The Project Gutenberg EBook of Un tuteur embarrass, by Roger Dombre

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Title: Un tuteur embarrass

Author: Roger Dombre

Release Date: January 19, 2009 [EBook #27840]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TUTEUR EMBARRASS ***




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[Transcriber's note: Roger DOMBRE (pseud. of Mme Andre SISSON ne
LIGEROT, 1859-1914), _Un tuteur embarrass_ (c. 1910)
Orthographe et ponctuation de l'original conserves]







COLLECTION MIGNON-ROMAN

N 32




UN TUTEUR

EMBARRASSE



PAR



ROGER DOMBRE





PIERRE RIVIERE

Editeur

PARIS -- 10, RUE DE MEZIERES, 10 -- PARIS







UN TUTEUR EMBARRASSE



I



J'tais morte.

Positivement et littralement morte.

La preuve, c'est que tante Germaine se mouchait avec bruit; or, elle ne
se mouche que quand elle pleure, elle ne pleure que devant le trpas;
tante Bertrande, elle, rcitait des prires funbres d'une voix
entrecoupe de sanglots, et mon oncle Valre s'criait en gmissant:

"Ma pauvre petite pupille! Elle m'a fait enrager bien souvent, mais je
la regrette quand mme; et puis, s'en aller ainsi,  quinze ans, c'est
trop tt."

Quant  moi, j'ai honte de l'avouer... j'avais envie de rire.

Pourtant, je me disais:

"Il parat bien que je suis morte, puisqu'on me pleure et me regrette;
mais alors, o donc est le bon Dieu?... Pourquoi ce jugement annonc de
mon vivant ne commence-t-il pas?"

J'avais beau me rpter:

"Je ne suis plus qu'une me; mon corps, ce petit corps mince, jadis si
remuant d'Odette d'Hristel est maintenant immobile sur mon lit
froid..." Je ne pouvais me faire  l'ide que j'avais quitt la terre.

Comment cela m'avait-il pris, de mourir? Je me le rappelais assez bien;
j'tais occupe  trier de la musique tout contre le piano, avec Robert
qui chantonnait les premires mesures des morceaux en les prenant de
mes mains.

Tout  coup, il me dit:

-- Tu es ple, Odette, est-ce que tu souffres?

-- Pas du tout, rpliquai-je. Quelle ide! Je ne me suis jamais mieux
porte.

Mais aussitt, je sentis un grand trouble en moi; un malaise
indfinissable, comme celui qui prcde la syncope.

Cela ne me faisait pas prcisment mal, seulement un froid me gagnait
les veines, en commenant par les extrmits; tout tournait sous mes
yeux, et mes jambes devenaient molles.

J'entendis Robert qui s'criait, plein d'angoisse:

"Mon Dieu!... Odette se trouve mal."

Et je le sentis qui me prenait dans ses bras, ses grands bras robustes
o je me savais en sret.

Ensuite, il y a comme un voile sur mes souvenirs. J'ai d demeurer
vanouie tout  fait, quelque temps; la facult d'entendre m'est
revenue je ne sais trop quand, mais non celle de parler; ni de me
mouvoir.

La voix de notre docteur, M. Mrentier, frappa mon oreille, au milieu
des exclamations de mes tantes.

-- C'est une embolie, prononait avec ampleur cet homme clbre dont je
me suis souvent moque, de mon vivant. La mort a d tre instantane,
ce qui a vit  la chre enfant de grandes souffrances; mais ce cas
est assez rare dans un ge aussi tendre.

"En effet, pensai-je, prte  pleurer sur moi-mme, je m'en vais  la
fleur de mon printemps; c'est peut-tre trs potique, mais la vie ne
m'ennuyait pas encore et je n'aurais pas t fche d'en jouir quelques
annes de plus."

"Pourvu qu'on ne m'enterre pas trop vite! me dis-je aussi; car enfin,
je dois tre morte, puisque tous l'affirment, mais moi, je n'en suis
pas trs sre."

Quelque chose en moi protestait contre cette affirmation.

Je n'avais pas eu d'agonie, d'abord, et cela me paraissait trop beau de
m'en aller si doucement dans l'autre monde; "en gondole" dirait Gui.

Ensuite, j'appartenais encore trop  la terre, puisque j'entendais ceux
qui me parlaient; enfin, je n'tais pas juge.

Non que le jugement me ft grand'peur...

Mon Dieu! je n'avais pas pch... grivement, sinon souventes fois.

Je m'examinais comme lorsque j'allais  confesse, trs grave, avec, de
temps  autre, une petite envie de rire au souvenir de certaines
fredaines.

Mais, j'avais confiance en la misricorde divine; pour me donner du
courage, je me comparais mentalement  tous les grands sclrats
connus: Ravachol, Nron, Balthazar, Cartouche, Troppmann, Vacher,
Domitien, Marat et Robespierre.

Tout ce monde-l formait dans ma pauvre tte une salade plutt...
rassurante.

"Seulement, pensai-je, ces gens ont sans doute des circonstances
attnuantes  leur appoint; les uns ont reu une ducation cynique ou
pas du tout d'ducation; les autres ont t entrans par de mauvais
exemples, par des tempraments exceptionnels, par l'hrdit.

Moi, quelles excuses puis-je invoquer? Eleve, choye, gte par de
bons parents que j'ai perdus trop tt, j'ai t remise aux mains de mon
oncle Samozane, la crme des tuteurs, homme absolument inoffensif, tout
livr  l'innocente manie de la phrnologie, et qui me laisse  peu
prs faire ce que je veux et ne me gronde presque jamais.

Et pourtant!... il y aurait tant lieu de me gronder! J'aime moins sa
femme, tante Germaine, qui se croit oblige de m'abreuver de nombreux
sermons et dont l'esprit est quelque peu troit; j'aime encore moins sa
soeur, tante Bertrande, qui possde, amplifis, les mmes travers.

Je tyrannise tant que je peux, leurs filles et nices, mes cousines
Blanche et Jeanne.

Quant  mon cousin Robert, je n'ai rien  dire sur lui; c'est la
perfection de la perfection, et si jamais il m'exaspre, c'est
justement parce que je ne peux pas lui trouver un travers, un dfaut.

Son frre cadet, Gui ou Guillaume (que je me plais  appeler Guimauve 
cause de la couleur violette de ses yeux), est un si bon garon, si
fou, si amusant, que je regrettais de quitter ce monde rien qu' cause
de lui.

Mais revenons  ma mort.

Toujours, j'entendais la voix de mes tantes, murmurer, gmissantes:

"Du fond de l'abme, j'ai cri vers vous, Seigneur, Seigneur!..."

Je ne voyais toujours rien surgir devant moi; devant mon me,
devrais-je dire.

"Le bon Dieu finira bien par venir, pensai-je; mon stage va tre
termin et, aprs un court jugement, j'irai certainement en purgatoire.
A moins qu'on ne m'ait oublie, ou que Saint Pierre ait tellement 
faire!"



"Et lux perpetua luceat eis..."



"Je dois tre affreuse sur mon lit de mort, me disais-je encore."

Cette ide ne laissait pas que de m'inquiter beaucoup; que devaient
penser tous ceux qui m'ont connue... gentille? Il n'y a pas  poser
pour la modestie: je sais bien que je ne fais pas peur... Oui, que
devaient-ils penser? Robert surtout, ce cher Robert dont les yeux
profonds s'attachaient si souvent avec une indulgente affection, sur le
minois rieur de cette folle d'Odette?

On m'avait habille, je le savais, toute de blanc, comme une fiance ou
une premire communiante; sans doute avec ma robe de crpe de Chine que
j'avais mise pour le bal blanc de Mme de Boutrilles et qui, au dire de
mes cousins, m'allait si bien.

Bon! voil que j'avais des penses de vanit jusque par-del la tombe!

Il y avait un va et vient autour de mon lit funbre; des gens
s'approchaient de moi, me baisant au front, s'apitoyant...

Puisque le bon Dieu tardait tant  me juger et que j'avais fait et
refait mon examen de conscience, je pouvais bien m'amuser  couter ce
qu'on disait d'Odette d'Hristel, dcde tout frachement dans la
seizime anne de son ge.

Je me suis instruite trs utilement. Mais, procdons par ordre.

L'oncle Valre, d'un ton triste:

"J'avais toujours dit que cette petite tait en dehors du commun des
mortels; outre la bosse de l'excentricit, elle avait celle..."

Je ne pus savoir la suite, tante Germaine interrompant le tuteur:

"Que Dieu lui pardonne ses fautes,  la chre enfant, car elle a
beaucoup pch! Nous en a-t-elle fait des misres, la pauvre mignonne,
avec ses ides saugrenues, depuis bientt six ans qu'elle vit avec
nous!"

"Oui, a ripost tante Bertrande, mais elle va bien nous manquer, et la
maison nous paratra fort triste; elle l'gayait tellement!

Le jour o je sentirai mon rhumatisme, qui me le fera oublier en me
racontant de drles d'histoires?"

Avouez qu'ici le regret que j'inspirais tait un tantinet goste.

Blanche treignit mes mains froides et, sanglotant, ne put que rpter:

"Odette! pauvre Odette!"

Sa soeur Jeanne, que j'aime moins, se pencha sur moi et, dans un
souffle moins dsol, pronona trs bas:

"Cousinette, ta mort nous laisse riches; je pourrai pouser M. de
Grandflair... Merci."

Ces paroles me rendaient rveuse.

Au fait, j'tais riche. Riche et mineure, je n'avais pas crit de
testament: mes biens revenaient donc tout naturellement  mes parents
les plus proches, les Samozane.

Est-ce que cela n'allait pas attnuer de beaucoup leur regret de me
perdre?

Bah! Je m'en voulus pour cette ide injurieuse, dplace, et je dressai
de nouveau l'oreille.

Un grand fracas retentit dans ma chambre... mortuaire, et je devinai
Gui, Guimauve, mon bon camarade, le complice accoutum de mes fredaines.

"Que me dit-on? Odette! Morte! C'est impossible! Ce matin, quand je
suis parti pour le collge, elle allait comme un charme.

"Eh! oui, soupira tante Bertrande, mais cela est survenu subitement.
Regarde-la, la pauvre chrie; elle n'a pas souffert. Ne dirait-on pas
qu'elle dort?

"Absolument, rpondit Gui dans un grand sanglot, et c'est  se demander
si...

"Ah! Nnette, je t'aimais bien va, en dpit de nos frquentes disputes.
Ah! comme tu vas me manquer!"

Puis, changeant soudain de ton, anxieux:

"Et Robert, comment supporte-t-il cela? dit le grand fou en se mouchant
bruyamment.

"Pauvre frre, le voil veuf de sa petite fiance!"

Sa petite fiance?

Il me sembla que je bondissais; o Gui prenait-il cela?

Jamais il n'a t question d'avenir entre Robert et moi, et je crois
que si ses parents et lui ont... avaient, plutt, des vues sur ma
personne, ils auraient pu m'en instruire.

Certes, j'aime bien Robert; je l'admire mme, comme un grand frre trs
an (il a dix ans de plus que moi) et trs srieux; mais, il ne m'est
jamais venu  l'ide...

Robert, au fait, comment n'tait-il pas l  pleurer et  prier au pied
de mon lit funbre?

L'oublieux! L'indiffrent!

Son absence m'offusqua et je lui en voulus beaucoup... Je lui en veux
encore  l'heure qu'il est.

Ne manquait-il pas  tous ses devoirs?

Mon oncle, lui, pouvait avoir affaire ailleurs; mes tantes aussi,
appeles au dehors par les amis  recevoir, les ordres  donner
relativement  mes funrailles; mais Jeanne et Blanche grenaient leur
chapelet auprs de moi et Gui ne quittait pas mon chevet o il se
lamentait tout haut.

Que faisait donc Robert?

Peu  peu, un grand silence se fit dans la pice; sans doute, on
m'avait assez pleure, on respirait un brin. Je profitai de ce rpit
pour rciter un psaume pour le repos de ma pauvre me, m'tonnant
toujours de demeurer entre ciel et terre sans m'arrter nulle part, ni
apercevoir l'ombre mme d'un juge.

Soudain un pas, dans le lointain de la maison, fit gmir l'escalier.

Comme j'avais l'oue fine, alors!

-- Voil enfin Robert! pensai-je.

Mais non, le pas se rapprochait, non lger et harmonieux, comme celui
de mon cousin, mais lourd et ingal.

C'tait Miss Hangora, bientt suivie de son insparable Mlle Dapremont
que je ne puis souffrir.

En ce moment, toutefois, sur le point de paratre devant Dieu,
j'essayai de l'aimer de tout mon coeur.

Ah! bien oui! vous allez voir si cela m'tait facile!

Elles se rpandirent d'abord, toutes les deux, en clameurs nervantes
et en dolances sur la pauvre Odette:

"Une si charmante fille! qui avait tant d'esprit! des yeux si
espigles! la rplique si vive!"

Ici, galement, les regrets manquaient de chaleur; il me semble qu'on
pouvait bien m'aimer et me pleurer pour des raisons plus srieuses,
pour au moins les quelques qualits morales que je me flatte de
possder.

Miss Hangora s'approcha de mon corps et dclara que j'tais "une
dlicheusse petite morte; un peu plotte, voil tout, et pas du tout
effrayante."

Au fond de moi-mme, je lui sus gr de se montrer si expansive et de
m'apprendre, sans le vouloir, que je ne faisais pas peur.

Puis, ces demoiselles s'assirent auprs de mes cousines et tentrent de
les consoler, ce qui ne fut pas difficile, avec des natures aussi
superficielles que Blanche et Jeanne.

"Porterez-vous longtemps le deuil? Le noir ira bien  votre teint,
faisait remarquer Mlle Dapremont; faites-vous fabriquer un toquet de
soie noire par Crespin, Jeanne, car le crpe ne se prend pas pour une
cousine.

"Presque une soeur... murmura la voix dolente de ma cousine."

"Oui; mais on rserve le crpe pour des parents plus proches;
autrement, ma chre, il n'y aurait plus de diffrence; n'est-ce pas,
Blanche!"

Blanche acquiesa faiblement.

Tante Bertrande rentra, affaire, et exposa la manire par laquelle on
comptait m'enterrer.

Je compris que l'on ferait bien les choses et que mon tuteur ne
regardait pas  la dpense.

Des domestiques entrrent aussi, apportant des fleurs.

Ma vieille bonne, Euphranie, tait plonge dans la dsolation; ses
larmes ruisselaient bruyamment et elle faisait toucher  mes mains
inertes son chapelet de bois pour conserver, disait-elle, "une relique"
de Mademoiselle. Tout comme si j'tais morte en odeur de saintet.

Les jeunes filles profitrent, pour quitter la chambre un instant, de
l'arrive de la brave servante qui voulait "me veiller" au moins une
heure.

Pauvre vieille! elle commena par prier, puis, s'assoupit, puis ronfla
et ne s'veilla que lorsque Gertrude vint s'asseoir  ct d'elle.

Alors, elles conversrent.

Bien entendu, je fis le sujet de leur entretien.

"Si la pauvre mignonne avait vcu, disait le cordon-bleu de la famille
Samozane, elle serait devenue la bru de son tuteur et la femme de M.
Robert."

Il y eut un silence. Euphranie reprit:

"C'est un beau parti qui chappe  M. Robert; la petite mignonne aurait
eu sept cent mille francs de dot."

"Il doit tre bien marri, M'sieur Robert.

"Y a de quoi, avouez-le. Nos matres n'ont pas de fortune, qu'il
parat, et la jeune famille ne sera pas d'un casement facile.

"A prsent, tout est chang: nos demoiselles sont dotes, et quant 
nos jeunes Messieurs...

"Monsieur Gui est un tantinet paresseux, mais si bon garon, si
amusant, qu'il trouvera facilement une femme pour s'pouser avec lui.

"Monsieur Robert, on ne sait que dire sur lui. Il arrivera  tout ce
qu'il voudra; mais c'est un artiste, un indpendant, comme ils disent,
et il lui aurait fallu une petite demoiselle comme Mlle Odette pour lui
apporter la fortune.

"Aussi, avait-il jet son dvolu sur elle.

"Lui ou ses parents, on ne sait pas," conclut Euphranie  laquelle
j'aurais volontiers arrach les yeux car elle m'arrachait, elle, mes
illusions.

Ainsi, tout le monde me fianait donc  ce Robert qui ne venait pas me
pleurer, lui, et que j'avais eu la sottise de tant admirer, moi?

C'tait exasprant, en vrit, et il me tardait de disparatre tout 
fait de ce monde, dont je n'entrevoyais que trop,  prsent, la
cupidit et la petitesse.

"Tout  l'heure je m'en irai, pensai-je, et ce sera bien temps; on me
dposera entre quatre planches; puis dans le caveau des Hristel, et..."

Mais un petit frisson me prit:

"Eh! quoi! demain, ou aprs-demain, au lieu de me rveiller le matin
sous mes rideaux de soie ple caresss par le soleil levant, entre des
murailles tendues d'toffes veloutes, dans une jolie chambre parfume
et riante, je me trouverai  plusieurs pieds sous terre au milieu d'une
froide humidit!...

"Au lieu de ces bottes de fleurs qui embaument, j'aurai les parois
rudes d'un cercueil!..."

Mon frisson s'accentua au point que je m'criai, en moi-mme:

"Mais, ai-je bien rellement trpass?"

Et aussitt, dans ma mmoire flottante, s'veilla l'histoire touchante
de la fille de Jare:

"Cette enfant n'est point morte, elle n'est qu'endormie!"

Grand Dieu! si quelqu'un avait la bonne inspiration de prononcer cette
parole.

Un mdecin un peu intelligent!... Si Robert seulement daignait
approcher de mon lit!... Lui qui voyait tout, devinait tout...

Si ma bonne Euphranie avait la charitable ide de me verser une carafe
d'eau sur la tte, srement cela me remettrait!

Car, plus le temps s'coulait, plus je me sentais revivre, sortir de la
lthargie qui paralysait mes membres et enchanait ma langue avec les
battements de mon coeur.

Les deux servantes se rendormaient, sourdes  tout appel; dans la
chambre assombrie par l'approche de la nuit, flottait un bruit
insaisissable, comme un frlement de fantmes, d, peut-tre, au
vacillement lger des flammes des cierges ou au souffle de la brise, 
peine sensible, qui soulevait imperceptiblement les rideaux.

Mais, une intense frayeur me venait de ne pouvoir manifester jamais la
vie qui se rveillait en moi.

Alors, qu'adviendrait-il? On m'enterrerait vivante, et je ne serais pas
la premire victime d'une semblable erreur.

"Si seulement, on avait l'ide de me brler la plante des pieds,
pensai-je, ou celle de me tter le pouls; je suis sre que mon coeur
bat de nouveau!

Aprs tout, si laid que soit le monde, je ne suis pas fche d'y
rentrer... Je comprends maintenant pourquoi je ne paraissais pas devant
Dieu et pourquoi le jugement tait si long  arriver.

J'ouvris les yeux et regardai autour de moi: le jour mourait doucement;
dans la chemine, plus de bches, mais des cendres encore roses qui
envoyaient un peu de chaleur dans l'appartement, malgr la fentre
reste entr'ouverte.

Je souris  tout cela.

Le plus press, pour le moment, tait de changer la position de ma
pauvre tte vritablement ankylose depuis tant d'heures qu'elle
reposait, immobile, sur l'oreiller; mais, sans aide, je ne pouvais
encore me mouvoir.

-- Euphranie! Gertude! prononai-je, mais si bas, qu'un double
ronflement sonore me rpondit seul.

Je rassemblai mes forces et tentai de remuer; un vertige allant jusqu'
la souffrance me cloua de nouveau sur mon lit.

L'impatience me prit: c'tait bon signe.

"O est mon mouchoir? me demandai-je; on l'a inond d'eau de Cologne,
et si je pouvais aspirer ce parfum, il me semble que cela me ferait du
bien. Euphranie! Gertrude! vieilles sorcires! ne voulez-vous me venir
en aide?"

Ma voix reprenait un peu de force; mais, comment me faire entendre de
ces deux commres que le bruit du canon ne pourrait mme rveiller?

"C'est bien, me dis-je, on se passera d'elles, et je vais leur jouer un
bon tour. Quand elles rouvriront les yeux, la morte aura fui pour
apparatre, telle que la statue du Commandeur, dans l'appartement o ma
chre famille suppute peut-tre ce que va lui rapporter mon trpas."



II



Si Mlle Odette d'Hristel, alors qu'elle tait en lthargie, crise qui
ne devait pas se renouveler pour elle, avait eu le don d'ubiquit, au
lieu d'accuser son cousin Robert d'indiffrence, elle aurait t
touche profondment de son chagrin.

Afin d'chapper  l'indiscrte curiosit des allants et des venants, il
s'tait rfugi dans sa chambre, dont l'ombre propice cachait l'atroce
douleur qui bouleversait ses traits.

Odette, morte!

Etait-ce possible? l'enfant qu'il chrissait  l'gal de ses soeurs,
plus peut-tre ou, du moins, d'une faon diffrente; le tyran si clin
parfois, si amusant d'autres fois, que l'on adorait quand mme?

Morte, comme cela, sans bruit, sans clat, ainsi qu'un bb qui
s'endort?

Et il ne la verrait plus; tout  l'heure, on le mettrait dans le
cercueil, ce charmant petit corps, si joli, si fin, que le trpas ne
dfigurait point; et, peu  peu, le souvenir de sa grce et de sa
gentillesse s'effacerait de la maison.

Chez les Samozane, tous aimaient Odette, c'tait vrai; mais, seul,
Robert comprenait cette dlicieuse nature d'enfant gte et savait la
faire plier.

Il souffrait cruellement; il lui semblait que le soleil avait disparu
de son horizon, et il s'tonnait lui-mme que cette perte le torturt 
ce point.

Car, qui connaissait, mieux que lui, la beaut de cette petite me
dlicate et nerveuse, vite cabre et si tendre, une fois soumise?

A prsent qu'elle n'tait plus, il ne voulait se rappeler que sa
tendresse, oubliant ses fautes et ses caprices passs.

Il et donn tout ce qu'il possdait pour revoir cette jolie moue
qu'elle mettait si souvent sur ses lvres roses, promptes  la riposte
et aussi  la bouderie; pour l'entendre se fcher et mme trpigner un
peu.

N'tait-elle pas exquise jusque dans ses petites colres? Certes, il y
aurait eu quelques retouches  faire en cette jeune fille, afin qu'elle
passt pour une beaut accomplie; mais combien elle tait gentille et
douce  regarder, mme sur son lit de mort, avec sa bouche close et les
lignes pures de son fin visage!

Un certain vacarme qui se produisit dans la maison, fit tressaillir
Robert.

-- Mon Dieu! pensa-t-il, en fronant le sourcil, ne peuvent-ils donc
respecter le dernier sommeil de notre pauvre chrie? Qu'est-ce qu'ils
peuvent avoir  s'agiter ainsi?

Il n'eut pas le temps de s'en enqurir; une main hsitante entr'ouvrait
la porte, et un rire lger, discret, effleurait son oreille.

Ce rire ressemblait  celui d'Odette; ce n'tait pourtant pas le rire
d'un spectre... Mais, tait-ce la morte qui le produisait?

Robert crut devenir fou, quand une petite voix, mal assure, mais douce
et frache, pronona prs de lui:

-- Je ne voudrais pas te faire peur, Robert, mais je viens te dire
que... que je ne suis pas du tout morte. On s'est tromp: je dormais
seulement.

Homme de sang-froid et d'intelligence prompte, Robert Samozane avait
dj compris.

Debout, trs ple, il tendait les bras  la jolie revenante qui s'y
tait blottie, contente de le revoir, contente de revivre, quoique un
peu faible encore.

Une grande, une intense motion faisait battre,  coups prcipits, ce
coeur contre lequel se pressait la ressuscite; et, tout bas, Robert
remerciait Dieu qui lui rendait sa petite amie.

Soudain, Odette s'arracha des bras qui l'enserraient et, regardant son
grand cousin avec une surprise nuance de malice:

-- Comme tu as l'air troubl!... Et tes yeux sont mouills! Toi,
Robert, toi!...

-- Dame! on te croyait morte...

-- Et l'on me pleurait! Que c'est gentil! J'en vaux donc la peine! Si
tu savais comme cela me fait plaisir!

-- Pourquoi?

-- Si tu avais t mort, seulement pendant cinq ou six heures, tu
saurais qu'on prend de l'exprience en cette... absence, et que cela
vous vieillit.

-- Pas physiquement, au moins, dit Robert en souriant; tu as toujours
ta gentille petite frimousse mutine.

-- Ah! oui, parlons-en: elle doit tre jolie, ma tte... Mais, cela
s'arrangera. Je vais te faire un aveu, Robert: je meurs de faim.

-- On va te servir tout de suite, mignonne, rpondit le jeune homme en
entranant la fillette vers la porte. Qu'il fera bon te regarder manger!

Puis il s'arrta, pris d'inquitude.

-- Mais,  propos; et les autres?... Savent-ils?

-- Ma rsurrection? Certainement, j'ai commenc par eux.

-- Tu as d leur faire une frayeur!...

-- Un peu; mais, je suis bonne et j'y ai mis des formes. Voil:
Euphranie et Gertrude ronflaient en me gardant avec vigilance... Si je
n'avais eu que leurs prires pour le repos de mon me, je risquerais
fort de m'terniser en purgatoire; mais tu vois que les prires
n'taient pas ncessaires. Depuis quelques minutes, je me sentais des
fourmillements dans les membres et je doutais de mon trpas; puis, le
ronflement des deux servantes m'agaait. Ensuite, j'ai pu remuer un
doigt, puis le bras, et surtout ma pauvre tte endolorie. Ca n'a pas
t comme sur des roulettes, tu le penses.

-- Ne plaisante pas, Odette.

-- Tu aimes mieux me voir pleurer sur mon sort? Que nenni! Je ne suis
pas fche d'tre revenue parmi vous.

-- Enfin, tu as secou ou appel les deux servantes?

-- Pas du tout; elles dormaient trop bien. Je me suis leve... J'ai
couru au salon o mes cousines discouraient encore avec Miss Hangora et
Mlle Dapremont, au lieu d'crire les adresses destines aux billets de
faire-part...

-- Tais-toi, ne parle pas de cela!

-- Pourquoi? Ils serviront pour une autre fois, voil tout, fit Odette
avec srnit.

Ces jeunes personnes parlaient de moi, et jamais je ne me suis autant
flicite d'avoir appris l'anglais, car, elles faisaient mon oraison
funbre dans la langue de Shakespeare...

-- Et ton loge, sans doute?

-- Pas absolument; on prtendait que, "de mon vivant", j'tais souvent
hargneuse. Est-ce vrai, cela, mon Robert?

-- Eh! eh!... il y a du vrai.

-- Mais ce n'tait pas le moment de me bcher, n'est-ce pas, pendant
que mon cadavre gisait  deux pas de l?

Ne frissonne pas, Robert, ajouta la douce enfant en lui pressant la
main avec force, puisque ce cadavre est revenu  la vie.

Mais laisse-moi achever. Comme elles parlaient ainsi, j'entrai dans le
salon, telle que tu me vois, avec cette robe blanche, et je dis
tranquillement:

-- C'est cela, ne vous gnez pas, mes petits enfants; cassez du sucre
sur ma tte...

-- Elles ne se sont pas vanouies de peur ou de saisissement?

-- Si; pas toutes, du moins: Mlle Dapremont et Blanche; les deux autres
les ont secourues en m'invectivant.

-- Pourquoi?

-- Dame! Elles se figuraient que je leur avais offert une petite
comdie, que je me moquais d'elles.

-- Mais, tu les en as dissuades?

-- Pas le moins du monde; j'ai laiss Jeanne et Miss Hangora jouer du
flacon sous le nez de leurs compagnes, et je suis alle trouver mon
oncle.

-- Qu'a dit ce cher pre?

-- Lui, tu le sais, ne s'tonne jamais de rien. Il a mis son lorgnon,
m'a regarde, coute, et a conclu:

"Aussi, cela me surprenait trop de te voir mourir  quinze ans, quand
les protubrances de ton crne affirmaient..."

L-dessus, je me suis sauve chez mes tantes. J'ai eu la dlicatesse de
me faire annoncer par Philibert que j'ai rencontr dans le corridor, et
qui a fait force signes de croix  ma vue. En deux mots, je l'ai mis au
courant de ma rsurrection et, prcde par ce brave serviteur, j'ai pu
faire une entre correcte chez ta mre.

Souriant, mais encore un peu ple, Robert Samozane coutait la mignonne
enfant conter son pope.

-- C'est pour le coup qu'on va m'accuser d'tre excentrique et
encombrante! reprit Odette en secouant la tte; et pourtant, avoue
qu'il n'y a pas de ma faute, je ne pouvais prvoir ce qui est arriv;
je n'ai rien fait pour provoquer cette lthargie.

-- Non, chrie, j'tais l et tu m'as assez effray.

-- D'autant plus que je n'ai pas coutume de m'vanouir comme une poule
mouille.

-- Mais, tu mourais de faim, tout  l'heure, mignonne? Viens  la salle
 manger, ou chez toi; on te servira...

-- Non, non, pas chez moi. Mon lit me laisse de trop dsagrables
souvenirs; j'ai besoin de remuer, de chanter, de voir des visages amis.

-- Alors, suis-moi.

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit si violemment qu'Odette en
fut heurte, et Gui entra, trs rouge, effar mais joyeux.

-- Que m'apprend-on? Elle n'est pas morte?

