The Project Gutenberg EBook of La Force, by Paul Adam

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Title: La Force
       Le Temps et la Vie

Author: Paul Adam

Release Date: December 19, 2008 [EBook #27566]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA FORCE

PAR

PAUL ADAM

PARIS

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

1899




Par les routes, les sentes, les pistes, l'arme du Directoire continuait
sa marche  travers la fort hrissant le pays de Bade. Soixante mille
Autrichiens poussaient  la rive rhnane les divisions de Jourdan; une
brigade de cavalerie protgeait,  l'extrme gauche, la retraite. Avec
dix houzards, le marchal des logis Hricourt formait le dernier chelon
d'arrire-garde. Ils sortirent,  leur tour, d'un vallon, gravirent le
terrain, ne quittrent pas la crte, selon les ordres.

Les uniformes du rgiment achevrent de s'effacer derrire les
colonnades de sapins. Une cuivrure de selle, un fourreau de sabre,
luisrent encore, peu d'instants. Des croupes pommeles de chevaux se
dandinrent, qui supportaient les silhouettes lasses des soldats aux
dolmans amarante. Aprs, seule demeura l'ombre vaporeuse d'une vedette
immobilise  la fourche des chemins.

Les dix houzards s'tant arrts au signe, Hricourt appuya la bride sur
l'encolure du cheval qui tourna dans une flaque, et les cavaliers firent
face  la venue probable de l'ennemi. L'air mme parut dangereux.
Devant, s'obscurcissait la profondeur du vallon qu'ils venaient de
parcourir. Des bois aussi bordaient l'autre pente, o, prs d'une
cabane, quatre bcherons cessrent d'quarrir un orme.

D'abord il ne passa que des vols d'hirondelles parmi la finesse grise de
la pluie. En s'clairant davantage, le ciel laiteux rvla, fort loin
sur la gauche, quelques plumets rouges aux bicornes de fantassins: une
compagnie seme dans les houblonnires guettait aussi. Bernard compta
les havresacs velus sur les chines des soldats accroupis dans les
fosss. La prsence de cette force le rconforta. Avec moins de prudence
il mena sa bte hors des arbres, se redressa sur les triers.

De nouveau il eut faim.

Depuis la veille, c'tait la sensation matresse, un dtestable got de
sur  la lvre sche. Le souvenir de certaine lourde tarte servie
nagure aux noces de sa jeune soeur flatta d'une saveur illusoire le
palais; et la langue chercha la succulence croustillante de quelque
bribe incruste, par hasard, entre les dents. Il ne dlogea que le
dbris acide d'une feuille mche. Sa mmoire consolatrice voqua
l'engloutissement du liquide vers dans sa gorge, d'une viande chaude
avale, de mies spongieuses mastiques. Vide tait la gourde. Les
cantines ayant suivi les chemins larges, au nord, derrire l'artillerie,
personne de la brigade ne mangerait avant midi, le lendemain, lorsque
les fourgons s'ouvriraient  l'abri sur le versant occidental de la
Fort Noire.

Hricourt hat sa misre. Ignoblement la boue recouvrait ses bottes 
coeur, ses culottes collantes, les jambes et le ventre du cheval, les
emblmes en cuivre de la sabretache. Huit boutons manquaient  son
dolman; un morceau pendait le long de la manche, jusqu'aux galons du
grade, et mettait  nu la doublure. Ses mains noircies par le cirage des
brides lui rpugnaient autant que les effluves de sueur et de cuir. Le
cheval fumait aux flancs. Le poil puait. Bernard envia ses frres, les
marins, qui, de Dunkerque, menaient leur trois-mts aux ctes
barbaresques. Sur quelles mers de soleil,  cette heure, respiraient-ils
la brise gonflant les voiles qui inclinent le navire contre la pente
infinie des eaux?

Or, il aperut une miche aux mains d'un bcheron qui en coupait des
tranches pour ses camarades; et il frissonna de convoitise. Sa bouche
huma l'air comme si le got du pain rassis lui pouvait parvenir
au-dessus du vallon; sa main pesa sur les rnes, comme si la bte allait
bondir, docile  l'instinct secret de l'homme, vers la proie. Rustres en
bas bleus, les bcherons mangrent. Hricourt chercha de la salive et
regarda les houzards, leurs mufles barrs de moustaches roussies ou
leurs profils de vautours que les tresses des cadenettes dpoudres
unissaient aux schakos. Leurs narines poilues flairaient l'air aussi. Il
y avait l Hermenthal, qui mangeait crues les volailles de la maraude;
Auscher, dont le poing dfonait un tonneau; Mercoeur, qui avait eu la
vie de quatorze contradicteurs sur les terrains de duel. Efflanqus,
boueux, ils demeuraient  la tte de leurs chevaux, dont les harnais et
les sangles avaient corch le cuir. Du sang s'agglutinait entre les
poils roux; les mouches se repaissaient de la chair  vif, malgr que la
peau des alezans se ridt pour les chasser. Hricourt, pria Mercoeur,
laisse-nous aller aux vivres.--Faisons patrouille, proposa Hermenthal,
chez ces goinfres. L'ennemi pourrait bien cueillir la noisette de
l'autre cte du vallon. Faut y voir! Ils goguenardaient; ils se
hissrent en selle. Comme  l'ordinaire, Hricourt donna l'ordre qu'ils
exigeaient de sa jeunesse imberbe; mais il divisa la troupe en deux.
Cinq durent rester  leur poste. Il suivit le galop des autres, avec une
joie famlique  l'espoir de la rquisition, et tout amus par
l'attitude stupide des bcherons, qui admirrent, immobiles, la bouche
pleine, la descente de l'lan. L'Alsacien Hermenthal dpassa les
cavaliers, cria en allemand qu'il achetait le pain tenu par le plus
vieux contre sa chemise, qu'il dsertait, qu'il fallait le conduire aux
Autrichiens, dgaina sous prtexte de leur offrir son sabre; mais,
brusque, il piqua de sa pointe la miche et l'enleva des mains du
bcheron niais.

Riant aux clats, il trotta vers ses camarades, le trophe  la pointe,
et sans hte. Parce qu'il mit sa bte au pas, mordit le pain, tout de
suite, les autres houzards prcipitrent contre lui le trot de leurs
grisons. Auscher saisit Hermenthal par la queue de cheveux, tordit le
collet, trangla l'accapareur, qui fit ruer sa monture. Atteint au
genou, Auscher ne voulut point lcher prise. Le pain tomba. Hermenthal
abattit son sabre qui entailla le garrot d'un cheval. Tous se mlrent
du conflit, les uns par jeu, les autres par faim exaspre. Les bras
s'empoignrent. Hricourt cria des ordres que les brisquards ne
voulurent pas entendre; il menaa, distribua des punitions. Son prestige
fut nul, malgr la colre qui rougissait ses oreilles, qui bondissait
avec ses cris. Le pain disparut sous les sabots des btes presses,
pitinantes. Assailli par tous les coups, par toutes les injures,
Hermenthal donna du sabre  tort et  travers jusqu' pourfendre le
schako de Mercoeur renvers par le choc sur la croupe du cheval dont les
jarrets ployrent. Entranant son cavalier, qui perdit les rnes,
l'animal galopa dans la direction probable des claireurs autrichiens.

La rage d'Hricourt s'exalta plus. Il craignit d'attirer l'ennemi, de
perdre un cheval. Quelle excuse offrir? On le casserait au grade. Il
connatrait la prison. Pour sparer les fous, il aborda la mle; mais,
glissant des quatre fers, sa monture tomba. Le sous-officier rampa
quelques toises parmi l'herbe humide afin d'chapper aux coups de
sabots. Comme il se relevait sur les genoux, il sentit une matire dure
gratigner sa main. Il vit l, rejet sans doute par le fer d'un cheval,
le pain de leurs convoitises, le pain pour quoi les hommes menaaient
leurs vies. Ses peurs disparurent, tandis qu'il se courbait dessus,
heureux de le cacher aux regards des combattants. Il enfouit sa tte
dans ses bras croiss sur la proie.

Il mangea.

Les dents enfoncrent, plongrent, couprent et broyrent. Sa bouche se
remplit d'une saveur o disparut le got sur. Ses narines aspiraient la
mie. De la tideur amollit ses organes jusqu' ce moment desschs. La
vie intrieure, endolorie, reprit de l'aise. Attire, saisie, charrie,
ptrie, absorbe par l'apptit de ses muscles, la nourriture transforma
Bernard.

Son imagination ressuscite franchit les distances, se complut  revoir
la maison blanche de sa famille dans l'Artois, au bord de l'tang battu
par la roue du moulin. Odeur du froment qu'crasent les hautes roues de
pierre, bruit de la chute d'eau mouvant les machines, figure du trs
vieux pre aveugle, qui se rjouit de peser l'or au trbuchet, romance
de Caroline, la sage ane, qui tricote au milieu des sacs; cela se
retraait  mesure que le jeune homme apaisait l'envie de ce pain rare
pour lequel les frres, les marins, s'efforaient, en route, par les
eaux, afin d'acqurir maintes rcoltes trangres. Il ne lchait point
la bride du cheval rest sur le flanc, et qui la tira en redressant la
tte. Hricourt apprhenda qu'on ne vnt  l'aide. Vorace, il engloutit
davantage. Puis il eut honte, car il se rassasiait. Les soldats
souffraient de faim. Le capitaine, peut-tre, inspectait la ligue des
postes. O courait Mercoeur alors? Les cris des houzards cessrent, comme
le pitinement des chevaux. Inquiet de cet apaisement subit, le marchal
des logis leva le visage.

Groupe silencieux, les hommes examinaient le bois. Evidemment; ils
apercevaient des forces.

Hricourt se remit sur les jambes. De la main, Auscher indiqua la
futaie. Les arbres, successivement, se ddoublaient.  ct de chacun
surgit un soldat. Il fallut reconnatre les plaques de cuivre marquant
les bonnets  poil des Autrichiens, leurs cheveux sans poudre, les
justaucorps blancs. Hermenthal dcrocha de la bandoulire son mousqueton
et vrifia l'amorce.

Sans finir d'avaler, Bernard redressa le cheval  coups de bottes; il
enjamba la selle. Furieux contre l'indocilit des hommes, il ne
contraignit plus sa rage et se haussa sur les triers, avide d'assaillir
le pril. L'imminence de la gloire l'excitait encore... Il murmura:
Scipion, Cincinnatus, Csar. Il prvit  son front le poids du laurier
vert, et se flicita de l'escarmouche qui justifierait, devant les
chefs, l'abandon du poste, la disparition de Mercoeur, la blessure du
grison. Le sabre en l'air, il appela les cinq demeurs sur la hauteur.
Ils accoururent. Les autres montraient les gros pains serrs dans les
courroies des havresacs, au dos des Autrichiens. Chacun, guida son
cheval  l'abri des arbres, et tenta d'pauler le mousqueton en
l'appuyant contre l'corce.

Bernard compta les ennemis. Devrait-il battre en retraite? Mais les
houzards voulaient le pain des grenadiers; et ils goguenardrent,
dclarant qu'ils le dvoreraient plutt entre les paules des fuyards.
Pour s'tre rassasi clandestinement, Hricourt s'attribua moins le
droit de les retenir. Une minute se prolongea, une minute d'angoisse et
de faim. Le sang bouillait aux artres. Les entrailles grognaient.
Attends, petit, patience, patience, nous les aurons  la main...
rptait Auscher, clignant de son oeil aux cils blonds. Lentement les
Autrichiens s'approchrent. Ils devaient se savoir loin de leur
bataillon; peut-tre redoutaient-ils aussi l'infanterie franaise des
houblonnires. Ils firent halte; leur officier passa hors du rang et se
posta, la canne  la main. Sous Hermenthal, la jument labourait du sabot
une flaque de boue.

La conscience d'Hricourt lui enjoignit de ne pas risquer dix existences
contre les forces qui pouvaient survenir; mais la bagarre autour du
pain, comment l'expliquer?

Il pensa fivreusement. Les motifs luttaient, disparaissaient,
renaissaient en tumulte. Il crispa les mains sur la poigne du sabre et
sur la bride... Que dciderait Marius?... La solution ne parut point
il craignit de sembler lche  ses hommes. Mieux valait le choc.
D'ailleurs les Autrichiens mettaient en joue, L'me d'Hricourt se
brouilla... Dix chiens s'abattirent, un seul coup dtona; les autres
armes crachrent...  cause de la pluie persistant depuis le matin, les
cartouchires humides avaient gt la poudre. La joie du triomphe
certain transporta le courage de Bernard; il dsigna le demi-cercle
form par les fantassins; il cria: En avant!... Les sabres sautrent
au bout des bras; les chevaux tentrent le galop; mais le terrain
glissait, l'lan ne dura point. Il fallut aussi contourner des buissons;
le marchal des logis retint sa bte, qui broncha, et il dut s'arrter 
une toise des baonnettes.

Il se trouva faible essouffl, en sueur, et l'me palpitante. Le cheval
refusait toute allure autre que le pas sur le terrain fangeux. Les
hommes aussi s'arrtrent devant les grenadiers immobiles, contre un
large roncier. Les houzards allrent, revinrent, trottant le long des
Autrichiens, et frappant du sabre les baonnettes vite redresses, car
la longueur des fusils ne permettait pas d'atteindre les figures bien
rases des ennemis, ni leurs poitrines blanches, ni mme leurs bonnets 
poil, garnis chacun d'une haute plaque de cuivre fourbi. Grands garons
stupfaits, ils regardrent les houzards, et leurs yeux s'animrent.
Hermenthal, l'Alsacien, leur parlait allemand. Donne-moi ton pain,
disait-il, et je t'pargne... Il allongeait alors son grand bras et son
sabre comme pour piquer: Immobile! criait au fantassin l'officier  la
belle canne. Le sabre d'Hermenthal corchait  peine le canon du fusil
qui ne flchissait gure. Tu veux du pain, mon garon, disait encore
l'officier, joli junker de figure rose; voici toujours une belle
trille, et ton coursier en a besoin. Les fusiliers de rire alors, d'un
bon gros rire germanique, dcouvrant leurs dentures abmes par l'abus
de la pipe.

Bernard admira cet esprit jovial. Ainsi qu'aux deux prcdentes
rencontres avec l'ennemi, il lui fallait encore se raidir. Marius...
Csar... Cincinnatus! murmurait-il. Les syllabes de ces noms
l'encourageaient aux attitudes ncessaires. Pour ne pas craindre, il
importait qu'il se ddoublt mentalement, qu'il s'apert comme idal de
victorieux sous l'oeil de l'histoire. Alors tout grandissait en lui, sa
poitrine s'largissait au souffle de ces ambitions magnifiques; il se
dressait ivre, sur les triers, en hurlant parmi les autres, en
brandissant le sabre, les yeux ferms, en touffant son cheval avec les
genoux crisps dans la chabraque. Mais cette fois, nul lan, nulle
fougue, nul galop ne l'entrainait. La chose se continuait en ridicule
entrevue de goujats assembls pour une bagarre de la rue.

Auscher cependant saisit par le canon sa carabine. Avec la crosse, il
frappa de toute sa vigueur la herse de baonnettes. Deux autres
l'imitrent. Hricourt vit les fantassins branls se soutenir de
l'paule. Leurs gros poings serrs autour des armes devinrent exsangues.
Au choc, les fusils baissaient, puis se relevaient. Enfin une baonnette
toucha la terre, et le sabre d'Hermenthal rapidement lanc coupa la
jugulaire du bonnet  poil. Les fantassins blmirent. Leurs yeux
grossirent sous les sourcils. Les narines se pincrent. Ils grinaient
des dents. Les maxillaires bossuaient les joues. Derrire eux, le junker
appuya sur les crosses des fusils.

Bernard s'tonna de prendre le parti des Autrichiens. Il craignit pour
eux. Leurs poings allaient faiblir, les fusils chapper. Alors les
houzards, dispersant le demi-cercle rompu, troueraient les ventres,
tailladeraient les figures, fendraient les ttes.  l'avance, il
s'pouvanta du premier sang qui rougirait une poitrine blanche; la
vision de la mort vieillissait dj les faces bises des fantassins. Ils
n'osrent pas bouger, de peur que la herse ouverte laisst passer un
sabre; et d'ailleurs les houzards, trs matres de leurs chevaux,
vitaient les rares coups lancs par un impatient. Le marchal des logis
regardait la scne, d'une me trangre. Il ne reconnaissait plus son
courage. La besogne d'abattre  coups de crosse un homme et de le
saigner ensuite pour en conqurir le pain ne lui donnait pas l'ivresse
de la charge ni l'attente de la gloire.

Mais, pareil  un maon joyeux de dmolir, Auscher, avec la crosse de sa
carabine, piocha le mur de baonnettes. Rouge, excit, farceur, il
poussait des han suivis de rire quand flchissait le fusil. Dans
l'attitude narquoise d'un qui s'apprte pour chatouiller  l'improviste
la servante, Hermenthal piait, la pointe prte, les instants o sa lame
pourrait atteindre un coeur. Et ils taient de formidables gens, tous
deux, les solides Alsaciens, sous l'treinte desquels frmissaient les
chevaux soufflants. Hricourt ne sut que faire. Il s'estima infrieur,
petit.

Il menait sa bte, brandissait le sabre, brchait les baonnettes,
s'avouait ridicule pour la peur intime qui secoua ses intestins. Qu'et
accompli Csar,  ma place? Il se dsola de ne pas le comprendre.
Aucune des figures autrichiennes tasses dans le rang, les yeux vitreux,
ne lui sembla terrible. Les houzards trottaient, frappaient, en vain.
Hricourt se demanda pourquoi le junker ne les prenait pas en flanc. 
certains regards des fantassins vite couls loin, puis revenus  la
crainte des cavaliers, il pensa que des renforts lui arrivaient
peut-tre... Retourn sur la selle, il aperut les schakos de son
escadron, les trognes pares de cadenettes, les toiles au front des
chevaux gris, les lueurs des sabres droits. Au ddale des arbres,
habilement, les houzards s'insinuaient, silencieux et prompts. Il
entendit les fers claquer les flaques de boue.

Hricourt rallia tout son peloton contre les fantassins accabls dj
par Auscher et ses coups de crosse. Il prtendit faire mettre bas les
armes avant, que son capitaine et approch. Il aurait l'honneur de la
capture, un grade. Sa peur disparut. Il htait la besogne de ses
cavaliers; il sabrait  tour de bras les quatre baonnettes des
grenadiers les plus solides.

Rendez-vous, Monsieur! criait-il au junker, dlicieux garon coiff en
catogan et poudr jusqu'aux paulettes. Celui-ci se dmena, les larmes
aux yeux. Il suppliait en allemand ses soldats. Il haranguait. Il
hurlait. Il invectivait. De sa canne  pomme de porcelaine o la
miniature d'une dame s'enchssait, il frappa les havresacs poilus qui
reculaient jusqu' lui; car, rompant leur muraille humaine, un de ses
soldats, la gorge ouverte par le sabre d'Hermenthal, s'croulait aprs
avoir embroch le cheval d'Auscher, au poitrail. La herse de baonnettes
se divisa.

Fou, le junker btonna les bonnets  poil de ses fantassins bousculs
par les chevaux et vers qui plongrent aussi les sabres. Schweine!...
Schweine!... Fchse! hurlait-il, ple et vert, en trpignant.
Rendez-vous, Monsieur! ordonna Bernard Hricourt qui poussa son cheval
jusqu' lui, et lana son sabre vers la cravate de crin. En mme temps,
il sentit du froid crever sa cuisse... Un grenadier hagard retirait sa
baonnette dont les rainures contenaient une sorte d'huile rouge...:
Mon sang... pensa le jeune homme. Peu de mal l'affligeait. Il souffrit
plus au bras du coup assn contre son sabre par la canne du junker en
dlire qui la faisait tournoyer sans mme extraire sa mince pe du
fourreau. Mais rends-toi donc, imbcile... Furieux, Hricourt leva le
sabre. Un Autrichien encore s'croula entre eux. Le cadavre ventr
entrana la canne du muscadin viennois; la crosse d'Auscher enfona le
vaste chapeau o disparurent le joli visage, les lvres de rose et le
catogan poudr... Aveugle, vocifrant sous le feutre, le junker fut
pris... Alors les grenadiers jetrent les fusils et levrent les mains
vides pour marquer leur dsir de paix.

Brod!... Brod!... demandrent les houzards.

Ils empoignrent, chacun, leur Autrichien par l'paule et, laissant le
sabre pendre  la dragonne, arrachrent les pains serrs sous la
courroie des havresacs.

Sans descendre du cheval, qui versait par le trou du poitrail un gros
jet rouge, Auscher mordit la miche  pleines dents; et, tous ayant agi
de mme, les houzards mangrent, devant les mines ahuries des
Autrichiens qui s'asseyaient, fourbus, dans la boue, o billait un
cadavre franais.

Il pleuvait dru. Les images se pressaient successives dans l'esprit
d'Hricourt, qui les avait vues passer trop vite au cours de l'action.
Il frottait doucement sa cuisse saignante. Une courbature atroce
continuait d'endolorir ses reins, ses omoplates, sa nuque...

Tout l'escadron s'aligna dans la petite clairire pour recevoir les
rations de pain que plusieurs prisonniers distriburent sous la conduite
de l'adjudant franais. Les houzards dvoraient en silence.

Trapu, et les cadenettes rousses pendant aux cts de ses bajoues
bleuies par le rasoir, le capitaine dclamait, la bouche remplie, des
phrases imitant celles de l'hrosme antique,  la manire des gazettes.
Il flicita Bernard Hricourt et remercia tout haut le sort de lui
avoir commis les destins d'un jeune guerrier qui couvrait le rgiment
des rayons de sa gloire.

Le sous-officier espra la lieutenance. Son coeur battait encore et ses
intestins grognaient toujours. Il se vit hros cuirass de boue, puant
le cuir et le poil humide. Avec les dbris du jabot, le junker pongeait
les bosses de son front, son visage tout ruisselant de larmes puriles.
Entre les bruyres roses et les fougres foules, le sergent autrichien
achevait de mourir, se tordait, rlait, vomissait rouge, tandis que,
prs de l, Auscher dbouclait la sangle de son cheval qui venait de
s'abattre, crev, les dents nues.

Peu  peu la colonne se forma, et le premier peloton dfila entre les
sapins, vers la cabane des bcherons. Les chevaux firent rejaillir la
boue des flaques. Pendues aux arons, les armes des vaincus tintaient.
Les prisonniers marchrent.

Sans demander la permission, le muscadin viennois empoigna l'trivire
gauche de Bernard, car il botait; puis il rgla ses enjambes
difficiles sur celles de la bte...

Parbleu! se promit Hricourt, je suis en bonne voie dans le chemin des
lauriers, et j'aurai pour matresse la Victoire. Comme tout cela s'est
accompli facilement! Pourquoi ma peur?... Je me sens fort, matre... Ce
jeune homme est bien ridicule qui boite  pied dans la boue, avec ses
cheveux dpoudrs, son catogan pars, et sa blire veuve de fourreau...
Comme il regarde le bout du bois, en reniflant... ah! ah!... Il retint
son rire:

--Vous avez perdu votre belle canne, Monsieur!

--Elle est gasse, oui... oui... gasse, Monsieur... une ganne de
soufenir... Fous chne-t-elle ma main sur le guir?...

--Non, non... allez toujours...

--Fous tes mon anche gartien... je regonnatrai fotre obligeansse... Je
souis le fils du paron Hand.

--Vous tes un brave soldat... d'abord...

--Ah! non... non... puisque ch'ai laiss prentre fingt-sept grenadiers
par tix houzards... Non, non, je ne souis pas un prafe soldat...

Et il se remit  sangloter sans que les consolations pussent lui devenir
efficaces.

Quand l'escadron eut atteint la lisire du bois et les postes
d'infanterie franaise, sems parmi les houblonnires, une lourde
dtonation roula dans le nuage. Le canon autrichien souffletait
l'arrire-garde de Jourdan.

C'est vrai, s'tonna Bernard, nous sommes les vaincus!




II


Pass des semaines, la trompe du conducteur rveillait  l'aube
Hricourt endormi sur l'impriale du coche. Son oeil reut l'image
blanche des vapeurs paissies aux rives de la Moselle, au creux des
pentes lorraines. Esprant le retour du sommeil, le voyageur laissa
retomber le poids de sa paupire. Il enfona mieux ses mains dans les
vastes manches du manteau de cavalerie, et se garda de bouger.

La chaleur du col, contre ses oreilles, le clina, celle aussi de la
peau de mouton couvrant ses bottes. Dans la somnolence, il se crut sur
un caisson d'artillerie qui parcourait les champs de bataille; mais, il
ne distinguait pas le bruit des roues ni la clameur lointaine d'une
canonnade. Fuyait-il encore les grenadiers autrichiens,  travers les
massifs du Schwartzwald? Il se dbarrassa du rve. Le soleil clos
teignit de rose le voile de ses paupires et chauffa ses yeux. Il les
ouvrit.

Au trot de six btes fortes, le coche crasait la route pierreuse issue
des bruyres et des sapins. On s'engageait sur un pont. Hricourt admira
paresseusement l'adresse du postillon en selle, plantureux gaillard par
d'un chapeau conique  galon d'argent, et qui menait les deux chevaux de
tte. Moins habilement, le cocher mania les huit rnes de son quadrige.
Malgr l'aide du fouet et de la voix injurieuse, l'norme roue rafla la
borne. Toutes les ferrailles de la voiture gmirent. Alors Bernard
Hricourt acheva de se rveiller.

Par les sombres verdures de ses coteaux en tage, le pays encaissait le
cours laiteux et lent de la rivire que claquaient dj les battoirs des
laveuses  genoux sous la dernire arche du pont. Une barque glissait 
la perche le long des balises. On croisa un cabriolet o rirent, sous
des casquettes de renard, les faces rubicondes de bourgeois engoncs aux
quadruples plerines de leurs redingotes vertes. Il fallut rester sur
place. Au fate de charrettes  lgumes fleurant l'humidit des jardins,
des rustres dormaient tendus, en culottes de bure et gutrs de toile
bleue. Du haut de leurs nes, assises sur les paniers du bt, des
vieilles  coiffes noires marmonnrent, devant une cohue de moutons
poussireux qui s'touffaient, la laine dans la laine. Des compagnons 
pied s'adossrent au garde-fou et dbouclrent leurs havresacs lourds
d'outils retenus dans les courroies. Chars, btes et gens s'entassaient
vers la ville pour attendre l'ouverture des portes.

On apercevait les vieux murs et les talus jaunis des remparts au-del du
faubourg qu'clairaient encore les vastes lanternes suspendues  des
potences.

En s'tirant sur la banquette abrite par le cuir de la capote,
Hricourt rpondit au salut des deux hommes assis  son ct. Il
connaissait, depuis quelques heures, ces frres: le cadet, solennel,
poudr comme un ci-devant, sangl dans son habit bleu, ramenait au sein
d'une famille inquite un incorrigible an. Homme dur! criait celui-ci
dans l'oreille du mentor, tu appelles l'amour un mal fivreux, et pour
moi ce premier rayon de lumire me prsente ma chre Hlose en habit du
matin. Je la vois penser  moi, me sourire. Hier au soir, elle posait ma
main sur son coeur... Vois, mes yeux, s'enflamment; mon sein se gonfle...
Quelle est donc,  infortuns humains, la boisson dpravatrice qui
altre ainsi les penchants crits dans votre sang, sur vos nerfs, dans
vos yeux, pour que vous refusiez de vous attendrir!...

Le dfenseur de l'amour portait des cheveux en boucles autour du visage
poupin, ras, qu'une grosse cravate de mousseline serrait au menton. Ses
gestes de thtre cartaient le velours brun d'un manteau dfrachi; et
l'agrafe de son chapeau en humble cuivre remplaait sans doute une autre
plus prcieuse laisse pour gage  l'usure. Dj, par ses soins, nul
dans la voiture n'ignorait plus que l'Acadmie lyonnaise couronnerait
bientt son _Essai sur le sentiment_.

Son geste attestait le ciel, le troupeau de moutons et le cocher
maussade dans sa veste  revers carlates. Pour tre admir de tous, il
continua de dclamer sa peine.

Lors de chaque relais, il avait prtendu partir  rebours, rejoindre
Hlose. Deux fois il avait, contre ses boucles, braqu le canon d'un
pistolet minuscule que le frre arrachait aussitt afin de satisfaire le
dsir vident du dsespr.

Patient et sournois, ce frre solennel, de temps  autre, mettait un
aphorisme:

--La passion est comme le Danube. Prs de sa source, un enfant peut le
dtourner pour ses jeux. Quelques lieues plus bas, il inonde les
provinces, renverse les villes.

--Qu'importe demain! rpondait l'autre. Dans la hutte comme dans le
palais, couvert de peaux comme de broderies de Lyon,  la table frugale
de Cincinnatus comme  celle de Vitellius, chacun, par le sentiment,
devient heureux. Homme froid, ton coeur jamais ne palpita... Je te plains
et je t'abhorre.

Cela proclam, il y eut quelques instants de silence, puis le laurat
acadmique entonnait l'loge de la vertu, citait l'_Homme sensible_ de
Mackenzie, des passages de Jean-Jacques, le _Werther_ de Goethe,
chefs-d'oeuvre vants des littratures.

Mlancolie! Mlancolie! Charmante mlancolie, tu es  prsent mon seul
recours. Ah! jeune guerrier, apprenez  chrir la mlancolie... C'est la
consolation des maux qui frappent un coeur sensible.

Timidement Hricourt remercia. Avec une telle loquence il et aussi
voulu traduire son me. Dans les cafs, les auberges, les relais de
poste, dans les camps mme, il avait entendu les jeunes hommes louer,
par cette rhtorique, Jean-Jacques, Mackenzie, Goethe; lorsqu'ils ne
dploraient pas les dfaites des armes en Allemagne et en Italie,
l'imminence d'une paix humiliante, et la banqueroute qui s'appelait le
tiers consolid. Pour dissimuler le pril public, les gazettes
employaient l'hrosme du mme style grco-romain. Avec des phrases
pareilles, le commissaire aux armes avait renvoy chez eux, en cong
semestriel, Hricourt et certains militaires de son corps, fils de
familles  l'aise.

La nation faisait faillite.

Dominant ces groupes de populaire et les lgumes des charrettes, au bout
du pont, l'arbre de la Libert parut aussi minable que ses guirlandes de
feuillages fltris. Les deux glaives de vlites croiss par-dessus le
symbole bucolique d'un soc de charrue formaient une panoplie de rouille.
De mme, le bonnet de bois rouge s'inclinait, dteint et pitoyable,  la
pointe de la perche plante devant le hangar d'un marchal ferrant,
jacobin.

Certes on, ne s'occupait gure de ces emblmes dans les petites maisons
claires du faubourg, dans les guinguettes dfleuries, dans les cabanes
de planches droites au milieu des potagers blanchis  la rose du matin.

Les paysans ne se tutoyaient plus en affectant les paroles brutales des
sans-culottes. Les compagnons ouvriers ne lanaient plus ces
plaisanteries, chos des clubs parisiens, qui vouaient  la guillotine
le passant ridicule. Ces allures terroristes reprises par le peuple
outr contre la raction thermidorienne avaient fini de sduire les gens
depuis le coup d'Etat du 18 fructidor, an V.

Hricourt le constata. Il avait quitt un pays tumultueux, un peuple
enclin  reprendre la tradition des septembriseurs. Il retrouvait,
dix-huit mois plus tard, des hommes indiffrents. Les cris s'teignaient
avec les indignations,  force d'usage, sans doute.

Un des compagnons, maigri sous le havresac, ressemblait  un patriote
d'Arras qui avait ahuri les quatorze ans de Bernard. Ce mufle barbu, ces
cheveux gris taills en oreilles de chien, il les avait vus jadis sous
la fourche conduisant les meutes anciennes et qui portait aux pointes
des pancartes manuscrites. Elles acclamaient le conventionnel Joseph
Lebon, avant Thermidor, l'insultaient aprs cette date, louaient  la
mi-vendmiaire le massacre des royalistes sur les marches de Saint-Roch,
et, en prairial, la bousculade de la Convention par le peuple pris de
faim. Toujours ce mufle de patriote tait apparu entre les figures sales
de la populace flamande tasse sur la petite place, au pied du beffroi
qui carillonnait le destin des heures en sa rigide dentelle de pierre.

Adolescent, Bernard avait envi ce matre de la foule; lui-mme avait
suivi les cortges en criant _la Carmagnole_:

Antoinette avait rsolu de nous fair tomber sur le cu. Mais son coup a
manqu, elle a le nez cass.

Dansons la Carmagnole, Vive le son du canon!

Fru d'enthousiasme pour la tragdie de la mort, il s'tait ru,
houzard, avec l'orgueil de vouloir vaincre. Etre une part de l'lment
qui tonne, qui charge et qui sabre, tourdi par les fumes blanches, les
hurles des chefs! Il avait entrevu la gloire que prnaient cent
gazettes et maintes proclamations, les brasses de drapeaux saisis, le
retour au milieu des foules dlirantes, et l'accolade du citoyen
directeur voquant Dcius, Scipion, la grandeur romaine. Rellement il
avait connu les occasions d'hrosme souhaites par son ardeur afin de
soumettre aussi les foules  son prestige. Il avait galop, les yeux
clos, dans le troupeau fou de la charge, puis, sous-officier, obi aux
vieux soldats qu'il commandait.

Il avait lu, sous la tente, Csar, Montluc, les traits d'artillerie et
de fortification. Il enviait la chance du gnral Buonapart, la
renomme de Moreau, la prudence de Massna, la mort de Joubert aux
champs de Novi.

Devenir hroque comme Lonidas aux Thermopyles, vertueux comme
Cincinnatus  la charrue, se juger noble sans restriction de sa
conscience solide, il le dsirait. En outre, il et voulu parler
potiquement,  l'exemple de l'homme mlancolique, qui rvait dans
l'ombre de ses boucles, la main crispe au bord du manteau.

Une rumeur et un mouvement des campagnardes dtournrent sa rflexion.
Lentement au bout des chanes droules le pont-levis s'abaissa. Alors
le conducteur du coche souffla dans sa trompe la fanfare; les charrettes
se rangrent aux bas cts de la route, les pitons descendirent dans le
foss, puis l'norme voiture roula derrire les six chevaux pommels
agitant la pleurnicherie de leurs grelots. Le postillon mena ses btes
par les dtours obscurs des votes qui retentirent... Au bout, dans le
cintre de la porte, la rue accroupie sur ses boutiques encore closes
dchiquetait la bande du ciel avec ses pignons aigus et les pointes des
chemines. On passa devant le corps de garde. Pourvus de hautes gutres
noires boutonnes jusqu' mi-cuisses contre des culottes de coton, les
pans de l'habit bleu aux mollets, les soldats secouaient leurs bonnets
de police  glands jaunes, en jouant  la marelle. La sentinelle
prsenta les armes pour l'adjudant reconnu au fate de la voiture:
Hricourt salua, bouscul par les cahots; les loulous aboyrent. En
coiffes de linge, en charpes vertes, les femmes, aux seuils,
s'appuyrent sur leurs balais de bouleau. Grande botte carlate,
l'enseigne de savetier encombra la perspective tortueuse de la rue. Aux
fentres, des visages parurent qu'ornaient des boucles blondes et
courtes. Les bonnets de coton d'piciers s'assemblrent sous le pain de
sucre de tle peinte qui pendait au bout d'une tringle annonant leur
commerce. Pars de vastes bicornes, vtus de carricks  plerine, des
jouvenceaux,  la porte du tripot, enfin laiss, exagrrent leurs
rvrences et brandirent des cannes monstrueuses. Plus loin on rencontra
des chasseurs en habit de gros velours; ils portaient  la bandoulire
poires  poudre et sacs  plomb. De jolis chiens braques pataugrent
dans le ruisseau. Courb sous la hotte, un vendeur de poissons cria: Du
bon hareng bien frais! Vtues en courtes jupes de serge et drapes
d'charpes aux paules, les ouvrires entraient dans la manufacture.
Leurs bas bleus gardaient des traces de boue sche, mais elles
souriaient, gracieuses, dans le cadre de leurs fanchons noues autour
des cheveux.

De retrouver la vie pacifique, Hricourt remercia le soleil clairant
les fumes venues des cuisines avec l'odeur de lait roussi. La mine d'un
sansonnet en cage contre les petits carreaux verdtres de la fentre lui
donna de l'attendrissement. Sa mmoire active reconnut la tourelle de la
maison, o depuis le temps d'autrefois reste encastr le boulet que
lancrent les canons de l'Electeur.

Aprs ce fut la place pourvue d'un arc de triomphe en marbre rose, et le
jet d'eau crach par un dauphin de bronze au centre de la vasque. Les
gamins aux bas drouls se tirrent par les pans de leurs carmagnoles.
Afin de dpasser le postillon, plusieurs se prcipitrent entre les
roues et les boutiques au risque de renverser les barils de la porteuse
d'eau. Les poules s'enfuirent perdues vers la cour de l'auberge o
l'attelage pntra.

Deux vieillards en tricornes et en manteaux attendaient avec une jeune
fille capuchonne d'une douillette de soie puce. Ils accueillirent le
capitaine d'infanterie qui revenait aussi du Rhin. Salut, hros
malheureux! dirent-ils; viens t'asseoir au foyer o sige toujours la
vertu. De la caisse jaune descendit encore une longue femme en robe
grecque, dont les plis tombaient raides vers leurs franges de glands.
Elle enfila ses mitaines jusque l'paule, et s'emmaillota le menton d'un
boa de renard; contre sa tte oscillait un chapeau de soie verte  galon
dor. Hricourt eut envie d'elle, qui, malheureusement, disparut  la
suite d'une servante. L'adjudant obtint son portemanteau de cuir et
suivit le palefrenier jusque la chambre dont il fit rduire  2 livres 6
sous le loyer d'un jour. La glace du trumeau lui montra quelle poussire
souillait son visage. Les chenets en fer reprsentaient les corbeilles
de Pomone, et le dossier des chaises la lyre de Polymnie. Un parfum de
thym filtrait aux plis des larges rideaux jonquille enveloppant le lit.
Vite dshabill, Hricourt s'tendit; et le foin craqua dans la
paillasse. Quelques minutes le voyageur compta machinalement les
carreaux rouges du parquet. Il numra ses qualits. Il pallia ses
dfauts. Sa raison chassa des craintes, des doutes. Comme Augereau,
comme Buonapart, pourquoi n'aurait-il pas ses victoires, un jour? Il
regretta qu'on n'et point pens  rtablir pour le gnral vainqueur le
triomphe romain. Il s'aperut avec le laurier autour des tempes, et le
bton d'_Imperator_ aux doigts, devant les aigles dresses des
lgionnaires... et puis ceux-ci se confondirent dans la foule qui
s'obscurcit elle-mme. Hricourt s'entendit ronfler.

... Plus tard, s'veillant au joli soleil automnal de midi, il pensa
tout de suite  la maison de sa famille, que, faute d'argent, il allait
rejoindre. Son beau-frre, Praxi-Blassans, le fliciterait-il d'avoir si
vite mrit les galons d'adjudant? Encore une fois, sa mmoire revcut
la dure journe d'Allemagne o il avait acquis son grade. Comme, depuis
la veille, il n'avait rien mang, le got sur de la faim alors endure
par les muqueuses de son palais racorni lui revint aux lvres.

Il imagina l'odeur du pain mou fumant sous le couteau, et que feu sa
mre, l'Autrichienne, partageait jadis entre les mendiants  la porte
des Moulins-Hricourt. Maintenant Caroline, l'ane du second lit
coupait la part des pauvres, en robe de jaconas pare d'une charpe
orange, depuis que la grce et la dot d'Aurlie, sa soeur cadette,
contentaient un mari, M. de Praxi-Blassans. Ce diplomate de l'ancien
rgime voulait,  l'exemple de M. de Talleyrand, servir le nouveau. Dj
son influence avait valu l'adjudication des farines militaires au pre
aveugle, pesant du matin au soir, par seule distraction, les centaines
de pices d'or sur le trbuchet.

Bernard aima leurs figures dans ses yeux clos, celles aussi de ses
frres ans les marins qui, las d'avoir conquis trs loin les bls de
prix moindres, agaaient avec leurs gestes paresseux le perroquet des
les pour rire dans le salon lumineux au bord du verger. Entre les
plates-bandes de choux et de capucines s'avana l'image de feu sa
belle-mre, Constance Gresloup, comptant  travers ses besicles la
richesse des pruniers, tandis qu'au fond d'une tonnelle le petit
Augustin, engonc dans sa collerette et les coutures de son habit vert,
tudiait les manuels qui enseignent l'art de l'ingnieur. Tous ceux-l
pensaient-ils que Bernard Hricourt,  plat ventre au milieu de la
fange, avait rong du pain  la manire des btes, ce pain que la
famille entire s'vertuait  produire sur la grasse terre de Flandre?

Il se leva, dna, sortit.

Sous les brandebourgs, et le sabre battant le pav, Hricourt
retrouvait, orgueilleux, l'admiration d'accortes blanchisseuses le long
des boutiques. Au _Caf de la Comdie_, dont l'enseigne d'or sur champ
d'azur lui plut, il s'installa.

Grandies par leurs fourreaux de soie, les lgantes de la ville
dfilaient comme nues; et ce fut un jeu charmant pour l'oeil
d'apercevoir,  travers les gazes, les pointes mauves, ou roses, ou
brunes, des seins reposant sur la ceinture qui passait aux aisselles.
Les bichons suivaient les tranes, en jappant.

Le jeune homme sourit de sa chastet, rendue obligatoire, aux camps, par
les fatigues harassantes de la campagne, l'conomie de son pcule, le
dgot des maritornes en tal dans les voitures de louches cantines qui
suivaient les brigades, au pas de haridelles corches.

La rose des sultanes, parfum de sa soeur Aurlie, lui flatta soudain
les narines. En mme temps l'oeillade fauve d'une femme caressa
l'amour-propre du flneur. Du sang lui assaillit le coeur; la dlicieuse
impatience du dsir exaspra ses nerfs. Ayant pay, il vida debout son
verre d'eau-de-vie pour entreprendre l'obsession galante.

Aux plis droits de la robe couleur de noisette, la gaillarde se moulait,
callipyge et dodue. Une amie l'accompagnait. Elles se rirent en tournant
la tte vers le houzard. Les yeux de la brune parurent tels que des
papillons battant de l'aile sous les frisures de cent boucles cercles
par les bandelettes amarante  la grecque. Le teint du bras tait vif
entre l'paulette du corsage et la broderie du long gant.

Bernard fit sonner le sabre dans le ruisseau; il le tenait  la main; il
rythma les chocs, fier aussi de sa jambe cambre jusque la botte basse,
de son dos qu'il savait creux parmi les soutaches. Les cadenettes
pendantes frlaient ses joues.

Les femmes le menrent  la promenade le long du canal. Il s'amusa des
rticules en soie rose qu'elles tenaient au bout de rubans noirs, verts
et jaunes.

 l'abri de tentes, de guinguettes, sous les arbres que le vent
dpouilla, maint bourgeois en bas bleus achevait sa chope, la pipe au
poing. Crieurs de coco et marchands de gaufres appelaient la clientle.
Pour s'asseoir, les femmes choisirent des chaises de paille dans une
alle o les ormes runissaient leurs branches en manire de dme.
Hricourt prit place non loin d'elles. Seulement alors il considra la
toilette noire de la seconde, ses seins lourds qui pesaient dans les
ctes du satin sur la cordelire d'or; il la prfra.

Vraiment il s'estimait heureux. Le boute-selle ne sonnerait point. Les
vieux houzards n'taient pas occups  quelque sottise dont il ptirait
devant ses suprieurs rieurs. Un soleil languide tidit les membres dans
le parc riche de ses rousseurs brles. L'effluve des feuilles mortes
assainissait l'air, et les deux courtisanes lorgnrent, mimrent la joie
avec leurs lvres peintes.

--Le soleil, leur dit-il en saluant, repose des fatigues que Bellone
nous impose, Mesdames..., et je demande la libert de m'excuser auprs
de vous si je m'tire de faon incongrue..., mais je sors  peine des
boues d'Allemagne.

Elles se regardrent en liesse.

--Vous ftes  la guerre cueillir des lauriers, sans doute?

--Non point les lauriers de la victoire..., en tous cas. Nos armes se
replient en-de du Rhin...

--Honneur au courage malheureux, ricana la dame  la robe de satin noir,
qui caressait ses seins considrables avec une complaisance indfinie.

--Je rentre en Artois dans ma famille; de longues journes de route me
restent  faire, et j'ai moins de courage pour me remettre en chemin
depuis que vos yeux, beauts, lancrent adroitement leurs dards de feu
jusque mon coeur...

--Vous brlez pour nous?...

--La passion me dvore, belles!

--Coeur bouillant!

--Amour bott!

Elles se renversrent au dossier des chaises. Les yeux battirent en
ailes de papillon; les bouclettes dansrent; les seins tressautaient
avec des pointes mauves, avec des pointes brunes... Les rticules
posaient  terre au bout des bras sans force.

--Laquelle de nous?

--L'une et l'autre.

--Fi, l'insolent se vante, Adlade.

--Si nous le prenions au mot...

--Combien de fois jouez-vous du fifre, donc?

--Quatre fois l'heure!

--Peste, Margot!...

--Mais oui, belles,  la houzarde; vous savez!...

Il dgaina son sabre  demi et le renvoya rudement au bout du fourreau.

--Je suis morte! Ciel!...

--Il me transperce...

Bernard ses leva, excuta le demi-tour.

--Il a ce qu'il faut...

--Par ici, et par l...

--Mon bras?...

--Si fait...

--O nous conduit-il, le brigand?

--Chez vous...

--Le fat!

--Polisson... Je vous pince!!! J'ai soif...

--Des rafrachissements?... Un doigt de marasquin? Une larme de
vesptro...

--Cydalise vend des tartes  l'anglique, et chez elle on a la paix.

--Qui donc, Cydalise?

--Ma tante...

--Ma grand'mre...

--Ma marraine...

--Le sofa y est-il moelleux?

--Il s'y croit dj...

--Par ici?

-- main gauche..., la deuxime ruelle, o entre la citadine.

Une femme du peuple en bavolet cracha contre terre par indignation de
vertu, et elle entrana son petit garon encore coiff du bonnet
phrygien.  travers le carr du monocle, les muscadins les contemplrent
de leurs chaises, sans retirer la main gauche du pont de leurs culottes
serres  la cheville.

Les joues chaudes, Hricourt se croyait gris; les compagnes se parlaient
bas, ricaneuses; et l'odeur de leurs gorges nues parfuma l'air. Bernard
montra des louis afin de les prmunir contre toute apprhension.

Ils abordrent une place minuscule, longe d'htels. Les fentres
garnies de fer flanquaient des porches surmonts d'cussons aux
armoiries dtruites. L'enfant de bronze treignait un poisson qui
crachait l'eau retombant jusque la vasque, au centre de la charmille
carre. Ensuite ce fut une troite ruelle dont le ruisseau mdian
occupait presque toute la largeur; les murs de parcs la bornaient 
droite et  gauche; Contre une porte basse, Adlade et Margot
s'arrtrent.  tour de rle elles cognrent le heurtoir.

Derrire la fillette qui vint ouvrir, ils parcoururent un jardin humide;
et les feuilles mortes craqurent sous leurs pas jusqu' ce qu'ils
atteignissent les trois marches du perron o les reut une dame replte
en cotillons courts, plumant un pigeon. Les plaques de fard ne
ravivaient pas le teint mort de Cydalise. Elle courut  l'intrieur
appeler sa servante.

Des amours se culbutaient aux gravures suspendues contre les boiseries
grises des murailles.

--Monsieur, j'aurai l'honneur de vous voir  Paris, avant de rejoindre?

--Monsieur l'adjudant, ce sera bien du plaisir pour Caroline et pour
moi. Je vous serais oblig de faire tat de ma demeure.

Devant l'attitude crmonieuse garde par Cavrois, mari de sa soeur
Caroline depuis la messe du jour, Bernard restait sans verve. Malgr la
culotte de satin, les bas blancs, les ptales d'oranger  la boutonnire
de l'habit bleu, le beau-frre nouveau ne se dpartait tait point d'une
rserve diplomatique qu'affectait beaucoup moins Praxi-Blassans, l'autre
beau-frre, dont l'habit tabac tournoyait entre les paules nues des
femmes affables pour sa voix imprieuse et criarde. Parmi les suavits
odorantes des fleurs partout dresses en touffes de roses, en gerbes de
lis, en bottes de marguerites, en corbeilles de renoncules et de
violettes, la sage Caroline, plie par sa tunique de marie, souriait
les larmes aux cils, car les chevaux de la calche piaffrent au bas du
perron.

Toute la terre, le ciel clairci, la roue des Moulins-Hricourt que
submergeait tumultueusement la chute d'eau, sollicitrent la tristesse
de Caroline, attentive  la suprme impression laisse en elle par le
domaine occupant trs loin, dans les fentres ouvertes, la campagne de
l'Artois, o il allait enclore les prairies tendues  l'ombre des
peupliers et des saules.

--Heureuse soeur, consola Bernard; vous habiterez Paris. La voiture
d'Aurlie vous mnera souvent au thtre... n'est-ce pas?

Le bruissement de soie et la voix d'Aurlie ne se distingurent point
l'un de l'autre. Preste, le rire en arc, dans l'ovale troit du visage,
la jeune femme, que ses boucles caressaient aux joues, glissa devant sa
trane jusque le houzard.

--Pa.le d'honneu.; nous i.ons, ma belle, au tht.e et aux cou.s... 
condition que tu ne me ples pas latin...

Elle affectait encore le langage des incroyables; supprimait les R,
appuyait sur les O, sur les A.

--_Dulcissima linquimus arva_... dit Caroline pour taquiner sa soeur
hostile aux citations romaines apprises des prtres cachs qui avaient
lev virilement leur adolescence, au temps de la Terreur.

--Messidor ne veut pas mourir, Messidor chauffe Vendmiaire, cette
anne, pour votre mariage, ma soeur... Voyez comme les feuilles tardent 
tomber.

--La s.mante mlancolie de la natu.e convient  ton visage anzlique,
C.oline... Pa.le d'honneu. panasse! Je se.ai fi.e de te mont.er aux
bals des victimes...

De ses bras gants, elle entoura la taille de Caroline... puis, sans
forfaire  cette mode du langage, elle l'accabla de tendres promesses.

Bernard respira le parfum des roses  la sultane, qu'il avait, sur
d'autres paules, savour.

--Aurlie, Aurlie, appelait le pre Hricourt, dont la stature apparut
entre les fausses colonnes doriques encadrant la porte blanche.

Aveugle, il marcha comme indemne d'une semblable infirmit. Les mains
ramrent  peine devant la veste de damas, pour carter la troupe des
jeunes filles aux tuniques lgres, vite ranges contre les lis et les
roses.

--La harpe, Aurlie, la harpe... Tu m'as promis...

Vite la jeune femme sauta sur l'instrument; elle s'assit sur un X, ne
dganta que ses mains et frla les cordes hautes, tandis que son
escarpin faisait flchir la pdale.

--Chut, chut, Aurlie va chanter, se murmurrent les demoiselles.

     Il pleut, il pleut, bergre...
     Serre tes blancs moutons!

commena la musicienne.

Telle une soie effleure par des ailes d'oiselles, la voix se
dveloppait, arienne et dsincarne. L'aveugle debout couta, les mains
enfouies aux poches de son habit en velours noir que blanchissait la
poudre de la perruque chargeant la couperose violace du visage. Le
respect silencieux des gens se fit comme prs d'un souverain. On n'osa
point le regarder, encore qu'il ne pt voir si des yeux hardis
examinaient ses rides et le ddain de sa grosse lvre. Bernard, en
grande tenue, maintenait son sabre de peur d'un cliquetis, et il
admirait sa soeur avec un dsir de chair.

Il aima la souplesse de la gorge divise dans la mousseline diaphane.

Il la pensa dans les mains conjugales de Praxi-Blassans, qui continuait,
par le jardin,  discourir sur les manigances de Tallien, parti en
Egypte  la suite de ce Buonapart, sicaire de Barras, que Talleyrand
lui imposait de soutenir,  lui, Praxi-Blassans. Il le faisait 
contre-coeur, pour ne pas trahir la politique du cercle
constitutionnel...

--Mais, Monsieur, Mme la baronne de Stal partage mon sentiment. Elle
s'y donnerait toute, Monsieur, si je ne sais quel fanfaron suisse, un
Constant de Rebecque, ne la dtournait du bien, en faveur de ce petit
sclrat corse... Ils verront, ils verront tous, Monsieur, o les mnera
ce coureur de maquis... Voil son frre Lucien aux Cinq-Cents. Il case
de la famille. a lui rapporte d'avoir pous la Beauharnais, qui avait
servi de joie aux Barras, aux Tallien et  leur squelle. Ah! Monsieur,
en quel temps vivons nous!... Prenez de ceci. Il est d'Espagne, et on le
rpe spcialement pour moi, chez Zermine, au Palais-Royal,  l'enseigne
des _Fils de Brutus_.

La tabatire de vermeil fut offerte au beau-frre an, le marin Joseph,
prudent sous son habit carr, neuf, dans ses culottes, dans ses bottes 
revers. Les grosses mains noircies par le hle jouaient avec les
breloques normes suspendues au ruban de montre. Bernard timidement les
rejoignit; le diplomate parlait toujours.

--Vous qui voyagez, Monsieur, ftes-vous en Angleterre? J'en arrive,
moi, Monsieur; si vous saviez comme l'on nous y juge... On arme de
toutes parts. Nous sommes refouls sur le Rhin, dfaits en Italie...
Votre gnral Massna vient de vaincre  Zurich; mais il faut qu'il se
replie sur Gnes, s'il veut retarder la marche de Mlas. Le tiers
consolid ruine notre crdit, Monsieur, vous pouvez m'en croire. La
France n'aura la paix que le jour o M. le comte de Lille se dbottera
dans une chambre des Tuileries. Et il y reviendra, Monsieur! savez-vous
comment?... Ramen par l'Etranger, oui, Monsieur. Toutes les couronnes
se sont engages  cela; et, dt-elle y mettre dix ans, quinze ans,
vingt ans, l'Europe royale vaincra le Jacobinisme... Voil o nous en
sommes, Monsieur. M. de Talleyrand m'a rappel. Mme la baronne de Stal
m'a conseill de revenir. On assure qu'on n'inquitera point les migrs
qui rentrent; et l'on ne m'inquite pas, en effet, depuis les deux ans
que je vais et que je viens en France, encore que j'aie servi dans les
rgiments de M. de Cond. Ma chaise circule d'auberge en auberge sans
attirer le gendarme. L'on sent peu  peu sa tte se recoller sur les
paules, soit..., je veux bien. Le Jacobinisme dsarme. Soyez sr que
les couronnes ne dsarment pas... En voulez-vous? Il est d'Espagne... Et
ce houzard fera encore la guerre, je vous en donne ma parole... Eh bien!
Monsieur le soldat, quand vous mariez-vous,  votre tour? On m'crit 
votre propos, on m'envoie vos notes. Vous manquez d'nergie auprs de
vos hommes... C'est d'un blanc-bec cela, Monsieur! N'avez-vous pas le
sentiment de votre valeur. J'entends que vous receviez votre nomination
d'officier au dbut de la campagne prochaine, qu'est-ce que cela donc...
hein?

Pirouettant  la vieille mode sur les talons, et se frottant les joues
contre le haut col de son habit tabac, Praxi-Blassans intimidait par la
certitude de ses affirmations. Pourquoi Aurlie l'aime-t-elle, pensait
Bernard, qui examina l'homme un peu gros, fltri de visage, dont les
narines reniflaient l'air, sans bruit...

Elle est trop ambitieuse... Cet homme aigri, autoritaire,  trente ans,
ne pouvait plus aimer. Il tient  notre argent et l'a prise par surcrot
afin de diriger les finances de la famille selon ses besoins. Cependant
il semble tout savoir, et juger clair. Sans doute, cela sduit ma soeur.
Mon pre aussi l'coute. Voici que partout, dans le domaine, s'lvent
les toits rouges des nouvelles tanneries, qui fourniront aux armes les
cuirs d'quipement. Et, si la guerre ne dure pas, que ferons-nous de
cette masse de peaux, amenes par les charrois du nord, par ceux du sud
et de l'est!... de ces bls et de ces farines empils dans toutes les
granges.

Praxi-Blassans l'entranait par les clos. Sur maintes portes du village,
un H peint au goudron indiquait les magasins choisis en location
temporaire et que comblaient d'actifs dbardeurs courant depuis les
bateaux arrts au long de la Scarpe dans les roseaux jaunis.

Les paysans admiraient cette richesse dont crveraient bientt les murs.
Graves, ils se regardaient entre eux, crachaient le jus de leurs pipes;
puis se remettaient au spectacle, les bras croiss sur leurs vestes, et
comptaient mentalement les sacs. Bernard crut lire sur leurs figures
rases la dsapprobation. Il le dit  son beau-frre, qui laissa fuir de
ses dents un rire grle et criard.

--Croyez-moi, Monsieur l'adjudant, commandez vos houzards, troussez-moi
les filles et ne vous mlez point du reste. J'emprisonne Crs dans nos
greniers, parce que j'entends les cris de Bellone! Oh! j'ai l'oue fine,
Monsieur! Ma parole!... Voici quatre ans que je cours la poste sur les
routes de l'Europe, ce ne fut point une promenade vaine. Mes oreilles
entendent et mes yeux voient, Monsieur..., du moins, je l'espre.

Praxi-Blassans retira son chapeau, qu'il prit par les deux cornes pour
s'venter, comme si l'motion d'tre mconnu lui donnait chaud. Bernard
Hricourt releva l'impertinence.

Un souffle passa dans sa bouche tremblante, instinctivement son cou
tendit sa tte irrite vers le noble qui envisageait le ciel avec
ironie.

--Monsieur!

--Monsieur... Vous tes un brave jeune homme que je veux renseigner sur
les choses du monde; vous n'imaginez point comme un propos sage mis
devant les chefs favorisera votre avenir, plus que ces exploits de
guerre dont le dernier goujat pris par la rquisition saura se faire
louer justement. Croyez-vous que Buonapart a plac son frre aux
Cinq-Cents parce qu'il pointa convenablement son artillerie contre
Toulon? Non pas, mais il sut montrer  Barras certaine intelligence des
choses, faire pressentir l'aide qu'il donnerait en Vendmiaire sur les
marches de Saint-Roch, et comment il dbarrasserait le citoyen Directeur
d'une matresse aussi gnante que la Beauharnais, en l'pousant, sur la
promesse de commander en chef l'arme d'Italie... Voil ce qui servit sa
fortune plus que Toulon et Arcole. Pensez  tre utile avant que de
prtendre  tre glorieux!

--Souffrez que je vous le dise, Monsieur, voil de singuliers avis.

--Je ne vous conseille pas les mfaits du petit Corse, mais de suivre
cet exemple, en appliquant  des desseins honntes sa mthode.

Ils revinrent le long des haies, prs la roue du moulin inonde par les
eaux bruyantes du petit affluent.

Praxi-Blassans se fit plus amical. Il exposa des espoirs. Bientt ils
s'installeraient  Paris, dans son htel de la rue Saint-Honor, qu'une
offre raisonnable allait reprendre  l'acqureur de biens nationaux. Il
rouvrirait la maison. Aurlie, qu'il vanta sincrement, serait exquise
parmi une cour d'amis.

Il ne doutait pas d'un retour de l'opinion. En supposant que Barras,
Sieys, ou leur condottiere, prissent le pouvoir momentanment, leur
seule politique viserait  rtablir le monarque lgitime quelque jour;
sinon ils auraient bientt contre eux le peuple des provinces,
respectueux de la seule autorit tablie par le temps, la coutume, les
traditions lgitimes, par l'glise qui promet ses peines ternelles aux
insoumis et ses batitudes aux dociles. Quel gouvernement possible sans
le respect ni la foi? La masse demeure trop sotte pour discerner le
juste et l'injuste, par elle-mme. Avant peu les Jacobins le
reconnatraient comme ils venaient de reconnatre, en Thermidor,
l'impuissance de la guillotine  niveler les ambitions des partis et 
quilibrer les thories de la vertu.

Prognathe et le nez fin, Praxi-Blassans ricana vers les saules des
prairies. Les dentelles des manchettes cachaient l'nervement de ses
doigts lgers. Les narines plates reniflaient, non sans un faible bruit,
l'odeur des feuilles, des gommes.

--Qu'est-ce?

Une explosion branla les chos du village; des rumeurs montrent
jusqu'aux cimes des arbres. Ils coururent  la maison. Aurlie feignait
de s'vanouir en soupirant: Ciel! Ciel! Les nymphes aux tuniques
noues sous les seins retinrent la harpe qui chancelait. Avec un
instinct timide, Caroline s'appuya contre l'habit bleu de Cavrois; il
fronait les sourcils, indign qu'en sa prsence officielle une
incartade pt advenir:

--Quelque imprudence?

--Augustin! demanda l'anctre.

--Augustin!... Augustin!...

Les nymphes se rpandirent par le verger, et leurs robes frissonnrent
entre les arbustes chargs de pommes jaunes. Elles appelrent aussi,
vers la rumeur du village. L'aveugle cria:

--Augustin aura jou avec la poudre! Je lui casserai les reins.

Terrible, les paupires rouges, il sortit du salon, vocifra; et la
couperose de son visage suait. La grande voix tremblante insultait
Augustin, attestait sa paresse, ses vices. Le pre effrayait, lors de
ces fureurs. Il avait jadis, disait-on, tu  coups de pierres un
contrematre insolent. Praxi-Blassans rassurait Aurlie.  leur prire,
Bernard suivit de loin l'anctre, dont les vastes enjambes dpassrent
vite les pelouses et les charmilles, comme si la colre lui restituait
la vue pour se conduire jusque le lieu de sa justice.

--Mon pre, coutez! implora Bernard.

--Laisse-moi, toi, laisse-moi!... Je ne veux pas qu'un enfant me
dsobisse! Le jour du mariage de sa soeur! Le jour du mariage! je
l'assommerai... Je lui avais dfendu de voler de la poudre! C'est un
voleur! Je ne veux pas de voleurs dans ma maison!... Mon fils a vol, a
vol. Il a vol la poudre dans le magasin. Mon fils est un voleur! Un
Hricourt a vol!

Au bout du bras furieux, la lourde canne dcapitait les arbustes,
amputait les tiges, corchait les troncs de pommiers, tandis que le
colossal vieillard bondissait lourdement et que la terre humide
rejaillissait  son pas.

Bernard l'avait toujours connu tel, violent, sanguin, matre par la
crainte offerte  ses deux femmes,  ses quatre fils du premier lit, 
ses deux filles du second lit,  leur petit frre Augustin,  cent
ouvriers silencieux. Grce  cette terreur, il avait, dcuplant le
patrimoine, exig de chacun le plus de force, le plus de dvouement, le
plus de servitude, le plus de production. Mortes  la tche, les deux
pouses reposaient sous les ifs du cimetire.

Ce fut rapidement, au souvenir du houzard, la tristesse de la seconde,
Constance Gresloup, mre de Caroline, d'Aurlie, du jeune Augustin, une
blonde tique, penche sur son christ de cuivre, le matin et le soir,
pendant une heure de prires. La haine envers le mari avait aussi
fltri, rid, le visage de la premire femme, Antoinette Dessling, venue
en France avec sa marraine, lingre de Marie-Antoinette. Sept ans de
mnage, l'enfantement de quatre garons, l'avait puise jusqu' la mort
entre les cierges, parmi les religieuses et les orphelines de confrrie
 genoux qui chantrent les psaumes dans sa chambre, durant
quarante-huit heures d'agonie. Avec les marins, dont un, mile, pri 
la mer, Bernard en tait le fils.

L'aveugle courait encore, maudissait. Les demoiselles fuyaient aux
sentes latrales, derrire les buissons fleuris de baies blanches. La
rumeur du village s'apaisa..., et un ouvrier accosta le pre.

--Oui, notre matre. Il a brl de la poudre dans le bnitier de
l'glise...

--Amne-le.

--Ah bien, il court... Le bnitier tombe en pices, et la colonne de
l'glise est fendue.

--Amne-le... ou je t'assomme.

--Bon, bon!... a vous cotera cinq cents livres, notre matre, ce
jeu-l.

--Amne-le, je te dis. Cinq cents livres!

--Je vais le qurir. Si je le trouve...

--Si tu ne le trouves pas, je te jette dehors, tu entends, je n'y vois
plus, mais je sais encore me servir d'un bton...

La rage du vieillard lui fit heurter  toutes forces un arbre, et
l'homme s'enfuit, la veste  la main, en protestant de son zle.

Au bout du verger, le frntique s'arrta.

--Cinq cent livres, il a dmoli l'glise, le bandit! Cinq cent livres!
Je ne suis plus le matre donc! Je ne suis plus rien..., moi..., moi...,
moi, moi!

 chaque moi, la canne dfonait le sol, la bave moussait sur les
lvres. Il dboutonna d'un seul coup tous les boutons de sa veste,
dchira le jabot, et mit  nu les fanons rouges du cou.

--Cinq cent livres!... Il les paiera, ou je l'assommerai ton frre, tu
entends, Bernard. Il les paiera.

--Avec quoi?

--Avec sa peau! sa peau! Ah! Monsieur voulait apprendre le mtier
d'ingnieur!... pour se faire nourrir ici... Tu ne sais pas, tu ne sais
pas, Bernard, tu ne sais pas tout. Il vole de l'argent  Caroline, oui,
dans sa bourse... C'est un bandit... Il a engross Gotte, la petite
Gotte, qui vend des oublies  la foire... On l'a mise aux Repenties;
elle a tout avou..., j'ai donn cent cus...

--Vous tes assez riche, pre!...

--Assez riche! Peut-tre; mais j'entends qu'on obisse; tu sais!

--Peuh! Des bagatelles de freluquet!

--Non, il ne respecte pas son pre... Il ne me respecte pas; moi! moi!
moi! Je le sais bien, je vieillis, je n'y vois plus. Tout le monde me
manque, me crache au visage... Toi, tu me cracherais au visage... si tu
osais. Caroline aussi me crache au visage, et Aurlie et tous, tous; je
vous ai fabriqu des rentes; sans moi vous n'auriez ni sou ni maille,
gredins que vous tes! Et vous ne respectez pas votre pre. Vous
insultez votre pre! Vous m'insultez, moi, moi!

Cela lui semblait sacrilge. Il haussait contre le vent sa forte tte
rouge, aux yeux couverts de taies blanchtres. Son bras ne cessait point
de ravager avec la canne un buisson d'pines, ni son pied de talonner la
terre. Il injuriait les noms de ses enfants.

--Aurlie se fait servir  table avant moi... Pendant le dner, tout 
l'heure, je n'ai pas obtenu une goutte d'eau frache pour boire. Les
feux de la cuisine avaient chauff les carafes... Tu entends: pas une
goutte d'eau! pas une goutte d'eau!... pour ton pre!... Samedi, ce
Cavrois, parce que je sommeillais dans la bergre, m'a conseill une
promenade!...

--Eh bien?

--Il ne faut pas me prendre pour, un innocent, corbleu! Je sais ce que
parler veut dire, hein?... On se dgote du vieil aveugle de pre, on
voudrait le voir sortir pour la promenade, et si a pouvait tre la
dernire de promenade, celle dans le corbillard, vous danseriez une
ronde de joie, tous, tous, tous et toi!...

--Je vous jure que vous vous mprenez entirement.

Bernard sentit l'eau des larmes  ses yeux. Il voyait souffrir la
dmence du vieillard, dont les boutons de couperose se violacrent. Mais
les paroles d'apaisement restrent inefficaces. L'anctre respirait fort
pour crier mieux.

--Misrables... misrables... Oh! la terrible vieillesse que vous me
faites!... Je partirai, je m'en irai le long des routes, en tendant mon
chapeau... Je prfre cela. Je m'en irai. Vous tous excitez contre moi
cet Augustin... Vous avez gt sa nature pour qu'il m'insultt, moi,
moi, moi!

L'anctre trpignait.

Il ne laissa pas interrompre sa colre. Soixante ans il avait runi
cette fortune, dont eux allaient jouir, privant ses heures de toutes
joies. Il voulait que sa race domint sur le pays: J'ai achet pour
Aurlie la situation de Praxi-Blassans, et pour Caroline celle de
Cavrois. Vous voil soutenus par Talleyrand, par les personnages des
Relations Extrieures. Avant six mois, dans ces greniers, ces tanneries,
on livrera par chariots leurs cuirs et leurs grains aux fournisseurs des
armes. Alors l'argent crvera les sacs. Tes frres repartent en mer,
dans deux dcades, pour recevoir sur nos bricks les rcoltes de
l'tranger... Ici j'ai cr un coeur qui pousse le sang de la race au
levant, au couchant, au septentrion, au midi... Et moi? Je n'ai joui de
rien, que de voir cela se crer; et vous? Vous jouirez de tout; et moi
je vais mourir... et je ne veux que mourir, mais mourir en paix, tu
entends!... On laisse mourir un vieux chien en paix, dans la niche... Je
ne pense plus qu' la mort, je ne veux plus que la mort en paix, en
paix!

Il jeta son chapeau et le dfona par coups de talons.

--Mais que vous fait-on, pre?

--Ce qu'on me fait! Tu oses me demander ce qu'on me fait!...  Dieu!...
Mais hier encore! Le Reprsentant vient me voir, c'est Praxi-Blassans
qui se lve, qui tend la main au seuil... Moi, je ne suis plus chez moi.
Je suis, parat-il, chez Monsieur de Praxi-Blassans. C'est lui qui
reoit  ma place... Voil ce qu'on me fait.

--Mais ils se connaissent.

--Qu'importe, Monsieur? On ne se permet pas de recevoir chez les autres.
Cela est d'une insolence sans nom! Une injure impardonnable. Et je ne
pardonnerai pas. Je m'en irai. Je mendierai sur les routes jusqu' ce
que je meure dans le foss..., puisque je ne suis plus bon qu' cela.

--Mais je vous assure que Praxi-Blassans...

--Sufft! Taisez-vous lorsque je parle!... Qui a donn de la poudre 
Augustin?

--Je ne sais.

--Vous ne savez! Vous soutenez le jean-f..., par esprit de
contradiction, pour me dsobir et me nuire!... Oh! vous irez jusqu'au
bout du crime;... je suis faible maintenant. Je souffre comme un enrag.
Les intestins me sortent du fondement!... Je pisse le sang et je ne vois
plus clair!... Je n'ose plus manger sans que j'aie entendu l'un de vous
manger du plat qu'on apporte... Je sais que des pas me suivent le
soir... On veut en finir! Et peut-tre t'a-t-on fait revenir  dessein,
toi, le soldat, qui as l'habitude de ces besognes!... Ah! laisse-moi! je
sais ce que je dis.

--Mon Dieu! sanglotait une voix frle...

Bernard se retourna. Les soeurs pleuraient l, Caroline dans ses
blancheurs de marie, Aurlie frissonnant  travers l'charpe. Les deux
beaux-frres gesticulaient  l'ombre de la charmille, et les groupes de
nymphes timides s'effaaient au fond du jardin entre les habits bleus,
les habits verts, les habits puce et les profils  oreilles de chien
blondes ou brunes.

--Pre, voulez-vous rentrer? dit Bernard.

Une angoisse infinie gonflait sa gorge, noyait ses yeux. L'anctre
videmment croyait  ses craintes, imaginant le complot de la famille
pour se dbarrasser, d'une vieillesse infirme et encombrante...

--Ah! le calvaire, gmit-il.

Cependant il s'apaisa; comme si la voix de Bernard et les pleurs de ses
filles le pouvaient convaincre. Joseph le marin, avec ses oreilles
perces pour de lgers anneaux d'or, le prit au bras.

--Allons, le pre..., vous n'y pensez point... Venez dire adieu 
Caroline. Quoi, nous vous aimons tous. C'est bien  cause de vous que le
frre et moi nous essuyons les grains et que l'adjudant fait campagne.
Est-ce que Caroline ne tenait pas votre maison comme il faut, est-ce que
le beau-frre Praxi ne vous a pas gagn les fournitures militaires,
est-ce qu'Aurlie ne joue pas de la harpe  ravir, dans l'espoir de vous
contenter, et moi j'duque des perroquets qui vous amusent.

Il reformait le tricorne du vieux avec sa grosse main, dont le goudron
avait noirci les rides...

--Vous avez voulu qu'il y et un soldat dans la famille? Eh bien! me
voici soldat, dit Bernard. Un diplomate? Aurlie a pous un diplomate.
Un fonctionnaire? Caroline pouse un fonctionnaire.

--Des marins? Nous parons  virer, le frre et moi, reprit Joseph. Nous
avons laiss notre mile dans le golfe de Biscaye... Vous comprenez bien
que c'est des imaginations, tout cela..., et des songeries pas bonnes...
Rentrez...

Le vieil Hricourt radota... Ses rides et sa couperose plissaient. Ils
le laissrent aller seul par le jardin jusque la maison. Plant de
travers, trou, le tricorne tenait mal sur la tte branlante, qui
s'inclina vers le sol. Les hautes paules remontrent, et le vieillard
marchait pensif, en ttonnant du bout de la canne. Il discourut. Son
bras menaait. Son geste parfois renonait. Le chef branlant affirmait
et niait tour  tour.

--Malheu.eux vieill, zzayait Aurlie..., dj tu touches au tombeau,
et tu ign.es les douceu.s d'une tend.e confiance... Pou.tant le
labou.eu. ve.tueux,  la fin du jou., s'assied devant sa chaumi.e,
l'me apaise; ses enfants l'entou.ent, il leu. sou.it. Tu ne connais
point, p.e info.tun cette cha.mante motion... Au sein de la
.ichesse... un ho.ible soupzon empoizonne ton coeu... Qui ne se.ait
zenzible  tant d'ala.mes... ma soeu...  ch. poux, aidez-mo  rend.e
 mon P.e la paix du coeu...

Dlicieuse, elle flchit sa taille sur le bras amoureux du diplomate, et
pleura contre l'paule virile parmi ses boucles. Le frre dtourna les
yeux, car il la dsirait encore, et les feuilles roussies par l'automne,
en tombant, l'attristrent de leur mort.




IV


Une lgance meilleure perfectionnait encore les gestes et les attitudes
d'Aurlie dans l'htel parisien du faubourg Saint-Honor. Pressant un
limon au-dessus de la timbale elle arrondissait les bras, elle relevait
les doigts auriculaires tout arqus. Sur la chaise romaine blanche, elle
s'accoudait de trois quarts, la joue soutenue par les ongles de l'index,
du mdius. Aux meubles, le velours jaune illuminait le salon et ses
boiseries grises. Un ft de marbre y dressait le buste de la muse
Euterpe.

L, Bernard s'immobilisait des heures, inconsciemment heureux des plis
antiques descendus le long de la robe unie, jusque l'escarpin. Les jeux
d'enfance avaient rvl le corps. Qu'taient devenues les petites
jambes poteles? Avaient-elles pris le galbe long et plein des bras nus
cercls maintenant aux poignets et  l'paule par des vipres d'agate?

La voix de la jeune femme blmait le peu de noblesse de romans. Elle
tait grande lectrice. Son libraire, Barba, venait de lui offrir _les
Barons de Falsheim_, dus  l'imagination d'un nouvel auteur, Pigault.
Mais elle jugea cet ouvrage dpourvu des sentiments sublimes qu'elle
aimait. D'Anne Radcliffe, elle admirait l'_Italien_ En une seule anne
de mariage, elle avait plusieurs fois relu les volumes de la traduction.

--Toujou.s, je me ret.ace la scne o le moine levant zon poign.. pou.
f.apper za victime endo.mie, .econnat za fille dans l'info.tune.  que
voil du sublime... J'ai ve.s de douces la.mes... Gatan lit Restif,
mais il ne veut pas que je l'imite. J'en ai si g.ande envie, mo... Tu
lis Restif, to?

Elle rougit. Comme la mode tendait  disparatre, elle zzeyait moins,
replaait aussi les R dans les mots...

--Votre mari est svre?

--Mon coeu.!... il est inc.oyable. Talleyrand le dteste, et le suppo.te.
Gatan a de hauts desseins zur la Nation! Ta lieutenance, il va
l'obteni... Va jusque le Luxembourg, cet aprs-midi, tu le verras. On
dit que Buonapart a ramen d'gypte un Mameluk.

Bernard rappela comment le peuple venait,  Lyon, d'acclamer le
vainqueur des Pyramides. Il tenta de maintenir son langage  distance
gale de l'admiration que partageaient beaucoup de militaires, et de
l'envie que lui inspiraient ses jalousies ambitieuses. Buonapart
prenait sa place.

Il lui sembla qu'il se devait  lui-mme de vanter le triomphateur.
Durant son discours, il se loua de taire les insinuations fcheuses de
Praxi-Blassans sur les relations entre le gnral et Barras. Aurlie
l'estimerait sans doute de ne pas faire de concessions  des intrts
personnels ni aux ides du mari qui l'hbergeait.

Mesurant les incidentes, il guettait au visage de sa soeur le progrs
attendu de la sympathie. Il pensa: Je ne vais pas dire que la chance
sert le destin du Rival. Au contraire. Parce qu'il est noble de garder
de la dfiance envers les sentiments propices  notre fortune. Je ne
vais pas approuver l'enthousiasme de Lyon. Car il convient de rsister 
l'inclination irrflchie du vulgaire et de se distinguer ainsi... Il
faut tablir son caractre.

Un caractre! Le mot se rptait  son esprit. Il avait contraint sa vie
 ne point agir sans consulter ce mot. Toute sa force nerveuse,
musculaire mme, il la contractait dans le but de ne rien vouloir qui ne
formt mieux ce caractre idal, rigide envers soi, pareil  ceux de
Cincinnatus et de Scipion.

--Mo, je n'aime pas ce Buonapart, dit Aurlie. Mme Tallien soutient
que z'est un petit int.igant mal fagot... et qui se pousse par tous les
moyens. Pa.le, cependant, s'il remet les choses en place, et nous
dliv.e des Jacobins...

Une moue de la bouche en cerise acheva son voeu. Bernard rit pour
dclarer:

--Aurlie, vous me dcouvrirez une femme comme vous.

--Lorsque tu se.as g.and.

--Plat-il?

--Comme Buonapart!

 son tour, l'adjudant rougit fort. La fute dnichait l'ambition
secrte. Il hsita. Le croyait-elle apte  parvenir aussi haut; ou bien
jouait-elle de l'ironie?... Lentement il expliqua les causes de cette
gloire nouvelle: l'entrain vers la mort d'une multitude chasse des
villes par le chmage des mtiers, excite  la lutte par cinq ou six
ans d'meutes continuelles, nerve par la misre des camps provisoires
et le manque de tout, dlie de la famille par les secousses
rvolutionnaires, les dissentiments politiques, et  qui rien ne restait
que la colre, la haine, l'envie, l'espoir obscur de catastrophes seules
capables de finir cette dtresse. Lui-mme avait vu cela dans l'arme de
Jourdan; et il conta le pain dvor sous les sabots de chevaux. Une
semblable multitude, sole de privations, de douleurs, puis jete sur la
riche Lombardie, tuait afin de ne pas mourir, afin de conqurir le pain,
les souliers, les culottes, le bois du bivouac. Chaque soldat de l'arme
d'Italie ne luttait pas pour la nation, mais pour sa faim, et Buonapart
avait profit de cette dmence des estomacs vides, des pieds saigneux,
des membres froids, de cette misre rue sur la richesse des villes
heureuses. Quel autre retrouverait un semblable lan militaire? Aurlie,
quand il releva les yeux, ttait le ruban de sa chevelure. Elle
n'coutait plus. En mme temps les plis de sa robe, au corsage,
sollicitrent l'oeuvre des doigts. D'une petite lippe,  cause du menton
coll contre la gorge, elle signifiait que sa sollicitude entire
revenait  la toilette. Le frre se vexa. D'autre sorte elle restait
attentive lorsque prorait Praxi-Blassans.

--Trs jolie la grecque du corsage! jugea-t-il, pour dissimuler son
dpit.

--Alors, vous aime.iez une femme comme votre soeu., Monsieu.?

--Roses et lis! Pervenches de vos yeux!

Certes il et souhait la pareille, et de soutenir de ses mains le
double poids de la poitrine.

Elle jasa, coquette: ses lectures la ravissaient. Avant le mariage, leur
pre n'avait point permis de romans; et elle se livrait aux terreurs de
la littrature anglaise fertile en fantmes, aux sentimentalits de
_Rosa ou la Fille mendiante_ orne de tous les talents et de toutes les
vertus, toujours en pril de passion et ne succombant jamais; sans que
ces aventures exagres l'empchassent de s'attendrir aux finesses
motives de Sterne,  la mort du chien de l'aveugle,  l'entrevue avec
la frache soubrette en petit bonnet, en simple tablier! Et le fifre
franais, si franc, si jovial! Et Marie, la pauvre fille, qui gardait sa
chvre au bord de la route, et la plainte du sansonnet rclamant la
libert de l'air! Aurlie rcitait de mmoire des paragraphes; tandis
que le frre, silencieux, mditait sur l'humiliation de ne rien paratre
qu'un auditoire docile aux caprices de cette loquence.

Par une rude ducation, le pre Hricourt avait favoris entre ses
enfants peu de sympathie fraternelle. levs  part, les garons et les
filles ne se rencontraient qu' la table de midi et au souper du
couvre-feu. Jusqu'en 1792 celles-ci avaient vcu dans un couvent de
Bernardines. Elles taient revenues munies d'habitudes, de dfiances, de
terreurs. Des quatre fils du premier lit, trois, vers l'adolescence,
avaient pass les murs des Jsuites, pour prendre du service  bord des
bricks marchands. Instruit par un ancien colonel de cavalerie, M. de
Monchy, qui, avec un bndictin, administrait, dans Pronne, une sorte
de pensionnat militaire, o il enseignait l'quitation, la
fortification, le latin et quelques mathmatiques aux cadets nobles
comme aux fils de familles riches, Bernard Hricourt n'avait vu ses
soeurs que peu, durant les vacances estivales. Enrl simple houzard, ds
la dix-huitime anne, il avait couru les dpts de remonte, servi comme
fourrier le capitaine commis  l'achat des avoines, sans pouvoir, deux
annes durant, revenir en semestre. Tout  coup, il avait assist au
mariage de Praxi-Blassans et reconnu, aprs trois jours de poste, ses
soeurs grandes filles, en robes  la grecque, les charpes entourant des
tailles faites. Aprs la noce, il avait fallu rejoindre  franc trier
le corps de Jourdan, pour cette campagne de Souabe d'o il revenait
vaincu, triste, grave, soucieux de se crer un caractre suprieur aux
dboires et digne d'tre lou par lui-mme, admirateur docile des
Romains. Qu'Aurlie ne souponnt point ces qualits de son frre, il en
souffrait. Depuis six jours, il vivait dans l'htel de Praxi-Blassans,
enferm par le temps fangeux, de Brumaire, qui noircissait encore les
hautes murailles des htels voisins, celles de la petite cour
caillouteuse, vtue de lierre, enfermant les laquais actifs  fourbir la
berline verte.

--Je suis un tranger pour vous, ma soeur.

--C.ois-tu?... Non, mon c.er!

Elle se dfendit, puis s'excusa; dcouvrit en effet que, depuis son
mariage, elle changeait d'me. Tant de choses se bousculaient dans la
vie: les personnages de romans, l'installation de Cavrois et de Caroline
au Marais, les intrigues dont l'entretenait son mari anxieux de savoir
s'il suivrait les lubies de M. de Talleyrand, la complaisance des
Anciens pour Buonapart et Moreau, ou s'il conserverait ses prfrences
 Jourdan, Barras, Gohier, aux Cinq-Cents et au gnral-directeur
Moulins, qui parlait dj de mettre en arrestation le dserteur
d'gypte, et de le livrer aux fusils d'un piquet d'excuteurs.
Inquite, elle s'appliquait  comprendre tout cela, et comment, de plus,
lui siraient,  la ville, une douillette anglaise de drap gris avec un
chapeau polonais en velours garni de plumes d'autruche.

--Mon c.er, tu m'effrayes quelque peu. Un militaire, qui revient des
camps!...

Elle examina la pointe de son escarpin jaune; et ses petites dents
mordirent la cerise de la lvre infrieure...

--Oui, oui, tu me juges mal, tu n'es pas un homme sensible, to, tu
penses que je lis de mauvais livres, et ton sou.i.e m'a donn de la
peine, lorsque je t'ai parl du sieur Restif.

--Ma soeur, vous vous mprenez...

Gravement, Bernard se leva. Pensait-elle qu'il la dsirait?

De la sueur vint  ses tempes. Il crut bon de marcher, en marquant les
losanges du parquet  la cire qui mira ses bottes et leurs glands d'or,
ses jambes culottes d'amarante. Allait-elle le congdier? Le soin de
contraindre son envie charnelle suffisait mal  en dissimuler l'moi! La
honte le rendit furieux. Un caractre! Il ne pouvait seulement feindre
la froideur qui cacherait l'abomination de sa curiosit secrte.

--Si je lis, c'est que je ne veux point avoir l'air d'une petite sotte,
chez Mme de Stal, ou Mme Tallien, reprit-elle; et vous devriez, mon
frre, m'aider  paratre honntement partout,  la fin de servir vos
intrts, ceux du pre, les ntres. Ainsi je dois rencontrer le gnral
Moreau, quelque jour. Il pourrait vous agrer au nombre de ses aides de
camp..., ds que vous aurez la lieutenance. Conviendrait-il que la
recommandation semblt d'une pcore de province?... Papa veut aussi
fournir les rations et les cuirs de bride  l'arme qu'on rassemble sur
le Rhin...

--Peste, ma soeur! ricana Bernard. Je n'imaginai point que ce ft l de
vos affaires; mais que votre mari...

--Gatan vise plus haut. Il oublierait nos petits avantages. Au moins
j'peronne les bonnes volonts qu'il a mises en branle...

Le frre ne doutait point qu'elle dtournt habilement la conversation,
aprs avoir recueilli l'effet du blme allusoire. Il respira. Elle se
contentait d'une semonce adroite. Un sourire la remercia, confus encore.

--Tu devrais rejoindre Gatan au Luxembourg, conseilla-t-elle. Ils
bavardent tous dans l'antichambre des Directeurs, aujourd'hui. On te
prsenterait au gnral Moreau ou  Buonapart qui rde l en redingote
et prend chacun sous le bras pour lui expliquer son mrite..., au lieu
de rester ici comme un colier qu'on tient en pnitence. Tout  l'heure
il faudra rejoindre ton rgiment, et tu n'auras rien obtenu. Va du moins
au Palais-Royal... a t'amusera. Veux-tu des louis, pour jouer?...

Il refusa; il se dandinait, honteux. Elle le congdiait, lasse de cette
prsence. Dsireuse qu'il l'oublit en compagnie des filles, elle
offrait mme de l'argent.

--Je vous incommode, ma soeur?

--Moi, non, reste, si tu veux...

Le sang colora les joues d'albtre... Elle pressent mon got, et elle
en a peur, jugea-t-il. Cderait-elle, au cas de ma brutalit?... Je ne
puis me dcider  sortir, bien que je sois rsolu  vaincre le crime de
mon inclination; mais si je me retire, j'aurai l'air d'avoir compris,
d'avouer mon trouble d'me et d'instinct. Il faut que le caractre
triomphe de cela. Je demeurerai donc; et l'attitude raisonnable de ma
personne dtournera le soupon...

--Voyez le temps, Aurlie. On n'est point sollicit de sortir.

--Je pensais que les jeunes guerriers ne ngligeaient pas ainsi les
occasions de rencontres galantes et qu'ils aimaient faire parade au
dehors.

--Ce n'est point mon cas.

--Sans doute, les aventures du bivouac vous flattrent  souhait,
polisson!

--Ma soeur!

Aurlie lui montra le doigt, et se fit soudain camarade. Elle lui rcita
les pripties des romans,  profusion, et lui demanda si, dans sa vie
guerrire, il en avait connu de pareilles.

Le caractre fut de nouveau en infriorit.

Brusquement la jeune femme changeait de sexe; par la malice des
sous-entendus, elle le gnait, plus experte que lui  voquer, dans les
mtaphores, certaines gaillardises alors en vogue. Le caractre se
scandalisa. Aurlie lui plaisait davantage sous l'allure prcdente.

Ce jour-l, ceux qui suivirent, elle ne cessa de le taquiner, enhardie.
Praxi-Blassans l'aidait. Il introduisit Bernard chez des dames galantes
de la rue Greneta, certain soir, afin de parfaire une plaisanterie un
peu lourde commence  table. L'orgueil de l'adjudant souffrit.
Lointaine, trangre, close par hasard au milieu de ses frres marins,
prs de la massive Caroline Cavrois, cette apparition d'Aurlie dont
s'tait rafrachie sa peine, aux heures pnibles des garnisons et des
camps, se transformait en une petite personne railleuse, grivoise,
bavarde, utilitaire aussi, et qui se moquait.

Devant le soldat, les poux s'embrassaient  l'aise.

-- povre to, mon c.er! criait Aurlie, assise sur les genoux du
diplomate, dont elle caressait la joue rpeuse.

Ce petit homme trapu, sa tabatire, le haut col rabattu de ses
redingotes brunes, les revers aigus de ses gilets aurore, la toiture
lisse des cheveux poudrs couvrant l'ovale d'un visage ricaneur et
mobile, le parfum brutal du jabot, la faconde de la voix et l'importance
du geste, tout entretenait l'aversion de Bernard. Il devait,  chaque
heure, pour ne pas lui nuire, se persuader de la science relle acquise
en chaque matire par ce prodigieux travailleur, annotant, ds l'aube,
les livres innombrables pars sur les meubles de la bibliothque
qu'assombrissait entirement le veau tann des reliures.

Un incident faillit convertir en haine l'antipathie.

Bien que le jeune homme et remarqu des sourires entre les poux, s'ils
surprenaient son regard vers la taille d'Aurlie, il ne consentit pas 
croire que son amour latent ft l'objet de conversations intimes et
railleuses entre eux. Or, un aprs-midi,  la fin du dner, le matre
d'htel ayant dit deux mots  l'oreille de Mme de Praxi-Blassans, elle
s'gaya: Faites entrer cette fille!... Gatan; c'est la chamb.ire
nouvelle que j'ai choisie pour to, Be.nard!... Praxi-Blassans parut
aussi dans la joie...

--Pour moi? dit Bernard tonn.

--Vous la trouverez bien, si Mme de Plassans ne m'a point leurr, assura
le mari.

Et la porte ouverte  nouveau, ce fut, dans le cadre d'une fanchon, le
teint mme d'Aurlie, ses yeux, sa moue de deux dents appliques  la
lvre mordue, sa taille dans une simple robe de coton  rayures jaunes,
ses bras menus enfoncs aux poches d'un tablier noir, ses paules
masques par le croisement d'une charpe verte. Timide, l'enfant restait
immobile, les yeux au plancher, tandis que la jeune femme lui
prescrivait de menues besognes, celle d'apporter le chocolat du frre,
le matin. On fit sortir la grisette. Praxi-Blassans expliqua comment
Aurlie l'avait dcouverte dans son magasin de modes, apprentie, et
comment elle l'avait engage par un surcrot de gages, pour s'occuper de
travaux gracieux,  la maison.

--Qu'en dis-tu, mon frre?... Je suis s.e qu'elle te plat, pa.le
d'honneur panasse!

--Parbleu! renchrit le diplomate qui boucha sa narine nerveuse d'une
prise de tabac...

Et tous deux perptuaient leur plaisanterie.

Le houzard, haussant les paules, examina l'intrieur dor de sa tasse.
Il sentit la rougeur brler ses joues.

--Elle ressemble  une vivandire allemande que nous avons prise avant
Stockach, avec un parti d'Impriaux.

En effet, son peloton avait enlev, dans un village, quelques fantassins
protgeant cette vivandire dont le cheval dferr ne tranait plus la
charrette. Mais, en rappelant cela, Bernard ne dit point que la seule
ressemblance tait dans les fanchons et les charpes.

Praxi-Blassans cligna de l'oeil en homme qui ne veut pas prendre le
change. Aurlie riait plus fort.

--Quand pourrai-je quitter Paris? demanda Bernard.

--Oh! oh! fit le beau-frre. Vous ne vous accommodez donc point de notre
compagnie..., Monsieur?... Cependant il convient que vous demeuriez. Je
ne sais encore si je dois obtenir pour votre avantage la faveur du
gnral Moreau, ou s'il vaut mieux que vous continuiez auprs de Jourdan
votre carrire. Au cas o le paltoquet corse et M. Sieys
l'emporteraient, ainsi que le prvoit M. de Talleyrand avec beaucoup de
chaleur, l'intrt commun de la famille serait que vous serviez aux
dragons de Moreau, lequel gagnera sans doute le commandement prs
l'arme du Danube... Attendons la fin du jeu. Je ne saurais encore tenir
la gageure pour l'une ou l'autre faction; et toute dmarche en ce moment
nous compromettrait d'abord avec celui qui n'aura point le succs...
Donc, courez, amusez-vous, faites le jeune homme... et ne vous occupez
point. On veille pour vous.

--Tu sais ce que le pre demande de fournitures... Il faut quelqu'un des
nt.es... prs du gn.al commandant... Le pre mourrait de courroux, si
tu ne l'aidais pas, Bernard!...

--Une larme de cette liqueur!...

Le jeune homme exagra sa rserve, ds lors Aurlie le ridiculisait dans
la chambre conjugale. Le caractre! Son caractre prtait donc  la
moquerie.

Il s'enferma dans son logis. Par-dessus la cour sparant l'htel de la
rue, il contemplait la peine des portefaix chargs de cartons et de
marchandises en balles, les petits pas des lgantes passant la boue sur
planche du balayeur; la fuite des cabriolets verts de la caisse, jaunes
de roues, o se raidissait tantt un monsieur en carrik, tantt un
gnral qu'embarrassaient deux cornes de son chapeau barr d'or. Des
crieurs de gazettes bousculaient les militaires et les patriotes; vtus
encore de la courte carmagnole bleue. Les boucles anglaises d'une
coquette s'agitaient autour de son sourire cherchant quel homme en
voiture sauverait de la crotte sa robe, mousseline cerise. Il y avait
des mollets en bas blancs tirs, des visages roses dans des cornettes
tuyautes, des tailles fines sous des charpes  grands effils de soie;
des jockeys en veste ronde conduisaient les couples de percherons
attels  de vastes berlines bleu de roi. De jolies boutiquires
mditaient, le front derrire la vitre de la devanture, sous les faades
jaunies que dcoraient maintes enseignes: bottes et gants monstrueux,
balais gants, touffes de simples chez l'herboriste, boule d'or du
perruquier, portrait de la sage-femme saignant le bras d'une ple dame
en atours de nuit.

L'ardoise du ciel ne semblait pas moins sombre que les toitures; les
lignes des perspectives taient rompues par l'avance des choppes o se
succdaient la ravaudeuse, l'crivain public, la marchande d'abats, le
raccommodeur de porcelaine et le vendeur de chansons patriotiques.

 ce spectacle mal gay par les parapluies rouges et verts, soudain
clos partout, Bernard prfrait l'espoir des grandes routes sonnant au
pas du cheval. Il se revoyait dans les bois de Souabe, quand le vent
attaquait les manteaux et quand la pluie refroidissait les figures de
ses hommes endormis en selle. Un Picard de l'escadron chantait une
complainte  la queue de la colonne. Les branches ployaient sous
l'averse. Au loin, un livre traversait prudemment le chemin. L'odeur
humide de la fort enivrait l'espace, que ne troublait pas le roulement
de la canonnade peut-tre reprise dans les nuages gris afin de
satisfaire la gloire d'un peuple arien, improbable. Et l'inquitude de
l'officier accouru sur son cheval boueux, et les mains aux yeux des
brigadiers, et le profil des soldats attentifs, et les voix basses
ordonnant de plier les manteaux en bandoulire, de dcrocher la
carabine, et l'exquise palpitation de l'tre curieux de la peur, avide
de surprendre la faiblesse de l'ennemi au bivouac. Quel instant! le coeur
bat, la chair tremble, le souffle halte, les mains suent, les
entrailles crient; cependant l'me se dresse avec le courage dans la
carcasse effraye;  deux, ils veulent la joie de se voir forts, plus
forts que la peur de l'instinct, que la vigueur de l'adversaire.
L'ennemi et la nature seront vaincus. L'me s'accrot, s'excite. Les
yeux sortent, le poing serr l'arme prte; les genoux treignent les
flancs de la monture... On entend rler les haleines; l'ennemi parat,
les fusils tonnent, le sabre tournoie dans la main, le cheval bondit
avec votre dsir de s'imposer matre sur le fantassin ahuri derrire la
lueur de sa baonnette lance vers les cris des hommes, les sauts des
btes, les jets de boue, le claquement des pistolets... La peur n'est
plus. Une dmence illumine l'tre se jetant au galop, l'me dehors, sur
la proie fugitive que culbute un coup assn...

Le soldat voquait l'orgueil de ce moment. Y penser le dbarrassa de
tout le malheur valu par la moquerie du mnage. Comme il aimait la
gloire! Son me s'vasait pour ainsi dire. Il la comprenait telle qu'une
fleur immense et vivace surgie d'un calice troit  certaines minutes
d'expansion triomphante. Au combat, on devient mieux qu'un homme. Des
forces magnifiques et puissantes, le voeu de la race, des rythmes
historiques; voil ce qui vous possde, s'lance de vous, tue pour vous,
alors divinis.

Un caractre! Il fallait blouir les hommes par la gloire, les hommes,
les femmes, faire pleurer un jour Aurlie de regret! Bernard revenait 
sa table, aux livres bants, au _Trait de Cavalerie_, aux ouvrages de
Turpin de Criss,  cet _Essai sur l'Art de la guerre_, lumineux effort
d'un esprit encyclopdiste nourri par la pratique des campagnes sous
Louis XV,  ces _Commentaires sur les mmoires de Montcucolli_, le
savant adversaire de Turenne,  ceux _sur les Instituteurs de Vgce_,
curieux stratge du IVe sicle, si expert dans l'art de l'attaque et de
la dfense des places, dans le choix des sants militaires. Hricourt
s'asseyait au fond du grand fauteuil bas, appuyait sa tempe sur
l'oreillette et lisait, les bottes contre la bche blanchie de cendre,
jusqu' ce que les lueurs du jour eussent quitt les fourreaux des
sabres mis contre le mur. Les cuivres des gros pistolets encadraient la
gravure anglaise o parade le cheval persan du prince de Nassau, nagure
connu dans Paris, pour avoir t distanc par le cheval barbe de
Dauvergne, mestre de mange  l'cole militaire.

On grattait  la porte, vers le tard. Zulma, la grisette, apportait le
haut quinquet de bronze. La lumire aussitt rvlait sur la table les
cours manuscrits de fortification, acquis d'un lve besogneux ayant
quitt l'cole.

Religieusement, Zulma, du bout de ses ongles, cartait les feuilles. 
la drobe, elle admirait le jeune homme capable de tant de travail,
puis s'attardait  raplatir la courtine du lit tendu sur quatre lances
de grille coupes  mi-hampe. Le feu? murmurait-elle...

Bernard reculait son fauteuil; Zulma s'agenouillait dans sa jupe de
calicot bleu, o le bulbe de sa croupe s'panouissait, tandis que sa
jolie poitrine un feu rustique pesait dans l'charpe grise noue
derrire la taille. Malgr sa rsolution, l'adjudant ne russissait pas
 proscrire les ides libertines. Trop le tentaient sa nuque et sa peau
duveteuse. Presque aussitt il revoyait Aurlie ainsi courbe pour leurs
jeux d'enfance. Zulma, devinant le dsir, rougissait.

--Vous rougissez, Zulma, commena Bernard, une fois, alors que le sang
chantait  ses oreilles chaudes, et que frissonnaient ses reins.

--Je rougis, moi?... elle sourit; et la malice des yeux se voila de
longs cils.

--Pourquoi rougir?

--Pour rien.

Elle n'osait point se relever et continua le geste inutile de tisonner.
Bernard brusqua tout.

--Vous pensez que j'ai envie de vous mettre un baiser au cou... C'est
cela qui vous fait rougir, friponne!

--Oh! je n'aurais pas cru que Monsieur tait assez os pour cela.

--Les houzards ont de l'audace.

--Oh! ... les militaires!...

--Vous en avez connu, Zulma?

--Un tantinet.

Plus rouge, elle cacha son rire dans son paule et se redressa
lgrement sur les genoux, les yeux au feu.

Bernard lui prit la taille, qu'elle dfendit  peine, et la pria de
conter le roman. Il fut le mme que d'autres. Un cousin en semestre, un
sergent de l'infanterie lgre... Maintenant il avait rejoint son corps,
et elle lui crivait chaque dimanche,  La Fre.

--Voulez-vous, Zulma, que je le fasse revenir  Paris?

--Oui.

--J'en prendrai soin...

--Ce n'est pas bien d'embrasser sa servante!

--Pourquoi?

--Parce que ce n'est pas bien, pour un Monsieur comme vous.

--Petite Zulma, votre peau est bien douce...

--Si Monsieur entrait... non, non... Monsieur va entrer. Il a dit qu'il
venait voir Monsieur... Non, non... je suis sre qu'on me sonne en
bas... Qu'est-ce que Madame va penser... Oh! le lit que je viens de
refaire... Non... vous me faites mal. Monsieur me fait mal... Mon
charpe!... mais, a me chatouille... Oh! non... Si Madame me sonne!...
Si Monsieur montait... Ce n'est pas beau, a, non... Ah bien! ah
bien!... Oh! le lit que je viens de refaire... Monsieur n'est pas
raisonnable; non, a, Monsieur n'est pas raisonnable... C'est donc vrai
que je ressemble  Madame?... Ah! ah! ah!... Monsieur ne me croyait pas
friande... Il faut que j'arrange le lit,  cette heure... Oh! regardez
comme je suis faite... Mes cheveux!... Voulez-vous bien... Assez... en
voil assez... je vous prie. Paix l! et mon petit sergent? Comme a je
ressemble tout  fait  Madame, quand je la coiffe pour la nuit?

Plein de honte et les joues chaudes, Bernard se rajustait en silence...
Zulma jacassait, fire, les mains  ses boucles qu'elle refrisait autour
de l'index.

--On est du monde; on sait se mettre. Je m'attiffe un peu... C'est un
sort, dans tous mes gages, les matres me troussent le cotillon. On ne
reste pas tranquille auprs de moi. Ils sont enrags. Qu'est-ce que j'ai
donc?... Quoi que je fasse, quoi que je dise, ils veulent prendre leur
plaisir... J'aime autant a...

Elle lui rit  la bouche, en sautillant. Une joie sublime illuminait ses
yeux, colorait ses lvres qu'elle avalait, voluptueuse. De l'enfant
timide et rougissante, rien ne restait. Coquine, les cuisses serres,
elle se flatta de l'aventure qui la dpouillait de toute fantaisie
vertueuse pour la rendre simplement elle-mme, avec les envies de sa
chair saine, de ses yeux devenus vicieux.

--Et dire que j'ai perdu ma rose!

Elle badina. Il l'et voulue loin. Par bonheur, la sonnette retentit.

--Paix l! c'est Madame!... Vite un bcot, que je dgringole!...
Monsieur mon ange... c'tait bon, vous savez... Tout de mme, jamais je
n'aurais cru Monsieur assez os pour la fredaine.

De cela, Bernard ne garda qu'une satit accrue par la malice des poux
dont mille allusions le taquinrent. Cependant il n'avait point reconnu
entre les bras de la servante le crime savoureux de son dsir. La honte
de l'avoir recherch lui resta seule, et il se dsola dans la chambre,
de longs jours, sans que parvinssent  l'gayer les derniers Attiques
qui recevaient la pluie de la rue sur leur courte tunique laconienne.
Jambes, ttes, bras nus, ils imposaient ainsi la rsurrection jacobine
de la vertu antique et la prcellence de l'art qu'illustrait le nom de
David.

Rien ne lui russissait, ni le sentiment, ni l'ambition. Chaque mot
d'autrui louant Buonapart, Moreau, le poignardait d'un reproche. N'tre
pas leur mule vident, cela lui parut une humiliation infinie. Il cessa
de descendre auprs d'Aurlie, se consuma tristement l'me  rcriminer
contre le destin. Ne constituerait-il jamais son caractre? Il essaya
des mthodes. Vaincre d'abord ma paresse. Cette phrase, crite sur de
grandes feuilles de papier, il l'afficha, en dix endroits de sa chambre,
de manire  rencontrer toujours l'exhortation salutaire. Il lisait
jusqu' ce que les caractres d'imprimerie devinssent des mouches d'or
qui lui sautaient aux yeux las. Dix fois il recommenait la page, si
l'intelligence, distraite par l'image d'Aurlie ou la crainte de la vie
mdiocre, ne lui semblait pas avoir saisi de faon lucide la thorie du
changement de front par corps d'arme ou la manoeuvre de la brigade de
cavalerie dbordant l'aile adversaire, par chelons d'escadrons.
Mcontent de sa faiblesse mentale, il copiait le passage difficile, le
recopiait. Il mettait sous le joug de sa vigueur morale l'attention
rebelle, les yeux volages, les rancoeurs de son dsespoir, comme son pre
avait ploy les vies des pouses et des enfants, sous sa volont, afin
d'obtenir le triomphe de la race. Je dois tre le pre, jugeait-il, le
pre ferme de mon attention qui se dissipe; je dois, comme lui, crer le
prestige et la vertu de ma maison. Au cours de son adolescence, pendant
que la Terreur nivelait les privilges, l'aveugle lui prchait le
devoir, pour, l'aristocratie du Tiers, de substituer la noblesse de ses
sentiments et l'honntet de sa fortune aux qualits des ci-devant. Il
fallait, comme eux, tre hroques  la bataille, instruits au salon,
magnifiques dans l'apparence. Lui, le vieux, se chargeait d'obtenir la
richesse qui prpare la distinction des manires.  ses fils de
surpasser par l'hrosme et la science;  ses filles de dominer par
l'lgance et la vertu.

Cela semblait  Bernard une tche historique. Il prvoyait une noblesse
nouvelle de Decius, de Catons, de Lucrces, succdant  celle des Rohan,
des Villars, des Montesquieu, des Marie-Antoinette, et qui
l'clipserait.

La Rome des Gracques secouait enfin le joug des Barbares subi pendant
quinze sicles; et la tte du dernier Captien venait de choir, sans
doute, sous la hache justicire du licteur.

Tous les souvenirs latins criaient en lui. Il distinguait mal la
violence habituelle  son pre de celle propre  Brutus condamnant ses
fils. Partout Rome renaissait dans les maisons, avec les cannelures des
fausses colonnes ioniques levant les plafonds, avec la tige en bronze
vert des hautes lampes, les trpieds sacrs des guridons, les tuniques
et les cothurnes des femmes, la rhtorique des gazettes, les sabres
courts des vlites, les surnoms des sans-culottes, les guirlandes de
feuillages ptrifies vers la corniche des monuments nouveaux.

 table, les jeunes femmes amies de sa soeur contaient la vie antique du
Luxembourg o paradaient les membres du Directoire. On ne parlait que de
dners grecs, et de festins gymnastiques.  l'imitation des
patriciens engous des choses de Grce, on offrit, certain jour, chez
Praxi-Blassans, le brouet spartiate. Les convives se rcrirent sur
l'excellence de cette bouillie o se mlaient la farine de sarrasin et
le hachis de porc. Inclinant leurs cheveux natts  la Porcia, les dames
savourrent. Mais une discussion clata entre les _dmophilhellnes_,
qui professaient le culte pur d'Athnes, et les partisans de Mme
Tallien, qui inclinaient plutt vers l'amour de la mode romaine. De ces
dernires tait Aurlie. Praxi-Blassans ne leur pardonnait pas d'avoir,
lors d'une fte, garni de bagues les doigts de leurs pieds en bas de
soie tisse selon la forme des orteils. Les convives mles accusaient ce
got des merveilleuses; par esprit de raction contre l'art antique et
jacobin, ils portaient des boucles d'oreilles et des cadenettes roussies
 la teinture que relevaient des peignes courbes. Parmi ce monde,
l'austre Cavrois, immobile dans son raide habit bleu, le menton juch
sur les tours de sa cravate, mettait des sentences prudentes vers une
dame vtue en odalisque, avec des pices d'or sur les soins; un fort
rhume de cerveau la contraignait  sortir frquemment le mouchoir du
rticule qui pendait le long de la chaise curule.

--Monsieur de Talleyrand engage beaucoup le gnral  l'action...

--Il voudrait en faire sa main, dit l'odalisque...

--Une main pour prendre et pour garder.

--Fi, la vilaine langue!

--Je m'en accommode!... Sceptre de la beaut, zzaya un incroyable.

Mais ils s'extasirent sur le got du pain o l'on avait mis du cumin, 
la manire des Grecs. Bernard trouvait incommode de boire dans des
coupes enguirlandes de violettes naturelles. On avalait les ptales des
fleurs en mme temps que le vin.

La manie constituante de Sieys! cria Praxi-Blassans.--Vaut mieux que
la dpravation des Pourris et de Barras, interrompit
l'odalisque.--Gohier ne voit rien, ni le jeu de Buonapart, ni celui de
son frre.--Croyez-vous au navire envoy secrtement en Egypte par
Cambacrs, Roederer et Talleyrand, pour prier le petit Corse de
revenir.--Certes, si Lucien Buonapart prside, il le doit  ces
gens-l,  Roederer,  Saint-Jean-d'Angely...--D'abord ils avaient offert
l'aventure  Jourdan.--Il refusa, comme Bernadotte.--Comme
Augereau.--Des nafs!...--Des habiles!...--Des sages!--Des
vertueux!--Des imbciles!--Et le peuple?--Il boit.--Toute l'nergie
nationale est sole!--Les Anciens?--Ils voulaient Pichegru avant
Fructidor; ils veulent Buonapart.--Les Cinq-Cents ttes de bois ne les
empcheront pas.--Quel troupeau!--La France!--Son caf finit de f... le
camp!--Ils ont tt Moreau.--Eh bien?--Il a hsit. C'est sa manie. Il
avait hsit  dnoncer Pichegru ou  marcher avec lui! Il hsite entre
supplanter Buonapart ou le porter au pavois.--Moulin prtend les faire
fusiller.--Il cache cela. Il faut le voir, l'chine en l'air devant le
Vainqueur des Pyramides!--Et Lui?--Lui, il allonge des phrases. Il ne
quitte pas l'habit de l'Institut pour faire croire  son respect du
civil. Il veut. Il ne veut plus. Il se laisse faire violence. Il a des
vapeurs.--Une fille!--Un caprice!--La Beauharnais?...--Elle rabat ses
amants sur l'htel de la rue Chantereine.--Il y a foule.--Un peuple!--La
bonne femme!--Buonapart touche trois cents mains par jour.--Et sa femme
trois cents... Quoi?--Fi!--Des sels!--On meurt.--Voulez-vous bien ne pas
rire de la sorte, petite Messaline!

     Pourquoi nous marier,
     Quand les femmes des autres,
     Pour tre aussi les ntres
     Se font si peu prier?
     Pourquoi nous marier?
     Que les chiens sont heureux!
     Contre les murs ils p...,
     Deux  deux ils s'unissent.
     Sans qu'on mdise d'eux,
     Que les chiens sont heureux!

Elle s'acheva cependant parmi des murmures, la chansonnette de ce
vieillard, ancien ami de Jean-Jacques. En l'honneur de Rousseau, la
compagnie tolrait ce cynisme polisson du _retour  la nature_. Gteux
et le jabot plein de sauces, il haussait la tremblerie de ses mains
jusque les _repentirs_ de sa voisine o dgouttait l'huile antique.
Hricourt supporta mal qu'Aurlie ne cesst de faire retentir sa joie
aigu.

Elle portait une robe de mousseline rose, venue jusque, la gorge mal
contenue dans les deux poches d'un corsage en velours brun. Autour du
col un ruban carlate, _ la victime_, affichait ses opinions
thermidoriennes, la solidarisant avec les guillotines.

Cette prtention de mettre  table les souvenirs des excutions
terroristes dplut au soldat. Il trouvait Aurlie, le soir, agite, sans
grce.  travers le lorgnon de merveilleuse aidant sa relle myopie,
elle dvisageait les femmes et les hommes. Ses paroles visaient  la
travestir en ci-devant que la Rvolution ruina.

--Buonapa.t a donn sa pa.le d'honneu de nous rendre la fo.t de
Blassans. On l'a promis enc.e  Mme de Coislin,  la princesse de
Gumne pour ses bois de Lorient, et  la ma.quise de Crqui!...

--Talleyrand tient bureau de promesse! ricana quelqu'un.

--Oui, Mssieu, rue d'Anjou,  l'htel de C.quy. Le suisse vous indique
les he de guichet.

Et d'clater de rire, comme si elle avait nonc la chose la, plus
spirituelle du monde.

Depuis qu'il possdait le vice de Zulma, Bernard sentait dcrotre son
sentiment. Cette poitrine, il la touchait identique. Ces lvres, il les
savourait pareilles. Ces bras, il les liait  son cou, pour une douceur
semblable. Ce corps, il le connaissait que rvlait tant la mousseline
rose tendue contre une seule chemise de percale  fleur de peau.
Maintenant il apercevait mille dfauts imprvus. Praxi-Blassans
expliquait-il les raisons profondes de la catastrophe imminente, Aurlie
lui coupait le discours en criant  tue-tte: Avez-vous lu
Pigault?--Faut l Pigault, mon c.er! Ou bien si Cavrois pour excuser
les audaces de Talleyrand louait cet esprit gnial qui jugeait sainement
les hommes et les Etats, l'enfant s'occupait tout  coup des cames
suspendus aux oreilles de son voisin et lui demandait le nom de
l'orfvre qui les restaurait dans une rue de Rome. Sa voix de tte
dcrivait le char d'Apollon dont le relief se dtachait en blanc sur
l'agate. Elle vantait la dlicatesse de l'artisan.

Les proclamations sont dj tout imprimes, rue Christine, chez
Demonville... Allez-y voir. Vous demanderez de ma part le citoyen Bouzu,
qui tient l'tat de prote. Regnault a sign le bon  tirer. Bouzu le
montre  qui veut, annonait Cavrois vainquant les cris de sa
belle-soeur.--Cela serait plaisant.--Quelles balivernes. C'est le
millime complot que les nouvellistes imaginent.--Tout le monde veut
jeter les avocats  la rivire, Bouzu comme vous et moi!--Le gnral
Lefebvre a promis le concours de la division de Paris.-- d'autres!--Les
Anciens sont convoqus pour sept heures, aux Tuileries.--La bonne
histoire!--Mais cela prouve l'invraisemblance.--A-t-on oubli ceux de
Fructidor.--Ils voteront la translation  Saint-Cloud.--Les gnraux
feront cortge  Buonapart.--Ou Buonapart aux Anciens.--Morbleu,
Mossieur, voici enfin le sabre qui va racler l'ordure.--La crasse tient
bon.--Bernadotte marcherait  l'encontre.--Et l'argent.--Oui,
l'argent?--L'argent?--Il a pill l'Italie.--Il a trouv deux millions
chez les fournisseurs.--Bah! il leur a promis la guerre?--Mon pre a
envoy trente mille livres! dit tourdiment Aurlie...

Un silence suivit. L'ami gteux de Jean-Jacques essaya d'entonner une
autre chansonnette gaillarde. Sa face cadavreuse et riante bavait sur
la haute cravate de mousseline soulevant les bajoues fripes. Il
commena:

     Lubin dit  Colette:
     Prends ma houlette,
     Ma petite houlette...

On l'interrompit; on protestait. Il se rassit de coin, en secouant la
tte, comme si tout lui semblait absurde.

Il railla ces gens qui prtaient une attention majeure aux imminences
des complots. Il en avait tant vu depuis Louis le Bien-Aim et la Fte
de la Fdration. Il haussa les paules, battit une marche avec sa
tabatire contre son assiette au fond de laquelle un centaure peint
tirait de l'arc. Vous me la baillez belle tous!...Est-ce qu'Augereau a
pris le pouvoir aprs Fructidor? ni ce petit Corse, aprs Vendmiaire?
La libert pouvante la tyrannie! Il tapa du poing, et le vin sauta de
sa coupe jusque ses manchettes de dentelles...

On se levait de table. On quitta les siges romains en acajou raidi et
termins par des serpents de cuivre, les bouillottes  trois lumires
sous leurs abat-jour de tle verte et, sur le marbre de la table, les
fruits amoncels dans la claire-voie des corbeilles de Pomone en faence
dore.

Bernard abandonna toujours avec soulagement ces agapes qui, commences
vers quatre heures, duraient jusqu' sept, aux chandelles.

Il souffrait le dpit d'avoir admir Aurlie, et de la concevoir
maintenant presque gale  cette Zulma, si vulgaire depuis qu'elle
abdiquait toute hypocrisie, en venant ranimer le feu de la chambre.

L'impatience, visible encore sur les traits du mari, le confirma dans
ses remarques. Praxi-Blassans commenait-il un discours que l'on
coutait attentivement  cause de beaux aperus sur les manigances des
diplomaties, sa femme se plaignait haut de sa denture qui la faisait
souffrir soudain. Et toutes de s'empresser pour extraire de leurs
rticules des sels britanniques, pour agiter les plumes de leurs
ventails.  d'autres occasions, vers la minute prcise o l'ami de
Talleyrand rvlait les origines du formidable complot organis depuis
Fructidor, avec Roger-Ducos et Sieys, Aurlie se levait, admirative,
gentille, glissait sur la cire du parquet afin d'interrompre par un
baiser silencieux l'ennuyeuse priode. Voil des choses qu'il ne dit
zamais  ma... Il p.le aux at.es, ma, il ne me dit rien, le
sc.le.at! Et, assise sur le bras du sige, elle entourait de ses bras,
de son affection craintive la tte fatigue de l'poux qui souriait de
faon pnible. Par bonheur, l'entre d'un homme illustre, celle de
Sieys, par exemple, l'attirait jusque le visiteur nouveau. Elle
rpandait ses grces en rvrences de cour. Le citoyen directeur, de sa
lippe affable, saluait, inclinait devant tous sa tte crpue, se
rengorgeait dans le double menton qui crasait les tours de sa cravate,
puis vite se drobait, courant  l'un,  l'autre, rcitant ses
brochures. Aux dames il montrait la cicatrice de la blessure reue  son
poignet, lorsque l'abb Poulle tira sur lui deux coups de pistolet.
Pitt avait mis l'amorce, Mesdames!...

Ou bien c'tait Constant de Rebecque, l'astre du salon de Mme de Stal,
dont les longs cheveux et les favoris encadraient la carrure d'un front
et d'un nez grecs que lorgnaient les merveilleuses. Non, Monsieur,
criait Sieys; je me rejetterais plutt dans le jacobinisme. La royaut
ne reparatra plus cans! Eh! contre elle, contre Coblentz, nous avons
des outils excellents: les gnraux de la Rpublique.--Buonapart--Lui
et les autres! La pense de la Nation fcondera le monde  la pointe des
baonnettes franaises!

Hricourt n'aimait point cet homme. Au contraire, il se trouva plein de
sympathie envers Moreau, dont la taille rigide, la physionomie large,
aimable, les yeux francs et grands, la jolie bouche sensuelle le
charmrent. Des cheveux sans poudre runis en une courte queue
dcouvraient un front monumental, qui terminait bien l'homme en habit de
gnral, aux revers vastes et chargs de feuillages d'or. Prsent,
Bernard nona toute son admiration pour les guerres d'Allemagne et
formula le souhait de prendre une leon de tactique,  la suite du grand
capitaine.

Ils causrent. Moreau dclarait, modeste, n'avoir point assum la
mission de dsunir les Conseils, parce qu'il se reconnaissait incapable
de cette tche, et de lutter subtilement contre l'ambition, l'intrigue,
l'intrt de tous. Buonapart lui paraissait l'homme providentiel  qui
rien ne rpugnerait. Il le loua. Comme Bernard, jaloux de cette gloire,
mdisait, le gnral sourit et caressa les plumes tricolores de son
chapeau: Les hommes sont bas; il convient qu'on les mne avec les
moyens indispensables. Laissons cette besogne  qui elle plat. Pour
moi, j'aspire au repos. Croyez-moi, Monsieur l'adjudant: une chaumire,
un coeur d'pouse vertueuse, les fruits du champ cultiv par nos mains,
l'eau frache de la source... Et les yeux mouills, il se perdit dans
l'loquence  la mode, les yeux aux glands d'or de ses courtes bottes o
finissaient deux jambes osseuses culottes de Casimir blanc.

Il fut entendu que Bernard recevrait sa nomination de lieutenant, qu'il
suivrait Moreau dans l'tat-major  l'arme du Rhin.

Heureux de cela, le jeune homme fut en avertir Caroline dlaisse dans
sa robe blanche, au pied des cannelures d'une colonne ionique. Cavrois
accaparait Moreau de la part de Talleyrand qu'on aperut alors, gras du
ventre, en redingote marron, en perruque  la poudre, et tranant son
pied-bot malaisment autour des chaises. Sa bonne humeur riait  tous.

--Hein! dit Caroline, si notre pre pouvait le voir! La sage jeune femme
s'merveillait, humble. Elle calcula ce que les moulins d'Arras
fourniraient  la troupe et ce que produiraient les tanneries pour le
harnais des guerres nouvelles. La grosse tte ronde, joufflue,
mditative, murmurait des additions difficiles. Elle entretint Bernard
des constructions  parfaire, l-bas; elle parla du coup de sang qui
menaait l'aveugle; l'indiscipline du petit Augustin l'inquitait.

--Nous le formerons, dit Bernard.

L'clat de voix d'Aurlie s'lana jusqu'au lustre. Entoure par vingt
jeunes femmes bruyantes, aux yeux ivres, elle ne voyait point son frre
ni sa soeur.

--Ce joli hussard? interrogeait l'une.

--Mon frre.

--Un coeur!

--Imaginez-vous, ma c.re, il m'me!

--De l'inceste!

--L'innocent!

--Ze vous zure, ce devenait p.illeux, pa.le d'honneu.

--Et alors.

--Al, zai engaz une pco.e qui me ressemble... Cette fille qui po.te 
raf.achir dans les chamb.es.

--Et?

--Et ils sac.ifent  Vnus, ent.e chien et loup, quand Zulma lui monte
le quinquet!... Pa.le d'honneu! Pa.le d'honneu!... ma belle!

En fuses, les rires s'ternisrent.




V


La petite ville alsacienne retentissait de bruits militaires. Le long
des rues troites aux piliers de bois, les dragons menrent jusque le
Rhin les files de chevaux nus, pour l'bahissement des filles blondes et
ventrues adosses contre les minuscules boutiques. Le vin blanc moussait
dans les chopes offertes par les mains fraternelles de hauts capitaines
en habit vert plastronn de rouge, en culotte de peau jaune, en bottes 
l'cuyre. Les crins des casques flottaient sur les bandoulires des
gibernes. Aux bouches luisaient les rires. Les perons et les sabres
s'embarrassaient dans les barreaux des siges. Floral parait de
corolles neuves les arbustes des jardins. Le soleil tincelait contre
les ailes des pigeons qui picoraient entre les chariots d'avoine. Au
fate des chemines, les cigognes veillaient sur une patte, en claquant
du bec. Il dfilait par les rues d'innombrables jeunes soldats fiers de
leurs gutres noires et de leurs bonnets  glands jaunes devant la joie
des commres qui remplissaient  la fontaine leurs seaux de bois. Les
enclumes des marchaleries sonnaient de cent coups frapps en plein fer
incandescent. Aux fentres, des lieutenants s'accoudaient, liseurs
d'ouvrages tactiques. En bas, les plantons de l'tat-major circulaient
avec les registres de la division. Un tumulte de fte dans la lumire du
renouveau.

Plumets rouges de l'artillerie monte, colbacks de hussards  galons
carlates, tresses blanches des bonnets  poil, graines secoues des
paulettes, ors des galons sur les manches, cuivrures des baudriers
jaunes, tout cela s'agitait parmi les groupes de camarades se retrouvant
 la runion des brigades, la veille du grand effort. Hricourt
s'amusait des conscrits imberbes et piqus de rousseurs, de mufles
tanns par tous les soleils sous les moustaches des vieux soldats, des
profils goguenards, des clins d'oeil malins, des trognes rubicondes entre
les cadenettes, de la cohue d'ivrognes en liesse se serrant les mains,
riant aux Alsaciennes, changeant des jurons, trinquant partout, au fond
des cabarets ombreux, et sur les disques des tonneaux installs au seuil
des auberges. --Oh! les Picards!... Par ici, les Picards.--Te voil,
Ange...--Eusbe! Et ton frre, mon joufflu?--T'as laiss Catherine?--Un
coup de vin, camarade.--Tu sais, Pied-de-Mouton est ici.--Bah!--Oui, mon
gars, au rgiment lger.--Va jusqu'au camp des dragons, tu souhaiteras
le bonjour au cousin Elie.--Bagasse, mon gros, tu veux donc aussi
enfiler l'Autrichien.--T, mon bon, chacun sa part de gloire, h!--Toi,
j'ai vu ta tte au caf de la Comdie,  Tours.--Quant  a, tu ne te
trompes point, mon pays.--Sifflons une pinte de petit suret.-- la sant
des Tourangeaux!--Pourquoi que t'as quitt la boutique?--Le pre tait
dur. Et puis, pas d'ouvrage. Tous les ateliers ferment rapport aux
migrs qui sont encore loin et qui ne font plus marcher la
vente.--C'est comme chez nous, Rayonne!--Et Clairette?--Ne m'en parle
pas, homme dur. L'insensible a fui avec un rival odieux. Je viens
chercher dans une mort glorieuse la fin de mes maux.--Parbleu, fusilier,
regarde plutt le corsage engraiss de cette belle servante; j'y
plongerai bien deux doigts!--Oui, ma belle!--Et des reins!--Du
tabac?--Imagine-toi que mon libelle, _le Vieux Jacobin_, s'est vendu
tout juste  six exemplaires. Alors je me suis dit: Pitout, la foule
ne comprendra jamais ton gnie politique, mon garon. Les cranciers
cassaient ma sonnette. Les chiens levaient la patte sur mes bas. Un coup
de vent retourna mon parapluie au coin de la rue Vivienne. Buonapart
touffe la libert, cria dans mes oreilles un sans-culotte qui revenait
de Saint-Cloud. Sans logis, muni pour toute fortune de manuscrits qui
crevaient les poches de mon habit dteint, je me rappelais la mort de
Snque. Justement j'avise un gaillard magnifique, gras, rose, dor sur
toutes les coutures, et tranant le sabre. La voix intrieure me crie:
Pitout, tu n'as plus de parapluie; et l'averse dgouline aux cornes de
ton chapeau. Deviens gnral de la Rpublique indivisible... Le
gaillard n'tait que fourrier aux dragons. Je l'aborde, lui conte mon
cas: Deux heures plus tard, je mangeais  la caserne... Paix!... Mon
lieutenant!

Hricourt rpondit au salut militaire. Ce soldat appartenait  son
peloton. Il se promit de lui paratre favorable; la bonne humeur
parisienne l'gayait. Il reconnaissait partout des figures aperues dans
les cafs, aux galeries du Palais-Royal. Dus dans leurs esprances de
fortune publique, traqus par la police, congdis par les
administrations, chasss des bureaux, les jacobins
famliques,--folliculaires, commis, garons de boutique,--affluaient,
depuis Brumaire, aux camps. Les grandes villes dgorgeaient leurs
lments d'nergie, leurs forces rvolutionnaires dsormais sans emploi.
La vie intense de la nation envahissait les brigades, se mlait aux
vieux soldats de l'an II, enrls pour les mmes raisons. Dsesprs,
sceptiques et passionns s'engageaient joyeusement dans la chance du
combat, avides encore de porter au bout de leurs armes l'ide de
l'mancipation humaine et de proclamer au monde, par la voix du canon,
les droits de l'homme.

L'artillerie bousculait ce tumulte de foule. Les prolonges, les
fourgons, les pices atteles traversaient la ville au trot des chevaux
disparates obtenus de la rquisition. Cela drangeait les soldats
stupides devant les chevaliers de pierre enclavs entre les fentres 
culs-de-bouteille, sous leurs devises d'armoiries gothiques.

Les caisses des tambours luisaient au pied des faisceaux, sur les
places. Toutes les provinces des Gaules fraternisaient par vingt accents
divers au dtour des ruelles, au hasard des rencontres, dans les
couplets des chansons picardes, bretonnes et provenales.

Un galoubet et un biniou se rpondirent de fentre  fentre. Des
haleines sentaient l'ail. Au centre d'un groupe d'infanterie, deux
voltigeurs auvergnats dansrent la bourre, poussant du talon le pav
pointu de la place. Leurs bras en l'air effleuraient les rouges plumets
des bicornes. Des grenadiers basques tiraient hors du sac des
espadrilles afin de dlasser leurs chevilles saigneuses. L'odeur de
bouillabaisse manait d'une marmite alsacienne. Dans le faubourg, les
feuillages masquaient les enseignes arborant des sentences au-dessus des
buveurs en uniformes dboutonns.

Hricourt aborda plusieurs officiers de son rgiment. Selon les
nouvelles rcentes, le gnral Kray massait les troupes autrichiennes
sur la rive droite, et l'on aurait  faire feu, l'eau franchie. Devant
eux passrent des forges de campagne, des fourgons pleins de fers 
cheval, de clous pour les besoins de leur brigade. Soudain il reconnut
sur les chariots de rquisition la marque H signant les sacs de farine
blute aux moulins de son pre.  travers les provinces, les richesses
du Nord arrivaient. Toute la terre de la patrie affluait  la suite de
ses enfants par-del les frontires. Il espra que l'un des conducteurs
apportait une lettre  son adresse. Mais, coiffs du bonnet de fourrure,
tous parlaient le patois de Strasbourg; ils y avaient reu le chargement
parvenu jusque la capitale d'Alsace au moyen d'autres convois. Les
lourds quadriges se succdrent dans la direction de Ble. On y
transfrait les magasins. La lettre H encore marquait le cuir des
selles, les paquets d'trivires, de brides, les collections de
havresacs, le poil au dehors, qui comblaient de hautes charrettes.

Caroline avait-elle compt ces livraisons? Combien de fois le pre
aveugle avait-il pes dans son trbuchet l'or d au salaire des
tanneurs.

Musarder ainsi. Tous les spectacles attiraient son attention frivole. Un
caractre ne devait-il pas concentrer ses forces en vue de la seule
nergie? Il se contraignit  fermer les yeux, car la file des attelages
ne discontinuait pas, bouchant la route. Malgr l'effort mental, il
distinguait le passage des tombereaux aux roues tonitruantes, des
haquets stridents, des charrettes  foin crasant les cailloux d'une
pression lente. Et tout s'arrta, se fixa. Il rouvrit les yeux, voulut
comprendre la cause du stationnement, et remonta la longueur du convoi
pour assurer le service d'ordre.  l'arrire-train d'une charrette
encrote de boue sche, un pauvre adolescent dormait. Le soleil, la
poussire avaient noirci la tempe et une joue visible entre les bras en
oreiller. Sa tignasse pleine de brins de paille retombait jusque sur le
jabot sali d'une chemise presque lgante; mais la carmagnole de bure et
le pantalon de canevas indiquaient la misre du vagabond. On dirait les
chaussures d'Augustin, remarqua Bernard. Il continua sa route, press
de dcouvrir le marchal des logis responsable. Le prompt coulement des
charrois lui incombait, c'tait son dbut dans les fonctions du service
en campagne, cette surveillance de l'arrivage. Il craignit le retard. Le
chemin devait tre libre de voitures avant minuit, s'ouvrir aux colonnes
profondes de la rserve qui dboucheraient par l et franchiraient le
Rhin,  l'aube, sur le pont de bateaux jet en aval.

Le soin de son devoir le retint  cette occasion prs d'une heure. Quand
il rejoignit le cantonnement, le cavalier d'ordonnance lui remit un bout
de papier o il lut: Augustin. Comment! son frre tait l! Il crut
aussitt  la mort du pre,  l'incendie des moulins, se rappela le
vagabond endormi derrire la charrette, et le vit tout  coup:

--Qu'y a-t-il?

--Je me suis sauv de la maison. Je ne veux plus tre battu. Regarde.

L'adolescent montra son oreille droite dtache de la joue par une
plaie.

--Qui t'a fait cela?

--Le pre...

--Entre ici.

Dans la grange, deux soldats ciraient leurs bottes, un dormait, un
crivait.  l'abri d'un paravent Bernard avait son lit de camp et une
petite table.

--Comment es-tu venu?

--Les chariots de fournitures taient partis la veille, j'ai march,
j'ai couru jusqu' ce que j'aie pu les rejoindre. Je savais que les sacs
arriveraient ici. J'ai vendu mes bons vtements, j'ai achet cette
dfroque. Avec les sous de la diffrence, j'ai mang...

--Que veux-tu que je fasse de toi?

--Un soldat aussi.

--Tu as faim?

--Oh! oui!

Bernard contempla l'enfant. Les longs cheveux bouclaient sur son cou.
Fivreusement il contait les dtails de la catastrophe, ses incartades,
la fureur du vieux; et la dchirure de son oreille aprs une scne de
colres rciproques.

--Tu sens la farine...

--L'odeur de la maison.

--Oui. Mais le parfum aigre du houblon emplit tes cheveux.

--J'ai dormi dans les fosss de l'Artois.

--Comme ta bouche souffle une haleine au genivre.

--J'ai bu, dans les fermes de Thirache, l'alcool du pays.

--Je flaire la pomme de pin.

--Nous avons pass la fort d'Ardennes.

--Ce sont tes mains qui puent le poisson de la sorte?

--Nous avons pch au bord de la Moselle.

--Ta carmagnole embaume.

--J'ai cueilli l'aubpine dans les Vosges.

--Qu'as-tu dans tes souliers?

--Le sable du Rhin.

--Parbleu, tu sens la terre frache.

--Je sens la France! car de partout elle se lve avec moi.

Ils s'embrassrent et se turent, trs mus. Plus tard l'enfant numra
ce qu'il avait rencontr de bataillons et d'quipages le long des champs
verts,  la porte des auberges, dans la poussire des chemins, sous les
ombres des forts denses. La peau du pays se hrissait d'hommes en
marche, tels les poils d'une bte furieuse.

Bernard essaya de renvoyer son frre en Artois. Il puisa les
remontrances, les leons, les conseils. L'enfant rsista.

--Donne-moi une lettre pour le gnral Moreau.

--Tu ne sais pas monter  cheval.

--Je serai fantassin.

--Tu vas t'ennuyer de longs mois au dpt.

--Non. Tu prieras. Je supplierai. On m'inscrira sur les rles des
compagnies qui s'assemblent.

--Rveur!

Que l'enfant ne voult pas retourner chez leur pre, il dut l'admettre.
L'indpendance du gamin irritait le vieillard autoritaire; et on pouvait
craindre un malheur entre ces deux tres colriques.

--Il a tu sa premire femme et ma mre. Il ne me tuera pas!

--Pense  la svrit de Brutus envers ses fils. Ils l'acceptaient eux,
les grands Romains.

--Ils acceptaient, et moi je n'accepte point.

--Orgueilleux.

--As-tu lu Jean-Jacques, Diderot, Volney?

--J'ai lu Tacite; je crois que l'individu ne compte pas devant la force
de la famille, de la race, de la patrie, de la nation.

--Je crois  la libert de l'homme, citoyen du monde.

--Suppt de Gracchus Babeuf!

--Esclave de Csar!

Le lieutenant haussa les paules, puis crivit des lettres de
recommandation.

--Je monte  cheval ce soir. Les ordres m'enjoignent de conduire une
reconnaissance en territoire ennemi, ds que l'on pourra passer l'eau.
Dans deux heures tu me diras adieu, en te rendant au quartier gnral.
De l tu feras savoir  notre pre ta rsolution; et, respectueusement,
je te prie, tu lui demanderas... Tu lui demanderas pardon.

L'enfant frappa du pied. Bernard insista, svre, et obtint la promesse.

--Maintenant lave-toi, et puis nous irons dner.

Augustin parti, l'an admira les lois du mystre qui poussaient hors du
gte les enfants de France, depuis huit annes, et les jetaient, au
refrain de _la Marseillaise_, contre le glaive des rois germains, cette
ample famille dont la branche franque avait maintenu sous le joug, dix
sicles, le colon latin.

Du seuil de la grange il apercevait luire peu  peu, dans la plaine, la
multitude des fusils dresss aux bras des bataillons sous la clart
lunaire. Les brigades marchaient au fleuve obscur entre des berges
basses.  la surface des champs, partout, les bataillons surgissaient,
innombrables et subits. Les caisses de cuivre brillaient aux hanches des
tambours. Un seul pas de trente mille jambes martelait la terre. Les
ombres questres des adjudants-majors volrent, silencieuses, le long de
colonnes. Des essaims de cavalerie se mouvaient. Des caissons cahotaient
par les chemins. Le seul pas retentissait formidable et sourd; le seul
pas de la nation en armes affrontant le destin nouveau.

--Csar! voqua le jeune homme.

Il s'hallucina volontiers, dsireux d'entrevoir les piques des
lgionnaires, les casques d'airain, les btons portant la fiole d'huile,
les licteurs, les vexillaires, le manteau du consul. _Consul
Romanus_!... Ah! ce n'tait que ce Corse dont Aurlie blmait l'pouse
douteuse et les apptits nafs; Aurlie qu'il et voulu savoir pareille
 Lucrce! Il sourit d'amertume. La barbarie purile des Francs avait
pourri le caractre patricien. Il rflchit, ne put se rsoudre 
comparer Octave et Barras. Oh! quel hrosme raliserait son illusion du
rveil romain? Quel sang, quelles svrits de la guerre, quels travaux
des lgions, quel Caton, quel Csar?... Et, sur la crte de l'arme
mouvante, il chercha les aigles.

Jusqu'au loin, tout s'arrtait. Des feux flambrent devant les fronts
des compagnies. Les bivouacs s'tablirent. Les baonnettes des
sentinelles s'isolrent. Bernard quitta la grange, se mit  cheval,
moins dans l'intention de rejoindre ses soldats que dans celle de mieux
voir l'tendue. Il gagna le monticule voisin.

Les eaux bruyaient doucement vers la campagne dodue. Mille feux
s'allumaient  la lisire des bois bleuis par la lune. Des btes
hennirent. Les falots des pontonniers coururent sur les barques runies
entre les rives. Les marteaux enfonaient les dernires chevilles: et,
par-dessus la petite cit mal endormie dans le repli du fleuve, une bue
rousse signalait la rumeur close entre les pinacles des glises et les
pentes des toitures. Au-del des eaux, d'autres bois s'tendaient sur
les ondulations du sol, voisins de ceux o, six mois avant, lui-mme
avait couvert, houzard,  l'extrme gauche, la retraite de Jourdan.

