The Project Gutenberg EBook of Au bord du lac, by mile Souvestre

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Title: Au bord du lac
       L'Esclave, le Serf, le Chevrier de Lorraine, l'Apprenti

Author: mile Souvestre

Release Date: December 28, 2008 [EBook #27644]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  AU BORD DU LAC

  PAR MILE SOUVESTRE

  L'Esclave.--Le Serf.--Le Chevrier de Lorraine.
  L'Apprenti.

  PARIS
  D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-DITEURS
  7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7
  Maison du Coq d'Or.

  1852




IMPRIMERIE DE PILLET FILS AN, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.




 M. EUGNE GUIEYSSE




Vous rappelez-vous, mon ami, combien de fois nous avons admir, dans
notre Bretagne, ces menhirs druidiques, sur lesquels le christianisme
avait greff la croix du Librateur, ces dbris celto-romains incrusts
dans une ruine du moyen ge, ces gracieux reliquaires de la renaissance,
usurps par l'utilitarisme moderne et transforms en habitations ou en
coles? En voyant ces restes sculaires, sentinelles perdues du pass
que la faulx du temps semble avoir oublis, combien de fois nous
sommes-nous reports vers les socits teintes qu'ils rappelaient? La
marche des gnrations nous paraissait imprime sur le sol mme par ces
dernires traces; elles racontaient  leur manire les civilisations
successives, et avec ces pages dchires du pass, on pouvait presque
recomposer le livre tout entier.

Depuis, ce souvenir m'est revenu souvent, et je lui dois sans doute
l'ide des rapides esquisses qui composent ce volume. J'ai voulu y
montrer  travers quelles preuves l'humanit avait accompli ce progrs
social que la mode nie maintenant ou feint de dplorer. Si j'ai choisi
pour hros de mes rcits des enfants, c'est que les vices ou les
amliorations d'une socit se font plus vivement sentir  eux. L'tre
fort modifie toujours un peu le milieu dans lequel il est appel 
vivre; l'tre faible le subit. _L'Esclave_, _le Serf_ et _l'Apprenti_
sont comme les symboles de trois socits qui se sont succd. J'ai
pens que montrer l'avantage de chacune de ces socits sur la
prcdente, pouvait tre utile  ceux qui ne se sont point encore
dcids  avoir des yeux pour ne point voir. En regardant ce qu'tait
le pass, on est plus indulgent pour le prsent, on attend avec plus de
confiance l'avenir.

Je vous envoie ce volume des bords de notre petit lac, encadr de villas
 colonnades antiques, de tourelles aux crneaux innocents, de manoirs
fodaux en carton-pierre et de cottages bourgeois! Je vois, des dix
golfes fleuris qui le dcoupent, s'lancer des barques charges
d'enfants de toutes conditions, qui se poursuivent dans des jotes
simules. La blouse coudoie l'habit de velours; les mains brunies se
mlent aux mains blanches; les voix et les rires se rpondent; l'galit
rgne partout! Et moi, tout en regardant, je cherche par la pense
combien il a fallu d'efforts, de souffrances et d'attente pour rendre
possibles un tel paysage et de tels jeux!

  MILE SOUVESTRE.

  Enghien-Montmorency.




AU BORD DU LAC.




PREMIER RCIT.

L'ESCLAVE.


 1.

Toute la ligne de rues qui conduisait du mont Janicule au Forum tait
envahie par cette masse de dsoeuvrs que crent les grands centres de
civilisation. Ce jour-l, l'oisivet romaine s'tait veille avec
l'esprance d'une distraction; elle comptait sur l'arrive d'un immense
convoi de prisonniers.

Les matres du monde avaient trouv une nouvelle nation  rduire: ce
coin de terre tout couvert de magiques forts, et que protgeaient des
dieux inconnus, tait enfin soumis; on allait voir ce peuple de
l'Armorique, si merveilleux par sa force, si trange dans ses moeurs,
dans son culte, et c'tait courb sous la domination romaine qu'il
allait apparatre!

Aussi, ce jour-l, tous les instincts du grand peuple taient-ils
agits; toutes ses curiosits avaient t mises en mouvement! il
trouvait  la fois un triomphe pour son orgueil, un spectacle pour ses
loisirs. Parfois cependant, dans cette foule qu'amassait une mme
pense, on entendait surgir quelques mots de regret; c'taient les plus
pauvres qui, au milieu de la joie publique, s'attristaient de n'avoir
pas quelques milliers de sesterces peur acheter un Armoricain!

Vers la quatrime heure (dix heures du matin), les promeneurs se
rangrent sur deux haies: le cortge de prisonniers commenait  passer
sous la porte Aurlia et  traverser les rues de la ville.

Plus de six mille Celtes, portant au front la double attestation de leur
libert perdue, une couronne de feuillage et une indicible expression de
douleur, dfilrent devant la nation souveraine. Toutes les souffrances
runies se laissaient entrevoir dans leurs regards et dans leurs
attitudes. Ils ne marchaient pas seulement le coeur bris par d'inutiles
dsespoirs, les souffrances du corps venaient se joindre  celles de
l'me. La fatigue de la route et surtout l'influence d'un nouveau ciel
les avaient puiss. Habitus aux fraches brises de l'Ocan, au soleil
voil de l'Armorique, au silence des forts, ils ne pouvaient supporter
ni le soleil ardent de l'Italie, ni cette blanche poussire des chemins,
ni ces cris de la foule. Mais si, affaiblis par la lutte contre un
nouveau climat, ils ralentissaient leur marche, le fouet du maquignon
(marchand d'esclaves) leur rappelait promptement qu'ils n'avaient plus
droit mme au repos.

Je ne sais si la vue de tant de misres n'mut point secrtement ces
Romains avides de spectacle et de domination; mais on n'aperut dans la
foule aucun tmoignage de piti: aucun oeil ne se baissa, aucune plainte
compatissante ne se fit entendre.

Quand une population entire se trouv sous le poids d'une calamit qui
l'atteint d'un seul coup dans tous ses bonheurs, l'individualit de
chacun s'efface pour ainsi dire dans ce malheur gnral, et tous les
visages se ressemblent. Cependant, parmi les milliers de victimes qui
traversaient Rome, il s'en trouvait une dont la figure se montrait plus
inquite, plus souffrante encore que les autres, mais en mme temps plus
empreinte de dvouement et de courage. C'tait celle d'une femme
d'environ trente-cinq ans, dont le regard ne quittait pas l'enfant qui
marchait  ses cts. Tout ce que le coeur d'une mre peut contenir
d'angoisses tait exprim dans ce regard; mais, outre la douleur qui se
laissait voir galement dans l'oeil de chaque mre, on y trouvait je ne
sais quelle sainte nergie.

L'histoire de cette pauvre femme tait  peu prs celle de toutes ses
compagnes. Elle avait vu mourir  ses cts son mari et l'an de ses
fils; puis, elle et le plus jeune avaient t faits prisonniers. Mais
les pertes douloureuses qu'elle avait faites n'avaient diminu en rien
l'activit de sa sollicitude maternelle; elle oubliait ses chagrins pour
ne songer qu' son enfant. Sans doute elle avait plus et mieux aim que
les autres, car il n'y a que les coeurs d'lite qui restent ainsi
dvous et forts aux heures d'agonie.

Cette femme s'appelait Norva. Son fils Arvins, g d'une douzaine
d'annes, marchait silencieusement auprs d'elle. Son pas ferme et
grave, sa rsignation muette, son expression calme attestaient fortement
son origine. Les mains passes dans la ceinture de sa braie, la tte
droite, l'oeil triste, mais sec, il suivait, sans profrer une seule
plainte, ceux qui marchaient devant lui! Et cependant, il y avait
encore, au milieu de sa jeune force, assez de la fragilit de l'enfance,
pour que ses pleurs ne pussent tre accuss de faiblesse. Lui aussi sans
doute puisait son courage dans la vue de sa mre; car quand leurs yeux
venaient  se rencontrer, il portait la tte plus haut et appuyait le
pied plus solidement sur la terre.

Il souffrait cependant cruellement, car il songeait au pass, et ses
compagnons lui avaient fait comprendre ce que serait l'avenir! Mais il
sentait que ce pass renfermait encore pour sa mre de plus cuisants
regrets; il devinait que l'avenir pserait encore plus lourdement sur
elle, faible et bientt vieille, et il cachait avec soin ses propres
tortures.

La vue de Rome et de ses monuments ne fit pas diversion  la douleur de
Norva. Les riches palais, les superbes temples de la _ville_ par
excellence passrent devant ses yeux comme des ombres; mais Arvins, que
sa jeunesse mettait  l'abri de ces chagrins sans trve qui forcent
l'me  creuser toujours le mme sillon, fut frapp des merveilles qui
se dployaient devant lui. Son aspect resta aussi grave; mais peu  peu
l'expression de tristesse qu'on entrevoyait derrire cette gravit fit
place  l'tonnement.

La multitude de statues de marbre et de bronze, les temples entours de
colonnes, o le jour produisait tant de magiques effets, les lignes de
palais avec leurs riches vestibules frapprent vivement l'enfant. Il ne
pouvait se lasser de voir, au milieu de ces magnificences de l'art, des
centaines d'hommes se drapant dans la pourpre, ou que des chars dors
entranaient avec la rapidit de l'clair.

Mais, quand il arriva sur le Forum, son tonnement devint de la
stupfaction. Ce que Rome possdait de plus beaux difices tait
renferm dans cette enceinte que surmontait le Capitole. Les yeux
d'Arvins couraient d'un temple  l'autre, des basiliques aux statues
dores, et partout c'tait la mme lgance, la mme splendeur! Le jeune
Armoricain se demanda si tout ce qui l'entourait tait bien
vritablement l'ouvrage des hommes.

Arriv au centre de la place, le cortge s'arrta; c'tait l que la
sparation des prisonniers devait avoir lieu; l que chacun d'eux allait
suivre le maquignon qui l'avait achet  la rpublique, jusqu' ce que
celui-ci le revendt,  son tour, au matre qui devait, pour ainsi dire,
le baptiser esclave.

Arvins fut cruellement rappel  la pense de sa situation et de celle
de sa mre en comprenant qu'ils avaient atteint le but de leur course.

L'espce d'enchantement auquel il s'tait abandonn pendant quelque
temps disparut bientt pour faire place  l'inquitude. Qu'allaient-ils
devenir tous deux?... Auraient-ils un matre commun? ou bien faudrait-il
encore,  tant d'autres malheurs, joindre celui de la sparation?

crass par la chaleur, les Armoricains, nagure si forts dans leur pre
atmosphre, s'tendirent sur les dalles de pierre qui pavaient le Forum,
cherchant avidement l'ombre de chaque difice, de chaque statue, et
jusqu' celle des plus frles colonnes. Cette fois, le hasard fut bon
pour Norva et son fils; il les plaa sous le grand ombrage de l'immense
figuier du lac Curtius.

La voix dure des maquignons ne tarda pas  interrompre ce court repos.
On fit signe aux prisonniers de se lever; on procda  leur partage, et
chaque esclavier emmena avec lui son lot de prisonniers.

Arvins et sa mre ayant t acquis de la rpublique par le mme
marchand, furent conduits, avec une trentaine de leurs compagnons, dans
une taverne, prs du temple de Castor.

La vente dfinitive ne devait avoir lieu que quelques jours aprs, et
lorsque les captifs seraient reposs; car les Romains ne voulaient que
des esclaves sains de corps, beaux et vigoureux. Cette sant, qu'ils
payaient comme un objet de luxe, se fanait sans doute bien vite dans les
puisements de la servitude; mais, pendant sa dure, c'tait du moins,
pour les palais, une dcoration dont la vanit des plus riches pouvait
se faire gloire.

Maintenant donc qu'on avait fourni sa cure  l'orgueil national en lui
montrant l'abattement d'une nation vaincue, il fallait songer 
satisfaire d'autres exigences; il fallait parer la marchandise qu'on
devait prsenter aux acqureurs; engraisser le btail!... c'tait la
noble science du maquignon.

Aussitt que les Armoricains, parmi lesquels se trouvaient Norva et son
fils, furent entrs dans la taverne dont nous avons parl, on les
entoura de mille soins; un repas abondant leur avait t prpar, et
d'anciens esclaves furent chargs de veiller  leurs besoins.


 2.

Quand le jour de la vente arriva, on parfuma les Celtes  la sortie du
bain; on peigna soigneusement leurs longues chevelures, on y mla
quelques ornements, en ayant soin toutefois de conserver le caractre
d'tranget qui prouvait leur origine. Enfin, la quatrime heure venue,
aprs avoir pos sur leur front la mme couronne de feuillage qu'ils
avaient lors de leur entre  Rome, et leur avoir suspendu au cou un
petit criteau sur lequel taient relates les qualits de chacun, on
les fit monter sur des chafauds dresss devant la taverne, en leur
adjoignant une quinzaine d'anciens captifs dont le propritaire esprait
se dfaire  l'aide de l'affluence qu'attirerait la vente des
Armoricains.

D'aprs la loi qui ordonnait aux maquignons de dclarer l'origine de
leurs esclaves par des signes extrieurs, ces derniers ne portaient
point la couronne de feuillage qui distinguait les prisonniers de
guerre; mais leurs pieds frotts de craie annonaient qu'ils taient
d'outre-mer. Quelques-uns d'entre eux taient coiffs d'un bonnet de
laine blanche pour annoncer que le maquignon ne rpondait point de leurs
qualits, et ne voulait prendre,  leur gard, vis--vis des acqureurs,
aucune des responsabilits dont la loi le chargeait.

Pour la seconde fois le Forum romain talait sa splendeur devant les
habitants de l'Armorique; mais si les pauvres captifs avaient retrouv
dans le repos un peu de leur ancienne force, leurs mes n'taient ni
moins tristes ni plus accessibles aux distractions. Tout ce luxe de
marbre, de bronze, de monuments, tait  peine remarqu par la plupart
d'entre eux. Une seule chose les frappa, ce fut l'aspect presque dsert
de cette place au milieu de laquelle ils avaient vu, quelques jours
auparavant, circuler des flots de population. C'tait le moment o les
magistrats rendaient la justice, o les ngociants traitaient les
affaires de commerce dans les basiliques, o les acheteurs taient
occups dans les tavernes. Quant aux oisifs, ils se trouvaient, comme
toujours, l o tait le mouvement, srieusement occups de regarder le
travail des autres, et de le juger sans y prendre part.

Dans une heure ou deux, la physionomie du Forum allait compltement
changer. La population romaine devait inonder cette place; mais d'ici l
les captifs taient matres de leurs mouvements et de leurs penses.

Ils employrent ces moments d'attente  de derniers adieux. Les mains
purent encore se presser une fois; on put changer quelques larmes;
parler de ceux qui taient morts; rpter le nom du pays dans cette
douce langue celtique qu'il faudrait bientt abandonner pour celle des
matres!

Les plus forts essayrent de donner quelques consolations aux plus
faibles en leur parlant de vengeance. Ils rptrent que tout n'tait
point perdu de l'Armorique, puisque les dieux qui la protgeaient
veilleraient toujours sur ses enfants exils; mais parmi les voix qui
s'levrent pour encourager les gnreuses fierts, celle du vieux
druide Morgan se faisait surtout couter.

--Ne montrons point lchement les blessures de nos coeurs aux ennemis,
rptait-il d'un accent calme et fort; aprs avoir vers notre sang
devant eux, ne leur donnons pas la joie de voir encore couler nos
pleurs. Quelles que soient les misres que ce peuple nous tienne en
rserve, aucune agonie ne pourra tre aussi cruelle pour nous que celle
que nous avons prouve quand on nous a arrachs de force du sol
paternel. Puisons donc du courage dans cette pense que nous avons
dsormais subi les plus dures preuves. Que les femmes elles-mmes, si
de nouvelles douleurs viennent les atteindre dans leurs enfants, ne
laissent chapper aucun cri, et que le coeur de l'Armoricaine soit assez
grand pour ensevelir toutes les larmes de la mre!

Le regard de Morgan planait sur ceux qui l'entouraient avec une
expression de sublime commandement; mais quand il vint  rencontrer les
yeux de Norva qui se fixaient avec anxit sur son fils, une ombre de
piti le traversa, et sa voix passa subitement  un accent plus doux.

--Norva, dit-il, tu es la femme d'un chef; songe que du palais de nuages
qu'il habite maintenant, mon frre te regarde: ne le fais pas rougir aux
yeux des hros.

--Je tcherai, rpondit la mre.

--Et toi, enfant, ajouta le vieillard en se tournant vers Arvins, toi
qui dans quelques heures peut-tre ne seras qu'un triste rameau dtach
de sa tige, rappelle-toi que l'Armorique est ta patrie, et qu'avant le
jour o Rome a foul ta terre natale, les Celtes, qu'elle a chargs de
chanes, vivaient libres et heureux sous leurs grandes forts.  nos
vainqueurs donc toute ta haine! et quand nos dieux, les seuls vrais et
puissants, permettront que le moment de la dlivrance arrive pour ton
pays, montre  cette nation que, nous aussi, nous sommes dignes d'tre
matres; car nous savons faire souffrir! Si jamais,  la vue d'un de nos
ennemis, tu te sentais pris d'un sentiment de piti, coute tes
souvenirs, et tous te diront, qu' dfaut d'autre hritage, les
Armoricains ont transmis  leurs enfants celui de la vengeance.

Les clairs qui jaillirent des yeux d'Arvins contenaient plus de
promesses que les plus nergiques paroles. Morgan, le noble et courageux
vieillard, mais le prtre d'une religion sans pardon, parut heureux des
sentiments qu'il venait d'exciter; il posa sa main sur la tte de
l'enfant en signe de bndiction, se tourna vers la mre et ajouta:

--Ne crains rien pour ton fils, Norva; il a dj le coeur assez fort
pour que les maux de la vie passent sur lui sans l'avilir.

Le clepsydre du temple de Castor marquait la cinquime heure; c'tait le
moment o la place du Forum allait tre envahie par la foule; le
maquignon imposa silence aux esclaves.

Norva se pressa contre Morgan et essaya de mettre son enfant encore plus
prs d'elle; car elle se sentait fortifie par cette double protection
d'amour et de piti. Arvins serra la main de sa mre contre son coeur,
et lui jeta un regard qui contenait toutes les suppliantes soumissions
de l'enfant, jointes aux fires rsolutions de l'homme.

Les curieux ne tardrent pas  entourer les tavernes d'esclaviers qui se
trouvaient sur les diffrents points du Forum. Chacun des maquignons,
une baguette  la main, et se promenant devant les trteaux, cherchait 
attirer l'attention de la foule en enchrissant sur les impudents
mensonges de ses voisins.

--Venez  moi, illustres citoyens, criait le propritaire de Norva et de
son fils; aucun de mes confrres ne pourra vous donner des esclaves
dous de qualits aussi merveilleuses que les miens. Vous savez que je
suis connu depuis longtemps dans le commerce pour la supriorit de ma
marchandise. Regardez plutt, continua-t-il en dsignant un Armoricain
d'une trentaine d'annes, remarquable par l'lgance de ses formes et
l'nergie de ses attitudes; o trouverez-vous un homme aussi fort et
aussi beau? N'est-il pas digne de poser pour un Hercule? Et bien, nobles
Romains, croyez-m'en sur ma parole, car rien ne me force  mentir, cet
esclave est mille fois plus prcieux encore par sa probit, son
intelligence, sa sobrit, sa soumission, que par cette beaut qui vous
tonne. Quel est donc celui de vous qui ne ferait pas volontiers un
lger sacrifice pour acqurir un aussi rare trsor?

Plus la foule grossissait autour de la taverne du maquignon et plus il
redoublait de bavarde effronterie. On et dit que la figure ignoble de
ce _marchand d'hommes_, personnification vivante de toutes les passions
honteuses et brutales, tait jete l comme contraste devant ces belles
ttes celtiques qui ne refltaient, pour la plupart, que de fiers
instincts et de srieux sentiments.

Dj plusieurs marchs avaient t conclus, plusieurs arrts de
sparation avaient t prononcs entre des tres aims. Plus d'un
vieillard avait vu s'loigner le fils sur lequel il s'appuyait; plus
d'un enfant avait vu partir sa mre; et tous pourtant tenaient
religieusement la promesse qu'ils avaient faite de ne point donner leur
douleur en spectacle  des ennemis. On touffait un soupir, on refoulait
une larme dans son coeur  chaque nouveau compagnon qu'on voyait se
perdre au loin dans la foule, et si le courage d'une mre l'abandonnait
au dpart de son enfant, on se plaait devant elle, afin que ses
gmissements n'arrivassent point jusqu'aux matres!

Toutes les scnes de ce drame poignant, mais silencieux, retentissaient
dans l'me de Norva.  chaque coup qui tombait sur un de ses frres,
elle sentait comme une nouvelle facult douloureuse se dvelopper au
fond de son coeur, mais quand elle tait prs de dfaillir, elle levait
les yeux sur Morgan, et la vue de cette tte impassible lui rendait son
courage.

Pendant quelques instants cependant le coeur de la pauvre femme fut
inond de joie; une mre et son enfant venaient d'tre achets par un
mme matre! Mais le souvenir et la douleur lui revinrent vite; il y
avait autour d'elle tant d'enfants sans mre, tant de mres sans
enfants!

Il ne restait plus qu'une dizaine d'Armoricains parmi lesquels se
trouvait encore le groupe de Morgan, de Norva et d'Arvins, quand les
yeux d'un affranchi s'arrtrent avec une attention marque sur ce
dernier.

Le maquignon, toujours  l'afft de ce qui se passait autour de son
talage, s'avana rapidement du ct de l'enfant, et posant le bout de
sa baguette sur son paule.

--Regardez-moi cela, noble Romain, s'cria-t-il en se tournant du ct
de l'affranchi; ne diriez-vous pas,  voir ce jeune garon si grand et
si robuste, qu'il est au moins dans sa quinzime anne? eh bien, je puis
vous garantir qu'il n'a que neuf ans; jugez de ce qu'il deviendra un
jour. Cette race armoricaine est vraiment merveilleuse.

Norva n'avait pu se dfendre d'un frmissement en voyant la baguette du
maquignon se poser sur son fils. Quant  Arvins, il ne donna aucun signe
d'abattement pendant l'examen fort long de l'acheteur.

Enfin, aprs s'tre convaincu que l'enfant lui convenait, celui-ci en
proposa trois cents sesterces. Quelques voix levrent ce prix jusqu'
quatre cents sesterces, puis l'on n'entendit plus aucune nouvelle
proposition.

Comme dernier enchrisseur, le Romain s'avana alors sur les trteaux,
auprs d'un homme qui avait devant lui une petite table, sur laquelle se
trouvaient des balances d'airain; et, prenant un as  la main:

--Je dis, rpta-t-il, que, d'aprs le droit des _quirites_, ce jeune
garon est  moi, et que je l'ai achet avec cette monnaie et cette
balance.

Puis il laissa tomber l'as dans un des plateaux.

Ce bruit fut comme un coup de mort pour Norva, car il avait galement
prcd le dpart de chacun de ses compagnons. L'enfant se troubla un
moment en voyant la pleur de sa mre; mais un coup d'oeil de Morgan
suffit pour ramener le calme dans son attitude.

Le vieillard se pencha vivement vers Norva, murmura quelques paroles 
son oreille, et la pauvre mre se redressa vivement.

Cette scne fut trop rapide sans doute pour tre remarque par aucun
tranger. Morgan parut le croire, du moins, car il lana sur la foule
romaine son mme regard de ddain.

Le maquignon vint prendre Arvins, afin de le runir aux anciens esclaves
de l'affranchi, qui attendaient leur nouveau compagnon aux pieds des
trteaux. Un geste brutal spara l'enfant de la mre, et les lvres de
la pauvre femme n'eurent pas mme le temps de se poser sur le front de
son fils.

--Au revoir, ma mre, cria Arvins; nous nous reverrons dans peu,
j'espre; car je compte sur ma force et ma patience.--Au revoir, Morgan.

--Adieu, cria celui-ci en tendant la main vers lui.

Et son bras resta longtemps sans se baisser, car il cachait  la foule
curieuse la ple tte de Norva!


 3.

L'affranchi qui avait achet Arvins tait l'intendant d'un des plus
riches patriciens de Rome. Claudius Corvinus avait hrit, il y avait
seulement quelques annes, de deux cents millions de sesterces[1], dont
la plus grande partie tait dj dissipe. Aussi citait-on sa maison
comme l'une des plus somptueuses du mont Coelius. Les parquets en
taient de marbre de Caryste, les colonnes de bronze, les statues
d'ivoire, et les bains de porphyre. On y trouvait autant de salles de
banquet, ou _triclinium_, que de saisons, et les lits de ces salles
taient de citre incrust d'argent, les coussins de duvet de cygne, les
housses de soie de Babylone. Tous les murs avaient t tendus d'toffes
attaliques; des voiles de pourpre brods d'or taient suspendus
au-dessus des tables de festin.

  [1] 41,906,666 fr. 40 cent.

Lorsque l'affranchi arriva avec l'enfant  ce palais splendide, il sonna
 une porte de bronze: l'_ostiarius_ sortit de sa loge o il tait
enchan prs d'un molosse, et ouvrit avec empressement; le conducteur
d'Arvins fit alors demander le _Carthaginois_.

C'tait l'interprte charg de se faire entendre des trois cents
esclaves de Corvinus. Occup de commerce avant sa captivit, il avait
parcouru toutes les mers sur les navires de sa nation, et parlait
presque toutes les langues des peuples maritimes.

L'affranchi lui livra le jeune Celte, afin qu'il le ft revtir d'un
costume convenable, et qu'il lui donnt les instructions ncessaires.

Le _Carthaginois_ conduisit l'enfant au logement occup par les
esclaves.

--Quelqu'un t'a-t-il dj instruit de tes nouveaux devoirs? lui
demanda-t-il.

--Je n'ai reu que des leons d'hommes libres, rpondit schement
Arvins.

L'interprte sourit.

--Tu es bien le fils de ces Gaulois qui ne craignent que la chute du
ciel, reprit-il ironiquement. Cependant, ici je t'engage  craindre de
plus les coups de lanires. Tu sauras d'abord qu'en ta qualit
d'esclave, tu n'es pas une _personne_, mais une _chose_; ton matre peut
faire de toi ce qu'il lui plaira: te mettre  la chane sans raison, te
flageller pour se distraire, ou mme te faire manger par les murnes de
son vivier, comme Vedius Pollion.

--Qu'il use de son droit, dit Arvins.

--Corvinus n'est point mchant, continua le _Carthaginois_; c'est un des
_beaux_ de Rome, et il a pour principale occupation de se ruiner. Il ne
se lve d'habitude qu' la dixime heure (quatre heures du soir), pour
se mettre entre les mains de ses familiers, qui le parfument, peignent
ses joues avec de l'cume de nitre rouge, et frottent son menton de
_psilotrum_ pour lui faire tomber la barbe; cent cinquante esclaves sont
employs ici pour sa seule personne, et ont chacun des fonctions
diffrentes.

--Quelles seront les miennes? demanda Arvins.

--Tu seras employ  la conduite des chars, rpondit l'interprte.
Suis-moi; je vais te montrer ton royaume.

Il conduisit le jeune Celte aux remises, et lui montra les diffrents
chars qui s'y trouvaient  l'abri.

--Voici d'abord, lui dit-il, les _petorita_, quipages  quatre roues,
imits de ceux des Germains, et qui servent au transport des provisions
ou des esclaves; plus loin, les _covini_, chars couverts dans lesquels
le matre sort lorsqu'il pleut. Ces voitures lgres, ornes d'ivoire,
d'caille et d'argent cisel, que tu vois  notre droite, s'appellent
_rhedae_; Corvinus s'en sert d'habitude pour les promenades.  notre
gauche sont les litires garnies de tapis de Perse et de rideaux de
pourpre.

Arvins tait merveill de tant de magnificence. L'interprte le
conduisit aux curies paves de lave, dont tous les rateliers taient de
marbre de Luna.

--Les cinquante mules qui sont ranges l, lui dit-il, sont destines 
traner les chars de Corvinus; quant aux soixante cheveux que tu vois de
l'autre ct, ils servent aux esclaves numides qui prcdent l'quipage
du matre lorsqu'il sort. Maintenant que tu connais les lieux, je vais
te conduire au chef des curies pour qu'il te donne ses ordres.

Arvins se rendit avec l'interprte prs de l'esclave charg des
quipages; celui-ci fit connatre au _Carthaginois_ quelles seraient les
fonctions de l'enfant, et son conducteur lui transmit ces explications.
Lorsqu'il eut achev:

--Je n'ai plus  te faire qu'une recommandation, ajouta-t-il, c'est de
garder toujours le silence devant le matre, lorsque tu auras appris la
langue latine. Il est si fier avec ses esclaves, qu'il ne leur adresse
jamais la parole. Lorsqu'il leur commande, c'est par signe ou en
crivant sur ses tablettes. Maintenant, tu peux aller chercher ton
_diarium_ ou ration journalire, puis tu te mettras au travail.

Tout ce qu'Arvins venait de voir et d'entendre tait si nouveau pour
lui, que sa douleur en fut, sinon diminue, du moins suspendue. Mais ce
fut bien autre chose lorsqu'il vit sortir, au milieu de ses clients, des
joueuses de flte et des prtres saliens, Claudius Corvinus, revtu de
la toge de pourpre, les cheveux parfums de cinnamome, les bras polis 
la pierre ponce et tout chargs d'anneaux incrusts de pierres
prcieuses. Il ne s'tait jamais fait l'ide de tant d'opulence. Telle
tait en effet,  cette poque, la vie des riches patriciens de Rome,
que leurs maisons ressemblaient moins  des demeures prives qu'aux
cours effmines des plus puissants rois de l'Asie. On n'y entendait que
la voix des chanteurs; des couronnes de roses de Pestum, abandonnes par
les convives, jonchaient toujours le seuil, et un parfum de festin
s'exhalait sans cesse des soupiraux entr'ouverts. Chaque matin, une
foule de clients remplissaient le vestibule pour recevoir la _sportule_
ou distribution journalire de cent quadrans[2], par laquelle le patron
s'assurait leurs voix aux lections des magistratures. Lui-mme se
montrait quelquefois  ces famliques courtisans, passant au milieu
d'eux d'un pas nonchalant, et la tte penche vers l'esclave
_nomenclateur_, qui lui rptait  l'oreille le nom de chacun.

  [2] 1 fr. 17 cent.

Le reste du jour tait consacr aux promenades  pied, sous les
portiques du Forum, ou, en char, sur la voie Appienne. Puis venait le
repas du soir, auquel accouraient les parasites, et qui se prolongeait
le plus souvent jusqu'au jour.

La table de Claudius Corvinus tait cite pour sa dlicatesse. Il
faisait partie de ce snat de mangeurs qui avaient propos des prix
publics  ceux qui inventeraient de nouveaux mets; et son cuisinier,
achet au prix norme de deux cent mille sesterces[3], tait le mme
auquel l'illustre gourmand Apicius avait fait prsent d'une couronne
d'argent comme  l'homme le plus utile de la rpublique. Aussi le
_triclinium_ de Corvinus tait-il toujours garni de convives appartenant
aux plus nobles familles ou aux plus hautes magistratures de Rome.

  [3] 40,916 fr. 66 cent.

 la surprise qu'un genre de vie si nouveau devait exciter chez Arvins,
succda bien vite le mpris. lev dans les habitudes frugales de sa
nation, et accoutum  ddaigner tout ce qui n'ajoutait ni  la force de
l'homme, ni  sa sagesse, il dtourna les yeux avec un superbe dgot de
cette profusion sans but, et se remit  penser tristement  l'Armorique.

Le souvenir de sa mre lui tait d'ailleurs toujours prsent; c'tait le
seul amour qui lui restt, le dernier intrt de sa vie; il espra qu'
force de recherches il pourrait dcouvrir dans Rome le matre qui
l'avait achete.

Mais pour essayer cette enqute difficile, il fallait avant tout pouvoir
se faire entendre. Il se mit donc  tudier le latin avec toute l'ardeur
que peut donner une passion unique et profonde. Malheureusement, sa
langue, accoutume au rude accent celtique, se refusait  de plus molles
inflexions. Sa mmoire ne retenait qu'avec une sorte de paresse haineuse
les mots de ce peuple ennemi; on et dit que tous les instincts
patriotiques se rvoltaient en lui contre le langage du vainqueur. Mais
la volont de son coeur, plus patiente et plus forte, finit par dompter
ces rpugnances; quelques mois s'taient  peine couls, qu'Arvins put
comprendre ce qu'on lui disait, et y rpondre.

Il commena alors ses recherches; mais il s'aperut bientt que, pour
les rendre profitables, le loisir et la libert lui manquaient. Son
temps appartenait au matre, et c'tait  peine s'il disposait, chaque
jour, de quelques heures. Aussi, plusieurs mois se passrent-ils sans
qu'il pt rien apprendre sur le sort de Norva.

Triste et dcourag, l'enfant cherchait en lui-mme par quel moyen il
pourrait rendre ses perquisitions plus fructueuses, lorsqu'un spectacle
dont il fut tmoin vint changer toutes ses proccupations.


 4.

Un soir qu'Arvins tait assis sur le seuil des remises, le visage dans
ses mains et les coudes appuys sur ses genoux, il entendit de grands
cris de joie. Un Germain, dont il avait souvent remarqu la diligence et
la sobrit, sortait du logement des esclaves la tte rase, et entour
de ses compagnons, qui le flicitaient. Tous se dirigeaient vers
l'habitation principale.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Arvins tonn.

--C'est le Germain que l'on va affranchir, rpondit l'interprte.

--Que dites-vous? s'cria le jeune Celte; un esclave peut-il jamais
recouvrer la libert?

--Lorsqu'il la paye.

--Et comment se procurer assez d'argent pour cela?

--En imitant ce barbare, qui, depuis trois annes, ne fait qu'un repas
sur deux, afin de vendre la moiti de son _diarium_, travaille la nuit
et conomise les moindres profits. Il a russi, en mettant denier sur
denier,  ramasser un pcule de six mille sesterces, avec lequel il a
pay son affranchissement.

Pendant que l'interprte donnait ces explications, au jeune Celte, le
Germain tait entr dans le _triclinium_, o Corvinus se trouvait 
table avec le prteur. Les autres esclaves s'arrtrent sur le seuil.
Arvins se mla  eux pour voir ce qui allait se passer.

Le Germain s'approcha d'abord du matre qui lui mit la main sur la tte,
et dit:

--Je veux que cet homme soit libre et jouisse des droits de cit
romaine.

Alors un licteur plac derrire le prteur toucha trois fois l'esclave
de son faisceau; Corvinus le saisit par le bras, le fit tourner sur
lui-mme, et lui appliquant un lger soufflet:

--Va, dit-il en riant, et rappelle-toi que, lorsque je serai ruin, tu
me devras une pension alimentaire comme mon affranchi.

Le Germain se retira, et les esclaves, pour prendre cong de lui, le
menrent boire  la taverne voisine.

Ce que venait de voir Arvins donna un autre cours  ses ides, et fit
natre en lui un nouvel espoir. Jusqu'alors, il n'avait song qu'
retrouver sa mre, et qu' se consoler avec elle des douleurs de
l'esclavage; mais il se sentit enivr  la pense qu'ils pouvaient
encore tous deux recouvrer la libert.

Avec cette rsolution ferme et prompte qui caractrisait tout ceux de sa
race, le jeune Celte se dcida aussitt  prparer leur commune
dlivrance, en mme temps qu'il continuerait ses recherches. Il
n'ignorait pas combien le but auquel il tendait serait long et difficile
 atteindre; mais ds ses premires annes il avait appris la patience,
et il savait qu'il suffit d'attendre pour que le gland devienne un
chne.

Il commena par retrancher de sa nourriture tout ce qui ne lui tait pas
rigoureusement ncessaire; il se chargea, pour quelques sesterces, d'une
partie du travail des autres esclaves employs comme lui aux quipages,
et passa les nuits  fabriquer des armes de son pays, qu'il vendait
ensuite aux curieux.

Quant aux perquisitions qui devaient lui faire retrouver Norva, il ne
put les continuer longtemps; car l't tait venu, et son matre partit
avec toute sa maison pour la _villa_ qu'il possdait  Baies.

Le voyage se fit en litire,  petites journes. Claudius Corvinus, qui
redoutait avec raison les htelleries, avait fait btir sur la route
plusieurs _diversoriola_, ou lieux de repos. Ils arrivrent enfin  sa
_villa_, digne en tous points du palais qu'il occupait sur le mont
Coelius.

Arvins, qui avait quitt Rome avec chagrin, se demanda bientt s'il ne
devait point s'en rjouir. Forc de vivre plus simplement, le matre
exigeait moins de service de ses esclaves, et leur laissait plus de
temps. Outre les moyens de gain qu'il avait dj, l'enfant put donc
louer quelques heures de sa journe  un jardinier voisin.

Son pcule grossissait ainsi lentement; mais il grossissait. Chaque soir
il regardait les deniers, les quadrans, les as et les sesterces ramasss
avec tant de peine; il les comptait, les faisait sonner l'un contre
l'autre: le bruit de cet argent le rjouissait comme un avare;  chaque
pice tombant dans le vase d'argile qui renfermait son trsor, il lui
semblait entendre se briser un des anneaux de la chane qui retenait sa
mre et lui en captivit.

Les habitudes laborieuses d'Arvins ne lui laissaient le temps de se
livrer ni aux causeries, ni aux dbauches de ses compagnons de
captivit; aussi, quoique vivant au milieu d'eux, leur resta-t-il
tranger.

Un seul s'tait rapproch de lui et semblait s'intresser  ses efforts.
C'tait un Armnien  la figure douce et grave, que les autres esclaves
tournaient en railleries  cause de sa rsignation. Nafel tait charg
de la copie des manuscrits dont Corvinus enrichissait sa bibliothque.
Son instruction tait profonde et varie, bien qu' voir sa modestie
timide, on l'et pris pour le plus simple des hommes. Il pouvait
rciter, sans s'arrter une seule fois, les plus beaux passages des
philosophes, des orateurs et des potes de la Grce; mais il prfrait 
tous, les crits de quelques juifs inconnus, qu'il avait copis pour son
usage, et qu'on lui voyait relire sans cesse.

La fire patience d'Arvins et son activit persistante l'avaient frapp;
il chercha  gagner la confiance du jeune Armoricain. Celui-ci repoussa
d'abord les avances du vieillard; mais Nafel ne se rebuta point, et
Arvins finit par se laisser gagner  son affectueuse douceur.

Il lui avoua ses esprances; l'Armnien sourit tristement.

--Tu crois donc que je ne pourrai arriver  racheter ma libert et celle
de ma mre? lui dit l'enfant avec inquitude.

--Je ne crois point cela; mais que feras-tu de cette libert? N'espre
pas retourner en Armorique; ton ancien matre ne te le permettra point.
Il faudra que tu vives sous son patronage, que tu le soutiennes, s'il
tombe dans la pauvret. La loi le fait ton hritier, au moins pour
moiti de ce que tu possderas; et s'il a sujet de se plaindre de toi,
il peut t'exiler  vingt milles de Rome, sur les ctes de la Campanie.
Voil la libert des affranchis; ce sont toujours des esclaves dont on a
allong les chanes.

--N'importe, dit Arvins, je serai du moins prs de ma mre; nous
parlerons ensemble de nos grves, de nos forts, et j'attendrai de
meilleurs jours en aiguisant mes armes.

--C'est--dire que tu vivras avec la vengeance pour espoir.

--Et les dieux de l'Armorique ne trahiront point ma confiance, dit
Arvins d'une voix sourde. Nos druides l'ont dit: Un jour viendra o
chaque orphelin pourra abreuver de sang ennemi la tombe de son pre. Je
connais la place o repose le mien, Nafel; je la rendrai plus rouge que
la pourpre dont s'habillent nos vainqueurs.

La main droite du jeune Celte s'tait tendue comme si elle et tenu une
pe; Nafel allait rpondre; mais il s'arrta tout  coup.

--Il n'est point encore temps, murmura-t-il; tant que tu espreras en ta
propre force, enfant, tu ne pourras comprendre la vrit.

Et s'enveloppant en son manteau de laine, il s'loigna la tte basse et
les mains jointes.


 5.

Cependant Arvins n'avait point tard  se faire remarquer par son
exactitude  excuter tout ce qui lui tait ordonn. La zle que
d'autres faisaient voir par crainte, il le montrait, lui, par fiert.
Sentant l'impossibilit de la rsistance, il y avait renonc ds le
premier instant, et s'tait dcid  aller au del de tout ce qui serait
exig de lui. Il vitait ainsi les rprimandes ou les chtiments qui lui
eussent plus cruellement rappel sa servitude, et son obissance mme
avait l'air d'une libre soumission.

Cette bonne volont lui valut la faveur de l'intendant, et le conducteur
des _Rhedae_ tant mort, Arvins fut choisi pour le remplacer.

Cependant Corvinus n'avait quitt Rome que par ennui: lass de ftes, de
luxe et de bruit, il s'tait imagin que la solitude serait pour lui une
agrable nouveaut.

Il avait mme voulu tenter un essai fort  la mode parmi les _beaux_ de
Rome, et il s'tait fait arranger, dans sa splendide _villa_, un de ces
appartements tapisss de nattes, et  peine meubls, que l'on appelait
la _chambre du pauvre_. Il s'y tait confin quelques jours avec un seul
esclave, se nourrissant de pois chiches et de radis qu'on lui servait
dans des plats de terre sabine, et qu'il mangeait assis sur une
escabelle  trois pieds. Mais cette vie frugale ne tarda point  le
fatiguer. Le repos de la campagne lui avait fait regretter le tumulte de
la ville, et, renonant aux plaisirs champtres tant vants par les
potes citadins, il donna ordre de retourner  Rome sans attendre la
froide saison.

