit le Hanovre  la Prusse. On a vu que la Prusse
avait occup cette province, si chre au coeur de Georges III, comme
reprsaille des violences que le gouvernement anglais commettait 
l'gard du pavillon neutre. La Prusse s'tait difficilement rsolue 
un acte aussi grave; mais le secret penchant qui l'a toujours
entrane vers cette province, la plus souhaitable de toutes pour
elle, celle qui arrondirait le mieux son territoire, ce penchant
avait contribu  la dcider, malgr son got pour la paix et le
repos. D'autres motifs l'avaient influence. Elle avait une indemnit
 rclamer en Allemagne, car elle tait du nombre des princes
sculiers qui devaient tre indemniss de leurs pertes sur la rive
gauche du Rhin, par la scularisation des tats ecclsiastiques. Ses
prtentions taient fort grandes, et, dans l'espoir que le Premier
Consul les favoriserait, elle avait voulu le satisfaire en occupant le
Hanovre. Le gnral Bonaparte lui fit dclarer tout de suite, que si
elle voulait garder le Hanovre, et en faire son indemnit, quoique
cette indemnit ft dix fois suprieure  ce qui lui tait d, il y
consentirait volontiers, sans aucune jalousie pour ce gros
accroissement, accord  une puissance voisine de la France. Cette
proposition charma, et troubla tout  la fois le coeur du jeune
monarque. L'offre tait sduisante, mais la difficult grande 
l'gard de l'Angleterre. Cependant, sans accepter la proposition d'une
manire dfinitive, le cabinet de Berlin rpondit que le roi
Frdric-Guillaume tait touch des bonnes dispositions du Premier
Consul, qu'il n'avait aucun parti pris, qu'on devait rserver pour le
moment o l'on ngocierait la paix gnrale de l'Europe cette
importante question territoriale; et il ajouta que, se fondant sur
l'tat prsent des choses, qui tait un armistice tacitement convenu,
plutt que formellement stipul, il ne cesserait pas encore d'occuper
le Hanovre.

Il n'en fallait pas davantage au Premier Consul, qui avait cr de la
sorte entre les cours de Londres et de Berlin la plus grave des
complications, et plac dans les mains d'une puissance qui lui tait
dvoue, un gage prcieux, dont il pourrait profiter fort utilement
dans les ngociations avec l'Angleterre.

[En marge: L'opinion gnrale en Angleterre est fortement prononce
pour la paix.]

Le moment de ces ngociations approchait enfin. L'Angleterre avait
saisi avec empressement l'occasion de se relcher de la rigueur de ses
principes maritimes, pour conjurer le danger qui la menaait du ct
du Nord; elle dsirait en finir, et avoir la paix, non-seulement avec
les neutres, mais avec une puissance bien autrement redoutable que les
neutres, avec la France, qui depuis dix ans remuait l'Europe, et
commenait  menacer le sol britannique de srieux dangers. Un moment,
grce  l'enttement de M. Pitt, grce  l'habilet du gnral
Bonaparte, elle s'tait vue seule contre tout le monde: sortie de
cette position par une hardiesse heureuse, par un coup de bonne
fortune, elle ne voulait pas retomber dans de semblables prils, par
de semblables fautes. L'Angleterre pouvait d'ailleurs traiter
aujourd'hui avec honneur, et il convenait, aprs avoir perdu tant
d'occasions heureuses, de ne pas laisser chapper celle qui se
prsentait de nouveau. Pourquoi, disaient les gens raisonnables en
Angleterre, pourquoi prolonger la guerre? nous avons pris toutes les
colonies qui en valaient la peine; la France en mme temps a battu
tous les allis que nous nous tions donns; elle s'est agrandie 
leurs dpens; elle est devenue la puissance la plus formidable du
globe. Chaque jour ajout  la lutte la rend plus redoutable, surtout
par la conqute successive du littoral europen. Elle a soumis la
Hollande et Naples, elle marche sur le Portugal. Il ne faut pas la
faire plus grande encore, en s'obstinant follement  poursuivre la
guerre. Si c'tait pour le maintien des principes les plus salutaires
que l'on combattait il y a quelques annes, si c'tait pour l'ordre
social menac par la Rvolution franaise, ce n'est plus le cas
aujourd'hui, car la France donne les plus beaux exemples d'ordre et de
sagesse. Songerait-on  rtablir les Bourbons? mais c'est l justement
la grande faute de M. Pitt, l'erreur de sa politique; et, si on a
perdu sa puissante influence, ses grands talents, il faut recueillir
du moins le seul avantage possible de sa retraite, c'est--dire
renoncer  cet esprit haineux et inflexible, qui a jet entre lui et
le gnral Bonaparte les insultes les plus imprudentes et les plus
grossires.