Sous l'uniforme de dragon, et l'paulette acquise, allait-il connatre
encore la dfaite, ou la victoire, ou la mort?

Revenir triomphant, capitaine, prs d'Aurlie qui regretterait ses
impertinences  l'gard d'un frre illustre; ce fut l'essentiel de sa
pense.

Une barque charge d'infanterie longea les pontons et fut atterrir sur
l'autre berge, o des feux de bivouac s'agitrent. Cette troupe formait
le soutien de la reconnaissance qu'il mnerait. Deux compagnies
franaises passaient depuis le crpuscule; on avait entendu plusieurs
coups de carabine. Des patrouilles  cheval avertissaient ainsi les
postes impriaux de l'vnement subit, car leurs ttes de colonnes
s'attardaient encore  huit lieues du Rhin, pour masquer la
concentration hsitante de leurs forces, sur la ligne d'Engen 
Stockach.

L'motion plissait un peu la face du jeune brigadier qui vint avertir
Bernard. Le pont pouvait subir le passage d'un dragon tenant le cheval
par la bride. Un  un, suivraient les autres hommes du dtachement.

Bernard rejoignit les vingt cavaliers qui bouclaient leurs portemanteaux
aux troussequins des selles. Ils faisaient vite, fivreux; car un
nouveau coup de carabine roula d'chos en chos, sur l'autre rive.

Le premier homme passa. C'tait un marchal des logis du vieux rgiment
de Bourbon-Vendme, qui s'tait battu sous le Bien-Aim. Il prit
l'attitude grave des vieux soldats allant au feu. Ses favoris
grisonnants rejoignaient une bouche close. Il flatta son cheval avant de
lui faire tenter le premier pas sur les madriers joints au milieu des
bateaux en file. L'animal le suivit, attentif  ses sabots. Tous deux se
comprenaient. Pied-de-Jacinthe, recommanda Bernard, ds que tu auras
cinq cavaliers avec toi, de l'autre ct, tu en expdieras deux vers
l'endroit o l'on tire. Je t'envoie d'abord ceux qui parlent allemand,
Closter et Ulbach, Grnbier. Ils doivent dcouvrir aussitt un chemin 
gauche, celui de Mhlenhof. Une maison est  six cents toises de la
berge, sur ce chemin. Ils s'arrteront l et placeront deux vedettes. On
interrogera les gens sur l'ennemi.

Pied-de-Jacinthe hochait sa vieille tte pour acquiescer. Il continua de
maintenir son cheval en quilibre. Les eaux grouillaient autour des
quilles de bateaux. De leurs falots, les pontonniers clairrent les
poutres o l'homme et la bte persvraient. Le vent tait froid.
Alsaciens,  vous! dit Bernard. Ils s'avancrent blonds. Les casques
ne pouvaient couvrir entirement ces grands crnes. Les fortes cuisses
enflaient leurs culottes de peau; leur carrure emplissait l'habit vert.
Ils se tinrent immobiles; et leurs fronts se ridaient pendant le
discours de Bernard. Ulbach, vous interrogerez les habitants de la
maison, et vous traduirez leurs paroles au marchal des logis...
Celui-ci avait de grosses lvres ples, des courts favoris de chanvre...
Il montra l'ivoire de ses dents pour sourire, lorsque Bernard eut dit:
Strasbourg et Colmar vous confient la rputation de ses patriotes...
Allez...

Ils entranrent, tous trois, les alezans.  vous, la Flandre! Avancez
Corbehem, Flahaut! Ils taient gras de bire; avec des mines carlates,
de grands nez. Allons, boyaux-rouges, rveillez-vous! Ils tentrent de
rire  cette appellation qu'ils se donnaient entre eux, au pays! V'l
la kermesse, mes p'tiots!... Ils furent contents, et claqurent les
flancs des btes. Le Parisien! l... Pitout!--Voil, mon lieutenant,
a pique!-- votre rang de file. Et pas de bruit. Nous ne sommes pas
chez Procope ni  la Rgence.--On pose tout de mme les pions sur
l'chiquier d'Allemagne!--Chut!... Vous, les vignerons; Nondain!  Ils
s'approchrent, sages et silencieux, et continurent de lisser avec
leurs gants de cuir les poils des montures. Leurs lvres brunes
sentaient le vin. L'un toussait. Bernard s'informa de sa maladie. C'est
la fracheur de la caverne o la famille habite. L't on est en sueur
quand on rentre des prairies!--On se rchauffera, Nondain. On fera
flamber les fagots bavarois! C'est du bon sapin! Et puis nous
retrouverons au Danube les fleurs de la Loire; les lis!--Les lis! Ils
se regardrent avec de l'espoir.

Marius! Ceux de Provence... Approchez les chevaux. Noirs et les traits
mobiles, ils chuchotaient: En l'an IV, pitchoun, Buonapart, il a dit 
mon parrain: Marius, sans toi, je ne serais jamais entr  Mantoue...
Et c'tait comme le disait le Consul, mon bon! Sans Marius, mon
lieutenant, jamais le Consul ne serait entr  Mantoue!... Bernard les
fit taire. Ils s'agitaient, malheureux; ils passrent sur l'autre bord
o l'attente dura. Les Tourangeaux se plaignirent du froid. Les Flamands
voulurent boire. Pitout gaya trop le dtachement avec ses calembours.
Silence dans le rang!... cria Bernard. Les Bretons somnolaient,
taciturnes, piqus de rousseur, la figure sale. Allongez vos
trivires, Trheuc!... Essuyez votre nez, Yvon, sale cavalier!  vous
les Gascons!... Brigadier Cahujac, vos hommes sont tous l?... Oui.
Prenez la tte. Vous dpasserez les Alsaciens; et vous reconnatrez la
route de Mhlenhof, plus loin que la maison... Dragons!

Quinze,  la tte de leurs btes, ils se raidirent, la tte haute sous
le casque, et bombant de mmes poitrines plastronnes d'amarante,
unissant les talons de mmes bottes  l'cuyre un peu boueuses. Les
gants de cuir tenaient les pommeaux de sabre.

Derrire leur rang et le fleuve, Bernard contempla les feux de bivouac
regardant la rive germanique, de toutes les collines, au bord de tous
les bois, le long de toutes les routes et des eaux. La Gaule accroupie
dans l'ombre, prte  bondir, guettait l'Europe.

Ce lui donna de l'motion. Il ne put la contenir: Soldats, vous
foulerez tout  l'heure le sol de l'empire o s'arment les ennemis de la
libert pour rtablir la tyrannie que vos bras ont abattue.  partir de
cet instant, vous n'tes plus des laboureurs, des marchands, des commis,
des fils, des poux, des pres. Vous tes mieux. Je vous vois gants.
Chacun est la Nation, la Rpublique, la France qui porte au monde la
libert. Agissez donc en hros, et non plus en hommes!... Vive la
Nation!

Comme d'une seule bouche, ils rptrent ce cri, en tendant le cou pour
grandir.

Alors, du pont, puis de tous les bivouacs, le mme cri propag jaillit
en une clameur immense qui couvrit les voix du fleuve et du vent, qui
fit trembler les toiles.

La France rugissait; et la clameur finit par un coup de canon qui tonna
dans le loin de l'est.

L'aile droite et le gnral Lecourbe attaquaient l'Autriche.




VI


POUR L'OFFICIER SUR SCHOPPFHEIM.--_Dans le cas que M. le lieutenant
Hricourt arrive jusqu' Schoppfheim, il s'assurera si tous les ponts
ont t coups, si les ennemis ont pass dans le village. Il enverra un
sous-officier rendre compte au gnral Moreau de tout ce qu'il aura
appris. Il enverra en mme temps le matre de poste ainsi que les
lettres et paquets. Jusque cet endroit, il marchera avec prcaution.
S'il rencontre des partis ennemis, il les sommera, au nom de la
Rpublique, de se rendre. M. le lieutenant prendra tous les
renseignements possibles sur la marche des ennemis, sur leur force et
sur la direction qu'ils ont pu tenir. Il aura soin de demander s'ils
appartiennent au corps du gnral Kray. Dans le cas que le lieutenant
Hricourt rencontre l'ennemi ou s'il a des renseignements importants, il
enverra en toute hte prvenir le quartier gnral. Sa reconnaissance
sur Schoppfheim tant finie, l'officier viendra rejoindre son rgiment,
qui se dirige sur Waldschut et Engen._

       *       *       *       *       *

En relisant cet ordre, Hricourt s'assura qu'il n'avait rien omis de son
devoir. Les vingt-cinq dragons taient runis hors le bourg travers. Il
ne voulut pas apercevoir les deux volailles pendues par les pattes 
l'aron de Pitout, ni connatre pourquoi des gens montraient le poing 
Marius, en consolant une grosse fille chevele, dbraille, qui
rentrait avec peine dans sa maison. Parmi les sacs juchs en une
carriole  deux chevaux, le matre de poste attendait le signal du
dpart sous la surveillance de Pied-de-Jacinthe, qui rassemblait ses
rnes. Nondain toussa. Corbehem  moiti ivre dormait en selle. Yvon et
Trheuc mchonnrent du lard cru; leurs mains crasseuses en tenaient les
tranches avec le cuir des brides. Les Alsaciens fumaient leurs pipes,
rvaient. Flahaut, les doigts dans la poche de sa culotte, comptait
sournoisement des monnaies mal acquises.

Une brise retroussa les brins pars des crinires pendues aux casques.
Bernard ne lchait pas le papier de l'tat-major, couvert d'une criture
lourde dont les claboussures tachaient la pte bleutre... Tu diras,
Pied-de-Jacinthe, que, le 7 floral, dix chevau-lgers du gnral Kray
ont pouss jusqu'ici, qu'ils laissent les ponts intacts; que le matre
de poste avait cach un sac de dpches italiennes, que l'ennemi arriva
le 7, pour repartir le 8  trois heures du matin, qu'on n'en a point vu
depuis; mais que les ttes de colonnes autrichiennes marchrent cette
nuit-l en vue d'empcher sans doute le passage du Rhin. Elles ont
chang de direction quand les chevau-lgers leur eurent signal nos
postes d'infanterie, sur la rive droite. Pied-de-Jacinthe compta sur
ses doigts le nombre de choses  retenir.

Comme des plis pnibles se formaient au front du vieux soldat, Bernard
crut prfrable d'crire. Dans son calepin, prsent d'Aurlie, il
gardait une plume d'oie court taille, une fiole d'encre plate sous tui
de maroquin. Il rdigea sa lettre contre le bois d'une porte, avant de
se remettre en selle. Il y apporta du soin, car il voulait obtenir que
Moreau le prt  l'tat-major.  cause d'influences que Buonapart
faisait agir dans le dessein d'imposer au gnral ses cratures de
l'arme d'Italie, Moreau avait prescrit  Bernard Hricourt de garder
son rang  la brigade. Nanmoins il lui confiait la mission prcise de
reconnatre le pays  l'extrme gauche du corps central et d'adresser
directement ses rapports au chef de l'arme. Fch de cela, Bernard
avait fini par comprendre que son colonel averti lui laisserait de
l'initiative. Depuis, c'tait la peur de mal remplir sa charge. Les
autres officiers de la brigade l'isolaient en extrme-pointe. On se
faisait, lui sembla-t-il, un malin plaisir de l'abandonner  lui-mme,
dt-il se voir enlever avec son dtachement par les coureurs ennemis.
L'ironique jalousie des suprieurs le vouait  ce destin. Se plaindre?
Il se ft par l reconnu lui-mme incapable du rle. Il dut lancer
constamment des partis  la recherche de l'escadron qui se drobait pour
ne pas soutenir ses reconnaissances.

Il hsita, contre la porte peinte en vert,  confesser dans la lettre
ses craintes. Des larmes noyrent les yeux de vingt ans. Lorsqu'il
revenait au bivouac, n'entendait-il pas les capitaines furieux grogner
derrire lui, le traiter de blanc-bec et de protg des dames.
Aurlie, la petite incroyable au zzaiement ridicule, intriguait-elle
pour qu'il obtnt l'occasion de briller? Et cela, plus que son travail,
son caractre, lui valait donc les bonnes grces de l'tat-major!

En piaffant, le cheval de Pied-de-Jacinthe lui rappela l'exemple du
vieux soldat rsign, aux gros yeux bleus et aux favoris plats. Bernard
remit le billet militaire, sans y rien joindre d'allusoire. Les chevaux
de poste agitrent leurs grelots sous le fouet du paysan. Il blmit
devant le gros pistolet que le marchal des logis tira de sa fonte. Et,
 travers un joli chemin creux fleuri de printemps matinal, tout
s'branla.

La Fort-Noire allongeait jusque le pays de Brisgau ses bois de htres
et de chnes, ses longues colonnades de sapins. Les chevaux se suivirent
 la file dans les descentes herbues. Fredonnant des chansons
provenales, Marius roulait des yeux humides vers la visire de son
casque, et sa main brune, tendue, caressait l'odeur suave de l'air. Les
Bretons coutaient, peureux de leurs btes, au moindre cart. Pour sa
jument Pitout ne cessa de tenir des discours jacobins, qui
fltrissaient Brumaire. Va, va, ma grosse, comme Caligula, je te fais
consul; tu vaux l'autre! Il la flicitait de ne point avoir tir dans
Paris la calche des triumvirs, et lui tressait pour cela les crins,
coquettement. Par bandes, les msanges jaillissaient des aubpines
neuves. Les sabots des chevaux foulaient les bruyres roses et leurs
queues balayaient les insectes effleurant leurs croupes. Epanouies entre
les mailles de cuivre de la jugulaire, les joues de Corbehem
s'enluminaient plus. Il soufflait au large vers la fin des perspectives
forestires ouvertes sur des campagnes riches de verdures ples et de
vignobles.  travers ce pays, dmontra le lieutenant, on gagnerait le
Danube, si les Impriaux cdaient  Stockach, o il avait combattu sans
bonheur l'anne prcdente. Et par les valles du fleuve, la vigueur de
l'arme forant les villes, franchissant les bois, passant les rivires,
atteindrait la puissance autrichienne au coeur.

Il s'obligeait  ces leons de stratgie, pendant la route. Il
expliquait l'avantage des positions, le motif de leurs courses, et
comment ils clairaient la marche  gauche des infanteries en plaine.
Telles les mains d'un grand corps aveugle, ils ttaient le pays en tous
sens pour avertir des obstacles, des embches, du pril. Hricourt
tchait qu'ils pussent concevoir la beaut de sentir leur me de trente
mille hommes.

Ils l'coutaient peu. Cela renforait la tristesse du lieutenant.
Pareils aux Alsaciens, la plupart jouissaient simplement de dominer 
cheval les pitons, de terroriser les fillettes allemandes au seuil des
maisons de bois; de croire leurs bras capables de triomphe et de
meurtre. Certains, comme Marius, comme les Gascons, ajoutaient la
satisfaction de briller par le casque et de tordre leurs moustaches
effiles. Bretons et Tourangeaux, rsigns  la tche obligatoire,
allaient, l'me bante, soucieux d'viter la punition, de faire le
moindre astiquage, de dcouvrir du lard ou des noix, de dormir en pleine
paille frache, sans la corve des vedettes,  l'image du btail,
Pitout et voulu que la prcellence de son esprit tonnt le lieutenant
et lui attirt des faveurs. Nul d'entre eux ne paraissait lche,
cependant. Depuis des semaines, ils disaient prendre leur parti du
hasard et ne pas trop craindre la mort o ils entrevoyaient la fin des
ennuis, quelque gloire. Surtout ils s'avouaient contents d'avoir perdu
le souci quotidien. Le chef pensait  leur place. Ils n'avaient plus 
prvoir le chmage, ni la faim solitaire dans le galetas du pauvre. On
pourvoyait  leur vtement,  leur manger. Ils ne luttaient plus d'heure
en heure pour la conqute du salaire drisoire. Et cela munissait d'une
aise nouvelle les conscrits. Au bivouac, ils discutaient frquemment les
mrites de leurs races diverses.

-- preuve, opinait Trheuc, que le gnral Moreau est de Morlaix, en
Finistre, o je me porte natif.

--Peuh! revendiquaient les Alsaciens, il y a dans l'arme trois gnraux
qui sont nos pays: le citoyen Richepanse, de Metz; le citoyen Molitor,
de Hayange en Moselle; le citoyen Ney, de Sarrelouis... Sans compter le
gnral Lecourbe, du Jura. Nos cousins vous commandent.

--Le gnral Vandamme, du corps de Lecourbe, sort de Cassel en Flandre,
pays de mon oncle, dit Flahaut. J'ai un cousin dans la puissance.

--C'est tout de mme ceux de Lorraine et d'Alsace qui sont  la hauteur.

--Le marquis de Grouchy et le comte Decaen, nos ci-devant seigneurs,
commandent aussi, protestrent des Normands. Mais ceux du Midi, et les
Parisiens, a vaut pas grand'chose!

--Les Parisiens ont trop de vices.

--Ingrat, ils enfantrent la libert!

--En mme temps que ces Marseillais dont tu rptes le chant; pitchoun!

--Et que les Girondins morts pour la vertu!

--Vive la Nation! Tous les morceaux en sont bons! Corbehem se flattait
d'offrir, par ce cri conciliant, l'occasion de trinquer avec la bire
badoise.

Ainsi, plusieurs jours, ils allrent par les routes des forts. Les
pommes de pin roulaient sous les pas des chevaux. Les bcherons
partagrent du fromage dans la salle obscure des chalets. On coutait
bruire les petites sources. On admira les horloges de bois en vente chez
tous les paysans  pipes de porcelaine. De minuscules personnages
sortaient sur des balcons ajours au couteau, lorsque sonnaient les
heures; ce qui merveilla les Bretons plants devant le miracle, leurs
grands sabres pendus derrire les bottes, sous les basques de l'habit
vert.

Les chevaux burent dans les auges de granit o les lavandires cessaient
un instant de rincer le linge, tandis qu'Ulbach, leur montrant sa
denture, les interrogeait. On commena de craindre l'ennemi. Le
dtachement cerna les villages avant d'y pntrer. Marius chanta moins.
Assez loin sur la droite, sur la gauche, au sommet des crtes, le long
des rideaux de chnes pouvant abriter les tireurs autrichiens, les
Gascons, flanqueurs de la colonne, bavardaient  peine. Le sixime jour,
 midi, Pitout ayant pouss le galop de sa jument jacobine vers un
hameau o il pensait boire du vin blanc, faillit heurter, au dtour
d'une ruelle, un haut cheval qui supportait un gaillard vert, plastronn
d'orange et coiff d'un schapska. Entre le schapska et le plastron, il y
avait une figure rousse, tonne, balbutiante. Pitout chercha d'abord
dans sa mmoire  quel corps de la Rpublique pouvait bien appartenir le
quidam. Au bout d'une seconde, seulement, il imagina que l'intrus devait
tre l'ennemi. D'abord ils s'tonnrent l'un de l'autre; puis, d'un
silencieux mais commun accord, ils tournrent bride, chacun, et
piqurent des deux, sans demander leur reste. Pitout dgaina cependant;
comme il n'entendit point claquer de pistolet, ni bondir de galop, il
retourna. En tabliers de coton rouge, des paysannes regardaient
craintives, par une grande porte entr'ouverte. Pitout acquit le sens
qu'il reprsentait la Nation. Il appuya sur la bride et revint au pas,
armant sa carabine. Le coeur lui sautait dans l'habit, la sueur coulait
du casque. Hroque, il arrta sa monture; mais sa voix morte ne russit
pas  questionner les femmes aux corsets de toile bise. Pitout, se
dit-il, reste l. Tu dois  ta dignit de mourir en Romain... Il
attendit le retour du quidam au schapska. Ses pieds tremblrent sur les
triers. Il envia le calme de la jument qui, paisible, secouait les
mouches en remuant tour  tour les quatre jambes.

C'tait un dlicieux hameau, fait de cinq maisons en terre blonde, 
chevelures de chaumes,  volets bruns,  balcons de bois. Sous les
escaliers extrieurs pendaient des cages o roucoulaient d'aimables
tourterelles. Une herse occupait la droite du chemin gras creus
d'ornires. Les feuilles se jouaient du soleil et du vent. Quelques
poules vaquaient  leurs affaires, la patte prudente. Pitout constata
nettement ces choses. Il s'assura dans une pose noble, les brides au
coude gauche, la carabine en travers, le sabre suspendu par la dragonne
 son poignet. Il prta l'oreille. Les jacasseries des oiseaux amoureux
couvraient tous les bruits. Attendons! se conseilla Pitout, redevenu
peu  peu lui-mme et prt  rire de la double fugue en sens inverse qui
avait loign les adversaires. On l'appela. Pied-de-Jacinthe rassemblait
sa troupe. Le vieux soldat avanait doucement: Toi aussi, tu l'as vu,
le b...! Rponds!... Ah! tu as perdu la langue, mon garon. Donc tu l'as
vu. Je connais a. Dans deux ou trois jours tu sauras que l'on ne se
fait pas de mal entre claireurs, si l'on se rencontre seul  seul, ou
deux contre deux.  quoi que a servirait?... Alors... Faut boire un
coup, a te rendra la langue: _Fraen! Weiss wein? Geben Sie mir
bitte_... Les yeux peureux, les femmes apportrent une bouteille. Elles
s'empressaient, ples, actives pour essuyer les verres. Pied-de-Jacinthe
empoigna la fiole et la tendit  son soldat. Rengaine ton sabre, et
enfile-toi ce liquide!... L... _Danke_! c'est la Nation qui paye.
J'crirai au citoyen Premier Consul qu'il envoie acquitter le mmoire.
En avant, Pitout. Surtout ne casse pas la bouteille; et qu'il en reste
pour ton suprieur!

 la sortie du hameau, pass quelques arbres, ils reconnurent les
Bretons  droite, les Alsaciens  gauche, et Pitout retrouva ses mots.

La chevauche quitta le buisson, se runit sur un plateau. Les pentes
boises continuaient de descendre  l'est jusqu' la rivire grouillant
au fond du terrain le long d'une petite ville tout en tuiles brunes. Ses
fumes montrent dans le soleil. Hricourt imagina que l'ennemi devait
couvrir la place. Souhaitant l'appui de l'escadron, il envoya Marius et
quatre Marseillais afin de reprendre contact. La ville tendue dans le
ravin semblait pacifique.  l'ombre de la colline, les verdures claires
d'une promenade publique s'alignaient, retrousses par le vent. Bernard
se remmora les rgles des traits d'armes sur la reconnaissance des
places. Il jugea bon de pousser jusque ce jardin, derrire lequel une
esplanade pouvait servir de champ  un parti de cavaliers. On
dborderait ainsi, par la droite, cette position.

Qui envoyer? les plus lestes!...

--Cahujac! Les Gascons!...

Hricourt expliqua son dessein. Le petit homme au teint brl, 
l'haleine forte, devana la fin du discours et l'acheva. Son bras vif
enserra dans un geste les maisons, la promenade, la rivire et les
montagnes.

--Si tu rencontres l'ennemi, brigadier, recommanda Bernard.

--Je l'enfonce, t!

--Si tu peux.

--Bagasse! si je peux? Si je veux! Pour mon escouade! Dragons,  gauche!
En file... Au trot... Maarche!... Oui, mon lieutenant. Compris. Compris.

Les cinq drles s'loignrent vite, et ne voulurent entendre davantage.
Dj ils dcrochaient de la bandoulire leurs mousquetons, et mettaient
la main aux yeux, mprisaient d'imperceptibles adversaires. Bernard les
suivit de toute son attention. C'tait son premier acte d'officier, la
reconnaissance de cette ville o l'infanterie de la division comptait
rafrachir. Il importait qu'il nettoyt les abords et que son escadron
la couvrt. Son rgiment devait aussi parvenir derrire lui, afin de
garnir la crte ouest de ce vallon o afflueraient bientt les
fantassins. Depuis vingt-quatre heures, on entendait par moments des
feux de file dcoudre l'air. Pour passer l'Alb, il avait fallu tirer le
canon. Sans la voir il sentit que l'arme entire, se concentrant par
les valles des ruisseaux, les routes, les versants, les pentes, les
flancs des forts, allait au nord-est, vers les lignes d'Engen 
Stockach, dfenses naturelles qui fermaient le bassin du Danube. Certes
des colonnes s'allongeaient sous les bois, dbouchaient des villages
entrevus  l'horizon du sud. Bernard tranait aux sabots de son cheval
la Nation en marche. Il se devina le pivot de l'aile gauche enveloppante
qui rabattrait sur le centre de Lecourbe, les Impriaux, attaqus de
front par Moreau. Rgiments  l'assaut, escadrons  la charge, batteries
accourues, forces relles, ses ides s'agitrent, tandis qu'elles
imaginaient,  dfaut du regard impuissant, les actes des Gascons
disparus au coin du bois de htres.

L, Cahujac vitait les souches abattues. Des excrments humains, des
traces de feu, des pluchures, des semelles arraches lui prouvrent le
rcent abandon d'un campement. Il fallait que les troupes autrichiennes
fussent nombreuses pour s'tre cantonnes ainsi hors la ville. Il
avertit les Gascons qui modrrent l'allure de leurs btes et se
concertrent. Ils n'admirent point les prcautions du brigadier.

Leurs yeux actifs s'excitaient, leurs paroles rivalisaient de bravoure.
Mais ils finirent par se reprocher des faiblesses anciennes, afin
d'insulter aux avis de la prudence: Sais-tu si on ne nous guette pas,
dans le bois?--D'abord Gouvion Saint-Cyr descend vers nous du
Nord.--Oui, le lieutenant a des ordres pour toucher sa droite.--Ces
brigands-l seuls nous sparent de lui.--Brigadier, laisse-nous entrer
l-dessous,  deux, pour voir.--Et si on nous dborde?--Faut pas avoir
peur.--Le peloton nous soutient!--Toi, mon bon, reste ici, pour
communiquer.--Alors quoi, je suis un propre  rien?--Bon sang, de bon
sang, je te commande!--Motus.--Ils peuvent venir par le ravin, l.--Ou
glisser  travers le buisson.--H, puisque le peloton nous soutient!--Et
Gouvion Saint-Cyr avec ses 25.000 hommes qui sort,  notre gauche, de la
Fort-Noire.--Et Sainte-Suzanne derrire lui avec 20.000 encore.--Et
Moreau qui nous appuie, sur la droite.--Moi, mon bon, je me sens
30.000.--Va, va, le gnral Richepanse ne nous laissera pas dans la
mlasse. C'est un Lorrain. Les Lorrains et les Gascons, c'est fait pour
s'entendre.--Allons, qui avance?--Silence, toi.  Landrecies, tu as
manqu de nous faire prendre par les Autrichiens de Clairfayt, en
gueulant comme a!--a m'a rapport un coup de feu dans la cuisse.--Dans
les Hollandes, sous Pichegru, nous avons enlev, la nuit, tout un
bataillon batave, parce que les sentinelles
ternuaient.--Chut.--Motus.--En voil qui galopent.--O a?--La
carabine!--Chut!--La carabine!--Gare  ta giberne!--Attention!--Au
bois!--Il y a trois chevaux.

Ils s'y mirent  l'abri; ils se regardaient en faisant les braves. Bon,
murmura Cahujac, ils nous arrivent. Faut un prisonnier pour les
nouvelles! Attention. Ce n'est plus l'heure de penser  sa bonne
Catherine! Quand je sifflerai, nous foncerons! Ils rlrent. Leurs
genoux serraient les flancs des btes Les sabres! chuchota Cahujac!

 ce moment, les chevau-lgers s'engagrent entre les arbres. Leurs
montures les secouaient. Ils se htrent.

Sous leurs schapskas carlates, ils montraient des figures anxieuses,
des yeux cligns, des bouches entr'ouvertes. De longues lances  flammes
jaunes gnaient leurs mains. Au trot dur de leurs btes, ils
approchaient. On put compter les boutons dans la bande des culottes
vertes. Une lance s'embarrassa parmi les branches. Ils crirent des
jurons allemands, et, comme la flamme jaune se dchirait aux aiguilles
de pin, les deux autres cavaliers se retournrent, tirant sur les
brides. Cahujac siffla.

Cris. Injures. Et les btes caracolrent aux piques furieuses des
perons. Cahujac pointa dans le plastron amarante de l'homme qui avait
le poing tenu par les lanires de la lance emptre, lequel, de suite,
expira, toussant la vie. Il resta suspendu  sa lance et au sapin; la
tte pencha contre l'paule. Son cheval docile ne bougeait. Pour une
entaille  la croupe, un alezan rendu fou emporta son grand cavalier
dont les branchettes basses arrachrent le visage, malgr qu'il se
vautrt sur la crinire afin d'viter le sabre d'un Gascon  la
poursuite. Celui-ci n'entendit pas les cris des camarades, et la lance
du troisime chevau-lger lui pntra dans la nuque avec la moiti de la
banderole jaune. Aussi le grand chappa, et le Gascon, enlev des
triers par le coup, lcha son sabre, tomba, gardant au col le fer de la
hampe rompue. Mais les dragons peronnrent leurs btes. Le chevau-lger
franchit un buisson. Les dragons sautrent aprs lui. Personne ne cria
plus. On rlait; les fourreaux couraient en raflant les troncs d'arbre.
Cahujac, d'un revers de sabre, tailla la giberne du fuyard qui jeta sa
hampe brise, dgaina malaisment. Or, un cadet de Bergerac, qui avait
le meilleur cheval, parvint au flanc. Son barbe, entran par l'exemple,
rivalisait, les naseaux sur la croupe de son mule hongrois. Cadet,
cria Cahujac Hardi! Alors le cadet prsenta le casque au coup probable
du chevau-lger. Soucieux de ne pas abmer l'animal de prise, il ne
frappait point, le sabre prt  la parade. Ce fut un instant de course
passionnante. Les joues du cadet se colorrent. Il rit presque; car, le
fugitif occup surtout de sa vitesse, et redoutant les reprsailles de
quatre hommes qu'il entendait le rejoindre, ne menaait plus. Soudain,
par-del les arbres, on reconnut les crinires et les carabines d'autres
dragons. Le chevau-lger leva la main, jeta son sabre et tira les rnes.
Il se rendit au cadet de Bergerac, qui, le feu sur les joues, les yeux
joyeux, criait  tue-tte: Je l'ai! je l'ai!

Marius tait l, entre des Marseillais. L'on arriva sur le chemin.

Troun de l'air! Mon garon, tu tireras bien trente cus de la bte, et
l'homme te vaut les galons.

Chacun souffla. Les chevaux cumaient. Les figures saignaient,  cause
des pines et des ramilles qui avaient fouett les visages des coureurs.
Blond et gras, le chevau-lger ne parut point autrement contrit.

Malin! lui dit Marius, tu ne risqueras plus ta peau avant la fin de la
guerre. On va l'envoyer au chaud.

L'Autrichien ne comprit pas. Il dboucha sa gourde et offrit du geste
aux dragons, avec un bon rire.

Au retour, ils virent l'ennemi mort, toujours suspendu par sa lance 
l'arbre. Le sang de la bouche bante rougissait le drap vert d'une
manche. Sans faire chanceler le cadavre en selle, le cheval broutait les
jeunes pousses de l'arbre. On retrouva dbarrass de son habit, de son
casque, assis  terre, le dragon atteint. De lourdes larmes ruisselaient
au long de sa figure adolescente. Il fermait la plaie avec ses doigts.
On dchira sa chemise pour un bandage; on le hissa sur la bte. Aprs on
repartit au pas. Cahujac et le cadet coururent devant, le prisonnier
entre eux. De lui, Bernard sut que la ville tait pleine de troupes
dissimules dans les jardins et la promenade publique. Presque aussitt,
le soleil pntra l'ombre qui, dans le bas du val, obscurcissait les
verdures. Il claira les feuilles. Il dora la terre. Il tincela contre
des mtaux aligns. Hricourt dut admettre que c'taient les fusils des
soldats en bataille. Heureusement, Marius avait rtabli le contact de
l'escadron qui arrivait au trot.

En tte galopaient le colonel et ses officiers. Suivi du prisonnier,
Bernard Hricourt fut au-devant d'eux. Son orgueil craignit un blme du
suprieur, gros homme de quarante-cinq ans, jadis cuyer du duc de
Luxembourg, et qui, lors du 10 juin, avait conduit les sans-culottes 
l'htel de son matre, afin d'y recueillir la correspondance. La
Convention l'avait rcompens en le nommant officier de remonte. Il
avait gagn ses grades ensuite dans les Flandres et dans les Hollandes,
en sabrant. Il lisait  peine. Sa haine des royalistes lui avait valu de
la faveur, non moins que sa bravoure contre leurs allis.

--Eh bien! Monsieur, cria-t-il de loin. Et il frappait sa cuisse de son
gant lourd.

Le lieutenant parla.

--Plus haut, Monsieur! Plus haut! Je n'entends rien!...

Bernard haussa la voix firement.

--Bien... Bien! dit le gros homme. D'ailleurs, vous tes, je pense, plus
que moi le matre du rgiment. Que devons-nous faire?

--Mon colonel...

--Moi, je chargerais cette canaille...

Il dsigna la ville encaisse dans le ravin, au bas des pentes. Bernard
tenta de l'clairer sur la folie d'une telle manoeuvre.

--Monsieur, je dois toucher aujourd'hui la droite du gnral Gouvion
Saint-Cyr. Je connais mes ordres, s'il vous plat. Cette bicoque fait
obstacle. Il faut l'enlever.


--Notre prisonnier appartient au petit corps qui dfendait avant-hier le
passage de l'Alb. Ce corps a us d'artillerie.

--Monsieur... Je me f... de leur artillerie, moi! Il est une heure.
Avant cinq heures, je dois avoir pris contact avec les flanqueurs du
gnral Gouvion Saint-Cyr.  deux heures, nous dboucherons de la
valle, au nord. Capitaine, va reconnatre le terrain. Le rgiment
marchera en colonnes, par pelotons... Une fois en bas... On se formera
en bataille devant ces prs, o tu aperois de l'infanterie... Monsieur,
rejoignez votre escadron.

La fureur gonflait les veines de sa face rouge.  la fin des phrases, il
claquait la culotte de peau enveloppant sa large cuisse.

Bernard Hricourt revint jusque son peloton et transmit le commandement
 Pied-de-Jacinthe. Pourquoi le colonel le hassait-il?

Ce fut un moment pnible. Il se crut abandonn du monde, et le dsastre
envelopperait, en outre, son rgiment. Mourrait-il? Irait-il, captif,
prir d'ennui dans une forteresse des monts Carpathes, aprs les marchs
indfinies sous les quolibets allemands des villageois. Et ses hommes,
de quelle faon le jugeraient-ils, ayant cout les paroles du colonel
qui, pour un peu, eussent qualifi de couardise la prudence. Hricourt
n'osa plus voir ses Gascons, ni leurs figures gratignes, ni ce bless
plissant entre ses cravates de toiles rougies,  chaque pas de sa
monture.

L'esprit du lieutenant ricanait, ironique envers soi: Aurlie tait le
sentiment! Zulma, l'amour! Bonaparte, la gloire!... Pitout injuria le
nouveau Cromwell, dans le discours tenu  sa jument jacobine. La gloire
qui allait finir dans la dfaite du rgiment clair par leurs soins! Le
caractre!... Scipion! Marius! Csar! Les aigles! O sa grandeur en cet
instant? Il s'interrogea. Sa grandeur tait de subir le sort, rsign,
sans murmure, sans violence. Il se vit comme une ruine que les vents
assaillent. Et dans cette ruine, un barde solitaire touchait la harpe en
chantant la magnificence de sa faiblesse.

Nanmoins le colonel, cette brute, n'avait point lu trois des livres qui
enseignent la guerre. Quelques bassesses et des trahisons civiles
l'imposaient comme chef  Bernard Hricourt, qui portait en soi la
facult de vaincre. Proclamer aux soldats l'injustice, les prendre 
tmoin, supprimer l'imbcile, et prparer, en dpit de tout, la victoire
de la Nation!... Il mprisa la nuque paisse de l'ancien postillon et
ses gestes d'curie. Il se surprit  frapper du poing son cheval pour
une dsobissance futile. Enfoncer sa lame dans cette nuque paisse,
dbordant le col carlate de l'uniforme... ah!

La colonne suivait un chemin  travers bois. La poussire montait du
sol, saupoudrait les habits verts, le poil des montures, le cirage des
bottes. Le silence des hommes devint solennel. Chacun,  part soi,
apprhendait la peur prochaine du combat. Aux cimiers trop droits, aux
crinires trop raides,  l'attention qui vitait toute faute minime dans
la conduite des btes, Bernard devina cette angoisse contenue. Les
soldats runissaient le total des chances possibles en excutant avec
scrupule les prescriptions rglementaires. Ils rectifiaient l'emmlement
des brides. Ils lchaient aussi le bouton de veste qui gnerait l'aise.
Plusieurs raccourcissaient les trivires, afin de sentir l'trier comme
un pidestal solide pour le geste de mort. Les Gascons seuls bavardaient
encore, cherchaient  voir par le travers des files le bout de la route
et le hasard. Les Alsaciens tchaient de grandir en se redressant. Ceux
de Marseille au contraire se ramassaient, dj prudents,  l'abri des
encolures. De toute l'inquitude de leur oeil bleutre, les Bretons
questionnaient les figures des chefs, des camarades, comme si l'on
pouvait leur dire le sort. Froids, les Flamands s'assuraient de leur
assiette en selle et prenaient une attitude de colre grave. Les
Tourangeaux essayaient de ne rien connatre, la tte basse, les yeux
clos, dj prts  s'endormir du sommeil dfinitif tout accept. Bon
chien de troupeau, Pied-de-Jacinthe s'assura que les mousquetons se
dcrocheraient facilement, que les sangles ne glisseraient point. Les
rides plissant sa vieille figure aux favoris gris, il ctoyait le
peloton, sans hte, sans paresse, mthodique; puis vint trotter  la
droite du Parisien qu'il chrissait, lui donna des conseils mal entendus
par l'homme nerveux, blanc dj comme la craie, et que son col trangla.

Un commandement, deux, dix, se rptant au long de la route; et, pareils
aux leviers d'une mcanique immense, les escadrons volurent sur le
pivot du centre.

On galopa derrire une ligne faite de crinires noires, de gibernes
dores, de portemanteaux boucls, de croupes animales. On croisa l'lan
contraire d'une autre chevauche. Les fourreaux de sabre sonnaient. Les
crinires s'chevelaient. Les doublures carlates des basques d'habits
illuminaient. Le terreau d'un champ jaillit jusque les fontes. Le trot
s'assourdit.

En bataille. Par escadrons...

L'me de Bernard, un instant saisie par le mcanisme du rgiment, se
libra. La ville apparut de nouveau trs proche,  l'est, au pied d'une
vaste pente, avec ses ponts encombrs de blanche infanterie, sa
promenade o luisaient les baonnettes des Impriaux, ses rues pleines
de chariots, de troupes, de gens  cheval, d'habitants qui fermaient
leurs portes et rabattaient leurs auvents. Le clocher lana le premier
coup du tocsin.  droite et  gauche du lieutenant, la brigade entire
des dragons s'tendit, lumineuse par tous ses casques, les officiers en
avant, sur des btes fivreuses.

 cinq cents toises devant la ville bruntre, une gomtrie humaine
s'immobilisait: deux carrs de bataillons, aux gutres noires, avec le
bronze de quatre pices braques entre eux. Ce ne bougea plus. On vit
seulement fumer les mches aux boute-feu des artilleurs; tandis que, sur
la gauche de la pente, au sud, les chevau-lgers runis et minuscules,
attendaient le signal de la charge en flanc. Jolie situation! grogna
Bernard.

Mais le gnral de brigade s'avanait hors de la ligne. C'tait, sur le
grand cheval blanc, un freluquet perdu dans une redingote fleurie d'or,
cras par un vaste chapeau aux plumets fastueux. Un sabre d'or pendait
 la selle. L'essaim d'tat-major le suivit au pas. Il tourna, parcourut
le front de bandire, gesticula.

Bernard Hricourt se demandait quels ordres miraculeux allaient sortir
de cette bouche.  mesure que le gnral s'approchait, on entendit mieux
sa voix aigre. Il s'gosilla. On distingua les mots: Nation,
Rpublique... Guerre aux tyrans! et l'on aperut sa petite figure
gamine engonce dans la cravate noire, dans les broderies du col double.
Arriv devant le peloton d'Hricourt, il s'arrta. Les genoux maigres de
ses jambes bossuaient la peau de la culotte serre contre la chabraque
pourpre du grand cheval blanc.

Enfants de la Rpublique... il tendit son gant de daim vers les
pompons des casques... L'ancien postillon abaissa le sabre; mais,  ce
moment, un capitaine au galop s'arrta net devant le petit gnral, dont
les boucles blondes et grises dbordrent le grand col. Les propos
furent sans doute graves, car le freluquet se rappelant  peine
l'urgence du discours, dclama: La Nation vous contemple! L'arme vous
suit... Voil les satellites des tyrans. Dragons de la 3e brigade,
foutez moi ces bougres de cochons dans la rivire! Vive la Nation!

--Vive la Nation, gueulrent les Alsaciens.

--Vive la Nation, crirent ceux de Gascogne... en carquillant les
narines.

--Vive la Nation, chevrotrent les Tourangeaux, les yeux ferms.

Pitout ouvrit une bouche d'o ne put issir aucun son. Dj le grand
cheval blanc du petit gnral dor diminuait au loin sur l'tendue verte
des emblavures.

Vraiment ce tacticien ne montra point de sottise. Il comprit que les
canons chargs  mitraille ne tireraient qu' petite porte et le
laisseraient d'abord accomplir sa manoeuvre. Le second rgiment de la
brigade, arriv par colonnes et n'ayant pas fourni de reconnaissances,
avait des chevaux en meilleure forme. On le fit passer au galop derrire
les trois escadrons de l'ancien cuyer. Jete loin, sur la gauche, cette
masse dessina de l'ouest au nord un mouvement largi, dont la courbe
devait atteindre les Impriaux sur le flanc parallle  la direction des
pices tablies entre les carrs, flanc non couvert par leur feu.

Parvenu  la hauteur de cette face d'infanterie, le premier escadron ft
un  droite qui le porta en ligne contre le double rang des fantassins
aux bonnets de poil.

Surpris, Bernard tudia l'volution. Le deuxime escadron excuta le
mme  droite en ligne, puis le troisime; les trois masses assembles
galoprent d'un seul flot luisant. La vue du jeune homme embrassa
l'vasure bleutre des collines boises, au fond de quoi les gomtries
humaines bastionnant les perspectives de la ville semblaient d'autres
murs devant des murs de briques. La clameur sinistre du tocsin ne
cessait pas, et la fourmilire autrichienne noircissait les bords de la
rivire, affluait aux ponts, entrait dans le soleil, s'teignait dans
l'ombre, se mouvait en colonnes, en lignes, hrisses de bayonnettes.
Des gens  cheval trottaient. La rumeur s'amplifiait partout jusque la
courbe du ciel bleu o crirent aussi deux cigognes.

Avec ses btes bondissantes sous l'cume noire des crinires cheveles,
le flot des dragons se prcipita vers l'est de la pente et les carrs.
Force en lueurs que les Tourangeaux eux-mmes regardrent les yeux
larges. Les Gascons se dressaient, parlaient, Pitout reprit des
couleurs. La ligne de centaures aux ventres rouges avalait l'espace.
Parmi le peloton de Bernard, tous vcurent l'lan de ces hommes, et non
plus leur crainte ou leur fivre. Soudain les reflets des fusils
illuminrent le rang autrichien, s'clipsrent. Un clair se propagea
qui vint dcoudre l'air jusque dans les oreilles du lieutenant. Et alors
il ne sentit plus rien de ses apprhensions, il voulut s'lancer aussi;
il eut un dsir de lutte aveugle; ses yeux se brouillrent; ses membres
s'nervaient. Il injuria les Gascons sortis du rang, et Pitout criant 
tue-tte: Vive la nation! peut-tre pour s'tourdir, car on aperut,
derrire le flot de la charge avance, des chevaux  terre et ruant, des
hommes crass par leurs btes, un dragon dmont se tenant  deux mains
les tempes, et qui finit par choir tout  coup les bras tendus.

--Dragons,  vous!... Pour charger! hurla le colonel... Dragons en
avant!... Maarche!

Un flot neuf se prcipita, et la terre rejaillit, et le sol trembla en
grondant, et les crinires des casques et les profils questres
engloutirent l'horizon, les gestes du rgiment engag, les gomtries
des carrs, la perspective de la ville. Une seconde fois le feu de file
vint dcoudre l'air dans les oreilles.

--Au deuxime escadron!... Pour charger... Dragons, en avant...
Maarche...

D'autres forces bondirent, dont le tourbillon enivra les hommes. En mme
temps le tonnerre du canon se prolongea.

--Au premier escadron!...

--Peloton! cria Bernard aveugl, sourd, en treignant la chaleur de sa
bte... Les hommes saisirent les rnes, dgainrent d'un seul tintement.

--Par pelotons... Dragons en avant!... Maarche!

--Maarche! hurla Bernard.

Il ne comprit pas d'abord pourquoi,  l'oppos des autres escadrons,
l'on tournait le dos aux carrs... Mais son cheval partit  la suite du
troupeau fou, des crinires envoles, des croupes ruantes, parmi les
jets de terre et l'odeur de poil humide. On se lana. Il ne pensa plus.

Tout se fracassait. De la mitraille creva l'air. Les sabres heurtaient
les triers; le sol sautait en morceaux.

Hricourt prtendit apercevoir les soldats. Yeux cligns sous les
casques, figures mortes, corps rejets en arrire, mains crispes aux
arons, il aperut cela, mais pas un homme.

--Pelotons! se dirent les voix d'officiers.  droite et  gauche...
dployez... Pelotons...

--Attention, cria Pied-de-Jacinthe, on va s'arrter...

--Haalte!...

Dix secondes encore les btes rsistrent au mors, et puis se fixrent
en soufflant.

Alors Bernard se vit  la gauche de la ligne. Devant lui grandissaient
les schapskas carlates des chevau-lgers, dominant leurs montures au
galop, et dardant la flamme jaune des lances. Les voix commandrent.
Bernard rptant les ordres, tchait de se rendre compte. Son escadron
protgeait la charge des deux rgiments contre l'attaque en flanc des
chevau-lgers. Les carabines des hommes sautrent dans leurs mains. Les
chiens craqurent.

--Visons bien, ou tant pis pour l'omelette. Les oeufs vont casser,
recommanda Pied-de-Jacinthe.

De fait, deux escadrons accouraient sur le leur, et manoeuvrrent pour
dborder. Il fallut se disperser en fourrageurs, afin d'tendre la
ligne. Un peloton alla former soutien en arrire... Ils perceront tout
de suite, craignit Bernard. Mal command, l'ennemi ralentit sa hte,
hsita, dans le but unique d'envelopper la droite de l'escadron et de
courir sus  la charge. Mais on entendit la voix grle du petit gnral.
Son cheval blanc trottait large. Il cria. Les capitaines rptrent son
commandement, et l'escadron se trouva divis en groupes, qui, la
carabine arme, prsentrent quatre chelons successifs  franchir. Sans
essuyer de feux croiss, il tait impossible de s'immiscer entre eux.
Alors, selon que les chevau-lgers remontant la pente tentaient
l'attaque de la droite,  l'ouest, ou que, la descendant, ils tentaient
celle de la gauche,  l'est, le petit gnral conduisait les marches et
les contre-marches des pelotons, en telle sorte que partout l'effort des
chevau-lgers rencontra la quadruple perspective d'obstacles humains.
Leurs chefs n'eurent pas l'audace de charger le front. Ds qu'ils
voyaient les pelotons franais mettre en joue, ils changeaient de
manoeuvres; et ce fut une sorte de jeu d'checs o les cavaliers des deux
partis occupaient alternativement les cases sur l'tendue verte de
l'emblavure.

Bernard laissa toute angoisse. Dj les Gascons prs de lui souriaient
aux ordres dplaant leur ligne, dtournant leur marche, fixant leur
front, doublant les files, les ddoublant, les portant  droite, 
gauche, en avant, puis en arrire. Les Alsaciens s'nervaient un peu.
Pitout eut voulu connatre ce qui se passait vers la ville o roulait
le tonnerre du canon et crpitait la fusillade. En arrire, des bouquets
de buissons et un pli de terrain cachaient l'est. Sur les figures des
Bretons, l'assurance aussi reparut. L'escarmouche devenait amusante. Il
sembla que l'on ft en une prairie dlicieuse, pour une parade au
carrousel. Les deux partis rivalisaient de promptitude et d'adresse.
Cependant les dragons constatrent qu'ils battaient en retraite. Peu 
peu ils se rapprochaient des buissons les sparant de la ville. On
recule, grognrent les Alsaciens. Bernard observa que les montures des
chevau-lgers avaient les paturons poilus. Il distingua la couleur des
favoris, le dessin des plaques de cuivre sur les schapskas, les
bandoulires blanches, les aiguillettes, les parements amarante, la
figure vieille, d'un officier et sa haute bte rousse; cette figure
vocifra sous une lame brandie; la bte rousse s'enleva, tendit le cou,
grandit aussitt rapproche par un galop que suivait le galop de cent
chevaux, dont les crinires secoues voilrent cent rictus attentifs
sous les schapskas carlates.

--Halte! commanda le petit gnral.

--Joue, cria Bernard... et il attendit la meilleure porte.

Vingt-quatre carabines restrent horizontales sous les casques inclins.
Les sabres nus pendaient par la dragonne aux poings. Les chevaux
soufflrent en s'brouant. Les faits se substiturent aux rflexions;
ils apparurent dans le geste du vieil officier autrichien, assurant les
rnes en sa main, dans les lueurs des boutons de cuivre aux plastrons
amarante, dans les mouvements des lances basses et de leurs banderoles.

Seul, un chien claqua, celui de Pitout, puis un, celui de Cahujac,
ensuite, un  un, ceux des Marseillais. Pied-de-Jacinthe jura plus fort
que le bruit.

--Feu! jeta Bernard pour obir aux premiers tireurs.


Les Alsaciens et les Tourangeaux lchrent la salve. Deux montures de
chevau-lgers s'croulrent. Un Gascon lanc par dessus vint tomber
contre Ulbach, les mains en avant; puis s'agenouilla pour se relever.
Mais  l'ordre, les dragons firent avancer leurs btes, et l'homme
bouscul par celle d'Ulbach hurla comme un chien que l'on fouette.

Hricourt peronna. Il n'eut plus le temps de voir le reste de
l'escadron. Les soldats, muets, assuraient leurs armes Pitout cependant
tourna la tte et cria de prendre garde, en mme temps que de sa lame
abattue il souffletait la schapska la plus proche. Un Tourangeau fut
couch en arrire sur la croupe de son cheval par une lance dont le bois
flchit. Aprs, ce fut un trou rouge au corps du dragon beuglant qui
battit l'air de ses mains folles. Un tourbillon de diables verts
plastronnes d'amarante surgit de partout sur de petits chevaux vifs; les
lances passrent entre les dragons. Les Alsaciens les coupaient par
grands coups de taille.

En une seconde, le pays et le ciel disparurent derrire les masques
ennemis, leurs narines frmissantes, leurs bouches tordues pour hurler
en allemand, la fort des lances droites qui renforcrent le passage des
lances couches, qui traversrent les groupes du peloton, les cris, les
ruades, les estocades, les commandements clams par le vieux
Pied-de-Jacinthe, droit sur l'trier. Bernard les rptait de toute sa
force, inconscient. Dragons, taillez les lances!--Dragons, sabrez les
lances!-- toi, Cahujac, derrire!--Crve le cheval, Pitout! Le
cheval!...--Dragons, sabrez les lances.--Dragons, sabrez 
droite...--Dragons, sabrez  gauche!--Dragons, taillez les
lances!--Ralliement!... Menace pointue des fers envelopps de drap
jaune. Claques des pistolets. Chocs des chevaux. Et la bride coupe la
paume de la main crispe. L'ouragan passe avec ses ttes fantastiques,
ses yeux d'pouvante, sous les schapskas ses corps ramasss, derrire la
protection des lances immuables...

Bernard n'eut pas le loisir de penser. Vit-il rellement le moulinet
magnifique qu'excutrent les Gascons, aurols des lueurs des lames.
Admira-t-il la colre calme des Flamands sur leurs btes tenues en
arrt, et qui reurent l'ennemi par de grands gestes de mort haut levs,
coupant les paules vertes, balafrant de l'oreille  la bouche les
visages adversaires? Entour des Alsaciens qui sapaient le milieu des
bras gns par la longueur des lances, Hricourt imagina seulement de
crier qu'on ouvrt les rangs pour laisser fuir l'lan du galop, afin
qu'on se reformt derrire le passage de l'ennemi. L tait son devoir,
l'oeuvre de son caractre. Il se contraignit  ne point connatre autre
chose de cet instant tumultueux, sauf le pril d'une lance accourue
qu'il vita en creusant la hanche, en levant le sabre rabattu tout de
mme sur une queue de cheveux blonds soudain tranche, tandis que
l'homme, instinctivement rejetait en arrire la tte et serrait ses
vertes paules couvertes d'une rose sanglante. Ralliement! ne cessa
de crier Bernard. Vers sa lame haute, les crinires des casques et les
caracoles des chevaux s'agrgrent, se bousculrent, s'immobilisrent.
Chargez vos armes!

Jusque les buissons, dj, o ils se rassemblaient assez mal, les
diables verts poursuivaient leur fuite, qui tournant l'obstacle, qui le
sautant, qui arrtant net sa monture. Leurs blesss glissrent de selle,
pour souffrir tendus.

Tout de suite Bernard voulut rejoindre l'escadron. Il ne l'aperut pas,
il n'entendit plus le canon aussi prs: cela tonnait loin. Au-del du
pli de terrain, comme pour atteindre la charge des deux rgiments, les
chevau-lgers se htrent de disparatre, insoucieux de leurs blesss 
terre, de leurs camarades dmonts qui ressurgirent, pars, dans
l'embarras de leurs fourreaux.

Bien que le sang chapp d'une flure au sourcil pt interrompre les
mots de Pitout, bien que le Tourangeau perc par la lance continut de
blmir, la bouche en hoquets, contre terre, les dragons jouissaient 
l'aise de se voir exempts de blessures et de n'avoir qu' frotter leurs
jambes meurtries par les chocs. Ils parlaient ensemble, tout en bourrant
la cartouche au fond de la carabine.

--O sont-ils?--Ils viennent de sauter le buisson.--Ils se
sauvent.--Les autres pelotons les auront pris en flanc.--J'ai entendu
les ntres tirer dessus.--Moi, pas.--Ni moi.--Moi, si.--D'abord, c'tait
la manoeuvre de notre escadron.--Certainement.--Taisez-vous donc, ils ont
enlev tous les pelotons, except le ntre.--Ils taient vingt contre
un.--Mais o courent-ils, bougre d'idiot?--Pardi, ils courent sur le
dos de notre rgiment pour prendre la charge  revers.--Vont-ils
revenir?--Mais non.--Tu vas voir.--Tu peux t'apprter.--Et le
gnral?--Ils l'auraient enlev?--Tu veux rire.--a ne se laisse pas
enlever comme a, un gnral, c'est bon pour nous de rester l. Les
panaches a se met  l'abri, d'abord.--Qui a entendu les pelotons
tirer.--Moi.--Toi!... Veux-tu te taire, j'tais  ct; je n'ai rien
entendu.--Voyons, renfilez les baguettes.--Personne n'a perdu sa
pierre?--Non, brigadier.--Regarde le pauvre diable qui souffle.--Il ne
fera plus ses farces.--Comment a-t-il reu a?--J'ai vu la lance
arriver, mon pays! Moi je faisais le moulinet, contre un roussot qui
voulait me lcher son pistolet dans la figure. Pan! Un coup de taille et
le pistolet claque dans les oreilles de son cheval qui saute en l'air;
je l'ai chapp belle.--Moi je lui ai coup la hampe net, comme avec la
serpe! Ah! il avait l'air nigaud, en regardant ce qui lui restait de
bois!--Moi, j'ai crev deux chevaux. Tiens, celui-l qui se tire de
dessous le grison, c'est mon homme.--Qui t'a fait a, Pitout?--Je sais
pas, je n'ai senti qu'aprs.--a saigne.--T'auras un bleu.--Allons!
silence.--Rassemblez les rnes.--Quatre hommes de gauche, sortez.--Quoi,
Tourangeau, t'as plus peur.--Peuh!--Silence, fils de salopes! Qu'on vous
dit!--T'as perdu ton sabre, toi, mauvais bougre! Nondain, relve ton
copain, dfais-lui le ceinturon... Cavaliers, en fourrageurs!...

Hricourt tchait de se reprendre  la bizarre ivresse o depuis une
heure chantait son cerveau. Les faits immdiats de l'aventure se
reproduisaient  sa mmoire par mille images successives qui
l'empchaient de rflchir. Semblables  lui, les soldats contaient une
chose, une autre; ils largissaient leurs cols, ils tanchaient la
sueur, ils retroussaient leurs manches, ils frottaient leurs contusions,
ils exagraient des prouesses. Pied-de-Jacinthe ne put les obliger  se
taire, ni obtenir de savoir si les autres pelotons avaient tir contre
l'ennemi.

Mon petit frre! pensa Bernard. Non, Augustin n'avait pas encore vu le
feu. Le lieutenant devait un ordre  ces dragons fbriles, isols dans
une sorte de prairie close de buissons. Il prta l'oreille. Plus de
fusillade. Une rumeur grandissait des fonds, vers la ville. Marcher au
canon! rpta la mmoire de l'officier.  ce moment, un feu de file
dchira l'toffe de l'air. Des cris rpondirent. Pied-de-Jacinthe estima
que le peloton, peut-tre tout l'escadron, se trouvaient cerns, et
qu'il allait falloir mettre bas les armes. Bernard et soutenu que les
chevau-lgers, ayant franchi son flanc-garde de dragons, ralliaient
l'infanterie autrichienne, heureux de n'tre plus coups de la ville.
Tous deux convinrent d'envoyer les gens calmes au-del du buisson.
Hricourt les suivrait. Il apprhenda de revoir l'officier des Impriaux
qui avait,  la tte de sa troupe, perc le peloton, laissant  terre
l'agonie du Tourangeau, puis du sang sur les visages, sur les mains, de
la foli bavarde sur les bouches; ce vieillard maigre, dont l'oeil
frocement malin chatouillait de sa lueur les ctes menaces en outre
par la pointe de son arme. Corbehem, Flahaut partirent  la dcouverte.
La grande clameur continuait vers la ville.

Le casque pesait  la tte de Bernard. Il se raffermit en selle et se
blma de sa peur. Son caractre,  l'cole des combats, devait acqurir
l'excellence. Il s'admira, pensant  la preste manire dont il avait
coup la queue de cheveux au cavalier ennemi. Vraiment il tait une
force que seul tel vieillard  schapska carlate et pu, d'un glaive
malicieux, terrasser par hasard. Derrire lui, il voquait les aigles
imaginaires des lgions, il entendait le pas des centuries et le bruit
fait par les cruches d'huile balances au bout des pieux sur les paules
romaines.

Corbehem et Flahaut trottrent vite, comme s'ils n'apercevaient nul
pril par-dessus les buissons que devaient dj franchir leurs regards.
Les Alsaciens recueillirent les Impriaux dmonts, cinq hommes, dont
ils prirent les lances, les sabres. Ulbach vint dire au lieutenant que,
selon les prisonniers, leur troupe constituait la gauche des bataillons
forms sous la ville. Ils avaient craint d'tre enlevs par des partis
dont les dragons leur parurent seulement tre les claireurs: car,
depuis deux jours, les soldats de l'archiduc Ferdinand, descendus vers
le lac de Constance, annonaient la marche du corps Gouvion Saint-Cyr
dans la Fort-Noire.

 ces mots, le lieutenant crut le succs probable. Par crainte d'tre
tourns, les Autrichiens vacueraient la ville. Une joie de gloire
l'tourdit subitement. Quand le geste de Corbehem eut signifi que
l'ennemi filait au loin, il cria de mettre la colonne en route. Deux
dragons aux chevaux boiteux reurent la garde des captifs, qui
fabriqurent aussitt un brancard avec des lances et des manteaux de
cavalerie, d'aprs les prceptes de Pied-de-Jacinthe. On y coucha le
Tourangeau. Sa blessure saignait  travers la compresse qu'arrosait une
gourde allemande; et l'on voyait tressaillir le dos brun dnud jusqu'
la culotte de peau. Ce groupe regagna lentement les bois de l'ouest, o
se tenait la rserve de la brigade.

Bernard courut  la silhouette casque de Flahaut en observation, la
carabine sur la cuisse. Qu'apercevait-il, attentif et prudent?

Or la colonne rejoignit Hricourt. Encore fbriles, les dragons
retroussaient leurs manches sur les poignets humides. Les narines
reniflaient l'air. Les yeux s'agitaient entre les paupires enflammes.
Arrangeant les courroies des manteaux, dboutonnant leurs plastrons
rouges et leurs gilets blancs, ils parlaient rauque, s'essoufflaient.
Plusieurs fourreaux de cuir s'tant casss, lors du choc, les sabres nus
pendaient par la dragonne au bout de leurs gestes vifs.
Pied-de-Jacinthe, ne put contenir leurs paroles. Pardieu, assurait
Trheuc, je le jurerais au Pardon, les mches blanches du vieux
flamboyaient comme nuit devant l'autel.--Et grand!--Deux toises et
demie!--Huit coudes!--Tu as mesur son sabre.--Pouvait-on voir quand il
fit le moulinet; ce fut un ciel de foudre qui baissa sur nous!--Et sa
bouche.--Tu as vu l'incendie dedans!--Une fournaise comme lorsque
Landrecies brlait.--Tous les autres semblaient tre seulement la queue
de son cheval!--Y en avait-il d'autres?--Qui pourrait le dire?--Ils
taient cent; imbciles! cria Pitout.--Cent? Ah l, l! Cent?--Trois,
quatre.--Vingt, peut-tre.--En tous cas, les autres, on les a pas
vus.--Le pauvre Tourangeau, lui, les a bien sentis, et par la
lance!--Tais-toi, Parisien. C'est le vieil officier qui a conduit la
lance de son soldat...--Ah! chouan, peste de superstition!--Tout de
mme, j'aimerais mieux ne pas le revoir, le vieil homme, nona Nondain.
Dans la fort d'Amboise, quand j'tais tout petit, ma soeur a rencontr
le pareil qui fauchait les arbres avec une faux de cent coudes.--En
Hanovre, dit Pied-de-Jacinthe, c'tait un artilleur, toujours le mme.
Chaque fois qu'on l'apercevait derrire la batterie, pan, on passait
l'arme  gauche.--Un vieux aussi?--Ma foi, le mme presque.--Garde-toi,
tu le reverras!--Allons, allons, paix, paix l, mes fils... Peloton,
halte! Le large dos immobile, la main leve de Flahaut les arrtaient.
Ils soufflrent, contents de ne pas heurter l'ennemi. Bernard eut peine
 distraire son imagination du fantme vu par les soldats aussi. Entre
les casques des deux Flamands, les nues de fume blanche se droulaient
contre le pays. Du canon qui tonnait, au nord, devait tre celui de
Gouvion Saint-Cyr. Celui-ci allait prendre contact avec l'infanterie de
Richepanse, derrire les dragons de Moreau parvenus au flanc de la ville
qu'ils dborderaient. Les escadrons se reformaient sur la pente du
terrain couvert par mille papiers de cartouches vides, qu'avaient jetes
les Impriaux en retraite.

Non loin d'un caisson culbut, le petit gnral s'agitait du haut de son
grand cheval lumineux, et les colonnes secouant leurs ttes mtalliques
trottaient au signe de sa main tendue. Les deux rgiments descendaient 
la rivire, en aval de la ville, assez loin de cette promenade publique
jusqu'o le vent entranait les vapeurs de la canonnade autrichienne
dont l'cho soudain se renfora dans l'est, devant eux, par-del les
tages boiss de la montagne. coutez, dit
Pied-de-Jacinthe...--L'cho!--Non pas, non pas. On se canarde aussi de
l'autre ct... Tenez, leur cavalerie marche au canon...

En effet, une chenille hrisse de lances droites commena de ramper par
les labyrinthes des contreforts; les schapskas y firent une trane
carlate. On distinguait parmi cette multitude les chevaux blancs des
trompettes; et cela rapetissait  travers l'tendue montueuse, disparut
 l'ombre d'une sapinaie, reparut  la surface d'un plateau. L'adjudant
vint dire  Bernard de rejoindre l'escadron. L'on s'branla. L'allure du
trot allong coupa les paroles; mais les yeux s'intressrent au cortge
des blesss reconduits en arrire aux bois de l'ouest, que protgeait le
dploiement de la division Richepanse. Files de chevaux boiteux,
malheureux sans habit, ou la tte capuchonne de toiles sanglantes et
qui enlisaient leurs grandes bottes dans le labour; prisonniers
autrichiens aux blancs uniformes tachs de poudre, d'huile, aux gutres
boueuses, et balanant les lourdes civires faites de chabraques
ficeles  des fusils; cela dfilait avec lenteur par le centre des
colonnes, sous la garde de dragons dmonts, la carabine  l'paule. De
ces carrs d'infanterie, aux faces de feu nagure, Bernard ne reconnt
que de gros rustres blonds courbant le dos et qui tranaient leurs
jambes lasses, qui grimaaient au soleil, qui plissaient leur front
ceint de plaques en cuivre monumentales.

Cependant croissaient les dtonations d'artillerie, les ptillements de
la fusillade, les cris des chefs, les clameurs des hommes. Tels de
mauvais rires titaniques, des feux de file clataient  la lisire de
tous les bois. Les montagnes grondaient en rptant les voix
d'artillerie. Il passait dans le fracas de l'air des attelages au galop.
Les sons montaient, s'vasaient, se perdaient, affolant les oiseaux
aperus entre les dchirures des fumes.

Les dragons trottrent. Le sol se droula sous leur course, avec ses
terres meubles, ses prairies spongieuses, ses routes sonores, ses
chemins caillouteux. Par d'autres voies, la cavalerie franaise
accompagnait le mouvement parallle des chevau-lgers. Au loin ceux-ci
rapetissaient toujours vers les cimes qu'ils enguirlandaient d'un long
ruban mobile de lances droites.

Troun de l'air! on ne se quitte pas..., grommelrent les Marseillais,
lorsque la roideur de la cte contraignit l'escadron  reprendre le pas.
Hricourt coutait les craintes des siens, qui recommencrent  dcrire
le fantastique officier. Les Bretons n'en menaient pas large. Ils se
regardrent en plissant, lorsque le colonel, accouru, enjoignit au
lieutenant un coup de galop, afin d'clairer la tte de la colonne. Tu
vois, Monsieur, j'ai touch la main de Gouvion Saint-Cyr,  l'heure
militaire. Tu diras cela, lieutenant, au citoyen Moreau. J'ai recoll
les morceaux de l'arme,  l'aile gauche. Parat que a devenait
pressant, si j'en crois mes oreilles. Entendez-vous a, mes fils? Vous
marchez au canon, maintenant. On dit que le torchon brle depuis nous
jusqu' Stockach. Quelle danse!... Et derrire! nous en laissons de la
friture. Bon sang! L'ancien postillon clata de rire, claqua sa cuisse
 maintes reprises. Il avait rejet son casque vers la nuque. La chair
de sa face dbordait la jugulaire rompue. Du sang goutta de son sabre nu
jusqu' terre... Bernard passa, docile.

Ils franchirent le flanc des pelotons en marche qui escaladaient les
ctes et dgringolaient au fond des vaux, selon l'adresse des btes
cumeuses. Les habits ouverts sur les chemises montraient les saillies
des pommes d'Adam. Une sueur noire coulait aux tempes, sous les
cadenettes. Les veines gonflaient  la surface des mains sales. On
s'offrait la gourde le long des files, en plaisantant l'approche de la
mort avec la stridence de rires nerveux: T, Marius! interpella certain
marchal des logis noir comme une taupe; toi aussi, mon bon!--Ah!
pitchoun... Le galop brisa la rponse de Marius, qui leva sa main en
l'air, pour adieu. Plus loin, au premier rgiment, une voix gamine cria:
Pitout! Notre trictrac  la Rgence!--Et les cotillons de Pamla!--Et
le jaloux bafou!--Adieu, Pitout!--Et plus loin: c't'heure, ch'est
ti, Corbehem!--Tu cours, tu cours!--Va, va, nous boirons une triboulette
de bonne bire.--Enterre-moi dans une barrique, si j'y reste, Nondain!
Au galop les rangs se reconnaissaient, mais la joie des exclamations ne
sonnait pas en franchise. Bernard serra les flancs de sa bte, qui donna
plus d'essor. Le soleil faisait toutes blondes les jeunes feuilles; le
bruit de bataille, au fond des combes, ne semblait plus que la fuite
d'un orage devant la force de l'astre traversant les parures des
branches.

Le peloton courut. Il dpassa les avant-gardes. Il retentit au milieu de
la solitude. Il effara des pauvresses qui cheminaient par une sente et
qui se blottirent dans le buisson d'aubpine.

La fivre de la course tourdit Bernard uni  la chaleur de son cheval
par toutes les secousses. Il attendit son effroi de l'ennemi devenu ce
seul major de chevau-lgers, dont l'image terrorisait visiblement les
yeux attentifs des dragons. Afin de se drober  la peur, il murmura le
nom d'Aurlie, mais il la comprit indiffrente. Au milieu de ses romans,
pensait-elle qu'il y et  cette heure par les prairies d'Allemagne un
frre dsireux de la gloire propre  la sduire. L'ironie du jeune homme
sourit  lui-mme. Il ferma les yeux, s'en remit  son cheval et au
hasard pour dfinir le destin.

Et brusquement,  la cime d'une dernire cte, le soleil frappa ses
paupires qu'il rouvrit sur le spectacle d'une plaine o pullulrent des
cavaleries inconnues. Devant, les nues de fume blanche se roulaient et
se diluaient entre vingt batteries tonnantes. Au fond, un village
dgorgeait des foules d'infanterie qui reflurent jusque les coteaux de
l'horizon. Vers elles une demi-brigade franaise gagnait le terrain par
colonnes de bataillons.

Bernard remarqua les pelisses carlates du 5e hussards qui trottait 
l'aile gauche enveloppante. Dans la mme seconde les chevau-lgers
dbouchrent par l'autre versant de la montagne, tandis que le petit
gnral, au galop de son cheval clair, accourait de cette plaine
tumultueuse, o il devanait la brigade. Il cria l'ordre de hte. Les
dragons chargeraient aprs la cavalerie du gnral d'Hautpoul, dont les
cuirasses tincelrent  la suite des bataillons qui avanaient l'arme
au bras, les plumets sur l'oreille, dans une mme progression rythmique
de gutres noires et de culottes blanches, dans une mme masse d'habits
bleus aux bandoulires en croix.

La rumeur emplissait les oreilles, touffe par la canonnade, puis
renforce par vingt mille vocifrations. Saisi dans ce mcanisme de
forces immenses, Bernard Hricourt perdit instantanment toute crainte.
Le petit gnral proclama que l'on tait vainqueurs; il dsigna sur les
hauteurs de l'est les fumes nouvelles des batteries franaises, les
lignes bleues de l'infanterie issue des bois, les bandes de tirailleurs
dvalant  travers les ravins, les essaims de hussards noircissant les
routes et, parmi les nues de poussire, les convois de caissons qu'on
couta retentir. Bernard s'abandonnait  la joie de croire qu'il allait
brandir un sabre glorieux. Les clameurs normes le grisaient de
confiance. Et les dragons aussi s'animrent, car le petit gnral dor,
radieux de dire le triomphe, prora debout sur les triers, en attestant
les annales de la nation.

Comme l'eau s'chappe d'une corbeille, l'arme de la Rpublique coulait
des bois, par fleuves de fantassins, par ruisseaux d'artillerie
sautante, par gros bouillons de cavalerie rapide. Cela s'unissait en un
lac fumeux, plein d'clairs et de couleurs vives. L'onde humaine
poussait mille flots contre le tonnerre des canons et le peuple
empanach des escadrons adversaires. Jeux des couleurs et des clameurs,
spectacle des forces en marche, cris solennels du canon, rythme
blouissant des jambes de chevaux qui trottaient partout sur la verte
terre, volutions des ligns rompues, rattaches, enfonces, runies,
bandes de baonnettes lumineuses, floraison des plumets en masse, essors
des hussards lancs  tire d'aile..., cela pntrait Hricourt au moyen
de toutes les sensations visuelles, auditives, tactiles aussi, puisque
son cheval cumeux chauffait ses cuisses et que la dragonne du sabre
liait sa main. En lui la bataille se dployait; elle chantait dans la
fivre de son sang. Elle envahit ses narines avec l'odeur de la poudre
que le vent apporta de deux pices instantanment braques  gauche du
tertre o ils soufflaient, btes et gens. Lui bayait au spectacle des
colres nationales entrechoques dans le creux de cette valle
forestire; et toutes les mes de ses dragons y bayaient aussi. Les
pupilles se dilatrent, les bouches haletaient. Surchauffe au feu de la
canonnade l'me de la race s'vaporait des soldats, s'agrgeait
au-dessus des bataillons, se personnifiait en un seul enthousiasme; les
dragons s'en grisrent au point de bondir, rieurs et fous,  l'ordre du
colonel qui survint en sueur, l'habit dboutonn, le sabre encore
sanglant.

Le trot des sept escadrons frappa d'un seul roulement l'inclinaison du
sol. L'avalanche d'hommes s'abattit vers la plaine. Le dur tumulte de
fer qui l'enveloppait, qui sonnait derrire lui, accolaient mieux
Hricourt au corps de l'arme et aux vigueurs de la France. Le pays
tourbillonna. Les forts filrent aux flancs des colonnes. La batterie
de deux pices s'clipsa sur le ct, avec les panaches rouges de ses
artilleurs maniant le refouloir. Aprs, ce fut la rsonnance de la
route, la nue de poussire qui aveugla, l'illumination des casques
prcdents et les chevlements des crinires, et les lueurs leves des
sabres, et une hurle sans nom de mille bouches rauques qui rpondirent
au dchirement des feux de files. Les ordres cris par les chefs de la
division d'Hautpoul se rapprochaient d'escadrons en escadrons. On ferma
les yeux  cause de la poussire. Affols, les animaux n'obirent plus
aux genoux ni  la bride. L'essor unique du troupeau ru les enleva,
devant que le colonel et clam: Dragons, en avant! Pour charger... Au
galop... Maarche!... Comment une demi-conversion put-elle s'excuter au
geste mcanique de Bernard, rpt par Pied-de-Jacinthe disant:  nous,
 nous..., maintenant. Assurez vos sabres... Pitout, tu te baisseras 
droite de l'encolure, et pointe de bas en haut, mon garon. Aie pas
peur, je te suis... Les btes volaient, le col tendu. Il y eut un
dploiement  droite. C'est  moi... se dit Bernard. Ses hommes
inclinaient la tte et ouvraient la bouche, en tchant de voir. Comme
les branches soudain dplies d'un gigantesque ventail, les pelotons
s'talrent, hors la route, dans un champ de luzerne, et l'on courut 
la ligne bruissante d'une cavalerie. Les schapskas rouges!--Les
lances!--Ce sont eux!--Gare au vieil homme!--Nondain!--Sainte-Anne!--En
avant!... Dragons en avant! Le gros colonel dpassait la ligne, suivi
d'un essaim d'officiers. Retrousse, la manche dcouvrit son bras velu,
li au sabre. Il parut une bte formidable dont la crinire s'parpilla.
Sa jument pie vtue d'une chabraque pourpre martelait le sol d'un
quadruple effort, et s'encapuchonnait, bien que l'homme tirt la bride,
debout sur les triers. Telle une seule vague robuste prcde le flot
qui veut assaillir la plage; la jument pie galopait, le poitrail blanc
d'cume, et portait le hros contre le pril.  le voir affronter l'lan
des Impriaux qui grandirent, les dragons cessrent de plir.--Ils
relchrent les brides et s'abandonnrent. Alors l'hrosme des anctres
ressuscita dans les coeurs. Nondain, de sa faible voix miraculeusement
accrue, hurla un cri rpt le long des lignes, des crinires parses,
des fourreaux balancs, des galops de dmence. La contagion du courage
acheva d'tourdir.

La charge gronda dans le silence humain. C'tait toute la Nation qui se
ruait, oublieuse de ses faiblesses individuelles, forte de ses trois
mille bras arms, de ses douze mille sabots dfonant la terre, de ses
vaillances unies en une force invincible depuis les cimes jusque la
plaine.

Chez l'ennemi, des lignes d'avant-garde s'clipsrent, et un flot de
cuirassiers tout  coup s'tendit devant le front de bandire, enfla,
dborda, haussa la frange de ses casques, accourut derrire la
bestialit de trois cents naseaux tendus et l'ouragan de ses galops.

On distingua les culottes blanches derrire les fontes, les longues
lames aigus, les visires sur les bouches. Bernard comprit aussitt
qu'un de ceux-l le choisissait.

Ce furent deux yeux d'or  l'ombre de la visire entre les oreilles d'un
cheval roux; et la chenille aplatie du casque se recourbait en l'air.
Plus on approchait, plus se relchait la ligne ennemie. Les cuirassiers
se distancrent. Quelques-uns, emports par l'lan de btes meilleures,
franchirent le front et formrent des groupes autour des hommes
chamarrs. D'autres, au contraire, s'attardaient dans la profondeur. Les
yeux d'or restrent au niveau de la ligne, en sorte que, pour se rendre
 leur invite, Bernard calcula s'il passerait sans heurt  travers les
premiers audacieux dont il put compter les galons sur les fontes
carlates. Il chercha de l'aide.  ct de lui, le maigre Pitout
carquillait les paupires, ple entre ses favoris noirs, et fascin par
l'clat des cuirasses de bronze.  chaque bond du cheval, il sautait en
selle, la poitrine large. Colls ensemble, les Alsaciens prsentaient
leurs sabres bas, des ttes astucieuses protges par les cimes des
casques. Face au pril, les Flamands allrent, solides, l'me haute;
tandis que les Marseillais s'appelaient  tue-tte, hsitaient  choisir
la direction suprme et le choc. En un mme tourbillon d'habits verts,
de doublures rouges, de chevaux lchs, de sabres au corps, parant dj
les coups prvus, Bretons et Tourangeaux suivirent. Bernard se vit seul.

Dj il galopait  vingt toises de deux cuirassiers qui se parlrent. Au
bout d'un poing, le pistolet claqua. Les yeux d'or arrivaient surmontant
les oreilles du gros cheval roux. Hricourt, au sabre, prfra le
pistolet; il aperut le revers formidable d'une latte leve, et un gant
 crispin qui s'abattit. L'clair glissa, jusque le canon du pistolet
arrach de la main par le heurt, et l'homme de bronze fut loin
qu'emporta la croupe du cheval roux criblant l'officier de terre
rejaillie. Immdiate, une autre masse questre s'abmait vers lui; elle
darda sa lame basse  la poitrine. Ramass en soi, Bernard hat la
bouche ouverte de l'assassin, et pointant, projeta son me volontaire
dans l'effort de tuer. Des dents craqurent, au baiser de sa lame, et la
tte de l'autre se renversa. Vainement l'acier autrichien piquait le
cheval franais, qui, d'un cart, droba son matre. Au poing de
Bernard, la dragonne ramena le sabre tordu. Ah! ah! Sa voix de
victoire clatait. Le lieutenant brandit le fer contre l'espace o
couraient,  distance, des ombres perdues de cuirassiers; puis il se
trouva seul, secou par son cheval qui voltait sur place, en ruant. Mais
vite, la jument jacobine de Pitout sortit des cuirassiers blancs,
enfoncs, rompus; le libelliste vocifrait aussi sa gloire.
Pied-de-Jacinthe entranait un cheval de prise, qu'il dfendit d'un
large estoc contre un gant acharn  courir sur sa gauche. Le gant
s'crasa sur la crinire de sa monture, l'arrta, et se tordit de
douleur sans glisser de selle. Rassemblement! clama Bernard. Sa meute
accourait tout entire: Bretons et Tourangeaux, en un mme groupe
d'hommes dchirs, hagards, hurleurs et les cuisses saigneuses pleines
d'entailles; Alsaciens formidables entourant quatre cuirassiers pris,
dont ils frappaient les dos du plat du sabre; Flamands furieux de
n'avoir plus personne  frir avec leurs armes qui dgouttaient d'une
huile rouge. De toutes parts, les dragons quittaient la ligne ennemie,
galopaient. Des duels se terminaient au loin. Le colonel survint et
compta son monde. Dragons... en bataille!...

Les hommes s'assemblrent en pelotons qui se rejoignirent, s'agrgrent
par escadrons, et la ligne se fixa, brune aux chevaux, rouge aux
poitrines, lumineuse aux casques, frmissante, bavarde.

Au trot de la forte jument pie, l'ancien cuyer mesura les escadrons.
Des alezans s'brouaient. Des hommes se pansaient. Les serre-files
faisaient l'appel. Le rgiment haleta.

C'tait beau, jugea Pitout.--Qui manque dans l'escouade?--Braud...,
Landry!--Morts?--Qui le sait?--Haffner! mort!--Comment?--Oui!--Les
bougres!... Dragons, garde  vous!

Hricourt se haussa, dsireux de voir entre les casques. Les cuirassiers
blancs n'taient plus que multitude lointaine, cingle par les clairs
des feux d'infanterie. Peu  peu la cavalerie franaise affluait, en
dsordre, se reconstituait. Le deuxime rgiment s'tablit  droite. 
gauche, vers les tonnerres des canons, les dolmans rouges des hussards
dfilaient derrire les bicornes du 13e Cavalerie rang en bataille. Sur
son grand cheval blanc, le petit gnral trotta. Il ne semblait point
triomphant, mais courut en hte du ct des hussards.

D'un geste sec il carta le colonel, qui voulut l'aborder au galop de la
jument pie, et passa outre parmi l'essaim de l'tat-major.

 peine Bernard remarqua-t-il cette inquitude. Soucieux de sa bte
corche par le sabre autrichien, il avait mis pied  terre. Les dragons
firent de mme; tous croyaient la bataille finie, puisque leur lan
avait rompu la charge des Impriaux, dgag le flanc de l'infanterie.
Ils se montrrent, sur la droite les pelotons de chasseurs qui
ramassaient,  travers la plaine, les cuirassiers blancs et les
poussaient contre les feux de salves. Leur besogne s'achevait de la
sorte. Les rangs s'animrent d'une fivre loquace. Certains soignaient
les entailles ouvertes jusqu' l'os sur les cuisses que l'on dpouillait
 demi des culottes. Pied-de-Jacinthe conseilla des bandages mouills
d'eau-de-vie, et des compresses garnies d'herbes. On dchirait du linge.
Une bosse jauntre dparait la plastique nasale de Pitout. De l'paule
au coude, la pointe d'une latte avait ray sa chair. On plaisanta les
blessures, mme le lambeau triangulaire dcousu  la joue de Trheuc,
pour qui l'on cherchait le chirurgien occup dans l'autre escadron. Les
Flamands raillaient les vantardises des Provenaux et la fatigue des
Bretons, qui s'pongeaient le crne libr de casque, cependant que ceux
de Gascogne commentaient la tactique du haut de la selle. Les Alsaciens
estimaient les chevaux de prise et fouillaient les porte-manteaux des
morts.

Une clameur salua la course du grison qui secouait le hussard refermant
 deux poings sa tte fendue; du sang noircissait la pelisse carlate.
L'homme crispait les genoux, se maintenait encore. Des dragons
d'ordonnance abandonnrent fourgons et prisonniers pour l'atteindre.
Auparavant les mains du hussard s'tendirent, s'agriffrent au vide.
Aprs deux soubresauts; qui le rejetrent du garrot  la croupe, il
tomba dans sa chevelure de sang. Presque aussitt le cheval blanc du
gnral reparut sur la pente et rapprocha le petit homme dor, qui cria
de former les colonnes d'escadrons. Dans le val d'o il sortait, on
aperut les kolbacks des hussards et leurs banderoles carlates qui
s'amassrent. Des rumeurs se propageaient  l'est. Le colonel s'affaissa
sur sa jument pie. Il avait retir son habit vert, qui ne tenait plus
que par une manche  ses paules. Son bras gauche nu tait band de
toile.

M'est avis, garons, renseigna Pied-de-Jacinthe, que le bouillon
chauffe pour nous. Rassemblez vos rnes. Et ne nous quittons pas dans la
bagarre... L'ennemi rapporte le ruban.

En effet la rumeur se perptua. Plusieurs hussards accoururent du fond
jusque sur le plateau o les deux rgiments manoeuvraient pour offrir des
intervalles entre leurs colonnes. Parvenus l, les fuyards se
grouprent. Un tiers des btes dpourvues de cavaliers accompagnaient
l'volution de leurs escouades. Celles-ci reprirent le pas, puis
dfilrent au petit trot, sous-officiers en tte. Ils annoncrent 
Bernard: Les chevau-lgers enfoncent tout... On nous a laiss prendre
en flanc, a vient par la gauche...  la suite de ces pelotons, une
foule questre dborda la crte du plateau, prcde d'une longue
lamentation qui bientt se divisa en cris distincts.  coups de poing
les hommes excitaient la fuite de leurs btes. Dtourns par le petit
gnral, ils filrent jusque l'issue mnage entre les deux rgiments de
dragons. L s'engouffrait une cohue de gens qui montaient le troupeau
mlang des alezans, des grisons, des barbes, des pommels, des fins
arabes de robes blanches rebelles  l'peron. Contre le ciel limpide,
les bicornes du 13e Cavalerie et les kolbacks de hussards se
profilaient, ple-mle, parmi des mains hautes, des sabres d'officiers
ralliant leurs troupes folles.

Bien que cela part assez loin, les Marseillais d'abord murmurrent
leurs craintes. On reboutonna prcipitamment les uniformes. Les
Alsaciens se hissrent en selle. Tous les yeux regardaient l'orient et
le passage de la droute. Le colonel ordonna de renvoyer, vers
l'infanterie, les prisonniers, les chevaux de prise, sous la garde des
hommes blesss ou dmonts. Des convois se formrent qui partirent vite
emmenant de nouveaux corps ballotts dans les manteaux suspendus aux
sabres de cuirassiers. Ceux-ci les portaient quatre par quatre.
Hricourt prvit que les dragons chargeraient afin de couvrir la
retraite. De la gauche, en effet, le fleuve des fuyards ne cessa de
grossir. Lancs par l, disparus dans une dclivit de la plaine, ils
revenaient tous aprs un demi-cercle pour retrouver l'appui de la
droite. Inquiets, les Alsaciens examinrent le lieu o l'ennemi sans
doute allait poindre. Le chef d'escadron fit dployer  gauche en
fourrageurs. On arma les carabines, et l'on attendit, espacs.
L'impression de solitude effraya les hommes davantage. Ils regardaient
derrire le deuxime rgiment, qui prpara les colonnes de charge
derrire son escadron de tir. Maintenant la droute s'coulait trs
loin, sous la protection des deux rgiments.

Les fuyards remontaient encore. Hussards cuirasss de brandebourgs,
treignant des genoux leurs petits chevaux poilus, soldats du 13e
Cavalerie sur leurs hautes btes pommeles. Le sabre en travers des
fontes, ils s'injuriaient, commandaient, frappaient  coups de
mousquetons les croupes des btes prcdentes. Un attelage de caisson
tenta l'escalade du plateau, n'y russit point. Les conducteurs
couprent les traits. La voiture retomba dans le fond sur un tumulte de
gens crass, qui hurlrent l'impuissance de leur rage.

Ma pauvre vieille, dit Pitout  sa jument jacobine, on va donc crever
pour le Premier Consul?... Bernard allait au pas derrire l'tendue de
son peloton. Il annona que la charge ennemie prise en flanc  son tour
serait facilement ramene vers le village, o roulait le tonnerre, o
les fusillades se rptaient. Il le croyait, orgueilleux encore de la
lutte victorieuse. Les Gascons le crurent aussi, et les Alsaciens.
D'ailleurs, comme le deuxime rgiment les dpassa, ils recouvrrent la
confiance. Les adjudants majors galoprent afin de reconnatre le
terrain du plateau o aboutissaient des pentes invisibles, car des
buissons le bordaient. Au del, c'taient les tages de collines, et le
ptillement des feux d'infanterie. La gauche s'appuyait idalement  la
route de l'ouest; plusieurs compagnies de grenadiers, l'arme au bras, y
constituaient une rserve. Mais entre ces compagnies et le premier
rgiment de dragons, il subsistait un vide d'environ quatre cents
toises. Le deuxime rgiment poussait  droite ses trois colonnes
d'escadrons, un peu divergentes, de faon  partir dans trois
directions.

Par ce vide entre les dragons et les grenadiers, tout  coup sautrent
les galops d'autres fuyards mens par un trompette imberbe, ple de
terreur, et suivi de vtrans qui fouettaient leurs btes. Quelques-uns
en corps de chemise sanglante se tenaient aux arons avec l'aide d'un
ami protecteur. Les marchaux de logis appelaient, menaaient. Mais un
flot nouveau dfona la formation htive, et tout s'enfuit criant: Les
voil!... En effet, parmi une vingtaine de hussards sur leurs chevaux
peronns, les premiers schapskas et les flammes des lances passrent
prcipitamment.

Des sabres volrent, s'abattirent. Quelques pistolets claqurent. Des
six chevau-lgers apparus, toute une ligne de bataille se dploya, en
essor rapide, enveloppa circulairement la gauche des dragons, du nord 
l'est. Grenadiers et collines s'effacrent instantanment. Le flot des
diables verts occupa l'tendue, sauta les buissons du plateau, poussa
devant lui les adjudants-majors et les vedettes franaises qui vinrent
hagards, sans voix, donner dans les intervalles des pelotons. L'un
culbuta par-dessus la tte son cheval, et resta contre terre, voil par
la crinire du casque.  droite... Ralliement! clama Bernard. Le
vieil homme! avertit Trheuc. L!--L!--Je vois les boucles blanches.
Gare  toi!--Gare au sabre! Nondain.--Tiens: le feu de sa
bouche.--Non!--Hue donc, rosse!--Demi-tour!--En retraite! cria un
ordre.--Sauve qui peut!--Prends la rne.--C'est le vieil homme!--Le
voil!--Appuie sur ma bte, Pitout!

Les dragons tournrent bride, et, sans regarder en arrire, frapprent,
du plat des lames, les flancs leurs montures.

Ce fut la dmence. Le lieutenant n'osait voir, pardessus l'paule, sr
que la faux du vieil homme effleurait sa nuque. Il regardait en avant un
carr de bataillon, qui se posta pour recueillir, et les pices qu'on
dtelait sur une petite minence. Il parut certain que le major vert
envahissait l'immensit du ciel, que ses manches taient les bois de la
montagne, que son souffle seul pouvait refroidir ainsi les os, mouiller
de sueur les tempes, les mains. Hricourt consentit  la mort, dsireux
seulement de ne permettre point qu'on le dpasst dans la fuite.  ses
oreilles ronflait l'ouragan des galops et des voix.  force de bras il
fouettait son cheval avec le fer, il drobait le mors aux dents de
l'animal; il pensa qu'il ne saluerait plus Aurlie ni son pre, ni le
petit Augustin, et se revit nettement dans la gloriette du jardin,
construire des forts en sable, des demi-lunes, des contrescarpes, tandis
que Caroline plantait, en guise d'arbres, des brins d'herbes sur les
glacis minuscules; Caroline en robe  fleurs, Caroline accroupie,
srieuse, Caroline elle-mme, ordonnatrice et sage. L'ombre du vieil
officier gagna cependant une part du soleil, car la lumire s'attnua,
ne laissa de clart, au milieu de la plaine, que sur les culottes
blanches, les gilets et les buffleteries croises aux poitrines du
bataillon inclinant ses armes.

Comme la terre, vertigineuse, glissa sous les sabots de la bte
vertue!

La chair de poule hrissait tous les poils sur les membres du
lieutenant. Plus de salive en sa bouche, et la peau se racornit contre
les os de la face. Il frissonnait de la taille aux omoplates entre
lesquelles l'une des lances du fantme fouillerait sa chair, 
l'instant.

Ce dura. Il fermait ses yeux brlants. Endolori par les heures de
cheval, les reins briss, les cuisses en feu, les mains coupes, il
douta s'il serait fcheux d'obtenir le repos du moribond tendu contre
l'herbe molle. Aurlie s'tait moque. Buonapart prenait sa place  la
tte de la Nation. Moreau l'abandonnait. Il pronona: mourir..., sans
autre sentiment qu'une confiance dans l'accueil de la nature. Il
souffrait tant. La selle rpait ses cuisses, branlait son chine jusque
la nuque, coup sur coup. Le casque cerclait sa migraine d'un mtal
lourd. Et la foulure du poignet lui causait des lancements qui lui
firent croire sans cesse au sabre du vieil homme vert entamant son bras.

Il souffrait trop. Il renona, tira la bride, relcha l'treinte des
genoux. La bte retint son lan, elle russit  s'arrter, rencla.
Hricourt comprit alors qu'il devanait la fuite gnrale. Dtourn, il
aperut des hommes accourir, crinire au vent. D'instinct il cria
l'ordre ncessaire. Pied-de-Jacinthe et Pitout appuyrent la bride,
accomplirent une conversion. Et les autres, tels les moutons du
troupeau, se bousculrent  leur suite, se soudrent, s'alignrent,
haletrent. Ils n'en pouvaient plus. L'ennemi?... tait-ce, l-bas, le
bruit de cette multitude hsitante, qui s'parpillait, ondoyait,
surprise du canon tonnant  la droite franaise, du carr bastionnant la
gauche, des colonnes de hussards reforms et avanant au pas, des coups
de feu issus d'un buisson, des voix d'artillerie s'assourdissant vers le
village, comme si la bataille reculait au nord?...

 peine s'tait-il rendu compte, dj le deuxime escadron s'embotait
au sien; et le colonel poussait sa jument pie contre les fuyards, qui
rtablissaient leurs rangs. Bientt les deux rgiments se trouvrent en
bataille, face  l'ennemi... Dragons!... En avant! On repartit, au
pas. Les chevaux bronchaient. Les hommes tanchaient la sueur; les chefs
multipliaient les ordres. Tu as mon estime, citoyen lieutenant...
Soldats de ce peloton, qui venez de faire les premiers face  l'ennemi,
vous avez bien mrit de la Nation! L'norme voix du colonel
retentissait ainsi; et, se penchant jusqu' Hricourt, il lui frappa
l'paule de son bras valide. Bernard gmit... On marcha encore un peu.
Le jour baissait. Des feux s'allumrent sur les collines. Devant le
front des rgiments, la plaine se vidait partout. Des gens  terre
geignirent. Des chevaux sur le flanc broutaient l'herbe... Le gnral
Lecourbe a vaincu ce matin le prince de Vaudemont  Stockach!--Et
l'arme de M. de Kray bat en retraite par peur d'tre tourne par notre
aile droite.--Vive la Nation! Des bouches eurent la force de clamer, 
l'ombre crpusculaire, la nouvelle du triomphe. Le gnral Richepanse
rejoint.--Engen est pris...--Le gnral Moreau est l, au village
d'Ehingen...--Nous poussons les Autrichiens au Danube... Il y eut comme
un bruit d'aigles battant des ailes. Les dragons applaudissaient...

Ensuite tout s'apaisa. Sourdement les chevaux foulrent l'humus. Des
ombres burent  la gourde. lment obscur, la division de cavalerie, sur
deux lignes, avanait avec la fatalit d'une mer calme. Le ciel verdit
en haut, dans l'vasure des monts. Bernard regarda briller la seconde
toile.

 la halte, il glissa jusqu'au sol, tomba sur les genoux dans une
flaque, et s'y endormit.

De minute en minute, un canon grondait  l'occident.

Tout le lendemain, la chevauche du peloton s'gaya e cette gloire.
Pitout chanta, malgr le brin d'aubpine au coin de la bouche. Cahujac
numrait ses prouesses, et Marius dcrivait la vigueur des cent
cuirassiers occis par son seul glaive. Corbehem dsirait conqurir une
brasserie allemande, boire au tonneau la fracheur de la bire
mousseuse. Les Tourangeaux sommeillrent au roulis du cheval. Ulbach
flattait l'encolure de sa bte. On marchait  la dcouverte, par monts,
par vaux. Le cadet de Bergerac cassa des branches de lilas qui
dbordaient un mur. Pitout plaisanta le paysan timide au bonnet de
cuir, et son ne, et sa carriole. De casque en casque se propagrent des
rires qui firent envoler les msanges des buissons.

Les chevaux burent l'eau vive d'un ruisselet, Pied-de-Jacinthe cueillit
le cresson pour en tasser dans ses fontes.  cause de sa blessure,
Trheuc avait une mentonnire de coton. Les brides pendaient aux
encolures. Les animaux dociles secouaient doucement leurs crinires.
Yvon mchait un gros pain de seigle. Flahaut lissait le poil de son
rouan. Les Alsaciens obtinrent que nul ne foult le bl vert. Et le
Parisien fredonnait:

     Clairette au frais minois,
     Bergre volage,
     Pourquoi rester sage
     Au fond du bois?

--Au fond du bois! reprit le choeur des dragons.

Les voix s'talrent sur le pays pimpant. Bernard couta d'abord la
grivoiserie de la chansonnette, qui exprimait la joie des mles en
triomphe. Mais il s'intressa mieux  lui-mme. Donc il tait
l'envahisseur victorieux. Il s'imagina vu par Aurlie. Aimerait-elle son
attitude sur le cheval bai? Il redressa le torse. Son poing foul la
veille et maintenu dans l'entrebillement de l'habit lui valait le
prestige d'une blessure noblement dissimule. Distinguerait-elle ses
cheveux sans poudre, ses favoris blonds sous le casque et la crinire?
Il dplora les taches de son uniforme et la couleur de ses bottes mal
laves. De cuisantes douleurs renforaient le dsagrment d'un
torticolis. Mais de quelle plaie devait maintenant souffrir le gros
garon germain? Sa denture avait saut sous la pointe du lieutenant,
lors de la charge? Entran par le galop, Bernard n'avait pu voir la
tte renverse d'o sa lame tait sortie tordue. Il se flicita d'avoir,
plus chtif et de taille moindre, vaincu le gant cuirass de bronze.
Comment s'tait faite la chose? Quelle tait la physionomie du
cuirassier? Il ne sut gure se souvenir. Ainsi qu'aux campagnes
prcdentes, il avait agi, enivr par la furie collective du rgiment.
Les dragons prs de lui rappelrent des prouesses merveilleuses. Leurs
sabres avaient, selon ces fables, dcapit au vol, ventr, fendu les
corps de l'paule  la ceinture. Les Provenaux et les Gascons
rivalisrent de vantardises admires par les Tourangeaux, railles par
Pitout, dmenties par les Alsaciens.

Mais tous enseignrent leurs hauts faits  des fantassins que l'on
rencontra sur la limite d'un champ de trfle. Ceux-ci rpliqurent de
mme.  Stockach, ils avaient accompli des exploits. Ils montrrent, sur
leurs bicornes, les traces des coups de sabre, et, aux basques d'habits,
les trous des balles. Ils appartenaient au corps de Lecourbe, qui venait
prendre la tte du mouvement vers le Danube.

Harasss, crotts, sales et victorieux, mordant le pain de ration 
pleines dents, ils s'attriburent des hrosmes. L'un jeta devant les
chevaux un bonnet  poils de grenadier autrichien; il en avait pourfendu
le propritaire. D'autres portaient sur leurs sacs des casques de cuivre
enlevs aux Impriaux. Dans leurs mains noires certains firent sonner
des florins, des ducats conquis aux poches des morts. Quelques-uns
caressaient de riches breloques d'incroyables, suspendues au long de
leurs culottes creves: Dis-moi, dragon, en as-tu vu de pareilles sur
la terrasse des Feuillants?--Guigne mes rubis, brigadier!--Cet oignon,
mon pays, pour ma bergre! Hein!

Ils riaient. Leurs moustaches dgouttaient d'eau-de-vie. Le sang et la
poudre historiaient leurs figures ivres. Il en dfila longtemps. Par
colonnes  plumets rouges, par nuages de poussire enveloppant les
trains d'artillerie et les files d'escadrons, cette multitude descendit
des horizons, passa les plaines, escalada les talus, se filtrait 
travers les bois, engorgeait les hameaux, refluait autour, s'y
rassasiait en chantant. Leur liesse couvrait la campagne. La Nation
fourmilla, joyeuse de triompher en des pays inconnus pleins de soleil.

Le colonel de Bernard amena jusque la halte du peloton les voitures
munitionnaires. On distribua le pain et l'eau-de-vie, l'avoine. Ah!
Monsieur, es-tu content... je demande pour toi la place
d'adjudant-major, le ntre est aux ambulances,  cause d'une fivre
quarte. Parole d'honneur, le citoyen gnral en chef a choisi un bon
garon. Sans toi, Monsieur, la brigade courrait encore! Tu regardes a.
Des riens. Un coup de taille. On lui avait coup la longueur de sa
manche, que nouaient maintenant des ficelles sur le bras emmaillot de
toiles. Jovial, il gonflait de sa large respiration le plastron rouge,
et lchait la bride, pour claquer sa culotte de peau. Hein, mes
garons. Tu en bois de la gloire, mon fils... Regarde-moi a qui
s'avance... On va leur en donner, au Danube, de l'eau dans leur vin!...
Toi, Ulbach, je t'ai vu ouvrir la gueule d'un cuirassier trs
proprement... je te complimente. Tu les boules, Tourangeau, l,
l'endormi. Sans avoir l'air, il en a accommod trois pour sa part... Ne
dis pas non... Parisien, toi, tu cries trop, tu manies ton sabre comme
si c'tait un riflard! a ne fait rien tout de mme... Et puis, vous
allez me bouchonner proprement ces oiseaux pendant la pause, et vous
leur laverez les fesses  grande eau. Tu entends, Monsieur...
l'adjudant-major. Allons, a va, Cette nuit nous marcherons par la
gauche, au levant. Vous respecterez les femmes, les filles, les bourses
et les barriques... Je suis charg de vous dire a... Mais je m'en
fous!... Pa.le d'honneu.! Il imita la bouche en cul de poule des
incroyables. Les dragons clatrent de rire. Le colonel piqua sa jument
pie, et derrire lui, peu aprs, les escadrons marchrent.

La nuit fut joyeuse  travers bois. Avec les autres officiers, Bernard
chevaucha. Le chef d'escadron tait un mlancolique qui pleurait une
tratresse et rcitait des vers de Piron, en les augmentant de
polissonneries. Des deux capitaines, l'un grand, silencieux, avait
conserv la mode des oreilles de chiens; tel un pagneul, il furetait
sans cesse, courait le buisson comme si chacun recelait l'ennemi... Sec
et noir, l'autre inspectait les quipements, le harnais, les effets des
hommes, relevait toutes les fautes, sans jamais punir d'ailleurs, mais
enclin  passer utilement les heures. En leurs propos, Bernard ne
trouvait point de mthode pour affermir son caractre. Si les
polissonneries du chef d'escadron amusaient, les lgies sur la
matresse insensible n'intressaient pas mieux que les prfrences
littraires dont il se targuait, les minuties du capitaine maigre, ou
l'agitation de l'pagneul. Cependant, cette nuit-l, ils s'avourent
leurs bonnes fortunes, avec entrain. Bernard gardait toujours la
convoitise de trs jeunes filles, mais il n'avait gure boulevers les
jupes que de gaillardes mercenaires. Aurlie le charmait par son
apparence gracile, quasi-enfantine. L'pagneul dclara rechercher plutt
les amples commres. Le chef d'escadron rvait d'odalisques et de
gitanas. L'homme maigre ne limitait pas ses apptits. Il se dclarait le
convive de toutes les tables. Quant aux autres lieutenants, ils taient
d'anciens soldats, balourds, exacts et timides. Leurs tonnements
applaudissaient  tout. On alla par la fracheur nocturne au son des
fers battant le sol de la route. Les rires des soldats accompagnaient
les chansons.--On se savait, en marche, derrire les divisions Lorges et
Montrichard,  la poursuite d'adversaires en retraite.

Ds les premires heures du matin, l'ordre fut de trotter; et l'on
dpassa les feux de bivouac illuminant de mille lueurs l'ombre des
vallons. Les silhouettes des sentinelles veillaient contre le
scintillement du ciel. Puis l'allure se modra, jusqu' ce que le
colonel, ayant rejoint Hricourt, l'et expdi en reconnaissance, 
travers les bois que coupait la route. Le peloton suivit.

Quand le soleil eut jailli comme un fruit pourpre de la broussaille, on
reconnut les uniformes verts des chasseurs, puis les dolmans carlates
des hussards,  droite. Ces deux rgiments s'avanaient aussi et
rabattaient dans la largeur des futaies. Plus loin ce furent les
grand'gardes, qui se dissimulaient, et indiqurent  voix basse la
proximit des Autrichiens. Ni Bernard, ni ses hommes ne ressentirent
d'apprhension, cette fois. Il leur semblait que la chance de la veille
persisterait. Les dragons regrettaient seulement de ne pas avoir pu
conqurir les breloques et les florins que les vainqueurs de Stockach
leur avaient montrs. Ils se promirent d'en gagner aussi. Pitout le
souhaita. Il expliquait  son ami Pied-de-Jacinthe comment une somme
lgre obtenue soit par la vente des chevaux de prise, soit en
retournant les poches des morts permettrait d'ouvrir une imprimerie
parisienne, dans les parages du quai. Ses libelles dvoileraient 
l'indignation publique les complots du Premier Consul contre la libert.
Populaire, loquent, il rtablirait le prestige de la Convention et
nommerait Pied-de-Jacinthe lieutenant gnral. Celui-ci hochait son
casque, affirmativement, bloui par les gestes maigres et rapides de
l'orateur, qu'enflammait la certitude du succs politique. Du haut de sa
jument jacobine, il dclamait pour le marchal des logis et le colonel
sourieur, interrompant, de la sorte, les calculs des Flamands, qui
s'associaient en vue de faire venir le houblon badois jusqu'aux
brasseries de Lille, o ils le vendraient  bnfice, si leurs parts de
prise aidaient  l'achat prochain. Les Gascons rvaient de bagues 
leurs doigts et de breloques sur leurs ventres; les Provenaux
d'expdier  leurs amis des trophes de victoire, armes et cuirasses qui
attesteraient leurs exploits; les Bretons, les Tourangeaux et les
Alsaciens coutaient cela en fumant avec respect. Tant augmentrent les
illusions qu'au premier poste autrichien ils se rurent tous sans mme
tirer le sabre, mais les mains tendues. Aux coups de feu, un cheval
s'abattit, et le pouce d'un Gascon fut entam sur la bride. Pitout
continua de courir aux trousses d'un soldat blanc, qui jeta vite son
fusil pour se rendre et ne fut plus, sous les mains du victorieux, qu'un
rustre craintif couronn d'une plaque de cuivre, en uniforme tach de
cambouis. Ulbach lui fit avouer que le prince de Lorraine occupait
Moesskirch avec ses forces, dont ce garon menait une patrouille, que
l'arme autrichienne se retranchait l depuis la veille,  midi. Le
colonel expdia son captif, Pitout et l'un des Alsaciens jusqu'au
gnral Lecourbe, avec mission d'avertir tous les officiers qu'ils
rencontreraient en chemin.

Ce mince succs enthousiasma le peloton. Le bless refusa le retour en
arrire. Il emmaillota sa main arrose d'eau-de-vie, panse avec de la
terre humide. Pied-de-Jacinthe assurait  tous que Lecourbe ou Moreau
nommerait le Parisien marchal des logis. Quant  l'homme dont le cheval
crevait au milieu des ronces en ruant, il se chargea de la selle, de la
bride, du portemanteau et prtendit suivre la colonne jusqu' ce qu'on
et enlev un animal  l'ennemi... Pour ce, d'abord, on dcrocha les
mousquetons, et on vrifia les pierres  fusil, puis, d'un seul temps de
galop  travers les arbres espacs, on gagna le soleil de la plaine, que
limitaient encore des hauteurs forestires.

Au nord, vers la droite, un amas de petites maisons garnissait le
plateau que bordrent successivement cinq fumes tonnantes.  gauche,
vers l'ouest, les bois montaient jusqu' un village tout clair, le
dpassaient, envahissaient le ciel; en avant de ce village, les foules
mtalliques des Autrichiens partout s'attroupaient, et vingt gueules de
canons aboyrent, car les ttes de colonnes franaises dbouchaient du
Sud, au fond. Chasseurs et hussards, aussitt, se rpandirent sur le nu
du terrain, par larges vols d'escadrons carlates, d'escadrons verts, de
cavaleries trottantes, d'essaims galopants, de fourrageurs grenant leur
fusillade, afin de conqurir une position favorable  l'artillerie
Montrichard, dont les attelages comblrent la grand'route, soutenus par
les lignes blanches cls bataillons. Ils s'talaient contre la lisire
des futaies franchies.

Aprs le peloton Hricourt, le rgiment de dragons dboucha, par trois
colonnes d'escadrons, qui s'tirrent, obliques; et coururent avec la
jument pie du colonel pour balayer la place des tirailleurs autrichiens.
Cahujac... Ta bague est au doigt de l'officier, l.--Et ton convoi de
houblon, dans sa poche.--Marius, troun de l'air! Voil le moment de
collectionner les bonnets  poil pour ta famille.--Pied-de-Jacinthe,
regarde le portemanteau en maroquin du ci-devant qui trotte  nous. Le
prix de tes presses est au fond!--Lieutenant, m'est avis qu'il y a des
petites filles pour vous dans la ville. C'est la flche d'un couvent
qu'on aperoit.--Et des commres pour toi, capitaine, au fond des
boutiques.--Messieurs, Messieurs, faites garder les
rangs...--Dragons!... La jument pie du colonel entoura les pelotons
d'une grande volte. Boum, boum! firent les canons. Par escadrons,
en bataille!... Dragons..., au trot!...--Boum!...

On se tut. La voix du canon solennisait l'instant. On n'entendit plus
que les bonds du rgiment sur le sol. Au soleil bleuissaient les
collines forestires; et les faades des maisons se doraient sur le
plateau de Moesskirch. On y trotta.

Les gomtries humaines se modifiaient, selon les clameurs. La cavalerie
vola comme une poussire multicolore et ptillante. Bernard regardait
l'audace du colonel peronnant sa bte; les taches fauves sur la robe
blanche excitaient l'adresse des tireurs. Rgulirement ceux-ci
excutaient un feu de file, puis le demi-tour, afin de rtrograder un
peu. Ils rechargeaient en marchant, s'arrtaient ensuite, face aux
dragons, pour les insulter d'un nouveau tir inoffensif. Cependant on se
rapprochait. En perant l'air, une balle agaa l'oreille de Bernard.
Ulbach eut son fourreau de cuir cass par une autre. Soudain, prs
d'eux, le pelage d'un cheval gris s'corcha, s'ouvrit et saigna,  la
naissance du garrot. La bte rua, puis continua le trot, rsigne,
croyant peut-tre  un coup de longe. Marius porta d'instinct le bras en
avant, lorsque son casque et tint. Il vieillit alors de trente ans
depuis ses cheveux noirs jusque ses favoris noirs. Ah! Ah! Hricourt
voqua l'ide de son caractre et redressa le torse: Dragons, au
guide! cria-t-il. Marius dpassait. Le lieutenant se fora de constater
les horizons verts et bleuis, la petite ville accroupie au soleil sur
son plateau, la broussaille dcouverte du terrain, o jaillirent d'une
touffe vingt papillons blancs... Les bestioles chatoyrent au jour...,
se posrent, repartirent, montrent dans la lueur que vint dcoudre
brutalement un feu de salve. Elles voltigrent plus loin et semrent de
taches blanches la stature questre du colonel. Elles le voilrent de
leur essaim suspendu.

Les crinires des chevaux en ligne se balanaient au rythme du mme trot
alerte, qui faisait ensemble tressauter les mches noires, rousses ou
grises des encolures, les plastrons rouges des cavaliers, les lumires
et les chevelures des casques, les carabines hautes.

Les yeux de tous se fixrent enfin sur les rangs de grenadiers
rtrogradant par chelons de compagnies. Bernard se contraignit 
compter les gibernes normes, les sacs de peau, les jambes
alternativement visibles et drobes dans leurs grandes gutres noires.
Il suivit les mouvements de toutes les mains droites levant la baguette
pour bourrer la cartouche dans le fusil tenu du bras gauche, puis les
gestes qui ouvraient le chien, qui remettaient l'arme au bras. Le
capitaine alors marchait  reculons plusieurs pas, en examinant la ligne
franaise, par-dessus ses hommes. Un vaste chapeau d'incroyable
chargeait l'nergie de sa figure roide soutenue par le col de crin. Tout
 coup il proclamait le commandement prparatoire. Quelques pas encore;
une syllabe rude, et l'ensemble de la compagnie faisait demi-tour
mathmatiquement, s'arrtait, prsentait cinquante visages blmes,
cinquante bouches bes, cent bras mcaniques, qui, pour mettre en joue,
tablissaient, sous les mentons la herse, de cinquante fusils
horizontaux, derrire lesquels paraissaient les cinquante fusils
nouveaux du deuxime rang inclins sur les autres fusils rabattus.

Quels tocsins dans les coeurs! Comme sous un vent furieux, tous les
casques s'inclinaient derrire les oreilles paisibles des btes, tous
ces visages se voilaient des crinires postiches, toutes les bottes se
collaient aux chabraques vertes, tous les genoux se recroquevillaient
derrire les fontes. Dragons... tte haute! clamait Bernard  qui
obissait seul Pied-de-Jacinthe, opposant son vieux visage fataliste au
destin.

Afin de s'estimer noble  cet instant, Bernard n'coutait point les
coups dans son coeur, ni les chocs de ses pieds tremblant sur l'trier.
Il s'obligeait encore  ce calcul absurde de compter les gutres de
l'ennemi, les pointes des baonnettes, le nombre des sergents, et de
mesurer la distance d'aprs le rapetissement des fantassins tout  coup
rays par le zigzag d'un clair rouge et la fume grise d'une longue
explosion.

Ruades de chevaux atteints, caracoles de dragons ramenant leurs btes en
place, arrt de l'homme qui blasphme avant d'ouvrir son habit sur la
chemise qu'une trs petite tache ensanglante, et l'escadron continue la
marche au pril, sans voix, sans cris, la carabine immobile, le rle aux
bouches sches...

Les papillons voltigent.

Ils sont deux, trois essaims que la fusillade dlogea, et qui
s'parpillent au soleil, qui se posent sur les roses fleurettes des
bruyres, qui tachent la perspective du pays charmant tendu vers les
bois bleuis,  travers de dlicieux buissons, o luisent, imprvues, les
gueules en bronze des pices autrichiennes. Oh! Oh! pense Bernard. Il
dcouvre les artilleurs marrons, rangs autour. Le boute-feu fume au
bout d'un bras. L'homme de l'couvillon est  son poste, face  la
roue... Les conducteurs des attelages mergent  mi-corps d'un sentier
creux et lvent des figures craintives, curieuses. Dragons... en
fourrageurs!  droite et  gauche... dployez..., hurle le colonel, qui
passe devant le front de bandire sur sa jument, parmi l'essor des
papillons attroups; et le voici  terre contre une bte ouverte comme 
la boucherie, alors que du tonnerre branle les oreilles et les crnes.
En fourrageurs!... sur le centre, dragons, dployez..., clame Bernard,
ahuri au spectacle du gros homme qui se dbat, un genou dans la flaque
rouge, une main  terre, qui trouve le courage de commander encore.

Les papillons redescendent, la fume partie, et voltigent.

Oh! le morceau de viande  l'paule, qui arrose de sang l'habit vert, la
culotte du petit cadet de Bergerac. Il regarde, crie, se renverse, tombe
de cheval et hurle sur la terre qu'il frappe de ses pieds rageurs. Feu
 volont!... Hricourt entend  demi dans le fracas des explosions et
rpte. D'un pli du sol bondissent les diables  schapskas rouges..., et
leurs petits chevaux poilus, et leurs lances. Mais le premier jaillit
par-dessus les oreilles de sa bte effondre, culbute; l'autre lche son
arme pour retenir sa mchoire rompue: les balles des dragons cognent.
Bernard ne sait plus o agir, si vite se succdent les aventures. Floum!
une hydre hargneuse, la terre, lui saute au visage, avec des branchettes
brises, des cailloux et des herbes. Le boulet laboure. Comme le
soufflet d'un homme, cela l'enivre de colre. Ah! mais!... Ah!
mais!... Il peronne et galope, le sabre en main. Cahujac,  votre
poste. Dragons... Feu!... C'est a... Encore deux par terre... Dragons,
visez au corps... Dragons, chargez vos armes!... Joue!... Feu!...
Trompettes, sonnez le rassemblement... Rassemblement!... Cessez le
feu!... Autour de lui, la bousculade du troupeau s'vertue pour trouver
son rang. Dragons, en ligne!... Une trombe retentit, dfonce le sol en
arrire, arrive et passe. Crinires parses. Lames droites...; c'est le
troisime escadron qui aborde l'hsitation des chevau-lgers contournant
les corps des btes mortes. Dragons, en avant..., pour charger... Oh!
oui, se prcipiter dans le mouvement de force qui se lance... tre cela,
cette puissance tonitruante, aveugle et folle lance contre l'insulte du
canon et les cailloux de la terre.  nous,
Corbehem!--Flahaut!--Cahujac... Dragons, sabrez!--Ici, mon lieutenant...
les voil.--Gardez-vous  gauche...--Dragons, taillez les lances!
Pareils aux figures d'une tapisserie, les chevau-lgers ondoient,
flottent, courent, se plissent, s'tendent, s'clipsent devant l'horizon
lointain et bleu, reparaissent, voilent le soleil. Le galop danse sur la
terre, projette les pierrailles, tape le sol. Sabrez  droite... Les
voix se dchirent et se rptent: Han! Han! crie Flahaut, dont la
crosse de mousqueton se lve et s'abaisse, se relve rougie.  moi!
appelle Nondain, qui fait cabrer son cheval et le dresse contre une
pointe. Dragons,  droite... Dragons, taillez les lances! La bouche du
capitaine pagneul se double en largeur, aprs le passage du sabre
autrichien qui vient de lui fendre la face. La denture gte bille 
travers l'entaille; et voil que le tueur ricane. Bernard obit  la
dmence. Elle le jette derrire l'homme enfui grce  l'talon pommel.
Vraiment, c'est lui-mme que le sabre adversaire injuria. Il se sent la
riposte du capitaine pagneul, ce que veut la bouche agrandie incapable
de crier; et il peronne. Hricourt gagne. Il gagne; les grains de terre
fouettent le chanfrein de sa bte. Plonger cette lame brandie au centre
du dos vert, par-dessus quoi un oeil effar redoute dans la tte tourne!
Plonger la lame comme le couteau dans la miche, comme les dents au
gteau, comme les ongles au sein de la fille pme. Plonger, enfouir la
lame lgre... Eh hue donc, cheval poussif, on toucherait la giberne...
Hue donc! De l'peron... Voici les coutures de l'habit, l'usure des
omoplates, la graisse au col amarante, la queue de cheveux poudrs qui
sautille. Hue encore! Tue, tue! Le schapska dcouvre le crne. Trop
loin!... Ah! le bandit prpare son pistolet, parce qu'il n'ose volter.
Hue la rosse! Un bond, un bond! Un seul bond... L! Tue! En la large
tache verte, la lame perce, plie, glisse et larde l'homme qui, au
hasard, lche la claque de son pistolet parmi du feu et de la fume. Le
casque choqu pntre la chair du front. Bernard reste aveugle sur la
selle. Les sauts branlent son chine, et puis cessent. Le cheval
souffle, ses flancs lancent contre les bottes...

 travers les larmes, le picotement des paupires, voici le triomphe
d'apercevoir le vaincu tran par les triers, jusqu' ce que le
schapska, pris au caillou s'arrache du menton. Ensuite, la queue de
cheveux, saisie par la ramille du roncier, y reste accroche. Et
l'talon pommel s'vade, libre de cavalier. Comme il semble grand, le
chevau-lger...

Mort!... Bien mort... Ses gants noircis par la bride... La poitrine
amarante immobile... La peau dchire du crne gris... Bouche rase,
livide... Deux dents y ternissent. Les bottes taient presque neuves. Un
gros. Entre la culotte et la veste, le bourrelet de chair enfle la
chemise trs propre. Il devait prendre soin de mille riens...
Trente-cinq ans. Assez vcu. Tte de cocu. Et le sang? Pas de sang?...
Pas de sang. Ses poches doivent contenir de l'argent, car les
aiguillettes et la torsade de son grade paraissent en or fin. Bernard le
plaint.

Mais on appelle. Hricourt mesure l'escadron qui s'amasse, dans la
prairie vide d'adversaires. Corbehem et Flahaut gardent six chevaux de
prise. Ils annoncent leur bnfice. Les Gascons achvent de ficeler sur
sa monture le corps du petit cadet de Bergerac, dont les genoux maigres
bossuent la peau de culotte. Et les autres rient, s'essuient, retirent
leur casque, les pieds hors des triers. Marius dclame. Les Tourangeaux
murmurent. Arrive le colonel, sur un cheval gris. Ses bottes restent
peintes en rouge par le sang de la bte pie. C'tait chaud, mes
enfants!... En route... Silence!

Au gr des petits chemins, la colonne vague, prudente, et parfois
s'arrte. Il tonne de toutes parts. Les feux de salve dchirent l'toffe
de l'air. Plus de papillons aux ronciers. Bernard ne recouvre pas l'aise
de sa tte meurtrie par la balle qui frappa le casque. Il lui semble
qu'ayant pris du poivre il ternua trop fort; et cela pique
intrieurement son crne. D'autres souffrent aussi qui lavent des
balafres  leurs joues, qui emmaillotent leurs mains. On vide les
gourdes.

Lui cependant voudrait savoir ce que devient la bataille. N'est-il pas
vainqueur de l'homme laiss  terre. Il dsirerait agir encore, prouver
son excellence par d'autres morts d'adversaires. O incline la chance?
Personne ne sait. Le capitaine aux oreilles de chien, qui porte
soigneusement sa tte lie de toiles, ne peut mme pas regagner
l'arrire des lignes, tant l'on ignore o l'ennemi chevauche.

Au sortir d'une combe, on retrouva les gomtries des bataillons. Tout
se poussait  l'ouest du pays, sur les pentes boises montant au
village. Les demi-brigades de la division Lorges escaladaient,
parpillaient des tirailleurs contre un front d'artilleries fulgurantes,
d'o coulaient encore des colonnes autrichiennes. Celles-ci descendaient
des ruelles jusqu'aux vergers. Et c'tait l un choc norme
d'infanteries qui fourmillrent, enveloppes de tumulte et de feux.

Mais, du nord jusque les bois du sud, la cavalerie franaise se repliait
au pas. L'attaque de l'aile droite manquait. Seulement les hussards, les
chasseurs et les dragons avaient nettoy le terrain devant Moesskirch. La
place demeurait nette jusqu'au ravin qui borde le plateau supportant la
ville. De l les projectiles arrivrent. Ils remuaient le sol et
poussaient les pierres dans les jambes des chevaux. L'corce des arbres
clatait. On se hta. On repassa la position de l'artillerie franaise.
Plusieurs canonniers tendus, face contre terre, faisaient l'ternel
somme  ct des affts en morceaux, des roues brises, des chevaux
morts Les vingt pices autrichiennes tirant  l'ouest du village avaient
dtruit immdiatement la batterie. L'effort de la division Lorges
tendait  conqurir ces hauteurs, qui commandaient le champ de bataille.

Les dragons ne firent qu'une brve halte dans les bois. Ils dfilrent
entre les bataillons du gnral Montrichard, qui, mus par la canonnade,
attendaient, en silence, derrire les faisceaux, le mouvement de la
division Vandamme encore en route  l'extrme droite pour dborder le
plateau de Moesskirch. Les tambours battaient sourdement la caisse,
quelques hommes restaient assis sur les fougres, la tte dans les
mains, beaucoup tchaient de dormir tendus, d'autres brossaient leurs
bicornes. Ils ne parlaient pas. Cependant, au passage des dragons, ils
questionnrent, anxieux: Le canon vous balaye aussi?--Pas tant. Nous
venons de ramener leur cavalerie...--Pourquoi rentrez-vous, alors?--On
ne peut pas tenir sous le feu. Le cheval du colonel a t emport.--Vous
tes balays, quoi?--On te dit que non, sacr Gascon. Salue des
vainqueurs.--Qui reculent.--Puisque nous allons  l'aile gauche,
soutenir la division Lorges, butor! N'y a que la cavalerie pour remettre
l'Autrichien  la raison, et redresser l'paule aux fanfans.--C'est tout
de mme pas le btail qui en a gagn, de a, sur le cuir des
Impriaux.--Ni de a.--Ni a! Les fantassins montrrent encore les
bijoux conquis  Stockach sur les officiers du prince de Vaudmont et
les cus en poignes dans leurs mains sales. Tous ensemble ils taprent
leurs poches qui rendirent des bruits d'argent. La rivalit des armes
s'exaspra. Les dragons rpondirent. Hricourt supporta mal le
ricanement des officiers qui encouragrent  l'ironie leurs soldats. La
dmence de la lutte troublait encore ses yeux. L'homme tu par son
sabre, les deux dents sous sa lvre rase, la graisse dbordant
au-dessus de la culotte, il ne cessait pas d'en garder l'image prsente
 l'esprit. Il se savait capable de victoire et d'orgueil. Ses
sentiments le glorifiaient. Sur cette image de l'ennemi mort, c'tait
son caractre qui se dressait, noble, fort. Il regarda deux capitaines
insolemment et arrta mme tout  fait son cheval, laissa filer le
peloton d'avant-garde. Les deux officiers cessrent de rire, mais leurs
lvres se pincrent. Bernard regarda la mchancet de ces hommes qui
tripotaient leurs fourreaux de cuir, de manire provoquante. Ils les
trouvait mdiocres et injustes. Il les prvit  terre. Leur graisse
aussi dborderait la culotte dans la boursouflure de la chemise blanche.
Leurs dents aussi seraient dcouvertes par le billement suprme de la
mort. De ses reins  sa nuque la colre frmit. Quoi donc, lieutenant?
C'tait le chef d'escadron lgiaque; il prcdait l'tat-major
rgimentaire. Il toucha le cheval de Bernard et le fit avancer.
Rejoignez vos hommes, Monsieur. On va dboucher. Ne vous occupez pas de
ces faquins... Allons, j'ai ordre de reconnatre avec vous le terrain.
Bernard garda le silence. Le chef d'escadron continua de dire.  son
avis, l'affaire se dessinait mal. Ni Vandamme, ni Moreau n'arriveraient
 temps. On ne pouvait mettre de pices en position. Lecourbe jurait
contre Vandamme. Quinze de ses canons avaient t dmonts coup sur
coup.  gauche la division Lorges reculait. Il va falloir trotter sous
la mitraille, Monsieur. Nous y resterons sans doute. Mais la mort
n'est-elle pas la fin des maux? Si l'on pouvait seulement se croire
pleur par de chres larmes sincres. Heureux jeune homme. Vous ne
connaissez pas la honte d'tre trahi par une matresse adore.  ce
moment toutes mes peines se rveillent. Mon coeur saigne. Je pense 
l'treinte criminelle qui la rjouit. Peut-tre,  cette heure,
favorise-t-elle l'autre de ses transports passionns; et elle ne pense
point  la dtresse d'une me sensible qui s'en va prir de dsespoir.
Si vous retournez  Paris, jeune homme, allez lui dire ma dernire
pense. Elle se nomme Charlotte Desvignes. Son htel est rue du Regard.
Vous trouverez ici sur ma poitrine l'anneau de sa chevelure.
Promettez-moi de le lui rapporter... Car tout m'avertit que ce jour
verra la fin de mes tortures... L'homme sensible tira cette mche de
son habit et la baisa. Elle reposait dans une poche de satin vert,
brode de paillettes: Aurlie! se rappela Bernard. Non. Elle
l'intressait moins que la fureur retenue. Comment ces officiers
n'avaient-ils pas lu en sa figure la beaut d'un caractre!... Le chef
d'escadron continua l'lgie. Bernard ne l'couta point.

Ils rejoignirent le peloton. Cahujac insultait l'infanterie. Corbehem
assura que les officiers de M. de Nauendorf qu'ils allaient combattre
n'taient pas moins riches que ceux du prince de Vaudmont. Ils
reviendraient aussi avec des florins et des breloques de prix. Il leur
fallait seulement le courage de vaincre. Flahaut encore s'indignait en
abattant sur les fontes ses gros poings. Ah! c'tait une mme fureur.
Marius proposait de revenir en arrire, de charger les insulteurs qui
n'osaient pas quitter l'abri des bois, tandis qu'eux, pour la deuxime
fois, allaient sortir  dcouvert. Pitout, qui reparut alors, renvoy
par le gnral Lecourbe, exaspra les autres en contant quels quolibets
l'avaient assailli sur la route. Tous voqurent leurs exploits. Les
Alsaciens vocifraient des injures allemandes. Le colonel ne les calma
point. Souill de sang et de terre, le bras en charpe, parce qu'il
s'tait lux une seconde fois dans la chute, il vint se mettre  leur
tte pour cette reconnaissance du terrain. Lui invectiva l'tat-major.
On le chargeait d'une besogne propre! celle de traverser, ds le premier
avantage, les lignes ennemies, d'atteindre les bureaux du monopole
imprial pour la navigation du Danube, situs dans un village entre
Tuttilingen et Sigmaringen, d'y lever une contribution de guerre, et de
fournir l'escorte qui accompagnerait les fonds jusque le quartier
gnral de Gouvion Saint-Cyr, o l'on attendait cet argent pour garantir
les dlgations de certains fournisseurs. Ainsi l'on allait se battre
afin de remplir la poche de ces marchands que ne contentait plus le
papier de la Rpublique!

Il lcha les rnes pour se claquer librement la cuisse, communiquer sa
colre  l'homme sensible, perdu, lui, dans le rve, et qui ttait
toujours, sous son habit, le sachet vert.

Nulle vocifration ne s'interrompit lorsque, soudain, le couvert manqua
et qu'il fallut gravir en ligne de fourrageurs la pente difficile. Le
colonel injuria rudement chacun. Corbehem menaait les hommes, piquait
du sabre leurs chevaux pour les faire courir. Cahujac et les Gascons
criaient sans qu'on les entendt, tant hurlait la canonnade dont le
bruit uniforme tait de temps  autre dcousu par les feux de file.
Bernard grognait et prparait tout haut les insolences  dire pour le
lendemain, o il provoquerait les capitaines. Mais une branche craqua,
se dchira, s'abattit le long des pierrailles, parmi sa jupe de folioles
neuves. Un boulet perdu l'arrachait. Hricourt revint  la notion du
pril. Exaspr, il galopa, dsireux d'apercevoir. Sa bte franchit une
monte, et, par del, ce fut l'aspect de la seconde bataille, entre deux
cadavres de soldats; l'un tait couch sur le ventre, la tte troue
au-dessus de l'oreille, et la moiti des boutons manquaient  ses hautes
gutres noires; l'autre, sur la croix de ses buffleteries blanches,
vomissait encore du sang frais avec une grimace d'enfant blond qui
tousse, bien que ses mains inertes restassent sans crispations, et ses
yeux carquills sans lumire. La fourmilire des infanteries grouillait
partout, crachant les clairs de sa fusillade. Les colonnes franaises,
 plumets rouges, reculaient lentement. Des compagnies revenaient en
arrire parmi les clameurs des serre-files, aux sons des tambours. Le
long du rang, des hommes s'croulaient soudain d'une pice dans leurs
habits bleus, en perdant leurs bicornes. D'autres quittaient l'escouade
et s'asseyaient  terre, pour dboutonner leurs gutres, dcouvrir la
blessure. En haut d'une charrette rustique, un chirurgien donnait des
ordres aux aides hissant sur la paille de la voiture un garon qui
poussait des cris atroces et se dbattait, gigotait. Vers ce char  foin
se htrent de toutes parts des soldats qui soutenaient leurs bras
rompus, qui tanchaient avec la main le sang jailli de leurs faces.
C'tait une cohue folle de gens  demi nus montrant de loin leurs
ventres crevs, les viandes de leurs jambes entailles, pleurant et se
bousculant. Un caporal brandissait le moignon de son bras d'o sautait
le sang par les veines coupes, et riait, frntique, parce qu'il
aspergeait ainsi les figures, les paules. Hricourt peronna. Bientt
il joignit une bande de combattants. Les poils des poitrines suaient
entre les blancheurs de la chemise ouverte. Tous parlaient ensemble
confusment, riaient, jasaient. Aux rainures de leurs baonnettes
l'huile rougie dcoulait. On lui cria des ordures. Il demanda vainement
leur colonel,  dfaut du gnral Lorges. Ils haussrent les paules, en
sautant comme des gamins joyeux, en dansant. L'un toutefois rechargeait
son fusil. Alors ils s'empruntrent leurs pinglettes et leurs
tire-bourres, sans prter plus d'attention au cavalier. Bernard avana.
Plus loin, des prisonniers autrichiens se gardaient tout seuls. Assis en
rond, ils allumaient leurs pipes, abrits par un talus, et desserraient
leurs blancs uniformes. Ailleurs un aide de camp franais dbarrassait
son cheval mort de la selle et de la bride. Il vidait les fontes de
menus objets personnels, tabatire, bourse, flacon de liqueur  goulot
d'argent, liasse de lettres. Il rpondit au lieutenant que l'on ne
savait plus o tait personne, qu'on pntrait dans le village, mais que
le canon des hauteurs enfilait les rues et qu'on allait en sortir. Il le
pria de lui dire son nom, et mme de signer un papier tmoignant de la
perte du cheval, afin que l'intendance lui rembourst le prix. Cependant
il assura que la cavalerie pourrait se dployer  droite du village, au
milieu d'une belle prairie que l'ennemi n'occupait point. Il offrit d'y
conduire les dragons, si on lui prtait une monture.

Ainsi fut fait: derrire Bernard toute la colonne de cavalerie
progressa, sans que le colonel, Corbehem, ou Flahaut, eussent cess
leurs querelles. On ctoya deux compagnies de la 38e demi-brigade qui
formaient rserve. Les soldats montrrent ceux de leurs bataillons
engags en avant et que huit pices d'artillerie couvraient de
mitraille. Dans les jardins du village la fusillade crpitait  toutes
les haies, sur les murs. Les plaques de cuivre aux bonnets autrichiens
faisaient l de belles cibles. On apercevait dans la rue des tonneaux en
tas. La 67e! criait-on... Bernard se retourna. D'un fond la
demi-brigade arrivait, au pas de course. Tous ses plumets rouges
dansaient au mme rythme des mouvements; toutes ses gutres blanches
sautaient ensemble les troncs d'arbre, toutes ses basques d'habits
volaient pareillement, toutes ses baonnettes s'abaissrent. Alors,
depuis les bois du sud jusqu'au village, la masse humaine afflua,
enveloppe dans une mme clameur, penche dans la mme direction,
sillonne par les mmes passages de la mort. Elle monta, se rua,
hurlante. Elle crpita de ses feux. Elle crasa ses premiers rangs
contre les murailles; elle assaillit les maisons, fut entame par
l'artillerie, racle par les feux de file, dfigure par les salves de
mitraille, creuse par un angle d'infanterie blanche qui s'enfona. Les
majors, sur leurs montures, semblrent comme des lots emports par le
torrent d'habits bleus, de bicornes  plumets rouges, par la clameur
divine qui voulut atteindre la crte suprme. L-haut, contre la tempte
de cette foule, les bois meurtriers soufflaient des nues de fume
blanche et des langues de flamme. Mains crispes aux armes qu'on
enfonce, bouches bantes, tincelles des yeux, rles des gorges
enferres, abois des chefs, lan des corps pousss par la force panique
de l'lment, figures sexagnaires d'enfants tueurs, narines trousses
sur les rictus cruels, cris des baonnettes tordues contre les os, rose
sanglante chappe de crnes ouverts, pleurs des lches pourfendus,
rires insanes des assassins assouvis, essors des dments, balafres
ouvertes comme des bouches neuves  travers les grimaces des figures
ahuries: Bernard les voit. Puis, aux appels des ordres, il peronne,
bondit, dgaine, saisi par le galop des dragons, la querelle des hommes,
les voix furieuses et la clameur tendue de la Nation. La terre qui
tremble fuit vertigineusement sous les sauts de l'escadron. Les casques
s'chevlent. Les chevaux rivalisent. Le ciel se fracasse, l'univers
tonne d'une seule colre. Passent les arbres, les prs, les champs, les
murs des jardins o ptillent les feux de salve. Le ciel accourt. Les
maisons grandissent. Le tonnerre claire. Pourquoi le troisime dragon
a-t-il une soudaine paulette de sang sur son habit vert. Quel vent
couche  la fois le jeune garon piqu de taches de rousseur, le noble
brun, l'homme  la tte nue, qui vident les arons et disparaissent. Oh!
la rue dserte o toutes les croises crachent du feu, o caracolent les
btes sans cavaliers, ou Pitout de son maigre bras sabre contre la
porte close d'une ferme la bonne figure poupine du petit Autrichien
blotti derrire sa baonnette inutile. Un trait de sang raye le joufflu
qui s'croule. Et quel ouragan de fer, de btes, d'hommes, de cris,
trane aprs lui le courage du lieutenant pench, la pointe tendue vers
les gaillards blancs qui lvent la herse de fusils. Cela fulgure. Des
chevaux plongent dans le mouvement qui court et s'enfouissent avec les
culbutes des cavaliers aux bras battant l'air. D'un grand coup Bernard
renverse un homme gros et la vaisselle bouleverse de ses armes. Un
fusil claque encore d'une fentre  volets rouges. Et voici la libre
route, sous les bois ombreux, les sauts blancs des fuyards,  travers
les buissons d'o jaillissent les feux espacs. Hop! Hop! Les bois
filent. Le tonnerre s'loigne. Les senteurs des btes suffoquent. Les
dragons rlent. Les fusillades lointaines ptillent. La route gronde
sous le galop. Quelle soif racornit la langue, dessche les yeux qui
voient nanmoins la pice autrichienne roulant derrire son attelage au
milieu des artilleurs bruns. Hop! Hop! Le sabre brle la main, et le
gant colle  la peau. La selle rompt l'chine et les os. Lequel? Le
vieil qui assure son tricorne et arme son pistolet, ou l'autre qui fait
volter son cheval isabelle. Gare au vieux dont le regard malicieux
chatouille l'aisselle. Hop! Le cheval enlev se dresse contre la claque
du coup, et puis rue.

