The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Wilhelmine Friederike Sophie
(margrave de Bayreuth) Vol. II, by Frdrique Sophie Wilhelmine

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Wilhelmine Friederike Sophie (margrave de Bayreuth) Vol. II
       Soeur de Frdric le Grand (2 volumes)

Author: Frdrique Sophie Wilhelmine

Release Date: January 14, 2009 [EBook #27809]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE WILHELMINE ***




Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)







[Illustration: FRDRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH]

MMOIRES
DE
FRDRIQUE SOPHIE
WILHELMINE,
MARGRAVE DE BAREITH,
SOEUR DE
FRDRIC LE GRAND,

DEPUIS
L'ANNE 1706 JUSQU' 1742,

CRITS DE SA MAIN.

TROISIME DITION, CONTINUE JUSQU'A 1758 ET ORNE
DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.


TOME DEUXIME.

LEIPZIG.
H. BARSDORF.

1889.




1732.


Une nouvelle poque fit l'ouverture de 1732. Il y avoit dj quelque
temps que je me trouvois fort incommode; j'en avois attribu la cause 
l'agitation continuelle de mon esprit accabl de tant d'adversits
diffrentes. Je voulus faire mes dvotions; je pris une dfaillance 
l'glise, que dura quelques heures. Je me trouvai au lit en revenant 
moi, entoure de la reine et d'une foule de monde, qui toit accouru
pour me secourir. Le mdecin jugea que j'tois enceinte. On m'en badina
beaucoup, mais je ne fis aucune attention  tout ce qu'on me dit. Je
souffrois trop; j'eus plusieurs foiblesses tout ce jour-l, ce qui
m'empcha de me lever. La reine me fit dire le lendemain, qu'elle
viendroit le soir clbrer les rois chez moi. Cette petite fte ft
assez triste; ceux qui y toient, sembloient touchs de me perdre, ils
avoient tous les larmes aux yeux. Je pris un tendre cong de la Margrave
Philippe; mon mariage n'avoit point altr notre amiti, et je me sentis
attendrie de me sparer de me amies.

Le lendemain (7. Janvier) nous nous rendmes  Potsdam. La roi m'y reut
 bras ouverts. L'esprance de se voir bientt grand-pre lui causoit
une joie inconcevable, il m'accabloit de caresses et d'attentions. Je
profitai de ces bonnes dispositions par lui demander une grce. Mdme: de
Sonsfeld avoit trois nices, filles du gnral Marwitz; sa soeur tant
morte, elle les avoit fait lever. Ces trois filles, dont l'ane avoit
14 ans, toient hritires d'un bien trs-considrable. Sa tante
souhaitoit amener cette ane avec elle  Bareith, pour achever de la
former; elle n'osoit cependant accomplir ses dsirs sans une permission
expresse du roi; ce prince ayant fait une ordonnance, par laquelle il
toit dfendu  toutes les filles riches de sortir de son pays, sous
peine de confiscation de tout leur bien. Le roi m'accorda cette faveur 
condition que je lui engageasse ma parole d'honneur de ne point marier
cette fille hors de ses tats[1]; en quoi je le satisfis.

[Note 1: Comme cet article est de consquence pour la suite de ces
mmoires, je prie le lecteur d'y faire attention.]

Le jour de mon dpart tant enfin fix au 11. Janvier, je rsolus de
faire une dernire tentative pour attendrir ce prince. Je trouvai moyen
de lui parler en particulier, et de lui ouvrir mon coeur. Je fis
l'apologie de ma conduite passe, sans compromettre la reine; je lui
peignis avec les couleurs les plus touchantes la douleur que m'avoit
cause sa disgrce; j'y ajoutai un portrait naf de ma situation
prsente, le suppliant par tout ce qu'il y avoit de plus sacr de ne
point m'abandonner, et de m'accorder son secours et sa protection. Mon
discours fit son effet; il fondoit en larmes, ne pouvant me rpondre 
force de sanglots: il m'expliquoit ses penses par ses embrassemens.
Faisant enfin un effort sur lui, je suis au dsespoir, me dit-il, de ne
vous avoir pas connue; on m'avoit fait un si horrible portrait de vous,
que je vous ai hae autant que je vous chris prsentement. Si je
m'tois adress  vous, je me serois pargn bien du chagrin et  vous
aussi; mais on m'a empch de vous parler, en me reprsentant que vous
tiez plus mchante que ce diable, et que vous me porteriez  des
extrmits que j'ai mieux aim viter. Votre mre par ses intrigues est
en partie cause du malheur de la famille; j'ai t tromp et dup de
tout ct, mais j'ai les mains lies, et quoique mon coeur soit navr,
il faut que je laisse ces iniquits impunies. Je pris le parti de la
reine et lui reprsentai, que ses intentions avoient t bonnes, que
l'amiti seule, qu'elle avoit eue pour mon frre et pour moi, l'avoit
porte  en agir comme elle avoit fait, qu'ainsi il ne pouvoit lui en
vouloir du mal. N'entrons point dans ce dtail me rpondit-il, ce qui
est pass est pass, je veux bien l'oublier. Pour vous, ma chre fille,
soyez persuade que vous m'tes la plus chre de la famille, et que je
vous tiendrai religieusement les promesses que je vous ai faites, de
vous avantager plus que mes autres enfans; continuez d'avoir de la
confiance en moi, et comptez toujours sur mon secours et sur ma
protection. Je suis trop afflig pour prendre cong de vous; embrassez
votre poux de ma part, je suis si touch que je ne puis le voir. Il se
retira tout en larmes. Je me retirai de mon ct en sanglotant, et me
rendis chez la reine. Ma sparation d'avec elle ne fut point si
touchante que celle du roi; malgr mes soumissions et mes tendres
caresses elle resta froide comme glace, sans s'mouvoir ni me faire la
moindre amiti. Le duc de Holstein me conduisit au carosse, o je montai
avec le prince et Mdme. de Sonsfeld.

J'arrivai heureusement le mme soir  Closterzin, qui toit le premier
gte. La seconde journe de mon voyage ne fut pas si heureuse que la
premire. Mon carosse versa de mon ct; deux paires de pistolets
chargs et deux coffres forts, qu'on y avoit fourrs, je ne sais
pourquoi, me tombrent sur le corps sans me faire le moindre mal. Mdme.
de Sonsfeld me crut morte; sa frayeur l'aveugloit si fort, qu'elle ne
cessoit de crier comme une excommunie: mon Dieu, Seigneur Jsus; ayez
piti de nous. Je crus qu'elle toit blesse, ce qui m'alarma plus que
la chte; je le lui demandai. Eh mon Dieu! non, Madame, me dit-elle, je
ne crains que pour vous. Le prince hrditaire plus mort que vif toit
saut par la portire; il n'avoit pas le courage de me demander si je
m'tois fait mal. Cette scne me parut comique; j'tois charge comme un
mulet de tout le bagage qui toit dans la voiture, dont on ne me
dbarrassa qu'avec peine. Le Margrave me porta sur un champ couvert de
neige. Il geloit  pierre fendre, mes souliers prirent  la glace; je
courois risque d'avoir le sort de la femme de Loth et de devenir statue
de glace, si ma suite ne ft arrive pour me tirer de l. Mes dames
pleuroient et se lamentoient, croyant pour sr que je ferois une
fausse-couche; on m'arrosoit de toutes sortes d'esprits et on vouloit me
faire avaler de vilaines drogues, dont je ne voulus point. On releva
enfin le carosse et je continuai mon voyage.

Mr. de Burstel, conseiller priv du roi, m'accompagnoit, et devoit
prendre  Bareith la qualit de ministre  cette cour. Il se rendit chez
ma gouvernante, ds que nous fumes arrivs  Torgow, et la chargea de me
reprsenter, que quoique je ne me ressentisse point de la chte que je
venois de faire, la prudence exigeoit que je m'arrtasse quelques jours
en chemin, pour parer les mauvaises suites qui pourroient en arriver.
Mdme. de Sonsfeld et Mr. de Voit furent du mme sentiment. Ils firent
tellement peur au prince, que tout ce que je pus obtenir fut d'aller le
lendemain jusqu' Leipsic. Je comptois m'y divertir; la foire, qui est
une des plus fameuses d'Allemagne, s'y tenant alors. Il y avoit toujours
pendant ce temps beaucoup d'trangers dans cette ville, o la cour de
Dresde se rendoit ordinairement.

Nous y arrivmes le jour suivant. Par dcorum je me mis d'abord au lit.
Je m'informai tout de suite, s'il y avoit beaucoup de monde? Mais 
douleur! La foire toit finie et la cour aussi bien que les trangers
toient partis la veille. Au lieu de m'amuser je m'ennuyai cruellement
les deux jours que je fus oblige de m'y arrter. Fatigue d'harangues
et de crmonies j'en partis enfin, pour continuer mon voyage. Il se
passa fort heureusement  la frayeur prs, que me causrent les rochers
et les prcipices; les chemins toient abominables. Quoiqu'il ft un
froid terrible, j'aimai mieux marcher que d'tre secoue.

J'arrivai enfin  Hoff, premire ville du territoire de Bareith. On m'y
reut en crmonie au bruit du canon. La bourgeoisie sous les armes
bordoit les rues jusqu'au chteau. Le Marchal de Reitzenstein avec
quelques Mrs. de la cour et toute la noblesse immdiate du Vogtland
m'attendoient au bas de l'escalier (si on peut appeler tel une espce
d'chelle de bois), et me conduisirent dans mon appartement. Mr. de
Reitzenstein me complimenta de la part du Margrave sur mon arrive dans
son pays. J'essuyai ensuite une longue harangue de la noblesse. Mr. de
Voit m'avoit fort prie de faire bon accueil  ces gens-l. Il est connu
que la maison d'Autriche a donn certains privilges  la noblesse aux
dpens des princes; ces privilges sont entirement injustes et ne
tendent qu' abaisser les souverains de l'empire. Ceux-ci n'ont jamais
voulu les reconnotre; chaque gentilhomme immdiat prtend tre aussi
souverain chez lui que le prince, dont il est vassal, ce qui cause des
procs et des chicanes perptuelles. Celle du Vogtland s'toit spare
du reste, s'tant brouille avec les autres cantons. Le Margrave avoit
saisi cette occasion pour la rduire  quelques privilges prs, sur le
pied de ses autres vassaux; mais non content de cela, il avoit tent peu
avant mon mariage de les dpouiller encore de ceux qu'il leur avoit
laisss. Ces Mrs., n'tant pas d'humeur de le souffrir, s'toient
rebells et avoient caus une meute qui et devenir funeste, si on ne
l'avoit appaise. Les esprits toient encore fort aigris  mon arrive.
Mr. de Voit, d'une trs-illustre famille immdiate, mais d'un autre
canton, n'ayant point de terres dans le Margraviat, fit envisager au
prince, que pour rtablir la tranquillit, il falloit tcher de gagner
ses gens par la douceur et par les bonnes faons. Ils toient tous de
grande maison et il y en avoit de fort riches. On croira sans doute que
leurs manires y rpondoient? point de tout! J'en vis une trentaine,
dont la plupart toient des Reitzensteins. C'toient tous des visages 
pouvanter les petits enfans; leurs physionomies toient  demi
couvertes de teignasses en guise de perruques, o des poux d'aussi
antique origine que la leur, avoient tabli leur domicile depuis des
temps immmoriaux; leur htroclite figure toit attife de vtemens qui
ne le cdoient point aux poux pour l'anciennet; c'toit un hritage de
leurs anctres, qui les avoient transmis de pre en fils; la plupart
n'toient point faits sur leurs tailles; l'or en toit si raill, qu'on
ne pouvoit le reconnotre; c'toit pourtant leur habit de crmonie, et
ils se croyoient pour le moins aussi respectables sous ces antiques
haillons que l'Empereur, revtu de ceux de Charlemagne. Leurs faons
grossires accompagnoient parfaitement leur accotrement, on les et
pris pour des manans; pour surcrot d'agrment la plupart toient
galeux. J'eus toutes les peines du monde de m'empcher de rire en
considrant ces figures. Ce ne fut pas tout, on me prsenta un moment
aprs des animaux d'une autre espce; c'toient les ecclsiastiques,
d'ont il fallut encore couter la harangue. Ceux-ci avoient des fraises
autour du cou, qui sembloient de petits paniers, tant elles toient
grandes. Celui que me complimenta nasilloit et parloit si lentement, que
je crus perdre patience. Je me dfis enfin de cette arche de No et me
mis  table, o les premiers de la noblesse furent invits. J'entamai
diverses matires indiffrentes pour faire raisonner ces automates; sans
en pouvoir tirer que oui ou non; ne sachant plus que dire, je m'avisai
de parler d'conomie. Au seul nom leur esprit se dveloppa; j'appris en
un moment le dtail de leur mnage et de tout ce qui y appartient; il
s'leva mme une dispute fort spirituelle et intressante pour eux. Les
uns soutenoient que le btail du bas pays toit plus beau et rapportoit
plus que celui des montagnes, quelques beaux-esprits de leur troupe
prtendoient le contraire. Je ne dis mot  tout cela et j'allois
m'endormir d'ennui, quand on vint m'avertir de la part de Mr. Voit,
qu'il falloit commencer  boire dans un grand verre  la sant du
Margrave. On m'en apporta un de si copieuse taille, que j'aurois pu y
fourrer ma tte, avec cela il toit si pesant, que peu s'en fallut que
je ne le laissasse tomber. Le Marchal de la cour rpliqua  mon dbut
buvant  ma sant, celle du roi, de la reine, et enfin de tous mes
frres et soeurs suivit. Je fus reinte  force de rvrences, et dans
un instant je me trouvai en compagnie de 34 ivrognes, ivres  n'en
pouvoir plus. Fatigue comme un chien et rassasie  rendre les tripes
et les boyaux de tous ces dsastreux visages, je me levai enfin et me
retirai fort peu difie de ce premier dbut. Pour comble de chagrin on
m'annona qu'il falloit encore m'arrter  Hoff le lendemain, n'tant
pas sant de voyager le dimanche. On me rgala d'un sermon
trs-convenable  la compagnie de la veille. Le ministre nous fit un
dtail historique, critique et scandaleux de tous les mariages qui
s'toient faits depuis la cration,  commencer par celui d'Adam et
d'Eve jusqu'au temps de No; il se piqua de bien circonstancier les
faits, ce qui causa des clats de rire des hommes et nous fit rougir de
honte. Le repas fut semblable au prcdent. J'eus une nouvelle fte
l'aprs-midi; ce fut de recevoir la cour femelle, que je n'avois point
encore vue; c'toient les chastes pouses des Mrs. de la noblesse. Elles
ne le cdoient en rien  leurs chers poux. Qu'on se figure des monstres
coiffs en marrons ou plutt en nids d'hirondelles, leurs cheveux tant
postiches et remplis de crasse et de vilenies? Leur habillement toit
aussi antique que ceux de leurs maris; cinquante noeuds de rubans de
toutes couleurs en relevoient le lustre; des rvrences gauches et
souvent ritres accompagnoient tout cela. Je n'ai rien vu de plus
comique. Il y avoit quelques-unes de ces guenons qui avoient t  la
cour, celles-ci jouoient les rles des petits-matres  Paris, elles se
donnoient des airs et des grces, que les autres s'efforoient d'imiter.
Ajoutez  cela la faon dont elles nous examinoient, rien ne peut
s'imaginer de plus ridicule et de plus risible.

Je partis enfin le jour suivant pour aller  Gefress, o le Margrave
m'attendoit. Il me reut dans un mchant cabaret; pour me consoler de ce
mauvais gte, il m'assura que l'Empereur Joseph y avoit pass une nuit.
Il me fit beaucoup de politesses, et nous accabla d'amitis le prince et
moi. Aprs souper il me mena dans ma chambre de lit, o il m'entretint
deux heures debout. La conversation ne roula que sur Tlmaque et sur
l'histoire romaine par Amelot de Houssayes; les deux uniques livres
qu'il et lus, aussi les savoit-il par coeur comme les prtres leur
brviaire. Le bon prince, ne possdoit pas l'loquence; ses raisonnemens
toient comparables aux vieux sermons qu'on fait lire pour s'endormir.
Ma grossesse commenoit  m'incommoder beaucoup. Je me trouvai mal et
serois tombe tout de mon long, si le prince ne m'et soutenue. J'eus
une terrible foiblesse, dont je ne revins que quelques heures aprs.
Quoiqu'encore fort indispose, je partis le lendemain pour Bareith, qui
n'en toit loigne que de trois milles.

J'y arrivai enfin le 22. de Janvier  six heures du soir. On sera
peut-tre curieux de savoir mon entre; la voici. A une porte de fusil
de la ville je fus harangue de la part du Margrave par Mr. de Dobenek,
grand-balli de Bareith. C'toit une grande figure tout d'une venue,
affectant de parler un allemand pur et possdant l'art dclamatoire
des comdiens germaniques, d'ailleurs trs-bon et honnte homme. Nous
entrmes peu aprs en ville au bruit d'une triple dcharge du canon. Le
carosse o toient les Mrs. commena la marche; puis suivoit le mien,
attel de six haridelles de poste; ensuite mes dames; aprs les gens de
la chambre et enfin six ou sept chariots de bagages fermoient la marche.
Je fus un peu pique de cette rception, mais je n'en fis rien
remarquer. Le Margrave et les deux princesses ses filles me reurent au
bas de l'escalier avec la cour; il me conduisit d'abord  mon
appartement. Il toit si beau, qu'il mrite bien que je m'y arrte un
moment. J'y fus introduite par un long corridor, tapiss de toile
d'araignes et si crasseux, que cela faisoit mal au coeur. J'entrai dans
une grande chambre, dont le plafond, quoique antique, faisoit le plus
grand ornement; la hautelice qui y toit, avoit t,  ce que je crois,
fort belle de son temps, pour lors elle toit si vieille et si ternie,
qu'on ne pouvoit deviner ce qu'elle reprsentoit qu'avec l'aide d'un
microscope; les figures en toient en grand et les visages si trous et
passs, qu'il sembloit que ce fussent des spectres. Le cabinet prochain
toit meubl d'une brocatelle couleur de crasse;  ct de celui-ci on
en trouvoit un second, dont l'ameublement de damas vert piqu faisoit un
effet admirable; je dis piqu, car il toit en lambeaux, la toile
paroissant par-tout. J'entrai dans ma chambre de lit, dont tout
l'assortiment toit de damas vert avec des aigles d'or raills. Mon lit
toit si beau et si neuf, qu'en quinze jours de temps il n'avoit plus de
rideaux, car ds qu'on y touchoit ils se dchiroient. Cette magnificence
 laquelle je n'tois pas accoutume, me surprit extrmement. Le
Margrave me fit donner un fauteuil; nous nous assmes tous pour faire la
belle conversation, o Tlmaque et Amelot ne furent point oublis. On
me prsenta ensuite les Mrs. de la cour et les trangers; en voici le
portrait,  commencer par le Margrave.

Ce prince, alors g de 43 ans, toit plus beau que laid; sa physionomie
fausse ne prvenoit point, on peut la compter au nombre de celles qui ne
promettent rien; sa maigreur toit extrme et ses jambes cagneuses; il
n'avoit ni air ni grce, quoiqu'il s'effort de s'en donner; son corps
cacochyme contenoit un gnie fort born, il connoissoit si peu son
foible, qu'il s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit; il toit trs-poli,
sans possder cette aisance de manires qui doit assaisonner la
politesse; infatu d'amour propre, il ne parlait que de sa justice et de
son grand art de rgner; il vouloit passer pour avoir de la fermet et
s'en piquoit mme, mais en sa place il avoit beaucoup de timidit et de
foiblesse; il toit faux, jaloux et souponneux; ce dernier dfaut toit
en quelque faon pardonnable, ce prince ne l'ayant contract qu' force
d'avoir t dup par des gens auxquels il avoit donn sa confiance; il
n'avoit aucune application pour les affaires, la lecture de Tlmaque et
d'Amelot lui avoit gt l'esprit, il en tiroit des maximes de morale,
qui convenoient  son caractre et  ses passions; sa conduite toit un
mlange de haut et de bas, tantt il faisoit l'Empereur et introduisoit
des tiquettes ridicules, qui ne lui convenoient pas, et d'un autre ct
il s'abaissoit jusqu' oublier sa dignit; il n'toit ni avare ni
gnreux, et ne donnoit jamais sans qu'on l'en fit souvenir; son plus
grand dfaut toit d'aimer le vin, il buvoit depuis le matin jusqu'au
soir, ce qui contribuoit beaucoup  lui affoiblir l'esprit. Je crois que
dans le fond il n'avoit pas le coeur mauvais. Sa popularit lui avoit
attir l'amour de ses sujets; malgr son peu de gnie il toit dou de
beaucoup de pntration et connoissoit  fond ceux qui composoient son
ministre et sa cour. Ce prince se piquoit d'tre physionomiste, et de
pouvoir par cet art approfondir le caractre de ceux que toient autour
de lui. Plusieurs coquins, dont il se servoit comme d'espions, lui
faisoient faire des injustices par leurs faux rapports; j'en ai souvent
prouv les calomnies.

La princesse Charlotte, sa fille ane, pouvoit passer pour une vraie
beaut, mais ce n'toit qu'une belle statue, tant tout--fait simple et
ayant quelquefois l'esprit drang.

La seconde, nomme Wilhelmine, toit grande et bienfaite, mais point
jolie; elle en toit rcompense du ct de l'esprit; elle toit la
favorite de son pre, qu'elle avoit gouvern totalement jusqu' mon
arrive; son humeur toit fort intrigante;  ce dfaut elle joignoit
ceux d'une hauteur insupportable, d'une fausset infinie et de beaucoup
de coquetterie. Elle s'en est entirement corrige depuis son mariage,
et je puis dire qu'elle possde, prsentement autant de bonnes qualits
qu'elle en avoit alors de mauvaises.

Mdme. de Gravenreuther, leur gouvernante, toit une bonne campagnarde,
qui ne leur servoit que de compagnie.

Mr. le Baron Stein, premier ministre et d'une trs-grande et illustre
maison; il a des manires et du monde; c'est un fort honnte homme, mais
qui ne pche pas du ct de l'esprit; il est du nombre de ces gens qui
disent oui  tout, et qui ne pensent pas plus loin que leur nez.

Mr. de Voit, mon grand matre, aussi d'illustre maison que ce dernier,
toit second ministre. C'est un homme de mise qui a beaucoup voyag, et
a t dans le grand monde; il est assez agrable dans la socit et avec
cela homme de bien; sa hauteur et son ton dcisif le rendoient odieux;
son dsir de dominer lui faisoit commettre des fautes grossires; son
peu de fermet et ses peurs paniques lui avoient fait donner le surnom
de pre des difficults. En effet il prenoit ombrage de tout, et
s'inquitoit perptuellement sans rime ni raison.

Mr. de Fischer, aussi ministre, de roturier, qu'il toit, s'toit pouss
peu  peu jusqu' ce qu'il fut parvenu  cet emploi. Il avoit le mrite
des gens de sa sorte, qui s'lvent ordinairement dans la bonne fortune,
et oublient la bassesse de leur extraction; il tranchoit du grand
seigneur; son caractre brouillon, intrigant et ambitieux ne valoit
rien, il possdoit alors la confiance du Margrave; fch de n'avoir eu
aucune part  mon mariage et que Mr. de Voit, dont il toit l'ennemi
jur, y et travaill, il fit retomber sur le prince et sur moi toute sa
rage et nous a caus de cruels chagrins.

Mr. de Corff, grand-cuyer, pouvoit passer avec raison pour le plus
grand lourdaud de son sicle; il n'avoit pas le sens commun et
s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit, c'toit ce qu'on appelle
ordinairement une mchante bte, car il toit intrigant et rapporteur.

Le grand-veneur de Gleichen est un bon et honnte homme, qui ne se mle
que de son mtier; sa physionomie ostrogothique porte l'empreinte de son
sort; les cornes d'Acton convenoient  son mtier; il les porte avec
patience, ayant consenti  se sparer de sa femme, qui les lui avoit
plantes, pour lui faire pouser son amant. J'ai vu trs-souvent cette
dame en compagnie de ses deux maris; celui-ci vit encore, le second, qui
toit Mr. de Berghover, est mort.

Le colonel de Reitzenstein est un trs-mchant homme, rempli de vices
sans mlange de vertus; il n'est plus en service.

Mr. de Wittinghoff toit la copie de celui-ci. Je passe le reste sous
silence, n'ayant fait mention de ceux-ci que parce qu'ils sont relatifs
 ces mmoires.

Je fus trs-mal difie de cette cour, et encore plus de la mauvaise
chre que nous fmes ce soir-l; c'toient des ragots  la diable,
assaisonns de vin aigre, de gros raisins et d'ognons. Je me trouvai mal
 la fin du repas et fus oblige de me retirer. On n'avoit pas eu les
moindres attentions pour moi, mes appartemens n'avoient pas t
chauffs, les fentres y toient en pices, ce qui causoit un froid
insoutenable. Je fus malade  mourir toute la nuit, que je passai en
souffrances et  faire de tristes rflexions sur ma situation. Je me
trouvai dans un nouveau monde avec des gens plus semblables  des
villageois qu' des courtisans; la pauvret regnoit partout; j'avois
beau chercher ces richesses qu'on m'avoit tant vantes, je n'en voyois
pas la moindre apparence. Le prince s'efforoit de me consoler; je
l'aimois passionnment; la conformit d'humeur et de caractre lie les
coeurs; elle se trouvoit en nous, et c'toit l'unique soulagement que je
trouvasse  mes peines.

Je tins appartement le lendemain. Je trouvai les dames aussi
dsagrables que les hommes. La Baronne de Stein ne voulut point cder
le pas  ma gouvernante. Je priai le Margrave d'y mettre ordre; il me le
promit, mais n'en fit rien.

Le jour suivant il y eut table de crmonie. Il y en avoit beaucoup dans
ce temps-l; je dcrirai celle-ci. Le bruit des tymbales et des
trompettes se fit entendre  trois reprises diffrentes; savoir  onze
heures,  onze et demie et enfin  midi. Le prince, suivi de toute la
cour, se rendit  ce dernier signal chez son pre, qu'il conduisit chez
moi. Tout le monde toit en habit de gala fort propre. Mr. de
Reitzenstein nous avertit qu'on avoit servi; il passa devant avec son
bton de Marchal. Le Margrave me donna la main et me mena dans une
grande salle, meuble de la mme brocatelle couleur de crasse, qui toit
dans mon cabinet. La table de 20 couverts toit place sur une estrade
sous le dais; la garde l'environnoit. Je fus place au haut bout. Il n'y
eut que Mr. de Burstel et les ministres qui y fussent invits; le reste
de la cour resta derrire nous, jusqu' ce que le premier service ft
lev. Il n'y eut que ma gouvernante qui dnt avec nous. On but plus de
trente sants au bruit des tymbales, des trompettes et du canon. Cette
insupportable crmonie dura trois heures, qui me parurent des sicles,
tant malade  n'en pouvoir plus. J'avois des foiblesses continuelles et
ne pouvois manger ni boire quoi que ce ft. Le Margrave me rgala encore
de plusieurs ftes, dont je ne pus jouir  cause de mes incommodits; je
ne fus mme plus en tat d'aller  table. Ma gouvernante me tenoit
compagnie et mangeoit  la drobe, pour m'pargner la peine que me
causoit le manger. En revanche j'tois obsde toute l'aprs-midi par le
Margrave, qui m'incommodoit et me gnoit cruellement. On lui reprsenta
enfin, que je dperissois si fort, qu'il seroit  craindre que je ne
fisse une fausse-couche, puisqu'il m'empchoit par ses visites de
prendre mes commodits. J'tois trs-satisfaite de lui et m'attendois 
mener une vie paisible. Je comptais sans mon hte. Ma carrire
d'adversits n'toit point encore  son terme.

La princesse Wilhelmine et Mr. de Fischer au dsespoir de l'ascendant
que je gagnois sur l'esprit du Margrave, troublrent notre belle union.
Je fus assez sotte pour donner lieu  la premire brouillerie. Je ne
mnage point mon amour propre et j'avoue sincrement mes fautes. Mr. de
Voit avoit obtenu son poste de grand-matre auprs de moi par
l'intercession du roi. Le Margrave jaloux et souponneux, fch de voir
qu'il s'attachoit au prince et  moi, avoit conu une violente aversion
contre lui, laquelle toutefois il avoit si bien dissimule, que personne
que Mr. Fischer ne s'en toit aperu. Celui-ci, ennemi jur de Voit, son
mule dans la faveur de ce prince, saisit cette occasion pour l'animer
encore plus contre lui. Il lui fit concevoir, que Mr. de Voit, tant de
la noblesse immdiate, ne manqueroit pas de prvenir le prince
hrditaire en faveur de ceux qui en toient; que cela pouvoit tirer 
de fcheuses consquences; que la noblesse du Vogtland, tant fort
mcontente, pouvoit former un parti, pour le forcer  se dmettre de la
rgence en faveur de son fils; que selon toutes les apparences le roi
soutiendrait hautement ce dernier; que les intrts de ce prince toient
si troitement lis avec ceux de l'Empereur, qu'on ne pouvoit douter que
ce dernier n'agt de concert avec le roi, pour rduire le Margrave 
prendre le parti du roi Victor Amde de Sardaigne en abdiquant. Ce
pompeux galimatias de Mr. Fischer porta coup. Le Margrave n'examina
point le peu de solidit qu'il y avoit dans son raisonnement. Il ne
dpend point de l'Empereur de forcer un prince souverain  se dmettre
de la rgence, ni mme de le mettre au ban de l'empire sans l'aveu de
tout le corps germanique. C'toit aussi le mme Mr. Fischer qui avoit
ordonn mon entre  Bareith, et qui avoit conseill  ce prince de
commencer par nous mortifier et  nous tenir bas. Les attentions
infinies que j'avois pour lui, le tenoient encore en balance; d'ailleurs
il n'avoit jamais trouv Mr. de Voit ni chez le prince ni chez moi,
lorsqu'il y toit venu  l'improviste, et peut-tre ses soupons se
seroient-ils vanouis, si la conjoncture, que je vais rapporter, n'et
rveill ses alarmes.

Mr. de Voit vint me prier un jour de reprsenter au Margrave, que malgr
toutes les peines qu'il s'toit donnes, de faire russir mon mariage,
il n'en avoit pas reu la moindre rcompense; que mme le prince ne lui
avoit pas donn un sol de traitement de plus pour l'emploi qu'il
exeroit auprs de moi, quoique cette charge l'engaget  des dpenses
invitables, auxquelles il n'toit pas en tat de suffire; qu'il me
supplioit donc de faire ensorte que le Margrave lui confrt le
grand-bailliage de Hoff, qu'il lui avoit dj promis plusieurs fois. Je
trouvai sa demande si juste, que je ne fis aucune difficult de lui
accorder mon intercession. Je voulus prendre mon temps.

Le Margrave m'avoit tmoign plusieurs fois, qu'il avoit envie de voir
la vaisselle d'argent que le roi m'avoit donne. Je lui dis en badinant,
que je voulois le traiter, pour la lui montrer dans son lustre. Le
prince  quelques jours de l l'invita de ma part. Il y eut bal avant le
souper. Le Margrave paroissoit de fort bonne humeur; la mauvaise y
succda en nous mettant  table. On me dit aprs, qu'il avoit chang de
couleur en jetant les yeux sur ma vaisselle, qui toit trs-belle et
beaucoup plus magnifique que la sienne. Il sut si bien se contraindre,
qu'il se remit d'abord. Il me disoit mille choses obligeantes, en
m'assurant que je lui tois plus chre que tous ses propres enfans. Je
pris de l occasion de lui prsenter la lettre de Mr. Voit, en le priant
de m'accorder la premire grce que je lui demandois. Il prit la lettre
avec emportement. Je vous supplie, Madame, me dit-il, d'pargner 
l'avenir vos sollicitations; lorsque je veux faire des faveurs aux gens,
j'y pense de moi-mme et n'ai besoin de personne pour m'en faire
souvenir. Ma surprise m'empcha de rpondre. Il se leva un moment aprs.
J'tois outre contre lui; j'avoue mon foible. J'avois t leve dans
des ides de grandeurs, destine successivement  occuper les premiers
trnes de l'Europe; j'toit imbue des sentimens qu'on m'avoit insinus 
Berlin, o on ne parle du roi que comme du premier et du plus puissant
monarque de ce vaste hmisphre; on y traite les princes de l'empire et
mme les lecteurs comme ses vassaux, qu'il peut exterminer quand il le
juge  propos. Je croyois par ces faux prjugs le Margrave fort honor
de m'avoir pour belle-fille, et ne pouvois digrer le peu d'gard qu'il
me marquoit en cette occasion; un refus obligeant ne m'auroit point
choque, son air furibond, son geste et enfin la manire sche dont il
m'avoit rpondu, me piquoient vivement. J'en fis des plaintes amres 
Burstel. Celui-ci, n'ayant jamais t employ dans les affaires d'tat,
avoit les mmes prventions que moi; il toit vif et bouillant; au lieu
de m'appaiser il acheva de m'aigrir. Ma gouvernante, qui toit prsente,
me voyant fort mue, apprhenda pour ma sant. Les invectives de Burstel
l'avoient anime; pleine d'un faux zle elle s'approcha du Margrave,
auquel elle reprocha avec beaucoup de douceur son peu de considration.
Ce prince lui donna une rplique brusque; elle y rpondit, et en un mot
ils se disputrent d'importance, ce qui mit fin au bal.

Ds que nous fmes retirs, le prince, qui toit dj inform de toute
cette scne, m'amena Burstel et Voit. Il toit jeune et bouillant;
c'toit un bruit du diable. Nous parlions tous  la fois; Mdme. de
Sonsfeld pleuroit sans dire mot; enfin tout ce tracas finit sans pouvoir
convenir de rien.

Le jour suivant le Marchal de Reitzenstein fut charg de laver la tte
 Mr. de Voit. Il lui remit une mercuriale par crit de la part du
Margrave, sur ce qu'il s'toit adress  moi pour obtenir des grces. Ce
prince lui fit mme l'avanie de lui faire redemander son ordre, sous
prtexte, qu'ayant celui de St. Jean, il ne pouvoit les porter tous deux
 la fois. Ce Marchal toit trs-honnte homme et bien intentionn. Il
pria Mr. de Voit de m'avertir, que ce prince toit dans une terrible
colre contre moi et surtout contre Mdme. de Sonsfeld; qu'il avoit
dessein d'crire au roi, pour se plaindre de sa conduite et le prier de
la rappeler  Berlin. Voit me conta toutes ses choses en prsence de
Burstel. Celui-ci voulut envoyer sur le champ une estaffette au roi,
pour l'informer de tout ce tripotage. J'tois de son avis, quoiqu'il ft
trs-mauvais. Par bonheur ma gouvernante eut plus de sang froid; elle
lui conseilla, de faire le mchant en prsence de ceux qu'il connoissoit
pour espions du Margrave, et de leur faire accroire, qu'il auroit
dpch cet exprs  Berlin, si je ne l'en avois empch. Cet expdient
russit; les discours simuls de Burstel lui furent rapports. Il en eut
peur; ma feinte gnrosit le charma si fort, qu'il m'crivit le
lendemain une lettre fort civile. J'y rpondis de mme, et le
racommodement se fit du moins en apparence; car dans le fond il ne
m'aimoit point, ce dernier trait ayant rveill tous ses soupons.

Peu de temps aprs je reus des lettres de mon frre, remplies de
jrmiades. Jusqu'ici, me mandoit-il, mon sort a t assez doux. J'ai
vcu tranquillement dans ma garnison; ma flte, mes livres et quelques
gens affectionns m'y ont fait passer une vie fort paisible. On veut me
forcer de l'abandonner, pour me marier avec la princesse de Bevern, que
je ne connois point; on m'a extorqu un oui qui m'a caus bien de la
peine. Faudra-t-il toujours tre tyrannis, sans espoir de changement?
Encore si ma chre soeur toit ici, j'endurerois tout avec patience.

Je fus fort touch de l'affliction de mon frre. Je l'aimois
passionnment; cette marque de retour et de confiance me fit un sensible
plaisir. La reine me notifia quelques postes aprs les promesses du
prince royal. Voici ce qu'elle me mandoit de ma future belle-soeur.

La princesse est belle, mais sotte comme un panier, elle n'a pas la
moindre ducation. Je ne sais comment mon fils s'accommodera de cette
guenuche.

Cette nouvelle outre le chagrin qu'elle me causa, par l'intrt que je
prenois au destin de mon frre, m'en attira d'autres. La princesse
Wilhelmine s'toit flatt jusqu'alors de l'pouser; dans l'ide que je
pouvois y contribuer, elle m'avoit fait toutes les avances imaginables.
J'avois pris ses caresses pour argent comptant, ne m'tant point doute
de son dessein. J'aurois fort souhait qu'une de mes belles-soeurs et
pu convenir  mon frre. On voit bien par le portrait que j'en ai trac,
qu'elles n'toient point son fait. Quoiqu'il en soit, elle fut fort
pique contre moi, s'imaginant que je lui avois t contraire, et que je
n'avois pas fait un rapport assez avantageux d'elle  la reine. Sa
jalousie, jointe  son dpit, la porta  se venger. Elle en trouva
l'occasion peu aprs, comme je vais le dire.

Je reus encore en ce temps-l une lettre de mon frre. Il me mandoit,
qu'ayant beaucoup de choses  me dire, qu'il n'osoit confier  la plume,
il avoit persuad le prince Alexandre, apanage de Wurtemberg, de passer
par Bareith, pour m'informer de tout ce qui se passoit. Je fis avertir
le Margrave de cette visite. Ce prince n'aimoit ni le monde ni les
trangers, parcequ'il ne savoit que leur dire et que cela l'embarassoit.
Il contrefit le malade, pour ne pas recevoir le duc, et me fit prier de
faire les honneurs dans son absence. Le duc arriva fort tard. Aprs les
premiers complimens il s'acquitta des commissions de mon frre, en me
disant, qu'il toit au dsespoir de se marier; que la princesse toit si
mal leve, qu'elle ne rpondit que oui ou non  tout ce qu'on lui
disoit; que bien des gens croyoient qu'elle toit muette par politique,
un dfaut, qu'elle avoit  la langue, l'empchant de s'exprimer
intelligiblement. Il m'assura, que Sekendorff et Grumkow toient
toujours les tout-puissans auprs du roi, et que la reine, malgr la
contrainte qu'elle se faisoit devant le monde, toit plonge dans un
cruel chagrin. Notre conversation fut un peu longue; elle toit trop
intressante pour la finir sitt. On lui prsenta ensuite les deux
princesses; il les salua sans leur rien dire. Je passai mon temps si
agrablement avec lui, que je le conjurai de rester encore le lendemain.
La princesse Wilhelmine fit la diablesse de ce que je ne l'avois pas
prsente d'abord au duc, et que je m'tois entretenue si long-temps
avec lui. Elle commena par ma gouvernante, qu'elle traita de Turc 
More, pour finir avec moi. Mdme. de Sonsfeld, qui n'toit pas endurante,
et qui avec justice ne croyoit pas qu'elle ft en droit de la
maltraiter, lui dit vertement son fait. Je conservai quelque temps mon
sang-froid, qu'elle me fit perdre  la fin, je lui rpondis quelques
piquanteries et la laissai l.

Ds que le duc fut parti, elle dpcha une Italienne, qui toit sa femme
de chambre, au Margrave pour le prier de lui accorder audience. Cette
crature toit mchante comme un diable; la chronique scandaleuse
disoit, qu'elle toit matresse de ce prince; je crois pourtant qu'on
lui faisoit fort. Elle eut un long tte--tte avec lui, pour prparer
son esprit  ce que la princesse avoit  lui dire. Il dna ce jour seul
avec sa fille. Je fus fort surprise de lui trouver l'aprs-midi les yeux
gros et rouges. Je lui demandai, si elle avoit du chagrin, ayant l'air
d'avoir pleur? Elle me rpondit d'un ton ironique, qu'elle toit
enrhume et qu'elle seroit bien folle de s'affliger, son pre lui
tmoignant toutes les bonts et amitis qu'elle pouvoit dsirer. J'avois
trop d'exprience pour tre dupe. Je m'aperus d'abord qu'il y avoit
quelque intrigue en campagne contre moi; plusieurs bien intentions me
confirmrent dans cette pense, en m'avertissant qu'elle disoit pis que
pendre de moi  tout le monde. Elle avoit effectivement si bien aigri le
Margrave, que depuis ce temps-l il m'a jou bien des mauvais tours.
Elle se plaignoit surtout que je la traitais comme une servante, ce qui
toit entirement faux. Non contente de semer la discorde entre son pre
et moi, elle voulut aussi me brouiller avec le prince. Elle l'obsdoit
continuellement, couroit  la chasse et se promenoit tout le jour avec
lui, de faon que je ne le voyois presque plus.

Comme il faisoit mauvais temps et que j'tois fort incommode je ne
pouvois sortir. Je faisois semblant de dormir l'aprs-midi, pour me
dfaire de mes dames et pleurer  mon aise. L'amiti du prince pouvoit
seule soulager mes peines, je me voyois  la veille de la perdre par les
machinations de ma belle-soeur. J'tois si pauvre, que je n'avois pas de
quoi me faire un habit; j'avois dpens d'avance deux quartiers qu'on
m'avoit donns  Berlin, en prsens indispensables, que j'avois t
oblige d'y faire. Le roi ni la reine n'avoient voulu me donner un sol;
personne ne vouloit me prter, ce qui me mettoit dans une grande
ncessit. J'tois comme la brebis parmi les loups, dans une cour, ou
plutt dans un village, parmi des brutaux mchans et dangereux, sans la
moindre rcration. Malade et le coeur rempli de chagrin, Mdme. de
Sonsfeld tchoit de me consoler, mais dans le fond elle toit aussi
triste que moi. Je tenois cependant bonne contenance et m'efforcois de
regagner le Margrave. Je fais trve  mes lamentations, pour rapporter
encore une scne comique.

La St. George approchoit. Le Margrave Christian Ernst avoit institu
l'ordre de l'aigle rouge ce jour-l; depuis ce temps on le clbroit
toujours avec pompe et crmonie. Le Margrave croit des chevaliers,
auxquels il ne le donnoit qu' moins qu'ils ne fussent de trs-grande
maison. Cet ordre toit si distingu, que plusieurs princes le
portoient. Quoique fort foible et accable, je suivis la cour au
Brandebourger, maison de plaisance, toute proche de la ville. Je n'ai
jamais rien vu de plus beau pour la situation; le btiment est rempli de
dfauts et assez incommode; le jardin sans tre grand est joli; il est
born par un lac, au milieu duquel il y a une le, o on a pratiqu un
port; on y voit une petite flotte, compose de yachts et de galres, ce
qui fait un coup-d'oeil charmant. On fit une triple dcharge du port et
des vaisseaux, aprs quoi les fanfares des trompettes et le bruit des
tymbales se fit entendre  trois reprises diffrentes. A la dernire
nous nous rendmes en procession, le prince avec les Mrs. et moi avec
les dames, chez le Margrave. Il toit debout, fort richement vtu, 
ct d'une table, sur laquelle il s'appuyoit d'une main, pour imiter
l'tiquette de Vienne. Il tchoit mme de contrefaire l'Empereur, et
affectoit un air grave et soi-disant majestueux, pour inspirer du
respect. Il n'y russit pas avec moi; je trouvai cela si ridicule, que
j'eus bien de la peine  conserver mon srieux. Le prince et moi fmes
les premiers admis  l'audience; ensuite les princesses, aprs quoi tout
le monde entra ple-mle. Lorsqu'il fut assez rassasi de complimens, il
confra l'ordre  deux Mrs., auxquels il fit une harangue assez mauvaise
et assez mal prononce. On fit encore une dcharge de canons, aprs quoi
on se mit  table. Je n'y pus rester qu'un moment, ne pouvant supporter
l'odeur du manger. Toutes les sants furent salues de trois coups de
canons. On y but copieusement; tout toit ivre mort, hors le prince.
Quoique nous fussions au mois d'Avril, il faisoit un froid insoutenable.
Un heureux accident nous fit retourner en ville et nous pargna deux
ennuyantes ftes, telles que celle que je viens de dcrire, qui dvoient
encore se donner. Le feu prit la nuit dans les chambres des dames, qui
toient au dessus de moi; mon appartement en fut si endommag, que je ne
pus y demeurer. Je fus charme de me retrouver  Bareith, le froid
m'ayant fait beaucoup de mal.

Je me trouvai quelque temps aprs  demi-terme. Mdme. de Sonsfeld le fit
savoir au Margrave par Mr. de Reitzenstein. Celui-ci lui demanda ses
ordres, pour faire prier Dieu pour moi dans les glises, comme cela se
pratique par-tout. Ce prince fit un grand clat de rire, et lui
rpondit, que c'toit une feinte de ma gouvernante, puisqu'il savoit
positivement que je n'tois pas enceinte. Comme j'tois fort menue et
que ma grossesse ne paroissoit gure, la princesse Wilhelmine lui avoit
fait accroire qu'il n'en toit rien. On eut toutes les peines du monde 
le lui persuader. Mr. de Burstel fut oblig de lui en parler, pour
obtenir que je fusse insre dans la prire. Il est impossible de
dcrire quelle joie cette nouvelle causa dans le pays. L'extrme
satisfaction qu'on en ressentit piqua le Margrave jusqu'au fond du
coeur; malgr toute sa dissimulation on remarquoit combien il en toit
fch. Sa mauvaise humeur augmenta par les insinuations de sa fille et
de Mr. Fischer, qui lui soufflrent aux oreilles, que son fils toit
plus aim que lui et que tout le monde se tourneroit du ct du soleil
levant. Ce prince quitta mme sa contrainte et dit hautement, qu'il
souhaitoit que j'accouchasse d'une fille, puisque si j'avois un fils, il
seroit forc, selon mon contrat de mariage, de me donner une
augmentation de revenus. Rempli de rage il tira un soir le prince  part
dans mon premier cabinet; aprs l'avoir long-temps querell sur ses
prtendues liaisons avec la noblesse immdiate, il exigea un aveu
sincre de ses intrigues. Le prince eut beau jurer de son innocence et
lui reprsenter, que cette fiction n'toit invente que par de mchantes
gens, qui ne cherchoient qu' les brouiller, il ne put le dtromper et
ne fit que l'animer davantage. Plein d'emportement il saisit son fils au
collet et levoit dj sa canne pour le frapper, si je n'tois apparue.
Le prince s'toit empar de la canne et tchoit de se dfaire de lui,
pour s'enfuir. Qu'on juge de ma frayeur! Ma prsence lui fit lcher
prise et le dcontenana; il me donna le bon soir et se retira.

Le prince ne se possdoit pas. J'eus une peine extrme  le
tranquilliser; comme il a le coeur trs-bon, je l'appaisai  force de
remonstrances et le fis consentir  faire des soumissions  son pre. Le
raccommodement se fit le jour suivant. Je pris de l occasion d'avoir un
claircissement avec le Margrave. Je lui parlai si fortement et le
persuadai si bien de la fausset de ses soupons, qu'il me promit de
m'avertir  l'avenir de tout le mal qu'on lui diroit du prince et de
moi. Cette rconciliation fut un coup de foudre pour ma belle-soeur;
elle apprhenda d'en tre la victime, elle se trompoit; j'tois trop
gnreuse pour me venger.

Je me fis saigner quelque temps aprs, ce qui me causa une si grande
rvolution, que je fus trs-mal pendant quelques jours. Ma belle-soeur
ne me quitta presque point, et eut toutes sortes d'attentions pour moi.
Je prvis qu'elle avoit quelque dessein, sans pouvoir le deviner. Elle
me le dcouvrit elle-mme un jour qu'elle toit seule avec moi. Je me
flatte, Madame, me dit-elle, que vous avez quelques bonts pour moi, ce
qui m'engage  vous parler avec confiance. Malgr l'amiti que mon pre
a pour moi, il nglige entirement le soin de mon tablissement; je
cours risque de rester  reverdir, si on ne le porte  y penser. Je
connois mon cousin; le prince hrditaire d'Ostfrise; nous nous sommes
aims depuis notre tendre jeunesse et notre inclination s'est accrue
avec l'ge. Sa mre, qui est ma tante, souhaite passionnment notre
mariage; elle a pri plusieurs fois mon pre de m'envoyer en Ostfrise,
l'assurant qu'elle me traiteroit comme sa propre fille et me feroit
pouser son fils, s'il m'agroit encore. Je supplie donc, au nom de
Dieu! votre Altesse royale, de persuader mon pre de consentir  mes
dsirs, en me permettant d'aller  Aurich, o je brle dj d'tre.

Je me trouvai embarrasse, ne sachant que lui rpondre, et craignant que
cette confidence ne ft un artifice pour approfondir mes penses. Je
suis au dsespoir, lui repartis-je, de ne pouvoir vous tre utile dans
le service que vous exigez de moi; j'ai fait voeu de ne jamais me mler
de mariage et ne puis consentir  engager le Margrave de vous loigner.
D'ailleurs, ma chre soeur, la dmarche que vous mditez est fort
dlicate, et mrite que vous la pesiez mrement, avant d'en parler au
prince; vous ne pouvez partir d'ici sans avoir une promesse de mariage
dans les formes. Il y a long-temps que vous n'avez vu le prince
d'Ostfrise, tes-vous sre que vous le retrouverez tel qu'il vous a
quitte, et que vos inclinations mutuelles ne seront point changes?
Vous seriez fort malheureuse en ce cas, car aprs avoir fait le premier
pas, vous seriez force de l'pouser ou de couvrir votre maison
d'opprobre. Ne vous prcipitez donc pas, et ne faites rien sans avoir
bien dlibr sur le pour et le contre. Elle se prit  pleurer
chaudement, disant que j'avois une haine invtre contre elle, ne
voulant pas seulement lui prter mon secours pour la rendre heureuse;
qu'elle n'avoit pas le courage dparier elle mme  son pre sur ce
sujet; qu'elle me conjuroit de ne la point abandonner et de lui parler
de sa part. Je cdai enfin  ses instances et m'acquittai de ma
commission.

Le Margrave fut fort surpris en apprenant les intentions de sa fille. Il
la fit venir sur-le-champ, ne pouvant croire que ce ft tout de bon.
Elle tomba d'accord de tout ce que j'avois avanc et le supplia
trs-fortement, de consentir  ses dsirs. Ce prince lui fit les mmes
objections que moi, mais elle le pressa tant et tant, qu'il lui accorda
son aveu. Je n'avois point t prsente  cette conversation. Le
Margrave crivit le mme jour  la princesse sa soeur, et lui manda
qu'il lui enverroit sa fille, si elle lui donnoit des srets
suffisantes pour son mariage. Je laisse l cette matire jusqu' la
rponse, qui n'arriva que quelques temps aprs.

L'Empereur et l'Impratrice se rendirent environ en celui-ci au
Carlsbad, pour s'y servir des bains et des eaux minrales. Ce prince
n'avoit que trois princesses, l'Archiduc tant mort en 17..... On se
flattoit que ces bains, trs-renomms pour la fcondit, procureroient
un Archiduc  l'Impratrice et accompliroient par l les voeux de toute
l'Allemagne. Plusieurs mauvais politiques, dont notre cour fourmilloit,
conseillrent au Margrave d'y aller rendre ses devoirs  l'Empereur. Le
prince le pria de souffrir qu'il pt l'y accompagner, ce qui lui fut
enfin accord d'assez mauvaise grce. Ils partirent ensemble avec une
suite assez mesquine. Quoique Carlsbad ne ft qu' 12 milles de Bareith,
le Margrave trouva moyen de ne les faire qu'en quatre jours; il
s'arrtoit  tous les quarts de mille pour manger et pour boire. Ce
voyage ne lui procura pas la satisfaction qu'il s'toit promise.
L'Empereur et l'Impratrice distingurent beaucoup le prince hrditaire
et ne s'entretinrent avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort.
Il maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut toujours
enferm dans sa maison, sans oser aller en compagnie.

A leur retour nous allmes  l'hermitage, maison de plaisance, unique
dans son genre. Je remets  en faire la description dans un autre lieu.
La princesse d'Eutingen, pouse du comte de Hohenlow-Veikersheim, vint
m'y trouver. Cette princesse, cousine de l'Impratrice du ct de sa
mre toit fort laide, mais fort sense. Le Margrave qui la connoissoit
depuis maintes annes, l'aimoit et avoit beaucoup de confiance en elle.
Il y avoit dj long-temps que la princesse Charlotte tomboit dans une
noire mlancolie. Son pre,  l'instigation de la princesse Wilhelmine,
ne pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit fort mal
avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner, tant jalouse de sa
beaut. Malgr les soins que je m'tois donns, pour la mettre bien avec
son pre, je n'avois pu y russir. Elle ouvrit son coeur  celle de
Veikersheim, qui proposa au Margrave de l'emmener avec elle, pour tcher
de dissiper son humeur noire. Elles partirent donc ensemble.

Les rponses d'Ostirise arrivrent dans ce temps-l. La princesse donna
toutes les srets qu'on avoit exiges pour le mariage de sa nice et de
son fils. Le dpart de celle-ci fut fix en trois semaines. Quoique je
n'eusse jamais parl sur son sujet au prince, il fut nanmoins charm
d'en tre quitte. La conduite irrgulire qu'elle menoit, jointe  ses
intrigues et au mal qu'il lui avoit entendu dire ouvertement de moi,
l'en avoit entirement dgot. Le changement qu'elle remarqua en lui,
fut en partie cause de la rsolution qu'elle prit d'aller  Aurich,
s'tant toujours flatte de gouverner son frre et de me tenir par-l
sous sa dpendance; voyant ses esprances dues, elle prfra de se
retirer et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au sein
de sa famille, o elle auroit trouv avec le temps un meilleur
tablissement. Le Margrave nous laissa  l'hermitage et se rendit 
Himmelcron, pour pendre cong d'elle. Elle profita de la douleur que
cette sparation causoit  son pre, pour nos rendre de mauvais
services,  quoi elle russit parfaitement. Elle ne fut regrette que de
lui et des brouillons de la cour. Je passois ce peu de jours fort
tranquillement  l'hermitage. Le Margrave y drangea nos petits plaisirs
par son retour; je puis les appeler petits, car ils toient bien
mdiocres.

Mr. de Burstel prit son audience de cong et retourna  Berlin fort mal
satisfait de ce prince. Malgr toutes les dfenses que je lui avois
faites, il informa le roi de notre triste situation. Ce prince, qui
avoit naturellement le coeur bon, fut touch de son rcit et du
pitoyable tat de ma sant. Voici ce qu'il m'crivit de main propre sur
ce sujet; je le copie mot pour mot.

Je suis bien fch, ma chre fille, qu'on vous chagrine tant. Quoique
vous ne me l'criviez point, je sais fort bien que c'est cela qui vous
rend malade. Il faut que vous veniez ici auprs de votre pre et de
votre mre qui vous aiment; je vous ferai prparer un bon logement, pour
que vous puissiez accoucher ici. Comptez que je vous tmoignerai mon
amiti et que j'aurai toute ma vie soin de vous.

J'en reus encore plusieurs aussi pressantes que celle-ci. J'tois
mourante; mes frquentes foibles avoient fait place  des suffocations;
je devenois toute noire, les yeux me sortoient de la tte et la
respiration me manquoit si fort, que j'tois toujours sur le point
d'touffer, tout mon sang se portant  la poitrine. On avoit fait
assembler les mdecins de la ville, pour faire une consultation. Tout le
monde opinoit  la saigne, mais ces Mrs. ne le voulurent pas. Jamais,
disoient-ils, on n'a saign une femme enceinte deux fois et surtout au
pied. Ils ajoutoient que ces abus qui s'toient introduits en France,
toient diamtralement opposs aux rgles de leur art. Quoi que je
puisse leur dire, ils ne voulurent point en avoir le dmenti, de crainte
de commettre un crime de lse-facult. Je crus, malgr toutes mes
infirmits, tre encore assez forte pour soutenir le voyage de Berlin.
Je vivois dans un esclavage affreux. Je n'osois sortir ni faire la
moindre chose sans permission; lorsque je parlois deux fois de suite 
quelqu'un, je le rendois malheureux; quand le prince montoit  cheval,
on disoit qu'il ruinoit les chevaux; lorsqu'il alloit  la chasse, on
l'accusoit de dtruire le gibier; s'il restoit en chambre, il y faisoit
des intrigues; de quelque faon qu'il se conduist, tout toit crime et
les querelles et mercuriales ne cessoient point. Nous rsolmes donc
d'aller  Berlin, pour nous soustraire  cette tyrannie. Je priai le roi
d'en crire au Margrave; il le fit en termes trs-obligeants. Le
Margrave fut charm de trouver ce prtexte de nous loigner. Le prince
ni moi n'tions point en tat de payer le voyage, il fallut donc en
parler  son pre. Il n'eut garde de faire des difficults et m'envoya
le lendemain 1000 florins. La somme toit si modique, qu'elle suffisoit
 peine pour faire la moiti du chemin; je trouvai le reste dans la
bourse de mes dames et de mes pauvres domestiques. Nous tions  la fin
de Juin, je devois accoucher au mois d'Aot.

Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage et en attribuoit la cause
aux mauvaises faons du Margrave. Ces plaintes lui furent rapportes;
jaloux de sa renomme il voulut se disculper de ces accusations. Il
choisit Mr. Dobenek, comme l'homme le plus loquent de sa cour, pour me
persuader de rester  Bareith. Sa rhtorique thtrale ne me toucha
point. Je lui rpondis fort obligeamment sans lui rien accorder,
m'excusant sur l'empressement que j'avois, de revoir ma famille, et sur
la parole que j'avois donne au roi, d'tre en peu de jours  Berlin.

Je partis le lendemain et arrivai le soir  Himmelcron. Le Margrave nous
y reut fort amicalement. J'y trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de
Cassel, que je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le
frapprent; il conseilla le soir mme  ce prince, sur lequel il avoit
quelque ascendant, de ne pas souffrir que je passasse outre. Le premier
mdecin du Margrave d'Anspac qu'on avoit consult sur mon tat, se
joignit  lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire mon
cercueil aprs moi, puisque je n'endurerois pas deux postes sans courir
risque de la vie. Il tint le mme propos au prince hrditaire, qui ne
voulut pas entendre parler de mon voyage non plus que son pre. Je me
vis donc oblige cder aux bonnes raisons et aux instances qu'ils me
firent. Pour comble d'infortune il fallut rester  Himmelcron. Cette
maison de plaisance avoit t autrefois un couvent de religieuses.
L'abbesse tant devenue protestante, on l'avoit scularis ainsi que ses
nonnains; aprs leur mort il toit retomb  la maison. La situation en
est assez belle et le chteau fort logeable; pour toute promenade il n'y
a qu'un mail, qui gale en beaut et en longueur celui d'Utrecht; le
Margrave y avoit tabli une fauconnerie, on pouvoit voir le vol aux
fentres du chteau. Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce
prince s'ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne voyoit que des
ivrognes, privs du peu de bon sens qui leur restoit encore; nous tions
environns d'espions; tant que le jour duroit, deux mchantes
trompettes, accompagnes de cors de chasse dtestables, nous corchoient
les oreilles. Ce tintamarre m'empchoit de lire, ce qui toit mon unique
rcration. J'avois pour lectrice la petite Marwitz, nice de ma
gouvernante. Cet enfant, qui n'avoit que quatorze ans, avoit t leve
par la comtesse de Fink; elle n'avoit ni ducation, ni sentimens, ni
manires. Sa tante se donnoit beaucoup de peine pour la morigner; la
grande dissipation lui toit tout le fruit qu'elle s'en promettoit.
Cette fille possdoit un grand fond d'esprit et de mmoire; elle
s'attachoit beaucoup  moi, ce qui me donna le dsir de la former. Je
raisonnois tous les jours avec elle sur notre lecture tchois de lui
inspirer de sentimens et de lui apprendre  penser juste. J'aurai ample
matire de parler d'elle dans la suite de ces mmoires, o elle a
beaucoup de part.

Nous partmes enfin de Himmelcron. Le Margrave avec le prince allrent 
Selb, petite ville sur les confins de Bohme, pour assister  une grande
chasse, qu'on y avoit prpare pour eux, et je retournai  l'hermitage.

J'y arrivai fort malade, les insomnies s'etoient jointes  mes autres
maux, je ne pouvois plus tre couche sans suffoquer. On fit appeler le
mdecin; celui-ci ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple
dose d'une mdecine en elle mme assez forte. Je faillis mourir
lorsqu'elle commena  oprer; je tombai d'une foiblesse dans l'autre,
ce qui fit craindre une fausse-couche. La bont de mon temprament et
les soins qu'on prit de moi me rappelrent  la vie. Une estafette que
je reus du roi, contribua  ma gurison par la joie infinie qu'elle me
causa. Il me mandoit, que dans trois jours il comptoit me voir 
l'hermitage.

Ce prince venoit de Prague; il s'toit donn rendez-vous avec l'Empereur
dans une petite ville, prs de celle-ci, nomme Altrop. On y avoit
construit une salle, qui avoit deux issues pour la commodit du
crmonial. L'Empereur, l'Impratrice et le roi dvoient arriver en mme
temps et entrer chacun par les issues, qui toient de leur ct, et
rester  leur place  table. Malgr toutes les reprsentations qu'on pt
faire au roi, il se rendit le premier  l'endroit assign et surprit
beaucoup l'Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir; il lui
fit mme des complimens peu sans  une tte couronne. J'ai ou souvent
depuis conter cette entrevue  Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa
peau de voir combien son matre s'abaissoit.

J'envoyai la lettre du roi par estafette au Margrave. Il m'en renvoya
une autre, pour me prier d'avoir soin de tout ce qui concernoit la
rception du roi, et me mandoit, qu'il resteroit  Selb, qui toit sur
la route, pour y recevoir ce prince et l'accompagner  l'hermitage. Il
m'avertissoit aussi, que le prince Albert, son frre, lieutenant-gnral
au service de l'Empereur, et le prince de Gotha toient avec lui. Nous
tions fort  l'troit  l'hermitage quand le Margrave y toit, on peut
juger qu'il fallut bien se presser pour y loger le roi et sa suite. Je
laissai Mon-plaisir, qui est une mtairie attenante, au Margrave,  son
frre et au prince de Gotha, ce dont il fut trs-content. J'avois fini
de faire avec beaucoup de peine mes arrangemens, lorsqu'il arriva un
nouvel incident, qui fut cause de tous les chagrins que j'essuyai
depuis.

Mr. de Bindemann, celui de toute la cour qui seul toit rest auprs de
moi, reut la nuit une lettre du grand-Marchal d'Anspac qui
l'avertissoit, que le Margrave et son pouse, avec une suite de plus de
cent personnes, comptoient tre le soir suivant  l'hermitage. Le pauvre
Bindemann, quoique fort honnte homme, n'avoit pas invent la poudre. Il
ne voulut pas me faire rveiller; l'impossibilit qu'il trouva  loger
tout ce monde, lui fit rpondre, que le Margrave se feroit un plaisir de
recevoir celui d'Anspac, mais qu'il se trouvoit trs-embarrass n'y
ayant point de place, puisqu' peine on en avoit trouv assez pour le
roi. J'appris cette nouvelle  mon rveil. J'informai sur-le-champ le
Margrave de ce contre-temps; je lui reprsentai, que la cour d'Anspac
seroit fort pique; si on ne trouvoit moyen de les accommoder 
l'hermitage; que j'tois rsolue de camper et de lui cder mes chambres,
afin que cette cour trouvt place  Mon-plaisir. Ce prince me rpondit
tout de suite, qu'il ne souffriroit jamais que je sortisse de mon
appartement, qu'il me prioit de lui faire accommoder une cellule et
qu'il comprenoit trs-bien, que si on dsobligeoit le Margrave, il en
auroit du chagrin tant de sa part que du ct du roi.

J'attendis ma soeur jusqu' huit heures du soir. Son retardement
m'inquita; j'envoyai des gens de tous cts  sa rencontre, craignant
qu'il ne lui ft survenu quelqu'accident. Mr. de Bindeman remarquant mon
trouble: ne vous alarmez point, Madame, me dit-il d'un air victorieux,
la Margrave ne viendra point, elle a certainement rebrouss chemin.
Comment se peut-il, lui rpondis-je, que vous en sachiez des nouvelles?
Ah! Madame, nous ne sommes pas si sots qu'on se l'imagine, j'ai prvu
l'embarras o ils alloient vous jeter. Il me conta alors la rponse
qu'il avoit faite; il toit tout fier de cette belle action. J'en
compris d'abord la consquence et ne doutai pas un moment, que cela ne
caust une terrible brouillerie entre les deux maisons et ne me privt
peut-tre de tous les avantages que pouvoit me procurer la visite du
roi.

Mr. de Sekendorff, grand-Marchal d'Anspac, arriva dans ces entrefaites.
J'ai dj parl ailleurs de lui; il toit digne cousin du ministre 
Berlin. Il me chanta pouille de la part de son matre et de sa
matresse, disant, que jamais on n'avoit refus si dsobligeamment de
recevoir un prince proche parent; que le Margrave, connoissant le peu
d'gard et d'amiti qu'on avoit pour lui, ne se seroit pas avis de
venir nous voir, si le roi ne le lui et ordonn; qu'il partoit
incessamment, pour faire des plaintes  ce prince de notre procd, et
qu'il m'assuroit, que le Margrave avoit jur de ne remettre de sa vie le
pied sur le territoire de Bareith. Je m'excusai sur la bvue de Bindeman
et le persuadai enfin, que la btise de cet homme toit cause de ce
tripotage. Malgr cela il voulut partir. Je tchai cependant de
l'amuser, pour avoir le temps d'avertir le matre de poste de ne lui
point donner de chevaux.

Je mandai encore le mme soir au Margrave ce qui venoit d'arriver, et
dpchai un exprs  Mr. Gleichen, grand-fortier, pour lui ordonner de
venir. Je le chargeai de lettres pour ma soeur et son poux. Je leur
faisois des excuses sur le quiproquo de Bindeman et les invitai 
retourner  l'hermitage. Je passai une trs-mauvaise nuit. Je n'avois
d'autre soutien que le roi; j'apprhendois son courroux, ne doutant
point que ceux d'Anspac ne l'animassent contre moi; je craignois d'tre
maltraite, ce qui m'auroit t mille fois plus sensible  Bareith qu'
Berlin, par rapport aux suites. Mr. de Gleichen fut de retour deux
heures avant l'arrive du roi. Le Margrave et ma soeur rpondirent
trs-obligeamment aux lettres que je leur avois crites; ils furent mme
charms de ma faon d'agir, mais ils ne voulurent point venir, quelques
instances que Mr. de Gleichen leur fit sur ce sujet.