-- Non, puisque la voil. Tiens, embrasse-la, frre, rpliqua gaiement
Robert en poussant sa cousine vers le jeune homme.

Odette tendit sa joue qui reut un baiser sonore.

Gui respira, soulag.

-- Ca fait du bien d'embrasser un si mignon revenant, s'cria-t-il, et
j'aime mieux a que de larmoyer sur lui comme tout  l'heure.

-- O donc tais-tu quand j'ai ressuscit? demanda Mlle d'Hristel.

-- A travailler pour toi, ma chre; je commandais quelques couronnes
mirifiques qu'il va falloir aller dcommander.

-- Ce qui fera faire la grimace aux fleuristes.

-- Ca, je m'en moque! En route, j'ai rencontr plusieurs personnes
auxquelles, d'un air navr, tu le devines, j'ai appris le malheur.

-- C'est trs contrariant, cela, fit Odette, une moue aux lvres; je
vais tre oblige de prsenter des excuses  tout ce monde-l... Aussi,
pourquoi se pressait-on autant de m'enterrer?

-- Peu importe ce qu'on croira et dira, chrie, pronona Robert de sa
voix chaude et grave; l'essentiel est que tu nous sois rendue, et que
tu te portes bien... Montre-moi ta frimousse.

Obissante, Odette leva vers le jeune homme son joli visage pli mais
plein de vie; puis, impatiente, elle s'cria:

-- Eh bien! quand tu m'auras assez regarde, tu m'enverras dner,
j'imagine. Faut-il te rpter que j'ai faim?

-- Tant mieux, mignonne! l'apptit et ton impatience revenue sont
d'heureux signes de sant.

Le bruit s'tait promptement rpandu dans la maison qu'habitait la
famille Samozane, au deuxime tage, rue Spontini, que la jeune
trpasse, prte  tre enterre, avait repris non seulement la vie,
mais son entrain habituel.

Peu s'en fallut que l'appartement ne se vt assiger par les curieux.
Mais, Mme Samozane consigna sa porte, et chacun en fut pour ses frais.

On envoya seulement des "petits bleus" au docteur et aux amis qui
avaient t prvenus de l'accident, puis on retira la dclaration de
dcs qui avait t faite  la mairie.

-- Que d'embarras nous cause cette petite fille! murmurait l'oncle
Valre en se mettant  table, tardivement, ce soir-l,  ct de sa
nice qu'il regardait affectueusement et malicieusement.

-- Pauvre oncle! riposta Odette; dire que vous vous voyiez dj si bien
dcharg de tous vos soucis de tutelle, et voil que la pupille vous
reste pour compte!

-- Tche seulement de ne pas nous procurer deux alertes semblables;
c'est assez d'une fois, dit M. Samozane en plongeant sa cuillre dans
son potage.

-- Je m'en tiendrai l, je pense, fit Odette.

Gui ayant rclam un sujet d'entretien plus gai, la conversation prit
un autre tour; puis, bris d'motion, chacun eut hte de se retirer
chez soi, sauf peut-tre Odette qui, sans vouloir l'avouer, redoutait
l'heure du sommeil.

"Si, cette fois encore, j'allais ne pas me rveiller!" se disait-elle.

Robert pntra sa pense et insinua  ses soeurs de coucher dans
l'appartement de Mlle d'Hristel, ce qu'elles firent avec une bonne
grce suffisante.



III



"Ce n'tait rien du tout, en somme, que ce petit accident, cette
lthargie qui n'a pas dur vingt-quatre heures; c'est arriv  bien
d'autres qu' moi... Et cependant, je sens que cela a chang quelque
chose  mon caractre. Certes, je n'ai jamais eu la prtention de
passer pour un ange; d'abord, je ne voudrais pas tre un ange, cela
m'obligerait  trop veiller sur mes paroles et sur mes actes.

"Eh! bien, depuis ma... maladie d'une demi-journe, je suis devenue
pire, fantasque, grincheuse, et je me sens mal dispose  l'gard du
genre humain en gnral et de ma famille en particulier.

D'abord il m'est dsagrable que l'on me parle sans cesse de mon...
accident.

Quand je dis sans cesse, c'est un peu exagr, car je ne vois pas des
visiteurs toute la journe, et j'ai dclar  mon _entourage_ que
c'tait chose enterre.

Il n'y a ici que ce sclrat de Guimauve pour me plaisanter encore
l-dessus, malgr ma dfense; mais, il le fait si drlement et il est
tellement en contradiction avec toutes les dfenses, que je lui
pardonne et fais la sourde oreille.

Je parle des trangers, des amis... ou ennemis, qui viennent voir tante
Samozane.

"Et cette chre petite ressuscite, ne pourrons-nous la voir? Nous
sommes venus spcialement pour la fliciter."

Or, parce que je suis la nice de mon oncle et de ma tante, et parce
que j'ai reu une bonne ducation, me voil oblige d'entrer au salon,
la bouche en coeur et le regard ingnu, de me laisser embrasser la main
et de rpondre le plus aimablement que je le peux aux questions qu'on
me pose.

Et je sens que, malgr moi, je fais la tte d'une petite fille qu'on
envoie coucher sans dessert; ou bien je suis froide, froide  glacer
une crme.

J'ai souvent constat que c'est trs gnant d'avoir reu une bonne
ducation et d'tre la fille de ses parents; a vous oblige  vous
montrer toujours suave et bien leve, quand on aurait envie de
dcocher une vrit!

Ce n'est tout de mme pas sans plaisir que je me retrouve vivante aprs
mon alerte, dans ce home qui m'est cher en dpit des vicissitudes qui
m'y assigent actuellement.

Il me semble que je n'ai jamais trouv ma chambre si gentille; jaune
paille, ce qui sied  une brune; des bibelots  la diable, un peu
partout; le bon Dieu suspendu  mon chevet; mes robes en face, dans le
cabinet; ma chemine  gauche, recouverte de peluche;  l'oppos
l'armoire  glace... avec laquelle je me rencontre souvent sans grande
rpugnance, il faut l'avouer.

J'ai toujours t enthousiaste du beau et mme du joli; je ne suis pas
belle, (moi qui aurais tant voulu tre Mme Rcamier!) mais je ne suis
pas laide... surtout quand je ne me relve pas d'un lit mortuaire.

Je mets, de prfrence, ce qui flatte mon visage, et fait ressortir ma
taille, dsobissant en cela carrment  tante Germaine qui me rpte
cinq fois par semaine:

"Tu ne dois pas aimer ta beaut ni t'en servir pour t'attirer des
hommages."

D'abord, m'attirer des hommages, il faut tre dans les circonstances
voulues pour cela. Jusqu' prsent, si j'avais crit ma vie, ce serait
une histoire difiante  l'usage de la jeunesse; dsormais... ou plutt
l'hiver prochain, aussitt que j'aurai dix-sept ans, on m'exhibera dans
les salons.

Je crois que cela m'amusera, et ce sera bien le diable si je ne rcolte
par deux ou trois pauvres petits compliments par soire.

Ici, pour m'en faire, il n'y a personne, tant on craint de m'induire en
tentation de vanit.

L'oncle Valre ne consulte que les protubrances de mon crne, qui n'en
a gure, du reste.

Tante Germaine me prche le dtachement de tout.

Tante Bertrande me rpte que j'aurais pu tre beaucoup mieux.

Jeanne me dnigre chaque fois qu'elle en trouve l'occasion.

Blanche me fait remarquer qu'il vaudrait mieux pour moi tre blonde.

Guimauve me rit au nez quand il me trouve dcoiffe, ce qui n'est pas
rare.

Et Robert, le grave Robert, a un petit sourire ironique lorsqu'il me
voit donner un regard... furtif ou prolong, au miroir.

Seule, ma vieille bonne Euphranie tmoigne une admiration sans bornes
pour ma personne.

Mais voil, je me mfie de son apprciation.

N'empche que je suis satisfaite de sortir de l'preuve aussi frache
que par le pass, et avec trente-deux dents toujours; trente-deux dents
bien blanches et bien alignes.

Ca ne m'a pas absolument surprise de me retrouver de ce monde, ni
tonne, ni ahurie; la crise a si peu dur!

Dieu du ciel et de la terre, soyez bni!

Quand je pense que quelques heures plus tard, je me rveillais entre
les quatre planches d'une bire!

C'est sans doute cette ide qui a aigri mon caractre; ou, pour tre
plus juste, c'est le souvenir de certaines paroles recueillies dans mon
trange sommeil.

D'abord, il y en a qui, aprs avoir un peu pleur sur moi, ont pens 
mes dpouilles opimes.

Mon oncle, lui, pauvre homme, n'a song qu' mes bosses crniennes qui
le trompaient.

Sa femme et sa belle-soeur ont d... esprer vaguement ma succession.

Que le dieu d'Isral me pardonne si je juge tmrairement!

Blanche et Jeanne se sont dit, et de cela, je suis certaine, hlas! que
mon trpas leur fournissait une jolie dot.

Guimauve a geint de n'avoir plus de camarade bonne enfant  taquiner.

Robert, lui, n'a ni assez geint, ni assez gmi, ni assez pleur, ni
assez soupir,  mon avis.

Que cachait ce silence?

Je me le demande avec curiosit depuis que je suis de retour en ce
monde.

Et, malgr moi, l'opinion des deux servantes, Euphranie et Gertrude,
gardant mon cadavre, me revient  la mmoire et je me demande...

Mais n'est-ce pas absurde de se laisser impressionner par les
bavardages de deux vieilles commres?

Aussi, pourquoi suis-je riche, et pas eux?..."



IV



_Notes de M. Samozane_.



"Nous avons failli perdre ma pupille; il n'en fallait pas davantage
pour affoler toute la maisonne, car, on chrit cette enfant gte qui
se nomme Odette d'Hristel.

Mais ce malaise n'tait que passager, et la chre petite en est quitte
pour rester un peu plotte.

Ou du moins... en est quitte! Je m'avance beaucoup, car au moral elle
est fort change.

Je sais bien qu'elle a la bosse du caprice et qu'il ne faut pas
demander une conduite persvrante  cet oiseau lger; mais, je ne l'ai
jamais vue aussi bizarre que depuis son retour parmi les vivants.

Certes, maintes fois depuis qu'elle est ma pupille, Odette a manifest
des dispositions tout  fait contraires  celles de son tuteur et de
ses tantes, et nous avons malheureusement trop souvent cd; mais
aujourd'hui, on dirait qu'elle se plat  tre en continuelle
contradiction avec nous. Qu'y a-t-il?

J'examinerai encore son crne.

Car, en ma qualit de tuteur et d'oncle, je devrais...

Oui, que devrais-je faire? Moi qui trouve dj trop svres  son gard
ma femme et ma belle-soeur...

Ouf! heureusement que mes filles sont d'une nature beaucoup plus calme
que leur cousine et qu'elles ne me donneront pas de fil  retordre!

Mon Dieu! oui, je le rpte, nous l'avons gte, leve un peu comme un
garon... Et cependant aujourd'hui elle est trs femme; et fantasque,
Seigneur!

Or, le procs qui menace sa fortune m'a l'air de tourner contre nos
dsirs.

Certes, si la chre enfant le perdait, se voyant ainsi tout  coup
appauvrie, elle n'en serait pas plus malheureuse pour cela; nous sommes
ici, nous, et tant qu'il y aura du pain chez nous, elle partagera notre
mdiocrit.

De plus, je sais un garon qui n'a dj d'yeux que pour cette gamine
(elle n'en est pas digne, la petite sorcire!) et, comme ce cher Robert
a un bel avenir devant lui, il offrira au moins l'aisance  sa femme.

Mais, Odette est si jeune encore!"



V



_Notes de Mme Samozane_.



"Elle devient de plus en plus insupportable, me rpondant,  moi sa
tante, presque sa seconde mre, sur un ton d'insolence polie qui nous
afflige tous.

J'espre que ce n'est qu'une fatigue passagre, suite de son accident
d'il y a un mois; pour plus de sret, je l'ai fait examiner par le
docteur Mrenti; or, l'excellent homme nous a affirm que jamais Mlle
d'Hristel ne s'est jamais si bien porte.

Alors?... Je n'y comprends rien.

Elle a perdu sa verve piquante qui nous amusait, quoique maintes fois
je dusse la rappeler  l'ordre. Tout cela est remplac par une suprme
impertinence; elle a mme des mots cruels pour ce pauvre Robert, qui en
est pein quoiqu'il n'en montre rien, le cher enfant. Quant  ses
cousines, elle se moque d'elles avec un petit air candide et ingnu qui
agace mes pauvres fillettes.

Je me demande toujours ce qui a pu motiver un pareil changement... Et
je ne trouve pas.

A moins que... en dpit des affirmations du docteur, la sant y soit
pour quelque chose.

J'aimerais mieux cela, je l'avoue.

Il parat (c'est Valre, mon mari, qui me tient au courant de la chose)
que la fortune de notre nice est fort compromise.

Ce ne peut tre l'apprhension d'une future pauvret qui "travaille" la
pauvre enfant, puisqu'elle ne s'en doute mme pas.

Vaguement elle sait qu'un tranger, son parent au soixantime degr,
lui conteste des biens qu'elle croit tout  fait  elle; elle n'y voit
pas plus loin que le bout de son petit nez blanc, et se figure tre
aussi riche que par le pass.

Nous ne lui parlons pas affaires, du reste;  quoi bon assombrir cette
jeunesse si insouciante!

Pour moi, je voudrais lui voir conserver cette fortune, qui deviendrait
l'apanage de mon Robert; en bonne mre, n'est-ce pas? et en bonne tante
aussi, il m'est bien permis de le souhaiter.

Enfin, il en sera ce que Dieu voudra."



VI



Notes de Betrande.



"Seigneur, je vous offre, en expiation de mes fautes, toutes les
impatiences que suscite en moi la conduite de ma nice Odette.

Quand on pense qu'elle ose me tenir tte,  moi, sa tante Bertrande! 
moi que personne n'a jamais encore contredite, pas mme un poux,
puisque je n'ai jamais voulu en prendre.

Et je ne puis que blmer tout bas mon neveu Robert, qui continue 
n'avoir d'yeux que pour cette petite diablesse.

Mon Dieu, encore une fois, je vous l'offre!

J'ai insinu  Valre et  Germaine que cet exemple peut tre
pernicieux pour leurs filles; ils font la sourde oreille.

Combien grande sur eux est la puissance de cette enfant gte!

Moi aussi, je l'aime, seulement je n'encourage pas ses faiblesses.

Elle tait si mignonne quand elle nous est arrive de province, aprs
la mort de ses parents; elle est si cline, si dlicatement
attentionne, quand elle le veut!

Mais aujourd'hui, Dieu du ciel! Que s'est-il pass en elle?

C'est  croire que depuis sa crise de lthargie qui nous a tous si fort
effrays, elle demeure possde d'un dmon et qu'il faudrait
l'exorciser pour nous rendre l'Odette d'autrefois."



VII



Notes de Jeanne.



"Certainement, Blanche est comme moi bien heureuse que Nnette soit
revenue en ce monde, mais combien on l'aimait mieux avant... sa mort!

Quelle mouche l'a donc pique et que lui avons-nous fait pour qu'elle
nous traite tous avec une telle dsinvolture?"



Notes de Gui.



"Pour un cousin embt, je suis un cousin embt! Mais, aussi,
mettez-vous  ma place.

J'avais une cousinette gentille  croquer, mme quand elle trpignait
et se mettait en colre... (il y a bien quelque vingt mois que cela ne
lui arrivait plus); pleine d'esprit, ptillante d'humour, qui montait 
bicyclette comme un ange et jouait au tennis comme un sraphin...

Et puis, crac! on nous la change, non pas en nourrice, mais dans
l'autre monde o elle est alle fourrer son petit nez pendant quelques
heures, si je sais, diable, pourquoi?

A quel propos nous en veut-elle, cette petite crature si jolie et si
mchante que nous avons toujours gte beaucoup et dont nous avons ft
la rsurrection rcente avec tant de joie?

Moi, je sais bien que si je rpondais seulement le quart du quart des
impertinences qu'elle dbite aux auteurs de mes jours, on me
flanquerait  la porte, et l'on aurait bien raison!

Mais, voir Nnette grincheuse, non, c'est  n'y pas croire!"



Notes de Robert.



"Que se passe-t-il dans le coeur ou dans la tte de notre chrie?

On lui pardonne, d'abord parce qu'elle est femme et mignonne  ravir,
ensuite, parce que, un instant, nous avons cru l'avoir perdue.

Mon Dieu! penser qu'elle aurait pu mourir l, sous nos yeux! que son
joli sourire n'aurait plus lui; que ses lvres si fines auraient pu
tre fermes  jamais; que cette voix si frache n'aurait plus rsonn
par ici!

Heureusement, cela n'a t qu'une fausse alerte.

Mais que l'Odette d'aujourd'hui ressemble peu  l'Odette d'avant... le
malheur!

Mon Dieu! j'ai tant souffert quand je l'ai porte sur son lit, dj la
croyant morte subitement! Sans oser l'effleurer d'un dernier baiser
fraternel, je regardais, comme hbt, ce corps inanim. A la violence
de mon chagrin, j'ai compris la force de ma tendresse pour elle, mesur
la place qu'elle tient dans mon coeur. Mais, je n'en ai rien montr, et
personne n'aura devin ce qui se passait alors en moi,

Oui, je crois que je l'ai aime fillette, ds qu'elle est apparue sous
notre toit... Et maintenant, bien qu'elle n'ait pas encore seize ans
accomplis, je sens que mon plus cher dsir est qu'elle rponde vraiment
 ma tendresse et soit mienne  jamais. Or, jusqu' ce jour funeste, o
nous avons pleur sur elle, je me figurais qu'elle prouvait pour moi
une affection plus que fraternelle... Aujourd'hui, hlas! je doute."



VIII



-- Pourquoi, mon bijou, n'tes-vous plus la mme depuis que vous avez
t quasiment morte?

-- Ca, ma bonne Euphranie, je ne saurais te le dire. Avoue, au moins,
qu'avec toi je n'ai pas chang.

-- Non, faut en convenir, demoiselle, faut en convenir. Vous tes
toujours cline avec votre vieille bonne qui vous aime tant.

-- Et d'une faon dsintresse, toi du moins, Nanie.

-- Comment a, dsintresse? fit la bonne femme en ouvrant tout grand
ses petits yeux brids.

-- Oui, tu m'aimes pour moi-mme, toi, Nanie.

-- Ben, naturellement; parce que vous tes tout plein gentille et
mignonne.

-- N'est-ce pas? pour cela seulement.

-- Et aussi parce que vous me faites des petits cadeaux  chaque
instant.

-- Ah! voil, fit amrement Mlle d'Hristel. Ton affection ressemble 
celle des autres.

La vieille femme rflchit une minute, puis branla la tte et dit
carrment:

-- Comprend pas.

La jeune fille soupira:

-- Mais moi, je m'entends, et cela suffit.

-- Ben oui, rpta la servante, revenue  son ide, on vous aime pour
votre petit coeur si gnreux.

-- Et si je ne donnais rien?

-- On vous aimerait quand mme pour vos autres qualits, ma mignonne;
c'est qu'alors vous seriez pauvre et ne pourriez plus faire plaisir aux
autres.

-- Ah! fit encore Odette, qui et voulu interroger davantage la vieille
femme, mais qui n'osait.

Hlas! oui, comme le dclaraient, chacun dans son for intrieur, tous
les Samozane, la jeune ressuscite n'tait plus du tout la charmante et
rieuse fille du temps pass.

D'abord contente de revenir au monde bien portante, de revoir tous les
siens, elle avait ensuite peu  peu, rflchi, se remmorant les
paroles entendues pendant sa lthargie et les commentant  sa faon, la
pauvre fillette. Sa vive imagination aidant, elle en vint  se grossir
les choses,  interprter bizarrement les propos recueillis et  se
forger mille chimres.

Elle les avait bien entendus, ces propos, tendres et dsols pour la
plupart, mais elle n'avait pu voir la mimique sincrement navre qui
les accompagnait.

Mon Dieu! oui, le tuteur un peu maniaque avait bien murmur:

-- J'avais toujours dit que celle petite n'tait pas comme les autres.

Mais, en prononant ces mots, il avait l'oeil humide et la voix
chevrotante.

Mme Samozane avait dit, en effet:

-- Elle nous en a fait voir de dures, la pauvre enfant, que le bon Dieu
lui pardonne!

Mais quoi de plus vrai? cette ide venait simplement  l'esprit de
l'excellente femme dont "la trpasse" n'apercevait pas le visage
boulevers.

De mme pour tante Bertrande, bien meilleure dans le fond que ne le
comportait son apparence bourrue.

Un peu insignifiantes, les demoiselles Samozane se sentaient rellement
navres de perdre leur cousine qui les taquinait souvent, mais que leur
coeur troit et superficiel n'et gure plus aime si elle et t leur
soeur.

Jeanne avait eu cette exclamation, malheureuse il est vrai, et nave
dans sa reconnaissance anticipe:

"Cousinette, grce  toi, je pourrai pouser M. de Grandflair."

Mais si, ds sa rsurrection, Odette s'tait montre plus gentille avec
elle, nul doute que Jeanne lui et tmoign toute la joie sincre
qu'elle ressentait.

Quant  Robert, nous sommes fixs sur la nature de ses impressions.

Seul, Gui, n'avait rien perdu de l'amiti d'Odette. Par exemple, lui
qui n'avait jamais eu un tact trs sr, il se plaisait  la taquiner
davantage depuis qu'il la voyait plus agressive, et il recevait souvent
les claboussures de sa mauvaise humeur.

Au fond, les deux soeurs n'taient pas encore convaincues qu'Odette
n'avait pas voulu "se payer leur tte", pour employer une des plus
lgantes expressions du jeune Samozane. Or, Blanche et Jeanne lui en
voulaient de cela.

Elle leur avait jou tant de tours, cette cousine endiable, depuis
qu'elle vivait avec elles, profitant probablement de la supriorit
d'esprit qu'elle se sentait sur elles.

Ainsi donc, tout concourait peu  peu et davantage chaque jour 
entretenir les ides noires de Mlle d'Hristel; des mots, des
plaisanteries, des rticences de domestiques entendus par hasard, dont
elle aurait d hausser les paules si elle et t en d'autres
dispositions morales.

Ds son entre dans le monde qui, en dpit de sa jeunesse et de sa
gaminerie, avait eu lieu peu  peu, par degrs, en commenant par les
bals blancs et les runions intimes, elle s'tait vue recherche, mais
des femmes et des jeunes filles autant que des hommes, parce qu'elle
tait dpourvue d'affectation, sincre, bonne et amusante.

Jusqu'alors, elle n'avait jamais pens que sa dot rondelette pt lui
attirer des amis; cela ne lui venait mme pas  l'ide et elle avait
bien raison.

Aujourd'hui, dans son coeur de fillette inexprimente, elle croyait
discerner la vrit du mensonge au milieu des sourires qui
s'adressaient  elle.

Et elle accusa tout bas d'ambition et de vils calculs des gens qui
ignoraient mme qu'elle ft une riche hritire.

Dans sa petite me replie maintenant, tait entr le poison de la
dfiance et, elle si franche, elle voyait des menteurs l o il n'y
avait que de sincres amis. Elle se sentait meurtrie moralement par
tout ce qu'elle avait entendu de vilain ou plutt par tout ce que,
prvenue, elle avait interprt  sa faon.

De plus, Miss Hangora et Antoinette Dapremont qui, rellement la
jalousaient et qui professaient l'une et l'autre une admiration sans
bornes, mais hlas! inutile pour Robert Samozane, prenaient soin
d'entretenir ces sombres prventions chez Odette.

La chre petite ne les aimait pas, et pourtant elle les coutait et
mme les croyait parfois.

Odette d'Hristel n'tait plus la petite me limpide o chacun pouvait
lire  livre ouvert; elle, si active jadis, demeurait des heures
oisive, pelotonne dans les coussins du divan comme un jeune chat,
inclinant sa petite tte farouche comme si le poids trop lourd de ses
sombres penses l'entranait.

Rflchie et enthousiaste  la fois, elle prenait  l'extrme toutes
choses. Jusqu' ce jour, elle n'avait pas vu ou voulu voir, dans la
vie, de jaloux, d'envieux, d'ambitieux; mais soudain, apprenant qu'il
en existait de par le monde, elle se prenait  douter mme des
meilleurs, ce qui tait une immense injustice et pouvait lui coter
cher.

Enfin, elle commenait  lasser la patience de ceux qui l'entouraient.

Sans prendre garde  ses colres d'enfant, les hommes, occups
ailleurs, haussaient les paules  ses diatribes contre l'humanit.

Moins indulgentes, les femmes supportaient mal sa persistante ironie et
les insinuations faites d'une voix mordante. Une guerre intime et
fatigante pour tous s'alluma dans la maison de Passy, nid chaud nagure
et si riant, o l'on ne s'tait jamais disput qu'en plaisantant.

Dans la pauvre petite me dsempare d'Odette naissait cette crainte
vague de n'tre pas aime pour elle-mme, douloureux sentiment qui
arrachait de ses lvres le rire et la srnit de son coeur.

Ses tantes ne devinaient pas, comme l'et fait sa mre, qu'elle
souffrait plus que tous de cet tat de choses, et, dans leurs
entretiens avec le chef de famille, elles se plaignaient amrement de
la jeune rvolte.



IX



"Je sens que j'ai le diable au corps... hlas! est-ce ma faute?... On
m'a faite ainsi... Qui, _on?_

La vie, les hommes, les circonstances.

Et je vais prendre un grand parti.

Ce n'est pas qu'il ne m'en cote, certes, de quitter une famille o,
aprs tout, je trouve quelques satisfactions, pour entrer dans
l'inconnu, dans la dpendance, dans le spleen peut-tre!

Mais, je suis charitable, je dbarrasserai les miens d'une prsence qui
ne peut que leur tre importune, tant donn l'tat de "grincherie"
perptuelle o je me sens.

Et ensuite, que ferai-je?

Eh! mon Dieu! qu'en sais-je? Je ne voix plus clair devant moi, je n'ose
plus m'appuyer sur personne et je me rends trs malheureuse tout en
rendant malheureux les autres autour de moi. J'en excepte ma vieille
Nanie et son chat Boileau."



X



Mlle d'Hristel entra chez son tuteur d'un petit air si soumis, que le
brave homme se dit aussitt:

"Qu'a-t-elle donc, aujourd'hui, mademoiselle ma pupille? Elle me parat
terriblement mallable. Qu'est-ce qu'il y a l-dessous?"

-- Es-tu souffrante, fillette? lui demanda-t-il avec une sollicitude
dont elle se sentit touche.

Trs grave, elle rpondit:

-- Non, mon oncle, je me porte en charme... malheureusement.

-- Comment, malheureusement?

-- Mon Dieu! oui; plt au ciel que je fusse demeure rellement morte
dans la crise de lthargie o j'ai failli, trs doucement au moins,
passer de vie  trpas!

-- Vous draisonnez, ma nice. Je ne suppose pas que ce soit pour me
dire cela que vous tes venue me trouver?

-- Non, mon oncle. Est-ce que, d'aprs les protubrances de mon crne,
vous n'avez pas dcouvert en moi la vocation religieuse?

Avec Mlle d'Hristel, M. samoazne savait qu'on pouvait s'attendre aux
questions les plus bizarres; aussi, se contenta-t-il de rpondre en
retenant un sourire:

-- Non, ma nice, point du tout.

Odette rflchit l'espace d'une demi-minute, puis elle reprit d'une
voix blanche:

-- Eh bien! moi, je me crois appele de Dieu.

-- Au couvent?

-- Oui, mon oncle, dans un couvent de femmes.

-- Bien entendu.

-- Et je viens vous dire, continua l'tourdie tout  fait lance, que
je vais m'essayer.

-- Comme nonne? Il y a des pupilles qui "demanderaient l'autorisation"
au lieu de "venir dire", fit M. Samozane avec une nuance de reproche.

-- Eh bien, oui, mon oncle; mais vous m'avez tellement accoutume 
faire mes quatre volonts... Alors, je puis entrer au couvent?

-- En qualit de...?

-- De... A seize ans, pas mme, on ne me recevrait pas comme novice.

-- C'est probable.

-- Or, je n'ai pas termin mes tudes; j'ai donc envie de me prsenter
d'abord comme pensionnaire.

-- Je crois que vous aurez raison, mon enfant. Mais, avez-vous fix
votre choix sur la communaut religieuse?

-- Ah! parfaitement. Mlle Dapremont m'a beaucoup vant le couvent des
Auxiliatrices du Bien,  Auteuil. Il parat qu'on n'y reoit que des
jeunes filles de bonne famille.

-- C'est fort bien; je m'informerai de mon ct. Ah! c'est Mlle
Dapremont qui vous a conseill cela?... ajouta M. Samozane d'un petit
air railleur qui ne s'adressait pas, cette fois,  sa pupille.

Odette rougit.

-- Non, mon oncle, ce n'est pas elle; d'abord, je ne suis pas ses
conseils, je ne l'aime pas assez pour cela. Elle a simplement parl un
jour avec un certain enthousiasme des Auxiliatrices du Bien.

-- Ainsi, vous tes trs dcide  vous retirer du monde, Odette?

La jeune fille prit un air perplexe.

-- Ce n'est qu'un projet, mon oncle, un essai, et s'il n'est pas
heureux, j'en serai quitte pour, mes tudes finies, rentrer dans la vie
du monde.

Elle ne disait pas: "La vie de famille", et son tuteur en fut pein.

