The Project Gutenberg EBook of Les mystres du peuple, tome I, by Eugne Sue

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les mystres du peuple, tome I
       Histoire d'une famille de proltaires  travers les ges

Author: Eugne Sue

Release Date: January 19, 2009 [EBook #27843]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DU PEUPLE, TOME I ***




Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at
https://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)






LES MYSTRES DU PEUPLE


TOME I.


Travailleurs qui ont concouru  la publication du volume:


_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupr,
Nicolas Mock, Jules Desmarets, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles
Mennecier, Victor Peseux, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse
Perrve, Hy pre, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lematre, Auguste
Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweil, Langlois.....

_Planeurs d'acier_: Hran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers et
d'ouvriers en Bronze_: Boudry, Duchteau, Deschiens.....

_Employs  l'Administration_: Maubanc, Gavet, Berthier, Henri,
Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens,
Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, de Paris; Giraudier;
Bassin, de Lyon; Wellen, Bonniol, Etchegorey, Plantier, de
Bordeaux....

La liste sera ultrieurement complte ds que nos fabricants et nos
correspondants des dpartements nous auront envoy les noms des
ouvriers et des employs qui concourent avec eux  la publication et 
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration_: =Maurice La Chatre=.

Typ. Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais.




LES MYSTRES DU PEUPLE OU HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES


 TRAVERS LES AGES PAR EUGNE SUE.


     Il n'est pas une rforme religieuse, politique ou sociale, que
     nos pres n'aient t forcs de conqurir de sicle en sicle, au
     prix de leur sang, par l'=insurrection=.


TOME I.


SPLENDIDE DITION ILLUSTRE DE GRAVURES SUR ACIER.


ON S'ABONNE  L'ADMINISTRATION DE LIBRARIE, RUE NOTRE-DAME DES
VICTOIRES, 32 (PRS LA BOURSE).


PARIS. 1849

LES

MYSTRES DU PEUPLE

ou

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES

 TRAVERS LES AGES.




INTRODUCTION.

LE CASQUE DE DRAGON.--L'ANNEAU DU FORAT.

ou

LA FAMILLE LEBRENN.

1848-1849.




CHAPITRE PREMIER.

     Comment, en fvrier 1848, M. Marik Lebrenn, marchand de toile,
     rue Saint-Denis, avait pour enseigne: _l'pe de Brennus_.--Des
     choses extraordinaires que Gildas Pakou, garon de magasin,
     remarqua dans la maison de son patron.--Comment,  propos d'un
     colonel de dragons, Gildas Pakou raconte  Jeanike, la fille de
     boutique, une terrible histoire de trois moines rouges, vivant il
     y a prs de mille ans.--Comment Jeanike rpond  Gildas que le
     temps des moines rouges est pass et que le temps des _omnibus_
     est venu.--Comment Jeanike, qui faisait ainsi l'esprit fort, est
     non moins pouvante que Gildas Pakou  propos d'une carte de
     visite.


Le 23 fvrier 1848, poque  laquelle la France depuis plusieurs jours
et Paris surtout depuis la veille taient profondment agits par la
question des banquets rformistes, l'on voyait rue Saint-Denis, non
loin du boulevard, une boutique assez vaste, surmonte de cette
enseigne:

     _M. Lebrenn, marchand de toile,  l'pe de Brennus._

En effet, un tableau assez bien peint reprsentait ce trait si connu
dans l'histoire: le chef de l'arme gauloise, _Brennus_, d'un air
farouche et hautain, jetait son pe dans l'un des plateaux de la
balance o se trouvait la ranon de Rome, vaincue par nos pres les
Gaulois, il y a deux mille ans et plus.

On s'tait autrefois beaucoup diverti, dans le quartier Saint-Denis,
de l'enseigne belliqueuse du marchand de toile; puis l'on avait oubli
l'enseigne, pour reconnatre que M. Marik Lebrenn tait le meilleur
homme du monde, bon poux, bon pre de famille, qu'il vendait  juste
prix d'excellente marchandise, entre autres de superbe toile de
Bretagne, tire de son pays natal. Que dire de plus? Ce digne
commerant payait rgulirement ses billets, se montrait avenant et
serviable envers tout le monde, remplissait,  la grande satisfaction
de ses _chers camarades_, les fonctions de capitaine en premier de la
compagnie de grenadiers de son bataillon; aussi tait-il gnralement
fort aim dans son quartier, dont il pouvait se dire un des
_notables_.

Or donc, par une assez froide matine, le 23 fvrier, les volets du
magasin de toile furent, selon l'habitude, enlevs par le garon de
boutique, aid de la servante, tous deux Bretons, comme leur patron,
M. Lebrenn, qui prenait toujours ses serviteurs dans son pays.

La servante, frache et jolie fille de vingt ans, s'appelait
_Jeanike_. Le garon de magasin, nomm _Gildas Pakou_, jeune et
robuste gars du pays de Vannes, avait une figure candide et un peu
tonne, car il n'habitait Paris que depuis deux jours; il parlait
trs-suffisamment franais; mais dans ses entretiens avec Jeanike, _sa
payse_; il prfrait causer en bas-breton, l'ancienne langue gauloise,
ou peu s'en faut[1].

[Note 1: S'il s'est conserv quelque part des bardes (chanteurs
populaires), et des bardes en possession de traditions druidiques, a
n'a pu tre que dans l'Armorique (_la Bretagne_), dans cette province
qui a form pendant plusieurs sicles un tat indpendant, et qui,
malgr sa runion  la France, _est reste_ =gauloise= _de physionomie,
de costume et de langage, jusqu' nos jours_. (Ampre, _Histoire
littraire_, professe en 1839, au collge de France.)]

Nous traduirons donc l'entretien des deux commensaux de la maison
Lebrenn.

Gildas Pakou semblait pensif, quoiqu'il s'occupt de transporter 
l'intrieur de la boutique les volets du dehors; il s'arrta mme un
instant, au milieu du magasin, d'un air profondment absorb, les deux
bras et le menton appuys sur la carre de l'un des contrevents qu'il
venait de dcrocher.

--Mais  quoi pensez-vous donc l, Gildas? lui dit Jeanike.

--Ma fille, rpondit-il d'un air mditatif et presque comique, vous
rappelez-vous la chanson du pays: _Genevive de Rustefan_[2]?

[Note 2: _Chants populaires de la Bretagne_, par M. de
Villemerqu. Il fait remonter au quatorzime ou quinzime sicle cette
chanson que les chanteurs ambulants ou barz (anciens bardes) chantent
encore de nos jours en Bretagne. Nous aurons sujet de revenir sur
l'excellent ouvrage de M. de Villemerqu.]

--Certainement, j'ai t berce avec cela; elle commence ainsi:

    Quand le petit Jean gardait ses moutons,
    Il ne songeait gure  tre prtre.

--Eh bien, Jeanike, je suis comme le petit Jean... Quand j'tais 
Vannes, je ne songeais gure  ce que je verrais  Paris.

--Et que voyez-vous donc ici de si surprenant, Gildas?

--Tout, Jeanike...

--Vraiment!

--Et bien d'autres choses encore!

--C'est beaucoup.

--coutez plutt. Ma mre m'avait dit: Gildas, monsieur Lebrenn,
notre compatriote,  qui je vends la toile que nous tissons aux
veilles, te prend pour garon de magasin. C'est une maison du bon
Dieu. Toi, qui n'es gure hardi ni coureur, tu seras l aussi
tranquille qu'ici, dans notre petite ville; car la rue Saint-Denis de
Paris, o demeure ton patron, est une rue habite par d'honntes et
paisibles marchands.--Eh bien, Jeanike, pas plus tard qu'hier soir,
le second jour de mon arrive ici, n'avez-vous pas entendu comme moi
ces cris: Fermez les boutiques! fermez les boutiques!!! Avez-vous vu
ces patrouilles, ces tambours, ces rassemblements d'hommes qui
allaient et venaient en tumulte? Il y en avait dont les figures
taient terribles avec leurs longues barbes... J'en ai rv, Jeanike!
j'en ai rv?

--Pauvre Gildas!

--Et si ce n'est que cela!

--Quoi! encore? Avez-vous quelque chose  reprocher au patron?

--Lui! c'est le meilleur homme du monde... J'en suis sr, ma mre me
l'a dit.

--Et madame Lebrenn?

--Chre et digne femme! elle me rappelle ma mre par la douceur.

--Et mademoiselle?

--Oh! pour celle-l, Jeanike, on peut dire d'elle ce que dit la
chanson des _Pauvres_[3]:

[Note 3: _Sounn ann dud Laour_ (le chant des pauvres), _Chants
populaires de la Bretagne_, par Villemerqu.]

    Votre matresse est belle et pleine de bont.
    Et comme elle est jolie elle est aimable aussi.
    Et c'est par l qu'elle est venue  bout de gagner tous les coeurs.

--Ah! Gildas, que j'aime  entendre ces chants du pays! Celui-l
semble tre fait pour mademoiselle Vellda, et je...

--Tenez, Jeanike, dit le garon de magasin en interrompant sa
compagne, vous me demandez pourquoi je m'tonne..... est-ce un nom
chrtien que celui de mademoiselle, dites? _Vellda!_ Qu'est-ce que a
signifie?

--Que voulez-vous? c'est une ide de monsieur et de madame.

--Et leur fils, qui est retourn hier  son cole de commerce?

--Eh bien?

--Quel autre nom du diable a-t-il aussi celui-l? On a toujours l'air
de jurer en le prononant. Ainsi, dites-le ce nom, Jeanike. Voyons,
dites-le.

--C'est tout simple: le fils de notre patron s'appelle Sacrovir.

--Ah! ah! j'en tais sr. Vous avez eu l'air de jurer... vous avez dit
_Sacrrrrovir_.

--Mais non, je n'ai pas fait ronfler les _r_ comme vous.

--Elles ronflent assez d'elles-mmes, ma fille... Enfin, est-ce un
nom?

--C'est encore une des ides de monsieur et de madame...

--Bon. Et la porte verte?

--La porte verte?

--Oui, au fond de l'appartement. Hier, en plein midi, j'ai vu monsieur
le patron entrer l avec une lumire.

--Naturellement, puisque les volets restent toujours ferms...

--Vous trouvez cela naturel, vous, Jeanike? et pourquoi les volets
sont-ils toujours ferms?

--Je n'en sais rien; c'est encore...

--Une ide de monsieur et de madame, allez-vous me dire, Jeanike?

--Certainement.

--Et qu'est-ce qu'il y a dans cette pice o il fait nuit en plein
midi?

--Je n'en sais rien, Gildas. Madame et monsieur y entrent seuls; leurs
enfants, jamais.

--Et tout cela ne vous semble pas trs-surprenant, Jeanike?

--Non, parce que j'y suis habitue; aussi vous ferez comme moi?

Puis s'interrompant aprs avoir regard dans la rue, la jeune fille
dit  son compagnon:

--Avez-vous vu?

--Quoi?

--Ce dragon...

--Un dragon, Jeanike?

--Oui; et je vous en prie, allez donc regarder s'il se retourne... du
ct de la boutique; je m'expliquerai plus tard. Allez vite... vite!

--Le dragon ne s'est point retourn, revint dire navement Gildas.
Mais que pouvez-vous avoir de commun avec des dragons, Jeanike?

--Rien du tout, Dieu merci; mais ils ont leur caserne ici prs...

--Mauvais voisinage pour les jeunes filles que ces hommes  casque et
 sabre, dit Gildas d'un ton sententieux; mauvais voisinage. Cela me
rappelle la chanson de _la Demande_[4].

[Note 4: _La Demande_ (_Chants populaires de la Bretagne_, par
Villemerqu, t. II).]

    J'avais une petite colombe dans mon colombier;
    Et voil que l'pervier est accouru comme un coup de vent;
    Et il a effray ma petite colombe, et l'on ne sait ce qu'elle
                           est devenue.

--Comprenez-vous, Jeanike? Les colombes, ce sont les jeunes filles, et
l'pervier...

--C'est le dragon... Vous ne croyez peut tre pas si bien dire,
Gildas.

--Comment, Jeanike, vous seriez-vous aperue que le voisinage des
perviers... c'est--dire des dragons, vous est malfaisant?

--Il ne s'agit pas de moi.

--De qui donc?

--Tenez, Gildas, vous tes un digne garon; il faut que je vous
demande un conseil. Voici ce qui est arriv: Il y a quatre jours,
mademoiselle, qui ordinairement se tient toujours dans
l'arrire-boutique, tait au comptoir pendant l'absence de madame et
de monsieur Lebrenn; j'tais  ct d'elle; je regardais dans la rue,
lorsque je vois s'arrter devant nos carreaux un militaire.

--Un dragon? un pervier de dragon? hein, Jeanike?

--Oui; mais ce n'tait pas un soldat; il avait de grosses paulettes
d'or, une aigrette  son casque; ce devait tre au moins un colonel.
Il s'arrte donc devant la boutique et se met  regarder.

L'entretien des deux compatriotes fut interrompu par la brusque
arrive d'un homme de quarante ans environ, vtu d'un habit-veste et
d'un pantalon de velours noir, comme le sont ordinairement les
mcaniciens des chemins de fer. Sa figure nergique tait  demi
couverte d'une paisse barbe brune; il paraissait inquiet, et entra
prcipitamment dans le magasin en disant  Jeanike:

--Mon enfant, o est votre patron? Il faut que je lui parle 
l'instant; allez, je vous prie, lui dire que Dupont le demande... Vous
vous rappellerez bien mon nom, Dupont?

--Monsieur Lebrenn est sorti ce matin au tout petit point du jour,
monsieur, reprit Jeanike, et il n'est pas encore rentr.

--Mille diables!... _Il y serait donc all_ alors? se dit  demi-voix
le nouveau venu.

Il allait quitter le magasin aussi prcipitamment qu'il y tait entr,
lorsque, se ravisant et s'adressant  Jeanike:

--Mon enfant, ds que M. Lebrenn sera de retour, dites-lui d'abord que
Dupont est venu.

--Bien, monsieur.

--Et que si, lui, monsieur Lebrenn... ajouta Dupont en hsitant comme
quelqu'un qui cherche une ide; puis, l'ayant sans doute trouve, il
ajouta couramment: Dites, en un mot,  votre patron que s'il n'est pas
all ce matin visiter _sa provision de poivre_, vous entendez bien?
_sa provision de poivre_, il n'y aille pas avant d'avoir vu Dupont...
Vous vous rappellerez cela, mon enfant?

--Oui, monsieur... Cependant, si vous vouliez crire  monsieur
Lebrenn?

--Non pas, dit vivement Dupont; c'est inutile... dites-lui seulement.

--De ne pas aller visiter sa provision de poivre avant d'avoir vu
monsieur Dupont, reprit Jeanike. Est-ce bien cela, monsieur?

--Parfaitement, dit-il. Au revoir, mon enfant.

Et il disparut en toute hte.

--Ah a, mais! monsieur Lebrenn est donc aussi picier, dit Gildas
d'un air bahi  sa compagne, puisqu'il a des provisions de poivre?

--En voici la premire nouvelle.

--Et cet homme! il avait l'air tout ahuri. L'avez-vous remarqu? Ah!
Jeanike, dcidment c'est une tonnante maison que celle-ci.

--Vous arrivez du pays, vous vous tonnez d'un rien... Mais que je
vous achve donc mon histoire de dragon.

--L'histoire de cet pervier  paulettes d'or et  aigrette sur son
casque, qui s'tait arrt  vous regarder  travers les carreaux,
Jeanike?

--Ce n'est pas moi qu'il regardait.

--Et qui donc?

--Mademoiselle Vellda.

--Vraiment?

--Mademoiselle brodait; elle ne s'apercevait pas que ce militaire la
dvorait des yeux. Moi, j'tais si honteuse pour elle, que je n'osais
l'avertir qu'on la regardait ainsi.

--Ah! Jeanike, cela me rappelle une chanson que...

--Laissez-moi donc achever, Gildas; vous me direz ensuite votre
chanson si vous voulez. Ce militaire...

--Cet pervier...

--Soit... tait donc l, regardant mademoiselle de tous ses yeux.

--De tous ses yeux d'pervier, Jeanike?

--Mais laissez-moi donc achever. Voil que mademoiselle s'aperoit de
l'attention dont elle tait l'objet; alors elle devient rouge comme
une cerise, me dit de garder le magasin, et se retire dans
l'arrire-boutique. Ce n'est pas tout: le lendemain,  la mme heure,
le colonel revient, en bourgeois cette fois, et le voil encore aux
carreaux. Mais madame tait au comptoir, et il ne reste pas longtemps
en faction. Avant-hier encore, il est revenu sans pouvoir apercevoir
mademoiselle. Enfin, hier, pendant que madame Lebrenn tait  la
boutique, il est entr et lui a demand trs-poliment d'ailleurs si
elle pourrait lui faire une grosse fourniture de toiles. Madame a
rpondu que oui, et il a t convenu que ce colonel reviendrait
aujourd'hui pour s'entendre avec monsieur Lebrenn au sujet de cette
fourniture.

--Et croyez-vous, Jeanike, que madame se soit aperue que ce militaire
est plusieurs fois venu regarder  travers les carreaux?

--Je l'ignore, Gildas, et je ne sais si je dois en prvenir madame.
Tout  l'heure je vous ai pri d'aller voir si ce dragon ne se
retournait pas, parce que je craignais qu'il ne ft charg de nous
pier... Heureusement il n'en est rien. Maintenant me conseillez-vous
d'avertir madame, ou de ne rien dire? Parler, c'est peut-tre
l'inquiter; me taire, c'est peut-tre un tort. Qu'en pensez-vous?

--M'est avis que vous devez prvenir madame; car elle se dfiera
peut-tre de cette grosse fourniture de toile. Hum... hum...

--Je suivrai votre conseil, Gildas.

--Et vous ferez bien. Ah! ma chre fille... les hommes  casque...

--Bon, nous y voil... votre chanson, n'est-ce pas?

--Elle est terrible, Jeanike! Ma mre me l'a cent fois conte  la
veille, comme ma grand'mre la lui avait conte, de mme que la
grand'mre de ma grand'mre...

--Allons, Gildas, dit Jeanike en riant et en interrompant son
compagnon, de grand'mre en mre-grand', vous remonterez ainsi jusqu'
notre mre ve...

--Certainement, est-ce qu'au pays on ne se transmet pas de famille en
famille des contes qui remontent...

--Qui remontent  des mille,  des quinze cents ans et plus, comme les
contes de _Myrdin_ et du _Baron de Jauioz_[5], avec lesquels j'ai t
berce. Je sais cela, Gildas.

[Note 5: Voir _Chants populaires de la Bretagne_.]

--Eh bien, Jeanike, la chanson dont je vous parle  propos des gens
qui portent des casques et rdent autour des jeunes filles est
effrayante, elle s'appelle =les Trois Moines rouges=, dit Gildas d'un
ton formidable, _les Trois Moines rouges_ =ou le Sire de Plouernel=.

--Comment dites-vous? reprit vivement Jeanike frappe de ce nom... le
sire de?

--Le sire de _Plouernel_.

--C'est singulier.

--Quoi donc?

--Monsieur Lebrenn prononce quelquefois ce nom-l.

--Le nom du sire de _Plouernel_? et  propos de quoi?

--Je vous le dirai tout  l'heure; mais voyons d'abord la chanson des
_Trois Moines rouges_, elle va m'intresser doublement.

--Vous saurez, ma fille, que les moines rouges taient des templiers,
portant sabre et casque comme cet pervier de dragon.

--Bien; mais dpchez-vous, car madame peut descendre et monsieur
rentrer d'un moment  l'autre.

--coutez bien, Jeanike.

Et Gildas commena ce rcit non prcisment chant, mais psalmodi
d'un ton grave et mlancolique:

     Les Trois Moines rouges.

Je frmis de tous mes membres en voyant les douleurs qui frappent la
terre.

En songeant  l'vnement qui vient encore d'arriver dans la ville de
Kemper il y a un an[6]. Katelik cheminait en disant son chapelet,
quand trois moines rouges (templiers), arms de toutes pices, la
joignirent.

[Note 6: M. de Villemerqu fait remonter ce rcit, encore
trs-populaire de nos jours en Bretagne, au onzime ou douzime
sicle; ainsi depuis huit ou neuf cents ans il se transmet de
gnration en gnration.]

Trois moines sur leurs grands chevaux bards de fer de la tte aux
pieds.

--Venez avec nous au couvent, belle jeune fille; l ni l'or ni
l'argent ne vous manqueront.

--Sauf votre grce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui irai avec
vous, dit Katelik; j'ai peur de vos pes qui pendent  votre ct.
Non, je n'irai pas, messeigneurs: on entend dire de vilaines choses.

--Venez avec nous au couvent, jeune fille, nous vous mettrons 
l'aise.

--Non, je n'irai point au couvent. Sept jeunes filles de la campagne
y sont alles, dit-on; sept belles jeunes filles  fiancer, et elles
n'en sont point sorties.

--S'il y est entr sept jeunes filles, s'cria Gonthramm de
Plouernel, un des moines rouges, vous serez la huitime.

Et de la jeter  cheval et de s'enfuir rapidement vers leur couvent
avec la jeune fille en travers  cheval, un bandeau sur la bouche.

--Ah! la pauvre chre enfant! s'cria Jeanike en joignant les mains.
Et que va-t-elle devenir dans ce couvent des moines rouges?

--Vous allez le voir, ma fille, dit en soupirant Gildas. Et il
continua son rcit.

Au bout de _sept_ ou _huit_ mois, ou quelque chose de plus, les
moines rouges furent bien tonns dans cette abbaye:

--Que ferons-nous, mes frres, de cette fille-ci, maintenant? se
disaient-ils.

--Enterrons-la ce soir sous le matre autel, o personne de sa
famille ne viendra la chercher.

--Ah! mon Dieu, reprit Jeanike, ils l'avaient mise  mal, les bandits
de moines, et ils voulaient s'en dbarrasser en la tuant.

--Je vous le rpte, ma fille, ces gens  casque et  sabre n'en font
jamais d'autre, dit Gildas d'un ton dogmatique; et il continua.

Vers la chute du jour, voil que tout le ciel se fend: de la pluie,
du vent, de la grle, le tonnerre le plus pouvantable. Un pauvre
chevalier, les habits tremps par la pluie, et qui cherchait un asile,
arriva devant l'glise de l'abbaye. Il regarde par le trou de la
serrure: il voit briller une petite lumire, et les moines rouges, qui
creusaient sous le matre autel, et la jeune fille sur le ct, ses
petits pieds nus attachs; elle se dsolait et demandait grce.

--Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi la vie, disait-elle.
J'errerai la nuit, je me cacherai le jour.

Mais la lumire s'teignit peu aprs; le chevalier restait  la porte
sans bouger, quand il entendit la jeune fille se plaindre du fond de
son tombeau et dire: _Je voudrais pour ma crature l'huile et le
baptme_.

Et le chevalier s'encourut  Kemper chez le comte-vque.

--Monseigneur l'vque de Cornouailles, veillez-vous bien vite, lui
dit le chevalier. Vous tes l dans votre lit, couch sur la plume
molle, et il y a une jeune fille qui gmit au fond d'un trou de terre
dure, requrant pour sa crature l'huile et le baptme, et l'extrme
onction pour elle-mme.

On creusa sous le matre autel par ordre du seigneur comte, et au
moment o l'vque arrivait on retira la pauvre jeune fille de sa
fosse profonde, avec son petit enfant endormi sur son sein. Elle avait
rong ses deux bras; elle avait dchir sa poitrine, sa blanche
poitrine jusqu' son coeur.

Et le seigneur vque, quand il vit cela, se jeta  deux genoux, en
pleurant sur la tombe; il y passa trois jours et trois nuits en
prires, et au bout des trois jours, tous les moines rouges tant l,
l'enfant de la morte vint  bouger  la clart des cierges, et 
ouvrir les yeux, et  marcher tout droit, tout droit, aux trois moines
rouges, et  parler, et  dire:--C'est celui-ci, _Gonthramm de
Plouernel_!

--Eh bien, ma fille, dit Gildas en secouant la tte, n'est-ce pas l
une terrible histoire? Que vous disais-je? que ces porte-casques
rdaient toujours autour des jeunes filles comme des perviers
ravisseurs. Mais, Jeanike...  quoi pensez-vous donc? vous ne me
rpondez pas, vous voici toute rveuse...

--En vrit, cela est trs-extraordinaire, Gildas. Ce bandit de moine
rouge se nommait le sire de Plouernel?

--Oui.

--Souvent j'ai entendu monsieur Lebrenn parler de cette famille comme
s'il avait  s'en plaindre, et dire en parlant d'un mchant homme:
C'est donc un fils de Plouernel! comme on dirait: C'est donc un fils
du diable!

--tonnante... tonnante maison que celle-ci, reprit Gildas d'un air
mditatif et presque alarm. Voil monsieur Lebrenn qui prtend avoir
 se plaindre de la famille d'un moine rouge, mort depuis huit ou neuf
cents ans... Enfin, Jeanike, le rcit vous servira, j'espre.

--Ah a, Gildas, reprit Jeanike en riant, est-ce que vous vous
imaginez qu'il y a des _moines rouges_ dans la rue Saint-Denis, et
qu'ils enlvent les jeunes filles en omnibus?

Au moment o Jeanike prononait ces mots, un domestique en livre du
matin entra dans la boutique et demanda M. Lebrenn.

--Il n'y est pas, dit Gildas.

--Alors, mon garon, rpondit le domestique, vous direz  votre
bourgeois que le colonel l'attend ce matin, avant midi, pour
s'entendre avec lui au sujet de la fourniture de toile dont il a parl
hier  votre bourgeoise. Voici l'adresse de mon matre, ajouta le
domestique en laissant une carte sur le comptoir. Et surtout
recommandez bien  votre patron d'tre exact; le colonel n'aime pas
attendre.

Le domestique sorti. Gildas prit machinalement la carte, la lut, et
s'cria en plissant:

--Par Sainte-Anne d'Auray! c'est  n'y pas croire...

--Quoi donc, Gildas?

--Lisez, Jeanike!

Et d'une main tremblante il tendit la carte  la jeune fille, qui lut:

    LE COMTE GONTRAN DE PLOUERNEL,
    COLONEL DE DRAGONS,
    18, _rue de Paradis-Poissonnire_.

--tonnante... effrayante maison que celle-ci, rpta Gildas en levant
les mains au ciel, tandis que Jeanike paraissait aussi surprise et
presque aussi effraye que le garon de magasin.




CHAPITRE II.

     Comment et  propos de quoi le bonhomme Morin, dit _le Pre la
     Nourrice_, manqua de renverser la soupe au lait que lui avait
     accommode son petit-fils Georges Duchne, ouvrier menuisier,
     ex-sergent d'infanterie lgre.--Pourquoi M. Lebrenn, marchand de
     toile, avait pris pour enseigne de sa boutique _l'pe de
     Brennus_.--Comment le petit-fils fit la leon  son grand-pre,
     et lui apprit des choses dont le bonhomme ne se doutait point,
     entre autres que les Gaulois nos pres, rduits en esclavage,
     portaient des colliers ni plus ni moins que des chiens de chasse,
     et qu'on leur coupait parfois les pieds, les mains, le nez et les
     oreilles.


Pendant que les vnements prcdents se passaient dans le magasin de
M. Lebrenn, une autre scne avait lieu, presqu' la mme heure, au
cinquime tage d'une vieille maison situe en face de celle
qu'occupait le marchand de toile.

Nous conduirons donc le lecteur dans une modeste petite chambre d'une
extrme propret: un lit de fer, une commode, deux chaises, une table
au-dessus de laquelle se trouvaient quelques rayons garnis de livres;
tel tait l'ameublement.  la tte du lit, on voyait suspendue  la
muraille une espce de trophe, compos d'un kpi d'uniforme, de deux
paulettes de sous-officier d'infanterie lgre, surmontant un cong
de libration de service, encadr d'une bordure de bois noir. Dans un
coin de la chambre, on apercevait, rangs sur une planche, divers
outils de menuisier.

Sur le lit, on voyait une carabine frachement mise en tat, et sur
une petite table, un moule  balles, un sac de poudre, une _forme_
pour confectionner des cartouches, dont plusieurs paquets taient dj
prpars.

Le locataire de ce logis, jeune homme d'environ vingt-six ans, d'une
mle et belle figure, portant la blouse de l'ouvrier, tait dj lev;
accoud au rebord de la fentre de sa mansarde, il paraissait regarder
attentivement la maison de M. Lebrenn, et particulirement une des
quatre fentres, entre deux desquelles tait fixe la fameuse
enseigne: _ l'pe de Brennus_.

Cette fentre, garnie de rideaux trs-blancs et troitement ferms,
n'avait rien de remarquable, sinon une caisse de bois peint en vert,
surcharge d'oves et de moulures, soigneusement travailles, qui
garnissait toute la largeur de la baie de la croise, et contenait
quelques beaux pieds d'hliotropes d'hiver et de perce-neige en pleine
floraison.

Les traits de l'habitant de la mansarde, pendant qu'il contemplait la
fentre en question, avaient une expression de mlancolie profonde,
presque douloureuse; au bout de quelques instants, une larme, tombe
des yeux du jeune homme, roula sur ses moustaches brunes.

Le bruit d'une horloge qui sonna la demie de sept heures tira Georges
Duchne (il se nommait ainsi) de sa rverie; il passa la main sur ses
yeux encore humides, et quitta la fentre en se disant avec amertume:

--Bah! aujourd'hui ou demain, une balle en pleine poitrine me
dlivrera de ce fol amour... Dieu merci, il y aura tantt une prise
d'armes srieuse, et du moins ma mort servira la libert... Puis,
aprs un moment de rflexion, Georges ajouta:

--Et le grand-pre... que j'oubliais!

Alors il alla chercher dans un coin de la chambre un rchaud  demi
plein de braise allume qui lui avait servi  fondre des balles, posa
sur le feu un petit polon de terre rempli de lait, y mina du pain
blanc, et en quelques minutes confectionna une apptissante soupe au
lait, dont une mnagre et t jalouse.

Georges, aprs avoir cach la carabine et les munitions de guerre sous
son matelas, prit le polon, ouvrit une porte pratique dans la
cloison, et communiquant  une pice voisine, o un homme d'un grand
ge, d'une figure douce et vnrable, encadre de longs cheveux
blancs, tait couch dans un lit beaucoup meilleur que celui de
Georges. Ce vieillard semblait tre d'une grande faiblesse; ses mains
amaigries et rides taient agites par un tremblement continuel.

--Bonjour, grand-pre, dit Georges en embrassant tendrement le
vieillard. Avez-vous bien dormi cette nuit?

--Assez bien, mon enfant.

--Voil votre soupe au lait. Je vous l'ai fait un peu attendre.

--Mais non. Il y a si peu de temps qu'il est jour! Je t'ai entendu te
lever et ouvrir ta fentre... il y a plus d'une heure.

--C'est vrai, grand-pre..... j'avais la tte un peu lourde..... j'ai
pris l'air de bonne heure.

--Cette nuit je t'ai aussi entendu aller et venir dans ta chambre.

--Pauvre grand-pre! je vous aurai rveill?

--Non, je ne dormais pas... Mais, tiens, Georges, sois franc... tu as
quelque chose.

--Moi? pas du tout.

--Depuis plusieurs mois tu es tout triste, tu es pli, chang,  ne
pas te reconnatre; tu n'es plus gai comme  ton retour du rgiment?

--Je vous assure, grand-pre, que...

--Tu m'assures... tu m'assures... je sais bien ce que je vois, moi...
et pour cela, il n'y a pas  me tromper... j'ai des yeux de mre...
va...

--C'est vrai, reprit Georges en souriant; aussi c'est _grand'mre_ que
je devrais vous appeler... car vous tes bon, tendre et inquiet pour
moi, comme une vraie mre-grand. Mais, croyez-moi, vous vous inquitez
 tort... Tenez, voil votre cuiller... attendez que je mette la
petite table sur votre lit... vous serez plus  votre aise.

Et Georges prit dans un coin, une jolie petite table de bois de noyer,
bien luisante, pareille  celle dont se servent les malades pour
manger dans leur lit; et aprs y avoir plac l'cuelle de soupe au
lait, il la mit devant le vieillard.

--Il n'y a que toi, mon enfant, pour avoir des attentions pareilles,
dit-il au jeune homme.

--Ce serait bien le diable, grand-pre, si en ma qualit de
menuisier-bniste, je ne vous avais pas fabriqu cette table qui vous
est commode.

--Oh! tu as rponse  tout... je le sais bien, dit le vieillard.

Et il commena de manger d'une main si vacillante que deux ou trois
fois sa cuiller se heurta contre ses dents.

--Ah! mon pauvre enfant,--dit-il tristement  son petit-fils...--vois
donc comme mes mains tremblent? il me semble que cela augmente tous
les jours.

--Allons donc, grand-pre! il me semble, au contraire, que cela
diminue...

--Oh non, va, c'est fini... bien fini... il n'y a pas de remde 
cette infirmit.

--Eh bien! que voulez-vous? il faut en prendre votre parti...

--C'est ce que j'aurais d faire depuis que a dure, et pourtant je ne
peux pas m'habituer  cette ide d'tre infirme et  ta charge jusqu'
la fin de mes jours.

--Grand-pre... grand-pre, nous allons nous fcher.

--Pourquoi aussi ai-je t assez bte pour prendre le mtier de doreur
sur mtaux? Au bout de quinze ou vingt ans, et souvent plus tt, la
moiti des ouvriers deviennent de vieux trembleurs comme moi; mais
comme moi ils n'ont pas un petit-fils qui les gte...

--Grand-pre!

--Oui, tu me gtes, je te le rpte... tu me gtes...

--C'est comme a! eh bien, je va joliment vous rendre la monnaie de
votre pice, c'est mon seul moyen d'_teindre votre feu_, comme nous
disait la thorie du rgiment. Or donc, moi je connais un excellent
homme, nomm le pre Morin; il tait veuf et avait une fille de
dix-huit ans...

--Georges! coute...

--Pas du tout... Ce digne homme marie sa fille  un brave garon, mais
tapageur en diable. Un jour il reoit un mauvais coup dans une rixe,
de sorte qu'au bout de deux ans de mariage il meurt, laissant sa jeune
femme avec un petit garon sur les bras.

--Georges... Georges...

--La pauvre jeune femme nourrissait son enfant; la mort de son mari
lui cause une telle rvolution qu'elle meurt... et son petit garon
reste  la charge du grand-pre.

--Mon Dieu, Georges! que tu es donc terrible!  quoi bon toujours
parler de cela, aussi?

--Cet enfant, il l'aimait tant qu'il n'a pas voulu s'en sparer. Le
jour, pendant qu'il allait  son atelier, une bonne voisine gardait le
mioche; mais, ds que le grand-pre rentrait, il n'avait qu'une
pense, qu'un cri... son petit Georges. Il le soignait aussi bien que
la meilleure, que la plus tendre des mres; il se ruinait en belles
petites robes, en jolis bonnets, car il l'attifait  plaisir, et il en
tait trs-coquet de son petit-fils, le bon grand-pre; tant et si
bien que, dans la maison, les voisins, qui adoraient ce digne homme,
l'appelaient _le pre la Nourrice_.

--Mais, Georges...

--C'est ainsi qu'il a lev cet enfant, qu'il a constamment veill sur
lui, subvenant  tous ses besoins, l'envoyant  l'cole, puis en
apprentissage, jusqu' ce que...

--Eh bien, tant pis,--s'cria le vieillard d'un ton dtermin, ne
pouvant se contenir plus longtemps,--puisque nous en sommes  nous
dire nos vrits, j'aurai mon tour, et nous allons voir! D'abord, tu
tais le fils de ma pauvre Georgine, que j'aimais tant: je n'ai donc
fait que mon devoir... attrape d'abord a...

--Et moi aussi, je n'ai fait que mon devoir.

Toi?... laisse-moi donc tranquille!--s'cria le vieillard en
gesticulant violemment avec sa cuiller.--Toi! voil ce que tu as
fait... Le sort t'avait pargn au tirage pour l'arme...

--Grand-pre... prenez garde!

--Oh! tu ne me feras pas peur!

--Vous allez renverser le polon, si vous vous agitez si fort.

--Je m'agite... parbleu! tu crois donc que je n'ai plus de sang dans
les veines? Oui, rponds, toi qui parle des autres! Lorsque mon
infirmit a commenc, quel calcul as-tu fait, malheureux enfant? tu as
t trouver un marchand d'hommes.

--Grand-pre, vous mangerez votre soupe froide; pour l'amour de Dieu!
mangez-la donc chaude!

--Ta ta ta! tu veux me fermer la bouche; je ne suis pas ta dupe...
oui! Et qu'as-tu dit  ce marchand d'hommes? Mon grand-pre est
infirme; il ne peut presque plus gagner sa vie: il n'a que moi pour
soutien; je peux lui manquer, soit par la maladie, soit par le
chmage; il est vieux: assurez-lui une petite pension viagre, et je
me vends  vous... Et tu l'as fait!--s'cria le vieillard les larmes
aux yeux, en levant sa cuiller au plafond avec un geste si vhment,
que si Georges n'et pas vivement retenu la table, elle tombait du lit
avec l'cuelle: aussi s'cria-t-il:

--Sacrebleu! grand-pre, tenez-vous donc tranquille! vous vous dmenez
comme un diable dans un bnitier; vous allez tout renverser.

--a m'est gal... a ne m'empchera pas de te dire que voil comment
et pourquoi tu t'es fait soldat, pourquoi tu t'es vendu pour moi... 
un marchand d'hommes...

--Tout cela, ce sont des prtextes que vous cherchez pour ne pas
manger votre soupe; je vois que vous la trouvez mal faite.

--Allons, voil que je trouve sa soupe mal faite, maintenant!--s'cria
douloureusement le bonhomme.--Ce maudit enfant-l a jur de me
dsoler.

Enfonant alors, d'un geste furieux, sa cuiller dans le polon, et la
portant  sa bouche avec prcipitation, le pre Morin ajouta tout en
mangeant:

--Tiens, voil comme je la trouve mauvaise, ta soupe... tiens...
tiens... Ah! je la trouve mauvaise... tiens... tiens... Ah! elle est
mauvaise...

Et  chaque _tiens_ il avalait une cuillere.

--Pour Dieu, grand-pre, maintenant, n'allez pas si vite,--s'cria
Georges en arrtant le bras du vieillard;--vous allez vous trangler.

--C'est ta faute aussi; me dire que je trouve ta soupe mal faite,
tandis que c'est un nectar!--reprit le bonhomme en s'apaisant et
savourant son potage plus  loisir,--un vrai nectar des dieux!

--Sans vanit,--reprit Georges en souriant,--j'tais renomm au
rgiment pour la soupe aux poireaux... Ah a, maintenant, je vais
charger votre pipe.

Puis, se penchant vers le bonhomme, il lui dit en le clinant:

--Hein! il aime bien a... fumer sa petite pipe dans son lit, le bon
vieux grand-pre?

--Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Georges? tu fais de moi un
pacha, un vrai pacha,--rpondit le vieillard pendant que son
petit-fils allait prendre une pipe sur un meuble; il la remplit de
tabac, l'alluma, et vint la prsenter au pre Morin. Alors celui-ci,
bien adoss  son chevet, commena de fumer dlicieusement sa pipe.

Georges lui dit en s'asseyant au pied du lit:

--Qu'est-ce que vous allez faire aujourd'hui?

--Ma petite promenade sur le boulevard, o j'irai m'asseoir si le
temps est beau...

--Hum!... grand-pre, je crois que vous ferez mieux d'ajourner votre
promenade... Vous avez vu hier combien les rassemblements taient
nombreux; on en est venu presqu'aux mains avec les municipaux et les
sergents de ville... Aujourd'hui ce sera peut-tre plus srieux.

--Ah a, mon enfant, tu ne te fourres pas dans ces bagarres-l? Je
sais bien que c'est tentant, quand on est dans son droit; car c'est
une indignit au gouvernement de dfendre ces banquets... Mais je
serais si inquiet pour toi!

--Soyez tranquille, grand-pre, vous n'avez rien  craindre pour moi;
mais suivez mon conseil, ne sortez pas aujourd'hui.

--Eh bien, alors, mon enfant, je resterai  la maison; je m'amuserai 
lire un peu dans tes livres, et je regarderai les passants par la
fentre en fumant ma pipe.

--Pauvre grand-pre,--dit Georges en souriant;--de si haut, vous ne
voyez gure que des chapeaux qui marchent.

--C'est gal, a me suffit pour me distraire; et puis je vois les
maisons d'en face, les voisins se mettre aux fentres... Ah! mais...
j'y pense:  propos des maisons d'en face, il y a une chose que
j'oublie toujours de te demander... Dis-moi donc ce que signifie cette
enseigne du marchand de toiles, avec ce guerrier en casque, qui met
son pe dans une balance? Toi, qui as travaill  la menuiserie de ce
magasin quand on l'a remis  neuf, tu dois savoir le comment et le
pourquoi de cette enseigne?

--Je n'en savais pas plus que vous, grand-pre, avant que mon
bourgeois ne m'et envoy travailler chez monsieur Lebrenn, le
marchand de toiles.

--Dans le quartier, on le dit trs-brave homme, ce marchand; mais
quelle diable d'ide a-t-il eue de choisir une pareille enseigne... _
l'pe de Brennus_! Il aurait t armurier, passe encore. Je sais bien
qu'il y a des balances dans le tableau, et que les balances rappellent
le commerce... mais pourquoi ce guerrier, avec son casque et son air
d'Artaban, met-il son pe dans ces balances?

--Sachez, grand-pre... mais vraiment je suis honteux d'avoir l'air, 
mon ge, de vous faire ainsi la leon.

--Comment, honteux? Pourquoi donc? Au lieu d'aller  la barrire le
dimanche, tu lis, tu apprends, tu t'instruis? Tu peux, pardieu, bien
faire la leon au grand-pre... il n'y a pas d'affront.

--Eh bien... ce guerrier  casque, ce _Brennus_, tait un Gaulois, un
de nos pres, chef d'une arme qui, il y a deux mille et je ne sais
combien d'annes, est all en Italie attaquer Rome, pour la chtier
d'une trahison; la ville s'est rendue aux Gaulois, moyennant une
ranon en or; mais Brennus, ne trouvant pas la ranon assez forte, a
jet son pe dans le plateau de la balance o taient les poids.

--Afin d'avoir une ranon plus forte, le gaillard! Il faisait 
l'inverse des fruitires, qui donnent le coup de pouce au trbuchet,
je comprends cela; mais il y a deux choses que je comprends moins:
d'abord, tu me dis que ce guerrier, qui vivait il y a plus de deux
mille ans, tait un de nos pres?

--Oui, en cela que Brennus et les Gaulois de son arme appartenaient 
la race dont nous descendons, presque tous tant que nous sommes, dans
le pays.

--Un moment... tu dis que c'taient des Gaulois?

--Oui, grand-pre.

--Alors nous descendrions de la race gauloise?

--Certainement[7].

[Note 7: Franais, dit M. Amde Thierry dans son _Histoire des
Gaulois_ (introduction, page 8): j'ai voulu faire connatre cette race
(la race gauloise), _de laquelle descendent les dix-neuf vingtimes
d'entre nous Franais_. C'est avec un soin religieux que j'ai
recueilli ces vieilles reliques disperses, que j'ai t puiser dans
les annales de vingt peuples les titres d'une famille qui est la
ntre..... Les traits saillants de la famille gauloise, ceux qui la
diffrencient le plus,  mon avis, des autres familles humaines,
peuvent se rsumer ainsi: Une bravoure personnelle que rien n'gale
chez les peuples anciens, un esprit franc, imptueux, ouvert  toutes
les impressions, minemment intelligent.

... Les premiers hommes qui peuplrent l'ouest de l'Europe furent les
_Galls_ ou _Gaulois_, _nos vritables anctres_, car leur sang
prdomine dans ce mlange successif de peuples divers qui a form les
modernes Franais; toutes les qualits et quelques dfauts des
Gaulois, les traits les plus saillants de leur caractre, survivant
chez nous, attestent encore notre antique origine (Henry Martin,
_Hist. de France_, vol. I, d. 1838).

... Il est incontestable que jusqu'ici _nous ne nous sommes pas fait
assez honneur de nos pres_, =les Gaulois=; il semble qu'blouis par les
prestiges de l'antiquit hbraque, mme de l'antiquit grecque et
romaine, nous nous empressions par honte de faire bon march de la
ntre et de la passer sous silence.

       *       *       *       *       *

Mais j'ose le dire, si Dieu avait voulu que l'criture nous et
conserv l'hritage paternel aussi brillamment qu'elle l'a fait chez
les Hbreux, les Grecs et les Romains, loin d'humilier nos antiquits
nationales devant celles de ces peuples, nous n'eussions voulu relever
que d'elles seules. (_Jean Raynaud_, article =Druidisme=, page 405,
Encyclopdie nouvelle.) Nous aurons souvent occasion de citer
l'autorit si imposante de notre illustre et excellent ami Jean
Raynaud.]

--Mais nous sommes Franais? Comment diable arranges-tu cela, mon
garon?

--C'est que notre pays... notre mre-patrie  tous, ne s'est pas
toujours appele la France.

--Tiens... tiens... tiens...--dit le vieillard en tant sa pipe de sa
bouche;--comment, la France ne s'est pas toujours appele la France?

--Non, grand-pre; pendant un temps immmorial notre patrie s'est
appels _la Gaule_, et a t une rpublique aussi glorieuse, aussi
puissante, mais plus heureuse, et deux fois plus grande que la France
du temps de l'empire.

--Fichtre! excusez du peu...

--Malheureusement, il y a  peu prs deux mille ans...

--Rien que a... deux mille ans! Comme tu y vas, mon garon!

--La division s'est mise dans _la Gaule_, les provinces se sont
souleves les unes contre les autres...

--Ah! voil toujours le mal... c'est  cela que les prtres et les
royalistes ont tant pouss lors de la rvolution...

--Aussi, grand-pre, est-il arriv  la Gaule, il y a des sicles, ce
qui est arriv  la France en 1814 et en 1815?

--Une invasion trangre!

--Justement. Les Romains, autrefois vaincus par Brennus, taient
devenus puissants. Ils ont profit des divisions de nos pres, et ont
envahi le pays...

--Absolument comme les cosaques et les Prussiens nous ont envahis?

--Absolument. Mais ce que les rois cosaques et prussiens, les bons
amis des Bourbons, n'ont pas os faire, non que l'envie leur en ait
manqu, les Romains l'ont fait, et malgr la rsistance hroque de
nos pres, toujours braves comme des lions; mais malheureusement
diviss, ils ont t rduits en esclavage, comme le sont aujourd'hui
les ngres des colonies.

--Est-il Dieu possible!

--Oui. Ils portaient le collier de fer, marqu au chiffre de leur
matre, quand on ne marquait pas ce chiffre au front de l'esclave avec
un fer rouge...

--Nos pres!--s'cria le vieillard en joignant les mains avec une
douloureuse indignation,--nos pres!

--Et quand ils essayaient de fuir, leurs matres leurs faisaient
couper le nez et les oreilles, ou bien les poings et les pieds.

--Nos pres!!!

--D'autres fois leurs matres les jetaient aux btes froces pour se
divertir, ou les faisaient prir dans d'affreuses tortures, quand ils
refusaient de cultiver, sous le fouet du vainqueur, les terres qui
leur avaient appartenu...

--Mais attends donc,--reprit le vieillard en rassemblant ses
souvenirs,--attends donc! a me rappelle une chanson de notre vieil
ami  nous autres pauvres gens...

--Une chanson de notre Branger, n'est-ce pas, grand-pre? =les
Esclaves gaulois=?

--Juste, mon garon. a commence... voyons... oui... c'est a...

    D'anciens Gaulois, pauvres esclaves,
    Un soir qu'autour d'eux tout dormait, etc., etc.

Et le refrain tait:

    Pauvres Gaulois, sous qui trembla le monde,
            Enivrons-nous!

Ainsi, c'tait de nos pres les Gaulois que parlait notre Branger?
Hlas! pauvres hommes! comme tant d'autres sans doute, ils se
grisaient pour s'tourdir sur leur infortune...

--Oui, grand-pre; mais ils ont bientt reconnu que s'tourdir
n'avance  rien, que briser ses fers vaut mieux.

--Pardieu!

--Aussi, les Gaulois, aprs des insurrections sans nombre...

--Dis donc, mon garon, il parat que le moyen n'est pas nouveau, mais
c'est toujours le bon... Eh eh!--ajouta le vieillard en frappant de
son ongle le fourneau de sa pipe,--eh eh! vois-tu, Georges, tt ou
tard, il faut en revenir  cette bonne vieille petite mre,
_l'insurrection_... comme en 89... comme en 1830... comme demain
peut-tre...

--Pauvre grand-pre!--pensa Georges,--il ne croit pas si bien dire.

Et il reprit tout haut:

--Vous avez raison; en fait de libert, il faut que le peuple se serve
lui-mme, et mette les mains au plat, sinon il n'a que des miettes...
il est vol... comme il l'a t il y a dix-huit ans.

--Et firement vol, mon pauvre enfant! J'ai vu cela; j'y tais.

--Heureusement, vous savez le proverbe, grand-pre... _chat
chaud_... suffit, la leon aura t bonne... Mais pour revenir  nos
Gaulois, ils font, comme vous dites, appel  cette bonne vieille mre
l'insurrection; elle ne fait pas dfaut  ses braves enfants; et
ceux-ci,  force de persvrance, d'nergie, de sang vers,
parviennent  reconqurir une partie de leur libert sur les Romains,
qui, d'ailleurs, n'avaient pas dbaptis la Gaule, et l'appelaient la
Gaule romaine.

--De mme qu'on dit aujourd'hui l'Algrie franaise?

--C'est a, grand-pre.

--Allons, voil, Dieu merci, nos braves Gaulois, grce au secours de
la bonne vieille mre l'insurrection, un peu remonts sur leur bte,
comme on dit; a me met du baume dans le sang.

--Ah! grand-pre, attendez... attendez!

--Comment?

--Ce que nos pres avaient souffert n'tait rien auprs de ce qu'ils
devaient souffrir encore.

--Allons, bon, moi qui tais dj tout aise... Et que leur est-il donc
arriv?

--Figurez-vous qu'il y a treize ou quatorze cents ans, des hordes de
barbares  demi sauvages, appels _Francs_, et arrivant du fond des
forts de l'Allemagne, de vrais cosaques enfin, sont venus attaquer
les armes romaines, amollies par les conqutes de la Gaule, les ont
battues, chasses, se sont  leur tour empars de notre pauvre pays,
lui ont t jusqu' son nom, et l'ont appel _France_, en manire de
prise de possession.

--Brigands!--s'cria le vieillard--J'aimais encore mieux les Romains,
foi d'homme; au moins ils nous laissaient notre nom.

--C'est vrai; et puis du moins les Romains taient le peuple le plus
civilis du monde, sauf leur barbarie envers les esclaves; ils avaient
couvert la Gaule de constructions magnifiques, et rendu, de gr ou de
force, une partie de leurs liberts  nos pres; tandis que les Francs
taient, je vous l'ai dit, de vrais cosaques... Et sous leur
domination tout a t  recommencer pour les Gaulois.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu!

--Ces hordes de bandits francs...

--Dis donc ces cosaques! nom d'un nom!

--Pis encore, s'il est possible, grand-pre... Ces bandits francs, ces
cosaques, si vous voulez, appelaient leurs chefs des =rois=; cette
graine de rois s'est perptue dans notre pays, d'o vient que depuis
tant de sicles nous avons la douceur de possder des rois d'origine
franque, et que les royalistes appellent leurs rois de _droit divin_.

--Dis donc de _droit cosaque_!... Merci du cadeau!

--Les chefs se nommaient des =ducs=, des =comtes=; la graine s'en est
galement perptue chez nous, d'o vient encore que nous avons eu
pendant si longtemps l'agrment de possder une noblesse d'origine
franque, qui nous traitait en race conquise.

--Qu'est-ce que tu m'apprends-l!--dit le bonhomme avec
bahissement.--Donc, si je te comprends bien, mon garon, ces bandits
francs, ces cosaques, rois et chefs, une fois matres de la Gaule, se
sont partag les terres que les Gaulois avaient en partie reconquises
sur les Romains?

--Oui, grand-pre; les rois et seigneurs francs ont vol les
proprits des Gaulois, et se sont partag terres et gens comme on se
partage un domaine et son btail.

--Et nos pres ainsi dpouills de leurs biens par ces cosaques?

--Nos pres ont t de nouveau rduits  l'esclavage comme sous les
Romains, et forcs de cultiver pour les rois et les seigneurs francs
la terre qui leur avait appartenu,  eux Gaulois, depuis que la Gaule
tait la Gaule.

--De sorte, mon garon, que les rois et seigneurs francs, aprs avoir
vol  nos pres leur proprit, vivaient de leurs sueurs...

--Oui, grand-pre; ils les vendaient, hommes, femmes, enfants, jeunes
filles, au march. S'ils regimbaient au travail, ils les fouaillaient
comme on fouaille un animal rtif, ou bien les tuaient par colre ou
cruaut, de mme que l'on peut tuer son chien ou son cheval; car nos
pres et nos mres appartenaient aux rois et aux seigneurs francs ni
plus ni moins que le troupeau appartient  son matre; le tout au nom
du Franc conqurant du Gaulois[8]. Ceci a dur jusqu' la rvolution
que vous avez vue, grand-pre; et vous vous rappelez la diffrence
norme qu'il y avait encore  cette poque entre un noble et un
roturier, entre un seigneur et un manant.

[Note 8: C'est surtout pour nos frres du peuple et de la
bourgeoisie que nous crivons cette histoire sous une forme que nous
tchons de rendre amusante. Nous les _supplions_ donc de lire ces
notes, qui sont, pour ainsi dire, la _clef de ces rcits_ et qui
prouvent que sous la forme romanesque se trouve la ralit historique
_la plus absolue_.

Voici quelques extraits des historiens anciens et modernes qui
tablissent, quoique  diffrents points de vue, qu'il y a toujours eu
parmi nous _deux races_: =les conqurants= et =les conquis=.

Une chronique de 1119, cite dans l'excellent ouvrage d'Augustin
Thierry (_Hist. des Temps mrovingiens_, v. I, p. 47), s'exprime ainsi
en parlant de la Gaule:

De l vient qu'aujourd'hui cette nation appelle _Francs_ dans sa
langue ceux qui jouissent d'une pleine libert; et quant  ceux qui,
parmi elle, vivent dans la condition de tributaires, il est clair
_qu'ils ne sont pas_ =Francs= _par droit d'origine_, mais que ce sont
=des fils de Gaulois assujettis= _aux Francs par droit_ =de conqute=.

Matre Charles Loyseau (_Trait des charges de la Noblesse_, 1701, p.
24), dit  son tour:

Pour le regard de nos =Franois=, _lorsqu'ils conquestrent_ =les
Gaules=, _c'est chose certaine qu'ils se_ =firent seigneurs= _des_ =biens=
_et des_ =personnes= _d'icelles; j'entends seigneurs_ =parfaits=, _tant en
la seigneurie_ =publique= _qu'en la seigneurie_ =prive=. Quant aux
personnes, ils firent les Gaulois serfs.

Plus tard, le _comte de Boulainvilliers_, un des plus fiers champions
de l'aristocratie et de la royaut franaise, crivait (_Histoire de
l'ancien gouvernement de France_, p. 21  57, cite par A. Thierry):

_Les Franais conqurants des Gaules_ y tablirent leur gouvernement
tout  fait  part de la _nation subjugue_. =Les Gaulois devinrent
sujets=, les =Franais= furent =matres= et =seigneurs=. Depuis la
conqute, _les Franais_ originaires ont t =les vritables nobles=
_et les seuls capables de l'tre_, et jouissaient  raison de cette
noblesse d'avantages rels, qui taient l'exemption de toutes charges
pcuniaires, l'_exercice de la justice_ =sur les Gaulois=, etc., etc.

Plus tard encore, Sieys, dans sa fameuse brochure: _Qu'est-ce que le
Tiers-tat?_ qui sonna le premier coup de tocsin contre la royaut de
89, disait:

Si les les aristocrates entreprennent, au prix mme de cette libert
dont ils se montrent indignes, de retenir le peuple dans l'oppression,
le tiers-tat osera demander  quel titre; si on lui rpond _ titre
de conqute_, il faut en convenir ce sera remonter un peu haut; mais
le tiers-tat ne doit pas craindre de remonter dans les temps passs.
Pourquoi ne renverrait-il pas _dans les forts de la Germanie_ toutes
ces familles qui conservent la folle prtention d'_tre issues de la
race des conqurants_, et d'avoir succd  leurs droits de conqute?
La nation pure alors pourra se consoler, je pense, d'tre rduite 
ne plus se croire compose que =des descendants des Gaules=.

Enfin, M. Guizot, sous la dernire anne de la restauration, crivait
ces loquentes paroles:

La rvolution de 89 a t une guerre, la vraie guerre, telle que le
monde la connat, entre peuples trangers. Depuis plus de treize cents
ans, _la France contenait deux peuples_: un peuple =vainqueur= et un
peuple =vaincu=. Depuis plus de treize cents ans _le peuple vaincu
luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur_. =Notre histoire est
l'histoire de cette lutte.= De nos jours une bataille dcisive a t
livre; elle s'appelait la rvolution. =Francs= et _Gaulois_, =seigneurs=
et _paysans_, =nobles= et _roturiers_, tous, bien longtemps avant cette
rvolution, s'appelaient galement Franais, avaient galement la
France pour patrie. Treize sicles se sont employs parmi nous 
fondre dans une mme nation la race _conqurante_ et _la race
conquise_, les vainqueurs et les vaincus; _mais la division primitive
a travers le cours des sicles et a rsist  leur action; la lutte a
continu dans tous les ges, sous toutes les formes, avec toutes les
armes_; et lorsqu'on 1789, les dputs de la France entire ont t
runis dans une seule assemble, les deux peuples se sont hts de
reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider tait enfin
venu. (=Guizot=, _Du Gouvernement de la France depuis la restauration,
et du ministre actuel_, 1829.)

Ce vhment appel aux souvenirs rvolutionnaires avait pour but de
prouver que, malgr la rvolution de 89, la monarchie lgitime de 1815
voulait, en 1829, renouveler l'oppression des conqurants sur les
conquis, des _Francs_ sur les _Gaulois_; car M. Guizot terminait en
ces termes, en s'adressant aux _contre-rvolutionnaires_:

_On sait d'o vous venez... c'en est assez pour savoir o vous
allez..._ Or, aujourd'hui 5 aot 1849, jour o nous crivons ces
lignes, le parti prtre et lgitimiste espre encore nous traiter en
peuple conquis en nous infodant de nouveau au dernier rejeton de
cette royaut de race franque, prtendue de droit divin. C'est curieux
aprs les notes que nous venons de citer.--=Nous laisserons-nous
faire?=]

--Parbleu... la diffrence du matre  l'esclave.

--Ou, si vous l'aimez mieux, du _Franc_ au _Gaulois_, grand-pre.

--Mais, c'est--dire,--s'cria le vieillard,--que je ne suis plus du
tout, mais du tout, fier d'tre Franais... Mais, nom d'un petit
bonhomme, comment se fait-il que nos pres les Gaulois se sont ainsi
laiss martyriser par une poigne de Francs, non..... de cosaques,
pendant des sicles?

--Ah! grand-pre! ces Francs possdaient la terre qu'ils avaient
vole; donc, ils possdaient la richesse. L'arme, trs-nombreuse, se
composait de leurs bandes impitoyables; puis,  demi puiss par leur
longue lutte contre les Romains, nos pres eurent bientt  subir une
terrible influence: celle des prtres...

--Il ne leur manquait plus que cela pour les achever!

-- leur honte ternelle, la plupart des vques gaulois ont, ds la
conqute, reni leur pays et fait cause commune avec les rois et les
seigneurs francs, qu'ils ont bientt domins par la ruse et la
flatterie, et dont ils ont tir le plus de terre et le plus d'argent
possible. Aussi, de mme que les conqurants, grand nombre de ces
saints prtres, ayant des serfs qu'ils vendaient et exploitaient,
vivaient dans la plus horrible dbauche, dgradaient, tyrannisaient,
abrutissaient  plaisir les populations gauloises, leur prchant la
rsignation, le respect, l'obissance envers les Francs, menaant du
diable et de ses cornes les malheureux qui auraient voulu se rvolter
pour l'indpendance de la patrie contre ces seigneurs et ces rois
trangers qui ne devaient leur pouvoir et leurs richesses qu' la
violence, au vol et au meurtre[9].

[Note 9: Les _druides_ (ministres de l'antique et sublime religion
gauloise) ont, au contraire, avec un hrosme admirable, lutt pendant
des sicles contre les Romains, contre les Francs et contre le clerg
catholique, pour reconqurir l'indpendance et la nationalit de la
Gaule, soulevant les populations contre l'tranger et expiant leur
patriotisme dans les tortures, tandis que le haut clerg catholique,
alli des rois et seigneurs francs qu'il captait par la ruse et par
des flatteries infmes, regorgeait de richesses.

Ainsi =Grgoire=, _vque de Tours_, le seul historien des rois de la
premire race, dit de _Clovis_, ce premier roi de _droit divin_:

Ayant encore fait prir plusieurs autres rois, et mme ses plus
proches parents, Clovis tendit son pouvoir sur toutes les Gaules.
Cependant ayant un jour rassembl les siens, on rapporte qu'il leur
parla ainsi des parents qu'il avait fait lui-mme prir.--Malheur 
moi qui suis rest comme un voyageur parmi des voyageurs et qui n'ai
plus de parents qui puissent, en cas d'adversit, me prter leur
appui!--Ce n'tait pas qu'il s'affliget de leur mort,--ajoute
l'vque de Tours;--mais il parlait ainsi par ruse et pour dcouvrir
=s'il lui restait encore quelqu'un  tuer=. (Grgoire de Tours,
_Histoire des Francs_, l. II, ch =XLII=.)

Croit-on que le prtre chrtien, le serviteur du christ, l'vque
gaulois, fltrisse cette pouvantable hypocrisie du roi franc
conqurant, souill de vols, de meurtres, d'incestes, de fratricides,
comme tous ceux de cette premire race? On va le voir:

.....Chaque jour Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous
sa main et tendait son royaume, parce qu'il =marchait avec un coeur
pur devant lui=, et faisait =ce qui tait agrable aux yeux de Dieu=.
(Grgoire de Tours, _Histoire des Francs_, l. II, ch. =xl=.)

Quant aux dbauches et aux crimes d'un grand nombre d'vques gaulois,
nous citerons au hasard, car la mine est fconde:

Cependant =Tautin=, devenu vque, se conduisait de manire  mriter
l'excration gnrale. (Grgoire de Tours, _Histoire des Francs_, l.
IV, ch. =XII=.)

... Ceux de Langres demandrent un vque; on leur donna =Pappol=,
autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit
beaucoup d'iniquits. (Grgoire de Tours, l. V.)

... =Salone= et =Sagiltaire=, vques d'Embrun et de Gap, une fois
matres de l'piscopat, commencrent  se signaler avec une fureur
insense par des usurpations, des meurtres, des adultres et d'autres
excs. (Grgoire de Tours, _Histoire des Francs_, l. V, ch =xxi=.)

Certes, l'vque de Tours ne pouvait tre souponn de partialit
envers ses confrres de l'piscopat.]

--Ah a, mais, nom d'un petit bonhomme, est-ce que, malgr ces diables
d'vques, notre bonne vieille petite mre _l'insurrection_ n'est pas
venue de temps  autre montrer le bout de son nez? Est-ce que nos
pres se sont laiss tondre sans regimber, depuis l'poque de la
conqute jusqu' ces beaux jours de la rvolution, o nous avons
commenc  faire rendre gorge  ces seigneurs,  ces rois francs et 
leur alli le clerg, qui, par habitude, avait continu de firement
s'arrondir?

--Il n'est pas probable que tout se soit pass sans nombreuses
rvoltes des serfs contre les rois, les seigneurs et les prtres.
Mais, grand-pre, je vous ai dit le peu que je savais... et ce peu l,
je l'ai appris tout en travaillant  la menuiserie du magasin de
monsieur Lebrenn, le marchand de toile d'en face...

--Comment donc cela, mon garon?

--Pendant que j'tais  l'ouvrage, monsieur Lebrenn, qui est le
meilleur homme du monde, causait avec moi..... me parlait de
l'histoire de nos pres, que j'ignorais comme vous l'ignoriez. Une
fois ma curiosit veille... et elle tait vive...

--Je le crois bien...

--Je faisais mille questions  monsieur Lebrenn, tout en rabottant et
en ajustant; il me rpondait avec une bont vraiment paternelle. C'est
ainsi que j'ai appris le peu que je vous ai dit. Mais...--ajouta
Georges avec un soupir qu'il put  peine touffer,--mes travaux de
menuiserie finis... les leons d'histoire ont t interrompues. Aussi,
je vous ai dit tout ce que je savais, grand-pre.

--Ah! le marchand de toile d'en face est si savant que a?

--Il est aussi savant que bon patriote; c'est un _vieux Gaulois_,
comme il s'appelle lui-mme. Et quelquefois,--ajouta Georges sans
pouvoir s'empcher de rougir lgrement,--je l'ai entendu dire  sa
fille, en l'embrassant avec fiert pour quelque rponse qu'elle lui
avait faite: Oh! toi... tu es bien une vraie Gauloise!

 ce moment, le pre Morin et Georges entendirent frapper  la porte
de la premire chambre.

--Entrez,--dit Georges.

On entra dans la pice qui prcdait celle o tait couch le
vieillard.

--Qui est l?--demanda Georges.

--Moi... monsieur Lebrenn,--rpondit une voix.

--Tiens!... ce digne marchand de toile... dont nous parlions... Ce
_vieux Gaulois_!--dit  demi-voix le bonhomme.--Va donc vite, mon
enfant, et ferme la porte.

Georges, aussi troubl que surpris de cette visite inattendue, quitta
la chambre de son grand-pre, et se trouva bientt en face de M.
Lebrenn.




CHAPITRE III.

     Comment M. Marik Lebrenn, le marchand de toile, devina ce que
     Georges Duchne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui
     s'ensuivit.


M. Lebrenn avait cinquante ans environ, quoiqu'il part plus jeune. Sa
grande stature, la nerveuse musculature de son cou, de ses bras et de
ses paules, le port fier et dcid de sa tte, son visage large et
fortement accentu, ses yeux bleus de mer au regard ferme et perant,
son paisse et rude chevelure chtain clair, quelque peu grisonnante
et plante un peu bas sur un front qui semblait avoir la duret du
marbre, offraient le type caractristique de la race bretonne, o le
sang et le langage gaulois se sont surtout perptus presque sans
mlange jusqu' nos jours. Sur les lvres vermeilles et charnues de M.
Lebrenn rgnait tantt un sourire rempli de bonhomie, tantt empreint
d'une malice narquoise et _sale_, comme disent nos vieux livres en
parlant des plaisanteries de haut got, du vieil esprit gaulois,
toujours si enclin  _gaber_ (narguer). Nous achverons le portrait du
marchand en l'habillant d'un large paletot bleu et d'un pantalon gris.

Georges Duchne, tonn, presque interdit de cette visite imprvue,
attendait en silence les premires paroles de M. Lebrenn. Celui-ci lui
dit:

--Monsieur Georges, il y a six mois, vous avez t charg, par votre
patron, de diffrents travaux  excuter dans ma boutique; j'ai t
fort satisfait de votre intelligence et de votre habilet.

--Vous me l'avez prouv, monsieur, par votre bienveillance.

--Elle devait vous tre acquise; je vous voyais laborieux. Dsireux de
vous instruire, je savais de plus... comme tous nos voisins, votre
digne conduite envers votre vieux grand-pre, qui habite cette maison
depuis quinze ans...

--Monsieur,--dit Georges embarrass de ces louanges,--ma conduite...

--Est toute simple, n'est-ce pas? Soit. Vos travaux dans ma boutique
ont dur trois mois... Trs-satisfait de nos relations, je vous ai
dit, et cela de tout coeur: Monsieur Georges, nous sommes voisins...
venez donc me voir, soit le dimanche, soit d'autres jours, aprs votre
travail... vous me ferez plaisir... bien plaisir...

--En effet, monsieur, vous m'avez dit cela.

--Et cependant, monsieur Georges, vous n'avez jamais remis les pieds
chez moi.

--Je vous en prie, monsieur, n'attribuez ma rserve ni  l'ingratitude
ni  l'oubli.

-- quoi l'attribuer alors?

--Monsieur...

--Tenez, monsieur Georges, soyez franc... vous aimez ma fille...

Le jeune homme tressaillit, plit, rougit tour  tour, et aprs une
hsitation de quelques instants, il rpondit  M. Lebrenn d'une voix
mue:

--C'est vrai, monsieur... j'aime mademoiselle votre fille.

--De sorte que, vos travaux achevs, vous n'tes pas revenu chez nous
de peur de vous laisser entraner davantage  votre amour?

--Oui, monsieur...

--De cet amour vous n'avez jamais parl  ma fille?

--Jamais, monsieur...

--Je le savais. Mais pourquoi avoir manqu de confiance envers moi,
monsieur Georges?

--Monsieur,--rpondit le jeune homme avec embarras,--je... n'ai... pas
os...

--Pourquoi? parce que je suis ce qu'on appelle _un bourgeois_?... un
homme riche comparativement  vous, qui vivez au jour le jour de votre
travail?

--Oui, monsieur...

Aprs un moment de silence, le marchand reprit:

--Permettez-moi, monsieur Georges, de vous adresser une question; vous
y rpondrez si vous le jugez convenable.

--Je vous coute, monsieur.

--Il y a environ quinze mois, quelque temps aprs votre retour de
l'arme, vous avez d vous marier?

--Oui, monsieur.

--Avec une jeune ouvrire fleuriste, orpheline, nomme Josphine loi?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous m'apprendre pourquoi ce mariage n'a pas eu lieu? Le
jeune homme rougit; une expression douloureuse contracta ses traits;
il hsitait  rpondre.

M. Lebrenn l'examinait attentivement; aussi, inquiet et surpris du
silence de Georges, il ne put s'empcher de s'crier avec amertume et
svrit:

--Ainsi, la sduction, puis l'abandon et l'oubli... Votre trouble...
ne le dit que trop!

--Vous vous mprenez, monsieur,--reprit vivement Georges,--mon
trouble, mon motion, sont causs par de cruels souvenirs... Voil ce
qui s'est pass; je ne mens jamais...

--Je le sais, monsieur Georges.

--Josphine demeurait dans la mme maison que mon patron. C'est ainsi
que je l'ai connue. Elle tait fort jolie, et, quoique sans
instruction, remplie d'esprit naturel. Je la savais habitue au
travail et  la pauvret; je la croyais sage. La vie de garon me
pesait. Je pensais aussi  mon grand-pre: une femme m'et aid  le
mieux soigner. Je proposai  Josphine de nous unir; elle parut
enchante, fixa elle-mme le jour de notre mariage... Et ceux-l ont
menti, monsieur, qui vous ont parl de sduction et d'abandon!

--Je vous crois,--dit M. Lebrenn en tendant cordialement la main au
jeune homme.--Je suis heureux de vous croire; mais comment votre
mariage a-t-il manqu?

--Huit jours avant l'poque de notre union, Josphine a disparu,
m'crivant que tout tait rompu. J'ai su, depuis, que, cdant aux
mauvais conseils d'une amie dj perdue, elle l'avait imite... Ayant
toujours vcu dans la misre, endur de dures privations, malgr son
travail de douze  quinze heures par jour... Josphine a recul devant
l'existence que je lui offrais, existence aussi laborieuse, aussi
pauvre que la sienne.

--Et comme tant d'autres,--reprit M. Lebrenn,--elle aura succomb  la
tentation d'une vie moins pnible! Ah! la misre... la misre!

--Je n'ai jamais revu Josphine, monsieur..... Elle est  cette heure,
m'a-t-on dit, une des coryphes des bals publics... elle a quitt son
nom pour je ne sais quel surnom motiv sur son habitude d'improviser 
propos de tout les plus folles chansons... Enfin, elle est  jamais
perdue. Cependant elle avait d'excellentes qualits de coeur... Vous
comprenez maintenant, monsieur, la cause de ma triste motion de tout
 l'heure, lorsque vous m'avez parl de Josphine.

--Cette motion prouve en faveur de votre coeur, monsieur Georges...
On vous avait calomni... Je m'en doutais. Maintenant, j'en suis
certain. Ne parlons plus de cela. Voici ce qui s'est pass chez moi il
y a trois jours: J'tais, le soir, chez ma femme avec ma fille. Depuis
quelque temps elle semblait pensive; soudain elle nous dit, en prenant
ma main et celle de sa mre: J'ai quelque chose  vous confier  tous
deux. J'ai longtemps diffr, parce que j'ai longtemps rflchi, afin
de ne pas parler lgrement... J'aime monsieur Georges Duchne.

--Grand Dieu! monsieur,--s'cria Georges les mains jointes et en proie
 un saisissement inexprimable,--il serait possible! mademoiselle
votre fille!...

--Ma fille nous a dit cela, reprit tranquillement M. Lebrenn. Je te
sais gr de ta franchise, mon enfant, lui ai-je rpondu; mais comment
cet amour t'est-il venu?--D'abord, mon pre, en apprenant la conduite
de monsieur Georges envers son grand-pre; puis en vous entendant
louer souvent le caractre, les habitudes laborieuses, l'intelligence
de monsieur Georges, ses efforts pour s'instruire. Enfin il m'a plu
par ses manires douces et polies, par sa franchise, par sa
conversation que j'entendais lorsqu'il causait avec vous. Jamais je ne
lui ai dit un mot qui ait pu lui faire souponner mon amour. Lui, de
son ct, n'est jamais sorti  mon gard d'une parfaite rserve; mais
je serais heureuse s'il partageait le sentiment que j'ai pour lui, et
si ce mariage vous convenait, mon pre, ainsi qu' ma mre. S'il en
est autrement, je respecterai votre volont, sachant que vous
respecterez ma libert. Si je n'pouse pas monsieur Georges, je
resterai fille. Vous m'avez souvent dit, mon pre, que j'avais du
caractre; vous croirez donc  ma rsolution. Si ce mariage ne se
peut, vous ne me verrez ni maussade ni chagrine. Votre affection me
consolera. Heureuse comme par le pass, je vieillirai auprs de vous,
de ma mre et de mon frre. Voici la vrit; maintenant dcidez,
j'attendrai.

Georges avait cout M. Lebrenn avec une stupeur croissante. Il ne
pouvait croire  ce qu'il entendait. Enfin, il s'cria d'une voix
entrecoupe:

--Monsieur, est-ce un rve?

--Non pas. Ma fille n'a jamais t plus veille, je vous jure. Je
connais sa franchise, sa fermet; ma femme et moi nous en sommes
certains, si ce mariage n'a pas lieu, l'affection de Vellda pour nous
ne changera pas, mais elle n'pousera personne... Or, comme il est
naturel qu'une jeune et belle fille de dix-huit ans pouse quelqu'un,
et, comme le choix qu'a fait Vellda est digne d'elle et de nous, ma
femme et moi, aprs mres rflexions, nous serions dcids  vous
prendre pour gendre...

Il est impossible de rendre l'expression de surprise, d'ivresse, qui
se peignit sur les traits de Georges  ces paroles du marchand; il
restait muet et comme frapp de stupeur.

--Ah a! monsieur Georges,--reprit M. Lebrenn en souriant,--qu'y
a-t-il de si extraordinaire, de si incroyable dans ce que je vous dis
l? Durant trois mois vous avez travaill dans ma boutique; je savais
dj que pour assurer l'existence de votre grand-pre vous vous tiez
fait soldat. Votre grade de sous-officier et deux blessures prouvaient
que vous aviez servi avec honneur. Pendant votre sjour chez moi, j'ai
pu, et j'ai l'oeil assez pntrant, apprcier tout ce que vous valiez
comme coeur, intelligence et habilet dans votre tat. Enchant de nos
relations, je vous ai engag  revenir souvent me voir. Votre rserve,
 ce sujet, est une nouvelle preuve de votre dlicatesse. Par-dessus
tout cela, ma fille vous aime, vous l'aimez. Vous avez vingt-sept ans,
elle en a dix-huit. Elle est charmante, vous tes beau garon. Vous
tes pauvre, j'ai de l'aisance pour deux. Vous tes ouvrier, mon pre
l'tait. De quoi diable vous tonnez-vous si fort? Ne dirait-on pas
d'un conte de fes?

Ces bienveillantes paroles ne mirent pas terme  la stupeur de
Georges, qui se croyait rellement en plein conte de fes, ainsi que
l'avait dit le marchand; aussi, les yeux humides, le coeur palpitant,
le jeune homme ne put que balbutier:

--Ah! monsieur... pardonnez  mon trouble... mais j'prouve un tel
tourdissement de bonheur en vous entendant dire... que vous consentez
 mon mariage...

--Un instant!--reprit vivement M. Lebrenn,--un instant! Remarquez que,
malgr ma bonne opinion de vous, j'ai dit nous _serions_ dcids 
vous prendre pour gendre... Ceci est conditionnel... et les
conditions, les voici: la premire, que vous n'auriez pas  vous
reprocher la sduction indigne... dont on vous accusait...

--Monsieur, ne vous ai-je pas jur?...

--Parfaitement; je vous crois. Je ne rappelle cette premire condition
que pour mmoire... quant  la seconde... car il y en a deux.

--Et cette condition, qu'elle est-elle,--monsieur? demanda Georges
avec une anxit inexprimable et commenant  craindre de s'tre
abandonn  une folle esprance.

--coutez-moi, monsieur Georges. Nous avons peu parl politique
ensemble; du temps que vous travailliez chez moi, nos entretiens
roulaient sur tout, sur l'histoire de nos pres. Cependant je vous
sais des opinions trs-avances..... Tranchons, le mot, vous tes
rpublicain socialiste...

--Je vous ai entendu dire, monsieur, que toute opinion sincre tait
honorable...

--Je ne me ddis pas. Je ne vous blme pas; mais entre le dsir de
faire prvaloir pacifiquement son opinion et le projet de la faire
triompher par la force, par les armes... il y a un abme, n'est-ce
pas, monsieur Georges?

--Oui, monsieur,--rpondit le jeune homme en regardant le marchand
avec un mlange de surprise et d'inquitude.

--Or, ce n'est jamais individuellement que l'on tente une
dmonstration arme, n'est-ce pas, monsieur Georges?

--Monsieur,--rpondit le jeune homme avec embarras,--je ne sais...

--Si, vous devez savoir qu'ordinairement l'on s'associe  des frres
de son opinion; en un mot, on s'affilie  une _socit secrte_... et
le jour de la lutte... on descend courageusement dans la rue, n'est-ce
pas, monsieur Georges?

--Je sais, monsieur, que la rvolution de 1830 s'est faite
ainsi,--rpondit Georges, dont le coeur se serrait de plus en plus.

--Certainement,--reprit M. Lebrenn,--certainement, elle s'est faite
ainsi, et d'autres encore se feront probablement ainsi. Cependant,
comme les rvolutions, les insurrections, ne russissent pas toujours,
comme ceux qui jouent ce jeu-l y jouent leur tte, vous concevrez,
monsieur Georges, que ma femme et moi nous serions peu disposs 
donner notre fille  un homme qui ne s'appartient plus, qui, d'un
moment  l'autre, peut prendre les armes pour marcher avec la socit
secrte dont il fait partie, et risquer ainsi sa vie en homme
d'honneur et de conviction. C'est trs-beau, trs-hroque, je le
confesse. L'inconvnient est que la chambre des pairs, apprciant mal
ce genre d'hrosme, envoie au mont Saint-Michel les conspirateurs, 
moins qu'elle ne leur fasse couper la tte. Or, je vous le demande en
bonne conscience, monsieur Georges, ne serait-ce pas triste, pour une
jeune femme, d'tre expose un jour ou l'autre  avoir un mari sans
tte ou prisonnier  perptuit?

Georges, abattu, constern, tait devenu ple. Il dit  M. Lebrenn
d'une voix oppresse:

--Monsieur... deux mots...

--Permettez, dans l'instant j'ai fini,--reprit le marchand, et il
ajouta d'une voix grave, presque solennelle:

--Monsieur Georges, j'ai une foi aveugle dans votre parole, je vous
l'ai prouv; jurez-moi que vous n'appartenez  aucune socit secrte,
je vous crois, et vous devenez mon gendre... ou plutt mon
fils,--ajouta M. Lebrenn en tendant la main  Georges;--car depuis que
je vous ai connu... apprci... j'ai toujours prouv pour vous, je
vous le rpte, autant d'intrt que de sympathie...

Les louanges du marchand, sa cordialit, rendaient encore plus
douloureux le coup dont les esprances de Georges venaient d'tre
frappes. Lui, si courageux, si nergique, il se sentit faiblir, cacha
sa figure dans ses mains, et ne put retenir ses larmes.

M. Lebrenn l'observait avec commisration; il lui dit d'une voix mue:

--J'attends votre serment, monsieur Georges.

Le jeune homme dtourna la tte pour essuyer ses pleurs, se leva et
dit au marchand:

--Je ne puis, monsieur, faire le serment que vous me demandez.

--Ainsi... votre mariage avec ma fille...

--Je dois y renoncer, monsieur,--rpondit Georges d'une voix touffe.

--Ainsi donc... monsieur Georges,--reprit le marchand,--vous en
convenez? vous appartenez  une socit secrte?

Le silence du jeune homme fut sa seule rponse.

--Allons,--dit le marchand avec un soupir de regret. Et il se
leva.--Tout est fini... Heureusement ma fille a du courage...

--J'en aurai aussi, monsieur...

--Monsieur Georges,--reprit M. Lebrenn en tendant la main au jeune
homme,--vous tes homme d'honneur. Je n'ai pas besoin de vous demander
le silence sur cet entretien. Vous le voyez, je ressentais pour vous
les meilleures dispositions. Ce n'est pas ma faute si mes projets...
je dirai plus... mes dsirs... mes vifs dsirs... rencontrent un
obstacle insurmontable.

--Jamais, monsieur, je n'oublierai la preuve d'estime dont vous venez
de m'honorer. Vous agissez avec la sagesse, avec la prudence d'un
pre... Je ne puis... quoi que j'aie  en souffrir, qu'accepter avec
respect votre dcision. J'aurais d mme, je le reconnais, aller au
devant de votre question  ce sujet... vous dire loyalement
l'engagement sacr qui me liait  mon parti. Sans doute... je vous
aurais fait cet aveu... lorsque, revenu de mon enivrement, j'aurais
rflchi aux devoirs que m'imposait ce bonheur inespr... cette
union... Mais pardon, monsieur,--ajouta Georges avec des larmes dans
la voix,--pardon, je n'ai plus le droit de parler de ce beau rve...
Mais ce dont je me souviendrai toujours avec orgueil, c'est que vous
m'avez dit: Vous pouvez tre mon fils.