Le roi me reu fort gracieusement. Il s'attendrit me trouvant  peine
connoissable, tant j'tois maigre et abattue. Je voulus le conduire 
son appartement, il ne voulut point le souffrir et me mena au mien, o
nous restmes seuls. La joie que je ressentois et les caresses que je
lui fis, lui firent plaisir, reconnoissant qu'elles partoient du coeur.
Je lui contois naturellement le grabuge qu'il y avoit avec le Margrave
d'Anspac; je lui montrai les lettres que Gleichen m'avoit remises et le
suppliai de nous raccommoder. Il est fcheux, me dit-il, que Bindeman
ait fait cette incartade, et surtout que vous ayez  faire  des gens
sans raison. Mon gendre s'imagine tre Louis XIV;  son avis vous auriez
d prendre la poste et lui demander pardon; lui et toute sa cour sont
des fous. Cependant je suis trs-satisfait de votre conduite; je vais
parler  Sekendorff et leur faire dire de venir. Que le diable les
emporte s'ils me le refusent. Il sortit en disant ces mots et lui
ordonna, de leur dpcher une estafette pour cet effet.

Grumkow et Sekendorff, le ministre, toient de la suite du roi. Je leur
fis beaucoup de politesses. Ils me firent de grands complimens de la
part de l'Impratrice et me dirent, qu'elle avoit parl de moi au roi
dans les termes les plus avantageux. Ce prince, qui avoit entendu notre
conversation, s'approcha: oui, ma chre fille, me dit-il, vous devez de
la reconnoissance  cette princesse des sentimens qu'elle a pour vous;
crivez-lui pour l'en remercier.

Nous nous mmes  table. Le roi me donna la main et s'assit  la
premire place qu'il trouva. Il fut de trs-bonne humeur; je la
drangeai un peu. J'tois extrmement foible et j'avois fait de grands
efforts pour me contraindre; je me trouvai mal et fus oblige de me
retirer. Le roi me suivit; on eut bien de la peine  le rassurer. Je me
levai le lendemain de bon matin pour le mener promener. Il trouva cet
endroit charmant et surtout mon petit hermitage, que j'avois fait
prparer pour la tabagie. Vous avez, me dit-il, toutes les attentions
imaginables pour moi, il me semble que je suis chez moi; mes chambres
sont ranges comme  Potsdam, j'y ai trouv mes escabelles, mes tables
et mes tonneaux pour me laver; je ne sais comment vous avez fait faire
tout cela en si peu de temps.

La violence que je me fis de promener si long-temps me fut fatale. Je
pris mes suffocations  dner d'une force si terrible, qu'on crut que
j'allois expirer. Comme je devois accoucher  la fin du mois et que
c'toit le sept, le roi s'imagina que j'tois  mon terme. Il fit
chercher au plus vite son premier mdecin Stahl, qui ne faisoit que
d'arriver de Berlin avec la sage-femme qui devoit m'assister.

Cet homme toit un trs-habile chimiste, auquel on a l'obligation de
plusieurs dcouvertes curieuses, mais il n'toit pas grand physicien.
Son systme toit singulier; il prtendoit, que lorsque l'me se
trouvoit embarrasse par une trop grande affluence de matire, elle s'en
dgageoit en causant, des maladies au corps qui lui toient profitables;
que le maux pidmiques et dangereux ne provenoient que de la foiblesse
de cette me, qui n'avoit pas la force de repousser cette matire, la
troubloit dans ses oprations, ce qui souvent entranoit la mort. En
vertu de ce raisonnement il ne se servoit jamais que de deux sortes de
remdes, qu'il appliquoit indiffremment  toutes sortes de maux;
c'toient des poudres temprantes et des pillules. Il me trouva fort mal
et me donna d'abord une prise de ses merveilleuses pillules.

Le roi et Mdme. de Sonsfeld restrent toute l'aprs-midi chez moi. Il me
questionna beaucoup sur ma situation prsente. Je lui contai toutes mes
peines, le suppliant toutefois de faire bon accueil au Margrave, puisque
s'il en agissoit autrement, il ne feroit que l'aigrir davantage. Je vois
bien, ma dit-il, que vous n'avez pas t en tat de venir  Berlin, mais
il faut absolument que vous y alliez aprs vos couches, pour lever toute
difficult l dessus. Mon gendre partira le premier, vous le suivrez
lorsque vous serez rtablie. Je vous defrayerai vous et votre suite, et
tcherai d'arranger mes affaires de faon que je puisse vous avantager;
vous prendrez votre enfant avec vous; je ne puis souffrir qu'on vous
maltraite. Votre beau-pre et mon gendre d'Anspac sont deux fous, qu'on
devroit mettre aux petites-maisons. Je ferai en votre faveur des
politesses au premier, mais pour le second et votre soeur, je les
rangerai  leur devoir et leur laverai la tte comme ils le mritent. Je
le conjurai de se dsister de cette dernire proposition, lui
reprsentant, qu'il rendroit ma soeur plus malheureuse qu'elle ne
l'toit; qu'il les ramneroit l'un et l'autre  leur devoir, s'il les
prenoit par la douceur; que je le suppliois d'en agir bien avec eux, de
crainte qu'ils ne m'accussassent de l'avoir anim, pour me venger du
dernier tour qu'ils m'avoient jou. Il entra dans mes raisons et
m'accorda encore cette grce. Ils arrivrent peu aprs. Le roi les reut
trs-froidement; comme il toit tard, on se mit  table, o ce prince se
plaa entre ma soeur et moi. Aprs souper chacun se retira.

Le roi rendit visite le lendemain matin  ma soeur. Je ne sais s'il fut
mcontent de la rception qu'elle lui fit, ou si quelque autre raison le
mit de mauvaise humeur contre elle et son poux, mais je sais bien qu'il
ne fit que les gronder tout le jour, qui se passa en mercuriales. Il y
eut tabagie le soir,  laquelle nous assistmes. Il entra dans un grand
dtail avec le Margrave, mon beau pre, sur l'tat de son pays. Ce
prince qui toit trs-ignorant sur cet article, ne put rpondre aux
questions qu'il lui fit. Cela fcha le roi et le porta  lui reprocher
son peu d'application aux affaires, d'o provenoit le dsordre terrible
qui y rgnoit. On vous trompe de tous cts, lui dit-il, et on profite
de votre nonchalance. Vous vous plaignez de vos dettes, et vous ne
faites rien pour les payer. Je vous ai prt un capital de 260 mille
cus, outre la dot de ma fille; au lieu de contenter vos cranciers,
vous laissez pourrir cette somme dans vos coffres et perdez les intrts
qu'elle devroit vous rapporter, aussi bien que votre crdit. Il est
temps que vous mettiez ordre  tout cela. Tous vos soins seront
inutiles, si vous ne faites part de tout  votre fils; c'est lui qui
doit vous aider  porter le poids de la rgence, et c'est  vous  le
mettre au fait des affaires; vos gens ayant deux surveillans, n'oseront
risquer de vous duper comme par le pass, surtout quand ils verront
rgner une bonne intelligence entre vous: au reste je connois trop, bien
mon gendre, pour croire qu'il abusera jamais du crdit que vous lui
donnerez. Envoyez-le tous les jours  tous les dicastres, il vous fera
un rapport de tout ce qui s'y passera; sa prsence, obligera ceux qui y
sont  devenir plus laborieux et  faire plus vite les expditions.

Ce discours me fit beaucoup de peine; j'en compris d'abord les suites.
Le Margrave en fut interdit et y donna une rponse problmatique. Le roi
lui rpliqua, qu'il ne se mleroit pas de ses affaires, si l'estime
qu'il avoit pour lui et l'intrt de ses enfans ne l'exigeoient.
Voulez-vous, mon cher Margrave, continua-t-il, que je vous envoie
quelqu'un qui redresse vos finances, et qui vous tire de l'embarras o
vous tes, d'o vous ne sortirez jamais, si vous ne prenez des
trangers, car vos gens se soutiennent les uns les autres comme une
chane: qui en attaque un, les attaque tous, car ils sont tous d'accord
pour vous filouter, et il n'y a qu'un tiers qui puisse approfondir leurs
menes. J'ai t dans la mme situation que vous, en parvenant  la
rgence, et me suis trs-bien trouv du conseil que je vous donne.

Le Margrave, quoique piqu du premier raisonnement du roi, trouva tant
de justice, en celui-ci, qu'il accepta avec plaisir cette offre. Ce
prince lui fit promettre, de nous envoyer  Berlin, aprs mes couches,
lui reprsentant, qu'il ne lui en coteroit rien et que cela lui
pargneroit beaucoup de dpenses. Le beau-pre lui accorda
trs-volontiers cet article, et ils se sparrent en apparence
trs-satisfaits l'un de l'autre. Je pris le soir un tendre cong, de ce
cher pre, non sans verser beaucoup de larmes. Il partit le jour
suivant, 9. du mois d'Aot.

La cour d'Anspac s'arrta encore quelques jours aprs son dpart. La
Grumkow fut cause de cette prolongation de sjour; le Margrave, mon
beau-frre, toit devenu amoureux d'elle. Le mauvais mnage, qu'il
menoit avec ma soeur, l'avoit abruti. Elle toit si jalouse, qu'il
n'osoit parler  une dame. La Grumkow n'eut pas sujet de devenir fire
de sa conqute. Toute autre qu'elle auroit t fort pique de la faon
dont le Margrave lui faisoit la cour, qui toit fort impertinente et
telle, qu'on pourroit la faire  une catin. Cette fille toit drle
comme un coffre; elle avoit hrit de la mchante langue de son oncle,
sa satire emportoit la pice; elle joignoit  ce dfaut ceux de la
coquetterie, de l'orgueil et de mentir effrontment. Je n'avois aucune
confiance en elle, connoissant son mchant caractre. Ma soeur fut au
dsespoir de cet amour naissant. Je fis ce que je pus, pour faire
entendre raison  la Grumkow, mais inutilement; elle savoit que j'tois
oblige de la mnager,  cause de son oncle, et elle se mettoit fort peu
en peine de moi. La cour d'Anspac me tira d'inquitude par son dpart.

Le Margrave, qui avoit dissimul tout ce temps, jeta alors, tout son
venin contre son fils et contre moi. Il me dputa Mr. de Voit, auquel il
ordonna de me dire, qu'il n'toit point encore mort, et qu'il se
flattoit de vivre encore de longues annes, pour me faire enrager; qu'il
m'assuroit, que tant qu'il seroit en vie, il prtendoit tre le matre
chez lui et ne souffriroit point que je me donnasse des airs de rgente,
comme j'avois fait en dernier lieu, en lui tant les appartemens qu'on
lui avoit prpars  Mon-plaisir, pour y loger le Margrave d'Anspac; que
c'etoit moi, qui avois instigu le roi  lui tenir les propos
dsagrables qu'il avoit essuys; que Mdme. de Sonsfeld, qu'il regardoit
comme sa plus cruelle ennemie, toit cause de tout le mal; qu'il toit
las des intrigues continuelles qu'elle faisoit; qu'il avoit fermement
rsolu de l'envoyer  la forteresse de Plassenbourg pour la convaincre,
qu'il ne faisoit pas bon se frotter  lui, et pour lui apprendre  avoir
plus de respect, qu'elle n'en avoit pour son matre.

Je l'avoue je fus terriblement fche de ce compliment; j'panchai un
peu fortement ma bile contre le Margrave, que ma langue n'pargna pas.
Voit et ma gouvernante laissrent passer mon premier mouvement. Cette
dernire s'embarrassoit fort peu de ces menaces: elle n'en fit que rire
et me conseilla, de lui crire fort civilement et de rpondre avec
douceur  ce procd extravagant. Il me vint dans l'esprit de charger le
prince Albert de cette lettre, et de le prier de faire le
raccommodement. J'avois eu le temps de faire connoissance avec lui. Il
toit lieutenant-gnral au service de l'Empereur, et s'toit fort
distingu dans toutes les actions o il avoit t. Ce prince toit laid
sans tre choquant ses manires toient polies et sa conversation
agrable; il possdoit avec tous ces avantages un bon caractre et
beaucoup de bon sens; il avoit une forte amiti pour son neveu et pour
moi, et me tenoit fidle compagnie. Je lui avois dj parl plusieurs
fois de mes peines; il connoissoit son frre  fond et me donnoit
quelquefois des conseils. Il le condamna fort en cette occasion, surtout
aprs que je lui eus fait voir les lettres qu'il m'avoit crites de
Selb, dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin de tout
dans son absence, et que je devois lui faire accommoder une cellule.
Donnez-moi ces lettres, Madame, me dit-il, il faut le convaincre par sa
propre criture; je vous promets que je lui dirai vertement la vrit;
tout ceci n'est qu'une mauvaise chicane, il ne sauroit vivre deux jours
en repos, sans en faire  quelqu'un; il a t tel ds sa tendre
jeunesse, son temprament mlancolique en est cause. En effet il lui
dmontra si bien son tort, qu'il n'eut rien  rpliquer, et il fut fort
honteux de se trouver si bien convaincu. Il me fit beaucoup d'assurances
de tendresse, accompagnes de baisers de Judas, car il mditoit dj de
me rejouer une nouvelle niche.

Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner  Bareith. Je
trouvai ma chambre de lit fort proprement meuble, ce que j'avois obtenu
avec bien de la peine, et un de mes cabinets boiss, que j'ornai de
porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.

Le Margrave avec le prince, son frre, vinrent prendre cong le jour
suivant de moi, voulant aller  Himmelcron. Le Margrave me dit, qu'il ne
comptoit me revoir qu'aprs que je serois accouche. Je lui rpondis,
que j'tois bien mortifie qu'il me quittt sitt; que je ne savois ce
que la providence avoit dcrt sur mon sort; que peut-tre je prenois
un cong ternel de lui; que je le priois d'tre persuad que je n'avois
jamais eu dessein de l'offenser, que j'avois toujours recherch les
moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence avec lui; que
j'esprois, si Dieu me donnoit la vie, de lui prouver  l'avenir la
puret de mes intentions. Je lui remontrai ensuite, qu'il falloit
envoyer quelqu'un  Berlin, pour notifier au roi la nouvelle de ma
dlivrance, et que je croyois que Mr. de Voit qui toit dj faufil,
seroit le plus propre pour cette commission; que comme Himmelcron toit
sur la route, il pourroit en mme temps lui annoncer mon destin. Le
Margrave rougit et fut quelque temps pensif. Il est juste, me dit-il,
qu'il aille  Berlin, mais il peut s'pargner la peine de passer par
Himmelcron; j'ai ordonn qu'on place des canons de distance en distance
sur le chemin, je serai plutt inform des nouvelles de votre Altesse
royale, que je ne le pourrois tre par courrier. Si votre Altesse
n'agre point Mr. de Voit, elle aura la bont de me nommer celui que je
dois lui envoyer; ce seroit manquer  mon devoir et  ce que je lui
dois, si j'en agissois autrement. Quand on veut vivre de bonne amiti,
repartit-il, faut bannir les crmonies, je les hais  la mort, et votre
Altesse royale m'obligera infiniment de m'pargner cette ambassade;
j'ordonnerai  Voit d'aller  Berlin; je souhaite de tout mon coeur de
trouver  mon retour un petit fils, qui ressemble  sa mre. Il
m'embrassa et sortit. Le prince Albert avoit t prsent  cette
conversation. Je lui demandai, quelle raison le Margrave avoit d'en agir
ainsi, et ce qu'il me conseilloit de faire. Il n'en a point d'autre que
son caprice, me rpondit-il; il faut avoir patience avec lui, et
puisqu'il ne veut pas que votre Altesse royale lui dpche quelqu'un, il
faudra s'accommoder en cela  ses volonts.

Je tombai malade le 29. au soir; je fus trs-mal le 30. et en grand
danger le 31. J'accouchai cependant  sept heures du soir d'une fille,
dans le temps qu'on dsesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On
m'a dit depuis, que le prince hrditaire avoit t dans un tat digne
de compassion. Sa joie fut extrme de me voir dlivre; il ne s'informa
pas seulement de l'enfant, toutes ses penses n'toient fixes que sur
moi. Je ne pouvois lui tmoigner ma reconnoissance, car je tombois d'une
foiblesse dans l'autre.

Mr. de Voit partit immdiatement aprs pour Berlin. On fit une triple
dcharge de canons ds qu'il fut hors de la ville. Les ecclsiastiques
vinrent en corps faire la prire devant mon lit; je n'entendis rien,
tant toujours en dfaillance. Quoique le Margrave et t averti du
danger o j'avois t, il n'avoit pas daign faire demander de mes
nouvelles. Je fus trs-mal toute la nuit; quelque sommeil que je pris
vers le matin, me rendit un peu de force.

Le prince hrditaire reut  midi un billet de son oncle, qui lui
mandoit, que le vent ayant t contraire et les canons mal placs, le
Margrave avoit ignor que j'tois accouche; qu'il avoit t le premier
 lui en porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit piqu
son frre, qu'il toit d'une humeur horrible; qu'il faisoit son possible
pour le persuader de retourner en ville, mais qu'il ne pouvoit assurer
rien de positif l-dessus. Il arriva pourtant le soir  six heures. Il
envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel il se plaignit
amrement de son fils et de moi, disant, que nous le traitions comme un
chiffon; que nous n'avions pas eu seulement la considration de lui
faire part de ma dlivrance; qu'il avoit t le dernier de toute sa cour
 l'apprendre; que ce peu d'gard avoit puis sa patience; qu'il
voulois enfin faire voir par des actions de vigueur qu'il toit le
matre, tant fermement intentionn d'envoyer son fils  Plassenbourg.
Je vous ordonne, continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de cette
rsolution. Reitzenstein, plus mort que vif de l'emportement dans lequel
il le voyoit, lui rpondit, qu'il le supplioit de charger quelqu'autre
de cette commission; qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter
une telle nouvelle dans l'tat dangereux o je me trouvois encore, la
moindre altration pouvant me coter la vie; qu'il ne pouvoit comprendre
par o le prince avoit mrit une telle colre et qu'il le conjurait de
bien peser ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir  de pareils
clats. Le prince Albert, se doutant de quelque chose, entra dans ces
entrefaites; il prit hautement notre parti. Mon Dieu! mon cher frre,
lui dit-il, j'ai t prsent  la conversation que vous avez eue avec
Son Altesse royale avant que de partir, et de la dfense absolue que
vous lui avez faite, de ne vous point faire avertir lorsqu'elle seroit
accouche; elle en a t inquite, et je lui ai conseill moi-mme de
suivre en cela vos volonts. Le Margrave resta stupfi, ne s'tant
point aperu que son frre et t tmoin de notre pourparler. Il fut
fort dcontenanc, et ne sachant que dire, il s'en prit  sa mmoire,
contre laquelle il se dchana beaucoup, sur ce que, disoit-il, elle
s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le prince, auquel il
voulut faire bon accueil, mais son embarras montra qu'il n'toit pas
sincre. Ils se rendirent tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte
qu'il se fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long galimatias
sur la coutume du pays, qui exigeoit, que l'enfant ft baptis le
troisime jour de sa naissance; que cette crmonie devoit se faire avec
pompe et dignit le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse a un
roi pour aeul et doit avoir plus de prrogatives pour cette raison,
qu'elle n'en auroit sans cela. Je lui rpondis, qu'il toit le matre
d'ordonner comme il le jugeroit  propos, mais que je le conjurais de
permettre que je restasse tranquille, tant trop foible pour voir
beaucoup de monde et recevoir leur complimens. Il me pria de choisir les
parrains et les marraines. Je m'en dfendis long-temps, mais voyant
qu'il s'y opinitroit, je nommai lui, le roi, la reine, l'Impratrice,
la reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairire de Culmbach, sa
mre, mon frre, ma soeur d'Anspac et le prince Albert. Il fut
trs-content de ce comprage, et se retira un moment aprs.

Le lendemain signal se donna par les tymbales et les trompettes. Le
Margrave, accompagn de toute la cour, se rendit chez moi. La princesse
Charlotte, qui toit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au
baptme. Elle reut le sacrement sous le dais dans ma chambre
d'audience. On tira le canon lorsque le ministre donna la bndiction.
Il y eut un dner table de crmonie et bal le soir.

Le prince Guillaume, mon beau-frre, arriva quinze jours aprs, de
retour de ses voyages de France et de Hollande. Le prince hrditaire
s'toit fort rjoui de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le
portant  avoir les mmes sentimens pour toute sa famille. Il le
conduisit d'abord chez moi. Ce prince, g de 20. ans, toit de la
grandeur d'un enfant de quatorze; son visage toit beau, mais sans
agrment; malgr sa petite taille il toit bienfait; ses manires
toient aussi enfantines que sa figure; son gnie trs-born, ou pour
mieux dire il n'en avoit point; il avoit tudi  Utrecht sans rien
apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant s'appliquer qu'
chasser les mouches; il avoit le coeur bon plutt par temprament que
par principes. Le prince et moi nous fmes notre possible pour le
morigner tant qu'il resta  Bareith, mais nous y perdmes nos peines.
Il toit colonel d'infanterie au service de l'Empereur, et devoit aller
joindre son rgiment en Italie et s'arrter quelque temps avec son oncle
 Vienne.

Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit les lettres les plus
gracieuses du roi et de la reine et m'assura, que le roi avoit parl du
prince hrditaire et de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il
y avoit eu une joie universelle  Berlin de ma dlivrance.

Je commenois  goter quelque tranquillit, lorsqu'elle fut drange
par une lettre du roi, qui ordonnoit au prince hrditaire, de se rendre
incessamment  Berlin, pour aller de l  son rgiment; il l'assuroit de
son amiti, et des preuves clatantes qu'il lui en donnerait. Ce fut un
coup de foudre pour moi. J'aimois passionnment le prince, notre union
toit des plus heureuses; une longue sparation me faisoit tout
apprhender. Je craignois, que jeune comme il toit il ne s'abrutt et
ne tombt dans la dbauche, sachant d'avance que les officiers
prussiens,  leur mtier prs, sont fort butors et libertins. J'avois vu
plusieurs princes fort aimables, lorsqu'ils toient entrs au service du
roi, perdre leur esprit et leurs manires et devenir de vrais brutaux.
Il en toit fort fch lui-mme; tout ce que nous pmes faire fut de
reculer le voyage tant qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le
3. d'Octobre. Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il
fut oblig d'en emprunter. Ma sant, qui commenoit  se remettre, fut
de nouveau drange par les inquitudes que me causa son absence. Toute
la famille, hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez moi;
nous tchions de tuer le temps ensemble.

Je fis enfin ma premire sortie et me prparois pour aller  Berlin,
lorsque je reus une lettre du roi, qui me replongea dans de nouveaux
embarras. Il m'ordonnoit d'aller  Anspac. Je ne souhaite rien tant, me
mandoit il, que la bonne union entre vos deux maisons; votre politique,
votre intrt, enfin tout vous la rend ncessaire. Je suis averti que
mon gendre et ma fille seront fort piqus, si vous manquez  les aller
voir; il faut viter et touffer toute animosit par votre prsence,
vous pourrez venir ensuite recevoir les caresses d'un pre qui vous le
prouvera. J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit rpondre par Mr.
de Voit, que le conseil que le roi me donnoit toit trs-juste, et qu'il
approuvoit fort que je le suivisse.

Tout cela toit bel et bon, mais je n'avois point d'argent. J'avois
puis ma bourse en faveur du prince et personne ne vouloit me faire
crdit. Je me rsolus donc de parler sur cet article et sur plusieurs
autres au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, que votre
Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je suis au dsespoir de lui tre 
charge en cette occasion, mais votre Altesse sait l'impuissance dans
laquelle je suis, de suffire  des dpenses extraordinaires; le peu de
revenu que j'ai ne fournit qu' peine  mon entretien, ce qui me met
dans l'impossibilit de faire ce voyage et celui de Berlin  mes propres
frais. D'ailleurs je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener ma
fille avec moi  ce dernier endroit, la saison tant trop avance. Je ne
puis pas non plus la laisser  l'abandon entre les mains de ses femmes;
je souhaiterois fort pouvoir lui donner une gouvernante, qui pt avec le
temps avoir soin de son ducation. Je penserai  tout cela, me dit-il,
et je chargerai Mr. de Voit de ma rponse. Elle fut digne de lui. Il me
fit dire, qu'il toit trs-mortifi de ne pouvoir m'accorder les deux
articles en question; qu'il n'y avoit rien de stipul dans mon contrat
de mariage pour les frais des voyages que j'aurois envie de faire, ni
pour l'entretien des filles que je mettrois au monde; qu'tant oblig
d'quiper son fils cadet, ses finances en taient si fort dranges, que
cela le mettoit hors d'tat de m'assister.

J'avois reu plusieurs fois des nouvelles du prince, qui ne pouvoit
assez se louer des bonts que le roi lui tmoignoit. Il me mandoit, que
ce prince aussi bien que la reine marquoient une vive impatience de me
revoir, et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein de se
signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment  son rgiment et
qu'il passeroit par Rupin, pour y rendre visite  mon frre. Ses lettres
me firent natre quelque esprance, que le roi me payeroit la course.
J'eus mon recours  lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent et
de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour ne point perdre de
temps, Mr. de Voit me fit avoir 2000 cus qu'il emprunta sous son nom.

Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. Quoiqu'on cacht beaucoup
le danger dans lequel il toit, tout le monde en toit inform, ce qui
me fit reculer mon dpart de quelques jours. Il refusa mes visites et ne
voulut voir personne. Sa retraite nous mit un peu  notre aise, car le
bon prince avoit le malheur d'endormir par son ternelle morale et ses
rptitions continuelles ceux qui toient obligs de l'entendre. Nous
fmes ddommags de son absence par un autre personnage aussi ennuyeux
que lui. Ce fut le cadet de ses frres, que je nommerai  l'avenir le
prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa rsidence.

Celui-ci toit colonel d'un rgiment au service de Danemarc et
dbarquoit frachement de Copenhague, dans l'intention de se marier,
comme nous l'apprmes depuis. Il notifia son arrive  Neustat au
Margrave et lui manda, qu'il iroit dans quelques jours  Bareith. Ce
prince toit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le pouvoit souffrir
et n'toit point impatient de le revoir, surtout tant malade. Il lui
rpondit, qu'il lui feroit plaisir de venir lorsque je serois de retour
d'Anspac et qu'il se porteroit mieux. Le prince reut cette lettre
proche de Bareith. Les chemins toient si mauvais, qu'il ne put
retourner sur ses pas. Sa grandeur se trouva fort offense de cette
lettre de son frre; pour s'en venger, il descendit  la maison de
poste, o il passa la nuit sans faire annoncer son arrive au Margrave,
ni  aucun de la famille. Ce prince le fit prier plusieurs fois de venir
occuper les appartements qu'on lui avoit prpars au chteau. Il le
refusa constamment, disant, que son frre lui avoit fait une avanie, 
laquelle il vouloit rpondre en refusant de le voir. Aprs bien des
alles et des venues, on lui dpcha le prince Guillaume, qui amena
enfin cette aimable figure chez le Margrave, et de l chez moi. Je
commencerai son portrait du bon ct. Il toit plus grand que petit et
assez bienfait; la quantit de rats, qui logeoient dans sa cervelle,
exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il dans sa caboche, qui
toit copieusement grande; deux petits yeux de cochon d'un bleu ple
remplaoient assez mal le vide de cette tte; sa bouche carre toit un
gouffre, dont les lvres retires laissoient voir les gencives et deux
ranges de dents noires et dgotantes; cette gueule toit toujours
bante; son menton  triple tage ornoit ces charmes; un empltre
servoit d'agrment  l'infrieur de ce menton; il y toit flanqu, pour
cacher une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le plaisir
de la contempler  son aise et d'en voir sortir une cascade de matire,
trs-utile au bien de la socit, qui pouvoit pargner par sa vue
l'mtique et les vomitifs; aussi dit-on, que les mdecins et les
apothicaires employoient tout leur art pour le gurir, ne pouvant plus
avoir de dbit de leurs drogues vacuatives;  toutes ces beauts se
joignoit celle d'une chevelure dore et fort en dsordre, qui
accompagnoit trs-bien un habit sans got, mais si charg d'or et
d'argent, qu' peine pouvoit-il le porter. Son me toit aussi bien
avantage que son corps; son cerveau se dtraquoit par fois; il toit
furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout le monde. Toute
la famille se trouvoit rassemble par sa prsence.

Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je devois m'arrter 
Erlangue, pour voir la ville et dner chez la Margrave douairire, veuve
du Margrave George Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de
bruit dans le monde par sa beaut et sa mauvaise conduite. C'toit une
vraie Messaline, qui avoit tu plusieurs de ses enfans en se faisant
avorter afin de conserver sa belle taille. Je n'tois pas fort empresse
de la voir et priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit 
Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison remplie des plus
affreux dsordres.

J'arrivai par des chemins pouvantables le soir  cette petite ville,
qui est tout prs d'Erlangue. J'y trouvai Mr. de Fischer, Mr.
d'Egloffstein, chef d'un canton de la noblesse immdiate, Mr. de
Wildenstein, membre de ce mme canton, et Mr. de Bassewitz,
lieutenant-gnral du cercle. Ces Mrs. me complimentrent sur mon
arrive. Mr. de Fischer me dit, que le Margrave lui avoit ordonn de me
recevoir avec les mmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre;
qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme devoit l'tre la
fille d'un roi et de me cder le rang; que n'ayant rien pu obtenir
d'elle sur cet article, il avoit command, qu'on me servt une table
dans l'appartement qui m'toit destin; qu'il me conseilloit, de ne la
point voir, ni mme de lui faire annoncer ma venue. Il finissoit  peine
ce discours, qu'on vint m'avertir, que le grand-matre de cette
princesse demandoit  me parler. Je le fis entrer. Il me harangua une
bonne demi-heure, toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa
matresse alloit se mettre en carosse, pour venir me prier  souper. Je
me dfendis le mieux que je pus de la visite et du souper; m'excusant
sur la fatigue du voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce ct-l, il
m'invita  dner pour le lendemain. Mr. de Fischer prit la parole et lui
dit: Son Altesse royale ira chez la Margrave, si elle veut lui rendre ce
qui lui est d, sans quoi elle ne l'honorera pas de sa prsence. L'autre
lui rpliqua fort dcontenanc, que sa matresse savoit trop bien ce qui
toit d  la fille d'un grand roi pour y manquer, et qu'elle me
rendroit tous les honneurs qui dpendroient d'elle. Je renvoyai d'abord
un des Mrs. de ma suite lui rendre son compliment, aprs quoi je me mis
 table. Pendant le souper Mr. de Fischer ne discontinua point de faire
les loges de mon beau-frre et ne daigna pas nommer le prince mon
poux. J'en fus si pique, que je me levai et donnai le bon soir  la
socit.

Je partis le jour suivant  dix heures. Je fus escorte par 4 compagnies
de cavalerie, partie milice de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand
cortge de Mrs., tant trangers qu'en service, m'accompagna. J'entrai
avec tout ce train en ville. La bourgeoisie et milice y toient ranges
sous les armes et bordoient les rues; l'affluence du monde qui accourut
pour me voir, fut extrme. Je parvins enfin au chteau. Je trouvai la
Margrave au bas de l'escalier avec toute sa cour. Aprs les premires
politesses de part et d'autre, je montai  mon appartement, o elle me
suivit. Cette princesse mrite bien, que j'en dise un mot.

Elle toit ne princesse de Saxe-Weissenfeld et soeur du duc Jean Adolf,
elle avoit t belle comme un ange,  ce qu'on disoit; pour lors elle
toit si change, qu'il falloit tudier son visage, pour trouver les
dbris de ses charmes; elle toit grande et paroissoit avoir eu la
taille belle; son visage toit fort long ainsi que son nez, qui la
dfiguroit beaucoup, ayant t gel, ce qui lui donnoit une couleur
betterave fort dsagrable; ses yeux, accoutums  donner la loi,
taient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus, que leur vivacit
en toit diminue; au dfaut de sourcils naturels, elle en portoit de
postiches fort pais et noirs comme l'encre; sa bouche, quoique grande,
toit bien faonne et remplie d'agrmens; ses dents blanches comme de
l'ivoire et bien ranges; son teint, quoiqu'uni, toit jauntre, plomb
et flasque; elle avoit bon air, mais un peu affect; c'tois la Las de
son sicle; elle ne plut jamais que par sa figure, car pour de l'esprit,
elle n'en avoit pas l'ombre.

Nous nous assmes ensemble. La conversation fut assez indiffrente; au
lieu des hauteurs qu'elle avoit tmoignes deux jours auparavant, elle
me fit maintes bassesses, me baisant  tout moment la main, malgr bon
gr que j'en eusse. Fort satisfaite des politesses que je lui fis, elle
me dit, qu'elle toit trs-charme d'avoir le bonheur de me connotre;
qu'elle avoit eu bien peur de moi, puisqu'on lui avoit dit, que j'tois
fire et hautaine et que je la traiterois du haut en bas. Elle me
prsenta sa soi-disante gouvernante (car elle n'en avoit jamais que
d'emprunt) et ses deux filles d'honneur. Ces dernires taient jumelles,
trs-petites et si repltes, qu'elles pouvoient  peine marcher; ces
deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser la main,
perdirent l'quilibre et roulrent  terre, ce qui drangea mon srieux
et celui de la noble assemble. On ne sauroit se reprsenter rien de si
hideux, que la de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres
du pays et des alentours s'toient rassembls  son service; peut-tre
toit-ce par bonne politique, voulant relever par ces horreurs ses
charmes suranns. On servit enfin. La Margrave fut fort embarrasse
pendant tout le repas. Mr. d'Egloffstein, son amant favoris d'alors,
l'avoit si bien sermonne, qu'elle n'osoit ni manger ni parler sans sa
permission. Je lui rendis visite l'aprs-dner. Je trouvai dans son
appartement les dames de la ville, qui me furent prsentes. Aprs avoir
pris le caf, je voulus prendre cong d'elle, mais elle s'opinitra 
vouloir m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier, disant, que Mr.
d'Egloffstein lui avoit ordonn ainsi, et qu'elle suivoit en tout ses
volonts. J'eus beau m'opposer  cette extravagante politesse, il fallut
la souffrir.

Comme il toit tard et que les chemins toient dtestables, je fus
oblige de rester la nuit  Carlsbourg, o je trouvai plusieurs
officiers de la maison du Margrave d'Anspac et quelques Mrs. de cette
cour, qu'il y avoit envoys exprs pour y faire les honneurs.

J'arrivai enfin le soir suivant  cette ville, o je fus reue  bras
ouverts de mon beau-frre et de ma soeur. J'eus tout lieu d'tre
satisfaite de leurs attentions et de l'amiti qu'ils me tmoignrent. Il
y eut pendant tout le sjour que j'y fis, table de crmonie. Je priai
en vain ma soeur, de lever cet ennuyant crmonial et de vivre avec moi
de bonne amiti, elle me rpondit, qu'on ne pouvoit rien changer  cela;
qu'ils seroient blms de tout le monde s'ils en agissoient autrement,
puisque c'toit un usage introduit dans toutes les cours. Elle se
trouvoit enceinte de trois mois, ce qui causoit une joie universelle
dans tous le pays. Son sort n'en toit pas plus heureux. J'ai dj dit
ailleurs qu'elle avoit t fort mal leve; on auroit pu redresser en
partie cette ngligence, si on lui avoit donn une femme d'esprit pour
gouvernante, car elle n'avoit que 14 ans lorsqu'elle se maria; on gta
tout en lui donnant une campagnarde, pour laquelle elle n'avoit aucune
considration.

Le Margrave s'toit enfin lass de ses caprices; deux indignes favoris,
dont l'un toit le grand-Marchal de Sekendorff et l'autre un certain
Mr. de Schenk, le gouvernoient entirement et l'avoient plong dans les
dbauches. Il avoit pris depuis peu une matresse de basse extraction,
qui avoit vcu de son corps et s'toit prostitue  tout venant. Il
l'aimoit passionnment; son amour a t constant; il a encore
actuellement cette catin, qui lui a donn trois enfans, dont,  ce que
dit la chronique scandaleuse, il n'est point le pre. Il a fait
baroniser son fils putatif et lui a donn le nom de Falk, qui signifie
faucon en franois, parcequ'il fait lui-mme la profession de
fauconnier, et en remplit jusqu'au plus vil emploi. Il toit brouill
pour lors  toute outrance avec ma soeur. Celle-ci pique qu'il lui
prfrt une infme servante qui nettoyoit le chteau, lui en avoit fait
de sanglans reproches, ce qui n'avoit fait qu'aigrir le mal. Je fis mon
possible pour les raccommoder, et si je n'y russis pas entirement,
j'obtins du moins qu'on bannt les clats. Comme j'avois des attentions
continuelles pour obliger chacun, je me fis beaucoup d'amis. Le Margrave
lui-mme lia avec moi une amiti qui a souvent t utile  ma soeur. Ce
prince devant aller  Pommersfelde, pour y voir le prince de Bamberg,
nous partmes ensemble le 28. Octobre, la route tant la mme jusqu'
Beiersdorf o le Margrave prit cong de moi.

J'y trouvai la rponse du roi  la dernire lettre que je lui avois
crite. Elle toit de main propre; la voici mot pour mot.

Ma chre fille, j'ai bien reu votre lettre, et suis fch d'apprendre
qu'on continue  vous chagriner et  vous refuser de l'argent pour votre
voyage. J'ai crit une lettre fort dure  votre vieux fou de beau-pre,
pour qu'il vous paye ces voyages. Il faut que la Flore Sonsfeld reste
auprs de la petite Frdrique, cela vous pargnera les gages d'une
gouvernante. Je vous attends avec impatience et suis etc.

Cette lettr me fit faire de cruelles rflexions; je prvis d'abord que
le roi m'avoit dupe et que j'allois me trouver entre deux selles. Les
durets qu'il avoit crites au Margrave, me chiffonnoient l'esprit; la
douceur et les bonnes faons pouvoient seules le ramener. Le prince
continuoit  m'assurer des bonnes intentions du roi; il me mandoit, que
mon frre s'employoit fortement en ma faveur et que son ancienne
tendresse sembloit se rallumer; que la reine paroissoit fort porte pour
nous et me promettoit tous les agrmens qui dpendroient d'elle; que
mme elle tmoignoit beaucoup de joie et d'impatience de me revoir. Mon
frre m'crivit  peu prs les mmes choses, mais la reine le
contredisoit entirement. Que venez-vous faire dans cette galre, me
disoit-elle, est-il possible que vous puissiez encore vous fier aux
promesses du roi, aprs qu'il vous a si cruellement abandonne? Restez
chez vous et pargnez vos continuelles lamentations, vous deviez vous
attendre  tout ce qui vous arrive. Les lettres de Grumkow  sa nice
n'toit remplies que de pronostiques fcheux. Tout cela me causoit de
cruelles inquitudes. Cependant je ne pouvois plus me dispenser d'aller
 Berlin, ne pouvant m'attendre qu' de mortels chagrins aprs ce que le
roi venoit d'crire au Margrave.

Je partis le 29. de Beiersdorf et me rendis le mme soir  Bareith. Le
Margrave me reut trs-bien en apparence; il me demanda d'abord, si
j'avois fix le jour de mon dpart pour Berlin? Je lui rpondis, que
n'ayant point encore reu de rponse du roi, je n'avois point d'argent
pour le voyage. Il me dit d'un air ironique: je vois bien que cela
tranera en longueur, et pour vous faire partir, je sacrifierois
volontiers 10 mille florins. Je le remerciai de ses bonnes intentions,
l'assurant, que s'il vouloit me donner 2000 cus, je lui en serois
trs-redevable. Il me conta ensuite, qu'il se prsentoit deux partis
pour la princesse Charlotte; c'toient le duc de Weissenfeld et le
prince de Usingen; que sa fille s'toit dclare pour le second de ces
princes et qu'il demandoit mon avis l-dessus. Je fis ce que je pus pour
l'y persuader, mais il refusa, quoiqu'on pt lui dire, ces deux
concurrens, ne voulant pas, disoit-il, marier sa fille ane avant la
cadette. Celle-ci toit trs-mcontente en Ostfrise. Elle y avoit tout
gt par ses hauteurs et par ses mauvaises faons envers son oncle et sa
tante; elle vouloit  toute force retourner  Bareith et prioit
instamment son pre de la faire revenir. Le Margrave n'toit point de
son avis, en concevant trs-bien les suites. Il toit rsolu, si le
mariage se rompoit, de lui faire faire un tour en Danemark avant que de
retourner  Bareith, pour empcher l'clat que feroit cette rupture. Au
lieu de 2000 cus; que j'avois demands, il m'envoya le jour suivant
1000 florins, ce qui ne suffisoit pas pour payer la poste. Pour comble
d'infortune je fus encore oblige d'aller  Cobourg voir ma tante, la
duchesse de Meiningen, qui toit venue me rendre visite l't prcdent.
C'toit un voyage de politique; elle m'avoit donn quelque esprance de
me faire hritire des biens immenses qu'elle possdoit, et dont elle
toit matresse absolue. Cette mchante princesse auroit rpar par
cette action tous les maux qu'elle avoit causs au pays et  la maison
de Culmbach, qu'elle avoit totalement ruine et rduite dans le triste
tat o je l'avois trouve.

Cobourg n'tant qu' huit milles de Bareith, je m'y rendis en un jour et
y arrivai le soir 3. Novembre. Je trouvai ma bonne tante requinque, 
son ordinaire, en fleurs et en colifichets. Notre entrevue cota cher 
ses tetons fltris et suranns, elle les fouetta doublement  mon
honneur et gloire, m'appelant mille fois sa chre me. Son appartement
et celui qu'on m'avoit prpar toit de la plus grande magnificence,
tant en meubles qu'en argenterie; on y voyoit partout les armes de
Brandebourg, ce qui me fit faire de tristes rflexions. Je passai le
jour suivant  causer et  travailler avec la duchesse, n'y ayant point
de noblesse ni de cour  Cobourg que la sienne, qui toit trs-mdiocre.
Je ne pus obtenir aucune rsolution favorable pour moi; elle me ritra
ses promesses, mais ne voulut faire point de testament en ma faveur; on
m'avertit mme secrtement, qu'elle m'avoit dupe comme bien d'autres,
qu'elle avoit leurrs pour en tirer des prsens.

Je retournai le 5.  Bareith, en maudissant cette vieille sempiternelle.
Le Margrave toit de nouveau incommod; sa sant toit si drange
depuis quelque temps par la boisson, qui lui attaquoit la poitrine et
les nerfs, que la facult n'en auguroit rien de bon. Il fut charm du
choix que j'avois fait de Mlle. de Sonsfeld pour rester auprs de ma
fille. J'eus bien de la peine  persuader celle-ci d'accepter cet
emploi. Le Margrave, qui l'estimoit beaucoup, joignit ses prires aux
miennes, ce qui la dtermina enfin d'acquiescer  nos dsirs. N'ayant
donc plus rien qui pt m'arrter  Bareith, j'en partit le 12. Le cong
que je pris du Margrave, ne fut pas des plus tendres, nous tions
rciproquement charms de nous sparer. Je laissai Mr. de Voit auprs de
lui, pour lever tout ombrage. Mr. de Sekendorff, qu'il m'avoit donn
pour cuyer, fut de ma suite. C'toit un garon d'esprit, qui avoit
voyag et qui toit assez agrable dans la socit.

La saison et les chemins toient diaboliques; cependant ne me reposant
que deux ou trois heures la nuit, j'arriva le 16.  Berlin. Pour mes
pchs le roi en toit parti la veille, pour aller  Potsdam, et la
reine avoit fait ce jour-l ses dvotions. Quoiqu'elle ft informe par
une estafette, que j'avois envoye d'avance, de mon arrive, elle fit
semblant de l'ignorer. Je descendis de carosse sans lumire; mes jambes
toient si engourdies, que je tombai de mon long. Mr. de Brand,
grand-matre de la reine, se trouva par hazard  mon passage, et eut la
charit de m'aider  marcher. Personne ne vint au devant de moi que mes
soeurs, qui me reurent  la porte de la chambre d'audience. Je vis de
loin la reine dans sa chambre de lit, qui balanoit  venir  ma
rencontre. Elle prit enfin ce parti, et aprs m'avoir embrasse, elle me
prsenta le prince, qu'elle avoit cach. J'eus tant de joie de le
revoir, que j'oubliai la mauvaise rception qu'on m'avoit faite. Je
n'eus pourtant pas le temps de lui parler; elle me prit par la main et
me conduisit dans son cabinet, o elle se flanqua sur un fauteuil, sans
m'ordonner de m'asseoir. Me regardant alors d'un air svre: que venez
vous faire ici? me dit-elle. Tout mon sang se glaa par ce dbut. Je
suis venue, lui rpondis-je, par ordre du roi, mais principalement pour
me mettre aux pieds d'une mre que j'adore et dont l'absence m'toit
insupportable. Dites plutt, continua-t-elle, que vous y venez pour
m'enfoncer un poignard dans le coeur, et pour convaincre tout le genre
humain de la sottise que vous avez faite d'pouser un gueux. Aprs cette
dmarche vous deviez rester  Bareith, pour y cacher votre honte, sans
la publier encore ici. Je vous avois mand de prendre ce parti. Le roi
ne vous fera aucun avantage et se repent dj des promesses qu'il vous a
faites. Je prvois d'avance que vous nous rabattrez les oreilles de vos
chagrins, ce qui m'ennuiera beaucoup, et que vous nous serez  charge 
tous.

Ces propos me percrent le coeur. Je fondis en larmes; je craignois la
reine plus que la mort; j'tois dans la galre, il falloit y voguer; je
me jetai  ses genoux: je lui tins les discours les plus tendres. Elle
me laissa une bonne demi-heure dans cette situation; soit que mes larmes
l'eussent touche, ou qu'elle voult pourtant garder quelque biensance,
elle me releva enfin. Je veux bien, me dit-elle d'un air mprisant,
avoir compassion de vous et oublier le pass,  condition que vous
changiez de conduite  l'avenir. (On verra plus loin ce qu'elle
entendoit par-l.) Elle sortit en prononant ces dernires paroles.

Mlle de Pannewitz entra dans ces entrefaites. Elle avoit t beaucoup de
mes amies; je courus l'embrasser et lui faire part de mon dsastre. Elle
ne me rpondit rien, me regardant du haut en bas. Les autres dames, 
l'exception de Mdme. de Kamken, en firent de mme. Celle-ci me dit tous
bas, que je devois me contraindre, qu'elle feroit son possible pour me
rendre service et que tout changeroit dans quelques jours. Le prince,
qui remarquoit mon trouble, me regardoit tristement, ne pouvant rien
comprendre au changement subit de la reine. Le repas s'accorda avec le
dbut. Ma soeur Charlotte se mit sur ma friperie et n'pargna pas sa
sanglante satire. La reine lui jetoit des regards d'approbation  chaque
trait malin qu'elle me lanoit. Je gardois le silence  ces propos
offensans, mais le diable n'y perdit rien, car je crevois de dpit. Mes
soeurs Sophie et Ulrique me dirent en passant tout bas, qu'elles
m'aimoient toujours; qu'elles auroient bien des choses  me communiquer,
mais qu'elles n'osoient me parler, la reine le leur ayant dfendu.
Malgr toutes les fatigues que j'avois endures ce jour-l, elle me
retint jusqu' une heure aprs minuit.

Ds que je fus retire, nos jrmiades commencrent. Je contai au prince
et  Mdme. de Sonsfeld l'accueil que la reine m'avoit fait. Elle me dit,
que celui qu'elle en avoit reu valoit le mien. Le prince me flattoit
encore que mon sort changeroit par le retour du roi; mais mon Dieu!
qu'il le connoissoit peu. J'crivis le lendemain  ce prince, pour lui
notifier mon arrive. J'eus cependant la consolation de recevoir une
lettre de mon frre, que Mr. de Knobelsdorff, son gentilhomme, me
rendit. Il m'assuroit, qu'il comptoit me voir le surlendemain. Je
l'aimois toujours bien tendrement et son amiti faisoit mon unique
esprance. Ma soeur Charlotte vint aussi me rendre visite, ou plutt au
prince, car elle ne fit que badiner avec lui, sans me regarder. La reine
me fit un peu meilleur visage que la veille. Elle vivoit alors dans une
retraite profonde, ne voyant pas mme les princesses du sang; elle se
faisoit lire l'aprs-dner et jouoit le soir. J'eus beaucoup de monde ce
jour-la, qui vint chez moi plus par biensance, que par autre raison,
car j'essuyai bien des discours dsagrables.

Le roi arriva le soir suivant. Il me reut fort froidement. Ha, ha! me
dit-il, vous voil; je suis bien aise de vous voir, m'clairant avec une
lumire; vous tes bien change, continua-t-il; que fait la petite
Frdrique? Que je vous plains, poursuivit-il, aprs que je lui eus
rpondu, vous n'avez pas le pain et sans moi vous seriez oblige de
gueuser. Je suis aussi un pauvre homme je ne suis pas en tat de vous
donner beaucoup; je ferai ce que je pourrai; je vous donnerai par dix ou
douze florins, selon que mes affaires le permettront; ce sera toujours
de quoi soulager votre misre; et vous, Madame, adressant la parole  la
reine, vous lui ferez quelquefois prsent d'un habit, car la pauvre
enfant n'a pas la chemise sur le corps. Je crevois dans ma peau de me
voir traite si charitablement, et maudissois ma sotte crdulit, qui
m'avoit entrane dans ce labyrinthe. Ce pompeux raisonnement me fut
encore rpt le jour suivant en pleine table. Le prince en en rougit
jusqu'aux ongles; il rpondit au roi, qu'un prince qui possdoit un pays
tel que le sien, ne pouvoit passer pour un gueux; que son pre toit
seul cause de la triste situation o il se trouvoit, ne voulant rien lui
donner, suivant en cela l'exemple de beaucoup d'autres. Le roi rougit 
son tour, se sentant coupable de cette foiblesse, et changea de
discours.

J'eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frre. Il fut si charm
de me trouver auprs de la reine, qu'il se donna  peine le temps de lui
dire deux mots, pour venir m'embrasser. Il est ais de s'imaginer que
notre entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de choses  nous
dire, que nous ne savions par o commencer. Je lui contai tous mes
dsastres. Il me parut surpris de la rception qu'on m'avoit faite et me
dit qu'il falloit que quelque chose secrte, qu'il ignoroit encore, et
produit ce subit changement; qu'il tcheroit de s'en claircir et
parleroit  Grumkow et  Sekendorff en ma faveur, ces deux personnages
tant entirement dans ses intrts, et que pour ce qui regardoit la
reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant un grand
ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant toute cette conversation
avec ma soeur et paroissoit inquite. Nous nous rapprochmes d'elles.

La reine fit tomber le discours  table sur la princesse royale future.
Votre frre, me dit-elle en le regardant, est au dsespoir de l'pouser
et n'a pas tort; c'est une vraie bte, elle rpond  tout ce qu'on lui
dit par un oui et un non, accompagn d'un rire niais, qui fait mal au
coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte, votre Majest ne connot pas encore
tout son mrite. J'ai t un matin  sa toilette; j'ai cru y suffoquer,
elle puoit comme une charogne; je crois qu'elle a pour le moins dix ou
douze fistules, car cela n'est pas naturel. J'ai remarqu aussi qu'elle
est contrefaite; son corps du jupe est rembourr d'un ct, et elle a
une hanche plus haute que l'autre. Je fus fort tonne de ces propos,
qui se tenoient en prsence des domestiques et surtout en celle de mon
frre. Je m'aperus qu'il changeoit de couleur et qu'ils lui faisoient
de la peine. Il se retira aussitt aprs souper. J'en fis autant. Il
vint me voir un moment aprs. Je lui demandai s'il toit satisfait du
roi? Il me rpondit, que sa situation changeoit  tout moments; que
tantt il toit en faveur et tantt en disgrce; que son plus grand
bonheur consistoit dans l'absence; qu'il menoit une vie douce et
tranquille  son rgiment; que l'tude et la musique y faisoient ses
principales occupations; qu'il avoit fait btir une maison et fait faire
un jardin charmant, o il pouvoit lire et se promener. Je le priai de me
dire, si le portrait que la reine et ma soeur m'avoient fait de la
princesse de Brunswick toit vritable? Nous sommes seuls, repartit-il,
et je n'ai rien de cach pour vous, je vous parlerai avec sincrit. La
reine par ses diables d'intrigues est la seule source de nos malheurs. A
peine avez-vous t partie, qu'elle a renou avec l'Angleterre; elle a
voulu vous substituer ma soeur _Charlotte_ et lui faire pouser le
prince de _Galles_. Vous jugez bien qu'elle a employ tous ses efforts
pour faire russir son plan et pour me marier avec la princesse
_Amlie_. Le roi en a t inform aussitt que ce dessein a t tram,
la _Ramen_ (qui est plus en grce que jamais auprs d'elle) l'en ayant
averti. Ce prince a t piqu au vif de ces nouvelles manigances qui ont
caus maintes brouilleries entre la reine et lui. _Sekendorff_ s'en est
enfin ml, et a conseill au roi de mettre fin  ces tripoteries, en
concluant mon mariage avec la princesse de Brunswick. La reine ne peut
se consoler de ce revers; le dsespoir o elle est lui fait exhaler son
venin contre cette pauvre princesse. Elle a prtendu de moi que je
refuse absolument ce parti, et m'a dit, qu'elle ne se soucioit point, si
la msintelligence recommenoit entre le roi et moi; que je devois
seulement tmoigner de la fermet et qu'elle sauroit bien me soutenir.
Je n'ai point voulu suivre son conseil et lui ai dclar nettement, que
je ne voulois pas encourir la disgrce de mon pre, qui m'a fait assez
souffrir par le pass. Pour ce qui regarde la princesse, je ne la hais
pas tant que j'en fais semblant; j'affecte de ne pouvoir la souffrir,
pour faire d'autant plus valoir mon obissance auprs du roi. Elle est
jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont dlicats et
tout son visage ensemble fait celui d'une belle personne; elle n'a point
d'ducation et se met trs-mal, mais je ma flatte, que lorsqu'elle sera
ici, vous aurez la bont de la former. Je vous la recommande, ma chre
soeur, et j'espre que vous la prendrez sous votre protection. On peut
bien juger que ma rponse fut telle qu'il pouvoit la dsirer.

Le roi nous annona qu'il avoit fait venir une troupe de comdiens
allemands. Nous vmes le soir ce beau spectacle, qui toit propre 
dormir debout. Il y prit tant de got, qu'il engagea la troupe. On toit
excommuni quand on n'y alloit pas. Le spectacle duroit quatre heures;
on n'osoit ni remuer ni parler sans s'attirer des mercuriales; le froid
y toit excessif, ce qui faisoit beaucoup de tort  ma sant. Mon frre
me dit, qu'il avoit parl en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow; que
ce premier l'avoit pri de lui obtenir une audience secrte auprs de
moi, et qu'il me conseilloit fort de le voir. C'est un brave homme
ajouta-t-il en riant, car il m'envoie souvent des espces dont j'ai
grand besoin. J'ai dj imagin qu'il pourroit vous en procurer aussi;
mes galions sont arrivs hier et j'en partagerai la charge avec vous. En
effet il m'apporta le lendemain 1000 cus, m'assurant qu'il m'en feroit
avoir davantage. Je fis beaucoup de difficults pour les accepter, ne
voulant pas lui tre  charge. Il hocha la tte et me rpondit:
prenez-les hardiment, car l'Impratrice me fait tenir autant d'argent
que j'en veux, et je vous assure que je dloge d'abord le diable de chez
moi quand il vient s'y nicher. Mdme. l'Impratrice, lui repartis-je, est
donc meilleure exorciste que les autres prtres? Oui, me dit-il, et je
vous promets qu'elle fera dloger votre diable aussi bien que le mien.

Quoique je fusse environne d'espions de la reine, qui l'informoient
tout de suite de toutes les alles et venues qui se faisoient chez moi,
le prince trouva pourtant moyen d'introduire secrtement Seckendorff
dans mon appartement. Je lui dtaillai ma situation prsente, tant du
ct de Berlin que de celui de Bareith. Ce ministre toit fort estim du
prince mon beau-pre, qui avoit une grande confiance en lui. Il me
rpliqua d'abord, qu'il considroit mon tat comme un mal sans remde.
Je connois  fond le Margrave, me dit-il, c'est un prince faux,
dissimul et souponneux; son petit gnie est sans cesse agit de mille
craintes; il s'est fich dans la tte qu'on veut le forcer d'abdiquer;
quel temps ne faudra-t-il pas pour lui ter cette ide; je suppose mme
qu'on y russisse, cela ne vous servira de rien, car il trouvera
toujours de nouveaux sujets d'exercer son imagination et de vous faire
enrager; il n'y a donc rien  esprer de ce ct-l. J'en dis autant du
roi. Celui-ci est idoltre de son argent, les beaux yeux de sa cassette
l'attachent uniquement. Vous le connoissez, Madame, et vous devez savoir
qu'il n'est pas facile  gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi
tout le mal qu'il nous plat, en revanche nous n'avons aucun crdit pour
faire du bien. Il est vrai que ce prince a des intervalles de
gnrosit, lorsqu'on saisit son premier mouvement, mais ce premier
mouvement pass, on n'en tire plus rien. Il en est au repentir de toutes
les promesses qu'il a faites  votre Altesse royale  l'hermitage et
vous cherchera noise, pour pouvoir les rtracter. Vous voyez donc bien,
Madame, qu'il faut vous armer de patience, la mort du Margrave tant le
seul remde  vos maux, sa sant  toujours t trs-foible, et il ne
manquera pas de se tuer  force de boire. Cependant il vous reste encore
une ressource. L'Impratrice m'ordonne de vous assurer de la haute
estime et tendresse qu'elle a conue pour votre Altesse royale sur le
portrait avantageux qu'on lui a fait d'Elle; elle tchera de vous
convaincre en toute occasion de ses sentimens. Cette princesse est fort
touche d'apprendre l'loignement que le prince royal semble avoir pour
la princesse de Brunswick, sa nice; elle souhaite avec ardeur une bonne
harmonie entre les poux futurs, se flattant de resserrer encore plus
troitement par cette alliance les noeuds de l'amiti qui rgne entre
les maisons d'Autriche et de Prusse. Votre Altesse royale y peut
contribuer mieux que personne par l'ascendant qu'Elle a sur l'esprit du
prince son frre. Elle vous recommande cette nice si chre et vous
assure, qu'elle vous marquera sa reconnoissance par des preuves
authentiques et qu'elle tchera de vous faire plaisir en toute occasion.
Je suis trs-redevable, lui rpondis-je, aux bonts que l'Impratrice me
tmoigne; j'aurois prvenu ses dsirs quand mme elle ne les auroit pas
expliqus. Mon frre tant promis et n'y ayant, selon toute apparence,
aucun obstacle qui puisse mettre empchement  son mariage, je croirois
agir contre mon devoir, si je ne travaillois de tout mon pouvoir 
fomenter une bonne harmonie entre lui et sa future pouse. Il suffit
qu'elle porte ce titre pour m'engager d'avoir pour elle tous les gards
et toute considration qu'exige une personne qui appartient de si prs 
un frre qui m'est cher, et que j'aime avec tant d'ardeur. Je
souhaiterois, Monsieur, que vous pussiez me donner d'aussi favorables
rsolutions que celles-ci sur le dtail de mes chagrins, auxquels je
sens bien que je succomberai. Je rompis cet entretien, dont je fus
trs-peu difie.

Mon frre retourna quelques jours aprs  son rgiment, ce qui acheva de
m'accabler de toute manire. Le roi s'occupoit de la comdie et de force
repas qu'on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs gnraux le
traitoient tous les jours  la ronde; on s'y enivroit  ne pouvoir
rester debout. Le pauvre prince hrditaire toit de toutes ces ftes.
Le roi le foroit  boire malgr qu'il en et. Il nous maltraitoit l'un
et l'autre et ne nous parloit que pour nous dire des durets. La reine
au contraire en agissoit bien avec le prince et trs-mal avec moi. Ma
soeur, qui la gouvernoit entirement, jalouse de l'amiti que mon frre
m'avoit tmoigne, l'animoit et tournoit en mal toutes mes actions et
mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le penchant qu'elle avoit pour le
prince, tout le monde s'en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de
la reine et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec elle,
feignant de ne point s'apercevoir de l'inclination qu'elle avoit pour
lui.

Les fatigues et les chagrins commenoient  me ruiner la sant. J'tois
trs-inquite  l'gard de celle du prince. Il revint un jour d'un de
ces fameux repas, qui s'toit donn chez le gnral Glasenap, plus ple
que la mort et dans un emportement si terrible, qu'il trembloit comme
une feuille. Je fus fort effraye de le voir en cet tat, et ma frayeur
fut augmente par une dfaillance qu'il prit un moment aprs. Quoiqu'
demi-morte moi-mme, je lui donnai promptement du secours et le rappelai
 la vie. Il me conta alors la scne qui s'toit passe entre le roi et
lui. Ce prince, contre sa coutume, ne l'avoit point plac  table  ct
de lui. Sekendorff avoit t oblig par son ordre de se mettre entre eux
deux. Le roi, adressant la parole  Sekendorff, lui dit assez haut pour
que le prince pt l'entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c'est un
sot; je fais ce que je puis pour le morigner et j'y perds mes peines;
il n'a pas seulement l'esprit de vider un grand verre et ne prend
plaisir  rien. Le prince en tenoit justement un qu'on lui avoit port 
la sant du roi. Outr de ce qu'il venoit d'entendre: je voudrois dit-il
tout haut  Sekendorff, que le roi ne ft pas mon beau-pre, je lui
ferois voir bientt que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer
de langage, et qu'il n'est pas homme  se laisser maltraiter. Il avala
en mme temps cette furieuse lampe, qui lui fut quasi aussi funeste que
du poison. Le roi devint cramoisi de colre; il se contint toutefois
assez pour ne rien rpliquer. Il se leva peu aprs de table et s'en
retourna seul dans sa chaise, sans y faire placer le prince, qui fut
oblig de retourner  pied au chteau, n'ayant point de voiture. Il
toit dans une telle fureur, que je crus qu'il prendroit une attaque
d'apoplexie.

Comme il n'toit pas en tat d'aller  la comdie et que j'y craignois
de nouvelles catastrophes, je fis faire ses excuses et les miennes  la
reine, sous prtexte qu'il toit incommod. Elle me fit rpondre, que le
prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu'elle ne feroit point nos
excuses au roi et qu'absolument je devois sortir. Il ne voulut pas
rester seul; nous allmes l'un et l'autre  cette chienne de comdie. Je
mis une coffe, pour cacher mon dsordre, et ne fis qu'y pleurer. Le
prince toit si dfait, que tout le monde s'en aperut.

Nous nous retirmes aussitt aprs souper. Il fut trs-malade toute la
nuit et voulut  toute force retourner  Bareith. J'tois de son avis,
mais Sekendorff et Grumkow l'en dtournrent, en l'assurant, qu'ils
parleroient trs-fortement  son sujet au roi et tcheroient de lui
faire changer de conduite. Ils boudrent ensemble tant qu'il resta 
Berlin. Il retourna enfin  Potsdam, o nous le suivmes l'anne 1733.

La sant du prince toit fort drange; il maigrissoit  vue d'oeil et
se trouvoit incommod d'une toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir
ni nuit. Les mdecins de Berlin commenoient  craindre qu'il ne prt
l'tisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le sjour de
Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles et les fatigues
continuelles qu'il enduroit augmentrent son mal. La triste vie que nous
y menions abattoit l'esprit autant qu'elle nuisoit au corps. On dnoit 
midi. Le repas toit mauvais et si mince, qu'on ne pouvoit se rassasier.
Un fou, plac vis--vis du roi, lui contoit les nouvelles des gazettes,
sur lesquelles il faisoit des commentaires politiques aussi ennuyeux que
ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans un fauteuil, plac
 ct de la chemine; nous tions tous  l'entour de lui  le voir
ronfler; son sommeil duroit jusqu' trois heures, puis il alloit se
promener  cheval. J'tois oblige de rester toute l'aprs-midi chez la
reine et de lire devant elle ce que je ne pouvois supporter. Les
piquanteries et les mercuriales ne cessoient point. A force d'en
entendre j'aurois d m'y accoutumer, mais ma sensibilit naturelle me
les faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point le
prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d'oeil que je lui
faisois, toit un crime qu'il falloit expier par de sanglantes
railleries. Le roi revenoit  six et se mettoit  peindre ou plutt 
barbouiller jusqu' sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce
temps au tocadille. On soupoit le soir  huit heures chez cette
princesse; la table duroit toujours jusqu' minuit; la conversation
toit semblable au sermon de certains prdicateurs, qui sont des remdes
contre l'insomnie. C'toit la Montbail qui en faisoit les frais et qui
nous assommoit avec ses vieux contes et lgendes de la cour d'Hannovre
que nous savions par coeur. Toutes les diffrentes situations de ma vie
ne m'ont rien paru en comparaison de celle-l; rien ne m'toit plus cher
que le prince, je le voyois dprir journellement, sans pouvoir le
soigner ni le secourir. J'tois maltraite de tous cts, je n'avois pas
un sou et je souffrois continuellement. La seule pense rjouissante qui
me restt encore, toit celle d'une mort prochaine, toujours le dernier
secours des malheureux; j'avois un dgot continuel; je ne me suis
nourrie deux ans entiers que d'un morceau de pain sec et d'eau toute
pure, sans rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant mme
supporter le bouillon.

Le roi fut fort afflig en ce temps-ci en apprenant la nouvelle du dcs
du roi de Pologne. Ce prince avoit rendu l'esprit  Varsovie, o il
s'toit rendu pour assister  la dite. Grumkow l'avoit vu sur la route
 Frauenblatt, o il avoit t le complimenter de la part du roi de
Prusse. Ils firent une forte dbauche ensemble en vin d'Hongrie, ce qui
acclra la fin de ce prince. Le cong qu'il prit de ce ministre, qu'il
aimoit beaucoup, fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui
dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant l'arrive du
courrier, Grumkow dit au roi en ma prsence et celle de plus de 40
tmoins: Ah! Sire, je suis au dsespoir, le pauvre patron est mort.
J'tois cette nuit bien veill, tout--coup le rideau de mon lit s'est
ouvert; je l'ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m'a regard
fixement; j'ai voulu me lever, tant fort altr, mais ce fantme a
disparu. Il se trouva par hazard que le roi de Pologne dcdt mme
nuit. Je crois que Grumkow ayant l'esprit frapp des dernires paroles
que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce songe pour une vrit.
Quoiqu'il en soit, cette vision le rendit mlancolique pendant quelque
temps, et ce ne fut qu'avec le secours du vin de Hongrie qu'il reprit sa
gaiet naturelle.

Cependant le prince hrditaire s'affoiblissant  vue, succomba sous le
poids de son mal et n'toit plus en tat de quitter le lit. J'envoyai
chercher le chirurgien-major du rgiment du roi, qui lui trouva de la
fivre. Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il exagra si
bien le danger dans lequel il se trouvoit, que ce prince en fut fort
effray. L'inquitude que ce rcit lui causa l'obligea de venir nous
voir. Il parut surpris de trouver en si peu de temps le prince si
chang; la peur qu'il eut de sa mort prochaine lui fit dpcher
sur-le-champ une estafette  Berlin, pour en faire venir les plus fameux
mdecins. Je vis entrer le jour suivant toute la facult en procession
dans ma chambre. Le prince ne put s'empcher de rire en voyant ces
doctes personnages, et me demanda, si je voulois le faire recevoir
mdecin, ou l'envoyer  l'autre monde? Aprs que cette noble facult eut
examin toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que moyennant
du repos et beaucoup de rgime, on pourrait prvenir l'tisie.