[En marge: Dispositions du vieux Georges III  l'gard du Premier
Consul.]

Tous les esprits senss en Angleterre taient donc pour la paix. Deux
grandes influences se prononaient dans le mme sens: le roi et le
peuple. Le roi d'Angleterre, ce roi opinitre et pieux, qui refusait
l'mancipation des catholiques  M. Pitt, par fidlit  la cause du
protestantisme, n'en applaudissait pas moins au rtablissement du
catholicisme en France, rtablissement qui dj tait annonc comme
prochain. Il y voyait le triomphe des principes religieux, et cela lui
suffisait. Il avait la Rvolution franaise en aversion, et, bien que
le gnral Bonaparte et fait essuyer de terribles checs  la
politique anglaise, il lui savait un gr infini de ragir contre cette
rvolution, et de remettre en honneur les vrais principes sociaux.
Cette France, qui possde  un si haut degr la facult de communiquer
 tous les peuples les sentiments qu'elle prouve, cette France tant
calme, ramene  de saines ides, le roi Georges III regardait
l'ordre social comme sauv dans l'univers. Si, pour M. Pitt, la guerre
avait t une guerre d'ambition nationale, pour le roi Georges III,
elle avait t une guerre de principes. Il tait donc acquis au
gnrai Bonaparte, mais  sa manire, non pas  celle de Paul Ier.
Revenu de l'accs qui avait paralys sa raison pendant quelques mois,
il tait tout dispos  la paix, et poussait ses ministres  la
conclure. Le peuple anglais, amoureux de nouveauts, regardait la paix
avec la France comme la plus grande des nouveauts, car il y avait dix
ans qu'on s'gorgeait dans le monde entier; attribuant surtout la
disette  la lutte sanglante qui dsolait la terre et les mers, il
demandait qu'on se rapprocht de la France. Enfin, le nouveau premier
ministre, M. Addington, ne pouvant prtendre  la gloire de M. Pitt,
dont il tait bien loin d'galer les talents, la renomme,
l'importance politique, M. Addington n'avait qu'une mission qui ft
claire et concevable, c'tait celle de faire la paix. Il la voulait
donc, et M. Pitt, rest tout-puissant dans le parlement, la lui
conseillait de son ct comme ncessaire. Les vnements du Nord, loin
d'exalter l'orgueil britannique, lui taient, au contraire, une
occasion plus commode et plus honorable de ngocier. Le nouveau
ministre y tait rsolu le jour de son avnement; et il ne fit que se
confirmer dans cette rsolution, en apprenant ce qui s'tait pass 
Copenhague et  Saint-Ptersbourg. Allant mme plus loin, il prit le
parti de faire auprs du Premier Consul une dmarche directe, qui
servit de pendant  celle que le Premier Consul avait faite  l'gard
de l'Angleterre, lors de son avnement au pouvoir.

[En marge: Ouvertures directes du ministre anglais au Premier Consul,
relativement  la paix.]