Il y eut un petit silence, puis, M. Samozane, qui examinait la gentille
frimousse de sa nice, reprit lentement:

-- Je ne te vois pas trs bien sous la cornette, ma fille.

-- Moi non plus, avoua humblement Mlle d'Hristel.

-- Enfin, nous avons le temps d'y songer...

-- Mais non, rtorqua vivement Odette, je voudrais aller  Auteuil le
plus tt possible; cette semaine, par exemple.

Elle ajouta dans un norme soupir qui gonfla sa frle poitrine:

-- Je sens que je suis dsagrable...

Elle allait dire:

"A tout le monde ici."

Mais elle se contint et vit avec surprise que son oncle ne la
contredisait pas.

Un peu dpite, elle se leva, concluant:

-- N'est-ce pas, mon oncle, nous presserons cette affaire?

-- Comme il te plaira, fillette, rpondit M. Samozane d'un ton de
bonhomie sereine.

Le mme soir, avant le dner, il contait la chose  sa femme,  sa
belle-soeur et  son fils an.

Les deux premires n'en croyaient pas leurs oreilles.

-- Odette religieuse? Cette enfant gte qui n'acceptait aucune rgle?

-- Dcidment, son accident lui a drang le cerveau.

Et la mre regardait avec inquitude son fils prfr qu'elle savait
fru de la petite.

-- Moi, dclara-t-il trs tranquillement, je suis d'avis de laisser
Odette agir  sa guise.

-- Toi? s'crirent les deux femmes ensemble.

-- Mais oui; il est bon qu'elle tte un peu de la vache enrage; si
modeste qu'il soit, notre ordinaire vaut mieux que celui du couvent, et
non seulement notre ordinaire, mais notre genre de vie. Odette aime son
bien-tre, les grasses matines, son miroir, les jolies robes, le
farniente, la musique, les pices de thtre et les opras  sa porte;
les promenades dans Paris et bien d'autres choses avec, qu'elle ne
trouvera pas au couvent.

-- Mais, alors, ce sera un supplice pour la pauvre petite! rpliqua Mme
Samozane dj effraye.

Robert sourit finement:

-- Soyez tranquille, mre; quand Odette en aura assez, elle nous
reviendra.

Mme Samozane regarda fixement son fils qu'elle ne comprenait plus.

-- Comme tu deviens dur pour elle! murmura-t-elle.

Il sourit encore, mais avec un peu d'amertume:

-- Odette nous chappe pour le moment, rpondit-il; je veux qu'elle
nous revienne d'elle-mme, mate, gentille comme auparavant, sans que
nous fassions aucune avance pour la ramener  nous.

-- Il a raison! conclut nergiquement tante Germaine qui n'aimait pas 
se montrer vaincue dans la lutte, surtout par une petite fille.

Il fut donc convenu que personne ne dissuaderait Mlle d'Hristel; elle
voulait entrer au couvent, en qualit de pensionnaire d'abord, de
novice ensuite: elle y entrerait sans que nul rcrimint.

Ajoutons que tous taient un peu curieux de voir "la tte" que ferait
l'hrone dans sa nouvelle vie, et mme celle que feraient ses
matresses devant une lve qui ne pouvait manquer de se montrer
indiscipline.

Le soir venu, bravement en apparence et trs gne dans le fond, Odette
annona sa rsolution  ceux qui l'ignoraient encore. Elle se sentit
trs surprise et surtout trs vexe de voir la prompte adhsion qu'y
apportait chacun.

-- Je crois que c'est une sage ide, dit simplement Robert sans la
regarder.

Elle suffoqua.

-- La saison est excellente pour ce changement d'existence, fit
observer Mme Samozane d'un air paisible, sans se douter que, au
contraire, la fin de l'automne ramenait le froid et la tristesse.

-- Elle manquera la soire des Oligarche, murmura Blanche d'une voix
teinte.

-- Auteuil, ce n'est pas trs loin, ajouta sa soeur.

-- Et l'on est tenu trs... correctement chez les Auxiliatrices, fit
tante Germaine qui ne connaissait rien de cet ordre.

Quant  Guillaume, quoique prvenu, lui aussi, il pouffa de rire dans
sa serviette  l'ide de sa cousine mise en pension  l'ge o,
d'ordinaire, on en sort; puis il se leva crmonieusement et, le front
pench, la main sur le coeur, il dit d'un air pntr en saluant Odette:

-- Ma Rvrende Mre, soyez heureuse!

Mlle d'Hristel enrageait;  l'heure du coucher, elle se soulagea dans
le sein de sa vieille bonne qui, ne comprenant rien  cette soudaine
explosion de colre, rptait:

-- Faut-il qu'on vous en fasse, ici, pour que vous n'y puissiez plus
tenir, mon pauvre bijou! Ah! soyez tranquille, il y aura au moins votre
vieille bonne pour aller vous voir dans "cette prison" et pour vous
apporter de douceurs.

Mme si les autres ne pensent plus  vous, Nanie y pensera, elle, et
vous amnera votre chat Boileau pour vous faire plaisir."



XI



"Pour abrger la scne des adieux fatigants et banaux... Dit-on banaux
ou banals?... Au fait, je n'en sais rien... Donc, pour l'abrger, je
suis partie de bonne heure avec Nanie et mon baluchon, au moment o
tous sortaient de leur lit en se frottant les yeux.

J'ai peu parl pendant les heures diurnes qui ont prcd mon dpart
pour l'exil, mais sous ce silence on pouvait deviner des choses
profondes!...

Robert, lui, tait lev avant les autres; je crois que le peu qu'il a
de coeur s'est mu quand il a effleur ma joue de sa moustache, car
j'ai senti sa main qui tremblait en touchant la mienne.

Gui, qui dormait encore  moiti, m'a souhait de m'amuser ferme en
bchant un peu _au collge_.

Et je suis partie, secouant la poussire de cette maison que j'ai aime
et qui m'est devenue insupportable (si je sais pourquoi!) depuis
quelque temps.

Nous avons pris le train, pour ce court trajet,  cause de ma malle qui
pse lourd.

J'avais un sac de drages dans lequel, en route, je puisais  outrance,
ce qui arrondissait d'tonnement les yeux de mes compagnes de route.

J'ai un estomac fait pour les drages et rebelle aux ctelettes et aux
beefsteacks.

Mais, comme toute bonne chose a une fin, je vis  la fois le fond de
mon sac et le terme  de mon voyage.

Vite, une voiture o nous jetons ma malle et Nanie mal rveille!

Et maintenant, le couvent: sonnerie perdue  la porte qui met
longtemps  s'ouvrir devant les profanes; non moins longue station au
parloir o arrive la Rvrende Mre, surprise de trouver devant elle
une nouvelle recrue si piaffante.

Nanie, qui regardait la religieuse comme si la sainte femme devait me
dvorer, se jeta sur moi en m'arrosant de ses larmes comme si j'allais
tre livre aux btes froces.

Puis, Mlle Odette d'Hristel n'tant plus une petite fille bonne 
peler ses lettres, on me conduisit incontinent dans ma "cellule" ou
plutt, dans le demi-alcve qui abrite mon innocent repos; ensuite  la
chapelle trop frache et trop jolie pour un mauvais sujet comme moi;
enfin au jardin o s'battaient mes condisciples.

On est plus timide  seize ans qu' huit. Mes contemporaines me
regardrent, les unes ouvertement, les autres en dessous, tout comme si
j'tais une bte curieuse, chappe de l'arche.

-- Est-ce qu'il ne vous arrive jamais de compagne de mon ge? ne pus-je
m'empcher de leur demander avec ironie.

-- Mais... si, quelquefois. Rarement, cependant, me rpondit la plus
hardie.

-- Ah! fis-je avec onction, les parents ont bien raison de mettre en
pension leurs enfants en bas ge, ou pas du tout, alors.

Elles prirent toutes un air ahuri.

-- Mais, vous, en ce cas?... hasarda l'une.

Je revtis une physionomie mlancolique et mystrieuse:

-- Oh! moi, je suis dans des circonstances tellement exceptionnelles!

Avides, les curieuses se rapprochrent de moi.

-- Mais, continuai-je, on peut tre sr d'une chose: c'est que je ne
mettrai mes enfants en pension que si...

Je ne pus achever l'nonc de mes projets maternels; toutes ces
tourterelles effares se chuchotrent l'une  l'autre:

-- Des enfants! Elle a dj des enfants!

-- C'est une pensionnaire libre, alors!

Libre?... Ah, je t'en fi... Grand Dieu! qu'allais-je crire l?...

A ce moment, une surveillante s'avana vers nous et s'enquit du sujet
de notre entretien; je rpondis que j'exposais un systme d'ducation
pour quand nous serions mres de famille.

Je fus regarde de travers et il nous fut enjoint de jouer.



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Je trouve absolument dsagrable de me lever  six heures, au son d'une
cloche; avant-hier, j'ai obstinment refus de quitter mon lit; ce
matin, je me suis dite malade... Moi qui ne mens jamais!...

Mais, de fait, ne suis-je pas un peu malade... de la nostalgie de Passy
et du home?...

Que suis-je venue faire ici?

Et ce que je suis laide avec cette robe noire et mes cheveux tirs en
arrire, (c'est la rgle), qui me donnent un fau air d'oiseau mouill.

Si Robert me voyait ainsi!...

Mais, il me dirait que je l'ai voulu.



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L'hiver, le froid, le triste, le manque de confort!

J'enlaidis de plus en plus. Navre.

De Passy, rien; pas de condolances, pas d'appel, de rappels plutt.
Les ingrats!

Moi, je me tais aussi, drape dans ma dignit et aussi dans le plus
pais de mes chles.

Rien que quinze degrs dans nos salles pourtant chauffes.

Gele jusqu' l'me, jusqu' la mmoire; ce matin, je n'ai pas su dire
combien font trois fois huit, ni les villes qu'arrose la Garonne.

J'ai de frquentes distractions; par moment, je rve, et je me crois
chez les Samozane:

Hier, sans le vouloir, j'ai appel: "Robert!" au beau mitan de la leon
de catchisme.

Oh! les rires de ces demoiselles!...

La matresse m'a demand, indigne,  quoi je pensais...

J'ai rpondu: "A Robert le Pieux."

Hypocrite que je suis! Abjecte crature! Rebut de l'humanit! voil
jusqu'o je m'abaisse pour m'viter une punition.



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A propos d'histoire, hier, une condisciple moqueuse me demande si je
descends de Ppin d'Hristel.

-- Mais comment donc! rpliqu-je, en droite ligne.

Ah! l'on veut se moquer de moi? Mais je suis de force  riposter.



XII



"Si mchante qu'elle soit, elle nous manque bien, dit Mme Samozane en
dlaant son corset, car elle se dshabillait, ce soir-l, dans la
chambre de sa soeur afin d'achever la conversation commence."

Bien entendu, on parlait d'Odette.

-- C'est sr, rpondit tante Bertrande, soucieuse, en dposant ses
cheveux sur la table, car elle adjoignait  sa maigre natte une tresse
postiche gnralement mal adapte  sa coiffure, au grand dsespoir de
ses nices qui ne parvenaient pas  y mettre de l'ordre.

Mais, avoue ma chre que si la maison est moins gaie, elle est aussi
fort tranquille.

-- Trop tranquille mme, je te permets de le dire; mes filles sont si
peu exubrantes!

Il semble que notre vie de famille est dsquilibre depuis que...

Un bruit inaccoutum se fit entendre dans l'antichambre et coupa la
parole  la vieille dame.

-- Ce sont nos jeunes gens qui rentrent; il est temps, dit Mme
Samozane, l'oeil sur la pendule.

-- Oh! il n'est pas tard, dix heures  peine.

-- Oui, mais je leur ai recommand de ne pas veiller ce soir; demain
est la fte de Nol, et la nuit sera longue...

On n'entre pas! acheva vivement la mre de famille, en rponse  un
heurt nergique sur la porte. Bonsoir, mes petits, couchez-vous vite!

-- Mais c'est moi, ma tante! fit une voix fminine, mi-impatiente, mi
confuse.

-- Qui cela? cria tante Bertrande avec stupeur.

Et elle ajouta, n'en croyant pas ses oreilles:

"On dirait la voix d'Odette."

Au lieu de se nommer, le mystrieux personnage rpta:

-- Moi, votre nice. Je peux bien entrer, moi!

Et, d'un doigt prompt, elle entr'ouvrit l'huis.

-- Quand je le disais! murmura tante Bertrande.

Mme Samozane demeurait debout, mais inerte, tenant ses jupons des deux
mains, ses yeux arrondis fixs sur l'arrivante.

Celle-ci entra compltement: elle tait toute rose par le froid; ses
prunelles brillaient; elle ne semblait pas embarrasse le moins du
monde.

-- Odette, que signifie?... commena Mme Samozane toujours ahurie.

-- On a sans doute donn cong pour les ftes, fit observer sa soeur;
au fait, c'est assez naturel.

Sans rpondre, encore cette fois, Odette, qui s'tait lance vers le
foyer, tendait ses mains gantes  la flamme.

-- Tantes, excusez-moi, je vous embrasserai tout  l'heure; pour le
moment, je suis rduite en glaon, c'est  peine si je peux parler.

Mais le glaon ne fut pas long  fondre, car la jeune fille s'loigna
bientt de la chemine et se jeta au cou de ces dames, puis, esquissa
un entrechat de sa faon qui rappelait l'Odette des beaux jours.

-- On a bien fait de vous donner cong pour cette belle fte, dit Mme
Samozane toute rjouie, elle aussi, et oublieuse dj des accs
d'humeur noire de cette chre pupille si fantasque.

Odette s'arrta net.

-- Cong? Ah! bien oui! Si vous croyez qu'on a eu cette bonne ide! Les
pauvrettes! (je parle de mes compagnes), elles sont encore en cage pour
la semaine.

-- Mais toi, alors?

-- Oh! moi, je me suis donn de l'air, j'ai pris la clef des champs.

Inquite, tante Bertrande se rapprocha.

-- Tu ne veux pas dire que tu t'es sauve? fit-elle.

Un peu confuse, Odette rpliqua:

-- Mon Dieu! si; tantes, ne grondez pas. Vous n'avez pas ide de ce que
le couvent me pesait!

-- C'est pourtant toi qui as voulu y entrer.

-- Oh! ce n'est pas la seule... boulette que j'ai commise en ma vie,
dit Mlle d'Hristel trs dcide  convenir de ses torts, cette fois;
ni le seule regret que j'aurai, bien certainement.

-- Au fait, et ta malle?

-- J'ai prvenu ces dames qu'on ira la chercher aprs-demain.

Et, en elle-mme, la fine mouche ajouta:

-- Ca va comme sur des roulettes: mes tantes me parlent de malle, c'est
donc qu'elles acceptent ma... fugue comme dfinitive.

-- Tu as averti tes matresses, en t'en allant? fit observer Mme
Samozane.

-- Ah! j'oubliais justement de vous le dire, tantes; je suis une fille
pleine d'-propos.

Une fois hors de la... gele, et afin que la surveillante de mon
dortoir ne pousse pas les hauts cris en trouvant  mon lit vide ce soir,
j'ai envoy un petit bleu  Mme la Suprieure pour lui apprendre que la
vie de pension ne me convenant pas et me sentant prs de tomber malade,
je partais sans crier gare et rentrais au sein de ma famille, mon vrai
bercail.

-- Elle en fera une maladie, la pauvre femme, murmura Mme Samozane, ne
sachant si elle devait se fcher.

-- Oh! soyez tranquille, elle sera si bien soigne, rpliqua Odette
d'un air point du tout repentant.

Puis, soudain, se dirigeant vers la porte:

-- Si mon oncle n'est pas encore couch, puis-je aller lui souhaiter le
bonsoir?

-- Non, c'est--dire, oui... Il travaille, mais je ne sais trop comment
il te recevra.

-- Comme vous m'avez reue, chres tantes, riposta l'enfant terrible
qui avait encore moins peur du tuteur que des tutrices.

Elle avait raison.

M. Samozane daigna suspendre sa lecture pour regarder sa nice de haut
en bas, puis de bas en haut, en murmurant:

-- Ca devait arriver.

Mais pourvu qu'elle nous revienne comme il y a un an, et non comme il y
a trois mois! pensa le savant.

-- As-tu dn? fit-il tout  coup avec sollicitude.

-- Maigrement, oui, mon oncle.

-- Veux-tu qu'on te serve un petit souper?

Odette prit un air scandalis:

-- Une veille de Nol, jour de jene et d'abstinence? Oh! mon oncle,
que votre mmoire est infidle.

-- C'est juste, fit M. Samozane sans s'mouvoir. Tu as vu tout ton
monde?

-- Rien que les personnes srieuses.

-- C'est peu.

-- Quant aux enfants, dit Odette sans sourciller, je leur rserve
l'embrassade pour demain, au retour de la messe.

-- Alors, va te coucher.

-- Oui, mon oncle. Mon lit sera tout de mme meilleur que celui...

-- Oui, je n'en doute pas. Va, petite.

Odette alla  la porte, puis revint.

-- Vous ne m'en voulez pas, mon oncle? dit-elle, une main sur l'paule
de M. Samozane qui reprenait son livre.

Il releva les yeux.

-- Moi? Pourquoi t'en voudrais-je?... Ah! oui, pour ton escapade?... Au
fait!...

Il posa le volume souvent feuillet, prit un air srieux et poursuivit:

-- Je ne conois pas, Mademoiselle, que vous vous soyez permis...

Un joli clat de rire, tout cristal et or, l'interrompit net.

-- Je sais la suite, adieu, mon cher tuteur!

Le lendemain matin, tout le monde tant de retour de la messe et le
chocolat fumant sur la table de la salle  manger, Gui qui entrait en
chantant, s'arrta court:

-- Odette! s'cria-t-il.

--Eh! oui, Odette, rpondit l'espigle en tendant sa joue au baiser
fraternel.

Derrire Gui, venaient les demoiselles Samozane toutes frileuses dans
leurs jaquettes fourres; mais, les yeux perants d'Odette ne
dcouvrirent pas l'an de la famille, et son minois se rembrunit, si
bien qu'elle faillit ne pas tre aimable avec ses cousines.

Les jeunes filles s'embrassrent. Robert parut enfin.

-- Tiens! Odette! fit-il  son tour, plus mu qu'il ne voulait le
laisser voir. On t'a envoye  nous pour cette fte? Tant mieux,
mignonne; la runion n'et pas t complte sans toi.

-- Elle tient assez de place, la Rvrende Mre! murmura Gui, sans rire.

Odette se retourna vers lui, srieuse, mais sans colre.

-- Je t'en prie, ne m'appelle plus comme a, supplia-t-elle.

-- Tu as jusqu' quand, de vacances? demanda Robert en se versant du
th.

Ici, Mlle d'Hristel se sentit rougir.

Elle qui n'avait pas eu peur d'annoncer son brusque retour  son oncle
et  ses tantes, elle n'osait plus tout avouer  son cousin.

Ce fut Gui qui,  son air gn, devina la vrit.

-- Elle s'est enfuie d'Auteuil! s'cria-t-il.

Et comme Odette ne protestait pas.

-- Serait-ce vrai, Odette? demanda Robert, cachant une grande envie de
rire sous un masque rigide.

-- Oui, murmura-t-elle, le front baiss.

Puis, clatant soudain:

-- Avec a que c'est amusant, le couvent, quand on a seize ans,
l'habitude de faire...  peu prs ce qu'on veut...

-- Oh! tu peux mme dire: tout ce qu'on veut, rtorqua Gui, qui
mangeait  belles dents ses rties beurres.

-- Non, la place d'une fille de mon temprament n'est pas l...

-- Personne ne t'a jamais dit le contraire, Odette, interrompit
froidement Robert! Ce n'est pas nous qui t'avons interne  Auteuil,
que je sache!

-- Je ne dis pas... commena humblement Mlle d'Hristel.

-- Seulement, continua le jeune homme sans la regarder, je trouve que
tu abuses singulirement de la mansutude de mes parents.

-- Moi? fit Odette, relevant la tte, tonne.

-- Oui; tu sembles prendre leur demeure pour une auberge; tu en pars
quand il te plat, sans crier gare; tu y rentres  ta guise, sans
aucune considration non plus...

-- Dans la gne, il n'y a pas de plaisir, souffla Gui entre deux
bouches.

Ss soeurs seulement sourirent.

Trs rouge, des larmes lui montant aux yeux, Mlle d'Hristel comprenait
la justesse de l'observation.

-- Alors, demanda-t-elle, la voix trangle par la confusion et le
chagrin, tu veux que je retourne l-bas... aujourd'hui mme?

Robert se contint pour ne pas l'embrasser, tant elle tait gentille
ainsi.

-- Oh! non, Odette, rpliqua-t-il avec motion, il nous en coterait
trop,  tous, de te voir repartir. Je m'attendais bien  ce que tu nous
revinsses bientt, mais... pas de cette manire. A prsent, je crois
que la leon t'a suffi; ne parlons pas davantage de cela un jour comme
aujourd'hui, et puisque mes parents qui sont toujours trop bons, ne
t'ont pas gronde, je ne veux pas, moi, te morigner.



XIII



"Srieusement, je vais devenir une grande sainte, et je crois que j'en
prends le chemin; doucement, il est vrai, mais j'y arriverai.

Voici, pour le moment, mon rglement de vie, moins difficile dans la
forme que celui du couvent des Auxiliatrices du Bien, mais malais au
fond quand on vit dans le monde.

Lever: Huit heures en hiver. Toilette sommaire. Sept heures et demie en
t.

Et mme, pourquoi pas sept heures?

Puis, travail."



.           .           .           .           .           .
.           .           .           .



Nous devons  la vrit de dire que ce programme fut suivi _deux jours_
par celle qui l'avait trac, avec l'intention formelle de le respecter
ponctuellement.

Que voulez-vous? On n'est pas parfait.

Toute la famille tant au courant de la chose,  la fin de la semaine,
Gui fit observer d'un air afflig qu'Odette avait mauvaise mine.

-- C'est sans doute de se lever trop tt, ajouta-t-il ingnument.

Il n'ignorait pas que Jeanne et Blanche avait d, un peu avant neuf
heures, aller relancer dans son lit leur cousine qui dormait  poings
ferms.

Le piano fut tudi  peine vingt-cinq minutes, et "trs srieusement":
des valses, le ballet de _Copplia_ et les _Cloches de Corneville_ au
lieu de Beethoven et de Haydn.

Quatre points en tout et pour tout allongrent considrablement la
broderie commence un an auparavant par Mlle d'Hristel.

Par exemple, elle sortit beaucoup, tantt avec ses tantes, tantt avec
ses cousines, plus souvent avec Euphranie.

Elle rentrait toujours les mains pleines de menus paquets, prsents
destins  son entour, car elle tait librale.

Les tantes ne manquaient jamais de fleurs, ses cousines de colifichets,
les hommes de cigares ou cigarettes.

Personne n'osait lui faire de reproches srieux sur sa prodigalit;
seul, Robert secouait parfois les paules et murmurait:

-- Cette petite sme l'argent comme si elle tait millionnaire.

Un jour, il fit observer  la pupille de son pre qu'elle ne resterait
peut-tre pas toujours riche et qu'il serait bon pour elle d'apprendre
 rprimer ses fantaisies.

Elle lui rit gentiment au nez pour toute rponse.

Gui lana, riant aussi:

-- Pauvre Nnette! elle qui ne dpense pas le quart de ses revenus.

Le pre et le fils an changrent alors un regard que Mlle d'Hristel
saisit au passage et qui la rendit pensive un instant.

Que voulaient-ils se dire par l?

Depuis longtemps, les soupons qui avaient travaill sa petite
cervelle, aprs le sommeil semblable  la mort dont elle avait t
victime, ne hantaient plus son esprit.

Pour le moment, tout allait bien.

Les jeunes filles vivaient en paix, comme trois soeurs; Mme Samozane
traitait sa nice comme ses propres enfants; tante Bertrande ne
grondait pas trop.

Gui tait amusant; Robert exquis.

Seul, l'oncle Valre avait souffert de la mauvaise saison; il toussait
et avait un peu d'asthme.

Il dit mlancoliquement un jour, en se mettant  table, qu'il ne se
sentait plus bon  rien, pas mme  gouverner une endiable pupille et
que... si Robert voulait bien...

Robert voulut bien et se chargea,  la place du pre impotent, de
conduire tout ensemble les intrts de Mlle d'Hristel dans une voie
raisonnable, et Mlle d'Hristel elle-mme.

Quant  Odette, on ne lui demanda pas son avis.

-- Tu vas perdre au change, cousinette, lui dit Robert en souriant.

-- Qui sait? fit-elle d'un geste coquet de sa mignonne tte.

Gui pouffait de rire dans sa serviette tout en offrant ses condolances
 son frre.



XIV



Il arriva cependant que, ainsi que l'avait si pittoresquement dit le
fils cadet de Samozane, la tutelle de Mlle d'Hristel devint pesante au
nouveau tuteur, expriment peut-tre, mais enclin  la faiblesse, 
l'indulgence envers la pupille.

Comme nous l'avons dit, la fortune d'Odette, sagement place pourtant,
courait des risques srieux  cause d'un procs intent aux d'Hristel
par un parent loign, qui n'avait peut-tre pas de prtentions tout 
fait illgitimes.

Un legs fait jadis au pre de la jeune fille, enrichissant tout d'un
coup celui-ci, avait t rdig maladroitement; c'tait ce manque de
formes exigibles qu'voquait le demandeur pour faire casser le
testament et pour, du mme coup, dpossder l'hritire.

Or, toujours pour ne pas ternir la joyeuse srnit de cette
insouciante enfant, personne ne lui en parlait, ce qui tait un tort.

"Il sera toujours temps de lui apprendre l'tendue de son malheur, si
malheur il y a, quand la catastrophe aura eu lieu, disait Robert."

Sans l'approuver totalement, tout le monde faisait comme lui; du reste,
qui donc et caus "affaires" avec Odette? Ds qu'on nonait des
chiffres devant elle, elle se sauvait en se bouchant les oreilles.

-- Seulement, disait assez sensment Mme Samozane, apprenons-lui 
modrer ses caprices et  rfrner ses dpenses. Si jamais la pauvre
petite se voit rduite  la portion congrue (ce qui lui reviendrait de
sa mre est si peu de chose: quinze cents francs, peut-tre), elle en
souffrira beaucoup, n'tant pas accoutume  l'conomie.

Ce serait lui rendre service que de lui insinuer d'avance que toute
fortune est sujette  des fluctuations et  des revers.

-- Bah! fit Gui, aussi insouciant que sa cousine, pour lui comme pour
les autres; la scurit prsente est dj beaucoup; qu'elle y croie
donc le plus longtemps possible, c'est toujours cela de gagn sur
l'ennemi.

Et l'on commit la faute grave de laisser Odette vivre en petite
princesse, choye, gte, admire et rellement aimable avec sa jolie
frimousse et ses rpliques jamais banales.

S'apercevait-elle, mme, que la petite pension mensuelle attribue 
ses menus plaisirs avait diminu? Mon Dieu! non; se voyant arrive plus
vite au fond de sa bourse, elle se figurait avoir dpens davantage.



XV



"La petite fte des Riserol a eu lieu, trs russie  ce qu'ils disent
tous; mais je n'en ai pas t satisfaite comme je me le figurais.

Je ne suis cependant pas encore blase sur ce genre de plaisir, moi qui
commence  peine " sortir", pour parler le langage d'aujourd'hui.

D'abord, j'esprais que tous les messieurs seraient fous de ma robe, et
je crois que beaucoup l'ont regarde comme si elle tait en simple
calicot; comme si, galement, Mlle d'Hristel ne valait pas la peine
d'tre un peu admire.

Pourtant, depuis que je suis sortie du couvent, (que j'y enlaidissais,
Seigneur!) je n'ai plus les mains rouges, ce qui est un point capital.

Je suis oblige d'avouer que, si je ne les recherche pas, ce qui est
indigne d'une femme intelligente et comme il faut, je ne crains pas les
compliments.

Or, l'autre soir, ils ne sont pas tombs en masse sur ma personne, les
compliments. A quoi donc servait alors ma jolie robe moire? Moi qui
l'avais achete fort cher, non seulement pour taquiner ma tutrice et
savourer la douceur du fruit presque dfendu, mais aussi parce que sa
teinte m'allait... comme un gant.

Encore une fois, c'tait bien la peine: Robert ne l'a pas mme
regarde, lui dont j'estime le jugement, car il a un got sr et
dlicat.

Il ne fait donc plus attention  moi?...

Peut-tre que chez les Riserol il a dcouvert une autre hritire plus
riche que Mlle d'Hristel.

Dieu! que je suis mchante et que voil une phrase que je voudrais
effacer! Comment puis-je avoir de telles ides?

Mlle Dapremont et Miss Hangora, qui ne se quittent toujours pas,
taient chez les Riserol, l'une en foulard paille, l'autre en bleu vif.

On la trouve jolie, cette _chre_ Antoinette; moi, c'est drle, je ne
me sens pas porte  tant d'indulgence pour sa personne.

Il faut avouer que sa robe paille lui allait bien.

Robert le lui a peut-tre dit, lui qui n'a pas souffl mot de la
mienne."



XVI



Euphranie et Mlle Dapremont taient dcidment destines  jouer un
rle nfaste auprs de Mlle d'Hristel; l'une involontairement, par
pure ignorance ou par btise; l'autre, mue par le secret dsir de
dtacher Odette de Robert sur lequel elle avait jet son dvolu.