J'tois seule avec Mdme. de Sonsfeld  Potsdam, ayant t oblige de
laisser le reste de ma suite  Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni
nuit ni jour le prince, et ne m'absentois qu'un quart d'heure pour
rendre mes devoirs  la reine et au roi. Ce dernier me faisoit mille
caresses et louoit mon assiduit auprs de mon poux, en disant que
toutes les femmes dvoient suivre le bon exemple que je leur donnois. Je
suis trs-bien inform, me dit-il une aprs-midi que je lui faisois ma
cour, de ce qui cause la maladie de votre mari. Il s'est fch de
quelques propos que j'ai tenus sur son sujet le jour que je dnai chez
Glasenap, et il s'est fort emport ici contre quelques-uns de mes
officiers, qui l'ont raill assez fortement par mon ordre. J'ai eu tort,
mais tout ce que j'ai fait n'a t que par bonne intention et par amiti
pour vous et pour lui. J'ai voulu le dgourdir, il faut qu'un jeune
homme ait de la vivacit et de l'tourderie et qu'il ne soit pas
toujours comme un Caton; mes officiers sont tous propres  le former.

                            __________

La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours, elle me cherchoit
noise sur tout ce que je faisois. Lorsque je venois le matin chez elle,
elle me disoit: bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voil btie; vous
tes coffe comme une folle, et toujours ce cou along; je vous l'ai
dit dj cent fois que je ne puis souffrir votre mauvais air, vous me
ferez enfin perdre patience! C'toit le refrain de tous les jours. Elle
vouloit que je fusse habille  la mode de Berlin; on y portoit les
cheveux tout plats sans la moindre frisure; les miens toient accommods
 la franoise, le prince hrditaire l'ayant voulu comme cela, et
d'ailleurs on les portoit ainsi par tout pays, hors  Berlin. J'tois si
maigre, que j'avois peine  me tenir dans mon corps de jupe, et ayant
toujours l'estomac enfl, je souffrois beaucoup quand je voulois me
redresser; mais tout cela n'toient qu'excuses frivoles qu'on
n'acceptoit pas.

Les nouvelles que je reus dans ce temps-l de Bareith furent bien
satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld me mandoit que la sant du Margrave
dprissoit  vue. Il toit all  Neustat voir son malotru de frre,
dont j'ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d'pouser une
princesse d'Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave fit des dpenses normes
pendant son sjour de Neustat; il y passoit les journes entires 
boire et  se divertir. Il fit une terrible chte dans son ivresse,
tant tomb d'un escalier. On l'emporta  demi-mort dans son
appartement. Je ne sais s'il se blessa intrieurement, les mdecins
qu'il avoit autour de lui tant si ignorans, qu'on ne pouvoit se fier 
leur rapport. Soit donc la chte ou la boisson, l'une des deux au moins
lui causa une si terrible perte de sang par les hmorrodes, qu'on
s'attendoit  le voir expirer. On envoya mme chercher un
ecclsiastique, pour lui faire la prire et le prparer  la mort, mais
son temprament le sauva encore pour cette fois et il se remit, quoique
fort lentement.

Tout le monde crioit depuis ce temps aprs notre retour. Le Margrave le
souhaitoit lui-mme et m'crivit, que je devois lui mander de quelle
faon il devoit s'y prendre pour nous faire retourner  Bareith. Je
montrai sa lettre  quelques personnes dont j'tois sre qu'ils le
rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances que je viens
de rapporter. On ne manqua pas d'en avertir le roi. Il ne vouloit pas
nous perdre et malgr cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous.
Cependant il rsolut de tcher de nous regagner, pour nous ter toute
ide de dpart. Il me fit mille caresses et me parla avec loge du
prince hrditaire, mais tout cela ne me touchoit plus, j'avois t trop
souvent trompe pour tre plus long-temps sa dupe. Le roi ne se portoit
point bien; il toit fort chang de visage et le corps lui enfloit
toutes les nuits. Une aprs-midi qu'il dormoit et que nous tions toutes
assises autour de lui, il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit
toujours extrmement fort, nous ne nous en apermes pas d'abord. Je fus
la premire  remarquer qu'il devenoit tout noir et que le visage lui
enfloit. Je me mis  crier en le disant  la reine; elle le poussa
plusieurs fois pour le rveiller, mais inutilement. Je courus appeler du
monde; on lui coupa la cravate et nous lui jetmes tous de l'eau dans le
visage, ce qui le fit enfin revenir peu  peu. Il fut fort altr de cet
accident mais tous les mdecins qu'il avoit autour de lui pour lui faire
leur cour, traitrent cela en bagatelle, quoique dans le fond il ft
fort dangereux et chacun se disoit  l'oreille que c'toit une goutte
remonte, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.

Le belle saison qui rjouit et fait revivre la nature ne fut pour nous
qu'une nouvelle pnitence; nous tions obligs d'aller tous les soirs au
jardin du roi. Ce prince lui avoit donn le nom de Marli je ne sais
pourquoi. C'toit un trs-beau jardin potager, o le roi s'toit fait un
plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de fruits qu'il y ait en
Europe; mais il n'y avoit pas le moindre agrment  s'y promener, n'y
ayant point d'ombre. Nous y allions  trois heures de l'aprs-midi pour
nous griller  la fracheur de Mr. de Vendme. On y soupoit  huit
heures trs-frugalement et sans se charger l'estomac, et on se retiroit
 neuf heures. Le roi se levait tous les jours  quatre heures du matin,
pour tre prsent  l'exercice de son rgiment. Cet exercice se faisoit
sous mes fentres, et comme je logeois au rez de chausse, je ne pouvois
fermer les yeux de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par
pelotons. Un soldat, voulant charger trop vite, et n'ayant pas eu le
temps de tirer la baguette de son fusil, le coup donna dans ma chambre
et abattit le miroir de ma toilette, qui par un hazard sans exemple
resta dans son entier.

Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le retour du prince
hrditaire me causoit trop de joie pour penser  autre chose. Il arriva
le 21. de Mai  Potsdam en compagnie de mon frre. J'eus la satisfaction
de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu'il toit parti, mais
sa toux continuoit toujours, quoiqu'elle ft fort diminue. Le roi le
reut trs-bien et fut trs-content du rapport qu'il lui fit de son
rgiment. La Margrave _Albertine_, sa fille et le prince de _Berenbourg_
arrivrent le mme soir. Les noces de ce dernier toient fixes au
lendemain. La princesse Albertine toit dans un contentement parfait, et
ne faisoit que rire lorsqu'on lui parloit de son futur. Elle avoit deux
dames qui faisoient son cho; le prince donnoit le signal par un clat
de rire, ses deux dames y rpondoient et nous trouvions cela si drle,
que nous en riions aussi, si bien que ce n'toient que rises. Le roi
qui aimoit  tourmenter la promise, lui disoit maintes gravelures,
auxquelles elle ne rpondoit qu'en riant et s'attiroit  elle et  nous
tous de grosses sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son
srieux, mais c'toit peine perdue, et sa joie d'avoir bientt un si
aimable mari toit trop vive pour la contenir.

Le prince hrditaire et le prince _Charles_ de Brunswick, que le roi
avoit aussi invit  la noce, allrent le lendemain rendre visite au
promis, plus pour s'en divertir que par civilit. Il n'y avoit que lui
qui ignort qu'il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa
courte mmoire le lui avoient fait oublier. Il juroit comme un
charretier qu'il n'avoit ni habit ni robe de chambre, et qu'il falloit
remettre la noce au lendemain. Cela divertit beaucoup le roi. Le prince
hrditaire fut oblig de lui prter sa robe de chambre. Il en fut si
reconnoissant, qu'il lui demanda conseil sur tout ce qu'il devoit faire.
Dieu sait en quelles mains charitables il toit tomb et les conseils
qu'il lui donna. Je sais bien que je n'ai rien vu de plus comique que
cette noce. Il y eut trois jours de suite bal, o nous nous en donnmes
au coeur joie. Mais cette joie s'vanouit bien vite, car le prince
hrditaire fut oblig de retourner  son rgiment. Il repartit le 26.
de Mai aussi bien que mon frre et toutes les autres principauts.

Le roi avoit t fort charm du prince hrditaire; il me dit qu'il le
trouvoit fort chang  son avantage. Ce sera mon gendre favori,
ajouta-t-il; et adressant la parole  la reine: j'aime trop mes enfans,
lui dit-il, oui, que le diable m'emporte! si je ne donne  mon gendre
tout l'argent que je lui ai prt, pourvu qu'il continue  en agir comme
il le fait  prsent. Je m'approchai de lui, et lui baisant la main je
le remerciai avec les termes les plus tendres, et comme il me rpta
encore une fois ce qu'il venoit de dire  la reine, je lui rpondis, que
je serois au dsespoir s'il pouvoit s'imaginer qu'il y et quelques vues
d'intrt dans notre conduite; qu'il toit vrai que nous avions eu
besoin de son secours, mais que nous ne voulions point lui tre 
charge, et que, si je savois que la promesse qu'il venoit de me faire
l'incommodt le moins du monde je serais la premire  refuser cette
grce. Les larmes lui vinrent aux yeux et me regardant tendrement; non,
dit-il, ma chre fille, je ne me rsoudrai jamais  vous laisser partir
d'ici et j'aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus touche de
ces dernires paroles, mais elles m'alarmrent beaucoup; je connoissois
trop l'inconstance du roi pour me fier  toutes ces belles paroles. J'y
fus pourtant sensible; je l'aimai tendrement et sans la jalousie que la
reine avoit contre moi, j'aurois pu regagner son coeur; mais il toit
impossible qu'on pt tre bien auprs de l'un sans se brouiller avec
l'autre. Elle me rendit bien cher ce moment de douceur que je venois de
goter, et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu'au soir. Je
n'ai jamais pu approfondir une intrigue qu'on avoit forme contre le
prince hrditaire et moi, je ne sais pas encore qui en toit l'auteur;
mais je sais bien qu'en ce temps-l on fit ce que l'on put pour mettre
la dsunion entre nous. On venoit me dire pis que pendre de lui, pendant
qu'on lui en disoit autant de moi. Mais tout cela ne faisoit aucune
impression sur nous, et nous nous avertissions mutuellement de ces
belles menes.

Le roi me dit un jour; j'ai fait un plan pour votre tablissement ici.
Je donnerai une pension  votre mari, afin qu'il puisse tenir son mnage
sans s'incommoder; il restera  Basewaldt et vous irez le voir de temps
en temps; car si vous tiez toujours auprs de lui, il ngligeroit le
service. On peut bien juger combien ce beau plan fut de mon got.
Cependant je ne voulus point rompre en visire au roi et lui rpondis
simplement, que j'encouragerois toujours le prince hrditaire  faire
son devoir. Le roi remarqua bien que ses ides ne me plaisoient pas et
il changea de discours. Comme il devoit partir avec la reine le 8. de
Juin, pour se rendre  Brunswick et y assister aux noces de mon frre,
qui devoient y tre clbres, je lui demandai la permission d'aller
joindre le prince hrditaire  son rgiment. Il me l'accorda d'abord,
mais ayant rv quelque temps il me dit: cela ne vaut pas la peine de
faire ce voyage; je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir
alors.

Je fus fort estomaque de cette rponse; je craignois Berlin comme le
feu; je m'attendois  y recevoir de nouveaux dsagrmens, et la reine y
avoit pourvu, ayant dfendu  mes soeurs de venir chez moi et ayant fait
ordonner la mme chose  ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en
mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus oblige de me retirer.
Je me mis tout de suite au lit, o je m'endormis de foiblesse et de
fatigue. J'avois repos environ trois heures, lorsque j'entendis un
bruit pouvantable dans ma garderobe. Je m'veillai en sursaut, et
ouvrant mon rideau j'appelai ma bonne et fidle _Mermann_, compagne de
tous mes chagrins et qui ne me quittoit jamais; mais j'avois beau
m'gosiller, personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle fut
ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et qu' la lueur de la
lampe qui brloit dans ma chambre, j'aperus une douzaine de grands
grenadiers avec leurs moustaches noires, et que je vis tinceler leurs
armes. Je me crus pour le coup perdue et qu'on venoit m'arrter; je
m'examinois dj, pour savoir quel crime j'avois commis, sans me trouver
coupable de rien. Ma femme de chambre me tira enfin d'inquitude; elle
entra dans ma chambre et me dit, qu'elle n'avoit pu venir plutt,
s'tant dispute avec ces gens pour les empcher d'entrer; que le feu
toit au chteau et qu'il toit cause de cette rumeur. Je lui demandai
o il brloit? Elle biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c'toit
dans la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n'y vouloient
laisser entrer personne, disant que c'toit chez moi. Ma gouvernante
toit d'abord accourue au premier bruit; elle amusa assez long-temps les
officiers, pour me donner le temps de me lever. Ils visitrent toute ma
chambre, o tout toit en trs-bon ordre et o ils ne trouvrent pas la
moindre apparence de feu. Ils passrent ensuite dans celle de mes
soeurs, qui logeoient porte  porte avec moi. Ils la trouvrent en
flammes, leurs lits toient dj  demi consums et la boiserie de la
chambre toit toute en feu.  force de bras on l'teignit et ils
allrent en faire le rapport au roi. Ce prince toit fort rigide sur de
pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables toient
chasss sans rmission.

J'aurois t bien lotie si cet accident toit arriv chez moi. A la
premire alarme on avoit dj eu la bont de dire au roi que c'toit
dans ma chambre, et il en avoit fait beaucoup de bruit; ds qu'il sut
que c'toit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci vinrent
tout effrayes chez moi et crioient misricorde, ne sachant o coucher.
J'offris mon lit  ma soeur _Charlotte_, les deux autres s'accommodrent
de celui du prince hrditaire et la _Montbail_ fut oblige de se
contenter d'un lit de reposes, ce qui la fit grogner non entre ses
dents, car il y avoit belle saison qu'elle les avoit perdues, et il ne
lui en restoit plus qu'une, sur laquelle elle jouoit de l'pinette. Je
crus que dans son dsespoir cette dernire relique mchelire nous
sauteroit  la tte, car elle ne pouvoit se consoler de n'avoir point de
lit de plume, pour y dorloter sa vieille carcasse dcharne. Ma soeur
s'endormit tout de suite, mais n'tant pas accoutume  coucher  deux,
elle me donnoit des coups en dormant pour se faire place, qui me
rveilloient en sursaut  demi-endormie; je lui en rendois; nous nous
mettions  rire et  peine avions-nous ferm les yeux que cette bataille
recommenoit. Mes deux soeurs cadettes faisoient le mme mnage de leur
ct. Voyant enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelmes
nos gens et nous fmes donner le djener. La _Montbail_ voulut en faire
l'ornement; elle vint nous apparotre comme le soleil levant, tout son
dshabill tant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous chanta
ses dolances sur l'incommodit qu'elle avoit soufferte toute la nuit,
ayant t si mal couche, et se plaignant que toutes ses ctes lui
faisoient mal. J'eus une joie maligne de cette petite mortification
qu'elle venoit d'essuyer, elle m'en procuroit tous les jours par
douzaine, animant la reine et ma soeur _Charlotte_ contre moi. Cette
dernire obtint avec beaucoup de peine la grce de ses domestiques du
roi. Ce prince me dit, que j'avois t bien bonne de m'incommoder ainsi
toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui contmes nos
aventures nocturnes, qui le firent rire de bon coeur. Il devoit partir
le jour suivant avec la reine. Cette princesse toit dans une noire
mlancolie; elle toit change de visage que cela faisoit peine  voir,
mais sa mauvaise humeur empchoit qu'on en pt avoir compassion, car
elle devenoit quasi aussi mchante que le roi, et personne ne pouvoit
durer avec elle, pas mme ma soeur. Mon frre arriva le soir. Il fut de
trs-bonne humeur avec moi, mais ds que quelqu'un le regardoit, il
faisoit la moue et affectoit d'tre triste. Nous nous sparmes tous le
lendemain et j'allai  Berlin avec mes soeurs.

Le roi nous avoit ordonn d'aller tous les soirs  la comdie allemande,
de quoi nous enragions de bon coeur. Les princesses du sang qui toient
toujours fort de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et je
m'entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle, qui toit plus
pitoyable chose du monde. La Margrave Philippe m'invita plusieurs fois 
souper. Je me divertissois fort bien auprs d'elle; nous y avions une
petite coterie de gens d'esprit; qui rendoit nos soupers fort agrables.
J'vitai de hanter tant qu'il m'toit possible tous ceux que je
connoissois propres  me chagriner, ce qui me fit passer mon temps assez
paisiblement  Berlin.

Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez moi. Quoiqu'il ft
intime avec _Grumkow_, il toit fort honnte homme et m'toit fort
attach. Il n'avoit pas un grand gnie, mais il avoit beaucoup de
bon-sens. Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la rsolution
que j'avois prise, de m'en retourner  Bareith,  quelque prix que ce
ft, aprs la revue du rgiment du prince hrditaire. Il me conta
l-dessus que _Grumkow_ l'avoit charg de me dire, qu'il avoit reu, il
y avoit quelque temps, une lettre du prince hrditaire, qui lui avoit
marqu avoir les mmes intentions que moi et sembloit mme vouloir se
dfaire de son rgiment prussien; qui lui, _Grumkow_, en avoit fait la
confidence au roi et lui avoit reprsent combien nous tions mcontents
de sa faon d'agir envers nous; que le roi avoit t fort surpris, et
qu'aprs avoir rv quelque temps il lui avoit dit: je ne puis me
rsoudre  laisser partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt
mille cus de pension aprs la revue,  condition qu'il reste  son
rgiment; et pour ma fille, elle restera auprs de sa mre et pourra
l'aller voir de temps en temps; que _Grumkow_ ne sachant point nos
intentions, n'avoit rien voulu rpondre l-dessus, mais qu'il me prioit
de lui faire savoir ce qu'il devoit faire. Je chargeai _Sastot_ d'un
compliment trs-obligeant pour ce ministre, et le fis prier instamment
de faire ensorte que nous pussions partir; que ma sant toit ruine;
que j'tois accable de fatigues et de chagrins, et que je ne voulois
pas vivre spare du prince hrditaire; qu'il ne nous convenoit ni 
l'un ni  l'autre d'aller nous ensevelir dans une garnison; que le
Margrave baissoit  vue d'oeil et que notre prsence toit ncessaire 
Bareith.

_Sastot_ vint le lendemain m'apporter sa rponse. Il me faisoit assurer,
qu'il emploiroit tous ses efforts pour nous faire partir, mais qu'il
toit ncessaire que le Margrave ft des dmarches pour cela, et qu'il
falloit commencer par prvenir le roi sur la maladie de ce prince. Il me
fit dire aussi, que les tats du pays de Clve avoient envoy, il y
avoit quelque temps, des dputs au roi, pour le supplier de me nommer
gouvernante de leur province, s'offrant de m'entretenir  leurs dpens
et sans qu'il en cott une obole au roi; mais que ce prince les avoit
renvoys avec une forte mercuriale, et leur avoit dfendu sous peine de
punition de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions. Je
fus trs-fche du chagrin que ces bonnes gens s'toient attir pour
l'amour de moi. Je n'avois pas eu la moindre ide de la dmarche qu'ils
avoient faite, sans quoi je l'aurois empche pouvant bien prvoir que
le roi la refuseroit.

J'tois dans l'impatience de recevoir des nouvelles de Brunswick, et de
savoir les particularits qui s'y passoient. Mon frre eut l'attention
pour moi de m'en faire informer; il m'envoya Mr. de _Kaiserling_, son
favori, dans ce temps l. Il me dit, que mon frre etoit fort content de
son sort, qu'il avoit trs-bien jou son personnage le jour de ses
noces, qui avoient t clbres le 12. de Juin, ayant affect d'tre
d'une humeur pouvantable et ayant beaucoup grond ses domestiques en
prsence du roi; que le roi l'en avoit plusieurs fois repris et avoit
paru fort rveur; que la reine toit enthousiasme de la cour de
Brunswick, mais qu'elle ne pouvoit souffrir la princesse royale et
qu'elle avoit traite les deux duchesses comme des chiens; que la
duchesse rgnante avoit voulu s'en plaindre au roi et qu'on l'en avoit
empche avec beaucoup de peine. Je reus aussi le soir une lettre de
main propre du roi; elle toit des plus obligeantes. Ce prince
m'ordonnoit de me rendre le jour suivant  Potsdam avec mes soeurs, et
m'assuroit, que j'y reverrois bientt le prince hrditaire. Ce dernier
article me causa une joie sans gale, et je partis gaiement pour
Potsdam.

Le roi y arriva avant la reine. Il me tmoigna mille bonts. Il me dit,
qu'il toit charm de sa belle-fille, que je devois lier amiti avec
elle; qu'elle toit une bonne enfant, mais qu'il falloit encore
l'lever. Vous serez bien mal loge, continua-t-il, je ne puis vous
donner que deux chambres; vous vous y accommoderez avec votre Margrave,
votre soeur et toute votre suite. La reine qui arriva dans ces
entrefaites, rompit la conversation. Elle me fit assez bon accueil et
dit  ma soeur en l'embrassant: je vous flicite, ma chre _Lottine_,
vous serez fort heureuse, vous aurez une cour magnifique et tous les
plaisirs que vous pourrez souhaiter. Elle me conta ensuite, que mon
frre ne pouvoit pas souffrir la princesse royale et que le mariage
n'toit point consomm; qu'elle toit plus bte que jamais, malgr les
soins que Mdme. _Katch_, sa grande gouvernante, se donnoit pour la
morigner. Elle vous plaira au premier coup-d'oeil, me dit-elle, car son
visage est charmant, mais elle n'est pas supportable quand on la voit
plus d'un moment. Elle se mit  rire ensuite de la belle ordonnance que
le roi avoit faite pour nous loger, et nous demanda comment nous
ferions? Ma soeur lui rpondit, que le roi avoit beau ordonner, et qu'il
toit impossible que nous pussions nous accommoder ensemble. En effet je
crois que jamais personne ne se seroit avis de pareille chose. Les deux
chambres qu'on nous destinoit n'avoient point de dgagement et l'une
toit un petit cabinet. Nous allmes, ma soeur et moi, faire nos petits
arrangemens; je lui laissai le cabinet pour elle et sa femme de chambre,
et  force de paravens je fis tout un appartement de ma chambre; nous y
tions dix personnes, compt le prince hrditaire et nos domestiques.
Ma gouvernante qui se trouvoit depuis quelque temps fort incommode,
tomba tout d'un coup malade d'une inflammation  la gorge, accompagne
d'une grosse fivre. Je fus fort alarme de son mal d'autant plus que je
n'avois personne autour de moi.

J'attendois le prince hrditaire le surlendemain, et la princesse
royale; le duc, la duchesse de _Brunswick_ et le duc et la duchesse de
_Bevern_ avec leur fils devoient arriver le 22. de Juin. La reine
m'avoit fait un terrible portrait de celle de _Brunswick_. Cette
princesse toit mre de l'Impratrice et prtendoit en cette qualit des
honneurs et des distinctions qu'elle n'toit pas en droit d'exiger. Elle
toit d'une hauteur insupportable et avoit voulu prtendre le pas devant
la princesse royale. La reine me dit, que si je prenois mes mesures
d'avance, j'aurois beaucoup de tracasseries avec elle.

Je me trouvai fort embarrasse. Le roi vivoit comme un gentil-homme
campagnard et ne vouloit pas qu'il y et un ombre de crmonie chez lui.
Il traitoit mes soeurs comme filles de la maison et vouloit qu'elles en
fissent les honneurs, ne pouvant souffrir les disputes de rang; elles
cdoient  toutes les princesses trangres qui venoient  Berlin. Je
savois que c'toit une corde fort difficile  toucher et qui pouvoit me
causer beaucoup de chagrin, mais je savois aussi que si je perdois une
fois mes prrogatives comme fille de roi, je ne les rattraperois jamais.
Aprs bien des rflexions je me rsolus de risquer le paquet et d'en
parler au roi. La reine promit de m'appuyer de toutes ses forces.

Cette princesse avec mes frres et soeurs lui souhaitoient toujours le
bon soir, et restoient auprs de lui jusqu' ce qu'il se ft endormi. Je
m'tois dispense de cette tiquette depuis que j'tois marie, mais
comme le roi toit ordinairement de bonne humeur le soir, je me proposai
de prendre ce temps pour lui parler. Ds qu'il me vit il me dit: ah!
venez-vous me voir aussi? Je lui dis, que je venois de recevoir une
lettre du prince hrditaire, qui l'assuroit de ces respects et qu'il
m'avoit charge de m'informer de ses ordres, pour savoir s'il devoit se
rendre  Potsdam ou  Berlin. Il me dit: je vais demain  Berlin,
mandez-lui qu'il s'y trouve; je vous l'amnerai demain au soir. Je suis
trs-content de lui, ajouta-t-il, il a mis son rgiment dans le plus bel
ordre du monde, et je sais qu'il ne se donne de repos ni nuit ni jour
pour le bien discipliner. Ce dbut me donna un peu de courage. Je
tournai insensiblement la conversation sur les principauts de
_Brunswick_, et je demandai enfin au roi comment je devois me comporter
avec eux, puisque je ne voulois rien faire sans ses ordres, et que je
savois que la duchesse de _Brunswick_ me disputeroit la prsance. Le
roi me rpondit: cela seroit bien ridicule, elle n'en fera rien. Point
du tout, dit la reine, elle l'a prtendue sur la princesse royale et je
lui ai donn une bonne mercuriale de cette affaire-l. C'est une vieille
folle, lui dit le roi, mais il faut pourtant la mnager, puisqu'elle est
mre de l'Impratrice; et m'adressant la parole; vous n'irez point lui
rendre visite, continua-t-il, avant qu'elle ne soit venue chez vous, et
vous passerez par-tout devant elle; mais je ferai tirer tous les jours
aux billets, pour qu'elle ne soit pas tout--fait indispose. Je fus
trs-charme de m'tre tire si heureusement de ce mauvais pas et me
retirai.

J'eus enfin le plaisir de recevoir le jour suivant le prince
hrditaire, ce qui fit disparotre tous mes chagrins. Il me conta que
son oncle, le prince de _Culmbach_, arriveroit dans quelques jours. Le
roi l'avoit invit  venir  Berlin, et je me rjouissois fort de le
revoir, esprant qu'il nous aideroit  sortir d'esclavage par le crdit
qu'il avoit sur l'esprit de mon frre.

Cependant toute la cour de _Brunswick_ arriva le lendemain le 24. de
Juin. Le roi accompagn de mon frre, du prince hrditaire et d'une
grande suite de gnraux et d'officiers alla au devant de la princesse
royale  cheval. La reine, mes soeurs et moi nous la remes sur le
perron. Je ferai son portrait ici telle qu'elle toit alors, car elle a
bien chang depuis.

La princesse royale est grande; sa taille n'est point fine; elle avance
le corps, ce qui lui donne trs-mauvaise grce; elle est d'une blancheur
blouissante et cette blancheur est releve des couleurs les plus vives,
ses yeux son d'un bleu ple et ne promettent pas beaucoup d'esprit; sa
bouche est petite; tous ses traits sont mignons sans tre beaux, et tout
l'ensemble de son visage est si charmant et si enfantin, qu'on croiroit
que cette tte appartient  un enfant de douze ans; ses cheveux sont
blonds et boucls naturellement; mais toutes ses beauts sont dfigures
par ses dents, qui sont noires et mal ranges; elle n'avoit ni manires
ni la moindre petite faon; beaucoup de difficult  parler et  se
faire entendre, et l'on toit oblig de deviner ce qu'elle vouloit dire,
ce qui toit fort embarrassant.

Le roi la conduisit, aprs qu'elle nous et toutes salues, dans
l'appartement de la reine, et voyant qu'elle toit fort chauffe et
dpoudre, il dit  mon frre de la conduire chez elle. Je l'y suivis.
Mon frre lui dit en me prsentant  elle: voil une soeur que j'adore
et  laquelle j'ai toutes les obligations imaginables; elle a eu la
bont de me promettre d'avoir soin de vous et de vous assister de ses
bons conseils; je veux que vous la respectiez plus que le roi et la
reine, et que vous ne fassiez pas la moindre dmarche sans son avis,
entendez-vous? J'embrassai la princesse royale et lui fis toutes les
assurances possibles de mon attachement, mais elle resta comme une
statue sans nous dire un mot. Ses gens n'tant pas encore arrivs, je la
repoudrai moi-mme et raccommodai un peu son ajustement, sans qu'elle
m'en remercit, ne rpondant rien  toutes les caresses que je lui
faisois. Mon frre s'en inquita  la fin et dit tout haut; peste soit
de la bte! remerciez donc ma soeur. Elle me fit enfin une rvrence sur
le modle de celle d'Agns dans l'cole des femmes. Je la reconduisis
chez la reine, fort peu difie de son esprit.

J'y trouvai les deux duchesses. Celle de _Brunswick_ pouvoit avoir 50
ans, mais elle toit si bien conserve, qu'elle paroissoit n'en avoir
que 40. Cette princesse a beaucoup d'esprit et de monde, mais il rgne
un certain air de coquetterie dans tout son maintien, qui dnote assez
qu'elle n'a pas t une Lucrce. Mr. de _Stoeken_ toit son amant dans
ce temps-l. Il est mal ais de comprendre comment une princesse de tant
d'esprit avoit pu si mal placer ses inclinations, car je n'ai rien vu de
plus maussade et de plus insupportable que ce Monsieur-l. Le duc, son
poux, ne l'toit pas moins; les plaisirs de Cythre lui avoient cot
cher, ce prince n'avoit point de nez. Mon frre pour badiner disoit,
qu'il l'avoit perdu dans une bataille contre les Franois. Ce prince
joignoit  plusieurs autres belles qualits celle d'tre excellent mari.
Il n'ignoroit pas la conduite de la duchesse son pouse, mais il la
souffroit patiemment et avoit pour elle tous les gards et la tendresse
imaginable. On dit qu'elle le matrisoit au point qu'il toit oblig de
lui faire des prsens trs-considrables toutes les fois qu'il venoit
coucher avec elle. Sa fille, la duchesse de _Bevern_ et moi nous fmes
charmes de nous revoir; j'tois intimement lie avec elle et son poux,
comme on l'aura vu ci-dessus. Nous tirmes aux billets et on se mit 
une grande table de 40 couverts. Le roi nous rgala de la musique des
janissaires, compose de plus de 50 ngres. Leurs instrumens
consistoient en de longues trompettes, de petites tymbales et des
plaques d'un certain mtal qu'ils frappoient l'une contre l'autre; tout
cela ensemble faisoit un bruit pouvantable. Au sortir de table nous
prmes le caf chez la reine, et le roi nous mena ensuite  la verrerie.
La princesse royale ne me quittoit pas d'un pas, mais je n'avois pas pu
russir encore  la faire parler. Le roi nous fit  tous des prsens. On
retourna chez la reine, o on joua le soir.

Le lendemain, le 25. de Juin, nous allmes tous  six heures du matin 
la revue du rgiment du roi. Nous retournmes  midi en ville, o on se
mit d'abord  table. Le roi partit l'aprs-dner avec le prince
hrditaire et mon frre pour se rendre  Berlin, et nous autres
principauts femelles nous nous rendmes  Charlottenbourg. La reine se
mit en carosse avec les deux duchesses et le vieux duc de _Brunswick_;
la princesse royale, ma soeur et moi nous fmes places dans le second
carosse. La chaleur toit excessive et la poussire nous incommodoit
beaucoup. La princesse royale se trouva mal et ne fit que rendre pendant
tout le chemin. Cela causa une grande joie  tout le monde hors  la
reine, car on esproit que ces maux de coeur provenoient d'une bonne
cause.

Nous arrivmes enfin  huit heures du soir  Charlottenbourg, o je fus
charme de trouver mes dames. La princesse royale alla se coucher et
nous nous mmes  table. Mr. de _Eversmann_ qui avoit eu le soin de
rgler les logemens, eut la bont de l'accommoder de faon que j'tois
oblige de traverser la cour du chteau  pied pour aller chez la reine.
Je fus fort pique de cette espce d'avanie, car on avoit log toutes
les dames des duchesses dans les premiers appartements et on m'avoit
donn le plus simple de tous. La reine avoit t d'une humeur plus
supportable envers moi depuis son retour de Brunswick, mais ses
mauvaises faons recommencrent; elle me dit mille piquanteries tant que
dura le souper et me regarda du haut en bas.

Le jour suivant la duchesse de _Brunswick_ vint me rendre sa premire
visite, en me faisant beaucoup d'excuses de ne me l'avoir pas faite
plutt. Nous allmes toutes ensemble chez la reine. Cette princesse nous
dit, qu'elle ne vouloit manger qu'une fois ce jour-l; qu'il falloit
toutes nous retirer de bonne heure, pour pouvoir tre en tat d'tre
prtes le jour suivant pour l'entre de la princesse royale. Elle nous
fit venir les violons et on dansa toute l'aprs-midi jusqu' dix heures
du soir. Je me flattois, mais inutilement, que le prince hrditaire
viendroit nous surprendre, mais le roi n'avoit jamais voulu lui en
accorder la permission. Il toit rest  Berlin  s'ennuyer, et
quoiqu'il et l'habitude de souper, le roi n'avoit pas eu la
considration de lui faire apprter la moindre chose, et on lui avoit
mme refus jusqu'au beurre et au fromage. Notre bal ne fut donc gure
anim; j'en tois la spectatrice, ne pouvant danser  cause de mon
extrme foiblesse. La reine congdia toutes les principauts  9 heures,
et entra dans sa chambre  coucher. Elle nous demanda,  ma soeur et 
moi, si nous voulions souper? Je lui rpondis, que je n'avois pas faim
et que j'irois me coucher, si elle me le permettoit. Elle me regarda de
travers sans me dire mot. Nous avions ordre d'tre prtes  3 heures du
matin, pour assister  la grande revue; nous devions toutes tre pares
de notre mieux, et il n'y avoit pas beaucoup de temps pour dormir. Je
priai Mdme. de _Kamken_ de me procurer mon cong, tant harasse de
fatigue, mais elle me conseilla de rester, la reine voulant souper. Je
restai donc et nous nous mmes  table toutes les quatre. La reine ne
fit que se dchaner contre toute la maison de _Brunswick_ et contre
moi; il n'y eut point d'invectives qu'elle ne dt contre la princesse
royale et contre sa mre; ma soeur faisoit son cho et n'pargnoit pas
mme le prince _Charles_. Ce beau repas dura jusqu' minuit; la fin
couronna l'oeuvre. Nous sommes toutes des tourdies! s'cria la reine
tout d'un coup, en jetant les yeux sur moi; nous parlons ici trop
librement devant des gens suspects, et toute la clique sera informe ds
demain de notre conversation; je connois les espions qui sont autour de
moi et qui font amiti avec mes ennemies, mais je saurai les faire
rentrer dans leur devoir. Bon soir! Madame, continua-t-elle en
m'adressant la parole, ne manquez pas d'tre prte  3 heures, car je ne
suis pas d'humeur  vous attendre. Je me retirai sans dire mot. J'tois
outre de tout ce que j'avois entendu, et je comprenois fort bien que
ces gens suspects et ces espions n'toient que ma petite personne.

Je me retirai dans ma chambre, o je trouvai ma bonne gouvernante qui
commenoit  se rtablir avec sa nice, la _Marwitz_. Je leur fis part
de l'agrable soire que je venois de passer. Je pleurois  chaudes
larmes; je voulus faire la malade et rester dans ma chambre, mais elles
trouvrent moyen de me tranquilliser et de m'en empcher. Il toit si
tard, que je n'eusse que le temps de m'habiller et j'arrivai avant 3
heures toute pare dans l'appartement de la reine. On peut bien juger
que j'y avois l'entre libre, elle me fut pourtant refuse cette fois;
la _Ramen_ avec son air de suffisance m'arrta  la porte de la chambre.
Eh mon Dieu! Madame, me dit-elle, c'est vous? quoi, dj toute prte? Ja
reine ne fait que s'veiller et elle m'a ordonn de ne laisser entrer
personne; je vous avertirai quand il sera temps de venir. J'allai en
attendant me promener dans la galerie avec mes dames. Les deux duchesses
s'y rendirent un moment aprs. Celle de _Bevern_ me regardant tendrement
me dit: vous avez du chagrin, vous avez srement pleur. Cela est vrai,
lui dis-je, et j'espre qu'on sera bientt content, et que la mort me
dlivrera de mes peines, car je ne puis quasi me traner et je sens que
mes forces diminuent journellement. Vous avez de l'ascendant sur
_Sekendorff_ et vous en avez sur le roi, tirez-moi d'ici, pour l'amour
de Dieu! et faites ensorte qu'on me laisse mourir en paix  Bareith. Je
ferai tout mon possible pour vous contenter, Madame, me rpondit ma
bonne duchesse; quoique vous ne vous expliquiez pas avec moi, je sais
tout ce qui s'est pass hier au soir, et je veux bien vous nommer mon
auteur, c'est la princesse _Charlotte_. Je fus frappe de ce qu'elle me
disoit. Vous tes surprise, continua-t-elle, mais je ne le suis pas;
j'aurai une belle-fille qui nous donnera du fil  retordre, mon fils la
connot aussi bien que moi, mais il saura la ranger. La reine nous
interrompit; elle entra dans la chambre, accompagne de ma soeur et de
la princesse royale, auxquelles elle n'avoit pas fait refuser sa porte
comme  moi. Aprs avoir salu les duchesses, elle me dit en me
regardant du haut en bas: vous avez dormi long-temps, Madame, je crois
que vous pourriez bien tre veille quand je le suis. Je suis depuis 3
heures ici, lui dis-je, la _Ramen_ le sait et n'a pas voulu me laisser
entrer. Elle a fort bien fait, dit-elle, vous tes mieux  votre place
avec les duchesses qu'avec moi. En mme temps elle se mit dans une
espce de petit char avec la princesse royale. Je montai dans un carosse
de parade avec ma soeur, les deux duchesses dans un autre et tous les
princes et Mrs. de la cour montrent  cheval.

Nous fmes une bonne heure en chemin pour arriver au rendez-vous. Il
faisoit une chaleur excessive. On avoit fait tendre une douzaine de
tentes de simple toile, qui pouvoient contenir cinq personnes chacune.
Ces tentes toient destines pour la reine, les princesses et toutes les
dames de la ville et de la cour. Plus de 80 carosses, remplis de dames,
se mirent  notre suite. Tous les quipages toient magnifiques et tout
le monde s'toit runi pour briller ce jour-l. Nous passmes toutes
dans cet ordre devant les troupes, au nombre de 22,000 hommes, qui
toient rangs en bataille. Le roi toit  l'entre de la tente prpare
pour la reine. Il nous y fourra toutes de faon qu'il y avoit toujours
quatre de nous qui toient debout, pendant que les autres toient
couches  terre ou assises. Le soleil nous dardoit  travers cette fine
toile et nous succombions sous la pesanteur de nos habits. Ajoutez 
cela qu'il n'y avoit pas le moindre rafrachissement. Je me couchai 
terre au fond de la tente; les autres qui toient toutes devant moi me
garantissant un peu du soleil. Je restai dans cette attitude depuis 5
heures du matin jusqu' 3 heures de l'aprs-midi, o nous nous remmes
toutes en carosse. Nous allions pas  pas, de faon que nous ne
dbarqumes qu' 5 heures du soir au chteau, sans avoir pu prendre une
goutte d'eau.

Nous nous mmes tout de suite  table avec tous les princes. Le roi vint
 la fin du repas. Il toit de fort bonne humeur et un peu gris, ayant
trait tous les gnraux et colonels de l'arme. Nous nous levmes de
table  9 heures, et aprs avoir pris le caf, nous nous mmes en
carosse dans le mme ordre qu' l'entre et allmes conduire la
princesse  son palais. Nous y restmes jusqu' 11 heures, aprs quoi
chacun se retira.

Nous emes toutes ordre de la reine d'tre habilles  8 heures du
matin, devant aller avec le roi  la ddicace de l'glise St. Pierre. Je
ne pus tre de cette partie, ayant t malade  mourir toute la nuit, et
me trouvant encore si mal le matin, que je ne pouvois me remuer.
J'envoyai faire mes excuses  la reine. Elle m'envoya la Ramen pour me
dire, que je devois sortir  quelque prix que ce ft; que j'tois
toujours malade imaginaire et qu'elle n'acceptoit point d'excuses. Je
dis  cette femme, qu'elle pouvoit assurer la reine que j'tois
rellement malade et hors d'tat de quitter le lit; que je ferois faire
mes excuses au roi, et que j'tois persuade qu'il ne trouveroit point
mauvais que je restasse dans ma chambre. J'envoyai pourtant la _Grumkow_
chez la reine. Cette fille toit hardie et avoit la langue bien pendue.
La reine avoit des gards pour elle  cause de son oncle. Je lui fis la
leon. Ds que la reine la vit elle lui dit bon jour! _Grumkow_, eh
bien! ma fille a ses caprices aujourd'hui; elle ne veut pas sortir et se
donner des airs de rester dans sa chambre et de prendre ses aises,
pendant que moi, qui suis plus qu'elle, suis oblige de me fatiguer.
Madame (c'est la _Grumkow_ qui parle), Votre Majest lui fait tort; Son
Altesse royale est dj incommode depuis long-temps, sa sant est fort
drange, elle n'est pas en tat de supporter les fatigues, elle a t
fort mal cette nuit et je ne sais si elle sera en tat de faire demain
sa cour  Votre Majest. Demain, dit la reine, demain! je crois que vous
rvez; il faut savoir se contraindre dans ce monde, il faut qu'elle
sorte, et dites-lui de ma part que je le lui ordonne. Ma foi! Madame,
dit la _Grumkow_, je n'en ferai rien; Mdme. la Margrave fera fort bien
de retourner le plus tt qu'elle pourra  Bareith, o elle pourra
prendre ses aises et ses commodits, et o elle ne sera pas traite
comme ici. La reine fut un peu dcontenance de cette rponse hardie, 
laquelle elle ne rpondit rien. J'avois fait faire mes excuses au roi.
Il envoya d'abord demander de mes nouvelles et me fit dire, que je
devois mnager ma sant et faire ensorte que je ne fusse pas malade aux
noces de ma soeur. En se mettant  table, il s'informa encore de moi
auprs du prince hrditaire. Tout le monde lui dit que j'tois dans une
trs-mauvaise peau. La duchesse de _Bevern_ appuya fort l-dessus et lui
dit, que si je ne me servois d'une cure, je courois risque de voyager
bientt  l'autre monde. Il en parut touch, mais la reine crevoit de
dpit de voir que tout le monde lui donnoit le tort. Je sortis le jour
suivant. La reine ne me dit rien, mais elle boudoit avec moi. Le soir il
y eut comdie allemande.

Le prince de _Culmbach_, qui m'avoit rendu visite ds mon arrive 
Berlin, toit fort mcontent de la rception que le roi lui avoit faite.
J'avois fait ce que j'avois pu pour l'appaiser. Le roi l'avoit invit 
venir  Berlin, et il s'toit attendu  y tre bien reu. Je lui promis
de faire tous mes efforts pour lui procurer plus d'agrmens, mais je
comptois sans mon hte. On continuoit de tirer le midi et  soir aux
billets; tous les princes et les princesses, tant du sang qu'trangers
se rendoient le matin chez la reine, et dnoient avec le roi sans y tre
invits. Le prince de _Culmbach_ s'y trouva le jour suivant comme les
autres. Mr. de _Schlippenbach_ qui faisoit les fonctions de
grand-Marchal, vint lui dire d'un air fort piteux, qu'il toit au
dsespoir de se voir oblig de l'informer que le roi lui avoit dfendu
de l'inviter  table et de ne lui point donner de billet; qu'il aimoit
mieux l'en avertir d'avance, afin qu'il pt prendre ses mesures
l-dessus. Le prince de _Culmbach_ outr de colre de l'affront qu'on
lui faisoit, vint s'en plaindre  ma gouvernante, qui vint aussitt me
le dire. Je fus au dsespoir de tout cela; outre l'estime que j'avois
pour le prince de _Culmbach_, l'avanie qu'on lui faisoit retomboit sur
nous. Il n'toit pourtant pas temps de faire des plaintes et des
reprsentations, le pauvre prince fut donc oblig de se retirer sans
manger. Il s'asst dans mon antichambre, o je le trouvai. Il toit
piqu au vif; le prince hrditaire l'toit aussi; ils vouloient partir
sur-le-champ l'un et l'autre, et j'eus bien de la peine  les appaiser.
Je promis au prince de Culmbach de lui faire avoir satisfaction. Le
gnral Marwitz toit  Berlin. Je l'envoyai chercher et le chargeai de
raccommoder cette affaire. Il en parla si fortement au roi, qu'il fit
faire le lendemain des excuses au prince de Culmbach sur ce qu'il toit
arriv un mal-entendu.

Tout l'amusement qu'on donnoit  toutes ces principauts trangres
toit la comdie allemande, o tout le monde s'endormoit d'ennui. La
duchesse de Bevern, le prince hrditaire, le prince Charles et moi,
nous nous y placions toujours de faon, que le roi ni la reine ne
pouvoient nous voir, et nous causions ensemble. J'allois toujours  ce
chien de spectacle avec la duchesse de Brunswick. Elle ne vouloit point
se mettre en carosse avec la reine, ne voulant pas cder le pas  la
princesse royale. Elle affectoit tous les jours de prendre les devans,
pour entrer en carosse avant moi et se mettre  la droite. Je ne suis ni
hautaine ni tracassire, mais je veux que chacun me rende ce qui m'est
d, et lorsque je vois qu'on y manque, je sais me mettre sur mon quant 
moi aussi bien qu'un autre. J'avois eu la patience de ne faire semblant
de rien les premier jours, mais je la perdis  la fin et je pris si bien
mon temps, que je passai la premire et me mis  la droite. De ma vie je
n'ai vu une femme dans une pareille fureur. Elle devint cramoisie et
elle eut besoin de toute sa raison pour ne pas m'arracher les yeux; elle
toit toute bouffie de colre. Enfin aprs avoir raval plusieurs fois
quelque impertinence qu'elle vouloit me dire, je ne suis point sur mon
rang, me dit-elle, c'est le moindre de mes soucis. Ni moi non plus,
Madame, lui dis-je et je trouve en effet qu'il n'y a rien de plus
ridicule que de vouloir s'attribuer des prrogatives qui ne nous
appartiennent pas, et encore plus ridicule de ne pas maintenir celles
qu'on a. En disant cela je portai la main  ma coffure, car je
craignois fort qu'elle ne la fit voler; mais heureusement le carosse
arrta et elle en sortit en grognant entre ses dents.

Je contai cette scne en arrivant  la reine. Elle oublia sa bouderie,
tant cette conversation la divertit; elle approuva fort mon procd et
me promit de la faire bien enrager le soir. Cette princesse toit
dteste de tout le monde par sa hauteur. De peur que les dames qui
alloient chez elle ne s'assissent dans sa chambre, elle en avoit fait
ter tous les siges, ce qui ne se faisoit jamais chez la reine, o il
toit permis  chacun de s'asseoir dans la premire antichambre. Les
dames de la cour et de la ville en furent si choques, qu'elles ne
voulurent plus remettre le pied chez elle. Elle se donna encore un
nouveau ridicule dans une aventure qui arriva quelques jours aprs.

Nous tions tous  la comdie. Ce spectacle se donnoit dans un endroit
o avoit t autrefois le mange. Il n'y avoit que deux issues; celle
par laquelle nous y venions toit par l'curie, qu'il falloit traverser
et d'o on entroit dans un petit corridor si troit, qu' peine une
personne pouvoit y passer. Le roi se plaoit  ct de la porte, de
faon que nous passions tous en revue devant lui. Je me mettois toujours
 l'autre bout du banc avec ma petite coterie que j'ai dj nomme. A
peine la pice eut-elle commenc, qu'il s'leva un orage pouvantable.
Les clairs donnoient de toutes parts et il sembloit que le thtre fut
en feu; un coup de tonnerre qui fit un bruit affreux, succda  ces
clairs. Il n'y eut personne qui ne fit le plongeon, croyant que la
foudre avoit donn au milieu du thtre. Un moment aprs nous entendmes
des cris terribles, et on vint avertir le roi que la foudre toit tombe
dans l'curie. Ce prince tant prs de la porte, sortit aussitt avec la
reine et la princesse royale. Mais  peine furent-ils dehors; que chacun
se prcipita dans ce corridor, de faon que mes soeurs, la duchesse de
_Bevern_, le prince hrditaire, le prince _Charles_ et moi ne pmes
sortir. La vieille duchesse de _Brunswick_ faisoit tous ses efforts pour
se sauver, mais inutilement. Nous attendmes long-temps, dans
l'esprance que la foule se dissiperoit, mais commenant  craindre pour
notre vie nous rsolmes de faire un gnreux effort pour passer. Le
prince hrditaire et _Charles_ nous frayrent le chemin  grands coups
de poing. Il pleuvoit si fort que l'eau tomboit du ciel comme une
dluge. Je montai en carosse avec mes trois soeurs et la duchesse de
_Bevern_. Celle de _Brunswick_, par les soins des deux princes et de son
cher Mr. Stoeken s'toit dptre de la foule et nous suivoit; elle se
mit en carosse avec le duc, son poux. Les deux princes voulurent s'y
mettre, mais elle eut l'effronterie de leur dire, qu'ils toient encore
de jeunes gens, que la pluie ne leur feroit aucun mal et qu'il falloit
que Mr. _Stoeken_ ft dans son carosse. Les deux princes ne lui
pardonnrent pas ce tour-l, et firent des railleries piquantes sur son
compte, qui donnrent  rire au public: car quoique le prince Charles
ft son petit-fils, il ne la mnagea pas moins que le prince
hrditaire.

J'ai dj dit que le roi se trouvoit incommod depuis quelque temps, et
que les mdecins prenoient son mal pour une goutte remonte. Les
inquitudes o nous tions pour lui se dissiprent; il prit ce jour-l
la goutte  la main droite. Il souffroit beaucoup, mais on toit bien
aise que son mal se ft dissip par-l.

Le jour suivant, le 2. de Juillet, fix pour les noces de ma soeur, nous
nous rendmes toutes dans l'appartement du roi, o ma soeur fit sa
renonciation. Nous allmes ensuite dner chez la reine. Le roi s'toit
couch; il nous fit appeler aprs le dner, la reine, ma soeur et moi.
Nous prmes des siges et nous nous rangemes autour de son lit. Ma
soeur avoit l'air triste; la reine avoit eu le jour prcdent une longue
conversation avec elle et lui avoit confi le mortel chagrin, dans
lequel elle se trouvoit, de voir toutes ses esprances ruines. Ma chre
Charlotte, lui avoit-elle dit, le coeur me saigne, quand je pense que
vous allez tre sacrifie demain; j'ai cach mon secret  tout le monde
mais j'avois fait jouer tant de ressorts, que je me flattois encore
qu'on feroit quelques dmarches en Angleterre pour rompre votre mariage.
Je suis dans un chagrin mortel, mes ennemis triomphent par-tout de moi,
et vous allez pouser un gueux qui n'a pas le sens commun. Cette
conversation me fut rapporte par mes soeurs cadettes. Ces grandes vues
d'ambition que la reine avoit mises en tte  ma soeur, lui donnoient
cet air triste dont je viens de parler. Le roi qui savoit tout ce qui se
passoit dans la chambre de la reine par la Ramen qui toit son espion,
jugea bien de quoi il toit question. Qu'avez-vous, ma chre Lotte? lui
dit-il, tes-vous fche de vous marier? Il est bien naturel, lui
repartit-elle, d'tre un peu pensive un jour de noce; l'engagement que
je vais prendre est pour toute ma vie, et il est tout simple que je
fasse des rflexions l-dessus. Le roi se mit  rire malicieusement: des
rflexions! dit-il; c'est Mdme. votre mre qui vous en fait faire, et
qui travaille toujours au malheur de ses enfans par des chimres qu'elle
leur met dans l'esprit; consolez-vous, vous ne seriez jamais alle en
Angleterre, on ne vous y a jamais souhaite et on n'a pas fait la
moindre dmarche pour cela; j'aurois t charm de vous y tablir, mais
ils ne veulent point de paix avec moi et me chagrinent tant qu'ils
peuvent. Pour vous, me dit-il, je vous avoue que je suis cause que votre
mariage s'est rompu; je m'en repens tous les jours, mais ce sont ces
diables de ministres qui m'ont tromp. Je vous demande pardon, je vous
ai caus bien du chagrin, mais ce sont de mchantes gens qui m'ont port
 cela; si j'en avois agi en homme d'esprit, j'aurois congdi Grumkow
dans le temps que Hotham toit ici, mais j'tois ensorcel alors, et je
suis plus  plaindre qu' condamner. Je lui rpondis, qu'il n'avoit
aucun reproche  se faire l-dessus; que j'etois trs-contente de mon
sort, ayant un poux qui m'aimoit et que j'aimois passionnment, et que
Dieu pourvoiroit au reste. Ma rponse lui plut; il m'embrassa; vous tes
une honnte femme, me dit-il, et Dieu vous bnira. Nous nous retirmes
ensuite pour aller nous habiller. La reine m'ordonna de me trouver  8
heures aux grands appartemens du chteau.

J'y trouvai tout le monde assembl. On me mena dans une chambre destine
pour les principauts. La princesse royale y toit avec mes deux soeurs
cadettes, les princesses du sang et les deux duchesses. La reine y vint
un moment aprs, accompagne de la marie. Le prince Charles lui donna
la main et la conduisit  la salle o se devoit donner la bndiction.
Nous suivmes toutes selon notre rang, conduite chacune par un prince.
Le roi toit assis vis--vis de la table nuptiale. Toute la crmonie
des noces fut pareille  la mienne  cela prs, que la reine dshabilla
toute seule ma soeur et ne voulut pas souffrir qu'un autre lui mit une
pingle. Tout fut fini  deux heures aprs minuit.

Mon jour de naissance tant le lendemain, tous les princes et princesses
vinrent me rendre visite le matin. Ils se firent tous un plaisir de
m'apporter des prsens; j'en reus des paniers remplis de tout le monde,
hors de la reine. Nous allmes toutes ensemble chez ma soeur, et de-l
je me rendis chez le roi. Ce prince toit au lit, fort incommod de la
goutte. Ds qu'il me vit il m'appela et me flicita, me souhaitant
beaucoup de bonheur; et se tournant vers la reine, il la chargea de
chercher un prsent pour moi. Laissez-le lui choisir  elle mme, lui
dit-il, je le payerai, et il faut que vous lui en donniez aussi un.
L'aprs-midi la reine fit venir quelques marchands bijoutiers, et me dit
de choisir ce qui me plairoit le plus. Il y avoit une petite montre de
jaspe garnie de brillans, dont le marchand demandoit 400 cus, mon choix
tomba sur cette montre. La reine la considra pendant quelque temps,
puis me regardant d'un oeil de mpris: vous vous imaginez, dit-elle,
Madame, que le roi vous fera un prsent si considrable; vous n'avez pas
le pain et vous voulez des montres? un prsent beaucoup moindre pourra
vous contenter. En mme temps elle renvoya toute la boutique, ne
retenant qu'une petite bague de dix cus, qu'elle me donna, et elle dit
ensuite au roi, que tout ce qu'elle avoit vu toit si cher, qu'elle
n'avoit rien voulu choisir. Son procd me mortifia plus que la perte de
mon prsent, mais je m'tois arme de patience, et l'espoir de me
retrouver bientt  Bareith m'aidoit  supporter toutes ces avanies.

Le jour suivant il y eut bal. Comme il y avoit un monde infini, on dansa
dans quatre endroits diffrens et on divisa le bal en quadrille. Ma
soeur de Brunswick menoit le premire; la reine, la princesse royale,
mes soeurs et moi en tions; la Margrave Philippe menoit la seconde; la
princesse de Zerbst la troisime et Mdme. de Brand la quatrime. Le bal
commena  4 heures de l'aprs-midi. Tous les cierges, car je ne puis
les appeler bougies, toient allums et il faisoit une chaleur  mourir.
Il y eut deux bals de cette espce, o tout le monde crevoit de fatigue
et de chaleur.

J'tois sur les dents; mon mal augmentoit  vue d'oeil et ma foiblesse
toit si grande, que je ne pouvois quasi marcher. Le prince hrditaire
toit dans des inquitudes mortelles de me voir dprir comme cela, et
sur-tout d'tre oblig de me quitter. Il partit le 9. de Juillet, pour
se rendre  son rgiment, dont la revue toit fixe au 5. d'Aot. Comme
il faisoit le plus beau temps du monde, je fis partie avec la princesse
royale d'aller nous promener sur le vourst. C'est une espce de voiture
dcouverte, o 12 personnes peuvent tre places, ce qui est fort joli,
puisque l'on peut jouir en mme temps du plaisir de la promenade et de
la conversation. J'allois souper chez la princesse royale en petite
coterie, et nous passmes la soire trs-agrablement.

Le lendemain il y eut grande promenade. Nous tions toutes en phaton,
pares de notre mieux; toute la noblesse suivoit en carosse; on en
compta 85. Le roi dans une berline menoit le branle; il avoit ordonn
d'avance tout le tour que nous devions faire; il s'endormit. Il vint une
pluie et un orage pouvantable; malgr cela nous nous promenions
toujours pas  pas. On peut bien s'imaginer comme nous fumes
accommodes; nous tions mouilles comme des canes; les cheveux nous
pendoient autour de la tte et nos habits et coiffures taient abymes.
Nous dbarqumes enfin aprs 3 heures de pluie  Mon-bijou, o il devoit
y avoir une grande illumination et bal. Je n'ai rien vu de si comique
que toutes ces dames, faites comme des Xantippes et dont les habits leur
colloient sur le corps. Nous ne pmes pas mme nous faire scher et il
fallut rester tout le soir avec nos habits mouills. Tous les jours
suivans il y eut comdie.

Ma sant et mes forces diminuant journellement, et Mr. Stahl, premier
mdecin du roi, dont j'ai dj fait mention, me ngligeant totalement,
je m'adressai  celui du duc de Brunswick et le consultai sur mon tat.
Aprs en avoir examin toutes les circonstances, il conclut, que j'avois
une fivre lente et un commencement de squirre  l'estomac. Il me dit,
que si je ne me soumettois  temps  une cure, je courois risque de
mourir avant qu'il y et un an. Je le priai de mettre son sentiment sur
mon mal par crit, ce qu'il fit. Mon frre ayant t inform de cette
consultation et de la conclusion du mdecin, en fut alarm et fit venir
son chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du mme avis que le
mdecin. Ils vouloient l'un et l'autre me faire une cure, mais je ne
voulus point, sachant d'avance qu'elle ne me feroit aucun bien, ne
pouvant me mnager et ayant l'esprit trop abattu.

J'avois crit  Bareith, pour faire ensorte que le Margrave nous tirt
de Berlin. Sa lettre, que j'attendois avec tant d'impatience, arriva
enfin. Elle toit tourne de faon que je pus la montrer au roi. Ce
prince en avoit reu une pareille  la mienne, et je me flattois que je
ne trouverois aucune difficult  partir. Lorsque j'entrai le matin chez
la reine, j'y trouvai le roi et la duchesse de Bevern. J'ai reu, me
dit-il, une lettre de votre beau-pre, qui veut vous ravoir auprs de
lui; il veut vous augmenter vos revenus de 8000 cus, afin que vous
puissiez tenir votre mnage  part  Erlangue, mais je crois que cela ne
sera pas ncessaire, puisque je compte que vous resterez ici; que
voulez-vous que je lui rponde l-dessus? Je lui dis, que je serois
charme de pouvoir rester  Berlin auprs de lui, mais que la sant du
Margrave s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que nous
retournassions  Bareith et que le prince hrditaire apprt  connotre
son pays. Le roi frona les sourcils: voulez vous donc avoir votre
mnage  part? continua-t-il. Cela est impossible, rpliquai-je, avec
8000 cus; s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit. Si
je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller, mais s'il
fait de difficults, vous resterez ici. La duchesse de Bevern prit alors
la parole et lui dit, que j'tois en trs-mauvais tat et que j'avois
besoin de mnager fort ma sant, ce que je pourrois mieux faire 
Bareith qu' Berlin. Elle lui fit le dtail de mon mal, concluant que le
mdecin m'avoit prescrit de prendre les eaux. Elle les prendra 
Charlottenbourg, dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa table et
elle y sera mieux qu' Bareith. La duchesse ni moi nous n'osmes rien
rpliquer  cela, et je fus au dsespoir de voir que je n'tois pas si
prs de sortir de Berlin, que je me l'tois figur.

Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant. Ma soeur les suivit
le 17. de Juillet. Le cong que je pris d'elle ne fut gure touchant; la
reine en revanche fut fort triste de son dpart. Cette princesse a le
coeur bon, mais ses soupons, sa jalousie et ses intrigues toient cause
des fautes qu'elle commettoit.

Ma soeur ne fut pas plutt partie, qu'elle devint plus traitable avec
moi. Je tchois par toutes sortes de moyens de regagner son amiti; et
du moins si je ne russis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit
mieux avec moi que par le pass. J'avois inform le Margrave de la
conversation que j'avois eue avec le roi, touchant mon dpart, et je
l'avois fort pri de rester ferme sur notre retour, sans quoi il ne
l'obtiendroit point.

Le roi toit parti pour la Pomranie le mme jour du dpart de ma soeur.
Il fut enthousiasm du rgiment du prince hrditaire; rien n'toit plus
beau, plus en ordre et mieux disciplin. Il le ramena avec lui  Berlin
le 8. d'Aot. Je pressai fort mon frre de nous faire obtenir notre
cong. Il conclut avec Sekendorff et Grumkow d'en parler au roi le
lendemain, mon frre devant traiter le roi ce jour-l. Le bonheur voulut
que je reusse le matin une lettre du Margrave, dans laquelle il m'en
adressoit une pour le roi. Je la prsentai  ce prince au sortir de
table. Il toit de bonne humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout
son visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il garda quelques
momens le silence, et le rompant enfin: votre beau-pre ne sait ce qu'il
veut; vous tes mieux ici que chez lui; il faut que mon gendre
s'applique au militaire et  l'conomie, cela lui est beaucoup plus
utile que de planter des choux  Bareith. Grumkow et Sekendorff lui
reprsentrent alors, que s'il refusoit de nous laisser aller, il nous
brouilleroit avec le Margrave; que tout cass qu'il toit il pourroit
lui prendre envie de se remarier, ce qui nous seroit fort prjudiciable;
enfin tout le monde se joignit  eux. Le roi me regardant me demanda, ce
que j'en pensois? Je lui rpondis, que ces Mrs. avoient raison et que le
roi nous feroit une grce de nous laisser partir. Eh bien! partez donc,
dit-il, mais vous n'tes pas si presss, vous pouvez attendre jusqu'au
23. d'Aot. Jamais joie n'gala la mienne d'avoir obtenu mon cong.

Je passai fort tranquillement les quinze jours, que je restai encore 
Berlin. La reine me regrettoit, ayant commenc  se raccoutumer  moi.
J'eus mme une grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow
avoit t cause de son mauvais procd envers moi, et qu'il lui avoit
dit, que ma seule timidit avoit t cause de la rupture avec
l'Angleterre; que l'empressement du roi  me faire pouser le prince
hrditaire n'avoit t que simagre, et que si j'avois eu plus de
fermet dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit jamais
arriv; que je devois juger si elle avoit des sujets de plaintes contre
moi. Je lui dmontrai clairement la fourberie de Grumkow.

Le roi vint me dire adieu le jour de mon dpart, mais d'une faon fort
froide. Ce fut la dernire fois que je vis ce cher pre, dont la mmoire
me sera  jamais en vnration. Le cong que je pris de mon frre fut
des plus touchans. La reine fondoit en larmes lorsque je me sparai
d'elle, et je partis toute en pleurs.

Je dnai  Sarmund; aprs un lger repas je me remis en voiture. Le
cocher eut encore la bont de nous verser  bas d'une chausse. Le
carosse fit deux fois la culbute et tomba sur l'impriale. Comme je ne
m'y tois pas attendue, je m'corchai tout le visage et me fit plusieurs
contusions  la tte. Cela ne m'empcha pas de continuer mon voyage.

J'arrivai le jour suivant  Halle, o je fus reue en crmonie. On
m'envoya d'abord une dputation de l'universit, qui me harangua sur mon
heureuse arrive; et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit  Halle dans
l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et vint me demander la
parole. Je trouvai en cette ville la duchesse de Ratziville, soeur de la
Margrave Philippe, qui toit venue exprs de Dessau pour me voir. Je la
connoissois trs-particulirement; elle avoit beaucoup d'esprit et
d'acquis, ce qui rendoit sa socit trs-agrable.

Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30. d'Aot  Hoff. Mr.
de Voit, qui vint me joindre  Schleitz, m'avertit que le Margrave y
toit et qu'il tmoignoit beaucoup de joie et d'impatience de nous
revoir. Il vint au devant de nous avec un cortge de 30 carosses 
quelques portes de fusil de la ville. Je fis arrter ma voiture et je
descendis de carosse, voyant qu'il en faisoit de mme. Il me reut le
plus obligeamment du monde et caressa fort le prince hrditaire. Nous
nous remmes tous dans mon carosse, o il prit place. Il me dit, qu'il
me trouvoit prodigieusement change et maigrie, mais qu'il esproit que
ma sant se rtabliroit bientt, ayant fait l'acquisition d'un
trs-habile mdecin.

Nous nous arrtmes un jour  Hoff et j'arrivai le 2. de Septembre 
Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, qui fut charme de me revoir et
qui me prsenta ma petite fille, que je n'aurois srement pas reconnue.
On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire que c'toit le
plus bel enfant qu'on pt voir.

Ds le lendemain je reus la visite de ce fameux mdecin, qu'on m'avoit
tant prn. Je lui montrai le sentiment de ceux que j'avois consults 
Berlin et qu'ils m'avoient donn par crit. Il me dit, qu'il n'toit pas
de leur avis, que mon mal provenoit d'un estomac gt et d'un sang
corrompu, et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il me
feroit boire tous les matins des bouillons avec de l'orge et qu'il toit
persuad que je me trouverois bientt mieux. Il dbuta par me faire
tirer le jour suivant 10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma
foiblesse, que je fus oblige de garder quelques jours la chambre. La
Marwitz lisoit devant moi les aprs-midis et le Margrave venoit me voir
le soir. Ce prince avoit toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en
avois l'obligation  Mlle. de Sonsfeld, qui s'toit acquis un tel
ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entirement. Pour comble
de bonheur il alla  Himmelcron et me laissa  Bareith. Il vint me dire
en prenant cong de moi, qu'il s'en alloit exprs pour me laisser le
temps de rtablir ma sant; qu'il savoit bien que je me contraignois 
sortir et  m'habiller quand il y toit, et que cela m'incommodoit;
qu'il me prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu' son retour.
Je fus charme de toutes ces attentions, et j'tois bien rsolue de me
mnager, de faon que je pusse conserver toujours cette bonne harmonie.
Ma soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques jours, et je
commenois  goter quelque tranquillit, lorsqu'un nouvel incident me
replongea dans de nouvelles inquitudes. Mais il faut que je reprenne
ces vnemens de plus haut.