Les nouvelles fonctions d'Arvins l'obligeaient  suivre son matre dans
les promenades en char qu'il faisait chaque jour hors de la ville. La
voie Appienne, toute borde de tombeaux, d'arbres et de statues
funraires, tait alors le rendez-vous de la socit la plus lgante.
On y trouvait les femmes clbres par leur beaut, leur richesse ou leur
coquetterie; les snateurs enrichis par leurs dlations; les capteurs de
testament et les affranchis devenus les favoris de l'empereur; enfin les
descendants de ces chevaliers dont la mollesse avait dshonor le nom de
_trossules_ donn  leurs anctres aprs la prise d'une ville
d'trurie[4].

  [4] Trossila.

Un jour qu'Arvins avait suivi son matre comme de coutume, un embarras
fora les Numides qui prcdaient le char  s'arrter. C'tait Mtella,
la clbre matrone, qui passait, prcde et suivie d'un peuple entier
d'esclaves. Elle tait  demi tendue dans une litire, le coude gauche
appuy sur un coussin de laine des Gaules, la tte orne d'un voile si
lger que chaque souffle du vent semblait prs de l'emporter, et ses
cheveux noirs ruisselants de perles fines. Pour combattre la chaleur qui
tait accablante, elle tenait  chaque main une boule de cristal, et
autour de son cou dcouvert s'enlaait un serpent apprivois. Deux
coureurs africains, portant une ceinture de toile d'gypte, d'une
blancheur clatante, et des bracelets d'argent, prcdaient sa litire.
Ils taient suivis d'une jeune esclave qui ombrageait le visage de
Mtella avec une palme orne de plumes de paon et fixe au bout d'un
roseau des Indes;  ct, marchaient des Liburniens portant un
marchepied incrust d'ivoire pour descendre de la litire; enfin,
derrire venaient prs de cent esclaves richement vtus.

Aprs avoir regard un instant ce splendide cortge, Arvins dtourna les
yeux avec indiffrence. Depuis qu'il frquentait la voie Appienne,
l'habitude l'avait blas sur les prodiges du luxe romain. Les esclaves
formant la suite de la matrone taient dj passs presque tous, et les
Numides de Corvinus avaient repris leur course; le jeune Celte allait
les suivre, lorsqu'un cri se fit entendre  quelques pas. Arvins
dtourna vivement la tte: une femme s'tait spare du cortge de
Mtella, et tendait les bras vers lui...

--Ma mre! s'cria l'enfant, en laissant tomber les rnes.

Les mules ne se sentant plus retenues partirent au galop. Arvins
s'lana vainement pour les retenir; tous ses efforts ne firent
qu'acclrer leur course. Enfin, dsesprant de ressaisir les guides, il
s'lana hors du char et regarda autour de lui.

Il tait dj loin de l'endroit o il avait aperu Norva. Il courut pour
la rejoindre; mais des cavaliers qui cherchaient  se dpasser, et de
nouveaux cortges l'arrtrent. L'enfant perdu se prcipita entre les
chevaux et les quipages, recevant des coups et des injures sans s'en
apercevoir. Il parcourut la voie Appienne jusqu'aux portes; mais ce fut
en vain!... Mtella tait rentre  Rome avec sa suite.

Arvins eut d'abord un mouvement de dsespoir impossible  dire.
Cependant il se rassura bientt en songeant qu'il lui serait facile de
retrouver Norva, puisqu'il avait entendu prononcer le nom de sa
matresse. Il dlibrait dj sur les moyens de connatre la demeure de
Mtella, lorsqu'un des coureurs de Corvinus le rejoignit et lui ordonna
de venir reprendre les rnes du char.

Arvins obit aprs un moment d'hsitation.

Le jeune patricien, qui avait t forc d'attendre, ne lui adressa aucun
reproche; mais  peine fut-il de retour qu'il fit un signe  son
intendant; Arvins n'en comprit la signification qu'en voyant paratre
avec la _fourche_ l'esclave charg des supplices. Il poussa une
exclamation de surprise et devint ple. Le correcteur sourit.

--Eh bien, petit, dit-il, tu m'arrives donc enfin? Tu t'es bien
difficilement dcid  faire ma connaissance?... Du reste, le matre est
trop bon; il se contente de plaisanter avec toi. Par Hercule! si tu
avais t l'esclave d'un affranchi, il t'et fait manger aux lamproies.

En parlant ainsi, le correcteur avait fix la _fourche_  la poitrine et
aux paules d'Arvins; il attacha ses bras aux deux extrmits qui
dpassaient, et enchana l'enfant  un poteau plac prs de l'entre. Le
regardant alors avec un rire froce:

--Te voil en excellente position pour prendre l'air, dit-il; la nuit va
venir, tu pourras tudier les toiles.

 ces mots, il fit un signe d'adieu  Arvins, et disparut.

Celui-ci avait gard le silence: son corps tait rest droit, sa tte
firement leve, ses regards ddaigneux; mais au fond de son coeur
grondait un orage de douleur et de colre. Dans ce moment il et accept
tous les supplices avec joie,  condition de les voir partags par
Corvinus.

Le souvenir de sa mre venait encore augmenter sa rage. Sans le
chtiment honteux qui lui tait inflig, il l'aurait dj retrouve; il
la serrerait maintenant dans ses bras. Elle l'attendait sans doute, et
accusait peut-tre son retard!

Il tait tout entier  son dsespoir, lorsqu'il entendit son nom rpt
 quelques pas. Tout son sang s'arrta! Il avait cru reconnatre cette
voix! Il dtourna la tte... Une femme s'lana vers lui; c'tait Norva!

Arvins fut un moment sans rien voir, sans rien entendre, et comme
vanoui de joie dans les bras de sa mre! Jamais si grande motion
n'avait remu ce jeune coeur. Quant  Norva, elle tait folle de
bonheur; elle riait et sanglotait  la fois; battant des mains comme un
enfant, et couvrant son fils de baisers.

Ce premier dlire de tendresse apais, Arvins fit connatre le motif du
chtiment qu'il subissait; en apprenant qu'elle en tait la cause
involontaire, la pauvre mre recommena ses caresses et ses pleurs.

L'enfant s'effora de la consoler. La joie de la voir avait compltement
teint son indignation; il ne songeait plus  la _fourche_ ni aux
chanes qui le garrottaient; il et consenti  demeurer ainsi pendant sa
vie entire, pourvu qu'il pt voir prs de lui sa mre et recevoir ses
embrassements.

Norva s'assit  ses pieds et lui raconta,  son tour, comment, aprs
avoir appris le nom et la demeure de son matre, elle avait fui de chez
Mtella sans songer  autre chose qu' trouver le palais de Corvinus
pour le revoir. Elle l'interrogea sur tout ce qu'il avait fait, tout ce
qu'il avait pens pendant cette longue anne de sparation. Quant 
elle, elle avait puis les plus poignantes tortures de la servitude.
Sans piti, comme toutes les femmes uniquement occupes de leur beaut,
Mtella se vengeait sur ses esclaves de la moindre blessure faite, dans
le monde,  sa vanit. Ses ennuis d'un moment, ses impatiences, ses
caprices se manifestaient toujours par quelque punition cruelle inflige
 ceux qui la servaient. Elle trouvait alors une sorte de volupt
farouche  les voir souffrir sous ses yeux.  la plus lgre ngligence,
elle les forait de se mettre  genoux et de se gonfler la joue, afin
qu'elle et plus de facilit  les frapper au visage. Morgan, achet par
elle en mme temps que Norva, avait dj pass trois fois par les
lanires pour avoir refus de se soumettre  cette humiliation.

En coutait ce rcit, Arvins fut forc de reconnatre que le hasard
l'avait encore favoris en le faisant l'esclave du sybarite Corvinus.

Cependant Nafel venait d'apprendre la punition  laquelle Arvins avait
t condamn; il profita d'une visite du matre  sa bibliothque pour
solliciter la grce de l'enfant. Corvinus fit signe qu'il l'accordait,
et le jeune Celte fut dlivr de ses entraves.

Il put alors conduire sa mre dans un lieu cart, o tous deux
reprirent leur entretien avec plus de libert.

Pendant quelques heures, Norva et son fils oublirent compltement leur
situation. Ils parlaient de l'Armorique dans la langue du pays; ils
rappelaient les circonstances de leur vie passe, les noms de ceux
qu'ils avaient connus, les lieux o ils avaient t heureux! Arvins
retrouvait l'accent, le geste, la posie et les croyances auxquels son
enfance avait t accoutume; il n'tait plus  Rome, plus esclave,
c'tait l'enfant du grand chef Menru, assis au foyer de sa mre, et
apprenant d'elle les traditions de son peuple.

La nuit arriva sans que Norva ni son fils s'en aperussent. Les yeux
levs vers ce bleu ciel d'Italie tout parsem de brillantes toiles, ils
continurent  s'entretenir de la patrie absente sans prendre garde  la
fuite des heures. Arvins confia  sa mre son espoir d'affranchissement.

--Morgan nous parle aussi de dlivrance, dit Norva; mais c'est avec du
fer, non avec de l'or qu'il compte l'obtenir.

--Songerait-on  une rvolte? demanda vivement Arvins.

--Je le crains, rpondit Norva. Morgan entretient des intelligences avec
des esclaves de notre nation. La plupart ont employ leur pcule 
acheter secrtement des armes, et,  la premire occasion, ils peuvent
jeter le cri de guerre. Les Daces et les Germains complotent aussi
mystrieusement, et j'entends rappeler sans cesse, tout bas, le nom de
Spartacus.

Les yeux d'Arvins s'allumrent: Norva s'en aperut, et, saisissant avec
une tendresse inquite la main de l'enfant:

--Rappelle-toi que tu es trop jeune pour te mler  une pareille
entreprise, dit elle.

--J'ai quinze ans, rpliqua Arvins avec impatience.

--Tu n'as point l'ge des guerriers, tu le sais: pour soutenir le grand
nom que tu portes, il faut des bras plus exercs et plus forts. Morgan
l'a dit, et moi je te dfends de prendre part  cette rvolte.

--J'obirai, ma mre, rpondit Arvins d'une voix sourde, et les yeux
gonfls de larmes.

Norva attira sa tte sur ses genoux avec cette caressante compassion des
mres et le baisant au front:

--Ne te chagrine pas, enfant, reprit-elle, tu arriveras  l'ge d'homme,
et alors je n'aurai plus aucun pouvoir sur toi; tu seras matre de
choisir un champ de bataille o tu le voudras; mais d'ici l, laisse-moi
user de mon autorit pour prserver ta vie; que je puisse jouir de ces
dernires joies de la mre qui sent que son fils va sortir de l'enfance
et lui chapper. Hlas! bientt tu ne seras plus  moi! tu appartiendras
 tes passions,  ta volont,  une autre femme peut-tre... Ne me
regrette pas ces dernires heures de royaut, et ne te rvolte pas
contre la tendre tyrannie de celle qui t'a donn le jour. Aujourd'hui je
berce encore l'enfant dans mes bras, demain ce sera un homme, et je ne
serai plus mre qu' moiti; car je ne pourrai plus le protger.

Norva avait prononc ces mots avec une voix si triste et si douce,
qu'Arvins en fut attendri; il la serra sur son coeur en l'appelant des
noms les plus tendres, et lui promit de se soumettre sans regrets  tous
ses dsirs.


 6.

La nuit s'tait coule dans ces intimes causeries; le soleil tait de
retour; Norva songea enfin  retourner chez sa matresse. L'enfant
demanda et obtint la permission de l'accompagner.

Tous deux descendaient le mont Coelius, lorsqu'ils aperurent une troupe
d'esclaves conduits par un affranchi.  leur aspect, Norva s'arrta
saisie.

--Ce sont les familiers de Mtella, dit-elle.

Les esclaves venaient de reconnatre la mre d'Arvins; ils coururent 
elle et l'entourrent.

--Enfin te voil reprise, dit l'affranchi.

--Que voulez-vous dire? s'cria Norva.

--N'as-tu pas fui de chez ta matresse?

--J'y retournais.

L'affranchi clata de rire.

--Tous les esclaves chapps en disent autant, fit-il observer; qu'on
lui lie les mains et qu'on l'emmne.

Norva voulut s'expliquer; mais on lui imposa silence. Arvins ne russit
pas mieux  se faire entendre, et l'on entrana sa mre malgr ses
efforts.

--Mais qu'allez-vous faire? demanda l'enfant effray.

--Ne sais-tu pas ce qui attend les esclaves fugitifs? De peur qu'ils ne
se perdent une seconde fois, on les marque d'un fer rouge au front.

Arvins poussa un cri.

--C'est impossible, dit-il; je verrai votre matresse; je me jetterai 
ses pieds.

--Si tu la fatigues, elle t'infligera le mme supplice, interrompit
l'affranchi.

-- moi! s'cria l'enfant.

--Elle le peut en payant  Corvinus le tort qu'elle lui aura fait.
Oublies-tu qu'un esclave n'est autre chose qu'un vase de prix? Si on le
fle ou si on le casse, on en ddommage le matre, et tout est dit.

--Laisse-moi, laisse-moi, s'cria la mre pouvante.

Mais Arvins ne l'coutait pas. Ils arrivrent tous ensemble  la demeure
de Mtella. La matrone n'tait point encore rentre. On avertit
l'intendant qui vint savoir de quoi il s'agissait. Arvins voulut essayer
la prire; il fut repouss rudement.

--N'est-il donc aucun moyen de sauver ma mre? demanda l'enfant
dsespr.

--Achte-la, rpondit l'intendant avec ironie.

--L'acheter! rpta Arvins; un esclave peut-il en acheter un autre?

--Ne sais-tu donc pas ce que c'est qu'un vicaire?

L'enfant se rappela en effet que quelques-uns de ses compagnons avaient,
sous leurs ordres, des esclaves auxquels ils laissaient faire les
travaux les plus rudes et les plus grossiers; mais il ignorait qu'ils
eussent t achets de leur _pcule_.

--Que faudrait-il pour dlivrer ma mre? demanda-t-il en tremblant.

--Trois mille sesterces.

L'enfant joignit les mains avec dsolation.

--Je n'en ai que deux mille, murmura-t-il...

Mais un espoir traversa tout  coup sa pense. Beaucoup de ses
compagnons avaient un _pcule_; ils ne refuseraient point sans doute de
lui prter chacun quelques as, et il pourrait peut-tre runir ainsi ce
qui lui manquait. Il courut  l'intendant qui se retirait.

--Je reviendrai bientt avec les trois mille sesterces, dit-il d'une
voix suppliante; promettez-moi seulement de suspendre le chtiment.

--Je te donne jusqu' la quatrime heure.

Arvins le remercia, embrassa sa mre en pleurant, et partit.

Il courut d'abord chercher son _pcule_ qu'il compta de nouveau. Il lui
manquait bien mille sesterces pour complter la somme demande! Il
descendit  l'appartement des esclaves afin d'implorer leurs secours.

Mais il n'en trouva aucun. Tout tait en rumeur dans la maison de
Corvinus. Poursuivi par les faenerateurs, dont les prts usuraires
avaient ht sa ruine, le jeune patricien venait de quitter sa demeure
que les gens de justice avaient envahie. Des criteaux, portant copie de
l'dit du magistrat, et annonant la vente de tout ce qui lui avait
appartenu, taient dj suspendus au-dessus du seuil. Les
administrateurs du trsor de Saturne, qui devaient prsider  l'encan,
venaient d'arriver, ainsi que l'_argentier_ charg de recevoir le prix
des objets. On achevait l'inventaire des biens de Corvinus.

Ce fut dans ce moment qu'Arvins se prsenta, son argent  la main. Un
des cranciers dlgus par les autres pour prsider  la vente
l'aperut.

--Que portes-tu l? demanda-t-il  l'enfant.

--Mon _pcule_, rpondit Arvins.

-- combien s'lve-t-il?

-- deux mille sesterces.

--Ils aideront  la liquidation de Corvinus, dit le Romain, qui tendit
la main vers le vase dans lequel Arvins avait dpos ses conomies.

--Cet argent m'appartient, s'cria l'enfant en s'efforant de le
dfendre.

--Il appartient  ton matre, esclave, rpondit le crancier. Tu ne
possdes rien en propre; pas mme ta vie. Livre donc ces deux mille
sesterces, ou prends garde aux lanires.

--Jamais! jamais! s'cria Arvins en pressant son trsor contre sa
poitrine. Ce _pcule_, je l'ai conomis sur ma faim et sur mon sommeil;
il est destin  racheter ma mre. Ma mre subit aujourd'hui le supplice
des fugitifs, si je n'apporte  sa matresse trois mille sesterces. Ah!
ne m'enlevez pas cet argent, citoyens; si vous ne me le laissez point
par justice, que ce soit par piti... Vous avez des mres aussi...
Grce! grce! je vous en prie  genoux.

Le jeune Celte tait tomb aux pieds des trsoriers de Saturne et du
crancier. Celui-ci haussa les paules et fit signe aux hrauts chargs
d'annoncer la vente. Ils s'approchrent d'Arvins et essayrent de lui
arracher les deux mille sesterces; l'enfant se dbattait avec des
menaces et des cris de fureur; mais, trop faible pour rsister  des
hommes, il fut bientt dpouill.

Il se releva couvert de poussire et fou de rage; ses yeux cherchaient
une arme dont il pt se servir. Les hrauts le saisirent en riant, le
lancrent hors de la cour et refermrent la porte.

Arvins frappa avec fureur sa tte de ses deux poings, comme s'il et
voulu se punir lui-mme de son impuissance. Dans ce moment, une main se
posa lgrement sur son paule. Il se dtourna; c'tait Nafel.

--Qu'as-tu, enfant? demanda-t-il.

--Ma mre! s'cria Arvins, dont la voix touffe par la colre et les
sanglots ne put faire entendre que ce mot.

L'Armnien tcha de l'apaiser par quelques douces paroles, et lui fit
raconter ce qui venait d'arriver.

--Console-toi, dit l'Armnien; mon pcule  moi n'a point t saisi: il
renferme quatre mille sesterces, et je te le donne.

Arvins recula de surprise, n'osant en croire ses oreilles.

--Viens, ajouta Nafel: je l'ai dpos chez un frre de la voie Suburane;
nous allons le lui redemander.

Le jeune Celte voulut balbutier un remerciement; mais l'Armnien lui
imposa silence.

--Le service que l'on peut rendre retourne bien plus au profit du
bienfaiteur que de l'oblig, dit-il; car celui-ci ne reoit qu'un
secours terrestre et passager; tandis que l'autre acquiert un droit 
des flicits ternelles; ne me remercie donc pas et suis-moi.

Tous deux se rendirent chez le dpositaire; mais il tait absent; il
fallut attendre assez longtemps. L'angoisse d'Arvins tait horrible; il
tremblait d'arriver trop tard.

Enfin, le juif qui gardait le _pcule_ de Nafel rentra. Les quatre mille
sesterces furent livrs au jeune Celte, qui se dirigea, en courant, vers
la demeure de Mtella.

En passant devant la basilique de Julia, il leva la tte; le clepsydre
marquait la quatrime heure! Arvins se sentit froid jusqu'au coeur. Il
reprit sa course d'un lan dsespr, traversa le Forum, et aperut
enfin la porte de Mtella.

Au moment o il en atteignait le seuil, un cri horrible retentit.
L'enfant s'appuya au mur en chancelant.

--Tu arrives trop tard, dit Morgan, qui l'attendait  l'entre.

--O est ma mre... o est-elle? cria Arvins.

Le vieux Celte le prit par la main sans rpondre, et l'entrana vers la
cour.

Elle tait pleine d'esclaves qui parlaient  demi-voix; au milieu le
correcteur se tenait debout prs d'un rchaud allum; Norva tait
accroupie  ses pieds!...

Arvins se prcipita vers elle en tendant ses bras; mais  peine
l'eut-il aperue, qu'il poussa un cri d'horreur; un nuage couvrit ses
yeux, ses jambes se drobrent sous lui et il tomba vanoui prs de sa
mre.


 7.

Deux heures aprs, Norva tait tendue mourante sur la natte qui lui
servait de couche, ses deux mains poses dans celles de son fils, dont
elle murmurait encore le nom. Morgan, la tte basse et les bras croiss,
se tenait debout au chevet.

La pauvre mre, qui sentait prs d'elle Arvins, retenait ses plaintes,
et tchait, par instants, de lui sourire; mais ce sourire mme glaait
le coeur. Son front avait t envelopp d'une toile de lin,  travers
laquelle suintait un sang noirci; ses paupires, gonfles par la
douleur, ne pouvaient plus s'ouvrir, et son haleine sortait avec un
sifflement funeste de ses lvres dj blanchies.

Arvins, abm dans son dsespoir, retenait ses sanglots de peur
d'ajouter aux souffrances de sa mre; mais les quelques heures qui
venaient de s'couler avaient sillonn son visage de traces aussi
profondes qu'une longue maladie. Pench sur la couche de Norva, il
observait d'un oeil pouvant chacun de ses mouvements, interrogeait sa
pleur, coutait sa respiration haletante.

Tout  coup elle tendit les bras, et fit un effort pour se redresser.

--Arvins! balbutia-t-elle; o es-tu?... Tes mains, je ne sens plus tes
mains. Oh! serre-moi sur ton coeur... Ne me quitte pas, Arvins... Pauvre
enfant...

Sa tte retomba sur l'paule de son fils. Il y eut un instant de
terrible silence... Arvins perdu n'osait regarder.

--Ma mre! rpta-t-il enfin d'une voix trangle.

--Elle a rejoint Menru, murmura Morgan.

L'enfant releva brusquement la tte de Norva; mais cette tte retomba en
arrire insensible et inanime. Il tait orphelin!

Nous n'essayerons point de dire son dsespoir. Dans le premier instant,
il effraya Morgan lui-mme. L'enfant avait prouv depuis la veille tant
d'motions que ses forces taient puises. Un fivre brlante le
dvorait; il sentit sa tte s'garer, et pendant quelques heures sa
douleur fut du dlire. Enfin l'puisement ramena un peu de calme dans
son me.

Morgan, qui ne l'avait point quitt, en profita pour le rappeler au
courage.

--Ils ont tu ta mre, dit-il  voix basse; la pleurer est inutile;
songeons plutt  la venger.

--La venger! rpta Arvins. Ah! que faut-il faire?

--Retrouver des forces pour me suivre quand le moment sera venu.

Le jeune Celte se leva d'un bond.

--Allons! dit-il.

--Il faut encore attendre, rpondit le vieillard; mais ne crains rien:
pour tre retarde, la vengeance n'en sera pas moins terrible.

Il dveloppa alors  Arvins le plan des esclaves. C'tait  Rome mme
que la rvolte devait clater. L'ordre tait de livrer la ville aux
flammes, et d'gorger tout ce que le feu aurait pargn.

L'enfant couta avec une joie farouche ces dtails qui promettaient une
pleine satisfaction  sa haine. lev dans les ides de sa nation, il
croyait fermement que ces sanglants sacrifices devaient rjouir les
mnes de Norva. Faire couler le sang romain, c'tait donc prouver sa
tendresse  la morte; il ne voyait pas dans la vengeance une joie
personnelle, mais un devoir et une sainte expiation!

La pense de satisfaire ainsi aux mnes de sa mre lui rendit des
forces; il refoula en lui sa douleur et attendit avec impatience le
signal.

Il fut enfin donn; les esclaves s'lancrent sur le Forum des torches 
la main; mais les consuls avaient t avertis; des mesures taient
prises, et les rvolts se virent presque aussitt entours.

La plupart jetrent leurs armes et cherchrent leur salut dans la fuite.
Quelques Germains et quelques Celtes, parmi lesquels se trouvaient
Morgan et Arvins, essayrent seuls de rsister. crass par le nombre,
tous tombrent frapps par devant, et entours de cadavres ennemis.

Morgan et Arvins furent relevs mourants de cette sanglante couche.
Comme on esprait obtenir d'eux quelque utile rvlation, ils furent
dposs dans des cachots spars, o l'on pansa leurs blessures.

Tous deux revinrent  la vie; mais l'interrogatoire ni les tortures ne
leur firent trahir leurs complices. Les bourreaux durent s'avouer
vaincus, et les deux Armoricains furent jets dans la prison commune o
l'on dposait les victimes destines aux btes.

Lorsqu'Arvins et Morgan se revirent, ils se tendirent la main sans se
parler, et s'assirent l'un prs de l'autre. Tous deux avaient t
tromps dans leur dernier espoir, et ils allaient mourir vaincus! Il y
eut un assez long silence.

--Ma mre ne sera pas venge! dit enfin Arvins d'un air sombre.

--Nos dieux ne l'ont pas voulu, rpondit Morgan.

--Qu'est-ce donc que tes dieux? rpliqua amrement le fils de Norva. Ils
ne peuvent ni nous dfendre au foyer, ni nous protger dans l'esclavage;
pourquoi les adorons-nous s'ils manquent de puissance? et s'ils en ont,
pourquoi nous abandonnent-ils? Les dieux de Rome sont les seuls vrais;
car ils sont les seuls qui conservent les liberts.

--Invoquons-les alors, dit Morgan ddaigneusement. Crois-tu qu'ils
entendent la voix d'un esclave? Ils n'accordent leurs faveurs qu'aux
matres; pour nous, qu'ils livrent aux Romains, ce ne sont pas des
dieux, mais des ennemis.

--Ainsi, reprit le jeune Celte, le monde entier n'existera dsormais que
pour tre la bte de somme d'une seule ville. Oh! pourquoi natre alors?
Pourquoi ne pas gorger par piti l'enfant qui ouvre ses yeux  la
lumire du jour? Quel mauvais gnie a donc fait la terre, si elle doit
tre pour jamais abandonne  l'injustice et  la servitude?

--Le rgne de la paix et de la libert approche, dit une voix douce.

--Arvins, tonn, releva la tte; c'tait Nafel.

--Vous ici! s'cria-t-il... Avez-vous donc aussi conspir contre les
oppresseurs?...

--Non, rpondit l'Armnien; ils m'ont condamn aux btes uniquement
parce que j'adore un dieu tel que vous le dsiriez tout  l'heure.

--Que voulez-vous dire?

--Je suis chrtien.

Arvins regarda Nafel avec curiosit. Il avait plusieurs fois entendu
prononcer ce nom de chrtien avec mpris: c'tait, disait-on, la
religion des criminels et des misrables; une fable venue de Jude qui
avait sduit les derniers du peuple, comme tout ce qui est nouveau.

--Si ton dieu est bon, dit le fils de Norva, il est donc sans puissance,
puisqu'il vous abandonne  vos ennemis?

--Mon dieu m'aime, rpondit Nafel; il veut se servir de moi pour
soutenir sa loi. Chaque fidle qui meurt fconde de son sang la croyance
nouvelle.  force de voir tomber des martyrs en les entendant crier: _Je
suis chrtien!_ on se demandera ce que signifie ce mot qui apprend aux
hommes  mourir sans regret et en pardonnant  leurs bourreaux.

--Et que veut-il dire? demanda Arvins.

--Il veut dire que l'on croit au seul vrai Dieu,  celui qui a fait la
terre pour les hommes, et les hommes pour qu'ils vivent comme des
frres. Toutes les fausses divinits qui se partagent maintenant
l'adoration, tomberont bientt; car elles ne sont que les symboles des
passions humaines; il ne restera que le Dieu qui est  tous comme le
soleil.

--Et qu'ordonne sa loi? demanda Arvins.

--La libert et la fraternit entre les hommes; le bonheur de tous et le
dvouement de chacun. Les plus saints,  ses yeux, ne sont pas les
heureux, mais ceux qui souffrent. Elle vient pour dtruire la violence
et briser les fers, non par la rvolte, mais par la persuasion. Un jour
arrivera, et il n'est pas loin peut-tre, o l'galit des hommes sera
proclame; car le christianisme, ce n'est pas seulement une croyance,
c'est la loi humaine, l'esprit de l'avenir; c'est une nouvelle re
annonce au monde.

--Et nous ne la verrons pas, dit le fils de Norva.

--Qu'importe? la terre n'est qu'un lieu de passage. Mme rforme par la
loi du Christ, elle sera seulement l'ombre d'un monde meilleur o chacun
sera rcompens selon ses oeuvres.

--Et qui nous ouvre ce monde? demanda Arvins.

--La mort! rpondit Nafel.

Arvins garda un instant le silence. Les paroles de l'Armnien l'avaient
profondment mu. Il apercevait des clairs d'une lumire inattendue et
entrevoyait mille horizons nouveaux. Jamais ide si grande, si belle, si
consolante, n'avait t offerte  son esprit. Il comparait cette
religion, fonde sur l'quit et l'amour, aux barbares enseignements de
Morgan, et l'impuissance de ses dieux qui le laissaient sans
consolations dans son abme,  la gnrosit de celui des chrtiens,
qui, pour le ddommager de la vie, lui montrait au del du tombeau une
existence ternelle o le rgne de l'quit commenait.

--Ainsi, reprit-il aprs une longue rflexion, ta croyance, Nafel,
tablit ici-bas une loi de justice et de vrit, et comme toute oeuvre
humaine est imparfaite, elle promet une autre vie o les iniquits
seront rpares, les coupables punis, et les affligs consols. L, se
trouvera dans toute sa perfection ce que la loi du Christ ne peut
tablir qu'imparfaitement parmi les hommes, et l'existence du ciel
continuera et redressera l'existence de la terre.

--Oui, dit l'Armnien, et c'est  nous autres qui avons connu la vrit
de la confesser en face de tous, et d'annoncer, en tombant dans le
cirque, cette _bonne nouvelle_ au genre humain.

--Nafel! s'cria Arvins en se levant, je veux mourir chrtien!


 8.

Quelques jours aprs, des criteaux suspendus  tous les difices
publics annonaient le spectacle donn par l'empereur au peuple romain.
La foule se prcipitait vers le cirque et en envahissait insensiblement
les gradins comme une mare montante. Des esclaves, le rteau  la main,
galisaient l'arne poudreuse, tandis que les bestiaires, tte nue et
vtus seulement de leurs tuniques sans manches, se promenaient lentement
devant les caves.

Les condamns furent amens; ils taient prs de deux cents. Au premier
rang marchaient Nafel et Arvins. Morgan les suivait le front lev et
l'oeil tranquille.

En passant devant la loge de l'empereur, tous s'inclinrent en rptant,
selon l'usage:

--Csar! ceux qui vont mourir te saluent!

Ils arrivrent au milieu du cirque o on les dbarrassa de leurs liens;
puis les licteurs se retirrent avec les esclaves et les bestiaires.

Il y eut alors un grand silence d'attente: toutes les ttes s'taient
avances, tous les yeux se tenaient fixs sur l'arne. Dans ce moment,
Nafel prit la main d'Arvins, et d'une voix forte:

--Romains! s'cria-t-il, le Dieu des chrtiens est le seul vrai Dieu;
moi et cet enfant, nous mourons en confessant son nom.

Il n'avait point achev qu'on entendit mille rugissements s'lever  la
fois; toutes les caves venaient d'tre ouvertes et les btes
s'lanaient dans l'arne!

La plupart des condamns se dispersrent; Arvins et Nafel tombrent 
genoux, les mains leves vers le ciel.

Alors commena une mle horrible! Mais la poussire qui s'levait ne
tarda pas  l'envelopper comme un nuage; on entrevit seulement des
hommes qui fuyaient; on entendit des cris, de longs rugissements; puis
insensiblement tout s'teignit, et quand le nuage fut dissip, on
n'aperut plus que les ours, les tigres et les lions accroupis, le
ventre dans le sang, et qui achevaient de ronger des cadavres.




DEUXIME RCIT.

LE SERF.


 1.

C'tait une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux,  fentre
sans vitrage, et dont les murailles crevasses laissaient pntrer du
dehors la pluie et le vent. Au fond, quelques chvres, couches sur une
litire qui n'avait point t renouvele, broutaient nonchalamment,
tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son rtelier les restes
d'un foin coriace et ml de joncs.

Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en
une table grossirement quarrie, et en une claie dresse sur quatre
pieux de bois et garnie de paille frache; c'tait l le seul lit de
l'habitation.

Un homme en cheveux blancs y tait couch, les yeux ferms; mais il
tait ais de voir,  sa respiration entrecoupe et au lger tremblement
de ses lvres, que la maladie l'y retenait plutt que le sommeil. Un
jeune garon d'environ seize ans, assis prs de l au foyer, s'occupait
 entretenir le feu sous une bassine de fer.

Il venait de la dcouvrir et semblait savourer l'odeur succulente qui
s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son ge entra portant un
morceau de beurre envelopp dans un lambeau de toile rousse.

--Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le
lit, comme si elle et craint d'veiller le malade.

Jehan se dtourna vivement  cette voix connue; un clair de joie
traversa l'expression habituellement mcontente de son visage.

--Bonjour, Catie, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un
pas vers la jeune fille.

--Comment va le pre? demanda-t-elle.

Jehan secoua la tte.

--Toujours bien faible! Cette maladie a t une rude secousse, et il
faudra bien des soins pour qu'il retrouve la sant.

--Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en dployant le lambeau de
toile qui enveloppait le beurre.

Jehan sourit.

--Merci, bonne Catie, merci, dit-il; ce sera aujourd'hui jour de rgal,
car j'ai l dj de quoi lui rendre des forces.

Qu'est-ce donc, Jehan?

--Voyez.

Il dcouvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avana la
tte, et, soufflant la vapeur qui s'en chappait afin de mieux voir:

--Une poule au gruau! s'cria-t-elle toute surprise.

--C'est le collecteur qui me l'a donne, reprit Jehan, pour lui avoir
enseign  rdiger ses comptes en latin.

-- la bonne heure, dit Catherine en riant;  force de prendre  ceux
qui entrent  la ville une poigne de farine, une poigne de sel ou une
poigne de pruneaux, matre Jacques est devenu le plus riche bourgeois
du pays et peut payer les leons qu'on lui donne aussi cher qu'un
seigneur; mais le pre sait-il ce qu'on lui prpare?

--Il dormait quand je suis revenu.

--Alors disposons tout avant son rveil: j'ai encore l des noix et des
cerises, ce sera pour son dessert.

En parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier.
Jehan ouvrit une armoire d'o il tira des cuelles, des plats, des
cuillres, des gobelets de bois, et tous deux se mirent  dresser le
couvert.

L'affection singulire qui semblait unir ces deux enfants tait d'autant
plus remarquable que jamais peut-tre la nature n'tablit entre deux
tres de plus frappantes oppositions. Catherine tait grande et bien
faite; tous ses traits avaient une douceur lgante, tous ses mouvements
une souplesse gracieuse. Rien qu' la voir on se sentait lui vouloir du
bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lvres
vous obligeait  rpondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire,
avait la taille courte, paisse et gauche; ses traits moroses taient
affadis plutt qu'adoucis par la chevelure hrditaire qui avait fait
donner  l'un de ses anctres le nom de Lerouge. N fils de serf, et
sans cesse froiss, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volont et
dans ses sentiments, tout son tre avait je ne sais quelle expression de
contrainte, de malheur et de rvolte qui lui donnait quelque chose de
repoussant. Ce n'tait qu'avec son pre et sa cousine Catherine qu'il se
montrait soumis: pour eux rien ne lui cotait, le louveteau devenait un
agneau, sa laideur prenait mme alors une sorte de grce.

Tout du reste se rsumait pour Jehan dans ces deux amours. Son pre
tait toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait
l'pouser un jour; la mre de la jeune fille l'avait promise, et il ne
restait plus  obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point
l'habitude de refuser de telles demandes.

Cependant les deux enfants avaient achev de mettre le couvert, la poule
au gruau tait prte; le convalescent fit enfin un mouvement; Catherine
poussa une exclamation de joie.

--Ah! c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort
sur son coude; tu ne gardes donc pas aujourd'hui les vaches de
monseigneur?

--Le roi chassait dans la fort, et les troupeaux ne sont point sortis
de peur des meutes, rpondit la jeune paysanne.

--Le roi! rpta le vieux serf; et tu n'es pas all pour le voir au
passage, Jehan?

--Vous aviez besoin de moi, mon pre, rpondit celui-ci.

--Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine; voyez plutt.

Le vieux Thomas Lerouge se dtourna.

--Quoi! la table servie, s'cria-t-il tonn.

--Et vous avez un hochepot, continua la jeune fille.

--Et du beurre, dit Jehan.

--Et des cerises, ajouta le vieillard qui s'tait dress sur son sant.

--Allons, pre, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en
battant joyeusement des mains; venez vous asseoir l avec Jehan, et je
vous servirai.

Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans
un plat de bois qu'elle plaa tout fumant sur la table. Thomas avait
rejet les peaux de chvres qui lui servaient de couverture; il tait
demeur assis sur son lit, suivant tous ces prparatifs avec le regard
et le sourire affams des convalescents; il allait enfin se lever pour
s'approcher de la table quand un grand bruit se fit entendre au dehors.
Jehan courut  la porte; mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il et
pu la barrer et donna passage  une demi-douzaine de valets de meute,
portant les armes du roi brodes sur la poitrine.

Tous taient entrs bruyamment en demandant la maison du forestier; mais
 la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur
parfumait la chaumire, ils poussrent une exclamation de satisfaction.

--Pques Dieu! s'cria le plus vieux en roulant autour de son corps le
fouet qu'il avait  la main; nous n'avons plus besoin de la maison du
forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir.

--Sur mon me! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noiraud  l'air
affam, dont les narines, caresses par le fumet du hochepot, semblaient
se dilater avec dlices; je me rserve l'aile droite.

--Moi, l'aile gauche, s'cria vivement un blondin qui s'tait dj
empar du meilleur escabeau.

--Moi, les cuisses, reprit le vieux.

--Moi, la carcasse, ajouta un quatrime.

--Doucement, mes matres, interrompit Jehan, dont la figure avait dj
repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui
voulons galement notre part.

--Nous n'en avons pas trop pour nous-mmes, fit observer le grand brun,
qui avait dj tir son couteau.

--Possible, reprit le jeune garon; mais il est d'usage que ceux pour
qui a t cuit le repas mangent les premiers.

--Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit le vieux valet,
et qu' ce titre nous pouvons te tirer l'cuelle de la main ou le
gobelet des lvres et te forcer  descendre du lit o tu vas t'endormir.

--Se peut-il! s'cria Jehan.

--Hlas! oui, murmura Thomas avec un soupir; c'est le droit de prise,
comme ils l'appellent.

--Et vous ne pourrez mme partager ce repas que je vous avais destin,
mon pre? reprit le jeune garon.

-- moins que le vieux n'ait un privilge qui l'autorise  se rserver
sa portion, rpliqua le blondin.

--Je n'ai de privilge que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit
Thomas avec cette humble soumission des malades et des vieillards.

--Te laisser! s'cria le valet qui avait dj parl. Vive Dieu! il
faudrait pour cela une plus forte pitance; ne vois-tu pas que nous en
aurons  peine pour nos dents de devant?

--Mon pre sort d'une dangereuse maladie, objecta Jehan avec impatience.

--Moins dangereuse que la faim, je suppose.

--Faites-lui place au moins au bout de la table.

--Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun.

--Puis, ajouta le blondin, cette poule doit avoir un coq dont ils
pourront faire un second hochepot.

Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumrent; mais Catherine lui posa
la main sur l'paule.

--Les gens du roi sont les matres partout, dit-elle  demi-voix; ne
l'oubliez point.

Jehan baissa la tte avec un soupir touff.

Quant  Thomas Lerouge, il avait accept ce dsappointement avec la
patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il tait
ais de voir que la privation du repas dlicat sur lequel il avait un
instant compt, lui tait singulirement douloureuse. Ses regards
suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de
chagrin, de peur et de convoitise; ses lvres s'entr'ouvraient
instinctivement et s'agitaient comme s'il et partag leur repas. Deux
fois mme il se baissa  la drobe pour ramasser les os  demi rongs
qu'ils jetaient  terre! Jehan, qui s'en aperut, sentit des larmes
gonfler ses paupires et sortit brusquement.

Il ne rentra qu'une heure aprs, charg d'une bourre qu'il jeta dans un
coin. Les valets de meute taient partis, et Catherine avait tout remis
en place; elle se prparait mme  prendre cong de Thomas, car la nuit
allait venir; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle
accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle troupe se
prsenta  la porte de la cabane.

Cette fois c'taient les gens de Raoul de Maili qui venaient excuter
les ordres de monseigneur; matre Moreau l'intendant tait  leur tte,
tenant le bton noir  pomme d'argent.

--O est Thomas Lerouge? demanda-t-il au jeune garon qui s'tait
dcouvert  sa vue.

--Ici, rpondit Jehan.

--Et pourquoi a-t-il manqu  toutes les corves de ce mois?

--Parce que la fivre le retenait au lit...

--Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en
avais donn l'ordre.

--Et moi, je vous avais rpondu que la chose tait impossible, rpliqua
Jehan.

--Pourquoi cela?

--Parce que mon pre avait besoin de mes soins.

L'intendant devint rouge de colre.

--Fort bien, dit-il, ainsi tu es rest ici pour n'en point avoir le
dmenti, tu as voulu prouver que l'on pouvait se moquer des ordres de
matre Moreau!

--Nullement, interrompit Jehan.

--Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous
verrons qui aura le dernier mot. Ah! tu prtends rsister  l'autorit
de monseigneur!

--Je n'y pense point, dit le jeune garon.

--Tu refuses d'obir  ce que j'exige.

--Mais songez, matre...

--Rien; je ne veux rien couter. Ah! le forestier avait raison de te
regarder comme un vaurien impossible  conduire; mais il ne faut pas que
les intrts de monseigneur souffrent de l'enttement de ses serfs. Tu
payeras l'amende pour toutes les corves auxquelles tu as manqu.

Jehan haussa les paules.

--Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez
nous un rouge denier, dit-il amrement.

--Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en
trouverai, moi, s'cria l'intendant.

--Fouillez l'escarcelle, matre Moreau, dit le jeune homme en
entr'ouvrant une poche de cuir suspendue  sa ceinture.

--Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, drle!