Lord Hawkesbury, qui tait, dans le cabinet de du ministre M.
Addington, secrtaire d'tat pour les affaires trangres, fit appeler
M. Otto. Celui-ci remplissait  Londres, comme on l'a dj vu, des
fonctions diplomatiques, relatives aux prisonniers, et avait t
charg six mois auparavant des ngociations entames pour l'armistice
naval. Il tait l'intermdiaire tout naturel des nouvelles
communications qui allaient s'tablir entre les deux gouvernements.
Lord Hawkesbury dit  M. Otto que le roi l'avait charg d'une
commission fort douce pour lui, laquelle sans doute ferait en France
autant de plaisir qu'en Angleterre, et que cette commission consistait
 proposer la paix. Il dclara que Sa Majest tait prte  envoyer un
plnipotentiaire, mme  Paris, si on le voulait, ou dans toute autre
ville au gr du Premier Consul. Lord Hawkesbury ajoutait qu'il
n'entendait offrir que des conditions honorables pour les deux pays,
et, pour preuve de la franchise de cette rconciliation, il affirmait
qu' partir de ce jour toute trame dirige contre le gouvernement
actuel de la France, serait repousse par le cabinet britannique. Il
attendait, disait-il, la rciprocit de la part de la Rpublique
franaise.

C'tait dsavouer la politique antrieure de M. Pitt, qui avait
toujours affect de poursuivre le rtablissement de la maison de
Bourbon, et n'avait cess de soudoyer les tentatives des migrs et
des Vendens. On ne pouvait ouvrir plus dignement les ngociations
proposes. Lord Hawkesbury insista pour avoir une prompte rponse.

[En marge: Acceptation des offres du cabinet britannique.]

Le Premier Consul qui, dans le moment, n'aspirait qu' tenir
compltement la promesse faite  la France, de lui procurer l'ordre et
la paix, le Premier Consul fut heureux de cette solution, qu'il avait
pour ainsi dire commande par ses succs, et par l'habilet de sa
politique. Il accueillit les ouvertures de l'Angleterre avec autant
d'empressement qu'on en mettait  les faire. Cependant une ngociation
d'apparat lui semblait gnante et peu efficace. Le souvenir de celle
de lord Malmesbury, en 1797, qui n'avait t qu'une vaine
dmonstration de la part de M. Pitt, lui avait laiss une fcheuse
impression. Il pensait que si on tait de bonne foi  Londres, comme
vritablement on paraissait l'tre, il suffisait de s'aboucher
directement, sans clat, au Foreign-Office, et l, d'y traiter avec
franchise et simplicit des conditions de la paix. Il les regardait
comme faciles, si on voulait sincrement aboutir  un rapprochement;
car, disait-il, l'Angleterre a pris les Indes, et nous, nous avons
pris l'gypte. Si nous convenons de garder, les uns et les autres, ces
riches conqutes, le reste est de peu d'importance. Que sont, en
effet, quelques les dans les Antilles ou ailleurs, que l'Angleterre
dtient  nous et  nos allis,  ct des vastes possessions que nous
avons conquises? Peut-elle refuser de les rendre, quand le Hanovre est
dans nos mains, quand le Portugal doit y tre bientt, et que nous
offrons de lui rendre ces royaumes, pour quelques les de l'Amrique?
La paix est donc facile, crivit-il  M. Otto, si on la veut. Je vous
autorise  traiter, mais directement avec lord Hawkesbury.--

[En marge: M. Otto charg de ngocier directement avec lord
Hawkesbury.]

Des pouvoirs furent envoys  M. Otto, avec recommandation de ne rien
publier, d'crire le moins possible, de s'entendre verbalement, et de
ne passer des notes que pour les questions les plus importantes. Il
tait impossible de tenir une pareille ngociation absolument secrte;
mais le Premier Consul prescrivit  M. Otto de demander, et d'observer
de son ct, la plus grande discrtion, relativement aux questions qui
seraient souleves et discutes, de part et d'autre.

Lord Hawkesbury accepta cette manire de procder, au nom du roi
d'Angleterre, et il fut convenu que les confrences commenceraient
tout de suite  Londres, entre lui et M. Otto. Elles commencrent,
effectivement, dans les premiers jours d'avril 1801 (milieu de
germinal an IX).

[En marge: Certitude d'une paix prochaine sur terre et sur mer.]