J'ai dj parl de la mort inopine d'Auguste, roi de Pologne. Aprs le
trpas de ce prince il s'toit form deux partis dans cette rpublique,
dont l'un, port pour l'lecteur de Saxe, toit appuy par l'Empereur et
la Russie, l'autre, port pour Stanislas, toit soutenu par la France.
La politique de l'Empereur toujours oppose  celle de cette monarchie,
celle du roi de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin
protg par une aussi grande puissance, et celle de Russie toujours
allie de l'Empereur et des lecteurs de Saxe, s'opposoient ouvertement
 une pareille lection. Cependant malgr tous leurs efforts la fraction
franoise prdomina et lut Stanislas Leczinski pour roi de Pologne. La
Russie, trs-choque de cette lection, fit marcher des troupes en
Pologne et commena ses exploits militaires par le sige de Dantzick.
Tout se prparoit  une rupture entre la France et l'Empereur. Ce
dernier commenoit  faire dfiler des troupes en Italie et du ct du
Rhin. Par le trait secret que le roi avoit fait avec l'Empereur, il
devoit lui fournir 10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi se
prparoit  faire la campagne lui-mme, et qu'il comptait fort que le
prince hrditaire la feroit avec lui.

C'toit-l le sujet de mes inquitudes. J'tois si accoutume  en
avoir, que je m'alarmois de tout. J'tois plonge dans une noire
mlancolie. Tous les chagrins que j'avois eus  Berlin m'avoient si fort
abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine  reprendre mon humeur
enjoue. Ma sant toit toujours la mme et tout le monde me croyoit
tique. Je m'attendois bien moi-mme  ne pas rchapper de cette maladie
et j'attendois la mort avec fermet. La seule rcration que j'eusse
toit l'tude. Je m'occupois tout le jour  lire et  crire, je
raisonnois avec la Marwitz et tchois de lui apprendre  penser juste et
 faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amiti pour cette fille, qui
avoit un attachement extrme pour moi. Elle commenoit  prendre
beaucoup de solidit, et tchoit de me prvenir en tout ce qu'elle
croyoit pouvoir me faire plaisir.

Cependant les troupes impriales s'assembloient peu  peu. Le duc de
Bevern en avoit le commandement. Le prince hrditaire brloit d'envie
de faire le campagne. Elle ne pouvoit durer long-temps cette anne, la
saison tant trop avance, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit
ouvertement  ses dsirs. Tout ce qu'il put obtenir fut la permission
d'aller voir l'arme proche de Heilbronn. Il partit le 30. de Septembre
et fut de retour le 1. de Novembre.

Nous emes dans ce temps-l la visite de la princesse de Culmbach, fille
du Margrave George Guillaume. L'historie de cette princesse est si
singulire, qu'elle mrite bien une place dans ces mmoires.

Elle avoit t leve jusqu' 12 ans auprs de la reine de Pologne, sa
tante. Mdme. sa mre, qui toit cette Margrave dont j'ai fait le
portrait dans ma relation du voyage que je fis  Erlangue, ne jugea pas
 propos de la laisser plus long-temps  Dresde et la fit revenir 
Bareith. Cette jeune princesse toit belle et ses charmes ne cdoient en
rien  ceux de Mdme. sa mre  cela prs, que sa taille toit
contrefaite et que ce dfaut toit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher
par l'art. Le Margrave, mon beau-pre, qui toit hritier prsomptif du
Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant point d'enfans mles,
fut du nombre des prtendans de cette princesse. Il toit dj spar
dans ce temps-l de son pouse, et par consquent libre de contracter
une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce prince. Sa fille
toit dans les mmes dispositions pour lui. Sa beaut, sa modestie, ses
manires donnoient une jalousie affreuse  sa mre. Elle rsolut de
plonger cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave, son poux,
penchoit pour le mariage de sa fille avec le prince de Culmbach. La
Margrave pour le rompre jeta les yeux sur un certain Vobser,
gentil-homme de la chambre de son poux. Elle lui fit promettre 4000
ducats, s'il pouvoit s'insinuer de faon auprs de la princesse, qu'il
pt lui fabriquer un enfant. Vobser se trouva trs-charm de cette
proposition. Il fit long-temps la cour  la princesse sans autre
rcompense que des mpris et des ddains. La Margrave voyant qu'elle ne
parviendroit  son but de cette faon, fit cacher Vobser une nuit dans
la chambre de la princesse. Ses domestiques toient gagnes. On l'enferma
avec lui; malgr ses pleurs et ses cris il vint  bout d'en avoir la
possession. Ses soumissions, ses respects et ses larmes flchirent la
princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dpendoit que du Margrave de le
faire dclarer comte et ensuite prince de l'empire, ce qui le mettoit en
tat de pouvoir l'pouser; que comme elle toit fille unique, il ne
dpendroit que du Margrave de lui laisser la plus grande partie de son
pays, en augmentant les allodiaux, qui toient trs-considrables.
L'amour joint  ces autres considrations, portrent la princesse  lier
une intrigue avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces
entrevues furent enfin si frquentes, qu'elle devint enceinte. La
Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de concert avec Mr. Stuterheim,
premier ministre du Margrave, fut d'abord avertie de la russite de ses
dsirs; mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa fille, qui
tchoit de son ct de cacher son tat autant qu'il toit possible. Le
prince de Culmbach de son ct ne pensoit qu' faire russir son mariage
avec cette princesse. Il toit au point de se rendre  Bareith pour la
demander au Margrave, lorsqu'il reut une lettre de Stuterheim, qui lui
faisoit part de tout ce que je viens d'crire. Il renona tout de suite
 son entreprise bien heureux d'en avoir t averti  temps et avant
qu'il et encore fait la moindre dmarche. Cependant la princesse
affectoit d'tre fort malade et de craindre une hydropisie. Plusieurs
personnes charitables, qui avoient approfondi les desseins de la
Margrave et la maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la
tirer de ce mauvais pas, mais, guide par son amant, elle ne voulut
jamais leur rien avouer. Le temps de son terme s'approchoit. La Margrave
se rendit avec elle  l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser
toient  la chasse  quelques lieues de-l. La pauvre princesse y prit
les douleurs d'enfantement; elle n'eut pas la fermet de retenir ses
cris. Sa mre accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour  deux
garons jumeaux, dont les visages toient noirs comme de l'encre. La
Margrave, malgr les prires et les reprsentations de tous ceux qui
toient autour d'elle, prit ces deux enfans, et courant par-tout elle
les montra  tout le monde criant que sa fille toit une dvergonde et
qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ une estafette au
Margrave, pour lui faire part de cette terrible nouvelle. Vobser toit 
ct de lui lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince
changeoit de visage, il jugea par-l du contenu de la lettre et se sauva
au plus vite. Le Margrave fut si troubl de cette catastrophe, qu'avant
qu'il pt revenir de son tonnement Vobser toit dj loin. La princesse
fut envoye quelques jours aprs  Plassenbourg. La Margrave avoit tant
badin avec ses deux enfans, qu'ils moururent l'un et l'autre. Pour
Vobser, il crivit une grande lettre au Margrave, dans laquelle il
demanda le payemens des 4000 ducats qui lui avoient t promis. Ce
prince se seroit peut-tre veng de son pouse, si la mort qui le
surprit peu de temps aprs, ne l'en et empch. Le Margrave, mon
beau-pre, voulut en parvenant  la rgence faire relcher la princesse,
mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant comme elle n'toit plus
si exactement garde, quelques prtres catholiques tchrent de la voir,
et lui persuadrent, que si elle changeoit de religion, elle auroit la
protection puissante de l'Impratrice Amlie, qui la tireroit bientt de
la captivit o elle languissoit, et lui donneroit suffisamment de quoi
soutenir son caractre. Elle se laissa blouir par ces belles raisons et
fit secrtement abjuration de la foi luthrienne. La reine de Pologne
tant morte quelque temps aprs, et cette princesse ayant t largie,
elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords de conscience
qui lui prit peu avant mon retour  Bareith, lui fit de nouveau quitter
cette religion et retourner  la foi protestante. Le Margrave qui voulut
tmoigner en cette occasion son zle pour la religion, l'invita  venir
 Bareith, o elle fut reue selon son caractre et o il tcha de la
rhabiliter. Cette princesse a du mrite; sa conduite a t des plus
rgles; elle fait un bien infini et ses bonnes qualits effacent la
faute dans laquelle elle a eu le malheur de tomber.

La princesse ne s'arrta pas long-temps  Bareith; elle retourna
quelques jours aprs son arrive  Culmbach, pour y recevoir le Margrave
et le prince hrditaire, qui dvoient y aller  la chasse. Ma sant ne
me permettant pas de les suivre, je restai  Bareith.

Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arriv, et que j'aime 
diversifier ces mmoires par toutes sortes de petites anecdotes, je vais
en raconter une qui fit impression sur bien des gens, hors sur moi,
m'tant dfaite  force d'tude et de rflexions de beaucoup de prjuges
et me piquant d'tre un peu philosophe.

Les appartemens du prince hrditaire consistoient en deux grandes
chambres de suite et un cabinet  ct. Ces chambres n'avoient que deux
issues; l'une par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule;
o il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du prince, qui y
dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre les deux sentinelles et le
domestique du vestibule entendirent marcher dans cette grande chambre
pendant long-temps, aprs quoi ils ourent des plaintes et enfin des
lamentations terribles. Ils y entrrent  diverses reprises sans rien
voir, et aussitt qu'ils ressortoient de cette chambre, le bruit
recommenoit. Six sentinelles qui furent releves cette nuit-l,
attestrent toutes la mme chose. Sur le rapport qu'on en fit au
Marchal de Reitzenstein, la chose fut examine  la rigueur, sans que
l'on pt dcouvrir ce que ce pouvoit tre. On me fit un mystre de cela.
Quelques personnes prtendoient que c'toit la femme blanche, qui venoit
pronostiquer ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivt un malheur au
prince hrditaire. Cette dernire crainte fut bientt dissipe, car le
11. de Novembre le Margrave revint avec le prince  Bareith. A peine
toient-ils dbarqus, qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle
de la mort du prince Guillaume, mon beau-frre, et ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est que ce prince avoit expir la mme nuit qu'on
avoit entendu tout ce bruit au chteau. Il toit parti de Vienne avec le
prince de Culmbach pour se rendre  son rgiment, qui toit  Crmone. A
peine y fut-il arriv, qu'il prit la petite vrole, qui l'emporta en 7
jours de temps. Ce fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit
un si petit gnie, qu'il auroit fait du tort  toute sa maison, s'il
avoit vcu.

Le Margrave reut cette nouvelle avec beaucoup de fermet et ne versa
pas une larme. Le prince hrditaire en fut inconsolable, et j'eus
toutes les peines du monde  le distraire de sa douleur. Le prince de
Culmbach trouva moyen de faire transporter secrtement son corps 
Bareith. Nous nous rendmes tous avec le Margrave  Himmelcron, pour
n'tre pas tmoins de son enterrement. Son corps devoit tre dpos dans
l'glise de St. Pierre, o sont les tombeaux de tous les princes de la
maison. Le caveau o ils reposent est mur. On l'ouvrit quelques jours
avant l'enterrement pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise
de ceux qui y descendirent de trouver tout ce caveau rempli de sang.
Toute la ville accourut pour voir ce miracle. On en tiroit dj force
consquences fcheuses. On vint me conter ce phnomne  Himmelcron et
on m'apporta un mouchoir teint de ce sang miraculeux. Personne ne
vouloit en informer le Margrave, de crainte de l'inquiter. Pour moi,
qui n'ai pas beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon
d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai instamment
d'envoyer Mr. Goerkel, son premier mdecin, pour examiner ce que ce
pouvoit tre. Le Margrave m'accorda ma demande, et prvoyant bien
lui-mme quelle peur panique cela imprimeroit dans les esprits, il me
pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit y avoir donn lieu.
Goerkel vint me rapporter le soir, que le sang ruisseloit tellement dans
le caveau, qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis, et
qu'aprs avoir fait une exacte visite, il avoit trouv qu'il dcouloit
par une fente imperceptible d'un cercueil de plomb, qui renfermoit une
princesse de la maison, morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux
faire pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le Margrave
donna des ordres pour cela, mais on ne put en venir  bout sans le
briser totalement, ce qu'on ne voulut pas faire. Il n'y avoit point de
chimiste assez habile  Bareith, pour approfondir par la force de son
art si c'toit du sang ou quelque liqueur. Un des mdecins de la ville
nous tira enfin d'embarras et eut le courage d'en goter. Le miracle
disparut sur-le-champ; c'toit du baume. La princesse qui toit enferme
dans le cercueil d'o sortoit cette liqueur, avoit t
extraordinairement replte; on l'avoit embaume, sa graisse, jointe au
baume, avoit produit tout ce phnomne, que les mdecins trouvrent
cependant trs-singulier par rapport  la longueur du temps qui s'toit
coul depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit le 3. de Dcembre.
J'avois permis  mes deux dames, la Grumkow et la Marwitz, d'y aller.
Elles rentrrent le soir.

Le lendemain tant seule avec la Marwitz et la trouvant distraite et
rveuse; je lui en demandai le sujet. Elle se mit  soupirer, en me
disant qu'elle toit fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette
rponse m'inspira de la curiosit; je la pressai beaucoup de me confier
son chagrin. Plt au ciel que je pusse vous le dire, Madame, me
rpondit-elle; j'ai plus d'envie de vous le faire savoir, que vous n'en
avez de l'apprendre, mais j'ai fait un serment affreux de garder le
silence; tout ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde. L'air
et le ton dont elle me parloit m'alarmrent. Je ne pouvois comprendre ce
que ce pouvoit tre, et je tchai de le deviner en l'interrogeant sur
toutes sortes de matires. Elle branloit toujours la tte en signe de
ngative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave. Comment!
dis-je, veut-il se marier? Elle me fit un signe d'approbation. Mais mon
Dieu! lui dis-je, avec qui? et comment venez-vous  en tre informe la
premire? en ce cas, sans me dire de quoi il s'agit, vous pouvez me le
signifier. Sur cela elle se leva, et sautant par la chambre, elle prit
un crayon, avec lequel elle se mit  crire sur la muraille, aprs quoi
elle s'enfuit. J'tois dj fort inquite, mais je demeurai immobile en
lisant ce qu'elle avoit trac. Voici ce que c'toit.

J'ai t ce matin chez ma tante Flore (c'toit le nom de baptme de
Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai  lui donner dans la suite de ces
mmoires) et la trouvant fort pensive et occupe, je lui ai demand ce
qu'elle avoit? Elle m'a rpondu, qu'elle avoit bien des choses en tte,
qui me surprendroient fort si elle me les disoit. Je l'ai presse de
s'expliquer. Je vous confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige
de vous que vous me juriez de garder un silence inviolable sur ce que je
vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a demand. Sur cela elle m'a
cont, que le Margrave avoit commenc  lui faire la cour aprs notre
dpart pour Berlin, et qu'il avoit conu une si haute estime pour elle,
qu'il avoit rsolu de l'pouser; qu'il vouloit la faire dclarer
comtesse de l'empire, afin qu'elle pt prendre le rang de princesse
aprs son mariage; qu'il vouloit en ce cas quitter tout--fait Bareith
et s'tablir avec elle  Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital
assez considrable qu'il placeroit dans quelque pays tranger, et qui
lui servant de douaire la mettroit  l'abri de toutes les chicanes que
le prince hrditaire pourroit lui faire, et que le Margrave n'attendoit
que l'enterrement de son fils, pour faire part  Votre Altesse royale de
son dessein. Je lui ai reprsent, que ni Votre Altesse royale ni le
prince hrditaire ne consentiroient jamais  un tel mariage; que le roi
soutiendroit Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille
toit dans les tats de ce prince, qui pourroit se venger sur nos parens
du tort qu'elle vouloit faire  Votre Altesse royale; que la gouvernante
seroit oblige de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit  la mort et
qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pt donner dans de pareilles
chimres. Ce ne sont point de chimres, m'a dit ma tante; je ne sais
pourquoi je ne profiterois pas de la fortune, qui se prsente pour moi;
quel tort ferai-je au prince hrditaire et  Son Altesse royale? si ce
n'est pas moi qui pouse le Margrave, c'en sera une autre, et au bout du
compte le Margrave n'a pas besoin de leur consentement. Mais, si vous
avez des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je crverai,
mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez garde  ce que vous
ferez, lui ai-je dit, et ne traitez pas cela en bagatelle, car j'en
prvois de terribles suites. Oh! vous n'tes qu'une jeune personne, a
dit la tante, vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fche
de vous avoir confi mon secret, au moins gardez-vous d'en parler 
personne; j'irai  Himmelcron, et je tcherai peu  peu de prvenir ma
soeur l-dessus, car elle n'en sait rien.

De ma vie je n'ai t si surprise; une foule de rflexions me roulrent
d'abord dans la tte. Le temps toit court; Mlle. de Sonsfeld devoit
venir le jour suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me
faire part de tout ce beau dessein. J'effaai d'abord ce que la Marwitz
avoit crit et je fis appeler le prince hrditaire, auquel je fis part
de tout ce mystre. Nous nous mmes  la torture pour chercher l'un et
l'autre des expdients, sans en trouver.

Je m'tois fort altre. Je fis la malade le soir  table, mon trouble
m'empchant de tenir contenance. Nous ne pmes dormir de toute la nuit,
le prince hrditaire et moi, et ne fmes que nous promener par la
chambre. La chose toit de grande consquence de toutes faons.
Premirement il n'toit gure honorable pour nous d'avoir une belle-mre
si fort au dessus de notre caractre: secondement cette belle-mre ne
pouvoit que nous faire un tort infini, achever de ruiner le pays, et qui
plus est, de nous brouiller de nouveau avec le Margrave; troisimement
la gouvernante, que j'aimois comme ma mre et qui m'toit attache 
brler, et la Marwitz  laquelle je voulois un bien infini, toient
obliges de me quitter et devenoient les plus malheureuses personnes du
monde, car le roi les auroit forces  retourner  Berlin, o il les
auroit fait enfermer, et en quatrime lieu cette aventure ne pouvoit que
me faire un tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que je
m'tois laiss duper, personne ne pouvant que souponner ma gouvernante
et ma soeur d'intelligence pour me tromper. Tout cela me mit si fort le
sang en mouvement, que malgr tous les efforts que je fis je ne pus me
contraindre le lendemain, de faon que ds que la Flore m'eut envisage
elle remarqua que j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air
embarrass dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit dcouvert le pot
aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose  se reprocher on est
craintif). Elle persuada donc au Margrave d'attendre encore  me parler,
jugeant qu'il n'en toit pas encore temps. Aprs avoir fait cette
dmarche, elle fit de cruels reproches  la Marwitz sur son
indiscrtion, mais cette fille la rassura si bien, qu'elle trouva moyen
de lui tirer encore les vers du nez. La Flore lui parla avec une
satisfaction extrme de sa future grandeur. Je pourrai, dit-elle,
prtendre le rang sur Son Altesse royale en qualit de belle-mre, et le
Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la prsance,
mais je ne manquerai jamais  ce que je dois  la princesse hrditaire,
et je tcherai de lui rendre toutes sortes de bons services. Je veux
attendre encore quelque temps avant que de lui dcouvrir tout ceci; je
tcherai de la gagner, le Margrave fera la mme chose, et  force de
caresses elle donnera les mains  ce que nous voudrons.

La Marwitz ne manqua pas de me rapporter tout ceci. Aprs avoir bien
rumin dans ma cervelle, je rsolus d'avertir la gouvernante de ce qui
se passoit. Mais pour ne point compromettre la Marwitz, je feignis
d'avoir reu un billet anonyme, par lequel on m'informoit de tous ces
beaux projets. Mdme. de Sonsfeld jeta d'abord feu et flammes, disant que
c'toit une invention de ses ennemis, qui vouloient la perdre elle et sa
famille. Mais sur les fortes preuves que je lui donnai de la probabilit
qu'il y avoit au contenu du billet, elle s'appaisa peu  peu. Je lui fis
envisager ensuite les frquentes visites que le Margrave faisoit  sa
soeur, ls gards et les considrations qu'il avoit pour elle et mille
petites choses, auxquelles je n'avois pas moi-mme fait rflexion, mais
qui toient frappantes aprs l'avis. Ma gouvernante leva les yeux et les
mains au ciel en fondant en larmes. Dans son premier mouvement elle
vouloit aller chanter pouille au Margrave, ensuite elle vouloit demander
son cong et emmener sa soeur avec elle. Ce n'toit point ma compte que
tout cela. Je lui reprsentai tant et tant qu'il falloit rompre cette
intrigue par la douceur et par des remonstrances qu'on feroit  sa
soeur, qu'enfin elle consentit  ce que je voulus. La Flore revint
encore plusieurs fois  Himmelcron. La gouvernante ne pouvoit s'empcher
de la picoter sur les longues conversations qu'elle avoit avec le
Margrave, mais je la tourmentois tant qu'elle gardoit encore le silence.

Nous retournmes enfin le 20. de Dcembre en ville. Ce fut l que son
humeur violente ne pouvant plus se contenir, elle traita sa soeur de
Turc  More et lui dit que je savois toutes ses menes. La Flore avoit
un gnie trs-born. La gouvernante qui toit de beaucoup plus ge
qu'elle, avoit eu soin de son ducation, ce qui toit cause qu'elle
avoit conserv une espce de crainte pour elle. Cette pauvre fille se
laissa intimider et lui confessa tout ce que je viens d'crire. Elle lui
montra mme des lettres du Margrave, dans lesquelles il lui faisoit part
de plan qu'il avoit fait pour la sret de son tablissement en cas
qu'elle devnt veuve, et ses lettres toient remplies des promesses les
plus flatteuses. La gouvernante, aprs les avoir lues, lui dit, qu'elle
devoit venir avec elle sur-le-champ chez moi et me porter ses lettres,
et que l elle devoit en crire une en ma prsence au Margrave et rompre
une fois pour toutes avec lui, sinon qu'elle, la gouvernante, partiroit
sur l'heure, et que si la Flore ne vouloit pas la suivre, elle
trouveroit bien moyen de la tirer de Bareith d'une ou d'autre faon. Le
ton ferme avec lequel Mdme. de Sonsfeld lui parla, lui fit peur. Elle
vint chez moi. Aprs m'avoir fait le rcit de tout son roman elle voulut
me faire accroire, qu'elle n'avoit eu aucun dessein d'accepter les
offres du Margrave. Je fis semblant d'tre sa dupe. Elle me fit lire les
lettres qu'elle avoit reues de lui. Je lui parlai avec douceur et
amiti, mais en mme temps je lui fis comprendre, que je ne donnerois
jamais les mains  ce mariage. Le prince hrditaire lui fit beaucoup de
promesses, d'avoir toute sa vie soin d'elle, mais il lui dit  peu prs
les mmes choses que moi. Pour princesse, lui dis je, vous ne le serez
jamais; vous ne pouvez le devenir que par l'Empereur et ce prince a trop
de considration pour le roi, pour faire une chose qui le dsobligeroit
si fort, et pour tre marie de la main gauche, je vous crois le coeur
trop bien plac, pour accepter un pareil poste; vous voyez bien que
c'est une chose impossible. Sur cela elle me promit d'crire si
fortement au Margrave, qu'elle lui teroit cette ide totalement de
l'esprit; mais que pouvant nanmoins nous tre de quelque utilit par
l'ascendant qu'elle avoit sur lui, elle vouloit se mnager, de faon
qu'elle pt nous rendre service, et le tenir en bride en mme temps.
Elle tint parole, et je fus charme d'avoir rompu si heureusement cette
mchante affaire. Il faut pourtant que je fasse son portrait ici.

Mlle. de Sonsfeld n'a que cinq pieds; elle est extraordinairement
replte et boite du pied gauche; elle avoit t une beaut parfaite dans
sa jeunesse, mais la petite vrole lui avoit si fort grossi les traits,
qu'elle ne pouvoit plus passer pour telle; cependant tout son visage est
prvenant et ses yeux si spirituels, qu'on y est tromp; sa tte, trop
grande pour son petit corps, la fait parotre naine, mais cependant sa
figure n'est point frappante; elle a bonne grce, des faons et des
manires qui dnotent qu'elle a t dans le grand monde; son coeur est
excellent, elle est douce et serviable, et en un mot, il n'y a rien 
redire  son caractre; sa conduite a toujours t des plus rgles;
mais le ciel ne l'avoit pas doue d'esprit; elle a une certaine routine
du monde, qui est cause qu'on ne remarque pas ce dfaut, et ce n'est que
dans le particulier qu'on s'en aperoit; les avantages que le Margrave
lui avoit offerts, l'avoient blouie, son amour propre et son ambition
l'avoient sduite et son peu de gnie l'avoit empch d'en prvoir les
consquences.

Le Margrave commena bien tristement l'anne 1734, puisque ce fut par la
perte de ses esprances. Il pleura beaucoup en recevant la fatale lettre
de la Flore,  ce qu'elle me conta. Cependant ce premier mouvement
pass, il se flatta de nouveau de la rduire.

Ma sant toit toujours le mme. Je n'avois plus de fivre continue,
mais elle venoit tous les soirs. Cela ne m'empchoit pas de voir du
monde, mais je m'ennuyois beaucoup, et d'ailleurs j'tois toujours
mlancolique, quoique je me contraignisse si fort, qu'il n'y avoit que
ceux qui toient autour de moi qui le remarquassent. Cette mlancolie
provenoit en partie de ma maladie, et en partie de tous les chagrins qui
j'avois essuys  Berlin, et qui m'avoient accoutume  rver et  tre
toujours pensive.

Le rgiment imprial du prince Guillaume tant devenu vacant par sa
mort, on conseilla au Margrave de le demander pour son fils. Ce rgiment
avoit t lev par le Margrave George Guillaume  condition, qu'il
resteroit  la maison. Le Margrave me chargea d'crire  ce sujet 
l'Impratrice. Cette princesse me rpondit fort obligeamment et
m'accorda ma prire. Le prince hrditaire en eut beaucoup de joie,
aimant fort le militaire, qui toit sa plus grande passion.

Nous tions dans le temps du carnaval. La Marwitz qui faisoit ce qu'elle
pouvoit pour me dissiper, me proposa de faire ensorte qu'il y et une
Wirthschaft. Le prince hrditaire qui aimoit  se divertir, me pressa
aussi de disposer le Margrave  cela. La chose toit assez difficile. Le
Margrave n'toit point port pour les plaisirs; il s'en faisoit un cas
de conscience, et son aumnier, pitiste outr, le confirmoit dans ses
ides. La Flore  qui nous en parlmes, promit de faire russir la
chose. En effet elle sut si bien tourner l'esprit du Margrave, qu'il
vint me proposer cette fte. J'y topai d'abord. Il me pria de l'ordonner
telle que je la voudrois,  condition qu'il ne se masqueroit point. Cet
amusement n'est connu qu'en Allemagne. Il y a un hte et une htesse qui
traitent; les autres masques reprsentent tous les mtiers et
professions diffrentes qu'il y a au monde. On ne met point de masque
devant le visage  ces sortes de ftes, et c'toit pour cela que la
Marwitz avoit invent cela, sachant bien qu'il seroit inutile de
proposer un bal masqu, que le Margrave n'auroit jamais souffert.

Je fis dcorer toute la salle, qui est d'une grandeur immense, comme un
bois, au bout duquel on voyoit un village avec son htellerie, ayant
pour enseigne la bonne femme sans tte. Cette htellerie toit toute
construite d'corce d'arbres, et son toit toit couvert de lampions.
Elle contenoit une table de cent couverts, dont le milieu reprsentoit
un parterre, orn de divers jets d'eau. Les maisons de paysans
enfermoient des boutiques de rafrachissemens. Le bal commena aprs
souper. Tout le monde fut charm de cette fte et se divertit trs-bien.
Il n'y eut que moi qui eusse l'ennui en partage, car le Margrave ne
cessa de m'entretenir de sa dsagrable morale, et m'obsda si bien tout
le soir, que je ne pus parler  personne, quoiqu'il y et beaucoup
d'trangers avec lesquels j'aurois volontiers li conversation.

Le dimanche aprs, l'aumnier du Margrave prcha publiquement contre
cette masquerade. Il nous apostropha tous en pleine glise, et quoiqu'il
y pargnt le Margrave en public, il lui fit des reproches si durs dans
son particulier, d'avoir donn les mains  un tel pch, que le pauvre
Margrave se crut damn  toute ternit. Il fit tant de sermens  cet
ecclsiastique, de ne plus souffrir de pareils plaisirs dans son pays,
qu'il en reut enfin une absolution. Mais ce prince ne s'en tint pas l
et voulut aussi faire abjurer les plaisirs au prince hrditaire.
Celui-ci trouva moyen d'luder le serment qu'il prtendoit de lui, ce
qui dplut fort au Margrave. Une aventure qui arriva alors augmenta
encore sa superstition, et nous auroit rduits  vivre comme les
religieux de la Trappe, si le prince hrditaire ne s'toit donn la
peine d'approfondir le faux.

Depuis la mort du prince Guillaume une terreur panique s'toit empare
de tous les esprits. Il y avoit tous les jours des histoires de
revenans, qu'on prtendoit avoir vus au chteau, les unes plus ridicules
que les autres. Le soin de ma conservation fit agir un esprit en chair
et en os en ma faveur. L'on croit toujours ce que l'on souhaite. Un
bruit de ville me faisoit passer pour enceinte. Comme j'tois persuade
que ce bruit toit faux, moiti pour m'amuser, moiti pour le bien de ma
sant, auquel les mdecins avoient prescrit beaucoup d'exercice,
j'apprenois  monter  cheval. Le Margrave m'avoit donn un cheval noir
fort doux, et comme j'tois fort foible, je ne montais tout au plus
qu'un quart d'heure. Toute nouveaut est mal reue. Cette mode, fort en
vogue en Angleterre et en France, n'toit point introduite en Allemagne.
Tout le monde cria contre, et ce fut ce qui donna lieu aux revenans. On
vient bientt avertir le Marchal de Reitzenstein, qu'un spectre d'une
figure effrayante apparoissoit tous les soirs dans un des corridors du
chteau, et prononoit d'une voix terrible ces tonnantes paroles: dites
 la princesse du pays, que si elle continue  monter le cheval noir,
elle en aura grand malheur, et qu'elle se garde bien de sortir de sa
chambre pendant la dure de six semaines. Mr. de Reitzenstein, fort
superstitieux de son petit naturel, avertit aussitt le Margrave de
cette apparition; sur quoi dfense expresse me fut faite de ne pas
sortir du chteau, ni d'aller au mange.

Cela m'affligea beaucoup, et surtout que ce ft pour une si pauvre
raison. J'assurai le Margrave que tout cela n'toit qu'un jeu jou. Le
prince hrditaire lui fit mme part de conjectures qu'il tiroit
l-dessus, et fit tant d'instances au Margrave, qu'il lui permit enfin
d'approfondir la chose. Le prince introduisit des gens affids par
toutes les issues par o l'esprit pouvoit passer, mais il toit si bien
inform, qu'il ne se montra point les jours qu'on l'pioit. Le prince
promit enfin une grosse rcompense  celle qui l'avoit dnonc, si elle
pouvoit dcouvrir ce que c'toit. La pauvre femme prit une lanterne
sourde avec elle et n'eut que le temps d'envisager le spectre. Il avoit
bien pris ses prcautions, et lui souffla un poison si subtil dans les
yeux, qu'elle en perdit la vue. Elle dposa que l'esprit avoit deux
coques de noix sur les yeux, qu'il avoit tout le visage emmaillot dans
de la toile grise, de faon qu'elle n'avoit pu le reconnotre. Cette
dcouverte ne dissipa point la bigotterie du Margrave, ou plutt sa
mauvaise humeur contre nous. Le prince hrditaire jugea, que pour nous
mettre  l'abri de toute brouillerie, nous ferions bien de nous
loigner. Il y avoit dj long-temps que nous devions une visite au
Margrave d'Anspac; nous prmes ce temps critique pour nous en acquitter,
et nous partmes le 21. de Janvier.

La prdiction du spectre pensa s'accomplir. En passant par dessus un
prcipice d'une hauteur prodigieuse, la roue de devant sortit de
l'ornire, et nous aurions culbut, si mes heyducs n'avoient arrt le
carosse par les roues de derrire. Le Margrave, la Marwitz et ma
gouvernante en sortirent avec peine, le rocher empchant qu'on pt
ouvrir tout--fait la portire. Mes gens s'imaginant que nous tions
tous hors de la voiture, laissrent chapper les roues. La frayeur me
donna de forces et de l'adresse; je franchis la portire d'un saut, mais
les deux pieds me glissrent et je tombai sous le carosse dans le temps
qu'il recommenoit  marcher. La Marwitz et un officier prussien, qui
nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me retirrent de l,
sans quoi j'aurois t roue. Comme je m'tois fort effraye, on me fi
prendre un peu de vin pour me remettre, aprs quoi nous continumes
notre voyage.

Ce n'toit que depuis la nuit que le dgel toit venu. Le soleil
commenoit  faire place aux ombres, pour parler en style de roman, et
nous avions une rivire  passer. Cette rivire toit gele, mais 
peine y fmes-nous entrs, que la glace se rompit et que les chevaux et
le carosse tout pench et  demi renvers y restrent. Il fallut nous
retirer de l  force de poulies et avec de trs-grandes prcautions,
sans quoi nous aurions pu nous noyer trs-facilement.

Nous arrivmes enfin  Beiersdorf, o je me couchai d'abord, tant 
demi-morte de fatigue et de toutes les frayeurs que j'avois eues, et
nous nous rendmes le lendemain au soir  Anspac. J'y fus reue comme la
premire fois, et comme j'ai dj fait la description de cette cour, je
ne m'arrterai pas au sjour que j'y fis. J'en repartis le 8. de Fvrier
et arrivai le jour suivant  Bareith.

De nouveaux dsastres nous y attendoient. Dans le temps que je m'tois
marie, le roi avoit fait une convention avec le Margrave, qui toit,
que ce prince permettroit les enrlemens prussiens dans son pays pour
trois rgimens,  savoir celui de mon frre, celui du prince hrditaire
et celui du prince d'Anhalt. Mr. de Munichow, capitaine du rgiment de
Bareith, y toit pour avoir soin des recrues. C'toit un jeune homme,
grand favori de mon frre et fils de ce prsident Munichow, qui lui
avoit rendu tant de bons services pendant sa dtention. Mon frre
l'avoit fort recommand au prince hrditaire. C'toit un bon garon,
mais qui n'avoit pas invent la poudre. Il vint au devant de nous 
Streitberg, o nous devisons dner, et annona d'abord au prince
hrditaire, qu'il avoit fait la capture d'un homme de six pieds. Cet
homme, disoit-il, toit de Bamberg et avoit voulu s'engager dans un
autre rgiment, ce qui l'avoit dtermin  l'enlever de force proche de
Bareith, et si secrtement, que personne n'en savoit rien, et de
l'envoyer  Basewaldt. Il ajoutoit  cela, que c'toit un garnement qui
n'toit d'aucun usage dans la socit, et qu'ainsi il jugeoit que cette
affaire ne feroit point de bruit.

Le prince hrditaire me fit part de cette belle prouesse de Munichow et
prvit qu'il en auroit du chagrin. Il le tmoigna mme  Munichow, mais
ce garon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardes dans
toute cette entreprise, que nous crmes que peut-tre la chose ne
transpireroit point. Ce qui me fit juger que le Margrave l'ignoroit,
fut, qu'il nous reut trs-bien. Il se rendit mme le 12. de Fvrier 
Himmelcron.

Nous ne pensions plus du tout  toute cette histoire, lorsque Mr. de
Voit vint le soir  minuit nous faire rveiller, et demanda instamment 
nous parler. Il vint nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller priv,
mais qui n'toit pas d'une famille distingue, toit venu le trouver sur
la brune et l'avoit charg de nous avertir, qu'il venoit de Himmelcron,
o il avoit trouv le Margrave dans une si violente colre, qu'il ne
l'avoit vu de sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit
l'action de Munichow; qu'il souponnoit son fils d'y avoir tremp, et
qu'il avoit jur de s'en venger d'une faon clatante; qu'il reviendroit
le lendemain en ville, et que nous n'avions qu' prendre nos mesures
d'avance, puisqu'il craignoit tout pour le prince hrditaire.

Cet avis nous jeta dans des transes mortelles. Nous tnmes le conseil
des rats, car tous les expdiens toient inutiles et le prince
hrditaire ne pouvoit que prendre le parti de la soumission; mais si
celui-l ne servoit de rien, tout toit perdu. Nous passmes une cruelle
nuit.

Ds que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante. Encore nouveau
conseil sans conclusion. Enfin je parlai  la Flore. Elle me promit
d'employer tout son crdit, pour raccommoder cette mchante affaire,
mais elle craignoit de ne pas russir, parcequ'on avoit si peu d'gard 
faire plaisir au Margrave, qu'on ne pouvoit le condamner s'il nous
payoit de la mme monnoie. Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette
nigme  laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois
pas que ni le prince hrditaire, ni moi eussions en rien manqu  ce
que nous devions au Margrave. Elle leva les paules sans me rpondre. Je
compris trs-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne pas le
comprendre, et comme je la pressai de parler plus clairement, ne sachant
que me rpondre, elle me dit, que je turlupinois le Margrave et le
traitois comme un petit gnie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai
dit, repartis-je qu'il a un petit gnie, je n'ai dit que la vrit, mais
je n'ai jamais parl de lui sur ce pied qu' des personnes dont j'tois
sre, qu'elles n'en feroient pas mauvais usage, comme votre soeur et
vous. J'avoue qu'il a raison d'tre fch, car j'ai dsapprouv la
conduite de Munichow, ds que j'ai appris cette belle aventure, et quand
mme il en parlerait un peu fortement  son fils, je ne pourrois le
dsapprouver, pourvu seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce
cas il se mettra dans son tort.

Je passai toute l'aprs-dne dans des inquitudes mortelles. Je
connoissois les emportemens du Margrave, et je savois qu'il toit
capable de tout dans son premier mouvement. Il arriva enfin  cinq
heures. Le prince hrditaire le reut, comme de coutume; au bas de
l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave lui fit
mille caresses et s'entretint une grosse heure avec lui, aprs quoi il
lui dit, qu'il avoit un peu  faire et qu'il se rendroit bientt chez
moi.

Le prince hrditaire revint triomphant. Il me fit les loges de son
pre, en prsence de la Flore, et dit, que jamais il n'oublieroit la
modration qu'il lui tmoignoit en cette rencontre; que le Margrave
l'avoit beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit maltrait,
quoique dans le fond il ft innocent et qu'il n'et point de part 
cette violence. Mais il changea bientt de langage, car on vint
l'avertir un moment aprs, que Mr. de Munichow toit arrt avec deux
sous-officiers du rgiment de Bareith.

Il n'y avoit pas long-temps que les Hollandois avoient fait arquebuser
un officier prussien qui avoit voulu enrler sur leur territoire, et je
me ressouviens, que le Margrave avoit fort approuv cette action. Je ne
doutai nullement qu'il ne prpart le mme sort  Munichow. Cela me fit
frmir; j'en prvoyois les suites les plus affreuses, et je ruminois
dj dans ma tte, comment on le tireroit de ce mauvais pas, lorsque le
Margrave entra. Il me fit un accueil trs-obligeant. J'tois fort
altre, mais comme nous devions souper, je ne lui parlai de rien. Au
sortir de table je m'approchai de lui, Votre Altesse, lui dis-je, a
sujet d'tre fche de la violence que Munichow vient de commettre;
j'avoue, que son procd est inexcusable et qu'il mrite l'indignation
de Votre Altesse; le prince hrditaire l'en a fort rprimand et le
condamne autant que moi, mais comme sa dtention pourroit me causer
beaucoup de chagrin de la part du roi, qui prendra cette affaire fort 
coeur, je supplie Votre Altesse de le faire relcher en ma
considration; c'est la premire grce que je Lui demande, et je suis
persuade qu'Elle ne me la refusera pas. Il m'couta d'un grand sang
froid, puis prenant un ton de souverain: Votre Altesse royale, me
dit-il, me demande toujours des grces que je ne puis lui accorder; le
fait est atroce; l'homme qu'on a enlev est un prtre catholique, on l'a
garrott et trait de la faon la plus cruelle, et cela, pour ainsi,
dire, en ma prsence; outre les affaires que cela me fera avec l'vque
de Bamberg, je ne puis souffrir qu'on manque de cette faon au respect
qui m'est d, et  l'autorit que Dieu m'a mise en main; tant que je
vivrai, je ne souffrirai jamais de pareilles violences dans mon pays, et
si mon fils y avoit part, je souhaiterois qu'il ne ft jamais n, ou
qu'il ft crev au berceau; je suis le matre ici, et je saurai faire
connotre  tous ceux qui veulent se mler d'agir contre mon autorit,
que je suis tel. Je crois, lui dis-je, Monseigneur, que personne n'en
doute, et je serois au dsespoir, si Votre Altesse s'imaginoit que le
prince hrditaire ait eu part  toute cette affaire. Je ne le crois pas
non plus, Madame, mais mon fils auroit mieux fait de m'avertir lui-mme
de tout ceci; je crois cependant que Munichow lui aura rapport les
choses diffremment. Cela est vrai, lui dis-je, mais si j'osois ajouter
un mot? Vous pouvez dire ce qu'il vous plaira, Madame. Eh bien donc,
repris-je, que Votre Altesse fasse succder la clmence  la justice, et
qu'Elle se contente de la satisfaction qu'Elle s'est donn en faisant
arrter Munichow, qu'Elle le fasse relcher demain, et le prince
hrditaire le fera partir sur-le-champ; c'est un favori de mon frre,
il lui a des obligations  lui et  toute sa famille, et il sera
trs-reconnoissant s'il apprend que Votre Altesse a eu la considration
de le relcher en faveur des services qu'il lui a rendus. Je supplie
Votre Altesse royale de ne plus me parler sur ce sujet, je dois savoir
ce que j'ai  faire et je lui souhaite le bon soir.  ces mots il sortit
et me laissa stupfaite.

Le prince hrditaire me trouva encore toute altre de ce beau
discours. Nous jugemes tous les deux que l'affaire devenoit srieuse.
Le prince hrditaire toit dans une colre terrible contre son pre; je
n'tois pas moins anime contre lui. Le Margrave avoit raison de
ressentir le manque de respect qu'on avoit eu pour lui, mais il auroit
pu s'y prendre d'une autre faon, en parler  son fils, faire arrter
l'officier et m'accorder ensuite son largissement; mais la fausset
avec laquelle il en agissoit, toit inexcusable, et dcouvroit
suffisamment les sentimens de son coeur, qui ne nous toient rien moins
que favorables. Munichow fut examin dans les formes. Il nia qu'il et
fait maltraiter l'homme en question, et protesta qu'il avoit ignor son
caractre de prtre, cet homme n'en ayant pas port les habits. Il fut
interrog deux fois le mme jour sans qu'on en pt tirer autre chose. La
Flore de son ct n'avoit rien pu obtenir du Margrave. Je me rsolus
donc de faire la malade et de me mettre au lit. On fit ce que l'on put
pour l'attendrir sur mon sujet, en lui disant que j'tois malade de
chagrin; il n'en fit que rire.

Jusque-l j'avois tch de raccommoder tout cela par la douceur, mais
Munichow ayant fait avertir le prince hrditaire qu'on avoit redoubl
ses gardes, et qu'on le traitait comme un criminel auquel on veut faire
le procs, je jugeai qu'il toit temps d'employer d'autres moyens pour
le tirer de ce mauvais pas. J'envoyai chercher le baron Stein, premier
ministre. Je lui dtaillai les suites fcheuses que pouvoit avoir le
procd du Margrave, s'il vouloit se porter  des violences contre
Munichow; en un mot, je lui fis une si terrible peur du roi, qu'il me
promit d'employer tous ses efforts pour flchir le Margrave. Tout
effray de ce que je lui avois dit, il s'enfuit chez ce prince, qu'il
sut si bien intimider qu'il fit relcher Munichow sur-le-champ. Il
chargea le baron Stein de me dire, qu'il ne prtendoit point que
Munichow partt, qu'il vouloit lui faire des politesses et qu'il me
prioit instamment de raccommoder cette affaire auprs du roi. Je le fis
remercier des gards qu'il avoit marqu avoir pour moi, en m'accordant
ma prire, et je lui fis dire, que le prince hrditaire renverroit Mr.
Munichow tout de suite  son rgiment, parcequ'il ne vouloit point
garder autour de lui des gens qui avoient eu le malheur d'offenser son
pre; que je ferois au roi le dtail de tout ce qui s'toit pass, et
que je ne doutais pas que cette affaire ne ft bientt assoupie. Il fut
charm de mon procd. Mr. Munichow prit cong de lui et la paix fut
rtablie. Le prince hrditaire obtint mme du roi que le prtre ft
relch, de faon que le Margrave reut toute la satisfaction qu'il
avoit pu exiger.

Je commenois  peine  respirer et  me tranquilliser, que je fus
replonge dans de nouvelles inquitudes. Elles furent causes par une
lettre du roi. Ce prince me mandoit, qu'ayant accord  l'Empereur les
10,000 hommes stipuls dans le trait de Vienne, il comptoit faire
lui-mme la campagne sur le Rhin, et qu'il prtendoit que le prince
hrditaire la ft avec lui; que je devois en parler au Margrave de sa
part et faire ensorte qu'il y consentt. Le prince hrditaire le
souhaitoit passionnment; se voyant soutenu du roi, il ne dsespra pas
d'y disposer son pre. Pour moi, en revanche, j'y tois fort contraire.
Je connoissois le prince hrditaire; il avoit une ambition dmesure de
se distinguer; sa principale passion toit pour le militaire; il toit
vif et bouillant. Tout cela me faisoit craindre qu'il ne s'expost trop
et qu'il ne lui arrivt un accident. Je n'avois rien de si cher au monde
que lui; nous ne faisions qu'un coeur et qu'une me; nous n'avions rien
de cach l'un pour l'autre, et je crois que jamais deux coeurs n'ont t
unis comme les ntres. Malgr cela je me vis contrainte de montrer la
lettre du roi au Margrave. Je trompai cependant le prince hrditaire.
Je trouvai moyen d'en parler d'avance au ministre et de faire ensorte
qu'on lui dconseillt de laisser partir le prince. Je n'eus aucune
peine pour cela; il toit devenu fils unique depuis la mort de son
frre. Ils dsapprouvrent unanimement l'ide du roi et me promirent
d'agir si bien, que le Margrave ne donneroit jamais les mains  ce beau
projet. Ayant ainsi prpar mes cartes, j'en parlai au Margrave. Il me
parut embarrass et me dit, qu'il vouloit y penser. Le prince
hrditaire remuoit de son cot ciel et terre, pour persuader son pre 
le laisser partir; mais personne ne vouloit se mler de cela, de faon
que le Margrave crivit lui-mme au roi, qu'il ne souffriroit jamais que
son fils ft la campagne, que toute l'esprance du pays toit fonde sur
ce fils et que tout son pays s'y opposoit. Cette rponse ferma pour
quelque temps la bouche au roi et me tranquillisa aussi.

Je n'ai point fait mention de ma belle-soeur, la princesse Charlotte.
Elle toit folle  tre mise aux petites maisons. Il lui prenoit les
vapeurs noires qui la rendoient de temps en temps furieuse. Le Margrave
toit oblig de la battre dans ce temps-l, sans quoi personne n'en
pouvoit venir  bout. Les mdecins prtendoient, que ces frnsies lui
provenoient d'un temprament trop amoureux, et que le seul moyen de la
gurir toit de la marier. Leur jugement n'toit point faux, on en
remarquoit la vrit par diverses circonstances que je ne puis dtailler
ici. Elle paroissoit en public le matin et le soir, et on la gardoit 
vue le reste du temps. Lorsqu'elle voyoit un homme elle rioit et lui
faisoit des signes. On tchoit toujours de donner une tournure  cela,
et on plaoit des dames vis--vis d'elle, pour empcher qu'elle ne
s'oublit pas.

Le duc de Weimar avoit des vues sur elle depuis long-temps. C'est un des
princes les plus puissants de la maison de Saxe, mais qui passoit pour
tre aussi fou dans son genre, que la princesse l'toit dans le sien, de
faon que c'toit un mariage trs-bien assorti. Il s'adressa  Mr.
Dobenek, pour avoir le portrait de ma belle-soeur. Quoiqu'il ft
trs-dsavantageux pour la princesse, il en fut charm. Il la fit
demander dans toutes les formes au Margrave,  condition nanmoins,
qu'on ne feroit point clater ses prtentions, jusqu' ce qu'il ft 
Bareith. Le Margrave y topa tout de suite, comme on peut bien se
l'imaginer et on commena sous main  faire tous les prparatifs des
noces.

La princesse Wilhelmine avoit aussi pous le prince d'Ostfrise depuis
quelques mois n'ayant pu se rsoudre d'aller en Danemarc.

J'en reviens au duc de Weimar. Il arriva comme Nicodme dans la nuit,
car il ne fit annoncer sa venue que quelques heures auparavant. Le duc
de Cobourg se fit annoncer en mme temps, ce qui nous fcha beaucoup,
car ce prince devoit hriter de la plus grande partie du pays de Weimar
aprs dcs du duc sans enfans mles. Comme ce prince n'en avoit point,
nous crmes que le duc de Cobourg venoit exprs pour rompre ce mariage.
Ils arrivrent l'un et l'autre le soir. Le Margrave qui n'aimoit ni le
monde ni les trangers, me pria de faire les honneurs de la maison, et
ordonna  toute sa cour de suivre mes ordres. Ces deux princes furent
donc mens tout de suite chez moi.

Celui de Weimar est petit et maigre comme une haridelle. Il me fit un
compliment fort bien tourne, et je ne lui trouvai aucun ridicule le
premier jour. Il considra beaucoup la princesse qui toit belle comme
un ange, et que j'avois fait adoniser le mieux que j'avois pu.

Le duc de Cobourg est grand trs-bien fait et sa physionomie est de plus
prvenante. Il est trs-poli, et c'est un prince qui a beaucoup de bon
sens et qui est fort estimable par la bont de son caractre.

Le lendemain le duc de Weimar commena  se dcouvrir un peu plus. Il ne
m'entretint pendant deux heures que de mensonges si grossiers qu'il lui
auroit t impossible de mentir ainsi, s'il n'avoit t  l'cole du
diable. Tout ce jour se passa sans qu'il ft parler au Margrave, qui en
fut fort inquiet, et qui me pria pour l'amour de Dieu de faire ensorte
que ce mariage russit. Je ne veux point me compromettre avec le duc de
Weimar, me dit-il; il n'y a que Votre Altesse royale qui puisse finir
cette affaire; j'aurois un mortel chagrin si ce mariage se rompoit; ce
seroit une insulte faite  ma maison et qui tireroit  de trs-fcheuses
suites.

Je me rendis  ses instances, mais je me trouvai fort embarrasse, ne
sachant comment faire expliquer le duc. Celui de Cobourg me tira de
peine. Il me fit demander,  moi et au prince hrditaire, une audience
particulire. Il me dit, qu'il remarquoit bien que nous avions de la
dfiance de lui, tant l'hritier collatral du duc de Weimar; qu'il
venoit exprs se justifier auprs de nous; qu'il n'toit venu  Bareith
que dans l'intention de faire russir le mariage du duc; que ce prince
avoit des caprices terribles; que c'toit une tte sans cervelle, qui
n'avoit jamais de plan fixe et qui changeoit d'humeur vingt fois par
jour; que nous ne parviendrions jamais  nos fins en restant sur le qui
vive; que je devois en badinant le faire dclarer et faire les promesses
tout de suite; qu'il me seconderoit de tout son pouvoir; que la
princesse lui plaisoit fort et qu'il me rpondoit que les fianailles se
feroient encore le soir mme, si je voulois suivre son conseil. Nous le
remercimes beaucoup. Il me fit ma leon et pria le prince hrditaire
de ne s'en point mler, car, dit-il, il aime les dames, et Son Altesse
royale le fera sauter par-dessus le bton, si elle veut. Je fis avertir
le Margrave, de tout ceci, et le fis prier de se tenir prt  venir chez
moi au premier signal que je donnerois, afin qu'il pt tre prsent aux
fianailles.

Je commenai  prparer mes cartes ds midi. Je fis assembler toutes des
musiques enrages que je pus rassembler; des trompettes, des tymbales;
des cornemuses, des chalumaux, des trompes, des corps de chasse, enfin
que sais-je, qui nous corchrent les oreilles au point que nous tions
 demi sourds. Mon duc entra bientt dans son emphase de folie. Il la
mit dans tout son jour; on auroit dit qu'il toit possd. Il se leva de
table, joua lui-mme des tymbales, racla du violon, sauta, dansa et fit
toutes les extravagances imaginables. Au sortir de table je le menai
avec le duc de Cobourg la princesse et mes dames dans mon cabinet. Je
dbutai par lui parler de la guerre du Rhin et de condamner l'Empereur
de ce qu'il ngligeoit de lui donner le commandement de ses armes. Il
m'entassa alors gasconnade sur gasconnade et des rodomontades sans fin,
et finit un galimathias, qui dura toute une heure, par me dire, qu'il
feroit la campagne et que son quipage toit dj fait. Je n'approuve
point cela, lui dis-je, un prince comme vous ne doit point s'exposer;
vous avez de grandes esprances devans vous, vous pouvez encore devenir
lecteur de Saxe, quoiqu'il y ait une vingtaine de princes  envoyer 
l'autre monde, avant que vous puissiez y prtendre. Cela est vrai,
dit-il, mais je suis n pour les armes et c'est mon mtier. Je sais un
moyen d'accommoder tout cela, continuai-je, c'est de vous marier et
d'avoir bientt un fils, et alors vous pourrez aller en campagne, quand
vous le voudrez. Oh! dit-il pour des femmes, j'en trouverai cent pour
une; il y a trois princesses et deux comtesses  Hoff qui
m'attendent-l, mais elles ne sont pas de mon got et je les renverrai;
le roi, votre pre, Madame, vous a fait offrir  moi, il n'auroit
dpendu que de moi de vous pouser, mais je ne vous connoissois pas et
je refusai ses offres;  prsent j'en suis au dsespoir, car je vous
adore, oui, le diable m'emporte! je suis amoureux de vous comme un
chien. Que je suis malheureuse! lui dis-je, vous m'avez fait l'avanie de
me refuser; j'ai ignor cet affront jusqu' prsent, j'en veux tirer
satisfaction quoiqu'il en cote. Je contrefis la dsespre; le prince
hrditaire et mes dames rioient  n'en pouvoir plus. Enfin mon duc,
tout tremblant  mes pieds, s'gosilla  me faire des dclarations
d'amour, qu'il avoit apprises par coeur dans quelque roman allemand. Je
continuai toujours  faire la mchante. Il me dit enfin, qu'il toit
prt  me donner telle satisfaction que j'exigerois de lui. Eh bien! lui
dis-je, je ne puis en recevoir d'autre, que de vous faire pouser une de
mes parentes; voyez si vous en tes content. De tout mon coeur, me
dit-il, donnez-moi qui vous voudrez, et je veux que la foudre m'crase,
si je ne l'pouse sur-le-champ. Je n'ai pas besoin de chercher loin; en
voici une, lui dis-je, en prenant ma belle-soeur par la main et la lui
prsentant, elle est plus belle et plus aimable que moi, et vous ne
perdrez rien au troc. Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.
Peste! qu'elle est fire, dit-il, mais elle me plat et j'en suis
trs-content. J'envoyai chercher au plus vite le Margrave, lui faisant
dire, que ds qu'il viendroit, il devoit les faire changer de bagues. Ce
prince entra un moment aprs. Je lui dis aussitt, que j'avois pris la
libert de faire un mariage; qu'il n'y manquoit que son consentement;
que j'avois tant d'estime pour le duc, que je lui avois engag ma parole
de lui faire obtenir la princesse Charlotte, et que j'esprois que le
Margrave n'y seroit pas contraire. Le Margrave au lieu de me rpondre,
tint la couche ouverte, se mit  rire et demanda au duc, comment il se
portoit? Je crus que le duc de Coburg, le prince hrditaire et moi nous
sortirions de la peau de rage, car notre fou enfila un grand discours
avec le Margrave et ne pensa plus  faire la promesse de mariage. Il
fallut recommencer tout de nouveau  le mettre en train. Enfin  force
de pousser le Margrave, il lui fit promettre. On tira aussitt du canon.
Toute la cour et les dames de la ville toient dans mon antichambre.
Nous remes tout de suite les complimens. On tira aux billets eu on se
mit  table. Aprs le souper il y eut bal. Je me retirai aprs avoir
dans avec le duc de Weimar. Je n'en pouvois plus de fatigue, la gorge
me faisoit un mal terrible  force d'avoir parl.

Le lendemain matin Mr. de Comartin, colonel des gardes du duc, demanda 
me parler. Il dbuta par me faire bien des excuses sur la commission
dont il toit charg; que le duc toit comme un forcen; qu'il vouloit
partir et qu'il me faisoit dire, qu'il ne vouloit point se marier; qu'il
vouloit faire voeu de clibat et qu'en un mot tout ce qui s'toit pass
la veille n'avoit t que badinage. Comartin me dit, qu'il me
conseilloit de prendre la chose fort haut et de faire comme si cela
m'toit fort indiffrent. Je lui rpondis, qu'il n'avoit pas besoin de
me donner ces avis-l, qu'il n'avoit qu' dire au duc de ma part, que
j'avois cru lui faire beaucoup d'honneur en lui donnant ma belle-soeur;
que je me souciois fort peu de son alliance et qu'il me feroit une
sensible plaisir de partir le plutt qu'il se pourroit. Faites-lui aussi
un compliment de ma part, lui dit le prince hrditaire, et assurez-le
que je lui tmoignerai bientt moi-mme  quel point je suis charme de
son procd.

Je fis avertir le Margrave de ce qui se passoit, et le fis prier de
faire semblant d'ignorer tout cela, puisque j'esprois encore de
redresser cette affaire. Je n'eus pas tort. Comartin revint un moment
aprs me demander pardon de la part de son matre, et me prier pour
l'amour de Dieu de le raccommoder avec le prince hrditaire. Le duc le
suivit de prs. Je fis long-temps la mchante, mais enfin je me laissai
attendrir et le prince hrditaire en fit de mme. Nous rglmes
ensemble que les noces se feroient le jour suivant, le 7. d'Avril.

Je fis habiller la princesse dans ma chambre en robe et coffer en
cheveux, avec une couronne ducale de mes pierreries sur la tte. Nous
avions jou de bonheur jusque-l avec elle; son esprit avoit t plus
rassis et tranquille, mais lorsque je voulus lui mettre la couronne,
elle se mit  crier et  pleurer comme une folle, s'enfuyant d'une
chambre dans l'autre, se jetant  genoux  chaque sige qu'elle voyoit
et y faisant sa prire. Mlle. de Sonsfeld qui avoit le plus d'autorit
sur elle, lui demanda ce qu'elle avoit? Elle lui rpondit, qu'on vouloit
la faire mourir; qu'elle ne voyoit que des ennemis autour d'elle, qui
vouloient l'gorger. Enfin  forc de lui parler, nous dcouvrmes ce
qui donnoit lieu  cette peur panique. La princesse toit alle voir la
chapelle ardente, o reposoit le corps de son frre; la mme couronne de
mes pierreries, qu'elle devoit porter ce jour-l, avoit t pose sur un
coussin, proche du cercueil. Nous emes toutes les peines du monde  la
rassurer. Elle toit belle comme un ange. Ds qu'elle fut habille, le
Margrave et les deux ducs la vinrent prendre chez moi. Nous la
conduismes dans ma chambre d'audience, o elle fit sa renonciation. On
donna la bndiction un moment aprs dans la mme chambre. Il y eut
table de crmonie. On dansa aprs le souper la danse des flambeaux, et
ensuite je menai la marie dans sa chambre pour la dshabiller, pendant
que les princes rendoient le mme office au duc. Tout le monde s'toit
retir. Ds qu'elle fut couche, j'envoyai avertir le duc de venir.
J'attendis toute une heure; personne ne vint. J'y renvoyai une seconde
fois. Le prince hrditaire vint me dire, que le duc toit comme un
furieux et qu'il ne vouloit point se coucher; qu'ils s'toient servis
dj de toute leur rhtorique, sans en pouvoir venir  bout. Il nous
arrta de cette faon jusqu' quatre heures aprs minuit. Le prince
hrditaire fut oblig de lui faire encore peur et de le menacer de se
battre avec lui. Je me retirai ds qu'il fut au lit.

Les veilles et les fatigues achevoient de ruiner ma sant. Toutes les
mdecines que j'avois prises, ne m'avoient fait aucun effet et je
souffrois toujours.

Le jour suivant nous emes encore de nouveaux tripotages. Le duc se
plaignit de son pouse, l'accusant de n'avoir pas voulu consommer le
mariage. Ce train continua tout le temps qu'il resta  Bareith. Je ne
voulus pas m'en mler. Le Margrave et le prince hrditaire furent
obligs d'y mettre ordre. Enfin il partit le 14. d'Avril, et ce fut un
grand bonheur pour nous, car s'il toit rest plus long-temps, ils nous
auroit fait tourner la tte. Comme la duchesse n'avoit point encore de
dames, je fus charme de trouver ce prtexte pour loigner pendant
quelque temps Mlle. de Sonsfeld. Je lui donnai permission de rester six
semaines absente. Le prince hrditaire accompagna sa soeur jusqu'
Cobourg, o il ne s'arrta que quelques jours.

Le Margrave se rendit  Himmelcron, et le prince hrditaire et moi 
l'hermitage. J'y reus une lettre de la reine, qui me surprit beaucoup.
Elle me mandoit, que ma quatrime soeur, nomme Sophie, toit promise au
Margrave de Schwed, celui-mme qui m'avoit t destin. Elle faisoit des
loges surprenans de ce prince. Elle ne lui auroit jamais t si
contraire, disoit-elle, si elle l'avoit connu plutt. J'admirai
l'instabilit de toutes les choses humaines, et sur-tout l'inconstance
du coeur humain. Le Margrave avoit si bien gagn la reine par les
rapports qu'il lui faisoit, qu'elle avoit enfin donn les mains au
mariage de ma soeur. Mais ds qu'il fut promis, il leva le masque et se
montra tel qu'il toit, ce qui fut cause que peu de jours aprs je reus
une lettre de la reine toute contradictoire  l'autre, et qui toit
remplie d'horreurs contre ce prince. Je fus au dsespoir de ce mariage 
cause de ma soeur, que j'aimois tendrement. Elle n'toit pas belle, mais
son bon caractre, sa douceur, et mille bonnes qualits l'en
rcompensoient suffisamment. Elle sut si bien ramener son poux et
prendre un tel ascendant sur son esprit, qu'il devint doux comme un
mouton avec elle. Cependant tous les soins qu'elle s'est donns n'ont pu
corriger ce prince de ses dfauts; il est toujours le mme, hors qu'il
en agit comme un ange avec son pouse, qui est fort heureuse avec lui.

Mes alarmes, touchant la campagne du prince hrditaire, recommencrent.
Il intriguoit sous main, pour obtenir la permission du Margrave d'y
aller et je travaillois de mon ct pour l'empcher, de faon que nous
nous trompions tous deux. Mais une seconde lettre du roi que je reus,
me causa un cruel chagrin. En voici le contenu.

Je pars, ma chre fille, dans six semaines, pour aller au Rhin. Mon
fils et mes cousins feront la campagne avec moi; il faut que mon gendre
la fasse aussi. Doit-il planter des choux  Bareith, pendant que tous
les princes de l'empire vont  la guerre? Il passera dans le monde, pour
un poltron qui n'a point d'honneur; toutes les raisons du Margrave ne
valent rien. Rendez-lui la ci jointe et dites-lui, qu'il dshonore son
fils, s'il l'empche d'aller  la guerre. Rendez-moi une prompte rponse
et soyez persuade que je suis etc.

Mon Dieu! que devins-je en lisant cette lettre; je versai un torrent de
larmes. Le prince hrditaire me parla trs-fortement et me dit, que si
je ne dterminois son pre  le laisser aller, je le forcerois 
s'enfuir de Bareith et  faire la campagne sans son consentement. Je lui
rpondis, que tout ce qu'il pouvoit exiger de moi toit, que je n lui
serois pas contraire, mais que je ne persuaderais point le Margrave  le
faire partir. J'envoyai la lettre du roi  ce prince. Il m'crivit et me
pria de retourner en ville, o il y avoit bien des choses  me
communiquer et o il vouloit consulter le conseil sur cette affaire.

J'allai donc le 14. de Juin  Bareith. Le Margrave me montra la lettre
du roi, qui toit  peu prs dans les mmes termes que la mienne, et une
du comte Sekendorff. Ce gnral le prioit pour l'amour de Dieu de se
rendre aux dsirs du roi, lui reprsentant, qu'en voulant empcher le
prince hrditaire d'aller en campagne, on lui attireroit beaucoup de
mchantes affaires sur les bras; que la saison toit avance; que cette
campagne ne pouvoit durer long-temps et qu'il esproit lui relivrer son
fils sain et sauf et couvert de gloire, lorsqu'elle seroit acheve. Il
me demanda, ce que je pensois de tout cela? Je lui rpondis, que je
remettois toute cette affaire entre ses mains, qu'il toit pre et que
j'tois persuade, qu'il pseroit bien mrement le pour et le contre,
avant que de rien dcider. Il me parut fort inquiet. En effet tout le
pays toit contraire  la campagne et on disoit hautement, qui si le
Margrave souffroit que son fils y allt, ce seroit un signe qu'il ne
l'aimoit pas. Il rpondit donc au roi, que la proposition qu'il lui
faisoit toit de si grande consquence, qu'il ne pouvoit se dterminer
si vite. Le prince hrditaire de son ct toit d'une humeur
pouvantable de voir les irrsolutions du Margrave. Il le pressoit
vivement tous les jours d'acquiescer  ses dsirs.

Cependant le roi toit dj parti de Berlin, pour se rendre  l'arme.
Mon frre et tous les princes le suivirent quelques jours aprs. Le roi
avoit pris sa route par le pays de Clve. Mon frre me manda, qu'il
prendroit la sienne par Bareith, mais que le roi lui ayant expressement
dfendu d'y faire sjour, il me prioit de me trouver le 2. Juillet 
Berneck, qui est  deux milles de Bareith, o il pouvoit s'arrter
quelques heures. Je ne ngligeai pas cette occasion de voir ce cher
frre; je me mis en chemin de grand matin avec ma gouvernante, Mr. de
Voit et Mr. Sekendorff. Le prince avoit un gentil-homme de la chambre
avec lui, et le baron Stein nous suivoit, pour complimenter mon frre de
la part du Margrave.