--Vous n'y trouverez que la maladie et la misre.

--J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe
 l'un de ses estafiers de dtacher la bte du rtelier.

Jehan tressaillit.

--Que faites-vous? s'cria-t-il.

--Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, rpondit
Moreau ironiquement.

--Au nom de Dieu! vous ne voudriez pas emmener la vache, dit Jehan.

--Pourquoi donc?

--Songez, matre, que les routiers ont coup notre seigle en herbe, que
les loups ont mang nos chvres, que cette vache est notre dernier bien;
si vous nous l'enlevez, mon pre et moi nous restons sans ressources.

--Fi donc! dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire
fortune: n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes
comptes en latin barbare?

--En effet, rpliqua Jehan; ne peut-on dire ce qui est vrai?

--Soit, reprit l'intendant; mais je n'en ajouterai pas moins  la liste
des confiscations: _Item vacca Thomasii, cognomine Rubri_.

Et se tournant vers les valets:

--Emmenez la bte, ajouta-t-il brusquement.

Ceux-ci voulurent obir; mais Jehan la retint par une des cornes.

--Cela ne peut tre, matre Moreau, dit-il d'une voix que la colre et
l'motion rendaient tremblante; les corves auxquelles mon pre et moi
avons manqu n'quivalent point au prix de cette vache; je veux parler 
monseigneur, il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de
vos barbarismes.

--Des barbarismes! s'cria Moreau exaspr.

--J'ai pour preuve vos dernires quittances, reprit Jehan avec une
ironie irrite.

--Tu mens, s'cria l'intendant dont les prtentions au langage
cicronien taient prcisment le ct faible.

--Faut-il les montrer  l'aumnier?

--_Mentoris impudenter._

--Vous voulez dire _mentiris_, matre.

L'intendant rougit et les valets se regardrent en souriant.

--La peste soit du manant qui se mle de morigner ses anciens! s'cria
Moreau; l'ancien cur avait bien besoin de lui mettre en main les
auteurs; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la
charrue; mais en voil assez: emmenez la vache, vous autres.

--Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant
toujours.

--Lcheras-tu cette corne, misrable!

--Quand vous aurez lch la corde.

L'intendant leva son bton noir qui s'abattit sur la tte chevelue du
jeune garon; mais Jehan ne laissa point  Moreau le temps de frapper
une seconde fois: s'lanant vers lui, il le saisit  la gorge avec une
sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux; heureusement
que les valets s'interposrent: on carta avec peine Jehan hors de lui,
et l'intendant fut relev.

Sa chute l'avait tellement tourdi, qu'il fut quelque temps comme un
homme ivre qui se rveille; mais  peine put-il se reconnatre que toute
sa fureur lui revint.

--Arrtez l'assassin! s'cria-t-il en montrant Jehan; il a outrag un
officier de monseigneur; il faut qu'il soit jug, jug et pendu! Vous
m'en rpondez tous.

Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se dbattre; on
lui lia les mains derrire le dos, et un manche de fouet lui fut mis
dans la bouche en guise de billon.

--Conduisez-le  la maison, reprit matre Moreau; monseigneur arrivera
demain et dcidera ce qu'on doit en faire. Ah! tu rsistes  l'intendant
du chteau, misrable; tu crois savoir mieux que lui le latin; tu oses
lever la main sur ton matre... bien, bien, nous verrons ce qui t'en
arrivera.

Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en
suppliant:

--La paix, vous autres, ajouta-t-il; la paix, vous dis-je; il n'y a
point de pardon pour de tels crimes!... La hart, la hart pour le
mcrant; et puisse-t-il aller au grand diable d'enfer.


 2.

Le mme droit de conqute qui dans l'antiquit partagea les socits en
hommes libres et en esclaves, avait donn naissance, dans le moyen ge,
au seigneur et au serf. Celui-ci n'tait donc,  proprement parler,
qu'un esclave dont on avait allong la chane. Attach  la glbe,
c'est--dire  la terre qu'il cultivait, il devait  son matre la
meilleure part de son temps et de ses bnfices, le suivait  la guerre,
et tait oblig, en cas de captivit, de payer sa ranon.

Mais en revanche son pcule lui appartenait; il vivait chez lui,
labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immdiat du
seigneur. C'tait un dbiteur, non un valet.

Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se
racheter, et de l tait venue la bourgeoisie. Cette dernire, vassale
du roi ou d'un autre seigneur, c'est--dire soumise  certains hommages
et  certaines redevances, tendait  s'manciper chaque jour, et formait
dj ce tiers-tat ou troisime tat qui devait un jour primer les deux
autres. Au quinzime sicle, o se passe notre histoire, la puissance
des communes ou runions de bourgeois commenait dj  devenir
redoutable, et toute l'ambition du serf tait d'en faire partie. Le
clerg, qui avait favoris les premiers affranchissements, continuait 
travailler  la destruction du servage, en prenant le parti du faible
contre le fort et proclamant l'galit des hommes devant Dieu; mais la
noblesse, de son ct, qui sentait que la domination lui chappait,
tait devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour  tour, pour
les maintenir, l'extrme indulgence ou l'excessive svrit. Bien que le
systme fodal ft menac, il tait donc encore entier, et d'autant plus
visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses.

Ainsi, pour nous rsumer, la nation comprenait alors quatre classes
distinctes: les nobles, les religieux, les bourgeois, et les serfs. Au
dessus de tout tait la puissance royale, qui grandissait chaque jour au
dtriment des seigneurs.

Cependant ces derniers avaient conserv leurs droits les plus
importants, tels que ceux de se faire rciproquement la guerre,
d'tablir l'impt sur leurs terres, et de rendre la justice.

Ce dernier privilge, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le
fait, droit de vie et de mort sur leurs gens; car leurs arrts sans
contrle n'taient le plus souvent que l'expression de leur colre ou de
leur clmence: la passion jugeait et faisait elle-mme excuter ses
sentences.

On comprend, d'aprs un tel tat de choses, quelle dut tre l'inquitude
de Catherine et de Thomas Lerouge lorsqu'ils virent emmener Jehan.
Messire Raoul tait connu pour un homme emport, qui condamnait sans
rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il tait 
craindre que matre Moreau n'en profitt pour perdre Jehan, car son
astuce galait sa mchancet.

Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercder en
faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mler d'une
affaire qui pouvait le compromettre sans profit. Il en fut de mme du
prvt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les
prairies de monseigneur par la protection de matre Moreau, et du
notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes
du chteau.

Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises nouvelles  Thomas;
elle suivait la lisire des bls le coeur gros et les yeux rouges,
lorsqu'elle aperut un moine de Saint-Franois qui arrivait par un autre
sentier, se dirigeant galement vers Rill.

C'tait un homme dj vieux, mais dont le visage panoui respirait je ne
sais quelle bont active. Il portait un bton, une cape, et une corde en
bandoulire,  laquelle taient passes une miche de pain bis et une
gourde en forme de missel. Catherine le salua.

--Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'o venez-vous donc ainsi,  une
heure o tout le monde travaille aux champs?

--Je viens de chez le prvt, mon pre, rpondit Catherine d'un accent
mu.

--De chez le prvt! Auriez-vous quelque dml avec la justice?

--Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan.

--Quelle faute a-t-il donc commise?

La jeune fille raconta ce qui tait arriv la veille, et comment Jehan
avait t conduit aux prisons du chteau.

--Dieu le sauve! dit le Pre Ambroise (c'tait le nom du franciscain);
j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et
l'on et dit un orage d't. Un de ses cuyers a racont au village
qu'il avait t dsaronn trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en
avait la rage au coeur.

--Ah! que dites-vous l, mon pre? s'cria Catherine; l'intendant va
profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le
feront pendre aux fourches du chteau!

--Il faut esprer en sa misricorde, dit le moine d'un ton prouvant
qu'il n'en attendait rien lui-mme.

--Oh! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en
larmes; monseigneur Raoul n'a jamais pardonn dans sa colre; quand le
coeur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve  la
longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre
Jehan!... Et que va devenir le vieux pre? qu'allons-nous devenir tous
sans lui? c'tait notre force et notre avenir. Ah! si vous le
connaissiez, mon rvrend!... courageux comme un sanglier contre qui
l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que
personne n'ose dire la vrit pour le dfendre, ni le prvt, ni le
notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi et le vieux pre qui
oserions dclarer que le tort est  l'intendant; que c'est lui qui l'a
injuri, frapp... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous
coutera point, et Jehan sera pendu. Ah! pourquoi ne puis-je le sauver
avec tout ce que j'ai de sang!

En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur
sa poitrine. Le moine fut attendri.

--Conduisez-moi au chteau de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le
prisonnier.

Catherine jeta un cri de joie.

--Est-ce vrai, mon pre? demanda-t-elle perdue.

--Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le
franciscain.

--Et vous oserez parler au comte Raoul?

Le moine sourit.

--Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler 
Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout htez-vous, car la
justice des chteaux est expditive, et nous pourrions arriver trop
tard.

Cette pense fit frissonner Catherine. Elle se mit  courir vers le
chteau, suivie du moine qui avait peine  la suivre.

Ils ne tardrent point  l'apercevoir: la jeune fille leva les yeux avec
terreur vers les fourches de justice qui surmontaient la principale
tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus
l'anne prcdente par ordre de Raoul. Son coeur se desserra, et elle
continua sa route d'un pas moins rapide.

Le chteau de Rill tait rcemment construit, et rien de ce
qu'enseignait alors l'art de la dfense n'avait t nglig par le
matre maon qui en tait l'architecte. Il avait trois enceintes garnies
de tours, de crneaux et de machicoulis, entoures chacune d'une douve
avec pont-levis. Au milieu de la dernire s'levait le donjon, encore
dfendu par un foss et par une herse toujours leve.

C'tait l que se renfermaient les archives, les armes, le trsor. Dans
la mme cour se trouvaient les citernes, les curies, les caves, et le
corps de logis habit par le comte. Au-dessous taient des souterrains
dont l'entre n'tait connue que de lui, et qui, s'tendant jusqu' la
fort, permettaient  la garnison, en cas de sige, de fuir sans tre
aperue.

Catherine laissa le Pre Ambroise  la premire entre, le supplia
encore de ne rien ngliger pour sauver Jehan, et s'assit au bord du
parapet en attendant son retour.

Le moine fut introduit dans la cour d'honneur, o les cuyers et les
pages s'exeraient  l'escrime et  l'quitation. On lui fit ensuite
traverser les appartements de monseigneur Raoul.

Le luxe intrieur rpondait  l'lgance et  la solidit de
l'extrieur. Les parquets taient forms de pierres de diverses
couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille
arabesques brillantes; les poutres incrustes d'ornements en tain
soutenaient de loin en loin des armes ou des animaux trangers
habilement conservs. Les vitres de verre peint reprsentaient
l'histoire des anctres du comte Raoul et la fondation du chteau.

Quant  l'ameublement, il tait tout entier en bois de chne
merveilleusement oeuvr et aussi noir que l'bne; les salles avaient
t tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de
coffres rouges, de grands bancs  housse tranante, ou de lits larges de
douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, taient
suspendus des miroirs de verre ou de mtal, grands d'un pied.

Le Pre Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge
dont l'aiguille marquait les minutes et les heures.

Il fut introduit dans la salle  manger o se trouvait le comte. C'tait
une longue galerie soutenue des deux cts par des piliers de chne
incrusts de cuivre et d'tain, une table entoure d'une balustrade
occupait toute la longueur, et au milieu s'levait une tour en charpente
sur laquelle tait pose une torche destine  clairer la salle
entire; au fond apparaissait le dressoir charg d'aiguires et de
hanaps d'argent, et  ct les tables de service; elles taient
couvertes de bassins de viande accommode  la sauge,  la lavande ou au
fenouil: de piles de pains de neuf onces parfums d'anis, et de pots de
vin _tir au-dessus de la barre_.

 l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie
dans laquelle se faisaient entendre tour  tour la trompette, la flte,
le chalumel, le luth et le rebec.

Les convives, au nombre de prs d'une centaine, taient placs selon
leur importance: les premiers avaient devant eux des cuelles de vermeil
et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commenait 
s'introduire; ceux qui venaient aprs n'avaient que des cuelles
d'argent, et ceux qui suivaient des cuelles d'tain.

Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Pre Ambroise. Le
varlet qui l'avait amen se contenta de lui montrer un escabel sur
lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une cuelle.

Le franciscain allait commencer  manger lorsque Raoul l'avisa dans un
coin.

--Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine,
s'cria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de
vider. Hol! mon pre, venez vous asseoir  ma table, et vous autres,
faites place au rvrend.

Les convives s'empressrent de se serrer, et le Pre Ambroise vint se
placer presque vis--vis du comte qu'il salua.

--Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de
Tours.

--J'en suis le pre gardien, rpondit le moine.

Le comte releva la tte.

--Ah! fort bien, reprit-il d'une voix moins rude; j'ai toujours aim
votre maison, mon rvrend, et je voulais mme vous aller voir pour une
affaire... N'accordez-vous point  des laques la permission de porter,
pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre?

--Il est vrai, monseigneur.

--Et en la revtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordes
 vous-mmes?

--Pourvu que l'on revte en mme temps notre esprit d'amour et
d'humilit, reprit le Pre Ambroise; cette robe de moine porte par les
hommes du sicle n'a d'autre but que de les rappeler  la pit des
clotres.

--Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur,
pre gardien;  cette condition vous pouvez me demander pour votre
couvent tel avantage qu'il vous plaira.

--Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-mme, dit le
Pre Ambroise.

--Lequel donc? mon rvrend.

--Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs.

--En effet, il m'a parl d'un jeune drle qui avait refus d'obir.

--J'ai promis de solliciter sa grce.

--La grce de Jehan, s'cria matre Moreau; n'en faites rien,
monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles 
conduire; il faut un exemple, vous-mme vous l'avez dit.

--C'est la vrit, reprit le comte; mais je ne savais pas que le pre
gardien s'intresst  ce vaurien.

--Dieu sera pour nous ce que nous aurons t pour les autres, fit
observer Ambroise, et il ne pardonnera qu' ceux qui auront pardonn.

Raoul parut incertain. L'intendant s'aperut qu'il tait branl, et
craignant de perdre sa vengeance:

--Monseigneur n'a pas oubli que ce Jehan a dj t mis  l'amende pour
avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et
pour avoir aiguis son soc de charrue sans payer la taxe.

--Ah! diable, interrompit Raoul.

--De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur,
sous prtexte qu'ils fourrageaient son avoine.

--Est-ce vrai? dit le comte plus anim.

--Quant au daim qui a t tu sans qu'on ait pu dcouvrir par qui...

--Eh bien?

--Monseigneur sait que la cabane du pre de Jehan est sur la lisire de
la fort.

--Par le ciel, ce serait ce dmon de rougeot, s'cria Raoul...

--J'en jurerais.

-- la potence alors, reprit le comte; malheur  qui touche  mes
chasses!

Et comme le moine voulait parler:

--Ne cherchez pas  le dfendre, mon pre, continua-t-il avec colre; je
veux que le drle apprenne qui est le matre ici!... Qu'on lui prpare
une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus.

Il s'tait lev; tous les convives l'imitrent.

Le Pre Ambroise courut  lui comme il allait quitter la salle.

--Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.

--Soit, dit Raoul, prparez-le  son sort; et vous, matre Moreau,
veillez  ce que tout soit achev aujourd'hui mme. Dieu vous garde, mon
rvrend; sous peu je visiterai votre couvent.

Il sortit  ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes charg de
le conduire prs de Jehan.


 3.

L'homme d'armes conduisit le moine  la principale tour de la troisime
enceinte. Arriv dans la salle basse, il noua une corde autour du corps
du frre gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec
effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit
dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait t jet.

Cette espce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour,
avait  peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni
lumire. Le Pre Ambroise y trouva le jeune garon accroupi dans un
morne dsespoir.  la vue du moine il souleva pourtant la tte.

--Ah! monseigneur est de retour, dit-il.

--C'est lui qui m'envoie, rpliqua le franciscain.

--Pour me prparer  mourir, mon pre?

Ambroise baissa les yeux sans rpondre.

--Que la volont de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi
bien je ne pourrais continuer  vivre dans le servage. Il y a en moi
quelque chose qui se soulve contre la perscution et l'injustice; je
suis prt, mon pre, et j'attends vos dernires instructions.

--Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction.

--Ah! je le veux, dit Jehan qui s'tait mis  genoux; coutez-en l'aveu,
mon pre, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne  ceux qui
vont m'ter la vie.

Le moine s'assit  terre, et Jehan commena sa confession, avouant sa
colre, sa haine et ses dsirs de vengeance.

Dans toutes ses impatiences, cette me n'avait eu qu'une seule
aspiration: l'affranchissement! Le Pre Ambroise fut touch de l'nergie
 la fois nave et grave de cet enfant qui avait sans cesse prfr la
lutte et la souffrance  l'acceptation silencieuse de sa servitude.
Lorsque sa confession fut acheve, il lui adressa quelques conseils, lui
donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit
par prononcer l'absolution de ses fautes.

Jehan couta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux
objets de son affection:

--Quand vous me quitterez, mon rvrend, dit-il, retournez, je vous en
conjure, vers mon pre et vers Catherine; prparez-les au coup qui va
les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne
le devrais point, mais j'tais accoutum  mes souffrances; je les
oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon pre heureux!
Hlas! qui veillera sur eux dsormais! Ah! Dieu devrait prendre en mme
temps ceux qui s'aiment, mon pre, alors on accepterait de mourir.

Il demeura quelques instants la tte baisse sur sa poitrine, pleurant
silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et
pronona d'une voix attendrie quelques paroles de consolation.

--Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en matrisant son
motion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-tre n'y
avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: _Mors quae
liberat habetur libertas._

Le Pre Ambroise parut surpris.

--Vous parlez latin? dit il.

--Pour mon malheur, rpondit Jehan.

Il raconta alors au franciscain comment il s'tait attir la haine de
matre Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put
s'empcher de sourire.

--Rgle gnrale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le pch,
il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver  un
homme en place son ignorance, et invoquer son droit prs d'un suprieur.

--Hlas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je souponne
matre Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dpit.

--Comment cela?

--Il a pens que je pourrais dnoncer  monseigneur ses voleries.

--Que dites-vous l, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne
doit point souponner lgrement.

--Aussi n'en suis-je point aux soupons, mon pre, mais aux preuves.

Il se pourrait!

--J'ai vu matre Moreau percevoir les impts, suivi de la voiture dans
laquelle se trouvaient les planchettes servant  la comptabilit du
chteau, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait
jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins
une[5].

  [5] Au moyen ge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilit
    comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos
    jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le
    tranchant desquelles ils marquaient le nombre des units reues, par
    des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme
    _reu_, l'autre au percepteur comme _livre de recette_.

--Mais pour la taxe en argent?

--Je l'ai vu dployer ses rles en parchemin, qui ont plus de cent pieds
de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considrable du
pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reue.

--Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements tmraires.

--On peut facilement vrifier ce que je dis, mon pre; il suffit
d'appeler les corvables avec leurs planchettes et leurs quittances.

--Ainsi vous tes sr que matre Moreau trompe monseigneur?

--Aussi sr que je le suis de paratre aujourd'hui devant Dieu.

--Peut-tre! dit le Pre Ambroise,  qui les confidences du jeune serf
semblaient donner une esprance inattendue: je vous quitte, mon fils,
mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espre.

--Aux pieds du gibet, mon pre?

--L ou ailleurs; adieu: priez et ne dsesprez point: Dieu peut ce
qu'il veut.

 ces mots le moine tira la corde dont le bout tait rest entre les
mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.

Il eut bientt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire
chez l'intendant.

Lorsqu'il entra, matre Moreau tait en confrence avec le sommelier. Il
jeta au moine un regard mcontent et lui demanda, sans se dranger, ce
qui l'amenait.

--Je voudrais vous entretenir, matre, rpondit le Pre Ambroise sans se
dconcerter.

--Excusez-moi, rpliqua l'intendant; mais je suis en affaire.

--Il suffira d'un instant.

--Voyons alors.

Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se
retirer.

--Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret.

--Nullement, reprit le franciscain; c'est un service  rendre 
monseigneur.

--Pourquoi alors vous adresser  moi?

--Parce que la chose est de votre domaine.

--Qu'est-ce donc?

--Il s'agit de la perception des taxes.

--Ah! s'cria matre Moreau qui devint plus attentif.

--Jehan m'a communiqu des remarques...

--Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congdiant le
sommelier.

--Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti.

--Il prtend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers
les revenus de monseigneur.

--En augmentant les impts?

--Non; mais en diminuant les vols.

Matre Moreau tressaillit.

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

--Moi? rien, rpliqua le Pre Ambroise; mais ce garon parat avoir
connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves.

--Des preuves! s'cria l'intendant qui devint ple.

--Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise
de vrifier... la vrit, continua le Pre Ambroise.

Moreau fit un geste de terreur.

--Seulement, reprit le moine, j'ai pens qu'il tait convenable de vous
prvenir d'abord, ces affaires tant de votre domaine.

--Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix trouble; je vous
remercie, mon rvrend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible
qu'il ait des preuves.

--Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter  monseigneur...

--C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout  fait inutile,
mon rvrend.

--Je l'ai promis.

--Jehan ne veut que gagner du temps.

--Qui sait? Il peut avoir  donner quelque bon renseignement, et nul
doute que dans ce cas monseigneur ne lui ft grce.

--Est-ce l ce que vous voulez, mon rvrend? je m'en charge.

--Vous?

--Oui; j'ai rflchi qu'aprs tout j'avais t un peu vif dans cette
affaire, qu'il fallait passer quelque chose  un enfant; car Jehan est
presque un enfant. Je comptais parler  monseigneur pour l'apaiser s'il
se pouvait.

--Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Pre Ambroise, qui, ne
doutant plus des accusations avances par Jehan, sentait l'intendant en
sa puissance; j'attendrai ici votre retour.

--C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tcher d'obtenir le
pardon.

--Faites tous vos efforts, matre, car si le comte refuse, il faudra que
je lui parle des rvlations de Jehan, comme dernire ressource.

--Vous n'en aurez pas besoin, mon pre, j'en ai la certitude; le comte
manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments
j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon
rvrend, et je reviens dans un instant avec sa grce.

Matre Moreau sortit  ces mots, laissant le Pre Ambroise merveill du
changement qui venait de s'oprer en lui.

Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint anim et le
front couvert de sueur.

--Jehan est sauv, dit-il en entrant; mais ce n'a pas t sans peine;
monseigneur s'tait fait  l'ide de le voir pendre et n'en voulait plus
dmordre. Enfin pourtant, il a cd; seulement, comme il craint que
cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de
Thomas quitte le pays.

--Et o l'envoie-t-il? demanda le franciscain.

-- un de ses anciens serfs, rcemment affranchi, et maintenant
bourgeois de Tours, matre Laurent.

--Le marchand drapier?

--Prcisment; il lui a promis un garon de comptoir pris parmi ses
corvables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris 
crire.

--Et qui chiffre assez bien pour reconnatre les erreurs volontaires
d'une comptabilit, continua le Pre Ambroise... vous avez raison,
matre; je crois que l'loignement de Jehan sera commode pour tout le
monde. Je ne vois du reste aucune objection  un pareil projet. En
servant aujourd'hui matre Laurent, il peut un jour se racheter et
devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.

--Je la lui ai dj fait savoir, rpliqua Moreau, et il doit vous
attendre maintenant dans la cour d'honneur.

--Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bton. Vous
remercierez le comte en mon nom, matre Moreau; mais surtout,
croyez-moi, soyez dsormais moins dur envers les serfs de monseigneur et
plus exact dans vos calculs.


 4.

Jehan ne quitta point son pre et Catherine sans de vifs regrets; mais
l'espoir de se faire un tat qui pt assurer un jour son
affranchissement, adoucit l'amertume de cette sparation. Il s'arracha
donc courageusement  leurs embrassements, et prit la route de Tours.

Jusqu'alors il ne s'tait jamais cart de son village, et tout ce qui
frappait ses regards le long de la route tait nouveau pour lui; mais ce
fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville!

Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui en sortaient. Un
mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'taient les matres qui
promenaient leurs coliers  cheval, comme il est d'usage le jour de la
Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperut deux fous, reconnaissables 
leurs cheveux rass, qui taient enchans  la porte d'un mdecin
traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit galement
des gentilshommes qui passaient en portant au poing des perviers ou des
faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles
et des perroquets. Les costumes eux-mmes taient diffrents de ceux
qu'il avait coutume de voir. C'taient des souliers dits  la poulaine,
dont la pointe recourbe se relevait jusqu' la hauteur du genou; des
bonnets de drap fourrs de martre ou de menu-vair, et des habits
mi-partie. Quelques seigneurs des plus lgants portaient deux pes,
l'une  droite, l'autre  gauche.

Enfin Jehan arriva, non sans peine,  la boutique de matre Laurent.

Celle-ci n'tait pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier,
dresse sur les lices; car la grande foire de Tours venait de commencer.

Matre Laurent tait un petit homme de manires rondes, toujours riant,
mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commena par conduire
Jehan dans son arrire-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau,
une miche de pain de seigle, un reste de pied de boeuf, et puis lui
demanda son histoire.

Le fils de Thomas raconta sincrement tout ce qui le concernait, sans
oublier la dernire affaire qui l'avait amen  Tours. Laurent l'couta
en poussant des exclamations  tout propos, tant son bonnet pour le
remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achev:

--Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un hros; eh!
eh! eh! il n'y a pas de mal  cela, mon petit. Tu pourras rosser de
temps en temps les garons de mes confrres qui font les insolents; je
ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir; eh! eh! eh! seulement
prends bien garde d'tre pris pour dupe, ou de violer les rglements de
la foire. Les rglements doivent tre chose sacre pour nous autres
marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende;
eh! eh! eh! J'ai rdig l un cahier pour ce que doivent savoir mes
commis; il faut que tu l'apprennes par coeur.

En parlant ainsi, matre Laurent ouvrit un tiroir d'o il tira un
manuscrit qui avait t bien souvent feuillet, si l'on en jugeait par
le bord des pages salies et franges. Jehan y trouva une sorte de
catchisme mercantile, dans lequel le drapier avait runi les
principales instructions ncessaires  sa profession.

Il vit qu'il y avait  chaque foire des inspecteurs des marchandises,
des poids et de l'argent; un tribunal compos de prud'hommes qui
jugeaient immdiatement toutes les contestations, et un grand nombre de
notaires spciaux chargs de rdiger les actes de vente et d'achat. Ces
actes avaient certains privilges particuliers provenant de la foire 
laquelle ils avaient t dresss; enfin, des gardes, assists de cent
sergents, taient chargs de maintenir la paix et d'arrter les voleurs.

Il vit en outre que l'argent ne pouvait tre prt, mme dans le
commerce,  plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un
acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins prs de sa boutique que de
celle d'un confrre, tait mis  l'amende.

Venaient ensuite des renseignements sur les diffrentes espces de drap,
sur les moyens de les faire paratre avec avantage, et sur les prix
auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achev de lire, Jehan
demanda si c'tait tout.

--C'est tout ce qu'on peut crire, garon, rpondit matre Laurent; mais
il y a, outre cela, le fin du mtier, eh! eh! eh! Il ne suffit pas
d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme
nous en avons tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs
marchandises, substituer au besoin un drap plus lger  un drap plus
fort, et faire compter la lisire dans l'aunage, eh! eh! eh!

--Mais ce sont l de coupables tromperies! objecta Jehan.

Matre Laurent fit un mouvement des paules.

--Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer
d'cuelle, dit-il. Crois-tu que l'on soit plus scrupuleux  notre gard?
Nous avons des dbiteurs qui, aprs s'tre habills  crdit, se
rfugient dans une glise, et nous n'avons mme pas le droit de saisir
leurs meubles! D'autres qui, aprs nous avoir fait des cdules, les
passent  des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de
mauvais traitements si nous ne consentons  rduire nos crances du
tiers ou de la moiti! Je ne te parle pas des fripons qui laissent
mettre un drapeau sur leur pignon[6] et s'enfuient avec notre argent.

  [6] Les banqueroutiers.

--Mais ne pouvez-vous donc vous faire rendre justice?

--La justice se rend toujours contre nous, garon, par la raison que les
juges sont nobles pour la plupart, et que la noblesse est l'ennemie
naturelle de la bourgeoisie, eh! eh! eh! Les serfs se plaignent; mais
ils sont moins perscuts que nous. Le seigneur les mnage gnralement
comme une chose  lui, tandis qu'il nous traite comme des prisonniers
qui lui ont chapp; il semble que notre indpendance soit un vol fait 
son autorit; aussi, Dieu sait que de dnis de justice, de manques de
foi, de taxes et d'amendes! Les plus honntes gentilshommes ne regardent
l'or qu'ils peuvent soutirer  des bourgeois que comme une restitution,
eh! eh! eh!

--Mais, du moins, vous tes libres!

--Oui,  condition de nous soumettre aux lois de notre corporation, de
subir les rglements de la commune, d'obir aux ordres du seigneur dont
nous sommes les vassaux. Notre libert, vois-tu, ressemble  celle du
soldat qui doit garder les rangs, porter ses armes d'une certaine faon,
et obir  tous ses officiers.

--Ah! vous avez raison, matre, la vraie libert ne peut tre que l o
il y a une seule loi pour tous, et une loi qui ne dfende que ce qui
nuit au plus grand nombre.

--Aussi, sommes-nous obligs de ruser, reprit Laurent. Ne pouvant aller
droit en avant, nous serpentons entre les rglements et les privilges,
eh! eh! eh! Nous cachons notre argent, en nous faisant petits quand les
matres n'en ont pas besoin, pour le montrer et devenir exigeants le
jour o ils en manquent, eh! eh! eh! Travaille, Jehan, travaille sans
regarder  la fatigue, et tu nous aideras un jour  faire  la noblesse
cette guerre en dessous. Dans dix ans, si tu le veux, tu peux tre des
ntres.

Jehan ne rpondit rien, mais baissa la tte tristement. Ce qu'il avait
dsir, ce n'tait point cette indpendance restreinte, sournoise et
dispute de matre Laurent; c'tait le plein et libre exercice de ses
facults! Le prtendu affranchissement du drapier lui rpugnait autant
que sa morale, et il comprit tout de suite qu'il n'tait point n pour
tre marchand.

Cependant, l'aspect qu'offrait la grande foire, qui venait de s'ouvrir 
Tours, excita d'abord en lui une sorte d'admiration. Les relations
taient encore,  cette poque, trop difficiles et trop irrgulires
pour que le commerce et acquis de la stabilit. Chaque ville n'avait
point cette varit de marchands que nous y voyons maintenant; le
colportage, utile seulement aujourd'hui pour les hameaux, tait alors
gnral. Les grands centres de population n'taient fournis des objets
les plus ncessaires qu' certaines poques o les marchands s'y
donnaient rendez-vous.

Ces foires, transformant les villes o elles avaient lieu en vritables
entrepts de commerce, taient favorises par les municipalits, qui
faisaient les plus grands sacrifices pour attirer les trafiquants;
quelques-unes allaient jusqu' entretenir sur les chemins des troupes
armes, charges de donner aux marchands aide et protection contre les
routiers ou coureurs de poule[7], alors fort communs. La foire de Tours,
sans tre une des plus importantes de France, attirait pourtant un
nombre considrable de commerants trangers. Leurs boutiques, ornes de
drapeaux, taient pleines de bateleurs, dont les tours attiraient les
curieux. On y voyait les tapissiers d'Arras, les drapiers de Sdan, les
confituriers de Verdun, confisant au miel pour les bourgeois, au sucre
pour les gentilshommes; les gantiers d'Orlans, vendant les clbres
gants de moufle, de chamois, brods, fourrs de martre, pour porter le
faucon, au prix de neuf livres, c'est--dire autant que douze setiers de
bl! On y rencontrait galement des Italiens vendant les belles armes de
Milan, et des Allemands les mauvaises armures de leur pays. Puis
venaient les apothicaires, cdant au poids de l'or le suc des cannes 
miel[8] et l'eau-de-vie; les cordonniers avec leurs mille chaussures de
cuir de Montpellier; les libraires avec leurs manuscrits enrichis de
miniatures, recouverts de velours, de vermeil, de pierreries, et dont un
seul pouvait coter mille livres! les mridionaux talant leurs riches
soieries broches d'argent, d'or, de perles; les orfvres avec leurs
dressoirs tincelants de coupes, de hanaps, de plats cisels; enfin, aux
rangs infrieurs se montraient les potiers d'tain, les oiseleurs, les
marchands de chiens, les marchands d'pices, et au-dessous encore, tout
 fait  l'cart, les juifs, reconnaissables  leurs bonnets jaunes,
n'talant rien, mais vendant de tout, trafiquant sur tout, et gagnant
plus que tous les autres.

  [7] On donnait ce nom aux soldats maraudeurs. Les _coureurs de poule_
    taient les mmes _tranards_ qui, sous l'empire, furent appels
    _fricoteurs_.

  [8] Sucre.

Jehan examina ces chefs-d'oeuvre et ces richesses avec curiosit; mais
une fois le premier merveillement pass, il en revint  son dgot pour
les ruses qu'il voyait pratiquer aux marchands, et pour l'humilit 
laquelle ils demeuraient condamns.

Cependant, le Pre Ambroise, en le quittant, lui avait recommand de
venir le voir  son couvent. Jehan se le rappela, et, profitant de son
premier dimanche de libert, il alla sonner  la porte des Franciscains.


 5.

Le Pre Ambroise reut le jeune serf avec cette bont aise et
caressante que donne l'habitude de consoler les affligs. Il le
conduisit d'abord au rfectoire, o il lui fit prendre place au milieu
des novices qui allaient se mettre  table; puis, le repas achev, il
lui montra tout le couvent.

Jehan visita tour  tour les jardins cultivs par les moines eux-mmes,
et dont les fruits taient cits comme les meilleurs du pays; les
clotres o les frres se promenaient, les mains dans leurs larges
manches et la tte baisse, rvant  Dieu et au salut des hommes; la
chapelle o leurs mes se confondaient dans l'lan d'une prire commune;
leurs cellules ornes d'un simple crucifix, symbole de dvouement et de
dlivrance!

Le Pre gardien le conduisit ensuite  la bibliothque, et l Jehan
tomba dans une vritable extase. Les manuscrits, rangs avec ordre et
proprement relis, taient au nombre de plusieurs centaines. Ambroise
apprit au jeune serf que c'tait la proprit du couvent. Ils allaient
passer aux salles d'tude lorsque l'on vint avertir le Pre gardien que
quelqu'un le demandait: c'tait un homme qui avait la figure couverte
d'un morceau d'toffe, et qui venait le consulter pour un cas de
conscience.

Jehan descendit seul dans le prau, o il trouva les novices. L'un d'eux
le reconnut et l'appela par son nom: c'tait le fils d'un des voisins de
son pre. Le jeune serf lui raconta son histoire et comment il se
trouvait  Tours.

--Ah! Jehan, que ne te fais-tu recevoir dans notre couvent? reprit le
novice, lorsqu'il eut achev. Ici nous sommes _hors du sicle_ et 
l'abri de ses iniquits; ici il n'y a ni nobles ni vilains; nous
jouissons de la libert et de l'galit devant Dieu. Notre Pre gardien
lui-mme ne doit son autorit qu'au choix des autres moines, qui ont
librement reconnu la supriorit de ses vertus et de son exprience.
C'est le royaume du ciel transport sur la terre. Notre vie s'coule en
travaux utiles, en bonnes oeuvres et en prires; les seigneurs qui
tiennent tout esclave dans le monde sont sur nous sans pouvoir; s'ils
touchent  nos droits, nous pouvons les retrancher, par
l'excommunication, de la socit des chrtiens; s'ils nous attaquent,
les fortifications de notre couvent nous rendent la dfense facile.

--Il est vrai, dit Jehan, mais cette libert, vous la payez du plus
grand bonheur que l'homme puisse connatre sur la terre; vous ne voyez
ni vos soeurs, ni vos mres; vous ne pouvez choisir une femme, ni bercer
dans vos bras un enfant. Ah! je ne puis accepter un affranchissement qui
me sparerait  jamais de Catherine.

--Retourne au monde alors, Jehan, dit le novice; tu apprendras bientt
que plus on y forme de liens, plus on donne de prise  la douleur. Ceux
qui sont ns serfs comme nous n'ont pas  choisir leur moyen
d'affranchissement; s'ils veulent donner la libert  leur intelligence
et  leur me, il faut qu'ils acceptent le sacrifice de leurs instincts
terrestres. Le monastre est un premier dpouillement de l'enveloppe
charnelle, une sorte d'initiation  la vie de l'ternit.

Jehan revint chez matre Laurent tout incertain et tout pensif. Malgr
les paroles du jeune novice, la vie du clotre ne satisfaisait point
compltement ses dsirs; il tait  cet ge o l'on ne compte point avec
la ralit, o tous les rves semblent possibles, et l'exprience ne lui
avait point encore appris que chaque tre doit subir la loi de la
socit dont il fait partie.

Mais s'il ne pouvait s'accoutumer  la vie du couvent, celle qu'il
menait lui dplaisait encore davantage; aussi le drapier ne tarda-t-il
point  s'apercevoir que son apprenti montrait peu de dispositions.
Jehan ne pouvait d'ailleurs consentir  employer les ruses
traditionnelles. Il vendait comme s'il et t au confessionnal,
disant:--Ceci est bon, ceci mdiocre, ceci mauvais. Matre Laurent
entrait parfois dans des accs de colre qui s'exprimaient par des
injures de tout genre. Enfin, un jour que Jehan avait chang des
monnaies anciennes contre des nouvelles[9], le drapier s'emporta jusqu'
le frapper. Le parti du jeune homme fut pris aussitt; il quitta la
boutique, courut  la Loire, et apercevant une grande barque qui
passait, il se jeta  la nage pour la rejoindre.

  [9] La valeur intrinsque de celles-ci tait beaucoup moindre que
    celle des monnaies anciennes, quoiqu'elles eussent la mme valeur
    nominale.

Les mariniers le reurent bien et consentirent  le conduire jusqu'
Blois, o ils se rendaient.

Leur barque transportait dans cette ville des canons et coulevrines
composs de plusieurs morceaux joints et cercls comme des douvelles de
tonneaux, selon l'usage du temps. C'tait la premire fois que Jehan
voyait ces armes nouvellement en usage, et il en fut singulirement
surpris. Le patron de la barque lui apprit que le roi avait douze canons
beaucoup plus forts, qu'il avait appels les douze pairs. Leur longueur
tait de vingt-quatre pieds, et il ne fallait pas moins de trente boeufs
pour traner chacun d'eux. Il ajouta que l'on en fabriquait aussi de
tout petits dont on se servait en les appuyant sur l'paule d'un soldat,
tandis qu'un autre plac derrire ajustait et mettait le feu.

En arrivant  Blois, Jehan prit cong du marinier et se dirigea vers
Paris; mais le peu d'argent qu'il avait fut bientt puis, et il dut
s'adresser  la charit publique.

Comme il traversait les faubourgs d'Orlans, il aperut un enterrement
qui sortait d'une maison de riche apparence. Le cercueil tait port par
les pauvres de la ville, et surmont d'une effigie en cire.  quelques
pas marchait un bateleur portant les habits du mort dont il imitait si
merveilleusement le port, les gestes et la dmarche, que la famille et
les amis qui suivaient ne pouvaient s'empcher de fondre en larmes.
Jehan ayant appris que le dfunt avait ordonn de compter six sous
bourgeois  chaque pauvre qui se prsenterait le jour de son
enterrement, alla recevoir sur-le-champ sa part du legs.

Cependant il continuait toujours  s'avancer vers Paris; il arriva un
soir au sommet d'une colline d'o la vue n'apercevait au loin que des
bruyres et des forts sans aucun village. Il s'inquitait dj de
passer ainsi la nuit  la belle toile, lorsqu'il aperut derrire un
bouquet de pommiers sauvages une lgre colonne de fume. Il se dirigea
de ce ct et arriva  une logette surmonte d'un clocheton.

La porte tait ouverte et il n'y avait personne au logis; mais la nuit
commenait  venir, le brouillard tait froid; Jehan se dcida 
attendre le matre.

Celui-ci entra peu aprs en chantant. Il portait au cou un barillet dont
il avait souvent tourn le robinet,  en juger par sa gaiet.  la vue
de Jehan il poussa un bruyant clat de rire.

--Vive Dieu! quel est l'tranger qui vient chercher abri dans mon
palais? s'cria-t-il.

Jehan lui raconta comment il tait entr.

--Tu n'as donc pas reconnu la logette? reprit l'homme au barillet.

--Nullement, rpliqua Jehan.

--Et tu ne sais point o tu es?

--O suis-je donc?

Pour toute rponse le nouveau venu carta la peau de chvre dans
laquelle il tait envelopp, et laissa voir une tartarelle  la ceinture
de laquelle pendait une cliquette et une tasse.

--Un lpreux! s'cria le jeune homme en se levant d'un bond.

--Ce n'est point ma faute si tu es entr, reprit le ladre en riant.

--Je m'en vais, dit Jehan, qui gagna la porte. Veuillez me dire
seulement si je suis loin de quelque village.

-- trois lieues, et il faut traverser la fort, o tu seras
immanquablement gorg.

--N'importe, dit le jeune serf... je ne puis rester.

--Pourquoi a? As-tu peur des cailles qui me couvrent le visage, et de
l'ulcre qui me ronge les bras? demanda le lpreux. On peut alors
renoncer pour ce soir  ces agrments.

Et prenant un linge, il fit disparatre les traces hideuses dont il
tait couvert.

Jehan ne put retenir une exclamation.

--Comme tu le vois, ma ladrerie est facile  gurir, reprit le faux
malade en riant. Demain je la reprendrai pour faire ma tourne
d'aumnes.