Et le vieil artilleur creuse son ventre pour viter la pointe qui crve
l'habit brun, le jette  terre lui-mme, trou comme papier. Hop! Hop!
Les bois filent et s'abaissent. Le sol se droule. Le pays qui tourne
fait une couronne autour du galop, autour du cerveau en triomphe. L'air
enivre. Le ciel brille. Les faibles fuient. Comme on est fort sous le
fouet de la crinire chevele, au haut du cheval vertu. Si la soif ne
rendait pas la bouche pareille au cuir brl! On descend sur le pays. Et
la maison blanche luit dans les verdures. Ah! le parti qui se sauve!
Tricornes dors, et ses beaux habits blancs doubls d'carlate, ses
chevaux de prix. Hop! Hop! Les pierreries de leurs breloques! Les
montres  sonneries! Les florins dans les bourses de soie. Et la valeur
des coursiers nerveux! Comme grandissent leurs dos, les chapeaux. Leurs
queues de cheveux sont comiques  ballotter en rubans noirs. Corbehem
ton charroi de houblon! Pitout ton imprimerie! Marius tes panoplies!
Cahujac tes tabatires et tes bagues! Hop! Hop! Il ressemble 
l'insolence de la division Montrichard, celui dont la manche est charge
d'or! La canaille a donc partout une figure qui nargue sans reconnatre
l'excellence d'un caractre. Il se retourne.  la bouche, ce pli, le
mme, insulta les dragons. Ton pe! Jamais! Pas de quartier. a
t'apprendra  te moquer. Hop! Hop! La Nation couvre le pays d'un seul
cri. La lame est longue, et le seigneur avis. Allons-y du pistolet...
Bel homme, Monsieur! Bien des dames roulrent leurs petits seins nus,
certes, sur ton profil qu'crase le feu enfum de ce pistolet! Attrape!
Encore! De quoi! Pare donc celui-l. Ah! brute... Mais ici... Tu serais
content. T'y voici. Ton masque de sang sur ton nez cass te rend laid,
Monseigneur... Tousse, va, tousse. Tords ta bouche qui verdit. Cahujac a
fini le sien aussi. La jambe remue avec l'peron dor.

Quand les dragons eurent mis pied  terre devant un grand mur, Bernard
ne les empcha point de retourner les poches des morts. Sa joie de la
gloire l'exaltait, et tout de suite il rit, il se rjouit des tabatires
 miniatures, des bourses pesantes, des montres  doubles cuvettes entre
les mains des cavaliers dboutonnant les cadavres. Mais rien ne lui
donna tant d'aise que la ressemblance du tu avec le plus insulteur des
capitaines de la division Montrichard. De sa douloureuse colre les
soupirs heureux lui dchargrent la poitrine. Enfin il respirait sans
honte, sans tranglement  la gorge. L gisait bien le lche, malgr
qu'il et, au lieu de l'uniforme bleu  revers, un bel et vaste habit
blanc doubl de pourpre, des culottes cramoisies engaines dans le bas
dpassant les bottes. Certes il parut plus grand; mais c'tait le mme
ddain de la bouche tordue sous le voile de sang liquoreux qui
s'panchait de la plaie nasale, d'une autre ouverte au travers des
sourcils. Bernard ne pensait point  la bourse, tant il sentait en lui
l'essor du bonheur. Toute haine s'perdait. Les nerfs se dtendirent.
Les muscles se dbandrent. Il aspira la fracheur. Un Gascon dpouilla,
pour lui, le vaincu; et il reut sa part de riches bibelots. Des dragons
tirrent les bottes des morts et les enfilrent  la place des leurs.
Ils dansaient, les bras en astragales. Ils hurlaient des ordures.
L'excitation du combat ne s'attnua point. Marius embrassait son cheval,
qui s'effaroucha. Les Marseillais empaquetrent les tricornes et les
habits blancs, trophes  vendre. Ils dansaient avec leurs grosses
bottes. Le chef d'escadron seul restait  cheval et contemplait le
sachet vert. Eh bien, la mort ne nous a point dlivr?... lui demanda
Bernard. L'homme sensible fit un geste de dsespoir, glissa de selle.
Aux brigadiers rclamant de la boisson, il conseilla d'enfoncer la porte
du grand mur. Par le travers du chemin, les trois cadavres gonflaient
dj leur linge de batiste, et leurs dentelles, leurs culottes
cramoisies, leurs bas de soie. Au loin, en arrire, sur les collines, le
deuxime escadron restait  cheval, la carabine haute, et d'autres
silhouettes questres pntraient l'paisseur de la fort. Les langues
cherchaient une salive absente. Corbehem cassa la serrure. Ce fut un
jardin, une courte alle d'ifs. Entre les battants rabattus, les chevaux
entrrent aussi.

Les vedettes installes, les btes  l'abri, on gravit un perron, on
enfona un volet... Des cris de terreur s'vadrent de l'ombre. Vingt
femmes  genoux se pressaient. Trinken! dirent les Alsaciens.

Rires des soldats qui se gaussent et entrent: Rosalie, faut pas crier,
ma belle...--H bagasse, ma chre!...--Pitchoun, voil ta
Catherine!--Bonjour, Cydalise.--Peste, la jolie fille, brigadier!--De
ces dames qui m'embrasse?--Les pcores sont grasses du corsage, Dieu me
damne!--Cousine, n'eus-je pas l'heur de vous baiser les doigts 
Tivoli?--Aux galeries de Bois?--Je te reconnais, ma tante!--Tu me dois
un baiser, friponne!--Et  moi.--Allons, ma tante, n'aie pas
peur.--Fais-lui un enfant, troun de l'air, un enfant de Marseille!--Et
un de Cahors!--trangle-moi, fille du Danube, mais il faut que je te
laisse un petit parisien!--Bas les pattes, et ris  la France.--Mazette,
les ttons de Diane!--Infortune, viens dans mes bras, je protgerai tes
beaux flancs contre cette soldatesque... Et le chef d'escadron
recueille l'infortune, par les poignets, prestement la dnude, l'tale,
crase de sa pesanteur les cris, les rles, les griffes et les coups de
pied. Pitout treint une grosse servante qui l'insulte et le couvre de
crachats. Cahujac renverse et trousse celle dont se voient seules les
jambes maigres. Les cris allemands se croisent. Les Franais collent
leurs visages de sueur et de poussire aux joues ples, aux trembleries
des lvres. Les mains noircies arrachent les fichus, cassent les lacets,
dchirent les linons sur les paules apparues. Vingt couples se pressent
 terre dans un bruit de sabres, d'perons, de quolibets, de rles et de
baisers tumultueux. Sacrifions  Vnus, enfant! ta pudeur charmante!
Ainsi, par la bouche de Bernard, s'exprime il ne sait quel souvenir de
roman licencieux. En mme temps sa droite noue deux poignets frles de
fillette, sa langue boit le sel des larmes jaillies, ses dents mordent
la cerise des lvres, muettes. Sous son attaque, l'enfant flchit,
plit, s'affaisse. Lui tombe  genoux prs de la victime inerte. La
tideur, l'odeur, grisent encore son ivresse de gloire: il veut aimer du
mme lan qui tua.

Les voix se taisent. Un cri cependant d'adolescente dflore; une lutte
sourde, des jurons crapuleux; et les vaincues rsignes assouvissent,
jusqu' ce qu'un loustic, annonant son triomphe, lance le cocorico
guttural. Des rires rpondent. Vive la nation! il sera de Paris, le
chrubin!--De Cahors, ici.--Vive la nation! Il sera de Tours.--D'Arles
en Provence, mon bon!--Vive la Nation! De Pronne, en Picardie!

Du haut en bas de la btisse, des corridors, des chambres, des
escaliers, des salles et des cuisines, le cri de la France salue sa
vigueur. Les dragons trouvent drle de jeter ainsi la semence de la race
au sein des vaincues! Ils se l'annoncent, plus victorieux qu'aprs la
mort des hommes.

Entre ses mches parses, la ple face de l'adolescente marqua seulement
une douleur  l'instant o la passion l'entama. Pieusement presque,
Bernard recouvre la petite blesse, qui s'veille, en pouvante. Il
regarde les clairs yeux bleus. Il recule et trbuche dans son sabre...
Que va-t-elle dire? Rien. Mais sur cette figure il semble que viennent
de passer toutes les hontes et toutes les haines. Il reprend son casque,
et il s'en va, incapable de paroles ou de joie, peureux de sa voix qui
rsonnerait. Il emporte l'image de l'enfant aux cils sombres, mince
loque humaine affaisse dans sa robe de percale  raies brunes que
dpassent les jambes grles en bas bleus draps.

Dehors, les dragons se prcipitent vers la clameur du trompette. Tout le
rgiment se range sur la route. Pitout annonce: Il y en a de chaudes
qui vous attendent! des filles! Le ciel tremble sur l'orage norme de
la bataille que roule l'horizon d'occident. Les ceinturons se rebouclent
sur les culottes ensanglantes. On coiffe les casques.  cheval! 
cheval! L'homme sensible dcachette le pli de l'estafette et lit haut.
_L'officier commandant l'escadron conduira son dtachement  toute
vitesse, sur la rive du Danube, entre Tuttlingen et Sigmaringen. Il
s'informera des bureaux de la navigation, les occupera, s'emparera de la
caisse et des fonds, qu'il fera mettre dans une voiture rquisitionne 
cet usage, et expdiera le tout, sous bonne escorte, par Tuttlingen, au
quartier gnral du corps Gouvion Saint-Cyr. Il mentionnera par crit
que cet envoi est destin, selon l'ordre du gnral commandant l'arme,
au payeur de ce corps qui doit verser, le 20 floral, un acompte de
trente mille livres aux fournisseurs de bl militaire reprsents, 
Ble, par l'agent de la maison Hricourt._

Boire! Boire! implorent les hommes. Personne n'a trouv les caves ni
la source. Tant pis! Par pelotons... Au trot... Marche! Les sabots
lvent la poussire de la route blonde. Les crinires sautillent. Les
bidons vides heurtent les crosses des mousquetons. Comme les langues
rpeuses grattent le palais sec; l'amour altra les gorges davantage.

C'est pour mon pre! pense Bernard qui raisonne malgr la torture de
la soif. L-bas, pass les bois et les pentes, il aura l'or pour les
Moulins et l'eau pour sa bouche. La soif! Mais Cahujac lve au soleil le
rubis de sa bague armorie; Marius brandit le tricorne  galons dors;
Corbehem fait de la musique avec la poigne d'or qu'il verse dans ses
fontes, alternativement. Les Alsaciens gardent  la main leurs sabres
tordus, tant ils turent. Ils ne peuvent les remettre au fourreau; ils
comptent les crnes fendus selon le nombre de brches sur les lames.
Pitout propose  sa bte de le porter au jour de son sacre.
Pied-de-Jacinthe coute, bahi, l'loge de Gracchus Babeuf, scand par
le trot dur de la jument jacobine. Elles se votent cependant les vertes
paules harasses! La poussire saupoudre les uniformes. Les casques
penchent. Les chevaux bronchent. Les bras s'tirent hors des manches
creves. Le silence clt les bouches sches, et la salive colle les
lvres.

L'escadron trotte. Les bois se droulent. Les fantmes des chteaux
s'clipsent dans le paysage enfui. Au loin s'attnue l'orage de la
bataille. J'ai conquis l'or de mon pre! la dot de mes soeurs, la
fortune de Praxi-Blassans. Mon sabre a conquis la gloire et l'or! se
rpte l'me glorieuse de Bernard, qui revoit le chevau-lger mort dans
la prairie. Les deux dents ternissaient sous la grosse lvre bante. La
graisse enflait la chemise blanche entre la culotte et le justaucorps.
Et comme il ressemblait au capitaine insulteur, ce noble autrichien que
le pistolet abattit. H sa montre qui sonne! Quatre heures. Le soleil
dcline. Les florins de la bourse font mal  la cuisse endolorie dj
par la selle. Gloire! Gloire!

Derrire le rgiment, qui porte les brasses d'tendards? Le canon
gronde par tout l'occident. Gloire!

Le joyau sur le doigt de Cahujac: Gloire! Le tricorne dor sur le
portemanteau de Marius: Gloire!

Les florins qui sonnent dans toutes les fontes: Gloire!

Les taches de sang vierge sur les culottes de peau; Gloire!

Elle avait de bien jolis yeux bleus: Gloire! Des cils sombres sur les
yeux bleus: Gloire! Et un petit ventre chaud, comme ventre de colombe:
Gloire!

Gloire! Gloire!

La Rpublique projette, au bout de sa force, les dragons, griffe lonine
sur la proie des campagnes o rvent les blancs villages, o frissonnent
les champs de mai, o brillent les fleurettes. La griffe s'allonge:
Gloire!

Voix de la Nation qui tonnez dans le ciel allemand: Gloire!

tire plus loin ta griffe, Rpublique, plus loin, jusque les eaux du
fleuve qui abreuve les villes impriales... Gloire! Gloire!

Au galop! Gloire!

Abaissez-vous, collines. La Nation passe: Gloire!

Et nous aurons l'or d'Autriche, l'or  l'aigle double, que psera dans
son trbuchet l'anctre aveugle! Gloire! Gloire!

Gloire! scandent les sabots des chevaux, les chocs mtalliques des
bidons et des perons. Gloire! chante  tue-tte l'me de Bernard
Hricourt. Gloire!...

Or, l'ombre s'tant alourdie sur les campagnes, ils entrrent au soir,
dans le bruit du fleuve. Les chevaux tremprent leurs crinires. On
remplit les casques. Gloire!

Lui put boire au fleuve.

Dlice de se rafrachir avec l'eau de la terre conquise... Boire la
gloire!




VII


Ce fut  Gros-Bois, chez le gnral Moreau, que, l'an XII, vers la fin
de nivse, Bernard s'mut de cils pareils  ceux de la petite fille
violente pendant la bataille de Moesskirch, en cette maison o leur
charge avait abouti. Huit ou dix fois, dans l'intervalle, il avait subi
ce brusque assaut du souvenir renouvel par un regard de passante. Ce
l'avait trs peu surpris. Il se reprsentait que les types ne varient
pas  l'excs entre les femmes; et, d'autre part, il ne gardait de la
rencontre avec l'enfant vaincue que la mmoire gouailleuse d'un
accident.

Peut-tre, en frmissant pour un sourire craintif, la fille du colonel
Lyrisse fixa-t-elle davantage l'attention du capitaine Hricourt, quand
ils furent nomms l'un  l'autre. Elle le sduisit d'abord, grande sous
un jupon et un mameluk en drap de nuance brique garnis de cygne. Les
manches  miton recouvraient ses gants roses, qui ne sortirent gure
d'un vaste manchon de chinchilla. Plus charnue, la bouche diffrait de
la bouche allemande; le nez aussi diffrait. Des cheveux trs noirs
chargeaient un front bas, grec,  la mode. Au reste, les cils et les
yeux ne ressemblaient pas autant qu'il l'avait cru, tout de suite. Cils
noirs comme tous les beaux cils. Yeux bleus, verts, gris, indcis. Il
attribua le frmissement d'un sourire  l'aspect de la balafre qui,
depuis Hohenlinden, lui traversait le visage, bien qu' l'ordinaire la
cicatrice efface presque n'apitoyt plus. Deux ans elle l'avait
enlaidi.  diverses reprises, il avait d quitter son service de
capitaine afin de suivre un traitement. Mais, depuis l'automne, il ne
sentait pas le moindre picotis au long de la suture. La cicatrice
renforait le caractre sec et grave de sa physionomie. Enfin la vie
s'vadait du souci constant. Il n'aurait plus  craindre une
recrudescence,  prvenir les complications,  visiter les chirurgiens,
 exprimenter les remdes. En outre, il se jugeait matre du sort,
pass toutes les mauvaises chances. Pourquoi donc sa prsence
rendait-elle craintive Mlle Lyrisse, qui dissimula sa confusion en
embrassant la petite Delphine de Praxi-Blassans.

D'Aurlie tait issue cette grasse poupe frtillante et rieuse. H
bonjour, ma mie! ma petite mie!... Saluez... De grce!... Encore. Avec
abondance de dtails, la soeur avouait que, durant sa grossesse,
Delphine, l'hrone du livre crit par Mme de Stal, occupait son coeur.
Aussi, l'enfant venue, l'avait-on nomme de la sorte. Hommage 
Jean-Jacques, le petit garon, g de dix mois, s'appelait mile. Pour
l'une Aurlie esprait le coeur de Delphine; pour l'autre, une me large
forme selon les prceptes du philosophe. Mlle Lyrisse souriait et
devenait aussi rouge que le fond de sa capote couliss autour de la
chevelure et laissant toute nue la nuque d'ambre.

Orgueilleux de cet moi, Bernard, pour se faire dsirer, les abandonna
dans le salon o les dames du Club Moreau, comme on disait  cette
poque, promenaient leurs courtes tranes. Il avisa la redingote olive
de Praxi-Blassans, qui tournoyait entre les uniformes. Hussards,
cuirassiers, dragons, grenadiers, artilleurs, carabiniers, officiers
d'infanterie lgre, se coudoyaient, dclamant. L'impudence de
Buonapart, qui se faisait offrir le pouvoir hrditaire, excusa leurs
discours. Ils affectaient de se rendre en uniforme  la rception de
Moreau, comme s'ils tenaient prte, devant les grilles du domaine,
l'arme capable de mettre au pouvoir leur ami. Rellement, certains
apportaient du camp de Boulogne maintes nouvelles favorables. Les
officiers, l-bas, blmaient tout haut l'entreprise de passer en
Angleterre sur les coquilles de noix. L'escadre britannique noierait
tout  deux milles des ctes franaises. Plusieurs assuraient dj
qu'ils ne voueraient pas leurs rgiments au dsastre. Le colonel
Lyrisse, hochant sa tte minuscule du haut de sa taille gante,
mprisait avec des paroles sches les folies stratgiques de Buonapart.

Il donna vite  Bernard des nouvelles d'Augustin, devenu sergent-major,
lui apprit que Pichegru, cach  Paris avec Georges Cadoudal, s'tait
prsent, par surprise, chez Moreau et tentait de l'unir  leur
aventure; ce dont le gnral ne se souciait point. Hricourt se rcria,
comme l'y invitaient les intentions devinables du colonel. Il ne
s'agissait point de ramener aux Tuileries ceux de Coblentz. Le capitaine
voulait que Moreau comptt sur les amis pour lui-mme, et non pour les
gens de Pitt et Cobourg. Praxi-Blassans soutint qu'on pouvait d'abord
faire cause commune. Ensuite on dbarrasserait Moreau des royalistes.
Mais il souleva des critiques; il inspirait des mfiances, en sa qualit
de ci-devant, dont l'agitation perptuelle, pour utile qu'elle part, ne
plaisait pas  tous. En cet instant, Moreau dboucha d'une galerie.
Maigre dans sa redingote bleue, il marchait par grands pas, interrogeant
 voix basse un petit homme gras, d'allure anglaise, perdu dans son
jabot et qui trottinait sur les hauts talons de ses bottes  revers. Les
mouvements de sont chapeau gris,  la main, soulignaient les raisons
transmises d'outre-mer.

--Mais, Monsieur, on vous trompe, s'cria le gnral. L'abb David n'a
pu dire que j'tais des vtres, ni cet homme que je connais  peine. Ou
bien ils auraient travesti mes paroles dans l'intention de faire
rmunrer des services imaginaires. Si les gazettes de Londres impriment
de pareilles choses, c'est la police du Premier Consul qui les inspire.
On veut me compromettre et me perdre auprs des patriotes. Messieurs,
cria-t-il, je vous le demande: en est-il ainsi?

La franchise de sa figure, claire par les immenses fentres, se dressa
vers l'attention des groupes qui l'approuvrent.

--Le gnral Decaen, lorsqu'il quitta la France pour Pondichry, au
printemps dernier, nous a tous avertis que le Premier Consul espionnait
vos actes et tramait contre vous, pronona nettement le colonel Lyrisse.

--Vous entendez, Monsieur Cavendish, la police du Premier Consul est
l'auteur des propos qu'on me prte. Devant ces messieurs, je vous le
dclare, ces propos n'ont rien de commun avec la vrit. Que le gnral
Pichegru agisse  sa manire. Je ne me mle en rien  ses esprances ou
 ses manoeuvres... Je ne puis que dplorer de voir le Premier Consul
employer de semblables subterfuges  l'gard d'un collgue.

--D'un rival, ricana Praxi-Blassans, d'un rival trop glorieux.

--Le vainqueur de Hohenlinden, dclamait un hussard, n'a point  mettre
sa popularit au service des souverains dchus. Il occuperait la
premire place dans l'tat, sans autre aide que sa renomme, l'amour de
la nation et le dvouement de ses amis. Vous pouvez le dire  qui vous
envoie, Monsieur.

Tout ple, interloqu, le voyageur s'inclinait en tournant son chapeau
dans ses mains. Moreau le reconduisit vivement. Une berline  caisse
jaune quitta le perron. Le gnral rentra plus joyeux. Ses yeux vifs
dansaient entre les favoris rejoignant ses lvres sensuelles. On
l'entoura. Bernard Hricourt s'indignait de ce que Buonapart, un
soldat, ft mentir ainsi les gazettes trangres. Et l'honneur? Et la
loyaut? On sourit.

--Dcidment, plaisantait Moreau, nous ne valons rien pour conspirer.
Mais je connais un conspirateur auquel Buonapart n'chappera pas: c'est
lui-mme. Il va se perdre dans ses folies.

--Parbleu! il outrepasse la navet dans la haine. Il dit partout de
notre victoire de Hohenlinden que nulle combinaison, nul gnie militaire
ne l'avaient prpare!

--Decaen qui y tait l'a fait revenir sur cette opinion.

--Decaen a chang peut-tre l'opinion de la conscience, non pas celle
des paroles, insinua Praxi-Blassans. Nanmoins, gnral, je regrette que
vous n'ayez pas fait le 18 Brumaire avant qu'il revnt d'gypte.

--Je le laissais ouvrir les voies.

--Il les ferme  prsent.

--Gnral! regretta le colonel Lyrisse, si vous nous aviez couts 
Wels, quand l'archiduc Charles demanda la paix, nous l'aurions conduit,
nous serions entrs  Vienne en triomphe, et Buonapart ne
s'attribuerait pas si aisment le faux prestige que la mort de Desaix
lui a permis de prendre aprs Marengo.

--Peut-tre! soupira Moreau, et il fit quelques pas en considrant les
lueurs du parquet.

On se tut. Bernard ressentit une crainte religieuse. Que se passait-il
dans ces mes robustes, cuirasses de hausse-cols, de brandebourgs, ou
plastronnes de blanc, d'amarante, dans ces mes qui avaient tant de
fois raill les ruses de la mort? Ils examinaient Moreau en silence,
comme s'ils le plaignaient, comme s'ils redoutaient pour lui le destin.
Et cependant les futaies du domaine taient vastes jusque le loin, les
rires des femmes clairs parmi les froufrous du velours, parmi les bruits
d'une vaisselle dore. Le soleil rose de l'hiver empourprait les hautes
salles, les blanches carnations des statues, les panses bleues des
grands vases panouis sur leurs demi-colonnes doriques, les ttes en or
des cygnes d'acajou supportant les accoudoirs des fauteuils. Dehors,
autour d'un grand feu, cinquante postillons, cochers, jockeys, heiduques
fraternisaient, les mains  la flamme. Bernard n'osa point respirer.
Moreau revint  eux, et, lentement, il dit:

--La conqute de la paix ne valait-elle pas mieux que la gloire d'un
nouveau triomphe?

Les ttes s'inclinrent, et l'on forma des groupes. Il y fut reprsent
que la foule comprend mal ces belles abngations. Praxi-Blassans
s'approcha de Moreau pour lui exprimer cet avis. Il lui conseilla de ne
plus se tenir  l'cart, de se mettre en valeur auprs de Buonapart, de
se montrer avec lui devant le peuple.

--Me lier  lui?... Mais je n'ai rien  lui demander, objecta Moreau.

--Vous devriez cependant le faire, expliqua le diplomate, dans l'intrt
de la patrie..., ainsi que pour l'avantage de tant d'officiers qui ont
servi sous vos ordres et qui ne peuvent pas, eux, se passer du
gouvernement, soit du vtre, soit du sien. Donnez-leur l'espoir de
parvenir.

Un murmure d'approbation passa sur les lvres rases de l'assistance.

--Au camp de Boulogne, ajouta le colonel Lyrisse, on se lasse un peu
d'une agitation vaine. Certains finiront par s'adresser directement au
Premier Consul, quand ils verront cette lassitude augmenter.

--Que la nation vienne  moi, si elle me croit digne d'elle; mais je
n'emploierai pas les artifices du succs pour la sduire.

--Vous continuerez donc  bouder? interrogea Praxi-Blassans, un peu
rageur...

Moreau feignit de s'intresser  la joie des visiteuses, et l'on se
dispersa.

Entre les dames flicitant la belle-mre et l'pouse du gnral sur le
prochain rsultat de toutes les sympathies, l'objet des conversations ne
variait point. Pour la millime fois, Mme Hulot contait la scne de la
Malmaison o son futur gendre, convive de Buonapart, avait dcouvert,
aprs dner, sous la pendule du salon, un journal intentionnellement
prpar. Le dpliant, il y avait lu: On dit que le gnral Moreau doit
pouser Mlle Hortense Beauharnais. Aussitt il avait remis la feuille 
sa place, dsireux de ne pas s'expliquer sur ce point... Avec le
nonchalant mpris de sa nature crole, la dame en satin blanc ddaignait
une telle ruse par la ngligence de ses phrases lentes. Autour d'elle
les rires luisaient... Alors, voil que rentre Buonapart... oui... Il
rentre... Alors il ouvre, en feignant que ce soit au hasard, la
gazette...; et voil donc qu'il dit: On parle de nous, l dedans! et
puis qu'il lit tout haut la nouvelle... Oui... h! h!... Alors
savez-vous comment mon gendre s'en est dbarrass, de l'impudence... h!
h! Il a rpondu: Je ne veux pas me marier, cela porte malheur. Voyez
Joubert... H! h!...  prsent, voil le petit Corse qui crve de
dpit!... Ce n'tait pas pour son Hortense que le four chauffait, mes
bonnes!... Pas du tout... Quelques jours aprs, avant le dpart pour
l'Allemagne, le gnral et ma fille se fianaient, h! h!

Les invites de sourire, de se rcrier sur l'audace du Buonapart. Cette
Hortense dj si fcheusement connue par ses moeurs semblables  celles
de sa mre! Aurlie n'en revenait point, dposant sa tasse  th sur le
marbre du guridon.

--Oui, oui, riait Moreau, il m'en veut parce que je n'ai pas voulu
entrer dans sa f... famille!...

--Gnral, vous seriez cousin des Borghse, par la Pauline Buonapart.

--Merci, j'esquive les grandeurs. J'ai mieux.

Il admira sa femme aux yeux bruns, dont les doigts gants de joyaux
tranaient aux plis violtres de sa robe brillante. Elle agita sa jolie
tte alourdie de cheveux en coques. Elle aussi grasseya, timide, contant
qu'aprs Hohenlinden, comme elle s'tait rendue  La Malmaison avec sa
mre, la Beauharnais s'tait permis de les faire attendre. Toutes deux
taient reparties sans la voir. Depuis Josphine allguait que, se
trouvant au bain dans cette heure-l, elle n'avait pu se vtir assez
vite. Et des suppositions fcheuses furent insinues. Les innombrables
aventures de Josphine prtaient matire  la mdisance. Aurlie ouvrait
ses yeux curieux de suivre sur les visages la mimique dont
s'accompagnaient les paroles et laissait Delphine aux soins de Mlle
Lyrisse. Gourmande de scandales, toute  la joie de frmir dans la soie
mordore de sa robe, la jeune mre repoussait machinalement les
gentillesses de sa fille. Autour d'elle, arbitre du got, les jeunes
femmes se pressaient attentives  prolonger son sourire,  se rcrier
ensemble. Par l'anse des brides, les capotes profondes restaient
suspendues  leurs bras. D'aucunes pinaient lgamment la batiste de
leurs mouchoirs. Elles prsentaient une dlicieuse cohue de femmes
presque nues dans leurs fourreaux de taffetas nous sous les seins en
saillie. Des odeurs tides manaient des paules, des gorges. Bernard
Hricourt les dominait de la tte, le sabre retenu par le pli du coude,
contre le plastron, et le chapeau de petite tenue sous le bras. Dans la
glace d'un trumeau, il admirait ses mches colles aux tempes, au front
droit, ses yeux nafs, son nez rigide, la carrure volontaire d'un menton
pos sur le col de toile. Il s'estimait heureux, invincible, beau, et
glissa doucement jusque Mlle Lyrisse que Moreau complimentait pour
l'adresse  verser du chocolat dans une tasse  l'intrieur dor. Ils
demeurrent tous trois contre le trpied d'acajou en marivaudant. La
jeune fille ne dissimulait pas le malicieux plaisir de ses cils sombres,
qui clignotaient aux paroles du capitaine. Elle s'absorbait dans sa
besogne, avec l'vident espoir de cacher les sympathies de ses regards
timides. Moreau s'aperut du mange. Il vanta les mrites de Bernard, le
loua d'appartenir au rgiment qui, devant Moesskirch, avait perc la
ligne ennemie pour courir au Danube et rtablir le contact avec le corps
de Gouvion Saint-Cyr. L'homme maigre et gracieusement svre se cambrait
dans sa redingote bleue, aux souvenirs de sa gloire. Il parut
s'attrister. Les larges lvres sensuelles s'cartrent pour un soupir.
Il regarda plus attentivement le came pendu au ruban de sa montre, et
les quitta.

 la lumire de la haute salle, ils se virent presque isols. Elle se
fora de paratre  l'aise en rappelant les campagnes de son pre et
l'histoire de ses cousines lors de l'migration. Lui poussa vite des
galanteries. Sur la nudit de la nuque il convoitait de mettre des
lvres qui eussent hum le duvet brun. Elle ne sembla point se dplaire
 l'aspect du visage mle. Bernard estima que les sombres cils
cherchaient sans hte  teindre l'expression de regards qui avouaient
la satisfaction de prvoir un rve dont il ne se trouverait pas exclu.
D'autre part, il la devinait frache de peau, voluptueuse et caressante
 la bouche qui savourerait le frisson de cette chair ambre. Il mesura
la capacit du corsage. Un grain de beaut se soulevait avec
l'oppression du sein. Ils marchrent. Elle alla souple et grande, parmi
les plis entr'ouverts de l'ample mameluk bord de cygne. Assise, elle
eut le buste lev, les jambes longues, une grce particulire de la
main qui pt soutenir la fossette du menton. Ses gestes vifs l'animrent
de toute une souplesse. Le prtexte des paroles couvrait mal leur envie
de se plaire. Il parla de l'honneur et de la gloire, des Romains, de
Scipion et de Moreau, de son beau-frre, Praxi-Blassans; il dsigna la
redingote olive en agitation au milieu des uniformes. La voix de Mlle
Lyrisse tait douce, profonde quand elle plaignait ses cousines,
Fidlia, Zlie, Florence. Sur leur compte elle savait des histoires
touchantes; mais Aurlie les interrompait, s'exaltant  propos de la
politique. Elle prtendit qu'il n'y avait plus  temporiser. Il fallait
que le gnral se prsentt aux troupes, se montrt partout aux cts
des consuls, marqut sa place la premire. Ensuite il irait au camp de
Boulogne. Elle numrait ses relations  Londres, et adjura le colonel
Lyrisse de convaincre Junot, gnral des grenadiers, pour qu'il marcht
sur Paris.  cette agitation, Mme Hulot rpondait selon une attitude
noble et un langage trivial.

Fidlia, Zlie, Florence! Que ne faisaient-elles point d'admirable!
Bernard continuait  l'apprendre. Elles savaient par coeur les romans.
Elles connaissaient les mystres impntrables du sombre chteau, la
mchancet du vampire et l'histoire du moine rengat, qui, sans le
savoir, tue son pre  la porte du couvent o le vieillard mendie. Comme
tel de ces hros que Zlie vantait, Bernard refuserait-il de reprendre
sa parole de fianailles, si la variole subitement dfigurait la
promise? Le capitaine assura qu'il imiterait cette constance..., la
variole atteignt-elle Mlle Lyrisse. De la voir rougir instantanment,
il ressentit une forte gat. Elle referma sur sa gorge d'ambre les
bordures en cygne de son mameluk. Vainqueur, il la plaisantait dans sa
joie militaire, violente et assidue. Elle se dfendit gauchement. Il
apprit le petit nom: Virginie. On les spara pour les adieux. Le colonel
emmenait sa fille dans un cabriolet chocolat attel d'une jument
isabelle.  l'escalade du marchepied, Virginie laissa voir sur son
mollet dodu un bas blanc ray de cerise. Au pas de course, Bernard et
suivi l'attelage jusque le bout du monde. L'air lui sembla vibrant de
son bonheur, car toute l'attitude de Virginie consentait. L'orgueil
clairait en lui. Pareille  une proie timide, ne s'tait-elle pas
blottie au coin du mur et de la fausse colonne? Ainsi avait-il, au
passage du Lech, accul le quartier-matre autrichien dans un angle de
la ferme, pour le prendre  la queue des cheveux, le dsarmer et le
conduire jusque le cantonnement o manquaient les informations. Chez
l'une et chez l'autre, le mme geste de rassembler les paules, les
bras, n'avait point protg leur destin. Il se le rappelait; il
triompha, car les Lyrisse possdaient en Lorraine des terres et un
chteau acquis lors de l'migration des propritaires, avec l'argent
obtenu par l'audace de l'aeul, aux grandes Indes.




VIII


Bernard et Virginie passrent dans ce domaine leur premier temps
d'poux. Il y dompta la belle stature et les mains rebelles de la jeune
femme. Elle riait fort en se congestionnant. Elle n'tait point souvent
rassasie d'amour. Les pluies qui finirent l'hiver les emprisonnaient
aux grandes salles enguirlandes de moulures blanches, o les statues se
drapaient dans les hautes niches de marbre. Dehors, d'autres statues
aussi, levaient des grappes devant l'ombre des massifs dpouills; et
les gouttes du ciel piquaient, en tombant, la surface verdie des
bassins. Murailles brunes et humides, les charmilles cernaient partout
les pelouses, les parterres, les chemins de sable gras.  deux, ils
regardaient luire la pluie.

Sentir ce grand corps chaud dans ses bras, prtait  Bernard une
certitude de force. Il croyait  la puissance de son caractre qui lui
avait mis aux lvres le frmissement d'une si belle chair, et, aux yeux,
le dcor d'un tel palais. Dans leur chambre, dont les rideaux cramoisis
portaient des broderies jaunes, des couronnes et des pipeaux, ils
s'ternisaient tout le matin. Le feu de l'tre ptillait devant leurs
bats que refltait, en outre, le triptyque de la psych.

Leur vraie demeure tait le lit blanc de la duchesse de Lorraine. Ils
aimaient y vivre, dans leur chaleur mutuelle, sous le petit dais rond.
De l les rideaux s'talaient contre la muraille  la faon d'un manteau
d'armoiries. Se voir unis par leurs figures amoureuses au milieu des
oreillers ne cessa point, ce printemps, de les ravir. Jolis, rieurs, ils
s'admiraient, les bras hors les manches. Au matin, les reflets bleutres
des mches roules en cornes courbes prtaient au visage de la jeune
femme une apparence faunesque. La malice frache de son sourire invitait
 toute la joie, sans rserve ou lassitude.  demi ployes, ses longues
jambes enflaient les draps dans la structure blanche du lit, depuis les
deux torches d'hymen formant les angles du panneau antrieur jusque les
deux plus hauts carquois encadrant,  la tte, le cannage rectangulaire
du panneau postrieur. Elle s'amusait  des agaceries, lui chatouillait
la plante des pieds avec ses orteils, ou l'entourait de ses bras en se
frottant aux joues rpeuses du capitaine, avant la barbe faite. Cline,
elle l'enlaait de sa tide tendresse. Elle offrait  la dvotion du
baiser un bras de galbe harmonieux, une bouche en cerise, des cils
sombres, la souplesse tendue de son corps d'ambre, rempli par la
frmissante volupt de la chair.

Ils ne faisaient rien autre. Leurs propos n'augmentaient pas la
connaissance d'eux-mmes. Avide et docile, elle s'initiait aux
mouvements de l'amour. D'autres proccupations ne la sollicitaient
point, ni lui, tout orgueil de se voir le but de cette ardeur. La
gratitude de leurs extases augmentait chaque heure l'affection
rciproque. Comment se donnaient-ils tant de bonheur? Ils ne se
l'expliquaient point. Langoureux, ils se parlaient du regard pour se
dire simplement, toujours, cette tendresse reconnaissante. Elle
l'attirait vers ses lvres. Sa convoitise muette rclamait des jeux
nouveaux de volupt. Ils taient  eux seuls. Les camristes ne devaient
gravir l'tage qu' l'appel de la sonnette. Ils ne la tiraient point, se
rconfortaient d'un en-cas dress sur le marbre d'une console lgre
entre les fentres.

L'ariette se prolongeait en bas. C'tait le violon d'une fille que les
Lyrisse nourrissaient, parce que, dans les Hollandes, son pre avait
courageusement suivi le colonel au pril, jusque l'instant de sa mort
sur les glacis d'une place assige. L'adolescente avait appris l'art de
faire pleurer ou rire les cordes de sa viole; et, tout le matin, on
l'entendait ainsi rivaliser avec les modulations du vent, le gazouillis
des oiseaux, la voix des pluies battantes.

Devinait-elle que l'amour convulsait deux corps et deux mes au-dessus
d'elle qui perptuait les sons nerveux de l'instrument? Cela se
plaignait comme un dsir douloureux. Cela s'tirait comme une femme
paresseuse et nue. Cela tremblait comme le feuillage que pntre la
fougue de l'air. Cela dansait comme les chvres ivres d'herbe. Cela
mourait comme le regret d'une motion lointaine.

 des moments, le son voquait celui des fifres, et le capitaine se
rappelait soudain ce mme cri aigu dominant la canonnade, les ordres
clams, les galops, le retentissement des prolonges; ce mme cri aigu
des fifres  la tte des infanteries qui s'avancent la baonnette basse,
ou l'arme au bras. Les labeurs de guerre, les peurs, les peines, les
lans, la gloire, il les souffrait de nouveau par le souvenir rapide; il
revoyait les champs d'Engen et de Moesskirch, le cheval pie du colonel,
les dents ternes du chevau-lger abattu par son sabre, les prils de la
charge  travers les rues du bourg, les longs cadavres des seigneurs
tus devant le haut mur, la pitoyable surprise de l'enfant viole 
terre dans le couloir vide, et qui restait l avec ses jambes maigres
dans des bas bleus draps. Et la course au Danube ensuite! Et la soif du
fleuve! Et les sacs d'argent empils  la lueur des falots dans le
fourgon parti sous escorte jusque les derrires du corps Gouvion
Saint-Cyr, o l'attendait le commis de la maison Hricourt, dont les
bnfices venaient de lui valoir une dot quivalente  celle de Virginie
Lyrisse, outre ces lvres savoureuses mordues par les lvres glorieuses,
et le beau corps d'ambre haletant de bonheur  travers le lit blanc de
la duchesse de Lorraine.

Hricourt gotait la grandeur de savoir que sa force avait conquis la
richesse et la beaut.

Le violon le lui chantait aux mains de l'orpheline. Bernard et Virginie
s'aimaient dans les ondes de cette musique. Leurs rles de joie
s'touffaient. Ensuite, aux trois grains de beaut en triangle sur la
joue droite de l'pouse, il posait, pieuse marque de son amour, un
baiser chaste.

Car il aimait passionnment, de toute sa sant, le fier garon habitu 
voir les autres hommes du haut de son cheval d'armes. L encore il avait
vaincu. Sur la couche amoureuse, il terrassait la grande fille robuste,
liait ses membres dans son treinte, la menaait de sa morsure. La rage
de sa volupt, il s'tonnait qu'elle diffrt peu de la rage guerrire.
Le suprme bonheur tait de sentir se dbattre sous lui une vie faible
et combattante; et, s'il reprochait  Virginie une chose, c'tait de ne
feindre pas suffisamment la rsistance.

De lui-mme il concevait, chaque jour, une opinion meilleure. Nu, dans
la baignoire, il contemplait respectueusement son corps fait, la
musculature solide de ses membres hispano-flamands, de sa poitrine
reste blanche, de ses jambes fines. Au miroir, il jugeait martiale la
balafre coupant sa figure svre encadre de cheveux en coup de vent.
Il se plaisait au demi-sourire de ses lvres minces,  la carrure du
menton volontaire, et il voquait les visions rapides des hommes tus
par sa force.

Alors la gnrosit de Dieu, envers lui, l'tonnait. Ils taient presque
siens ce chteau de briques et de pierre blanche, ces alles d'eau o
dormaient les feuilles de nnuphar, ces quatre cygnes naviguant avec
ennui jusque la petite cascade coule sous la nymphe de marbre tendue
au fate de la roche. Maladif et capricieux, le jeune Lyrisse, son
beau-frre, ne vivrait peut-tre pas; et lui rgnerait sur les bois, les
tangs, les vignes, les chimres des gargouilles ouvrant leurs gueules 
la bordure des toits pointus, sur les portes de chne clair aux ferrures
ouvres, que surmonte le chardon de Lorraine taill dans la pierre du
linteau.

Imbu de reconnaissance, il revenait  sa femme endormie entre les
carquois et les torches de Cupidon, parce que le sommeil occupait la
plupart de ses heures.

Il la trouvait rose, les lvres en moue; de la sueur sourdait sur la
peau mate. Ses mches roules en corne de faunesse mlaient leurs lueurs
bleutres aux sourcils noirs. Il la contemplait. Il devinait les
vigueurs de la gorge dans la batiste entr'ouverte, et ce que les bras
pouvaient enclore de rves. Un lan le saisissait comme lorsque les
chevaux de l'escadron couraient ensemble et que les hommes criaient 
l'unisson autour de son me. Des puissances invisibles, des pousses
d'attendrissement le lanaient, l'entranaient, l'enlevaient, et il
tombait, tourdi, sur le beau corps aussitt couvert de ses baisers.

--Dis-moi, Virginie, ce qui t'a plu en moi?...

--Sais-je? Tout.

--Mon allure?

--Oui, ton allure.

--Mon caractre?

--Oui, ce qu'on voit de ton me sur ton visage, tu respires l'honneur.
Tu es un vrai paladin.

--Merci, coeur!

--Et de moi, qu'est-ce qui t'a plu?

--La crainte que tu semblais avoir de me cder.

--Oui, oui... Tu as devin juste.

-- Gros-Bois?

-- Gros-Bois... J'ai eu peur de toi, mon grand guerrier, la premire
fois.

--Et tu te cachais la figure derrire la petite Delphine, droite sur tes
genoux.

--Je ne voulais pas que tu devines... Tu as un regard... Aurlie pense
aussi que tu as un regard qui... Oh!

--Aurlie!

Il crut rougir. Elle ricana. Mme de Praxi-Blassans vantait son frre
depuis longtemps.  la seconde entrevue avec les Lyrisse elle avait
dcrit le caractre du capitaine, et son physique. Seulement la
malencontreuse balafre de Hohenlinden retardait alors les prsentations.
Il semblait  Virginie que sa belle-soeur avait beaucoup dsir le
mariage.

--Elle te redoutait, je t'assure. Tu lui faisais peur.

--Je ne la vois point frquemment. Elle habite Paris, et mon rgiment a
fait les garnisons de Toul, Reims, Nancy.

--N'importe. Je suis sre que tu l'impressionnes encore. Vous n'tes pas
frre et soeur de mme mre.

--Virginie...

--Je deviendrais facilement jalouse d'elle. Elle t'vite comme si elle
craignait tes entreprises.

Bernard la dissuadait mal, fier de savoir qu'il inquitait sa soeur de la
sorte; mais contrari d'apprendre que la vertu de sa femme ne reculait
pas devant un tel soupon. Il l'et voulue plus ignorante de la passion.
Il douta de la puret enfantine qu'il s'tait plu d'abord  lui
attribuer. Entre eux, dans l'intimit de la nuit, la recherche de
certains plaisirs n'tait pas sans rvler sinon d'anciennes
expriences, au moins des espoirs fortement imagins au cours de
l'adolescence.

Cependant elle chrissait des sensations naves de toute petite fille,
celle de rester des heures, sur un roc du parc, contre lequel se
dressait le dbris de l'ancien donjon ducal dtruit lors des guerres
bourguignonnes. Elle pleurait l d'motion, sans commenter rien de ce
trouble, lorsque la lune se levait. Elle tressaillit  l'essor subit
d'un oiseau, au passage furtif d'une belette sous le lierre.  mon
guerrier! murmurait-elle, en grelottant contre le bras de l'poux
transi par le froid nocturne. Pour rien au monde elle n'et consenti 
quitter la place o elle rcitait ses lectures d'histoires fantastiques.
Bernard devait aussi lui en conter d'autres. Ensemble ils frissonnaient,
se demandant de quel tre dpendait l'ombre mditative soudain apparue
devant eux, contre un pan de ruines.

Ils se remettaient  peine dans la salle  manger, dont les poutres,
peintes de noir  larges filets d'argent et d'armoiries successives,
soutenaient au plafond des lustres insuffisants pour clairer l'espace.
Les laquais s'effaaient dans la nuit de la salle o clignotaient de ci,
de l, les flammes des quinquets, o grsillaient les mches des
chandelles coulant sur les candlabres en bronze vert qu'levaient trois
griffes d'aigle aux angles des dressoirs.

Virginie piait par-dessus son paule l'approche imaginaire des
fantmes. Bien qu'il plaisantt, le capitaine suivait avec inquitude ce
regard. Il voquait la terreur d'Engen et le vieil officier de
chevau-lgers, dont les Bretons croyaient la bouche pleine d'incendie.
Elle l'amusait par sa mine de fillette ouvrant des yeux peureux, comme
si l'Invisible l'et gronde.

De la petite fille, au reste, la femme se dgageait peu, en dpit de la
taille faite et des formes pleines.  cheval, l'aprs-midi, elle
essayait toujours de prendre le galop et de courir, vritablement
dsireuse de ne voir point son mari l'attraper. De la cravache elle
fustigeait la jument blanche. Ils rivalisaient le long des routes. Le
voile vert de Virginie flottait au loin, comme les pans de son charpe
et le bout de son amazone brune. Elle boudait si le capitaine, par
crainte d'une chute, la rejoignait trop vite. Alors ils rentraient en
silence; ils accusaient leurs caractres jusqu' la minute o une
rflexion polissonne du soldat leur donnait la joie rconciliatrice.

Pour ces brouilleries, ils renoncrent momentanment  l'quitation.
Bernard prtendit la peindre. Il fit venir des pastels, des couleurs, un
chevalet.  la deuxime esquisse, comme il finissait les cils sombres
sur les yeux clairs, il s'tonna de les juger identiques  ceux de
l'adolescente prise dans la chevauche de guerre, et il termina le
dessin selon le souvenir de Moesskirch.

Ce fut exactement, avec ses maigres jambes drapes de gros bas bleus, la
petite bavaroise, qui regardait fixement devant elle le vainqueur
pouvantable. Sa bouche demi-couverte, pareille  un fruit partag,
frisures longues de ses cheveux d'ambre et d'or, l'ovale pais de sa
face laiteuse, il les exprima tout  fait, non moins bien que la
souffrance trace par deux rides lgres unissant les narines et les
lvres.

Il la dessina sans compassion. Cette pauvre figure ne lui rappelait
qu'un plaisir violent aiguis par la vue des larmes et les gestes de
dfense. Volupt dans le sang et les pleurs qui lui valait de l'orgueil
pour avoir senti plus intensment alors la victoire sur une race dont il
pntrait la chair par le fer et l'amour. Oui: un moment de sa vie.

--Ce n'est gure moi, critiqua Virginie qui se penchait.

--Tes cils, tes yeux...

--Peut-tre...

--Ton front, tes cheveux...

-- peine. Je semble petite fille.

--N'tais-tu pas ainsi, il y a cinq ou six ans?

--On m'appelait noiraude. L-dessus j'ai le teint blanc.

--Quand tu boudes, ces deux rides se marquent entre tes narines et ta
bouche.

--Chez tout le monde aussi.

--Tu ne te trouves point ressemblante  ta figure de quinze ans.

--Un rien, vers les yeux et les sourcils.

--La bouche?

--Non.

--Si fait.

Il s'attarda, se garda de convenir qu'il voquait, de ses crayons,
l'image d'une autre.

--N'importe, consola Virginie, c'est un joli dessin.

--Peuh!

Ils le conservrent. Ensuite Bernard russit une miniature au got de sa
femme. Elle parut en un fond de ciel bleu et de feuillages, vtue d'une
robe blanche coulisse au-dessous des bras que couvrait  demi une
charpe orange. Ses cheveux aux boucles pendantes paraient de rverie la
tte incline, mditative. Un cercle d'or encadra le chef-d'oeuvre peint
sur lame d'ivoire. Elle aima davantage son mari.

Quand la temprature s'adoucit, ils revinrent  la ruine de la tour.
D'aprs leur dsir, l'orpheline s'y cacha pour y jouer sur le violon des
mlodies allemandes. Virginie trouvait cela potique. Assis tous deux
devant l'arcade rompue de l'ancienne porte, ils philosophaient parce que
des moineaux habitaient les trous de la muraille. Le lierre tombait en
rideau devant le jour limpide. Virginie aimait l'univers, les bestioles,
Bernard. Parfois elle se dclarait tourdie,  la suite d'une caresse,
et se laissait choir doucement, des larmes aux cils, avec la feinte de
s'vanouir. Le capitaine ne s'en effraya point. Il s'amusait beaucoup de
ces petites parades que concluait toujours une vigoureuse volupt sans
souci de l'herbe humide, ou de la fille reste l, muette, immobile, en
robe de bourracan et en marmotte de laine grise.

Que pensait-elle, l'enfant rousse, du bruit des baisers, des soupirs
haletants, des toffes froisses? Elle semblait inattentive. Des accords
se suivaient en sourdine qu'voquaient machinalement ses doigts et
l'archet. Elle ne souriait ni ne rougissait, mais droite, au milieu de
la sente, elle n'coutait, eussent-ils cru, que le vent. S'ils la
questionnaient sur son me, elle rpondait peu de chose. Elle se disait
heureuse ainsi, puisqu'on coutait attentivement. Un matre de chapelle
lui avait appris l'art avant de mourir, lui-mme. Je l'aimais bien,
avouait-elle. Il m'a laiss la musique. Elle ne savait lire ni crire
et retenait seulement les airs excuts en sa prsence sur le clavecin.
Envers cette malheureuse, Virginie affectait une sympathie tragique.
Souvent, de sa main, elle lui dmlait la chevelure, lorsqu'il venait
des visites, afin d'obtenir des compliments sur sa bont. Le pauvre qui
sonnait  la grille attendait des heures qu'elle arrivt du fond des
alles munie de pain, de loques, de rogatons. Elle distribuait cela, sur
le bord de la route, heureuse d'tre vue et salue pendant cette
occupation thtrale.

Ces allures chtelaines flattaient son mari. Il approuva qu'elle ft
construire sous le grand saule un tombeau de pltre. Il le sduisait
moins, qu'elle lt Werther  haute voix. Les histoires de coeur
l'intressaient mal. Aux jours de lecture, il se rappelait mieux ses
devoirs militaires. On lui sellait un cheval. Il courait jusque la ville
pour chapper aux dissertations sur la vertu de Charlotte. Il retrouvait
avec plaisir le quartier de cavalerie, les hommes en culotte de coutil
et en bonnet de police, et qui trillaient le poil des chevaux.

Les conscrits apprenaient le maniement de la carabine, sous la
surveillance de l'adjudant Cahujac, verbeux et colrique. Imberbes,
hls par le soleil, blonds comme le froment mr, ils abattaient
ensemble les canons de leurs armes, une jambe en avant. Pitout,
lieutenant, examinait les btes soumises au pansage. Il avait belle mine
dans son habit vert, sous le bonnet de police  gland d'argent. Son
sabre cherchait le pavage  chaque pas.

--Buonapart a fait arrter le gnral Moreau, murmura-t-il un matin ds
que Bernard fut auprs de lui. Vous le saviez, mon capitaine?

--Non.

Hricourt se reprocha son indolence. Il avait parcouru les lettres
rcentes de Praxi-Blassans, du colonel Lyrisse. Leurs prvisions avaient
paru indiffrentes  son bonheur d'amoureux.  peine avait-il salu de
quelques jurons les phrases qui annonaient les prtentions du Rival, et
le dsir de restaurer  son profit l'empire d'Occident.

--Que savez-vous, Pitout?

--Motus! Au Caf des Nymphes, nous causerons. La police du Premier
Consul a l'oeil sur le quartier.

Et le lieutenant morigna un cavalier pour la faon dont il coupait les
crins de sa monture. Alors survint le chef d'escadron, l'lgiaque
officier, qui, s'il ne portait plus dans un sachet vert la boucle de sa
cruelle, n'avait point quitt ses mines alanguies ni ses soupirs. Les
poches bistres de ses yeux indiquaient quel prix son ge mr payait 
l'amour. Heureux mortel! s'cria-t-il. Une pouse sensible et charmante
te retient dans ses bras jusque cette heure! Tu vis au sein de la
nature, dans le luxe d'un palais... et moi je pleure l'infortune de mes
jours. Une matresse inconstante ravage ma vie... Il narra ses
malheurs. Lui ne voulait rien savoir de la politique. Il rcitait des
vers, en prcdant jusqu'aux chambres son capitaine, pour visiter les
paquetages, le contenu des portemanteaux, et vrifier l'tat des brides.
Sans parler moins de sa Mathilde, il infligea des jours de prison au
trompette qui avait cach des brochures sous sa paillasse et conserv du
lard au fond d'une botte. Tu vois, capitaine, ces jeunes guerriers
n'ont plus de vestes propres, et leurs culottes sont troues pour la
plupart. La nation dlaisse ses dfenseurs. Moi, je m'tiole dans une
paix oisive. Ah! quand donc retentiront les trompettes de Bellone pour
que nous puissions conqurir les lauriers qui pansent les blessures de
l'me, ou la mort qui les ferme  jamais... Cependant le colonel les
appelait au rapport. Ils trouvrent l'ancien postillon tal sur une
chaise, poussif, et qui fustigeait ses bottes de la cravache. Il annona
l'arrestation de Moreau  ses officiers et cria qu'il mettrait aux
arrts quiconque parlerait politique dans la ville. La police guette,
je ne tiens pas  perdre mes officiers... Et tous les jours manoeuvres de
rgiment! Le boute-selle  six heures du matin, Messieurs!

Il les emmena pourtant au caf. Tous espraient encore le triomphe de
Moreau et que le peuple le porterait aux Tuileries, avant la fin du
procs.

Ils en jurrent trop haut dans la salle blanche que les pipes
enfumaient. Les marchands de gazettes apportrent _le Moniteur_. On le
dplia vivement. Il y tait soutenu que Moreau et Pichegru, complices de
Georges Cadoudal, avaient tram un complot attentatoire  la vie du
Premier Consul, pour rtablir les tyrans avec l'aide de l'tranger. Des
bourgeois vocifrrent contre les tratres en reposant leurs chopes de
bire. Le capitaine, pour les convaincre, dclara que la feuille
mentait. Buonapart dsirait se dfaire d'un rival glorieux, le perdait
par des accusations mensongres.

-- d'autres!

--Tout le monde connat les vieilles histoires du 18 Fructidor! Moreau
s'est bien gard jusque l de communiquer au Directoire la
correspondance de Pichegru saisie dans les caissons du gnral
autrichien. Ce sont deux ttes dans le mme bonnet! Le gnral
Buonapart a raison. Il faut craser les ennemis de la Nation, qui sont
vendus  l'or anglais!

Furieux, ils brandissaient leurs pipes. Ils se coiffaient, se
dcoiffaient, battaient les pans de leurs redingotes et frappaient les
tables avec leurs tabatires pour appuyer ces opinions. Ils feignirent
de parler entre eux,  l'cart des militaires, par crainte d'une
querelle. Sans risques, ils taient heureux de har; et ils couvraient
d'injures Moreau, ses amis, en s'exaltant.

Hricourt, au contraire, dvoilait toute la machination du Consul. Il
abaissait les mrites du dserteur d'gypte, il attribuait  Desaix la
victoire de Marengo, bataille perdue d'abord par Buonapart. Il se
jugeait courageux de crier jusque sur les gens rassembls devant la
porte. Pitout lui donna la rplique non sans battre de la cuiller le
cassis dans le cognac. Tu sais, Monsieur, remarqua le colonel, on
t'coute. Et la police?... Il dvisageait les hommes dans la rue. Des
redingotes olive, des redingotes marron s'amassaient en face, des
paules se haussaient; des figures ironiques grognaient sous les ailes
des hauts chapeaux se frlant: Les militaires soutiennent la
conspiration des brigands. On les fera monter tous  la guillotine.--Et
ce sera bien fait, conclut un forgeron qui renoua son tablier de cuir,
partit, ricaneur.

Ils entrrent et s'assirent, commandrent de la limonade. Pitout
s'appuya sur son sabre pour proclamer que des aigrefins soudoys par les
consuls avaient fabriqu de fausses signatures de Moreau, signatures
colportes chez les royalistes de Londres afin de soutirer des sommes 
ces nafs en faveur d'un prtendu complot, purement imaginaire. Mais les
bourgeois clatrent de rire. Ils jugeaient l'explication comique. Nous
n'en voulons plus des Capets!... Fini, mon capitaine!

Hricourt s'excita. Fort de la vrit, il voulut la faire entendre. Eux
montraient les phrases du _Moniteur_: C'est crit, l, peut-tre! Je
sais lire, Mossieur, moi! Et de ne pouvoir en ces cervelles obscures
faire luire l'vidence, il enragea. Ni ses coups de voix, ni ses
dmonstrations ne les affectaient. Rougeauds, les bajoues lourdes, l'oeil
malin, ils s'amusaient de le voir convaincu; et, pour en mieux jouir,
s'accoudaient sur leurs grosses jambes  l'aise dans de courtes bottes 
revers.

Le colonel leva toute sa stature et prit sous le bras les deux
officiers, les emmena dans un coin. N'taient-ils pas fous d'ameuter la
population? Il leur indiqua deux mitrons en veste blanche, un perruquier
le fer  la main, cinq ou six commres drapes dans leurs charpes et
qui coutaient, du ruisseau, l'altercation.

Allons, Monsieur, tu sais, il est l'heure de la manoeuvre. Je te
commande. Au quartier, je te prie! Il les fit sortir.

Le capitaine obit, en plissant. Pourquoi Buonapart, son rival,
triomphait-il, contre la justice, l'vidence, contre le gnie de Moreau.
Ah!... il tapa du talon le pav humide. C'tait l'obstacle de son
destin, cet homme! La ville vacilla devant son regard avec les arcades
de la place, la statue du grand homme, les pots  feu des faades. En
lui tout se rvolta. Pourquoi les gens aimaient-ils  ce point l'homme
de Brumaire, jusqu' ne contrler aucune de ses affirmations, jusqu' ne
pas reconnatre dans ce procs abominable la vengeance d'un mule et
d'un lche. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il interrogeait le ciel
gristre o planaient les corneilles. L'homme sensible lui murmura:
Votre sang gnreux bout dans vos veines. Une sainte fureur vous
transporte, vous gare. Modrez votre ardeur. Souriez tristement 
l'adversit qui menace la patrie. Volez dans les bras d'une pouse
vertueuse qu'alarme peut-tre votre absence, et cherchez l'oubli de vos
justes colres dans sa tendre treinte. Je vous dispense de manoeuvrer ce
matin.

Bernard refusa. Il se voulait meilleur, rigide envers soi. Au quartier,
il se mit en selle, mena les dragons dans la campagne; il driva la
force de sa colre dans la vigueur de ses commandements, la promptitude
de ses voltes, la proccupation d'obtenir que les cinquante chevaux de
ses hommes arrivassent en ordre sur la ligne.

Il avait toujours trouv dans la violence de cet exercice l'apaisement
de ses colres. Comme une meute de vnerie, il dressait sa compagnie,
btes et gens, heureux de constater l'alignement des troussequins sur la
direction de son regard, la propret des plastrons rouges, des culottes
blanches, les lueurs de cinquante sabres, et celles des crosses de
mousquetons pendus aux buffleteries immacules. Les petits plaisirs et
les petites infortunes de ses soldats l'intressaient beaucoup. Il
savait que les vaches du pre d'Yvon n'enflaient plus; que la mre
Trheuc n'avait pu vendre son varech, que la soeur de Marius entretenait
un petit commerce d'picerie, prs de La Joliette, que les moutons de
Cahujac multipliaient lentement. Il accordait  Nondain un cong de
semestre afin de parer sa vigne, car les parents vieillissaient au
village de Touraine. Les conscrits questionns sans cesse l'informaient
de mme sur leur sort. Bernard aimait sentir ainsi toutes les provinces
de la nation exprimer par des voix leurs peines, leurs espoirs. La
Bretagne et la Provence, pays de mer, l'attiraient pour ce que vantaient
Marius et Trheuc. Il s'y promettait des voyages. La compagnie range
lui valait la sensation du toutes ces races fondues en une mme me,
sous l'uniforme d'habits verts, de pompons rouges, de peaux de panthre
aux casques formant un seul profil clair. Aussi la moindre piqre de
rouille aux armes, la moindre tache aux culottes, lui semblait une chose
nfaste. Cela rompait la splendeur une de la nation, cela souillait le
pur idal de la patrie, et il punissait rigoureusement les hommes
coupables d'avoir terni devant son regard la divinit franaise.

Ce matin-l, il n'pargna point les ngligents. Puisque Buonapart
abaissait la morale du caractre latin,  la face de l'histoire, il
fallait que chacun exaltt les autres qualits des citoyens, afin de
relever par des mrites nouveaux le jugement futur. Vingt fois il fit
recommencer une conversion d'escadron sur le pivot de sa monture jusqu'
ce que,  trois reprises, le flot des centaures arrivt sans brisure
dans l'axe de son geste et s'arrtt net, la ligne fixe. Pour quelques
pailles oublies dans les crinires, il envoya l'adjudant Cahujac, qui
avait pass l'inspection, rflchir aux arrts pendant huit jours.
Ensuite, parlant au front de bandire, il prcha que chaque dragon
devait ressentir l'orgueil de prparer les destins glorieux de la
Rpublique, devait paratre lui-mme  tout instant la noble statue du
citoyen vertueux.

Satisfait de sa phrase, il rendit le commandement de l'escadron 
l'homme sensible qui, jusqu'alors, avait contempl l'eau de la petite
rivire bornant le terrain de manoeuvres, tandis que son cheval broutait
l'corce d'un saule. Puis, les troupes revenues au quartier, Hricourt
fut mettre pied  terre au seuil du libraire, chez qui logeait le
lieutenant Pitout. Il le trouva le nez dans sa paperasse, et qui
barbait avec les dents sa plume d'oie. Pied-de-Jacinthe pelait dans un
livre reli en veau. Ils conomisaient sou  sou pour leur imprimerie.
D'Allemagne ils avaient rapport de quoi acheter les presses; mais il
leur manquait encore les fonds de roulement. Pied-de-Jacinthe apprenait
aussi la composition. Il avait l sa casse sur un trteau de bois, et,
muni de bsicles, il assemblait les caractres, difficilement. Le
marchal des logis tait devenu le sde et l'esclave, en mme temps que
l'auditeur de Pitout. Le lieutenant lui rcitait l'emphase de ses
diatribes, o Buonapart et Catilina se confondaient sous les pithtes
de rprobation. Nos hommes marcheraient-ils pour Moreau? demanda
Bernard.--Ils marcheraient.--Le reste de la garnison?--Les gazettes font
du tort. On croit qu'il travaille pour les tyrans... Le capitaine
sentit qu'il n'y avait rien  tenter. Pitout insulta les soeurs de
Buonapart, raconta des ignominies sur Pauline et sur la Beauharnais.
Pied-de-Jacinthe doucement se remit  peler:
C-la-don-ch-ris-sait-la-ten-dre-Syl-vie... Son gros doigt suivait la
ligne... Il y avait encore dans la chambre deux sabres sur leurs clous,
une selle et ses accessoires, une cuvette troite contre un miroir
mobile entre deux colonnettes d'acajou, des pistolets d'arons sur une
chaise de paille, et un pot de basilic fltri dans la fentre. Le lit de
camp souill de tabac servait d'tal  quelques pipes. Bernard se
dgota, sortit.

Au retour avec de l'exaltation et des vigueurs, il souhaitait qu'un fils
lui naqut, dont l'effort renverserait un jour le mensonge du despote.
Celui-l serait comme la statue du stoque romain. Son exemple
entranerait les nergies latines que la fatigue de rvolutions rcentes
n'aurait point alors prpares  l'avilissement. Quant  lui-mme,
Bernard pressentit n'tre plus que l'ducateur de cette force nouvelle.
 elle de raliser son voeu de justice! De l naquit un lan d'amour qui
le saisit en pleine route, le long des champs mouills, dans l'odeur
vive de l'air pluvieux. Il dsira tout  coup sa femme autrement. Ce
qu'elle lui avait donn jusqu' ce jour de caresses, de beaut, ne
compta plus. Il lui sembla qu'il ne l'avait point possde d'une faon
certaine, que les treintes dans la structure blanche du lit ducal
ressemblaient trop  toutes les treintes des volupts passagres. Il
comprenait autre chose. En elle, il aimait l'avenir de la race, et la
meilleure justice rserve aux gloires des gnrations futures. Il
s'attendrit. Il pensa que, sur cette mme route, un jour, son fils,
homme, dominerait aussi, du haut de la selle, et dans la noblesse de sa
mditation, les perspectives vaporeuses du pays connu par sa mre ds le
premier veil des sensations enfantines. Il piqua sa jument, fou de
vouloir aimer tout l'avenir de vrit dans la forme de sa jeune femme.

Il se prcipita; il foulait le sol par les quatre pieds sonnants de sa
monture. Les arbres s'gouttaient. Le vent plaquait son manteau contre
sa poitrine et tordait les mches de ses cheveux sous le bicorne de
ville. La voir! Avide de la voir, il serra les genoux contre la selle.
Le cheval s'effora. Vraiment il ne savait plus si les cimes des seins
nourriciers taient mauves ou brunes sur la poitrine offerte  la joie
des baisers. Et les cils sombres ventant des yeux aussi clairs que ceux
de la petite Bavaroise prise aprs Moesskirch!  cette heure passe de la
victoire, avait-il senti, plus que dans cette course, la nation vivre en
lui? Il ne le crut point. L'lan de l'amour tait plus fort que l'lan
de la gloire.

De quels bras mus il entoura Virginie, l'ayant rejointe dans la chambre
aux meubles blancs de la duchesse. Elle l'interrogeait vainement. Elle
carta peu les gestes et les lvres. Il la terrassa entre les hauts
carquois de Cupidon sculpts  la tte du lit; puis, les yeux clos, il
palpita dans une noble treinte, avec l'ide d'un devoir.

Sa force pntra la forme et la fconda, tandis que l'amante rougissait
en balbutiant des mots purils. Les couleuvres vermeilles des lvres
s'enlacrent. Leurs haleines s'pousaient. Elle l'enferma dans l'crin
de ses membres doux et gonfla sa gorge sous les griffes du mle crisp.
Ils furent un corps, une me puissante, une tideur passive et
bienheureuse. La pluie et les branches se jetrent contre les hautes
croises. La nature aussi fcondait la terre de ses eaux fertiles.

La semaine suivante, Virginie ne dsespra plus d'tre mre.

Hricourt s'enchanta. Il la chrit davantage, malgr ses paresses dans
le peignoir de mousseline verte, nou sous les seins par un ruban rose.
Ce qu'elle acqurait de trop viril ne lui dplaisait point. Il supputait
les chances de sa race; ils tracrent la vie du fils,  la lumire des
trois bougies qu'unissait un abat-jour circulaire de tle peinte.

Or, un matin, une chaise de poste crasa le gravier, puis s'arrta
devant le perron. Ce fut l'apparition soudaine du pre qu'Augustin
aidait  descendre. Ds la voix reconnue du capitaine, il cria que
Caroline et Cavrois le poursuivaient, qu'on fermt les grilles. Il monta
vite les marches de pierre, les mains ramant  travers le vide, et tomba
sur l'paule de Bernard pour sangloter. Caroline le chassait des
Moulins. Elle s'emparait de tout. Il appelait la mort. Sa vie sainte de
laborieux, on la mconnaissait, on l'insultait, chaque heure. On ne lui
donnait plus l'argent. Il n'avait sur le dos qu'un habit de velours
ridicule pour la saison. Je ne cherche plus que la mort. Je ne dsire
que la mort. Je ne suis plus rien, rien, rien... Et la mort ne vient
pas!... Bernard le conduisit devant l'tre, le fit asseoir. Le pre
avait vieilli. Les rides blmes plissaient davantage son front. De
petites taches noires ponctuaient la peau fltrie de ses mains, o les
veines s'embranchaient, grosses comme des cordes. Tel qu'un sac  demi
vide, son ventre roulait dans la veste; et les mches blanches tires en
arrire par le ruban de la queue dcouvraient le parchemin livide des
tempes. Oh! Oh! rptait-il, en levant sa main dcharne; un sanglot
d'asthme ronflait dans les fanons de sa gorge.

Son fils eut une compassion infinie. Il se le rappelait jeune, poudr,
en habit noisette et qui l'attendait sur la route. De loin le pre
souriait; car il voyait alors. Il s'avanait vers son fils en rendant le
salut aux villageois. Un bonheur vident illuminait son large visage
affable. C'tait bien cela. Hier. Dix ans... Augustin racontait  voix
basse la venue du vieillard au camp de Boulogne, par le coche. Lui,
simple sergent-major, ne pouvait offrir  l'aveugle les commodits
indispensables. Alors, parce que le vieillard ne voulait point entendre
parler d'Aurlie ni de Praxi-Blassans, et que les deux marins
naviguaient, il avait pris la dtermination de le conduire auprs du
capitaine. Le vieillard gmit et se leva. Il ne pouvait plus rester
assis, sans douleur. Le voyage et les cahots de la berline avaient accru
ses maux. De meuble en meuble, il se tranait. Anxieuse, effare,
Virginie le regarda du bout de la pice..., elle s'effraya des
lamentations...

Oh, gmissait-il, je souffre comme un enrag... Il ne fallait pas te
marier, Bernard. Qu'est-ce que je suis maintenant? Rien... Votre vie
remplace ma vie. Je vous gne... tous, tous... Il n'y a plus qu'
mourir! C'est ma seule pense!

Personne ne rpondit. Augustin se tenait coi, en tournant son bonnet de
police dans les mains. Mon pre!... voyons... vous savez bien... que
nous vous aimons! redit Bernard qui le conduisit jusqu'au fauteuil. En
une grande piti, il se mit  genoux, baisa les mains osseuses. Il
accomplit cela, dans le seul dsir que son pre s'mt  cause de
l'orgueil filial abaiss, soumis. Inexorable, le pre le repoussa:
Non... non... Laisse-moi! laisse-moi mourir en paix comme un pauvre
chien qu'on laisse mourir en paix! Et il dveloppa ses griefs. Caroline
le privait de repos depuis six semaines, en remplissant la maison
d'ouvriers qui battaient les murs  coups de marteau. On transformait
les moulins, les tanneries. Il ne savait plus un coin de silence o
calmer sa fivre. Un jour il s'tait enfui jusque Cambrai, chez les
Bndictins. Caroline l'avait accabl de lettres doucereuses. Dpourvu
d'argent, il avait fallu revenir. Elle ne lui en avait plus donn, sous
prtexte qu'il se sauverait encore; et les notaires ne pouvaient rien
obtenir d'elle non plus. Lui ne supportait pas cette humiliation.
Aurlie approuvait sa soeur. Quand il se promenait au bord du canal,
Cavrois le suivait, peut-tre, pour le pousser  l'eau..., oui, pour le
pousser  l'eau.

Augustin protesta, mais le vieillard de crier: Alors je mens!... Je
mens... Dis que je mens, toi! Dis-le... Sa couperose s'ensanglanta. Les
boules de ses yeux, couvertes de taies bleutres, saillirent plus fort.
De la salive mouilla ses lvres dformes. Bernard souffrit de le voir
souffrir; il enferma dans les siennes les vieilles mains et les baisa de
nouveau.

Il et pleur. Le pre flairait partout la mort. Inconsciemment il la
croyait proche, hostile, dans les paroles et les actes de ceux qui
l'aimaient le plus.

Au chteau, il ne supporta prs de lui, aux fins de le servir, que
l'orpheline, dont le mutisme et les mouvements doux n'nervaient point
sa terreur des hommes. Deux jours Bernard le rassura. Le vieillard
demandait le soleil. Ses yeux savaient encore l'admirer ainsi qu'une
ombre plus rouge, expliquait-il. Il le percevait surtout par la tideur
de ses joues chauffes. L'adolescente joua du violon. Il parla de sa
fille Aurlie, qui touchait de la harpe avec science. Bernard et
Augustin les coutrent. Quelque chose s'allgea de leur peine.

Quant  Virginie, un mal de dents la tint couche avec une joue
monstrueuse. Humide de larmes, elle se plaignit sans qu'on la pt
calmer. Cela rendit de l'inquitude  M. Hricourt, qui blma les
mariages. Il exigeait que ses enfants lui restituassent sa fortune,
puisque rien n'tait plus  lui, puisque des femmes inconnues lui
avaient pris ses fils, et que des hommes avides lui avaient pris ses
filles. Il obtiendrait sa fortune par la loi. Seul, il attendrait la
mort,  l'abri de tous. Il le jura en blmissant. Son notaire agissait.

Le capitaine ne diffrait point de sa timidit d'enfant  la vue de
cette fureur. Il s'imputait  crime de s'tre mari. Leur pre les
accusait justement. Il avait, pour eux, difi une fortune, apprt le
bonheur du destin, et on vexait son orgueil en lui montrant qu'il ne
suffisait plus  l'affection de sa descendance.

--Pre, pourquoi ne l'avez-vous pas dit... avant les fianailles,
pourquoi? Je vous aurais pargn cette peine... Pourquoi ne pas l'avoir
dit.

--Tu le devinais bien! Ne voyais-tu pas mon irritation qui cachait mon
chagrin... Tu n'as voulu rien comprendre. Ni Aurlie, ni Caroline...
Vous m'avez tu, tu... C'est indigne..., moi qui vous aimais tant, moi
qui ai trim toute ma sainte vie pour vous...

Des pleurs durs sautrent de ses yeux morts. Ses pauvres lvres
blanchtres tremblrent sur le vide de la bouche. Il ne blmissait plus.
Ses regards imploraient le ciel en larmoyant. Bernard souffrit cette
souffrance, de tout son coeur. Il se jugea parricide. Srement leur pre
allait mourir de ce qu'ils avaient commis. Augustin le consola
difficilement. Le capitaine rpondait:

--Non, il s'est rfugi prs de toi, parce que tu n'es pas mari. Du
moins il n'y a pas entre lui et toi l'ombre qui spare, l'ombre qui
passe, l'ombre qui crie l-haut comme une chatte en folie...

--Sclrats! Assassins de votre pre, Aurlie, Caroline, Bernard...,
assassins!

Le vieillard cracha ces mots et toute la salive issue de ses gencives
dentes... et puis sanglota tenant ses lvres closes, par crainte d'une
plus atroce hideur de sa face blette. Oh! Oh! gmit-il trangl, en
levant son front douloureux.

Pareil  un enfant que rien n'apaise, il s'ternisa dans sa peine, au
fond de la bergre en velours jaune. L'orpheline restait assise sur un
carreau, attentive  tout. Vers le soir, Virginie moins malade vint
protester de sa tendresse. Elle le chrissait. Ils couleraient tous
trois une existence d'heureuse vertu.

-- d'autres!... Vous me dtestez... Moi j'ai dtest mon beau-pre.
Vous me dtesterez. On ne peut que se har.

Ils se regardrent atterrs, sans force. Le vieillard condamnait ses
bourreaux. Ils comprirent bien qu'ils l'taient. De leur joie l'aveugle
allait prir. Aucune prvenance ne le persuaderait. Aucune affection ne
remdierait. Ils le virent se lever, chanceler sur ses grosses jambes en
bas blancs, porter, de meuble en meuble, le poids de ses viscres
flottant au sac avachi de son ventre. La mort chargeait dj ses
paules.

Je le tue, moi, je le tue! se murmura Bernard. Il et voulu subir la
torture du remords. Mme pas. En lui une stupeur triste se perptuait
uniquement.

--Je n'ai pas compris, se dit-il encore... et je le tue!

--Oh! ne pense pas cela; ne pense pas cela, sanglota Virginie, qui
l'avait entendu.

Augustin trouva un apaisement. Il avait dcouvert un trbuchet; il
demanda des louis, des cus, les dposa sur la table de marbre: Voici.
Bernard vous remet de l'argent sur ce qu'il vous doit. Comptez
vous-mme! Las, M. Hricourt s'assit dans la bergre; ses vieilles
mains effleurrent les pices. Il les caressa. Il marmonnait. De temps 
autre il tirait ses bas jusqu' la jarretire d'un geste encore vif. 
la faveur du silence, l'orpheline fit renatre l'me du violon.

Les deux infortuns vcurent ensemble.

L'aveugle se put distraire par l'oue, par le tact; et, lentement, le
dsespoir de M. Hricourt s'attnua.

Par malheur, il fallut que dbarqut tout  coup Aurlie, effare, dans
sa redingote anglaise au dos large. _Le Moniteur_ annonant la sentence
et la mort du duc d'Enghien terrorisait la capitale. Praxi-Blassans
avait tout de suite mis sa femme dans une chaise de poste avec la petite
Delphine, afin de lui viter les motions que la police du Premier
Consul pourrait bien valoir  ceux qui recevaient ostensiblement les
amis de Moreau.

--Ma c.re, ma c.re, pleurait Aurlie... au milieu de ses malles et de
ses cartons. Imagine-toi! Un lourdaud pris avec Georges raconte que les
conjurs s'inclinaient devant un bel homme qui venait aux runions. Il
le dcrit comme ci et comme a... Buonapart se dit: C'est
Enghien-Cond... On envoie  Ettenheim un aide de camp, lequel apprend,
on ne sait d'o, qu'Enghien faisait des absences secrtes. Voil
Buonapart convaincu! Ni une, ni deux, ma c.re! Ordre au gnral
Ordener de passer avec les grenadiers  cheval de la garde sur les tats
de l'lecteur de Bade. On arrte le duc dans sa maison. On enferme ses
papiers et sa personne dans une voiture, et on le conduit  Strasbourg.
Les cavaliers ont fait quatorze lieues en dix heures, aller et venir! Et
puis, au galop de Strasbourg  Vincennes! Il y arrive le lendemain de
son arrestation  onze heures du soir. Aussitt la Commission militaire
qui l'attendait l'interroge. Elle le condamne  deux heures du matin. 
quatre heures et demie on le fusille. Eh bien,  neuf heures on
confrontait le lourdaud avec Pichegru,  la Conciergerie, et le lourdaud
de s'crier: Voil l'homme devant qui tout le monde s'inclinait  la
runion... L-dessus, cette pauvre Mme Ordener court chez M. de
Greschen, se jette  ses genoux tout en larmes, supplie le diplomate
allemand d'intervenir en faveur de son mari, auprs de qui de droit,
s'il y a des suites et un procs; car le gnral ne prvoyait point, en
arrtant le duc, que c'tait pour le tuer. Elle crie que l'honneur de
son fils sera perdu  cause de cela... Et puis le chien du duc, un amour
de pauvre chien chri!... Il l'avait suivi jusqu'au terrain d'excution.
Le duc l'a recommand aux soldats, en disant: Je ne vois ici d'amis
avec moi que mon chien... C'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait
soin de lui... Mais le pauvre chien ne veut plus quitter Vincennes. 
Paris... on demeure stupide... Je sais par ou-dire qu' la mort de
Louis Capet la sensation fut petite auprs de celle-ci. Hier soir, 
l'Opra, il n'y avait pas vingt personnes pour applaudir Mme Gardel dans
_La Dansomanie!_

--Praxi-Blassans n'en avait rien appris?

--Pas a. Talleyrand et le Grand Juge lui-mme ignoraient tout.
Buonapart a machin l'abomination avec Ral et son Fouch... Je meurs.
Donnez-moi du caf au lait..., un massepain... Oh! je vais avoir un
petit tourdissement...

Elle l'eut. Elle flchit sur les genoux, abandonna ses bras tendus 
Virginie et  Bernard; ferma les yeux... Ils la soutinrent. On apporta
du vinaigre. Son chapeau polonais de velours marron inclina de ct. Les
servantes lui frapprent les mains. Elle reprit ses sens et fondit en
larmes. Son mari allait tre arrt, fusill. Elle appela Gatan et
demanda les sels anglais de son ncessaire qui tait rest dans la
chaise.

Le Rival! Hricourt et voulu contre lui porter la mort, ou la recevoir.
Pourquoi le sort favorise-t-il ainsi ceux qui violent les rgles
lmentaires de l'honnte et du juste? Alors tout ment, les exemples
illustres des grands citoyens, l'enseignement de l'histoire, la
tradition romaine, les livres des philosophes!  l'toile de ce
Buonapart parvenu grce aux amants de la Beauharnais et s'affermissant
par l'assassinat, la calomnie, toutes les trahisons, aux bravos de
trente millions d'esclaves! Il voqua les figures des bourgeois  l'aise
qui ricanaient de sa ferveur envers Moreau... Augustin s'indignait
aussi. Au camp de Boulogne, la rvolte se lassait. Les officiers
accusaient Moreau de n'avoir pas obtenu les avantages dcerns par
Buonapart  ses compagnons d'gypte et d'Italie. Ne voulant rien
recevoir du Corse, il compromettait l'avenir de ses amis. Il et pu
exiger des places, des honneurs, des commandements, et, en situation
premire, dverser les mmes faveurs sur l'arme du Danube. Trop
orgueilleux, il s'tait tenu  l'cart. On lui reprochait de satisfaire
un amour-propre goste au dtriment de ceux dont les fatigues, les
risques et le sang lui avaient acquis la fortune. Prt  repartir pour
le camp, Augustin promit  peine d'y protester.

--Ah! Ah! fit Bernard tonn de son frre, et il lui saisit le poignet.
Tu passes  l'autre, toi aussi?... Rponds.

Le grand garon balbutia. Il brossait les galons de sergent-major sur sa
manche bleue. Moreau avait-il donn des ordres? Lui ne savait rien,
d'ailleurs. Le gnral Junot le protgeait, Oudinot aussi. Il suivrait
ses chefs. Que pouvait-il, petit sous-officier, contre la discipline? On
disait que le peuple de Paris dlivrerait Moreau. Alors il marcherait
avec son rgiment... L'heure du dpart, au reste, le pressait.
Secrtaire, provisoire  l'tat-major de sa division, il ne pouvait plus
prolonger son absence.

L'an se contenta de le regarder en pleins yeux:  ton aise! Augustin
haussa les paules: Allons, adieu, mon frre. cris-moi plus souvent.
Tu ne m'cris rien. Cavrois me donne des conseils, lui!--Il ne faut
prendre conseil que de soi-mme. Afin que leur sparation ft plus
cordiale, ils reparlaient de leur pre et de sa manie qui les attrista.
La prsence d'Aurlie fit craindre un nouvel effarouchement du
vieillard, une autre fuite. Ils se quittrent anxieux devant le
cabriolet et le cheval rouge attels pour conduire le jeune homme au
bureau de la diligence. Les lanternes jetaient deux rayons. Ils
clairaient au passage les branchettes des haies, la mousse des arbres.

Cette visite de son frre o il avait paru si loin de leur ancienne
amiti laissa de la dtresse  Bernard. Ce n'tait plus l'enfant
studieux qui admirait le houzard et le priait de redire ses aventures,
ni l'chapp de la maison arrivant avec les chariots de fournitures sur
le Rhin, saisi par la fivre nationale, mais un homme dissimulant sa
conviction et qui pensait  une vie inconnue de sa famille, une vie
diffrente, goste, que le flegmatique Cavrois prparait.

Auprs du pre tranquille dans le pavillon du sud, Bernard se calma. Le
vieillard consentit  rire de ses petites habitudes, de ses boutades en
les racontant. Il avait rabrou celui-ci et molest celle-l. Il se
jugeait impudent. L'orpheline souriait aussi. Elle, jusqu'alors muette,
se mit  rappeler les menues espigleries de son enfance, en s'animant.
Et ils riaient tous deux, trs amis, pendant qu'il tirait ses bas
au-dessus de la jarretire. Il croquait des pastilles avec elle. Sans
qu'il la vt, ils se connaissaient trs bien, entre les lumires des
quinquets. Il la traita de drlette et pria son fils de commander,
pour les repas, certains plats sucrs agrables  sa gourmandise, du vin
blanc mousseux. Bernard le crut heureux et guri.

Dans la bibliothque, Virginie luttait contre son mal de dents pour
faire  Aurlie les honneurs. Celle-ci, mignonne et agite, ne cessa
point de craindre le dsastre de Praxi-Blassans. Sur un sofa la petite
Delphine dormait en boule dans ses robes blanches et contractait ses
poings minuscules contre la lippe de sa lvre humide. Ils causrent 
trois de Buonapart et de la mort, jusque l'heure o ils conduisirent
Aurlie, ple de fatigue, dans sa chambre. Au lit, avant que Bernard et
pu lui parler, Virginie, puise par l'agacement de la douleur nerveuse,
s'endormit de suite, ronfla. Le capitaine veilla seul dans la haine de
Buonapart.

Virginie dormait. Il se retourna sous les couvertures. Son pied frla
les jambes douces, chauffes dj par le lit. L'pouse enlise dans le
sommeil n'tait plus qu'une masse tide,  peine vivante, et pelotonne
de telle sorte qu'elle reprenait la forme de ces coquilles marines
flottant au bout des algues, parmi les transparences obscures des eaux.
Il vita d'y toucher encore.

Vers le milieu de la nuit, aprs une courte somnolence, il crut entendre
une marche touffe dans le corridor. Cela venait depuis l'appartement
d'Aurlie, par elle choisi tout voisin,  cause de ses peurs, bien
qu'une chambrire coucht auprs. Son frre pensa qu'elle s'effrayait du
vaste chteau, de la pluie, des cris du vent dans la chemine. Deux
braises achevaient se ternir entre les cendres des bches. Il couta les
soupirs rares et profonds d'une respiration contenue. On s'arrta. Des
toffes bruissrent contre la porte de la chambre, et puis tout se tut,
sauf les soupirs. Que faisait Aurlie? Peut-tre s'inquitait-elle de
Praxi-Blassans. Il convenait de la rassurer. Il remua. Elle souffla
doucement: Bernard! En robe de chambre et en babouches, il fut jusque
la porte, l'ouvrit devant une soeur qui grelottait  l'air froid, malgr
sa douillette matelasse d'ouate. Virginie dort?--Elle dort. Vous avez
eu peur?--On a march dans le parc!--Ne craignez rien. Des maraudeurs,
quelquefois, viennent ramasser les branches que casse la bourrasque,
mais la maison est bien garde. Un domestique couche dans le vestibule,
et les gens d'curie dans les communs.--Tu ne dormais pas non plus. Mon
pre m'inquite. Il refuse toujours de me recevoir?--Il faut lui viter
les motions. Demain je lui parlerai. Aurlie, vous allez prendre
froid.--J'ai si peur, seule au milieu de cette grande chambre. Delphine
dort dans son berceau. Derrire le paravent, la servante ronfle comme
une brute. Je me sens trop seule, Bernard. Et ce vent qui secoue la
maison. Les portes gmissent. Le bois craque. C'est  mourir de peur.
J'ai pouss les verrous... Quand le rideau tremble contre la fentre, je
n'ose pas y voir.--Entrez, dit-il. Ils chuchotrent. Virginie ne
bougeait pas, roule en boule, et ses hanches gonflaient le drap. Mon
pauvre frre! murmura l'autre. Bernard pensa que cette lamentation
visait le malheur de la famille frappe par l'infortune de Moreau et la
dmence de l'anctre. Il tenta un geste de tristesse, parla de
Praxi-Blassans trop habile et trop indispensable  Talleyrand pour ne se
tirer point de cette fcheuse affaire. Mais Aurlie tenait  son ide:
Elle dort toujours ainsi?--Elle dort beaucoup, rpondit-il. Les rages
de dents la fatiguent. Elle dort comme une enfant, comme Delphine.--Moi
je veille avec Gatan. Nous nous consolons ensemble. Je ne la comprends
pas de dormir ainsi quand elle te sait malheureux,  cause de notre
pre.--Ce n'est pas son pre. Et puis, dans sa position...--Tu
l'aimes?--Oui, elle est bonne, et quelle belle fille, Aurlie, si vous
saviez!--Ah! Elle n'a pas la taille fine.--C'est vous qui me l'avez
choisie. Je la trouve parfaite.--Elle ne manque pas d'esprit?--Elle a
beaucoup de sens.--Oui... Enfin! Tu es content, Bernard?--Nos habitudes
s'accordent.--Qui ne s'accommoderait de toi?--Oh! Elle murmura de
grands loges. Le colonel raffolait de son gendre, au reste, comme le
petit beau-frre Edme Lyrisse, qui laissait l ses jeux pour tudier
afin d'entrer vite  l'cole de cavalerie, puis d'en sortir dragon.
Praxi-Blassans aimait ce caractre romain que le soldat cultivait en
lui. Elle-mme l'avait toujours jug d'une sduction dangereuse. N'et
t le lien de soeur  frre elle l'et redout pour le repos de son
coeur. Aurlie baissa les yeux.

Ils demeurrent sans paroles quelque temps. Drap dans sa robe de
chambre, Bernard s'accouda sur ses genoux et regarda le ptillement du
feu ranim. Au fond de soi, il avait toujours pens  cette heure qui
maintenant sonnait tout un carillon d'esprances maudites. Virginie
respirait trop fort en rvant sous les couvertures, loin d'eux,  cause
de la vaste chambre. Sa soeur haletait en silence. Oui, ils s'taient
rencontrs comme des mes trangres, un jour, au tournant de l'enfance.
Il l'avait dsire. Elle avait craint la force de ce dsir. Contre cela
ils luttaient encore. Je regrette de t'avoir mari,
soupira-t-elle.--Pourquoi?--Le sais-je? Elle se recroquevilla sous la
douillette que couvraient ses cheveux rpandus. Gatan s'occupe de
choses trop hautes, reprit-elle, et sa voix tremblait, s'touffait. Il
ne m'appartient jamais. Il ne partage pas mes peines. Notre pre me
renie,  prsent. Il restait toi. Et je t'ai mari. Alors je n'ai plus
personne que la petite Delphine, et celui qui va natre, qui frmit
entre mes entrailles.. Mais jusqu'au jour o mes enfants atteindront
l'ge de savoir, je vieillirai solitaire. Pourquoi t'ai-je mari? Tu te
rappelles? Autrefois, ton affection m'effrayait; puis cela s'est calm,
quatre ans, puis cela est revenu, cet automne, quand ta blessure se
cicatrisa. Je te mariai. Plains la pauvre Aurlie. Plains-l... Elle
secouait la tte.

Lui ne sut dire. Il sentit bien qu'elle ne proposait rien d'infme,
qu'elle ne rappelait rien de criminel, mais seulement l'intimit
possible d'une affection entre leurs deux mes sympathiques, attirance
dont elle avait, courageuse,  deux reprises, cart le pril, par la
prsence suscite de la grisette Zulma, par celle de Virginie.

Il comprit l'effort moral de cette frle crature encore  demi
zzayante. Contre soi Aurlie avait hroquement combattu, avant de
vaincre sans bruit. Elle n'avait pas discut le devoir. Elle avait
grandi moralement. Prs d'elle, il estima tout amoindri son caractre.

Depuis si longtemps il ne la dsirait plus. Apparence ddouble
d'Aurlie, la grisette avait rassasi le jeune homme d'une chair
pareille, d'une grce peut-tre analogue. Et ce qui restait aimable en
la soeur se distinguait entirement de la beaut sensible.

Le contraire advenait pour elle. Mrie, un peu lasse de sa tumultueuse
existence, elle s'attendrissait soudain au charme ancien de leurs
affinits indcises. Elle s'en troublait davantage que jadis. Le malaise
d'une quivoque pouvantait la quitude de sa vertu; elle souffrait de
voir une autre femme se confier  la vie de son frre.

Ces intuitions traversrent l'esprit de Bernard, qui ne les fixait pas
aisment. Il s'effraya du crime entrevu. Quelque orgueil en outre
s'insinuait  conqurir ainsi la douleur d'une telle femme admire de
son adolescence. Cependant les rsultats de sa perfection
l'attristrent. Il se crut fatal, selon la mode des personnages de
romans. Vous lisez beaucoup, Aurlie. Ces lectures vous tourmentent;
assura-t-il. Elle secoua la tte. Lui se rappelait avoir vu _Ren_, le
livre de M. de Chateaubriand, sur le guridon de sa soeur, lors d'un
sjour rcent  Paris. Les imaginations des crivains gtaient l'esprit
des femmes. Dans ce livre-l, un inceste fraternel s'accomplit.
D'ailleurs tous les volumes racontaient des histoires aussi fatales.
En rcompense de son succs littraire, M. de Chateaubriand venait
d'obtenir le secrtariat d'ambassade  Rome. Le capitaine hsitait 
mettre la conversation sur ce point. Avec le sens d'effleurer le crime
imminent, il cita le nom. Aurlie dtourna la tte. Elle regardait
l'ombre, loin de la chandelle, au-del du lit o la dormeuse ne cessait
pas de gmir doucement. Pour viter la moindre allusion au roman, elle
vanta par une seule pithte _le Gnie du Christianisme_, s'embrouilla
dans la phrase, et se tut.

Il pouvait donc la convaincre de leur pense secrte. Virginie remua,
dcouvrit les bras, en soupirant. Ils attendirent qu'elle les apert.
Sa grande figure coiffe d'une tignasse noire se retourna. Elle ouvrit
les yeux et, pendant une minute, eut de la peine  se rendre compte des
deux formes. Ses regards s'effarrent. Elle chercha son mari prs
d'elle. Aurlie a peur..., dit-il. Virginie riait. Elle et voulu se
rendormir; mais rsista. Sa tte retomba sur les oreillers: Tu as eu
peur, ma pauvre Aurlie... Et de quoi, de quoi? balbutia-t-elle. Mais
bientt elle s'arracha du sommeil. Ils causrent.

De cette scne, le lendemain, le capitaine Hricourt ne retenait rien
qu'une joie vaniteuse.  table, entre les deux amies, il gotait les
dlices du pain, du vin, de la nappe blanche, des mets abondants. Tout
lui parut splendide et bon. Son apptit s'enthousiasmait des sauces, de
la volaille. La soif vidait de grands verres.  l'curie, il admira ses
chevaux, les postiers gris, charnus, aux croupes rondes, le cheval
d'armes bien muscl et large d'encolure, la jument de chasse trapue,
lgre aux jambes. Il fit dfiler ses btes devant les femmes.

 travers son lorgnon d'caille Aurlie examinait, haussant les sourcils
dlicatement peints. En amazone de drap vert, Virginie fut maussade,
parce que le mdecin dfendait l'quitation.

Un temps Hricourt ne parla point de cette arrive  son pre, qui ne
voulait voir ni bru ni fille. Enferm dans son pavillon, le vieillard ne
laissait pas ouvrir aux visiteurs autres que son fils. Il avait repris
son occupation habituelle de peser les cus au trbuchet. L'orpheline
jouait du violon ou contait des histoires puriles, dont le pre
Hricourt riait en cachant avec ses mains ce qu'il savait hideux sur son
visage: la bouche molle tout dente. Son fils le crut momentanment
guri de l'humeur noire. Il le promenait au soleil faible du printemps.
Il l'entourait de soins. La fragilit de cette raison lui inspira
beaucoup d'attendrissement. Il crivit  des chirurgiens illustres afin
de savoir si l'on pouvait rendre la vue, et se promit de le conduire 
Paris lorsque la sant du vieillard serait entirement bonne. Il se
voyait ensuite dans le Midi, que vantaient ses frres les marins, sur
une terrasse de villa, entre l'pouse, mre d'un enfant vivace, et le
pre clairvoyant, heureux d'terniser son repos devant les eaux bleues
de Provence.

Espoir qui valait le charme d'une motion sincre. Il entretint de cela
les deux infortuns; il guettait leurs sourires. La petite serrait la
main du vieux comme si elle et craint d'en tre loigne. L'affection
de cette enfant devenait touchante,  l'gard de M. Hricourt. Elle lui
gardait sa part de gteau et demeurait en travers des portes pour
empcher qu'on n'entrt au pavillon, si l'oreille n'avait point reconnu
des voix amies. Les rancunes contre les filles et la bru, elle sembla
finir par les admettre, les apprhensions aussi, Bernard n'obtenait plus
facilement des avis sur le sommeil, l'apptit ou les paroles de son
pre. Le silence de la compagne se dfiait. Aurlie me poursuit dans
les alles du parc, dit une fois M. Hricourt. Je n'irai plus. Son fils
le dissuada de cette imagination. Mais le vieillard affectait un sourire
d'ironie douloureuse dans sa face plus blme, et il tirait nerveusement
ses bas sur les grosses jambes tendues. Ta soeur me fait suivre... J'ai
reconnu un pas sautillant. Ne me dmens pas, hein! Je ne veux pas qu'on
me dmente! Alors je suis un menteur, moi?... un menteur? Si l'on me
suit encore, je m'en irai; et, cette fois, vous ne me retrouverez pas!
je le jure! je le jure! Il frappa la table du poing et secoua la tte.
Ses rides se rassemblrent entre les mches blanches et grises.

De ces paroles Bernard avertissait Aurlie rompant le sceau des lettres
parisiennes. Les vnements se prcipitaient. M. de Chateaubriand donna
sa dmission  l'ambassade de Rome; il refusait de servir les meurtriers
du duc d'Enghien. Mais le Snat, par une supplique, voulait obtenir que
le pouvoir ft hrditaire dans la famille du Premier Consul, afin de ne
pas permettre aux conspirateurs de troubler, aprs un crime accompli, la
vie rgulire de l'tat. Praxi-Blassans louait toutefois Buonapart de
runir autour de lui les migrs, les royalistes, les prtres revenus en
foule. On attendait un sacre. Les gazettes imprimaient les expressions
_Empire d'Occident et Empire des Gaules_. Il y avait aux Tuileries des
dames d'honneur. Cependant l'entourage hsitait encore  requrir le
titre suprme pour le vainqueur de Marengo. On et aim que l'initiative
vnt du Tribunat, compagnie rpute fort indpendante. Quant  lui,
Praxi-Blassans, il perfectionnait, avec Talleyrand, la surveillance
secrte de l'Europe. Depuis la mort du duc d'Enghien, les cours taient
dans la stupeur. Lui croyait  une alliance entre la Prusse et la
Russie. Augustin passait lieutenant sur la recommandation du gnral
Oudinot, qui allait acqurir pour l'usage de son corps divisionnaire les
cuirs de Caroline Cavrois. Les farines des Moulins Hricourt remontaient
dj jusque le quartier gnral d'Ostende par les navires de Dunkerque.
L'arrangement financier des chances avait plu au gnral; en retour,
il attachait le jeune homme  son tat-major.

Ces nouvelles taient pnibles au capitaine. Aurlie le plaisanta sur la
fortune du Rival; mais elle augmentait ainsi les froissements intimes du
caractre bless. Il souhaita la reprise de la guerre, l'invasion en
terre anglaise, les tapes sous la pluie et l'angoisse du combat.
Virginie, dcidment grosse, vomissait, dormait, se dfigurait. Au
quartier de cavalerie, le colonel imposait silence aux tentatives de
propos politiques. Pitout lui-mme se taisait, dsireux d'un grade
meilleur; et Pied-de-Jacinthe s'tant, grce  lui, perfectionn dans la
lecture, l'orthographe, allait devenir adjudant. Ensemble,  l'entresol
du libraire, ils tudiaient la gographie, couchs sur des cartes du
pays britannique. Officiers, leurs prises rmunreraient mieux l'espoir
de complter l'achat de l'imprimerie. Sous les ondes de germinal, les
recrues en manteaux conduisaient les chevaux  l'abreuvoir, voluaient
par pelotons humides, brossaient les pelages des barbes piteux attachs
aux anneaux des murailles. Dans la rue, Bernard rencontrait aux vitres
des cabarets, derrire la fume des pipes, leurs figures paysannes
panouies entre les cols rouges de l'uniforme et les bonnets de police.
Aux claircies, ils tranaient maladroitement leurs sabres et leurs
bottes sur les trottoirs, taquinaient les servantes htives, attrapaient
dans leurs grosses mains les angles des tabliers.

De ces rustauds, le capitaine s'acharnait  faire des hommes audacieux,
agiles. Telle une meute de jeunes chiens balourds, ils s'emptraient
d'abord dans leurs harnais, ils se bousculaient avec les croupes des
chevaux, ils prenaient la droite pour la gauche et clignaient des yeux 
la menace de la punition. Svrement, Hricourt les assouplissait,
redressait leurs chines et dliait leurs membres. C'tait sa joie de
les voir peu  peu s'emboter dans le peloton entre les anciens soldats,
puis relever la tte, en regardant droit devant eux. Si, dans la rue, il
apercevait deux dragons en belle allure, roides sous l'habit sangl,
dans la culotte blanche et les bottes  l'cuyre vernies, il se
flicitait d'avoir ainsi transform les brutes informes et maladroites
des provinces lointaines. Sous la lumire des casques, le balancement
des crinires noires, les visages paysans perdaient leur rondeur niaise.
Ils s'affinaient, plus mles, s'ombraient de moustaches. Le guerrier
latin ressurgissait du paysan grossi par la glbe. Il se faisait un tre
de force, d'lgance, d'honneur. Avec le plaisir du statuaire ptrissant
la glaise pour crer des dieux, le capitaine mtamorphosait les soldats
pour composer de sveltes statues questres, fires de leur habit 
doublure carlate et du bruit militaire les suivant avec le cliquetis
des perons choqus au sabre. Cette oeuvre le rendit heureux. Derrire
les trompettes en justaucorps rouge, qui, du haut des chevaux blancs,
clamaient la gloire joyeuse de l'escadron, il aima paratre  la tte du
troupeau claquant le pavage d'un bruit de fer. Hros, droits et solides,
tel son caractre, ils se succdaient le long de quatre files cuirasses
de buffleteries o pendaient le mousqueton et la giberne. Il les sentait
comme les bras de sa force volontaire et les cent faces de son courage
actif. Ne les avait-il point faonns  l'image de l'idal romain, ces
Dcius casqus de mtal, et sonnant la guerre devant les physionomies
gayes des marchandes, qui, les mains aux hanches, accouraient au seuil
des boutiques.

Le rgiment gagnait les routes, s'ennuageait de poussire. Le chef
d'escadron parlait aux oiseaux de son coeur sensible,  Bernard de sa
nouvelle matresse, aux lieutenants de ses aventures passes. Vers un
dtour de la route, on apercevait l'ancien postillon norme, pesant sur
une grande bte pie achete en Angleterre, pour remplacer celle tue 
Moesskirch. La graisse enflait partout l'uniforme. Ses bajoues
retombaient sur le col rouge. Il criait qu'on ft silence, qu'il
punirait les bavards et les idologues, et, par got de sa profession
premire, il examinait une  une les montures de l'escadron, faisait
courir  part les animaux nouvellement acquis. Dans une prairie, les
autres escadrons se rencontraient. Alors commenaient les jeux du
carrousel, le saut des obstacles en ligne, les ddoublements de files,
les voltes de pelotons, les courses d'essai, les poursuites par
cavaliers, tout un exercice de vie robuste, o le cheval n'tait plus
qu'un ensemble de membres indistincts du corps soud  la selle, le
servant, et multipliant les forces humaines. Les centaures aux ttes
lumineuses foltraient.

Aprs ces manoeuvres, Bernard rentrait, muni de bonne fivre. Lasse par
la fatigue physique, son exaspration ne s'impatientait plus contre
Virginie, maladive, assise sur la chaise longue, et tenant haute sa
poitrine forte. Les yeux aux cils sombres souffraient de la lumire
intense, du tapage: Delphine frappait le crne en bois d'une marionnette
contre l'angle d'un meuble, avec l'obstination de la punir. Fine et
mlancolique, Aurlie parcourait un roman de Ducray-Dumesnil. De vive
voix, elle analysait les pisodes o de pauvres enfants abandonns
dcouvrent des protecteurs riches qui les mnent jusque l'aisance, puis
les restituent  l'amour de leur mre. Virginie s'apitoyait. Des larmes
d'motion ruisselaient sur ses grandes joues. Vous tes une bonne
femme! disait Bernard attendri de la voir en pleurs; et il n'tait pas
sans la prfrer au sec gosme d'Aurlie, qui jugeait l'oeuvre seulement
pour vanter l'imagination fconde de l'auteur et mpriser le style. Il
couta de la sorte gmir une collection de volumes contenant des
familles vertueuses perscutes par le crime, menaces par des
sducteurs sans scrupules, rcompenses enfin par les satisfactions des
coeurs purs que contente une vie simple et frugale.

Il reprit ses crayons, son chevalet, la spia et les feuilles de papier
jaune, et tenta, dans maintes esquisses, le portrait de Delphine en
chrubin. Deux ailes  la craie parrent la petite figure joufflue, ses
cheveux d'or lger. Ils s'extasiaient ensemble sur les ressemblances.
Aurlie touffait sa fille de baisers. En feuilletant les tudes des
cartons, elle dcouvrit, certain jour, l'image de la petite bavaroise
assise  terre contre un mur, les jambes cartes, et la figure saisie
par la navrante expression d'un reproche au spectateur. a n'est gure
moi, remarquait Virginie, qu'en penses-tu, ma chre?--Ce n'est pas toi,
mais ce sont tes yeux.--Bernard prtend que je devais tre ainsi, vers
quinze ans. Tu trouves, toi?--Tu tais plus forte, plus grande. Et tes
longs cheveux pais, donc! La soeur songea, puis: Bernard, donne-moi ce
dessin, veux-tu? Si, si... donne-le moi.--Donne-lui donc, appuya
Virginie. Pourquoi pas?... Le capitaine ne rsista gure, ayant
rflchi qu'aucune raison valable ne justifiait la crainte d'un regret.
Parmi les brve amours de la guerre, parmi les brutalits des garnisons
qu'importait le souvenir d'une? Cependant cela lui dplut un peu.

Quand Virginie fut en sa chambre, Aurlie, qui touchait de la harpe,
continua de la faire vibrer, en sourdine, pour dire:

--J'ai le portrait de celle que ton coeur aime.

--De Virginie?

--Non. Tu as pous Virginie, parce que ses yeux te rappelaient les yeux
de cette petite fille.

-- d'autres, ma soeur! En voil des inventions!

--Je le sais; je le sens. Tu aimas cette figure, cette attitude.

Il haussa les paules, et se mit  rire. Vraiment non, il n'aimait pas
cette enfant prise au hasard, dans l'enthousiasme de la bataille, afin
de ne pas tonner ses camarades, en agissant d'autre sorte qu'ils
n'agissaient. Son esprit travailla. Il se rappelait mal l'motion
d'alors. Elle criait, elle se dbattait. L'instinct de lutte l'avait
surtout excit  la vaincre,  l'tendre,  disjoindre la contracture
des membres. Il s'tait aperu du visage, des cils sombres sur les yeux
clairs, seulement aprs l'acte, quand il s'tait vu debout devant le
reproche douloureusement ahuri de la fille assise contre la muraille.
Alors l'ordre appelant les soldats lui avait enjoint de partir sans
qu'il et  consoler d'une caresse, ni  prolonger la honte de sa
prsence. Car il aurait eu piti et remords pour cette faible que sa
force dvastait.

--Piti, remords, consolation... rpta sa soeur quand il eut avou.

--Sans doute: un peu de piti, un peu de remords, le dsir de
consoler... Oui, j'ai ressenti, un court instant, le dsir de la
consoler.

--Tu l'aurais aime si tu l'avais console. Homme sensible, tu regrettes
en vain de ne l'avoir pas console, car tu as senti, cet instant-l,
combien tu l'aimerais si tu la consolais...

--Peut-tre..., sourit-il.

--Voil comment tu te souviens de ses moindres traits, comment tu as
russi le dessin de cette figure pleine de reproche et de douleur,
Bernard! Voil comment tu as pous Virginie qui a des yeux pareils aux
yeux du reproche.

--Vous brodez, ma soeur.

Elle ne rpondit pas; elle pina plus fort les cordes de la harpe, elle
appuya sur la pdale; l'instrument pleurait.

--Aurlie, les romans vous gtent l'imagination, ma chre...

Elle continua de faire se lamenter les sons. La petite Delphine
dchirait le ventre de sa poupe et restait soucieuse,  cause du son
rpandu, des lambeaux inertes.

--Delphine, ma petite mie!...

--Maman!

--Tu as fais mal  ta fille... C'est vilain.

L'enfant rejeta loin la marionnette dtruite, tandis que sa figure
joufflue marquait un ddain imprieux.

Bernard mdita sur ce qu'Aurlie prtendait comprendre de cette
aventure. S'il tait demeur, consolant la vierge profane, peut-tre
une liaison et suivi, un amour. Cependant aucune passion n'avait eu
d'empire sur le caractre. Il attribuait l'amour  une faiblesse
d'esprit dont il s'estimait incapable. Avant le got pour sa femme, il
n'avait connu que de vagues sentiments envers Aurlie, les simples joies
sensuelles dues aux prvenances des filles mercenaires. Il lui semblait
difficile d'admettre qu'il se ft chang en faveur de l'enfant niaise.
Certes il gardait d'elle un souvenir prcis; cela tenait  ce que la
scne tait unique dans sa mmoire: les femmes blotties dans la maison;
l'ardeur des dragons chauffs par la charge, ivres de courage, de peur,
d'motions violentes, de gaiets formidables compensant l'angoisse du
combat; ces cris perdus de femelles bouscules, trousses, dvtues;
ces luttes; ces clameurs de Vive la Nation, qui annonaient chaque
triomphe de mle fou; tout cela lui restait  l'esprit comme un
spectacle irrel de thtre. Aurlie rpliqua paisiblement:

--Tu tais l'acteur.

--Acteur?

--En aimant cette fille trangre, tu exprimais la fougue de la
Rpublique victorieuse; et tu te souviens de l'instant o tu vcus le
plus de vies, celles de tous, l'instant le plus passionn de ton me
agrandie par toutes les mes.

--Ah! ma pauvre soeur, vous rvez pathos...

Il se remit  ses dessins. Virginie rentrait.




IX


Averti que la porte du pavillon restait close et que, de l'intrieur, on
ne rpondait pas au heurtoir, Bernard, transi par l'apprhension d'une
catastrophe, ne trouvait pas, au saut du lit, ses effets. Son pre
gisait, mort, suicid. Et l'orpheline? Que devenait-elle?

Virginie tchait de sortir du sommeil et de comprendre en billant. Il
la laissa, descendit l'escalier de pierre, quatre  quatre, courut le
long des vestibules. Il redouta de forcer la porte, de se trouver seul
devant les cadavres... Il appela, en passant, son jeune beau-frre, Edme
Lyrisse, arriv depuis dix jours. Edme, joli par sa figure rose, ses
dents brillantes, ses longs cheveux, ses yeux un peu clignotants,
rpondit vite  l'appel, coupa l'explication et ameuta les domestiques.
Ses ordres matres cris avec rage rclamrent la seconde clef du
pavillon. Tous deux attendirent contre la porte de chne que le chardon
de Lorraine illustrait en relief. Le jeune homme frappa du pied,
manoeuvra le heurtoir. Mon pre! mon pre! pensait Bernard en
grelottant malgr le soleil du matin qui dorait  peine les pointes
bourgeonnantes des arbustes. Il en voulut  cette lumire diffrente de
son deuil. Quel dsespoir avait pouss le pre au suicide? Lui, Bernard,
tait donc un mauvais fils, un sclrat? Oui, il tait un sclrat,
puisque le pre mourait par sa faute, l. Son pauvre pre, son pauvre
pre! De quels soins il avait form les caractres de ses enfants, de
quels travaux leur fortune, sans jamais jouir, lui! L'emmener en de
longs voyages vers Stamboul, aprs l'avoir guri de la ccit: c'tait
donc impossible? Pourquoi avoir attendu? Bernard grelotta plus. Ses
dents claquaient. Il imagina le corps de son pre avec une blessure de
pistolet  la tempe... Le pauvre cher homme, dont le vieux visage
s'tait tant de fois rajeuni au moment de lui sourire! Edme parlait,
rassurait. Le vieux, selon lui, voulait qu'ils s'inquitassent, pour
rcriminer, pour dire tout son grief. Non, non! murmura Bernard.
L'angoisse l'trangla. Les domestiques arrivrent avec la clef. Edme
passa devant et fut  la chambre o l'aveugle s'enfermait. La porte
cda. Le lit tait vide, non dfait. Les domestiques se rpandirent dans
les pices. Personne. M. Hricourt tait parti.

Bernard s'assit, en respirant. La sueur mouillait son front. Oui, le
vieillard tait parti, tout  coup. On retrouva l'eau de la toilette;
les pantoufles, la jupe ordinaire de l'orpheline, qui avait choisi dans
sa garde-robe des vtements chauds, sans doute en vue du voyage. Le
manteau de M. Hricourt manquait aussi, comme les pices d'or du
trbuchet, les cus. C'est moi qui ai d le faire partir, avouait Edme.
Il ne m'aimait pas. Il criait hier  la fille de verrouiller la porte;
il disait  mes gens que je le suivais au parc pour le jeter dans la
pice d'eau. Il voulait changer de chambre et coucher  l'tage, car les
fentres du rez-de-chausse, facilement, peuvent, disait-il, livrer
passage aux assassins. Ils visitrent les pices. La dtermination du
dpart avait t subite et fbrile. Les habits couvraient les meubles;
la poudre  coiffer restait sur la console; une bouteille, quelques
dbris de volaille, du caf dans deux tasses, la viole de la fillette,
occupaient la table de la salle. Virginie qui survint, tranant les
pieds, blma ce dsordre. Aurlie pleurait:

--Faut-il qu'il souffre de ses peurs imaginaires pour fuir ainsi! Ah!
malheureux vieillard!... Tu ne goteras donc point le repos. Tu erres
comme un homme maudit de Dieu..., sans jouir seulement de la lumire du
jour...

On fit des recherches dans le bourg,  la ville. Elles furent vaines. Le
mme chagrin unit davantage le frre et la soeur. Virginie souffrait  la
denture. Edme emplissait la maison de fureurs. Ses longues mches
flottaient sur sa redingote de velours. Assis, il jouait avec les glands
de ses bottes, ou dpiquait la dentelle de ses manchettes. Il invita
soudain au chteau le colonel, Pitout, l'lgiaque chef d'escadron,
l'adjudant Cahujac, qu'il avait rencontrs  l'exercice, o il tait
venu voir son beau-frre. On dboucha du Champagne. Le jeune homme
dclama des vers, faisant tinter les rimes. En compagnie des dragons, il
partait pour la ville, et ftait, deux jours, les filles des bouges.
Virginie vomissait frquemment.

Bernard et Aurlie se rapprochrent. Quand retentissait la cloche de la
grille, ils craignaient une nouvelle, et demeuraient cois l'un devant
l'autre, jusqu' ce que les et dtromps la servante.

--On le rapportera sur une civire, ce malheureux vieillard!

--Dieu fasse qu'il ne se veuille pas noyer, Aurlie!

--Il ne pouvait aller loin avec le contenu de sa bourse.

--La petite, elle, doit tenir  la vie.

--Mon Dieu! il meurt en ce moment peut-tre, au bord d'une route.

--Il aimait Praxi-Blassans autrefois. Vous vous rappelez comme il
imposait silence pour qu'on coutt son gendre lorsqu'il parlait?

--Oui Bernard. Il aimait Virginie de mme.

--Moins. Il a toujours dtest Cavrois. J'aurais d ne pas me marier.

--Ni moi.

--Vous, ma soeur!

--Ce qui accrot l'me des uns meurtrit celle des autres.

Ils ne se consolaient pas. Bernard imaginait son pre gonfl par les gaz
de la corruption et flottant, cadavre hideux, entre deux eaux, au
barrage de l'cluse, sous les roseaux arrachs des rives; ce pre qui
l'avait conduit, enfant, le long des fleurs fraches, qui lui avait
appris les constellations du ciel, qui l'avait attendu, bienheureux, au
retour de l'cole, ce pre qui s'adorait jadis, dans un habit neuf, et
qui rpait en sifflotant sa carotte de tabac!

L'ide de cette mort pouvantait le fils. Il voqua ceux dont il avait
mesur le corps tendu par le sabre sur la terre conquise. Des fils, des
filles, des soeurs, des frres avaient donc aussi pleur ceux-l. Une
telle rflexion lui parut indigne d'un homme. Il voulut l'carter.
Aurlie la devina et la dit. Ce lui donna une commotion:

--Nous sommes donc le mme esprit?

--Je crois, mon frre...

Il la jugea prsomptueuse. Mais leur pareille tristesse les rendit
indulgents. Ils ne jouirent pas des premires feuilles qui verdirent, de
l'eau qui s'veilla dans les bassins pour mirer le pur bleu du ciel ou
l'clat solaire. Caroline crivit qu'elle n'avait point vu le pre, que,
s'il se rfugiait quelque part, ce serait  Dunkerque dans la petite
maison de leurs frres ans, les marins, Il les aimait mieux  cause de
leur clibat, de leur simplicit extrieure. Aurlie se blma de n'y
avoir point pens. D'ailleurs une deuxime missive de Caroline leur
apprit qu'un tabellion de Dunkerque la mettait en demeure de verser 
leur pre, solidairement avec les autres frres ou soeurs, une somme de
cent cinquante mille livres, prix demand des moulins et des tanneries.
Ils en conclurent qu'il habitait le port. C'tait une menace de ruine.
On s'arrangea pour lui envoyer,  tout hasard, dix mille livres.
Virginie s'en indigna plusieurs jours. Praxi-Blassans engag dans les
restaurations de son chteau, en Comtat-Venaissin, ne disposait pas
d'argent. Il fallut avancer la part d'Aurlie. Or Edme dpensait
beaucoup. Il achetait des chevaux, les revendait, entretenait en ville
deux merveilleuses, jouait avec le colonel et l'lgiaque, qui gagnrent
toujours. On dut indemniser une servante totalement dvtue au milieu du
jardin, par gageure. Ses lvriers mordirent un enfant qui fit payer la
blessure. Afin de ne pas entendre le vacarme, Bernard passait le temps 
la caserne, inspectait bottes, les selles, les brides, les carabines,
les doublures de manteaux, le poil des chevaux, les lueurs des sabres,
causait politique avec Pitout, devenu prudent.

Au retour, il aimait dormir prs de sa femme tide au lit, et dont
l'accueil amoureux ne se lassait point. Mais il trouva que les pores de
la peau se relchaient laidement au visage; elle n'avait pas les mains
fines comme Aurlie. La peine de savoir le pre en souffrance redevint
sa proccupation unique. Il lui importa peu de savoir que le tribun
Cure proposait d'offrir au Premier Consul le titre d'empereur. La
protestation de Carnot parut inutile contre la chance fatale du Corse.

Sans pouvoir rien changer aux choses, Bernard dplora cet avilissement.
 peine si quelques-uns contredirent quand Pichegru fut assassin par
les gendarmes dans sa prison. Buonapart vitait ainsi la dfense du
gnral et ce qu'il et rvl aux dbats publics de la cour d'assises.
Hricourt craignit pour Moreau. Comme le Rival triomphait de la justice,
de l'honneur, du bon sens! Bernard confondit toutes ses peines. Il tcha
surtout de revivre la douleur que souffrait le vieillard. Il
l'approuvait. Il se condamnait. Il hassait la lourde Virginie, cause
partielle de ce mal. Pour la grande femme, belle de stature, pour les
cils sombres sur la niaiserie des regards clairs, pour le luxe prt du
chteau, des charmilles verdissantes, des statues immobiles, il vouait
au dsespoir le pre faible, aveugle, dpouill.

--Oui, pourquoi? reprenait Aurlie; pour l'intimit d'un mari rageur,
affair, absent et jaloux, pour l'orgueil de rceptions somptueuses, et
d'un titre, pour les douleurs de la maternit...,  mon pre, je vous
rduis au pire chagrin.

Elle pleurait. N'osant le dire, ils admettaient que leurs vies menaient
la mort contre l'homme  qui elles taient dues.

 cheval, courant les routes, par le travers des pluies, il se rsigna
peu. La fracheur de l'air ne dlassait pas ses tempes. Une fois il
aperut Edme qui riait sur un poney roux et secouait les mches de sa
tte, parce qu'une fille assise entre les corbeilles chargeant son ne
l'insultait. Bernard fit un dtour qui l'carta de l'adolescent, de ses
amis. Mais il regretta davantage son union avec les Lyrisse. Toute
exubrance de vie navra ses heures.

Le petit mile, fils d'Aurlie, arriva sevr, dans les jupes d'une
Bourguignonne. Ple et lourd, il s'tonnait peureusement. Il ignorait sa
mre, criait lorsqu'un geste le sparait de sa nourrice, stupide
crature bovine, d'ailleurs vaniteuse de cette prfrence. Et Aurlie se
dsola. C'est le chtiment. Mon fils me punit parce que mon pre
souffre... Il fallut que Bernard entreprt de la consoler: Je n'aurais
pas cru que des fibres si solides nous attachassent  nos parents.

Son caractre manquait donc  la perfection promise. Le pre condamnait
avec justice. L'effort d'une jeunesse tait brusquement dmenti. En
outre un snatus-consulte confrait  Buonapart le titre d'empereur.
Cela dpourvut Bernard de son nergie. Recevant, un jour plus tard, la
lettre qui brisait sa carrire, il cacha son trouble. Sans communiquer
le message, il continua de parler  Virginie sur les mcomptes de la
grossesse, conseilla de la marmelade  sa soeur, remplit de cognac le
verre tendu par Edme glorieux d'un exploit de braconnage: un chevreuil
bless, rejoint difficilement  la course.

Le capitaine se satisfit presque d'un chtiment qui rachetait, devant le
sort, son irrespect filial. Buonapart triomphait dfinitivement de lui,
parce qu'il tait criminel envers le vieil aveugle.

     2e DIVISION

     BUREAU DES TATS-MAJORS ET DES TROUPES  CHEVAL

     LE MINISTRE DE LA GUERRE,

      Monsieur Dessling-Hricourt, adjudant-major, capitaine au 23e
     rgiment de dragons.

     _Je vous prviens, Monsieur, que par arrt du 27 floral, le
     Premier Consul a dcid que vous cesseriez les fonctions de
     l'emploi d'adjudant-major que vous occupez au 23e rgiment de
     dragons, et que vous serez ray du tableau de l'arme.

     Vous voudrez bien vous conformer  cette disposition et vous
     retirer dans vos foyers. En m'accusant rception de cette lettre,
     vous me ferez connatre le lieu que vous avez choisi pour votre
     rsidence.

     Je vous salue._

     _Sign:_ BERTHIER.

     Pour copie conforme:

     _le Sous-Inspecteur aux Revues_,

     Bon Leduc.

Le destin rayait la vie. Il sembla naturel  Bernard que Buonapart, cet
ennemi  peine entrevu, petit, gros de la poitrine, court de jambes, les
cheveux noircis par la pommade, les yeux fixes comme des vitres, que cet
ennemi personnel devenu l'_Imperator_, successeur des Csars, affirmt
une suprmatie en abolissant les ambitions lgitimes d'un mule.

Mont dans la bibliothque, il referma violemment la porte sur Edme, qui
le suivait, et se mit  rire nerveux, furieux. Ah! Ah! Il avait offert
son sang pour la nation, et on le biffait, tel un malfaiteur, des cadres
de l'arme! Ah! Ah! Et son pre agonisait, par la faute du mariage, en
le traitant de voleur. Ah! Ah! Il saisit son chapeau, le jeta contre
terre, et le dfona. Mais il ne put refuser d'ouvrir  Virginie, qui
sut pleurer  la porte. Entre ses larmes elle insinua des reproches. Le
colonel Lyrisse gardait son grade, lui! bien que Moreau l'et favoris.

Bernard ne rpondit rien. La colre de sa femme s'acheva dans les
vomissements.

L'autre courrier apporta une lettre du diplomate, qui rassurait. Le
capitaine Hricourt avait eu l'imprudence de soutenir ses opinions dans
les cafs. Sur les rapports de police, Buonapart dpit d'apprendre que
les amis de Moreau se remuaient et qu'on n'arracherait pas aux juges la
sentence capitale voulait interrompre la propagande en frappant partout.
Mais plusieurs radiations ne devaient tre que temporaires.
Praxi-Blassans le savait. Agir vite, obtenir un certificat des officiers
du rgiment, un autre du maire, solliciter Oudinot et Junot par les
Cavrois, dt-on avantager encore les revenus des gnraux acheteurs de
farines au compte des corps cantonns entre Arras et Ostende; voil ce
qu'il convenait de faire dans l'intrt de la famille. L'Empereur aimait
particulirement Junot, qui avait gagn par le jeu les trois cent mille
livres indispensables au voyage d'Italie et  l'quipement de
l'tat-major: car, en compensation de ses noces, Buonapart avait reu
le commandement de l'arme des Alpes, mais sans argent. En rcompense
Junot avait t choisi comme aide de camp, puis nomm gnral. Or
Augustin lui portait, chaque semaine, les messages d'Oudinot,
Praxi-Blassans assura que tout s'arrangerait en usant des Cavrois; les
chefs de corps ne pouvaient plus leur refuser grand'chose. Virginie
dcida que son mari partirait le soir mme pour Arras. Elle parla de
haut: Votre faute me donne le droit de commander et de prvoir  votre
place! dclara-t-elle. Bernard la poussa dehors et s'enferma jusque
l'heure de la chaise de poste. Edme se chargea de faire signer les
certificats par ses amis les dragons et par le maire, dont il
entretenait  demi la femme.

Aurlie, quelques instants plus tard, se fit reconnatre, en discourant
par le trou de la serrure. Son frre brlait des lettres. Elle l'aida.
D'abord il restait silencieux, marchait, bousculait les choses. Soudain
il clata en rcriminations contre sa femme, me basse, qui ne
comprenait point son dvouement  la justice d'une cause.

Elle dormait, mangeait, souffrait des dents et de sa grossesse. Outre
cela, que valait-elle? Il ne comprenait plus le caprice de son mariage.
Et le jeune beau-frre dbauch, braillard, ivre, stupide, qui
s'installait en matre dans ce chteau prt au gendre en attendant les
arrrages de la dot! La remonte, en Alsace, du rgiment de cuirassiers
absorbait les ressources du colonel Lyrisse. Il y pourvoyait de sa
propre bourse, avec l'espoir de regagner la faveur du Corse.

Bernard referma si violemment le cylindre du secrtaire que le thuya se
fendit. Ce ne l'empcha point de se tourner contre la soeur qui lui avait
jet Virginie dans les bras. Clibataire, il vivait heureux parmi ses
chevaux, ses hommes, ses traits d'quitation, ses camarades et ses
matresses d'une nuit. Le pre n'agonisait point de douleur, alors!

--Certainement, je me reproche ce mariage, murmura la soeur. Je ne te
l'avoue pas maintenant pour la premire fois.

Elle baissait encore les yeux. Il se souvint de la nuit o, rfugie
dans la chambre, sous prtexte de peur, elle l'avait surpris par
l'quivoque de leur conversation. Il la jugea vicieuse. Brutalement, il
affirma:

--Les meilleures valent la pire!

Aurlie ne put s'empcher de plir. Il haussait les paules; il entassa
du linge dans son portemanteau; il appela son domestique pour l'ordre de
dcommander la chaise. Il ferait la route  cheval et gagnerait ainsi
quinze heures.

S'vader de la famille et fuir les habitudes de Virginie, lui semblrent
heureux. Il n'coutait pas Aurlie, qui lui conseilla de suivre
exactement les avis de la sage Caroline. Il mditait de partir au loin,
peut-tre en Amrique, d'y reprendre du service. Et l'ide de ne plus
appartenir  l'arme soudain le dsespra. Il n'accomplirait donc plus
la besogne admirable de transformer les lourdauds en guerriers superbes;
d'emboter les mes dans les mes, de faonner l'esprit de l'escadron
diffrent de l'esprit individuel, de le prparer aux enthousiasmes de la
guerre et aux ivresses de la gloire. Lui-mme ne serait plus
l'honneur!...

Il tapa du pied. Il fut  la fentre chercher un conseil dans l'aspect
du parc. Les alles d'eau se ridaient autour des feuilles de lenticules.
Les faades des charmilles se doraient de lumire. Un paon tranait sa
robe autour d'un bassin. Des pigeons roucoulaient sur la tte du Neptune
tendu contre les rocailles, sa rame de pierre  la main. Les blanches
nymphes, d'un geste gracieux, cueillaient une flche au carquois de leur
paule, en retenant l'essor du lvrier sur le pidestal. Des boutons
d'or et des marguerites se mlaient aux champs de gazon. Les profondeurs
des chemins finissaient dans une ombre bleutre, qui ne lui suggra
rien. Mon pre me maudit, me fuit. Les chefs me rejettent de l'arme.
Ma femme me punit, et ma soeur me proposerait aussi bien le crime dont
elle croit capable mon caractre!... Mon caractre! ah! ah! mon
caractre!... Je compromets la fortune de la famille en indisposant les
sicaires du Corse. Pourquoi le sabre de Hohenlinden n'a-t-il pas mieux
entam mon front?

Il regarda la cicatrice, devenue une simple ride creuse. Il pensa se
tuer, quand il aurait atteint une autre ville. Mais le colonel et
Pitout furent annoncs.

Avant de descendre au salon, il dpouilla son uniforme, les larmes aux
yeux, et revtit une redingote brune,  boutons d'ivoire, qui cacha,
jusqu'aux bottes  l'cuyre, sa culotte de peau. En bas, il trouva les
deux mains tendues du gros colonel: J'ai voulu venir, tu sais,
Monsieur. Ils peuvent me rayer, aussi, s'ils osent. Je suis venu,
moi-mme, et le lieutenant... Voici le certificat sign par tous les
camarades, par ton ami, Monsieur, moi, s'il vous plat... Et on peut
s'embrasser, n'est-ce pas, quand on a reu le feu ensemble  Moesskirch,
 Naumbourg,  Hohenlinden... Embrassez votre capitaine, lieutenant
Pitout... Nous sommes le mme coeur sur la mme main... Eh bien voil...
Autant que je le puis, je dclare que vous tes un brave homme,
capitaine Hricourt, et les soldats m'ont pri de vous faire leurs
adieux...

mu, malade, le gros homme secouait les mains de Bernard, en
bredouillant. Il but un grand verre de bordeaux qu'on apportait avec des
biscuits sur un plateau. Cela le remit. Il voulut crire directement 
Junot. Buonapart est le plus vil des tyrans!... rpta Pitout, en
dessinant du doigt sur la table; mais il attaqua la rserve de Moreau,
la qualifia de faiblesse coupable, dclara que, si Buonapart rgnait,
on le devrait  l'hsitation du gnral. Hricourt vit bien qu'il
exprimait l'opinion commune. Tout le monde accusait le vaincu, afin
d'excuser la soumission au vainqueur. Le colonel annona que Pitout,
propos comme capitaine, prendrait le commandement de la compagnie
Hricourt. Un orgueil brilla dans les yeux du folliculaire. Cependant il
affecta la modestie: il n'acceptait qu' titre d'intrim la fonction.
Courageux, Bernard vida son verre  la sant des trois galons neufs.

Toutefois il partit moins navr, ayant lu le tmoignage de ses camarades
qu'il emportait dans son portefeuille.

     23e RGIMENT DE DRAGONS

     _Nous, soussigns, attestons  tous ceux qu'il appartiendra,
     faisons savoir que M. Bernard Dessling-Hricourt, adjudant-major
     audit rgiment, s'est comport en officier d'honneur pendant tout
     le temps qu'il a servi avec nous, qu'il s'est distingu pendant la
     guerre de la Rvolution, qu'il a en toutes circonstances montr
     beaucoup d'attachement au Chef suprme de l'tat et qu'enfin sa
     conduite morale et ses connaissances militaires lui ont mrit
     l'estime et l'affection de ses camarades qui, aujourd'hui,
     s'empressent de lui rendre ce tmoignage de gratitude.

     Nous le prions de recevoir nos regrets bien sincres sur la perte
     de son emploi et sur son loignement; nous n'oublierons jamais ce
     qui l'a fait se distinguer parmi nous.

     En foi de quoi nous lui avons dlivr la prsente pour lui servir
     et lui valoir ce que de raison._

     Nancy, le 2 prairial, l'an Ier de l'Empire franais.

     _Sign:_ Lejausif, Gumetot, capitaines; Dugard Cadoste, Pitout,
     lieutenants; Man, Perdu, Bron, Desravins, Landrin, Brimon,
     sous-lieutenants; Bridault, adjudant-major; Cormont, chef
     d'escadron; Roty, colonel.

Bernard rcupra de la confiance. Des coeurs nobles admiraient son
caractre, en dpit du dictateur, et risquaient la disgrce pour crire
leur sentiment. Il fut glorieux de susciter une telle sympathie, celle
du colonel venu lui apporter, en tenue, ce document, de manire
officielle, avec les galons, le sabre, les paulettes. Le voyageur se
rappela ensuite le costume civil de Pitout, revtu  cette occasion. Il
en sourit.

La route fut charmante  parcourir. Les bls grandis ondoyaient jusque
les bois de l'horizon. Aux villages, l'clat des jardins gayait les
yeux. Les maisons neuves clairaient tout de leur crpi blanc. Quatre
ans de paix intrieure avaient rendu l'aisance aux campagnes. Les lourds
percherons tranaient des charrues neuves. Le btail affluait autour des
abreuvoirs. Les jeunes mres allaitaient les nourrissons en filant la
quenouille aux seuils enjolivs de vignes vierges. Les maisons de poste
regorgeaient de voyageurs rclamant les chevaux de relais; des cortges
de chariots normes crasaient les cailloux derrire les quadriges de
grandes btes grises agitant la sonnette de leurs colliers. Non loin des
broches, dans les auberges, les abbs en redingote brune
renchrissaient, la bouche pleine, sur leurs aventures d'migration.
Bnissant le Concordat, ils vantaient leurs nouvelles cures. Les dvots
des villages leur donnaient chair lie. Des nobles, servis par des
vieillards tremblants, mangeaient au coin de la table, en leurs
ncessaires d'argent bossu, des panades peu coteuses et des fruits
secs. Auprs d'eux, les marchands de biens enrichis parles confiscations
nationales versaient l'or de leurs bourses en cuir vert le long de la
nappe, entre les bouteilles antiques, et le plat o rissolait encore la
dinde gibbeuse, tmoin de marchs conclus, d'arrhes transmises. Les
manches des redingotes couvraient  demi ces mains, qui conservaient les
traces de travaux rustiques habituels  leurs doigts ayant l'aubaine de
la Rvolution. Des militaires se lisaient le _Moniteur_ annonant les
pripties du procs Cadoudal, l'entre des troupes franaises sur le
territoire anglais de Hanovre, et dnonant la troisime coalition
forme par la Prusse, la Russie et la Sude,  l'instigation des amis de
Pitt, avec l'or de la perfide Albion. Une aise gnrale parait les
figures. Tous choqurent le mcontentement de Bernard: les marchands de
biens qui essayaient de la chansonnette pour fter leur griserie, les
prtres et les nobles qui vantaient les sincures obtenues, les
capitaines qui numraient les forces de la Grande Arme, escomptaient
les victoires prochaines, ou se flattaient d'appartenir  la nouvelle
Lgion d'honneur. Lui mangeait vite, tout bott, durant l'change des
chevaux de poste et la translation de son portemanteau sur une autre
croupe de jument normande. Il ne s'arrtait que tard dans la nuit pour
dormir parmi les cris du foin bourrant la paillasse, malgr le trot des
souris  la recherche des taches de chandelle, leur mets nocturne.

 l'aube, il enfourchait de nouveau la bte, vitant le compagnon de
route, quelque bavard d'opinion contraire. Il laissait disparatre les
maisons des villages, les filles agaant le postillon, le troupeau qui
balance les cornes, le groupe d'ouvriers en route vers le travail des
villes, la caisse jaune de la diligence et son attelage tumultueux, le
couple de soldats partis en semestre, le bonnet sur l'oreille et la
gutre poudreuse. Dans son habit de printemps, toute la France en veil
riait  sa richesse. Le vent doux de Prairial caressait les tiges
d'avoine et de seigle. La face des bois s'gayait du frisselis des
feuilles. Dans les herbes chantaient les insectes. Pareils  des
montagnes de neige, les gros nuages s'tageaient dans l'azur.

Ah! pensait le voyageur, voici ton corps fleuri, terre sacre de la
Rpublique, et voici tes villages clairs, la fracheur odorante de tes
bois. Mille traces de pas actifs marquent la poussire de la route.
Comment peux-tu te rjouir, Nature, lorsque la tyrannie foule les lois
humaines..., lorsque mon caractre s'avilit jusqu' courir mendier le
pardon, pour avoir voulu la justice?... Faut-il donc devenir des brutes
joyeuses qui acceptent tout ce qui ne gne pas leur vice?... Vous n'avez
point parl ainsi, Caton, ni toi, Brutus!

Aprs bien des champs, des bourgs fards de chaux neuve, des gurets et
des jachres, aprs des chevauches solitaires dans l'ombre des forts 
lgendes, Hricourt atteignit, un soir, les environs d'Arras. Salut,
ville de mes pres! murmura-t-il... La ceinture des remparts protge
toujours tes maisons autour du beffroi que surmonte le Lion de Flandres
dress pour tenir entre ses pattes la hampe du soleil... Les gueules des
canons s'inclinent dans les embrasures des glacis. La baonnette du
factionnaire oscille entre les chanes du pont-levis; et les grbes
nagent parmi les roseaux des marais qui baignent tes murs de dfense...
Salut, ville... o j'ai pleur mes premires larmes, o j'ai ri mes
premiers rires, o mes lvres ont effleur pour la premire fois les
lvres chaudes d'une enfant timide... Je reviens  toi, charg de plus
de douleur... Et cependant ton carillon m'accueille avec la mme ariette
des cloches... Les visages de tes maisons ont  peine jauni. Mon coeur a
vieilli bien plus... Arrte, pauvre cheval las, modre ta hte. Laisse
mon esprit s'attendrir. Les sauterelles jettent leur dernier cri hors du
gazon. Deux silhouettes amoureuses s'treignent sur le chemin de ronde;
et les tambours de la retraite branlent l'air. Ah! batailles, gloires,
drapeaux conquis!... Nous t'avons montre  l'Europe, Esprance de la
Libert!... Esprance! Je n'ose pas entrer dans la ville qu'annoncent
les odeurs de grains et de tanneries apportes par le vent. Il me semble
que je passerais inconnu devant les yeux des faades; et que cela me
causerait une angoisse... Allez-vous reconnatre votre ami, tuiles
moussues des toits, battants des pompes sur les citernes, bourgeois
graves  califourchon sur vos chaises de paille, mnagres en tabliers
de cotonnade, grisettes aux fanchons mal noues...