--Bien, monsieur Georges... je n'attendais pas moins de vous,--reprit
M. Lebrenn en se dirigeant vers la porte.

Et tendant la main au jeune homme, il ajouta d'une voix mue:

--Encore adieu.

--Adieu, monsieur...--dit Georges en prenant la main que lui tendait
le marchand. Mais soudain celui-ci, par une brusque treinte, attira
le jeune homme contre sa poitrine en lui disant d'une voix mue et les
yeux humides:

--Viens, Georges, honnte homme! loyal coeur!... je t'avais bien jug!

Georges, abasourdi, regardait M. Lebrenn sans pouvoir prononcer une
parole; mais celui-ci lui dit  voix basse:

--Il y a six semaines, _rue de Lourcine_?

Georges tressaillit et s'cria d'un air alarm:

--De grce, monsieur!

--Numro dix-sept, au quatrime, au fond de la cour?

--Monsieur, encore une fois!

--Un mcanicien, nomm Dupont, vous a introduit les yeux bands...

--Monsieur, je ne puis vous rpondre...

--Cinq membres d'une socit secrte vous ont reu? Vous avez prt le
serment d'usage, et vous avez t reconduit toujours les yeux
bands?...

--Monsieur,--s'cria Georges aussi stupfait qu'effray de cette
rvlation et tchant de reprendre son sang-froid,--je ne sais ce que
vous voulez dire...

--Je prsidais ce soir-l le comit, mon brave Georges.

--Vous, monsieur?--s'cria le jeune homme hsitant encore  croire M.
Lebrenn.--Vous...

--Moi...

Et voyant l'incrdulit de Georges durer encore, le marchand reprit:

--Oui, moi, je prsidais, et la preuve la voici:

Et il dit quelques mots  l'oreille de Georges.

Celui-ci, ne pouvant plus douter de la vrit, s'cria en regardant le
marchand:

--Mais, alors, monsieur, ce serment que vous me demandiez tout 
l'heure?

--C'tait une dernire preuve.

--Une preuve?

--Il faut me le pardonner, mon brave Georges. Les pres sont si
dfiants!... Grce  Dieu, vous n'avez pas tromp mon espoir. Cette
preuve, vous l'avez vaillamment subie; vous avez prfr la ruine de
vos plus chres esprances  un mensonge, et cependant vous deviez
tre certain que je croirais aveuglment  votre parole, quelle
qu'elle ft.

--Monsieur,--reprit Georges avec une hsitation qui toucha le
marchand,--cette fois, puis-je croire... puis-je esprer... avec
certitude? Je vous en conjure, dites-le moi... Si vous saviez ce que
tout  l'heure j'ai souffert!...

--Sur ma foi d'honnte homme, mon cher Georges, ma fille vous aime. Ma
femme et moi nous consentons  votre mariage, qui nous enchante, parce
que nous y voyons un avenir de bonheur pour notre enfant. Est-ce
clair?

--Ah! monsieur!--s'cria Georges en serrant avec effusion les mains du
marchand, qui reprit:

--Quant  l'poque prcise de votre mariage, mon cher Georges... les
vnements d'hier, ceux qui se prparent aujourd'hui... la marche 
suivre par notre socit secrte...

--Vous, monsieur?--s'cria Georges ne pouvant s'empcher d'interrompre
M. Lebrenn pour lui tmoigner sa surprise un moment oublie dans le
ravissement de sa joie.--Vous, monsieur, membre de notre socit
secrte? En vrit, cela me confond!

--Bon,--reprit en souriant le marchand.--Voici les tonnements du cher
Georges qui vont recommencer. Ah a, pourquoi n'en serais-je pas de
cette socit secrte? Est-ce parce que, sans tre riche, j'ai quelque
aisance et pignon sur rue? Qu'ai-je  faire, n'est-ce pas? dans un
parti dont le but est l'avnement des proltaires  la vie politique
par le suffrage universel? et  la proprit par l'organisation du
travail? Eh! mon brave Georges, c'est justement parce que _j'ai_...
qu'il est de mon devoir d'aider mes frres  conqurir ce qu'_ils
n'ont pas_.

--Ce sont l, monsieur, de gnreux sentiments,--s'cria Georges;--car
bien rares sont les hommes qui, arrivs au but avec labeur, se
retournent pour tendre la main  leurs frres moins heureux...

--Non, Georges, non, cela n'est pas rare. Et lorsque dans quelques
heures peut-tre... vous verrez courir aux armes tous ceux de notre
socit dont je suis un des chefs depuis longtemps, vous y trouverez
des commerants, des artistes, des fabricants, des gens de lettres,
des avocats, des savants, des mdecins, _des bourgeois_ enfin, vivant
pour la plupart comme moi dans une modeste aisance, n'ayant aucune
ambition, ne voulant que l'avnement de leurs frres du peuple, et
dsireux de dposer le fusil aprs la lutte pour retourner  leur vie
laborieuse et paisible.

--Ah! monsieur, combien je suis surpris, mais heureux, de ce que vous
m'apprenez!

--Encore surpris! pauvre Georges! Et pourquoi? parce qu'il y a des
_bourgeois_? Voil le grand mot, des _bourgeois rpublicains
socialistes_! Voyons, Georges, srieusement, est-ce que la cause des
bourgeois n'est pas lie  celle des proltaires? Est-ce que moi, par
exemple, proltaire hier, et que le hasard a servi jusqu'ici, je ne
peux pas, par un coup de mauvaise fortune, redevenir proltaire
demain, ou mon fils le devenir? Est-ce que moi, comme tous les petits
commerants, nous ne sommes pas  la discrtion des hauts barons du
coffre-fort? comme nos pres taient  la merci des hauts barons des
chteaux-forts? Est-ce que les petits propritaires ne sont pas aussi
asservis, exploits par ces ducs de l'hypothque, par ces marquis de
l'usure, par ces comtes de l'agio? Est-ce que chaque jour, malgr
probit, travail, conomie, intelligence, nous ne sommes pas, nous,
commerants,  la veille d'tre ruins  la moindre crise? lorsque,
par peur, cupidit ou caprice de satrape, il plat aux autocrates du
capital de fermer le crdit, et de refuser nos signatures, si
honorables qu'elles soient? Est-ce que si ce crdit, au lieu d'tre le
monopole de quelques-uns, tait, ainsi qu'il devrait l'tre et le
sera, dmocratiquement organis par l'tat, nous serions sans cesse
exposs  tre ruins par le retrait subit des capitaux, par le taux
usuraire de l'escompte ou par les suites d'une concurrence
impitoyable[10]? Est-ce qu'aujourd'hui nous ne sommes pas tous  la
veille de nous voir, nous vieillards, dans une position aussi prcaire
que celle de votre grand-pre? brave invalide du travail, qui, aprs
trente ans de labeur et de probit, serait mort de misre sans votre
dvouement, mon cher Georges? Est-ce que moi, une fois ruin comme
tant d'autres commerants, j'ai la certitude que mon fils trouvera les
moyens de gagner son pain de chaque jour? qu'il ne subira pas, ainsi
que vous, Georges, ainsi que tout proltaire, le chmage homicide? qui
vous fait mourir un peu de faim tous les jours? Est-ce que ma fille...
Mais non, non, je la connais, elle se tuerait plutt... Mais, enfin,
combien de pauvres jeunes personnes, leves dans l'aisance, et dont
les pres taient comme moi modestes commerants, ont t, par la
ruine de leur famille, jetes dans une misre atroce... et parfois de
cette misre dans l'abme du vice, ainsi que cette malheureuse
ouvrire que vous deviez pouser! Non, non, Georges; les bourgeois
intelligents, et ils sont nombreux, ne sparent pas leur cause de
celle de leurs frres du peuple; proltaires et bourgeois ont pendant
des sicles combattu cte  cte, coeur  coeur, pour redevenir
libres; leur sang s'est ml pour cimenter cette sainte union des
vaincus contre les vainqueurs! des conquis contre les conqurants! des
faibles et des dshrits contre la force et le privilge! Comment,
enfin, l'intrt des bourgeois et des proltaires ne serait-il pas
commun? toujours ils ont eu les mmes ennemis? Mais assez de
politique, Georges, parlons de vous, de ma fille. Un mot encore, il
est grave... L'agitation dans Paris a commenc hier soir, ce matin
elle est  son comble; nos sections sont prvenues: on s'attend d'un
moment  l'autre  une prise d'armes... Vous le savez?

[Note 10: Nous empruntons les chiffres et les rflexions suivantes
 un crit de notre excellent ami M. Perreymond, dont nous ne louerons
jamais assez les beaux et grands travaux. Il est impossible de joindre
plus de science pratique et plus de profondeur de vues  une
conviction plus gnreuse dans l'avenir de la cause dmocratique et
sociale. (_Aux commerants: la faillite et le morbus numriens_).

 Paris, pendant les dix dernires annes du rgne de Louis-Philippe,
_annes de prosprit_, dit-on, le nombre des procs et des faillites
augmenta continuellement; en voici la progression:

     _Tribunal de commerce de Paris._

En 1836, il y a eu 26,545 causes et 329 faillites.

1839            47,077              788
1845            46,064              691
1846            54,878              931
1847            59,560            1,139

C'est--dire une augmentation en dix ans de 30,000 causes et de 810
faillites.

L'ensemble du passif a t, en 1845-46, de 48,342,529 fr.
                                1846-47, de 68,474,803

La moyenne du passif, par faillite, de 51,000 fr.

Or, le nombre des faillites et l'ensemble des passifs augmentant
chaque anne, voici comment M. le prsident du tribunal de commerce,
Bertrand, en explique les causes pour les annes 1845-46 et 1846-47;
nous citons:

(1845-46) Parmi les causes habituelles, dj signales par nos
prdcesseurs, telles que la _concurrence illimite_, l'exagration
des dpenses de premier tablissement, il fallait placer aussi comme
cause accidentelle et malheureusement trop vidente _les sductions de
l'agiotage_ sur les actions de chemin de fer, auxquelles se sont
laiss entraner beaucoup de petits commerants _par l'appt d'un gain
qu'ils n'avaient pas_, =comme d'autres spculateurs plus grands et plus
habiles=, _le talent de rendre_ =facile et sr=.

C'est surtout pour les petits commerants que la chert des
subsistances, _la raret du numraire_, _l'lvation du taux de
l'escompte_ et _le retrait des facilits du crdit_, ont d avoir les
plus fcheux rsultats.

(1846-47) Les sinistres prouvs par le commerce de Paris peuvent
tre attribus  des causes diffrentes: d'abord les spculations
hasardeuses, celles conues dans des proportions draisonnables; _les
craintes des capitalistes qui ont ferm aux petits fabricants, aux
modestes industriels, les sources pcuniaires auxquelles ils avaient
l'habitude de puiser et dont la_ =suppression a dtermin la chute=...

Ainsi, de l'aveu mme des hommes recommandables que les commerants de
Paris choisissent pour prsider leur tribunal, le commerce de la
capitale se trouve sous le coup:

_De la concurrence illimite;_

_De la chicane;_

Des sductions de l'agiotage;

Du jeu sur les actions industrielles, _plaie_ de notre poque;

De l'habilet des _grands_ spculateurs qui savent et peuvent jouer 
=coup sr= contre les =petits= spculateurs;

_De l'lvation du taux_ de l'escompte;

_Du retrait des facilits_ du crdit;

_Des capitalistes_ qui _ferment_ aux modestes industriels les sources
pcuniaires du travail, pour des craintes plus ou moins plausibles, et
dont eux, capitalistes, restent seuls juges et apprciateurs.]

--Oui, monsieur; j'ai t prvenu hier.

--Ce soir, ou cette nuit, nous descendons dans la rue... Ma fille et
ma femme l'ignorent, non que j'aie dout d'elles,--ajouta le marchand
de toile en souriant;--ce sont de _vraies Gauloises_, dignes de nos
mres, vaillantes femmes, qui encourageaient du geste et de la voix,
pres, frres, fils et maris  la bataille! Mais vous connaissez nos
statuts; ils nous imposent une discrtion absolue. Georges, avant
trois jours, la royaut de Louis-Philippe sera renverse, ou notre
parti sera encore une fois vaincu, mais non dcourag, l'avenir lui
appartient. Dans cette prise d'armes, mon ami, vous ou moi, vous et
moi, nous pouvons rester sur une barricade.

--C'est la chance de la guerre, monsieur... puisse-t-elle vous
pargner!

--Dire d'avance  ma fille que je consens  son mariage avec vous, et
que vous l'aimez, ce serait doubler ses regrets si vous succombez.

--C'est juste, monsieur.

--Je vous demande donc, Georges, d'attendre l'issue de la crise pour
tout dire  ma fille... Si je suis tu, ma femme saura mes derniers
dsirs; ils sont que vous pousiez Vellda.

--Monsieur,--reprit Georges d'une voix profondment mue,--ce que je
ressens  cette heure ne peut s'exprimer... je ne peux vous dire que
ces mots: Oui, je serai digne de votre fille... oui, je serai digne de
vous... la grandeur de la reconnaissance ne m'effraye pas... mon coeur
et ma vie y suffiront, croyez-le, monsieur.

--Et je vous crois, mon brave Georges,--dit le marchand en serrant
affectueusement les mains du jeune homme dans les siennes.--Un mot
encore! Vous avez des armes?

--J'ai une carabine cache ici, et cinquante cartouches que j'ai
fabriques cette nuit.

--Si l'affaire s'engage ce soir, et c'est infaillible, nous
barricaderons la rue  la hauteur de ma maison. Le poste est
excellent; nous possdons plusieurs dpts d'armes et de poudre; je
suis all ce matin visiter des munitions que l'on croyait ventes par
les limiers de police, il n'en tait rien. Au premier mouvement,
revenez ici chez vous, Georges, je vous ferai prvenir, et mordieu!
ferme aux barricades! Dites-moi. Votre grand-pre est discret?

--Je rponds de lui comme de moi, monsieur.

--Il est l dans sa chambre?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, laissez-moi lui causer une bonne joie.

Et M. Lebrenn entra dans la chambre du vieillard, toujours occup 
fumer sa pipe en _pacha_, comme il disait.

--Bon pre,--lui dit le marchand de toile,--votre petit-fils est un si
bon et si gnreux coeur, que je lui donne ma fille, dont il est
amoureux fou... Je vous demande seulement le secret pour quelques
jours, aprs quoi vous aurez le droit d'esprer de vous voir
arrire-grand-pre, et moi, grand-pre... Georges vous expliquera la
chose. Adieu, bon pre... Et vous, Georges,  tantt.

Et laissant Georges avec le vieillard, M. Lebrenn se dirigea vers la
demeure de M. le comte de Plouernel, colonel de dragons, qui attendait
le marchand de toile avant midi pour s'entendre avec lui au sujet
d'une grosse fourniture.




CHAPITRE IV.

     Comment le colonel de Plouernel djeunait tte  tte avec une
     jolie fille qui improvisait toutes sortes de couplets sur l'air
     de _la Rifla_.--De l'motion peu dvotieuse cause  cette jeune
     fille par l'arrive d'un cardinal.


M. =Gonthran Nroweg=, _comte de Plouernel_, occupait un charmant petit
htel de la rue de Paradis-Poissonnire, bti par son grand-pre. 
l'lgance un peu _rococo_ de cette habitation, on devinait qu'elle
avait d tre construite au milieu du dernier sicle, et avait servi
de _petite maison_. Le quartier _des poissonniers_, comme on disait du
temps de la rgence, trs-dsert  cette poque, tait ainsi
parfaitement appropri  ces mystrieuses retraites, voues au culte
de la Vnus aphrodite.

M. de Plouernel djeunait tte  tte avec une fort jolie fille de
vingt ans, brune, vive et rieuse: on l'avait surnomme _Pradeline_,
parce que dans les soupers, dont elle tait l'me et souvent la reine,
elle improvisait sur tout sujet des chansons que n'et sans doute pas
avoues le clbre improvisateur dont elle portait le nom fminis,
mais qui du moins ne manquaient ni d'-propos ni de gaiet.

M. de Plouernel, ayant entendu parler de _Pradeline_, l'avait invite
 souper la veille avec lui et quelques amis. Aprs le souper,
prolong jusqu' trois heures du matin, l'hospitalit tait de droit;
ensuite de l'hospitalit, le djeuner allait de soi-mme: aussi les
deux convives taient attabls dans un petit boudoir Louis XV attenant
 sa chambre  coucher; un bon feu flambait dans la chemine de marbre
chantourne; d'pais rideaux de damas bleu tendre, sems de roses,
attnuaient l'clat du jour; des fleurs garnissaient de grands vases
de porcelaine. L'atmosphre tait tide et parfume. Les vins taient
fins, les mets recherchs. Pradeline et M. de Plouernel y faisaient
honneur.

Le colonel tait un homme de trente-huit ans environ, d'une taille
leve, svelte et robuste  la fois; ses traits, un peu fatigus, mais
d'une sorte de beaut fire, offraient le type de la race germanique
ou _franque_, dont Tacite et Csar ont tant de fois dessin les traits
caractristiques: cheveux d'un blond ple, longues moustaches rousses,
yeux gris clairs, nez en bec d'aigle.

M. de Plouernel, vtu d'une robe de chambre magnifique, paraissait non
moins gai que la jeune fille.

--Allons, Pradeline,--dit-il en lui versant un glorieux verre de vieux
vin de Bourgogne,-- la sant de ton amant!

--Quelle btise! est-ce que j'ai un amant?

--Tu as raison.  la sant de tes amants!

--Tu n'es donc pas jaloux, mon cher?

--Et toi?

 cette question, Pradeline vida lestement son _rouge bord_; puis,
faisant tinter son verre avec le bout de la lame de son couteau, elle
rpondit  la question de M. de Plouernel en improvisant sur l'air
alors si en vogue de _la Rifla_:

         la fidlit
        Je joue un pied de nez,
        Quand un amant me plat,
        Ah! mais, c'est bientt fait.
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

--Bravo, ma chre!--s'cria le colonel en riant aux clats.

Et faisant chorus avec Pradeline, il chanta en frappant aussi son
verre de la pointe de son couteau:

        Quand un amant me plat,
        Ah! mais, c'est bientt fait.
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

--Eh bien, petite,--reprit-il aprs ce refrain,--puisque tu n'es pas
jalouse, donne-moi un conseil...

--Voyons!

--Un conseil d'amie.

--Pardieu!

--Je suis amoureux... mais amoureux fou.

--Ah bah!

--C'est comme a. S'il s'agissait d'une femme du monde, je ne te
demanderais pas conseil, et...

--Tu dis une femme du...?

--Du monde.

--Ah a! est-ce que je ne suis pas femme? et au monde? et du monde?

--Et pour tout le monde, n'est-ce pas, ma chre?

--Naturellement, puisque je suis ici; ce qui est peu flatteur pour
toi, mon cher, et encore moins flatteur pour moi. Mais c'est gal;
continue, et ne sois plus grossier... si tu peux.

--Ah! c'est curieux! cette petite me donne des leons de savoir vivre!

--Tu me demandes des conseils, je peux bien te donner des leons.
Voyons, achve.

--Figure-toi que je suis amoureux d'une boutiquire, c'est--dire que
son pre et sa mre tiennent une boutique.

--Bien.

--Tu dois connatre ce monde-l, toi, ses moeurs, ses habitudes: quels
moyens me conseilles-tu d'employer pour russir?

--Fais-toi aimer.

--C'est trop long... Quand j'ai un violent caprice, il m'est
impossible d'attendre.

--Vraiment!... C'est tonnant, mon cher, comme tu m'intresses. Mais
voyons. Cette boutiquire, d'abord, est-elle bien pauvre? est-elle
bien misrable? a-t-elle bien faim?

--Comment! a-t-elle faim? que diable veux-tu dire?

--Colonel, je ne peux pas nier tes agrments... tu es beau, tu es
spirituel, tu es charmant, tu es sduisant, tu es adorable, tu es
dlicieux...

--De l'ironie!

--Ah! par exemple! est-ce que j'oserais?... Tu es donc dlicieux! Mais
pour que la pauvre fille pt te bien apprcier, il faudrait qu'elle
mourt de faim. Tu n'as pas d'ide comme la faim... aide  trouver les
gens dlicieux.

Et Pradeline d'improviser de nouveau, non pas cette fois avec un
accent joyeux, mais avec une sorte d'amertume et en ralentissant
tellement la mesure de son air favori, qu'il devenait presque
mlancolique:

        Tu as faim et tu pleures,
        Petite... en ma demeure
        Viens... tu auras de l'or.
        Mais livre-moi ton corps.
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

--Diable! ton refrain n'est pas gai cette fois,--dit M. de Plouernel,
frapp de l'accent de mlancolie de la jeune fille, qui d'ailleurs
reprit bientt son insouciance et sa gaiet habituelles.

--Je comprends l'allusion,--reprit le comte;--mais ma belle
boutiquire n'a pas faim.

--Alors, est-elle coquette? aime-t-elle la toilette, les bijoux, les
spectacles? voil encore de fameux moyens de perdre une pauvre fille.

--Elle doit aimer tout cela; mais elle a pre et mre, elle doit donc
tre trs-surveille. Aussi j'avais une ide...

--Toi?... Enfin a c'est vu. Et cette ide?

--Je voulais acheter beaucoup chez ces gens-l, leur prter mme au
besoin de l'argent, car ils doivent toujours tre  tirer le diable
par la queue, ces gens du petit commerce!

--De sorte que tu crois qu'ils te vendront leur fille... comptant?

--Non, mais j'espre que du moins ils ferment les yeux... alors je
pourrai blouir la petite par des cadeaux et aller trs-vite! Hein!
qu'en penses-tu?

--Dam! moi je ne sais pas,--rpondit Pradeline en jouant
l'ingnuit...--Si dans ton grand monde a se fait de la sorte, si les
parents vendent leurs filles, peut-tre a se fait-il aussi chez les
petites gens. Pourtant, je ne crois pas; ils sont trop bourgeois, trop
_piciers_, vois-tu?

--Petite,--dit M. de Plouernel avec hauteur,--tu t'mancipes
prodigieusement.

 ce reproche, la jeune fille partit d'un grand clat de rire, qu'elle
interrompit par cette nouvelle improvisation joyeusement chante:

        Voyez donc ce seigneur
        Avec son point d'honneur!
        Pour ce fier paladin
        Tout bourgeois tout gredin!
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

Aprs quoi, Pradeline se leva, prit sur la chemine un cigarre qu'elle
alluma bravement en continuant de chantonner son refrain; puis elle
s'tendit dans un fauteuil en envoyant au plafond la fume bleutre du
tabac dor de la Havane.

M. de Plouernel, oubliant son dpit d'un moment, ne put s'empcher de
rire de l'originalit de la jeune fille, et lui dit:

--Voyons, petite, parlons srieusement; il ne s'agit pas de chanter,
mais de me conseiller.

--D'abord, il faut que je connaisse le quartier de tes amours,--reprit
la jeune fille d'un ton dogmatique en se renversant dans le
fauteuil;--la connaissance du quartier est trs-importante... Ce qui
se peut dans un quartier ne se peut pas dans l'autre. Il y a, mon
cher, des quartiers bgueules et des quartiers dcollets.

--Profondment raisonn, ma belle; l'influence du quartier sur la
vertu des femmes est considrable... Je peux donc sans rien
compromettre te dire que mon adorable boutiquire est de la rue
Saint-Denis.

 ces mots, la jeune fille, qui jusqu'alors, tendue dans un fauteuil,
faisait indolemment tourbillonner la fume de son cigarre,
tressaillit, et se releva si brusquement, que M. Plouernel la
regardant avec surprise, s'cria:

--Que diable as-tu?

--J'ai...--reprit Pradeline en reprenant son sang-froid et secouant sa
jolie main avec une expression de douleur,--j'ai que je me suis
horriblement brle avec mon cigarre... mais ce ne sera rien. Tu
disais donc, mon cher, que tes amours demeuraient rue Saint-Denis?
c'est dj quelque chose, mais pas assez.

--Tu n'en sauras cependant pas davantage, petite.

--Maudit cigarre!--reprit la jeune fille en secouant de nouveau sa
main;--a me cuit... oh! mais a me cuit...

--Veux-tu un peu d'eau frache?

--Non, a passe... Or donc, tes amours demeurent dans la rue
Saint-Denis... Mais, un instant, mon cher... Est-ce dans le haut ou
dans le bas de la rue? car c'est encore quelque chose de
trs-diffrent que le haut ou le bas de la rue;  preuve que les
boutiques sont plus chres dans un endroit que dans un autre. Or,
selon le plus ou moins de chert du loyer, la gnrosit doit tre
plus ou moins grande... Hein? c'est a qui est fort!

--Trs-fort. Alors je te dirai que mes amours ne demeurent pas loin de
la porte Saint-Denis.

--Je n'en demande pas davantage pour donner ma consultation,--rpondit
la jeune fille d'un ton qu'elle s'effora de rendre comique. Mais un
homme plus observateur que M. de Plouernel et remarqu une vague
inquitude dans l'expression des traits de Pradeline.

--Eh bien, voyons! que me conseilles-tu? lui dit-il.

--D'abord, il faut...--Mais la jeune fille s'interrompit, et dit:

--On a frapp, mon cher.

--Tu crois?

--J'en suis sre. Tiens, entends-tu?...

En effet, on frappa de nouveau.

--Entrez,--dit le comte.

Un valet de chambre se prsenta d'un air assez embarrass, et dit
vivement  son matre:

--Monsieur le comte, c'est son minence...

--Mon oncle!--dit le colonel trs-surpris en se levant aussitt.

--Oui, monsieur le comte; monseigneur le cardinal est arriv cette
nuit de voyage, et...

--Un cardinal!--s'cria Pradeline en interrompant le domestique par un
grand clat de rire, car elle oubliait dj ses dernires
proccupations;--un cardinal! voil qui est flambard! voil ce qu'on
ne rencontre pas tous les jeudis  Mabille ou  Valentino!... Un
cardinal! je n'en ai jamais vu, il faut que je m'en rgale.

Et d'improviser sur son air favori:

        La reine Bacchanal,
        Voyant un cardinal,
        Dit: Faut nous amuser
        Et le faire danser...
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

Et ce disant, la folle fille, soulevant  demi les deux pans de sa
robe, se mit  voluer dans le boudoir avec dsinvolture en rptant
son improvisation, tandis que le valet de chambre, immobile  la porte
 demi ouverte, tenait  grand'peine son srieux, et que M. de
Plouernel, fort irrit des liberts grandes de cette effronte, lui
disait:

--Allons donc, ma chre, c'est stupide... taisez-vous donc, c'est
indcent!

Le cardinal de Plouernel, que l'on venait d'annoncer, se souciant peu
de faire antichambre chez son neveu, et ne le croyant pas sans doute
en si profane compagnie, arriva bientt sur les pas du valet de
chambre, et entra au moment o Pradeline, lanant en avant sa jambe
charmante, ondulait du torse en rptant:

        Il faut nous amuser
        Et le faire danser.
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

 la vue du cardinal, M. de Plouernel courut  la porte, et tout en
embrassant son oncle  plusieurs reprises, il le repoussa doucement
dans le salon d'o il sortait alors; le valet de chambre, en homme
bien appris, ferma discrtement sur son matre la porte du boudoir,
dont il poussa le verrou.




CHAPITRE V.

     De l'entretien du cardinal de Plouernel et de son neveu.--Comment
     son minence finit par envoyer son neveu  tous les diables.--Ce
     que vit M. Lebrenn, le marchand de toile, dans un certain salon
     de l'htel de Plouernel, et pourquoi il se souvint d'une abbesse
     portant l'pe, de l'infortun _Broute-Saule_, de la pauvre
     _Septimine la Coliberte_, de la gentille _Ghiselle la Paonnire_,
     _d'Alizon la Maonne_, et autres trpasss des temps passs que
     l'on rencontrera plus tard.


Le cardinal de Plouernel tait un homme de soixante-cinq ans, grand,
osseux, dcharn. Il offrait, avec la diffrence de l'ge, le mme
type de figure que son neveu; son long cou, son crne pel, son grand
nez en bec d'oiseau de proie, ses yeux carts, ronds et perants,
donnaient  ses traits, en les analysant et en faisant abstraction de
la haute intelligence qui semblait les animer, donnaient  ses traits,
disons-nous, une singulire analogie avec la physionomie du vautour.

Somme toute, ce prtre, drap dans sa robe rouge de prince de
l'glise, devait avoir une physionomie redoutable; mais pour visiter
son neveu il tait simplement vtu d'une longue redingote noire,
strictement boutonne jusqu'au cou.

--Pardon, cher oncle,--dit le colonel en souriant.--Ignorant votre
retour, je ne comptais pas sur votre bonne et matinale visite... et...

Le cardinal n'tait pas homme  s'tonner de ce qu'un colonel de
dragons et des matresses; aussi lui dit-il de sa voix brve et
tranchante:

--Je suis press. Parlons d'affaires. Je reviens d'une longue tourne
en France. Nous touchons  une rvolution.

--Que dites-vous, mon oncle?--s'cria le colonel d'un air
incrdule--Vous croyez?...

--Je crois  une rvolution.

--Mais, mon oncle...

--As-tu des fonds disponibles? Si tu n'en as pas, j'en ai  ton
service.

--Des fonds... pourquoi faire?

--Pour les convertir en or, en bon papier sur Londres. C'est plus
commode en voyage...

--Ah a! mon oncle, quel voyage?

--Celui que tu feras en m'accompagnant. Nous partirons ce soir.

--Partir... ce soir?

--Aimes-tu mieux servir la rpublique?

--La rpublique!--demanda M. de Plouernel, qui tombait des
nues.--Quelle rpublique?

--Celle qui sera proclame ici,  Paris, avant peu, aprs la chute de
Louis-Philippe.

--La chute de Louis-Philippe! la rpublique! en France... et avant
peu?

--Oui, la rpublique franaise, une, indivisible... proclame  notre
profit... Seulement sachons attendre...

Et le cardinal sourit d'un air trange en aspirant une prise de tabac.

Le comte le regardait avec bahissement. Il reprit:

--Comment, mon oncle, vous parlez srieusement?

--Ah a! mon pauvre Gonthran, tu es donc aveugle? sourd?--reprit le
cardinal en haussant les paules.--Et ces banquets rvolutionnaires
qui durent en France depuis trois mois?

--Ah, ah, ah! mon oncle,--dit le comte en riant;--vous croyez ces
buveurs de vin bleu! ces mangeurs de veau...  vingt sous par tte...
capables de...

--Ces niais-l... et je ne les en blme point, tant s'en faut... ces
niais-l ont tourn la cervelle des imbciles qui les coutaient. Il
n'y a rien de plus bte en soi-mme que la poudre  canon, n'est-ce
pas? et a ne l'empche point d'clater! Eh bien! ces banqueteurs ont
jou avec la poudre. La mine va jouer et faire sauter le trne de ces
d'Orlans.

--Cela n'est pas srieux, mon oncle. Il y a ici cinquante mille hommes
de troupes; si la canaille bougeait, elle serait hache en morceaux.
On est si tranquille sur l'tat de Paris, que, malgr l'espce
d'agitation de la journe d'hier, l'on n'a pas seulement consign les
troupes dans les casernes.

--Vraiment? Ah! tant mieux,--reprit le cardinal en se frottant les
mains.--Si leur gouvernement a le vertige, ces d'Orlans feront plus
vite place  la rpublique, et notre tour viendra plus tt.

Ici l'minence fut interrompue par deux petits coups frapps  la
porte du salon donnant sur le boudoir; puis  ce bruit succda le
cantilne suivant, toujours sur l'air de _la Rifla_, chant
extrieurement et piano par Pradeline:

        Pour m'en aller d'ici...
        Il me faut mon bibi,
        Et par occa-si-on
        La bn-dic-ti-on.
    La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.

--Ah! mon oncle,--dit le colonel avec colre,--mprisez, je vous en
supplie, les insolences de cette sotte petite fille.

Et, se levant, le comte de Plouernel prit sur un canap le chle et le
chapeau de l'effronte, sonna brusquement, et, jetant ces objets au
valet de chambre qui entra, il lui dit:

--Donnez-lui cela, et faites-la sortir  l'instant.

Puis, revenant auprs de l'minence, qui tait reste impassible, et
qui ouvrait en ce moment sa tabatire:

--En vrit, mon oncle, je suis confus. Mais de pareilles drlesses ne
savent rien respecter.

--Elle a une fort jolie jambe!--rpondit le prtre en aspirant sa
prise.--Elle est trs-gentille, cette drlesse! Au quinzime sicle,
nous l'aurions, pour sa plaisanterie, fait rtir comme une petite
juive. Mais patience... Ah! mon ami, jamais... non, jamais... nous
n'avons eu la partie si belle!!!

--La partie plus belle si les d'Orlans sont chasss et si la
rpublique est proclame?

Le cardinal haussa les paules et reprit:

--De deux choses l'une: ou la rpublique de ces va-nu-pieds sera
l'anarchie, la dictature, l'migration, le pillage, les assignats, la
guillotine, la guerre avec l'Europe; alors il y en aura pour six mois
au plus, et notre Henri V est ramen triomphant par la
sainte-alliance... ou bien, au contraire, leur rpublique sera
bnigne, bte, lgale, modre, avec le suffrage universel pour base.

--Et dans ce cas-l, mon oncle?

--Dans ce cas-l, ce sera plus long; mais nous ne perdrons rien pour
attendre. Usant de notre influence de grands propritaires, agissant
par le bas clerg sur nos paysans, nous devenons matres des
lections, nous avons  la chambre la majorit, nous entravons toute
mesure qui pourrait faire non pas aimer, mais seulement tolrer cet
horrible et rvolutionnaire tat de choses; dans tous les esprits nous
semons la dfiance, la peur; bientt mort du crdit, ruine gnrale,
dsastre universel, choeur de maldictions contre cette infme
rpublique, qui meurt de sa belle mort aprs cet essai qui en dgote
 jamais. Alors nous paraissons; le peuple affam, le bourgeois
pouvant, se jettent  nos pieds, nous demandant  mains jointes
notre Henri V, le seul salut de la France... Vient enfin l'heure des
conditions; voici les ntres: la royaut d'avant 89 au moins...
c'est--dire plus de chambre bourgeoise insolente et criarde, aussi
reine que le roi, puisqu'elle le tient par l'impt, ce qui est
ignoble; plus de systme btard, _tout_ ou _rien_; et nous voulons
tout,  savoir: notre roi de droit divin et absolu, appuy sur un
clerg tout-puissant; une forte aristocratie et une arme impitoyable;
cent mille deux cents hommes de troupes trangres, s'il le faut; la
sainte-alliance nous les prtera. La misre est si atroce, la peur si
intense, la lassitude si grande, que nos conditions sont aussitt
acceptes qu'imposes. Alors nous prenons vite des mesures promptes,
terribles, les seules efficaces. Les voici: Premier point: Cours
prvtales; rappel des crimes de sacrilge, et de lse-majest depuis
1830; jugement et excution dans les vingt-quatre heures, afin
d'craser dans leur venin tous les rvolutionnaires, tous les
impies... une terreur, une Saint-Barthlemy s'il le faut... La France
n'en mourra pas; au contraire, elle crve de plthore, elle a besoin
d'tre saigne  blanc de temps  autre. Second point: Donner
l'instruction publique  la compagnie de Jsus... elle seule peut
mater l'espce. Troisime point: Briser le faisceau de la
centralisation; elle a fait la force de la rvolution... Il faut, au
contraire, isoler les provinces en autant de petits centres, o,
seuls, nous dominerons par le clerg ou nos grandes proprits;
restreindre, empcher s'il est possible les rapports des populations
entre elles. Il n'est point bon pour nous que les hommes se
rapprochent, se frquentent; et pour les diviser, rveiller d'urgence
les rivalits, les jalousies, et s'il le faut les vieilles haines
provinciales. En ce sens un brin de guerre civile serait d'un
favorable expdient comme germe d'animosits implacables.

Puis, prenant sa prise, le cardinal ajouta:

--Les gens diviss par la haine ne conspirent point.

L'impitoyable logique de ce prtre rpugnait  M. de Plouernel; malgr
son infatuation et ses prjugs de race, il s'arrangeait assez du
temps prsent; sans doute il et prfr le rgne de _ses rois
lgitimes_; mais il ne rflchissait pas que, qui veut la fin, veut
les moyens, et qu'une restauration complte, absolue, pour tre
durable aux yeux de ses partisans, ne pouvait avoir lieu et se
soutenir que par les terribles moyens dont le cardinal venait de faire
une complaisante exposition. Aussi le colonel reprit-il en souriant:

--Mais, mon oncle, songez-y donc! de nos jours isoler les populations
entre elles, c'est impossible! et les routes stratgiques! et les
chemins de fer!

--Les chemins de fer?...--s'cria le cardinal courrouc;--invention du
diable, bonne  faire circuler d'un bout de l'Europe  l'autre la
peste rvolutionnaire! Aussi notre saint pre n'en veut point dans ses
tats, de chemin de fer, et il a raison. Il est inou que les
monarques de la sainte-alliance se soient laisss aller  ces
nouveauts diaboliques! Ils les payeront cher peut-tre? Qu'ont fait
nos aeux lors de la conqute? pour dompter et asservir cette mauvaise
race gauloise, notre vassale de naissance et d'espce, qui s'est tant
de fois rebelle contre nous? nos aeux l'ont parque dans leurs
domaines, avec dfense d'en sortir sous peine de mort. Ainsi enchane
 la glbe, ainsi isole, abrutie, l'engeance est plus domptable...
c'est l qu'il faut tendre et arriver.

--Mais encore une fois, cher oncle, vous n'irez pas dtruire les
grandes routes et les chemins de fer?

--Pourquoi non? est-ce que les Francs, nos aeux, par une excellente
politique, n'ont pas ruin ces grandes voies de communications fondes
en Gaule par ces paens de Romains? est-ce que l'on ne peut pas lancer
sur les chemins de fer toutes les brutes que cette invention infernale
a dpossdes de leur industrie? Anathme... anathme sur ces
orgueilleux monuments de la superbe de Satan!... Par le sang de ma
race! si l'on ne l'arrtait pas dans ses inventions sacrilges,
l'homme finirait, Dieu me garde! par changer sa valle de larmes en un
paradis terrestre! comme si la tche originelle ne le condamnait point
 la douleur pour l'ternit.

--Corbleu! cher oncle, un moment,--s'cria le colonel.--Je ne tiens
pas, moi,  accomplir si scrupuleusement ma destine!

--Grand enfant!--dit le cardinal en prisant son tabac.--Pour que
l'immense majorit de la race d'Adam souffre et ait une conscience
mritoire de sa souffrance, ne faut-il pas qu'il y ait toujours en
vidence un bon petit nombre d'heureux en ce monde?

--J'entends... Pour le contraste, n'est-ce pas, cher oncle?

--Ncessairement... On ne s'aperoit de la profondeur des valles qu'
la hauteur des montagnes. Mais assez philosopher... Tu le sais, j'ai
le coup d'oeil juste, prompt et sr... la position est telle que je te
le dis... Je te le rpte, fais comme moi, ralise toutes tes valeurs
ngociables en or et en bon papier sur Londres, envoie ta dmission
aujourd'hui, et partons demain. L'aveuglement de ces gens-l est tel,
qu'ils ne craignent rien; tu le dis toi-mme... Presque aucune
disposition militaire n'est prise... tu peux donc sans blesser en rien
le point d'honneur militaire quitter ton rgiment, et m'accompagner.

--Impossible, mon cher oncle... ce serait une lchet.

--Une lchet!...

--Si la rpublique s'tablit, ce ne sera pas sans coups de fusil, et
j'en veux ma part... quitte  rendre politesse pour politesse  bons
coups de mousqueton! car, je vous en rponds, mes dragons chargeront
cette canaille  coeur joie.

--Ainsi, tu vas dfendre le trne de ces misrables
d'Orlans,--s'cria le cardinal avec un clat de rire
sardonique,--toi, un Plouernel?

--Mon cher oncle, vous le savez, je ne me suis pas ralli aux
d'Orlans; ainsi que vous, je ne les aime pas... Je me suis ralli 
l'arme, parce que j'ai du got pour l'tat militaire; l'arme n'a pas
d'autre opinion que la discipline... Encore une fois, si vous voyez
juste, et votre vieille exprience me fait supposer que vous ne vous
trompez pas, il y aura bataille ces jours-ci... Je serais donc un
misrable de donner ma dmission la veille d'une affaire.

--De sorte que tu tiens extrmement  risquer de te faire gorger par
la populace sur une barricade pour le plus grand appui de la dynastie
d'Orlans?

--Je suis soldat... je tiens  faire jusqu'au bout mon mtier de
soldat.

--Mais, maudit opinitre, si tu es tu, notre maison tombe de lance en
quenouille.

--Je vous ai promis, cher oncle, de me marier quand j'aurai quarante
ans...

--Mais d'ici l, songez-y donc, cette guerre des rues est atroce...
mourir dans la boue d'un ruisseau, massacr par des gueux en haillons!

--Je me donnerai du moins le rgal d'en sabrer quelques-uns; et si je
succombe,--dit en riant le colonel,--vous trouverez toujours bien de
mon fait quelque petit btard de Plouernel... que vous adopterez, cher
oncle... il continuera notre nom... Les btards portent souvent
bonheur aux grandes maisons.

--Triple fou! jouer ainsi ta vie... au moment o l'avenir n'a jamais
t plus beau pour nous! au moment o, aprs avoir t vaincus,
abaisss, bafous, par les fils de ceux qui, depuis quatorze sicles,
taient nos vassaux et nos serfs, nous allons enfin effacer d'un
trait, cinquante ans de honte! au moment o, instruits par
l'exprience, servis par les vnements, nous allons redevenir plus
puissants qu'avant 89!... Tiens, tu me fais piti... Tu as raison, les
races dgnrent,--s'cria l'intraitable vieillard en se levant.--Ce
serait  dsesprer de notre cause si tous les ntres te
ressemblaient.

Le valet de chambre, entrant de nouveau aprs avoir frapp, dit  M.
de Plouernel:

--Monsieur le comte, c'est le marchand de toile de la rue
Saint-Denis... il attend dans l'antichambre.

--Faites-le entrer dans le salon des portraits,--rpondit le
comte...--J'y vais  l'instant.

Le domestique sorti, le colonel dit au cardinal, qu'il vit prendre
brusquement son chapeau et se diriger vers la porte.

--Pour Dieu, mon oncle, ne vous en allez pas ainsi fch...

--Je ne m'en vais pas fch, je m'en vais honteux; car tu portes notre
nom.

--Allons, cher oncle, vous vous calmerez, et vous reconnatrez que...

--Veux-tu, oui ou non, partir avec moi pour l'Angleterre?

--Impossible, cher oncle.

--Va t'en au diable!--s'cria peu canoniquement le cardinal en sortant
furieux et refermant la porte derrire lui[11].

[Note 11: On sait la _terreur blanche_ qui a succd  la premire
restauration du roi de _droit divin_, les massacres du Midi, les
excutions sans appel, etc., etc. Nous lisons dans l'un des derniers
numros de _la Dmocratie pacifique_:

Le 27 octobre 1815, M. Pasquier lisait  la chambre un rapport sur le
projet de loi relatif aux propos et crits sditieux:

Prononons, s'criait-il, la peine des _travaux forcs_ contre les
cris, les discours et les crits sditieux profrs ou publis
isolment;

_La mort_, s'ils sont concerts;

_La peine des parricides_, s'ils sont suivis d'effets.

Une lgislation aussi implacable tait bien faite pour satisfaire les
haines les plus aveugles, les ressentiments les plus vifs vous aux
hommes du rgime imprial. Elle ne suffit pas  la ferveur royaliste
ou plutt  la rage haineuse de M. de C***.

Il se lve, et, de concert avec deux de ses collgues, il propose,
avec la plus vive insistance, d'appliquer _la peine de mort_  tout
individu convaincu d'avoir _arbor le drapeau tricolore_!

Eh quoi! s'crie l'un de ces honorables, on ne punirait pas de mort
l'rection de ce drapeau _abominable_ que je ne veux pas nommer, tant
son nom me _rpugne  prononcer et me rvolte_!

Cette effrayante leon sera-t-elle perdue? Une troisime restauration
_du roi par droit de_ =conqute= ne durerait pas six mois, mais elle
aurait le temps d'assouvir ses haines sauvages contre les _conquis_.
Les horribles paroles prononces plus haut prouvent par le pass ce
que serait l'avenir.]

       *       *       *       *       *

M. Marik Lebrenn avait t introduit, par ordre de M. de Plouernel,
dans un salon richement meubl, l'on voyait suspendus  ses boiseries
un grand nombre de portraits de famille.

Les uns portaient la cuirasse des chevaliers, la croix blanche et le
manteau rouge des templiers, le pourpoint des gentilshommes, l'hermine
des pairs de France ou le bton des marchaux, quelques-uns la pourpre
des princes de l'glise.

De mme, parmi les femmes, plusieurs portaient le costume monastique
ou le costume de cour; mais, soit que chaque peintre et
scrupuleusement copi la nature, soit qu'il et cd aux exigences
d'une famille qui tenait  honneur de faire montre d'une filiation de
race non interrompue, le type gnrique de ces figures diverses se
retrouvait partout, soit en beau, soit en laid, et par l'cartement
des yeux et la courbe prononce du nez rappelait l'oiseau de proie. De
mme ce que l'on est convenu d'appeler _le type bourbonnien_, qui
n'est pas sans rapport avec celui de la race _ovine_, s'est
visiblement perptu dans la race des Capets. De mme enfin presque
tous les descendants de la maison de Rohan avaient, dit-on, dans la
chevelure certain pi longtemps appel _le toupet des Rohans_.

Ainsi que cela se voit dans presque tous les portraits anciens, le
blason des Plouernel et le nom de l'original du tableau taient placs
dans un coin de la toile. Par exemple, on pouvait lire Gonthramm V,
sire de Plouernel; Gonthramm IX, comte de Plouernel; Hildeberte, dame
de Plouernel; Mroflde, abbesse de Moriadek en Plouernel, etc.

M. Lebrenn, en contemplant ces tableaux de famille, semblait prouver
un singulier mlange de curiosit, d'amertume, et de rcrimination
plus triste que haineuse; il allait de l'un  l'autre de ces
portraits, comme s'ils eussent veill en lui mille souvenirs. Son
regard s'arrtait pensif sur ces figures immobiles, muettes comme des
spectres. Plusieurs de ces personnages parurent surtout exciter
vivement son attention. L'un, videmment peint d'aprs des indications
ou des souvenirs transmis postrieurement  l'poque de la date du
tableau (an 497), devait tre le fondateur de cette antique maison; on
lisait dans l'angle de la toile le nom de _Gonthramm Neroveg_. Ce
personnage tait un homme d'une taille colossale; ses cheveux, d'un
rouge de cuivre[12], relevs  la chinoise, et arrts au sommet de sa
tte, au moyen d'un cercle d'or, retombaient ensuite sur ses paules
comme la crinire d'un casque. Les joues et le menton taient rases,
mais de longues moustaches, du mme rouge que les cheveux, tombaient
presque jusque sur la poitrine, tatoue de bleu et  demi cache par
une espce de plaid ou de manteau bariol de jaune et de rouge. On ne
pouvait imaginer une figure d'un caractre plus farouche et plus
barbare que celle de ce premier des Neroweg.

[Note 12: Ainsi qu'on verra plus tard, les chefs francs, lors de
la conqute, imbibaient leur chevelure de graisse mlange avec de la
chaux, afin de rendre leurs cheveux d'un rouge clatant. C'tait la
beaut de l'poque.]

Sans doute,  son aspect, de cruelles penses agitrent le marchand de
toile; car, aprs avoir longtemps regard ce portrait, M. Lebrenn ne
put s'empcher de lui montrer le poing, mouvement involontaire et
puril dont il parut bientt confus.

Le second portrait, qui parut non moins vivement impressionner le
marchand de toile, reprsentait une femme vtue de l'habit monastique;
ce tableau portait la date de 759 et le nom de Mroflde, abbesse de
Moriadek en Plouernel. Particularit assez trange, cette femme tenait
d'une main une crosse abbatiale, et de l'autre une pe nue et
sanglante, afin d'indiquer sans doute que ce glaive n'tait pas
toujours rest dans le fourreau. Cette femme tait trs-belle, mais
d'une beaut fire, sinistre, violente; ses traits, fatigus par les
excs et envelopps de longs voiles blancs et noirs; ses grands yeux
gris tincelants sous leurs pais sourcils roux; ses lvres rouges
comme du sang, d'une expression  la fois mchante et sensuelle: enfin
cette crosse et cette pe sanglante entre les mains d'une abbesse
formaient un ensemble trange, presque effrayant.

M. Lebrenn, aprs avoir contempl cette image avec un dgot ml
d'horreur, murmura tout bas:

--Ah! Mroflde! noble abbesse, sacre par le dmon! Messaline ou
Frdgonde taient des vierges auprs de toi! le marchal de Retz, un
agneau! et son chteau infme un saint lieu auprs de ton clotre de
damnes!

Puis il ajouta avec un soupir douloureux, en levant les yeux au ciel
comme s'il et plaint des victimes:

--Pauvre _Septimine la Coliberte_! Et toi... malheureux
_Broute-Saule_[13]!

[Note 13: On retrouvera dans la suite de ces rcits l'histoire de
l'abbesse Mroflde, du marchal de Retz, de Septimine la Coliberte,
de Broute-Saule, etc., etc.]

Et, dtournant le regard avec tristesse, M. Lebrenn resta un moment
pensif; lorsqu'il releva les yeux, ils s'arrtrent sur un autre
portrait dat de 1237, reprsentant un guerrier aux cheveux ras,  la
longue barbe rousse, arm de toutes pices, et portant sur l'paule le
manteau rouge et la croix blanche des croiss.

--Ah!--fit le marchand de toile avec un nouveau geste d'aversion--le
_moine rouge_!...

Et il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une hideuse
vision.

Mais bientt les traits de M. Lebrenn se dridrent; il soupira avec
une sorte d'allgement, comme si de douces penses succdaient chez
lui  de cruelles motions; il attachait un regard bienveillant,
presque attendri, sur un portrait dat de l'an 1463, et portant nom de
Gontran XII, sire de Plouernel.

Ce tableau reprsentait un jeune homme de trente ans au plus, vtu
d'un pourpoint de velours noir, et portant au cou le collier d'or de
l'ordre de Saint-Michel. On ne pouvait imaginer une physionomie plus
douce, plus sympathique; le regard et le demi-sourire qui effleurait
les lvres de ce personnage avaient une expression d'une mlancolie
touchante.

--Ah!--dit M. Lebrenn,--la vue de celui-l repose... calme... et
consol... Grce  Dieu, il n'est pas le seul qui ait failli  la
mchancet proverbiale de sa race!

Puis, aprs un moment de silence, il dit en soupirant:

--Chre petite _Ghiselle la Paonnire_! ta vie a t courte... mais
quel songe d'or que ta vie!... Ah! pourquoi faut-il que tes soeurs
_Alison la Maonne_ et _Marotte la Haubergire_[14] n'aient pas...

[Note 14: On retrouvera dans la suite de ce rcit _Ghiselle la
Paonnire_, _Alison la Maonne_, et _Marotte la Haubergire_
(armurire).]

M. Lebrenn fut interrompu dans ses rflexions par l'entre de M. de
Plouernel.




CHAPITRE VI.

     Comment le marchand de toile, qui n'tait point sot, fit-il le
     simple homme au vis--vis du comte de Plouernel, et ce qu'il en
     advint.--Comment le colonel reut l'ordre de se mettre  la tte
     de son rgiment parce que l'on craignait une meute dans la
     journe.


M. Lebrenn tait si absorb dans ses penses, qu'il tressaillit comme
en sursaut lorsque M. de Plouernel entra dans le salon.

Malgr son empire sur lui-mme, le marchand de toile ne put s'empcher
de trahir une certaine motion en se trouvant face  face avec le
descendant de cette ancienne famille. Ajoutons enfin que M. Lebrenn
avait t instruit par Jeanike des frquentes stations du colonel
devant les carreaux du magasin; mais, loin de paratre soucieux ou
irrit, M. Lebrenn prit un air de bonhomie nave et embarrasse, que
M. de Plouernel attribuait  la respectueuse dfrence qu'il devait
inspirer  ce citadin de la rue Saint-Denis.

Le comte, s'adressant donc au marchand avec un accent de familiarit
protectrice, lui montra du geste un fauteuil en s'asseyant lui-mme,
et dit:

--Ne restez pas ainsi debout, mon cher monsieur... asseyez-vous, je
l'exige...

--Ah! monsieur,--dit M. Lebrenn en saluant d'un air gauche,--vous me
faites honneur, en vrit...

--Allons, allons, pas de faon, mon cher monsieur,--reprit le comte,
et il ajouta d'un ton interrogatif,--Mon cher monsieur... Lebrenn...
je crois?

--Lebrenn,--rpondit le marchand en s'inclinant,--Lebrenn, pour vous
servir.

--Eh bien donc, j'ai eu le plaisir de voir hier la chre madame
Lebrenn, et de lui parler d'un achat considrable de toile que je
dsire faire pour mon rgiment.

--Bien heureux nous sommes, monsieur, que vous ayez honor notre
pauvre boutique de votre achalandage... Aussi, je viens savoir combien
il vous faut de mtres de toile, et de quelle qualit vous la dsirez.
Voici des chantillons,--ajouta-t-il en fouillant d'un air affair
dans la poche de son paletot.--Si vous voulez choisir... je vous dirai
le prix, monsieur... le juste prix... le plus juste prix...

--C'est inutile, cher monsieur Lebrenn; voici en deux mots ce dont il
est question: j'ai quatre cent cinquante dragons; il me faut une
remonte de quatre cent cinquante chemises de bonne qualit; vous vous
chargerez de plus de me les faire confectionner. Le prix que vous
fixerez sera le mien; car vous sentez, cher monsieur Lebrenn, que je
vous sais la crme des honntes gens!

--Ah! monsieur...

--La fleur des pois des marchands de toile.

--Monsieur... monsieur... vous me confusionnez; je ne mrite point...

--Vous ne mritez pas! Allons donc, cher monsieur Lebrenn, vous
mritez beaucoup, au contraire...

--Je ne saurais, monsieur, disputer ceci avec vous. Pour quelle poque
vous faudra-t-il cette fourniture?--demanda le marchand en se
levant.--Si c'est un travail d'urgence, la faon sera un peu plus
chre.

--Faites-moi donc d'abord le plaisir de vous rasseoir, mon brave! et
ne partez pas ainsi comme un trait... Qui vous dit que je n'aie pas
d'autres commandes  vous faire?

--Monsieur, pour vous obir je sirai donc... Et pour quelle poque
vous faudra-t-il cette fourniture?

--Pour la fin du mois de mars.

--Alors, monsieur, les quatre cent cinquante chemises de trs-bonne
qualit coteront sept francs pice.

--Eh bien! d'honneur, c'est trs-bon march, cher monsieur Lebrenn...
Voil, je l'espre, un compliment que les acheteurs ne font pas
souvent, hein?

--Non, point trs-souvent, il est vrai, monsieur. Mais vous m'aviez
parl d'autres fournitures?

--Diable, mon cher, vous ne perdez pas la carte... Vous pensez au
solide.

--Eh! eh! monsieur... on est marchand, c'est pour vendre...

--Et, dans ce moment-ci, vendez-vous beaucoup?

--Hum... hum... couci... couci...

--Vraiment! couci... couci? Eh bien, tant pis, tant pis, cher monsieur
Lebrenn. Cela doit vous contrarier... car vous devez tre pre de
famille?

--Vous tes bien bon, monsieur... J'ai un fils.

--Et vous l'levez pour vous succder?

--Oui-d, monsieur; il est  l'cole centrale du commerce.

-- son ge? ce brave garon! Et vous n'avez qu'un fils, cher monsieur
Lebrenn?

--Sauf respect de vous contredire, monsieur, j'ai aussi une fille...

--Aussi une fille! ce cher Lebrenn. Si elle ressemble  la mre...
elle doit tre charmante...

--Eh! eh... elle est grandelette... et gentillette...

--Vous devez en tre bien fier. Allons, avouez-le.

--Trdame! je ne dis point non, monsieur! point non je ne dis.

C'est tonnant (pensa M. de Plouernel), ce bonhomme a une manire de
parler singulirement suranne; il faut que ce soit de tradition dans
la rue Saint-Denis; il me rappelle le vieil intendant Robert, qui m'a
lev, et qui parlait comme les gens de l'autre sicle.

Puis le comte reprit tout haut:

--Mais, parbleu, j'y pense: il faut que je fasse une surprise  la
chre madame Lebrenn.

--Monsieur, elle est votre servante.

--Figurez-vous que j'ai le projet de donner prochainement dans la
grande cour de ma caserne un carrousel, o mes dragons feront toutes
sortes d'exercices d'quitation: il faut me promettre de venir, un
dimanche, assister  une rptition avec la chre madame Lebrenn; et
en sortant de l, accepter sans faon, une petite collation.

--Ah! monsieur, c'est trop d'honneur pour nous..... Je suis confus...

--Allons donc, mon cher, vous plaisantez. Est-ce convenu?

--Je pourrai amener mon garon?

--Parbleu!...

--Et ma fille aussi?

--Pouvez-vous, cher monsieur Lebrenn, me faire une pareille
question?...

--Vrai, monsieur? vous ne trouverez point mauvais que ma fille?...

--Mieux que cela... une ide, mon cher, une excellente ide!

--Voyons, monsieur.

--Vous avez entendu parler des anciens tournois?

--Des tournois?...

--Oui, du temps de la chevalerie.

--Faites excuses, monsieur; de bonnes gens comme nous...

--Eh bien, cher monsieur Lebrenn, au temps de la chevalerie il y avait
des tournois, et dans ces tournois plusieurs de mes anctres, que vous
voyez l,--et il montra les portraits,--ont autrefois combattu.

--Ouais!!--fit le marchand, feignant la surprise et suivant du regard
le geste du colonel,--ce sont l messieurs vos anctres?... Aussi, je
me disais: Il y a quelque chose comme un air de famille.

--Vous trouvez?

--Je le trouve, monsieur... pardon de la libert grande...

--N'allez-vous pas vous excuser?... Pour Dieu! ne soyez donc pas ainsi
toujours formaliste, mon cher... Je vous disais donc que dans ces
tournois il y avait ce qu'on appelait la _reine de beaut_; elle
distribuait les prix au vainqueur... Eh bien, il faut que ce soit
votre charmante fille qui soit la reine de beaut du carrousel que je
veux donner... elle en est digne  tous gards.

--Ah! monsieur, c'est trop, non, c'est trop. Et puis ne trouvez-vous
point que pour une jeune fille... tre comme cela... en vue... et au
vis--vis de messieurs vos dragons... c'est un peu... pardon de la
libert grande... mais un peu... comment vous dirai-je cela?... un
peu...

--N'ayez donc pas de ces scrupules, cher monsieur Lebrenn; les plus
nobles dames taient autrefois reines de beaut dans les tournois,
elles donnaient mme un baiser au vainqueur.

--Je conois... elles avaient l'habitude... tandis que ma fille...
voyez-vous... dam... a a dix-huit ans, et c'est lev...  la
bourgeoise...

--Rassurez-vous; je n'ai pas un instant song  ce que votre charmante
fille donnt un baiser au vainqueur.

--Voire! monsieur... que de bonts... et si vous daignez permettre que
ma fille n'embrasse point...

--Mais cela va sans dire, mon cher... Que parlez-vous de ma
permission? je suis dj trop heureux de vous voir accepter mon
invitation, ainsi que votre aimable famille.

--Ah! monsieur, tout l'honneur est de notre ct.

--Pas du tout, il est du mien.

--Nenni, monsieur, nenni! c'est trop de bont  vous. Je vois bien,
moi, l'honneur que vous voulez nous faire.

--Que voulez-vous, mon cher, il y a comme cela des figures... qui vous
reviennent tout de suite; et puis je vous ai trouv si honnte homme
au sujet de votre fourniture...

--C'est tout en conscience, monsieur, tout en conscience.

--...Que je me suis dit tout de suite: Ce doit tre un excellent homme
que ce brave Lebrenn; je voudrais lui tre agrable, et mme
l'obliger, si je pouvais.

--Ah! monsieur, je ne sais o me mettre.

--Tenez, vous m'avez dit tout  l'heure que les affaires allaient
mal... voulez-vous que je vous paye d'avance votre fourniture?...

--Nenni, monsieur, c'est inutile.

--Ne vous gnez pas! parlez franchement... la somme est importante...
Je vais vous donner un bon  vue sur mon banquier.

--Je vous assure, monsieur, que je n'ai point besoin d'avances.

--Les temps sont si durs, cependant...

--Bien durs, sont les temps, il est vrai, monsieur; il faut en esprer
de meilleurs.

--Tenez, cher monsieur Lebrenn,--dit le comte en montrant au marchand
les portraits qui ornaient le salon,--le temps o vivaient ces braves
seigneurs, c'tait l le bon temps!...

--Vraiment, monsieur?...

--Et qui sait?... peut-tre reviendra-t-il, ce bon temps...

--Oui-d... vous croyez?

--Un autre jour nous parlerons politique... car vous parlez peut-tre
politique?

--Monsieur, je ne me permettrais point cela; vous concevez, un
marchand...

--Ah! mon cher, vous tes un homme du bon vieux temps, vous,  la
bonne heure... Que vous avez donc raison de ne pas parler politique!
c'est cette sotte manie qui a tout perdu; car dans ce bon vieux temps
dont je vous parle, personne ne raisonnait: le roi, le clerg, la
noblesse commandaient, tout le monde obissait sans mot dire.

--Trdame! C'tait pourtant bien commode, monsieur!

--Parbleu!

--Si je vous comprends, monsieur, le roi, les prtres, les seigneurs,
disaient: Faites... et l'on faisait?

--C'est cela mme.

--Payez... et l'on payait?

--Justement.

--Allez... et on allait?

--Eh! mon Dieu! oui!

--Enfin, tout comme  l'exercice:  droite,  gauche! en avant!
halte!... On n'avait point le souci de vouloir ceci ou cela; le roi,
les seigneurs et le clerg se donnaient la peine de vouloir pour
vous... et l'on a chang cela, et l'on a chang cela!!!...

--Heureusement il ne faut dsesprer de rien, cher monsieur Lebrenn.

--Que le bon Dieu vous entende!--dit le marchand en se levant et
saluant.--Monsieur, je suis votre serviteur.

--Ah a,  dimanche... pour le carrousel, mon cher... vous viendrez...
en famille... c'est convenu.

--Certainement, monsieur, certainement... ma fille ne manquera point 
la fte... puisqu'elle doit tre la reine de... de?...

--Reine de beaut, mon cher! ce n'est pas moi qui lui assigne ce
rle... c'est la nature!

--Ah! monsieur, si vous le permettiez?...

--Quoi donc?

--Ce que vous venez de dire l de si galant pour ma fille? je le lui
rpterais de votre part?

--Comment donc, mon cher! non-seulement je vous y autorise, mais je
vous en prie; j'irai d'ailleurs rappeler, sans faon, mon invitation 
la chre madame Lebrenn et  sa charmante fille.

--Ah! monsieur... les pauvres femmes... elles seront si flattes du
bien que vous nous voulez... Je ne vous parle point de moi... l'on me
donnerait la croix d'honneur que je ne serais pas plus glorieux.

--Ce brave Lebrenn, il est ravissant.

--Serviteur, monsieur... serviteur de tout mon coeur,--dit le marchand
en s'loignant.

Cependant, au moment o il atteignait la porte, il parut se raviser,
se gratta l'oreille et revint vers M. de Plouernel.

--Eh bien! qu'est-ce, mon cher?--dit le comte, surpris de ce retour;
qu'y a-t-il?

--Il y a, monsieur,--poursuivit le marchant en se grattant toujours
l'oreille,--il y a que j'ai comme une ide... pardon de la libert
grande...

--Parbleu,  votre aise. Pourquoi donc n'auriez-vous pas d'ides...
tout comme un autre?

--C'est vrai, monsieur; parfois les petits tout comme les grands n'en
_chevissent_ point... d'ides.

--N'en _chevissent_ point... quel est ce diable de mot-l?

--Un honnte vieux mot, monsieur, qui veut dire _manquer_; Molire
l'emploie souvent.

--Comment, Molire?--dit le comte surpris;--vous lisez Molire, mon
cher? En effet, je remarquais tout  l'heure,  part moi, que vous
vous serviez souvent du vieux langage.

--Je m'en vas vous dire pourquoi cela, monsieur: quand j'ai vu que
vous me parliez environ comme don Juan parle  monsieur Dimanche, ou
Dorante  monsieur Jourdain...

--Qu'est-ce  dire?--s'cria M. de Plouernel de plus en plus surpris,
et commenant  se douter que le marchand n'tait pas si simple qu'il
paraissait,--que signifie cela?

--...Alors, moi,--poursuivit M. Lebrenn avec sa bonhomie
narquoise--alors, moi, afin de correspondre  l'honneur que vous me
faisiez, monsieur, j'ai pris  mon tour le langage de monsieur
Dimanche ou de monsieur Jourdain... pardon de la libert grande...
Mais, pour revenir  mon ide... m'est avis, selon mon petit jugement,
monsieur, m'est avis que vous ne seriez pas fch de prendre ma fille
pour matresse...

--Comment!--s'cria le comte tout  fait dcontenanc par cette
brusque apostrophe;--je ne sais pas... je ne comprends pas ce que vous
voulez dire...

--Voire! monsieur... je ne suis qu'un bonhomme... je vous parle ainsi
selon mon petit jugement.

--Votre petit jugement!... votre petit jugement!... mais il vous sert
fort mal, monsieur; car, d'honneur, vous tes fou; votre ide n'a pas
le sens commun.

--Vraiment? ah bien, tant mieux!... Je m'tais dit, suivez bien, s'il
vous plat, mon petit raisonnement... je m'tais dit: Je suis un bon
bourgeois de la rue Saint-Denis, je vends de la toile, j'ai une jolie
fille; un jeune seigneur... (car il parat que nous revenons au temps
des jeunes seigneurs) un jeune seigneur a vu ma fille, il en a envie;
il me fait une grosse commande, il ajoute des offres de service, et,
sous ce prtexte...

--Monsieur Lebrenn... je ne souffre pas certaines plaisanteries de
certaines gens...

--D'accord... mais suivez bien toujours, s'il vous plat, mon petit
raisonnement... Ce jeune seigneur, me dis-je, me propose de donner un
carrousel en l'honneur des beaux yeux de ma fille, de venir souvent
nous voir,  seule fin, en faisant ainsi le bon prince, de parvenir 
suborner mon enfant.

--Monsieur,--s'cria le comte devenant pourpre de dpit et de
colre,--de quel droit vous permettez-vous de me supposer de pareilles
intentions?

-- la bonne heure, monsieur, voil qui est parler; ce n'est point
vous, n'est-ce pas, qui auriez imagin un projet non-seulement
indigne, mais normment ridicule.

--Assez, monsieur... assez!

--Bien! bien! ce n'est point vous... c'est entendu, et j'en suis tout
aise... sans cela j'aurais t, voyez-vous, forc de vous dire
humblement, rvrencieusement, ainsi qu'il sied  un pauvre homme de
ma sorte: Pardon de la libert grande, mon jeune seigneur; mais,
voyez-vous, l'on ne sduit plus comme cela les filles des bons
bourgeois; depuis une cinquantaine d'annes, a ne se fait plus, mais
plus du tout, du tout... Monsieur le duc ou monsieur le marquis
appellent bien encore familirement les bourgeois et les bourgeoises
de la rue Saint-Denis _cher monsieur_... _Chose_... _cher madame_...
_Chose_... regardant, par vieille habitude de race, la bourgeoisie
comme une espce infrieure; mais, trdame! aller plus loin, ne serait
point du tout prudent! Les bourgeois de la rue Saint-Denis n'ont plus
peur, comme autrefois, des lettres de cachet et de la Bastille... et
si monsieur le marquis ou monsieur le duc s'avisaient de leur manquer
de respect...  eux ou  leur famille... ouais... les bourgeois de la
rue Saint-Denis pourraient bien rosser... pardon de la libert
grande... je dis rosser d'importance monsieur le marquis ou monsieur
le duc...

--Mordieu! monsieur!--s'cria le colonel, qui s'tait contenu  peine
et plissait de courroux,--est-ce une menace?

--Non, monsieur,--dit M. Lebrenn en quittant son accent de bonhomie
narquoise pour prendre un ton digne et ferme;--non, monsieur, ce n'est
pas une menace... c'est une leon.

--Une leon!--s'cria M. de Plouernel ple de colre,--une leon! 
moi!...

--Monsieur!... malgr vos prjugs de race... vous tes homme
d'honneur... jurez-moi sur l'honneur qu'en tchant de vous introduire
chez moi, qu'en me faisant des offres de service, votre intention
n'tait pas de sduire ma fille!... Oui, jurez-moi cela, et je retire
ce que j'ai dit.

M. de Plouernel, trs-embarrass de l'alternative qu'on lui posait,
rougit, baissa les yeux, devant le regard perant du marchand, et
resta muet.

--Ah!--reprit M. Lebrenn avec amertume,--ils sont incorrigibles; ils
n'ont rien oubli... rien appris... nous sommes encore pour eux les
vaincus, les conquis, la race sujette...

--Monsieur!...

--Eh! monsieur, je le sais bien! nous ne sommes plus au temps o,
aprs avoir violent mon enfant, vous m'auriez fait battre de verges
et pendre  la porte de votre chteau, ainsi que cela se faisait et
que l'a fait  un de mes aeux ce seigneur que voici...

Et du geste M. Lebrenn dsigna un des portraits,  la profonde
surprise de M. de Plouernel.

--Mais il vous a paru tout simple,--ajouta le marchand,--de vouloir
prendre ma fille pour matresse... Je ne suis plus votre esclave,
votre serf, votre vassal, votre main-mortable... mais, tranchant du
bon prince, vous me faites asseoir par grce, et me dites
ddaigneusement: Cher monsieur Lebrenn. Il n'y a plus de comtes, mais
vous portez votre titre et vos armoiries de comte! L'galit civile
est dclare; mais rien ne vous semblerait plus monstrueux, que de
marier votre fille ou votre soeur  un bourgeois ou  un artisan, si
grands que soient leur mrite et leur moralit... M'affirmez-vous le
contraire?... Non; vous me citerez une exception peut-tre, et elle
sera une nouvelle preuve qu'il existe toujours  vos yeux des
msalliances... Purilits, dites-vous; certes, purilits... mais,
quel grave symptme que d'attacher par tradition tant d'importance 
ces purilits?... aussi, vous et les vtres, soyez demain
tout-puissants dans l'tat, et fatalement, forcment, vous voudrez,
comme sous la restauration, peu  peu, rtablir vos anciens
privilges, qui de purils deviendraient alors odieux, honteux,
crasants pour nous, comme ils l'ont t pour nos pres pendant tant
de sicles.

M. de Plouernel avait t si stupfait du changement de ton et de
langage du marchand, qu'il ne l'avait pas interrompu; il reprit alors
avec une hautaine ironie:

--Et sans doute, monsieur, la moralit de la belle leon d'histoire
que vous me faites la grce de me donner, en votre qualit de marchand
de toile, probablement, est qu'il faut mettre les prtres et les
nobles  la lanterne... comme aux beaux jours de 93? et marier nos
filles au premier goujat venu?

--Ah! monsieur,--reprit le marchand avec une tristesse pleine de
dignit,--ne parlons pas de reprsailles; oubliez ce que vos pres ont
souffert pendant ces formidables annes... j'oublierai, moi, ce que
nos pres  nous ont souffert grce aux vtres, non _pendant quelques
annes_, mais durant =quinze sicles de tortures=... Mariez vos filles
et vos soeurs comme vous l'entendrez, c'est votre droit, croyez aux
msalliances, cela vous regarde; ce sont des faits je les constate; et
comme symptme, je le rpte, ils sont graves, ils prouvent que pour
vous il y a, il y aura toujours... deux races.

--Et quand cela serait, monsieur, que vous importe?

--Diable! mais cela nous importe beaucoup, monsieur: _la
sainte-alliance, le droit divin et absolu, le parti prtre et
l'aristocratie de naissance, tout-puissants_, telles sont les
consquences forces de cette croyance qu'il y a deux races, une
suprieure, une infrieure, l'une faite pour commander, l'autre pour
obir et souffrir...

M. de Plouernel, se rappelant l'entretien qu'il venait d'avoir avec
son oncle le cardinal, ne trouva rien  rpondre.

--Vous me demandez la moralit de cette leon d'histoire?... la voici,
monsieur...--reprit le marchand.--Comme je suis fort jaloux des
liberts que nos pres nous ont conquises au prix de leur sang, de
leur martyre... comme je ne veux plus tre trait en vaincu; tant que
votre parti reste dans la lgalit, je vote contre lui, en ma qualit
d'lecteur... mais lorsque, comme en 1830, votre parti sort de la
lgalit, afin de nous ramener, selon son ide fixe, au gouvernement
du bon plaisir et des prtres, c'est--dire au gouvernement d'avant
89... je descends dans la rue... pardon de la libert grande, et je
tire des coups de fusil  votre parti.

--Et il vous en rend!

--Parfaitement bien... car j'ai eu le bras cass en 1830 par une balle
suisse... Mais voyons, monsieur, pourquoi la bataille? toujours la
bataille! toujours du sang, et de brave sang... vers des deux cts?
Pourquoi toujours rver un pass qui n'est plus, qui ne peut plus
tre? Vous nous avez vaincus, spolis, domins, exploits, torturs
quinze sicles durant! n'est-ce donc point assez? Est-ce que nous
pensons  notre tour vous opprimer? Non, non... mille fois non... la
libert nous a cot trop cher  conqurir, nous en savons trop le
prix, pour attenter  celle des autres. Mais, que voulez-vous? depuis
89, vos alliances avec l'tranger, la guerre civile souleve par vous,
vos continuelles tentatives contre-rvolutionnaires, votre accord
intime avec le parti prtre, tout cela inquite et afflige les gens
rflchis, irrite et exaspre les gens d'action. Encore une fois, 
quoi bon? Est-ce que jamais l'humanit a rtrograd... non, monsieur,
jamais... Vous pouvez, certes, faire du mal, beaucoup de mal; mais
c'est fini du droit divin et de vos privilges... prenez-en donc votre
parti... Vous pargnerez au pays, et  vous peut-tre, de nouveaux
dsastres; car, je vous le dis, l'avenir est rpublicain.

La voix, l'accent de M. Lebrenn taient si pntrants, que M. de
Plouernel fut non pas convaincu, mais touch de ces paroles; son
indomptable fiert de race luttait contre son dsir d'avouer au
marchand qu'il le reconnaissait au moins pour un gnreux adversaire.

 ce moment, la porte fut brusquement ouverte par un capitaine
adjudant-major, du rgiment du comte, qui lui dit d'une voix hte en
faisant le salut militaire:

--Pardon, mon colonel, d'tre entr sans me faire annoncer; mais l'on
vient d'envoyer l'ordre de faire  l'instant monter le rgiment 
cheval, et de rester en bataille dans la cour du quartier; on craint
du bruit pour ce soir...

M. Lebrenn se disposait  quitter le salon, lorsque M. de Plouernel
lui dit:

--Allons, monsieur, du train dont vont les choses, et d'aprs vos
opinions rpublicaines, il se peut que j'aie l'honneur de vous trouver
demain sur une barricade.

--Je ne sais ce qui doit arriver, monsieur,--rpondit le
marchand;--mais je ne crains ni ne dsire une pareille rencontre.

Puis il ajouta en souriant:

--Je crois, monsieur, qu'il sera bon de surseoir  la fourniture en
question?

--Je le crois aussi, monsieur,--dit le colonel en faisant un salut
contraint  M. Lebrenn, qui sortit...




CHAPITRE VII.

     Pourquoi madame Lebrenn et mademoiselle Vellda sa fille
     n'avaient pas une haute opinion du courage de Gildas Pakou, le
     garon de magasin.--Comment Gildas, qui ne trouvait pas le
     quartier Saint-Denis pacifique ce jour-l, eut peur d'tre sduit
     et violent par une jolie fille, et s'tonna fort de voir
     certaines marchandises apportes dans la boutique de _l'pe de
     Brennus_.


Pendant que M. Lebrenn avait eu avec M. de Plouernel l'entretien
prcdent, la femme et la fille du marchand occupaient, selon
l'habitude, le comptoir du magasin.

Madame Lebrenn, pendant que sa fille brodait, vrifiait les livres de
commerce de la maison. C'tait une femme de quarante ans, d'une taille
leve; sa figure,  la fois grave et douce, conservait les traces
d'une beaut remarquable; il y avait dans l'accent de sa voix, dans
son attitude, dans sa physionomie, quelque chose de calme de ferme,
qui donnait une haute ide de son caractre; en la voyant on aurait pu
se rappeler que nos mres avaient part aux conseils de l'tat dans les
circonstances graves, et que telle tait la vaillance de ces matrones,
que Diodore de Sicile s'exprime ainsi:

_Les femmes de la Gaule ne rivalisent pas seulement avec les hommes
par la grandeur de leur taille, elles les galent par la force de
l'me._ Tandis que Strabon ajoute ces mots significatifs: _Les
Gauloises sont fcondes et bonnes ducatrices._

Mademoiselle Vellda Lebrenn tait assise  ct de sa mre. En voyant
cette jeune fille pour la premire fois, l'on restait frapp de sa
rare beaut, d'une expression  la fois fire, ingnue et rflchie;
rien de plus limpide que le bleu de ses yeux, rien de plus blouissant
que son teint, rien de plus noble que le port de sa tte charmante,
couronne de longues tresses de cheveux bruns, brillants,  et l, de
reflets dors. Grande, svelte et forte sans tre virile, sa taille
tait accomplie; l'ensemble et le caractre de cette beaut faisaient
comprendre le caprice paternel du marchand, donnant  son enfant le
nom de _Vellda_, nom d'une femme illustre, hroque dans les annales
patriotiques des Gaules; l'on se figurait mademoiselle Lebrenn le
front ceint de feuilles de chne, vtue d'une longue robe blanche 
ceinture d'airain, et faisant vibrer la harpe d'or des druides, ces
admirables ducateurs de nos pres, qui, les exaltant par la pense de
l'immortalit de l'me, leur enseignaient  mourir avec tant de
grandeur et de srnit! On pouvait retrouver encore dans mademoiselle
Lebrenn le type superbe de ces Gauloises vtues de noir, _au bras si
blanc et si fort_ (dit Ammien-Marcellin[15]), qui suivaient leurs
maris  la bataille, avec leurs enfants dans leurs chariots de guerre,
encourageant les combattants de la voix et du geste, se mlant  eux
dans la dfaite, et prfrant la mort  l'esclavage et  la honte.

[Note 15: ..... La femme gauloise gale son mari en force; elle a
les yeux encore plus sauvages lorsqu'elle est en colre; elle agite
ses bras aussi blancs que la neige, et porte des coups aussi vigoureux
que s'ils partaient d'une machine de guerre. (Ammien-Marcellin. Voir
aussi les notes des _Martyrs_, vol. XVIII, l. =ix=.)

--Je n'ignorais pas que les Gaulois confient aux femmes les secrets
les plus importants, et que souvent ils soumettent aux conseils de
leurs filles et de leurs pouses les affaires qu'ils n'ont pu rgler
entre eux. (_Ibid._, _Martyrs_, l. =ix=, p. 69).

Si quelque Carthaginois se trouve ls par un Gaulois, l'affaire sera
juge par le =conseil suprme des femmes gauloises=. (Plutarque, cit.
par Sainte-Foy, _Essais sur Paris_.)]

Ceux qui n'voquaient pas ces tragiques et glorieux souvenirs du pass
voyaient dans mademoiselle Lebrenn une belle jeune fille de dix-huit
ans, coiffe de ses magnifiques cheveux bruns, et dont la taille
lgante se dessinait  ravir sous une jolie robe montante de popeline
bleu tendre, que rehaussait une petite cravate de satin orange noue
autour de sa frache et blanche collerette.

Pendant que madame Lebrenn vrifiait ses livres de commerce, et que sa
fille continuait de broder en causant avec sa mre, Gildas Pakou, le
garon de magasin, se tenait sur le seuil de la porte, inquiet,
troubl, si troubl, qu'il ne songeait plus, selon son habitude, 
citer,  et l, quelques passages de ses chres chansons bretonnes.

Le digne garon n'tait proccup que d'une chose, du contraste
trange qu'il trouvait entre la ralit et les promesses de sa mre,
celle-ci lui ayant annonc la rue Saint-Denis en gnral et la demeure
de M. Lebrenn en particulier, comme des lieux calmes et pacifiques par
excellence.

Soudain Gildas se retourna et dit  madame Lebrenn d'une voix alarme:

--Madame! madame! entendez-vous?

--Quoi, Gildas?--demanda la femme du marchand en continuant d'crire
tranquillement.

--Mais, madame, c'est le tambour... tenez... Et puis... ah! mon
Dieu!... il y a des hommes qui courent!

--Eh bien, Gildas,--dit madame Lebrenn,--laissez-les courir.

--Ma mre, c'est le rappel,--dit Vellda aprs avoir un instant
cout.--On craint sans doute que l'agitation qui rgne dans Paris
depuis hier n'augmente encore?

--Jeanike,--dit madame Lebrenn  sa servante,--il faut prparer
l'uniforme de monsieur Lebrenn; il le demandera peut-tre  son
retour.

--Oui, madame... j'y vais,--dit Jeanike en disparaissant par
l'arrire-boutique.

--Gildas,--reprit madame Lebrenn,--vous pouvez apercevoir d'ici la
porte Saint-Denis?

--Oui, madame,--rpondit Gildas en tremblant;--est-ce qu'il faudrait y
aller?

--Non... rassurez-vous; dites-nous seulement s'il y a beaucoup de
monde rassembl de ce ct.

--Oh! oui, madame,--rpondit Gildas en allongeant le cou;--c'est une
vraie fourmilire... Ah! mon Dieu! madame... madame... Ah! mon
Dieu!...

--Allons! quoi encore... Gildas!

--Ah! madame... l-bas... les tambours... ils allaient dtourner la
rue...

--Eh bien?

--Des hommes en blouse viennent de les arrter et de crever leurs
tambours... Tenez, madame, voil tout le monde qui court de ce
ct-l... Entendez-vous comme on crie, madame?... Si l'on fermait la
boutique?...

--Allons, dcidment, vous n'tes pas trs-brave, Gildas,--dit en
souriant mademoiselle Lebrenn sans cesser de s'occuper de sa broderie.

 ce moment, un homme en blouse, tranant pniblement une petite
charrette  bras, qui semblait pesamment charge, s'arrta devant le
magasin, rangea la voiture au long du trottoir, entra dans la
boutique, et dit  la femme du marchand:

--Monsieur Lebrenn, madame?