Non qu'elle ft rellement une mchante fille; mais la meilleure ne
devient-elle pas un peu cruelle ds que son coeur est en jeu?

Or, depuis quelques mois, Antoinette trouvait Robert Samozane fort 
son got; elle possdait une dot modeste et le jeune homme n'avait
d'autre fortune que celle qu'il gagnerait par son labeur et son
intelligence vraiment remarquable.

Mais, Mlle Dapermont n'avait pas les penchants coteux d'Odette
d'Hristel; de plus, elle se jugeait elle-mme fort au-dessus de "cette
petite fille" tourdie et vaine, donc fort incapable de faire le
bonheur d'un homme srieux.

-- Tout au plus, serait-elle bonne pour ce pauvre Gui qui mrite encore
mieux, se disait-elle en voyant ces deux fous rire et jouer ensemble
comme des enfants.

Chaque anne, aux vacances, les Samozane louaient une modeste villa en
pleine campagne, pas trop loin de Paris cependant, o les jeunes
filles, anmies par les chaleurs estivales, reprenaient des couleurs
et de l'apptit, o les jeunes gens se reposaient de leurs travaux de
l'anne.

Mlle Dapremont s'y tait vu inviter, ou plutt s'y tait fait inviter
quelques jours, et elle remarquait, avec une secrte joie, que Robert
semblait plus assidu auprs d'elle que l'an dernier.

Cela n'tait pas, en ralit; ou, du moins, l'an des Samozane souvent
retenu au dedans par des pluies frquentes de ce mois d'aot-l,
prenait plaisir  couter la musique que faisait Antoinette. Meilleure
pianiste, (sans tre d'une grande force), qu'Odette d'Hristel et que
les demoiselles Samozane, mdiocres en tout, elle s'appliquait
adroitement  jouer les morceaux prfrs du jeune homme en mme temps
que ceux o elle pouvait briller sans trop de peine.

Eh! mon Dieu! pourquoi Robert, qui aimait la musique et qui en tait un
peu sevr chez lui, n'et-il pas got celle de cette femme
complaisante et sense, comme il paraissait goter ses entretiens
gnralement srieux?

C'est ce que, adroitement, la belle Antoinette avait soin d'insinuer 
Odette, quand elle pouvait saisir cet oiseau farouche.

Un jour, Mlle d'Hristel interrogea Euphranie au sujet de leur invite.
La vieille femme, maladroite sans le vouloir, s'cria:

-- Je serai contente quand cette demoiselle sera loin d'ici et ne fera
plus le joli coeur auprs de M. Robert.

-- Sans doute qu'elle plat  mon cousin, fit Odette avec un soupir. Et
puis, tu as beau dire, Nanie, elle a du charme.

-- Peuh! en a-t-elle tant que a?

-- Elle a une si belle taille, et des mains, et des pieds!...

-- Pas plus que vous, Mademoiselle.

Odette se mit  rire.

-- Non, pas plus que moi comme nombre, mais autrement btis.

-- Enfin, je maintiens qu'il n'y a pas  vous comparer  elle, mon
petit; de plus, vous tes riche, et elle, parat qu'y n'y a rien de
trop.

-- Elle a de la chance; au moins, elle ne pourra pas dire qu'on
l'pouse pour son argent. Tandis que moi!...

-- Oh! vous, il y a de quoi, heureusement pour vous. Mais vous avez
autre chose avec, Mademoiselle, qui fait dsirer aux beaux messieurs de
s'pouser avec vous.

Sur ce, Odette alla jeter un coup d'oeil au dehors et s'assurer que
Mlle Dapremont n'tait pas en train de causer ou de faire une lecture
intressante avec Robert.

Ne pouvant s'terniser  Chaville, celle-ci partit, avec regret sans
doute, sans emporter d'espoir bien prcis, mais avec la consolation
d'avoir "jet des jalons", c'est--dire d'avoir insinu  Odette
d'Hristel qu'elle ne "ferait jamais l'affaire" de son cousin Robert.

Tout ceci ne laissa pas que d'inquiter la pauvrette. Des ides
bizarres lui traversaient la cervelle et, quoiqu'elle connt le noble
caractre et l'orgueil de l'an des Samozane, elle se demandait
parfois si, malgr son dsintressement, il n'escomptait pas l'avenir
et ne fondait pas des esprances sur la fortune de la petite cousine.

S'il n'pousait pas Mlle Dapremont (ce qui ravirait Odette), c'tait
parce qu'il la trouvait trop pauvre.

S'il l'pousait, il se montrait peut-tre plus dsintress; mais il
devait avoir une ide de derrire la tte.

Dans ces conditions-l, l't ne pouvait passer agrablement pour
Odette.

Quand Mlle Dapremont fut partie, voyait-elle Robert demeurer pensif et
inoccup, ce qui lui arrivait rarement, elle se disait:

"Il rve  elle, il la regrette, il s'ennuie sans elle. La musique et
les lectures dont elle le berait lui manquent."

Moi, je n'ai pas ainsi le talent de l'intresser, et je ne veux pas
essayer de le faire: j'aurais l'air de chercher  imiter Antoinette.

Un malaise planait donc sur le petit cercle des Samozane, toujours 
cause d'Odette qui n'tait plus comme autrefois.



XVII



-- Odette, veux-tu que je t'emmne?

-- Je veux bien, avait rpondu Mlle d'Hristel.

-- J'essaie le nouveau cheval de mon ami Bertheret; il n'est pas trs
commode. Tu n'auras pas peur?

-- Ah! Dieu! non, fit Odette, indiffrente.

Elle acceptait cette promenade avec le cousin tuteur, comptant
provoquer une explication, et mme lui demander carrment s'il allait
pouser Mlle Dapremont, ou bien s'il jouait simplement un rle d'assidu
auprs d'elle avant de prendre pour femme une hritire plus jeune...
et... moins agrable sans doute.

Certes, ces ides saugrenues ne fussent point venues dans cette petite
cervelle surexcite, si Antoinette Dapremeont n'et tenu  la pauvre
enfant les propos que nous savons.

Et puis, le dpit, le chagrin s'en mlant, Odette se montait
l'imagination, s'incitant elle-mme  se montrer dure et mchante.

Elle avait le plus grand tort.

Elle ne se doutait gure que, la veille, une lettre tait venue 
Chaville, concernant ses propres affaires en pitoyable tat.

Le procs tant perdu, Mlle d'Hristel se trouvait rduite  la trs
minime pension qui lui venait de sa mre.

Mais tout ceci demeurait un secret entre les membres de la famille
Samozane, sauf Jeanne et Blanche.

Robert avait stipul formellement:

-- Laissons la pauvre petite dans l'ignorance de ce dsastre; son
insouciance de l'avenir est sui douce! Je me charge de lui servir la
somme mensuelle de ses menus plaisirs en la diminuant sans qu'elle s'en
aperoive trop...

-- Tu as raison, avait ajout le pre.

-- Tu as tort, mais fais comme tu l'entendras, avaient soupir les deux
femmes.

-- Il n'y a pas deux tuteurs de ton calibre sous la coupole cleste,
avait conclu Gui.

Et personne n'avait ouvert les yeux  l'innocente pupille, gure
innocente toutefois  cet instant o elle mditait la confusion de son
cousin modeste.

Quelques remarques s'changrent d'abord, au dbut de la promenade,
vagues de la part de l'un, mles d'insinuations peu bienveillantes de
la part de l'autre.

Il arriva un moment o Robert fut oblig de descendre devant un atelier
de charronnage pour y faire une commission qu'il ne pouvait confier 
personne.

Un peu inquiet, il avait dit  sa compagne:

-- Tiens les rnes, Odette, un peu fermes; la bte s'est montre docile
jusqu'ici, mais je ne m'y fie qu' moiti. Du reste, j'en ai pour une
seconde.

-- Oh! tu sais, ne te presse pas, je n'ai pas peur, avait rpliqu la
jeune fille.

Mais, Samozane avait raison de se mfier.

D'abord, se sentant guid par une main virile, le jeune cheval s'tait
conduit d'une manire exemplaire; quand il ne se vit plus retenu que
par les doigts frles d'une fillette, il osa se montrer indpendant et
rageur.

-- Ho! ho! Doucement, doucement, faisait Odette, mais sans succs.

Puis, voyant reparatre son cousin sous la vaste porte du charron, elle
voulut faire preuve d'adresse et de vigueur et assna un lger coup du
manche du fouet sur le rebord de la voiture.

Le bruit suffit pour affoler l'animal qui partit  fond de train, avant
mme que Samozane pt crier:

-- Pour Dieu! Odette, ne le taquine pas; me voici!

Le danger n'tait pas trs grand, toutefois; Mlle d'Hristel tenait les
rnes le plus court possible et eut soin de diriger la bte capricieuse
vers un pr non entour de haies, par bonheur, qui verdoyait l-bas.

-- Pourvu que cette prairie ne soit pas borde d'une rivire! pensa
Odette. Bah! je connais Robert: il m'aura bientt rejointe.

Ce fut ce qui arriva; par malchance, la frle voiture avait vers dj
et la jeune personne, fort humilie, touchait le sol pas trop durement,
mais dans un bouleversement de toilette et de coiffure, ce qui mit sa
coquetterie mal  l'aise.

-- Odette! Es-tu blesse? s'cria une voix mle angoisse.

Preste, la coupable se relevait, trs rouge et vexe.

-- Non, je n'ai pas une gratignure, et le cheval non plus, parat-il.
C'est une chance; mais me voil bien, avec mon chapeau dfonc.

-- Qu'importent le chapeau et le cheval! tu es saine et sauve, cela
suffit. Combien j'ai t imprudent!... Tu pouvais tre tue...

Dans sa confusion un peu rageuse, Odette vitait de regarder son
tuteur; sans cela,  sa pleur et  son trouble, elle aurait compris
quelle place immense elle tenait dans son coeur.

Mais, hargneuse, elle murmura tandis qu'il relevait le cheval et la
voiture  peine endommage:

-- Au fait, les imprudences russissent parfois  qui les provoque.

-- Que voulez-vous dire? fit-il, tonn, ne comprenant pas et ne la
tutoyant plus.

-- Dame! si j'avais trpass dans... l'accident, vous hritiez de mes
biens et pouviez pouser sans arrire-pense la toute charmante mais
peu fortune Mlle Dapremont.

Elle dbita cette petite mchancet les dents serres, la joue en feu,
tout en rattachant sa chevelure dnoue.

Dans sa surprise et sa douleur, Robert faillit de nouveau laisser
chapper le cheval.

-- Oh! Odette! fit-il seulement.

Et, trop gnreux pour ouvrir les yeux  cette ingrate enfant qui lui
brisait le coeur, il se tut dsormais, ddaignant de la dtromper.

Elle sentit qu'elle l'avait froiss au del de tout, et elle et donn
les beaux cheveux dont elle tait si fire pour rattraper ses mchantes
paroles.

En retournant  la maison, au trot de l'animal revenu  de meilleurs
sentiments, les promeneurs ne prononcrent pas un mot.

Il avait le coeur trop serr pour parler; elle avait trop de regret de
sa sottise pour oser mme murmurer une phrase d'excuse.

"Il ne me pardonnera jamais! se disait-elle. Et il aura bien raison,
hlas! Je ne sais quel dmon m'a pousse  dire une chose que je ne
pensais pas du tout... Certes non, pas du tout. Et je l'ai
irrvocablement et irrmdiablement bless... Tout cela, c'est la faute
de cette vilaine Antoinette Dapremont que je dteste. Si elle
n'existait pas, je ne serais pas jalouse d'elle et rien d'ennuyeux
n'arriverait."

Elle retint un petit sanglot qui lui montait  la gorge; soit par un
reste d'orgueil, soit de crainte d'tonner Robert, elle ne voulait pas
qu'il s'apert de sa dtresse morale.

Mais, s'en serait-il aperu seulement?

Pensif, enfonc dans ses mditations, Samozane ne semblait mme pas
s'apercevoir que sa pupille occupait le sige  ct de lui, un peu
meurtrie par sa chute et beaucoup plus, moralement, par son
incomparable maladresse.

Gui seul, assista  leur morne retour.

-- Bon! pensa-t-il en les voyant descendre l'un aprs l'autre de
voiture sans aucune de ces attentions, de la part du cavalier, dont
Robert tait coutumier. Voil dj le pauvre tuteur qui a maille 
partir avec l'endiable pupille. Quand je lui prdisais que ses
nouvelles fonctions ne seraient pas d'une suavit enviable!

Odette ne parut pas au djeuner.

-- Le soleil lui a fait mal  la tte, expliqua simplement Robert, sans
voir les sourires que ces paroles amenaient sur les lvres de tous. Ce
jour-l, le ciel demeurait couvert sans laisser pntrer le plus ple
rayon jusqu'aux pauvres mortels.

Odette se montra le soir seulement au dner, mais si ple et
silencieuse, avec des yeux si rougis et l'air tellement absorb, que
tous la crurent, en ralit, victime d'une migraine atroce.

Gui, qui manquait rarement l'occasion de mettre ses vastes pieds "dans
le plat", pour parler son propre langage, eut soin de s'enqurir de la
promenade matinale.

S'tait-on amus?

-- Beaucoup, rpondit le tuteur, avec une pret qui lui tait si peu
habituelle que tous le regardrent avec tonnement.

Odette baissa le nez, contemplant avec attention son assiette de
porcelaine vierge de mets.

-- Le cheval s'tait-il bien comport?

-- Mieux qu'on ne l'esprait.

Guy cessa d'interroger.

Dcidment, il s'tait pass quelque chose.

Un froid planait sur l'assemble, rieuse encore nagure.

N'entendant pas causer les autres, M. Samozane dgustait son repas en
silence; Mme Samozane, afflige, promenait son regard effar de sa
nice  son fils an; tante Bertrande se rpandait en soupirs; Jeanne
songeait  M. de Grandflair; Blanche n'osait lever la voix.

"Si encore on savait pourquoi ils se sont chamaills, pensait Gui, on y
porterait remde. C'est bte comme tout, ces querelles; au fond, je
suis sr qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mais a n'est pas
amusant pour nous, les jeunes, qui sommes obligs de prendre des airs 
bonnet de nuit.

Odette boude... Non, ce n'est pas de la bouderie; elle souffre; et ce
n'est pas de migraine non plus; au moindre bobo, d'ordinaire, elle se
plaint, devient cline, dolente, aime  se faire dorloter...
Aujourd'hui, ce n'est pas cela. Pardieu! Je le sais! Robert a profit
du tte  tte pour lui apprendre que sa fortune s'est fondue, vapore
dans les brouillards; et, ma foi! ce n'est jamais agrable  savoir,
cette chose-l!"

Au premier moment libre, le jeune homme attira son frre  lui.

-- Dis donc, mon vieux Bob, tu lui as dit?... Elle sait?... Voil
pourquoi elle nous fait la tte...

-- De qui parles-tu? J'ai dit quoi? fit Robert ahuri.

-- Tu as dit  Nnette l'issue du procs?

-- Ah! l'issue!...

Une seconde, Robert hsita. Quelle belle revanche que d'instruire, en
effet, l'ingrate, de sa triste situation nouvelle! Combien elle serait
mortifie et rendrait enfin justice  celui qu'elle avait si
cruellement bless!

Mais non; cela tait indigne de Robert.

Se redressant, un peu brusque, il rpliqua:

-- Mais, pas le moins du monde. A quoi vas-tu penser? Il n'est pas
temps encore de tout lui dire. Je te rpte qu'elle a mal  la tte,
voil tout.



XVIII



"J'ai commis, il y a vingt-quatre heures, la plus vilaine action de ma
vie, qui est dj bien trop longue, puisque je suis si malheureuse.

Oui, je voudrais tre morte, mais cette fois, morte pour de bon, et non
btement  moiti ainsi qu'il y a un an bientt.

Comment ai-je pu tre si cruelle, si stupide en mme temps, pour dire 
Robert ce que j'ai os lui dire?

Le diable tait en moi, qui parlait par ma bouche, certainement, car
Odette d'Hristel insinuer  Robert Samozane qu'il aime l'argent
jusqu' la bassesse, c'est le fait d'une folle ou d'un dmon.

Je crois que je suis les deux, en vrit!

Pauvre Robert! Il n'en revenait pas, lui, et me regardait avec des yeux
 la fois si tristes et si ahuris, que j'en ai eu le coeur transperc,
que j'aurais voulu me couper la langue pour le punir.

J'ai bien essay de rparer ma sottise, de me rattraper; mais... ah!
bien oui!... Mes vilaines paroles n'taient pas tombes dans l'oreille
d'un sourd, et Robert a l'oue aussi sensible que l'me.

Mon Dieu! et moi qui, depuis longtemps, lui avais fait en secret
l'offrande pure et entire de mon coeur d'enfant, quelle contenance
garder en face de cet ami si cher, que j'ai gravement bless? Que
faire, dsormais?

Il ne peut jamais se dpartir de cette courtoisie raffine qui lui est
naturelle, qui lui donne tant de sduction et dont il use envers toutes
les femmes,  commencer par sa mre, sa tante, ses soeurs, moi. Mais je
sens bien que, sous cette politesse, se cache,  mon gard, un profond
ddain, peut-tre un complet dtachement.

Je ne lui en veux pas; c'est son droit, tout autre penserait comme lui,
 sa place; mais que cela m'est dur!

Et, maintenant, me voil malheureuse pour le restant de mes jours,
comme dit Euphranie.

Je l'ai mrit, je ne murmure pas. En somme, tout cela vient de la
ridicule crise lthargique o j'ai laiss, je crois, le peu de bon sens
que je possdais.

Adieu, mes belles annes d'insouciance et de gaiet, annes
inoubliables dont je n'ai pas assez remerci Dieu!

Je sens en moi un petit coeur jaloux, exclusif, auquel il ne fait pas
bon toucher et qui se rebiffe au moindre choc.

Mais, Robert l'a-t-il jamais heurt? Je dois confesser que non.

C'est moi qui, sottement, aprs mon accident, par des lambeaux de
rflexions rcoltes  et l, me suis forg des chimres; ensuite est
venue cette ennuyeuse Antoinette Dapremont que le ciel confonde! J'ai
t jalouse d'elle; je lui ai envi ses talents, sa sagesse; je
trpignais de voir Robert prendre plaisir  ses causeries...

Et voil le rsultat; belle vengeance, en vrit, qui me retombe dessus
et m'crase douloureusement.

Ce qui m'est le plus pnible, c'est le sentiment d'avoir pein un tre
bon, loyal, dsintress, qui ne l'a jamais mrit.

Ah! comme on est cruellement punie parfois pour avoir parl plus vite
qu'on ne voulait!"



XIX



A quelques jours de l, Robert Samozane, qui avait eu de frquents
entretiens avec son pre et sa mre, se mit  faire allusion  un
dpart prochain et  une absence sans doute prolonge.

-- O vas-tu donc, Bob? demanda Jeanne surprise. Nous devances-tu 
Paris? En ce cas, la sparation ne sera pas de longue dure: nous voici
en octobre.

Sans regarder Odette qui, un peu ple, jouait avec ses bagues, Robert
poursuivit:

-- Mes soeurettes, je n'ai plus de secret  garder avec vous, et je
vous annonce que je pars... pour Marseille...

-- Ce n'est pas tellement loin! murmura Blanche, et l'on en revient
vite.

-- Non, ce n'est pas loin, aussi ne ferai-je que passer dans cette
ville; je m'embarquerai le jour suivant...

-- Pour un voyage au long cours, fit Guillaume, au courant de la
nouvelle depuis peu, et essayant de plaisanter quoiqu'il n'en et gure
envie.

-- Hlas! soupira Mme Samozane en baissant les yeux pour dissimuler les
larmes qui y montaient.

-- Voyons, pas d'erreur, reprit Robert trs grave; il ne s'agit point
d'un voyage au long cours, comme l'insinue ce fou de Guy; la Socit de
Gographie envoie une mission... utile au Soudan; j'ai demand  en
faire partie; vous le savez tous, j'ai mes brevets d'ingnieur et si,
jusqu' prsent, je ne m'en suis gure servi, tournant mes aptitudes
d'un autre ct, je compte bien maintenant me fliciter de les avoir
acquis. Nous ne perdrons pas notre temps l-bas, je l'espre.

-- Non, mais vous pouvez y perdre votre sant, murmura la pauvre mre,
navre.

-- Je suis robuste, protesta Robert en souriant.

Plus bas, il ajouta:

"Et qu'importe la vie, une fois qu'on en a fait le sacrifice!"

-- Mais, quand reviendras-tu? demanda Jeanne, angoisse elle aussi.

-- Le sais-je? Dans deux ans, trois ans au plus... Aujourd'hui, les
voyages se font si rapidement.

-- Tu appelles cela rapidement! fit Blanche.

Seule, Odette ne soufflait mot, quoiqu'au fond, elle et envie de crier
de douleur et de remords, car elle pensait:

"Bien sr, c'est moi qui le fais partir. Il ne peut se souffrir dans un
lieu o il rencontre  chaque instant une crature horriblement
mchante qui l'a calomni et bless  vif.

Dcidment, il y a sur moi quelque chose de fatal, de maudit, qui fait
que je suscite du mal  ceux que j'aime le plus; et tout cela retombe
sur moi ensuite. Ce n'est que justice."

Le lendemain seulement, rencontrant comme par hasard son cousin qu'elle
savait au salon, Mlle d'Hristel s'approcha de lui et dit d'un petit
ton contrit et dsol:

-- Robert, est-ce que c'est... est-ce ce que c'est  cause de moi que
tu t'en vas?

Il sourit, d'un sourire  la fois amer et ironique, et rpondit:

-- Quelle ide, Odette! Et pourquoi cela serait-il?

-- Mon Dieu! tu te rappelles... l'autre matin... quand j'tais... sur
l'herbe...  quatre pattes, comme le cheval, je t'ai dit des choses
dsagrables...

-- Vraiment? Je ne m'en souviens pas, fit Robert d'un air de suprme
indiffrence, en continuant  feuilleter une revue scientifique tale
sur la table.

Cette froideur voulue produisit plus d'effet sur la coupable que ne
l'eussent fait les reproches les plus douloureux.

Elle fondit en larmes.

-- Robert, qu'est-ce que je t'ai fait?... Ah! oui, je sais bien... des
tas de sottises, de mchancets; et tu m'en veux, au fond.

Mais tu ne te doutes pas... tu ignores...

Ici l'aveu ne pouvant venir, elle cria  travers de gros sanglots qui
lui soulevaient la poitrine:

-- Je suis bien malheureuse, va!

En voyant cette dsolation sincre, ce repentir, cette confiance, il
fut pris de l'envie folle d'attirer dans ses bras la petite crature si
sduisante et si terrible  la fois, qui lui demeurait chre envers et
contre tout; il eut le dsir de la consoler comme lorsqu'elle tait
petite et qu'elle souffrait; de la bercer et de l'abriter sur sa
poitrine, pour la dfendre de tout mal.

-- Ne pars pas, Robert, murmurait-elle toujours pleurante. Pense donc,
si tu mourais l-bas, loin de nous! Si c'est pour gagner de l'argent
que tu veux entreprendre cet affreux voyage, ne t'en inquite pas: je
te donnerai tout le mien.

Pauvre chrie! elle parlait de donner son argent, et elle n'en avait
plus!

Il se contint pour ne pas l'embrasser. Mais non, pourquoi s'attendrir?

Ne fallait-il pas quelle souffrt un peu, qu'elle pleurt parfois,
cette jeune insoumise  qui tout souriait trop dans la vie?

Elle cachait sa figure menue dans ses mains qui tremblaient, puis la
relevant:

-- Alors, c'est  moi de te laisser la place, Robert;  moi de te
rendre  tes parents,  ta vie de famille;  moi de partir, enfin.

-- Et tu irais o, pauvre petite?

Elle demeura interdite une minute, puis soudain:

-- Je travaillerai! Je serai institutrice.

-- Non, petite, abandonne cette ide. Ecoute-moi plutt. Essaie de
travailler, de devenir instruite et pose. Ne perds pas pour cela ta
belle gaiet...

-- Ah! oui, parles-en, de ma gaiet, mon pauvre ami!

-- Si. Tu dois tre rieuse et sereine, d'abord parce que tu es  l'ge
o l'on rit, ensuite parce que...

-- Parce que? rpta Odette attentive et voyant qu'il s'arrtait.

Un peu mu, il poursuivit:

-- Si je venais  mourir, l-bas...

-- Oh! fit-elle en un mouvement d'angoisse.

-- Mettons les choses au pire, il est plus sage de tout prvoir,
enfant. Donc, si je venais  mourir, je te demande, Odette, d'tre la
consolation et la joie de mes parents.

-- Comment pourrais-je tre joyeuse, en ce cas, Robert?

-- Tu l'essaieras; et d'ailleurs, c'est dans ta nature. Allons, je puis
compter sur toi.

Alors, Odette d'Hristel comprit que la vie est parfois rellement
triste.



XX



On tait de retour  Paris.

Rue Spontini, la vie avait repris son cours paisible; mais si Mlle
d'Hristel n'avait t si absorbe par son propre chagrin, elle aurait
constat avec tonnement que cette vie subissait des changements.

Ainsi, on ne gardait qu'une seule domestique en dehors d'Euphranie,
servante insparable d'Odette.

On prenait souvent l'omnibus, presque plus de voitures et l'on allait
beaucoup  pied.

Les repas taient tout aussi abondants, mais moins dlicats que par le
pass.

On n'avait pas renouvel la garde-robe des demoiselles Samozane.

M. Samozane fumait de moins bons cigares; ces dames usaient leurs vieux
vtements.

Gui n'achetait plus de romans pour, le dimanche, se reposer des
_labeurs_ de la semaine; il n'allait plus aux courses ni au thtre.

Mais, Odette ne s'apercevait de rien, ou, si parfois un changement la
frappait, elle pensait, indiffrente:

-- Je conois qu'on ne s'amuse pas en l'absence de Robert.

Il fallut une malencontreuse "distraction" de Gui pour ouvrir ces jolis
yeux si bien ferms par l'ingnieuse bont du jeune tuteur.

Un jour, Gui rentra... trs gai, d'un lunch offert  l'issue d'un
mariage o il avait qut.

Il avait le champagne expansif.

-- Ce n'est pas que j'en ai abus, disait-il  Odette qu'il prenait
pour confidente, l'ayant trouve pensive,  la salle  manger, devant
une carte d'Afrique tale toute grande sur la table.

Ma foi! non, je n'ai pas bu plus de trois cigarettes et pas fum plus
de cinq coupes... Non, je veux dire tout le contraire. Mais tu me
comprends, toi, cousinette.

-- Oui, oui, c'est bon, va-t'en! fit Mlle d'Hristel impatiente,
quoiqu'elle et envie de rire, au fond.

-- Oh! mais,  propos, poursuivit le jeune fou, comme illumin par un
soudain souvenir, j'ai vu un de tes prtendants, chez les Mivires.

-- Je n'ai pas encore eu de prtendants, tu rves, mon pauvre Guimauve;
je suis trop jeune et pas assez aimable.

-- Je te dis, moi, que Pierre Harvelet pensait  toi, l'hiver pass.

-- Oh! si peu!

-- Mais ne le regrette pas, va, il n'en vaut pas la peine; ce n'est pas
un chic type.

-- Pourquoi? demanda Odette, amuse malgr elle.

-- Voyons, un garon qui disait, il y a une heure: "La petite
d'Hristel me plairait encore, mais, je n'ai pas assez d'argent pour
pouser une fille sans dot."

-- Et c'est de moi qu'il parlait? fit Odette incrdule, en souriant.

-- Bien sr, en toutes lettres. Quand je te dis qu'il n'en vaut pas la
peine!

-- Il me croit donc sans fortune?

-- Dame! tu n'ignores pas que tout se sait, et que les choses se
colportent avec une facilit!... Non, c'est  croire que les gens n'ont
qu' bavarder, en ce monde.

Bref, tu penses bien que l'histoire de ton procs perdu a vite fait le
tour de notre petit cercle.

-- Mon procs perdu?... rpta Mlle d'Hristel en ouvrant de grands
yeux.

-- S'il n'y avait que le procs encore, tant pis pour l'avocat! Mais
tes pauvres sept cent mille francs rass, envols, fichus, pour parler
le beau langage du sicle.

-- Mais, qu'est-ce que tu racontes donc? s'cria Odette un peu ple, se
sachant si elle devait ajouter foi aux divagations de son cousin.

Avec un peu d'adresse, celui-ci et encore pu reprendre pied; mais,
pour cela, son cerveau tait trop embrouill par le champagne, et, au
contraire, il mit plus avant dans le plat ses respectables semelles.

-- Oui, Robert nous avait recommand  tous un silence absolu  ton
gard sur ce dsastre.

On devait attendre son retour pour t'apprendre dlicatement que tu es
pauvre. Mais  quoi bon. Il vaut mieux que tu sois prvenue.

Il croisa les jambes, prit une mine grave, et ajouta:

-- N'empche que j'ai fait une gaffe. Vois-tu, c'est le Roederer qui en
est cause.

Sois gentille, Nnette, et pour ne pas m'attirer de dsagrments, ne
dis rien, n'est-ce pas? tu feras l'ingnue jusqu'au jour o...

-- Mais non, moi je veux savoir! cria Mlle d'Hristel qui tait toute
blanche, mais qui doutait encore. Explique-toi, Gui.

Le jeune homme passa la main dans ses cheveux d'un air de fatigue.