Du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), au mois de germinal an IX
(avril 1801), il s'tait coul environ dix-huit mois, et la France en
paix avec le continent, en ngociation franche et sincre avec
l'Angleterre, allait enfin obtenir, pour la premire fois depuis dix
ans, la paix gnrale sur terre et sur mer. La condition de cette paix
gnrale, admise par toutes les parties contractantes, tait la
conservation de nos belles conqutes.


FIN DU LIVRE NEUVIME ET DU TOME DEUXIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME DEUXIME.


     LIVRE CINQUIME.

     HLIOPOLIS.

     tat de l'gypte aprs le dpart du gnral Bonaparte.--Profond
     chagrin de l'arme; son dsir de retourner en France.--Klber
     excite ce sentiment au lieu de le contenir.--Rapport qu'il fait
     sur l'tat de la colonie.--Ce rapport, destin au Directoire,
     parvient au Premier Consul.--Faussets dont il est
     plein.--Grandes ressources de la colonie, et facilit de la
     conserver  la France.--Klber, entran lui-mme par le
     sentiment qu'il avait encourag, est amen  traiter avec les
     Turcs, et les Anglais.--Coupable convention d'El-Arisch,
     stipulant l'vacuation de l'gypte.--Refus des Anglais d'excuter
     la convention, et leur prtention d'obliger l'arme franaise 
     dposer les armes.--Noble indignation de Klber.--Rupture de
     l'armistice et bataille d'Hliopolis.--Dispersion des
     Turcs.--Klber les poursuit jusqu' la frontire de Syrie.--Prise
     du camp du visir.--Rpartition de l'arme dans la
     Basse-gypte.--Retour de Klber au Kaire, afin de rduire cette
     ville qui s'tait insurge sur ses derrires.--Temporisation
     habile de Klber.--Aprs avoir runi ses moyens, il attaque et
     reprend le Kaire.--Soumission gnrale.--Alliance avec
     Murad-Bey.--Klber, qui croyait ne pouvoir garder l'gypte
     soumise, l'a reconquise en trente-cinq jours contre les forces
     des Turcs et contre les gyptiens rvolts.--Ses fautes
     glorieusement effaces.--motion des peuples musulmans en
     apprenant que l'gypte est aux mains des infidles.--Un
     fanatique, parti de la Palestine, se rend au Kaire pour
     assassiner Klber.--Mort funeste de ce dernier, et consquences
     de cette mort pour la colonie.--Tranquillit prsente.--Klber et
     Desaix avaient succomb le mme jour.--Caractre et vie de ces
     deux hommes de guerre......................................1  72


     LIVRE SIXIME.

     ARMISTICE.