Et comme Jehan demeurait toujours sur le seuil:

--Allons! ne vois-tu pas que tu n'as rien  craindre? reprit-il; ferme
cette porte et prends un escabel; je veux te faire voir comment vivent
les ladres qui connaissent leur mtier.

 ces mots, il avana une table devant le foyer, y plaa un reste de
langue fourre, du porc frais, des fruits, et son barillet encore 
moiti plein; puis, forant Jehan  s'asseoir en face de lui, il
commena  souper avec un apptit d'colier.

--Ainsi vous avez consenti  feindre une maladie qui vous spare 
jamais des vivants? dit Jehan, qui regardait le feux lpreux avec un
tonnement ml d'horreur.

--Par la raison que cette maladie me donnait de quoi vivre, tandis que
ma bonne sant me laissait mourir de faim, rpondit celui-ci. Tel que tu
me vois, j'ai t tour  tour valet de meute, batelier, laboureur,
courrier, mais toujours serf, et comme tel, misrable. J'eus l'ide un
instant de me faire ermite; mais on me dit qu'il fallait pour cela tre
affranchi. Je me dcidai alors  devenir ladre, puisque c'tait le seul
moyen de vivre  l'aise et selon sa fantaisie. Un mendiant de Paris
m'avait appris  imiter les ulcres avec de la pte de seigle et du mil;
je n'eus pas de peine  me faire passer pour lpreux: on me btit
aussitt une logette sur cette colline; on me donna une vache, un
verger, une vigne; le cur me revtit d'un suaire, pronona sur moi
l'office des morts, me jeta une pelle de terre sur la tte; puis on me
laissa en promettant de me fournir chaque semaine tout ce dont je
pourrais avoir besoin, et on n'y a jamais manqu.

--Mais vous ne pouvez approcher les autres hommes?

--Sans doute: il m'est dfendu d'aller dans les runions, de parler 
ceux qui sont sous le vent, de boire aux fontaines, de passer par les
ruelles, de toucher les enfants; je vis isol, j'inspire le dgot et
l'horreur; mais crois-tu que ce soit acheter trop cher l'aisance et la
libert?

--Le ciel me prserve de les conqurir  ce prix, pensa Jehan; mais
pourquoi faut-il vivre dans un monde o l'on doive les payer aussi cher!

Le repas achev, le ladre tendit  terre une peau de chvre sur
laquelle le fils de Thomas passa la nuit.

Le lendemain, il prit cong de son hte et continua sa route vers Paris.

 mesure qu'il approchait de la grande ville, les voyageurs devenaient
plus nombreux. Il rencontrait tantt une troupe de gens d'armes couverts
de soie, de plumes et de broderies; tantt de francs-archers habills de
cuir, coiffs de salades (ou casques sans cimier), et portant l'arc  la
main et l'pe attache derrire leur haut-de-chausse; tantt des
bourgeois qui se rendaient pour leur commerce dans les villes voisines.
Enfin Paris lui apparut avec son grand dme de vapeurs, ses clochers,
ses toits pointus et ses mille rumeurs.

Il fallut plusieurs jours  Jehan pour parcourir les diffrents
quartiers et voir les palais et les glises.

 _Notre-Dame_, il lut la chronique des vnements historiques attache
au cierge pascal. Il y admira sur une tour de bois une bougie qui aurait
pu faire le tour de Paris, et le banc sur lequel taient dposes les
chemises pour les pauvres. Il se fit ensuite montrer l'htel des
Tournelles, l'htel Saint-Paul et la Bastille, placs tous trois l'un
prs de l'autre; puis le palais o se trouvait la fameuse table de
marbre sur laquelle les clercs de la Basoche reprsentaient les
_mystres_.

Mais ce qui l'merveillait le plus, c'tait de voir les rues paves, et
bordes des deux cts de boutiques appartenant au mme mtier; c'tait
de parcourir ces halles immenses o abondaient les marchandises de tous
les pays, ces parcs de bestiaux distribus dans Paris, et qui en
faisaient, par instant, une campagne au milieu des palais; ces
boucheries tellement distinctes et spares, que chacune ne pouvait
vendre qu'une espce de viande; de sorte que l'on achetait le porc 
Sainte-Genevive, le mouton  Saint Marceau, le veau  Saint-Germain, et
le boeuf au Chtelet. Puis, quel bruit de chevaux, de voitures, de voix,
d'instruments! Le matin les trompettes sonnaient du haut des tours du
Chtelet pour annoncer le jour;  midi, c'taient les crieurs de vin qui
parcouraient les rues un linge sur le bras, le broc dans une main et la
tasse dans l'autre; le soir venait le tour des chandeliers, des
oublieurs, des ptissiers.

Et que de distractions  toute heure pour le curieux! Ici l'on pouvait
voir les bourgeois de Paris s'exerant par milliers au tir de l'arc ou
de l'arbalte; l les coliers jouant aux jeux de la balle, de la crosse
ou de la boule. Quelquefois les enfants de choeur parcouraient la ville
 la lueur des torches et dguiss en vques; plus souvent les
plerins, le chapeau suspendu au cou, les paules couvertes de
coquilles, et le bton rouge  la main, parcouraient la rue Saint-Denis
en chantant des cantiques et racontant leurs aventures de la
Terre-Sainte.

Mais ce qui charmait Jehan plus que tout le reste, c'taient les porches
des glises sous lesquels taient dposs, avant le sermon, les livres
auxquels les textes devaient tre emprunts, et les boutiques des
libraires o taient exposs des manuscrits que le passant pouvait lire
 travers les vitres.

Le got de l'tude, dj veill dans Jehan par les leons qu'il avait
reues de l'aumnier de Rill, s'accrut encore  la vue de toutes les
ressources qu'offrait Paris. Il sentait d'ailleurs instinctivement que
cette instruction tait un moyen d'ennoblir la pense, et, par suite, un
commencement d'affranchissement. Il rsolut donc de profiter de son
sjour  Paris pour suivre les cours des matres les plus clbres, et
s'initier  des connaissances dont il n'avait tudi que les lments.

Il crivit en consquence  son pre pour le tranquilliser sur son sort,
et lui fit connatre sa rsolution. Un plerin qui devait passer par
Rill fut charg de sa lettre; car,  cette poque, les plerins taient
les messagers les plus srs et les plus ordinaires. Sans autre fortune
que leur bourdon, leur chapelet et un morceau de la vraie croix, ils
n'avaient  craindre ni les routiers, ni les grandes bandes, si
redoutables pour tout autre voyageur.


 6.

Voici la lettre que Jehan crivait au vieux Thomas.

  Cher et honor pre,

Vous tes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui, surtout si vous
avez appris ma fuite de chez matre Laurent. On n'aura pas manqu d'en
parler comme d'une nouvelle preuve de mon indocilit; mais je n'ai fui,
mon pre, que pour viter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que
j'tais un homme rachet comme lui avec le sang du Christ, et il voulait
me traiter comme l'intendant de Rill. Je l'ai quitt afin de ne pas
lever la main contre celui dont j'avais mang le pain.

Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette lettre, comprend
bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups: les
coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre
autrement; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout
tre qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, d'autre
aiguillon que le devoir.

Je suis aujourd'hui  Paris! Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup,
mon pre, et cependant il ne peut vous dire la centime partie de ce
qu'il contient.

Paris est une ville o les maisons sont entasses comme les pierres
dans la carrire, o les palais, les cathdrales, les chteaux-forts
sont sems aussi nombreux que les bluets dans vos bls. L il y a comme
deux cits spares par la Seine: d'un ct tout est vtu de noir, tout
parle, gesticule, tudie; c'est le quartier des coles! de l'autre sont
les habits clatants, les chaperons de mille couleurs, les litires et
les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie!

Quoique la ville soit pave, les pauvres seuls la parcourent  pied.
Les marchands font leurs affaires  cheval, les mdecins visitent leurs
malades  cheval, les moines mmes prchent  cheval. Il n'y a que les
conseillers qui se rendent au Palais sur des mules.

Le nombre des charrettes est immense; mais elles font peu de bruit,
celles qui transportent des vivres ayant seules le droit d'avoir des
roues ferres.

Du reste, vous pourrez encore peut-tre,  force d'imagination, vous
figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la nuit qu'il faut le voir
avec ses mille lanternes allumes devant les niches des saints, ses
troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine
sous ses immenses ponts! Puis  minuit toutes les cloches sonnent  la
fois, les cierges se rallument dans les glises, les prtres y
accourent, l'orgue retentit, et l'on croirait entendre les anges chanter
dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu' matines o le branle reprend,
et o l'on voit accourir bedeaux, chantres, enfants de choeur: les
messes commencent; les prtres vont dans les cimetires,  la lueur des
torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts;
enfin le jour se lve, et alors le bruit de la ville qui se rveille
couvre tous les autres bruits.

Hier j'ai vu dner le roi; le repas se composait de volailles, d'oeufs,
de porc, et de beaucoup de ptisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui
faisait envie  voir, c'tait le dessert. Un bourgeois qui se trouvait
prs de moi m'en a nomm tous les plats. Il y avait des confitures
servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de l'anis,
de l'corce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi
prenait son gobelet, un huissier criait:

--Le roi boit.

Et tous les assistants rptaient: _Vive le roi!_

Le mme bourgeois qui m'avait nomm les sucreries composant le dessert,
m'apprit que le service de la bouche occupait au moins deux cents
personnes. Il y a les matres-queux, les potagers, les hteurs, les
valets tranchants, les valets de nappe; puis les sert-l'eau, les
tournebroches, les cendriers, les souffleurs, les galopins! On fait  la
cour cinq repas comme dans certains chteaux: le djeuner d'abord, le
repas de dix heures ou dcimer, le second dcimer, le souper, et enfin
le repas de nuit ou collation.

Mais je m'oublie dans ces dtails;  quoi bon vous parler de toutes ces
choses? Ah! que n'tes-vous plutt ici pour les voir avec moi! Que ne
puis-je conduire Catherine au Palais-Royal, o se vend tout ce qui pare
une femme;  la foire Saint-Laurent, au Landit surtout, o la plaine
Saint-Denis est couverte, d'un ct, de livres, de parchemins et
d'coliers; de l'autre, d'toffes, d'orfvrerie, et de tout le beau
monde qui habite aux environs de l'htel Saint-Paul.

Pauvre Catherine! hlas! je ne la reverrai de longtemps sans doute; car
je suis rsolu  poursuivre ici mes tudes, et  prendre, si je le puis,
mes degrs.

Quoi qu'il arrive, je ne lui dis point de penser  moi; le coeur de
Catherine n'oublie rien. Les affections qui y mrissent n'en peuvent
plus sortir. Qu'elle continue donc  m'aimer comme je l'aime; car c'est
pour elle, c'est pour vous, mon pre, que je travaille et que je vis!

Adieu: pensez  moi dans vos prires, et gardez-vous bien de dire o je
suis; messire Raoul serait capable de me faire saisir ici et ramener 
son domaine, dont je fais partie comme les arbres mmes qui y croissent.

Puisse Dieu vous prendre dans sa misricorde, et moi avec vous!

JEHAN.

Cette lettre une fois crite et partie, Jehan se trouva plus tranquille,
et il se hta de se prsenter aux lieux o se donnaient des leons,
portant comme tous les coliers, d'une main ses livres, et de l'autre la
botte de paille sur laquelle il devait s'asseoir. Mais lorsqu'il voulut
entrer, on lui demanda la _cdule_ par laquelle son seigneur
l'autorisait  suivre les cours de l'universit de Paris. Jehan demeura
confus et muet.

--Nul serf ne peut entrer aux coles sans permission de son seigneur,
lui dit le contrleur charg d'inscrire les tudiants.

--Ainsi ce n'est pas assez d'tre les matres de notre corps, murmura
Jehan, il faut qu'ils le soient de notre intelligence.

Et il se retira le coeur gonfl d'amertume.

Un plus long sjour  Paris lui devenait inutile; il dlibrait dj en
lui-mme s'il ne retournerait point  son village, quoi qu'il pt lui
arriver, lorsqu'un soir les portes de la ville furent fermes avec
grande alarme; toutes les lumires qui brlaient dans les rues, prs des
niches des saints, furent teintes, et l'on donna ordre aux habitants de
tenir devant chaque porte un seau d'eau et une chandelle allume. Les
Anglais avaient descendu la Seine et venaient attaquer Paris.

On aperut au matin les feux de leurs avant-postes; bientt le gros de
l'arme parut et campa sur les deux rives.

Cependant, tout ce qu'il y avait dans la ville d'hommes de guerre
s'tait arm; les bourgeois eux-mmes accouraient avec de grands cris.
On transporta sur les remparts des pierres pour jeter sur les
assaillants, et des sacs de terre pour se mettre  l'abri de leurs
traits.

Peu  peu la premire terreur fit place  la confiance, puis au ddain.
On cria qu'il fallait prvenir l'ennemi en l'attaquant dans son camp. On
runit les hommes d'armes; les plus dtermins bourgeois se joignirent 
eux, et une porte fut ouverte pour que la troupe pt marcher aux
Anglais.

Jehan, qui avait trouv une hallebarde perdue dans la confusion, suivit
cette troupe.

Ils arriveront bientt devant les ennemis, qui les avaient aperus et
s'taient prpars  les bien recevoir. Les archers anglais s'avancrent
d'abord contre le corps des bourgeois, qui marchait un peu en avant;
mais, contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en
tombt un grand nombre, ils continurent  s'approcher du camp.

Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins
hardis, et chargrent  bride avale sur l'ennemi; mais, soit qu'ils
eussent mal calcul l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des
_communes_, comme  Poitiers, ils heurtrent une partie de la troupe des
bourgeois, qu'ils culbutrent sur les archers. Il en rsulta un dsordre
dont ceux-ci profitrent, et qui fut encore augment par l'arrive de la
cavalerie anglaise.

Cependant, les gens d'armes, qui avaient videmment compromis le succs
par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforaient de racheter leur faute
par la bravoure. Entran dans la mle, Jehan avait t renvers
plusieurs fois et s'tait toujours relev plus acharn au combat. Il
venait d'chapper  la flche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face
d'un chevalier anglais qui leva son pe pour le frapper; mais le jeune
serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfona sa hallebarde au
dfaut de la cuirasse: le chevalier tomba; Jehan releva son pe, saisit
la bride du cheval, sauta en selle et se prcipita de nouveau au combat.

Jusqu'alors, le rsultat tait demeur incertain; mais l'arrive d'une
nouvelle troupe sortie de la ville, dcida la fuite des Anglais.

Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient
point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant
presque seul il tourna bride vers Paris.

Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gmissements touffs
le frapprent! Mettant aussitt pied  terre, et se dirigeant vers
l'endroit d'o les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier
tendu sur le sol sans mouvement. Jehan le souleva avec effort, dboucla
son armure et russit  lui rendre le sentiment.

Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis,
quoique bless, la force l'avait abandonn en chemin, et qu'il tait
tomb vanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui
cder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait  Paris, et
proposant de lui laisser en gage son peron d'or. Jehan refusa le gage,
mais donna le cheval en disant qu'il irait le rclamer, et le
gentilhomme partit.

L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne
manquait point de courage, et le succs lui avait laiss une exaltation
orgueilleuse qui lui parut aussi agrable que nouvelle. Il aimait
l'espce d'galit que le combat tablit entre tous les combattants, la
terrible libert laisse  chacun, ces motions successives de terreur,
de joie ou de fiert. Dans une socit, d'ailleurs, o la force avait
toujours le droit de son ct, l'homme de guerre ne devait-il pas tre
le plus indpendant et le plus heureux? Ces ides fermentrent dans son
esprit toute la nuit.

Le lendemain, lorsqu'il se prsenta  la demeure du chevalier, celui-ci
lui demanda ce qu'il dsirait en rcompense du service qu'il lui avait
rendu.

--Prendre rang parmi les hommes d'armes du roi, rpondit Jehan.

--Es-tu serf ou homme libre? demanda le gentilhomme.

--Serf, messire.

--Alors la chose est impossible; le serf doit son sang  son seigneur,
et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.

--Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le mme
obstacle! Impossible d'chapper  ce vice de naissance qui me marque au
front comme Can! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chane  tout
prix.

Et le soir mme il quittait Paris, mont sur son cheval de guerre.

Il traversa d'abord la fort de Bondi, pleine de charbonniers et de
boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens
conduits par un cur, qui voyageaient sur deux chariots trans par des
nes; c'taient des confrres de la Passion qui parcouraient la France
en jouant des _mystres_. Jehan lia conversation avec le cur, auquel il
raconta une partie de ses misres.

Celui-ci, qui considrait la monture du jeune homme d'un oeil d'envie,
lui proposa tout  coup d'entrer dans sa troupe. Le rle du _Pch
mortel_, dans la pastorale intitule: _la Bonne et la mauvaise fin_, se
trouvait prcisment  prendre. Il l'assura que les frres de la
Passion, outre qu'ils faisaient une oeuvre agrable  Dieu en
reprsentant leurs _mystres_, vivaient dans une libert et dans un
bien-tre dont aucune autre profession ne pouvait donner ide. Jehan fut
persuad; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler
son cheval, et continua son chemin avec la troupe de matre Chouard.

Malheureusement, les promesses de ce dernier taient comme ses pices:
_Sonitus et vacuum, sed praeterea nihil._ Jehan ne tarda point 
s'apercevoir du mpris mrit dont ils taient partout l'objet.  cette
poque de rnovation, le besoin de changement et d'aventures avait
pouss hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la
fodalit tait devenu insupportable: c'tait ainsi que s'taient
formes les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes
de plerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les
troupes de comdiens qui, sous diffrents noms, commenaient  exploiter
les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le cur Chouard
n'tait qu'un ramas de clercs endetts, d'coliers compromis, de
banqueroutiers en fuite, qui eussent galement fait partie d'une bande
de routiers. Lui-mme n'en avait pris la direction que pour se livrer
plus facilement  tous les carts qu'entranait la vie de bohmiens
qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de
route et les orgies avaient puis toutes les ressources de la troupe;
leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de
Troyes, pour payer ce qui lui tait d. Notre hros voulut en vain
rclamer son cheval, sous prtexte qu'il n'appartenait point  la
troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre.

Il s'en prit alors au cur Chouard, le menaant de le conduire devant
les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait  cette
extrmit, il serait forc de dire son nom, son tat, son pays, et que
l'on ne manquerait point de le faire conduire  Rill, comme serf ayant
fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.

Heureusement que le mme jour un voyageur qui habitait l'auberge et
avait vu son embarras vint le trouver.

--Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante
copistes pour mes livres; car, malgr le nouvel art venu d'Allemagne,
les gens de naissance ou de la cour prfreront toujours une copie  un
imprim: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'crivains pour les
majuscules et les ttes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume
avec dextrit, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi,
et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est--dire de quoi
vivre en chrtien; rflchissez, et demain vous me ferez connatre votre
dcision.

Le lendemain, Jehan suivait son nouveau matre sur la route de Besanon.


 7.

Plus d'un an aprs les faits raconts dans le chapitre prcdent,
messire Raoul tait debout dans la grande salle du chteau, coutant
avec impatience la lecture que lui faisait matre Moreau d'un acte sur
parchemin.

--Enfin, dit-il en l'interrompant tout  coup, la vente est conclue,
n'est-ce pas?

--Conclue, monseigneur.

--Et je cde au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine
avec tous les serfs qui en font partie?

--Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui
mme; beaucoup de familles sont dj runies dans la cour.

--Je ne veux pas les voir, dit Raoul; leurs lamentations me font mal!
Pauvres gens; je les livre  une bte froce, car le duc n'est pas un
homme; mais cette expdition en Terre-Sainte a ruin notre famille; j'ai
vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher  mon domaine;
enfin, il a fallu s'y dcider. Au diable! et n'y pensons plus! Tu
t'occuperas de tout livrer, matre Moreau; et surtout veille  ce que le
nouveau propritaire n'empite pas sur ce qui me reste, car un domaine
corn ressemble  une toffe troue; la dchirure va toujours
s'largissant.

Dans ce moment un domestique ouvrit la porte.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte en se dtournant.

--Un marchand voudrait tre reu par monseigneur.

--Un marchand! que Satan l'trangle; il vient sans doute rclamer le
montant de quelque crance.

--Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur.

--Et que vend-il?

--Des manuscrits.

--Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa
marchandise.

--Il prtend vouloir parler d'une affaire trangre  son commerce et
qui peut tre profitable  monseigneur.

--Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prter 
soixante pour cent; fais entrer.

Le domestique sortit et reparut bientt avec un jeune homme au teint
brun,  la chaussure poudreuse et portant sur ses paules la balle de
colporteur.

 la vue du comte il se dcouvrit et demeura debout  quelques pas,
attendant que messire Raoul lui adresst la parole.

--Tu as affaire  moi? lui demanda brusquement celui-ci.

--Oui, monseigneur, rpondit le marchand.

Le son de cette voix parut frapper matre Moreau; il releva la tte.

--Dieu me sauve! dit-il, ce n'est pas un tranger.

Et s'approchant du colporteur, il demeura tout  coup immobile et
stupfait.

--Qu'est-ce donc encore? demanda messire Raoul.

--Aussi vrai que je suis chrtien, je ne me trompe pas reprit
l'intendant... ce colporteur.

--Eh bien?...

--C'est un de vos hommes, monseigneur.

-- moi?

--C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans.

--Il se pourrait!...

--C'est la vrit, monseigneur, dit le marchand.

--Et tu oses te prsenter ici, vaurien! s'cria matre Moreau; sais-tu
bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte?

Jehan jeta  l'intendant un regard de mpris.

--Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il
froidement; mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans
une ville franche.

--Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit Raoul; as-tu obtenu
de moi ton affranchissement?

--Non, monseigneur; mais je le tiens de la coutume.

--Que veux-tu dire?

--Voici une cdule prouvant que j'ai habit un an et un jour  Besanon.

--A Besanon, rpta matre Moreau en saisissant le parchemin que
tendait Jehan.

--Et que m'importe! rpliqua Raoul.

--Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le sjour dans certaines
villes affranchit.

--Est-ce vrai?

--Trop vrai, murmura matre Moreau.

--Ainsi, ce drle est libre sans mon consentement?

--Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas
moins le vassal de monseigneur, tenu  l'hommage et oblig de le servir
envers et contre tous, sauf contre le roi.

--Et c'est  quoi je suis prt, rpondit Jehan.

--Au diable le manant! s'cria Raoul en frappant du pied. Qui a permis
que le sjour d'une ville pt ainsi prescrire contre nos droits? Vive
Dieu! ces communauts de bourgeois finiront par devenir des lieux
d'asile pour tous nos hommes.

Puis se tournant vers Jehan.

--Et tu viens ici sans doute pour me braver, drle? ajouta-t-il.

--Loin de moi cette pense, monseigneur, dit le jeune homme.

--Que cherches-tu alors?

--Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous
deux en servage; le vieillard est mon pre et la jeune fille doit tre
ma femme.

--Aprs.

--Je voudrais acheter leur affranchissement.

--Et moi je ne veux point te le vendre, s'cria messire Raoul; nous
verrons si ceux-l aussi l'obtiendront contre ma volont.

--Ah! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'cria
Jehan; il ne me refusera point.

--Je refuse.

--Mais songez, monseigneur...

--Je songe que ton pre et ta fiance sont en mon pouvoir et qu'ils y
resteront. Par le ciel! je ferai peut-tre une fois ma volont.

--Monseigneur a, d'ailleurs, dispos du vieux Thomas et de Catherine,
objecta matre Moreau avec un sourire mchant.

--Comment cela?

--Tous deux font partie des familles qui doivent tre livres au
seigneur de Vaujour.

--Se peut-il! s'cria Jehan.

--Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec tous leurs serfs,
et tu ne pourras retirer de ses mains ni le vieillard ni la jeune fille,
car il a jur de ne jamais consentir  un affranchissement.

Jehan tressaillit et devint ple; il savait que le seigneur de Vaujour
tait un de ces fous sanguinaires que les souffrances des autres
rjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruaut: la plus
grande partie de ses serfs taient morts de misre ou avaient pris la
fuite, ses terres avaient cess d'tre cultives, et les villages de son
domaine tombaient en ruine. La seule ide de voir son pre et Catherine
au pouvoir de ce monstre, causa au jeune homme une vritable pouvante.

--Je me soumettrai  telle condition qu'il plaira  monseigneur
d'ordonner, dit-il; mais au nom du Christ, qu'il ne livre point ceux que
j'aime au duc de Vaujour.

--Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit
matre Moreau, qui craignait que Raoul ne se laisst toucher par les
prires du jeune homme.

--Je lui abandonnerai en ddommagement tout ce que je possde,
interrompit Jehan.

--En vrit, dit le comte; je serais curieux de savoir ce qu'un drle de
ta sorte cache dans son escarcelle.

--Je puis disposer de douze vieux cus, reprit rapidement Jehan en
tirant tout son argent de la bourse de cuir qu'il portait  son ct.

--C'est trop peu, dit schement matre Moreau.

--Hlas! je ne puis donner davantage, dit Jehan; mais prenez en outre,
s'il le faut, tous mes manuscrits! Voyez, monseigneur, ce sont des
brviaires crits aux trois encres, des missels orns de majuscules
dores, des copies d'Horace et de la logique d'Aristote; il y en a l
pour vingt cus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement
d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille? Oh! je vous en conjure, ne
me refusez pas! Vous ne voudriez pas vous venger de moi, monseigneur,
car je suis trop faible et vous trop fort! Vous savez que rien ne peut
vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon pre et Catherine, c'est
les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en piti! Au nom de tout
ce que vous avez aim, grce pour eux, monseigneur, grce pour moi!

Jehan tait tomb aux pieds du comte; l'intendant s'aperut que celui-ci
tait branl, il le tira vivement  l'cart.

--Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan tait imit,
vos terres resteraient bientt sans paysans.

--Sans doute, rpondit Raoul; mais la douleur de ce garon m'a troubl.

--Retirez-vous, et je me charge de le congdier.

--Mais ces douze cus et ces livres?

--Je les aurai, monseigneur.

--En vrit!

--Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour
l'exemple.

--Alors, fais pour le mieux, dit Raoul.

Et se tournant vers le jeune colporteur qui tait demeur tout ce temps
 genoux et les mains jointes.

--Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il; fais tes propositions
 matre Moreau.

Et il quitta la salle.

Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement; ses yeux rencontrrent
ceux de l'intendant; il tressaillit involontairement.

--Je suis  votre discrtion, matre, dit-il d'un accent abattu; que
puis-je esprer?

--Ces douze cus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possdes?
demanda celui-ci.

--Tout; je le jure sur mon salut.

--Alors choisis entre ton pre et Catherine.

--Que voulez-vous dire?

--Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux.

Jehan recula; dans toutes ses prvisions, il n'avait jamais song  une
pareille preuve; il en demeura comme tourdi.

L'intendant le regarda avec une joie mal dguise

--Eh bien, m'as-tu compris? demanda-t-il enfin.

--C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel
choix...

--Alors, tous deux partiront pour Vaujour, rpondit Moreau avec
indiffrence.

--Non, s'cria le jeune homme; non, tous deux resteront. Je vous en
conjure, matre!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh
bien, j'engagerai ma parole pour une somme gale.

L'intendant haussa les paules.

--Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, dit-il schement;
choisis et hte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard.

Il avait ouvert la fentre, et Jehan aperut alors la cour pleine
d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait
les noms. Tous faisaient entendre de sourds gmissements et levaient au
ciel des yeux noys de larmes.

--Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit matre Moreau;
dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et
ton choix serait alors inutile: dcide-toi donc si tu ne veux perdre
sans retour ton pre et ta cousine.

La situation de Jehan tait horrible. Partag entre deux affections
qu'il s'tait accoutum jusqu'alors  regarder comme gales, il n'osait
interroger son coeur. Sauver Catherine, c'tait sauver, pour ainsi dire,
son avenir et assurer la ralisation de toutes ses esprances: mais
sauver son pre, c'tait payer la dette de reconnaissance que lui avait
lgue le pass. Des deux cts les dangers taient gaux; aussi,
perdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrt qui lui faisait manquer
au devoir ou anantissait son bonheur.

Il tait tomb  genoux prs de la fentre, les mains jointes, demandant
 Dieu de l'inspirer et ne pouvant trouver en lui la force ncessaire
pour une dcision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperue
sortit tout  coup de la foule. En la voyant si belle et si plore,
Jehan ne put rsister plus longtemps; il se leva d'un bond et il se
penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut  son tour,
marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son pre,
et la parole s'arrta sur ses lvres. Il se rappela tout  coup les
soins qu'il avait reus du vieillard, la tendresse dont il avait t
entour, les conseils utiles qui lui avaient t donns; tous les
souvenirs de ses jeunes annes semblrent se rveiller pour faire
cortge au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse,
son coeur se fendit; il dcouvrit sa tte et tendit les bras en
pleurant.

--Mon pre! s'cria-t-il... Rendez-moi mon pre!... et que Dieu ait
piti de moi!


 8.

Plusieurs mois s'taient couls; le soleil commenait  baisser 
l'horizon et ses dernires lueurs tincelaient joyeusement sur la fort
de Vaujour; mais l'on n'entendait dans la campagne aucun des bruits qui
ordinairement l'animent  cette heure: point de cri d'appel, aucun
mugissement de troupeaux, nul son de cloche avertissant de prier avant
la fin du jour! Les champs taient dserts, les maisons fermes et
muettes! On et dit que quelque grand dsastre pesait sur la contre
entire.

Or, ce dsastre, c'tait la guerre! et la plus affreuse de toutes; une
guerre o les ennemis parlent la mme langue et se sont embrasss la
veille; une guerre entre voisins!

La vente faite par le comte Raoul au duc de Vaujour n'avait point tard
 amener des querelles entre les deux seigneurs. Chacun d'eux se
plaignait de la mauvaise foi de l'autre; des explications on passa aux
injures, et des injures aux armes.

Le duc fut le premier  faire sa dclaration de guerre, il entra sur le
territoire de son voisin, dtruisit les moissons, brla les villages et
tua le plus qu'il put de ses gens.

Le comte Raoul, voulant user de reprsailles, convoqua ses vassaux; et
Jehan, qui venait de perdre son pre, se rendit en armes au lieu
indiqu.

Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaa sous le
commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donn ses instructions
secrtes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces
troupes, et au moment o nous reprenons notre rcit, il se dirigeait
avec elle vers Clairai.

Les vassaux de messire Raoul marchaient en dsordre, jetant de tous
cts des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embche et
se demandant tout bas quel tait le but de leur expdition. Jehan, qui
allait derrire, fut tout  coup accost par un pcheur de l'tang de
Rill, qui, en qualit de vassal et fermier du comte, avait aussi t
forc de marcher.

--Eh bien, demanda-t-il  voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de
nous?

--Rien de bon, sans doute, rpondit Jehan.

--J'ai ide que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de
Vaujour a trait nos villages.

--Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis? rpliqua
Jehan.

--C'est la vrit, garon, reprit le pcheur; mais qu'y faire? Le vassal
est oblig de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne.

--Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme lche et flon,
car il n'est point matre de sa haine; sur un signe, sur un mot, son
voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache
pourquoi! Il faut qu'il pouse toutes les colres de son matre, qu'il
frappe o celui-ci ordonne de frapper!

--Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de
Vaujour, fit observer le pcheur.

--Ni moi, je l'espre, dit Jehan.

--Mais, j'y pense, ta cousine Catherine?...

--Elle est au service de la fille du duc et habite le chteau mme, o
il n'y a rien  craindre.

--Tu te trompes, Jehan, dit une voix.

Le jeune homme se dtourna vivement et aperut matre Moreau.

--Catherine n'est plus au chteau, continua l'intendant.

--Comment savez-vous?... s'cria Jehan.

--Par les espions qui ont parcouru le domaine de Vaujour. Elle a rejoint
sa mre qui tait malade.

--Au vivier, s'cria Jehan; ah! j'y cours.

--C'est inutile.

--Comment?

--La troupe commande par Pierre y est dj avec ordre de tout brler.

--Se peut-il!

--Et tu arriverais trop tard, regarde!

Jehan leva la tte; des flammes illuminaient effectivement l'horizon du
ct du vivier.

Le jeune homme poussa un cri et s'lana  travers le fourr, se
dirigeant en courant vers l'incendie.

Bientt il distingua les cabanes en feu, il crut entendre des cris!...
Faisant un dernier effort, il franchit rapidement l'espace qui lui
restait  parcourir et arriva  la porte de sa cousine.

La flamme commenait  peine  serpenter le long du toit de chaume,
Jehan perdu se prcipita dans la cabane; mais en y entrant, son pied
glissa dans le sang et alla heurter un cadavre tendu  terre.

C'tait celui de Catherine!

                   *       *       *       *       *

Un mois aprs Jehan prenait l'habit de novice chez les Franciscains de
Tours.

Le jour o il descendit au prau pour la premire fois, un moine vint 
lui et lui demanda s'il le reconnaissait: c'tait celui qui, simple
novice, dix ans auparavant, lui avait conseill d'entrer au couvent. En
remarquant la pleur de ce front triste et ravag, le jeune religieux
secoua la tte.

--Hlas! je le vois, dit il, vous avez fait une rude exprience de la
vie.

--Et aprs de longues preuves j'ai reconnu, comme vous le disiez, que
c'tait ici seulement le port, ajouta Jehan. Partout ailleurs le servage
vous laisse quelque bout de sa chane  traner; ici seulement est la
dlivrance; ici l'on retrouve la dignit de l'homme. Ah! nagure je ne
voyais dans vos couvents que des maisons de prires; mais maintenant je
sais que ce sont aussi des hospices pour les coeurs affligs. Au milieu
de cette socit barbare encore, base sur les droits du plus fort, les
monastres sont comme ces hautes montagnes o se rfugient les vaincus
pour chapper  la servitude. Quand l'gosme et la violence abrutissent
la foule, ici se conserve le saint hritage de la science, de la
justice, de la libert!

--Et vous pouvez ajouter, mon frre, que cet hritage se rpandra d'ici
sur toute la terre, ajouta le moine. Oui, un jour viendra o la
fraternit que nous prchons deviendra la loi gnrale; o les socits
des hommes ne seront que de grandes communauts dans lesquelles tous
seront gaux, et o les chefs librement lus pourront seuls commander.
C'est  cette grande oeuvre que nous devons consacrer nos efforts et nos
prires.

--Hlas! dit Jehan, s'il en est ainsi, que ne sommes-nous venus sur
cette terre quelques sicles plus tard; pourquoi devons-nous btir avec
une sueur de sang l'difice o d'autres seront  couvert?

--Et savez-vous, mon frre, ce qu'ont souffert ceux qui ont prpar le
ntre, reprit vivement le moine? Croyez-vous qu'ils n'aient point t
plus cruellement prouvs que nous, les premiers chrtiens qui
proclamrent la libert des hommes et leur galit devant Dieu? Combien
sont morts dchirs par les btes ou par les verges du bourreau, avant
que l'esclave antique soit devenu un serf de nos temps! N'accusez point
la Providence; mais admirez au contraire comme elle a donn  chaque
gnration sa tche et  chaque temps son progrs. L'esclave n'avait
autrefois de refuge que dans la tombe; aujourd'hui le serf trouve parmi
nous une retraite. Ah! ne nous plaignez pas, frre; mais songeons
seulement  hter la rgnration du monde.

--Et comment cela? demanda Jehan.

--En prchant l'affranchissement de toutes nos forces, rpondit le
moine; en faisant comprendre aux puissants, prs de paratre devant
Dieu, que ce Dieu ne connat ni seigneurs ni manants; en faisant enfin
disparatre partout la possession de l'homme par l'homme, dernier
hritage d'un paganisme inique et brutal.

--Ah! que Dieu vous entende, s'cria Jehan, et qu'il me fasse la grce
de travailler  une telle oeuvre!

--Vous le pouvez, rpliqua le moine; car vous avez revtu la livre des
travailleurs.

--Et vous esprez la russite, mon frre?

--Je compte sur la parole du Christ, dit le moine, et le Christ a dit:
_Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consols._




TROISIME RCIT.

LE CHEVRIER DE LORRAINE.


 1.

Entre Neufchteau et Vaucouleurs s'tend une frache valle que baigne
la Meuse et qu'encadrent des coteaux couverts aujourd'hui de champs
cultivs, de bosquets, de fermes et de villages. Le touriste chercherait
en vain un site plus calme et plus fertile. On est l  mille lieues de
la civilisation des grandes villes, et cependant rien de sauvage, nul
signe de misre ou d'ignorance! les sillons sont couverts de moissons,
les pturages de troupeaux, les routes d'attelages. Des hommes  l'air
srieux et libre vous croisent en vous souhaitant la bienvenue; des
femmes d'une beaut calme sourient chastement  votre passage! Partout
vous trouvez la bienveillance aise et digne, nulle part la servilit.
Vous sentez que vous tes en pleine Lorraine, au milieu de cette
population saine, courageuse et sympathique, dans laquelle se retrouve 
la fois la nature de la femme et la nature du soldat.

 l'poque o se passent les faits que nous allons avoir  raconter, les
longs malheurs qui accompagnrent la dmence de Charles VI avaient
altr, l comme partout, le caractre des hommes et l'aspect des
choses. Beaucoup de champs se trouvaient en friche, les routes taient
devenues impraticables. Presque chaque jour le beffroi du chteau venait
porter l'effroi dans la valle, en annonant l'approche d'un corps
ennemi. Les paysans se htaient de runir leurs troupeaux, d'entasser
sur des chariots leurs meilleurs meubles, et de gagner la citadelle o
ils trouvaient un asile momentan. Mais ces drangements amenaient
toujours quelque perte; la gne venait, puis le dcouragement, puis la
misre!

Les dissensions ajoutaient encore  ces malheurs. Chaque village tenait
pour un parti diffrent, et les voisins, loin de se secourir, ne
cessaient de se combattre et de se nuire. Les uns s'taient dclars
pour les Armagnacs et pour le roi de France Charles VII, les autres pour
les Anglais et pour leurs allis les Bourguignons. Malheureusement ces
derniers taient presque partout les plus nombreux et les plus forts.
Non-seulement l'Angleterre s'tait empare de la plus grande partie de
la France, mais elle avait mis  la tte du gouvernement un prince
anglais, le duc de Bedford, et les Parisiens s'taient dclars en sa
faveur.

Cependant le retour du printemps avait rveill quelques esprances au
milieu des populations dsoles par un long hiver. En voyant reverdir
les prs et bourgeonner les arbres, elles reprirent un peu courage. Les
plus malheureux s'abandonnrent  ce premier bien-tre que donne le
joyeux soleil de mai. Ils ne pouvaient croire, en voyant revenir les
doux rayons, la verdure et les fleurs, que les affaires de France ne
renatraient point  l'exemple de la campagne.

--La Providence ne sera pas plus dure pour les hommes que pour les
champs! disaient les vieux paysans.

Et l'on se livrait  l'espoir sans motif, uniquement parce que Dieu
_avait donn des signes visibles de sa puissance_.

Les habitants de Domremy, village situ au penchant du vallon dont
nous venons de parler, avaient prouv, comme tous les autres,
l'influence de ce _primevert_ de l'anne. Encourags par l'arrive
des beaux jours, ils voulurent clbrer la fte du printemps en se
rendant processionnellement  _l'arbre des fes_.

C'tait un vieux htre plant sur la route de Domremy  Neufchteau, et
aux pieds duquel coulait une source abondante. On le respectait dans la
contre comme un arbre magique sous lequel les fes venaient chaque soir
former leur ronde  la lueur des toiles. Tous les ans le seigneur du
canton, suivi des jeunes gens, des jeunes filles et des enfants de
Domremy, se rendait sous le grand htre que l'on dcorait de bouquets et
de rubans.

Or, ce jour-l une foule nombreuse venait d'achever les crmonies
habituelles et se prparait  regagner le village.

On voyait en tte un groupe de gentilshommes vtus de soie et  cheval,
au milieu desquels se trouvaient quelques nobles dames portant  la
ceinture le trousseau de clefs qui indiquait leur titre de chtelaine,
et quelques jeunes damoiselles tenant encore  la main leur chapelet de
grains de verre colori entremls de patentres de musc. Derrire
venaient les laboureurs vtus de drap jauntre, avec la ceinture et
l'escarcelle de peau de chvre; puis les jeunes filles et les enfants
qui chantaient des _reverdies_ dans lesquelles on clbrait l'arrive
des beaux jours. De loin en loin marchaient quelques convalescents venus
pour recouvrer plus vite leurs forces en faisant trois fois le tour du
vieux htre, ou des malades qui s'taient fait porter jusqu' la source
dont les eaux gurissaient la fivre. Enfin, au dernier rang cheminait
une famille compose d'un homme et d'une femme dj sur l'ge,
qu'accompagnaient trois fils et deux filles.

Les visages du pre et de la mre taient graves et honntes, celui des
garons respirait une simplicit franche, et la plus jeune fille
s'avanait en chantant comme un oiseau; mais sa soeur ane, qui venait
la dernire, avait dans toute sa personne quelque chose de doux, de fort
et de pur qu'on ne pouvait voir sans en demeurer frapp. Elle marchait
plus lentement, et rptait  demi-voix une prire qui semblait
l'absorber tout entire, lorsqu'une rumeur se fit entendre subitement
dans la foule.

Tous les yeux venaient de se tourner vers la route, sur laquelle
s'levait un nuage de poussire.

--Ce sont les gens de Marcey qui viennent  l'attaque! s'crirent
plusieurs voix.

Et une terreur panique s'emparant des femmes et des jeunes filles,
toutes se mirent  fuir du ct du village.

Marcey tenait en effet pour les Bourguignons, et sa jeunesse avait eu
plusieurs fois des rencontres avec celle de Domremy. Mais cette fois
l'pouvante fut de courte dure; le nuage, en s'approchant, permit de
voir qu'il ne s'agissait que de cinq  six jeunes garons qui en
poursuivaient un autre  coups de pierre en criant:

--Tue! tue l'Armagnac!