--C'est ici, monsieur.

--Ce sont quatre ballots que je lui apporte.

--De toile, sans doute?--demanda madame Lebrenn.

--Mais, madame... je le crois,--rpondit le commissionnaire en
souriant.

--Gildas,--reprit-elle en s'adressant au digne garon, qui jetait dans
la rue des regards de plus en plus effars,--aidez monsieur 
transporter ces ballots dans l'arrire-boutique.

Le commissionnaire et Gildas dchargrent les ballots, longs et pais
rouleaux envelopps de grosse toffe grise.

--a doit tre de la toile firement serre,--dit Gildas en aidant
avec effort le voiturier  apporter le dernier de ces colis,--car a
pse... comme du plomb.

--Vrai? vous trouvez, mon camarade?--dit l'homme en blouse en
regardant fixement Gildas, qui baissa modestement les yeux et rougit
beaucoup.

Le voiturier, s'adressant alors  madame Lebrenn, lui dit:

--Voil ma commission faite, madame; je vous recommande surtout de ne
pas faire mettre ces ballots dans un endroit humide ou prs du feu, en
attendant le retour de monsieur Lebrenn; ces toiles sont trs...
trs-susceptibles.

Et ce disant, le voiturier essuya son front baign de sueur.

--Vous avez d avoir bien de la peine  apporter tout seul ces
ballots?--lui dit madame Lebrenn avec bont, et ouvrant le tiroir qui
lui servait de caisse, elle y prit une pice de dix sous, qu'elle fit
glisser sur le comptoir.--Veuillez prendre ceci pour vous.

--Je vous rends mille grces, madame,--rpondit en souriant le
voiturier;--je suis pay.

--Les commissionnaires _rendent mille grces_ et refusent des
pourboires!--se dit Gildas.--tonnante... tonnante maison que
celle-ci!...

Madame Lebrenn, assez surprise de la manire dont le refus du
voiturier tait formul, leva les yeux, et vit un homme de trente ans
environ, d'une figure agrable, et qui avait, chose assez rare chez un
porte-faix, les mains trs-blanches, trs-soignes, et une trs-belle
bague chevalire en or au petit doigt.

--Pourriez-vous me dire, monsieur,--lui demanda la femme du
marchand,--si aujourd'hui l'agitation augmente beaucoup dans Paris?

--Beaucoup, madame; c'est  peine si l'on peut circuler sur le
boulevard... Les troupes arrivent de toutes parts; il y a de
l'artillerie mche allume ici prs, en face le Gymnase... J'ai
rencontr deux escadrons de dragons en patrouille, la carabine au
poing... On bat partout le rappel... quoique la garde nationale se
montre fort peu empresse... Mais, pardon, madame,--ajouta le
voiturier en saluant trs-poliment madame Lebrenn et sa fille;--voici
bientt quatre heures... Je suis press.

Il sortit, s'attela de nouveau  sa charrette et repartit rapidement.

En entendant parler de l'artillerie, stationnant dans le voisinage,
mche allume, les tonnements de Gildas devinrent normes; cependant,
partag entre la crainte et la curiosit, il hasarda de jeter un
nouveau coup d'oeil dans cette terrible rue Saint-Denis, si voisine de
l'artillerie.

Au moment o Gildas avanait le cou hors de la boutique, la jeune
fille qui avait djeun chez M. de Plouernel, et improvisait de si
folles chansons, sortait de l'alle de la maison o logeait Georges
Duchne, qui, on l'a dit, demeurait en face du magasin de toile.

_Pradeline_ avait l'air triste, inquiet; aprs avoir fait quelques pas
sur le trottoir, elle s'approcha autant qu'elle put de la boutique de
M. Lebrenn, afin d'y jeter un regard curieux, malheureusement arrt
par les rideaux de vitrage. La porte, il est vrai, tait entr'ouverte;
mais Gildas, s'y tenant debout, l'obstruait entirement. Cependant
Pradeline tcha, sans se croire remarque, de voir dans l'intrieur du
magasin. Gildas, depuis quelques instants, observait avec une surprise
croissante la manoeuvre de la jeune fille; il s'y trompa, et se crut
le but des regards obstins de Pradeline; le pudique garon baissa les
yeux, rougit jusqu'aux oreilles: sa modestie alarme lui disait de
rentrer dans le magasin, afin de prouver  cette effronte le cas
qu'il faisait de ses agaceries; mais un certain amour-propre le
retenait clou au seuil de la porte, et il se disait plus que jamais:

--Ville tonnante que celle-ci, o, non loin d'une artillerie dont la
mche est allume, les jeunes filles viennent dvorer les garons des
yeux!

Il aperut alors Pradeline traverser de nouveau la rue et entrer dans
un caf voisin.

--La malheureuse! elle va sans doute boire des petits verres pour
s'tourdir... Elle est capable alors de venir me relancer jusque dans
la boutique..... Bon Dieu!... que diraient madame Lebrenn et
mademoiselle?...

Un nouvel incident coupa court, pour un moment, aux chastes
apprhensions de Gildas. Il vit s'arrter devant la porte un camion 
quatre roues, tran par un vigoureux cheval, et contenant trois
grandes caisses plates, hautes de six pieds environ, et sur lesquelles
on lisait: _Trs-fragile_... Deux hommes en blouse conduisaient cette
voiture: l'un, nomm Dupont, avait paru de trs-bon matin dans la
boutique, afin d'engager M. Lebrenn  ne pas aller visiter sa
provision de _poivre_; l'autre portait une paisse barbe grise. Ils
descendirent de leur sige, et Dupont, le mcanicien, entra dans la
boutique, salua madame Lebrenn, et lui dit:

--Monsieur Lebrenn n'y est pas, madame?

--Non, monsieur.

--Ce sont trois caisses de glaces que nous lui apportons.

--Trs-bien, monsieur,--rpondit madame Lebrenn.

Et, appelant Gildas:

--Aidez ces messieurs  entrer ces glaces ici.

Le garon de magasin obit tout en se disant:

--tonnante maison!... Trois caisses de glaces... et d'un poids!... Il
faut que le patron, sa femme et sa fille aiment firement  se
mirer...

Dupont et son compagnon  barbe grise venaient d'aider Gildas  placer
les caisses dans l'arrire-magasin, d'aprs l'indication de madame
Lebrenn, lorsqu'elle lui dit:

--Sait-on quelque chose de nouveau, monsieur? Le mouvement dans Paris
se calme-t-il?

--Au contraire, madame... a chauffe... a chauffe,--rpondit Dupont
avec un air de satisfaction  peine dguise.--On commence  lever
des barricades au faubourg Saint-Antoine... Cette nuit les
prparatifs... demain la bataille...

 peine Dupont achevait-il ces mots, qu'on entendit au dehors et au
loin un grand tumulte et un formidable bruit de voix criant: _Vive la
rforme!_

Gildas courut  la porte.

--Dpchons-nous,--dit Dupont  son compagnon;--on prendrait notre
camion comme noyau d'une barricade... Ce serait trop tt; nous avons
encore des pratiques  servir...--Puis, saluant madame Lebrenn:--Bien
des choses  votre mari, madame.

Les deux hommes sautrent sur le sige de leur camion, fouettrent
leur cheval, et s'loignrent dans une direction oppose  celle de
l'attroupement.

Gildas avait suivi des yeux ce nouveau mouvement de la foule avec une
inquitude croissante; il vit tout  coup Pradeline sortir du caf o
elle tait entre, et se diriger vers le magasin, tenant une lettre 
la main.

--Quelle enrage!... elle vient de m'crire!--pensa Gildas.--La
malheureuse m'apporte sa lettre!... Une dclaration!.... Je suis
dshonor aux yeux de mes patrons!...

De sorte que Gildas perdu referma vivement la porte du magasin, lui
donna un tour de clef et se tint coi auprs du comptoir.

--Eh bien,--lui dit madame Lebrenn,--pourquoi fermez-vous ainsi cette
porte, Gildas?

--Madame, c'est plus prudent. Je viens de voir venir l-bas une bande
d'hommes... dont la mine effrayante...

--Allons, Gildas, vous perdez la tte! Ouvrez cette porte.

--Mais, madame...

--Faites ce que je vous dis... Tenez, justement, il y a quelqu'un qui
essaye d'entrer... Ouvrez donc cette porte...

--C'est cette enrage avec sa lettre,--pensa Gildas plus mort que
vif.--Ah! pourquoi ai-je quitt ma tranquille petite ville d'Auray?...

Et il ouvrit la porte avec un grand battement de coeur; mais au lieu
de voir apparatre la jeune fille avec sa lettre, il se trouva en face
de M. Lebrenn et de son fils.




CHAPITRE VIII.

     Comment M. Lebrenn, son fils, sa femme et sa fille, se montrent
     dignes de leur race.


Madame Lebrenn fut surprise et heureuse  la vue de son fils qu'elle
n'attendait pas, le croyant  son cole du commerce. Vellda embrassa
tendrement son frre, tandis que le marchand serrait la main de sa
femme.

Sacrovir Lebrenn, par son air rsolu, semblait digne de porter le
glorieux nom de son patron, l'un des plus grands patriotes gaulois
dont l'histoire fasse mention.

Le fils de M. Lebrenn tait un grand et robuste garon de dix-neuf ans
passs, d'une figure ouverte, bienveillante et hardie; une barbe
naissante ombrageait sa lvre et son menton; ses joues pleines taient
vermeilles et animes par l'motion: il ressemblait beaucoup  son
pre.

Madame Lebrenn embrassa son fils et lui dit:

--Je ne m'attendais pas au plaisir de te voir aujourd'hui, mon enfant.

--Je l'ai t chercher  son cole,--reprit le marchand.--Tu sauras
tout  l'heure pourquoi, ma chre Hnory.

--Sans tre inquites,--reprit madame Lebrenn en s'adressant  son
mari,--Vellda et moi, nous nous tonnions de ne pas te voir
rentrer... Il parat que l'agitation augmente dans Paris... Tu sais
qu'on a battu le rappel?

--Oh! mre!--s'cria Sacrovir, l'oeil tincelant
d'enthousiasme,--Paris a la fivre... On devine que tous les coeurs
battent plus fort. Sans se connatre, on se cherche, on se comprend du
regard; dans chaque rue ce sont d'ardentes paroles... de patriotiques
appels aux armes... a sent la poudre, enfin!... Ah! mre!
mre!...--ajouta le jeune homme avec exaltation;--comme c'est beau le
rveil d'un peuple!...

--Allons, calmez-vous, enthousiaste,--dit madame Lebrenn en souriant.

Et elle tancha avec son mouchoir la sueur dont tait mouill le front
de son fils. Pendant ce temps, M. Lebrenn embrassait sa fille.

--Gildas,--dit le marchand,--on a d apporter des caisses pendant mon
absence?

--Oui, monsieur, de la toile et des glaces; elles sont dans
l'arrire-boutique.

--Bien... laissez-les l, et surtout gardez-vous d'approcher du feu
les ballots de toile.

--C'est donc inflammable comme du madapolam? de la mousseline? de la
gaze?--pensa Gildas;--et pourtant c'est lourd comme du plomb... Encore
une chose tonnante!

--Ma chre amie,--dit M. Lebrenn  sa femme,--nous avons  causer;
veux-tu que nous montions chez toi avec les enfants, pendant que
Jeanike mettra le couvert, car il est tard?... Vous, Gildas, vous
mettrez les contrevents de la boutique; nous aurions peu d'acheteurs
ce soir.

--Fermer la boutique! ah! monsieur, combien vous avez raison!--s'cria
Gildas avec enchantement.--C'est depuis tantt mon ide fixe.

Et comme il s'encourait pour obir aux ordres du marchand, celui-ci
lui dit:

--Un moment, Gildas; vous ne poserez pas les contrevents  la porte
d'entre, car plusieurs personnes doivent venir nous demander. Vous
ferez attendre ces personnes dans l'arrire-boutique, et vous me
prviendrez.

--Oui, monsieur,--rpondit Gildas en soupirant; car il et prfr
voir le magasin compltement ferm et la porte garnie de ses bonnes
barres de fer fortement boulonnes  l'intrieur.

--Maintenant, chre amie,--dit M. Lebrenn  sa femme,--nous allons
monter chez toi.

La nuit tait dj presque noire.

La famille du marchand se rendit au premier tage, et se runit dans
la chambre  coucher de M. et de madame Lebrenn.

Celui-ci dit alors  sa femme d'une voix grave:

--Ma chre Hnory, nous sommes  la veille de grands vnements.

--Je le crois, mon ami,--rpondit madame Lebrenn d'un air pensif.

--Voici, mon amie, le rsum de la situation
d'aujourd'hui,--poursuivit M. Lebrenn.--Tu dois la connatre pour
juger ma rsolution, la combattre si elle te semble injuste et
mauvaise, l'encourager si elle te semble juste et bonne.

--Je t'coute, mon ami,--rpondit madame Lebrenn, calme, srieuse,
rflchie, comme nos mres lors de ces conseils solennels o elles
voyaient souvent leur avis prvaloir.

M. Lebrenn reprit ainsi:

--Hier, monsieur Barrot et ses compres, aprs avoir agit la France
pendant trois mois, avaient appel le peuple dans la rue; ces
intrpides agitateurs n'ont pas os venir  leur rendez-vous... Le
peuple y est venu pour constater son droit de runion et faire
lui-mme ses affaires... On dit ce soir que le roi a pris pour
ministres monsieur Barrot et ses compres... Nous ne descendons pas
dans la rue pour faire ministre cet homme ridicule, la marionnette de
M. Thiers. Ce que nous voulons, ce que le peuple veut, c'est renverser
le trne, c'est la rpublique, c'est la souverainet pour tous... des
droits politiques pour tous... afin d'assurer  tous ducation,
bien-tre, travail, crdit, moyennant courage et probit!... Voil ce
que nous voulons, femme!... Est-ce juste ou injuste?

--C'est juste!--dit madame Lebrenn d'une voix ferme et
convaincue.--C'est juste!

--Je t'ai dit ce que nous voulions,--poursuivit M. Lebrenn;--voici ce
que nous ne voulons plus... Nous ne voulons plus que deux cent mille
lecteurs privilgis dcident seuls du sort de trente-quatre millions
de proltaires ou petits propritaires; de mme qu'une imperceptible
minorit conqurante, romaine ou franque, a spoli, asservi exploit
nos pres pendant vingt sicles... Non, nous ne voulons pas plus de la
fodalit lectorale ou industrielle que de la fodalit des
conqurants! Femme! est-ce juste ou injuste?

--C'est juste! car le servage, l'esclavage, s'est perptu de nos
jours,--reprit madame Lebrenn avec motion.--C'est juste; car je suis
femme, et j'ai vu des femmes, esclaves d'un salaire insuffisant,
mourir  la peine, puises par l'excs du travail et par la misre...
C'est juste! car je suis mre, et j'ai vu des filles, esclaves de
certains fabricants, forces de choisir entre le dshonneur et le
chmage... c'est--dire le manque de pain!... C'est juste! car je suis
pouse, et j'ai vu des pres de famille, commerants probes,
laborieux, intelligents, esclaves et victimes du caprice ou de la
cupidit usuraire de leurs seigneurs les gros capitalistes, tomber
dans la faillite, la ruine et le dsespoir... Enfin, ta rsolution est
juste et bonne, mon ami,--ajouta madame Lebrenn en tendant la main 
son mari,--parce que, assez heureux jusqu'ici pour chapper  bien des
maux, ton devoir est de te dvouer  l'affranchissement de nos frres
qui souffrent des malheurs dont nous sommes exempts.

--Vaillante et gnreuse femme! tu redoubles mes forces et mon
courage,--dit le marchand en serrant la main de madame Lebrenn avec
effusion.--Je n'attendais pas moins de toi... Maintenant, un dernier
mot... Ces droits si justes que nous rclamons pour nos frres, il
faudra, comme toujours, les conqurir par la force, par les armes...

--Je le crois, mon ami.

--Aussi,--reprit le marchand,--cette nuit, des barricades... demain,
au point du jour, la bataille... Voil pourquoi j'ai t chercher
notre fils  son cole... M'approuves-tu?... Veux-tu qu'il reste?

--Oui,--reprit madame Lebrenn;--la place de ton fils est  tes
cts...

--Oh! merci, mre!--s'cria le jeune homme en sautant au cou de madame
Lebrenn, qui le serra contre son sein.

--Vois donc, mon pre,--dit Vellda au marchand avec un demi-sourire
en montrant Sacrovir du regard;--il est aussi content que si on lui
donnait cong...

--Mais, dis-moi, mon ami,--reprit madame Lebrenn en s'adressant au
marchand,--la barricade o, toi et mon fils, vous vous battrez...
sera-t-elle prs d'ici? dans cette rue?

-- notre porte...--rpondit M. Lebrenn.--C'est convenu... Nos amis me
gtent.

--Ah! tant mieux!--dit madame Lebrenn;--nous serons l... prs de
vous.

--Ma mre,--reprit Vellda,--ne nous faudra-t-il pas cette nuit
prparer du linge?... de la charpie?... Il y aura beaucoup de blesss.

--J'y pensais, mon enfant. Notre magasin servira d'ambulance.

--Oh! ma mre!... ma soeur!...--s'cria le jeune homme,--nous
battre... sous vos yeux, pour la libert!... Quelle ardeur cela
donne!... Hlas!--ajouta-t-il aprs un instant de rflexion,--pourquoi
faut-il que ce soit entre frres... qu'on se batte?...

--Cela est triste, mon enfant,--rpondit en soupirant M. Lebrenn--Ah!
que le sang vers dans cette lutte fratricide retombe sur ceux-l qui
forcent un peuple  revendiquer ses droits par les armes... comme nous
le ferons demain, comme l'ont fait nos pres, presque  chaque sicle
de notre histoire! et souvent deux ou trois fois par sicle, les
vaillants qu'ils taient! Aussi, mes enfants, bnissons leur mmoire
ignore! Il a fcond le germe de toutes nos liberts le sang de ces
hros... de ces martyrs inconnus! puisque, hlas! il n'est pas une
rforme sociale... politique ou religieuse... qu'ils n'aient t
forcs de conqurir par ces terribles insurrections populaires o tant
d'eux ont pri!

--Grce  Dieu, de nos jours on se bat du moins sans haine,--reprit le
jeune homme.--Le soldat se bat au nom de la discipline... le peuple au
nom de son droit. Duel fatal, mais loyal, aprs lequel les adversaires
survivants se tendent la main.

--Mais comme il n'y a pas que des survivants... et que moi ou mon fils
pouvons rester sur une barricade,--reprit M. Lebrenn en souriant,--un
dernier mot, mes enfants. Vous le voyez, o d'autres pliraient
d'effroi... nous sourions avec srnit. Pourquoi? Parce que la mort
n'existe pas pour nous, parce que, levs dans la croyance de nos
pres, au lieu de voir dans ce qu'on appelle la fin de la vie je ne
sais quoi de lugubre, d'effroyable, qui teint  jamais l'existence
dans des tnbres ternelles, nous ne voyons, nous, dans la mort que
ceci: aller retrouver ou attendre un peu plus tt, un peu plus tard,
ceux que nous aimions, et nous runir  eux de l'autre ct de ce
rideau qui, pendant la premire priode de notre vie ici-bas, nous
cache les merveilleux, les blouissants mystres de nos existences
futures, existences infinies, varies, comme la puissance divine dont
elles manent. En un mot, nous ne cessons pas de vivre: nous allons
vivre ailleurs, dans des pays inconnus... voil tout[16].

[Note 16: Nous avons suppos, chose moins trange qu'elle ne le
parat, puisque la religion juive, non moins ancienne que la religion
druidique, a encore ses croyants, nous avons suppos M. Lebrenn et sa
famille fidles par tradition au dogme de l'_ternit de l'existence_
=physique=, si admirablement formul par les druides des Gaules. Bien
des sicles avant l'apparition du christianisme, on verra dans le
courant de ces rcits les prodiges oprs par cette foi dans la
_continuit et la perptuit de l'existence_. Nous citerons seulement
ici un extrait du magnifique travail de notre excellent et illustre
ami Jean Raynaud sur les druides. (_Encyclopdie nouvelle_, article
=druidisme=).

..... Telle tait dans son essence la doctrine des druides, et voil
pourquoi ceux qui la partageaient se trouvaient aussi dlivrs que
possible du =mal de la mort=. L'homme dtach des organes dont il
s'tait servi durant la priode terrestre ne devenait point une ombre
comme dans le dogme du paganisme et de l'glise romaine, l'me
reprenait aussitt possession d'une nouvelle enveloppe, et sans entrer
dans le fabuleux empire de Pluton, ni dans celui de Satan, pas plus
que dans les mystiques rayons de l'empire, elle allait tout
simplement chercher sa rsidence sur un autre astre que celui-ci.
_Ainsi, la mort en ralit ne formait qu'un point de division dans une
srie d'existences priodiques._ C'est ce que dcident les vers de
=Lucain=, dans la brivet desquels sont amasses tant de lumires.
_Selon vous_ (dit-il en s'adressant aux druides), _les ombres ne se
rendent pas dans les domaines silencieux de l'rbe et dans les ples
royaumes de Pluton; le mme esprit rgit dans un autre monde d'autres
membres._ =La mort=, _si ce que contiennent vos hymnes est certain_,
=n'est qu'un milieu dans une longue vie=.

Que Lucain a bien raison d'ajouter que les Gaulois taient heureux
d'une telle foi! Aussi ne faut-il pas s'tonner si le dogme de
l'immortalit formait le point capital de leur religion: il en tait
le plus achev, et par consquent le plus fructueux. Rien n'tait donc
plus juste que de le proposer au peuple comme la plus prcieuse leon.
Aussi les historiens sont-ils d'accord pour constater la prdilection
des druides en faveur de cette croyance, qui est en effet la plus
caractristique du gnie de la Gaule. =Pompilius Mela= dit que _c'tait
le seul dogme qui ft populaire_. =Csar=, qui le considre au point de
vue du soldat, c'est--dire dans ses effets sur la guerre, assure de
mme qu'il n'y avait rien  quoi les druides tinssent davantage._--En
premier lieu_ (dit Csar), _les druides veulent persuader que les mes
ne prissent pas, et qu'aprs elles passent de l'un  l'autre; et ils
pensent que cela excite puissamment les hommes au courage, en leur
faisant ngliger la crainte de la mort.--Aussi on disait  un
Gaulois:--Que crains-tu?_--=Je ne crains qu'une chose, c'est que le
ciel ne tombe=,--_rpondit-il._]

--Cela est tellement l'ide que je me fais de la mort,--s'cria
Sacrovir,--que je suis certain de mourir avec une _incroyable
curiosit_!... Que de mondes nouveaux! tranges! blouissants 
visiter!

--Mon frre a raison,--reprit non moins _curieusement_ la jeune
fille.--Cela doit tre si beau! si nouveau! si merveilleux! Et puis ne
se jamais quitter que passagrement pendant l'ternit!... Quels
voyages varis, infinis,  faire ensemble... Ah! quand on songe 
cela, ma mre, l'esprit s'gare dans l'impatience de voir et de
savoir!

--Allons, allons, curieuse! pas tant d'impatience,--rpondit madame
Lebrenn en souriant, et avec un accent d'affectueux reproche.--Tu
sais, quand tu tais petite? je te grondais toujours, lorsque dans ta
leon de dessin tu songeais moins au modle que tu copiais qu' celui
que tu copierais ensuite... Eh bien, chre enfant! que ta curiosit,
si naturelle d'ailleurs, de savoir _ce qu'il y a de l'autre ct du
rideau_, comme dit ton pre, ne te distraye pas trop de ce qu'il y a
de ce ct-ci...

--Oh! sois tranquille, ma mre!--rpondit la jeune fille avec
effusion.--De ce ct-ci du rideau, il y a toi, il y a mon pre, mon
frre; c'est assez pour m'occuper sans distraction...

--Et voil comme le temps passe  philosopher!--dit en riant M.
Lebrenn.--Jeanike va venir nous avertir pour le dner, et je ne vous
aurai rien dit de ce que je voulais vous dire... Dans le cas _o ma
curiosit serait satisfaite avant la vtre_... ma chre
Hnory!--ajouta-t-il en s'adressant  sa femme et lui montrant un
secrtaire,--tu trouveras l mes dernires volonts... Tu les connais,
car nous n'avons qu'un coeur... Ceci,--reprit le marchand en tirant de
sa poche un pli ferm, mais non cachet,--concerne notre chre fille,
et tu le lui remettras aprs l'avoir lu.

Vellda rougit lgrement en songeant qu'il s'agissait sans doute de
son mariage.

--Quant  toi, mon enfant,--dit le marchand en s'adressant  son
fils,--prends cette clef...--et il la dtacha de la chane de sa
montre.--C'est la clef de la chambre aux volets ferms, dans laquelle
ta mre et moi sommes seuls entrs jusqu'ici... Le 11 septembre de
l'anne prochaine, tu auras vingt-et-un ans accomplis; ce jour, mais
pas avant, tu ouvriras cette porte..... Entre autres objets, tu
trouveras dans ce cabinet un crit que tu liras... Il t'apprendra par
suite de quelle immmoriale tradition de famille... car,--ajouta M.
Lebrenn en s'interrompant et en souriant,--nous autres plbiens, nous
autres conquis, nous avons aussi nos archives, archives du proltaire
souvent aussi glorieuses, crois-moi, que celles de nos conqurants...
Tu verras, dis-je, par suite de quelle tradition de notre famille, 
l'ge de vingt-et-un ans, le fils an, ou  dfaut de fils, la fille
ane, ou notre plus proche parente, prend connaissance de ces
archives et des divers objets qui y sont rassembls... Maintenant, mes
amis,--ajouta M. Lebrenn d'une voix mue en se levant et tendant les
bras  sa femme et  ses enfants,--un dernier embrassement... Nous
pouvons avant demain tre passagrement spars... et la possibilit
d'une sparation attriste toujours un peu.

Ce fut un tableau touchant... M. Lebrenn tendit les bras  ses enfants
et  sa femme, qui se suspendit  son cou, pendant qu'il entourait sa
fille de son bras droit et son fils de son bras gauche. Il les serra
passionnment contre sa poitrine, et ceux-ci,  leur tour, enlaaient
leur mre dans une seule treinte.

Ce groupe touchant, symbole de la famille, resta quelques moments
silencieux; on n'entendit que le bruit des baisers changs. Puis,
cette dette paye  la nature, malgr un stocisme puis dans la foi 
une existence ternelle, cette motion calme, ce groupe se dlia, les
ttes se redressrent calmes, mais attendries: la mre et la fille,
graves et srieuses; le pre et le fils, tranquilles et rsolus.

--Et maintenant,--reprit le marchand,-- la besogne, mes enfants...
Toi, femme, tu t'occuperas avec ta fille et Jeanike de prparer du
linge et de faire de la charpie... Moi et Sacrovir, en attendant
l'heure o les barricades doivent s'lever simultanment dans tous les
quartiers de Paris, nous dballerons les cartouches et les armes que
bon nombre de nos frres viendront chercher ici.

--Mais, ces armes, mon ami,--demanda madame Lebrenn,--o sont-elles?

--Ces caisses,--dit le marchand en souriant;--ces caisses et ces
ballots de tantt?...

--Ah! je comprends!--reprit madame Lebrenn.--Mais il te faudra mettre
Gildas dans ta confidence... C'est sans doute un honnte garon...
Cependant ne crains-tu pas...

-- cette heure, chre Hnory, le masque est lev; il n'y a pas 
craindre une indiscrtion... Si ce pauvre Gildas a peur, je lui
offrirai une retraite sre dans la cave... ou au grenier...
Maintenant, allons dner; et ensuite, toi et ta fille, vous remonterez
ici prparer tout pour l'ambulance, avec Jeanike... Nous resterons au
magasin, moi et Sacrovir... car nous aurons cette nuit nombreuse
compagnie!

Le marchand et sa famille descendirent dans l'arrire-boutique, o ils
dnrent en hte.

L'agitation allait croissant dans la rue; on entendait au loin ce
grand murmure de la foule, sourd, menaant, comme le bruit lointain de
la tempte sur les vagues. Quelques fentres de la rue taient
illumines en l'honneur du changement de ministre; mais quelques amis
de M. Lebrenn, qui entrrent et sortirent plusieurs fois afin de lui
rendre compte du mouvement, annonaient que ces concessions de la
royaut tmoignaient de sa faiblesse, que la nuit serait dcisive, que
partout le peuple s'armait en entrant dans les maisons et y demandant
des fusils; aprs quoi l'on crivait sur la porte  la craie: _Armes
donnes_...

Le dner termin, madame Lebrenn, sa fille et la servante remontrent
chez elles, au premier tage, donnant sur la rue: le marchand, son
fils et Gildas restrent dans l'arrire-magasin.

Gildas tait dou par la nature d'un robuste apptit; cependant il ne
dna pas; son inquitude augmentait  chaque instant, et plus que
jamais il disait tout bas  Jeanike ou  lui-mme:

--tonnante maison!... tonnante rue!... tonnante ville que
celle-ci...

--Gildas!--lui dit M. Lebrenn,--apportez-moi un marteau et un ciseau;
j'ouvrirai ces caisses avec mon fils, pendant que vous ouvrirez ces
ballots.

--Ces ballots de toile, monsieur?

--Oui... ventrez d'abord leur enveloppe avec un couteau.

Et le marchand, ainsi que Sacrovir, munis de marteaux et de ciseaux,
commencrent  marteler vigoureusement les caisses, pendant que
Gildas, ayant plac un des gros rouleaux par terre, s'agenouilla, se
prparant  l'ouvrir.

--Monsieur!--s'cria-t-il soudain, effray des violents coups de
marteau que donnait M. Lebrenn sur les caisses.--Mais, monsieur, s'il
vous plat, prenez donc garde... il y a crit sur les caisses:
_Trs-fragile_... Vous allez mettre les glaces en morceaux!

--Soyez tranquille, Gildas,--reprit en riant M. Lebrenn, tout en
cognant  tour de bras,--ces glaces-l sont solides.

--Elles sont tames  fer et  plomb, mon ami Gildas,--ajouta
Sacrovir en frappant  coups redoubls.

--De plus en plus tonnant!--murmura Gildas en s'agenouillant devant
le ballot, afin de l'ventrer. Pour voir plus clair  sa besogne, il
prit une lumire, et la plaa sur le plancher  ct de lui. Il
commenait  dcoudre la grosse enveloppe de toile grise, lorsque M.
Lebrenn, s'apercevant seulement alors de l'illumination que s'tait
mnage le garon de magasin, s'cria:

--Ah a! Gildas, vous tes donc fou? Remettez vite cette lumire sur
la table... Diable! vous nous feriez sauter, mon garon!

--Sauter, monsieur!--s'cria Gildas effray, en sautant lui-mme, et
de ce bond s'loignant du ballot, pendant que Sacrovir replaait la
lumire sur la table.--Pourquoi sauterais-je?

--Parce que ces ballots contiennent des cartouches, mon garon; ainsi
faites attention.

--Des cartouches!--s'cria Gildas en reculant de plus en plus effray,
tandis que le marchand prenait deux fusils de munition dans la caisse
qu'il venait d'ouvrir, et que son fils y puisait une ou plusieurs
paires de pistolets et des carabines.

 la vue de ces armes, se sachant entour de cartouches, Gildas eut un
blouissement, devint d'une pleur extrme, s'appuya sur une table et
se dit:

--tonnante maison! o les ballots de toile sont des cartouches! les
glaces des fusils et des pistolets!...

--Mon bon Gildas,--lui dit affectueusement M. Lebrenn,--il n'y a aucun
danger  dballer ces armes et ces munitions. Voil tout ce que
j'attends de vous... Cela fait, vous pourrez, si bon vous semble,
descendre dans la cave ou monter au grenier, et y rester en sret
jusqu'aprs la bataille; car je dois vous en avertir, Gildas, il y
aura bataille au point du jour... Seulement, une fois dans la retraite
de votre choix, ne mettez le nez ni  la lucarne ni au soupirail
lorsque vous entendrez la fusillade... car souvent les balles
s'garent...

Ces mots de balles gares, de bataille, de fusillade, achevrent de
plonger Gildas dans une sorte de vertige trs-concevable; il ne
s'attendait pas  trouver le quartier Saint-Denis si belliqueux.
D'autres vnements vinrent redoubler les terreurs de Gildas... De
nouvelles rumeurs, d'abord lointaines, se rapprochrent et clatrent
enfin avec une telle furie, que Gildas, M. Lebrenn et son fils,
presque alarms, coururent  la porte de la boutique pour voir ce qui
se passait dans la rue.




CHAPITRE IX.

     Comment une charrete de cadavres, ayant travers la rue
     Saint-Denis, M. Lebrenn, son fils, Georges le menuisier, et leurs
     amis, levrent une formidable barricade.--De l'inconvnient
     d'aimer trop les montres d'or et la monnaie, dmontr par les
     raisonnements et par les actes du pre _Bribri_, du jeune
     _Flamche_ et d'un forgeron, aids de plusieurs autres scrupuleux
     proltaires.


Lorsque M. Lebrenn, son fils et Gildas, accoururent  la porte de la
boutique, attirs par le bruit et le tumulte croissant, la rue tait
dj encombre par la foule.

Les fentres s'ouvraient et se garnissaient de curieux. Soudain des
reflets rougetres vacillants clairrent la faade des maisons. Un
immense flot de peuple, toujours grossissant, accompagnait et
prcdait ces sinistres clarts. Les clameurs devenaient de plus en
plus terribles. On distinguait parfois, dominant le tumulte, les cris:

--Aux armes! vengeance!

 ces cris rpondaient des exclamations d'horreur. Des femmes,
attires aux croises par ces rumeurs, se rejetaient en arrire avec
pouvante, comme pour chapper  quelque effrayante vision...

Le marchand et son fils, le coeur serr, la sueur au front,
pressentant quelque horrible spectacle, se tenaient au seuil de leur
porte.

Enfin le funbre cortge parut  leurs yeux.

Une foule innombrable d'hommes en blouse, en habit bourgeois, en
uniforme de garde nationale, brandissant des fusils, des sabres, des
couteaux, des btons, prcdaient un camion de diligence lentement
tran par un cheval et entour d'hommes portant des torches.

Dans cette charrette tait entass un monceau de cadavres.

Un homme, d'une taille norme, coiff d'un berret carlate, nu jusqu'
la ceinture, la poitrine dchire par une blessure rcente, se tenait
debout sur le devant du camion, et secouait une torche enflamme.

On l'et pris pour le gnie de la vengeance et de l'insurrection.

 chaque mouvement de sa torche, il clairait de lueurs rouges ici des
ttes blanches de vieillards souilles de sang, l le buste d'une
femme, aux bras pendants et ballottants comme sa tte livide et
ensanglante, que voilaient  demi ses longs cheveux dnous.

De temps  autre l'homme au berret carlate secouait sa torche et
s'criait d'une voix tonnante:

--On massacre nos frres! Vengeance!... Aux barricades!... aux armes!

Et des milliers de voix, frmissantes d'indignation et de colre,
rptaient:

--Vengeance!... aux barricades!... aux armes!...

Et des milliers de bras, ceux-ci arms, ceux-l dsarms, se
dressaient vers le ciel sombre et orageux, comme pour le prendre 
tmoin de ces serments vengeurs.

Et la foule exaspre que recrutait ce funbre cortge allait toujours
grossissant. Il avait pass comme une sanglante vision devant le
marchand et son fils. Leur premire impression fut si douloureuse,
qu'ils ne purent trouver une parole; leurs yeux se remplirent de
larmes en apprenant que ce massacre de gens inoffensifs et dsarms
avait eu lieu sur le boulevard des Capucines.

 peine la voiture de cadavres eut-elle disparu, que M. Lebrenn saisit
une des barres de fer de la fermeture de son magasin, la brandit comme
un levier au-dessus de sa tte, et s'cria en s'adressant  la foule
indigne:

--Amis!... la royaut engage la bataille en massacrant nos frres...
Que leur sang retombe sur cette royaut maudite! que ce sang l'touffe
 jamais!... Assez de rois!... assez de tueurs de peuple!... Aux
barricades!... aux armes!... Vive la rpublique!...

Et le marchand, ainsi que son fils, soulevrent les premiers pavs.
Ces paroles, cet exemple, furent lectriques, et des cris mille fois
rpts rpondirent:

--Aux armes!... Aux barricades!...  bas les rois!...  bas les tueurs
de peuple!... Vive la rpublique!...

En un instant le peuple eut envahi les maisons voisines, demandant
partout des armes, et des leviers pour dpaver la rue. La premire
tranche ouverte, ceux qui ne possdaient ni barres de fer ou de bois,
arrachaient les pavs avec leurs mains et leurs ongles.

M. Lebrenn et son fils travaillaient avec ardeur  lever une
barricade  quelques pas de leur porte, lorsqu'ils furent rejoints par
Georges Duchne, l'ouvrier menuisier, accompagn d'une vingtaine
d'hommes arms, composant une demi-section de la socit secrte 
laquelle ils taient affilis, ainsi que le marchand.

Parmi ces nouveaux combattants se trouvaient les deux voituriers
d'armes et munitions apportes  la boutique dans la journe: l'un
tait un homme de lettres distingu, l'autre un savant minent, et
Dupont, le mcanicien.

Georges Duchne s'approcha de M. Lebrenn au moment o celui-ci,
cessant un instant de travailler  la barricade, distribuait,  la
porte de son magasin, les armes et les munitions  des hommes du
quartier sur lesquels il pouvait compter; tandis que Gildas, dont la
poltronnerie s'tait change en hrosme depuis l'apparition de la
sinistre charrete de cadavres, revenait de la cave avec plusieurs
paniers de vin, qu'il versait aux travailleurs de la barricade pour
les rconforter.

Georges, vtu de sa blouse, portait une carabine  la main et des
cartouches dans un mouchoir serr autour de ses reins. Il dit au
marchand:

--Je ne suis pas venu plus tt, monsieur Lebrenn, parce que nous avons
eu beaucoup de barricades  traverser; elles s'lvent de tous
cts... Je quitte Caussidire et Sobrier; ils s'apprtent  marcher
sur la Prfecture: Leserr, Lagrange, tienne Arago, doivent, au point
du jour, marcher sur les Tuileries et barricader la rue Richelieu; nos
autres amis se sont partag divers quartiers.

--Et les troupes, Georges?

--Plusieurs rgiments fraternisent avec la garde nationale et le
peuple aux cris de: Vive la rforme!  bas Louis-Philippe!... Mais la
garde municipale et deux ou trois rgiments de ligne et de cavalerie
se montrent hostiles au mouvement.

--Pauvres soldats!--reprit tristement le marchand;--eux, comme nous,
subissent cette fatalit terrible, qui arme les frres les uns contre
les autres... Enfin, cette lutte sera peut-tre la dernire... Et
votre grand-pre, Georges, l'avez-vous vu pour le rassurer?

--Oui, monsieur; je descends  l'instant de chez lui... Malgr son ge
et sa faiblesse, il voulait m'accompagner... Je l'ai dcid  rester
chez lui.

--Ma femme et ma fille sont l,--dit le marchand en montrant  Georges
les jalousies du premier tage,  travers lesquelles on voyait de la
lumire;--elles s'occupent  faire de la charpie pour les blesss...
On tablira une ambulance dans notre magasin.

Tout  coup, ces cris: _Au voleur! au voleur!_ retentirent vers le
milieu de la rue, et un homme fuyant  toutes jambes fut bientt
arrt par cinq ou six ouvriers en blouse et arms de fusils. Parmi
eux, l'on remarquait un chiffonnier  longue barbe grise, encore agile
et vigoureux; il tait vtu de haillons, et quoiqu'il portt un
mousqueton sous son bras, il gardait toujours sa hotte sur son dos.
L'un des premiers il avait arrt le fuyard, et le tenait au collet
d'une main ferme, pendant qu'une femme essouffle accourait, criant de
toutes ses forces:

--Au voleur!... au voleur!...

--Ce cadet-l vous a vol, la petite mre?--dit le chiffonnier  cette
femme.

--Oui, mon brave homme,--rpondit-elle.--J'tais sur le pas de ma
porte; cet homme me dit: Le peuple se soulve, il nous faut des
armes.--Monsieur, je n'en ai pas, lui ai-je rpondu.--Alors il m'a
repousse, est entr malgr moi dans ma boutique en disant:--Eh bien!
s'il n'y a pas d'armes, je veux de l'argent pour en acheter.--En
disant cela, il a ouvert mon comptoir, a pris trente-deux francs qui
s'y trouvaient avec une montre d'or. J'ai voulu l'arrter, il a tir
un couteau-poignard... heureusement j'ai par le coup avec ma main...
Tenez, voyez comme elle saigne... J'ai redoubl mes cris, et il s'est
enfui...

L'accus tait un homme bien vtu, mais d'une figure ignoble; le vice
endurci avait laiss sur ses traits fltrits son empreinte
ineffaable.

--Ce n'est pas vrai! je n'ai pas vol!--s'cria-t-il d'une voix
enroue, en se dbattant pour viter d'tre fouill--Laissez-moi... Et
d'ailleurs, est-ce que a vous regarde?

--Un peu que a nous regarde, mon cadet!--reprit le chiffonnier en le
retenant.--Tu as donn un coup de poignard  cette pauvre dame aprs
l'avoir vole au nom du peuple... Minute... faut s'expliquer.

--Voil dj la montre,--dit un ouvrier aprs avoir fouill le voleur.

--La reconnatriez-vous, madame?

--Je crois bien, monsieur; elle est ancienne et trs-grosse.

--C'est bien a,--dit l'ouvrier.--Tenez, la voici.

--Et dans son gilet,--dit un autre en continuant de fouiller le
voleur,--six pices cent sous et une pice de quarante sous.

--Mes trente-deux francs!--s'cria la marchande.--Merci, mes bon
messieurs, merci...

--Ah a! maintenant, mon cadet!  nous autres,--reprit le
chiffonnier.--Tu as vol et voulu assassiner au nom du peuple, toi,
hein?

--Ah a, voyons, les amis, sommes-nous, oui ou non, en
rvolution?--rpondit le voleur d'une voix enroue en riant d'un air
cynique.--Alors, crvons les comptoirs!!

--C'est a que tu appelles la rvolution, toi?--dit le
chiffonnier--Crever les comptoirs?...

--Tiens...

--Tu crois donc que le peuple s'insurge pour voler... brigand que tu
es?...

--Pourquoi donc alors que vous vous insurgez, tas de feignants? C'est
peut-tre pour l'honneur?--rpondit le voleur avec audace.

Le groupe d'hommes arms (moins le chiffonnier) qui entouraient le
voleur se consultrent un moment  voix basse. L'un d'eux, avisant une
boutique d'picier  demi ouverte, s'y rendit; deux autres se
dtachrent du groupe en disant:

--Il faut en parler  monsieur Lebrenn et lui demander son avis.

Un autre enfin dit quelques mots  l'oreille du chiffonnier, qui
rpondit:

--J'en suis... C'est juste... Faudrait a pour l'exemple... Mais, en
attendant, envoyez-moi _Flamche_ pour m'aider  garder ce mauvais
Parisien-l.

--Eh! Flamche!--dit une voix,--viens aider le pre _Bribri_  garder
le voleur!

Flamche accourut. C'tait le type du gamin de Paris: hve, frle,
tiol par la misre, cet enfant, d'une figure intelligente et hardie,
avait seize ans; il n'en paraissait pas douze. Il portait un mauvais
pantalon garance trou, des savates, un bourgeron bleu presque en
lambeaux, et tait arm d'un pistolet d'aron. Il arriva en gambadant.

--Flamche!--dit le chiffonnier,--ton pistolet est-il charg?

--Oui, pre Bribri; deux billes, trois clous et un osselet... J'ai
fourr dedans tout mon saint frusquin.

--a suffit pour rgaler _mossieu_, s'il bouge... Attention, Flamche!
le doigt sur la dtente... et le canon dans le gilet de _mossieu_...

--a y est, pre Bribri.

Et Flamche introduisit dlicatement le canon de son pistolet entre la
chemise et la peau du voleur. Le voleur, voulant regimber, Flamche
ajouta:

--Gigottez pas... gigottez pas... vous ferez partir _Azor_.

--Flamche veut dire le chien de son pistolet,--ajouta le pre Bribri,
en manire de traduction.

--Mais, farceurs que vous tes!--s'cria le voleur en ne bougeant
plus, mais commenant de trembler, quoiqu'il tcht de
rire,--qu'est-ce que vous voulez donc me faire? Voyons, a
finira-t-il? Assez blagu comme a...

--Minute, cadet! reprit le chiffonnier.--Causons un brin... Tu m'as
demand pourquoi nous nous insurgions... Je vas te le dire, moi...
D'abord, a n'est pas pour crever des comptoirs et piller les
boutiques... Merci!... La boutique est au marchand, comme mon
mannequin est  moi... Chacun son ngoce et ses objets... Nous nous
insurgeons, mon cadet, parce que a nous embte de voir les vieux
comme moi crever de faim au coin des bornes, comme de vieux chiens
perdus, quand les forces nous manquent... Nous nous insurgeons, mon
cadet, parce que a nous embte de nous dire que sur cent pauvres
filles qui raccrochent le soir sur les trottoirs, il y en a
quatre-vingt-quinze que la misre a rduites l... Nous nous
insurgeons, mon cadet, parce que a nous embte de voir des milliers
de _voyous_ comme Flamche, enfants du pav de Paris, sans feu ni
lieu, sans pre ni mre, abandonns  la grce du diable, et exposs 
devenir un jour ou l'autre, faute d'un morceau de pain, des voleurs et
des assassins comme toi, mon cadet!...

--Ayez pas peur, pre Bribri,--reprit Flamche.--Ayez pas peur... J'ai
pas besoin de voler; je vous aide, vous et les autres ngociants en
vieilles loques,  dcharger vos mannequins et  trayer vos
pluchures; je me paye les meilleures, que ces _aristos_ de chiens ont
laisses... je fais mon trou dans vos tas de chiffons, et j'y dors
comme un _Philippe_... Ayez donc pas peur, pre Bribri! j'ai pas
besoin de voler... Moi, si je m'insurge, non d'un nom! c'est que a
m'embte  la fin... de ne pouvoir pas pcher de poissons rouges dans
le grand bassin des Tuileries... Et j'en veux pcher  mort, si nous
sommes vainqueurs... Chacun son ide... Vive la rforme!...  bas
Louis-Philippe!...

Puis, s'adressant au voleur, qui, voyant revenir les cinq ou six
ouvriers arms, faisait un mouvement pour s'chapper:

--Bougez pas, =mossieu=! ou je lche Azor.

Et il appuya de nouveau son doigt sur la dtente du pistolet.

--Mais qu'est-ce que vous voulez donc faire de moi?--s'cria le voleur
en blmissant  la vue des trois ouvriers qui apprtaient leurs armes,
tandis qu'un autre, sortant de chez l'picier o il tait entr,
apportait un criteau sur papier gris, frachement trac, au moyen
d'un pinceau tremp dans du cirage.

Un sinistre pressentiment agita le voleur, il s'cria en se dbattant:

--Vous dites que j'ai vol?... Alors, conduisez-moi chez le
commissaire...

--Pas moyen... le commissaire marie sa fille,--dit le pre Bribri.--Il
est  la noce.

--Il a mal aux quenottes,--ajouta Flamche;--il est chez le dentiste.

--Amenez le voleur prs du bec de gaz,--dit une voix.

--Je vous dis que je veux aller chez le commissaire!--rpta ce
misrable en se dbattant, et il se mit  hurler:

--Au secours!... au secours!

--Si tu sais lire, lis cela...--dit un ouvrier en mettant un criteau
sous les yeux du voleur.--Si tu ne sais pas lire, il y a l crit:

     FUSILL COMME VOLEUR!

--Fusill!--murmura l'homme en devenant livide.--Fusill! Grce!... Au
secours!...  l'assassin!...  la garde!...  l'assassin!

--Il faut un exemple pour tes pareils, mon cadet, afin qu'ils ne
dshonorent pas l'insurrection du peuple!--dit le pre Bribri.

--Allons,  genoux, canaille!--dit au voleur un forgeron qui portait
encore son tablier de cuir.--Et vous autres, les amis, apprtez vos
armes!...  genoux donc!--rpta-t-il au voleur en le jetant sur le
pav.

Le misrable tomba  genoux, si dfaillant, si ananti par
l'pouvante, qu'affaiss sur lui-mme, il ne put qu'tendre les mains
en avant, et murmurer d'une voix teinte:

--Oh! grce!... Pas la mort!...

--Tu as peur!--dit le chiffonnier.--Attends, je vas te bander les
yeux...

Et dtachant son mannequin de dessus ses paules, le pre Bribri en
couvrit presque entirement le condamn agenouill, ramass sur
lui-mme, et se recula prestement.

Trois coups de fusil partirent...

La justice populaire tait faite...

Quelques instants aprs, attach par-dessous les paules au support du
bec de gaz, le corps du bandit se balanait au vent de la nuit,
portant cet criteau attach  ses habits:

     FUSILL COMME VOLEUR!




CHAPITRE X.

     Comment M. Lebrenn, son fils, Georges le menuisier, et leurs
     amis, dfendirent leur barricade.--Ce que venait faire Pradeline
     dans cette bagarre et ce qu'il lui advint.--Oraison funbre de
     Flamche par le pre Bribri.--Comment le grand-pre _la Nourrice_
     fut amen  jeter son bonnet de coton sur la troupe du haut de sa
     mansarde.--Entretien philosophique du pre Bribri, qui avait une
     jambe casse, et d'un garde municipal ayant les reins
     briss.--Comment celui-ci trouva que le pre Bribri avait de bien
     bon tabac dans sa tabatire.--Dernire improvisation de Pradeline
     sur l'air de _la Rifla_.--Comment, ensuite d'une charge de
     cavalerie, le colonel de Plouernel fit un cadeau  M. Lebrenn au
     moment o la Rpublique tait proclame  l'Htel de ville.


Peu de temps aprs l'excution du voleur, le jour commena de poindre.

Soudain, des hommes placs en claireurs aux angles des rues
avoisinant la barricade qui s'levait presque  la hauteur des
croises de l'appartement de M. Lebrenn, se replirent en criant: Aux
armes! aprs avoir tir leur coup de fusil.

Aussitt on entendit des tambours, muets jusqu'alors, battre la
charge, et deux compagnies de garde municipale, dbouchant par la rue
latrale, s'avancrent rsolument pour enlever la barricade. En un
instant elle fut intrieurement garnie de combattants.

M. Lebrenn, son fils, Georges Duchne et leurs amis se postrent et
armrent leurs fusils.

Le pre Bribri, grand amateur de tabac, prvoyant qu'il n'aurait gure
le loisir de priser, puisa une dernire fois dans sa tabatire, saisit
son mousqueton et s'agenouilla derrire une sorte de meurtrire
mnage entre plusieurs pavs, tandis que Flamche, son pistolet  la
main, grimpait comme un chat pour atteindre la crte de la barricade.

--Veux-tu descendre, galopin? et ne pas montrer ton nez!--lui dit le
chiffonnier en le tirant par une jambe.--Tu vas te faire poivrer.

--Ayez donc pas peur, pre Bribri,--rpondit Flamche en gigottant et
parvenant  se dbarrasser de l'treinte du vieillard.--C'est
gratis... Je veux me payer une premire de face... et bien voir...

Et se dressant  mi-corps au-dessus de la barricade, Flamche tira la
langue  la garde municipale, qui s'avanait toujours.

M. Lebrenn, se retournant, dit aux combattants qui l'entouraient:

--Ces soldats sont des frres, aprs tout; tchons une dernire fois
d'viter l'effusion du sang.

--Vous avez raison... Essayez toujours, monsieur Lebrenn,--dit le
forgeron aux bras nus, en frappant avec l'ongle sur la pierre de son
fusil;--mais ce sera peine perdue... Vous allez voir...

Le marchand monta jusqu'au fate des pavs amoncels; l, appuy d'une
main sur son fusil, et de l'autre main agitant son mouchoir, il fit
signe aux soldats qu'il voulait parlementer.

Les tambours de la troupe cessrent de battre la charge, et firent un
roulement, que suivit un grand silence.

 l'une des fentres du premier tage de la maison du marchand, sa
femme, sa fille,  demi caches par la jalousie, qu'elles soulevaient
un peu, se tenaient cte  cte, ples, mais calmes et rsolues. Elles
ne quittaient pas des yeux M. Lebrenn, parlant alors aux soldats, et
son fils, qui, son fusil  la main, avait bientt gravi la barricade,
afin de pouvoir, au besoin, couvrir son pre de son corps. Georges
Duchne allait les rejoindre, lorsqu'il se sentit vivement tir par sa
blouse.

Il se retourna et vit Pradeline, les joues animes et toute haletante
d'une course prcipite.

Les dfenseurs de la barricade regardant la jeune fille avec surprise,
lui avaient dit, tandis qu'elle tchait de se frayer un passage parmi
eux pour arriver jusqu' Georges:

--Ne restez pas l, mon enfant, c'est trop dangereux.

--Vous, ici!--s'cria Georges, stupfait  l'aspect de Pradeline.

--Georges! coutez-moi!--lui rpondit-elle d'une voix
suppliante--Hier, je suis alle chez vous deux fois dans la journe,
sans pouvoir vous trouver... Je vous ai crit que je reviendrais ce
matin... J'ai travers pour cela plusieurs barricades, et...

--Retirez-vous!--s'cria Georges alarm pour elle.--Vous allez vous
faire tuer... Votre place n'est pas ici...

--Georges! je viens vous rendre un service... Je...

Pradeline ne put achever. M. Lebrenn, qui avait en vain parlement
avec un capitaine de la garde municipale, se retourna et s'cria:

--Ils veulent la guerre!... Eh bien! la guerre!... Attendez leur
feu... et alors ripostez...

La garde municipale tira; les insurgs ripostrent, et bientt un
nuage de fume plana sur la barricade. On tira des fentres voisines,
on tira des soupiraux de caves; on put mme voir  la croise de sa
mansarde le vieux grand-pre de Georges Duchne effectuer, faute
d'armes et de munitions, une espce de dmnagement  grande vole sur
les municipaux assaillant la barricade, o se battait le petit-fils du
vieillard: ustensiles de mnage et de cuisine, tables, chaises, tout
ce qui put enfin passer  travers la fentre, tait jet par le
bonhomme avec une fureur presque comique; car,  bout de projectiles,
il finit par jeter, de dsespoir, son bonnet de coton sur les troupes;
puis, regardant autour de lui, dsol de n'avoir plus de munitions, il
poussa un cri de triomphe, et commena d'arracher toutes les ardoises
de la toiture qui se trouvaient  sa porte, et de les lancer  tour
de bras sur les soldats.

L'attaque tait chaudement engage: les municipaux, aprs avoir
ripost par des feux de peloton, s'lancrent intrpidement  la
baonnette.

 travers la vapeur blanchtre condense sur le fate de la barricade,
se dessinaient plusieurs groupes: dans l'un, M. Lebrenn, aprs avoir
dcharg son fusil, s'en servait comme d'une massue pour repousser les
assaillants; son fils et Georges, attachs  ses pas, le secondaient
vigoureusement. De temps  autre, tout en combattant, le pre et le
fils jetaient un regard rapide sur la jalousie  demi baisse, et ces
mots parvenaient parfois  leur oreille:

--Courage! Marik!...--criait madame Lebrenn.--Courage! mon fils!...

--Courage! pre!...--criait Vellda.--Courage! frre!...

Une balle gare fit voler en clats une des lames fragiles de la
jalousie derrire laquelle se trouvaient les deux femmes
hroques..... Les deux vraies Gauloises, comme disait M. Lebrenn, ne
sourcillrent pas, elles restrent  porte de voir le marchand et son
fils.

Il y eut un moment o, aprs avoir vaillamment lutt corps  corps
avec un capitaine, M. Lebrenn, venant de le renverser, se redressa,
chancelant encore sur les pavs branls; soudain un soldat, debout
sur la crte de la barricade, et dominant le marchand de toute sa
hauteur, leva son fusil la pointe de la baonnette en bas; il allait
transpercer le marchand, lorsque Georges, se jetant au devant du coup,
le reut  travers le bras, et tomba. Le soldat allait redoubler,
lorsqu'il fut saisi aux jambes par deux petites mains, qui se
cramponnrent  lui avec la force convulsive du dsespoir... il perdit
l'quilibre et roula, la tte en avant, de l'autre ct de la
barricade.

Georges devait la vie  Pradeline: brave comme un lion, les cheveux en
dsordre, la joue enflamme, elle tait, durant le combat, parvenue 
se rapprocher de Georges. Mais, au moment o elle venait de le sauver,
une balle, en ricochant, frappa la jeune fille au ct. Elle tomba sur
les genoux... en s'vanouissant son dernier regard chercha Georges,
qui ne se doutait pas du dvouement de la pauvre crature[17].

[Note 17: Ces traits de courage, dignes de nos mres, sont
justifis par la mort hroque de deux belles jeunes filles de
dix-huit ans, qui, coiffes en cheveux, les bras nus, se tenaient
debout sur une barricade, voisine de la rue Saint-Denis, au mois de
juin 1848.]

Le pre Bribri, voyant la jeune fille blesse, dposa son mousqueton,
courut  elle et la souleva. Il cherchait des yeux o la mettre 
l'abri, lorsqu'il aperut,  la porte du magasin de toile, madame
Lebrenn et sa fille. Elles venaient de descendre du premier tage, et
s'occupaient, avec Gildas et Jeanike, d'organiser une ambulance dans
la boutique.

Gildas commenait  s'habituer au feu. Il aida le pre Bribri 
transporter Pradeline mourante dans l'arrire-magasin, o madame
Lebrenn et sa fille lui donnrent les premiers soins.

Le chiffonnier sortait de la boutique, lorsqu'il vit rouler  ses
pieds un frle petit corps vtu d'un pantalon garance et d'un
bourgeron bleu en lambeaux, tremp de sang.

--Ah! pauvre Flamche!--s'cria le vieillard en courant auprs de
l'enfant, qu'il essaya de relever en lui disant:--Tu es bless?... a
ne sera rien... Courage...

--Je suis flamb, pre Bribri!...--rpondit l'enfant d'une voix
teinte.--C'est dommage... je n'irai pas... pcher de poissons rouges
dans le... bassin... des...

Et il expira.

Une grosse larme roula sur la barbe hrisse du chiffonnier.

--Pauvre petit b.....! il n'tait pas mchant,--dit le pre Bribri en
soupirant.--Il meurt comme il a vcu, sur le pav de Paris!

Telle fut la fin et l'oraison funbre de Flamche.

Au moment o le pauvre enfant trpassait, le grand-pre de Georges,
malgr sa faiblesse, descendait de chez lui, accourant  la barricade.
Du haut de sa fentre, ses munitions mobilires et immobilires
puises, il avait suivi les pripties du combat, et vu tomber son
petit-fils. Il le cherchait parmi les morts et les blesss, en
l'appelant d'une voix dchirante.

La rsistance des dfenseurs de la barricade fut si opinitre, que les
municipaux, aprs avoir perdu un grand nombre de soldats, durent se
replier en bon ordre.

Le feu avait cess depuis quelques instants, lorsqu'on entendit tirer
un coup de fusil dans une rue voisine, et retentir sur le pav le
galop de plusieurs chevaux.

On vit bientt paratre  revers de la barricade un colonel de
dragons, suivi de plusieurs cavaliers, le sabre au poing, comme leur
chef, et chargeant un groupe d'insurgs, qui tiraient en battant en
retraite et en courant.

C'tait le colonel de Plouernel; spar d'un escadron de son rgiment
par un mouvement populaire, il cherchait  s'ouvrir un passage vers le
boulevard, ne s'attendant pas  trouver la rue occupe  cet endroit
par l'insurrection.

Le combat, un moment suspendu, recommena. Les dfenseurs de la
barricade crurent d'abord que ce petit nombre de cavaliers formait
l'avant-garde d'un rgiment qui allait les prendre  revers et les
mettre entre deux feux si la garde municipale revenait  l'assaut.

Une dcharge gnrale accueillit les quinze ou vingt dragons commands
par le colonel de Plouernel; quelques cavaliers tombrent, lui-mme
fut atteint; mais, cdant  son intrpidit naturelle, il enfona ses
perons dans les flancs de son cheval, brandit son sabre et s'cria:

--Dragons! sabrez cette canaille!...

Le bond que fit le cheval du colonel fut norme; il atteignit la base
de la barricade; mais l, il trbucha sur les pavs roulants et
s'abattit.

M. de Plouernel, quoique bless, et  demi engag sous sa monture, se
dfendait encore avec un courage hroque; chacun des coups de sabre
qu'il assnait de son bras de fer faisait une blessure. Il allait
cependant succomber sous le nombre, lorsque, au pril de sa vie, M.
Lebrenn, aid de son fils et de Georges (quoique celui-ci ft bless),
se jeta entre le colonel et les assaillants exasprs par la lutte,
parvint  le retirer de dessous son cheval, et  le pousser dans
l'intrieur de la boutique.

--Amis! ces dragons sont isols, hors d'tat de nous rsister...
dsarmons-les... mais pas de carnage inutile... ce sont des frres!...

--Grce aux soldats... mais mort au colonel!--s'crirent les hommes
qui taient accourus chargs par les dragons.--Mort au colonel!...

--Oui! oui!--rptrent plusieurs voix.

--Non!--s'cria le marchand en barrant sa porte avec son fusil, tandis
que Georges se joignait  lui.--Non! non! pas de massacre aprs le
combat... pas de lchet!...

--Le colonel a tu mon frre d'un coup de pistolet  bout portant...
l-bas, au coin de la rue!--hurla un homme, les yeux sanglants,
l'cume aux lvres, en brandissant un sabre.-- mort, le colonel!...

--Oui! oui!  mort!...--crirent plusieurs voix menaantes.--
mort!...

--Non! vous ne tuerez pas un homme bless!--Vous ne voudrez pas
massacrer un homme dsarm!...

-- mort!--rptrent plusieurs voix.-- mort!...

Eh bien, entrez!--Voyons si vous aurez le coeur de dshonorer la cause
du peuple par un crime!

Et le marchand, quoique prt  s'opposer de nouveau  cette frocit,
laissa libre la porte qu'il avait jusque-l dfendue.

Les assaillants restrent immobiles, frapps des paroles de M.
Lebrenn.

Cependant, l'homme qui voulait venger son frre s'lana le sabre  la
main en poussant un cri farouche. Dj il touchait au seuil de la
porte, lorsque Georges, lui saisissant les mains, et les serrant entre
les siennes, l'arrta, et lui dit d'une voix profondment mue:

--Tu voudrais te venger par un assassinat? Non, frre... tu n'es pas
un assassin!

Et Georges Duchne, les larmes aux yeux, le pressa dans ses bras.

La voix, le geste, l'accent de la physionomie de Georges causrent une
telle vive impression  l'homme qui criait vengeance, qu'il baissa la
tte, jeta son sabre loin de lui; puis, se laissant tomber sur un tas
de pavs, il cacha sa figure entre ses deux mains, en murmurant 
travers ses sanglots touffs:

--Mon frre!... mon pauvre frre!...

       *       *       *       *       *

Le combat a cess depuis quelque temps. Le fils du marchand est all
aux informations; il a apport la nouvelle que le roi et la famille
royale sont en fuite, que les troupes fraternisent avec le peuple, que
la chambre des dputs est dissoute, et qu'un gouvernement provisoire
est tabli  l'Htel de ville.

La barricade de la rue Saint-Denis est cependant toujours
militairement garde. En cas de nouvelles alertes, des vedettes
avances ont t places.  et l gisent les morts des deux partis.

Les blesss appartenant soit  l'insurrection, soit  l'arme, ont t
transports dans plusieurs boutiques o sont tablies des ambulances,
ainsi que chez M. Lebrenn. Les soldats sont traits avec les mmes
soins que ceux qui les combattaient quelques heures auparavant. Les
femmes s'empressent autour d'eux; et s'il est quelque chose 
regretter, c'est l'excs de zle et la multitude des offres de
service.

Plusieurs gardes municipaux et un officier de dragons, qui
accompagnait le colonel de Plouernel, ayant t faits prisonniers, on
les a rpartis dans diverses maisons, d'o ils ont pu bientt sortir,
dguiss en bourgeois, et accompagns bras dessus, bras dessous, par
leurs adversaires du matin.

La boutique de M. Lebrenn est encombre de blesss: l'un est tendu
sur le comptoir, les autres sur des matelas jets  la hte sur le
plancher. Le marchand et sa famille aident plusieurs chirurgiens du
quartier  poser le premier appareil sur les blessures; Gildas
distribue de l'eau mlange de vin aux patients, dont la soif est
brlante. Parmi ces derniers, cte  cte, sur le mme matelas, se
trouvaient le pre Bribri et un sergent de la garde municipale, vieux
soldat  moustaches aussi grises que la barbe du chiffonnier.

Celui-ci, aprs avoir prononc l'oraison funbre de Flamche, avait
reu, lors de l'alerte cause par les dragons, une balle dans la
jambe. Le sergent avait reu, lui,  la premire attaque de la
barricade, une balle dans les reins.

--Cr coquin! que je souffre!--murmura le sergent.--Et quelle soif!...
le gosier me brle...

Le pre Bribri l'entendit, et voyant passer Gildas, tenant d'une main
une bouteille d'eau mlange de vin et de l'autre un panier de verres,
il s'cria comme s'il et t au cabaret:

--Garon! eh! garon!  boire  l'ancien, s'il vous plat... il a
soif.

Le sergent, surpris et touch de l'attention de son camarade de
matelas, lui dit:

--Merci, mon vieux; c'est pas de refus, car j'trangle.

Gildas,  l'appel du pre Bribri, avait rempli un de ses verres; il se
baissa et le tendit au soldat. Celui-ci essaya de se soulever, mais il
n'y put parvenir, et dit en retombant:

--Sacrebleu! je ne peux pas me tenir assis; j'ai les reins dmolis.

--Attendez, sergent,--dit le pre Bribri;--j'ai une patte avarie,
mais les reins et les bras sont encore solides. Je vas vous donner un
coup de main.

Le chiffonnier aida le soldat  se mettre sur son sant, et le
maintint de la sorte jusqu' ce qu'il et fini de boire; aprs quoi,
il l'aida  se recoucher.

--Merci et pardon de la peine, mon vieux,--dit le municipal.

-- votre service, sergent.

--Dites donc, mon vieux!

--Quoi, sergent?

--Savez-vous que c'est tout de mme une drle de chose?

--Laquelle, sergent?

--Enfin! de dire qu'il y a deux heures, nous nous fichions des coups
de fusil, et que maintenant nous nous faisons des politesses.

--Ne m'en parlez pas, sergent! C'est bte comme tout les coups de
fusil.

--D'autant plus qu'on ne s'en veut pas...

--Parbleu! que le diable me brle si je vous en voulais,  vous,
sergent!... Et pourtant, c'est peut-tre moi qui vous ait cass les
reins... De mme que, sans m'en vouloir pour deux liards, vous
m'auriez plant votre baonnette dans le ventre... D'o j'en reviens 
dire, sergent, que c'est bte de s'chiner les uns les autres quand on
ne s'en veut pas.

--C'est la pure vrit.

--Eh puis, enfin, est-ce que vous y teniez beaucoup 
Louis-Philippe... vous, sergent?

--Moi? je m'en moque pas mal!... Je tenais  avoir mon temps de
retraite pour m'en aller... Voil mon opinion. Et vous, l'ancien? la
vtre?...

--Moi, je suis pour la rpublique, qui assurera du travail et du pain
 ceux qui en manquent.

--Si c'est comme a, l'ancien, j'en serais assez de la rpublique; car
j'ai mon pauvre frre, charg de famille,  qui le chmage fait bien
du mal... Ah! c'est pour a que vous vous battiez, vous, l'ancien? Ma
foi, vous n'aviez pas tort...

--Et pourtant, c'est peut-tre vous qui m'avez dquill, farceur;
mais, sans reproche au moins!

--Que diable voulez-vous? Est-ce que nous savons jamais pourquoi nous
nous battons? La vieille habitude de l'exercice est l; on nous
commande feu... nous faisons feu, sans vouloir trop bien ajuster pour
la premire fois... vrai... Mais on riposte ferme... Dam... alors...
chacun pour sa peau...

--Tiens! je crois bien...

--On est pinc, ou l'on voit tomber un camarade; alors on se monte;
l'odeur de la poudre vous grise, et l'on finit par taper comme des
sourds...

--Une fois l, sergent, c'est si naturel!

--Mais, c'est gal, voyez-vous, mon ancien,  porte de fusil, a va
encore; mais une fois qu'on en vient  s'empoigner corps  corps,  la
baonnette, et que, se regardant le blanc des yeux, on se dit en
franais: _ toi,  moi_... tenez, on sent quelque chose qui vous
amollit les bras et les jambes, ce qu'on ne sent pas quand on tape sur
un vrai ennemi.

--C'est tout simple, sergent, parce que vous vous dites en vous-mme:
Voil des gaillards qui veulent la rforme, la rpublique... bon...
Quel mal me font-ils  moi? Eh puis, est-ce que je ne suis pas du
peuple comme eux? Est-ce que je n'ai pas des parents ou des amis dans
le peuple aussi?... Il y a donc cent  parier contre un que je devrais
tre de leur avis au lieu de les carnager...

--C'est si vrai, l'ancien, que je suis comme vous pour la
rpublique... si elle peut donner du pain et du travail  mon pauvre
frre, qui en manque.

--C'est ce qui revient  dire, sergent, qu'il n'y a rien de plus bte
que de s'esquinter les uns les autres, sans s'tre au moins dit le
pourquoi de la chose.

Et le pre Bribri, tirant de sa poche sa vieille petite tabatire de
bois blanc, dit  son compagnon:

--Sergent, en usez-vous?

--Ma foi, a n'est pas de refus, l'ancien; a me dgagera un peu la
cervelle.

--Dites donc, sergent,--dit en riant le pre Bribri;--est-ce que vous
seriez enrhum du cerveau? Vous savez la chanson:

    Il y avait une fois cinq  six gendarmes
        Qui avaient des bons rhumes de cerveau...

--Ah! vieux farceur!--dit le municipal en donnant une tape amicale sur
l'paule de son camarade de matelas, et riant de la plaisanterie;
puis, ayant savour son tabac en connaisseur, il ajouta:

--Fichtre! c'est du fameux!

--coutez donc, sergent,--dit le pre Bribri en prisant  son
tour,--c'est mon luxe. Je le prends  la _Civette_, rien que a!

--C'est aussi l que ma femme se fournit.

--Ah! vous tes mari, sergent? Diable! votre pauvre pouse va tre
firement inquite!

--Oui, car c'est une brave femme! Et si ma blessure n'est pas
mortelle, il faudra, l'ancien, que vous veniez d'amiti manger la
soupe chez nous. Eh! eh!... nous parlerons de la barricade de la rue
Saint-Denis en cassant une crote.

--Vous tes bien honnte, sergent; c'est pas de refus. Et comme je
n'ai pas de mnage, il faudra qu'en retour votre pouse et vous veniez
manger avec moi une gibelotte  la barrire.

--C'est dit, mon ancien.

Au moment o le _civil_ et le _militaire_ faisaient entre eux cet
change de courtoisie, M. Lebrenn, ple, et les larmes aux yeux,
sortit de l'arrire-magasin, dont la porte tait reste ferme
jusque-l, et dit  sa femme, toujours occupe  soigner les blesss:

--Ma chre amie, veux-tu venir un instant?

Madame Lebrenn rejoignit son mari, et la porte de l'arrire-magasin se
referma sur eux. Un triste spectacle s'offrit aux yeux de la femme du
marchand.

Pradeline tait tendue sur un canap, ple et mourante. Georges
Duchne, le bras en charpe, se tenait agenouill auprs de la jeune
fille, lui prsentant une tasse remplie de breuvage.

 la vue de madame Lebrenn, la pauvre crature tcha de sourire,
rassembla ses forces, et dit d'une voix dfaillante et entrecoupe:

--Madame... j'ai voulu vous voir... avant de mourir... pour vous
dire... la vrit sur Georges. J'tais orpheline, ouvrire fleuriste;
j'avais eu bien de la peine... bien de la misre... mais j'tais
reste honnte. Je dois dire, pour ne pas m'en faire trop accroire,
que je n'avais jamais t tente,--ajouta-t-elle avec un sourire amer;
puis elle reprit:--J'ai rencontr Georges  son retour de l'arme...
je suis devenue amoureuse de lui... Je l'ai aim... oh! bien aim...
allez!... c'est le seul... peut-tre est-ce parce qu'il n'a jamais t
mon amant... je l'aimais sans doute plus qu'il ne m'aimait; il valait
mieux que moi..... c'est par bon coeur qu'il m'a offert de nous
marier..... Malheureusement, une amie m'a perdue; elle avait t,
comme moi, ouvrire... et par misre, elle s'tait vendue!... Je l'ai
revue riche, brillante... elle m'a engage  faire comme elle... la
tte m'a tourn... j'ai oubli Georges.... pas longtemps,
pourtant..... mais pour rien au monde, je n'aurais os reparatre
devant lui... Quelquefois, cependant, je venais dans cette rue,
tchant de l'apercevoir... Je l'ai vu plus d'une fois travailler dans
votre magasin, madame... et parler  votre fille, que j'ai trouve
belle... oh! belle comme le jour!... Un pressentiment m'a dit que
Georges devait l'aimer... Je l'ai pi; plus d'une fois dans ces
derniers temps, je l'ai aperu le matin  sa fentre, regardant vos
croises... Hier matin... j'tais chez _quelqu'un_...

Et une faible rougeur de honte colora un instant les joues livides de
la jeune fille; elle baissa les yeux, et reprit d'une voix de plus en
plus affaiblie.

--L, par hasard... j'ai appris que _cette personne_... trouvait votre
fille... trs-belle... et comme cette personne... ne recule devant
rien, cela m'a fait peur pour votre fille et pour Georges... J'ai
voulu le prvenir hier... il n'tait pas chez lui; je lui ai crit...
pour lui demander  le voir, sans lui expliquer pourquoi... Ce
matin... je suis sortie de chez moi... sans savoir... qu'il y avait...
des barricades... et.....

La jeune fille ne put achever, sa tte se renversa en arrire; elle
porta machinalement les deux mains  son sein, o elle avait reu la
blessure, poussa un soupir douloureux et balbutia quelques paroles
inintelligibles, pendant que M. et madame Lebrenn pleuraient
silencieusement.

--Josphine,--lui dit Georges,--souffrez-vous davantage?--Et il ajouta
en portant la main  ses yeux:--Cette blessure... mortelle... c'est en
voulant me sauver qu'elle l'a reue.

--Georges,--dit la jeune fille d'une voix faible et d'un air
gar,--Georges, vous ne savez pas...

Et elle tcha de rire.

Ce rire dans l'agonie tait navrant.

--Pauvre enfant! revenez  vous,--dit madame Lebrenn.

--Je m'appelle _Pradeline_,--rpondit la malheureuse crature en
dlire.--Oui... parce que je chante toujours.

--L'infortune!--dit M. Lebrenn,--elle dlire!

--Georges...--reprit-elle dans un complet garement,--coutez mes
chansons...

Et d'une voix expirante elle improvisa sur son air favori:

    Je sens dj la mort...
    Allons... si c'est mon sort...
    Ah! c'est pourtant bientt.
    Que de... mourir...

Elle n'acheva pas; ses bras se raidirent, sa tte se pencha sur son
paule.

Elle tait morte...

Gildas,  cet instant, entr'ouvrit la porte qui communiquait  un
escalier montant au premier tage, et dit au marchand:

--Monsieur, le colonel qui est l-haut demande  vous parler tout de
suite.

La nuit tait venue.

Le marchand se rendit dans sa chambre  coucher, o le colonel avait
t conduit par mesure de prudence.

M. de Plouernel avait reu deux blessures lgres et de fortes
contusions. Pour faciliter le premier pansement appliqu  ses plaies,
il s'tait dpouill de son uniforme.

M. Lebrenn trouva son hte debout, ple et sombre.

--Monsieur,--dit-il,--mes blessures ne sont pas assez graves pour
m'empcher de quitter votre maison. Je n'oublierai jamais votre
gnreuse conduite envers moi, conduite doublement louable, aprs ce
qui s'est pass hier entre nous. Mon seul dsir est de pouvoir
m'acquitter un jour... Cela me sera difficile, monsieur, car nous
sommes vaincus, et vous tes vainqueurs... J'tais aveugle sur la
situation des esprits; cette rvolution soudaine m'claire... Le jour
de l'avnement du peuple est arriv... Nous avons eu notre temps,
comme vous me le disiez hier. Monsieur, votre tour est venu.

--Je le crois, monsieur... Maintenant, laissez-moi vous donner un
conseil... Il ne serait pas prudent  vous de sortir en uniforme...
L'effervescence populaire n'est pas encore calme... Je vais vous
donner un paletot et un chapeau rond;  l'aide de ce dguisement, et
dans la compagnie d'un de mes amis, vous pourrez sans encombre
regagner votre demeure.

--Monsieur! vous n'y songez pas... Me dguiser... ce serait une
lchet!...

--De grce, monsieur! pas de susceptibilit exagre; n'avez-vous pas
conscience de vous tre intrpidement battu jusqu' la fin?

--Oui... mais dsarm... dsarm par des...

Puis, s'interrompant, il tendit la main au marchand et lui dit:

--Pardon, monsieur... je m'oublie, et je suis vaincu... Soit, je
suivrai votre conseil; je prendrai un dguisement, sans croire
commettre une lchet. Un homme dont la conduite est aussi digne que
la vtre doit tre bon juge en matire d'honneur.

En un instant M. de Plouernel fut vtu en bourgeois, grce aux habits
que lui prta le marchand.

Le colonel, montrant alors son casque bossu plac  ct de son
uniforme  demi dchir pendant la lutte, dit  M. Lebrenn:

--Monsieur, je vous en prie, gardez mon casque,  dfaut de mon sabre,
que j'aurais aim  vous laisser comme souvenir d'un soldat  qui vous
avez gnreusement sauv la vie.

--J'accepte, monsieur,--rpondit le marchand;--j'ajouterai ce casque 
deux autres souvenirs qui me viennent de votre famille.

--De ma famille!--s'cria M. de Plouernel stupfait.--De ma
famille!... Vous la connaissez?

--Hlas! monsieur...--rpondit le marchand d'un air pensif et
mlancolique,--ce n'est pas la premire fois que depuis des sicles un
Nroweg de Plouernel et un Lebrenn se sont rencontrs les armes  la
main.

--Que dites-vous, monsieur?--demanda le comte de plus en plus
surpris.--Je vous en prie! expliquez-vous...

Deux coups frapps  la porte interrompirent l'entretien de M. Lebrenn
et de son hte.

--Qui est l?--dit le marchand.

--Moi, pre.

--Entre, mon enfant.

--Pre,--dit vivement Sacrovir,--plusieurs amis sont en bas; ils
arrivent de l'Htel de ville. Ils vous attendent.

--Mon enfant,--reprit M. Lebrenn,--tu es connu comme moi dans la rue;
tu vas accompagner notre hte, en passant par le petit escalier qui
aboutit sous la porte cochre, afin de ne pas passer par la boutique.

--Oui, pre.

--Tu ne quitteras monsieur de Plouernel que lorsqu'il sera rentr chez
lui, et tout  fait en sret.

--Soyez tranquille, mon pre; je viens dj de traverser deux fois les
barricades... Je rponds de tout.

--Pardon, monsieur, si je vous quitte,--dit le marchand  M. de
Plouernel.--Mes amis m'attendent...

--Adieu, monsieur...--dit le colonel d'une voix pntre.--J'ignore ce
que l'avenir nous rserve; nous pouvons nous retrouver encore dans des
camps opposs; mais, je vous le jure, je ne pourrai dsormais vous
regarder comme un ennemi.

Et M. de Plouernel suivit le fils du marchand.

M. Lebrenn, rest seul, contempla le casque du colonel pendant un
instant, et se dit:

--Ah! il est vraiment des fatalits tranges!...

Et prenant le casque, il alla le dposer dans cette pice mystrieuse
qui excitait si vivement la curiosit de Gildas.

M. Lebrenn vint ensuite rejoindre ses amis, qui lui apprirent que l'on
ne doutait plus que la rpublique ne ft proclame par le gouvernement
provisoire runi  l'Htel de ville.




CHAPITRE XI.

     Comment la famille du marchand de toile, Georges Duchne et son
     grand-pre, assistrent  une imposante crmonie et  une
     touchante manifestation, aux cris de vive la rpublique!--Comment
     le numro _onze cent vingt_, forat au bagne de Rochefort, fut
     menac du bton par un argousin et eut un entretien avec un
     gnral de la rpublique, et ce qu'il en advint.--Ce que c'tait
     que ce gnral et ce forat.

     1848-1849.


Aprs la bataille, aprs la victoire, l'inauguration du triomphe
et la glorification des cendres des victimes!

Quelques jours aprs le renversement du trne de Louis-Philippe,
vers les dix heures du matin, la foule se pressait aux abords de
l'glise de la Madeleine, dont la faade disparaissait
entirement sous d'immenses draperies noires et argent. Au fronton
du monument on lisait ces mots:

     RPUBLIQUE FRANAISE. _Libert--galit--Fraternit._


Un peuple immense encombrait les boulevards, o s'levaient, depuis la
Bastille jusqu' la place de la Madeleine, deux rangs de hauts
trpieds funraires. Ce jour-l, on honorait les mnes des citoyens
morts en fvrier pour la dfense de la libert. Un double cordon de
garde nationale, commande en premier par le digne gnral _Courtais_,
et en second par un vieux soldat de la cause rpublicaine, le brave
_Guinard_, formait la haie.

La population, grave, recueillie, avait conscience de sa souverainet
nouvelle, conquise par le sang de ses frres.

Bientt le canon tonna, l'hymne patriotique de _la Marseillaise_
retentit. Les membres du gouvernement provisoire arrivaient; c'taient
les citoyens: _Dupont_ (de l'Eure), _Ledru-Rollin_, _Arago_, _Louis
Blanc_, _Albert_, _Flocon_, _Lamartine_, _Crmieux_, _Garnier-Pags_,
_Marrast_. Ils montrent lentement l'immense perron de l'glise: des
charpes tricolores, noues en sautoir, distinguaient seules les
citoyens chargs,  cette poque, des destines de la France.

 leur suite venaient, reniant la royaut si longtemps flatte par
eux, et acclamant la rpublique et la souverainet populaire, par le
seul fait de leur prsence  cette crmonie solennelle, les grands
corps de l'tat, la haute magistrature en robe rouge, les corps
savants, revtus de leur costume officiel, les marchaux, les gnraux
en grand uniforme; tous allaient prier des lvres, sinon du coeur,
pour la mmoire de ceux que la veille encore ils traitaient
d'meutiers, de factieux, avec une haine ddaigneuse et superbe.