     Vastes prparatifs pour secourir l'arme d'gypte.--Arrive de M.
     de Saint-Julien  Paris.--Impatience du cabinet franais de
     traiter avec lui.--Malgr l'insuffisance des pouvoirs de M. de
     Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entrane  signer des articles
     prliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec
     Duroc pour Vienne.--tat de la Prusse et de la Russie.--Dmarche
     adroite du Premier Consul  l'gard de l'empereur Paul.--Il lui
     renvoie six mille prisonniers russes sans ranon, et lui offre
     l'le de Malte.--Enthousiasme de Paul Ier pour le gnral
     Bonaparte, et mission donne  M. de Sprengporten pour
     Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions
     du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Sige.--La cour
     d'Espagne, et son intimit avec le Premier Consul.--tat
     intrieur de cette cour.--Envoi du gnral Berthier  Madrid.--Ce
     reprsentant du Premier Consul ngocie un trait avec Charles IV,
     tendant  donner la Toscane  la maison de Parme, et la Louisiane
      la France.--rection du royaume d'trurie.--La France, reprend,
     faveur auprs des puissances de l'Europe.--Arrive de M. de
     Saint-Julien  Vienne.--tonnement de sa cour  la nouvelle des
     articles prliminaires signs sans pouvoirs.--Embarras du cabinet
     de Vienne, qui s'tait engag  ne pas traiter sans
     l'Angleterre.--Dsaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une
     ngociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le
     Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la ngociation,
     exige un armistice naval, qui lui permette de secourir
     l'gypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais
     d'accorder l'armistice propos.--Le Premier Consul veut alors une
     ngociation directe et immdiate avec l'Autriche, ou la reprise
     des hostilits.--Manire dont il a profit de la suspension
     d'armes pour mettre les armes franaise sur un pied
     formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de
     Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation
     d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden accordant une
     nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq jours.--Dsignation
     de M. de Cobentzel pour se rendre au congrs de Lunville.--Fte
     du, 1er vendmiaire.--Translation du corps de Turenne aux
     Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que lui laisse
     l'interruption des hostilits, pour s'occuper de l'administration
     intrieure.--Succs de ses mesures financires.--Prosprit de
     la Banque de France.--Payement des rentiers en
     argent.--Rparation des routes.--Rentre des
     prtres.--Difficults pour la clbration du dimanche et du
     dcadi.--Nouvelle mesure  l'gard des migrs.--tat des
     partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les
     rvolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement 
     leur gard.--Influences en sens contraires auprs du Premier
     Consul.--Rle que jouent auprs de lui MM. Fouch, de Talleyrand
     et Cambacrs.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au
     Premier Consul, et rponse faite  ce prince.--Complot de
     Ceracchi et Arna.--Agitation des esprits en apprenant ce
     complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en
     profiter pour l'lever trop tt au pouvoir suprme.--Pamphlet
     crit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation o l'on est de
     dsavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte priv du ministre de
     l'intrieur, est envoy en Espagne...................... 73  215


     LIVRE SEPTIME.

     HOHENLINDEN.

     Paix avec les tats-Unis et les Rgences Barbaresques.--Runion
     du Congrs de Lunville.--M. de Cobentzel se refuse  une
     ngociation spare, et veut au moins la prsence d'un
     plnipotentiaire anglais, pour couvrir la ngociation relle
     entre l'Autriche et la France.--Le Premier Consul, afin de hter
     la conclusion, ordonne la reprise des hostilits.--Plan de la
     campagne d'hiver.--Moreau est charg de franchir l'Inn, et de
     marcher sur Vienne.--Macdonald avec une seconde arme de rserve
     a ordre de passer des Grisons dans le Tyrol.--Brune avec 80 mille
     hommes est destin  forcer l'Adige et le Mincio.--Plan du jeune
     archiduc Jean, devenu gnralissime des armes
     autrichiennes.--Son projet de tourner Moreau, manqu par des
     fautes d'excution.--Il s'arrte en route, et veut assaillir
     Moreau dans la fort de Hohenlinden.--Belle manoeuvre de Moreau,
     suprieurement excute par Richepanse.--Mmorable bataille de
     Hohenlinden.--Grands rsultats de cette bataille.--Passage de
     l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens.--Armistice de
     Steyer.--L'Autriche promet de signer la paix
     immdiatement.--Oprations dans les Alpes et en Italie.--Passage
     du Splugen par Macdonald, au milieu des horreurs de
     l'hiver.--Arrive de Macdonald dans le Tyrol
     italien.--Dispositions, de Brune pour passer le Mincio sur deux
     points.--Vice de ces dispositions.--Le gnral Dupont essaie un
     premier passage  Pozzolo, et attire sur lui seul le gros de
     l'arme autrichienne.--Le Mincio est forc, aprs une effusion de
     sang inutile.--Passage du Mincio et de l'Adige.--Heureuse fuite
     du gnral Laudon au moyen d'un mensonge.--Les Autrichiens battus
     demandent un armistice en Italie.--Signature de cet armistice 
     Trvise.--Reprise des ngociations  Lunville.--Le principe
     d'une paix spare admis par M. de Cobentzel.--Le Premier Consul
     veut faire payer  l'Autriche les frais de cette seconde
     campagne, et lui impose des conditions plus dures que dans les
     prliminaires de M. de Saint-Julien.--Il pose pour _ultimatum_ la
     limite du Rhin en Allemagne, la limite de l'Adige en
     Italie.--Courageuse rsistance de M. de Cobentzel.--Cette
     rsistance, quoique honorable, fait perdre  l'Autriche un temps
     prcieux.--Pendant qu'on ngocie  Lunville, l'empereur Paul, 
     qui le Premier Consul avait cd l'le de Malte, la rclame des
     Anglais, qui la refusent.--Colre de Paul Ier.--Il appelle 
     Ptersbourg le roi de Sude, et renouvelle la ligue de
     1780.--Dclaration des neutres.--Rupture de toutes les cours du
     Nord avec la Grande-Bretagne.--Le Premier Consul en profite pour
     tre plus exigeant envers l'Autriche.--Il veut, outre la limite
     de l'Adige, l'expulsion de l'Italie de tous les princes de la
     maison d'Autriche.--Le grand-duc de Toscane doit avec le duc de
     Modne tre transport en Allemagne.--M. de Cobentzel finit par
     cder, et signe avec Joseph Bonaparte, le 9 fvrier 1801, le
     clbre trait de Lunville.--La France obtient pour la seconde
     fois la ligne du Rhin dans toute son tendue, et reste  peu prs
     matresse de l'Italie.--L'Autriche est rejete au del de
     l'Adige.--La Rpublique Cisalpine doit comprendre le Milanais, le
     Mantouan, le duch de Modne et les Lgations.--La Toscane
     destine  la maison de Parme, sous le titre de royaume
     d'trurie.--Le principe des scularisations pos pour
     l'Allemagne.--Grands rsultats obtenus par le Premier Consul dans
     l'espace de quinze mois................................ 216  302