-- M'expliquer?... Ah! pauvre petite! Ce sera dur! Je sens que je ne
suis pas loquent, aujourd'hui.

Odette qui n'avait pas la moindre envie de rire, s'lana vers son
cousin et, lui pressant nergiquement le bras, comme pour le ramener 
la saine raison:

-- Gui, parle! Voyons, est-ce vrai ce que tu m'as appris?

Il prit une attitude tragique:

-- Je ne mens jamais, fit-il en tendant une main large et maigre, aux
ongles nets et trs longs. Comme Mucius Scaevola, je me laisserais
griller vif, plutt que d'altrer la vrit; et lors mme que je
parviendrais  la maturit de Mathusalem (ce qui ne m'ennuierait pas si
je restais bien conserv), mes lvres ignoreraient le mensonge.

-- Laissons l l'histoire ancienne, veux-tu?

-- Si je le veux? J'ai fini mes tudes et, sans avoir positivement
surmen mon cerveau, je dsirerais le laisser reposer.

-- Je te demande simplement si tu ne plaisantais pas en disant que je
suis ruine?

-- Va t'informer auprs de ma tante, ou de papa, qui est redevenu ton
retuteur... Ou plutt, non, ne leur demande rien: ils me gronderaient
d'avoir t indiscret.

Puis, un peu dgris, tonn de l'expression dsespre qui flottait
sur le petit visage de sa cousine:

-- Non, vrai, Nnette, a t'ennuie tant que a, cette perte d'argent?
Je te croyais plus dsintresse.

Elle clata.

-- Tu ne comprends donc rien, Gui?... Ce n'est pas d'tre pauvre qui me
navre.

Mais, est-ce que le... l'accident tait arriv avant... avant... Enfin,
avant le jour o je suis alle me promener avec Robert?...

Gui enfona ses deux mains dans son paisse chevelure.

-- Ca, tu sais... c'est assez difficile... Tu t'es promene si
souvent...

-- Enfin, y a-t-il trois mois?

-- Il y a trois mois, j'en suis absolument certain, puisque...

-- Bien, cela me suffit. Mon Dieu! Mon Dieu! Et moi qui lui ai dit...

-- Oh! je te pardonne, tu sais; entre nous, a ne tire pas 
consquence, fit Gui croyant qu'il tait en jeu.

Elle faillit trpigner.

-- Est-ce que je parle de toi, voyons? Est-ce que je pense  toi
seulement?

-- Merci, tu me combles.

-- Ce pauvre Robert que, mchamment, j'ai accus en face, de chasser 
la dot... juste  l'heure o, me voyant dpouille de mon argent, il
s'ingniait  me cacher le malheur,  me laisser ignorer que je devais
 lui et aux siens jusqu'au pain que je mange!

-- Oh! ne parle pas de a, Nnette, fit Gui qui n'avait entendu que la
fin de cette phrase; d'abord, tu en manges si peu, de pain! et ensuite
tu n'es pas rduite  la mendicit, sapristi! tu possdes le bien de ta
mre.

-- Une somme infime que je dpense et au-del en colifichets, 
satisfaire de stupides fantaisies. Non, quand j'y pense!...

Elle tait blme, sa respiration s'arrtait dans sa gorge; elle fit
signe au jeune homme d'ouvrir la fentre.

Il obit mollement, en murmurant:

-- Tu es verte, cousinette. Est-ce que tu te trouves mal? Ah! non, je
t'en prie, ne remeurs pas; une fois passe encore, mais deux, c'est
ennuyeux; et puis, je ne me sens pas la force de te ramasser, je suis
un vrai poulet pour le moment.

Mais la petite nature nergique d'Odette d'Hristel reprit vite le
dessus; elle laissa l son bavard de cousin et, les jambes encore
flageolantes, elle gagna sa chambre, se jeta su son lit et pleura
pendant deux heures conscutives, transperant de ses larmes plusieurs
mouchoirs et son oreiller.

Pendant ce temps, srieux comme la statue de Napolon aux Invalides,
Gui allait trouver sa mre.

-- Maman, dit-il humblement, je viens de faire une jolie gaffe.

-- Parle comme il faut, si tu veux que je te comprenne, rpondit Mme
Samozane sans quitter des yeux son ouvrage.

-- C'est que, mre, les mots "four, bvue, impair" ne me semblent pas
assez forts pour qualifier ma btise.

-- Grand Dieu! qu'as-tu bien pu faire? s'exclama la pauvre femme qui,
cette fois, leva les yeux et, d'ahurissement, laissa tomber son
aiguille.

Indolemment, Gui se mit  quatre pattes pour la chercher.

-- Qu'est-ce que cette tenue? demanda la mre, quand il eut repris 
peu prs sa position normale.

-- Cette tenue, c'est celle d'un jeune homme chic qui a qut  un
mariage...

-- Et bu un peu trop de champagne au lunch.

-- Peut-tre, maman, mais il fallait bien porter des toasts  la sant
des nouveaux maris.

-- Soit. Dis-moi, maintenant, quelle sottise tu as commise?

-- J'ai trahi un secret de famille.

-- Nous n'avons rien de cach; notre vie est au grand jour.

-- Auprs d'Odette, poursuivit Gui, d'une voix creuse. Je lui ai dit
qu' prsent qu'elle a perdu son procs et son bien, les messieurs ne
la trouveront pas si gentille.

-- Tu pouvais t'en dispenser.

-- Eh! Je le sais bien, j'ai assez fait mon _me culp_, mre.

-- Et Robert qui avait tant recommand de nous taire jusqu' son
retour! dit seulement Mme Samozane en reprenant son d.

Enfin, ce qui est fait est fait; mais tu es un fameux bavard, mon
pauvre garon.

-- Je n'avais pas trs bien ma tte  moi.

-- Tu n'as pas besoin de me le dire. Et, maintenant, je t'engage 
aller te reposer.

-- Je ne fais que a depuis que je suis rentr. Alors, mre, vous ne
m'en voulez pas de trop de ma balourdise, puisque le mot gaffe vous
agace?

-- Ah! tu veux dire?... Mon Dieu! il n'y a que demi-mal, rpliqua la
mre aprs avoir cass son fil avec ses dents.

Au fond, je n'tais pas de l'avis de Robert; je ne suis pas absolument
fche que la petite sache un peu que la vie ne lui rserve pas
seulement des roses.

A propos, qu'a-t-elle dit?

-- Qui a? demanda le jeune homme en touffant un billement.

-- Mais Odette; voyons, o as-tu la tte?

-- Au-dessus de mon cou, mre chrie. Ah! oui, Odette, elle est devenue
bleue, noire, jaune, verte, et a cri je ne sais plus quoi. Elle parat
trs navre; j'ai cru, un moment, qu'elle allait tourner de l'oeil.

-- Gui, voil que tu parles encore argot!

-- C'est pour ne pas oublier le seul idiome que mon professeur ne m'ait
pas enseign. Bah! elle se consolera. Nnette d'Hristel, fille pauvre
dsormais et destine, quoique jolie,  coiffer Sainte-Catherine.
N'est-ce pas, maman, elle est jolie?

-- Qui cela?

-- Sainte-Cath... je veux dire, ma cousine Nnette.

-- Oui, mais il y a mieux.

-- Mieux, bien sr, sous le rapport de la rgularit des traits; et
elle n'aura jamais cinq pieds trois pouces, la chrie; mais, je ne
connais personne pour rivaliser avec elle du ct charme, grce
espigle, finesse...

-- Voil que tu deviens lyrique, fit Mme Samozane, sans pouvoir
s'empcher de rire. Ne lui dis pas cela, au moins.

-- A Nnette, pas de danger, mre. Vous savez bien que nous sommes tout
le temps  nous disputer. Et puis, pour l'instant, les compliments ne
tomberaient pas  pic; elle doit tre affreuse, la pauvrette.

-- Quel tour lui as-tu jou encore?

-- Aucun,  part ce que vous savez. Mais elle est en train de pleurer
comme une vigne; elle doit avoir les yeux cramoisis, le nez rouge et
les joues luisantes.

-- Vraiment? En ce cas, il faut que j'aille  elle, dit vivement Mme
Samozane qui abandonna son sige et son ouvrage, et se dirigea vers
l'appartement de sa nice.

Elle trouva Odette  peu prs dans l'tat pittoresque dpeint par Gui,
et attirant la jeune fille dans ses bras:

-- Eh bien! chrie, cela nous fait donc tant de peine de nous savoir
appauvrie?

Imptueusement, Odette embrassa l'excellente femme:

-- Ah! tante, non, ce n'est pas surtout cela, car au fond, plaie
d'argent n'est pas mortelle, mais depuis ma ruine, puisque ruine il y
a, je vis  vos dpens.

-- Qu'est-ce que cela, mignonne? Tu ne songes pas qu'auparavant, nous
jouissions de ton bien-tre; donc, la rciproque est juste.

-- Tante, je veux, maintenant, devenir trs raisonnable...

-- Tu l'es dj... depuis peu, il est vrai, mais enfin cela t'est venu.

-- Je ne veux pas dire seulement raisonnable sous le rapport de la
dpense, mais, je travaillerai.

Longtemps, elles restrent ensemble, l'une consolant l'autre; mais
Odette ne livra pas  sa tante le secret de son coeur.



XXI



"C'est un peu dur, mais on s'y fait; et puis, le sentiment du devoir
accompli est une consolation.

J'ai repris le rglement de vie que, il y a quelques mois, j'avais
suivi... deux jours, je crois, mais j'y ai apport quelques
modifications.

Dans l'aprs-midi, je me remets au piano et aux lectures srieuses.

Ce n'est pas que cela m'amuse, mais je suis persvrante  prsent, au
grand bahissement de Guimauve qui me prenait, je crois, pour un
papillon  la cervelle absente.

Qui l'aurait cru? En suant sang et eau, en m'armant d'une patience
anglique et en y passant bien des heures diurnes et nocturnes, je suis
parvenue  me faire un joli corsage tout simple, en panne claire et qui
me va comme un gant.

Tante a d me corriger un peu les paules, mais elle m'a quand mme
flicite.

Et me voil prise d'un grand zle pour entraner mes cousines  nous
fabriquer toutes sortes de joliesses qui nous conomiseront les
couturires et nous habilleront aussi bien qu'elles.

Sans avoir mon enthousiasme, Jeanne et Blanche se sont mises  l'oeuvre
et ne russissent pas mal.

Guimauve se moque de moi, m'appelant Mlle la Jupire et la Corsagire,
mais je demeure sereine sous ses railleries qui tombent  faux.

Mon oncle ne m'avait pourtant pas trouv la bosse de la couture, et il
s'en tonne.

Mes tantes n'en reviennent pas, elles.

Alors, qu'elles se prparent  mieux, je leur offrirai bien d'autres
surprises.

Quant  Nanie, elle n'est pas loigne de me prendre pour une fe et,
afin de mriter cet loge un peu trop pompeux, je lui ai fait, de mes
blanches mains, une robe couleur capucin dont elle fait ses beaux
dimanches.



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Les jours passent.

Nous revoici  l't; mais cette anne, par conomie, nous n'irons pas
 la campagne.

Qu'importe! La proximit du Bois de Boulogne nous rend trs supportable
le sjour de la rue Spontini.

Je ne souffre de ce changement, moi, que pour les Samozane. Et encore!
Mon oncle est plus  mme  Paris de poursuivre ses tudes
phrnologiques.

Jeanne prfre rester ici, o elle a plus de chance de rencontrer M. de
Grandflair.

Blanche adore se promener dans les rues et sur les boulevards.

Seules, mes tantes et Euphranie se verraient, je crois, avec plaisir,
travaillant  l'ombre d'un acacia sans devoir, pour cela, passer une
robe de rue et mettre un chapeau.

Guillaume est bien partout, lui, et sa bicyclette lui permet de tter
de la campagne presque tous les soirs, sans dbourser un centime.

Reste moi.

Eh bien! moi, que me font toutes choses,  prsent?

Si je l'avais voulu, j'aurais suivi  Dieppe les Fonterailles, anciens
amis de mon pre, qui ont cherch  m'y entraner avec eux.

J'ai tenu bon.

D'abord, il m'aurait fallu des toilettes neuves pour me rendre sur une
plage mondaine, et je suis devenue une personne trop conome pour me
laisser aller  une dpense inutile  prsent.

Ensuite, je ne consentirais pas  goter un plaisir que ne
partageraient pas mes cousines.

Ces pauvrettes, Blanche et Jeanne, n'en sont pas combles, et je ne
veux pas m'amuser  leur barbe (ce qui est une pure mtaphore), quand
rien ne m'y force.

Enfin, dernier et suprme argument, que je n'ai pas avou par exemple,
l-bas, je ne serais plus  bonne source pour avoir des nouvelles du
voyageur.

Elles ne sont pas frquentes, ces nouvelles, mais quand arrive le
lointain courrier, on est si heureux de savoir tout de suite que
l'exil n'est pas mort; qu'il a eu, dans sa tente, des hynes veillant
maternellement sur son sommeil; qu'il les a expulses au rveil, et
que,  force de quinine, il combat la fivre et la maladie de foie.

C'est gal, j'ai beau tudier, lire, coudre, faire de la musique, je
trouve que les semaines sont d'une longueur dsesprante et je voudrais
tre plus vieille de deux ans."



XXII



"Energique dcision.

Visite inattendue, d'abord.

Celle d'un parent... loign, mais qui aime  entretenir les relations
de famille; Hector de Merkar, qui occupe un poste suprieur dans une
des premires maisons de banque d'Alger.

J'aime son caractre, un peu vif mais rond, franc, et son aspect est
plutt celui d'un militaire que d'un homme de finances.

A cinquante ans, il porte firement une haute taille un peu paissie
par l'ge, une belle chevelure grise, et le poids d'une nombreuse
niche.

Il a cinq enfants dont il parle beaucoup et avec motion, et une femme
dont il parle moins, sans aucune motion.

Quand viennent les chaleurs, il passe la Mditerrane et dpose tout ce
monde-l de l'autre ct de l'eau, dans le dpartement de l'Isre, je
crois, o Mme de Merkar a des parents.

A la chute des feuilles, ils retournent  Alger.

Et voil que, cette anne, Odette d'Hristel est invite  partager le
voyage, le mal de mer et la vie des Merkar dans la capitale de
l'Algrie pendant la saison d'hiver.

J'ai commenc par refuser nergiquement, mais mon oncle et mes tantes
m'ont raisonne et j'ai fini par cder.

Je comprends leur insistance, ils esprent que cela  me gurira de mes
ides grises; car, si je n'ai pas absolument de "blue devils" comme
disent nos voisins d'Outre-Manche, je ne suis pas toujours dans le
rose, tant s'en faut!

Ils comptent donc sur la distraction, l'attrait du nouveau, pour faire
de moi l'Odette d'autrefois; pas la mchante, la gaie, bonne enfant,
enfin.

Moi, ce n'est pas pour cette raison que je consens  suivre les Merkar
dans leurs pnates.

Je deviens une fille trs pratique, aussi, je remarque que l'on
continue  me gter comme lorsque j'tais riche; je me dis donc que mon
absence sera une conomie pour les Samozane.

Ensuite, les voyages forment la jeunesse, instruisent, mrissent; je me
formerai, m'instruirai, et mrirai... pas trop, j'espre.

Les Merkar ont des enfants pourvus d'une institutrice, parat-il; mais,
puisque je ne suis pas encore assez vieille pour gagner ma vie, je
ferai l-bas, mon apprentissage, non de mre de famille, mais de
"governess".

J'apprendrai la manire de dresser les petits  l'tude sans les
dcourager; je travaillerai le piano avec fougue si cela m'est facile,
et je tcherai d'acqurir d'autres talents qui me manquent.

Si je ne reviens pas d'Algrie, accomplie et arme de pied en cape pour
_the struggle of life_, ce ne sera pas de ma faute.

Alors, peut-tre, Robert me pardonnera-t-il ce qu'il n'a pas d oublier
encore...

Et Nanie, dans tout cela, que devient-elle? Je laisse la chre vieille
aux Samozane qui la traitent avec gards et auxquels elle se rend
utile; on l'a charge de la cuisine, ce dont elle s'acquitte avec
habilet et conomie, de sorte qu'on n'a pas besoin de lui adjoindre
une aide pour le reste.

Nanie se figure qu'en ce voyage je serai noye, mange par les requins
ou par les baleines; elle se figure aussi que, si j'en rchappe, je
vais me rencontrer, nez  nez, au premier tournant de rue, avec M.
Robert Samozane.

Pour elle, l'Afrique est si petite!"



XXIII



-- Tu ne nous aimes donc pas, Nnette, que tu nous quittes, comme cela,
sans regret?

-- D'abord, tu dis des btises, Guimauve. Sans regret? Qu'en sais-tu?

Ils causaient srieusement tous les deux, Gui la tte en bas, les pieds
en l'air, position trs commode pour converser en se dlassant,
affirmait-il; Odette assise, les coudes sur la table, trs grave, sa
mince figure dans ses mains menues.

-- Et puis, continuait l'acrobate improvis, tu vas aller sur l'eau; il
peut t'y arriver malheur, Nnette.

-- Qu'est-ce que a fait? On ne meurt qu'une fois.

De stupfaction, Gui reprit la position verticale.

-- Tu as envie de quitter ce bas monde, toi, Nnette?... s'exclama-t-il.

Elle secoua les paules.

-- Non, je ne souhaite pas encore cela; mais enfin, si la mort venait,
je ne me dsesprerais pas.

-- Dame! tu en as dj tt: tu sais ce que c'est.

-- Oh! il y a si longtemps, et puis ce n'tait qu'une contrefaon,
soupira Odette d'un petit air triste. Mais rassure-toi, Gui, la
traverse que je ferai ne sera pas longue: vingt-quatre  vingt-six
heures au plus.

-- Tu ne vas pas te marier l-bas? dit encore l'tourdi, trs pein par
le prochain dpart de sa cousine.

-- Moi? pour quoi faire? rpliqua-t-elle, distraite.

-- Dame! pour... Tiens, pour avoir un mari et des enfants.

-- Ah! je ne m'en soucie aucunement.

-- Combien tu me soulages! ne put s'empcher de s'crier Gui.

-- Pourquoi? fit encore Odette sincrement tonne.

-- Ah! voil, c'est mon secret. Je te le confierai plus tard. Pour le
moment, revenons aux Merkar. Savoir si tu te plairas, chez eux.

-- Pourquoi pas? Mon grand cousin est si gentil.

-- Lui oui, mais sa femme?

-- Je ne la connais pas encore.

-- Donc, prends garde!

-- Son mari ne parle jamais d'elle, c'est peut-tre preuve qu'elle
n'est pas agrable.

Et, dans un lan de fervente exaltation, Odette ajouta:

-- Tant mieux, si le mariage est dsuni.

Gui la considra avec des yeux si arrondis par la stupeur, que, rieuse,
elle se hta de poursuivre:

-- Parce que, vois-tu, mon bon Guimauve, en ce cas, j'aurais quelque
chose de bon  faire; je me rendrais utile, j'apporterais la paix dans
ce milieu troubl; je m'y appliquerais, du moins.

Gui pouffa de rire.

-- Non, c'est trop drle! Nnette raccommodeuse de mnages, je voudrais
voir a!

-- Tu ne le verras peut-tre pas, rpliqua la jeune fille, toujours
grave, mais cela pourra arriver.

Aprs un court silence, Gui continue:

-- L-bas, tu seras dvore par les moustiques.

-- Merci. Cesse de parler, Gui, si c'est pour abmer tous les pays que
je dois traverser.

Toutefois, les jeunes gens se rconcilirent, et mme, Gui aida sa
cousine en ses prparatifs.

Il et voulu qu'elle n'emportt que fort peu de choses, afin de revenir
plus vite; mais elle, srieuse, entassait dans ses malles presque tout
ce qui lui appartenait. N'tait-ce pas des souvenirs de sa chre
jeunesse insouciante, des souvenirs aussi de Robert, et et-elle pu
consentir  les laisser derrire elle?

-- Quel dommage qu'on ne soit pas riche! on  t'accompagnerait au moins
jusqu' Marseille, disait le jeune Samozane, les bras chargs de jupons
soyeux.

-- Et quel dommage que je ne puisse t'offrir cette satisfaction!
soupirait Odette, le nez dans une casse qui se remplissait peu  peu.
Enfin! la vie est un tissu de sacrifices qui nous sont imposs et que
nous devons...

-- Avaler hroquement, comme l'huile de foie de morue, acheva le jeune
homme. Ah! Nnette, tu marches sur les brises des prdicateurs. Pourvu
que tu ne reviennes pas d'Afrique transforme en soeur prcheuse, comme
tu en as dj eu la vellit un jour.

Mlle d'Hristel sourit  ce ressouvenir. Ah! que l'Odette de ce
temps-l lui semblait loin.

A mesure que l'heure du dpart approchait, les Samozane pensaient
davantage au vide qu'allait faire au milieu d'eux la chre absente.

N'y avait-il pas assez d'un absent?

Odette se sentait le coeur gros, elle aussi, et, tout en essayant
d'encourager son oncle et ses tantes, elle contenait un petit sanglot
dans sa poitrine et se disait tout bas que jamais elle n'avait tant
aim sa famille adoptive qu'au moment de la perdre.



XXIV



"C'est moi la plus  plaindre, puisque je quitte les miens et qu'ils
restent ensemble, eux, bien affectueusement serrs dans le cher nid de
la rue Spontini.

Moi, je suis  peu prs seule... quoique en compagnie de huit personnes
au moins, parce que ces personnes me sont encore  peu prs inconnues.

Je les ai cueillies  Livron, en me dirigeant vers Marseille.

Le pre, je l'avais dj vu; il est bon et aimable; sa femme est
l'indolence mme. D'un air mourant, elle m'a souhait la bienvenue;
puis, m'a prsent ses enfants, de beaux bambins aux yeux de gazelle et
 la nature de salptre,  ce qu'il m'a paru.

L'institutrice, Mlle Gratienne, a la physionomie rsigne d'une
personne attache  la famille de ses lves, mais qui en voit de
drles chaque jour.

Le voyage s'est bien pass jusqu' Marseille.

Je ne connaissais pas cette ville, qui m'a plu. J'ai trott dans ses
rues et le long de ses ports ensoleills qui ont des murs ou des pavs
trop blancs sous un ciel presque trop bleu.

Car ici, on se croirait encore en t et l'on a trs chaud.

J'ai vu la Cannebire grouillante, gaie, pleine de bruit, de
travailleurs et de paresseux, de gens qui s'embrassent ou se disputent,
au bout de laquelle se dressent les bateaux immobiles.

Le ntre, dort  la Joliette, parat-il, nous irons le voir demain.

Comme il me semble que je serai loin, de l'autre ct de cette eau si
bleue, mais aux dimensions si grandes!

Mon cousin de Merkar est tout entier pris par les affaires, par les
derniers prparatifs du dpart aussi, car c'est sur lui que retombe
tout. Je n'aperois presque pas sa femme.



.           .           .           .           .           .
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A bord.

Et, maintenant, nous voil  bord du _Chanzy_ qui roule un peu... mais
si peu, parce que nous sommes dans le golfe du Lion.

Mon cousin fume comme un pacha, joue avec les petits, cause et fait une
manille avec un ami, enfin, jouit de ses dernires heures de vacances;
car, une fois  Alger, il se remettra au travail.

Ma cousine soupire dans sa cabine, au fond de sa couchette d'o,
prtend-elle, elle ne parvient mme pas  braver le mal de mer.

Pauvre femme! Je suis de l'avis de son mari: si elle consentait  se
secouer un peu, elle se porterait beaucoup mieux.

Elle est encore fort jolie, mais mon cousin, qui l'a pouse d'un coup
de tte, pour sa beaut, m'a fait entendre que ce n'tait pas la
compagne qu'il lui fallait.

Je vois que je suis tombe dans un mnage dsuni et dans une maison qui
va cahin caha, mal dirige, ou plutt point dirige du tout, par une
main indolente et inhabile.

Mais qu'importe! Ne vais-je pas me dcourager avant mme de toucher au
port, c'est le cas de le dire?

Et puis, o donc se trouve la perfection?

J'ai beau admirer la mer, le ciel, le bateau sur lequel j'cris en ce
moment, je me sens triste de me savoir si loin des Samozane; il me
semble que quelque chose s'est dtach de moi pour rester l-bas,
auprs d'eux, pendant que moi, je flotte vers l'inconnu, peut-tre vers
une tristesse plus grande encore. Tout  l'heure, comme nous quittions
la cte provenale  force de vapeur, une voix a prononc tout prs de
moi: "On n'aperoit plus la terre!" et ce mot a fait dborder
l'amertume de mon coeur; j'ai senti que j'allais pleurer et j'ai
rpondu je ne sais quoi  M. de Merkar qui me flicitait sur ma
crnerie  supporter le roulis.

Pourtant, il se montre plein de dlicates attentions  mon gard, les
enfants s'apprivoisent et je leur conte des histoires abracadabrantes
qui les mettent en joie. Mlle Gratienne semble s'attacher  moi, pauvre
fille qui a peu de compensations  sa vie d'exile.

Je l'tudie et je me rpte que telle est la destine qui m'attend.

Je me vois, dans un avenir peu lointain, assujettie comme elle  un
devoir quotidien, fatigant, auprs d'enfants turbulents, pas toujours
soumis, leves  la diable par une mre trop faible.

O Robert! toi que j'ai offens, que tu me manques pour me montrer ce
que je dois faire et pour soutenir mon courage!

Mais aussi, j'ai bien fait de prendre ce parti en son absence; s'il et
t  Paris le mois dernier, il ne m'et pas laiss suivre les Merkar;
il et us de son autorit de tuteur pour me retenir.

Jusqu' prsent, je n'ai pas  me plaindre: voyage, traverse, tout
s'effectue bien.

Le ciel n'a pas un nuage; voici la nuit qui s'annonce splendide,
irradie d'toiles, et la lune, en croissant tout mince, semble nous
suivre d'un oeil souriant dans notre course sur les ondes.

Peu de bruit: celui de la vague heurtant la coque du navire, la voix de
deux passagers causant sur la passerelle, et, dans le milieu du
btiment, la trpidation de la machine.

Tout est beau, calme, lumineux.

Si toute ma vie pouvait ressembler  cette soire magique!...



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J'ai pass une nuit presque bonne, quoique un peu secoue dans ma
couchette, tandis que ma petite compagne Yanette, dormait  poings
ferms au-dessus de moi.

Longtemps, j'ai admir hier la soire superbe que nous traversions
silencieusement et qui m'inspirait des ides graves, saintes, un
recueillement que l'on doit ressentir surtout devant ces splendides
spectacles.

Ah! ce matin, quel changement!

Certes, tout est aussi beau, aussi bleu; mais le moyen de se recueillir
au milieu des bavardages des enfants, des bruits de la manoeuvre, des
coups de cloche, des causeries des passagers!

"Voici un oiseau de terre! Alger n'est pas loin!" a cri quelqu'un.

En effet, dj dans une brume bleutre la cte s'esquisse blanche et
jolie.

Voici maintenant la ville tale le long du port, et Raoul me dsigne
Mustapha, que nous irons voir et qui s'tage sur la colline en villas
fleuries et blanches aussi.

Mon coeur se dilate devant l'idale beaut de la ville dans laquelle je
vais vivre.

Vivre, oui, longtemps? Qu'en sais-je? Tout cela dpendra de ceux qui
m'entourent, et de moi, de mon courage.



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Arrive, dbarquement, ahurissement.

Foule d'Arabes en burnous blancs ou en fez rouge crasseux, aux pieds
nus, qui nous prennent de force nos colis, en nous disant dans un
sourire aux blanches dents:

"Y t suis. Pas peur. Y t suis."

Heureusement que mon cousin vient  la rescousse, nous dlivre des
importuns, nous empile tous dans deux voitures et reste sur le port 
s'occuper de la douane et de nos bagages.

Mes bagages  moi, ont encore un poids et des dimensions ordinaires,
mais ceux de ma cousine de Merkar sont incommensurables et
innombrables. Je riais tout bas de la "tte" que faisait son mari en
les comptant.

-- Que peuvent bien contenir tant de caisses? murmura-t-il effar.

-- Mon Dieu! rpondit la gouvernante avec un sourire indulgent: des
robes, des jupons, des corsages, des chapeaux...

-- Et aussi des petits pots de rouge et de blanc que maman se met sur
la figure, ajouta Yannette, l'enfant terrible.

Dieu du ciel! quand je pense que j'ai failli devenir presque aussi
frivole que cette chre cousine de Merkar!  part les petits pots de
rouge et de blanc, bien entendu, dont je n'ai jamais us."



XXV



"Mon Dieu! oui, c'est beau, gai, fleuri... Mais je ne gote pas comme
je le devrais le charme de ma vie actuelle; qu'y a-t-il donc?

On se croirait ici en un perptuel t; les nuits sont divines, les
soires exquises, les journes dlicieuses; je n'ai pas le temps de
m'ennuyer, car je travaille huit heures quotidiennement  la vive
surprise de M. de Merkar qui me croyait, moi aussi, une femme
superficielle, n'approfondissant rien, ne rvant que chiffons.

Je dis "moi aussi", parce que telle est Mme de Merkar, dont je ne veux,
certes, pas mdire, mais qui passe sa vie...  ne rien faire."

"Dieu me prserve d'tre jamais une pareille nullit! Par bonheur, ses
enfants ne lui ressembleront pas.

Je m'occupe beaucoup d'eux, et dcharge ainsi la pauvre Mlle Gratienne
qui n'en pouvait mais sans mon aide, auparavant.