Des cris passionns de: _Vive la rpublique!_ clatrent sur le
passage de ces dignitaires, dont la plupart, courtisans de tant de
rgimes, et,  cette heure, nophytes rpublicains, avaient blanchi au
service de la _couronne_, comme ils disaient. Ces cris austres
semblaient leur rappeler la solennit de leur adhsion.

Plus d'un homme en robe rouge ou en habit dor, le front encore moite
de la peur de la veille, souriait d'un air contraint; plus surpris que
touch de la contenance digne et calme de ce peuple hroque, de ce
peuple qui, par ses paroles, par ses actes, par ses privations, par la
protection dont il couvrait les personnes et les proprits en
l'absence de toute force publique organise, prouvait, en se montrant
si jaloux de ses devoirs, qu'il tait  la hauteur des droits
souverains qu'il venait de reconqurir.

Toutes les fentres des maisons situes sur la place de la Madeleine
taient garnies de spectateurs.  l'entresol d'une boutique occupe
par un des amis de M. Lebrenn, on voyait aux croises madame Lebrenn
et sa fille, toutes deux vtues de noir; M. Lebrenn, son fils, ainsi
que le pre Morin et son petit-fils, Georges, qui portait le bras en
charpe: tous deux faisaient ds lors, pour ainsi dire, partie de la
famille du marchand. La surveille de ce jour, M. et madame Lebrenn
avaient annonc  leur fille qu'ils consentaient  son mariage avec
Georges. Aussi lisait-on sur les beaux traits de Vellda l'expression
d'un bonheur profond, contenu par le caractre imposant de la
crmonie, qui excitait une pieuse motion dans la famille du
marchand.

Lorsque le cortge fut entr dans l'glise, et que _la Marseillaise_
eut cess de retentir, M. Lebrenn, dont les yeux taient humides,
s'cria avec enthousiasme:

--Oh! c'est un grand jour que celui-ci... c'est l'inauguration de
notre rpublique pure de tout excs, de toute proscription, de toute
souillure... Clmente comme la force et le bon droit, fraternelle
comme son symbole, sa premire pense a t de renverser l'chafaud
politique, cet chafaud que, vaincue, elle et arros du plus pur, du
plus glorieux de son sang. Voyez: loyale et gnreuse, elle appelle
maintenant  un pacte solennel d'oubli, de pardon, de concorde, jur
sur les cendres des derniers martyrs de nos liberts, ces magistrats,
ces gnraux, nagure encore implacables ennemis des rpublicains,
qu'ils frappaient par le glaive de la loi, par le glaive de l'arme...
Oh! c'est beau! c'est noble! tendre ainsi,  ses adversaires de la
veille, une main amie et dsarme!

--Mes enfants!--dit madame Lebrenn,--esprons... croyons que ces
martyrs de la libert, dont on honore aujourd'hui les cendres, seront
les dernires victimes de la royaut!

--Oui! car partout la libert s'veille!--s'cria Sacrovir Lebrenn
avec enthousiasme.--Rvolution  Vienne... rvolution  Milan...
rvolution  Berlin... Chaque jour apporte la nouvelle que la
commotion rpublicaine de la France a branl tous les trnes de
l'Europe!... La fin des rois est venue!

--Une arme sur le Rhin, une autre sur la frontire du Pimont pour
marcher  l'aide de nos frres d'Europe, s'ils ont besoin de notre
secours,--dit Georges Duchne,--et la rpublique fait le tour du
monde!... Alors, plus de guerre, n'est-ce pas, monsieur Lebrenn?...
Union! fraternit des peuples! paix gnrale! travail! industrie!
bonheur pour tous!... Plus d'insurrections, puisque la lutte pacifique
du suffrage universel va dsormais remplacer ces luttes fratricides
dans lesquelles tant de nos frres ont pri.

--Oh!--s'cria Vellda Lebrenn, qui des yeux avait suivi son fianc
tandis qu'il parlait,--que l'on est heureux de vivre dans un temps
comme celui-ci! Que de grandes et nobles choses nous verrons, n'est-ce
pas, mon pre?

--En douter, mes enfants! serait nier la marche, le progrs constant
de l'humanit!...--dit M. Lebrenn.--Et jamais l'humanit n'a recul...

--Que le bon Dieu vous entende, monsieur Lebrenn!--reprit le pre
Morin.--Et quoique bien vieux, j'aurai ma petite part de ce beau
spectacle... Aprs a, c'est tre trop gourmand aussi!--ajouta le
bonhomme d'un air naf et attendri en regardant la fille du
marchand.--Est-ce que j'ai encore quelque chose  dsirer, moi?
maintenant que je sais que cette bonne et belle demoiselle doit tre
la femme de mon petit-fils? Ne fait-il pas  cette heure partie d'une
famille de braves gens? la fille valant la mre... le fils valant le
pre... Dam!... quand on a vu cela, et qu'on est aussi vieux que
moi... l'on n'a plus rien  voir... on peut s'en aller... le coeur
content!...

--Vous en aller, bon pre?--dit madame Lebrenn en prenant une des
mains tremblantes du bonhomme.--Et ceux qui restent et qui vous
aiment?

--Et qui se sentiront doublement heureux,--ajouta Vellda en prenant
l'autre main du vieillard,--si vous tes tmoin de leur bonheur!

--Et qui tiennent  honorer longuement en vous, bon pre, le travail,
le courage et le grand coeur!--reprit Sacrovir avec un accent de
respectueuse dfrence, pendant que le vieillard, de plus en plus mu,
portait  ses yeux ses mains tremblantes et vnrables.

--Ah! vous croyez, monsieur Morin,--dit M. Lebrenn en souriant,--vous
croyez que vous n'tes pas aussi notre _bon grand-pre_  nous? vous
croyez que vous ne nous appartenez pas maintenant, aussi bien qu'
notre cher Georges? comme si nos affections n'taient pas les siennes,
et les siennes les ntres!

--Mon Dieu! mon Dieu!--reprit le vieillard, si dlicieusement mu que
ses larmes coulaient,--que voulez-vous que je vous rponde? C'est
trop... c'est trop... je ne peux que dire merci et pleurer. Georges,
toi qui sais parler, rponds pour moi, au moins!

--a vous est bien facile  dire, grand-pre,--reprit Georges non
moins mu que le vieillard.

--Mon pre!--dit vivement Sacrovir en s'avanant vers la fentre.

--Vois donc! vois donc!...

Et il ajouta avec exaltation:

--Oh! brave et gnreux peuple entre tous les peuples!...

 la voix du jeune homme tous coururent  la fentre.

Voici ce qu'ils virent sur le boulevard, laiss libre par
l'accomplissement de la crmonie funbre:

 la tte d'un long cortge d'ouvriers marchaient quatre des leurs,
portant sur leurs paules une sorte de pavois enruban, au milieu
duquel se voyait une petite caisse de bois blanc; venait ensuite un
drapeau sur lequel on lisait:

     _Vive la rpublique!_ _Libert--galit--Fraternit._ OFFRANDE 
     LA PATRIE.

Les passants s'arrtaient, saluaient, et criaient avec transport:

--Vive la rpublique!

--Ah! je les reconnais bien l!--s'cria le marchand les yeux mouills
de larmes.--Ce sont eux, eux, proltaires... eux qui ont dit ce mot
sublime: _Nous avons trois mois de misre au service de la
rpublique_... eux, pauvres, et les premiers frapps par la crise du
commerce. Et pourtant les voici les premiers  offrir  la patrie le
peu qu'ils possdent... la moiti de leur pain de demain, peut-tre...

--Et ceux-l, les dshrits, qui donnent un tel exemple aux riches,
aux heureux du jour... ceux-l, qui montrent tant de gnrosit, tant
de coeur, tant de rsignation, tant de patriotisme, ne sortiraient pas
enfin de leur servage?--s'cria madame Lebrenn.--Quoi! leur
intelligence, leur travail opinitre, seraient toujours striles pour
eux seuls! quoi! pour eux, toujours la famille serait une angoisse? le
prsent, une privation? l'avenir, une pouvante? la proprit un rve
sardonique? Non, non! Dieu est juste!... Ceux-l qui triomphent avec
tant de grandeur ont enfin gravi leur Calvaire! Le jour de la justice
est venu pour eux. Et je dis comme votre pre, mes enfants: C'est un
grand et beau jour que celui-ci! jour d'quit... de justice... pur de
toute vengeance!

--Et ces mots sacrs sont le symbole de la dlivrance des
travailleurs!--dit M. Lebrenn en montrant du geste cette inscription
attache au fronton du temple chrtien:

     _Libert--galit--Fraternit._

       *       *       *       *       *

C'est prs de dix-huit mois ensuite de cette journe si imposante par
cette crmonie religieuse, et si riche de splendides esprances
qu'elle donnait  la France... au monde!... que nous allons retrouver
M. Lebrenn et sa famille.

       *       *       *       *       *

Voil ce qui se passait au commencement du mois de septembre 1849 au
bagne de Rochefort.

L'heure du repas avait sonn: les forats mangeaient.

L'un de ces galriens, vtu, comme les autres, de la veste et du
bonnet rouge, portant au pied la _manille_, ou anneau de fer auquel se
rivait une lourde chane, tait assis sur une pierre et mordait son
morceau de pain noir d'un air pensif.

Ce forat tait M. Lebrenn.

Il avait t condamn aux travaux forcs par un conseil de guerre,
aprs l'insurrection de juin 1848.

Les traits du marchand avaient leur expression habituelle de fermet
sereine; seulement, sa figure, expose pendant ses durs travaux 
l'ardeur du soleil, tait devenue, pour ainsi dire, couleur de brique.

Un garde-chiourme, le sabre au ct, le bton  la main, aprs avoir
parcouru quelques groupes de condamns, s'arrta, comme s'il et
cherch quelqu'un des yeux, puis s'cria en agitant son bton dans la
direction de M. Lebrenn:

--Eh! l-bas!... _Numro onze cent vingt!_

Le marchand continua de manger son pain noir de fort bon apptit et ne
rpondit pas.

--_Numro onze cent vingt!_--cria de nouveau l'argousin.--Tu ne
m'entends donc pas, gredin?

Mme silence de la part de M. Lebrenn.

L'argousin, maugrant et irrit d'tre oblig de faire quelques pas de
plus, s'approcha rapidement du marchand, et le touchant du bout de son
bton, lui dit brutalement:

--Sacredieu! tu es donc sourd, toi, dis donc! animal?

Le visage de M. Lebrenn, lorsqu'il se sentit touch par le bton de
l'argousin, prit une expression terrible... Puis, domptant bientt ce
mouvement de colre et d'indignation, il rpondit avec calme:

--Que voulez-vous?

--Voil deux fois que je t'appelle... _Onze cent vingt!_ et tu ne me
rponds pas... Est-ce que tu crois me faire aller? Prends-y garde!...

--Allons, ne soyez par brutal,--rpondit M. Lebrenn en haussant les
paules.--Je ne vous ai pas rpondu parce que je n'ai pas encore perdu
l'habitude de m'entendre appeler par mon nom... et que j'oublie
toujours que je me nomme maintenant: _Onze cent vingt_.

--Assez de raisons!... Allons, en route chez le commissaire de marine.

--Pourquoi faire?

--a ne te regarde pas... Allons, marche, et plus vite.

--Je vous suis,--dit M. Lebrenn avec un calme imperturbable.

Aprs avoir travers une partie du port, l'argousin, suivi de _son
forat_, arriva  la porte des bureaux du commissaire charg de la
direction du bagne.

--Veux-tu prvenir monsieur le commissaire que je lui amne le _numro
onze cent vingt_?--dit le garde-chiourme  un de ses camarades servant
de planton.

Au bout de quelques instants, le planton revint, dit au marchand de le
suivre, lui fit traverser un long corridor; puis, ouvrant la porte
d'un cabinet richement meubl, il lui dit:

--Entrez l, et attendez...

--Comment!--dit M. Lebrenn fort surpris.--Vous me laissez seul?

--C'est l'ordre de monsieur le commissaire.

--Diable!--reprit M. Lebrenn en souriant;--c'est une marque de
confiance dont je suis trs-flatt.

Le planton referma la porte et sortit.

--Parbleu!--dit le marchand en avisant un excellent fauteuil,--voici
une bonne occasion de m'asseoir ailleurs que sur la pierre ou sur le
banc de la chiourme.

Puis il ajouta en se carrant sur les moelleux coussins:

--Dcidment, c'est toujours une chose trs-agrable qu'un bon
fauteuil.

 ce moment une porte s'ouvrit, M. Lebrenn vit entrer un homme de
haute taille, portant le petit uniforme de gnral de brigade, habit
bleu  paulettes d'or, pantalon garance.

 l'aspect de cet officier gnral, M. Lebrenn, saisi de surprise, se
renversa sur le dossier de son fauteuil et s'cria:

--Monsieur de Plouernel!...

--Qui n'a pas oubli la nuit du 23 fvrier, monsieur--rpondit le
gnral en s'avanant et tendant la main  M. Lebrenn. Celui-ci la
prit, tout en examinant par rflexion les deux toiles d'argent dont
taient ornes les paulettes d'or de M. de Plouernel. Alors il lui
dit avec un sourire de bonhomie narquoise:

--Vous tes devenu gnral au service de la rpublique, monsieur? et
moi, je suis au bagne!... Avouez-le... c'est piquant...

M. de Plouernel regardait le marchand avec stupeur; il s'attendait 
le trouver profondment abattu, ou dans une irritation violente; il le
voyait calme et souriant avec malice.

--Eh bien! monsieur,--reprit M. Lebrenn toujours assis, pendant que le
gnral, debout, le considrait avec un bahissement croissant,--eh
bien! monsieur, il y a tantt dix-huit mois, lors de cette soire dont
vous voulez bien vous rappeler, qui et dit que nous nous
retrouverions dans la position o nous sommes tous deux
aujourd'hui?...

--Tant de fermet d'me!--dit M. de Plouernel, forc de rendre hommage
 la vrit.--C'est de l'hrosme!

--Pas du tout, monsieur... c'est tout simplement de la conscience et
de la confiance...

--De la confiance?

--Oui... Je suis calme, parce que j'ai foi dans la cause  laquelle
j'ai vou ma vie... et que ma conscience ne me reproche rien.

--Et pourtant... vous tes ici, monsieur.

--Je plains l'erreur de mes juges...

--Vous... l'honneur mme! sous la livre de l'infamie!...

--Bah! cela ne dteint pas sur moi.

--Loin de votre femme... de vos enfants...

--Ils sont aussi souvent ici avec moi que moi avec eux... Les corps
sont enchans, spars; mais la pense se joue des chanes et de
l'espace.

Puis, s'interrompant, M. Lebrenn ajouta:

--Mais, monsieur, apprenez-moi donc par quel hasard je vous vois
ici... Le commissaire du bagne m'a fait demander... tait-ce seulement
pour me procurer l'honneur de recevoir votre visite?

--Vous me jugeriez mal, monsieur,--reprit le gnral,--si vous croyiez
qu'aprs vous avoir d la vie, je viens ici par un sentiment de
curiosit strile ou blessante...

--Je ne vous ferai pas cette injure, monsieur. Sans doute vous tes en
tourne d'inspection?

--Oui, monsieur.

--Vous aurez appris que j'tais ici au bagne, et vous venez peut-tre
m'offrir vos services?

--Mieux que cela, monsieur.

--Mieux que cela?... Expliquez-vous, je vous prie... Vous semblez
embarrass...

--En effet... je le suis... et beaucoup,--rpondit le gnral
visiblement dcontenanc par le sang-froid et l'aisance du
forat.--Les rvolutions amnent souvent des circonstances si
bizarres...

--Des circonstances bizarres?...

--Sans doute,--reprit le gnral;--celle o nous nous trouvons tous
deux aujourd'hui, par exemple.

--Oh! nous avons dj puis cette apparente bizarrerie du sort,
monsieur,--reprit le marchand en souriant.--Que sous la rpublique,
moi, vieux rpublicain, je sois aux galres, tandis que vous,
rpublicain... de date un peu plus rcente, vous soyez devenu
gnral... cela est en effet bizarre... nous en sommes convenus...
Mais ensuite?

--Mon embarras a une autre cause, monsieur.

--Laquelle?

--C'est que...--rpondit M. de Plouernel en hsitant.

--C'est que?...

--J'ai demand...

--Vous avez demand? quoi, monsieur?

--Et obtenu...

--Ma grce!... peut-tre!--s'cria M. Lebrenn.--C'est charmant!

Et il y avait une sorte de comique si amer dans ce trait de moeurs
politiques, que le marchand ne put s'empcher de rire.

--Oui, monsieur,--reprit le gnral,--j'ai demand, obtenu votre
grce... vous tes libre... J'ai tenu  honneur de venir moi-mme vous
apporter cette nouvelle.

--Un mot d'explication, monsieur,--reprit le marchand d'un ton digne
et srieux.--Je n'accepte pas de grce; mais, quoique tardive,
j'accepte une justice rparatrice...

--Que voulez-vous dire?

--Si lors de la fatale insurrection de juin j'avais partag l'opinion
de mes frres qui sont ici au bagne avec moi, je n'accepterais pas de
grce; aprs avoir agi comme eux, je resterais ici comme eux et avec
eux!...

--Mais cependant, monsieur... votre condamnation...

--Est inique, en deux mots, je vais vous le prouver...  l'poque de
la prise d'armes de juin, l'an pass, j'tais capitaine dans ma
lgion; je me rendis sans armes  l'appel fait  la garde nationale...
Et l, j'ai dclar haut, trs-haut... que c'est _sans armes_ que je
marcherais  la tte de ma compagnie, non pour engager une lutte
sanglante, mais dans l'espoir de ramener nos frres, qui, exasprs
par la misre, par un dplorable malentendu, et surtout par d'atroces
dceptions[18], ne devaient pourtant pas oublier que la souverainet
du peuple est inviolable, et que tant que le pouvoir qui la reprsente
n'a pas t lgalement accus, convaincu de trahison... se rvolter
contre ce pouvoir, l'attaquer par les armes au lieu de le renverser
par l'expression du suffrage universel, c'est se suicider, c'est
porter atteinte  sa propre souverainet... La moiti de ma compagnie
a partag mon avis, suivi mon exemple; et pendant que d'autres
citoyens nous accusaient de trahison, nous, tte nue, dsarms, les
mains fraternellement tendues, nous nous sommes avancs vers une
premire barricade; les fusils se sont relevs  notre approche... Des
mains amies serraient dj les ntres... notre voix tait coute...
Dj nos frres comprenaient que, si lgitimes que fussent leurs
griefs, une insurrection serait le triomphe momentan des ennemis de
la rpublique... lorsqu'une grle de balles pleut dans la barricade
derrire laquelle nous parlementions. Ignorant sans doute cette
circonstance, un bataillon de ligne attaquait cette position...
Surpris  l'improviste, les insurgs se dfendent en hros; la plupart
sont tus, un petit nombre fait prisonnier... Confondus avec eux,
ainsi que plusieurs hommes de ma compagnie, nous avons t pris et
considrs comme insurgs. Si je ne suis pas devenu fou d'horreur,
ainsi que plusieurs de mes amis, prisonniers comme moi dans le
souterrain des Tuileries pendant trois jours et trois nuits! si j'ai
conserv ma raison, c'est que j'tais par la pense avec ma femme et
mes enfants... Traduit devant le conseil de guerre, j'ai dit la
vrit; l'on ne m'a pas cru... Sans doute, quelques misrables haines
de quartier, quelques basses dlations de voisins avaient aggrav mon
dossier... J'ai t envoy ici... Vous le voyez, monsieur, l'on ne
m'accorde pas une grce; on me rend une justice tardive... Cela ne
m'empche pas de vous savoir gr des dmarches que vous avez faites
pour moi... Ainsi donc je suis libre?

[Note 18: Plus que personne nous avons dplor la funeste
insurrection de juin, le sang qu'elle a fait couler devant et derrire
les barricades; mais nous nous rvoltons aussi contre les abominables
calomnies dont on a poursuivi tous les insurgs indistinctement. Nous
en appelons entre autres au tmoignage du brave gnral Pir, qui,
dans une lettre adresse aux reprsentants du peuple, s'exprimait
ainsi:

Citoyens reprsentants, entr le premier  la baonnette, le 23 juin,
dans la barricade de la rue Nationale Saint-Martin, je me suis vu
quelques instants seul au milieu des insurgs anims d'une
exaspration indicible; nous combattions  outrance de part et
d'autre; ils pouvaient me tuer, ils ne l'ont pas fait! J'tais dans
les rangs de la garde nationale, en grande tenue d'officier gnral;
ils ont respect le vtran d'Austerlitz et de Waterloo! Le souvenir
de leur gnrosit ne s'effacera jamais de ma mmoire... Je les ai
combattus  mort, je les ai vus braves, Franais qu'ils sont. Encore
une fois, ils ont pargn ma vie, ils sont vaincus, malheureux je leur
dois le partage de mon pain... advienne que pourra!

    _Le lieutenant gnral_ =Pir=.

tait-ce  des pillards,  des cannibales que croyaient s'adresser le
prsident de l'Assemble Nationale et le gnral Cavaignac dans ces
proclamations?

    23 juin 1848.

    Ouvriers,

On vous trompe, on vous gare. Regardez quels sont les fauteurs de
l'meute:

Hier, _ils prenaient le drapeau des prtendants_, aujourd'hui _ils
exploitent la question des ateliers nationaux_: ils dnaturent les
actes et la pense de l'Assemble Nationale... _Le pain est suffisant
pour tous, il est assur pour tous_; la Constitution garantira 
jamais l'existence  tous; dposez donc vos armes, etc., etc.

    =Snard=, prsident de l'Assemble Nationale.

    25 juin 1848.

... On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent: ce sont
vos ennemis, les ntres, qui parlent ainsi. On vous a dit que vous
serez sacrifis de sang-froid! Venez  nous, venez _comme des frres_
repentants et soumis  la loi, et _les bras de la Rpublique sont
prts  vous recevoir_.

=Snard, Cavaignac.=

Enfin, nous citons, sans commentaire, ce passage du journal =l'Atelier=:

    Octobre 1848.

Trois mois se sont couls depuis les journes de juin, et maintenant
on peut juger avec plus de sang-froid la cause de ces effroyables
vnements; sans doute on y trouvera, comme toujours, des hommes qui
exploitent, au point de vue de leur ambition, les malheurs publics,
des hommes qui sacrifieraient le monde entier  leur esprit haineux et
goste; mais le vritable moteur, celui qui a mis le fusil  la main
de trente mille combattants, c'tait la dsolante misre qui ne
raisonne pas. Les pres de famille connaissent seuls, hlas! la
puissance de cette excitation.

coutez plutt celui-ci, que le Conseil de guerre vient de condamner
 dix ans de travaux forcs:

... J'avais couru pendant deux jours pour avoir du travail, je n'en
avais trouv nulle part... Je rentrai prs de ma femme malade; elle
tait dans son lit, sans chemise, sans camisole, avec un lambeau de
couverture autour d'elle! J'eus un instant la pense du suicide; mais
je la repoussai quand je vis  ct la petite figure toute rose de mon
enfant qui dormait profondment au milieu de cette affreuse misre. Ma
femme mourut, je restai seul avec mes deux enfants; c'tait deux jours
avant l'insurrection. Mon fils, me montrant le panier qu'il portait
habituellement pour aller  l'cole, et o on lui mettait sa petite
provision, me disait: _Papa, tu n'as donc rien mis dedans?_ Eh bien,
messieurs, voil pourquoi j'ai cout mes malheureux camarades...
J'avais souffert comme eux... quand ils vinrent me chercher, je cdai;
mais je leur dis: Je vous le jure, par la mmoire de ma pauvre sainte
mre: si nous sommes vaincus, je serai jet dans un cul de
basse-fosse; je ne me plaindrai pas, je ne vous reprocherai rien; =mais
si nous sommes vainqueurs, pas de vengeance, pardon  tous, car cette
guerre entre franais est horrible=. (Dposition de N. A. devant les
Conseils de guerre.)]

--Monsieur le commissaire de la marine va venir vous confirmer ce que
je vous annonce, monsieur. Vous pouvez sortir d'ici, aujourd'hui... 
l'heure mme.

--Eh bien, monsieur, puisque vous tes si parfaitement en cour...
rpublicaine,--reprit M. Lebrenn en souriant,--soyez assez obligeant
pour demander au commissaire une faveur qu'il me refuserait peut-tre.

--Je suis, monsieur, tout  votre service.

--Vous voyez cet anneau de fer que je porte  la jambe, et qui
soutient ma chane? Cet anneau de fer, je voudrais tre autoris 
l'emporter... en le payant, bien entendu.

--Comment!... cet anneau... Vous voudriez?...

--Simple manie de _collectionneur_, monsieur... Je possde dj
quelques petites curiosits historiques... entre autres, le casque
dont vous avez bien voulu me faire hommage il y a dix-huit mois... J'y
joindrai l'_anneau de fer_ du forat politique... Vous voyez,
monsieur, que pour moi et ma famille ce rapprochement dira bien des
choses...

--Rien de plus facile, je crois, monsieur, que de satisfaire votre
dsir. Tout  l'heure j'en ferai part au commissaire. Mais
permettez-moi une question, peut-tre indiscrte.

--Laquelle, monsieur?

--Je me rappelle qu'il y a dix-huit mois, et bien souvent depuis j'ai
song  cela, je me rappelle que, lorsque je vous ai pri de conserver
mon casque, en souvenir de votre gnreuse conduite envers moi, vous
m'avez rpondu...

--Que ce ne serait pas la seule chose provenant de votre famille que
je possdais dans ma collection? C'est la vrit.

--Vous m'avez aussi dit, je crois, monsieur, que les Nroweg de
Plouernel...

--S'taient quelquefois rencontrs, dans le courant des ges et des
vnements, avec plusieurs membres de mon obscure famille, esclave,
serve, vassale ou plbienne, reprit M. Lebrenn.

--Cela est encore vrai, monsieur.

--Et  quelle occasion? dans quelles circonstances? comment avez-vous
pu tre instruit de faits passs il y a tant de sicles?...

--Permettez-moi de garder ce secret, et excusez-moi d'avoir
inconsidrment veill chez vous, monsieur, une curiosit que je ne
peux satisfaire. Mais encore sous l'impression de cette journe de
guerre civile et de l'trange fatalit qui nous avait mis, vous et
moi, face  face... une allusion au pass m'est chappe... Je le
regrette; car, je vous le rpte, il est certains souvenirs de famille
qui ne doivent jamais sortir du foyer domestique.

--Je n'insisterai pas, monsieur,--dit M. de Plouernel.

Et aprs un instant d'hsitation il reprit:

--Un mot encore, monsieur... Encore une question indiscrte, sans
doute...

--J'coute, monsieur.

--Que pensez-vous de moi... en me voyant servir la rpublique?

--Une telle question, monsieur, appelle une rponse d'une entire
franchise.

--Vous ne pouvez m'en faire d'autre, monsieur, je le sais.

--Eh bien! vous ne croyez pas  la dure de la rpublique; vous pensez
vous servir utilement, pour l'avenir de votre parti, de l'autorit que
vous confie, ainsi qu' tant d'autres royalistes, un pouvoir
parjure... Vous esprez enfin,  un moment donn, user de votre
position dans l'arme pour favoriser le retour de _votre matre_,
ainsi que vous appelez, je crois, ce gros garon, le dernier des
Capets et des rois franks par droit de conqute... Le gouvernement de
monsieur Bonaparte met entre vos mains des armes contre la
rpublique... Vous les acceptez, c'est de bonne guerre,  votre point
de vue.

--Et au vtre?

--Au mien?

--Oui...

--Je ne ferais pas cela, monsieur... Je hais la monarchie pour les
maux affreux dont, pendant des sicles, elle a cras mon pays, o
elle s'est tablie en conqurante, par la violence, le vol et le
meurtre! Oui... je la hais! je l'ai combattue de toutes mes forces...
mais jamais je ne l'aurais servie... avec l'intention de lui nuire...
Jamais je n'aurais port sa livre, ses couleurs.

--Je ne porte pas la livre de la rpublique, monsieur!--dit vivement
M. de Plouernel.--Je porte l'uniforme de l'arme franaise!...

--Allons, monsieur,--reprit le marchand en souriant,--avouez, sans
reproche, que, pour un soldat, c'est peut-tre un peu... un peu...
_prtre_... ce que vous dites l... Mais passons... chacun sert sa
cause  sa faon. Et, tenez, nous sommes tous deux ici... vous, revtu
des insignes du pouvoir et de la force; moi, pauvre homme, portant la
chane du forat, ni plus ni moins que mes pres portaient, il y a
quinze cents ans, le collier de fer de l'esclave: votre parti est
tout-puissant et considrable; il a les voeux et il aurait au besoin
l'appui des armes trangres; il a la richesse, il a le clerg; de
plus, les trembleurs, les repus, les cyniques, les ambitieux de tous
les rgimes se sont rallis  vous dans l'effroi que leur cause la
souverainet populaire; ils disent tout haut qu'ils prfrent  la
dmocratie la royaut de droit divin et absolu d'avant 89, appuye,
s'il le faut, par une arme cosaque et permanente... Eh bien, moi et
ceux de mon parti, nous sommes pleins de foi dans la dure de la
rpublique et dans les prochaines et excellentes consquences du
suffrage universel, qui ne se laissera pas garer deux fois de suite;
aussi, croyez-moi, vous n'atteindrez jamais le but auquel vous croyez
cependant toucher,  savoir: la restauration de ce gros garon de
droit divin et conqurant. Cela vous fait sourire... Soyez tranquille,
monsieur: qui vivra verra, et, comme je l'espre, vous vivrez
longtemps, trs-longtemps... vous verrez.

L'entre du commissaire de marine mit fin  l'entretien du gnral et
du marchand; celui-ci obtint facilement, par l'intervention de son
_protecteur_, la permission d'emporter son anneau de fer, sa
_manille_, comme on dit au bagne.

Dans la soire du mme jour, M. Lebrenn se mit en route pour Paris.




CHAPITRE XII.

     Ce qu'tait devenue la famille de M. Lebrenn pendant son sjour
     au bagne, et d'une lettre qu'elle reut un soir.


Le 10 septembre 1849, deux jours aprs que le gnral de Plouernel
tait all porter  M. Lebrenn sa grce pleine et entire, la famille
du marchand se trouvait runie dans le modeste salon de l'appartement
du premier tage.

On avait ferm la boutique depuis une heure environ; une lampe, place
sur une grande table ronde, clairait les diffrentes personnes qui
l'entouraient.

Madame Lebrenn s'occupait des critures commerciales de la maison; sa
fille, vtue de deuil, berait doucement sur ses genoux un petit
enfant endormi, tandis que Georges Duchne, vtu de deuil comme sa
femme (le grand-pre Morin tait mort depuis quelques mois), dessinait
sur une feuille de papier l'_pure_ d'une boiserie; car depuis son
mariage, et d'aprs le dsir de M. Lebrenn, Georges avait tabli, sur
les bases de l'_association_ et de la _participation_, un vaste
atelier de menuiserie dans le rez-de-chausse d'un des btiments
dpendant de la maison de son beau-pre.

Sacrovir Lebrenn lisait un trait de mcanique appliqu au tissage des
toiles, et de temps  autre prenait des notes dans ce livre.

Jeanike ourlait des serviettes, tandis que Gildas, plac devant une
petite table charge de linge, pliait et tiquetait  leur numro de
vente divers objets destins  la _montre_ du magasin.

La physionomie de madame Lebrenn tait pensive et triste; telle et
t sans doute aussi l'expression des traits de sa fille, alors dans
tout l'clat de sa beaut, si  ce moment elle n'avait doucement souri
 son petit enfant qui lui riait.

Georges, un instant distrait, de son travail par ce rire enfantin,
contemplait ce groupe maternel avec un ravissement inexprimable.

On sentait vaguement qu'un chagrin, pour ainsi dire de tous les
instants, pesait sur une famille si tendrement unie; c'est qu'en effet
il ne se passait pour ainsi dire pas d'heure o l'on ne se souvnt
avec amertume que le chef si aim, si vnr de cette famille lui
manquait...

Disons en quelques mots comment le fils et le gendre de M. Lebrenn
n'avaient pas imit sa conduite lors de l'insurrection du mois de juin
1848, et consquemment partag son sort.

Vers le commencement de ce mois, madame Lebrenn, se rendant en
Bretagne, afin d'y faire diffrentes emplettes de toile, et d'y voir
quelques personnes de sa famille, tait partie accompagne de sa fille
et de son gendre, voyage de plaisir pour les deux jeune maris.
Sacrovir Lebrenn tait, de son ct, all  Lille pour les intrts du
commerce de son pre. Il devait revenir  Paris avant le dpart de sa
mre; mais, retenu en province par quelques affaires, il apprit, lors
de son retour  Paris, l'arrestation de son pre, alors prisonnier au
fort de _Vanvre_, comme insurg.

 cette funeste nouvelle, madame Lebrenn, sa fille et Georges taient
en toute hte revenus de Bretagne.

Est-il besoin de dire que M. Lebrenn reut dans sa prison toutes les
consolations que la tendresse et le dvouement de sa famille pouvaient
lui offrir? Sa condamnation prononce, sa femme et ses enfants
voulurent le suivre et aller s'tablir  Rochefort, afin d'habiter au
moins la mme ville que lui, et de le voir souvent; mais il s'opposa
formellement  cette rsolution pour plusieurs motifs de convenance et
d'intrts de famille; puis enfin son principal argument contre un
dplacement considrable et fcheux fut... (cette fois son excellent
jugement le trompa) fut sa foi complte  une amnistie gnrale plus
ou moins prochaine. Il fit partager cette conviction  sa famille; les
siens avaient trop besoin, trop envie de le croire pour ne pas
accepter cette esprance. Aussi, les jours, les semaines, les mois, se
passrent dans une attente toujours vaine, et toujours renaissante.

Chaque jour le condamn recevait une longue lettre collective de sa
femme et de ses enfants; il leur rpondait aussi chaque jour, et,
grce  ces panchements quotidiens, ainsi qu'au courage et  la
srnit de son caractre si fermement tremp, M. Lebrenn avait
support sans faiblesse la terrible preuve dont on venait de voir le
terme.

       *       *       *       *       *

La famille du marchand tait toujours silencieusement occupe autour
de la table ronde. Madame Lebrenn cessa un moment d'crire et appuya
son front sur sa main, pendant que son autre main, qui tenait la
plume, s'arrtait immobile.

Georges Duchne, s'apercevant de la proccupation de sa belle-mre,
fit un signe  Vellda. Tous deux regardrent silencieux madame
Lebrenn. Sa fille, au bout de quelques instants, lui dit tendrement:

--Ma mre, tu parais inquite, soucieuse?

--Depuis bientt treize mois, mes enfants,--rpondit la femme du
marchand,--voici le premier jour que nous ne recevons pas de lettre de
votre pre...

--Si monsieur Lebrenn et t malade, ma mre,--dit Georges,--et hors
d'tat de vous crire, il vous l'et fait savoir, grce  une main
trangre, plutt que de vous inquiter par son silence. Aussi, comme
nous le disions tantt, il est probable que pour la premire fois sa
lettre aura subi quelque retard.

--Georges a raison, ma mre,--reprit la jeune femme;--il ne faut pas
t'alarmer ainsi.

--Et puis, qui sait?--ajouta Sacrovir Lebrenn avec amertume,--les
rglements de police sont si tranges, si despotiques, qu'il se peut
qu'on ait voulu priver mon pre de sa dernire consolation... Les gens
qui nous gouvernent ont tant de haine contre les rpublicains!... Oh!
nous vivons dans de tristes temps...

--Aprs avoir rv l'avenir si beau!...--dit Georges en soupirant,--le
voir sombre, presque dsespr!... M. Lebrenn! lui! lui! condamn!
trait ainsi!... Ah! cela ferait croire que le triomphe des honntes
gens... n'est jamais qu'un accident!

--Ah! frre! frre! je sens qu'il s'amasse en moi de terribles
ferments de haine et de vengeance!--dit d'une voix sourde le fils du
marchand.--Avoir un jour... un seul jour!... et faire justice... dt
ma vie entire se passer dans les tortures!

--Patience,--frre! dit Georges,--patience...  chacun son heure!

--Mes enfants,--reprit madame Lebrenn d'une voix grave et
mlancolique,--vous parlez de justice... n'y mlez jamais de penses
de haine, de vengeance... Votre pre, s'il tait l... et il est
toujours avec nous... vous dirait que le bon droit ne hait pas... ne
se venge pas... La haine, la vengeance, donnent le vertige; tmoins
ceux qui ont poursuivi votre pre et son parti avec acharnement.....
Mprisez-les... plaignez-les... mais ne les imitez pas.

--Et cependant, voir ce que nous voyons, ma mre!--s'cria le jeune
homme.--Penser que mon pre... mon pre!... l'homme d'honneur, de
courage, de patriotisme prouv, est  cette heure au bagne! et qu'on
l'y laisse... et que nos ennemis prouvent une joie froce de l'y
savoir!...

--Qu'est-ce que cela fait  l'honneur, au courage, au patriotisme de
votre pre, mes enfants?--dit madame Lebrenn.--Est-ce qu'il est au
pouvoir de personne au monde de fltrir ce qui est pur? d'abaisser ce
qui est grand? de faire d'un honnte homme un forat?... Est-ce que
vous croyez que votre pre injustement condamn sera moins honor de
l'empreinte de la chane qu'il trane que de ses cicatrices de 1830?
Est-ce qu'au jour de la justice il ne sortira pas de leurs bagnes
encore plus aim, encore plus vnr que par le pass? Que prouvent
ces perscutions, mes enfants? que la haine et la vengeance peuvent
devenir encore plus ridicules qu'elles ne sont odieuses! Et l'on ne
doit avoir que dgot et piti pour l'odieux et le ridicule!... Ah!
mes enfants! pleurons l'absence de votre pre... mais songeons que
chaque jour de son martyre le grandit et l'honore!...

--Tu as raison, ma mre,--dit Sacrovir en soupirant.--Les penses de
haine et de vengeance sont mauvaises au coeur.

--Ah!--reprit tristement Vellda,--pauvre pre! le jour de demain
tait attendu par lui avec tant d'impatience!...

--Le jour de demain?--demanda Georges  sa femme.--Pourquoi cela?

--Demain est l'anniversaire de la naissance de mon fils,--reprit
madame Lebrenn.--Demain, 11 septembre, il aura vingt-et-un ans; et
pour plusieurs raisons cet anniversaire devait tre pour nous une fte
de famille.

Madame Lebrenn achevait  peine ces mots, que l'on entendit sonner 
la porte de l'appartement.

--Qui peut venir si tard? Il est prs de minuit,--dit madame
Lebrenn.--Voyez ce que c'est, Jeanike.

--J'y vais, madame!--s'cria hroquement Gildas en se levant.--Il y a
peut-tre du danger.

--Je ne le pense pas,--reprit madame Lebrenn;--mais allez toujours
ouvrir.

Au bout d'un instant, Gildas revint, tenant une lettre qu'il remit 
madame Lebrenn, en lui disant:

--Madame, c'est un commissionnaire qui a apport cela... Il n'y a pas
de rponse.

 peine la femme du marchand eut-elle jet les yeux sur l'enveloppe,
qu'elle s'cria:

--Mes enfants!... une lettre de votre pre!...

Georges, Sacrovir et Vellda se levrent spontanment et se
rapprochrent de leur mre.

--C'est singulier!--reprit celle-ci en examinant avec inquitude
l'enveloppe qu'elle dcachetait.--Cette lettre doit venir de Rochefort
comme les autres, et elle n'est pas timbre...

--Peut-tre,--dit Georges,--monsieur Lebrenn aura-t-il charg
quelqu'un partant de Rochefort de vous la faire parvenir.

--Et telle aurait t la cause du retard,--reprit Sacrovir.--C'est
probable.

Madame Lebrenn, assez inquite, se hta de lire  ses enfants la
lettre suivante:

Chre et tendre amie, embrasse nos enfants au nom d'une bonne
nouvelle, dont vous allez tre aussi heureux que surpris... J'ai
espoir de vous revoir bientt...

Ces mots taient  peine prononcs par la femme du marchand, qu'il lui
fut impossible de continuer sa lecture. Ses enfants l'entourrent et
sautrent  son cou avec des exclamations de joie impossible  rendre,
tandis que Gildas et Jeanike partageaient l'motion de la famille.

--Mes pauvres enfants! soyons raisonnables, ne triomphons pas trop
tt,--dit madame Lebrenn.--Ce n'est qu'un espoir que votre pre nous
donne... Et Dieu sait combien notre esprance d'amnistie a t souvent
due!

--Alors, mre, lis vite... bien vite... achve,--dirent les enfants
d'une voix impatiente.--Nous allons voir si cet espoir est srieux.

Madame Lebrenn continua la lettre de son mari:

J'ai l'espoir de vous revoir bientt... plutt mme que vous ne
pouvez le croire...

--Vois-tu, mre! vois-tu?...

Dirent les enfants d'une voix palpitante et les mains jointes, comme
s'ils eussent pri.

--Achve! achve!

--Mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible!... Nous le reverrions
bientt!--dit madame Lebrenn en essuyant les pleurs qui
obscurcissaient sa vue; et puis elle continua:

Quand je dis _espoir_, chre et tendre amie, c'est plus qu'un espoir,
c'est une certitude... J'aurais d commencer ma lettre en te donnant
cette assurance; mais, quoique certain de la fermet de ton caractre,
j'ai craint qu'une trop brusque surprise ne vous ft mal,  toi et 
nos enfants... Vous voici donc dj familiariss avec l'ide de me
revoir prochainement... trs-prochainement, n'est-ce pas? Je puis donc
vous...

--Mais, ma mre!--s'cria Georges Duchne en interrompant la
lecture,--monsieur Lebrenn doit tre  Paris!

-- Paris!--s'cria-t-on tout d'une voix.

--La lettre n'est pas timbre,--reprit Georges;--monsieur Lebrenn est
arriv... il l'aura envoye par un commissionnaire.

--Plus de doute! Georges a raison,--reprit madame Lebrenn.

Et elle lut rapidement la fin de la lettre:

Je puis donc vous promettre que nous fterons en famille le jour de
l'anniversaire de la naissance de mon fils... Ce jour commence ce soir
 minuit... Je serai donc  minuit au milieu de vous, peut-tre avant;
car aussitt le commissionnaire descendu, je monterai l'escalier et
j'attendrai... Oui, j'attends  la porte, l, prs de vous.

Ces mots  peine achevs, madame Lebrenn et ses enfants se
prcipitaient  la porte de l'appartement.

Elle s'ouvrit.

En effet, M. Lebrenn tait l.

       *       *       *       *       *

Il faut renoncer  peindre les transports de cette famille en
retrouvant ce pre ador.




CHAPITRE XIII.

     Comment le jour anniversaire de la naissance de son fils M.
     Lebrenn lui ouvre cette chambre mystrieuse qui causait tant
     d'tonnements  Gildas Pakou, le garon de magasin.--Comment
     Sacrovir Lebrenn et Georges Duchne, son beau-frre,
     dsespraient du salut de la rpublique et du progrs de
     l'humanit.--Pourquoi M. Lebrenn, fort de ce que renfermait la
     chambre mystrieuse, tait au contraire plein de foi et de
     certitude sur l'avenir de la rpublique et de l'humanit.


Le lendemain matin du retour de M. Lebrenn, jour de l'anniversaire de
la naissance de son fils, qui atteignait  cette poque sa
vingt-et-unime anne, la famille du marchand tait rassemble dans le
salon.

--Mon enfant,--dit M. Lebrenn  son fils,--tu as aujourd'hui
vingt-et-un an, le moment est venu de t'ouvrir cette chambre aux
volets ferms, qui a si souvent excit ta curiosit. Tu vas voir ce
qu'elle contient... Je t'expliquerai le but et la cause de cette
espce de mystre... Alors, j'en suis convaincu, mon enfant, ta
curiosit se changera en un pieux respect... Un mot encore: le moment
de t'initier  ce mystre de famille semble providentiellement choisi.
Depuis hier, tout  notre tendresse, nous avons eu peu le temps de
parler des affaires publiques; cependant, quelques mots qui te sont
chapps, ainsi qu' vous, mon cher Georges,--ajouta M. Lebrenn en
s'adressant au mari de sa fille,--me font craindre que vous ne soyez
dcourags... presque dsesprs.

--Cela n'est que trop vrai, mon pre,--rpondit Sacrovir.

--Quand on est tmoin de ce qui se passe chaque jour,--ajouta
Georges,--on est effray pour l'avenir de la rpublique et de
l'humanit.

--Voyons, mes enfants,--dit M. Lebrenn en souriant;--que se passe-t-il
donc de si terrible? contez-moi cela...

--Comment, mon pre!--s'cria Georges avec surprise,--vous nous le
demandez?

--D'abord,--s'cria le fils du marchand,--monsieur Bonaparte, premier
magistrat de la rpublique, monsieur Bonaparte, se recommandant
navement des souvenirs de son oncle, l'homme du 18 brumaire! l'un des
plus horribles despotes qui aient jamais pes sur la France, qu'il a
ruine, dpeuple, livre deux fois  l'invasion et aux Bourbons!...

--Comment!--dit M. Lebrenn avec un clat de rire homrique,--monsieur
Louis Bonaparte vous fait peur!... Passons, mes enfants, passons, le
suffrage universel, comme la lance magique, gurit les blessures qu'il
a faites.

--Le gouvernement aux mains de ces gens,--reprit Georges,--dont les
plus rpublicains regardent la rpublique comme un essai...

--Oui, comme un essai... qu'ils font, eux, qui ont essay tant de
gouvernements, tant de fidlits, tant de serments!... C'est une
vieille habitude chez eux... Ces pauvres hommes!--rpondit M.
Lebrenn.--Qu'est-ce que a nous fait?... s'ils nous essayent, nous les
essayons aussi, et, le jour venu, le scrutin leur dira: Vous voyez
bien, vous ne savez ni servir la rpublique ni vous en servir...
Allez-vous-en de l, s'il vous plat...

--Soit, mon pre,--reprit Sacrovir;--mais voici qui est effrayant:
l'instruction publique livre  monsieur Falloux! l'apologiste de
l'inquisition! l'excuteur des basses oeuvres des jsuites!
l'audacieux souteneur de ce qu'il y a de plus haineux, de plus
rtrograde, de plus impitoyable dans le parti catholique et
absolutiste!... L'ducation de nos enfants livre aux hommes noirs de
cet homme noir!...

--Mes amis,--reprit M. Lebrenn,--sans remonter plus haut que 1789, qui
donc,  cette poque, avait le monopole de l'instruction publique? Le
clerg, n'est-ce pas?... le clerg dans sa toute-puissance, si
puissant qu'il a fait trancher la tte  deux pauvres enfants qui
avaient plaisant d'une procession... Eh bien, ce clerg tout-puissant
a-t-il pu conjurer la rvolution, quoiqu'il ft matre de l'ducation
publique?... Comment, vous craignez les hommes noirs de monsieur
Falloux en 1849? quand nous avons la libert de la presse, et la
propagande socialiste, bien autrement active et ardente que celle des
encyclopdistes au sicle dernier? Quoi! vous doutez? vous craignez?
lorsque, grce au suffrage universel, dans deux ans au plus, il
suffira d'un souffle du pays pour faire rentrer  jamais ces hommes
noirs dans leurs tnbres? Allons, enfants! vous n'tes pourtant plus
 l'ge o l'on a peur des loups-garoux!...

--Et l'expdition d'Italie?--reprit Georges.--La rpublique italienne,
notre soeur, mitraille, abattue par nos soldats, le pape rtabli par
nos armes!

--Comment, enfants? vous vous plaignez de la restauration du pape par
la force? Quel nouveau et crasant dmenti donn  cette prtention
d'infaillibilit divine! Dieu n'a pas tonn... il a laiss son
reprsentant sur terre implorer les carabines des chasseurs de
Vincennes, braves garons, prfrant le cotillon et le cabaret aux
_oremus_... Passons, enfants! la papaut ne se relvera pas de ce
dernier triomphe; elle devait rgner par l'amour et par la foi, elle
en appelle  la violence; elle se perdra par la violence, et bientt
la rpublique romaine reprendra son rang parmi les peuples libres. La
vieille habitude de la discipline a contraint nos braves soldats  une
restauration papale, inique et imbcile... mais patience, deux ans
d'exercice de leurs droits de citoyen claireront nos soldats sur
leurs vritables devoirs... Et dj les votes de l'arme ne sont-ils
pas en majorit socialistes?... D'ailleurs, dans un temps prochain, il
n'y aura plus de rois en Europe, consquemment plus d'armes, l'un ne
va jamais sans l'autre... Les peuples rgnrs, mancips, ne
songeront, dans leur intrt commun, qu' s'unir, qu' changer leurs
produits, au lieu de se battre!... Passons, enfants... les temps
approchent o les derniers bataillons s'en iront avec les derniers
rois!

--Ah! mon pre! ces temps heureux, les verrons-nous jamais?--dit
Sacrovir, non moins tonn que Georges de la quitude du
marchand.--Partout,  cette heure, la libert des peuples est
billonne, btonne, gorge par les bourreaux des rois absolus!...
L'Italie, la Hongrie, l'Allemagne, sont de nouveau courbes sous le
joug sanglant qu'elles avaient bris en 1848, lectrises par notre
exemple, et comptant sur nous comme sur des frres!... Au nord, le
despote des cosaques, un pied sur la Pologne, un pied sur la Hongrie,
touffes dans leur sang, menace de son knout l'indpendance de
l'Europe, prt  lancer sur nous ses hordes sauvages!...

--Des hordes pareilles, mes enfants, nos pres, en sabots, les ont
charpes sous la Convention... et nous ferions comme eux... Quant aux
rois, ils massacrent, ils menacent, ils cument de fureur!... et
surtout d'pouvante!... Ils voient dj, du sang des martyrs
assassins par eux, natre des milliers de vengeurs!... Ces
porte-couronnes ont le vertige: il y a bien de quoi!... Qu'une guerre
europenne clate, la rvolution se dresse chez eux et les dvore! Que
la paix subsiste, le flot pacifique de la civilisation monte...
monte... et submerge leurs trnes... Passons, enfants...

--Mais,  l'intrieur!--s'cria Georges,-- l'intrieur!

--Eh bien, mes amis! que se passe-t-il  l'intrieur?

--Hlas! mon pre... la dfiance, la peur, la misre partout, semes
par les ternels ennemis du peuple et de la bourgeoisie... Le crdit
ananti... Des populations gares, trahies, trompes, ameutes contre
la rpublique, leur mre, par ceux-l qui savent bien qu'ils ne
pourront plus, sous un gouvernement rpublicain-socialiste, exploiter
le peuple et la modeste bourgeoisie, sur qui pse presque entirement
l'impt, c'est--dire la gne ou la misre[19]!...

[Note 19: Afin de donner un aperu de l'odieuse iniquit de la
rpartition des impts qui psent exclusivement sur le peuple, les
petits propritaires et le modeste commerce, tandis que les gros
capitalistes en sont exempts, nous empruntons les chiffres et les
rflexions suivantes  un excellent travail de _la Dmocratie
pacifique_ (de la Richesse et des Impts en France, 15 septembre
1849).

L'auteur, aprs avoir pos en principe cette incontestable vrit que
tous doivent payer l'impt suivant un mode proportionnel et
progressif, en vient  dmontrer les iniquits suivantes:

     _Banques de France._

Par exemple, en 1844, les banques de France ont escompt la somme
colossale de 1 milliard 922 millions en effets de commerce.

809 millions par la banque de France en province.

319 -- par ses dix-neuf comptoirs  Paris.

594 -- par les banques dpartementales, constitues en socits
anonymes, indpendantes de la banque de France.

Eh bien! si nous ouvrons le rapport des censeurs de la banque de
France, rdig par M. Odier, nous trouvons, parmi les frais gnraux
de cette administration, qu'elle n'a pay qu'un droit de patente de
12,500 francs. =Douze mille cinq cents= francs pour exploiter une masse
d'effets de 809 millions! Est-ce l de la justice distributive en
matire d'impts? Si toutes les exploitations agricoles et autres
taient taxes  ce taux, le budget des recettes courrait grand risque
de ne pas atteindre 200,000  300,000 francs, et il monte pourtant 
prs de deux milliards.

Aussi la valeur des actions des principales banques de France, en
1846, tait mont aux taux suivants:

    Banques   Valeur de cration des actions.  Valeurs en 1846.

 de France              1,000 fr                 3,346 fr.
    Lyon                1,000                    3,260
    Rouen               1,000                    2,600
    Bordeaux            1,000                    2,285
    Marseille           1,000                    1,750
    Lille               1,000                    1,600
    Orlans             1,000                    1,550
    Hvre               1,000                    1,250
    Toulouse              500                    1,150

     _Industries mtallurgiques_.

Autre exemple: Parmi les entreprises de la grande industrie, celle des
mines figure au premier rang. Voici le relev de cette production
envahie en argent pour 1842:

Houille                                              33,497,779 fr.
Tourbe                                                5,326,184
Cuivre et minerai                                       257,500
Plomb, litharge, alquifoux, argent fin                  844,583
Antimoine et prparations                               100,645
Manganse                                               116,150
Bitume                                                  459,413
Alun et sulfate de fer                                1,413,263
Sel marin                                            14,889,425
Fer, fonte, acier et minerai en fer                 148,074,900
Carrire de matriaux de constructions de pierres
  chaux, d'argiles communes                         41,047,519
Industries d'origines minrales, telles que
 verreries, poteries, porcelaines, briques,
  produits chimiques                                151,690,008
Produits divers en cuivre, zinc, plomb, etc.          6,689,269
                                               -------------------
Total gnral                                       404,406,638 fr.

On connat les bnfices normes que l'industrie des mines procure 
une grande partie de leurs propritaires; on connat l'abondance, par
exemple, de la production des fers de Saint-Dizier, et l'tendue de
leurs dbouchs, celle des houilles dans le riche bassin de la Lire,
etc. Eh bien! toutes ces richesses industrielles ne participent 
l'impt que des sommes insignifiantes.

       *       *       *       *       *

Nous avons analys plus haut les richesses produites par l'industrie
minrale. Le nombre des ouvriers occups par ces diverses industries
est d'environ 500,000.

Quel est le sort de ces ouvriers? Allez, demandez-le aux catacombes
des carrires et des mines, aux forges, aux fonderies brlantes du
fer, des verreries, etc. Visitez les hpitaux et les chenils de ces
misrables travailleurs, vous les verrez mourir avant l'ge, et
souvent, hlas! expirer sous les tortures d'affreuses maladies,
produites par les manations de substances dltres. Voil le hideux
spectacle qui se prsentera  vos yeux.

Aussi des rumeurs sinistres et des cris de vengeance sortent de temps
en temps de ces profondeurs. C'est le rugissement d'Encelade qui se
sent cras sous le poids de l'Etna; c'est la voix des esclaves d'un
industrialisme sans entrailles qui lutte contre le poids non moins
lourd d'un capital goste.]

--Pauvres chers aveugles!--reprit en souriant M. Lebrenn,--le
prodigieux mouvement industriel qui s'opre dans les diffrentes
classes de travailleurs et de bourgeois ne frappe donc pas vos yeux?
Songez donc  ces innombrables associations ouvrires qui se fondent
de toutes parts,  ces excellents essais de banque d'change, de
comptoirs communaux, de crdit foncier, etc., etc. Ces tentatives, les
unes couronnes de succs, les autres incertaines encore, mais toutes
entreprises avec intelligence, courage, probit, persvrance et foi
dans l'avenir dmocratique et social, ne prouvent-elles pas que le
peuple et la bourgeoisie, ne comptant plus, et bien ils font, sur le
concours et l'aide de l'_tat_, cette impuissante chimre, cherchent
leur force et leurs ressources en eux-mmes, afin de se dlivrer de
l'exploitation capitaliste et usuraire, comme ils se sont dlivrs de
la tyrannie monarchique et jsuitique?... Croyez-moi, mes enfants,
lorsque tout un peuple comme le ntre se met  chercher la solution
d'un problme, d'o descend sa vraie libert, son travail, son
bien-tre et celui de la famille... ce problme, il le trouve... et,
le socialisme aidant, il le trouvera[20].

[Note 20: Pour donner une ide du prodigieux mouvement industriel
dont nous parlons, et qui clt pacifiquement sous la fconde
influence du socialisme, nous donnerons sans commentaire la pice
suivante:

     ASSOCIATIONS OUVRIRES FRATERNELLES. =commission centrale des
     associations fraternelles.=

Les associations sont enfin unies.

La _Mutualit du travail_ commence srieusement, et de cette mutualit
va natre la =gratuit du crdit=, base sur la _solidarit
proportionnelle_ que les associations tablissent entre elles.

La commission centrale s'occupe activement de former des centres de
production et de consommation, afin de rendre trs-facile la
circulation des _bons d'change_, qui seront mis prochainement.

Cette publication des associations adhrentes s'accrotra chaque
semaine des adhsions reues et des associations nouvelles qui auront
t formes.

La commission centrale de _l'Union_ invite les associations qui n'ont
pas encore envoy leurs statuts  les envoyer le plus promptement
possible, afin qu'elle puisse les faire jouir du bnfice de la
publicit des journaux dmocratiques. Il a t bien compris que
l'envoi des statuts et l'adhsion aux rectifications n'impose pas
l'obligation d'adhrer au _Contrat d'union_.

Le sige de la Commission centrale est rue Saint-Andr-des-Arts, 27,
ancien 35. Ouvert tous les jours, de dix heures du matin  quatre
heures, et de six  dix heures du soir.

     =Union des associations fraternelles.=

     _Mutualit du travail et du crdit.--Solidarit des
     associations._

=BLANCHISSEUSES.= Rue Michel-Lecomte, 27.

=BONNETIERS.= Rue de la Vannerie, 47.

=BOULANGERS.= Bureau central, rue des
Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois, 7.--Succursales: Rue de la Glacire,
32, et rue Vincent,  Belleville.--Rue Mogador, 13,  la Villette.

=CASQUETTES= (Ouvrires en). Rue Saint-Germain-l'Auxerrois, 45.

=CHARBONS DE TERRE ET DE BOIS.= Rue de Chtillon, 3.

=CHAUSSONNIERS.= Rue Jean-de-l'pine, 11.

=CHEMISIRES ET COUTURIRES.= Rue de la Corderie Saint-Honor, 7.

=CLOUTIERS.= Rue Chteau-Landon, 6.

=COIFFEURS.= Associations solidaires. Rue Saint-Honor, 87.--Rue
Jean-Robert, 22.--Clotre Saint-Benot.--Rue Saint-Denis,
278.--Chausse du Maine, 56.--Rue Michel-le-Comte, 50.-- Saint-Denis
(banlieue), rue Compoise, 57.--Rue Saint-Nicolas-Saint-Antoine, 26.

=CORDONNIERS.= Rue du Cadran, 15.--Rue Rambuteau, 57.--Place du
Louvre, 26.

=CUISINIERS.= Jardin de la Libert, rue des Poissonniers, 38 et 40, 
la Chapelle-Saint-Denis, et rue Saint Sauveur, 53.

--Runis, barrire Pigale et barrire des Amandiers, et rue
Aubry-le-Boucher, 32.

--Franais, barrire des Trois-Couronnes.

--Rue Notre-Dame-des-Victoires, 7.

--Rue de la Grande-Truanderie, 40.

=DAGUERROTYPES= (Fabricants d'appareils de). Rue Galande, 47.

=CRIVAINS RDACTEURS.= Rue du Petit-Reposoir, 3.

=GRAVEURS.= Rue des Vieux-Augustins, 58.

=LIMONADIERS.= Rue du Roule, 3.

=LINGRES.= Rue du Faubourg-Saint-Denis, 23.

=LITHOGRAPHES.= Passage du Caire, 64-65.

=MAONS ET TAILLEURS DE PIERRE.= Rue Geoffroy-Lasnier, 11.

=MDECINS ET PHARMACIENS.= Rue Montmartre, 20.

=OEUFS, BEURRE, FROMAGE= (pour la vente). Rue Saint-Honor, 49.

=PEINTRES EN BATIMENTS.= Fusion des trois associations, ayant leurs
siges respectifs rue des Arcis, 8; rue de Paradis-Poissonnire, 40,
et rue du Faubourg-Saint-Denis, 123.

=PHARMACIENS.= Pharmacie humanitaire, rue Constantine, 26, et rue du
Temple, 55.

=SAGES FEMMES.= Rue du Cherche-Midi, 12.

=SERRURIERS EN TOUS GENRES.= Faubourg Saint-Denis, 135.

=TRAVAILLEURS= de toutes professions et de tous pays,  Chtillon,
prs Montrouge (dpartement de la Seine).

     _Associations dont les statuts ont t vrifis, mais qui n'ont
     pas adhr  l'Union._

=APPAREILLEURS DE GAZ.= Rue Saint-Denis, 257, passage du Renard, et
rue du Renard-Saint-Sauveur, 4.

=CHAPELIERS.= Boulevard Saint-Denis, 4, et rue Dauphine, 11.

=CHARPENTIERS.= Rue Vieille-du-Temple, 79.

=COIFFEURS.= Rue Lamartine, 1.--Succursale: rue Saint-Honor, 139.

=CORDONNIERS.= Rue Saint-Honor, 22.

=CORPORATIONS RUNIES.= Impasse des Couronnes, 6 et 8,  la
Chapelle-Saint-Denis.

=CORROYEURS.= Rue de la Terrasse, 4, aux Batignolles. Dpt  Paris,
rue du Renard-Saint-Sauveur, 7.

=CUISINIERS.= Rue du Faubourg-du-Temple, 58.--Rue du Four
Saint-Germain, 46.--Rue Dauphine.

=FACTEURS DE PIANOS.= Rue de Chabrol, 24.

=GRAINETIERS.= Rue des Fourreurs, 12.

=GRAVEURS SUR BOIS= pour illustrations typographiques. Quai Bourbon,
39, le Saint-Louis.

=INSTITUTEURS, INSTITUTRICES et PROFESSEURS= socialistes. Rue de
Brda, 21.

=LIMES= (Ouvriers en). Rue Phlippeaux, 27.

=LUNETTIERS EN ACIER.= Rue Saint-Martin, 180, entre rue Jean-Robert,
28.

=MARBRIERS ET TAILLEURS DE PIERRES= runis, pour monuments funbres.
Rue Fontaine-Saint-Georges, 52.

=MGISSIERS.= Rue Saint-Hippolyte, 13.

=MENUISIERS EN BATIMENTS.= Rue de Jessaint,  la Chapelle Saint-Denis.

=PHARMACIENS.= Pharmacie mdicale, rue Zacharie, 5.

=SERRURIERS MCANICIENS.= Rue du Grand-Hurleur, 5.

    _Pour la Commission_,
    Le secrtaire, =JEANNE=.
]

--Mais o sont nos forces, mon pre? Notre parti est dcim!... Les
rpublicains-socialistes sont traqus, calomnis, dnoncs,
emprisonns, proscrits!... Enfin, que dirai-je? Comment ne pas se
dcourager, se dsesprer, lorsque l'on pense que toi... toi... tu
dois la tardive justice qu'on t'a rendue...  qui?... au comte de
Plouernel...  un royaliste tout-puissant aujourd'hui!...

--Hlas! mon pre!--ajouta Georges,--n'est-ce pas le dplorable
symbole de cette situation dont la pense nous crase?... Les
royalistes tout-puissants, les rpublicains perscuts!

--Et quelle est, mes enfants, la conclusion de votre dcouragement?

--Hlas!--reprit tristement Sacrovir,--ce que nous redoutons, c'est la
ruine de la rpublique, c'est le retour au pass; c'est de rtrograder
au lieu d'avancer, c'est la ngation du progrs... c'est d'en arriver
 cette dsolante conviction: que l'humanit, au lieu de marcher
toujours, est fatalement condamne  tourner incessamment sur
elle-mme, dans un cercle de fer, dont elle ne peut jamais sortir...
Ainsi, que la Rpublique succombe, peut-tre allons-nous retourner sur
nos pas... revenir au del mme du point dont nos pres sont partis en
89!

--C'est absolument ce que disent et ce qu'esprent les royalistes, mes
enfants...

--Il n'est que trop vrai, mon pre...

--Que les royalistes commettent cette erreur de logique, soit, je le
conois; rien n'aveugle comme la passion, l'intrt, ou les prjugs
de caste; mais que nous... mes enfants, nous fermions les yeux 
l'vidence du progrs... plus clatant que le soleil, pour nous
plonger de gaiet de coeur dans les tnbres du doute... mais que
nous, mes enfants, nous fassions  la saintet de notre cause l'injure
de douter de sa puissance, de son triomphe souverain... lorsqu'il se
manifeste de toutes parts...

--Que dites-vous, mon pre?

--Je dis: lorsque notre triomphe se manifeste de toutes parts; je dis
que, en de telles circonstances, se laisser abattre, se dcourager, ce
serait compromettre notre cause!... si le progrs de l'humanit ne
poursuivait pas sa marche ternelle, malgr l'incrdulit,
l'aveuglement, les faiblesses, les trahisons ou les crimes des
hommes!...

--Comment!... l'humanit sans cesse en progrs?...

--Sans cesse, mes enfants.

--Mais il y a bien des sicles... nos pres les Gaulois vivaient
libres, heureux! et pourtant ils ont t dpouills, asservis, par la
conqute romaine, puis par celle de rois franks: tait-ce donc un
progrs cela?

--Je n'ai pas dit, mes amis, que nos pres n'ont pas souffert, mais
que l'humanit avait march... Derniers fils d'un ancien monde qui
s'croulait de toutes parts pour faire place au monde chrtien,
progrs immense!... nos pres ont t meurtris, mutils, sous les
dbris de la socit antique... Mais en mme temps une grande
transformation sociale s'oprait; car, je vous le rpte, l'humanit
marche toujours... parfois lentement, jamais elle n'a fait un pas en
arrire.

--Mon pre, je vous crois... cependant...

--Malgr toi tu doutes encore, Sacrovir? Je comprends cela;
heureusement les enseignements, les _preuves_, les _dates_, les
_faits_, les _noms_, que tu trouveras tout  l'heure dans la chambre
mystrieuse, te convaincront mieux que mes paroles... Et lorsque vous
verrez, mes amis, qu'aux temps les plus affreux de notre histoire,
tels que les ont presque toujours faits  notre pays les rois, les
seigneurs et le haut clerg catholique; lorsque vous verrez que nous
autres _conquis_, nous sommes partis de l'=esclavage= pour arriver
progressivement,  travers les sicles,  la =souverainet du peuple=,
vous vous demanderez si  cette heure, o nous sommes investis de
cette souverainet si laborieusement gagne, nous ne serions pas
criminels de douter de l'avenir... En douter, grand Dieu! ah! nos
pres, malgr leur martyre, n'en ont jamais dout, eux! Aussi,
n'est-il presque pas de sicle o ils n'aient fait un pas vers
l'affranchissement... Hlas! ce pas tait presque toujours
ensanglant. Car si nos matres les conqurants se sont montrs
implacables, vous le verrez, il n'est pas de sicle o de terribles
reprsailles n'aient clat contre eux pour satisfaire la justice de
Dieu... Oui, vous le verrez, pas de sicle o le bonnet de laine ne se
soit insurg contre le casque d'or! o la faux du paysan ne se soit
croise avec la lance du chevalier! ou la main calleuse du vassal
n'ait bris la main douillette de quelque tyranneau d'vque! Vous le
verrez, mes enfants... pas de sicle o les infmes dbauches, les
voleries, les frocits des rois et de la plupart des seigneurs et des
membres du haut clerg catholique, n'aient soulev les populations, et
o elles n'aient protest par les armes contre la tyrannie du trne,
de la noblesse et des papes!... Vous le verrez, pas de sicle o les
affams, se dressant inexorables comme la faim, n'aient jet les repus
dans la terreur... pas de sicle qui n'ait eu son festin de Balthazar,
enseveli avec ses coupes d'or, ses fleurs, ses chants et ses
magnificences, sous le flot vengeur de quelque torrent populaire...
Sans doute, hlas!  ces terribles, mais lgitimes reprsailles de
l'opprim, succdaient contre lui de froces vengeances; mais de
formidables exemples taient faits; et toujours l'insurrection ou
l'pouvante a _arrach_ aux ternels oppresseurs de nos pres _quelque
durable concession =crite dans la loi= et forcment observe_.

--Je vous crois,--dit Sacrovir;--si l'on juge du pass par le prsent,
car dans ces derniers temps l'insurrection a conquis nos liberts de
89 et 92, l'insurrection, en 1830, nous a rendu une partie de nos
droits; enfin, en 1848, l'insurrection a proclam la souverainet du
peuple, et le suffrage universel, qui met un terme  ces luttes
fratricides.

--Et il en a t toujours ainsi, mon enfant; car tu le verras, _il
n'est pas une rforme sociale, politique, civile ou religieuse, que
nos pres n'aient t forcs de conqurir de sicle en sicle au prix
de leur sang_!... Hlas! cela est cruel... cela est dplorable; mais
que faire? qui invoquer? que rsoudre? Il fallait bien recourir aux
armes, lorsque des privilgis opinitres, inexorables, incorrigibles,
rpondaient aux larmes, aux douleurs, aux prires des opprims: =Rien,
rien, rien!!=... Alors d'effroyables colres surgissaient et le
dsespoir rendait les faibles forts... alors des torrents de sang
coulaient des deux cts... Mais sur qui ce sang doit-il retomber?...
Ah! qu'il retombe tout entier sur ceux-l qui, par la force,
rduisaient leurs frres  un abominable esclavage, sous lequel
l'homme, parfois raval au niveau de la brute, n'en diffrait que par
ces divins instincts de justice et de libert que l'oppression la plus
affreuse n'touffe jamais en nous! Aussi ces instincts se
rveillaient-ils formidables lorsque sonnait, d'ge en ge, l'heure de
l'affranchissement progressif de l'humanit... C'est ainsi qu' force
de vaillance, d'opinitret, de batailles, de martyres, nos pres ont
bris d'abord les fers de l'esclavage antique o les Franks les
avaient maintenus lors de la conqute; puis ils sont arrivs au
servage, condition un peu moins horrible. Puis, de serfs, ils sont
devenus vassaux, puis main-mortables, nouveaux progrs; et toujours
ainsi, de pas en pas, se frayant,  force de patience et d'nergie,
une route  travers les sicles et les obstacles, ils sont enfin
arrivs  reconqurir leur =droit divin=,  eux et  nous; c'est--dire
la =souverainet du peuple=. Et n'est-ce pas  la fois un droit et une
rcompense? car enfin,  cette heure, tout ce qui constitue la
richesse de la France que nos pres avaient reue des mains de Dieu,
nue, inculte et sauvage, ces terres cultives, ces industries, ces
monuments, ces routes, ces canaux, que sais-je? enfin toutes les
merveilles de civilisation dont la France est aujourd'hui couverte, ne
sont-elles pas le fruit de l'accumulation du travail de nos aeux,
proltaires et bourgeois durant des sicles? Ah! eux seuls ne sont
jamais rests oisifs! et tandis que les rois, les seigneurs de la
_conqute franque_, et le haut clerg catholique, leur ternel et
indigne complice, jouissaient dans l'indolence; chacune de nos
laborieuses gnrations,  nous autres _Gaulois conquis, asservis et
dpouills_, augmentait les incalculables richesses du pays! Et pour
prix de ces labeurs sculaires, le proltariat aujourd'hui mancip
n'interviendrait pas lgalement, pacifiquement, de par son droit
souverain, dans une plus quitable exploitation de ces trsors, crs,
fconds, par la sueur et par le sang de ses pres! Quoi! pauvres
enfants! le proltariat risquerait d'tre demain replong dans le
servage, parce que, selon la nature des choses,  l'action succde une
raction passagre; parce que des tratres ont escalad le pouvoir;
parce que les rois d'Europe, sentant leur fin venue, redoublent de
frocit comme la bte sauvage aux abois?... Vous dsesprez de
l'avenir? lorsque, grce au suffrage universel, leur dernire et
imprissable conqute, les dshrits d'hier, aujourd'hui majorit
immense, peuvent demain imposer  la minorit privilgie de la veille
leur volont, souveraine comme l'quit? Quoi! vous dsesprez?
lorsque le pouvoir est rvocable  la voix de nos reprsentants,
nomms commis par nous =juges suprmes= de ce pouvoir?... dans le cas o
il aurait l'audace de violer la constitution, cette arche sainte de la
rpublique, que nous dfendrions au prix de notre sang! Quoi! vous
dsesprez, parce que, depuis dix-huit mois, nous avons lutt, quelque
peu souffert?... Ah! ce n'est pas pendant dix-huit mois que nos pres
ont souffert, ont lutt; c'est pendant plus de dix-huit sicles... Et
si chaque gnration a eu ses martyrs, elle a eu ses conqutes!... et
de ces martyrs, de ces conqutes, vous allez voir les pieuses
reliques, les glorieux trophes... Venez, mes enfants, suivez-moi.

Et ce disant, M. Lebrenn se dirigea, suivi de sa famille, dans la
chambre aux volets ferms, o le fils, la fille et le gendre du
marchand entraient pour la premire fois.




CHAPITRE XIV.

     Comment la famille Lebrenn vit de nombreuses curiosits
     historiques dans la chambre mystrieuse.--Quelles taient ces
     curiosits, et pourquoi elles se trouvaient l, ainsi que
     plusieurs manuscrits singuliers.--De l'engagement sacr que prit
     Sacrovir entre les mains de son pre avant de commencer la
     lecture de ces manuscrits qui doit chaque soir se faire en
     famille.


La chambre mystrieuse o M. Lebrenn introduisait pour la premire
fois son fils, sa fille et Georges Duchne, n'avait, quant  ses
dispositions intrieures, rien d'extraordinaire, sinon qu'elle tait
toujours claire par une lampe de forme antique, de mme que le sont
certains sanctuaires sacrs; et ce lieu n'tait-il pas le sanctuaire
des pieux souvenirs, des traditions souvent hroques de cette famille
plbienne? Au-dessous de la lampe, les enfants du marchand virent une
grande table recouverte d'un tapis, sur cette table un coffret de
bronze. Autour de ce coffret, verdi par les sicles, taient rangs
diffrents objets, dont quelques-uns remontaient  l'antiquit la plus
recule, et dont les plus modernes taient le _casque_ du comte de
Plouernel et _l'anneau de fer_ que le marchand avait rapport du bagne
de Rochefort.

--Mes enfants,--dit M. Lebrenn d'une voix pntre en leur dsignant
du geste les curiosits historiques rassembles sur la table,--voici
les reliques de notre famille...  chacun de ces objets se rattache,
pour nous, un souvenir, un nom, un fait, une date; de mme que lorsque
notre descendance possdera le rcit de ma vie crite par moi, le
casque de monsieur de Plouernel et l'anneau de fer que j'ai port au
bagne auront leur signification historique. C'est ainsi que presque
toutes les gnrations qui nous ont succd, ont, depuis prs de deux
mille ans, fourni leur tribut  cette collection.

--Depuis tant de sicles, mon pre!--dit Sacrovir avec un profond
tonnement, en regardant sa soeur et son beau-frre.

--Vous saurez plus tard, mes enfants, comment sont parvenues jusqu'
nous ces reliques, peu volumineuses, vous le voyez; car, sauf le
casque de monsieur de Plouernel et un sabre d'honneur donn  mon pre
 la fin du dernier sicle, ces objets peuvent tre renferms, ainsi
qu'ils l'ont t souvent, dans ce coffret de bronze... tabernacle de
nos souvenirs, enfoui parfois dans quelque solitude, et y restant de
longues annes jusqu' des temps plus calmes.

M. Lebrenn prit alors sur la table le premier de ces dbris du pass,
rangs par ordre chronologique. C'tait un bijou d'or noirci par les
sicles, ayant la forme d'une _faucille_; un anneau mobile fix au
manche indiquait que ce bijou avait d se porter suspendu  une chane
ou  une ceinture.

--Cette petite faucille d'or, mes enfants,--poursuivit M.
Lebrenn,--est un emblme druidique; c'est le plus ancien souvenir que
nous possdions de notre famille; son origine remonte  l'anne 57
avant Jsus-Christ; c'est--dire qu'il y a de cela aujourd'hui
dix-neuf cent six ans.

--Et ce bijou... l'un des ntres l'a port, mon pre?--demanda
Vellda.

--Oui, mon enfant,--rpondit M. Lebrenn avec motion.--Celle qui l'a
port tait jeune comme toi, belle comme toi... et le coeur le plus
anglique!... le courage le plus fier! Mais  quoi bon?... vous lirez
cette admirable lgende de notre famille dans ce manuscrit,--ajouta M.
Lebrenn en indiquant  ses enfants un livret auprs duquel tait
place la _faucille d'or_. Ce livret, ainsi que les plus anciens de
ceux que l'on voyait sur la table, se composait d'un grand nombre de
feuillets oblongs de _peau tanne_ (sorte de parchemin), jadis cousus
 la suite les uns des autres en manire de bande longue et
troite[21]; mais, pour plus de commodit, ils avaient t dcousus
les uns des autres et relis en un petit volume, recouvert de chagrin
noir, sur le plat duquel on lisait en lettres argentes:

     _An 57 av. J.-C._

[Note 21: L'emploi de _peaux tannes_ pour crire remonte  une
antiquit trs-recule, et fut rpandu chez les peuples de l'Asie,
ainsi que chez les Grecs, les Romains et les =Gaulois=. On conserve  la
bibliothque de Bruxelles un manuscrit du Pentateuque que l'on croit
antrieur au neuvime sicle; il est crit en cinquante-sept peaux
cousues ensemble, formant un rouleau de trente-six mtres de long.
(=Ludovic Lalanne=, _Cur. bibl._, p. 11.)]

--Mais, mon pre,--dit Sacrovir,--je vois sur cette table un livret 
peu prs pareil  celui-ci,  ct de chacun des objets dont vous nous
avez parl?...

--C'est qu'en effet, mes enfants, chaque relique provenant d'un des
membres de notre famille est accompagne d'un manuscrit de sa main,
racontant sa vie et souvent celle des siens.

--Comment, mon pre?--dit Sacrovir de plus en plus tonn;--ces
manuscrits?...

--Ont tous t crits par quelqu'un de nos aeux... Cela vous
surprend, mes enfants? Vous avez peine  comprendre qu'une famille
inconnue possde _sa chronique_, comme si elle tait d'antique race
royale? puis vous vous demandez comment cette chronique a pu se
succder, sans interruption, de sicle en sicle, depuis prs de deux
mille ans jusqu' nos jours?

--En effet, mon pre,--dit le jeune homme,--cela me semble si
extraordinaire...

--... Que cela touche  l'invraisemblance, n'est-ce pas?--reprit le
marchand.

--Non, mon pre,--dit Vellda,--puisque vous affirmez que cela est;
mais cela nous tonne beaucoup!

--Sachez d'abord, mes enfants, que cet usage de se transmettre, de
gnration en gnration, soit oralement, soit par crit, les
traditions de famille, a toujours t l'une des coutumes les plus
caractristiques de nos pres les Gaulois, et encore plus
religieusement observe chez les Gaulois de Bretagne que partout
ailleurs. Chaque famille, si obscure qu'elle ft, avait sa tradition,
tandis que dans les autres pays d'Europe cette coutume se pratiquait
mme rarement parmi les princes et les rois. Pour vous en
convaincre,--ajouta le marchand en prenant sur la table un vieux petit
livre qui semblait dater des premiers temps de l'imprimerie,--je vais
vous citer un passage traduit d'un des plus anciens ouvrages sur la
Bretagne, et dont l'autorit fait foi dans le monde savant.

Et M. Lebrenn lut ce qui suit:

_Chez les =Bretons=, les gens de la moindre condition connaissent leurs
aeux et retiennent de mmoire toute la ligne de leur ascendance
=jusqu'aux gnrations les plus recules=, et l'expriment ainsi, par
exemple: =rs=, fils de =Thodrik=,--fils =d'Enn=,--fils
=d'Aecle=,--fils de =Cadel=,--fils de =Roderik= le Grand, ou le chef.
Et ainsi de reste. Leurs anctres sont pour eux l'objet d'un vrai
culte, et les injures qu'ils punissent le plus sont celles faites 
leur race. Leurs vengeances sont cruelles et sanguinaires, et ils
punissent non-seulement les insultes nouvelles, mais aussi les plus
anciennes, faites  leur race, et qu'ils ont toujours prsentes tant
qu'elles ne sont pas venges[22]._

[Note 22: M. Augustin Thierry, l'illustre historien, au tmoignage
duquel nous en appellerons plus d'une fois, car nul plus que lui n'a
envisag l'histoire sous un jour plus national et plus dmocratique, a
cit (1 v. page 11 de son _Histoire de la Conqute de l'Angleterre
par les Normands_) trois lignes seulement de ce document curieux qu'il
indique sommairement ainsi: _Geraldi Cambrensis Itenerari Walli_.
Nous sommes alls aux sources, et nous avons trouv tout le passage
ci-dessus. L'poque de la publication de ce livre crit en latin est
ainsi dsigne: _Londini apud Edmonidum Bollifantum impress. Henrici
dembani et Radulfi nuberii._--1585.]

--Vous le voyez, mes enfants,--ajouta M. Lebrenn en reposant le livre
sur la table,--notre chronique de famille s'explique ainsi; et
malheureusement vous verrez que quelques-uns de nos aeux n'ont t
que trop fidles  cette coutume de poursuivre une vengeance de
gnration en gnration... Car plus d'une fois, dans le cours des
ges, les Plouernel...

--Que dites-vous, mon pre?--s'cria Georges.--Les anctres du comte
de Plouernel ont t parfois les ennemis de notre race?...

--Oui, mes enfants... vous le verrez... Mais n'anticipons pas... Vous
comprendrez donc que si nos pres se transmettaient une vengeance de
gnration en gnration, depuis les temps les plus reculs, ils se
transmettaient ncessairement aussi les causes de cette vengeance, et
en outre les faits les plus importants de chaque gnration; c'est
ainsi que nos archives se sont trouves crites d'ge en ge jusqu'
aujourd'hui.

--Vous avez raison, mon pre,--dit Sacrovir;--cette coutume explique
ce qui nous avait d'abord sembl si extraordinaire.

--Tout  l'heure, mes enfants,--reprit le marchand,--je vous donnerai
d'autres claircissements sur la langue employe dans ces manuscrits;
laissez-moi d'abord appeler vos regards sur ces pieuses reliques, qui
vous diront tant de choses aprs la lecture de ces manuscrits... Cette
faucille d'or,--ajouta M. Lebrenn en replaant le bijou sur la
table,--est donc le symbole du manuscrit numro 1, portant la date de
l'an 57 avant Jsus-Christ. Vous le verrez, ce temps a t pour notre
famille, libre alors, une poque de joyeuse prosprit, de mles
vertus, de fiers enseignements. C'tait, hlas! la fin d'un beau
jour... de terribles maux l'ont suivi, l'esclavage, les supplices, la
mort...--Et aprs un moment de silence pensif, le marchand reprit:--En
un mot, chacun de ces manuscrits vous dira presque sicle par sicle
la vie de nos aeux.