     LIVRE HUITIME.

     MACHINE INFERNALE.

     Complots dirigs contre la vie du Premier Consul.--Trois agents
     de Georges, les nomms Carbon, Saint-Rjant, Limolan, forment le
     projet de faire prir le Premier Consul par l'explosion d'un
     baril de poudre.--Choix de la rue Saint-Nicaise et du 3 nivse,
     pour l'excution de ce crime.--Le Premier Consul sauv par la
     dextrit de son cocher.--motion gnrale.--Le crime attribu
     aux rvolutionnaires, et aux faiblesses du ministre Fouch pour
     eux.--Dchanement des nouveaux courtisans contre ce
     ministre.--Son silence et son sang-froid.--Il dcouvre en partie
     la vrit, et la fait connatre; mais on n'en persiste pas moins
      poursuivre les rvolutionnaires.--Irritation du Premier
     Consul.--Projet d'une mesure arbitraire.--Dlibration  ce sujet
     dans le sein du Conseil d'tat.--On se fixe aprs de longues
     discussions, et on aboutit  la rsolution de dporter un certain
     nombre de rvolutionnaires sans jugement.--Quelques rsistances,
     mais bien faibles, opposes  cet acte arbitraire.--On examine
     s'il aura lieu par une loi, ou par une mesure spontane du
     gouvernement, dfre seulement au Snat, sous le rapport de la
     constitutionnalit.--Ce dernier projet l'emporte.--La dportation
     prononce contre cent trente individus qualifis de
     terroristes.--Fouch, qui les savait trangers  l'attentat du 3
     nivse, consent nanmoins  la mesure qui les
     proscrit.--Dcouverte des vrais auteurs de la machine
     infernale.--Supplice de Carbon et de Saint-Rjant.--Injuste
     condamnation de Topino-Lebrun, Arna, etc.--Session de l'an
     IX.--Nouvelles manifestations de l'opposition dans le
     Tribunat.--Loi des tribunaux spciaux pour la rpression du
     brigandage sur les grandes routes.--Plan de finances pour la
     liquidation des annes V, VI, VII et VIII.--Budget de l'an
     IX.--Rglement dfinitif de la dette publique.--Rejet par le
     Tribunat, et adoption par le Corps Lgislatif, de ce plan de
     finances.--Sentiments qu'prouve le Premier Consul.--Continuation
     de ses travaux administratifs.--Routes.--Canal de
     Saint-Quentin.--Ponts sur la Seine.--Travaux du
     Simplon.--Religieux du grand Saint-Bernard tablis au Simplon et
     au Mont-Cenis.......................................... 303  360


     LIVRE NEUVIME.