J'arrivai  dix heures  Berneck. Il faisoit une chaleur excessive et je
me trouvai dj fort fatigue du chemin que j'avois fait. Je descendis 
la maison qui toit prpare pour mon frre. Nous restmes  l'attendre
jusqu' trois heures de l'aprs-midi. L'impatience nous prit enfin et
nous nous mmes  table. Pendant que nous y tions, il survint un orage
pouvantable. Je n'ai rien vu de si terrible; le tonnerre retentissoit
dans les rochers, dont Bernek est entour, et il sembloit que le monde
alloit prir; un torrent d'eau succda  l'orage. Il toit quatre heures
et je ne pouvois comprendre o mon frre toit. Plusieurs gens  cheval,
que j'avois envoys d'avance pour savoir o il toit, ne revenoient
point. Enfin, malgr toutes mes prires, le prince hrditaire voulut
aussi aller le chercher. Je restai jusqu' neuf heures du soir 
attendre, sans que personne ne revnt. J'tois dans de cruelles
agitation; ces cataractes d'eau sont fort dangereuses dans les pays de
montagnes, les chemins sont inonds dans un moment et il arrive
trs-souvent des malheurs. Je crus pour sr qu'il en toit survenu  mon
frre ou au prince hrditaire. Enfin  neuf heures on vint me dire, que
mon frre avoit chang de route et qu'il toit all  Culmbach, o il
vouloit rester la nuit. Je voulus y aller (Culmbach est  quatre milles
de Bernek, mais les chemins sont affreux et remplis de prcipices); tout
le monde s'y opposa, et mal-gr bon-gr on me mit en carosse, pour me
mener  Himmelcron, qui n'toit qu' deux milles de l. Nous pensmes
nous noyer en chemin, les eaux s'tant si fort accrues, que les chevaux
ne les pouvoient passer qu' la nage.

J'arrivai enfin  une heure aprs minuit. Je me jetai aussitt sur un
lit; j'tois mourante et dans des transes mortelles qu'il ne ft arriv
quelque accident  mon frre ou au prince hrditaire. Ce dernier me
tira enfin d'inquitude. Il arriva  quatre heures, sans me dire des
nouvelles de mon frre. Je commenois  m'assoupir, tant un peu plus
tranquille, quand on vint m'avertir, que Mr. de Knobelsdorff vouloit me
parler de la part du prince royal. Je m'lanai du lit et courus  lui.
Il me dit, que mon frre n'avoit compt me voir que le jour suivant, ce
qui avoit t cause qu'il s'toit repos  Hoff; que si je voulois, il
se rendroit  quelque endroit proche de Bareith; qu'il y seroit
prcisment  huit heures et qu'il y resteroit quelques heures pour me
parler. Je n'eus donc pas le temps de dormir et me remis en carosse,
pour me trouver au rendez-vous.

Mon frre m'accabla de caresses, mais me trouva dans un si pitoyable
tat, qu'il ne put retenir ses larmes. Je ne pouvois me tenir sur mes
jambes et me trouvois mal  tout moment tant j'tois foible. Il me dit,
que le roi toit fort piqu contre le Margrave de ce qu'il ne vouloit
pas souffrir que son fils ft la campagne. Je lui dis toutes les raisons
du Margrave et j'ajoutai, qu'il n'avoit pas tort. Eh bien! dit-il, qu'il
quitte donc le militaire et qu'il rende son rgiment au roi; d'ailleurs
tranquillisez-vous sur toutes les craintes que vous pourriez avoir pour
lui, car je sais des nouvelles certaines qu'il n'y aura pas trop de sang
de rpandu. On forme pourtant le sige de Philippsbourg, lui
rpondis-je. Oui, dit mon frre, mais on ne risquera pas une bataille
pour dgager cette place. Le prince hrditaire entra dans ces
entrefaites et pria pour l'amour de Dieu mon frre de le tirer de
Bareith. Ils se retirent ensemble  une fentre o ils s'entretinrent
long-temps. Enfin mon frre me dit, qu'il criroit une lettre
trs-obligeante au Margrave, et qu'il lui donneroit de si bonnes raisons
en faveur de la campagne, qu'il ne doutoit pas que cette lettre ne ft
son effet. Nous resterons ensemble, dit-il en adressant la parole au
prince hrditaire, et je serai charm d'tre toujours avec mon cher
frre. Il crivit la lettre, qu'il donna au baron Stein, pour la
remettre au Margrave. Nous prmes un tendre cong l'un de l'autre, non
sans verser des larmes. Il promis d'obtenir la permission du roi de
s'arrter  Bareith  son retour, aprs quoi il partit. Ce fut la
dernire fois que je le vis sur l'ancien pied avec moi, il changea bien
depuis.

Nous retournmes  Bareith, o je fus si mal, qu'on crut pendant trois
jours que je n'en reviendrois pas. Je rchappai pourtant encore cette
fois, mais je repris la fivre lente beaucoup plus forte, que je ne
l'avois eue par le pass.

Je n'ai point parl tout ce temps-ci de Mlle. de Sonsfeld. Elle toit
revenue de Weimar, o elle avoit laiss le duc et la duchesse en paix et
en tranquillit. Je m'tois toujours flatte que l'absence la banniroit
du coeur du Margrave, mais j'avois compt sans mon hte, et ce prince
toit plus amoureux que jamais  son retour. On dit qu'il n'y a point de
laides amours, mais je soutiens qu'il y en a de trs-dsagrables, et
celui-ci peut tre compt du nombre. La passion du Margrave ne souffroit
plus de contrainte; il toit tout le jour chez sa belle  laquelle il
faisoit des dclarations morales et se contentoit de lui sucer les
mains. Il mettoit tous les jours un habit neuf et faisoit adoniser sa
teignasse, pour parotre plus jeune. Lorsqu'il ne pouvoit la voir, les
billets-doux rouloient. Ces billets toient de plus tendres, mais si
fades, qu'il y avoit de quoi se trouver mal. Toutes ses vues, disoit-il,
ne tendoient qu'au mariage, son amour tant tout--fait dgag de la
matire. Ce dernier article pouvoit tre trs-vridique, car il toit
dj si extnu, qu'il n'avoit que la peau et les os, ayant dj
l'tisie dans les formes. Tout cela nous dplaisoit fort. La Flore
aimoit autant qu'elle toit aime, et je prvoyois qu'elle se rendroit
enfin aux dsirs de son cacochyme amant.

Ce pauvre prince outre les rigueurs de sa belle se vit accabl d'un
nouveau chagrin, qui lui fut trs-sensible et auquel je pris toute la
part imaginable. Ce fut la triste nouvelle de la mort du prince de
Culmbach. Son adjutant vint la lui annoncer. Ce prince fut tu le 29. de
Juin  la bataille de Parme, qui se donna sous le commandement du
gnral Merci. Il s'toit dj empar d'une des batteries des Franois,
lorsqu'il reut deux coups de feu qui le couchrent par terre dans le
foss. On l'emporta dans une cassine voisine. Les chirurgiens lui
annoncrent, qu'il n'avoit que quelques heures  vivre, sa blessure
tant mortelle. J'ai le plaisir, dit-il, de mourir du genre de mort que
j'ai toujours souhait, et je serai content, pour vu que nous soyons
vainqueurs. Ce furent ses dernires paroles; il perdit le sentiment et
quelques momens aprs la vie. Le Marchal de Merci et quinze gnraux de
marque furent tus  cette action. Le champ de bataille demeura aux
Franois et on peut leur attribuer la victoire, la perte des Autrichiens
ayant t inoue. Le prince hrditaire et moi nous fmes touchs
jusqu'au fond du coeur de cette perte. J'en versai bien des larmes,
ayant perdu un vrai ami et un prince qui faisoit honneur  sa maison. On
transporta secrtement son corps  Bareith.

Cependant la lettre que mon frre avoit crite au Margrave, avoit fait
son effet et on travailloit  force  l'quipage du prince hrditaire.
J'tois ensevelie dans la plus noire mlancolie. La mort du prince de
Culmbach m'avoit frappe; je me figurois que le prince hrditaire
pouvoit avoir le mme sort. Le mauvais tat de ma sant me consoloit. Je
pensois, que si le prince hrditaire toit tu, je ne lui survivrois
pas. Le mdecin s'toit content jusqu'alors de me faire saigner huit
fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit pas mon mal et
s'imaginoit qu'il provenoit de trop de sang; avec cela il ne m'avoit
donn que des choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures,
mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer une autre cure
avec moi et nous fit prendre les eaux. Nous allmes au Brandenbourger
avec le Margrave, afin que je pusse m'en servir plus commodment. Mais
mon estomac trop foible ne fut pas en tat de les supporter et je fus
oblige de les quitter ds le troisime jour.

Le corps du prince de Culmbach arriva dans ces entrefaites  Bareith. On
le dposa dans la chapelle, les apprts de son enterrement, qui devoient
se faire avec pompe et crmonie, n'tant pas faits. Le Margrave toit
toujours vivement touch de cette perte. Il diminuoit de jour en jour.
Le mdecin lui dclara, qu'il toit dans un tat dangereux, et que s'il
ne renonoit  la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce prince y
toit si fort accoutum, qu'il lui toit impossible de passer un jour
sans s'enivrer deux fois.

Enfin le malheureux jour du dpart du prince hrditaire arriva; ce fut
le 7. d'Aot. Il n'y a que les personnes qui aiment aussi fortement que
moi qui puissent se reprsenter ce que je souffris; mille morts ne sont
pas  comparer  la douleur que je ressentis; j'avois l'imagination
frappe et j'tois dans la persuasion de ne plus revoir le prince. Il
s'arracha d'auprs de moi, tant lui-mme si altr de mon tat, qu'il
ne savoit ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise  demi-mort, et
pour moi, je restai dans une situation qui auroit touch les choses
inanimes. Je fus quatre jours dans cet tat. Enfin  force de
rflexions je tchois de modrer ma douleur et de la tenir dans de
certaines bornes.

Je n'ai point parl jusqu' prsent de toute la campagne du Rhin,
n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration. Je ne m'arrterai
qu'aux vnemens principaux.

Le duc de Bevern avoit reu le commandement de l'arme impriale l'anne
prcdente. Cette arme qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes,
s'toit tenue sur la dfensive et n'avoit pu empcher l'arme franoise,
sous le commandement du duc de Bervie, de passer le Rhin. Le prince
Eugne de Savoye vint prendre la place du duc de Bevern. Il fut
trs-mcontent  son arrive  l'arme des dispositions qu'il trouva. Il
abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff. Les Franois
poursuivirent les Impriaux, mais sans pouvoir leur faire le moindre
dommage. Quoique la France n'et point jusque-l attaqu l'empire, les
intrigues de la cour de Vienne prvalurent sur la politique des princes,
qui se mlrent inconsidrment de cette guerre, en fournissant leur
contingent  l'Empereur. Les Danois au nombre de 6000, les Prussiens au
nombre de 10,000 et les troupes de l'empire tirrent trs- propos le
prince Eugne de la mauvaise situation, o il se trouvoit. Il ne put
cependant empcher les Franois de s'emparer de Kehl et de mettre le
sige devant Philippsbourg. Cette place rendit aussi aprs six semaines
d'une vigoureuse dfense. Le Marchal de Bervie et le prince de Lixin
furent tus dans la tranche. Le prince hrditaire arriva deux jours
aprs la prise de cette place. Le roi avoit employ tous ses efforts
pour persuader le prince Eugne  livrer bataille pour sauver la place,
mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant reprsent au roi, que s'il
avoit le malheur d'tre battu, toute l'Allemagne toit ouverte aux
Franois et qu'ils pourroient s'emparer de tout ce qui leur plairoit.

Le prince hrditaire fut trs-bien reu du roi et de mon frre. Ce
dernier lui prta une tente, ses quipages n'tant point encore arrivs.
Il trouva le roi fort chang de visage et maigri. Ce prince avoit la
goutte  la main, et couvoit dj en ce temps-l la maladie dont il est
mort. Il ne put soutenir toute la campagne et fut oblige de partir,
pour se rendre au pays de Clve. Il fit mille caresses au prince
hrditaire avant son dpart, et lui ordonna de s'arrter  Bareith au
retour de la campagne. Le prince hrditaire se fit bientt aimer de
tous les gnraux et officiers de l'arme. Il s'appliquoit autant qu'il
pouvoit d'apprendre le mtier auprs d'eux. Sa conduite rgulire, sa
politesse et ses manires affables et prvenantes lui attirrent tous
les coeurs. Il n'en toit pas de mme de mon frre. Il s'toit li
d'amiti avec le prince Henri, second prince du sang et frre du
Margrave de Schwed. Ce prince n'avoit pour tout mrite que sa beaut. Il
toit vicieux, son caractre toit mauvais et il avoit toujours tmoign
une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu mprisable. Malgr cela il
sut si bien s'insinuer auprs de mon frre, qu'il le corrompit et
l'engagea dans les plus affreuses dbauches. Ce ne fut pas tout. Il lui
rendit suspects tous les honntes gens: il n'y avoit que ses semblables
qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frre devint tout diffrent
de ce qu'il avoit t, de faon que tout le monde toit mcontent de
lui; le prince hrditaire en eut sa part comme les autres.

Un jour qu'il toit all reconnotre l'ennemi avec le duc Alexandre de
Wurtemberg, mon frre, plusieurs princes et gnraux, ils trouvrent les
Franois qui toient posts en de- du Rhin. Le prince hrditaire se
mit  dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frre commenoit
 s'loigner. Un jeune hussard qu'il avoit auprs de lui, s'amusa fort
mal  propos de tirer sur l'ennemi avec une arquebuse raye. Mrs. les
Franois y rpondirent sur-le-champ, et bientt les balles volrent
autour du prince hrditaire. Il ne voulut pas se retirer et acheva
tranquillement son dessin, donnant nanmoins une bonne mercuriale au
hussard de son imprudence. Son dessin fini, il se remit  cheval et alla
rejoindre mon frre. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec le
prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince hrditaire les
entendit. Il conta le fait  mon frre, et voyant qu'il continuoit
toujours  chuchoter  l'oreille du prince Henri, en le regardant d'un
air moqueur: celui qui dit des mensonges de moi  Votre Altesse royale,
lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui apprendre  devenir
vridique et  se dsaccoutumer de dbiter des calomnies. Mon frre se
tut aussi bien que le prince Henri, auquel ces dernires paroles avoient
t adresses.

Le jour suivant le prince hrditaire turlupina le prince Henri de la
faon la plus cruelle en prsence de tous les gnraux. Celui-ci fila
doux et engagea mon frre  faire quelques politesses au prince
hrditaire, qui toit trs-mcontent de lui.

Un courrier qui arriva quelques jours aprs  l'arme, les informa du
triste tat o se trouvoit le roi. Il toit all  Cleve et s'toit vu
oblig d'y demeurer, son mal s'tant fort augment. Le corps commenoit
 lui enfler et les mdecins jugeoient qu'il toit hydropique, et que
son tat toit trs-dangereux et prcaire.

J'en reviens  Bareith. Le corps du prince de Culmbach devant tre
inhum le 25. d'Aot, nous nous rendmes  Himmelcron, pour n'tre pas
prsents  cette crmonie. Depuis le dpart du prince hrditaire
j'aperus que l'amour du Margrave alloit grand train. Mlle. de Sonsfeld
ne pouvoit s'empcher de tmoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui;
certains propos qu'elle tenoit, dnotoient assez qu'elle succomberait 
la tentation d'tre Margrave. Ce prince s'affoiblissoit  vue d'oeil.
Son mdecin, le plus ignorant qu'il y et jamais, lui promit de le
gurir par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit comme une
remde universel; c'toient des pommes de pins cuites dans de l'eau. Le
Margrave et moi, nous commenmes notre cure en mme temps, mais par
bonheur pour moi il y eut des gens charitables qui m'avertirent que je
me tuerois en la continuant. On voulut donner le mme avis au Margrave,
mais il toit si entich de son mdecin, qu'il continua ses bains, o il
tomboit tous les jours en foiblesse. Il faisoit travailler jour et nuit,
pour accommoder le chteau  Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un
nouvel appartement, tout dcor avec des dorures et des glaces. Il
vouloit y faire un magnifique jardin et une mnagerie, et on btissoit
dj un mange.

Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier et qu'il vouloit
s'tablir tout--fait  Himmelcron. La Marwitz me confirmoit dans cette
ide et m'avertissoit sans cesse d'tre sur mes gardes. Cette fille
avoit beaucoup d'esprit et de solidit, je pouvois compter sur sa
discrtion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme elle pioit
sans cesse, elle s'aperut qu'il y avoit beaucoup de personnes mles
dans cette intrigue, et entr'autres Mr. de Hesberg, qui avoit t
gouverneur du prince Guillaume. Je le connoissois pour un trs-honnte
homme et ne fis point de difficult de m'ouvrir  lui sur ce sujet; mais
je rsolus d'attendre, que je fusse de retour de Himmelcron.

Je m'y rendis le 24. d'Aot avec ma gouvernante et la Marwitz. J'y
passois le temps le plus ennuyeux du monde. Le Margrave toit dans un
tat  faire peur; sa mmoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la
plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas et aprs avoir bu il
lui prenoit des tics convulsifs qui me causoient des frayeurs terribles,
car je m'attendois  tout moment  le voir tomber en convulsions,
auxquelles il avoit t sujet dans sa jeunesse. Il restoit toute la
sainte journe dans ma chambre, ce qui me gnoit beaucoup.

Nous retournmes enfin  Bareith le 4. de Septembre, o je tchois
d'avoir une entrevue secrte avec Mr. de Hesberg. Il m'avoua, qu'il
toit inform de ce que je voulois savoir, que Mlle de Sonsfeld lui en
avoit fait la confidence, et voici le dtail qu'il me fit. Depuis que
j'avois rompu cette intrigue la premire fois, le Margrave n'avoit point
ralenti ses instances; Mlle. de Sonsfeld s'toit tenue quelque temps sur
la dfensive, mais enfin elle s'toit rendue,  condition nanmoins
qu'elle n'pouseroit le Margrave qu'avec mon consentement; ce prince
jugeant qu'il trouveroit bien des difficults  vouloir la faire
dclarer princesse, avoit rsolu pour lever tout obstacle, de lui faire
donner le titre de comtesse de Himmelcron; il vouloit se retirer avec
elle dans cet endroit, et lui donner un capital trs-considrable qu'il
vouloit placer hors du pays; le Margrave n'attendoit que le retour du
prince hrditaire et le dpart de mon frre pour nous en faire la
proposition, bien rsolu si nous faisions des difficults, de s'en
venger et de passer outre.

Tout cela m'alarma au suprme degr. Il toit trs-facile pour moi de
rompre toute cette intrigue, si j'avois voulu en avertir le roi, mais
j'aimois trop ma gouvernante pour l'exposer, elle et sa famille au
ressentiment de ce prince. Je rsolus donc de risquer le tout pour le
tout. J'envoyai chercher Mlle. de de Sonsfeld. Je lui dclarai tout net,
que je savois toutes ses menes avec le Margrave; que je lui avois dj
une fois parl clair sur ce sujet; que je ne donnerois jamais les mains
 son mariage; qu'elle me forceroit d'avoir recours au roi, si elle
vouloit l'accomplir; qu'elle devoit rompre tous ses rendez-vous avec le
Margrave, qui faisoient du tort  sa rputation; qu'elle devoit
considrer l'tat o se trouvoit ce prince, qui toit au bord de la
fosse et qui ne pouvoit vivre; que si elle l'pousoit par tendresse, sa
perte lui seroit bien plus sensible aprs son mariage qu'auparavant, et
que si c'toit par intrt, elle pouvoit compter que j'aurois soin
d'elle toute ma vie, et que je tcherois de la rcompenser de l'effort
qu'elle aurait fait sur elle-mme. J'assaisonnai cela de beaucoup
d'expressions obligeantes, et moiti par douceur et moiti par menace je
tirai d'elle une seconde promesse, qu'elle ne passerait pas outre. Elle
m'avoua, qu'elle s'toit toujours flatte de me flchir, et qu'elle ne
pouvoit nier qu'elle ne ft sensible  l'amour que le Margrave avoit
pour elle; qu'elle seroit cependant oblige d'aller bride en main avec
lui et de ne pas l'effaroucher, de peur que son ressentiment ne tombt
sur nous; car, me dit-elle, Madame, s'il savoit que Votre Altesse royale
est contraire  ses vues, et qu'elle est cause que je les rejette, il se
porteroit aux dernires extrmits.

Effectivement elle se gouverna avec tant de prudence, qu'elle amusa le
Margrave jusqu' sa mort, et trouva moyen par son crdit de nous rendre
toutes sortes de bons offices. Il ne lui manquoit que le titre de
Margrave, car elle en avoit toute l'autorit; rien ne se faisoit sans sa
volont et toutes les grces passoient par ses mains. Le premier plaisir
qu'elle me fit, fut de persuader le Margrave  faire revenir le prince
hrditaire. Le Franois cantonnoient dj et il n'y avoit plus rien 
faire  l'arme. Elle ne l'obtint cependant qu'avec beaucoup de peine.

J'eus le plaisir de revoir ce cher prince le 14. de ce mois. Il avoit eu
une approbation gnrale. Je reus diverses lettres sur son sujet de
l'arme, remplies de ses loges et de l'application qu'il s'toit donne
pour apprendre le mtier. Je le trouvai fort engraiss et bien portant.
Il me tmoigna le mcontentement qu'il avoit de mon frre et me dit,
qu'il avoit si fort chang  son dsavantage, que je ne le reconnotrois
plus; qu'il ne se soucioit plus de moi, et qu'en un mot c'toit tout un
autre homme. Ce rapport m'affligea beaucoup. Cependant je me flattois de
regagner le coeur de mon frre, pendant le sjour qu'il devoit faire
chez nous.

Le roi toit dans un tat pitoyable. On l'avoit transport  Berlin.
Tous les mdecins qui toient autour de lui regardoient son mal comme
incurable.

Le Margrave dprissoit  vue. Sa sant ne lui permettant pas de
recevoir mon frre. Il se rendit au parc, o il y avoit une trs-belle
maison, pour viter sa prsence et recommencer une nouvelle cure. Mais
il ne put la continuer; il prit un crachement de sang, qui fit craindre
pour sa vie. Tout le monde lui conseilla de se dfaire de son mdecin.
On l'anima si fort contre ce malheureux, qu'il l'auroit fait arrter, si
on ne l'en avoit empch. Les autres mdecins disoient que c'toit les
bains, qu'il avoit fait prendre au Margrave, qui l'avoient rduit  ce
triste tat. Goekel prtendoit le contraire; voici comment il vouloit
prouver l'efficace de ses bains. On conserve, disoit-il, les corps en
les embaumant; je conclus de l, que si je puis parvenir  embaumer une
personne pleine de vie, cette personne pourra vivre quelques centaines
d'annes; or le plus excellent prservatif contre la corruption est la
pomme de pin; j'ai donc agi en homme sens et qui entend son mtier en
les ordonnant au Margrave et  la princesse hrditaire. Je ris bien de
ce beau systme, qui nous auroit rendus momies, le Margrave et moi.

Nous remes dans ce temps-l des nouvelles d'Italie. Elles furent
avantageuses pour les Autrichiens. Le comte Koenigsek surprit l'arme du
Marchal de Broglie et celle du roi de Sardaigne, en faisant passer la
rivire Seggio  ses troupes. Le Marchal se sauva nu-pieds et l'autre
chauss. Toute l'arme des allis fut mise en droute. On dit, qu'il n'y
avoit rien de plus plaisant  voir que les hussards autrichiens, qui
s'toient pars des habits galonns des officiers franois. Ceux-ci
eurent leur revanche quelques jours aprs. Le comte Koenigsek les ayant
poursuivis, les Franois lui livrrent bataille devant la ville Guastala
et les dfirent. Le prince Louis de Wurtemberg et plusieurs autres
braves gnraux autrichiens y furent tus.

Cependant mon frre arriva le 5. d'Octobre. Il me parut fort
dcontenanc, et pour rompre tout entretien avec moi, il me dit, qu'il
toit oblig d'crire au roi et  la reine. Je lui fis donner des plumes
et du papier. Il crivit dans ma chambre et employa plus d'une grosse
heure pour crire deux lettres, o il n'y avoit que deux lignes. Il se
fit ensuite prsenter toute la cour, et se contenta de regarder tous
ceux qui la composoient d'un air moqueur, aprs quoi nous nous mmes 
table. Il ne fit dans toute sa conversation que turlupiner tout ce qu'il
voyoit en me rptant plus de cent fois le mot de petit prince et de
petite cour. J'tois outre et ne pouvois comprendre comment il avoit
chang si subitement envers moi. L'tiquette de toutes les cours de
l'empire n'accorde la table des princes qu' ceux qui ont le rang de
capitaine; les lieutenans et les enseignes sont exclus et sont placs 
la troisime table. Mon frre avoit un lieutenant dans sa suite; il le
fit placer  table en me disant, que les lieutenans du roi valoient bien
les ministres du Margrave. Je ravalai cette duret et ne fis semblant de
rien.

L'aprs-midi tant seule avec lui, il me dit: notre Sire tire  sa fin
et ne vivra pas ce mois. Je sais que je vous ai fait de grandes
promesses, mais je ne suis pas en tat de vous les tenir; je vous
laisserai la moiti de la somme que le feu roi vous a prte; je crois
que vous aurez tout lieu d'tre satisfaite de cela. Je lui dis, que ma
tendresse pour lui n'avoit jamais t intresse; que je ne lui
demanderois jamais rien que la continuation de son amiti, et que je ne
voulois pas un sou de lui, si cela l'incommodoit de la moindre manire.
Non, non, dit-il, vous aurez ces 100,000 cus, je vous les ai destins.
On sera bien surpris dans le monde, continua-t-il, de me voir agir tout
diffremment qu'on ne l'auroit cru; on s'imagine que je vais prodiguer
tous mes trsors et que l'argent deviendra aussi commun  Berlin que les
pierres, mais je m'en garderai bien, j'augmenterai mon arme et je
laisserai tout sur le mme pied. J'aurai de grandes considrations pour
la reine, ma mre, je la rassasierai d'honneurs, mais je ne souffrirai
point qu'elle se mle de mes affaires, et si elle le fait, elle trouvera
 qui parler.

Je tombai de mon haut en entendant tout cela; je ne savois si je dormois
ou si je veillois. Il me questionna ensuite sur les affaires du pays. Je
lui en fis le dtail. Il me dit, quand votre bent de beau-pre mourra,
je vous conseille de casser toute la cour et de vous rduire sur le pied
de gentils-hommes, pour payer vos dettes; au bout du compte vous n'avez
pas besoin de tant de monde, et il faut aussi que vous tchiez de
diminuer tous les gages de ceux, que vous ne pourrez vous dispenser de
garder; vous avez t accoutume  vivre  Berlin avec quatre plats,
c'est tout ce qu'il vous faut ici, et je vous ferai venir de temps en
temps  Berlin, cela vous pargnera la table et le mnage.

Il y avoit dj long-temps que j'avois le coeur gros, je ne pus retenir
mes larmes en entendant toutes ces indignits. Pourquoi pleurez-vous? me
dit-il. Ah, ah! c'est que vous tes mlancolique; il faut dissiper cette
humeur noire, la musique nous attend et je vous ferai passer cet accs
en jouant de la flte. Il me donna la main et me conduisit dans l'autre
chambre. Je me mis au clavecin, que j'inondai de mes larmes. La Marwitz
se plaa vis--vis de moi, pour empcher les autres de voir mon
dsordre.

Il reut enfin le quatrime jour de son arrive une estafette de la
reine, qui le conjuroit de se hter de revenir, le roi tant 
l'extrmit. Cette nouvelle acheva de me dsoler. J'aimois le roi et je
voyois bien par le train que prenoient les choses, que je ne pouvois
plus compter sur mon frre. Il fut pourtant un peu plus obligeant envers
moi les deux derniers jours avant son dpart. L'amiti que j'avois pour
lui, me fit excuser ses irrgularits et je me crus bien rapatrie avec
lui, mais le prince hrditaire n'y fut pas tromp, et me prdit
d'avance bien des choses qui se sont vrifies dans la suite. Mon frre
repartit donc le 9. d'Octobre, me laissant en suspens sur son sujet.

Le Margrave revint deux jours aprs  Bareith, je fus fort surprise en
le revoyant. Je n'ai de ma vie vu un changement pareil; tout son visage
toit si tir, qu'il n'toit pas reconnoissable. Il vint se reposer un
moment chez moi. Tout le temps qu'il y resta il ne fit que se dchaner
contre son mdecin et me faire le dtail de sa maladie. Elle augmenta
bientt si fort, qu'il ne fut plus en tat de quitter la chambre. Je lui
rendois visite tous les jours. Ce prince toit d'une humeur
insupportable; il nous faisoit souffrir maux et martyres. Nous n'osions
plus parler  personne, sans courir risque de rendre ses gens
malheureux, et ses soupons le portoient  s'imaginer, que nous formions
des intrigues avec tout le monde. Il toit dfendu de rire; ds que nous
tions un peu gais, il disoit que c'toit de la joie que nous avions de
sa maladie. Pour mettre fin  toutes ces chicanes, nous ne vmes plus
personne et nous nous rduismes, le prince hrditaire et moi, 
n'avoir commerce qu'avec mes dames, qui toient les seuls tres vivans
que nous vissions. Nous dnions et soupions en particulier. Je
travaillois, je lisois, je composois de la musique tous les jours; nous
jouions au colin-maillard, ou nous chantions et dansions; enfin il n'y
avoit point de folies dont nous ne nous avisassions pour tuer le temps.
Mais j'ai nglig jusqu' prsent de rapporter un fait assez
intressant, n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration.

J'ai dj fait le portrait de la Margrave douairire de Culmbach, qui
faisoit sa demeure  Erlangue. Cette princesse s'toit amourache d'un
certain comte Hoditz, homme d'une trs-grande maison de Silsie, mais
franc-libertin et aventurier. Comme la conduite de ce princesse toit
connue et qu'il lui falloit toujours un adorateur, cette nouvelle
intrigue ne donna point d'ombrage au Margrave. Elle garda mme quelques
dehors avec son amant au commencement de leurs amours, mais sa passion
pour lui augmenta tout d'un coup si fort, qu'elle rsolut de l'pouser.
Le comte sut si bien mener cette affaire, que personne ne s'aperut de
leur dessein que lorsqu'il fut accompli. Les deux amans choisirent une
nuit fort obscure pour s'vader du chteau; une fausse-clef qu'ils
avoient pris soin de faire fabriquer, leur procura la sortie du jardin.
Malgr une pluie pouvantable ils gagnrent  pied un petit village
Bambergeois,  une demi-lieue d'Erlangue. Mdme. la Margrave n'avoit pour
tout habillement qu'une simple jupe de basin et un pet-en-l'air de la
mme toffe. Ils trouvrent deux prtres catholiques dans le village qui
les marirent, aprs quoi ils retournrent  Erlangue dans le mme ordre
qu'ils en toient partis. Le secrtaire de la Margrave et quelques
domestiques du comte, qui les avoient suivis, leur servirent de tmoins.
Le comte partit quelques jours aprs pour Vienne. Sa nouvelle pouse lui
fit prsent d'une partie de ses pierreries et engagea le reste pour
payer les fraix de son voyage. Cette dmarche fit du bruit. Le
secrtaire de la Margrave prvoyant bien qu'il n'avoit plus aucune
fortune  esprer de sa matresse, vint dnoncer le fait au Margrave.

Ce prince envoya d'abord le Baron Stein  Erlangue pour examiner la
chose. La Margrave avoua tout de suite son mariage. On lui fit toutes
les reprsentations imaginables, pour lui montrer la bassesse de son
procd, et les suites funestes qui s'en suivroient, lui offrant de
faire rompre son mariage, qui ne s'toit pas fait selon les crmonies
de l'glise, les deux prtres n'ayant pas reu la dispense de l'vque
de Bamberg pour les marier. Toutes les raisons qu'on put lui allguer
furent inutiles. Elle rpondit, qu'elle aimeroit mieux manger du pain
sec et ne boire que de l'eau avec son cher comte, que d'avoir l'empire
de l'univers. Le Margrave voyant qu'il ne gagneroit rien sur son esprit,
avertit le duc de Weissenfeld de ce qui se passoit. Ce prince envoya un
de ses ministres  Erlangue, mais toutes les instances et remontrances
de celui-ci furent aussi peu efficaces, que celles du baron Stein. Elle
sortit du chteau pour se rendre auprs de son poux, mais ses
cranciers, qui toient en grand nombre, l'arrtrent. Pour se sauver de
leurs mains, elle leur abandonna tous ses effets. Elle se rendit 
Vienne, o elle abjura la foi luthrienne pour embrasser la catholique.
Elle y est encore prsentement dans une misre affreuse, mprise de
tout le monde et vivant des charits, que lui fait la noblesse. Son
poux l'a cajole tant qu'elle a eu un sou de bien. Elle a t oblige
de vendre toutes ses nippes, pour suffire aux dpenses du comte, qui l'a
laisse  prsent dans le plus cruel abandon.

Le commencement de l'anne 1735 ne fut pas favorable au Margrave. Sa
sant s'affoiblissoit  vue, et il ne pouvoit plus quitter le lit; mille
fantaisies lui passoient par la tte; il ne s'imaginoit point de mourir,
et faisoit faire tous les jours des plans pour l'embellissement de
Himmelcron. Il vouloit rendre cet endroit magnifique et y dpenser
100,000 florins en btimens. J'ai dj parl de son ordre. Il le fit
changer et voulut y ajouter des commanderies; certaines terres
allodiales dvoient tre employes  cet usage. Non content de tout
cela, il acheta une immense quantit de chevaux et fit faire diverses
sortes de voitures, voulant jouer, disoit-il, le grand Seigneur; en un
mot, si Dieu ne l'avoit retir du monde, il auroit ruin tout son pays
et nous auroit laisss  l'aumne. Tous ceux qui toient en charge,
voyant bien qu'il ne pouvoit rchapper de cette maladie, s'adressoient
au prince hrditaire. Celui-ci tchoit sous main de faire traner les
btimens de Himmelcron et le plan des commanderies. Le Margrave avoit
mme des momens o son esprit toit dtraqu, toutes les affaires
alloient cahin-caha, et il nous faisoit tous les chagrins imaginables.
Je le laisserai reposer un peu pour voir ce qui se passoit  Berlin.

Le roi y toit toujours trs-mal de l'hydropisie. Il souffroit
prodigieusement; les jambes lui toient creves; il toit oblig de les
tenir dans des baquets, pour y laisser couler l'eau qui en sortoit. Son
mal augmentant  vue-d'oeil, il rsolut de faire les noces de ma soeur
Sophie avec le Margrave de Schwed. La bndiction de leur mariage se
donna le 7. de Janvier devant son lit. Une espce de grosseur qu'il
avoit  une de ses jambes, fit croire aux mdecins qu'il s'y formoit un
abcs, ils rsolurent d'y faire une incision. L'opration fut longue et
douloureuse. Le roi la soutint avec une fermet hroque et se fit
donner un miroir, pour tre en tat de mieux voir travailler les
chirurgiens. Mon frre me mandoit toutes les postes, qu'il n'avoit plus
que 24 heures  vivre, mais il comptoit sans son hte; et la quantit
d'eau que le roi avoit perdue, jointe  l'habilit des mdecins,
rtablit entirement ce prince. Cette cure fut regarde comme un
miracle. Sa convalescence me combla de joie. Toutes mes soeurs se
rendirent  Berlin pour fliciter le roi sur le rtablissement de sa
sant. Je ne pus lui tmoigner la satisfaction que j'en ressentois que
par crit, ne pouvant m'loigner dans l'tat o toit le Margrave.

Ce prince, tout mourant qu'il toit, voulut confrer son nouvel ordre en
crmonie. Tous ceux qui en toient chevaliers, le reurent de lui. Il
toit couch dans son lit, o il reut des complimens de toute la cour.
Cet ordre consiste dans une croix blanche; l'aigle rouge qui reprsente
les armes de la maison, est au milieu, elle est attache  un ruban
ponceau, bord d'or, et on le porte autour du cou; l'toile est
d'argent; l'aigle rouge est au milieu avec cette devise latine; sincre
et constant. Il y eut grande table chez moi et le soir bal, qui ne dura
qu'un quart d'heure.

Je fus bien attriste en ce temps-l par une lettre de la duchesse de
Brunswick, qui me faisoit part de la mort de son poux. Il n'y avoit
qu'un an qu'il toit parvenu  la rgence. Je le regrettai sincrement,
et je conserve encore une tendre amiti pour la duchesse, son pouse. Le
prince Charles, son fils, se vit prince rgnant par ce dcs. Ma soeur
joua de bonheur, si on peut appeler ainsi la perte d'un si brave prince,
car elle se vit deux ans aprs son mariage, et contre toute apparence,
princesse rgnante.

Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort, qu'on lui conseilla
de faire venir un mdecin trs-habile d'Erfort, pour le consulter. Celui
qu'il avoit pris  la place de Goekel, se nommoit Zeitz. C'tait un
homme d'esprit, qui avoit un peu plus de savoir que son prdcesseur,
mais dont le systme toit aussi ridicule, que celui de l'autre.
D'ailleurs cet homme avoit un trs-mauvais caractre; il n'avoit point
de religion, et par consquent aucun frein qui pt le tenir en bride. Il
n'est pas donn  chacun d'avoir une foi aveugle, mme on trouvera
ordinairement que ceux qui croient le moins, vivent le plus moralement
bien, mais un mauvais esprit, qui n'a point de religion, est un meuble
trs-dangereux dans la socit. La plupart des gens ne savent ce qu'ils
croient; les uns rejettent la religion, parcequ'elle est contraire 
leurs passions; les autres pour tre  la mode; d'autres encore pour
s'attirer la renomme de gens d'esprit. Je dsapprouve fort ces sortes
d'esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux qui ce font une tude de
rechercher la vrit et de se dfaire de tout prjug. Je suis mme
convaincue, que les personnes qui s'accoutument  rflchir, ne peuvent
qu'tre vertueuses; en recherchant la vrit, on apprend  raisonner
juste, et en apprenant  raisonner juste, on ne peut qu'aimer la vertu.
Mes rflexions m'ont loigne de mon sujet. J'y reviens.

Mr. Juch qui toit le mdecin que l'on fit venir, annona tout
franchement au Margrave, qu'il ne rchapperoit point de cette maladie,
et qu'il n'avoit plus que quelques semaines  vivre. Zeitz l'assura en
revanche, qu'il le tireroit d'affaire. Il ajouta foi aux paroles du
dernier. Cela est naturel, nous nous flattons toujours de ce que nous
esprons. Il continua donc  faire travailler  Himmelcron et  rgler
les commanderies de son ordre.

La princesse d'Ostfrise ayant appris le triste tat o il se trouvoit,
se mit en chemin pour venir  Bareith. Cela nous alarma fort, le prince
hrditaire et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant
son pre  faire un testament en sa faveur et en celle de sa soeur.
Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner l'esprit du Margrave qu'elle lui
fit accroire, qu'il s'attendriroit trop s'il voyoit sa fille, que
d'ailleurs elle prtendroit bien des choses contraires aux intrts de
son pays, et qu'il seroit dur au Margrave de lui refuser. Enfin elle fit
si bien, que ce prince lui envoya une estaffette, pour la prier de ne
point venir. L'estaffette la rencontra  Halberstadt, qui est  moiti
chemin de Bareith. Elle fut donc oblige de s'en retourner.

L'amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld continuoit toujours, mais
elle me tenoit exactement la parole qu'elle m'avoit donne, et me
faisoit part de tous les entretiens qu'elle avoit avec lui. Sans elle
nous aurions mal pass notre temps, et il se seroit port  toutes
sortes d'extrmits, car il nous traitoit comme des chiens. Nous
prenions patience sur tout cela, et surtout moi, dans l'esprance que
notre dlivrance toit prochaine. Il faut pourtant que je rende cette
justice au prince hrditaire, que je ne l'ai jamais entendu murmurer
contre son pre, hors le jour qu'il voulut le battre, et qu'il en a
toujours parl en termes trs-respectueux. Il voyoit bien lui-mme que
son pre tiroit  sa fin. Il n'toit inform que superficiellement de
ses affaires, et tenoit tous les jours des confrences secrtes avec Mr.
de Voit, qui l'instruisoit de l'tat de son pays. Je connoissois  fond
le caractre du prince hrditaire, et je savois qu'il ne se laisseroit
jamais gouverner. Je m'tois bien propos de ne me mler de rien; je
hais les intrigues  la mort, mais en revanche je voulois rester sur un
certain pied de considration, et ne voulois pas non plus que personne
se mlt de ce qui me regardoit. Je ne sais si Mr. Voit fit comprendre
au prince que je gouvernerois, ou s'il eut lui-mme cette ide de moi,
mais je m'aperus qu'il n'en agissoit plus avec moi avec la mme
franchise qu' l'ordinaire. Cela m'inquita, mais cependant je ne fis
semblant de rien.

La Marwitz me dit un jour: le prince hrditaire est encore trop vif
pour entrer dans tous les dtails de la rgence; je suis persuade que
Votre Altesse royale sera oblige de l'assister; il est encore jeune, il
n'est inform de rien, il n'a point d'exprience; je crains que s'il ne
suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien des bvues. Je vous
assure, ma chre, lui dis-je, que vous vous trompez fort; je ne me
mlerai de rien, et je vous assure, que le prince ne s'adressera pas 
moi pour avoir mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement
dans la chambre. Elle lui parla quasi de mme qu' moi, et je rptai au
prince de que j'avois rpondu  la Marwitz. Il garda le silence; il
toit fort froid envers moi. Je rejetai toujours ce changement sur les
affaires qui lui rouloient dans la tte. Jusque-l il n'avoit eu rien de
cach pour moi, il m'avoit fait part de ses plus secrtes penses, mais
il ne me confia point ses ides sur l'avenir, et je ne m'en informai pas
non plus.

Un jour que nous tions  table, on vint nous chercher au plus vite chez
le Margrave, en nous disant qu'il toit  l'agonie. Nous le trouvmes
couch dans un fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l'avoit mis
 deux doigts du tombeau; son pouls toit comme celui d'une personne qui
se meurt. Il nous regarda tous sans nous dire mot. On avoit envoy
chercher un ecclsiastique. Il tmoigna d'abord que cela ne lui faisoit
pas plaisir. L'ecclsiastique lui fit une assez belle exhortation sur
l'tat o il se trouvoit, lui disant, qu'il toit prs de rendre compte
de ses actions  Dieu, qu'il devoit se soumettre  ses saintes volonts,
et qu'il lui donneroit la force d'envisager la mort avec fermet. J'ai
administr la justice, lui dit-il; j'ai t charitable envers les
pauvres: je n'ai point dbauch avec les femmes; j'ai rempli les devoirs
d'un prince juste et quitable; je n'ai rien  me reprocher et puis
paratre devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes tous
pcheurs, lui rpondit son aumnier, et le plus juste pche sept fois,
et quand nous avons fait tout ce qui nous est ordonn, nous sommes
pourtant des serviteurs inutiles. Nous remarqumes tous que ce discours
lui dplaisoit. Il rpta avec plus de vhmence: non, je n'ai rien  me
reprocher, mon peuple pourra me pleurer comme son pre. Il garda
quelques momens le silence, aprs quoi il nous pria de nous retirer. On
le remit au lit, et nous fmes bien surpris lorsqu'on nous vint dire le
soir, qu'il toit beaucoup mieux. On nous apprit en mme temps, qu'il
avoit fort grond ses domestiques de l'alarme qu'ils avoient faite, et
surtout de ce qu'ils avoient appel l'ecclsiastique. Il sembla que son
mal ft diminu, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que Zeitz qui
l'avoit toujours flatt de le rtablir, vint lui annoncer son arrt de
mort. Il tomba dans une profonde rverie et ordonna que tout le monde le
laisst seul ce jour-l. Il toit d'une foiblesse extrme.

Le lendemain il nous envoya chercher, le prince hrditaire et moi. Il
fit une longue exhortation  son fils sur la manire dont il devoit
gouverner son pays, et me dit, qu'il m'avoit toujours tendrement aime;
qu'il reconnoissoit mon mrite; qu'il me conjuroit de faire souvenir
tous les jours son fils des prceptes de morale et de rgence qu'il
venoit de lui donner; qu'il me souhaitoit beaucoup de bonheur, et qu'il
me prioit d'accepter une tabatire, qu'il me donna pour me souvenir de
lui. Nous nous mmes  genoux, le prince hrditaire et moi. Il nous
donna sa bndiction et nous embrassa l'un et l'autre. Nous fondions en
larmes. Ce qu'il m'avoit dit m'avoit si fort touche, que si j'avois pu
lui prolonger la vie, je l'aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus
le venir voir, que lorsqu'il seroit  l'agonie; et s'adressant  moi: je
vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi cette grce. Il fit
ensuite venir ma fille,  laquelle il donna aussi sa bndiction; aprs
quoi il prit cong de toutes mes dames, l'une aprs l'autre, hors de
Mlle. de Sonsfeld, qui toit malade. Les conseillers privs eurent aussi
leur tour. Il leur fit une longue harangue et leur dtailla toutes les
obligations que le pays lui avoit, et rpta  peu prs ce qu'il avoit
dit  l'ecclsiastique; il leur recommanda fortement le bien de son pays
et l'attachement qu'ils dvoient avoir pour leur nouveau matre,
finissant par leur donner les derniers adieux. Il eut la force d'esprit
de prendre cong de toute sa cour, depuis le premier ministre jusqu'au
dernier de ses domestiques. J'tois fort touche, mais je ne puis nier
que je ne trouvasse beaucoup d'ostentation dans son fait, car il ne
cessoit de relever envers chacun les soins qu'il s'toit donns pour le
bien de son pays. On verra par la suite qu'il ne s'imaginoit point
encore de mourir, et que tout ce qu'il faisoit n'toit que pour jouer la
comdie. Il s'affoiblit extrmement  la fin de cette triste crmonie.
Ds qu'elle fut finie, il nous pria de nous retirer.

Les mdecins nous avertirent, qu'ils le trouvoient si mal, qu'on ne
pouvoit plus compter un moment sur sa vie. Pour tre plus  porte de le
venir voir et accomplir la promesse que nous lui avions faite, d'tre
prsens  sa fin, nous nous logemes dans un appartement tout proche du
sien, et la nuit nous ne fmes que nous coucher tout habills sur le
lit.

Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit, il envoya chercher le
prince hrditaire, auquel il remit la rgence en prsence du conseil,
et ordonna  chacun de ne plus l'importuner d'aucune affaire. J'tois
alle tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles dans
son antichambre, car il n'y avoit que le prince hrditaire qui et
l'entre libre chez lui. Ds qu'il lui et remis la rgence, il s'en
repentit et ne put s'empcher de brusquer son fils toutes les fois qu'il
le voyoit. Il s'informa mme auprs de quelques Mrs. de sa cour, qui ne
le quittoient pas, et auprs de ses domestiques, si son fils se mloit
dj d'ordonner, ajoutant, qu'il nageoit sans doute dans la joie de se
voir son propre matre. On l'assura avec vrit, que le prince
hrditaire avoit jur de ne donner aucun ordre tant qu'il vivroit
encore, et qu'il n'avoit voulu expdier aucune affaire.

Sa maladie trana jusqu'au 16. de Mai au soir, o l'on vint nous appeler
 la hte; il toit 9 heures. Nous trouvmes tout le monde en prire
dans son antichambre; on l'entendoit rler de trs-loin; il souffroit
les peines de l'enfer. Il dit  son fils: mon cher fils, je suffoque, je
ne puis plus endurer des souffrances qui me mettent au dsespoir. Il
crioit et hurloit que cela faisoit peur  entendre; par trois fois il
perdit les sens, et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu' son
dernier soupir et expira enfin  six heures et demie du 17. de Mai au
matin.

Je n'ai de ma vie t plus altre. Je n'avois jamais vu mourir
personne; cette image me frappa si fort, que j'eus peine  me l'ter de
long-temps de l'esprit. Le prince hrditaire toit dans le dernier
dsespoir. Nous le tirmes avec toutes les peines du monde de cette
chambre et le ramenmes dans la sienne, o il fut prs d'une heure avant
que de pouvoir se remettre. Toute la cour l'avoit suivi. Ds qu'il fut
un peu revenu  lui, Mr. de Voit lui dit, qu'il toit ncessaire qu'il
confirmt le conseil. Le Margrave hsita quelque temps et ne lui
rpondit rien, mais me tirant  part, il demanda, ce que j'en pensois?
Je lui rpondis ingnieusement, que je ne trouvois pas cela si press;
qu'il n'y avoit qu'une heure que son pre toit mort; qu'il me sembloit
qu'il falloit garder un certain dcorum, et ne pas montrer tant
d'avidit  s'emparer de la rgence, et qu'en remettant la chose au
lendemain, il auroit le temps de faire de mres rflexions sur les
personnes qu'il vouloit mettre en place. Il gota mes avis. Il toit
fort accabl et moi aussi, ayant veill toute la nuit et ma sant tant
trs-foible. Pour luder toutes les perscutions de ces Messieurs, il se
coucha et reposa quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on
lui montra tant de difficults  laisser vaquer plus long-temps le
conseil, qu'enfin il le confirma. Il fut compos du baron Stein, Voit,
Dobenek, Hesberg, Lauterbach et Thomas.

Ensuite on rgla le deuil et l'enterrement, et l'on fit accroire au
Margrave, que c'toit au conseil,  fournir tout ce qu'il falloit
employer  cela. Le Margrave toit fort novice dans toutes ces sortes
d'affaires et se trouvoit oblig de s'en fier  ce qu'on lui disoit. Ces
Messieurs furent assembls pendant trois semaines, et ne s'occuprent
qu' acheter du drap. Quoique cela ft du dpartement du Marchal de la
cour, ils commenoient  se donner des airs insupportables, sur-tout Mr.
de Voit. Cet homme m'avoit toutes les obligations imaginables; je
l'avois soutenu de tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il toit
mon grand-matre, et les devoirs de sa charge exigeoient que du moins il
vnt tous les jours chez moi; il n'en fit pourtant rien et ne me fit pas
mme faire ses excuses, ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le
corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsques se firent le 31. de
Mai, comme il avoit ordonn avant sa mort, sans crmonie, mais avec
dcence. Son corps fut transport  Himmelcron et dpos dans un caveau,
qu'il avoit fait faire exprs.

Nous mmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne le quitter qu'un an
aprs. Je tins appartement ce jour-l, pour recevoir les complimens de
condolance de toute la cour, et nous dnmes pour la premire fois en
public. Mais tout cet attirail noir et le dcorum qu'il falloit
observer, tant trop incommode, nous nous rendmes au Brandenbourger, o
nous restmes quelques semaines.

Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit, qu'il savoit que j'tois
fche contre lui de ce qu'il ne me faissoit pas rgulirement sa cour,
mais qu'il toit si occup, qu'il ne lui restoit pas un moment de temps;
que cependant le conseil ne m'avoit pas oublie, et qu'on avoit rsolu
d'intercder pour moi auprs du Margrave, pour qu'il me donnt une
augmentation de revenus, et qu'ils ne doutoient point que le Margrave ne
me l'accordt. Je fus pique au vif de ce beau discours. Je lui rpondis
d'un air fort froid, que si j'avois besoin d'une augmentation de
revenus, je la demanderois moi-mme au Margrave; que j'tois
trs-persuade qu'il ne me la refuseroit pas; que je leur tois oblige
de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois du soin de parler
en ma faveur, puisque je prendrois cette peine moi-mme. Il fut un peu
dcontenanc et me dit, qu'il toit cependant dsagrable de demander
soi-mme des grces. Mais plus encore, lui dis-je, Monsieur, de les
faire demander par d'autres, et afin que vous appreniez  connotre mon
caractre, sachez, que quand mme le Margrave voudroit me donner une
augmentation, je ne l'accepterois pas, ses affaires tant trop dranges
par les grandes dpenses, qu'il est oblig de faire, pour m'avantager
sans s'incommoder; d'ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l'obligation
 lui-mme des avantages qu'il me fera, sans quoi ils ne me feront aucun
plaisir.

Je prvis bien que ces Messieurs prtendoient me mettre sur le pied o
toit ma soeur d'Anspac, qui n'osoit grouiller devant eux et qui toit
toujours oblige de s'adresser  un troisime, pour ngocier ce qu'elle
vouloit de son poux. Le froid que le Margrave avoit pour moi, joint 
ses ides, m'alarmrent beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet avec ma
gouvernante,  laquelle je communiquai mes penses; je pleurois 
chaudes larmes. Elle hausse les paules et me dit, qu'elle avoit les
mmes apprhensions que moi; que mme ces Messieurs faisoient assez
comprendre, que leur but toit de gouverner eux-seuls l'esprit du
Margrave; que pour y parvenir, il falloit commencer  me mettre
peu--peu sous leur frule; qu'ils ne s'occupoient uniquement que de
bagatelles, voulant entrer dans les moindres petits dtails, qui
n'toient pas de leur ressort, et ngligeant les grands. Elle me conjura
de parler au Margrave et de lui ouvrir les yeux; qu'elle de son ct
tcheroit de prluder, pour lui prparer l'esprit sur ce que je lui
dirois. Je balanai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes
raisons, qu'enfin je m'y rsolus.

J'en parlai en effet au Margrave, mais il le trouva fort mauvais; il me
rpondit beaucoup de choses dures. Je suis vive, je sais me modrer
jusqu' un certain point, mais je suis femme et j'ai mes foiblesses
comme les autres, je me brouillai  toute outrance avec mon poux;
j'tois dans un tel dsespoir, que je tombai en foiblesse. On me mit sur
le lit. J'eus un tel saisissement, qu'on crut que j'allois expirer. On
appela au plus vite le Margrave. Mon tat le toucha vivement; il toit
dans des angoisses mortelles. Nous nous fmes des excuses rciproques,
et aprs un long claircissement, il m'avoua, qu'on lui avoit mis martel
en tte contre moi; il me demanda mille fois pardon. Je lui promis, que
je ne me mlerois de rien, mais que j'esprois en revanche, qu'il ne
souffriroit pas qu'on caust de la msintelligence entre nous et qu'on
m'abaisst, comme on l'intentionnoit. Il me rpondit, que je lui ferois
toujours plaisir d'en agir avec la mme sincrit, comme j'avois fait
par le pass; qu'il me prioit de lui dire toujours mes penses
naturellement, et que de son ct il n'auroit rien de cach pour moi, de
faon que nous fmes meilleurs amis que jamais. Il me demanda mes
sentimens sur tout ce qui se passoit. Je lui dis, que je le connoissois
pour l'homme du monde qui aimoit le moins  se laisser gouverner; que
cependant l'ascendant qu'il laissoit prendre au conseil, le mneroit
bientt  cela, qu'il auroit peine  se retirer de leurs pattes, quand
il y seroit une fois; qu'alors il seroit oblig de se servir des voies
de la rigueur, pour les faire rentrer dans leur devoir; qu'il devoit se
souvenir des dernires paroles de son pre, qui lui avoit dit, de tenir
toujours ses ministres en bride, d'couter leurs conseils, mais de les
bien peser avant que de les suivre. Il rva long-temps, aprs quoi il me
dit, que voulez-vous que je fasse? il faut bien que je me fie  eux; je
ne suis inform de rien; je leur ai dit moi-mme que je voulois qu'on
traitt d'affaires plus srieuses et qu'on ne s'amust pas  la
bagatelle, mais ils m'ont rpondu, qu'on ne pouvoit faire tout
-la-fois.

Le colonel de Reitzenstein avoit t envoy  Berlin et Mr. de Hesberg
en Danemarc. Les finances toient dans un si triste tat, que je fus
oblige de lever un capital de 6000 cus, pour suffire  ces deux
ambassades. J'en fis prsent au Margrave; si j'avois pu lui faire
plaisir aux dpens de ma vie, je l'aurois fait. Il avoit de son ct
toutes les considrations imaginables pour moi, et me tmoignoit le
rciproque des sentimens que j'avois pour lui. Son coeur toit si bon,
qu'il ne pouvoit se rsoudre de dire un mot de dsobligeant  qui que ce
ft, ni  refuser la moindre grce, quand on la lui demandoit. Cette
trop grande bont lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi
cause qu'il conservt toute la cour telle qu'elle l'toit. Tous ceux qui
lui toient attachs lui reprsentrent, qu'il devoit se dfaire  temps
des brouillons et intrigans qui y toient, mais il ne put s'y rsoudre.
Il ne ngligea aucun des devoirs qu'il devoit  la mmoire de son pre,
et ne congdia aucun de ses domestiques, dont il retint la plus grande
partie et donna des charges aux autres. Il ne fit parotre aucun
ressentiment  ceux qui l'avoient chagrin et qui avoient t cause de
ses brouilleries avec lui. Quelqu'un lui en parla, et il rpondit ces
belles paroles: j'ai oubli le pass, et je veux que tout le monde soit
content dans mes tats.

Les Mrs. du conseil dsapprouvrent fort le procd gnreux du Margrave
envers les domestiques de son pre. Ils me dputrent Mr. de Voit. Il
vint tout essouffl me faire des plaintes amres de la part de ses
confrres. Je n'ai jamais rien entendu du plus impertinent que tout son
raisonnement. Le Margrave, disoit-il, a fait une chose inoue, en
confrant des charges et des emplois sans l'avis de son conseil; et
frappant la terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de
chasser ni de prendre une servante de cuisine  notre insu; nous sommes
tous dshonors et nous irons en corps faire nos reprsentations au
Margrave. Je lui rpondis, que je ne me mlois de rien et qu'ils
pouvoient faire ce qu'ils trouveroient bon. Le Margrave toit dans la
chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit tout le discours de
Voit. Il auroit clat contre lui, si ma gouvernante ne l'en avoit
empch.

Ds que Voit fut parti, il entra dans ma chambre, o il jeta feu et
flamme; il youlois casser le conseil et faire le diable  quatre. Je
l'appaisai peu  peu. Il reconnut alors la vrit de mes prdictions, et
rsolut d'avoir recours  un homme qui avoit t secrtaire de son pre.
Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit autant d'esprit qu'on peut en
avoir. Le feu Margrave avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin
de ses jours, et l'avoit fort estim pour sa droiture. Son fils qui se
ressouvint que cet homme savoit  fond les affaires de son pays, crut
n'avoir rien de mieux  faire que de le prendre auprs de lui, pour
l'opposer aux entreprises imprieuses du conseil. Ellerot le mit en peu
de temps au fait de tout et lui communiqua tous les plans du feu
Margrave.

Cependant ma sant commenoit un peu  se rtablir. Faute de mieux, nous
avions t obligs de garder le mdecin Zeitz. Il me fit prendre les
eaux de Seltre avec le lait de chvre, et me prescrivit de prendre
beaucoup d'exercice pendant la cure. J'appris  tirer et j'allois quasi
tous les soirs  la chasse avec le Margrave. Je ne pouvois marcher
long-temps, tant encore trop foible. Le Margrave m'avoit fait faire une
voiture, de laquelle je pouvois commodment tirer. C'toit pour tuer le
temps plutt, que pour faire la guerre aux animaux, que je m'amusois 
cela, car je n'aime point la chasse, et je l'ai abandonne ds que j'ai
eu d'autres occupations. Ma passion dominante a toujours t l'tude, la
musique et sur-tout les charmes de la socit. Je me trouvois hors
d'tat de contenter ces trois passions, ma sant m'empchant de
m'appliquer comme par le pass, et la musique et la socit tant
dtestables.

La campagne du Rhin prenoit le train de celle de l'anne prcdente et
ne se passoit qu' boire et  manger. Douze mille Russes dvoient aller
joindre l'arme de l'Empereur, et ces troupes devoient passer par le
Haut-Palatinat. Nous fmes la partie d'aller les voir. Mais avant que de
partir, nous donnmes audience  Mr. le baron de Pelnitz, qui vint nous
faire le compliment de condolance de la part du roi.

Cet homme a fait assez de bruit dans le monde, pour que j'en dise un
mot. Il est auteur des mmoires qui ont paru sous son nom. Le roi se les
fit lire. La description qu'il y trouva de la cour de Berlin lui plut si
fort, qu'il eut envie de revoir Pelnitz, qui dans ce temps-l toit 
Vienne, o il vivoit des grces de l'Impratrice. Il se rendit  Berlin
et sut si bien s'insinuer dans l'esprit du roi, qu'il en obtint une
pension de 1500 cus. Je l'avois fort connu dans ma jeunesse. Cet homme
a infiniment d'esprit et de lecture; sa conversation est des plus
agrables; son coeur n'est pas mauvais, mais il n'a ni conduite ni
jugement, et pche la plupart du temps par tourderie. Il a su conserver
sa faveur pendant toute la vie du roi et l'a assist jusqu' son dernier
soupir. Il nous fut d'une grande ressource et nous amusoit beaucoup.
Nous le prmes avec nous  un couvent, o nous restmes la nuit, l'arme
Prussienne devant passer le lendemain proche de l et d'une petite
ville, nomme Vilsek.

Nous partmes le jour suivant de bon matin et dnmes  cet endroit. Le
gnral Keith qui commandoit cette colonne de l'arme, ayant t averti
que nous tions-l, nous envoya aussitt une garde de fantassins. Ils
toient tous botts, et pour nous faire honneur, ils tirrent des
gutres par-dessus leurs bottes. Je n'ai rien vu de plus risible que cet
accoutrement, qui me paroissoit d'autant plus extraordinaire, que
j'tois accoutume  la propret des troupes prussiennes, qui toient
toujours tires  quatre pingles. Mr. de Keith vint nous voir ds qu'il
fut arriv. Ce gnral, Irlandois de nation, est un homme trs-poli et
qui sent son monde. Il nous pria de nous arrter encore un moment,
puisqu'il avoit donn ordre qu'on ranget ses troupes en ordre de
bataille. Nous montmes en voiture pour les voir. C'toient tous de
petits hommes ramasss, qui ne faisoient pas grande parade et qui
toient fort mal rangs. Le gnral m'accorda la grce de deux
dserteurs, qui dvoient tre pendus. Il les fit mener devant ma chaise.
Ils se prosternrent devant moi et frapprent la terre de leurs ttes si
fortement, que si elle n'avoient t russiennes, elles se seroient
srement casses. Je vis aussi leur prtre, qui fit beaucoup de
salamalecs et me demanda excuse de n'avoir pas port ses idoles, pour me
faire honneur. Cette nation est  peu prs comme des btes; ils buvoient
de la fange et mangeoient des champignons empoisonns et de l'herbe,
sans que cela leur fit le moindre mal. Ds qu'ils arrivoient  leur
quartier, ils se mettoient dans un four, o ils tchoient de suer, et
lorsqu'ils toient bien mouills, ils se jetoient dans de l'eau froide,
et en hiver dans la neige, o ils restoient quelque temps. C'est l leur
remde souverain, qui conserve, disent-ils, leur sant. Nous prmes
cong du gnral et retournmes  notre couvent, et de l au
Brandenbourger.

J'ai oubli de dire, que mon jour de naissance avoit t clbr le 3.
d'Aot. Le Margrave m'avoit donn des prsens magnifiques en pierreries,
une augmentation de revenus et l'hermitage. Je ne voulus recevoir
l'augmentation que l'anne prochaine. Je m'occupois tout le mois d'Aot
 faire accommoder les chemins  l'hermitage. J'y fis pratiquer une
infinit de promenades. J'y allois tous les jours et je m'amusois 
faire moi-mme des plans pour embellir et rendre cet endroit commode.

Nous emes un surcrot de bonne compagnie dans ce temps-l. C'toient
Mr. de Baument, major d'un rgiment imprial du Margrave, et le comte de
Bourkhausen, capitaine du mme rgiment. Ce dernier toit neveu de ma
gouvernante. Le Margrave avoit eu soin jusque-l de sa fortune et
l'aimoit beaucoup. Ce jeune homme avoit infiniment d'esprit, mais il
toit d'une tourderie insupportable. Son pre, homme de trs-grande
naissance et d'une des premires familles de Silsie, avoit trouv moyen
de manger 400 mille cus de bien, qu'il possdoit, et de faire encore
des dettes, de faon que tous ses enfans taient ruins et ne vivoient
en Silsie que des charits de la noblesse et de la gouvernante. Il
toit venu trs-souvent  Bareith depuis que j'tais marie, et avoit
contract la passion la plus violente pour sa cousine la Marwitz.
Celle-ci l'avoit toujours trait avec beaucoup de hauteur; et comme il
toit fort vif, son dsespoir lui avoit fait commettre cent
extravagances, qui lui avoient fait du tort. Je continuerai  parler de
ces amours, qui ont une grande connexion avec la suite de ces mmoires.

Ma gouvernante fit aussi venir en ce temps-ci ses deux autres nices de
Marwitz. L'ane des deux se nommoit Albertine, et la cadette Caroline.
Je les appellerai dornavant par leurs noms de baptme, pour les
distinguer de leur soeur ane. La cadette n'eut pas t quinze jour 
Bareith, qu'elle y fit une conqute. Elle toit trs-jolie; un visage
mignon, le plus beau teint du monde et un petit air de douceur lui
attirrent tous les regards.

Ds que le Margrave toit parvenu  la rgence, il avoit augment ma
cour. Le comte de Schoenbourg devint mon chambellan et un certain Mr. de
Vesterhagen mon gentil-homme de la chambre. Schoenborg toit fils d'un
comte rgnant de l'empire; son pre vivoit encore. Il toit riche et
toutes les jeunes filles de qualit de Bareith s'empressoient  faire sa
conqute. Mais elles y perdirent toutes leurs peines, et les beaux yeux
de Caroline rduisirent bientt son coeur; il en devint perdument
amoureux. Elle lui vouloit du bien. Ils lirent une amiti trs-troite
ensemble, dont je rapporterai les suites, quand il en sera temps. Pour
la Marwitz, je l'aimois  la passion; nous n'avions rien de cach l'une
pour l'autre. Je n'ai jamais vu un rapport de caractre pareil au ntre;
elle ne pouvoit vivre sans moi, ni moi sans elle; elle ne faisoit pas un
pas sans me consulter et elle toit approuve de tout le monde.

Nous allmes tous au parc, o le Margrave vouloit tenir le rut du cerf.
Comme cet endroit est  un mille de la ville et qu'il n'y avoit qu'une
compagnie choisie, nous nous en donnmes  coeur joie. Il y avoit tous
les jours bal et nous dansions six heures de suite dans une salle pave
et trs-incommode, de manire que nos pieds toient meurtris. Cet
exercice me faisoit un bien infini. Nous tions tous de la meilleure
humeur du monde. Le Margrave aimoit la joie et la bonne compagnie; ses
manires polies et obligeantes le faisoient adorer, et nous vivions tous
dans l'union la plus parfaite.