Seulement, je suis un peu novice dans l'art d'enseigner et j'ai souvent
besoin de ses lumires.

Or, il arrive qu'en instruisant les petits, je me fais grand bien 
moi-mme: cela me force  rouvrir mes livres d'tude,  revoir tout ce
que j'avais vu trop rapidement, et je suis tonne de m'y intresser si
fort.

Je me remets galement au piano, de sorte que, grce  Mlle Gratienne
qui est trs bonne musicienne, plus encore en thorie qu'en pratique,
j'espre bientt pouvoir rivaliser avec la brillante Antoinette
Dapremont.

Hlas!  quoi cela me servira-t-il? O est Robert? Le reverrai-je
jamais? et, si cela arrive, daignera-t-il s'apercevoir que j'ai chang
 mon avantage?

Peut-tre que je ne caresse qu'un rve mort et que je porterai toute ma
vie le poids d'une dception que j'ai fait natre moi-mme par mes sots
caprices.

Je me sens trs capable aujourd'hui, de mourir de chagrin si une grande
douleur survenait dans ma vie.

Dj, je ne suis plus gaie que par boutades; j'prouve par instants un
imptueux besoin de repos moral, de solitude mme; alors, je vais me
rfugier au Jardin d'Essai ou au "Bois de Boulogne" (il m'est permis
d'y aller seule), et l je pense en regardant la nature si riche et si
belle.

J'entendais l'autre jour M. de Merkar dire  sa femme, sur le ton de la
dception:

-- On nous avait annonc une parente d'une gaiet exubrante, aux
rpliques amusantes,  l'esprit toujours en veil; certes, cette chre
Odette est ptillante d'humour  ses heures, elle a des rparties d'un
inattendu exquis, mais elle a aussi des moments de langueur, de
tristesse mme, assez frquents. D'o cela vient-il?

-- Je ne sais, rpondit son indolente pouse. Sans doute, on a surfait
sa rputation, ou bien, elle regrette Paris.

Par bonheur, les petits de Merkar sont de bonnes natures un peu
emportes peut-tre (en cela ils tiennent du pre), mais ils sont
francs et affectueux.

De frquentes querelles clatent entre les parents; et moi qui avais le
vif dsir de rtablir l'ordre dans le mnage, je ne puis m'interposer,
sentant que le pauvre mari a le droit de s'insurger quand on djeune 
une heure au lieu de midi, ou que les domestiques ont oubli de faire
une commission importante.

Pourvu que ma cousine ne prenne pas l'ide de me faire convoler en
justes noces avec un petit officier algrois, joueur et paresseux, ou
avec un employ de la maison! M. de Merkar a sous ses ordres une
vingtaine de clibataires mrs ou frais.

Bah! quand je me sentirai en pril de mariage, je m'enfuirai sous
d'autres cieux.

Je ne puis cependant pas exposer  mes cousins l'tat de mon coeur qui
a dj une bonne fissure; non, n'est-ce pas? Je les connais depuis trop
peu de temps.

Hier, a dn avec nous, le secrtaire de M. [de] Merkar, jeune homme de
petit avenir,  l'me sensible.

En versant de l'eau sur la nappe,  ct de mon verre (il me regardait
tout en me versant), il s'est cru oblig de me faire un compliment sur
mon "chic" de Parisienne.

Ah! le pauvre enfant! Qu'aurait-il dit, alors, s'il m'avait connue au
temps de ma prosprit!

Nous avons fait une jolie excursion  Aumale, par le chemin de fer,
ayant pour compagnons de route deux missionnaires qui changeaient
leurs ides sur le paradis.

J'avais grande envie de leur demander si, dans les voyages qu'exige
leur ministre, ils n'avaient jamais rencontr un charmant ingnieur
parisien du nom de Robert Samozane.

Je ne l'ai pas os.

C'est que, o que j'aille, sur terre ou sur mer,  la ville ou  la
campagne, malgr moi le souvenir de ce terrible et cher tuteur me hante
au point de me devenir une souffrance, surtout quand je songe combien
j'ai t coupable envers lui.

Je dois avouer qu'aucun homme, ici comme ailleurs, ne me parat aller 
sa cheville, pour parler vulgairement, pas mme les plus spirituels,
les plus lgants, les plus instruits, les plus distingus, les plus
intelligents, les plus sduisants.

Et je voudrais tre encore la petite fille, la gentille Nnette, un peu
dsobissante, mais cline, qui venait  chaque instant lui conter ses
petites fredaines, ses joies et mme ses minuscules chagrins.

Car il me consolait, me gtait, me dorlotait... hlas! et cela a dur
jusqu'au jour de ma mort (de ma simili-mort, devrais-je dire), qui a
apport ce stupide changement dans ma vie et a fait de moi une jeune
fille dsagrable, sotte et goste.

De sorte qu'il doit conserver de moi un pitoyable souvenir."



XXVI



Une bonne ide de Mme de Merkar: pour rendre constamment serein le
front de sa jeune parente, elle voulait la "produire" un peu dans le
monde.

Elle voulait prcher pour son saint, la chre femme, car elle ne
secouait volontiers son indolence que pour assister  une fte,  un
concert,  un dner.

Elle persuada  son mari d'ouvrir son salon et d'inviter quelques
personnes marquantes de la ville.

Sans enthousiasme comme sans rpugnance, Mlle d'Hristel sortit donc
ses plus jolis costumes de ses armoires et, comme l'esprit dcoulait
d'elle ainsi que l'eau d'une fontaine, elle se conquit bien vite les
bonnes grces des amis de ses parents.

Cette ptulante Parisienne, recueillie dans la solitude et gaie en
socit, devint bientt l'enfant gte des Algrois et des Algroises.

Si elle ne s'y ft oppose, tant elle tait devenue raisonnable 
prsent, elle aurait pass ses journes en promenades, en jeux et
sports, et ses soires  danser.

Comme il y a des jeunes gens  marier en Algrie, ainsi qu'en France,
beaucoup s'informrent du chiffre de sa dot.

Beaucoup aussi reculrent quand il leur fut rpondu que Mlle
d'Hristel, passant ( tort, nous le savons), pour avoir des gots
dispendieux, ne possdait que quatorze cents francs de rente.

Quelques-uns, trs jeunes ou sincrement pris, eussent persist sans
la sagesse d'un pre ou d'une mre pratiques qui ne voulaient pas, pour
leur fils, d'un mariage avec une fille pauvre.

Mais nous savons aussi qu'Odette se souciait peu du mariage.

Il y eut mme une conqute qu'elle fait  Blidah, et qui la couvrit de
surprise et mme de confusion.

Des amis de M. [de] Merkar l'emmenrent faire une excursion dans la
ville des orangers, ce qui la ravit. L, elle se vit accueillie comme
toujours fort aimablement et, de plus, fit la connaissance d'un
clibataire dj mr et fort riche, qui parut charm de ses originales
rpliques, de son juvnile enthousiasme pour les belles choses, en mme
temps que de sa gentille figure.

Mais, quand on les prsenta l'un  l'autre, ce fut un petit coup de
thtre: ils eurent chacun un haut le corps de stupeur et un instinctif
mouvement de recul.

A ces mots: "Monsieur Garderenne", Odette frona le sourcil et pensa:

-- Bon! l'homme qui m'a retir, lgalement parat-il, les sept cent
mille francs formant mon avoir et ma dot. Voil une rencontre dont je
me serais volontiers passe.

Et lui,  cette phrase:

-- "Mademoiselle Odette d'Hristel, de Paris, que nous avons le bonheur
de possder depuis quelque temps..."

-- Bien! la fameuse petite cousine qui dtenait, en toute confiance, la
somme  laquelle j'avais droit et que j'ai enfin maintenant! Quelle
tte vais-je faire, mon Dieu?

Il fit une tte fort naturelle, par la raison qu'Odette n'aimant pas
les situations ambigus, s'tait bien vite crie en tendant les mains
 son ennemi:

-- Je sais que nous avons eu maille  partir ensemble, monsieur, de
loin il est vrai; mais puisque tout est fini... pour votre plus grande
gloire, faisons la paix; ce sera facile quant  ce qui me concerne, car
je ne vous en ai jamais voulu et je suis sans fiel.

-- Vraiment? s'exclama M. Garderenne qui n'en croyait pas ses oreilles.

-- Je n'exprime jamais que des sentiments que je ressens, rpondit
Odette avec dignit.

-- Mais alors, je suis confus... je regrette... j'aurais voulu... si
j'avais su...

-- Ne regrettez rien du tout, monsieur, conclut la jeune fille; sans
vous en douter, vous m'avez probablement rendu un trs grand service.

-- Moi? fit le quinquagnaire en carquillant les yeux.

-- Oui, vous.

-- Expliquez-moi, de grce...

-- Rien du tout pour le moment. Plus tard, je ne dis pas.

Et, sur ces nigmatiques paroles elle lui abandonna, puis lui retira sa
main, qu'il baisait et et voulu conserver plus longtemps dans la
sienne.

Le soir, en fumant un dernier cigare devant la mer qui refltait les
toiles, Olivier Garderenne se disait:

"Charmante, la petite cousine, absolument charmante, et pas plus de
rancune dans son coeur que dans mon petit doigt.

Elle porte si allgrement sa pauvret que je n'en ressens que plus de
remords de lui avoir redemand mon bien.

Si je l'avais connue avant d'entamer ce diable de procs, j'aurais
propos un arrangement; nous aurions partag la somme. Ainsi, elle
aurait une dot pour lui faciliter un bon mariage; car elle se mariera,
la mignonne, elle est trop gentille pour rester fille. Et pourtant,
sans dot!... Ah! si j'avais vingt ans de moins... pas mme tant: dix
ans seulement!"

Ce qui n'empcha M. Garderenne, quelques jours plus tard, de se joindre
 la joyeuse troupe qui regagnait Alger, au lieu d'achever l'hiver 
Blidah ainsi qu'il l'avait projet.

-- Car, se disait-il, on est aussi bien  Alger; mieux mme, puisqu'on
y a le thtre, des concerts et des nouvelles fraches de France, qu'on
ne trouve pas  Blidah.

Mais, le principal attrait pour lui consistait en un petit costume de
drap beige habillant une charmante jeune fille qu'il comptait revoir
souvent.

En effet, il s'ingnia si bien  rencontrer Odette, qu'il ne se passa
gure de jour sans qu'il la vt.

Lorsqu'elle n'avait point paru  la musique sur la place, s'il ne
l'avait pas croise rue Bab Azoum ou rue Bab-el-oued, il arrivait chez
les Merkar comme par hasard, ou sous prtexte d'offrir  l'indolente
mre de famille des places pour le cirque ou une loge au thtre.

Puis, ce furent des bouquets de fleurs, des botes de bonbons qui
plurent sur Odette, habilement partags entre elle et Mme de Merkar.
Mais personne ne s'y trompait et M. de Merkar riait parfois dans sa
barbe en murmurant:

-- Je devrai bientt prvenir le bon tuteur Samozane, de ce qui se
passe ici. Voil notre petite cousine en train d'ensorceler
inconsciemment ce brave Garderenne.

Il va srement, un de ces jours, la demander en mariage; mais,
quoiqu'il soit admirablement conserv pour son ge, je ne conseillerai
pas  la fillette d'accepter pour poux un homme qui pourrait tre son
pre. Et, d'un autre ct, la mignonne est dans le cas de tomber plus
mal. Enfin, on verra.

Ce que prvoyait M. de Merkar arriva: Garderenne, tremblant comme un
colier  son premier examen, aprs s'tre laiss affirmer par son
miroir qu'il tait "encore trs bien", vint trouver Mme de Merkar, au
vif dplaisir de celle-ci dont cette demande drangeait la quitude.

-- Odette? ma cousine?... Mais comment donc cher monsieur. J'aurais
prfr que vous consultassiez mon mari d'abord, mais il est  Oran
pour la semaine. Si vous vouliez attendre...

Garderenne affirma qu'il ne se sentait pas ce courage; en quelques
jours, d'autres pouvaient survenir pour lui couper l'herbe sous le
pied; il avait si peur, et si grand'hte!...

Attendrie par cette infortune, Mme de Merkar, qui ne s'inquitait gure
des sentiments de sa jeune cousine, rassura son hte, lui dit que
certainement, Odette "serait raisonnable" et finalement, l'autorisa 
interroger lui-mme Mlle d'Hristel.

Ce n'tait sans doute pas trs correct, mais de quel ennui se dlivrait
la nonchalante femme qui avait horreur des entretiens srieux et des
discussions mme pacifiques!

Garderenne prit la balle au bond, fit natre une occasion et,  l'ombre
odorante d'un eucalyptus, tandis que Mlle Gratienne, deux mtres plus
loin, surveillait les bats de son jeune troupeau, il adressa  Odette
sa demande d'une voix dfaillante.

L'ex-pupille de l'oncle Valre eut d'abord envie de rire.

Elle se contint et pensa:

-- Ce pauvre homme, qui a du regret de m'avoir appauvrie, croit rparer
sa faute (si faute il y a), en m'offrant son nom, sa main, sa fortune
et son coeur. Il se figure que l'argent est tout pour moi et que je
serai heureuse de devenir Mme Garderenne, mme au prix d'un mari de
trente ans plus g que moi.

Voyant qu'elle ne fronait pas le sourcil, plein d'espoir, le
quinquagnaire renouvela sa demande.

Trs franche, Odette rpondit:

-- Si j'avais seulement dix annes de plus, de l'exprience et plus de
plomb dans la cervelle, je vous dirais probablement "oui."

-- Mais? fit M. Garderenne, pantelant.

-- Mais, n'ayant que vingt ans, je ne veux pas. Vous le comprenez bien,
voyons?

-- Hlas! soupira le pauvre homme.

Puis, reprenant un peu de courage, il poursuivit:

-- Il est certain que l'cart de nos ges rend ma requte un peu
ridicule.

-- Non, corrigea doucement Mlle d'Hristel, on n'est pas ridicule pour
cela et l'on a vu des jeunes filles pouser des vieux maris qui les
rendaient trs heureuses.

-- Ah! vous voyez bien!

-- Oui, mais cela ne revient pas  dire que je veuille me marier avec
vous.

-- Ce serait pour moi le paradis.

-- Je sais bien, dit Odette avec son adorable navet, vous ne feriez
pas une trop mauvaise affaire en m'pousant; je ne suis pas une beaut,
mais, en gnral, je ne dplais pas; j'ai un peu d'esprit et, depuis un
an, j'ai beaucoup chang  mon avantage.

-- Je ne crois pas qu'autrefois...

-- Autrefois? Ah! demandez  mon cousin Robert ou  mon oncle Samozane.

-- Ils sont un peu loin en ce moment pour...

-- Oui, c'est vrai; eh bien, apprenez que nagure encore j'tais une
enfant charmante, trpignant pour une robe manque, une partie de
plaisir remise; disant des choses peu aimables  tout le monde, vivant
 ma guise sans me soucier des autres...

-- Qui vous a gurie, alors?

-- Vous.

-- Moi? fit Garderenne stupfait. Mais je ne vous connaissais pas dans
ce beau temps-l.

-- Vous rappelez-vous que je vous ai dit, il y a quelques semaines:
"Vous m'avez rendu un grand service?"

-- C'est vrai, lequel?

-- Voyez-vous, j'tais trop riche et trop gte: on me regardait comme
une hritire qui a le droit d'avoir tous les caprices; comme une
petite idole. C'tait trs mauvais, cela.

Un beau jour, vous m'avez appauvrie...

-- Ah! oui, j'ai fait une jolie chose, murmura Garderenne, rouge comme
une pivoine.

-- Je ne vous dis pas que ce soit un acte chevaleresque, car enfin,
vous, homme dj riche, vous dpouilliez de sa dot une jeune fille...

-- N'voquez pas ces souvenirs, de grce, vous me torturez... Je suis
prt ...

-- Ne soyez prt  rien du tout, qu' m'couter. Donc, vous aviez le
droit pour vous, c'tait trs juste; mais ce dont vous ne vous doutez
pas, c'est du bien que vous m'avez fait en m'appauvrissant.

-- J'avoue que cela chappe  ma comprhension.

-- C'est pourtant facile  saisir: riche, je demeurais nulle et
frivole; pauvre, je redeviens srieuse...  peu prs, bien sr, dans
des bornes raisonnables: je me remets au travail, me rends utile et
fais enfin une femme et non plus une poupe.

-- Ainsi, le voil le fameux service rendu?

-- Mais oui; n'est-ce pas assez?

-- J'esprais mieux, soupira le clibataire.

-- Eh! tout le monde ne peut pas se vanter de m'avoir fait un pareil
don!

-- Enfin, vous refusez?

-- Quoi? de vous pouser? parfaitement, je vous l'ai dit sans
restriction.

-- Cependant, de cette faon, vous rentreriez tout naturellement en
possession de la fortune que...

-- Mais je n'en ai plus envie. Vous l'avez, gardez-la. Tenez, je vous
permets encore de me traiter paternellement: vous me coucherez sur
votre testament, si le coeur vous en dit. Si vous mourez avant moi, je
vous garderai ainsi un bon souvenir. Par exemple, si vous venez  vous
marier...

-- Je n'en ai pas le moindre dsir, je vous le jure.

Ils se sparrent, l'un trs afflig, l'autre assez sereine; non que le
malheur de son prochain lui devnt une source de joie, mais parce
qu'elle se disait, sans pouvoir s'empcher de sourire:

-- Premire demande en mariage, un prtendant mr. Trente ans de plus
que moi, cela commence  compter. Enfin, c'est toujours flatteur de
voir quelqu'un aspirer  votre main quand ce quelqu'un est riche et la
demoiselle pauvre.

Je voudrais que Robert st cela.



XXVII



Aprs cette conqute, qui ne lui avait cot nulle peine, ainsi qu'elle
le disait elle-mme, Odette continua  se voir entoure mais sans que
personne lui ft d'ouverture analogue  celle de M. Garderenne.

Et voil que, soudain, M. de Merkar, l'homme des rsolutions promptes,
offrit  la joyeuse bande un tour en Kabylie.

Les petits poussrent des hourras frntiques  cette proposition. Mlle
Gratienne y acquiesa de tout coeur et Odette joignit triomphalement sa
voix  celle des enfants: outre qu'elle n'tait pas encore assez
vieille pour renoncer  tout plaisir, elle esprait vaguement
rencontrer un jour Robert en prgrinant  travers l'Algrie.

Mme de Merkar mit en avant le prtexte de sa sant pour ne point
prendre part  cette partie,  la fois fatigante et amusante, et son
mari n'essaya mme pas de vaincre sa rsistance. Il avait coutume de
laisser sa femme  ses siestes rptes et  ses cosmtiques, quand on
entreprenait une excursion quelconque.

Comme on terminait l'hiver, les pluies n'taient plus  craindre et
l'on comptait sur un temps favorable pour faire l'ascension des
montagnes kabyles et pour visiter les villes du littoral.

M. de Merkar ayant  voir, pour affaires, l'administrateur de la
commune mixte de Port-Gueydon qui est le nom franais de Azzeffoun,
petit port situ sur la ct mditerranenne, on commena par ce lieu.

-- Nous n'y trouverons ni htel, ni auberge mme, dit M. de Merkar,
mais l'hospitalit est de rgle dans le monde des fonctionnaires et des
colons que nous allons voir, et nous ne risquons pas de coucher  la
belle toile.

On prit,  sept heures du soir, le petit chemin de fer de
l'Est-Algrien qui aboutit, aprs un pnible effort,  la ville de
Tizi-Ouzou o l'on toucha  minuit.

M. de Merkar s'occupant des bagages, Mlle Gratienne et Odette avaient
fort affaire de tenir veills les enfants que l'attrait de la
nouveaut n'animait mme plus.

On s'entassa dans un affreux char (voiture publique de Tizi-Ouzou),
dj  moiti rempli d'Arabes aux burnous douteux, qui se juchaient sur
leurs colis dans la crainte de les voir garer.

Les grandes personnes se partagrent les petits, une fois la jeune
bande arrive  l'htel Lagarde, le meilleur de la rgion, et l'on
dormit  peu prs bien.

Au matin, Odette, aussi curieuse que ses petits cousins, abandonna bien
vite son lit et alla regarder par la fentre les Kabyles faire leurs
ablutions et se prosterner dans la poussire pour prier, le front
tourn vers l'Orient.

De maigres chameaux pels attendaient, rsigns, leur pitance non moins
maigre, prs des puits.

Des gamins crasseux, coiffs de fez rouges devenus grenats  force de
salet, narguaient les "roumis" et leur jouaient des tours ou agaaient
les chiens.

Comme on trouve de la troupe  Tizi-Ouzou, quelques pantalons garance
gayaient le paysage.

Et par dessus tout cela, commenait  briller un soleil impeccable dans
un ciel sans nuage.

Les enfants burent du lait de brebis ou d'nesse, qui leur fit faire la
grimace; les grandes personnes, un caf dtestable; puis, en route dans
un break horriblement dur qui les fit tous rire aux clats et qui, au
trot de deux juments maigres, mais excellentes, devait cahoter nos
voyageurs jusqu' six heures du soir.

Et il en tait cinq du matin.

La route se fit d'abord en silence, soit que les enfants eussent encore
sommeil, soit qu'ils admirassent recueillis malgr eux, l'inoubliable
paysage se droulant sous leurs yeux.

La voiture ne traversait pas de village, puisque, jusqu' Frha, halte
qui coupe en deux le voyage, on aperoit  peine de temps  autre une
chaumine, un gourbi.

Les blanches cigognes, dj de retour, faisaient pousser aux fillettes
des exclamations d'envie; Odette mme, aussi enfant que ses cousines,
et voulu en emporter une en France.

"Puisque, disait-elle, on affirme que cet oiseau porte bonheur!"

Puis, toujours bonne, voyant pitiner dans la poussire des Kabyles
gns par leurs fardeaux et se rendant  Brha ou  Azzeffoun eux
aussi, elle implorait pour eux M. de Merkar.

-- Si vous leur permettiez de monter sur le sige, mon cousin!

-- Oui, Odette, mais ces gens-l ne sont peut-tre pas trs propres...

-- Que si: la loi de Mahomet n'ordonne-t-elle pas de se laver?

-- Seulement les pieds et les mains, Odette.

-- C'est toujours cela de gagn, mon cousin.

-- Soit, puisque vous le voulez.

Ainsi, on recueillit deux reprsentants dcrpits du sexe mle, puis,
un jeune homme aux dents de lionceau et aux yeux de velours noir, qui
remercirent les gnreux voyageurs  grand renfort de bndictions.

-- Qu'Allah te donne beaucoup d'enfants, disaient-ils  M. de Merkar,
lequel rpliquait sans sourire:

-- Merci, j'en ai dj suffisamment.

Tandis que les petits garons effleuraient d'un doigt timide le
chapelet de bois que porte tout Kabyle autour de son cou.

On traversa le Sbaou, l'unique fleuve de la Kabylie, o les cigognes
viennent faire leur toilette matinale et que le soleil du printemps
n'avait pas encore dessch.

L'air tait pur, vierge, irrespir, dans ces plaines immenses o, de
loin en loin seulement, apparaissait la silhouette ple d'un Arabe
perch sur son mulet, ou celle plus massive d'une femme voile portant
un fardeau d'herbes.

-- Et voici Frha o nous allons nous rconforter... tant bien que mal,
dit M. de Merkar. Mademoiselle Gratienne, voulez-vous avoir la bont de
rveiller le petit troupeau?

Les enfants se frottaient les yeux, ahuris, cependant que des effluves
d'une cuisine bizarre leur chatouillaient les narines.

Dans une sorte de tonnelle dcore du nom d'auberge, o quelques
milliers de mouches avaient lu domicile, un repas fut servi aux
voyageurs, tandis que les chevaux, dtels pour une heure, mangeaient
leur pitance.

Averti la veille par le courrier, l'aubergiste avait pu se procurer des
vivres, et bientt un couvert rustique fut dress sur une nappe
grossire mais  peu prs propre.

Les enfants firent preuve d'un incommensurable apptit; mais, plus
dlicates, les grandes personnes se contentrent d'un peu de pain, de
chocolat et de caf noir.

Frha n'a rien d'attrayant et se compose de quelques maisons bties sur
un sol mouvant et prtes  s'effondrer  la premire occasion.

Quand nos voyageurs en eurent fait trois fois le tour,  la seule fin
de se dgourdir les jambes, ils connurent le village dans tous ses
dtails.

On remonta en voiture; les vigoureux petits chevaux reprirent leur trot
courageux pour commencer  gravir les monts qu'ils devaient redescendre
sur la pente inverse.

Alors des cris d'admiration s'chapprent de toutes les bouches, hors
celle du cocher, familiaris avec ces spectacles.

La voiture longeait des prcipices d'une hauteur effrayante, mais on
savait que les braves btes qui la tranaient avaient le pied
montagnard.

En elle-mme, Odette murmurait:

-- C'est ravissant, c'est idal de grce et de sauvagerie; mais est-ce
bien moi qui me suis laisse entraner si loin du home, si loin de
Paris?

Hlas! ai-je seulement un home, moi? et le nid n'est-il pas pour moi,
partout o l'on m'aime, o l'on me gte?

D'espace en espace, des troupes d'enfants  demi-nus, leur pauvre petit
burnous flottant  la brise, suivaient la voiture en prononant des
supplications arabes et en secouant leur gandourah.

Alors, on leur jetait des sous avec des dbris du goter et ils avaient
de la joie pour longtemps. Les tablettes de chocolat seules leur
inspiraient de la mfiance, et ils tournaient et retournaient dans
leurs doigts bruns cette chose sombre enveloppe d'un mystrieux papier
argent.

Enfin, la mer reparut  un dtour de la montagne, si bleue, si calme,
si belle, que les voyageurs se turent, soudain recueillis, et que Mlle
d'Hristel se sentit tout de suite moins perdue, moins loigne de la
France.

Trois quarts d'heure aprs, la petite ville de Port Gueydon se montra,
assise au bord de l'eau et montant, par son unique rue jusqu' la
colline.



XXVIII



"A prsent que j'ai vu Azzeffoun, Azazga, la fort de Yacouben, Fort
National, Bougie, Mekla et tout ce que nos aimables htes ont pu nous
faire visiter depuis quinze jours que nous avons quitt Alger, j'ai
assez de la Kabylie, des montagnes vertes, des coteaux couverts de
moissons, des Arabes en fez, aux jambes nues, aux gandourahs sales et
fripes.

Je regretterai ici les Vianre, nos htes si aimables dont je
n'oublierai jamais l'exquise hospitalit; ensuite Sad, ma "femme de
chambre": un chaouch ou domestique kabyle, qui me sert silencieusement,
la tte couverte et les pieds nus, tout aussi bien que la premire
soubrette parisienne et avec plus de respect certainement.

Enfin Fatma, la mule qui me portait pendant nos excursions et qui,
toujours au fin bord des prcipices, ne m'a jamais jete dans l'abme.

Le ciel est bleu, la chaleur douce, le soleil superbe, la verdure
tendre; je goterais certainement tout cela en compagnie de ceux que
j'aime, mais je les sens trop loin et l'anxit o je suis met des
bornes  mon admiration.

Peut-tre un jour reviendrai-je ici dans d'autres conditions et
pourrai-je mieux me livrer  l'enthousiasme.



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Nous avons regagn Alger et je me suis prcipite sur mon courrier
aprs un htif bonjour  la matresse de cans, qui a fait l'immense
effort de venir au-devant de nous  la gare.

Que j'avais bien raison d'avoir des pressentiments agits: l'oncle
Valre est malade. Pas trs malade, mais assez pour dsirer me revoir
avant... enfin, s'il lui arrivait pis. Cette nouvelle a soulev chez
les Merkar une tempte de protestations: partir, notre chre Odette,
aprs un si court sjour, c'est impossible!

Ils oublient que depuis plus de huit mois, je vis au milieu d'eux. Moi
aussi, je les aime bien, mais les Samozane me tiennent plus au coeur.

J'ai envoy un tlgramme  Paris, bien vite, sans pouvoir dissimuler
mon inquitude. On m'a rpondu que tout danger est pass pour le
malade, mais que, si je peux venir, tout le monde sera bien content.

Me voil rassure. C'est gal, je retourne quand mme en France, et
toute seule; ne suis-je pas assez raisonnable  prsent pour cela?

Et puis, une ide me tourmente depuis quelques jours:

Puisque l'oncle Valre a tmoign le dsir de revoir sa nice et
pupille, Odette d'Hristel, il a d en faire autant  l'gard de son
fils an.

Sans doute, Robert m'a prcde l-bas, et mon coeur bondit dans ma
poitrine  la pense de le revoir.



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Avant mon dpart, M. de Merkar veut absolument donner une petite fte.

Quoique je sache l'oncle Valre en bonne voie de gurison, je n'ai pas
le coeur  la joie, mais ils croient me faire plaisir et je ne puis
qu'accder  leur voeu.

D'ailleurs, je regretterai ces excellents amis qui m'ont fait la vie si
douce dans leur home, et ces chers petits qui pleurent lorsque je fais
allusion  mon prochain embarquement."



XXIX



La soire battait son plein, l'entrain tait  son comble.

A la journe brlante avait succd une nuit dlicieuse, embaume du
parfum des fleurs qu'apportait un souffle rafrachissant.

Les salons de M. de Merkar offraient un aspect rjouissant  l'oeil,
avec la corbeille de jeunes femmes et de jeunes filles lgamment
pares, dont la plus grande partie tait vraiment jolie.