Quelques hommes de Domremy, qui n'avaient point partag l'effroi
gnral, n'eurent qu' rpondre par le cri:--Tue! tue les Bourguignons!
pour faire rebrousser chemin aux assaillants, qui reprirent, en courant,
la route de Marcey.

Quant  celui qu'ils poursuivaient, il s'arrta couvert de sueur, de
poussire et de sang, au milieu des gens qui venaient de le dlivrer si
 propos. C'tait un jeune garon d'environ quinze ans, fort et leste,
dont le visage exprimait la rsolution; mais plus pauvrement vtu que
les plus pauvres chevriers de la valle.

--Par le ciel! qu'avaient donc ces damns malandrins  te poursuivre?
lui demanda un des paysans qui avaient tenu ferme au moment de la
panique gnrale.

--Ils voulaient me faire crier:--Vive le duc Philippe, le roi anglais!
rpondit le jeune gars.

--Et tu n'as pas voulu?

--J'ai rpondu:--Vive le roi Charles VII, notre gentil prince et
lgitime matre!

Une rumeur d'approbation se fit entendre dans tous les rangs.

--C'tait parler bravement, reprit le paysan, et je loue Dieu que nous
ayons pu te dbarrasser de cette truandaille; c'est une honte pour ceux
de Domremy que les chiens bourguignons de Marcey puissent mordre tous
les vrais Franais qui viennent  nous: un jour ou l'autre, il faudra en
finir, en mettant le feu  leur chenil.

Quelques voix appuyrent ces paroles, tandis que d'autres plus sages
engageaient  la patience: chacun reprit la route de Domremy, et le
jeune garon, occup  tancher le sang qui coulait d'une lgre
blessure reue au front, demeura bientt seul en arrire.

Il le croyait du moins, car il n'avait point aperu la jeune fille, qui
avait laiss le reste de sa famille continuer sa route, et qui s'tait
approche de lui avec un air de bont compatissante.

--Les mchants garons vous ont bless, dit-elle, en regardant la plaie
qu'il lavait  la fontaine. Ah! c'est grande piti de voir ainsi couler
partout le sang de bonnes gens; ici ce n'est que par gouttes, mais
ailleurs c'est par ruisseaux et rivires.

--Oui, rpliqua le jeune gars, les Bourguignons sont partout les plus
heureux; on disait l'autre jour  Commercy qu'ils avaient encore battu
les Franais prs de Verdun. Aussi, quand je gardais les chvres 
Pierrefitte, on rptait que tout serait bientt rduit en leur pouvoir.

--Le grand Messire[10] ne le voudra pas, reprit vivement la jeune fille;
non, il nous conservera nos vrais rois pour que nous restions de vrais
Franais. Ah! j'ai confiance dans Messire et dans sa bienheureuse
compagnie saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.

  [10] Dieu.

 ces mots elle se signa dvotement, se mit  genoux et pronona 
demi-voix une fervente prire; aprs quoi, elle reprit la parole pour
interroger le jeune garon sur lui-mme.

Il rpondit qu'il se nommait Remy Pastouret, que son pre tait un
pauvre chevrier qui venait de mourir, et qu'il allait rejoindre un
parent au couvent des Carmes de Vassy.

En retour de ses confidences, la jeune fille lui apprit qu'on l'appelait
Rome, du nom de sa mre, et Jeanne, de son nom de baptme, et que son
pre avait une maison et quelques champs dont le produit les faisait
vivre pauvrement.

Tout en changeant ces confidences, ils avaient atteint le village.
Jeanne s'informa o Remy devait passer cette nuit.

--O j'ai pass les trois dernires, rpondit le jeune chevrier:  la
porte de l'glise, avec la pierre pour lit et le ciel toil pour
baldaquin.

Jeanne lui demanda avec quoi il comptait souper.

--Avec une crote de pain dur trempe dans la fontaine du village,
continua-t-il.

Elle voulut savoir ce qu'il avait pour continuer sa route jusqu' Vassy.

--Une bonne sant et la providence de Dieu, acheva Remy.

--Pour celle-ci, vous la garderez, rpliqua Rome en souriant; mais au
pain dur j'ajouterai le lait de nos chvres, et au lieu de dormir sur la
pierre du porche, vous aurez place sous le toit des chrtiens.

 ces mots, elle le conduisit vers une maison dont la vieille toiture de
chaume tait garnie de mousses et de touffes de fougre. La famille
allait se mettre  table. Jeanne fit entrer Remy, montra la place qui
lui tait destine  elle-mme, et se retira dans le coin du foyer o
elle se mit en prires.

Nul ne fit de remarques sur cette espce de substitution d'un convive
tranger  la jeune paysanne, car elle y avait depuis longtemps habitu
tout le monde. Sachant sa famille trop pauvre pour donner et ne voulant
point que sa propre gnrosit retrancht quelque chose au ncessaire
des autres, elle ne faisait jamais aumne que de ce qui lui serait
revenu  elle-mme, abandonnant au pauvre qu'elle avait fait entrer sa
place  table et son lit de paille.

Seulement, lorsque Remy eut pris place avec la famille prs du foyer o
l'on avait jet quelques rameaux, autant pour gayer le regard que pour
combattre la fracheur du soir, elle recommena  l'interroger sur ce
qu'on lui avait dit des affaires de France. Remy rpta les bruits
recueillis en chemin, et,  la nouvelle de chaque dsastre, la paysanne
poussait un soupir et croisait les mains.

--Ah! si les jeunes filles pouvaient quitter la quenouille et le soin
des troupeaux, disait-elle, peut-tre que le grand Messire aurait gard
 leur pit et leur accorderait la victoire qu'il refuse aux plus
forts.

Mais  ces mots le vieux pre secouait la tte et rpondait:

--Ce sont de folles penses que vous avez l, Rome; songez plutt 
Benoist de Toul qui espre trouver en vous une femme honnte et
laborieuse: nous ne pouvons rien aux affaires de ce monde, et c'est 
nos gentils princes de les rgler, avec l'aide de Dieu.

Le lendemain Remy se leva au point du jour; il trouva Jeanne dj au
travail. Aprs l'avoir remercie de ce qu'elle avait fait pour lui, il
s'informa de la route de Vassy. La jeune fille, qui allait sortir pour
mener les troupeaux aux friches, le conduisit elle-mme jusqu'au
prochain carrefour, et, aprs lui avoir montr la direction qu'il devait
suivre:

--Allez toujours devant jusqu' Marne, lui dit-elle; et quand vous
rencontrerez une croix ou une glise, n'oubliez point le royaume de
France dans vos prires.

 ces mots, elle lui remit le pain qu'elle avait apport pour son propre
djeuner, outre trois deniers qui formaient toutes ses pargnes; et,
comme il voulait la remercier, elle s'lana lgrement sur le cheval
qui se trouvait en tte, et le lana au galop vers le bois, suivie de
tout le reste du troupeau.

Quelle que ft la misre du peuple de Lorraine par suite des exactions
commises sous l'autre rgne et des discordes politiques du temps
prsent, il pouvait s'estimer heureux en comparant son sort  celui des
provinces voisines. Il lui tait possible de cultiver en plein jour, de
couper et de battre ses bls, de faire patre ses troupeaux sur les
collines; le pays tait appauvri, mais non compltement dvast. Tout se
bornait aux dprdations exerces par les diffrentes garnisons des
villes et aux pillages des troupes de Bohmiens ou d'aventuriers arms,
qui, comme les loups, sortaient vers le soir des taillis pour chercher
une proie. Encore la noblesse renferme dans ses chteaux fortifis
chappait-elle  ces pertes. Enrichie par la cure du sicle prcdent,
elle ne songeait qu' jouir de son opulence. Jamais le luxe n'avait t
si extravagant ni si bizarre. Les femmes portaient pour coiffures de
vritables difices, tout chargs de perles et de dentelles: 
l'extrmit de leurs chaussures pendaient des glands d'or, et leurs
vtements de velours, de soie ou de brocard, tincelaient de pierres
prcieuses.

Une aventure inattendue mit le jeune voyageur  mme de connatre cette
richesse dont rien n'avait pu jusqu'alors lui donner une ide.

Il venait de traverser un pauvre village dont il avait vu les habitants
occups  pcher, pour leur dner, des grenouilles dans une mare,
lorsqu'il se trouva devant un chteau. Les murailles taient entoures
d'un foss rempli d'eau vive, et sur cette eau nageait une troupe de
cygnes au plumage clatant. Remy, qui tait arrt pour contempler leurs
gracieuses volutions, entendit tout  coup une grande clameur s'lever
derrire lui. Il se retourna et aperut une jeune damoiselle dont le
cheval emport courait vers les fosss. Plusieurs gentilshommes et
plusieurs valets, arrts prs du pont, levaient les bras en poussant
des cris de dtresse. Encore quelques instants, et le coursier effray
allait se prcipiter dans les eaux! Pouss par un lan subit, et sans
calculer le danger, Remy s'lana  sa rencontre, saisit les rnes et se
laissa traner ainsi jusqu'au bord de la Douve, o le cheval trbucha.
La jeune chtelaine, dsaronne par le choc, fut lance en avant; mais
il la reut dans ses bras et la dposa doucement  terre.

Tout cela s'tait fait si rapidement, qu'au moment o les gentilshommes
arrivrent, la jeune femme tait dj debout et presque remise de sa
frayeur. Quant  Remy, il s'tait lanc  la poursuite de sa monture
qu'il ramena bientt par la bride.

--Le voici, Prinette, le voici, dit le plus vieux des gentilshommes,
qui rpondait videmment  une question de la jeune fille. Approche,
brave gars, que l'on te remercie du service rendu  ma fille.

--Sans lui, j'tais perdue, s'cria Prinette, dont la voix tremblait
encore un peu.

--Allons, allons, c'est fini! reprit le chtelain en la caressant de la
main; aussi pourquoi diable aller  cheval au-devant de nos convives? Du
reste, les voici tous qui arrivent, et tu n'as plus qu' leur souhaiter
la bienvenue.

Prinette ordonna rapidement  un jeune page de reconduire son cheval au
chteau, engagea Remy  le suivre; puis s'avana avec son pre au-devant
d'une troupe de dames et de cavaliers qui se dirigeait vers le
pont-levis.

Il y avait ce jour-l grande fte au chteau du sire de Forville, et
toute la noblesse des environs y tait convie. Le sire de Forville,
aprs avoir occup des emplois considrables, grce auxquels il avait
dcupl sa fortune, vivait dans une opulence princire, sans autre souci
que de faire de sa vie, comme il le disait, une _agrable avenue vers le
Paradis_. Remy, qui avait t recommand  l'intendant du chteau par
Prinette, fut revtu d'un beau costume aux couleurs du sire de
Forville, et descendit dans la grande salle avec les autres gars du
chteau.

On y avait dress une table de plus de soixante pieds, et
merveilleusement servie; aux deux extrmits s'levaient des difices en
charpentes, dont l'un reprsentait un Parnasse avec le dieu Apollo et
les Muses; l'autre un enfer dans lequel les dmons semblaient faire
rtir les damns. Au milieu apparaissait un immense pt tout rempli de
musiciens qui, ds l'arrive des convives, commencrent une charmante
symphonie compose sur le fameux air de l'_homme arm_.

Tout le monde prit place. Il y avait pour chaque invit une assiette,
une cuelle d'argent, un bouquet de fleurs printanires, et une de ces
petites fourches ou fourchettes dont l'usage s'tait rcemment introduit
dans les maisons nobles. On ne servait que du pain anis et du vin  la
sauge ou au romarin.

Les convives mirent tous la serviette sur l'paule et mangrent le
premier service au son des instruments; mais lorsqu'il fut achev, les
diables ouvrirent tout  coup leur enfer et en retirrent force
poulardes rties et force ptisseries qui furent distribues toutes
fumantes. Enfin, au moment du fruit, Apollo et les Muses se levrent en
jetant autour d'eux des eaux de senteurs qui retombrent de tous cts
comme une pluie parfume, et un Normand dguis en cheval Pgasius
chanta une bacchanale de son pays attribue  Basselin lui-mme.

    Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles;
    Les pipes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles,
    Ce sont mes gros canons qui battent, sans faillir,
    La soif, qui est le fort que je veux assaillir.

    Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre,
    Il est mieux assur qu'en un casque de guerre;
    Pour cornette ou guidon suivre plutt on doit
    Les branches d'hiere ou d'if qui montrent o l'on boit.

    Il vaut mieux, prs beau feu, boire la muscadelle,
    Qu'aller sur un rempart faire la sentinelle.
    J'aime mieux n'tre point, en taverne, en dfaut,
    Que suivre un capitaine  la brche,  l'assaut.

Les convives applaudirent avec de grands transports.

--Par saint Barthlemy, voil ce que j'appelle une chanson! s'cria un
gros prieur, qui avait toujours son assiette pleine et son gobelet vide;
si tout le monde tait de l'avis de _Pegasius_, nous ne verrions point
la France livre aux hommes d'armes.

--De fait, pourquoi tant combattre le Bourguignon et l'Anglais, reprit
le sire de Forville, puisqu'ils sont les plus forts?

--Et qu'ils nous laissent toucher la dme, ajouta le prieur.

--Ce sont les gens qui n'ont rien qui entretiennent la guerre, continua
un riche bnficier.

--Comme s'il leur importait beaucoup d'tre Franais ou autre chose!

--Et comme s'ils ne seraient pas toujours de la grande nation des gueux!

--Au diable les enrags!

--Dieu a dit: Paix aux hommes de bonne volont!

--C'est--dire  ceux qui djeunent, qui dnent et qui soupent.

--Sans oublier le _Benedicite_.

--Ni les pices.

On venait en effet de les servir, au grand contentement des dames, qui
n'avaient gure mang jusqu'alors que quelques ptisseries; ensuite les
pages apportrent les chaufferettes pleines de parfum, afin que chaque
invit pt exposer  la vapeur embaume ses cheveux, ses mains et ses
habits; et tout le monde se leva pour passer dans la salle du bal.

Remy mangea les restes du festin avec les valets, et, au moment o il
allait partir, Prinette lui fit envoyer une bourse raisonnablement
garnie, en lui recommandant de se rjouir en son intention.

Le prsent valait mille fois autant que celui de la paysanne de Domremy;
et la recommandation devait tre plus agrable au jeune homme. Cependant
il garda les trois deniers donns par Jeanne, et se rappela de
prfrence son conseil. C'est que, lui aussi, avait t lev parmi ces
gens qui n'avaient rien... si ce n'est une patrie qu'ils voulaient
dfendre, et qu'accoutum de bonne heure  mieux aimer sa race que sa
propre personne, il repoussait de tous ses instincts le joug de
l'tranger, et voulait conserver, ft-ce au prix de sa vie, ce qui
faisait alors la nation, c'est--dire le roi, le drapeau et les saints
patrons de la France!


 2.

En arrivant en Champagne, Remy comprit qu'il approchait du champ de
bataille sur lequel se dcidait le sort du royaume. Toutes les villes
taient en tat de dfense, les villages gards par des paysans, et les
routes couvertes par des troupes d'hommes d'armes ou de francs-archers.
Il rencontra mme, prs de Vassy, un parc d'artillerie, compos de
petits canons et de deux couleuvrines de vingt-quatre pieds de longueur,
avec lesquelles on s'exerait  tirer sur le mt d'un bateau plac au
milieu de la Marne. C'taient des Bourguignons dtachs de la garnison
de Troyes.

Lorsqu'il arriva au couvent, il fallut subir un interrogatoire avant
qu'on lui permt d'entrer. Enfin le Pre Cyrille fut averti et descendit
au parloir.

Le Pre Cyrille exerait dans le couvent des fonctions qui eussent t
proclames incompatibles partout ailleurs. Il tait  la fois mdecin,
astrologue, chirurgien, et mme, au dire des moines les plus ignorants,
quelque peu sorcier. Il se prsenta  Remy la robe retrousse, les
lunettes sur le nez et tenant  la main une de ces cornues de verre
employes par les philosophes hermtiques pour leurs expriences.

Le jeune garon, qui avait entendu parler en termes effrayants de la
science du frre Cyrille, fut frapp de ce singulier accoutrement, et
demeura muet devant lui.

--Eh bien, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? demanda le moine avec une
impatience affaire; on m'a dit que quelqu'un voulait me parler.

--C'est moi, mon rvrend, murmura Remy  demi-voix.

--Ah! fort bien! reprit le religieux dont les regards se reportrent sur
sa cornue... Et vous venez, je crois, de la part d'un parent?

--De Jrme Pastouret.

--C'est cela... un cousin... un brave homme; et comment se porte-t-il,
le cousin Pastouret?

--Il est mort.

Le moine releva brusquement la tte et tira ses lunettes.

--Mort! rpta-t-il; Jrme est mort?

--Depuis un mois!

--Ah! fort bien, rpta Cyrille, pour qui cette exclamation tait
l'expression ordinaire d'une contrarit ou d'un chagrin; et de quelle
maladie?

--Je ne sais, reprit le jeune garon, dont la voix devint moins ferme 
ce souvenir; il s'est couch un soir en se plaignant d'une douleur au
ct... Le lendemain il souffrait davantage... et le jour suivant il m'a
appel en me disant d'aller chercher un prtre...

--C'tait un mdecin qu'il fallait chercher, interrompit frre
Cyrille... Je veux dire l'un et l'autre... Douleur de ct avec toux et
oppression, sans doute... _Phlebotomia est_... Et on n'a rien fait?

--Le prtre l'a confess, mon pre.

--Fort bien! dit le moine d'un ton chagrin... et... il en est mort?

--Dans la nuit, rpliqua Remy, qui retenait avec peine ses larmes.

Frre Cyrille fit un geste de dpit.

--Fort bien! fort bien! rpta-t-il, en faisant quelques pas en arrire
dans le parloir... Ainsi, la science a beau faire chaque jour de
nouveaux progrs, l'ignorance du vulgaire les rend inutiles... _Servum
pecus!_... Il et suffi de saigner le bras gauche... comme on saigne le
doigt auriculaire pour la fivre quarte... le nez pour les maladies de
peau... Jrme est mort par sa faute! par sa seule faute, et il en sera
responsable devant Dieu...

Son accent s'tait lev, mais il s'aperut tout  coup de l'motion de
Remy, et il s'arrta court...

--Ah!... fort bien, murmura-t-il  demi-voix... Au fait, ce que je dis
l est maintenant inutile... Vous tes sans doute le fils du dfunt?

Le jeune garon fit un signe affirmatif.

--Et qui vous a dit de venir me trouver?

--Mon pre lui-mme, rpliqua Remy. Au moment de s'en aller vers Dieu,
il a pri le religieux qui le confessait d'crire sur un parchemin, en
m'ordonnant de vous l'apporter ds qu'il ne serait plus.

--Et tu me l'apportes?

Remy tira de son escarcelle un rouleau soigneusement ficel et scell 
la cire noire, qu'il prsenta au moine. Celui-ci rompit les liens,
droula le parchemin et lut tout haut ce qui suit:

Moi, Jrme Pastouret, leveur de chvres  Pierrefitte, me sentant
prs de paratre devant Dieu, je crois devoir rvler un secret dont
peut dpendre tout l'avenir de l'enfant que j'ai lev sous le nom de
Remy.

Le jeune garon tonn redressa la tte.

Je dclare donc, continua le moine, devant Dieu et devant ses
cratures, que cet enfant m'a t remis par un chef de Bohmiens, nomm
le roi Horsu, et qu'il n'est pas mon fils.

Un cri pouss par Remy interrompit le frre Cyrille.

--Que dites-vous? balbutia-t-il perdu.

--Sur mon me! il y a bien cela, reprit le moine en montrant le
parchemin.

Le jeune garon le saisit  deux mains, regarda, et relut ces mots: Il
n'est pas mon fils!

Il recula en joignant les mains.

--Est-ce possible? murmura-t-il... Celui que je croyais mon pre... Mais
quelle est donc ma famille, alors?

--coutez, reprit Cyrille.

Et il continua.

Le roi Horsu avait enlev l'enfant  Paris, afin de le dpouiller de
riches joyaux qu'il portait, mais il n'a pu me faire connatre ses
parents...

Remy fit un brusque mouvement...

Tout ce que j'ai pu apprendre de lui, reprit le religieux, c'est que
l'enlvement a eu lieu au parvis Notre-Dame, le jour de la Pentecte.

Tant que j'ai vcu, j'ai cach ceci, dans la crainte qu'en cessant de
me croire son pre, Remy ne me retirt son affection; aujourd'hui je
dois tout avouer pour la dcharge de ma conscience.

Et vu que je suis trop pauvre pour rien laisser  celui que j'ai aim
comme mon enfant, je l'adresse, avec cette dclaration,  mon savant
cousin Cyrille, afin qu'il lui serve d'aide et de conseiller.

Il y eut une pose aprs cette lecture. Le religieux, touch malgr lui,
affectait de tousser pour cacher son motion, tandis que Remy,
boulevers, regardait le parchemin sans pouvoir parler. Il y avait dans
son trouble de la surprise, de la douleur, de l'attendrissement. En
apprenant que le chevrier qui l'avait lev n'tait point son pre, il
lui sembla qu'il le perdait une seconde fois; puis la crainte exprime
par le mourant lui revint tout  coup au coeur, et laissant couler
librement ses larmes, il s'cria, comme si Jrme et pu l'entendre:

--Non, pre Jrme, je ne vous retirerai pas mon affection, parce que
Dieu ne m'a pas fait natre votre fils; celui qui m'a recueilli quand
j'tais petit et qui m'a cherch un protecteur quand je restais
abandonn, ne peut cesser d'tre mon pre.

Le moine approuva ces sentiments, mais s'effora de calmer l'exaltation
du jeune gars. Il dclara qu'il acceptait le legs de son cousin et qu'il
lui tiendrait lieu de parent et de tuteur.

Remy fut, en consquence, conduit chez le prieur, qui consentit
volontiers  le garder au couvent,  la condition qu'il prendrait la
robe de novice.

Le frre Cyrille avait d'abord dclar qu'il ferait des recherches pour
dcouvrir la famille de son protg; mais il en comprit bientt
l'impossibilit: toutes les routes taient interceptes par les partis
arms, toutes les relations de ville  ville interrompues; c'tait 
peine si les messagers du roi pouvaient porter les dpches d'une
province  l'autre, encore taient-ils un mois et plus  se rendre de
Chinon, o se tenait alors la cour, en Champagne et en Lorraine. Il
fallut donc remettre les recherches  un temps plus opportun.

En attendant, le Pre Cyrille s'occupa de l'instruction de son nouveau
pupille.

Ainsi que nous l'avons dj dit, le moine de Vassy runissait en lui
toute la science acquise de l'poque; seulement son cerveau ressemblait
 ces bibliothques dont on n'a point fait le catalogue, et o rien
n'est en ordre. Les connaissances chirurgicales s'y trouvaient
confondues avec les principes de l'astrologie judiciaire. Il entreprit
d'instruire Remy comme on sme les prairies, c'est--dire en mlant
toutes les graines. Le jeune garon savait seulement lire et crire; il
lui mit  la fois entre les mains vingt traits diffrents: les
_Doctrinaux_, les _Florilges_, les _Cornucopies_ et le _Vrai art de
pleine rhtorique_. En mme temps, il lui enseignait les proprits
psychologiques ou mdicales des diffrentes substances; il lui apprenait
comment, au dire des anciens auteurs, les amthistes rendaient sobre,
les grenats joyeux; comment les saphirs prservaient de la perte des
biens temporels, et les agates de la morsure des serpents. Il
l'accoutumait galement  distiller les eaux d'herbes qui servaient 
combattre la plupart des maladies; il lui expliquait de quelle manire,
depuis la dcouverte faite par un savant, _que les esprits vitaux
taient de mme nature que l'ther dans lequel se meuvent les astres_,
les alchimistes pouvaient recueillir, dans des flacons, une provision de
ces esprits qu'ils faisaient ensuite respirer aux valtudinaires. Il lui
signalait enfin l'influence de la lune sur le corps humain, et le danger
des maladies commenant lorsque cet astre entrait dans le signe des
Gmeaux.

Remy retenait une bonne partie de ces enseignements, car c'tait un
esprit ouvert et attentif; mais ses gots le portaient visiblement d'un
autre ct. Chaque jour il s'chappait du laboratoire de frre Cyrille
pour rejoindre le sire d'Hapcourt, qui, peu vers dans les lettres et
les sciences, ne s'tait jamais souci, comme il s'en vantait lui-mme,
que de l'art par excellence, celui de la guerre!

Le sire d'Hapcourt, rest sans ressources et couvert de blessures, aprs
quarante annes passes sous le harnais, avait t reu parmi les moines
en qualit d'_oblat_. On donnait ce nom  de vieux soldats sans asile,
que certains couvents devaient recevoir et entretenir sans en exiger
autre chose que d'assister aux offices de la communaut, et de suivre
ses processions l'pe au ct. L'_oblat_ de Vassy, qui avait t grand
batailleur dans son temps, se plut  dvelopper les instincts guerriers
de Remy. Il lui prta son vieux cheval, l'arma d'un bton coup dans le
taillis voisin, et lui enseigna  s'en servir tour  tour comme d'une
lance, comme d'une pe ou comme d'une hache d'armes. Il lui fit mettre
ensuite pied  terre et lui apprit  combattre de loin, de prs, corps 
corps. Les moines prenaient plaisir  voir des exercices qui rappelaient
 plusieurs leurs jeunes annes; mais le Pre Cyrille s'indignait de ces
vols faits  l'tude des nobles sciences.

--Trs-bien! s'criait-il chaque fois qu'il surprenait Remy recevant des
leons de l'_oblat_; j'esprais en faire un docteur, messire d'Hapcourt
m'en fera un soudard!

--C'est pour la sant, mon rvrend, et afin d'aider  la digestion,
disait le vieux gentilhomme en souriant.

Le frre Cyrille haussait les paules et rpondait aigrement:

--Pourriez-vous me dire seulement ce que c'est que la digestion,
messire? Il y en a quatre: celle de l'estomac, celle du foie, celle des
veines, celle des membres, et l'exercice est nuisible aux trois
premires; mais vous vivez sans savoir comment; vous vous servez de
votre corps sans le connatre, _ignarus periculum adit_. Continuez,
messire, continuez; la science est une dame d'assez haute maison pour
tre fire; elle ne veut pas de qui la nglige.

Cependant, malgr ces mcontentements du moine, il s'attachait chaque
jour davantage  Remy. Sauf ses relations avec l'_oblat_, il ne pouvait
en effet lui rien reprocher. C'tait un esprit droit, une imagination
ardente, mais tempre par le sentiment du devoir; un coeur ouvert 
toutes les impulsions gnreuses. La rude ducation du travail et de la
pauvret avait ajout  ces qualits naturelles l'audace qui entreprend,
la patience qui persvre. Remy avait en lui-mme cette confiance que
donne une volont soutenue. Humble et soumis avec ceux qu'il aimait, il
tait fier, inflexible devant quiconque voulait mconnatre son droit;
c'tait, en un mot, une de ces natures nergiques et tendres, galement
propres  la vie paisible et aux difficiles preuves. Aussi le Pre
Cyrille l'avait-il adopt dans son coeur. Ne pouvant commencer les
recherches ncessaires pour trouver sa famille, il voulut au moins faire
son horoscope.

L'astrologie n'tait point regarde, au quinzime sicle, comme une
branche de la magie, mais comme une science positive drivant de la
cosmographie. On examinait la plante sous laquelle une personne tait
ne; et, suivant que cette plante tait, par rapport au signe du
Zodiaque dont elle dpendait, en conjonction, en opposition,  une
certaine distance, au-dessus ou au-dessous, on calculait l'avenir de
celui qu'elle dominait. Il y avait, en outre, des relations tablies
entre les douze maisons du soleil, et certaines parties du corps humain
ou certains actes de la vie. Tout cela tant soumis  des rgles
mathmatiques, il suffisait de savoir _faire le thme_ d'une destine
pour la prdire aussi srement que l'apparition d'une comte. Aussi y
avait-il, dans toutes les villes importantes, des astrologues patents
qui exeraient publiquement leur profession. Les rois et les grands
seigneurs en avaient galement  leurs gages. Le frre Cyrille fit, avec
soin, le thme de Remy. Il trouva que son sort subirait une modification
importante lorsque la lune se trouverait en conjonction avec les
Poissons, et que le signe de la Vierge et de Mars lui serait favorable;
mais qu'il avait tout  craindre de celui du Taureau, et que le moment
dcisif de sa vie arriverait lorsque la plante se trouverait en
_exaltation_, c'est--dire au-dessus du Zodiaque!


 3.

Les occupations du frre Cyrille le mettaient en continuels rapports
avec les herbiers et les droguistes de Vassy, et le plus souvent c'tait
Remy qui servait de messager pour les demandes  faire, les substances 
acheter, les instruments  emprunter. Il avait aussi parfois des
commissions pour les docteurs en chirurgie, qui consultaient le moine
dans les cas difficiles, mais plus rarement pour les mdecins; car
ceux-ci hassaient Cyrille, qu'ils accusaient tout haut d'_arabisme_,
c'est--dire de prventions en faveur de la mdecine arabe, et auquel
ils reprochaient tout bas de leur enlever la plupart de leurs clients.

La rputation du frre amenait, en effet, au couvent un grand nombre de
malades, qui s'en allaient presque toujours soulags ou guris.

Un jour, que Remy revenait de Vassy, il trouva  la porte du monastre
un soldat qu'il reconnut sur-le-champ pour un archer  son habit de cuir
et  son casque sans cimier. Seulement, contre l'habitude de ses
pareils, il tait  cheval et sans autre arme que l'pe accroche
derrire son haut-de-chausses.

En s'approchant, le jeune garon s'aperut qu'il tait bless  la
jambe.

--Vous cherchez le Pre Cyrille? demanda-t-il au soldat.

--Je cherche un moine qui gurit toutes les plaies, rpliqua celui-ci.

--C'est ici, entrez.

L'archer descendit de cheval et suivit Remy en boitant.

Ce dernier le conduisit au laboratoire du rvrend, qu'ils trouvrent
pench sur une bassine de cuivre dans laquelle bouillaient des herbes
dessches.

--Dieu me damne! c'est une boutique de sorcier! s'cria le soldat en
s'arrtant  la porte du laboratoire avec une sorte de rpugnance et
promenant son regard sur les ustensiles bizarres dont il tait garni.

Le frre Cyrille releva la tte.

--Quel est cet homme? demanda-t-il avec un tonnement distrait.

--Vous le voyez bien, reprit le bless, je suis franc-archer.

--Et que voulez-vous?

Le soldat montra sa jambe.

--Voil! rpliqua-t-il. Il y a six mois que j'ai fait une chute, et
depuis la blessure a toujours empir.

--Ah! fort bien, dit le moine, qui tait devenu attentif, et qui fit
asseoir son visiteur pour dlier le bandage dont sa jambe tait
entoure; c'est alors une vieille plaie?...

--Que trop vieille, reprit l'archer. J'ai eu beau consulter vos
confrres, que les cinq cents diables puissent emporter! le mal est
chaque jour devenu pire...

--Je parie que vous vous tes adress  des barbiers, reprit le Pre
Cyrille, qui continuait  dfaire l'appareil... ou  quelques drameurs 
couteaux de pierre? L'ignorance des blesss est incroyable! ils entrent
dans toute boutique o ils aperoivent des lancettes... sans vrifier si
c'est un plat  barbe ou une bote qui pend  l'enseigne.

--En fait d'enseignes, je ne m'occupe que de celles auxquelles pend une
touffe de lierre, reprit le soldat. Mais que dites-vous de ma jambe?

--Fort bien! rpliqua le moine, qui examinait avec attention la plaie
mise  dcouvert... Inflammation... suppuration... C'est un vritable
ulcre.

--Et voyez-vous quelque chose  faire?

--Il y a toujours  faire, reprit le moine, qui cherchait dans ses
botes de plomb. J'ai l un baume de ma faon dont vous me direz
des nouvelles... Lavez la plaie, Remy... Vous avez eu affaire 
des ignorants, mon fils;  quelques faiseurs d'onguent ou
drameurs-thriacteurs... Prparez les bandelettes, Remy. Avant un mois,
je veux voir l une belle cicatrice rouge et luisante... Avancez la
jambe et ne bougez pas.

Le frre Cyrille, qui avait tendu son baume sur une compresse de
charpie, se baissa pour l'appliquer  la plaie; mais l'archer l'arrta
de la main.

--Un instant! s'cria-t-il; vous me promettez bonne et prompte gurison.

--Je vous le promets, interrompit le moine.

--On m'en avait averti, reprit le soldat. Au dire de tout le monde, il
vous suffit de toucher un mal pour l'enlever; mais me jurez-vous que
vous n'employez pour cela ni charmes ni magie?

Le moine haussa les paules.

--Jurez, reprit le soldat vivement; par les cinq cents diables! je suis
bon chrtien, et j'aimerais mieux perdre ma jambe que mon me!

Pour toute rponse, le frre Cyrille fit le signe de la croix avec la
compresse, et commena _le Credo_  haute voix. L'archer attendit qu'il
l'et achev; puis, poussant un soupir de soulagement, il tendit la
jambe et se laissa panser sans autre observation.

Ce soudard tait videmment d'une nature trs-communicative, et pendant
que l'on soignait sa blessure, il se fit connatre au frre Cyrille. Son
nom tait Richard; mais, selon l'usage des soldats du temps, il avait
substitu  ce nom une phrase prise dans les psaumes, et se faisait
appeler _Exaudi nos_. Il venait d'arriver  Vassy, et dans son
empressement de consulter le frre Cyrille, il tait accouru au couvent
 jeun. Le moine comprit l'intention de cette confidence, et envoya Remy
 l'office pour chercher une _portion d'tranger_ avec un pot de vin
destin aux malades.

Cette attention acheva de lui gagner le coeur de l'archer qui devint
encore plus communicatif, et se mit  raconter comment il se rendait en
Lorraine avec un messager du roi, nomm Collet de Vienne, lequel
apportait des dpches au sire de Baudricourt, gouverneur de la ville de
Vaucouleurs.

Remy lui demanda si l'on avait de bonnes nouvelles.

--Bonnes pour les Anglais, que Satan confonde! rpliqua l'archer. Ils
tiennent toujours Orlans assig, et ils ont lev autour des bastilles
qui coupent toute communication; si bien que la ville meurt de faim en
attendant qu'on l'gorge.

--Et l'on ne peut lui porter aucun secours? demanda le jeune garon.

--Pour voir recommencer la journe des Harengs? rpliqua _Exaudi nos_;
non, non, la Trinit et toute sa milice est pour les _goddem_. Orlans
est le dernier boulevard du royaume; une fois aux Anglais, il ne restera
plus d'autre ressource que de se retirer dans le Dauphin, comme on dit
que le roi Charles VII en a l'intention.

--Ce sont de tristes nouvelles  porter en Lorraine! fit observer le
frre Cyrille, qui,  travers ses proccupations scientifiques,
conservait un sentiment de nationalit juste et sincre.

_Exaudi nos_ remplit son verre qu'il vida d'un trait, fit claquer sa
langue contre son palais et hocha la tte avec insouciance.

--Bah! reprit-il d'un ton expansif, aprs tout il n'y a de malheur que
pour les bourgeois et pour la paysantaille. Nous autres, gens de guerre,
nous trouvons  a notre compte; et, comme dit notre capitaine, les
moutons qui n'ont plus ni chiens ni bergers sont plus faciles  tondre.

--Ah! c'est l'opinion de votre capitaine? dit le moine, qui achevait le
pansement. Et quel est le nom de cet excellent Franais?

--Pardieu! vous devez le connatre, dit l'archer, que le vin rendait de
plus en plus familier; c'est, aprs le btard de Vaurus, le plus mauvais
garon de France et d'Angleterre. Nous l'appelons, entre nous, _le Pre
des sept pchs capitaux_, vu qu'il les a tous; mais son vrai nom est le
sire de Flavi.

--Vous tes  son service? demanda Remy d'un air de surprise.

--C'est--dire que je suis son cuyer de confiance, rpliqua _Exaudi
nos_ d'un ton suffisant. Je connais toutes ses affaires comme les
miennes.

--Et cela vous rapporte beaucoup?

--Coussi, coussi; le sire de Flavi a l'escarcelle ferme par deux
cadenas difficiles  ouvrir, la pauvret et l'avarice; mais nous serons
bientt dbarrasss du premier.

--Votre matre compte donc sur quelque fortune de guerre?

--Mieux que a. La dame de Varennes, dont il est le plus proche parent,
ne tardera pas  lui laisser ses biens... Ce serait dj fait sans la
dclaration d'un damn de vagabond...

--Comment?

--Oh! c'est toute une histoire, dit _Exaudi nos_ en achevant le broc de
vin. Il faut vous apprendre d'abord que la dame de Varennes n'avait
qu'un fils qu'elle a perdu tout petit, et qu'elle est devenue veuve
dernirement; si bien que, dgote du monde, elle a voulu quitter la
cour o elle est dame d'honneur, en abandonnant ses domaines  son
cousin le sire de Flavi. Elle tait prs de se retirer dans un couvent,
quand, il y a deux mois, on lui a dit que son fils vivait.

--Son fils!

--Oui; il avait disparu, voil environ dix ans, sans qu'on pt savoir ce
qu'il tait devenu. On avait seulement souponn les juifs de l'avoir
enlev pour leurs malfices...

--Et l'on s'tait tromp? demanda le frre Cyrille, videmment
intress.

--Peut-tre, reprit l'archer; car un bohmien, mort dernirement  la
ladrerie de Tours, a dclar que c'tait lui qui l'avait enlev au
parvis Notre-Dame.

Le moine et Remy tressaillirent.

--Au parvis Notre-Dame! rptrent-ils en mme temps.

--Le jour de la Pentecte, acheva _Exaudi nos_.

Le jeune garon ne put retenir un cri.

--a vous tonne? continua l'archer, qui se mprit sur la cause de son
motion, c'est pourtant chose commune; les _robeurs_ d'enfants sont
aussi nombreux  Paris que les pourceaux de saint Antoine.

--Et aprs son enlvement, le fils de la dame de Varennes ne fut-il pas
emmen en Lorraine? demanda le Pre Cyrille.

--Justement, rpliqua _Exaudi nos_.

--O il fut confi  un leveur de chvres?

--C'est cela!

--Le ravisseur tait bohmien et se nommait le roi Horsu?

--D'o diable savez-vous tout cela, mon rvrend? s'cria l'archer
surpris.

--Ah! j'ai donc une mre! s'cria Remy avec un lan de joie impossible 
rendre.

_Exaudi nos_ parut stupfait.

--Comment! s'cria-t-il; est-ce que par hasard... est-ce que ce garon
serait...

--L'enfant que l'on cherche! interrompit le Pre Cyrille; le fils
lgitime de la dame de Varennes.

Le soldat se leva en poussant une exclamation.

--Oui, continua le moine avec enthousiasme; le _thme_ l'avait annonc:
_grande nouvelle  la conjonction de la lune avec les Poissons_, et nous
y sommes aujourd'hui mme! Je vous prends  tmoin, messire archer, de
la grandeur et de l'infaillibilit de la science astrologique!

Mais, au lieu de rpondre, _Exaudi nos_ adressa au moine et  Remy de
nouvelles questions. Tout ce qu'ils lui dirent confirma la dcouverte
qui venait d'tre faite, et il ne put douter que le jeune novice ft
rellement le dernier descendant des Varennes. Cette assurance rembrunit
subitement ses traits.

--Mille diables! c'est jouer de malheur! murmura-t-il.

--De malheur! rpta le frre Cyrille; ne voyez-vous pas que c'est un
coup du ciel...

Et se ravisant subitement.

--Ah! fort bien! ajouta-t-il d'un ton plus srieux. Je comprends... La
rapparition de l'enfant enlve au sire de Flavi ses droits 
l'hritage.

--Il faudra voir, reprit _Exaudi nos_ brusquement; on demandera des
preuves.

--Nous en donnerons, rpliqua Cyrille avec chaleur; le signe de la
Vierge est pour nous... J'irai avec Remy trouver la dame de Varennes...
Seulement, vous ne nous avez pas dit o la trouver.

--Cherchez! rpliqua l'archer en se retirant; mais, par Satan! prenez
garde de trouver messire de Flavi sur votre chemin.

Le frre Cyrille voulut retenir le soldat; mais il gagna la porte du
couvent, remonta  cheval et disparut en renouvelant son avertissement.

Le moine n'en avait pas besoin pour comprendre les difficults et les
prils que son protg allait avoir  surmonter; mais celui-ci n'y
songeait point; tout  son enivrement, il voulait partir
sur-le-champ.--J'ai une mre! Ce cri qu'il avait jet dans son premier
transport de surprise et de ravissement, il le rptait maintenant sans
cesse au fond de son coeur. Il n'tait plus orphelin, il n'tait plus
pauvre, il n'tait plus obscur! il pouvait esprer une satisfaction pour
les instincts de tendresse et d'activit qu'il sentait en lui; il
prendrait sa place dans la famille des hommes, parmi ceux qui avaient le
droit de vouloir, d'agir! Le frre Cyrille essaya en vain d'amortir
cette ardeur et d'ajourner les recherches, Remy dclara qu'il ne pouvait
attendre, qu'il sentait en lui une sorte de puissance invisible qui le
poussait.

--Mais songe, malheureux garon, que tu ne sais rien de ta mre que son
nom! disait le moine.

--J'irai partout, le rptant jusqu' ce qu'une femme y rponde,
rpliquait Remy dans son exaltation.

--Et si elle te repousse?

--Je lui offrirai des preuves.

--Mais les fatigues de la route, les dangers, les piges qu'on pourra te
tendre!...

--Vous oubliez, mon pre, que j'ai pour moi la Vierge et Mars!

Cette dernire raison convainquit le frre Cyrille.