Pendant quelques instants, les enfants de M. Lebrenn, non moins
silencieux et mus que leur pre, parcoururent d'un regard avide ces
dbris du pass, dont nous donnerons une sorte de nomenclature
chronologique, comme s'il s'agissait de l'inventaire du cabinet d'un
antiquaire.

Nous l'avons dit,  la petite =faucille d'or=[23] tait joint un
manuscrit portant la date de l'an 57 avant Jsus-Christ.

[Note 23: Rien de moins invraisemblable que la conservation
sculaire d'un pareil bijou; on peut voir au Cabinet des antiques de
la Bibliothque nationale, un _bracelet d'or_ d'un dlicieux travail
et de fabrication gauloise; ce bracelet a t reproduit dans
l'excellent et curieux _Livre d'or des mtiers_, p. 3, 1re liv.,
par le bibliophile Jacob et Ferdinand Serr.]

Au manuscrit n 2, portant la date de l'an 56 avant Jsus-Christ,
tait jointe =une clochette d'airain=, pareille  celle dont on garnit
aujourd'hui en Bretagne les colliers des boeufs.

Cette clochette datait donc au moins de =dix-neuf cent six= _ans_.....

Au manuscrit n 3, portant la date de l'anne 50 aprs Jsus-Christ,
tait joint un fragment de =collier de fer=, ou carcan, rong de
rouille, sur lequel on reconnaissait les vestiges de ces lettres
romaines burines dans le fer:

     SERVUS SUM...

     _Je suis esclave de_...

Ncessairement le nom du possesseur de l'esclave se devait trouver sur
le dbris du collier qui manquait.

Ce carcan datait donc au moins de dix-sept cent quatre-vingt-dix-neuf
ans.

Au manuscrit n 4, portant la date de l'an 290 de notre histoire,
tait jointe =une petite croix d'argent= attache  une chanette du
mme mtal, qui semblaient avoir t noircies par le feu.

Cette petite croix datait donc au moins de quinze cent cinquante-neuf
ans.

Au manuscrit n 5, portant la date de l'an 393 de notre histoire,
tait joint un ornement de cuivre massif, ayant appartenu au cimier
d'un casque, et reprsentant une =alouette= les ailes  demi tendues.

Ce dbris de casque datait donc au moins de quatorze cent
cinquante-six ans.

Au manuscrit n 6, portant la date de l'anne 497 de notre histoire,
tait jointe _la garde d'un poignard de fer_, noir de vtust; sur la
coquille on lisait d'un ct ce mot:

     GHILDE;

Et de l'autre, ces deux mots en langue celtique ou gauloise (le breton
de nos jours ou peu s'en faut):

     AMINTIAICH (Amiti).

     COUMUNITEZ (Communaut).

Ce manche de poignard datait donc au moins de treize cent
cinquante-deux ans.

Au manuscrit n 7, portant la date de l'an 675 de notre histoire,
tait jointe une =crosse abbatiale= en argent repouss, autrefois dor.
On remarquait parmi les ornements de cette crosse le nom de
_Mroflde_.

Cette crosse datait donc au moins de onze cent soixante-quatorze ans.

Au manuscrit n 8, portant la date de l'an 787 de notre histoire,
taient jointes =deux petites pices de monnaie dites carlovingiennes=,
l'une de cuivre, l'autre d'argent, runies entre elles par un fil de
fer.

Ces deux pices de monnaie dataient donc au moins de mille
soixante-deux ans.

Au manuscrit n 9, portant la date de l'an 885 de notre histoire,
tait joint le fer d'une =sagette= (ou flche) =barbele=.

Cette flche datait donc au moins de neuf cent soixante-quatre ans.

Au manuscrit n 10, et portant la date de l'an 999 de notre histoire,
tait joint =un crne d'enfant= de huit  dix ans ( en juger par sa
structure et son volume). On lisait sur les parois extrieures de ce
crne ces mots, gravs en langue gauloise:

     FIN--AL--BD (Fin du monde).

Ce crne datait donc au moins de huit cent cinquante ans.

Au manuscrit n 11, portant la date de l'an 1010 de notre histoire,
tait jointe une =coquille blanche= ctele, pareille  celles que l'on
voit sur les manteaux des plerins.

Cette coquille datait au moins de huit cent trente-neuf ans.

Au manuscrit n 12, portant la date de l'an 1137 de notre histoire,
tait joint un =anneau pastoral= en or, tel que les ont ports les
vques. Sur l'un des chatons dont il tait orn, on voyait graves
les armes des =Plouernel= (leur blason tait de _trois serres d'aigle de
sable_ (d'or) _sur champ de gueule_ (fond rouge).

Cet anneau datait donc au moins de sept cent douze ans.

Au manuscrit n 13, portant la date de l'an 1208 de notre histoire,
tait jointe une =paire de tenailles de fer, instrument de torture=,
dcoupe en lame de scie, de sorte que les dents s'embotaient les
unes dans les autres.

Cet instrument de torture datait donc au moins de six cent quarante-un
ans.

Au manuscrit n 14, portant la date de l'an 1358 de notre histoire,
taient joints deux objets:

1 Un =petit trpied de fer= de six pouces de diamtre, qui semblait 
moiti rougi par le feu;

2 La =poigne d'une dague= richement damasquine, et dont le pommeau
tait orn des armes des comtes de _Plouernel_.

Ce trpied de fer et cette poigne de dague dataient donc au moins de
quatre cent quatre-vingt-onze ans.

Au manuscrit n 15, portant la date de l'an 1413 de notre histoire,
tait joint un =couteau de boucher= _ manche de corne_, et dont la lame
tait  demi brise.

Ce couteau datait donc au moins de quatre cent trente-six ans.

Au manuscrit n 16, portant la date de l'an 1515 de notre histoire,
tait jointe une =petite Bible de poche=, appartenant aux premiers temps
de l'imprimerie: la couverture de ce livre tait presque entirement
brle, ainsi que les angles des pages, comme si cette Bible tait
reste quelque temps expose au feu; on remarquait aussi sur plusieurs
de ses pages quelques taches de sang.

Cette Bible datait donc au moins de trois cent trente-quatre ans.

Au manuscrit n 17, portant la date de l'an 1648 de notre histoire,
tait joint =le fer d'un lourd marteau de forgeron= sur lequel on voyait
ces mots incrusts dans le mtal en langue bretonne:

     EZ--LIBR (tre libre).

Ce marteau datait donc au moins de deux cent un ans.

Au manuscrit n 18, et portant la date de l'an 1794 de notre histoire,
tait joint un _sabre d'honneur_  garde de cuivre dor, avec ces
inscriptions graves des deux cts de la lame:

     _Rpublique franaise. Libert--galit--Fraternit. Jean =Lebrenn=
     a bien mrit de la patrie._


Enfin l'on voyait, mais sans tre accompagns de manuscrit, et
seulement portant la date de 1848 et 1849, les deux derniers objets
dont se composait cette collection:

Le =casque de dragon= donn par le comte de Plouernel  M. Lebrenn.

La =manille= ou l'anneau de fer que le marchand avait port au bagne de
Rochefort.

On comprendra sans doute avec quel pieux respect, avec quelle ardente
curiosit, ces dbris du pass furent examins par la famille du
marchand. Il interrompit le silence pensif que gardaient ses enfants
pendant cet examen, et reprit:

--Ainsi, vous le voyez, mes enfants, ces manuscrits racontent
l'histoire de notre famille plbienne depuis prs de deux mille ans;
aussi cette histoire pourrait-elle s'appeler l'histoire du peuple, de
ses vicissitudes, de ses coutumes, de ses moeurs, de ses douleurs, de
ses fautes, de ses excs, parfois mme de ses crimes; car l'esclavage,
l'ignorance et la misre dpravent souvent l'homme en le dgradant.
Mais, grce  Dieu, dans notre famille les mauvaises actions ont t
rares, tandis que nombreux ont t les traits de patriotisme et
d'hrosme de nos aeux, =gaulois= et =gauloises=, pendant leur longue
lutte contre la conqute des _Romains_ et des _Franks_! Oui, hommes et
femmes... car vous le verrez dans bien des pages de ces rcits, les
femmes, en dignes filles de la Gaule, ont rivalis de dvouement, de
vaillance! Aussi plusieurs de ces figures touchantes ou hroques
resteront chries et glorifies dans votre mmoire comme les saints de
notre lgende domestique... Un dernier mot sur la langue employe dans
ces manuscrits... Vous le savez, mes enfants, votre mre et moi, nous
vous avons toujours donn, ds votre plus bas ge, une bonne de notre
pays, afin que vous apprissiez  parler le breton en mme temps que le
franais; aussi, votre mre et moi, nous vous avons toujours
entretenus dans l'habitude de cette langue en nous en servant souvent
avec vous?...

--Oui, mon pre...

--Eh bien, mon enfant,--dit M. Lebrenn  son fils,--en t'apprenant le
breton, j'avais surtout en vue, suivant d'ailleurs une tradition de
notre famille, qui n'a jamais abandonn sa langue maternelle, de te
mettre  mme de lire ces manuscrits.

--Ils sont donc crits en langue bretonne, pre?--demanda Vellda.

--Oui, enfants; car la langue bretonne n'est autre que la langue
celtique ou gauloise, qui se parlait dans toute la Gaule avant les
conqutes des Romains et des Franks. Sauf quelques altrations causes
par les sicles, elle s'est  peu prs conserve dans notre Bretagne
jusqu' nos jours[24]; car, de toutes les provinces de la Gaule, la
Bretagne est la dernire qui se soit soumise aux rois francks, issus
de la conqute... Oui... et ne l'oublions jamais, cette fire et
hroque devise de nos pres asservis, dpouills par l'tranger: _Il
nous reste notre nom, notre langue, notre foi..._ Or, mes enfants,
depuis deux mille ans de lutte et d'preuves, notre famille a conserv
son nom, sa langue et sa foi; car nous nous appelons _Lebrenn_, nous
parlons gaulois, et je vous ai levs dans la foi de nos pres, dans
cette foi  l'immortalit de l'me et  la continuit de l'existence,
qui nous fait regarder la mort comme un changement d'habitation, rien
de plus[25]... foi sublime, dont la moralit, enseigne par les
druides, se rsumait par des prceptes tels que ceux-ci: _Adorer
Dieu. Ne point faire le mal. Exercer la gnrosit. Celui-l est pur
et saint qui fait des oeuvres clestes et pures._... Ainsi donc, mes
amis, conservons, comme nos aeux, _notre nom, notre langue, notre
foi_.

[Note 24: L'un des plus illustres historiens de nos jours, dont
l'autorit ne saurait tre conteste, M. Amde Thierry, dit dans son
introduction  l'_Histoire des Gaulois_, page =xcvi=: On trouve encore
aujourd'hui dans quelques cantons de France et d'Angleterre le reste
des langues originales; la France en possde deux: le _basque_, parl
dans les Pyrnes-Orientales; le =bas-breton= (ou _gaulois-armoricain_),
plus tendu nagure, resserr maintenant  l'extrmit de la
Bretagne;--l'Angleterre le _gallois_, parl dans le pays de Galles.
Voir aussi la prface du _Dictionnaire franais-celtique_, de Grgoire
de Rostrenen (dit. de Guingaud, 1834).]

[Note 25: Nous avons dit dans une des notes prcdentes que cette
foi sublime de continuit de la vie, enseigne par les druides, avait
encore de nos jours de fervents adeptes; nous ne pouvons rsister au
dsir de citer  ce sujet quelques passages d'une admirable page
d'=Armand Barbs=, l'un des plus vaillants soldats de la dmocratie,
aujourd'hui prisonnier comme tant d'autres de nos frres, une page
ddie  la mmoire de Godefroid Cavaignac, et intitule: _Deux jours
d'une_ =condamnation  mort=. On verra par ces extraits avec quelle
religieuse srnit Armand Barbs attendait l'heure de son excution;
srnit puise, ainsi qu'il le dit, dans sa foi  la perptuit de la
vie, point fondamental de la croyance druidique.

... C'tait le 12 juillet 1839, la Cour des Pairs, aprs quatre jours
de dlibration, venait de me notifier son arrt. Suivant l'usage,
c'tait le greffier en chef qui me l'avait apport, et l'honorable M.
Cauchy crut devoir ajouter  son message une petite rclame en faveur
de la religion catholique, apostolique et romaine. Je lui rpondis que
j'avais en effet ma religion, que je croyais en Dieu; mais que ce
n'tait pas une raison pour que j'eusse, quoi que ce soit,  faire des
consolations d'un prtre; qu'il voult donc bien aller dire  ses
matres que j'tais prt  mourir, et que je leur souhaitais d'avoir 
leur dernire heure l'me aussi tranquille que l'tait la mienne en ce
moment.

=Armand Barbs= dit ensuite comment, spiritualiste par instinct, et
ramen par l'approche de son heure dernire  un ordre de penses
leves, il se rappela, avec une touchante reconnaissance,  quelle
source il avait puis cette tranquillit suprme en face de la mort,
et il poursuit ainsi:

... Un jour je lus, dans l'_Encyclopdie nouvelle_, le magnifique
article =Ciel=, par Jean Raynaud. Sans parler des raisons premptoires
par lesquelles il dtruit en passant le ciel et l'enfer des
catholiques, sa capitale ide (telle que l'enseignait la foi
druidique), de faire dcouler de la loi du progrs la srie infinie de
nos vies, progressant continuement dans des mondes qui y gravitaient
eux-mmes de plus en plus vers Dieu, me parut satisfaire  la fois nos
aspirations multiples. Sens moral, imagination, dsirs, tout n'y
trouve-t-il pas de place? Cependant, emport, lorsque je lus cet
article, par les proccupations d'un rpublicain actif, j'en mditai
peu les dtails, je ne fis que les dposer, en quelque sorte, _bruts_,
dans mon sein; mais depuis que, ramass bless dans la rue, j'habitais
une chambre de prison avec l'chafaud en perspective, je les avais
tirs de la place o je les gardais en rserve comme une dernire
richesse dont il m'importait de connatre enfin toute la valeur... et
c'est ce qui vint naturellement se prsenter  ma pense au moment o
je veillais, victime dj lie pour le bourreau (on avait eu l'infamie
de mettre  =Barbs= la camisole de force des condamns  mort)... o je
veillais la solennelle nuit de la mort...

Que Jean Raynaud, l'loquent encyclopdiste, me pardonne, si je
changeai en un _plomb vil_, pour le besoin du moment, _l'or pur_ de sa
haute mtaphysique; mais voici comment, aprs m'tre confirm par
quelques raisonnements prliminaires ma croyance  l'immortalit de
l'me, il m'a sembl voir se drouler une sublime chelle de Jacob,
dont le pied s'appuyait sur la terre pour monter vers le ciel, sans
finir jamais, d'astre en astre, de sphre en sphre! La terre, cette
petite plante, o je venais de passer trente ans, me parut un des
lieux innombrables o l'homme fait sa premire tape dans la vie...
d'o il commence  monter devant Dieu; et lorsque le phnomne que
nous appelons _la mort_ s'accomplit, l'homme, emport par l'attraction
du progrs, va renatre dans un astre suprieur avec un nouvel
panouissement de son tre...

Nous ne connaissons rien de plus beau que cette _solennelle veille de
la mort_ d'=Armand Barbs=, puisant dans ces penses sa fire srnit
d'me, au moment du supplice qu'il croyait imminent.]

-- cet engagement nous ne faillirons pas, mon pre!--rpondit
Vellda.

--Nous ne montrerons ni moins de courage ni moins de persistance que
nos anctres,--ajouta Sacrovir.--Ah! quelle motion sera la mienne
lorsque je lirai ces caractres vnrs qu'ils ont tracs!... Mais
l'criture de la langue celtique ou gauloise est-elle donc tout  fait
la mme que l'criture bretonne, que nous avons l'habitude de lire,
pre?

--Non, mon enfant; depuis nombre de sicles l'criture gauloise, qui
tait d'abord la mme que celle des Grecs[26], s'est peu  peu
modifie par le temps, et est tombe en dsutude; mais mon
grand-pre, ouvrier imprimeur, aussi obscur qu'rudit et lettr, a
traduit en criture bretonne moderne tous les manuscrits crits en
gaulois. Grce  ce travail, tu pourras donc lire ces manuscrits aussi
couramment que tu lis ces lgendes si aimes de notre brave Gildas, et
qui, composes il y a huit ou neuf cents ans, courent encore nos
villages de Bretagne, imprimes sur papier gris.

[Note 26: Les Gaulois employaient les mmes caractres ou lettres
que les Grecs. Tacite parle de plusieurs inscriptions gauloises
trouves sur les frontires de la Germanie, et observe qu'elles
taient crites en caractres grecs. (Latour-d'Auvergne, _Origines
gauloises_, ch. I, p. 12.)]

--Mon pre,--dit Sacrovir,--une question encore... Notre famille
a-t-elle donc pendant tant de sicles toujours habit la Bretagne?

--Non... pas toujours, ainsi que tu le verras par ces rcits... La
conqute, les guerres, les rudes et diffrentes vicissitudes
auxquelles tait soumise, dans ces temps-l, une famille comme la
ntre, ont souvent forc nos pres de quitter le pays natal, tantt
parce qu'ils taient trans esclaves ou prisonniers dans d'autres
provinces, tantt pour chapper  la mort, tantt pour gagner leur
pain, tantt pour obir  des lois tranges, tantt par suite des
hasards du sort; mais il est bien peu de nos anctres qui n'aient
accompli une sorte de pieux plerinage, que j'ai accompli moi-mme, et
que tu accompliras  ton tour le 1er janvier de l'anne qui suivra
ta majorit, c'est--dire le 1er janvier prochain.

--Pourquoi particulirement ce jour, pre?

--Parce que le premier jour de chaque nouvelle anne a toujours t
dans les Gaules un jour solennel.

--Et ce plerinage, quel est-il?

--Tu iras aux pierres druidiques de =Karnac=, prs d'_Auray_.

--On dit, en effet, mon pre, que cet assemblage de gigantesques blocs
de granit, que l'on voit encore de nos jours aligns d'une faon
mystrieuse, remontent  la plus haute antiquit?

--Il y a deux mille ans et plus, mon enfant, que l'on ignorait dj 
quelle poque, perdue dans la nuit des temps, les pierres de _Karnak_
avaient t ainsi disposes.

--Ah! pre! on prouve une sorte de vertige en songeant  l'ge que
doivent avoir ces pierres monumentales.

--Dieu seul le sait, mes amis! et si l'on juge de leur dure  venir
par leur dure passe, des milliers de gnrations se succderont
encore devant ces monuments gigantesques, qui dfient les ges, et sur
lesquels les regards de nos pres se sont tant de fois arrts de
sicle en sicle avec un pieux recueillement.

--Et pourquoi faisaient-ils ce plerinage, pre?

--Parce que le berceau de notre famille, les champs et la maison du
premier de nos aeux dont ces manuscrits fassent mention, taient
situs prs des pierres de Karnak; car, tu le verras, cet aeul, nomm
_Joel, en Brenn an Lignez an Karnak_, ce qui signifie, tu le sais, en
breton: _Joel, le chef de la tribu de Karnak_[27], cet aeul tait
chef ou patriarche, lu par sa tribu, ou par son clan, comme disent
les cossais...

[Note 27: Afin de dmontrer la vraisemblance de notre fiction, et
de prouver qu'un pareil souvenir a pu traverser les sicles, nous
extrayons le passage suivant de _Grgoire de Rostrenen_, qui crivait
au milieu du dernier sicle:

... Ce que j'ai trouv de plus ancien sur la langue gauloise ou
bretonne, c'est le livre manuscrit en langue bretonne des prdictions
de _Guin-Clan_, astronome breton, trs-fameux encore aujourd'hui chez
les Bretons; il marque, au commencement de ses prdictions, qu'il
crivait l'an de l're chrtienne 240, =demeurant entre Roc'h Hellas et
le Potz-Guen=, c'est--dire aujourd'hui entre _Morlaix_ et la ville de
_Trguier_. (Grg. de Rostrenen, liste de la plupart des auteurs,
livres ou manuscrits dont il s'est servi pour la confection de son
_Dictionnaire_.) Or, nous le demandons, si l'on sait aujourd'hui, en
1849, que Guin-Clan habitait, en 240, c'est--dire il y a seize cent
neuf ans, entre Morlaix et Trguier, il n'y a rien de vraisemblable
dans notre fable qui suppose que les descendants de la famille Lebrenn
savaient que leur aeul demeurait il y a environ deux mille ans, prs
des pierres de Karnak, qui existent encore de nos jours telles
qu'elles taient alors.]

--De sorte,--dit Georges Duchne,--que notre nom, mon pre, le nom de
_Brenn_, signifie chef?

--Oui, mon ami, cette appellation honorifique, jointe au nom
individuel de chacun, au nom de baptme, comme on a dit, depuis le
christianisme, s'est, par le temps, change en nom de famille; car
l'usage des noms de famille ne commence gure  se rpandre
gnralement dans les familles plbiennes que vers le quatorzime ou
le quinzime sicle. Ainsi, dans les premiers ges, on a appel, par
exemple, le fils du premier de nos aeux dont je vous ai parl:
_Guilhern, mab eus an Brenn_[28], _Guilhern_, fils du chef, puis
_Kirio_, petit-fils du chef, etc., etc. Mais avec les sicles, les
mots petit-fils et arrire-petit-fils ont t supprims, et l'on n'a
plus ajout au mot _Brenn_, devenu par corruption _Lebrenn_, que le
nom de baptme. Ainsi presque tous les noms emprunts  une
profession, tels que M. _Charpentier_, M. _Serrurier_, M. _Boulanger_,
M. _Tisserand_, M. _Meunier_, etc., etc., ont eu presque toujours pour
origine une profession manuelle, dont la dsignation s'est
transforme, avec le temps, en nom de famille[29]. Ces explications
vous sembleront peut-tre puriles, et pourtant elles constatent un
fait grave et douloureux: l'absence du nom de famille chez nos frres
du peuple... Hlas! tant qu'ils ont t esclaves ou serfs,
pouvaient-ils avoir des noms, eux qui ne s'appartenaient pas? leur
matre leur donnait des noms bizarres ou grotesques, de mme qu'on
donne un nom de fantaisie  un cheval ou  un chien; puis l'esclave
vendu  un autre matre, on l'affublait d'un autre nom... Mais, vous
le verrez,  mesure que ces opprims, grce  leur lutte nergique,
incessante, arrivent  une condition moins servile, la conscience de
leur dignit d'homme se dveloppe davantage; et lorsqu'ils purent
enfin avoir _un nom  eux_ et le transmettre  leurs enfants, obscur,
mais honorable, c'est que dj ils n'taient plus esclaves ni serfs,
quoique encore bien malheureux... La conqute du nom _propre_, du nom
de _famille_, en raison des devoirs qu'il impose et des droits qu'il
donne, a t l'un des plus grands pas de nos aeux vers un complet
affranchissement... Un dernier mot, au sujet des manuscrits que nous
allons lire. Vous y trouverez un admirable sentiment de la nationalit
gauloise et de sa foi religieuse, sentiment d'autant plus indomptable,
d'autant plus exagr peut-tre, que la conqute romaine et franque
s'appesantissait davantage sur ces hommes et sur ces femmes hroques,
si fiers de leur race, et poussant le mpris de la mort jusqu' une
grandeur surhumaine... Admirons-les, imitons-les, dans cet ardent
amour du pays, dans cette inexorable haine de l'oppression, dans cette
croyance  la perptuit progressive de la vie, qui nous dlivre du
_mal de la mort_... Mais tout en glorifiant pieusement le pass,
continuons, selon le mouvement de l'humanit, de marcher vers
l'avenir... N'oublions pas qu'un nouveau monde avait commenc avec le
christianisme... Sans doute son divin esprit de fraternit, d'galit,
de libert, a t outrageusement reni, refoul, perscut, ds les
premiers sicles, par la plupart des vques catholiques, possesseurs
d'esclaves et de serfs, gorgs de richesses subtilises aux Francs
conqurants, en retour de l'absolution de leurs crimes abominables,
que leur vendait le haut clerg... Sans doute, nos pres esclaves,
voyant la parole vanglique touffe, impuissante  les affranchir,
ont fait, comme on dit, leurs affaires eux-mmes, se sont soulevs en
armes contre la tyrannie des conqurants, et presque toujours, ainsi
que vous allez en avoir la preuve, l o le sermon avait chou,
l'insurrection obtenait des concessions durables, selon ce sage axiome
de tous les temps: _Aide-toi... le ciel t'aidera..._ Mais enfin,
malgr l'glise catholique, apostolique et romaine, le souffle
chrtien a pass sur le monde; il le pntre de plus en plus de cette
chaleur douce et tendre, dont manquait, dans sa sublimit, la foi
druidique de nos aeux, qui, ainsi rajeunie, complte, doit prendre
une sve nouvelle... Sans doute encore il a t cruel pour nous,
conquis, de perdre jusqu'au nom de notre nationalit, de voir imposer
 cette antique et illustre Gaule le nom de _France_, par une horde de
conqurants froces... Aussi, chose remarquable, lors de notre
premire rvolution la raction contre les souvenirs de la conqute et
de ces rois de prtendu droit divin, fut si profondment nationale,
que des citoyens ont maudit jusqu'au nom Franais[30], trouvant (et
c'tait  un certain point de vue aussi logique que patriotique),
trouvant odieux et stupide de conserver ce nom au jour de la victoire
et aprs quatorze sicles de lutte contre ces rois et cette race
trangre qui nous l'avaient inflig comme le stigmate de la
conqute!...

[Note 28: D'antiques gnalogies, conserves soigneusement par les
_Bardes_, servirent  dsigner ceux qui pouvaient prtendre  la
dignit de chefs de canton ou de famille, car ces mots taient
synonymes dans la langue des anciens Gaulois-Bretons, et les liens de
la parent taient la base de leur tat social. (Augustin Thierry,
_tat social des anciens Bretons, Hist. de la conq. d'Angl._, p.
10-11.)]

[Note 29: On verra dans le cours de cette histoire des personnages
n'ayant, selon l'usage du temps, d'autre nom que des surnoms, parfois
grotesques, terribles, et touchants, emprunts soit  leur condition,
soit  une qualit ou  une difformit physique ou morale,  un acte
de leur vie.]

[Note 30: Une trs-vive et trs-profonde raction gauloise s'est
en effet manifeste  la fin du sicle dernier et au commencement de
celui-ci; la fondation de _l'Acadmie celtique_, dont les immenses
travaux ont t dirigs vers la recherche de nos origines nationales,
date de cette poque; enfin, plusieurs ptitions furent adresses  la
Convention pour revendiquer le nom de Gaule pour le pays. Nous citons
ici plusieurs passages d'une ptition  ce sujet, adresse au
directoire du dpartement de Paris. Ce document fort curieux et fort
caractristique, a t publi dans la _Revue rtrospective_, t. 1,
2e srie.

    Citoyens administrateurs,

Jusques  quand souffrirez-vous que nous portions encore l'infme nom
de _Franais_? Tout ce que la dmence a de faiblesse, tout ce que
l'absurdit a de contraire  la raison, tout ce que la turpitude a de
bassesse, ne sont pas comparables  notre manie de nous couvrir de ce
nom. Quoi! une troupe de brigands (les Francs conqurants) vient nous
ravir tous nos biens, nous soumet  ses lois, nous rduit  la
servitude, et pendant quatorze sicles ne s'attache qu' nous priver
de toutes les choses ncessaires  la vie,  nous accabler d'outrages,
et lorsque nous brisons nos fers, nous avons encore l'extravagante
bassesse de continuer  nous appeler comme eux! Sommes-nous donc
descendants de leur sang impur?  Dieu ne plaise, Citoyens, nous
sommes _du sang pur des Gaulois_! Chose plus qu'tonnante, Paris est
une ppinire de savants, Paris a fait la rvolution, et pas un de ces
savants n'a encore daign nous instruire de notre origine, quelque
intrt que nous ayons  la connatre.

Aprs avoir parl d'une adresse  la Convention, prsente par lui, et
d'une lettre  ses concitoyens, qui offriraient sans doute un curieux
intrt, l'auteur de la ptition termine ainsi:

... Souffrirez-vous, Citoyens, que nous ayons fait la rvolution pour
faire honneur de notre courage  nos ennemis de quatorze sicles? aux
bourreaux de nos anctres? Non sans doute, et vous recourrez avec moi
 l'autorit de la Convention nationale afin qu'elle nous _rende le
nom de Gaulois_, etc., etc.

    _Sign_, =Ducalle=.
]

--Cela me rappelle mon pauvre grand-pre,--reprit Georges en
souriant,--me disant qu'il n'tait plus fier du tout d'tre Franais
depuis qu'il savait porter le nom des barbares, des _cosaques_, qui
nous avaient dpouills et asservis.

--Moi, je conois parfaitement,--reprit Sacrovir,--que l'on revendique
ce vieux et illustre nom de Gaule pour notre pays!

--Certes,--reprit M. Lebrenn,--la _rpublique gauloise_ sonnerait non
moins bien  mes oreilles que la rpublique franaise; mais, d'abord,
notre premire et immortelle rpublique a, ce me semble, suffisamment
purifi le nom franais de ce qu'il avait de monarchique en le portant
si haut et si loin en Europe; et puis, voyez-vous, mes amis,--ajouta
le marchand en souriant,--il en est de cette brave Gaule comme de ces
femmes hroques qui s'illustrent sous le nom de leur mari... quoique
le mariage de la Gaule avec le Franc ait t singulirement forc.

--Je comprends cela, pre,--dit Vellda souriant aussi.--De mme que
beaucoup de femmes signent leur nom de famille  ct de celui
qu'elles tiennent de leur mari, toutes les admirables choses
accomplies par notre hrone, sous un nom qui n'tait pas le sien,
doivent tre signes: =France=, _ne_ =Gaule=...

--Rien de plus juste que cette comparaison,--ajouta madame
Lebrenn.--Notre nom a pu changer, notre race est reste notre race...

--Maintenant,--reprit M. Lebrenn avec motion.--vous tes initis  la
tradition de famille qui a fond nos archives plbiennes; vous prenez
l'engagement solennel de les continuer, et d'engager vos enfants  les
continuer?... Toi, mon fils, et toi, ma fille,  dfaut de lui, vous
me jurez d'crire avec sincrit vos faits et vos actes, justes ou
injustes, louables ou mauvais, afin qu'au jour o vous quitterez cette
existence pour une autre, ce rcit de votre vie vienne augmenter cette
chronique de famille, et que l'inexorable justice de nos descendants
estime ou msestime notre mmoire selon que nous aurons mrit...

--Oui, pre... nous te le jurons!...

--Eh bien, Sacrovir, aujourd'hui que tu as accompli ta vingt-et-unime
anne, tu peux, selon notre tradition, lire ces manuscrits... Cette
lecture, nous la ferons ds aujourd'hui, chaque soir, en commun; et
pour que Georges puisse y participer, nous la traduirons en franais.

       *       *       *       *       *

Et ce mme soir, M. Lebrenn, sa femme, sa fille et Georges s'tant
runis, Sacrovir Lebrenn commena ainsi la lecture du premier
manuscrit, intitul:

     LA FAUCILLE D'OR.

       *       *       *       *       *

    L'AUTEUR AUX ABONNS
    DES MYSTRES DU PEUPLE.

    Chers lecteurs,

Permettez-moi d'abord de vous remercier du bienveillant accueil fait
par vous aux _Mystres du Peuple_, dont le succs dpasse aujourd'hui
toutes mes esprances; j'ai reu de prcieux encouragements, de vives
preuves de sympathie. Aprs y avoir rpondu privment, je suis heureux
et fier de vous en tmoigner publiquement ici ma reconnaissance; ce
cordial appui double mes forces. Je vous ai parl des louanges, je
vous parlerai non moins sincrement d'une critique qui m'a t
adresse, sous la forme la plus amicale d'ailleurs; celle critique m'a
paru grave, chers lecteurs, aussi m'a-t-elle engag  vous crire ces
quelques mots:

On m'a reproch le grand nombre de notes dont plusieurs livraisons
sont accompagnes: j'tais all de moi-mme au devant de cette
objection, ds la deuxime livraison, en vous suppliant de lire
attentivement ces notes, dont j'esprais faire aussi comprendre la
haute importance. Je vais tre plus explicite:

Quelque confiance que vous daigniez accorder  ma parole, vous
trouverez dans les prochains rcits des faits si tranges, si
extraordinaires, souvent mme si monstrueux, je dirais presque si peu
croyables, que, sans l'irrcusable autorit historique dont je les
accompagnerai, le lecteur le plus favorable  cet ouvrage, pourrait
croire, non, sans doute, que je l'ai voulu tromper, mais qu'entran
par mon imagination de romancier, j'ai exagr les faits au del des
limites du possible, afin de les rendre plus saisissants. Je n'aurai
pas cette crainte lorsque la citation historique textuelle,
irrfragable, servant, pour ainsi dire de poinon, de contrle  mon
rcit, prouvera du moins que, quelle que soit sa valeur, il est pur et
sans alliage.

Et puis, une fois l'oeuvre accomplie, cet notes qui l'accompagnent ds
le dbut, et choisies par moi, je vous l'affirme, avec un soin
scrupuleux, parmi d'innombrables documents, ces notes formeront, 
ct du rcit, que je tche de rendre amusant et vari, non-seulement
une histoire authentique des misres, des souffrances, des luttes et
souvent grce  Dieu, des triomphes de nos pres  nous autres
proltaires et bourgeois, mais encore une histoire authentique de leur
origine, de leurs religions, de leurs lois, de leurs moeurs, de leur
langage, de leurs costumes, de leurs habitations, de leurs
professions, de leurs arts, de leur industrie, de leurs mtiers, etc.,
etc.

Un mot  ce sujet, chers lecteurs. Jusqu'ici (sauf quelques-uns des
minents et modernes historiens dj cits dans les notes), l'on avait
toujours crit l'histoire de _nos rois_, de leurs cours, de leurs
amours adultres, de leurs batailles, mais jamais notre histoire 
nous autres bourgeois et proltaires; on nous la voilait, au
contraire, afin que nous ne pussions y puiser ni mles enseignements,
ni foi, ni esprance ardente  un avenir meilleur, par la connaissance
et la conscience du pass. 'a t un grand mal, car plus nous aurons
conscience et connaissance de ce que nos pres et nos mres ont
souffert pour nous conqurir  travers les ges, pas  pas, sicle 
sicle, au prix de leurs larmes, de leur martyre, de leur sang, les
droits et les liberts consacrs, rsums aujourd'hui par la
_souverainet du peuple_ crite dans notre Constitution, plus les
droits, plus les liberts nous seront chers et sacrs, plus nous
serons rsolus de les dfendre!

Plus nous aurons conscience et connaissance de l'pouvantable
esclavage moral et physique sous lequel nos ennemis de tous les temps,
les rois et seigneurs, issus de la conqute _franque_, ainsi que les
ultramontains, leurs dignes allis, jsuites, inquisiteurs, etc.,
etc., ont fait gmir nos aeux  nous, race de _Gaulois_ conquis, plus
nous serons rsolus de briser le joug sanglant et abhorr, si l'on
tentait de nous l'imposer de nouveau.

Enfin, chers lecteurs, plus nous aurons conscience et connaissance du
progrs incessant de l'humanit, qui, l'histoire le prouve, n'a jamais
fait un pas rtrograde, plus nous serons inbranlables dans notre foi
 un avenir toujours progressif, et plus victorieusement nous
triompherons de ce dcouragement funeste dont les plus forts se
laissent souvent accabler aux jours des rudes preuves! dcouragement
fatal, car nos ennemis, sans cesse en veil, l'exploitent avec un art
infernal, pour arrter, momentanment, notre marche _vers la terre
promise_.

Enfin et surtout, plus nous aurons conscience et connaissance des
barbaries, des usurpations, des pilleries, des dsastres, des guerres
civiles, sociales ou religieuses, des bouleversements et des
rvolutions sans nombre, renaissant pour ainsi dire  chaque sicle de
notre histoire, depuis le sacre de ce bandit couronn, nomm _Clovis_,
jusqu'en 1848, plus nous rirons de ces hableurs qui ont la triste
audace de nous prsenter le gouvernement monarchique de droit divin,
ou autre, comme une garantie d'ordre, de paix, de bonheur et de
stabilit, et plus nous serons convaincus qu'il n'y a dsormais de
salut et de repos pour la France que dans la Rpublique.

C'est donc cette conscience et cette connaissance du pass qui, seule,
peut donner foi et certitude dans l'avenir, que je tche de vous
inspirer, par ces rcits, selon la faible mesure de mes forces; or,
quelle que soit la bienveillante sympathie dont vous m'honoriez, je
crois de _mon devoir envers vous_ de joindre la preuve aux faits,
l'autorit historique  la scne que je reprsente  vos yeux. Il me
semble aussi que votre conviction sera plus puissante, plus fconde
pour vous-mme, lorsque vous direz: Cette conviction, je l'ai puise
aux sources les plus profondes et les plus pures de l'histoire.

Et voila pourquoi, chers lecteurs, je vous conjure de nouveau de lire
attentivement ces notes, dont je suis aussi sobre que possible, mais
qui,  mon avis (puissiez-vous le partager!), sont le complment
indispensable de cette oeuvre si cordialement encourage par vous ds
son dbut.

Permettez-moi d'esprer que vous me continuerez cette prcieuse
bienveillance, et croyez  tous mes efforts pour m'en rendre de plus
en plus digne.

    =Eugne SUE.=

    Aux Bordes, 20 janvier 1850.

       *       *       *       *       *


LES MYSTRES DU PEUPLE.

LA FAUCILLE D'OR,

ou

HNA LA VIERGE DE L'LE DE SN.

=AN 57 AVANT JSUS-CHRIST.=




CHAPITRE PREMIER.

     Les Gaulois il y a _dix-neuf cents ans_.--=Joel=, _le laboureur_,
     chef (ou _brenn_) de la tribu de Karnak.--=Guilhern=, fils de
     Joel.--Rencontre qu'ils font d'un voyageur.--trange faon
     d'offrir l'hospitalit.--Joel, tant aussi causeur que le
     voyageur l'est peu, parle avec complaisance de son fameux talon,
     =Tom-Bras=, et de son fameux dogue de guerre, =Deber-Trud=, _le
     mangeur d'hommes_.--Ces confidences ne rendant pas le voyageur
     plus communicatif, le bon Joel parle non moins complaisamment de
     ses trois fils, =Guilhern=, _le laboureur_, =Mikael=, _l'armurier_,
     et =Albinick=, _le marin_, ainsi que de sa fille =Hna=, _la vierge
     de l'le de Sn_.--Au nom d'Hna, la langue du voyageur se
     dlie.--On arrive  la maison de Joel.


Celui qui crit ceci se nomme =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_;
il est fils de _Marik_, qui tait fils de _Kirio_, fils de _Tiras_,
fils de _Gomez_, fils de _Vorr_, fils de _Glenan_, fils d'_Erer_, fils
de _Roderik_, choisi pour tre chef de l'arme gauloise qui, il y a
deux cent soixante-dix-sept ans, fit payer ranon  Rome.

Joel (pourquoi ne le dirait-il pas?) craignait les dieux, avait le
coeur droit, le courage ferme et l'esprit joyeux; il aimait  rire, 
conter, et surtout  entendre raconter, en vrai Gaulois qu'il tait.

Au temps o vivait Csar[31] (que son nom soit maudit), Joel demeurait
 deux lieues d'_Alr_[32], non loin de la mer et de l'le de
Roswallan, prs la lisire de la fort de Karnak, la plus clbre
fort de la Gaule bretonne.

[Note 31: 57 avant Jsus-Christ. Le rcit suivant remonte donc 
dix-neuf cents ans environ.]

[Note 32: _Alr_, aujourd'hui _Auray_, dpartement du Finistre.]

Un soir, le soir du jour qui prcdait celui o _Hna_, sa fille... sa
fille bien aime lui tait ne... il y avait dix-huit ans de cela...
Joel et son fils an, _Guilhern_,  la tombe du jour, retournaient 
leur maison, dans un chariot tran par quatre de ces jolis petits
boeufs bretons dont les cornes sont moins grandes que les oreilles.
Joel et son fils venaient de porter de la _marne_ dans leurs terres,
ainsi que cela se fait  la saison d'automne, afin que les champs
soient _marns_ pour les semailles de printemps. Le chariot gravissait
pniblement la cte de _Craig'h_,  un endroit o le chemin
trs-montueux est resserr entre de grandes roches, et d'o l'on
aperoit au loin la mer, et plus loin encore _l'le de Sen_, le
mystrieuse et sacre.

--Mon pre,--dit Guilhern  Joel,--voyez donc l-bas, au sommet de la
cte, ce cavalier qui accourt vers nous... Malgr la raideur de la
descente, il a lanc son cheval au galop.

--Aussi vrai que le bon _Elldud_[33] a invent la charrue, cet homme
va se casser le cou.

[Note 33: _Elldud_, le saint homme de _Cr-Dewdws_, amliora la
culture, enseigna aux Gaulois une meilleure manire de cultiver la
terre que celle qui tait connue auparavant, et leur montra l'art de
la _marner_ et de labourer  la charrue. Avant le temps d'Elldud, la
terre tait seulement cultive avec la bche et le hoyau. (Jean
Raynaud, _Notes du Druidisme_, p. 415.--_Encyclopdie nouvelle._)]

--O peut-il aller ainsi, pre? Le soleil se couche; il fait grand
vent, le temps est  l'orage, et ce chemin ne mne qu'aux grves
dsertes...

--Mon fils, cet homme n'est pas de la Gaule bretonne; il porte un
bonnet de fourrure, une casaque poilue, et ses jambes sont enveloppes
de peaux tannes assujties avec des bandelettes rouges.

-- sa droite pend une courte hache,  sa gauche un long couteau dans
sa gane.

--Son grand cheval noir ne bronche pas dans cette descente..... Mais
o va-t-il ainsi?

--Mon pre, cet homme est sans doute gar?

--Ah! mon fils,--que _Teutts_ t'entende[34]!... Nous offririons
l'hospitalit  ce cavalier; son costume annonce qu'il est tranger...
Quels beaux rcits il nous ferait sur son pays et sur ses voyages!...

[Note 34: _Teutts_ est le demi-dieu (ou le =Saint=) qui, aux yeux
de nos pres, tenait dans ses mains les destines particulires de
toutes les mes; c'est lui qui prsidait  la circulation
non-seulement sur la terre, mais dans tous les cercles de l'univers,
vritables _guides_ comme le nomme Csar, _des voies et des voyages_.
(Jean Raynaud, art. _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

--Que le divin _Ogmi_[35], dont la parole enchane les hommes par des
liens d'or, nous soit favorable, pre! Depuis si longtemps un tranger
conteur ne s'est assis  notre foyer!

[Note 35: Un des traits les plus caractristique de ce gnie
conteur, et surtout de ce besoin d'entendre raconter, si particulier
aux Gaulois, c'est la semi-divinit d'_Ogmi_.

Il est impossible,--dit Jean Raynaud,--que chez les Gaulois, si
amoureux de la parole, l'art qui lui correspond ne ft pas mis au
premier rang parmi les inventions de l'esprit. Le demi-dieu qui
symbolise cette puissance de la parole dont _Lucain_ a dcrit les
attributs est figur sous les apparences de la vieillesse, comme pour
marquer qu'au dtriment des vertus du corps, il possdait celles de la
tradition et de l'exprience; revtu de la peau du lion et de la
massue d'Hercule, ce n'tait pourtant point par la force qu'il
s'attachait ses captifs. Lis  des chanes d'or et d'ambre, qui
partant de leurs oreilles venaient se runir  la bouche, loin de lui
rsister, ils le suivaient, avec empressement, comme ces btes
farouches autrefois asservies par la lyre d'Orphe. (Jean Raynaud,
art. _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

--Et nous n'avons aucune nouvelle de ce qui se passe dans le reste de
la Gaule.

--Malheureusement!

--Ah! mon fils! si j'tais tout-puissant comme _Hsus_[36], j'aurais
chaque soir un nouveau conteur  mon souper.

[Note 36: =Hsus=, comme le =Jhovah= des Hbreux et le =Jupiter= des
Paens, tait le dieu suprme de la religion des Gaulois. Le nom de
=Hsus= signifiait _je suis celui qui suis_.]

--Moi, j'enverrais des hommes partout voyager, afin qu'ils revinssent
me rciter leurs aventures.

--Et si j'avais le pouvoir d'_Hsus_, quelles aventures surprenantes
je leur mnagerais,  mes voyageurs, pour doubler l'intrt de leurs
rcits au retour!...

--Mon pre! mon pre! voici le cavalier prs de nous.

--Oui... il arrte son cheval, car la route est troite, et nous lui
barrons le passage avec notre chariot... Allons, Guilhern, le moment
est propice; ce voyageur doit tre ncessairement gar, offrons-lui
l'hospitalit pour cette nuit... nous le garderons demain, et
peut-tre plusieurs jours encore... Nous aurons fait une chose bonne,
et il nous donnera des nouvelles de la Gaule et des pays qu'il peut
avoir parcourus.

--Et ce sera aussi une grande joie pour ma soeur Hna, qui vient
demain  la maison pour la fte de sa naissance.

--Ah! Guilhern! je n'avais pas song au plaisir qu'aurait ma fille
chrie  couter cet tranger..... Il faut absolument qu'il soit notre
hte!

--Et il le sera, pre!... Oh! il le sera...--reprit Guilhern d'un air
trs-dtermin.

Joel, tant alors, de mme que son fils, descendu de son chariot,
s'avana vers le cavalier. Tous deux, en le voyant de prs, furent
frapps de ses traits majestueux. Rien de plus fier que son regard, de
plus mle que sa figure, de plus digne que son maintien; sur son front
et sur sa joue gauche, on voyait la trace de deux blessures  peine
cicatrises.  son air valeureux, on l'et pris pour un de ces chefs
que les tribus choisissent pour les commander en temps de guerre. Joel
et son fils n'en furent que plus dsireux de le voir accepter leur
hospitalit.

--Ami voyageur, lui dit Joel,--la nuit vient; tu t'es gar, ce chemin
ne mne qu' des grves dsertes; la mare va bientt les couvrir, car
le vent souffle trs-fort... continuer ta route par la nuit qui
s'annonce, serait trs-prilleux; viens donc dans ma maison: demain tu
continueras ton voyage.

--Je ne suis point gar; je sais o je vais, je suis press; range
tes boeufs, fais-moi passage,--rpondit brusquement le cavalier, dont
le front tait baign de sueur  cause de la prcipitation de sa
course. Par son accent il paraissait appartenir  la Gaule du centre,
vers la Loire. Aprs avoir ainsi parl  Joel, il donna deux coups de
talon  son grand cheval noir pour s'approcher davantage des boeufs du
chariot, qui, s'tant un peu dtourns, barraient absolument le
passage.

--Ami voyageur, tu ne m'as donc pas entendu?--reprit Joel.--Je t'ai
dit que ce chemin ne menait qu' la grve... que la nuit venait, et
que je t'offrais ma maison.

Mais l'tranger, commenant  se mettre en colre, s'cria:

--Je n'ai pas besoin de ton hospitalit... range tes boeufs... Tu vois
qu' cause des rochers je ne peux passer ni d'un ct ni de l'autre...
Allons, vite, je suis press...

--Ami,--dit Joel,--tu es tranger, je suis du pays: mon devoir est de
t'empcher de t'garer... Je ferai mon devoir...

--Par _Ritha-Gar_! qui s'est fait une _saie_[37] avec la barbe des
rois qu'il a rass[38]!--s'cria l'inconnu de plus en plus
courrouc,--depuis que la barbe m'a pouss, j'ai beaucoup voyag,
beaucoup vu de pays, beaucoup vu d'hommes, beaucoup vu de choses
surprenantes... mais jamais je n'ai rencontr de fous aussi fous que
ces deux fous-l!

[Note 37: La _saie_ des Gaulois est la _blouse_ de nos jours.]

[Note 38: _Ritha-Gawr_ (demi-dieu ou saint gaulois selon la
tradition) se fit une saie avec les barbes des rois _qu'il fit raser_
(rduire en esclavage)  cause de leurs oppressions et de leur mpris
de la justice. (_Tryades de Bretagne_, dj cites.)]

Joel et son fils, qui aimaient passionnment  entendre raconter,
apprenant par l'tranger lui-mme qu'il avait vu beaucoup de pays,
beaucoup d'hommes, beaucoup de choses surprenantes, conclurent de l
qu'il devait avoir de charmants et nombreux rcits  faire, et se
sentirent un trs-violent dsir d'avoir pour hte un tel rcitateur.
Aussi, Joel, loin de dranger son chariot, s'avana tout auprs du
cavalier, et lui dit de sa voix la plus douce, quoique naturellement
il l'et trs-rude:

--Ami, tu n'iras pas plus loin! Je veux me rendre trs-aimable aux
dieux, et surtout  _Teutts_, le dieu des voyageurs, en t'empchant
de t'garer, et en te faisant passer une bonne nuit sous un bon toit,
au lieu de te laisser errer sur la grve, o tu risquerais d'tre noy
par la mare montante.

--Prends garde...--reprit l'inconnu en portant la main  la hache
suspendue  son ct.--Prends garde!... Si  l'instant tu ne ranges
pas tes boeufs, j'en fais un sacrifice aux dieux, et je t'ajoute 
l'offrande!...

--Les dieux ne peuvent que protger un fervent tel que toi,--rpondit
Joel, qui en souriant avait chang quelques mots  voix basse avec
son fils;--aussi les dieux t'empcheront-ils de passer la nuit sur la
grve.... Tu vas voir...

Et Joel, ainsi que son fils, se prcipitant  l'improviste sur le
voyageur, le prirent chacun par une jambe, et, comme ils taient tous
deux extrmement grands et robustes, ils le soulevrent comme debout
au-dessus de la selle de son cheval, auquel ils donnrent un coup de
genou dans le ventre, de sorte qu'il se porta en avant, et que Joel et
Guilhern n'eurent plus qu' dposer par terre, et avec beaucoup de
respect, le cavalier sur ses pieds. Mais celui-ci, dont la rage tait
au comble, ayant voulu rsister et tirer son couteau, Joel et Guilhern
le continrent, prirent une grosse corde dans leur chariot, lirent
solidement, mais avec grande douceur et amiti, les mains et les
jambes de l'inconnu, et, malgr ses furieux efforts, le rendant ainsi
incapable de bouger, le placrent au fond du chariot, toujours avec
beaucoup de respect et d'amiti, car la mle dignit de sa figure les
frappait de plus en plus[39].

[Note 39: Chez les Gaulois, la passion des rcits est si vive,
que les marchands, arrivs de loin, se voyaient assaillis de questions
par la foule; quelquefois mme les voyageurs taient retenus malgr
eux sur les routes et forcs de rpondre aux passants. (Csar, _de la
Guerre des Gaules_, liv. IV, ch. =iii=, dit. Pank.)]

Alors Guilhern monta le cheval du voyageur, et suivit le chariot que
conduisait Joel, htant de son aiguillon la marche de ses boeufs, car
le vent soufflait de plus en plus fort; on entendait la mer se briser
 grand bruit sur les rochers de la cte; quelques clairs brillaient
 travers les nuages noirs, tout enfin annonait une nuit d'orage.

Et cependant, malgr cette nuit menaante, l'inconnu ne semblait point
reconnaissant de l'hospitalit que Joel et son fils s'empressaient de
lui offrir. Couch au fond du chariot, il tait ple de rage; tantt
il grinait des dents, tantt il soufflait comme quelqu'un qui a fort
chaud; mais, concentrant son courroux en lui-mme, il ne disait mot.
Joel (il doit l'avouer) aimait beaucoup  entendre raconter; mais il
aimait aussi beaucoup  parler. Aussi dit-il  l'tranger:

--Mon hte, car tu l'es maintenant, je remercie _Teutts_, le dieu
des voyageurs, de m'avoir envoy un hte... Il faut que tu saches qui
je suis; oui je dois te dire qui je suis, puisque tu vas t'asseoir 
mon foyer.

Et quoique le voyageur ft un mouvement de colre, semblant signifier
qu'il lui tait indiffrent de savoir quel tait Joel, celui-ci
continua nanmoins:

--Je me nomme _Joel_... je suis fils de _Marick_, qui tait fils de
_Kirio_... _Kirio_ tait fils de _Tiras_... _Tiras_ tait fils de
_Gomer_... _Gomer_ tait fils de _Vorr_... _Vorr_ tait fils de
_Glenan_... _Glenan_, fils d'_Erer_, qui tait le fils de _Roderik_,
choisi pour tre le =Brenn=[40] de l'arme gauloise confdre, qui fit,
il y a deux cent soixante-dix-sept ans, payer ranon  Rome pour punir
les Romains de leur tratrise. J'ai t nomm _brenn_ de ma tribu, qui
est la tribu de Karnak. De pre en fils nous sommes laboureurs, nous
cultivons nos champs de notre mieux, et selon l'exemple donn par
=Coll=[41]  nos aeux... Nous semons plus de froment et d'orge que de
seigle et d'avoine.

[Note 40: Les historiens romains ont pris la qualification du
_chef_ des armes gauloises pour son nom, et de =Brenn= (littralement
_chef_) ont fait Brennus. (Amd. Thierry, _Hist. des Gaules_.)]

[Note 41: =Coll=, fils de _Coll-Fewr_ (autre saint gaulois). Le
premier apporta le froment et l'orge en Bretagne, o auparavant il n'y
avait que du seigle et de l'avoine. (Jean Raynaud, _Druid._,
_Encyclop. nouv._)]

L'tranger paraissait toujours plus colre que soucieux de ces
dtails; cependant Joel continua de la sorte:

--Il y a trente-deux ans, j'ai pous _Margarid_, fille de _Dorlenn_;
j'ai eu d'elle une fille et trois garons: l'an, qui est l derrire
nous, conduisant ton bon cheval noir, ami hte... l'an se nomme
Guilhern; il m'aide, ainsi que plusieurs de nos parents,  cultiver
nos champs... J'lve beaucoup de moutons noirs, qui paissent dans nos
landes, ainsi que des porcs  demi sauvages, mchants comme des
loups[42], et qui ne couchent jamais sous un toit... Nous avons
quelques bonnes prairies dans la valle d'_Alr_... J'lve aussi des
chevaux, fils de mon fier talon _Tom-Bras_ (ardent). Mon fils
Guilhern s'amuse, lui,  lever des chiens pour la chasse et pour la
guerre: ceux de chasse sont issus de la race d'un limier nomm
_Tyntammar_; ceux de guerre[43] sont fils de mon grand dogue
_Deber-Trud_ (le mangeur d'hommes). Nos chevaux et nos chiens sont si
renomms, que de plus de vingt lieues d'ici on vient nous en acheter.
Tu vois, mon hte, que tu pouvais tomber en pire maison.

[Note 42: Malgr l'extension de l'agriculture, l'ducation des
bestiaux est une des principales industries des Gaulois. Ils lvent
d'innombrables bandes de porcs  demi-sauvages, conduites dans les
forts et non moins dangereuses  rencontrer que des loups. (Strabon,
liv. IV.)]

[Note 43:  la guerre, des dogues dpistaient et poursuivaient
l'ennemi. Ces chiens trs-froces, galement bons pour la guerre et
pour la chasse des btes fauves, se tiraient de la Bretagne et des
Ardennes; ils combattaient pour leurs matres autour des chars de
guerre. (Strabon, _ibid._)]

L'tranger poussa comme un grand soupir de colre touffe, mordit ce
qu'il put mordre, de ses longues moustaches blondes, et leva les yeux
vers le ciel.

Joel continua en aiguillonnant ses boeufs:

--_Mikal_, mon second fils, est armurier  quatre lieues d'ici, 
_Alr_... Il ne fabrique pas seulement des armes de guerre, mais aussi
des coutres de charrue, de grandes faux gauloises[44] et des haches
trs-estimes, car il tire son fer des montagnes d'Arrs... Ce n'est
point tout, ami voyageur... non, ce n'est point tout... Mikal fait
autre chose encore... Avant de s'tablir  Alr, il est all 
_Bourges_ travailler chez un de nos parents, qui descend du premier
artisan qui ait eu l'invention d'appliquer l'tain sur le fer et sur
le cuivre[45], tamage o excellent maintenant les artisans de
Bourges... Aussi, mon fils Mikal est-il revenu digne de ses
matres... Ah! si tu les voyais, tu les croirais d'argent, ces mors de
chevaux! ces ornements de chariot, et ces superbes casques de guerre,
que fabrique Mikal!!! Il a termin dernirement un casque dont le
cimier reprsente une tte d'lan avec ses cornes... rien de plus
magnifique et de plus redoutable!...

[Note 44: Les Gaulois ont invent la faux; avant cette innovation,
tout se coupait  la faucille, de mme qu'avant l'invention gauloise
de la charrue, la terre se cultivait  la houe.]

[Note 45: Les Gaulois de _Bourges_ appliquaient l'tain  chaud
sur le cuivre avec une telle habilet, que l'on ne pouvait le
distinguer de l'argent. Des vases, des mors de chevaux, des harnais,
des chars entiers taient ainsi orns. (Pline, liv. IV, chap. =xvii=.)]

--Ah!--murmura l'tranger entre ses dents,--que l'on a bien raison de
dire: L'pe du Gaulois ne tue qu'une fois, sa langue vous massacre
sans cesse!...

--Ami hte,--reprit Joel,--jusqu'ici je n'ai aucune louange  donner 
ta langue, aussi muette que celle d'un poisson; mais j'attendrai ton
loisir, afin que tu me dises,  ton tour, qui tu es, d'o tu viens, o
tu vas, ce que tu as vu dans tes voyages, quels hommes surprenants tu
as rencontrs, puis ce qui se passe enfin  cette heure dans les
autres contres de la Gaule que tu viens de traverser, sans doute? En
attendant tes rcits, je vais terminer de t'instruire sur moi et sur
ma famille.

 cette menace, l'tranger se raidit de tous ses membres, comme s'il
et voulu rompre ses liens; mais il ne put y parvenir: la corde tait
solide, et Joel, ainsi que son fils, faisaient trs-bien les noeuds.

--Je ne t'ai point encore parl de mon troisime fils, _Albinik_ le
marin,--continua Joel;--il trafique avec l'le de la Grande-Bretagne,
ainsi que sur toute la cte de la Gaule, et va jusqu'en Espagne porter
des vins de Gascogne et des salaisons d'Aquitaine... Malheureusement
il est en mer depuis assez longtemps avec sa gentille femme Meroe;
aussi tu ne les verras pas ce soir dans ma maison... Je t'ai dit qu'en
outre de mes trois fils j'avais une fille... celle-l, oh! celle-l,
vois-tu!...--ajouta Joel d'un air glorieux et attendri,--c'est la
perle de la famille!... Ce n'est point moi seul qui dis cela, c'est ma
femme, ce sont mes fils, ce sont tous nos parents, c'est toute ma
tribu; car il n'y a qu'une voix pour chanter les louanges d'_Hna_,
fille de Joel... d'Hna, l'une des neuf vierges de l'le de _Sn_.

--Que dis-tu?--s'cria le voyageur en se dressant soudain sur son
sant, seul mouvement qui lui ft permis, parce qu'il avait les jambes
lies et les mains attaches derrire le dos.--Que dis-tu? ta fille?
une des neuf vierges de l'le de Sn?...

--Cela parat te surprendre beaucoup, et t'adoucir un peu, ami
hte?...

--Ta fille,--reprit l'tranger, comme s'il ne pouvait croire  ce
qu'il entendait,--ta fille... une des neuf druidesses de l'le de
Sn[46]?

[Note 46: L'le de Sn, aujourd'hui l'le de _Sein_. Il y avait
autrefois dans cette le un collge renomm de druidesses; les unes
restaient vierges, d'autres se mariaient et participaient  la vie de
famille.]

--Aussi vrai qu'il y a demain dix-huit annes qu'elle est ne; car
nous nous apprtons  fter sa naissance, et tu pourras tre de la
fte. L'hte, assis  notre foyer, est de notre famille... Tu verras
ma fille; elle est la plus belle, la plus douce, la plus savante de
ses compagnes, sans pour cela mdire d'aucune d'elles.

--Allons,--reprit moins brusquement l'inconnu,--je te pardonne la
violence que tu m'as faite.

--Violence hospitalire, ami.

--Hospitalire ou non, tu m'as empch par la force de me rendre 
l'anse d'_rer_, o une barque m'attendait jusqu'au coucher du soleil
pour me conduire  l'le de _Sn_.

 ces mots Joel se mit  rire.

--De quoi ris-tu?--lui demanda l'tranger.

--Si tu me disais qu'une barque ayant une tte de chien, des ailes
d'oiseau et une queue de poisson, t'attend pour te conduire dans le
soleil, je rirais de mme de tes paroles.

--Je ne te comprends pas.

--Tu es mon hte; je ne t'injurierai point en te disant que tu mens.
Mais je te dirai: Ami, tu plaisantes en parlant de cette barque qui te
doit conduire  l'le de Sn. Jamais homme... except le plus ancien
des druides... n'a mis, ne met et ne mettra le pied dans l'le de
Sn...

--Et quand tu vas y voir ta fille?

--Je n'entre pas dans l'le; je touche  l'lot de Kellor. L
j'attends ma fille Hna, qui vient me joindre.

--Ami Joel,--dit le voyageur,--tu as voulu que je fusse ton hte; je
le suis, et, comme tel, je te demande un service. Conduis-moi demain,
dans ta barque,  l'lot de Kellor.

--Tu ne sais donc pas que des _Ewagh's_[47] veillent la nuit et le
jour?

[Note 47: Les Ewagh's, ainsi qu'on le verra plus tard, faisaient
partie de la corporation druidique.]

--Je le sais; c'est l'un d'eux qui devait ce soir venir me chercher, 
l'anse d'Erer, pour me conduire auprs de _Talyessin_, le plus ancien
des druides, qui est  cette heure  l'le de Sn, avec son pouse
Auria[48].

[Note 48: Druide vient des mots gaulois _derw_ (chne), _wyd_
(gui), _dyn_ (homme), c'est--dire _homme du gui de chne_,
_derw-wyd-dyn_, et par corruption =Druide=. Le chne tait pour les
=Druides= l'arbre symbolique de la divinit; ils n'avaient pas d'autres
temples que les forts de chnes sculaires o ils invoquaient et
glorifiaient _Hsus_, le dieu suprme. Le gui, plante d'une autre
nature que le chne et vivant de sa substance, tait pour eux l'image
de l'homme, vivant de Dieu et par Dieu, quoique d'une autre nature que
lui. Le =gui=, dit Pline, est l'admiration de la Gaule, rien n'est plus
sacr dans ce pays. (Disons, en passant, que l'_eau de gui_ a exist
jusqu' ce sicle, sur le formulaire des pharmaciens, comme panace
presque universelle.) L'antiquit, la sublimit de la religion
druidique est atteste par de nombreux passages des auteurs anciens.

_Aristote_ (suivant Diogne-Larte) enseignait, dans le Magique, que
_grce aux =Druides=, la Gaule avait t l'institutrice de la Grce_.

_Polystor_, une des plus grandes autorits des anciens pour la
connaissance des temps passs, enseignait que _Pythagore avait voyag
chez les =Druides=, et qu'il leur avait emprunt les principes de la
philosophie_.

Suivant _Amnien Marcellin_, =Pythagore= proclame les =Druides= _les plus
levs des hommes par l'esprit_.

_Saint Cyrille d'Alexandrie_, dans sa thse contre l'empereur
_Julien_, soutenant que la croyance  l'unit de Dieu avait exist
chez les nations trangres avant de se rpandre chez les Grecs,
allgue l'exemple des =Druides=, _qu'il met au niveau des disciples de
Zoroastre et de Braham_.

Celse (dit _Origne_) appelle nations primordiales et les plus sages
_les Galactophages d'Homre_ et les =Druides= _de la Gaule_.

Ces tmoignages prouvent surabondamment la grandeur et la dignit de
la religion de nos pres.

En principe, rien ne sparait le corps druidique du reste de la
nation; ce n'tait point une caste et un corps sacerdotal, comme le
_clerg catholique_, par exemple; les intrts des Druides se
confondaient avec ceux de la socit civile; c'taient, pour ainsi
dire, des _gradus savants et littraires_, laissant  celui qui tait
ainsi gradu toute libert pour le mariage et les affaires prives et
publiques. L'instruction publique, la surveillance des moeurs, la
justice civile et criminelle, les affaires diplomatiques taient leur
partage. Le corps druidique se subdivisait en =Druides= proprement dits,
chargs de la direction suprieure des affaires publiques; en =Ewagss=,
chargs du service du culte, et qui aussi pratiquaient la mdecine, et
enfin en =Bardes=, qui chantaient la gloire des hros de la Gaule, la
louange des dieux, et fltrissaient les mauvaises actions par leurs
satires. Les _Bardits_, chanteurs ambulants qui existent encore en
Bretagne, et aux posies desquels nous avons emprunt quelques
passages cits par _M. de la Villemerqu_, sont les descendants de ces
anciens =Bardes=.]

--C'est la vrit,--dit Joel trs-surpris.--La dernire fois que ma
fille est venue  la maison, elle m'a dit que le vieux Talyessin tait
dans l'le depuis le nouvel an, et que la femme de Talyessin avait
pour elle les bonts d'une mre.

--Tu vois que tu peux me croire, ami Joel. Conduis-moi donc demain 
l'lot de Kellor; je parlerai  un des Ewagh's. Le reste me regarde.

--J'y consens; je te conduirai  l'lot de Kellor.

--Maintenant, tu peux me dbarrasser de mes liens. Je te jure, par
_Hsus_, que je ne chercherai pas  chapper  ton hospitalit...

--Ainsi soit fait,--dit Joel en dtachant les liens de l'tranger.--Je
me fie  la promesse de mon hte.

Lorsque Joel disait cela, la nuit tait venue. Mais, malgr les
tnbres et les difficults du chemin, l'attelage, sr de sa route,
arrivait proche de la maison de Joel. Son fils Guilhern, qui, toujours
mont sur le cheval du voyageur, avait suivi le chariot, prit une
corne de boeuf, perce  ses deux bouts, s'en servit comme d'une
trompe, et y souffla par trois fois. Bientt de grands aboiements de
chiens rpondirent  ces appels.

--Nous voici arrivs  ma maison,--dit Joel  l'tranger.--Tu dois
t'en douter aux aboiements des chiens... Tiens, cette grosse voix qui
domine toutes les autres est celle de mon vieux _Deber-Trud_ (le
mangeur d'hommes), d'o descend la vaillante race de chiens de guerre
que tu verras demain. Mon fils Guilhern va conduire ton cheval 
l'curie; il y trouvera bonne litire de paille nouvelle et bonne
provende de vieille orge.

Au bruit de la trompe de Guilhern, un de ses parents tait sorti de la
maison avec une torche de rsine  la main. Joel, guid par cette
clart, dirigea ses boeufs, et le chariot entra dans la cour.




CHAPITRE II.

     La maison de Joel, le brenn de la tribu de Karnak.--La famille
     gauloise.--Hospitalit.--Costumes.--Armes.--Moeurs.--_La ceinture
     d'agilit._--Le coffre _aux ttes de morts._--=Armel= et =Julyan=,
     les deux _Saldunes_.--Joel brle d'entendre les rcits du
     voyageur, qui ne satisfait pas encore  sa
     curiosit.--Repas.--_Le pied d'honneur._--Comment finissait
     souvent un souper chez les Gaulois,  la grande joie des mres,
     des jeunes filles et des petits enfants.


La maison de Joel, comme toutes les habitations rurales, tait
trs-spacieuse, de forme ronde[49], et construite au moyen de deux
rangs de claies, entre lesquelles on pilait de l'argile bien battue,
mlange de paille hache[50]; puis l'on enduisait le dehors et le
dedans de cette paisse muraille, d'une couche de terre fine et
grasse, qui, en schant, devenait dure comme du grs; la toiture,
large et saillante, faite de solives de chne, jointes entre elles,
tait recouverte d'une couche de joncs marins, si serrs, que l'eau
n'y pntrait jamais.

[Note 49: Voir pour la construction des habitations gauloises:

Amd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, t. =ii=, p. 44.
Dom Bouquet, _Prface_, t. =i=, p. 53.
Hrodien, _Vie de Maximin_, liv. VII.
Vitruve, liv. I, chap. =i=.
Strabon, vol. IV, p. 107.
]

[Note 50: Le _pis_ sert encore de nos jours  la construction de
la majorit des habitations rurales.]

De chaque ct de la maison, s'tendaient les granges destines aux
rcoltes, les tables, les bergeries, les curies, le cellier, le
lavoir.

Ces divers btiments, formant un carr long, encadraient une vaste
cour, close pendant la nuit par une porte massive; au dehors, une
forte palissade, plante au revers d'un foss profond, entourait les
btiments, laissant entre eux et elle une sorte d'alle de ronde,
large de quatre coudes[51]. On y lchait, durant la nuit, deux grands
dogues de guerre trs-froces. Il y avait  cette palissade une porte
extrieure correspondant  la porte intrieure de la cour: toutes se
fermaient  la tombe du jour.

[Note 51: Environ sept pieds.]

Le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, tous parents plus ou moins
proches de Joel, qui cultivaient les champs avec lui, tait
considrable. Ils logeaient dans des btiments dpendants de la maison
principale, o ils se runissaient au milieu du jour et le soir pour
prendre leur repas en commun.

D'autres habitations ainsi construites et occupes par de nombreuses
familles, qui faisaient valoir leurs terres, taient  et l
disperses dans la campagne et composaient la _ligniez_ ou tribu de
Karnak, dont Joel avait t lu chef.

 son entre dans la cour de sa maison, Joel avait t accueilli par
les caresses de son vieux grand dogue de guerre _Deber-Trud_, molosse
gris de fer, ray de noir,  la tte norme, aux yeux sanglants, chien
de si haute taille, qu'en se dressant pour caresser son matre, il lui
mettait ses pattes de devant sur les paules; chien si valeureux
qu'une fois il avait combattu seul un ours monstrueux des montagnes
d'_Arrs_, et l'avait trangl. Quant  ses qualits pour la guerre,
_Deber-Trud_ et t digne de figurer dans la meute de combat de
_Bithert_, ce chef gaulois, qui disait ddaigneusement  la vue d'une
troupe ennemie: _Il n'y a pas l un repas pour mes chiens[52]._

[Note 52: Ce trait est rapport par Paul Oros, liv. V, chap =ii=.]

Deber-Trud ayant d'abord regard et flair le voyageur d'un air
douteux, Joel dit  son chien:

--Ne vois-tu pas que c'est un hte que j'amne?

Et Deber-Trud, comme s'il et compris son matre, ne parut plus
s'inquiter de l'tranger, et, gambadant lourdement, prcda Joel dans
la maison.

Cette maison tait divise en trois pices, de grandeur ingale; les
deux petites, fermes par deux cloisons de chne, taient destines
l'une  Joel et  sa femme, l'autre  _Hna_ leur fille, _la vierge de
l'le de Sn_, lorsqu'elle venait voir sa famille. La vaste salle du
milieu servait aux repas et aux travaux du soir  la veille.

Lorsque l'tranger entra dans cette salle, un grand feu de bois de
htre, aviv par des bruyres et des ajoncs marins, brlait dans
l'tre, et par son clat rendait presque inutile la clart d'une belle
lampe de cuivre tam, soutenue par trois chanes de mme mtal,
brillantes comme de l'argent. Cette lampe tait un prsent de Mikal,
l'armurier.

Deux moutons entiers, traverss d'une longue broche de fer,
rtissaient devant le foyer, tandis que des saumons et autres poissons
de mer cuisaient dans un grand bassin de cuivre avec de l'eau, du
vinaigre, du sel et du _cumin_[53].

[Note 53: Sorte de poivre rouge. Pour la description des repas
gaulois, voir Amd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, t. II, p. 50.
Strabon, liv. VII. Posidonius.]

Aux cloisons, on voyait cloues des ttes de loup, de sanglier, de
cerf, et deux ttes de boeuf sauvage, appel _urok_[54], qui
commenait  devenir trs-rare dans le pays. On voyait encore des
armes de chasse, telles que flches, arcs, frondes... et des armes de
guerre, telles que le _sparr_[55], le _matag_[56], des haches, des
sabres de cuivre, des boucliers de bois, recouverts de la peau si dure
des veaux marins, et des lances  fer large, tranchant et recourb,
ornes d'une clochette d'airain, afin d'annoncer de loin  l'ennemi
l'arrive du guerrier gaulois, parce que celui-ci ddaigne les
embuscades et aime  se battre face  face,  ciel ouvert. On voyait
encore suspendus  et l des filets de pche et des harpons pour
harponner le saumon dans les bas fonds, lorsque la mare se retire.

[Note 54: _Ure_ ou taureau sauvage, animal fort, grand et
trs-mchant. Les Gaulois le chassaient souvent, la jeunesse surtout;
on faisait border d'argent les cornes des _ures_ tus  la chasse pour
orner la table dans les festins d'apparat. (Csar, _Comm._ liv. VI.)]

[Note 55: pieu gaulois.]

[Note 56: Couteau de jet.]

 droite de la porte d'entre, il y avait une sorte d'autel, compos
d'une pierre de granit gris, surmont et ombrag par de grands rameaux
de chne frachement coups. Sur la pierre tait pos un petit bassin
de cuivre, o trempaient sept branches de _gui_[57], et sur la
muraille on lisait cette inscription:

     L'ABONDANCE ET LE CIEL SONT POUR LE JUSTE QUI EST PUR.

     CELUI-L EST PUR ET SAINT QUI FAIT DES OEUVRES CLESTES ET
     PURES[58].

[Note 57: Voir  l'article _Druidisme_ (_Encyclopdie nouvelle_)
la manire de prparer le gui de chne, plante symbolique de la
religion druidique.]

[Note 58: Une des sentences druidiques les plus rpandues dans la
Gaule.]

Lorsque Joel entra dans la maison, il s'approcha du bassin de cuivre
o trempaient les sept branches de gui, et sur chacune il posa ses
lvres avec respect. Son hte l'imita, et tous deux s'avancrent vers
le foyer.

L se tenait, filant sa quenouille, _Mamm' Margarid_[59], femme de
Joel. Elle tait de trs-grande taille et portait une courte tunique
de laine brune, sans manches, par-dessus sa longue robe de couleur
grise  manches troites; tunique et robe attaches autour de sa
ceinture par le cordon de son tablier. Une coiffe blanche, coupe
carrment, laissait voir ses cheveux gris spars sur son front. Elle
portait, ainsi que plusieurs femmes de ses parentes, un collier de
corail, des bracelets travaills  jour, enrichis de grenat, et autres
bijoux d'or et d'argent fabriqus  _Autun_[60].

[Note 59: _Mamm' Margarid_, pour:--mre Marguerite,--terme de
respectueuse dfrence.]

[Note 60: Les bijoux d'Autun taient fort bien travaills et
enrichis de coraux, dont il existait plusieurs bancs aux les
d'Hyres, dit Posidonius, liv. VI.

Il y avait en Gaule, outre les mines d'or, d'argent, de fer, d'tain
et de cuivre, des mines de grenat, nommes _escabourcles_, et les
moindres escabourcles gauloises se vendaient 40 pices d'or du temps
d'Alexandre le Grand. (Thophraste, _Trait des Pierreries_, p. 393.)

Voir pour les costumes gaulois, _Hist. du Costume en France_, par
Quicherat.]

Autour de _Mamm' Margarid_ se jouaient les enfants de son fils
Guilhern et de plusieurs de ses parents, tandis que les jeunes mres
s'occupaient des prparatifs du repas du soir.

--Margarid,--dit Joel  sa femme,--je t'amne un hte.

--Qu'il soit le bien venu,--rpondit la femme tout en filant sa
quenouille.--Les dieux nous envoient un hte, notre foyer est le sien.
La veille du jour de la naissance de ma fille nous aura t favorable.

--Que vos enfants, s'ils voyagent, soient accueillis comme je le suis
par vous,--dit l'tranger avec respect.

--Et tu ne sais pas quel hte les dieux nous envoient,
Margarid?--reprit Joel.--Un hte tel qu'on le demanderait au bon
_Ogmi_ pour les longues soires d'automne et d'hiver, un hte qui a vu
dans ses voyages tant de choses curieuses, surprenantes! que nous
n'aurions pas de trop de cent soires pour couter ses merveilleux
rcits.

 peine Joel eut-il prononc ces paroles, que tous, depuis Mamm'
Margarid et les jeunes mres, jusqu'aux jeunes filles et aux petits
enfants, tous regardrent l'tranger avec une curieuse avidit, dans
l'attente des merveilleux rcits qu'il devait faire.

--Allons-nous bientt souper, Margarid?--dit Joel.--Notre hte a
peut-tre aussi faim que moi? et j'ai grand faim.

--Nos parents finissent de remplir les rteliers des
bestiaux,--rpondit Margarid;--ils vont revenir tout  l'heure. Si
notre hte y consent, nous les attendrons pour le repas.

--Je remercie la femme de Joel et j'attendrai,--dit l'inconnu.

--Et en attendant,--reprit Joel,--tu vas nous raconter...

Mais le voyageur, l'interrompant, lui dit en souriant:

--Ami, de mme qu'une seule coupe sert pour tous, de mme un seul
rcit sert pour tous... Plus tard la coupe circulera de lvres en
lvres, et le rcit d'oreilles en oreilles..... Mais, dis-moi, quelle
est cette ceinture d'airain que je vois l, pendue  la muraille?

--Vous autres, dans votre pays, n'avez-vous pas aussi la _ceinture
d'agilit_?

--Explique-toi, Joel.

--Chez nous,  chaque nouvelle lune, les jeunes gens de chaque tribu
viennent chez le chef essayer cette ceinture, afin de montrer que leur
taille ne s'est pas paissie par l'intemprance, et qu'ils se sont
conservs agiles et lestes[61]. Ceux qui ne peuvent agrafer la
ceinture sont hus, montrs au doigt et payent l'amende. De la sorte,
chacun prend garde  son ventre, de peur d'avoir l'air d'une outre sur
deux quilles.

[Note 61: Avoir une bonne tenue militaire, se conserver longtemps
dispos et agile, tait un point d'honneur pour les Gaulois, et un
devoir envers le pays.  des intervalles rgls, les jeunes gens
allaient se mesurer la taille  une ceinture dpose chez le chef de
la tribu. Ceux qui dpassaient la corpulence officielle taient
svrement rprimands comme oisifs et intemprants et punis d'une
amende. (Amd. Thierry, _Hist. Gaul_., vol. II, p. 44.)]

--Cette coutume est bonne. Je regrette qu'elle soit tombe en oubli
dans ma province. Mais  quoi sert, dis-moi, ce grand vieux coffre? Le
bois en est prcieux et il parat trs-ancien?

--Trs-ancien? C'est le coffre de triomphe de ma famille,--dit Joel en
ouvrant le coffre, o l'tranger vit plusieurs crnes blanchis. L'un
d'eux, sci par moiti, tait mont sur un pied d'airain en forme de
coupe.

--Sans doute, ce sont les ttes d'ennemis tus par vos pres, ami
Joel? Chez nous, ces sortes de charniers de famille sont depuis
longtemps abandonns.

--Chez nous aussi. Je conserve ces ttes par respect pour mes aeux;
car, depuis plus de deux cents ans, on ne mutile plus ainsi les
prisonniers de guerre. Cette coutume remontait au temps des rois[62]
que _Ritha-Gar_ a rass, comme tu dis, pour se faire une blouse avec
leur barbe. C'tait le beau temps de la barbarie que ces royauts.
J'ai entendu dire  mon aeul _Kirio_ que, mme du vivant de son pre
_Tirias_, les hommes qui avaient t  la guerre revenaient dans leur
tribu avec les ttes de leurs ennemis plantes au bout de leurs
lances, ou accroches par leur chevelure au poitrail de leurs chevaux;
on les clouait ensuite aux portes des maisons en manire de trophes
comme vous voyez cloues ici aux murailles ces ttes d'animaux des
bois[63].

[Note 62: Avant de former une grande rpublique fdrative, la
Gaule avait t constitue en royaut. Mais (dit Jean Raynaud,
article _Druidisme_), le _principe rpublicain_ tait si fortement
implant dans le gnie de la Gaule, que celui de la royaut ne put
jamais en triompher et ne prit place dans la nation que _par
l'tranger_.]

[Note 63: Les ttes des chefs ennemis fameux par leur courage
taient places dans de grands coffres; c'tait le livre o le jeune
Gaulois tudiait les exploits de ses aeux, et chaque gnration
s'efforait d'y ajouter une nouvelle page, etc., etc. (Tite-Live, l.
I.)

Mais ces usages de barbarie taient depuis trs-longtemps abandonns 
l'poque o se passent les faits de ce rcit.]

--Chez nous, dans les anciens temps, ami Joel, on gardait aussi ces
trophes, mais conservs dans l'huile de cdre, lorsqu'il s'agissait
des ttes des chefs ennemis.

--Par _Hsus_! de l'huile de cdre... quelle magnificence!--dit Joel
en riant;--c'est la coutume des matrones:  beau poisson, bonne sauce!

--Ces reliques taient chez nous, comme chez vous, le livre o le
jeune Gaulois apprenait les exploits de ses aeux; souvent les
familles du vaincu offraient de racheter ces dpouilles; mais se
dessaisir  prix d'argent d'une tte ainsi conquise par soi-mme ou
par ses pres, tait un crime d'avarice et d'impit[64] sans
exemple... Je dis comme vous, ces coutumes barbares sont passes avec
les royauts, comme aussi le temps ou nos anctres se teignaient le
corps et le visage de couleurs bleue et carlate, et se lavaient les
cheveux et la barbe avec de l'eau de chaux, afin de les rendre d'un
rouge de cuivre[65].

[Note 64: _Idem_, voir Tite-Live.]

[Note 65: Ces usages taient communs aux anciens Gaulois et aux
Germains. Voir Tacite et Csar, _De Bell. Gall._]

--Sans injurier leur mmoire, ami hte, nos aeux devaient tre ainsi
peu plaisants  considrer, et devaient ressembler  ces effrayants
dragons rouges et bleus qui ornent la proue des vaisseaux de ces
terribles pirates du Nord dont mon fils Albinik, le marin, et sa
gentille femme Meroe nous ont cont de si curieuses histoires. Mais
voici nos hommes de retour des bergeries; nous n'attendrons pas
longtemps maintenant le souper, car Margarid fait dbrocher les
moutons; tu en mangeras, ami, et tu verras quel bon got donnent 
leur chair les prairies sales qu'ils paissent le long de la mer.