Au milieu d'elles, Odette d'Hristel voluait souriante, quoiqu'on
devint un peu de proccupation au fond de ses yeux.

Cette crature piquante n'tait plus, comme jadis, le jouet des hommes
qui s'amusaient  lui faire dire des navets dlicieuses; ni la
fillette encore gamine qui, chez les Samozane, sautait les pouffs 
pieds joints, riait  belles dents, dchirait,  force de danser, les
dentelles de ses jupons.

Son petit visage fin avait un peu pli, mais il restait spirituel; si
sa causerie tait plus grave, du moins avait-elle toujours des mots
exquis et profonds sous un tour railleur.

Plus pondre que nagure, elle avait acquis une grce un peu hautaine,
une distinction toute naturelle, et sa mise tait harmonieuse en son
lgante simplicit.

Comme il faisait trop chaud pour danser longtemps, les musiciens
amateurs et les musiciennes taient invits  se faire entendre au
piano.

Quelques personnes chantrent ou jourent des morceaux connus, puis, M.
de Merkar appela sa jeune parente au clavier.

Mais, Odette rclama l'aide de Mlle Gratienne, car elles s'taient
accoutumes  jouer beaucoup  quatre mains, et  elles deux, Mlle
d'Hristel faisant la premire partie, elles tinrent leur auditoire
sous le charme pendant prs d'une heure.

Tandis qu'Odette,  la prire gnrale, ouvrait une partition avec
l'assurance d'une musicienne qui sait qu'elle s'en tirera avec honneur,
un trio d'hommes jeunes et distingus, causant et fumant au dehors par
cette nuit splendide, vint s'appuyer au rebord d'une fentre ouverte
sur le jardin.

-- Qui donc a ce jeu  la fois souple et harmonieux? demanda l'un
d'eux, homme d'une trentaine d'annes, au visage martial et bien model
sous une forte couche de hle.

-- Mlle d'Hristel, l'toile de nos salons algrois, cette anne; une
charmante Parisienne que nous aurons le regret de perdre bientt.

-- Vous dites? fit vivement l'tranger  la figure brune.

-- Mlle d'Hristel, Odette d'Hristel. Tenez, en vous haussant un peu,
vous pourrez l'apercevoir, assise au piano,  droite... A moins que
vous ne vous dcidiez  rentrer dans les salons, homme sauvage que vous
tes!

Cette plaisanterie n'obtint point de rponse. Robert Samozane, que nous
retrouvons  Alger, par la raison qu'il s'embarquait le surlendemain
pour la France, sa mission remplie, demeura contre la fentre,
silencieux et immobile, le regard riv sur celle qu'on lui dsignait.

Il ne la voyait que de profil, mais il buvait des yeux cette silhouette
fine, tonn de la gravit qu'il lisait sur ce cher visage.

"Quoi! pensa-t-il, est-ce ma pupille qui a acquis ce talent musical? un
talent dont je ne l'aurais jamais crue capable... Elle a conserv sa
figure enfantine, mais il y a comme un rve sur ses traits... depuis
tant de mois que je ne l'ai vue!

Et c'est ainsi que je la retrouve! admire de tous, leur versant,
inconsciente, ce philtre de charmeuse dont ils sont tous avides.

Hlas! pourrai-je lire encore dans cette petite me jadis pour moi
claire comme le cristal?... Il fut un temps o elle me disait tout, la
chrie;  prsent, sans doute, elle me sera mystrieuse et ferme.
Autrefois, c'tait nous qui la gtions; nous, c'est--dire les miens et
moi... Aujourd'hui, c'est le monde. Toutes ces dclarations bien
tournes, chauffes au soleil africain, qui vont  elle, l'ont sans
doute grise.

Et moi qui avais tant hte de la revoir, peut-tre souffrirai-je en la
retrouvant sur ma route. Si, pour la seconde fois, elle allait me
briser le coeur?..."

Odette tait une intuitive; en quittant le piano, elle avait cru
apercevoir des ttes masculines derrire le balcon de pierre et surtout
entendre une voix mle et trs chre qui s'tait grave  jamais dans
son coeur et dans son cerveau.

Elle se haussa lgrement sur la pointe de ses souliers vernis; une
joie intense claira une seconde sa petite figure grave, puis elle
reconquit son calme accoutum.

Assurment, elle se trompait; si Robert n'tait plus en expdition au
coeur de l'Afrique, il naviguait vers la France; peut-tre mme y
tait-il dj, install rue Spontini auprs du vieux pre convalescent.

Ce soir-l, en se couchant dans un lit qui lui parut moelleux, aprs
les couchettes hasardeuses des campements improviss, Robert revit en
esprit sa pupille, contre laquelle, il le sentait aujourd'hui, il ne
conservait plus l'ombre de ressentiment.

En l'coutant  son insu, tandis qu'elle caressait le piano, il s'tait
senti pris sous le charme suave de la mlodie; il s'tait pntr du
chant qu'elle y dveloppait et avait devin les rves qu'elle y
exprimait sans doute.

Et, encore un peu  son corps dfendant, il se disait qu'il devait tre
trs doux de vivre avec une gentille compagne comme elle  ses cts;
trs doux de voir son sourire si franc, ses yeux si aimants et tendres,
d'our sa petite voix claire aux saillies si fines...

Ainsi, Robert se sentait maintenant plus satisfait de quitter
l'Afrique; puisque Odette y retournait aussi, il aurait double joie 
retrouver le home, Paris et surtout la famille aime qui l'attendait
avec tant d'impatience.

Des fatigues passes, et il en avait essuy de rudes, il ne se
souvenait plus, et l'avenir lui apparaissait rose et lumineux.

Aussi, remercia-t-il Dieu qui, non seulement, l'avait gard de tout
mal, sauv de tout pril pendant sa longue absence, mais qui encore lui
rendait sa petite amie assagie, aimable, dvoue sans doute.



XXX



"La premire personne qui m'a salue  mon dbarquement, lorsque, il y
a huit mois environ, je suis arrive en Algrie, a t une guenon de la
plus belle venue, qui m'a adress une grimace magistrale.

La dernire personne qui me salua, ce matin,  mon embarquement pour
Marseille, sur le _Duc de Bragance_, est une perruche multicolore que
Yannette portait, juche sur son paule, et qui criait, en voyant
pleurer sa petite matresse:

"Qu'Allah te protge! Qu'Allah te conduise!"

Or, je ne sais si c'est Allah qui guide notre bateau, mais il commence
 danser joliment et j'ai de la peine  crire dans la cabine
d'intrieur o je sens davantage le roulis, mais o j'ai obtenu d'tre
seule.

Ainsi, je voyage sans chaperon pour la premire fois de ma vie, comme
une personne raisonnable, ou plutt comme une pauvre fille sans parents
proches, qui n'a pas les moyens de se faire escorter par une femme de
chambre ou une demoiselle de compagnie.

On m'a recommande au capitaine avec une telle chaleur, qu'il doit me
prendre pour une princesse du sang ou pour un objet extrmement
prcieux qui craint la casse.

Une fois  Marseille, je serai pilote et hberge par des amis des
Merkar, qui me remettront ensuite en wagon pour Paris, aprs m'avoir
recommande cette fois (je m'y attends), au chef de train.

Il me tarde d'tre plus ge pour aller et venir avec plus d'aisance.

Nous avons quitt Alger par une brise favorable et un ciel radieux.



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Je ne sais ce que la nuit nous prpare, mais je trouve que nous
commenons  rouler terriblement; des nuages moutonns se montrent 
l'horizon, et j'ai vu des matelots se les dsigner en secouant la tte
sans rire.

Les adieux avec les Merkar ont t heureusement abrgs par la hte de
l'embarquement, car les enfants menaaient de se changer en fontaine.
Mme de Merkar semblait prte  s'vanouir et une petite larme perlait
mme  l'oeil de mon cousin.

Ils ont tous t si bons, si affectueux  mon gard, que moi aussi je
me sentais mue; mais je ne puis, au fond, m'empcher de me rjouir 
la pense que je vais retrouver ma chre famille parisienne.

J'ai rpandu des libralits autour de moi, de faon  me faire
gronder: bah! j'tais si heureuse de leur faire plaisir!"



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Dolente, affale dans un rocking-chair, la pauvre Odette ne voyait ni
n'entendait plus rien.

Elle n'tait, du reste, pas la seule  souffrir: passagers et
passagres gmissaient, qui, au fond des cabines, qui, sur le pont, o
ils croyaient se distraire de leur malaise, tandis qu'il arrivait tout
le contraire.

Mlle d'Hristel et bien voulu, maintenant, regagner sa couchette et
s'y tendre, mais elle n'avait plus la force de faire un mouvement;
d'ailleurs, la mer devenait si mauvaise qu'on avait d fermer les
hublots et l'on touffait dans les cabines.

Au repas prcdent, les convives assez braves pour essayer leur apptit
avaient d dserter la table,  l'exception de quelques-uns,
entr'autres Robert Samozane, jeune Franais, embarqu sur le _Duc de
Bragance_.

Il veillait de loin sur sa pupille, heureux de se sentir seul  la
protger; il comptait jouir de sa surprise quand, au dner, il
paratrait tout  coup  ses yeux.

Mais voil qu'elle tait parmi les malades et, son caf pris, il se
hta de remonter sur le pont o il finit par la dcouvrir, enveloppe
de chles et plus morte que vive.

"Bon! pensa-t-il, je n'ai pas de chance; j'esprais que nous causerions
ici comme deux amis, personne ne nous gnant, et voil qu'elle souffre
et quelle n'a mme pas la force de me reconnatre."

Il s'avana vers elle, et le plus doucement possible:

-- Odette! murmura-t-il.

Elle tressaillit faiblement, leva les yeux et le regarda jusqu' l'me.

-- Oh! Robert!... O suis-je donc? dit-elle, pour que je te retrouve
l?... Sommes-nous donc dj  Paris? J'ai cru mourir...

-- Hlas! non, pauvre petite, nous ne sommes pas encore  terre et
c'est malheureux pour toi. Crains-tu donc tant que cela le tangage?

-- C'est--dire que lorsque nous sommes venus de Marseille  Alger, il
faisait un temps admirable; on ne pensait mme pas  tre malade. Mais,
aujourd'hui! Est-ce que cet affreux mouvement ne t'arrache pas le
coeur, Robert?

-- Moi, pas du tout, mon coeur est trs solide... et trs fidle,
ajouta-t-il plus bas.

L'entendit-elle? Peut-tre, mais il ne put rien lire dans les yeux de
mystre qui se dtournaient des siens.

Il poursuivit:

-- A ton insu, je t'ai entendue avant-hier soir, quand tu jouais du
piano chez tes cousins de Merkar. Je n'ai pas voulu me montrer  toi au
milieu d'trangers qui nous auraient curieusement examins, mais je me
suis arrang pour voyager sur le mme bateau que toi afin de te
protger.

-- Tu n'as pas de chance  ton tour, rpliqua-t-elle, car je suis une
triste compagnie de traverse.

-- C'est vrai, dit-il, et je deviens bien inutile, Odette; peut-tre
mme importun... Moi qui comptais que ma prsence te rjouirait un peu,
que tu te sentirais moins seule!...

-- Mais, en effet, je suis heureuse de te revoir, Robert; oh! heureuse,
si tu savais! Seulement, je ne peux pas te le dire...

Tiens, offre-moi ton bras pour me conduire  ma cabine. Si mauvaise que
soit ma couchette, elle vaudra peut-tre mieux que le pont de ce navire
qui nous secoue lamentablement.

Il obit, satisfait de lui rendre ce faible service, et il l'installa
dans la chambrette avec des soins vraiment maternels.

Il laissa tomber le rideau devant l'entre de la cabine, car on ne
pouvait fermer les portes sous peine de mourir de chaleur.

En vain Mlle d'Hristel essaya de tromper son mal en appelant le
sommeil; il ne vint pas, et elle demeura inerte sur sa couchette,
secoue de temps  autre par des spasmes douloureux.

Le commissaire, le mdecin du bord, qui entr'ouvraient tous les rideaux
d'un doigt discret, afin d'offrir leurs services aux plus malades,
n'essayrent mme pas de la ranimer; ne valait-il pas mieux que la
faiblesse et le dessus afin qu'elle souffrt moins?

-- Est-ce que je rve, ou si j'ai bien rellement revu Robert, ce cher
Robert qui serait redevenu pour moi l'ami tendre, le parent dvou, le
conseiller, le guide de l'endiable petite pupille?

Et puis, est-ce que je divague, ou bien m'a-t-il dit qu'il m'a coute
avec plaisir quand je jouais du piano l'autre soir?... Si c'est vrai,
il aura reconnu que je sais quelque chose, que j'ai progress, acquis
un petit talent...

Vers le matin, Robert lui fit demander si elle pouvait le recevoir;
elle se ranima un peu  ce nom, rpondit affirmativement, mais fut
incapable de lui parler sensment.

-- Est-ce qu'on va mourir, Robert? dit-elle d'une voix teinte.

Le jeune homme se mit  rire.

-- Mais pas du tout, nous avons une trs mauvaise traverse et le golfe
du Lion est terrible aujourd'hui. Tu n'as pas de chance, pauvre
Nnette! Mais nous ne courons aucun danger, notre vaisseau est bien
trop solide pour ne pas tenir tte au gros temps.


N'empche que tous les passagers sont sur le flanc, sauf ton serviteur
qui a djeun absolument seul tout  l'heure.

Il y eut un silence. Samozane arrangea l'oreiller sous la jolie petite
tte vacillante qui ne s'opposait mme pas aux chocs que lui imprimait
le rebord de la couchette.

Puis il baisa doucement la petite main immobile qui demeura insensible
sous cette muette caresse.

Et pourtant, dans une demi-conscience de ce qui se passait autour
d'elle, Odette tait soulage par la prsence de ce protecteur
inattendu; sans Robert, elle et t envahie par un sentiment d'infinie
solitude sur cette immense maison flottante o elle n'avait pas un ami,
hors lui.

Aprs un instant d'accalmie o elle parut revenir un peu  l'existence,
Robert lui proposa de secouer son inertie, de chercher  dompter son
mal en montant, non sur le pont, ce qui tait impossible, mais au salon.

Il sortit pour la laisser s'emmitoufler dans son plaid et, quand elle
le rappela, il guida ses pas trbuchants  travers le corridor et dans
l'escalier.

Elle eut mme presque un rire en voyant comme ils taient jets de ct
et d'autre  chaque minute.

Ils atteignirent ainsi les salons absolument dserts;  travers la
vitre paisse des hublots, ils purent admirer le spectacle  la fois
superbe et effrayant que leur offrait la mer littralement dmonte.

Plus hautes que le navire qui semblait gros comme un nid d'oiseau sur
cette tendue laiteuse, les vagues hurlaient tout  l'entour, noires
comme de l'encre et ourles d'cume. Du ciel, on ne voyait qu'une barre
un peu moins sombre que l'eau, o parfois luisait un clair livide.

Odette se cramponna  son cousin.

-- Robert! j'ai peur! Nous n'arriverons jamais  terre.

-- Si, chrie, ne crains rien. Toutefois, je suis content de toi; si tu
as peur, c'est que tu souffres moins.

-- Peut-tre... je ne sais; on s'accoutume sans doute au mal. Alors, tu
crois qu'il n'y a pas de danger? Cela me parat impossible.

-- Je te l'affirme. Et puis, tu as donc bien peur de la mort?

-- Dame! J'ai vingt ans, allait rpondre Mlle d'Hrisel.

Mais, elle se ravisa et dit:

-- La vie n'est pas si gaie, va, pour que je la regrette.

-- En ce moment, parce que tu es malade, petite; mais attends d'avoir
abord  la Joliette et tu changeras de ton.

-- Je t'assure, Robert, que je suis devenue trs grave.

-- Etre grave n'est pas tre triste; et puis, je veux retrouver ma
pette Odette d'autrefois.

Un peu de rose monta aux joues ples de la jeune fille:

-- Mme la mchante?

-- Non, pas la mchante; mais celle-ci, je l'ai si peu connue!
rpliqua-t-il tendrement.

Elle allait, ma foi! se jeter  son cou, dans sa joie, lorsqu'un
terrible coup de mer enfona la porte ouvrant sur le second pont; des
paquets d'eau entrrent en coulant le long des marches, et le vent,
faisant aussi irruption, arrachait les stores et renversait les siges.

Effare, Odette saisit la main de son tuteur et courut vers les cabines.

-- C'est la fin du monde! cria-t-elle, Oh! Robert, ne restons pas l!

La tempte redoublait; il fallut regagner la couchette que la pauvre
enfant ne quitta plus jusqu' ce que cette exclamation consolante lui
ft apporte par la femme de chambre:

-- Dieu soit lou! On aperoit la terre!

La mer se calma un peu quand le _Duc de Bragance_ quitta le large pour
s'approcher des ctes.

Au loin, le phare de Planier apparaissait, puis les les, enfin la
ville.

Des cabines, s'chappaient des soupirs de soulagement, des rires mme,
avec des bruits de toilette, d'eau remue, de brosses mises en
mouvement.

Les passagers reprenaient vie avec l'espoir d'abandonner bientt le
plancher mouvant.

Odette se leva, toute brise, riant, elle aussi toute seule, de voir
qu'elle ne pouvait agrafer ses jupes ou lisser ses cheveux sans tre
projete rudement contre la paroi de sa chambrette.

"Ouf! se disait-elle, qu'il fera bon respirer l'air de France et se
sentir enfin le coeur solide!"

Sur les ponts ruisselants d'eau de mer, la manoeuvre avait lieu
pniblement; les matelots faisaient la chane, accrochs  la rampe,
contournant le btiment des cabines, afin de n'tre pas enlevs par les
lames.

Ils passaient comme des ombres funbres, se tenant par la main et
ensevelis sous leurs lourds cabans dans le brouillard de pluie et
d'embrun qui noyait tout le bateau.

Peu  peu, Marseille se rapprocha; on accosta  la "Sant", et la
visite faite et la patente accorde pour entrer dans la rade, on
attendit la venue du pilote.

Ce fut trs long; par cette mer agite, l'entre du port n'tait pas
facile et il fallait que, sans encombre, le _Duc de Bragance_ prt
place entre deux grands transatlantiques dj  l'ancre.

Intresse par la manoeuvre, Mlle d'Hristel avait fini par monter sur
le pont, tenant d'une main son canotier qui faisait mine de s'envoler
de sa tte, et de l'autre, se tenant elle-mme  la balustrade.

La voix de Robert, debout prs d'elle, s'leva soudain, grave:

-- Voici la Vierge de la Garde qui semble nous souhaiter la bienvenue;
voyez  votre droite, Odette!

La jeune fille se retourna, trs prompte:

-- Oh! alors, remercions-la de nous amener  bon port aprs une si
vilaine traverse.

Et comme, son oraison finie, elle regardait, rieuse, Robert toujours
recueilli:

-- Votre prire est plus longue que la mienne, ajouta-t-elle. Que
demandez-vous donc encore?

-- Ah! voil, je demande... Mais je vous le dirai plus tard, Odette,
rpondit-il; vous tes trop curieuse.

Elle rougit un peu.

Comme le _Duc de Bragance_ avanait maintenant sans tanguer ni rouler
dans les eaux tranquilles du port, en dsignant le ponton du
dbarcadre noir de monde, Odette dit en un petit soupir  son cousin:

-- Presque tous nos compagnons de voyage ont un parent ou un ami venu
au-devant d'eux; nous, personne ne nous attend!

Le jeune homme lui adressa un regard d'affectueux reproche:

-- Tu serais plus seule encore, chrie, si je ne m'tais embarqu sur
le Duc de Bragance  ta suite.

-- Ca, c'est vrai, dclara-t-elle, et je t'en sais gr, va, Robert,
plus que tu ne le crois. Et, au fait, je n'y pensais pas: les Tnave
sont peut-tre l, ces parents des Merkar qui doivent m'hospitaliser,
puis me mettre dans le train de aris comme un vulgaire colis.

-- Oh! c'est vrai, fit Samozane avec un peu de dpit, il va falloir que
je t'abandonne  ces trangers.

-- Pas du tout; tu vas venir avec moi, j'espre bien, d'autant plus que
tu me seras trs utile: songe que je ne les ai jamais vus et qu'ils
vont m'intimider.

Soudain, elle s'exclama:

-- Robert! on dirait tante Bertrande. Vois... je crois me tromper, car
elle ne peut tre ici. Qu'y ferait-elle?

-- Mais si, c'est parfaitement elle, rpliqua Robert. Ce qu'elle vient
faire? Eh! mon Dieu! ce que font tous ces gens: elle a envie
d'embrasser la premire ceux qu'elle aime.

On tait arriv, Odette passa devant son cousin, renversa un chien,
bouscula un douanier et se jeta dans les bras de tante Bertrande en
criant:

--Ah! tante, que c'est bon  vous d'tre venue! Comment va tout le
monde?

Sous le flux des baisers, la vieille dame pouvait  peine rpondre;
enfin, elle annona que toute la smala se portait bien, mme l'oncle
Valre, et elle parut peu surprise de trouver l Robert.

-- Nous savions que tu nous revenais, dit-elle paisiblement, et nous
pensions bien, mon garon, que tu prendrais le mme bateau qu'Odette.

Celle-ci ouvrit de grands yeux tonns:

-- Mais alors, pauvre tante, pourquoi vous tes-vous donn la peine et
la fatigue de venir de Paris  Marseille, au-devant de moi, puisque
vous me croyiez sous l'gide de votre neveu?

Robert sourit simplement, mais la tante s'exclama, presque scandalise:

-- Eh! ma fille, tait-il convenable de te laisser voyager avec ton
cousin comme unique chaperon?

Odette allait rpliquer, quand elle regarda Robert; alors elle comprit
que tante Bertrande parlait d'or et elle referma la bouche sans rien
dire.

Les Tnave taient l, comme l'avait prvu Mlle d'Hristel, et  sa
vhmence autant que d'aprs le portrait qu'on leur avait fait d'elle,
ils devinrent Odette.

On lia connaissance de part et d'autre, on se fit mille politesses, et
force fut au voyageur comme aux deux voyageuses d'accepter l'invitation
de ces nouveaux amis.

Enfin, aprs une nuit qui parut dlicieuse  la pupille de Robert,
passe sur "la terre ferme d'un lit d'htel", le trio trs joyeux monta
en wagon pour se diriger vers... la rue Spontini.



XXXI



-- Positivement, elle a embelli s'exclamait Guimauve, le monocle 
l'oeil et examinant son ancienne "ennemie" retour d'Algrie.

-- Qu'importe cela, si elle nous aime toujours autant! murmurait Mme
Samozane qu'Odette couvrait de caresses.

En pouvait-elle douter, alors?

On avait accueilli avec autant de joie l'arrivante que le voyageur.
Gui, qui n'avait pas chang, lui, ne pouvait s'empcher de s'extasier
sur la mtamorphose de sa cousine.

-- Pourvu que tu ne sois pas trop srieuse, au moins, Nnette,
continuait-il; c'est que ce ne serait plus du tout amusant, sais-tu?

-- Je serai srieuse, oui monsieur, rpondait-elle, parce que je dois
mener une vie laborieuse. Je vais me reposer quelques jours, puis, je
me mettrai  gagner mon pain.

-- Si on te le permet, Odette, dit tranquillement Robert qui la
regardait, sans sourire.

Elle releva sa crte:

-- Il faudra bien qu'on me laisse faire, s'cria-t-elle. Ce n'est pas
pour des prunes que j'ai bch... pardon, travaill comme un ngre en
ces huit mois.

-- A propos, fillette, reprit M. Samozane qui avait des moments de
distraction, tu as t demande en mariage, l-bas?

-- Moi? fit Odette, en rougissant jusqu'aux oreilles.

-- Elle? fit Robert dont le sourcil se frona.

-- Qui vous a dit?... commena la jeune fille, trouble.

-- Dame! M. de Merkar, qui nous remplaait auprs de toi, avait bien le
droit de nous mettre au courant...

-- Eh bien! oui, rpliqua Odette trs vite et comme pour se dbarrasser
d'un interrogatoire dplaisant; j'ai t demande, en effet, par un
monsieur trs riche...

-- Qui pourrait tre ton pre. Et ne le pouvant pas, poursuivit M.
Samozane, il se contente d'tre ton cousin.

-- Vraiment? fit encore Robert en tordant sa moustache fauve. Quel
peut-il tre?

-- Tu ne devines pas? M. Garderenne...

-- Ah! celui qui... s'cria Guillaume.

-- Oui, celui qui a dpouill notre Nnette d'une fortune. Fortune qui,
en dfinitive, lui revenait.

-- Il a un fier toupet! gronda le fils cadet des Samozane.

-- Mon Dieu! non, il a trouv Odette  son got et, pour lui, c'tait
une manire fort agrable de lui rendre son bien en l'pousant.

-- Et tu n'as pas voulu de lui? Oh! Nnette, que je t'aime pour cela!
dit le jeune fou en dposant un baiser retentissant sur la main de sa
cousine.

Seul, Robert ne riait pas. Il pensait  sa pupille,  M. Garderenne, et
il se disait, avec une motion sans pareille, qu'il s'en tait
peut-tre fallu de peu que la pauvrette poust ce quinquagnaire.

Eh! n'aurait-elle pas t excusable? Elle tait si seule, si
abandonne, l-bas?

-- Qu'as-tu, Robert? Tu as l'air soucieux, demanda soudain Odette,
remarquant son silence.

-- Rien, rpondit-il en passant la main sur son front comme pour en
chasser une pnible impression.

Et, obligeant ses lvres  sourire, il ajouta:

-- Si, au lieu de quter tout de suite tant de dtails de cette pauvre
Odette, vous nous laissiez aller nous reposer? Songez que, la nuit
dernire, nous n'avons pas ferm l'oeil, tant en chemin de fer, et
que, depuis quatre heures que nous sommes arrivs, nous devons rpondre
aux questions multiples que vous nous posez.

-- Bah! pour Nnette, il n'y a pas grand danger... elle ne sortira pas
de son lit demain avant onze heures, fit observer Gui.

Mlle d'Hristel se rebiffa:

-- Tu te trompes, Guimauve, dit-elle; en Algrie, sache que j'ai t
d'une sagesse exemplaire et que j'y ai pris des habitudes matinales qui
vous tonneront.

-- Soit; mais demain tu feras exception  la rgle, fillette, commanda
Mme Samozane, car je ne te trouve pas trs bonne mine et tu dois, en
effet, avoir besoin de repos.

-- Robert a raison, dit Odette, il faut se coucher, on meurt de
sommeil... Je dois, dornavant, avoir des gards pour ma sant qui me
sera ncessaire,  l'avenir. Tantes, adieu. Mon oncle, bonsoir.

Elle tendit sa joue  tous et s'en fut coucher pour s'endormir bientt
d'un sommeil d'enfant.

Ses tantes vinrent la voir et la trouvrent si gentille ainsi, que,
ravies de la possder de nouveau, elles ne purent rsister  la
tentation de glisser un baiser sur son front.

Les jours qui suivirent furent pleins de charme pour toute la famille.

A son tour, Robert raconta ce qu'Odette ignorait encore: ses
expditions dans les terres soudanaises, les travaux qu'il avait d y
faire, les dangers qu'il y avait courus, lui et ses compagnons...

Et Mlle d'Hristel l'admira du fond de son coeur et se trouva bien
petite et bien misrable  ct de lui, elle qui croyait avoir fait
beaucoup en secouant sa paresse et sa frivolit et en s'essayant 
devenir studieuse, bonne et srieuse.

Comme le voyageur avait un cong indtermin pour se reposer de ses
fatigues, les Samozane pensaient  louer, pour la saison s't, une
petite maison  la campagne o M. Samozane se remettrait aussi de sa
secousse rcente et o ils vivraient tous dans l'intimit la plus douce.

Or, il arriva, quelques jours avant qu'on se dcidt  signer un bail
de six mois, que Mlle d'Hristel reut la lettre suivante qu'elle ne
montra d'abord  personne:



"Ma chre enfant,

"Mon ge et mon titre de parent me donnent le droit de vous appeler
ainsi, croyez-le.

"J'espre que vous ne garderez pas un trop mauvais souvenir de votre
vieux cousin Garderenne qui vous aime aujourd'hui paternellement et
veut vous le prouver.

"La somme que je vous ai enleve, par un procs qui me semblait
quitable tant que je ne vous connaissais pas, me pse lourdement 
prsent.

"Cependant, je ne veux pas vous la restituer tout entire: vous seriez
trop riche, cela pourrait vous rendre comme autrefois (c'est vous qui
me l'avez dit), futile et vaniteuse, et votre main serait peut-tre
sollicite parce qu'elle contiendrait beaucoup d'or.

"Si donc, vous me faites savoir un jour qu'un brave garon veut vous
pouser pauvre, j'applaudirai de tout mon coeur  cette union et, le
lendemain des fianailles, je verserai  votre nom la somme de quatre
cent mille francs,  peu prs la moiti de celle que vous a reprise ma
rapacit.

"Jusque-l, que ce soit un secret entre nous.

"Si vous ne vous mariez pas, le jour de vos vingt-cinq ans, cette
restitution vous sera faite, et je suis sr que vous emploierez
sagement cet argent.

"Mais permettez-moi d'esprer que j'assisterai plutt et... plus tt 
votre mariage; vous tes faite pour donner beaucoup de bonheur autour
de vous.