--Eh bien, tu partiras, dit-il enfin, mais pas seul! Jrme t'a confi 
moi; tu as vcu  mes cts une anne entire; je ne te jetterai pas
ainsi sans conseiller et sans appui au milieu de la mle; nous irons
ensemble, et je ne te quitterai qu'aprs avoir trouv la dame de
Varennes.

La permission du prieur fut obtenue sans peine; car dans ces temps de
rvolutions la claustration des religieux eux-mmes tait loin d'tre
aussi svre que dans les sicles prcdents. Les intrts, les
passions, les ncessits les arrachaient souvent  leurs retraites pour
les mler aux dbats humains, et la robe monacale flottait partout,  la
cour, sur les champs de bataille, dans le conseil des princes! C'tait
encore une dfense; ce n'tait dj plus un empchement.

Les prparatifs furent bientt faits, et le frre Cyrille quitta le
couvent avec Remy.

Tous deux se dirigeaient vers la Touraine, o se tenait la cour et o
ils espraient obtenir plus facilement les renseignements dont ils
avaient besoin.


 4.

On se trouvait dans l'anne 1428, c'est--dire  une poque o tous les
dsastres semblaient s'tre runis pour dsoler la France. La guerre,
les maladies, la famine, le froid, avaient tour  tour dcim la
population et ruin le pays. Nos voyageurs durent viter les villes qui
tenaient leurs portes fermes, et traverser des campagnes couvertes de
neige, o ils trouvaient la plupart des villages abandonns. Les
difficults se multipliaient  chaque pas et retardaient sans cesse leur
marche. Il fallait viter les troupes d'Anglais ou de Bourguignons qui
parcouraient les campagnes pour piller ce qui restait  prendre, les
brigands qui s'embusquaient aux carrefours des routes pour dpouiller
les voyageurs, les bandes de loups qui venaient jusqu'aux ouvrages
avancs des villes attaquer les sentinelles! Heureux quand ils
rencontraient, le soir, quelque masure o ils pouvaient allumer du feu
et trouver un abri. Mais il fallait, pour cela, s'carter des routes et
s'enfoncer au plus profond des ravines et des fourrs. Partout ailleurs,
les habitants gardaient leurs portes fermes, n'osant ni sortir, ni
parler, ni allumer le foyer, dont la fume les et trahis. Plus de
troupeaux dans les campagnes, plus d'attelages, plus mme de chiens! les
maraudeurs, dont ils annonaient l'approche, les avaient tus.

Remy et son guide continurent cependant leur route avec courage,
souffrant sans se plaindre le froid, les fatigues et la faim.  chaque
preuve, le jeune garon opposait ses esprances, et le moine ses
proccupations scientifiques. Tout lui devenait occasion d'enseignement
ou d'tudes. Si les vivres faisaient dfaut, il parlait longuement de la
proprit malfaisante de la plupart des mets et des avantages de la
dite; le froid svissait-il avec plus de rigueur, il se rjouissait
tout haut de pouvoir exprimenter ses effets encore mal tudis; si la
fatigue roidissait leurs membres, il expliquait comment cela avait lieu,
et il donnait au jeune garon une leon d'anatomie d'aprs le livre de
Chauliac.

Un soir, ils arrivrent au hameau de La Roche, rcemment brl par une
troupe de soldats. Tous les habitants s'taient rfugis dans l'glise
qui restait seule debout, et qui tait encombre des meubles grossiers
arrachs  l'incendie. Quelques chvres s'y trouvaient parques. Le Pre
Cyrille et son protg y cherchrent un refuge pour la nuit.

Les huit ou dix familles qui s'y taient retires se tenaient groupes
autour de plusieurs feux allums sur les dalles, et la fume, qui
n'avait d'autre issue que les fentres, formait une atmosphre paisse,
 travers laquelle on pouvait  peine s'apercevoir. Cependant, en
reconnaissant la robe du Pre Cyrille, on resserra le cercle pour faire
place aux nouveaux venus.

Le moine s'tonna de ne voir que des femmes et des enfants; mais on lui
apprit que les hommes taient sortis avec les charrues auxquelles ils
s'attelaient,  dfaut de boeufs, pour labourer de nuit; car tels
taient les dsordres de ce malheureux temps qu'ils n'osaient paratre
de jour dans les champs qu'ils cultivaient.

Rien ne pouvait, du reste, donner ide du dnment de ces pauvres gens.
Les femmes taient vtues de peaux non tannes et de quelques lambeaux
d'toffes dont la pluie et le soleil avaient fait disparatre la
couleur, leurs enfants, de grossiers tissus de paille tresse. Cependant
elles offrirent aux deux voyageurs de partager leur chtif repas:
c'tait un peu de lait de chvre et quelques racines cuites sous la
cendre. Elles s'excusrent de ne pouvoir offrir de viande, leurs boeufs
et leurs porcs ayant t enlevs par les soudards qui avaient brl le
hameau. Mais le frre Cyrille dclara que, selon Gallien, le boeuf
occasionnait des obstructions, tandis que la chair de porc engendrait la
mlancolie; et il commena une dissertation entrecoupe de grec et de
latin pour prouver que toutes les maladies venant de la rarfaction ou
de la superfluit des humeurs, la nourriture vgtale tait la plus
propre  entretenir celles-ci dans un juste quilibre, et par suite la
seule qui convnt vritablement  l'homme.

Aprs avoir ainsi assaisonn d'aphorismes la frugalit du repas, il
allait se jeter avec Remy sur une litire de feuilles tendue le long du
mur, lorsque des pas de chevaux retentirent devant le porche. Les femmes
effrayes se levrent, craignant que ce ne ft encore quelque troupe
d'aventuriers; mais les cavaliers qui venaient de mettre pied  terre
n'taient qu'au nombre de cinq, et celui qui marchait  leur tte entra
en souhaitant la paix de Dieu aux femmes accourues vers l'entre. Il
s'avana ensuite vers le choeur, s'agenouilla dvotement et se mit 
prier.

Remy, qui s'tait trouv sur son passage, n'avait pu retenir un geste de
surprise qu'il renouvela en le voyant se relever.

--Connatrais-tu ce jeune homme? demanda le frre Cyrille, qui avait
remarqu son mouvement.

--Que Dieu m'claire si je suis le jouet de quelque illusion! rpondit
le jeune garon; mais il me rappelle trait pour trait la paysanne qui
m'accueillit il y a un an  Domremy.

--Qui parle de Domremy? s'cria l'tranger en se retournant vivement.

Et ses yeux ayant rencontr le pupille de Cyrille, ajouta:

--Sur mon salut! c'est le chevrier que ceux de Marcey voulaient tuer.

--Ainsi je ne me suis pas tromp! s'cria Remy; vous tes bien Jeanne
Rome.

--Si bien, que voici mon frre Pierre, dit la paysanne en montrant un
jeune soldat qui venait de s'approcher. Que le grand Messire soit lou
de mettre sur mon chemin un visage connu et qui me rappelle mon pauvre
village!

--Dieu nous sauve! Depuis quand les filles des champs voyagent-elles en
habits de cavalier et l'pe au ct? demanda le frre Cyrille avec
surprise.

--C'est en effet chose peu ordinaire, mon rvrend, rpliqua la paysanne
avec modestie; mais la ncessit des temps est une dure loi.

--Et o allez-vous? reprit le moine.

--Vers le roi de France, mon pre, pour remplir une mission.

Frre Cyrille allait continuer ses questions, lorsqu'un des cavaliers
qui accompagnaient la jeune fille, et qui, par son ge aussi bien que
par son costume, semblait suprieur aux autres, s'approcha.

--Montrez plus de prudence, Jeanne, dit-il vivement; c'est trop dj
qu'on vous ait reconnue, et si vous racontez  tout venant vos projets,
la route ne peut manquer de nous tre ferme.

--N'ayez point de souci, messire Jean de Metz, rpondit la jeune fille
avec calme; ceux ci peuvent tre regards comme bons Franais.

--Priez-les alors d'oublier votre rencontre et ce que vous avez pu leur
dire, car du secret dpend la russite.

--La russite ne dpend que du grand Messire, reprit Jeanne doucement;
mais vous serez satisfait, car je m'assure que le rvrend et le jeune
garon sauront se taire.

Remy et le moine protestrent de leur discrtion.

--J'y compte, braves gens, reprit la paysanne, et surtout j'espre que
vous vous souviendrez de moi dans vos prires du soir et du matin; car
tout vient de Dieu et de nos saints patrons.

 ces mots, elle se signa en saluant les deux voyageurs et suivit
messire Jean de Metz prs du porche o les chevaux avaient t attachs.

Elle y attendit quelque temps le retour de plusieurs compagnons qui
taient alls  la recherche de vivres. Ils arrivrent enfin; et,  la
lueur du feu qu'ils ne tardrent pas  allumer, frre Cyrille reconnut
parmi eux _Exaudi nos_.

Il attira vivement Remy dans la partie la plus obscure de l'glise, en
lui recommandant de ne point se laisser voir par l'archer, qui, aprs la
scne du couvent, ne pouvait manquer de deviner le motif de leur voyage;
et, afin de mieux se cacher tous deux, ils se couchrent sur les
feuilles.

Le repas achev, Jeanne et ses compagnons s'tendirent galement sur un
peu de paille prs du bnitier. _Exaudi nos_ et un autre cavalier, qui
portait le costume de messager du roi, restrent seuls veills.

Aprs avoir fait entrer les chevaux dans l'glise pour les mettre 
l'abri des loups dont on entendait les hurlements dans la nuit, ils
s'avancrent vers le choeur et s'assirent prs du dernier feu qui jett
encore quelques lueurs. Ils se trouvaient ainsi  quelques pieds du
frre Cyrille et de son protg.

Tous deux avaient sans doute leurs raisons pour s'loigner de leurs
compagnons; car ils parlrent longtemps, vivement,  voix base, et le
nom de Jeanne revenait sans cesse dans cet entretien mystrieux. Ils
s'interrompirent cependant tout  coup en tressaillant.

--N'as-tu pas entendu remuer derrire toi? demanda _Exaudi nos_.

--Oui, dit le messager en se retournant.

--Il y a quelqu'un l sur la litire de feuilles.

--C'est un moine qui dort.

--Il est seul?

--Tout seul.

L'archer se rassura, reprit la conversation qui dura encore quelque
temps, puis tous deux s'assoupirent autour du feu teint.

Mais avant le jour la voix de Jeanne se fit entendre; elle rveillait
ses compagnons.

--Allons, messire Jean de Metz, messire Bertrand de Poulengy,
disait-elle, il est temps de remettre le pied  l'trier, afin d'aller
o Dieu nous envoie.

Les gentilshommes secourent un reste de sommeil et se levrent. Aprs
la prire dite  haute voix par la jeune paysanne, on brida les chevaux
et on les fit sortir sous le porche, o chacun se mit en selle.

Le jour commenait alors  paratre, et Jeanne aperut que le messager
et _Exaudi nos_ se tenaient prs d'elle; elle tressaillit comme si leur
vue et subitement rveill son souvenir, et appelant Jean de Metz:

--Savez-vous, messire, pourquoi ces deux mchants garons se trouvent 
ma droite et  ma gauche? demanda-t-elle.

--Pourquoi serait-ce, sinon pour vous servir de conducteurs? rpliqua le
gentilhomme.

--Comme vous dites, reprit Jeanne. Reste seulement  savoir o ils
veulent me conduire.

--Vers le roi, sans doute.

--Vous rpondez  leur place; mais moi, j'ai une autre ide, et
puisqu'ils ne veulent rien dire, je parlerai pour eux.

--Pour nous! rptrent les deux hommes surpris.

--Tout  l'heure, nous allons rencontrer une rivire, reprit Jeanne.

Le messager et l'archer firent un mouvement.

--Sur cette rivire se trouve un pont sans parapet.

Ils tressaillirent.

--Ces deux hommes doivent prendre la bride de mon cheval, sous prtexte
de le conduire...

Ils devinrent ples.

--Et quand nous serons au milieu, ils me pousseront au plus profond de
l'eau! N'est-ce pas l ce dont vous tes convenus pour vous dbarrasser
de celle dont la conduite vous expose, dites-vous,  de trop grands
prils?

_Exaudi nos_ et son compagnon joignirent les mains avec pouvante.

--Grce! grce! demoiselle Jeanne, s'crirent-ils tremblants.

--Par le ciel! si c'est la vrit, ces deux mchants doivent tre
branchs au premier arbre! s'cria Bertrand de Poulengy en faisant
avancer brusquement son cheval vers l'archer et son complice.

Mais Jeanne l'arrta du geste.

--Laissez, dit-elle; tous deux me prennent pour une magicienne; mais je
leur prouverai bien que mon pouvoir vient de Messire et non du dmon.
Pour cette fois, nous n'avons rien  craindre, car un chrtien m'a
averti de leur mauvaiset. Laissez-les donc nous suivre sans plus vous
tourmenter, et par la volont du vrai Dieu, ils ne nous nuiront point.

 ces mots, elle souleva la bride de son cheval et partit avec toute la
troupe.

Lorsqu'elle eut disparu, Remy sortit de la niche o il s'tait tenu
cach et o il avait pu voir le rsultat de l'avertissement donn par
lui  Jeanne. Il demeura sous le porche tant qu'il aperut son cheval
blanc dans la nuit, puis rentra dans l'glise pour rveiller le frre
Cyrille et se remettre en route avec lui.


 5.

 mesure que nos deux voyageurs approchaient de la limite o l'autorit
franaise s'tait maintenue, le pays devenait encore plus ravag, et les
faibles secours qu'ils avaient trouvs jusqu'alors leurs manqurent
compltement. La population, en butte aux attaques des deux partis,
s'tait lasse de relever des toits toujours incendis, de semer des
moissons toujours fauches en herbe; elle avait pris la fuite, si bien
que tout tait dsert. Cyrille et Remy taient forcs de faire de longs
dtours, afin de passer par les bourgs o ils pouvaient trouver quelques
ressources; mais, outre qu'ils prolongeaient ainsi leur route, la
rencontre des partis qui battaient le pays les exposait  mille dangers.

Qu'ils fussent Franais, Bourguignons ou Anglais, on pouvait les
regarder comme ennemis de quiconque se trouvait trop faible pour leur
rsister. Nos deux voyageurs furent plusieurs fois arrts et ranonns
autant que le permettait leur indigence; mais en arrivant  Tonnerre, ce
fut bien autre chose: soit feinte, soit erreur, on les prit pour des
espions, et tous deux furent jets en prison.

Le moine demanda en vain  parler au gouverneur; plusieurs jours
s'coulrent sans qu'il pt l'obtenir. On les avait placs dans une
salle basse o se trouvaient enferms des juifs, des _caignardiers_ et
des _robeurs d'enfants_[11], dont toute l'ambition tait de se laisser
oublier jusqu' ce que le hasard leur fournt une occasion de
dlivrance. Celui qui couchait avec eux (selon l'usage alors tabli dans
les prisons, o chaque lit servait pour trois prisonniers) les engagea
d'abord  attendre comme lui une heureuse chance; mais voyant qu'ils ne
pouvaient s'y rsigner, il leur dit enfin:

  [11] On appelait caignardiers certains vagabonds dangereux qui
    avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et robeurs
    d'enfants des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils
    faisaient trafic.

--Par saint Ladre! puisque vous avez si peu de patience, je puis vous
donner le moyen d'tre conduit sans plus de retard au gouverneur; mais
il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la
dure.

--Qu'importe! pourvu que nous puissions nous justifier, rpliqua
Cyrille.

--Alors donc, continua le prisonnier, refusez ds aujourd'hui de payer
le droit de gele de huit deniers, vous serez rang parmi ceux qui n'ont
pour couche qu'une litire de paille, et comme vous ne serez plus
d'aucun profit  notre gardien, il saura bien vous faire obtenir
audience du seigneur qui gouverne.

Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait prvu arriva. Le
moine et Remy, ne rapportant plus au gelier que la peine de les garder,
furent bientt conduits au gouverneur pour tre interrogs.

Ils trouvrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une
table couverte de coupes et de hanaps. C'tait un homme d'environ
quarante ans, un peu replet, mais tann par le soleil et la bise. Il
avait le front bas, le regard hautain, et ces lvres minces qui
indiquent l'avarice et l'insensibilit.

Au moment o les deux prisonniers parurent, il tendait  son cuyer une
large coupe de vermeil.

--Verse, s'criait-il, ce sont les juifs qui payent la benoite liqueur.

-- condition qu'on leur en rende le prix au centuple, fit observer un
des convives.

--De fait, c'est une honte que tout l'or de la noblesse aille enrichir
cette immonde engeance, continua un second; leurs escarcelles sont
pleines de nos promesses et cdules.

--Sans compter qu'ils osent nous menacer de la justice! ajouta un
troisime.

-- qui le dites-vous? reprit le gouverneur; n'ont-ils pas crit au roi
pour que j'aie  payer ce qui leur est d?

--Et vous ne nous dlivrez pas de ces loups ravisseurs, messire?

Le gros homme cligna des yeux.

--Patience, patience, dit-il, on trouvera un moyen de leur faire donner
quittance de toute dette, et cela sans beaucoup attendre! Buvons
toujours, vous dis-je, avec courage et sans autre inquitude pour le
prsent.

Il avait de nouveau fait remplir son hanap qu'il commenait  vider,
lorsque le frre Cyrille et Remy s'approchrent. Il s'arrta  moiti de
la libation.

--Eh bien, qu'est-ce que c'est? s'cria-t-il; d'o nous viennent ce
frocard et ce jeune drle?

Puis, comme s'il se ft tout  coup rappel:

--Ah! je sais, reprit-il, encore des espions de Bedford? Qu'ils payent
ranon, sang Dieu! qu'ils payent ranon ou qu'on les pende.

--Trs-bien! dit le moine rsolument; mais aucun de nous, messire, n'a
mrit d'tre ranonn ni pendu; loin d'tre des messagers de Bedford,
nous sommes de vrais Francs.

--Ah! tu me donnes des dmentis, toi! reprit le gouverneur en lanant au
moine un regard de travers. Sang Dieu! tu crois peut-tre que ta robe me
fera peur?

--Je crois seulement qu'elle me fera respecter, reprit Cyrille avec
fermet, car c'est la livre d'un serviteur de Dieu!

--Par le ciel! peu me chaut que ce soit de Dieu ou du diable! s'cria le
seigneur. Qui es-tu? d'o viens-tu? que cherches-tu ici? voyons, rponds
sans ambages, ou toi et ton jeune gars, je vous fais brancher  l'un des
arbres de la grande place, aussi vrai que je me nomme messire de Flavi!

Remy et le Pre Cyrille firent un mouvement.

--De Flavi! s'crirent-ils ensemble.

Le gouverneur les regarda en face.

--Eh bien! dit-il.

--Le cousin de la dame de Varennes! ajouta le moine.

--Aprs? demanda Flavi plus attentif.

Le Pre Cyrille ouvrit la bouche pour ajouter un mot, mais il ne le
pronona pas: seulement, son regard alla comme involontairement du
gouverneur  Remy.

Celui-ci avait dj rprim son trouble.

--Que signifie cette surprise en entendant mon nom? s'cria Flavi, et
pourquoi me parler de la dame de Varennes? Sur mon salut! il y a ici
quelques diableries. Approchez, rvrend, et si vous tenez au moule de
votre capuchon, rpondez sans plus attendre.

En prononant ces mots, le gouverneur de Tonnerre avait repos
brusquement sur la table son hanap. Cyrille, qui allait rpondre,
tressaillit et s'arrta tout  coup: il venait d'apercevoir le boeuf
sculpt qui formait l'anse de la tasse de vermeil.

L'horoscope de Remy lui revint aussitt  la mmoire; il se rappela les
sinistres prsages qui se rattachaient au signe du Taureau, et ne douta
point que le danger annonc ne ft arriv.

Flavi, surpris et irrit de son silence subit, renouvela ses questions
avec impatience; mais le moine tait bien dcid  ne lui donner aucune
explication. Il rpondit seulement qu'il se rendait en Touraine avec
l'autorisation de son prieur, pour une affaire de succession; et les
efforts de Flavi ne purent lui rien arracher de plus. Enfin,  bout de
patience, il ordonna de faire reconduire les voyageurs en prison, afin
qu'ils fussent pendus le lendemain, comme convaincus d'espionnage.

Le Pre Cyrille prit d'abord ce dernier ordre pour une menace; mais son
inquitude devint plus srieuse lorsqu' son retour le gelier les
renferma dans des cachots spars. Il voulut de nouveau parler au
gouverneur; on lui rpondit qu'il venait de quitter Tonnerre  la tte
d'une compagnie arme, avec laquelle il devait battre la campagne
pendant plusieurs jours. Le gelier ajouta seulement, par forme de
parenthse, que matre Richard, archer du sire de Flavi, avait reu
ordre de ne point oublier les prisonniers, et qu'il se prsenterait avec
un confesseur vers le point du jour.

Dsormais le doute tait impossible: le Pre Cyrille avait cru faire
acte de prudence en taisant la vrit, et ce silence l'avait perdu ainsi
que Remy.

Cette pense lui causa une sorte de vertige. Pour lui-mme, il et pu,
sans trop d'motion, accepter ce coup inattendu: au milieu des dsastres
qui affligeaient la France depuis tant d'annes, trop de sang avait
coul pour que l'ide d'une fin violente ne ft pas devenue familire 
tous;  force de voir tomber ses voisins, on s'tait accoutum 
attendre la mort pour son propre compte; mais comment l'accepter pour
celui d'un enfant qu'on avait protg, auquel on supposait une longue et
heureuse destine? Frre Cyrille ne pouvait s'habituer  la pense que
tant d'esprances allaient tre moissonnes dans leur fleur; il
s'indignait et se dsolait tour  tour. Il priait Dieu avec ferveur ou
repassait le _thme_ calcul pour Remy: le Taureau se montrait toujours
hostile; mais, toujours aussi, Mars et la Vierge promettaient leur
influence favorable. Frre Cyrille flottait malgr lui entre l'espoir et
la crainte, et cependant la crainte augmentait d'instant en instant!

Une partie de la nuit tait dj coule; l'heure dsigne pour le
supplice approchait, toute chance de salut paraissait perdue! Tout 
coup une lueur rougetre brille au dehors; elle devient plus vive, elle
grandit; une immense clameur s'lve: c'est le feu! Ses reflets
tincelants clairent les murailles; on entend le mugissement des
flammes, le craquement des charpentes! Le gelier accourt ouvrir les
portes des cachots en criant que le feu est au quartier des juifs, plac
derrire la prison. Le moine se prcipite dans les corridors troits, il
appelle Remy; une voix qui prononce son nom lui a rpondu: tous deux se
cherchaient, et tous deux se rencontrent  l'entre du prau rserv. La
porte est ouverte; ils s'y prcipitent, traversent une seconde cour,
s'lancent dans la rue et courent devant eux en se tenant par la main.

Mais leur course les rapproche de l'incendie; ils sont heurts d'abord
par les malheureux qui fuient chargs de ce qu'ils ont pu drober aux
flammes, puis par les soldats du sire de Flavi, qui les poursuivent et
les dpouillent. Le Pre Cyrille se rappelle alors la menace du
gouverneur, et comprend la cause du dsastre; mais une pluie de cendre
et de charbons embrass l'oblige  rebrousser chemin; il trouve une
ruelle solitaire, s'y prcipite avec Remy, et tous deux gagnent la
campagne.

Ils ne s'arrtrent qu' la lisire d'un fourr pais, qui leur assurait
une retraite. L, le moine haletant cria:--Assez! regarda derrire lui
pour s'assurer qu'ils n'taient point poursuivis, puis se tourna vers
Remy.

--Ah! Dieu vient de faire pour nous un miracle, dit-il.

--Mon pre! s'cria celui-ci, mu de joie.

--Qu'il soit bni de t'avoir sauv! reprit le moine en se signant avec
une expression d'ardente reconnaissance; nous devons ce bonheur aux
soldats qui ont mis le feu  la rue pour que l'incendie donnt quittance
 leurs officiers. Du reste, le _thme_ l'avait annonc: Mars nous
protge!... Seulement n'oublions pas que nous avons toujours contre nous
le Taureau!

Ils se remirent en marche  travers le fourr, suivirent le Serein
jusqu' ce qu'ils eussent trouv un gu, puis se dirigrent vers la
Cure. Ils marchrent pendant le reste de la nuit et pendant une partie
du jour suivant; enfin, prs de Vermanton, la fatigue les fora de
s'arrter.

Ils frapprent  la porte d'une maison d'assez bonne apparence, btie
dans le bois, et qu'ils prirent pour une maison de forestier. Mais la
femme qui vint leur ouvrir portait le costume bourgeois; elle regarda
d'abord par un guichet grill, demanda ce qu'on lui voulait, et finit
par ouvrir avec quelque hsitation.

En entrant, le Pre Cyrille et son compagnon remarqurent un tabli
couvert d'outils et de fragments d'os. Mais leur htesse se hta de les
faire passer dans une seconde pice, o elle leur offrit des siges
autour d'une table sur laquelle elle plaa de quoi satisfaire leur faim.

Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangrent et burent
d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin rassasis, le Pre Cyrille
adressa la parole  la femme, qui s'tait assise prs du foyer, et les
regardait dner sans rien dire.

--Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce
familiarit que lui permettaient sa profession et son ge; mais la
meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalit est le bruit
du couteau et de la cuiller de ses htes. Dieu vous rendra ce que vous
faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs.

La matresse du logis se signa en soupirant.

--Puisse-t-il vous entendre, mon rvrend! murmura-t-elle; car nous
vivons dans des temps o il fait expier durement  tous les fautes de
quelques-uns.

--Hlas! vous avez raison, rpliqua doucement le Pre Cyrille; pour
l'heure, nous voyons le royaume livr  deux peuples et  deux princes
qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi nul ne peut-il dire
quand finiront nos maux, si la Trinit elle-mme n'en prend souci.

--Peut-tre le moment de la misricorde est-il venu, fit observer la
femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi
Charles.

--Une nouvelle Judith! rpta le moine tonn.

--Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se
disait envoye de Dieu est arrive  Chinon dans le mois de fvrier.
Aprs l'avoir fait examiner par des vques et par l'universit de
Poitiers, Charles l'a mise  la tte d'un secours qui se rendait 
Orlans, et elle a fait lever le sige aux Anglais.

--Est-ce possible! interrompit Remy.

--Si possible, qu'elle est elle-mme  Loches, o se trouve maintenant
le roi.

--Au nom du Christ! partons pour Loches, mon pre! s'cria le jeune
garon en se levant; c'est l qu'il faut arriver.

Leur htesse objecta les dangers de la route couverte de partis anglais,
qui, depuis la dfaite d'Orlans, ne faisaient quartier  personne. Mais
le Pre Cyrille lui rpondit que Dieu, qui les avait protgs depuis
trois mois, ne les abandonnerait pas. Elle voulut alors garnir de
provisions la besace que portait le jeune garon, et passa dans la pice
voisine pour remplir sa bouteille de cuir. Mais comme elle se dirigeait
vers le cellier, plusieurs coups furent frapps  la porte d'entre, et
on l'appela par son nom.

--Dieu nous sauve, c'est Nicolle! s'cria-t-elle.

--Oui, femme, reprit la voix; ouvre vite par le ciel! je meurs de soif
et de faim.

Elle courut ouvrir, et un homme au teint bruni, mais  l'air jovial,
parut sur le seuil. Il tait vtu de la robe de plerin, et portait,
suspendue au cou, une de ces petites botes grilles dans lesquelles on
renfermait les reliques  vendre.

--Jsus Dieu! est-ce bien vous? reprit la femme stupfaite.

--Tu ne m'attendais pas sitt, dit le nouveau-venu; mais depuis que
Jeanne la Pucelle met partout les Anglais en fuite, ceux-ci sont devenus
dvots; ds qu'ils m'apercevaient avec ma robe de plerin, ils
accouraient pour acheter des reliques qui pussent les prserver de
malencontre: aussi, ai-je tout vendu en quelques jours, et je viens
renouveler ma trousse  miracles...

--Plus bas! malheureux! interrompit la femme effraye; il y a l un
jeune garon et un moine.

--Ah! _goddem!_

--Au nom de Dieu! tez vite cette robe...

--C'est inutile, dit le Pre Cyrille, qui avait tout entendu de la pice
voisine, et qui se montra, l'air svre et courrouc.

La femme recula en poussant un cri. Quant au plerin, aprs le premier
mouvement de surprise, il parut prendre son parti.

--Par le ciel! mon rvrend, vous confessez les gens sans qu'ils s'en
doutent, dit-il avec une gaiet effronte.

--Tais-toi, sacrilge! s'cria le moine dont l'indignation avait touff
l'indulgence habituelle; faut plerin, fabricant impie de reliques
menteuses, peux-tu oublier les peines ternelles qui doivent punir ton
imposture dans l'autre monde?

--J'aime mieux me rappeler les profits qui rcompensent ma peine dans
celui-ci, rpliqua Nicolle avec effronterie. Par tous les diables! mon
rvrend, vous tes mal venu  me reprocher de vivre de tromperies quand
l'honntet vous fait mourir de faim. J'ai t clerc de bazoche, puis
chantre de paroisse, et j'tais vtu d'un mauvais habit de retondaille,
nourri de fromage de chvre et de pain d'orge  la paille; j'ai voulu
ouvrir  Auxerre boutique d'picerie, les soudards ont pill les
marchandises qu'on m'envoyait, et il a fallu attacher une bannire sur
mon pignon[12]. Ne pouvant subsister de mon travail, je me suis donc
dcid  subsister de mes ruses; la faute n'en est point  moi, mais 
ceux qui m'y ont forc.

  [12] C'tait une indication de banqueroute.

--Hlas! c'est la vrit, ajouta la femme chez qui l'industrie du faux
plerin veillait videmment des scrupules, mais qui et voulu l'excuser
aux yeux du moine; Nicolle n'a point choisi son mtier, et si on peut
lui reprocher l'argent qu'il gagne, du moins sait-il en garder une part
pour des oeuvres pieuses.

Et la preuve, ajouta le plerin en plongeant la main dans son
escarcelle, d'o il retira quelques pices de monnaie, c'est que je
prierai le rvrend de ne point m'oublier dans ses prires.

Le moine repoussa l'argent.

--_Vade retro!_ s'cria-t-il, ce sont les cus du diable! je ne veux
rien du trahisseur de Dieu. _Vade retro!_

--Vous avez t moins scrupuleux pour la victuaille! fit observer
Nicolle piqu, en jetant un regard sur la besace que portait Remy.

Le Pre Cyrille la saisit vivement.

--Ah! trs-bien, s'cria-t-il; je l'avais oubli; vous avez raison de me
le rappeler. Quand je devrais mourir de male-faim, il ne sera point dit
que j'aurai partag le pain de l'iniquit. Reprenez votre aumne, et
qu'elle reste  la charge de votre me.

Il avait vid le bissac, qu'il tordit  l'un de ses bras, puis,
reprenant le bton de houx pos prs de la porte, il sortit avec Remy
sans plus attendre.


 6.

L'annonce des succs obtenus par cette fille inconnue qui conduisait
l'arme franaise au nom de Dieu et de l'arrive de la cour  Loches,
avait singulirement rjoui le jeune homme; il le fut encore bien
davantage en apprenant que Jeanne la Pucelle venait de reconqurir
successivement, sur les Anglais, Jergeau, Meung, Beaugency, et que le
roi s'avanait avec elle vers la Beauce.

Son conducteur et lui changrent aussitt de direction; remontant vers
le nord, ils laissrent Orlans sur leur gauche, et atteignirent la
lisire des bois de Neuville.

Jusqu'alors le Pre Cyrille avait support les fatigues du voyage 
force de bonne volont; mais la route devenait de plus en plus
difficile, et le courage seul ne pouvait suffire pour en surmonter les
difficults. Les deux voyageurs traversaient un pays ravag par le
passage rcent des Anglais, qui vacuaient les villes et les chteaux o
ils avaient jusqu'alors tenu garnison. Ils s'taient retirs en ne
laissant partout que solitude et ruines. Les provisions de nos voyageurs
s'puisrent sans qu'ils pussent les renouveler; il fallut vivre de
racines et d'herbes sauvages arraches aux bords des sillons en friche.
Depuis trois jours ils n'avaient rencontr aucun tre vivant. La pluie
tombait presque continuellement sans qu'ils pussent trouver d'autre abri
que des masures  demi croules ou des carrires abandonnes. Le Pre
Cyrille, qui avait jusqu'alors accept toutes les peines et les
privations sans se plaindre, ne put y rsister plus longtemps. Le
quatrime jour, il s'arrta  l'entre d'un petit taillis, vaincu par le
froid, la lassitude et la faim, et se laissa tomber lourdement sur un
tronc d'arbre abattu.

--Quand il s'agirait du paradis, je ne pourrais faire un pas de plus,
dit-il d'une voix affaiblie; laisse-moi ici, mon fils... et continue
sans moi.

--Au nom de Dieu, mon pre, encore un effort! interrompit Remy; que nous
puissions au moins atteindre quelque cabane... allumer un peu de feu...
Ici vous tes sans abri... Mon pre, je vous en supplie!

Le frre Cyrille ne rpondit que par un murmure inintelligible: ses
paupires engourdies par le froid s'taient refermes; ses membres, que
la fatigue avait appesantis, demeurrent immobiles. Remy continua en
vain ses prires pendant quelque temps: son compagnon s'tait endormi!

Saisi de frayeur, il courut vers la route en appelant  grands cris et
cherchant de l'oeil, au milieu de la nuit qui tait descendue, quelque
fume qui pt lui faire esprer un prochain secours. Aprs avoir
longtemps regard en vain, il crut apercevoir plus loin, au bord de la
route, une construction dont il ne put bien distinguer la forme, mais
qui lui parut importante et leve. Ne doutant point que ce ne ft une
maison, il revint au frre Cyrille, le souleva dans ses bras et se mit 
l'entraner avec effort vers l'abri qu'il avait entrevu.

Le moine,  demi rveill, se redressa sur ses pieds et se remit
machinalement en marche; enfin tous deux atteignirent l'difice, dont la
sombre silhouette se dessinait dans l'ombre. Remy releva les yeux...
c'taient les fourches de justice de la snchausse, auxquelles pendait
encore le cadavre du dernier supplici!

Cette espce de dsappointement abattit ce qui lui restait de courage.
Aprs avoir de nouveau promen ses regards autour de lui sans rien
distinguer autre chose que le sombre abme de la nuit, au milieu duquel
les arbres levaient leurs bras tortueux comme de lugubres fantmes, il
s'assit  ct du frre Cyrille, appuya sa tte sur un pan de la robe du
moine et se laissa aller  la somnolence qu'il avait jusqu'alors
combattue.

Cependant un reste d'nergie vitale luttait encore dans son coeur et lui
faisait percevoir vaguement ce qui se passait; il sentait que la pluie
avait recommenc  tomber, et il rabattit machinalement le capuchon sur
la tte du frre Cyrille; puis il entendit les oiseaux de proie pousser
leurs cris sinistres autour du gibet, puis les hurlements des loups
rdant sur la lisire des fourrs! enfin il lui sembla qu'une ombre
s'avanait vers eux!

Il fit un effort pour se redresser, et aperut une vieille femme d'un
aspect hideux, qui s'tait arrte en le voyant, avec un geste de
surprise.

--Au nom de Dieu le Pre... et de son Fils, balbutia-t-il, qui que vous
soyez... secourez-nous!...

--Qui es-tu, et que fais-tu l? demanda la vieille femme.

Remy lui expliqua en mots entrecoups comment lui et son conducteur
avaient t surpris par la nuit au lieu o ils se trouvaient. Il la
supplia de nouveau de lui indiquer un gte et de l'aider  y conduire
son compagnon. La vieille femme, qui avait d'abord paru balancer, se
dcida enfin; elle prit un des bras du Pre Cyrille, tandis que Remy
prenait l'autre, et tous deux le conduisirent ainsi jusqu' la colline
qui bordait le taillis.

Un vieux chteau depuis longtemps ruin la dominait, et ses tours
brches se dessinaient en blanc sur le ciel charg de brouillards
sombres. Aprs leur avoir fait suivre un sentier rocailleux et franchir
des dbris de murailles, la vieille femme poussa enfin la porte d'une
sorte de cave souterraine conserve intacte au milieu des ruines, et
dont elle avait fait son habitation. Elle quitta un instant ses htes et
reparut bientt avec une lampe allume; mais  la vue de la robe du Pre
Cyrille, que la nuit ne lui avait point permis jusqu'alors de
distinguer, elle ne put rprimer un mouvement de surprise et presque
d'pouvante.

--Un moine! s'cria-t-elle.

--Aimeriez vous donc mieux un soudard? dit en souriant le religieux, qui
commenait  se ranimer. Ne craignez-rien, bonne femme, nous sommes des
gens de paix, et nous serons doublement vos obligs si, aprs nous avoir
accord une place sous votre toit, vous rallumez pour nous votre foyer.

La vieille grommela quelques mots inintelligibles, prit la lampe et
voulut faire entrer ses htes dans une seconde pice plus recule; mais
Remy, qui venait de promener ses regards autour de celle o ils se
trouvaient dans ce moment, saisit vivement la main du Pre Cyrille, et
lui dit d'une voix altre:

--Dieu nous protge! voyez o nous sommes, mon pre.

Le moine releva la tte et tressaillit  son tour.

--Si je ne me trompe, ceci est un laboratoire de science diabolique,
dit-il avec une vivacit dans laquelle la peur avait videmment moins de
part que la curiosit.

--Sortons, mon pre, sortons! interrompit Remy, en cherchant 
l'entraner.

Mais le Pre Cyrille rsista: il partageait la croyance de son sicle
dans la magie, mais bien qu'il la regardt comme directement enseigne
par le dmon, l'ardeur scientifique combattait, dans son esprit, le
dsir du salut et lui inspirait pour le moins autant d'intrt que
d'horreur pour le grand art des sortilges. Lui-mme avait autrefois
essay, dans le secret du laboratoire, quelques recettes magiques, et
s'il n'avait point persist, la cause en tait bien moins dans son
orthodoxie que dans l'insuccs des premires tentatives. La rencontre
d'une femme livre  cette damnable science rveilla donc tous ses
anciens dsirs, et il promena autour de lui un regard avide.

L'espce de souterrain dans lequel il se trouvait tait garni de tous
les objets mystrieux employs par la sorcellerie: chaudires de
diffrentes dimensions pour prparer les philtres, touffes de cheveux
qui pouvaient se changer en pices d'or, miroirs d'acier poli dans
lesquels l'art magique vous montrait les absents, baguettes de coudrier
destines  diriger les nues, effigie de cire ayant au coeur de longues
pingles d'acier qui devaient amener la mort de celui qu'elle
reprsentait, ossements humains, cordes de pendu, ttes de vipre pour
les onguents qui changent votre forme. Mais ce qui frappa surtout les
yeux du Pre Cyrille fut un norme crapaud, prisonnier sous un globe de
verre. Il portait, sur le dos, le petit manteau de taffetas indiquant
qu'il avait t baptis par un prtre sacrilge, et sur la tte une
sorte de crte brillante.

L'attention curieuse du moine n'avait point chapp  la vieille, et
elle l'augmenta encore en dclarant  haute voix, sous forme de menace,
les diffrents dons que lui donnait son art.

Remy, au comble de la terreur, voulut s'lancer vers la porte d'entre;
mais le Pre Cyrille, dont pouvante tait mle d'merveillement, le
retint.

--Reste, s'cria-t-il, reste et signe-toi; la puissance du dmon ne peut
prvaloir contre le symbole de la Rdemption. Au nom du Pre, du Fils et
de l'Esprit-Saint, servante d'Astaroth et de Belzbuth, je t'ordonne de
cesser tes menaces et de renoncer  tes malfices.

La sorcire s'arrta et demeura un instant immobile prs de la porte. Le
Pre Cyrille ne douta pas qu'elle n'et obi malgr elle  l'exorcisme
puissant qu'il venait de prononcer; mais la vieille, qui semblait
couter, se rapprocha tout  coup, et dit:

--Quelqu'un vient pour consulter la _reine de Neuville_.

--Tu as donc reu l'avertissement du dmon? demanda le moine tonn.

--Ils sont plusieurs, reprit la sorcire, qui tournait le dos  la
porte; ils sont arms; retire-toi avec l'enfant, et laisse-les me parler
sans tmoin.

Elle avait pris la lampe et s'avanait vers une des pices voisines;
elle y fit entrer ses deux htes.

C'tait un caveau spacieux, au fond duquel se trouvaient un brasier
encore enflamm et une litire de feuilles sches. La _reine de
Neuville_ engagea les deux voyageurs  se rchauffer et  prendre du
repos, puis se retira en refermant la porte de sparation.

La terreur de Remy n'tait point dissipe. Le moine s'effora de le
calmer en lui rptant que les formules magiques pouvaient tre
victorieusement combattues par celles de l'exorcisme. Il s'approcha
ensuite du brasier qu'il ranima et engagea le jeune garon  s'asseoir
avec lui sur le lit de feuilles.

Mais les voix des nouveaux visiteurs venaient de se faire entendre dans
la premire pice; Remy s'approcha avec prcaution de la porte referme
par la vieille, et, appuyant son oeil aux fentes que laissaient les
planches disjointes, il aperut distinctement tous les personnages de la
scne qui se jouait de l'autre ct.

La _reine de Neuville_ tait debout  quelques pas, tenant d'une main la
baguette de fer et l'autre appuye sur le globe qui recouvrait le
crapaud baptis. Prs de l'entre taient arrts trois hommes, que le
jeune garon reconnut aussitt,  leur costume et  leurs couleurs, pour
des archers du sire de Flavi. Tous trois parlaient craintivement de loin
 la sorcire; mais enfin l'un d'eux parut s'enhardir: faisant un pas en
avant, il se trouva dans l'espace clair par la lampe; ses traits,
jusqu'alors cachs dans l'ombre, furent subitement illumins, et Remy
reconnut _Exaudi nos_.