Tous les hommes de la famille de Joel qui entrrent dans la salle
portaient, comme lui, la _saie_[66] de grosse toffe sans manches,
laissant passer celles de la tunique ou chemise de toile blanche;
leurs _braies_[67] tombaient jusqu'au-dessus de la cheville, et ils
taient chausss de _sols_[68]. Quelques-uns de ces laboureurs,
arrivant des champs, avaient sur l'paule une casaque de peau de
brebis qu'ils retirrent. Tous avaient des bonnets de laine, les
cheveux longs et coups en rond, la barbe touffue. Les deux derniers
qui entrrent se tenaient par le bras: ils taient trs-beaux et
trs-robustes.

[Note 66: _Saie_, blouse avec ou sans manches.]

[Note 67: _Pantalons._]

[Note 68: Sabots ou galoches.]

--Ami Joel,--dit l'tranger,--quels sont ces deux jeunes gens? les
statues du dieu _Mars_ des paens ne sont pas plus accomplies, n'ont
pas un aspect plus valeureux...

--Ce sont deux de mes parents, deux cousins, _Julyan_ et _Armel_; ils
se chrissent comme frres... Dernirement un taureau furieux s'est
prcipit sur Armel: Julyan, au pril de sa vie, a sauv Armel...
Grce  Hsus, nous ne sommes pas en temps de guerre; mais s'il
fallait prendre les armes, Julyan et Armel se sont jur d'tre
_saldunes_[69]... Ah! voici le souper prt... Viens;  toi la place
d'honneur.

[Note 69: Chez les Gaulois, ceux qui s'appelaient _saldunes_ se
juraient de toujours partager le mme sort, soit qu'ils s'attachassent
 un chef, soit qu'ils combattissent ensemble. Heureux et riches, ils
partageaient; malheureux et pauvres, ils partageaient leurs revers:
l'un d'eux prissait-il de mort violente, l'autre se tuait. (Voir
Csar, _De Bell. Gall._, liv. III, et Tacite, vol. II, p. 13.)]

Joel et l'inconnu s'approchrent de la table; elle tait ronde, peu
leve au-dessus du sol, recouvert de paille frache; tout autour de
la table il y avait des siges rembourrs de foin odorant. Les deux
moutons rtis, dpecs par quartiers, taient servis dans de grands
plats de bois de htre, blancs comme de l'ivoire; il y avait aussi de
grosses pices de porc sal et un jambon de sanglier fum: le poisson
restait dans le grand bassin de cuivre o il avait cuit.

 la place o s'asseyait Joel, chef de la famille, on voyait une
immense coupe de cuivre tam, que deux hommes trs-altrs n'auraient
pu tarir. Ce fut devant cette coupe, marquant la place d'honneur, que
l'tranger s'assit, ayant  sa droite Joel,  sa gauche Mamm'
Margarid.

Les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les enfants, se
placrent ensuite autour de la table; les hommes faits et les jeunes
gens se tinrent derrire sur un second rang, d'o ils se levaient
parfois pour remplir tour  tour l'office de serviteurs, allant de
temps  autre, lorsqu'elle s'tait vide en passant de main en main, 
commencer par l'tranger, remplir la grande coupe  un tonneau
d'hydromel plac dans un des coins de la salle; chacun, muni d'un
morceau de pain d'orge et de bl, prenait ou recevait une tranche de
viande rtie ou de salaison, qu'il mordait  belles dents, ou qu'il
dpeait avec son couteau.

Le vieux dogue de guerre, _Deber-Trud_, jouissant du privilge de son
ge et de ses longs services, tait couch aux pieds de Joel, qui
n'oubliait pas ce fidle serviteur.

Vers la fin du repas, Joel ayant tranch le jambon de sanglier, en
dtacha le pied, et, selon une ancienne coutume, il dit  son jeune
parent Armel, en lui donnant ce pied:

-- toi, Armel, le morceau du plus brave[70]!  toi, le vainqueur dans
la lutte d'hier soir!...

[Note 70: Il tait d'usage autrefois (dit _Posidonius_) que le
pied ou la cuisse des animaux appartnt au plus brave d'entre les
convives, ou du moins  celui qui se prtendait tel. Si quelqu'un
osait le lui disputer, il s'ensuivait un duel  outrance. (L. V, c.
=iii=.)]

Au moment o Armel, trs-fier d'tre reconnu pour le plus brave en
prsence de l'tranger, avanait la main pour prendre le pied de
sanglier que lui prsentait Joel, un tout petit homme de la famille,
que l'on appelait _Rabouzigued_[71],  cause de sa petite taille, dit:

[Note 71: _Rabouzigued_, nabot, petit homme. (_Dictionnaire de
Rostrennen._)]

--Armel a t hier vainqueur  la lutte parce que Julyan n'a pas lutt
contre lui: deux taureaux d'gale force s'vitent, se craignent et ne
se combattent pas.

Julyan et Armel, humilis de s'entendre dire devant un tranger qu'ils
ne luttaient pas l'un contre l'autre parce qu'ils se redoutaient,
devinrent trs-rouges.

Julyan, dont les yeux brillaient dj, s'cria:

--Si je n'ai pas lutt contre Armel, c'est qu'un autre s'est prsent
 ma place; mais Julyan ne craint pas plus Armel qu'Armel ne craint
Julyan; et si tu avais une coude de plus, Rabouzigued, je te
montrerais sur l'heure qu' commencer par toi, je ne crains
personne... pas mme mon bon frre Armel...

--Bon frre Julyan!--reprit Armel, dont les yeux commencrent aussi 
briller,--nous devons prouver  l'tranger que nous n'avons pas peur
l'un de l'autre.

--C'est dit, Armel... luttons au sabre et au bouclier.

--C'est dit, Julyan[72]...

[Note 72: Aprs le repas, les Gaulois aimaient  prendre les
armes et  se provoquer mutuellement  des duels simuls; d'abord ce
n'est qu'un jeu, ils attaquent et se dfendent du bout des mains; mais
leur arrive-t-il de se blesser, la colre les gagne, ils se battent
alors pour tout de bon; si l'on ne s'empressait de les sparer, l'un
d'eux resterait sur la place. (_Posidonius_, cit par Amd. Thierry,
_Hist. des Gaul._, t. II, p. 59.)]

Et les deux amis se tendirent et se serrrent la main; car ces jeunes
gens n'avaient aucune haine l'un contre l'autre, s'aimaient toujours
autant, et n'allaient combattre que par _outre-vaillance_.

Joel n'tait point sans contentement de voir les siens se comporter
valeureusement devant son hte; et la famille pensait comme lui.

 l'annonce de ce combat, tous, jusqu'aux petits enfants, aux jeunes
femmes et aux jeunes filles, furent trs-joyeux, et battirent des
mains en souriant et se regardant, trs-fiers de la bonne ide que
l'inconnu allait avoir du courage de leur famille. Mamm' Margarid dit
alors aux jeunes gens:

--La lutte cessera quand j'abaisserai ma quenouille.

--Ces enfants te font fte de leur mieux, ami hte,--dit Joel 
l'tranger;--tu leur feras fte  ton tour en leur racontant, comme 
nous, les choses merveilleuses que tu as vues dans tes voyages.

--Il faut bien que je paye de mon mieux ton hospitalit,
ami,--rpondit l'tranger.--Ces rcits, je les ferai.

--Alors, dpchons-nous, frre Julyan,--dit Armel;--j'ai grande envie
d'entendre le voyageur. Je ne me lasserais jamais d'entendre raconter,
mais les conteurs sont rares du ct de Karnak.

--Tu vois, ami,--dit Joel,--avec quelle impatience on attend tes
rcits; mais avant de les commencer, et pour te donner des forces,
tout  l'heure tu boiras au vainqueur de la lutte avec de bon vieux
vin des Gaules...--Et s'adressant  son fils:--Guilhern, va chercher
ce petit baril de vin blanc du coteau de _Bziers_[73], que ton frre
Albinik nous a rapport dans son dernier voyage, et remplis la coupe
en l'honneur du voyageur.

[Note 73: Les vins blancs des coteaux de Bziers (_Bilter_) sont
trs-recherchs, ainsi que les vins doux de la Durance, obtenus en
tordant la grappe sur le cep. (Pline, liv. XXXIV, ch. 17.)]

Lorsque cela fut fait, Joel dit  Julyan et  Armel:

--Allons, enfants, aux sabres! aux sabres!...




CHAPITRE III.

     Combat de Julyan et d'Armel.--Mamm' Margarid abaisse trop tard sa
     quenouille.--Agonie d'Armel.--tranges commissions dont on charge
     le mourant.--Le _remplaant_.--La dette _paye outre-tombe_ par
     Rabouzigued.--Armel meurt dsol de n'avoir pas entendu les
     rcits du voyageur.--Julyan promet  Armel d'aller les lui
     raconter _ailleurs_.--L'tranger commence ses rcits.--Histoire
     d'_Albrge_, la Gauloise des bords du Rhin.--Margarid raconte 
     son tour l'histoire de son aeule _Siomara_ et d'un officier
     romain aussi dbauch qu'avaricieux.--L'tranger fait de svres
     reproches  Joel sur son amour pour les contes, et lui dit que le
     moment est venu de prendre la lance et l'pe.


La nombreuse famille de Joel, range en demi-cercle  l'extrmit de
la grande salle, attendait la lutte avec impatience, tandis que Mamm'
Margarid, ayant l'tranger  sa droite, Joel  sa gauche, et, deux des
plus petits enfants sur ses genoux, levant sa quenouille, donna le
signal du combat, de mme qu'en l'abaissant elle devait donner le
signal de le cesser.

Julyan et Armel se mirent nus jusqu' la ceinture; ne gardant que
leurs _braies_, ils se serrrent de nouveau la main, se passrent au
bras gauche un bouclier de bois, recouvert de peau de veau marin,
s'armrent d'un lourd sabre de cuivre[74], et fondirent l'un sur
l'autre avec imptuosit, de plus en plus anims par la prsence de
l'tranger, aux yeux duquel ils taient jaloux de faire valoir leur
adresse et leur courage. L'hte de Joel semblait plus content qu'aucun
autre de cette annonce de combat, et sa figure paraissait  tous
encore plus mle et plus fire.

[Note 74: Pendant longtemps, et mme lors de l'invasion romaine,
les Gaulois ne se servaient que de sabres de cuivre trs-affils.]

Julyan et Armel taient aux prises: leurs yeux ne brillaient pas de
haine, mais d'une fire _outre-vaillance_; ils n'changeaient pas de
paroles de colre, mais d'amicale joyeuset, tout en se portant des
coups terribles, et parfois mortels, s'ils n'eussent t vits avec
adresse.  chaque estocade brillamment porte ou dextrement pare, au
moyen du bouclier, hommes, femmes et enfants battaient des mains, et,
selon les chances du combat, criaient, tantt:

--Hr!... hr[75]!... Julyan!...

--Hr!... hr!... Armel!...

[Note 75: Hr! hr! cri d'encouragement des Gaulois, analogue 
l'_voh_ des Romains et des Grecs. (Sidoine-Appolinaire, liv. VI.)]

De sorte que ces cris, la vue des combattants, le bruit du choc des
armes, rappelant mme au vieux grand dogue de guerre ses ardeurs de
bataille, _Deber-Trud_, le mangeur d'hommes, poussait des hurlements
froces en regardant son matre, qui de sa main le calmait en le
caressant.

Dj la sueur ruisselait sur les corps jeunes, beaux et robustes de
Julyan et Armel, gaux en courage, en vigueur, en prestesse; ils ne
s'taient pas encore atteints.

--Dpchons, frre Julyan!--dit Armel en s'lanant sur son compagnon
avec une nouvelle imptuosit.--Dpchons pour entendre les beaux
rcits du voyageur...

--La charrue ne peut pas aller plus vite que le laboureur, frre
Armel,--rpondit Julyan.

Et en disant cela, il saisit son sabre  deux mains, se dressa de
toute sa hauteur, et assna un si furieux coup  son adversaire, que,
bien que celui-ci, se jetant en arrire, et tent de parer avec son
bouclier, le bouclier vola en clats, et le sabre atteignit Armel  la
tempe; de sorte qu'aprs s'tre un instant balanc sur ses pieds, il
tomba tout de son long sur le dos, tandis que tous ceux qui taient
l, admirant ce beau coup, battaient des mains en criant:

--Hr!... hr!... Julyan!...

Et Rabouzigued criait plus fort que les autres:

--Hr!... hr!...

Mamm' Margarid, aprs avoir abaiss sa quenouille pour annoncer la fin
du combat, alla donner ses soins au bless, tandis que Joel dit 
l'inconnu en lui tendant la grande coupe:

--Ami hte, tu vas boire ce vieux vin au triomphe de Julyan...

--Je bois au triomphe de Julyan et aussi  la vaillante dfaite
d'Armel!--rpondit l'tranger;--car le courage du vaincu gale le
courage du vainqueur... J'ai vu bien des combats! mais jamais dployer
plus de bravoure et d'adresse!... Gloire  ta famille, Joel!... gloire
 ta tribu!...

--Autrefois,--dit Joel,--ces combats du festin avaient lieu chez nous
presque chaque jour... maintenant ils sont rares, et se remplacent par
la lutte; mais le combat au sabre sent mieux son vieux Gaulois.

Mamm' Margarid, aprs avoir examin le bless, secoua deux fois la
tte, pendant que Julyan soutenait son ami adoss  la muraille; une
des jeunes femmes se hta d'apporter un coffret rempli de linge, de
baume, et contenant un petit vase rempli d'eau de gui[76]. Le sang
coulait  flots de la blessure d'Armel; ce sang, tanch par Mamm'
Margarid, laissa voir la figure ple et les yeux demi-clos du vaincu.

[Note 76: En Gaule, le gui tait considr, en sa qualit de
plante sacre, comme un spcifique universel. (Ammien Marcellin, liv.
V.)]

--Frre Armel,--lui disait Julyan de bonne amiti en se tenant 
genoux prs de lui,--frre Armel, ne faiblis pas pour si peu.....
chacun son heure et son jour... Aujourd'hui tu es bless, demain je le
serai... Nous nous sommes battus en braves... L'tranger se souviendra
des jeunes garons de Karnak, et de la famille de Joel, _le brenn_ de
la tribu.

Armel, le visage baiss sur sa poitrine, le front couvert d'une sueur
dj glace, ne paraissait pas entendre la voix de son ami. Mamm'
Margarid secoua de nouveau la tte, se fit apporter sur une petite
pierre des charbons allums, y jeta de l'corce de gui pulvrise: une
forte vapeur s'leva des charbons, et Mamm' Margarid la fit aspirer 
Armel. Au bout de quelques instants il ouvrit les yeux, regarda autour
de lui comme s'il sortait d'un rve... et dit enfin d'une voix faible:

--L'ange de la mort m'appelle... je vais aller continuer de vivre
ailleurs[77]... Ma mre et mon pre seront surpris et contents de me
revoir si tt... Moi aussi, je serai content de les revoir...

[Note 77: Nous l'avons dit, selon la croyance druidique, l'on _ne
mourait pas_, l'me quittait ce monde pour un autre, et s'y revtait
d'une nouvelle enveloppe charnelle. Cette foi  _la perptuit de la
vie_, dans des existences successives, donnait aux Gaulois, en toute
circonstance, _ce mpris de la mort_, signal par tous les historiens
de l'antiquit, car il constitue le trait le plus caractristique de
la race de nos pres.--_Aristote_ assure que les Gaulois poussaient
le mpris du danger jusqu' refuser de s'enfuir d'une maison prte 
s'crouler.--_Horace_ dfinit la Gaule: La terre o l'on n'prouve
pas la peur de la mort;--Tandis que les Romains,--dit
_Polybe_,--n'arrivaient au combat qu'aprs s'tre rendus
invulnrables, les Gaulois, se dpouillant de leurs vtements
habituels, y venaient presque nus; tel tait le premier rang de leur
arme, compos des plus jeunes, des plus beaux et des plus hroques.
Au premier abord, avant d'avoir fait l'preuve du fer, l'ennemi
lui-mme prouvait une sorte de terreur devant cette tmrit
surhumaine.--Coups avec les haches  deux tranchants,--dit
_Pausanias_,--ou dchirs  coups d'pe, l'emportement de leurs mes
(des Gaulois) ne faiblissait pas tant qu'ils respiraient; =retirant les
traits de leurs blessures, ils les retournaient contre les Grecs=.]

Et il ajouta d'un ton de regret:

--J'aurais pourtant bien voulu entendre les beaux rcits du
voyageur...

--Quoi! frre Armel,--reprit Julyan, d'un air vritablement surpris et
pein,--tu partirais sitt d'ici? Nous nous plaisions pourtant bien
ensemble... Nous nous tions jur notre foi de _saldunes_ de ne jamais
nous quitter.

--Nous nous tions jur cela, Julyan?--reprit faiblement Armel.--Il en
est autrement...

Julyan appuya son front dans ses deux mains et ne rpondit rien.

Mamm' Margarid, savante en l'art de soigner les blessures, qu'elle
avait appris d'une druidesse sa parente, posa la main sur le coeur
d'Armel. Aprs quelques instants, elle dit  ceux qui taient l et
qui, de mme que Joel et son hte, entouraient le bless:

--_Teutts_ appelle Armel pour le conduire l o sont ceux qui nous
ont devancs; il ne va pas tarder  s'en aller. Que ceux de nous qui
ont  charger Armel de paroles pour les tres qui nous ont prcds et
qu'il va retrouver _ailleurs_... se htent.

Alors Mamm' Margarid, baisant au front celui qui allait mourir, lui
dit:

--Tu donneras  tous ceux de notre famille le baiser de souvenir et
d'esprance. Demain des lettres seront dposes pour eux sur ton
bcher[78].

[Note 78: Cette foi dans la perptuit de la vie se retrouvait
dans toutes les circonstances et affectait ncessairement mille
formes.--Dans les funrailles (dit =Diodore de Sicile=), _les Gaulois
dposent des lettres crites aux morts par leurs parents, afin
qu'elles soient lues par les dfunts qui les ont prcds_.--En
citant ce passage de Diodore, Jean Raynaud (dans son ouvrage sur le
_Druidisme_) ajoute ces belles paroles: Que de regards devaient donc
suivre, en imagination, ces voyageurs, plonger  travers l'espace avec
eux, assister  leur arrive,  leur tonnement,  leur rception! Si
l'on ne pouvait empcher les larmes, du moins brillait toujours sur
les lvres le sourire de l'esprance.]

--Je leur donnerai pour vous le baiser de souvenir et d'esprance,
Mamm' Margarid,--rpondit Armel d'une voix faible.--Et il ajouta d'un
air toujours contrari:--J'aurais pourtant bien aim  entendre les
beaux rcits du voyageur.

Ces paroles parurent faire rflchir Julyan, qui soutenait toujours la
tte de son ami, et le regardait d'un air triste.

Le petit Sylvest, fils de Guilhern, enfant tout vermeil  cheveux
blonds, qui d'une main tenait la main de sa mre Hnory, s'avana un
peu, et s'adressant au moribond:

--J'aimais bien le petit _Alanik_; il s'en est all l'an pass... Tu
lui diras que le petit _Sylvest_ se souvient toujours de lui, et pour
moi tu l'embrasseras, Armel.

Puis, quittant la main de sa mre, le petit garon baisa, de sa bouche
enfantine, le front dj glac du mourant, qui rpondit  l'enfant en
lui souriant:

--Pour toi, petit Sylvest, j'embrasserai le petit Alanik.--Et Armel
ajouta encore:--J'aurais pourtant bien voulu entendre les beaux rcits
du voyageur.

Un autre homme de la famille de Joel dit au mourant:

--J'tais ami d'_Hoarn_, de la tribu de _Morlec'h_, notre voisine.
Il a t tu sans dfense pendant son sommeil, il y a peu de temps. Tu
lui diras, Armel, que _Daolas_, son meurtrier, a t dcouvert, jug
et condamn par les druides de Karnak, et que son sacrifice aura lieu
bientt. Hoarn sera content d'apprendre la punition de Daolas, son
meurtrier.

Armel fit signe qu'il donnerait cette nouvelle  Hoarn.

Rabouzigued, cause de tout cela, non par mchancet, mais par
l'intemprance de sa langue, s'approcha aussi pour donner une
commission  celui qui s'en allait _ailleurs_... et lui dit:

--Tu sais qu' la huitime lune de ce mois-ci, le vieux Mark, qui
demeure prs de Glen'han, est tomb malade; l'ange de la mort lui
disait aussi de se prparer  partir bientt. Le vieux Mark n'tait
point prt, il dsirait assister aux noces de la fille de sa fille. Le
vieux Mark, n'tant donc point prt, pensa  trouver quelqu'un qui
voult s'en aller  sa place (ce qui devait satisfaire l'ange de la
mort), et demanda au druide, son mdecin, s'il ne connatrait pas un
_remplaant_[79]. Le druide lui a rpondu que _Gigel de Nouarn_, de
notre tribu, passait pour serviable, et que peut-tre il consentirait
 partir  la place du vieux Mark, afin de l'obliger et pour tre
agrable aux dieux, toujours touchs de ces sacrifices; Gigel a
librement consenti. Le vieux Mark lui a fait cadeau de dix pices
d'argent  _tte de cheval_, qui ont t distribues par Gigel  ses
amis avant de s'en aller; puis, vidant joyeusement sa dernire coupe,
il a tendu sa tte au couteau sacr, au bruit du chant des bardes.
L'ange de la mort a accept l'change, car le vieux Mark a vu marier
la fille de sa fille, et il est aujourd'hui en bonne sant....

[Note 79: Voici ce que dit _Posidonius_ sur cette coutume
trange:--Un Gaulois tombait-il srieusement malade, c'tait pour lui
un avertissement de l'ange de la mort de se tenir prt  partir; mais
que cet homme et d'importantes affaires  terminer, qu'une famille
l'enchant  la vie, que la mort lui ft enfin un contre-temps, si
aucun de ses clients ou de ses proches n'tait en disposition de
partir  sa place, il faisait chercher un _remplaant_. Celui-ci
arrivait bientt accompagn d'une troupe d'amis; stipulant une somme
pour prix de sa peine, il la distribuait souvent en cadeaux de dpart
 ses compagnons. Parfois il s'agissait simplement d'un tonneau de
vin: on dressait une estrade, on faisait une espce de fte; puis le
banquet termin, le hros se couchait sur son bouclier et se faisait
trancher les liens du corps par le couteau sacr.--Si cette coutume
de nos pres semble barbare dans sa grandeur nave, n'oublions pas que
de nos jours le riche qui craint les fatigues de la vie de soldat ou
qui a peur de mourir  la guerre achte aussi un _remplaant_.]

--Veux-tu donc partir  ma place, Rabouzigued?--demanda le
mourant.--Je crains qu'il soit bien tard...

--Non, non, je ne veux point partir  ta place,--se hta de rpondre
Rabouzigued.--Je te prie seulement de remettre  Gigel ces trois
pices d'argent que je lui devais; je n'ai pu m'acquitter plus tt. Je
craindrais que Gigel ne revnt me demander son argent au clair de la
lune, sous la figure d'un dmon.

Et Rabouzigued, fouillant dans son petit sac de peau d'agneau, prit
trois pices d'argent  tte de cheval, qu'il plaa dans la saie
d'Armel[80].

[Note 80: La plupart des monnaies gauloises portaient pour effigie
_une tte de cheval_. Quant  la coutume de charger les mourants de
payer les dettes contractes, ou d'en contracter de payables aprs la
mort, voici ce que disent les historiens sur cette coutume, qui prouve
combien tait profondment enracine dans l'esprit gaulois la foi  la
_perptuit de la vie_:--On se prtait de l'argent  rembourser dans
l'autre monde,--dit _Pomponius Mla_,--et mme le remboursement des
crances tait remis aprs la mort.--Aprs avoir quitt les murs de
Marseille,--dit _Valre Maxime_,--je trouvai cette ancienne coutume
des Gaulois, qui ont institu, comme on sait, de se prter
mutuellement de l'argent  rembourser aprs la mort, car ils sont
persuads que les mes des hommes sont ternelles.]

--Je remettrai tes pices d'argent  Gigel,--dit le mourant, dont on
entendait  peine la voix. Et il murmura une dernire fois  l'oreille
de Julyan:--J'aurais... pourtant... bien aim... ... entendre... les
beaux rcits... du... voyageur...

--Sois content, frre Armel,--lui rpondit alors tout bas Julyan.--Je
vais les bien couter, ce soir, pour les retenir, ces beaux rcits; et
demain... j'irai te les dire... Je m'ennuierais ici sans toi... Nous
nous sommes jur notre foi de _saldunes_ de ne jamais nous quitter;
j'irai donc continuer de vivre _ailleurs_ avec toi[81].

[Note 81:--Il y a des Gaulois,--dit _Pomponius Mla_,--qui se
placent volontairement sur le bcher de leurs amis, comme devant
continuer de vivre ensemble aprs la mort.]

--Vrai... tu viendras?--dit le mourant, que cette promesse parut
rendre trs-heureux,--tu viendras... demain?

--Demain, par Hsus... je te le jure, Armel, je viendrai.

Et toute la famille, entendant la promesse de Julyan, le regarda avec
estime. Le bless parut encore plus satisfait que les autres, et dit 
son ami d'une voix expirante:

--Alors,  bientt, frre Julyan... et coute attentivement... le
rcit... Maintenant... adieu... adieu...  vous tous de notre tribu...

Et Armel agita ses mains agonisantes vers ceux qui l'entouraient.

Et de mme que des parents amicalement unis s'empressent autour de
l'un d'eux, au moment o il part pour un long voyage, durant lequel il
doit trouver des personnes restes chres au souvenir de tous, chacun
serrait les mains d'Armel, et le chargeait de tendres paroles pour
ceux de la famille ou de la tribu qu'il allait revoir.

Lorsque Armel fut mort, Joel abaissa les paupires de son parent, le
fit transporter prs de l'autel de pierres grises, au-dessus duquel
tait le bassin de cuivre o trempaient sept brins de _gui_.

Ensuite on couvrit le corps avec les rameaux de chne dont on dgarnit
l'autel, de sorte qu'au lieu du cadavre l'on ne vit bientt plus qu'un
monceau de verdure, auprs duquel Julyan restait assis.

Le chef de la famille, emplissant alors de vin la grande coupe
jusqu'aux bords, y trempa ses lvres, et dit en la prsentant 
l'tranger:

--Que le voyage d'Armel soit heureux, car Armel a toujours t juste
et bon; qu'il traverse, sous la conduite de Teutts, ces espaces et
ces pays merveilleux d'outre-tombe, que nul de nous n'a parcouru...
que tous nous parcourrons... qu'Armel retrouve bientt ceux que nous
avons aims, et qu'il les assure que nous les aimons!...

Et la coupe circulant  la ronde, les femmes et les jeunes filles
firent des voeux pour l'heureux voyage d'Armel, puis l'on releva les
restes du repas, et tous s'assirent autour du foyer, attendant
impatiemment les rcits promis par l'tranger.

Celui-ci, voyant tous les regards fixs sur lui avec une grande
curiosit, dit  Joel:

--C'est donc un rcit que l'on veut de moi?

--_Un_ rcit!--s'cria Joel,--dis donc vingt rcits, cent rcits. Tu
as vu tant de choses! tant d'hommes! tant de pays! un rcit! ah! par
le bon _Ogmi_, tu n'en seras pas quitte pour _un_ rcit, ami hte.

--Oh non! oh non!--rptrent toutes les personnes de la famille d'un
air trs-dtermin,--oh non! il nous faut plus d'un rcit.

--Il y aurait pourtant mieux  faire, dans les temps o nous vivons,
que de raconter et d'couter de frivoles histoires...--dit l'tranger
d'un air pensif et svre.

--Je ne te comprends pas,--reprit Joel non moins surpris que sa
famille; et tous pendant un moment regardrent silencieusement le
voyageur.

--Non, tu ne me comprends pas, je le vois,--dit tristement
l'inconnu.--Alors, je vais tenir ma promesse... chose promise, chose
due...

Puis il ajouta en montrant Julyan toujours assis au fond de la salle 
ct du corps d'Armel couvert de feuillage:

--Il faut bien que ce jeune homme ait demain  raconter quelque chose
 son ami, lorsqu'il ira le retrouver... ailleurs.

--Va, notre hte... conte,--rpondit Julyan, le front toujours appuy
dans ses deux mains,--conte... je ne perdrai pas une de tes paroles...
Armel saura le rcit tel que tu vas le dire...

--Il y a deux ans, voyageant chez les Gaulois des bords du
Rhin,--reprit l'tranger;--je me trouvais un jour  Strasbourg[82].
J'tais sorti de la ville pour me promener au bord du fleuve. Bientt
je vis arriver une grande foule de gens, ils suivaient un homme et une
femme, jeunes tous deux, beaux tous deux, qui portaient sur un
bouclier, dont ils tenaient les cts, un petit enfant n  peine
depuis quelques jours. L'homme avait l'air inquiet et sombre, la femme
tait ple et calme. Tous deux s'arrtrent sur la rive du fleuve, 
un endroit o il est trs-rapide. La foule s'arrta comme les deux
personnes qu'elle accompagnait. Je m'approchai, et demandai 
quelqu'un quels taient cet homme et cette femme.--L'homme se nomme
_Vindorix_, et la femme _Albrge_; ils sont poux,--me
rpondit-on.--Alors je vis Vindorix, l'air de plus en plus sombre,
s'approcher de son pouse, et il lui dit: Voici le moment venu...

[Note 82: Alors nomm _Argentoratum_.]

Tu le veux?--rpondit Albrge,--tu le veux?...

Oui,--reprit son poux.--Je doute... je veux la certitude.

Qu'il en soit ainsi...--dit-elle.

Alors, prenant  lui seul le bouclier, o tait son petit enfant, qui
lui souriait en lui tendant les bras, Vindorix entra dans le fleuve
jusqu' la ceinture, leva un instant le bouclier et l'enfant au-dessus
de sa tte, se retournant une dernire fois vers sa femme comme pour
la menacer de ce qu'il allait faire... mais, elle, le front haut, le
regard assur, se tenait debout au bord du fleuve, immobile comme une
statue, les bras croiss sur son sein... Alors elle tendit sa main
droite vers son mari, et sembla lui dire:

Fais...

 ce moment, un frmissement courut dans la foule; car Vindorix ayant
plac sur les flots le bouclier o se trouvait l'enfant, l'abandonna
dans cette dangereuse nacelle au rapide courant du fleuve...

--Ah! le mchant homme!--s'cria Mamm' Margarid, mue de ce rcit,
ainsi que toute la famille de Joel.--Et sa femme!... sa femme... qui
reste sur la rive?...

--Mais quelle tait la cause de cette barbarie, ami hte?--demanda
Hnory, la jeune femme de Guilhern, en embrassant ses deux enfants,
son petit Sylvest et sa petite Siomara, qu'elle tenait sur ses genoux,
comme si elle et craint de les voir exposs  un pril semblable.

L'tranger mit un terme  ces questions en demandant le silence par un
geste, et poursuivit:

-- peine le courant eut-il emport le bouclier o se trouvait
l'enfant, que le pre leva au ciel ses mains jointes et tremblantes,
comme s'il et invoqu les dieux. Il suivait des yeux le bouclier avec
une sombre angoisse, malgr lui se penchant  droite si le bouclier
penchait  droite, ou  gauche si le bouclier penchait  gauche... La
mre, au contraire, les bras toujours croiss sur sa poitrine, suivait
le bouclier des yeux, d'un regard si ferme, si tranquille, qu'elle ne
semblait rien craindre pour son enfant.

--Rien craindre!--s'cria Guilhern.--Voir son enfant ainsi expos 
une mort presque certaine... car il va prir...

--Mais cette mre tait donc dnature!...--s'cria Hnory, la femme
de Guilhern.

--Et pas un homme dans cette foule pour se jeter  l'eau et sauver
l'enfant!--dit Julyan en pensant  son ami.--Ah! voici qui courroucera
le bon coeur d'Armel, quand je lui dirai ce rcit.

--N'interrompez donc pas  chaque instant!--s'cria Joel.--Continue,
ami hte... puisse Teutts, qui prside aux voyages de ce monde et
des autres, veiller sur ce pauvre petit!

--Par deux fois,--reprit l'tranger,--le bouclier faillit
s'engouffrer avec l'enfant dans un des tourbillons du fleuve; la mre
seule ne sourcilla pas... Et bientt on vit, voguant comme un petit
esquif, le bouclier, descendre paisiblement le cours de l'eau... Alors
toute la foule cria en battant des mains:

La barque! la barque!

Deux hommes coururent, mirent une barque  flots, et forant de
rames, ils atteignirent en peu d'instants le bouclier, et le
retirrent de l'eau, ainsi que l'enfant, qui s'tait endormi...

--Grce aux dieux, il est sauv!--dit presque tout d'une voix la
famille de Joel, comme si elle et t dlivre d'une apprhension
douloureuse.

Et l'tranger continua, s'apercevant qu'on allait l'interrompre par de
nouvelles questions:

--Pendant que l'on retirait de l'eau le bouclier et l'enfant, son
pre, Vindorix, dont les traits tait devenus aussi radieux qu'ils
avaient t sombres jusqu'alors, courut  sa femme, lui tendit les
bras en s'criant:

Albrge!... Albrge!... tu disais vrai... tu m'as t fidle...

Mais Albrge, repoussant son mari d'un geste, lui rpondit
firement:--Certaine de mon honneur, je n'ai pas craint l'preuve...
J'tais tranquille sur le sort de mon enfant; les dieux ne pouvaient
punir une mre innocente par la perte de son fils..... Mais... _femme
souponne, femme outrage_... je garderai mon enfant; tu ne nous
verras plus, ni lui, ni moi... toi qui as dout de l'honneur de ton
pouse!

 ce moment, on rapportait en triomphe l'enfant... Sa mre se jeta
sur lui, de mme qu'une lionne sur son petit, l'enserra passionnment
entre ses bras; et autant elle avait t jusque-l calme et assure,
autant elle fut violente dans les embrassements dont elle couvrit son
enfant, qu'elle emporta en se sauvant comme avec une proie.

--Ah! c'tait une vraie Gauloise que celle-l!--dit la femme de
Guilhern.--_Femme souponne... femme outrage_... ces mots sont
fiers... je les aime!

--Mais,--reprit Joel,--cette preuve est donc une coutume des Gaulois
des bords du Rhin?

--Oui,--rpondit l'inconnu.--Le mari qui souponne sa femme d'avoir
dshonor son lit met l'enfant qui nat d'elle sur un bouclier, et
l'expose au courant du fleuve... Si l'enfant surnage, l'innocence de
la femme est prouve; s'il s'abme dans les flots, le crime de la mre
est avr[83]...

[Note 83: Cette superstition, dit M. Amde Thierry dans son
_Histoire des Gaulois_, t. II, p. 63, a inspir  un pote grec
inconnu quelques vers pleins de grce, qui mritent de trouver place
ici:

C'est le Rhin, ce fleuve au cours imptueux, qui prouve chez les
Gaulois la saintet du lit conjugal.-- peine le nouveau-n, descendu
du sein maternel, a-t-il pouss le premier cri, que l'poux s'en
empare.--Il le couche sur son bouclier et court l'exposer aux caprices
des flots; car il ne sentira pas dans sa poitrine battre un coeur de
pre avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage, ait prononc
l'arrt fatal.--Ainsi donc, aux douleurs de l'enfantement succdent
pour la mre d'autres douleurs; elle connat le vritable pre, et
pourtant elle tremble dans de mortelles angoisses, elle attend ce que
dcidera l'onde inconstante. (Julian., pist. XV, _ad Maxim,
philos_.--Idem, _Orat. in Constant, imper._--Anthiol, l. I, ch.
=lxiii=.)]

--Et cette vaillante pouse, ami hte,--demanda Hnory, femme de
Guilhern,--comment tait-elle vtue? Portait-elle des tuniques
semblables aux ntres?

--Non,--dit l'tranger;--leur tunique est trs-courte et de deux
couleurs: le corsage bleu, je suppose, et la jupe rouge; souvent elle
est brode d'or ou d'argent.

--Et les coiffes,--demanda une jeune fille,--sont-elles blanches et
carres comme les ntres?

--Non; elles sont noires et vases, souvent ornes de fils d'or ou
d'argent.

--Et les boucliers,--demanda Guilhern,--sont-ils faits comme les
ntres?

--Ils sont plus longs,--rpondit le voyageur;--mais ils sont peints de
couleurs tranchantes, disposes en carreaux, ordinairement rouges et
blancs.

--Et les mariages, comment se font-ils?--demanda une jeune fille.

--Et leurs troupeaux, sont-ils aussi beaux que les ntres?--dit un
vieillard.

--Et ont-ils comme nous de vaillants coqs de combat[84]?--demanda un
enfant.

[Note 84: Les coqs de combat gaulois, dont l'image surmontait leur
enseigne de guerre, taient trs-recherchs.--... Pour rcompenser
l'enfant de sa docilit, je lui donnerai deux coqs gaulois des plus
acharns au combats. (Ptronne, _Satyricon_, ch. =lxxxvi=.)]

De sorte que Joel, voyant l'tranger si fort accabl de questions, dit
aux questionneurs:

--Assez, assez, vous autres... laissez donc souffler notre ami; vous
tes  crier autour de lui comme une vole de mouettes.

--Et payent-ils comme nous l'argent qu'ils doivent aux morts?--demanda
Rabouzigued, malgr la recommandation de Joel de ne plus questionner
l'tranger.

--Oui; leur coutume est la ntre,--rpondit l'inconnu,--et ils ne sont
pas idoltres comme un homme de l'Asie, que j'ai rencontr 
Marseille, qui prtendait, selon sa religion, que nous continuons de
vivre aprs notre mort, non plus revtus de formes humaines, mais de
formes d'animaux.

--Hr!... hr!...--cria Rabouzigued en grande inquitude.--S'il en
tait ainsi que disent ces idoltres, Daolas, tu la lune passe par
un meurtrier, habite peut-tre le corps d'un poisson?... et je lui ai
envoy trois pices d'argent par Armel, qui habite peut-tre  cette
heure le corps d'un oiseau?... Comment un oiseau pourra-t-il remettre
des pices d'argent  un poisson?... Hr!... Hr!...

--Notre ami te dit que cette croyance est une idoltrie,
Rabouzigued...--reprit svrement Joel.--Ta crainte est donc impie.

--Il en doit tre ainsi...--reprit tristement Julyan.--Car, que
deviendrais-je, moi, qui demain vais rejoindre Armel par serment et
par amiti, si je le retrouvais oiseau, moi tant devenu cerf des bois
ou boeuf des champs?...

--Ne crains rien, jeune homme,--dit l'tranger  Julyan;--la religion
de Hsus est la seule vraie; elle nous enseigne que nous retrouvons
aprs la mort des corps plus jeunes et plus beaux.

--C'est l mon espoir!--dit Rabouzigued, le nabot.

--Ce que c'est que de voyager!--reprit Joel;--que de choses l'on
apprend! Mais, tiens, pour ne pas tre en reste avec toi, rcit pour
rcit, fire Gauloise pour fire Gauloise... demande  Margarid de te
raconter la belle action d'une de ses aeules; il y a  peu prs cent
trente ans de cela, lorsque nos pres taient alls jusqu'en Asie
fonder la nouvelle Gaule; car il est peu de terres dans le monde
qu'ils n'aient touches de leurs semelles.

--Aprs le rcit de ta femme,--reprit l'tranger,--puisque tu veux
parler de nos pres, je t'en parlerai aussi, moi... et par
Ritha-Gar!... jamais le moment n'aura t mieux choisi; car pendant
que nous racontons et coutons ici des rcits, vous ne savez pas ce
qui se passe, vous ignorez qu'en ce moment peut-tre...

--Pourquoi t'interrompre?--dit Joel surpris.--Que se passe-t-il donc
pendant que nous faisons ici des contes? Qu'y a-t-il de mieux  faire
au coin de son foyer, pendant les longues et froides soires
d'automne?...

Mais l'tranger, au lieu de rpondre  Joel, dit respectueusement 
Mamm' Margarid:

--J'couterai le rcit de l'pouse de Joel.

--C'est un rcit trs-simple,--rpondit Margarid tout en filant sa
quenouille,--un rcit simple comme l'action de mon aeule... Elle se
nommait _Siomara_.

--Et en son honneur,--dit Guilhern interrompant sa mre, et montrant
avec orgueil  l'tranger une enfant de huit ans, d'une beaut
merveilleuse,--en l'honneur de notre aeule Siomara, aussi belle que
vaillante, j'ai donn son nom  ma petite fille que voici.

--On ne peut voir une enfant plus charmante,--dit l'inconnu frapp de
l'adorable figure de la petite Siomara.--Elle aura, j'en suis certain,
la vaillance de son aeule comme elle en a la beaut.

Hnory, la mre de l'enfant, rougit de plaisir  ces paroles, et dit 
Mamm' Margarid en souriant:

--Je n'ose pas blmer Guilhern de vous avoir interrompue, car il m'a
valu ce compliment.

--Ce compliment m'est aussi doux qu' toi, ma fille,--dit Mamm'
Margarid, et elle reprit ainsi son rcit:

--Mon aeule se nommait Siomara; elle tait fille de Ronan. Son pre
l'avait conduite dans le bas Languedoc, o il allait commercer. Les
Gaulois de ce pays[85] se prparaient alors  l'expdition d'Orient.
leur chef, nomm _Origon_, vit mon aeule, fut frapp de son extrme
beaut, s'en fit aimer, l'pousa. Siomara partit avec son mari pour
l'expdition d'Orient. D'abord, on triompha; puis les Romains,
toujours jaloux des possessions gauloises, vinrent attaquer nos pres.
Dans l'un de ces combats, Siomara, qui, selon son devoir et son coeur,
accompagnait Origon, son mari,  la bataille, dans son chariot de
guerre, fut, durant le combat, spare de son poux, faite prisonnire
et mise sous la garde d'un officier romain, avare et dbauch. Ce
Romain, frapp de la grande beaut de Siomara, tenta de la sduire;
elle le mprisa. Alors, abusant du sommeil de sa captive, il lui fit
violence...

[Note 85: Alors les Gaulois Tectosages.]

--Tu entends, Joel,--s'cria l'inconnu avec indignation,--tu
entends... un Romain; l'aeule de ta femme subir un pareil outrage!

--coute la fin du rcit, ami hte,--dit Joel;--tu verras que Siomara
vaut la Gauloise du Rhin.

--L'une comme l'autre,--poursuivit Margarid,--se sont montres
fidles  cette maxime: Il y a trois sortes de pudeur chez la femme
gauloise:--la premire, lorsque son pre dit en sa prsence qu'il
accorde sa main  celui qu'elle aime;--la deuxime, lorsque pour la
premire fois elle entre au lit de son mari;--la troisime,
lorsqu'elle parat ensuite devant les hommes. Le Romain avait fait
violence  Siomara, sa captive. Son dsir assouvi, il lui proposa la
libert moyennant ranon. Elle accepta la proposition, et engagea le
Romain  envoyer un de ses serviteurs, prisonnier comme elle, au camp
des Gaulois, pour dire  Origon, ou en l'absence de celui-ci  ses
amis, d'apporter la ranon en un lieu dsign. Le serviteur partit
pour le camp gaulois. L'avaricieux Romain, voulant recevoir lui-mme
la ranon et ne la partager avec personne, conduisit seul Siomara au
lieu convenu. Les amis d'Origon se trouvrent l avec l'or de la
ranon. Pendant que le Romain comptait la somme fixe, Siomara
s'adressant aux Gaulois dans leur langue commune, leur dit d'gorger
l'infme... Cela fut fait... Alors Siomara lui coupa la tte,
l'emporta dans un pan de sa robe, et retourna au camp gaulois.
Origon, fait prisonnier de son ct, tait parvenu  s'chapper, et
arrivait au camp en mme temps que sa femme. Celle-ci,  la vue de son
poux, laisse tomber  ses pieds la tte du Romain, et s'adressant 
Origon:--Cette tte est celle d'un homme qui m'avait outrage... Nul
autre que toi ne pourra dire qu'il m'a possde...

Et aprs ce rcit, Mamm' Margarid continua de filer sa quenouille.

--Ne te disais-je pas, ami,--reprit Joel,--que Siomara, l'aeule de
Margarid, valait ta Gauloise des bords du Rhin?

--Et ce noble nom ne doit-il pas porter bonheur  ma petite
fille?--ajouta Guilhern en baisant tendrement la tte blonde de son
enfant.

--Ce mle et chaste rcit est digne des lvres qui l'ont
prononc,--dit l'tranger.--Il prouve aussi que les Romains, nos
ennemis implacables, n'ont pas chang... Cupides et dbauchs... tels
ils taient... tels ils sont encore. Et puisque nous parlons de
Romains avides et dbauchs, et que vous aimez les rcits,--ajouta
l'tranger avec un sourire amer,--vous saurez que j'ai t  Rome...
et que l j'ai vu... _Jules Csar_... le plus fameux des gnraux
romains, et aussi le plus cupide, le plus infme dbauch qu'il y ait
dans toute l'Italie; car de ses dbauches infmes je n'oserais parler
devant des femmes et des filles.

--Ah! tu as vu ce fameux _Jules Csar_? Quel homme est-ce? demanda
curieusement Jol.

L'tranger regarda le brenn comme s'il et t trs-surpris de sa
question, et rpondit, paraissant contraindre sa colre:

--Csar touche  l'ge mr; il est de taille leve; son visage est
maigre et long, son teint ple, son oeil noir, son front chauve; et,
comme cet homme runit tous les vices des plus mauvaises femmes
romaines, il a, ainsi qu'elles, l'orgueil de sa personne; aussi, pour
dissimuler qu'il est chauve, porte-t-il toujours une couronne de
feuilles d'or. Ta curiosit est-elle satisfaite, Joel? Veux-tu savoir
encore que Csar tombe d'pilepsie? veux-tu savoir...

Mais l'inconnu n'acheva pas, et s'cria en regardant la famille du
brenn avec un grand courroux:

--Par la colre de Hsus! ignorez-vous donc tous, tant que vous tes
ici, capables de prendre le sabre et la lance, et insatiables de vains
rcits, ignorez-vous donc qu'une arme romaine, aprs avoir envahi,
sous le commandement de Csar, la moiti de nos provinces, prend ses
quartiers d'hiver dans l'Orlanais, la Touraine et l'Anjou?

--Oui, oui, nous avions entendu parler de ces choses,--dit
tranquillement Joel.--Des gens de l'Anjou, qui sont venus nous acheter
des boeufs et des porcs, nous ont appris cela.

--Et c'est avec cette insouciance que tu parles de l'invasion romaine
en Gaule?--s'cria le voyageur.

--Jamais les Gaulois bretons n'ont t envahis par
l'tranger,--rpondit firement le brenn de la tribu de Karnak.--Nous
resterons vierges de cette souillure... Nous sommes indpendants des
Gaulois du Poitou, de la Touraine, de l'Orlanais et des autres
provinces, de mme qu'ils sont indpendants de nous. Ils ne nous ont
pas demand secours. Nous ne sommes pas faits pour aller nous offrir 
leurs chefs et guerroyer sous eux: que chacun sauvegarde son honneur
et sa province... Les Romains sont en Touraine... mais d'ici  la
Touraine il y a loin.

--De sorte, que si les pirates du Nord gorgeaient ton fils Albinik,
le marin, et sa vaillante femme Mro, cela ne te toucherait point,
parce que ce meurtre aurait t commis loin d'ici?

--Tu plaisantes. Mon fils est mon fils... Les Gaulois des autres
provinces que la mienne ne sont pas mes fils!

--Ne sont-ils pas ainsi que toi les fils d'un mme Dieu, comme te
l'apprend la religion des druides? S'il en est ainsi, tous les Gaulois
ne sont-ils pas frres? et l'asservissement, le sang d'un frre, ne
crient-ils pas vengeance? De ce que l'ennemi n'est pas  la porte de
ta maison... tu es sans inquitude? Ainsi la main, sachant le pied
gangren, peut se dire: Moi, je suis saine et le pied est loin de la
main... Je n'ai point  m'inquiter de ce mal... Aussi, la gangrne
n'tant pas arrte, monte du pied aux autres membres, et bientt le
corps prit tout entier.

-- moins que la main saine ne prenne une hache,--dit le brenn--et ne
coupe le pied d'o vient le mal.

--Et que devient un corps ainsi mutil, Joel?--reprit Mamm' Margarid,
qui avait cout en silence.--Quand les plus belles provinces de notre
pays auront t envahies par l'tranger? que deviendra le reste de la
Gaule? Ainsi mutile, dmembre, comment se dfendra-t-elle contre ses
ennemis?

--La digne pouse de mon hte parle avec sagesse,--dit
respectueusement le voyageur en s'adressant  Mamm' Margarid;--ainsi
que toute matrone gauloise, elle tiendra sa place au conseil public
aussi bien qu'au milieu de sa maison.

--Tu dis vrai,--reprit Joel;--Margarid a le coeur vaillant et l'esprit
sage; souvent son avis est meilleur que le mien... je le dis avec
contentement... Mais cette fois j'ai raison. Quoi qu'il arrive du
reste de la Gaule, jamais le Romain ne mettra le pied dans notre
vieille Bretagne. Elle a pour se dfendre ses cueils, ses marais, ses
forts, ses rochers et surtout... ses Bretons.

 ces paroles de son poux, Mamm' Margarid secoua la tte; mais tous
les hommes de la famille de Joel applaudirent  ce qu'il avait dit.

Alors l'inconnu reprit d'un air sombre:

--Soit, un dernier rcit; mais que celui-l vous tombe  tous sur le
coeur comme de l'airain brlant, puisque les sages paroles de la
matrone de la maison ont t vaines.

Tous regardrent l'tranger avec surprise, et il commena son rcit.




CHAPITRE IV.

     Le voyageur fait le rcit qui doit tomber comme de l'airain
     brlant sur le coeur de Joel, assez insens pour avoir rpondu
     _qu'il y avait loin de la Touraine  la Bretagne_.--Joel commence
     d'autant mieux  comprendre l'utilit de cette leon, que soudain
     ses deux fils, =Mikal=, _l'armurier_, et =Albinik=, _le marin_,
     arrivant d'Auray au milieu de la nuit, apportent de redoutables
     nouvelles.


Le voyageur, d'un air sombre et svre, commena son rcit en ces
termes:

--Depuis deux ou trois mille ans, peut-tre, une famille vit ici, en
Gaule. D'o est-elle venue, cette famille, pour occuper la premire
ces grandes solitudes aujourd'hui si peuples? Sans doute elle tait
venue du fond de l'Asie[86][A], cet antique berceau des races
humaines, aujourd'hui cach dans la nuit des temps: Cette famille a
toujours conserv un caractre qui lui est propre et ne se retrouve
chez aucun autre peuple du monde; loyale, hospitalire, gnreuse,
vive, gaie, railleuse, aimant  conter et surtout  entendre raconter,
intrpide dans le combat, bravant la mort plus hroquement qu'aucune
nation, parce qu'elle sait, par sa religion, ce que c'est que la
mort... Voil les qualits de cette famille. tourdie, vagabonde,
prsomptueuse, inconstante, curieuse de toute nouveaut, encore plus
avide de voir des pays inconnus que de les conqurir, s'unissant aussi
facilement qu'elle se divise, trop orgueilleuse et trop changeante
pour soumettre ou accommoder son avis  celui de ses voisins, ou, si
elle y consent, incapable de marcher longtemps de concert avec eux,
quoiqu'il s'agisse des intrts communs les plus importants... voil
les vices de cette famille; en bien et en mal, ainsi elle a toujours
t depuis des sicles, ainsi est-elle encore aujourd'hui, ainsi
sera-t-elle sans doute demain!

[Note 86: Voir note (A)  la fin du volume, o les notes seront
classes dsormais pour la rgularit du texte.]

--Eh, eh, si je ne me trompe,--reprit le brenn en riant,--tous tant
Gaulois que nous sommes! nous serions un peu de cette famille-l...

--Oui,--dit l'inconnu,--pour son malheur... et pour la joie de ses
ennemis... tel a-t-il t et est le caractre de notre peuple!

--Avoue du moins que, malgr ce caractre, ce cher peuple gaulois a
bien fait son chemin dans le monde! car il est peu de terres o ce
grand vagabond curieux, comme tu l'appelles, n'ait t promener ses
chausses, le nez au vent et l'pe sur la cuisse...

--Tu dis vrai; tel est notre esprit d'aventure: toujours marcher en
avant et vers l'inconnu, plutt que de s'arrter et de fonder. Aussi,
aujourd'hui, le tiers de la Gaule est au pouvoir des Romains, tandis
qu'il y a plusieurs sicles la race gauloise, par ses conqutes
exagres, occupait, en outre de la Gaule, _l'Angleterre_,
_l'Irlande_, _la haute Italie_, _la rive droite du Danube_, le pays
d'outre-mer, jusqu'au _Danemark_, et ce n'tait pas assez, car on
dirait que notre race devait se rpandre dans tout le monde! Les
Gaulois du Danube s'en allaient en _Macdoine_, en _Thrace_, en
_Thessalie_; d'autres, traversant _le Bosphore_ et _l'Hellespont_,
atteignaient _l'Asie-Mineure_, fondaient la =nouvelle Gaule=, et
devenaient ainsi arbitres de tous les rois de l'Orient.

--Jusqu'ici,--reprit le brenn,--il me semble que nous n'avons pas 
regretter notre caractre, que tu juges svrement?

--Et qu'est-il donc rest de ces folles batailles entreprises par
l'orgueil des rois qui alors rgnaient sur les Gaules? Ces conqutes
lointaines ne nous ont-elles pas chapp? Les Romains, nos ennemis
implacables et toujours grandissant, n'ont-ils pas soulev tous les
peuples contre nous? n'avons-nous pas t obligs d'abandonner ces
possessions inutiles: l'Asie, la Grce, l'Allemagne, l'Italie? Voil
donc le fruit de tant d'hrosme, de tant de sang vers? Voil donc o
nous avait conduits l'ambition des rois usurpateurs du pouvoir des
druides!

-- cela je n'ai rien  rpondre. Tu as raison, il n'tait pas besoin
de nous aller promener si loin pour ne rapporter  nos semelles que du
sang et de la poussire des pays trangers. Mais, si je ne me trompe,
vers ces temps-l, les fils du brave Ritha-Gar, qui s'est fait une
blouse avec la barbe des rois qu'il a rass, voyant dans ceux-ci les
bouchers du peuple et non ses pasteurs, ont mis bas les royauts?

--Oui, grce aux dieux, une poque de vraie grandeur, de paix, de
prosprit, a succd aux conqutes striles et sanglantes des
royauts. Dbarrasse de ses inutiles possessions, rduite  de sages
limites, ses frontires naturelles, _le Rhin_, _les Alpes_, _les
Pyrnes_, _l'Ocan_, la rpublique des Gaules a t la reine et
l'envie du monde. Son sol fertile, cultiv comme nous savons le
cultiver, produisait tout avec abondance; les rivires taient
couvertes de bateaux marchands; les mines d'or, d'argent, de cuivre,
augmentaient chaque jour sa richesse; de grandes villes s'levaient de
toutes parts. Les druides, rpandant partout les lumires, prchaient
l'union aux provinces, et en donnaient l'exemple en convoquant, une
fois par an, dans le pays chartrain, centre des Gaules, une assemble
solennelle, o se traitaient les intrts gnraux du pays. Chaque
tribu, chaque canton, chaque cit, nomment leurs magistrats; chaque
province tait une rpublique, qui, selon la pense des druides,
venait se fondre dans la grande rpublique des Gaules, et ne faire
ainsi qu'un seul corps tout-puissant par son union[B].

--Les pres de nos grands-pres ont encore vu cet heureux temps-l,
ami hte!

--Et leurs fils n'ont vu que ruines et malheurs! Qu'est-il arriv? la
race maudite des rois dtrns se joint  la race non moins maudite de
leurs anciens clients ou seigneurs, et tous, irrits d'tre dpossds
de leur autorit, esprent la ressaisir au milieu des malheurs
publics, et exploitent avec une perfidie infme l'inconstance,
l'orgueil, l'indiscipline de notre caractre qu'amliorait dj la
puissante influence des druides; les rivalits de province  province,
depuis longtemps assoupies, se rveillent; les jalousies, les haines,
renaissent dans la rpublique; l'oeuvre d'union se dmembre de toutes
parts. Les rois ne remontent pas pour cela sur le trne; plusieurs de
leurs descendants sont juridiquement excuts; mais ils ont dchan
les partis. La guerre civile s'allume, les provinces puissantes
veulent asservir les plus faibles. Ainsi,  la fin du dernier sicle,
les Marseillais, descendants de ces Grecs exils,  qui la Gaule avait
gnreusement cd le territoire o ils btirent leur ville, veulent
s'riger en suzerains de la province. Elle se soulve. Marseille,
menace, appelle les Romains  son secours... Ils viennent, non pour
soutenir Marseille dans son iniquit, mais pour s'emparer eux-mmes de
la contre, malgr les prodiges de valeur de ses habitants. Voil donc
les Romains tablis en Provence; ils y btissent la ville d'_Aix_, et
fondent ainsi leur premire colonie dans notre pays...

--Ah! maudits soient les gens de Marseille!--s'cria Joel.--C'est
grce  ces fils des Grecs que les Romains ont mis le pied chez nous!

--Et de quel droit maudire les gens de Marseille? Ne doivent-elles pas
tre aussi maudites ces provinces, qui, depuis la dcadence de la
rpublique, laissaient ainsi craser, asservir, une de leurs soeurs
par l'tranger? Mais prompte est la punition du mal! Les Romains,
encourags par l'insouciance de la Gaule, s'emparent de l'_Auvergne_,
puis du _Dauphin_, plus tard du _Languedoc_ et du _Vivarais_, malgr
la dfense hroque de ces populations divises entre elles et
abandonnes  leurs seules forces. Voil donc les Romains matres de
presque tout le midi de la Gaule; ils le gouvernent par leurs
proconsuls, rduisent le peuple au plus dur esclavage. Les autres
provinces s'alarment-elles enfin de ces terribles envahissements de
Rome, qui toujours s'avance menaant le coeur de la Gaule? Non, non!
confiantes dans leur courage, elles disent comme tu le disais tout 
l'heure, Joel: _Le Midi est loin du Nord, l'Orient est loin de
l'Occident._ Cependant notre race, assez insouciante et prsomptueuse
pour ne pas prvenir la domination trangre lorsqu'il en est temps, a
toujours le courage tardif de se rvolter lorsque le joug s'appesantit
sur elle. Les provinces soumises aux Romains clatent en rbellions
terribles: elles sont comprimes dans le sang. Nos dsastres se
prcipitent. Les Bourguignons, excits par les descendants des anciens
rois, s'arment contre les Francs-Comtois, en invoquant le secours des
Romains. La Franche-Comt, hors d'tat de rsister  une telle
alliance, demande des renforts aux Germains, de l'autre ct du Rhin;
ces _barbares du Nord_ apprennent ainsi le chemin de la Gaule; mais
ces nouveaux allis se montrent si froces, qu'aprs de sanglantes
batailles contre ceux mme qui les avaient appels, ils restent
matres de la Bourgogne et de la Franche-Comt... Enfin, l'an pass,
les _Suisses_, excits par l'exemple des Germains, font irruption dans
les provinces gauloises conquises par les Romains. Jules Csar, nomm
proconsul, accourt d'Italie, refoule les Suisses dans leurs montagnes,
chasse les Germains de la Bourgogne et de la Franche-Comt, s'empare
de ces provinces, puises par leur longue lutte contre les barbares,
et  leur oppression succde celle des Romains: c'tait pour nous
changer de matres... Enfin! enfin! au commencement des cette anne,
une partie de la Gaule sort de son assoupissement, sent le danger qui
menace les provinces encore indpendantes. De courageux patriotes, ne
voulant pour matres ni Romains ni Germains, _Galba_ chez les Gaulois
de la Belgique, _Boddig-nat_ chez les Gaulois de Flandre, soulvent en
masse les populations contre Csar. Les Gaulois du Vermandois, ceux de
l'Artois, s'insurgent aussi. Et l'on marche aux Romains! Ah! ce fut
une grande et terrible bataille... que cette bataille de _la
Sambre_!--s'cria l'inconnu avec exaltation.--L'arme gauloise avait
attendu Csar sur la rive gauche du fleuve. Trois fois l'arme romaine
le traversa, trois fois elle fut force de le repasser en combattant
jusqu' la ceinture dans l'eau rougie par le sang... La cavalerie
romaine est culbute, les plus vieilles lgions crases. Csar
descend de cheval, met l'pe  la main, rallie ses dernires cohortes
de vtrans qui lchaient pied, et,  leur tte, charge notre arme...
Malgr le courage de Csar, la bataille tait perdue pour lui...
lorsque nous voyons s'avancer  son secours un nouveau corps de
troupes.

--Tu dis: Nous voyons s'avancer?--reprit Joel.--Tu assistais donc 
cette terrible bataille?

Mais l'inconnu, sans rpondre, continua:

--puiss, dcims par sept heures de combat, nous luttons encore
contre ces troupes fraches... nous luttons jusqu' l'agonie. nous
luttons jusqu' la mort..... Et savez-vous,--ajouta l'tranger avec
une grande douleur,--savez-vous, vous autres, qui restiez paisibles
ici, tandis que vos frres mouraient pour la libert des Gaules, qui
est la vtre aussi... savez-vous combien il en a survcu?... des
_soixante mille_ combattants de l'arme gauloise?  cette bataille de
la Sambre?... Il en a survcu =cinq cents=[C]!...

--Cinq cents!...--s'cria Joel d'un air de doute.

--Je le dis parce que je suis l'un de ceux-l qui ont
survcu...--rpondit firement le voyageur.

--Ainsi, ces deux cicatrices rcentes que tu portes au visage...

--Je les ai reues  la bataille de la Sambre...

 ce moment du rcit, on entendit au dehors de la maison les dogues de
garde aboyer avec furie, pendant que l'on frappait de grands coups 
la porte de la palissade. La famille du brenn, encore sous la triste
impression des paroles du voyageur, se crut sur le point d'tre
attaque: les femmes se levrent, les petits enfants se jetrent dans
leurs bras, les hommes coururent aux armes suspendues  la muraille...
Cependant, les dogues ayant cess d'aboyer, quoique l'on heurtt
toujours fortement, Joel dit  sa famille:

--Quoique l'on continue de frapper, les chiens n'aboient plus; ils
connaissent ceux qui frappent.

Et disant ces mots, le brenn sortit de sa maison: plusieurs des siens
et l'inconnu le suivirent par prudence. La porte de la cour fut
ouverte, et l'on entendit deux voix qui criaient de l'autre ct de la
palissade:

--C'est nous, amis, c'est nous... Albinik et Mikal.

En effet,  la clart de la lune on vit les deux fils du brenn, et
derrire eux leurs chevaux essouffls et blancs d'cume. Lorsqu'il eut
embrass tendrement ses enfants, surtout le marin, qui voyageait sur
mer depuis prs d'une anne, Joel entra avec eux dans sa maison, o
ils furent accueillis avec beaucoup de joie et de surprise par leur
mre et par toute la famille.

Albinik, le marin, et Mikal, l'armurier, taient, comme leur pre et
leur frre, trs-grands et trs-robustes; ils portaient, par-dessus
leurs vtements, un manteau  capuchon, en grosse toffe de laine et
ruisselant de pluie.  leur entre dans la maison, et mme avant
d'aller embrasser leur mre, les deux nouveaux venus avaient approch
leurs lvres des sept petites branches de gui baignant dans la coupe
de cuivre place sur la grosse pierre. L, ils avaient vu un corps
inanim  demi couvert de feuillages, auprs duquel se tenait toujours
Julyan.

--Bonsoir, Julyan,--lui dit Mikal.--Qui donc est mort ici?

--C'est Armel; je l'ai tu ce soir en me battant au sabre avec lui par
outre-vaillance,--rpondit Julyan.--Mais comme nous nous sommes promis
d'tre _saldunes_, demain j'irai le rejoindre... _ailleurs_; si tu le
veux, je lui parlerai de toi?

--Oui, oui, Julyan; car j'aimais Armel, et je croyais le trouver
vivant. J'ai dans mon sac, sur mon cheval, un petit fer de harpon, que
j'ai forg pour lui; je le mettrai demain sur votre bcher  tous
deux.....

--Et tu diras  Armel,--ajouta le marin en souriant,--qu'il s'en est
all trop tt, car son ami Albinik et sa femme Mro lui auraient
racont leur dernier voyage sur mer...

--C'est moi et Armel qui,  notre tour, aurons plus tard  t'en faire
de beaux rcits, Albinik,--reprit Julyan souriant avec confiance;--car
tes voyages sur mer ne seront rien auprs de ceux qui nous attendent
dans ces mondes merveilleux que personne n'a vus et que tout le monde
verra.

Lorsque les deux fils de Margarid eurent rpondu aux tendresses de
leur mre et de leur famille, le brenn dit au voyageur:

--Ami, ce sont mes deux enfants.

--Fassent les dieux que la prcipitation de leur arrive ici n'ait pas
une cause mauvaise!--rpondit l'inconnu.

--Je dis comme notre hte, mes fils,--reprit Joel,--que s'est-il
pass, pour que vous veniez si tard et si presss? Heureux soit ton
retour, Albinik; mais je ne le croyais pas prochain; o est donc ta
gentille femme Mro?

--Je l'ai laisse  Vannes, mon pre. Voil ce qui s'est pass: Je
revenais d'Espagne par le golfe de Gascogne, m'en allant en
Angleterre; le mauvais temps d'aujourd'hui m'a forc d'entrer dans la
rivire de _Vannes_. Mais, par Teutts, qui prside  tous les
voyages sur terre et sur mer, ici-bas et ailleurs, je ne m'attendais
pas... non, je ne m'attendais pas  voir ce que j'ai vu dans la ville.
Aussi, laissant mon navire au port,  la garde de mes matelots sous la
surveillance de ma femme, j'ai pris un cheval et galop jusqu' Auray;
l, j'ai dit la nouvelle  Mikal, et nous sommes accourus ici afin de
vous prvenir, mon pre.

--Et qu'as-tu donc vu  Vannes?

--Ce que j'ai vu? tous les habitants soulevs par l'indignation et par
la colre, en braves Bretons qu'ils sont!

--Et la cause de cette colre, mes enfants?--demanda Mamm' Margarid en
filant sa quenouille.

--Quatre officiers romains, sans autre escorte que quelques soldats,
et aussi tranquillement insolents que s'ils taient en un pays
d'esclaves, sont venus, hier, commander aux magistrats de la ville
d'envoyer des ordres  toutes les tribus voisines, afin qu'elles
envoient  Vannes dix mille sacs de bl...

--Et puis, mon fils?--demanda Joel en riant et haussant les paules.

--Cinq mille sacs d'avoine.

--Et puis?

--Cinq cents tonneaux d'hydromel.

--Naturellement,--dit le brenn en riant plus fort,--il faut boire...
et puis?

--Mille boeufs.

--Et des plus gras, ncessairement... Ensuite?

--Cinq mille moutons.

--C'est juste, l'on se rassasie de manger toujours du boeuf. Est-ce
tout, mes enfants?

--Ils demandent encore trois cents chevaux pour remonter la cavalerie
romaine, et deux cents chariots de fourrage.

--Pourquoi non? Il faut bien les nourrir ces pauvres chevaux,--reprit
Joel en continuant de railler.--Mais il doit y avoir encore quelque
commande? Ds que l'on ordonne, pourquoi s'arrter?

--Il faudra ensuite charroyer ces approvisionnements jusqu'en Poitou
et en Touraine.

--Et quelle _grand-gueule_ doit avaler ces sacs de bl, ces moutons,
ces boeufs et ces tonnes d'hydromel?

--Et surtout,--ajouta l'inconnu,--qui doit payer ces
approvisionnements?

--Les payer!--reprit Albinik,--personne! c'est un impt forc.

--Ah! ah!--fit Joel.

--Et la grand-gueule qui doit avaler ces provisions, c'est l'arme
romaine qui hiverne en Touraine et en Anjou[D].

Un grand frmissement de colre, mle de ddain railleur, souleva
toute la famille du brenn.

--Eh bien, Joel,--reprit alors le voyageur,--trouves-tu encore qu'il y
ait loin de la Touraine  la Bretagne? La distance ne me parat point
grande  moi, puisque les officiers de Csar viennent tranquillement
et sans escorte approvisionner leur arme la bourse vide et le bton
haut.

Joel ne rit plus, baissa la tte avec confusion et resta muet (il
l'avoue).

--Notre hte dit vrai,--reprit Albinik.--Oui, ces Romains sont venus
la bourse vide et le bton haut; car un de leurs officiers a lev son
cep de vigne sur le vieux Ronan, le plus ancien des magistrats de
Vannes, qui, comme toi, pre, riait trs-fort des demandes des
Romains.

--Et pourtant, mes enfants, que faire si ce n'est d'en rire de ces
demandes? Nous imposer ces approvisionnements  nous autres, tribus
voisines de Vannes? nous forcer de conduire ces rquisitions en
Touraine et en Anjou avec nos boeufs et nos chevaux que les Romains
garderont! et cela au moment de nos semailles et de nos labours
d'automne! ruiner la rcolte de l'an qui vient, en nous volant celle
de l'an pass! c'est nous rduire  brouter l'herbe dont auraient vcu
les bestiaux qu'ils nous volent!

--Oui,--dit Mikal, l'armurier,--ils veulent nous prendre notre bl,
nos troupeaux, et nous laisser l'herbe; mais, par le fer de lance que
je forgeais encore ce matin!!! ce sont les Romains qui, sous nos
coups, mordront l'herbe de nos champs!!!

--Vannes ds aujourd'hui prpare sa dfense en cas d'attaque,--reprit
le marin.--Des retranchements sont commencs aux environs du port...
Tous nos matelots s'armeront, et si les galres romaines viennent nous
attaquer par mer, jamais les corbeaux de mer n'auront vu sur nos
grves pareil rgal de cadavres!

--En passant  travers les autres tribus,--reprit Mikal,--nous avons
cette nuit rpandu la nouvelle et sem l'alarme... Les magistrats de
Vannes ont aussi envoy de tous cts, pour ordonner que des feux
allums de colline en colline signalent ds cette nuit un grand danger
d'un bout  l'autre de la Bretagne.

Mamm' Margarid, toujours filant sa quenouille, avait cout les
paroles de ses fils. Alors elle dit tranquillement:

--Et ces officiers romains? mes enfants, est-ce qu'on ne les a point
renvoys  leur arme... aprs les avoir rudement battus de verges?

--Non, ma mre, on les a mis en prison  Vannes, sauf deux de leurs
soldats que les magistrats ont chargs de dclarer au gnral romain
qu'on ne lui fournirait aucun approvisionnement, et que ses officiers
seraient gards en otage.

--Il valait mieux battre ces officiers de verges et les chasser
honteusement de la ville,--reprit Mamm' Margarid.--On traite ainsi les
voleurs, et ces Romains voulaient nous voler...

--Tu as raison, Margarid,--dit Joel,--ils venaient nous voler... nous
affamer! nous enlever nos rcoltes! nos troupeaux!--ajouta Joel avec
grande colre.--Par la vengeance de Hsus! nous prendre notre bel
attelage de six jeunes boeufs  poil de loup! nos quatre couples de
taureaux noirs qui ont une si jolie toile blanche au milieu du front!

--Nos belles gnisses blanches  tte fauve!--dit Mamm' Margarid en
haussant les paules et toujours filant,--nos brebis dont la toison
est si paisse! Allons, des verges... mes fils, des verges  ces
Romains!

--Et ces rudes chevaux de la race de ton fier talon _Tom-Bras_,
Joel,--reprit le voyageur,--ils vont pourtant charroyer tes rcoltes,
tes fourrages, jusqu'en Touraine, et servir ensuite  remonter la
cavalerie romaine... Il est vrai que pour eux la fatigue ne sera point
forte... car, maintenant, tu avoueras peut-tre qu'il n'y a pas loin
de la Touraine  la Bretagne.

--Tu peux railler, ami,--dit Joel,--tu as raison, j'avais tort. Oui,
oui, tu disais vrai! Ah! si toutes les provinces de Gaule s'taient
confdres  la premire attaque des Romains! si, runies, elles
avaient fait seulement la moiti des efforts qu'elles ont tents
sparment... nous ne serions pas exposs aujourd'hui aux insolentes
demandes et aux menaces de ces paens! Tu peux donc railler!

--Non, Joel, non, je ne veux plus railler,--reprit gravement
l'inconnu.--Le danger est proche, le camp ennemi est  douze journes
de marche; le refus des magistrats de Vannes, l'emprisonnement des
officiers romains, c'est la guerre sous peu de jours... la guerre sans
piti, comme la font les Romains!!! Vaincus! c'est pour nous la mort
sur le champ de bataille ou l'esclavage au loin!!! car les marchands
d'esclaves, suivant les camps romains, sont avides  la cure. Tout ce
qui survit, valides ou blesss, hommes, jeunes femmes, filles,
enfants, sont vendus  la crie comme btail, au profit du vainqueur,
et expdis par milliers en Italie ou dans la Gaule romaine du midi,
puisqu'il y a maintenant une Gaule romaine! L souvent les hommes
robustes sont forcs de combattre les btes froces dans les cirques
pour le divertissement de leurs matres; les jeunes femmes, les
filles, les enfants mme..... oui, les enfants..... demandez  Csar,
sont victimes de monstrueuses dbauches! Voil ce que c'est que la
guerre avec les Romains, si l'on est vaincu,--s'cria
l'tranger.--vous laisserez-vous donc vaincre? subirez-vous cette
honte? leur livrerez-vous vos femmes, vos soeurs, vos filles, vos
enfants, Gaulois de Bretagne?

Le voyageur eut  peine prononc ces paroles, que la famille de Joel,
hommes, femmes, jeunes filles, enfants, tous jusqu'au nabot
Rabouzigued, se dressrent les yeux brillants, les joues enflammes,
et s'crirent en tumulte et en agitant les bras:

--Guerre! guerre! guerre!

Le grand dogue de bataille de Joel, anim par ces cris, se leva
debout, appuyant ses pattes de devant sur la poitrine de son matre,
qui, caressant sa tte norme, lui dit:

--Oui, vieux Deber-Trud, tu feras comme notre tribu la chasse aux
Romains... La cure sera pour toi... ta gueule sera rouge de sang!
Ouh... ouh!... Deber-Trud, aux Romains, aux Romains... ouh... ouh!...

 ces cris de guerre le dogue rpondit par des hurlements furieux, en
montrant des crocs aussi redoutables que ceux d'un lion. Les chiens de
garde du dehors, ainsi que ceux renferms dans les tables, entendant
Deber-Trud, lui rpondirent, et les hurlements de cette meute de
bataille devinrent effroyables!

--Bon prsage, ami Joel,--dit le voyageur,--tes dogues hurlent  la
mort de l'ennemi.

--Oui, oui, mort  l'ennemi!--s'cria le _brenn_.--Grce aux dieux...
dans notre Gaule bretonne, au jour du pril... le chien de garde
devient chien de guerre! le cheval de trait, cheval de guerre! le
taureau de labour, taureau de guerre! le chariot de moisson, chariot
de guerre! le laboureur, homme de guerre! et jusqu' notre terre
paisible et fconde, devenant terre de guerre, dvore l'tranger! 
chaque pas il trouve un tombeau dans nos marais sans fonds, dans nos
grves mouvantes, dans les abmes de nos roches, et ses vaisseaux
disparaissent dans les gouffres de nos baies plus terribles dans leur
calme que la tempte dans sa fureur!

--Joel,--dit alors Julyan, qui s'tait loign du corps de son
ami,--j'ai promis  Armel d'aller le rejoindre ailleurs... Cette mort
serait pour moi un plaisir... Mourir en combattant les Romains est un
devoir... Que faire?

--Demain tu le demanderas  l'un des druides de Karnak; il te le dira,
Julyan....

--Et notre soeur Hna?--dit  sa mre Albinik, le marin,--depuis
tantt un an je ne l'ai point vue... elle est toujours, j'en suis
certain, la perle de l'le de Sn? Ma femme Mro m'a charg de ses
tendresses pour elle.

--Ceux qui prononcent le nom de ta soeur semblent prononcer celui
d'une divinit,--rpondit Mamm' Margarid.--Tu la verras demain.

Et la femme de Joel, dposant sa quenouille, se leva; c'tait pour la
famille le signal d'aller prendre du repos.

Mamm' Margarid dit alors:

--Retirons-nous, mes enfants, la soire est avance; demain au point
du jour il faudra nous occuper des provisions de guerre  emporter et
 cacher ici.

Et s'adressant au voyageur:

--Que les dieux vous donnent bon repos et doux sommeil, ami hte!

Et elle ajouta en soupirant:

--Je croyais demain clbrer plus heureusement le jour de la naissance
de ma fille Hna.




CHAPITRE V.

     Joel, le brenn de la tribu de Karnak, fidle  sa promesse,
     conduit son hte  l'le de _Sn_.--Julyan consulte les druides
     de Karnak pour savoir s'il doit aller retrouver Armel ou
     combattre les Romains.--Comment, chez les Gaulois, en moins d'une
     demi-journe, des ordres taient transmis  quarante et cinquante
     lieues de distance.--=Hna=, _la vierge de l'le de Sn_, vient
     dans la maison paternelle.--Ce qu'elle apprend  sa famille au
     sujet de _trois sacrifices humains_, auxquels doivent assister
     toutes les tribus voisines, et qui auront lieu le soir aux
     pierres de la fort de Karnak, ds le lever de la lune.--Hna,
     ainsi que tous ceux de sa famille et de la tribu de Joel, se rend
      la fort de Karnak aussitt la lune leve.--Sacrifices
     humains.--Appel aux armes contre les Romains.


Le lendemain de ce jour, Joel, ds l'aube et selon sa promesse, mit sa
barque  la mer, et accompagn de son fils Albinik, le marin,
conduisit l'inconnu  l'lot de Kellor, n'osant aborder le sol sacr
de l'le de Sn. L'hte du _brenn_, ayant parl bas  l'_ewagh_, qui
toujours veille dans la maison de l'le, celui-ci parut frapp de
respect, et dit que Taliesin, le plus ancien des druides, qui se
trouvait alors  l'le de Sn, ainsi que sa femme _Auria_, attendait
un voyageur depuis la veille.

L'tranger, avant de quitter Joel, lui dit:

--Ta famille et toi, n'oubliez pas vos rsolutions d'hier. Aujourd'hui
un appel aux armes retentira d'un bout  l'autre de la Gaule bretonne.

--Sois certain qu' cet appel, moi, les miens et ceux de ma tribu,
nous serons les premiers  rpondre.

--Je te crois; il s'agit pour la Gaule d'tre esclave ou de renatre
dans sa force et dans sa gloire d'autrefois.

--Au moment de te quitter! ne saurai-je pas le nom de l'homme vaillant
qui s'est assis  mon foyer? le nom du sage qui parle avec tant de
raison et aime si fort son pays?

--Joel, je me nommerai _soldat_ tant que la Gaule ne sera pas libre;
et si nous nous rencontrons encore, je me nommerai _ton ami_, car je
le suis.

Lui disant ces mots, l'inconnu monta dans la barque, qui de l'lot de
Kellor le devait conduire  l'le de Sn. Avant que la barque se ft
loigne, sous la conduite de l'ewagh, Joel demanda  ce dernier s'il
pouvait attendre sa fille Hna, qui devait venir  sa maison ce
jour-l. L'ewagh lui apprit que sa fille ne se rendrait chez lui que
vers la fin de la journe.

Le _brenn_, chagrin de ne point emmener Hna, s'en retourna dans sa
barque seul avec Albinik.

Julyan, vers le milieu du jour, alla consulter les druides de la fort
de Karnak pour leur demander s'il devait prfrer  la mort prochaine
et volontaire, qui tait pour lui un plaisir... puisqu'il allait
rejoindre Armel... la mort qu'il irait chercher en combattant les
Romains. Les druides lui rpondirent qu'ayant jur  Armel sa foi de
saldune de mourir avec lui, il devait tre fidle  sa promesse, et
que les ewaghs iraient chercher le corps d'Armel avec les crmonies
d'usage pour le transporter sur le bcher, o Julyan trouverait sa
place ds le lever de la lune. Julyan, joyeux de pouvoir sitt
retrouver son ami, se disposait  quitter Karnak, lorsqu'il vit
arriver chez les druides l'tranger qui avait t l'hte de Joel, et
qui revenait de l'le de Sn en compagnie de Taliesin. Celui-ci dit
quelques mots aux autres druides, et ils entourrent le voyageur avec
autant d'empressement que de respect, les plus jeunes l'accueillaient
comme un frre, les plus vieux comme un fils.

Le voyageur, reconnaissant alors Julyan, lui dit:

--Tu retournes chez le _brenn_ de ta tribu, attends un peu: je te
donnerai un crit pour lui.

Julyan obit au dsir de l'inconnu, qui se retira accompagn de
Taliesin et des autres druides. Peu de temps aprs il revint, et remit
un petit rouleau de peau tanne au jeune garon, en lui disant:

--Voici pour Joel... Ce soir, Julyan, au lever de la lune... nous nous
verrons encore... Hsus aime ceux qui, comme toi, sont vaillants et
fidles  l'amiti.

Julyan, revenu  la maison du brenn, apprit qu'il tait aux champs
pour rentrer des bls conservs en meule; il alla le trouver, et lui
remit l'crit de l'tranger; cet crit renfermait ces mots:

Ami Joel, au nom de la Gaule en danger, voici ce que les druides de
Karnak attendent de toi: Commande  tous ceux de ta famille qui
travaillent aux champs de crier  ceux de ta tribu qui travailleraient
non loin d'eux:--=au gui l'an neuf[F]!=... _Que ce soir, hommes, femmes,
enfants, tous se rendent  la fort de Karnak au lever de la
lune._--Que ceux de ta tribu qui auront entendu ces paroles les crient
 leur tour  ceux des autres tribus, aussi occups aux travaux de la
terre. De sorte que ce cri ainsi rpt de proche en proche, de l'un 
l'autre, de village en village, de cit  cit, de Vannes  Auray,
avertisse toutes les tribus de se trouver ce soir  la fort de
Karnak[G].

Joel fit ainsi qu'il lui avait t demand par l'tranger au nom des
druides de Karnak. Le cri d'appel se rpta de proche en proche, et
toutes les tribus, des plus voisines aux plus loignes, furent
prvenues de se trouver le soir au lever de la lune  la fort de
Karnak.