La paix sembloit se rtablir par-tout. On commenoit dj les
ngociations entre l'Empereur et la France. Elle fut conclue pendant
l'hiver. Les Espagnols restrent en possession des royaumes de Naples et
de Sicile, qu'ils avoient enlevs  l'Empereur. Le duc de Lorraine
abandonna ses tats  la France, et reut en revanche le grand-duch de
Toscane. La France et l'Espagne de leur ct accdrent  la sanction
pragmatique. Ainsi le repos fut rtabli en Allemagne.

Le Margrave n'avoit point encore reu l'hommage de son pays; la
crmonie s'en fit  notre retour  Bareith. Le mme acte devoit se
faire  Erlangue. L'vque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit
justement  la magnifique maison de campagne, nomme Pommersfelde, qui
n'en est qu' quatre milles. Il nous avoit fait inviter  nous y rendre,
aussi bien que le Margrave et la Margrave d'Anspac, se proposant de
s'unir avec nous, pour rtablir une bonne union dans le cercle.

Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave d'Anspac, toit 
Bareith. Je le chargeai d'un compliment pour ma soeur, et le priai de
lui dire de ma part, que j'tois avertie que l'vque avoit une hauteur
extrme; qu'il auroit des prtentions ridicules sur les titres que nous
lui donnerions, et que je prvoyois qu'il y auroit des chipotages; que
nous tions soeurs; que nous avions les mmes prrogatives et les mmes
tiquettes; que j'tois rsolue d'agir de concert avec elle, et que je
la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que tout le monde
auroit les yeux sur nous et que j'tois d'avis de ne cder aucune
vtille de tout ce qui nous appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon
procd. Nous ne donnons que le titre de Liebden aux vques et aux
nouveaux princes de l'empire. Ce ttre ne signifie pas tant qu'abesse,
et il n'est pas possible de le traduire en franois. L'vque prtendoit
qu'on devoit lui donner un ttre plus honorable et que nous devions
l'appeler Votre grce, sans quoi il ne vouloit pas nous donner l'Altesse
royale. Je ne fus avertie de tout ceci que sous main. J'aurois pu faire
des pourparlers l-dessus, mais on m'en dissuada et on m'assura qu'il se
rangeroit de lui-mme  son devoir.

Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta une rponse
trs-favorable de ma soeur. Elle me manda, qu'elle se rgleroit d'aprs
moi et qu'elle toit trs-satisfaite de tout ce que je lui avois fait
dire par Bremer. J'ai toujours conserv mes prrogatives comme fille de
roi, et le Margrave les a toujours soutenues; c'toit avec son
approbation que j'avois fait cette dmarche, et il me disoit souvent,
qu'il avoit trs-mauvaise opinion des gens, lorsqu'ils oublioient ce
qu'ils toient.

Nous partmes donc au mois de Novembre et couchmes la nuit 
Beiersdorf. Nous fmes le lendemain notre entre  Erlangue. On y avoit
construit plusieurs arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer
le Margrave aux portes de la ville et lui prsentrent les clefs; toute
la bourgeoisie et la milice toient ranges le long des rues. Nous
tions, le Margrave et moi, dans un carosse de parade drap. A cause du
deuil nous fmes rassasis de harangues, que nous remes l'un et
l'autre ce jour-l.

Le lendemain il prit l'hommage. Il y eut table de crmonie et le soir
appartement. Nous nous arrtmes quelques jours  Erlangue et partmes
de l pour Pommersfelde.

Nous y arrivmes  cinq heures du soir. L'vque nous reut au bas de
l'escalier avec toute sa cour. Aprs les premiers complimens il me
prsenta sa belle-soeur, la gnrale-comtesse de Schoenborn, et sa nice
du mme nom, abbesse d'un chapitre de Wirzbourg. Je vous supplie,
Madame, me dit-il, de les regarder comme vos servantes; je les ai fait
venir exprs pour faire les honneurs chez moi. Je fis beaucoup de
politesses  ces dames, aprs quoi l'vque me conduisit dans mon
appartement. Il fit donner des siges. Je me flanquai sur un fauteuil et
nous allions entamer la conversation, quand les deux comtesses entrrent
dans la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante avec
elles. Je ne fis pourtant semblant de rien. Mon ajustement toit fort
drang; je pris ce prtexte pour me retirer un moment. L'vque et ses
dames se retirrent aussi.

Ds que je fus seule, j'envoyai chercher mes dames, et je demandai  la
gouvernante, pourquoi elle ne m'avoit pas suivie? C'est, dit-elle,
parceque je n'ai pas voulu m'exposer  recevoir une avanie; car ces
comtesses m'ont traite comme un chien et ne m'ont pas dit un mot; elles
ont pass haut la main devant moi, et sans l'un des Mrs. de la cour, que
je ne connois pas, je n'aurois trouv votre appartement. Je suis bien
aise de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m'a permis de soutenir mes
droits, et je suis trs-bien informe que ma gouvernante ne doit cder
le pas tout au plus qu'aux comtesses rgnantes de l'empire; elle ne
l'est point et ne peut le prtendre en aucune faon.

Le Margrave me dit, que je devois en parler avec Voit, qui tant mon
grand-matre, devoit selon les fonctions de sa charge, porter la parole
en mon nom et faire des reprsentations l-dessus. Je l'envoyai chercher
et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit toit le plus grand poltron
qu'il y et dans l'univers; il toit toujours rempli de terreurs
paniques et de difficults. Il fit un visage long d'une aune. Votre
Altesse royale ne comprend pas, me dit-il, la consquence de l'ordre
qu'Elle me donne; on s'assemble ici pour fomenter l'union des membres du
cercle de Franconie; est-ce un temps pour chercher chicane aux gens?
l'vque prendra cette affaire fort haut; il sera dsoblig, il ne
dmordra point de son entreprise, et si vous voulez soutenir la chose,
cela deviendra une affaire de l'empire. Je fis un grand clat de rire.
Une affaire de l'empire, lui rpondis-je, eh bien! tant mieux; les dames
n'en ont jamais t mles, et ce sera quelque chose de nouveau. Le
Margrave tira les paules et le regarda d'un air de compassion. Mais
qu'il en soit ce qui en pourra, je vous prie de faire savoir  l'vque,
ajoutai-je, que j'ai tant d'estime pour lui, que je serois fche de le
dsobliger, qu'il auroit d prendre de meilleures mesures pour viter
toute tracasserie; qu'il ne pouvoit ignorer les prrogatives des filles
de roi, ayant t lev toute sa vie  Vienne; que je me fais honneur
d'tre l'pouse du Margrave, mais que je ne veux pas perdre pour cela
une vtille de ce qui m'appartient. Mr. de Voit fit encore beaucoup de
difficults, mais le Margrave lui dit, de se dpcher, qu'il toit tard
et qu'il falloit mettre une prompte fin  tout cela.

Mr. de Voit en parla donc de ma part  Mr. de Rottenhan, grand-cuyer de
l'vque. On tint un long pourparler, o il fit enfin rsolu, que les
deux comtesses partiroient, ds qu'elles auroient reu ma soeur.

A peine cette dcision fut-elle prise, que la cour d'Anspac arriva.
J'envoyai aussitt faire un compliment  ma soeur et lui fis dire, que
je me rendrois chez elle ds qu'elle seroit seule. Je n'tois nullement
oblige de lui rendre la premire visite, mon droit d'anesse me donnant
le pas sur toutes mes soeurs, et le Margrave ayant la prsance sur le
Margrave d'Anspac. Je pouvois le prtendre doublement; mais, comme nous
sommes tous d'un mme sang, je n'ai jamais voulu me prvaloir de mes
droits. Ma soeur me fit rpondre, qu'elle viendroit chez moi. Elle s'y
rendit un moment aprs avec le Margrave. Ils me parurent fort froids
l'un et l'autre. Ma soeur toit enceinte. Je lui en tmoignai ma joie et
lui fis toutes les avances imaginables, mais elle ne me tmoigna pas le
rciproque. Je lui fis part de ce que j'avois fait; elle ne me rpondit
rien. L'vque vint nous trouver. Elle s'vada et s'en retourna chez
elle. Elle prit ce temps pour se faire prsenter les Mrs. qui
composoient la cour de l'vque. Elle leur parla des comtesses et les
assura, qu'elle condamnoit fort mon procd, qu'elle n'toit pas si
hautaine que moi et qu'elle n'auroit jamais souffert ce qui venoit de se
passer, si elle avoit t l. Tout le monde dsapprouva sa conduite.

Nous allmes la chercher pour se mettre  table. Je fus place au haut
bout. Elle ne voulut pas s'asseoir  ct de moi, et plaa l'vque
entre nous deux. Elle lui donnoit l'Altesse  tort et  travers, malgr
l'accord que nous avions fait. Pour moi, je m'en tins  mes ides et
n'en dmordis point; j'avois toutes les attentions imaginables pour
l'vque et pour sa cour, et lui faisois toutes les politesses qui
dpendoient de moi. Il est temps que je fasse son portrait.

Il est connu que la famille de Schoenborn est une des premires et des
plus illustres d'Allemagne; elle a donn plusieurs lecteurs et vques
 l'empire. Celui dont je parle avoit t lev  Vienne. Son esprit et
sa capacit le poussrent  devenir chancelier de l'empire. Il exera
trs-long-temps cette charge. Les vchs de Wirzbourg et de Bamberg
tant venus  vaquer par la mort de leurs vques, la cour de Vienne
profita de cette occasion, pour rcompenser les services du
vice-chancelier, et sut si bien corrompre les voix, qu'il fut lu prince
et vque de ces deux vchs. Il peut passer avec justice pour un grand
gnie et pour un grand politique. Son caractre rpond  cette dernire
qualit, car il est fourbe, raffin et faux; ses manires sont hautes;
son esprit n'est point agrable, tant trop pdantesque; cependant on
s'en accommode quand on le connot, et sur-tout quand on s'applique 
profiter de ses lumires. J'eus le bonheur de gagner son approbation.
J'ai t souvent quatre ou cinq heures  raisonner avec lui tte--tte.
Je ne m'ennuyois point; il me faisoit part de bien des particularits
que j'ignorois. On peut bien dire que son esprit est universel. Il n'y a
point de matires que nous n'ayons rabattues ensemble.

Ds que nous fmes levs de table, je reconduisis ma soeur dans son
appartement, et l'vque me ramena dans le mien. Il y faisoit un froid
terrible. Je me couchai tout de suite et m'endormis. A peine avois-je
repos une heure, que le Margrave m'veilla, pour me dire, qu'on vouloit
forcer la porte de ma chambre. Cette porte donnoit sur un corridor et on
y avoit plac un hussard. J'entendis effectivement qu'on travailloit 
rompre la serrure. Nous appelmes tout doucement nos gens, pour voir ce
que c'toit et ils trouvrent effectivement Mr. le hussard encore occup
 son ouvrage. Il demanda grce au Margrave, le priant pour l'amour de
Dieu de ne le point trahir, ce que le Margrave eut la gnrosit de lui
promettre.

Le lendemain matin je commenai, ds que je fus leve,  faire la visite
de tout le chteau. Pommersfelde est un grand btiment, dont le
corps-de-logis est dtach des ailes; ce corps-de-logis a quatre
pavillons; il est de figure carre, et lorsqu'on le voit de loin, il
semble une masse de pierres; le dehors est rempli de dfauts; ds qu'on
est entr dans la cour, l'ide qu'on s'toit faite de ce chteau se
change, et on y remarque un air de grandeur, qu'on n'avoit pas observ;
d'abord on monte un perron de cinq ou six marches, pour entrer dans un
portail cras et troit, qui dfigure fort ce btiment; un escalier
magnifique se prsente et laisse voir toute la hauteur de ce palais, la
vote de cet escalier n'tant soutenue que par une espce d'quilibre;
le plafond est peint  fresque; les garde-fous sont de marbre blanc,
orns de statues; cet escalier mne  un grand vestibule, pav de
marbre, d'o l'on entre dans une salle; cette salle est orne de dorure
et de peintures; on y voit des tableaux des premiers matres, tels que
des Rubens, des Guido Reni et des Paul Veronse, toute sa dcoration
cependant ne me plut point, elle avoit plutt l'air d'une chapelle que
d'une salle, et on n'y voyoit point cette noblesse d'architecture, qui
joint le got  la magnificence; cette salle conduit  deux appartemens
en enfilade, tous arms de tableaux; une de ces chambres renferme une
tapisserie de cuir, dont on fait grand cas, tant peinte par Raphal; la
galerie de tableaux est ce qu'il y a de plus beau, les amateurs de la
peinture y peuvent contenter leur got; comme je l'aime fort, je m'y
arrtai quelques heures  examiner tous les tableaux.

Je dnai ce jour-l et les suivans en particulier avec ma soeur, nos
gouvernantes et deux dames de conseillers privs d'Anspac. L'vque et
les Margraves alloient tous les jours  la chasse, d'o ils ne
revenoient qu' cinq heures du soir. Je m'ennuyois fort, tant enferme
tout le jour avec ma soeur qui me faisoit la mine. Au retour des princes
on s'assembloit dans la salle, pour assister  ce qu'on appeloit une
srnade. Ces srnades sont des abrgs d'opra. La musique en toit
dtestable; cinq ou six chattes et autant de rominagrobis allemands nous
corchoient les oreilles par leur chant pendant quatre heures, o il
failloit se morfondre, car le froid toit excessif. On soupoit ensuite,
et on ne se couchoit qu' trois heures du matin, fatigu comme un chien
de n'avoir rien fait toute la journe.

On nous proposa un nouveau plaisir, qui sentoit bien l'ecclsiastique.
Ce fut d'aller dner  Bamberg et d'y voir l'glise et les reliques. Je
fis dire  ma soeur, que si elle y alloit, j'irois aussi, et que si elle
refusoit cette partie, je resterois pour lui tenir compagnie. Elle me
fit rpondre, qu'elle seroit bien aise d'aller  Bamberg, et que je
n'avois qu' accepter l'offre qu'on nous avoit faite. La chasse devoit
se faire de ce ct-l et les princes dvoient s'y rendre pour y dner
avec nous. On vint me rveiller  sept heures du matin pour me dire,
qu'il toit temps de m'habiller et de partir, qu'il nous failloit quatre
heures pour arriver  Bamberg, et que la chasse ne devant pas durer
long-temps, je n'aurois le temps de ne rien voir, si je ne partois
bientt. Je me levai du lit en grognant; j'tois malade, le froid et les
fatigues drangeoient bien aisment ma sant mal affermie.

Ds que je fus habille, je me rendis chez ma soeur. Je fus fort
surprise de la trouver encore au lit. Elle me dit, qu'elle toit
incommode et qu'elle ne pouvoit aller  Bamberg. Elle avoit trs-bon
visage et travailloit dans son lit. Je lui dis, qu'elle m'auroit fait
plaisir de m'en faire avertir plutt; que j'avois fait demander de ses
nouvelles, et qu'on m'avoit rpondu qu'elle se portoit bien. Mdme. de
Bodenbrock, sa gouvernante, tiroit les paules et me faisoit signe que
ce n'toit que caprice. Elle employa si bien sa rhtorique, qu'elle la
persuada  se lever et  s'habiller. Je n'ai jamais vu de plus longue
toilette, elle dura pour le moins deux heures.

On avoit attel deux carosses de parade magnifiques. Le premier devoit
tre pour moi, et le second pour ma soeur. Je lui demandai, si elle ne
vouloit pas que nous allassions ensemble. Elle me dit que non. Montez
donc en carosse, lui dis-je. Oh! mon Dieu non, me dit-elle, vous avez le
rang et je n'ai garde de me placer la premire. Je n'ai point de rang
avec mes soeurs, lui dis-je, et je n'aurai jamais de disputes l-dessus
avec elles. Le Grand-Marchal de l'vque, homme assez massif, me prit
par la main et me dit, voici votre voiture, Madame, ayez la grce d'y
entrer, car elle est prpare pour vous. J'y entrai donc avec ma
gouvernante et n'eus pas seulement le temps de demander ma pelisse. Nous
allions pas--pas. Nous gelions de froid; les doigts et les pieds nous
toient si engourdis, que nous ne pouvions plus les remuer. Je fis
ordonner au cocher d'aller plus vite, et il excuta si bien mes ordres,
qu'en trois heures de temps nous arrivmes  Bamberg.

On me conduisit droit  l'glise, o les prtres avoient tal les
reliques. Il y avoit un morceau de la croix dans une chsse d'or; deux
des vases qui avoient servi  la noce de Cana; des os de la vierge; un
petit haillon de l'habit de Joseph; le crne de l'Empereur Frdric et
de l'Impratrice Cungonde, patrons de Bamberg et fondateurs du
chapitre; les dents de l'Impratrice sembloient des dfenses de sanglier
par leur longueur.

J'tois si gele, que je ne pouvois marcher. Je me remis en carosse,
pour aller au chteau. On me mena dans l'appartement qui m'toit
prpar. J'y pris des douleurs dans le corps et dans tous les membres.
Mes dames me dshabillrent, et  force de me frotter elles me firent un
peu revenir le sentiment.

Ds que ma soeur fut arrive, je me fis informer de l'tat de sa sant
et lui fis faire des excuses de ce que je n'allois pas chez elle, me
trouvant incommode. Elle me fit rpondre, qu'tant fort fatigue, elle
vouloit se jeter sur le lit et tcher de dormir, et qu'elle me prioit de
ne point venir chez elle. J'y renvoyai plusieurs fois, et on me dit
toujours qu'elle reposoit. A force de soins je me trouvai un peu mieux,
et m'ennuyant beaucoup, je me mis  jouer au tocadille.

Les princes ne revinrent qu' six heures. Ils dnrent  une table
spare; celle o nous devions manger toit servie dans ma chambre. Ma
soeur y vint; elle avoit l'air fch. Toute sa cour, et sur-tout les
dames, faisoient la mine et affectoient de lcher des propos assez
piquans. Je ne fis pas semblant de les comprendre, jugeant cela
au-dessous de moi.

Aprs le dner ma soeur passa avec moi dans un cabinet, o nous prmes
le caf. Je lui dis, que je voyois bien qu'elle toit fche contre moi,
que je la priois de me dire ce qu'elle avoit, et que si j'avois eu le
malheur de l'offenser, j'tois prte  lui en faire toutes les
rparations imaginables. Elle me rpondit d'un air fort froid, qu'elle
n'avoit rien contre moi, qu'elle toit malade et qu'elle ne pouvoit tre
de bonne humeur, et en mme temps elle s'appuya contre une table, o
elle se mit  rver. Je m'assis vis--vis d'elle et en fis de mme.

L'vque nous tira de cette conversation muette; il me reconduisit en
carosse, o je me remis avec ma gouvernante. Je suis au dsespoir, me
dit celle-ci, le diable est dchan  la cour d'Anspac; on a maltrait
ma soeur et la Marwitz d'une manire terrible; Mdme. de Zoch leur a dit
mille impertinences; j'y ai encore mis fin  temps, sans quoi je crois
qu'elles se seroient dcoiffes. Ils ont dit publiquement, que Votre
Altesse royale avoit fait ordonner au cocher, qui menoit la Margrave
d'Anspac, d'aller  toute bride, afin qu'elle fit une fausse-couche; ils
ont fort plaint cette pauvre princesse, laquelle, disoient-ils, toit
toute meurtrie des secousses de la voiture.

Je devins furieuse en entendant ces belles nouvelles; je voulois tirer
satisfaction de la calomnie qu'on avoit dbite contre moi, mais ma
gouvernante me fit tant de reprsentations, que je consentis  les
ignorer.

Ma soeur ne voulant pas souper, je me fis excuser aussi auprs de
l'vque. Mes dames vinrent me conter toute cette histoire. Je vis bien
enfin moi-mme, que si nous n'tions les plus sages, cette affaire iroit
plus loin, et donneroit matire  parler au public. Je leur ordonnai
donc  toutes de laisser tomber cela, et de continuer  faire des
politesses aux dames d'Anspac, jugeant bien que tout le blme
retomberoit sur elles des tracasseries qu'elles avoient voulu faire. Je
n'eus pas tort. Toute la cour fut informe le lendemain de ce qui
s'toit pass, et on se disoit  l'oreille, que Mdmes. les conseillres
avoient trouv le vin bon et en avoient bu un peu plus, qu'il ne leur en
falloit. Le Margrave d'Anspac mme fut trs-fch des impertinences qui
s'toient dites contre moi, et en fit rprimander trs-fortement les
auteurs.

Nous partmes enfin deux jours aprs et retournmes  Erlangue. J'y eus
un petit chagrin domestique. Un petit chien de Bologne, que j'avois
depuis 19 ans, mourut. J'aimois beaucoup cette bte, qui avoit t
compagne de tous mes malheurs; je fus sensible  sa perte. Les animaux
me paroissent une espce d'tres raisonnables; j'en ai vu de si
spirituels, qu'il ne leur manquoit que la parole pour expliquer
clairement leurs penses. Je trouve le systme de Descartes
trs-ridicule sur ce sujet. Je respecte la fidlit d'un chien; il me
semble qu'il a cet avantage sur l'humanit, qui est si inconstante et
changeante. Si je voulois examiner cette matire  fond, je m'engagerois
 prouver qu'il y a plus de raison parmi les animaux, que parmi les
hommes. Mais ce sont mes mmoires que j'cris, et non leurs loges,
quoique cet article puisse servir d'pitaphe  ma petite chienne. Nous
ne nous arrtmes que quelques jours  Erlangue et retournmes 
Bareith.

Il ne se passa rien de fort extraordinaire l'anne 1736. J'ai dj dit
que la paix se fit entre l'Empereur et la France. Elle nous procura le
passage des troupes autrichiennes, quoique ce passage ft fort onreux
aux princes de l'empire, qui contre toute quit et justice toient
obligs de leur donner les tapes. Le mal tant sans remde, nous
tchmes d'en tirer parti tant que nous pmes. Nous avions tous les
jours un monde infini. Les officiers autrichiens toient pour la plupart
des gens trs-aimables. Je vis quelques-unes de leurs femmes, qui
l'toient aussi. Nous nous divertissions  merveille. Il y avoit quasi
tous les jours bal, et ma sant commenoit  se rtablir.

Je donnai une fte magnifique le jour de naissance du Margrave, qui est
le 10. de Mai, dans la grande salle du chteau. J'y avois fait
construire le mont Parnasse; un chanteur assez bon, que je venois
d'engager, reprsentoit Apollon; neuf dames, magnifiquement vtues,
toient les Muses; au-dessous du Parnasse j'avois fait pratiquer un
thtre; Apollon chantoit une cantate et ordonnoit aux Muses de clbrer
cet heureux jour; aussitt elles descendirent de leur place et dansrent
un ballet; au-dessous du thtre toit une table de 150 couverts,
trs-magnifiquement dcore; le reste de la salle toit orn de devises
et de verdure; nous reprsentions tous les Dieux du paganisme. Je n'ai
rien vu de plus beau que cette fte, qui eut une approbation gnrale.

Depuis que le Margrave avoit pris Ellerot, ses affaires commenoient 
se remettre. On trouve une grande augmentation de revenus, qu'on avoit
tenue secrte et dont selon toute apparence Mrs. de la chambre des
finances avoient profit. Le Margrave cassa tous les membres de cette
chambre et en remit d'autres  leur place. Ellerot trouva outre cela
moyen de rechercher de vieilles dettes, qu'on devoit depuis des temps
immmoriaux aux Margraves de Bareith, et il eut le bonheur d'en tirer le
payement. De pauvres que nous tions, nous nous trouvmes tout d'un coup
riches. Cependant cette anne ne mit fin  une guerre, que pour en
rallumer une autre. La Russie toit en guerre avec les Turcs, et n'avoit
accord les 12,000 hommes, dont j'ai dj fait mention,  l'Empereur
qu' condition, qu'il romproit la trve qu'il avoit avec les Muhomtans,
et qu'il les attaqueroit en Hongrie. Toutes les troupes de ce prince
commenoient  y dfiler. On peut regarder cet vnement comme le
commencement de la dcadence de la maison d'Autriche.

L'Empereur fit clbrer  peu prs en ce temps-ci les noces de
l'archiduchesse Marie Thrse, sa fille ane, avec le nouveau grand-duc
de Florence.

Le prince de Galle pousa aussi cette anne la princesse de Saxe-Gotha.
Ce fut le roi son pre, qui fit ce mariage, o le coeur du prince n'eut
aucune part, cette princesse n'tant ni belle ni spirituelle. Il vit
pourtant trs-bien avec elle. J'en reviens  ce qui me regarde.

Nous allmes passer la belle saison au Brandenbourger. Le Margrave y
tomba malade; il lui prenoit des faiblesses et des maux de tte
terribles. Cela ne l'empchoit pas de sortir; mais j'en tois dans de
cruelles inquitudes. Il n'y a point de parfait bonheur dans ce monde;
je jouissois de tout celui que je pouvois souhaiter, mais mes craintes
pour une sant si prcieuse faisoient disparotre tous mes autres sujets
de contentement. Le mdecin me faisoit craindre, que les accidens du
Margrave ne fussent des avant-coureurs d'apoplexie. J'tois quelque fois
dans un dsespoir, que je ne savois ce que faisois. Je fus enfin tire
de peine. Il prit les hmorrhodes, qui le soulagrent aussitt. Comme
cette maladie n'est dangereuse que lorsqu'on ne la mnage pas, et
qu'elle pouvoit contribuer  conservation du Margrave, qui est
extrmement sanguin, j'en fus charme.

Depuis que le prince toit parvenu au rgne, il s'toit fort appliqu 
se concilier l'amiti du roi et de la reine de Danemarc. La reine ayant
t princesse apanage et fille d'un cadet de la maison, n'avoit reu
aucune dot, cela tant stipul ainsi dans la maison de Brandenbourg,
sans quoi les apanages et les dots iroient  toute ternit, et ne
pourroient manquer  la fin de ruiner la maison. La reine fit savoir au
Margrave, que s'il vouloit lui donner la sienne, elle lui feroit des
avantages qui l'en rcompenseroient au quadruple. Le Margrave la lui
accorda, se fiant  sa parole.

Le roi et la reine dvoient aller  Altona et y faire quelque sjour.
Ils l'invitrent  s'y rendre, et on lui fit entendre sous main, que la
reine avoit de grands desseins et qu'elle vouloit lui tmoigner sa
reconnoissance d'une faon clatante. Quelques arrangemens, que le
Margrave fut oblig de faire, retardrent son dpart. Le roi de Danemarc
lui envoya une estaffette, pour lui faire savoir, qu'il ne s'arrteroit
pas plus de quinze jours  Altona, et que s'il avoit dessein de le voir,
il devoit presser son voyage.

Le Margrave partit, rsolu d'aller nuit et jour, pour trouver encore le
roi, son oncle. Il faut passer par les tats du roi, mon pre, pour se
rendre  Altona, et par la ville de Halberstadt, qui n'en est qu' 12 ou
13 milles. Le Margrave s'y arrta pour dner chez le gnral Marwitz. Il
y apprit, que le roi y toit attendu dans trois ou quatre jours, pour y
faire la revue des troupes des environs. Il falloit opter, ou de
renoncer  voir le roi de Danemarc, ou celui de Prusse. Les
mcontentemens que le Margrave prouvoit de la part de ce dernier, la
parole qu'il avoit donne  l'autre et les avantages qu'on lui avoit
fait esprer, l'engagrent  continuer son voyage. Il expliqua toutes
les raisons qui le lui avoient fait entreprendre, au gnral Marwitz, le
chargeant d'en informer le roi et de l'assurer, que s'il se trouvoit
encore  Berlin  son retour, il ne manqueroit pas d'aller lui rendre
ses devoirs.

Il repartit de Halberstadt l'aprs-midi et arriva le lendemain 
Brunswick, o il dna. Il y fut trs-bien reu de son ancien ami, le duc
et de ma soeur. De l il continua sa route jusqu' Zelle, o il trouva
des lettres d'Altona, par lesquelles il apprit, que le roi de Danemarc
toit tomb dangereusement malade. Il se reposa donc  Zelle, et
n'arriva que quelques jours aprs  Altona.

Il fut reu par le Grand-Marchal et toute la cour dans une maison qui
lui avoit t prpare, y ayant trop peu de place dans celle que le roi
occupoit, o il y en avoit  peine pour se loger. L'accueil que la
reine, son oncle et sa tante lui firent fut des plus tendres. La reine
avoit t trs-belle, mais les fatigues et les incommodits qu'elle
avoit, ne lui laissoient plus que de beaux restes. Mdme. sa mre, la
Margrave de Culmbach, qui ne l'avoit point quitte depuis son mariage,
la gouvernoit entirement, et par consquent aussi le roi et la cour.
Cette princesse avoit beaucoup d'esprit; elle jugea, que pour se
conserver la faveur, il falloit jeter le roi et la reine dans la
bigoterie. Le roi aimoit naturellement les plaisirs et la bonne
compagnie; pour le dtourner de son penchant, elle lui faisoit des cas
de conscience des choses les plus innocentes. Ce prince qui a beaucoup
de belles qualits, possde un gnie fort born. Celui de la reine est 
sa porte et elle n'en a pas plus que lui. La Margrave ne trouvoit donc
que des esprits dociles  recevoir sa morale. Cette cour conservoit
encore un air de grandeur; mais dans le fond c'toit un clotre, o on
ne faisoit que prier Dieu et s'ennuyer. Le Margrave me dit, que jamais
le temps ne lui avoit paru plus long. On le combla d'honneurs et de
belles paroles, mais on oublia ce qu'on lui avoit promis, et il s'en
retourna trs-charm d'tre hors de cette cour.

Le roi, mon pre, tant dj reparti pour la Prusse, le Margrave revint
tout droit  Bareith, malgr les conseils de mon frre, qui vouloit
qu'il s'arrtt  Brunswick, pour attendre son retour  Berlin, qui ne
devoit se faire qu'en six semaines. J'avois reu une lettre
trs-dsobligeante de mon frre sur le voyage du Margrave; elle toit
bien diffrente de sa faon d'crire d'autre fois. La voici.

J'ai bien lu votre lettre, ma trs-chre soeur; mais si vous voulez que
je vous parle avec ma franchise ordinaire, il m'est impossible
d'approuver que le Margrave passe  dix ou douze milles d'un endroit, o
le roi doit se rendre, sans lui venir faire la cour. A vous dire la
vrit, l'on en parle comme d'une grossiret, et je suis oblig d'y
souscrire. Le Margrave peut rparer la chose; il n'a, en s'en
retournant, qu' passer par Berlin, quand le roi reviendra de Prusse.
Car j'avoue, que je ne m'tonne nullement que le roi soit fch de son
procd. C'est montrer trop peu de considration pour un roi, qui en
mme temps est son beau-pre. Je doute fort de tous les avantages que le
Margrave espre avoir du roi de Danemarc; il n'en aura jamais de pareils
 ceux qu'il a reus du roi, possdant un trsor tel que vous. J'aurois
encore une infinit de choses  dire sur cette matire, mais je me borne
 vous assurer etc.

Quoique la fin de cette lettre semblt raccommoder un peu le
commencement, elle me parut fort dure. Les expressions me semblrent peu
mesures, et tout son style m'avoit t inconnu jusqu'alors. Mon frre
toit tout chang envers moi depuis son retour du Rhin; toutes les
lettres que je recevois de lui toient guindes; il y paroissoit un
certain embarras, qui me marquoit assez que son coeur n'toit plus le
mme pour moi. J'en tois vivement touche; ma tendresse pour lui
n'toit point diminue, et je n'avois rien  me reprocher  cet gard.
Je supportais donc tout cela avec patience, me flattant qu'avec le temps
je regagnerois son amiti.

Je passois mon temps fort agrablement au Brandenbourger pendant
l'absence du Margrave; mais peut-on tre content loign de ce qu'on
aime? En effet je n'avois de vraie satisfaction que lorsque j'tois
auprs de lui, et je tchois plutt de me dissiper que de me divertir.
J'avois trs-bonne compagnie, avec laquelle je tchois de m'amuser, et
je passois les matins et quelques heures de l'aprs-midi  la lecture et
 la musique.

J'ai dj fait le portrait de la Grumkow au commencement de ces
mmoires, et on y aura vu, que joint  plusieurs autres grands dfauts,
elle avoit celui de la coquetterie. Elle avoit eu dj plusieurs amans,
depuis quelle toit auprs de moi, ce qui m'avoit fort indispose contre
elle; mais comme elle avoit gard jusque-l les biensances, j'avois
fait semblant d'ignorer sa conduite. Cette fille devenoit envers moi
d'une impertinence insupportable. Elle ne venoit plus chez moi qu'aux
heures de repas, passant les jours et la moiti des nuits avec Mr. de
Vesterhagen, mon gentil-homme de la chambre. Ce Monsieur, quoique mari,
en toit perdument amoureux et lui faisoit des prsens considrables,
qu'elle faisoit passer pour venir de son pre. Quoiqu'elle n'et aucun
attachement pour moi et nulle envie de remplir les devoirs de sa charge,
elle toit d'une jalousie extrme contre la Marwitz, et tchoit de
l'humilier tant qu'elle le pouvoit. Je me voyois hors d'tat de mettre
ordre  sa conduite, par les mnagemens que j'tois encore oblige
d'avoir pour son oncle, et je me contentois de lui faire remarquer mon
mcontentement par quelques piquanteries, que je lui lchois par-ci
par-l, pour la faire rentrer en elle-mme; mais son penchant
l'emportoit au-dessus de sa raison et l'empchoit de renoncer  son
amour. Comme il eut des suites trs-fcheuses pour la Marwitz, qu'elle
accusoit de m'en avoir informe, et que cette intrigue a quelque
connexion avec mes mmoires, j'en rapporterai la suite dans son temps.

Le Margrave arriva enfin le 16. de Juillet. Ma joie fut extrme de le
revoir, et il fut trs-satisfait de se retrouver chez lui. Il fit
clbrer mon jour de naissance par une fte charmante, qu'il me donna
dans un grand jardin qui appartenoit au chteau. Ce jardin toit tout
illumin de lampions; on y avoit pratiqu un thtre, dont toutes les
coulisses toient de gros tilleuls; Diane et ses nymphes y parurent, on
y joua une espce de petite pastorale; vis--vis du thtre toit un
salon rehauss de quatre marches, dont tout le dehors toit si bien
illumin, qu'il sembloit une boule de feu; tous les parterres du jardin
toient orns de lampions de diverses couleurs, ce qui faisoit une effet
charmant.

Nous partmes le lendemain de cette fte pour nous rendre  l'hermitage.
J'en ferai ici la description.

Cet endroit est situ sur une montagne. On y arrive par une avenue et
par une chausse, que le Margrave a fait faire. Le mont Parnasse se
prsente  l'entre de l'hermitage. C'est une vote, soutenue de quatre
colonnes, au-dessus de laquelle on voit Apollon et les neuf Muses, qui
jettent toutes de l'eau; cette vote est si artistement construite,
qu'on la prendroit pour un vritable rocher. Vous voyez d'un ct un
berceau, qui vous conduit  un autre rocher artificiel, environn
d'arbres, o il y a six jets d'eau; au-dessous de ce rocher on trouve
une petite porte, par laquelle on entre dans une espce de souterrain,
qui mne dans une grotte. Cette grotte est orne de coquillages
trs-beaux et trs-rares, et elle reoit le jour par un dme, qui est
au-dessus; il y a un grand jet d'eau au milieu et six cascades tout 
l'entour; tout le plancher, qui est de marbre, jette aussi de l'eau, de
faon qu'il est trs-ais d'attrapper les gens et de les inonder
lorsqu'ils y sont. Il y a deux rampes de chaque ct de la grotte, qui
mnent  deux appartemens, chacun compos de trois petites chambres en
miniature. Au sortir de la grotte on entre dans une petite cour, toute
environn de ces rochers artificiels, entre-mls d'arbres et de haies;
un grand jet d'eau, plac au milieu, y donne une continuelle fracheur.
Ces rochers cachent les ailes de la maison, qui sont composes chacune
de quatre petites cellules, ou de huit petites chambres, y ayant
toujours une garderobe et une chambre de lit. Cette cour conduit au
corps-de-logis. On se trouve d'abord dans un salon, dont le plafond est
trs-bien peint et dor; ce salon est tout revtu de marbre de Bareith;
le fond en est de marbre gris et les pilastres de marbre rouge; les
corniches et les chapiteaux en sont dors; tout le parquet est de marbre
des diverses sortes, qu'on en trouve ici; mon appartement est  droite.
Il se prsente d'abord une chambre, dont la peinture reprsente au
plafond les dames romaines lorsqu'elles arrachrent la ville de Rome au
pillage des ennemis; l'entour de cette peinture est  fond bleu; tous
les reliefs sont dors et argents; les lambris sont de marbre fin-noir
et les compartimens de marbre fin-jaune; la tapisserie est de damas
jaune  galons d'argent. De l on entre dans les ailes, que j'ai fait
ajouter;  savoir dans une chambre, dont le plafond est en bas-relief et
tout dor; la peinture reprsente l'histoire de Chlonide et de
Clobrontas; la boiserie est  fond blanc et tous les reliefs dors; les
trumeaux et le dessus des chemines sont par-tout de belles glaces; la
tapisserie de cette chambre est une toffe  fond bleu et or
excessivement riche, dont toutes les fleurs sont de chenille; c'est la
plus belle chose qu'on puisse voir. Ensuite vient un petit cabinet, dont
la boiserie est du Japon; mon frre m'en avoit fait prsent; elle avoit
cot un argent infini, et je crois que c'est l'unique de cette espce
qui ait paru en Europe: on l'avoit donne  mon frre pour telle; le
fond en est d'or gren et toutes les figures sont en relief; le plafond,
les trumeaux et tout ce qu'il y a dans ce cabinet s'accorde avec cette
boiserie; tous ceux qui l'ont vu en ont t charms. A ct de ce
cabinet, en tournant  droite, est la chambre de musique; elle est toute
de marbre fin blanc, et les compartimens verds; dans chaque compartiment
il y a un trophe de musique dor et trs-bien travaill; les portraits
de plusieurs belles personnes, que j'ai amasses, de la main des plus
habiles matres, sont placs au-dessus de ces trophes et enchsss dans
la muraille dans des cadres orns et dors; le fond du plafond est
blanc; les reliefs reprsentent Orphe, jouant de sa lyre et attirant
les animaux; tous ces reliefs son dors; mon clavecin et tous les
instrumens de musique sont placs dans cette chambre, au bout de
laquelle est mon cabinet d'tude; il est d'un vernis  fond brun et
peint en miniature avec des fleurs naturelles; c'est l o je suis
encore occupe  crire ces mmoires et o je passe bien des heures 
faire mes rflexions. La chambre de musique me conduit par une autre
porte dans celle o je m'habille, qui est toute simple, et de l j'entre
dans ma chambre  coucher, dont le lit est de damas bleu  galons d'or,
et la tapisserie de satin  bandes. Ma garderobe est  ct, ce qui y
donne une grande commodit. La distribution de l'appartement du Margrave
est gale au mien, mais il est diffremment dcor. La premire de ses
chambres est meuble d'une espce de vernis, dont j'ai trouv
l'invention; la peinture, qui est trs-belle, reprsente toute
l'histoire d'Alexandre, et je l'ai fait copier d'aprs les estampes de
le Brun; ce sont proprement des tableaux de la grandeur des murailles,
peints en dtrempe sur du papier coll sur de la toile, sur lequel j'ai
fait passer un vernis pour le conserver. Ces tableaux ont t admirs de
tous les connoisseurs. Le fond du plafond et de la boiserie est blanc et
les ornemens dors; la peinture de ce plafond reprsente Alexandre,
comme il jette l'encens au feu, et qu'Aristote le reprend de ce qu'il le
fait avec trop de profusion. La boiserie de la seconde chambre est 
fond brun fonc; tous les reliefs sont de trophes des armes de tous les
peuples du monde; tout cela ainsi que l'entour du plafond est dor; on
voit dans le milieu de ce plafond Artaxerxe, comme il reoit
Thmistocle; la tapisserie est une haute-lisse, qui reprsente toute
l'histoire de ce gnral grec. Le cabinet  ct est orn de trs-beaux
tableaux; la boiserie est de bois d'bne, releve d'ornemens dors;
l'histoire de Mutius Scvola est peinte sur le plafond. La chambre 
ct est revtue de carreaux de porcelaine de Vienne, peints en
miniature; le plafond en est tout peint et prsente Leonidas, lorsqu'il
dfend les Thermopyles. La chambre de lit est de damas verd avec des
galons d'or. On trouvera peut-tre singulier que j'aie choisi tous ces
sujets d'histoire pour en orner mes plafonds, mais j'aime tout ce qui
est spculatif, et tous ces sujets d'histoire que j'ai choisis,
reprsentent autant de vertus, qu'on auroit pu peut-tre mieux habiller
 la moderne par des emblmes, mais qui n'auroient pas tant rjoui la
vue. J'en reviens  ma description. La maison en dehors n'est orne
d'aucune architecture; on la prendroit pour une ruine, entoure de
rochers; elle est environne d'un bois de haute futaie; sur le devant de
la maison est un petit parterre, maill de fleurs, et  l'extrmit
duquel on trouve une cascade, qui semble taille dans le roc, et qui
coule jusqu'au bas de la montagne, o elle tombe dans un grand bassin;
deux alles de grands tilleuls la bordent de chaque ct, et l'on y a
pratiqu des marches de gazon, pour la descendre commodment; il y a
deux reposoirs, au milieu desquels il y a des jets d'eau, entours de
siges de gazon pour s'asseoir; sur les cts de la maison il y a dix
alles de tilleuls si pais, que le soleil n'y perce jamais. Chaque
route du bois mne  un hermitage o  quelque chose de nouveau; chacun
y a son hermitage et ils sont tous diffrens les uns des autres. Le mien
dcouvre  la vue les ruines d'un temple, bties sur les dessins qui
nous restent encore de l'ancienne Rome; je l'ai consacr aux Muses. On y
voit les portraits de tous les fameux savans des derniers sicles; tels
que Descartes, Leibnitz, Loke, Newton, Bayle, Voltaire, Maupertuis etc.
A ct du petit salon, qui est de forme orbiculaire, il y a deux petits
chambres et une petite cuisine, que j'ai orne de cette porcelaine
antique de Raphal. En sortant de ces petites chambres, on entre dans un
petit jardin, sur le devant duquel il y a une ruine d'un portique; le
jardin est environn d'un berceau o on peut se reposer  lire dans la
plus grande ardeur du soleil, sans en tre incommod. En montant plus
haut, la vue est frappe d'un nouvel objet; c'est un thtre, construit
de pierre de taille, dont toutes les votes sont dtaches, de faon
qu'on y peut jouer un opra en plein air. Je ne m'arrterai pas  le
dcrire; le dessin que j'ajouterai  ces mmoires de toutes les pices
curieuses de ma seigneurie, fera voir que c'est un endroit unique. La
rivire coule au bas tout autour de la montagne; il y a des promenades
et des vues magnifiques de quelque ct qu'on aille se promener. Comme
je le dcris dans l'tat o il est  prsent, et que j'cris ceci
l'anne 1744, je continuerai  marquer toutes les augmentations que j'y
ferai encore avec le temps.

Je me suis peut-tre trop long-temps tendue l-dessus, mais j'cris
pour me divertir et ne compte pas que ces mmoires seront jamais
imprims; peut-tre mme que j'en ferai un jour un sacrifice  Vulcain,
peut-tre les donnerai-je  ma fille, enfin je suis pyrrhonienne
l-dessus. Je le rpte encore, je n'cris que pour m'amuser, et je me
fais un plaisir de ne rien cacher de tout ce qui m'est arriv, pas mme
mes plus secrtes penses.

La guerre se renouvela  la fin de cette anne entre l'Empereur et les
Turcs. Elle toit des plus injustes; mais il faut remonter plus haut
pour en chercher la cause.

J'ai dj dit que les Russes avoient fait passer dix mille hommes en
Allemagne, pour donner du secours  l'Empereur contre la France.
L'Impratrice russienne se trouvoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit
accord ses troupes au chef de l'empire qu' condition, qu'il feroit
aprs la paix une diversion et qu'il romproit la trve conclue avec les
Ottomans. Dans l'anne 1719 l'Empereur se mit en tat de remplir ces
engagemens et fit dfiler ses troupes du cte de la Hongrie. Les
commencemens de la campagne furent heureux. Les Turcs ne s'tant point
attendus  tre attaqus et n'ayant point d'arme de ce ct, se
retirrent et leur abandonnrent sans coup frir la ville de Nissa. Mais
l'anne 1737 fit changer leur fortune de face. Le gnral Sekendorff
reut le commandement de l'arme impriale. L'avarice et la mauvaise
conduite de ce gnral la ruinrent totalement. On lui fit son procs 
la fin de cette anne, et il fut condamn  finir sa vie dans la
forteresse de Spielberg, trop heureux encore d'en rchapper pour cela.
J'admirai le sort de cet homme qui m'avoit caus tant de chagrin, et qui
avoit t, pour ainsi dire, le flau de toutes les cours o il avoit
t. Il me fit compassion, et je puis dire avec vrit, que je ne sentis
pas un moment de joie de son malheur. Nous le reverrons encore
reparotre sur la scne. Mais j'en reviens  ce qui me regarde.

Nous dbutmes l'anne 1737 par recevoir la visite du prince de Bamberg.
La cour parut dans tout son lustre en cette occasion. J'avois fait faire
beaucoup de changemens au chteau, aux appartemens du Margrave et aux
miens. L'acquisition que nous avions faite de quelques habiles musiciens
et de quelques chanteurs excellens d'Italie, rendoit la chapelle
trs-bonne. Plusieurs trangers, entrs depuis peu au service,
contribuoient  faire les honneurs de la cour et  la rendre moins
mlancolique que par le pass. Tous ceux qui y vinrent en furent charms
et l'vque partit trs-satisfait de son sjour.

Ma sant, quoique toujours fort dlicate, commenoit cependant  se
remettre. Tout le pays souhaitoit passionnment que je pusse lui donner
des hritiers. On me proposa pour cet effet de me servir des bains.
Comme je connoissois mon temprament, je prvis bien que leur usage ne
conviendroit point  ma sant; mais le mdecin ayant t gagn pour me
les conseiller, je fus oblige de me rendre aux dsirs du pays. Les
bains d'Ems tant les moins forts qu'il y ait en Allemagne, je les
choisis prfrablement aux autres. Mais ce n'en toit point encore la
saison. Nous nous rendmes  Erlangue pour l'attendre et pour partir de
l.

Nous y passmes fort agrablement notre temps, et j'y vis pour la
premire fois une pastorale, o le fameux Sr. Zaghini se fit admirer et
enchanta chacun par la beaut et l'agrment de sa voix. Nous ne pensions
qu' nous divertir, lorsqu'un vnement imprvu vint troubler nos
plaisirs. Ce fut la mort de mon neveu, le prince hrditaire d'Anspac.

J'ai dj parl ci-dessus du mauvais mnage du Margrave et de ma soeur.
Leur dissension avoit fort augment depuis quelque temps; le
Grand-Marchal de Seckendorff en toit en partie cause, ne cessant
d'animer le Margrave contre son pouse. La mort du prince lui fournit un
vaste champ pour exercer sa malice. Il l'attribua entirement  ma
soeur, et sut si bien aigrir l'esprit de ce prince, qu'il jura de ne la
plus voir et de se sparer d'elle. Il la traita mme d'une faon
indigne, et lui fit dire les choses du monde les plus dures par de
simples domestiques; dfense fut faite  toute la cour d'aller chez
elle, et en un mot, on tcha de la mortifier par tout ce qu'on en crut
capable. Il y avoit dj trois semaines que cela duroit, sens que j'en
eusse t informe. Mais enfin quelques personnes bien-intentionnes de
cette cour m'en avertirent sous main, et me firent prier de me rendre 
Anspac, pour redresser tous ces dsordres. Je ne balanai pas  suivre
leur avis.

Le Margrave toit  la campagne, o il tchoit de se consoler de la mort
de son fils entre les bras de sa matresse. Ds qu'il apprit mon arrive
 Anspac, il s'y rendit. J'y trouvai ma soeur baigne dans ses larmes et
si change, qu'elle n'toit pas reconnoissable. Le Margrave ne la
regarda pas; il ne put se dispenser de manger avec nous, mais on
remarquoit bien dans toute sa physionomie la peine que cela lui faisoit.
Je ne voulus pas me presser de lui parler, avant que d'tre bien
informe de toutes les circonstances de ce qui s'toit pass. Je
m'aperus par tout le dtail qu'on me fit, que Mr. de Sekendorff toit
l'auteur de toute cette brouillerie. Je m'adressai donc  lui pour la
raccommoder. La douceur, mle de fermet, avec laquelle je lui parlai,
lui firent peut-tre faire des rflexions. Il me promit d'employer tous
ses efforts pour rtablir la paix. Il tint parole. Tout le monde se
runit  lui, pour appaiser le Margrave, mais la principale raison qui
le porta  cder  tant d'instances, fut la peur qu'il eut de moi. J'eus
donc le plaisir de voir l'union rtablie. N'ayant plus rien  faire 
Anspac, je retournai  Erlangue, d'o je partis pour Ems. J'allai droit
 Wertheim, o je m'embarquai.

Notre voyage fut des plus agrables. Nous avions bonne compagnie sur
notre bateau. Nous y faisions une chre excellente, et nos yeux taient
continuellement occups  contempler des sites et des paysages charmans.

Nous arrivmes au bout de six jours  Ems, fort fatigus et harasss de
notre dernire journe, et de n'avoir pas dormi la nuit que nous avions
passe sur un petit bac, le grand bateau ne pouvant servir sur la Lane,
qui coule  l'entour d'Ems. Cet endroit est trs-dsagrable. C'est un
fond tout environn d'une chane de rochers, on n'y voit ni arbres ni
verdure. La maison d'Orange, o nous logions, toit belle et commode.

Nous nous reposmes le premier jour, mais ds le lendemain je vis du
monde. La compagnie toit trs-petite et trs-ennuyeuse. Mde. de
Harenberg, femme d'un chambellan du roi d'Angleterre, toit l'hrone du
bain. Elle s'toit rendue  Ems avec son mari et son amant, Mr. le
colonel de Diffenbrok. Cette dame toit petite, laide, dsagrable et
aussi affecte que coquette. Nous profitmes de son ridicule pour nous
en divertir. Le Margrave fit semblant d'tre amoureux d'elle et lui
conta fleurettes. La folle donna bonnement dans le panneau, et fort
charme d'avoir fait une si belle conqute, elle voulut commencer le
roman par o on le finit. Le Margrave ne fut pas de cet avis. La colre
de cette crature tomba tout entire sur moi. Elle tcha de me dcrier
par-tout, dans la croyance que j'avois mis obstacle  ses amours. Par
bonheur elle toit si connue, que tout ce qu'elle put dire de moi ne fit
aucune impression.

Je commenai ma cure, dont je me trouvai assez bien dans les
commencemens. La bonne compagnie qui nous vint, contribua  rendre notre
sjour plus agrable. Outre plusieurs dames et messieurs qui s'y
rendirent des environs, Pelnitz y arriva aussi. J'ai dj parl de lui
ci-dessus. Il avoit chang de religion depuis son retour  Berlin, et
toit redevenu protestant. Il me conta beaucoup de particularits de
Berlin. Il toit trs-bien dans l'esprit du roi et quasi inform de
toutes les affaires. Il me dit, que tout le monde me plaignoit fort et
que le roi disoit pis que pendre du Margrave sur les rapports qu'on lui
avoit faits, qu'il avoit des matresses et qu'il en agissoit mal avec
moi. La calomnie n'avoit assurment jamais invent rien de si faux. Je
priai instamment Pelnitz de dtromper le roi, ce qu'il fit  son retour.

Nous allions quelquefois nous promener, ou plutt trpigner dans la
boue. Cette belle promenade consistoit dans une alle de tilleuls, qu'on
avoit plante le long de la rivire. On n'y toit jamais seul, les
cochons, accompagns des autres animaux domestiques, y tenoient fidle
compagnie  chacun, de faon qu'on toit oblig de les carter  coups
de canne  chaque tour qu'on faisoit. Je me baignois dans le bain le
plus doux, et j'avois grand soin qu'il ft tempr, tout le monde
m'ayant avertie, et mme le mdecin qui toit  Ems, de ne m'en pas
servir autrement, les bains chauds pouvant me faire beaucoup de mal.
Notre mdecin Zeitz se mit cependant en tte, que si je ne me servois de
ceux qui toient  la maison de Darmstadt, je ne deviendrois pas
enceinte. Il vint me proposer d'en faire l'essai. J'y allai; mais je ne
pus y rester une minute, ces bains tant si chauds, que la chambre o
ils toient en toit remplie de fume. J'en sortis sur le champ. Mr. le
mdecin s'adressa  Mr. de Voit, pour me persuader de m'en servir, et
quoique l'autre mdecin protestt contre et dt hautement, que je
creverois si j'en faisois usage, Zeitz persista nanmoins dans son
dessein et dit  plusieurs personnes, de qui je l'ai appris depuis, que
pourvu que j'eusse un prince, il s'embarrassoit fort peu du reste, et
que si je mourois, il n'y auroit qu'une femme de moins. Mon bon gnie
m'empcha de suivre son avis, et malgr toutes les persuasions qu'on me
fit, je ne voulus point me rendre  ce qu'on souhaitoit de moi. Ma cure
finie, j'allai  Coblence voir la procession de la fte-Dieu. On me
montra le chteau et la ville, qui ne mritent pas que j'en fasse le
dtail.

De retour  Ems, j'y trouvai un gentil-homme du Landgrave de Darmstadt,
qui vint nous inviter, le Margrave et moi, de la faon du monde la plus
obligeante  nous rendre  Munichbrouk, maison de plaisance du
Landgrave, qui toit sur la route de Francfort. Le Margrave charm de
trouver cette occasion de faire connoissance avec un prince renomm pour
sa politesse et sa magnificence, rsolut d'y aller et m'engagea  l'y
suivre.

Nous partmes donc le lendemain et vmes en passant Schlangenbad et
Schwalbach, o il y avoit un monde infini. Nous couchmes  Wisbaden.
Quoique fort fatigue, je me levai le lendemain  cinq heures pour aller
 Munichbrouk. Je trouvai deux originaux dans mon antichambre. C'toient
deux comtes de Reuss, dont l'un ne faisoit que sautiller d'une jambe sur
l'autre, en me disant, qu'il toit chambellan de l'Empereur et comte
rgnant de l'empire. J'en suis charme, Monsieur, lui dis-je, et si
l'Empereur a beaucoup de chambellans de votre mrite, sa cour ne peut
qu'tre bien compose. Oui, assurment, me dit-il. L'autre me conta,
qu'il faisoit son sjour dans une de ses terres proche de Francfort,
parceque, dit-il, le fourrage y est beaucoup meilleur et que je fais
consister tout mon plaisir  avoir de beaux chevaux. En mme temps il me
fit toute la gnalogie des habitans de son curie et l'numration de
leur mrite. J'aurois pu lui rpondre, que peut-tre ils n'toient pas
tant chevaux que lui. Je me mis enfin en carosse, pour me dfaire du
comte sauteur et du comte chevaucheur, et arrivai par une chaleur et une
poussire insupportables  Munichbrouk.

Le Landgrave me donna la main pour m'aider  sortir du carosse, et sans
me dire mot me planta au milieu de la cour, pour faire son compliment au
Margrave. Il me mena ensuite dans la maison. J'y trouvai sa fille, la
princesse Maximiliane de Hesse-Cassel, et le prince hrditaire, son
fils. Je commenai  lier conversation avec eux. Le Landgrave ne me
repondoit pas un mot, sa fille rioit  gorge dploye et son fils
faisoit des rvrences. Leur pre tant sorti, ils commencrent  entrer
en matire, mais sur des sujets tout nouveaux pour moi, car ils toient
des plus obscnes et dbits grossirement. J'ouvrois de grands yeux,
fort embarrasse de ma figure, qui n'avoit jamais t  pareille fte;
aussi la compagnie toit fort peu convenable pour mon gnie. La
princesse de Hesse toit une seconde Mde. de Bery; elle avoit t fort
jolie, mais le vin et les dbauches lui avoient si fort gt le teint,
qu'elle toit toute couperose, et que la gorge, qu'elle prenoit soin de
dcouvrir tant qu'elle le pouvoit, toit remplie de pustules fort
dgotantes; ses manires libres et son air effront ne dmentoient
point ses sentimens et dcouvroient assez son caractre.

Nous nous mmes enfin  table, et malgr toutes les politesses que je
faisois au Landgrave, je n'en avois pu tirer un mot. Un cas fortuit me
procura enfin le bonheur d'entendre le son de sa voix. Munichbrouk est
proprement une maison de chasse, qui consiste en plusieurs petits
pavillons dtachs; chacun de ces pavillons contiens une petite salle et
trois petites chambres de chaque ct; ces chambres toient toutes
meubles de damas de diverses couleurs avec des galons d'or ou d'argent.
Etant donc  table, la princesse Maximiliane fit tout--coup de grandes
exclamations, en criant, ah, mon Dieu! ah, mon Dieu! Je m'effrayai,
croyant qu'elle prenoit quelques vapeurs noires, dont,  ce qu'on
dbitoit, elle toit tourmente plusieurs fois le jour; mais elle me
cria bientt, qu'il se faisoit des miracles et qu'elle n'avoit rien vu
de si extraordinaire, que ce qui s'offroit alors  ses yeux. Je crus
pour le coup qu'elle toit devenue folle, mais voyant sourire le
Landgrave d'un air mystrieux, je me rassurai enfin. Ce grand miracle et
cette chose si extraordinaire toient, qu'on avoit dtendu dans un
moment les tapisseries de damas qui toient dans ces chambres, ce qui en
faisoit parotre d'autres qui toient dessous et qui toient peintes 
l'huile sur de la toile. Le Landgrave me dit  cette occasion; Votre
Altesse royale voit bien qu'il y a des enchantemens ici. Voil la seule
parole que je lui ai entendu profrer. J'applaudis beaucoup  cette
platitude, car le proverbe dit, qu'il faut hurler avec les loups.

Notre ennuyant repas fini, on me fora bon gr malgr de danser. J'tois
fatigue comme un chien et comme nous n'tions que trois dames et qu'on
dansoit beaucoup d'allemandes, j'tois sur les dents. Je priai tant et
tant le Margrave, que nous partmes enfin le soir  sept heures. Il est
juste que je fasse le portrait du Landgrave et de son fils.

Le Landgrave avoit 80 ans passs lorsque je le vis, mais  ses cheveux
gris prs, on l'auroit pris pour n'en avoir que 50; un cancer qu'il
avoit  la bouche, le dfiguroit et le rendoit fort dgotant; on dit
qu'il avoit eu beaucoup d'esprit dans sa jeunesse, mais son grand ge
l'avoit fait disparatre; il avoit t fort galant, mais ses galanteries
s'toient tournes en dbauches affreuses. La malheureuse recherche,
dans laquelle il s'toit jet de la pierre philosophale, avoit
entirement ruin son pays, qui toit dans un dsordre excessif. Il
vivoit trs-mal avec le prince, son fils, qu'il tenoit dans la sujtion
d'un enfant, quoiqu'il et 49 ans. Celui-ci avoit beaucoup d'esprit et
de politesse, mme de l'acquis, mais la mauvaise compagnie qu'il hantoit
l'avoit abruti et rendu mconnoissable.

J'arrivai fort tard  Francfort o nous fmes reus en crmonie au
bruit d'une triple dcharge du canon, et compliments par les magistrats
et les bourgmestres de la ville. Comme je ne me portais pas trop bien,
je m'y arrtai un jour, pendant lequel je vis tout ce qui mritoit de
l'tre. C'est--dire le Roemer, qui est la salle o dnent les Empereurs
le jour de leur couronnement;  ct de cette salle il y a quelques
chambres, o on garde la bulle d'or, qu'on me montra. De l j'allai  la
grande glise, o se font ordinairement les couronnemens des Empereurs;
on m'y fit voir l'endroit o se tient le conclave des lecteurs le jour
de l'lection. Mais comme le dtail de tout cela se trouve dans
plusieurs livres, je le passe sous silence.

Je partis le lendemain  cinq heures du soir de Francfort, rsolue
d'aller toute la nuit, pour viter les grandes chaleurs. Quoique fort
incommode, je voulus voir en passant Philippsrouhe, maison de
plaisance, appartenante au prince Guillaume de Hesse. Le chteau en est
grand et spacieux, mais fort simple, en dedans et point meubl. La
situation en est trs-belle, la vue donnant sur un fort beau jardin,
bord par le Mein qui y coule, et sur l'autre bord duquel il y a des
paysages charmans.

En continuant ma route, mon mal s'augmenta, et se termina enfin par une
espce de dyssenterie. Une terrible pluie, mle d'orage, et un froid
excessif nous saisirent pendant la nuit. Les chemins toient affreux, et
nous nous trouvions dans les montagnes du Spessart, o il n'y a que du
bois, sans qu'on trouve ni maison ni village.

J'arrivai enfin  demi-morte  neuf heures du matin  un petit village,
nomm Eselsbach, o on me trana hors du carosse et on me mit au lit,
sans que j'en susse rien. Le mdecin qui toit arriv long-temps avant
moi, me trouva trs-mal; j'avois une grosse fivre, et il jugea mon
accident fort dangereux. On rsolut donc de rester l tout ce jour et le
suivant, et de tcher de me transporter plus loin si mon mal ne
diminuoit, l'endroit o nous tions tant si mauvais, qu'il toit
impraticable que je pusse y demeurer plus long-temps. Mais me trouvant
un peu mieux, nous partmes le surlendemain pour nous rendre 
Wirzbourg, o nous avions t invits par l'vque.

Nous y fmes reus avec tous les honneurs imaginables. La garnison sous
les armes toit range en haie dans les rues; on fit une triple dcharge
du canon. Le prince et toute sa cour nous reurent au bas de l'escalier.
Le mouvement du carosse m'avoit si fort affoiblie, que je fus oblige de
me mettre sur le lit. Je me tranois pourtant, toute malade que j'tois,
pour voir le dedans du chteau, qui peut passer pour le plus beau
d'Allemagne. L'escalier est superbe et tous les appartemens sont vastes
et spacieux, mais je trouvai les dcorations des chambres dtestables.

Nous repartmes  huit heures du soir. Mon mal cessa, mais j'en pris un
autre plus dangereux, car je fus attaque de si terribles douleurs  la
poitrine, que je ne pouvois parler.

J'arrivai le lendemain  Erlangue, ayant chemin toute la nuit. Je m'y
arrtai une quinzaine de jours, pendant lesquels on me tira de danger,
mais je conservai une grande foiblesse et ma sant resta trs-drange.

Je trouvai Mlle. de Bodenbrouk, premire fille d'honneur de la reine, 
mon retour  Bareith. C'toit la mme qui m'avoit caus tant de chagrin
pendant mon sjour de Berlin. Elle alloit  Carlsbad pour s'y servir des
bains. Je me piquai de gnrosit  son gard et l'accablai de
politesses. Mon procd la toucha et la fit rentrer en elle-mme. Elle
me fit un dtail de tout ce qui se passoit  Berlin et me conta, que la
reine toit toujours fche contre moi, et saisissoit toutes les
occasions pour mal parler de moi; que personne n'en toit cause que ma
soeur de Brunswick, qui l'animoit sans cesse et lui mandoit toutes
sortes de nouvelles dsavantageuses de Bareith; comme entr'autres, que
je mprisois si fort les pierreries que la reine m'avoit donnes, que je
les avois vendues et repris d'autres en place, pour n'avoir plus rien de
Berlin; qu'elle ne s'toit contente de tenir de pareils propos  la
reine, mais qu'elle me rendoit aussi de trs-mauvais services auprs de
mon frre, qui toit fort chang  mon gard et ne faisoit point de
mystre  dire, que ma soeur de Brunswick toit celle qui lui toit la
plus chre; que mon frre n'toit plus ce qu'il avoit t; que tout le
monde commenoit  le har, et qu'enfin chacun me plaignoit et ne
souhaitoit que de me voir reprendre l'ascendant que j'avois eu sur lui.
Je me justifiai des calomnies de ma soeur, en montrant  la Bodenbrouk
toutes les pierreries que j'avois reues de la reine, qu'elle
connoissoit trs-bien. Elle me promit aussi de prendre fortement mon
parti auprs de cette princesse, et de parler en ma faveur  mon frre.
Elle partit de Bareith, accable de politesses et de prsens.

L'anne 1738 pensa m'tre bien fatale. Le Margrave tomba tout d'un coup
malade. Son mal ne parut pas dangereux dans les commencemens, ne
consistant que dans une grosse fluxion  la tte, mais une espce
d'attaque d'apoplexie fit craindre pour ses jours. Ce fut un relchement
de nerfs dans les parties extrieures; sa bouche en est reste un peu
tire, et il a conserv une foiblesse  l'oeil gauche, qui lui pleure
quasi toujours; cependant cela ne le dfigure point. Que ne souffris-je
point pendant tout le temps qu'il fut malade? mes angoisses et mes
inquitudes ne sauroient s'exprimer. Sa convalescence me rendit la vie.

Mais ma sant ne se remit point, elle empiroit de jour en jour. J'avois
derechef la fivre lente, et enfin au bout de trois mois le mdecin
jugea mon mal incurable. Mdme. de Sonsfeld et le Margrave firent savoir
mon tat  la reine et  mon frre. On tint des consultations  Berlin
dont le rsultat fut, que je ne pouvois en rchapper. Un reste de
tendresse se rveilla pour moi dans le coeur de mon frre. Il me manda,
qu'il y avoit un trs-habile mdecin  Stettin, qui avoit beaucoup
contribu  rtablir le roi, lorsqu'il avoit eu l'hydropisie; que je
devois prier ce prince de me l'envoyer. La lettre qu'il m'crivit  ce
sujet, toit des plus tendres. J'avois dj pris mon parti. Je ne
comptois pas en rchapper pour cette fois; j'envisageois la mort avec
fermet, ses approches ne m'pouvantoient point. La seule chose qui
m'inquitoit toit la douleur que ma perte alloit causer au Margrave;
mais je tchois de m'tourdir l-dessus, en me rappelant l'exemple de
tant de maris, qui aprs avoir bien fait les dsesprs, s'toient
pourtant consols  la fin. Les pressantes instances de mon frre,
jointes  celles du Margrave, m'engagrent  suivre le conseil du
premier. J'crivis une lettre fort touchante au roi, o je lui
dtaillois mon triste tat. Je lui mandois, que me voyant sur le bord du
tombeau, je lui demandois pardon de tous les chagrins que je lui avois
causs involontairement; je lui demandois sa bndiction; je l'assurois
de la tendresse la plus vive et je finissois par le supplier de
m'envoyer le mdecin Supperville, plus pour tranquilliser le Margrave et
n'avoir rien  me reprocher que dans la croyance qu'il pt me sauver la
vie. Le roi me rpondit fort obligeamment et le mdecin arriva 
l'hermitage, o j'tois alors au bout de quinze jours.