Le jour tombait. Le marteau d'une marchalerie battait encore le fer par
grandes stridences, derrire la poterne. Le cavalier s'engagea le long
du pont-levis, dans l'eau marcageuse, les grenouilles coassrent. 
tire d'aile un vol de corbeaux rentra des champs. Les cimes des hauts
peupliers grandis au fond des fosss n'atteignaient point le fate des
contrescarpes levant leurs terrains herbus jusqu'aux greniers des
maisons troites. Le pas du cheval rsonna sous les dtours des sombres
votes o tonnait l'cho de tambours proches. Et, hors de l'ombre, ce
fut un essaim d'enfants joyeux autour d'une branche. Ils prcdaient la
marche de retraite, deux rangs de petits gars en uniforme qui battaient
la caisse  l'ordre du tambour-matre maniant sa canne guilloche. Les
clairons ensuite embouchrent leurs cuivres. La fanfare emplit l'air,
rjouit les figures simples penches entre les pots de jacinthe et de
rsda. Une bande d'ouvriers en veste, en bas bleus, suivaient les
bicornes des soldats; des filles se bousculrent, pinces par des
farceurs. Maintes exclamations en patois s'changeaient. Il plana une
odeur de pain frais, de bire mousseuse, de tabac humide; et tout
s'engouffra dans la rue, sous les enseignes pendantes, les bottes rouges
du cordonnier, la touffe de gui de l'herboriste, les panonceaux du
notaire, le tableau en zinc de l'htellerie, le tonneau cir du
brasseur, le fer  cheval du forgeron, le coeur norme du marchand de
pain d'pices. L'enfance de Bernard sonnait en lui avec toute cette joie
publique. Il revit la fontaine o il lanait de petits bateaux,
l'picier vendeur de gros canons en bois et de marionnettes suspendues
parmi les paquets de chiendent.  la place de la lingre Hloyse, le
bureau des Droits Runis tait install sous une pancarte indicatrice.
Mais il respira la mme odeur de corne brle  la porte de Roussel, le
marchal qui ferrait en ce moment un gros cheval rouge ficel dans
l'chafaudage de bois. Bernard allait. Les boutiquires rabattaient les
auvents contre les devantures. Des vieux se saluaient  grands coups de
tricornes. Dans la rue Ernestale, la confiseuse dit:  c't'heure ch'est
le fieu des Hricourt, le ptiot Bernard Hricourt; comme il est grand.
Il a pous une demoiselle de Paris... Comme ch'a pousse, ma mre! Il
salua en souriant. La petite Place lui apparut, encadre de ses maisons
assises sur les colonnes trapues des arcades, et que terminent des
fates  gradins. En sa dentelle de pierre la maison de ville dressait
la tour du beffroi. De partout les cloches sonnrent une demie... La
flamme d'un rverbre clignota. Il y avait de la paille  la porte d'un
mort. Au coin de la rue des Trois-Visages, le veilleur lana son premier
cri nocturne.

     Rveillez-vous, gens qui dormez,
     Priez Dieu pour les fidles trpasss!
     Huit heures et demie!

T'as menti! rpondit une aigre voix de fillette perptuant la
plaisanterie sculaire,  l'abri d'un porche obscur. De fait, la ville
s'apprtait dj pour s'assoupir. Des gens billaient sur les seuils;
des amis se quittrent  la porte du cabaret. Se tenant par le bras, des
grenadiers en goguette occupaient la rue et tiraient les pieds-de-biche
des sonnettes. Avant qu'il et gagn la porte Maulens, le silence
berait dj les sommeils. De dernires lampes s'teignaient. Un chien
flairait le ruisseau. Bernard pensa coucher  l'auberge et reculer
l'heure de voir Caroline. Nanmoins il dpassa les remparts, le
pont-levis, il reprit la route entre les ormes et laissa la ville
endormie dans son nid de fortifications.

On ne l'attendait pas encore aux Moulins Hricourt. Longtemps il dut
frapper  la porte cochre encastre dans les hauts murs crpis de
frais. On avait remis dans sa niche l'antique Vierge de marbre dcapite
par les Jacobins; trois agrafes de fer rattachaient maintenant le cou
aux paules. C'tait une sorte de palladium que les gnrations
successives des Hricourt respectaient pieusement. Enfin des pas
craqurent sur le sable. On retira les barres intrieures, un meunier
entrouvrit et le reconnut: Entrez, M. Bernard! Sur le perron, Cavrois
levait une lampe: C'est Bernard, je crois!... Venez donc,
Caroline!--Oh! mon frre! mon pauvre frre! s'cria-t-elle, en joignant
les mains, et ses bras tendirent son charpe. Le beau-frre rassura de
suite sur l'tat de M. Hricourt. Bien qu'on et de ses nouvelles par
intermdiaire seulement, il devait tre au mieux dans la maison de
Dunkerque. Mais, toi, toi, reprit Caroline, tu as perdu ton grade...
Comment as-tu fait? Ah! mon Dieu! Et ta femme?... Aurlie?... Entre.
Dfais ton manteau. Tu coucheras dans ta chambre... Lise, mettez des
draps dans le lit de mon frre... Augustin a vu le gnral Oudinot...
Cavrois a vu Junot qui donnera un papier aussi... Mon Dieu, que de
malheurs! Et le pre, hein? Comment est-il parti de chez vous? _Miserere
nobis, Domine!_... Veux-tu des oeufs et du jambon; c'est cela... Approche
du feu... Joseph, fais descendre le tire-botte!... Ah, mon petit
Bernard, pourquoi as-tu conspir?  quoi a nous avance, hein?

--Mais je n'ai pas conspir, dit Bernard.

--_Quos vult perdere Jupiter dementat_, cita Caroline, usant de son
latin, Le Ciel rend fols ceux qu'il veut perdre. Tu avais bien besoin
de blmer l'Empereur. Tu aurais d penser  nous autres. Si le gnral
Junot avait eu peur et nous et enlev les fournitures?... hein? Nous
serions tous dans le baquet, avec cent mille livres de cuir sur les
bras... La ruine. _Di, avertite omen!_ Mon Dieu, cartez ce prsage!

Elle se signa.

Les servantes talaient la nappe  carreaux, apportaient le pain, les
fourchettes, la bire moussant au bord d'un broc en terre cercl
d'argent massif. La salire tait une nef d'argent, aussi munie de ses
mts, de ses voiles, de son chteau d'arrire. On y puisait au moyen
d'une petite pelle de vermeil. La moutarde remplissait la hotte d'un
bonhomme en porcelaine bleue. Bernard reconnut au fond de son assiette
la tombe de Mirabeau vernie en brun sous un saule pleureur. Il donna des
nouvelles de Virginie, en reut qui concernaient la fortune de
Praxi-Blassans occup  se crer d'innombrables sympathies, en rappelant
des migrs, en les pourvoyant d'emplois administratifs. Il rconciliait
l'ancien rgime et le nouveau.

Cavrois le loua beaucoup. Cet homme froid, le visage pos sur les
mousselines de sa cravate, expliquait la situation gnrale en peu de
phrases trs ponctuelles. Aux Relations Extrieures, il s'occupait du
personnel des ambassades. Sur le caractre de chacun il gardait un
jugement net qui prvoyait les attitudes, les conversations et les actes
du personnage diplomatique, leurs consquences dans les cours
trangres, amitis probables, antipathies certaines, le rsultat des
unes et des autres au point de vue de l'influence franaise et du
succs. Ainsi, fru de certaines qualits mondaines propres au gnral
Junot, il lui faisait visite dans l'intention d'apprendre si le poste
d'ambassadeur  Lisbonne s'accommoderait de ce caractre. Ses opinions
taient prcises. Il croyait que Pitt rentrerait au gouvernement, qu'une
coalition secrte s'achevait entre l'Angleterre et la Russie, que le
Pape viendrait en personne sacrer Napolon Buonapart empereur
d'Occident,  l'exemple de Charlemagne. Hricourt sourit. Cavrois fit de
mme; mais le capitaine ne sut point si le beau-frre se moquait de lui,
du Pape ou du Consul.

Le lendemain on prsenta Dieudonn Cavrois, g de deux ans,  son
oncle. Bernard favorisa d'une pice d'or cet enfant,  grosse tte
pensive, image de Caroline, et dont les yeux laiteux, merveills par la
redingote  plerine du voyageur, s'carquillaient dmesurment. Dj il
montrait de grosses jambes d'homme, un ventre de financier, des joues
considrables, et mangeait des panades copieuses. En cornette tuyaute,
et en camisole de calicot, une charpe verte aux paules, Caroline
versait de la cassonade dans les bols de caf au lait, avec une cuiller
de vermeil use par les bouches de plusieurs gnrations. Son mari
coupait les tranches d'un grand pain rond, les beurrait, attentif  ne
point blanchir de farine sa redingote brune lime aux manches et
fatigue vers les boutonnires. Dieudonn engloutit en silence. Bernard
ne sut que dire. Tout le froissait de cette conomie. Les peintures en
grisailles des murs s'effritaient. Des lzardes traversaient le plafond.
Les dorures des bols subsistaient  peine. Il y avait sur les assiettes
des taches dsagrables, indlbiles, comme d'une maladie de peau
affectant la faence. Par les fentres il aperut des hangars nouveaux,
difis jusque le milieu du jardin. Caroline accaparait le transport des
charbons. Les coups de maillet et le grincement des scies  l'ouvrage
dnonaient le travail prparant les charpentes des bateaux qui
distribueraient le combustible le long de la Scarpe. Caroline prtait
sur les dpts de charbons qui attendaient dans ses hangars leur
transport. Elle numra ses entreprises, celle-ci, celle des cuirs,
celle des farines, celle des pniches fabriques  Dunkerque pour le
passage du dtroit, lorsque l'Empereur jetterait, en Thermidor, 150.000
hommes sur la cte d'Angleterre. Muet, calme, Cavrois l'admirait, bien
qu'elle et enlaidi davantage. Le type germanique de sa mre,
l'Autrichienne, s'alourdissait aux joues, prenait de la carrure au
front, o se collaient des cheveux sans paisseur. Bernard comprit
l'habitude acquise par Cavrois, retenu la majeure partie du temps 
Paris, dans les bureaux, et qui laissait en Artois sa femme, pour la
voir cinq ou six fois l'an, peu de jours. Cependant elle tait bien la
soeur d'Aurlie, une soeur massive et dolente. Mon Dieu! tu as perdu ton
emploi, Bernard!... Elle rappela d'autres preuves anciennes
d'insubordination. Pour arborer un drapeau tricolore, lorsque la
Rpublique l'avait import dans Arras, n'avait-il pas, au retour de
l'cole, taill une robe rouge d'Aurlie, une robe bleue de leur mre,
sa robe blanche  elle? Srieusement elle le reprocha. On l'avait vu
mener une bande de polissons qui chantait l'hymne des Marseillais
derrire ce drapeau; et cela quelques dcades avant que le pre
Hricourt, pour avoir refus de couper la queue de sa chevelure, ft mis
en prison. Quelle vie triste alors! personne ne connaissait, aux
Moulins, la cachette de l'argent. Bernard se souciait bien de a!...

Parmi ces plaintes, il retrouva les intonations de sa femme. Chacune le
mprisait. Et quels tracas il donnait  tous. Humant son tabac, avec
science, Cavrois lisait la protestation des officiers, le certificat du
maire. Il ne savait comment obtenir l'apostille de Junot, sinon,
peut-tre,  la minute o il lui ferait entrevoir l'ambassade... Et il
se leva, se mit  marcher. Le capitaine mprisa les jambes maigres du
commis serres dans une culotte bleutre; un bouton terni la fermait
au-dessus de la cheville en bas chins. Ses escarpins de fabrication
grossire criaient sur le carrelage de la pice. Il prisa plus
nergiquement. Caroline bouscula les servantes; on arracha Dieudonn 
son cuelle d'argent pour laver sa figure barbouille de laitage. Mon
Dieu! quel sale! fit encore Caroline de la mme intonation qui avait
blm son frre. Hricourt se jugea non moins odieux que le bb
goinfre.

Dans le jardin, le charbon noircissait les sentes et craquait sous la
botte. Il s'levait en monceaux partout. Les plants de rosiers
n'existaient plus. En outre les hangars cachaient la prairie. Bernard
comprit la fuite de son pre.

Il passa l'aprs-midi dans la ville pleine de grenadiers et de
voltigeurs qui musardaient le long des boutiques.  la porte d'un caf,
il reconnut un camarade de l'arme du Danube, promu chef de bataillon.
Leurs souvenirs s'changrent. Hricourt cacha sa disgrce. Il dit
quitter le service parce que sa femme allait devenir mre. Il
s'occuperait des moulins Hricourt, dont la direction dpassait les
forces de sa soeur: Ah! ah! fit l'autre; heureux mortel, tu vis au sein
de la prosprit. Plutus pourrait-il prter cinquante livres  l'amant
malheureux de Bellone? Bernard s'excuta. Ils sortirent ensemble et
gagnrent la promenade des remparts.  leurs pieds, la ville, ses
petites maisons de briques, ses volets verts, ses rues troites
sillonnes d'un ruisseau, ses glises entoures d'un vol de corneilles,
ses places herbues, ses clochers en lamentations, les cris du marteau
mordant le fer sur l'enclume, impressionnrent leur mlancolie. Toute
cette vie humaine, la somme de tant d'efforts, se confondait dans les
clameurs du fer et la gronderie des tambours qui rythmaient quelque part
la marche d'une compagnie. Tu te rappelles, le tambour dans la fort, 
Hohenlinden, le matin?... Cristi, on gelait! Mais le soir on avait
chaud!--Ce pauvre bougre de Moreau!--Pourquoi diable marche-t-il avec
les ennemis de la nation,  cette heure?--Tu le crois aussi.--C'est un
tratre. L'ambition le dvorait. Il enviait Buonapart. Il a cherch un
appui au dehors pour obtenir le consulat. Il n'a pas craint d'appeler 
son secours les pires adversaires de la libert.--Tu te trompes... Ils
discoururent. Des officiers les croisrent. On se saluait. Bernard
chauff dclara son admiration pour Moreau, puis avoua sa radiation
provisoire, vengeance du Rival. Pourquoi?... dit l'autre. Tu as
conspir avec les brigands, toi! toi!... Et tu me serres la main, sans
me prvenir, et tu te promnes avec un honnte homme, sans l'avertir. Et
on nous a rencontrs ensemble!... Si on fait un rapport, je suis
cass... moi! Et je n'ai pas de fortune, moi! Sclrat... Vous avez
menti, Monsieur, d'abord. Quant  votre argent, le voici... je ne veux
rien d'un brigand, d'un tratre  la Nation. Casimir Lanthrol n'est pas
 vendre, Pitt et Cobourg missent-ils  cela la fortune de l'Angleterre.
Sachez-le... Demi-tour!... Demi-tour!...

Suffoqu, le capitaine se raidit. Aussitt la stupidit de cet homme, la
menace de son geste l'exasprrent. De la fureur se dressait en lui,
cherchait une issue, enflait les nerfs, les veines, poussait le sang au
coeur, jaillissait des yeux. L'autre frappait les parements de son
uniforme pour attester son honneur devant deux capitaines arrts  ses
exclamations: Un brigand!... Un brigand de Georges qui m'a offert de
l'argent pour me corrompre!... Le voil son argent, l'argent de Pitt et
Cobourg... Il montrait  terre les deux louis et les deux cus. Bernard
essuya en cette insolence toutes les insolences dj subies, celles des
bourgeois, celles des passants, celles des Cavrois, celles de la France
rjouie du printemps imprial. Par cet homme gras et vif, tout lui
criait la haine, l'outrage, tout insultait  son caractre,
publiquement. La foi de ces gens dmentait sa vie. Il ne vit plus rien
qu'une figure ronde et ple crachant l'insulte entre des favoris crpus.
Alors il leva la main sur ce Lanthrol, et s'avana, plein de dmence,
dsireux de frapper, de dtruire. Des cannes s'interposrent:
Messieurs!... Dix hommes les entouraient, militaires, civils...
Lanthrol se taisait, droit, les poings ferms, la lvre tremblante.
C'est un ancien capitaine de dragons... balbutiait-il enfin... On l'a
ray des cadres de l'arme pour conspiration dans l'affaire des
brigands...--Je suis un ami du gnral Moreau; glorieux de cette
amiti... Je n'abandonne pas ceux que frappe le malheur ou
l'injustice... Je me nomme Bernard Hricourt... Quelqu'un parmi vous
veut-il me servir de second? Je suis le gendre du colonel Lyrisse
commandant le 20e rgiment de cuirassiers... Un vieillard se prsenta.
Il connaissait le colonel Lyrisse, savait le mariage. Un lieutenant de
grenadiers les assista... Deux capitaines acceptrent de reprsenter
Lanthrol; et le quatuor entama des pourparlers. Hricourt s'carta.

Il gravit la banquette d'infanterie et arpenta le gazon. La campagne
claire frissonnait au loin derrire le rideau de peupliers. Enfin,
pensa la colre du jeune homme. Malgr ses efforts, il et voulu frapper
de suite. Il percevait une telle fureur dans son me que, srement, elle
vaincrait, irrsistible. Ses dents infrieures essayaient de broyer les
suprieures, tant elles se serraient. Il souffla. L'indignation et la
rage secouaient ses muscles frmissants. Lui, lui, accus de corruption,
de tratrise, lui!... Ah! Il en et voulu rire, vraiment; mais les nerfs
n'obissaient point  sa volont incapable de raison, hormis de celle
qui prpare les coups mortels. Lui, lui, un tratre!... Ah! Il croisait
les bras. Il marchait. Les images survenues d'Aurlie, de sa femme, de
Caroline, il les bouscula loin de son attention, revint tout de suite 
cette figure ronde et ple entre des favoris crpus qu'il balafrerait
avec son sabre, qu'il exterminerait, qu'il anantirait, afin que jamais
plus cet homme ne pt rpter sur terre qu'il avait accus de tratrise
et de corruption le caractre de Bernard Hricourt. Non. Il ne le
pourrait plus bientt..., certainement. Le sabre, oui, rpondit
Bernard,  ses tmoins. Qu'on aille en chercher  la citadelle... On le
fit descendre par des sentiers difficiles, jusqu'au fond du foss.
C'tait un terrain plan, solide... Des artilleurs apportrent une bche;
ils tracrent les limites au-del desquelles on ne pourrait plus rompre.
Ces dtails l'intressrent. Il dsira que le sort plat l'adversaire
le dos au mur de la contrescarpe, en sorte que le corps se dtacherait
bien contre la pente de briques. Ainsi aurait-il pour but d'acculer
Lanthrol  ce mur, de l'craser entre le fer du sabre et la matire. Au
reste, les deux places taient bonnes. Il essaya un moulinet avec sa
canne. Lanthrol parut entre ses tmoins, et s'assit sur une pierre, en
affectant de biller.

Les sabres n'arrivaient pas.  coups de pied les artilleurs chassaient
les pierres et les tessons, crasaient les mottes. L'arne devint nette.
Bernard tudia sa respiration, expira l'air, l'aspira, en mesure, rgla
le souffle. Il se crut joyeux comme, aux jours d'enfance, lorsqu'il
prparait  son camarade une brimade malicieuse. La thorie des feintes
et des coups de banderole occupait toute sa mmoire. Il remarqua
cependant les boutons d'or et les marguerites dans l'herbe. L'autre, un
fantassin, saurait peu manier l'arme de cavalerie. Il le vit qui se
dbarrassait de son ceinturon, de son pe. Il ouvrait son habit aux
parements blancs, son gilet. Les armes arrivrent dans une serge que
portait un adjudant d'artillerie. Un chirurgien suivait. Le vieillard
ami du colonel Lyrisse mesura les lames frachement afftes. Autour les
tmoins s'assemblrent. Lanthrol dpouilla son habit et sortit de son
linge pour laisser voir un torse poilu. Bernard retira sa redingote,
dtortilla sa cravate noire, enleva sa chemise. Quand il en sortit,
chacun tenait sa place rglementaire. Il avana jusque la ligne centrale
trace par la bche, et se dressa en une attitude qu'il voulut noble.
Ses yeux s'impatientaient de l'attente. Enfin il reut le sabre,
l'empoigna, l'assura dans sa main. Ce lui parut d'une lgret
fabuleuse. Son adversaire essaya trois moulinets faciles qui n'taient
pas d'un incapable. Mais Hricourt se sentit plus haut que le chef de
bataillon, plus alerte aussi. Vaincre, il le dsira de tout lui-mme. Il
avait suffisamment pti, jusqu' ce jour, du Rival. Il l'atteindrait
dans cet homme au front chauve, dont les cheveux ne partaient que de
l'occiput et des oreilles pour s'unir en queue. Le crne d'ivoire
sollicitait le coup: ce serait l que Bernard frapperait aprs avoir
attir la lame adversaire en dehors par une feinte au flanc. Il vit
l'homme, chanceler dj, le crne ouvert. De mme en fut-il aussitt,
aprs trois paroles des tmoins, deux pas en avant, une parole encore,
un silence entre les officiers aux habits bleus et le vieillard coiff
d'un chapeau gris, qui joignait les pointes, sa canne sous le bras, les
breloques pendant au long de sa culotte de velours jaune: car Hricourt
visa le crne, attendit le commandement, pensa qu'il tenait l, sous son
arme, le vil Buonapart, opposa la garde  un coup port en tte, et son
sabre fila par dessous, menaant les ctes  droite, vers o revint la
lame adversaire abaisse; mais alors un preste dgagement ramena le
sabre de Bernard dans la ligne intrieure, l'leva d'un lan, puis
l'abattit jusqu'au choc; il dut sauter en arrire pour ne pas recevoir
dans la poitrine le coup de Lanthrol qui trbuchait..., qui tomba.
Bernard vit encore la stupeur des soldats immobiles  dix toises, celle
des tmoins, avant qu'ils ne bougeassent, ahuris par la rapidit du
combat. Ils accoururent et s'accroupirent devant le bless, qu'ils
retournrent sur le dos. Le sang commena de rougir la flure, au front
partag. Peste! Monsieur, murmura le vieillard, vous faites vite.
Bernard contint son bonheur puril. Il et dans. Il lui sembla que, le
mauvais destin gisait l dans le corps de l'homme tourdi, dont le vent
agitait les poils sur la poitrine hle. Maintenant il allait russir en
tout. Le soleil tait beau, les arbres gracieux, l'air frais, les
fleurettes resplendissantes. Il se sentit libre, bien qu'il se garrottt
le cou dans sa cravate. Le vieillard racontait ses jeunes exploits
accomplis  ct du colonel Lyrisse, au rgiment de Vendme-Cavalerie.
Le chirurgien rclamait une civire. Hricourt et ses tmoins salurent
avant de partir.

Il ne l'tonna point que Cavrois lui remt, au soir, le document
sollicit du gnral Junot, toutes choses devant dsormais se conclure
heureusement, encore qu'il et garde de se vanter devant Caroline et son
mari au sujet du duel. Sur le papier bleutre une vignette reprsentait
des barils de poudre, des ancres, des affts, des armes, des
couvillons, des boulets, des sacs, un mortier et des bottes de paille:

     GRENADIERS DE LA RSERVE

     _Au quartier gnral,  Arras, le 7 messidor an XII de la
     Rpublique

     J.-A. Junot, gnral de division, commandant les grenadiers de la
     Rserve,

     Certifie qu'il n'est jamais parvenu  sa connaissance aucun rapport
     contre M. Bernard Dessling-Hricourt, capitaine adjudant-major au
     23e rgiment de dragons, ni pour sa conduite, ni sur aucun propos
     qu'il ait pu tenir contre le gouvernement_.

     Junot.

Caroline le pressa de joindre Augustin et de se faire prsenter 
Oudinot pour en obtenir une pice analogue. Bernard dcida de partir le
lendemain avant que le bruit de la rencontre se ft propag. Les duels,
frquents parmi les militaires, n'motionnaient point outre mesure.
D'ailleurs Lanthrol, au dire du chirurgien, pouvait gurir; le cerveau
n'tait pas entam. Mais, en apprenant les motifs de la querelle, Junot
se ft repenti d'avoir attest la sagesse politique du capitaine
Hricourt.

Le soir, il ne quitta point la soeur qui le morignait  cause de ses
dpenses. Il n'conomisait rien. Elle le devinait. Le colonel Lyrisse ne
versait pas la dot. Il importait de faire valoir les terres dpendant du
chteau en Lorraine, puis de refrner le luxe de Virginie. Vivait-elle
dans le luxe, elle qui montrait sa robe de cotonnade, sa grosse charpe
tricote? Ils devaient songer que sur le bnfice des moulins, des
tanneries, de l'entrept  Dunkerque, des bateaux  charbon, la part de
chacun tait juste un septime. Si le pre poursuivait la procdure, et
s'il fallait lui remettre la gestion du bien, ce bnfice se rduirait
au tiers en peu de mois. Praxi-Blassans arrterait ncessairement la
reconstitution de son domaine hrditaire en Vaucluse. Mcontenter
l'irritable diplomate, c'tait peut-tre rendre son influence moins
active en faveur des Moulins et Tanneries Hricourt. Talleyrand avait
promis de descendre en Vaucluse,  l'automne. De cette visite 
Blassans, un bien considrable rsulterait sans doute pour la famille.
Il importait que chacun aidt le beau-frre, et, pour ce, laisst une
part de son revenu  l'entreprise.

Du casier, elle tira ses livres. Elle lut les chiffres, en se lamentant:
elle souponnait les comptables, les agents, l'homme de confiance 
Ostende, les rouliers et les haleurs de chalands. En outre les frres de
Dunkerque voulaient armer en course la golette pour courir sus aux
navires de commerce anglais. Ils espraient de bonnes prises. Cela ne
lui inspirait aucune confiance.

Jusqu' cette dernire plainte, Bernard n'avait cout que de
l'attitude. L'orgueil nourrissait la fivre de son esprit. Il admirait
sa prestesse  frir, la sret de sa parade, l'exactitude du geste
dgageant le sabre et l'levant d'un coup pour lui donner la force d'une
pesanteur. Quel lucide courage! Et l'autre croul sans vie! Comme sa
volont tuait vite. Comme elle avait tu  Engen,  Moesskirch, 
Hochstedt,  Hohenlinden!... Comme elle lui avait valu de triompher en
guerre, en amour: Virginie! Un tre nouveau allait surgir de cette belle
chair; un tre qui perptuerait cette puissance de vouloir. Lui-mme
allait reconqurir son grade; mais si la chose semblait difficile,
pourquoi ne point s'unir  la croisire de ses ans? L'aventure
deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours
rcrimin ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien,
pourvoyait aux dpenses, tranquillisait les cranciers. Autour de
Cavrois elle difiait une fortune norme, sans rien prendre pour elle
qu'une graisse prcoce dont jouissait dj Dieudonn bavant son laitage,
assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abcdaire en bois
peint.

Le mari ne souffrait pas de cette ngligence, ni des savates cules aux
bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes  fleurs, ni de
l'air charg de parfums de vaisselle venus par le corridor. Les chats
griffaient l'toffe des meubles dlabrs. La jolie pendule en lyre que
le soleil de cuivre animait de son balancement derrire les cordes
dores, on l'avait recouverte d'un globe en verre. Pendule o l'heure
avait sonn des dparts pour la guerre, pour les noces, pour la
vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle
rptait son calme tic tac qui mesurait la dolance de Caroline.

--Si vous allez jusqu'au camp d'Ostende, dit Cavrois, vous devriez,
Bernard, vous arrter  Dunkerque. M. Hricourt vous souffre mieux que
ses filles ou ses gendres. Peut-tre se laisserait-il convaincre
d'arrter la procdure.

--En mme temps, tu parlerais  Joseph et  Robert pour cet armement de
la golette. Nous ne sommes pas dans une situation  risquer tout. Je
sais bien que a les fait endver de ne pouvoir plus entreprendre de
voyages, parce que les Anglais bloquent les ports... Tout de mme, mieux
vaut patience que violence... Ils perdraient la golette et les deux
bricks; et ils iraient sur les pontons de Plymouth... Voil ce que je
leur prdis... Tu entends, Bernard?

Elle cita quelques vers d'Horace qui blmaient l'imprudence des marins.
On servit le souper. Allons, Cadine, ma fille, trotte, va chercher le
vieux bordeaux pour mon frre, il doit partir de bonne heure... Tu sais,
les bouteilles du troisime rang, dans le caveau... Dieudonn se
barbouilla de graisse. Il rongeait lentement; le regard de ses gros yeux
ne quittait pas la physionomie encore nouvelle de son oncle qu'il
dgota. Bernard eut envie de partir immdiatement. Il comprenait que
rien, dans cette maison, ne changeait plus. Le tic tac de la lyre noire
 cordes d'or rythmait le calcul, l'ordre, l'conomie, les froides
esprances du commis aux Relations Extrieures, qui ne dsirait mme
point l'avancement, heureux de regarder du fond de son trou,
disait-il, se fatiguer les ambitieux.

Repassez  Paris, au retour. Il sera bon de nous voir, au cas o vous
n'obtiendriez pas la rintgration. Praxi-Blassans vous trouverait
peut-tre quelque chose, une mission. Moi, de mon ct, je cherche.

Il ne s'expliqua point davantage. Sa bouche sans lvres se referma et ne
se rouvrit plus que pour boire, manger, en gloussant de satisfaction.
Caroline parlait des mines d'Anzin et d'Aniche o elle engagerait des
fonds. On creusait de nouveaux puits aux environs de Bthune. Dieudonn
renversa son assiette et s'inonda de panade. On dut fuir au salon. Les
meubles disparaissaient sous des enveloppes de serge. Le lustre restait
voil. Des fruits mrissaient  terre, le long des plinthes. On servit
de l'eau de pomme  Caroline et du vespetro. Cavrois billait. Bonsoir,
dit le capitaine. Il faut que je me mette de bonne heure en
selle.--Bonsoir, mon frre! Fais un bon voyage! Mon Dieu! dire que tu as
perdu ton emploi et que les gnraux auraient pu nous retirer les
fournitures!... Que a t'apprenne, hein? Qu'est-ce que a te fait,
l'empereur, le roi, ou un autre?... Va, va, tout a... Elle n'acheva
point sa phrase, mais courut  un meuble dont la housse lui parut
frachement dchire, puis appela les servantes, Bernard monta jusque sa
chambre pendant qu'elle les grondait.

 Dunkerque, il s'installa dans l'auberge. Ses frres ans lui taient
des mes trangres. Plus gs de cinq et six ans, ils avaient, de bonne
heure, couru les mers, pendant qu'il tudiait la mathmatique. Rarement
ils venaient aux Moulins, y demeuraient une semaine, un peu balourds, et
fumaient, taciturnes, ou bien contaient des histoires fabuleuses
d'Eldorados. Ce qu'ils pratiquaient dans les voyages, leur cadet ne le
savait point. Tantt ils ramenaient des cargaisons de crales, aux
temps de mauvaises rcoltes; tantt ils rapportaient des charges
d'ivoire, d'huile, de bois prcieux, d'pices; tantt ils dbarquaient
du sucre, du rhum, du caf, des peaux de btes fauves. Bernard mprisait
leur ignorance et leur gne devant les visiteurs. Le goudron avait
noirci leurs ongles, les cordages racl leurs mains, les liqueurs fortes
enrou leurs gorges. Ils gardaient le roulis dans les jambes. Souvent
ils s'taient aperus de l'antipathie que marquaient envers eux les
soeurs, Bernard et Augustin. Fils du premier lit, ils n'aimaient gure
les filles du second. Ils devaient avoir accueilli le pre avec
satisfaction dans leur demeure situe le long des remparts maritimes.
Ils se prvalaient sans doute de le soutenir contre l'ingratitude des
autres enfants.

Pour ces motifs, Bernard jugea prudent de ne point se rendre droit chez
eux. D'abord sa prsence et pu effaroucher le vieillard. Ensuite les
marins auraient tenu  lui faire toutes sortes de reproches,  lui
interdire, peut-tre, le seuil; car ils n'avaient point prvenu la
famille  l'arrive du fugitif. Prfrant les rencontrer sur le port, il
se mit  la recherche de la golette, des deux bricks le long, de
l'estacade o s'alignaient les btiments, allgs de toute cargaison
depuis que la mer redevenait un lieu de bataille. Entre les monceaux de
barils vides, les collines de cornes arraches aux buffles de la pampa,
les caisses attendant l'heure favorable d'un arrimage, plusieurs
matelots en groupe causaient de leur sort fcheux. Ils le renseignrent.
On armait la golette, dcidment. Il dut avancer vers la fracheur plus
grande de la mer encore invisible, mais qui dferlait derrire le
rempart et la perspective des mtures, des grements, des toits, des
magasins. Ses narines aspiraient l'odeur sale de l'air et des eaux.
Attels  l'afft d'une caronade, des matelots en culotte de grosse
toile qui tiraient l'norme pice vinrent le distraire de sa pense,
redoutant l'entrevue prochaine avec son pre. Les hommes criaient: ho!
hiss! les reins tendus, les jambes arc-boutes; les roues basses de la
machine sautaient les bosses du pavage, crasaient l'herbe et les
pissenlits de la chausse. Derrire, munis d'un levier, d'autres gens
aidaient la besogne. Quand ils se relevrent en sueur, Bernard reconnut
Joseph sous la vareuse bleue et le bonnet de drap. Bonjour, mon
frre.--Tiens, c'est toi!... Attention, les garons... tire  bbord...
 bbord... h... hiss... Une... hooo, hiss... deux... Tu vois, on est
au travail... Il s'arrta comme  regret... Alors?... Tu viens manger
un morceau par ici?... C'est vrai... On rassemble des cent mille hommes
sur la cte. Le petit gris croit qu'il va passer la mer  cheval... Toi
aussi, tu passes la mer  cheval?... hein, mon fieu?--Et le pre?--Il ne
va pas bien. Tout a le secoue, tu comprends. Je crois pas qu'il
aimerait te voir... Il est chez nous avec une petite fille. Il ne manque
de rien, ni la petite. Il y a encore du biscuit dans la soute et du
tafia dans les fioles... La petite le garde. Il se fait moins de bile...
Tu ferais bien de lui f... la paix, mon garon... Voil mon avis...
hein? Il se frappait les mains pour en secouer la rouille et la
poussire. Allons voir _La Belle-Ariadne_. Bernard protesta contre
l'ide de son frre. Ces faons l'accusaient d'ingratitude. Il donna des
explications comminatoires sur les folies sniles de M. Hricourt,
tandis qu'ils parcouraient le pont de la golette gratt, lav ainsi que
celui d'un navire de guerre. Les calfats goudronnaient l'extrieur,
suspendus  des cordages. Autour des deux mts, les pistolets
d'abordage, les mousquets, les sabres et les haches garnissaient des
cercles en fer. On enchanait le canon  l'avant; le bronze fourbi
reluisait. Aux premires ouvertures que fit Bernard afin de partir avec
ses frres, Joseph le dissuada. Tu sais, pour la course, il faut de
vrais matelots. Je vais armer les deux bricks aussi, mais je n'emmne
que de vrais matelots, des durs; a les connat, la toile et la barre...
Tu serais un marin  cheval, toi, mon fieu; un marin  cheval, ah!
ah!... Il clata de rire, trouvant l'image comique. Toutefois il
consentit  persuader le pre de souffrir une rencontre avec le voyageur
sur le mle, aprs dner.

Les yeux brouills par l'motion, Bernard aperut  l'heure dite Joseph
et le vieillard qui venaient  lui. Le pre marchait mal; il portait une
redingote bleue que gonflait son ventre flottant. Les dentelles des
manchettes cachaient ses mains; plus prs, une mine assez bonne colorait
le visage. Bernard avana vite: Pre, comment vous va?--Aussi bien
que... possible... rpondit M. Hricourt, mais il ne put se retenir de
pleurer. Des larmes noyrent le voile des pupilles bleutres, et la
bouche s'ouvrit de coin contre la gencive dente. Pourquoi, mon pre,
pourquoi, vous mprendre ainsi sur nous?--Oh! oh! gmit pniblement le
vieillard, et le sanglot s'trangla dans la gorge. Il le comprima,
s'arrta pour trouver un mouchoir dans sa poche et s'essuya les lvres.
De toute cette douleur, malaisment contenue, le fils ressentit les
affres. Sans que M. Hricourt pronont un mot, Bernard prvit ce qu'il
dirait de lamentable. Ne parlons point de ces choses. Ne parlons point
de ces choses..., mon pre. Laissez-moi seulement vous rpter que mes
lettres taient vridiques. Je vous aime, Virginie vous aime, et tous
nous vous aimons. Rien ne peut contre cela! Ils se prirent les mains.
Joseph plaisantait: Allons! il ne vous mange pas, vous voyez bien!
C'est un bon garon.--Oui! reprit Bernard, mes pauvres soeurs sont
tristes de ce que vous croyez. J'ai vu couler les larmes d'Aurlie.--Moi
aussi, moi aussi, j'ai pleur, moi!... cria M. Hricourt, et il levait
au ciel ses pauvres yeux morts. Oui, oui, je pense que vous souffrez,
mon pre, et pourtant o est le crime?--Le crime! mais c'est le luxe
d'Aurlie, ses ftes qui chappent  mes yeux aveugles, c'est la gaiet
de Virginie, c'est ton amour  son gard qui me dlaisse. Le crime, ce
sont les nouveauts des Cavrois qui changent mon oeuvre, qui dmentent
mes penses. Va, va, retourne  tes chevaux,  ton cher argent,  tes
folies. Laisse-moi dans ma nuit comme tu m'y laissais hier. On se marie
parce que ma vieillesse rpugne  votre joie. Vous cherchez des figures
agrables qui rient et qui voient. Caroline amasse par peur de ma
vieillesse, qu'on croit inhabile  grer le bien. Vous me criez tous que
la mort accourt, en vous sparant, en vivant d'autre sorte que moi.
Notre sainte existence, notre noble existence de travail commun est
finie, et je n'ai plus qu' finir  mon tour... Entre vous et moi, vous
mettez des sentiments et des habitudes qui nous rendent plus trangers
que les coutumes diffrentes des peuples. Va, mon fils, va. Toi qui
coupais les robes de tes soeurs pour fabriquer le premier drapeau
tricolore de la Ville, tu sollicites la clmence de cet empereur,
aujourd'hui; je le sais. Je ne comprends plus, je ne vous comprends plus
personne, ni Praxi-Blassans qui sert un tel matre, ni Cavrois qui renie
la Rpublique, ni toi qui n'as su sauver ton gnral, ni Caroline qui
soudoie les intendances pour leur vendre nos marchandises. Et ma nuit ne
vous comprend pas.

Cependant ils l'apaisrent. Il dit sa demeure, son existence nouvelle
fortifie par le vent de mer, la dlicatesse et la fracheur du poisson,
l'affabilit des marins, ses fils. Invitons le frre  dner, pria
Joseph.--Non, non, pas aujourd'hui. Ne me fais pas mentir si vite  mes
ides. Sa prsence me rappelle trop encore qu'il appartient  une autre
famille,  d'autres gens,  d'autres habitudes, et qu'il se dtourne de
moi... Puisqu'il doit repasser ici, je le reverrai  son retour. Lorsque
Caroline aura rendu mon bien, je jugerai si je puis vous comprendre. Son
fils craignit de ne le revoir plus; mais Joseph consola. Le pre
semblait heureux dans leur maison. Il reprenait des couleurs. Il pouvait
suivre l'tendue des jetes sans fatigue; et chaque jour il allongeait
la promenade. Pourquoi contrarier sa manie. Avec eux, il se rtablirait;
la sant morale et la sant physique lui reviendraient  la fois. Alors
on se rconcilierait tous. On pourrait le conduire  Paris chez un
mdecin clbre, qui peut-tre gurirait ses yeux. Il fallait seulement
attendre l'automne. Au revoir, mon fils, va trouver Augustin et le
gnral Oudinot, je t'attends au retour... Au revoir embrasse-moi... mon
fils... Bernard mit les lvres sur la vieille joue toute frache de
l'air marin. Par une petite rue latrale, M. Hricourt et Joseph
disparurent, les adieux faits. Ils lui laissrent une immense tristesse,
le remords d'un crime. La dcrpitude et l'angoisse du pre taient dues
 leur vie nouvelle, la vie d'amour, la pauvre vie d'amour, o ronflait
Virginie entre un mal de coeur et un mal de dents.

 Ostende, il apprenait ceci d'Augustin. Toutes les semaines, Oudinot
recevait de leur pre des lettres dnonant ses fils qui le
dpouillaient, et suppliant le gnral d'intervenir auprs d'eux.
Oudinot avait fltri le jeune homme d'une forte semonce, puis l'avait
renvoy au peloton pour instruire les recrues de la dernire leve. Ds
lors il sembla difficile d'obtenir une apostille au certificat des
officiers. Augustin ragea. Ils s'exasprrent ensemble. Leur avenir
militaire dpendait d'une lubie snile. Ils incriminrent les marins qui
auraient pu raisonner le vieillard. Augustin emmena son frre chez des
amis flamands aux environs de la ville. Parmi les chaudrons de cuivre
luisants, les faences bleues, les meubles de chne poli, s'vertuaient
deux cousines fort accortes; la cadette y joignait d'tre jolie, ce
qu'apercevaient mal les maris, associs-brasseurs. Dans son frais habit
bleu  revers blancs, Augustin se fit valoir. Il avait de beaux yeux
gris, une taille de fille, des jambes droites. Le bicorne convenait 
son profil tonn de jeune garon fivreux. Il habitait l, dans une
chambre dominant le potager et ses cloches  melon, ses plants de
poireaux. Firement, il expliqua combien peu lui cotaient nourriture et
logis: la plus jeune des cousines lui voulait du bien. Pour en
tmoigner, elle n'acceptait pas d'argent. Il payait l'htesse de
prvenances amoureuses, lorsque les maris charriaient au loin les
tonneaux de bire ou les sacs d'escourgeon. Il montra sa bourse pleine,
des fleurs fanes, un ruban de jarretire en satin rose, et, dans son
portemanteau, tout un trousseau de linge fin, don de l'htesse.
Hricourt, suffoqu, lui reprsenta la bassesse de cette conduite. Mais
Augustin n'admit pas le blme. Ses camarades agissaient de mme.
Lorsqu'on possdait une figure avenante et la vigueur du mle, bien sot
qui n'en profitait point. Les dragons en usaient comme les fantassins,
apparemment. Le capitaine se rcria. Augustin riposta qu'on tait mal
venu  lui chercher noise, au moment o lui-mme se compromettait auprs
d'Oudinot pour la cause d'un ami de Georges et des brigands... Dans les
garnisons de la cte, tout le monde reconnaissait le crime de Moreau...
Ple de colre, l'enfant crachait des injures. La folie du pre, la
conspiration de Bernard embarrassaient son destin. Il ne le voulait pas.
Quant  sa conduite, elle n'intressait que lui seul.

Le bruit des voix fit monter les femmes qui entrrent sous prtexte
d'apporter quelques boissons. Petite, grasse et brune, la plus jeune
s'effara: Mignon, qu'est-ce qu'il te fait... qu'est-ce qu'il te dit?
Mignon?... L'ane non moins grasse jusqu'aux plis du cou: Vous savez,
Monsieur, il ne faut pas le gronder, parce que nous l'aimons bien, venez
souper d'abord... Afin d'viter une querelle, Bernard descendit 
table. Augustin et sa matresse parlrent de leurs amis, hussards du
corps Oudinot, qui ne tarderaient pas. L'ane tenta de conqurir
Bernard, dont elle comblait l'assiette de viande et de pruneaux. La
poitrine paisse dbordait le dcolletage d'une robe de moire qui ne
couvrait point les bras. Cette gorge vivait comme deux visages frais et
joviaux. Il eut la convoitise d'y mettre les lvres, ainsi que l'y
incitaient les plaisantes oeillades roules entre les brides des
paupires blondes. Sans doute et-il obi aux instincts si la servante
n'et apport des lettres. L'une, de Joseph, invitait Bernard, au nom de
leur pre,  ne point manquer de le revoir. La seconde tait la rponse
d'Oudinot  la demande d'audience. Froidement un secrtaire crivait que
le gnral, acquis  d'autres soins, regrettait de ne pouvoir accueillir
les visiteurs, mais qu'il tiendrait compte d'un mmoire lui expliquant
le but de la dmarche. Sans parcourir davantage la missive de Virginie
o il n'tait point question d'affaires, Bernard quitta la table en
fureur. Augustin l'excitait. Ce refus d'audience marquait le rsultat
des ptres adresses au gnral par M. Hricourt. Ah non!... C'est
trop. C'est trop, criait le jeune homme. cris-lui. cris-lui que tu
n'iras pas  Dunkerque, qu'il brise notre carrire. Nous avons us de
douceur. Usons de svrit, maintenant. Ce vieux fou nous perdrait tous
deux. Ils discutrent les termes. Ils fixrent ceux-ci. Mon pre. Vous
me pardonnerez si je ne me rends point aussitt vers vous, comme vous me
le faites mander par Joseph. Mais l'tat de colre o m'ont mis vos
lettres au gnral Oudinot qui dtruisent tout espoir, pour moi, de
rentrer dans l'arme me laisse craindre de ne vous parler point avec le
calme et le respect que je vous dois. Souffrez que ma visite soit
retarde. Votre fils respectueux, Bernard Dessling-Hricourt. Ils
hsitrent un peu avant de cacheter. Le capitaine cdait  la crainte de
paratra faible devant le courroux de son frre, qui numrait avec
raison les malechances dont ils allaient ptir. L'un et l'autre
attendirent de leurs bouches le conseil de ne pas expdier. Bernard le
comprit; mais il n'osa le prtendre. Augustin refusa de se dpartir de
sa premire attitude, par amour-propre. Ce lui donnera sujet 
rflexions. Il ne recommencera plus, et quand tu passeras par Dunkerque
il sera bien aise de composer. Envoyons la lettre. Caroline ne
voulait-elle pas de mme rsister  la dmence du vieillard aigri?
Bernard laissa son frre cacheter. Le jeune homme sortit pour ordonner
que l'on portt ce message chez le matre de poste. Durant sa courte
absence, le capitaine, retir dans sa chambre, y lut les deux autres
lettres. Virginie annonait que les misres de la grossesse diminuaient
pour elle, tandis qu'Aurlie en souffrait  son tour.  deux elles
parlaient du voyageur, elles l'accompagnaient dans son pnible exode:
Il nous semble que votre fiert doit subir des preuves pnibles, mon
cher mari. Du moins, si je pouvais vous rejoindre. Nous ne sommes pas
riches. Mon pre ne reoit pas le remboursement des avances faites pour
la remonte de trois escadrons. Votre rgiment va, dit-on, rejoindre le
dpt  Bapaume, en Flandre. On annonce par ici que toute l'arme sera
rassemble dans les camps de Boulogne avant l'automne. Praxi-Blassans
crit  votre soeur qu'il convient que vous demeuriez sur la cte. De
grands vnements se prparent, et votre rintgration s'imposera si
l'Empereur hrditaire passe outre le dtroit. Pardonnez-moi, je vous en
prie, mes paroles de colre, au moment de votre dpart. Il y a en moi
votre vie, comme dit votre soeur; et pardonnez  cette vie-l. Je vous
embrasse, Bernard, en pouse tendre et fidle.

Caroline conseillait aussi, sur l'avis de Cavrois, de ne pas quitter les
camps, de se rendre  Boulogne. Un entrepreneur y construisait, pour le
compte Hricourt, des canonnires, des pniches et des chaloupes 
l'espagnole, des prames  trois mts destines au passage des troupes.
Le capitaine vrifierait les travaux de charpente, les devis; il
activerait la besogne afin que leur maison encaisst le plus des
vingt-sept millions concds par l'tat aux constructeurs de ces
btiments. Caroline lui envoyait un peu d'argent chez le banquier de
Boulogne. Aussitt Hricourt pensa rdiger son mmoire  Oudinot. Des
clats de rire, des cris de femmes chatouilles l'attirrent en bas.
Deux hussards bleus racontaient que les maris des cousines dormaient
ivres, sur leur haquet au milieu de la route. Les militaires avaient
dtel et emmen les chevaux, en sorte que les brasseurs resteraient
l-bas jusqu'au matin dans la paille chaude. Les femmes riaient aux
larmes. Augustin rentra. Puisque ces messieurs honorent Bacchus, nous
autres, livrons-nous aux plaisirs de Vnus!... dclama-t-il, saisissant
aux seins la femme brune qui se renversa sous le baiser. Un hussard
teignit les chandelles. Bernard profita du tapage pour s'esquiver  la
faveur de l'ombre. Il fut crire dans une auberge son mmoire  Oudinot,
y coucha, et repartit le lendemain, aprs avoir serr la main de son
frre, sur le champ de manoeuvres couvert de grenadiers en volutions.
Augustin, auparavant, lui avait rpondu:

Achve ton sermon, va. Le pre blme nos manires, dis-tu. Sa vertu ne
l'empchait pas de verser, aussi bien que notre soeur, des pots-de-vin
aux mestres de camp, sous Capet. J'ai vu les reus. Et Joseph, Robert?
Sais-tu comment ils profitent lorsque la croisire dure? Ils changent
les pacotilles sur la cte de Guine contre les ngres qu'ils vont
revendre aux planteurs des Antilles. Voil pourquoi ils ramnent 
Dunkerque des cargaisons de sucre et de rhum, de caf qui valent dix
fois le prix de la pacotille. Ne te fais pas de bile, mon pauvre grand!
Adieu. Je remettrai moi-mme le mmoire au gnral... Nous ne serons pas
trop de deux dans les tats-majors, si nous voulons aider Caroline... Ne
te fais pas de bile. Soyons de joyeux garons, sapristi!... Et vive
l'Empereur! Pirouettant sur les talons, l'enfant tait revenu vers les
soldats, le rire aux lvres.

Les premiers jours,  Boulogne, ne furent pas heureux, malgr l'approche
ensoleille de messidor sur les argents de la mer; quand, le travail de
vrification fini, Bernard se retrouva en pleine activit guerrire. Or
il ne prenait plus part  cette oeuvre, qu'il aimait, d'anoblir les
rustauds, de crer des mes chevaleresques et des corps athltiques.
Avec cette chair de Provence, de Bretagne et de Picardie, il ne
composerait plus la vigueur franaise de la nation. Il ne runirait
plus, sous le seul fronton des casques en ligne, les nergies
disciplines des jeunes hommes. Lorsque passait un escadron revenant de
manoeuvre, il s'arrtait, et ses yeux se mouillaient. Par crainte de
compromettre les camarades, il ne voulut pas se lier avec les capitaines
droits en leurs uniformes, et arrogants. Oudinot gardait un silence
svre. Nulle rponse n'arriva, d'abord. Mais Hricourt ne reprochait
plus rien  son pre. Il se hassait plutt  cause de la lettre
cachete par Augustin. Une autre crite de Boulogne  Joseph n'obtint
pas de nouvelles. Et cela fit plus accablante une tristesse qui
attendait. Il espra son rgiment. Il ne le pouvait voir avant des
semaines. Ce furent de longues promenades sur la plage. Que pense-t-il,
le pauvre vieux?  cause de moi, il se tourmente; il touffe un sanglot;
il se voit infirme, abandonn, seul. Peut-tre les marins sont-ils
partis. Pourquoi? Pourquoi? S'il avait voulu nous permettre de le
chrir, nous lui aurions prpar des jours gais. Notre affection et
choy sa vieillesse. Comme il doit craindre tout, dans cette maison de
Dunkerque. Quelles angoisses! quelles transes! Et j'ai crit cela, moi!
Entre les proccupations multiples de la vie extrieure, ce remords ne
cessait pas. Une seconde personne s'installait en lui qui l'accusait
toujours. Il crivit encore, implora une entrevue. Je ne veux plus de
rapports avec vous que par mon notaire, fut la seule phrase inscrite
par une criture ttonnante  l'intrieur du pli que le fils reut.

Un vrai dsespoir le navra. Il ne supporta plus la prsence des hommes,
se retira dans sa modeste chambre de la cit haute.  sa fentre il
apercevait la descente de la ville jusqu' la mer et le fourmillement
des soldats autour du camp. Le canon tonnait  midi. La retraite sonnait
le soir. La diane, au matin, branlait les minuscules carreaux
quadrillant sa fentre. Jusqu'au loin sur les dunes, il grouillait un
peuple en armes. Les ivresses des artilleurs insultaient les rues
proches du rempart. De sveltes hussards  pelisses blanches, des
chasseurs aux brandebourgs d'argent, d'autres coiffs de grands talpacks
vass par le haut et portant des plumets immenses, se runissaient sur
les bastions afin d'apercevoir le mouvement national du peuple arm, ce
peuple qu'il avait espr conduire aux triomphes historiques. tait-ce
pour cet espoir qu'il lisait encore les ouvrages du mousquetaire Dupaty
de Clam: _La Science et l'Art de l'quitation dmontre d'aprs nature,
le Trait de la Cavalerie_? Manie que tout cela. Le Rival, l'Empereur,
ce Rival compar par les vques  Cyrus, Mose, Csar, Auguste et
Charlemagne dans les mandements affichs  la porte des glises,
Napolon Buonapart se substituait  Hricourt dans son propre rve, le
ralisait  sa face. En l'honneur de Napolon l'artillerie tonnait, les
cloches chantaient, les prtres psalmodiaient, les soldats se
multipliaient, cohues grandies par les bonnets  poil, blanchies par
l'clat des buffleteries, la propret des culottes, ou pares de
brandebourgs nouveaux, de bottes luisantes, de jugulaires mtalliques,
ou bien agitant le tumulte des sabretaches, des sabres courbes, des
perons stridents. Les bataillons dbouchaient des rues derrire des
gants qui menaient le rythme terrible des tambours, derrire les
sapeurs barbus, en tabliers de cuir blanc, la hache sur l'paule. Les
plumets des colonels les rendaient hauts comme les Titans. L'infanterie
lgre se pliait, se resserrait, s'tendait, se projetait, se dployait,
courait et s'amassait en lignes au long des dunes noircies de tout ce
monde. Les tentes se succdaient devant la mer entre les jardins
provisoires dus  la patience de soldats horticulteurs. Les baraques des
officiers taient peintes de couleurs fraches. Au milieu des batteries
s'levaient de petits monuments en terre ddis  la Gloire, tmoignages
de l'enthousiasme militaire. La joie goguenarde des figures magnifiait
encore le bruit des hommes. Et, parmi ce peuple ivre du dsir d'tre
grand, Bernard n'tait rien qu'un homme fltri, relgu au fond d'une
chambre avec du remords et de la dtresse, souvent de la honte. Il
examina ses pistolets.

Parfois il relisait les anciens numros des gazettes qui contaient
l'assassinat de Pichegru, trangl dans le cachot par les Mameluks du
Consul dsireux de silence, puis la condamnation de Moreau  deux ans de
prison, enfin la mort de Cadoudal. Bernard, au cours du procs, avait
conquis l'esprance de l'acquittement, puis d'une indignation populaire.
Les Parisiens s'taient agits. Il avait fallu menacer le jury. Tous
avaient cd devant le Rival. Ce fut une autre ruine de l'esprit
d'Hricourt. Il pensa que le canon du pistolet s'applique vite au fond
de la bouche, que l'on tombe tourdi, d'un coup, dans le tonnerre de la
dtonation, jusqu'au repos dfinitif, loin des gloires criminelles.

C'tait cela que le pre appelait une vie de fte, c'tait cela qu'il
reprochait, c'tait de cet insolent bonheur qu'il s'cartait afin de
mourir solitaire, afin de mourir d'angoisse, afin de mourir d'affection
trahie.

Le fils enfouit sa tte dans les mains et sanglota comme un enfant. Mon
pre! Mon pre!... Pourquoi, mon pre?

Faible, seul, malheureux, il avait besoin du sourire que le vieillard
lui dcernait autrefois en consolation. Et rien, rien ne venait plus.

Il y eut un crpuscule atroce, certain jour. La mer de mercure
s'alourdissait autour de la cit pleine de voix triomphales. Le soleil
de sang rougissait de sa lumire les dunes et le grouillement infini des
hommes. Un bandeau de nuages billonnait le ciel. Les tavernes
flambaient dans la ville basse engorge de soldats, de chansons, de cris
de fauves. Le roulement de mille tambours retentissait  tous les points
de l'horizon, descendait vers le port,  travers l'cho des rues,
s'amplifiait  l'approche des bassins. Vers la fort des mtures, cela
retentissait lugubrement. Cela retentissait aux entrailles de Bernard
tendu sur son lit dans l'obscur, et qui songeait au vieillard, l-bas,
plus au nord, au vieillard jugeant son fils.

La retraite se rapprocha. Les gamins chantaient la _Marseillaise_. Les
trompettes clatrent. Les vitres tremblaient. Le tumulte secoua la
maison. Le capitaine laissa courir un sanglot dans le bruit formidable.
Soudain il parut qu'on heurtait la porte de la chambre. Oui. Sans doute
la servante apportait une lettre. Comptant sur la nuit pour cacher son
dsordre, il se leva, fut ouvrir.

--Bernard!

Deux bras  son cou, une lvre  ses yeux:

--Bernard! Tu pleures! Ah! j'ai bien senti que tu souffrais. J'ai bien
senti que je t'aimais...

--Virginie!

--Oui. Tout me disait, l-bas, ta peine. Aurlie me le disait aussi.
Alors je suis venue... Bernard. Pourquoi pleurer? Bernard! Bernard! Je
t'aime, moi, moi! moi!... Qu'est-ce que a fait, puisque je t'aime et
que je pleure aussi...

Elle l'entourait de sa chaleur. Elle sanglotait... Ils restrent ainsi,
dans le tumulte abominable de la Vie et de la Mort qui passaient avec la
voix guerrire des tambours...

Elle l'aimait, Virginie! Ils s'aimaient certainement. Cela datait de
cette heure crpusculaire qui engloutit peu  peu la froce lueur du
jour.

Ils ne s'aimaient donc point avant? Ce n'tait rien, leurs treintes,
leurs caresses, leurs volupts malicieuses, leurs promenades dans le
parc, leurs mains unies au soir, derrire la ruine du donjon. Rien?...
Non rien auprs de ce dont vibrait maintenant l'poux, auprs de ce
qu'il savait frmir en elle de tendre, de douloureux, de craintif et de
dvou. Toi?--Moi!--Nous... Les lvres sur les lvres, ils
demeurrent, l'un contre l'autre,  tressaillir.

Il cherchait la comparaison de sentiments anciens. Rien n'galait cela,
ni l'instant de leur rencontre  Gros-Bois, ni les madrigaux des
fianailles, ni la nuit nuptiale. Cet amour-ci naissait de piti envers
lui, de reconnaissance envers elle. Leurs chairs, moules l'une 
l'autre, devenaient la chair d'un seul tre qui s'apitoyait  la fois
sur lui malheureux, sur elle confiante, qui se remerciait de se
confondre pour s'abriter en soi. Ils savouraient le charme d'une seule
piti mutuelle pour cette douleur pareillement subie en l'identit neuve
de deux motions.

--Comme tu es bonne, tendre pouse, qui souffres de mon chagrin, toi qui
accours de si loin pour consoler.

--Ne souffres-tu pas de la peine que ton pre endure  cause de nous?
Nos trois coeurs crient vers Dieu et implorent la mme misricorde.

-- travers ma douleur tu souffres de sa peine... Comme il est doux de
savoir que ton coeur sensible m'appartient  cette heure.

--Il est bon de s'attendrir, n'est-ce pas?

--Oui... Oh! nous nous aimons...

--Nous nous aimons...

Elle cachait sa tte entre l'paule mle et la joue penche. Ses cheveux
se dnourent et les envelopprent de leur tissu doux. Non, rien
n'galait, parmi les amours, cette heure de passion. Cependant, s'il
avait pu, aprs la bataille de Moesskirch et le viol de la fille
allemande, accueillir la piti alors venue  ses yeux,  ses lvres,
lorsque l'ordre militaire l'avait spar d'elle, il pensa tout  coup
que d'un pareil amour il aurait chri l'autre, sans doute. Oui, les
symptmes de la mme motion l'avaient envahi. Il en reconnaissait le
souvenir li  celui des cils sombres sur les yeux clairs de l'enfant
profane. Il lui parut qu'entre le temps de guerre et cette prsence
nouvelle de l'amour sa vie n'tait que lacune.

Il lui parut aussi qu'il restituait  ce souvenir sa dette de piti, de
douleur et de passion.

--Oh! que nous nous aimons!

--Laisse-moi voir tes cils sombres et tes yeux clairs, Virginie?

--Tu veux?

Reflet de la lune, la mer clairait la ville. La nuit allait finir. La
jeune femme n'avait pas encore retir son manteau  triple collet,
ouvert seulement sur sa robe de voyage. Elle se rappela sa malle, le
postillon et sa chaise rests  la rue.

--Tu es venue en poste?

--Oui, je dsirais te voir vite.

--Qui t'a donn l'argent du voyage?

--Aurlie. C'est elle qui m'engageait  partir. Ta soeur nous aime bien,
tu sais. Quand on a connu la condamnation de Moreau, elle ne m'a plus
laiss de rpit. Elle a emprunt sur ses bijoux et les miens.

--Aurlie?

--Oui. Elle disait: Je t'assure qu'il est malheureux, mon frre!... Il
souffre de la peine que le pre endure  cause de nous tous.

Bernard retrouvait la phrase que la nave Virginie avait rcite
d'abord. C'tait l'me d'Aurlie qui le rejoignait dans le corps de
l'pouse, qui le consolait, par cette bouche charnue nerve de passion.

--Va, va, tu es aim, mon Bernard!...

Vraiment elle prononait le nom en grasseyant, comme si, cinq ans plus
tt, elle et parl  la mode des Incroyables, elle aussi. Il remarqua:

--Tu as presque la voix d'Aurlie, maintenant.

--Tu trouves?

Lgrement vexe, elle feignit de rire.

Mais, au lendemain, ils gotrent tout le bonheur de l'amour, toute la
fracheur de la mer, toute la splendeur de messidor.

Hricourt, qui se dfiait des croyances chimriques, carta l'image
d'Aurlie. Sa femme l'enthousiasmait avec sa belle joie franche,
qu'amusaient les danses du flot et la parade des soldats. Ils
regardaient l'appareillage des btiments. Tantt ils musardaient parmi
la bonne odeur de bois neuf, dans les chantiers de construction; tantt,
blottis au creux de la dune, ils coutaient rugir les eaux en se
chrissant. Elle lui rappela des philosophies faciles, et que ni l'or ni
la grandeur ne rendent heureux. Toute joie rside dans l'amour. Elle le
prouvait. Ils mchaient la mme fleurette et suivaient du mme regard le
vol des oiseaux. Pour leurs bonnes heures, ils regrettaient le grand lit
ducal, au chteau de Lorraine. Ils aimrent Jean-Jacques, la nature,
leur petite maison  contrevents bruns. Hors la ville, ils en lourent
une pour quelque temps. La bourrasque jetait le sable, parfois, jusque
les vitres encadrant les moirures immenses de la mer, o les voiles
oscillaient, de plus en plus petites, vers l'horizon.  l'intrieur, il
y avait un sofa cramoisi, des crdences grises, le pastel d'un jeune
homme poudr, la main dans son habit bleu, des chaises  mdaillon, une
pinette avarie, puis un grand lit de fer clos de rideaux blancs, dans
la seconde pice, aprs le vestibule rempli de mouettes et de cormorans
empaills. Le propritaire naviguait. La vieille servante tricotait en
silence, l'oeil attentif derrire ses besicles rondes. Elle ne montrait
qu'avec religion les lances de sauvages, leurs boucliers de paille et de
cuir, leurs liasses d'amulettes, et les livres de sciences naturelles
qui dcoraient les tablettes d'une troisime salle.

De tout le bruit militaire, on n'entendait l que les coups de canon
saluant le lever et le coucher du soleil, midi.

L Bernard et Virginie parlrent de leur fils. Leur amour resplendirait
sur la beaut de sa face. Il accomplirait ce que son pre ne rvait plus
d'accomplir. Afin de participer  cette gloire certaine, ils
souhaitrent une vie longue; car lui commanderait. Ni l'un ni l'autre
n'en douta. Nulle opinion ne les divisait. Aux fruits de leurs corps
vigoureux et doux, ils se rassasiaient de force, de joie, d'espoirs.

En imitant ses mines anciennes de fillette gronde, Virginie tait sre
de l'attendrir. Le charme d'une faiblesse fline et purile l'attirait
de suite aux bras de l'pouse. Il embrassait les sombres cils et les
yeux clairs, au souvenir d'une autre faiblesse violente. Riant, il
avait envie de tristesse; et ce mlange d'motions tait un dlice
d'amour.

Une lettre arriva: Mon frre, le mdecin sort de la maison. Le pre est
trs malade; mais il ne lui convient pas encore de te voir. Je te
prviendrai quand le moment sera venu. Joseph.

La grosse criture crase sur la pte verdtre du papier signifiait
videmment l'imminence du malheur...

--C'est moi qui le tue, moi..., mon pauvre pre!

--Ne rpte pas cela, Bernard...

Virginie se ruait  cette bouche, comme si la peur d'une parole nfaste
pouvantait son destin. Lui ne voulut que s'anantir dans la douleur.
Tout le chteau des fibres nerveuses s'branlait en son crne, autour de
ses os. Son pre ne le demandait pas! Il pensa courir  Dunkerque. Mais
leur subite prsence ne pouvait-elle pas annoncer trop clairement la
mort au vieillard et le faire succomber aussitt, lui qui aimait tant
vivre, qui riait si fort, avec la petite orpheline, de ses manies, de
ses boutades. Surtout Bernard redoutait de comparatre devant le
moribond qui lui pourrait dire: Vois ce que tu as fait de moi qui t'ai
donn, en mme temps que la vie, la possibilit de la gloire et de
l'amour. Voici que tu m'as tu en trahissant mon affection pour une
femme, et du luxe ambitieux, comme Aurlie m'a tu afin de s'unir  un
noble, et Caroline afin de s'enrichir par l'influence de son mari.
Pourtant, ai-je t mauvais envers vous? J'ai pass les heures de la vie
 crer la fortune dont vous seuls deviez jouir, et non moi. J'ai reni
mes convoitises, j'ai mat mes instincts, j'ai ignor mes passions dans
le but que rien ne ft drob qui pt servir votre jeune force, un jour.
Et voici: Je meurs de dsespoir, parce que vous m'avez dlaiss avant
l'heure, moi, mes ides, pour d'autres gens et des modes nouvelles. Vois
mes rides, Bernard, les taies de mes yeux, les taches noirtres de mes
mains, coute gmir l'oppression de mon souffle, regarde la dtresse de
ma face. C'est toi, toi, ce sont tes soeurs qui ont tu, en faisant
comprendre pourquoi je ne suffisais plus  vos coeurs. Vous m'avez reni,
cart. Des ombres trangres ont surgi entre vous et moi... Pourtant
j'aurais pu vivre encore. Mes membres taient robustes; aucune maladie
n'affectait mes organes. J'aurais pu vieillir longtemps entour de vous
que j'aime... Oh! vous me repoussez de l'existence que j'encombre,
impotent, aveugle, radoteur... Eh bien! c'est fini. Je succombe.
Triomphez, assassins qui touffez mon chagrin avec le poids de
l'ingratitude... Ah! je vous aimais... je vous aimais, moi!... moi!

Le fils l'imaginait sur la couche d'agonie, avec les pauvres mains
osseuses tendues pour accuser, et sa bouche molle, dente, crachant la
maldiction, et, son regard cherchant,  travers les taies blanchtres,
le secours d'un autre soleil riche en clmences, en pitis, en
gratitudes filiales. Il entendait le sanglot gloussant sous les fanons
de la gorge flasque. Il se complut dans l'horreur de cette
hallucination, jusqu' ce que la fatigue physique l'tendt aux cts de
sa femme endormie dj comme une enfant paisible, au bruit de la
bourrasque jetant le sable de la dune contre les volets clos.

Ce ne fut pas le choc du sable, mais un heurt et une voix qui
rveillrent le frisson peureux de Bernard assoupi. Un poing d'homme
branlait la fentre du dehors... Mon capitaine!... Votre pre n'est
pas bien... Il faut venir!--Oui, oui, balbutia le fils en se
prcipitant vers la croise, qu'il ouvrit de ses mains tremblantes.
Envelopp d'un manteau, le voyageur attendait. Je suis le second de M.
Joseph. a ne va pas chez lui  cause de votre pre. Voil sa berline...
je vous attends... Le fils glac chercha les mots d'une question. Il
sentit que son pre tait mort et que le marin ne le disait pas.
Virginie ne comprenait rien, croyait  des voleurs... Mon pre, mon
pauvre pre! Oh! mon pauvre pre! rpondit-il. Le vent fit reclaquer le
volet. La mer tait mugissante. Bernard introduisit l'annonciateur.
C'est fini? Oui... non, non! L'homme ne voulait rien dire... On le
laissa. Je l'ai tu. C'est fait. Je l'ai tu, murmura Bernard
cherchant ses habits qu'il ne trouvait plus. Mais il remerciait le sort
de ne pas comparatre devant la svrit du vieillard vivant. Je l'ai
tu comme j'en ai tu d'autres!

Quelles heures de nuit, d'aube, de jour passrent aux vitres salies de
la lourde voiture! Virginie le tenait entre ses bras. Il sanglotait, par
saccades; elle pleurait doucement sur cette dtresse. Il s'tonna
lui-mme de tant de chagrin. Son pre tait vieux et dment, aprs tout.
Qu'avaient-ils fait qui ne ft selon la loi des choses? Les jeunes vont
 la jeune vie, les vieux  la dcrpitude, au dlire,  la mort. Et
cependant une peine physique, le chagrin du corps, de sa chair,
l'emportait sur la raison, comme si la chair, fille de la chair en
agonie, avait, pour ne pas se consoler, des motifs meilleurs que ceux de
l'intelligence, fille de leons trangres. Les saccades de sanglots lui
laissrent peu de rpit avant d'atteindre, le soir, Dunkerque et la
maison d'angle auprs du rempart. La lumire se filtrait par les fentes
des contrevents, entre le passage des ombres. Il sut l que M. Hricourt
vivait encore. Ses frres descendus lui dirent que le malade persistait
 ne le pas recevoir et se dclarait trop faible pour supporter le
trouble d'une telle entrevue.

Puisque son pre discutait ainsi la visite, la mort ne l'attaquait pas.
On avait voulu effrayer. Ses frres peut-tre servaient le caprice du
vieillard, qui imposait une preuve. Bernard souponna Joseph, qui ne se
rsignait point  les introduire dans la singulire petite maison.
Blond, ventru, bonhomme, Robert parlait de l'tat du ciel, des coussins
de la berline et de la vitesse du cheval, comme si tout cela existait 
l'heure de la mort. Les mains derrire le dos, Joseph hochait la tte.
Il est si faible! si faible!... Il ne peut plus se lever. Pourtant hier
je lui ai encore lu la gazette. Il a ri. Le mdecin ne sait pas; il dit
que a peut aller quelques jours... Il n'ose rien promettre. La petite
veille, avec Calebasse, notre ngresse, que nous avons ramene des
Guines... Il veut toujours manger des oranges, le pauvre homme, mais a
ne lui vaut rien... Allons entrez, Madame notre belle-soeur, vous verrez
une cabane de matelots...

Ils entrrent tous dans une grande pice nue. Virginie ne savait quelles
paroles fournir. Robert avoua que l'orpheline excitait le pre contre
ses filles et ses brus. En un coin de la pice, l'escalier tournait vers
les solives du plafond. On entendit marcher, en haut, et des plaintes de
voix inconnues. Les marins se balanaient sur leurs jambes en regardant
le carrelage du sol. Une ngresse dgringola les marches. C'est la
Gri-Gri, ce n'est pas Calebasse, expliqua Robert, et il rit de toute sa
face rase. Inquite, l'Africaine rda, dans les coins,  la recherche
de vaisselle. Elle admirait le manteau, les trois plerines de Virginie;
elle rassembla contre ses grosses mamelles un madras jaune et sang.
Allons Gri-Gri, commanda Robert, salue Madame... Ah! elle est ruse! Et
ta soeur Banane? Elle est l-haut. Allons!... ah! ah! Dents blanches!
Vilaine tignasse: l-bas, elles y mettent du suif... Drle de mode!
n'est-ce pas? Bernard! Te rappelles-tu, mon frre, quand tu venais voir
vler la vache, derrire les Moulins...? Une autre ngresse glissa
pieds nus le long de la rampe. Ah! c'est Clotilde, celle-l...
Clotilde ouvrit ses grosses lvres noires pour sourire, et puis chuchota
des mots bizarres vers Gri-Gri penche sur une caisse qui servait
d'armoire. Les marins ne parlaient plus du moribond, mais ils
renseignaient Virginie sur les dfauts et les vertus des quatre
ngresses prsentes, glissant, pieds nus, silencieuses, telles que de
souples diablesses vtues d'indiennes qui collaient aux membres agiles.
Bernard et voulu qu'on se tt ou qu'on parlt du malheur, uniquement.
Les marins ne pensaient pas de mme. Ils s'empressaient autour Virginie,
lui montraient un oeuf d'autruche, des morceaux d'ivoire, la prirent de
soupeser. Cela fit que Bernard crut moins  la proximit de la mort. Ses
frres auraient-ils ainsi jou?

Soudain les ngresses regrimprent  la vis de l'escalier, disparurent.
Le gros Robert monta lui-mme pour prendre des nouvelles. Afin d'viter
le bruit, il n'avait point de souliers; ses pieds normes en bas gris
tricots firent geindre les planches des marches. Bernard craignit que
son pre ne le demandt. Il se jetterait au pied du lit et lui baiserait
la main. On se rconcilierait. On gurirait l'aveugle. Quels bons jours
d'affection ensuite... Mais Robert revint, l'air hbt: Il a pass!...
dit-il... Le pre est mort!--Oh! hurlait la chair de Bernard, encore
que la stupeur de son esprit voult interroger. La chair se tordit, fut
secoue de sanglots, s'croula sur les genoux. Virginie le soutenait.
Joseph rpta: Voyons, garon, voyons, Bernard, du courage, frre,
allons... Ils le portrent, le hissrent par l'escalier. Il tait une
chose endolorie, secoue de spasmes. Il se trouva brusquement face 
face avec son pre rigide, tendu les yeux plus creux, les narines
pinces, la bouche svre, les mains pareilles  la cire du gros cierge
qu'allumait la ngresse avertie d'avance.

De nouveau sa chair s'croula sur les genoux. Ses mains cachrent le
trouble de la figure dforme par l'expulsion pnible des larmes.
L'intelligence se rsignait, sereine. Mais le corps ne se rsignait pas.
Il tait une autre personne que la raison. Personne instinctive,
sensible, passionne, mieux capable de comprendre que la chair du mort
tait la source de sa chair, qu'elle-mme, un jour, se ptrifierait
aussi, vide d'me volontaire, aprs avoir t l'organe d'amour et de
douleur.

--Allons, frre, bois un bol de grog. a remet un homme... Non? Tu as
tort.

--Frre, tu devrais boire du grog. a te donnerait courage. Mange un
morceau toujours.

Le corps souffrait trop. Au contraire l'esprit avait puis sa peine. Il
s'attristait davantage, avec philosophie, sur la brivet de
l'existence. Ces dernires semaines, tout le chagrin s'tait extnu en
prvisions. Une navrance accepte persista seule. Le corps continua de
gmir, de se tordre, et de sangloter,  chaque souvenir d'autrefois, 
chaque vocation du pre aimable ou heureux. L'esprit plaignait le corps
et s'tonnait presque de la torture.

Alors le fils comprit  quel degr il tait la chair de la chair, et de
quel lien, suprieur  ceux invents par la posie, la race retient la
race.

La mort venue, l'tre qui tremblait, mystrieux encore, aux flancs de
l'pouse, serait-il secou de mmes sanglots? Bernard se rfugiait dans
les bras de Virginie, il cachait sa tte dans les jupes. Elle pleura sur
lui, doucement, parmi des paroles consolatrices d'amoureuse. Lui
songeait  sa vie intrimaire entre celle, finie, de l'anctre, et
celle, prochaine, de l'enfant. Il allait transmettre au descendant le
courage et le rve de l'aeul, courage et rve transforms un peu par
ses propres courages et par ses propres rves, par la culture minutieuse
de son caractre mconnu. La descendance le justifierait.

--Frre, il ne faut pas rester ainsi, l'estomac vide Pourquoi?

... Jusqu'aux funrailles Bernard tcha de consoler sa chair fivreuse
et son coeur sanglotant. Il clama le _Miserere_ du fond de son me au
Christ de cuivre lev sur la draperie noire dans le choeur de l'glise.
Il crut qu'il enterrait sa jeunesse, quand la bire descendit au fond du
trou creus entre les marguerites du gazon. Ah! son enfance qui
titubait, son adolescence qui chantait, sa jeunesse qui esprait! Tout
cela tombait dans la pellete de terre choquant le bois sonore, tout
cela que son pre avait averti, dirig, gay, combl de biens. Les
marins eux-mmes eurent les yeux humides; le lieutenant Augustin plit,
malgr ses parfums; Caroline soupira sous les tuyautages de sa coiffe de
deuil. Ensuite l'on partit silencieusement vers une autre vie, que
l'image du vieillard n'occuperait point.

Quelques matins encore, les rveils furent sinistres. L'pouse consolait
le pauvre corps recueilli dans sa douce chaleur. Peu  peu, elle cachait
la mort avec la fracheur de son sourire.




X


Au chteau de Lorraine, ils prparrent l'existence pour la venue de
l'enfant. Thermidor, puis Fructidor brlrent les feuilles.
Praxi-Blassans avait rejoint Aurlie malade de sa maternit attendue.
Tendrement il la soignait, lorsque sa correspondance norme lui laissait
du loisir. Il recevait le soir des espions qui surveillaient l'esprit
des petites cours allemandes.

Parti trois jours aprs Bernard, en Prairial, Edme Lyrisse, depuis,
voyageait au loin, sducteur d'une demoiselle, dont la mre, dsespre,
trpassa.

Au milieu de Vendmiaire seulement, Bernard voulut entretenir, seul 
seule, Aurlie du voyage qui avait amen sa femme  Boulogne, en
Messidor. Ils allaient sous la charmille. Le soleil, trouant la verdure
roussie de la vote, faisait des taches ples sur le sable.
Praxi-Blassans gagnait alors la Sude, muni d'instructions pour empcher
l'alliance entre ce pays et l'Angleterre. Mlancolique, la jeune femme
se plaignit de rester seule, quelques mois encore.

--Et nous?

--Oui, sourit-elle.

--Et moi?

Elle ne rpondit que par le mme sourire; elle s'avoua lasse. L'charpe
orange qui cachait sa taille n'empchait point les frissons. Son petit
visage, tir des narines aux lvres, portait une teinte laiteuse. Des
taches rousses cernaient les yeux. Les longues mitaines de soie tricote
ne s'appliquaient plus jusqu'au coude contre la maigreur des bras, mais
se plissaient partout Une dentelle cachait sa chevelure ternie.

--Asseyons-nous, dit-elle.

Elle posa son rticule sur la pierre du banc et se mordit les lvres, 
cause d'une souffrance plus vive.

--Chre Aurlie! plaignit le frre, qui la soutint...

Ils restrent un peu sans parler. Les oiseaux se chamaillaient  travers
les ramilles. De gros dahlias pourpres achevaient de se fltrir. Les
pommes d'or brillaient aux branches alourdies.

--On accueillerait mieux la mort en automne, ce me semble, dit-elle.

--Ce me semble aussi. Mais pourquoi parler de la mort?

--Oui: pourquoi?... Nous avons tu notre pre... Que reste-il de remords
 nos amours?

--Peu de chose. La nature poursuit son oeuvre en nous donnant l'oubli.
D'autres vont natre.

--Nous n'avons pas la piti longue.

--Vous en avez eu beaucoup pour moi, Aurlie, cet t...

Il s'arrta. Elle attendit. Jusqu'alors il n'avait pas os dire sa
croyance  un sentiment d'affection trs vive qu'elle aurait inspir 
Virginie, pour lui. Le frre avait craint l'quivoque de ce propos, et
qu'elle ne ft embarrasse par cela que leurs paroles n'eussent jamais
exprim. Il retira sa main qui soutenait la jeune femme entre les
paules. Il reprit alors, plus sr de sa voix:

--Vous m'avez envoy l'amour, quand vous m'avez senti prs de la mort.
Je vous en remercie, ma soeur.

--Je l'ai envoy l'amour?... Oui, je pressentais d'ici la douleur. Tout
manquait sous tes pas, homme infortun!

--Par une autre bouche, par une autre me, vous m'avez envoy votre
affection, l-bas, prs de la mer.

--Oui, je te l'ai envoye, Bernard; et tout mon coeur aussi.

--Virginie m'apporta votre voix, et votre coeur battait dans son coeur
naf. Je l'ai bien compris.

--Merci, mon frre, merci de m'assurer que tu l'as bien compris...
Merci.

Il redouta de montrer son motion, comme elle montrait la sienne; il se
pencha et, sans la toucher de ses mains, posa les lvres sur la soie
tricote de la mitaine; il ne releva point la tte avant que
l'oppression d'Aurlie se ft apaise. Et alors il regarda directement
le soleil.

Silencieux, ils demeurrent ainsi. Nul de leur geste n'effleurait
l'autre. Ils contemplaient l'astre dclinant au bout des arcades que
faisaient les troncs et les branches tailles des charmes. Beaucoup plus
tard, elle dit:

--Le mme sang qui charge mes veines m'a fait pressentir le chagrin dont
s'enfivrait ton sang. Notre pre m'avertissait par la vertu mystrieuse
du sang que lui doit notre race.

--Sans doute, nous sommes le mme sang.

Il ne comprit gure ce qu'elle voulait entendre par l, sinon qu'elle
rappelait, peut-tre, leur lien fraternel, pour carter une ide autre
de leur affection; et ils revinrent au silence. Les deux mes vades de
leur corps se mlaient dans la forme belle du paysage, devant leurs yeux
saisis. Il sembla que les parties les plus subtiles de leurs tres
comblaient l'espace, depuis les pelouses et les eaux endormies jusque la
courbe lance du ciel.

Deux heures ils furent, consciemment, l'univers et la joie de son
automne dor. Leur silence ne se rompit pas. Leurs regards ne se
cherchrent point. Ils admirrent.

Au 19 brumaire de l'an XIII, Virginie mit au monde une fille. Comme sa
mre, elle eut de sombres cils et des yeux clairs pareils aux sombres
cils et aux yeux clairs du fils enfant par Aurlie le mois suivant,
dans l'alcve o restait pendu le dessin de Bernard, qui reprsentait la
douleur de la petite Allemande, aprs Moesskirch.

--Ma bonne, tu pensais trop  moi, durant ta grossesse, s'cria
Virginie! Ton fils a mes yeux. Je veux mourir si je ne t'aime pas
toujours comme tu m'aimes; toujours, tu sais...

Elles s'embrassrent, le coeur gros d'un bonheur obscur.

Remises de couches, l'une et l'autre rentrrent  Paris. Bernard n'aima
gure la petite Denise, dont les cris emplissaient l'htel de la Cit
d'Antin. Le colonel Lyrisse y recevait beaucoup dans le salon aux
tentures de drap rouge bordes de noir. Des cariatides soutenaient les
angles du plafond, sur des bras musculeux, joints derrire leurs ttes
crpues, d'Atlas, d'Hercule, de Chiron. En haut de leur pidestal, les
muses de pltre bronz soulevaient noblement les draperies de leurs
tuniques. Par malechance, la nuit de la rue morose obligeait, ds cinq
heures,  la lumire des lampes; or l'odeur d'huile chaude donnait 
Virginie maint prtexte de migraine.

Serait-ce Denise, petite chair noire et criante, qui vengerait Hricourt
du Rival, devenu l'Empereur Trs Chrtien, aprs la crmonie du sacre?
Virginie, obstinment attache  des traditions, nourrissait elle-mme.
Autour de l'enfant pendue au sein grossi, les amies bavardes se
penchaient avec mille cris joyeux, surprises de voir  la fillette des
mains, des yeux, une bouche.

Hricourt prfra les heures passes dans le cabriolet du colonel.
L'lan du cheval perait le rideau de neige fondue. On s'arrtait aux
boutiques, devant les maisons les gnraux, des inspecteurs aux revues,
des commissaires des guerres. On tait reu par des hommes raides en
uniformes chamarrs, et qui portaient la nouvelle croix de la Lgion
d'honneur. Ainsi connut-il le baron de Cavanon moul dans son costume
vert de chasseur  cheval. Sur les cuisses, un sextuple trfle trac par
des galons d'argent, la pointe en bas. La tte massive s'appuyait aux
broderies mtalliques du haut col raflant les bajoues. Le plancher
criait sous les bottes  glands et  perons dors; le fourreau en
cuivre du sabre courbe enchssait des cames d'agate. Malgr cette
magnificence, il sourit affablement de la msaventure politique qui
navrait le capitaine et promit de le faire rinscrire sur les contrles
de l'arme. Lui avait conquis ses grades, avec Joubert, Massna, Desaix,
en Italie, d'Arcole  Marengo. Il se haussait pour convaincre le grand
colonel Lyrisse, racontait de drles d'histoires sur Augereau, qui
rquisitionnait, ds l'entre de ses troupes dans les villes trangres,
toutes les voitures de luxe et les vendait  son profit, en France. Plus
tard les officiers suprieurs avaient imit leur chef, en sorte qu'on ne
trouvait plus  prix d'or aucune berline en Lombardie, tandis qu'
Grenoble et  Lyon on les achetait au quart de la valeur. Grce  ce
commerce, le baron avait acquis une superbe collection de peaux de
tigres agrafes  ses murailles. C'tait son orgueil. Cela devenait
aussi des chabraques pour ses chevaux, des chancelires sous les tables;
il se promenait au milieu de cela, lui trapu, robuste, galonn d'argent,
ligott de sardines, de cordons et d'aiguillettes.

Cit d'Antin, il parut  plusieurs reprises accompagn de la baronne de
Cavanon, tout imbue du vieux rgime et qui venait en chaise jusque le
salon, comme le Mascarille de Molire, vtue d'une robe et d'un casaquin
de soie carmlite, les cheveux poudrs et enguirlands de petites roses;
un ruban de velours rouge au col. Envers Praxi-Blassans qui promettait
de lui faire rendre ses domaines, la dame quadragnaire gardait une
reconnaissance; elle appelait tendrement Aurlie bichette!

Plus gracieuse qu'en aucun temps, depuis ses relevailles, celle-ci, 
cause d'une certaine pleur, s'embellit encore de la mode qui permit aux
cheveux chtains de friser par boucles changeantes autour des tempes et
du front, vers les nuances de ses yeux diserts. Aux plis violets d'une
simple robe en velours, son corps flexible et menu rvlait des lignes
heureuses. Elle supportait mal les assiduits du colonel Chabert et du
commissaire ordonnateur Hulot d'Ervy. Praxi-Blassans l'aimait mieux.
Attentif  la sduire, il devenait considrable. Rue Saint-Honor,  la
Cit d'Antin, se pressait un monde de ci-devant qui sollicitaient les
grces du nouveau rgime, d'missaires trangers qui prfraient ses
locutions nettes aux embches spirituelles de Talleyrand.

Certain d'un avenir de restauration, il se proposait de rendre au roi
une France reconstitue par l'administration et la victoire unissant
Provenaux, Gascons, Celtes, Picards, Lorrains et Flamands en une race
idale qui venait d'acqurir sa facult de cohsion par leur besoin
gnral de libert. Talleyrand s'appropriait cette thorie. On disait
facilement que Buonapart faisait l'intrim entre la Convention et la
monarchie, qu'il facilitait la transition, que ce titre d'Empereur
reviendrait  la couronne. Le cardinal Fleury n'avait-il pas failli
l'obtenir pour Louis XV. Sans l'opposition de la Prusse, c'et t chose
conquise. On poursuivait la ngociation.

Cela satisfaisait les gens raisonnables. Rien en somme ne disparaissait
des traditions girondines, rien ne s'opposait  ce que l'Empereur-Roi,
succdant au gnral corse, n'acceptt son hritage. Ce titre
d'Empereur-Roi, les diplomates dsiraient beaucoup l'tablir. Il
s'agissait de faire couronner Napolon  Milan, comme roi d'Italie. Ils
y travaillaient. Au XVe sicle, les Praxi-Blassans, enfuis de
Constantinople lors de l'invasion turque, s'taient rfugis dans le
comtat-Venaissin, en terre papale. Ils tenaient des Pontifes leur titre
et le domaine de Vaucluse. Leurs relations de famille liaient Paris 
Rome, o quelques-uns servaient encore.

L'poux d'Aurlie avait, d'aprs leur correspondance, rdig les
rapports qui inspirrent la conduite du cardinal Fesch, lorsqu'il obtint
de Pie VII le voyage en France pour imposer la couronne impriale 
Buonapart, et cela malgr la pression des cabinets d'Europe, malgr
l'argent de l'Angleterre.

Depuis lors, Praxi-Blassans menait bien des choses, et, en particulier,
l'affaire de l'Empereur-Roi. On le voyait en butte aux obsessions de
monsignori verbeux, sourieurs, de petits nobles florentins vieillis par
les angoisses de l'intrigue. Il tait rare que Talleyrand ne vnt pas
traner son pied bot aux rceptions d'Aurlie, ou du colonel Lyrisse.
Avec le tabac, il puisait dans sa tabatire les mots d'esprit, se
drobait par des plaisanteries souvent grivoises aux indiscrtions des
missaires trangers, et revenait prs d'Aurlie, de Mme Hricourt pour
noncer quelque madrigal  la Boufflers, puis disparatre subitement. On
n'entendait plus le rythme irrgulier et lourd de son pas. Alors
l'inquitude des Italiens amusait les jeunes femmes. Aprs ces
rceptions, les deux mnages et le colonel Lyrisse soupaient ensemble
gaiement, si Cavrois ne se prsentait point, dans sa vieille redingote
brune, et portant un dossier sous le bras. Aux Relations Extrieures, il
centralisait les messages d'agents spciaux attachs aux ambassades sous
un titre officiel, mais dont la mission tait la surveillance du
personnel et le recueil des impressions. Souvent il avait reu dans la
journe des nouvelles mystrieuses; il dveloppait sa paperasse entre
les assiettes, sans parler trop, sauf pour dire ses motifs de croire 
la vracit d'indications obtenues de gens qu'une dfaillance avait mis
en son pouvoir. Son triomphe tait de placer,  l'ambassade de Portugal,
Junot, qui devait de la reconnaissance aux fournisseurs de troupes,
tandis qu' Lisbonne le reprsentant du pape, ruin par les princes
italiens, se vengeait d'eux en les trahissant. Par le Portugal, on
saurait tout de Florence, de Milan, de Rome, de Venise, des menes de
l'Autriche.

 manier ainsi les mes soudoyes par les fonds de la police, Cavrois
mprisait les hommes. Rien n'amusa Bernard comme d'aller, au milieu du
jour, le visiter dans son antre du Ministre, de la part de
Praxi-Blassans. Au milieu d'un bureau o l'on accdait par des
labyrinthes de corridors lpreux, aprs cinq escaliers en colimaon, le
fonctionnaire, vtu d'un vieil habit dteint, recevait  l'abri d'un
secrtaire norme, dont il abaissait vivement le cylindre afin de cacher
les liasses. Froid et muet, le menton pos en ses cravates de
mousseline, il lissait d'un geste patient les barbes de sa plume d'oie.
Derrire lui s'ouvrait parfois une porte basse; l'on apercevait alors
une longue soupente o vingt commis lamentables expdiaient des minutes,
 la lueur d'un brasier, dans l'cre fume du bois humide. Volontiers
Cavrois enseignait alors  son beau-frre les exigences secrtes de la
diplomatie, qui tentait de maintenir la Prusse en neutralit dans la
coalition runie par l'Angleterre. Il souriait aux indignations contre
Buonapart; il affirmait que le principe de l'tat seul intresse, et
que les instruments humains de l'tat, politiciens, gnraux, n'ont
qu'une valeur transitoire, dont la moralit ou l'immoralit importent
peu au destin des peuples. L'honnte homme est maladroit, souvent
malheureux, parce qu'il n'utilise pas, dans la lutte, les ruses des
mchants qui forment la multitude. Celle-ci l'accable. Il serait
dsastreux pour les peuples que l'honnte homme les entrant dans sa
maladresse et son infortune. La chance d'un coquin peut au contraire
leur assurer une gloire prospre, aux applaudissements des nations
sduites par la force, alors mme qu'elles se mentent en invoquant la
justice et la libert. Pour nous, Bernard, que la nature n'a point dous
de malice suffisante, le mieux est d'accepter les crimes naturels aux
nergiques, aux hommes de proie, et de les servir, dans l'intrt de la
patrie qu'ils augmentent. Contentons-nous de rester assis au spectacle,
sans prendre navement parti contre le tratre en faveur de l'innocente
hrone. Admirons les agencements et les surprises du drame. Manions
mme quelques ficelles. Mouchons les chandelles, s'il nous plat de voir
les coulisses et les dessous. Mais ne sifflons point comme le butor du
parterre. Rions entre nous dans l'arrire-salon de la loge. Notre cher
Praxi-Blassans ne prend-il pas un plaisir dlicat, s'il prpare, pour M.
le Comte de Lille, ce que Napolon croit acqurir au bnfice
hrditaire de son bon frre Joseph ou des enfants  venir? M. de
Talleyrand ne se peut-il joliment gayer en voyant l'Empereur entich de
ces institutions fodales que, jacobin, il blma d'abord, rtablir, sur
notre conseil, les hautes charges de la couronne, s'entourer d'un grand
cuyer, d'un archi-chancelier, de marchaux, nommer son frre Louis
prince et conntable, quereller sa soeur lisa, ses frres Jrme et
Lucien pour leurs mariages indignes d'une situation nouvelle et sublime.
Arrangeons-nous afin d'entrevoir et de sourire... C'est le meilleur de
la vie.

De fait, le pauvre homme ignorait les autres plaisirs. Caroline refusait
de joindre des subsides aux maigres appointements. Il ne changeait gure
d'habit; et, comme il aimait les bons plats, il s'invitait, timide, chez
Aurlie ou chez le colonel Lyrisse, admirateur de cette formidable
fourchette. Rue du Bac, Cavrois emmenait Hricourt, le soir, dans son
logis, trois vastes pices meubles de siges anciens et tapisses de
livres. Une vieille femme borgne y poussetait au hasard le merveilleux
secrtaire de Boule, et des tableaux de Van Dyck, de Velasquez, que ses
parents avaient rassembls, ainsi qu'une collection d'ivoires. La
fortune, aux mains de Caroline, nourrissait maintes souscriptions dans
les affaires de charbonnages, qu'elle assurait devoir rendre mille pour
un. Il la laissait agir avec sa curiosit malicieuse de spectateur
suivant le jeu d'une marionnette. Il l'appelait La Fourmi. Elle le
ddaignait manifestement comme les autres membres de la famille, except
Praxi-Blassans, l'homme aux influences utiles. Celui-ci non plus ne
vivait d'autre chose que de labeurs. Ds six heures du matin, il
travaillait  des rapports, dans sa bibliothque.  dix heures il tait
au Ministre, ou aux Tuileries derrire Talleyrand, ne reparaissait
qu'au dner de quatre heures, las et content de sa russite quotidienne.
Il portait bien ses quarante ans d'homme nerveux, vif et ricaneur, agit
par l'imminence du triomphe. Les plaques d'ordres nombreux illustraient
dj son frac, les jours de gala. L'Europe, ses mille personnages de
marque, la gographie des minimes duchs, les politiques des cours, les
intrts des villes et des banques, les tempraments des souverains, le
pass des hommes considrables, occupaient sa mmoire, son esprit et ses
paroles au dtriment de toute joie simple. Il ne s'intressait pas aux
maladies des enfants, ni aux pertes pcuniaires. Les combinaisons du
cabinet de Vienne le dtournaient de craindre la coqueluche de Delphine.
Il apercevait moins les beauts d'une toilette neuve ornant la forme
fine d'Aurlie que les rsultats de la nouvelle alliance conclue entre
l'Angleterre et les Russes. Il ignorait le temps, la pluie, la neige,
connaissait seulement le verglas  cause de ses chevaux, qui marchaient
moins vite et laissaient sa voiture en route.

Vers quatre heures, il commenait le repas en silence, tant
l'absorbaient encore ses proccupations. Insignifiant, aimable, le
colonel Lyrisse offrait une opinion sur l'lve des chevaux en
Devonshire. Les choses de son rgiment lui donnaient beaucoup de tracas.
Il consultait le capitaine, qui se passionnait aussi pour la forme des
selles et les vertus questres des Gascons opposes  celles des
Tourangeaux. Virginie mdisait de telle ou telle visiteuse, de Mme
Grand, l'pouse civile de Talleyrand, que tout le monde interrogeait sur
son lieu de naissance, parce que, trs sotte, elle avait coutume de
rpondre: Je suis d'Inde, tant ne d'ailleurs vers les bords du
Gange, puis venue jusqu' Paris, aprs bien des aventures dignes d'tre
contes par Restif ou Crbillon. Il avait fallu la manie matrimoniale de
Buonapart pour unir cette innocente  l'extraordinaire intelligence de
Talleyrand. Lui soutenait l'avoir choisie de la sorte, parce que, si une
femme d'esprit compromet parfois son mari, une bte ne compromet
qu'elle-mme. C'taient aussi maintes histoires sur le compte de
gnrales issues des basses classes sociales et qui tout  coup, servies
par les victoires de leurs maris, coudoyaient l'ancien rgime rconcili
avec l'Empire, mlaient, en souvenir du temps o elles portaient le
bavolet derrire leur tal, le jargon de la rue au langage fleuri des
petites-filles de Climne. En outre, Aurlie discutait joliment sur la
mode.

--Mon c.er, vois-tu, disait-elle  son frre, le mrite d'une femme est
au juste de savoir composer un tableau par le moyen de sa personne
attife de la belle manire, et l'arrangement de sa demeure. Je voudrais
que Gatan trouvt toujours chez lui un petit chef-d'oeuvre de cabinet
d'estampes.

--Je le trouve, Aurlie! Je le trouve, rpondait le diplomate en lui
baisant les doigts.

--Vous me flagornez, mon c.er. Vous n'aimiez ni ma coiffure  la
grecque, ni mes _repentirs_; et maintenant vous n'excrez pas moins les
patres du salon que les _cames_ de la tenture en pplum.

Ils riaient ensemble. Aurlie n'tait point triste,  l'exemple des
femmes fatales que les romans dcrivent. Cependant elle ne se dispensait
gure d'une mlancolie qui seyait  son charme frle. Les grandes
conceptions de son mari l'isolaient un peu. Virginie s'occupait de sa
petite Denise, l'enfant grasse et brune qu'on lui apportait toutes les
heures  nourrir; et parfois elle suspendait  l'autre sein le fils de
sa belle-soeur, douard. Les yeux pareils des deux petits s'tonnaient de
la lumire, des sourires et des gestes, avec la mme expression grave
qui mettait en joie le colonel, Bernard. Praxi-Blassans dnait  la Cit
d'Antin pour fuir les solliciteurs encombrant son htel du faubourg
Saint-Honor. Les deux familles s'arrangrent de cette vie commune 
l'abri des fcheux. Et ce furent de trs bons soirs jusqu'au printemps.
mile et Delphine crevaient des tambours, cassaient leurs trompettes,
renversaient leurs timbales, pleuraient et chantaient tour  tour dans
une pice voisine, sous la garde de la vieille Margaret Trheuc, la mre
du dragon, ruine par l'incendie de sa ferme en Morbihan. Les Hricourt
la gageaient.

Au spectacle paisible de ces deux femmes, douces et gaies, de leurs
jolis enfants, Bernard se demandait ce que son pre avait pu har en
cela, disant: Il y a des formes trangres entre nous.

Il examinait son chagrin, sans dcouvrir ce qui avait dtruit le bonheur
du vieillard. Comment ne pas aimer ce laborieux Praxi-Blassans, dont
chaque gloire nouvelle faisait plir d'orgueil Aurlie? Comment ne pas
accepter sa philosophie perspicace? Le capitaine voqua la dure nergie
du pre, celle qui pliait tout  son dsir de fortune: femmes, enfants,
ouvriers, domestiques. Les deux mres, la sienne, l'Autrichienne, celle
des marins, et l'autre, celle d'Aurlie, de Caroline, d'Augustin,
taient mortes  la tche prescrite par la svrit du fondateur. Le
contraste, pressenti entre cette autorit de droit divin et l'indulgence
du nouveau temps, avait-il heurt les convictions du pre dur aux autres
et  soi-mme, du pre qui avait conquis les premires richesses  la
course de son brick pourchassant les navires anglais et barbaresques,
les secondes au temps des biens nationaux, et les dernires au fort des
campagnes entreprises par la Rpublique dans le pays batave?
Pressentait-il aux mes de ses filles, de ses gendres, un autre besoin
que celui de gagner honntement, avec l'aide des lois successives, un
besoin nouveau de jouir par l'apparat des actions, besoin qu'il n'avait
pas ressenti et qui humiliait son me simple? Le pre s'tonnait tant de
voir Aurlie indpendante, un mari docile  son gard, et Caroline
accaparant la fortune de Cavrois afin de raliser mille desseins de
spculation!

--Oui, approuvait Aurlie. C'est cela. Nous avons, nous autres, un
besoin plus grand d'aimer et de savoir.

--Nos enfants s'aimeront davantage et se pardonneront plus.

--Oh! oh! ricana Praxi-Blassans, ne croyez point cela. Des sicles
passeront avant.

--Des sicles et des guerres, ajouta le colonel Lyrisse.

--Oui, mais la guerre mle les peuples, dit Cavrois qui entrait, avec
son ami Bridau de l'Intrieur. En se tuant, les hommes apprennent  se
connatre, eux, leurs ides. Que l'Empereur conquire l'Europe, et un
jour l'Europe cherchera l'galit rvolutionnaire, dont nos soldats
savent au juste le nom.

--Nous ne demandons que la gloire, protesta le colonel Lyrisse, en
dressant sa haute taille et sa tte minuscule. Il faut des lauriers...
il faut des lauriers  la nation pour qu'elle se respecte et progresse
dans la vertu, en admirant l'exemple de ses hros.

--Voil mon avis, soutint le svre Bridau. Il faut de la gloire aux
peuples pour qu'ils prennent d'eux-mmes une ide grande, pour que cette
ide donne  chacun la conscience de son devoir envers la nation.

--Vous obtiendrez mieux que vous n'esprez, Messieurs les hros!
rptait Cavrois qui dplia son portefeuille de maroquin.

--Travaillons  empcher la guerre, conclut Praxi-Blassans, et il se
rapprocha des papiers.

Travailler! Les deux hommes voyaient l le but unique de vivre. Ni les
plaisirs, ni les amitis, ni l'amour ne gagnaient sur leur travail.
Entre eux, Hricourt prouvait quelque honte de son inutilit. Il leur
servit spontanment de secrtaire. Il allgeait les besognes de
Praxi-Blassans, dans l'espoir de contribuer  la russite.

--Mon c.er, lui demandait Aurlie, pourquoi te dmnes-tu et cours-tu
partout? Repose-toi. Tout  l'heure tu devras partir pour les camps.
Jouis de ton loisir.

--Tu ne sais pas, ma bonne, la raison de toute cette ardeur, ripostait
Virginie; il croit que tu es ambitieuse, et il veut que ton mari
devienne ministre. C'est gentil, hein?

La soeur se mit  rougir,  plir, et, bien que, depuis le jour de
l'explication au chteau de Lorraine, rien ne se ft renouvel de leur
moi, Bernard fut trs content. Elle comprenait le mobile de son effort.
Mais il sortit tout de suite. Dehors, son caractre pensa: Dfends-toi
contre la tentation du crime. Sois seulement glorieux d'un si bel
amour.

 quelque temps de l, un officier sarde, le major Brandini, nuisit 
Praxi-Blassans, qui djouait ses manoeuvres dans les ministres et venait
de faire avorter son essai diplomatique. Cet homme allait partout,
disant qu'au surplus c'tait un ami de Moreau et de Pichegru, que son
beau-frre, le capitaine Hricourt, avait conspir jusqu' se faire
casser, que tous deux avaient des attaches quivoques. Ces bruits
vinrent aux oreilles de l'Empereur, qui gronda Talleyrand.

La situation de Praxi-Blassans parut fcheuse. Les mmoires de ses plans
taient tous aux mains du ministre et en voie d'excution. On pouvait,
sans pril, le casser aux gages ou l'expdier en quelque mission
dsagrable. Or l'affaire de l'Empereur-Roi tait celle qui devait lui
assurer l'avenir. Trs contrit, Hricourt fut trouver le baron de
Cavanon. Cet ami le dtourna de provoquer Brandini: un duel et
seulement transform la chose en scandale. Mais il conseilla de voir
l'Empereur, de solliciter la rinscription sur les contrles de
l'Inspecteur aux Revues, de lui expliquer le cas et de rclamer justice.
Cavanon promettait d'obtenir une audience  l'improviste, en le
prsentant d'abord comme son secrtaire et ami. Bernard demanda quelques
heures pour rflchir.

Avant ce jour-l, il s'tait refus  toute dmarche personnelle. L'ide
de prendre une attitude humble devant Buonapart le rvoltait trop. Il
sauta dans un cabriolet, rentra chez lui. Virginie achevait de mettre
son manteau de deuil pour conduire la petite Denise chez sa belle-soeur.

--Que faire?

--Mon pauvre, mon pauvre Bernard!... Et Aurlie! Elle aime tant son
mari. S'il perdait sa position!... Ah! Elle en ferait une maladie...
Mais toi, toi... Moi je t'aime, tu sais. Pense  nous d'abord. Je ne
dsire pas te voir partir pour la guerre, moi! tu sais, vraiment!

Cette parole le dcida. Son caractre n'admit point le prtexte de la
vanit personnelle, pour se drober au devoir du soldat. Brutus et
sacrifi sa rancune  la grandeur de Rome et  l'honneur de marcher sous
les enseignes des lgions. L'amiti, le patriotisme et la gloire, la
reconnaissance envers les sentiments d'Aurlie: tout plaidait. Il ne
s'endormirait pas dans la mollesse de l'existence. Il ne resterait pas
le seul inactif de la famille.

Le Rival!... Comme il recouvrait l'horizon de son ombre! Comme il
tait-pour toujours  Bernard la chance de mener les armes de la
Rpublique au triomphe! Le rve de jeunesse sombrait. Le soldat se
roidit. Il ne pouvait compromettre l'avenir de Praxi-Blassans, ni
dtruire les esprances formes par Aurlie en faveur de cet douard, le
fils spirituel de leur sensibilit, le fils qui avait les mmes yeux que
la petite Denise, que la fillette bavaroise, que Virginie. Donc il se
soumettrait. Ne devait-il pas  cette soeur admirable la vie mme, la vie
de l'amour suggr  sa femme? Il se soumettrait devant le Rival, ce
coquin dont la chance apprenait  l'Europe, avec la gloire de la Nation,
l'excellence de la libert.

Margaret Trheuc portait Denise quand ils sortirent. Virginie donnait le
bras  Bernard. Ils parcoururent d'abord la Chausse d'Antin. On les
bousculait un peu  cause de l'troitesse des trottoirs et de
l'affluence des voitures. Les lgants apprhendaient de mettre au
ruisseau les bas de soie que leurs escarpins dcouvraient jusque la
cheville o se liait le pantalon collant. Du fond de vastes capotes en
velours, les femmes distinguaient mal. Entre leurs _repentirs_, les
visages y restaient enfouis; tels les beaux fruits au fond des
corbeilles. Certaines portaient des casquettes roses  visire de
taffetas, et le capitaine dut craindre de pitiner leurs tranes. Cela
lui valut de l'impatience. Seul il marchait plus vite, plus  l'aise. Il
chercha une raison de laisser Virginie. La lenteur de la promenade
exasprait sa colre intrieure de vaincu. Car il tait vaincu par le
Rival. Il solliciterait. Il obirait. Il mourrait sans doute pour
Napolon Buonapart, Empereur et Roi. Afin que le Rival acqut
dfinitivement ce titre en gardant  son usage l'habilet de
Praxi-Blassans, Bernard Dessling-Hricourt lui sacrifiait son
amour-propre et la conscience d'une supriorit morale. Ainsi le Corse
conduirait la Nation  la remorque de son toile, tandis que l'honnte
homme malheureux et inhabile servirait la chance du coquin, par amour
d'une libert qu'il voulait avant tout glorieuse aux yeux du monde. Et
il en serait ainsi.

Le voyant nerv, Virginie prfra le retour  l'htel. Elle s'affalait,
l'embrassait, tout aimante. Le colonel Lyrisse encourageait  la
dmarche. C'tait, selon lui, le devoir militaire de faire abngation de
son amour-propre et de sa libert mentale au bnfice de la patrie.
Vainqueur d'Arcole et des Pyramides, l'Empereur tait, aprs tout, un
gnral, un suprieur hirarchique. La discipline, seule force des
armes, ordonnait au soldat la soumission. Cette servitude consentie
tait une grandeur. Aprs dner, le colonel sortit pour prendre
rendez-vous avec le baron de Cavanon; ils mneraient ensemble le
capitaine  la revue matinale de la garde sur la terrasse des
Feuillants.

Virginie emmena Bernard dans leur chambre. Elle chercha par des caresses
 l'apaiser,  le faire sien,  dtourner sa tristesse d'tre vaincu
vers les joies d'tre amant. Tu ne m'aimes plus. Je ne suis rien pour
toi.  quoi penses-tu lorsque tu m'embrasses. O es-tu? Loin de moi?...
Bernard?--Virginie?--Dis  quoi tu penses. Tu rponds  mes caresses,
sans y songer. Par-dessus mon paule, que regardes-tu?--Rien.--Tout ce
qui n'est pas moi.--Toi aussi.--Par hasard. Je ne suis qu'une intendante
de ta maison, la mre d'un enfant criard; et tu te flattes de rejoindre
l'arme, parce que cela peut t'loigner de moi. Je le sens bien: je te
fatigue de mon affection. Elle ne te fait pas plaisir. Tu serais content
de la guerre qui te dispenserait de feindre un peu d'amour. Je t'en
prie, Bernard, dis, dis-moi ce qu'il y a entre nous?--Il y a la mort,
entre nous.--Oh! non! non! C'est trop horrible. Ne dis pas a.--Qu'y
faire? que veux-tu faire? Il y a la mort entre nous, dsormais,
toujours. Il n'y a plus un baiser que je ne me reproche comme si je
recommenais le parricide, chaque fois.--Est-ce ma faute  moi?--Ce
n'est pas ta faute, ma pauvre fille, ce n'est pas ta faute. Mais je ne
peux plus t'aimer, ni m'aimer.--C'est injuste, Bernard; c'est
injuste!--Sans doute. Innocente, tu expies le crime de la destine.
Mais,  cause de toi, j'ai accompli une action mauvaise, dont la
certitude me tue.--Comment aurions-nous devin cela?--J'aurais d le
prvoir. Il y a le visage de la mort entre nos visages. Et vois: tout va
mal. Moreau exil! Le Corse triomphant! Mon beau-frre et sa famille
compromis par mon attitude. Moi, moi, oblig de me soumettre devant cet
homme parvenu grce  toutes les infamies, moi qui serai tu pour sa
gloire, demain, dans dix jours, dans dix ans, pour sa gloire qui est
celle de la Nation. Il rit terriblement et se cacha la tte dans les
oreillers. Bernard, Bernard, je t'aimerai, moi, quand mme, moi, moi!
Elle pleurait; elle finit par dormir; ses sanglots renflrent.

Courageux, revtu de son uniforme, le casque en tte, Hricourt se
trouva, le lendemain, aux Tuileries, dans le jardin o se succdaient
les lignes de grenadiers, l'arme au bras. L'escadron multicolore des
Mameluks occupait la longueur d'une alle encore humide de la pluie
matinale. Gutres noires, la capote bleue close sous la croix des
buffleteries blanches, les fantassins battaient le sol de la semelle. Un
groupe de gnraux et de colonels inconnus conversait au milieu du
quadrilatre de bonnets  poil. Quelques-uns se promenaient en faisant
sonner aussi leurs bottes  l'cuyre ou leurs demi-bottes  coeur; et
leurs oreilles piques par la bise de Ventse, ils les cachaient dans
les broderies dorant les hauts cols de leurs habits sombres, de leurs
dolmans carlates ou bleus. Il y avait de somptueux hussards  pelisses
blanches fournes d'astrakan, des cuirassiers en manteaux gris, des
chasseurs verts  brandebourgs d'argent, la sabretache aux mollets, des
gants surmonts de bonnets  poil que terminaient d'immenses panaches
rouges, des fantassins coiffs de schakos vass, mais triqus dans des
habits justes, et munis d'pes fines en gaines de cuir. Les hausse-cols
brillaient sous les mentons ras. Des bicornes vastes chargeaient des
ttes maigres et pensives. Un homme au large dos, serr dans un spencer
carlate que traversaient des coutures d'or, que bordait de la zibeline,
gesticulait, tendait les mains gantes  crispin blanc. D'autres, plus
simples dans des habits noirs serrs sur leurs poitrines osseuses, une
plaque de brillants au coeur, des aiguillettes d'or passes  la
boutonnire, marchaient silencieux et contemplaient les miroirs de leurs
bottes. Cavanon en dsigna plusieurs.  la fin de leurs noms, c'tait la
sonorit clbre d'une victoire, l'vocation d'un hrosme. Ils
acceptaient eux, par abngation envers le destin national, de servir le
coquin dont la chance glorifierait les drapeaux. Bernard ne pouvait-il
pas les imiter, avec une me pareillement saine. Le colonel Lyrisse le
lui rptait. Le capitaine se rsigna.

 la gauche des compagnies, les petits tambours de quinze ans avaient
des frimousses rougies par le froid. Tout  coup ils rejoignirent les
talons avant l'ordre que grognait une voix rude. Les baonnettes se
redressrent d'un bout  l'autre, sur la terrasse des Feuillants. Les
sabres des Mameluks sortirent des fourreaux avec un long crissement; les
gourmettes s'agitrent; un tambour-major leva sa canne enguirlande: les
cuivres crirent; les caisses retentirent. Une explosion de joie
triomphale sortit des bouches d'airain. On battait aux champs. Derrire
les grilles, mille figures parisiennes se hissrent entre les poings
agriffs, dans la rue o les voitures s'arrtrent. L'Empereur parut.

Bernard l'examina parmi les officiers, d'tat-major et quelques
fonctionnaires en habits brods. Trapu, l'air inquiet, il s'avana vite
vers le groupe des gnraux. Ses bajoues s'enfonaient dans le col qui
serrait la courte nuque. Il avait un menton bleui par le rasoir, creus
d'une fossette remuante, des lvres minces et ddaigneuses, un nez ple.
Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de
sa redingote. Plus prs, il fut un simple bonhomme engonc. L'oeil
scrutait  droite,  gauche. Il leva les doigts  la hauteur de son
bicorne sans galons. Les gnraux et les colonels formrent le cercle.
Il murmura quelque chose. Un colosse casqu d'argent leva la main. Les
tambours se turent. Les claironnades expirrent.

Il pntra dans le cercle; et, par habitude militaire, il sembla
vrifier si toutes les mains tombaient dans le rang, si tous les talons
taient joints. Les poings derrire le dos, il commena: Je vous
recommande les premiers conscrits de l'Empire... On a lev soixante
mille hommes. Il faut les instruire promptement... Vous allez rejoindre
vos corps... (_Il s'arrta, dvisagea._) Le gnie du mal cherchera en
vain des prtextes pour mettre le continent en guerre... Il faut tre en
mesure, cependant. Que tous les hommes aient leurs pinglettes, et
chaque caporal son tire-bourre. On oublie trop les petites choses...
(_Il chercha, se rappela._) Chaque homme doit avoir deux paires de
souliers neufs au magasin. En cas de dpart, il en aura une aux pieds et
une dans le sac... Les cavaliers manquent de gants. Je n'aime pas
cela... Il faut des gants. On trafique sur les chevaux. J'ai donn des
ordres pour que cela n'arrive plus... Cela n'arrivera plus, hein?...

Il tournait  l'intrieur du cercle, en tapant du talon; il disait les
choses dans l'ordre o les prsentait sa mmoire, par phrases brves de
camarade bourru. Malgr son torticolis naturel, il levait les yeux vers
les colosses de la cavalerie, sans craindre la mdiocrit de sa taille.
Bernard le vit arriver sur lui, la tte en avant, comme une pierre
lance. L'Empereur le dvisagea, passa. Derrire son dos, ses mains nues
et poteles se tripotrent. Il continua, la voix basse:

Tout le monde trafique. Je n'aime pas a. On trafique sur les
fourrages, sur les selles et sur les brides. On trafique des
rquisitions. Il n'y a plus une voiture dans le Milanais. Lannes aime
l'argent. Augereau aime l'argent et s'en procure par des moyens que la
probit ne peut approuver. Vous aimez tous l'argent. On ranonne les
municipalits. On indispose les populations. Prenez garde. J'y mettrai
bon ordre... Au camp de Boulogne, les soldats pillent les navires
naufrags... Je ferai restituer, tout, tout... On accepte que les
fournisseurs corrompent les commissaires... Tout le monde vole.
Dsormais chaque bataillon aura son caisson de pain, et je rendrai les
chefs de brigade responsables...

Les yeux  terre, il tourna quelque temps encore dans le cercle. Ces
hommes chamarrs, glorieux, qu'il traitait de voleurs, ne bronchrent
point, ne s'tonnrent pas. Fixes, ils regardaient droit devant eux,
immobiles comme de simples grenadiers. Hricourt pensait  l'norme
fortune rapporte d'Italie par ce Buonapart, enfui l-bas dans un
quipage impay,  tout l'argent qui avait rcompens le coup de force
de Vendmiaire, et enrichi les frres, les soeurs du cadet corse. Sans
doute, Napolon rflchit  ses propres faiblesses, car il se laissa
sourire et pina l'oreille d'un vieil homme un peu ridicule sous le
kolback enguirland de galons d'argent. L'Empereur songeait  une autre
chose trs lointaine. Il oubliait ses voleurs, qui, les talons joints,
restaient l, sous leurs brandebourgs, leurs plaques de brillants, leurs
chamarrures, leurs plumets, tout leur appareil de gloire. Il regardait
le ciel o coururent des nuages gristres et que traversrent des
pigeons.

Soudain il parut se rappeler le lieu, les gens, s'arrta dans le milieu
du cercle, et pronona d'une manire emphatique la phrase prpare
d'avance: Le gnie du mal cherchera en vain des prtextes pour mettre
le continent en guerre...

Son regard pera les consciences. Une de ses jambes tremblotait. Il ne
sembla point mcontent des attitudes. Il rcita son mmorandum: Le
major gnral reoit les rapports des commandants de division... Les
inspecteurs aux revues sont responsables des mutations et de
l'avancement... On n'a point assez d'aides de camp dans les
tats-majors. Choisissez des jeunes gens instruits pour cette fonction.
Il faut des capitaines instruits dans la cavalerie pour le service des
reconnaissances. Achetez des chevaux  l'tranger plutt que chez nous.
N'puisons pas les rserves de chevaux en France... Il faut tre en
mesure... Retournez dans vos garnisons. Soignez mes conscrits... Il faut
toujours tre en mesure, comme si nous devions entrer demain en
campagne. Bientt j'irai en Italie passer des revues, et ensuite sur les
ctes de l'Ocan... Je veux de la probit... Il ne faut pas que les
cours trangres puissent mettre dans les gazettes que nous sommes des
bandits... Allons... je vous dis au revoir. Partez tous le plus tt
possible. Faites diligence. On a rform beaucoup de vieux officiers.
Rejoignez de suite...

Brusque, il tourna le dos, un dos carr tendant la redingote grise qui
tombait jusqu'aux bottes; et il se dirigea vers les compagnies. Elles
prsentrent les armes. La horde des gnraux et des colonels suivait,
sans un murmure, impassible. Elle longea les haies d'hommes, leurs
poitrines bleues, les bandoulires blanches des fusils. Les tambours
battaient aux champs. Statues immuables, les soldats regardaient devant
eux un point de mystre. Bernard craignit que la mauvaise humeur du
Buonapart ne desservt sa cause. Ni Cavanon ni Lyrisse n'osrent le
rassurer. Humbles, silencieux, ils suivaient le petit homme engonc dans
la redingote et dont les mains poteles essayaient, derrire son dos, la
souplesse de leurs ongles.

La revue passe sans anicroche, l'Empereur prit  un chambellan une
liste qu'il parcourut des yeux.  pas lents, il revint alors vers le
groupe des gnraux, et tout  coup marcha sur Cavanon, la tte en avant
comme une pierre lance.

--Aimez-vous toujours les peaux de tigres?

--Oui, Sire...

--Et c'est ce jeune homme, Colonel, votre gendre?

--Oui, Sire.

--C'est bon. O tes-vous n, capitaine?

-- Arras.

--Vous tes mari?

--Oui, Sire.

--Combien d'enfants?

--Une fille, Sire...

--Quelle dot eut votre femme?

--60.000 livres.

--Vous avez de la fortune?

--Oui, Sire: les moulins Hricourt.

--C'est bon.(_L'Empereur sourcilla._) Le gnral Oudinot garde votre
frre dans son tat-major. Vous avez fait campagne?

--Stockach, la campagne du Danube. Une blessure  Hohenlinden.
(_L'Empereur grogna._)

--On dit que vous tes une mauvaise tte. Je n'aime pas les mauvaises
ttes. Le gnral Moreau tait coupable. J'aurais voulu le sauver. Vous
tes jeune, vous croyez les hommes meilleurs qu'ils ne sont; j'ai la
preuve crite de sa trahison... La preuve crite... Je l'avais lorsque
Decaen est parti pour l'Inde. J'ai voulu attendre. Moreau fut averti...
Enfin! Mon aide de camp, qui l'a reconduit  la frontire d'Espagne,
avait ordre de le ramener  Paris s'il voulait me promettre fidlit...

Bernard s'tonna que l'Empereur sentt le besoin de se justifier devant
le pauvre capitaine en disgrce. Napolon parlait sourdement. La
fossette de son menton remuait. Certes il regrettait toute cette affaire
fcheuse. Il contempla ses bottes, haussa les paules, comme s'il
accusait le seul hasard. Et cependant on savait avec quel despotisme le
Consul avait requis des juges une condamnation, les obligeant  revenir
sur le premier verdict qui acquittait, les gardant prisonniers au
tribunal jusqu' la soumission devant les ordres du gnral Savary. Il
sourcillait toujours, l'esprit ailleurs. Brutalement il dit:

--Vous promettez d'avoir une bonne conduite politique?

--Oui, Sire... (_L'Empereur n'entendit pas la rponse. Il admirait
l'uniforme extraordinaire de Cavanon._)

--C'est bon... Eh bien! colonel Lyrisse, le Trsor vous rembourse-t-il
vos avances sur la remonte...?

--J'attends toujours, Sire...

--Notez cela pour Caulaincourt, dit l'Empereur  un secrtaire...

--Allons... Et vos peaux de tigres, gnral...? Je veux que vous m'en
donniez une... ah! ah!... Vous me devez a...

La fossette s'effaa du menton volontaire, et l'Empereur montra le rire
de ses belles dents, comme s'il voulait faire allusion aux voitures
rquisitionnes en Lombardie...

--Je suis confus de cet honneur, rpliquait Cavanon. Votre Majest aura
sa peau de tigre.

Napolon continua de rire en s'loignant. Bernard respirait  l'aise. Il
sut presque gr au coquin de ne point jouer  la noblesse, mais de
rester dans son rle un peu trivial de chef de bande. L'Empereur
continuait de satisfaire aux suppliques de ses voleurs et de rire 
leurs rponses. Entour d'eux, il traversa tout le jardin jusqu'au
perron des Tuileries. La horde bruyait  ses basques. Surpris de n'avoir
pas souffert davantage en le nommant Sire, en coutant la remontrance,
Hricourt ne le quitta plus des yeux. Napolon recevait les courbettes,
les rvrences et le titre de Majest comme un qui sait ce que vaut la
mascarade, qui se croit proche d'en sourire. Cela mettait cette
confiance entre les autres et lui. Ses compagnons d'armes le sentaient
camarade et favorable; et, s'ils restaient  distance, ce semblait tre
par une convention de jeu.

 mieux rflchir, Bernard pensait avoir lu dans ce visage, au sujet de
Moreau, toute une digression muette: En somme, vous n'tes pas dupe, et
vous savez bien ce qui se passa. Que voulez-vous? on agit comme on peut.
Ce n'est pas si commode. Je ne suis pas un dieu. J'emploie des moyens de
pauvre homme. Je ne suis pas la vertu. Je suis moi, un soldat triomphant
qui poursuit l'ambition simple de refaire l'empire de Charlemagne,
puisque les choses tournent assez bien. Voil tout...  ma place, qui
sait ce que vous feriez? Il faut que je suive mon toile. Je suis le
rsultat des forces, l'instrument du hasard... Acceptez-moi si vous ne
pouvez faire autrement. Certes l'Empereur avait dissimul cela sous les
phrases de son bref rquisitoire contre Moreau. Et Bernard inclina vers
l'indulgence, cette indulgence  laquelle Cavrois l'avait convi, 
laquelle conviaient le baron de Cavanon et le colonel Lyrisse, qui
vantrent la reconstitution administrative de l'tat, la gloire donne
aux forces rpublicaines victorieuses des monarques, par le petit homme
engonc dans sa redingote grise.

Les grenadiers volurent, accomplirent des changements de direction, et
des mises en ligne.




XI


Au camp de Boulogne, Hricourt emporta cette indulgence.

Nouveau, le rgiment achevait sa formation.

D'anciens officiers rappels, plusieurs nobles revenus d'migration le
commandaient. On s'y tenait svrement, avec un sens de la discipline
que les demi-brigades de l'an VII ne comportaient pas. Bernard s'en
arrangea fort. Crmonieux, trangers encore les uns aux autres, les
capitaines se faisaient mille politesses; tous jouissaient de quelque
fortune. Il sembla que l'Empereur et voulu rendre  sa cavalerie le
prestige d'lgance et de belles manires qu'elle gardait sous le roi.
On soigna l'uniforme, les gants. La peau des culottes et du gilet devint
l'objet de discussions minutieuses. Que les dragons l'emportassent sur
les hussards et sur les carabiniers, par l'aisance des manoeuvres,
l'impeccabilit de l'appareil, cela marquait le but des ambitions.

On ne parlait point politique, mais on poussait  l'extrme les thories
relatives  la beaut du cheval. Chacun possda des btes de race. Le
colonel Lyrisse envoya un hongre turc  son gendre, ce qui le mit au
meilleur rang des officiers notables. On cantonnait dans une petite
ville de la Somme, groupe vers l'abbaye de Saint-Leu. Les marchands
firent venir de Paris des vernis spciaux pour les bottes, du tripoli
d'Espagne, des gourmettes d'argent. Leurs quelques boutiques exposaient
 profusion des harnais de parade, des peaux de panthre vritable pour
les casques, des perons dors, des boutons de vermeil. Le colonel
Corvin de Brumires avait en or les armatures de son fourreau de cuir.
On parfumait  la bergamote la crinire des casques. Les trompettes
reurent l'ordre de chevronner les manches de leurs tuniques avec des
rubans de soie. On dnait dans la salle de la meilleure hostellerie, et
de faon succulente. Les officiers de grades diffrents ne frayaient
pas. Les capitaines assumaient la besogne d'instruire les trois
escadrons, dont les chefs se proccupaient mal, fort emptrs par les
rceptions dans les domaines voisins.

Frais moulus des coles, aprs un sjour de huit mois, les lieutenants
ne savaient rien, tchaient de se maintenir en selle. On les envoyait 
la promenade. Bernard menait sa compagnie en bonnet de police et en
veste,  travers la campagne. Du matin au soir il redressait les
tailles, haussait les cous, dgageait les mentons de leurs cravates,
rectifiait la position des jambes le long des trivires, faisait
saillir les poitrines, rentrer les dos. Il exposait les hommes au
soleil,  la soif,  la pluie,  la faim,  la boue et  la poussire,
partageant lui-mme ces incommodits. Il voulut que sa meute d'hommes
ft la plus prompte  bondir,  se diviser,  s'parpiller en
fourrageurs,  s'assembler en pelotons,  pivoter en ligne,  s'allonger
en colonne,  faire face sur la droite, puis sur la gauche, en avant et
en arrire.

Au bout d'une dcade, la fivre de son art l'avait ressaisi. Il
parachevait les cinquante statues questres de sa compagnie, cinquante
gaillards dociles et imprialistes, ahuris d'tre convis  la gloire
franaise et dsireux d'y contribuer. La tche tait facile. En un mois,
ces jeunes gens botts, culotts, pars d'habits verts, de buffleteries
blanches, casqus de cuivre tincelant, mprisrent le fantassin
poussireux, le hussard fanfaron, le cuirassier bte, et se prvalurent
des victoires, prochaines dans cette Angleterre o l'on aborderait au
moyen de pniches.

Quatre Parisiens tonnaient les autres, parce qu'ils avaient vu passer
Buonapart au carrousel. Deux marchaux de logis avaient suivi le hros
en gypte, salu le Sphinx et les Pyramides, conquis les chevaux des
Mameluks. Une dizaine de Lillois coutaient, non sans vnration, ces
vantards. Ils regrettaient de n'appartenir point  un rgiment dj
clbre par ses exploits. Tels hussards qui avaient mang les raisins de
Marengo, tels hommes d'infanterie lgre qui s'taient bruni le visage
dans les plaines d'Arcole, tels cuirassiers d'Hautpoul qui avaient
abreuv leurs chevaux dans le Danube surprenaient l'admiration des
recrues attables sous les guinguettes, et dont les rires s'teignaient
subitement  l'entre des victorieux.  cause de sa balafre, Hricourt
les eut confiants et assidus. Ils s'efforaient de le comprendre.
Bientt ils manirent la baonnette comme de vieux grenadiers, surent
marcher en ordre d'infanterie, dchirer vivement la cartouche avec les
dents incisives, bourrer. Leurs chevaux furent les mieux tenus. Ils
eurent le pelage limpide. Bernard commanda de bons centaures rapides et
adroits. Avant Pques, il fut mis  la tte de la compagnie d'lite que
distinguaient des paulettes rouges et la garde de l'tendard; il se
posta derrire l'tat-major rgimentaire. Quand l'inspecteur aux revues
fit sa tourne, la chance voulut que le baron de Cavanon, adjudant
gnral, secondt. Cavanon parut, montant un cheval noir, muni d'une
toile blanche au front. Sa selle tait sangle sur une peau de tigre
aux griffes dores. Il portait son costume de chasseur vert, une pelisse
rouge, un bonnet  poil surmont d'une gerbe de plumes blanches. Le
colonel et lui se plurent beaucoup. D'aprs leurs instances, le
capitaine d'armes rdigea d'excellentes notes concernant Hricourt. Un
quadragnaire grognon, coiff jusqu' la racine des oreilles par
l'norme chapeau  deux cornes dont le gland se balanait devant ses
narines, l'inspecteur aux revues, douta de tels mrites. Il flaira la
faveur, et, le premier jour de son examen, dclara que les capitaines
commanderaient  tour de rle le rgiment. On commena par le chef de la
compagnie d'lite, qui dut se placer  la gauche, puis tonna par ses
manoeuvres. L'inspecteur apostilla les notes. Dix jours aprs, Bernard
reut un brevet de chef d'escadron. L'influence de ses beaux-frres lui
fit reprendre place dans son ancien rgiment. Sans doute l'Empereur
voulait-il tmoigner qu'il ne gardait pas rancune  ses adversaires
amends. Avec une extrme satisfaction, Bernard salua, dans Saint-Omer,
le capitaine Pitout, les lieutenants Cahujac et Corbehem, son lgiaque
collgue, plus vieilli, un sien cousin, le jeune Gresloup
sous-lieutenant, les marchaux des logis Trheuc et Nondain,
l'adjudant-major Marius. Des figures inconnues s'encadraient parmi les
anciennes. Le colonel l'embrassa. Il soufflait fort en parlant, la lippe
dehors. Ah! Monsieur, en voil du nouveau, tu sais! Le chef d'escadron
et le lieutenant-colonel, ce sont des retours de Coblentz! Il n'y a pas
de mouchoir assez brod pour moucher leur nez Demande au capitaine
Pitout. Et ce pauvre Pied-de-Jacinthe! On lui fend l'oreille. Il
s'tablit imprimeur  Tours. Nous formons brigade ici. On a le gnral
sur le dos, et les adjoints! et l'aide de camp colonel! Tu verras a. Et
l'inspecteur aux revues, donc! Il parat que je ne sais pas crire mes
rapports. Il me flanque un poil,  moi... Acceptez un verre de
champagne, Monsieur... Et a met le nez partout, dans les fourrages,
dans les cuirs. On rectifie mes comptes... Pitout est un bon homme,
heureusement. Il m'arrange a. Je le ferai passer  la compagnie
d'lite... Allons, je suis plus content... On taillera l'Anglais, tout 
l'heure?... Suffit, pas un mot. Si on dit ci, si on dit a,... bing! un
poil de l'tat-major!

Il secoua sa grosse tte qui s'argentait. Dans la culotte de peau son
ventre ballonnait. Je suis bien content, Monsieur. Si tu veux, tu
m'aideras... Moi je ne comprends rien  leurs comptes,  leurs
manires... Enfin j'aurai moins de tracas, si vous voulez, major... Si
vous voulez?

Craintif, il regarda de coin, comme s'il redoutait le refus de Bernard,
et plit de joie  la rponse. Immdiatement ils se divisrent la
besogne. Le colonel s'occuperait de la remonte, Pitout des fournitures,
Hricourt du soldat. L'lgiaque se fardait les joues un peu blmies par
l'abus de l'amour et passait le temps  mourir de la cruaut d'une dame.

Alors Bernard dveloppa l'activit de son tre multipli en six cents
hommes, dont il magnifia la prestance, dont il endurcit le courage. Six
centaines de statues antiques casques de bronze chevauchrent  son
geste, progressrent et s'arrtrent, formrent des lignes, couvrirent
la campagne et se resserrrent en colonnes que cachait sa main tendue
devant le regard. Le sang des provinces s'exalta. Il sentit la Nation
frmir d'impatience, et d'audace. Les voix d'airain claironnrent leur
dsir de triomphe. Il oublia la tristesse de l'amour et de la mort, la
mlancolique Aurlie et les yeux clairs des enfants ns au souvenir de
la mme figure bavaroise.

Or Napolon fut couronn,  Milan, empereur-roi; Eugne de Beauharnais
promu vice-roi d'Italie; Praxi-Blassans dcor, dot d'un nouveau
domaine en Vaucluse, d'une pension impriale; Cavrois lev au rang de
chef de division dans son Ministre. La famille vint prendre du loisir
aux Moulins Hricourt.

Bernard s'y rendit, gris par la splendeur de son oeuvre et ce
miroitement des armes sous lequel s'unifiait la force de la France. Il
laissait l'ambition dclamatoire de ses camarades, un tumulte de fte
aux camps; il trouva le charbon de Caroline qui dbordait les nouveaux
hangars. Les arbres du jardin avaient disparu comme l'herbe des
prairies, comme le lit de la Scarpe recouverte par les files de chalands
hals au moyen de lourds quadriges. Les chemins et les sentes restaient
noirs de houille. L'odeur acide des tanneries attaquait l'air. Abrutis
par la fatigue, des meuniers dormaient au fond du saut-de-loup. Il entra
dans la cour. Le jeune Dieudonn Cavrois rongeait un pilon de volaille,
et Delphine de Praxi-Blassans battait avec une pelle son petit frre
mile, qui cria. Aucun d'eux ne reconnut l'oncle; effrays, ils
s'enfuirent en pleurant. Ce fut, au seuil, la laideur de Caroline,
l'lan de Virginie ple, plore, qui l'entrana jusque leur chambre,
ferma la porte et l'touffa de baisers humides. Et de geindre alors sur
son amour mconnu, sur des infidlits probables, sur la peur de la
guerre. Il la jugeait grossie, encore. Elle dgageait un parfum de
beurre et de caramel. Plusieurs effusions conjugales les rconcilirent
dans la modeste chambre aux boiseries lzardes. Deux lambrequins de
vieille soie s'limaient aussi devant les impostes des fentres
quadrilles. Les dossiers en mdaillons des fauteuils retenaient un
cannage dteint. Le temple minuscule de Vesta sur ses quatre colonnettes
d'albtre enfermait un cadran de cuivre dont les aiguilles ne tournaient
plus. Enfin Virginie, rassasie de plaisir, ronfla, les paupires
battues, la hanche en l'air.

Son mari eut, avec dgot, de la piti. Aviv par les habitudes reprises
au camp, son dsir d'action s'irrita. Il se rappelait le matin de
l'avant-veille, le galop  la tte de ses dragons, dans la fracheur de
l'air; quelle diffrence avec l'obligation de galanterie qui le tenait
immobile, mal  l'aise, auprs de cette bte chaude endormie, stupide. 
pas de loup, il redescendit.