Bien qu'il parlt  la vieille femme avec son effronterie habituelle,
cette effronterie tait mle d'une inquitude visible.

--Ainsi, tu es venu pour chercher une _chemise de sret_? disait la
_reine de Neuville_, qui rpondait videmment  une demande prcdemment
faite par l'archer.

--Oui, rpliqua celui-ci, dont les yeux ne pouvaient quitter le crapaud
au manteau de taffetas; une chemise qui puisse me servir  la fois
contre les mauvais coups et contre les sortilges.

--Et que veulent tes compagnons? reprit la sorcire.

--Moi, dit un des soldats qui se tenaient dans l'ombre et dont
l'uniforme indiquait un cannequinier ou arbaltrier  cheval, je
souhaiterais un peu de cette poudre de sorcier que vous fabriquez avec
un chat corch, un crapaud, un lzard et un aspic.

--Et moi, ajouta le troisime qui portait la lance des estradiots, je
dsirerais connatre les mots qu'il faut prononcer quand on veut payer
_refug pecuni_, c'est--dire de manire  ce que l'argent donn
revienne de lui-mme dans votre escarcelle.

--Et c'est tout? demanda la _reine de Neuville_ en regardant de nouveau
_Exaudi nos_.

--N'est-ce pas assez? rpliqua celui-ci, avec un peu d'embarras.

La sorcire frappa la grande chaudire de sa baguette de fer.

--Tu as une demande plus importante  me faire, dit-elle avec colre; tu
viens pour me consulter de la part de ton matre!

L'archer parut stupfait.

--Par Satan! elle l'a devin, s'cria-t-il en faisant un pas en arrire
et regardant ses compagnons; Dieu m'est pourtant tmoin que le sire de
Flavi m'en a parl pour la premire fois, il y a deux heures, 
l'auberge du Bois. Puisque tu sais tout, femme ou diablesse, je n'ai
rien  te dire.

--Parle toujours, reprit la _reine de Neuville_ avec autorit; je veux
voir si tu es sincre.

-- quoi bon mentir quand on lit jusqu'au fond de vos intentions? reprit
Richard presque craintif. Le sire de Flavi a vritablement entendu dire
que rien n'tait cach pour toi, et il m'a envoy afin de t'adresser des
questions.

--Voyons.

--D'abord tu dois savoir que notre matre cherche depuis longtemps
l'hritier de la dame de Varennes, dont il craint le retour.

--Il n'a pu le dcouvrir?

--C'est--dire que le hasard le lui a conduit il y a quelque temps, et
qu'il l'a laiss fuir sans se douter de ce qu'il perdait.

--Il l'a su depuis?

--Lors de mon retour  Tonnerre, j'ai reconnu sans peine, sur ce qui m'a
t dit des deux prisonniers chapps, le jeune seigneur de Varennes et
le moine qui lui servait de guide.

--Un moine! s'cria la _reine de Neuville_.

--Messire de Flavi ignore la route qu'ils ont suivie, reprit _Exaudi
nos_, et c'est l ce qu'il voudrait apprendre de toi.

--Ce sont eux! rpta la vieille femme, comme si elle se parlait 
elle-mme; un moine dj vieux et chauve, avec un jeune garon de seize
ans... l'air hardi... et portant le costume de novice.

--Sur mon me! c'est cela, dit l'archer de plus en plus surpris.

--Et tu les cherches? reprit la vieille femme.

--C'est--dire que messire de Flavi voudrait savoir o les trouver.

--Que donnera-t-il si je le lui apprends?

--Tu sais donc o ils sont?

--Si je lui livre le moine et son compagnon?

--Quand cela?

--Sur-le-champ.

--Est-ce possible! s'cria _Exaudi nos_. Quoi! la puissance de ton art
pourrait les amener ici!...

--Donne seulement les deux pices d'or que le sire de Flavi t'a remises,
reprit la _reine de Neuville_ en tendant sa main ride.

--Ah! tu sais cela aussi! dit l'archer de plus en plus saisi;--et tirant
de la ceinture de son haut-de-chausses de cuir l'argent demand:--Eh
bien, prends... et voyons si tu pourras remplir ta promesse.

La vieille femme fit disparatre les pices d'or dans son sein, puis
tournant sur elle-mme, elle se mit  murmurer des paroles mystrieuses
et  dcrire, avec sa baguette, des cercles magiques.  mesure qu'elle
parlait, le son de sa propre voix semblait exciter en elle une sorte de
vertige, elle courait autour de son rduit, frappant les chaudires
sonores avec sa baguette de fer et prononant les mots cabalistiques
_vach_, _vech_, _stest_, _sty_, _stu_.  ce cri, des hurlements
sortirent des pices voisines, le crapaud  la tte brillante s'agita
sous le globe de verre, et des couleuvres soulevrent leurs ttes d'un
des vases touchs par la sorcire.

_Exaudi nos_ et ses compagnons pouvants avaient recul jusqu'
l'entre; mais tout  coup la _reine de Neuville_, qui tait arrive
prs du caveau dans lequel le Pre Cyrille et Remy se trouvaient
enferms, s'cria:

--Bien, bien, Mysoch, ils y sont.

--Qui cela? demanda l'archer, qui, au milieu de son effroi, n'avait
point oubli le but de la conjuration.

Pour toute rponse, la _reine de Neuville_ ouvrit brusquement la porte
du caveau, et les trois soldats aperurent le moine et l'enfant debout
prs du seuil.


 7.

Le lendemain,  une heure du jour dj avance, la troupe du sire de
Flavi se trouvait arrte sur un des points de la plaine qui spare
Artenay de Patay. Les cavaliers avaient mis pied  terre pour faire
brouter leurs chevaux, et eux-mmes taient tendus sur l'herbe o ils
se reposaient, lorsque leur chef sortit tout  coup d'une chaumire o
il avait t rejoint par un messager arriv  franc trier, et fit
sonner le boute-selle; il venait d'apprendre la dfaite des Anglais 
Patay et l'arrive du roi avec l'arme victorieuse.

Tous ses compagnons, parmi lesquels l'heureuse nouvelle se rpandit
aussitt, s'empressaient de faire brider leurs chevaux et de prendre
leurs armes pour courir au-devant de Charles VII, lorsque _Exaudi nos_
parut couvert de boue et de sueur.

 sa vue, le gouverneur de Tonnerre, qui allait monter  cheval,
s'arrta:

--Eh bien, demanda-t-il vivement, en prenant l'archer  part.

--J'ai russi, rpliqua Richard triomphant.

--Quoi! les fugitifs?

--Regardez.

Le sire de Flavi se retourna et aperut,  quelques pas, sous un noyer,
le Pre Cyrille et Remy gards par les deux compagnons de Richard.

--Dieu me sauve! sont-ce bien eux? s'cria-t-il merveill.

--Eux-mmes, messire, rpliqua _Exaudi nos_; la _reine de Neuville_ nous
les a fait venir  commandement.

--Ainsi, tu es sr de reconnatre le jeune gars et le moine?

--Aussi sr que de vous voir.

Le visage de messire de Flavi prit une expression de duret rsolue. Il
regarda un instant les prisonniers, comme s'il et dlibr en lui-mme
sur ce qu'il devait faire, puis s'avanant brusquement vers eux:

--Par les mille diables! ils ne nous chapperont pas cette fois, dit-il;
nous n'aurons pas ici d'incendie pour sauver les tratres.

--Ne parlez pas de tratres, messire, rpliqua Cyrille, car vous savez
que nous sommes bons Franais.

--Oses-tu bien me regarder en face et rpondre aussi hardiment, faux
moine! interrompit de Flavi avec emportement. Sur mon Dieu, je ferai un
exemple de ces mauvais garons qui ont vendu la France aux hommes
d'outre-mer.

Un murmure d'approbation s'leva parmi les gendarmes qui entouraient les
prisonniers.

--Oui, oui, il faut des exemples, rptrent plusieurs voix. Une corde,
apportez une corde!

--Voil, cria Richard, qui avait dtach le licou d'un cheval de valet.

--Nol! Nol!

--Il n'y a qu'une cravate pour deux, fit observer un gendarme.

--Chacun aura son tour, comme pour les sentinelles, rpondit un second.

--Par lequel commencer!

--Par le moine! par le moine!

--Non, dit de Flavi, par le jeune gars.

_Exaudi nos_ avait fait approcher le cheval de l'arbre; il monta debout
sur la selle, atteignit une branche et y attacha l'extrmit du licou.
Les deux soldats voulurent saisir Remy pour le soulever jusqu' l'autre
bout; mais le Pre Cyrille se jeta au-devant.

--Ne le tuez pas! s'cria-t-il hors de lui, au nom du Dieu vivant, ne le
tuez pas! nous ne sommes point des espions! Le sire de Flavi le sait...
car son archer nous connat. Il a reu l'hospitalit dans notre couvent,
j'ai pans la plaie de sa jambe droite. Je l'adjure de dclarer ici la
vrit!...

--Personne n'a-t-il un manche de plique pour faire un billon  ce
bavard? interrompit de Flavi.

--Que l'archer parle! j'adjure l'archer! cria de nouveau le moine.

--Plus vite donc, reprit le gouverneur, pendez le petit! pendez!

Mais le Pre Cyrille avait russi  rompre les liens qui le garottaient,
et continuait  dfendre Remy avec dsespoir.

--Non, rptait-il, vous ne pouvez le faire prir par la corde... il est
de sang noble... dfendez-le, messires; qu'on cherche au moins 
connatre la vrit; qu'on nous laisse le temps de prouver qui nous
sommes... C'est un complot... un assassinat... Le sire de Flavi veut se
dfaire d'un parent...

--Finiras-tu, archer d'enfer? s'cria de Flavi en plissant et en
montrant le poing ferm  _Exaudi nos_. Et vous autres, ne pouvez-vous
donc venir  bout d'un moine et d'un enfant? Tirez la corde, par le
ciel! tirez la corde, et si vous ne pouvez le pendre, ouvrez-lui la
gorge avec l'pe.

En prononant ces mots, lui-mme avait tir  demi la _misricorde_
qu'il portait  la ceinture, mais il fut interrompu par de grands cris
pousss tout  coup, et par un mouvement qui se fit au milieu des hommes
d'armes qui l'entouraient; une troupe de cavaliers venait de paratre au
tournant du chemin, et arrivait au milieu d'un tourbillon de poussire.
Aux vtements de soie et d'or, aux plumes qui ornaient les casques et
les chevaux, tous nommrent la gendarmerie d'ordonnance.

Au milieu se trouvait le roi Charles VII, accompagn du conntable de
Richemond, de La Trmouille et de la Pucelle, avec son tendard de
boucassin frang d'or. Sur cet tendard tait figur le Christ assis sur
son tribunal dans les nues, et portant  la main le globe du monde;
plus bas on voyait deux anges en adoration, et ces mots crits en
lettres d'or: _Ihsus Maria_.

La troupe, claire par un rayon de soleil sous lequel tincelaient les
toffes et les armes, arriva d'un seul lan jusqu'au sire de Flavi, et
fit halte  quelques pas du noyer.

En reconnaissant le roi, tous les hommes d'armes avaient couru  leurs
chevaux pour former leurs rangs, afin de le recevoir, et de Flavi fut
oblig de les imiter. Les trois soldats restrent seuls avec le moine et
Remy; mais ils lchrent le dernier, qu'ils avaient soulev jusqu' la
corde, et le laissrent retomber  terre.

Il y eut un moment o tous les regards, mme ceux des deux prisonniers,
ne s'occuprent que de la troupe victorieuse qui venait de s'arrter. Le
groupe au milieu duquel se trouvait le roi s'en dtacha lentement et
s'avana vers la compagnie du sire de Flavi, qui achevait de prendre ses
rangs. La Pucelle marchait  la droite de Charles, revtue d'une armure
que l'on avait fabrique pour elle, et ceinte de l'pe  cinq toiles,
trouve dans l'glise de Fierbois; sa visire tait baisse comme pour
le combat.

Arrive  quelque distance de l'arbre, elle aperut le moine et le jeune
garon garotts, et remarqua la corde qui pendait  la branche.

--Pour Dieu! que veut-on faire de ces gens? demanda-t-elle en
s'arrtant.

--Ne prenez point garde, ce sont des tratres, rpondit le sire de
Flavi, qui voulut passer outre.

--Ah! qu'ils prissent donc, si c'est la volont du Christ! reprit
Jeanne en soupirant.

Puis, comme elle s'tait approche de quelques pas, elle s'arrta de
nouveau avec une exclamation de surprise.

--Des tratres! rpta-t-elle vivement; sur mon me! vous tes tromp,
messire.

Et levant sa visire, elle montra aux yeux stupfaits de Remy les traits
de la pastoure de Domremy!

Le jeune garon avait jet un grand cri en tendant les mains de son
ct: elle poussa son cheval jusqu' lui, et se pencha en avant.

--Est-ce vrai, ce qui vient d'tre dit? reprit-elle vivement, et
serais-tu l'ami des Anglais?

--Qu'on me donne des armes, s'cria Remy avec un mouvement d'indignation
ardente, et l'on verra si mon coeur est  Charles ou  Bedfort.

--Sur mon Dieu! voil qui est bien rpondre, dit la Pucelle, en se
tournant vers Charles, qui s'tait approch; et notre gentil roi ne
refusera pas la grce d'un pauvre chevrier de mon pays.

--Demandez plutt justice pour lui! s'cria le moine, et le pauvre
chevrier deviendra un riche et noble seigneur; car, aussi vrai qu'il n'y
a qu'un Dieu en trois personnes, le jeune garon ici prsent est fils
lgitime de la dame de Varennes.

--Par la gorge! moine, tu en as menti! s'cria de Flavi, qui fit avancer
brusquement son cheval sur le Pre Cyrille, et le heurta si violemment
qu'il tomba tourdi et sanglant. Emmenez cet affronteur, ajouta-t-il en
faisant signe  ses gens de le saisir.

Mais Jeanne avait saut  terre pour relever le moine, et s'cria tout
mue:

--Ah! Jsus! il est bless. Aidez-moi  le soulager, messires, le coeur
me tourne quand je vois couler le sang d'un Franais.

--De fait, ceci n'est point l'action d'un gentilhomme, dit le roi
svrement.

--Non, reprit la Pucelle, les vrais chevaliers ne frappent pas les
faibles; mais sur mon salut! ceux-ci ne me quitteront plus, et avec la
protection de notre gentil roi, leur dire sera vrifi.

--Ce sera chose facile, reprit Charles; ce soir mme nous passons prs
du chteau de Varennes. Emmenez vos protgs, Jeanne, nous les mettrons
en prsence de la dame et d'hommes prudents qui dcideront.

 ces mots, il tourna bride et se remit eu marche. Jeanne appela
aussitt le frre Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de
Tours, qu'on lui avait donn pour aumnier particulier, et confia  sa
garde les deux voyageurs. Elle pria, de plus, le chevalier Jean d'Aulon,
son cuyer, de leur procurer des chevaux, les encouragea par quelques
pieuses paroles, puis rejoignit la suite du roi.

Rests seuls, le Pre Cyrille et Remy adressrent d'abord une fervente
prire  Dieu pour le remercier du secours inespr qu'il leur avait
envoy.

Cependant, si le pril tait pass, la plus srieuse preuve leur
restait encore  subir; dans quelques heures le sort de Remy allait se
dcider, et  cette pense, tous deux tremblaient involontairement. Tant
qu'ils avaient t loin du but, les difficults de la route avaient
absorb toute leur attention, et occup uniquement leur nergie; ils ne
s'taient point proccups des moyens par lesquels ils prouveraient la
ralit des droits de Remy; les preuves qui leur avaient suffi pour
croire leur semblaient galement suffisantes pour persuader; mais, le
moment venu de faire valoir ces preuves, ils commencrent  craindre et
 douter! Les affirmations de Remy, appuyes par la dclaration du
chevrier qui l'avait recueilli, suffiraient-elles pour convaincre la
dame de Varennes d'abord, puis les gens qui devaient examiner l'affaire?
Le sire de Flavi ne ferait-il point prvaloir ses soupons intresss?
Le Pre Cyrille, qui avait vcu parmi les hommes trop peu pour djouer
leurs complots mais assez pour les craindre, se sentait surtout inquiet
du rsultat de l'examen.

Ils chevauchrent tout le jour l'un prs de l'autre, et tourments tous
deux de l'preuve annonce sans oser se le dire. Enfin, vers le soir, la
troupe entire campa en vue du chteau de Varennes, et Ambleville, un
des hrauts d'armes de la Pucelle, vint pour chercher Remy et son
conducteur.

Ils trouvrent dans la grande salle Jeanne entoure de plusieurs vques
et gentilshommes qui formaient le conseil du roi. Le sire de Flavi tait
prs de la porte, l'air encore plus farouche que d'habitude.

Au moment o le moine entra avec Remy, la Pucelle fit un pas  leur
rencontre.

--Au nom de la Vierge Marie, dit-elle, approchez sans crainte et exposez
vos droits  messires qui sont prud'hommes. Si vous avez parl vrai,
comme je crois, ils vous seront misricordieux.

Cyrille s'inclina respectueusement devant les membres du conseil.

--Dieu le leur rendra, dit-il avec cette espce de fiert dont l'habit
religieux pouvait seul alors donner l'habitude; car il est dit dans
l'criture: Comme l'homme jugera il sera jug.

Regnault de Chartres, archevque de Reims et chancelier de France, fit
signe aux autres membres du conseil, qui s'assirent; puis il commena
l'interrogatoire de Remy et du Pre Cyrille. Celui-ci leur raconta en
dtail tout ce que le lecteur connat dj: l'arrive du jeune chevrier
au couvent, la rencontre de l'archer, leur dpart et les divers
accidents du voyage; enfin il prsenta,  l'appui de ses affirmations,
le testament sous forme de lettre, dict par Jrme Pastouret avant sa
mort.

Mais messire de Flavi, qui avait cout son rcit avec un sourire
d'incrdulit ironique, haussa les paules lorsqu'il eut achev.

--La fable est passablement ourdie, dit-il d'un ton mprisant, et elle
pourrait surprendre des hommes de quelque prudence; mais avant de
rpondre au rvrend, je prie le conseil d'entendre l'archer, dont les
confidences lui ont appris les recherches de la dame de Varennes.

Le chancelier ordonna de l'introduire, et _Exaudi nos_ se prsenta.

Il affectait une timidit respectueuse qui disposa favorablement le
conseil. Aprs l'avoir rassur, l'archevque de Reims lui demanda de
dclarer tout ce qu'il savait, et Richard raconta comment, en apprenant
par lui la recherche que faisait la dame de Varennes, le Pre Cyrille
avait pens  prsenter Remy  la place de l'enfant disparu, et lui
avait propos d'entrer dans le complot. La dclaration tait faite avec
tant de calme et de prcision, que le conseil parut branl; mais
Jeanne, qui s'tait retire  l'cart pour prier, selon sa coutume,
s'approcha dans ce moment, et, entendant les dernires paroles d'_Exaudi
nos_, elle s'cria:

--Ah! par la vraie croix! je connais ce tmoin; c'est celui qui a
tratreusement complot ma mort quand je me rendais devers le roi.

 cette dclaration inattendue, il y eut un mouvement gnral; les juges
surpris s'taient retourns. _Exaudi nos_ devint ple, et le Pre
Cyrille s'approcha de Jeanne.

--Oui, c'est bien lui, reprit celle-ci, dont le regard restait appuy
sur Richard. Aid du messager, il devait me noyer au passage du pont.

--Et si vous avez chapp, ajouta le moine, c'est  l'enfant, aprs
Dieu, que vous le devez; car la voix entendue dans l'glise de La Roche
tait la sienne.

--Ah! sur mon me! s'il en est ainsi, je le lui revaudrai! s'cria
Jeanne, et notre gentil roi ne refusera pas de m'aider  m'acquitter,
comme c'est justice.

Cet incident venait de produire une raction aussi subite qu'inattendue.
L'accusation porte contre _Exaudi nos_ par Jeanne avait compltement
dtruit l'effet de son tmoignage, et le service rendu  l'hrone par
Remy avait videmment report sur lui l'intrt du conseil. Messire de
Flavi s'en aperut, et, interrompant brusquement les expressions de
reconnaissance de la Pucelle:

--C'est trop disputer sur une pareille affaire, dit-il; pour viter des
dbats et des retards, je demande qu'elle soit juge par Dieu, et je
jette le gant  tout champion qui voudra dfendre le mensonge du moine.

 ces mots, il ta un de ses gantelets qui alla tomber sur les dalles, 
quelques pas de Remy.

Le jeune garon fit un mouvement pour le relever; le Pre Cyrille le
retint.

--Dieu ne doit juger que l o la sagesse des hommes fait dfaut,
dit-il; et pour le prsent, c'est au conseil  dcider.

--Sur mon salut! si j'osais parler devant de si savants hommes, dit
Jeanne, je demanderais pourquoi la dame de Varennes n'est point appele?
chaque femme reconnat son sang.

Les membres du conseil firent un signe d'assentiment; ils se
consultrent un instant, et aprs avoir fait retirer le moine et Remy
derrire une tapisserie, ils envoyrent chercher la matresse du
chteau.

Celle-ci se prsenta, accompagne de son aumnier: c'tait une femme de
quarante ans, qui avait t belle, mais plie par les chagrins et les
austrits. Elle portait le grand habit de veuve avec les coiffes et les
voiles. Avertie qu'il s'agissait de son fils, elle accourait perdue, et
son premier cri demanda o il tait. Le chancelier s'effora de la
calmer.

--Celui qui rclame ce nom n'a pas encore prouv son droit de le porter,
dit-il.

--Ah! qu'il vienne, reprit vivement la dame de Varennes, je suis sre de
le reconnatre.

--Et comment? demanda l'archevque.

--En l'interrogeant sur son enfance, reprit la mre; en lui montrant le
chteau dans lequel il a t lev... ou plutt... Non, j'ai un autre
moyen, messires, un moyen infaillible: la prire de sainte Clotilde.

--Une prire?

--Transmise de mre en mre dans notre famille, et qui est comme le
privilge du premier-n. Mon fils avait trois ans quand je la lui
appris... S'il ne l'a point oublie, s'il peut seulement en rpter
quelques mots, le doute est impossible; car lui et moi sommes seuls  la
connatre.

Et cherchant du regard autour d'elle celui qui pouvait tre son fils, la
veuve se mit  murmurer d'une voix tremblante:

--Sainte Clotilde! toi qui n'as point d'enfant dans le paradis, prends
le mien sous ta protection; sois prs de lui quand je n'y serai pas,
ici, ailleurs et partout.

Elle s'arrta palpitante comme si elle et attendu la rponse  cette
espce d'appel. Tout  coup une voix ferme et jeune se fit entendre et
continua:

--Sainte Clotilde! je te donne mon fils petit pour que tu m'en fasses
un homme, et faible pour que tu me le rendes fort! Retranche trois de
mes jours pour lui en ajouter dix, et prends toutes mes joies pour lui
en donner cent fois davantage!

La dame de Varennes poussa un cri, tendit les mains et tomba  genoux.

--Il sait la prire! balbutia-t-elle... C'est lui... Mon fils!

--Ma mre! rpondit la voix.

Et le rideau, brusquement tir, laissa voir Remy, qui s'lana dans les
bras de la veuve!...

On ne raconte point de telles scnes. Tout se borna longtemps  des
sanglots de joie,  des noms changs,  des treintes mouilles de
larmes. Les membres du conseil taient mus; Jeanne priait et pleurait,
et le Pre Cyrille, fou de joie, courait la salle en criant:

--J'en tais sr, l'horoscope l'avait annonc. Perscut par le
Taureau... secouru par la Vierge et Mars... La Vierge et Mars, c'est
Jeanne, la pure et guerrire Jeanne, _sicut erat Pallas_. Maintenant,
que Dieu sauve la France! j'ai sauv mon petit chevrier.


 8.

En prenant le nom et le rang que lui donnait sa naissance, Remy n'oublia
point le pass. Le Pre Cyrille resta toujours  ses yeux son
bienfaiteur et son pre spirituel. La dame de Varennes et lui le
retinrent au chteau, o ils lui abandonnrent une tour pour son
laboratoire. Quant  Jeanne, elle poursuivit sa mission libratrice, et
aprs avoir conduit le roi Charles jusqu' Reims, elle continua 
chasser les Anglais de province en province et de ville en ville.
Apprenant enfin que Compigne tait assige, elle courut s'y renfermer.

Mais messire de Flavi, qui tait gouverneur de Compigne, n'avait point
oubli que c'tait surtout  Jeanne qu'il devait la perte de la fortune
de la dame de Varennes. Dans une sortie o elle avait repouss les
ennemis avec sa valeur accoutume, elle resta en arrire de ceux qui
rentraient, et trouva la porte de la ville ferme! Faite prisonnire par
les Anglais, elle fut juge, condamne comme sorcire et brle vive 
Rouen. Quand Remy apprit cette fin, il pleura  la fois sa bienfaitrice
et la libratrice de la France. Quant au frre Cyrille, il soupira, mais
ne parut point tonn.

--Trs-bien, murmura-t-il, l'horoscope s'accomplit... toujours
l'hostilit du Taureau! Hlas! personne ne peut chapper au jugement de
Dieu, ni  la mauvaise influence de son toile.




QUATRIME RCIT.

L'APPRENTI


 1.

Une de ces tristes scnes que la pauvret trane si souvent  sa suite
avait lieu vers le milieu de janvier 18.., dans l'une des plus
misrables maisons du faubourg de Ble,  Mulhouse. Au fond d'un grenier
ouvert  tous les vents, o le givre entrait par les carreaux briss,
une femme d'une quarantaine d'annes tait tendue sur un lit en
lambeaux. Sa figure livide annonait que les sources de l'existence
taient taries en elle. La veuve Kosmall, c'tait le nom de la mourante,
avait lutt pendant plusieurs annes contre les plus dures privations,
et avait us un corps naturellement robuste dans un travail qui et
demand des forces surhumaines.  la mort de son mari elle tait reste
charge de deux enfants, dont l'an avait  peine quatre ans; ce
n'avait t qu'en accumulant fatigues sur fatigues, misres sur misres,
qu'en attendant bien souvent le salaire du lendemain pour satisfaire la
faim du jour, qu'elle tait parvenue  lever ses deux orphelins. Depuis
longtemps dj elle sentait que sa vigueur l'abandonnait; mais quand les
forces lui manqurent entirement pour le travail, la plupart des
personnes qui lui fournissaient de l'ouvrage, ignorant la cause de ce
qu'elles appelaient sa ngligence, cessrent de l'employer. Encourage
et soutenue, la pauvre femme ft peut-tre parvenue  surmonter son mal;
ainsi repousse, la lutte lui devint impossible. Un soir, en rentrant
plus accable que de coutume dans sa mansarde, elle jeta un regard sur
le bcher et sur le buffet, vides tous deux, et dit  Frdric, le plus
jeune de ses fils:

--Garon, Dieu peut-tre aura piti de nous; mais ces jours-ci ne compte
point sur moi, car je me sens bien malade. Tu es un bon travailleur, ton
chef de fabrique t'aime; quand il saura que toi et ton frre vous
manquez de tout, il ne te refusera pas une avance. Je sais que c'est dur
 faire, ces demandes; mais tu as du courage, Frdric, et Dieu a dit
qu'il fallait s'aider soi-mme.

Frdric regarda sa mre avec anxit: le pain leur avait souvent
manqu, et jamais elle ne lui avait parl ainsi. Il fut effray de sa
pleur et de son abattement. Cependant il retint les pleurs qui lui
venaient aux yeux; il s'approcha d'elle, l'engagea  se coucher, et lui
dit qu'il allait se rendre chez M. Kartmann.

Mais l'avance qui fut faite par celui-ci suffit  peine pour satisfaire
pendant quelques jours aux premiers besoins, et bientt tout manqua de
nouveau  la pauvre famille.

Le 20 janvier, la mansarde de la veuve Kosmall tait encore plus froide
que de coutume; l'oeil aurait en vain cherch une tincelle dans le
pole entr'ouvert; seulement, deux cierges brlaient sur une mauvaise
table vermoulue place auprs du lit, et on entendait encore dans la rue
le bruit argentin de la sonnette qu'un enfant de choeur agitait devant
le saint viatique. La mourante venait de recevoir les derniers secours
de la religion. Ses deux fils taient  genoux prs d'elle. Frdric
paraissait absorb par la douleur; Franois, l'an, pleurait aussi,
mais on sentait que ces pleurs n'taient dus qu' l'motion du moment,
et  travers cette affliction passagre il tait facile d'entrevoir
l'insouciance et l'insensibilit.

Peu aprs le dpart du prtre, l'agonisante essaya de se soulever, et
fit signe  ses deux enfants de l'couter avec attention: puis, avanant
vers eux ses bras dfaillants, elle leur prit  chacun une main et les
attira doucement sur sa couche.

--Dans quelques heures, leur dit-elle, vous serez entirement orphelins,
et vous n'aurez plus pour vous soutenir que vous-mmes. Dieu est bon
pour moi; il m'enlve au moment o mes bras devenaient trop faibles pour
vous nourrir. J'aurais voulu vivre encore quelque temps pour vous
guider... mais, puisqu'il faut mourir, coutez-moi: je n'ai  vous
dicter que le testament du pauvre, celui des bons conseils. Avant que
vous soyez en ge de gagner votre vie comme des hommes, vous aurez bien
des mauvais jours  passer; quels que soient vos besoins, pourtant,
rappelez-vous que la probit est votre seule richesse. Souvent j'aurais
pu m'approprier le bien des autres quand vous manquiez de pain, mais
j'ai mieux aim entendre vos cris de faim que de faire une chose
dfendue par Dieu. D'ailleurs, l'avenir ne peut manquer de valoir mieux
pour vous que le pass. Toi, Frdric, tu es bien jeune encore, car
c'est seulement  Nol dernier que tu as eu treize ans; mais tu possdes
une vritable fortune, l'amour du travail. Quant  toi, enfant,
ajouta-t-elle en tournant ses regards teints vers son fils an, ne
t'irrites point de ce que je vais te dire, et n'y vois point un reproche
du pass, mais seulement une prire pour l'avenir. Veille sur toi,
Franois! tu n'aimes point le travail, et c'est cependant la seule
garantie de probit pour le pauvre. Quand on n'a pas le courage de
gagner son pain de chaque jour, on est bien prs de le voler! Reste
auprs de Frdric; c'est ton compagnon naturel; coute les avis qu'il
te donnera, ne te blesse point de sa supriorit; lui-mme sait bien que
c'est  Dieu qu'il la doit, et il ne t'en fera point souffrir.

Puis, serrant la main de Franois qui restait immobile dans la sienne:

--Jure-moi, lui dit-elle, que tu ne te spareras point de ton frre, et
que tu n'iras point chercher un toit loin de la seule affection qui te
reste.

Franois mu promit en pleurant, et bien qu'il n'y et rien de senti
dans cette promesse, elle parut contenter la mourante, car sa figure
s'illumina d'un rapide rayon de joie.

--Je meurs tranquille, dit-elle. Oh! mes enfants bien-aims: n'oubliez
point que tout ce que j'ai souffert c'est pour vous deux, et que quand
vous vous plaigniez, vos deux voix m'arrivaient au coeur en mme temps;
restez donc unis dans cette vie comme vous l'avez t dans mon amour.

Puis, tendant ses mains glaces sur ces deux jeunes fronts qui se
courbaient devant elle, elle pronona d'une voix inintelligible quelques
mots qui ne s'adressaient qu' Dieu et ne furent entendus que de lui
seul; ensuite elle rendit le dernier soupir.

Le lendemain, les deux orphelins suivaient la morte au cimetire. Des
porteurs, un seul prtre et ses enfants la conduisaient  sa dernire
demeure. Sans les larmes de Frdric et de son frre, rien n'et averti
qu'il existait un lien de parent entre le cadavre et les deux
assistants, car l'argent leur avait manqu pour acheter des habits de
deuil.


 2.

Abandonns  eux-mmes, les deux frres ne tardrent pas  suivre deux
routes diffrentes. Franois, que la mort de sa mre avait troubl,
parce que la disparition de ceux qui nous soignent et nous aiment a
quelque chose de saisissant mme pour les coeurs les plus frivoles, ne
trouva d'autre moyen d'chapper  la tristesse que les distractions
bruyantes. Le lendemain du jour o il avait descendu sa mre dans la
fosse, il tait au Tanevat avec les garons de son ge, glissant sur les
flaques d'eau glace qu'entrecoupaient les clairires. Frdric comprit
diffremment ses devoirs; une fois sa premire douleur apaise, il
songea  suivre les conseils de sa mre en travaillant avec courage. Il
retourna  la fabrique les yeux rouges, le front ple et le coeur
triste, mais rsolu. En passant prs de lui dans la journe, M. Kartmann
s'arrta:

--Vous avez t plusieurs jours sans venir, lui dit-il svrement;
voudriez-vous renoncer  vos habitudes d'exactitude?

--Je soignais ma mre, monsieur.

--Elle est donc mieux maintenant?

--Elle est morte! rpondit Frdric en pleurant.

M. Kartmann laissa chapper une exclamation de surprise.

--Pauvre enfant! dit-il; et depuis quand?

--Depuis deux jours.

--Allez, reprit le fabricant avec un mouvement de tendre compassion;
allez, Frdric, vous pouvez ne revenir qu' la fin de la semaine, vous
recevrez votre paye comme si vous aviez travaill.

--Merci, monsieur, rpondit l'enfant; en quelque lieu que soit ma mre
maintenant, elle doit tre heureuse de me voir  l'ouvrage; je lui obis
en y restant.

M. Kartmann passa la main sur la tte du jeune apprenti avec un doux
intrt, et lui dit:

--Vous passerez parmi les premiers apprentis, Frdric, et j'augmente
votre salaire.

Mais le zle de l'orphelin ne se borna point seulement aux travaux de la
fabrique. M. Kartmann annona qu'il allait instituer chez lui un cours
du soir qui devait, pour ses apprentis, remplacer les coles publiques
dont ils ne pouvaient profiter; cette nouvelle combla Frdric de joie.

C'tait la premire voie d'instruction qui s'ouvrait devant lui. Plus
d'une fois il avait entendu sa mre dplorer l'ignorance dont ses
enfants n'avaient aucun moyen de sortir, et il avait facilement compris,
par ses propres observations, l'utilit de l'instruction; aussi, quand
arriva le 15 fvrier, jour o les cours devaient s'ouvrir, il partit
pour son atelier plus dispos que jamais au travail, et le coeur plein
de courageuses rsolutions. Pendant tout le jour la pense du soir ne le
quitta pas une minute; il entrevoyait ce moment comme celui de la
rcompense promise  son activit, et jamais sa tche ne lui parut plus
lgre.

Mais le pauvre enfant tait loin de prvoir, dans sa gnreuse
impatience, tous les obstacles qui l'attendaient sur la route. Dieu seul
pourrait dire quelle force d'me il lui fallut pour surmonter les
premiers dgots de l'tude; de quelle puissance de volont il eut
besoin pour dominer sa nature et la soumettre  un travail si nouveau.
On ne sait point assez de gr  l'enfant du peuple de l'instruction
qu'il acquiert; mille obstacles inconnus au fils du riche viennent
doubler pour lui les difficults de l'tude. Rien, dans sa premire
ducation, ne le prpare aux travaux raisonns; la vie, pour lui, se
rsume tout entire dans les faits matriels; c'est dans cette sphre
que se meuvent ses besoins et ses douleurs: Frdric surtout avait t
plac,  cet gard, dans les conditions les moins favorables. N dans
une ville manufacturire, on le posta, ds l'ge de sept ans, devant une
machine qu'il s'habitua  voir fonctionner sans chercher les relations
de ses diffrentes parties. Dans le travail qui lui fut impos, il ne
sentit jamais d'autres ncessits que celles de la force et de l'adresse
manuelle. Son intelligence dut ncessairement contracter, par suite, des
habitudes d'inaction. Elle alla regardant de ct et d'autre, ne
s'arrtant sur un objet qu'aussi longtemps qu'elle y trouvait un motif
d'amusement, et ne s'en faisant jamais un motif de rflexion. Aussi,
bien qu'il ft l'apprenti le plus laborieux de la fabrique, il tait
demeur compltement tranger  tout travail de pense: il lui fallut
donc une volont puissante pour fixer son esprit toujours vagabond.
Pendant les premiers jours, et quoi qu'il ft pour la soumettre, il
sentait constamment sa pense lui chapper. Puis la mmoire, cette
facult qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par un continuel
exercice, lui manquait presque entirement. Cependant, peu  peu il
russit  effacer les mauvaises influences de sa premire ducation; 
force de le vouloir et d'y employer toutes ses facults, il parvint 
matriser sa pense,  lui imposer une direction. Une fois qu'il eut
remport cette premire victoire, qui mettait ses capacits
intellectuelles au pouvoir de sa volont, l'tude lui parut plus facile;
ce qui d'abord lui avait sembl obscur s'offrit  lui sous une forme
prcise; son esprit put sans trop de fatigue aller de la cause  l'effet
et tirer des dductions; mais que d'efforts cachs, que de gnreuses
rsistances avant d'arriver l!

Depuis quelque temps Frdric et Franois avaient quitt leur grenier
pour se mettre en pension chez une vieille femme, nomme Odile Ridler,
qui avait t l'amie de leur mre. Une fois install dans sa nouvelle
demeure, notre jeune apprenti put profiter du feu et de la lumire de
son htesse pour travailler le soir et repasser les leons reues. Mais
ce qui lui profita plus fut un travail dont il eut lui-mme l'ide. Il
pria Odile de lui prter son livre d'heures, et de lui dsigner  quel
endroit se trouvait une prire qu'il savait par coeur. Il tudia la
forme des mots un  un, et arriva, au bout de quelques semaines,  les
distinguer parfaitement entre eux sans avoir gard  leur place; il
chercha alors ces mmes mots dans toutes les pages du livre et les
reconnut; puis il les dcomposa en syllabes, et trouva qu'il avait un
nombre immense de celles-ci  sa disposition, et que pour lire la
plupart des mots il n'avait besoin que de les combiner diffremment
entre elles. Souvent, au milieu de cette tude, le pauvre enfant, dj
bris par le travail du jour, sentait ses yeux se fermer; mais, imitant,
sans le savoir, un philosophe ancien, il avait fait promettre  la
vieille Ridler, qui prolongeait son travail jusqu' onze heures, de
l'veiller quand elle verrait le sommeil s'emparer de lui.

Un partie de la journe du dimanche tait employe de la mme manire.
Aprs avoir rempli ses devoirs religieux et fait une promenade, il
rentrait  la maison et ne quittait son livre que le soir, pour aller
avec Odile passer quelques heures chez des voisines.

Une si courageuse persvrance ne pouvait manquer d'avoir d'heureux et
prompts rsultats. Vers la fin du printemps, Frdric lisait
trs-couramment. Il essaya alors de donner quelques leons  Franois
qui ne travaillait point dans la mme fabrique que lui; mais tous ses
efforts et toutes ses prires furent inutiles.

-- quoi a me servira-t-il de savoir lire, pour filer du coton?
rptait celui-ci.

Frdric dut renoncer  vaincre la paresse de son frre; mais il
continua, pour son compte, les tudes commences. Il demanda instamment
au chef de l'cole  passer dans la premire division, o il prit des
notions d'criture et de calcul, et  l'aide de son propre travail
beaucoup plus que des explications qu'il recevait, il fit dans ces
nouvelles connaissances des progrs aussi rapides que ceux qu'il avait
faits dans la lecture.

Deux ans environ se passrent de cette sorte; M. Kartmann avait de
nouveau augment sa paye.

Cependant les cours qui se faisaient  la fabrique ne s'tendaient point
au del de la lecture, de l'criture et du calcul; Frdric aurait voulu
tudier la gomtrie, indispensable, comme il le savait, pour la
mcanique; malheureusement il manquait de livres et ne pouvait en
acheter. Enfin le jour de la Saint-Georges arriva, et avec lui une joie
inattendue pour l'orphelin: c'tait la fte de M. Kartmann. Quand tous
ses ouvriers et apprentis vinrent la lui souhaiter, il fit avancer
Frdric, et lui mettant une pice d'or dans la main:

--Prenez, mon ami, lui dit-il; c'est la rcompense que je destinais 
l'lve le plus studieux; je suis heureux qu'elle ait t mrite par
vous.

Une pice d'or!... c'tait plus que Frdric n'avait jamais os dsirer;
c'tait la ralisation de ses plus beaux rves! Le pauvre enfant se
trouva si saisi de bonheur, que son trouble seul put tmoigner de sa
reconnaissance.

Deux heures aprs il tait dans le petit jardin attenant  la maison
d'Odile Ridler, assis sur un banc, et feuilletant avec une sorte
d'enivrement des livres poss sur ses genoux; on voyait mille
esprances, mille projets d'avenir passer dans son regard!... Il tait
heureux pour la premire fois!


 3.

Un soir d't, aprs avoir quitt son atelier, Frdric, selon son
habitude, tait all s'asseoir dans le parterre de la bonne femme Ridler
pour y tudier en repos, lorsque la nuit le fora de fermer son livre.
Ses penses se portrent alors naturellement sur l'objet qui
l'intressait le plus au monde; il se demanda pour la centime fois ce
que son frre avait pu devenir depuis quinze jours qu'il ne l'avait
point revu; il se rappelait avec douleur les dernires paroles de sa
mre:--Restez unis dans cette vie comme vous l'avez t dans mon
amour;--et il se disait que, dans le ciel mme, son bonheur ne pourrait
tre parfait, puisque sa dernire esprance avait t trompe. Au milieu
de ce chagrin une consolation lui restait, il pouvait se rendre la
justice qu'il n'avait rien nglig pour obir aux recommandations de la
mourante. Non-seulement il avait aid Franois de ses conseils, mais il
n'avait cess de s'imposer mille privations pour lui. Maintenant, hlas!
il voyait que ses sacrifices taient inutiles et qu'il y a des mes qui
chappent  tous les liens. Ces rflexions l'attristaient profondment.
Contre son ordinaire il n'attendait point avec impatience qu'Odile
Ridler et allum sa petite lampe afin de continuer sa lecture, et,
domin par ses inquitudes, il se promenait dans les troites alles du
jardin.