     LES NEUTRES.

     Suite des ngociations avec les diverses cours de
     l'Europe.--Trait avec la cour de Naples.--Exclusion des Anglais
     des ports des Deux-Siciles, et obligation contracte par le
     gouvernement napolitain, de recevoir  Otrante une division
     franaise.--L'Espagne promet d'exiger par la force l'interdiction
     aux Anglais des ctes du Portugal.--Vastes projets maritimes du
     Premier Consul, tendant  faire agir de concert les forces
     navales de l'Espagne, de la Hollande et de la France.--Moyens
     imagins pour secourir l'gypte.--L'amiral Ganteaume,  la tte
     d'une division, sort de Brest par une tempte, et se dirige vers
     le dtroit de Gibraltar, pour se rendre aux bouches du
     Nil.--Coalition gnrale de toutes les nations maritimes contre
     l'Angleterre.--Prparatifs des neutres dans la Baltique.--Ardeur
     belliqueuse de Paul Ier.--Dtresse de l'Angleterre.--Une affreuse
     disette la tourmente.--Son tat financier et commercial avant la
     guerre, et depuis.--Ses charges et ses ressources galement
     doubles.--Dchanement contre M. Pitt.--Son dissentiment avec
     Georges III, et sa retraite.--Ministre Addington.--L'Angleterre,
     malgr ses embarras, fait tte  l'orage, et envoie dans la
     Baltique les amiraux Nelson et Parker, pour rompre la coalition
     des neutres.--Plan de Nelson et de Parker.--Ils se dcident 
     forcer le passage du Sund.--La cte sudoise tant mal dfendue,
     la flotte anglaise passe le Sund, presque sans difficult.--Elle
     se porte devant Copenhague.--L'avis de Nelson, avant de s'engager
     dans la Baltique, est de livrer bataille aux Danois.--Description
     de la position de Copenhague, et des moyens adopts pour dfendre
     cette importante place maritime.--Nelson fait une manoeuvre
     hardie, et vient s'embosser dans la _Passe royale_, en face des
     btiments danois.--Bataille meurtrire.--Vaillance des Danois, et
     danger de Nelson.--Il envoie un parlementaire au prince rgent de
     Danemark, et obtient par ce moyen les avantages d'une
     victoire.--Suspension d'armes de quatorze semaines.--Dans
     l'intervalle, on apprend la mort de Paul Ier.--vnements qui se
     sont passs en Russie.--Exaspration de la noblesse russe contre
     l'empereur Paul, et disposition  se dbarrasser de ce prince par
     tous les moyens, mme par un crime.--Le comte Pahlen.--Son
     caractre et ses projets.--Sa conduite avec le grand-duc
     Alexandre.--Projet d'assassinat cach sous un projet d'abdication
     force.--Scne affreuse au palais Michel, dans la nuit du 23
     mars.--Mort tragique de Paul Ier.--Avnement d'Alexandre.--La
     coalition des neutres dissoute par la mort de l'empereur
     Paul.--Armistice de fait dans la Baltique.--Le Premier Consul
     essaie, en offrant le Hanovre  la Prusse, de la retenir dans la
     ligue des neutres.--L'Angleterre, satisfaite d'avoir dissous
     cette ligue par la bataille de Copenhague, et d'tre dlivre de
     Paul Ier, songe  profiter de l'occasion, pour traiter avec la
     France, et pour rparer les fautes de M. Pitt.--Le ministre
     Addington fait offrir la paix au Premier Consul, par
     l'intermdiaire de M. Otto.--Acceptation de cette proposition, et
     ouverture  Londres d'une ngociation entre la France et
     l'Angleterre.--La paix va devenir gnrale sur terre et sur
     mer.--Progrs de la France depuis le 18 brumaire....... 361  451


FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 2 / 20), by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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