Dans la salle basse, Caroline assurait les besicles de son pre autour
de ses grosses joues blmes. Elle attira Bernard contre le secrtaire
tach d'encre et lui montra les livres. Il fallut qu'il vrifit. Pour
fournir les armes de pain, de cuir, pour multiplier les chalands 
charbon et les pniches de l'Empereur, pour aider au forage de nouveaux
puits de houille, on engageait l'avenir. Elle compulsa des actes,
additionna. Dans deux ans, si nulle catastrophe n'advenait, elle aurait
rendu dcuple l'hritage du pre. Mais il fallait de l'argent, tout
l'argent. Que chacun conomist, que chacun demandt le moins possible 
la caisse commune. Comment Bernard pouvait-il acheter encore un cheval,
puisque le colonel Lyrisse lui avait envoy le turc. Virginie dpensait
trop, en alles et venues, Aurlie en toilettes. Ne pouvaient-elles pas
voyager par le coche et non dans leurs chaises de poste? Elle comptait
sur Bernard pour faire entendre raison  ces folles. Et quand le colonel
paierait-il enfin les arrrages de la dot? De ses mains qui gardaient
des traces d'engelures, elle caressait aux genoux sa robe de laine
graisseuse. Une cornette de deuil enchssait sa figure blme, au parler
prudent, plein de citations latines. Dans son rticule pendu au coin de
la bergre, les clefs sonnaient ds le moindre frlement. Les cus
gonflaient, autour d'elle, les petits sacs de toile  voile nous d'une
corde. Elle se lamenta, car on n'avait point de nouvelles de la golette
ni des frres partis le lendemain des funrailles. Le brick _la
Mfiance_ appareillait pour leur recherche. Et si les bateaux se
perdaient tous deux! Qu'aurait dit le pre encore vivant?  l'ide du
pre, Hricourt l'imagina tapant de sa canne le pav de Dunkerque et
disant: Vous m'aurez tu de chagrin, tous, pour rien, pour rien. Il
l'avait tu pour rien, en effet, pour Virginie! Comme il dtesta la
lourde femme dont la salive, en haut, mouillait l'oreiller. Au souvenir
du dfunt, Caroline mordait sa lvre infrieure, enflait ses yeux hors
des paupires, implorai, les mains jointes. Bernard la revoyait telle
que les deux mres, la sienne, celle d'Aurlie, mortes  la peine sous
l'autorit du fondateur. Vraiment elle prolongeait leurs vies par sa vie
inquite et rapace. Tout  coup il craignit que Denise ne lui ressemblt
plus tard. J'ai vu ma fille  peine en arrivant, dit-il.--Elle est au
verger avec Aurlie et les enfants.

 l'ombre du pommier en fleurs, Aurlie assise levait un doigt svre, 
l'intention de Dieudonn, qui salissait le livre d'images ouvert sur les
genoux de la jeune femme. Bouche be, Delphine admirait l'Hercule
vainqueur du lion; mile attirait le volume de ses petites mains
griffantes. Aux bras de la nourrice amuse du double poids, douard et
Denise apprenaient  rire, du rire que la paysanne rptait en les
secouant, en approchant les yeux clairs des cils sombres.

De les reconnatre ainsi, chauves, frais, les yeux pareils aux yeux
d'autrefois, le pre s'mut. Les embrassant, il se demanda quel mystre
providentiel l'avait jadis pouss vers la petite bavaroise, comme si, de
toute poque, il et t prvu qu'il engendrerait une fille aux yeux
clairs, aux cils sombres, lui de regard gristre et changeant.

--Ils sont beaux, nos enfants! dit Aurlie.

Nos enfants... Il pensa qu'elle et ainsi parl d'enfants issus d'une
union entre eux, puis se ravisa: la phrase ne signifiait prcisment
rien de criminel. Or le teint de la jeune femme se colora; elle feignit
d'arranger les collerettes pour drober sa figure.

--On dirait frre et soeur, hannon? opina la paysanne.

Aurlie ne rpliqua rien. Du silence les gnait; sous le fichu de deuil,
dans la robe noire, le sein tressautait. Elle blmit soudain, se mordit
les lvres. Seules ses oreilles demeuraient rouges. Bernard entendit le
tocsin de son propre coeur aussi. Des corbeaux croassaient dans les
profondeurs du ciel. Une cloche d'glise sonna l'Anglus. Aurlie se
signa. Ne sachant qu'exprimer de leur trouble, il feignit de respecter
le silence de l'oraison, et s'carta.

Virginie survint; il la prit contre sa poitrine, les yeux clos o
l'image d'Aurlie remplaa la ralit de sa femme heureuse qui se
pelotonnait.

Ensuite il fallut saluer Praxi-Blassans, Augustin, alors en garnison
dans Arras avec Oudinot: Ah! conspirateur, tu rengaines tes lubies, mon
frre! Praxi-Blassans, vieilli, arrivait de Rome. Vous voil content,
Monsieur le chef d'escadron?... Ah! nous avons eu quelque peine  vous
remettre le pied dans l'trier!... Vous y voil, nanmoins. Trve de
remerciements. Je vous dois aussi quelque chose. Je sais ce que vous a
cot la dmarche aux Tuileries. Je ne l'oublierai point, parole
d'honneur... Ah! ah! Eh vous croyez descendre bientt en Angleterre?...
Monsieur? Nenni! Allez voir si j'y suis. Les Anglais nous combattront
sur le continent dans la peau des Autrichiens et des Russes, voil mon
avis, Monsieur!...  table! Caroline va gronder, saperlipopette..., et,
quand Caroline me gronde, Monsieur, je perds la tte, parole d'honneur.
Je n'ai l'habitude de contredire que l'Empereur, les cardinaux et les
diplomates; il est plus facile d'avoir raison d'eux! Mon bras, Mme
Hricourt? Vous accaparez votre mari, ce me semble?... C'est un bien
joli dragon! Peste!...

Aurlie se trouva devant Bernard; elle posa la main sur la manche du
capitaine. Il balbutia:

--Les fleurs des pommiers tombent dj.

--Oui, dj...

--L't, maintenant...

--Bientt Messidor. Et ce sera une anne prs de finir...

--Vous tes glorieuse de votre mari?

--Oh! oui! les enfants profitent de la situation du pre, n'est-ce pas.
Il faut vivre pour les enfants et le sicle  venir.

--Pour soi, aussi.

--Oh! pour soi!... pour soi!... Peut-on jamais vivre pour soi?...
jamais... jamais vivre pour soi...

Elle ravalait un sanglot. Il serra doucement la main menue dans le pli
de son coude.

--Aurlie!

Ils se regardrent, des larmes noyaient leurs yeux. Ils se dtournrent
ensemble.

--Aurlie!

--Bernard!

--Nos enfants...

Sa voix chevrotait. Elle lui serra le bras et redit.

--Oui, oui, nos enfants...nous marierons nos enfants. Promettons-le!

--Nous verrons s'aimer douard et Denise... un jour.

--Nous les verrons..., un jour, le jour de notre bonheur.

--Dieu pourrait-il ne pas donner cette consolation?...

--Non, il ne le pourrait pas, Aurlie..., ou il ne serait pas la
justice.

--Ah! je n'ai plus confiance..., moi...

--Et pourtant la Providence n'est pas sans faveurs pour nous.

--Certainement, mais...

--Ne parlons pas davantage..., supplia-t-il fivreux.

Encore une fois, son caractre redouta leur aveu de cette affection que
n'entachait point le dsir de chair, qu'animait seul un sentiment obscur
et profond. Ils se turent. L'me d'un violon pleurait derrire le
bocage, C'tait un nocturne que le pre aimait. Ils entrevirent
l'orpheline l qui jouait, solitaire, assise en un banc de bois; qui
jouait, se rappelant une tendresse morte. Depuis le dpart des marins,
Caroline avait recueilli la jeune fille.

Ils l'coutrent jusqu' ce qu'on les appelt du perron. Autour de la
table les enfants gazouillaient. Sr de son beau visage, Augustin
contait dj ses fredaines et sa force, usait frquemment d'un petit
peigne d'or pour ses courts favoris blonds. Il vantait l'Empereur 
l'excs, montrait l'Europe aux pieds de la France, expliquait le moyen
de parvenir, grce aux amitis, aux prvenances dont il comblait les
gens de haute situation, grce  sa dfrence envers les chefs qui le
choyaient.

--Tout le monde m'aime, dclara-t-il, les dents dcouvertes.

--Comme une jolie femme, dit le moqueur Praxi-Blassans.

Augustin rougit et s'indigna. Il se conduisait mieux qu'Edme Lyrisse,
arrt par la police dans le dpartement de Jemmapes, pour avoir assomm
l'amant d'une fille de joie. Le colonel venait de le faire engager et
l'expdierait  Bernard, afin qu'il le ment sans faiblesse. Augustin,
lui, allait tre titularis comme lieutenant adjoint  l'tat-major.
Oudinot lui confiait, tout. Il exagra cette familiarit du gnral
envers lui.

Caroline l'interrompit. Elle lui refuserait tout argent et mettrait dans
la gazette un avis aux usuriers. Cela lui parut plaisant. Il rit au
point de dgrafer le col carlate et les revers blancs de son habit...
Va, ma vieille Line, je te ferai prendre encore mille sacs de bl par
l'intendance, et tu me devras des pingles.

Elle dut convenir qu'il oprait habilement sur ce point-l. La
conversation tournait aux affaires. Les marchandises anglaises ne
pntraient plus en France. Il importait de ravir aux maisons de Londres
la clientle des objets en cuir. L'abondance nouvelle du charbon
justifiait aussi l'entreprise d'une fonderie. Praxi-Blassans y poussait
Caroline. Il croyait  la guerre. L'tat aurait besoin de fer, surtout
de fers de chevaux pour l'artillerie qu'on augmentait. On chargea le
major de s'enqurir, et il ne put rserver  la mditation sur Aurlie
les penses de son silence interrompu.

Virginie se l'attacha pendant tout le reste du sjour. L'occasion d'une
rencontre avec la soeur, seul  seule, ne se prsenta plus.
L'effarouchement de leur vertu les empcha de se prvenir. Ils ne
savourrent que la douceur de rire ensemble aux yeux clairs et aux cils
sombres des deux enfants ports sur les bras de la paysanne joyeuse.
L'pouse s'insinuait entre eux; Bernard l'et hae si, certain soir,
aprs quelques brutalits de paroles qui dnoncrent cette irritation,
il n'et respir, dans leur chambre, le parfum ordinaire d'Aurlie, qui,
elle-mme, en avait oint sa belle-soeur. Il comprit l'avertissement.
Aurlie exigeait que l'pouse ft aime; elle rappelait l'heure de
dsespoir o elle avait envoy au frre son amour consolateur, exalt
dans l'me de Virginie. Il se remit  chrir sa femme pour l'amour de
l'autre. Ainsi n'auraient-ils point  se reprocher le soupon mme d'une
chose vilaine.

Il n'emporta de ce temps que la fracheur d'mes exquises. Aux camps, il
se crut entour de leur influence bienfaisante, Aurlie, Virginie,
n'tait-ce point le mme tre me et corps, esprit et sens en deux
aspects galement aimables?




XII


Leurs images lui embellirent les heures quand l't brla les visages,
couvrit les chevaux d'cume et roussit les feuilles des chnes. Des
ordres arrivrent. On se mit en route  travers les moissons blondes.
Les escadrons s'envelopprent de la poudre des chemins. Messidor ft
clater les teintes des coquelicots et des bleuets. Les pavs des routes
sonnrent sous les fers du rgiment. Les trompettes crirent de la
gloire aux villages rveills.

Et puis ce fut sur les dunes le fourmillement rythmique des foules
militaires. La force de la France s'assemblait sur les collines de
sable. Les plumets de cent mille schakos fleurirent l'air. Il
papillonnait des hussards  pelisses roses,  pelisses blanches, 
pelisses rouges. Il trottait des escadrons de chasseurs verts aux
omoplates brodes. Il galopait des rgiments de dragons aux casques de
bronze, aux buffleteries blanches. Il s'alignait des brigades de
cuirassiers lumineux. L'infanterie lgre toute bleue, l'infanterie de
ligne, blanche au poitrail, noire de gutres, convergrent en lignes
tincelantes, sous les feux changeants de cent mille baonnettes remues
ensemble.

Le soir, il restait une ivresse de lumires, de cris, d'admiration pour
la beaut nationale, un triomphe d'en tre et d'y avoir paru sous les
couleurs du rgiment. On vidait maintes bouteilles de bire en louant sa
vigueur, en attestant son nouveau courage. Les tambours annonaient au
monde la puissance des hommes levs pour une moisson de lauriers. Le
lieutenant Gresloup, le petit Edme, colrique et charmant sous l'habit
vert du dragon, venaient prendre Bernard dans sa baraque, et ils
allaient par les rues de Boulogne, afin qu'il leur montrt les hros des
victoires acquises.

Ceux-ci passaient, magnifiques et loquaces, ou svres et taciturnes,
quelquefois menus et simples, sans faste, l'air de commis dociles sous
leurs grands bicornes traverss d'un galon, piqus d'une cocarde. Chez
le baron de Cavanon, qui tenait table ouverte, Hricourt racontait ses
batailles. Les jeunes yeux semblaient dire: Moi, je t'galerai!

Edme eut son premier duel avec un carabinier qui se moqua des nouveaux
escadrons encore indemnes du feu. On tirait au sort les champions des
rgiments rivaux. Bernard assista. Au premier choc, l'enfant eut
l'paule entaille par la lame du gant, une petite paule blanche de
fille, qui s'tait d'instinct hausse pour protger la figure; mais
l'autre reut la pointe d'Edme en plein flanc et fut transport 
l'hpital. Edme s'enorgueillit. L'honneur de l'escadron dpendait de
lui. Il trana le long des rues un sabre tumultueux. Bernard
s'enchantait de cette vie bruyante sans se lasser de parfaire les
statues questres de ses dragons, statues droites et, nobles, au
caractre romain. Et l'Empereur, arriva parmi les saluts des canons, les
batteries graves des tambours, l'allluia des cloches, les clameurs des
ordres rpts devant deux cent mille hommes attentifs  l'apparition de
l'Annonciateur des triomphes.

Devant la mer illumine par le soleil de Thermidor, cent trente mille
fils de la Rvolution prsentrent les armes au Csar, qui rassemblait
leur puissance contre les descendants des Vikings. Les tages de
voilures inclinaient les corvettes anglaises sur l'horizon.  la gauche
de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et
cuirassiers, Bernard haussa le sabre, presque sans rancune contre le
Rival. Ne russissait-il pas merveilleusement, ce Corse,  pouvanter le
monde de la fodalit franque, germanique et scandinave, en levant
contre lui, pour la dfense de la tradition latine, les forces
provenales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines,
picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de crer
avec leurs coeurs divers une nation libre  l'image de la patrie romaine
asservie quinze sicles par ces barbares, affranchie d'hier,  Valmy,
Jemmapes, Arcole, Hohenlinden et Marengo?

Il se rsigna. Il accueillit le prsage. Elles pouvaient retentir, les
fanfares de cavalerie et les musiques rgimentaires! Ils pouvaient
tonner les tambours et sonner les clairons. Elles pouvaient se hrisser
les baonnettes vers cet homme court, chevauchant contre la pente de la
mer entre les nombreux essaims de gnraux empanachs, d'aides de camp
carlates et dors, de soldats d'lite grandis par les bonnets  poil,
par les plumets gants.

L'orage des tambours couvrait le bruit du flot retir; il secoua le coeur
de Bernard comme pour le mettre en veil, lui faire comprendre ce que
l'intelligence obscure des peuples jadis allis  Rome acclamait dans ce
bandit heureux.

Sincre, l'enthousiasme clatait aux mille clameurs des trompettes. La
joie des soldats pavoisait mieux le front des rgiments que les plis des
drapeaux abaisss.

Napolon trotta vers une minence, s'y arrta, profil questre inscrit
sur le versant des eaux.  la suite, l'escadron d'tat-major se massa,
soutenu par les jambes fines des montures.

Alors les divisions s'branlrent, gnraux en tte, toutes musiques
chantant leurs gloires. Les figures des conscrits taient plus radieuses
encore que les faces des sergents hles autrefois par les vents
d'Allemagne et les soleils d'Italie. On dfila. Les aigles neuves
luisaient au bout des hampes. Les schakos vass des voltigeurs
s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des
grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents gutres
noires, un seul mouvement de deux cents mains gantes. Aprs les
gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade,
barbus, et la hache  l'paule, formidables derrire leur haut tablier
de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronns, aux
poitrines galonnes, suivant le colosse qui maniait la longue canne.

Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se
dressa, retomba, se dfendit, tandis que ses hommes marquaient le pas.
Entre eux et la musique l'intervalle s'largissait. Soucieux de ne point
faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le gnral,
boursouffl par la rage, dgaina et traversa de son pe l'encolure de
la bte rcalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'lanait sur
une autre. L'animal bless tomba sur les genoux, jeta ses hoquets
suprmes au passage du corps des grenadiers et voltigeurs runis que
menait Oudinot, roide sous le grand bicorne  plumes blanches.

Cet acte mut les officiers. Ils le jugrent magnifique. Il dnonait
l'nergie ncessaire  qui prtend commander. Nul caprice ne doit
troubler l'ordre parmi les rangs des consciences voues  la seule
divinit de la nation qu'incarne la personne impriale. Oudinot donnait
ainsi l'exemple, sacrifiant une bte de mille cus  la promptitude
d'une marche de parade.

Derrire la fanfare, des dragons, et le pitinement de cinq mille
chevaux qui levaient la poussire du sable marin; Bernard,  son tour,
dfila, fier de six cents statues  casques de cuivre, menes par son
geste. On prit le galop vers l'minence o il aperut Napolon, tass
sur soi-mme, les jambes cartant les triers, et la main sur la cuisse,
trs en avant de son tat-major. Il portait bonne mine  la surface de
ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture  cheval, il
semblait jouir de cette apothose que lui faisaient l'or du soleil, les
clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.

Superbe, elle-mme invitait au passage en Angleterre, ce jour-l.
Rcemment les chaloupes canonnires, soutenues par l'artillerie de la
plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de
M. Pitt. On attendait seulement que la dmonstration de la flotte 
l'entre de la Manche et attir l'escadre ennemie loin de la cte pour
franchir le dtroit. Dj les troupes avaient fini leurs essais
d'embarquement. Certaines couchaient  bord des pniches. On avait mis 
pied le quatrime escadron des rgiments de dragons qui devait conqurir
sa remonte sur la terre britannique  l'exemple des camarades en gypte;
sac au dos, c'tait un corps de sept mille hommes, capables de
combattre, selon les circonstances,  pied ou  cheval. Mme Bernard eut
de la peine  empcher Edme Lyrisse d'tre inscrit  ce corps qui reut
les cavaliers mdiocres. Il fallut qu'il ust de son influence auprs du
colonel. Edme, ivrogne et insolent, dplaisait.

D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses
avances en fournitures de bl, de cuir et de chaloupes neuves. M.
Vanlerberghe, charg de ce paiement par la Compagnie des Ngociants
Runis, se trouvait pris dans leur dconfiture: les croiseurs anglais
arrtaient les galions espagnols venus du Mexique et qui devaient
fournir  la Banque le numraire. Il fallut que Bernard et Augustin
fissent parler  l'Empereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais
l'intendance n'admit point que l'habile soeur refust en paiement
provisoire les traites signes par les receveurs gnraux. Caroline
n'ignorait plus que les commis du Trsor passaient, avant l'chance,
chez ces fonctionnaires, leur prenaient l'argent du contribuable contre
acquit et le versaient  leur rserve; en sorte que ces traites ne
reprsentaient plus une valeur monnaye correspondant  leur chiffre. On
craignit la ruine. Caroline arriva, folle,  Boulogne, les joues
enfles, et grelottant de fivre dans son charpe. Par chance, les bras
qui gesticulaient sur la tour du tlgraphe apprirent que les frres
marins ramenaient  Dunkerque le brick et la golette chargs d'une
bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et
les pices manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires
anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes,
tant elle avait crainte de manquer  ses engagements commerciaux.
Augustin la veilla, tandis que Bernard partait  franc trier pour
Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couch, la tte dans les linges.
Un coutelas ennemi lui avait crev la joue, lors de l'abordage du
vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement
mdical des ngresses, et bramait, hurlait, barrissait contre l'infme
Albion qui lui avait bris un beaupr, trou ses toiles de coups de
biscaens, tu quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de
nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guines, les
couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les
armateurs de Plymouth.

En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port,
se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottes
lche  la manire des matelots. Au fond de sbiles, de calebasses
africaines, de tambours ngres, de chapeaux de paille marocains, il
retrouvait toujours des paquets d'cus. Aprs, il visita des manteaux et
des vestes qui reclaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un
portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frres si riches,
dans ce taudis puant la cannelle. Prends a, et puis a... On le
gcherait ici. Tu sais, quand on est  terre, on tire sa borde. Si mon
pauvre vieux Robert n'avait pas reu son compte de ces sclrats, de ces
assassins d'Englisches! Ah les canailles, les bandits, les misrables
fils de truie!... Ils le paieront, les brigands... Je vais installer une
pice de quatre  tribord, sur la golette..., et ils verront si je
crache des noisettes!... les mylords!... Canailles!... Bandits!
Assassins!... Il tapait du pied; il montra le poing  une image
reprsentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe 
l'ombre d'un palmier; son image. Pareilles  des chattes terrifies par
la colre du matre, les ngresses se glissaient le long des bahuts.

Cet argent, compt devant Caroline, lui rendit de la force, malgr
l'abus des poudres purgatives. Elle se dptra des chles o elle suait
par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations.
Elle exhorta ses frres  gagner vite les hauts grades d'tat-major, qui
les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de
l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune
des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il
fallait tenir les charbonnages de l'Artois; c'tait la fortune de la
paix, la fortune perptuelle; l'argent venu par les fournitures de
guerre ne serait qu'un moyen passager d'acqurir celle-l. Assise sur le
lit, les cheveux colls par la transpiration, elle expliquait sans fin,
se frottait les genoux  travers les couvertures. Ne riez pas de moi.
Vous verrez. Praxi-Blassans croit  la guerre; Cavrois y pense aussi; et
ce ne sera pas en Angleterre. On a command aux Fischer des quantits
considrables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le
colonel vient d'crire  Virginie qu'on rassemble l, comme  Mayence,
l'artillerie de campagne. Il faut des, victoires  la France pour en
finir avec les Anglais et rcuprer les mtaux mexicains, qu'ils
confisquent; sans quoi les traites des receveurs gnraux et les billets
de banque vaudront bientt le mme prix que les assignats. Qu'est-ce que
je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie
publique restent sans or. J'ai livr les marchandises. Nous serions
ruins, tous, tous. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin,
pour qu'Aurlie te fasse venir l'_eau csarienne_ de la parfumerie
parisienne _ la Reine des Roses_, et toi, mon grand Bernard, pour que
la maison du _Chat-qui-Pelote_ t'expdie la batiste o tu fais tailler
des chemises fines... Allons mes frres, tuez, triomphez, dmenez-vous,
devenez colonels, adjudants, gnraux... Prenez de l'influence. Il est
temps..., grand temps..., je vous assure. _Fervet opus!_...

Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour
les ftes du camp.

Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein
d'odeurs, la taille sangle dans l'habit bleu aux revers blancs
boutonns d'or depuis les paulettes jusque la taille. On dnait  la
table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son
dolman vert, et capable de boire vingt-quatre fltes de Champagne aux
douze coups de minuit. Les convives coutaient facilement le major,
fourni par ses beaux-frres de nouvelles fraches. Lorsqu'il rapporta
les avis de Caroline sur la dconfiture du trsor, et l'lvation du
taux de l'escompte due aux croisires des Anglais, tous souhaitrent la
bataille et la victoire: Mort  l'Angleterre qui ruine la Nation!
s'cria le colonel de Bernard en vidant sa flte. Cent bras dors par
les galons tendirent leurs calices de cristal, que dbordait la mousse
rose.

Hricourt s'enchantait du bruit, de la fte, des corps de filles belles
offerts  ses baisers dans les bouges de la vieille ville o affluaient
les militaires, pass minuit. Sa femme lui devenait une trangre
lointaine, une aventure parmi les aventures. La fivre de l'arme
gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui
montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents
des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats
d'gouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs
portaient leur envie de vaincre, leur dsir de victoire jusque l'tal de
l'amour, o s'assouvissait momentanment le dlire contagieux de tant de
vigueurs runies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dore,
tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'taient plus les pleurs de sa
femme, les subtilits fatigantes d'Aurlie, les calculs de la triste
Caroline, l'rudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de
division. Au moins tout cela se fondait en une raison de bataille et de
triomphe, une raison mystrieuse qui mettait du rire aux lvres, du
dsir au ventre, du bruit  la voix. La France, persuade de sa cause,
se ruait instinctivement vers l'espoir de conqute que reprsentaient,
chaque nuit, les socits de filles parques dans les petites maisons
des remparts. Et la voix de la mer berait le rve de triomphe. Sur des
corps bruns de Provenales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes
 la peau de soie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin
Gresloup, Pitout, Nondain, Trheuc, Cahujac et Marius, apaisaient leur
soif obscure de renverser, de terrasser et d'treindre, que ce ft pour
la mort, que ce ft pour l'amour.

Et tout  coup l'ordre vint. Les trompettes sonnrent le boute-selle.
Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues
questres s'alignrent devant leurs officiers ravis de les reconnatre
hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peigns. On
part.--Adieu, toi! On se retrouve  Strasbourg.--Nous boirons un verre
de bire.--Edme,  ton rang!--Chacun doit avoir deux pierres  fusil
dans la giberne.--Cahujac, visitez les gibernes!...--Les brigadiers ont
tous leur tire-bourre?--Capitaine Pitout, faites rouler
l'tendard.--Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!...




XIII


On marcha vers les Allemagnes  travers la Picardie plantureuse, la
verte Argonne, les montes de Lorraine. Les escadrons s'enveloppaient de
poussire. On buvait les ruisseaux. Aux portes des auberges, les
officiers fraternisrent: En route pour la gloire.--Bellone nous
appelle.--O couche l'tat-major de la division?  Verdun.--Tu marches
sous Baraguey-d'Hilliers?--Et toi?--Sous Bourcier.--Moi, sous
Beaumont.--Les gnraux Klein et Walther nous suivent.--Qu'allez-vous
chercher au Danube?--Un grade.--De la gloire!--De l'inconnu.--La
fortune.--On dit que l'Empereur dotera les chevaliers de la Lgion
d'honneur.--De combien?--Cela dpendra des contributions de guerre.--La
fortune ou la mort!--Bien dit, mon cousin. Bernard s'intressait au
lieutenant Gresloup, ple comme M. de Constant de Rebecque, et qui
portait aux doigts des pierres prcieuses, aux breloques des cames
admirables. Encore que depuis plusieurs mois ils vcussent ensemble pour
les manoeuvres, les repas et la dbauche, rien ne se dclait de cette
me qu'on voulut croire tragique, en dpit de vivaces attitudes.
L'lgiaque chef d'escadron l'attirait  soi. Ils chevauchaient botte 
botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, l'autre
que regarder haineusement la nature. Gresloup regrettait qu'on se
dtournt de l'Angleterre. Il demanda les moyens de permuter afin de
franchir le dtroit en compagnie du corps expditionnaire. Hricourt et
le colonel l'avertirent que tout marchait vers l'Autriche. Pays
soixante millions par Pitt, les Russes et les Impriaux se coalisaient
pour la troisime fois. Leurs troupes menaaient les territoires de
l'Electeur de Bavire, notre alli, semblaient vouloir franchir l'Inn
pour pntrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube
et dans les forts bavaroises. Tu verras, mon cousin, les jolies
filles. Des cils sombres sur des yeux clairs...--Comme les filles du
pays de Galles, laissa-t-il chapper.--Ah! ah! vous ftes galant avec
les Galloises, Monsieur, insinua l'lgiaque? Gresloup ne rpondit
point, mais il montra une tabatire de vermeil qui enchssait la
miniature ovale d'une jeune femme au teint ros; de grands yeux gris
souriaient mieux que sa bouche minuscule. Moi, dit Bernard, j'ai une
petite fille dont les yeux ressemblent  ceux-ci, mais un peu plus
bleus.--Mme Hricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel.--Et
ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi-Blassans... Dis-moi, cousin,
qu'as-tu fait de ta Galloise?--Un mari jaloux la tient enferme dans une
maison de leur pays; il la tue lentement de ses reproches.--Avouez qu'il
vous a surpris.--Oui... J'esprais la revoir outre-mer avec l'aide de
l'Empereur.--Hlas!...Hlas!... Le jeune homme plit tant que
l'lgiaque tendit le bras pour le soutenir, et cette dfaillance tonna
les officiers. Comme il l'aime!--Ah! les yeux clairs, les yeux
clairs!... soupira Bernard, qui pensait  Aurlie, dont le fils gardait
le regard de la fillette bavaroise prise  Moesskirch. Il chercha des
raisons singulires qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait
Denise. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verrait-il ce
jour-l? Verrait-il la joie d'Aurlie? Vivraient-ils, par ces enfants,
ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse? Eprouveraient-ils
cet amour attendu par leurs deux coeurs, comme il gotait aux lvres de
Virginie l'me secrte de la soeur? Pour ces enfants, runir les dlices
de la terre, crer la fortune ferique qui dispense d'inquitude, de
mesquineries, de laideur; il accomplirait cette oeuvre. Il crera de sa
force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionn.
Sa force tentera les hrosmes qui soulvent l'enthousiasme des soldats,
qui les enivrent et leur donnent la dmence de vaincre.

Il se concevait robuste, matre sur les hommes dont la chanson peuplait
l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit 
son rve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un
village; les enfants s'tonnrent des plumets rouges, des bonnets  poil
grandissant la compagnie d'lite, des casques de cuivre aux longues
chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises,
des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles,
hochant leurs lourdes ttes et s'mouchant de la queue.

Pass le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se htaient
dans la fracheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquime sur un
brancard compos de fusils et de capotes.  tour de rle ils se
soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de btons: Parat que
l'Empereur fait la guerre avec nos jambes!--H, plaisantaient-ils,
conscrit! prte-moi ton biquot; je te laisse mon havresac. Il a du poil
aussi, c'est son frre.--O que tu vas, fiston? Chez Mme La Gloire,
chercher un bton de marchal pour rapporter  la payse.--Bonne chance,
Massna!--Au jour de ton sacre, Buonapart!--L'Empereur a promis du
bien...  ceux qui se conduiront bien... Dans l'infanterie franaise,
ai, se!--Range-toi, pousse-caillou.--Quand je voudrai, ramasseur de
crottin.--H, Marius, t'as pas pris ton cong, mon bon?--Et toi?--Moi,
je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drle que de vendre
du poivre en cornet derrire ma vitrine.--Nondain, ma fine, salut
sous-officier.--Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai  ta
tante.--a me profite le bon air. On crve de la toux, dans le
village.--Cap ddiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans
les Allemagnes!--Et un fameux voyage, t!--T'as laiss tes vignes,
cousin!--Elles feront du vin sans moi. Nous voil tous conscrits,
Najac.--Comment va le mtier?--Pas trop mal  mon nez. Je me dgourdis
les jambes.--Et Flore?--Elle refuse un promis qui n'a pas t soldat,
comme toutes les filles de Gascogne, t.--En Picardie, c'est tout de
mme, mon p'tiot, ch-ti'-l qui se marie sans avoir port le plumet, il
est bien sr de l'tre!--Vive l'infanterie lgre! Qui s'en va-t- la
guerre. Pour arriver tout de-go,  Marengo!-- Marengo!--Tiens, mon
herboriste qu'est devenu dragon!--J'ai vendu mon fonds, cloutier.--Et
moi, ma roue. En v' un commerce!--a donne envie de cogner quand on
voit partir les autres.--Parbleu. On pourra dire qu'on en tait.--Et le
petit Corse sait bien o il nous mne.--Avec lui on dansera au bal des
Triomphes!--Vive l'Empereur, mon ancien!--Vive l'Empereur,
conscrit!--Tche voir de ne pas marcher sur mes gutres, blanc-bec.--Il
fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds.--On en mettra
dans les caissons du rgiment, si on continue l'allure...

Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de
poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de
cuivre ne dcourageaient pas les figures enfantines des conscrits.
Derrire une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tomb sur l'tendue,
ronflait les pieds nus, les ampoules  l'air. Des charrettes de paysans
loues par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de
havresacs. Tour  tour dfilaient les uniformes bleus de l'infanterie
lgre, les uniformes blancs et bleus de l'infanterie de ligne, les
uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pices de bronze,
basses sur roues et tires par les attelages du train.

Les sergents  chevrons avaient des figures svres devant la turbulence
du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crnerie. Aux
carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons  pelisses
bleues, puis des hussards gris  pelisses grises, des hussards azurs 
pelisses carlates, des hussards carlates  pelisses blanches. Les
poussires des escadrons se mlaient, noyrent l'infanterie perdue pour
ses tats-majors qui tchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans
le nuage. Et tous ces corps voquaient leurs titres de gloire, avec le
nom d'un gnral illustre: dragons de Bourcier, hussards de Lassalle,
cuirassiers d'Hautpoul.

 mesure que se multipliaient les rencontres, la joie des hommes sonnait
plus fort. Les plaines et les coteaux de la Champagne se couvrirent de
bataillons apparus au dtour des chemins ou descendus des vignes,
derrire les caisses  l'paule des tambours. Le soleil schait la terre
battue par cent mille pas. Les drapeaux rouls dans leur gaine
dpassaient les compagnies d'lite. Des chiens tiraient la langue au
flanc des colonnes en bonnets de police. Les mules entranaient les
cahots lents des charrettes. Un brouillard de poussire s'levait au
ciel. Les hommes y passaient, tels que d'imprcises cohues d'ombres,
seulement rvles par le tumulte des voix ivres. Car la soif devenait
grande. Les paysans penchaient leurs tonneaux  la porte des mtairies;
et les bonnes femmes remplissaient les chopes que se disputaient cent
mains sales offrant des sous et des livres, la plupart du temps refuss,
aux soldats de l'Empereur, que les Champenois abreuvrent gratis. Par
ici les enfants.--Tiens, voil du bon cidre;  la frache!--Comme tu as
chaud, mon pauvre petit... Il est si jeune! On dirait mon Narcisse!--Ah
bien, mon garon, tu vas devenir gnral, pour lors!--Ou vice-roi,
grand'mre!--Doux Jsus! doux Jsus! que je suis si vieille et que je
vois a, tout de mme.--Toi, tu vas  la grande guerre?--Et ta
maman?--Elle a encore mes deux frres.--D'o tu viens, comme a?--De la
mer.--O tu vas.--Sait-on o il s'arrtera, lui!--Ah! c'est un
homme!--Encore un verre!-- la sant de l'Empereur-Roi!--Ouste, les
tranards... Veux-tu ramasser ta giberne, roussot; tte de Breton!--Mon
commandant!--Que voulez-vous?--Nous sommes, dans le rgiment,
trente-quatre du pays. On voudrait faire une visite aux parents,
puisqu'on passe aussi prs.--Avez-vous un sous-officier?--Le marchal
des logis Landry.--Landry? vous rpondez de vos hommes?--Oui, mon
commandant.--S'il en manque un  Strasbourg, c'est vous que je fais
fusiller. Accept?--J'accepte, mon commandant.--Allez embrasser vos
parents, mais laissez vos chevaux  l'escadron.--Merci, mon commandant.
En route, vous autres. Faites attention  ma peau.

On laissa les plaines sches, les coteaux orns de pampres. On aspira
les fracheurs dans la fort des Vosges. L'infanterie fut dpasse. Aux
abords des villages nichs dans les courbes, les lignes de chevaux nus
bordaient les murs en pis des fermes. Les tats-majors trottaient
autour des berlines emmenant les gnraux. Au pas, les chevaux
montrent, descendirent les sentes qui contournaient les roches grises
hrisses de sapins. Il passa des troupeaux de boeufs conduits par des
gars en culottes et en gilets carrs. Corbehem mangea des fromages
succulents, et Flahaut but de la bire forte. Les soldats dormirent dans
les granges. Bernard retrouva ses sommeils d'enfant sur les paillasses
villageoises, les rveils au chant du coq, dans la chambre basse
blanchie de chaux, parmi les armes pendues aux clous des solives
goudronnes. Il s'amusa des vieilles gravures que traverse un
Juif-Errant en manteau vermillon, ou qu'habite la servante accuse pour
les larcins de la pie voleuse. Il fit rire l'aeul paralys dans son
fauteuil de paille et prta son sabre au gamin baubi de tant de
bonheur.

Les conscrits saluaient l'aube de leurs cris gamins. Tous se remuaient,
qui blanchissant le buffle avec la pierre, qui grattant ses bottes, qui
menant  l'abreuvoir les files d'animaux paisibles. On trillait les
croupes. On brossait les queues. On sanglait les selles. On coiffait les
chevaux de leurs ttires. Les Bretons achevaient leur pain. Trheuc
bousculait les retardataires. L'adjudant Cahujac criait ses reproches et
forait les Provenaux  fourbir leurs casques ternis. Marius frappait
son sabre contre terre pour attirer l'attention des flneurs qui
plaisantaient la cabaretire, heureux de leur aise en gilet de peau, le
gland du bonnet frlant l'paule... Les Tourangeaux, mthodiques,
coupaient leurs crotons dans la vapeur de la marmite. Mticuleux, le
capitaine Pitout inspectait les harnais et les boulets des chevaux
qu'on amenait par deux sur un rang. De toutes les portes sortaient des
hommes enfilant l'habit vert et bouclant leur ceinturon. Les paysans
remplissaient, pour le coup de l'trier, les verres des Lorrains: Ah!
ah! disait l'lgiaque. Voici les sapins noirs et les roches grises, les
grands htres, les chnes trapus, les dfils tortueux, les ruisseaux
rapides qui sautent au fleuve. Hricourt, nous foulons encore les terres
germaniques qui boivent, depuis tant de sicles, le sang des races.
Sapins mlancoliques, vieux burg juch sur le roc inattendu, toits
moussus de la petite ville tasse dans la bague de ses sombres remparts,
croix de fer surgie au fate de l'glise blanche, cigognes criardes
perches aux trous des chemines, tombereaux boueux chargs de foin que
tranent les boeufs blonds, et que mne un blond lourdaud; ciels
changeants, graviers des routes claires, vous entourerez encore ma
tristesse! Votre cho rptera la plainte d'un coeur infortun. Oberman
et toi, tendre Werther, ftes-vous dans ce pays o s'entretuent les
peuples depuis les origines. Quels souvenirs funbres s'accorderaient
mieux avec l'tat de mon me.  Ren, qui aimas Lucile, n'est-ce pas ton
crime qui se pleure dans le sanglot perptuel du ruisseau? Gresloup,
Gresloup, mon jeune ami, regarde si ces bois diffrent de ceux o le
cavalier de la ballade entrane, au coup de minuit, sur la croupe de son
coursier noir, la ple fiance. Les morts vont vite! On entendra, cette
nuit, la chasse diabolique du seigneur poursuivant son frre sauvage.
Hricourt, qui laisses une pouse chre, et toi, lieutenant, dont le
coeur regrette l'adore qu'un jaloux torture, dites si d'autres sites
conviendraient mieux  notre me prise des hasards guerriers o l'on
embrasse enfin la chance de la mort?

Il treignait son coeur entre les agrafes de son habit. Gresloup baissait
la tte. Edme Lyrisse se dsesprait avec eux de ses orgueils mconnus.
Cependant il apprit  se servir de la trompette. Cela permit de lui
faire coudre les chevrons blancs et rouges sur les manches, de mettre
une crinire carlate  son casque. Il remplaa prs de Bernard un
collgue. Avec le colonel bonasse et taciturne, ils constituaient le
groupe prcdant la colonne.

En peu de temps ils connurent leurs espoirs. Gresloup prtendait, 
l'exemple d'autres lieutenants, devenir marchal, ou prince afin que son
autorit brist les rsistances du mari jaloux. Le colonel demandait 
ne pas perdre son rgiment qu'on offrirait, craignit-il,  un migr de
beau nom. L'lgiaque cherchait la distraction du pril pour calmer ses
chagrins. Edme pensait aux femmes des villes conquises,  la fortune
gagne par le jeu et dpense en orgies magnifiques. Bernard Hricourt
souhaitait une position d'inspecteur aux revues, puis d'intendant
gnral; aidant ds lors aux commerces de Caroline, il centuplerait la
richesse de la race, pour le bonheur ferique de sa fille aux yeux
clairs, du neveu aux cils sombres, unis dans un amour qui passionnerait
Aurlie.

Il voyait cela sr et proche. Les temps couleraient vite. Les canons
tonneraient, de fleuve en fleuve. Les villes ouvriraient leurs portes.
Les gnraux caracoleraient. Les peuples vaincus dfileraient. La
Rvolution soumettrait le monde. Emport par une dcharge d'artillerie,
Napolon laisserait la place au plus glorieux,  lui, Bernard, dont le
caractre romain tonnerait l'histoire. Il ressusciterait Brutus et
Scipion, la grandeur de La Ville enfin triomphante sur tous les
barbares.

De ce rve il s'hallucina, dj matre, entre les pentes des forts,
parmi le tumulte des escadrons dociles  son geste. Les cits qui se
dployrent dans les plaines,  la sortie des bois, il les prvit
siennes, pavoises  ses couleurs, l'applaudissant de leurs cloches. Il
chevaucha dans une atmosphre dore, riche en parfums pris aux gazons et
aux arbres. Il se glorifia d'entraner  ses perons le bruit du
rgiment.

 l'entre dans Strasbourg, comme il marchait devant la division, il eut
presque la croyance, en certaines minutes, de triompher pour lui-mme.
Un concours immense de peuple venu des campagnes comblait les rues. Les
voix de la cathdrale annonaient la liesse des citadins. Les drapeaux
tricolores pendaient aux fentres pleines de figures jolies ou amicales.
Gracieux, pimpant, Edme, la trompette sur la cuisse, riait aux sourires
des filles accoudes le long des balcons, tandis que les camarades
soufflaient dans l'airain le salut du rgiment aux antiques maisons
coiffes de longs toits moussus; leurs rebords abritaient le crpi des
murailles que contenaient les croix de poutres visibles.

Hricourt logea dans une demeure vnrable. Minuscules et verts, les
carreaux s'enchssaient entre des chimres sculptes dans le bois des
fentres. Il mangea de copieuses choucroutes au jambon rose offertes par
un vieillard en tricorne, en gutres de toile, et qui cachait sous les
vastes pans de sa redingote des mains frileuses. Coiffes de noeuds de
soie noire, ses grasses filles s'empressaient, timides, rouges, et ples
lorsque l'lgiaque caressait du regard leurs rudes poitrines cartant
le corset de velours aux broderies de jais. Elles attendaient la venue
de l'Empereur. En vue de cette visite, les servantes grattaient le
plancher avec un tesson de verre et ciraient les bahuts emplis par
l'odeur du pain. Dehors aussi, partout, on nettoyait les faades. Au
fate des chelles, maints artistes redoraient les btes hraldiques des
enseignes.

Les habits bleus des cuirassiers, les habits verts des dragons, les
pelisses carlates des hussards paraient les corps alertes assaillant
les poles o se vend la bire dans des pintes de faence  couvercle
d'tain. Pour les saluts militaires, les mains s'levaient  la hauteur
des bonnets de police. Des bandes de gamins mal culotts admiraient la
magnificence des soldats, heureux et trinquants. Aucune apprhension ne
chargeait les mines des conscrits imberbes qu'amusaient le bruit de la
guerre et le nouveau pays. Les vtrans menaient les autres aux bons
endroits connus de leur mmoire. Tant de fois ils avaient, sous la
Rpublique Indivisible, pass le Rhin par les ponts des villes, afin de
dfendre contre les Impriaux leur foi libertaire. Ils montraient la
grande horloge aux jeunes Champenois bahis, qui retenaient leurs
sabres, soucieux de ne pas heurter les dalles de la cathdrale. Tous
riaient de l'enfant qui frappe la cloche avec son thyrse et sonne le
premier quart de l'heure, de l'adolescent qui marque les demies avec sa
flche, du guerrier mle dont le glaive heurte le bronze pour le
troisime quart, du vieux qui le cogne de sa bquille, pour le
quatrime. Ils riaient de la mort elle-mme et de son os tapant la
cloche selon le nombre des heures. Au dehors, les vieilles statues des
saintes et des reines les tonnaient par leurs jambes hautes, leurs
tailles graciles et leurs visages durs. Ils prfraient le souvenir des
compagnes laisses aux boutiques de France.

Le major rendit visite  son beau-pre, qui lui fit apprcier
l'excellence du pt de foie gras, des nouilles aux oeufs, et du vin
blanc vers dans des hanaps de cristal vert, aux armoiries de couleurs.
Cuirass, le hausse-col d'or cerclant son cou maigre trangl dans les
tours d'une cravate noire, le colonel Lyrisse raidissait sa petite tte
capable nanmoins d'absorber d'normes nourritures. Vers la bouche tout
se ridait, tandis qu'au bout de la fourchette, volailles et lgumes
s'enfouissaient,  l'admiration des capitaines et des majors. Il
semblait que la joie de ce monde revnt dj victorieuse des champs de
bataille. Personne ne doutait.

On faisait bombance aux frais du Strasbourgeois ravi. Des mains anonymes
dposaient aux logis des officiers telles dindes obses et tels barils
de cognac. Devant ces victuailles, on supputait, le verbe haut, les
chances de la carrire. Les apptits, excits par les manoeuvres
matinales, absorbaient les viandes, dpouillaient les carcasses de
volailles. Le sang et la sauce mouillaient les bouches. Ils ne
dlaaient point leurs cuirasses par fanfaronnade de vigueur. Le colonel
invita les officiers de dragons  sa table pour obtenir qu'on ust
d'indulgence envers son fils, qui se plaignait. Cavanon reparut. Il
buvait un mlange de cognac et de bire qui cassait la tte des autres;
et, profitant de cette supriorit, il donnait des conseils tactiques,
que le petit Edme rfutait, imperturbable, malgr la fatigue de sa voix!
Le mtier de gnral! la belle affaire! Il suffit de savoir quatre
prceptes: dployer la cavalerie devant la plaine, l'infanterie dans les
bois et le terrain accident, l'artillerie le long des pentes. Dfendre
que l'on stationne sur les routes. Elles ne doivent tre occupes que
pendant la marche. S'assurer que les hommes emportent avec eux deux
jours de rations, et puis laisser faire le hasard et la bravoure du
militaire franais! Voil tout! Tous de rire au jeune trompette, sr de
son fait et que cette gaiet vexa souvent. Pour consolation, on lui
versait  boire. On lui souhaitait du bonheur, rasade par rasade. Chacun
parlait en mme temps que les autres, discutant les mrites et les
dfauts des absents, distribuant les grades et les croix. En cette
poque, les gnraux portrent  la connaissance des tats-majors une
circulaire qui conseillait de s'abstenir d'allures familires  l'gard
des hommes. Vu le nombre des soldats assembls sur la rive du Rhin, il
importait de maintenir l'ordre par une discipline exacte. Les officiers
ne pouvaient y russir qu'en gardant leur prestige absolu et en vitant
qu'un infrieur pt contredire les ordres discuts par les propos tenus
entre lui et ses chefs en dehors du service.

Les nouveaux promus lourent fort l'esprit de cette mesure. Tel le
lieutenant Gresloup, qui ne desserrait point les lvres, tel son ami
l'lgiaque, dont l'me littraire s'accommodait mal des promiscuits.
Hricourt et son colonel regrettrent l'ancien systme de fraternit
bourrue. Le capitaine Pitout adopta tout de suite l'arrogance prescrite
envers les soldats. La maladresse obligatoire des conscrits avait dj
indispos contre eux les anciens sous-officiers de 1800, qui tenaient
ces infrieurs  distance. Murat prit alors le commandement de la
rserve de cavalerie. Il imposa cette attitude, compltement. En
polonaise de velours vert garnie de torsades d'or, il parada. Ses jambes
vigoureuses s'enfonaient dans des bottes  coeur. Il portait un chapeau
surcharg de galons et de plumes, une charpe de soie tricolore enroule
depuis les pectoraux jusqu'aux cuisses, et un petit coutelas  poigne
d'ivoire dans un fourreau de vermeil enchssant des miniatures de femmes
et des portraits de desses, le sein nu. Cavanon l'accompagnait partout,
muni lui-mme d'un norme cimeterre engain de cuivre dor. Un schako de
cavalerie vas par le haut chargeait sa tte grasse et gaie, violente
aussi. Ils excitaient la dvotion d'un peuple au tricorne flasque et en
bonnets de fourrure, en gutres de toile, l'amour obscur de grosses
filles coiffes du noeud de ruban noir. On n'eut gure le loisir de se
mieux connatre. Les convois de chevaux achets en Suisse et en Souabe
parvenaient  chaque heure du jour. Il fallait recevoir les animaux, les
estimer et en lotir certains dragons  pied. Enfin l'Empereur arriva,
fut acclam, et, derrire lui, Augustin, prcdant les grenadiers
d'Oudinot pour lesquels il retint le logis.

Revtu de l'uniforme propre aux lieutenants adjoints  l'tat-major, il
avait une tenue svre en son habit boutonn depuis le menton, et sous
le haut bicorne. Les aiguillettes et les tresses d'or neuf s'enroulaient
 son paulette. Il affectait mille soins envers son cheval, pour lequel
il colportait toute une pharmacie anglaise dans un ncessaire de
maroquin.

--Eh bien, mon frre, c'est moi qui te transmettrai des ordres, bientt.

--Je les attends, mon garon.

--Pourquoi n'essaies-tu pas d'entrer  l'tat-major. Oudinot pourrait te
proposer  Murat.

--Tu me protges, donc?

--Caroline m'y engage. Nous avons besoin de surveiller,  son intention,
l'intendance des corps. Elle m'a dt de te rappeler combien il est
ncessaire de ne plus perdre ton grade. Praxi-Blassans espre que tu vas
en gagner rapidement quelques-uns. Songe que tu as vingt-huit ans,
Bernard.  ton ge, Buonapart tait gnral.

Les jambes noblement croises, Augustin continua la mercuriale. Il ne
voulait pas remarquer l'irritation de son frre. Ddaigneux par sa lvre
rose, il murmurait lentement, jouait avec son pe dont il lissa le
fourreau de cuir.

--Tu sais, Buonapart, ton Rival, comme dit finement Aurlie...

Il prolongea le sourire, afin de marquer mieux la distance qui sparait
Bernard de Napolon.

--Enfin c'taient l de petites drleries; tu es pre de famille, mon
cher, parbleu! Et jusqu' prsent, en guise de dot  sa fille, le
colonel Lyrisse t'a remis un cheval turc. C'est prestigieux. Mais cela
marque assez combien tu peux faire fond de ce ct-l.

--Et puis?

--Et puis? Voici. Sur ma prire, Oudinot parlera de toi  Murat. Comme
les deux corps d'arme doivent oprer ensemble, les gnraux vont,
pendant une dcade, s'accorder tout ce qu'ils se demanderont afin de
rester en bons termes. Sur le champ de bataille, bernique! Ils se
laisseront craser par l'ennemi plutt que de se porter secours,  moins
que l'Empereur n'y veille. Car Oudinot ne se soucie pas d'augmenter la
fortune de Murat en l'aidant  la victoire. La gloire de l'un clipse
celle de l'autre. Mais,  cette heure, ils affectent les embrassades et
le dvouement. Plus tard, l'Empereur interviendra. Il les terrifie,
tous; et il est partout... Or je dsirerais..., la famille dsire que tu
obtiennes une situation dans l'tat-major de Murat. Le baron de Cavanon
conseillera. Le colonel Lyrisse est dans les bonnes grces du gnral de
Nansouty. Ne fais pas de fautes, mon frre. Laisse-toi guider. On ne te
demande que cela. Ce n'est point difficile. Laisse-toi guider.

--Par toi?

--Par les autres. Tu es un trs brave homme; mais tu manques de
discernement.

--Augustin!...

--Pourquoi te froisser? Chacun a ses qualits. Toi, tu es honnte,
prcis, l'homme du devoir. Ce sont les plus belles. Moi je n'ai qu'un
grain d'intelligence, et quelque pratique des hommes. Ce sont les pires.
Je ne suis pas jaloux de toi, cependant.

--Trve d'insolences, je te prie!

--Fi donc! Tu te fches avec un enfant, mon gros Bernard. Paix...
Paix... l... On m'a charg de t'avertir. Je t'avertis. Voil...
Abordons un autre entretien, maintenant: les femmes. As-tu pratiqu ces
grosses Alsaciennes? Quelle mollesse de chair, hein?...

Bernard marchait  grands pas. Il sortit de la salle en claquant la
porte. On l'estimait imbcile. Caroline et Praxi-Blassans le lui
faisaient apprendre. Ah! le pauvre pre avait eu raison? Le fils monta
dans sa chambre, il s'enferma pour tirer de son habit une bote plate et
ronde: le fond contenait l'image d'un tombeau ombrag d'un saule.
Certain artiste spcial avait, selon la mode, ralis cet emblme, en
arrangeant les cheveux du dfunt en forme d'arbre et de mausole.
Bernard se pencha sur la relique argente et l'effleura de ses lvres.
Ce lui communiqua du courage. Que lui importaient les injustices ou la
moquerie de ce blanc-bec? Il accomplissait le devoir. Il parait son
caractre d'une rsignation plus haute. Il laissait au sort le soin de
lui offrir l'occasion d'un triomphe qui entourerait de bonheur les deux
enfants aux yeux clairs, un jour, le jour de joie. Il finit par rire
d'Augustin.

L'aprs-midi, l'Empereur et Murat passrent la revue de la rserve de
cavalerie. Dix mille dragons, six mille cuirassiers et carabiniers
dfilrent au galop devant le Corse engonc dans son habit bleu. Une
foule illimite assista. Les bateaux du Rhin avaient conduit des gens de
Coblentz et de Ble. L'Alsace entire acclamait. Des vieillards
tremblants agitaient leurs tricornes; et les larmes scintillaient sur
leurs figures. Je ne serai pas mort sans l'avoir vu, se disaient-ils,
contents, rajeunis. Les femmes ressentaient une stupeur. Elles
l'auraient cru plus grand. Les enfants demandaient  leurs mres s'ils
deviendraient empereurs aussi. Des jeunes gens discutaient sur sa
ressemblance avec Csar et sur la rsurrection latine. Souffrant de
toute son me, immobile,  la tte de son escadron, le sabre contre la
hanche, le major entendait cela. Le soleil brlait ses paules. La
crinire du casque chauffait sa nuque. La temprature du cheval
dgageait de rudes parfums. Soudain il aperut son frre caracolant prs
d'une calche, attele de deux chevaux blancs, dont l'un portait un
jockey vert et rose. Une trs jolie femme y souriait, vtue de
mousseline jaune, avec une ceinture mauve, et, sur ses boucles
chtaines, un rseau rose  fleurs violettes. On sut que cette dame,
divorce d'un riche armateur de Hollande, suivait Augustin depuis le
camp de Boulogne, pour voir la guerre, dans ses quipages.

Mais, avant la nuit, Bernard reut l'ordre de franchir le Rhin avec son
rgiment.

 la suite de Talleyrand arriv derrire Napolon, il put toutefois
entrevoir Praxi-Blassans, Aurlie, entre leurs valises, dans la cour
d'une vieille maison soutenue de piliers noirs. Aurlie, en houppelande
anglaise, lui donna ses deux mains  serrer, puis lui montra les yeux
clairs d'douard, qui trpignait, criait de joie sur les bras de la
nourrice... Voici un brigand qui servira les Bourbons, Monsieur, assura
le diplomate, je vous le promets. Je ne pense pas que vous reveniez,
cette fois, vainqueur. Le gnral Mack vous attend sous Ulm avec les
Autrichiens. De la Pologne, les masses russes descendent en Moravie;
leurs avant-gardes dpassent Vienne. S. M. l'empereur de Russie dcide
le roi de Prusse  l'alliance. La reine Caroline,  Naples, vient
d'obtenir, malgr mes avis, le retrait de nos troupes hors de ses
tats... Les Anglais dbarqueront avant peu pour vous prendre  revers
en Lombardie, o Gouvion-Saint-Cyr et Massna, abords sur l'Adige par
l'archiduc Charles, feront mauvaise figure. La fortune de votre Rival
s'croulera dans le Danube; parole d'honneur! On l'y poussera du nord,
de l'est et du sud. Il a les points cardinaux contre lui... Vous
assisterez  de belles batailles... Voici des lettres que j'crivis 
votre intention. Prenez-les, je vous prie. Au cas o l'on vous ferait
prisonnier, vous les expdieriez aux amis que j'ai dans toutes les cours
d'Europe, selon le lieu o l'on vous internerait... Vous voil remis en
selle, par bonheur. J'espre, Monsieur, que vous apporterez moins de
chaleur dans vos discussions publiques,  l'avenir... Il faut de la
prudence, et il convient d'tre rserv dans un sicle aussi changeant
Demain dment hier. Voyez Napolon. Il obtint d'tre sacr par le pape
et va rtablir le calendrier grgorien. Aux jours du malheur, il
trouvera des appuis dans l'glise et conservera, pour le moins, une
lieutenance gnrale au service du roi... Arrangez-vous de manire  ce
qu'on se souvienne, dans six mois, ou plus tard, que Napolon vous a
cass et que vous tes un chef d'escadron heureux  la guerre. Le roi
maintiendra les grades des bons officiers qui servent la France. Il l'a
solennellement promis, Monsieur, je vous en donne ma parole... Virginie
vous embrasse. Votre Denise est adorable... Le baron de Cavanon vous
fera nommer colonel... Mais je crois que votre lieutenant vous
appelle...--Adieu, Bernard, mon frre; embrassons-nous!...--Aurlie, du
courage! mon enfant. Saperlipopette. Regardez si votre frre a la mine
d'un garon qui se laissera tuer... Allons!... Adieu!... Adieu!...
Aurlie! ma chre!

Bernard s'mut un peu de la voir pleurer; il sortit vite de la maison.
Son orgueil pensa: Elle m'aime. Si je ne simulais pas l'indiffrence,
elle serait incestueuse. Elle souffre. C'est une pauvre femme. Je
devrais la har; et cependant je souhaite aussi ce qu'elle attend de
moi... Mais mon caractre saura rester vertueux. Le cheval attendait 
la porte. Gresloup le pressa de partir; car il manquait du biscuit dans
les caissons, malgr les ordres prcis de Murat; et beaucoup d'hommes
n'avaient reu du pain que pour deux jours, au lieu de quatre. Or l'on
parlait de marches forces  travers les routes de la Fort-Noire. Toute
la rserve de dragons rpandue en divers points couvrirait le passage du
parc d'artillerie, droberait  l'ennemi les mouvements des corps Soult
et Davout, qui passaient le Rhin  Spire et Manheim, afin de tourner
secrtement, au nord, les Alpes de Souabe, et joindre, dans les plaines
de Nordlingen, Bernadotte avec Marmont descendus de Hanovre et de
Hollande. On toucherait ensuite le Danube au-dessous d'Ulm, sur les
derrires de Mack ds lors spar des Russes qui s'attardaient en
Styrie.

Fivreux, Gresloup expliquait le plan gnral qu'il venait d'apprendre.
Le souci du devoir militaire effaa la tristesse du major. Il galopa
vers le colonel des dragons descendus au fleuve. L ce fut une querelle,
avec les autres chefs d'escadron,  cause du biscuit. Le capitaine
Pitout, ayant communiqu les ordres, s'en lavait les mains. Impatients
par les cris, les chevaux des officiers ne voulurent point tenir en
place; ils piaffaient, dispersaient le groupe qui mla les jurons  ses
colres. Enfin on dtacha un piquet et deux caissons pour aller
jusqu'aux magasins d'intendance complter le chargement. Il fut dcid
que l'escadron, mal muni de pain, resterait en arrire. Mais le gnral
qui survint, sans rien rsoudre du problme, dclara que tous les
escadrons marcheraient  leur rang. Ceux qui n'auraient point leurs
rations entires serreraient le ceinturon. Il imposa silence, et la
colonne s'branla pour passer le fleuve  son tour.

Sans que l'ide de la soeur amoureuse le hantt plus, une joie infinie
enchanta Bernard, qui s'imaginait l'me des deux cent cinquante mille
hommes, chelonns depuis la mer ionienne, sud italien, jusque les
bouches de l'Elbe, nord germanique. Tel qu'une vague de ce grand flot
humain, gonfl d'ides libres et de dsirs glorieux, il avanait au trot
de son cheval turc, parmi les dix mille dragons de Murat, occups 
paratre devant tous les dbouchs de la Fort Noire et renforant ainsi
l'erreur de l'ennemi, qui, d'Ulm, tirait ses tentacules de cavalerie 
travers les gorges hrisses de sapins.

Derrire eux, la garde impriale et le Ve corps de Lannes (divisions
Suchet, Gazan, grenadiers d'Oudinot) tenaient la route de Strasbourg 
Stuttgard, comme si l'arme tout entire allait descendre au Danube par
le midi de la Souabe, alors que les marches drobes des IVe, VIe, IIIe
corps tournaient, au nord, cette rgion, le Rhin ayant t franchi entre
Lauterbourg et Manheim sous les ordres de Ney, Soult, Davout.

Bernard Hricourt s'amusait de savoir cela, de ne le laisser point
deviner aux uhlans, dont les lances dpassaient partout les plis de
terrain.

Il reconnut les houzards hongrois dans le val qu'une maison forestire
dsignait aux investigations des claireurs. C'taient de maigres hommes
aux joues creuses, avec des pelisses en peaux de loup, et, des kolbacks
verts garnis de plaques argentes. Les deux partis s'arrtrent. On arma
les carabines. Le sous-lieutenant Nondain fut envoy  la tte de huit
dragons jusque la maisonnette de bois qu'levait un soubassement de
pierres blanches. Vingt houzards se dtachrent aussi de leur escadron.
Comme ils se trouvaient plus loin, ils n'arrivrent pas les premiers.
Nondain et ses hommes s'abritrent au balcon de bois du chalet, tandis
qu'un bras nu de femme attrapait, de l'intrieur, l'auvent pour
l'abattre contre la lucarne... Un petit enfant cria sur le mme ton
qu'douard de Praxi-Blassans. Quatre dtonations successives
interrompirent la voix frle. Les dragons tiraient. Les houzards
s'arrtrent. Un d'eux, les mains sur la figure, toussait en se tordant.
Oh! dit Edme, comme il crache du sang, celui-l! Les yeux du trompette
grossirent, ahuris, ses lvres blanchirent et tremblrent! En vain, il
voulut,  l'ordre de Bernard, sonner le ralliement. Il bla dans le
cuivre. Presque aussitt le capitaine Ulbach et ses Alsaciens parurent,
puis le lieutenant Cahujac dboula d'une pente glaiseuse avec ses
Gascons bavards. Gresloup arriva seul, portant la mine d'un homme 
peine veill, curieux de tout, tonn du jour, de la clairire, des
houzards rpandus par groupes alertes, qui cernrent au large la maison.

Et le troupeau entier de dragons dvala du couvert, arrta ses chevaux
aux injonctions des marchaux de logis, Trheuc et Flahaut, qui les
alignrent. Les conscrits effars tendirent le cou. Ils commencrent 
emmler leurs brides, en dpit des semonces du lieutenant Corbehem. Lui
leur indiquait les ttires trop lches, les boucles dtaches, les
buffleteries mal tendues, comme  la parade dans la cour du quartier.
C'tait une habitude copie sur celles du major Hricourt, son exemple.
Bernard compta ses deux cents hommes Dragons!... Il dgaina. De tout
jeunes se roidirent. Il attendit que les cimiers des casques fissent une
seule ligne de cuivre. Autour de la maisonnette, les coups de feu
crpitrent. Les houzards en approchaient, tiraient. Dans le val, de
toutes parts, les Hongrois descendirent, au trot de leurs petites btes
pommeles. Ils se rassemblrent au bas de la cte et partirent au pas,
en ligne, la carabine haute. Les huit hommes de Nondain lchaient coup
sur coup. Il convenait de les secourir. On en vit quatre mettre pied 
terre et pntrer dans la maison. Les cris de l'enfant retentirent quand
ils eurent commenc le feu par les volets entr'ouverts. Deux autres les
rejoignirent, puis un. Le lieutenant restait avec un seul homme devant
les chevaux que visaient les houzards des premiers groupes. Une bte
chappa, blesse, dans, les bois. Les autres furent abrites derrire le
mur.

Hricourt cherchait le moyen de rompre la ligne ennemie. Verts et
rouges, les houzards gardaient une allure orgueilleuse et s'approchaient
vite, argents sur les coutures, flanqus de trompettes  tricornes qui
montaient des chevaux blancs. Le major feuilletait en imagination les
traits de cavalerie, revoyait les gravures et les plans; cela ne lui
apprit rien... Il regarda ses hommes coaguls en une seule force muette,
roide, plastronne de rouge, palpitante. Le vent d'automne parpillait
les crinires des chevaux et les crinires des casques... Il eut peur de
son hsitation, et, soudain, se dcida, pour ne point rester immobile,
alors que les coups de feu, plus rares, dans la maison, indiquaient la
fin des cartouches. Edme piait ses gestes avec angoisse. Le major se
dressa, trotta devant le front, cria: Prs de la maison, je commanderai
halte. Vous prendrez votre temps. Vous viserez bien... et ils s'en
iront... Dragons: en avant!... Le bruit de sa voix imprieuse lui
rendit l'audace.

Les hommes serrrent les genoux, avalrent leur salive. Marche! La
ligne se prcipita, chevele; et les houzards d'avant-garde se
replirent sur les flancs de la masse hongroise, qui trottait derrire
les trompettes. On distingua les tresses blanches retenant les pelisses
en peaux de loup, les trfles d'argent sur les culottes rouges, les
dolmans verts et les ceintures rayes. Tout  coup un peloton s'arrta;
puis un autre, vingt toises plus loin; et, successivement, les fractions
s'immobilisrent, en apprtant leur tir.

Parvenu contre la maison, Hricourt, aussi, commanda la halte. Il
recueillit Nondain et ses hommes. L'un avait le coude disloqu par une
balle. On banda la blessure. Le dragon jurait que cela se remettrait
tout seul, par crainte vidente de l'amputation. Il refusait le
chirurgien. Alors Corbehem montra les deux autres escadrons de leur
rgiment qui s'avanaient aussi dans le val pour soutenir. Les houzards
ne bougrent plus.

Les cavaleries s'observrent, sans un coup de feu. L'une et l'autre
avaient l'ordre de ne point s'engager inutilement. D'ailleurs le terrain
valait peu pour la charge.

Edme respira. Le sang recolora ses lvres. En tanchant la sueur de
leurs faces, les conscrits plaisantaient, parce que leurs chevaux
tchrent de brouter.

Au loin, des dragons trottaient, s'assemblaient. L'adjudant-major,
Marius, vint dire qu'on mettait deux pices en batterie dans le bois, et
que cela suffirait. Au premier boulet qui vint, dans le tonnerre,
labourer les herbes devant les chevaux blancs des trompettes hongrois,
leurs troupes commencrent abattre en retraite. Peloton par peloton,
elles remontrent les pentes du val et s'effacrent dans les bois.

Edme trouva dans le chalet une pauvre femme ple, qui touffait les cris
du nourrisson serr contre sa poitrine. Derrire un bahut, elle se
dissimulait peureusement. Bernard, cria-t-il, si vous pouviez voir! Ce
petit Teuton a les yeux clairs d'douard et de Denise. Et les mmes yeux
clairs... Il voulut prendre l'enfant aux bras de la bcheronne; mais
elle parut si pouvante qu'il les amena l'un et l'autre sur le balcon
de bois. Bernard reconnut les yeux que son souvenir avait imagins tant
de fois, qu'Aurlie avait conus. Il s'enorgueillit, la plaignant. On
donna quelque peu de monnaie d'argent  la pauvre femme, qui apporta des
jambons, de la bire. Marius mangea. Corbehem but. Les soldats vidrent
leurs bidons, et la gaiet se communiqua le long du rang.

On repartit. Le major expdiait des patrouilles dans les ravins, aux
cimes des talus, par les sentes tortueuses. Il se comparait au coeur qui,
par les artres, rejette le sang vers les extrmits du corps. Centre
des escadrons, il lanait ainsi la vie franaise  travers la fort
germanique.

Prs de lui, le colonel sommeillait en selle, suivi d'un cheval de bt
portant les cartes. Pitout, imbu de son importance, nommait les
carrefours et les fontaines, dsignait les villages dans les directions
que prenaient les groupes de dragons au trot, sous les votes de verdure
roussie.

Pommels, alezans, noirs, gris, jaunes, les chevaux s'en allaient par
quatre, huit ou dix, portant leurs cavaliers blancs et verts, attentifs.
Les bois s'animaient de toute une chasse prudente. Entre les rideaux de
htre, les sapinaies, les bouquets de chnes, des meutes se glissaient,
s'vanouissaient, transparaissaient derrire un buisson, brillaient par
leurs casques au milieu des bouleaux.

Le soir on bivouaquait autour des chevaux, devant d'normes feux qui
trompaient les reconnaissances ennemies. Toute une semaine, la rserve
de cavalerie manoeuvra de la sorte. Ses marches habiles persuadrent
l'tat-major du gnral Mack que la grande arme traverserait de haut en
bas la Fort Noire pour l'atteindre  l'ouest d'Ulm.  la faveur de ces
dmonstrations, Hricourt affermissait le courage des conscrits. Ils
s'tonnaient, heureux que la guerre consistt en ces seules chevauches
agrables dans l'or de la fort d'automne. Edme se rconciliait avec
l'art tactique. Pitout lui apprit  lire sur les cartes, en lui
expliquant de quelle manire Napolon imposerait aux tyrans d'Europe
l'ide vertueuse et libre des Jacobins. Frle comme une femme, et les
ides changeantes, Edme s'amusa de l'apptit de Marius, de la faconde de
Cahujac qui s'chauffait au rcit d'exploits magnifiques, de la soif de
Corbehem avis, malicieux, capable de dcouvrir les fourrageurs
autrichiens l o chacun n'apercevait qu'un troupeau de btail.
L'lgiaque lui contait ses amours difficiles. Gresloup le prvenait de
ne pas croire au bonheur. Il tait si joli, le trompette, dans son habit
chevronn de blanc et bleu, sous la crinire rouge qui s'parpillait aux
brusques mouvements de sa tte rieuse.

Bernard devint fier de l'avoir prs de lui. Murat tant survenu, un
midi, s'arrta pour complimenter. Les longs cheveux chtains du marchal
flottaient sur la polonaise carlate couture d'or... Ah! dit-il, voil
donc le turc, major, dont le colonel Lyrisse vous fit prsent. Parbleu,
c'est une belle bte. Quelle encolure et quelle finesse d'attaches!...
On va fendre l'air avec un animal pareil... Et c'est l le fils du
colonel?... Trs bien, jeune homme. Redressez-vous encore. L, n'ayez
pas la mine d'un bossu, je vous prie. Allons, demain ou aprs-demain,
nous ferons boire vos chevaux dans le Danube. J'espre que les conscrits
galeront la gloire de leurs anciens. Souvenez-vous que votre tendard a
t  Hohenlinden. Il nous faut une autre victoire pour son aigle, mes
amis. Il piqua des deux; et son cheval d'armes, tout noir, caracola
sous la peau de lion qui servait de chabraque. Edme, blme
d'enthousiasme, cria de toutes ses forces, avec les camarades: Vive
l'Empereur! Murat disparut, entranant son tat-major de hussards, de
chasseurs et de dragons, grandis par l'clat neuf de hauts plumets.

Or, immdiatement, l'ordre vint de gagner  toute vitesse le nord et la
route de Stuttgard. Les trompettes sonnrent le ralliement. Les sentiers
rendirent les patrouilles accourues, runies, alignes. Les colonnes se
composrent en un bruit d'airain. Plusieurs milliers de chevaux
s'branlrent au grand trot, emportant les dragons et les crinires
secoues de leurs casques. La Fort Noire retentit de cette chevauche
plus formidable que celles des lgendes. Ah! Ah! disait l'lgiaque.
Comme les morts de la ballade, nous allons vite. Le vent gronde entre
les ifs, les feuilles mortes fouettent nos visages essouffls. Oh! Oh!
ces cadavres de feuilles sches, lieutenant, toute la vie... a...
N'est-ce point les enveloppes de notre coeur sches par la mlancolie
des amours dues? Il n'y avait pas moyen de le renvoyer  son
escadron, depuis qu'il connaissait Gresloup.  ses capitaines, il
laissait le soin de conduire les soldats. Il trottait en tte du peloton
que dirigeait son ami. Ensemble, ils analysaient leurs coeurs selon le
hasard des suffocations produites par les rapidits de la course.

Jusqu'au loin, on voyait des rgiments accourir des valles, descendre
des crtes, issir des clairires. Un mouvement tumultueux passait,
informe, dans les colonnades de sapins. Les pieds des btes martelaient
la route, dont les cailloux rejetaient les tincelles. Parfois, sur la
droite, l'cho du canon roulait, s'abmait dans les profondeurs, ou bien
une courte fusillade dchirait l'air. On se heurtait aux files de
voitures rgimentaires, surmontes de leurs toits aigus, aux caissons de
biscuits, aux capotes en cuir des cantines que tiraient de maigres
biques fouettes par des commres en dolmans de hussard, et coiffes de
madras. Cela s'arrtait devant les convois de l'artillerie  cheval
cherchant leurs divisions. Il y avait dj des blesss accroupis sur les
avant-trains, avec un membre emmaillot. Des cortges interminables de
chevaux pris aux uhlans, piaffaient, pitinaient, s'affolaient parmi les
injures et les coups des dragons  pied les menant par la longe.  la
lisire des bois, les gardes du duc de Wurtemberg protgeaient contre la
maraude le gibier de leur matre, tandis que des gens du pays
installaient au bord du buisson des buvettes en plein vent et
sollicitaient, au passage, les voltigeurs d'Oudinot, dont les capotes
taient grises de poussire.

On coucha dans des villages bruyants; le soir, les protestantes
chantaient le choral de Luther pour dtourner de leur pays les flaux.
On salua de loin des cits garnies de remparts, on parcourut des plaines
couvertes de meules en dmes, on franchit d'autres montagnes
forestires.

Un frais matin d'octobre claira subitement des plaines peuples de
btail et traverses de ruisseaux; le capitaine Ulbach dsigna, dans le
fond des perspectives, la tour qui dominait une ville bleutre flanque
de donjons: Nordlingen. On tait en Bavire, au lieu mme dsign pour
la jonction des six corps d'arme. De toutes parts, les dragons
dbordaient le bois et dvalaient par les pentes. Dans l'essaim de
l'tat-major, apparurent la polonaise carlate de Murat, la peau de lion
tale sur le cheval noir. Alors les trompettes des rgiments sonnrent
ensemble une mme fanfare annonant la force des Latins aux vertes
prairies, aux teules blondes qui se succdaient sans fin jusque les
vapeurs de l'horizon. En cette terre fructueuse, Turenne et Cond,
jadis, avaient vaincu. Hricourt renouvlerait leur gloire. Il crut
entendre le cri joyeux des lgions gallo-romaines, lorsque des milliers
de voix proclamrent: Vive l'Empereur!

Car dj la victoire se dcernait. On rpta que Mack et les Autrichiens
taient tourns dans leur position d'Ulm, que l'on se prcipitait sur
leur arrire-garde, que le fourmillement noir aperu contre l'horizon,
c'tait le corps de Soult, en marche aussi vers le Danube. Dans sa
lunette, le colonel reconnut les pelisses des hussards attachs  ce
corps.

L'arme possda la plaine. Les sabots des chevaux foulrent le sol
spongieux des prs. Il y avait des lignes de peupliers grles, des
saules trononns au bord des ruisseaux. Et les pies s'envolrent. Il
semblait  chacun que son effort triomphait. Bientt,  droite, le corps
du marchal Ney se profila entre des ondulations du sol, et l'on appuya
de ce ct, le dos  Nordlingen. Tout le jour on se hta. Les chevaux
balanaient leurs crinires. Murat courait le long des colonnes; le
plaisir de l'action illuminait sa longue figure brune. Il expliquait aux
majors ceci: Mack se laissait surprendre. Sinon l'Autrichien ft venu
chercher la bataille dans cette plaine de Nordlingen, en s'appuyant au
Danube; cela ne l'et gure cart de ses magasins, indispensables aux
armes peu mobiles des impriaux. En forant la marche, on le cernerait,
puis on courrait aux Russes de Kutusov, et on les culbuterait avant
qu'ils fussent rejoints par l'arme de l'empereur Alexandre encore
attarde en Pologne. Ainsi les Austro-Russes seraient battus en trois
fois, sparment, par des forces doubles ou triples, si le cavalier se
donnait la peine de pousser sa monture et si le fantassin ne mnageait
pas ses jambes.

On fit  peine rafrachir les chevaux, quelques instants, sur les rives
des ruisseaux qui inclinent au Danube. Edme et l'lgiaque enchantaient
les capitaines par le rcit de leurs frasques. Et le rire aigu, le rire
fminin d'Edme chassait les oiseaux des arbres. Au soir, on entendit la
fusillade dans l'est, les colonnes du marchal Soult, au moins la
division d'avant-garde, devaient atteindre le fleuve et tenter de le
franchir; tandis que Ney et Lannes descendaient  l'ouest sur Ulm,
derrire la rserve de cavalerie. Bon! pensa Bernard, les obligations
des receveurs gnraux vont gagner de la valeur. L'argent d'Autriche
alimentera bientt les caisses du Trsor. Caroline pourra mieux
accrotre le crdit des Moulins Hricourt. douard, Denise s'aimeront
dans la richesse. Aurlie et moi nous assisterons  ce bonheur. Il
s'attendrit.

La nuit, le rgiment s'arrta dans un grand bourg. Mille Bavarois y
acclamrent les dragons qui dlivreraient leur pays de la brutale
invasion autrichienne, car leur prince avait d s'enfuir  Wurtzbourg
devant les cavaliers d'Autriche. On savait dj que Bernadotte et
Marmont le ramenaient vers sa bonne ville de Munich. Le bourgmestre
avait fait prparer une table norme, sur des trteaux dans sa grange.
Les officiers y prirent place avec leur trompette. Ce fut bombance. Les
sauces coulrent jusqu'au gilet blanc du colonel. Edme chantait 
tue-tte, et les paysans bahis regardaient, par les fentres, le joli
garon  l'habit juste, et qui lanait des vocalises. Seul, Pitout
quitta la table de bonne heure, pour taler ses cartes sur le parquet
d'une chambre,  la lueur des chandelles, et bientt il fit appeler le
major.  deux ils tudirent l'accs des ponts qui passent le fleuve 
Donauwerth et  Mnster; ils tablirent la marche rapide des escadrons
par les prairies et les chemins de traverse. Gresloup, Cahujac,  la
suite d'une reconnaissance, dclarrent que la division Vandamme
occupait le pont de Mnster et que, le lendemain matin, le marchal
Soult attaquerait le pont de Donauwerth, que dfendait un bataillon 
peine.

Aprs une nuit fivreuse et une matine de courses sous le ciel gris, on
commena de descendre au fleuve par des pentes rocheuses et des ravins.
Bientt on aperut le large cours de ses eaux glauques embarrasses de
roseaux. Murat, qui trottait en avant, fit demander le major du rgiment
le plus proche avec deux escadrons. Bernard Hricourt emmena celui de
l'lgiaque, et l'on atteignit le pont de Mnster,  deux lieues de
Donauwerth. L'infanterie de la division Vandamme campait l. En habits
blancs, les prisonniers de la veille grelottaient autour de grands feux.
Non loin, un petit soldat fris introduisait le couteau dans la gorge
des moutons lis aux quatre pattes, chancrait le cou des brutes
insensibles, dont le sang, jailli par grosses gerbes, tombait dans la
pole  frire d'un artilleur  genoux. C'tait le troupeau de l'ennemi,
qu'on accommodait pour la ratatouille franaise. Une douzaine de
carabiniers autrichiens pelaient les pommes de terre, sous l'oeil malin
d'un sergent qui se promenait les mains dans les basques de l'habit.
Quand il reconnut le piquet prcdant l'escadron, il cria qu'ils
arrivaient trop tard au fricot. Le major lui demanda le chemin du pont;
toute la berge tait couverte de soldats occups  dcrotter leurs
gutres, de corves portant des marmites pleines d'eau puise au Danube,
et de conscrits pansant les ampoules de leurs pieds saigneux. On ne
passe pas, mon commandant, dit le sous-officier, et il appela la garde
qui prit les armes, accourut se ranger.

--Comment, on ne passe pas?

--Ordre du marchal Soult et du gnral Vandamme. Le pont est rserv au
dfil du IVe corps.

--J'ai ordre du prince Murat de faire franchir le Danube  mes deux
escadrons.

--On ne passe pas, mon commandant. J'observe la consigne.

Le sergent empoigna son fusil, et, dlibrment, il se posta dans le
travers du chemin. Les soldats de la boucherie, ceux qui soignaient
leurs ampoules ricanrent: Fallait pas arriver en retard!.. Quand on a
quatre jambes et le fourniment sur le bidet, on marche lus vite.--De
quoi, de quoi?... On leur donnerait notre pont.--Attends un peu, on va
leur zy faire voir, aux ramasse-crottins.--Hardi, sergent, tiens
bon!--Qu'ils passent  la nage.--Les chevaux, a sait nager.--Ouste! 
l'eau, les poulets d'Inde!...--Fais ton plongeon; picotin!--Tu n'auras
pas de ratatouille non plus, mon fiston.-- l'eau les dragons!--
l'eau!-- l'eau! Ils montraient la nappe liquide et ses remous autour
des herbes. Un convoi encombrait le pont, Hricourt cria silence! aux
cavaliers qui ripostaient et demanda qu'on transmt sa requte  un
officier suprieur. Quelques minutes plus tard, un chef de bataillon
confirma l'ordre. Srement le marchal Soult s'opposerait au passage du
IIIe corps par Mnster, tant qu'il n'aurait pas lui-mme assur le
dfil de ses propres troupes  Donauwerth, dont l'ennemi voulait
dtruire le pont. Or un gnral de brigade, attir par les cris des
fantassins, arrta son cheval. S'tant inform, le vieillard ras, aux
lvres minces, se dtourna vers Bernard: Major! faites-moi la grce de
retourner auprs de votre rgiment... Allez, je vous prie.

Il piqua mme son grand cheval bai pour venir sur Hricourt, qui savait
l'tat-major de Murat derrire ses dragons. Il en avertit le gnral.

--Je vous dis de partir, major...

--J'ai l'ordre d'attendre ici le prince Murat, mon chef direct.

--Que m'importe! Partez, ou je fais piquer vos chevaux par les
baonnettes.

--Aux faisceaux! crirent les lieutenants.

Les fantassins se levrent et boutonnrent les capotes en courant 
leurs armes, qu'ils saisirent. Une compagnie s'aligna.

--Mon gnral! protestait Bernard.

--Arrire! major, arrire! Faites faire demi-tour  vos dragons.

--Permettez-moi, mon gnral, d'envoyer une estafette au prince Murat.
En attendant la rponse, mes escadrons doivent rester ici.

-- votre aise; mais reculez, reculez... Je ne veux pas de communication
entre les deux troupes... Reculez.

--Oh! fit Edme dont la colre rougissait la figure.

--Qu'est-ce? demanda le gnral, et il passa contre le front de quatre
cavaliers, sa housse frlant les genoux des chevaux.

--Apprenez que le IVe corps du marchal Soult a droit au respect! Je
ferai respecter mes fantassins...

--Mais, objecta Hricourt, l'urgence de notre mouvement est vidente,
mon gnral. Il s'agit d'occuper le pont de Rain sur le Lech et de
couper ainsi les Autrichiens de leur communication avec Augsbourg.

--Et aprs, Monsieur?

--Le moindre retard peut faire chouer la manoeuvre.

--Cela vous regarde... En tous cas, ce ne sont pas vos deux escadrons
qui s'empareraient d'une ville.

--Mais ils en reconnatraient les approches. Nous avons de l'artillerie
 cheval derrire le rgiment.

--Murat! Voil le marchal Murat! annoncrent les dragons.

Furieux, il brandissait une houssine.

Cavanon galopait auprs de lui, botte  botte...

--Qui donc refuse le passage? questionnrent-ils, en arrtant leurs
btes.

--C'est vous, gnral? glapit Murat.

--Les ordres du marchal Soult...

--Je m'en f... Vous tes un sot. L'empereur veut que la cavalerie occupe
de suite les routes de la rive droite. Retirez vos hommes et faites
dbarrasser le pont.

--Je ne puis le faire sans ordre.

--Je vous le donne, moi, l'ordre...

--Au surplus, voici le pli du major gnral, dit Cavanon.

--Le gnral Vandamme...

--Assez!

Cavanon poussa son cheval sur les bouchers, qui se bousculrent dans les
viandes, qui renversrent le sang de la pole.

Murat soufflait de colre. Il agita ses longues boucles sur son manteau
de velours; puis, tendant le doigt vers les rangs de fantassins:

--Compagnie!... par le flanc gauche... marche!... Dragons, en avant,
marche!...

Les lieutenants hsitaient; mais ils rptrent l'ordre, en voyant les
soldats l'excuter d'eux-mmes. Silencieux, le gnral porta la main 
son bicorne. Les dragons passrent. Devant eux, Cavanon balayait la
route en trottant contre les fantassins. Ils n'admiraient pas moins sa
chabraque en peau de tigre que les plumes d'autruche au chapeau de
Murat. Un quart d'heure plus tard, le chemin appartenait aux seuls
escadrons, qui franchirent vite la largeur du Danube et s'lancrent
dans le pays d'Ulm.  la voix du major enorgueilli, Edme sonnait le
signal des mouvements. On trottait dans un pays plat, sem de mtairies
 toits de chaume. De l'une, comme Trheuc s'en approchait  la tte de
quinze hommes, les premiers coups de feu furent tirs; le vent dispersa
les flocons de fume blanche. Edme s'nerva, l'oeil mobile et la parole
prompte. Il troublait son beau-frre attentif, qui, devinant Murat  la
tte du pont, appliquait de savantes manoeuvres. Bientt il s'changea
des coups de feu autour des fermes. Les dragons ripostaient. Il commena
de pleuvoir. L'escadron de l'lgiaque s'talait en ventail sur la
droite et fusillait les groupes apparus d'habits blancs. Excit Cahujac
emmenait sa compagnie  la dcouverte. Le capitaine Corbehem contenait
la rserve. Quand on aperut le reste du rgiment sur la rive gauche, on
marcha plus vite. Des chevaux s'abattirent dans le peloton de Trheuc.
On voyait les mains des fusiliers impriaux poussant la baguette au
canon de leur arme, derrire les haies. On descendit le cours du fleuve.

Edme se trmoussait sur la selle: deux balles avaient siffl.  la
troisime, le jeune homme enfouit sa tte entre les paules. Son
beau-frre le rprimanda, s'offrit en exemple, l'chine droite. On
tirait de trop loin. Il fit remarquer comme les projectiles passaient 
distance. Je sais bien, je sais bien, rpta l'adolescent... Je suis
stupide! Son dos frissonna.

Pourtant le spectacle n'avait rien de sinistre dans cette campagne
grasse, gazonne, o les dragons semblaient des veneurs heureux de
trotter  la pluie frache, par les sentes, sur les cts des talus, de
caracoler autour des fermes niches au coeur de bois roussis. Maintes
bandes d'hommes en habits blancs jouaient, semblait-il, aux barres dans
une vaste teule. Ils couraient, l'arme  la main, mettaient un genou en
terre, lchaient un flocon blanc du bout de leur fusil, et puis
revenaient en arrire tout en coupant la cartouche, en versant la
poudre, en bourrant.

Cingls par la pluie, ils clignaient des yeux. La terre salissait leurs
gutres noires, leurs habits courts et leurs culottes collantes. 
droite, l'escadron de l'lgiaque dpassa vite les pelotons du centre,
qui descendaient la pente d'un vignoble. De la gauche, le
sous-lieutenant Flahaut amenait du renfort. Un cheval sans cavalier
trotta, ralentit, s'arrta et se mit  brouter l'herbe.  la cime d'un
talus dj lointain, Cahujac et ses hommes s'lancrent, la crinire
volante, les chevaux galopants. Ils sursautaient en selle. L'un culbuta
par-dessus sa bte croule, et aussitt se releva sur les mains. Ces
cavaliers s'enfouirent dans un pli du terrain, d'o s'chapprent, 
l'autre extrmit, une vingtaine d'Impriaux. Ceux-ci dbouclaient leurs
havresacs et les jetaient; ceux-l lanaient leurs fusils dans le
buisson. Certains, essouffls, s'assirent  terre. Il y en eut huit ou
dix, pour s'arrter autour d'un junker, charger leurs armes, et
attendre, la baonnette tendue, un pril qui ne se prsenta point.
Cependant des groupes plus nombreux d'infanterie autrichienne se
dirigrent vers la ferme que cernait Trheuc. Deux patrouilles
s'assemblrent, qui en recueillirent une troisime grossie bientt de
soldats isols. Un officier  cheval gesticula. Et l'air tout  coup se
dchira sous un feu de salve qu'une section tirait contre les premiers
chevaux de l'lgiaque rabattant cette foule parse sur la ferme et le
Danube.

L'escadron qu'il commandait, ayant dbord la position de l'ennemi,
attaquait maintenant  revers.

--Edme, l'avant-poste est  nous! dit la joie de Bernard.

--Voyez, voyez...

--Notre ligne de cavalerie se referme sur eux. Comprenez-vous pourquoi
j'ai fait dpasser la ferme au loin sur notre droite sans tirer un coup
de feu, et pourquoi j'ai fait bousculer par le capitaine Cahujac les
patrouilles, de ce ct-l?

--Oui, oui, les voil pris entre nos hommes et le fleuve, d'une part. Le
deuxime escadron qui rabat sur nous va les enfermer dans un triangle.

--La compagnie Cahujac, remarquez-le, est le sommet de l'angle form par
nos deux escadrons.

--Oui. Et Trheuc bloque le lieu de ralliement, la ferme, o tiraille
leur gros.

--Voyez comme ces gaillards-l courent. On dirait de petits oiseaux
effrays qui se heurtent aux grillages de la volire!

--Un qui tombe, l.

--Et l'officier  cheval, comme il se dmne! Voil ce que cote
d'abandonner un poste en l'air. Leur colonel ne mrite pas les galons de
caporal.

--Comment auraient-ils pu faire?

--Ils ne pouvaient rien faire. Nous sommes trop nombreux.

--Il me semble que les escadrons sont deux mains gantes avec lesquelles
nous ramassons un essaim de gupes. Heu! heu! Les fuyards viennent sur
nous... Faut-il dgainer, Bernard?...

--Restez tranquille...

--Celui-l, le premier, il court. Tiens, le voil qui chancelle, qui
tombe  genoux; il s'tend, il se tord  terre.

--Un bless...

Ainsi qu'en un carrousel bien men, les quadrilles de dragons volurent
au grand trot, les carabines hautes. Les fuyards aperurent la rserve
du capitaine Corbehem, changrent de direction; et le major s'amusait
d'Edme, alternativement blme et rouge. Trompette; ne saluez pas les
balles... Tte haute, je vous prie! Tte haute, s'il vous plat! Le jeu
de voir les meutes de cavaliers poursuivre les Autrichiens aux abois les
excitait tous deux. videmment les hommes de chasse s'affolaient.
Blancs, boueux, cherchant  gagner la ferme, ils crachaient de leurs
cent fusils une colre diffuse et vaine.

Les cavaliers de l'lgiaque tiraient derrire un nuage de fume dense
que la brise dchira malaisment, qu'elle emportait au Danube, par del,
vers la division de dragons runie, entire, sur la rive gauche dans
l'attente du passage, et qui cachait  cette heure l'infanterie de
Vandamme. Le major et son trompette approchaient de la ferme, large
btisse trapue, enclose par un verger o grouillrent l'ennemi, son
agitation, ses manoeuvres. L'officier  cheval tchait de rallier les
fugitifs, qui commencrent  jeter leurs armes et  lever les bras vers
les Franais.

--Il faut leur dire de se rendre, Edme. Trompette, sonnez au
parlementaire, pour le lieutenant Ulbach.

Quand Edme eut fini de sonner, un clairon autrichien rpondit de la
ferme, et le feu partout s'apaisa. Quelques coups partirent encore
isolment. Les trompettes de dragons se parlrent. On arrta les
chevaux. L'officier autrichien parut considrer l'angle de cavalerie qui
l'acculait au fleuve. Il tourna son cheval: on vit un gros petit homme
sur une forte bte de couleur rousse. Un clairon s'attachait  la
chabraque pour suivre en boitant le pas de l'animal. Hricourt prit une
noble attitude et dfendit  Edme les moqueries. La pluie noircissait
les habits blancs des deux vaincus, crotts en outre jusqu'aux paules.
M. le chef d'escadron, dit en trs bon franais le gros homme, je m'en
remets  votre gnrosit. Voici mon pe. Il eut quelque peine  la
tirer du fourreau.

--Veuillez me donner votre brevet, Monsieur, ou un papier confirmant
votre grade, demanda Bernard.

L'homme chercha dans ses fontes, en tira un portefeuille, et tendit une
liasse de messages militaires.

--Vous appartenez bien au corps du gnral Kienmayer?

--Oui, Excellence.

--En ce cas, veuillez vous rendre au pont de Mnster.

--Capitaine Corbehem, faites escorter Monsieur; je pense que le prince
Murat l'entendrait avec plaisir.

--Mais les termes de la capitulation? demanda l'Autrichien.

--Vous tes prisonniers, armes et bagages, je pense... Voyez, Monsieur.
La rsistance ne vous servirait pas.

--Ah! M. le major, c'est une bagatelle, une bagatelle, je vous assure,
d'tre commands comme nous le sommes!

Il soupira, remit son portefeuille de maroquin dans sa fonte. Il
haussait les paules et soufflait.

--Dites  votre clairon de sonner au rassemblement, pria Bernard.

Le garon dboucha son cuivre, qui tait engorg de boue, et y souffla
une douzaine de sons rauques. On gagna la ferme devant laquelle un
junker alignait ses fantassins.  l'ordre du gros homme soupirant, ils
joignirent les faisceaux, firent par le flanc droit et marchrent, sans
armes,  la berge du Danube. L ils restrent debout, silencieux,
embarrasss de grosses mains sales. Quelques-uns allumrent leurs pipes,
enhardis par la figure bnigne du sous-lieutenant Nondain.

Comme on attendait l'escadron de l'lgiaque pour lui remettre en garde
les prisonniers, Edme s'tonna de ces ennemis dont il avait craint les
balles. C'taient donc ces quatre-vingts rustres pacifiques encrots de
boue et sentant la vase des marcages. Aucune honte de leur dfaite ne
les troublait. Entre eux ils rirent et s'tirrent, dlasss. Nous
allons en France,  Paris? demandaient-ils en allemand  un dragon
alsacien. Dites, nous allons voir Paris et votre empereur Buonapart, et
la cathdrale de Strasbourg? On nous donnera du champagne, mon gros
renard. En France, il y a des fontaines de champagne au coin des rues.
Pas vrai, Monsieur le dragon? Cette esprance de voir Paris,
l'empereur, et de boire du Champagne, leur valait de bonnes figures
heureuses. L'un annonait qu'il allait crire  sa tante la chance de
sa capture. Ils escomptaient les joies promises du voyage en France,
avec animation. Ils interrogrent sur les jours de marche et les points
d'tapes. Plusieurs couprent en tranches un pain noir et les couvrirent
de saindoux qu'ils salrent. Ils se mirent  manger debout, plaisantant,
insoucieux des six ou huit blesss que leurs camarades ramenrent sur
les brouettes de la ferme, et qui tchaient de s'endormir, les yeux
ferms.

Il advint que le sous-lieutenant Gresloup envoy par Cahujac avertit que
d'autres Impriaux occupaient les champs plus loin. Un appui devenait
indispensable. Aussitt la compagnie Corbehem reforma sa colonne et
trotta, confiant les prisonniers aux soldats du deuxime escadron, qui
rejoignirent.

--Ils sont contents, les sclrats, de se trouver pris, dit Edme 
l'lgiaque.

--Infortuns! Ils n'ont donc pas laiss dans leur chaumire une amie
tendre et chrie?

Le trompette clata de rire, s'loigna. Sur le cheval pie, leur gros
colonel arrivait  la hauteur du major, sa droite flanque par les
bonnets  poil de la compagnie d'lite, que dirigeait un Pitout svre,
anxieux.

--Ah! Monsieur! Tu as fait dj des prisonniers, major!... Murat nous
ordonne de courir... Ecoute... La fusillade... C'est la compagnie
Cahujac...

--Je ne crains rien pour elle. Un lieutenant y est avec une partie de
nos Alsaciens, et les Gascons... Ces gaillards-l enfonceraient 
cinquante un rgiment d'Impriaux!...

--Et la compagnie Corbehem, qui la commande,  cette heure?

--Notre adjudant-major Marius. Ses Marseillais animent le flegme des
Tourangeaux et des Flamands... Ce sont des rangs solides. Cahujac chasse
et traque. La compagnie Corbehem enfonce ou rsiste.

--Trs bien, Monsieur le bon major. Vous connaissez les hommes. Et le
deuxime escadron?

--Un peu froid; mais notre ami, l'homme sensible, exerce admirablement
au tir.

--Voil ce que l'on gagne  frquenter Cupidon, archer de l'Olympe...,
assurait Edme, fort  l'aise malgr le crpitement des feux, cachs par
un petit bois.

--La compagnie d'lite?

--Des lapins, tous! major, Pitout sait lire la carte. Il a de
l'intelligence pour eux. Quant  l'autre compagnie dont vous avez fait
des sapeurs et des pontonniers, je ne sais pas ce qu'elle peut valoir au
feu.

--Nous le verrons  l'instant, mon colonel... Trompette, sonnez au
deuxime escadron.

--Tu as raison, major. Il y en a, cette fois...

Ils dpassaient un petit bois de chnes roux, aprs la cime atteinte
d'une ondulation de terrain. Un autre aspect de la plaine apparut o six
normes meules de froment protgeaient des tireurs nombreux. Les fumes
des fusils flottaient partout, enflaient, se dlayaient. De meule en
meule des hommes courbs coururent. Un peu de soleil illumina les
plaques de cuivre  leurs bonnets courts; puis ils se drobrent. Des
officiers agitrent leurs chapeaux en proclamant des ordres... Plus loin
qu'eux, l'eau du Lech miroitait, baignait l'amas de maisonnettes
blafardes, pour lesquelles le pont de Rain enjambait la rivire. Avant
qu'ils pussent s'y retrancher et endommager l'ouvrage d'art, le major
pensa qu'il fallait y parvenir. Les pelotons de Cahujac piaffaient
inutilement  distance des meules... L'audace de cette compagnie
comptait pour rien devant un feu soutenu. Il fallut dployer au galop
l'escadron de l'lgiaque vers les meules et prcipiter la compagnie
d'lite par l'extrme droite. Le colonel expdia ses ordres.

Le cheval pie marqua le centre d'une manoeuvre qui lana vers la gauche
les tireurs au galop de l'lgiaque et,  droite, la compagnie d'lite
suivie des sapeurs. Ces deux forces lirent les tentatives hsitantes
dues aux pelotons de Cahujac, que le colonel, le major et le lieutenant
Marius, avec cinquante chevaux, rejoignirent, doublrent. Le flot 
crte de cuivre envahit l'apparence de la plaine, fona vers les meules
entoures d'clairs et de fumes tonnantes. Edme peronnait, heureux de
se croire plus fort que la peur, en dpit de quoi l'emportait le bond du
cheval rivalisant avec la course des btes lches.

La meute s'ploya sur l'espace des terres brunes, au geste d'Hricourt
anxieux de prvoir si le feu de l'lgiaque porterait, si les soldats
d'lite se rueraient avant la nouvelle dcharge, si la compagnie Cahujac
envelopperait la meule centrale, derrire laquelle les Autrichiens
rechargeaient. Pour que le galop se htt, il invoquait  la fois du
geste l'audace gasconne, la fermet flamande, l'orgueil alsacien, la
fanfaronnade provenale, l'obstination bretonne exalts dans les soldats
verts et blancs qu'agitaient les sursauts des montures.  droite,
l'escadron de l'lgiaque dpassa le flot, comme on l'avait prvu selon
la pente favorable du sol. Il ralentit sa course, se fixa. La salve
creva l'air au-dessus des chevaux effars et pitinants. Devant les
meules, des Autrichiens culbutrent, un peu avant que la compagnie
Cahujac les couvrt de son essor qui franchit leur ligne, sabra les
baonnettes tendues, tandis que les bonnets  poil des dragons d'lite
pouvantaient  gauche une cohue de fuyards se terrassant pour lui
chapper. Tout rouge, droit sur les triers et sa trompette brandie,
Edme hurla: Vive l'Empereur! au milieu des rustres en habits blancs,
qui levrent leurs mains vides. Ple-mle, avec une dbandade de
gaillards blmes, d'officiers livides, sans chapeau, arrachant, de rage,
leurs paulettes, on passa les dfils des meules, on engloutit les
jardins que dfoncrent les sabots des pelotons, on s'engouffra par le
pont de vieilles pierres noircies, on inonda la petite ville o les
bourgeois fermrent bruyamment leurs portes sous les enseignes gothiques
et les balcons de fer rouill. Seuls, des chiens aboyrent aux
vainqueurs claquant de leurs fers les cailloux de la place dserte.

On souffla, bienheureux. Quel fluide de courage avait man des dragons
ensemble pour affoler leurs mes? Ils se reconnaissaient au coin des
ruelles, joyeux, comme si des ans avaient spar leur camaraderie.
Colardeau!--Mon frrot!--Tu y es!--Martin!--Victoire et mort 
l'Angleterre!--O boire?--Mon bidon est  toi.--Vive l'Empereur.--Eh
bien! conscrit, tu n'es pas mort?--Ni toi, l'ancien?--Ton cheval
saigne.--O a? Rengainez vos sabres.-- boire, ville du diable!--Cogne
 l'auvent!--Allons, tte de Juif!--On ne te mangera pas, marchand de
saucisses! Il ne comprend pas.--Montre-lui un cu, il comprendra. Un cu
de militaire franais, a vaut vingt frdricks d'or, honnte
grippe-sou!--Ta bire!--Ton schnaps!--Ouvre ta masure, sacr nom!

Leur tumulte noyait l'troite ville. Les sabres heurtaient les fentres,
les perons griffaient les murailles, et les chevaux broutaient les
feuilles des branches qui retombaient  l'extrieur des jardins. De la
main, pourvu qu'ils se tinssent droits sur les triers, les grands
garons touchaient les pots de fleurs perchs aux balcons. Par de
tortueuses ruelles, des joyeux firent grimper leurs btes, en choquant
les heurtoirs qui retentissaient  l'intrieur de maisons muettes. Et la
pluie chantait partout, et les files de prisonniers aux habits blancs
noircis par l'averse montaient toujours, sous les quolibets des dragons.

Relev par l'infanterie du marchal Soult, le rgiment retourna vers
Ulm, le lendemain, sans rien perdre de sa fivreuse gaiet. Il sembla
que ce serait ainsi toujours, que toujours les foules autrichiennes
formeraient des troupeaux de captifs pour la gloire de la cavalerie
franaise. Loyal, Bernard remerciait Napolon de cet art militaire qui
les faisait vainqueurs d'abord, avant toute action. Pas de prisonnier
qui ne confirmt la certitude: on trottait sur les derrires du gnral
Mack; et le corps d'Augereau venant de Brest allait le prendre en tte,
par Ble et Huningue. Les estafettes annonaient que l'empereur tait 
Donauwerth; Ney marchait sur Ulm; Lannes passait le Danube avec les
grenadiers d'Oudinot pour soutenir la rserve de cavalerie destine  se
rpandre sur le pays entre Ulm et Augsbourg. Le gnral autrichien
Kienmayer fuyait sur Munich, emmenant le corps d'arrire-garde. Le
marchal Soult remontait le cours du Lech jusqu' la ville d'Augsbourg,
coupait toute communication entre Munich et Ulm. Les six corps de la
grande arme sparaient dfinitivement les Autrichiens, en Bavire, des
Russes en Styrie. Une masse de cent cinquante mille Franais s'tait
brusquement tablie dans la valle du Danube, le long de son cours et
derrire les affluents de la rive droite.

D'heure en heure le major apprenait l'une de ces chances et la faisait
connatre aux soldats. Edme plaisanta. Sous leurs manteaux, les dragons
allaient  l'aise dans la campagne pluvieuse, avec le sens de leur
beaut matresse. Ils ne s'inquitaient pas de la boue sautant jusque
l'aron, ni de la vapeur mane des chevaux humides qu'ils caressaient
avec des tapes sur l'encolure, qu'ils encourageaient de mots affectueux.
Reconnaissantes, les btes s'brouaient. Puis, dociles au mors, elles
pointaient les oreilles lorsque des dtonations isoles au loin
accueillaient la division dont leur rgiment formait alors la queue,
soutenue par les grenadiers d'Oudinot et le corps de Lannes.

Augustin profita de la concentration  l'est d'Ulm pour venir voir son
frre. Il montait un cheval de robe blanche pareil  ceux qui tranaient
la calche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame
possdait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il numra
ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rvait de mettre au service
de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires.
Il venait d'apprendre que Murat prfrait le major Hricourt au colonel,
d'esprit trop infrieur. Il citait aussi des lettres de Caroline,
satisfaite des commandes que le corps de Lannes lui faisait. Pour la
rserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui
descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin.  Strasbourg, les
Praxi-Blassans s'en occuperaient.

Il savait tout, connaissait tout: les desseins de Napolon, les
manigances diplomatiques de l'empereur Alexandre auprs du roi de
Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un
plein verre de pus ftide, le gotre de la reine. L'ambassadeur
franais, M. de Laforest, ayant rvl  droite et  gauche cette
fcheuse opration, la jeune femme, furibonde, poussait son poux 
l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant
Ulm et sur les bords de l'Inn ne dterminait pas promptement la
victoire, on risquait de voir les armes prussiennes tomber sur le
flanc, sur les derrires des premier, deuxime, troisime corps, qui
passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il
redoutait l'aventure, hochait sa jolie tte et passait le peigne d'or
dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napolon, blmait
son frre de l'avoir mconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive
dans les nuages gris,  l'horizon de casques et de crinires, de
buffleteries croises. Les adjudants-majors galoprent. On vit passer
Murat. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de
lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrta. Tandis que les
grenadiers, derrire, restaient en place, la batterie de l'arme protge
de la pluie sous un pan de capote bleue.

On pitinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta
des nuages de fume grise; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui
flairrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit
lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant prparer les
armes. Augustin murmura: Voil Mack qui s'aperoit de nos intentions.
Et il serra la main de l'an, silencieux, pour rejoindre au grand trot
l'tat-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.

La fusillade crpitait, gagnait sur le front de la cavalerie telle, une
pice d'artifice qui s'allume par un bout et bientt flambe jusqu'
l'autre extrme. Anxieux, le major dressa la tte pour deviner le sens
de l'engagement.  droite, vers le Danube, c'taient de vastes tendues
de terres laboures vides de tout homme. Une herse abandonne, loin,
servait de perchoir aux corneilles. Des bois noirtres s'rigeaient au
fond, et la bataille ptillait  gauche, beaucoup plus loin que les
trois divisions de cavalerie, alignant leurs murailles humaines parmi la
pluie grise.

Les capitaines vinrent aux renseignements. Le sec Cahujac et son cheval
blond, Corbehem aux larges paules, et sa jument pommele, Pitout
svre, phraseur, cavalier mdiocre, qui rcita l'enseignement de la
carte, le nom du village attaqu: Hohenreichen. Derrire, il indiquait
Wertingen, bourg qui couvrait un vaste plateau capable de contenir une
force imposante d'infanterie.

--Eh bien, dit Hricourt, s'il en est ainsi, Oudinot devrait conduire
ses grenadiers sur les bois,  droite, l-bas. Il tournerait sans doute
la position.

--Tu crois, Monsieur?... fit le colonel, effray de leur audace et de
leur fivre.

L'tat-major le houspillait tant qu'il finissait par se croire dpourvu
de bon sens. Il n'osait plus la moindre initiative. Le vrai colonel
tait Bernard, que cette fonction flattait. Oublieux du mariage
qu'annonait Augustin, de ce qui n'tait point le devoir militaire, il
inspecta de l'oeil la premire compagnie aux claireurs hardis, la
seconde pleine de soldats rsistants et solides, l'escadron de
l'lgiaque aux tireurs savants, la compagnie Pitout faite d'hommes
cruels, balafrs de durs rictus, et qui redressaient leurs bonnets 
poil d'o l'eau gouttait sur les manteaux blancs. Les outils de sapeurs
pendaient aux selles de la dernire compagnie, o s'effaraient des
figures hagardes de paysans limousins. Hricourt prpara les
combinaisons de dploiement qui mettraient,  la place utile, les
tireurs, les claireurs, les sapeurs. Cahujac et ses hommes ne valaient
pas grand'chose contre un carr de fantassins rsolus qu'aborderaient au
contraire sans hsitation les vtrans hargneux de la compagnie d'lite.
Corbehem tait capable de recueillir avec un sang-froid imperturbable la
droute des escadrons ramens par des forces suprieures; de protger
leur runion. Il marcherait en arrire et sur le flanc. Cahujac
pousserait les sapeurs entrans par la compagnie d'lite et fournirait
le deuxime lan, que suivraient les tireurs de l'lgiaque, troupe
moyenne, au moral influenable. Le chef du premier escadron tait un
ci-devant, muet, froid, ddaigneux et neutre, soumis  son capitaine
Pitout, domestique, semblait-il, dont la besogne consistait  prvoir
et commander  la place du chef hirarchique, vicomte de Lancresy, trop
n pour se commettre jusqu' s'occuper de manants  cheval. Le vicomte
chargeait  part, tout seul, en chevalier errant,  distance des
dragons. Gardant son cheval anglais le plus loin possible du colonel, du
major, des capitaines, il tchait de ne pas entendre les prescriptions:
Capitaine Pitout, vous avez bien retenu les avis de M. le major? Eh
bien! faites excuter les ordres.

 ce moment, les grenadiers d'Oudinot s'branlrent, envahirent les
champs de droite et se dirigrent du ct des bois, par o Bernard avait
prvu qu'on tournerait la position de l'ennemi. Ce fut un muet passage
de milliers d'hommes humides, inclinant leurs ttes sous le poids des
bonnets  poil, votant le dos sous le sac gonfl, foulant la terre
meuble de leurs pieds boueux. Les chefs de bataillon dominaient de la
selle cette mare lente et progressive, qui bientt recouvrit le sol de
ses masses rgimentaires agglutines autour des aigles brillantes. 
l'ombre du ciel, il n'y eut plus qu'un lment formidable, muet,
immense, dragons  gauche, grenadiers  droite, tendus jusqu'au cercle
de l'horizon gris. La fusillade crpitait toujours au loin prs de la
pointe d'un clocher aperu entre les peaux de panthres de deux casques.
 la suite d'Oudinot, dont les joues fraches taient rouges, Augustin
trottait en manteau, fit signe  son frre qui le vit  peine. Pour le
major, rien ne l'intressait plus, sinon la crainte de ne pas savoir et
de ne pas vaincre.

Enfin le gnral de la brigade donna ses ordres trs vite, la tte leve
sous le grand chapeau bord d'or.  gauche, les rgiments inclinrent.
Comme la pluie cinglait, on galopa les yeux clos; des jets de boue
frapprent les chevaux et les casques. Les fers claquaient les flaques.
Un premier feu de salve craqua; un autre. Hricourt repassait dans sa
mmoire les instructions transmises. L'escadron du vicomte prendrait les
devants. Le sien pousserait avec la compagnie Corbehem sur la gauche.
L'lgiaque terminerait l'avalanche.

 ct du cheval pie cras par le poids du colonel, Bernard peronnait
fivreusement et tchait aussi de contenir l'exaltation de son
inquitude. Surtout il voulait voir. Rien. Il n'apercevait rien que les
manteaux blancs souills, que les croupes boueuses, que cent crinires
noires secoues  la nuque des casques. Parfois, entre le corps carlate
d'Edme et l'encolure de son cheval blanc, il reconnaissait le flot des
bonnets  poil sur les colonnes de grenadiers dj lointaines. Puis un
cahot rejetait Edme contre l'encolure, Edme et ses yeux avides dans sa
figure blmie. Soudain, parmi les casques en avant, bien des casques se
mirent en profil. Les premiers escadrons se dployaient. Vers la gauche
et vers la droite, des masses s'claircirent, se tendirent,
s'lancrent. Des voix rptaient les cris des ordres. Les trompettes
signalrent les mouvements. Un coup de canon tonna. Les manteaux
dgrafs tombrent des paules, y revinrent rouls en bandoulire, pour
cuirasser la poitrine et le dos d'un boudin de drap. Un bourg et un
double clocher surgirent, au loin, entre les dragons diviss. On ctoya
une haie d'pines, des potagers dfoncs, les dos de maisons basses aux
poutres brunes. Un dernier rideau de cavalerie s'envola vers la droite.
Alors la fume blanche des feux d'infanterie devint visible, avec les
clairs de la fusillade, les herses de baonnettes tendues au long
desquelles couraient des essaims de dragons gesticulant, culbutant, se
repliant et s'appelant.

Hricourt mesura les deux faces visibles d'un carr profond difi sur
les gutres noires de neuf bataillons ennemis. Le bronze des canons
bayait aux angles. Des escadrons prolongeaient en dehors les faces
d'infanterie. Poitrails lumineux des cuirassiers, lances des
chevau-lgers.

Entre eux et sa cavalerie sautait le grand cheval noir de Murat, qui
profrait des choses indistinctes au milieu des officiers runis vers la
chabraque en peau de lion, la polonaise de velours et le chapeau dor.
Prs de l s'agitrent le grand schako de Cavanon, son plumet rouge.
Dragons! hurla le major. Les sabres glissrent hors des fourreaux.
Murat se prcipitait. Les gueules des canons vomirent de la lumire et
s'embrouillrent de fume; un rouan s'crasa contre terre, tel un fruit
mr, et le cavalier fit panache, resta tendu, vanoui. La compagnie
d'lite bondissait, inclinant ses bonnets  poil, derrire ses lames.
Les adjudants-majors jalonnrent le terrain, en avant des premiers
escadrons; ils levaient la main. Tumulte, cris, haleines oppresses,
visages tout  coup vieillis par la peur, furieux galop des chevaux,
bruit du fer, tonnerre crpitant: la dmence jaillissait de la foule.
Mille rages saisirent Bernard voulant pointer son sabre dans l'une des
poitrines o naissait le dsir de sa mort. La terre sautait aux arons,
enleve par les grenades, qui clatrent, amputrent du sabot plusieurs
btes trbuchantes. Autour d'Edme livide, et les yeux clos, les mains
appuyes aux fontes, les conscrits s'abandonnaient au torrent. Des
secousses convulsives dformrent la pleur des visages inscrits dans
les jugulaires de cuivre. Bien qu'aphone, Cahujac insultait les soldats
assourdis, qui peronnrent au hasard. Vertigineusement le sol coula
sous l'lan des pelotons. Avec un tintamarre de ferrailles heurtes, un
homme s'effondrait tout  coup, les mains au visage sanglant. Les botes
 mitraille lancrent une grle lourde qui fustigea de plomb les btes
corches. Cependant les Franais pntrrent la nue fumeuse. Cent
baonnettes se dardrent contre les chevaux dresss dans les brides,
crevrent leurs poitrails, plirent, repoussrent les fusils des
fantassins qui culbutaient sur le dos, les semelles en l'air battu par
leurs jambes noires. Les btes rurent. Des fontaines de sang jaillirent
de leurs ventres. Elles rejetrent leurs cavaliers, s'enfuirent, furent
assommes  coups de sabre par les rangs successifs de dragons qui les
abordaient, les franchirent, s'parpillrent au milieu du vaste carr
autrichien, o subitement un autre se trouva form, baonnettes tendues.
Son deuxime rang mit en joue et se couvrit d'un clair rouge. Edme
perdit les triers, oscilla, eut juste le temps de sauter du cheval qui
se roula en hennissant, sous les baonnettes ennemies, bouscula,
disloqua leur herse, embrasure par o s'enfoncrent les gants de la
compagnie d'lite. Leurs sabres abattus ensemble hachaient les plaques
de cuivre, les paules blanches, les mains crispes aux fusils, les
faces effares, les bouches bantes, les nez bleuis, immdiatement
barrs d'une fente saigneuse.

Le major avait vu Edme disparatre dans la horde rpandue des dragons,
et la pense rapide de sa femme, du colonel, le navra. Mais il ne put
secourir l'enfant. Fous de peur, de courage et de bruit, les cavaliers
continurent de s'entasser. Les capitaines retenaient difficilement
leurs hommes pour qu'ils ne se prcipitassent point contre ceux
qu'arrtait l'ennemi. C'tait une confusion titanique. Mille duels se
jouaient partout. Les Franais perdirent la force de l'lan. Ils
tournaient, le sabre haut, autour des fantassins, dfendus par la
longueur de leur arme, et qui, rapides, multipliaient les volte-faces,
lanaient aussi dans les naseaux des btes maint et maint coup de
baonnette qui les faisaient ruer et dsaronner le dragon. On ne cria
plus. On lutta, silencieux. Des centaines de fantassins en habit blanc,
en hautes gutres noires, pitinaient le sol, couraient, pointaient
leurs armes, paraient avec le bois des fusils les coups de taille, se
retranchaient par groupes de cinq  six derrire les corps des chevaux,
rechargeaient fbrilement leurs armes. Tel dragon, en rampant, dgageait
sa jambe du poids de sa monture en agonie. D'autres, debout, cherchaient
des yeux un secours; d'autres, assis  terre, coupaient la tige de la
botte pour mettre  nu la blessure du jarret.

Le souci de rtablir la communication du rgiment avec la brigade
inquita surtout le major. Il n'apercevait que les gens de ses
escadrons. Les bonnets  poil de la compagnie d'lite lui semblrent
enfoncs presque dans la deuxime ligne autrichienne. Cahujac insultait
les siens qui, trottant autour, tapaient les fusils  coups de sabre,
sans grand dommage pour l'ennemi, tandis que les chevaux recevaient des
coups de baonnette adroits au poitrail et aux jambes. Corbehem
accueillait au milieu de la rserve les clops, les dmonts. Tout
l'escadron de l'lgiaque, runi sur la gauche et chargeant les
carabines dont il prfrait l'usage  celui du sabre, avanait au pas
contre la face intrieure du carr autrichien, au-del de laquelle on
apercevait un bataillon d'Impriaux en marche, hriss de fusils. S'en
allaient-ils? Manoeuvraient-ils pour tourner le rgiment pris? Bernard
piqua des deux, fut  Corbehem charg de la communication. Le capitaine
montra ses pelotons qui voluaient en arrire pour la maintenir. Une
cohue d'Autrichiens cherchait le passage entre eux. Mais, en dsordre,
elle affluait, refluait, audacieuse quand les pelotons restaient
immobiles, perdue si Nondain entranait au trot vingt cavaliers contre
les tirailleurs.

Plus loin, le major entrevit les arrire-gardes des autres rgiments:
pelotons dtachs, patrouilles  la poursuite des fuyards. La plus
grande masse d'hommes tait certainement l'autrichienne. Sans doute, les
trois escadrons avaient entam les lignes, et les brigades de dragons
continuaient leur charge sur les faces de l'immense carr,
l'enveloppaient, sans le franchir, cherchaient la brche. Lui se
heurtait  des rserves intrieures trs puissantes, qui le mettraient
en pril s'il ne parvenait pas  les rompre.

Mon cousin! Major!... Le sous-lieutenant Gresloup trotta. Il avait la
botte dchire par une balle. Une basque de son habit vert manquait.
Cahujac l'envoyait pour savoir que faire. Partout les compagnies
d'Impriaux se reformaient, bloquant la compagnie d'lite et l'tendard.
Les chevaux n'en pouvaient plus. Les hommes s'nervaient. Fallait-il
sonner au ralliement? Edme n'tait plus l. Bernard piqua des deux.
Essouffl, las, Gresloup ne put en dire davantage. Il leur parut que le
carr s'agrandissait normment. L'lgiaque et son escadron devenaient
tout petits dans la fume de leur tir. Ceux-l ne tremblaient point. Le
pril tait  la seconde ligne autrichienne, contre laquelle Cahujac
rassemblait encore une fois sa compagnie et celle des sapeurs.
L'adjudant-major Marius brutalisait les peureux et tapait  coups de
plat de sabre les croupes de leurs chevaux. Dragons de Moesskirch et de
Hohenlinden! Dragons de Neubourg! clamait le gros colonel, sous qui
ployait le cheval pie, savonneux d'cume! Dragons de Moesskirch et de
Hohenlinden!... Laisserez-vous l'tendard aux mains de ces
crapauds-l?... Les hommes ne l'coutaient point, l'air maussade et
furibond. Tous les chevaux renclrent. Le sang tombait goutte  goutte
des naseaux.  cinquante pas, les Autrichiens couprent la cartouche;
ils rechargeaient, rapides... Par del, les bonnets  poil et la
compagnie d'lite n'taient plus que des fantmes, au sein d'un nuage
stri d'clairs, o les sabres hachaient une rsistance invisible...

Bernard Hricourt se porta devant deux compagnies. Le
suivraient-elles?... Il vit les Autrichiens verser la poudre.  moins
d'entraner l'escadron avant la dcharge, c'tait la retraite, ou mme
la panique. Des conscrits hagards regardaient si, derrire eux, l'espace
demeurait libre. Or, derrire eux, c'tait encore l'approche de
l'ennemi, mal contenu par les pelotons de Corbehem... Bernard se crut le
plus fort, bien qu'il ne raisonnt point: Notre premier escadron
refoule les ennemis. Regardez  droite. Rejoignons-le en passant sur le
ventre de ces gens-l... Ils n'ont plus de gargousses pour leurs
canons! Lui ne comprenait pas qu'ils hsitassent. Une rage norme
excitait ses nerfs. La fortune lui serait arrache s'il n'enfonait pas
la deuxime ligne. Il et aussi bien charg ses hommes qui
rassemblaient, en tremblant, les rnes.

Marchaux des logis, surveillez les rangs... On entendit les
sous-officiers armant leurs pistolets pour faire justice du premier
fuyard. Le major enleva son turc, devant le front: Dragons, au
galop!... Cahujac rentra dans le rang; le colonel aussi, qui dgaina.
Les souffles enflaient les poitrines. Marche! Bernard pesait sa lame
lgre au poing. Il se dressa, se retourna. L'escadron suivait. Les
Autrichiens croisrent la baonnette, htivement. Il en avisa deux; le
plus petit s'appuyait au plus grand; ensemble ils formaient une seule
bte craintive tendant les pointes, une bte boueuse et soufflante avec
deux ttes exsangues aux yeux vitreux. Bernard rendit la bride et
enfona d'un coup double les perons. Son cheval fit un saut qui les
emmena loin de terre et lui coupa l'haleine. Ils retombrent sur des
cris, des corps croulants, aux trousses d'un gaillard en fuite, jetant
son fusil pour serrer les coudes et prcipiter sa course dans le pr
envahi d'une foule dmente que refoulait l'lan de Cahujac et de son
cheval blond, de vingt Gascons hurleurs. Les sabres se relevrent
rouges, tordus. Dragons!... Moesskirch!... Hohenlinden! hurlait
toujours la voix rauque du colonel. D'un geste, il dcapita le frle
gamin rattrap, dont l'uniforme s'empourpra d'effils de sang, dont la
tte pendit  un morceau de viande rabattu sur la poitrine. Ne tape
point, idiot, criait en allemand un brigadier alsacien, et je ne taperai
pas... Ne tapez plus... Jetez vos fusils...  quoi bon se faire du
mal... C'est fini, c'est fini. Jetez vos fusils... Ne tapez plus... Le
mufle grinant sous le casque, il n'en assommait pas moins ceux que le
conseil persuadait trop vite. Hardi, dragons!... Sabrez  droite...,
commandait Hricourt, en joie, allg de toute crainte par la victoire,
et jetant au hasard le coup de sa lame sur les bonnets noirs, sur les
paules blanches, sur la fuite affole des Impriaux. Contre eux parut
en outre le retour de la compagnie d'lite. Elle rapportait son aigle
intacte au milieu des bonnets d'ourson  plumets rouges.. Pitout
fouetta du sabre les fuyards. Il y eut un remous, un moment terrible.

touffs dans la cohue que serraient les deux forces  cheval, des
Autrichiens expirrent sans combattre, la langue noire. Ils levaient au
ciel leurs grimaces de mort et leurs mains crispes. Runis, les dragons
s'arrtrent.

Les Autrichiens survivants tombaient assis dans la boue, devant les
chevaux corchs des vainqueurs.

Alors Bernard contempla toute la rserve de cavalerie stationnant 
droite et  gauche, sur une ligne rgulire. Elle prolongeait la force
de sa brigade,  droite, jusque les bois de l'horizon, o les grenadiers
d'Oudinot formaient un peuple immobile.  gauche, derrire la gronderie
intermittente des canons, les colonnes autrichiennes battaient en
retraite sur Ulm, averties dsormais de leur sort.

Mon trompette?... demanda Bernard. Personne ne l'avait vu, ni de ceux
qui respiraient  pleins poumons, ni de ceux qui imbibaient d'eau les
plaies du pauvre cheval gris, ni de ceux qui regardaient au jour le trou
du manteau, ni de ceux qui recomptaient les menues choses mises en leurs
poches et dont ils avaient craint la perte dans la bagarre. Le major le
crut pris ou mort, ce garon si joli, si farceur. Comment l'aller redire
 la division Nansouty, o le pre bivouaquait? D'ailleurs, le colonel
appela. Un coup de baonnette avait crev sa bandoulire et froiss
l'une des ctes. Tomb de cheval en voulant viter le horion, il
s'tait, de plus, lux le bras. Le torse nu, pendant que le chirurgien
le bandait, il injuriait, assis sur son manteau, les conscrits et leur
stupide hsitation. Les replis du ventre dbordaient la culotte. Son
brosseur lui frictionnait le bras avec du cognac. De l'autre main, il
dsignait les soldats qui, le casque pendu au coude et le sabre
tranant, s'empruntaient leurs bidons. Vois-tu, Monsieur, ces
sacripants-l mriteraient de faire l'tape  pied, devant les
trompettes et l'habit retourn. Ce n'est pas digne de porter l'uniforme!
On les gte trop aussi. Le rgiment n'est pas une nourrice! Tonnerre de
sang!... Ils m'ont perdu vingt-deux chevaux. Ils se cachent derrire.
Ils appuient sur le mors pour se faire un bouclier de leur monture...
Ah! je vais leur en faire voir, moi, du pays... Major, faites donner
l'avoine, et je passe la revue des fistons... Gare au premier qui...

Bernard le laissa. Il ne jugeait point trs mal ces jeunes gens. Cinq
taient morts, huit fortement blesss, quatorze autres lgrement, sans
compter ceux contusionns par les coups de baonnettes et les coups de
crosses, les balles perdues. Mais la compagnie d'lite vivait en liesse.
Elle ne s'tait engage tant que pour tuer un colonel et ses officiers
d'tat-major rgimentaire, dont elle avait retourn les poches. Les
vtrans se distribuaient les pices d'or et les bagues. Dans leurs
courroies de portemanteau ils bouclaient des paires de bottes
magnifiques, des paquets de vtements. Quand Bernard repassa le lieu o
ils avaient combattu, il retrouva neuf cadavres dnuds, avec
d'horribles balafres aux ventres. Il cherchait Edme  travers le plateau
jonch de fusils, de gibernes, de schakos et de bicornes, de petits
papiers qui avaient t les enveloppes des cartouches. En certains
endroits, le pitinement des soldats avait dfonc la terre. Des chevaux
abandonns agonisaient, relevaient leur lourde tte qu'ils laissaient
ensuite retomber avec rsignation. Le major reconnut la jument blanche
dpouille de la selle, de la bride et de la chabraque verte. Tout
auprs, en sa crinire carlate, l'enfant restait tendu. Son beau-frre
se blma de ne rien ressentir qu'une compassion verbale  l'gard de
Virginie et du colonel Lyrisse. Ne fallait-il pas qu'il prt des hommes
pour cette immense besogne de glorifier la Nation libre?

Il arrta sa monture. Les mouvements respiratoires animaient le corps,
certainement: Edme! appela-t-il. L'adolescent sortit de ses bras une
figure en pleurs...Eh bien! Edme?... Vous tes bless, mon petit?..--Je
ne sais pas.--O souffrez-vous?--Partout, je suis tomb. Ils m'ont
frapp  coups de crosse dans le dos.--Pourquoi n'appeliez-vous pas? La
compagnie Corbehem, du moins l'une de ses patrouilles a d passer
ici.--Je n'ai vu personne. Je croyais qu'on me laisserait l... Il se
mit debout. Ses reins et ses jambes lui faisaient mal. Il boita, et,
tout  coup, se reprit  pleurer, sanglotant. Edme! Voyons! Vous tes
un homme, mon garon, de l'nergie! saperlotte... je vais descendre de
cheval, vous le monterez... C'est votre selle et votre fourniment?--Oui,
j'ai dsharnach ma jument pour qu'elle souffrt moins avant de
mourir.--Edme!  cheval, mon enfant!... O avez-vous
mal?--Partout.--Alors a va bien. Buvez un peu de cognac...

Bernard le souponna d'avoir fait le mort, peut-tre afin de dserter.
Il l'affermit en selle, et ils regagnrent les lignes du rgiment. Le
major ne demanda jamais d'explication sur cette crise de faiblesse.
D'ailleurs le chirurgien dut panser les paules du trompette bleuies par
les coups de crosse. L'enfant s'tait vanoui aprs la chute de cheval.
Avait-il craint qu'on ne l'oublit? Avait-il redout de mourir, par peur
de blessures imaginaires? Ce fut ce qu'il avoua plus tard.

On se remit en marche le long des prisonniers que les escorts
emmenrent sur la rive gauche du Danube, Edme reut le cheval d'un homme
tu.

Huit jours, le rgiment s'embourba, par les chemins unissant de petits
villages pauvres. Une seule grange y abritait cent hommes. Les uniformes
s'abmrent; les manteaux s'effrangeaient et pourrissaient  cause de la
pluie. Lannes et Ney acceptrent mal de passer aux ordres de Murat. Les
divisions bataves de Marmont laissrent leurs chaussures dans la glaise.
Napolon vint et visita les bivouacs, les positions. Il paraissait
triomphant. Il arrtait les soldats en route pour leur dmontrer sa
victoire acquise ds le premier coup de canon. Aux pauvres gens fourbus
et cuirasss de fange, il dclarait, maintenant son cheval au milieu de
leur cercle attentif: Soldats, je suis content de vous. Le gnral Mack
et ses quatre-vingt mille hommes nous appartiennent. Le marchal Soult
est sur l'Iller devant l'ennemi. Le marchal Davout est  Dachau, prt 
nous porter aide ou  soutenir le marchal Bernadotte, qui vient de
rtablir notre ami l'lecteur dans sa capitale, Munich, et qui marche
au-devant des Russes, et qui pousse devant lui l'arrire-garde du
gnral Kienmayer, rejete par vous loin du Danube. Ici la division
Mahler a enlev les trois ponts de Gunzbourg. Ma garde est 
Weissenhorn. Nous runirons cent mille hommes entre Ulm et Memmingen,
sur un espace de dix lieues... Vous tes des soldats victorieux. Montrez
 l'Europe que les Franais savent venger promptement les injures faites
 leurs drapeaux. Des insenss vous provoquent pour une guerre injuste.
Faites-leur sentir le poids de vos armes invincibles...

Il prorait en dsignant des points vagues,  l'horizon qu'on
n'apercevait pas derrire la tombe de neige fondue. Mais, en son regard
fort, les soldats lisaient la certitude de vaincre. Ils redressaient
l'chine, malgr le quadruple poids de vivres chargeant leur dos, celui
des armes, des munitions, des fagots assembls pour les feux de bivouac,
malgr la boue o ils enfonaient jusqu'aux jarretires, malgr l'eau
dgouttant par les visires des schakos, les poils des grands bonnets,
les cornes des chapeaux verdis. Le troupeau bossu reprenait sa marche en
excitant la commisration des mres bavaroises, qui regardaient cela de
leurs balcons couverts par les toits avancs. D'autres bataillons
arrivaient contre l'empereur. Lui, rptait les mmes phrases brves,
dclames vite avec un geste trouant la pluie vers les directions
mystrieuses. Et il semblait  tous ces hommes extnus que l'air
s'emplissait, sous sa main, de lgions triomphales, accourues pour leur
gloire, leur fortune et leur joie. D'un coup d'paule, ils rehaussaient
la bretelle du havresac sur leur dos en vote. Ensemble ils criaient:
Vive l'Empereur! et puis,  la voix du sergent, repartaient, avides de
pril, curieux de leur courage  l'preuve, dj fiers d'une prochaine
apothose. Lui galopait plus loin. La silhouette engonce diminuait vite
parmi l'essaim d'tat-major aux manteaux ruisselants que les chevaux
secouaient.

--Ah! lanait Cahujac, quel homme, tout de mme, celui-l. Il n'a pas
peur.

--On perd son quant--soi, ds qu'il parle, ajoutait le colonel.

--Il vaut bien tous les rois, jugeait Corbehem. Il les joue. C'est un
plaisir.

--Moi, avouait Trheuc, sa parole m'entre par le gosier et me descend
jusque l'estomac.

--Et puis il nous aime. On voit a sur sa figure, remarquait le
lieutenant Ulbach, en caressant son grand crne d'ivoire carr, tout
chauve.

--Et que de gloire il donne  la Rpublique, mon bon! riait Marius. La
Nation grandit tant depuis qu'il la mne.

--C'est un homme dur, condamnait l'lgiaque, C'est la mort qui
fauche...

Le sous-lieutenant Gresloup restait immobile dans la contemplation de la
silhouette presque disparue.

--Je regarde, murmura-t-il. Je crois toujours que sur cette grosse
redingote grise une face de dieu ou de diable va se retourner et se
transfigurer comme au mont Thabor pour nous blouir de lumire, ou nous
cracher du feu.

--Pourtant il a trahi ses croyances, les ntres, en vue de son ambition.
C'est un pauvre esprit, contesta Bernard.

--Il continue l'oeuvre de Robespierre. Il abaisse les monarques et les
tyrans, protesta Pitout.

--C'est un fier soldat, dit Cahujac, en tous cas.

--Et qui sait commander aux peuples, dit le colonel.

--Il est la force de la Nation, assura Corbehem; le bras de la Libert.

--Je ne sais pas ce qu'il est, ni ce qu'il fait, mais il vous retourne
le coeur, dit le marchal des logis.

--Avec lui on se sent courageux, fort, et puis tout; et sans lui, on
n'est rien, marmonna le brigadier Yvon.

--Il est la mort; et nous l'aimons parce qu'il finira peut-tre nos
douleurs, soupira l'lgiaque.

--Il est la gloire, dit Edme..., et il fait de nous des gens que leurs
actions enchantent. Il vous grandit  vos yeux.

--Il est la chance, dit Bernard; et nos intrts le suivent.

--Il est l'exemple, dit Ulbach. On veut l'imiter.

--Bah! fit Gresloup, cherchez tous! Vous ne trouverez pas. Il est le
Destin, et nous roulons dans le torrent qui le mne aussi.

--Fataliste.

--Le fatalisme, c'est la philosophie du soldat... Qui prend la main?

Ils recommencrent  jouer dans la grange qu'clairait le triste jour
entr par le porche ouvert. Au dehors les bataillons dfilaient
toujours, la nuque basse, le dos charg. Beaucoup de soldats
s'appuyaient sur des btons afin de glisser moins souvent dans la boue;
et ils regardaient avec envie les officiers de dragons jetant des cartes
sur les cus, ou se versant la bire d'un pot de grs bleu.

Avec les chefs d'escadrons, le colonel faisait une partie de bouillotte.
Il aimait peu parler, en mfiance de son esprit rustique. Le maniement
des cartes donnait des prtextes convenables au silence qu'il imposait
volontiers, car la peur de la politique lui avait aussi fait dcouvrir
cet ingnieux moyen de clore les bouches folles. Le vicomte perdait
souvent. L'lgiaque avait de la veine. Le colonel jouait trs bien.
Bernard compensait les pertes en forant les mises. Ce fut leur grosse
occupation en dehors du service. Pendant ces heures-l, les bottes
suspendues  des ficelles schaient devant les feux de paille.

Mais le soin des chevaux accaparait presque toute la vie. On manquait de
fers. Les caissons qui en contenaient n'arrivrent pas,  cause des
mauvais chemins. Il fallut en acheter dans les fermes et les rtrcir.
Sous les hangars, la forge de campagne s'installait au premier moment de
la halte. Mont sur quatre roues, le grand soufflet activait le feu, et
bientt les marteaux, manis par de robustes Limousins, retentissaient
sur l'enclume. Or l'humidit des tables abma la corne des sabots. Ce
fut une nouvelle maladie qui incommoda les animaux, dont la plupart
taient affligs d'corchures  l'endroit de la selle. Autour des btes,
chacun s'employait, instruit par la faconde du vtrinaire, un ancien
herboriste. Pitout s'adonnait  l'tude des cartes et y contraignit
Marius, l'adjudant-major. Mais ceux-ci excepts, tout le monde soignait
les jambes du rgiment, comme disait le colonel. Au milieu de cette
dure besogne, on apprit les hrosmes de la division Dupont, poste sur
la rive gauche du Danube. Ses deux rgiments de cavalerie, trois
d'infanterie et quelques pices de canon avaient repouss d'Harlach
soixante mille Autrichiens, qui ttaient la ligne d'investissement en
l'espoir d'une retraite par la Bohme. L'extraordinaire attitude de ces
rgiments avait induit l'ennemi dans l'erreur de croire que la grande
arme occupait en force le pays au nord d'Ulm. Au contraire, Ney, pour
obir  Murat, y avait install sans appui, malgr son sentiment et
celui de Lannes, la seule division Dupont. On sut vite tous les dtails
de l'altercation entre les deux marchaux et comment des amis les
avaient  grand peine empchs de se battre. Napolon, revenu
d'Augsbourg, donnait tort  Murat, prescrivait de rtablir le pont
dtruit d'Elchingen pour enlever les hauteurs de la rive gauche, qui
commandent les approches de la citadelle.

L'ordre de marche arriva le soir, au beau moment de la partie de
bouillotte. Le colonel jura, formidable. Il venait d'envoyer les animaux
malades  la remonte du corps, afin qu'on les changet contre
quelques-uns de ceux pris aux chevau-lgers de Latour. Ainsi la moiti
d'un escadron au moins se trouvait sans montures.

--On laissera les sapeurs..., dit l'lgiaque.

--C'est a. Il y a un fleuve  passer, Monsieur... Tu as du bons sens...
Mon coeur! va... Sapristi... Si je me doutais qu'on passerait ce fichu
fleuve... On devait se battre ici, sur l'Iller.

--Napolon a chang d'avis.

--Dites que les Autrichiens changent d'avis,

--C'est par leur gauche qu'ils manoeuvrent, et non plus par leur droite.

--Alors on ne se bat plus  Memmingen dans deux jours?

--Non,  Elchingen, demain...