Tout  coup, une voix bien connue qui l'appelait d'un ton prcautionneux
se fit entendre  quelques pas. Frdric se retourna vivement et aperut
Franois, dont les vtements en lambeaux, la figure hve et fatigue
annonaient assez comment il avait d vivre depuis sa disparition.

Son frre le regarda quelque temps avec une expression de tristesse et
de piti; mais, dcourag par cette vue et ressentant la crainte
dlicate qui vous rend embarrass devant la faute d'autrui, il n'eut pas
la force de lui faire une question.

Franois, que son caractre insouciant mettait  l'abri de ces pudeurs,
fut le premier  rompre le silence.

--Tu me trouves bien chang, n'est-ce pas? lui demanda-t-il d'un ton qui
indiquait plutt la contrarit que le remords, mais, dame! je n'ai pas
voyag au pays de Cocagne, depuis que je t'ai quitt; et je me suis
couch plus d'une fois sur ma faim.

--Quelle raison a pu te tenir si longtemps loign de la maison? demanda
Frdric avec hsitation.

--La meilleure de toutes, l'ennui de dvider des bobines. Le
contre-matre s'est aperu que je n'avais pas grand penchant pour
l'atelier; il a fait son rapport au chef, qui m'a poliment congdi, il
y a quinze jours.

--C'tait un malheur bien grand, pour nous qui n'avons d'autre ressource
que nos bras, mais ce n'tait pas une cause suffisante pour disparatre.

--J'avais peur que la bonne femme Ridler, me sachant sans ouvrage, ne
voult pas me recevoir.

--Peut-tre  ma prire et-elle consenti  te garder. D'ailleurs, tu le
sais, aussi longtemps que j'aurai un morceau de pain et un lit tu en
pourras toujours demander ta part.

--Oui, mais je m'attendais aussi  avoir ma part de sermons, et je n'en
veux plus. D'ailleurs, j'tais bien aise de voir un peu de pays. J'ai
voulu faire une promenade en Suisse; on dit que c'est si beau et qu'on y
vit pour rien! c'tait tentant, vu ma position. Mais ces montagnards
sont des brutes; quand je leur demandais  manger ils me rpondaient que
j'tais en ge de gagner ma vie moi-mme!... comme si c'tait la peine
de quitter son pays pour aller travailler ailleurs.

--Je crois bien, rpliqua Frdric d'un ton srieux, qu'il n'y a pas de
pays o l'on soit dispens de travailler, et je ne regarde pas cette
ncessit comme un malheur; mais ce qui en est un vritable, c'est de ne
pas vouloir s'y soumettre.

--Elle est amusante, ta ncessit! bon pour toi qui remontrerais la
sagesse au bon Dieu; quant  moi, j'tais n pour tre riche, et l'on
aurait d me faire apprendre cet tat-l.

--coute, dit Frdric, ce sont des choses bonnes  dire en plaisantant;
mais, tu le sais bien toi-mme, tes plaintes sur ta position ne la
changeront pas; il faut donc l'accepter telle qu'elle est. Ce n'est
point au repos que nous devons tendre, nous autres fils d'ouvriers;
notre but doit tre de vivre sans avoir besoin de l'aumne du riche;
pour cela nous n'avons de ressources que nos bras. Le faible seul a
droit de se plaindre; car quand on a la force et la sant, le travail
est facile.

--Ne t'ai-je pas dit, rpliqua Franois d'un ton de mauvaise humeur, que
j'avais t chass de la fabrique?  quoi donc me servirait l'amour du
travail puisque je n'ai plus d'ouvrage?

--Il y a  Mulhouse d'autres fabriques que celles o tu travaillais, et
avec de la bonne volont tu trouverais  t'employer.

--Oui, que j'aille de porte en porte demander si on a besoin de moi,
n'est-ce pas? c'est glorieux ce mtier-l.

--Trouves-tu moins humiliant de tendre la main devant la charit du
passant? Mais puisque ces dmarches te cotent, je t'en pargnerai
l'ennui. Demain matin je parlerai  M. Kartmann, et peut-tre
consentira-t-il  t'admettre dans ses ateliers. Cela te convient-il?

--Il faut bien que a me convienne.

Frdric ne voulut pas prolonger un tte--tte pnible; d'ailleurs,
Franois avait l'air fatigu, il l'engagea  rentrer dans la chambre
d'Odile.

Celle-ci tmoigna d'une manire peu gracieuse au vagabond l'tonnement
que lui faisait prouver son retour, et l'engagea  chercher un asile
ailleurs; mais Frdric intercda pour son frre, et obtint de la bonne
femme Ridler la permission de lui donner la moiti de son lit et de son
souper.

Ainsi, Franois sentait dj l'influence de Frdric s'tendre sur lui
comme une protection.

La nuit qui suivit le retour du dserteur fut bien diffrente pour les
deux frres; l'an dormit tranquillement, s'inquitant peu du
lendemain, tandis que le sommeil de Frdric fut troubl par mille
inquites penses. Il songeait avec effroi  la manire dont M. Kartmann
accueillerait sa demande.

Le lendemain matin il se rendit avec Franois chez son chef et lui
expliqua d'une voix tremblante la cause de sa visite. Il aurait voulu
cacher la mauvaise conduite de son frre; mais quand M. Kartmann lui
demanda pourquoi il avait quitt l'atelier o il travaillait, il avoua
tout, car il ne savait pas mentir.

--Ce sont de tristes antcdents, dit le chef de fabrique en secouant ta
tte; cependant, ajouta-t-il en se tournant vers Franois, je veux bien
vous admettre chez moi; mais n'oubliez pas que je vous reois par
considration pour votre jeune frre, dont je vous engage  prendre
exemple.

Ce jour-l comme la veille, c'tait donc encore sur la recommandation
d'un enfant moins g que lui qu'on voulait bien l'accueillir. Mais dans
le coeur de Franois, aucun sentiment de fiert ne se trouvait froiss
par ce renversement de rles; et quand il se trouva seul dans l'escalier
avec Frdric, il lui dit d'un ton dgag:

--Diable! il parat que tu es un personnage ici! tu n'as qu' demander
pour obtenir. Dornavant je saurai  qui m'adresser.

--Je fais mon devoir et l'on m'en sait gr, rpondit Frdric; voil
tout le secret de mon influence.


 4.

Plusieurs mois se passrent sans apporter aucun changement  la
situation des deux frres. L'an, comme nous venons de le dire, avait
t admis dans la fabrique de M. Kartmann, et, quoiqu'il montrt peu de
zle, il n'avait point encore mrit de srieuse rprimande. Quant 
Frdric, les qualits qui l'avaient fait remarquer de son chef
prenaient chaque jour plus de dveloppement. Son intelligence, accrue
par l'instruction qu'il avait acquise  force de persvrance, le
plaait au-dessus de tous les apprentis de son ge, et l'attention
consciencieuse avec laquelle il s'acquittait du travail qu'on lui
confiait le rendait presque aussi utile qu'un homme. Employ comme
pinceauteur dans les immenses ateliers de M. Kartmann, qui comprenaient
la fabrication du coton depuis le filage jusqu' l'impression, il avait
souvent admir les planches graves, au moyen desquelles des toiles
blanches se trouvaient transformes en lgantes indiennes; cette
observation attentive avait fini par devenir pour lui le motif d'un vif
dsir et d'une vague esprance. tre admis dans l'atelier de gravure
pour y apprendre  composer ces planches prcieuses fut bientt le rve
de toutes ses heures. Sans se rendre encore bien compte de ses projets,
il aimait  songer qu'il pourrait peut-tre un jour changer sa position
contre celle de graveur, car il avait cette ambition louable qui fait
souhaiter  l'enfant de s'lever par son courage et son industrie. Il
songea d'abord  obtenir de son chef la permission de dtourner quelques
heures de son travail pour apprendre l'tat qu'il dsirait; mais il
s'effraya  l'ide de solliciter une telle faveur. Son exprience
l'avait convaincu, d'ailleurs, que tout est possible  une volont
ferme; il rsolut donc de se rendre  l'atelier de gravure pendant
l'heure des repas et de s'y exercer en secret. Un jeune apprenti de cet
atelier, qu'il avait mis dans sa confidence, lui indiqua les moyens
mcaniques de sa profession, et au bout de quelque temps Frdric tait
capable de graver passablement un dessin peu compliqu.

Il continua ainsi pendant plusieurs mois  se rendre rgulirement 
l'atelier sans que personne se doutt de quelle manire il employait ses
rcrations. Ses compagnons de travail taient si peu accoutums 
l'avoir pour compagnon de leurs jeux, qu'aucun d'eux ne songeait 
s'enqurir du motif de ses absences; il est mme probable que Frdric
et atteint son but sans veiller l'attention de personne si un
vnement qui se passa vers le milieu de l'hiver de 18.. n'et chang
ses projets et donn une nouvelle direction  sa vie.

Un jour que, selon son habitude, il venait de monter  l'atelier aprs
son dner et qu'il tait dj  l'ouvrage, il entendit un bruit de pas
qui le fit tressaillir; comme il tait l sans autorisation, la crainte
d'tre surpris l'occupait toujours. Il se jeta prcipitamment derrire
un meuble qui lui avait dj servi plusieurs fois dans de semblables
occasions. Ce meuble lui cachait entirement ce qui se passait dans
l'appartement; cependant, au mouvement qui se fit, il prsuma que
plusieurs personnes y taient entres. Il ne songea d'abord qu' se
blottir de faon  n'tre pas remarqu; mais au bout de quelques
minutes, les prcautions qu'il entendait prendre et des paroles
chuchotes  demi-voix lui causrent de l'inquitude.

--As-tu bien ferm la porte? disait quelqu'un.

--Regarde dans le cabinet s'il n'y a personne, reprit une autre voix.

--Pourquoi cette crainte d'tre surpris? se demandait Frdric avec
effroi; et il n'osait respirer. Quelque chose l'avertissait que ce
n'tait point un hasard, mais une volont providentielle qui le rendait
tmoin de cette scne: jamais il n'avait prouv une pareille anxit.

Quand les nouveaux venus se crurent  l'abri de toute surprise, l'un
d'eux prit la parole, et d'une voix basse mais bien articule, et qui
prouvait l'importance qu'il attachait  ses explications, il dveloppa
le projet qu'il avait conu.

Ce projet ne consistait en rien moins qu' forcer, au milieu de la nuit,
les fentres du comptoir de M. Kartmann et  enlever sa caisse. Frdric
reconnut, dans les explications qui furent donnes, que ceux qui
tramaient ce complot taient des ouvriers mmes de la fabrique, et il ne
put se dfendre d'un mouvement d'horreur; mais songeant combien il lui
importait de connatre tous les dtails de cette affaire, il se tint
plus immobile que jamais.

Les rles furent distribus.

--Un de nous, dit celui qui avait expliqu l'affaire, s'introduira le
premier dans le comptoir par le carreau cass; voyons, quel est le plus
mince? a doit tre Franois.

 ce nom Frdric sentit un horrible frisson parcourir tout son corps.
Mais quand il entendit la voix de son frre rpondre aux instructions
qu'on lui donnait, il laissa chapper malgr lui un cri de saisissement
et de douleur.

Il se fit un silence subit parmi les ouvriers.

--D'o vient ce cri? demanda-t-on.

--Il est parti de la chambre mme.

--Il y a quelqu'un ici.

Les perquisitions ne furent pas longues, et Frdric se trouva bientt
en prsence des comploteurs. On l'interrogea pour savoir ce qui l'avait
port  se cacher; il l'expliqua brivement.

--Tu as entendu tout ce qu'on vient de dire, n'est-ce pas?

--Oui, rpondit Frdric.

Alors s'leva entre les ouvriers un dbat sur la question de savoir ce
que l'on ferait de l'enfant. Il y eut contre lui des imprcations, des
menaces, et l'on alla mme jusqu' dire que le plus sr tait de s'en
dbarrasser; mais cette proposition, qui avait pour but d'effrayer
Frdric, le laissa sinon tranquille, du moins rsolu. Enfin, il fut
convenu qu'on l'enfermerait pour s'assurer de son silence jusqu'au
lendemain. La difficult tait de trouver un lieu convenable. Un des
ouvriers proposa une mansarde qu'il occupait dans l'tablissement; il
fit observer qu'elle tait relgue dans une partie de la maison qui ne
servait point  l'exploitation, et n'avait qu'une croise donnant sur
une petite cour o l'on n'entrait jamais. Cette proposition fut
accepte. On monta un escalier dsert, on traversa un long corridor
troit et on poussa Frdric dans la chambre en fermant la porte 
double tour.

Rien ne peut peindre sa douleur lorsque, abandonn  lui-mme, il eut
fait l'inspection rigoureuse de sa prison et se fut assur qu'il n'y
avait aucun moyen de fuir.

Il se laissa tomber sur une chaise o il resta quelque temps dans un
accablement dsespr; puis, se levant, il se mit  parcourir la chambre
tout gar. Les penses se succdaient rapidement dans son esprit. Il
et donn la moiti de sa vie pour pouvoir prvenir M. Kartmann du pril
qui le menaait et pour dtourner Franois du crime qu'il tait prs de
commettre: il voyait son bienfaiteur et son frre sur le point de se
perdre l'un par l'autre sans pouvoir les avertir ni les sauver.

Plusieurs heures se passrent, pour lui, dans des alternatives
d'abattement et de dsespoir.  la fin il fut pris d'une espce de
fivre d'angoisse. Malgr le froid rigoureux de l'hiver il sentait son
front brler. Il ouvrit la fentre et vint s'y accouder, esprant que
l'air du dehors le soulagerait. Il resta pendant longtemps dans la mme
position, regardant vaguement et suivant de l'oeil, sans les voir, les
nuages qui passaient dans le ciel. Aprs avoir err sur tous les objets
environnants, ses regards vinrent enfin s'attacher  un tuyau de
chemine qui se trouvait  une des ailes de la maison; pendant quelque
temps ils suivirent avec une distraction indiffrente les tourbillons de
fume qui s'en chappaient. Mais tout  coup l'enfant tressaillit, il se
pencha en avant et regarda avec anxit; il n'en pouvait douter, cette
fume sortait du cabinet de M. Kartmann.

Il rentra prcipitamment dans la chambre qui lui servait de prison, et,
bnissant l'heureuse habitude qu'il avait contracte, de porter toujours
sur lui ce qui tait ncessaire pour crire, il se mit  tracer un
billet dans lequel il avertissait sommairement M. Kartmann de ce qu'il
avait dcouvert, en lui faisant connatre le lieu o il tait renferm.

Son billet achev, il se rapprocha de nouveau de la fentre. La maison,
comme toutes celles qui servent  des exploitations de ce genre, tait
trs-leve. Frdric en mesura un instant la hauteur, mais sa
rsolution ne fut point branle par cet examen.

Souvent, dans ses jeux d'enfant, il avait grimp  des arbres et
parcouru des toits; il tait agile, hardi, et, d'ailleurs, il y avait
ncessit  tout hasarder. Il monta sur le relai de la croise,
descendit avec prcaution dans le canal form par les toits des deux
corps de btiment qui se touchaient, et suivit sans grand danger cette
route jusqu' ce qu'il ft arriv  la chemine qu'il voulait atteindre.
Le plus difficile tait de parvenir  celle-ci en gravissant un toit
glissant et trs-inclin; cependant l'apprenti y parvint. Voulant
d'abord attirer l'attention des personnes qui travaillaient dans le
cabinet de M. Kartmann, il jeta un  un, dans le tuyau, des dbris de
chaux durcie; puis, quand il jugea qu'il en tait temps, il laissa
tomber son billet, li entre deux tuiles afin de le prserver des
flammes, et regagna promptement sa chambre.

Il s'attendait  une dlivrance immdiate; mais les heures s'coulrent
sans que personne part. Dj toutes les horloges de la ville avaient
sonn cinq heures; il tait toujours auprs de la porte, l'oreille
cloue  la serrure; et nul pas ne se faisait entendre dans le corridor.
L'inquitude commena  le saisir. D'o pouvait venir ce retard? son
billet n'avait-il point t lu? Toutes les angoisses dont il avait t
dbarrass pendant quelque temps lui revinrent. Enfin, quand la nuit fut
close, il crut distinguer le bruit d'une marche prcautionneuse et
lgre; une clef tourna doucement dans la serrure... Ce moment fut
horrible pour l'enfant, car ce pouvaient tre les ouvriers aussi bien
qu'un envoy de M. Kartmann; cependant la clef fut retire sans que la
porte s'ouvrit, et un second essai aussi infructueux fut fait avec une
nouvelle clef: probablement on essayait des passe-partout; Frdric se
sentit un peu rassur  cette pense. Enfin,  force de tentatives, la
porte tourna doucement sur ses gonds, et l'enfant reconnut la voix de M.
Kartmann qui l'appelait.

--Venez, lui dit-il, en lui saisissant la main; et du silence,
surtout... il ne faut point que l'on souponne votre dlivrance...

Puis, le conduisant  travers les corridors obscurs, il le mena jusqu'
son cabinet.


 5.

M. Kartmann tant sorti pour s'assurer que toutes les mesures taient
bien prises, Frdric demeura seul dans la pice o il l'avait conduit.
Il et bien voulu voir son frre, mais sous quel prtexte sortir? o le
trouver? Un instant il pensa  tout avouer au patron; mais peut-tre
Franois avait-il chang de rsolution et ne devait-il plus prendre part
au crime! dans ce cas, l'aveu de Frdric l'et dshonor sans utilit!
Le pauvre enfant rsolut d'attendre l'vnement, se confiant  la bont
de Dieu.

M. Kartmann rentra enfin. Tout tait dispos pour prvenir le vol. Les
commis et quelques contre-matres de la fabrique taient placs en
embuscade sur les diffrents points de la cour o donnaient les croises
du comptoir, et ils taient en nombre suffisant pour se rendre
facilement matres des voleurs. M. Kartmann conduisit alors Frdric au
comptoir: l'enfant suivit sans observations, esprant que le hasard lui
fournirait l'occasion d'tre utile  Franois s'il devait venir.

Une heure  peu prs s'coula sans que rien annont l'arrive des
ouvriers, heure d'angoisses horribles pour Frdric, que le plus lger
bruissement faisait tressaillir. L'obscurit et le silence qui rgnaient
dans l'appartement lui faisaient mieux comprendre la gravit de la
circonstance et le glaaient d'pouvante; c'tait plus que les forces
d'un l'enfant n'en pouvaient supporter: il avait tout puis dans cette
affreuse journe, et son pauvre coeur n'y suffisait plus; mais il lui
sembla qu'il allait se briser quand l'horloge voisine sonna une heure et
qu'un lger grincement de fer l'avertit qu'on se prparait  forcer les
volets. M. Kartmann entendit galement ce bruit et se rapprocha de la
croise: Frdric se leva par un mouvement spontan, puis retomba sur sa
chaise perdu.

Cette agonie se prolongea longtemps. Les ouvriers, dans la crainte du
bruit, n'branlaient le volet que faiblement, et ce ne fut qu'aprs de
longs efforts qu'il fut enlev. Au mme instant, les dbris d'un carreau
bris tombrent sur le parquet, et M. Kartmann fit entendre un coup de
sifflet. Le tumulte qui suivit prouva que l'ordre donn par le signal
avait t excut. Bientt on distingua des cris, et un coup de feu
partit!...  ce bruit, M. Kartmann sortit prcipitamment du comptoir.
Frdric, jusque-l ne s'tait senti la force de faire aucun mouvement.
Le frlement d'un corps qui cherchait  s'introduire par l'ouverture
faite  la croise l'arracha tout  coup  sa stupeur, et Franois se
trouva devant lui.

--Malheureux! s'cria-t-il; que viens-tu faire ici?

--Sauve-moi! lui dit Franois gar; Frdric, sauve-moi!

--Et comment le pourrais-je?...

Tout  coup un souvenir traversa sa pense; il se rappela qu'une porte
donnait du comptoir sur le jardin, il la trouva  ttons, entrana
Franois aprs lui et le conduisit en courant vers une partie du mur de
clture qui tait peu leve.

--Pars, lui cria-t-il en lui montrant le passage, et surtout ne reste
point  Mulhouse; tes complices sont arrts, ils te dnonceront.

--Adieu! cria Franois, du haut du mur.

Et il disparut.


 6.

Le lendemain de cette scne, tous les coupables,  l'exception de
Franois, furent remis entre les mains de la justice, et Frdric,
d'aprs l'ordre de M. Kartmann, se prsenta  son cabinet. Le fabricant
le fit asseoir prs de lui, et aprs l'avoir vivement remerci, lui dit
de demander sans crainte la rcompense qu'il avait mrite. L'enfant
hsita pendant quelques instants, mais M. Kartmann l'ayant encourag:

--J'aurais une bien grande faveur  vous demander, Monsieur, dit
Frdric d'une voix tremblante... permettez-moi d'assister quelquefois
aux leons de vos enfants.

--Ds demain, dit M. Kartmann, vous les partagerez toutes. Il y a dj
longtemps que j'ai remarqu en vous ce louable dsir de vous instruire,
et je suis persuad que, grce  lui, vous russirez  vous faire une
bonne position dans le monde. D'aprs ce que vous m'avez racont hier,
vous vouliez devenir graveur; j'espre qu'en travaillant vous pourrez
aller plus loin!

Plus loin que graveur! pensa Frdric. Oh! que de joies ces paroles
venaient de donner au pauvre enfant! jusque-l dlaiss et n'ayant
d'autres ressources que sa patience, il avait enfin trouv une
protection!... On lui parlait d'un but qu'il pouvait atteindre; on lui
en facilitait les moyens. Ce fut  peine si son coeur, comprim par un
sentiment nouveau, lui permit d'articuler quelques remercments
entrecoups; mais il joignit les mains avec tant de ferveur, attacha sur
M. Kartmann des yeux si attendris, que celui-ci comprit tout ce que ce
geste et ce regard contenaient de reconnaissance.

--Vous tes un brave garon, Frdric, lui dit-il en lui serrant la
main; et je suis sr de n'avoir jamais  me repentir de ce que je fais
aujourd'hui pour vous.

Le lendemain mme de cette entrevue, M. Kartmann prsenta Frdric  ses
deux fils et  leurs matres. Le service qu'il venait de rendre  la
famille, la preuve d'lvation de coeur qu'il avait donne dans le choix
mme de sa rcompense, parlaient trop puissamment en sa faveur pour
qu'il ne ft pas accueilli avec empressement par les professeurs et par
les lves. On le loua hautement de sa noble mulation, chacun se fit
une joie et un point d'honneur d'aider l'apprenti, de contribuer pour sa
part  son instruction.

L'habitude qu'avait contracte Frdric de rattacher ses diffrentes
observations  un centre commun et d'en faire un point de dpart pour
d'autres remarques, lui fut aussi utile dans ses nouvelles tudes
qu'elle l'avait t pour les prcdentes. Cette mthode de toujours
procder par le raisonnement, l'avait accoutum  trouver facilement les
consquences ou les causes logiques d'un fait, et le prparait surtout
merveilleusement  l'tude des mathmatiques et  celle des langues.
Aussi, fit-il de rapides progrs dans ces deux branches d'instruction;
mais ce ne fut cependant pas au dtriment de ses autres travaux.
L'histoire, la gographie, le dessin, ne furent point ngligs; le
dessin surtout tait, dans son application, trop frquemment li aux
mathmatiques pour qu'il ne s'en occupt pas avec zle, et il fut
bientt assez habile pour copier les machines les plus compliques.

Au bout de trois ans de leons, Frdric tait au niveau des fils de M.
Kartmann. Il savait dj l'arithmtique, la gomtrie et tudiait la
statique. Sans connatre toutes les ressources de la langue franaise,
il l'crivait avec correction.

Ses condisciples, plus jeunes que lui, l'un de deux et l'autre de quatre
ans, taient fiers de ses progrs, et le traitaient en camarade beaucoup
plus qu'en protg. Si ces relations affectueuses taient dues en partie
 la bont du coeur de ces enfants, la conduite de Frdric contribuait
aussi beaucoup  les maintenir. Il se montrait si modeste dans ses
succs, si complaisant sans bassesse, si dignement reconnaissant, et en
mme temps si soigneux d'viter tout nouveau service, qu'on aurait rougi
de lui faire sentir sa position d'oblig.

Quand il eut atteint sa dix-neuvime anne, M. Kartmann le fit passer
parmi les contre-matres. Il tait si sobre et si rang, que, tout en
s'habillant beaucoup plus proprement que ses camarades d'atelier, il ne
tarda pas  raliser quelques conomies qu'il employa  acheter les
livres, les instruments de mathmatiques et les fournitures de classe
dont il avait besoin. Ce fut une grande joie pour lui quand il put
subvenir  ces dpenses et diminuer ainsi la charge qu'avait bien voulu
prendre son chef. L'avenir ne l'inquitait plus; quel qu'il ft, il
avait maintenant des ressources qui ne devaient jamais lui manquer.
Pourvu que la main de Dieu ne se retirt pas de lui et que la maladie ne
vnt point le frapper, il ne craignait rien, car tous les moyens humains
de russite taient en son pouvoir.


 7.

C'tait par une de ces chaudes et claires soires si communes 
Mulhouse,  cette heure o les ouvriers quittant leurs fabriques,
montent sur les coteaux qui bordent le canal et y font entendre des
choeurs qui, de l, vont se prolongeant dans toute la valle.

Frdric, un carton sur ses genoux, mettait au net une pure qu'il avait
dessine dans la journe. Lui aussi aurait aim les chants et la
promenade! Quand l'air tait ainsi parfum, il sentait souvent, aprs
une longue journe de travail, le dsir d'aller respirer dans les
vignes; mais, quelque innocents, quelque permis qu'et t ce plaisir,
il avait le plus souvent le courage d'y renoncer. Les jours donc o la
gaiet du temps l'invitait  sortir, il prenait ses livres ou son carton
 dessin et s'asseyait pour travailler sur un petit banc plac  la
porte d'Odile Ridler. Il apercevait de l une chappe de campagne, il
respirait un air plus frais, entendait le gazouillement de quelques
oiseaux citadins, et pour lui, habitu  une rclusion continuelle,
c'tait du bien-tre et de la joie.

Le soir dont nous parlons, Frdric tait assis  sa place ordinaire; il
travaillait avec ardeur, car le jour baissait, et il voulait achever,
avant la nuit, le dessin commenc.

C'tait l'pure d'une des machines les plus compliques de la maison
Kartmann. La respiration de quelqu'un qui se penchait sur son paule
l'arracha tout  coup  son application: il releva la tte et aperut un
tranger qui regardait trs-attentivement son dessin.

--Dans quelle fabrique se trouve la machine que reprsente cette pure?
lui demanda-t-il.

--Dans celle de M. Kartmann, rpondit Frdric.

--Et comment avez-vous pu vous la procurer?

--M. Kartmann me permet de partager les leons de ses fils.

--Vous devez avoir alors dans vos cartons une grande partie des machines
de cette maison.

-- peu prs toutes, Monsieur.

--Je serais curieux de les voir.

Frdric ouvrit obligeamment son carton et prsenta ses dessins 
l'tranger. Aprs que celui-ci les eut examins avec la plus scrupuleuse
attention:

--Je ne vois point dans tout cela, objecta-t-il, l'pure de la grande
machine que M. Kartmann a reue d'Angleterre il y a environ deux mois?

--Nous devons la copier aprs-demain, Monsieur.

--Dites-moi, mon ami, pouvez-vous me donner une copie de ces dessins?

--J'ai bien peu de temps  moi; cependant, s'ils peuvent vous tre
agrables, je tcherai de les copier.

--Je tiendrais surtout  avoir la nouvelle machine dont je vous parlais;
mais comme le temps a de la valeur, j'entends vous payer ce travail.
Tenez, continua-t-il en lui prsentant trois pices d'or, voil d'abord
un -compte, plus tard nous nous entendrons pour un prix plus lev.

La vue de cet or fit tressaillir Frdric et veilla en lui un soupon;
on ne pouvait lui payer aussi chrement des dessins dont on n'aurait
point voulu faire usage. Ces pures allaient sans doute servir  la
confection de machines qui creraient une fatale concurrence pour son
chef, qui amneraient sa ruine peut-tre!... Le pauvre enfant frmit 
la pense du mal qu'il aurait pu commettre par imprudence; et,
runissant  la hte ses dessins pars, il les rejeta dans son carton
qu'il ferma soigneusement.

Son interlocuteur le regarda avec tonnement et lui prsenta de nouveau
les trois pices d'or.

--Je vous remercie, Monsieur, dit Frdric, mais je ne puis accepter un
tel march. Je rflchis que je dispose d'une proprit qui ne
m'appartient pas, et je ne veux ni ne dois le faire. Adressez-vous
directement  M. Kartmann; il pourra, mieux que moi, juger si votre
demande ne nuit en rien  ses intrts.

L'tranger sentit que Frdric avait devin ses intentions.

--Je comprends, dit-il, le motif de votre refus. Vous savez que les
fabricants cachent leurs machines aux regards des autres industriels, et
vous craignez que votre chef, en apprenant que vous m'avez livr ces
dessins, ne vous renvoie de ses ateliers; mais je puis vous faire de
tels avantages que ce renvoi serait pour vous une fortune. Je vous offre
ds maintenant, dans ma fabrique, des appointements doubles de ceux que
vous recevez; et je vous payerai, en outre, le jour o vous me remettrez
l'pure que je vous demande, la somme que vous fixerez vous-mme.

Frdric n'en entendit pas davantage, il saisit vivement son carton; et,
jetant sur l'tranger un regard o la honte se mlait  l'indignation:

--Je ne sais ni trahir ni me vendre, Monsieur, dit-il d'une voix
tremblante.

Et il rentra brusquement chez la veuve Ridler.

Quelques jours aprs cette scne, M. Kartmann fit appeler Frdric dans
son cabinet.

--O sont toutes les pures que vous avez dessines avec mes enfants?
demanda-t-il.

--Dans mon carton, Monsieur.

--Apportez-les moi.

Frdric alla chercher son carton, qu'il remit en tremblant  son chef,
car il y avait dans le ton de celui-ci quelque chose de bref et
d'inquiet qui l'alarmait.

M. Kartmann feuilleta tous les dessins; la vue de chacun d'eux lui
arrachait une nouvelle exclamation.

--Quelle imprudence  moi! murmurait-il, il y avait l de quoi me
perdre.

Quand il eut tout examin, il se tourna vers Frdric.

--Quelqu'un vous a propos d'acheter ces dessins? je le sais.

--Oui, Monsieur.

--Et vous ne m'en avez point parl?

--J'ai pens que cela n'en valait pas la peine.

--Quelle rcompense vous offrait-on?

--Celle que j'aurais demande.

--Et vous avez refus?

--Oui, Monsieur.

--Sans hsitation?

--Hsiter et t une lchet.

--Ta main, Frdric! s'cria M. Kartmann en tendant la sienne au jeune
ouvrier.--Tu es un noble coeur. Je connais jusqu'au moindre dtail de
cette affaire. J'avais agi imprudemment, mon ami, car quelqu'un de moins
honnte que toi et pu me perdre; mais je te remercie de ta probit.
Aujourd'hui tu n'es plus un enfant; d'aprs tous les rapports que m'ont
faits tes professeurs, et d'aprs ce que je vois moi-mme, tu ne dois
pas continuer  rester contre-matre.  partir de demain tu viendras
habiter ma maison; ma table sera la tienne; tu continueras  partager
les leons de mes enfants et tu recevras des appointements conformes 
ta nouvelle position.

Ds le lendemain, en effet, Frdric fit ses adieux  la bonne femme
Ridler, qu'il ne quitta point sans verser quelques larmes, car son
bonheur ne lui faisait point oublier combien elle avait t bonne pour
lui; aussi, continua-t-il  se montrer reconnaissant des soins qu'elle
lui avait donns et ne manqua-t-il jamais chaque semaine de venir
visiter sa vieille htesse en lui apportant quelque prsent.


 8.

Plusieurs annes s'coulrent encore sans que la situation de Frdric
subt de graves modifications. Son intelligence, qu'il avait continu 
appliquer, soit  des tudes d'art, soit  des travaux positifs, avait
pris un dveloppement remarquable; et notre petit ouvrier, qui, douze
ans auparavant, ne connaissait pas une lettre, tait maintenant cit
comme un des jeunes gens de son ge le plus srieusement instruits.

Chaque jour M. Kartmann se flicitait davantage de l'avoir attach  sa
maison. Jamais les fonctions qu'il remplissait ne l'avaient t avec
autant de probit et de dvouement: aussi, ne voyait-il pas seulement en
lui un commis; c'tait l'ami de la famille, le compagnon le plus cher de
ses fils, leur digne mule. Les vnements qui nous restent  raconter
vinrent encore fortifier cette confiance et cette affection, en montrant
jusqu' quel point elles taient mrites.

Depuis plusieurs mois M. Kartmann paraissait triste, et Frdric, entre
les mains duquel passaient tous les comptes de la maison, commenait 
apercevoir un certain embarras financier dans les affaires de son chef.
Bientt les confidences de celui-ci, les expressions d'inquitude qui
lui chappaient, les nombreuses rclamations de ses bailleurs de fonds
achevrent d'clairer Frdric et de le convaincre qu'il ne s'agissait
point seulement d'une gne momentane, mais d'une de ces crises
commerciales qui branlent les fortunes les plus solides. Le moment ne
tarda pas  venir o M. Kartmann lui-mme leva ses derniers doutes.

Il rentra un jour,  l'heure du dner, encore plus accabl que de
coutume. Quand le repas fut achev, il pria son fils an et Frdric de
passer avec lui dans son cabinet.

--Avant deux mois, leur dit-il, cet tablissement ne m'appartiendra
plus. Aprs sa vente il me restera encore de quoi satisfaire  mes
engagements; si j'attendais plus longtemps, mes dettes ne tarderaient
pas  dpasser mes valeurs. Les nouvelles machines de M. Zinberger m'ont
compltement ruin; ses produits, plus beaux et d'un prix moins lev
que les miens, sont les seuls qui se vendent maintenant. Pendant quelque
temps j'ai soutenu la concurrence, quelque ruineuse qu'elle ft pour
moi, j'esprais toujours faire subir des modifications  mes machines;
toutes mes tentatives  cet gard ont t vaines: une lutte plus longue
devient impossible. Aussitt donc que mes livres seront en rgle,
j'annoncerai la mise en vente de cette manufacture. Il m'est affreux,
sans doute, aprs tant d'annes de travail, de voir s'vanouir tous les
rves d'aisance que j'avais forms pour mes enfants, mais au milieu de
tant d'esprances dtruites, je me sens le coeur moins bris quand je
pense que toutes mes dettes seront acquittes, et que ma famille et moi
aurons seuls  souffrir de ce dsastre.--Quant  toi, Frdric,
ajouta-t-il en tendant la main au jeune homme, tu ne cesseras point, je
l'espre, d'tre notre ami; mais tu le vois, il faut que nous nous
sparions. Je ne suis point inquiet de ton avenir; avec tes talents les
emplois ne te manqueront pas; seulement, cette sparation est un chagrin
de plus pour moi qui m'tais habitu  te considrer comme un troisime
fils.

--Je vous quitterai, Monsieur, dit Frdric d'une voix triste, mais
ferme, quand je serai convaincu que je vous serai inutile; mais j'espre
que ce jour n'arrivera pas sitt. Songeons  vous, Monsieur: peut-tre
le danger qui vous menace n'est-il point aussi imminent que vous le
supposez. Ma jeunesse me rend encore bien inexpriment dans les
affaires; cependant, si j'osais vous donner un conseil, je vous dirais
de ne point trop vous hter dans vos dterminations; pour quiconque
regarde longtemps et attentivement, le remde est bien souvent  ct du
mal.

--Je crois qu'il n'y en a aucun pour moi, reprit M. Kartmann en secouant
tristement la tte; tous deux, du reste, vous jugerez mieux cette
question quand vous aurez vu mes livres particuliers; eux seuls peuvent
constater ma position.

Et il les ouvrit devant eux.

Frdric les parcourut avec distraction. La question ne pouvait plus
tre dans une erreur de chiffres; il connaissait la grande cause du mal
et songeait dj aux moyens de le rparer.

Rentr dans sa chambre aprs avoir pris cong de M. Kartmann, il se jeta
tout gar sur un fauteuil. Dans quinze jours, rptait-il, tous les
comptes de la maison seront en rgle et cet tablissement en vente.
Quinze jours, mon Dieu! rien que quinze jours! Comment, dans un temps si
court, rsoudre un tel problme, perfectionner des machines de manire 
rendre la fabrication moins coteuse et les produits plus parfaits? 
mon Dieu? ne m'abandonnez pas, car vous savez seul tout ce que je dois 
cet homme que je veux sauver.

Autant par got que par ncessit de position, la mcanique tait, de
toutes les sciences positives, celle dont Frdric s'tait le plus
proccup; il avait mme dans cette partie des connaissances
approfondies: mais la tche qu'il s'imposait ne demandait-elle que de la
science? Il fallait trouver ce que le hasard seul peut-tre avait fait
rencontrer  un autre, s'puiser dans des combinaisons qui pourraient
bien le ramener simplement au point de dpart! Mais qu'importaient au
courageux jeune homme? il voulait sauver un homme et il marchait avec
ardeur vers son but. Il repoussait tous les doutes, toutes les craintes,
comme de mauvaises penses; il se sentait fort, car il savait ce que
pouvait la volont contre les obstacles.

Dix nuits se passrent dans un travail continuel: nuits d'angoisse et de
fivre, pendant lesquelles Frdric vit s'vanouir plus de vingt fois la
solution du problme qu'il se croyait sur le point de saisir. Cependant,
tant d'efforts infructueux, tant de cruelles dceptions n'amenrent
point le dcouragement. Il ne lui restait plus que quelques jours; mais
jusqu' la dernire heure il voulait esprer, car il puisait ses forces
dans cette vertueuse confiance.

Enfin, que vous dirai-je? il n'y a que les mauvais sentiments qui soient
striles; les sentiments gnreux portent toujours leurs fruits, et la
reconnaissance donna du gnie  Frdric. Ce moyen, dans la recherche
duquel tant d'autres avaient chou, il le trouva!  peine osait-il
croire lui-mme  sa dcouverte. Il parcourait avec une sorte
d'garement les lignes traces devant lui; son calme, sa raison, qui ne
l'avaient point abandonn au milieu de tant de recherches impuissantes,
lui faisaient faute au moment de la joie. Il pressait avec une sorte de
folie ses papiers contre sa poitrine; il croyait parfois que tout son
bonheur n'tait qu'une illusion que l'examen d'un autre tuerait; il ne
pouvait se lever de sa chaise, il n'osait quitter sa chambre et aller
demander s'il s'tait tromp.

Une partie de la nuit se passa dans ce doute affreux de lui-mme; enfin,
quand le jour arriva, il voulut avoir le dernier mot sur ses esprances
et il s'lana vers la chambre de M. Kartmann.

--Tenez, dit-il en s'avanant vers le lit de son chef, et lui prsentant
son travail, voyez ce plan de machine et dites-moi si c'est seulement un
rve.

Puis il tomba puis sur un sige, dans une horrible angoisse d'attente
et d'espoir.

 mesure que M. Kartmann examinait les papiers, sa figure devenait plus
ple, ses mains plus tremblantes: on sentait dans tous ses traits cette
contraction qui indique le passage d'une grande souffrance  un bonheur
inespr. Quand il eut parcouru toutes les pices, il tourna vers
Frdric des regards humides.

--Non, ce n'est point un rve, lui dit-il; c'est une oeuvre de gnie, et
mieux que cela, une oeuvre qui sauve ma famille de la misre! C'est une
grande leon que tu as donne aux enfants du peuple, Frdric; tu as
montr ce que peut la volont aide du dvouement.

Et, dcouvrant sa tte blanche, dans un de ces sublimes mouvements
d'enthousiasme que l'attendrissement donne parfois aux hommes les plus
calmes:

--Je te salue, ajouta-t-il, enfant du pauvre; sois bni, et accepte-moi
pour pre, toi qui m'as sauv comme aurait pu le faire un fils!


 9.

La maison Kartmann est aujourd'hui une des maisons les plus florissantes
de Mulhouse. Toute sa prosprit est due  la dcouverte de Frdric et
aux soins actifs qu'il continue de donner  l'tablissement: ses
spculations, jusqu' ce jour, n'ont cess de prouver son habilet et la
sret de son jugement. M. Kartmann, dont il est devenu le gendre, a
pour lui une confiance sans bornes.

Un seul chagrin est venu traverser son bonheur. Depuis le dpart de son
frre, il avait inutilement cherch  connatre son sort, lorsqu'
l'poque de son mariage un article de journal vint lui donner le premier
et le dernier mot sur cette existence qu'il avait vue avec tant de
douleur spare de la sienne. On y disait que la diligence de Francfort
 Paris avait t attaque par une bande de voleurs; les voyageurs
s'taient courageusement dfendus, et plusieurs bandits avaient t
blesss  mort: on donnait leurs noms, parmi lesquels figurait celui de
Franois Kosmall. Frdric ne put retenir une cuisante larme au souvenir
de cet tre qui tait parti du mme point que lui, que la mme main
mourante avait bni, et qui s'tait fait, par sa faute, une destine si
diffrente de la sienne.


FIN.




TABLE.


  PREMIER RCIT.--L'Esclave                        1
  DEUXIME RCIT.--Le Serf                        51
  TROISIME RCIT.--Le Chevrier de Lorraine      125
  QUATRIME RCIT.--L'Apprenti                   209





End of the Project Gutenberg EBook of Au bord du lac, by mile Souvestre

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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