Pendant qu'une partie des hommes de la famille du brenn rentraient en
hte les rcoltes de bls restes en meule, pour en enfouir une partie
au fond des cavits que d'autres laboureurs creusaient dans des
terrains secs, les femmes, les jeunes filles et jusqu'aux enfants,
dirigs par Margarid, mettaient en hte des salaisons dans des
paniers, de la farine dans des sacs, de l'hydromel et du vin dans des
outres; d'autres rangeaient dans des coffres des vtements, du linge
et des baumes pour les blessures; d'autres ajustaient de grandes et
fortes toiles destines  recouvrir les chars; car, dans les guerres
redoutables, toutes les tribus du pays menac par l'ennemi, au lieu de
l'attendre, allaient souvent  sa rencontre. On abandonnait les
maisons; les boeufs de labour taient attels aux chariots de bataille
contenant les femmes, les enfants, les habillements et les provisions;
les chevaux, monts par les hommes mrs de la tribu, formaient la
cavalerie; les jeunes gens, plus alertes, escortaient  pied et en
armes. Les grains taient enfouis; les troupeaux dlaisss allaient
patre les champs sans gardiens et par instinct rentraient le soir aux
tables abandonnes; presque toujours les loups et les ours dvoraient
une partie de ce btail. Les champs restaient sans culture: de grandes
disettes s'ensuivaient. Mais souvent aussi les combattants s'en allant
de la sorte  la dfense du pays, encourags par la prsence de leurs
femmes et de leurs enfants, qui n'avaient  attendre de l'ennemi que
la honte, l'esclavage ou la mort, les combattants repoussaient
l'tranger au del des frontires, et revenaient rparer les dsastres
de leurs champs.

Vers le dclin du soleil, Joel sachant que sa fille devait se rendre 
sa maison, y retourna avec les siens, afin d'aider aussi aux
prparatifs du voyage de guerre. Hna, la vierge de l'le de Sn, vint
 la tombe du jour, selon qu'elle l'avait promis.

Lorsque son pre, sa mre et tous ceux de la famille, virent entrer
Hna, il leur sembla que jamais... non, jamais elle n'avait t
belle... et son pre (qui crit ceci), ne s'tait non plus jamais
senti si fier de son enfant. La longue tunique noire qu'elle portait
tait serre  sa taille par une ceinture d'airain, o pendaient d'un
ct une petite faucille d'or, de l'autre un croissant, figur ainsi
que la lune en son dcours. Hna avait voulu se parer pour ce jour o
l'on devait fter sa naissance. Un collier, des bracelets d'or,
travaills  jour et garnis de grenat ornaient ses bras et son cou
plus blancs que la neige; lorsqu'elle ta son manteau  capuchon, l'on
vit qu'elle portait, comme dans les crmonies religieuses, une
couronne de feuilles de chne vert sur ses cheveux blonds, tresss en
nattes autour de son front chaste et doux. Le bleu de la mer,
lorsqu'elle est calme sous un beau ciel, n'tait pas plus pur que le
bleu des yeux d'Hna.

Le _brenn_ tendit ses bras  sa fille. Elle y courut joyeuse, et lui
offrit son front, ainsi qu' sa mre Margarid; les enfants de la
famille chrissaient Hna, ils se disputaient  qui baiserait ses
belles mains, que cherchaient  l'envi toutes ces petites bouches
innocentes.

Il n'est pas jusqu'au vieux Deber-Trud qui ne gambadt de son mieux
pour fter la venue de sa jeune matresse.

Albinik, le marin, fut celui  qui Hna offrit son front aprs son
pre et sa mre; elle n'avait pas vu son frre depuis longtemps.
Guilhern et Mikal eurent ensuite leur tour, ainsi que la fourmillante
niche d'enfants qu'Hna enserra tous  la fois de ses deux bras en se
baissant  leur niveau pour les embrasser. Elle fit ensuite tendre
accueil de soeur  Hnory, femme de son frre Guilhern, regrettant que
Mro, l'pouse d'Albinik, ne ft point l. Ses autres parentes et
parents ne furent point oublis: tous, jusqu' Rabouzigued, dont
chacun se moquait, eurent d'elle une parole d'amiti.

Alors, toute heureuse de se trouver parmi les siens, dans la maison o
elle tait ne, il y avait dix-huit ans de cela, Hna voulut s'asseoir
aux pieds de sa mre, sur le mme escabeau o elle s'asseyait toujours
tant enfant. Lorsqu'elle vit sa fille ainsi  ses pieds, Mamm'
Margarid lui montra le dsordre qui rgnait dans la salle par suite
des prparatifs de dpart pour la guerre, et dit tristement:

--Nous devions fter avec joie et tranquillit ce jour o tu nous es
ne... chre fille! et voici que tu trouves confusion et alarmes dans
notre maison bientt dserte... car la guerre menace...

--Ma mre dit vrai,--reprit Hna en soupirant.--La colre de Hsus est
grande...

--Toi, chre fille! qui es une sainte,--reprit Joel,--une sainte de
l'le de Sn, dis? que faire pour apaiser la colre du tout-puissant?

--Mon pre et ma mre m'honorent trop en m'appelant sainte,--rpondit
la jeune vierge.--Comme les druides, moi et mes compagnes, nous
mditons la nuit, sous l'ombrage des chnes sacrs,  l'heure o la
lune se lve. Nous cherchons les prceptes les plus simples et les
plus divins pour les rpandre parmi nos semblables[H]; nous adorons le
Tout-Puissant dans ses oeuvres, depuis le grand chne qui lui est
consacr jusqu'aux humbles mousses qui croissent sur les roches noires
de notre le... depuis les astres dont nous tudions la marche
ternelle[I] jusqu' l'insecte qui vit et meurt en un jour... depuis
la mer sans bornes... jusqu'au filet d'eau pure qui coule sous
l'herbe. Nous cherchons la gurison des maux qui font souffrir; et
nous glorifions ceux de nos pres et de nos mres qui ont illustr la
Gaule. Par la connaissance des augures et l'tude du pass, nous
tchons de prvoir l'avenir, afin d'clairer de moins clairvoyants que
nous. Comme les druides, enfin, nous instruisons l'enfance, nous lui
inspirons un ardent amour pour notre commune et chre patrie...
aujourd'hui si menace par le courroux de Hsus!... parce que les
Gaulois ont trop longtemps oubli _qu'ils sont tous fils d'un mme
Dieu_ et qu'un frre doit ressentir la blessure faite  son frre!

--L'tranger qui a t notre hte et que ce matin j'ai conduit  l'le
de Sn,--reprit le _brenn_,--nous a parl comme toi, chre fille...

--Ma mre et mon pre peuvent couter comme saintes les paroles du
_chef des cent valles_. Hsus et l'amour de la Gaule l'inspirent.

--Lui! chef de cent valles? Il est donc bien puissant?--reprit
Joel.--Il a refus de me dire son nom! Le sais-tu, chre fille?
Sais-tu quelle est sa province?

--Il tait impatiemment attendu hier soir  l'le de Sn par le
vnrable Taliesin. Quant au nom de ce voyageur, tout ce qu'il m'est
permis de dire  mon pre et  ma mre, c'est que le jour o notre
pays sera asservi, _le chef des cent valles_ aura vu couler la
dernire goutte de son gnreux sang! Puisse le courroux de Hsus nous
pargner ce terrible jour!...

--Hlas! ma fille... si Hsus est irrit... par quels moyens
l'apaiser?

--En suivant sa loi, car il a dit:--Tous les hommes sont fils d'un
mme Dieu...--et aussi en offrant  Hsus des sacrifices humains...
Puissent ceux de cette nuit calmer sa colre!...

--Les sacrifices de cette nuit!--demanda le _brenn_.--Lesquels?

--Mon pre et ma mre ne savent-ils pas que cette nuit,  l'heure o
la lune se lvera, il y aura trois sacrifices humains aux pierres de
la fort de Karnak?

--Nous savons,--reprit Joel,--que toutes les tribus sont appeles pour
se rendre ce soir  la fort de Karnak; mais quels sont ces sacrifices
qui doivent tre agrables  Hsus, fille chrie?

--D'abord celui de _Daolas_, le meurtrier; il a tu _Hoarn_ sans
combat pendant son sommeil... Les druides l'ont condamn  mourir ce
soir[J]. Le sang d'un lche meurtrier est une expiation agrable 
Hsus.

--Et le second sacrifice?

--Notre parent Julyan veut aller, par amiti jure, rejoindre Armel,
qu'il a loyalement tu par _outre-vaillance_... Ce soir, glorifi par
le chant des bardes, il ira, selon son voeu, retrouver Armel dans les
mondes inconnus. Le sang qu'un brave offre volontairement  Hsus...
lui est agrable.

--Et le troisime sacrifice, fille chrie?--dit Mamm' Margarid,--le
troisime sacrifice, quel est-il?

Hna ne rpondit pas... Elle appuya sa tte blonde et charmante sur
les genoux de Margarid, rva pendant quelques instants, baisa les
mains de sa mre, et lui dit avec un doux sourire de remmorance:

--Combien de fois la petite Hna, quand elle tait enfant, s'est ainsi
endormie, le soir, sur vos genoux ma mre, pendant que vous filiez
votre quenouille, et que vous tous, qui tes ici, moins Armel, tiez
runis autour du foyer, parlant des mles vertus de nos mres et de
nos pres du temps pass!

--Il est vrai, fille chrie,--rpondit Margarid en passant sa main sur
les blonds cheveux de sa fille, comme pour les caresser,--il est vrai;
et ici, chacun t'aimait tant,  cause de ton bon coeur et de ta grce
enfantine, que lorsqu'on te voyait endormie sur mes genoux, on parlait
tout bas, de peur de t'veiller.

Rabouzigued, qui tait l, parmi les autres de la famille, dit alors:

--Et quel est ce troisime sacrifice humain, qui doit apaiser Hsus et
nous dlivrer de la guerre... qui donc, Hna, sera sacrifi ce
soir?...

--Je te le dirai, Rabouzigued, lorsque j'aurai un peu song au temps
qui n'est plus,--rpondit la jeune fille, toujours rveuse, sans
quitter les genoux de sa mre, puis passant sa main sur son front,
comme pour rappeler ses souvenirs; elle regarda autour d'elle, montra
du doigt la pierre sur laquelle tait le bassin de cuivre o
trempaient les sept branches de gui, et reprit:

--Et lorsque j'ai eu douze ans, mon pre et ma mre se rappellent-ils
combien j'ai t heureuse d'tre choisie par les druidesses de l'le
de Sn pour recevoir dans un voile de lin, blanchi  la rose des
nuits, le gui, que coupaient les druides avec une serpe d'or, lorsque
la lune jetait sa plus grande clart?... Mon pre et ma mre se
souviennent-ils que, rapportant du gui pour sanctifier notre maison,
j'ai t ramene ici, par les ewaghs, dans un chariot orn de fleurs
et de feuillages, pendant que les bardes chantaient la gloire de
Hsus?... Quels tendres embrassements toute notre famille me
prodiguait  mon retour? quelle fte dans la tribu!...

--Chre... chre fille!--dit Margarid en pressant la tte d'Hna
contre son sein,--si les druidesses t'avaient choisie pour recueillir
le gui sacr dans un voile de lin, c'est que ton me tait blanche
comme ce voile!

--C'est que la petite Hna tait la plus savante, la plus sage, la
plus douce de ses compagnes,--ajouta Albinik, le marin, en regardant
sa soeur avec tendresse.

--C'est que la petite Hna tait la plus courageuse de ses compagnes;
car elle avait failli prir pour sauver Janed, fille de Wor, qui,
ramassant des coquillages sur les rochers de l'anse Glen'-Hek, tait
tombe  la mer, et dj entrane par les vagues...--dit Mikal,
l'armurier, en regardant tendrement sa soeur.

--C'est que la petite Hna tait, plus que toute autre, douce,
patiente, aimable aux enfants... et qu' l'ge de douze ans  peine
elle les instruisait dj, au collge des druidesses de l'le de Sn,
comme une petite matrone,--dit  son tour Guilhern, le laboureur.

La fille de Joel rougissait de modestie en entendant ces paroles de sa
mre et de ses frres, lorsque Rabouzigued dit encore:

--Et quel est ce troisime sacrifice humain, qui doit apaiser Hsus et
nous dlivrer de la guerre? qui donc, Hna, sera sacrifi ce soir?...

--Je te le dirai, Rabouzigued,--rpondit la jeune fille en se
levant;--je te le dirai, lorsque j'aurai revu une fois encore la
petite chambre o je dormais lorsque, devenue jeune fille, j'arrivais
ici de l'le de Sn pour nos ftes de famille.

Et allant vers la porte de cette chambre, elle s'arrta un moment sur
le seuil et dit:

--Que de douces nuits j'ai passes l, aprs m'tre retire le soir, 
regret, du milieu de vous tous! avec quelle impatience je me levais
pour vous revoir le matin!

Et s'avanant de deux pas dans la petite chambre, pendant que sa
famille s'tonnait de plus en plus, de ce que si jeune encore Hna
parlt tant du pass, elle reprit en regardant avec plaisir plusieurs
objets placs sur une table:

--Voici les colliers de coquillages que je faisais le soir,  ct de
ma mre! Voil ces varechs desschs, qui ressemblent  de petits
arbres, et recueillis par moi sur nos rochers... Voici le filet dont
je me servais pour m'amuser  prendre  la mare basse des _mormen_
dans les sables du rivage... Voici encore les rouleaux de peau blanche
o, chaque fois que je venais ici, j'crivais le bonheur que j'avais
de revoir les miens et la maison o je suis ne... Tout est  sa
place. Je suis contente d'avoir amass ces trsors de jeune fille...

Cependant, Rabouzigued, que ces remmorances ne semblaient pas
toucher, dit encore de sa voix aigre et impatiente:

--Et quel est ce troisime sacrifice humain, qui doit apaiser Hsus et
nous dlivrer de la guerre? qui donc, Hna, sera sacrifi ce soir?

--Je le le dirai, Rabouzigued,--reprit Hna en souriant;--je te le
dirai lorsque j'aurai distribu mes petits trsors de jeune fille 
vous tous, et  toi aussi... Rabouzigued.

Et en disant ces mots, la fille du _brenn_ fit signe  ceux de sa
famille d'entrer dans sa chambre; et  chacun, bien tonn, elle donna
un souvenir d'elle. Tous, jusqu'aux enfants qui l'aimaient tant, et
aussi Rabouzigued, reurent quelque chose; car elle dlia les colliers
de coquillages et divisa les varechs desschs, disant de sa douce
voix  chaque personne:

--Garde ceci, je te prie, pour l'amiti d'Hna, ta parente et amie.

Joel, sa femme et ses trois fils,  qui Hna n'avait encore rien
donn, se regardaient, d'autant plus surpris de ce qu'elle faisait,
que sur la fin ils lui virent des larmes dans les yeux, quoiqu'elle ne
part pas triste. Alors elle dtacha le collier de grenat qu'elle
portait au cou, et dit  Margarid en baisant sa main et lui offrant le
collier:

--Hna prie sa mre de garder cela pour l'amiti d'elle.

Elle prit ensuite les petits rouleaux de peau blanche prpars pour
crire, les remit  Joel, lui baisa aussi la main et dit:

--Hna prie son pre de garder ce rouleau pour l'amiti d'elle, il y
trouvera ses plus chres penses...

Dtachant ensuite de son bras ses deux bracelets de grenat, Hna dit 
la femme de son frre Guilhern, le laboureur:

--Hna prie sa soeur Hnory de porter ce bracelet par amiti.

Donnant ensuite l'autre bracelet  son frre, le marin, elle lui dit:

--Ta femme Mro, que j'aime tant pour son courage et son noble coeur,
gardera ce bracelet en souvenir de moi.

Dtachant ensuite de sa ceinture d'airain la petite faucille et le
croissant d'or qui y taient suspendus, Hna offrit la premire 
Guilhern, le laboureur, le second  Albinik, le marin; puis, tant de
son doigt un anneau, elle le remit  Mikal, l'armurier, et leur dit 
tous trois:

--Que mes frres gardent ceci par amiti pour leur soeur Hna.

Tous restaient l, bien tonns, tenant  la main ce que la vierge de
l'le de Sn venait de leur offrir... Tous restaient l, si tonns,
que, ne trouvant pas une parole, ils se regardaient inquiets, comme si
un malheur inconnu les et menacs. Alors Hna se tourna vers
Rabouzigued:

--Rabouzigued, je vais maintenant t'apprendre quel sera le troisime
sacrifice de ce soir.

Et elle prit doucement par la main Joel et Margarid, qui la suivirent,
revint avec eux dans la grande salle, et leur dit:

--Mon pre et ma mre savent que le sang d'un lche meurtrier est une
offrande expiatoire agrable  Hsus, et qui peut l'apaiser...

--Oui... tout  l'heure tu nous as dit cela, chre fille.

--Ils savent aussi que le sang d'un brave, mourant pour la foi de
l'amiti, est une valeureuse offrande  Hsus, et qui peut l'apaiser.

--Oui... tout  l'heure tu nous as dit cela.

--Mon pre et ma mre savent enfin qu'il est surtout une offrande
agrable  Hsus, et qui peut l'apaiser: c'est le sang innocent d'une
vierge, heureuse et fire d'offrir ce sang  Hsus, de le lui offrir
librement... volontairement... dans l'espoir que ce dieu tout-puissant
dlivrera de l'oppression trangre notre patrie bien-aime... cette
chre et sainte patrie de nos pres!... Le sang innocent d'une vierge
coulera donc ce soir pour apaiser le courroux de Hsus.

--Et le nom?--demanda Rabouzigued,--le nom de cette vierge, qui doit
nous dlivrer de la guerre?

Hna, regardant son pre et sa mre avec tendresse et srnit, leur
dit:

--Cette vierge, qui doit mourir, est une des neuf druidesses de l'le
de Sn; elle s'appelle Hna; elle est fille de Margarid et de Joel, le
brenn de la tribu de Karnak!...

Et il se fit un grand et triste silence parmi la famille de Joel.

Personne... personne... ne s'attendait  voir si prochainement Hna
s'en aller _ailleurs_... Personne... personne... ni pre, ni mre, ni
frres, ni parents n'taient prpars aux adieux de ce brusque voyage.

Les enfants joignaient leurs petites mains, et disaient pleurant:

--Quoi!... dj partir... notre Hna?... quoi dj t'en aller?...

Le pre et la mre se regardrent en soupirant, Margarid dit  Hna:

--Joel et Margarid croyaient aller attendre leur chre fille dans ces
mondes inconnus, o l'on continue de vivre et o l'on retrouve ceux
que l'on a aims ici... c'est, au contraire, notre Hna qui va nous y
devancer.

--Et peut-tre,--reprit le _brenn_,--notre douce et chre fille ne
nous attendra pas longtemps...

--Puisse son sang innocent et pur comme celui de l'agneau apaiser la
colre de Hsus!--ajouta Margarid;--puissions-nous aller bientt
apprendre  notre chre fille que la Gaule est dlivre de l'tranger!

--Et le souvenir du vaillant sacrifice de notre fille se perptuera
dans notre race,--dit le pre;--tant que vivra la descendance de Joel,
le brenn de la tribu de Karnak, sa descendance sera fire de compter
parmi ses aeules _Hna, la vierge de l'le de Sn_.

La jeune fille ne rpondit rien... Elle regardait son pre, sa mre,
tous les siens, avec une douce avidit; de mme qu'au moment d'un
voyage, on regarde une dernire fois les tres chris que l'on va
quitter pour quelque temps...

Rabouzigued, montrant alors, par la porte ouverte, la lune en son
plein, qui au loin dans la brume du soir se levait large... rouge,
comme un disque de feu, Rabouzigued dit:

--Hna!... Hna!... la lune parat  l'horizon...

--Tu as raison, Rabouzigued; voici l'heure!--rpondit-elle en
dtachant  regret son regard du regard des siens.

Et elle ajouta:

--Que mon pre et ma mre, et ma famille, et tous ceux de notre tribu
m'accompagnent aux pierres sacres de la fort de Karnak..... Voici
l'heure des sacrifices...

De sorte que Hna, marchant entre Joel et Margarid, et suivie de sa
famille et de tous ceux de sa tribu, se rendit  la fort de Karnak.

       *       *       *       *       *

L'appel aux tribus, volant de bouche en bouche, de village en village,
de cit en cit, avait t entendu dans la Gaule bretonne... Les
tribus se rendaient en foule, hommes, femmes, enfants,  la fort de
Karnak, ainsi que s'y rendaient Joel et les siens.

La lune, en son plein cette nuit-l, brillait radieuse dans le
firmament au milieu des toiles. Les tribus, aprs avoir longtemps...
longtemps march,  travers les tnbres et les clairires de la
fort, arrivrent sur les bords de la mer. L se dressaient en neuf
longues avenues les pierres sacres de Karnak[K]. Pierres saintes!
gigantesques piliers d'un temple qui pour vote a le ciel...

 mesure que les tribus approchaient de ce lieu, le recueillement
redoublait.

Au bout de ces avenues taient ranges en demi-cercle les trois
pierres de l'autel du sacrifice, plac au bord de la mer. De sorte que
derrire soi l'on avait la fort profonde... Devant soi, la mer sans
borne... Au-dessus de soi, le firmament toil...

Les tribus ne dpassrent pas les dernires avenues de Karnak, et
laissrent vide un large espace entre la foule et l'autel. Cette
grande foule resta silencieuse.

Trois bchers s'levaient au pied des pierres du sacrifice.

Celui du milieu des trois, le plus grand, tait orn de longs voiles
blancs rays de pourpre; il tait aussi orn de rameaux de frne, de
sapin, de chne et de bouleau, disposs dans un ordre mystrieux.

Le bcher de droite, moins lev, tait aussi orn de feuillages
divers et de gerbes de bl... L se trouvait le corps d'Armel, tu en
loyal combat, tendu,  demi cach par des branches de pommier
charges de fruits.

Le bcher de gauche tait surmont d'une cage tresse d'osier,
reprsentant une figure humaine d'une taille gigantesque.

Bientt on entendit au loin le son des cymbales et des harpes.

Les druides, les druidesses, les vierges de l'le de Sn, arrivaient
au lieu du sacrifice.

D'abord les _bardes_, vtus de longues tuniques blanches, serres par
une ceinture d'airain, le front ceint de feuilles de chne, et
chantant sur leurs harpes: Dieu, la Gaule et ses hros.

Ensuite les _ewaghs_, chargs des sacrifices. Ils portaient des
torches, des haches, et conduisaient enchan, au milieu d'eux,
_Daolas_, le meurtrier destin au supplice.

Puis les druides, vtus de leurs robes blanches, tranantes et rayes
de pourpre, le front ceint de couronnes de chne. Au milieu d'eux
marchait Julyan, heureux et fier, Julyan, qui voulait quitter ce monde
pour aller retrouver Armel et voyager avec lui dans les mondes
inconnus.

Venaient enfin les druidesses maries, portant des tuniques blanches,
 ceinture d'or, et les neuf vierges de l'le de Sn, avec leurs
tuniques noires, leurs ceintures d'airain, leurs bras nus, leurs
couronnes verdoyantes et leurs harpes d'or. Hna marchait la premire
de ses soeurs; son regard et son sourire cherchrent son pre, sa mre
et les siens... Joel, Margarid et leur famille s'taient placs sur le
premier rang; ils rencontrrent les yeux de leur fille..... leurs
coeurs allrent vers elle.

Les druides se rangrent autour des pierres du sacrifice. Les bardes
cessrent leurs chants.... Un des ewaghs dit alors  la foule que
ceux-l qui voulaient se rappeler  la mmoire des personnes qu'ils
avaient aimes et qui n'taient plus ici, pouvaient dposer leurs
lettres et leurs offrandes sur les bchers.

Alors beaucoup de parents et d'amis de ceux qui depuis longtemps
voyageaient ailleurs, s'approchrent pieusement des bchers; ils y
dposrent des lettres, des fleurs et d'autres souvenirs, qui devaient
revivre dans les autres mondes, de mme que les mes dont les corps
allaient se dissoudre en une flamme brillante allaient revtir
ailleurs une nouvelle enveloppe[L].

Mais personne... personne... ne dposa rien sur le bcher du
meurtrier... Autant Julyan tait fier et souriant, autant Daolas
tait gmissant, pouvant. Julyan avait tout  esprer de la
continuit d'une vie toujours pure et juste... Le meurtrier avait tout
 redouter de la continuit d'une vie souille par un crime... Lorsque
les missions pour les dfunts furent dposes, il se fit un grand
silence.

Les ewaghs conduisant Daolas, charg de chanes, l'amenrent auprs
de la cage d'osier, reprsentant une figure humaine d'une taille
gigantesque. Malgr les cris d'effroi du condamn, les ewaghs le
placrent garrott au pied du bcher, et se tinrent auprs la torche 
la main.

Alors Taliesin, le plus ancien des druides, vieillard  longue barbe
blanche, fit un signe  l'un des bardes. Celui-ci fit vibrer sa harpe
 trois cordes et chanta les paroles suivantes, aprs avoir d'un geste
montr  la foule le meurtrier:

--Celui-ci est Daolas, de la tribu de Morlech.--Il a tu Hoarn, de
la mme tribu.--L'a-t-il tu en brave? face  face?  armes
gales?--Non, Daolas a tu Hoarn en lche.-- l'heure de midi,
Hoarn dormait dans son champ sous un arbre.--Daolas est venu, sur
la pointe du pied, sa hache  la main, et d'un coup il a frapp sa
victime.--Le petit Erik, de la mme tribu, mont dans un arbre voisin,
o il cueillait des fruits, a vu le meurtre et reconnu celui qui le
commettait.--Le soir de ce jour, les ewaghs ont t saisir Daolas
dans sa tribu... Amen devant les druides de Karnak, et mis en
prsence du petit Erik, il a avou son crime.--Alors le plus ancien
des druides a dit:

--Au nom de Hsus, _celui qui est parce qu'il est_, au nom de
Teutts, qui prside aux voyages de ce monde et des autres,
coute:--Le sang expiatoire du meurtrier est agrable  Hsus...--Tu
vas aller renatre dans d'autres mondes.--Ta nouvelle vie sera
terrible, parce que tu as t cruel et lche!--Si dans cette autre vie
tu continues d'tre cruel et lche... tu mourras pour aller renatre
ailleurs plus malheureux encore... et toujours ainsi... toujours 
l'infini!!!--Deviens, au contraire, lors de ta renaissance, brave et
bon, malgr les peines que tu endureras... et tu mourras pour renatre
ailleurs plus heureux... et toujours ainsi... toujours 
l'infini!!![M]

Alors le barde s'adressa au meurtrier, qui, charg de liens, poussait
des cris d'pouvante:

--Ainsi a parl le druide vnr... Daolas, tu vas mourir... et
aller revoir ailleurs ta victime... =elle t'attend! elle t'attend!=

De sorte qu' ces paroles du barde toute la foule tait l frmissante
d'pouvante, pensant  cette redoutable chose:--=Retrouver ailleurs et
vivant celui que l'on a tu ici!!!=

Et le barde continua en se tournant vers le bcher:

--Daolas, tu vas donc mourir! Si elle est glorieuse  voir, la
figure des justes et des vaillants, au moment o ils s'en vont
volontairement de ce monde pour des causes saintes; s'ils aiment, au
moment du dpart,  rencontrer les tendres regards d'adieu de leurs
parents et de leurs amis, les lches comme toi, Daolas, sont indignes
de voir une dernire fois la foule des justes et d'en tre vus...
Voici pourquoi, Daolas, tu vas mourir et brler cach au fond de
cette enveloppe d'osier, simulacre d'un homme, de mme que tu n'es
plus que le simulacre d'un homme depuis ton crime...

Et le barde s'cria:

--Au nom de Hsus! au nom de Teutts!... gloire! gloire aux
braves!... Honte! honte aux lches!...

Et tous les bardes, faisant rsonner leurs harpes et leurs cymbales,
s'crirent en choeur:

--Gloire! gloire aux braves!... Honte! honte aux lches!...

Alors un ewagh prit le couteau sacr, trancha la vie du meurtrier, qui
fut ensuite jet dans le gigantesque simulacre de figure humaine. Le
bcher s'embrasa; les harpes, les cymbales retentirent  la fois, et
toutes les tribus rptrent  grands cris les derniers mots du barde:

--Honte au lche!...

Le bcher du meurtrier ne fut bientt plus qu'une fournaise o apparut
un moment la forme humaine comme un gant de feu, la flamme jeta au
loin ses clarts sur la cime des grands chnes de la fort... sur les
pierres colossales de Karnak... sur la mer immense, pendant que la
lune inondait l'espace de sa divine lumire... Et au bout de peu
d'instants,  la place du bcher de Daolas, il ne resta qu'un monceau
de cendres...

Alors on vit Julyan monter d'un air joyeux sur le bcher o tait
tendu le corps d'Armel, son ami... son _saldune_... Julyan portait
ses habits de fte: une saie de fine toffe raye de bleu et de blanc,
que serrait sa ceinture de cuir brod,  laquelle pendait un long
couteau; son manteau de laine brune  capuchon s'agrafait sur son
paule gauche; une couronne de chne ornait son front mle. Il tenait
 la main un bouquet de verveine; sa figure tait hardie, sereine. 
peine fut-il mont sur le bcher, que les harpes, les cymbales,
retentirent, et le barde chanta ainsi:

--Quel est celui-ci? C'est un brave.--C'est Julyan, le
laboureur;--Julyan, de la famille de Joel, le brenn de la tribu de
Karnak!--Il craint les dieux, et chacun l'aime; il est bon, il est
laborieux, il est hardi.--Il a tu Armel, non par haine, il le
chrissait, mais il l'a tu par _outre-vaillance_, en combat loyal, le
bouclier au bras, le sabre au poing, en vrai Gaulois breton, qui aime
 montrer sa bravoure et ne craint pas la mort.--Armel parti, Julyan,
qui lui avait jur sa foi de saldune, veut aller retrouver son
ami...--Gloire  Julyan, fidle aux enseignements des druides; il sait
que les cratures du Tout-Puissant ne meurent jamais... et son pur et
noble sang, Julyan l'offre  Hsus!--Gloire, esprance, bonheur 
Julyan! il a t bon, juste et brave... il va renatre plus heureux,
plus juste, plus brave; et toujours ainsi... toujours, de monde en
monde, Julyan renatra... son me revtant  chaque vie nouvelle un
corps nouveau, de mme que le corps revt ici des vtements nouveaux.

Oh! Gaulois! fires mes! pour qui la mort n'existe pas! venez,
venez!!! dtachez vos regards de la terre... levez-vous dans les
sublimits du ciel!--Voyez, voyez  vos pieds les abmes de l'espace,
sillonns par ces cortges d'immortels, comme nous le sommes tous, que
Teutts guide incessamment du monde o ils ont vcu dans les mondes
o ils vont revivre.--Oh! que de contres inconnues merveilleuses, 
parcourir! avec les amis, les parents qui nous ont devancs, et avec
ceux que nous aurons prcds!

Non, nous ne sommes pas mortels! notre vie infinie se compte par
milliers de milliers de sicles... de mme que se comptent par
milliers de milliers les toiles du firmament... mondes mystrieux,
toujours divers, toujours nouveaux, que nous devons habiter tour 
tour.

Qu'ils craignent la mort ceux-l qui, fidles aux faux dieux des
Grecs, Romains ou juifs, croient que l'on ne vit qu'une fois, et
qu'ensuite, dpouille de son corps, l'me heureuse ou malheureuse
reste ternellement dans le mme enfer ou dans le mme paradis!... Oh!
oui, ils doivent redouter la mort ceux-l qui croient qu'en quittant
cette vie l'on trouve: =l'immobilit dans l'ternit=!

Nous, Gaulois, nous avons la vraie connaissance de Dieu... Nous avons
le secret de la mort... _l'homme est immortel par l'me et par le
corps_... Notre destine, de monde en monde, est de voir et de
savoir... afin qu' chacun de ses voyages l'homme, s'il a t mchant,
s'pure et devienne meilleur... meilleur encore s'il a t juste et
bon... et qu'ainsi, de renaissance en renaissance, l'homme s'lve
incessamment vers une perfection sans fin comme sa vie!!!

Heureux donc les braves qui, volontairement, quittent cette terre-ci,
pour d'autres pays, o toujours ils verront de nouvelles et
merveilleuses choses en compagnie de ceux qu'ils ont aims! Heureux
donc... heureux le brave Julyan! il va rejoindre son ami, et avec lui
voir et savoir _ce que nul de nous n'a vu ni ne sait!... ce que tous
nous verrons et saurons_. Heureux Julyan... gloire  Julyan!

Et tous les bardes et tous les druides, les druidesses, les vierges de
l'le de Sn, rptrent en choeur, au bruit des harpes et des
cymbales:

--Heureux, heureux Julyan! gloire, gloire  Julyan!

Et toutes les tribus, sentant passer alors dans leur esprit comme le
curieux dsir de la mort... afin de savoir plus tt l'inconnu et le
merveilleux des autres mondes, rptrent avec mille cris:

--Heureux... heureux Julyan!

Alors Julyan, radieux, debout sur le bcher, ayant  ses pieds le
corps d'Armel, leva ses regards inspirs vers la lune brillante,
carta les plis de sa saie, tira son long couteau, tendit vers le ciel
le bouquet de verveine qu'il tenait  la main gauche et se plongea
fermement de la main droite son couteau dans la poitrine, en criant
d'une voix mle:

--Heureux... heureux je suis... je vais rejoindre Armel!...

Aussitt le feu embrasa le bcher... Julyan leva une dernire fois son
bouquet de verveine vers le ciel, et disparut au milieu des flammes
blouissantes, tandis que les chants des bardes, le son des harpes,
des cymbales, retentissaient au loin.

Un grand nombre d'hommes et de femmes des tribus, dans leur impatient
et curieux dsir de voir et de savoir les mystres des autres mondes,
se prcipitrent vers le bcher de Julyan, afin de s'en aller avec lui
et d'offrir  Hsus une immense hcatombe de leurs corps. Mais
Taliesin, le plus ancien des druides, ordonna aux ewaghs de repousser
ces fidles et leur cria:

Assez! assez de sang a coul... sans celui qui va couler encore:
l'heure est venue o le sang gaulois ne doit plus couler que pour la
libert! Et le sang vers pour la libert est aussi une offrande
agrable au Tout-Puissant!

Les ewaghs s'opposrent, non sans grande peine,  ces sacrifices
humains et volontaires. Le bcher de Julyan et d'Armel continua de
brler, et il n'en resta qu'un monceau de cendres.

Un grand silence se fit parmi la foule des tribus... Hna, la vierge
de l'le de Sn, montait sur le troisime bcher.

Joel et Margarid, ainsi que ses trois fils Guilhern, Albinik et
Mikal, leurs femmes et leurs petits enfants, qui aimaient tant Hna,
tous ses parents et tous ceux de la tribu qui la chrissaient aussi,
se serraient les uns contre les autres, en se disant tout bas:

--Voici Hna... voici notre Hna.

Lorsque la vierge de l'le de Sn fut debout sur le bcher, orn de
voiles blancs, de feuillages et de fleurs, la foule des tribus cria
tout d'une voix:--Qu'elle est belle!... qu'elle est sainte!...

Joel l'crit ici avec sincrit. Elle tait bien belle, sa fille
Hna!!! ainsi debout sur le bcher, claire toute entire par la
douce clart de la lune, avec sa tunique noire, ses cheveux blonds,
couronns de feuilles vertes, tandis que ses bras, plus blancs que
l'ivoire, s'arrondissaient sur sa harpe d'or!

Les bardes firent silence.

La vierge de l'le de Sn chanta d'une voix pure comme son me:

--La fille de Joel et de Margarid vient avec joie sacrifier  Hsus!

--O Tout-Puissant... de l'tranger dlivre la terre de nos pres!

--Gaulois de Bretagne, vous avez la lance et l'pe!

--La fille de Joel et de Margarid n'a que son sang; elle l'offre
=volontairement=  Hsus!

--O Dieu tout-puissant! rends invincibles la lance et l'pe
gauloises! Oh! Hsus... prends mon sang, il est  toi... sauve notre
sainte patrie!

La plus ge des druidesses s'tait tenue debout sur le bcher
derrire Hna, le couteau sacr  la main... Lorsque Hna eut chant,
le couteau brilla... et frappa la vierge de l'le de Sn...

Sa mre, ses frres, tous ceux de sa tribu, et Joel, son pre, virent
Hna tomber  genoux, croiser les mains sur son sein, tourner son
cleste visage vers la lune, en s'criant d'une voix ferme encore:

--Hsus... Hsus... par ce sang qui coule... clmence! pour la
Gaule!...

--Gaulois, par ce sang qui coule! victoire  nos armes!...

Le sacrifice d'Hna s'accomplit ainsi au milieu de la religieuse
admiration des tribus... et tous rptrent ces dernires paroles de
la vaillante vierge: Hsus! clmence pour la Gaule!... Gaulois!
victoire  nos armes!...

Plusieurs jeunes hommes, enthousiasms par l'hroque exemple et la
beaut d'Hna, voulurent se tuer sur son bcher, afin de renatre avec
elle... Les ewaghs les repoussrent, bientt la flamme enveloppa le
bcher. Hna disparut au milieu de ces splendeurs blouissantes.
Bientt il ne resta plus de la vierge et du bcher que des cendres. Un
grand souffle du vent de mer survint et dispersa ces atomes... La
vierge de l'le de Sn, brillante et pure comme la flamme qui l'avait
consume, s'tait vanouie dans les airs pour aller revivre et
attendre ailleurs ceux qu'elle aimait!

Les cymbales, les harpes, retentirent de nouveau, et le chef des
bardes chanta: --Aux armes, Gaulois! aux armes!

--Le sang innocent d'une vierge a coul pour vous, et le vtre ne
coulerait pas pour la patrie!!!--Aux armes!... voici le Romain;
frappe!... Gaulois! frappe-le  la tte... frappe fort...--Tu vois le
sang ennemi comme un ruisseau! il te monte jusqu'au genou! courage!
frappe fort, Gaulois! frappe donc le Romain! plus fort encore!...--Tu
vois le sang ennemi comme un lac! il te monte jusqu' la poitrine!
Courage! frappe plus fort encore, Gaulois! frappe donc le Romain!
frappe plus fort encore! tu te reposeras demain.--Demain la Gaule sera
libre!--Qu'aujourd'hui de la Loire  l'Ocan il n'y ait qu'un cri...
aux armes!...

Toutes les tribus, comme emportes par ce souffle de guerre, se
dispersrent en courant aux armes... La lune avait disparu, la nuit
tait venue, que du sein des forts, que du fond des valles, que du
haut des collines o brillaient des feux d'alarme, mille voix
rptaient encore ce chant du barde:--Aux armes!... Frappe, Gaulois!
frappe fort le Romain! Aux armes!...

       *       *       *       *       *

Ce rcit vridique, de tout ce qui s'est pass dans notre pauvre
maison le jour anniversaire de la naissance de ma glorieuse fille
Hna, jour qui a aussi vu son sacrifice hroque, ce rcit a t crit
par moi, Joel, le brenn de la tribu de Karnak, la dernire lune
d'octobre de la premire anne o Jules Csar a combattu en Gaule.

Aprs moi, Guilhern, mon fils an, gardera prcieusement cet crit,
et aprs Guilhern, les fils de ses fils se le transmettront de
gnration en gnration, afin que dans notre famille se conserve 
jamais la mmoire d'_Hna, la vierge de l'le de Sn_.




LA CLOCHETTE D'AIRAIN,

ou

LE CHARIOT DE LA MORT.

=An 56  40 avant Jsus-Christ.=




CHAPITRE PREMIER.

     Albinik, le marin, et sa femme Mro, vtue en matelot, partent
     seuls du camp gaulois pour aller braver le _lion dans sa
     tanire_.--Leur voyage.--Ils assistent  un spectacle _que nul
     n'avait vu jusqu'alors et que nul ne verra jamais_.--Arrive des
     deux poux au camp de Csar.--Les cinq pilotes crucifis.--Le
     souper de Csar.--L'interrogatoire.--La jeune esclave maure.--Le
     rfractaire mutil.--L'preuve.--L'hospitalit de Csar.--Albinik
     et Mro sont spars.--Ce qui apparat  Mro dans la tente ou
     elle a t renferme seule.


Albinik, le marin, fils de Joel, le brenn de la tribu de Karnak;
Mro, la chre et bien-aime femme d'Albinik, ont, pendant une nuit
et un jour, assist  un spectacle dont ils frmissent encore.

Ce spectacle, nul ne l'avait vu jusqu'ici, nul ne le verra dsormais!

L'appel aux armes, fait par les druides de la fort de Karnak, et par
_le chef des cent valles_, avait t entendu.

Le sacrifice d'Hna la vierge de l'le de Sn, semblait agrable 
Hsus, puisque toutes les population de la Bretagne, du nord au midi,
de l'orient  l'occident, s'taient souleves pour combattre les
Romains. Les tribus du territoire de Vannes et d'Auray, celles des
montagnes d'Ars et d'autres encore, se sont runies devant la ville
de Vannes, sur la rive gauche, et presque  l'embouchure de la rivire
qui se jette dans la grande baie du Morbiban: cette position
redoutable, situe  dix lieues de Karnak, et o devaient se runir
toutes les forces gauloises, a t choisie par _le chef des cent
valles_, lu gnral en chef de l'arme.

Les tribus, laissant derrire elles leurs champs, leurs troupeaux,
leurs maisons, taient rassembles, hommes, femmes, enfants,
vieillards, et campaient autour de la ville de Vannes, o se
trouvaient aussi Joel, ceux de sa famille et de sa tribu. Albinik, le
marin, ainsi que sa femme Mro, ont tous deux quitt le camp, vers le
coucher du soleil, pour entreprendre une longue marche. Depuis son
mariage avec Albinik (il est fier de le dire), Mro a toujours t la
compagne de ses voyages ou de ses dangers sur mer. Alors, comme lui,
elle portait le costume de marin; comme lui, elle savait au besoin
mettre la main au gouvernail, manier la rame ou la hache, car son
coeur est ferme, son bras est fort.

Ce soir-l, avant de quitter l'arme gauloise, Mro a revtu ses
habits de matelot: une courte saie de laine brune, serre par une
ceinture de cuir, de larges braies de toile blanche tombant au-dessous
du genou, et des bottines de peau de veau marin; elle porte son court
mantel  capuchon, sur son paule gauche et sur ses cheveux flottants
un bonnet de cuir; de sorte qu' son air rsolu,  l'agilit de sa
dmarche,  la perfection de son mle et doux visage, on pouvait
prendre Mro pour un de ces jeunes garons, dont la beaut fait rver
les vierges  fiancer. Albinik aussi est vtu en marin; il a jet sur
son dos un sac contenant des provisions pour la route, et les larges
manches de sa saie laissent voir son bras gauche envelopp jusqu'au
coude dans un linge ensanglant.

Les deux poux avaient quitt depuis peu d'instants les environs de
Vannes, lorsque Albinik, s'arrtant triste et attendri, a dit  sa
femme:

--Il en est temps encore... songes-y... Nous allons braver le lion
jusque dans son repaire; il est rus, dfiant et froce... c'est
peut-tre pour nous l'esclavage, la torture, la mort... Mro,
laisse-moi accomplir seul ce voyage et cette entreprise, auprs de
laquelle un combat acharn ne serait qu'un jeu... Retourne auprs de
mon pre et de ma mre, dont tu es aussi la fille.

--Albinik, il fallait attendre la nuit noire pour me dire cela... tu
ne m'aurais pas vue rougir de honte  cette pense: tu me crois
lche!...

Et la jeune femme, en rpondant ces mots, a ht sa marche, au lieu de
retourner en arrire.

--Qu'il en soit ainsi que le veut ton courage et ton amour pour
moi...--lui a dit son mari.--Qu'Hna, ma sainte soeur, qui est
ailleurs, te protge auprs de Hsus!...

Tous deux ont continu leur chemin  travers une route montueuse, qui
aboutit et se prolonge sur les cimes d'une chane de collines
trs-leves. Les deux voyageurs eurent ainsi  leurs pieds et devant
eux une suite de profondes et fertiles valles: aussi loin que le
regard pouvait s'tendre, ils virent ici des villages, l des
bourgades, ailleurs des fermes isoles, plus loin une ville
florissante, traverse par un bras de la rivire, o taient de loin
en loin amarrs de grands bateaux chargs de gerbes de bl, de
tonneaux de vin et de fourrages.

Mais, chose trange, la soire tait sereine, et l'on ne voyait dans
les pturages aucun de ces grands troupeaux de boeufs et de moutons
qui ordinairement y paissaient jusqu' la nuit; aucun laboureur ne
paraissait non plus dans les champs, et pourtant c'tait l'heure o,
par tous les sentiers, par tous les chemins, les campagnards
commenaient  regagner leurs maisons, car le soleil s'abaissait de
plus en plus. Cette contre, la veille encore si peuple... semblait
dserte.

Les deux poux se sont arrts pensifs, contemplant ces terres
fertiles, ces richesses de la nature, cette opulente cit, ces bourgs,
ces maisons. Alors, songeant  ce qui allait arriver dans quelques
instants, ds que le soleil serait couch et la lune leve, Albinik et
Mro ont frissonn de douleur, d'pouvante, les larmes ont coul de
leurs yeux, et ils sont tombs  genoux, les yeux attachs avec
angoisse sur la profondeur de ces valles, que l'ombre envahissait de
plus en plus... Le soleil avait disparu; mais la lune, alors dans son
dcours, ne paraissait pas encore...

Il y eut ainsi, entre le coucher du soleil et le lever de la lune, un
assez long espace de temps. Cela fut poignant pour les deux poux,
comme l'attente certaine de quelque grand malheur.

--Vois, Albinik,--a dit tout bas la jeune femme  son poux,
quoiqu'ils fussent seuls, car il est des instants redoutables o l'on
se parlerait bas au milieu d'un dsert,--vois donc... pas une lumire!
pas une!... dans ces maisons... dans ces villages... dans cette
ville... La nuit est venue... et tout dans ces demeures reste
tnbreux comme la nuit...

--Les habitants de ce pays vont se montrer dignes de leurs frres,--a
rpondu Albinik avec respect.--Ceux-l aussi vont rpondre  la voix
de nos druides vnrs, et  celle _du chef des cent valles_...

--Oui,  l'effroi dont je suis saisie, je sens que nous allons voir
une chose que nul n'a vue jusqu'ici... que nul ne verra peut-tre
dsormais...

--Mro, aperois-tu l-bas... tout l-bas... derrire la cime de
cette fort... une faible lueur blanche?...

--Je la vois... c'est la lune qui va bientt paratre... Le moment
approche... Je me sens frappe d'pouvante... Pauvres femmes!...
pauvres enfants!...

--Pauvres laboureurs!... ils vivaient depuis tant d'annes, heureux
sur cette terre de leurs pres! sur cette terre fconde par le
travail de tant de gnrations!... Pauvres artisans! ils trouvaient
l'aisance dans leurs rudes mtiers!... Oh! les malheureux!... les
malheureux!... Quelque chose gale leur grande infortune... c'est leur
hrosme!... Mro... Mro!...--s'est cri Albinik,--la lune
parat... Cet astre sacr de la Gaule va donner le signal du
sacrifice...

--Hsus!... Hsus!...--a rpondu la jeune femme, les joues baignes de
larmes,--ton courroux ne s'apaisera jamais si ce dernier sacrifice ne
le calme pas...

La lune s'tait leve radieuse au milieu des toiles; elle inondait
l'espace d'une si clatante lumire, que les deux poux voyaient comme
en plein jour, et jusqu'aux plus lointains horizons, le pays qui
s'tendait  leurs pieds.

Soudain, un lger nuage de fume, d'abord blanchtre, puis noire, puis
bientt nuance des teintes rouges d'un incendie qui s'allume, s'leva
au-dessus de l'un des villages dissmins dans la plaine.

--Hsus!... Hsus!...--s'cria Mro, tout en cachant sa figure dans
le sein de son poux agenouill prs d'elle,--tu as dit vrai: l'astre
sacr de la Gaule a donn le signal du sacrifice... il s'accomplit...

--Oh! libert!...--s'est cri Albinik,--sainte libert!...

Il n'a pu achever... Sa voix s'est teinte dans les pleurs, tandis
qu'il serrait avec force sa femme plore entre ses bras.

Mro n'est pas reste la figure cache dans le sein de son poux plus
de temps qu'il n'en faudrait  une mre pour baiser le front, la
bouche et les yeux de son enfant nouveau-n...

Et lorsque Mro, relevant la tte, a os regarder au loin... ce
n'tait plus seulement une maison, un village, un bourg, une ville, de
cette longue suite de valles, qui disparaissait dans des flots de
fume noire teinte des lueurs rouges de l'incendie qui s'allume!

C'taient toutes les maisons... tous les villages... tous les bourgs,
toutes les villes... de cette longue suite de valles que l'incendie
dvorait...

Du nord au midi, de l'orient  l'occident, tout tait incendie! les
rivires elles-mmes semblaient rouler des flammes sous leurs bateaux
chargs de grains, de tonneaux, de fourrages, aussi embrass, qui
s'abmaient dans les eaux.

Tour  tour le ciel tait obscurci par d'immenses nuages de fume, ou
enflamm par d'innombrables colonnes de feu.

D'un bout  l'autre, cette valle ne fut bientt plus qu'une
fournaise, qu'un ocan de flammes...

Et non-seulement les maisons, les bourgs, les villes de ces valles
ont t livrs aux ravages de l'incendie, mais il en a t ainsi de
toutes les contres qu'Albinik et Mro ont traverses durant une nuit
et un jour de marche qu'ils ont mis  se rendre de Vannes 
l'embouchure de la Loire, o tait tabli le camp de Csar[A].

Oui, tous ces pays ont t incendis par leurs habitants, et ils ont
abandonn ces ruines fumantes pour aller se joindre  l'arme
gauloise, rassemble aux environs de Vannes.

Ainsi a t obie la voix du _chef des cent valles_, qui avait dit
ces paroles, rptes de proche en proche, de village en village, de
cit en cit:

Que dans trois nuits,  l'heure o la lune, l'astre sacr de la
Gaule, se lvera, tout le pays, de Vannes  la Loire, soit incendi!
Que Csar et son arme ne trouvent sur leur passage ni hommes, ni
toits, ni vivres, ni fourrages, et partout... partout... des cendres,
la famine, le dsert et la mort!...

Cela a t fait ainsi que l'ont ordonn les druides et _le chef des
cent valles_[B].

Ceux-l, qui ont assist  ce dvouement hroque de chacun et de tous
au salut de la patrie, ont vu une chose que personne n'avait vue...
une chose que personne ne verra peut-tre plus dsormais... Ainsi, du
moins, ont t expies ces fatales dissensions, ces rivalits de
province  province, qui pendant trop longtemps, et pour le triomphe
de leurs ennemis, ont divis les Gaulois.

La nuit s'est passe, le jour aussi, et les deux poux ont travers
tout le pays incendi, depuis Vannes jusqu' l'embouchure de la Loire,
dont ils approchaient. Au soleil couch, ils sont arrivs  un endroit
o la route qu'ils suivaient se partageait en deux.

--De ces deux chemins, lequel prendre?--dit Albinik;--l'un doit nous
rapprocher du camp de Csar, l'autre doit nous en loigner.

Aprs avoir un instant rflchi, la jeune femme rpondit:

--Il faut monter sur cet arbre, les feux du camp nous indiqueront
notre route.

--C'est vrai,--dit le marin; et confiant dans l'agilit de sa
profession, il se disposait  grimper  l'arbre; mais s'arrtant, il
dit:

--J'oubliais qu'il me manque une main... Je ne saurais monter. Le beau
visage de la jeune femme s'attrista et elle reprit:

--Tu souffres, Albinik? Hlas! toi, ainsi mutil?

--Prend-on le _loup de mer_ sans appt[C]?

--Non...

--Que la pche soit bonne,--reprit Albinik,--je ne regretterai pas
d'avoir donn ma main pour amorce...

La jeune femme soupira, et aprs avoir regard l'arbre pendant un
instant, elle dit  son poux:

--Adosse-toi  ce chne: je mettrai mon pied dans le creux de ta main,
ensuite sur ton paule, et de ton paule j'atteindrai cette grosse
branche...

--Hardie et dvoue!... tu es toujours la chre pouse de mon coeur,
aussi vrai que ma soeur Hna est une sainte!--rpondit tendrement
Albinik.

Et s'adossant  l'arbre, il reut dans sa main robuste le petit pied
de sa compagne, si leste, si lgre, qu'il put, grce  la vigueur de
son bras, la soutenir pendant qu'elle lui posait son autre pied sur
l'paule; de l, elle gagna la premire grosse branche, puis, montant
de rameau en rameau, elle atteignit la cime du chne, jeta au loin les
yeux, et aperut vers le Midi, au-dessous d'un groupe de sept toiles,
la lueur de plusieurs feux. Elle redescendit, agile comme un oiseau
qui sautille de branche en branche, et, appuyant enfin ses pieds sur
l'paule du marin, d'un bond elle fut  terre, en disant:

--Il nous faut aller vers le Midi, dans la direction de ces sept
toiles... les feux du camp de Csar sont de ce ct.

--Alors, prenons cette route,--reprit le marin en indiquant le plus
troit des deux chemins. Et les deux voyageurs poursuivirent leur
marche.

Au bout de quelques pas, la jeune femme s'arrta, et parut chercher
dans ses vtements.

--Qu'as-tu, Mro?

--Attends-moi; j'ai, en montant  l'arbre, laiss tomber mon poignard;
il se sera dtach de la ceinture que j'ai sous ma saie.

--Par Hsus! il nous faut retrouver ce poignard,--dit Albinik en
revenant vers l'arbre.--Tu as besoin d'une arme, et celle-ci, mon
frre Mikal l'a forge, trempe lui-mme, elle peut percer une pice
de cuivre.

--Oh! je retrouverai ce poignard! Albinik. Avec cette petite lame
d'acier bien effile, on a rponse  tout... et dans tous les
langages.

Aprs quelques recherches au pied du chne, elle retrouva son
poignard; il tait renferm dans une gane, long  peine comme une
plume de poule, et gure plus gros. Mro l'assujettit de nouveau sous
sa saie, et se remit en route avec son poux. Aprs une assez longue
marche,  travers des chemins creux, tous deux arrivrent dans une
plaine: on entendait, trs au loin le grand bruit de la mer; sur une
colline on apercevait les lueurs de plusieurs feux.

--Voici enfin le camp de Csar!--dit Albinik en s'arrtant:--le
repaire du lion...

--Le repaire du flau de la Gaule... Viens... viens... la soire
s'avance.

--Mro!... voici donc le moment venu!...

--Hsiterais-tu, maintenant?...

--Il est trop tard... Mais j'aimerais mieux un loyal combat  ciel
ouvert... vaisseau contre vaisseau... soldats contre soldats... pe
contre pe... Ah! Mro... pour nous, Gaulois, qui, mprisant les
embuscades comme des lchets, attachons des clochettes d'airain aux
fers de nos lances, afin d'avertir l'ennemi de notre approche, venir
ici... tratreusement...

--Tratreusement!--s'cria la jeune femme.--Et opprimer un peuple
libre... est-ce loyal? Rduire ses habitants en esclavage... les
expatrier par troupeaux, le collier de fer au cou... est-ce loyal?...
Massacrer les vieillards, les enfants... livrer les femmes et les
vierges aux violences des soldats... est-ce loyal?... Et maintenant,
tu hsiterais... aprs avoir march tout un jour, tout une nuit, aux
clarts de l'incendie... au milieu de ces ruines fumantes, qu'ont
faites l'horreur de l'oppression romaine!... Non... non... pour
exterminer les btes froces, tout est bon: l'pieu comme le pige...
Hsiter... hsiter!!! Rponds, Albinik!... Sans parler de ta
mutilation volontaire... sans parler des dangers que nous bravons en
entrant dans ce camp... ne serons-nous pas, si Hsus aide ton projet,
les premires victimes de cet immense sacrifice que nous voulons faire
aux dieux?... Va, crois-moi, qui donne sa vie n'a jamais  rougir...
et par l'amour que je te porte! par le sang virginal de notre soeur
Hna... j'ai  cette heure, je te le jure, la conscience d'accomplir
un devoir sacr... Viens, viens... la soire s'avance...

--Ce que Mro, la juste et la vaillante, trouve juste et vaillant
doit tre ainsi...--dit Albinik en pressant sa compagne contre sa
poitrine.--Oui... oui... pour exterminer les btes froces tout est
bon: l'pieu comme le pige... Qui donne sa vie n'a pas  rougir...
Viens...

Les deux poux htrent leur marche vers les lueurs du camp de Csar.
Au bout de quelques instants, ils entendirent,  peu de distance,
rsonner sur le sol le pas rgl de plusieurs soldats et le cliquetis
des sabres sur les armures de fer; puis  la clart de la lune ils
virent briller des casques d'acier  aigrettes rouges.

--Ce sont des soldats de ronde qui veillent autour du camp,--dit
Albinik.--Allons  eux...

Et ils eurent bientt rejoint les soldats romains, dont ils furent
aussitt entours. Albinik avait appris dans la langue des Romains ces
seuls mots: Nous sommes Gaulois bretons; nous voulons parler 
Csar. Telles furent les premires paroles du marin aux soldats.
Ceux-ci, apprenant ainsi que les deux voyageurs appartenaient  l'une
des provinces souleves en armes, traitrent rudement ceux qu'ils
regardrent comme leurs prisonniers, les garrottrent et les
conduisirent au camp.

Ce camp, ainsi que tous ceux des Romains, tait dfendu par un foss
large et profond, au del duquel s'levaient des palissades et un
retranchement de terre trs-lev, o veillaient des soldats de guet.

Albinik et Mro furent d'abord conduits  l'une des portes du
retranchement.  ct de cette porte, ils ont vu, souvenir cruel...
cinq grandes croix de bois:  chacune d'elles tait crucifi un marin
gaulois, aux vtements tachs de sang. La lumire de la lune clairait
ces cadavres...

--On ne nous avait pas tromps,--dit tout bas Albinik  sa
compagne;--les pilotes ont t crucifis aprs avoir subi d'affreuses
tortures, plutt que de vouloir piloter la flotte de Csar sur les
ctes de Bretagne.

--Leur faire endurer la torture... la mort sur la croix...--rpondit
Mro,--est-ce loyal?... Hsiterais-tu encore?... Parleras-tu de
tratrise?...

Albinik n'a rien rpondu; mais il a serr dans l'ombre la main de sa
compagne. Amens devant l'officier qui commandait le poste, le marin
rpta les seuls mots qu'il st dans la langue des Romains: Nous
sommes Gaulois bretons; nous voulons parler  Csar. En ces temps de
guerre, les Romains enlevaient ou retenaient souvent les voyageurs,
afin de savoir par eux ce qui se passait dans les provinces rvoltes.
Csar avait donn l'ordre de toujours lui amener les prisonniers ou
les transfuges qui pouvaient l'clairer sur les mouvements des
Gaulois.

Les deux poux ne furent donc pas surpris de se voir, selon leur
secret espoir, conduits  travers le camp jusqu' la tente de Csar,
garde par l'lite de ses vieux soldats espagnols, chargs de veiller
sur sa personne.

Albinik et Mro, amens dans la tente de Csar, le flau de la Gaule,
ont t dlivrs de leurs liens; ils ont tch de contenir
l'expression de leur haine, et ont regard autour d'eux avec une
sombre curiosit.

Voil ce qu'ils ont vu:

La tente du gnral romain, recouverte au dehors de peaux paisses,
comme toutes les tentes du camp, tait orne au dedans d'une toffe de
couleur pourpre, brode d'or et de soie blanche; le sol battu
disparaissait sous un tapis de peaux de tigre. Csar achevait de
souper,  demi couch sur un lit de campagne que cachait une grande
peau de lion, dont les ongles taient d'or et la tte orne d'yeux
d'escarboucles.  porte du lit, sur une table basse, les deux poux
virent de grands vases d'or et d'argent prcieusement cisels, des
coupes enrichies de pierreries. Assise humblement au pied du lit de
Csar (triste spectacle pour une femme libre), Mro vit une jeune et
belle esclave, africaine sans doute, car ses vtements blancs
faisaient ressortir davantage encore son teint couleur de cuivre, o
brillaient ses grands yeux noirs; elle les leva lentement sur les deux
trangers, tout en caressant un grand lvrier fauve, tendu  ses
cts; elle semblait aussi craintive que le chien.

Les gnraux, les officiers, les secrtaires, les jeunes et beaux
affranchis de Csar, se tenaient debout autour de son lit, tandis que
des esclaves noirs d'Abyssinie, portant au cou, aux poignets et aux
chevilles, des ornements de corail, restaient immobiles comme des
statues, tenant  la main des flambeaux de cire parfume, dont la
clart faisait tinceler les splendides armures des Romains.

Csar, devant qui Albinik et Mro ont baiss le regard, de crainte de
trahir leur haine, Csar avait quitt ses armes pour une longue robe
de soie richement brode; sa tte tait nue, rien ne cachait son grand
front chauve, de chaque ct duquel ses cheveux bruns taient aplatis.
La chaleur du vin des Gaules, dont il buvait, dit-on, presque chaque
soir outre mesure, rendait ses yeux brillants, et colorait ses joues
ples; sa figure tait imprieuse, son sourire moqueur et cruel. Il
s'accoudait sur son lit, tenant de sa main, amaigrie par la dbauche,
une large coupe d'or enrichie de perles; il la vida lentement et 
plusieurs reprises, tout en attachant son regard pntrant sur les
deux prisonniers, placs de telle sorte qu'Albinik cachait presque
entirement Mro.

Csar dit en langue romaine quelques paroles  ses officiers. Ils se
mirent  rire, l'un d'eux s'approcha des deux poux, repoussa
brusquement Albinik en arrire, prit Mro par la main, et la fora
ainsi de s'avancer de quelques pas, afin, sans doute, que le gnral
pt la contempler plus  son aise, ce qu'il fit en tendant de nouveau,
et sans se retourner, sa coupe vide  l'un de ses jeunes chansons.

Albinik sait se vaincre; il reste calme envoyant sa chaste femme
rougir sous les regards effronts de Csar. Celui-ci a bientt appel
 lui un homme richement vtu, l'un de ses interprtes, qui, aprs
quelques mots changs avec le gnral romain, s'est approch de
Mro, et lui a dit en langue gauloise:

--Csar demande si tu es fille ou garon?

--Moi et mon compagnon, nous fuyons le camp gaulois...--rpondit
ingnument Mro.--Que je sois fille ou garon, peu importe  Csar...

 ces paroles, que l'interprte lui traduisit, Csar se prit  rire
d'un rire cynique. Il parut confirmer d'un signe de tte la rponse de
Mro, tandis que les officiers romains partageaient la gaiet de leur
gnral. Csar continuait de vider coupe sur coupe, en attachant sur
l'pouse d'Albinik des yeux de plus en plus ardents; il dit quelques
mots  l'interprte, et celui-ci commena l'interrogatoire des deux
prisonniers, transmettant  mesure leurs rponses au gnral qui lui
indiquait ensuite de nouvelles questions.

--Qui tes-vous?--a dit l'interprte;--d'o venez-vous?

--Nous sommes Bretons,--rpondit Albinik.--Nous venons du camp
gaulois, tabli sous les murs de Vannes,  deux journes de marche
d'ici...

--Pourquoi as-tu abandonn l'arme gauloise?

Albinik ne rpondit rien, dveloppa le linge ensanglant dont son bras
tait entour. Les Romains virent alors qu'il n'avait plus sa main
gauche. L'interprte reprit:

--Qui t'a mutil ainsi?

--Les Gaulois.

--Mais tu es Gaulois toi-mme?

--Peu importe au _chef des cent valles_.

Au nom du _chef des cent valles_, Csar a fronc les sourcils, son
visage a exprim la haine et l'envie.

L'interprte a dit  Albinik:--Explique toi.

--Je suis marin, je commande un vaisseau marchand; moi et plusieurs
autres capitaines, nous avons reu l'ordre de transporter par mer des
gens arms et de les dbarquer dans le port de Vannes, par la baie du
Morbihan. J'ai obi; un coup de vent a rompu un de mes mts; mon
vaisseau est arriv le dernier de tous. Alors... le _chef des cent
valles_ m'a fait appliquer la peine des retardataires... Mais il a
t gnreux, il m'a fait grce de la mort; il m'a donn  choisir
entre la perte du nez, des oreilles ou d'un membre. J'ai t mutil...
non pour avoir manqu de courage ou d'ardeur... cela et t juste...
je me serais soumis sans me plaindre aux lois de mon pays...

--Mais ce supplice inique--reprit Mro,--Albinik l'a subi parce que
le vent de mer s'est lev contre lui... Autant punir de mort celui qui
ne peut voir clair dans la nuit noire... celui qui ne peut obscurcir
la lumire du soleil!

--Et cette mutilation me couvre  jamais d'opprobre,--s'est cri
Albinik.-- tous elle dit: Celui-l est un lche... Je n'avais jamais
connu la haine: maintenant mon me en est remplie! prisse cette
patrie maudite, o je ne peux plus vivre que dshonor! prisse sa
libert! prissent ceux de mon peuple, pourvu que je sois veng du
_chef des cent valles_!... Pour cela je donnerais avec joie les
membres qu'il m'a laisss. Voil pourquoi je suis ici avec ma
compagne. Partageant ma honte, elle partage ma haine. Cette haine nous
l'offrons  Csar; qu'il en use  son gr, qu'il nous prouve; notre
vie rpond de notre sincrit... Quant aux rcompenses, nous n'en
voulons pas.

--La vengeance... voil ce qu'il nous faut,--ajouta Mro.

--En quoi pourrais-tu servir Csar contre le _chef des cent
valles_?--a dit l'interprte  Albinik.

--J'offre  Csar de le servir comme marin, comme soldat, comme guide,
comme espion mme, s'il le veut.

--Pourquoi n'as-tu pas cherch  tuer le _chef des cent valles_...
pouvant approcher de lui dans le camp gaulois?--dit l'interprte au
marin.--Tu te serais ainsi veng.

--Aussitt aprs la mutilation de mon poux,--reprit Mro,--nous
avons t chasss du camp: nous ne pouvions y rentrer.

L'interprte s'entretint de nouveau avec le gnral romain, qui, tout
en coutant, ne cessait de vider sa coupe et de poursuivre Mro de
ses regards audacieux.

--Tu es marin, dis-tu?--reprit l'interprte;--tu commandais un
vaisseau de commerce?

--Oui.

--Et... es-tu bon marin?

--J'ai vingt-huit ans; depuis l'ge de douze ans je voyage sur mer;
depuis quatre ans je commande un vaisseau.

--Connais-tu bien la cte depuis Vannes jusqu'au canal qui spare la
Grande-Bretagne de la Gaule?

--Je suis du port de Vannes, prs de la fort de Karnak. Depuis plus
de seize ans je navigue continuellement sur ces ctes...

--Serais-tu bon pilote?

--Que je perde les membres que m'a laisss le _chef des cent valles_
s'il est une baie, un cap, un lot, un cueil, un banc de sable, un
brisant, que je ne connaisse, depuis le golfe d'Aquitaine jusqu'
Dunkerque.

--Tu vantes ta science de pilote; comment la prouveras-tu?

--Nous sommes prs de la cte: pour qui n'est pas bon et hardi marin,
rien de plus dangereux que la navigation de l'embouchure de la Loire
en remontant vers le nord.

--C'est vrai,--rpondit l'tranger.--Hier encore une galre romaine a
chou et s'est perdue sur un banc de sable.

--Qui pilote bien un bateau,--dit Albinik,--pilote bien une galre, je
pense?

--Oui.

--Faites-nous conduire demain matin sur la cte; je connais les
bateaux pcheurs du pays: ma compagne et moi nous suffirons  la
manoeuvre, et du haut du rivage Csar nous verra raser les cueils,
les brisants, et nous en jouer comme le corbeau de mer se joue des
vagues qu'il effleure. Alors Csar me croira capable de piloter
srement une galre sur les ctes de Bretagne.

L'offre d'Albinik ayant t traduite  Csar par l'interprte,
celui-ci reprit:

--L'preuve que tu proposes, nous l'acceptons... Demain matin elle
aura lieu... Si elle prouve ta science de pilote, peut-tre, en
prenant toute garantie contre ta trahison, si tu voulais nous tromper,
peut-tre seras-tu charg d'une mission qui servira ta haine... plus
que tu ne l'espres; mais il te faudrait pour cela gagner toute la
confiance de Csar.

--Que faire?

--Tu dois connatre les forces, les plans de l'arme gauloise. Prends
garde de mentir, nous avons eu dj des rapports  ce sujet; nous
verrons si tu es sincre, sinon le chevalet de torture n'est pas loin
d'ici.

--Arriv  Vannes le matin, arrt, jug, supplici presque aussitt,
et ensuite chass du camp gaulois, je n'ai pu savoir les dlibrations
du conseil tenu la veille,--rpondit Albinik;--mais la situation tait
grave, car  ce conseil les femmes ont t appeles; il a dur depuis
le soleil couch jusqu' l'aube. Le bruit rpandu tait que de grands
renforts arrivaient  l'arme gauloise.

--Quels taient ces renforts?

--Les tribus du _Finistre_ et des _Ctes du Nord_, celles de
_Lisieux_, d'_Amiens_, du _Perche_. On disait mme que des guerriers
du _Brabant_ arrivaient par mer...

Aprs avoir traduit la rponse d'Albinik  Csar, l'interprte reprit:

--Tu dis vrai... tes paroles s'accordent avec les rapports qui nous
ont t faits... mais quelques claireurs de l'arme, revenus ce soir,
ont apport la nouvelle que de deux ou trois lieues d'ici... on
apercevait du ct du nord les lueurs d'un incendie... Tu viens du
nord? as-tu connaissance de cela?

--Depuis les environs de Vannes jusqu' trois lieues d'ici,--a rpondu
Albinik,--il ne reste ni une ville, ni un bourg, ni un village, ni une
maison... ni un sac de bl, ni une outre de vin, ni un boeuf, ni un
mouton, ni une meule de fourrage, ni un homme, ni une femme, ni un
enfant... Approvisionnements, btail, richesses, tout ce qui n'a pu
tre emmen, a t livr aux flammes par les habitants...  l'heure o
je te parle, toutes les tribus des contres incendies se sont
rallies  l'arme gauloise, ne laissant derrire elles qu'un dsert
couvert de ruines fumantes.

 mesure qu'Albinik avait parl, la surprise de l'interprte tait
devenue croissante et profonde; dans son effroi il semblait n'oser
croire  ce qu'il entendait, et hsiter  apprendre  Csar cette
redoutable nouvelle... Enfin il s'y rsigna...

Albinik ne quitta pas Csar des yeux, afin de lire sur son visage
quelle impression lui causeraient les paroles de l'interprte.

Bien dissimul tait, dit-on, le gnral romain; mais  mesure que
parlait l'interprte, la stupeur, la crainte, la fureur, et aussi le
doute, se trahissaient sur la figure de l'oppresseur de la Gaule...
Ses officiers, ses conseillers, se regardaient avec consternation, et
changeaient  voix basse des paroles qui semblaient pleines
d'angoisse.

Alors Csar, se redressant brusquement sur son lit, adressa quelques
brves et violentes paroles  l'interprte, qui dit aussitt au marin:

--Csar t'accuse de mensonge... Un tel dsastre est impossible...
Aucun peuple n'est capable d'un pareil sacrifice... Si tu as menti, tu
expieras ton crime dans les tortures!...

Albinik, et Mro prouvrent une joie profonde en voyant la
consternation, la fureur du Romain, qui ne pouvait se rsoudre 
croire  cette hroque rsolution si fatale pour son arme... Mais
les deux poux cachrent cette joie, et Albinik rpondit:

--Csar a dans son camp des cavaliers numides, aux chevaux
infatigables: qu' l'instant il les envoie en claireurs; qu'ils
parcourent non-seulement toutes les contres que nous venons de
traverser en une nuit et un jour de marche, mais qu'ils tendent leur
course vers l'orient, du ct de la Touraine, qu'ils aillent plus loin
encore, jusqu'au Berri... et aussi loin que leurs chevaux pourront les
porter, ils traverseront des contres dsertes, ravages par
l'incendie.

 peine Albinik eut-il prononc ces paroles, que le gnral romain
donna des ordres  plusieurs de ses officiers; ils sortirent en hte
de sa tente, tandis que lui, revenant  sa dissimulation habituelle,
et, sans doute, regrettant d'avoir trahi ses craintes en prsence de
transfuges gaulois, affecta de sourire, se coucha de nouveau sur sa
peau de lion, tendit encore sa coupe  l'un de ses chansons, et la
vida, aprs avoir dit  l'interprte ces paroles, qu'il traduisit
ainsi:

--Csar vide sa coupe en l'honneur des Gaulois... et par Jupiter! il
leur rend grce d'avoir accompli ce que lui-mme voulait accomplir...
car la vieille Gaule s'humiliera, soumise et repentante, devant Rome,
comme la plus humble esclave... ou pas une de ses villes ne restera
debout... pas un de ses guerriers vivants... pas un de ses habitants
libres!...

--Que les dieux entendent Csar!--a rpondu Albinik.--Que la Gaule
soit esclave ou dvaste, je serai veng du _chef des cent valles_...
car il souffrira mille morts en voyant asservie ou anantie cette
patrie que je maudis maintenant!

Pendant que l'interprte traduisait ces paroles, le gnral, soit pour
mieux dissimuler ses craintes, soit pour les noyer dans le vin, vida
plusieurs fois sa coupe, et recommena de jeter sur Mro des regards
de plus en plus ardents; puis, paraissant rflchir, il sourit d'un
air singulier, fit signe  l'un de ses affranchis, lui parla tout bas,
ainsi qu' l'esclave maure, jusqu'alors assise  ses pieds, et tous
deux sortirent de la tente.

L'interprte dit alors  Albinik:

--Jusqu'ici tes rponses ont prouv ta sincrit... Si la nouvelle que
tu viens de donner se confirme, si demain tu te montres habile et
hardi pilote, tu pourras servir ta vengeance... Si tu le satisfais, il
sera gnreux... si tu le trompes!... ta punition sera terrible...
as-tu vu en entrant dans le camp cinq crucifis?

--Je les ai vus.

--Ce sont des pilotes qui ont refus de nous servir... On les a ports
sur la croix, car leurs membres, briss par la torture, ne pouvaient
plus les soutenir... Tel serait ton sort et celui de ta compagne au
moindre soupon...

--Je ne redoute pas plus ces menaces que je n'attends quelque chose de
la magnificence de Csar...--reprit firement Albinik.--Qu'il
m'prouve d'abord, ensuite il me jugera.

--Toi et ta compagne, vous allez tre conduits dans une tente voisine;
vous y serez gards comme prisonniers...

Les deux Gaulois,  un signe du Romain, furent emmens et conduits,
par un passage tournant et couvert de toile, dans une tente voisine.
On les y laissa seuls... prouvant une grande dfiance, et devant
passer la nuit en ce lieu, ils l'examinrent avec attention.

Cette tente, de forme ronde, tait intrieurement garnie d'une toffe
de laine raye de couleurs tranchantes, fixe sur des cordes tendues
et attaches  des piquets enfoncs en terre. L'toffe, ne descendant
pas au ras du sol, Albinik remarqua qu'il restait circulairement,
entre les peaux grossirement tannes, servant de tapis, et le rebord
infrieur de la tente, un espace large comme trois fois la paume de la
main. On ne voyait pas d'autre ouverture  cette tente que celle par
laquelle les deux poux venaient d'entrer, et que fermaient deux pans
de toile croiss l'un sur l'autre. Un lit de fer, garni de coussins,
tait  demi envelopp de draperies dont on pouvait l'entourer en
tirant un long cordon pendant au-dessus du chevet; une lampe d'airain,
leve sur sa longue tige pique dans le sol, clairait faiblement
l'intrieur de la tente.

Aprs avoir examin en silence et avec soin l'endroit o il allait
passer la nuit avec sa femme, Albinik lui dit  voix trs-basse:

--Csar nous fera pier cette nuit; on coutera notre conversation...
mais si doucement que l'on vienne, si adroitement que l'on se cache,
on ne pourra, du dehors, s'approcher de la toile pour nous couter
sans que nous n'apercevions,  travers ce vide, les pieds de l'espion.

Et il montra  sa femme l'espace circulaire laiss entre le sol et le
rebord infrieur de la toile.

--Crois-tu donc, Albinik, que Csar ait des soupons? Pourrait-il
supposer qu'un homme ait eu le courage de se mutiler lui-mme pour
faire croire  ses ressentiments de vengeance?

--Et nos frres? les habitants des contres que nous venons de
traverser, n'ont-ils pas montr un courage mille fois plus grand que
le mien, en livrant leur pays  l'incendie?... Mon unique espoir est
dans le besoin absolu o est notre ennemi d'avoir des pilotes gaulois
pour conduire ses galres sur les ctes de Bretagne. Maintenant
surtout que le pays n'offre plus aucune ressource  son arme, la voie
de mer est peut-tre son seul moyen de salut... Tu l'as vu, en
apprenant cette hroque dvastation, il n'a pu, lui toujours si
dissimul, dit-on, cacher sa consternation, sa fureur, qu'il a bientt
tent d'oublier dans l'ivresse du vin... Et ce n'est pas la seule
ivresse  laquelle il se livre... je t'ai vue rougir sous les regards
obstins de cet infme dbauch!...

--Oh! Albinik! pendant que mon front rougissait de honte et de colre
sous les yeux de Csar... par deux fois ma main a cherch et serr,
sous mes vtements, l'arme dont je me suis munie... Un moment j'ai
mesur la distance qui me sparait de lui... il tait trop loin...

--Au premier mouvement, et avant d'arriver jusqu' lui, tu aurais t
perce de mille coups... Notre projet vaut mieux... S'il russit,--a
ajout Albinik en jetant un regard expressif  sa compagne, et en
levant peu  peu la voix, au lieu de parler trs-bas, ainsi qu'il
avait fait jusqu'alors,--si notre projet russit... si Csar a foi en
ma parole, nous pourrons enfin nous venger de mon bourreau... Oh! je
te le dis... je ressens maintenant pour la Gaule l'excration que
m'inspiraient les Romains...

Mro, surprise des paroles d'Albinik, le regarda presque sans le
comprendre; mais d'un signe il lui fit remarquer,  travers l'espace
rest vide entre le sol et la toile de la tente, le bout des sandales
de l'interprte, qui coutait au dehors de la tente... La jeune femme
reprit:

--Je partage ta haine comme j'ai partag l'amour de ton coeur et les
prils de ta vie de marin... Fasse Hsus que Csar comprenne quels
services tu peux lui rendre, et je serai tmoin de ta vengeance comme
j'ai t tmoin de ton supplice.

Ces paroles, et d'autres encore, changes par les deux poux, afin de
tromper l'interprte, l'ayant sans doute rassur sur la sincrit des
deux prisonniers, ils s'aperurent qu'il s'loignait de la tente.

Peu de temps aprs, et au moment o Albinik et Mro, fatigus de la
route, allaient se jeter tout vtus sur le lit, l'interprte parut 
l'entre de la tente: la toile souleve laissait voir plusieurs
soldats espagnols.

--Csar veut s'entretenir avec toi sur-le-champ,--dit l'interprte au
marin.--Suis-moi.

Albinik, persuad que les soupons du gnral romain, s'il en avait
eu, venaient d'tre dtruits par le rapport de l'interprte, se crut
au moment de connatre la mission dont on voulait le charger; il se
disposait, ainsi que Mro,  sortir de la tente, lorsque celui-ci dit
 la jeune femme en l'arrtant du geste:

--Tu ne peux nous accompagner... Csar veut parler seul avec ton
compagnon.

--Et moi,--rpondit le marin en prenant la main de sa femme,--je ne
quitte pas Mro.

--Oses-tu bien refuser d'obir  mon ordre?...--dit
l'interprte.--Prends garde!... prends garde!...

--Nous irons tous deux prs de Csar,--reprit Mro,--ou nous n'irons
ni l'un ni l'autre.

--Pauvres insenss! n'tes-vous pas prisonniers et  notre merci?--dit
l'interprte en indiquant les soldats immobiles  l'entre de la
tente.--De gr ou de force, je serai obi.

Albinik rflchit que rsister tait impossible... La mort ne
l'effrayait pas; mais mourir, c'tait renoncer  ses projets au moment
mme o ils semblaient devoir russir. Cependant il s'inquitait de
laisser Mro seule dans cette tente. La jeune femme devina les
craintes de son poux, et sentant comme lui qu'il fallait se rsigner,
elle lui dit:

--Va seul... je t'attendrai sans alarmes, aussi vrai que ton frre
_est habile armurier_...

 ces mots de sa femme, rappelant qu'elle portait sous ses vtements
un poignard forg par Mikal, Albinik, plus rassur, suivit
l'interprte. Les toiles de l'entre de la tente, un moment souleves,
s'abaissrent, et bientt Mro crut entendre de ce ct le bruit d'un
choc pesant; elle y courut, et s'aperut alors qu'une paisse claie
d'osier, fermant l'entre, avait t applique au dehors. D'abord,
surprise de cette prcaution, la jeune femme pensa qu'il valait mieux,
pour elle, rester ainsi enferme en attendant Albinik, et que
peut-tre lui-mme avait demand que la tente ft clture jusqu' son
retour.

Mro s'assit pensive sur le lit, pleine d'espoir dans l'entretien que
son poux avait sans doute alors avec Csar. Tout  coup elle fut
tire de sa rverie par un bruit singulier; il venait de la partie
situe en face du lit. Presque aussitt,  l'endroit d'o tait parti
le bruit, la toile se fendit dans sa longueur... La jeune femme se
leva debout; son premier mouvement fut de s'armer du poignard qu'elle
portait sous sa saie. Alors, confiante en elle-mme et dans l'arme
qu'elle tenait, elle attendit... se rappelant le proverbe
gaulois:--_Celui-l qui tient sa propre mort dans sa main... n'a rien
 redouter que des dieux!_...

 ce moment la toile qui s'tait fendue dans toute sa longueur
s'entr'ouvrit sur un fond d'paisses tnbres, et Mro vit apparatre
la jeune esclave maure, enveloppe de ses vtements blancs.




CHAPITRE II.

     Trahison de l'esclave maure.--Csar et Mro.--Le coffret
     prcieux.--_La corde au cou._--Adresse et gnrosit de
     Csar.--Le bateau pilote.--_Tor--Benn_, chant de guerre des
     marins gaulois.--Albinik pilote la flotte romaine vers la baie du
     Morbihan--L'homme  la hache.--Le chenal de _perdition_.--Le
     vtran romain et ses deux fils.--Rencontre d'un vaisseau
     irlandais.--Les sables mouvants.--_Jamais Breton ne fit
     trahison._


Ds que la Mauresque eut mis le pied dans la tente, elle se jeta 
genoux et tendit ses mains jointes vers la compagne d'Albinik, qui,
touche de ce geste suppliant, et de la douleur empreinte sur les
traits de l'esclave, ne ressentit ni dfiance, ni crainte, mais une
compassion, mle de curiosit, et dposa son poignard au chevet du
lit. La jeune Mauresque s'avanait comme en rampant sur ses genoux,
les deux mains toujours tendues vers Mro, penche vers la suppliante
avec piti, afin de la relever; mais l'esclave s'tant ainsi approche
du lit o tait le poignard, se releva d'un bond, sauta sur l'arme,
qu'elle n'avait pas sans doute perdue de vue depuis son entre dans la
tente, et avant que, dans sa stupeur, la compagne d'Albinik et pu s'y
opposer, son poignard fut lanc  travers les tnbres que l'on voyait
au dehors.

 l'clat de rire sauvage pouss par la Mauresque lorsqu'elle eut
ainsi dsarm Mro, celle-ci se vit trahie, courut vers le tnbreux
passage, afin de retrouver son poignard ou de fuir... mais de ces
tnbres... elle vit sortir Csar...