Je m'attendois  voir un de ces pdants, dignes piliers de la facult,
qui vous crachent du latin  chaque mot qu'ils disent, et dont les
raisonnemens diffus et ennuyans contribuent  faire mourir les malades
avant le temps; point du tout. Je vis entrer un homme d'assez bonne
mine, qui m'accosta avec un air qui sentoit son monde, et en un mot qui
n'avoit pas la moindre encolure de son mtier. Il me trouva
trs-dangereusement malade, mais il tcha de m'encourager, m'assurant
qu'il me tireroit d'affaire. Il est juste que je fasse son portrait.

Supperville est d'origine franoise et prtend tre de bonne maison. Je
n'entre point dans la discussion de sa gnalogie, tout Franois tabli
en pays tranger, est noble comme le roi, quoique quelquefois leur
grand-pre ait t matre d'htel ou laquais  Paris. Mais passons
l-dessus; tel n'est pas noble qui mriteroit de l'tre, et celui-ci
avoit des talens qui auroient pu le mener  une grande fortune, si une
ambition dmesure n'y avoit mis obstacle. Supperville avoit fait ses
humanits  Leyden et  Utrecht, son pre s'tant tabli  la Haye.
Ayant fini son cours de droit, il fut nomm secrtaire d'ambassade d'un
ministre qui devoit aller en France. L'amour le rendit mdecin. Il
s'amouracha d'une jeune fille fort riche, et ne pouvant se rsoudre 
s'en sparer, il se vit oblig d'embrasser une profession pour laquelle
il se sentoit une rpugnance extrme. Il retourna aux universits. Son
application  l'tude de la physique et de l'anatomie le rendirent
bientt fameux. Le roi l'engagea  entrer  son service comme premier
mdecin de toute la Pomranie, o il tendit en peu de temps sa
renomme. Il a infiniment d'esprit, une lecture prodigieuse, et on peut
le regarder comme un grand gnie; sa conversation est aise et agrable;
il soutient galement bien le srieux et le badinage, mais son esprit
imprieux et jaloux offusque ces qualits et ces talens, et lui a donn
un ridicule, dont il aura peine  se relever.

On jugera bien d'aprs le portrait que je viens d'en faire, qu'il eut
bientt notre approbation. La cour toit change  son avantage  force
de soins et de peines; on en avoit chass une certaine grossiret et
barbarie, qui y regnoit au commencement, mais elle n'toit point encore
sur un pied convenable. Tous ceux qui la composoient avoient des gnies
borns; la plupart n'avoient hant que les rues de Bareith et n'avoit
aucune ide du reste du monde; la lecture et les sciences toient
bannies de chez eux, et toutes leurs conversations se bornoient  parler
de chasse, d'conomie et  nous faire des contes de la vieille cour. Mr.
de Voit qui jusqu'alors avoit encore t de quelque ressource, tomboit
dans la bigotterie. Ainsi nous n'avions que celle que nous trouvions en
nous-mmes. Supperville nous fut donc d'un grand secours. Il s'attacha 
nous et nous commenmes  lui vouloir du bien. Il me fit prendre une
cure, qui au bout de six semaines me fit passer ma fivre lente, mais ne
me rtablit pas entirement, et lui fit juger, qu' moins d'un soin et
d'un rgime prodigieux, je courois risque d'une rechute.

Cela l'engagea  me dire un jour, que voyant bien que ma sant n'toit
encore rien moins que remise, et que j'avois besoin de sa prsence pour
la recouvrer tout--fait, il m'offroit ses services, et ne demandoit pas
mieux que de consacrer sa vie au Margrave et  moi. Sa proposition me
fit plaisir. J'y trouvai beaucoup d'obstacles. Il toit pour ainsi dire
favori de mon frre et de toutes ses coteries, et je jugeois bien qu'il
ne souffriroit pas que je le privasse d'un homme pour lequel il avoit de
l'affection. Je lui fis d'abord cette objection. Je n'ai os, me dit-il,
Madame, vous parler  coeur ouvert, mais  prsent, que j'ai l'honneur
de connotre Votre Altesse royale, je sens que je puis lui parler sans
dtour et sans risquer de me rendre malheureux. Mon plan toit dj
fait, avant de venir ici, de quitter le service du roi; j'avois dessein
d'aller m'tablir en Hollande; mais les agrmens que je trouve  cette
cour-ci, et l'attachement que j'ai contract pour Vos Altesses, m'ont
fait changer d'avis. Je ne puis nier que je ne sois trs-bien dans
l'esprit du prince royal, mais, Madame, je n'ai eu que trop le temps de
l'tudier. Ce prince a un grand gnie, mais un mauvais coeur et un
mauvais caractre; il est dissimul, souponneux, infatu d'amour
propre, ingrat, vicieux, et je me trompe fort o il deviendra plus avare
que le roi, son pre, ne l'est  prsent; il n'a aucune religion et se
fait une morale  sa guise, toute son tude ne tend qu' blouir le
public, mais malgr sa dissimulation bien des gens ont dml son
caractre. Il me distingue  prsent pour tendre ses connoissances, une
de ses plus grandes passions tant l'tude des sciences. Lorsqu'il aura
tir de moi celles qu'il ignore, il me plantera l, comme il a fait 
bien d'autres; et c'est pour cette raison que j'ai jug  propos de
prendre mes mesures par avance.

Il y avoit dj fort long-temps que j'tois mcontente de mon frre, et
que je savois que plusieurs personnes qui lui avoient t attaches,
l'toient aussi, mais je ne me serois jamais figur que son caractre
ft si fort chang. Je disputai long-temps l-dessus avec Supperville.
Le Margrave qui entra dans ces entrefaites, prit le parti de ce dernier
et me dit, qu'il avoit dj port le mme jugement de mon frre. Il
accepta avec joie les propositions de Supperville, et nous crivmes
tous deux au roi pour le lui demander. Je m'adressai aussi pour cet
effet  mon frre, et Supperville partit charg de toutes ces lettres.

L'on trouvera peut-tre trange que j'aie fait une si longue discussion
sur cet article, mais il est ncessaire pour la suite de ces mmoires,
o Supperville a beaucoup de part.

Le roi me rpondit fort obligeamment, m'assurant que Supperville seroit
 mon service aussi souvent que je le voudrois, mais qu'il ne pouvoit me
le cder tout--fait, ne pouvant se passer de lui. La reine m'crivit
cependant, qu'elle ne dsesproit pas de flchir le roi, sur-tout si je
pouvois lui faire avoir quelques grands hommes.

La Grumkow se maria  la fin de cette anne avec un certain Mr. de
Beist, fort honnte homme, de bonne maison, mais trs-mal partag des
biens de la fortune, et n'ayant pour toute richesse que quatre enfans,
ns d'un premier mariage. Je fus charme d'en tre quitte. Je repris
deux dames  sa place, Mlle. Albertine de Marwitz et Mlle. de Kuten,
d'une trs-grande et illustre maison.

L'anne 1739 sera plus intressante que celle que je viens d'crire.
Supperville revint au printemps. Une nouvelle cure qu'il me donna,
acheva de me remettre, ou du moins de me tirer de danger. Mais il me
faut entrer prsentement dans une autre discussion.

J'ai dj dit que le Margrave avoit pris pour secrtaire un certain
Ellerot, fort vers dans les affaires du pays et homme de probit et
d'esprit. Il avoit trouv tous les dpartemens, et sur-tout les
finances, dans un dsordre extrme. Mr. de Dobenek eut ce dernier
dtail; mais on s'aperut bientt, que malgr ses gasconnades il n'y
entendoit rien. Ellerot en fut donc charg  sa place, et le Margrave
lui confia outre cela sa caisse particulire. Cet homme ne s'toit
uniquement appliqu qu' trouver des ressources, sans se mettre en peine
de remdier aux dsordres et  rtablir le crdit. Plusieurs prtentions
considrables qu'il trouva, contriburent  subvenir aux dpenses. Il
faut lui rendre justice, il rendit d'importans services au Margrave,
tant par rapport aux affaires du pays, qu' celles du dehors. Tout cela
lui attira si fort la confiance de ce prince, qu'il le cra rfrendaire
intime.

Le ministre cria fort contre cette innovation, c'tait leur couper les
ailes et leur ter une partie de leur autorit. Ils envoyrent un placet
sur ce sujet au Margrave, conu en termes trs-durs et peu respectueux.
Le Margrave trs-choqu de leur procd, leur fit une rponse assez
forte. On souponna Ellerot d'en tre l'auteur, et cela lui attira une
animosit gnrale. On commena mme  murmurer gnralement; on disoit
hautement, que les gens n'toient point pays, qu'il leur toit d deux
ou trois quartiers.

J'en fus informe la premire, et sur les perquisitions que je fis sous
main, j'appris que cela toit vrai. Je le fis venir et lui en parlai; je
lui dis mme, qu'on m'avoit assure que la chambre des finances toit au
plus mal, et que la caisse du Margrave toit fort endette. Il soutint
le contraire, m'assurant que ce n'toit que pure calomnie de ses
ennemis, qui faisoient courir ces bruits-l pour le rendre malheureux.
Je ne voulus donc point en faire mention au Margrave, mais celui-ci en
toit dj inform.

Supperville qu'il informa du dtail de ces affaires, lui recommanda un
Berlinois, homme de probit et de mrite, dont j'avois souvent entendu
parler, nomm Hartmann, pour le faire directeur de la chambre. Mr. de
Montmartin, jeune homme que le Margrave avoit fait tudier et qui toit
conseiller de rgence, lui avoit dj propos le mme sujet. Le Margrave
ne balana donc point  le faire venir et  lui donner ce poste. Ellerot
n'en parut point fch, et il y avoit long-temps qu'il souhaitoit tre
quitte de cette charge; cependant la suite fit voir qu'il toit fort
mortifi de s'en voir priv.

Ds que Hartmann fut arriv, on clata contre Ellerot; petits et grands
me faisoient des plaintes contre lui et me prioient d'avertir le
Margrave de ses rapines et de sa mauvaise conomie. Je connoissois trop
le cours du monde, pour me mler de pareille chose. Cet homme toit en
faveur; par consquent il avoit des jaloux et des envieux, et le croyant
innocent, je n'avois garde de jeter des soupons contre lui dans
l'esprit du Margrave, qui auroit pu lui faire tort. Mais Hartmann
confirma le bruit public, et assura le Margrave que ses finances toient
dans une confusion pouvantable, et qu'on devoit  tous ceux qui toient
en service un demi an de l'arrrage de leurs pensions. Un des receveurs
de la chambre donna un mmoire secret au Margrave, dans lequel il
l'avertissoit, qu'il toit tromp et trahi par Ellerot, qui vendoit les
charges au plus offrant et suoit le sang du peuple.

Le Margrave m'en parla. Il toit dans une agitation affreuse, ne sachant
ce qu'il devoit penser de tout cela. Aprs avoir dlibr long-temps
l-dessus et rassembl toutes les circonstances du pass, nous conclmes
qu'il n'toit pas tout--fait innocent. Cependant pour ne rien
prcipiter, le Margrave fit venir le dlateur secrtement chez lui, et
lui ordonna de coucher par crit tous les points de son accusation. Cet
homme l'assura qu'il soutiendroit ce qu'il avoit avanc et convaincroit
sa partie.

Ellerot avoit beaucoup d'amis. Il apprit la confrence nocturne que le
Margrave venoit d'avoir, et ayant ses cratures, il sut en peu de temps
le tour qu'on se prparoit  lui jouer. Ds le lendemain il en parla au
Margrave, protesta de son innocence, et le supplia de faire examiner sa
conduite  la rigueur. Que pouvoit-on prtendre de plus? Le Margrave lui
accorda sa prire, et on nomma quatre commissaires pour approfondir le
fait. Ellerot fut absous et sortit blanc comme neige de son inquisition,
pendant que son antagoniste fut envoy  la forteresse. Nous verrons la
fin de cette histoire l'anne prochaine.

Pendant ce temps ma sant ne se rtablissoit que foiblement. Mon mal se
changeoit dans une espce de consomption. Supperville jugea, qu'il me
falloit changer d'air, celui de tout le pays de Bareith tant fort
pesant et trs-mal-sain en hiver. Il proposa pour cet effet au Margrave,
d'aller passer une anne  Montpellier; il lui dmontra que ce voyage
auroit deux avantages, celui de me restituer et celui de rtablir ses
affaires, les tats du pays devant nous-fournir les frais du voyage. Le
Margrave charm de cette proposition, vint me la faire aussitt. On peut
bien croire que j'y topai, mais je prevoyois de grandes difficults du
ct de Berlin, sachant bien que le roi et la reine le dsapprouveroient
fort; d'ailleurs je ne m'attendois pas  beaucoup d'agrmens 
Montpellier. Feu le Margrave, mon beau-pre, y avoit pass plusieurs
annes, et m'en avoit fait un rapport peu avantageux. Je donnai un autre
projet au Margrave et  Supperville, qu'ils approuvrent trs-fort, qui
fut d'aller passer quelques mois  Montpellier, d'aller nous embarquer 
Antibe et de parcourir l'Italie; mais jugeant bien que ce dernier voyage
trouveroit beaucoup plus d'obstacles que le premier, nous rsolmes tous
de le tenir secret.

Cependant nous jugemes  propos que le Margrave allt faire un tour 
Berlin, pour nous aplanir les difficults que nous avions  craindre de
ce ct-l. Le Margrave se rendit avec joie  mes dsirs. Il partit donc
quinze jours aprs  l'improviste, accompagn de huit grands hommes
qu'il avoit tirs de sa garde, pour les prsenter au roi. Son voyage et
son arrive furent tenus si secrets, qu'on l'ignora entirement.

Le roi toit occup  voir passer la parade. Il est incroyable quelle
joie il sentit en voyant le Margrave. Il descendit d'abord de cheval et
l'embrassa mille fois, en le nommant son cher fils; il avoit les larmes
aux yeux et lui dit  plusieurs reprises: mon Dieu! que vous me faites
plaisir  prsent, je vois que vous avez quelque amiti pour moi. Il le
mena ensuite chez la reine, qui le reut aussi trs-bien. Mais la faveur
du Margrave augmenta bien le lendemain, lorsqu'il prsenta ses huit
grands hommes au roi. Mon frre lui fit aussi trs-bon accueil, mais lui
conseilla fort de ne point demander de grces au roi, parceque ce seroit
le moyen de tout gter. Je suis persuade que le roi lui auroit tout
accord, et on me l'a dit plusieurs fois depuis, mais le Margrave ne
voulut pas se brouiller avec mon frre, ce qui l'empcha de profiter des
bonnes dispositions o il trouvoit le roi. Non seulement il fit
approuver  ce prince notre voyage de Montpellier, mais il obtint aussi
le cong de Supperville, qu'il nous cda entirement. Le roi lui fit
prsent d'une tabatire d'or, enriche de brillans, avec son portrait,
de la valeur de 4000 cus. Je reus aussi plusieurs prsens de la reine
et de lui, et le Margrave fut enfin de retour  Bareith au bout de six
semaines, trs-satisfait de toutes les amitis qu'on lui avoit faites 
Berlin.

Tout obstacle lev de ce ct-l, nous commenmes  en trouver du ct
du pays. Les murmures toient gnraux, on ne vouloit point nous laisser
partir. Ma gouvernante que son grand ge empchoit de faire le voyage
avec nous, faisoit grand bruit. Enfin au bout de quatre semaines nous
surmontmes toutes ces difficults, et le jour de notre dpart fut fix
au 20. d'Aot.

Ma pauvre Mermann commenoit dj  devenir fort malingre. Quelque peine
que je ressentisse de me sparer pour si long-temps des deux fidles
compagnes de mes malheurs, j'aimois mieux me priver de leur prsence,
que d'exposer leurs sants et leur vie. Le mari de la Mermann toit mon
homme d'affaires. C'toit un gnie inquiet, violent et emport, qui
vouloit passer pour mon favori et qui toit outr de ne le pas tre. Il
tenoit sa pauvre femme si fort sous la frule, qu'elle n'osoit grouiller
devant lui et le craignoit comme la mort. Cet homme, piqu au vif de ce
que je ne le prenois pas avec moi, rsolut de s'en venger. Il me demanda
la permission d'aller passer le temps de mon absence  Berlin. Je la lui
accordai. Je pris enfin cong, non sans verser bien des larmes de ma
gouvernante et de la Mermann, et me mis en carosse avec le Margrave,
Mlle. de Sonsfeld et la Marwitz, les deux uniques dames qui fussent du
voyage. Supperville avoit t attaqu deux jours auparavant de la fivre
et nous attendoit  Erlangue.

A peine emes-nous fait un mille, que le Margrave se trouva mal. Il lui
prit un grand mal de tte, accompagn de vomissemens. Nous comptions que
cela n'auroit aucune suite fcheuse et que ce n'toit qu'une forte
migraine, mais nous comptions sans notre hte. Il prit beaucoup de
chaleur, ce qui nous obligea de nous arrter quelques heures  Troubach,
trs-mauvais et misrable endroit. Je lui proposai de retourner 
Bareith, mais il ne le voulut jamais et s'effora  se remettre en
carosse, pour aller coucher  Streitberg. La fivre et la chaleur
continurent toute la nuit, mais voulant absolument se faire transporter
 Erlangue, nous l'y conduismes avec beaucoup de peine.

Nous apprmes  notre arrive que Supperville toit trs-mal. Toutes les
circonstances de sa maladie toient pareilles  celles du Margrave.
J'tois dans des peines et des inquitudes inexprimables pour ce
dernier. La fivre toit toujours la mme, et je craignois avec raison
qu'elle ne se tournt en fivre chaude. Malgr mon tat cacochyme je ne
le quittois ni jour ni nuit, et je souffrois mille fois plus que lui.
Son tat ne s'amenda point; il y avoit dj cinq fois vingt-quatre
heures qu'il toit dans une chaleur continuelle, sans que les remdes
lui fissent le moindre effet. Mes agitations me portrent enfin  aller
Supperville, qui logeoit au chteau. Je lui dis, que le Margrave toit
dans un tat si dangereux, que je croyois qu'il n'y avoit de point temps
 perdre, et qu'il falloit le faire saigner. Supperville me dit, qu'il
avoit eu la mme pense et qu'il ne tarderoit pas  la mettre en
excution, ds que la fivre commenceroit  diminuer. Je m'en retournai
donc chez le Margrave, o je trouvai notre second mdecin nomm Wagner.
Je lui fis part de la consultation que je venois d'avoir avec
Supperville et de sa dcision. Il me rpondit l-dessus, qu'il ne
souscriroit jamais  faire saigner le Margrave dans l'tat o il toit,
qu'il n'y avoit rien de plus dangereux, et que c'toit le dernier
remde, dont il falloit se servir si son mal devenoit dsespr. Je lui
dis, que je ne pouvois lui rien prescrire l-dessus, et qu'il devoit
dbattre la chose avec Supperville. Il vint me rendre rponse un moment
aprs et me dit, que Supperville toit de son avis et qu'il ne falloit
rien prcipiter.

Je restai jusqu' trois heures du matin chez le Margrave. Enfin puise
d'abattement et de lassitude, j'allai me jeter sur mon lit dans un petit
cabinet, d'o je pouvois voir et entendre tout ce qui se passoit.
L'accablement o j'tois, me donna du sommeil. Il y avoit quatre heures
que je dormois, lorsque je me sentis rveiller, et en ouvrant les yeux,
je vis Wagner devant mon lit. La tte de Mduse ne m'auroit pas plus
effraye, car je crus que le Margrave se mouroit. Ne vous effrayez
point, Madame, me dit-il, le Margrave est toujours de mme, mais nous
avons enfin rsolu de le faire saigner, et j'ai jug qu'il falloit vous
en avertir, afin que vous puissiez y tre prsente.

Je me levai plus morte que vive; un pauvre pcheur qu'on mme au
supplice, ne saurait souffrir ce que j'endurois dans ce moment; un
tremblement universel me prit dans tous mes membres, et mes jambes se
deroboient sous moi. Je croyois le Margrave  l'extrmit, puisqu'on se
servoit du dernier remde qui pouvoit lui sauver la vie. Je me tranai
dans sa chambre. Autre spectacle capable d'pouvanter. Tout le conseil
s'toit assembl. Le peuple toit attroup dans les rues  faire des
imprcations contre Supperville et la saigne, et  vouloir empcher le
chirurgien d'entrer. Supperville toit aussi mal que le Margrave, il ne
perdit pourtant point la tramontane, et pour faire cesser le dsordre et
les clameurs, il se fit saigner le premier. Cela calma un peu les
esprits.

J'tois pendant tout ce temps tendue sur un fauteuil, dans un tat que
je ne saurois dcrire. Je n'avois plus de pense et mes yeux toient
fixs sur la mme place. Enfin on en vint  cette fameuse saigne. Mais
quelle fut ma joie, en voyant qu' mesure que le sang couloit, le
Margrave prenoit tout un autre visage. Effectivement le redoublement de
la fivre qu'on attendoit ne revint point et il fut hors de danger ds
le soir.

Cependant  mesure que sa sant se remettoit, je remarquois qu'il toit
d'une froideur extrme envers moi. Il me cherchoit noise sur tout ce que
je faisois. En revanche il faisoit mille avances  la Marwitz,.
demandant  tout moment aprs elle lorsqu'elle n'toit pas dans sa
chambr. Il faisoit aveuglment tout ce qu'elle vouloit, quand il
s'agissoit de mnager sa sant, et me brusquoit quand je lui donnois les
mmes conseils. Cela me mit au dsespoir. Mon corps ptit bientt des
chagrins de mon esprit: je pris des accidens que je n'avois point encore
eus. C'toient des espces de convulsions, accompagnes de violens maux
de tte. Ma gouvernante vint me trouver. Elle faisoit ce qu'elle pouvoit
pour me soulager, mais personne ne pouvoit deviner la source de mon mal.

J'ai dj dit que le cabinet o je dormois donnoit dans la chambre du
Margrave. Je l'entendois tous les matins ds qu'il se rveilloit
demander les dames. Lorsque j'tois assez bien pour aller chez lui, il
ne me parloit quasi point et envoyoit d'abord chercher la Marwitz. Une
jalousie affreuse s'empara de mon coeur. Tout le monde pouvoit
s'apercevoir de mon chagrin, mais je n'avois garde d'en dire la cause.
Je connoissois la Marwitz; elle m'toit attache et elle toit
vertueuse. J'tois persuade, que si elle s'apercevoit de la cause de ma
mlancolie, elle quitteroit la cour. Mais je ne pouvois pardonner au
Margrave son changement envers moi. J'avais t aveugle pendant un an,
et je n'avois point remarqu mille petites circonstances qui me
sautaient aux yeux alors.

Le Margrave toit toujours rsolu de faire le voyage d'Italie. L'envie
m'en toit totalement passe. Je prvoyois, que les aisances qu'il
auroit de voir plus souvent la Marwitz, ne feroient qu'augmenter son
amour. D'ailleurs mon coeur toit trop triste, pour trouver du plaisir 
autre chose qu'au changement de ma situation.

Un nouveau chagrin acheva de m'accabler. J'ai dj parl du
mcontentement de Mermann. Ds qu'il fut arriv  Berlin, il alla rendre
au roi les lettres du Margrave et les miennes. Le roi s'informa beaucoup
de ma sant. Mermann prit de l occasion de dire pis que pendre de moi,
assurant ce prince que je n'avois jamais t malade. Il s'tendit
beaucoup sur les dpenses normes que je causois au Margrave, par
lesquelles je ruinois le pays. Enfin il anima si bien le roi contre moi,
que ce prince jeta feu et flammes. Cependant Mermann n'osa avertir sa
femme des calomnies qu'il avoit dbites sur mon compte. Il connoissoit
trop bien sa droiture, qui ne pouvoit que dsapprouver son mauvais
procd.

Celle-ci fut le lendemain chez la reine. Cette princesse la questionna
beaucoup sur tous les articles sur lesquels Mermann m'avoit noircie. Sa
femme lui donna un dmenti dans les formes et s'offrit de faire serment,
que ce qu'on disoit de moi toit faux.

Cependant la reine m'crivit une lettre trs-forte, dans laquelle elle
me signifia de la part du roi, qu'il ne me pardonneroit jamais, si je
m'obstinois  faire le voyage de Montpellier.

Je reus en mme temps une lettre de mon frre, qui me fit part de
toutes les circonstances que je viens d'crire, et de la colre dans
laquelle le roi toit contre moi. Je vous conseille malgr tout cela,
ajouta-t-il, de continuer votre voyage; quand on a pris une fois une
rsolution, il faut la tenir. Au bout du compte le roi n'a plus rien 
vous ordonner, et ce seroit une foiblesse  vous, que de vous laisser
intimider et d'tre le jouet des faux rapports d'un homme tel que
Mermann. Je vous conseille de vous dfaire de ce malheureux, de le
chasser et de montrer de la fermet en cette occasion. Il est vrai que
sa femme vous est attache et qu'elle ne mrite pas d'tre traite si
durement, mais il faut vous mettre au-dessus de cela, pour vous dfaire
d'un mauvais sujet.

Ces deux lettres m'affligrent sensiblement. J'aimois tendrement la
Mermann, et je prvoyois que le Margrave seroit du sentiment de mon
frre. La gouvernante qui toit depuis quelques jours  Erlangue, me
tira d'embarras. Elle prit fortement le parti de la pauvre Mermann
auprs du Margrave, et obtint la grce du mari. Tous ces chagrins coup
sur coup ruinoient ma sant.

Mdme. de Sonsfeld me surprit plusieurs fois, que je fondois en larmes. A
force de prires je lui avouai, que ma douleur n'toit cause que par le
changement du Margrave envers moi. La Marwitz s'toit bien aperue que
je n'avois pas l'esprit dans mon assiette ordinaire, mais elle s'toit
imagine que ma maladie en toit cause. La gouvernante ne put s'empcher
de lui parler de mon chagrin. La Marwitz devina,  ce que je crois, ce
qui y donnoit lieu. L'altration qu'elle en eut lui donna la fivre.
Cependant Mdme. de Sonsfeld remarqua que mes plaintes n'toient pas
tout--fait sans fondement et que le Margrave toit fort froid envers
moi. Elle lui parla trs-fortement. Son discours porta coup. Le Margrave
me fit des excuses et rejeta son procd sur la fivre. Effectivement je
le retrouvai aussi tendre que par le pass. D'un autre ct je fis tant
de caresses  la Marwitz, que je lui tai entirement les ides
vritables qu'elle avoit conues.

Le Margrave tant entirement rtabli, nous retournmes  Bareith, la
saison tant trop avance, pour persister  poursuivre notre voyage
d'Italie (nous tions au mois de Novembre). Nous y fmes reus avec
toutes les dmonstrations de joie imaginables.

Mermann et sa femme y arrivrent peu de temps aprs de Berlin. Je reus
trs-bien ma bonne nourrice, mais trs-mal son mari, qui fut bien
surpris de me voir si bien informe de sa conduite. Je lui pardonnai en
faveur de sa femme, et depuis ce temps-l il m'a t fort attach et ne
m'a donn que des sujets d'tre satisfaite de lui.

J'avois agi positivement contre les conseils de mon frre, tant par
rapport au voyage d'Italie, que par rapport  Mermann. Il le ressentit
vivement et m'crivit une lettre trs-forte sur ce sujet. Je tchai de
l'appaiser par de bonnes raisons. Je lui crivis que la sant du
Margrave encore chancelante, avoit mis obstacle au voyage, et que
j'avois le coeur trop bien plac, pour rendre malheureuse une personne
que j'aimois, qui m'toit attache et  laquelle j'avois des
obligations. Cependant mon frre ne s'appaisa pas de ces raisons, et le
remarquai beaucoup de froideur dans ses lettres.

Dans ces entrefaites on me manda de Berlin, que le roi toit fort
incommod et que les mdecins craignoient que sa maladie ne ft un
commencement d'hydropisie. En effet son mal ne fit qu'augmenter l'anne
1740.

Nous la commenmes par le carnaval. Il y avoit des bals travestis au
chteau, o l'on n'admettoit que la noblesse. Je dis travestis;
parcequ'on ne mettoit point de masque. Les ecclsiastiques avoient pris
beaucoup d'ascendant pendant le rgne du feu Margrave; il y avoit mme
toute une secte, connue sous le nom de Pitistes, dont le chapelain du
Margrave toit le chef. Cet homme qui cachoit sous le masque de la
dvotion une ambition dmesure, jointe  un esprit d'intrigue,
indisposoit la commune contre nous. Il toit en grand crdit  la cour
de Danemarc, et on avoit sujet de le mnager par des raisons de
politique. Il falloit donc accoutumer peu--peu les gens aux plaisirs,
pour empcher des criailleries, qui pouvoient nous faire du fort.

Je vivois dans une tranquillit parfaite. Le Margrave en agissoit
trs-bien avec moi, et je gotois avec la Marwitz toutes les douceurs de
l'amiti.

La maladie du roi alloit en augmentant. La reine me manda, que les
mdecins ne lui donnoient plus quatre semaines de vie. Ma soeur de
Brunswick toit alle  Berlin, pour s'informer elle-mme de sa sant.
Je crus qu'il toit de mon devoir d'en agir de mme. J'en parlai au
Margrave. Il y parut contraire, mais il me permit cependant d'en
consulter avec la gouvernante. Par un excs d'amiti qu'elle eut pour
moi, elle me dconseilla ce voyage; elle craignoit que l'altration que
me causeroit la mort du roi, qu'on disoit si prochaine, ne me dranget
de nouveau la sant. Nanmoins comme je m'obstinai dans mon sentiment,
elle me conseilla d'en crire  mon frre. Je n'tois pas de cet avis;
mais voyant que le Margrave ne me vouloit permettre qu' ce seul prix
d'aller  Berlin, je fus oblige de me rendre au sentiment unanime.
J'envoyai donc une estafette  mon frre, pour lui faire part de mes
ides. Voici ce que je lui crivis.

Je me suis flatte jusqu' prsent que le mal du roi n'toit pas sans
remde, mais la dernire lettre que je viens de recevoir de la reine, me
fait assez voir qu'il ne peut vivre. J'ai donc rsolu, si vous
l'approuvez, d'aller  l'improviste  Berlin, pour rendre encore une
fois mes devoirs  un pre mourant, et pour achever de me rconcilier
avec lui. Je vous avoue, que je serois au dsespoir qu'il mourt avant
que je pusse le voir, et qu'il pt m'accuser d'avoir manqu  ce que je
dois et de l'avoir nglig. Je ne ferai cependant rien sans votre
approbation. Ainsi je vous supplie de me donner au plutt rponse par
une estafette, et de me dire votre avis l-dessus etc. Voici sa
rponse.

Votre estafette m'a jet dans une surprise extrme. Que diantre!
voulez-vous venir faire ici dans cette galre? Vous serez reue comme un
chien, et on vous saura peu de gr de vos beaux sentimens. Jouissez du
repos et des plaisirs que vous gotez  Bareith, et ne songez point 
venir dans un enfer, o on ne fait que soupirer et souffrir et o tout
le monde est maltrait. La reine dsapprouve comme moi votre beau
projet. Au reste il dpend de vous d'en courir les risques. Adieu, ma
chre soeur, je vous avertirai toutes les postes de la sant du roi; il
n'en peut revenir, mais les mdecins disent qu'il peut encore traner.
Je suis etc.

Cette lettre rompit tous mes projets, n'osant plus me flatter d'obtenir
la permission du Margrave d'aller  Berlin. La maladie du roi continua
d'aller de mal en pis. Il finit enfin le cours de son rgne et de ses
jours le 31. de Mai. Il n'est pas hors de propos que je dise un mot ici
de cette fin singulire et hroque.

Il avoit t trs-mal toute la nuit. A sept heures du matin il se fit
traner sur son char roulant dans l'appartement de la reine, qui dormoit
encore, ne le croyant pas si mal. Levez-vous, lui dit-il, je n'ai que
quelques heures  vivre, j'aurai du moins la satisfaction de mourir
entre vos bras. Il se fit mener ensuite chez mes frres, dont il prit
tendrement cong,  la rserve du prince royal, auquel il ordonna de le
suivre dans son appartement. Ds qu'il y fut, il y fit assembler les
deux premiers ministres, le prince d'Anhalt et tous les gnraux et
colonels qui se trouvoient  Potsdam. Aprs leur avoir fait un petit
discours, pour les remercier de leurs services passs, et les avoir
exhorts  conserver pour le prince royal, comme son unique hritier, la
fidlit qu'ils avoient eue pour lui, il fit la crmonie de
l'abdication et remit toute son autorit  son fils, auquel il fit une
trs-belle exhortation sur les devoirs des princes envers leurs sujets,
et lui recommanda le soin de l'arme et sur-tout des gnraux et
officiers qui toient prsens. Se tournant ensuite du ct du prince
d'Anhalt: vous tes le plus ancien de mes gnraux, lui dit-il, il est
juste que je vous donne le meilleur de mes chevaux. Il ordonna en mme
temps qu'on le lui ment; et voyant le prince attendri: c'est le sort de
l'homme, lui dit-il, il faut qu'ils payent tous le tribut  la nature.
Mais craignant de voir sa constance branle par les pleurs et les
lamentations de tous ceux qui toient prsens, il leur signifia de se
retirer, ordonnant  tous ses domestiques de mettre une nouvelle livre
qu'il avoit fait faire, et  son rgiment de mettre un nouvel uniforme.
La reine entra dans ces entrefaites. A peine fut-elle un quart d'heure
dans cette chambre, que le roi tomba en foiblesse. On le mit aussitt au
lit, o  force de soins on le fit revenir. Regardant alors autour de
lui et voyant les domestiques en neuf: vanit des vanits, dit-il, tout
est vanit. S'adressant  son premier mdecin, il lui demanda si sa fin
toit prochaine. Le mdecin lui ayant rpondu, qu'il avoit encore une
demi-heure  vivre, il demanda un miroir, et s'y tant mir, il sourit
et dit: je suis bien chang, je ferai une vilaine grimace en mourant. Il
ritra encore la mme question aux mdecins, et sur la rponse qu'ils
lui firent, qu'il s'toit dj coul un quart d'heure et que son pouls
montoit: tant mieux, leur rpondit-il, je rentrerai bientt dans mon
nant. On voulut faire entrer deux ecclsiastiques, pour lui faire la
prire, mais il leur dit, qu'il savoit tout ce qu'ils avoient  lui
dire, qu'ainsi ils pouvoient se retirer. Les foiblesses tant devenues
plus frquentes, il expira enfin  midi. Le nouveau roi conduisit
d'abord la reine dans son appartement, o il y eut beaucoup de larmes de
verses. Je ne sais si elles toient fausses ou sincres.

Un courrier que le roi me dpcha m'apporta cette triste nouvelle. Je
devois m'y attendre; j'en fus frappe et touche jusqu'au fond du coeur.
Je suis incapable de feindre, et quoique j'aie fait des pertes depuis
qui m'ont t bien plus sensibles je puis dire que celle-ci me causa un
violent chagrin.

Je continuai d'en agir avec le roi comme de coutume. Je lui crivois
toutes les postes et toujours avec effusion de coeur. Six semaines se
passrent, sans que je reusse de rponse. La premire lettre qui me
parvint au bout de ce temps-l, n'toit que signe du roi et fort
froide. Il commena son rgne par faire une tourne dans la Pomranie et
la Prusse. Son silence continuoit toujours avec moi; je ne savois qu'en
penser, et mon amiti pour lui ne me permettoit pas d'tre sans
inquitudes d'une indiffrence si marque.

Enfin au bout de trois mois je fus secrtement avertie de Berlin, que le
roi en toit parti incognito, pour venir me surprendre  l'hermitage, o
j'tois alors. Peu s'en fallut que je ne mourusse de joie en apprenant
cette nouvelle; elle me causa un si grand bouleversement, que j'en fus
deux jours malade.

Il arriva enfin, menant avec lui mon second frre, que je nommerai
dornavant mon frre tout court, pour le distinguer des autres. Mon
coeur se dploya tout entier  cette entrevue. J'avois tant de choses 
dire au roi, que je ne lui dis rien. Je remarquai d'abord, que les
caresses qu'il me faisoit, toient guindes, ce qui me surprit un peu.
Je n'y fis cependant pas beaucoup de rflexion. Je trouvai mon frre si
chang et grandi, qu' peine je le reconnus. Comme j'aurai occasion d'en
parler ailleurs, je n'interromprai point le fil de ma narration.

Le roi ne s'entretint tout ce jour avec moi, que de choses
indiffrentes. Un air embarrass toit rpandu sur son visage, ce qui me
dsorientoit. Mr. Algarotti, Italien de nation, et un des plus beaux
esprits de ce sicle, toit de sa suite et fournissoit matire  la
conversation. Ce qui m'tonna le plus, fut l'extrme empressement du roi
de revoir ma soeur d'Anspac. Il ne l'avoit jamais aime, et en avoit
reu le rciproque. Plus de vingt estafettes furent mises en campagne,
charges de tendres invitations pour se rendre  l'hermitage. Elle y
dbarqua enfin le lendemain avec le Margrave, son poux. Le roi ne tint
pour lors plus de mesures et la distingua publiquement plus que moi. Il
me fit prsent d'un petit bouquet de brillans de 200 cus, et d'un
ventail, o il y avoit une montre. Le Margrave, mon poux, reut une
tabatire d'or avec le portrait du roi, garnie de brillans. Ma soeur eut
un prsent  peu prs du mme prix que le mien, et le Margrave d'Anspac
une tabatire d'un caillou blanc, casse par le milieu, qu'il donna
aussitt  un de ses pages.

Mr. de Munichow, dont je crois avoir dj fait mention, toit devenu
adjudant du roi et le suivoit partout. Ce jeune morveux toit trs-bien
en cour et plus distingu que tous ceux qui avoient t attachs ou qui
avoient rendu service au roi comme prince royal. Il avoit t amoureux
de la Marwitz pendant le sjour qu'il avoit fait  Bareith, se flattant
de pouvoir l'obtenir en mariage du roi et du gnral Marwitz, si je ne
lui tois pas contraire.

Nous arrivmes  la fin d'Octobre  Berlin. Mes frres cadets, suivis
des princes du sang et de toute la cour, nous reurent au bas de
l'escalier. Je fus conduite  mon appartement, o je trouvai la reine
rgnante, mes soeurs et les princesses. J'y appris avec beaucoup de
chagrin que le roi se trouvoit incommod de la fivre tierce. Il me fit
dire, qu'tant dans l'accs, il ne pouvoit me voir, mais qu'il comptoit
avoir le lendemain cette satisfaction. Aprs les premires civilits je
me rendis chez la reine ma mre. L'air lugubre et mlancolique qui y
regnoit, me saisit. Tout y toit encore dans le profond deuil du roi,
mon pre. Je sentis renouveler les regrets de sa perte. La nature a ses
droits, et je puis dire avec vrit, que je n'ai presque jamais t si
mue dans ma vie qu'en cette occasion. Mon entrevue avec la reine fut
des plus touchantes. Nous soupmes le soir en famille, et j'eus le temps
de renouer connoissance avec mes frres et soeurs, que je n'avois pas
vus depuis huit ans.

Je vis le roi le jour suivant. Il toit maigre et dfait. Son accueil me
parut contraint. On est clairvoyant lorsqu'on aime; l'amiti a cela de
commun avec l'amour. Je ne fus point la dupe de ses vaines
dmonstrations, et je remarquai qu'il ne se soucioit plus de moi. Il me
pria de le suivre  une maison de plaisance, nomme Reinsberg, o il
comptoit aller pour changer d'air; la reine rgnante devoit s'y rendre
en mme temps que lui. Mais comme, disoit-il, la maison toit fort
petite il ne pouvoit m'y loger aussitt; qu'il me feroit prparer un
appartement, et que ds qu'il seroit fini, il me le manderoit. Je ne
m'arrterai pas  faire un journal.

La cour tant en deuil, elle n'toit pas fort brillante. J'tois tous
les jours chez la reine mre, qui ne voyoit que trs-peu de monde, et
qui toit plonge dans un profond chagrin. Cette princesse s'toit
toujours flatte d'avoir beaucoup d'ascendant sur l'esprit du roi, mon
frre, et d'avoir quelque part au gouvernement ds qu'il seroit mont
sur le trne. Le roi jaloux de son autorit, ne lui donnoit aucune part
dans les affaires, ce qui lui paroissoit fort extraordinaire.

Je restai quinze jours  Berlin aprs le dpart de ce prince. J'y fus
accable d'honneurs et de distinctions, trs-propres  blouir tout
autre que moi; mais quand on fait consister son bonheur dans un retour,
de sentimens des personnes qu'on aime, on ne se soucie point du
clinquant, et une lgre marque d'amiti fait plus d'impression, que
toutes ces vaines dmonstrations. Je m'aperus pendant ce petit sjour
qu'un mcontentement gnral regnoit dans le pays, et que le roi avoit
beaucoup perdu l'amour de ses sujets. On parloit hautement de lui en
termes peu mesurs. Les uns se plaignoient du peu d'gard qu'il avoit,
de rcompenser ceux qui lui avoient t attachs comme prince royal;
d'autres de son avarice, qui surpassoit, disoit-on, celle du feu roi;
d'autres de ses emportemens; enfin d'autres encore des soupons, de sa
dfiance, de ses hauteurs et de sa dissimulation. Plusieurs
circonstances, auxquelles j'avois t prsente, me firent ajouter foi 
ces rapports. Je lui en aurois parl, si mon frre de Prusse et la reine
rgnante ne m'en avoient dissuade. Je donnerai plus bas l'explication
de tout ceci. Je prie ceux qui pourront un jour lire ces mmoires, de
suspendre leur jugement sur le caractre de ce grand prince jusqu' ce
qui je l'aie dvelopp. La nouvelle qui arriva en ce temps-l de la mort
de l'Empereur Charles VI., faisoit l'entretien de la cour et la
spculation des politiques.

J'arrivai  Reinsberg deux jours aprs. Le roi s'tant rsolu de se
servir du quinquina, toit quitte de la fivre. Il gardoit cependant la
chambre et ne sortit point pendant que nous fmes  Reinsberg. Il est
surprenant qu'accabl de maux il pt suffire  toutes les affaires; il
ne se faisoit rien qui ne passt par ses mains. Il employoit le peu de
temps qui lui restoit en compagnie de quelques personnes d'esprit ou de
savans. Tels toient Voltaire, Maupertuis, Algarotti et Jordan. Le soir
il avoit concert, o malgr sa foiblesse il jouoit deux ou trois
concertos sur la traversire, et sans flatterie on peut dire qu'il
surpasse les plus grands matres sur cet instrument. Les aprs-soupers
toient destins  la posie, science, pour laquelle il a un talent et
une facilit infinie. Toutes ces choses n'toient pour lui que des
dlassemens; la principale qui lui rouloit dans l'esprit toit la
conqute de la Silsie. Ses arrangemens furent faits si secrtement et
avec tant de politique, que l'envoy de Vienne  Berlin ne fut inform
de ses desseins, que lorsqu'ils furent sur le point d'clore.

Le sjour de Reinsberg ne me parut agrable que par la bonne socit qui
y toit. Je ne voyois que rarement le roi. Je n'avois pas lieu d'tre
contente de nos entrevues. Elles se passoient la plupart du temps ou en
politesses embarrasses, ou en sanglantes railleries sur le mauvais tat
des finances du Margrave; souvent mme il se moquoit de lui et des
princes de l'empire, ce qui m'toit fort sensible. Je me trouvai encore
fort innocemment mle dans une aventure fort scabreuse, et qui pouvoit
tirer  de grandes consquences. Comme elle est ignore jusqu' prsent,
et que l'honneur de certaines personnes,  qui je dois de la
considration, y est compromis, je la passe sous silence. Je passe  un
autre sujet, qui parotra peut-tre peu intressant, mais qui a une si
grande connexion avec la suite de mon histoire, que je ne puis
l'omettre.

De toute ma cour il n'y avoit que Mdme. de Sonsfeld et l'ane Marwitz
qui m'eussent accompagne  Reinsberg. La Marwitz y s'toit lie d'une
troite amiti avec Mlle. de Tetow, toutes deux dames d'atour de la
reine, et avec Mdme. de Morian. Les deux premires toient l'une et
l'autre trs-aimables, mais se faisoient har de tout le monde par leur
impitoyable satire et mdisance. Mdme. de Morian quoique sur le retour,
toit assez bien conserve. Cette femme joignoit aux manires du monde
beaucoup d'esprit et de vivacit; elle s'toit mise au-dessus de tous
les prjugs; sa conduite toit scandaleuse, et sans garder la moindre
dcence, elle tenoit des propos  la table de la reine si peu mesurs,
que les hommes en rougissoient. Cette belle compagnie, trs-propre 
gter l'esprit d'une jeune personne, russit  changer presque
entirement celui de la Marwitz. La satire, les faons libres, les mots
 double entente, mme les sottises de la Moria et des Tetows furent
imits et elle se ploya entirement sur leur modle. Ses faons firent
ajouter foi aux bruits qui couroient sur son compte. Quelques mauvais
plaisans la raillrent sur ses amours avec le Margrave; d'autres la
firent apercevoir du crdit qu'elle avoit sur son esprit; enfin on ne
lui parloit d'autre chose. Cependant on lui faisoit tort. Elle couchoit
et logeoit chez sa tante, ne voyant le Margrave qu'en sa prsence ou en
la mienne. On ne change de caractre que par gradations. Une jeune
personne qui se trouve tout d'un coup dans un grand monde, se laisse
entraner  la pente des plaisirs, mais ne s'oublie que peu--peu. Elle
fut au dsespoir de ces raisonnemens, dont je lui fis part. Les
principes de vertu que je lui avois donns parurent dans tout leur
lustre. Elle voulut quitter la cour, pour retourner chez son pre.
J'employai toute ma rhtorique pour l'en empcher, et je parvins enfin 
la tranquilliser. Je fis mme cesser ces bruits par le tmoigne que je
rendis  sa vertu. Cependant ils lui firent natre des ides, que
peut-tre elle n'auroit jamais eues, comme on le verra plus bas.

Nous retournmes  Berlin au commencement de Dcembre. Les troubles que
la mort de l'Empereur devoit occasioner, obligrent le Margrave de se
rendre en son pays. Je restai  Berlin pour ne pas dsobliger le roi. La
cour ayant quitt le deuil, les plaisirs commencrent avec le carnaval,
qui se tient toujours  Berlin au mois de Dcembre et de Janvier. Le roi
donnoit les lundis bal masqu au chteau, le mardi il y avoit concert
public et le mercredi et vendredi bal masqu en ville chez les
principaux de la cour. Ces plaisirs ne furent pas de dure. Le grand
projet du roi clata tout d'un coup. Les troupes dfilrent du ct de
la Silsie, et le roi, partit pour se mettre  la tte de son arme. Je
fus vritablement touche en prenant cong de lui. L'entreprise qu'il
faisoit, toit trs-pineuse et pouvoit avoir de trs-fcheuses suites
si elle avoit mal russi. Ces rflexions me rendirent notre sparation
plus sensible. J'aurois attendu son retour (puisqu'il comptoit revenir
en six semaines, pour quelques jours seulement), si l'aventure que j'ai
passe sous silence qui m'inquitoit toujours, et mon impatience de
revoir le Margrave m'avoient permis d'y faire un plus long sjour.

Je retournai donc  Bareith le 12. de Janvier de l'anne 1741, et j'y
arrivai au bout de onze jours; les eaux ayant si fort gt les chemins,
que je ne pus faire que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur
ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que de jrmiades
sur leur dpart de Berlin. Il faut donc, disoit la Marwitz, retourner 
ce diable de nid, o on s'ennuie comme un chien, aprs avoir got les
plaisirs de Berlin. Je fus plusieurs fois pique de ces propos, mais la
considrant comme une personne entrane par le feu de la jeunesse et
par les plaisirs, je l'excusois; et en effet il me parut peu aprs,
qu'elle rentra en elle-mme et qu'elle avoit renonc  son tourderie.
Je repris  Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous emes beaucoup
d'trangers, qui rendirent le carnaval brillant.

Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction pour moi. Le roi,
mon frre, aprs avoir form le sige de cette place, la prit d'assaut,
et s'empara par cette capture de la clef de la Silsie.

Le comte de Cobentzel, envoy de la reine de Hongrie, arriva peu de
temps aprs  notre cour. Il me rendit une lettre de l'Impratrice
dernire douairire. Cette princesse me faisoit d'instantes prires,
d'employer mon crdit sur l'esprit du roi pour le porter  la paix. La
reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes et attaque 
l'improviste. Malgr cette triste situation, elle avoit absolument
refus les propositions du roi, mon frre, et s'toit rsolue d'attendre
les dernires extrmits plutt, que de cder les quatre duchs, sujets
de la querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel et les
conditions avantageuses qu'on me proposa, ne purent me porter  me mler
de cette affaire. Je ne jugeai pas mme  propos d'en crire au roi,
d'autant plus qu'on ne s'toit point expliqu sur les conditions de cet
accommodement.

Cependant les heureux succs de ce prince continurent. La bataille de
Molwitz se donna le 10. d'Avril. Elle tourna de toute faon  sa gloire.
La victoire qu'il remporta, justifia son gnie pour l'art militaire,
puisque son coup d'essai fut un coup de matre. Le gnral Marwitz fut
fort bless  cette action d'un coup de feu  la cuisse. Le sige de
Neisse et sa prise furent les suites de cette victoire, qui achemina la
paix. La joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est
difficile  exprimer. Je la fis clater par les ftes que je donnois.

Toute cette anne se passa fort tranquillement pour moi. Ce fut aussi la
dernire dans le cours de laquelle j'aie joui de quelque repos. Je vais
entrer dans une nouvelle carrire bien plus rude et difficile 
franchir, que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste de
ces mmoires. Je me pique d'tre vridique. Je ne prtends point excuser
les fautes que j'ai commises; j'ai pch peut-tre contre les rgles de
la politique, mais je n'ai aucun reproche  faire  ma droiture.

Le gnral Marwitz ne pouvant se rtablir de sa blessure, me conjura
avec tant d'instance de permettre  sa fille ane de passer quelque
temps avec lui, que je ne pus le lui refuser. Il toit devenu gouverneur
de Breslau et commandoit toutes les troupes en Silsie. Sa fille m'avoit
paru fort contente de l'aller trouver.

Deux jours avant son dpart elle vint auprs de moi, toute en pleurs et
dans un dsespoir mortel. Fort tonne je lui en demandai la cause. A
peine put-elle me rpondre, ses sanglots lui coupoient la parole. Je
vois bien, me dit-elle enfin, qu'il faut vous quitter, Madame; les
bruits qui ont couru  Berlin, au prjudice de ma rputation, n'ont eu
que trop de crance. Rien au monde ne m'est plus cher que mon honneur;
l'atteinte qu'on y a donne m'est plus sensible que la mort. Je ne puis
dtromper le monde, qu'en me retirant de la cour. Je vais tre la plus
malheureuse personne du monde, je sens que je ne pourrai vivre loigne
de vous et pour comble d'infortune mon pre a dessein de me marier. Je
serai donc une double victime, par le dsespoir de ne plus vous voir, et
celui d'pouser peut-tre un homme qui me sera odieux.

Je fus vivement touche de ses larmes et de ses sentimens. Je m'efforai
de les combattre, et au bout de deux heures je parvins non seulement 
la calmer, mais j'obtins sa parole qu'elle resteroit  mon service. Je
laisse  juger au lecteur, si aprs une telle conversation je pouvois me
dfier de cette fille. Pouvois-je m'imaginer qu'elle me trahissoit
cruellement, en m'enlevant ce que j'avois de plus cher et en me drobant
le coeur de mon poux? Elle toit presque toujours auprs de moi, et sa
conduite toit si mesure avec lui, qu'elle auroit dtruit tous mes
soupons, quand mme j'en aurois eu. Sa soeur s'attacha beaucoup  moi
aprs son dpart. Son humeur vive, gaie et spirituelle m'amusoit. Le
Margrave badinoit beaucoup avec elle, ce qui me ne donnoit aucun
ombrage. Il en agissoit si bien avec moi et me tmoignoit une si vive
tendresse que j'avois une entire confiance dans sa fidlit. J'tois
charme lorsqu'il se divertissoit; tant ennemie de la gne, je ne
prtendois point lui en donner.

Ce fut environ en ce temps-l que l'lecteur de Bavire fut lu roi des
Romains. Il passa incognite par Bareith au commencement de l'anne 1742.
Ce prince alloit se rendre  Manheim, assister aux noces du prince et de
la princesse de Sulzbach, pour aller de l se faire couronner Empereur 
Francfort. Il passa en si mauvais quipage, que nous l'aurions peut-tre
ignor, s'il n'avoit envoy un de ses cavaliers nous faire des
complimens et des excuses de n'avoir pu s'arrter ici. Le Margrave se
mit aussitt  cheval et le suivit. Il fit tant de diligence, qu'il
joignit ce prince  trois milles d'ici. L'Empereur sortit de sa voiture,
l'embrassa et lui fit tout l'accueil et les politesses qu'il put
dsirer. Aprs une entrevue d'environ une demi-heure ils se sparrent
trs-satisfaits l'un de l'autre.

Nous apprmes peu aprs que le couronnement toit fix au 31. de
Janvier. La curiosit nous prit de le voir. Nous rsolmes d'aller dans
un parfait incognito  Francfort, d'y arriver la veille de cette
crmonie et d'en repartir le lendemain. Mr. de Berghover, envoy de
notre cour, eut soin de rgler notre voyage et de faciliter notre
incognito. Nous comptions partir dans huit jours, lorsque la duchesse de
Wurtemberg s'avisa de venir  Bareith. Cette princesse, trs-fameuse du
mauvais ct, alloit  Berlin voir ses fils, dont elle avoit confi
l'ducation au foi. Ces jeunes princes avoient pass peu avant elle ici.
Le duc s'toit amourach de ma fille, qui n'avoit que 9 ans (il en avoit
14), et nous avoit fort diverti par ses petites galanteries. Je trouvai
cette princesse assez bien conserve; ses traits sont beaux, mais son
teint est pass et fort jaune; elle a un reflux de bouche, qui oblige au
silence tous ceux auxquels elle parle; sa voix est si glapissante et si
forte, qu'elle corche les oreilles; elle a de l'esprit et s'nonce
bien; ses manires sont engageantes pour ceux qu'elle veut gagner, et
trs-libres avec les hommes. Sa faon de penser et d'agir offre un grand
contraste de hauteur et de bassesse. Ses galanteries l'avoient si fort
dcrie, que sa visite ne me fit aucun plaisir. Cette princesse toit
rgente pendant la minorit de son fils. Je ne m'arrterai pas  faire
son caractre; elle reviendra plus d'une fois sur la scne dans le cours
de ces mmoires.

J'en reviens  la Marwitz. Elle m'avoit demand une prolongation de
permission, que je lui avois accorde; mais lorsqu'elle apprit par mes
lettres que nous allions  Francfort, elle partit  la hte et revint
dans le temps que je m'y attendois le moins, le jour mme que la
duchesse. Son premier abord me dplut. Elle entra chez moi d'un air
d'arrogance et ne cessa de parler des grands biens de son pre, de
l'approbation qu'elle avoit eue  Berlin et des politesses qu'on lui
avoit faites, finissant chaque article par des exclamations sur le
sacrifice qu'elle me faisoit, d'tre revenue auprs de moi. Je suis
sensible lorsque j'aime, je l'ai dit plus d'une fois. J'exige peut-tre
trop de mes amis, mais je prtends d'eux la mme dlicatesse de
sentimens dont je me pique. Il n'y en avoit point dans ce procd. Cette
vaine ostentation me dplut. Il y a faon et faon de dire les choses.
On peut faire sentir  ses amis ce que l'on fait pour eux, pour leur
prouver par l combien on leur est attach; c'est le moyen de s'attirer
leur reconnoissance. Reprocher un service ou un bienfait, c'est en ter
le prix. Pour moi, je suis satisfaite lorsque je puis faire plaisir 
mes amis, quand ils ignoreroient toute leur vie qu'ils me sont
redevables, j'en serai assez rcompense par la joie que j'aurai d'avoir
pu leur tre utile. Comme je n'ai jamais eu le don de ce contraindre, la
Marwitz remarqua quelque froideur dans mes rponses. Elle en fut si
pique, qu'elle s'en plaignit au Margrave. Il me battit froid pendant
quelques jours. Inquite d'en savoir la cause, je le tourmentai tant,
qu'il me l'apprit. Vous avez un mauvais coeur, me dit-il, de maltraiter
les personnes qui vous aiment; la Marwitz est au dsespoir et croit que
vous ne vous souciez plus d'elle; elle m'en a fait des plaintes amres.
Je fus aussi surprise que fche de ce que cette fille s'toit adresse
au Margrave, pour le mler de nos petits diffrens; mais voyant qu'il
toit prvenu contre moi, je dissimulai, et lui rpondis que j'tois
toujours la mme. Sur cette assurance elle vint me trouver, me fit
beaucoup de protestations, tala force sentimens et me convainquit de
nouveau, qu'elle ne pchoit que par tourderie et par une trop grande
pente aux plaisirs. La paix fut donc encore conclue.

Nous comptions partir le 27. de Janvier pour aller  Francfort, lorsque
Pelnitz, fameux par ses mmoires et ses incartades, arriva. Il nous
apprit, que les Autrichiens tant entrs en Bavire, le roi, pour faire
une diversion et secourir par l ses allis, toit entr en Bohme. La
duchesse qui alloit en partie  Berlin pour s'aboucher avec le roi, se
trouva fort embarrasse par ce contre-temps, et rsolut de rester avec
nous jusqu'au retour de ce prince. Il fallut employer force intrigues
pour nous en dfaire. Elle nous quitta le 28. de Janvier pour aller 
Berlin et nous partmes le mme jour.

Les mauvais chemins et les eaux qui s'toient accrues, nous obligrent
d'aller nuit et jour. Nous atteignmes enfin le 30. de Janvier les
portes de Francfort. Mr. de Berghover que nous avions fait avertir, vint
au-devant de nous  quelques portes de fusil de la ville. Il nous
apprit, que le couronnement toit remis au 12. de Fvrier, que tout le
monde savoit notre arrive et qu'il seroit impossible de rester
incognito, si nous entrions en ville ce soir-l. J'tois fatigue 
mourir et fort incommode d'un gros rhume. Aprs avoir long-temps
consult, il fut conclu que nous rebrousserions chemin et que nous
passerions la nuit  un petit village, qui n'toit qu' un mille de
Francfort.

Mr. de Berghover nous y rejoignit le jour suivant. Il avoit tch de
dtromper tout le monde, et arrang les choses de manire, que nous nous
rendmes le soir  la sourdine chez lui, pour voir l'entre de
l'Empereur, qui devoit se faire le lendemain matin. Je n'avois avec moi
que les deux Marwitz; ma chre grand'matresse toit reste  Bareith,
n'tant plus en tat d'endurer les fatigues. Ma garderobe toit fort mal
fournie. Mes dames et moi nous n'avions chacune pour tout potage qu'une
andrienne noire, que j'avois invente pour diminuer le bagage. Les
Margraves du Chatelet et Schoenbourg n'avoient pris que des uniformes,
et pour se dguiser, ils s'toient noirci les sourcils, ce qui
accompagnoit parfaitement bien de grandes perruques noires, dont ils
s'toient accoutrs. Je crus touffer de rire, en les voyant ainsi
adoniss.

Nous dbarqumes dans ce bel quipage chez Berghover, qui nous reconnut
 peine. J'avois fait rembourrer mon habit, ce qui me donnoit une
prestance respectable, et nous avions toutes des coffes qui nous
couvroient le visage. Il nous trouva si mconnoissables, qu'il nous
proposa d'aller  la comdie franoise. Nous y topmes, comme on peut
bien le croire, et allmes nous percher aux secondes loges.

L'entre de l'Empereur que nous vmes le lendemain, fut des plus
superbes. Je ne m'arrterai pas  en faire la description. J'eus le mme
soir le plaisir d'aller au bal masqu o n'tant connue de personne, je
me divertis beaucoup  tourmenter les masques.

La crainte d'tre enfin dcouverts, nous obligea d'aller loger le
lendemain dans une petite maison d't, appartenante  un particulier,
et d'y sjourner quelques jours. Il y faisoit un froid insupportable, et
j'y fis pnitence du peu du plaisir dont j'avois joui  Francfort, par
les chagrins que me causrent les Marwitz. Elles devenoient l'une et
l'autre d'une hauteur insupportable, voulant tre servies et prtendant
des distinctions qui n'appartenoient qu' moi seule. L'ane avoit
infect l'esprit de sa soeur de son orgueil; en revanche la cadette
fortifioit le got de celle-ci pour la satire et la mdisance. Elles
tudioient les dfauts et les ridicules de chacun, et se plaisoient 
dchirer impitoyablement toute la cour, n'pargnant pas mme les gens en
leur propre prsence. Comme elles avoient beaucoup d'esprit, leurs
commentaires divertissoient le Margrave. Il toit toute la journe dans
leur chambre, et il ne s'apercevoit pas qu'il toit souvent le sujet de
leurs railleries. Lorsque j'y tois, elles ne me disoient mot et mme ne
rpondoient pas  mes questions, se mettant dans un coin de la chambre 
rire comme des folles. Je ne pus endurer long-temps cette sotte
conduite. J'clatai enfin, et leur dis fort intelligiblement qu'elles me
dplaisoient, tchant en mme temps de les ramener par de bonnes
raisons. La cadette se tut; mais l'ane se mit sur ses grands chevaux
et me chanta pouille. Plt  Dieu, que je me fusse brouille tout de bon
avec elle, je me serois pargne bien des chagrins. La crainte d'en
venir  des clats en prenant un ton d'autorit et l'esprance de la
corriger, me firent dissimuler.

Mon retour  Francfort servit  me dissiper et  bannir les tristes
rflexions que cette scne avoit occasionnes. Je n'y manquai ni comdie
ni bal. Ma coffe se drangea un soir que j'tois au spectacle. Le
prince George de Cassel levant par hazard les yeux de mon ct, me
reconnut. Il le dit au prince d'Orange, qui toit proche de lui. Tout de
suite ils enfilrent ma loge et y entrrent lorsque je m'y attendois le
moins. Il n'y eut plus moyen de feindre. Ces deux princes ne voulurent
point nous quitter. Ils me menrent en carosse et prirent le Margrave
de leur permettre de venir souper avec nous, ce qu'il ne put leur
refuser. Depuis ce jour ils ne bougrent de chez nous. Le prince
d'Orange est si connu, qu'il me seroit inutile d'en faire le portrait.
Je fus charme de son esprit et de sa conversation. La princesse
d'Angleterre, son pouse, toit  Cassel. Il me promit de la persuader
de venir  Francfort, pour y faire connoissance avec moi. Mais il ne put
effectuer sa promesse, le peu de sjour qu'il fit encore l'empchant
d'exposer la princesse  la fatigue du voyage.

Nous allmes le jour suivant au bal. L'lecteur de Cologne qui savoit ce
qui s'toit pass la veille  la comdie, nous avoit fait pier. Ds que
je parus, il vint me prendre  danser, en disant qu'il me connoissoit.
Il s'entretint trs-long-temps avec moi et me prsenta la princesse
Clmence de Bavire, sa nice, deux princesses de Sulzbach et le prince
Theodore, son frre. Ils cherchrent ensuite le Margrave, auquel ils
firent toutes les politesses imaginables. Notre incognito ne pouvoit
plus avoir lieu. L'quipage o nous tions nous empchoit de parotre.
Il fallut donc retourner  notre retraite; et aprs avoir tenu
long-temps conseil, on dpcha un courrier  Bareith, pour faire venir
ce dont nous avions besoin.

Je n'attendois que le Margrave pour me mettre en carosse, lorsque je le
vis entrer avec une dame, qu'il me dit tre Mdme. de Belisle,
ambassadrice de France. Je l'avois vite avec soin, jugeant qu'elle
auroit des prtentions, que je ne serois pas d'humeur de lui accorder.
Je pris mon parti sur-le-champ et la reus comme toutes les autres dames
qui viennent chez moi. Sa visite ne fut pas longue. La conversation ne
roula que sur les louanges du roi. Je trouvai Mdme. de Belisle fort
diffrente de l'ide qu'on m'en avoit donne. Elle sentoit son monde,
mais son air me parut celui d'une soubrette et ses manires mesquines.

Je passai deux ou trois jours  mon jardin, o le prince d'Orange nous
tint fidle compagnie, et ne retournai en ville que la veille du
couronnement. Je ne m'tendrai point  en faire le dtail. Le pauvre
Empereur ne gota pas toute la satisfaction que cette crmonie devoit
lui inspirer. Il toit mourant de la goutte et de la gravelle, et
pouvoit  peine se soutenir. Ce prince se trouvoit dans les
circonstances les plus fcheuses. L'affaire de Lintz avoit oblig les
Franois  se retirer, ce qui avoit laiss le champ libre aux
Autrichiens de faire une irruption en Bavire, o ils ravageoient
impitoyablement le pays. Le roi, mon frre par son entre en Bohme
relevoit un peu ses esprances; mais se trouvant sans troupes et sans
argent, sa politique l'obligeoit de mnager les princes de l'empire,
pour en tirer du secours. Cette raison le porta  distinguer les envoys
des princes  l'lection, et surtout Mr. de Berghover et Mr. de
Montmartin, ministres du Margrave. Ces deux Mrs., l'un et l'autre de peu
d'origine, se trouvrent fort flatts des attentions que l'Empereur
avoit pour eux. Le Marchal de Belisle acheva de les gagner entirement
au parti de ce prince, par l'appt de l'or qu'il fit briller  leurs
yeux. Ils dressrent le plan d'un trait, qu'ils prsentrent au
Margrave le jour mme que nous retournmes  Francfort. Le Margrave m'en
parla, m'assurant que les conditions en toient si avantageuses pour
lui, qu'il n'avoit pas balanc  l'approuver. En effet ce trait fut
conclu avant notre dpart, ne devant tre ratifi qu'aprs que le
Margrave en auroit rempli les premires conditions. Berghover eut soin
de le garder si soigneusement que le Margrave ne put me le faire lire.
J'en reviens  mon sujet.

L'affaire susmentionne nous obligea de sjourner encore quelque temps 
Francfort. Nos quipages tant arrivs, j'y reus tout le monde sous le
nom de la comtesse de Reuss, et notre maison ne dsemplit point. Mr. de
Belisle mme y vint plusieurs fois.