"Quant au reste de la somme, puisque je suis assez riche pour m'en
passer sans vivre plus mal pour cela, je la placerai sur la tte de
votre premier-n, si vous voulez bien me faire l'honneur de me prendre
pour parrain.

"Et maintenant, chre enfant, je n'ai plus qu' vous souhaiter d'tre
heureuse et de rencontrer celui qui vous rendra telle.

"Ne pensez plus  moi avec amertume, et surtout ne refusez pas la
donation trs lgitime que je veux vous faire.

"Vous ne voulez pas peiner un vieillard qui a dj trop connu les
dboires de la vie, n'est-ce pas? Si vous n'acceptiez pas cet argent,
(le vtre en dfinitive), il irait grossir le trsor des pauvres.

"Mais entre vos mains, chre enfant, il ne sera pas moins bien plac.

"Veuillez croire  mon absolu dvouement et  ma paternelle affection."

O. GARDERENNE.



Le mince papier dans ses doigts, les yeux dans le vide, ne regardant
rien, Mlle d'Hristel murmurait de temps  autre:

"C'est drle, c'est bizarre; mais c'est bien agir. Seulement, dois-je
accepter?...

-- Je sais! Je tiens mon affaire! s'cria-t-elle soudain; Je vais
tenter une preuve, et que le ciel me pardonne si je joue une petite
comdie qui doit m'clairer sur ce que je veux savoir!"

Comme un pas alerte se faisait entendre derrire la porte, elle enferma
la lettre de M. Garderenne dans son corsage, prit une mine indiffrente
et pensa:

"Guimauve doit savoir moins que tout autre ce qui m'arrive.
Taisons-nous."

Et,  l'entre de son cousin, elle parla de la pluie et du beau temps;
il la trouva parfaitement inepte contre son ordinaire, mais il ne le
lui dit pas.



XXXII



Trs applique, ses petites dents de jeune chien mordant sa lvre
infrieure malgr un commencement de mal de tte, Odette cherchait
ardemment, sous les yeux de son cousin Robert qui lui servait de
professeur, la solution d'un problme difficile.

Toute la famille tait  Croissy, en train de visiter la maison de
campagne qu'on voulait louer pour l't.

Mlle d'Hristel, qui s'tait remise au travail avec une diligence
tonnante, avait prfr rester  Paris, et Robert lui donnait une
leon de mathmatiques.

Elle poussa soudain un norme soupir; son cousin la regarda avec
inquitude.

-- Tu es plotte, Odette; es-tu souffrante?

-- Un peu de malaise, cela passera.

-- Veux-tu que nous suspendions ce travail?

-- Tout  l'heure. Explique-moi d'abord ce problme.

-- Soit. Deux puisatiers creusent un puits cylindrique de trois mtres
de diamtre et de quinze de profondeur...

-- Oui, je sais; il faut multiplier la hauteur par le diamtre et
ensuite diviser... Ah! tiens, non, je n'y suis plus du tout,
ajouta-t-elle dcourage, en posant son crayon sur la table.

Tout  fait anxieux, Robert se leva.

-- Je t'assure, Odette, que tu dois te coucher; tu as la mine de
quelqu'un qui frise la syncope.

-- En effet... je... tu as raison, rpliqua la fine mouche qui avait
son plan et que favorisaient les circonstances.

-- Mon Dieu! si tu allais avoir...

-- Encore une lthargie, n'est-ce pas? Au fait, c'est possible. Tiens,
aide-moi  regagner ma chambre.

Il obit si troubl, qu'elle sentait son coeur battre  grands coups
sourds.

Et, en vrit, il avait raison de s'inquiter, car, lorsque Odette fut
tendue sur son lit, elle conserva un immobilit de morte et pas un
souffle ne parut soulever sa poitrine.

On tait au dclin du jour; sans l'obscurit croissante, Robert et pu
remarquer que la jeune fille n'tait pas d'une pleur bien intense, que
ses lvres restaient roses et que nulle sueur ne perlait  son front.

Mais il tait trop agit pour s'occuper de ces dtails.

Tout  con chagrin, il pensait:

-- Le mdecin nous avait promis que cet accident ne se renouvellerait
pas... Alors, puisque, en dpit de ces pronostics, le mal reprenait,
nous pourrions bien perdre Odette.

Aussi, au lieu de secourir la jeune fille, ou de tenter de la rappeler
 la vie, il demeurait debout prs du lit, lui parlant  mi-voix sans
se douter que sa fine oreille recueillait ces manifestations de douleur
et que son petit coeur en battait de joie.

"Je ne t'aurai donc retrouve si gentille, si affectueuse, si
intelligente, que pour te voir disparatre de nouveau de ma vie? Si tu
savais ce qui s'est pass en moi, lorsque je t'ai rencontre  Alger,
si jolie dans ta frache toilette, et que je t'ai entendue jouer du
piano avec tant d'me et de comprhension des matres!... Seulement,
j'ignorais comment tu me recevrais; nous avions gard mutuellement un
si long silence!

"Je crois que si je t'avais retrouve vaniteuse et folle, toute
tendresse serait morte en mon coeur et je serais parti de mon ct sans
venir te serrer la main.

"Car, je t'tais rest fidle, au fond, et ton image me suivait
partout: dans les expditions dangereuses, dans mes travaux, dans mes
excursions.

"Et je revenais heureux, mignonne, parce que, en rcompense de mon
labeur, un poste brillant m'est promis et que j'esprais te demander,
ma chre petite pupille, si tu m'y suivrais, non plus en image cette
fois...

-- Mais en chair et en os! Ah! Comment donc, si je le veux! s'cria
tout  coup la "morte" en se dressant sur son sant et en tendant les
bras  Robert.

Celui-ci recula, plus pouvant qu' la premire "rsurrection" de Mlle
d'Hristel.

-- Je te fais donc peur? dit-elle avec un sourire d'infinie tendresse.
Pourtant, ne devines-tu pas que j'ai simul cette lthargie pour
surprendre ton secret, si tu en avais un?

Oh! pardonne-moi mon sans-gne, ajouta-t-elle, voyant un mouvement
qu'il esquissait. Vois-tu, le malentendu qui nous a loigns l'un de
l'autre pendant deux annes au moins venait de ce que, dans ma premire
crise de catalepsie, je ne t'avais entendu ni pleurer, ni exprimer de
regrets.

-- Ah! ma pauvre nnette! c'est que j'avais trop de chagrin. Je
t'aimais tant, dj! s'cria Robert.

-- Eh! je le conois maintenant; mais avant, pouvais-je le deviner?
J'tais si jeune!

-- Et aujourd'hui? fit Samozane en souriant.

-- Eh bien! aujourd'hui, sans tre encore une vieille femme, j'ai de
l'exprience.

Tu en as vu la preuve, tout  l'heure.

-- En effet, autrefois, tu n'aurais pas eu la ruse de feindre une
syncope.

-- Plus qu'une syncope, presque la mort, Robert, fit gravement la jeune
fille.

Mais si le bon Dieu m'avait punie et reprise  ce moment pour de bon,
je serais partie contente avec ce que je sais.

-- Ainsi tu consentirais...

-- A tre ta femme? Oh! mais oui, Robert, avec joie; il y a un an, je
ne sais ce que je t'aurais rpondu, je ne me sentais pas digne de toi.
A prsent, je peux hautement dire que je le suis.

D'une petite voix timide, elle ajouta:

"Sauf que je suis pauvre."

Il tressaillit et dit avec une duret inattendue:

-- Ainsi, tu ne m'accuses plus de courir aprs les jeunes filles bien
dotes?

Rougissante, elle cacha sa jolie tte sur l'paule de son tuteur:

-- Tu ne comprends donc pas, Robert, que la colre seule me faisait
parler: j'tais jalouse de Mlle Dapremont.

-- A laquelle je portais la courtoisie et l'amabilit dont tu ne
voulais pas, toi, Odette.

-- Parce qu'on m'avait mis des ides en tte et que j'tais une sotte.

Ecoute, Robert, je veux bien t'pouser, mais  une condition.

-- Laquelle? fit-il, effray d'avance de la fantaisie extravagante qui
pouvait traverser cette petite tte.

-- C'est que tu ne me reparleras plus de cette... circonstance. C'est
enterr, n'est-ce pas?

-- Je te le promets, rpondit-il, soulag.

Nnette sauta  travers la chambre.

-- Et maintenant, veux-tu que nous allions finir notre problme?

-- Ah! fit-il, si j'ai la tte au calcul!

-- Cela ne fait rien. Viens toujours, nous causerons de choses
srieuses.

De nouveau, ils s'attablrent  la salle d'tudes, et lorsque la
famille Samozane revint, lasse et joyeuse, de Croissy, on leur demanda,
sans arrire-pense:

-- Eh bien! enfants, avez-vous bien travaill?

-- Enormment, rpondait Odette, pendant que son cousin rougissait
comme un colier pris en faute.

Guillaume regarda son frre en dessous.

-- Aussi, ce pauvre Bob en a le sang  la tte, fit-il observer.

Mme Samozane examina son fils an:

-- C'est vrai, Robert, cette petite te donne trop de peine avec sa
passion d'tude. Repose-toi donc.

-- Ma tante, reprit Odette, aprs avoir jet un coup d'oeil
d'intelligence  son cousin, je vous rpte que nous avons, en effet,
beaucoup travaill: mme, nous nous sommes fiancs.

Un silence de stupeur accueillit ces paroles.

-- Il est des plaisanteries, Odette... commena tante Bertrande avec
svrit.

-- Qu'il ne faut pas faire, acheva Mlle d'Hristel sans se troubler;
vous avez raison, tante, aussi suis-je trs srieuse.

M. Samozane se tourna vers sa pupille:

-- Enfin, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci, ma fille, dis-le-nous
sans ambages?

-- Tout, mon oncle, je ne ferai pas de fleurs de rhtorique pour vous
le rpter: nous avons cherch la solution de plusieurs problmes et
nous nous sommes fiancs.

M. Samozane frappa lgrement le plancher du bout de sa canne.

-- Avec cette petite folle, on ne peut rien croire, dit-il.

Robert parla  son tour:

-- Odette ne rit pas, mon pre, dit-il; seulement elle va un peu vite
en besogne et nous aurions d vous communiquer,  vous d'abord et 
maman...

-- Ca ne fait rien, interrompit Guillaume, nous avons aussi voix au
chapitre, nous les jeunes. Robert, moi, je t'approuve; toi aussi,
Nnette, vous tes faits l'un pour l'autre.

-- Allons, mes enfants, venez causer srieusement de cela avec nous,
conclut Mme Samozane, en faisant signe aux deux soeurs et  Guillaume
de rester  la salle d'tude.

Le trio, abandonn  lui-mme, fit ses rflexions: Blanche et Jeanne,
trs philosophes, trouvaient que rien n'tait chang  leur manire de
vivre. Depuis si longtemps on tait accoutum  voir Odette faire
partie de la maison! tout irait comme par le pass, sauf que Mlle
d'Hristel deviendrait Mme Robert Samozane.

Guillaume, lui, portait envie  son frre.

-- S'il existe, de par le monde, une seconde Odette d'Hristel,
disait-il, je ferai bien d'aller  sa dcouverte, car c'est tout  fait
mon affaire.

Ses soeurs firent observer qu'il n'tait pas assez mr pour se marier.

-- Qu'importe! rpliqua-t-il, j'irai faire un tout "en Alger"; on mrit
trs vite, l-bas, tmoin, notre cousinette qui, en huit mois, est
devenue plus accomplie que Cornlie, mre des Gracques ou que Blanche
de Castille, reine de France.



XXXIII



-- C'est une ravissante habitation, disait M. Samozane avec autant
d'enthousiasme que sa nature calme pouvait en tmoigner; l'air y est
d'une puret de cristal, la vue telle, que l'on passerait ses soires
sur la terrasse  regarder le soleil se coucher et la lune se lever...

-- Quand il y a de la lune! ajouta Gui avec srieux.

-- Et une maison d'un confortable, reprit Jeanne, qui aimait son
bien-tre; des cabinets de toilette  chaque chambre, une salle de
bain...

-- Mais voil, c'est d'un prix inabordable pour nous, soupira Mme
Samozane, et il n'en faut plus parler puisque nous devons nous
contenter de la petite proprit du bas...

-- O nous serons serrs comme des anchois, acheva l'incorrigible Gui.

La voix claire d'Odette s'leva:

-- Pourquoi, tante, ne loueriez-vous pas, de juillet  octobre,
c'est--dire ds que nous serions maris, Robert et moi, la jolie villa
dont vous parlez?

-- Tu es folle: on nous en demande trois mille cinq cents francs; on
l'aurait eue pour trois mille, mais puisque...

-- Il faut, ds aujourd'hui, signer un engagement, rpta l'obstine
jeune fille.

Guillaume murmura dans sa moustache:

-- Je crois que son mariage lui tourne la tte; elle ne comprend plus
rien, la chre cousinette.

--Eh bien! moi, je vais crire au propritaire que c'est une affaire
conclue, rpliqua Odette en dcoupant son bifteck avec frocit, car on
tait au djeuner.

-- Avec quel argent paieras-tu? demanda malicieusement Jeanne.

-- Avec le mien, riposta Odette qui tait toute rose et qui posa
fourchette et couteau sur son assiette pour se tourner vers Robert.

Pardonne-moi, poursuivit-elle, je t'ai cach quelque chose, Robert,
mais, je vais me confesser aujourd'hui, en public, et j'espre que tu
ne me gronderas pas.

-- Savoir! grommela le jeune homme qui ajouta, les yeux au ciel:

"Grand Dieu! que va-t-elle m'apprendre?"

-- Lis, s'cria Mlle d'Hristel, en lui mettant sous les yeux la
lettre, que nous connaissons, de M. Garderenne.

Robert plit un peu en en prenant connaissance; puis, faisant passer le
papier  ses parents, il demanda, la voix altre:

-- J'espre que vous avez refus, Odette?

Les jolis yeux de la jeune fille exprimrent un effarement subit.

-- J'ai rflchi, puis j'ai rpondu... mais la lettre n'est pas partie,
elle est l-haut sur ma table... cela te fcherait donc, si je
redevenais riche?

-- Absolument; je ne veux pas que tu doives un sou  ce... monsieur.

-- Il me semble, fit tranquillement Mme Samozane aprs avoir lu  son
tour, que ce monsieur, comme tu dis peu aimablement, Robert, agit trs
bien en rendant  Odette une fortune qui revenait  la chre enfant, de
par la volont du lgataire au moins.

-- C'est tout  fait mon avis, dit Guillaume  qui l'on ne demandait
rien.

-- Mais ce n'est pas le mien et je crois avoir le droit de dcider la
question, s'cria Robert trs anim.

Je ne veux tenir Odette que d'elle-mme, je ne veux pas de cette dot...

-- Qu'elle mrite pourtant bien, car cet argent aura t joliment
trimball, insinua Guillaume.

-- C'est possible; mais je suis seul en cause, rpliqua schement son
frre.

Puis, se tournant vers Odette:

-- Chrie, tiens-tu donc tant que cela  cette fortune?

L'enfant leva ses yeux purs sur son fianc et rpondit, soumise:

-- J'y tenais pour vous tous, Robert, pour louer cette villa qui vous a
sduits et o mon oncle reprendrait des forces. J'y tenais aussi pour
Jeanne qui aurait la dot rglementaire et pourrait se marier selon son
coeur... Mais, je ferai ce qu'il te plaira, Robert, je ne veux pas te
contrarier.

Jeanne tait devenue toute rose, elle aussi.

-- Mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, si tu faisais cela,
Nnette!

La famille entire tait branle; seul, Robert tenait toujours bon.

-- Cependant, hasarda tante Bertrande, il ne faut pas exagrer certains
sentiments: Robert, mon enfant, tu sais trs bien que l'intention du
lgataire tait de laisser sa fortune au pre de Nnette.

Un vice de forme dans le legs a permis  M. Garderenne d'intenter et
mme de gagner un procs plus ou moins justement. Il reconnat sa faute
et veut restituer...

-- C'est possible, mais il choisit mal son moment pour cela, gronda
Robert.

-- Si j'avais su, je n'aurais rien dit encore, murmura Odette trs
marrie.

-- Qu'as-tu dit  ce monsieur? demanda l'irritable fianc.

-- Je peux te montrer ma lettre, puisqu'elle n'est pas partie, rpondit
Mlle d'Hristel.

On sonna Euphranie et on la pria d'aller chercher, dans la chambre de
sa jeune matresse, une missive demeure sur la table.

-- La... le... l'enveloppe? fit la brave femme effare; ah! y a beau
temps que je l'ai jete  la poste.

-- Comment! tu t'es permis... commena Odette.

-- C'est aprs avoir fait votre chambre, mademoiselle; j'allais au
march, j'ai vu la lettre et j'ai pens comme a que vous l'aviez
oublie, rapport  ce que vous avez la tte un peu perdue, sauf
respect, depuis que vous vous pousez avec m'sieu Robert.

-- Mais, malheureuse, elle n'tait pas cachete!

-- Oh! j'y ai bien vu et j'ai lch l'enveloppe gomme avant de la
jeter  la bote... Mademoiselle ne doute pas de ma discrtion: je ne
sais pas lire l'criture crite.

-- Dieu a donc dcid lui-mme, soupira tante Bertrande, point fche
au fond de ce qui arrivait.

-- Nanie, souffrez que je vous embrasse pour vous fliciter de votre
bonne inspiration, s'cria Gui.

Et, sans faon, il effleura de sa moustache les joues rides mais
encore fraches de la vieille femme ravie.

On la congdia et le cadet des frres Samozane, prenant une attitude
thtrale, la main sur la poitrine, parla en ces termes:

-- Mes chers parents, mon frre, ma soeur, puisque tu deviens ma soeur
de fait, par le mariage, ma chre Nnette.

Voyez le doigt de Dieu en ce qui nous arrive. Une servante fidle,
instrument de la Providence, a tranch la question sans le savoir.

D'ici peu, M. Garderenne va recevoir l'acceptation de Nnette, et nos
aimables fiancs vont voir l'aisance, sinon la richesse couler sous
leur toit.

-- Sans compter que notre premier enfant est dj dot, dit ingnument
Odette.

Tu as bien lu la lettre de M. Garderenne, rpliqua-t-elle; il dit qu'il
sera parrain de notre premier-n et lui donnera environ trois cent
mille francs.

-- C'est juste.

-- Et maintenant, conclut Mlle d'Hristel, assez caus de ce qui est
irrparablement fait. Je propose que nous allions visiter la fameuse
villa o nous devons passer en famille un t dlicieux.

La promenade fut arrange; seul, Gui, qui avait  crire, demeura  la
maison, ce qui lui procura l'inestimable faveur de recevoir Mlle
Dapremont.

Elle avait eu vent du retour de Robert et accourait, assez dsappointe
de ne trouver au logis que son frre.

Guillaume entra au salon, plus ennuy que ravi.

-- Vous ne semblez pas enthousiasm de ma visite, lui dit un peu
prement la demoiselle en qute de mari.

-- Moi! comment donc? se rcria-t-il. C'est le bonheur qui me coupe la
parole.

-- Ainsi, votre frre est revenu. Ses dangereux voyages ne l'ont pas
trop...

-- Dcati, acheva Gui, voyant qu'elle cherchait son mot. Pas le moins
du monde; il reparat frais comme une rose et Odette aussi.

-- Ah! Odette aussi? Ils sont revenus... ensemble?

-- Comme vous le dites; sous l'gide de tante Bertrande et bras dessus,
bras dessous, ainsi que deux tourtereaux -- fiancs qu'ils sont.

-- Comment! Ils sont... elle est... ils... essaya de profrer Mlle
Dapremont qui tait verte et qui voyait le salon tourner devant ses
yeux.

-- Fiancs? Mais certainement, et ds la plus haute antiquit. Ne vous
en doutiez-vous pas un brin?

-- Nullement, car ils cachaient trop bien leur jeu, rpliqua aigrement
Antoinette, recouvrant la voix pour exhaler son courroux.

Et puis, je ne pouvais supposer que Rob... que votre frre, si grave,
si instruit, si srieux, s'prendrait d'une petite fille si folle.

-- C'est que voil, chre mademoiselle, ces petites filles, comme vous
le dites, dissimulent parfois sous des airs vapors les qualits les
plus exquises. Un moment venu, les airs vapors fichent le camp...
pardon, je voulais dire, s'envolent pour de bon...

-- Et les qualits exquises restent, fit avec ironie Mlle Dapremont.

-- C'est l'absolue vrit. D'ailleurs, notre chre Nnette a fait la
conqute de toute l'Algrie en quelques mois.

-- Comme Charles X.

-- Tout  fait, et sans le chercher, elle du moins. Si elle l'avait
voulu, elle aurait pous trois sheicks, cinq Anglais milliardaires et
vingt-quatre Franais des meilleures familles.

-- M. Robert a d'autant plus de chance de se voir prfr, qu'il est
peu fortun lui-mme et que sa fiance n'a plus de dot.

Guillaume parut tomber des nues.

-- Qui vous a dit cela? Ah! oui, je sais, le bruit a couru qu'elle
allait tre dpouille de sa fortune; mais il n'en est rien, et celui
qui voulait lui intenter un procs, a compris qu'il serait injuste
d'agir ainsi.

-- Ah!... alors tout est bien, mes compliments, en ce cas! conclut Mlle
Dapremont qui se leva, de plus en plus verte et de plus en plus
consterne.

-- Je ne manquerai pas de les transmettre aux deux fiancs quand ils
rentreront, rpliqua l'impitoyable Gui en reconduisant la visiteuse.

Soudain, Mlle Dapremont se retourna brusquement:

-- Mais... pardon! Vos parents, si chatouilleux sur la question...
religion, comment tolrent-ils cette union entre cousins?

Gui se mit  rire:

-- Chre mademoiselle, notre saint Pre le Pape lui-mme vous dirait
que la mariage entre des cousins aussi loigns que nous le sommes avec
Odette -- pas du tout germains, comme vous semblez le croire -- est
_archi autoris_. Vous entendez bien? archi autoris. Par respect pour
ses tuteurs, Odette donne  papa et  maman les noms d'oncle et de
tante, quand ils ne sont que des cousins gs.

-- Allons! je suis battues  plate-couture, soupira l'envieuse fille.

Et elle alla conter sa peine  son amie la plus intime Miss Hangora,
qui la consola en ces termes:

-- Soyez certaine, my dear, que cette petite tourdie n'est pas du tout
la femme qu'il faut  M. Samozane.

-- Je ne le sais que trop, gmit l'autre; il sera trs malheureux avec
elle.

Cette prdiction ne se ralisera pas, car nous devons avouer au
lecteur, que Robert et Odette ont dj quatre enfants  l'heure qu'il
est et ils s'aiment autant qu'au premier jour. Ils ont d'ailleurs bien
mrit leur bonheur car, trs respectueux des lois de l'Eglise qui
maternellement tolre, mais n'autorise pas les unions entre cousins,
Odette, Robert et les parents de celui-ci hsitrent longtemps 
enfreindre ces lois; ce n'est qu'aprs avoir rempli toutes les
formalits ncessaires en pareille circonstance et reu toutes les
dispenses voulues, que le mariage fut clbr avec grande pompe; aucune
ombre ne vint donc attrister la joie de ce jour; et sans aucun
obstacle, les bndictions du Ciel purent se rpandre avec abondance
sur les jeunes poux.







Erreurs typographiques corriges silencieusement:

Chapitre 1: =prte  pleurer= remplac par =prte  pleurer=

Chapitre 1: =me fit grand peur= remplac par =me fit grand'peur"

Chapitre 1: =que je me plas= remplac par =que je me plais=

Chapitre 1: =violette de de ses yeux= remplac par =violette de ses
yeux=

Chapitre 1: =Seigneur, Seigneur!...= remplac par =Seigneur,
Seigneur!..."=

Chapitre 1: =Saint-Pierre= remplac par =Saint Pierre=

Chapitre 1: =m'avais habille= remplac par =m'avait habille=

Chapitre 1: =mon lit funbre= remplac par =mon lit funbre=

Chapitre 1: =regarde-l= remplac par =regarde-la=

Chapitre 1: =la lointain de la maison= remplac par =le lointain de la
maison=

Chapitre 1: =rserve le crpe= remplac par =rserve le crpe=

Chapitre 1: =n'est-ce pas, Blanche!= remplac par =n'est-ce ce pas,
Blanche!"=

Chapitre 1: =conversrent:.= remplac par =conversrent.=

Chapitre 2: =ressucite= remplac par =ressuscite=

Chapitre 2: =puis, impatente= remplac par =puis, impatiente=

Chapitre 2: =ne se vit assiger= remplac par =ne se vt assiger=

Chapitre 3: =n'a pas dure= remplac par =n'a pas dur=

Chapitre 3: =glacer une crme= remplac par =glacer une crme=

Chapitre 3: =armoir  glace= remplac par =armoire  glace=

Chapitre 3: =Ousqu' prsent= remplac par =Jusqu' prsent=

Chapitre 3: =son apprcition= remplac par =son apprciation=

Chapitre 3: =heures plus terd= remplac par =heures plus tard=

Chapitre 5: =notre nice= remplac par =notre nice=

Chapitre 6: =l'offre!.= remplac par =l'offre!=

Chapitre 6: =dsinvolture?= remplac par =dsinvolture?"=

Chapitre 8: =affectation sincre= remplac par =affectation, sincre=

Chapitre 10: =Jamozane d'un ton= remplac par =Samozane d'un ton=

Chapitre 10: =Soyez tranquille= remplac par =-- Soyez tranquille=

Chapitre 10: = cette exploiton= remplac par = cette explosion=

Chapitre 11: =je suis partis= remplac par =je suis partie=

Chapitre 11: =chose  une fin= remplac par =chose a une fin=

Chapitre 11: =les curieuse= remplac par =les curieuses=

Chapitre 11: =Ppin d'Hristal= remplac par =Ppin d'Hristel=

Chapitre 12: =mre de famille= remplac par =mre de famille=

Chapitre 12: =mouche, ajouta= remplac par =mouche ajouta=

Chapitre 13: =puis, travail.= remplac par =puis, travail."=

Chapitre 17: =tu es raison= remplac par =tu as raison=

Chapitre 17: = cette instant= remplac par = cet instant=

Chapitre 17: =je ne m)y fie= remplac par =je ne m'y fie=

Chapitre 17: =c'est un chance= remplac par =c'est une chance=

Chapitre 17: =elle eut donn= remplac par =elle et donn=

Chapitre 17: =pouss  dire= remplac par =pousse  dire=

Chapitre 17: =suavit enviable!.= remplac par =suavit enviable!=

Chapitre 19: =plaisanter quoi qu'il= remplac par =plaisanter
quoiqu'il=

Chapitre 19: =je t'ai dis= remplac par =je t'ai dit=

Chapitre 20: =c'est bon, va-t-en= remplac par =c'est bon, va-t'en=

Chapitre 20: =plarait encore= remplac par =plairait encore=

Chapitre 20: =laissons-l l'histoire= remplac par =laissons l
l'histoire=

Chapitre 20: =absolement fche= remplac par =absolument fche=

Chapitre 21: =d'un acacias= remplac par =d'un acacia=

Chapitre 21: =deux ans.= remplac par =deux ans."=

Chapitre 22: =de mre de famille= remplac par =de mre de famille=

Chapitre 23: =pourquoi faire= remplac par =pour quoi faire=

Chapitre 23: =parler. Gui= remplac par =parler, Gui=

Chapitre 23: =soeur prcheuse= remplac par =soeur prcheuse=

Chapitre 24: =pous sa beaut= remplac par =pour sa beaut=

Chapitre 24: =cte Provenale= remplac par =cte provenale=

Chapitre 24: =force de vapeur,,= remplac par =force de vapeur,=

Chapitre 24: =jamais us.= remplac par =jamais us."=

Chapitre 25: =moi qui avait= remplac par =moi qui avais=

Chapitre 26: =dix ans seulement!= remplac par =dix ans seulement!"=

Chapitre 26: =grand hte= remplac par =grand'hte=

Chapitre 26: =lui devint= remplac par =lui devnt=

Chapitre 27: =personne lui fit= remplac par =personne lui ft=

Chapitre 27: =porte bonheur!= remplac par =porte bonheur!"=

Chapitre 27: =tout kabyle= remplac par =tout Kabyle=

Chapitre 27: =et bjientt= remplac par =et bientt=

Chapitre 28: =domestique Kabyle= remplac par =domestique kabyle=

Chapitre 28: =prochain embarquement.= remplac par =prochain
embarquement."=

Chapitre 29: =charmante parisienne= remplac par =charmante Parisienne=

Chapitre 30: = mefaire= remplac par = me faire=

Chapitre 30: =souffrit moins= remplac par =souffrt moins=

Chapitre 30: =noire comme de l'encre= remplac par =noires comme de
l'encre=

Chapitre 30: =quitta la large= remplac par =quitta le large=

Chapitre 30: =prit place= remplac par =prt place=

Chapitre 31: =mthamorphose de sa cousine= remplac par =mtamorphose
de sa cousine=

Chapitre 31: =veux savoir!= remplac par =veux savoir!"=

Chapitre 32: =circonstance,= C'est remplac =par circonstance. C'est=

Chapitre 32: =dis-le nous= remplac par =dis-le-nous=

Chapitre 32: =sans embage= remplac par =sans embages=

Chapitre 33: =cach, quelque chose= remplac par =cach quelque chose=









End of the Project Gutenberg EBook of Un tuteur embarrass, by Roger Dombre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TUTEUR EMBARRASS ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


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works.

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concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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