--Capitaine Pitout, vous tudierez la carte du terrain depuis le
couvent d'Elchingen jusque la ville, rive gauche du Danube.

--Il faut arriver avec les sapeurs et la compagnie de pont.

--Notre brigade passe la troisime.

--Le pont sera construit  ce moment-l.

--On peut en commander un autre. Et alors?

--Les hommes malades?

--On les vacuera sur Augsbourg.

--Les chevaux des voitures n'ont plus de fers.

--Faites marcher la forge toute la nuit, s'il le faut.

--Qui a l'tat des escadrons, capitaine Corbehem?

--J'ai celui de mon escadron, pas les autres.

--Les tats sont-ils tenus en rgle? Combien d'hommes indisponibles?
Pourquoi tes-vous en retard pour ces tats?

--Je comptais les faire crire demain... Ce n'est pas ma faute;
l'empereur s'est tromp sur le mouvement des Autrichiens.

--Lieutenant Gresloup, montez  cheval et courez jusque la remonte; vous
tcherez de reprendre nos chevaux ou ceux de l'change.

--Il me faut un ordre crit, mon colonel.

--Ah! que le diable les touffe! Il leur faut des ordres crits pour
ramasser un rond de crottin!

--L'tat-major l'exige.

--Je ne suis plus colonel, alors, mais gratte-papier. Major, crivez
l'ordre, je le signerai.

--Tous les hommes ont leur pinglette? Punissez les marchaux de logis,
s'il en manque une seule...; vous entendez. L'empereur et le prince
Murat...

--J'ai huit hommes sans bottes dans ma compagnie...

--Qu'est-ce qu'ils en ont fait, ces bougres-l. Ils les ont manges?

--Non, ils les ont brles en les oubliant prs du feu.

--Bon, alors je deviens savetier, moi? Trouvez-les, vos bottes, o vous
voudrez. S'ils n'ont pas de bottes, je vous flanque quinze jours
d'arrts, Monsieur; a t'apprendra.

Et dans la minutie de ces dtails innombrables qui consumait la vie de
chaque heure, les officiers s'embarrassrent jusque le milieu de la
nuit. Les marchaux des logis crivaient  la hte les ordres qu'on
expdiait aux dtachements cantonns dans les hameaux voisins.

Autour de la grande ferme, logis du colonel, la compagnie d'lite
stationnait dans deux mtairies moindres. Pitout, son capitaine, la
surveillait peu; le service des cartes et des plans l'occupait
davantage. Le sous-lieutenant porte-tendard tait un vieux soldat
grisonnant, qui ne se souciait de rien, sr d'obtenir, en faveur
d'hrosmes passs, l'indulgence entire. Le lieutenant Mercoeur y
commandait surtout. C'tait l'ancien hussard qui avait combattu jadis
aux cts de Bernard Hricourt. chapp des forteresses de Bohme, il
avait, au retour, obtenu des grades, de l'avancement, l'autorisation de
servir dans la troupe du major, avant le dpart de Boulogne. Duelliste
formidable, il dcimait les compagnies des rgiments rivaux. Au sien
mme, nul n'osait lui tenir tte. Lorsque le lieutenant Gresloup eut
ramen du quartier gnral les chevaux de la remonte changs contre
ceux malades, il quitta le convoi et les deux brigadiers commis  sa
garde afin d'aller rendre compte de sa mission. Quelques soldats
d'lite, admirant ces animaux, les rclamrent pour leur compagnie et
les prirent au bridon. Narguant les brigadiers, ils en appelrent  la
justice de Mercoeur, qui dclara raisonnable de restituer les btes les
plus malades de son escadron contre celles ainsi confisques et aussitt
alignes dans les tables des deux mtairies. Mme il ajouta que, si le
sous-lieutenant Gresloup ne se croyait pas satisfait, lui, Mercoeur, se
chargeait de lui apprendre les principes de la complaisance en deux
temps, quatre mouvements. Coiff d'un bonnet de police vert  gland
d'or, les bras croiss sur la poitrine, le sabre battant les bottes, il
enjoignit de dguerpir aux conducteurs.

Cela rendit le colonel furieux contre la compagnie d'lite et contre
Hricourt, chef de l'escadron. Mais Bernard aimait le courage de
Mercoeur. Il remit  plus tard sa sentence, ayant, dit-il, d'autres
chiens  fouetter, pour l'heure... Les brigands de l'lite ricanrent de
voir les figures maussades, lorsqu'au petit jour le rgiment se
rassembla devant leurs mtairies. Grandis par les bonnets d'ourson
enguirlands de tresses rouges, empanachs d'carlate, ils profitaient
de leurs bons chevaux, surtout prcieux un jour de bataille. Les autres
soldats murmuraient, disant: Que faire sur cette bique; elle bronche
tous les quatre pas.--La mienne a des boulets corchs. Son chine n'est
qu'une plaie.--Comment pourra-t-on charger?--Vraiment, on se fiche du
militaire.--Avec a que les chefs font tout si bien.--L'Empereur s'est
tromp, puisque l'on change de direction,  cette heure.--Si la division
Dupont a repouss les Autrichiens toute seule, c'est aux soldats qu'on
le doit. Nous ne sommes pas des tourne-talons autrichiens.--Nos gnraux
peuvent bien respecter le militaire.--Les colonels aussi peuvent
respecter leurs dragons.--Je n'aime pas l'injustice... Mais le major ne
fit aucune attention  leurs plaintes. Il plaa la compagnie de pont en
tte, suivie de la compagnie d'lite, puis les deux escadrons; et les
six cents chevaux s'branlrent, devant les Bavarois du village, qui
tendaient  l'averse du matin leurs parapluies carlates.

Comme on arrivait au Danube, le gnral fit arrter le rgiment au pont
d'Elchingen; il n'en restait plus que les chevalets. Derrire, toute la
division se rangea. Le jour se levait mal. On tait au milieu de
Vendmiaire. Cependant la pluie cessa. Les soldats de Ney, Lannes et
Murat, en colonnes denses, se massrent, avec peu de bruit, dans le
brouillard. On entendait l'eau clapoter. Les hommes appuyaient le menton
sur leurs fusils en songeant.

Peu  peu le jour claira l'autre rive.

Aprs une verte prairie, la colline d'Elchingen s'y dressa, couronne
par le mur blafard d'un couvent. Le village y chelonnait des rues en
gradins.  mesure que la lumire croissait, on distingua les fentres
des maisons. Des lignes humaines se dplacrent.  l'abri d'ouvrages de
campagne, marqus par la couleur de la terre frache, grouillait une
nombreuse infanterie qui entrait, sortait, se cachait derrire les
jardins, descendait au fleuve. On vit les artilleurs ennemis traverser
la prairie, dtacher les pices de leurs avant-trains, manier
l'couvillon et le refouloir. Ils allumrent les lances  feu et
restrent  leur poste, immobiles. Un vent lger retroussa les plumes de
leurs tricornes. Seule, l'eau limoneuse et lourde les sparait du tertre
o les dragons attendaient. Les officiers se grouprent autour du
colonel, qui croyait devoir faire entrer dans l'eau les sapeurs  cheval
pour tablir les traves du pont.

--Tu sais, Monsieur; on en laissera des braves gens ici.

Tous hochrent la tte, en souriant par ironie  leur possibilit de
vivre. Gresloup s'enfermait, dans son manteau. Il tait vert. Bernard le
lui dit.

--Oui, rpondit le jeune homme, je ressens, pour la premire fois, la
peur. Le silence de ce peuple de grenadiers et de dragons me terrifie.
Tous ces gens pensent  la mort, comme moi. Ils se donnent des raisons
pour se rsigner. Ils affectent une mine de deuil grave. Voyez ces
petits paysans de l'infanterie lgre, qui se roidissent, les talons
joints, bien qu'on soit au repos. Ils veulent paratre rsolus  tout,
et cependant ils pensent  des parties joyeuses, le dimanche, dans leur
village,  une tendresse de la mre ou de la matresse. Le vent froid
les glace. Nous, au moins, nous esprons de la gloire, des honneurs.
Aussi bien, la mort terminerait nos maux imaginaires. Mais eux qui
vivent pour boire, manger, dormir, aimer grossirement et s'enivrer!
Quelle pense les encourage? Craignent-ils seulement les gendarmes et la
fusillade, s'ils fuyaient? Ou bien le dsir d'tre grands devant
eux-mmes par la victoire suffit-il  les convaincre?

--Je crois qu'ils ont le mme sens de l'honneur qui nous fait aussi
rsister aux tentations de la crainte. L'honneur conseille de rester
ici, devant ces bouches de canon, malgr les frissons nerveux du corps.

--Oui, je suis curieux de me voir agissant contre tous les instincts de
la conservation. Il me semble divin de relever la tte, tandis que mon
pied tremble sur l'trier, en attendant la premire dcharge. Peut-tre
va-t-elle disperser mes membres, me jeter sanglant et douloureux dans
cette fange de la rive; mais l'effort d'affronter cela m'exalte l'me
sans que je puisse exprimer comment.

--Moi, qui ai dj combattu, j'ai sur vous un avantage. Je sais que peu
seront frapps, malgr le fracas et les dsordres de la bataille; et je
demeure presque certain que je ne tomberai pas. Pourquoi cette certitude
est-elle en moi? Je l'ignore. Je demeure presque sr de ne pas mourir
ici, quel que soit le destin. Me voici tout  fait calme, soucieux
seulement de bien conduire les escadrons. Je pense cependant  ma chre
femme,  mes soeurs que j'aime,  de petits enfants dont je souhaite voir
la gracieuse jeunesse. C'est pour eux, pour leur fortune et l'honneur du
nom, qu'ici je me tiens au milieu de mes soldats en regardant grsiller
la flamme du boute-feu dans la main de l'artilleur autrichien. Ils
penseront  mon exemple, si je meurs; et je ne puis croire que de
l'autre monde je ne les verrai pas admirer mon souvenir. Cela me
satisfait.

--Et puis vous allez voir, lieutenant, cria Cahujac, comme c'est beau
l'ivresse de la gloire. Vous galoperez avec nous, sans autre raison que
le plaisir de vaincre.

--Sans doute, on revit la joie des vieux anctres qui se prcipitaient
sur la proie.

--Mon Dieu, dit Edme, je ne rve jamais de ma mre. Elle est morte il y
a si longtemps! Cette nuit elle est entre. Je couchais au chteau de
Lorraine. Elle m'a dit de lui ouvrir sa chambre, parce qu'elle voulait
revtir une robe neuve. Moi, je la savais sortie du tombeau pour une
heure  peine, je savais que dans une heure la mort la reprendrait, et
que ce serait, pour elle, un effroyable dsespoir de mourir encore. Je
l'entendis dans sa chambre aller, venir. Elle dpliait la robe, elle la
mettait, elle approchait du miroir qui garnit le trumeau. Je me dis: Si
elle reste trop longtemps contre la glace, l'heure passera; elle verra
ses joues se dcomposer, ses yeux se ternir, ses narines se pincer, ses
mains plir. Comme elle s'pouvantera!... Je m'pouvantais  l'avance
de cette pouvante. Enfin elle sortit, pimpante dans sa belle robe,
traversa ma chambre et s'en fut, toute gaie, comme pour se rendre  une
fte... Cela veut dire que je ne mourrai pas aujourd'hui non plus. Elle
est venue m'en avertir, n'est-ce pas?

Le trompette avait les larmes aux yeux et du sourire attendri sur les
lvres. Mon pre n'occupe jamais mes songes..., pensa Bernard; et il
fut trs triste.

--Cela est sr, dit Mercoeur, les rves ne mentent pas, la veille d'un
coup de chien. Trompette, tu resteras dans ta peau!

Il clata de rire. Mais une rumeur s'leva des champs d'hommes aligns.
Les guides de l'Empereur parurent, sous les vols de leurs pelisses
carlates. Ils trottaient large, le pistolet au poing. Ils grandirent.
Leurs btes frlrent les dragons. L'Empereur s'avanait trs vite. Ney
chevauchait  sa droite. Un rictus convulsif secouait la figure du
marchal suivi par la horde des gnraux, des colonels, hussards,
cuirassiers, dragons, artilleurs, aides de camp adjoints  l'tat-major.
Murat fut au-devant de Napolon, qui, arrt, regarda dans sa lunette
les hauteurs fourmillantes d'Elchingen. On se trouvait sur une lgre
lvation du terrain, derrire laquelle s'amassaient encore des
rgiments de cavalerie. L'Empereur calcula le nombre des adversaires. De
sa main grasse et belle il comptait en frappant les doigts contre sa
cuisse, l'un aprs l'autre: Il y a l vingt mille hommes! assura-t-il;
et il nomma la division Dupont, dont le sort l'inquitait. Bernard
n'entendit gure ses paroles. Murat secouait la tte et agitait la main
droite en retenant de la gauche son cheval impatient.

La culotte blanche serre sur ses cuisses nerveuses, la poitrine
cuirasse de plaques et de dcorations, le marchal Ney ne cessa de
dvisager son mule. Conciliant, Lannes souriait  l'un et  l'autre.
Murat dfendit sa thse, en indiquant les eaux troubles du Danube et les
points de l'horizon. Ney se rapprocha de lui, botte  botte, et lui
saisit le bras. Spectateur ironique, Napolon les examinait. Ils se
parlrent dans la figure. Les plumes blanches de leurs chapeaux
s'emmlaient. Le cheval de Murat tcha de finir la dispute en polkant.
Son matre lui infligea un violent coup de bride qui le fit flchir sur
les jarrets. Le rictus convulsif tordait la bouche mchante de Ney.
Murat voulut dclamer qu'il avait obi aux ordres de l'Empereur, qu'il
n'entendait rien  tous ces plans de commis, que, pour lui, il faisait
ses plans en face de l'ennemi, sous les balles; et par cette
affirmation, il semblait prtendre que son courage surpassait celui des
autres. Napolon mit pied  terre et les traita de grands enfants,
puis se fcha, leur enjoignit de faire silence. Ney tenait toujours
Murat par la manche. Il lui serra fort le bras: Alors, venez donc,
prince, venez faire vos plans, avec moi, en face de l'ennemi! D'une
secousse l'autre se dgageait. Ney piqua des deux et descendit au galop
jusque la rive, avec quelques aides de camp.  peine y fut-il que les
pices autrichiennes flambrent, tonnrent. Il poussa son cheval dans le
fleuve; la mitraille fit voler des clats de bois en touchant le premier
chevalet du pont. Cent fantassins couchs le visrent de l'autre rive.
Les balles traaient des sillons dans l'eau entre les jambes de son
cheval. Un adjoint d'tat-major et un sapeur tchaient de mettre la
premire planche sur le chevalet. L'officier grimpa le long de la poutre
 la manire des singes. Il appuyait sur les clous ses bottes 
l'cuyre. Blafard dans sa barbe blonde, le sapeur aidait
maladroitement, gn par le poids du bonnet d'ourson qui menaait de lui
couvrir les yeux quand il se baissait. Il le releva d'une main, poussa
de l'autre la planche que tirait de son mieux l'adjoint, juch en haut
du chevalet. D'autres gens entrrent aussi dans le remous qui
rejaillissait sous l'raflure des balles. Un paquet de mitraille cribla
les madriers; un autre: et, comme plusieurs soldats entranaient de
nouvelles planches, le sapeur  la barbe blonde se trouva subitement sur
une seule jambe; le sang pleuvait de l'autre cuisse, moignon dchiquet
d'o pendirent la viande et des lambeaux de drap. Il lcha son bonnet 
poil pour s'affaisser dans la vase. Sans plus s'occuper de lui qui
hurlait effroyablement, les autres dressrent les poutrelles que
l'officier d'tat-major attirait  lui, qu'il plaait mthodiquement, en
dpit des balles arrachant le nez de l'un, renversant l'autre d'une
formidable pichenette, trouant des mains, crevant des schakos. Le
marchal appelait toujours des hommes; les sergents poussaient les
escouades  coups de crosse dans le sac. Il y eut une bousculade. Des
soldats hsitrent et se dbattirent, se refusrent au pril. Furieux,
Ney leur cria qu'ils taient des lches, indignes de leur uniforme; et
lui-mme s'exposa davantage. L'eau submergea ses bottes. Mais deux
caporaux encore s'affaissrent l'un sur l'autre, en rlant. Leurs
schakos seuls dpassaient la surface liquide. Alors cinq officiers
quittrent la compagnie au bord du fleuve, et, abandonnant la rbellion
des soldats, coururent jusqu'au chevalet, l'escaladrent,
s'quilibrrent sur les premires planches du tablier qu'ils achevrent
de joindre.  ce moment, une batterie franaise commena le feu contre
les artilleurs autrichiens, leur culbuta quelques servants. L'exemple
des officiers entrana des voltigeurs, qui atteignirent aussi le tablier
en y portant des matriaux; car le marchal Ney demanda les noms de ceux
parvenus en haut et les nota sur son carnet, promesse ostensible
d'honneurs, d'avancement.

Ce geste du marchal sauva tout. La compagnie entire se rua dans le
fleuve, bouscula les peureux. Quelques-uns le frapprent. Des poings
patriotes mirent en sang les figures timides. En une minute, les bois
runissant les deux chevalets furent couverts d'une cohue active, qui
s'empressa de hisser d'autres planches, et dont une partie tirait des
salves contre les Autrichiens. Ce fut une agitation hroque. Les
travailleurs s'insultaient, besognaient, repoussaient les cadavres de
ceux atteints; les tireurs chargeaient en hte. Des corps tombaient 
l'eau sans intresser personne, chacun ne songeant qu' finir vite le
labeur pour se venger de l'ennemi. La rage exaspra ceux qui recevaient
des blessures lgres, mais douloureuses, qui enveloppaient dans le
mouchoir leurs doigts amputs d'une phalange, ou qui saignaient d'une
corchure au sourcil. Presque tous furent frapps. Ils montraient le
poing aux ennemis, dont le tir ne se ralentit pas. Ney continua de
proclamer  haute voix les noms de ces hros fbriles aux capotes
bleues, qui, le fusil en bandoulire, poussaient les poutres de trave
en trave, parmi les culbutes suprmes des camarades atteints et les
jurons de ceux portant la main  leurs oreilles brches,  leurs joues
ouvertes,  leurs jambes traverses.

--Hein, l'honneur? disait Gresloup  Bernard. Pour un pauvre grade ou
une dcoration, les voil deux cents qui affrontent la mort.

--Et dire que nous restons ici sans bouger, nous autres, gronda Mercoeur.

--J'enrage de voir les ntres massacrs, et de ne pouvoir sabrer ces
artilleurs, leur courir dessus au galop, jura Edme, tout ple de colre,
les yeux agrandis.

Bernard aussi frissonnait de contenir sa fureur. Il s'empchait  peine
de crier des encouragements aux voltigeurs du 6e lger. Il et voulu
leur offrir mille conseils sur la manire d'arranger les poutres et de
riposter  l'ennemi. Il et voulu bondir au milieu d'eux afin que la
rapidit de la besogne triplt. Ah! si on nous avait laiss faire avec
nos sapeurs, le pont serait fini! On dfilerait dj, grommelait le
colonel, dont les bajoues tremblaient de colre sur son haut col rouge;
 chaque homme tomb, il ne retenait plus un geste de fureur.

En bas, les grenadiers du 39e, une compagnie de carabiniers, poussaient
doucement leurs officiers vers le fleuve en vocifrant, les cous tendus.
Tout le monde parlait, au mpris de la discipline. Les soldats
discutaient entre eux. La plupart prtendaient franchir le fleuve  la
nage. Mme les carabiniers menrent leurs alezans dans l'eau jusqu'au
poitrail, cela d'autant mieux que les tirs ennemis convergeaient tous
maintenant sur les travailleurs du pont. L'arme entire admirait les
gestes d'un jeune lieutenant qui assurait, au moyen de cordes, la
jonction des poutrelles. Bel homme, vif, lgant, il sautait avec
adresse les intervalles bants, enjambait les morts et ficelait les
planches. Son audace enchanta.

--Est-il superbe, l'animal, disaient les soldats.--Rien ne
l'arrte.--Regarde, il a l'air d'tre au jeu de paume.--Il n'a pas froid
aux yeux.--Vois donc, il protge les hommes en les cachant avec ses
paules.--C'est crne.--Moi je l'aime, cet homme-l.--Et moi donc.--a
vous donne envie d'tre jolie fille pour l'embrasser.--Il ne doit pas
manquer de femmes, sr!--Je ne voudrais pas amener la mienne ici. Je
serais plus vite cornard.--Ae donc; il a baiss la tte  temps. Voici
l'autre qui tombe.--Les canailles! Ils tirent sur son hausse-col. Le
cuivre fait point de mire.--Gare la bombe!--Sacr nom, il l'a chapp
belle!--On se mange le sang  rester l comme des harengs dans le
tonneau.--Au moins, lui, il se remue.--N'empche, ils ne sont pas
beaucoup ceux qui restent auprs.--C'est leur sacr canon qui les
dmolit tous.--Vlan, encore un qui plonge! C'est du manger pour les
poissons.--Il ne bronche toujours pas, le lieutenant!

Presque seul, et couvrant de son corps bleu les soldats qui lui
passaient les matriaux, il russit, aprs plusieurs essais qui tinrent
anxieuse l'attention des rgiments,  fixer une poutre sur
l'avant-dernier chevalet. Comme il riait aux acclamations rptes par
cinq mille voix viriles, il parut brusquement sans tte, et s'effondra
en rougissant les eaux o il vint choir. Aussitt un seul cri de fureur
jaillit des poitrines. Tous les fusils tonnrent aux mains franaises.
Le pont se noya de fume. Une clameur panique s'tendit sur les dix
mille ttes militaires en attente et secoua l'me de Bernard, qui, d'un
grand coup de poing, frappa ses fontes: Nom d'un nom! La colre de
l'arme centupla. Elle s'lanait du pont o l'activit devint dmence
dans le nuage opaque. Elle mut les innombrables figures des bataillons.
Tous les plumets s'agitrent. Toutes les voix hurlrent. Le grand corps
se sentait atteint au coeur, dont toutes les forces venaient de chrir le
beau lieutenant courageux. On ne sut quel clairon sonna la charge.  la
suite des voltigeurs du 6e rus par deux planches vacillantes sur
l'autre rive, les grenadiers du 39e coururent comme une seule bte velue
de ses bonnets  poil, hrisse de ses baonnettes, entranant ses
officiers trop faibles et les carabiniers qui avaient mis pied  terre.
Cette vivante avalanche branla les poutres, qui craqurent sous son
poids roulant. Affole d'une rage unique, elle passa le fleuve, qui
rejaillit sur les cadavres prcipits, elle sauta dans les eaux de
l'autre berge, atterrit, pour culbuter enfin le tonnerre et les clairs.

Certain du succs, Napolon rpondit insolemment  Lannes que la fureur
des hommes gagnait aussi. Le marchal reprochait  l'empereur ses
complaisances pour Murat, qui avait disparu, et dont l'impritie
ncessitait ce passage du fleuve sous le feu meurtrier.

On entendit qu'il traitait de pantin et de sauteur en libert le
beau-frre de l'Empereur. Mais le cours imptueux des bataillons ne
s'arrta plus. Il cacha le groupe d'tat-major, o l'on se menaait en
s'insultant. Toutefois Hricourt put encore entrevoir Napolon qui se
dcroisait les bras et jetait de rage son chapeau. Un gnral courut le
ramasser, tandis que Lannes marchait  grands pas en levant les bras au
ciel. Dans la fureur de tous, l'altercation demeura secrte. La
cavalerie de Ney martelait les bois du pont, aux mugissements de ses
mille colres. Elle passa. Elle prit terre, elle s'engouffra dans les
carrs autrichiens de gauche, et balaya la prairie.

Bientt les hauteurs d'Elchingen ptillrent d'une fusillade illimite.
Le 6e lger, les 39e, 62e et 76e rgiments enlevaient l'amphithtre du
village, maison par maison. La montagne soufflait les tonnerres de sa
nombreuse artillerie. Des petits nuages ronds enflaient, s'levaient, se
dchiraient pendant que l'cho des explosions roulait dans les rgions
basses du ciel.

Impatient, Hricourt assista de loin. Sa division ne passa point le
fleuve ce matin-l, mais il vit, tout le jour, les forces franaises
dfiler sous son rgiment, avec la mme fureur nervante. Murat
demeurait introuvable. Le soir seulement, aprs bien des convois
d'artillerie et les voitures de la compagnie Breidt, alors que l'orage
de la bataille commenait  s'teindre, on arriva sur l'autre rive, dans
la petite prairie: elle n'tait plus qu'un marcage de fange. Maniant
pioches et pelles, les prisonniers autrichiens creusaient des fosses
pour les morts qu'on enterrait tout nus, dpouills dj par leurs
camarades et les rdeurs de l'arme. Une vieille femme tranant un ne
attel  une brouette recueillait les bottes de dragons et les
chaussures d'infanterie. Pour un liard ou deux, les Autrichiens les
arrachaient aux jambes raidies des cadavres.

La division garda trois mille prisonniers, foule blanche de paysans
styriens et moraves qui se rjouissaient bruyamment d'avoir tromp les
chances de mort. Assis autour de grands feux, ils mangeaient du lard cru
et fumaient leurs courtes pipes de soldats; en demandant aux dragons
alsaciens s'il tait vrai qu'en France ils remplaceraient, au travail de
la terre, nos conscrits. Vaguement ils redoutaient un servage qui se
prolongerait, toute la vie, sous une autorit fodale. On ne les
dtrompa gure; ils s'en alarmaient.

Dj le fleuve rejetait au rivage les soldats du 6e lger tus 
l'affaire du pont. Avec des rteaux de faneuses, les prisonniers
tirrent les corps de l'eau; la vieille ramena de ce ct son ne
tranant la charrette pleine de souliers et de bottes. Toute la nuit,
elle rda dans les environs des bivouacs. Edme voulut lui adresser un
coup de carabine. On la voyait boiter dans l'ombre. Couvertes de leurs
grands manteaux, les sentinelles veillaient sur le repos fivreux des
hommes. Le bruit vint  travers Elchingen, par l'intermdiaire des
artilleurs, que la bataille recommencerait au matin; et ce fut alors une
nouvelle fureur contre la tnacit de ces Impriaux toujours vaincus, et
qui faisaient payer de tant de morts leur dfaite inluctable. On dormit
peu dans les manteaux. Les voix du canon se rpondaient sur les
hauteurs. Rendus inquiets par les murmures du fleuve, les chevaux se
battaient le long des cordes; quelques-uns rompirent leurs attaches, en
sorte que, toute la nuit, les alertes se succdrent. Sur le pont
cahotaient  la file des caissons rgimentaires, des voitures de
cantiniers, des attelages d'artillerie et des forges mobiles, qui
allaient rejoindre le corps de Ney, qui prcdait ceux de Lannes et de
Murat.

Au petit jour, Bernard gel se mit en selle pour apprendre que
l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm avec sept mille chevaux et un corps
d'infanterie, avait forc les lignes de la division Dupont, puis rejoint
les Autrichiens de Werneck, empchs par la bataille de rentrer dans la
place. La faute de Murat et de Napolon compromettait l'excellence du
premier avantage. On prtendit que l'archiduc, tomb sur les dpts et
les bagages de l'arme, avait enlev les postes de communication, une
partie du trsor imprial, la moiti des quipages de camp, une foule
d'isols, de malades et de tranards. Le colonel s'indigna.

--Hein, Pitout, le voil ton empereur, mon garon... Il ne couvre mme
pas ses bagages, et il laisse couper sa communication... Heureusement
que Soult a enlev Memmingen et ses cinq mille hommes de garnison: nous
aurons peut-tre comme a une deuxime place d'appui avec Augsbourg...
Nous voil bloqus au milieu de la Bavire  cette heure... Les
Austro-Russes nous menacent  l'est, l'archiduc Ferdinand au nord, Mack
 l'ouest, et si le prince Charles revient d'Italie par le Tyrol, nous
l'aurons au sud... Eh bien! moi, j'ai toujours dit que a lui arriverait
un jour ou l'autre,  ton empereur, cette affaire l! a ne russit pas
ternellement de se fourrer entre le loup et le renard.

--C'est la thorie de la manoeuvre d'arme enlignes extrieures, expliqua
le major.

--H! Je m'en f... bien de sa thorie, et de ses lignes extrieures,
Monsieur!... Voil o nous en sommes...  prsent... Des rats pris dans
une ratire. C'est mon avis.

--Praxi-Blassans me disait  Strasbourg que nous trouverions ici la fin
de nos triomphes.

--Il m'a l'air d'un malin, tu sais, Monsieur, ton beau-frre. C'est mon
avis,  moi, hein?

Le long des rangs, la nouvelle se propagea, s'exagra:
L'empereur?--Sait-on?--Le trsor de l'arme est pris.--La communication
est coupe.-- Munich, les Russes assigent Bernadotte.--Ecoute-le.--Il
dit que les coureurs de l'archiduc Charles ont t vus  la descente du
Tyrol par l'arrire-garde du marchal Soult.--Les troupes de Mack
reprennent l'offensive contre le plateau. Nous allons y marcher.--Tenez,
voil le corps de Lannes qui dfile par colonnes sur la gauche.--a y
est. Nous sommes f...--Chacun son tour.--On va pourrir dans les prisons
de Moravie.--Ou sur les pontons anglais.--Tu peux crire  ta famille,
Jean.--Moi qui voulais devenir vice-roi.--Et moi conntable!--Oh! les
Corses, c'est tratre.--On l'a bien dit, en Brumaire.--Vous n'avez pas
voulu croire.--Les tyrans ramnent Capet et sa clique.--Les patriotes
paieront les violons!--a va tre notre tour d'aller crever de fivre 
Saint-Domingue, comme ceux de l'arme du Rhin.--Ce bandit de Buonapart
en a-t-il fait prir, l-bas, des braves qui aimaient trop la
Rpublique!--Des cent mille hommes, que je te dis.--Voil ce que
c'est.--Fallait pas le laisser faire.--Bon, le canon qui recommence 
gueuler.--O ?--Sur le plateau, aprs le couvent d'Elchingen!--Les
Autrichiens qui attaquent!--Parbleu ils nous savent
bloqus!--Regarde-moi cet aristo dans la calche! Il ferait mieux
d'tudier ses cartes et d'assurer le service des reconnaissances!

Dans une large voiture de campagne, les gnraux de la division prirent
les devants au trot d'un attelage qu'un postillon conduisait. Ils
feignirent de ne rien entendre, de paratre attentifs  ce que l'un
regardait dans sa lunette, dont il allongea les cylindres. Leurs chevaux
d'armes, derrire la voiture, trottaient aux mains de chasseurs d'lite
haut panachs d'carlate. Il y eut des ricanements de colre, aux
bouches des bas officiers, un long murmure des soldats ensevelis dans
leurs grands manteaux. C'tait un singulier vhicule contenant deux
banquettes de vis--vis, relies au milieu par une autre tout troite,
sur laquelle s'talaient cartes et plans. Un adjoint d'tat-major
occupait la quatrime place avec de gros portefeuilles en piles sur les
genoux. Deux fourgons clos suivirent. On entendit  l'intrieur un bruit
de vaisselle dansante. Aussi les quolibets partirent de tous les rangs.

--Ne cassez pas les bouteilles, les marmitons, a gterait la volaille.

--Bois un coup  la victoire des Autrichiens!

--Silence dans les rangs! cria Bernard indign...

--Colonne, en avant!

Les chevaux mchrent le mors, et la division s'branla... On gravissait
la pente d'Elchingen. Les premires maisons parurent troues par les
bombes, et ne tenant plus qu' l'aide de leurs croix de poutres. Les
prisonniers avaient seulement rejet les morts sur les cts des rues
tortueuses. L'eau des ruisseaux refluait contre leurs faces vertes,
noyant leurs chemises jaunes et leurs poings, serrs par la douleur des
agonies. Bien peu avaient encore leurs uniformes; plus un n'avait de
chaussures. Les dtrousseurs de cadavres taient passs. Des culottes et
des basques d'habit, toutes les poches sortaient  l'envers. Nulle me
vivante ne se montra. Des chattes miaulaient sur les toits,
lamentablement; quelques chiens flairaient le sang sur les corps nus de
petits rustres gras, de citadins aux visages fatigus, de colosses
formidables tombs d'une masse, d'enfants chtifs que la mort avait
rendus svres, et dont elle avait mouill les mches sur les tempes
creuses.

Tiens, mon vieux, voil comme sera ta viande tantt! se disaient les
dragons. Ou bien ils plaisantaient les choses mobilires en vidence
dans les maisons dmanteles; la robe de femme jete sur une chaise, le
plat oubli, la bouteille vide au coin d'une table, l'horloge de bois
continuant son tic tac  l'angle du mur lzard, les dpouilles des
moutons abattus dans une cour et qui emplissaient une charrette avec les
os et les intestins laisss par l'apptit repu des maraudeurs. Plus
haut, les Guides de l'empereur se tenaient  la tte de leurs chevaux
brids. Ils prtendirent que Murat et lui avaient une entrevue dans le
couvent d'Elchingen; et l'on sortit du village pour occuper un plateau
bois. Sur les ondulations de gauche, les masses d'infanterie
attendaient derrire les faisceaux, autour des voitures de cantines,
tandis que, par les chemins, se succdaient des caissons rgimentaires
et des attelages d'artillerie allant au bruit du canon. Lugubre, il
tonnait par coups distincts.

On resta l beaucoup de temps. On trottait d'heure en heure pendant une
demi-lieue. La rserve de cavalerie s'assemblait. Le soleil finit par
percer les nuages. Il claira les casques d'un peuple de dragons en
ligne.  un moment, on aperut, entre des bois, les trois tours de la
cathdrale d'Ulm dans un fond o crpita tout le jour de la fusillade,
o se prcipitrent,  midi, les dtonations des pices. Voil, voil!
Napolon jette Lannes et Ney sur les pentes qui approchent la citadelle,
dclama Pitout, ravi. C'est un fameux homme tout de mme! Si l'ennemi
nous entoure d'une bague de fer, comme vous dites, il va d'abord briser
le chaton.

En effet, les infanteries peu  peu s'coulrent par les ondulations de
gauche vers les fonds et la ville. Des convois les remplacrent: les
voitures grises de la compagnie Breidt, les quipages d'tat-major, les
charrettes des petits trafiquants qui portaient chacune un baril
d'eau-de-vie, et des femmes en haillons enveloppes de chles,
accroupies sur le sige, derrire les croupes des mules.

L'idal d'un peuple! L'eau-de-vie et les filles, le rve et l'amour,
dit l'lgiaque.

On avana davantage l'aprs-midi quand le canon se fut mis  gronder par
devant. Et le bruit courut qu'on marchait au secours de la division
Dupont engage avec les troupes de l'archiduc Ferdinand ou du gnral
Werneck. Cela rendit toutes les inquitudes. Le colonel reut l'ordre de
prendre une allure rapide, et l'on dpassa les units de cavalerie, qui
attendaient les ordres  la tte des chevaux. Les officiers, assis sur
leurs manteaux, interrompaient leurs causeries pour avoir des nouvelles
qu'on ne pt leur donner. Le major prit la tte avec son escadron. Le
colonel trottait ensuite devant la compagnie d'lite et les sapeurs. La
troupe de l'lgiaque fermait la marche. Mais lui demeura prs du major
pour dmontrer  Edme comment les impntrables forts de Germanie
s'taient, depuis les allgations de Tacite, claircies. Edme gardait le
silence, soucieux de la bataille qui les entourait sans qu'ils vissent
rien. Aux monts dominant Ulm, l'artillerie aboyait, furieuse, derrire
la gauche. En face, plus loin que les bois o l'on trottait, des
dtonations se rapprochrent, et ils finirent par tomber sur un poste de
voltigeurs loqueteux, encrots de boue, qui appartenaient aux rgiments
lgers de la division Dupont. Ces hommes annoncrent qu'on tiraillait
depuis la veille contre le corps isol du gnral Werneck. L'ennemi
semblait alors vouloir se retirer par Nordlingen. Ils taient l pour
observer la route. Les pauvres gens se battaient depuis six jours contre
des forces cinq fois suprieures. Ils n'en pouvaient plus. Quatre
dormaient dans l'herbe et ne se rveillrent pas. Les dragons offrirent
de l'eau-de-vie pour tremper le biscuit qui cassait les dents des
autres. Il y en avait quelques-uns de blesss. Des mouchoirs  carreaux
bandaient leurs mchoires sanglantes et des mains creves.

Ils profitaient cependant de la halte pour nettoyer leurs fusils et
redresser leurs baonnettes.

Plus loin, on reconnut les pelisses blanches au dos des vedettes du 1er
hussards. Ils allaient doucement, selon le pas de leurs petits chevaux
poilus, le long des arbres. Leur capitaine, jeune homme qui buvait dans
une timbale de vermeil prise  l'opulente cantine de son porte-manteau,
expliqua tout de suite la bataille, au moyen d'une loquence
inpuisable. De son ongle admirable, et sur la carte de Pitout, il
marqua les positions de l'ennemi, le trajet accompli depuis cinq jours
aux environs d'Ulm pour empcher vingt-cinq mille Autrichiens de forcer
l'investissement. Il indiqua la route, et la direction. Ses chefs
tchaient de dborder lgrement la droite ennemie.

L'approche du pril rendit  Bernard cette fivre guerrire dont il
aimait souffrir. Rien ne lui sembla plus mriter son attention. Courir 
la tte de ses hommes et parvenir juste au point cherch par les
hussards; dominer alors la marche de l'archiduc Ferdinand, cela devint
la seule chose qui mritt de vivre. Il craignit que le soir ne
s'assombrt avant qu'il le pt et lana la compagnie Cahujac  travers
bois. Gresloup resta prs de lui avec vingt chevaux. Ulbach et ses
Alsaciens filrent droit sur un village afin d'interroger les habitants.
Les habits verts eurent vite diminu dans l'encaissement du chemin
creux.

Oh! disait-il  Edme, comme c'est attachant de confier ainsi son dsir
 l'obissance de vingt soldats qui le ralisent. Songez  ce qui se
passe aujourd'hui,  la grandeur de ce jeu. Enferms, ce matin, dans un
cercle de mort, nous le brisons ce soir par une manoeuvre tendue sur dix
lieues. Comment ne pas se croire un seul corps, dont le bras gauche,
Ney, Lannes, abat, tandis que la poitrine, la division Dupont, refoule,
et que nous, l'lan le plus lointain de l'arme, nous courbons la main
droite pour fendre le cercle en deux parties: l'Autrichienne de Werneck
et de l'archiduc, la Russe encore maintenue par Bernadotte  Munich.
Comprenez-vous, Edme, la grandeur de cet effort, et comme il est
magnifique de le russir.--Oui, major, rpondit Edme; mais il mordait
ses lvres afin de ne pas gmir, tant taient endoloris ses reins que
secouait l'aron depuis douze heures.

Au village, Ulbach avait pris seize blesss autrichiens dans une
charrette; de loin, les dragons avaient tu les chevaux. Ces pauvres
diables avourent que l'archiduc les prcdait  peine de trois heures.
Ils s'taient attards peu de temps pour recommander aux paysans leurs
moribonds. Autour d'eux et des Franais, les rustres du village
voulaient vendre de la bire et des saucisses, du pain. Ils tendaient la
main, dsireux qu'on y plat l'argent d'abord. Un vieux dtelait les
chevaux morts afin d'obtenir le bnfice de l'quarrissage.

Les Autrichiens l'injurirent; mais les paysans prirent parti pour le
vieux et dirent que l'empereur Napolon lui donnerait droit, qu'au
surplus les Impriaux avaient drob animaux et charrettes  des gens de
Bavire, qu'ils taient des voleurs, que les Franais les pendraient
tous. Un enfant jeta du crottin  la figure d'un prisonnier. Ses
camarades clatrent de rire et l'imitrent. En une seconde, les blesss
furent couverts d'pluchures, contusionns par les tessons. Les
moribonds hurlrent. Rase de tous ses doigts, une main rouge
protestait. Un gamin grimpa dans la voiture, puis frappa du bton ceux
qui ne pouvaient se mouvoir. Ce fut Edme qui mena son cheval dans la
cohue; il distribua des coups de trompette sur les ttes des brutes qui
criaient  tue-tte: _Hurrah fr kaiser Napoleon!_ Le lieutenant Ulbach
dut faire protger la charrette; il ne livra les chevaux tus qu' la
condition de nourrir et d'abreuver les Autrichiens. On dut aussi
employer la force pour obtenir des logis. Trs tard Cahujac revint avec
des indications excellentes, que Pitout nota le long de ses cartes
tendues sur une vaste table, claires par d'atroces chandelles
puantes. Leurs flammes,  trembler sans cesse, fouettaient d'ombres
tragiques la figure du colonel chevauchant une chaise de bois, et qui
ronflait bruyamment, endormi par les discussions de Bernard, de Gresloup
et de Pitout, relatives au chemin des escadrons. L'lgiaque crivait
des lettres. Dehors c'tait un immense pitinement de chevaux, les
appels des patrouilles, les rires des soldats, croyant  leur victoire,
aprs l'apprhension de la dfaite.

La journe du lendemain fut une promenade joyeuse.

Autour des noirs sapins, le soleil d'octobre illumina les bois d'or et
de cuivre. Les chevaux foulaient, alertes, une terre battue par les
pluies rcentes, ensuite sche, une terre bonne au sabot. Sous le
chaume des villages, les balcons de bois contenaient des femmes. Les
mfaits des Impriaux indignaient de vieilles paysannes se dsolant sur
la place de leurs meules brles. Elles souhaitrent le triomphe de La
France, qui chtierait les incendiaires. Sous les pieds des btes, les
livres sautrent du sillon, fuirent entre les colonnes, qui les
salurent de cris et de jurons. Des compagnies de perdreaux jaillirent
aussi de la terre, s'ployrent  tire-d'aile, se posrent loin pour
repartir  la nouvelle approche des pelotons. On s'animait  cette
chasse vaine. Edme rserva des pierres dans ses fontes; il les lanait
contre les livres perdus, puis courait sus aux chevreuils dtalant 
travers le buisson. Ses joues s'empourprrent. Mais les btes
disparurent vite. L'immense chevauche franaise retentissait partout,
en bruits de forces trottantes, en tumulte de conversations farceuses,
en chansons. Les soldats reprenaient l'hymne national qui avait conduit
au combat les armes du Directoire. Maintenant cela devenait la voix de
leur nergie triomphante:

     _Veillons au salut de l'Empire,
     Veillons au maintien de nos droits.
     Si le despotisme conspire,
     Conspirons la perte des rois!
     Libert, que tout mortel te rende hommage!
     Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!
     Plutt la mort que l'esclavage,
     C'est la devise des Franais!_

Ceux de la compagnie d'lite eurent bientt pendu  leur selle des choux
magnifiques cueillis dans un champ. Les Gascons de Cahujac enlevaient
des grappes aux ceps. La grande joie, ce fut un troupeau de porcs
abandonns dans un chemin creux par les fuyards et qu'on poussait 
coups de pointe devant les rangs de la compagnie Corbehem.

Roses et fangeuses, sanglantes, les brutes dsespres grognaient avec
des voix d'enfants ronfleurs. Elles titubaient aux ornires, se
bousculaient entre les talus du chemin, formaient une seule masse
culbutante, que les pelotons laissaient en arrire, bien  regret. Car
les marchaux des logis pressaient la hte. Mais tout  coup un
commandement d'arrt fit que la compagnie d'lite se trouva proche du
troupeau.

Plusieurs soldats glissrent de selle. Ils saisirent aux oreilles les
animaux hurleurs, les retournrent sur le dos et leur enfoncrent le
sabre dans la gorge, pendant qu'un camarade agitait de bas en haut la
patte de l'paule, afin que tout le sang se rpandt. Deux ou trois, 
genoux sur la palpitation de chaque victime, les gorgrent proprement,
sans piti pour des agonies sifflantes. Ils les saignrent, les
fendirent, les dpecrent et garnirent leur aron d'une nouvelle
conqute, tandis que, devant eux, dfilait un escadron d'artillerie 
cheval qui emmenait ses batteries vers la droite.

Plus tard on trouva des chariots abandonns par l'ennemi et contenant
des cuves de vin gris. Tous les bidons se remplirent.

On allait toujours. Pleins de rustres peurs, les hameaux furent comme
des pierres que l'inondation atteint, couvre et dpasse. Les paysans
comptaient les ttes de cochon pendues aux selles, les choux et porreaux
lis dans les courroies du portemanteau, les chvres que la corde
attachait au troussequin et qui suivaient en blant le trot de
cavalerie, les volailles gloussant au fond des bissacs. Enfums par
leurs longues pipes  fourneau de porcelaine, ils regardaient cette
prise de leur sol, les mains au pont des culottes, sans rien dire.

Les dragons refoulrent devant eux toutes les btes de la terre. Les
essaims d'abeilles rousses fuyaient aux ruches, les colombes aux
pigeonniers, les perdrix aux emblavures lointaines, les lapins aux
bruyres des bois. Des milans, au ciel, faisaient de grands cercles
avant de se prcipiter sur les livres momentanment blottis.

--Voyez, major! dit Edme, nous rabattons le gibier pour l'pervier qui
plane. Tenez le voil qui s'lve avec sa proie morte!

Tous les yeux humains regardrent.

L'on alla. La soif rpait la langue. Les crinires dansaient sur les
encolures des chevaux, au bout des casques. Le soleil redescendait 
l'occident, lorsque Augustin et son joli cheval rejoignirent les
dragons. Il reliait  leur division la brigade de cavalerie Treillard du
corps Oudinot. Les grenadiers allaient paratre.

--Ah a! mon frre, vos hommes tiennent tal de fruiterie et de
charcuterie sur leurs selles. Nous ne ramassons que des blesss et des
prolonges vides, nous autres.

Bernard s'informa des oprations. Ney, Lannes tenaient les hauteurs qui
dominent la citadelle d'Ulm. Jaloux de leur victoire, Murat jetait les
colonnes aux trousses de l'archiduc. L'amie d'Augustin ne pouvait pas
suivre le mouvement. Navr, il craignit qu'elle n'et t surprise au
moment o les Impriaux avaient coup la ligne de communication.
L'espoir de son mariage ne le quittait point. On avait chang les
bagues. Il montra le brillant norme qui chargeait le mince anneau d'or.
Ayant admir, l'lgiaque cita des phrases de Goethe sur l'amour.

Plusieurs dragons russirent  cerner un livre qu'Edme poursuivait.
L'animal fut se tapir entre les sabots de son cheval. Il le cueillit.
Tenue par les pattes de derrire, la bestiole se dbattait. Il l'assomma
contre sa botte en lui heurtant le crne.

On passa les odeurs fraches d'une fort. Les chevaux trbuchrent dans
les sentes montueuses. Comme on en sortait, on vit le sol nu du plateau
couvert de livres et de lapins qui fuyaient de toutes parts. Une harde
de chevreuils bondit, aux premiers dragons aperus. Bientt ce fut un
grand cerf qui galopa les oreilles en arrire, et la tte lourde de ses
bois. Edme piqua des deux, avec les Gascons de Cahujac. Les chevreuils
sautrent une souche; le cerf rejeta sa ramure sur le dos et fila. Les
claireurs poursuivirent, franchirent l'arbre, culminrent  une crte,
dvalrent un talus, tombrent dans un chemin creux o mugissait un boeuf
rsistant  la corde que tiraient plusieurs Tyroliens, le fusil en
bandoulire. Des chevreuils et du cerf, les croupes s'clipsrent entre
les sapins. Or les dragons entouraient les tyroliens surpris, qui mirent
les mains devant les naseaux des chevaux afin de ne pas tre renverss.
Ahuris les uns et les autres, ils s'empressrent de dgainer, de saisir
les fusils. Stupide, le boeuf bavait au milieu du chemin. Edme finit par
tirer son sabre. Cependant il n'osa, crainte de reprsailles, frapper
l'ennemi qui restait l, sans user de sa baonnette, les yeux inquiets,
et le nez blanc. Brusque, le cheval du trompette fit un cart, en mme
temps que l'un des Gascons lchait les brides, bouscul en selle, et que
vingt coups de feu tonnaient, sur l'autre crte du chemin, successifs.
Edme s'affola. Il serrait la bride... Il cria: Bernard!... Bernard!
Son cheval dansait, encensait, ruait... Une autre salve clata; et le
Tyrolien au nez blanc lana la baonnette vers Edme, qui eut seulement
de la promptitude pour creuser la hanche, aussitt perce d'une froide
dchirure. Le Tyrolien visait l'un des Gascons. Ses camarades
s'adossrent  la crte pour tirer aussi. Au bout du chemin, toute une
bande d'hommes verts surgit, cria, descendit, l'arme au poing. Le jeune
homme ferma les yeux.

Les coups de feu clataient dans sa tte, et il avait trs froid  la
hanche que dchira cruellement chaque soubresaut du cheval. Pourquoi le
laissait-on sans secours? Bernard! Il rouvrit les yeux  demi, se
reconnut au milieu des Gascons, dont l'un disait: H! descends donc
que, mon bon; descends! Ton cheval en a, t! Edme enjamba la selle et
sauta. Du rouge gouttait prcipitamment du ventre de la bte. Rageuse,
elle se dressa sur les jambes de derrire. Edme lcha la bride, car son
gilet aussi s'ensanglantait. Mon Dieu!... Mon Dieu! Il craignit de
voir sa blessure. Si elle lui paraissait mortelle?... La peur lui gela
la face. L'air alors se troubla. Les dragons vibraient  ses yeux comme
la lame du diapason qu'on prouve. Subitement le paysage, le chemin, la
fort, s'enfuirent vers l'angle troit du tableau qui rougit,
s'assombrit, noircit... Malgr la neige d'or rpandue partout, le bless
sentit encore le choc de la terre, quand il tomba.

Cahujac, le trouvant ainsi, le crut mort. Il le fit porter sur le revers
du talus, parce qu'on attendait une batterie  cheval qui monta la cte
au galop dans le claquement des fouets et le tintamarre des ferrailles.
Les roues jetrent la fange sur la figure du trompette, qui ne remua
point. Les Tyroliens rentraient sous bois. Il et fallu de l'infanterie
pour les y forcer. Cependant l'escadron de l'lgiaque mit pied  terre,
descendit dans le chemin creux, remonta l'autre crte pour soutenir la
batterie de deux pices que disposaient les artilleurs actifs,
embarrasss un peu par leurs sabretaches, leurs pelisses et leurs
bonnets de poil.

L'lgiaque, ayant distribu les pelotons de sa 1re compagnie sous le
couvert, revint au trompette et le contempla du haut de son cheval.
Pauvre enfant, murmura-t-il, un pre infortun va pleurer ta jeunesse
sitt fauche par un implacable destin... Mais, que vois-je? Ton sein
palpite. Tu respires! Tes yeux s'ouvrent, tonns de renatre  la
lumire. Ah! cher ami, que de joie pour mon coeur! Il glissa vite de
selle, bien que le premier coup de canon clatt, semant la mitraille
dans les branches qui de toutes parts tombrent. Edme reprit ses sens.
Pose ta tte, enfant, sur le sein d'un ami; tu souffres? C'est l ta
blessure. Le fer a seulement transperc la chair extrieure... Tu
vivras, cher Edme, pour consoler un pre! Il le releva, prit dans sa
fonte un mouchoir qu'il imbiba, et en frotta la plaie. Le jeune homme
regardait avec inquitude, tout tourdi, ayant de la peine  se tenir
sur les bottes. Il ta son casque et sourit. C'est peu de chose...
Appuy sur un sabre, il marcha jusque le cheval, qui se calmait aux
mains d'un Gascon. On le hissa vite en selle, car un second coup de
mitraille secoua l'air; la pice recula contre le pointeur; une dcharge
gnrale de l'escadron  pied tonna presque aussitt. L'on vint dire que
les Tyroliens disparaissaient sous le couvert. Cahujac rallia ses hommes
et gravit le chemin creux dsert, en mme temps que la 1re compagnie de
l'lgiaque fouillait le bois. En selle, Edme se dclara brave. La
blessure cuisait  peine. Il prtendit rejoindre le major Hricourt au
sommet du terrain. Remont dans la bruyre, anxieux de rencontrer un
chirurgien, il n'y trouva que le vtrinaire, espce d'herboriste
minutieux que la rquisition avait enrl un beau jour, et qui, depuis
les guerres de la Rpublique, accompagnait la cavalerie, enchant de
cette existence mobile. Celui-ci eut vite pans le cheval et rassur le
trompette sur la blessure, ston anodin qu'il oblitra. Grce  lui,
Edme put regagner la tte du rgiment  la lisire des futaies. On ne
tira plus. Les escadrons dpassrent les bois, partout. Les batteries 
cheval cahotaient sur les ornires des chemins. Les hommes taient
silencieux, l'arme prte, et les officiers tchaient de voir au loin,
dans la valle, l'ennemi vers qui continuaient de fuir les livres 
queue blanche, les compagnies de perdreaux.

Le trompette rejoignit son beau-frre  la cime de la pente que
couvraient les rgiments accourus. Bernard souponna le jeune homme de
quelque supercherie; l'autre dut faire voir sa blessure, celle de la
bte. Mais l'infanterie d'Oudinot, qu'on attendait, laissa paratre
alors ses grenadiers d'avant-garde, et le major, ressaisi par les
devoirs de sa charge, ne s'occupa plus que de l'action.

Il dominait une petite plaine d'teules. Les bois roux recommenaient
plus loin, aprs une ondulation que l'arrire-garde ennemie occupait. On
discerna les hussards courant derrire les colonnes de l'infanterie, qui
s'arrtait autour d'un village sis  la partie mdiane de la position,
et qui, rapide, crnelait  coups de pioche les murailles des vergers.
Prs la ruine d'un antique chteau, s'installait une batterie de huit
pices. La cavalerie ne pouvait gure l'aborder. Peu  peu, devant le
front des dragons, les grenadiers se rpandirent en tirailleurs,
annoncs par la fuite d'une famille de daims qui traversa la moiti de
l'teule et s'arrta lorsque le mle eut dcouvert les Autrichiens.
Alors il rejeta ses bois sur les paules et bondit lgrement vers la
droite, par o les batteries  cheval cherchaient  descendre, chassant
le cerf et les chevreuils qui s'taient rfugis aux derniers buissons
du chemin creux. Le cerf et le daim arrts se regardrent, les oreilles
tendues, puis, ensemble, avec tous les faons, tachets de neige, ils
filrent, perdment, du ct oppos. Sous leurs sabots, plusieurs vols
de perdrix prirent un essor lumineux. Des livres sautrent du gte et
coururent le long des ornires. Les chines fauves des renards
s'aplatissaient. En face, une famille de sangliers dboucha, poursuivie
par des artilleurs impriaux, et fit lever d'autres livres, voler des
perdrix en lignes, des rles isols, lourds, qui versrent dans des
touffes d'orties.

Traques depuis la veille dans leurs bois, chasses par les fusillades
de leurs retraites et de leurs bauges, les btes se trouvaient prises au
milieu d'hommes menaants. De partout elles s'attrouprent. Cent
chouettes effares par le jour battaient des ailes contre les sapins.
Une arme de perdrix alertes pitait devant les premires sections de
grenadiers survenus, l'arme au bras, et les gutres boueuses. Les
teules se couvrirent d'animaux divers glissant entre les ftus, les
herbes folles. Des livres se blottirent  l'abri des mottes. Des
sangliers galoprent en grognant,  l'inverse des daims, des chevreuils
et du cerf qui tournaient devant les lignes opposes des soldats.
Cependant les grenadiers se multiplirent  l'issue des routes, des
sentes, des chemins,  la cime des crtes,  la lisire des futaies.
Grandis par leurs bonnets  poils, ils se dressrent, se runirent,
relevrent leurs sacs alourdis de vivres, formrent une ligne d'hommes
bleus  buffleteries blanches,  gutres encrotes de terre. Une
deuxime ligne se dveloppa devant les chevaux arrts des dragons. Des
officiers inspectrent les fusils que les baonnettes compltrent. Il y
eut un silence des hommes. Seuls, les chevaux mchrent leurs mors.
Oudinot parut, et son ventre en boule, cahot dans la culotte blanche
par l'allure de son coursier. Des tambours battirent. Des clairons
sonnrent.  droite, les batteries  cheval dgringolrent avec le
troupeau d'alezans, qui secouaient leurs artilleurs. Un ordre se rpta,
les officiers dgainrent; la quadruple ligne bleue s'branla d'une
masse qui inclina ses bonnets  poil et ses tresses blanches vers les
fumes tonnantes des canons autrichiens.

Vive l'Empereur! se rpondirent les lignes. D'un essor formidable, les
perdrix pouvantes se levrent et tournoyrent, les cerfs bondirent,
les chevreuils, les daims, les renards s'chappaient, les livres
dboulrent... La panique des btes se rua dans la fume que les
bataillons autrichiens soufflaient avec des clairs rouges. Cent
grenadiers ployrent un genou, tirrent. Des perdrix furent prcipites,
ailes dcloses. D'autres chavirrent, reprirent l'quilibre, et filrent
droit contre les vibrations de l'air que brisait la canonnade.

Un nuage blanc couvrit les bataillons qui ptillrent d'une fusillade
rapide, et dans cette nue, plus dense  chaque minute, parurent maintes
fois les andouillers des cerfs.

Clairons et tambours activaient la charge. Les lignes bleues se rurent,
hrisses de fer. D'un bout de la plaine  l'autre s'ploya la mme
acclamation, et les baonnettes furent brandies. Cependant, sous une
dcharge des canons autrichiens, les quatre lignes se disloquaient. 
l'ordre de Cavanon accouru, le colonel commanda le galop du rgiment
pour combler la brche humaine. Edme emboucha la trompette, sonna,
furieux de sa blessure, excit par le dsir de chasse.

De prestes fanfares rpondirent. Les ordres cris se rptrent, et le
rgiment s'lana derrire le cheval noir de Cavanon, qui agitait un
cimeterre bleu.

Bernard, les genoux serrs aux flancs de son turc hennissant, conduisit.
Cahujac et Corbehem ritraient les ordres. Le trompette dgaina; toutes
les lames sautrent au bout des poings. Six cents chevaux galopaient en
trois lignes doubles contre la fume tumultueuse o bondissaient les
ombres des chevreuils. Le major vit, un instant, Caroline et Virginie
devant la table de Sainte-Catherine, le petit Dieudonn se barbouillant
de panade, les yeux de sa Denise, les cils d'douard, la mlancolique
beaut d'Aurlie qui le regarda dans une chambre de Strasbourg, o elle
s'arrtait de lire pour voir au mur un spectacle imaginaire dont elle
s'attristait videmment. Toutes trois l'apercevaient-elles, hroque,
les paulettes battantes et la crinire au vent, qui fonait contre la
mort, aux cts du colonel apoplectique, d'Edme criant  tue-tte une
chose que personne n'entendit? Devant, gisaient des cadavres bleus 
buffleteries blanches, un bless levant les bras comme pour repousser la
charge de ses pauvres mains terreuses, que franchit le cheval pie du
colonel aux joues carlates. La silhouette de Cavanon et sa pelisse
rouge, et son plumet gant, et son cimeterre bleu apparus, disparus tour
 tour dans les fumes tonnantes! Et le turc sauta de coin. Hures
froces, hirsutes, vingt sangliers, hrissant leur crin, se mlrent aux
chevaux. Devant eux fuyait le cerf, et son col recourb sur l'chine, sa
croupe abrupte... Des plumes claqurent les yeux de Bernard. Un oiseau
tombait. Les dragons traversrent toute une compagnie lasse, et cognant
les casques de leurs ailes. Ple-mle avec les sangliers, derrire le
cerf; des perdrix aux joues, aux paules, ils entrrent dans une rue de
village et ne purent atteindre les blonds garons dodus qui lchaient au
hasard leurs coups de feu,  l'abri des charrettes, du haut des balcons,
 l'encoignure des porches. Le passage des balles cingla. Les casques
tintrent au choc. Inconscient, Hricourt aspirait l'air, ouvrait les
yeux. Son turc tapait la terre d'un galop ferr.  ses trousses,
l'escadron s'engouffra. Cahujac rlait de rage. Corbehem commandait. Les
maisons coururent aux cts des yeux. Elles crachaient du feu, des
balles, des cris, derrire les matelas mis aux fentres. Tout  coup,
aprs un angle de mur, on retrouva la libre campagne pleine de chariots
qui se htaient, de berlines atteles  des mules, de fourgons
embarrasss entre eux.  travers des luzernes, le colonel guida le
rgiment. Les trois escadrons accomplirent une grande courbe aux cris
des lieutenants, le sabre en l'air. Le galop fut retenu. Les mors
scirent les bouches, et l'on se mit au trot vers le convoi encombr
d'un troupeau de boeufs. Ils meuglrent au cerf pourchass qu'abattit le
Tyrolien vert assis au cul de la charrette. Bien qu'on tirt entre les
roues des caissons et  travers les capotes des berlines, les dragons
sabraient les perdrix tourbillonnantes. Or les sangliers enfoncrent le
troupeau de boeufs, le chargrent, le fendirent, l'ventrrent, tandis
que, de sa lance, un chevau-lger, vert et amarante, cartait les vingt
monstres noirs boutant la dfense aux jambes des vaches et des veaux.
Mais l'lgiaque, ayant fait mettre en joue par son escadron en ligne,
les conducteurs jetrent leurs carabines. Vaches, veaux, boeufs, cochons
fangeux, gros soldats crevant de leurs formes pleines les collants
blancs de l'empereur d'Autriche, chevau-lgers aux grands schapskas,
artilleurs bruns, tribus de moutons gris  museaux noirs, dames peures
au fond des berlines, et qui serrent leurs cassettes contre leurs seins,
officiers orateurs se dmenant sous leurs vastes bicornes orns de
glands  graines d'pinards, tout cela fut cern, pris,  la joie
bruyante des Gascons, des Marseillais, qui bousculaient le btail, les
rustres blonds, comme les jours de foire  Toulouse,  Beaucaire. Les
mines enlumines des allemands leur donnaient matire  facties. C'est
frais comme un poupon.--Des yeux de lait.--Par ici, mon gros. Jette ton
coupe-chou! C'est a.--Est-il gras, le blondin!--a doit tre bon 
manger, ce lard-l!--Si on en faisait rtir une cuisse, avec des perdrix
autour!--Et des choux pomms!--Quel fricot!--Je vois dj la graisse qui
rissolerait dans le polon.--Dis, Mein Herr, tu n'es pas tent de te
manger  l'ail?--Piqu de lardons?--Servi  l'oseille?--Quel veau pour
le dimanche de la fte  ma soeur, pitchoun?--Avec des pommes de terre 
l'huile.--Des endives.--Nous avons bu tout ce que donne ce pays, le vin
gris, et la bire, et le caf au lait. Nous avons mang ses boeufs, ses
porcs, ses volailles, ses gibiers, ses lgumes et son bl. Il n'y a que
ses hommes que nous avons lards, sans que notre estomac achve de
manger la richesse de cette terre!--On s'en lchera les babines, mon
bon! C'est dit!--Par quatre, grands veaux! rangez-vous par quatre.
Quatre! _Vier!_ Compte mes doigts, imbcile! Un, deux, trois,
quatre...!

Paisibles et rsigns, les Autrichiens obirent, bourrrent leurs pipes
et marchrent sans armes, au centre du bivouac form par les trois
escadrons. On donnait l'avoine aux chevaux dcoiffs de leurs ttires.
Des cuisiniers alertes embrochaient les perdrix et les livres sur les
baguettes de carabine. D'autres plumaient, dpouillaient de leurs
fourrures les lapins sanglants. Au haut de lances prises aux
chevau-lgers, on piqua les hures de sangliers et les andouillers des
cerfs. Une odeur de rtisserie plana sur les groupes de dragons en veste
de coutil, qui sortaient de leurs bottes sanglantes, qui bandaient de
linges leurs corchures, qui vantaient leur gloire devant la flamme d'or
chappe aux fagots et aux bois des chariots dtruits.




XIV


Ds lors ce fut le mme galop de chasse  travers les plaines de
Nordlingen et le Haut Palatinat. Charrettes pleines de matelas, de
coffres, de valises, troupeaux  la suite de l'arme, porcs et boeufs,
hauts carabiniers de l'archiduc emptrs dans leurs armures de bronze,
Tyroliens en gutres jaunes, en vestes vertes, infanterie autrichienne
coiffe de mitres, passrent aux mains des dragons de Murat, de la
division Dupont et des grenadiers d'Oudinot.  Neresheim, le colonel
confisqua une berline bleue attele de gros mecklembourgeois; il s'y
tendit avec Pitout, et les cartes.  Nordlingen, lorsque le rgiment
de Stuart se fut rendu, les calches de son colonel churent  Bernard.
Il y fit asseoir Edme, dont la blessure s'enflammait un peu; et s'y
reposa. La compagnie d'lite montait des btes couvertes de volailles
pendues par les pattes. Yvon, brigadier, s'appropria quatre montres
munies de leurs attaches en or et de breloques en pierreries. Le
marchal des logis Flahaut vendit  un juif six chevaux d'officier
gnral capturs avec leur escorte, moyennant sept mille livres; il
envoya l'argent au notaire de son village pour l'acquisition d'une
ferme. Le butin du lieutenant Mercoeur, dissimul sous quelques bottes de
paille, occupait trois tombereaux. Pitout fit suivre le rgiment d'un
cabriolet jaune o il entassait dans un coffre les cus rquisitionns
auprs de chaque bourgmestre,  condition que la compagnie d'lite ne
sjournt point dans le village. Ivres de vin, de bire, de cognac, les
dragons chantaient  tue-tte, lorsque les btes marchaient au pas. Ils
dvoraient  belles dents des poulardes froides; ils jetaient les os 
la tte des paysans accourus sur le bord de la route, agitant leurs
vastes tricornes, demandant lequel tait: Kaiser Napolon!

Une nuit, les dragons trottaient  gauche du chemin; les voitures des
officiers et la batterie  cheval accompagnaient la brigade.  droite,
en ligne de compagnie, afin de parfaire l'enveloppement du corps
fugitif, marchrent les grenadiers d'Oudinot, dbarrasss de leurs sacs
pour cet effort de vitesse. Les premiers, ils aperurent  la lueur
lunaire un parc de voitures embourbes en plein champ et abandonnes par
la cavalerie de l'archiduc. La premire compagnie prit aussitt le pas
de course, dfona une haie, escalada les roues des vhicules.

Les bonnets  poil s'agitaient au bout des statures gesticulantes, et
toute la mare d'hommes envahit les chariots, les recouvrit de sa masse
qui grouilla. On entendit les crosses dfoncer les caisses. Une torche
s'alluma, permit devoir les casques des dragons accourus, qui abordaient
l'autre flanc du parc. Les officiers montrent  cheval; ils
approchrent du tumulte. Les soldats pillaient des chaussures.
Quelques-uns dboutonnaient leurs gutres, jetaient au loin leurs
souliers boueux et, sur les linges sanglants de leurs pieds, ils
enfilaient le cuir neuf. Dans un caisson ils trouvrent des registres
qu'ils enflammrent. Ces flambeaux  la main, ils fouillaient les
bagages des commis et des officiers autrichiens, dpliaient les
chemises, droulaient des bas, s'adjugeaient brosses et miroirs. Au
sommet des chargements, beaucoup, joyeux, se dpouillrent de leur
capote et changrent de chemise. On voyait des bras en l'air, des ttes
immerges dans du linge  jabots de dentelle. D'autres dcouvrirent des
barils et se couchrent, la bouche ouverte au jet de vin.

 cause de leurs chevaux, les dragons pouvaient garnir des paquets. Ils
collectionnrent les culottes de peau et les paires de bottes, les
ncessaires d'argent, les vestes de soie. Cela s'accomplit en une
cupidit rapide.

--Vite... vite, commandrent les officiers.

--Laisse-les, Monsieur, va, les pauvres diables! opina le colonel.
L'tat-major n'est pas sur notre dos.

--Mais, colonel, nous retardons la marche.

--Regardez, major, ils ont trouv des jambons.

Les grenadiers y mordirent  mme. Quelques dragons en voulurent; mais
les fantassins sautrent sur leurs baonnettes, protestant contre les
bombances de la cavalerie passe la premire en tous lieux, et qui ne
laissait rien aux gens de pied. Les sergents dfendirent leurs hommes.
On se menaait de part et d'autre.

 l'ordre du major, Edme emboucha le cuivre. Les querelleurs se
sparrent, et l'activit du pillage redoubla, dans l'obscurit revenue,
car les registres, un  un, s'teignirent. Mais jusqu'au loin, de
nouveaux bataillons recouvraient les files de chariots, se
satisfaisaient de chemises, de souliers, de gutres, s'abreuvaient aux
tonneaux, bourraient de salaisons les poches de leurs capotes.

Quand le matin arriva, les compagnies marchaient sous un poids de
vivres. La gaiet du vin illuminait les yeux et les visages bruns. Le
rire courait le long des lignes. Heureux des encouragements, des claques
amicales sur l'paule, les chevaux rythmaient, avec les flottements de
leur crinire, le pas des escadrons. Les cavaliers de Cahujac
capturrent un commis d'intendance oubli en arrire et qui se reposait
chez un paysan. Stupfi de les voir, il assura que l'archiduc vainqueur
emmenait, outre le trsor de Napolon, plusieurs centaines de
prisonniers conquis dans les dpts de route. Selon lui, les Impriaux
manoeuvraient sur les derrires de l'arme franaise afin de l'treindre
dans un cercle d'armes. L'archiduc Charles remontait par le Tyrol. Les
Russes taient  Munich; Mack contenait Lannes, Ney, Murat, Soult sous
les murs d'Ulm. Eux-mmes allaient se joindre aux troupes prussiennes
qui redescendraient sur le Danube.

Habit bleu et culottes jaunes, coiff de son grand tricorne, plastronn
d'un petit gilet sale, chauss de bottes pointues, il parlait ainsi 
Bernard Hricourt, qui n'imagina plus la victoire. Le colonel admit ces
apprhensions. Gresloup conduisit le captif dans une voiture jusque
celle des gnraux; et les officiers quittrent leurs vhicules, les
firent ranger au bord du chemin, se remirent ena selle.

Autour d'un hameau, l'infanterie blanchtre fut aperue qui gardait des
bagages encore, des caissons d'artillerie, des fourgons de rgiment.
Comme on se disposait  la charge, elle mit en joue hors de porte et se
couvrit de feux. Les grenadiers se dployrent, le dos bas sous les
jambons ficels  leurs sacs. Hricourt arrta ses dragons. Mais les
Autrichiens formrent les faisceaux, puis s'approchrent, les mains
leves, sans armes. Ils se rendaient. Ils s'assirent, tranquilles, dans
le foss de la route, et dbouclrent les havresacs pour manger leur
pain. On dlivra dans une ferme trois cents voltigeurs de Soult, enlevs
sur la ligne de communication et qui pensaient l'ennemi victorieux. On
les arma de fusils autrichiens; ils menrent, au Danube, leurs gardiens
de la veille. On trotta plus avant. On ramassa des tranards endormis au
milieu des luzernes, sur leurs sacs, tendus entre les roues des
avant-trains abandonns. Toute une bande de cuirassiers jouait aux
cartes devant leurs animaux fourbus. Beaucoup harasss, le visage gris
de poussire et les pieds nus, demeuraient insensibles, adosss aux
murailles. Des chevaux mousseux d'cume tremblaient. Leurs flancs
lanaient. Des cavaliers sans bottes cuisinaient de maigres soupes dans
des marmites suspendues  l'tre de pauvres chaumires.  mesure que
l'on avana, cette foule se multipliait. De ci, de l un sergent
cherchait encore  runir ses soldats, un marchal des logis forait les
siens  maintenir les chevaux que soignait le vtrinaire. Mais la
plupart attendaient les dragons autour des cantines et criaient en
allemand qu'il ne fallait plus les faire marcher. Dmaillotant les pieds
saigneux, ils les arrosaient d'eau. Quelques-uns se tranrent jusque le
chemin pour contempler les soldats de Napolon, sans pouvoir dire s'ils
les croyaient vainqueurs ou vaincus. Selon eux, l'archiduc Ferdinand
manoeuvrait pour rejoindre les Russes en Bohme: il gardait toujours six
mille chevaux avec lui; les Franais battaient en retraite par leur
ancienne ligne de communication. Alors les grenadiers de rire, malgr la
fatigue qui vieillissait leurs figures poudreuses.

Bernard Hricourt ne devinait plus le sort. videmment cette cohue de
gens lches, fivreux et malades, n'indiquait pas une force triomphante;
mais chaque arme laisse ainsi des tranards en grand nombre. Dsireux
d'oprer une jonction imminente, l'archiduc pouvait fort bien consentir
le sacrifice des impedimenta, des clops, de ses mauvaises troupes.
Toutefois le gnral Werneck avait, disait-on, capitul la veille, avec
huit mille hommes d'infanterie. C'tait un bruit. Le colonel prtendit
que Murat essayait de rompre le cercle d'enveloppement sur son point
faible, que l'archiduc allait russir une jonction sur le territoire
prussien d'Anspach, et qu'alors, reprenant l'offensive, avec des troupes
fraches, il rejetterait, au Danube, la rserve de cavalerie, Oudinot,
Dupont, Lannes et leurs divisions, rduites  rien par cette course de
quatre jours et de quarante lieues.

--Tu verras, Monsieur, ce que je te dis. Regardez, major, si ce n'est
pas un malheur! Nos btes sont sur leurs boulets, parole d'honneur!

On allait toujours. Certains paysans, conducteurs de carriole,
achetaient aux tranards leurs cuirasses, leurs bottes, les chevaux
fourbus, les uniformes. Ils attiraient du fond de la campagne des
misrables grelottant de fivre, qui se dpouillaient de leurs habits en
change de peu de monnaie. Malins, les rustres marchandaient, puis
regagnaient leur argent pour l'eau-de-vie d'un tonnelet mis au cul de la
carriole. Ils se redressaient, dans leur habit de toile doubl en drap
vert et garni de gros boutons de mtal. Au trot de poneys grisons, il en
arrivait encore qui se saluaient, soulevant leurs chapeaux
triangulaires. De moins cossus trafiqurent  pied.

Plus tard, des cris attirrent les claireurs, qui dcouvrirent au
milieu d'un jardin une nue de ces rustres. Ils assommaient  coups de
gaule des Impriaux, mal dfendus par leurs sabres courts. Pendant
l'algarade, leurs garons couprent les traits des attelages militaires
dont ils drobrent les btes en les fouettant  tour de bras. Les
dragons mirent la paix entre les pillards et les soldats. Ceux-ci se
plaignirent: on ne payait point leurs chevaux, sinon de quelques
kreutzers, somme drisoire.  cela les paysans rpondirent en ricanant
que c'tait trop pour les ennemis du grand empereur Napolon. Bernard
Hricourt fit protger les Autrichiens contre ces sauvages, qui
coururent ailleurs, et vocifraient leur colre. Furieux, il fit blmer
les soldats de vendre les animaux confis  leurs soins et dclara que,
s'il ne tenait qu' lui, on les fusillerait sur-le-champ. D'ailleurs il
les obligea de s'atteler aux avant-trains et de les tirer  la suite des
colonnes.

--Ces brigands n'ont pas le moindre sens de l'honneur militaire,
dclamait-il indign. Ils cherchent  profiter du malheur gnral.
Lesquels de ces paysans ou de ces soldats du train mritent le moins
d'tre passs par les armes? Encore les Bavarois se vengent-ils de leurs
envahisseurs!... Et voyez, ceux-l me regardent, stupidement, comme si
je leur parlais de choses extraordinaires. L'honneur! oui, l'honneur!
Tant qu'il n'y aura pas d'honneur parmi vous, vous continuerez  tre
vaincus! Vous entendez...

--Bien. Major, dites-leur a. Ils en ont besoin...

Une voix de capitaine autrichien approuvait au milieu des captifs. Elle
leur traduisit la semonce; la plupart se turent comme des enfants
gronds et regardrent ailleurs. En allemand, l'un grogna: C'est bon
pour les officiers tout a; on leur donne des grades et des pensions,
mais, pour les pauvres soldats, l'honneur est de boire et manger
d'abord.

 ces mots les dragons alsaciens l'insultrent de mille injures
germaniques, puis le frapprent du plat du sabre, parce que d'autres
rpondaient avec aigreur. Cela rtablit le silence. Vingt gros garons
blonds se rsignrent  traner les affts par la corde.

L'honneur! Bernard Hricourt s'enorgueillissait de le sentir plein lui.
Il mprisa ces pleutres, qui dchargeaient leurs fusils hors de porte,
simulaient un combat, alors qu'ils se livraient  quelques dragons
pars. Droit  cheval, il dominait la colonne d'ennemis dsarms. Devant
ses dragons, il discourut. Ces hommes ne se battaient point pour le
drapeau de la Nation, qui reprsente l'esprit d'une libert, mais pour
les armoiries de leurs monarques et la fortune de quelques princes.
C'taient des valets en armes, non des citoyens que passionne
l'affranchissement des peuples. Il se flicita de commander  des hommes
libres. Pour l'honneur, il les savait tous dcids  subir la gloire de
la mort.

On alla. Il s'admirait matre de son courage, de celui qui animait ces
dragons colls  la selle depuis quatre jours, ces grenadiers maigris
pitinant  travers tant de labours, le dos vot, les mains ballantes,
la fivre aux tempes, soutenus par l'nervement de la fatigue et de
l'ivresse. Ils souhaitaient la rencontre qui finirait la marche. Ils
harent l'ennemi, cause de tant de souffrances. De mchantes flammes
clairrent les yeux. Beaucoup se disputrent sans raison, comme s'il
et t urgent de donner  leur irritation un motif immdiat de
bataille.

Ils commencrent  maltraiter les Autrichiens, qu'on rencontrait
toujours, pieds nus, sans habits, sans havresacs, dpouills par les
bandes de paysans bavarois. Des horions bleuissaient leurs visages. Ils
grelottaient dans la campagne rase qu'corchait la bise d'octobre. Mais
elle soufflait aussi sur les crinires des cavaliers rpandus jusque les
confins du ciel, sur, les bonnets  poil des grenadiers tendus
jusqu'aux lisires des bois.

Soudain les dragons chantrent la premire phrase d'un couplet; elle se
propagea de la gauche  la droite, dans l'infanterie. Comme s'ils
rpondaient au discours de Bernard, leurs trois mille voix acclamrent
l'ide libre de la Nation:

     _Du salut de notre patrie
     Dpend celui de l'univers;
     Si jamais elle est asservie,
     Tous les peuples sont dans les fers!
     Libert que tout mortel te rende hommage.
     Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!
     Plutt la mort que l'esclavage:
     C'est la devise des Franais!_

Et il parut  l'orgueil du major que sa force unique veillait ces trois
mille hrosmes. Il fut le dieu qui se voit crant.

--Bernard, dit Augustin, et il mit sa jolie bte blanche au pas du
cheval turc; nous voil sur le territoire d'Anspach. Les Prussiens nous
ont refus le passage accord  l'archiduc. Murat les fait rompre par
les hussards de Dupont. Nous ne sommes plus en pays alli, mais en
territoire ennemi. coute?... Tu peux lever une contribution sur la
ville o cantonnera ton rgiment ce soir.

--Pourquoi lever une contribution?

--Pour Caroline. Elle est dans tous ses tats. M. Rcamier va faire
faillite; et elle est engage de plus dans les spculations d'Ouvrard.
Lis cette lettre.

C'tait une lamentation. Des chiffres exacts, prcis, indiquaient trop
l'chance de la catastrophe. Bernard se navra. Virginie vivait auprs
de Caroline, ainsi que la petite Denise; elles subiraient le contre-coup
des ennuis. Il se dcida mal  bnficier de la guerre.

--Il faudra que je donne un reu?

--Tu te couvriras en faisant distribuer aux marchaux des logis quelques
aunes de coutil destines aux culottes de petite tenue. Il existe une
fabrique de cette fourniture dans la ville.

--Je n'ai pas caractre pour a.

--Veux-tu un ordre? Cavanon le fera signer par Murat.

--Et si j'ai des ennuis avec l'tat-major.

--Nous rembourserons. Je me marie, c'est dcid. Ma femme rembourserait.
Je t'en donne ma parole d'honneur. Ah! si je commandais un escadron,
moi, je serais vite riche. Mais, mon cher, tout le monde agit de la
sorte! Tu ne sais pas le cortge de voitures que le corps trane sur les
routes! Allons en parler au colonel.

Ils l'abordrent qui sommeillait dans sa calche,  demi recouvert par
les cartes de Pitout. D'abord Augustin lui remit l'ordre de
cantonnement. On s'expliqua. Le colonel jugea la chose trs simple. Il
fut entendu que la rquisition monterait  cinquante mille livres, que
le colonel en toucherait dix mille, Pitout dix mille, et le major
trente mille; mais que celui-ci prlverait dix florins en faveur de
chaque marchal des logis qui signerait le reu major pour fourniture
de coutil de troupe.

--Il ne faut pas, Monsieur, que Madame ta soeur reste dans l'embarras, tu
sais... Ah non! Ils nous font assez courir pour que nous prlevions nos
ncessits. Murat s'en fiche. Il signera tout... Major! Entre gens
d'honneur... Il y a bien dans ce trou-l cinquante boutiquiers capables
de verser chacun mille livres?... Eh bien! alors, pourquoi pas, je vous
le demande, major? Est-ce que l'archiduc n'a pas enlev le trsor de
l'empereur...?

--Les hussards de Dupont l'ont repris ce matin.

--Ah! c'est bon signe. S'il a laiss reprendre le trsor, c'est qu'il
est f..., l'archiduc!

--Nous le tenons!

--Eh bien! Monsieur, dis ce que tu voudras. Mon empereur, c'est un
lapin!

--Les soldats aussi.

--D'accord...

Le colonel se leva sur les coussins, et geignit. La graisse de son
estomac dbordait son habit dboutonn. Avec satisfaction il regarda les
colonnes du rgiment. La fatigue ou la maladie n'en avaient pas moins
distrait plus de cent hommes, et le tiers au moins suivait dans des
voitures, des carrioles, des demi-fortunes et des cabriolets. La file de
ces vhicules s'allongeait en arrire, jusqu'au bas de la cte que les
claireurs achevaient de gravir,  gauche, que les grenadiers,  droite,
couvraient  demi de leurs doubles lignes bleues.

Les officiers de dragons formaient une cavalcade un peu lasse; on fumait
la pipe silencieusement. Augustin et le major leur annoncrent la
reprise du trsor imprial et la dfaite certaine de l'ennemi. Cahujac
fut joyeux, Corbehem digne, Gresloup indiffrent, Nondain satisfait,
Ulbach glorieux, Mercoeur plaisant.

Enfin, comme l'aprs-midi s'avanait, on se montra les pinacles d'une
glise gothique, un amas de petites maisons aux visages de pltre
traverss par des poutres grises. C'tait le lieu du cantonnement. Avec
son allure paisible, la petite cit ne semblait pas prparer la
rsistance. Le son clair d'une cloche d'argent tinta prcipitamment. Des
chariots rentraient au pas des boeufs. Pitout assuma le commandement de
la compagnie d'lite et projeta son premier peloton vers les arbres
dnuds d'une promenade. Une bande de gamins accourut voir les Franais.
Le colonel avait prescrit de tirer  la moindre apparition d'uniforme
pour justifier la demande d'indemnit par un simulacre de combat.
Augustin s'impatienta. Embarrasss de cinquante enfants sages qui
regardaient les carabines, les soldats du peloton s'arrtrent. La
cloche d'argent sonnait le tocsin. Assemblait-on la milice? Le reste de
la compagnie s'approcha, ensuite la seconde. Le vicomte tout  gauche,
isol selon sa coutume, ne comprenait pas bien les ordres de son
capitaine Pitout, mais il ne s'en souciait gure. Autour de la ville
rgnait une fosse troite remplie d'eau vaseuse, que des ponts
enjambaient. Ils n'taient mme pas dtruits. Le peloton envoya un
cavalier sur l'un. Il le franchit, entra dans la ville entre deux bornes
de grs unies par une chane que son cheval sauta. Alors il enjoignit 
un gamin de dcrocher la chane; et la compagnie d'lite fit sonner les
trompettes en pntrant au trot. Le vicomte s'isolait entre les deux
compagnies. Le colonel sur son cheval pie, la cavalcade d'officiers et
le piquet du drapeau suivirent, tandis que les grenadiers enfilaient la
place par des voies latrales.

Bernard regarda les petites boutiques o se rfugiaient des femmes en
bonnets de velours brods de paillettes d'or, et garnis d'ailes de
linon, surchargs de ruban. Elles mesuraient avec effroi les bottes plus
hautes que l'tal des lgumes et des grands fromages. Dans les
innombrables plis de leurs grosses jupes, elles recueillaient la terreur
des petits enfants.

Au porche ogival de la vieille basilique, les dragons parvinrent en mme
temps que les compagnies de grenadiers dbouchant par les ruelles.
Augustin avisa le mendiant qui se tenait au parvis et le pria d'aller
qurir le bourgmestre. Quelques instants plus tard, un grand homme
maigre se prsenta, vtu d'un habit noir  longs pans, de culottes et de
bas noirs, muni d'une pe et d'un vaste tricorne qu'il tenait  la
main. Il salua:

--S. M. l'empereur, commena le colonel lisant un papier crit par
Augustin, mcontente que le territoire d'Anspach, dont fait partie cette
ville, ait livr passage aux ennemis de la France et viol sa
neutralit, frappe les habitants d'une contribution de vingt-cinq mille
thalers, que vous aurez l'obligeance de verser dans une heure au major
du rgiment. Voici l'ordre.

--Votre Excellence, bredouilla l'homme qui parlait trs mal le franais,
cela ne se peut pas.

--M. le bourgmestre, retirez-vous avec les conseillers dans la salle de
vos dlibrations. Si, avant une heure, la somme n'est pas verse, la
rquisition sera opre par les dragons... Et prparez-moi des billets
de logement pour deux mille cent soixante-dix hommes, dont les fourriers
vous donneront le dtail. Capitaine Ulbach, choisissez deux dragons
parlant la langue du pays et accompagnez monsieur. Vous me rendrez
compte des mesures prises...

Le bourgmestre s'inclina, partit sous la surveillance du capitaine
alsacien.

--C'est fait, Monsieur, ton affaire, dit le colonel joyeux, en levant
sa grosse jambe par-dessus le troussequin, afin de descendre.

Le major s'indigna contre Caroline. Elle et pu directement lui adresser
la demande.  peine, dans sa dernire lettre, Virginie avouait-elle les
malheurs que les _Ngociants-runis_ subissaient en Espagne. Cela
compromettait le crdit de Vanlerberghe, le fournisseur gnral, par
suite les avances normes consenties aux intendances des corps. Bernard
passait donc pour un imbcile aux yeux de tous. Virginie ne l'aimait
pas. Sa lettre n'apportait de consolant que les dires d'Aurlie envers
le caractre. Comme il allait pouvoir les humilier par le cadeau de la
somme due  l'amiti de son colonel, de ses camarades, au courage de ses
dragons. Augustin ne pouvait la fournir, le joli coeur, satisfait de sa
figure aplatie en profil, de favoris friss, de cheveux colls au front
par longues mches ondules. Au milieu de la place, le jeune adjoint
d'tat-major se cambrait dans son uniforme sombre, lgrement rehauss
d'or par les boutons, les aiguillettes, et tranchant sur la robe blanche
de l'arabe aux naseaux ross. Le chef du bataillon de grenadiers lui
parlait humblement, malgr ses cheveux gris et sa croix neuve, son vaste
bicorne galonn. On mesurait la diffrence entre le bel animal et le
gros alezan du pauvre officier suprieur.

Bernard quitta sa monture, s'assit en un banc de pierre, sous les
tilleuls, prs la fontaine de gracieux fer forg. Toute sa joie de vivre
soldat, qu'il gotait passionnment, exclusivement au reste, cette
prfrence de Caroline la gtait. Il se jugea moins heureux que les
jours passs  chrir la belle allure des hommes, la vigueur des
chevaux, le respect que lui marquaient les infrieurs et le colonel, 
s'tourdir de cris, de fatigue, de bataille et de vin. Et si, de plus,
l'tat-major reprochait la leve d'argent?

Une seconde, la pense l'effleura que cette rquisition pouvait devenir
blmable, malgr le droit de la guerre. Murat cependant agissait de mme
pour le compte de son tat-major,  l'exemple des autres marchaux.
C'tait la rcompense des chefs, comme les chevaux et les dpouilles des
morts taient celle des soldats. Quand on risque sa vie, chaque jour, il
semble juste que des avantages compensent le pril. Cavanon, au dire
d'Augustin, achetait, avec l'or des rquisitions d'Anspach, tous les
chevaux de prise que la rserve de cavalerie tranait aprs soi. Il les
revendrait le double ou le triple  la remonte, quand la campagne serait
plus avance, quand il faudrait pourvoir aux pertes d'animaux survenues
dans les escadrons. L'empereur avait pris 100.000 francs sur le trsor
d'Ulm, en faveur de Ney, qu'on allait faire duc d'Elchingen. Lui-mme
approuverait une combinaison, permettant  l'un de ses fournisseurs
militaires de continuer son office. Augustin avait raison. Cela,
d'abord, tait la faute de l'Angleterre qui ruinait l'Espagne, en
arrtant les galions du Mexique, et tarissait ainsi la rserve d'or dans
les caisses de la France. Pays par la perfide Albion pour s'allier
aux Austro-Russes, les Prussiens pouvaient bien restituer 50.000 livres.

 l'autre extrmit du banc o il rflchissait, le vicomte, assis,
lisait en grec l'_Iliade_. Incidemment, Hricourt le pria de lui dire si
l'usage des rquisitions pcuniaires tait,  son avis, lgitime.

--Mais je crois, M. le major, qu'on n'en a jamais us autrement,
rpondit-il. Ne convient-il pas qu'une arme subsiste en pays conquis?
Le divin Homre, que voici, marque suffisamment combien cet usage tait
habituel aux Grecs, qui s'allouaient aussi les femmes des vaincus. Nous
sommes moins barbares de moeurs, encore que moins admirables dans notre
langage potique.

Cela dit, le vicomte s'inclina, et, croisant les jambes, se reprit 
lire fort attentivement.

Bernard chassa les ides sottes. Afin de se distraire, il fut inspecter
l'escadron. On donnait l'avoine. L'herboriste-vtrinaire renouvelait le
pansement des chevaux abms. Il s'informa de la blessure d'Edme. D'une
bote en fer-blanc, qui ne quittait pas la bandoulire pendue  son dos,
le gurisseur tira des simples merveilleux pour calmer l'irritation des
plaies et pria qu'on les ft infuser  l'intention du jeune trompette.
Aimable, frtillant, il soignait les doigts corchs des hommes, les
maux de dents, les entorses, ou rchauffement produit aux cuisses par le
contact prolong de la selle.

 pied, les dragons tranaient leurs bottes, en cartant les jambes
comme si le cheval se dandinait encore sous eux. Ils se frictionnaient
les reins  travers les basques vertes de leur habit. Au contraire, les
grenadiers, en nombre sur les bancs de bois qui prcdaient le seuil des
petites maisons, se dlassaient les pieds, tendaient le jarret,
grattaient leurs gutres encrotes de terreau. La plupart trempaient un
dur biscuit dans du cognac et mangeaient cela, ravis de ce qu'ils
avaient pu prendre  l'ennemi: lui-mme l'avait d'abord enlev aux
Bavarois. Ils se montrrent leurs chemises neuves et des pices
d'argent, rclamrent des femmes.

Hricourt n'attribuait plus les scrupules qu' une manie de svrit,
lorsque le funbre bourgmestre lui compta la somme par-devant le
colonel, Augustin qui s'intitula dlgu de l'tat-major, les capitaines
Ulbach et Pitout. Ils signrent le reu que prit le magistrat timide et
muet, rsign  ne protester point dans une ville dont les rues ne
suffisaient plus  contenir les files de chevaux et les rangs de
gaillards en armes. Le soir mme, 25.000 livres partirent par courrier 
l'adresse diplomatique de Praxi-Blassans, qui, de Strasbourg,
subventionnerait l'chance de Caroline.

Ce fut le lendemain, aprs avoir dpass les tours de Nuremberg, que
l'on rencontra l'archiduc Ferdinand dans les plaines qu'arrose la
Regnitz. Ds le matin, Cahujac avait recueilli de plus nombreux
tranards et des fourgons entours d'animaux fourbus, puis essuy, sans
dommage, le feu des dragons autrichiens qui reculaient toise  toise, et
au pas de leurs btes trbuchantes.

L'escadron de l'lgiaque,  distance, les refoula de son tir exact.

Bientt il fallut s'arrter, car, derrire le rideau des tirailleurs
ennemis, une innombrable cavalerie s'agitait, sans prendre le trot; et
le rgiment d'avant-garde ne pouvait suffire  la lutte. De Nuremberg,
les brigades franaises sortirent, se dployrent au-devant des
Autrichiens, qui disposaient leurs lignes. Ce dura quelque temps, les
chevaux franais ne valant gure mieux que ceux des adversaires.

Envoy par Murat pour guider les trois escadrons dans un chemin qui
mnerait sur le flanc de l'ennemi, Cavanon tourna le dos au champ de
bataille, et l'on s'engagea par les ruelles d'un village. Edme en fut
heureux, apais. Les murs des jardins enfermaient des maisons de
plaisance. Aux lucarnes, maintes et maintes paysannes agitaient les
ailes de linon ornant leurs coiffures pour branler la tte au spectacle
de la bataille lointaine.

Casques clairs et panaches au vent, deux multitudes de centaures
trottaient l'une  l'autre derrire les chevaux blancs des trompettes.
Des groupes mtalliques se dtachaient, galopaient, se choquaient avec
une grande clameur, restaient un instant mls, se dnouaient,
abandonnant un semis de btes mortes et d'hommes perdus. On voyait
aussi courir entre les colonnes plusieurs batteries  cheval, leurs
artilleurs sauter brusquement  terre, dcrocher les avant-trains,
s'emparer de l'couvillon, du refouloir, du seau. Le pointeur empoignait
les leviers de l'afft, roulait un peu la lourde pice, se reculait en
tenant son sabre. L'homme de droite posait la lance  feu sur la lumire
du canon, qui dardait sa langue de flamme dans une fume grossissante.
Ensuite le tonnerre branlait les petites vitres enchsses de plomb aux
tages avancs sur l'appui de colonnes en bois. Au fond des porches, se
rfugiaient les femmes en bas rouges et qui joignaient leurs vieilles
mains noueuses; elles ne provoquaient plus le rire d'Edme, ni de
Mercoeur.

On et dit d'une rencontre irrelle l-bas entre des pygmes fabuleux
vtus de couleurs vives et de mtaux.

Puis les arbres d'un grand parc cachrent la fantasmagorie. Le rgiment
marcha silencieux; les trois colonnes serpentrent entre les maisons
obliques et ventrues, les vergers aux pommes de corail, o de grands
garons en bas rouges coutaient la canonnade, les mains passes dans
leurs larges bretelles vertes.

Cavanon expliquait au major son esprance de le conduire vers les
bagages prcieux de l'archiduc, qui vacuaient par la route de Bohme.
L, tout au moins, on couperait la retraite; plus tard les grenadiers
d'Oudinot devaient rejoindre et appuyer.

 mesure que l'on s'loignait, le bruit de la bataille dcrut. Quelques
dtonations clatrent encore, successives; mais la clameur des hommes,
le tumulte des charges ne parvinrent plus aux oreilles qu'avec la voix
confuse du vent. Les pipes de la compagnie d'lite s'allumrent.

Longtemps on chevaucha derrire le plumet du baron. On faisait un
dtour. Aucun ennemi ne fut rencontr. Les paysans, au seuil des
maisons, s'tonnrent de la chabraque en peau de tigre, sur le cheval
noir de Cavanon, des crinires carlates aux paules des trompettes, du
gros colonel et de son talon pie. Ils redoutaient les figures
narquoises de la compagnie d'lite et ses bonnets panachs de rouge. Ils
adorrent la force visible de ces vainqueurs en apparat qui foulaient la
terre d'Allemagne.

En vain les dragons trottrent. L'ennemi ne fut pas troubl de ce
ct-l; ils durent revenir  Nuremberg au milieu d'une victoire qu'ils
n'avaient pas remporte. L'archiduc chappa cependant avec deux mille
chevaux.

Au retour, on parcourut les routes encombres par les convois de douze
mille prisonniers, de cent vingt canons, et de cinq cents voitures,
butin officiel. On poussait cela sur Wurzbourg et le Rhin. Deux jours
plus tard, on apprit la reddition d'Ulm et la captivit de sa garnison.
Le gnral Mack avait remis son pe  l'empereur.

Ds lors la chevauche fut plaisante  travers la riche Bavire. Le
rgiment marchait parmi les populations acclamantes. De toutes leurs
cloches les cathdrales chantaient sa gloire. Il connut les accueils des
vieux donjons pavoises de drapeaux tricolores. Agits par toute une
foule de bonnes gens  longues pipes, mille tricornes salurent sa
prestance. La fanfare enthousiasmait les grasses filles aux seins
arrondis dans des corsets noirs lacs sur des jupes  mille plis, et qui
ont les tresses de leurs cheveux blonds roules autour d'pingles en
argent. Les villes, anciennes et belles, encloses dans le vert anneau de
leurs remparts, l'aimrent. Les vieilles rues penchaient les visages de
leurs maisons grises pour mieux chrir, par des yeux allemands, le joli
brigadier-trompette qu'tait Edme, fier de la blessure reue, de son
grade et de son habit.

On alla. Bernard coucha dans bien des lits troits amollis de plumes et
dpourvus de draps; il s'y reposait quand mme, sans perdre, durant le
sommeil, la sensation du cheval qui balanait son corps. Il vida les
bols de caf au lait, qu'il n'aimait gure, mais o son apptit
plongeait des tranches de pain bis fort beurres. Il mangea du bouilli
et de la choucroute rance dans de petites salles propres que dcoraient
les gravures reprsentant la Niob, l'Apollon, qu'clairaient de petites
fentres voiles de toile grise. Quelquefois il regretta de tout son
coeur Virginie et le lit de la duchesse de Lorraine, l'affection
d'Aurlie et les yeux de sa petite Denise, lorsqu'il apercevait leur
nuance sous les paupires d'une belle Allemande au type grec tricotant
devant le seuil de sa maison, une longue aiguille dans les cheveux.

D'une lettre, Caroline le remercia. Elle chappait enfin aux
catastrophes. Virginie souffrait trop de sa denture pour crire  chaque
courrier.

Il la jugea ngligente, se consola, le soir, dans les bras mercenaires
de filles au teint frais,  la peau douce et frileuse, qu'il faisait
rire  cause de son mauvais allemand.

Mais l'image de son pre obsdait encore sa mmoire. Il s'avouait
complice de cette mort, criminel. Cela lui mettait l'angoisse  la
gorge. Il s'irritait contre sa ridicule inclination pour Virginie. Sans
elle, il et t le consolateur du vieillard, mieux que les frres
marins avec leur esprit grossier. Pour la niaiserie de ces yeux clairs
aux cils sombres, le caractre avait failli. Bernard ne se pardonnait
point. Il arpentait sa chambre  grands pas. Il songeait au cher cadavre
qui pourrissait entre six planches dans le sable du cimetire, 
Dunkerque, et que pleurait l'ternelle lamentation de la mer.

Donc, Virginie, pour tout regret, se contentait de dormir, Caroline de
gagner, Aurlie de gmir, mlancolique, en lisant; lui seul se
souvenait. Il pensa qu'avec tout l'argent acquis dans le commerce des
fournitures militaires on aurait pu consulter un chirurgien capable de
rendre la vue au pre, s'il et vcu... Quelle joie pour le vieillard de
retrouver la lumire! Il et accompli des voyages. Il et visit le
turc, comme il l'avait souvent dsir. Bernard s'attendrissait 
l'illusion de ce bonheur. Tout pleurait en lui, de remords, d'irritation
contre l'injustice du destin. Quel autre plaisir c'et t que
d'entendre Virginie ronfler un an  ses cts, aprs la besogne
d'amour!... Oh! ces yeux bleus et btes, ces cils sombres! tait-ce par
eux que se vengeait la petite Bavaroise de Moesskirch?

Ce doute lui fut une obsession. Les romans d'Anne Radcliff, les
histoires fantastiques allemandes expliquaient alors, avec minutie, les
envotements et la double vue. Ces choses singulires pouvaient bien
advenir... Cependant il se rvolta contre cette ide, il carta cette
folie de croire  quelque puissance occulte. Seule, la force du
caractre commande. Si la petite servante de Moesskirch avait laiss au
coeur de Bernard un got singulier pour les yeux clairs et les cils
sombres, ce n'tait pas elle pourtant qui avait tu le vieil Hricourt.

Caroline, dans une autre lettre, manda qu'elle n'apprhendait plus rien:
la crainte de nouvelles victoires empchait les spculateurs de jouer 
la baisse; les obligations du trsor regagnaient toute leur valeur; la
famille possdait en partie des biens considrables que l'on achverait
certainement de payer, si la chance des troupes franaises continuait de
garantir le crdit de l'tat.. La gloire tait fructueuse.

Hricourt remercia son caractre.  l'exemple des Romains, tel que les
Scipion et les Csar, il allait conqurir le monde. Oh! c'tait une
grande chose qui exaltait son motion.  Munich il lut, les larmes aux
yeux, le bulletin de Napolon. Soldats de la Grande Arme... En quinze
jours, nous avons fait une campagne; ce que nous nous proposions est
rempli... Cette arme, qui avec autant d'ostentation que d'imprudence,
tait venue se placer sur nos frontires, est anantie... Soldats, ce
succs est d  votre confiance sans bornes en votre Empereur!... Mais
nous ne nous arrterons pas l: vous tes impatients de commencer une
seconde campagne. Cette arme russe, que l'or de l'Angleterre a
transporte des extrmits de l'univers, nous allons lui faire prouver
le mme sort...

Oui, il tait impatient de recommencer une campagne. Les troupeaux
d'Autrichiens bousculs par son cheval depuis vingt jours ne lui
fournissaient plus une motion grandiose. Il fallait plus de pril pour
ressentir plus d'orgueil.

Sur un pont de l'Isar, il rencontra le colonel Lyrisse, dont l'effusion
paternelle fut considrable. Ensemble ils mangrent excellemment dans
les tavernes. Edme se rjouissait de vivre, ayant combattu.

Les sujets d'quitation excepts, le colonel ne parut gure loquace. Aux
vertus des chevaux il attribuait la victoire d'Ulm acquise sans bataille
importante, par la seule rapidit des marches. Sa distraction tait de
revenir  la berge de l'Isar pour inspecter les animaux que menaient
boire les corves de cavalerie. Il vanta l'quipage de Malvina van
Brooken, l'amie d'Augustin Hricourt, car elle attendait, dans Munich,
un jour propice aux fianailles. Le soir, elle reut dans sa maison
loue  un marchand. Lumineuse et blanche, toute flexible en un fourreau
de mousseline turque brod d'une guirlande de ross au bas, elle
accueillit les officiers. C'tait une salle de couleur chocolat, un
atrium romain peint  la dtrempe de centaures et de nymphes sur les
panneaux encastrs de fausses colonnes ioniques. Les thires
bouillonnaient au fate de trpieds en bronze vert. Trois domestiques en
livre marron et en culottes de peluche jaune passrent les
rafrachissements. En dpit des empressements du colonel-gnral
Cavanon, elle rserva ses grces pour Bernard, membre prsent de la
famille, et lui mit sous les narines la frache odeur de son corps. Elle
avoua de la passion envers Augustin et son esprit malicieux. Lui, fat,
souriait du haut de l'habit sombre, les mains derrire le dos, tour 
tour svre ou sardonique,  l'exemple de Praxi-Blassans.

--Votre frre est un idal, un idal! rptait-elle...  cheval, il est
aussi un idal, avec ses grandes bottes, et sa culotte blanche... C'est
polisson de dire a, en franais?

--Mais non, Madame, pas le moins du monde...

--Vous aussi, vous avez un bel uniforme, et le baron, il semble un
colosse vert; et le grand colonel Lyrisse, donc... et le joli trompette,
votre beau-frre, je crois. Tous les Franais ont de belles cuisses.
C'est polisson de dire a?... Aimez-vous Ossian, major. J'en raffole.
Cela nous pntre de beaux sentiments; doutez-vous?

Elle voulut rciter un passage. On fit silence. Elle fermait  demi ses
paupires violettes de femme  trente ans; et dclama en anglais, les
dents sur ses lvres minces qui sifflaient, en tendant ses beaux bras
nus, en renversant sa gorge, et puis tomba, comme extnue, dans un
fauteuil  la Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier, y tala la robe
froisse contre ses belles hanches.

Bernard l'et mieux aime matresse qu'pouse. Il prvit les malheurs
conjugaux d'Augustin, sduit malgr tout par la fortune de la dame.
Elle-mme fit apporter les tables de bouillotte. L'on commena de remuer
les cartes et l'or. La partie fut importante. Elle vidait de petites
bourses de soie rouge pleines de louis, de frdricks et de guldens, en
clatant de rire, si elle gagnait. Les officiers jetrent leur or aussi.
Ils en avaient dans toutes les poches,  cause de cette poursuite de
l'archiduc. Le colonel Lyrisse perdit beaucoup; cela fit que Bernard
n'osa point lui rclamer encore les arrrages, toujours impays, de la
dot.

On apporta le souper. Malvina multipliait ses dclarations. Qui n'tait
pas militaire n'tait pas un homme. Jamais elle n'avait pu chrir son
mari, faute d'un uniforme qui avait toujours manqu au pauvre
navigateur. Un soldat glorieux ne peut tre laid. Elle but  la
victoire franaise et aux hros de l'empereur. Ils levrent ensemble
leurs fltes de Champagne, ravis que la beaut applaudt au courage!
comme l'exprimrent les remerciements que l'lgiaque dveloppa.

Et tous enviaient Augustin dj matre de ce luxe, car il appela les
laquais par leur nom, fit les honneurs. Afin de s'allier l'esprit morose
du frre, il vanta les navires de la veuve et les spculations de
Caroline, laissa deviner une association probable. Il en avait crit.
Malvina ne discutait point cet avantage. Son sourire pirouettait
lorsqu'elle dclarait ne rien comprendre aux affaires d'argent: Je suis
une originale, moi! en ce que je suis! L'idal et le sentiment!... Les
chevaux et les hros. Voil mes amours! Buvons  mes amours, Messieurs!
Son oeil la promettait  chacun. Elle paria suivre l'avant-garde, qui,
sous les ordres de Murat, allait prendre la route de Vienne. Elle
prtendit assister  des batailles. Ses connaissances sur les races de
chevaux tonnrent le colonel Lyrisse, dont la minuscule tte,
prtentieuse et digne, se coupait d'un sourire macabre divisant sa face
jusqu'aux oreilles.

--Vive l'Empereur, Messieurs, cria Cavanon! vive l'Empereur, qui nous
vaut les grces d'une si belle amie!

--Oh! que je voudrais voir le grand Napolon! s'cria-t-elle.

--Vous l'avez vu.

--Je voudrais qu'il me parlt!

--Nous arrangerons cela, dit Cavanon, si vous le permettez.

--Quand je rencontrai Augustin Hricourt pour la premire fois,
confessa-t-elle, j'eus cet espoir qu'il me ferait un jour parler 
l'Empereur. Cher Augustin, chassez la vilaine pense de croire que ce
ft l mon unique intention en vous favorisant de mon amiti. Cependant
il faut bien dire que, dans l'uniforme qui vous rendait si gracieux, je
voyais un peu le conqurant des Pyramides!

--Vous tes digne d'tre Franaise, Madame! dit Cavanon; et je bois
douze coups de Champagne en l'honneur de vos douze beauts.

--Douze!

--Pour les deux astres des yeux... Hop! et hop!... Pour les deux
colombes qui palpitent dans le corsage, hop! et hop!... Pour les deux
mains d'albtre...

Debout devant la nappe, il continua. Elle admirait videmment l'ampleur
de ses paules sous les torsades d'or, et le visage sanguin recouvert
d'une toison frise, et les lueurs orageuses des regards. Hricourt
attendit qu'Augustin se lcht. Au contraire, l'adjoint d'tat-major
semblait fort content de ce que sa matresse prt plaisir au spectacle
de beaux hommes victorieux.

Sa main cachait peut-tre un sourire, peut-tre un billement. Elle
couta les littratures de l'lgiaque, les maximes de Gresloup, qui
tchait de dtruire l'enthousiasme de la jeune femme envers l'empereur:
Si l'arme de Mack n'est pas sortie d'Ulm, Buonapart le doit  la
magnifique audace de la division Dupont; six mille hommes en ont contenu
puis rejet vingt-cinq mille contre la citadelle. Sans un pareil
exploit, l'arme autrichienne tout entire quittait la place, coupait
nos communications et tombait sur notre flanc. C'tait le dsastre,
uniquement d  la faute grossire de notre empereur. Dupont rpare
cette faute, accomplit des merveilles d'hrosme et de gnie. Napolon
ne le nomme mme pas dans le _Bulletin de la Grande Arme_..., parce que
son prestige imprial diminuerait auprs de tous.--La faute est celle de
Murat,--Murat ne faisait qu'obir  ses ordres!--Allons, Monsieur, ne
t'chauffe pas, conclut le prudent colonel. Il a l'toile. Il a
l'toile!

Malvina revint  Bernard, dont la dignit un peu froide la gnait
certainement. Elle loua son uniforme vert et blanc. Augustin entranait
dans une autre pice les invits.

--Il vous dplairait fort que votre frre se marit, demanda-t-elle?

--Mais non.

--Quelle sorte de femme souhaiteriez-vous qu'il choist.

--Celle de son got qui l'acceptera.

--Quelle femme ne voudrait de lui? Son avenir est splendide; sa raison
est celle d'un homme mr; sa famille est du meilleur ton, si j'en juge
par le colonel, son fils et vous.

--Madame.

--Oui, oui, vous avez une allure gnreuse, noble... On vous obirait
sans rflchir. Vous ne pouvez commander que des choses grandes.

Elle continua de le flatter, lui parla de Virginie, qu'elle savait un
peu niaise, toujours malade; d'Aurlie comme par ou-dire. N'tait-elle
pas soeur du major, et d'me toute pareille au point que, par une manire
de miracle, leurs enfants avaient les mmes yeux. L-dessus elle
s'attendrit avec des rticences, puis murmura, rveuse, un nouveau
passage anglais d'Ossian. L'impertinente allusion  des sentiments qu'il
oubliait lui-mme, par vertu, choqua Bernard Hricourt. Aurlie
avait-elle confi davantage  leur frre? Et lui, dloyal, avait-il
insinu des calomnies? Il sentit le rouge lui gagner le front. Sa main
se crispa. Son coeur battit sourdement. Il attendit que la veuve
l'accust en pleine franchise. Mais elle attnuait seulement l'loge
d'Augustin. Elle le croyait fat (pch d'adolescence), fort ambitieux
(elle y veillerait si leur sympathie se prolongeait). Brusquement, elle
se fit astucieuse, regretta vaguement que le major ft dj mari.
Augustin n'tait qu'un enfant. Comme elle et souhait un amour d'mes
solides, sres... Elle s'alanguit en sa chaise, ferma les yeux, feignit
de pleurer. Autrefois incomprise de son mari, elle cherchait un soutien
dans l'existence. Ah! si quelqu'un voulait la dfendre, elle et sa
fortune, contre les embches, quelqu'un... Elle laissa comprendre que le
major deviendrait cet homme-l:

--On devine en vous un caractre... Il me semble que c'est un bonheur
pour moi que votre frre nous ait fait connatre l'un  l'autre.

Bernard cdait  la suggestion de la voix lgrement virile et rauque.
Malvina fleurait telle que l'orange frache. Il se plut  cette odeur.
Il espra que la jeune femme ne s'en tiendrait pas aux promesses de ses
yeux spirituels; qu'un jour viendrait, pour elle, de s'offrir. Bien
qu'il repousst l'ide de trahir Augustin, cela lui valut une vengeance
bonne  savourer contre les insolences du gaillard.

Malvina savait que les frres marins conduisaient leurs navires en tous
les points du monde. Elle dsira qu'ils prissent connaissance de ses
intrts dans Sumatra. Caroline, si elles devenaient amies, ne
pourrait-elle l'aider  l'administration de sa fortune? Et puis elle
raconta de drles d'histoires sur les amours javanaises et la passion
des Malais.  s'entendre conter leurs plaisirs, elle frmissait de toute
l'chine; et les yeux spirituels caracolaient; et les narines souples se
convulsaient un peu. Devant elle, comme  la bataille, comme sur la
route de guerre, Hricourt se donnait, sans rflexion intrieure, aux
spectacles qu'elle lui prsenta de multiples personnages mims par ses
yeux actifs, son chine frissonnante, ses mains adroites, ses dents qui
mordaient les lvres minces.

--Cette femme comprend que je l'aime, chantait-il en rentrant  son
logis, le soir.

Il s'endormit, le coeur en fte.




XV


Aux termes du pari, elle rattrapa dans sa calche le rgiment parti 
travers les forts illustres de Hohenlinden, vers les rives de l'Inn, et
la rencontre de Kutusov, des Russes. Murat commandait l'avant-garde:
dragons et cuirassiers d'Hautpoul, grenadiers d'Oudinot. Le corps de
Lannes appuyait leur force. La calche olive roulait sur ses hautes
roues, derrire les deux chevaux mecklembourgeois agitant les grelots de
leurs colliers.

Qu' la premire tape Malvina pt suivre Augustin, se rendant au corps
de Lannes jusque Braunau, qu'elle le ft aisment sans autre signe
affectueux qu'une pression chaude de la main, cela rendit Bernard
stupide. Il l'avait crue prise de lui au point de reculer ce mariage,
et de ne vouloir plus se sparer. Du moins,  l'instant matinal du
dpart, il constata qu'en son esprit cette foi s'tait implante
obscurment et que sa dception restait immense. La coquette riait au
fond de sa vaste capote en velours bleu, ramassait sur ses jambes,
contre le froid, le casimir brun de sa redingote de voyage, et
rabaissait les mitons des manches sur ses gants verts. Elle rit plus. Le
postillon arrangea les plerines de son carrick; il attendait que la
portire de la chaise se refermt. Bernard esprait encore une parole
qui complterait la signification malicieuse du rire. Fouette
postillon! dit Augustin; et Bernard dut se jeter en arrire pour viter
la roue. Au revoir, mon frre. Bonne chance pour ton tendard! criait
le jeune homme ironique. Il n'y eut mme pas une main agite  la
portire, ni un oeil  la petite vitre carre trouant le panneau
postrieur de la voiture au-dessus de la grosse malle bride sur les
ressorts. Trs vite, tout disparut derrire la maison la plus lointaine
du hameau.

Comment, se disait Bernard, je souffre, et ma respiration est
oppresse? Au diable, la coquine! Il ne me manquait plus que d'tre
amoureux comme un moutard. Il revint au camp, parmi le tumulte du
rveil. Les capitaines se rencontraient au seuil des maisonnettes et se
plaignirent des rats qui avaient mu leur repos. On bouclait les
ceinturons. Dans la clairire, les dragons achevaient leur toilette,
debout contre les feux ranims du bivouac. Les uns ciraient leurs
fourreaux de sabre; les autres se peignaient les cheveux; certains
surveillaient la soupe mijotant  la surface des marmites; un groupe en
bas de toile et en savates, drap de manteaux, la tte nue, trempait du
pain dans l'eau-de-vie de la distribution, tandis que la plupart,
blottis en pleine paille, ne se dcidaient pas  sortir de cette couche
et regardaient tristement leurs bottes boueuses et leurs armes humides
qu'ils devraient fourbir.

La rage du major s'exaspra de cette fainantise. Ne suffisait-il point
que son frre le bernt, qu'il et crit, la veille,  Virginie, 
Caroline d'absurdes louanges sur la fiance et conseill vivement de se
rjouir pour ce mariage avec l'aventurire de Hollande? Faudrait-il en
outre que ces garons rendissent le rgiment ridicule, par leur crasse
et leur abrutissement. Hricourt se prcipita, distribua les injures et
les punitions. Ils ne mritaient pas de servir dans une arme
glorieuse. Rien ne les touchait donc, ni la grandeur du devoir, ni le
souvenir de Hohenlinden? Il dispersa les feux  coups de botte. Il se
soulageait comme s'il dispersait ainsi le pire destin. L'ironie de son
frre et la malice de la dame continuaient leur moquerie devant son
imagination, bien qu'il presst les hommes, assis en manteaux sur la
paille, d'enfiler leurs culottes. Les bras en l'air, beaucoup, dociles
et rapides, endossaient leurs habits verts, ou sanglaient leurs cols de
crin. Il s'attendrit alors: il aima subitement Virginie, la bonne pouse
amoureuse... qui peut-tre le trompait aussi...

Ce n'et t que justice. Il la crut incapable cependant de trahison,
alors qu'il risquait de prir  la guerre, pour crer un nom hroque.
La loyaut interdisait de telles dchances  la fille du colonel
Lyrisse. Et alors il la plaignit de cette candeur; il se dclara
chenapan; il se dit qu'il mentait  la vertu,  son caractre,  tout
ce que son pre avait espr de lui. Le souvenir du dfunt le reprit
intensment. Oui, le vieillard avait eu les justes motifs d'un dsespoir
mortel. Il avait prvu.

Bernard continuait de parcourir les bivouacs, en sa forte colre; il
redressait les statues humaines. Elles se levaient toutes  sa voix, se
roidissaient, se caparaonnaient de gilets de peau, de drap vert et
rouge. Partout on pliait les paquetages. Des gens coururent, portant sur
la tte la selle, la chabraque et le portemanteau. Il les suivit. Autour
des chevaux la hte tait grande. Les mains pressaient les ponges sur
le poil liss. L'entire affection des hommes s'adressait  leurs btes.
Au dfaut de familles et de joies sres, ils soignaient les animaux,
dont la vitesse, dont la vigueur les sauveraient de la mort. Oui,
bicquot, mon vieux... l... oh... l!... n'aie pas peur, mon gros, on va
partir.--Viens mettre ta cravate, Cyrus.--Tourne, tourne donc,
pommel.--Oui, ma chatte, ma fille, donne ton petit nez de velours que
je te passe la bride.--Va, va, tu auras l'avoine,  la halte...--Et ton
pied, comment se porte ton pied, Cydalise, ma grise?--Bobo, ma bonne?
Leurs voix se faisaient paternelles. Ils embrassaient les naseaux
velouteux. Ils offraient de la cassonade, dans le creux de leurs mains,
aux grosses langues avides des juments. Appel par les uns et les
autres, l'herboriste vtrinaire s'empressa le long des cordes o
s'alignaient leurs alezans. Il examina les sabots et les corchures des
chines, rassura les hommes. Hricourt accusait, furieux de voir tant de
chevaux malades. Il se prit de commisration pour ces btes dont les
plaies vives supporteraient le poids de la selle et du dragon. Mais la
compagnie d'lite possdait des montures valides, dont chacun brossait
les queues et les crinires.

Nanmoins, le rgiment mass par escadrons,  la lisire des bois,
consola par sa belle allure l'humiliation du du. Brosss, cirs,
raccommods avec art, les dragons prsentrent trois lignes doubles de
poitrines rouges, de faces hles, de casques lumineux. Plus loin, les
litires de paille marquaient, autour des feux teints, le logis de cinq
cents hommes actuellement garnis de buffleteries blanches et juchs sur
leurs chevaux alezans, gris, bais, noirs, aux chabraques vertes.

 la clameur des fanfares, les trois colonnes s'branlrent par la fort
germanique. Le tapis roux des herbes amortissait le pas. De partout
arrivait le bruit des feuilles craquant sous la marche de cavalerie.
Isol, avec son trompette, dans une broussaille, Hricourt sentit
l'arme entire autour de lui. Ne pouvait-il accomplir d'hroques
choses, revenir auprs de Malvina, qui le ddaignait prmaturment,
ainsi que le subtil Augustin.

L'imagination de leurs propos se gaussant de lui l'nerva. Il les voyait
dire et se chrir. Il enviait son frre qui, peu  peu, dans sa haine
contre les intrigants, prenait la place de Napolon, devenu, lui, une
force de la nature  laquelle il convient de se rsigner sous peine de
purilit ridicule. Augustin suivait les mmes voies sans porter
l'empreinte gante d'un fatalisme. Qu'il poust l'aventurire riche et
plus ge, afin d'accrotre la fortune de la famille, sa part, qu'il
vendt, sa jeunesse, sa prestance martiale au dsir de cette femme,
qu'il obtnt de vivre, aide de camp, au milieu des tats-majors o
l'intrigue aide et mne jusqu'aux grandeurs, tout cela semblait 
Bernard l'imitation de manoeuvres utilises dj par Buonapart. Alors
pourquoi se croire infrieur  ce frre? Pourquoi ne pas se contenter de
l'honneur? Il souffrit de ne pouvoir franchement rpondre. Quelques
heures, il se promettait d'acqurir aussi les mthodes de l'intrigue.
Mais il se heurtait  son ignorance vidente des moyens. En d'autres
moments, il se raidissait contre la tentation de mfaire, et il
pressentait une vie mdiocre nantie d'un orgueil moral insuffisant pour
ses apptits de gloire, de fortune. L'impuissance de se rsoudre causait
une rage. Il ne pouvait atterrir au triomphe que par l'hrosme du
devoir. D'ailleurs le plus fort rgiment de l'arme tait au service de
ses intentions. Prs de lui il ne trouvait que la suffisance de Pitout,
imbu de savoir gographique, la tristesse de l'lgiaque, le banditisme
de Mercoeur, le mpris du vicomte, les grossires timidits du colonel et
la goinfrerie bruyante de Cavanon. Parmi les infrieurs, Marius tait un
tourneau, Cahujac, hbleur, avait besoin de conseils, Nondain manquait
trop d'initiative. Le cousin Gresloup n'aimait point de coeur le mtier
des armes. Il assistait aux spectacles de la guerre comme  une
reprsentation d'opra. Unique, le capitaine Corbehem, froid, svre,
courageux dans le pril, lui donnait de la confiance. Or, si rapide
tait la marche, et si nombreuses les minuties de l'art, que le major
n'eut gure le loisir de montrer sa bienveillance  Corbehem, tandis
qu'il molesta les autres officiers avec rudesse.

Dans la Haute Autriche ils allrent, curieux des Alpes bleues aperues
par les heures lucides, quand les bois s'chancraient sur les horizons
de la droite. On traversa des plaines heureuses. Maintes bandes
d'oiseaux se levrent des sillons. Les petites villes baignaient dans
les boucles des rivires. Au son des chutes d'eau actionnant les roues
des moulins, le rgiment traversait de petites venelles propres, qui
fleuraient comme le sucre, les pices et la farine frache. On ne
rencontra point les Russes. De position en position, ils se retiraient.
Au lieu de risquer le sort avec soixante mille hommes contre cent
cinquante mille Franais en victoire, mieux valait, pour Kutusov,
rejoindre derrire Vienne soit l'arme de Pologne, soit l'archiduc
Charles, si, laissant Massna en Italie, ce prince heurtait le flanc de
Napolon par le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, aprs avoir culbut
Marmont  la cime des Alpes, Bernadotte  mi-cte, Ney sur les
contreforts. Ceux-ci couvraient, de trois corps, l'aile droite de
Napolon, soutenus en outre par l'arme d'Augereau, vainqueur  Bregenz,
du gnral Jellachich vainement chapp d'Ulm.

Or il parut  Bernard que les ennemis, en rtrogradant toujours,
emportaient avec eux, dans le mystre de leur marche, la gloire de son
destin. Les atteindre et t aussi toucher l'heure de triomphe qui
l'et exalt splendidement. Alors il et pu ddaigner la fourberie de
Malvina, les lamentations de Caroline, craser la forfanterie
d'Augustin, rpondre aux accusations de sottise, de prodigalit, rjouir
la charmante Aurlie par le bonheur certain d'douard et de Denise,
rcompenser la vertu soumise de sa femme par la magnificence de leur
tat.

Il chercha les Russes, avec toutes les forces de ses six cents chevaux,
avec toute l'attention, la fougue et la tnacit de ses six cents
hommes.

L'ennemi fuyait toujours.

On marcha. On contourna les monts. On passa les ruisseaux sur des ponts
de bois. On poursuivit le Temps  travers les bois d'or et de cuivre,
entre les sapins noirs de la fort germanique.

 Ried, le soin de charger une arrire-garde chut au 1er rgiment de
chasseurs;  Lembach, le seul corps de Davout combattit. Le major
s'excitait contre la nonchalance des claireurs. Cahujac extnuait en
vain ses Gascons et ses chevaux. On ne capturait que des chariots vides
ou des mules fourbues. Ils entrrent dans Lintz sans avoir vu la capote
grise d'un grenadier russe. Les enfants,  la porte de l'cole,
admirrent les dragons runis sous la colonne de la Trinit, vieux
monument de victoire autrichienne contre les Turcs. Au bout des rues,
l'escadron retrouva les eaux rapides du Danube. Le vicomte mit les
sapeurs au travail de reconstruire les ponts dtruits. Au loin, les
rochers abrupts, chevelus de forts, levaient au ciel les ruines des
chteaux. La cavalerie resta dans l'eau tout le jour. Puis on quitta la
ville. La meute de Cahujac fut lance. On ne rencontra point l'ennemi
aux bords de la Traun. Bernard crut reconnatre, avec sa lunette, la
chaise de Malvina, parcourant la rive gauche du Danube. Les colonnes
profondes des grenadiers y attendaient le rtablissement des ponts. Le
cours divis du fleuve tait plein d'les plates et forestires. 
demi-nus, les soldats du gnie levaient les madriers au-dessus du
courant et tiraient, par grappes, les cordes des poulies.

Sur les rives de l'Ems, l'ennemi avait brl le pont. On en trouva
seulement les restes, un soir, aprs avoir franchi les rues de la ville
aux toits rouges groups vers la cathdrale grise. Le major poussa les
dragons dans l'eau afin de mesurer la profondeur; et ils commencrent 
se passer des planches, des poutrelles.

Hricourt revint en arrire pour hter l'lgiaque s'attardant  dvorer
des galettes chaudes dans une boulangerie minuscule, peinte en vert
pomme. Au dbouch de la rue, sur la berge, la corpulence du colonel et
de son cheval pie cachait la perspective. Edme entrana sa bte par la
bride jusque dans un corridor o se bousculaient des laveuses en jupe
rouge, et les bras nus.

Devant l'glise, les Gascons et Cahujac, harasss de la course,
bougonnaient ensemble. Quant  la compagnie d'lite, elle avait disparu
sous prtexte d'aller reconnatre le chteau sis au milieu d'un parc
splendide que baignait le confluent du Danube et de l'Ems. Plus loin que
la rive gauche toute claire, rocheuse et couverte de sapins, Hricourt
visa dans sa lunette les colonnes d'Oudinot qui serpentaient. Une fume
blanche s'arrondit. Il tonna. L'artillerie tirait par-dessus le fleuve
contre les Russes, que les dragons n'apercevaient pas encore, tant
spars d'eux par une colline.

Cela mit l'impatience, au coeur de Bernard. Il retourna jusque la
rivire. Tous les chevaux du rgiment s'y abreuvaient au milieu des cris
humains. Le major blma le vicomte: le travail n'avanait pas. Monsieur
le major, je ne puis faire mieux, rpondit poliment l'autre. Il nous
faudrait des soldats du gnie et des machines. Nous manquons de tout. 
ce moment, on dressa deux poutres, lies en angle et portant une poulie.
Hricourt surveilla les manoeuvres.  grands coups de maillet, vingt
hommes en corps de chemise et en savates calrent les madriers. Une
grappe de soldats se pendit au cble de la poulie. La planche monta dans
l'air. Le major dsespra d'une manoeuvre plus rapide et mena son cheval
hors la ville. Bientt il joignit un bataillon de grenadiers et une
batterie venus par chalands, de la rive gauche, la nuit, afin de
remonter l'Ems  la recherche d'un passage. Cette force, quelques heures
auparavant, n'avait pu empcher les hussards russes de brler le pont.
Hricourt s'tonna.

Le chef de bataillon imputait la faute aux artilleurs, qui n'avaient
point fait diligence. Ple, les yeux caves, il se dsolait: La premire
fois que le gnral Oudinot me confie une mission, Major!... Et voil...
Quel guignon! On voyait les hussards russes courir avec la paille
enflamme. Ils n'taient pas dix... C'tait facile de les couvrir. Eh
bien, non! Les quatre pices ont pu tirer seulement deux fois. Le rideau
de fume a envelopp le pont... Tenez, voil encore les feux de leur
bivouac. Maigre jeune homme, il arrangeait machinalement la crinire de
sa monture. Le dsespoir mouilla ses yeux. Comme Bernard, il pensa que
l'ennemi emportait dans sa fuite leur chance de vivre glorieusement. 
quelle chre figure songeait-il, cet inconnu dont les lvres amres
s'tiraient. Hricourt l'encouragea mal, le conduisit avec sa troupe
jusqu' la petite ville o pntraient les colonnes d'Oudinot.

--Malvina est partie directement pour Vienne, dit Augustin  son frre
une heure plus tard. Nous l'y reverrons.

-- quand le mariage, richard? grogna le major.

--Quand les Russes voudront bien s'arrter. Ils fuient comme le vent.

Murat et Lannes poussrent plus d'hommes dans le fleuve, dans la
rivire. On travaillait, la nuit,  la lueur des falots. Revenue
d'exploration, la compagnie d'lite contait que les Russes avaient
entirement pill le chteau du seigneur autrichien, ne laissant que les
murs. Elle en tait pour sa promenade. Le lendemain, ds l'aube, la
rivire fut passe; la poursuite recommena. Au milieu des claireurs,
et l'me tendue vers le dsir de la proie, Hricourt menait le rgiment.
Cavanon parfois le rattrapait, au galop de son cheval noir. Mais le soin
consciencieux du major ne permettait pas le loisir des propos. Le baron
transmettait les ordres de l'tat-major  l'avant-garde et repartait,
disant: Hricourt, mon cher, vous vous donnez un mal de tous les
diables!  quoi bon?... Personne ne le voit... Pour les remerciements
qu'on vous donnera!... Un de ces matins, vous recevrez une balle d'un
tranard qui aura envie de vendre le cheval turc... Au revoir, mon
cher...  tout  l'heure... Croyez-moi. Mnagez-vous!

Bernard courait  droite et  gauche, dissimulait Corbehem dans le creux
des chemins, jetait l'essaim de Cahujac sur les hauteurs, constituait
avec les Alsaciens d'Ulbach un centre actif, prsent partout. Trheuc et
les Bretons formaient en fourrageurs une ligne tendue de regards
marins, habiles  dcouvrir l'espace.

L'ennemi continuait de fuir. On l'apercevait au fate des monts, tel
qu'un mouvement noir et tnu qui s'effaait. Pour dpasser les
claireurs de Cahujac et les exciter ainsi  plus d'audace, le major
gravit au galop la pente d'une colline, trouva brusquement,  la cime,
plusieurs cavaliers barbus, qu'il ne reconnut pas: schakos jaunes,
dolmans verts, larges pantalons bleus. Ensemble ils chantaient, ne
l'ayant pas aperu, un air barbare et joyeux, sans veiller sur leurs
petits chevaux roux qui paissaient l'herbe, la bride au col; et plus
loin, d'autres groupes de gens pareils stationnaient, pars. Les fumes
de leurs pipes montrent au-dessus d'eux. Quelques-uns resserraient les
sangles. Deux, tendus dans l'herbe, examinaient au loin la marche de
Cahujac. Le coeur de Bernard tressauta. C'taient les Russes. Il pensa
vite; il pouvait fondre sur ceux qui ressanglaient leurs btes; il les
capturerait. Edme, d'ailleurs, le rejoignait ainsi que le
sous-lieutenant Gresloup et l'adjudant-major Marius. Ivre d'orgueil et
de vengeance, il les appela d'un vaste geste. Quatre ils taient contre
un groupe de huit garons occups  se rjouir. Dgainant, il piqua des
deux, et le turc bondit. Au bruit du galop, les schakos jaunes se
retournrent, montrrent des mufles nafs, effrays. Dj le major les
atteignait, brutal, dsireux de triomphe et de mort. Leur sous-officier
tira le pistolet de sa fonte. Deux s'chapprent. Bernard bouscula les
autres, malgr le bruit d'une lame abattue contre son casque, prcipita
le grand blond qui tchait d'avoir son sabre, assomma celui  longs
cheveux qui mettait la botte dans l'trier, qui retomba en criant.
Barine!... Barine... Batouchka... Celui-l se roulait  terre, les
poings aux tempes, tandis qu'Edme, au hasard, balafrait de son arme une
paule verte, fendait le drap et la peau, tandis que Marius faisait,
d'un coup de banderole, sauter, comme une fleur de sa tige, le poing
maniant une lame: T donc! Le Russe considra son moignon clabouss
de rouge, et, arrtant son cheval, il se prit  hurler, trs ridicule,
sous le grand schako jaune.

Eux se regardrent, surpris de la vivacit des actes. Ils se virent
matres d'un homme gmissant  terre, d'un autre  cheval, qui arrtait
de la main gauche le sang panch de son moignon. Gresloup leur manqua.
tait-ce lui, le dragon  genoux, dgrafant  la hte son habit, son
gilet... Ils approchrent. Gresloup secoua la tte: J'ai reu,
balbutia-t-il, un fameux... un fameux coup... Il dnuda son paule et
plit,  la vue de l'chancrure qui ouvrait la viande de sa mamelle
depuis l'aisselle jusqu'au sternum. Une grappe de sang dborda, coula...
C'est peu de chose, assura Bernard. L'attitude de l'ennemi
l'inquitait plus, car, dans un ravin au bas de la hauteur, une courte
fusillade crpita, en arrire. Oudinot en sortit, l'pe au poing, suivi
d'Augustin, ralliant  son chapeau lev en l'air le pas de course des
grenadiers pars. Ils taient minuscules, au loin, dans l'air doux et
humide. Sa transparence laissa voir, devant, et adosses contre les
sapins de noires futaies, plusieurs lignes d'infanterie grise en marche.
Entre elles, sur une vaste clairire franchie par la route de Vienne,
des canons bayaient, parmi le fourmillement des artilleurs, des
cavaliers, des attelages amenant les caissons. Hricourt appuya sur la
bride, fit volter son cheval. Derrire Cavanon, apparut Murat, avec les
Alsaciens d'Ulbach, que suivit aussitt le rgiment entier, colonel en
flanc. Vtu de fourrures, Murat rclamait  grands cris des indications
prcises relatives  la route et ses abords.  quoi servait la
cavalerie, si elle ne renseignait pas les gnraux. Voyons, major,
interrogez donc les prisonniers. Pourquoi faire des prisonniers, si vous
n'en tirez pas des avis. Regardez-moi...! Vous tombez tout  coup dans
l'ennemi, sans savoir qu'il est l, que ses forces garnissent toute la
fort. Quel est ce village o il appuie sa gauche? Personne ne le
sait... On ne m'avertit de rien! Ce village...?

--Oede, dit Pitout, et l'autre o s'appuie la droite se nomme Amstetten.

--Vous tes sr, capitaine?

--Mon gnral, voici la carte.

Il dploya celle qu'il tenait sur ses fontes et que criblaient des
indications  l'encre.

-- la bonne heure, fit Murat. Quelle est l'paisseur du bois? C'est
marqu; bon... Il fallait me prvenir, major, m'envoyer cette carte.

Le cheval du prince pitinait autour du lieutenant Gresloup qui tancha
le sang de sa blessure et tcha de se reculer, puisqu'on ne le
remarquait pas. Bernard permit  la rage de frmir en lui. Quoi donc!
son habile dveloppement par pelotons, qui couvrait le front de
l'avant-garde, qui avait embrass et surpris les vedettes russes, cela
ne signifiait rien, devant un nom gographique mis  propos par le
capitaine Pitout. Furieux, il regarda son sabre fauss et les corps 
terre des ennemis.

--Vous entendez, major: Oede et Amstetten... Eh bien! vous allez avec
l'escadron couper la route qu'on voit d'ici... Quant  vous, capitaine,
restez auprs de moi, puisque vous connaissez le pays... Et les
prisonniers?

--L'un est vanoui, mon gnral... L'autre est mort, rpondit Marius.

--C'est bon... Faites descendre les escadrons... Chassez-moi les schakos
jaunes jusque la route...

 l'abri du rgiment, toute la division se forma sur la crte. Les
doubles lignes des escadrons s'chelonnrent. Murat les parcourut.

--Dragons...! cria le gros colonel, en promenant son cheval pie au long
de la compagnie d'lite...

L'ordre se prolongea, se rpta; les chevaux s'lancrent, abandonnant
Gresloup agenouill sur l'herbe, demi-nu, le casque  ct de lui.

On s'boula de la hauteur jusque la route basse. Les essaims de hussards
moscovites s'envolrent. Hricourt pensa qu'il allait atteindre enfin
les larrons de sa gloire. Ses dents furieuses se serraient. Quel mpris
l'emportement de Murat avait marqu pour lui! Et Cavanon qui n'avait
point protest, ni le colonel, alors que, de toute vidence, les
dispositions du major, enlevant de revers le petit poste russe, avaient
permis aux deux brigades de parvenir sans tre aperues sur le champ
propre  la charge. Ironique Augustin, tu avais donc raison, comme la
malicieuse Malvina, comme le colrique Praxi-Blassans, comme la
rcriminante Caroline, comme la piteuse Virginie! Bernard Hricourt
n'tait qu'un brave homme, incapable de grandes choses. Il pensait
ainsi, le sabre  la main, malgr les sursauts du cheval turc, et le
tonnerre du galop roulant  sa suite vers les infanteries qui
grandissaient le long des bois noirs, vers les bronzes luisants des
batteries, autour desquelles s'empressrent des nains agiles.

On envahit la route qui sonna. L'infanterie russe occupait les tages de
collines, autour de la clairire vaste, emplie, derrire les canons, par
des masses humaines. Hricourt prvit que la dcharge de mitraille
tuerait beaucoup de ses chevaux. Il regarda ses hommes qui dj se
blottissaient  l'abri du sac  fourrage, levaient des yeux timides sous
la visire du casque et serraient leurs jambes derrire les fontes.  la
gauche, les pelisses bleu ciel des 9e et 10e hussards montrent d'un
talus avec la souplesse des chevaux gris; puis ce furent les dolmans
verts, les brandebourgs blancs des chasseurs aux schakos enguirlands de
tresses, aux chabraques volantes, sur les flancs des bais bruns. Partout
la cavalerie franaise accourue des valles aborda la large route, vers
l'amphithtre de la fort. Entre leurs canons, les derniers hussards
ennemis s'coulaient rapidement.