Je ne sais ce qui porta Mr. de Berghover  reprsenter au Margrave,
qu'il n'toit pas sant que je partisse sans avoir vu l'Impratrice. Cet
homme avoit beaucoup d'esprit et s'toit acquis un grand crdit sur
celui du Margrave par les services qu'il lui avoit rendus, et par les
prtendus avantages qu'il lui faisoit obtenir par le trait. Le Margrave
lui permit de venir me proposer cette entrevue, me laissant cependant
matresse de faire ce que je voudrois. Je la refusai nettement; les
tiquettes empchent les princes de se voir. Comme fille de roi je ne
pouvois compromettre l'honneur de ma maison; et comme il n'y avoit point
d'exemple qu'une fille de roi et une Impratrice se fussent trouves
ensemble, je ne savois point les prtentions que je devois faire.
Berghover s'emporta contre moi et me manqua mme de respect. Il s'cria,
que je perdois le Margrave en dsobligeant l'Impratrice; que les femmes
n'toient bonnes qu' faire des tracasseries, et que j'aurois beaucoup
mieux fait de rester  Bareith, que de venir  Francfort troubler les
affaires du Margrave, et dranger ses projets par mes hauteurs. Ses
crieries ne me firent point changer de rsolution: je n'en fis que rire.
Pour le tranquilliser, je lui fis mes conditions. Je demandai
premirement, d'tre reue au bas de l'escalier par la cour de
l'Impratrice; secondement, qu'elle vnt au devant de moi jusque hors de
la porte de sa chambre de lit, et troisimement le fauteuil. Il me
promit d'en parler  la grand'-matresse de cette princesse, et de faire
tous ses efforts pour me contenter. Je ne risquois rien par les
propositions que j'avois faites: en les obtenant je soutenois mon
caractre, et un refus me servoit d'excuse pour viter cette visite.

J'eus en attendant le temps de consulter Mrs. de Schwerin et de
Klingraeve, ministres du roi. Le dernier avoit beaucoup de crdit  la
cour impriale. Ils furent d'avis l'un et l'autre, que je ne pouvois
prtendre le fauteuil, que cependant ils insisteroient pour me le faire
obtenir, ou qu'ils trouveroient quelque expdient pour rgler de
crmonial. Ils me reprsentrent, que le roi tant uni intimement avec
la maison de Bavire, et que le Margrave ayant sujet de la mnager, ces
raisons rendroient ma conduite excusable; que j'irois chez l'Impratrice
le nom de comtesse, qui supposoit un incognito, et que ne pouvois exiger
sous ce ttre tous les honneurs qui m'appartenoient comme princesse
royale de Prusse et Margrave de Brandebourg.

Si j'avois eu le temps d'crire au roi, je m'en serois remise  sa
dcision; mais quand mme j'aurois envoy un courrier, je n'aurois pu
avoir sa rponse. Il fallut donc me rendre. On disputa tout le jour sur
les articles que j'avois demands. Les deux premiers furent accords.
Tout ce qu'on put obtenir pour le troisime, fut que l'Impratrice ne
prendroit qu'un trs-petit fauteuil et qu'elle me donneroit un grand
dossier.

Je vis cette princesse le jour suivant. J'avoue, qu' sa place j'aurois
cherch toutes les tiquettes et les crmonies du monde, pour
m'empcher de parotre. L'Impratrice est d'une taille au-dessous de la
petite, et si puissante, qu'elle semble une boule; elle est laide au
possible, sans air et sans grce. Son esprit rpond  sa figure; elle
est bigotte  l'excs, et passe les nuits et les jours dans son
oratoire; les vieilles et les laides font ordinairement le partage du
bon Dieu. Elle me reut en tremblant et d'un air si dcontenanc,
qu'elle ne put me dire un mot. Nous nous assmes. Aprs avoir gard
quelque temps le silence, je commenai la conversation en franois. Elle
me rpondit dans son jargon autrichien, qu'elle n'entendoit pas bien
cette langue et qu'elle me prioit de lui parler en Allemand. Cet
entretien ne fut pas long. Le dialecte autrichien et le bas-saxon sont
si diffrens, qu' moins d'y tre accoutum, on ne se comprend point.
C'est aussi ce qui nous arriva. Nous aurions prpar  rire  un tiers
par les coq--l'ne que nous faisions, n'entendant que par-ci par-l un
mot, qui nous faisoit deviner le reste. Cette princesse toit si fort
esclave de son tiquette, qu'elle auroit cru faire un crime de
lse-grandeur en m'entretenant dans une langue trangre, car elle
savoit le Franois. L'Empereur devoit se trouver  cette visite; mais il
toit tomb si malade, qu'on craignoit mme pour ses jours. Ce prince
mritoit un meilleur sort. Il toit doux, humain, affable et avoit le
don de captiver les coeurs. On peut dire de lui: tel brille au second
rang, qui s'clipse au premier. Son ambition toit plus vaste que son
gnie. Il avoit de l'esprit; mais l'esprit seul ne suffit pas pour
composer un grand homme. La situation o il si trouvoit, toit au-dessus
de sa sphre, et son malheur vouloit qu'il n'et personne autour de lui,
qui pt suppler aux talens qui lui manquoient.

Je restai encore quelques jours  Francfort, pendant lesquels je ne
passai mon temps qu'en ftes et en plaisirs.

Je me retrouvai enfin  Bareith  la fin du mois de Fvrier. Mr. de
Montaulieu, grand-matre de la duchesse de Wurtemberg et ministre du
duc, s'y rendit peu aprs nous. Il nous remit, au Margrave et  moi, des
lettres du roi, de la reine, ma mre et de la duchesse, contenant une
proposition de mariage pour ma fille avec le jeune duc de Wurtemberg.
Cette alliance tant trs-avantageuse et autorise de l'approbation du
roi et de la reine, qui en toient les auteurs, nous y topmes,
remettant d'en conclure les conditions au retour de la duchesse de
Berlin.

Notre retour occasionna les sollicitations de la cour impriale, pour
accomplir les premires conditions du trait. Mr de Berghover ayant
envoy ce prodige de politique au Margrave, il me le fit lire. En voici
le contenu.

Le Margrave s'engageoit: 1:  lever un rgiment de 800 hommes
d'infanterie pour le service de l'Empereur; 2:  lui rendre tous les
services; qu'il dpendroit de lui, dans le cercle; 3:  tcher de faire
dclarer le dit cercle en sa faveur, lorsque les conjonctures le
permettroient. L'Empereur de son ct donnoit le commandement du susdit
rgiment au Margrave, avec la nomination des officiers jusqu'aux
capitaines, 25 florins par homme, y compris les armes et les uniformes,
pour la leve du rgiment; 4: il lui remettoit le jus appellandum; 5: il
lui cdoit la petite ville de Retwitz avec son territoire. (Ce dernier
article n'auroit lieu qu'en cas que l'Empereur se rendt matre de la
Bohme, Retwitz appartenant  ce royaume.) 6: Il lui promettoit ses bons
offices auprs du cercle de Franconie, pour le faire lire Marchal et
commandant des troupes du cercle.

Le Margrave avoit t fort dissip  Francfort. Les plaisirs et les
veilles, jointes  la grande confiance qu'il avoit en Berghover,
l'avoient empch de rflchir mrement aux consquences de ce trait.
Il le considra d'un autre oeil  la seconde lecture. Les conditions lui
en parurent aussi chimriques, qu'elles lui avoient paru avantageuses au
commencement. Les sommes dtermines pour la leve du rgiment toient
si modiques, que la perte toit vidente. Le jus appellandum est un
avantage pour un prince injuste; un prince quitable le possde toujours
ne donnant jamais lieu  ses sujets d'avoir recours au tribunal de
l'Empereur. Le gnralat du cercle n'est qu'un vain ttre, sans autres
prrogatives, que de commander les troupes en temps de guerre. La ville
de Retwitz est un petit rien; le don en toit incertain et l'avantage
aussi peu solide, que celui des autres articles susmentionns. Ces
raisons jointes  beaucoup d'autres, engagrent le Margrave  rompre ce
trait.

Je reus plusieurs lettres trs-piquantes du roi, mon frre, sur ce
sujet. Il se plaignoit  moi avec beaucoup d'aigreur de ce qu'on avoit
entam cette ngociation  son insu. Je supprimai les premires lettres
et ne fis aucun rponse sur cet article. Il me manda enfin, que je
devois en parler au Margrave de sa part et lui faire sentir, qu'il ne
lui convenoit pas de faire des traits sans l'avoir consult comme le
chef de la maison. Le Margrave fut outr. Il me dicta la rponse, qui
toit en termes trs-forts. Depuis ce moment la guerre fut dclare. Je
ne reus que des lettres trs-dures du roi, et j'appris mme, qu'il
parloit de moi d'une manire fort offensante et me tournoit publiquement
en ridicule. Ce procd me toucha vivement. Cependant je dissimulai mon
chagrin et continuai d'en agir avec lui comme par le pass.

La duchesse de Wurtemberg arriva dans ce temps. L'accord avoit t rgl
 Berlin pour le mariage des nos enfans. On toit convenu, qu'il
n'auroit lieu qu'en cas que les deux parties y consentissent,
lorsqu'elles seroient parvenues  l'ge de raison. Cette alliance
m'obligea malgr moi de me lier avec cette princesse. Je dis malgr moi,
car cette femme toit si dcrie, qu'on n'en parloit que comme d'une
Las. La duchesse a du jargon et un esprit tourne,  la bagatelle, qui
amuse quelque temps, mais qui ennuie  la longue; elle se livre presque
toujours  une gaiet immodre; sa principale tude tant celle de
plaire, tous ses soins ne tendent qu' ce but; agaceries, faons
enfantines, coups d'oeil, enfin tout ce qui s'appelle coquetterie, est
mis en usage pour cet effet. Les deux Marwitz se fourrrent dans
l'esprit, que les manires de cette princesse toient franoises, et que
pour tre du bel air, il falloit se mouler sur son modle. L'ane
commenant ds lors  prendre un fort grand ascendant sur l'esprit du
Margrave, l'engagea  mettre la cour sur un autre pied. Elle ne quittoit
plus la duchesse et entroit aveuglment dans toutes ses vues. Dans
quinze jours de temps tout changea de face. On prit  tche de se
battre, de se jeter des serviettes  la tte, de courir comme des
chevaux chapps et enfin de s'embrasser au chant de certaines chansons
fort quivoques. Bien loin que ces faons fussent celles des dames
franoises, je crois, si quelque franois ft venu dans ce temps-l,
qu'il auroit cru tre en compagnie de quelques filles d'opra ou de
comdie. Je fis mon possible pour remdier  ce dsordre, mais tous mes
efforts furent vains. La gouvernante tonna, pesta, jura avec ses nices,
qui pour toute rponse lui tournrent le dos. Que j'tois heureuse dans
ce temps-l! J'tois encore la dupe des Marwitz, et ne souponnois pas
mme leurs intrigues. Le Margrave ayant toujours les mmes attentions
pour moi, je dormois tranquillement tandis qu'on tramoit ma perte.

Le dpart de la duchesse me fit esprer que je remettrois les choses sur
l'ancien pied, mais je m'aperus bientt que le mal toit enracin. La
Marwitz,  ce que j'ai jug depuis, fit ds lors son plan. Cette fille
avoit une ambition dmesure. Pour satisfaire cette passion, il falloit
de ncessit jeter le Margrave dans la dissipation (dfaut auquel il
n'inclinoit que trop) pour le dtacher de l'application qu'il donnoit 
ses affaires. Il falloit encore me tromper, en me faisant part des
affaires principales, et en m'endormant par la confiance que le Margrave
devoit me marquer. Elle se rservoit cependant la distribution des
charges et des faveurs, et sur-tout les finances. Les bruits qui avoient
couru  Berlin sur son compte, lui avoient fait faire des rflexions
srieuses sur son tat, et sur l'empire qu'elle avoit ds lors sur le
Margrave. L'avidit de faire briller son grand gnie, l'emporta sur
toute autre considration. Elle avoit remarqu qu'il avoit du foible
pour elle. Elle en profita pour pouvoir gouverner  sa fantaisie. Elle
jugea, qu'en se conservant ma confiance, et en vitant toutes les
occasions qui pourroient me donner du soupon, elle parviendroit 
m'aveugler et  se rendre enfin si formidable, qu'en cas que je
m'aperusse de ses menes, je ne serois plus en tat de pouvoir y
remdier. En effet sa conduite et celle du Margrave furent si mesures,
que je ne remarquai pas la moindre chose de leur intelligence secrte.

Nous allmes  la fin de Juillet  Stoutgard, o la duchesse de
Wurtemberg nous avoit invits. Je ne ferai point le dtail de cette
cour. Je la trouvai fort maussade, remplie de crmonie et de
complimens.


_Fin du manuscrit des Mmoires._




Les annes 1743  1758.


Il est bien regrettable que la Margrave ne nous ait pas laiss des notes
proprement dites sur les quinze dernires annes de sa vie. Mais en
revanche elle nous a lgu un riche trsor de lettres.

Si dans ses Mmoires elle pousse le ddain des gards et convenances
jusqu'  l'excs, si elle s'y montre bien souvent intolrante et sans
coeur, elle nous apparat dans ses lettres comme la femme la plus
spirituelle du XVIIIime sicle, comme une femme dont l'affection et le
dvouement attirent et gagnent tous les coeurs.

Le recueil des lettres que le Grand Frdric a adress  sa chre soeur
ne compte pas moins de 11 volumes in quarto, mais celui des lettres de
la Margrave  Frdric est plus considrable encore. Sa correspondance
est sans contredit le complment trs-important de ses Mmoires. Nombre
de passages de ces derniers sont comments et claircis dans les
lettres; maint dtail s'y trouve rectifi. Avant tout nous y trouvons
l'explication des relations tendues qui existrent entre elle et son
frre et dont elle avait  peine fait mention dans ses Mmoires. Il y
est encore question des rapports qu'elle et avec la Burghaus (ci-devant
Mademoiselle de Marwitz). Mais la correspondance de Wilhelmine avec
Voltaire, correspondance que la mort seule a interrompue, est surtout du
plus haut intrt.


En 1740,  Rheinsberg.

Voltaire venait interroger Frdric sur la politique; au cours de
l'entrevue celui-ci le conduisant vers la princesse dit: Je vous
reprsente  ma soeur bien-aime. Il jetait ainsi le premier fondement
de cette amiti qui devait durer sans altration jusqu'  la mort de la
Margrave.

Ce furent des jours pleins d'un bonheur ineffable, d'une douce paix
d'me que Wilhelmine passa  Rheinsberg, dans intimit d'esprits tels
que Maupertuis, Voltaire, Jordan et toutes les autres clbrits
intellectuelles dont son spirituel frre Frdric tait le centre. C'est
ainsi que dans les conversations littraires et philosophiques,
rveillant de nouvelles ides, d'autres raisonnements, les heures
s'coulaient trop rapidement et emportaient les jours les plus brillants
de Rheinsberg. Le chteau ne devait jamais revoir une telle lite des
hommes minents, Frdric lui mme, on ne sait pourquoi, ni reparut pas
de toute sa vie.

Cependant la Margrave avait trouv l un trsor: l'amiti de Voltaire
qui fut pour elle un soutien prcieux dans les jours douloureux qu'elle
eut  traverser. Avec lui elle parle de son chagrin conjugal, avec lui
aussi de rares joies embellissant le soir de sa vie. Une srie de
lettres, changes entre elle et Voltaire tmoignent loquemment des
aspirations nobles et leves de son esprit et nous donnent la preuve
incontestable de la valeur de Wilhelmine par ce fait seul, que Voltaire,
le grand moqueur qui n'pargnait personne, n'a jamais os dcocher sur
elle les flches aiguises de sa satire. Combien grande et noble doit
donc avoir t cette me! Quelle affliction doit-elle avoir prouv
d'crire ses Mmoires d'une main parfois si injuste, parfois si amre!

En poursuivant la vie de la Margrave d'aprs sa correspondance et tous
les documents historiques nous ne manquerons jamais de citer in extenso
ou en partie les lettres qui nous paraissent avoir une importance plus
grande ou un intrt tout spcial.--

Son sjour  la cour de Wurtemberg avait t loin de la satisfaire. La
vie et les mens frivoles de cette cour rpugnaient profondment  elle
dont les moeurs taient si pures. Elle la quitta pour se replonger tout
entire dans ses occupations favorites, ne s'inquitant en rien de ce
qui se passait et faisait autour d'elle. Ainsi s'explique qu'elle ne
connt avant 1744 les relations du Margrave et de la Marwitz, ou au
moins qu'elle n'y fit pas plus tt attention.

Mais avant d'aborder ce sujet il faut mentionner la visite de Frdric
II  Bareith et les vnements qui l'ont immdiatement prcde. On
venait de signer le contrat de mariage entre la fille unique de
Wilhelmine et le fils an de la duchesse de Wurtemberg, le duc Charles
de Wurtemberg qui devait tre plus tard souverain du pays et qui
s'acquit une triste clbrit par sa conduite contre Schiller. Quelques
mois  peine aprs la signature du contrat on chercha  mettre la cour
de Bareith en dsaccord avec celle de Berlin en s'efforant de faire
croire  la Margrave que Frdric avait l'intention d'empcher ce
mariage, et que la duchesse tait sur le point de rappeler ses fils de
Berlin o ils faisaient leur ducation. Sur la demande que la Margrave,
pleine d'inquitude, adresse  Frdric, son frre lui rvle le
complot, lui dnonce l'influence autrichienne et lui rend la
tranquillit d'esprit. En mme temps il l'invite  venir passer l'hiver
 Berlin. Comme elle refuse, Frdric se rsigne dans l'espoir de la
voir une autre fois.

Cet espoir se ralisa bientt, mais pas  Berlin. La joie de la Margrave
fut grande quand au mois de septembre 1743 Frdric vint la voir 
Bareith, avec l'arrire-pense toutefois de sonder les princes de
l'Allemagne du Sud et de former avec eux une coalition pour venir en
aide  l'Empereur Charles VII dont la faiblesse tait notoire. Frdric
visita donc ainsi sa soeur de Bareith et sa soeur d'Ansbach, mais forc
de continuer sa route pour cette dernire rsidence, il ne peut
consacrer que quelques jours  sa soeur de Bareith qui le reut avec le
plus d'honneur et le plus de rjouissances possible. Cependant il laissa
 Bareith quelqu'un destin  le remplacer, quelqu'un qui sut en effet
chasser bientt les nuages assombrissant le front de Wilhelmine qui ne
pouvait se consoler d'une si courte visite. C'tait Voltaire.

Pendant les quinze jours qui'l y demeura la Margrave remua ciel et terre
pour tmoigner son admiration  son clbre ami. Les ftes succdrent
aux ftes; on reprsenta les drames de Voltaire, o elle et Voltaire
jouaient les rles principaux.

Bien que le frre de la Margrave, Auguste Guillaume, et le prince
Ferdinand de Brunswick fussent rests  Bareith, Voltaire tait le
centre autour duquel tous se rassemblaient. La Margrave crivit au roi 
Ansbach: il est de la meilleure humeur du monde, et n'aspire, comme
nous, qu'aprs votre retour.

Ainsi choy Voltaire pouvait bien se plaire  Bareith o tous taient 
ses pieds et lui rendaient hommage. On dit mme que la duchesse de
Wurtemberg, connue pour son excentricit, copia de sa propre main
pendant la nuit le pome de Voltaire: la Pucelle.

Mais ces jours de bonheur et de srnit s'envolrent bien vite,
Frdric tait revenu  Bareith et avait repris avec toute sa suite la
route de Berlin. Les menes autrichiennes gagnaient chaque jour, plus de
terrain auprs de ses beaux-frres et envahissaient leurs cours. Cet
tat de choses n'avoit nullement chapp l'oeil si perspicace de
Frdric. A peine quelques mois aprs sa visite, le 6 avril 1744 une
estafette apportait  la Margrave la lettre suivante avec la suscription
inaccoutume? Madame ma trs-chre soeur. C'est avec une extrme
surprise que je viens d'appendre, par une lettre du gnral de Marwitz
que vous travaillez  une mariage entre sa fille ane et le comte de
Burghauss, en demandant mme le consentement du susdit gnral. C'est
une entreprise qui me frappe d'autant plus d'tonnement, que vous vous
souviendrez sans doute de la volont dclare du feu roi notre trs-cher
pre, qui, en vous donnant les de Marwitz, voulut expressment qu'elles
ne devaient se marier hors du pays, et qu'elles retourneraient ici avec
le temps. Ainsi j'espre que votre esprit et l'amiti que vous avez pour
moi vous empchera d'aller plus loin dans cette affaire, et que vous
vous opposerez ouvertement  la conclusion de ce mariage, qui me dplat
infiniment.....

Au contraire, si la fantaisie de la de Marwitz la pouvait aveugler  un
tel point, qu'elle voult, contre ma volont dclare, pouser le comte
de Burghauss, elle peut compter que je la ferai dclarer indigne et
inhabile  participer  l'hritage considrable de son pre, ce qui
s'est dj fait au sujet de la jeune fille de ce gnral par la mme
raison. (Elle avait pous le comte de Schonbourg, grand cuyer de la
Margrave.) Il est vrai que j'en serais inconsolable, si cette
malheureuse affaire occasionnait une brouillerie et disharmonie entres
nous, lis si troitement de sang et de coeur..... En tout cas, vous me
ferez plaisir de renvoyer cette dame ici, o j'aurai moi-mme soin de
son tablissement.

Cette dclaration avait l'effet d'un coup de foudre; elle dtruisit pour
de longues annes les bonnes relations du frre et de la soeur. Nous ne
pouvons prter foi  la Margrave quand elle cherche dans ses Mmoires 
faire valoir d'autres raisons de ce refroidissement. Nous ne pouvons non
plus croire qu'elle eu dj ds 1742 connaissance des relations de son
mari et de la Marwitz. N'aurait-elle pas en effet dans ce dernier cas
remerci Dieu de l'occasion qui lui tait donne de pouvoir loigner
sans esclandre, sur l'ordre du roi, une personne menaant de dtruire le
bonheur de sa vie? Nous la voyons au contraire favoriser le mariage
secret de la Marwitz, au risque de msintelligence avec son frre. En
face de ce fait il faut admettre ou, qu'elle ignorait les rapports
intimes du Margrave et de la Marwitz, ou, comme le dit Droysen,
qu'elle-mme favorisait cette situation quivoque. Ne pouvant plus tre
pour le Margrave une pouse dans toute la force du mot, elle tait
contente que l'amie la remplat.

Mais revenons  la lettre de Frdric. La rponse ne se fit pas
attendre. Le 9 avril la Margrave crivait: ....je suis surprise, mon
trs-cher frre, que vous vouliez me rappeler  prsent les volonts du
feu roi. Je n'ai point manqu  la parole que je lui avais donne
touchant les Marwitz; elles ne sont maries de son vivant; mais la mort
du Roi m'a dgage de toutes les promesses que je lui avais faites
pendant sa vie; ainsi vous ne pouvez rien m'imputer l-dessus. Vous ne
m'avez jamais crit ni parl sur ce sujet; par consquent je ne suis
point coupable envers vous d'autant plus que, aprs les fortes instances
que je vous avais faites de me laisser l'ane, qui avait renonc  se
marier, vous ne m'avez pas fait seulement l'honneur de me rpondre,
quoique ce ft l'unique grce que je vous avais demande depuis que vous
tes venu  la rgence..... je l'ai persuade de se marier hier au
matin, en prsence de peu de tmoins et dans l'insu de sa tante
(Sonsfeld), qui a ignor tout ceci, tant dj malade depuis huit jours.
Votre estafette est arrive trop tard; la chose tait faite. Il ne me
reste donc plus qu' implorer votre clmence pour cette pauvre femme,
dont l'attachement pour moi est seul cause du pas qu'elle a fait. Je ne
puis m'imaginer que vous ayez le coeur assez dur pour la priver de tout
son bien, ni pour vouloir vous fcher contre une soeur qui vous a donn
tant de marques d'attachement et d'amiti. Je vous supplie, ne me mettez
pas au dsespoir en me privant de votre amiti. Je ne puis m'imaginer
qu'elle puisse s'effacer entirement de votre coeur pour une bagatelle
pareille, qui m'aurait cependant prive d'un des plus grands agrments
de ma vie. Je m'attends  une rponse favorable de votre part.... Soyez
persuad que je ne suis pas indigne de la mriter, puisque rien au monde
n'effacera jamais de mon coeur le respect et la tendresse avec laquelle
je serais  jamais, mon trs-cher frre, etc.

Le roi chargea son frre, le prince de Prusse, de continuer les
ngociations. Celui-ci obtint au moins une rconciliation apparente
entre Frdric et la Margrave. Ce ne fut qu'en 1746 que les relations
reprirent leur ancienne intimit. A partir de ce moment aucune
dissonance ne vint plus troubler leur accord affectueux.

Plusieurs circonstances avaient amen la rupture des rapports cordiaux
d'autrefois. D'abord le mariage de la Marwitz avec le comte autrichien
de Burghaus, contract si peu de temps avant l'explosion de la deuxime
guerre de Silsie; puis la prfrence de la Margrave pour Marie-Thrse,
la mortelle ennemie de Frdric. Elle n'avait pas craint mme d'avoir
une entrevue avec la souveraine de l'Autriche allant  Francfort
assister au couronnement de son mari. Les lettres du roi deviennent plus
rares, parfois mme elles ne sont plus crites de sa main. Pourtant
l'ancienne affection n'est pas morte et se trahit quelquefois malgr le
froideur des relations. Ainsi le 16 aot 1744 Frdric lui crit: La
Reine mre vient de m'envoyer la lettre que vous venez de m'crire.
Quoique j'ai de grands sujets de plainte  vous faire, quoique tout ce
que nous sont chres nous soit plus sensible que ce qui nous arrive
d'trangers, je veux bien passer l'ponge sur tout ce qui s'est pass,
et ne point entrer dans le dtail de la manire offensante dont vous
m'avez trait, des choses dures que vous avez crites au gnral
Marwitz, du mariage que vous avez fait de sa fille avec un Autrichien;
je veux penser dans cette occasion que je suis frre, et oublier tout le
reste, vous priant de me croire avec bien de l'estime, ma chre soeur,
etc. Cependant la Margrave gardait les mmes sentiments et jouait
l'offense. Elle fit mme la sourde oreille quand la Gazette d'Erlangen,
publie sous ses yeux, injuria Frdric. Le roi ne pouvait faire
autrement que lui crire.... Je ne sais point comment j'ai mrit sa
disgrce; mais sais-je bien que je ne permets pas dans mon pays que l'on
imprime des impertinences sur le sujet de mes parents.... Jusqu'au mois
de janvier 1745 nous trouvons dans les lettres de Frdric le mme ton
de reproche, prouve clatante combien la Margrave devait tre aigrie de
laisser insulter impunment son frre et toute une nation dont elle
tait sortie.

Le 19 janvier Frdric lui crit:... Ma vengeance ne va pas aussi loin
que vous le croyez, ma chre soeur; je vous prie de le relcher, et,
pourvu que quelque correcteur veuille bien ne pas souffrir que cet
auteur tourne en ridicule la nation dont vous sortez, c'est tout ce que
je lui demande.

Ma soeur de Sude est enceinte, celle de Brunsvic accouchera bientt, ma
belle-soeur les suivra de prs: voil les nouvelles de Berlin....

Alors la correspondance est interrompue quelque temps. Elle reprend
seulement le 18 juin 1745 en ces termes de Frdric: Je suis si
accoutum  vos injustices, que je ne dois pas trouver trange que vous
me chargiez d'accusations d'oubli... et, d'ailleurs, dans trois mois je
n'ai pas reu un mot de Bareith. Pour moi, je ne vous accuse de rien, et
je suis si persuad que, malgr de petits nuages passagers, vous avez
des bonts pour moi, que je me repose avec toute scurit sur cette
confiance....

Wilhelmine ne cde pas, elle lui fait connatre sa prdilection pour
l'Autriche, de sorte que le roi lui crit le 2 octobre: Nous venons de
battre les Autrichiens, ou vos Impriaux, selon qu'il vous plaira de les
nommer....

Le 30 dcembre il lui crit encore de Potsdam: La part que vous prenez
 tout ce qui regarde la reine de Hongrie me procure l'occasion de vous
apprendre que nous venons de conclure la paix ensemble. Je me flatte, ma
chre soeur, que cela vous sera d'autant plus agrable, que votre
prdilection pour cette princesse ne se trouvera plus gne par un reste
de vieille amiti que vous me conserviez peut-tre.... La Margrave
rpond firement:... Quant  Sa Majest Hongroise, je n'ai jamais eu de
prdilection ni d'attachement particulier pour ses intrts. Je rende
justice  ses mrites, et je crois qu'il est permis d'estimer tous ceux
qui en ont. Mon amiti et mon attachement pour vous, mon trs-cher
frre, n'en sont pas moins rels, et quoique vous me fassiez assez
sentir combien vous les dsavouez, j'aurai du moins par devers moi cette
consolation que j'ai fait tout mon possible pour ne vous rien laisser 
dsirer l-dessus, ni sur la tendresse et le respect avec lequel je
serai  jamais, etc. Les efforts du prince de Prusse aboutissent enfin
 une complte rconciliation et l'harmonie d'autrefois est retrouve.
Si le coeur de Wilhelmine garde encore un dernier reste d'opinitret et
de rancune, la glace se rompt bientt, surtout quand elle commence 
voir clairement les relations de la Burghaus et du Margrave. Elle se
jette alors dans les bras de son frre et le dsaccord est oubli.

Le 29 mars 1746 Frdric lui crit une lettre commenant par ces mots:
Je n'ai jamais souponn votre coeur d'tre le complice de tous les
dgots que vous m'avez donns depuis trois annes. Je vous connais
trop, ma chre soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette tout le crime
sur des malheureux qui abusent de votre confiance, et se font une joie
maligne de vous commettre envers des personnes qui vous ont toujours
aime tendrement. Voil ce que j'en pense, puisque votre lettre me donne
l'occasion de vous le dire. Je vous plains de tout mon coeur d'avoir
plac votre amiti si mal. Toute la terre connat l'indigne caractre de
cette crature dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller
ma plume. Vous tes la seule qui tes aveugle sur son sujet. Sans
comparaison, ma chre soeur, vous me revenez comme les cocus, qui sont
toujours les derniers  savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis
que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi si je vous
offense en vous dchargeant mon coeur; mais aprs la lettre que vous
venez de m'crire, je ne pouvais plus me taire.... Dans la rponse de
la Margrave vibre dj une note plus affectueuse, elle crit le 9 avril:
Je ne saurais vous exprimer, mon trs-cher frre, quelle joie m'a
cause la dernire lettre que je viens de recevoir de votre part. Vous y
rendez justice aux sentiments que j'ai toujours eus pour vous; c'est ce
que j'ai souhait, et je ne dsire rien avec plus d'ardeur que de vous
faire connatre de plus mon caractre, qui est incapable de changement
et de lgret. Vous m'avez t plus cher que la vie, et plus je vous ai
chri et aim, plus votre refroidissement m'a t sensible. Pardonnez si
je vous parle  coeur ouvert; je n'ai plus retrouve en vous depuis
quelques annes ce frre si ador et si tendre pour moi! J'ai cru son
amiti entirement teinte: J'en ai gmi, j'ai fait inutilement tous mes
efforts pour tcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-tre
fait commettre des fautes; mais je me suis toujours aperue, dans mon
plus grand dpit, qu'au fond j'tais la mme, que je prenais part avec
chaleur  tout ce qui vous regardait, et surtout  cette gloire
immortelle que vous vous tes acquise. Je vous excuse, mon trs-cher
frre, en bien des choses; je suis informe de tous les bruits qui
courent sur mon compte et sur celui de notre cour. On me fait beaucoup
d'honneur en me traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par un
chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut.... Je sais qu'on
m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, d'une humeur
intrigante, d'un penchant insatiable pour les plaisirs.

... Au reste, je veux vous faire un dtail de ma faon de vivre et de
penser. Je suis dans un ge,  prsent, dans lequel on ne se soucie plus
gure des plaisirs bruyants; ma sant, qui s'affaiblit journellement, ne
me permet pas mme d'en jouir beaucoup; je prfre une socit de gens
d'esprit  ce chaos de divertissements....

J'espre, mon trs-cher frre, que cette lettre vous dtrompera
entirement sur mon sujet....

Regardez tout le pass comme des vivacits qui, dans le fond, sont
excusables quand on connat mon coeur, et soyez persuad que je ne vous
donnerai jamais lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel
je serai  jamais, etc.

Malgr la persistance de la Margrave  se croire seule lse et tout 
fait irrprochable, Frdric lui rpond le 16 avril en lui numrant
toutes les fautes qu'elle a commises. Un extrait de cette lettre mrite
d'tre cit:... On vous souhaite beaucoup de gens d'esprit et dignes de
vous amuser; mais on souhaite en mme temps en enfer et  tous les
diables de maudites pestes qui vous brouillent avec tous vos parents, et
que j'corcherais sans scrupule, mois qui ne suis point cruel.... Je ne
vous ai point offense, je n'ai nul reproche  me faire, et malgr tout
ce qui s'est pass, je vous aime encore.

La Margrave cherche encore  se justifier dans une lettre date du 3
mai: ... pour ce qui regard mon entrevue avec la Reine de Hongrie, elle
n'a t qu'une simple visite de politesse, elle a pass par ce pays o
je l'ai vu.... Mais je comprends trs-bien ce que donne lieu  de telles
bruits; nous avons toujours nombres d'officiers autrichiens, il faut
leur rendre justice, il s'en trouve parmi eux qui ont infiniment
d'esprit et sont trs-aimables dans la socit; le Margrave est li
d'amiti avec quelques uns d'entre eux et parce qu'il les hante
familirement, on infre, que ces gens sont chargs d'affaires et s'en
mlent....

Le roi lui rpond de la faon la plus aimable le 10 du mme mois. Ce
n'est pas elle, c'est lui qui cde: ... J'prouve que l'on est
facilement persuad quand on a envie de l'tre, et mon coeur, qui plaide
pour vous, vous trouverait innocente, quand mme mon esprit vous
trouverait coupable. La peine que vous prenez de vous excuser me suffit,
et je suis charm de retrouver une soeur dans la place d'une ennemie.

Ce sera la dernire foi que je vous crirai sur une matire qui m'est si
odieuse, que je suis charm d'en effacer les traces de ma mmoire....

C'tait l'oeuvre du prince de Prusse et la Margrave s'puise en
remerciements pour la russite de cette rconciliation bien imparfaite
encore. Malgr tout Wilhelmine gardait encore la Burghaus chez elle. De
plus elle se plaint amrement au prince des paroles dures du roi 
l'endroit de cette dame; il l'avait frappe assez svre--

--punition assez grande pour qu'il veuille encore se venger sur elle en
le perdant de rputation. Je suis au dsespoir que le Roi s'en fie plus
au rapport des calomniateurs et des coquins qu'a  ceux d'une soeur qui
n'est ni assez imbcile ni assez bte pour se laisser duper si
grossirement et se laisser gouverner par une personne jeune qui a plus
besoin des mes conseils que moi des siens. Je ne suis pas aveugle sur
ses dfauts, mai je les pardonne tous ds ce que l'on ne pche contre
les loix de la vertu et du bon coeur.

Elle se plaint aussi avec amertume que personne de sa famille ne vienne
la voir, que les lettres de la reine-mre soient si peu aimables.

... elle me traite comme un btard; je crois que je dois tout cela  la
Ramen, qui est encore ma mortelle ennemie. Je serais charme de voir
quelqu'un de mes parents, tant tout  fait exile des autres... mais il
ne m'est pas permis de me flatter d'un tel bonheur.

Les mois suivants se passent en plus grande tranquillit, la
correspondance de Wilhelmine et de Frdric touche de plus en plus aux
questions les plus intimes, elle met  jour les penses, les sentiments
du grand frre et de la spirituelle soeur. Tantt le roi lui envoie du
vin, des produits de sa manufacture d'toffes, son portrait, tantt la
Margrave lui fait parvenir une copie de Van-Dyk, peinte de sa propre
main. Ils entretiennent l'un l'autre de leurs thtres, de leurs
chanteurs, de leurs acteurs etc. Dans une lettre du 7 mars 1747 Frdric
crit  sa soeur; Je suis trs-fch que vous souffriez toujours.
J'espre  prsent sur le printemps, et je me flatte que la bonne saison
ramnera votre sant avec les fleurs et les feuilles. La visite de la
cour de Wurtemberg ne sera pas arrive  propos, car on n'aime gure le
grand monde lorsqu'on souffre, et la duchesse de Wurtemberg est elle
seule capable de donner la fivre et de faire venir des transports au
cerveau aux personnes les plus saines. Je vous plains de tout mon coeur
de vous voir assaillie par cette furie. Il est tonnant que ce monstre
fminin ait pu engendrer quelque chose d'aussi passable que ses
fils....

Pendant ce temps la Burghaus, accompagne de son mari, s'tait rendue en
visite  la cour impriale et y avait commenc des intrigues contre la
Margrave. La mche en fut vente  Berlin. On s'empressa d'en avertir
la Margrave et de toucher aux anciennes relations de la Burghaus et du
Margrave. Wilhelmine pourtant n'en peut rien croire encore. Elle a gard
un dernier reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de rentrer
 Bareith malade et accable de dettes. Elle crit  sa mre que la
Burghaus n'a presque plus d'influence qu'elle-mme ne la voie que de
temps en temps et qu'on ne lui parlt d'aucune affaire. De plus, d'aprs
l'avis des mdecins elle est prs de la mort: donc plus lieu de la
craindre ni de s'inquiter.

Tranquillise par cette ide la Margrave quitte Bareith au mois d'aot
pour se rendre auprs de Frdric. Le 15 elle le surprend  Potsdam, et
leur panchement mutuel ffaa les dernires traces de rancune.
Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours, assez long-temps cependant
pour laisser cicatriser certaines blessures et adoucir certaines
douleurs dont souffrait la femme dlicate, si cruellement prouve
pendant les longues annes de sa sparation de sa famille.

 son retour  Bareith au moi de septembre, elle trouve contre toute
attente la Burghaus tout  fait rtablie, et plus hautaine, plus
insolente que jamais. Impossible de savoir quelles rvlations furent
faites alors, mais il est certain que par quelque hazard la Margrave eut
vent de la conduite de son ancienne amie. Une scne clata  la suite de
laquelle la Burghaus fut bannie du chteau. Toutefois on voulut bien
encore lui assigner comme demeure l'htel de l'ambassade nouvellement
restaur et ameubli. Une lettre de la comtesse de Podewils  la Burghaus
ne nous donne gure d'explication. Je vous avoue, ma chre, que je suis
tombe de mon haut en recevant votre lettre, o vous me dites de la
manire que la Margrave vous traite; je savois bien qu'il y avait de la
froideur entre vous, mais j'tois bien loin  penser, que S. A. R.
pousst les choses  ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que
l'on change ainsi? aprs toutes les promesses, qu'elle vous a faites,
aprs vous avoir engage  ce mariage auquel vous n'auriez jamais pens
sans elle, peut-elle vous traiter de la sorte? Il me paroit impossible
que le fond de son coeur soit chang subitement; il faut absolument
qu'il y aie des gens qui la mnent.

Dans une lettre adresse au prince de Prusse la Margrave s'exprime
ainsi;... et malgr cela elle est mcontente et d'une impertinence
terrible envers moi... vous savez le misrable tat o elle se trouve,
et combien mon bon coeur et mon honneur sont engags  ne la point
abandonner... je mrite tout ce qui m'arrive  prsent: j'ai fait la
sottise, il faut la boire ... j'ai mang mon chagrin depuis trois ans,
qu'elle est marie dans l'esprance de la ramener, mais tout cela a t
sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mcontentement, je lui en ai
parl, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois qu' prsent elle repent
de n'avoir pas mieux dissimul; mais j'ai trop de preuves de son mauvais
caractre.... Dsireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver en
elle-mme, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants de son
intressante lettre du 21 fvrier montrent bien qu'elle se soumet
entirement  Frdric, qu'elle met en lui toute sa confiance. Toutes
les bonts dont vous m'avez comble jusqu'  prsent m'encouragent, mon
trs-cher frre, d'entrer avec vous dans des dtails que j'ai toujours
espr de pouvoir viter. Permettez-moi que je vous ouvre mon coeur, et
que je vous parle avec confiance et sincrit sur un sujet qui m'a caus
depuis quelques annes le plus mortel chagrin. Combien de fois ne me
suis-je pas reproch l'irrgularit de ma faon d'agir envers vous!...
Ma dernire maladie, une mort prochaine, ont augment mes rflexions. Un
mr examen sur moi-mme m'a convaincue que dans tout le cours de ma vie
je n'avais t coupable qu' l'gard d'un frre que mille raisons
devaient me rendre cher, et auquel mon coeur avait t li depuis ma
tendre jeunesse par l'amiti la plus parfaite et la plus indissoluble.
Votre gnrosit vous a fait oublier mes fautes passes, mais ne
m'empche pas d'y penser  toutes les heures du jour. Une compassion mal
place, et une trop grande faiblesse pour une personne que je me croyais
entirement attache, m'ont fait faillir. Je n'ai d'autre plaidoyer 
faire en ma faveur, et si je n'avais une confiance entire en vos
bonts, je ne me hasarderais pas  vous supplier de me tirer du
labyrinthe o je me suis si ridiculement prcipite.... J'ai fait le
fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets. Elle a perdu tout
son bien. Elle se trouve actuellement dans la plus affreuse misre, son
mari ne tirant depuis deux ans aucuns revenus de son rgiment, et
n'ayant rien de lui-mme. Le peu que je puis lui donner ne suffit pas 
beaucoup prs pour l'entretenir hors d'ici. Jugez, mon trs-cher frre,
si je puis l'abandonner dans l'tat o elle est et la renvoyer, pour
ainsi dire,  la besace, aprs l'clat que j'ai fait. Je laisse ceci 
votre dcision comme  un frre chri,  un vritable ami et comme  un
juge clair. Je remets mon honneur et ma rputation entre vos mains. Il
n'y a que vous, mon trs-cher frre, qui puissiez mettre mon esprit et
mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que son pre lui a
lgu. Elle est rsolue,  cette condition, de quitter pour jamais ce
pays. Je vous conjure  mains jointes, de m'accorder cette grce
etc.... Cet appel  l'affection et  la gnrosit de Frdric ne
pouvait manquer d'tre entendu. Elle reoit immdiatement une promesse
de secours, et la Margrave respire librement. Il lui crit le 27
fvrier.

... Vous pouvez tre persuade que je n'abuserai point de la confiance
que vous m'avez tmoigne, et que je ferai tout ce qui dpendra de moi
pour vous mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate
personne. Je ne vous demande que huit jours de temps pour voir quels
arrangements je pourrai prendre sur cette matire, et je vous le
manderai alors plus en dtail; mais vous pouvez compter que vous aurez
lieu d'tre satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire des
ingrats.... Ne trouvez donc pas mauvais, ma chre soeur, que je vous
conjure en mme temps de penser  votre sant, et d'carter, pour cet
effet, tous les penses chagrines qui en peuvent retarder l'entire
restitution.

Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: J'ai dit  Podewils
d'crire  la belle-soeur de son neveu que si elle tait rsolue de
quitter Bareith, on lui payerait les intrts de sa lgitime. Je
prvois, ma chre soeur, qu'elle a attach son dpart  cette condition,
la croyant impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment de
nouvelles prtentions.

... Ils ont obtenu un rgiment par vos grces, vous leur avez donn, de
plus, un capital que vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et
mme trop pour des gens de cette espce. Quel reproche peut-on vous
faire? Si aprs tout le gnral autrichien mange trois fois plus que son
revenu que madame en fasse de mme de son ct, ce n'est assurement pas
 vous qu'on doit l'imputer, mais au drangement de leur conduite. Vous
pouvez compter que ce que je vous dis est le jugement que porte le
public de cette affaire, et je n'ajoute ni ne retranche un mot....
Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le dpart de la Burghaus.
Elle se sent profondment pntre des plus vifs sentiments de
reconnaissance envers son frre et lui crit: Toutes vos lettres me
fournissent de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me rduisez 
des remercments ritrs qui ne peuvent que vous ennuyer. Mais vos
bonts pour moi, mon trs-cher frre, sont des sujets inpuisables, et
je puis comparer le sentiment que j'en ai  l'ternit, qu'on ne peut
dfinir.... La Burghauss compte partir d'ici au mois de mai; elle ira 
Spa, et de l  Vienne.... Maintenant si nous comparons l'esquisse
historique que nous venons d'baucher jusqu'ici sur Frdric et la
Margrave, avec le ton des Mmoires nous devons nous poser avec
tonnement cette question: Comment se fait-il que dans la dernire
partie de ses Mmoires la Margrave a pu donner  son frre une toute
autre physionomie, un caractre si peu aimable et sympathique?

La rponse est facile. Son tat maladif, ses chagrins domestiques
l'avaient aigrie. L'attitude quivoque de la cour de Bareith, ses
intrigues continuelles avec l'Autriche avaient forc Frdric  dire 
la Margrave ses quatre vrits. Les lettres taient plus rares, plus
courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus de ses projets 
la soeur, autrefois sa confidente. Elle en vint  douter de son frre.
Puis aucune membre de sa famille ne vnt la voir durant de longues
annes, elle devenait pour ainsi dire trangre  la maison paternelle.
Ses Mmoires datent prcisment de la priode qu'elle tait le plus
domine par ces sentiments d'aigreur et de dfiance, du temps de la
deuxime guerre de Silsie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut
chercher la solution de cette apparente nigme psychologique.

Quand, aprs l'intervention de Frdric, les anciennes relations
cordiales se renourent, les lettres les plus affectueuses se suivirent
les unes les autres. Frdric s'inquite avec tendresse de l'tat de la
Margrave, et Wilhelmine est pleine de soucis pour la sant de son frre.
Chaque vnement, quel qu'il soit leur parat digne d'attention. On
reste surpris de voir le Grand Roi dont la vie a t si surmene
entretenir une correspondance suivie avec sa soeur favorite. Pour elle
il sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant le
plus souvent les plus grandes questions n'offrent jamais un exemple de
platitude, ne sont jamais dpourvues d'esprit.

Il faut convenir que la Margrave tait bien  la hauteur de son frre;
rien ne lui tait tranger: elle avait touch  toutes les connaissances
qui sont du domaine de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement de
Frdric lui-mme. Dans une lettre, date du 7 octobre 1747 il en rend
l'loquent tmoignage qui voici:

... Je vous demande pardon, ma chre soeur, de ce que je mle tant de
morale dans mes lettres; c'est vous qui me sduisez. Vous avez toute
sorte d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances,
on peut vous parler coiffure, guerre, politique et vous entretenir de la
plus sublime philosophie jusqu' aux romans les plus frivoles, sans
qu'aucune de ces matires ne vous soit trangre. Je devrais vous parler
davantage de mon amiti, mais elle vous est connue, et je ne veux pas
vous ennuyer de ce qui fait le bonheur de ma vie....

S'il n'en avoit pas t ainsi, croit-on qu'il pu natre une amiti si
intime entre la Margrave et Voltaire? Ce dernier, cdant enfin aux
instances de Frdric, avoit accept une fonction fixe dans la suite du
roi. Aprs une sparation de sept ans Voltaire et la Margrave se
rencontrrent de nouveau  Berlin le 8 aot, quand Wilhelmine rendit
visite  son frre. Pendant trois mois leurs rapports journaliers--car
la Margrave ne retourna  Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre
les relations amicales d'autrefois et les amenrent  cette amiti aussi
profonde qu'inaltrable, devenue clbre  jamais. Ces jours de bonheur
s'coulrent en partie  Berlin, en partie  Potsdam. C'tait l que
Frdric avait cr son Tusculum, Sans-souci, qu'il appelait
l'Abbaye, dont il tait le suprieur. Les membres de ce couvent
moiti militaire, moiti littraire, comme le caractrisait Frdric
lui-mme parfois s'appelrent les frres monastiques ou tout
simplement les frres. Les membres du dehors avaient le titre de
diacres. Leur communaut intellectuelle et morale s'appelait
l'Eglise. L on dclarait saint tout ce qui tait condamn impie 
Rome. Wilhelmine en tait l'abbesse, et elle se sentait vraiment
rajeunie en compagnie des hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti,
Kayserlinck etc.--Mais surtout elle se lia d'troite amiti avec
Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta Berlin le coeur attrist,
ce ne fut pas sans changer avec Voltaire la promesse d'entretenir une
active correspondance.

Nous la reproduisons suivant en partie.

Voltaire  la Margrave.

... les grandes passions mnent loin, et j'aurais eu l'honneur de
suivre l'auguste soeur d'un hros  Bareith, si le plaisir de vivre
auprs de ce hros mme, ne me retenait encore  ses pieds. Votre
Altesse Royale le sait, j'aurais d partir le 15 dcembre pour la
France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que celle de Frdric le
Grand?

Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale l'ait quitte, et seules
les nouvelles de votre sant me donnent quelque consolation. On dit que
votre sant se soit amliore, que vous ayez bien support les fatigues
du voyage!... Qu'aurait donc  dsirer dans ce monde votre Altesse
Royale si votre constitution et votre sant galaient votre me et votre
beaut?

Presque le mme jour la Margrave prend aussi la plume: Je vous ai
promis, monsieur, de vous crire, et je vous tiens parole. J'espre que
notre correspondance ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et
que vous me donnerez souvent sujet de vous rpondre. Je ne vous parlerai
point de mes regrets; ce serait les renouveler. Je suis sans cesse
transporte dans votre abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est
abb m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent comme la musique
chinoise, o il y a de longues pauses qui finissent par des tons
discordans. Je crains que ma lettre ne s'en ressente: tant mieux pour
vous, monsieur; il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir
d'autant plus ceux qui font plaisir. Aprs la lecture de cette lettre,
les petits soupers vous paratront bien plus agrables. Pensez-y
quelquefois  moi, je vous en prie, et soyez persuad etc.

Elle crit le 25 dcembre la lettre intressante que voici: Soeur
Guillemette  frre Voltaire, salut; car je me compte parmi les heureux
habitans de votre abbaye, quoique je n'y sois plus, et je compte
trs-fort, si Dieu me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma
place un jour. J'ai reu votre consolante ptre. Je vous jure mon grand
juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment plus difie que celle de saint
Paul  la dame lue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui
valait l'opium, et m'empchait d'en apercevoir les beauts. La vtre a
fait un effet contraire; elle m'a tire de ma lthargie, et a remis en
mouvement mes esprits vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de
Paris, j'espre que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez me
voir ici. Apollon vint jadis se familiariser avec les mortels, et ne
ddaigna pas de se faire pasteur pour les instruire. Faites-en de mme,
monsieur; vous ne pouvez suivre de meilleur modle.... J'aime mieux
penser aux beaux esprits de Potsdam,  son abb et  ses moines.
Ressouvenez-vous quelquefois, en revanche, des absens; et comptez
toujours sur moi comme sur une vritable amie.

Le 23 janvier la Margrave crit:... Je crois que votre sjour en
Allemagne inspire dans tous les coeurs la fureur de rciter des vers. La
cour de Wurtemberg revient exprs ici pour histrioner avec nous. Le
sens Vriot nous a choisi, selon moi, la plus dtestable pice de
thtre qu'il y ait pour la versification! c'est Oreste et Pylade, de
Lamotte. J'admire les diffrentes faons de penser qu'il y a dans le
monde. Vous excluez les femmes de vos tragdies de Potsdam, et nous
voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher les hommes de celles
que nous jouons ici. N'y aurait-il pas moyen que vous puissiez nous
accomoder une de vos pices, et y donner les deux principaux rles aux
femmes? Le duc et ma fille jouent fort joliment; mais c'est tout....
Venez bientt nous voir dans notre couvent; c'est tout ce que nous
souhaitons. Saluez tous les frres qui se souviennent encore de moi, et
soyez persuad que l'abbesse de Bareith ne dsire rien tant que de
pouvoir convaincre frre Voltaire de sa parfaite estime.

De la mme le 20 avril: La pnitence que vous vous imposez a achev de
flchir mon courroux. Je n'avais pu encore oublier votre indiffrence.
Il ne fallait pas moins qu'un plerinage  Notre-Dame de Bareith pour
effacer votre pch. Frre Voltaire sera pardonn  ce prix. Il le sera
le bienvenu ici, et y trouvera des amis empresss  l'obliger et  lui
tmoigner leur estime. Je doute encore de l'accomplissement de vos
promesses. Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps rformer
la lgret franaise?...

De la mme le 12 Juin: ... Vous me flattez toujours par la promesse de
venir faire un tour ici, et lorsque je m'attends  vous voir, mes
esprances s'vanouissement.... J'ai crit au roi ce que vous me mandez
sur son sujet. Il est difficile de la connatre sans l'aimer, et sans
l'attacher  lui. Il est du nombre de ces phnomnes qui ne paraissent
tout au plus qu'une fois dans un sicle. Vous connaissez mes sentimens
pour ce cher frre; ainsi je tranche court sur ce sujet.... Je partage
mon temps entre mon corps et mon esprit: il faut bien soutenir l'un pour
conserver l'autre, car je m'aperois de plus en plus que nous ne pensons
n'agissons que selon que notre machine est monte....

De la mme le 1 novembre: Il faudrait avoir plus d'esprit et de
dlicatesse que je n'avai pour louer dignement l'ouvrage que j'ai reu
de votre part. On doit s'attendre  tout le frre Voltaire. Ce qu'il
fait de beau ne surprend plus, l'admiration depuis long-temps  succd
 la surprise. Votre pome sur la Loi naturelle m'a enchante. Tout s'y
trouve: la nouveaut du sujet, l'lvation des penses et la beaut de
la versification. Oserai-je dire? il n'y manque qu'une chose pour le
rendre parfait. Le sujet exige plus d'tendue que vous ne lui en avez
donn. La premire proposition demande surtout une plus ample
dmonstration. Permettez que je m'instruise, et que je vous fasse part
de mes doutes. Dieu, dites vous, a donn  tous les hommes la justice et
la conscience pour les avertir, comme il leur a donn ce qui leur est
ncessaire. Dieu ayant donn  l'homme la justice et la conscience, ces
deux vertus sont innes dans l'homme, et deviennent un attribut de son
tre. Il s'ensuite de toute ncessit que l'homme doit agir en
consquence, et qu'il ne saurait tre ni injuste ni sans remords, ne
pouvant combattre un instinct attach  son essence. L'exprience prouve
le contraire. Si la justice tait un attribut de notre tre, la chicane
serait bannie; les avocats mourraient de faim.... Les vertus ne sont
qu'accidentelles et relatives  la socit. L'amour-propre a donn le
jour  la justice.... Le trouble ne peut qu'enfanter la peine; la
tranquillit est mre du plaisir. Je me suis fait une tude particulire
d'approfondir le coeur humain. Je juge, par ce que je vois, de ce qui 
t. Mais je m'enfonce trop dans cette matire, et pourrais bien, comme
Icare, me voir prcipiter du haut des cieux. J'attends vos dcisions
avec impatience; je les regarderai comme des oracles. Conduisez-moi dans
le chemin de la vrit, et soyez persuad qu'il n'y en  point de plus
vidente que le dsir que j'ai de vous prouver que je suis votre sincre
amie.

Auguste 1757. Madame, mon coeur est touch plus que jamais de la bont
et de la confiance que votre altesse royale daigne me tmoigner. Comment
ne serais-je pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement
votre belle me qui vous rend malheureuse. Je me sens n pour tre
attach avec idoltrie  des esprits suprieurs et sensibles qui pensent
comme vous. Vous savez combien dans le fond j'ai toujours t attach au
roi votre frre. Plus ma vieillesse est tranquille, plus j'ai renonc 
tout, plus je me suis fait une patrie de la retraite, et plus je suis
dvou  ce roi philosophe. Je ne lui cris rien que je ne pense du fond
de mon coeur, rien que je ne croie trs-vrai; et si ma lettre parat
convenable  votre altesse royale, je la supplie de la protger auprs
de lui comme les prcdentes.

De la Margrave le 19 auguste: On ne connat ses amis que dans le
malheur. La lettre que vous m'avez crite, fait bien honneur  votre
faon de penser. Je ne saurais vous tmoigner combien je suis sensible 
votre procd. Le roi l'est autant que moi. Vous trouverez ci-joint un
billet qu'il m'a ordonn de vous remettre. Ce grand homme est toujours
le mme. Il soutient ses infortunes avec un courage et une fermet
dignes de lui.... Je ne puis vous en dire davantage; mon me est si
trouble que je ne sais ce que je fais. Mais quoi qu'il puisse arriver,
soyez persuad que je suis plus que jamais votre amie.

De la mme le 12 septembre: Votre lettre m'a sensiblement touche....
Je ne me suis jamais pique d'tre philosophe. J'ai fait mes efforts
pour le devenir. Le peu de progrs que j'ai fait m'a appris  mpriser
les grandeurs et les richesses; mais je n'ai rien trouv dans la
philosophie qui puisse gurir les plaies du coeur, que le moyen de
s'affranchir de ses maux en cessant de vivre. L'tat o je suis est pire
que la mort. Je vois le plus grand homme du sicle, mon frre, mon ami,
rduit  la plus affreuse extrmit. Je vois ma famille entire expose
aux dangers et aux prils; ma patrie dchire par d'impitoyables
ennemis; le pays o je suis, peut-tre menac de pareils malheurs. Plt
au ciel que je fusse charge toute seule des maux que je viens de vous
dcrire! je les souffrirais et avec fermet. Pardonnez-moi ce dtail.
Vous m'engagez, par la part que vous prenez  ce qui me regarde, de vous
ouvrir mon coeur. Hlas! l'espoir en est presque banni....

De la mme le 16 octobre; Accable par les maux de l'esprit et du
corps, je ne puis vous crire qu'une petite lettre. Vous en trouverez
une ci-jointe qui vous rcompensera au centuple de ma brivet. Notre
situation est toujours la mme. Un tombeau fait notre point de vue.
Quoique tout semble perdu, il nous reste des choses qu'on ne pourra nous
enlever: c'est la fermet et les sentimens du coeur....

De la mme le 27 dcembre: Si mon corps voulait se prter aux
insinuations de mon esprit, vous recevriez toutes les postes de mes
nouvelles. Je suis, me direz-vous, aussi cacochyme que vous, et
cependant j'cris. A cela je vous rponds qu'il n'y a qu'un Voltaire
dans le monde, et qu'il ne doit pas juger d'autrui par lui-mme. Voila
bien du bavardage....

Ces exemples prouvent surabondamment quelle troite et intime amiti
liait la Margrave et Voltaire. De plus elles tmoignent de la vie
contente et heureuse que la femme auguste menait aprs avoir vaincu le
profond chagrin de sa vie conjugale. Frdric l'aime tendrement, il
l'adore mme, c'est elle seule qu'il fait lire au fond de son me, et il
se montre vraiment ingnieux pour multiplier les tmoignages de son
affection. L'amiti de Voltaire survit mme  la mort de la Margrave;
jamais la moindre dissonance ne troubla leurs relations.

Wilhelmine tait l'intermdiaire, quand Voltaire par ses insolences
tomba en disgrce et avait dut quitter Berlin. C'est par ses mains que
passa la rare correspondance de Voltaire avec le roi jusqu'  ce qu'elle
eut russi  rtablir entre eux des rapports directs.

Malheureusement la sant de la Margrave allait en dclinant. Un sjour
au midi de la France et en Italie n'avait pas eu le succs attendu et
espr. De plus les vnements parurent s'accorder pour mettre le
trouble dans son me.

A peine de retour  Bareith clate la guerre de Sept Ans, et elle se
consume de soucis au sujet de son frre bien-aim.

Dans ces moments difficiles se manifeste toute la noblesse de son me.
Elle crit  Frdric: Votre sort dcidera du mien, je ne survivrai ni
 vos infortunes, ni  celles de ma maison; vous pouvez compter c'est ma
ferme rsolution.

Frdric rpond  cette sublime tendresse par un sentiment non moins
affectueux. Elle soit sa consolation et sa confiance, lui crit-il, et
sa lettre du 7 juillet 1757 prouve qu'il prend ces mots  la lettre:
Vous avez trop de bont de vous donner tant de peine pour mes affaires.
Je suis confus d'abuser si trangement de votre indulgence. Puisque, ma
chre soeur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je
vous supplie de vouloir envoyer ce M. de Mirabeau en France. Je me
chargerai volontiers de sa dpense; il pourra offrir jusqu' cinq cent
mille cus  la favorite pour la paix, et il pourrait pousser ses offres
beaucoup au del, si en-mme temps on pouvait l'engager  nous procurer
quelques avantages. Vous sentez tous les mnagements dont j'ai besoin
dans cette affaire, et combien peu j'y dois paratre; le moindre vent
qu'on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre. Je crois que votre
missaire pourrait s'adresser de mme  son parent qui est devenu
ministre, et dont le crdit augmente de jour en jour. Enfin je m'en
rapporte  vous. A qui pourrais-je mieux confier les intrts d'un pays
que je dois rendre heureux qu' une soeur que j'adore et qui, quoique
bien plus accomplie, est un autre moi-mme?... Le 13 juillet dans une
ptre de trois grandes pages Frdric ouvre son coeur  sa soeur et lui
trace un tableau dsespr de sa situation. Avant de terminer il Dit:
... Je vous demande mille pardons; je ne vous parle pendant trois
grandes pages que de mes affaires; ce serait trangement abuser de
l'amiti de tout autre. Mais, ma chre soeur, je connais votre amiti,
et je suis persuad que vous ne me voulez point de mal quand je vous
ouvre mon coeur; il est tout  vous, tant rempli des sentiments de la
plus tendre estime avec laquelle je suis....

En lui apprenant la victoire de Weissenfels, il ajoute: ... A prsent
je descendrai en paix dans la tombe, depuis que la rputation et
l'honneur de ma nation est sauv. Nous pouvons tre malheureux, mais
nous ne serons pas dshonors. Vous, ma chre soeur, ma bonne, divine et
tendre soeur, qui daignez vous intresser au sort d'un frre qui vous
adore daignez participer  ma joie. Je vous embrasse de tout mon coeur.
Adieu.... Frdric fit aussi des vers pour clbrer la soeur, et il ne
pouvait riger en son honneur un plus digne monument que dans la
strophe:

     Dans mes jours fortuns o dans ma dcadence
     Vous gotiez mon bonheur, vous pleuriez mes revers
     Quoi! Pourrais-je oublier cette amiti constante,
     Sensible, secourable, et toujours agissante,
     Qui me rcompensait des maux que j'ai soufferts?
      vous, mon seul refuge!  mon port, mon asile!
     Votre voix touffait ma douleur indocile,
     Et, fort de vos vertus, je bravais l'univers.

Wilhelmine respirait plus librement quand les messages des victoires
remportes arrivaient  l'Ermitage. Cependant les transports de joie n'y
taient point bruyants. La sant de la Margrave avait toujours t
dlicate: les souffrances des derniers mois et surtout les inquitudes
poignantes que lui causait le sort de son frre bien aim achevrent de
l'branler.

Le prince Henri qui venait de Bamberg rendre une courte visite  la
Margrave prvoyait la mort prochaine, il s'empressa d'en informer le
roi. Celui-ci rpondit aussitt: ... Ne m'tez pas, je vous conjure,
l'esprance, qui est la seule ressource des malheureux, pensez que je
suis n et lev avec ma soeur de Bareith, que ces premiers attachements
sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus vive tendresse n'a reu
la moindre altration, que nous avons des corps spars, mais que nous
n'avons qu'une me....

Et  la Margrave elle-mme il crivit: ... Je suis si plein de vous, de
vos dangers et de ma reconnaissance, que, veill comme en rve, en
prose comme en posie, votre image rgne galement dans mon esprit, et
fixe toutes mes penses. Veuille le ciel exaucer les voeux que je lui
adresse tous les jours pour votre convalescence! Cothnius (mdecin du
roi) est en chemin; je le diviniserai, s'il sauve la personne du monde
qui me tient le plus  coeur, que je respecte et vnre, et dont je suis
jusqu'au moment que je rendrai mon corps aux lments, ma trs-chre
soeur, etc.... Mais toute cette affection tait impuissante  retarder
le dnouement fatal. Dans la mme nuit,  l'heure mme o Frdric tait
surpris par l'attaque imprvue de Hochkirch, l'me de Wilhelmine
s'envola. Ses dernires penses furent pour son frre. Elle demande
qu'on mt les lettres de Frdric sur son coeur, car elle voulait les
emporter dans la tombe. Elle dfendit de faire son loge, devant son
cercueil on devait parler de la vanit de toutes les choses terrestres.
Sa dpouille mortelle devait tre inhume simplement, sans aucunes
pompes et dans un profond silence.

Tout se fit selon son dsir; seules les lettres de Frdric ne
l'accompagnrent pas dans sa dernire demeure. Elles nous sont restes
comme le tmoignage immortel de la noblesse de Wilhelmine, de son
attachement fidle qui ne se dmentit point jusqu' sa dernire heure.

La nouvelle de sa mort terrasse Frdric, un instant il parut succomber
 sa douleur. Il ne peut crire au prince Henri que ces mots: Grand
Dieu! Ma soeur de Bareith! Mais que ces mots sont profondment sentis!
Comme ils retentissent dans tout coeur sensible! Le journal de Catt,
lecteur du roi, contient des descriptions navrantes de scnes de douleur
que le roi renouvelait au souvenir de sa soeur favorite. Il crit le 17
octobre: Je le trouvai ce matin triste et les larmes aux yeux....
Jamais je ne vis tant d'affliction. On pourrait aisment multiplier les
citations analogues, qui prouvaient que la douleur de Frdric fut aussi
durable que sincre et profonde.

Comme il l'aimait! Aussi veut-il, que tout l'univers s'associe  sa
douleur. Le plus grand pote du sicle lui doit riger un monument en
vers. Il crit  Voltaire: ... il faut que toute l'Europe pleure avec
moi une vertu peu connue... il faut que tout le monde sache qu'elle est
digne de l'immortalit, est c'est  vous de l'y placer. On dit
qu'Apelles tait le seul digne de peindre Alexandre: je crois votre
plume la seule digne de rendre ce service  celle qui sera le sujet
ternel de mes larmes....

Malgr la tristesse profonde de son me Voltaire accde immdiatement au
dsir du roi. Il prouve mme une sorte de satisfaction de pouvoir dire
un dernier adieu  l'amie avec laquelle il avait t si troitement li.

Nous sommes  la fin de notre tche. Bien que le sujet soit loin d'tre
puis,--il faudrait des volumes entiers pour dpeindre la Margrave dans
sa correspondance--le rsum que nous venons de donner de sa vie de 1743
 1758 suffira pour les lecteurs de ses Mmoires.

Nous esprons avoir veill l'intrt et la sympathie du public pour la
Margrave, la femme la plus minente du XVIIIime sicle par les qualits
de son intelligence.

Nous terminons en citant un des vers dans lesquels Voltaire lui a dress
un monument immortel:

      Bareith!  vertus!  grces adores!
     Femme sans prjugs, sans vince et sans erreur,
     Quand la mort t'enleva de ces tristes contres,
     De ce sjour de sang, de rapine et de l'horreur;
           Les nations acharnes
           De leurs haines forcenes
           Suspendirent les fureurs:
           Les discordes s'arrtrent;
           Tous les peuples s'accordrent
           A t'honorer de leurs pleurs.


Typographie Fr. Stollberg, Mersebourg.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Wilhelmine Friederike
Sophie (margrave de Bayreuth) Vol. II, by Frdrique Sophie Wilhelmine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE WILHELMINE ***

***** This file should be named 27809-8.txt or 27809-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/7/8/0/27809/

Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