Saisie d'effroi, la Gauloise recula de quelques pas. Csar avana
d'autant, et l'esclave disparut par l'ouverture, aussitt referme. 
la dmarche incertaine du Romain, au feu de ses regards,  l'animation
qui empourprait ses joues, Mro s'aperut qu'il tait ivre  demi,
elle eut moins de frayeur. Il tenait  la main un coffret de bois
prcieux; aprs avoir silencieusement contempl la jeune femme avec
une telle effronterie qu'elle sentit de nouveau la rougeur de la honte
lui monter au front, le Romain tira du coffret un riche collier d'or
cisel, l'approcha de la lumire de la lampe comme pour le faire mieux
briller aux yeux de celle qu'il voulait tenter; puis, simulant un
respect ironique, il se baissa, dposa le collier aux pieds de la
Gauloise, et se releva, l'interrogeant d'un regard audacieux.

Mro, debout, les bras croiss sur sa poitrine souleve par
l'indignation et le mpris, regarda firement Csar, et repoussa le
collier du bout du pied.

Le Romain fit un geste de surprise insultante, se mit  rire d'un air
de ddaigneuse confiance, choisit dans le coffret un magnifique rseau
d'or pour la coiffure tout inscrust d'escarboucles, et aprs l'avoir
fait scintiller  la clart de la lampe, il le dposa encore aux pieds
de Mro, en redoublant de respect ironique, puis, se relevant, sembla
lui dire:

--Cette fois je suis certain de mon triomphe.

Mro, ple de colre, sourit de ddain.

Alors Csar versa aux pieds de la jeune femme tout le contenu du
coffret... Ce fut comme une pluie d'or, de perles et de pierreries,
colliers, ceintures, pendants d'oreilles, bracelets, bijoux de toutes
sortes.

Mro cette fois ne repoussa pas du pied ces richesses, mais autant
qu'elle le put elle les broya sous le talon de sa bottine, et d'un
regard arrta l'infme dbauch qui s'avanait vers elle les bras
ouverts...

Un moment interdit, le Romain porta ses deux mains sur son coeur,
comme pour protester de son adoration; la Gauloise rpondit  ce
langage muet par un clat de rire si mprisant que Csar, ivre de
convoitise, de vin et de colre, parut dire:

--J'ai offert des richesses, j'ai suppli; tout a t vain;
j'emploierai la force...

Seule, dsarme, persuade que ses cris ne lui attireraient aucun
secours, l'pouse d'Albinik sauta sur le lit, saisit le long cordon
qui servait  rapprocher les draperies, le noua autour de son cou,
monta sur le chevet, prte  se lancer dans le vide et  s'trangler
par la seule pesanteur de son corps au premier mouvement de Csar;
celui-ci vit une rsolution si dsespre sur les traits de Mro
qu'il resta immobile; et, soit remords de sa violence, soit certitude,
s'il employait la force, de n'avoir en sa possession qu'un cadavre,
soit enfin, ainsi que le fourbe le prtendit plus tard, qu'une
arrire-pense, presque gnreuse, l'et guid, il se recula de
quelques pas et leva la main au ciel comme pour prendre les dieux 
tmoin qu'il respecterait sa prisonnire. Celle-ci, dfiante, resta
toujours prte  se donner la mort. Alors le Romain se dirigea vers la
secrte ouverture de la tente, disparut un moment dans les tnbres,
donna un ordre  haute voix, et rentra bientt, se tenant assez
loign du lit, les bras croiss sur sa toge. Ignorant si le danger
qu'elle courait n'allait pas encore augmenter, Mro demeurait debout
au chevet du lit, la corde au cou. Mais, au bout de quelques instants,
elle vit entrer l'interprte accompagn d'Albinik, et d'un bond fut
auprs de lui.

--Ton pouse est une femme de mle vertu!--lui dit l'interprte.--Vois
 ses pieds ces trsors! elle les a repousss... L'amour du grand
Csar... elle l'a ddaign. Il a feint de vouloir recourir  la
violence. Ta compagne, dsarme par ruse, tait prte  se donner la
mort... Ainsi elle est glorieusement sortie de cette preuve.

--Une preuve?...--reprit Albinik d'un air de doute sinistre,--une
preuve... qui a donc ici le droit d'prouver la vertu de ma femme?...

--Les sentiments de vengeance qui t'ont amen dans le camp romain sont
ceux d'une me fire rvolte par l'injustice et la barbarie... La
mutilation que tu as subie semblait surtout prouver la sincrit de
tes paroles,--reprit l'interprte;--mais les transfuges inspirent
toujours une secrte dfiance. L'pouse fait souvent prjuger de
l'poux, la tienne est une vaillante femme. Pour inspirer une fidlit
pareille tu dois tre un homme de coeur et de parole. C'est de cela
que l'on voulait s'assurer.

--Je ne sais...--reprit le marin d'un air de doute.--La dbauche de
ton gnral est connue...

--Les dieux nous ont en ta personne envoy un prcieux auxiliaire, tu
peux devenir fatal aux Gaulois. Crois-tu Csar assez insens pour
avoir voulu se faire un ennemi de toi en outrageant ta femme? et cela
au moment peut-tre o il va te charger d'une mission de confiance?
Non, je le rpte, il a voulu vous prouver tous deux, et jusqu'ici
ces preuves vous sont favorables...

Csar interrompit son interprte, lui dit quelques mots; puis,
s'inclinant avec respect devant Mro et saluant Albinik d'un geste
amical, il sortit lentement avec majest.

--Toi et ton pouse,--dit l'interprte,--vous tes dsormais assurs
de la protection du gnral... Il vous en donne sa foi, vous ne serez
plus ni spars ni inquits... La femme du courageux marin a mpris
ces riches parures,--ajouta l'interprte en ramassant les bijoux et
les replaant dans le coffret.--Csar veut garder comme souvenir de la
vertu de la Gauloise le poignard qu'elle portait et qu'il lui a fait
enlever par ruse. Rassure-toi, elle ne restera pas dsarme.

Et presque au mme instant deux jeunes affranchis entrrent dans la
tente; ils portaient sur un grand plateau d'argent un petit poignard
oriental d'un travail prcieux et un sabre espagnol court et
lgrement recourb, suspendu  un baudrier de cuir rouge,
magnifiquement brod d'or. L'interprte remit le poignard  Mro, le
sabre  Albinik, en leur disant:

--Reposez en paix et gardez ces dons de la magnificence de Csar.

--Et tu l'assureras,--reprit Albinik,--que tes paroles et sa
gnrosit dissipent mes soupons; il n'aura pas dsormais
d'auxiliaire plus dvou que moi, jusqu' ce que ma vengeance soit
satisfaite.

L'interprte sortit avec les affranchis; Albinik raconta  sa femme
que, conduit dans la tente du gnral romain, il l'avait attendu en
compagnie de l'interprte, jusqu'au moment o tous deux taient
revenus dans la tente, sous la conduite d'un esclave. Mro dit  son
tour ce qui s'tait pass. Les deux poux conclurent, non sans
vraisemblance, que Csar, ivre  demi, avait d'abord cd  une ide
infme, mais que la rsolution dsespre de la Gauloise, et sans
doute aussi la rflexion qu'il risquait de s'aliner un transfuge dont
il pouvait tirer un utile parti, ayant dissip la demi-ivresse du
Romain, il avait, avec sa fourbe et son adresse habituelles, donn,
sous prtexte d'une preuve, une apparence presque gnreuse  un acte
odieux.

Le lendemain, Csar, accompagn de ses gnraux, se rendit sur le
rivage qui dominait l'embouchure de la Loire: une tente y avait t
dresse. De cet endroit on dcouvrait au loin la mer et ses dangereux
parages, sems de bancs de sable et d'cueils  fleur d'eau. Le vent
soufflait violemment. Un bateau de pche,  la fois solide et lger,
tait amarr au rivage et gr  la gauloise, d'une seule voile
carre,  pans coups. Albinik et Mro furent amens. L'interprte
leur dit:

--Le temps est orageux, la mer menaante: oseras-tu t'aventurer dans
ce bateau, seul avec ta femme? Il y a ici quelques pcheurs
prisonniers, veux-tu leur aide?

--Ma femme et moi, nous avons brav bien des temptes, seuls dans
notre barque, lorsque par de mauvais temps nous allions rejoindre mon
vaisseau ancr loin du rivage.

--Mais, maintenant, tu es mutil,--reprit l'interprte;--comment
pourras-tu manoeuvrer?

--Une main suffit au gouvernail... ma compagne orientera la voile...
Mtier de femme, puisqu'il s'agit de manier de la toile,--ajouta
gaiement le marin pour donner confiance au Romain.

--Va donc,--dit l'interprte.--Que les dieux te conduisent...

La barque, pousse  flot par plusieurs soldats, vacilla un instant
sous les palpitations de la voile, que le vent n'avait pas encore
emplie; mais bientt, tendue par Mro, tandis que son poux tenait le
gouvernail, la voile se gonfla, s'arrondit sous le souffle de la
brise; le bateau s'inclina lgrement, et sembla voler sur le sommet
des vagues comme un oiseau de mer. Mro, vtue de son costume de
marin, se tenait debout  la proue. Ses cheveux noirs flottaient au
vent, parfois la blanche cume de l'ocan, aprs avoir jailli sous la
proue du bateau, jetait sa neige amre au noble et beau visage de la
jeune femme. Albinik connaissait ces parages comme le pasteur des
landes solitaires de la Bretagne en connat les moindres dtours. La
barque semblait se jouer des hautes vagues; de temps  autre les deux
poux apercevaient au loin, sur le rivage, la tente de Csar,
reconnaissable  ses voiles de pourpre, et voyaient briller au soleil
l'or et l'argent des armures de ses gnraux.

--Oh! Csar!... flau de la Gaule!... le plus cruel, le plus dbauch
des hommes!...--s'cria Mro,--tu ne sais pas que cette frle barque,
qu'en ce moment peut-tre tu suis au loin des yeux, porte deux de tes
ennemis acharns! Tu ne sais pas qu'ils ont d'avance abandonn leur
vie  Hsus, dans l'espoir d'offrir  Teutts, dieu des voyages sur
terre et sur mer, une offrande digne de lui... une offrande de
plusieurs milliers de Romains, s'abmant dans les gouffres de la mer!
Et c'est en levant nos mains vers toi, reconnaissants et joyeux, 
Hsus! que nous disparatrons au fond des abmes avec les ennemis de
notre Gaule sacre!...

Et la barque d'Albinik et de Mro, rasant les cueils et les vagues
au milieu de ces dangereux parages, tantt s'loignait, tantt se
rapprochait du rivage. La compagne du marin, le voyant pensif et
triste, lui a dit:

-- quoi songes-tu, Albinik?... Tout seconde nos projets: le gnral
romain n'a plus de soupon, l'habilet de ta manoeuvre va le dcider 
accepter tes services, et demain peut-tre tu piloteras les galres de
nos ennemis...

--Oui... je les piloterai vers l'abme... o elles doivent s'engloutir
avec nous...

--Quelle magnifique offrande  nos dieux!... dix mille Romains,
peut-tre!...

--Mro,--a rpondu Albinik avec un soupir,--lorsque aprs avoir cess
de vivre ici, ainsi que ces soldats... de braves guerriers, aprs
tout, nous revivrons ailleurs avec eux, ils pourront me dire: Ce
n'est pas vaillamment, par la lance et par l'pe, que tu nous as
tus... Non, tu nous as tus sans combat, par trahison... Tu veillais
au gouvernail... nous dormions confiants et tranquilles... tu nous as
conduits sur des cueils... et en un instant la mer nous a
engloutis... Tu es comme un lche empoisonneur, qui, en mettant du
poison dans nos vivres, nous aurait fait mourir... Est-ce vaillant?...
Non! ce n'est plus l cette franche audace de tes pres! ces fiers
Gaulois, qui, demi-nus, nous combattaient, en nous raillant sur nos
armures de fer, nous demandant pourquoi nous battre si nous avions
peur des blessures ou de la mort...

--Ah!--s'est cri Mro avec amertume et douleur,--pourquoi les
druidesses m'ont-elles enseign qu'une femme doit chapper par la mort
au dernier outrage?... Pourquoi ta mre Margarid nous a-t-elle si
souvent racont, comme un mle exemple  suivre, ce trait de ton
aeule _Siomara_... coupant la tte du Romain qui l'avait violente...
et apportant dans un pan de sa robe cette tte  son mari, en lui
disant ces fires et chastes paroles: Deux hommes vivants ne se
vanteront pas de m'avoir possde!... Ah! pourquoi n'ai-je pas cd 
Csar!

--Mro!...

--Peut-tre te serais-tu veng alors!... Coeur faible, me sans
vigueur! il te faut donc l'outrage accompli... la honte bue... pour
allumer ta colre?...

--Mro! Mro!...

--Il ne te suffit donc pas que ce Romain ait propos  ta femme de se
vendre?... de se livrer  lui pour des prsents?... C'est  ta
femme... entends-tu?...  ta femme... que Csar l'a faite... cette
offre d'ignominie!...

--Tu dis vrai,--a rpondu le marin en sentant, au souvenir de ces
outrages, le courroux enflammer son coeur,--j'tais une me faible...

Mais sa compagne a poursuivi avec un redoublement d'amertume:

--Non, je le vois; ce n'est pas assez... j'aurais d mourir...
peut-tre alors aurais-tu jur vengeance sur mon corps!... Ah! ils
t'inspirent de la piti, ces Romains, dont nous voulons faire une
offrande aux dieux!... ils ne sont pas complices du crime qu'a voulu
tenter Csar, dis-tu... Rponds?... seraient-ils venus  mon aide, ces
soldats, _ces braves guerriers_... Si, au lieu de me fier  mon seul
courage et de puiser ma force dans mon amour pour toi, je m'tais
crie plore, suppliante: Romains, au nom de vos mres,
dfendez-moi des violences de votre gnral! Rponds, seraient-ils
venus  ma voix? auraient-ils oubli que j'tais Gauloise... et que
Csar tait... Csar? Les coeurs gnreux de ces braves se
seraient-ils rvolts, eux, qui, aprs le viol, noient les enfants
dans le sang des mres?...

Albinik n'a pas laiss achever sa compagne; il a rougi de sa
faiblesse; il a rougi d'avoir pu oublier un instant les horreurs
commises par les Romains dans leur guerre impie... il a rougi d'avoir
oubli que le sacrifice des ennemis de la Gaule est surtout agrable 
Hsus. Alors, dans sa colre, et pour toute rponse, il a chant le
chant de guerre des marins bretons, comme si le vent avait pu porter
ces paroles de dfi et de mort sur le rivage o tait Csar:

_Tor--benn! Tor--benn!_[D]

Comme j'tais couch dans mon vaisseau, j'ai entendu l'aigle de mer
appeler au milieu de la nuit.--Il appelait ses aiglons et tous les
oiseaux du rivage.--Et il leur disait en les appelant:--Levez-vous
tous... venez... venez...--Non, ce n'est plus de la chair pourrie de
chien ou de brebis qu'il nous faut... c'est de la chair romaine.

_Tor--benn! Tor--benn!_


Vieux corbeau de mer, dis-moi, que tiens-tu l?--Moi, je tiens la
tte du chef romain; je veux avoir ses deux yeux... ses deux yeux
rouges...--Et toi, loup de mer, que tiens-tu l?--Moi, je tiens le
coeur du chef romain, et je le mange!--Et toi, serpent de mer, que
fais-tu l, roul autour de ce cou, et ta tte plate si prs de cette
bouche, dj froide et bleue?--Moi, je suis ici pour attendre au
passage l'me du chef romain.

_Tor--benn! Tor--benn!_


Mro, exalte par ce chant de guerre, ainsi que son poux, a, comme
lui, rpt, en semblant dfier Csar, dont on voyait au loin la
tente:

_Tor--benn! Tor--benn! Tor--benn!_

Et toujours la barque d'Albinik et de Mro, se jouant des cueils et
des vagues, au milieu de ces dangereux parages, tantt s'loignait,
tantt se rapprochait du rivage.

--Tu es le meilleur et le plus hardi pilote que j'aie rencontr, moi,
qui dans ma vie ai tant voyag sur mer,--fit dire Csar  Albinik,
lorsqu'il eut regagn la terre et dbarqu avec Mro.--Demain, si le
temps est favorable, tu guideras une expdition dont tu sauras le but
au moment de mettre en mer.

Le lendemain, au lever du soleil, le vent se trouvant propice, la mer
belle, Csar a voulu assister au dpart des galres romaines; il a
fait venir Albinik.  ct du gnral tait un guerrier de grande
taille,  l'air farouche: une armure flexible, faite d'anneaux de fer
entrelacs, le couvrait de la tte aux pieds; il se tenait immobile;
on aurait dit une statue de fer.  sa main, il portait une lourde et
courte hache  deux tranchants. L'interprte a dit  Albinik, lui
montrant cet homme:

--Tu vois ce soldat... durant la navigation il ne te quittera pas plus
que ton ombre... Si par ta faute ou par trahison une seule des galres
chouait, il a l'ordre de te tuer  l'instant, toi et ta compagne...
Si, au contraire, tu mnes la flotte  bon port, le gnral te
comblera de ses dons; tu feras envie aux plus heureux.

--Csar sera content...--a rpondu Albinik.

Et suivi pas  pas par le soldat  la hache, il a mont, ainsi que
Mro, sur la galre _prtorienne_, dont la marche guidait celle des
autres; on la reconnaissait  trois flambeaux dors, placs  sa
poupe.

Chaque galre portait soixante-dix rameurs, dix mariniers pour la
manoeuvre des voiles, cinquante archers et frondeurs arms  la
lgre, et cent cinquante soldats bards de fer de la tte aux pieds.

Lorsque les galres eurent quitt le rivage, le prteur, commandant
militaire de la flotte, fit dire, par un interprte,  Albinik, de se
diriger vers le nord pour dbarquer au fond de la baie du Morbihan,
dans les environs de la ville de Vannes, o tait rassemble l'arme
gauloise. Albinik, la main au gouvernail, devait transmettre, par
l'interprte, ses commandements au matre des rameurs. Celui-ci, au
moyen d'un marteau de fer, dont il frappait une cloche d'airain,
d'aprs les ordres du pilote, indiquait ainsi, par les coups lents ou
redoubls du marteau, le mouvement et la cadence des rames, selon
qu'il fallait acclrer ou ralentir l'allure de la _prtorienne_, sur
laquelle la flotte romaine guidait sa marche.

Les galres, pousses par un vent propice, s'avanaient vers le nord.
Selon l'interprte, les plus vieux mariniers admiraient la hardiesse
de la manoeuvre et la promptitude de coup d'oeil du pilote gaulois.
Aprs une assez longue navigation, la flotte, se trouvant prs de la
pointe mridionale de la baie du Morbihan, allait entrer dans ces
parages, les plus dangereux de toute la cte de Bretagne par leur
multitude d'lots, d'cueils, de bancs de sable, et surtout par leurs
courants sous-marins d'une violence irrsistible.

Un lot, situ au milieu de l'entre de la baie, que resserrent deux
pointes de terre, partage cette entre en deux passes trs-troites.
Rien  la surface de la mer, ni brisants, ni cume, ni changement de
nuance dans la couleur des vagues, n'annonce la moindre diffrence
entre ces deux passages. Pourtant, l'un n'offre aucun cueil, et
l'autre est si redoutable, qu'au bout de cent coups de rame les
navires engags dans ce chenal  la file les uns des autres, et guids
par la _prtorienne_ que pilotait Albinik, allaient tre peu  peu
entrans par la force d'un courant sous-marin vers un banc de
rochers, que l'on voyait au loin, et sur lequel la mer, partout
ailleurs calme, se brisait avec furie... Mais les commandants de
chaque galre ne pourraient s'apercevoir du pril que les uns aprs
les autres, chacun ne le reconnaissant qu' la rapide drive de la
galre qui le prcderait... et alors il serait trop tard... la
violence du courant emporterait, prcipiterait vaisseau sur
vaisseau... Tournoyant sur l'abme, s'abordant, se heurtant, ils
devaient, dans ces terribles chocs, s'entr'ouvrir et s'engloutir au
fond des eaux avec leur quipage, ou se briser sur le banc de
roches... Cent coups de rame encore, et la flotte tait anantie dans
ce passage de perdition...

La mer tait si calme, si belle, que nul, parmi les Romains, ne
souponnait le pril... Les rameurs accompagnaient de chants le
mouvement cadenc de leurs rames; des soldats nettoyaient les armes,
d'autres dormaient, tendus  la proue; d'autres jouaient aux
osselets. Enfin,  peu de distance d'Albinik, toujours au gouvernail,
un vtran aux cheveux blanchis, au visage cicatris, tait assis sur
un des bancs de la poupe, entre ses deux fils, beaux jeunes archers de
dix-huit  vingt ans. Tout en causant avec leur pre, ils avaient
chacun un bras familirement pass sur l'paule du vieux soldat,
qu'ils enlaaient ainsi; ils semblaient causer tous trois avec une
douce confiance, et s'aimer tendrement. Albinik, malgr sa haine
contre les Romains, n'a pu s'empcher de soupirer de compassion, en
songeant au sort de tous ces soldats, qui ne se croyaient pas si prs
de mourir.

 ce moment, un de ces lgers vaisseaux dont se servent les marins
d'Irlande, sortit de la baie du Morbihan par le chenal qui n'offrait
aucun danger... Albinik avait, pour son commerce, fait de frquents
voyages  la cte d'Irlande, terre peuple d'habitants d'origine
gauloise, parlant  peu prs le mme langage, mais difficile 
comprendre pour qui ne les avait pas souvent pratiqus comme Albinik.

L'Irlandais, soit qu'il craignt d'tre poursuivi et pris par
quelqu'une des galres de guerre qu'il voyait s'approcher, et qu'il
voult chapper  ce danger en venant de lui-mme au-devant de la
flotte, soit qu'il crt avoir des renseignements utiles  donner,
l'Irlandais se dirigea vers la _prtorienne_, qui ouvrait la marche.
Albinik frmit... L'interprte allait peut-tre interroger cet
Irlandais, et il pouvait signaler le danger que devait courir l'arme
navale en prenant l'une ou l'autre des deux passes de l'lot. Albinik
ordonna donc de forcer de rames, afin d'arriver au chenal de perdition
avant que l'Irlandais n'et rejoint les galres. Mais aprs quelques
mots changs entre le commandant militaire et l'interprte, celui-ci
ordonna d'attendre le navire qui s'approchait, afin de lui demander
des nouvelles de la flotte gauloise. Albinik, n'osant contrarier ce
commandement, de peur d'veiller les soupons, obit, et bientt le
petit navire irlandais fut  porte de voix de la _prtorienne_.
L'interprte, s'avanant alors, dit en langue gauloise  l'Irlandais:

--D'o venez-vous? o allez-vous?... Avez-vous rencontr des vaisseaux
en mer?...

 ces questions, l'Irlandais fit signe qu'il ne comprenait pas, et,
dans son langage moiti gaulois, il reprit:

--Je viens vers la flotte pour lui donner des nouvelles.

--Quelle langue parle cet homme?--dit l'interprte  Albinik.--Je ne
l'entends pas, quoique son langage ne me semble pas tout  fait
tranger.

--Il parle moiti irlandais, moiti gaulois,--rpondit Albinik.--J'ai
souvent commerc sur les ctes de ce pays; je sais ce langage. Cet
homme dit s'tre dirig vers la flotte pour lui donner des nouvelles.

--Demande-lui quelles sont ces nouvelles.

--Quelles nouvelles as-tu  donner?--dit Albinik  l'Irlandais.

--Les vaisseaux gaulois,--rpondit-il,--venant de divers ports de
Bretagne, se sont runis hier soir dans cette baie, dont je sors. Ils
sont en trs-grand nombre, bien quips, bien arms, et prts au
combat... Ils ont choisi leur ancrage tout au fond de la baie, prs du
port de Vannes. Vous ne pourrez les apercevoir qu'aprs avoir doubl
le promontoire d'Alkern...

--L'Irlandais nous apporte des nouvelles favorables,--dit Albinik 
l'interprte.--La flotte gauloise est disperse de tous cts: une
partie de ses vaisseaux est dans la rivire d'Auray, d'autres plus
loin encore, vers la baie d'Audiern et Ouessant... Il n'y a au fond de
cette baie, pour dfendre Vannes par mer, que cinq ou six mauvais
vaisseaux marchands,  peine arms  la hte.

--Par Jupiter!--s'cria l'interprte joyeux;--les dieux sont, comme
toujours, favorables  Csar!...

Le prteur et les officiers,  qui l'interprte rpta la fausse
nouvelle donne par le pilote, parurent aussi trs-joyeux de cette
dispersion de la flotte gauloise... Vannes tait ainsi livre aux
Romains, presque sans dfense, du ct de la mer.

Albinik dit alors  l'interprte en lui montrant le soldat  la hache:

--Csar s'est dfi de moi; bnis soient les dieux de me permettre de
prouver l'injustice de ses soupons... Voyez-vous cet lot...
l-bas...  cent longueurs de rame d'ici?...

--Je le vois...

--Pour entrer dans cette baie, il n'y a que deux passages, l'un 
droite, l'autre  gauche de cet lot. Le sort de la flotte romaine
tait entre mes mains; je pouvais vous piloter vers l'une de ces
passes, que rien  la vue ne distingue de l'autre, et un courant
sous-marin entranait vos galres sur un banc de rochers... pas une
n'et chapp...

--Que dis-tu?--s'cria l'interprte, tandis que Mro regardait son
poux avec douleur et surprise, car il semblait renoncer  sa
vengeance.

--Je dis la vrit,--rpondit Albinik  l'interprte;--je vais vous le
prouver... Cet Irlandais connat, comme moi, les dangers de l'entre
de cette baie, dont il sort; je lui demanderai de marcher devant nous,
en guise de pilote; et d'avance je vais vous tracer la route qu'il va
suivre: d'abord il prendra le chenal  droite de l'lot; il s'avancera
ensuite, presque  toucher cette pointe de terre que vous apercevez
plus loin; puis il dviera beaucoup  droite, jusqu' ce qu'il soit 
la hauteur de ces rochers noirs qui s'lvent l-bas; cette passe
traverse, ces cueils vits, nous serons en sret dans la baie...
Si l'Irlandais excute de point en point cette manoeuvre, vous
dfierez-vous encore de moi?

--Non, par Jupiter!--rpondit l'interprte.--Il faudrait tre insens
pour conserver le moindre soupon.

--Jugez-moi donc...--reprit Albinik, et il adressa quelques mots 
l'Irlandais, qui consentit  piloter les navires. Sa manoeuvre fut
celle prvue par Albinik. Alors celui-ci, ayant donn aux Romains ce
gage de sincrit, fit dployer la flotte sur trois files, et pendant
quelque temps la guida  travers les lots dont la baie est seme;
puis il donna l'ordre aux rameurs de rester en place sur leurs rames.
De cet endroit on ne pouvait apercevoir la flotte gauloise, ancre
tout au fond de la baie,  prs de deux lieues de distance de l, et
drobe  tous les yeux par un promontoire trs-lev.

Albinik dit alors  l'interprte:

--Nous ne courons plus qu'un seul danger; mais il est grand. Il y a
devant nous des bancs de sable mouvants, parfois dplacs par les
hautes mares: les galres pourraient s'y engraver; il faut donc que
j'aille reconnatre ce passage la sonde  la main, avant d'y engager
la flotte. Elle va rester en cet endroit sur ses rames; faites mettre
 la mer la plus petite des barques de cette galre avec deux rameurs:
ma femme tiendra le gouvernail; si vous avez encore quelque dfiance,
vous et le soldat  la hache vous nous accompagnerez dans la barque;
puis, le passage reconnu, je reviendrai  bord de cette galre pour
piloter la flotte, jusqu' l'entre du port de Vannes.

--Je ne me dfie plus,--rpondit l'interprte;--mais, selon l'ordre de
Csar, ni moi ni ce soldat, nous ne devons te quitter un seul instant.

--Qu'il en soit ainsi que vous le dsirez,--dit Albinik.

Et la petite barque de la galre fut mise  la mer. Deux rameurs y
descendirent avec le soldat et l'interprte; Albinik et Mro
s'embarqurent  leur tour: le bateau s'loigna de la flotte romaine,
dispose en croissant et se maintenant sur ses rames en attendant le
retour du pilote. Mro, assise au gouvernail, dirigeait la barque
selon les indications de son poux. Lui,  genoux et pench  la
proue, sondait le passage au moyen d'un plomb trs-lourd attach  un
long et fort cordeau. Le bateau ctoyait alors un des nombreux lots
de la baie de Morbihan. Derrire cet lot s'tendait un long banc de
sable que la mare alors descendante commenait  dcouvrir; puis, au
del du banc de sable, quelques rochers bordant le rivage... Albinik
venait de jeter de nouveau la sonde; pendant qu'il semblait examiner
sur la corde les traces de la profondeur de l'eau, il changea un
regard rapide avec sa femme en lui indiquant d'un coup d'oeil le
soldat et l'interprte... Mro comprit: l'interprte tait assis prs
d'elle,  la poupe; venaient ensuite les deux rameurs sur leur banc,
et enfin l'homme  la hache debout, derrire Albinik, pench  la
proue, sa sonde  la main... Se relevant soudain, il se fit de cette
sonde une arme terrible, lui imprima le mouvement rapide que le
frondeur donne  sa fronde, et du lourd plomb attach au cordeau
frappa si violemment le casque du soldat, qu'tourdi du coup, il
s'affaissa au fond de la barque. L'interprte voulut s'lancer au
secours de son compagnon; mais, saisi aux cheveux par Mro, il fut
renvers en arrire, perdit l'quilibre et tomba  la mer. L'un des
deux rameurs, ayant lev sa rame sur Albinik, roula bientt  ses
pieds. Le mouvement donn au gouvernail par Mro fit approcher le
bateau si prs de l'lot montueux, qu'elle y sauta, ainsi que son
poux. Tous deux gravirent rapidement ces roches escarpes; ils
n'avaient plus d'autre obstacle pour arriver au rivage qu'un banc de
sable, dont une partie, dj dcouverte par la mare, tait mouvante,
ainsi qu'on le voyait aux bulles d'air qui venaient continuellement 
sa surface. Prendre ce passage pour atteindre les rochers de la cte,
c'tait prir dans le gouffre cach sous cette surface trompeuse. Dj
les deux poux entendaient de l'autre ct de l'lot, dont l'lvation
les cachait, les cris, les menaces du soldat, revenu de son
tourdissement, et la voix de l'interprte, retir sans doute de l'eau
par les rameurs. Albinik, habitu  ces parages, reconnut,  la
grosseur du gravier et  la limpidit de l'eau dont il tait encore
couvert, que le banc de sable,  quelques pas de l, n'tait plus
mouvant. Il le traversa donc en cet endroit avec Mro, tous deux
ayant de l'eau jusqu' la ceinture. Ils atteignirent alors les rochers
de la cte, les escaladrent agilement, et s'arrtrent ensuite un
instant afin de voir s'ils taient poursuivis.

L'homme  la hache, gn par sa pesante armure, et n'tant, non plus
que l'interprte, habitu  marcher sur des pierres glissantes
couvertes de varechs, comme l'taient celles de l'lot qu'ils avaient
 traverser pour atteindre les deux fugitifs, arrivrent, aprs maints
efforts, en face de la partie mouvante du banc de sable laisse  sec
par la mare de plus en plus basse. Le soldat, possd de colre 
l'aspect d'Albinik et de sa compagne, dont il ne se voyait spar que
par un banc de sable fin et uni, laiss  sec, crut le passage facile,
et s'lana... Au premier pas, il enfona dans la fondrire jusqu'aux
genoux; il fit un violent effort pour se dgager... et disparut
jusqu' la ceinture... Il appela ses compagnons  son aide...  peine
avait-il appel... qu'il n'eut plus que la tte hors du gouffre...
Elle disparut aussi... et un moment aprs, comme il avait lev les
mains au ciel en s'abmant, l'on ne vit plus qu'un de ses gantelets de
fer s'agitant convulsivement en dehors du sable... Puis l'on n'aperut
plus rien... rien... sinon quelques bulles d'eau  la surface de la
fondrire.

Les rameurs et l'interprte, saisis d'pouvante, restrent immobiles,
n'osant braver une mort certaine pour atteindre les fugitifs... Alors
Albinik adressa ces mots  l'interprte:

--Tu diras  Csar que je m'tais mutil moi-mme pour lui donner
confiance dans la sincrit de mes offres de services... Mon dessein
tait de conduire la flotte romaine  une perte certaine en prissant
moi et ma compagne... Il en allait tre ainsi... Je vous pilotais dans
le chenal de perdition d'o pas une galre ne serait sortie... Lorsque
nous avons rencontr l'Irlandais, il m'a appris que, rassembls depuis
hier, les vaisseaux gaulois, trs-nombreux et trs-bien arms, sont
ancrs au fond de cette baie...  deux lieues d'ici. Apprenant cela,
j'ai chang de projet, je n'ai plus voulu perdre vos galres... Elles
seront de mme ananties, mais non par embche et dloyaut... elles
le seront par vaillant combat, navire contre navire, Gaulois contre
Romain... Maintenant, dans l'intrt du combat de demain, coute bien
ceci: J'ai  dessein conduit tes galres sur des bas fonds o dans
quelques instants elles se trouveront  sec sur le sable. Elles y
resteront engraves, car la mer descend... Tenter un dbarquement,
c'est vous perdre; vous tes de tous cts entours de bancs de sable
mouvants, pareils  celui o vient de s'engloutir l'homme  la
hache... Restez donc  bord de vos navires; demain ils seront remis 
flot par la mare montante... et demain bataille... bataille 
outrance... Le Gaulois aura une fois de plus montr que _jamais Breton
ne fit trahison_... et que s'il est glorieux de la mort de son ennemi,
c'est lorsqu'il a loyalement tu son ennemi...

Et Albinik et Mro, laissant l'interprte effray de ces paroles, se
sont dirigs en hte vers la ville de Vannes, pour y donner l'alarme
et prvenir les gens de la flotte gauloise de se prparer au combat
pour le lendemain...

Chemin faisant, l'pouse d'Albinik lui a dit:

--Le coeur de mon poux bien-aim est plus haut que le mien. Je
voulais voir dtruire la flotte romaine par les cueils de la mer...
Mon poux veut la dtruire par la vaillance gauloise. Que je sois 
jamais glorifie d'tre la femme d'un tel homme!

       *       *       *       *       *

Ce rcit que votre fils Albinik, le marin, vous envoie,  vous, ma
mre Margarid,  vous, mon pre _Joel, le brenn de la tribu de
Karnak_, ce rcit votre fils l'a crit durant cette nuit-ci qui
prcde la bataille de demain. Retenu dans le port de Vannes par les
soins qu'il donne  son navire, afin de combattre les Romains au point
du jour, votre fils vous envoie cette criture au camp gaulois qui
dfend par terre les approches de la ville. Mon pre et ma mre
blmeront ou approuveront la conduite d'Albinik et de sa femme Mro,
mais ce rcit contient la simple vrit.




CHAPITRE III.

     La veille de la bataille de Vannes, Guilhern, le laboureur, fait
     une promesse sacre  son pre, Joel le brenn de la tribu de
     Karnak.--Position de l'arme gauloise.--Le chef des cent
     valles.--Les bardes  la guerre.--La cavalerie de la
     Trimarkisia.--La chane de fer des deux saldunes.--Piton et
     cavalier.


La veille de la bataille de Vannes, qui, livre sur terre et sur mer,
allait dcider de l'esclavage ou de la libert de la Bretagne, et, par
suite, de l'indpendance ou de l'asservissement de toute la Gaule, la
veille de la bataille de Vannes, en prsence de tous ceux de notre
famille runie dans le camp gaulois, moins mon frre Albinik et sa
femme Mro, alors sur la flotte rassemble dans la baie du Morbihan,
mon pre =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_, a dit ceci  moi son
premier n, _Guilhern_, le laboureur (qui cris ce rcit):

--Demain est jour de grand combat, mon fils; nous nous battrons bien.
Je suis vieux, tu es jeune; l'ange de la mort me fera sans doute
partir le premier d'ici, et demain peut-tre j'irai revivre ailleurs
avec ma sainte fille Hna. Or, voici ce que je te demande, en prsence
des malheurs dont est menac notre pays, car demain la mauvaise chance
de la guerre peut faire triompher les Romains: mon dsir est que, dans
notre famille, et tant que durera notre race, l'amour de la Gaule et
le souvenir sacr de nos pres ne prissent point. Si nos enfants
doivent rester libres, l'amour du pays, le respect pour la mmoire
paternelle, leur rendra la libert plus chre encore. S'ils doivent
vivre et mourir esclaves, ces souvenirs sacrs leur disant sans cesse
de gnration en gnration qu'il fut un temps o, fidle  ses dieux,
vaillante  la guerre, indpendante et heureuse, matresse de son sol
fcond par de durs labeurs, insouciante de la mort dont elle a le
secret, la race gauloise tait redoute du monde entier et
hospitalire aux peuples qui lui tendaient une main amie, ces
souvenirs perptus d'ge en ge, rendant  nos enfants leur esclavage
plus horrible, leur donneront un jour la force de le briser. Afin que
ces souvenirs se transmettent de sicle en sicle, il faut, mon fils,
me promettre, par Hsus, de rester fidle  notre vieille coutume
gauloise, en conservant le dpt que je vais te confier, en
l'augmentant et en faisant jurer  ton fils Sylvest de l'augmenter 
son tour, afin que les fils de tes petits-fils imitent leurs pres, et
qu'ils soient imits de leur descendance... Ce dpt, le voici... Ce
premier rouleau contient le rcit de ce qui est arriv dans notre
maison lors de l'anniversaire de la naissance de ma chre fille Hna,
jour qui a t aussi celui de sa mort. Cet autre rouleau, que ce soir,
vers le coucher du soleil, j'ai reu de mon fils Albinik, le marin,
contient le rcit de son voyage au camp de Csar,  travers les
contres incendies par leurs populations. Ce rcit honore le courage
gaulois; il honore ton frre Albinik et sa femme Mro, fidles,
jusqu' l'excs peut-tre,  cette maxime de nos pres: _Jamais Breton
ne fit trahison_. Ces crits, je te les confie, tu me les remettras
aprs la bataille de demain, si j'y survis... sinon, tu les garderas
(ou,  dfaut de toi, tes frres), et tu y inscriras les principaux
faits de ta vie et de celle des tiens; tu transmettras ces rcits 
ton fils, afin qu'il fasse comme toi, et ainsi toujours de gnration
en gnration... Me jures-tu, par Hsus, d'obir  ma volont?...

--Moi, Guilhern, le laboureur,--ai-je rpondu,--je jure  mon pre,
Joel, le brenn de la tribu de Karnak, d'accomplir ses volonts...

       *       *       *       *       *

Et ces volonts de mon pre, je les accomplis pieusement aujourd'hui,
longtemps aprs la bataille de Vannes, et en suite de malheurs sans
nombre. Le rcit de ces malheurs, je le fais pour toi, mon fils
Sylvest. Et ce n'est pas avec du sang... que je devrais crire ceci...
non, ce n'est pas avec du sang, car le sang se tarit; mais avec des
larmes de douleur, de haine et de rage... leur source est
intarissable!


Aprs que mon pauvre et bien-aim frre Albinik a eu pilot la flotte
romaine dans la baie du Morbihan, voici d'abord ce qui s'est pass le
jour de la bataille de Vannes...

Cela s'est pass sous mes yeux... je l'ai vu... J'aurais  vivre ici
toutes les vies que j'ai  vivre ailleurs, que, dans des temps
infinis, le souvenir de ce jour pouvantable et de ceux qui l'ont
suivi me serait prsent, comme il me l'est  cette heure, comme il me
l'a t, comme il me le sera toujours...

Joel mon pre, Margarid ma mre, Hnory ma femme, mes deux enfants,
Sylvest et Siomara, ainsi que mon frre Mikal, l'armurier, sa femme
Martha et leurs enfants (pour ne parler que de nos parents les plus
proches), s'taient rendus, comme tous ceux de notre tribu, dans le
camp gaulois: nos chariots de guerre, recouverts de toiles, nous
avaient servi de tentes jusqu'au jour de la bataille de Vannes.
Pendant la nuit, le conseil, convoqu par le _chef des cent valles_
et par _Taliesin_, le plus ancien des druides, s'tait rassembl. Des
montagnards d'_Ars_, monts sur leurs petits chevaux infatigables,
avaient t envoys, la veille, en claireurs  travers le pays
incendi. Ils accoururent  l'aube annoncer qu' six lieues de Vannes
on apercevait les feux de l'arme romaine, campe cette nuit-l au
milieu des ruines de la ville de Morh'ek. Le chef des cent valles
supposa que Csar, pour chapper au cercle de destruction et de famine
dont son arme allait tre de plus en plus enserre, avait fui 
marches forces ce pays dvast et venait offrir la bataille aux
Gaulois. Le conseil rsolut de marcher au-devant de Csar, et de
l'attendre sur les hauteurs qui dominent la rivire d'Elrik. Au point
du jour, aprs que les druides eurent invoqu les dieux, notre tribu
se mit en marche pour aller prendre son rang de bataille.

Joel montait son fier talon _Tom-Bras_ et commandait la
_mahrek-ha-droad_[A], dont je faisais partie avec mon frre Mikal,
moi comme cavalier, lui comme piton. Nous devions, selon la rgle
militaire, combattre  ct l'un de l'autre, lui  pied, moi  cheval,
et nous secourir mutuellement. Dans l'un des chars de guerre, arms de
faux et placs au centre de l'arme avec la rserve, se tenaient ma
mre, ma femme, ainsi que celle de Mikal et nos enfants  tous deux.
Quelques jeunes garons, lgrement arms, entouraient les chars de
bataille, et tenaient difficilement en laisse les grands dogues de
guerre, qui, anims par l'exemple de _Deber-Trud_, le mangeur
d'hommes, hurlaient et bondissaient, flairant dj le combat et le
sang. Parmi les jeunes gens de notre tribu qui se rendaient  leur
rang, j'en ai remarqu deux qui s'taient jur foi de _saldune_, comme
Julyan et Armel; de plus, et ainsi que cela se fait souvent, ils
avaient voulu lier non-seulement leur parole, mais leurs corps; et
pour tre plus certains de partager le mme sort, une assez longue
chane de fer, rive  leur ceinture d'airain, les attachait l'un 
l'autre. Image du serment qui les liait, cette chane les rendait
insparables, vivants, blesss ou morts.

En allant  notre poste de combat, nous avons vu passer _le chef des
cent valles_  la tte d'une partie de la =trimarkisia=[B]. Il
montait un superbe cheval noir, recouvert d'une housse carlate; son
armure tait d'acier; son casque de cuivre tam, brillant comme de
l'argent, tait surmont de l'emblme de la Gaule: un coq dor, aux
ailes  demi ouvertes; aux cts du chef chevauchaient un _barde_ et
un _druide_, vtus de longues robes blanches rayes de pourpre; ils ne
portaient pas d'armes; mais, la bataille engage, ddaigneux du pril,
au premier rang des combattants, ils les encourageaient par leurs
paroles et par leurs chants de guerre[C]. Ainsi chantait le barde au
moment o passait devant nous _le chef des cent valles_:

Csar est venu contre nous.--Il nous a demand d'une voix forte:
Voulez-vous tre esclaves? tes-vous prts?...--Non, nous ne voulons
pas tre esclaves... non, nous ne sommes pas prts.--Gaulois, enfants
d'une mme race, unis par la mme cause, levons notre tendard sur les
montagnes, et prcipitons-nous dans la plaine.--Marchons... marchons 
Csar, unissons dans un mme carnage lui et son arme... Aux
Romains!... aux Romains!

Et tous les coeurs battaient vaillamment  ces chants du barde.

En passant devant notre tribu,  la tte de laquelle tait Joel, mon
pre, _le chef des cent valles_ arrta son cheval et dit:

--Ami Joel, lorsque j'tais ton hte, tu m'as demand mon nom: je t'ai
rpondu que je m'appellerais _Soldat_ tant que notre vieille Gaule ne
serait pas dlivre de ses oppresseurs... L'heure est venue de nous
montrer fidles  la devise de nos pres: _Dans toute guerre il n'y a
que deux chances pour l'homme de coeur: vaincre ou prir._ Puisse mon
dvouement  notre commune patrie n'tre pas strile!... Puisse Hsus
protger nos armes!... Peut-tre alors _le chef des cent valles_
aura-t-il effac la tache qui couvre un nom qu'il n'ose plus
porter[D]... Courage, ami Joel! les fils de ta tribu sont braves
entre les braves... J'ai vu dans ta maison deux des tiens, Julyan et
Armel, se battre aprs souper par outre-vaillance... Ta sainte fille
Hna, la vierge de l'le de Sn, a offert son sang  Hsus... Brave
donc est ta tribu, ami Joel... Quels coups ne va-t-elle pas frapper,
aujourd'hui qu'il s'agit du salut de la Gaule?...

--Ma tribu frappera de son mieux et de toutes ses forces, comptes-y,
ami, ainsi que je t'appelais dans ma maison,--reprit mon pre.--Nous
n'avons pas oubli ce chant des bardes qui t'accompagnaient lorsqu'ils
ont pouss le premier cri de guerre dans la fort de Karnak:

Frappe fort le Romain... frappe  la tte... plus fort encore...
frappe... frappe le Romain!...

Et tous ceux de la tribu de Joel rptrent  grands cris et d'une
voix le refrain des bardes:

Frappe... frappe le Romain!...

     FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTES.


LA FAUCILLE D'OR.

[Note A: Les puissants essaims des nations sciltiques et
celtiques ou Gaulois (puisque les Celtes sont les premiers peuples
connus qui occuprent la Gaule), pousss par la Providence dans le
continent de l'Europe, sortis des mmes montagnes que les essaims de
l'Inde et de l'Asie, avaient d ncessairement s'y empreindre des
mmes croyances... Si le rassemblement devant les mmes autels dans
les montagnes d'Asie, des patriarches inconnus, qui sont devenus les
pres des nations, suffit pour expliquer les affinits gnrales qui
se trouvent entre l'essaim celtique (_ou gaulois_) et les autres,
quelle difficult y a-t-il  ce qu'il se trouve des affinits plus
particulires encore entre les deux races celtique et hbraque?
(Jean Raynaud, =Druidisme=, _Encycl. mod._)

D'o il suit, selon Jean Raynaud, et il le dmontre avec une
irrsistible puissance historique et logique, que les religions
hbraque, brahmique et druidique sortent de la mme souche. Ainsi les
Hbreux, de mme que les Gaulois, avaient la plus grande vnration
pour le chne, ainsi que le prouve _le chne de Sichen_, etc., etc. De
mme qu'aux Gaulois, _les pierres brutes_ servaient spcialement
d'autels aux Hbreux et avaient d'autres emplois communs aux deux
peuples: servant chez les Gaulois, ainsi que chez les Hbreux, _de
limites de frontires_, _de tombes_, _de monuments commmoratifs_
d'actions glorieuses ou _de la foi jure_.

Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on
trouve la race des Celtes (devenue la race gauloise) occupant le
territoire continental compris entre le Rhin, les Alpes, la
Mditerrane et l'Ocan. (Amde Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol.
I, p. 1.)

(Nous ne citerons pas d'autres sources pour ce chapitre. Voir pour ce
rcit sommaire tous les historiens dj cits sur les Gaulois.)]

[Note B: L'histoire du gouvernement gaulois offre trois priodes
distinctes:

_Thocratie_ du druidisme.--_Royaut et aristocratie._--_Constitutions
populaires_ fondes sur l'lection et la volont du plus grand nombre.
(Amde Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 65.)

Plusieurs sicles avant Jsus-Christ, l'lection populaire remplaa
l'antique privilge de l'hrdit. Les rois et les chefs absolus
furent expulss, le pouvoir remis aux mains de lgislateurs librement
consentis; mais l'aristocratie hrditaire ne se laissa pas dpossder
sans combat; appuye sur le peuple des campagnes, elle engagea contre
les villes une guerre longue et mle de chances diverses. (Amde
Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 104.)... Ce fut une sorte de
dmocratie pure o _le peuple en corps_ nommait, soit des snats
souverains, soit des magistrats et des chefs, _et o_, suivant
l'expression d'un de ces petits chefs populaires, _la multitude
conservait autant de droits sur le chef que le chef sur la
multitude_... Tout le systme politique de la Gaule reposait sur
_l'association_; de mme que des individus clients se groupaient
autour d'un patron, de petits tats se dclaraient clients d'un tat
plus puissant; les tats galement puissants s'associaient et se
fdraient entre eux; des lois fdratives, universellement reconnues,
rglaient les rapports de tous ces tats, fixaient les services
mutuels, dterminaient les droits et les devoirs. (Amd. Thierry,
_Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 108.)]

[Note C: Bataille de la Sambre. 500 survivants sur 60,000.]

[Note D: Cause de la guerre.--Demande de provisions.]

[Note F: Ce cri de ralliement druidique _au gui l'an neuf_, est
encore, dans quelques provinces, acclam par de pauvres enfants qui
parcourent les rues au nouvel an.]

[Note G: Voici ce qu'on lit dans Csar au sujet de ce singulier
moyen de communication de tlgraphie orale, si l'on peut s'exprimer
ainsi:

Les paysans gaulois, occups aux travaux des champs, se
communiquaient les nouvelles importantes en se les criant de l'un 
l'autre; elles volaient ainsi de bourg en bourg, de cit en cit, avec
la rapidit d'un son. Un vnement arriv  _Genabum_ (Orlans), au
lever du soleil, dans les jours les plus courts de l'anne, put tre
connu chez les _Avernes_ (les Gaulois de l'Auvergne),  cent soixante
milles de distance, avant la fin de la nuit. (Csar, _De Bello
Gall._, liv. VII, ch. =iii=.)]

[Note H: Diogne Larte cite ces belles maximes, empruntes  la
philosophie druidique:

_--Obir aux lois de Dieu.--Faire le bien de l'homme.--Supporter avec
courage les accidents de la vie._]

[Note I: L'astronomie proccupait assez la Gaule pour qu'il soit
permis de penser qu'elle y formait aussi, parmi les druides, une
classe particulire de savants; pendant que les uns s'efforaient,
suivant _Ammien Marcellin_, de dcouvrir les enchanements et les
sublimits de la nature terrestre, d'autres s'appliquaient aux mmes
travaux pour la nature cleste. Ce qui est certain, c'est que les plus
savants des druides avaient su se poser les problmes fondamentaux de
l'histoire gomtrique du ciel; ils faisaient profession de connatre,
comme on le voit dans _Csar_ et dans _Nicla_, les dimensions de la
terre, ainsi que sa forme, la grandeur et la disposition du ciel, les
mouvements des astres... Que l'on compare sur le systme du monde le
langage des bardes (une des classes des druides) et des pres de
l'glise au sixime sicle, c'est la science  ct de l'ignorance.
Que l'on rflchisse seulement  ce que suppose de science ce simple
passage du _Chant du monde_, par Taliesin:

_Je demanderai aux bardes du monde:--Pourquoi les bardes ne me
rpondraient-ils pas?--Je leur demanderai qui est-ce qui soutient le
monde? pour que, priv de supports, il ne retombe pas!--Et s'il tombe?
quel chemin suit-il?--Mais qui pourrait lui servir de support?--Quel
grand voyageur est le monde!--Tandis qu'il glisse sans repos, il
demeure tranquille dans son orbite.--Et combien la forme de cette
orbite est admirable pour que le monde n'en tombe dans aucune
direction!_

Qui ne sent frmir ici ce grand courant duquel tait sorti
_Pythagore_, et qui en reparaissant devait produire _Kepler_ et toutes
les explorations modernes des toiles?

L'attention des druides s'tait surtout attache  la lune. On sait,
par le tmoignage d'_Hracle_, qu'ils s'taient aperus (probablement
par la considration des dentelures) de l'existence des montagnes
lunaires, qui fournit  l'astronomie un principe si riche en
inductions; aussi peut-on avoir quelque soupon des ides que leur
dogme favori de la continuit de la vie avait d leur inspirer
touchant les perspectives les plus profondes de l'astronomie. (Jean
Raynaud, _Encyclopdie nouvelle_, =Druidisme=.)]

[Note J: _Les sacrifices humains_, si calomnieusement reprochs
aux druides, se composaient d'excutions juridiques et de sacrifices
volontaires. Quant  ceux-ci, les chrtiens ne sauraient en contester
les grandeurs: le _Christ en croix_, offrant  Dieu le Pre son sang
pour la rdemption du monde, est le type parfait du sacrifice
volontaire.

Le jugement des meurtres, dit _Strabon_, est spcialement attribu
aux druides. _Diodore de Sicile_ ajoute: Aprs avoir retenu les
criminels en prison, les druides les attachent  des potences en
l'honneur des dieux, ou les placent avec d'autres offrandes sur des
bchers. _Csar_ dit enfin: Les druides sont persuads que les
supplices les plus agrables aux dieux sont ceux des criminels saisis
dans le vol, le brigandage ou autres forfaits.

Citons enfin ces loquentes paroles de Jean Raynaud:

En dfinitive, la principale diffrence des excutions druidiques et
des ntres venait de ce qu'alors la religion se trouvait d'accord avec
la loi civile pour les ordonner. Sans approuver, sur ce point, la loi
de nos pres, puisque c'est une sorte de lchet de se dfaire des
criminels au lieu de les corriger, je ne serais pas embarrass pour
dire quel est des deux spectacles le plus abominable, ou du druide
rendant lui-mme  Dieu, comme une hostie expiatoire, au milieu d'une
assemble en prire, le criminel condamn, ou du bourreau de nos
jours, du mercenaire sans entrailles et sans foi, saisissant
brutalement le criminel pour l'gorger sur un trteau en forme de
dmonstration de police.

       *       *       *       *       *

En outre des sacrifices volontaires et expiatoires, les druides,
quelques sicles avant Csar, dvouaient parfois  leur dieu, de mme
que les Hbreux, les ennemis de leur nationalit. Aprs la victoire,
sur le lien mme de la lutte, ils en faisaient des holocaustes; la
formule de l'anathme tait presque semblable  celle employe par les
Hbreux, et en lisant les exterminations dans le Chanaan, on pourrait
se croire avec les Gaulois des temps les plus reculs: hommes et
animaux, le sacrifice embrassait tout; l'incendie du butin
accompagnait, comme un encens, l'offrande du sang. Que l'on compare la
prise d'Amalec ou de Jricho avec quelque holocauste gaulois:--_Ils
turent_, dit =Josu=, _tout ce qui tait dans la ville, depuis l'homme
jusqu' la femme, depuis l'enfant jusqu'au vieillard; ils frapprent
avec le glaive les boeufs, les nes et les moutons; ils incendirent
la ville et tout ce qu'elle contenait._

Certes, il faut dplorer ces barbaries des ges primitifs, qui
toujours, d'ailleurs, allrent en s'affaiblissant dans la religion
druidique; mais nos livres saints, l'_Ancien Testament_, _les
Prophtes_, etc., etc., dont la source est, dit-on, divine,
fourmillent de barbaries, d'atrocits plus pouvantables encore, et
ils n'offrent pas une ide d'une aussi consolante sublimit que cette
=perptuit de la vie=, base fondamentale du druidisme.]

[Note K: La fort de Karnak, maintenant dtruite, s'tendait alors
presque jusqu'au bord de la mer; quant aux pierres druidiques qui
existent encore de nos jours (en 1850), voici la description qu'en
donnait un crivain du sicle pass. (Oge, _Dictionnaire de la
Bretagne_, t. I, p. 161. On peut voir aussi, _Voyage pittoresque dans
l'ancienne France_, par M. Taylor.--_Bretagne_, t. I.)

_Carnac_, sur la cte,  cinq lieues et demie  l'ouest-sud-ouest de
_Vannes_, son vch,  vingt-cinq lieues et demie de _Rennes_ et deux
lieues et demie d'_Auray_, sa subdlgation et son ressort.

Sur la cte, au sud du Morbihan, tout auprs du bourg de Carnac, sont
ces pierres tonnantes dont les antiquaires ont tant parl; elles
occupent le terrain le plus lev en face de la mer, depuis ce bourg
jusqu'au bras de mer de la Trinit, dans une longueur de six
cent-soixante-dix toises; elles sont plantes en quinconce comme des
alles d'arbres, et forment des espces de rues tires au cordeau. La
premire de ces rues, en les prenant du ct de Karnac, a _six toises_
de largeur; la seconde _cinq toises trois pieds_; la troisime _six
toises_; la quatrime _six toises deux pieds_; la cinquime et la
sixime _cinq toises chacune_; la septime _trois toises trois pieds_;
la huitime _trois toises quatre pieds_; la neuvime _quatre toises_,
et la dixime _deux toises_; ce qui fait en largeur totale
quarante-sept toises. Ces pierres sont de grosseurs diffrentes et
plantes  dix-huit, vingt, vingt-cinq pieds les unes des autres; il y
en a qui ne sont pas plus grosses que des bornes ordinaires; mais en
revanche il s'en voit, surtout  l'extrmit des rangs, qu'on ne peut
considrer sans tonnement. Elles sont hautes de seize, dix-huit et
mme cinquante pieds; quelques-unes sont d'une masse si prodigieuse,
qu'elles doivent peser plus de quatre-vingts milliers. Ce qu'il y a de
plus tonnant, c'est que la plus grande grosseur est en haut et la
moindre en bas, de sorte qu'il en est plusieurs qui sont portes comme
sur un pivot; elles sont brutes, telles qu'on les a tires du rocher.
On en remarque seulement quelques-unes qui ont un caractre aplati, et
l'on a affect de tourner ce ct de manire qu'il fait face aux
rues.]

[Note L: Les Gaulois, comme les Grecs, brlaient les morts; ils
prfraient avec raison cette volatilisation de la matire par la
flamme  ces charniers rpugnants appels _cimetires_, qui, dans un
temps donn, finiront par envahir l'espace rserv aux vivants.

Mais, contrairement aux Grecs, les Gaulois, beaucoup moins proccups
de la matire ou de ce qui en rappelait les souvenirs, n'en
conservaient pas les cendres.

Les Gaulois, dit Jean Raynaud, tous pntrs des sublimes
enseignements de la spiritualit druidique, sentaient bien qu'il n'y
avait point l le sujet d'un crime; s'ils faisaient moins d'tat des
cendres ils songeaient davantage aux mes, c'est une diffrence que
les monuments ont consacre d'une manire bien sensible; au lieu de
l'urne paenne noye dans les pleurs, on trouve des sculptures
gauloises qui reprsentent le personnage mortuaire, les yeux levs
vers le ciel, d'une main tenant la cippe, et de l'autre,  demi
ouverte, montrant l'espace. Au lieu de ces striles inscriptions du
paganisme, qui n'inspirent jamais que le deuil et les larmes, on
trouve chez nos pres des inscriptions qui savent,  ct du regret,
recommander l'esprance. On connat celle-ci, dcouverte sur les bords
du Rhne: _Si la cendre manque dans cette urne, alors regarde
l'esprit, sur le salut duquel rien n'a t dit tmrairement._

Quel parfait affranchissement de tout lien matriel! (=Druidisme=,
_Encyclop. nouv._)]

[Note M: Pour les druides, la totalit des tres qu'embrasse la
pense se divise en trois cercles: le premier de ces cercles
(=Cylch-y-Ceuyant=) _Cercle de l'Immensit_, de l'infini, n'appartient
qu' Dieu; le second (=Cylch-y-gwynfyd=), _Cercle du Bonheur_,
comprenait les tre revtus du degr suprieur de saintet, c'tait le
paradis; le troisime cercle (=Cylch-yr-Abred=), _Cercle des Voyages_,
enveloppait tout l'ordre naturel; c'est l, au fond des abmes, dans
les grands ocans de l'espace, que commenait le premier soupir de
l'homme; plac bientt entre le bien et le mal, il s'exerait
longtemps dans les preuves de ce milieu, sortant de l'une par la
mort, reparaissant dans une nouvelle preuve par la renaissance; le
but propos  son courage tait d'acqurir ce que l'on nommait _le
point de libert_, quilibre entre les devoirs et les passions. Arriv
 ce point d'excellence, l'homme quittait enfin le cercle des voyages
ou preuves, pour prendre place dans celui du bonheur. Il n'y avait
pas d'enfer, l'me dgrade ou mauvaise retombait  une condition
infrieure d'existence, plus ou moins tourmente; il y avait assez de
supplices en vidence dans le vaste cercle de l'humanit pour
dispenser d'un lieu  part pour les punitions. (Jean Raynaud,
=Druidisme=. _Encyclop. nouv._)]




LA CLOCHETTE D'AIRAIN.


CHAPITRE PREMIER.

[Note A:  peu de distance de la ville de Saint-Nazaire, qui
existe aujourd'hui.--Le pays ainsi dvast par l'incendie comprenait
presque la totalit des dpartements du _Morbihan_ et de la
_Loire-Infrieure_ de nos jours.]

[Note B: On a justement admir le patriotisme des Russes
incendiant Moskow pour chasser et affamer l'arme franaise, mais il
ne s'agissait que d'une seule ville; combien plus admirable a t
l'hroque patriotisme de nos pres! car,  cette poque, pour
combattre l'invasion romaine, non-seulement la Bretagne, mais presque
un tiers de la Gaule, a t livr  l'incendie par ses habitants.

Mais laissons parler Csar:

_Le chef des cent valles_ convoqua les chefs des armes gauloises
coalises, et leur dclara qu'il tait urgent de changer le systme de
guerre et d'en adopter un autre plus appropri au caractre d'une
lutte nationale; qu'il fallait affamer l'ennemi, intercepter les
vivres aux hommes, le fourrage aux chevaux; travail d'autant plus ais
que les Gaulois taient forts en cavalerie, et que la saison les
favorisait; les Romains ne pouvaient encore fourrager au vert, il
serait facile de les surprendre dans les habitations loignes o le
besoin les conduirait, et de les dtruire ainsi en dtail; mais le
salut commun,--ajouta le _chef des cent valles_,--exige des
sacrifices particuliers; =nous devons nous rsoudre  brler toutes nos
habitations, tous nos villages et celles de nos villes qui ne
sauraient se dfendre=, de peur qu'elles ne deviennent un refuge pour
les lches qui dserteraient notre cause, ou qu'elles ne servent 
attirer l'ennemi, par l'espoir du butin: la population trouvera un
refuge dans les cits loignes du thtre de la guerre. Ces mesures
vous paraissent violentes et dures? mais vous serait-il plus doux de
voir vos femmes outrages et captives? vos enfants chargs de chanes?
vos parents, vos amis gorgs? vous mmes rservs  une mort
honteuse? car voil le sort qui vous attend si vous tes vaincus.
(=Csar=, _De Bello Gallico_, liv. VII, chap. XIV.)

....._Le chef des cent valles_ fut cout avec calme et rsignation,
aucun murmure ne l'interrompit, aucune objection ne s'leva contre le
douloureux sacrifice qu'il demandait; ce fut  l'_unanimit_ que les
chefs de tribus votrent la ruine de leur fortune, et la dispersion de
leurs familles. On appliqua sans dlai ce remde terrible au pays que
l'on craignait de voir occuper par l'ennemi... De toute part, on
n'apercevait que le feu et la fume des incendies;  la lueur de ces
flammes,  travers ces dcombres et ces cendres, l'on voyait une
population innombrable se diriger vers la frontire, o l'attendaient
un abri et du pain; souffrante et morne, mais non pourtant sans
consolation, puisque ces souffrances devaient amener le salut de la
patrie. (=Amde Thierry=, _Hist. des Gaulois_, t. III, chap. VIII, p.
103.)]

[Note C: Le requin.]

[Note D: Cri de guerre des Gaulois, signifiant _frappe  la
tte, assomme!_ (=Latour d'Auvergne=, _Origines gauloises_.)]


CHAPITRE III.

[Note A: Troupe compose de cavaliers (_mahrek_) et de pitons
(_droad_).

Un certain nombre de cavaliers gaulois choisissaient un pareil nombre
parmi les pitons les plus agiles et les plus courageux; chacun d'eux
veillait sur un cavalier et le suivait dans les combats; la cavalerie
se repliait sur eux si elle tait en danger, et les pitons
accouraient; si un cavalier bless tombait de cheval, le piton le
secourait et le dfendait. Fallait-il s'avancer rapidement ou faire
une retraite prcipite, l'exercice avait rendu ces pitons si agiles,
qu'en se tenant  la crinire des chevaux, ils suivaient les cavaliers
 la course. (=Csar=, _De Bell. Gall._, liv. I, chap. XLVIII.)]

[Note B: Dans ce corps de cavalerie, chaque cavalier tait
suivi de deux cuyers monts et quips qui se tenaient derrire le
corps d'arme; lorsque le combat s'engageait, le cavalier tait-il
dmont, les cuyers lui donnaient un de leurs chevaux; si le cheval
et le cavalier taient tus ou que le cavalier bless ft emport du
champ de bataille par un des cuyers, l'autre occupait dans l'escadron
la place du cavalier. Ce corps de cavalerie s'appelait _trimarkisia_,
de deux mots qui, dans la langue gauloise, signifiaient _trois
chevaux_. (130, v. 1. _Histoire des Gaulois_. _Amde
Thierry_.--=Pausanias=. L. X.)]

[Note C: Les _Bardes_ faisaient, nous l'avons dit, partie de la
corporation des Druides...

.....L'art--dit Jean Raynaud--n'tait reprsent chez les Gaulois que
par les bardes; ils avaient pour ceux-ci un attachement sans bornes...
ils ne les sparaient pas des autres ministres de la religion
druidique; le don cleste de l'inspiration leur paraissait une
investiture suffisante; ils comprenaient que l'art n'est digne de
celui qui en fait briller les rayons qu' la condition d'encourager
les hommes dans les efforts qui font la noblesse et la saintet de la
vie.--_Les bardes_,--dit Lucain,--_se plaisaient  clbrer la gloire
des fortes armes_, et en illustrant ainsi les hros, ils allumaient
dans les coeurs le dsir d'imiter ces modles, dans l'espoir d'tre un
jour chants comme eux.--On a compar les bardes  Tyrte qui, par
l'autorit de ses accents, disposait, comme un Dieu, de la
victoire.--_Ils se font couter des ennemis comme de leurs amis_,--dit
Diodore de Sicile;--_souvent, entre les deux armes en bataille, quand
les rangs marchaient dj l'un sur l'autre, les glaives tirs, les
piques en arrt, les bardes s'avanant au milieu suspendent le combat,
comme s'ils venaient tout  coup apaiser des btes froces par leurs
enchantements._

Le but des bardes n'tait pas de divertir, avec d'harmonieux accords,
des auditeurs mollement rassembls autour d'eux pour leur plaisir;
anims par la religion dont ils se sentaient les ministres, ils
regardaient le ciel, et suivis de la multitude sduite, ils marchaient
en chantant dans la voie que leur montraient les dieux. (=Jean
Raynaud=, _Druidisme_.)

.....Les Gaulois eurent aussi leurs Pindares et leurs Tyrtes, le
talent des bardes, le talent des potes s'exerant  chanter en vers
hroques les actions des grands hommes,  entretenir dans le coeur
des Gaulois l'amour de la gloire. (=Latour d'Auvergne=, _Origine
gauloise_, p. 158.)

Les Gaulois pensent,--dit _Nicolas de Damas_,--qu'il est honteux de
vivre subjugus, et que, dans toute guerre, il n'y a que deux chances
pour l'homme de coeur: =vaincre ou prir=. (=Nic.
Damasc.=--_ap._--_Strab. serm._ XII.)]

[Note D: Csar, dans ses _Commentaires_, et plus tard les
historiens ont pris le titre de commandement exerc par ce hros de la
Gaule pour son nom propre, et, par corruption, ils l'ont crit
_Vercingetorix_, au lieu de _ver-cinn-cedo-righ_,
_chef-des-cent-valles_, ainsi que le fait observer M. _Amde
Thierry_ (_Hist. des Gaulois_, t. III, pag. 86). Vercingetorix, natif
d'Auvergne, tait fils de _Celtil_, qui, coupable de conspiration
contre la libert de sa cit, avait expi sur le bcher son ambition
et son crime; hritier des biens de son pre, dont il rougissait de
porter le nom, puisqu'on ne le trouve jamais autrement dsign dans
l'histoire que par son surnom de guerre, le jeune Gaulois, devenu
l'idole du peuple, voyagea beaucoup, alla  Rome et y vit Csar qui
tcha de se l'attacher, mais le Gaulois repoussa l'amiti de l'ennemi
de sa patrie. Revenu dans son pays, il travailla secrtement 
rveiller parmi les siens le sentiment de l'indpendance, et 
susciter des ennemis aux Romains; quand l'heure d'appeler le peuple
aux armes fut venue, il se montra au grand jour, dans les crmonies
druidiques, dans les runions politiques, partout enfin on le voyait,
employant son loquence, sa fortune, son crdit, en un mot, tous ses
moyens d'action sur les chefs et sur la multitude, pour les amener,
comme dit un historien,  revendiquer le droit de la vieille Gaule.
(=Amde Thierry=, _Hist. des Gaules_.)]

=FIN DES NOTES DU PREMIER VOLUME.=




TABLE DU PREMIER VOLUME.



INTRODUCTION. =LE CASQUE DE DRAGON.--L'ANNEAU DU FORAT, OU LA FAMILLE
LEBRENN (1848-1849).=

=Chapitre Ier=. Comment, en fvrier 1848, M. Marik Lebrenn, marchand
de toile, rue Saint-Denis, avait pour enseigne: _l'pe de
Brennus_.--Des choses extraordinaires que Gildas Pakou, garon de
magasin, remarqua dans la maison de son patron.--Comment,  propos
d'un colonel de dragons, Gildas Pakou raconte  Jeanike, la fille de
boutique, une terrible histoire de trois moines rouges, vivant il y a
prs de mille ans.--Comment Jeanike rpond  Gildas que le temps des
moines rouges est pass, et que le temps des omnibus est
venu.--Comment Jeanike, qui faisait ainsi l'esprit fort, est non moins
pouvante que Gildas Pakou  propos d'une carte de visite.        1

=Chap. II.= Comment et  propos de quoi le pre Morin, dit _le Pre la
Nourrice_, manqua de renverser la soupe au lait que lui avait
accommode son petit-fils Georges Duchne, ouvrier menuisier,
ex-sergent d'infanterie lgre.--Pourquoi M. Lebrenn, marchand de
toile, avait pris pour enseigne de sa boutique _l'pe de
Brennus_.--Comment le petit-fils fit la leon  son grand-pre, et lui
apprit des choses dont le bonhomme ne se doutait point, entre autres
que les Gaulois, nos pres, rduits en esclavage, portaient des
colliers ni plus ni moins que des chiens de chasse, et qu'on leur
coupait parfois les pieds, les mains, le nez et les oreilles.      14

=Chap. III.= Comment M. Marik Lebrenn, marchand de toile, devina ce que
Georges Duchne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui
s'ensuivit.                                                        33

=Chap. IV.= Comment le colonel de Plouernel djeunait tte--tte avec
une jolie fille qui improvisait toutes sortes de couplets sur l'air de
_la Rifla_.--De l'motion peu dvotieuse cause  cette jeune fille
par l'arrive d'un cardinal.                                       49

=Chap. V.= De l'entretien du cardinal de Plouernel et de son
neveu.--Comment son minence finit par envoyer son neveu  tous les
diables.--Ce que vit M. Lebrenn, le marchand de toile, dans un certain
salon de l'htel de Plouernel, et pourquoi il se souvint d'une abbesse
portant l'pe, de l'infortun _Broute-Saule_, de la pauvre _Septimine
la Coliberte_, de la gentille _Ghiselle la Paonnire_, d'_Alizon la
Maonne_, et autres trpasss des temps passs que l'on rencontrera
plus tard.                                                         57

=Chap. VI.= Comment le marchand de toile, qui n'tait point sot, fit le
simple homme vis--vis du comte de Plouernel, et ce qu'il en
advint.--Comment le colonel reut l'ordre de se mettre  la tte de
son rgiment, parce que l'on craignait une meute dans la journe. 69

=Chap VII.= Pourquoi madame Lebrenn et mademoiselle Vellda, sa fille,
n'avaient pas une haute opinion du courage de Gildas Pakou, le garon
de magasin.--Comment Gildas, qui ne trouvait pas le quartier
Saint-Denis pacifique ce jour-l, eut peur d'tre sduit et violent
par une jolie fille, et s'tonna fort de voir certaines marchandises
apportes dans la boutique de _l'pe de Brennus_.                 82

=Chap. VIII.= Comment M. Lebrenn, son fils, sa femme et sa fille se
montrent dignes de leur race.                                      91

=Chap. IX.= Comment une charrete de cadavres ayant travers la rue
Saint-Denis, M. Lebrenn, son fils, Georges le menuisier, et leurs amis
levrent une formidable barricade.--De l'inconvnient d'aimer trop
les montres d'or et la monnaie, dmontr par les raisonnements et par
les actes du pre _Bribri_, du jeune _Flamche_ et d'un forgeron,
aids de plusieurs autres scrupuleux proltaires.                  103

=Chap. X.= Comment M. Lebrenn, son fils, Georges, le menuisier, et leurs
amis dfendirent leur barricade.--Ce que venait faire Pradeline dans
cette bagarre, et ce qu'il lui advint.--Oraison funbre de Flamche
par le pre Bribri.--Comment le grand-pre _la Nourrice_ fut amen 
jeter son bonnet de coton sur la troupe du haut de sa
mansarde.--Entretien philosophique du pre Bribri, qui avait une jambe
casse, et d'un garde municipal ayant les reins briss.--Comment
celui-ci trouva que le pre Bribri avait du bien bon tabac dans sa
tabatire.--Dernire improvisation de Pradeline sur l'air de _la
Rifla_.--Comment, en suite d'une charge de cavalerie, le colonel de
Plouernel fit un cadeau  M. Lebrenn au moment o la Rpublique tait
proclame  l'Htel de ville.                                      112

=Chap. XI.= Comment la famille du marchand de toile, Georges Duchne et
son grand-pre, assistrent  une imposante crmonie et  une
touchante manifestation, aux cris de vive la Rpublique.--Comment le
numro _onze cent vingt_, forat au bagne de Rochefort, fut menac du
bton par un argousin et eut un entretien avec un gnral de la
Rpublique, et ce qu'il en advint.--Ce que c'tait que ce gnral et
ce forat.                                                         129

=Chap. XII.= Ce qu'tait devenue la famille de M. Lebrenn pendant son
sjour au bagne, et d'une lettre qu'elle reut un soir.            145

=Chap. XIII.= Comment le jour anniversaire de la naissance de son fils
M. Lebrenn lui ouvre cette chambre mystrieuse qui causait tant
d'tonnement  Gildas Pakou, le garon de magasin.--Comment Sacrovir
Lebrenn et Georges Duchne, son beau-frre, dsespraient du salut de
la Rpublique et du progrs de l'humanit.--Pourquoi M. Lebrenn, fort
de ce que renfermait la chambre mystrieuse, tait au contraire plein
de foi et de certitude sur l'avenir de la rpublique et de
l'humanit.                                                        152

=Chap. XIV.= Comment la famille Lebrenn vit de nombreuses curiosits
historiques dans la chambre mystrieuse.--Quelles taient ces
curiosits, et pourquoi elles se trouvaient l, ainsi que plusieurs
manuscrits singuliers.--De l'engagement que prit Sacrovir entre les
mains de son pre avant de commencer la lecture de ces manuscrits, qui
doit chaque soir se faire en famille.                              165

=L'AUTEUR AUX ABONNS DES MYSTRES DU PEUPLE.=                     181

=LA FAUCILLE D'OR=, ou =HNA, LA VIERGE DE L'LE DE SN= (an 57 avant
Jsus-Christ).

=Chap. Ier=. Les =GAULOIS= il y a _dix-neuf cents ans_.--=Joel=, _le
laboureur_, chef (ou _brenn_) de la tribu de Karnak.--=Guilhern=, fils
de Joel.--Rencontre qu'ils font d'un voyageur.--trange faon d'offrir
l'hospitalit.--Joel, tant aussi causeur que le voyageur l'est peu,
parle avec complaisance de sou fameux talon. =Tom-Bras=, et de son
fameux dogue de guerre, =Deber-Trud=, _le mangeur d'hommes_.--Ces
confidences ne rendant pas le voyageur plus communicatif, le bon Joel
parle non moins complaisamment de ses trois fils, =Guilhern=, _le
laboureur_, =Mikal=, _l'armurier_, et =Albinik=, _le marin_, ainsi que de
sa fille =Hna=, _la vierge de l'le de Sn_.--Au nom d'Hna, la langue
du voyageur se dlie.--On arrive  la maison de Joel.              185

=Chap. II.= La maison de Joel, le brenn de la tribu de Karnak.--La
famille gauloise.--Hospitalit.--Costumes.--Armes.--Moeurs.--_La
ceinture d'agilit._--Le coffre _aux ttes de morts_.--=Armel= et
=Julyan=, les deux saldunes.--Joel brle d'entendre les rcits du
voyageur, qui ne satisfait pas encore sa curiosit.--Repas.--_Le pied
d'honneur._--Comment finissait souvent un repas chez les Gaulois,  la
grande joie des mres, des jeunes filles et des petits enfants.    198

=Chap. III.= Combat de Julyan et d'Armel.--Mamm' Margarid abaisse trop
tard sa quenouille.--Agonie d'Armel.--tranges commissions dont on
charge le mourant.--Le _remplaant_.--La dette _paye outre-tombe_ par
Rabouzigued.--Armel meurt dsol de n'avoir pas entendu les rcits du
voyageur.--Julyan promet  Armel d'aller les lui raconter
_ailleurs_.--L'tranger commence ses rcits.--Histoire d'_Albrge_, la
Gauloise des bords du Rhin.--Margarid raconte  son tour l'histoire de
son aeule _Siomara_ et d'un officier romain, aussi dbauch
qu'avaricieux.--L'tranger fait de svres reproches  Joel sur son
amour pour les contes, et lui dit que le moment est venu de prendre la
lance et l'pe.                                                   209

=Chap. IV.= Le voyageur fait le rcit qui doit tomber comme de l'airain
brlant sur le coeur de Joel, assez insens pour avoir rpondu _qu'il
y avait loin de la Touraine  la Bretagne_.--Joel commence d'autant
mieux  comprendre l'utilit de cette leon que, soudain, ses deux
fils, =Mikal=, _l'armurier_, et =Albinik=, _le marin_, arrivant d'Auray
au milieu de la nuit, apportent de redoutables nouvelles.          229

=Chap. V.= Joel, le brenn de la tribu de Karnak, fidle  sa promesse,
conduit son hte  l'le de Sn.--Julyan consulte les druides de
Karnak pour savoir s'il doit aller retrouver Armel ou combattre les
Romains.--Comment, chez les Gaulois, en moins d'une demi-journe, des
ordres taient transmis  quarante et cinquante lieues de
distance.--=Hna=, la _vierge de l'le de Sn_, vient dans la maison
paternelle.--Ce qu'elle apprend  sa famille au sujet de _trois
sacrifices humains_, auxquels doivent assister toutes les tribus
voisines, et qui auront lieu le soir aux pierres de la fort de
Karnak, ds le lever de la lune.--Hna, ainsi que tous ceux de sa
famille et de la tribu de Joel, se rend  la fort de Karnak aussitt
la lune leve.--Sacrifices humains.--Appel aux armes contre les
Romains.                                                           243

=LA CLOCHETTE D'AIRAIN=, ou =LE CHARIOT DE LA MORT= (an 56  40 avant
Jsus-Christ).

=Chap. Ier= Albinik, le marin, et sa femme Mro, vtue en matelot,
partent seuls du camp gaulois pour aller braver _le lion dans sa
tanire_.--Leur voyage.--Ils assistent  un spectacle _que nul n'avait
vu jusqu'alors, et que nul ne verra jamais_.--Arrive des deux poux
au camp de Csar.--Les cinq pilotes crucifis.--Le souper de
Csar.--L'interrogatoire.--La jeune esclave maure.--Le rfractaire
mutil.--L'preuve.--L'hospitalit de Csar.--Albinik et Mro sont
spars.--Ce qui apparat  Mro dans la tente o elle a t
renferme seule.                                                   265

=Chap. II.= Trahison de l'esclave maure.--Csar et Mro.--Le coffret
mystrieux.--_La corde au cou._--Adresse et gnrosit de Csar.--Le
bateau pilote.--_Tor--Benn_, chant de guerre des marins
gaulois.--Albinik pilote la flotte romaine vers la baie du
Morbihan.--L'homme  la hache.--Le chenal de _perdition_.--Le vtran
romain et ses deux fils.--Rencontre d'un vaisseau irlandais.--Les
sables mouvants.--_Jamais Breton ne fit trahison._                 287

=Chap. III.= La veille de la bataille de Vannes, Guilhern, le laboureur
fait une promesse sacre  son pre Joel, le brenn de la tribu de
Karnak.--Position de l'arme gauloise.--Le chef des cent valles.--Les
bardes  la guerre.--La cavalerie de la Trimarkisia.--La chane de fer
des deux saldunes.--Piton et cavalier.                            305

=Notes.=                                                           311


     FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

Paris.--Imprimerie Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

[Illustration]

[Illustration: Les trois moines enterrent toute vive la belle Katelik
et son petit enfant.]

[Illustration: Pradeline chez le Comte de Plouernel.]

[Illustration: La Promenade des Cadavres aux flambeaux.

Vengeance!.... aux armes!.... on assassine nos frres!......]

[Illustration: Mr. Lebrenn au bagne de Rochefort.

(Les Condamns politiques).]

[Illustration: Mamm' Margarid abaisse trop tard sa quenouille.

(Le Combat d'outre-vaillance des deux Saldunes.)]

[Illustration: Hna, la vierge de l'le de Sn.]

[Illustration: Trois Sacrifices humains dans la mystrieuse Fort de
Karnak.]

[Illustration: Les cinq Pilotes Bretons crucifis.]





End of Project Gutenberg's Les mystres du peuple, tome I, by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DU PEUPLE, TOME I ***

***** This file should be named 27843-8.txt or 27843-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/2/7/8/4/27843/

Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at
https://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