Edme souffla: Nous sommes innombrables, et l'on courut mieux. L'lan
peronn des btes saisissait aussi les mes. Il sembla que tout le
pays, les champs, les crtes, les petits bois, s'animaient, se
transformaient en une cavalerie multicolore poussant les mufles de
quatre mille chevaux vers la fort de fantassins aux capotes grises,
vers les gueules ouvertes des canons. Bernard Hricourt se grisa du
bruit, de l'air, du pril. Il s'essoufflait, mais il admira son attente
de la mort qui ne tremblait pas.  quoi bon la vie d'un caractre,
mconnu par tous, par toutes? Que la mort le faucht, ou que, triomphant
d'elle, il resplendt, tel qu'il se voulait, par-dessus l'injustice des
rivaux. Il cherchait aux visages des soldats les signes du courage. Ils
n'en donnaient aucun. Muets, rigides, confis au galop des btes folles,
ils allaient droit devant; force inconsciente pour leurs consciences
qu'elle dirigeait.

Hricourt imagina les yeux de sa fille et d'douard, le sourire
d'Aurlie, les rangs de l'arme au camp de Boulogne, sa marche  travers
les provinces de la fort germanique par laquelle ils avaient pouss les
troupeaux d'hommes, de btes, les cohues prisonnires; il sentit que
c'tait le mme lan qui l'enlevait encore contre les lignes moscovites.
Alors la compagnie d'lite le dpassa, lui cacha tout de ses bonnets 
poil, l'blouit de son aigle dore.

Il vit encore les yeux sanglants d'Edme, la bouche hurlante de Cahujac,
la croupe norme du cheval pie, emmenant le dos du colonel, et tout se
dchira de l'air; derrire lui, des chevaux s'effondrrent avec les cris
des hommes renverss. Le tonnerre secoua le sol. Il parut que les forts
craquaient de tous leurs arbres. Comme d'immenses coups de fouet
cinglrent les casques et les poitrines. Des balles cognrent les os. Il
l'entendit, voulut aller outre. Edme criait en brandissant la trompette.
Les jambes d'un cheval furent fauches, et le dragon jaillit en avant
presque sur l'espace o ruaient les pelotons de la compagnie d'lite
entre les pices crachant de longs feux rouges. Hricourt aborda un
tourbillon d'hommes et de btes, sans joindre de l'ennemi autre chose
qu'un visage tranch qui oscilla et finit par choir avec le corps sous
les chevaux.  gauche, les pelisses bleues des hussards franais
volaient au dos des coureurs. Verts et blancs, les chasseurs se
prcipitrent; et le choc vint aux dragons par la droite que domina
soudain une vague de casques bleuis,  chenilles noires, de cuirasses
sombres, de grands alezans aux naseaux crisps, de lattes normes qui
s'abattirent et sonnrent contre les casques des Alsaciens. La haute
stature de Corbehem entrana une horde de centaures agiles qui
sabrrent, les yeux clos et les dents jointes, la tte dtourne.
L'lgiaque,  son tour, droit sur les triers,  la tte de son
escadron, escalada les cuirassiers russes qui s'emmlaient, se cognaient
et croulaient. Il les recouvrit de sa troupe alerte. La clairire
reparut dans le cirque de sapins tages. On se regarda, rouges et
haletants, dchirs, trous sur des chevaux saigneux. La meute du major
avait coiff l'artillerie russe.

Triomphant, il s'arrta. Le devinait-elle, si noble, la triste Aurlie
qui, dans Strasbourg, piait l'avenir, sans doute, aux yeux clairs du
petit douard? Le devinait-elle si fort, l'ironique Malvina, qui se
moquait loin de lui sur la route de Vienne? Le devinait-elle si
puissant, la craintive Caroline, occupe entre les livres et les sacs
d'cus? Le devinait-elle si magnifique, la pileuse Virginie, berant le
sommeil de leur fille, qui avait clos,  cette heure, ses cils sombres?

Il lui sembla que ces quatre imaginations de femmes l'voquaient. Il lui
parut impossible que leur pense,  cet instant, ne ft pas pleine de
lui. Son caractre l'emportait sur les obstacles de la nature, sur la
haine des hommes. Il se sourit.

Edme sonna joyeusement. De toutes parts les dragons revinrent aux sabres
levs des lieutenants qu'admiraient les artilleurs russes assis contre
les affts de leurs pices conquises. Au del, sur la route, leurs
hussards, en pelotons chelonns, arrtaient, de leurs feux, la
poursuite. Les clairs se tordaient devant les groupes de tireurs
fantmes dans la nue fumeuse. Par les bas-cts de la grand'route, la
fuite galopa des cuirassiers russes aux cimiers bas garnis de chenilles
noires. Quelques-uns,  terre, quittaient leurs chevaux moribonds.

Masqu de pleur, l'lgiaque ramena l'escadron. De sa gorge le sang
moussait  travers la toile d'un bandage, gouttait, descendait plus noir
sur les revers de son habit. Les hommes parlaient prcipitamment entre
eux, se montraient les hussards russes et le tir ennemi, emmlaient
leurs brides, flattaient leurs chevaux atteints d'estafilades,
tanchaient, sur le pelage, les rsilles de sang. As-tu vu,
disaient-ils, comme ils tiennent, pitchoun!--C'est d'autres gars que les
Autrichiens.--Et une belle poigne!--Ce pauvre Sorel!--Le grand Russe lui
a fendu la tte jusqu'aux oreilles.--Encore un qui ne boira plus de vin
gris.--Bah! faut bien mourir, un jour.--On leur a montr tout de mme ce
que c'est que des dragons franais.--Regarde l'aigle. Elle
brille.--J'aurais bien voulu que la payse me vt aplatir le mangeur de
chandelles.--Pauvre Coco, mon bicot, il t'a corch l'paule, le
pendard.--Patience! mon gris. L'artiste va te panser, mon chri.
Arrts, ils s'empressrent autour de leurs btes, les pongrent.
L'lgiaque fit signe qu'il ne pouvait plus parler. On apporta, pour
lui, une civire, et on l'emmena du ct des voitures. Il partit,
balanc par les quatre hommes comme un cadavre dj, le pote d'amour.

Les moscovites n'interrompaient pas leur tir.

Et les tages de la fort entire se couvrirent aussi de dtonations,
quand les chasseurs tentrent de l'assaillir. Chaque sapin lcha sa
flamme. D'une seule voix roulante les arbres se dfendirent et
crachrent la mort.

En vain les chasseurs, par pelotons, voltigeaient. La colre de la fort
les enfuma, les repoussa, en culbuta qui tombaient de leurs chevaux 
genoux. On les vit trotter, hsitants, par les sentes, au flanc des
talus. Une bise de fer les cingla, fit sauter les montures et chanceler
les hommes, sans que l'ennemi part hors la bordure des sapinaies.

Murat rejoignit. Il parcourut la ligne des dragons, vint au rgiment de
tte, s'arrta... Dragons de Hohenlinden!... Vous avez t dignes de
votre histoire, dclama-t-il. Mais,  cause de la fusillade, seuls
quelques-uns l'entendirent, et parce que beaucoup aussi lavaient avec
l'eau du bidon leurs gratignures ou celles des animaux. Arriv devant
le major et le colonel, Murat dit encore: Je vous flicite... Vous
commandez le meilleur rgiment... C'est l le cheval turc du colonel
Lyrisse?... Il n'a rien? Tant mieux... Car c'est une belle bte..., une
belle bte, vous savez, major! Mes compliments... Il s'loigna en
dtournant la tte, comme au regret de ne pouvoir mieux apprcier les
formes de l'animal.

Bernard rprima l'amertume de son sourire. Moins que le turc, il
intressait Murat, dont il assurait au moment mme la victoire et le
prestige.

Il ne rpondit rien au colonel, qui frottait ses grosses mains gantes
de peau, esprant: Voil une parole du prince, au moins, une parole
aimable... Peut-tre qu'on ne va plus avoir tout le temps l'tat-major
sur le dos, tu sais, Monsieur, hein?... Il a dit que le rgiment tait
le meilleur!

Mais alors les grenadiers d'Oudinot tendirent leurs avant-gardes sur la
route. Augustin cria du haut de sa jument fine et blanche: Bernard!...
C'est nous qui enlevons la fort.  ton tour de te reposer, mon
frre... Il remua sa jolie main et suivit la direction prise par les
chasseurs, en appelant les bataillons de son bicorne agit. Vraiment il
sembla commander le gnral de brigade qui obit  ses gestes et rpta
sa voix, tant que dbouchrent les colonnes. L'arme au bras, les soldats
rigides redressaient leurs bonnets  tresses blanches. Ils cherchaient 
voir. Leurs visages vieillirent en approchant des bois furieux qui
tonnrent plus. Juste devant les escadrons, la clairire largie
dcouvrait le cirque de collines forestires d'o bondissaient les feux.

Peu  peu les masses d'infanterie s'paissirent, s'amplifirent, se
dployrent entre les dragons et la cavalerie russe qui reculait.
Murailles successives, elles cachrent les shakos jaunes et les dolmans
verts, les petits chevaux. Contre la futaie tonnante, les flots de
grenadiers montrent, par colonnes bleues hrisses de baonnettes et
velues de hautes coiffures.

Ce fut un combat entre les hommes et la fort. Deux fois les hommes se
rurent  la verte face des sapins dardant la mort. Deux fois leurs
lignes se rompirent, s'miettrent, reculrent et retombrent dans la
route. L des chariots enlevrent les blesss criant sur la paille
rougie que pitinaient les chirurgiens, qui retroussaient leurs manches
pour forer les chairs souffrantes.

La cohue bleue des grenadiers se rassembla, se coucha, souffla; puis les
officiers,  un coup de clairon, se levrent, et, l'pe haute,
poussrent de grands cris. Une troisime fois le flot de grenadiers
dferla contre la foudre clatant par mille coups  la face des
sapinires. Disloques, brches, sillonnes, leurs vagues se rurent,
pntrrent la tnbre verte et fumeuse, la percrent de leurs
bataillons inclins, la traversrent de leurs forces mobiles,
l'envahirent d'une formidable rumeur qui se prolongea jusque le soir
parmi les crpitements des fusillades et les abois sourds du canon. Au
crpuscule, la fort germanique tait viole.

Et l'ennemi continua de fuir, le lendemain.

Les dragons chantrent:

     Ennemis de la tyrannie,
     Paraissez tous, armez vos bras;
     Du fond de l'Europe avilie
     Marchez avec nous aux combats!
     Libert, que ce nom sacr nous rallie.
     Poursuivons les tyrans, punissons leurs forfaits!
     Nous servons la mme patrie:
     Les hommes libres sont Franais.

Le major dcoupla sa meute de Gascons, lana les Alsaciens. Elle
parcourut les sentes, elle visita les chaumires, elle admira le nombre
des cadavres russes mitrs d'or, tendus dans leurs capotes grises; elle
recueillit les hauts cuirassiers aux armures de bronze, les fantassins 
brets verts que parait la blancheur d'un plumet raide et qui jetaient
leurs armes avec le dpit de se rendre. Ils s'exprimaient vivement au
moyen d'une langue incomprhensible; ils paraissaient tout de suite
joviaux et doux.

Ce n'tait pas encore ceux-l qui lui drobaient la possession de la
gloire, mais d'autres, plus loin,  l'abri d'autres forts, derrire de
nouveaux monts. La rage de Bernard le harcela menant la fatigue des
hommes et des chevaux. La fivre cerna les yeux. Les malades quittrent
la selle et s'assirent au bord des chemins dans l'attente des fourgons.
Les blessures se rouvrirent sous les linges boueux et salis... Les
animaux maigrirent davantage, et leur poil se ternit tout  fait. On
alla. L'ennemi fuyait toujours, insaisissable. O Bernard trouverait-il
enfin la rsistance qu'il vaincrait, pour devenir l'homme des triomphes
historiques, celui que les foules acclament,  l'ordre de qui les
soldats meurent et que la jeunesse imite. Il ne la rencontra ni dans les
chteaux en ruines dominant la plaine, au fate des grands rocs, ni le
long du fleuve rapide que bordent les chines boises des monts, ni
derrire les cits blanches endormies au bord des larges eaux sous la
tutelle de la cathdrale, ni dans les champs bruns qui
s'approfondissaient au revers des montagnes, ni dans ceux qui se
bossuaient au dos des collines. On alla. Le froid gerait les lvres.
Dans leurs vastes manteaux blancs qui recouvrirent les croupes de leurs
montures, les dragons furent un peuple de silencieux assassins, ruminant
la haine contre ceux qui faisaient endolorir leurs reins, saigner leurs
blessures, accrotre leur soif. Un jour,  Saint-Poelten, on crut les
atteindre, les invisibles. L'arme entire de Kutusov brilla tout un
midi, par lignes mtalliques sur le plateau lpreux, derrire ses
attelages d'artillerie rangs. Comme les corps de Lannes et Murat
n'taient pas en force, l'ordre fut de ne pas tenter l'attaque.
Hricourt crut cependant que l'arme accourrait se joindre dans la nuit.
Le lendemain, on sut que les Austro-Russes franchissaient le Danube 
Krems, et l'on se remit en route  travers les monts et la fort. Les
chevaux marchrent.

Mensonge de Malvina, compassion d'Aurlie, svrit de Caroline,
plaintes de Virginie, mchancet d'Augustin, vous ne pouviez donc tre
jointes et terrasses sous la figure et dans la personne de l'ennemi
qui, de sa dfaite, de sa mort paierait la victoire et la noble
vengeance du caractre? Bernard et pleur. Augustin, lui, s'enchantait
du paysage, du large fleuve coulant au fond de rochers en abmes, parmi
des rives abruptes, noires de hauts sapins rigs d'tage en tage sur
le gris froid du ciel. Il nommait les burgs et les faits de l'histoire,
les riches abbayes au milieu de leurs parcs, entours de mtairies. Il
esprait,  Vienne, Malvina, leur union. Il ne la vantait point.
Ambitieuse, lgre, frivole, il la croyait ainsi. Mais la fortune
attnue bien des imperfections. Mieux vaut tre tromp par une belle
femme que par une laide. Du moins il supputait des compensations
intimes, non mprisables, qu'il numrait au rire d'Edme, joyeux encore
d'une course  la victoire, o le pril s'vitait sans cesse. On
rencontra des villages  demi brls. Les paysannes en pleurs
fouillaient les dcombres. Leurs bonnets de fourrures  la main, les
laboureurs suivaient des bires balances par des brancards. Des
fillettes,  la suite de viols, agonisaient sur les paillasses. Le feu
avait noirci partout les murs. Car les Russes avaient pass chez leurs
allis. Ce peuple acclama les dragons librateurs. Les chirurgiens
franais pansrent les plaies, soignrent les maux, au nom de
l'empereur. L'on alla. Les fantmes des chteaux surgissaient devant les
hauteurs. Les filles en robes rouges poussaient des brouettes de foin.
Les christs tendaient leurs bras de bronze contre la grande croix des
carrefours. Que de paysages se droulrent, tragiques, dans les vaux de
la sombre fort, jolis autour des blancs villages environns de
houblonnires, paisibles vers les prairies o ruminaient les troupeaux
de boeufs blonds, grandioses, lorsqu'au bas des ctes apparaissait la
lumire du fleuve embrassant les les aux vastes pturages, baignant les
caps de rocs hrisss par la multitude des bois en or.

Comme les pieds des chevaux possdaient le sol d'Autriche! Comme les
yeux des hommes se repaissaient du pays de conqute, malgr la fivre et
la cuisson des plaies! On alla. Le casque du major lui pesa tel qu'une
visire de plomb. Rpes par la selle, ses jambes taient deux douleurs
jusqu'aux semelles froides. Le vent chassa la poussire dans les
paupires piquantes. La taille lasse se coupait contre le ceinturon. On
descendit, et les cailloux roulrent sous les pas des btes dans le
ravin. On monta, et la glaise glissa sous les fers, tout le long de la
pente.  chaque hsitation du cheval, le ceinturon coupait, les cuisses
brlaient, le casque cognait le front, la migraine secouait une cervelle
de plomb dans le crne chaud; l'chine se brisait; et l'odeur moite de
la bte en sueur navrait l'odorat.

Hricourt souffrit tant qu'il ne s'inquita point lorsqu'on lui apprit
la mort prochaine de l'lgiaque, le mal du cousin Gresloup. La guerre
n'pargne point les faibles. D'heure en heure on voyait verdir les joues
creuses de Cahujac. Corbehem vomissait. Le colonel devenait tour  tour
carlate et violet, comme si l'apoplexie le voulait trangler  cheval.
Solitaire, le vicomte s'vanouit sur l'aron.

On alla plus loin.

Aprs le rideau clairci d'un bois, ce fut, d'une hauteur, la vue
blanche et grise d'une immense ville tendue le long du fleuve, pleine
des touffes rousses de ses jardins, couverte de ses dmes, de ses
clochers, enfle de ses basiliques et de ses glises. Gante nouvelle,
sa rumeur troublait le brouillard d'argent. Ses fumes s'effilaient dans
l'air terne... Vienne! Les dragons s'arrtrent. Les chevaux
soufflaient. Les hommes haletrent.

Bernard contempla. C'tait l ce qu'ils taient venus chercher depuis
les sables de Boulogne,  travers les campagnes franaises et la grande
fort germanique; c'tait cette ville, sa clameur confuse dans les
vapeurs de l'automne, auprs du fleuve blanchtre enserrant des les
plates. Les uns et les autres, ils se regardaient afin de pressentir
leur motion, en face du joyau de pierre brillant au pied de la montagne
o culminait l'cume tumultueuse de leur cavalerie. Par dix mille yeux,
la France mesurait sa conqute. Frontons des palais, tours jumelles des
glises, ravines des rues bleutres. Devant ces remparts, les Turcs
s'taient arrts sans pouvoir franchir l'enceinte. Et l'on se dit que
les soldats de France, pour la premire fois, feraient connatre  ses
filles le drapeau d'une victoire trangre.

Tonnerre! rptait le colonel..., a vous retourne le sang de se voir
ici.--Est-ce aussi grand que Paris?--C'est plus que Bordeaux.--On va
coucher dans des lits, mon fils.--S'il y avait le port, ce serait
Marseille. Seulement,  Marseille, il y a le port.--As-tu trott, mon
pauvre Coco de bicquot?--a ne fait rien; c'est bon  penser qu'un jour
nous raconterons a chez nous.--Ma mre, qu grand ville!--Les Franais
sont des hros! Ils ne firent rien autre que se rire de toutes les
bouches heureuses. On trempa du biscuit dans l'eau-de-vie du bidon. Ils
ne s'apercevaient plus, sales, boueux, rapics, envelopps de linges
sanglants. Bernard retrouvait en eux ses statues hroques; et il frmit
de croire que les quatre ttes de femmes rflchiraient, quelque jour,
au moment alors vcu devant les rumeurs de la ville. Elle est plus
belle que le visage de Malvina, cette capitale, murmura-t-il; et voici
que je la possderai bientt avec la force de mon peuple!

Vraiment c'tait son peuple, ces deux divisions de dragons qui le
suivaient depuis le Rhin, qui s'tendaient  sa droite et  sa gauche,
qui soutenaient l'lan de ses meutes gasconnes, alsaciennes, bretonnes,
tourangelles, provenales, champenoises, picardes et beauceronnes, ses
meutes de races diffrentes devenues une seule meute franaise, une
seule force latine voue au dsastre des Germains et des Huns, de toutes
les races barbares. Dcius, Scipion, Csar, Constantin! Il murmura
leurs noms, se connut leur me devant les splendeurs de la cit de
Pannonie. L'imperator marchait derrire les aigles. Lui tait le matre
de cavalerie.  grandeur romaine, ressuscite aprs quinze sicles
d'esclavage sous la fodalit franque et germanique! Il l'enseignait 
Edme, ravi de s'apprendre fils des Gallo-Romains.

Et l'ordre vint. On n'entrerait pas dans la ville. On courrait aux ponts
du Danube. Abandonnant Vienne, l'ennemi fuyait en Moravie. Il venait de
battre sur la rive gauche le marchal Mortier accul dans Dirnstein avec
les divisions Josan, Dupont. Esprant que les quarante mille Russes,
dsireux de faire mettre bas les armes  un marchal d'empire,
s'attarderaient, l'Empereur envoyait  la hte son avant-garde pour les
prendre  revers.

On alla. Par subterfuge, le grand pont du Danube fut livr, Murat,
Lannes et Oudinot ayant persuad aux commandants autrichiens la
conclusion mensongre d'une armistice. Bah! ruse de guerre! rpondit
le colonel aux blmes de Bernard, qui n'admettait pas l'utile tromperie.
On alla plus avant. Comme ils avaient eu Vienne  leurs pieds, les
soldats ne doutaient plus de la victoire certaine et dfinitive. Ils
supportrent la fivre, la fatigue. Les fers des chevaux martelrent les
planches des ponts, par-dessus la majest limoneuse du Danube. Les
colonnes de prisonniers dfilrent  rebours. Les champs flchirent sous
les pas des btes. Dix mille grenadiers d'Oudinot couvrirent l'espace, 
droite, jusqu'aux forts de l'horizon. Des compagnies entires, qui
revinrent de piller Stockerau, o taient les magasins de la cavalerie
autrichienne, s'affublrent de pelisses carlates, contre le froid qui
devint vif. Beaucoup se firent traner dans les caissons des
chevau-lgers  la suite des colonnes; tour  tour, les dtachements s'y
reposrent. Le colonel, le major, Edme, profitrent d'une vaste calche
 caisse jaune prise dans une villa des environs de Vienne. Le gros
homme dormait tout le temps. On occupa des villages moraves enfouis aux
plis des montagnes; on coucha sur des lits peints d'ornements bleus et
dors. De bons vins blancs rconfortrent les courages et mirent de la
joie aux yeux, bien que la pluie ne cesst d'alourdir les manteaux, les
crinires des casques.

Edme et Bernard parlaient quelquefois de la famille. Ils s'inquitrent
un jour de leur dlaissement. Edme lui dit:

--Je pense comment je me suis vu enrl  la suite de peccadilles; cela
me paraissait une punition terrible. Abandonner les jolies filles, les
bons repas, la libert, pour se soumettre, pour,  chaque instant,
risquer la mort de faim, de froid, de maladie, ou celle des blessures...
Abandonner Virginie qui me donnait tant de bonnes choses, quitter le
chteau de Lorraine, et dormir dans la paille que les souris traversent!
Maintenant il me semble que je ne mnerai plus d'autre vie, jamais, par
got. Cependant je suis fatigu; la cicatrice de ma blessure pince. Je
ne puis jouer qu'avec de grosses paysannes sales. Je me lave rarement.
Je pue le cuir et le poil mouill. Quand me nommera-t-on marchal des
logis? Augustin, lui, est dans les honneurs, mais moi? Je me plais
cependant au milieu de ces grands gaillards, bons enfants et farceurs,
qui ne songent  rien qu' leur tabac, n'aiment que leur cheval et se
grisent de gros rires. Regardez-les. Ils sommeillent, la pipe  la
bouche; ils se tapissent sous leurs manteaux, comme des colimaons dans
la coquille. Ils ne redoutent pas de malheur. Les autres plaisantent
l-bas parce que Lorilleux a encore perdu sa blague. Cela les rend gais.
Il est si comique, Lorilleux, quand il cherche sa blague. Tous savent
que Ternisien la lui a drobe. Ils s'amusent de savoir ce que Lorilleux
ne sait pas. Cette mme farce recommence tous les jours, et tous les
jours ils y prennent le mme plaisir. Les lubies de la jument que monte
de Camors leur donnent une autre satisfaction,  moins que ce ne soit
l'ivresse grave de Coupeau, qui ne veut pas tre regard s'il se croit
saoul. Rien de cela ne me rpugne, tant je me sens  l'aise au grand
air, tant je me rjouis de dominer mes petites peines, de ne plus
craindre la pluie, le froid, ni la boue, ni le danger. Je me crois hors
de la nature humaine et plus fort que mes instincts. Je me juge noble,
audacieux, je m'approuve, j'admire ma forte animalit. La certitude
d'appartenir  la force qui vaincra m'enchante  un tel degr que
j'oublie tout le reste.

--Vraiment, reprit Bernard, mon plaisir consiste  tre la vie de ces
cinq cents vies qui trottent. Les dragons prolongent mes gestes; les
claireurs de Cahujac tendent mes regards. La compagnie Corbehem appuie
ma rsistance; l'escadron des tireurs centuple deux fois mon adresse.
C'est d'tre accrue de tous ceux-l que se rjouit ma personne. Je suis
comme le plongeur qui vient de rester longtemps sous l'eau, le souffle
comprim, et qui, remont  la surface, respire  pleins poumons. Ma vie
s'largit de leurs vies. Quelle occupation compense cela dans les
habitudes de la paix?

Ils allrent encore. Ils regardaient l'air, les monts boiss, les dix
milles grenadiers fourmillant  travers les sentes, descendant les
pentes, escaladant les hauteurs, assemblant leurs lignes bleues, ou les
disjoignant, derrire les batteries sourdes des tambours. Augustin vint
avertir des prvisions. On allait atteindre la ville de Znam, avant
Kutusov; on le couperait ainsi de l'arme descendue par la Pologne.
Comme les Autrichiens d'Ulm, quarante mille Russes seraient pris entre
le Danube, Vienne, les monts de Moravie impraticables  une arme, et le
corps de Lannes. Il croyait que tout allait finir l. On rentrerait
triomphants  Vienne; il pouserait Malvina Van Brooken. Il promit 
Edme des chasses superbes, en France, et des ftes, toute une existence
de luxe gnreux. Bernard souriait, indiffrent peu  peu. Si cette
Hollandaise prfrait le serin d'tat-major  lui-mme, il n'irait point
la chercher. Mprisant, il la dfendit des critiques d'Augustin, qui ne
s'illusionnait pas.

 Hollabrn, le bruit d'un armistice courut. Kutusov s'avouait pris. Il
capitulerait. On s'arrta trente-six heures derrire la petite ville, 
gauche du faubourg de Schngraben, dans l'un des chteaux autrichiens
qui s'rigeaient en tous les lieux propices. C'tait une btisse basse
et vaste, au milieu d'un parc que des mtairies bornaient. Une vieille
dame y reut gracieusement, regretta de n'avoir point de champagne,
qu'elle croyait tre le vin ordinaire des Franais. Il y avait des
salles si hautes de plafond que de petits oiseaux nichaient entre les
poutres, ppiaient et voletaient. Les chambres contenaient des horloges
normes incrustes d'ivoire, des panoplies d'armures rouilles, des
pinettes vermoulues. On servit un sanglier entier avec ses dfenses,
sur une planche de chne cru, creuse de rigoles pour la sauce. Poudrs
 frimas, les domestiques portaient des souquenilles cramoisies et des
culottes de toile jaune. On vcut l, dbotts, contents. Les dragons
dormirent tendus sur la paille des granges. Les courbatures se
gurirent. Le rgiment ronfla vingt heures de suite, les ttes entre les
poings, les pieds nus. L ils apprirent la mort de l'lgiaque et la
nomination de Pitout  sa place. Celui-ci endossa vite l'uniforme neuf.
Il parlait avec vnration de Murat. Son teint hl, ses traits tirs et
devenus svres lui donnaient plus d'importance. Il critiqua la manire
de parquer les chevaux, puis dveloppa tout le plan de la campagne qu'il
fallait entreprendre contre la Prusse, dont l'missaire parvenait 
Vienne pour demander raison du passage des Franais sur le territoire
d'Anspach.  son avis, la reine de Prusse tait folle et le roi
ridicule. Il croyait savoir que Talleyrand, avec ses collgues, se
rendaient  Vienne aussi. Il forma des voeux pour le voyage des
Praxi-Blassans sur un ton de courtoisie rcemment apprise. Ah bien!
commandant, rptait le colonel bahi!... Vous en dgoisez des phrases.
Peste! mon bon. Tu profites auprs des princes... Pitout daigna
sourire, et il affecta de se mettre  l'tude, tala ses cartes, des
livres, des mmoires. Quant  l'lgiaque, on se contenta de le pleurer
avec des: Le pauvre garon!--C'est bte, la mort!--Et nous aussi,
va!--Enfin!--On n'est pas plus mal, sans doute, de l'autre ct. On se
repose.--Les femmes lui f... la paix, du moins!--Ton, ton, ton, taine,
ton, ton.--Il y en aura-t-il une seulement qui le regrettera?--Peuh!

Le surlendemain,  trois heures de l'aprs-midi, tout  coup, on
entendit battre la gnrale. Les aides de camp galoprent le long des
haies. Un coup de canon branla les vitres des grandes portes-fentres.
Bernard se prcipita sur le perron. Edme emboucha son cuivre, et le
boute-selle fut sonn par les autres trompettes  tous les coins du
parc. On vit les hommes surgir de la paille,  la porte des granges, et
enfiler leurs bottes prcipitamment. D'autres passrent, la selle sur la
tte, la bride au coude. Les marchaux de logis injuriaient en bouclant
leurs ceinturons. Mein Gott?... gmit la vieille dame, qui boucha ses
oreilles et descendit au sous-sol. Des fentres on apercevait les
positions des Russes, appuys sur leur droite  un ravin et sur leur
gauche  la fort. Au centre, une batterie et des ouvrages en terre
rouge dfendaient leurs forces. De cette batterie, un petit nuage enfla,
s'leva, grossit, se dilua... L'armistice tait rompu. L'orage de la
bataille se propagea vite derrire la ville, tandis que des briques
s'croulaient dj dans le faubourg de Schngraben. Les grenadiers
prirent le pas de charge afin de gagner le dcouvert.

Tout le jour, les dragons restrent  l'entre du faubourg, en rserve.
L'infanterie donnait. Vers cinq heures arrivrent les premiers convois
de blesss, en des brouettes que tranaient des paysans coiffs de
fourrures, sous la surveillance des caporaux. Un lieutenant n'avait plus
de mchoire infrieure, ni de langue, tenait la tte en arrire pour ne
point frotter les lambeaux de ses joues contre le drap irritant du col.
Les revers blancs de son habit portaient des plaques de sang. On et pu
compter les dents suprieures gtes, toutes noires, dans la viande de
la bouche qu'un coup de sabre avait partage sans doute au moment d'un
cri. L'homme vivait encore, et il se ramassait sur lui-mme, contractant
les jambes, tandis que ses mains rouges recueillaient les vingt morceaux
de chair pendus  ses pommettes.

Le dfil ne discontinua plus. Dans les charrettes, les soldats
pleuraient, tels des enfants, pour un ventre ouvert, une main brise, un
nez enfonc, une jambe troue par les balles austro-russes. Les
moribonds s'agriffaient aux manches des autres. Leurs blessures
rendaient certains attentifs et rflchis. Soudain l'un poussait un cri
de bte battue, fermant les yeux. Ceux en agonie regardaient blanchir,
mourir leurs mains tales au long des capotes bleues. Ils avaient perdu
tout courage. Ils invectivaient l'empereur, l'appelant: Bourreau,
canaille corse, trangleur de la Rpublique!--Faut-il que je sois
bte.--C'est bien fait pour moi, au lieu de dserter?--C'tait facile
pourtant, idiot!... Ils regrettaient leur pays, leurs parents, le repos
des chaumires... Au long d'un haquet, recouvert de paille, un chef de
bataillon n'avait plus que son habit ouvert sur sa chemise, car ses deux
jambes velues, emportes aux genoux par une bombe, saignaient  travers
les linges du pansement. Celui-l regardait fixement la croupe du cheval
et serrait les dents, les poings, comme pris de rage contre l'atrocit
du sort. Un  un, haquets, camions, brouettes et chariots s'engagrent
dans la rue de Schngraben. Les projectiles ennemis commencrent 
effondrer les toits de chaume, parce que les colonnes de grenadiers et
le train d'artillerie ne cessaient de la parcourir.

Le major vit Edme plir, qui considrait l'homme aux jambes enleves. Il
pensa ncessaire de porter les escadrons loin du spectacle
dmoralisateur; et l'on se retira plus loin, dans une petite prairie
fangeuse. Silencieux, ils s'immobilisrent dans les gurites chaudes des
manteaux,  la tte des montures.

L'orage de la bataille gronda, se dveloppa, branla les nues du ciel et
fit vibrer les oreilles. On ne se parla point. Les chevaux s'mouchaient
de la queue. Bernard faisait les cent pas devant les lignes en pensant 
la petite Denise, qu'il imagina sur les genoux de sa mre,  l'activit
de Caroline, qui avait abm de son charbon les jardins des
Moulins-Hricourt, car la prairie morave ressemblait, parmi son
entourage de peupliers nus,  celle de l'Artois. Comme il comparait les
arbres, il vit une fume lgre grandir au-dessus de Schngraben,
entranant de rouges tincelles, et bientt un grand nuage de fumes
tourbillonnantes s'vada. Une flamme d'or et de sang se dressait, se
dardait. Le chaume des toits s'incendiait.

Ds lors le feu s'chevela davantage et tendit contre le ciel un immense
rideau lumineux, qui ronflait en s'talant. Les fumes furent rabattues
vers la prairie. Les dragons toussrent. Il volait des flammches. Les
chevaux s'pouvantaient. Mais on ne put d'abord changer de place; les
colonnes de grenadiers se rendant au feu comblaient les routes et les
petits champs, entre les caissons verts de l'artillerie.

Le jour baissa vite en ce crpuscule de novembre. Seul l'incendie
clairait les figures furieuses des fantassins muets et qui attendaient,
l'arme au bras, le signal de la marche. La nuit ne vint pas interrompre
la canonnade; mais on dut reculer en arrire de Schngraben et
d'Hollabrn, autour de quoi l'on se battait toujours, dans les rues
pleines d'incendie, de poutres roulantes, de cris effroyables, que
poussrent des blesses laps par la flamme. Plus tard les chasseurs 
cheval, qui allaient,  gauche, tourner l'ennemi, annoncrent que
l'arme de Kutusov dfilait derrire le corps Bagration, qu'elle
chappait  nos armes, que les hauteurs de Schngraben appartenaient
presque  l'infanterie russe. Il fallut allumer des feux de branches
pour le bivouac.

 ce moment, une odeur de grillade envahit l'air, le satura. Edme eut
mal au coeur. Les blesss rtissaient dans les maisons en flammes. On le
comprit. Il rpugna d'avouer que l'on respirait une atmosphre charge
de graisse humaine. Le lendemain, quand on traversa les dcombres fumeux
de la ville, Edme et Bernard reconnurent le malheureux chef de
bataillon: sur les mains, il avait ramp hors d'une petite picerie,
jusqu' ce que les flammes issues de la boutique eussent atteint les
moignons de ses cuisses. Les deux fmurs, sortis des chairs
charbonneuses, restaient pris dans une mare de graisse jauntre fige
autour du cadavre tordu. Les mains avaient creus la terre.

On croisa des files de prisonniers russes, aux visages roses, aux yeux
d'enfants nafs, aux narines ouvertes. Enfui derrire les troupes de
Bagration, Kutusov joindrait ses divisions  l'arme de Pologne et aux
Autrichiens de Kienmayer. Des officiers apprirent cela.

Et partout, sur les seuils, au-dessous des poutres ronges par le feu,
gisaient des corps recroquevills et noirs, rtrcis  la taille
d'enfants, sauf les grosses ttes, qui semblrent des boules de charbon
friable.

L'horreur fut telle que les dragons ne se parlrent plus. Ils se
pinaient les narines  cause des manations. Des soupiraux et des
fentres, des murs effondrs entre les meubles disjoints et boursoufls
par les cloques du vernis, la mme senteur d'ignoble grillade humaine
montait. Le rgiment prit le trot  travers les tables et les tas de
paille qui flambaient encore. Les chevaux vitrent les corps presque
nus des grenadiers de Kiew. Dj leurs visages se violaaient entre les
jugulaires maintenant leurs hautes mitres dores sur leurs cheveux  la
poudre.

L'on alla par les campagnes, de village en village,  la suite des
Russes qui brlaient tout. En longs cafetans blancs, des paysans
pendaient aux branches basses des arbres, la langue hors du visage
violtre, dj becquets par les corbeaux. Au sommet de leurs collines,
les chteaux fumaient de l'incendie. Les filles se sauvaient; leurs
lourdes tresses battaient sur le dos des corsages galonns. Ensuite, les
Franais reconnus, elles versaient le vin blond des cruches dans des
tasses multicolores, qu'elles apportaient, contant les misres subies,
les meurtres des parents, les viols des femmes et des adolescentes.
Certaines finissaient par offrir leurs bouches au baiser d'Edme
s'inclinant. Beaucoup d'entre elles appartenaient  des familles
protestantes exiles par les dits de Louis XIV jusqu'en Moravie. Les
escadrons trottrent. Hricourt lanait les meutes d'Ulbach et de
Cahujac par les villages entrevus dans les creux de ravins,  travers
les sapinaies sombres. On prvit l'approche d'une grande bataille. Tous
les champs s'encombraient de compagnies en marche. Si le major se
retournait en selle, il apercevait une cume d'hommes entre les nues
grises et les chines des coteaux. Des rgiments descendaient les pentes
derrire le groupe de leurs tambours. Les attelages d'artillerie
sonnaient le long des chemins. Les cuirassiers aux armures ternes
foulaient, par troupeaux, les emblavures. Des gorges, les colonnes
dbouchaient avec pelotons d'tat-major. Les aides de camp jalonnaient
les carrefours, se renseignaient, la main  la corne du chapeau verdi,
et devenus graves, hls, maigres. Les doigts de pied moulaient le cuir
des bottes.

On alla. Rien n'intressait, sauf la guerre. Les soldats eux-mmes
discutaient le plan de Bagration, la patience de Kutusov et les qualits
de Murat, de Lannes, d'Oudinot. Augustin parvenait presque tous les
jours jusque son frre. Il lui dit une fois: Bernard, je crois que tu
me gardes rancune, et pourtant je t'aime bien. Oui, oui. J'admire
sincrement ton caractre. Je t'assure, quand mon service m'appelle
auprs des claireurs du corps, j'prouve de la satisfaction. J'accours
 franc trier. J'ai hte de te revoir. Cependant tu ne me conseilles
pas, tu t'enfermes dans ton orgueil. Cela te nuit auprs des chefs. Mais
je te comprends, moi. Seulement je n'ai pas la force d'tre pareil  ton
courage moral. J'ai besoin de briller, de triompher vite. Les victoires
de l'esprit sur l'instinct et l'ambition ne me suffisent pas. Si tu
voulais, si tu voulais, Bernard, tu pourrais me transformer. Mais tu ne
veux pas. Je te semble un enfant barbare... Cela m'attriste. J'ai reu
une lettre de Caroline. Est-il vrai que Virginie va rejoindre Aurlie 
Vienne, avec la petite Denise? Les deux paires d'yeux vont donc se
runir sur les genoux de leurs mamans... As-tu remarqu, mon frre,
comme les Bavaroises et les Moraves ont les yeux de Denise, d'douard...
Tu as d rapporter cette impression de Hohenlinden, hein... L'me des
vaincus a pass dans l'me de la race victorieuse, peut-tre aussi...

L'an sourit, car il percevait le mange du courtisan qui le flattait
en parlant des petits: Va, va, mon garon, je ne m'opposerai point 
ton mariage, ni  la richesse que tu attends. Tant pis pour toi s'il
t'arrive du malheur ensuite... Tiens, regarde: Ulbach et ses Alsaciens
ont couru d'instinct  ce village qu'entourent les houblonnires, et les
gascons de Cahujac  ce hameau vers lequel grimpe le vignoble. Vois donc
les Bretons qui pchent avec une branche et une ficelle dans la rivire.
Yvon rejette une tanche qui frtille sur l'herbe prs du moulin dont
leur patrouille explore les devants. Comme chaque race obit  son got
particulier. Corbehem et ses Flamands marchent en silence, peins par la
disette.

Sais-tu quand on aura du pain? Tous ces pauvres diables se dmnent.
Ils ont faim vois-les donc, Edme. Ce rgiment est comme une araigne qui
a tendu sa toile. Les patrouilles rayonnent du centre jusque les bois de
sapins. Les dragons fouillent les plis de terrain. Pas un coup de feu.
Oh! cet ennemi qui recule toujours, qu'on ne peut atteindre nulle
part!--Moi aussi, rpondait Edme, j'ai envie de l'atteindre. Il me
semble qu'alors nous n'aurons plus froid, ni faim, et que nos bottes
seront rapices. Ils emportent dans leur fuite toutes nos chances de
bonheur, les Austro-Russes.--L'empereur le sent comme nous, ajoutait
Augustin, en caressant l'or terni de ses aiguillettes. Voyez comme de
partout l'on se rassemble. Tenez, l-bas, les hauteurs se garnissent de
chariots, de forges mobiles, de voitures, de fourgons. Les chefs htent
la marche du bagage.--La vie s'augmente de toute la vie qui se concentre
dans les corps exalts de cent mille hommes.--On est sr de soi. On
prouve les coudes contre les coudes. On est un seul soldat confiant, un
seul soldat qui se couche sur le pays morave, qui l'absorbe, qui mange
ses poissons, qui boit son vin et sa bire, qui aime ses grosses filles
mamelues dj violes par les uns et les autres. Les petits garons
d'ici apprendront facilement le russe, l'allemand et le franais, dans
les coles. Chaque peuple laisse de son sang aux prognitures qui
germent dans le ventre des femmes.--Et chacun laissera beaucoup de son
sang aussi au pied des vignes qui porteront les grappes de son vin
blanc.--Qui a du pain ici?--Personne de nous.--On fait
halte?--Oui.--J'ai faim.--Et moi! Il me semble que je mche du cuir.--On
a droit  un demi-biscuit tremp dans l'eau.--C'est l'ordinaire depuis
trois jours.-- la guerre comme  la guerre, mes enfants!

L'arme se put repatre  Brnn, ville pleine d'approvisionnements, que
les Russes ne jugrent pas utile de dfendre. L'Empereur y tint son
quartier gnral. En dpit du froid et du mauvais temps, les rues se
remplissaient  chaque heure d'officiers cherchant les nouvelles et
dsireux de se montrer avant la bataille pour y obtenir un poste
d'importance, ou fixer leur souvenir dans la mmoire des marchaux qui
vivaient l somptueusement. Ce n'taient que chevaux de sang aux mains
des ordonnances, calches suspendues, voitures de campagne atteles 
quatre. Les grenadiers et les cavaliers des compagnies d'lite montaient
la garde devant toutes les portes cochres. Au milieu d'une cour de
hussards et de dragons, d'adjoints  l'tat-major, Murat paradait.
Augustin s'exaltait  ce spectacle. Il s'avoua fier de traverser les
rues populeuses devant l'admiration des bourgeoises coiffes de toiles
d'or et vtues de pelisses blanches, chausses de bottes en cuir rouge.
C'est beau d'tre les triomphateurs, disait-il au major plus
indiffrent.

Lui, ponctuel, se rendait jusque le bourg o campaient les escadrons au
repos. On y attendait les tranards, les recrues envoyes du dpt de
Bthune. Il inspectait mticuleusement les bandoulires de carabines,
les faisait blanchir. Il veillait  ce que les hommes rparassent leurs
vtements, et se contentait seulement s'il trouvait les pelotons assis
on tailleurs  l'abri des hangars, leurs habits sur les genoux et
l'aiguille  la main. Le marchal des logis Rougon prsidait  ces
travaux. Dans une grange, on radoubait les bottes. Ailleurs on rapiait
les culottes de peau et les gants  crispin. Partout on trillait les
chevaux, on pansait leurs chines, on ferrait la corne. Les marteaux de
la marchalerie tapait l'enclume. On galisait les crins des queues 
coups de tondeuse. Pour les soins des btes, le colonel demeurait
lui-mme dans ce village aux maisons de planches goudronnes; leur
rez-de-chausse soutenait  l'extrieur des hangars couverts, et des
toits  porcs. Le gros homme se promenait l, en bas bleus, en manteau
de cheval, le bonnet de police enfonc jusqu'aux bajoues. Il s'appuyait
sur une canne. Il gourmandait les soldats. Devant le village coulait un
petit ruisseau dont les recrues cassaient la glace, au matin, afin de
recueillir l'eau de la lessive. Trois cents chemises de troupe pendaient
 des ficelles, sous les hangars bas.

Le soin de rparer les statues et de complter leurs rangs n'absorbait
plus toute l'attention d'Hricourt. Il souffrait beaucoup de l'estomac,
des reins. Cela le rendit morose, non qu'il sacrifit  la douleur sa
srnit habituelle, mais parce qu'il redouta de ne pouvoir achever la
campagne et, par l, de manquer les occasions de gloire. Il approchait
de la trentaine. Il n'tait pas encore colonel. Cela le remplissait
d'amertume.  cet ge, le Rival commandait l'expdition des Pyramides.

Le major songeait  l'avenir d'une vie au coin du feu, s'il lui fallait
quitter le service devenu trop ingrat, pass une certaine poque, pour
qui n'obtient pas les hauts grades. Vraiment il n'aimait pas Virginie.
Certes il la tromperait; elle lui rendrait la pareille. Ils
divorceraient. Il prvit les misrables phases de ce conflit. Comment
s'arranger de Virginie, molle et trop soumise  des malaises, de
Caroline dsagrable  voir, et toujours grognante. La seule vocation
du petit Dieudonn Cavrois valait un dgot nouveau. Les Praxi-Blassans
l'auraient mieux sduit; mais la mlancolie de la soeur ne lui tait pas
moins pnible que la crainte de pcher criminellement avec elle. Sans
savoir les raisons, il s'imputait la cause de cette tristesse. Il ne
s'tait pas montr bon envers elle. Il aurait d lui offrir ce que ne
prodiguait pas l'irascible et l'actif diplomate: une affection
constante, dfinitive et sre. L'trange miracle des yeux d'douard,
identiques  ceux de la petite bavaroise de Moesskirch, n'annonait-il
pas l'influence qu'un frre et pu avoir sur l'existence d'Aurlie? Elle
l'avait sauv du suicide, elle, par l'entremise de sa belle-soeur.

Et cependant il ne se crut pas le courage d'accomplir ce devoir.
L'nergie des sentiments lui manquait. La mort de son pre l'isolait
compltement, le respect envers le vieillard ayant t sa plus forte
inclination. Depuis lors il n'avait voulu que la gloire. Elle se
drobait. Il prvit bien qu'elle ne viendrait pas  lui en ce mme
paysage o finirait sans doute la grande bataille des nations, latines
contre la slave et la germanique.

Roides, les pentes du plateau lpreux descendaient, jusques les tangs,
 droite, tangs ternes, larges, embarrasss de roseaux et qui
refltaient un ciel gris, travers par des vols d'oiseaux migrateurs. Ce
mont de Pratzen reprsentait de profonds ravins semblables  des plaies
mauvaises o vivaient, blottis, d'affreux villages en bois. En
s'chappant de maisons englues de glaise contre le froid, la fume
noire des feux de tourbe souillait l'air.  mi-cte, la roue d'un moulin
tournait sous le barrage du ruisseau huileux. Un vieil homme en bonnet
de coton pchait  la ligne. Ensuite la hauteur pierreuse s'adossait 
l'horizon gris. Des chemins y serpentaient entre les terres maigres et
les silos du vignoble. Plus loin, vers la gauche, le plateau s'abaissait
jusque la route d'Olmtz coupant une plaine onduleuse et triste, trs
vaste. En-de de la route,  un coteau, cinq mille Franais en veste
fouillaient de leurs bches, de leurs pioches, entamaient des tranches
profondes, rejetant une terre plus rouge, frache, plantant des
palissades, abaissant des chevaux de frise, levant des rectangles de
terre. Plus loin, en arrire, les grands bois de pins adosss aux
collines de Bohme fourmillaient de tout un corps d'infanterie, qui se
retranchait galement. Vers le coteau on tranait les pices
d'artillerie lourde. C'tait une activit folle et joyeuse, que rythmait
sans cesse le roulement des tambours.

En face, plusieurs essaims de uhlans et de cosaques couraient, le long
du plateau, de village en village, sortaient, galopaient jusqu'au
ruisseau couvrant les bivouacs de cavalerie, changeaient parfois des
coups de feu inutiles avec les soldats du 11e chasseurs, qui faisaient
le service d'avant-postes.  certains moments, tout rentrait dans le
calme de l'attente.

Bernard Hricourt s'attachait au paysage. Son me due des sentiments
et de la gloire jouissait d'tre morne ainsi que lui. Le caractre
savourait l un repos, une douceur amre, en laquelle il se complut.

Revenu de Vienne, tout guri, Gresloup l'approuva d'aimer ce lieu.
Ensemble ils demeurrent des heures, pensant  la misre des ambitions
illusoires, des vaines passions.

--Tout fuit toujours, mon cousin, affirmait le lieutenant aprs ses
rcits d'amour.

--Tout fuit, oui, rpondit Hricourt.

--Et la vie pourchasse.

--Nous poursuivons l'ennemi qu'on n'atteint jamais.

--On n'atteint pas...

Bernard dcrivit Denise, douard; il confia son espoir d'admirer leur
chance que ses armes prparaient, outre l'activit de Caroline et
l'intelligence de Praxi-Blassans.

--Oui, tout sera beau, si vous ralisez... videmment, il faut songer
aux heures de joie que la descendance pourra connatre, si nous les
avons amenes. Il faut se marier; il faut engendrer.

--Je crois, dit Bernard.

Il voquait la robuste famille romaine, l'effort latin qui avait fond
la gloire de la Ville, l'me de la Ville, et le triomphe des Quirites.

--Csar prvit-il que Buonapart, un jour, raliserait son rve de
latiniser la Germanie? Et voil ce rve accompli, sans doute. Nous
marchons sous les aigles mmes qui conduisirent les lgions et les
centuries. Lorsque Varus poursuivait comme nous l'insaisissable ennemi,
pensait-il que nous achverions sa poursuite?

--Et peut-tre ne l'achverons-nous pas; mais nos arrire-petits-fils
l'achveront. Le monde acceptera d'obir  l'idal grco-romain, que le
christianisme vulgarise. M. de Chateaubriand le dmontrait nagure.

--Oui, mon cousin. Il ne faut pas limiter  notre pauvre vie l'effort
des races et du temps.

--Le temps puise la vie des hommes et la vie des races.

Ils aimrent, plusieurs matins, philosopher ainsi au pas de leurs
chevaux, sans trop se soucier des pluies battantes, ni du sifflement
d'une balle que la patrouille russe adressait. Augustin les rejoignit,
un jour, sur sa jolie bte blanche manire.

--Malvina est  Brnn. Elle apporte des nouvelles de Virginie,
d'Aurlie, de Denise, d'douard, de Praxi-Blassans. Elle fait dj bon
mnage avec eux. Nous nous marions dans un mois, si les boulets
moscovites n'interviennent point d'abord, annona-t-il, en souriant avec
une certaine apprhension.

--Saluons l'homme heureux, mon cousin.

--Oh! oui. Une fiance belle, amusante et trs riche. Voil ma vie
faite. Ma vie est faite, rpta-t-il.

--Ma vie est faite, soupira Gresloup; mais pas de la mme sorte.

--Et moi aussi, dit Bernard, ma vie est faite.

--Allons, allons, hommes chagrins, tas de Werthers et de Rens!.. Ce
n'est pas tout. Il faut poursuivre!

--Poursuivre le cavalier qu'on n'atteint jamais et qui emporte avec lui,
votre espoir...

--Bah! bah! nous avons toujours atteint les Austro-Russes. Ils vont
danser, et voici la salle de bal... L'Empereur, cet aprs-midi, inspecte
les dragons. Je venais t'en avertir, Major. Oudinot est arriv guri de
la blessure reue  Hollabrnn. Il parat qu'on me nomme capitaine,
Bernard!

--Parbleu!

En effet, Napolon passa la revue dans le village, au bord du ruisseau.
Murat l'accompagnait. Ensuite ils firent former le cercle aux officiers.
L'Empereur avait grossi. Un sourire camarade dcouvrait ses belles
dents. D'abord il prdit que le colonel serait promu bientt gnral de
brigade. Le gros homme ne put remercier.  demi mort d'motion, il leva
la main vers son casque. L'Empereur remarquait: Ah! ah! Major, c'est l
le cheval turc du colonel Lyrisse? Tout le monde en parle. Quelle
superbe bte, Major!... Le chef d'escadron Pitout?... Celui-ci releva
la tte. Napolon le flicita pour sa connaissance de la carte et ses
travaux dont le prince Murat l'entretenait souvent.  cela, le rgiment
devait de belles manoeuvres, notamment prs d'Amstetten, o l'on avait pu
envelopper les vedettes de l'ennemi avant de l'assaillir.

Pardon, voulut protester Hricourt, c'est moi qui fis envelopper les
vedettes. Il se contint. L'Empereur ne le voyait plus, mais recommanda
l'tude aux officiers suprieurs. Il laissait entendre que les grades ne
seraient dcerns qu'aux plus instruits. Ensuite il complimenta le
capitaine Cahujac et lui promit la Lgion d'honneur pour sa conduite 
l'affaire d'Amstetten... Le lieutenant Gresloup fut galement lou.
L'Empereur continua. Sa redingote tait couverte de boue, et ses bottes
de craie prise aux pierres remues dans les terrassements.

Hricourt refoula un sanglot. Donc le cheval turc mritait seul des
loges; lui n'tait rien, lui qui avait faonn les huit cents statues
du rgiment.

--Major, dit l'empereur, il vous manque beaucoup d'hommes.

--Quelques-uns; mais ils rejoignent, Sire.

--Vous devriez avoir six cent trente dragons, reprit-il aprs avoir
consult son carnet.

--Sire, plusieurs sont rests malades  Hollabrnn. Je sais qu'ils sont
en route pour rejoindre.

--Mais ils devraient avoir rejoint. Je ne veux pas tolrer ces absences.
Le tiers du rgiment fait dfaut. Les dtachements du dpt ont d
boucher les vides  Munich et  Vienne... Alors?... C'est vous que je
rends responsable...

Le major ne bougea point. Il se roidit. Le Rival fronait les sourcils
et le regardait fixement aux yeux.

--C'est cela!... On s'occupe de ses chevaux de prix, et on ne
s'intresse pas  l'effectif du rgiment... Vous rendrez compte de cela,
Major; je vous l'assure... Colonel, vous veillerez sur cet officier et
vous m'adresserez un rapport.

--Sire!...  Hollabrnn..., insinua le colonel.

--Qu'est-ce que a signifie...? Dsormais je renverrai dans les dpts
les officiers qui me prsenteront de pareils effectifs... Si nous
n'tions pas  la veille d'un engagement, le major retournerait au dpt
de Bthune.

Le Rival s'excitait, furieux, en agitant une main grasse et blanche.
Murat, constern, se tint coi. Napolon finit par s'loigner au trot de
son arabe en haussant les paules sous la redingote grise toute crotte.

--Monsieur, tu n'as pas de chance, tout de mme, gmit le colonel.

Toutefois le rve de devenir gnral l'empcha de plaindre plus
longtemps Hricourt. Il lui promit la succession de son grade.

Le major souffrit de rage. Rentr  Brnn, dans son logement, il se jeta
sur le lit pour crier  l'aise, branler le bois  coups de poing. Un
billet de Cavanon russit  l'apaiser un peu: Murat avait reprsent
plus tard  l'empereur l'injustice de tels reproches. Il n'y serait pas
donn suite.

Cependant Bernard ne se consola point. Le Rival l'avait humili. Il
s'emporta contre le destin, conta sa peine au colonel Lyrisse, qui le
retint  dner avec Cavanon, Edme, Augustin, Malvina tout en velours
jonquille. Bavarde et satisfaite de soi, elle n'intressa gure.
Hricourt lui dit brutalement qu'il laissait aux enfants la socit des
femmes, puis se retira de bonne heure. Cavanon l'excusa et fut galant.

Dans la nuit du surlendemain, on lut devant les escadrons,  la lueur
d'une chandelle cache aux patrouilles de l'ennemi par un manteau
tendu, la proclamation de l'empereur, affirmant une prochaine victoire.
Les dragons taient passs du centre  la gauche, au flanc de la route
d'Olmtz, non loin du coteau, garni de dix-huit canons, que le 17e lger
avait promis sur l'honneur de dfendre jusqu' la mort.

Le corps de Lannes sparait les dragons de ce coteau. En arrire, les
cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty constituaient une rserve. En
avant, les chasseurs de Kellermann couvraient la droite de Lannes, car
on savait que, dans la plaine onduleuse, quatre-vingt-deux escadrons
russes et autrichiens allaient prendre place.

Impatient de se ruer, de contredire Napolon par l'vidence de sa
bravoure et de ses manoeuvres tactiques, Hricourt rageait encore. Au
souvenir de sa vie manque, de sa gloire perdue, il serrait les dents,
il frappait l'air d'un bras fou. Toute la nuit, il parcourut les
bivouacs, compta et recompta les hommes. Il en tait arriv le soir
mme. Il n'en manquait plus dix. Assister  une grande bataille tait un
mirage pour ces mes qui, depuis quatre mois, trottaient  travers les
Allemagnes, pillant, tuant et s'enivrant.

Te voil, Macquart.--Oui, mon commandant.--Je te portais dserteur, mon
garon.--Sauf votre respect, mon derrire n'avait plus de peau; mais,
quand j'ai su qu'on allait se frotter srieusement, j'ai mis du suif sur
ma personne et me voil prsent  l'ordre.--Je te croyais retourn dans
ta famille.--Ah, l, l! ma famille... Un pre qui gifle, une mre qui
ramasse les sous que je gagne et qui les fourre dans son bas de laine.
Et puis, les contrematres,  l'atelier, qui vous comptent quinze sous
pour quatorze heures de travail. J'en ai assez. Jamais de grand air!
Jamais de plaisir! Ici, au moins, on vit, on se sent, on s'amuse, on se
cogne. Demain, quand je taperai sur le Russe, ce sera comme si je tapais
sur le contrematre qui a sduit ma matresse. J'irai de bon coeur; et a
me soulagera. L'arme, c'est l seulement que je respire, moi!--C'est
vous, d'Auberive.--Mon commandant, je suis rest malade chez des paysans
aux environs de Znam. J'avais une migraine effrayante et la fivre. Le
chirurgien du corps l'a constat. Quand j'ai appris que Kutusov avait
rejoint l'empereur Alexandre, j'ai devin la bataille; j'ai lou une
carriole et deux chevaux: j'ai emmen Saccard avec moi, et nous sommes
arrivs  temps. Je me suis engag pour voir une grande bataille. Je ne
voulais pas manquer le spectacle. Ce sera beau?--Les trois empereurs
s'empoignent.--J'aurai vcu, du moins, si je vois a.  Paris, on ne vit
pas. On boit avec des cratures, on joue btement toute la nuit. On
s'abme l'estomac. Toutes les femmes trompent de la mme manire.--Et en
province,  Plassans, dit Rougon, ce n'est pas drle non plus de fumer
sa pipe toujours dans le mme cabaret, du matin au soir. Au moins, 
l'arme, on voyage, on voit du neuf.--Et demain, mon commandant, les
dragons franais dmontreront aux Moscovites ce que vaut un homme de
Gascogne sur un cheval barbe. Ils se vantaient en riant. Ils
rappelaient leurs exploits anciens. Ils afftaient leurs sabres! Ils se
promettaient leur aide mutuelle au moment du combat. Sur les feux, ils
cuisinaient dans leurs marmites des mlanges d'eau-de-vie et de
cassonade, dans quoi ils trempaient le dur biscuit. Le bonnet de police
rabattu contre les oreilles,  cause du froid, ils restaient accroupis
en leurs grands manteaux blancs, au milieu des litires de paille.
Quelques-uns dormaient dj, les pieds au feu et la tte dans leur col,
appuye sur la selle, le long des faisceaux de carabines, assemblant
aussi les sabres et les gibernes, les casques et les paires de bottes.

Au toit d'une ferme, Corbehem et Cahujac examinrent les positions de
l'ennemi que marquait la multitude des feux sur le plateau, dans les
ravins, aux inclinaisons des pentes. Pitout les spcifia exactement. On
distinguait, dans les masses d'ombres, un mouvement certain de la gauche
vers la droite qui confirmait les prvisions de l'Empereur. L'arme
russe descendait aux tangs pour couper la retraite sur Vienne et
rejeter l'arme franaise contre les monts de la Bohme.

--Napolon a devin leur plan, dit le nouveau chef d'escadron; quel
homme de guerre!

--Et, s'ils coupent la retraite sur Vienne, que ferons-nous?

--Murat tournera leur droite; alors ils nous auront dans le dos.

--Mais Bagration, qui est devant nous, empchera de les tourner.

--Lannes enfoncera Bagration...

--Et Murat la cavalerie autrichienne...

--Les vainqueurs pris  revers seront coups de la Pologne.

-- moins que nous ne soyons pris entre les troupes de Pologne et
celles-ci.

--Cela dpend du hasard de la guerre, chantonna Gresloup... Voyez donc,
Major, ces multitudes de feux qu'on sent dous de conscience,
personnels... Ne dirait-on pas un peuple d'tres feriques qui s'agitent
dans notre morne paysage, comme les ides en nous, et sans plus de
sagesse...

Mais Hricourt n'tait pas d'humeur  philosopher. Il s'affirma qu'en
cette plaine  demi disparue parmi le brouillard naissant il
accomplirait le lendemain une grande chose. Elle l'lverait au-dessus
du Rival contraint  l'admiration. Elle imposerait au coeur des hommes
l'motion d'un enthousiasme. Que serait cette chose? Il l'ignorait
encore. Il entrevoyait une manoeuvre du rgiment qui le porterait jusqu'
la cime du plateau, cette masse d'ombre illumine de cent mille points,
anime d'une rumeur. Il entendit hennir au del de la route d'Olmtz les
chevaux des hussards de Pawlograd. Il se rappela la bande de _junkers_
qu'il avait vus dans la journe rire et boire, puis casser leurs verres
aprs avoir port  la sant de quelque personnage. Il frapperait du
sabre, bientt, ces jeunes gens imberbes aux joues roses; il teindrait
l'clat de leurs regards nafs et bleus, au nom de la force latine et de
la libert rpublicaine.

 cet instant, un tumulte de voix franaises troubla le songe. Les cris
de Vive l'Empereur! se dgageaient du fracas. Il vit des torches de
paille et de sapin courir au poing des cavaliers galopants; tous les
rangs des divisions Suchet, Caffarelli, quittaient leurs litires, dont
ils arrachaient le foin pour le tordre en forme de brandons, l'embraser.
Ce geste se propagea le long des lignes. Deux murailles infinies
d'hommes illuminants se dressrent afin d'clairer le Rival, qui, au
milieu, parut. Aprs lui, les torches de paille s'teignaient, comme si
la prsence impriale uniquement et enflamm les troupes.

 leur tour, les dragons se levrent, se dirent le jeu; ils amassrent
la paille et l'allumrent, en rptant leurs vivats pour la proclamation
qui annonait la victoire. Lui vint, la main en l'air, et galopa devant
les visages tendus qui vocifraient, unanimes en leur confiance
nationale.

--Esclaves, murmura Gresloup!

--Non pas, contredit Pitout, ils s'acclament eux-mmes; ils saluent la
fortune de la Nation dans celle du camarade qui la rend glorieuse avec
lui.

--_Ave Csar, morituri..._

--Vive l'Empereur! hurla Corbehem, qui haussait sa large poitrine en
manteau blanc barr d'or.

Tout court sur un grand cheval, l'Empereur passa exalt par les cris
nervant au loin le peuple de soldats runis autour des feux. La fume
des torches masqua son visage. On ne reconnut que sa main: elle se
levait; elle s'abaissait en remercment.

--Oh! gmit Edme, avec une convoitise douloureuse, que je voudrais
ressentir ce que cet homme ressent  cette heure!

--pouse la matresse d'un Barras, assassine ses adversaires, rpondit
Gresloup, et il te donnera peut-tre le commandement de l'arme
d'Italie, jeune homme, si tu es, comme celui-ci, un mari complaisant et
un sicaire docile.

--Taisez-vous, mon lieutenant, je vous en prie. C'est trop beau...

Jusqu'au loin l'acclamation se perptua, et les figures de soixante
mille hommes s'clairrent au passage de l'escorte, pour l'tonnement de
la nuit.

Ensuite l'arme se recoucha devant les feux, rieuse, comme aprs la
victoire.




XVI


Parmi les officiers, quelques-uns dormirent seuls plus d'une heure. La
joie fbrile des hommes combattait aussi leur repos. Toute la nuit on
entendit des rires, des appels. On faisait bombance autour des feux; on
plaisantait la mort avec un coeur rsign  s'mouvoir devant le
spectacle de la rue gigantesque, pour salaire du pril; c'tait la
rumeur d'une foule en liesse.

 plusieurs reprises, une musique rgimentaire joua des airs graves de
Grtry. Alors les voix du peuple se turent, coutrent l'me de la
nation, qui, lointainement, derrire ses lignes, ses masses, rappelait
aux hommes le gnie de leur race et son obscure mission de gloire.

-- l'ordinaire, murmura Gresloup, tous ces gens n'aimeraient qu'une
fanfare brutale et vive; ils n'couteraient cette harmonie que par
discipline, sous la solennit du drapeau. Vous n'entendez plus, Edme, un
rire, une insulte, un cri,  cet instant. L'esprit de tous est devenu
subitement un seul esprit attentif et mieux dou pour croire avec
gravit. Voil tous ces petits commis de boutique, ces laboureurs et ces
ptres de France en soudaine possession de l'intelligence que seule
connat, d'habitude, l'lite des citadins. Je ne sais pas ce qui me
touche le plus, de la beaut de cet art ou de la magnificence de ces
milliers d'esprits qui s'unissent, qui renforcent par cette communion
leur gnie afin d'admirer l'me profonde de leur race, de la chrir,
d'accepter, pour sa suprmatie, la mort de tout  l'heure.

--Vous parlez toujours de mourir, rpliqua Bernard. Bien peu s'en
occupent, allez. La plupart esprent ce qu'ils boiront demain soir, le
repos de la caserne et l'invincibilit certaine de leurs bras...

--Voyons, lieutenant, quoi: nous sommes des Franais de la Grande Arme,
hein? Est-ce que tu ne sens pas qu'on va les bousculer un brin, les
Austro-Russes... Je te demande un peu, il n'y a que les pleurards qui
mangent le pruneau de plomb...; et le colonel fit retentir sa grosse
joie.

Hricourt ne pensait pas mourir. Il excitait au fond de lui une rage
secrte. Derrire ce mont du Pratzen illumin de feux, et qui sembla se
mouvoir lui-mme par des milliers d'ombres en marche vers la droite,
vers les tangs de Menitz, il dcouvrirait enfin un pays libre
d'humiliations et de peines, o il pousserait, triomphateur, son cheval
turc, devant l'enthousiasme des soldats et les drapeaux inclins. Car il
suffisait de pourfendre les visages russes, de bousculer les grands
chevaux gris surmonts de colosses aux armures de bronze, il suffisait
d'abolir l'ironie d'Augustin en chaque figure ennemie, la malice de
Malvina, la mollesse de Virginie, la rancune de Caroline, la tristesse
d'Aurlie et l'injustice du grand Rival.  force d'hrosme, il
craserait ces forces mauvaises qui contrariaient son nergie, qui
utilisaient pour cela les corps russes, les armes autrichiennes, les
canons impriaux. Mais les six cents dragons, formes de sa volont,
balayeraient cette fois la rsistance du destin dress contre son
bonheur. Il eut envie de confier  un ami ces penses. Il se rapprocha
du silencieux Corbehem. Celui-ci fumait  demi sommeillant, prs
d'Ulbach endormi dans son manteau,  l'abri d'une toiture de paille
soutenue de piquets. Hricourt dit: Capitaine Corbehem, je vous aime
mieux que tous les autres officiers du rgiment, et j'aime vous le dire,
cette nuit, vous toucher la main... Les autres se battent pour des
raisons particulires; vous, pour l'honneur de l'arme et de votre
escadron. Vous tes un homme d'honneur vritable. Il en reste peu. Je me
sens heureux de vous assurer que, si demain le sort nous favorise, je
m'efforcerai de vous tre utile par la suite. Le capitaine ne rpondit
rien; mais, dans ses yeux bleus, au bord des paupires rougies, une
larme troubla son regard svre. Ces deux hommes qui n'avaient point
chang, au long de six ans, la moindre phrase trangre  leur service,
se comprirent aussi lis par leur estime rciproque que deux poux par
un amour ancien, sincre et passionn.

Bernard lui rvla toute son existence. Corbehem tait n, dans une
grande ferme de Flandre, domaine de sa famille depuis le XIIIe sicle.
Il subsistait du manoir un donjon qui servait,  cette heure, de
pigeonnier en haut, de fournil en bas. Laboureurs, brasseurs et
chasseurs, soldats aussi, les anctres s'taient humblement succd. Il
ne put rien conter d'illustre sur leur vie. Il aimait le grand air et
les exercices du corps. La guerre lui valait cela. C'tait toute son me
de fort mangeur, aux pommettes sanguines. Il ne souhaitait rien qu'agir
avec ses larges paules, boire  la mesure de sa vaste bouche, de sa
panse arrondie; puis ne pas dvier d'une ligne hors la route d'honneur
que, l'illusion de son adolescence avait trace.  mon avis, mon
commandant, la seule chose que les infortunes ne peuvent atteindre, ni
l'inimiti des hommes, c'est l'orgueil intrieur, celui qui souffre et
blme lorsque nos actes veulent dmentir l'ide du bien, celui qui
s'enthousiasme lorsque cette ide et nos actions s'accordent
parfaitement. Tout le reste est sujet  l'erreur,  la faiblesse. Et
voil!--Oui, oui, reprit Hricourt; c'est la seule vrit. Mais j'ai
besoin que cet orgueil intrieur, comme vous dites, devienne vident et
public.--Moi non, rpondit simplement Corbehem; et cela fait que je vis
plus heureux.

Dlgu par Murat, Cavanon assembla le rgiment, aux dernires heures de
la nuit. Prs de lui, le chef d'escadron Pitout, muni de ses
paperasses, renseigna sur le terrain qu'on ne distinguait pas. Seulement
une immense rumeur persistait, une rumeur aux mille yeux de feu, et dont
les ombres se mouvaient d'un point  l'autre de l'horizon noir. On
entendit les cortges d'artillerie descendre du Pratzen vers les tangs
dans un mme roulement sourd, qui, parfois, s'arrtait, et que
couvraient parfois des clameurs brves.

On se mit en selle. Cavanon prvint les officiers de leur devoir, leur
rappela qu'ils couvraient la droite du corps Lannes, les divisions
Suchet, Caffarelli, qu'ils suivaient les chasseurs de Kellermann, que
les quatre mille cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty les appuyaient en
arrire, que Soult,  leur droite, pousserait les bataillons contre le
centre russe, qu'ils avaient  combattre l'aile droite ennemie,
infanterie de Bagration, cavalerie du prince de Lichtenstein, que les
soixante-quinze pices tablies sur la colline, renforceraient le
mouvement.

Droit  cheval, le gant sur la cuisse  trfle d'argent, il dclama ses
instructions. L'on s'engageait dans la plaine. Les hommes firent
silence. Les cuirs craquaient. Le rgiment dfila par des minences de
terrain, o le profil maigre de Pitout apparut toujours, clair du
falot tendu par un dragon devant les notes et les croquis. Il en
expliquait au baron l'importance. On marcha une heure, puis les lignes
s'arrtrent, se fixrent dans la nuit; des falots avec des ombres
questres coururent. Le froid du matin donna l'ongle, et les hommes
mirent pied  terre pour battre le sol de leurs semelles. Brusquement le
canon tonna sur la droite; une seconde fois; et, dans un fond, la
fusillade crpita, telle une friture que secoue la mnagre. Hricourt
flaira l'air, tendit l'oreille. Il crut sa rage invincible. Il se
trouvait alors entre son escadron et celui du vicomte disparu dans le
collet du manteau. Mercoeur dit aux hommes de l'lite: Voil le bal qui
commence et la musique. On va s'triller proprement, mes fistons.
Coupeau, tu peux achever ton fromage. Il est permis de lcher une
agrafe... et de desserrer la boucle... Les bonnets  poil se
penchrent. Parat que les chevaliers-gardes ont promis de balayer la
cavalerie franaise. Ce sont des jolis coeurs pour les demoiselles des
seigneurs russes.--Faudra voir  faire pleurer les dames de
Saint-Ptersbourg!--On leur cassera le nez  ces muguets.--On leur
talera les tripes.--On leur retournera les poches.--Et leurs dames
viendront aprs recoller les morceaux.--Bon, voil l'orchestre qui
grogne!--Silence dans les rangs! L'orage de la bataille s'ployait vite
 travers le matin. Edme tchait de voir aux interstices de la futaie
humaine. L'tat-major de la division parcourait la route d'Olmtz,
papillonnait autour de la voiture de campagne, o trois gnraux, debout
sur les banquettes, examinrent,  travers les tubes articuls des
lunettes, l'chiquier de la cavalerie rpandue sur la plaine dans un
soleil d'hiver, qui troua les brumes. Ils agitaient leurs mains gantes
de daim; les estafettes partirent au galop vers les couleurs des
fanions.

 gauche de la route, les schakos de la division Suchet formaient un
long champ de plumets rouges, depuis les verts sapins des collines
moraves jusque l'minence aux batteries. L, des retranchements taient
garnis par l'uniforme bleu de l'infanterie lgre. Sur les talus, dans
les ravins, le long des pentes, fourmillait une foule tumultueuse,
active, bande par les lumires des baonnettes en ligne, et qui
marchait derrire le trot des officiers monts, levant parfois l'pe
pour les changements de direction qu'annoncrent les clameurs rptes
des ordres.

En arrire de la route, fort loin, un mur d'acier brillant tait la
masse des cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty, tandis qu'en avant, et
 gauche, les sacs fauves, les buffleteries blanches, les hautes gutres
noires de la division Caffarelli s'loignaient au rythme de huit mille
pas foulant la terre meuble des emblavures. On se croirait  une revue,
dit Edme.

Rien d'abord ne se rvla de l'ennemi que la propagation de la canonnade
le long du Pratzen vert et gris, corch de ravins o sigeaient de
petits villages ternes  toits de chaume autour de leurs glises, dont
les bulbes couverts d'ardoises tincelaient au soleil rose.

Et ce dura, de la sorte, longtemps. On avanait au pas des btes en
ligne de bataille. Un large espace sparait Hricourt, Cavanon, le
colonel, Pitout, des chasseurs  cheval qui prcdaient. Une de leurs
colonnes en uniformes  galons blancs gardait aussi la droite.

--Par del cette colonne, avertit Cavanon, attendent quatre-vingts
escadrons russes et autrichiens sur deux lignes. Et, cette colonne
disperse, ils nous chargent!

--Oui, grogna Pitout, on va produire du gchis. Les chasseurs seront
refouls sur l'infanterie et la bousculeront.

--Pourquoi n'attaquons-nous pas, demandait le colonel. Quels lambins!
Regarde-les donc: Messieurs les gnraux qui font les grands bras sur
leur calche...

--Sans doute Lannes veut d'abord gagner le plus possible de distance sur
la route d'Olmtz, expliqua le major; il ne veut pas s'attarder ici.

Il arrta son cheval turc pour se retrouver au niveau de Corbehem, qui
dirigeait l'escadron de tte,  sa place; et ils avancrent en silence
quelque temps. Ils se regardaient, le sourire aux yeux.

On alla. Bernard courut d'un escadron  l'autre, amoureux de ses belles
statues, vertes et rouges.  peine un rictus crispait-il les faces
amaigries, hles. Cependant le vicomte parut lgrement ple devant la
compagnie d'lite,  distance de Mercoeur, dont la face mchante
reniflait l'air et dont scintillaient les yeux cruels. Cahujac
plaisantait les soldats, tiraillait sa bride, criait de brusques
injonctions, disant au major: Moi, a m'amuse. Je suis trs content,
moi, nous allons secouer ces imbciles de Russes..., hein, mon bon,
tonnerre!... Le nez de Marius blmit, encore que lui-mme, tout
affair, les regards mobiles, s'essoufflt au grand trot du cheval qu'il
menait, adjudant-major, de la tte  la queue de la colonne, car les
trois escadrons gardaient inexactement leurs distances. Il craignit
qu'un changement de front sur la droite ne pt s'excuter  l'aise, en
cas d'attaque par le flanc. La canonnade empcha le major de le rassurer
par des raisons suffisantes. On dirait qu'on dcharge du bois dans une
cour de la rue du Bac, pour les feux de Brumaire, observait Edme  la
minute o, soudain, les chasseurs verts et blancs de l'avant-garde
dfilrent au galop, s'clipsrent  gauche, dmasquant la division
Caffarelli, qui parut avec les tresses blanches et les panaches rouges
de ses schakos vass, l'arme en joue vers les lances innombrables de
uhlans noirs. Cent de leurs chevaux culbutrent, rurent, tombrent,
sous la foudre des feux de salve; tandis que l'air se troublait de cris;
que la terre se couvrait d'uhlans ressurgis de leur chute.

Presqu'aussitt le flot des chasseurs revint  la charge, par les
intervalles des bataillons, et submergea le dsordre des Autrichiens,
qui se ralliaient en hte autour de leurs chefs. L'infanterie
rechargeait.

Alors il parut  Bernard que toutes les pentes du Pratzen glissaient
dans la plaine. La hauteur s'croulait au fracas d'escadrons galopants,
d'artilleries trottantes, en avalanches de cuirassiers de bronze, en
nappes de rgiments hrisss du bois des lances. Le Pratzen dvala
contre l'arme franaise, comme si les feux qui enfumaient les villages
eussent rompu sa cohsion matrielle.  droite, o ptillaient les
fusillades enveloppant les colonnes amies, ennemies, elles s'abordaient
et se pntraient  travers les rues incendies, les courtils ravags,
les champs recouverts par les nues blanchtres des canonnades. Et, comme
si le cataclysme et rejailli jusqu' Bernard, les uhlans chapps aux
salves de la ligne Caffarelli et fuyant les chasseurs se rejetrent aux
dragons, qui les regardaient accourir, sombres d'uniformes, la lance
basse, les figures inquites et vocifrantes derrire les cous tendus de
leurs petits chevaux gras. Quand on put distinguer les cuivres de leurs
schapskas et leurs parements jaunes, les uhlans se ralentirent,
s'arrtrent, perdus d'tre au milieu des troupes franaises, puis se
grouprent en un troupeau sage, qui gagna timidement la route d'Olmtz
pour se rendre. On le laissa.

Un peu plus tard, le rgiment ctoya l'infanterie, qui serrait l'arme au
bras contre les revers blancs des habits sales. Dj les figures taient
grises de poudre tire. Roides, les yeux avides et les paupires
sanglantes, les soldats marchaient, balanaient leurs mains gauches,
avanaient la mme gutre noire sur deux mille jambes nerveuses. Les
chefs regardaient au loin, svres et la bouche crispe, derrire les
petits tambours battant la caisse d'un rythme gal. Hricourt aima ceux
qui s'efforaient de paratre hroques, le visage illumin par les
illusions de quinze ans. Il les dpassa. Presqu'aussitt parurent les
schakos jaunes, les dolmans verts, les amples pantalons bleus des
hussards russes aux flancs de btes poilues. Leurs essaims agiles se
ruaient, grandissaient. Dragons au trot..., cria le colonel... Cavanon
dgaina le cimeterre sans quitter l'ennemi des yeux.  la suite de
Cahujac, qui parcourut le front de bandire en hurlant,  la suite de
Corbehem levant ses paules et sa face grave, le premier escadron prit
une allure rapide. Les lvres blanchirent, les joues se ridrent et
s'affaissrent; les bouches s'ouvrirent; le rgiment haleta de six cents
figures soudain protges par les lames livides des sabres.

Cavanon galopait d'abord et levait, comme une enseigne, le cimeterre
bleu, qui sautait au fate du corps carlate et vert  chaque secousse
de la croupe animale.

Avec le vicomte solitaire et bravant l'espace de son visage ple, le
colonel retint Hricourt, car les essaims des hussards moscovites
s'vanouissaient, tout  coup,  droite,  gauche pour dcouvrir un flot
immense de cavaliers blancs qui les absorba. Mont sur un alezan
magnifique, l'un bondissait d'abord, la tte incline dans le bicorne 
panache; son bras tendu avec l'pe maintenait de loin un mouvement de
conversion qui se rpandit sur la gauche franaise et menaa
d'envelopper.

Au cri du colonel,  son geste, l'escadron de Pitout ralentit le trot
pour faire face  gauche et prendre une nouvelle ligne de bataille,
oblique  celle du front. Mercoeur formait en colonne la compagnie des
bonnets  poil, qui, entre les deux escadrons, trotta sous l'aigle
radieuse. Les deux forces coururent s'emboter l'une  l'autre, parmi
l'orage effroyable de l'artillerie, vers l'croulement continu du
Pratzen. Nouvelles avalanches de cavaleries lumineuses, de clameurs, de
galops tonnants: Bernard s'enivrait de courir  cela.

L'homme au panache devait tre un gnral autrichien. Des glands d'or
battaient sa poitrine couverte de dcorations. On distingua sa bouche
large, qui criait sans qu'il tournt la tte. Ses aides de camp
galoprent aux extrmits de la ligne casque de bronze. Ce fut lui que
Mercoeur dsigna de suite.  qui la bourse de ce particulier, mes
fistons? m'est avis que son canard vaut bon!... Allons-y donc... Au trot
acclr... Marche! Les bonnets  poil s'inclinrent sur les encolures
des alezans. L'aigle se blottit entre eux comme pour mieux s'lancer.

Seul des chefs d'escadrons, le vicomte, isol, courait  droite de
l'lite, en cartant ses longues jambes blanches.

On se rapprochait, les hommes pressrent les chevaux. En dpit de
l'ordre leur refusant le galop, les btes rivalisaient de vitesse,
tiraient sur le mors. On discerna les figures autrichiennes, les
hausse-cols des officiers, les efforts des animaux cumants, ceux d'un
rouan grle piquet de gris qui amenait un homme mince  l'habit rouge,
galonn aux manches, Bernard voyait tout, coutait tout, anxieux du
choc, joyeux de l'lan, fier de ce que, malgr ses intestins peureux, il
allait accomplir. Rien ne l'empcherait, ni la crainte d'Edme retenant
son cheval, et perdant les rnes, ni l'pouvantable chute de la montagne
toujours glissante avec ses multitudes militaires qui semblaient
entraner dans leurs cours les incendies des villages, et les bouquets
de bois nus, ou de verts sapins. Il lutterait contre la terre, il
taillerait la colline, il escaladerait la hauteur, il enlverait ses
statues jusque l'horizon ple,  travers les fumes opaques et les
foudres partout craches.

 cent pas devant, pos sur les obstacles, Marius, de la main, indiquait
la direction aux guides, cependant que Pitout, en selle comme sur un
fauteuil de bureau, vrifiait encore la similitude du terrain et de la
carte pingle  ses fontes.

Il y avait sur l'arne du labour plusieurs mottes herbues. Hricourt
avisa l'une. L se heurteraient les deux forces. L commencerait
l'action de gloire qui le rendrait admirable pour Malvina, Augustin,
Virginie et ses soeurs, pour le Rival lui-mme. Il se prvit gnreux et
pardonnant leurs sarcasmes. L commencerait le carnage du destin
adversaire, du destin tout  coup personnifi dans ces gants aux
montures rousses et blanches.

Il galopait, entre la compagnie d'lite et la compagnie Corbehem, 
vingt bonds du gnral au panache, et de son fort alezan. L'atteindre!
pensa Bernard, le saisir, le ramener captif. Il peronna son turc. Dix
officiers entouraient le chef qui gesticula, pour des signes  son aile
gauche en retard. Bernard compta prs de lui Edme et Corbehem, le
marchal des logis Trheuc, deux soldats gascons... Il leur montra le
groupe. Ils rendirent la bride, galoprent en un tourbillon, les lames
hautes. Edme ferma les yeux, lcha son cheval... Avide, Bernard ne
distingua plus le pril qu'entre leurs casques, leurs paulettes, les
crinires flottantes des btes, jusqu' ce que, clameurs et fracas
sabordant, on fut contraint d'viter les mufles de chevaux qui se
prcipitaient avec les hauts corps blancs des cavaliers autrichiens.
Vers les bicornes de l'tat-major ennemi, Bernard, habile, poussa le
turc de telle sorte que ses hommes, Edme et Corbehem, sparrent de sa
ligne le chef. En mme temps, le major ahuri reut  gauche la claque
d'un pistolet qui lui assna un coup dans la buffleterie de la giberne,
mais,  droite, ironique, il donna du fer dans le bras d'un vieillard
peureux qui le menaait. Puis l'avalanche autrichienne dborda. Chevaux
fous, hommes dresss et sabrant, feux de pistolets; Bernard n'en
bouscula pas moins, avec Corbehem, le gnral qui chancelait, et pointa
sa lame contre le panache. L'adversaire se dtourna, enfouit la fine
pe au poitrail du turc, avant de s'crouler sur le vigoureux alezan
abattu par le pistolet de Trheuc. Le turc rua, sauta, hissa Bernard,
stupide, dans les airs par-dessus la plaine de casques, d'paulettes,
d'chines mtalliques, de crinires secoues; l'immergea, dsespr,
dans la multitude parse des chevaux autrichiens, o il dut, rageur,
parer de la garde les coups qui grlrent sur son casque, qui
btonnrent ses paules, qui tranchrent sa peau douloureuse. Les
bouches vocifraient, les mains abattaient les armes, retenaient les
brides, les bottes froissaient sa botte. En ruant, le turc largit le
cercle des agresseurs; il s'envola de nouveau avec Bernard touff,
par-dessus la plaine des casques et des paules, ensuite retomba, fendit
le dernier rang, renversa un cheval sur l'pouvante de l'autrichien
cras; gagna le large d'un espace. Des hussards isols tournrent bride
 la vue du major.

Il s'en tonna. Sa terreur ne savait plus rien. tait-il vaincu,
victorieux, bless  mort, ou simplement contusionn?... Sr de prir,
il regarda difficilement en arrire.  sa piste, un groupe de crinires
franaises, de plastrons cramoisis, de manches vertes et de sabres
relevs, abattus, traversait les habits blancs, refoulait leur effort,
leurs cris, bousculait leurs gros chevaux. Le turc s'arrta, trembla sur
les jambes; ses flancs lanaient. Une mare rouge s'talait qu'un jet de
sang augmenta. Certain que la bte se rsignerait  la chute, Hricourt
voulut descendre; une douleur atroce dans l'paule l'empcha d'appuyer
sa main au pommeau de selle. L'animal chancela plus; le major vida les
triers et suivit l'inclinaison lente de la bte, qui se coucha contre
terre sur la flaque, souffla de ses naseaux crisps. Debout, Bernard ne
put bouger; tout son corps lui fit mal. Le chaud liquide, du sang
coulait dans ses manches, au long des coudes; et il se vit en loques.
Son casque enfonc par mille coups crasait les sourcils, cerclait la
tte d'une souffrance aigu. Une paulette pendait sur la poitrine. La
dragonne du sabre enlaait le poing engourdi, insensible, inerte.
Rapidement il connut le piteux tat de sa personne. De la main gauche il
parvint d'abord  desserrer vite la dragonne et rcupra l'usage de son
bras. Alors la peur s'vanouit; il se retourna compltement. Seul, 
cinq cents pas de la bataille! De toutes parts, la cavalerie trottait
parmi les nuages de poudre que le vent apporta du plateau. Que faire?
Si terrible tait la canonnade qu'il s'entendit mal penser. Sans
monture, il ne pouvait revenir au combat. Il allait tre prisonnier. Dix
uhlans venaient  lui, de loin, au grand trot. Il se pencha. Ses reins
furent coups par la douleur; cependant il arracha les pistolets des
fontes... puis jugea bon de feindre la mort pour ne pas tre pris, et
s'assit en hurlant, s'tendit contre la terre qui sentait l'eau, la
fracheur; attendit, contract. Les uhlans passrent bavards,
inattentifs  la ruse du major... Ce ne les surprit point, ce corps
franais, dans leurs lignes. Les tranards regardaient ailleurs, sans
doute, o tourbillonnait la bataille. Hricourt se rassura. S'il pouvait
ne pas tre captif, ne pas rester le personnage que moquaient les soeurs,
sa femme, Augustin, que punissait le Rival! Le turc remua les jambes,
dressa la tte, implora son matre: Selim! L'animal parut comprendre
et tenta un mouvement. Le major saisit la bride, tira. Le cheval racla
la terre de ses sabots, se mit enfin sur les genoux, et retomba. Il
saignait moins au poitrail crev par l'arme du gnral autrichien. Son
matre faonna machinalement une boule de terre qui boucha le trou. Le
bless hennit humainement.

J'ai perdu mon cheval, se dit Bernard, et toutes les chances de
triompher... Bien que peu de minutes se fussent succd, il lui parut
qu'il gisait l depuis des heures. D'autres cavaleries s'croulaient de
la montagne. Toutes drivaient sur la droite franaise contenue par les
bords d'un petit ravin qui l'isolait de leur action. Comment ne suis-je
pas encore prisonnier? Les Autrichiens m'ont vu tomber. Ils me croient
tu et me laissent pour combattre. Les croupes des chevaux se
bousculaient toujours, plus loin de lui encore,  sept ou huit cents
pas. Plusieurs hommes sortirent de la mle en boitant, en tenant leurs
ttes nues. Quelques-uns tombaient assis... D'autres le regardrent sans
approcher. Chacun songeait  soi; et l'aspect de son uniforme en loques,
de son cheval en agonie, ne tentait pas les convoitises. On le
ramasserait plus tard avec les autres, l'engagement fini.

Aussi bien il estima que les Autrichiens ne l'emportaient point
facilement. Le nombre des clops quittant la bagarre augmenta. Des
remous se produisirent dans la foule d'habits blancs et de chevaux gris.
Sur un point elle se boursoufla. Un homme s'en fut au galop de sa bte
ruisselante de sang depuis le garrot jusqu'au paturon. Un second le
suivit, qui dtachait son casque d'une main en trottant et le jeta, pour
essuyer la blessure de sa face coupe. Ensuite deux, trois, dix
s'chapprent, qui s'accrochaient  l'aron. Puis d'autres tournrent
bride plus prs, arrivrent. Bernard les hat. Haletant, il se retrancha
derrire le cheval et reprit les pistolets. Ils ne le remarqurent
point. Le troupeau s'affolait. Maintes faces blmes, grimaantes, se
criaient de fuir. Un gros capitaine levait les bras en l'air pour les
convaincre; il galopa, les rattrapa, les frappa de son fouet  tort et 
travers... Deux accoururent vers le major, qui les redouta. Leurs sabres
pendaient aux dragonnes. Il importait qu'il ne manqut point les
chevaux. Haineux et cruel, il visa. Mais, quand ceux-ci l'eurent aperu,
ils l'vitrent, en brochant  coups d'perons leurs btes.
Presqu'aussitt, ple-mle dans une nouvelle cohue d'habits blancs, les
bonnets  poil de la compagnie d'lite apparurent, avec des sabres
rouges et des faces bestiales,  la poursuite du mme gnral panach,
de ses officiers en bicornes. Ce groupe prit  droite pour joindre ceux
de ses escadrons qui tenaient toujours. Sans voir le major, le noble
autrichien piqua des deux un cheval enfourch au hasard, une bte
blanche de trompette. Bernard s'agenouilla derrire le turc qui mourait.
L'me pleine de joie craintive, dj glorieuse, il lcha ses deux coups
de pistolet au flanc du coursier ennemi: Toi, je t'aurai! De fait,
homme et bte culbutrent. Entran par l'lan, l'essaim d'officiers les
dpassa, suivi par Mercoeur et ses hommes aux bouches crispes de
convoitises froces. Ivre de triomphe, Hricourt marcha vers le gnral,
emptr dans les trivires, une jambe prise sous la masse cumeuse de
sa monture. Votre pe, Monsieur... je suis le major de ce
rgiment.--Ia, ia..., Herr Major... ma jambe casse; je vous prie... Ich
bitte, Herr Major... Mieux que cette parole allemande et franaise, le
geste indiqua son dsir d'tre tir de la mauvaise position, et l'aise
presque souriante aussi de n'tre pas tu; car le sabre de Mercoeur
hachait les paules et la tte d'un officier effranges de sang; les
doigts de la main leve pour garantir sautrent amputs, tombrent
encore gants de blanc noirci aux phalanges suprieures. Il y eut 
terre quatre petits boudins de peau sanguinolente, et en l'air une paume
o jaillissaient de minces gerbes rouges. La canonnade ne laissa point
entendre ce que hurla cette figure furieuse.

De toutes parts, les dragons franchissaient la ligne Austro-Russe.
Plusieurs cosaques mls  la charge, des hussards  schakos jaunes
galopaient perdument, harcels par Cahujac et ses Gascons, par les
Alsaciens, qui entranaient des chevaux de prise,  leur troussequin. Le
cimeterre bleu de Cavanon, son haut schako carlate luisirent. Du
gnral ennemi, qui avait dfait son bicorne, et dgageait sa jambe, en
rampant, Hricourt ne s'occupa gure. Il s'enthousiasmait, radieux, en
admirant le vicomte, seul, et le menton haut, frir les paules
blanches, s'entourer sans cesse de l'clair de son arme envole. En
allemand, Ulbach criait aux Autrichiens de ne plus frapper, qu'on les
pargnerait aussitt. Mais la colre enivrait les hommes. En vain la
voix du colonel commanda le ralliement des pelotons. La rage exaspra le
rictus des faces, la violence des bras, la crispation des jambes aux
flancs peronns des chevaux. L'habit dchir depuis la nuque jusque le
ceinturon, Edme bondit, sur un cheval peint de sang. Le major appela et
se fit reconnatre. Le jeune homme accourut, arrta sa bte, qui
tremblait: Ah! Bernard! Bernard!... Sont-ils f..., hein?... J'en ai
jet deux  bas de cheval...--Tu n'es pas bless?... Sonne au
ralliement, sapristi! Que le rgiment marche  droite, et leur aile sera
prise entre les deux brigades... Sonne donc!... Edme emboucha le
cuivre, ayant fait volte-face, et beugla de toutes ses forces. Alors,
dans la cohue des centaures, les visages se retournrent. Mille figures
terreuses les regardrent de leurs yeux vitreux ou enflamms. Bernard
comprit qu'on s'tonnait admirativement de le reconnatre. Il se
contempla, lui, ses loques d'uniforme, son paulette pendante, sa
culotte tache de rouge, ses mains toutes poisseuses du sang des bras,
lui, entre les deux masses des chevaux morts, lui, ayant  ses pieds le
gnral autrichien qui gmissait, rampait, tranait ses croix, ses
aiguillettes et ses plaques contre la terre gele, qui se lamentait de
toute sa tte grise, tandis qu' la droite les cavaleries blanches en
droute regagnaient l'abri du ravin, par un immense galop circulaire
retentissant avec la ferraille de six mille sabres.

En effet  gauche, derrire les pelotons de sapeurs, l'escadron Pitout
trottait en ligne, pour rponse  l'appel du trompette, et dessina le
mouvement qui et coup la retraite aux cuirassiers.

Comme il avait vu les hauteurs du Pratzen descendre contre la force
franaise, avec le trot pullulant des peuples slaves, germains,
tchques, hongrois, Bernard Hricourt vit alors se retirer sur l'horizon
le plateau remportant l'incendie de ses villages et le fourmillement de
ses races. Le major crut qu'il venait de vaincre la montagne, ainsi
qu'il avait, prs d'Amstetten, vaincu la fort tonnante.

Et ce fut un immense orgueil qui blouit ses yeux, rafrachit sa bouche,
teignit ses douleurs.

Pacifique, le rgiment s'alignait dans la plaine vide de cavaliers
blancs, de cosaques chevelus et de hussards aux schakos jaunes. Par
monceaux,  terre, des btes achevaient de mourir. Des blesss assis
caressaient leur mal. Des chevaux boitaient en hennissant. Malvina,
Virginie, Aurlie, Caroline, que pensaient-elles de Bernard, si elles le
devinaient ainsi embrass par l'enthousiasme du gros colonel, et les
mains serres par Cavanon  bas de son cheval noir? Les quatre visages
se penchrent en la mmoire du major: boucles chtains d'Aurlie et ses
beaux yeux pensifs; malicieux regards de la perverse Malvina; bouche de
Virginie que torture l'angoisse de la volupt; bandeaux plats de
Caroline aux joues grasses. Le croyaient-elles ainsi flicit, admir,
glorifi par les propos fivreux des dragons, qui se le montraient
sanglant de sa gloire?

Et les brigades qui n'avaient point donn dpassrent la halte du
rgiment. Les officiers de ces frais escadrons examinaient  terre les
victimes, leurs poings crisps, leurs yeux ternes au ciel, les habits
ouverts sur les lvres humides des plaies, les moustaches fendues avec
les narines et le menton, les semelles glaiseuses des bottes aux pieds
des morts, et ceux des cadavres qui semblaient dormir simplement,
dpourvus de blessures apparentes, et ceux tordus par les spasmes de
l'agonie, et ceux dont les mains eussent arrach le col, si elles
avaient survcu, pour aider le passage du souffle trangl, et le dragon
dont la langue veineuse pendait entranant jusque le ventre la mchoire
infrieure tranche depuis les oreilles.

De cela, Bernard, presque dvtu, se souciait  peine. Il tendit ses
bras aux chirurgiens, qui lavrent les entailles, les bandrent. Ah!
Monsieur, rptait le gros colonel, tu as tout perc. Nous suivions ton
casque. Tu es un soldat.--Ami, renchrissait Cavanon, Murat n'apprendra
rien que de ma bouche. Je veux qu'il le sache par moi; ce sera ma
gloire... Il se remit en selle, disparut au galop parmi les escadrons
qui envahissaient de leurs lignes mtalliques et tumultueuses le quart
de la plaine acquise, cependant que les bataillons de Caffarelli et de
Suchet,  gauche, dbordaient  leur tour, avec les tresses blanches de
leurs schakos vass, leurs plumets rouges, les rythmes de dix mille
jambes en gutres noires, les remparts mobiles de leurs poitrines aux
buffleteries croises. Contre eux quarante voix de canons russes
aboyrent aussitt. Bernard renfila les loques de son habit par-dessus
les bandages des bras; mais il ne put coiffer du casque les compresses
de son front. Sur un nouveau cheval quip vivement avec le harnais pris
au corps du hongre turc, deux dragons le hissrent, suspendirent 
l'aron le cimier bossel, trou, fendu, la crinire hache de coups de
sabre. Malgr le plomb brlant de sa cervelle, les cuisantes dchirures
de ses bras et toute la flure de ses os, le major put se tenir roide, 
la tte du rgiment reform.

Penser  quelque chose, il le pouvait mal. Du coeur lui montrent des
bouffes de triomphe que l'angoisse d'un tourment physique interrompait
aussitt. La bataille bourdonnait, criait et tonnait sans rien apprendre
 ses oreilles lourdes de sang. Il et voulu rpondre  Gresloup
l'avertissant de la mort de Corbehem, au gnral autrichien enfin tir
de la masse du cheval et qu'on soutenait par les bras,  Edme loquent,
qui gesticulait, la fivre sur les pommettes, au colonel qui tanchait
du mouchoir la sueur de sa tempe, au vicomte qui salua d'une phrase
laudative, en ventant sa grande figure empourpre sous le casque dont
pendillait la jugulaire rompue,  Murat enfin accouru dans le dsordre
de ses boucles noires, et qui dplorait  haute voix la perte du cheval
turc, qui modrait le sien tout mousseux d'cume. Dragons du 23e
rgiment, dclama-t-il soudain, je salue en vous les plus braves gens de
la cavalerie franaise. J'aime vous saluer de ce titre sous le feu de
l'ennemi que vous venez d'enfoncer. Je vous embrasse dans la personne du
major Hricourt. Le premier, il vous donna le noble exemple. Vous l'avez
imit, Dragons du 23e, l'histoire se souviendra de vous. Vive
l'empereur!

Vive l'empereur! braillrent en une longue ovation les soldats
loqueteux, qui brandissaient leurs mains sanglantes et boueuses en une
liesse norme de se voir saufs et de croire finie la bataille.

Alors Murat conduisit son cheval prs celui du major. D'un bras dor par
vingt galons, le beau-frre de l'empereur entoura le cou de Bernard, qui
trembla d'orgueil, qui sentit l'motion brouiller ses yeux, s'essouffler
dans sa poitrine, qui reut l'accolade de joues rpeuses alternativement
frottes contre ses propres joues. Murat songeait videmment  autre
chose, tandis qu'il balbutiait: L'empereur, Monsieur, vous remerciera
mieux que moi... et comme il convient... D'un chatouillement de
l'peron il porta plus loin sa monture devant les lignes; l'tat-major
suivit... Quelques figures encore se retournrent, admirrent Hricourt
immobile,  ct du gros colonel, des chefs. L'adjudant-major Marius
expliquait de quelle faon il avait particip  l'hrosme, en menant
son cheval derrire le hongre turc, par le travers des ennemis.

Je ne me rappelle point cela, se dit Hricourt; et je suis demeur seul
un bon moment, quand Selim est tomb... Ce bougre doit mentir. Allons!
Je ne suis mme pas bless grivement. Murat m'embrasse; et le Rival
devra me rendre justice. Humiliez-vous, Malvina et vous, soeurs,
pouse... Me voici devenu celui de mes espoirs. Je serai gnral, je
commanderai, je triompherai pour moi-mme  mon tour... Oui, oui!...
Corbehem est mort. Qu'y faire? Il faut se rsigner. C'est la plus belle
fin... Le voici dans son manteau, le sabre dpos sur la poitrine...
Allons: on tourne  droite... Comme ces petits tambours d'infanterie
marchent vite derrire la canne du matre. Ils n'ont pas peur du canon.
a sent la poudre. Tout l'air en est parfum. L'artillerie rage... Bon!
Voil les tambours culbuts. Ce pauvre-l n'a plus qu'un bras, et il
regarde les jets de sang au moignon... Nous marchons aussi contre ces
feux de batterie! Il serait bte de mourir  l'heure o je vais enfin
recevoir le fruit de mes peines. Si je me rfugiais aux ambulances. Non:
je me prsenterai devant le Rival, l'habit en loques, les manches
ensanglantes, la tte bande. Il faudra bien qu'il se repente alors...
Bigre! j'ai mal aux cuisses, aux paules,  la tte. Chaque coup de
canon branle mes tempes... Et cependant je n'ai vu aucun de ceux qui me
frapprent. Je fermais les yeux tandis que les sabres m'assommaient. Mon
cheval a tout fait. Il m'a enlev du milieu des Autrichiens. Il a
bouscul leurs btes. Il a enfonc de son lan leurs pelotons. Bless 
mort, furieux de souffrir, il a tout jet par terre; et moi j'tais
inutile sur son dos. Ai-je frapp de mon sabre quelqu'un. Je ne me
souviens pas... Aussi bien, j'ai tu  coups de pistolet la monture de
ce gnral qu'on emporte, qui a la jambe rompue...

La douleur dispersa les rflexions. Le rgiment ctoyait la queue des
colonnes qui refoulaient les forces de la montagne. C'tait une
confusion de gens effars, courant de-ci de-l, vers les tombereaux
garnis de paille o les chirurgiens besognaient sur des corps hurlant,
gigotant, saignant. Une odeur de poudre et de suie emplissait l'air
enfum. Des bataillons, l'arme au pied, attendaient leur tour en
chauffant la peur au ple soleil. Dans les villages, les gnraux
renseignaient les estafettes. Des compagnies entires avaient la bouche
pleine de pain. On disait l'ennemi battu au centre, mais victorieux sur
la droite, aux tangs de Telnitz. Les dragons s'y rendaient pour
soutenir. Dj ils atteignaient le ruisseau qui avait servi, les jours
prcdents,  laver leur linge. Les bords n'en taient plus que fange,
tant les troupes y pitinaient depuis le matin. Sur la pente du Pratzen,
parmi les vignobles et les haies, dans un nuage continu de fume grise,
on devina les mouvements des corps  la lueur des baonnettes, et les
positions de l'artillerie aux langues de feu dardes par les pices.
Vingt incendies assigeaient le ciel de leurs vastes flammes. Les cohues
humaines, entasses dans les ravines, escaladaient les pentes avec de
puissantes clameurs, ou crachaient des feux de file, qui allaient
dcoudre au loin la soie de l'air.

De l descendaient d'interminables colonnes de prisonniers en capote
grise, qui montraient leurs mufles gras dans du poil, des sourcils
pais, de gros nez retrousss, physionomies naves d'enfants barbus et
loquaces. Mais on voyait l'agitation de leurs lvres sans rien entendre,
tant grondait la canonnade.

Chaque secousse du cheval et arrach un cri  Bernard. Il ne craignit
plus rien que les ornires de la route o les btes bronchaient. Le
peuple de soldats cachait tout de ses uniformes, noyait les villages et
les bois, grouillait dans les creux, s'tageait sur les ctes. Des
mares d'habits bleus et de schakos  tresses blanches affluaient,
enflaient au-dessus des collines, s'aplatissaient dans les combes,
couraient, s'arrtaient, se fixaient en lignes bientt reparties, en
colonnes qui pntraient les nuages et le crpitement, qui dferlaient
contre les hameaux, qui refoulaient le pullulement des Russes et la
montagne vers l'horizon bleut.

Les attelages d'artillerie passrent au trot enlevs par les chevaux du
train, suivis par les canonniers au pas gymnastique dans les stridences
de ferrailles, de pierres crases, aux cris des chefs.

--Eh quoi! mon commandant, demanda Gresloup, nous ne verrons pas la
bataille? Cet norme choc qui broie les Germains et les Huns, contre les
Gallo-Romains, Attila contre Csar, ne sera-t-il pour nous qu'une
bousculade de cavalerie. Nous courons toujours en arrire. La fume
cache le spectacle. Les hommes recouvrent le pays. Il n'y a de visible
que des soldats ples, qui dfilent comme dans une manoeuvre, qui sortent
des haies et des villages, descendent des coteaux et montent des valles
pour entrer dans le chaos des nues blanchtres, dans ce tumulte
incomprhensible...

Ils allrent... Les aides de camp galopaient. Les colonnes pitinaient,
en ordre. Le tonnerre continu assourdissait. Dans les champs, il y
avait,  l'abri de charrettes culbutes, des groupes de soldats se
soignant les uns les autres, accroupis entre leurs havresacs ouverts.
Plus on avana, plus il parut que le Pratzen, enserr par deux lignes
crpitantes de feux, se revtait partout de troupes franaises. Entre
les dchirures des nues blanchtres, des brigades entires se
dcouvrirent, minuscules, qui se rpandaient devant les essaims
d'tat-major. On nomma ceux du marchal Soult, des gnraux
Saint-Hilaire, Thibault, Vandamme,  chaque tourbillon d'tincelles et
de fume,  chaque draperie de flammes coiffant les villages gris
enfoncs dans les ravins.

On allait toujours. On contourna des hameaux pleins de troupes joyeuses
qui proclamrent la victoire, qui offrirent des morceaux de pain aux
dragons affams. On longea le ruisseau de Goldbach. Les chevaux
s'abreuvrent dans une anse bourbeuse; on retira, quelques instants, les
casques. On repartit. Le vicomte rcitait tout seul des vers iambiques
qu'il scandait le doigt en l'air. Les yeux d'Edme fouillaient le
paysage, dont Pitout dsigna savamment les lieux, points d'attaque pour
nos divisions, points de rsistance pour les corps russes. Il nommait
les gnraux ennemis, indiquait la retraite de Kollowrath et celle de
Kutusov, derrire le Pratzen. Il assura que l'on allait prendre  revers
Buxhoewden, Langeron et Doctorow. Ceux-ci dbordaient le corps de Davout
appuy par sa droite aux tangs de Telnitz, de Menitz et de Satschan,
par sa gauche et son centre au chteau de Sokolnitz, o la division
Friant luttait depuis le matin. Pitout savait tout. Il questionna
chaque tranard assis, les pieds nus, au bord du chemin, chaque bless
rapportant son bras dans un mouchoir sanglant, chaque cantinire
attendant la permission de gravir vers la bataille avec sa carriole,
chaque aide de camp affair, en qute des tats-majors, et qui
brutalisait un cheval humide, fumeux, et qui exagrait les nouvelles en
gesticulant. On allait encore. Les blesss se rencontrrent plus
nombreux dans la rue d'un village. Ce fut un cuirassier d'abord, la tte
emmaillote d'une chemise rougie; il dclara que Friant se retirait: 
Sokolnitz tous les Russes et les Autrichiens de Kienmayer lui tombaient
sur les bras. Quant  l'homme, un biscaen l'avait  demi scalp. Il
rclamait un chirurgien. Aprs ce furent deux soldats d'infanterie
lgre, l'un boitant, appuy sur son fusil, conduisait l'autre aveugl
par un bandeau. Ils croyaient aussi que les Austro-Russes coupaient la
route de Vienne, au-del de Telnitz et de Menitz, qu'ils entouraient le
corps de Davout. Si le Petit Gris ne leur joue pas un tour de son sac,
nous irons pourrir chez les Russes...

Plus loin, dans le cimetire, entre les dcombres du mur, une seule
pice de huit tirait servie par cinq canonniers noirs de poudre,
fbriles, qui enfoncrent les gargousses avec un manche rompu de
refouloir. Un tre sans culotte, sans gutres, et tranant des souliers
au bout de ses grosses jambes velues, apportait dans un seau de bois une
boue liquide qu'il lana contre le canon fumant. Il sera encore trop
chaud pour y toucher..., dit-il, et il retira son habit d'artilleur,
dont il enveloppa la culasse. En chemise sale, il enfourcha l'afft,
pointa. Bernard reconnut alors au schako que l'homme tait
sous-lieutenant; Pitout lui demanda des nouvelles: Ah! je ne sais
rien, moi...; on m'a mis ici avec une pice... je fais mon service...
D'abord je ne vois rien, rapport  la fume...; hein! quelle fume, tout
de mme!... j'ordonne de mettre le feu  la chapelle pour faire croire
que nous sommes en nombre ici... Mais a ne veut pas flamber, c'est du
bois humide... Les soldats du train y sont encore  allumer les
fougres... Ah! tenez, en v'l tout de mme un peu de flamme qui sort...
Allons, le boute-feu... avance  l'ordre... Il se releva de l'afft. On
ne put rien obtenir de lui. Il semblait stupide et sourd, au milieu de
soldats noirs, qui regardaient de loin, en se htant, les cadavres de
leurs camarades couchs sur les pierres de tombes... Mon commandant, si
vous suivez la ligne, vous seriez gentil de dire au chef de la batterie
de m'envoyer des grenades et des botes  mitraille; on n'en a plus...
on n'en a plus, des grenades et des botes  mitraille... hein? des
grenades, et des botes  mitrailles... Comme un idiot, il rpta,
voulant prvoir l'usage de ces munitions. La foudre de la pice le fit
taire. Il se retourna. Les hommes dj poussaient les roues. Alors le
ronflement de l'incendie se dveloppa, attira les regards au fate de la
chapelle soudain agrandi de fume noire, de jets d'tincelles, d'une
flamme spacieuse tire par le vent. Du porche, les conducteurs
sortirent, jetant leurs tisons; ils coururent aux dragons pour leur
demander du pain ou quelque autre nourriture. L'homme en chemise s'tait
remis  califourchon sur l'afft.

L'ide du pain que refusrent les dragons dpourvus arracha Bernard  la
torpeur. La salive moussa contre ses dents. Il sentit surir sa langue;
puis toute la bouche. Il eut faim; il accusa l'air vif, la marche qui le
tenait en selle depuis trois heures du matin. Sa montre marquait deux
heures du soir. Chacun avait consomm sa ration avant et aprs le choc
des cavaleries. Autour de lui, la mme question avait voqu le mme
apptit; et les dragons se plaignirent du manque de vivres... Bientt
ils redevinrent muets, car on s'entendait mal dans le fracassement de
l'air qui portait aux narines, aux lvres, un got sal de cendres et de
poudre. Le major se rappela les dures angoisses de la faim que, dix ans
plus tt, il avait subies, houzard, lors de la retraite sur le Rhin, 
la suite de Jourdan. Oh! ce pain vol par le pandour aux bcherons
alsaciens, ce pain pour lequel s'taient battus les hommes, ce pain sur
lequel il tait tomb, qu'il avait dvor en silence, feignant de rester
vanoui aprs la chute de la monture. Il souhaita revivre cette minute
ancienne d'assouvissement.

Comme il l'imaginait, il souffrit moins aux bras,  la tte bande de
linges. Il rattacha son paulette. Il se reprsenta le fournil des
Moulins-Hricourt, et la pte chaude du ceugn, un gteau de Nol, qu'on
cuisait en crmonie. Ah! si l'on tenait la victoire, comme la
prosprit des Moulins s'accrotrait, comme la fortune de la famille
prparerait un beau destin  la descendance aux cils sombres, aux yeux
clairs, dont la chre Aurlie voulait, l'union bienheureuse.

Serait-on victorieux, ce soir? Hricourt se dlivra de
l'engourdissement. Il tourna la tte sur le col de crin. Il examina les
statues questres. Rigides, mais inquiets, les hommes dgrafaient leurs
habits, comme si le combat devait tre immdiat. Ils flattaient leurs
chevaux, dont les oreilles se dressrent  une dcharge plus formidable.
On se rapprochait de la mort embrassant la droite de l'arme. Huns et
Latins se pressaient vers les tangs de Menitz, que Pitout montra parmi
les fumes. Pour lui, les Russes de Buxhoewden passaient le ruisseau de
Goldbach; ils emplissaient le val entre le chteau de Sokolnitz et
Telnitz. Bon, dirent les soldats: nous mangerons la cartouche avant la
ratatouille.--Va falloir encore taper les schakos jaunes et les habits
blancs.--Si j'avais le ventre plein.--Les Russes vont t'envoyer un plat
de prunes.--Eh! gare  tes dents.--Dieu! que j'ai faim.--L'motion
creuse l'estomac.--Tiens demande  l'artilleur son gteau. Ils rirent.
On abordait une batterie qui tchait de s'tablir  mi-cte. Actifs, les
hommes tiraient les gargousses du caisson brusquement culbut sur sa
roue rompue, tandis qu'un conducteur, projet en avant du cheval aplati
contre terre, allait rpandre le sang de son ventre sur les pierrailles
o il hurla, sans perdre le fouet.

Ddoublez les files, commanda Mercoeur! Les chevaux obirent aux mors
en faisant craquer les cailloux. Les sabres heurtrent les perons. Un
clatement de fer tournoya, faucha des ronces, projeta des pailles
jusqu'au chef de la batterie, que secoua son cheval atteint, dress,
battant l'air des jambes antrieures.

En colonne, le rgiment gravit la hauteur que l'artillerie occupait de
bas en haut. Genoux  terre, un bataillon d'infanterie, prt  soutenir,
se blottissait. Ses hommes arrachaient machinalement les orties, sans
percevoir qu'elles gratignaient les mains. Silencieusement ils
s'acharnaient  cette besogne mcanique, peureux de voir ceux qui
tombaient la face en avant, puis se trmoussaient, en insultant, de leur
rle, la mort, ceux qui se couchaient tout  coup, serraient les poings
et grimaaient, en vomissant du rouge sur les revers jaunis de leurs
uniformes, ceux qui enfonaient prcipitamment la main sous leur gilet,
et regardaient, de leurs yeux ternis, le vide, ceux qui juraient pour un
doigt enlev  leur paume sanglante, pour un trou crevant leur joue,
pour la flure de leurs os qu'on entendit craquer au choc d'clats de
mitraille. Car, du plomb, du fer criblaient les ronces autour d'eux,
fustigeaient les orties, cornaient les pierres. En face de la colline,
les canons russes installs crachrent la mort. Le colonel conduisit 
droite ses dragons, qui envahirent une jachre couverte de fumure; les
pas des chevaux s'assourdirent.

On alla. On ne parlait plus. Il n'y avait de bruit que le tintement des
armes, le cri des cuirs neufs, perus  peine dans la trombe de la
bataille. On aspirait la poudre et la cendre. On longea des compagnies
qui revenaient du feu, dbrailles, les visages gris de poudre, les
mains corches, les baonnettes tordues, les gutres terreuses, les
culottes brunies par la diarrhe de la peur. Et tous ces gens parlaient,
se reprochaient trop de hte, peu d'lan, tutoyaient leurs capitaines...
 votre tour, crirent-ils aux dragons... Allez-y voir.--Les cosaques
enfoncent tout.--Les chasseurs corses ont tir sur nous.--Nous sommes
coups de Vienne.--Le colonel a la tte emporte.--Nous nous battions
cinq contre vingt.--As-tu vu l'empereur?--Il doit rouler sur la route de
Brnn.--Les gros se tirent toujours d'affaire.--Tout brle par l.--Le
pav roussira la corne des chevaux.--Inclinez  droite, mon commandant.
Jamais votre escadron ne passerait.--On s'crase  Sokolnitz.--Nous
redescendons la pente plus vite que nous ne l'avons monte.--On n'en
peut plus.--Qui me donne  boire?--Voil un Napolon tout neuf.--De
l'eau!--Du pain!-- boire!...--Je m'assieds. J'en ai trop tu, aussi!
Ils se couchrent en masse  l'abri d'un mur de verger; ils essuyaient
leurs fronts de la manche, haletaient. En vain Edme annona la victoire
de la gauche, et Pitout celle probable du centre. Ils n'y crurent pas;
ils ricanrent. Ils dboutonnaient encore leurs uniformes, leurs
gutres, visitaient leurs blessures, qu'ils lavaient avec de la salive
tendue sur des mouchoirs  carreaux bleus.

Ce monde en dmence refluait jusqu'au hameau dsert. Les maisons 
moiti dmolies alimentaient de leurs poutres et de leurs auvents, de
leurs meubles, les grands feux assaillis par ceux qui grelottaient de
fivre. Les tresses blanches des schakos pendaient sur les paules. Les
plumets rouges penchaient, lamentables, briss, amputs. Un capitaine ne
portait plus sur la tte que la visire et le tour de sa coiffure. Un
projectile avait enlev la forme. Lui ne s'en doutait pas, non plus que
ses hommes. Il se dmena pour en aligner quelques-uns, rconfortait
celui-ci, frappait  coups de plat de sabre celui-l, poussait l'autre
dans un rang fictif qui se dcomposait  mesure. Et nul ne lui
reprsenta qu'au milieu de son crne une corchure saigneuse marquait
l'effleurement du biscaen, parce que, seuls, les dragons la pouvaient
apercevoir du haut de la selle.

Les chevaux allaient toujours  travers champs, et parcouraient des
sentes, aux bords desquelles les soldats reints de la division Legrand
s'taient tendus pour dormir, insoucieux de leurs blessures. Les pieds
nus et l'habit ouvert, telle section ronflait derrire une meule, en
bavant sur les cols rouges, malgr la proximit d'un bataillon en ligne
qui excutait des feux de salves, rgulirement, comme  l'cole de tir.
Par del, Hricourt vit,  travers la fume, des pelotons de uhlans
brandir leurs lances.

Peu  peu il s'excita de l'effervescence agitant ses dragons qui
criaient afin de s'entendre, qui dterminaient les moyens de vaincre.
Tous montraient le corps de Davout en retraite allant garnir les
hauteurs au sud de Sokolnitz et Telnitz qui fumaient. Jusqu'au plus
loin, on mesura les lignes d'infanterie franaise. Elles se runissaient
en arrire et,  droite, sur les gradins des collines; tandis que les
convois d'artillerie revenaient au grand trot par les routes, avec le
bruit des caissons vides.

--Pourquoi sommes-nous ici, demanda le major au colonel?

--Parce que l'aide de camp du marchal Soult est venu demander du
renfort  Murat.

--Par consquent, nous devrions marcher  la gauche du corps Soult.
Comment sommes-nous au milieu du corps Davout?

--Mais, dit Pitout, nous ne pouvions pas traverser le Pratzen. L'ennemi
l'occupe encore partout. Nous avons fait un dtour pour rejoindre ce
corps en passant le Goldbach prs de Sokolnitz.

--Voil Buxhoewden entre nous et Soult maintenant...

Pitout hocha la tte et avoua: Je crains de m'tre tromp... Le
colonel arrta son cheval net. Il leva les bras au ciel en sacrant.

--Tes papiers, tes cartes,  quoi a te sert alors, Monsieur? Je l'avais
bien dit qu'on faisait fausse route...

--Je ne supposais pas qu'on battait en retraite ici... Je pensais que la
route aurait t balaye par Davout, Friant et les dragons de Boursier.

--Monsieur pensait! Monsieur supposait! Eh bien, les voil tes
suppositions...

--Pour rejoindre le corps, il va falloir traverser l'ennemi,  prsent.

--Ce sera dur, opina Gresloup.

--C'est qu'encore il assure au gnral qu'il connat le chemin, qu'il a
cantonn l toute la semaine. Et regardez-moi ces chevaux: ils ne
tiennent plus debout!

Le colonel se congestionna. Il crachait, la bouche sche. Il
bredouillait. Hricourt proposa de marcher au ruisseau, de le franchir,
de tenter le parti hroque, puis de se rallier au corps Davout, si
l'entreprise paraissait impossible.

--Alors, objecta Pitout, nous tombons dans les vingt bataillons de
Buxhoewden.

--Peut-tre; mais si Lannes, Murat, Soult et Oudinot sont matres du
Pratzen, comme il semble, ils doivent se rabattre actuellement vers la
droite, aux tangs de Menitz, d'aprs les indications du plan gnral.
Nous pouvons donc rencontrer leur aile, en retournant un peu sur nos pas
et en passant le Goldbach en amont de Sokolnitz.

--Obissez tous au major... Voil ce que nous ferons. Adjudant-major
Marius, retournez en arrire avec un peloton... Et au trot!

Les escadrons manoeuvrrent. Bernard ressaisit toute sa force. Plus de
migraine ni d'engourdissement, ni de douleur. Il mena son cheval dans le
peloton de Marius et partit. Il s'imaginait sublime,  la tte du
rgiment, le front band. N'galait-il pas Paul-mile? Tout russit. On
n'eut qu' longer un rgiment lger contre qui les uhlans accouraient de
loin, en braillant, en brandissant leurs lances pour tourner bride 
vingt pas des baonnettes, sous les hues franaises: T'as peur  ta
peau, choucroute!--Tu ne veux pas de ma lardoire, mon lapin.--Ah! ah!
Quelles gueules!--Va chercher maman qu'elle te mouche!--C'est-y des
hommes?--T'as donc rien au ventre?--Approche voir, au moins, cadet!
Mais les uhlans caracolaient  distance, cependant que les soldats
indigns leur montraient le poing, lanaient leurs baonnettes dans le
vide, ou, par mille gestes obscnes, leur tmoignaient le mpris,  la
faon des chiens qui lvent la patte sur l'immondice. Il y en eut qui,
barbares magnifiques, les jambes cartes et l'arme sous le bras,
abondamment,  la face des cavaliers timides, urinrent.

Et les dragons mlrent leurs rires aux rages des fantassins qui
criaient: Avoir fait 400 lieues en deux mois pour n'avoir mme pas
l'avantage de se casser proprement la figure!--Trouver devant soi des
canards de cette espce.--Ce n'tait pas la peine de se dranger de la
rue des Petits-Mathurins.--H! dragon, offre-moi du pain.-- boire!

Les dragons taprent leurs bidons vides. Bernard sentit mieux le got
sur  la bouche. Les intestins s'tiraient et grouillaient. Il se
rappela de nouveau le pain du bcheron, le pain mang sous les pieds des
chevaux, pendant la retraite de l'an IX. Au ruisseau de Goldbach, tout
le monde mit pied  terre et s'abreuva, en dpit des uhlans qui
voltigeaient, insultaient  coups de pistolet, au loin, sans approcher
davantage. L'infanterie ne tira plus sur ces groupes. L'arme au repos,
le premier rang veillait  peine, tandis que le second assis se
dlassait, se dboutonnait, buvait l'eau que le cheval du major
traversa. Le froid de l'onde glaa les jambes dans les bottes.

Au dbouch d'un pauvre village plein de cadavres en capotes grises, de
blesss agonisant, bouches bes, autour de l'abreuvoir dont le liquide
tait devenu rougetre, Marius pensa dcouvrir les colonnes franaises
descendues de Pratzen. Le colonel fit dployer, et les uhlans reflurent
devant les dmonstrations de la compagnie Cahujac.

Du plus loin, toutes les sentes se hrissrent de baonnettes, se
garnirent de bonnets  poil. On reconnut d'abord les grenadiers
d'Oudinot, et leur pas acclr, troupe frache, presque sans blesss, 
peine boueuse. Les grenadiers  cheval de Bessires apparurent ensuite;
ils braillaient, ivres certainement d'une victoire; et ce furent les
colonnes aux schakos vass du corps Soult qui dfilrent dans un champ
de trfle avec leurs plumets hachs par les coups de sabre, leurs
havresacs dchiquets, leurs capotes loqueteuses.

Hricourt et le colonel se trouvaient au rendez-vous, avant le reste de
la division. Aprs des phrases amres relatives  sa prudence mconnue,
Pitout haussa les paules. Ignorait-il la route, les mouvements
tactiques, les plans d'tat-major? Au reste, ils s'estimrent
bienheureux d'tre repris dans la cohsion de l'arme. Devenue masse
franaise, la montagne glissait  prsent, formidable, contre les
vainqueurs russes et autrichiens de Telnitz. La force du mont tait
conquise, depuis le ciel clair jusqu'au bruit du ruisseau tout crpitant
des fusillades rptes, tout rouge de reflets d'incendies, tout enfum.
Les dragons salurent d'une acclamation les grenadiers ds qu'on
aperut, aux visages cruels, leurs regards fivreux. Cent lignes rigides
aux croix de buffleteries blanches succdaient.

D'une seule force, les divisions marchrent  la fume tonnante des
marcages, parmi quoi s'agitait une cohue mtallique d'infanterie russe,
et des troupeaux de cavalerie, parmi quoi s'embarrassaient vingt convois
d'artillerie cherchant la route de retraite. Sans un coup de fusil, sans
abattre un sabre, par la seule magnificence de leur marche, les Franais
imposrent la terreur aux dmences des escadrons blancs, aux pas de
course de bataillons gris, aux voltes des houzards en schakos jaunes,
aux galops affols des uhlans noirs.

Le major n'prouvait plus rien que l'orgueil de sa puissance. Les quatre
cents statues par front d'escadron trottaient en ligne  sa droite,
derrire le cheval pie du colonel, superbe en sa corpulence verte et
rouge, la main toujours leve.

Les pelotons s'envolaient devant eux, toute rsistance s'clipsant. Les
sillons cessaient de fleurir en flocons de fume ple, les mamelons de
souffler leurs nues blanchtres qui se dlayrent partout et
dcouvrirent, avec la hte des compagnies fugitives, les gestes des
aides de camp ennemis aux bicornes couverts de plumes. Du ciel au
ruisseau, la vigueur franaise, haie mouvante de fer et d'hommes,
s'tendait, progressait. Elle immergea les incendies des villages, les
amas de chevaux morts, les dbris des caissons, les pices encloues,
les chariots  bches grises, les cris des amputs tendus dans la
paille rougie. Elle allait. Elle foula les grands cadavres des
grenadiers russes mitrs d'or, doubls d'carlate. Elle ramassait les
tranards boiteux, les officiers sans chapeaux, les petits tambours en
pleurs, les poussifs qui jetaient leurs fusils, puis se signaient 
l'orthodoxe, avant de s'offrir aux grenadiers joyeux de leur retourner,
en riant, les poches. Elle alla; la glace des tangs miroitait au
soleil, par-del Telnitz et Menitz, entours encore du bruit des armes
et du scintillement de la lumire contre les armures en bronze des
carabiniers moscovites. On descendit un val plein de fange. On gravit
une pente de pierrailles... Dragon, as-tu du pain? demandrent les
fantassins parvenus  la hauteur des escadrons.--Grenadier as-tu du
pain? demandaient les dragons.--Du pain? Voil deux heures que j'offre
une montre en or. Une montre de chevalier-garde  sonnerie et 
rptition pour une crote sche. Bernique!--Qui veut une tabatire de
vermeil avec une belle dame peinte au-dessus, le tout pour une cuiller
d'aoli.--Une pinglette d'or pour une queue d'andouille!--Cette canne 
pomme d'meraude, pour un coin de fromage de Marolles.--Le portefeuille
et ce qu'il y a dedans pour une gamelle de bouillabaisse.--Cette bourse
de soie et ces beaux frdricks neufs en change d'un nougat de
Montlimar.--L'pe et sa poigne de jade vert pour une galette de
sarrazin.--Cette boucle de ceinturon, or et topazes, pour mes rillettes
de Tours!--Ce jeu de breloques, poissons d'or aux yeux de brillants,
pour une andouillette d'Arras!--Cette charpe d'argent tiss, pour un
demi-saucisson de Lyon.--Du pain!--Du pain!--Mes dents mangent le vent!
 rappeler ainsi les succulences de la patrie, leurs esprits
s'affolrent. Les soldats criaient ensemble. Ils gourmandaient leurs
entrailles rebelles. On dirait que je mche du suif.--Les prisonniers
n'ont mme pas de choucroute dans la giberne! De telles plaintes se
rptaient de ligne en ligne. Les dents brillaient aux visages froces
surmonts par les bonnets  poil, les casques de cuivre, les schakos 
tresses blanches, les bicornes  plumes. Un seul mot: faim ouvrait les
bouches glorieuses, encore sales par le got de la cartouche. C'est
vrai qu'on a faim, grogna le colonel aussi. Et les noms de la patrie,
des villes natales, revenaient  leurs mmoires dans le souvenir des
bonnes choses qu'elles produisent et qu'ils imaginrent savourer.

On marcha derrire les essaims de hussards aux dolmans rouges et de
chasseurs aux culottes boutonnes sur la bande. On enjamba des cadavres
en capotes grises. Les narines de leurs petits nez gras ne s'taient pas
pinces dans la mort. Un gnral de division parut. Dramatiquement, il
salua, de son haut bicorne  panache, le rgiment de dragons aux casques
fausss, aux chevaux saigneux, et son major en culottes taches de
rouge, la tte enveloppe de bandes.

Bernard se crut hros... Mais un seul cri s'vada des statues questres:
Du pain! Du pain! cri repris  l'instant par le peuple de grenadiers,
l'arme au bras, qui braillrent, clameur qui passa le long des lignes,
arriva jusqu'aux brigades de Soult, celles des hommes en schakos vass.
Soldats, hurla le gnral, derrire ces tangs qui brillent au soleil,
il y a du pain et de la gloire... Si vous avez faim de pain et de
gloire, vous n'avez qu' les ravir  ceux qui vous fuient!... Par
colonnes de bataillons...--Par colonnes d'escadrons, reprit le gros
colonel... car le terrain se resserrait... Vive l'empereur! hurla
l'arme s'lanant... Alors elle gravit la pente, dcouvrit, adosss aux
vastes miroirs des tangs, une ligne de cavalerie autrichienne, un
fourmillement d'artilleurs qui disposait les pices, une cohue
d'infanterie grise masse en colonnes profondes. Cela s'tageait sur un
relvement du terrain, en bel ordre. Cependant qu'au bas les folies de
la droute prcipitaient les Austro-Russes vers les vastes miroirs
glacs jusqu'o roulrent les nuages des canons mis en batterie  la
gauche franaise; cependant qu' droite la division Friant ptillait de
tous ses fusils dans une suprme attaque contre Sokolnitz et rejetait
vers les immenses lumires ples des tangs une foule de fantassins
mle aux troupeaux de cavalerie blanche qui pullulrent.

L'me totale de Bernard s'illumina du soleil rpandu sur la glace des
lacs, sur les armes des multitudes. Il arracha les bandes qui
l'empchaient de voir  l'aise, se rendit compte aussi qu'il devait
apparatre plus terrible avec sa face bossue, balafre, noire de coups.
Ce jour enfin, il s'imposait en exemple pour la vnration des hommes.
Et cela lui fut une ivresse qui tourdit ses douleurs, sa faim. Gant
vainqueur, il menaait une proie de dix mille ttes peureuses, qui, en
haut de grandes btes brunes, se ridrent et blmirent,  mesure que le
trot franais rapprocha les lignes. Quand l'escadron du vicomte,
compagnie d'lite en tte, prit la fureur du galop, il n'aborda que des
vieillards roux noblement accourus  son choc.

Mais les dragons passrent. La manche galonne d'Edme brandissant le
sabre le releva tordu, fauss. Le vicomte ddaignait de frir et
bousculait de son maigre cheval les adversaires en habits blancs. Au
pain! au pain! se criaient les soldats, montrant des fourgons derrire
le faible rideau de cavalerie. Au pain! au pain! Les yeux
s'hallucinrent. Certains de vaincre, les bras frappaient au hasard. En
se crispant, les bouches hassaient les figures autrichiennes soudain
rayes de sang. Oh! les mains amputes au fil du sabre, les poitrines
blanches troues  coups de pointe! Une oreille se dcolla, tomba. Les
dragons s'enivraient de leur faim hargneuse. La chance de vaincre
doublait la fureur de voir retard le repas par les lourdauds allemands.
Jusqu'au major un alezan poussa son chanfrein toil de blanc, ses
naseaux rvulss, son cavalier nu-tte, dont les joues massives
tremblaient aux secousses, et qui lcha l'clair tonnant d'un pistolet
tendu. Le faire mourir, lui, Bernard Hricourt, au moment o il
triomphait! La colre banda les ressorts de ses muscles; et, du sabre,
il assomma la large tte culbute avec le corps sur la croupe flchie de
l'alezan. Alors il s'enchanta de manier la lame qui tournait, lgre, 
son poing, qui l'entourait de lumire vive, qui heurtait d'autres lames,
cartait des forces, ensanglantait des faces d'pouvante, btonnait de
blanches paules, cognait des casques tintants, saignait les encolures
des chevaux. Tout se noya dans les fumes du tonnerre vomi par les
canons russes. Dans le chaos, Marius sombrait, avec une seule moiti de
figure dbordant de cervelle grise et versant une pluie chaude au
visage, aux mains de Bernard. Et Treheuc, qui se renversait la main sur
le coeur, comme au thtre, sacrant. Coupeau se trouva presqu'en mme
temps  terre, sans jambes, tel qu'un nain ple assis sur un gluant
tapis rouge, parmi les viscres du cheval ventr. Plus outre, Bernard
mordit l'air, crispa les jambes  la chabraque. Les tricornes des
artilleurs ennemis se baissrent et se relevrent sur leurs silhouettes
empresses, maniant le refouloir ou enfonant les gargousses. Claque par
claque, la mitraille enlevait les dragons. Elle prcipita de selle un
Flahaut ouvert depuis le hausse-col jusqu'au ceinturon et dvidant par
sa chute un boulis d'entrailles verdtres. Ceux-ci voilaient de la main
le sang de leurs visages enfoncs. Ceux-l s'effondrrent avec des cris
effroyables sous leurs chevaux roulant, les paturons en l'air. Beaucoup
retenaient des franges liquides et rouges enfuies de leurs membres. Et
ce fut l'action, jusqu' ce qu'une vague d'hommes terreux grandis de
bonnets  poil et dardant mille baonnettes claires recouvrt d'un
ressac, d'une clameur, les pices enfumes, les toufft sous une
avalanche d'paulettes rouges, d'habits bleus, de buffleteries blanches,
de dos courbs, de gueules croassantes, de jambes en gutres noires, qui
escaladaient les roues et les affts, de bras bleus qui clourent 
leurs pices les artilleurs gorgs.

Plus outre, Bernard, froce, avanait encore. Il fendit  coups de sabre
les paulettes, il tailla les manteaux rouls en bandoulire, les brets
 pompons blancs: Ae donc! Gresloup!... Tous foulaient une cohue de
capotes grises, de gros visages aux petits nez ouverts, aux sourcils
saillants. La foule courait, se bousculait, se tassait dans la fange,
entre les roseaux unis par la vase des tangs qu'on venait d'atteindre.
Plusieurs se dbattirent pour se glisser entre les roues des canons
enlises jusqu'aux moyeux. Ils roulaient dans la boue par grappes de
gaillards agriffs les uns aux autres, et qui se fouillaient les
paupires avec les ongles. Les dragons d'lite sabraient dans la masse,
ouvraient des boutonnires dans le drap gris et des entailles dans la
chair vive. Edme, brigadier, rassembla un peloton de trompettes autour
d'un attelage d'artillerie; il clamait vers le colonel: J'ai pris la
pice avec ses chevaux, mon colonel; cette pice est  moi, mon
colonel!... Bernard, dites-lui que c'est moi qui ai pris la pice avec
mon peloton!--Entendu, mon garon, rpondit le gros homme, qui ordonna
de refouler au lac une bande de fanatiques gesticulant, les yeux hors la
tte. Le major se retourna, vit s'enfoncer  travers la glace rompue les
armures des carabiniers russes et leurs grands chevaux roux. Puis les
dragons s'tant retourns avec lui, un mugissement de triomphe salua le
spectacle apparu.

Jusqu'au loin, la multitude refoule par le canon de la garde impriale
bordait les tangs de Telnitz, de Menitz et de Staschan. Elle titubait,
glissait, elle battait de ses vagues humaines quelques attelages
d'artillerie et les chevaux des officiers suprieurs. Eux prchaient du
haut de la selle cette multitude laboure ici et l par le boulet
moissonneur de ttes, et qui claboussait de rouge la frnsie des
individus. Leur fuite tentait surtout le passage des tangs. Ceux
presss sur la fange de la digue par les dragons crurent la glace forte,
et ils poussrent avec dsespoir les hsitants. Alors les pieds
crevrent la surface, les corps entrrent jusqu' la ceinture dans les
trous froids. Les gestes persistaient un seul instant entre les glaons
fendus, spars, o s'engloutirent les cris des mes. Hardi donc,
commandait Mercoeur. Sabrez! c'est la fin.--Au pain! au pain!--De
l'peron!--Au pain!--Finissons!--Au pain! Les bonnets  poil enlevrent
encore leurs chevaux, qui renversrent du poitrail les implorants, ceux
qui jetaient leurs fusils, ceux qui se prcipitaient  genoux, ceux qui
escaladaient les paules prcdentes pour fuir sur un plancher de ttes
 brets verts  pompons blancs, ceux qui se dfendaient encore  coups
de crosse, ceux qui barraient la digue avec un caisson renvers, ceux
qui, hagards de rage, composaient un groupe de damns aux faces rides
sur les dents jointes, et qui tiraient  brle-poil dans le chanfrein
des chevaux subitement crouls avec les blasphmes des dragons.

Tout oscillait devant les yeux d'Hricourt, joyeux de voir sous le sabre
s'ouvrir les corps, hurler les bouches, choir les gens pourfendus,
s'achever les agonies rageuses. Il possda voluptueusement la
palpitation de cette chair, non moins rsistante que celle de la robuste
Virginie terrasse sous sa vigueur, aux minutes de leur amour. De son
cheval il pntrait cette vaillance, l'accablait. Telle, sa virilit
avait envahi l'pouse. Il lui parut qu'une seconde fois il concevait
Denise;  cet instant de gloire elle devrait la fortune et le bonheur
partags par le fils d'Aurlie, sources de la race Hricourt,
triomphante  travers le futur des sicles, comme Bernard, alors,
triomphait du russe assomm par l'clair du sabre, le bicorne aplati
parmi les crins blancs. Autour du major, ses dragons pntraient aussi
de leurs btes la foule pantelante ainsi qu'un sexe vaincu. Du ventre
ils aidaient l'lan des montures. Lui tait las, bienheureusement las.
Les muscles jouaient encore. Les genoux treignaient la selle. Le bras
frappait toujours. Mais sa volont n'en pouvait plus. Il renonait 
discerner les hommes. Les yeux  demi clos, il continua de forcer la
cohue moscovite; il souriait seulement  son orgueil de refouler les
chairs en capotes grises, d'pouvanter les timides par l'aspect des
corchures  sa face, par la promptitude aile du sabre.

Ce dura. Il jouit dlicieusement. Tout lui advenait des bonheurs prvus.
Quelles cloches allaient sonner sa gloire sur les villes? Quels baisers
de femmes allaient mouiller ses lvres? Quels vins exquis allaient tarir
sa soif? Quelles viandes succulentes allaient assouvir sa faim?

Il alla. Ils allrent. La foule grise pitinait, captive, entre les
chevaux des dragons. Au loin les clameurs d'effroi grandissaient. Les
tangs gels engloutirent les armures de bronze des carabiniers
moscovites, les attelages d'artillerie avec les chevaux, les
conducteurs, les caissons et les pices, avals d'un coup, par les
mchoires des glaons. Mains en l'air, appels, imprcations, pleurs,
rages, gestes que fauchaient encore les boulets de France ricochant aux
angles des lots blafards charges d'hommes en masse. perdus, ils se
dliaient de leurs courroies blanches, de leurs baudriers, de leurs
manteaux rouls, se dchaussaient de leurs bottes, dans l'espoir de
nager, et puis glissaient soudain le long du mur de glace redress dans
le clapotement des eaux criantes.

--Quelle belle horreur, rpta Gresloup, hallucin par ce grandiose
aspect de mort.

Edme ne rpondit pas, actif  saisir de nombreux prisonniers dans son
peloton de trompettes; prisonniers maladroits, peureux, sautillant afin
d'viter les pas des btes saigneuses. Il s'en rfugiait entre quelque
vingt carrosses dcouverts auprs d'une chaumine, et rservs sans doute
 l'tat-major de Buxhoewden, pour le repos, pass la bataille. Les
postillons avaient emmen les chevaux. Derrire les timons agrments de
lions en cuivre, les soldats russes se protgeaient contre la brusquerie
des alezans, et contre les coups de sabre allongs au hasard par les
dragons insoucieux de balafrer la rsignation d'un visage, de mains
suppliantes. Besoin de dtruire, afin de constater le changement que la
mort apporte dans l'apparence des tres! Envie purile de se rjouir en
se reconnaissant forts comme une cause!

Gare donc!--L-bas.--Cette ligne jaune.--On dirait des manteaux de
cavalerie.--Les Autrichiens reviennent.--Ils sont bien
mille.--Mille!--Deux mille.--Il y en a dix mille au moins.--Comme a
trotte.--Mon colonel, voyez-vous les Autrichiens?--Malheur! Ils arrivent
par la route de Vienne.--Nous sommes tourns.--Ils ont enfonc
Davout.--Bagration nous charge en flanc.--C'est la cavalerie de
Kienmayer.--Ou de Lichtenstein.--Ou des deux.--Et les prisonniers qui
vont nous tomber dessus.--Gare, toi, mangeur de chandelles...
Arrire.--Tiens donc!... a t'apprendra. Crve!...--Regardez: ils
avancent.--Je les reconnais, ce sont les cuirassiers de l'archiduc
Ferdinand!--C'est leurs manteaux jaunes.--Pelotons!... halte!

Entre les pis barbus des grands roseaux, le major examina ce
qu'indiquait la fivre des cavaliers retenant leurs montures. Il
distingua mal d'abord; mais le mouvement d'un immense troupeau ondulait
au del des tangs. Il faut savoir, dit le colonel. Major, mne
au-devant ton escadron. Edme abandonna les prisonniers, emboucha la
trompette. On dfila hors des roseaux, on se dploya dans la plaine. On
courut au petit trot, les carabines prtes. Les soldats murmurrent: Va
falloir recommencer.--Ah! il est loin le pain du gnral.--C'est pas lui
qui casse les dents.--Et mes boyaux qui chantent. La faim verdissait la
maigreur des visages. Il leur vint une colre qui surexcita la fivre du
combat. Attends-moi: je vas t'en faire des prisonniers. Ils n'auront
pas le temps de dire couic.--C'est-il pas canaille, quand on est vaincu,
de faire tuer comme a le monde.--Tant pis pour celui qui tombe sous ma
patte.--Hue, cocotte!--Dragons, au trot acclr... Maarche! Ils
prirent l'lan, firent lever d'une bruyre quelques uhlans dmonts,
embarrasss de leurs bottes, qui jetrent leurs sabres et leurs lances,
tendirent les mains. Mais les dragons bondirent en fureur et sabrrent.
Une tte fut fendue, un dos travers, une poitrine troue, un bras
coup, un ventre ouvert, et les diables retombrent en hurlant, hachs
encore par les soldats du deuxime peloton: Attrape, cochon. Ah! tu ne
veux pas nous f... la paix!--Tue-le, ce plein de soupe.--Tiens, tu ne
gueuleras plus, toi... On courut encore cent toises: Ils sont dans un
chemin creux, les cuirassiers!--Leurs manteaux seuls dpassent ce
talus.--Mfiance!--Halte!--Tu vois les casques, toi?--Non, mais c'est
une ruse.--Si on leur envoyait des prunes.--Le taillis les cache
trop.--Premier peloton: en joue...--Regarde ce que c'est.--Oh! l
l.--Des moutons!--Et des gros!--C'est leur laine, les manteaux de
cavalerie.--Le voil le pain de la gloire.--Cours chercher ton gigot,
Camors!--En avant, en avant donc, buse! Leurs clats de rires se
flicitrent. Les chevaux heurtrent un troupeau de mille ttes ovines,
croteux de boue. Avec une ivresse de faim, les bouchers sabrrent,
rougirent les laines, dcapitrent, enfoncrent leurs lames dans les
toisons. Le sang giclait jusqu'aux fontes. Blant de dtresse, le
troupeau se prcipita, s'escalada, les mufles, sur les croupes, crasa
les corps des gorgs.  deux, les dragons, glisss de selle, enlevaient
les moutons, les jetaient sur le sac  fourrage aussitt sali par les
ruisseaux de sang.

Revenus, ils allumrent de grands feux autour des vingt carrosses; ils
en tirrent les banquettes de velours grenat, de drap marron, de cuir
vert, pour s'y tendre. Les casques ts dcouvrirent les visages gris
de poudre et leurs cheveux colls par la sueur. Prs d'eux, on marchait
sur des toisons sanglantes, on glissait sur des noeuds de boyaux; on
heurtait des ttes de brebis.  pleines dents les conscrits mordaient la
viande charbonneuse. Le jus, en coulant, recouvrait le sang rpandu sur
les revers des uniformes.

Les escadrons mangrent, comme Bernard et le colonel assis dans une
berline  caisse jaune. Les grenadiers rapportrent aussi sur leurs
paules les corps d'autres moutons tus. Une odeur de graisse cuite
gagna tout l'air. Les brebis rtissaient sur des baguettes de carabine
que des pierres soutenaient, aux deux bouts, dans la flamme d'or. Des
tangs, montaient les cris et les plaintes de ceux qui enfonaient, qui
mouraient. Le canon tonnait parfois encore. Tout en rongeant un os, le
vtrinaire lava les corchures des btes assembles le long du cordeau.
Partout les lamentations d'agonies humaines alternaient avec le bruit de
la graisse rissolante.

--Ah! dit Bernard repu, j'avais faim.

--Moi, rptait Edme la bouche pleine, j'ai fait avec mon peloton
quarante-sept prisonniers, dont deux officiers. Nous avons captur six
chevaux, mon colonel, une pice et ses attelages, un guidon
d'infanterie.

--Va, va, mon garon. Pitout te couchera sur le rapport, et on te
proposera pour un grade d'officier.

--Ah! il y a des vacances, dit Ulbach.

On nomma les morts: le farceur Marius, le noble Corbehem, le paisible
Nondain, Flahaut le bon ivrogne et Trheuc, qui jouait gentiment du
biniou.

Hricourt regretta Corbehem, Descendu de cheval, Cahujac annonait la
victoire immense, les deux empereurs d'Autriche et de Russie en fuite,
les cuirassiers d'Hautpoul pourchassant l'ennemi, par del le Pratzen,
jusqu'au chteau d'Austerlitz, o ces augustes personnes, la veille,
avaient couch.

--Tu sais, Monsieur, tu es colonel...

Ebloui de sa joie, Bernard riait  tous, au grand vicomte, debout, qui
cartait ses jambes fangeuses et chauffait de belles mains maigres, 
Mercoeur qui comptait de l'or russe dans son casque,  Ulbach insoucieux
des caillots rouges colls  ses bottes et de sa face corche depuis la
tempe jusque la joue,  Cahujac dont l'habit n'avait plus de basques, 
Gresloup en loques, qui ne parlait pas, sa lvre tant fendue au point
de laisser apercevoir la denture jaunie. Bernard riait mme au grave
Pitout, seul officier en uniforme correct  peine dcousu dans le haut
d'une manche, mais qui n'avait plus ni sabre ni fourreau. Bernard riait
et mangeait. Ses doigts dchiraient des lambeaux de ctelettes
brlantes. Il absorbait l'odeur de grillade et maints morceaux juteux
aplatis sous ses mchoires victorieuses. Il engloutissait, devant le
marchal des logis, qui, matre d'un os tenu  deux mains, tirait avec
ses dents la chair et barbouillait encore sa figure salie de poudre.

Aux pieds des roseaux, les prisonniers russes ronflaient dans leurs
uniformes, les jambes plies et les narines ouvertes, ple-mle avec les
morts tirs par le spasme suprme.

--L'Empereur!... vive l'Empereur!...

On se prcipita. Il arrivait par la digue dans la clameur d'ovations
dlirantes, au milieu de mains noires dresses vers lui. Des sabres
s'agitaient. Des casques furent projets en l'air. Hricourt s'lana
derrire le colonel, en rebouclant son ceinturon et en arrangeant les
linges de sa tte... Vive l'Empereur! Ce cri branla ses entrailles,
secoua son coeur, illumina ses yeux. La Nation se saluait elle-mme en
l'homme prdestin, la Nation triomphante, la Nation en habit vert
plastronn de rouge, en culottes sanglantes, en bottes de boue, la
Nation qui pavoisait de son bonheur les cinq cents yeux des dragons
amaigris. Vive l'Empereur! cria la gorge du major, malgr son me
raisonneuse. Par l il se saluait hros. Il se saluait riche de toutes
les richesses de Caroline, accrues et consolides par le crdit d  la
victoire des peuples latins. Vive l'Empereur! Il saluait Rome
victorieuse des Huns aprs la course dans la vaste fort germanique, de
Strasbourg aux collines moraves. Vive l'Empereur! C'taient des
bouches graisseuses, une lvre ouverte qui saigna sur des dents jaunies,
une narine tranche, une bouche agrandie par le sabre russe, des mains 
trois doigts seulement, des sourcils ouverts, des fronts balafrs, des
cheveux blonds, noirs, roux, colls par la sueur sur les tempes creuses,
des paules houlant de leurs paulettes carlates, des poitrines vibrant
sous les boutons de mtal: Vive l'Empereur! Ce cri traversa Bernard
d'un frisson qui le prcipita tout en avant; et il reconnut le mme
homme engonc, le Rival de la terrasse des Feuillants, ses sourcils
froncs sur les claires lueurs des yeux caves. Vive l'Empereur! Lui
portait un habit vert et les paulettes de colonel. Une plaque de
diamants scintillait  sa poitrine paisse. Son cheval blanc encensa. Il
tendit sa main potele; il sourit de sa lvre ddaigneuse; il serra son
col sous le menton volontaire.  un ordre, les hommes dterraient les
piquets, roulaient les cordes, sautaient  cheval, coiffaient leurs
casques, tiraient les sabres ternis d'une huile rougetre. Les rangs
s'tablirent. Les bottes frlrent les bottes. Les gourmettes
cliquetrent. Du silence s'imposa. Hricourt, contre le colonel et le
cheval pie, Hricourt se trouva dress dans les loques de son uniforme,
l'paulette pendante et la tte entoure de linges.

Les grands roseaux frmissaient. Les cris des moribonds furent entendus.

Parmi la suite de hussards, de cuirassiers, de gnraux aux vastes
bicornes, d'aides de camp aux schakos panachs d'carlate, de guides et
de grenadiers aux bonnets de poil, la figure carre de Murat et ses
boucles noires dominait mieux que celle, sanguine, du baron de Cavanon,
celle, joufflue, d'Oudinot, celle fine, d'Augustin, qui fit des signes 
Edme,  son frre. Il vit encore, s'tonna Bernard: il avait souhait
pour le jeune homme une fin glorieuse librant Malvina de ses promesses
conjugales. Mais cette rancune n'tait plus rien. Elle se fondait dans
l'ivresse de la gloire.

C'tait donc la chance de l'homme engonc qui prtait  la vie de
Bernard Hricourt une heure si belle.

--Vive l'Empereur! s'exclama-t-il, avec l'espoir qu'on distinguerait sa
voix.

Comme le groupe avanait, on se tut. Les rangs s'immobilisrent. Murat
dit: Sire, les dragons de Votre Majest... Une estafette arriva, et
Napolon se retourna vers le hussard. Un pli fut transmis. Les chevaux
s'arrtrent, encensrent. Napolon parcourut le message: C'est bien!
donnez trois de mes bouteilles de bordeaux au marchal des logis? De
quel rgiment tes-vous? quel escadron? o tiez-vous  midi?... Le
hussard balbutiait les rponses, honteux de se savoir couvert de boue,
avec un kolback dfonc. Murat reprit: Sire, les dragons de votre
Majest...--Mon cousin, vous donnerez des ordres pour que Kellermann et
ses chasseurs aillent bivouaquer dans le village d'Austerlitz.--Oui,
Sire.--A qui taient ces belles voitures, interrogea l'empereur?
Quelqu'un voulut rpondre, fut contredit par un grand cuirassier bavard.
Un gnral prtendit que ce n'taient pas les Russes de Buxhoewden, mais
les Autrichiens de Kienmayer qui avaient combattu l. Cavanon soutint
que les deux troupes avaient donn; or il ne savait plus le nom du
gnral russe, Doctorow, que tout le monde lui demandait. Murat
l'ignorait aussi.

Hricourt et voulu souffler. Il jugea que ce serait un manquement  la
discipline, et se tint coi, roidi, le sabre  la hanche, prs de son
colonel qui suait, malgr la bise d'hiver. Bon! raisonna Bernard: s'ils
continuent tous  jaser l-dessus, il passera sans rien demander du
rgiment, ni de moi...? Maintenant ils discutaient  propos de la
cavalerie autrichienne, qui, s'tant tromp de position la nuit, avait
d, le matin, rtrograder jusqu' la gauche de Bagration et, dans ce
mouvement, avait arrt, plus d'une heure, la descente des infanteries
russes. Aussi Davout et Friant avaient pu atteindre les hauteurs de
Telnitz en mme temps que l'ennemi, au lieu de les trouver occupes par
avance, ce qui et chang le sort de la bataille. Napolon assura qu'on
aurait vaincu cependant. Des irascibles dmontraient le contraire, avec
une vidente jalousie pour la fortune du Rival, qui dfendit
l'excellence de son plan.

Au pas, le groupe avanait encore. Napolon ne regardait point les
dragons, mais les tangs et les pentes du Pratzen, o il localisait de
la main ses indications imprieuses. Hricourt retint un sanglot
d'angoisse. Son rgiment n'arrtait pas l'attention. Il eut envie, de
crier sa gloire, les noms des morts, les maux des vivants, la peine de
leurs corps, le sacrifice de leurs mes. La discipline s'opposait. Il
demeura muet, rigide, le sabre prsent  la hauteur du menton. En lui
tout trembla de ses esprances. Sa colre d'tre mconnu imagina le
meurtre du Rival, qui parvint devant le colonel, le dpassa, devant le
major, le dpassa. Deux larmes voilrent soudain  Bernard les larges
paules impriales, le col engonc, le petit chapeau sans galons, la
housse de velours pourpre sur la croupe nerveuse du cheval blanc; puis
les hussards galonns de tresses d'or, les armures lumineuses des grands
cuirassiers, les uniformes sombres de l'tat-major aux panaches blancs,
rouges, les turbans des mameluks et leurs aigrettes, leurs vestes
soutaches. Sire, les dragons de Votre Majest, rptait dsesprment
la respectueuse insistance de Murat... Alors seulement l'empereur
examina les cinq cents hros haillonneux juchs sur des chevaux
sanglants. Il embrassa leurs rangs de son regard ombrageux. Dragons,
rcita par devoir sa voix qui s'loignait, je suis content de vous...
Votre rgiment, ds aujourd'hui, est un souvenir de l'histoire... Nous
avons dfait un ennemi insolent... Il y aura des rcompenses pour
tous... Les deux empereurs de Russie et d'Autriche fuient devant votre
aigle victorieuse. Les saccades de la leon apprise s'interrompirent.
Derrire le sien, tous les chevaux de l'tat-major s'arrtrent: Votre
major a eu un cheval tu sous lui... Vous avez enfonc les escadrons du
prince de Lichtenstein, vous avez tabli la gloire de la cavalerie
franaise. Je porte le 23e rgiment de dragons  l'ordre du jour de
l'arme... Les saccades de la voix s'interrompirent encore: Vive
l'Empereur! clamrent les hommes d'une seule me, o l'esprit de
Bernard fut ravi. Tous ses nerfs vibrrent de cette acclamation. Au
trot, l'empereur revint, ayant tourn sa monture... On l'entendit
recommander  un gnral la prompte acquisition de drap et de bottes
pour faire aux corps les versements d'effets indispensables. Il
peronna, courut sur Bernard, la tte en avant, comme une pierre lance,
mit sa bte au pas: Major, c'est donc le cheval turc qui a t tu,
demanda-t-il?--Oui, Sire.--Ah! ah! c'est bien fcheux; c'tait un beau
cheval... Bernard sentit la sueur lui couler de la nuque aux talons.

Le Rival lui parlait.

Il se souvenait du turc...

Il allait offrir la croix d'honneur...

Cela se lut aux deux regards enfouis dans les arcades sourcilires et
qui le fixaient ardemment, comme pour juger l'ancien ami de Moreau...

C'tait le plus beau cheval de la division!... Il et fait un beau
cheval de colonel... Vous le montiez bien. J'espre vous voir colonel
sur un cheval pareil  l'autre!

Le sourire imprial laissa paratre la lueur des dents. L'empereur
passa... Bernard n'entendit point ce que rpondit l'ancien postillon
promu gnral. Lui ne pouvait plus rien comprendre, sinon qu'il tait
colonel et que son rgiment tait port  l'ordre du jour de l'arme, ce
soir de victoire pour laquelle, partout, sur le plateau, dans la plaine,
autour des villages enfums, des tangs rompus, s'allumaient dix mille
feux de joie, retentissait le bonheur de cent mille hommes en triomphe.




XVII


Plus tard l'exaltation du major s'apaisait au souvenir de l'importance
que le cheval turc gardait dans la mmoire du Rival. Napolon me
considre comme le simple complment d'un bel animal. Je reprsente, 
la tte de la division... Et voil tout. Le jugement du petit Augustin
sur mon intelligence se confirme encore... Il parat que je suis un
imbcile, Aurlie, toi qui m'aimes si purement, Virginie, pauvre femme,
navement prise de ton chevalier, Malvina, et vos yeux sournois qui
deviniez sous l'uniforme la puissance de ma membrure?

Cela ne finit plus de le tracasser pendant quatre jours de chasse sur la
route d'Olmtz. Il y recueillit des troupeaux de prisonniers boueux, les
chariots pris dans la fange, les caissons d'artillerie arrts derrire
leurs chevaux morts. Il rva de s'instruire davantage, d'tonner par son
savoir, lui qui, depuis six annes, commandait de fait les escadrons
soumis nominalement  l'ancien cuyer du duc de Luxembourg! Il se
rapprocha du vicomte qui lisait le grec dans de petits volumes relis en
veau brun et jasps sur tranche, du cousin Gresloup qui philosophait
avec tristesse sur les maux de la guerre, sur les deux cent cinquante
dragons tus, blesss ou abandonns  la boue des champs de bataille, 
la paille sanglante des ambulances, aux taudis ftides des villageois.

Il les couta citer les philosophes dont il connaissait au juste le nom.
Volney, Condillac, lui rvleraient aussi le monde. Il se promit de lire
leurs ouvrages, s'attrista de ne les point connatre. Gresloup parla de
Hobbes, de sa maxime: l'homme est un loup pour l'homme; parce qu'au
milieu d'un bourg o ils entraient,  la fontaine du lavoir, plusieurs
dragons menaaient les enfants moraves capturs devant l'cole, et
runis au centre du peloton. De ses doigts en l'air, le capitaine
Mercoeur indiquait les centaines de florins indispensables au
dtachement. Le bourgmestre, impressionn, tout ple, protestait en
vain, par gestes, tandis que la compagnie d'lite refoulait une meute
de femmes, en cafetans. Elles trpignaient de leurs pieds nus, elles se
pressaient, elles appelaient leurs fils:
Wilhem!--Prozor!--Rudolph!--Sigismond! Les pleurs et les cris aigus
des petits aux figures rondes leur rpondaient derrire les chevaux.
Elles levaient au ciel des mains crevasses, des yeux rougis par les
larmes que justifiaient aussi bien une vingtaine de cadavres pendus, la
langue violette, aux branches d'un chne, et dont les Russes avaient,
selon leur coutume, pris les chaussures. Les pieds roides taient tout
noircis par la fume des dcombres, au bas d'une ferme que l'incendie
sournoisement rongeait.

Inexorable, Mercoeur compta l'or et l'argent. Pice  pice, les mres,
les vieillards dcoiffs de leurs tricornes, les hommes suppliants, leur
bonnet de fourrure  la main, en jetaient. Les cus, un  un, roulrent
jusqu'aux sabots de l'alezan qui flairait, lui, de sa tte lasse, une
touffe d'herbe fltrie. Il n'y en a pas notre suffisance, garons,
dclara Mercoeur. Piquez-moi un peu les marmots, a fera dlier la bourse
des mamans! Des lames frapprent les coliers. Ils grimacrent
affreusement. Leurs yeux bleus s'carquillrent de peur. Un sabre
lardait de petites paules. Attrape, braillard! menaaient les
dragons. Les florins et les pices d'or tombrent de partout en pluie
drue, vers les bouches sanglotantes des petits, car les sabres
ensanglantaient les joues bises. Des mres repoussaient les croupes des
chevaux. Ils rurent. Elles cartaient les bottes des dragons. Atteinte
par les sabots, une s'affaissa en profrant des cris de chatte qu'on
trangle. Les paysans saisirent des fourches. Mercoeur fit le signe de
les mettre en joue. De leurs gros gants roidis par les pluies, les
dragons giflaient les visages vocifrants des femmes. Ils recevaient des
crachats  la figure. Plusieurs enfants, assomms  coups de plat de
sabres, s'crasrent sur leurs cartables et leurs livres de classe,
parmi l'encre en mares des critoires rompues. Le bourgmestre, grand
quadragnaire, maigre, au gilet carlate, promit tout... Et du leste,
mon bonhomme, commanda Mercoeur. Nous n'avons pas fait six cent lieues de
Boulogne ici pour ne pas venger les mille camarades que tes soldats nous
ont tus. Tant pis pour toi. Paye avec de l'or, si tu ne veux pas payer
avec la peau des moutards! Il dclamait cela, dans un allemand baroque.
Les dragons rirent du baragouin et de toute sa gesticulation menaante.
Mais,  la vue du major, du vicomte et de Gresloup, ils se turent, pour
relcher les petits aussitt venus dans les bras des mres, qui
s'enfuirent, les baisant.

Deux escadrons cantonnrent dans ce village et les hameaux voisins. Les
officiers suprieurs occuprent un chteau morave encore habit par le
matre du majorat. Deux serviteurs accompagnaient, pas  pas, cet
adolescent rachitique soutenu de bquilles, le long des salles remplies
de cornues, de matras, de btes empailles, de machines lectriques, de
fourneaux incandescents, de minraux sous globe, d'herbiers
entr'ouverts, de volumes aligns contre les hauts lambris bruns.

Muet, religieux devant les arcanes de la science, le colonel resta
surpris par la taille et le mufle du gorille qu'un socle rigeait au
centre du cabinet de physique.

L'infirme accueillit trs courtoisement. Il parla tout de suite en
franais. Gresloup et Pitout, dsireux de se montrer sous une apparence
favorable, l'entretinrent aussitt de sujets scientifiques, tandis que
le vicomte citait le latin de Pline, au bout du cinquime compliment.
Une surprise claira la figure du jeune homme, qui fit, parmi des
politesses, une allusion amre aux excs de la conqute.

Gresloup excusa peu les dragons. Le courage, nona l'infirme, n'est
malheureusement qu'une irritation crbrale entre la joie et la colre.
C'est un optimisme naf d'animaux vigoureux qui se croient suprieurs
pour toujours aux rsistances et qui jouissent d'craser... Bernard
Hricourt supporta mal l'impertinence philosophique. Ce chtif l'tonna,
qui osait ne point leur servir de louange, au lendemain de la plus
grande victoire. Envisageant les mines silencieuses de ses camarades, il
attendait leur rplique. Peut-tre bien..., balbutia seulement le
colonel. On apportait sur un plateau le ncessaire d'une collation...
Cela mit fin  l'embarras, d'autant que sept ou huit laquais en
souquenille jaune pare d'or s'empressrent et disposrent d'antiques
ustensiles d'argent us,  la place de chacun. On mangea des confitures,
des volailles froides, des fruits secs.

Le matre du lieu s'tait assis dans un fauteuil Voltaire, bas sur
pieds, haut de dossier; il les regarda manger avec une curiosit
d'enfant que distrait le repas des btes dans une mnagerie. Il
toussait; il buvait  part, dans un bol de vermeil, du bouillon. Sa voix
grle prescrivit au majordome de changer les vins.  leur sujet ses
htes le complimentrent. Il les remercia de leur approbation et voulut
pallier sa boutade:

--Aussi bien suis-je heureux de vivre pour voir les forces franaises
triompher au bnfice des Droits de l'Homme. J'imagine que Napolon,
vainqueur des rois, va mettre  profit les loisirs que lui font ses
triomphes pour tablir le _contrat social_ selon les ides de notre
Jean-Jacques? Ne fut-il pas,  ce qu'on dit, l'admirateur passionn de
ce philosophe?

--Je crains, Monsieur, que vous ne vous trompiez, rpondit le vicomte.
Notre empereur nous plat en ce qu'il a mis fin aux agissements de la
folie jacobine, et, par l, rconcili les Franais entre eux. Je ne
suis pas, tant s'en faut, le seul  esprer qu'il s'en tienne l,
jusqu' ce que M. de Lille puisse rentrer  Versailles dans ses
carrosses.

--Bah? fit l'infirme en secouant la poudre de sa perruque sur le col de
sa longue redingote brune..., et il leva les mains au ciel.

--Pour moi, contredit Pitout, je ne partage gure cet avis. Lorsque les
armes franaises auront impos  l'Europe l'ide rpublicaine, la
Nation, rassure contre les entreprises des tyrans, ouvrira l're de
fraternit.

Content d'obscurcir dans cet esprit tranger l'idal d'un Napolon
philosophe et instaurateur de liberts magnifiques, Hricourt ne manqua
point de rfuter posment cette assertion:

--Mon beau-frre, qui appartient  l'entourage de M. de Talleyrand et
qui s'achemine, sans doute, avec lui, du ct de Brnn pour rgler les
conditions d'une paix prochaine, n'estime point ces rveries. Hlas!
elles ne sont que rveries. L'empereur assurera d'abord la prosprit du
commerce pour obtenir de bonnes finances. Il en a besoin. Plus tard,
peut-tre essaiera-t-il de rtablir la rpublique, aprs que la gloire
et la fortune auront guri la France de ses convulsions... Plus tard...
Plus tard!...

Les lettres de Virginie et de Caroline lui communiquaient sur ce point
des certitudes. Il se flicita de l'indignation manifeste par le jeune
seigneur du lieu.

--Comment! Se peut-il que, possdant toute la force, Napolon, lev par
les esprits de la Rvolution et qui les admire, ne cherche pas  donner
du rel  leurs esprances? Se peut-il qu'il balance entre le soin
d'enfanter une libert immortelle et celui d'imiter les monarques
misrables contre lesquels il combat? S'il en tait ainsi, votre
Napolon, Messieurs, serait un horrible coquin!... Souffrez que je vous
le dise!

--S'il en tait ainsi, dclama Pitout, la Nation se lverait tout
entire contre un tratre abhorr pour lui faire expier son crime.

--Peuh! dit le vicomte. Vous vous abusez, mon cher! Les peuples se
lassent plus de la libert que de la gloire. Buonapart leur donne ce
qu'il faut.

--Et  nous donc! riposta le colonel dans un gros rire, en levant son
vidrecome rempli de vin dor.

Ils trinqurent.

--Du moins l'esprance, soupira l'infirme, ne dlaisse jamais le cerveau
qui s'attache au savoir. Qui pourrait se dfendre de piti en songeant
aux efforts de tant de philosophes et de sages pour amliorer le sort de
l'homme? Efforts toujours vains.  Platon qui leur fait entrevoir la
vie, les peuples prfrent Alexandre qui les mne jusque la mort, qui se
gorge bestialement et qui crve d'ivresse. Nous cependant, penchs sur
les livres, nous cherchons la cause du mal; nous coutons la matire
chanter sur l'athanor en feu, nous consultons le trajet des astres, nous
suscitons l'tincelle des fluides subtils sur nos machines... Nous
parlons des antinomies. Qu'est cela? Un soldat passe et tue. Le voil
matre... Archimde efface de son sang rpandu les figures mathmatiques
qu'il traa sur le sable; et la brute, essuyant son fer, croit
interrompre le jeu ridicule d'un vieux fou...

De son fauteuil, l'adolescent leur parlait ainsi. Ses doigts misrables
s'accrochaient aux accoudoirs. Il projetait sa tte, o l'on voyait les
veines gonfler sous la peau brusquement rougie, blmie tour  tour. En
sifflant les phrases, il crachotait...

--La force aussi, rpliqua tristement Gresloup, la force d'Hercule est
une apparence de la nature. Il convient de l'tudier, comme celles de la
foudre, ou de l'ocan, qui ne tuent pas moins sans discerner. Nous
sommes peu de chose pour envisager notre science comme universelle...

--Une fois dans l'histoire du monde, un homme gagne le souverain
pouvoir, jeune, glorieux, soutenu par l'admiration de l'Europe. Il sait,
par hasard! Il a lu; il comprend les philosophes. Il a vu s'accomplir le
plus formidable changement qui ait boulevers les Etats depuis trente
sicles; et il n'achve point d'abord le triomphe de cette justice, que
Jean-Jacques, Diderot et M. de Voltaire ont proclame pour le bonheur
des humains?

--Le drle d'olibrius! jugea Mercoeur qu'on venait d'introduire auprs de
ses chefs.

L'infirme se tut, plit, trembla. Il fit un signe. Les valets le
roulrent dans son fauteuil hors la salle; et les officiers se remirent
 boire silencieusement.

Hricourt rflchissait. Par les grandes fentres, il vit les troupeaux
de prisonniers russes, que les dragons, bergers  cheval, poussaient
entre les collines. Jusque l'horizon c'tait un mouvement immense de
lentes foules domines par les victorieux aux casques de lumire.

--Tout cela, demanda-t-il  Gresloup, toute cette gloire serait-elle
donc un crime?

--Qui sait? L'histoire commentera.

--Non, ce ne peut tre un crime de risquer sa vie pour l'honneur du
drapeau et la victoire d'un grand peuple!

Ce fut l'entre soudaine d'Augustin qui se jetait aux bras de son frre.
Il annonait l'armistice, la paix certaine, bien que les archiducs
parvinssent  Presbourg avec leurs armes d'Italie. Il dlirait de
triomphe. L'empereur lui donnait la croix.

Les brevets des nouveaux grades arrivrent le mme jour. Or, le
lendemain, comme on revenait de la parade o le colonel Hricourt avait
t reconnu par l'acclamation des cavaliers, une chaise de poste
dboucha du parc, puis une berline verte, et un carrosse. Une main de
femme, un visage dans une capote de velours vert, un rticule au bout
d'un poignet en mitaine, parurent  la portire de la chaise. Aurlie!
devina Bernard. Il descendit prcipitamment les marches du perron. Dj
le postillon arrtait l'attelage; et, contre lui, s'panchait le sanglot
de sa femme toute chaude, qui l'treignit, pleura, tandis que Malvina,
quittant la berline, offrait ses doigts aux lvres d'Augustin...

--Mon hros! mon hros! rptait l'pouse en joie...

Derrire Praxi-Blassans, Aurlie sauta du carrosse. Par-dessus l'paule
de Virginie, Bernard vit la soeur retenir l'lan de son mari, puis
chanceler, parce que leurs regards fraternels s'changrent. Le sang
bondit au coeur du colonel. En mme temps, il aperut Malvina tout
occupe de lui. Augustin la renseignait sur les exploits d'Austerlitz.
Imaginant tenir l'une et l'autre, Bernard touffait sa femme contre sa
poitrine. Elle murmura: Tes blessures ne te font pas mal!... Ah! si tu
savais!... j'tais avec toi... je pensais:  cette heure il souffre
peut-tre, seul dans un foss d'Autriche. C'est un coup de sabre, l?...
Mon Dieu!... Tu les as vaincus, toi, toi... Je t'adore, je t'adore!
Elle chuchotait cela dans l'oreille embrasse. Elle ferma les yeux. La
lourde gorge s'crasait sur le plastron militaire. Ses jambes se
mlaient aux jambes qu'elle frla doucement de son ventre. Mon
frre!... riait Aurlie, dans ses larmes... Edouard et Denise... comme
ils t'aiment! Au nom de leurs enfants, il le sut, elle affirmait son
propre amour. Bernard saisit la tte de Virginie dans ses mains. Ses
lvres aspirrent la bouche conjugale, sans qu'il abandonnt du regard
le visage d'Aurlie. De tout le corps, la soeur frmit comme si le baiser
l'et atteinte elle-mme, qui souriait voluptueusement. Ses fines
paupires battirent. Certes Malvina devinait cette possession des mes
incestueuses. Grave et douce, elle soutenait la taille de son amie, elle
piait les apparences; et ce fut de ce visage malin que le colonel
apprit la forte passion dont souffrait Mme de Praxi-Blassans. Il
s'enorgueillit. Il aima de toute sa gloire les trois femmes complices
pour le chrir. Les paroles n'eussent pu mieux le convaincre que les
clarts et les ombres des visages mus.

Au dfaut de son attention prise ailleurs, l'oreille de Bernard entendit
les louanges bruyantes du beau-frre, qui invita tout de suite Augustin
 le conduire devant les flammes d'une chemine. Pendant qu'ils
gravissaient l'tage, Virginie dclara son voyage et la nouvelle
richesse de la famille. Voici que, succdant  M. Vanlerberghe ruin
avec _les Ngociants Runis,_ la compagnie des Moulins-Hricourt
assumait tous les achats de farines militaires dans l'Artois et les
Flandres. Caroline envoyait de l'or! Les trois femmes suivirent le
colonel. Loin des importuns, elles prolongrent un silence o
s'expliquaient leurs mes. Chacun des baisers, sembla dire Aurlie, que
ta lvre donne  ta femme, Bernard, je le reois sur ma bouche; et tout
frissonne de moi. Ne sais-je pas que tu me les adresses de tout le coeur,
homme gnreux et sensible. Va, presse sur ta noble poitrine la tendre
Virginie. Jadis elle te portait dj mon amour lorsqu'elle dtourna de
ton front l'arme apprte par le dsespoir. C'tait moi qui voyageais
alors dans sa forme pour me jeter avec elle entre tes bras. Ne te
l'avouai-je point, certain jour d'automne, sur un banc du parc lorrain,
lorsqu'Edouard tressaillait en mon ventre? Edouard, Edouard a les yeux
clairs et les cils sombres de celle que tu eusses passionnment chrie,
si les hasards des combats ne t'avaient emport loin de cette petite
Bavaroise, aprs Moesskirch!... Vois comme l'ardente Malvina comprend la
beaut de ce qui nous meut. Heureux Edouard, heureuse Denise qui
raliserez, quelque jour, l'immense dsir de nos esprits, de nos coeurs
et de notre seule chair engendre d'un pre admirable. Oui, oui, couvre
de baisers la charmante pouse aux paupires closes. Moi, moi, je vis
dans son beau corps pour te sentir palpiter de gloire, hros, mon
frre!... Et nous restons purs!

Certes elle disait cela. Toute la mlancolie du sourire l'affirmait,
cependant qu'elle mourait de pleur en ses lourds vtements bleus,
qu'elle penchait sur l'paule de Malvina une figure dlicieuse et pme.
Elles s'assirent dans la chambre du colonel.

Par l'clat des yeux clairs sous les cils sombres, Virginie admirait son
poux hroque, riche et vainqueur: Oh! Bernard, parut-elle murmurer,
tu portes avec toi la mort triomphante, et, dans ton treinte, je pleure
de reconnaissance, parce que tu te prpares  semer en mon sein la vie
qui triomphera de mme. O toi, mystre de l'homme, double visage du dieu
qui tue et qui engendre tour  tour, comme la nature mme; toi, Bernard,
accueille dans ta bouche le frisson de mes lvres. Broie mes os dans ta
force. Terrasse mon corps ainsi que tu terrassais nagure l'orgueil de
l'ennemi. Que je sois ensemble ton amante et ta victime, celle qui
pantle, en sanglotant, celle qui peut ignorer si elle crie de douleur
ou de jouissance! Oui! Saisis ma gorge dure, ptris mes seins de tes
doigts guerriers, cherche-moi sous ma chair, trouve-moi, trouve-moi,
sous mes vtements vains et sous ma chair perdue. Voici la chaleur
fconde de mon ventre pour exalter ta force! ta force! ta force, celle
qui vient de coucher les cadavres des races depuis l'occident jusqu'
l'orient de la fort germanique! Ta force, celle qui remplit avec l'or
des dpouilles les coffres de notre maison! Ta force, celle qui crie
victoire, avec la joie de cent mille soldats! Ta force qui va procrer
en moi une descendance humaine, vigoureuse, et puissante par la
richesse, par des coeurs robustes! Va, touffe mon souffle; crase ma
poitrine contre les aiguillettes de ton uniforme o je flaire l'odeur du
meurtre. Tiens, prends, prends ma bouche encore, ma bouche qui mche le
sang de tes lvres, pareil, n'est-ce pas, au sang rpandu? Ma robe te
gne. Tes vtements retardent notre fivre. Pourquoi ces vtements entre
nos dsirs? Pourquoi la chair et les os, entre nous? Oh! viens, viens,
cher poux! Viens jusqu' ta couche. Ne tarde plus. Qu'importent elle et
l'autre? Aurlie aime notre amour. Nous t'avons aim tant l-bas, dans
le verger d'Arras, et dans le salon de Paris, sous la douce lueur des
lampes, et dans la chaise de poste qui, courant les routes d'Autriche,
devanait l'lan du large fleuve, qui laissait les villes et les forts
derrire le bruit des roues. Nous avons tant cont notre amour  Malvina
dans le palais de Vienne; et nous avons trembl si fort avant Brnn,
lorsque nos voitures croisaient les chars pleins de blesss, ces longs
troupeaux de soldats russes paissant les racines des champs, sous l'oeil
noble de tes cavaliers, mon Bernard! Viens, hte-toi. Dfais ce bouton.
Ote l'agrafe. Romps le cordon, pour que mon sein libre jaillisse jusque
ta lvre penche. Aurlie, gote le bonheur de notre bonheur... Voici la
couche, et je t'aime.

Bernard et rsist aux gestes, aux soupirs. Mais ne lui disaient-elles
pas ensemble qu'elles voulaient cela, le spectacle de son corps
terrassant un corps amoureux. Superbes poux, conseillait Malvina, ne
contenez plus vos feux. Unissez-vous, comme y invite la nature. Laissez
nos yeux et nos coeurs trembler de votre joie. Que nos chines frmissent
du mme dsir assouvi par vos transports. Abandonnez-vous, chre
Aurlie,  mon bras. Je soutiendrai votre taille. Dj mes baisers
rafrachissent votre front brlant. Ecoutons ces soupirs de volupt. Qui
pourrait se dfendre d'une motion si aimable! Qui rsisterait  tant de
beauts qui se dvoilent...

Toutes deux s'inclinrent sur le lit o s'embrassaient fougueusement les
poux.

Bernard aimait Aurlie.

Ce fut elle qu'il treignit dans l'pouse, ce fut pour elle que ses
dents mordirent une chair devenue anonyme, mais o vibrait l'me de la
soeur chre, mais o rlait l'amour patient et fort de cette me. Ce fut
 elle que les mains de l'poux s'agriffrent,  l'image de leur passion
discrte, contenue depuis des annes. Aurlie se dbattait faiblement
contre les efforts de la rieuse Malvina, qui la retint devant l'autel de
l'amour.

Ecartant les plis du mrinos cossais, dont se dbarrassa Virginie,
Bernard imagina ce qu'il y avait de joliment frle sous la robe de drap
bleu, et le canezou  l'anglaise que portait la soeur. Fermant les yeux,
il pensa quel jour il aurait pu la prendre dans le chteau de Lorraine.
Elle se serait alanguie d'abord, aux phrases, puis dbattue
douloureusement contre les entreprises; et cela certainement et
augment le dsir rciproque. Il l'aurait convaincue par des
supplications et les extrmes de son ardeur manifeste. Elle se ft aussi
dtourne pour dgrafer sa ceinture. Il n'aurait point vu le visage
durant que ses doigts nervs auraient ouvert la fente de la robe et
dlivr des manches bouffantes la nacre des paules. Ah! ah!
aurait-elle murmur. Je n'en puis plus. Je cde  tes transports, hros;
voici mes paules sorties de la brassire, mais ne cherche pas 
regarder ma face de crime, laisse maintenant mes mains cacher mes yeux,
ma pleur, et la volupt de ma honte! Elle n'aurait plus que soupir,
tandis qu'il aurait saisi de mme cette gorge tremblante, qu'il se
serait tendu sur cette tideur mue de la chair encore voile par les
retroussis du linge. Sous le tissu, la vie d'Aurlie frissonnerait
d'attendre l'lan suprme d  leur longue passion. Bernard s'affolait
de son extase. Non, il n'tait plus de Virginie sous les lvres, dans
ses bras, contre sa poitrine, parmi leurs souffles. Seule, Aurlie
haletait de bonheur. C'tait son flanc qui allait recevoir le germe d'un
tre prodigieux, le fils mme qu'ils devaient tous  la mmoire du pre
tu par leurs gosmes. Et le pre apparut au souvenir, jeune encore,
clairvoyant, tel qu'il avait, un beau soir, attendu le retour de son
fils, sur la route d'Artois, le pre en habit marron et en veste brode
de satin noir, lui-mme, ses bonnes joues couperoses sous la blanche
chevelure  marteaux; lui-mme, ses perants yeux gris qui riaient au
cher houzard sauf de la grande guerre; lui-mme qui admirait, avec la
joie de ses grosses lvres, entr'ouvertes, un enfant martial.

Le fils ralentit sa fougue d'amour. Il voyait le vieillard lui sourire,
surpris et fier de sa descendance. Oh! il fallait rendre  la race ce
qu'elle avait perdu d'excellent, d'nergique avec l'anctre, mort
dsespr dans la maison de Dunkerque. Il fallait concevoir une force
aussi belle dans le flanc de l'pouse aux yeux clairs, aux cils sombres,
une force que dsirait aussi l'me d'Aurlie incline vers leur couple,
vers le murmure de l'pouse disant: Viens, charmante Aurlie, viens
l'aimer ensemble. Que nos lvres puisent le mme baiser... Viens! De
son rire vicieux, Malvina persuadait les rsistances de son amie; et
leurs corps se mlrent en une treinte quadruple. Quel triomphateur il
fut, lorsque, sr d'une paternit nouvelle, Bernard touffa de son
embrassement les pleurs d'Aurlie, le rire de Malvina, le soupir de
dlices prolong aux lvres de sa femme.

Ensuite ils restrent silencieux. Dans la pice obscure, ils
s'entrevoyaient  peine. La bise avait rabattu les volets. Comme toutes
trois m'aiment et m'admirent! se rptait Bernard, tandis qu'il
rparait dans l'ombre le dsordre de ces vtements, prs de Virginie,
tremblante encore. Pensive, elle ramenait sur elle les plis de la robe
cossaise.

--Vnus vous animait de ses grces, reprit Malvina, la premire, en
s'accoudant sur le lit, Mars vous prtait sa fore. Vous tiez beaux.

--Oh! murmura Virginie, j'ai eu toute ta force en moi, Bernard. Ta force
qui tue et qui aime..

Aurlie cartait ses cheveux vers les tempes; elle remarqua:

--Hlas! toutes nos forces qui aiment, tuent aussi.

Son frre craignit qu'elle ne songet aux suprmes angoisses de leur
pre. Il fut triste. Voulait-elle rappeler que le vieillard tait mort 
la peine de voir triompher trop vite leur avide nergie. Et s'il vivait,
ce pre, pour entendre sa bru annoncer la richesse, et les soldats la
gloire des siens! Oh! pourquoi une fatalit inexorable exigeait-elle en
change des biens nouveaux cette compensation d'un deuil, d'un remords?

La soeur et lui se contemplrent, sans un mot. Ils savaient fltrie leur
seule chance d'amour. Et que faire contre la Faucheuse qui venait
d'abolir par milliers les vigoureux espoirs d'hommes jeunes et curieux
d'agir? La terre remue du Pratzen grossissait de tant de cadavres! Les
mchoires de glace ouvertes sur les tangs de Telnitz et de Menitz en
avaient tant dvor! L'omnipotence de la mort ne toucherait-elle pas
aussi la coquette Malvina, qui, assise en sa robe de velours jaune,
renouait un fichu garni de martre. Ne toucherait-elle pas quelque jour
la voluptueuse Virginie qui tirait l, sur ses genoux, de longs gants
verts. Ne toucherait-elle pas encore la mlancolique Aurlie et la
souple sveltesse de sa taille, incline dans les plis sombres du drap
bleu, elle-mme, l, si jolie entre ses boucles brillantes! Elle rpta:

--Hlas! toutes nos forces aimantes tuent aussi.

Le frre comprit que leur passion secrte, secrte  peine, tuait la
joie de vivre, pour la jeune femme. Elle songeait au repos de l'me
dtruit  jamais. Comme elle devait se maudire pour n'tre point
l'trangre, l'amie sans contrainte, ou la soeur paisible et chaste!

De la savoir douloureuse, il s'enorgueillissait, la plaignant. Certes
les aventures de la guerre l'avaient exempt, lui, de bien des
souvenirs, de bien des mditations pnibles. La recherche de la gloire
avait cart les proccupations d'aimer trop ou de compatir. Il s'tait
cru oubli, mconnu, mpris par elles trois. Voici qu'il les tenait
unies dans le cercle de ses bras. Voici que les trois visages emmls
par leurs boucles, le rieur, le voluptueux et le triste, s'offraient
volontairement  ses lvres. Pourquoi ne paraissait-elle pas satisfaite
de la multiple treinte, Aurlie? Lui s'admirait  prsent dispos, fier,
radieux. Il et voulu descendre auprs de ses amis et de son frre, pour
triompher avec des regards vaniteux.

Il estima nanmoins que la peine de sa soeur valait d'tre allge. Il
dit, nommant Denise, Edouard:

--Nos forces crent, si elles tuent; et, par l, s'ternisent.

--Que nos enfants vivent donc heureux et passionns! rpondit-elle.

En caressant le porphyre de la commode, elle dtournait la tte et ses
larmes.

Ainsi que pour reprocher cette tristesse, Malvina concluait:

--Un coeur noble et gnreux doit chrir la force et la gloire. Je les
aime, comme si j'tais Franaise!

--Oh! moi, Bernard, je t'aime comme la France aime ses hros, cria
Virginie, qui se glissait entre son mari et l'trangre.

Sans doute cette exclamation fut suggre par la fanfare qui clata sous
les croises aprs un tumulte de chevaux et d'hommes. Malvina fut ouvrir
les volets. Avec la compagnie d'lite, les officiers du rgiment se
prsentaient devant le perron du chteau. Ils mirent pied  terre. Leurs
habits repriss, les plastrons dteints par les nettoyages, les culottes
blouissantes de craie frache les rendaient aussi fiers que les lueurs
des casques et des sabres fourbis.

--Eh! dit Bernard, je n'y pensais plus, mes belles! Le gnral inaugure
son grade. Voici la dlgation du rgiment qui vient le fliciter. Il
faut que je me rende auprs de lui.

Empress de revenir parmi les hommes avec l'impression toute frache de
sa victoire amoureuse, il heurta dans l'escalier Edme en superbe
uniforme de marchal des logis. Le jeune homme l'embrassa et monta vite
prs des parentes.

Sur le seuil, l'ancien postillon recevait, au large dans l'uniforme d'un
gnral mort  Telnitz et dont il rachetait l'quipage. Promptement un
tailleur rgimentaire avait largi, avec des angles de drap neuf, la
taille de l'habit qui se plissait au-dessus de l'charpe en fils
d'argent. Trop courtes, commenaient les basques au milieu du large dos.
Mais, entre les feuillages brods d'or au col, et par-dessus les tours
de la cravate noire, les bajoues du nouveau promu reposaient panouies.
Les reflets des grosses paulettes tincelantes, et l'ombre que
faisaient les deux cornes du vaste chapeau noir, se partageaient le
visage de l'orateur mu, qui dclama: Dragons du 23e, j'emporte avec
moi le souvenir de votre vaillance. Ce souvenir me suivra dans le
tombeau. Servez votre tendard comme vous l'avez toujours servi.
Obissez fidlement au colonel Hricourt. Il vous mnera dans le chemin
de l'honneur et de la victoire. Et maintenant, Messieurs, pied  terre!
Allons boire  la sant de S. M. l'Empereur.

Bien que, depuis l'impertinence de Mercoeur, il demeurt invisible, le
matre du majorat avait,  cette occasion, fait ouvrir poliment quatre
grandes salles d'enfilade. De hautes glaces dans les trumeaux de bois
gris, plusieurs lustres aux mille pendeloques de cristal suspendus trs
bas, le miroir des parquets, quelques vases gants sur des fts de
marbre, les blanches statues d'agiles desses ornaient ces lieux de
fte. De larges tables supportaient maintes coupes et maints verres,
vidrecomes, fltes  champagne, brocs de Bohme aux armoiries de
couleur.

Les brosseurs aidrent  ranger mille bouteilles poussireuses endormies
plus d'un sicle au fond des caves, et que les soldats remontaient dans
des mannes.

Le nouveau gnral donnait maladroitement la main  Aurlie, rpondait 
Malvina, souriait  Mme Hricourt. Cavanon les avait invites et
conduites aux places d'honneur. Comptant les sduire, il couvrait
Hricourt de louanges. Auprs du diplomate, l'ancien postillon
multipliait de respectueuses prvenances; il exigeait qu'on lui plit un
manteau sur les jambes, devant le feu. Il fit taire les soldats qui
plaisantaient dans la deuxime salle. Ah! des brisquards, Madame la
comtesse, des brisquards... Ah! ah! Et qui n'ont pas froid aux yeux...
Mais il leur faudrait des manires, oui, oui; et ils en manquent. Tu le
sais bien, Monsieur?... hein? qu'ils en manquent... de manires, ah!
ah! Aux figures hles de ces maigres hommes les rires accusaient
davantage la grimace cruelle qui, par une ride, reliait leurs narines
aux commissures trousses des lvres. Virgnie affirma qu'ils semblaient
renifler encore le sang. Le diplomate, enfin rchauff, disserta:
c'tait la trace survcue des habitudes prhistoriques, la grimace
menaant l'adversaire de morsure. Dans ses voyages, il l'avait trouve
sur maintes figures de vieux pandours. Tout un clbre rgiment, les
hussards de Blankestein, portait le mme signe. Mais, gnral,
continua-t-il de sa voix importante, soyez assur que vous le portez
aussi, et vous encore, beau-frre, tout autant que les rois d'Assur
qu'on voit  Londres, dans le cabinet de S.M. Britannique, sur les
bas-reliefs de Ninive. Il les mena devant les glaces des trumeaux pour
les contraindre  s'y mirer.  mon passage par Ulm, j'achetai deux
dogues, sur le conseil de M. de Talleyrand, qui s'y connat. Ils ont le
mme signe. Par ma foi, Monsieur mon beau-frre, vous tes devenu un bel
homme de proie;  l'exemple de vos dragons..., ah! ah! Il ricanait en
se frottant les mains dans ses manchettes de dentelles. Hricourt
faillit blmer cette ironie.

--Son Excellence M. de Talleyrand jouit d'une bonne sant, demanda le
gnral, pour dtourner la conversation?

--Trs bonne, certes. Et cela lui permet de veiller pertinemment  ses
affaires, qui ne vont point mal, je vous l'assure, Messieurs. La ville
de Brnn est pleine de charrois qui lui amnent des colis de France et
d'Espagne. Son Excellence tient boutique par le moyen d'hommes de
paille,  Lintz, Vienne et Brnn. Ballots et caisses arrivent en ses
htels sous l'allure de colis d'ambassade, marqus de la franchise
diplomatique. Ils en sortent exempts de droits, pour remplir les
magasins o ses courtiers les vendent  des prix sans rivaux. Cela ruine
le commerce de nos ennemis. Voil comment un grand homme, Messieurs,
abaisse les adversaires de sa patrie, en gagnant gloire et... fortune.

Il ricanait. Ses narines aspiraient l'air sans bruit.  la ronde, il
passait une tabatire en or, don de l'empereur, qui l'ornait de sa
miniature peinte. Edme y puisa.

Chacun se flicitait. Tout d'abord Napolon avait obtenu de l'Autriche
vingt millions, que les payeurs des brigades allaient rpartir entre les
officiers. Beaucoup, sur cette garantie, avaient pu russir des
emprunts; et ils vantaient leur richesse; ils buvaient, ils se contaient
leur gloire, leurs amours violentes, en trinquant. Sauf le vicomte et
Gresloup, un peu  l'cart, tous parlaient haut. Ils tendaient leurs
assiettes, que les domestiques couvrirent de venaison. Au bout des
salles, dans une galerie, la compagnie d'lite entire garnissait une
longue table. Dj prs de l'ivresse, les soldats chantaient  tue-tte
en agitant des pilons de volailles. Comme les siges manquaient,
d'aucuns s'assirent  terre. Ils s'allongeaient de grandes claques
farceuses sur les paulettes rouges.

--Des brisquards, hein, Madame, quels brisquards! sacrebleu!... rptait
le nouveau gnral  Virginie. Excuse, n'est-ce pas? Ils ont bien
travaill les ctes de l'ennemi! C'est un fameux troupier que le
troupier franais. Quelle abngation! quelle endurance! Si vous les
aviez vus dans les boues d'Elchingen!..., et ceux qui pataugeaient dans
la vase pour dresser le pont!... Il faisait chaud, l, hein, colonel!

--Oui, mon gnral.

Beau parleur, Cavanon chanta leur hrosme. Il dsignait, au bout des
perspectives, tel figure  profil de corbeau, telle mufle encadr de
favoris gris, tel nez biseaut par le sabre. Malvina se levait, reculait
le sige afin de mieux voir les forts.  un moment, elle monta sur la
chaise, apparut en sa chemise de velours jaune. Penche, les seins
visibles, elle envoya le simulacre d'un baiser au marchal des logis
illustre pour avoir serr contre une muraille, par le poids de son
cheval, cinq artilleurs autrichiens, qui allaient mettre le feu  une
pice charge de mitraille. Les gardant sous la menace du sabre et du
pistolet, il avait donn le temps aux pelotons de le secourir, de
culbuter le canon.  son tour, Virginie se leva. Bernard dsignait
d'autres braves. Ceux-ci, flatts del'attention, s'enhardirent par mille
propos. Ils voulurent porter la sant aux femmes de France! Malvina
prtendit choquer son verre de Tokay contre un vidrecome rempli de vin
morave et offert par une manche verte galonne d'argent terni. Elle loua
la trogne du sous-officier. Tous les yeux exprimrent la convoitise
d'une si belle chair ample, blanche, parfume, qui enflait les plis du
corsage bas. Virginie trinqua de mme. Merci  vous qui couvrez de
gloire le drapeau de mon poux, brave guerrier, dclama-t-elle,
vraiment mue. Deux larmes sincres coururent jusqu' ses lvres
paisses: Gnreux Franais, reprit Malvina, l'Europe vous admire et
suit de tous ses voeux l'essor de vos aigles!--Vive l'Empereur!
rpondirent en mme temps les soldats pour faire quelque bruit.

Ils panchrent du vin sur leurs plastrons bien nettoys. Ensuite ils
retournrent  leur table dans la spacieuse galerie du fond.

--Mes soldats sont mes enfants, excusait le gnral bonhomme, ravi que
les dames ne fussent pas vexes de toute cette houzardise; mes enfants,
Madame la comtesse; oui, des enfants terribles, mais de bons coeurs.

--De grands coeurs, renchrit Malvina.

--Oui, Madame, certainement...

--Et qui viennent de faire une fameuse besogne, cria Praxi-Blassans
enfin rassasi (il dposa le couteau et la fourchette); reprit: Par ma
foi, je ne m'en tais point avis; M. de Talleyrand non plus; et
cependant il a, Mesdames, je vous prie de le croire, l'esprit judicieux.
Aussi bien est-ce un grand bonheur, pour Napolon, que S. M. le Roi de
Prusse ait balanc au lieu d'envahir prestement la Bavire, dans le
moment que M. le marchal Mortier se faisait battre  Dirnstein. M.
d'Haugwitz, son ministre, est,  tout prendre, une mazette... Nous
l'avons promen de Munich  Vienne, de Vienne  Brnn, puis de Brnn 
Vienne, en l'amusant avec des soldats et des politesses. Il n'aime pas
moins le vin que les jolies filles. M. de Talleyrand lui a mis dans les
draps une manire de bohmienne qui nous a servis. Elle se dfendit de
l'accompagner en Prusse. Ds qu'on faisait la valise, la pcore tombait
en syncope! D'Haugwitz n'a jamais su lui jeter la carafe au visage et
sauter dans la chaise. Ces Prussiens ont du sentiment. Il lui jouait du
violon, Madame! ah! ah!... ah! Mais c'tait nous qui avions pay la
colophane... sur le trsor de Sa Majest... Il arrivera juste  Berlin
pour apporter la nouvelle d'Austerlitz... Son roi aura oubli, les
serments faits  l'empereur Alexandre sur le cercueil du grand Frdric,
dans les caveaux de Postdam! Voil M. de Lille oblig, encore une fois,
de faire remiser les carrosses qui doivent le ramener dans sa bonne
ville de Paris!... Il y a des femmes qui sont de bien fameuses
marionnettes, quand on sait en tenir les fils! Je vous l'assure, moi,
gnral!... Votre hte nous comble! Ce pt de bcasses est digne de
Vatel!

--Je tiens de mon ami Marbot une histoire assez plaisante au sujet de M.
d'Haugwitz, reprit Augustin qui ne voulait point paratre infrieur 
Praxi-Blassans dans les propos... Marbot! vous le savez, le fils du
gnral mort au sige de Gnes. Il est aide de camp d'Augereau. Il est
venu  franc trier, depuis Bregenz jusqu' Vienne, pour remettre  Sa
Majest (il sourit) les tendards pris sur Jellachich...

Il continua son discours, narra l'arrive de M. d'Haugwitz  Vienne,
deux jours aprs la remise solennelle de ces drapeaux; et comment le
ministre de Prusse, tout de suite, avait men tapage, en homme qui
tient, dans les plis de son manteau, la paix ou la guerre; comment
alors, ds la premire audience impriale, Marbot, sur l'ordre malicieux
de Napolon, avait t introduit, avec l'allure d'un homme qui accourt 
l'instant de la bataille et avait dit, brutalement, la capitulation des
Autrichiens au bord du lac de Constance, puis montr les drapeaux
conquis.

--Cela lui rabattit le caquet, Mesdames... Sa Majest a l'esprit fin.

Il lana des sourires d'intelligence, ici et l, de sa jolie figure
lgrement hle, ce qui faisait luire mieux les soies blondes de ses
courts favoris. Dress sur les tours de sa cravate noire qui enveloppait
les pointes d'un col en fine toile de Hollande, son visage s'inclinait
gaiement vers les plaisanteries de sa fiance aimable envers les
convives.

--M'est avis que ce jeune adjoint d'tat-major n'usera point de
maladresse, opina Praxi-Blassans, pench dans le dcolletage de Malvina.

-- quand les noces?

--Nous avons hte, avoua-t-elle. J'pouse la France avec lui, et je bois
aux deux! Messieurs les officiers, qui me fait raison?

On leva les verres.

-- couple touchant, soupirait Aurlie, puisse la plus noble passion
remplir votre vie de gloire et d'amour!

--Il n'est pas  plaindre, dclara le gnral en riant trs haut.

--Savez-vous, jeune homme, que M. d'Haugwitz faillit enlever votre
Malvina?... Oui... oui... Si la bohmienne le tenait aux sens, je crois
bien que notre belle Hollandaise le tenait au coeur!

Et Praxi-Blassans ricana en homme qui sait des choses.

--Chre belle, marivaudait Augustin, quel air inconnu respire le barbare
qui rsisterait  tant de charmes, ft-il blanc-bec ou barbon, capitaine
ou ministre... Je ne puis qu'avoir plus de fiert d'tre votre choix.

Elle lui tendit la main, qu'il baisa par-dessus la table. On applaudit
bruyamment  la grce de l'un et de l'autre.

Bernard pensa placer un mot; mais dj le vicomte et Gresloup
philosophaient au milieu d'un silence docile. Il blma sa timidit, puis
fut triste. Lorsqu'il parlait un peu, prolongeant le discours, chacun
engageait avec le voisin d'autres propos, qui bientt couvraient sa
voix. Nul ne prenait got  ses histoires de guerre,  ses anecdotes. Il
lui fallait conclure devant le sourire obligeant et distrait de la
personne la plus proche. Ce mcompte lui chut encore. Il y a une
heure, raisonnait-il, ces trois femmes aimrent mon tre entier. Et les
voici, tout attentives pour d'autres, pour ce vicomte qui parle de
Coblentz, de M. Pitt, pour ce freluquet de Gresloup qui rsume en
maximes d'ennuyeuses pdanteries, qui vante les nomans cossais de je ne
sais quel Walter Scott. Si quelqu'un m'coute, c'est ce pendard de
Mercoeur, le gnral. Pitout me flatte lourdement afin que je l'aide 
parvenir. Suis-je donc le sot qu'on dit. Vraiment je le suis. Ma soeur
elle-mme se dispense de m'entretenir; elle regarde de ses yeux
attendris Augustin accoud sur la chaise de Malvina, comme si elle
aimait la physionomie de l'amour plus que moi-mme. Praxi-Blassans
ignore que j'existe. Edme crie  tue-tte qu'il a culbut deux fermires
moraves, aprs avoir enferm le mari et le frre dans une cave. Et tout
le monde rit aux larmes. Eh quoi! cette jactance d'colier est-elle
plaisante? Mais pourquoi vitent-ils de savoir l'loge que je voudrais
faire de Corbehem mort pour la richesse de Caroline, la carrire de
Praxi-Blassans, le triomphe de Napolon, pour la France?... Il fut un
homme vertueux cependant; un noble caractre. Cela les ennuie... Mieux
vaut que je me taise... Il s'attrista compltement. En vain les
oeillades de Virginie lui rappelaient la puissance voluptueuse de leur
dernire treinte. Colonel, insistait Cavanon, le prince Murat tient 
ce que vous remplaciez votre cheval turc. Il me prie de vous en avertir.
L'empereur le dsire beaucoup aussi. On se raconte mme qu'il ne vous
donnera point la croix avant la premire revue o vous serez mont de la
sorte,  la tte de votre rgiment.--Oh! renchrit le gnral, tu sais,
Monsieur, tu es le plus beau soldat de la Grande Arme. Tout le monde le
pense.--C'est un magnifique cavalier que notre Bernard, jugeait
Augustin.--Un bel homme!--Ni grand, ni petit.--Et une assiette en
selle!--Un cavalier de vase grec, affirma le vicomte; digne d'orner un
bas-relief du Parthnon.--Plutt une statue questre du forum, ergota
Praxi-Blassans; plus bronze que marbre.--Certainement ajouta Gresloup,
je le regardais hier quand on lui a remis l'tendard. Devant l'aigle, il
me sembla le divin Auguste lui-mme, l'image de Rome!--Mon hros! pleura
l'motion de Virginie.--Mon frre! soupira la soeur.--Mon ami! sourit la
perverse Malvina.--Je ne connais pas de femme qu'il n'impressionne,
rvlait Augustin.--Son cheval et lui composent un seul tre.--Un
centaure!--L'Elle-mme Force, comme eussent crit les Grecs, cita le
vicomte.--La Force, oui, la Force!

Ils s'extasirent. Bernard jouissait mal de ces louanges. On le
regardait comme une statue de place publique, une chose insensible, un
bel objet.

Et il souffrit.

De toute son me douloureuse, les sanglots  la gorge, il souhaita
qu'outre la Force, son fils, conu tout  l'heure, et l'Esprit.

Il le souhaita avec la constriction de ses nerfs retenant la rage
excite par l'loge injurieux des amis.

Et ce fut un moment d'pouvantable gsine o son dsir enfanta,
peut-tre, le sort diffrent de sa race.

Peut-tre...

Car, aprs l'effort, il s'affaissa sur la chaise, dsespr d'obtenir le
succs du voeu. Il se rsigna d'un geste  la Force. Il vida d'un trait
le hanap de vermeil ancien qu'on avait, par jeu, rempli de Tokay.
Mercoeur jura le nom de Dieu pour dire son admiration.

Ds lors, dans son ironie mauvaise envers soi, le colonel Hricourt
clata de rire  tous les propos. Il vit dans un vacillement l'loquente
Aurlie raconter son voyage en Allemagne, et les aventures de la route,
Virginie se plaindre des postillons qui versent les voitures dans la
boue, Malvina dire comment, grce au sien, elle avait chapp  la
poursuite de chevau-lgers autrichiens, qui pensaient la prendre, avec
sa berline verte, avec ses bijoux, un jour o elle s'tait gare dans
une le du Danube.

La force! rpondit soudain Cavanon. Gardez-vous d'en trop mdire,
lieutenant. C'est elle qui,  cette heure, enseigne au monde la libert
des philosophes par le signe de nos victoires.--La libert, ricana
Praxi-Blassans! Vous me la baillez belle. Essayez de dire une vrit
dans une brochure.--Cette libert-l, le peuple vainqueur va
l'imposer.--Dans un sicle.--Dans un an.--Non, dans cinquante, rpliqua
posment Gresloup, lorsque l'Europe aura eu le temps d'apprendre, de
juger et d'agir. Le temps fconde la vie. Les enfants d'aujourd'hui
apprennent. Leurs fils jugeront. Les petits-fils agiront.--Pour ma part,
j'espre que M de Lille mettra bon ordre  vos rveries de jacobins,
interrompit le vicomte. Nous reverrons les fleurs de lis sur l'paule
nue des libertins qui traneront honntement le boulet dans les bagnes,
comme il sied.--Hol! Quelle rigueur!--En attendant, la Force donne du
bien  Buonapart et  sa famille, Messieurs. C'est toujours cela.
Eugne Beauharnais pousera par la force des baonnettes la fille de
l'lecteurde Bavire; et sa soeur Stphanie le duc de Bade! Ce sera
marqu au trait que nous discutons  Brnn!--Voil la matresse de
Barras mre de vice-rois et de princesses.--Quand le coeur va, tout
va.--C'est comme la btisse!--Pour les dots, nous arrondirons au
dtriment de l'Autriche, Bade et le Wurtemberg.--Les Impriaux
paient-ils les cent millions qui doivent fournir des revenus aux veuves
de la Grande Arme et des tablissements aux chefs?--Cela m'intresse,
car je suis port pour cent mille livres sur la liste.--Peste, baron,
l'empereur dore vos lauriers!--L'amiti d'un grand homme est un
bienfait des dieux.--Cela vaut mieux que le commerce des voitures
priss dans le Milanais.--J'tais humble charron, je deviens
financier!-- Naples, on mettra la cour  la raison, et Joseph
Buonapart sur le trne.--Son frre Louis aura la Hollande.--Il pleut
des rois, Messieurs, il pleut des rois!--Buvons  la victoire. Ce vin-ci
ptille comme une oeillade sous les galeries de bois!--Donc, conclut
Mercosur, chacun a sa part de gteau. Mes sous-officiers gagnent. a va
bien. Moi, j'ai quatorze chariots  l'ombre dans une curie de Vienne,
tous remplis de bonnes marchandises: vins, pices, uniformes, selles et
harnais, eau-de-vie, armes de luxe, pendules, montres, plus: deux cent
soixante-quinze paires de belles bottes. Un juif de cette ville m'a
envoy son fils qui achte le tout. Il vient de se marier et entend
monter une friperie dans le quartier central,  l'enseigne du Florin
d'argent. Je passe march avec lui. Je demande licence de retour. Et
alors, fouette postillon. En Sologne! L j'aurai un lot de terre autour
de la maison, avant que le marchand de biens ne fasse renchrir. a ne
vaudra pas les Naples de M. Joseph, ni les Hollandes de M. Louis. On
pourra fumer de braves pipes,  l'aise, devant la grande chemine. Il y
aura toujours pour les militaires de la Grande Arme un livre tu au
gte, ou une perdrix aux choux avec un verre de vin gris. Voil, mon
gnral, comment le diable se fait ermite.--H, Monsieur, tu ne vas pas
laisser le noble mtier des armes, je suppose?--La richesse vous
enlverait-elle le got de l'honneur?--Oh! si on continue de faire
campagne, je reprends ma place dans l'escadron. Mais la paix, a ne vaut
rien. Je ne suis pas un officier de garnison, moi. J'aime pas la chose.
On a trop d'histoires avec la prvt. En campagne, je reste votre
homme.--Ah! ah!--Voil qui me plat. Il ne sait pas feindre, parbleu!--A
la bonne heure, capitaine.--Topez-l mon garon.--Voulez-vous de ce
tabac. Il me vient par les galions d'Espagne, quand MM. les Anglais
supportent cette fantaisie... Vous savez, beau-frre: si les desseins de
l'empereur ne varient point, Anspach passe  la Bavire, en change du
Hanovre que M. d'Haugwitz obtient pour son matre. En consquence, il
n'est plus  craindre que les avous de Prusse importunent votre
tat-major pour cette contribution leve un peu lestement, il faut
l'avouer, sur les bourgeois de la province. Caroline en a tir bon
profit. Dieu la garde! Nous sommes au point. Je bois  votre sant, ma
belle soeur; faites-moi raison, je vous prie.--Ce tokay est un
nectar.--J'aime mieux le bordeaux.--Madame, vous riez
trop.--Point.--Ceux qui veulent dtester le crime aiment  honorer la
vertu!--Jurons de vivre libres et glorieux!--La cupidit sait multiplier
ses ressources.--Craignez Albion. La vrit sera sur ses lvres et la
perfidie dans son coeur.--Sacrifions  Bacchus notre svrit. Voici du
vin de France.--Je bois dans cet autre le sang de la terre allemande.
Notre conqute tient dans mon verre.--_Jus de la treille qui me
grises!_--Foin des censeurs moroses!--Ah! Madame, que votre robe donne
cong au polisson!

C'tait Malvina debout qui repoussait dans les plis du velours jaune un
sein rcalcitrant. Bernard eut envie d'y mordre, d'autant plus qu'elle
riait  plein gosier, pour une plaisanterie d'Edme, tout rouge de
l'avoir dite. Cavanon la soutenait d'un bras. Virginie se leva, vint se
jeter au cou de son mari, qui la devina tout nerve par les
coquetteries de la Hollandaise. Aurlie se rapprocha d'eux. Je suis
fort aise, colonel, cria le diplomate, que les hasards de la guerre vous
aient compltement pargn. Mme de Praxi-Blassans tait dans les
transes. Les mdecins ne russissaient pas  la gurir de l'humeur
noire. La voil qui s'anime et qui renat. Quant  Mme Hricourt, elle a
failli crever tous les chevaux de poste pour vous joindre au plus
tt.--Nous t'aimons tant, murmura Virginie. Oh! je l'avais bien devin
jadis: Aurlie t'aime, tu sais, Aurlie t'aime. Elle t'aime..., et je ne
suis pas jalouse..., Bernard!

La soeur baissa les cils; elle remuait un verre vide. Gravement son frre
lui prit la main, et la conserva dans la sienne. Il nota combien elle
avait chang depuis le jour de Brumaire o ils avaient senti une gne
trange, causant, solitaires, dans l'htel de la rue Saint-Honor. Et
cette Zulma, son image, qu'elle lui avait mise au bras, pour le
consoler! Que restait-il de cette merveilleuse, et de ses colliers  la
victime, que restait-il de la jeune femme effare accourue au chteau
de Lorraine aprs l'excution du duc d'Enghien? Il ne restait que la
mlancolie mme dont ils s'taient charms un jour d'automne, sur le
banc du parc, lorsqu'elle portait en elle le petit Edouard, fils aux
yeux clairs, aux cils sombres, fils pareil  Denise conue dans le
souvenir obstin de la petite Bavaroise prise aprs le combat de jadis.
N'tait-ce point la preuve miraculeuse et tangible de cette affection?
Aurlie, trois ans, avait treint son frre par le corps de l'pouse,
disciple de sa belle-soeur pour les volupts du sentiment. Aurlie tait
l'me passionne, Virginie la chair voluptueuse du mme amour
qu'admirait Malvina, maligne. Chair et parole de la soeur qui regardait
seulement Bernard de ses yeux profonds, Virginie rpta: Oh! oui, nous
t'aimons, homme gnreux et sensible, toi, notre gloire!

Il mesura ce que le destin lui offrait de magnifique en cette heure,
dans la vaste salle aux lambris gracieusement sculpts sur la hauteur
des trumeaux. L'enfilade des lustres s'alluma, parce que l'aprs-midi de
frimaire s'obscurcissait dans le champ des grandes fentres. Les
troupeaux de prisonniers russes se bousculaient toujours au dehors,
pitinaient, se vautraient sous la surveillance des bergers  cheval,
vtus d'habits verts et casqus de cuivre.

Semblablement il tait vtu, lui, le victorieux, contre qui se pressait
un amour extraordinaire en deux belles femmes mues. Et les officiers,
les soldats s'merveillaient de le voir entre elles, d'un bout  l'autre
des salles, depuis le nouveau gnral, bonhomme tout larmoyant de sa
griserie, jusque, vers le fond de la longue galerie blanche, la
compagnie de Mercoeur, qui cognait les tables  coups de poing, qui
bosselait les timbales de vermeil, qui jetait le vin mousseux aux
figures des laquais tremblants.

Ces misrables en souquenilles jaunes taient les vaincus. Ils
subissaient la force.

Hricourt sentit la sienne agiter ses muscles et l'nergie joyeuse de
son esprit.

Si piteuses parurent les mines des valets. Diffraient-ils du troupeau
captif et fangeux que les dragons poussaient  travers champs, vers les
bastions du Spielberg? Ils ne se rvoltaient pas, ils baissaient leurs
ttes et leurs catogans poudrs. Ils taient la faiblesse humble, lche,
servile.

Mon capitaine, chantait la voix perante d'Edme, quand j'ai vu le
junker braquer le pistolet contre moi, j'ai dgain. Je me demande
encore comment j'ai pu le faire si vite, tiens, comme a (_au bout du
bras le sabre sortit du fourreau, brilla par-dessus les ttes des
convives_). Et vlan! (_un lustre atteint volait en clats de cristal qui
s'miettrent_). Eh bien son kolback a saut comme ces dbris de verre.

Pitout objecta. Il prfrait les coups de pointe. Comme le lustre se
trouvait entam, rien n'empcha d'assortir l'exemple  la thorie.  son
tour il dgaina, pourfendit, avec les pendeloques, une boule creuse qui
acheva de se briser au milieu de la table, sur le goulot d'un flacon.
Edme blma la mollesse de l'estocade. D'une seule pousse il branla le
grle difice de prismes et de lumires qui, projet vers le plafond,
aspergea les buveurs de cire et de bobches rompues.

Malvina, Virginie, applaudirent  la jeune vigueur du marchal des
logis. Rose et chancelant, son sabre sur la nappe, il jouit du succs.
Toutefois Cavanon admettait la suprmatie du coup de taille. Son
cimeterre bleu, damasquin d'or, coupa la tige de bronze: tout s'croula
dans un cataclysme de verre et de pltre, le plafond s'tant lzard.

Le rire de Malvina fut plus fort que le bruit. Virginie vantait les
muscles de son poux. Oh! fit Hricourt, modeste. Cependant il savait
que son bras puissant accomplirait d'un coup l'oeuvre des trois autres.
Il eut envie qu'on le prit d'essayer. Il marquerait encore l'excellence
de sa force sur les victorieux mmes. En tumulte, Cavanon le dfia. Le
gnral encourageait. Edme dsignait le second lustre. Le vicomte
ricanait, ironique. Gresloup haussa les paules.

Ce geste dcida le colonel. Il ne voulut point souffrir qu'on lui donnt
des leons. Praxi-Blassans l'exasprait aussi en comparant  ceux
d'Austerlitz les lutteurs de la foire. Hricourt dsira paratre
redoutable aux plaisants. Par surcrot, les vapeurs du vin chauffaient
ses oreilles. Les yeux d'Aurlie brillrent autant que la foudre, et ils
grandissaient, lui sembla-t-il. Les dents de Malvina l'blouirent
encore. Il fallait tre plus fort que Praxi-Blassans, qu'Augustin
ddaigneux au bord du sofa dont il arrachait la ganse, machinalement, de
l'peron. Et puis les nerfs de Bernard se roidissaient, vibraient; ses
dents s'agacrent. Tout bourdonnait  ses oreilles: cris, rires et
chansons, soupirs de la cornemuse qu'un soldat breton gonflait, les
joues rondes,  l'extrmit de la galerie finale; appels de la bourre
que deux Auvergnats, sur un large guridon de marbre, dansaient, les
gestes en guirlande, et tapant du talon. C'tait une animation violente
des visages congestionns au-dessus des plastrons rouges, entre les
paulettes qui sautillaient. Ici on s'amusait  rompre par la pression
de la main des verres emmaillots de mouchoirs. L deux jeunes gaillards
valsaient et tourbillonnaient au milieu d'une assistance approbative. Un
loustic parisien faisait des propositions lascives  la nymphe de marbre
qui s'rigeait blanche et nue, sur un socle. Mont prs d'elle, il la
saisit  la taille, et lui baisa la gorge. Mais la plupart
s'intressaient au capitaine Mercoeur, qui retroussait une manche et
promit de fendre la table de chne dor soutenue par des faunes
accroupis. On discuta pour apprendre si un casque et son crne offraient
plus de rsistance. Le colonel recommandait  Mercoeur un coup de revers.
Comme l'autre refusait de comprendre, Bernard regarda le second lustre
qui pendait jusqu'aux bouteilles, presque. Les lumires scintillantes se
confondirent, vacillrent pour ses yeux troubles. Porter la ruine dans
cette grappe de cristaux et de lueurs lui sembla glorieux. Ces
chandelles lui riaient  la face; et-il cru. Elles lui fatiguaient la
vue, d'abord. Une avide curiosit lui vint de reconnatre, au lieu de
cette clart, les dgts et les dcombres. Il aurait accompli cela. Il
aurait agi, dtruit. Et sa force, encore une fois, soumettrait le luxe
des vaincus. Trois mois, n'avaient-ils point menac sa vie de leurs
mitrailles, de leurs charges, de leurs fusillades? Par un coup de revers
il avait tu le Russe qui, colossal et roux, prs de l'tang, abattait
contre lui sa crosse.  ce coup le colonel devait la vie prsente, la
joie du vin, la conscience de triompher, la tideur de Virginie  son
paule, la malice prometteuse de Malvina, les regards profonds d'une
soeur passionne, l'attention favorable des hommes grandis par les
culottes  pont et les hautes bottes  l'cuyre. Un coup de revers, en
plein lustre, et ils l'admireraient videmment... Ce fut. Cristal et
chandelles s'parpillrent, choqurent les murs, roulrent sur le
parquet, dans un bruit formidable de verre et de bronze. La stupeur
immobilisa les visages; car Mercoeur n'avait pu fendre la table. Il
dclara son essai plus difficile et se vanta de renouveler l'exploit du
colonel. Essayez-donc, capitaine! commanda Bernard colrique et
glorieux, en dsignant de sa lame le premier lustre de la galerie.
Mercoeur se prcipita, sabra, enleva seulement une branche et deux
lumires. Une hue constata cette faiblesse, exalta la force du chef.
Dressant sur la table son beau corps drap de velours jaune, Malvina fit
mine de couronner le frre d'Augustin. On acclamait. Les mains
applaudirent au bout des manches vertes et des parements rouges. L-bas,
la cornemuse soupirait toujours; les Auvergnats dansaient encore la
bourre; le loustic embrassait troitement la statue de la nymphe.
Soudain, tous les dragons d'une table dgainrent et attaqurent  leur
tour le lustre pendu sur leurs timbales. En vocifrant, d'autres les
imitrent. Ils bondissaient avec leurs fourreaux. Ils dcrochrent leurs
casques, ils les saisirent par les crins et excutrent le moulinet. Un
ivrogne creva le sexe d'une Vnus peinte en un tableau mythologique.
Avec son poing vigoureux, l'un enfonait le cannage d'un sige. Celui-ci
cartelait les membres d'un fauteuil; celui-l enlevait sur le dos un
meuble italien marquet d'ivoire et d'caille qui glissa, s'abma, se
fendit contre la mosaque du sol. Tous prouvaient le maximum de leur
vigueur. Ils se firent mules. Mercoeur assura qu'il enlverait un
laquais allemand  bras tendu. L'homme rsistait. On l'empoigna de telle
sorte qu'il apparut hauss sur vingt bras robustes, tandis qu'il agitait
vainement ses jambes en bas rouges. Ses camarades se jetrent  genoux
dans un coin; ils imploraient. Bon, bon, grommelait le gnral, nos
gars ont risqu leur peau; ils s'amusent  prsent. Ils ont bien le
droit, hein?... Laisse-les, capitaine, laisse-les! L'ancien postillon
gotait cet athltisme des soldats; il les excita par des bravos.
Cavanon lana une pice d'or au plus tonnant; Malvina un baiser.

Alors ils cessrent de contenir leur violence. Toute la bande s'amassa
contre une porte close que les paules branlrent. Mufles de dogues,
profils de corbeaux, poings hls et velus, faces maigres, nerveuses, se
collrent aux battants dcors de pipeaux et de paniers fleuris en
relief. Hricourt attendait que la boiserie craqut, sous la pese des
corps verts et blancs. Les jambes se tendaient dans les bottes. Il
imaginait leur dsir en mme temps qu'il voyait leur effort. Il
souhaita, pour l'honneur de l'arme, que la porte cdt vite  la
vaillance des statues questres, si jalousement cres de son art.

Les dragons triompheraient aussi de la porte. Il leur fit honte de cette
faiblesse qui s'attardait. Enfin la peinture s'cailla. Une longue
fissure se prolongea jusqu'au chambranle. Edme et Mercoeur lancrent un
guridon de marbre, les autres s'tant carts. Les battants achevrent
de se rompre, crirent et tombrent sous les coups de bottes, tandis que
la statue de la nymphe,  l'assaut du farceur, s'abmait. La tte brise
roula dans les jambes aux acclamations de tous. Praxi-Blassans, Gresloup
et Augustin entranrent dehors les trois femmes. Malvina refusait,
applaudissant les coups de poing de Mercoeur; elle riait  l'amoureux de
la nymphe qui s'tendit prs du marbre. Virginie imitait les gestes, la
joie de la Hollandaise trait pour trait. C'est cela que ton coeur aime,
mon frre, murmurait Aurlie: la fureur de ces hommes forts et ta fureur
aussi?... Oui je comprends que tu chrisses cette ivresse qui te grandit
encore. Tu sors de toi-mme. Tes yeux brillent. Ton sein palpite de
passion, tu as envie de t'lancer dans l'espace et de dtruire aussi. Tu
veux vaincre les hommes dans leur oeuvre autant que dans leur corps. Tu
veux que la matire crie merci, comme celui que ton cheval foule aux
pieds dans l'ardeur du combat! Que tu es bien toi-mme, Bernard, mon
frre, toi-mme, toi que nous aimons, puissant guerrier! Flau de
Dieu!... qui chties l'orgueil des artisans et des philosophes. Voyez,
mon cousin, et toi Gatan, admire mon frre. On dirait, parole, l'ange
exterminateur!

Le colonel n'couta plus. Courant  la porte, il terrassa par grands
coups de botte les dbris qui s'opposaient  l'lan des ivrognes. Il les
franchit, se loua de sauter avant tous dans un salon dsert, et de
fracasser du sabre les bras de la Niobe, qui tombrent lourdement. Une
autre porte fut ouverte d'abord. Et l'on reconnut le cabinet de physique
o le gorille, empaill sur un socle, montra les dents. Le monstre
attira la colre moqueuse de tous. Ils le renversrent, le dcousirent,
rpandirent le foin et le son qui l'emplissaient. De la tte et de la
peau Edme se costuma. Les dragons rompirent une bouteille de Leyde,
croyant qu'elle contenait des feuilles d'or; Bernard, qui poussait 
gauche, dcouvrit une rotonde, un miroir, des cuvettes dores sur leurs
trpieds d'acajou, une commode ventrue, une baignoire de porcelaine; ce
fut  qui dtruirait le plus de chose dans le moindre temps. Un sofa de
soie cramoisie fut aplati sous la danse des hommes lestes, puis dchir
 la pointe des perons. Certes le colonel Hricourt se manifestait
comme le plus fort. Les pendules d'albtre volaient au revers de son
arme. Il enfila les coussins de panne bleue  guirlandes jaunes. Il
massacra de minuscules personnages en Saxe qui dnaient sur une tagre;
puis revint  la bibliothque, soudain, pris de rage contre les livres,
ces livres qu'il connaissait trop peu et qui le rendaient infrieur aux
remontrances d'Augustin, du vicomte, de Gresloup, de ses beaux-frres.
Aux bouquins, il devait l'humiliation de sa vie,  ces grimoires
ridicules,  ces jouets d'infirmes et de maniaques. Il aima voir les
soldats, arracher les pages; mais, par un scrupule obscur, il n'osa
lui-mme les imiter. Les volumes  tranches pourpres servaient, de
balles.  quoi bon les livres o se contredisent les systmes, o se
nient les histoires, o le sublime de l'amour et de la gloire est
mconnu par des sophismes. Inconsciemment les dragons comprenaient cela.
Ils s'acharnrent sur les traits de mathmatiques et les ouvrages
latins des philosophes. La voix de Gresloup s'interposait en vain.
Laisse-les, Monsieur, laisse-les donc, ils s'amusent, quoi!...
rpondait le gnral heureux. Edme, travesti en gorille, imitait le
rugissement du lion. Mercoeur lana du pied vingt volumes en l'air:
Tiens, voil pour les _Origines des Choses sacres!_ Va-t-en au ciel,
parbleu, _Pluralit des Mondes!_ Oh! oh! _Discours sur la Mthode_
prtendrais-tu endormir un capitaine de la Grande Arme! Au ciel, aussi
L'_Ethique!_--Ah! il devait l'tre, tique, l'olibrius qui a griffonn
cette paperasse!--Au ciel!--Au ciel!--Au ciel!--Voil comment lisent les
dragons de la Grande Arme!--Je crois volontiers que ce beau capitaine
est un excellent Franais, remarquait la voix criarde et imprieuse de
Praxi-Blassans. C'est l ce qu'on nomme la franche gaiet gauloise et le
vritable esprit de Molire, que vous en semble, mon cousin? Vtes-vous
jamais les Trissotin et les Vadius molests mieux que par ce dragon.
Trissotin se nomme, il est vrai, Spinoza, et Vadius, Descartes; mais ils
n'en sont pas moins des grimauds insupportables  la belle raillerie de
notre esprit national!

Le gnral haussa les paules devant le ton aigre du diplomate.

--Bah! pour quelques bouquins malmens, je ne vais pas leur gter leur
plaisir, peut-tre, hein? Vous ne voudriez pas, Monsieur le Comte? Des
braves qui viennent de risquer leur peau, pendant trois mois, hein!

Derrire la fourrure du gorille, Edme entrana la compagnie d'lite
entire, affuble, qui d'oiseaux empaills, qui de cartes murales en
manire de manteaux. Une nouvelle porte rsista dont Mercoeur enfonait
la serrure  l'aide d'un chenet de fer. Un valet qu'on trouva derrire,
deux pistolets aux mains, fut immdiatement frapp; les balles se
perdirent dans le plafond. L'homme sanglant tournoya et fut tomber,
flasque, en la souquenille jaune  parements bleus, devant les pieds
mmes du seigneur infirme. Ils s'arrtrent, bahis de voir ce chtif,
debout entre ses bquilles, une pe de cour au poing. Frle et rsolu,
il abritait de sa personne une cornue emplie de liquide dor
bouillonnant sur le fourneau. Vingt tubes de verre, spars par des
flacons pleins de matires mtalliques, de cristaux, de liqueurs et de
poudres aboutissaient aux trois goulots de la cornue. Silencieux
d'abord, les barbares commenaient  rire, se le montrant. Il cria de sa
voix fminine:

--Vous me tuerez donc avant que de toucher  ceci!...

--Qu'est-ce qui mijote, dans ton pot? demanda Mercoeur.

--Rponds au capitaine, bquillard!

--Allons, donne-nous de ta cuisine, si c'est du bon.

--En a-t-il des tasses et des bols, et des tuyaux; ma mre!

Hricourt avisa les veines gonfles au front du jeune savant, sous la
peau blafarde; la main diaphane se crispait  la garde de filigrane.
Toute la nervosit du pauvre tre se tendait pour une haine vidente
contre ceux qui attaquaient le mystre de son oeuvre. Il regarda le
laquais vanoui qu'une estafilade rougissait  travers le front; et,
haussant les paules, il dit:

--Vous n'tes que la force, rien que la force stupide...

--Dis donc, je vais t'apprendre  parler, l'olibrius; veux-tu que je te
fesse,  la manire de chez nous?

Mercoeur s'avanait la main haute. L'ide parut tonnante  tous qui
crirent: Oui, oui, mon capitaine, fessez-le!--Bas la
culotte!--Mettez-lui le nez dans sa ratatouille!--En v'l un drle de
marmiton!--Assieds-le dans son fourneau, pour voir! Le seigneur
s'affermit sur ses bquilles et prsenta la pointe de sa lame. Il gmit:

--coutez-moi... coutez... Ce qui est l dans ce vase, ce liquide
bouillant... coutez!

--Quoi! Je m'en fiche de ton vase, et de ton ragot, moi!

--Cela peut-tre gurira de la mort, quelque jour, vous, vos enfants, le
genre humain.

Mais la voix tremblante fut teinte par l'hilarit de cinquante
ivrognes. Edme rugit sous la peau du gorille. Mercoeur, d'un revers de
sabre, envoya tinter contre l'armoire l'pe de cour. L'infirme chancela
entre ses bquilles, leva des yeux ironiques vers le colonel Hricourt
qu'avaient dj ressaisi les paroles de Praxi-Blassans, et qui se
reprenait  l'ivresse, honteux de soi: le caractre?... Il admira le
courage de ces regards tristes qui plaignaient le vainqueur de sa
sottise. Mercoeur allait tendre les mains jusqu'aux paules du savant.
D'un poing solide, Bernard arrta brusquement le capitaine et
s'interposa:

--Mon colonel, balbutia Mercoeur, je ne suis pas de service, ici; je
suppose.

--Fixe! commanda la colre d'Hricourt, qui se redressait.

Presque tous les soldats joignirent les talons, s'immobilisrent.

--On n'est pas de service, ici, tout de mme, rpta l'un. En voil une
fte, alors!

--Fixe! et silence... Rengainez les sabres!

Ensemble toutes les lames glissrent dans les fourreaux.

--Demi-tour!

Les soldats obirent en titubant. Ils grommelaient; mais le vicomte et
Gresloup les poussrent, distriburent des punitions.

Le grand corps du laquais resta le long des dalles, aux pieds de
l'infirme, de qui le visage ruisselait.

--Allons, allons, vous n'tes encore qu'un demi-sauvage, beau-frre,
ricana Praxi-Blassans!... Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers
l'infirme, veuillez accepter nos excuses. Ces gens sont ivres et sans
politesse.

Bernard roula le fauteuil jusqu'au jeune homme.

Pour la premire fois de sa vie, il gota une satisfaction  s'humilier.
tonn de soi, il rassembla des coussins.

Le gnral haranguait les hommes dans l'autre salle.

Quelle infamie, disait Gresloup au vicomte. Est-ce pour cela qu'on les
instruit, dans le courage, dans l'honneur. On ne sait plus que faire, en
vrit, de bien et de mal. L'infirme murmurait des explications. Ce
liquide bouillant au fond de la cornue, il le soignait depuis deux ans,
prs de parfaire l'lixir qui rassemblait les principes organiques de la
vie animale. Au moyen de la chaleur, il croyait pouvoir russir une
combinaison chimique qui donnerait la force aux chtifs, la sant aux
dbiles. De la sorte, nul ne souffrirait plus sur le monde.

Le seigneur haleta dans le fauteuil o le colonel l'avait assis. La
sueur ruissela davantage contre sa figure. Bernard s'imaginait tre
encore  l'instant pass. Stupidement vaniteux d'une force qui
dtruisait vite, qui anantissait les choses aux acclamations de brutes
furieuses, il se dtesta. Le caractre!... Il eut envie de partir. Il ne
voulut pas supporter le reproche triste du savant, de Gresloup, du
vicomte.

Ayant avis une porte, il empoigna son fourreau, sortit, et courut par
les couloirs, les pices vides, comme s'il fuyait le souvenir de ce
qu'il tait tout  l'heure.

Ce fut l'pouvante de soi; une panique de sa force poursuivie par sa
raison.

Vainqueur vaincu, il dgringola un large escalier, trouva le perron, et
le carrosse, o Praxi-Blassans poussait Aurlie. Sous un prtexte, il
s'y rfugia.

--Oh! la force qui tue, soupira la soeur.

--Je suis honteux pour ces hommes; et cependant ils agissent dans le
devoir d'agrandir la patrie!

Ple de colre, Praxi-Blassans sifflait un air d'opra.

--Pour agrandir le prestige de notre maison, nous avons aussi, Bernard,
abrg la vieillesse de notre pre, dit encore Aurlie.

Criminels, ils se turent. On attendait Virginie et Malvina, que Cavanon
s'obstinait  vouloir reconduire. Mais le tumulte s'accrut 
l'intrieur, ce qui excita les quolibets de quelques dragons, occups
dans la cour  charger leurs chevaux d'objets prcieux. Enfin les dames
parurent. Cavanon donnait la main  la belle Malvina; le gnral
ajustait maladroitement un fichu de martre sur la robe cossaise de
Virginie. Augustin brossait sa manche d'habit, derrire eux. En ce
moment, une fentre s'ouvrit: les deux bquilles noires de l'infirme
volrent jusqu'aux chevaux des soldats, dans la cour, puis un corps
inerte entre les pans d'une vaste redingote.

--Ciel! fit Aurlie, en mme temps que l'on entendit le bruit mou de la
chute, et la grosse voix enroue de Mercoeur:

--Va-t'en faire de la philosophie, imbcile...

Aux fentres, les trognes de la compagnie d'lite craqurent d'une
hilarit gnrale...

--Fouette, donc, postillon, commanda Praxi-Blassans!

--Barbares! jeta la jeune femme qui fondit en sanglots et sombra dans
une attaque de nerfs.




XVIII


Trop de gloire sonnait avec les cloches dans les cathdrales des villes
traverses par le rgiment. Le canon saluait le retour des drapeaux en
pays allis. Les caissons d'artillerie, par les routes, emportaient l'or
de l'Autriche, vers Paris, vers ce trsor de l'arme que constitua
l'Empereur pour doter les gnraux et les veuves des soldats. Le peuple
de France en armes se rjouissait  la faade de toutes les brasseries
allemandes, la chope en main, le bonnet de police sur l'oreille, le
sabre entre les gutres. Les trois couleurs pavoisaient les villes
bastionnes de briques et de gazon.

      *        *        *        *        *

Dans une petite cit de Brunswick, Augustin et Malvina maris traitrent
l'tat-major d'Oudinot  leur table. Les revues se succdaient,
magnifiques, sur les esplanades, devant des foules diverses et
applaudissantes.

Virginie, en pleine beaut, aimait, dormait, se baignait, aimait encore
son mari avec la vigueur de sa chair, de ses os et de son sang, avec la
chaude ventouse de sa bouche inlassable, avec les odeurs fauves de ses
mois.

Bernard gota les grandes volupts de la passion. Il oublia les choses
douloureuses dans le plaisir de son tre enorgueilli.

Devant l'tre des auberges, Aurlie clinait Denise, douard, Delphine,
mile, les yeux clairs, les cils sombres; et, mlancolique, elle
regardait la fuite des nuages.

De ville en ville, ils voyagrent quelque temps, avec la division. Ils
la quittrent  Mayence. Ensuite la chaise de poste roula dans la pluie,
entre les champs de neige.

      *        *        *        *        *

Paris!... Les prtres chantrent le _Te Deum_  Notre-Dame, et leurs
psaumes montrent le long des colonnes tapisses de drapeaux russes,
autrichiens, polonais, allemands. Baoum!... baoum! Le canon solennel
tonnait de minute en minute sous le ciel charg de nues lourdes.
L'Empereur!... Vive l'Empereur! C'tait, vtu d'un habit vert, le
Rival engonc, et qui entrait prcipitamment dans la basilique, suivi de
ses ministres brods d'or, de ses marchaux aux poitrines toiles, des
princes en uniformes carlates, des rois timides et gauches devant
l'ironie de l'assistance. Baoum!... Baoum!

L'averse crpitait. Le ciel noircissait. Les ors des costumes officiels
se ternissaient davantage. Toutes les ttes enveloppes de cheveux en
coup de vent, se chargeaient d'ombre autour des yeux froids, sous les
nez svres. Ding, ding, don, criaient les cloches. Ding, ding, don.

--Prsentez armes!

Un seul cliquetis devant les bandoulires blanches aux poitrines des
grenadiers.

Baoum!... Baoum! rptaient les canons.

Dans le silence humain,  l'autel, l'archevque en sa dalmatique d'or,
les diacres en dalmatiques d'argent, perptraient le sacrifice de Celui
qui mourut pour les faibles.

--Genou, terre!

Les grenadiers humiliaient leur taille, et la hauteur des baonnettes.
Dominant l'inclinaison des ttes, l'homme engonc entre ses larges
paules regardait fixement Dieu s'lever dans son hostie blanche, aux
mains vieilles du prlat.

Baoum! disait l'artillerie au Sauveur.

Dig, ding, don, sonnaient les cloches messagres.

Clairons et tambours clataient alors. On battait  la gloire. La
fanfare branlait les arceaux, la fort de pierre grise, ses arbres
d'ogive, ses feuillages d'acanthe: lan symbolique de la terre vers
l'inconnu du ciel. Hricourt mu attendait que la sonnerie militaire
soulevt l'abside et l'enlevt jusqu'au Dieu des armes, qui offrait ses
bras de lumire aux colonels, aux gnraux, aux ministres, aux princes,
aux rois, aux cuirassiers, aux dragons, aux artilleurs, aux hussards,
aux grenadiers, aux fantassins, aux adjoints d'tat-major. Lui, le
colonel Hricourt participait  cela, parce qu'il tait la Force et le
Triomphe,--vidence de Dieu...

Dans l'entresol de la Chausse d'Antin, il savoura presque tout le
bonheur.

Virginie l'aima.

Aurlie l'adorait.

Malvina fut vicieuse, spirituellement.

       *       *       *       *       *

Praxi-Blassans repartait en voyage. Majestueux, en ses cravates
blanches, Cavrois instruisait les visiteurs dans la soupente du
ministre, aux Relations Extrieures. Les chemines y fumrent tant que
les commis pleuraient sur leurs critures qui rglementrent
l'occupation de Venise, la marche des troupes en Dalmatie, la cession du
Hanovre  la Prusse, la distribution des royauts, des vice-royauts,
des grands-duchs, des duchs. On divisait l'Europe en tartines pour
tous les apptits, sur le vieux secrtaire  cylindre grinant, derrire
lequel Cavrois taillait des plumes.

       *       *       *       *       *

Vint le printemps: Caroline, au grenier des Moulins-Hricourt, ne put
contenir dans son regard la richesse entire de la famille. Et cependant
on apercevait, de l, bien du pays. La Scarpe charriait les bateaux de
charbon,  la file, par le travers des campagnes vertes, des prairies
charges de btail, des routes longeant les manufactures. Un cartable au
bras, le petit Dieudonn allait  l'cole, seul, trs sage; il suait de
la rglisse et la dfendait placidement de ses gros poings contre les
moutards acharns: Bouffi, bouffi, oh! le bouffi! psalmodiaient-ils.

       *       *       *       *       *

Sur la jete de Dunkerque, par un grand vent qui bouriffa les boucles
de Virginie, on dit adieu  Joseph le marin, en partance pour les rives
javanaises, afin d'enrichir les comptoirs de Malvina.

Tu ne veux plus faire le marin  cheval, Bernard,  cette heure? hein;
tu te rappelles quand tu voulais faire le marin  cheval, sur le brick.
Tu es un bon diable tout de mme!  se revoir, mon frre! Vers le
crpuscule de cinq heures, le trois-mts ne fut plus qu'incertain, aprs
les pentes grises de la mer, contre l'horizon du ciel orang.

La rafale tordait les ifs du petit cimetire. La tombe disparaissait
presque sous le sable. Pesait-il l'or au trbuchet, dans l'autre monde,
le vieux pre aveugle, en habit bleu, qu'ils avaient tu de douleur,
aussi bien que le seigneur infirme et savant dfenestr par les dragons
dans le chteau morave?

--Je t'adore, moi! consolait Virginie, chuchotant  l'oreille du colonel
embrass.

--La force tue!

--La force cre, Bernard. Tte celui qui remue dans mon ventre.

Ils s'treignirent davantage.

Denise riait de ses yeux clairs dans l'appartement de la Chausse
d'Antin. Le colonel Lyrisse l'installait  cheval sur le genou droit,
Edouard sur le genou gauche. mile et Delphine regardaient
gravement.--Hue... hue au trot... au galop... Les fiancs de la
guerre!... Hue au trot! au galop!

--Allons, douard!... encourageait Aurlie, hop! hop! Tu ne ris pas, mon
petit douard! Tu seras beau comme Denise, un jour. Je verrai ton
bonheur... mon enfant! Hop! hop! douard, au galop!... vers la vie, au
galop vers la chance, vers la joie, vers l'amour, vers le temps!...

--Au trot! au galop! hop! hop! reprenait le colonel Lyrisse, en
inclinant, d'un cou ridiculement mince, sa petite tte ronde et ride.

--Moi aussi, moi aussi, je veux aller au galop, crirent ensemble
Delphine, mile..., moi aussi, au galop; et ils tendaient leurs petits
bras en tabliers de mousseline.

--Hop! les yeux clairs, les cils sombres!... Les autres, tout  l'heure!
tout  l'heure... Ne soyez pas si presss d'atteindre le bonheur, mes
petits... le bonheur, de crainte de vous gter la vie d'abord. Aimez ce
qui est l avant d'aimer ce qui viendra! Si l'on savait aimer ce qui est
l, gmissait la mlancolique Aurlie, qui dgageait de boucles lgres
son front pur.

--coute tout bas, murmurait Virginie en attirant Bernard: je t'adore!

Il se lassait de cette tendresse, maintenant. Les baisers lui devenaient
fades. Son beau-pre allait lui offrir un nouveau cheval turc, amen
difficilement de Bucharest. Hricourt demanda une audience  Berthier,
le major gnral.

Baisers fades, baisers lourds, bras qui enserrent trop la tte.
treintes qui coupent le souffle et ennuient. Honte de sentir passer les
heures, le temps, tandis que le jeu des sexes prend l'nergie si belle
pour conqurir les terres, la gloire, les hommes.

Courir dans le vent frais du matin,  la tte du rgiment que le galop
emporte au pril il l'esprait  chaque minute, sans pouvoir
s'intresser aux toilettes de Malvina, ni aux propos vagues des
diplomates. Il et tant voulu grandir plus, devant l'admiration des
peuples! Chacun lui parut tranger: Caroline et son avarice, Aurlie et
sa tristesse, Cavrois et ses mystrieuses paperasses, Praxi-Blassans et
ses ironies, Augustin et ses innombrables dmarches auprs des grands.
Lui avaient-ils t quelque chose ces parents-l? De son pre seul il
conservait un souvenir attentif qu'il choyait, aux heures de solitude,
dans le salon de la Chausse d'Antin. Regardant, par la fentre, il ne
voyait gure les cabriolets  caisse jaune cahots sur le pavage de la
rue. Il ne jugeait ni belles ni laides les vastes capotes de velours
noir  rubans bleu de ciel qui coiffaient les dames, ou leurs charpes
rose vif, ou leurs mitaines vertes sous les manches longues des grosses
redingotes puce. Que lui importaient les rues qu'on btissait partout?
Mais la colonne de la place Vendme pour laquelle on fondait les canons
autrichiens, et qui s'rigerait bientt, n'tait-elle pas le monument de
ses victoires propres?  l'anctre il adressait toute la gratitude d'un
coeur sensible, au vieillard d'autrefois,  l'homme fort et clairvoyant
qui battait de grands gestes les basques de son habit marron. Celui-l
vraiment avait prpar l'nergie de son fils  triompher comme le Rival.

Or, depuis qu'il vivait auprs de Lyrisse, simple colonel  cinquante
ans, comme il l'tait lui-mme  trente, Bernard Hricourt ne renonait
plus  l'avenir. Qu'une fois encore, dans l'immense bousculade de la
bataille, son cheval traverst la cohue ennemie, sous les coups, et il
devenait gnral.  la tte d'une brigade, il tonnerait l'tat-major,
Murat lui-mme. Il avait relu les ouvrages de Dupaty du Clam, de Turpin
de Criss. Il tudia les cartes de la vaste fort germanique. L'on
allait peut-tre bientt y chtier, au nord, l'insolence de la reine de
Prusse et les tergiversations de M. d'Haugwitz. En compagnie d'Augustin,
il entreprit des visites, usa du bon accueil que le major gnral
rservait aux officiers suprieurs. Les Hricourt aimrent sa chevelure
boucle et l'uniforme en or. Spirituel, il flicitait, promettait la
guerre prochaine. Il conduisit avec des poignes de main trs affables.
L'empereur, assura-t-il, dcorerait Hricourt  la premire revue des
cavaleries cantonnes au bord du Rhin, si le colonel montait,  cet
occasion, un cheval turc aussi beau que celui tu devant le Pratzen.
Napolon rptait cela, lorsque le nom d'Hricourt tait prononc.
Augustin ne mprisa plus son frre; il l'associait  ses visites pour
obtenir la nomination de Cavrois au Conseil d'tat, compagnie qui,
dsormais, ratifierait les comptes des fournisseurs de l'Empire.

      *        *        *        *        *

En vue de la russite, Malvina promenait dans ses calches, avec
Virginie, les femmes des gnraux, la marchale Lefebvre, dont chacun
riait tant,  cause de son jargon populacier. En retour, celle-ci
offrait le fricot. On rencontrait autour de sa table maints
personnages utiles qui la venaient voir par curiosit railleuse. Ce fut
l que l'on apprit, avant le monde, comment Bernadotte devenait prince
de Ponte-Corvo, Murat grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchtel,
Pauline Borghse duchesse de Guastalla, Joseph roi de Naples et de
Sicile, Talleyrand prince de Bnvent. Ce fut l que l'on obtint pour
Praxi-Blassans la mission  Berlin o il se distingua en secondant M. de
Laforest, l'ambassadeur de France, contre les menes de la cour
prussienne et de M. d'Haugwitz. L Bernard reut l'ordre dsir de
conduire son rgiment depuis Mayence jusqu' Bamberg, o l'accompagna,
en chaise de poste, sa lourde pouse, qui lui rptait mille paroles
d'amour, avec la voix imite d'Aurlie.

      *        *        *        *        *

Alors, dans les boues d'Allemagne, en octobre 1806, commena, pour le
colonel Hricourt, la grande chevauche de ses dragons, qui foulrent
toutes les contres d'Europe.

Chevalier de la Lgion d'honneur,  la revue passe par Napolon, sur la
route de Cobourg, il se crut le hros charg de faire prvaloir la
destine latine.

Au trot du cheval turc, il entrana son beau rgiment, par les fanges,
sous la pluie, dans les chemins creux, aux hanches des collines boises,
par les ruelles troites des petites villes  clochetons. Puisque
Cavrois allait devenir conseiller d'tat, et Praxi-Blassans ministre 
Londres, il fallait que Bernard ft trs vite gnral. Plus tard, les
deux autres le nommeraient consul, aprs un 18 Brumaire. Quiconque
s'opposerait  la promptitude de sa victoire devait donc prir. Tout
l'obstacle de la nature devait tre franchi. Les huit cents statues de
ses escadrons furent un seul corps riv  sa volont matresse; il ne
discernait plus d'Alsaciens, ni de Tourangeaux, ni de Gascons. Les
soldats de la Grande Arme s'affermirent en une chevalerie formidable,
pleine d'honneur, dure  la peine, ngligeant la mort, pour amplifier la
gloire des aigles.

      *        *        *        *        *

Le rgiment trotta... Il alla contre les collines rousses et tonnantes.
Il chargea les fantassins blottis dans la fort d'automne.  Ina, il
poursuivit l'parpillement vert et bleu des Prussiens perdus, et sabra
leurs tricornes. Aprs, Gresloup tant capitaine, il remonta les
rivires. Ses casques furent les dernires lueurs dans la nuit des
plaines sablonneuses. Il y poussait les troupeaux de captifs allemands.
Entre des lacs d'tain, il enleva deux bataillons au duc de Brunswick
qui enrichirent ses fourgons.  Lbeck, il pntra derrire les
grenadiers, parmi les flammes des rues. Les chevaux pitinaient les
cadavres grossis par la bire. Edme devint lieutenant. Le rgiment
trotta. Les fers sonnaient sur les places, autour des statues
historiques. La fanfare clatait au niveau des premiers tages. On alla.
Les cits furent atteintes, traverses, dpasses. Des nues de corbeaux
se levaient sur les champs  l'approche de l'avant-garde. Les chevaux
saignrent. Les hommes maigrirent. Les barbes poussaient. On se disputa
des crotes moisies et de l'esprit-de-vin, quand les estomacs
souffrirent. Les paysans cachaient leur lard. Il oscillait des pendus
dcharns  bien des branches. La pluie chargea les manteaux. Les dents
claqurent. La fivre colora les joues. Aprs des aventures, on
dcouvrit une ville, que dominait la mer froide. Et l'on sjourna dans
la pluie. Bernard jouait au rubicon en une taverne aux solives noires.

      *        *        *        *        *

Ensuite le rgiment trotta.

Un jour, il fallut assaillir, prs d'Eylau, l'ennemi, la neige. Les
grenadiers russes brillaient de leurs mtres dores  travers les
flocons. Les armes noircirent la blancheur du sol par leurs lignes
denses, leurs bataillons carrs, les cortges infinis de leurs caissons.
Les dragons d'Hricourt prirent position  la gauche d'un rgiment
qu'illuminaient les clairs de ses dcharges.  un moment, il tonna
fort, et soudain, vers la droite, la neige rougit sous deux cents
cadavres qui achevrent de s'abattre dans un ple-mle de grandes jambes
en gutres noires, de capotes bleues, de buffleteries blanches.
Sergents, ramassez les bonnets  poil..., cria la voix paisible
d'Augustin, leur chef de bataillon... Deuxime compagnie, face  droite!
Clairons, sonnez la charge!... En avant! Et tous, hommes ou chefs, se
lancrent dans le rideau mobile de la neige. Bernard admira son frre.
La tourmente touffa les rles des agonies, les plaintes des blesss en
tas. Bientt les chirurgiens les approchrent en liant, avec leurs
mouchoirs, le bistouri  leur main gele qui ne pouvait plus saisir.
Immobiles, les dragons se cachrent les oreilles dans leurs manteaux
pour ne pas entendre les hurlements de ceux qu'on amputa; car les lames
tournaient dans les doigts insensibles des oprateurs et sciaient la
chair. Mais il fallut, en outre, percer la neige accrue o foudroyaient
les feux d'une invisible infanterie. Cavanon, de son cimeterre,
indiquait le chemin. Contre les tourbillons blancs,  la suite des
cuirassiers du gnral Lyrisse, le rgiment d'Hricourt se lana, aborda
parmi le feu et la neige les baonnettes d'une multitude grise qui se
couvrait aussi d'clairs subits, de tonnerre et de fume dense.

Le colonel vainquit la plaine blanche.

D'autres figures renouvelrent les apparences du rgiment.

      *        *        *        *        *

On alla. Les fermes n'taient plus que des poutres brles joignant des
murs en ruines. En des brouettes, les paysans poussaient leurs femmes
mortes, qui roidissaient les plis des draps. Les dragons trottrent plus
loin jusque les sables de la Pologne.

D'une maison de bois, Pitout, promu colonel, partit un jour vers
l'Espagne,  la tte du 25e rgiment. Bernard Hricourt trotta du nord
au sud-ouest, fier d'tre la plus belle statue de la division, celle que
les femmes saluaient d'oeillades dj complices, aux fentres des villes.
Les cathdrales sonnaient de toutes leurs cloches. La chair des filles
tait bonne  mordre sur la couche de volupt, la chair blonde, blanche,
brune, laiteuse ou saine.

Le printemps reverdit les forts. Les eaux chantrent. Bernard Hricourt
prenait possession des pays que foulrent les troupeaux de ses chevaux,
que raillrent les plaisanteries des hommes. Le rgiment allait
toujours, derrire sa fanfare alerte, et sous l'aigle lumineuse. Mercoeur
commandait un escadron, depuis qu'il avait lui-mme dcapit un comte
prussien. Que de villages furent envahis au galop de charge, malgr les
tonnerres du canon, le vol sourd des boulets, l'clat des grenades,
tandis que la langue racornie espre seulement l'cuelle de lait. Dans
les plaines, les dragons essaimrent, qui coururent aux haies pleines
d'infanterie crpitante. En une petite cit de briques rouges, Virginie
put rejoindre le colonel, un soir d'automne roussi. Leurs pas craqurent
sur les feuilles mortes. Le lendemain, elle lui parut une trangre
importune.

       *       *       *       *       *

 Erfurt, les rois dansaient. Augustin reut la croix d'honneur; Bernard
fut magnifique et fort. Les herbes des provinces inconnues plirent sous
les sabots de ses chevaux. Il heurta au visage les villes qui toussaient
du feu par toutes les embrasures des remparts. Quelles cohues d'hommes
en guenilles il poussa, noble berger, dans les ornires des routes! Les
fleuves clairaient les vallons. La fort humide secoua des gouttelettes
sur les croupes des alezans. Les morts enflaient drlement entre les
vignes.




XIX


Aux moissons mres de Wagram, la chevauche aboutit un jour. Napolon,
trapu, modrait sa bte blanche. La prunelle impriale tait rageuse.
Ses mains grasses tiraient les rnes. Voil le beau colonel du 23e et
son cheval turc... Allons, il faut se souvenir d'Austerlitz,
aujourd'hui!...--Vive l'Empereur! cria Bernard, d'instinct. Il pensait
devenir gnral le soir mme. La bataille fulgura. Des ouragans de
cavalerie se prcipitrent, s'enfouirent dans les bls mrs et les
fantassins d'Autriche. Dragons!... en avant! Hricourt se dressa sur
les triers. Les statues casques de cuivre s'branlrent. Le petit
empereur engonc regarda du haut du tertre, devant son tat-major aux
panaches fleuris. Le rgiment se pencha, galopa, fondit sur les avoines
hautes, refoula. L'air se dchirait. Les fumes obscurcirent. Le sang
mouilla d'une mme couleur les coquelicots. Oh! les alezans qui
roulrent dans les gerbes, les braves qui moururent en rendant leur
dernier juron entre les jugulaires de cuivre,  la caresse blonde des
pis. Il en resta, les bottes en l'air.

Allum par les dbris de cartouches, l'incendie bondissait en outre sur
les flots de seigle. La tenture de feu sparait les adversaires. Elle
flambait les corps tordus des agonisants et mettait en fuite
l'infanterie autrichienne harcele par les vagues brlantes, les
tourbillons et le vol d'innombrables tincelles. Les dragons suivirent
l'incendie, qui laissa de vastes champs de cendres pour trace. La corne
des sabots y roussissait. De l'autre ct de la tenture aux frissons
d'or et pourpres, Bernard, Edme voyaient courir une escouade de
fantassins que chassa le flau rapide. Au bout des bandoulires
blanches, leurs grosses gibernes dansaient sur les reins avec les
fourreaux de baonnettes et ceux des briquets. La flamme roula, en
haletant. Elle darda une langue d'or barbele; elle atteignit l'une de
ces cartouchires qui aussitt ptilla. Cela fit explosion et couvrit de
fume le rble du soldat abattu. Les fuyards se bousculrent: une autre
giberne s'enflammait aussi, une troisime crpitait  l'chine d'un
gaillard massif. L'escouade entire sautait. On aperut un dos ouvert
par une brche noire et sanglante. L'homme brama de douleur. Il
gesticula et puis tomba sur les genoux, se dbattit. Il arrachait ses
buffleteries, mais ne put achever, et il s'effondra compltement. Une
haute flamme accourue ronfla sur lui. Le cuir et la chair humaine
grsillrent.

L'adjudant-major Edme Lyrisse, les chefs d'escadron Gresloup et Mercoeur,
chevauchaient avec le colonel derrire la charge de l'incendie; elle
prcda la leur jusqu'au soir. L'odeur de chair frite les suffoqua. Ils
ne dirent rien, heureux d'tre, avec la force mystrieuse du feu, une
force gale en puissance. Tout mourait, que ce ft leur fer ou les
flammes qui frappt les foules en fuite.

Au loin, devant eux et devant l'or fluide jailli des brasiers mobiles,
les essaims de hussards noirs s'envolrent. Les patrouilles de
grenadiers ennemis coururent. Les rangs des fusiliers croates
flchissaient. Les uhlans s'parpillrent, galoprent au ciel vert et
rose d'un crpuscule d't. Des groupes perdus franchirent les haies.
Tous les bras ennemis, bras blancs, bras verts, bras rouges s'ouvraient,
imploraient l'accueil du ciel majestueux. L'incendie chargeait toujours.
Le galop des dragons grondait comme le feu ronflait.

Alors Edme cria: Ils n'auront de refuge que dans le ciel. Bernard
Hricourt le crut aussi. Edme carquillait ses grands yeux clairs, les
yeux mmes de sa soeur Virginie, les yeux clairs aux cils sombres, bahis
de voir les armes germaniques se dissoudre au loin de l'est au nord,
contre le firmament vert et rose.

--Voil, dit Gresloup, le destin des races en dcide: les ennemis des
Latins n'auront de refuge que dans leur Walhalla! Le feu combat pour les
aigles de Rome et pour Csar.

Ils cherchrent  l'horizon l'Empereur, le reconnurent debout sur la
banquette d'une calche, trs loin, minuscule, trapu dans son habit
vert, derrire quoi il tripotait ses mains rejointes.

Rival, pensa le colonel, moi aussi je serai, un jour, le Csar.

Ils allaient encore. Mais l'incendie les devana.

La nuit, ils regardrent les pieds nus, roidis et violets qui
dpassaient les bches et la paille rougie des chariots en file. Des
gouttes de sang marquaient la piste au clair de lune. Le colonel
Hricourt s'endormit dans un sillon.

Au lendemain, le rgiment marchait encore. Les grenadiers tendirent 
sa droite leurs lignes bleues et blanches. Les attelages d'artillerie
occuprent la route... Comme midi venait, Hricourt et ses claireurs
dcouvrirent des glacis gazonns, des angles de briques sombres. L'eau
refltait le soleil dans les courbes des larges fosss. En son ossature
de pierre, une petite ville sonnait le tocsin de sa tour fauve, vers
laquelle se tassaient les fates aigus des toits.

Presque seul, Bernard contemplait la lumire rflchie par les tuiles,
par le feuillage frissonnant des arbres plants sur les remparts. Edme
galopait vivement,  la tte d'un peloton, vers le faubourg de
chaumires et de masures closes. tait-ce le bronze d'un canon qui
luisait  l'ombre de ce pauvre jardin clos par une misrable palissade?
taient-ils militaires ou civils, les gens qui fermaient, de
l'intrieur, la fentre sur le pot de graniums?

En arrire, les lignes de trois escadrons bavardaient. Plusieurs dragons
descendus de cheval couraient pour remplir leurs bidons  un puits
voisin. Gresloup reprait sur la carte les dfenses de la place. Bernard
eut faim. Il pensa que dans la ville on trouverait des tavernes bien
pourvues. Il dsira de la bire frache, une copieuse choucroute, du
boeuf  l'huile, du bon pain rcemment sorti du four. Cela, les
grenadiers le lui feraient avoir. Ils dfilaient  vingt pas, dans une
teule, roides sous leurs bonnets d'ourson. La sueur brune ruisselait
aux joues creuses. D'un mme jarret alerte, en gutre noire, ils
poussaient cependant le sol. De fameuses troupes, tout de mme, ces
grenadiers d'Oudinot, jugea le colonel. Il les admirait. Il lut le
numro du rgiment sur les collets. Le bataillon d'Augustin passerait
bientt. Il inviterait son frre au repas. Ce serait bon de vivre
ensemble, les coudes sur la table, d'changer les lettres de la famille.
Caroline devenait trop audacieuse dans ses entreprises de charbonnages,
et Denise avait communiqu la rougeole  douard. Pauvres petits, ils
devaient tre  la dite! Ils ne mangeraient pas de la copieuse
choucroute arrose de bire frache, sentant la douve. En quelle rue de
cette ville pouvait bien s'offrir la meilleure taverne? Prs de
l'glise? ou dans ce faubourg,  la petite maison dont les auvents
restaient ferms contre le granium, au-dessus du pauvre jardin... Ah!
la belle couleur rouge du granium, la belle couleur vraiment du
gran...

Une main de Titan arrachait-elle Hricourt  son cheval turc?...

C'tait donc le boulet du canon qui tonna dans l'ombre du pauvre
jardin...

 terre, Bernard espra que seul l'animal crevait.

--Vos jambes!... mon colonel!

Les jambes?... Il n'osa regarder d'abord. La petite ville tait l,
pareille dans ses glacis gazonns. Il y avait bien un coup de tonnerre
qui roulait encore au loin. Mais le soleil se refltait dans l'eau du
foss.

Que voulait le trompette qui, prcipitamment, glissa de selle, le visage
vieilli par l'pouvante, les mains agites? Il regardait les jambes.

Hricourt se dcida, brusquement,  les voir aussi. Viande lacre dans
une mare rouge, et un os cass au milieu; c'tait l'une. L'autre restait
invisible sous la masse inerte du turc. Tire-moi de l, corbleu!
commanda-t-il. La colre l'exasprait contre la stupide malice du sort.
Il sentait peu de douleurs, mais,  la sueur qui glaa ses tempes, en
coulant, il sut qu'il allait dfaillir. Par gros bouillons le sang
fuyait des entailles. Les figures consternes des dragons l'assurrent
dans la crainte de la mort. Ah! pensa-t-il, vais-je finir de vivre...?
Dj?... Le Rival triomphe pour toujours maintenant. Cet homme
engonc!... Mon caractre!... Ai-je vcu? Il chercha les visages de
celles qu'il avait le mieux aimes. Il ne goterait plus de baisers sur
les lvres des femmes. tait-ce possible? Il n'y aurait plus de lumire
pour lui, tout  l'heure! Que survivrait-il de sa force, de sa noblesse,
de son hrosme? Un souvenir pour Denise et pour l'autre, l'enfant
jovial, si gras, celui conu aprs Austerlitz. Aurlie! douard!... Sa
soeur, un jour, l'imaginerait-elle mourant l. Certes... La France aussi
se rappellerait les soldats. Des coliers futurs concevraient-ils
spcialement lui, Bernard Hricourt, lui, le caractre, lui tu de la
sorte, en pleine vigueur de l'ge pour leur fortune, leur puissance...,
quand ils pelleraient, d'une voix chantante, l'histoire des grandes
guerres?... Non ils ne l'voqueraient pas. Le colonel Hricourt allait
donc s'anantir entirement, tout de suite. Il revit le chevau-lger tu
par son sabre  la bataille de Moesskirch, et qui tait rest  terre, la
chemise en bourrelet hors de la culotte, celui dont les dents s'taient
ternies si vite. Ses dents aussi allaient se ternir.

Il se hta d'voquer les beaux moments de sa vie, les moments d'amour.
Une l'avait embrass sur la joue pendant qu'il lisait un soir. Quelle
lvre frache!... D'une autre il avait serr le sein sous le fichu de
laine; et elle avait frmi. Une autre, toute nue dans une chambre
d'Allemagne, avait pris le soleil dans sa chevelure jaune. Une autre
trs brune... Et la petite Bavaroise ahurie du viol, qui tait reste
assise contre la muraille. Les yeux clairs, les cils sombres... Virginie
sa femme, Denise sa fille, douard le fils de deux mes fraternelles.
Les cils sombres, les yeux clairs... Il recherchait pniblement les
dtails de leur expression... S'il ne mourait pas, il baignerait son
regard dans les yeux clairs de Virginie, de Denise, d'douard!... Mais
il souffrit. On lui pansait les jambes. Le chirurgien, en parlant bas,
dveloppait un bandage. On l'appuya contre une selle. Cependant les
grenadiers dfilrent au pas de course sans regarder le colonel. Il ne
comptait plus. Leurs yeux hagards visaient en avant un spectacle
terrible. Augustin, pensa Bernard, si je pouvais revoir Augustin! Il
lui parut que ce serait l un grand bonheur: sentir une compassion
vraie. Il se rsignerait ensuite. Srement, d'ailleurs, son frre
passerait.

Il relut le numro du rgiment sur les bonnets d'ourson.
Presqu'aussitt, derrire le troisime bataillon, ce fut le jeune homme
au trot de sa jolie jument. On l'arrta.

--Bernard, mon pauvre frre!

C'tait bien la mort qu'Augustin lui annonait par ce cri, par ces
gestes fous, en descendant de cheval. Alors le colonel ragea.

Il et voulu frapper. Qui? Comment? Il haussa les paules...

--Mon petit, je suis f...

Et le jeune homme ne savait que dire; il plissait. Une dtonation
branla l'air. Le colonel songea que les grenadiers marchaient au feu,
que son frre devait les conduire. Le caractre!... Il fallait mourir
hroquement. Il trembla tout de mme pour ordonner:

--Adieu, mon petit... adieu... Suis ton bataillon... N'abandonne jamais
Virginie, ni Denise, ni mes soeurs... Ta parole que tu les aideras
toujours?

--Mon pauvre frre, oh! mon pauvre frre!

--Il faut dire  Aurlie...

--Mon pauvre frre, mon pauvre frre!

--Allons, adieu, adieu... Quoi... Adieu!... Va... Il faut dire  Aurlie
que j'ai toujours pens... comme... son coeur... Retiens cela... hein?...
Adieu, adieu... je saurai bien mourir tout seul, va, mon petit... Je
vous aimais bien tous, oui tous... adieu, va... j'ai vcu... je ne
regrette que... vous... Voil mon heure... Adieu, adieu... Notre pre
est mort, lui aussi... n'est-ce pas? Adieu... Adieu...

Il tenta de sourire... Des camarades emmenaient Augustin, qui le
hissrent sur la belle jument blanche de Malvina. Il y eut encore un
geste de dsespoir, une main agite en l'air. L'essaim d'officiers
s'loigna vite derrire la colonne des grenadiers au pas de course.

Un instant Hricourt garda l'image de cette angoisse sincre: figure de
l'homme jeune, toute ple sur la lumire du hausse-col. Il mourrait
aussi celui-l, quelque jour, tout  l'heure, ou plus tard, lui et tous
les soldats qui se prcipitaient, en masse, courbs sous les havresacs
et les bonnets  poil.

Immdiatement il se fatigua de voir tant de grenadiers bleus et blancs
devant ses sourcils froncs. Le bruit des souliers frappant le sol
retentit dans son estomac, le fit vibrer, et ce lui donna des nauses
fades. Les paulettes rouges succdaient aux paulettes rouges, et
l'blouissaient, comme s'il n'y et eu qu'une seule ganse rouge le long
des hommes en marche... Il ferma les yeux.

Ce fut un rpit... Il ne mourait pas. S'il n'allait pas mourir! Il
marcherait facilement avec deux jambes de bois. Il verrait encore le
soleil. Il voyagerait en voiture. Un domestique fidle suffirait. Il
s'entrevit heureux dans l'avenir, au fond d'une calche, dans un clair
pays, celui o, selon le voeu d'Aurlie, s'aimeraient douard et
Denise... Cela fut si doux  penser qu'il craignit de s'vanouir. Tout
s'amollissait en lui. Brusquement il crut que c'tait la mort et ouvrit
les yeux. De graves figures s'inclinaient vers lui. Un manteau de
cavalerie recouvrait ses jambes.  la bonne heure: les blessures ne le
dgotaient plus ainsi. Il tta de ses mains l'toffe paisse et se dit
qu'on s'y accrocherait facilement, au cas d'une chute, sans le dchirer.
Au cas d'une chute... Il redouta que la terre, sous lui, vnt  flchir.
La ville vacillait un peu, l-bas, derrire ses glacis et ses arbres. La
tour fauve penchait, se redressait, penchait. Elle le saluait, la tour.

Une nouvelle nause monta jusqu' sa bouche, qu'elle combla; elle sortit
en un hoquet.

Il se trouva mieux alors. Pourquoi les grenadiers couraient-ils
toujours? Pourquoi ces mille pas retentissaient-ils dans son ventre?
Pourquoi les paulettes grandissaient-elles jusqu' rougir les uniformes
entiers? Il referma les yeux. Il souffrait peu, comme d'un coup de bton
qui lui et meurtri les cuisses. Seulement elles plongeaient dans l'eau
chaude. Sans doute on les immergeait dans un bain brlant pour arrter
l'hmorragie... Il carta l'ide que son sang le mouillait ainsi.  quoi
bon demander? Une parole et trop fatigu son visage, au repos,
maintenant.

Au reste, il avait mme envie de dormir. Les pas des grenadiers
bourdonnaient dans sa tte, tels qu'un vol de frelons tumultueux. Le
grondement du canon l'inquitait moins que ce passage coeurant des
hommes muets, que le bruit des mille pieds qui battaient la route.

Il voulut voir si la colonne tait  sa fin. Les bonnets d'ourson se
confondirent en une seule bte velue, immense, mouvante,  pattes
noires,  ventre blanc et bleu. O courait-elle ainsi? Contre les glacis
de la ville, ses bastions de briques, son faubourg de masures enfumes?
(Oh! la fusillade ptillait dans les jardins!) Contre la ville  la tour
fauve, et sa colline de maisons, ou plus loin, contre les forts
tonnantes, les montagnes meurtrires, les moissons en flamme, contre les
pays et leurs plantations de soldats qui se couvraient de foudre,
dnues grises, lentes  s'lever?... Oui, la force latine se ruait
encore, se ruait toujours, bien qu'il ft, lui, par terre, et prs de
dormir. O irait-elle cette force? Aux confins du monde?
Escaladerait-elle les pentes lumineuses du ciel aussi? On tait parti de
la mer occidentale. Depuis des ans, des ans, on avait tant march qu'il
tait las, tant lutt qu'il tait las, las. Il avait t le vent de mort
qui couche  terre les ranges d'hommes. Chevau-lgers de Moesskirch,
blancs Autrichiens d'Elchingen, Russes aux mitres dores d'Austerlitz,
Prussiens verts et bleus d'Ina, et les neiges d'Eylau que dfendait une
multitude en capotes grises, et les moissons incendies d'Aspern, o
sautaient les cartouchires au dos des escouades ennemies. Il avait t
l'exterminateur. Sa force encore courait l, sur la route, avec les
colonnes de grenadiers unies en une seule bte velue de noir, aux mille
jambes poudreuses, aux baonnettes hrisses.

tait-ce la victoire qu'acclamrent alors les cris espacs du canon,
voix solennelles, autant que celles des matines de _Te Deum_ en
Notre-Dame-de-Paris.

Hricourt sourit. La Force triomphait, la Force qui tue, la Force que le
frre menait  son tour, par del!

Tel l'Augustin de jadis, avec l'odeur de la France dans la chevelure, et
l'orgueil dans le coeur, le Descendant viendrait, quelque jour futur, au
rendez-vous des armes, pour conqurir,  son tour, le pain, la gloire
et l'or.

Le Descendant! Figure dj mlancolique de l'enfant aux cils sombres,
aux regards clairs, fils mystrieux d'Aurlie, fils qui n'tait pas d 
l'oeuvre de leur chair, mais  celle d'une passion ennoblie par la
souffrance de n'y satisfaire point; ce fut lui, lui, si pareil  la
tendre adolescente de Moesskirch, que le souvenir de Bernard Hricourt
admira comme son propre portrait dans l'avenir. La force cre aussi!

Srement il ne mourait pas. En vain l'arme entire pitinait sa tte
pour couvrir le monde, aprs la ville  la tour fauve et ses faubourgs
vacillants. En vain l'ombre envahissait le ciel, Hricourt ne mourait
pas. La face couperose de son pre ne lui sourit pas moins
distinctement qu' l'poque o ils composaient ensemble le Caractre.
Mme Bernard s'tonna de la nettet de l'image. Le robuste meunier
Hricourt battait de ses grands gestes habituels son habit marron, puis
tirait ses bas gris jusqu'aux cuisses, en plaisantant l'aventure. Il ne
parlait pas  son fils, mais au petit douard, qui coutait avec le
visage mlancolique d'Aurlie, qui regardait la bouche large de
l'anctre.

Celui-ci nommait son fils comme un mort dont il convient de suivre
l'exemple.

Le colonel tait-il mort vraiment? Cela se passait-il dans un autre
monde? Il secoua sa torpeur, ouvrit les yeux encore.

La force latine dfilait, s'amassait, engloutissait maintenant le
faubourg, et la ville germanique de sa cohue bleue aux bonnets d'ourson,
de ses fusillades clatantes, de ses batteries de tambours.

Hricourt songea qu'il fallait se tenir en hros devant les soldats. Il
redressa le poids de sa tte. Ses mains s'accrochrent au manteau.
Vivrait-il?  quelques pas, Gresloup le considrait tristement. Il
fallait vivre, bien que le terrain se mt sous lui comme la mer, bien
que sa tte se vidt, bien qu'il sentt ses joues froidir et durcir, ses
mains froidir et durcir; bien que ses jambes ne fussent plus  lui, ni
son ventre, bien que son corps dj et cess d'tre une partie de
lui-mme. Il concevait seulement l'esprit lucide. Le drap du manteau
devenait lui-mme moins rugueux sous les phalanges; il se polissait, il
coulait comme une eau douce et molle. Les doigts cherchrent  le mieux
prendre. Il se drobait davantage.

Bernard s'pouvanta. La mort, la mort arrivait. Pourquoi? gmit-il,
quand Gresloup se pencha sur lui. Pourquoi? Il n'entendit pas la
rponse. Afin de s'affirmer la vie, il voulut compter les grenadiers en
marche... Un, deux, trois, quatre... Il les compta Jusqu' vingt-neuf;
mais la mmoire du chiffre suivant dfaillit. Tous ces hommes hagards,
maigres, pitinaient son estomac. Les nauses revinrent successives et
rapides. Elles comblrent sa bouche. Elles secourent son corps
ptrifi, ses joues durcies.  la racine du nez, surtout, les pores se
bouchaient, les cartilages se soudaient. Il conut qu'il devenait une
sorte de lourde pierre, une statue insensible, une statue de dragon 
demi enfouie dans la terre, et qui terrifiait les soldats de ses
hoquets.

Devant lui, cependant, il distingua une section de tambours
rgimentaires. Ils s'arrtaient. Les caisses tincelrent de leurs
cuivres contre les tabliers de cuir blanc. Le major gant alluma sa
canne dans le ciel: tous les boulets de la bataille tombrent sans doute
sur les peaux d'ne, car de formidables roulements de gloire
s'entrechoqurent. Des adolescents ples, en bonnets d'ourson, le
regardaient, lui, le colonel, cette statue de pierre, en activant les
chutes de baguettes sur la peau sonore. On battait aux champs. Le
tambour-major grandissait dans sa culotte blanche. Le soleil se doubla,
sauta sur les cuivres des caisses, sur les galons du gant. La canne
cognait le ciel, qui se fracassa, qui tomba sur les tambours en mille
clats...

Bernard Hricourt voulut se soustraire au pril; mais rien n'obit de
ses membres trangers  lui-mme. Les tambours continurent de rouler,
la canne de fracasser le ciel, les pores de se resserrer  la racine du
nez,  la base du front. Dans les bras, les os gonflaient vite, lui
sembla-t-il. Tout s'alourdit: le sang, les muscles, la chair. Dans la
poitrine, un granit intrieur tendait la peau... ou celle des tambours
aux belles caisses de soleil, sur quoi la canne du gant brisait le ciel
par de grands coups de lumire.

bloui, Bernard Hricourt baissa les cils. Il se reposa dans l'ombre;
elle s'paissit, devint opaque,  mesure que dcroissait le bruit des
tambours exaltant la gloire de la race et sa force.






End of the Project Gutenberg EBook of La Force, by Paul Adam

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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